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Full text of "Revue de l'Agenais"

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REVUE DE L'AGENAIS 



Tome xxxvii. — 1910. 



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REVUE 

DE L'AGENAIS 



DE LA 

SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE, SCIENCES ET ARTS D'AGEN 



Tome Trente-septième. — Amiée 1910 



AGEN 

IMPRIMERIE MODERNE (Association Ouvrière) 

1910 



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LE GÉNÉRAL RESSAYRE 



Cliché Ph. Lauian 
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^OTICE SUR LE GÉNÉRAL RESSAYRE 



Jean-Jacques-Paul-Félix Ressayre naquit le 29 mars 1809 
à Caslelsarrasin. Sa famille appartenait à la bonne bourgeoi- 
sie de cette ville où elle était très anciennement établie. Il était 
le plus jeune de quatre enfants et aussi le plus chéri. Le temps 
ne devait jamais affaiblir la douce et vive tendresse dont ses 
aînés entourèrent son berceau. 

Son père, qu'il perdit de bonne heure, n'avait pu jeter dans 
son jeune cœur que les germes des mâles vertus. Son éduca- 
tion fut donc tout entière l'ouvrage de sa mère. Jamais femme 
n'imprima dans l'âme de son enfant empreinte plus profonde 
et plus durable. De même jamais fils n'eut pour sa mère un 
culte plus pieux et plus tendre. On en donnera mainte preuve 
au cours de cette notice. Lui-même, au soir de sa vie, aimera à 
redire à ses propres enfants qu'il n'avait jamais cessé, pendant 
toute son existence aventureuse et mouvementée, de se sentir 
sous le regard de- sa mère et comme en sa présence réelle. 
Dans les plus grands périls, il avait toujours éprouvé sa vi- 
vante et victorieuse protection. 

Cette femme d'élite, au moment où s'ouvrait l'intelligence 
de son dernier-né, portait le deuil non-seulement de son mari, 
mais de la religion et de la royauté. Elle gardait encore dans 
son coeur les mortelles impressions qu'elle avait ressenties de 
tous les attentats de la Révolution et contre le trône et contre 
l'autel. Ce fut sa passion de faire passer dans l'âme de son en- 
fant de prédilection sa foi chrétienne que la persécution avait 
exaltée. En même temps elle le berçait de ses rêves, de ses es- 
poirs de royaliste toujours et malgré tout fidèle. Elle lui apprit 
ù bénir le jour où les fils de saint Louis rentrèrent dans leur 
royaume, et quand, après la guerre d'Espagne, la duchesse 
d'Angoulême traversa triomphalement notre Midi, elle lui 
amena son Benjamin wacieusement paré pour lui jeter des 
fleurs et lui battre des mains. 



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— 2 — 

L'enfant ne fut point rebelle à ces premières influences dont 
on peut dire qu'elles expliquent très bien son âme sincèrement 
religieuse, son culte désintéressé pour toutes les grandes cau- 
ses même vaincues, la noblesse de son caractère, sa bonté fon- 
cière et jusqu'à cet air austère et grave qui devait tout particu- 
lièrement marquer sa physionomie d'homme fait. 

Un de ses oncles, prêtre et confesseur de la foj, qui avait 
préféré l'exil à l'apostasie, que l'on appelait familièrement le 
petit Prieur, en souvenir d'un modeste bénéfice dont la Révo- 
lution l'avait allégé, lui apprit son rudiment. On le plaça en- 
suite au collège de sa ville natale où il fit ses classes. Il n'avait 
pas dix-huit ans (juand il en sortit et qu'il fallut se préoccuper 
de lui trouver une carrière. Son aîné achevait à Toulouse ses 
études de médecine. Il offrait de le prendre sous sa tutelle et 
de lui ouvrir les portes de la Faculté. Mais le jeune homme que 
les récits épiques de son parrain, ancien volontaire à l'armée 
du Rhin, avaient enflammé, s'était senti une vocation irré- 
sistible pour le noble métier des armes. Il partit donc pour 
l'Ecole de cavalerie de Saumur où il s'engagea le 10 avril 1827. 

La transition était brusque des douceurs du foyer domesti- 
que aux rudes travaux de l'Ecole. Le courage du petit soldat 
ne fut pas inférieur aux épreuves, mais son cœur défaillait à 
la pensée de sa mère. Une semaine ne s'était pas écoulée que 
ne pouvant plus contenir sa peine, il demanda à parler au gé- 
néral-commandant. En vain ses camarades, ses chefs lui firent- 
ils observer qu'une recrue de huit jours ne dérangeait pas un 
général, il insista. Introduit auprès du gros personnage, il 
fond en larmes. « Ma mère, s'écrie-t-il en sanglotant, je veux 
revenir auprès de ma mère. » Le général Oudinot est touché 
de ce désespoir d'enfant et dissimulant mal son émotion sous 
une voix qui veut être sévère, il lui dit : « Mon enfant, mon 
enfant, n'entendez-vous pas l'appel qui sonne ? Dépêchez-vous, 
car vous seriez en relard et nous serions obligés de vous punir. 
Allez, nous ferons quelque chose de vous. » 

Ces dernières paroles que l'avenir devait si bien justifier, 
furent décisives. Notre conscrit s'était pour toujours ressaisi. 
Tout entier désormais à son service de soldat, prompt au de- 



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voir, exact à l'étude et aux exercices, exempt de reproche, il 
se mit à gravir lentement et sûrement, à la force du poignet et 
par son seul mérite, les premiers échelons de la hiérarchie : 
cavalier de 1"" classe le P' janvier 1828, brigadier le 28 jum 
suivant, maréchal-des-logis le 13 avru 1829, maréchal-des- 
logis chef le 21 avril 1831, adjudant sous-officier le 27 mai 
1832. Enfin le 2 septembre 1835, il obtenait Tépaulette et quit- 
tait Saumur. Il n'y revint qu'en 1873 pour un service d'inspec- 
tion. L'ancien élève était alors général de division et chargé de 
gloire militaire. On lui montra son nom gravé en lettres d'or 
sur les tables de marbre où sont inscrits les fastes de l'Ecole. 

Le nouveau sous-lieutenant avait été désigné pour aller oc- 
cuper au y chasseurs d'Afrique, un emploi de son grade. Ce 
régiment, qui ne comptait guère que trois ans d'existence, 
s'apprêtait déjà à cueillir des moissons de lauriers. C'est jus- 
tement en cette année 1835 que la guerre d'Algérie devint sé- 
rieuse et que furent inaugurées ces vastes expéditions qui, 
après bien du sang vereé et d'héroïques efforts, aboutirent en- 
fin à la conquête du pays. Le 3* chasseurs ne fut le dernier ni à 
la peine ni à l'honneur. En prenant possession de son poste, 
M. Ressayre ne se doutait pas que celui qu'il remplaçait serait 
un jour maréchal de France. Il se trouva que les deux officiers 
avaient la même passion au cœur et ils s'aimèrent. « Venez 
me voir, cher ami, écrivait un jour Bosquet à son jeune cama- 
rade, nous parlerons de nos mères. » 

Notre sous-lieutenant eut bientôt l'occasion de gagner ses 
éperons. Le 8 novembre 1836, son régiment, sous les ordres 
du général de Rigny, quittait Bône, précédant l'armée qui 
allait attaquer Conslanline. Le 21, après une marche des plus 
pénibles et des plus périlleuses, le gros des troupes arrivait ( n 
vue de cette ville superbe et orenait aussitôt ses positions sur 
le plateau de Satah-Mansoura. Pendant ce temps, l'avant- 
garde allait s'établir en arrière sur la colline de Koudiat-Ati. 
Là, notre cavalerie, avec ses 800 sabres, eut le 24 à subir le 
choc de 2.500 arabes, alors « que la nature du terrain glaiseux 
et glissant et l'état des chevaux qui n'avaient qu'un peu de 
paille dans le ventre » rendait tout mouvement offensif à peu 



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près impossible. « Plusieurs escadrons tentèrent bravement 
quelques charges, mais à Textrémité du plateau fort court, 
l'inclinaison brusque des pentes et le terrain glissant en 
avaient empêché l'effet. )> La situation devenait de plus en 
plus critique. Elle fut sauvée par une heureuse intervention 
du commandant Changamier qui, apparaissant tout à coup à 
la tête de son bataillon, « fut salué par les vivats et les batte- 
ments de mains du 3** chasseurs d'Afrique ». La nuit suivante, 
on donna l'assaut qui fut repoussé. Alors commença une la- 
mentable retraite que la plume d'un Xénophon aurait de la 
peine à décrire. La cavalerie placée celte fois à Tarrière-garde, 
eut mission de proléger l'armée décimée, harrassée, épuisée, 
sans cesse assaillie par des nuées d'ennemis furieux que 
l'échec de nos armes avait surexcités jusqu'au délire. Pendant 
ces heures tragiques dont M. Ressayre devait garder long- 
tem'ps la hantise, jusque sous le canon de Sébastopol, le 4** 
hussards dont il faisait partie et que commandait son ami, i'î 
capitaine Morris, se signala par des prodiges d'héroïsme (1). 

La revanche ne se fit pas longtemps attendre. L'année sui- 
vante, Conslanline était emportée d'assaut et M. Ressayre 
s'installait avec son régiment dans la ville conquise. Restait 
la province à soumettre. Il fallut dompter une à une les tribus 
fanatiques et guerrières qui l'occupait. De là toute une série 
d'opérations ou razi^ias auxquelles le 3* chasseurs d'Afrique, 
toujours sur le qui-vive, sans cesse en alerte, eut la plus large 
part. 

Une des plus importantes fut l'expédition dirigée contre 
Sétif vers la fin de 1838. « Nous sommes partis de Constantine, 
nous dit un témoin, le 5 décembre à midi. Ce jour-là, nous 
fîmes cinq lieues. Le lendemain nous partîmes du bivouac vers 
les sept heures ; le temps était froid et couvert. A trois heures 
après-midi, la pluie commença à tomber, mais en augmentant 
à mesure que le jour diminuait, à cinq heures elle tombait par 



(1) Cf. LcUrcs adressées au Maréchal de Castellanc (t. i, 1835-1848). — Let- 
tres du marquis Krnest de Caslellane du 8 novembre et de décembre 1836. — 
Lettre du commandant Changamier du 8 décembre 183C. 



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torrents. Alore les mulets qui portaient les munitions et les 
tentes ne purent plus nous suivre. Le 3* bataillon (du T léger) 
qui escortait le convoi, fui obligé de camper à une lieue en 
arrière de nous. La nuit était si obscure et les chemins si mau- 
vais que les Arabes effrayés nous abandonnèrent ou s enfuirent 
avec leurs mulets, laissant leurs charges répandues sur la 
route. La perte de nos mimilions et vivres s'éleva à 20,000 ra- 
tions. » A la suite de ce désastre, il fallut rétrograder sur 
Milah pour s'y ravitailler et s'y refaire. Le 11, on reprit la 
marche en avant et on alla coucher à Zumilah, l'ancienne 
Culcul Colonia des Romains. L'armée y séjourna le 13. Le 14 
elle parvint à deux lieues de Sétif où elle entra le lendemain, 
à 10 heures du matin, sans coup férir. Le drapeau hissé sur la 
casbah fut presque aussitôt ramené. Le 16 la colonne repre- 
nait le chemin de Conslantine. Mais tandis qu'à l'aller elle 
n'avait pas brûlé une amorce et n'avait eu à lutter que contre 
les éléments déchaînés, au retour elle ne cessa pas d'être 
harcelée par les Kabyles qui lui firent éprouver des pertes 
sensibles. « Nous avons eu dans cette expédition, ajoute le 
même témoin, de 20 à 25 blessés au nombre desquels est un 
officier de chasseurs. » (1). 

Cet officier était M. Ressayre. Une balle lui avait fracassé 
le bras gauche. L'amputation était jugée nécessaire, mais il 
s'y refusa opiniâtrement. « Phitôt mourir, dit-il, que de perdre 
tout espoir de servir. » On le renvoya en France. Heureuse- 
ment pour lui, il trouva sur le bateau, une sœur de charité qui 
le soigna si bien que sa blessure perdit vite tout caractère in- 
quiétant. Les eaux de Bourbonne achevèrent sa guérison. A 
sa rentrée au corps, on épingla sur sa poitrine la croix de che- 
valier, et, quelques mois, après, il était nommé porte-étendard, 
comme si le drapeau n'eut pu être confié à de plus vaillantes 
mains. 11 fallut sa nomination au grade de lieutenant, sur- 
venue le 7 juillet 1840, pour le relever de ce poste d'honneur. 

Vers ce temps-là, tout le pays Kabyle était soulevé par les 



(1) op. cit. Lettre du capitaine de Froidefond du 7* de ligne, datée de Bône 
le 1" janvier 1839. 



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- 6 -^ 

prédications et les agissements d'un marabout fameux, Si- 
Zerdouch. De tous les insurgés, les Zerdezas étaient réputés 
les plus belliqueux et se montraient les plus agressifs. On 
résolut de les châtier. A cet effet, une troupe importante fut 
lancée contre eux ; elle parvint à les rejoindre dans leurs 
montagnes inaccessibles, et, le 2 avril 1841, elle leur infligeait 
une sanglante défaite. La brillante conduite du lieutenant 
Ressayre dans cette affaire lui valut une première citation à 
l'ordre de l'armée. 

Une si rude leçon ne devait pas suffire cependant à rabattre 
l'audace de ces furieux ni à ruiner le crédit du marabout. Le 
20 mai 1842. 6,000 Kabyles vinrent se ruer contre le camp d'El- 
Arrouch. Ce petit poste fortifié, situé à six lieues de Stora, 
était de création récente. Ses défenses étaient imparfaitement 
établies et la garnison ne comprenait qu'un bataillon d'infan- 
terie légère, im escadron du 3^ chasseurs d'Afrique, un déta- 
chement du train des équipages et une poignée de gendarmes 
maures et de spahis. Avant l'action, « on vit Si-Zerdouch s'a- 
vancer près du fossé, étendre, vers le camp, un grand drapeau 
rouge et vert, avec des gestes cabalistiques. Dans l'opinion des 
Arabes, cette conjuration avait pour but d'engourdir les as- 
siégés et de les frapper d'impuissance. » D'un coup de fusil, 
l'un des nôtres abattit le cheval du sorcier et rompit le charme. 
Un feu de salve, accompagné de mitraille, acheva de porter le 
trouble parmi les assaillants enfin désabusés. Ils ne purent 
soutenir le choc d'une cavalerie dix fois moins nombreuse et 
s'enfuirent de toute part, laissant sur le terrain plus de 300 
morts. Le lieutenant Ressayre avait eu l'honneur « d'entamer 
le premier la charge », à la tête des gendarmes maures et des 
spahis. (( Il s'est trouvé un instant compromis de manière à 
m'inspirer de vives inquiétudes, écrivit dans son rapport le 
colonel commandant. Le mauvais armement de ses spahis qui, 
dépourvus de sabres, s'amusent à faire feu au milieu d'une 
charge à fond, l'avait laissé quelque temos seul au milieu des 
Kabyles.» Une seconde citation récompensa cet exploit. 

Quinze jours après, le 5 juin 1842, M. Ressayre recevait :a 
seconde épaulette, et, par surcroît de bonne fortune, il était 



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— 7 — 

maintenu au régiment où il avait fait ses preuves. Il n'y devait 
rester cependant que quelques mois. On ne sait trop quels 
motifs : mal du pays, désir de se rapprocher des siens, une 
certaine lassitude peut-être, lui firent rechercher un régiment 
de France. Le 14 avril 1843, il passait par permutation au 
13* chasseurs en garnison à Limoges. Mais son sang d'Alricain 
supporta mal sans doute une vie par trop monotone et tran- 
quille. Il voulut retourner en Algérie. Une nouvelle organisa- 
lion des spahis (1) et une bienveillante intervention du duc 
dWumale lui permirent de réaliser son vœu. Le 3 août 1845, 
il était nommé au P' régiment de cette arme dont une partie 
avec letat-major tenait garnison à Blidah. On lui confia le 
commandement du 3* escadron détaché à Médéah (2). 

C'était peu de temps après la catastrophe de Sidi-Brahim qui 
provoqua dans toute TAlgérie une violente insurrection. On 
lit à ce sujet dans les « Souvenirs » du général du Barrait : 
c< Sans se laisser troubler, le maréchal Bugeaud lança de tous 
côtés ses colonnes mobiles... Il se mit lui-même à la tête de 
nombreux escadrons de cavalerie, pour donner la chasse à 
TEmir qui, poursuivi à outraAce, parut vouloir s'enfoncer dans 
le Sud. C'est alors que le maréchal renvoya à leurs canton- 
nements ses escadrons ércintés. » (3). M. Ressayre qui avait 
été de la fêle, écrivait de Médéah le 27 février 1846 : « Je 
m'attends à partir au premier moment. Je ne suis rentré que 
pour refaire ma faible troupe qui depuis près de huit mois 
n'avait pas couché à Médéah. Je repartirai probablement pour 



(1) Voir sur la fornialion réginicntairc des spahis : Mes Souvenirs du gé- 
néral du Barrail, !. i, p. 274. 

(2) La remise de cet escadron lui fut faite par le lieutenant du Barrail qui 
le commandait provisoirement. Cet officier iivait espéré être maintenu dans 
ce commandement avec le grade de capitaine. Son ambition fut déçue et il 
en marque quelque dépit dans ses « Souvenirs ». « J'aurais dû, dit-il, t. i, 
p. 274, être nommé capitaine, si tout s'était passé régulièrement. Mais la 
fanUisie et l'enlôtemenl des bureaux de la guerre en décidèrent autrement. » 
Il paraît avoir gardé rancune à M. Hessayre de lui avoir barré ainsi le che- 
min. Il n'en dit pas un mot bien qu'il le cite jus(iu'à cinq fois, une fois 
inexactement d'ailleurs à la page 339. Lui, si prolixe d'ordinaire, garde ici 
une ré.serve significative. On peut dire aussi que les deux caractères n'étaient 
pas fait.s pour sympathiser. 

(3) (T. I, p. 287.) 



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— 8 -- 

longtemps. Je crois qu'on va pousser vivement la guerre au 
printemps. » De fait, au printemps suivant, le maréchal Bu- 
geaud dirigea lui-même contre les dernières tribus rebelles de 
la Kabylie une expédition qui devait amener la soumission en- 
tière du pays. Les spahis qui avaient été chargés de surveiller 
les Hauts-Plateaux, rentrèrent enfin dans leurs quartiers où 
ils passèrent Tannée 1848 dans une paix relative. Cependant 
les jours de M. Ressayre aux spahis étaient comptés. Le 9 oc- 
tobre, il recevait sa nomination de chef d'escadron au 4* chas- 
seurs d'Afrique et cette lettre de son colonel, M. Baville, ho- 
norait son départ : 

« Blidah, le 1" novembre 1848. 

« Mon cher Ressayre, je n'ai pas su, en vous quittant hier, 
vous exprimer tout ce que je ressentais de votre départ. Les 
hommes de cœur, de dévouement et de devoir comme vous 
sont rares, et il faut peu de temps pour les juger, les appré- 
cier et les aimer. Ils sont rares et difficiles à remplacer dans 
nos rangs. Je vous souhaite dans votre carrière la réussite que 
vous méritez. J'écris au colonel*Dupuch pour essayer de lui 
peindre vos belles et bonnes qualités. Je ne doute pas qu'il sa- 
che vous apprécier et que vou^ réussissiez près de lui, comme 
vous devez réussir toujours avec de bons officiers. Donnez- 
nous quelquefois de vos nouvelles et dites-nous comment vous 
vous trouvez au 4* chasseurs, s'il ne détruit pas tous vos sou- 
venirs du 1" spahis. Recevez, mon cher Ressayre, la nouvelle 
expression de ma sincère et bonne affection. » 

A Mostaganem où il alla rejoindre son nouveau régiment, 
sa valeur militaire et morale s'affirma de plus en plus. Il ne 
paraît pas que son passage au 4'' chasseurs d'.Vfrique ait été 
marquée par des faits de guerre importants. Mais l'ascendant 
que lui avaient acquis sur les Arabes dont il avait appris la 
langue et dont il connaissait à fond les mœurs, non seulement 
sa réputation de soldat sans peur, mais la loyauté de son ca- 
ractèrç, son grand esprit de justice et sa parfaite intégrité, lui 
permit de servir la cause de la colonisation au moins autant 



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- 9 — 

que par sa bravoure. La rosette d*o{£icier de la Légion d'hon- 
neur fut celte fois le merci de la patrie reconnaissante. 

A plus forte raison, était-il l'objet, dans son propre milieu, 
de la plus affectueuse considération. Il s'est peint lui-même 
trait pour trait, dans cet éloge qu'il faisait un jour d'im de 
ses compagnons d'armes : <( Homme de bien avant tout, escla- 
ve de ses devoirs, plein de sollicitude pour ses subordonnés 
et d'une grande déférence pour ses chefs, il avait su s'attirer 
l'estime et l'affection de tous. » Aussi bien ne serait-il pas exa- 
géré de dire qu'il devint l'idole du régiment. Cette honorable 
popularité qu'il ne devait qu'à son mérite et à son cœur, ne 
s'éteignit pas à son départ. Plus tard, quand il retrouva à ia 
guerre d'Orient, ce valeureux 4* chasseurs qui fit si bonne figu- 
re devant les Russes et les pires fléaux, c'était à qui lui ferait 
fêle, s'ingénierait à lui rendre service, lui prodiguerait les 
marques du plus affectueux dévouement. Tout le monde le ré- 
clamait à cor et à cri pour colonel. Sa correspondance est là 
pour l'attester. « Le G* de Dragons, écrivait-il un jour de Var- 
na, a pour voisin le 4* chasseurs d'Afrique que je vais souvent 
visiter et ici on ne parle que de m'avoir bientôt pour colonel. 
Depuis le simple chasseur jusqu'au premier officier, chacun 
sourit à cette idée et moi je commence à y croire. » Et une au- 
tre fois : « Si je viens à être nommé au 4* chasseurs d'Afrique, 
il y aura le jour où la nouvelle en arrivera, grande réjouissan- 
ce dans ce irégiment... On m'y attend, je puis le dire, comme le 
Messie... Je puis toujours dire qu'il m'est bien agréable de re- 
cevoir d'un régiment que j'ai quitté depuis peu, tant de mar- 
ques de sympathie. )> 

Mais il était écrit que M. Ressayre ne reverrait plus l'Algé- 
rie. Nommé lieutenant-colonel au 6* dragons, à Lunéville, il 
avait quitté pour toujours, le 7 février 1853, cette terre héroï- 
que. Sûrement son cœur ne s'en détacha jamais. Aussi dirions- 
nous, s'il nous était permis de parler le langage de la fiction, 
que son ombre laurée, quand elle descendit aux Champs-Ely- 
sées, alla tout droit se mêler au groupe de nos grands Afri- 
cains, ses anciens chefs et ses amis : les Valée, les Bugeaud, 
les Nemours, les d'Aumale, les Lamoricière, les Changamier, 



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-> 10 - 

les Sainl-Arnaud, les Bosquet, les Damrémont, les Dupuch, 
etc.. Toujours est-il que dans l'épopée d'une conquête qui a 
donné au monde une seconde France, dix-huit campagnes, 
une blessure, deux citations illustrent son nom d'un modeste 
mais immortel éclat. 

A peine M. Ressayre avait-il eu le temps de se familiariser 
avec ses nouvelles fonctions que la guerre d'Orient éclatait. Le 
Cf dragons fut un des rares régiments de cavalerie tout d'a- 
bord désignés pour y prendre part. Embarqué à Marseille le 
30 avril 1S54, il abordait à Gallipoli dans les premiers jours 
de juin. De là il était dirigé sur Andrinople, puis sur Varna, 
point de concentration des armées alliées. Sa marche à travers 
un pays féerique, édénien, ne fut qu'un long enchantement. 
Malheureusement, au terme de cette promenade, il trouva non 
la mitraille des Russes, non pas même quelques lances de Co- 
saques, mais les délices bien plus meurtrières d'une sorte de 
Capoue sans gloire, le piétinement sur place, l'oisiveté, l'en- 
nui, la démoralisation. Survint le choléra qui pensa l'anéan- 
tir. Ce fléau si fatal aux âmes amollies lui faucha le tiers de 
son effectif. 

Ce n'était là cependant que \e commencement de ses maux. 
Transporté en Crimée à la fin de novembre, il dut passer l'hi- 
ver sur l'âpre plateau de Chersonèse, toujours sur le qui-vive, 
l'arme au pied près des chevaux sellés, dans une attente aussi 
vaine qu'énervante, sans les excitations et les ivresses du com- 
bat, mal protégé d'ailleurs par la mince toile de ses tentes, 
contre la bise glacée, les rafales de pluie et de neige et le froid 
excessif. 

Une si violente épreuve eut bientôt épuise ses dernières ré- 
serves d'énergie. Dans cette extrémité, il fut très imparfaite- 
ment secouru par un commandement ou débile ou paralysé. 
Le colonel, homme faible et débonnaire, laissait tout aller à la 
dérive. Celui qui venait après lui était privé de toute initiative 
par sa position môme. A plus forte raison, les autres officiers 
se voyaient-ils forcés d'assister au désastre en témoins aussi 
impuissants qu'attristés. I^s malheureux dragons finirent par 
s'abandonner tout à fait .Comme si la mort qui les ravageait 



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— 11 — 

eùl paru encore trop lenle, les suicides se mulliplièreut. En 
vain le général Morris, qui commandait en chef la cavalerie, 
lança-t-il un ordre du jour énergique pour flétrir ces lâchetés 
plus honteuses que la désertion devant l'ennemi. Rien ne put 
galvaniser les courages abolis. Aussi, quand Tannée 1854 
s'abîma tristement dans l'éternité, de ces superbes escadrons 
du 6* dragons que l'on avait vus naguère défiler tout étince- 
lants sous le soleil printanier de Provence, tout retentissants de 
clameurs joyeuses, il ne restait plus qu'une poignée d'hommes 
hâves, déguenillés, rongés par la vermine, avec quelques pau- 
vres chevaux étiques, <( achevant de se manger réciproque- 
ment la crinière », en un mot moins qu'un fantôme de régi- 
ment. 

Putasne vivent ossa ista ? aurait dit le Prophète. Qui aurait 
pu croire à une résurrection? Ce miracle, il était réservé à 
M. Ressayrc de l'accomplir. Dans les premiers jours de fé- 
vrier 1855 arriva de France en Crimée une nouvelle qui fit 
sensation. Le colonel du 6* dragons était mis en disponibilité 
et remplacé par le lieutenant-colonel. Cette fois le régiment 
avait enfin un vrai chef. On a comparé très justement M. Res- 
.sayre au romain Corbulon loué par Tacite. Si l'on avait le 
goût de ces rapprochements, on pourrait dire que, par son air 
naturellement imposant, il rappelle aussi Stilicon qui, encore 
obscur, voyait le monde se ranger et par instinct se lever de- 
vant lui : 

Quacunque alte gradereris in Urbe, 
Cedentes spaliis, assurgenlesque videbas, 
Quamvis miles adhuc... (1). 

On comprend qu'il ait produit des impressions ineffaçables 
chez ceux qui l'ont connu colonel. Un survivant de l'armée 
d'Orient, qui a servi sous ses ordres en qualité de sous-offi- 
cier (2), écrivait dernièrement : « C'est pendant l'expédition 
de Crimée que je l'ai le plus longuement et le mieux connu, et 
de cette lointaine époque, datent les impressions que je reçus 
de son caractère si ferme et de la trempe de son âme, impres- 



(1) Claudien. De laudibus StUiconis. 

(2) Lettre du colonel Forel. 



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— 12 - 

sions qui me sont toujours restées et que je sens encore revi- 
vre aujourd'hui. Rien n'égalait la vigueur avec laquelle il te- 
nait son régiment dans sa main. 11 l'incorporait pour ainsi 
parler et son énergie passait dans l'âme de ses cavaliers lors- 
que, faisant face à ses escadrons assemblés, il leur jetait son 
commandement : « Garde à vous ! » Il avait ce qu'on pourrait 
appeler le fluide impératif. Aussi j'avais pour mon colonel au- 
tant d'admiration que d'affection et de respect, et c'est ainsi 
qu'il est toujours resté dans mon souvenir. » 

Un autre de ses sous-officiers de Crimée lui a rendu un té- 
moignage public en des pages (1) qu'il convient de reproduire 
ici à cause des précisions qu'elles renferment sur le sauvetage 
du régiment. 

« M. Ressayre avait toutes les qualités d'un colonel. Dans 
les circonstances où nous nous trouvions on n'aurait pu mieux 
choisir. Vimperatoria brevitas, apanage des véritables hom- 
mes de guerre et de gouvernement, dicta son premier ordre 
du jour ; juste les mots nécessaires pour dire ce qu'il exigeait 
de chacun. 

(( A partir de ce moment, la discipline reprit tous ses droits. 
En dépit du froid... on entreprit toutes sortes de travaux com- 
plémentaires pour défendre nos malheureux chevaux contre 
les intempéries! Chaque officier devint personnellement res- 
ponsable de sa troupe. Le pavage fut refait avec une pente suf- 
fisante pour l'écoulement des eaux. Sur le front de ce pavage, 
un mur haut de quatre pieds s'éleva comme un rempart contre 
le vent. La lisière fut entassée au fur et à mesure ; ainsi les 
chevaux eurent les pieds à sec et purent manger à peu près 
tout leur foin. 

« La même sollicitude s'étendit sur les hommes. Dans cha- 
cune de nos lentes turques, on enleva deux pieds de terre ; ce 
qui fit gagner de la place et permit de s'y tenir debout. Toutes 
les armes furent disposées en faisceaux, autour du pilier cen- 
tral, les fourniments blanchis, les cuivres astiqués comme 



(1) Ch. Mismer, Soucenirs cVun dragon de Cannée de Crimée^ Paris, 1887, 
p. 114, et ss. 



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- i:^ — 

pour une revue de chambre en garnison. Chaque malin on re- 
levait le couchage et on le soumettait, avec Thabillement et la 
sellerie, à un paquetage uniforme. A la moindre embellie, tou*^ 
ces effets étaient battus et brossés au vent. 

« Pendant toute la journée, la partie inférieure des tentes, 
retroussée par intervalles, permettait la libre circulation de 
Tair. Au dehors, un fossé recevait l'eau de pluie qui s'écoulait 
par un canal dérivatif. Des trottoirs reliaient les tentes entre 
elles et les escadrons entre eux. Les cuisines furent enterrées 
et recouvertes de lentes-abris. On contraignit les escouades à 
faire la soupe, quelque temps qu'il fît, excepté quand le bois 
manquait. Toute infraction à ces règles attirait des punitions 
aux chefs responsables. Quiconque avait un grade était sur les 
dents. Les officiers de mon escadron se trouvaient sans ces^c 
au milieu de nous... 

« A l'origine, un plébiscite, permettant de choisir entre les 
deux colonels, eut sans doute abouti au rappel de M. Robinet 
de Plas. Plus tard, quand les effets du nouveau système devin- 
rent évidents à tous les yeiix, force fut d'enrayer les doléances 
et de rendre justice au colonel Ressayre. Quel que fût le temps, 
pendant toute cette période de sauvetage du régiment, on l'a- 
vait vu, soit de jour, soit de nuit, arrivant à Timproviste pour 
contrôler l'exécution de ses orores jusque dans les moindres 
détails. A peine le croyait-on parti qu'apparaissait de nouveau 
sa barbe hérissée de glaçons. 

« Bientôt la résurrection morale fut manifeste et nous ne 
comptâmes plus un suicide. Tel fut le changement produit 
qu'au commencement du mois de mars, lorsque le général Mor- 
ris passa sa division en revue, il déclara que la tenue de no- 
tre régiment l'emportait sur celle des chasseurs d'Afrique qui 
étaient tous des vétérans. 

« Détail que les hommes du métier apprécieront : les four- 
reaux de sabre, les étriers et les moi;g de bride avaient été pas- 
sés à la gourmette, les fourniments étaient d'une éclatante 
blancheur et les casques élincelaient comme au Champ-de- 
Mars. 

« En voyant de loin ce spectacle, le général Canrobert des- 



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— 14 — 

cendit vers nous et en passant devant les rangs au pas de son 
cheval, il s'écria en levant son chapeau : « Dragons ! vous 
êtes magnifiques ! il ne vous manque que de voir les Russes ! 
Patience ! vous aurez votre tour ! » 

Electrisés par cette promesse, les dragons travaillèrent avec 
une nouvelle ardeur à leur rénovation. Bientôt ils parurent 
tout à fait prêts à figurer avec honneur devant Tennemi. « Le 
2A avril, lisons-nous encore dans les « Souvenirs d'un dra- 
gon » (1), le général Canrobert passa, sur le plateau dlnker- 
mann, la revue du 2* corps d'armée auquel nous appartenions. 
Le temps était superbe. Mon régiment présentait un effectif 
réduit, mais composé d'hommes à toute épreuve. Les chevaux, 
ayant repris chair et vigueur, étaient capables de pousser une 
charge. Celte obsei-vation fut faite tout haut à notre colonel 
par le général Bosquet qui accompagnait, avec lord Raglan, 
le général Canrobert. >» 

A partir de ce moment le 6^ dragons participa à toutes les 
opérations dirigées contre l'armée russe d'observation. Sauf 
une reconnaissance vers Baïdar, accomplie le 28 décembre, 
pendant laquelle il avait reçu crânement le baptême du feu, ce 
régiment n'avait pas eu encore d'engagement avec l'ennemi. 
Le 24 mai il put croire que son tour était enfin venu. Un peu 
avant minuit il quittait le camp supérieur, descendait du pla- 
teau de Chersonèse par le col de Balaklava, gagnait la Tcher- 
naïa, passait à fond de train sur le pont de Traktir et allait se 
ranger en bataille à quelque distance en avant. Mais les Rus- 
ses, qui occupaient le village de Tchorgoune, s'étant une fois 
de plus dérobés, il fallut remettre le sabre au fourreau. Après 
cette affaire, les troupes s'établirent dans la vallée de Balakla- 
va qui leur parut, par comparaison, un paradis terrestre. 

Ce fut encore une reconnaissance, mais bien plus forte que 
la première qui, le 3 juin, ramena le 6* dragons vers la vallée 
de Baïdar. Dans cette expédition, le régiment ne dépassa pas 
le village de Varnoutka et dut reprendre le chemin du bivouac 
sans avoir vu les Russes. A la fin de juillet, il revenait à Var- 



(1) Page 15i. 



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- 15 — ^ 

noutka, gagnait Baïdar et poussait une pointe, par delà la 
Tchemaïa supérieure, jusqu'au village d'Orkousta. Son rôle 
était de surveiller de près l'armée de secours des Russes. A la 
veille de tenter contre Sébastopol l'effort suprême, il fallait 
plus que jamais se mettre en garde contre une attaque déses- 
pérée des vaincus de l'Aima, de Balaklava et d'Inkermann. De 
fait, celte attaque se produisit le 16 août mais elle ne fut pas 
imprévue. Grûce au service d'informations, assuré pour sa 
part, par le 6" dragons, le quartier général avait été prévenu 
en temps utile. Aussi, bien qu'il n'ait entendu que dans le loin- 
tain, le canon de Traktir, le régiment n'a pas été étranger au 
succès de cette belle journée. 

Après Traktir, il n'y avait plus à se préoccuper de l'armée 
de secours. Tout l'intérêt de la lutte se concentra sur Sébasto- 
pol. La cavalerie, sa mission remplie, était restée à Orkousta, 
attendant les événements. Là, profitant d'un moment d'accal- 
mie, le général d'AIlonville avait passé, le 12 août, l'inspection 
de ses troupes. On lit dans son rapport : 

« Le 0* de dragons est un bon régiment, dans lequel règne 
l'esprit militaire et un grand accord parmi les officiers, comme 
une discipline parfaite dans la troupe. Il a beaucoup acquis 
comme habitude d'activité et dû service de campagne depuis 
son séjour en Crimée. Le colonel Ressayre lui imprime une 
excellente impulsion et le général est heureux, en lui expri- 
mant sa satisfaction des résultats obtenus, de pouvoir l'enga- 
ger à persévérer dans cette voie... 

« En résumé, l'Inspecteur général, à côté de quelques ob- 
servations, qui seront acceptées comme les conseils de l'expé- 
rience, n'a que des éloges à donner au 6* dragons et sera char- 
mé de lui procurer l'occasion de montrer sur le champ de ba- 
taille, tout ce qu'il vaut. » 

Pour cela il fallait en finir avec le siège. Or, ce grand dra- 
me touchait à sa fin. le dénouement était proche. « Dans la 
nuit du 7 au 8 septembre raconte l'ancien sous-officier Mis- 
mer, nous reçûmes l'ordre de nous replier dans la plaine Je 
Balaklava. Cet ordre ne pouvait s'expliquer que par l'immi- 
nence de l'assaut. Depuis deux jours, la coulée de la Tcher- 



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— 1« — 

naïa nous apportait le vacarme de deux mille deux cents piè- 
ces de gros calibre tirant sans interruption... Une épaisse fu- 
mée obscurcissait le ciel et répandait sur la terre un brouillard 
nauséabond. En arrivant sur la Tchernaïa, nous trouvâmes 
l'armée sur pied. On nous forma, face à la rivière, à la droite 
de l'infanterie. La canonnade était infernale. La terre trem- 
blait sous les pieds des chevaux. Vers neuf heures, le feu se 
ralentit. A onze heures il reprit avec une nouvelle violence. A 
midi juste il cessa. L'assaut commençait. On nous fit mettre le 
sabre à la main bien qu'il n'y eût aucun ennemi devant nous, 
sans doute pour rendre honneur à ceux qui se ruaient dans In 
mort. Nous restâmes ainsi longtemps l'oreille tendue vers Sé- 
bastopol. A trois ou quatre heures la nouvelle arriva que Ma- 
lakoff était pris » (1). 

On sait que la prise de Sébastopol ne mit pas fin à la guerre. 
150,000 Russes occupaient encore la Crimée. Avant de les at- 
taquer de front, le maréchal Pélissier avait décidé d'envoyer 
à Eupatoria quelques régiments de cavalerie afin d'inquiéter 
l'ennemi sur sa ligne de retraite. Le 6* dragons fit partie de 
l'expédition. A peine débarqué, il brûlait d'en venir aux mains 
avec le corps de cavalerie russe chargé de surveiller Eupato- 
ria. Le 25 une première reconnaissance l'amena assez loin sur 
la route de Pérécop. Pendant cette journée, l'ennemi resta 
constamment en vue mais hors de la portée des sabres. On re- 
commença le 29, mais fidèles à leur tactique, les Russes gar- 
daient toujours avec les nôtres une distance égale et sem- 
blaient insaisissables. Tout à coup on apprend par les éclai- 
reurs qu'une division de lanciers ennemis « se tenait, en gran- 
de sécurité, derrière un pli de terrain, près du village de Kan- 
ghil. » Aussitôt, hussards et dragons s'élancent à fond de 
train, arrivent comme une trombe sur la troupe surprise qu'el- 
le met en désarroi. Revenus de leur stupeur, les malheureux 
lanciers « essaient de se reformer à plusieurs reprises ; mais, 
rompus chaque fois par une charge nouvelle, ils finissent par 
tourner décidément bride et sont poursuivis l'espace de cinq 



(1) Souvenirs d'un Dragon^ p. 210. 



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— 17 - 

à six kilomètres. Leur artillerie avait à peine eu le temps de 
tirer deux coups de canon qu'elle était enveloppée. Six pièces, 
douze caissons, une forge de campagne, IGO hommes et 250 
chevaux demeurèrent entre les mains des vainqueurs. La per- 
te des Russes fut, en outre de 38 morts et d'un nombre de bles- 
sés à peu près égal » (1). 

Cette belle affaire fit particulièrement honneur au 6"* dra- 
gons qui un moment se trouva seul aux prises avec l'ennemi 
pendant que le 4" hussards qui avait chargé en tête reformait 
ses rangs et que le 7** dragons accourait à toute vitesse. Trojs 
noms superbes : Marengo, Austerlitz, Friedland illustraient 
son étendard. On y ajouta celui de Kanghil. 

Son colonel pouvait être content de lui. Mais que dire du 
chef qui avait créé de toutes pièces, sous un climat meurtrier 
et le feu de l'ennemi, un instrument si parfait de combat et de 
victoire ? Jamais il ne s'était montré plus digne qu'à Kanghil 
de ce beau nom de brave des braves que lui avait donné le gé- 
néral Morris. On racontait le soir même, au bivouac, qu'en 
chargeant à sa place de bataille, il avait menacé de passer son 
sabre à travers le coi*ps de son trompette d'ordonnance qui 
voulait le dépasser. 

Malgré le parti-pris des Russes d'éviter tout engagement on 
ne devait pas cesser de les harceler et de les serrer de près. 
Mais la difficulté des routes, le manque d'eau, l'absence «le 
ressources de tout genre empêchèrent toujours de les pour- 
suivre à fond jusque dans leurs retranchements. Même pen- 
dant le gros hiver et par des températures de 22 degrés de 
froid, les troupes, cantonnées dans Eupatoria, faisaient des 
sorties journalières. Malheureusement le scorbut éclata parmi 
elles. Il devait faire plus de victimes que la guerre et le 6* dra- 
gons ne fut pas épargné. « C'est alors, dit M. Charles Mis- 
mer, qu'apparut la valeur morale des sunàvants du premier 
hiver. Tandis que, pour le service courant, il restait à peine 
cinq ou six hommes disponibles, dès qu'il était question d'une 
prise d'armes, tous les chevaux étaient montés. Des cavaliers 



(1) C. Roussel, Histoire de la guerre de Crimée, t. ii, p. 413. 



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- 18 - 

de mon peloton, dont les jambes ulcérées ne formaient qu'une 
plaie, supportaient la selle sans se plaindre, pendant des jour- 
nées entières, soit pour ne pas manquer une chance de guer- 
re, soit dans lespoir qu'une balle ou un boulet mettraient fin 
à leur existence » (1). Il n'était plus question de suicide. 

Cependant on allait bientôt voir la fin de tous ces dangers 
et de toutes ces souffrances. Le 27 février 1856 un armistice 
fut signé par les belligérants et le 2 avril des salves d'artillerie 
annonçaient la conclusion de la paix. 

Parti des premiers, le 6* dragons fut des derniers rapatriés. 
Son colonel le ramena par terre vers Sébastopol. Chemin fai- 
sant il le fit bivouaquer sur le champ de bataille de l'Aima. 
Dans les premiers jours de juin il s'embarquait avec lui à Ka- 
miesch, sur le vapeur La France. La cravate de Commandeur 
de la Légion d'honneur, la médaille de la reine Victoria avec 
agrafe, les décorations de l'ordre du Bain d'Angleterre, de 
l'ordre du Medjidié de Turquie, de la valeur militaire de Sar- 
daigne, tels sont les trophées qu'il rapportait de cette rude 
campagne. 

Pendant que son régiment s'installait à Clermont-Ferrand 
où on l'avait envoyé en garnison, le colonel Ressayre se ren- 
dit à Paris pour saluer l'Empereur. On comprend que les me- 
sures énergiques, exceptionnelles qu'il avait dû prendre pour 
le salut du régiment n'avait pas laissé de faire des mécontents. 
Des plaintes étaient montées jusqu'au trône. M. Ressayre s'en 
aperçut lorsque l'Empereur, après l'avoir remercié, lui dit : 
« On vous aurait placé dans la Garde, colonel, en récompense 
de vos services, mais on vous a trouvé la main trop ferme. » Il 
répondit non en courtisan mais en soldat : « Sire, je ne chan- 
gerai pas ma manière de servir. » Cette franchise ne déplut 
pas au Prince. Trois ans après, au moment de partir pour 
l'Italie avec la Garde, il fut trop heureux de retrouver cette 
« main ferme » pour lui confier l'Impératrice-régente et le 
Prince Impérial. 

M, Ressayre garda donc sa manière forte de commanâer. A 



(1) SouDenirs dun Dragon, p. 253. 



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— li) — 

Clermoni, à Senlis, à Saint-Mihiel, dans toutes ses garnisons 
successives, le 6* dragons se fil remarquer par sa belle tenue 
et son exacte discipline. Son colonel, qui savait mieux que per- 
sonne comment un régiment se perd et comment il se relève, 
ne tolérait aucun abus et réprimait rigoureusement toutes les 
défaillantes. Il apprend un jour que deux de ses officiers ayant 
lait au jeu des pertes considérables, vont être exécutés. Vite 
il paie leurs dettes pour l'honneur du régiment, mais il chas- 
se sans pitié les mauvais joueurs. 

Dans ses « Dix ans soldat » M. Ch. Mismer cite de lui un 
autre trait de sévérité. « Aux termes des règlements, écrit-il. 
Tofficier de semaine, dans chaque escadron, est seul chargé du 
service courant. Le colonel Ressayre ayant exigé, je ne sais 
plus à quel propos, la présence de tous au pansage du soir, ils 
refusèrent d'obéir. Ce coup de tôle coûta cher aux plus an- 
ciens Plusieurs furent mis en retrait d'emploi, notamment un 
officier d'état-major faisant son stage au régiment. D'autres su- 
birent la prison et les arrêts de rigueur pendant un mois. Mais 
tout en donnant raison au colonel, le Ministre lui garda ran- 
cune de l'avoir forcé de sévir. On lui attribua même cette pa- 
role : « Un colonel qui se fait délester de ses officiers est un 
détestable colonel. » Ce sont des ministres de celte trempe qui 
mènent à Sedan. Le premier devoir d'un chef est de se faire 
respecter, le reste vient ensuite. Nous avons vu que M. Res- 
sayre savait aussi se faire aimer. 

Au reste, les rapports des Inspecteurs généraux sont 'à 
pour attester les progrès accomplis d'année en année par le 
G* dragons, en même temps que les mérites et la valeur du co- 
lonel. 

Années 1856. — L'esprit de corps est très bon, le régiment est 
très dévoué à TEmpercur et à la France. L'union et Teslime qui 
existent entre tous les militaires du corps sont un sûr garant qu il 
fera toujours parfaitement son devoir dans toutes les circonstan- 
ces, comme il en a donné tant de preuves en Crimée... En résumé 
le 6* de dragons est un beau et bon régiment. Déjà, depuis son re- 
tour de Crimée il a été énormément fait pour rétablir la régularité 
inévitablement troublée par l'éloignement des escadrons de guer- 



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— 20 - 

re. Chacun a déployé un zèle digne des plus grands éloges. Le co 
lonel, très bien secondé par les officiers, a su donner une excellen- 
te direction à tous les détails, et les résultats obtenus sont très bons. 
L'Inspecteur général se plaît à en témoigner ici toute sa sûtisfac- 
lion ; il sera heureux de faire valoir auprès de TEmpereur et du 
Ministre les nouveaux titres à leur bienveillance que le régiment 
ajoute à ceux qu'il a si dignement acquis pendant la guerre... 

Clcrmont-Ferrand, le 5 septembre 1856. 

Signé : De Chalendon. 

Année 1S57. — Le service se fait avec régularité et d'une maniè- 
re conforme aux règlements. L'esprit de corps est bien compris au 
6® dragons, où chacun est fier d'appartenir à un régiment qui a si 
glorieusement servi en Crimée. La tenue belle et réglementaire se 
distingue par beaucoup d'uniformité et un ajustage correct de tou- 
tes les parties qui la composent... En résumé, le 6* dragons est un 
beau et bon régiment qui a peu de choses à faire pour atteindre la 
perfection à laquelle doivent viser tous les corps de l'armée. Sa 
discipline, son excellent esprit, sa belle tenue, son brillant ensem 
ble et son dévouement sans bornes à l'Empereur, si grandement 
développés par le chef distingué placé à sa tête, lui assureront tou 
jours un premier rang parmi nos meilleurs régiments de cavalerie. 

Clermont-Fcrrand, le 1" novembre 1857. 

Signé : C** Gudin. 

Année 1858. — Les observations de l'Inspecteur général n'ont 
porté que sur de légères irrégularités qui n'ont que peu d'importan- 
ce. Aussi est-il heureux, dans le résumé de son ordre, de procla-' 
mer que le 6* de dragons est un des premiers dans les plus beaux 
et les meilleurs régiments de cavalerie de l'armée. D'une propreté 
remarquable, se présentant bien sous les armes, et à son attitude 
toute militaire on reconnaît qu'il a pris une bonne part dans la 
glorieuse campagne de Crimée. Il on a conservé les bonnes tradi- 
tions. L'entretien particulier que l'Inspecteur général a eu avec tous 
les officiers du corps individuellement lui a prouvé l'excellent es- 
prit dont le régiment est animé... Ces heureux résultats sont dûs à 
l'énergique, intelligente et si militaire direction donnée par le co- 
lonel Ressayre, si bien secondé par les officiers supérieurs. L'Ins- 
pecteur général ne peut que répéter, en terminant, ce que disait 
son prédécesseur l'année dernière : « Le 6* de dragons a peu à 
faire pour atteindre la perfection. » 
Clermont-Ferrand, le 27 juillet 1858. 

S^gné » r^ PXRTOUNEAUX. 



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— 21 — 

Année 1859. — Le régiment a été bien présenté à la revue d'en 
semble, la tenue des hommes et des chevaux est belle et règlemen 
laire, le paquetage est élégant et solide, les cavaliers sont parfai- 
tement placés à cheval. L'esprit de corps est généralement bon... 
En résumé le 6* de dragons est un très beau et très bon régiment ; 
sa conduite en Crimée assure ses succès à venir... L'Inspecteur gé- 
néral a constaté dans ses rapports avec le chef de corps qu'il est 
plein de bienveillance pour ses subordonnés et tout à fait digne des 
bons sentiments du régiment qu'il commande. 

Senlis, le 21 août 1859. 

Signé : Dr: Grammont. 

Année 1860, — Appelé à inspecter le 6® de dragons, je suis heu- 
reux de n'avoir à dire au Ministre que le bien que je pense de ce 
régiment, et de pou\oir constater que la discipline y est parfaite et 
paternelle, sans faiblesse. On a su faire comprendre à tous que 
l'esprit de nos règlements consisté bien plus à savoir prévenir les 
fautes qu'à savoir les réprimer. L'esprit du corps est parfait, l'o- 
béissance est facile parce que le commandement est ce qu'il doit 
être ; il veut le bien pour le bien et non pour se faire valoir... En 
résumé, le 6* régiment de dragons est, dans toute l'extension du 
terme, un beau et bon régiment, pas une partie ne laisse à désirer. 
M. le colonel Ressayre qui l'a fait ce qu'il est, laissera à son suc- 
cesseur une lAche difficile à remplir : celle de le conserver ce qu'il 
est. Vienne la guerre, le 6® dragons se montrera toujours ce qu'il 
a été au combat de Kanghil... 
Saint-Mihiel, le 9 août 18G0. 

Signé : Reibell. 

Année 1861. — L'Inspecteur général... est heureux de constater, 
comme ses prédécesseurs, que le 6** de dragons est un beau et ex- 
cellent régiment, instruit, discipliné, bien commandé et loyale- 
ment administré. Esprit de coq:)s parfait, discipline juste et pater- 
nelle sans faiblesse, instruction théorique et pratique plus que suf- 
fisante dans tous les grades, tenue soignée et réglementaire, harna- 
chement et armement entretenus avec soin, paquetage gracieux et 
régulier, registres de toute nature propres et ù jour, comptabilité 
des escadrons parfaite, sollicitude constante pour tous les intérêts 
du soldat, hygiène des hommes prévoyante et bien entendue, ad- 
ministration générale probe et régulière, tels sont les beaux résul- 
tats obtenus par M. le colonel Ressayre, si bien secondé par tous ses 



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22 

inférieurs, mais dont la fermeté paternelle, l'esprit éclairé et la sa- 
ge expérience sont un exemple pour tous. L'Inspecteur général est 
convaincu, comme son prédécesseur, (jue ce chef de corps, si di- 
gne et si méritant à tous égards, laissera à son prochain successeur 
une tâche difficile à remplir... 
Sainl-Mihiel, le 27 aoûl 1861. 

Signé : Dupi en i>e Fkletz. 

Comme on le voit, ces derniers rapports faisaient prévoir, 
à bref délai, la nomination de M. Ressayre au grade de gé- 
néral de brigade. Cette nomination parut le 14 mars 1863. 
Elle fut applaudie, on peut dire, de toute Tarmée. (( Royal, 
mon ami, écrivit de Verdun au nouveau promu, le colonel du 
3" dragons, le Moniteur nous a enfin apporté la bien, bonne 
nouvelle de votre nomination. Elle nous a comblés de joie. 
Nous avons fêté hier, ep grande réunion, vos étoiles, et j'ai pu 
me convaincre que chacun de mes invités prenait un intérêt 
véritable au bonheur qui vous est échu en partage... » 

Les officiers du 6* dragons firent aussi une « grande réu- 
nion » pour offrir au chef qui allait partir leurs félicitations 
mêlées de très vifs regrets. Au toast qui lui fut porté, M. Res- 
sayre répondit : «< Messieurs, merci de votre bon accueil et des 
regrets que vous m'exprimez si bien. On ne se sépare pas 
d'une famille avec laquelle on a vécu pendant plus de dix ans, 
sans éprouver un serrement de cœur. Votre souvenir me sera 
toujours cher, j'applaudirai à vos succès, et j'appellerai de 
mes vœux le jour qui nous réunira de nouveau. Je ne vous dis 
donc pas adieu, mais au revoir. » 

La veille de son départ, il fit au régiment assemblé ses 
adieux en ces termes : « Officiers et dragons, je vous ai réunis 
pour la dernière fois avant de nous séparer, pour vous dire 
que cet avancement qui m'a été donné, je le dois à votre bonne 
discipline, à votre bonne conduite, à votre belle tenue, je le 
dois surtout à la manière admirable dont le régiment s'est 
montré dans les garnisons et dans les jours à jamais mémora- 
bles de la Crimée. Recevez tous ici mes remerciements. Soyez 
fiers d'appartenir à ce beau (f dragons que j'ai été si heureux 
de commander. Rappelez-vous quelquefois votre ancien Colo- 



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- 23 — 

nel, donnez à son successeur, à tous vos chefs, une bonne pari 
de rattachement que vous hii avez toujours voué. Quant à 
moi, je n'oublierai jamais les bonnes étapes que nous avons 
faites ensemble... » 

Le nouveau général fut d*abord attaché à la première sec- 
tion de TEtat-major de Tarmée, en attendant le commandement 
en chef de l'Ecole de cavalerie qu on lui réservait. Mais des 
raisons de convenance personnelle lui faisaient désirer un pos- 
te dans le Midi de la France. Il fut placé à la tôte d'abord de ^a 
subdivision du Tani le 21 mars 1863, puis de la subdivision du 
Gers, le 31 août de la même année. Entre temps, il avait com- 
mandé une brigade de cavalerie au camp de Châlons. Le 25 
juin 1864, il était transféré à Agen pour y commander la sub- 
division du Lot-et-Garonne. 

Dans cette ville, un long séjour, ses hautes fonctions, ses 
ser\'ices lui acquirent définitivement le droit de cité. Il est 
ainsi devenu une de ses nobles et brillantes illustrations. Il y 
avait épousé, en 1860, une jeune fille, M*^ Marie-Rosine Pau- 
quet, belle de toutes les grâces de Tesprit et du cœur, plus bel- 
le encore de tous les charmes de la vertu. Elle devait plus tard, 
« aux jours d'angoisse, comme on l'a si bien dit, partager ses 
patriotiques et périlleuses émotions » (1). Elle devait surtout, 
fidèle jusqu'à la tombe, entourer sa glorieuse mémoire du 
culte le plus touchant. En attendant elle était la joie et l'orgueil 
de son foyer où vinrent bientôt se ranger deux berceaux. Ni 
les douceurs d'un tel bonheur domestique, ni le poids des ans 
qui commençaient, hélas ! à s'accumuler sur sa tête ne par- 
vinrent à entamer son âme et son tempérament de fer. On le 
vit bien quand, désigné en 1869 pour commander une brigade 
de cavalerie au camp de Lannemezan, il chargeait en tête de 
ses régiments avec la fougue et son entrain de lieutenant aux 
chasseurs d'Afrique. 

La patrie en danger pouvait encore compter sur lui. Cepen- 
dant, en 1870, la déclaration de guerre avec l'Allemagne le 



(1) Xavier de Lassalle, art. nécrologique de M"* la Générale Ressayro 
dans le Journal de Lol-el-Garonne, n' du 6 février 1902. 



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- L>1 - 

consterna. De l'école du sage maréchal Niel, son prolecteur 
et son ami, il ne oartagea pas l'illusion générale, mais il fit eu- 
tendre ces paroles prophétiques : « Nous ne sommes pas prêts, 
vous verrez les Prussiens à Paris. » A son grand désespoir, la 
nature de ses fonctions ne le désignait pour marcher des pre- 
miers à l'ennemi. Il était donc resté à son poste d'Agen, se 
morfondant, se rongeant les poings, réclamant à cor et à cri 
un commandement de guerre. Le 21 juillet il était avisé du Mi- 
nistère « qu'on le réservait pour commander la cavalerie du 
corps d'armée des Pyrénées qui allait être créé et placé sous 
les ordres du général Trochu » (1). Mais après nos premiers 
revers, la nécessité s'imposa de concentrer, autour de la ca- 
pitale, toutes nos forces militaires encore inemployées. Le 19 
août, M. Ressayre reçut l'ordre de se rendre à Paris pour y 
prendre le commandement de la 2* hrigade de la division de 
cavalerie (général Reyau) du 13' corps d'armée. Le 15 sep- 
tembre cette division, distraite du IS** corps pour faire partie 
du 15" corps alors en formation, est envoyée à Orléans. C'est 
à partir de ce moment que le général Ressayre entra vérita- 
blement en campagne. 

Il eut à Toury son premier engagement sérieux. Les Prus- 
siens avaient fait de ce village le centre de leurs approvision- 
nements et de là ils rançonnaient tout le pays d'alentour. On 
résolut de brusquer une attaque de ce côté-là pour leur infli- 
ger une leçon et s'emparer de leur butin. Le 5 octobre, à 3 heu- 
res du matin, partait de Chevilly, dans la direction de Toury, 
le général de division Reyau avec la brigade Ressayre, deux 
autres brigades de cavalerie, un petit corps d'infanterie et trois 
demi-batteries. Vers sept heures, il enlevait, avec son avant- 
garde, le village de Chaussy situé à 4 kilomètres de Toury et 
occupé par les avant-postes de l'ennemi. Pendant ce temps la 
brigade Ressayre exécutait sur la droite de Toury un mouve- 
ment tournant pour cerner les Allemands. Mais ceux-ci n'at- 
tendirent pas l'attaque. Aux premiers bruits du canon et de \a 
fusillade le prince Albert et les princes de Saxe-Meiningen ol 



(1) Lellre du général Loforl, directeur de la cavalerie. 



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de Saxe-Altenbourg avaient fait évacuer le village à leurs 500 
cavaliers et à leurs 2,000 fantassins et se dérobaient, par une 
retraite précipitée, dans la direction de Paris. Sans leur ex- 
cellente artillerie cette retraite eût été une déroute. On les 
poursuivit pendant plusieurs kilomètres tant que les chevaux 
purent aller. Leur parc de bestiaux nous resta entre les mains. 
De plus, dès le lendemain, Pithiviers et les environs furent 
évacués, et l'on put dire, en toute vérité, qu'il n'y avait plus 
un Prussien dans tout le département du Loiret. Tels furent 
les résultats de cette affaire. 

M. Ressayre ignorait encore que sa nomination au grade de 
général de division était signée depuis la veille. Il était envoyé 
à Blois pour y prendre le commandement de la division de ca- 
valerie du 16' corps d'armée qui achevait de se constituer. A 
peine avait-il pris contact avec sa troupe qu'il quittait Blois le 
28 pour marcher à l'ennemi. Le soir il couchait à Marchenoir. 
« Nous devions, écrivait-il le 29, continuer ce mouvement vn 
avant ce matin. Le contre-ordre est arrivé lorsque nous nous 
disposions à décamper, Ce sera sans doute pour demain ma- 
tin. Nous sommes logés chez le maire de l'endroit qui a une 
peur effroyable ces Prussiens, vieux richard qui a commencé 
par enlever les clefs de toutes les portes. Mais mon Brigadier 
(général de brigade), qui ne se laisse pas intimider, lui a dit 
qu'il lui fallait dix chambres avec feux et la cuisine libre. Et 
enfin, comme on ne trouvait rien dans le village : vivres, vin, 
etc., le brave homme, malade dans son lit, a fini par s'exécu- 
ter et nous donner les clefs de partout. De cette façon nous 
n'avons manqué de rien. C'est bien la moindre des choses que 
Ton puisse faire pour des gens qui viennent à votre secours. » 

Poui-suivant son récit, le général ajoutait : « Nous avons ici 
beaucoup de troupes, mais comme toujours peu d'ordre dans 
les divisions. Ma cavalerie est très disséminée. Dans le mou- 
vement projeté pour demain, je l'aurai à peu près sous la 
main. Toutefois elle occupera un rayon d'une lieue : c'est 
beaucoup. J'estime que nous allons avoir en ligne près de 
80.000 hommes. Si tout ce monde allait bien, nous ne ferions 
qu'une bouchée de la troupe que l'ennemi va nous opposer. 



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— 26 — 

Nous n'en savons pas au juste le nombre, mais il doit être in- 
férieur au nôtre. Le général d'Aurelle de Paladines qui com- 
mande Tannée de la Loire, doit venir prendre le commande- 
ment en chef de toute cette armée qui va opérer sur un rayon 
de dix lieues au moins. 

<( Le temps est à la pluie, les terres sont détrempées, les 
routes sont défoncées et pour notre artillerie ce n'est pas bon. 
Il est vrai que pour cela l'ennemi n'est pas mieux partagé que 
nous, mais ses chevaux sont bien meilleurs. Ayons confiance 
en la Providence. » 

Le lendemain il reprenait : « Ma reconnaissance rentre à 
l'instant ; elle ne me signale rien d'important. A son approche, 
quelques cavaliers ennemis se sont montrés mais à une dis- 
tance telle qu'il n'a pas été possible à mes dragons de les 
atteindre. Cette reconnaissance aura toujours cela de bon 
qu'elle aura permis à mes officiers de connaître le pays et 
d'exercer nos hommes qui, pour la première fois, étaient ap- 
pelés à faire un service d'avant-garde. Cette promenade les 
a tenus dix heures sur pied. Heureusement depuis qu'ils 
étaient partis, nous n'avons pas eu de pluie, mais je ne suis 
pas rassuré sur le temps et Dieu sait si nous aurions besoin 
d'en avoir du beau. 

(( Mes journées se passent ici à ouvrir des dépêches, à 
donner des ordres et à en recevoir et à pâlir sur les cartes. 
Quel métier ! je préférerais travailler la terre. Pendant toute 
la journée, les troupes d'infanterie, artillerie, n'ont pas dis- 
continué, c'est un va et vient continuel qui ne finira guère qu'à 
la nuit et encore ! Nous n'avons pas encore d'ordre pour de- 
main. Nos lignes occupent une étendue de 20 kilomètres. Avec 
ma cavalerie, je couvre toute la gauche de l'armée.... 

« Je descends de cheval, j'ai voulu voir un régiment que je 
ne connaissais pas et qui m'est arrivé il y a trois jours ; c'est 
le T de ma division. C'est trop pour un seul divisionnaire, à 
cause des écritures surtout. » 

Il écrivait, encore du même lieu, le 31 octobre : « Je suis 
toujours ici avec ma cavalerie. Un seul de mes régiments est 
parti ce matin en reconnaissance, il n'est pas encore rentré. 



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- 27 — 

De rinfanterie une seule division a fait un mouvement en 
avant. Avec tout cela nous n'avons pas Tair d'avancer. Je ne 
sais pas ce que Ion attend. Il est vrai que Thiver ne se prêle 
guère à la marche. La pluie a recommencé de plus belle la 
nuit dernière, le vent soufle avec une extrême violence, les 
terres sont détrempées et les roules peu praticables. Dans de 
semblables conditions, il est difficile de faire de la bonne be- 
sogne. Je plains nos pauvres soldats, ils sont dans la boue vX 
bien souvent mouillés sans pouvoir sécher leurs vêtements. Je 
voudrais pouvoir leur donner un peu de mon confortable. 

<t Pendant que j'écris, rentre mon régiment de lanciers qui 
était parti ce matin en reconnaissance. On m'amène un cui- 
rassier prussien, beau garçon. Je le fais diriger sur le grand 
quartier général. Un ce n'est pas assez, il en faudrait beaucoup 
comme cela. Enfin, ayons toujours foi en la Providence qui 
veille sur notre pauvre armée. » 

Ce long arrêt qui étonnait le général Ressayre, devait per- 
mettre au 15* corps qui avait passé la Loire en amont d'Or- 
léans, à Gien, d'opérer sa jonction avec le 16* parti de Blois. 
Le 8 c'était un fait accompli et le général en cnef, d'Aurelle de 
Paladines, avait sous la main toute l'armée de la Loire forte 
de 70.000 hommes avec 150 canons. Pour assurer l'unité de 
direction, on crut bien faire de placer l'une et l'autre division 
de cavalerie des deux corps sous un commandement en chef. 
Le droit d'ancienneté fit attribuer ce commandement au géné- 
ral Reyau. Ce fut, comme on le verra, un très grand malheur 
d'une incalculable portée. 

Tout était prêt pour l'attaque. Le 9, l'armée de la Loire 
apparaissait dans les plaines désormais historiques de Coul- 
miers, infligeait au premier corps bavarois, une sanglante dé- 
faite. Coulmiers ! quel frisson d'espérance fit courir à travers 
la patrie en deuil ce nom magique ! Coulmiers ! c'était le pre- 
mier rayon de pure et belle lumière après l'effroyable ouragan. 
C'était la mauvaise fortune conjurée, la victoire ramenée sous 
nos drapeaux, la confiance renaissante. C'était déjà la revan- 
che de Sedan et de Metz. Coulmiers ! Ce devait être pour h 
jeune armée victorieuse, la route de la capitale ouverte cl 



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- 28 - 

libre, Paris débloqué, le territoire libéré, et enfin une paix 
glorieuse. 

Hélas ! un fatal boulet en frappant le général Ressayre le 
soir de la bataille tua en même temps ce beau rêve. 

D'après le plan d'attaque, la cavalerie devait exécuter un 
mouvement tournant par Saint-Paravay et Patay pour sur- 
veiller la route de Paris et couvrir le flanc gauche de l'armée. 
Elle se mit en marche de bon matin ayant en première ligne 
les sept régiments de la division Ressayre. Par cette disposi- 
tion, le général Ressayre eut de fait la direction de l'opération. 
Il la mena avec une telle vigueur que, sa mission remplie, il 
arrivait sur le champ de bataille avant 4 heures du soir. C'était 
le moment où les Bavarois partout culbutés commençaient à 
battre en retraite. Aussitôt il dirige sur eux le feu de ses deux 
batteries à cheval. Placé derrière ses artilleurs, entouré de son 
état-major, il lorgnait la ligne ennemie, arrêtait ses disposi- 
tions et allait se retourner pour jeter à ses escadrons le cri : 
En avant ! lorsqu'un obus fond sur lui, le blesse cruellement 
et l'abat avec son cheval. 

« A cet instant, raconte un témoin oculaire (1), nous vîmes 
la vallée à notre droite, le rqvin de Gémigny — route de 
Patay — s'emplir d'une bousculade qui débordait la chaus- 
sée, et dont à 800 mètres à peine on entendait les cris, .m 
voyait les gestes. On distinguait les bras levés, on entendait 
claquer les fouets des conducteurs, tapant sur les attelages 
enlisés dans la boue — cela c'était les troupes bavaroises en 
retraite. Elles étaient à sabrer. Les hommes en criaient. >• 
Mais le général Reyau, resté en arrière, tira à lui les échelons 
de nos escadrons à 8 kilomètres en arrière et les ramena dans 
leurs cantonnements de la veille, sans se préoccuper de la re- 
traite de l'ennemi, rendant ainsi à peu près stérile une si belle 
victoire. 

Le général Ressayre avait été emmené dans une voiture 
d'ambulance, cahotant dans les labourés, poursuivis par les 
obus allemands, tandis que son cheval d'armes suivait sur 



(1) Colonel de La Panouse, Le Soleil, n' du 9 novembre 1902. 



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- 29 - 

trois jambes, avec sa selle à tapis rouge et ses étriers ballants. 
« Or, comme la voiture avait à passer devant le front du 9* 
cuirassiers, tout le régiment présenta le sabre au chef qu'on 
emportait ; et c était un spectacle imposant que celui de ces 
cavaliers brillants d'acier, immobiles sous le feu de lennemi 
comme à la parade, les mains régulièrement alignées devant 
les visages impassibles, avec la belle rangée des grands sabres 
droits vers le ciel, aevant la ligne des cimiers de cuivre où 
des balles cliquetaient. » (1). Ces braves se doutaient-ils qu'ils 
saluaient la fortune de la France ? 

De Tambulance, le général blessé se fit transporter à Blois, 
chez son ami, M. Maigne, trésorier-payeur général de cette 
ville. C'est là que M"' Ressayre accourut en toute hâte auprès 
de lui (2). En la voyant son premier mot fut celui-ci : « Je n'ai 
pu achever une bien belle journée ! » Ce regret ne provenait 
pas d'une trop facile illusion. Tous ses compagnons d'armes 
pensaient comme lui. Le 29 novembre, un de ces colonels, 
M. Guyon-Vernier écrivait de Saint-Sigismond, à son capi- 
taine d'état-major : « Voudriez-vous être assez bon pour vous 
charger d'exprimer au Général tout le chagrin que nous avons 
éprouvé en le voyant enlevé par une douloureuse blessure, à 
sa division, au moment où par sa présence, la retraite de l'en- 
nemi aurait été changée en déroule complète. Car il aurait im- 
primé à notre cavalerie une direction, qui, vous le savez, a fait 
complèteiïient défaut après le v-épart du Général du champ de 
bataille. » Telle était Topinion du commandant en chef lui- 
même, le général d'Aurelle de Paladines, comme le prouve 
cette lettre du vainqueur de Coulmiers adressée de Villeneu- 
ve-dTngré, le 13 novembre, au général Ressayre : « Je profite 
d'une occasion pour vous exprimer combien je suis désolé de 
la blessure qui m'a privé de votre concours, aloi-s qu'il m'était 
plus que jamais nécessaire. J'en suis désolé d'abord à cause 
du mal qu'elle vous procure, mais aussi parce que sans elle, 



(1) Gaston Armelin, Le lArre d'or de 1H70. 

(2) M"' Ressayre était accompagnée d'une de ses sœurs, M"" Ringucl, ma- 
riée elle-même à un officier supérieur, mort en 1871. 



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-30- 

la cavalerie aurait conservé un chef qui aurait compris l'im- 
portance du rôle que la cavalerie devait remplir le jour de .'a 
bataille de Coulmiers et aurait donné à celte journée un résul- 
tat encore plus considérable que celui que nous avons obte- 
nu... » . 

Chassé de Blois par les Prussiens, le général Ressayre vint 
à Agen, dans sa famille, pour soigner sa blessure. Son impa- 
tience de reprendre au plus vite son poste de combat le mena 
en plein hiver aux eaux d'Amélie-les-Bains. Quand, à peine 
guéri, il alla se remettre à la disposition du ministre de la 
guerre, la paix était signée, mais il fallait refaire l'armée. On 
lui confia le soin de former la 3* division de cavalerie de Tar- 
mée de Paris. C'est le 10 mars 1871 qu'il reçut cette mission. 
Huit jours après, la Commune était proclamée. Au milieu de 
mille dangers il put gagner Versailles où il rallia sa division 
qui devint , à partir du 28 mars, la 3* division de cavalerie du 
3** corps de 1 armée de Versailles. Il fit avec elle toute la cam- 
pagne contre la Commune. A la revue de Longchamps qui sui- 
vit la semaine sanglante, il défila à la tête des légendaires cui- 
rassiers de Reichshofen que les Parisiens acclamèrent. Le 19 
juin il était élevé à la dignité de Grand-Officier de la Légion 
d'Honneur. 

L'ordre rétabli, il se donna tout entier à l'œuvre de notre 
réorganisation militaire. Tout en gardant le commandement 
de sa division, il accepta, au mois d'octobre 1871, la présiden- 
ce de la commission d'hygiène hippique. En 1872 et en 1873 
on lui confia les hautes fonctions d'Inspecteur général dans le 
2* arrondissement de cavalerie. Il fit merveille dans ces divers 
emplois. Son exemple fut suivi, chefs et soldats travaillèrent 
si bien que la France put bientôt compter sur sa nouvelle ar- 
mée. Cette armée, le Gouvernement pensa qu'il fallait la mon- 
trer à Paris et au monde. Pour cela on profita de la présence 
du schah de Perse, le premier chef d'Etat qui nous ait visités 
après nos désastres. Une revue fut organisée en son honneur. 
Cette fois, le général Ressayre devait prendre le commande- 
ment de toute la cavalerie. Au défilé, quand il parut en tête «Jo 
ses 51 escadrons il fut salué par les vivats enthousiastes de la 



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— 31 — 

foule et le duc d'Aumale, se détachant du groupe de généraux 
qui entouraient le Maréchal-Président, vint lui serrer la main. 
De cette manifestation patriotique le général Ressayre rap- 
porta un heureux souvenir avec la décoration de grand-offi- 
cier de Tordre du Lion et du Soleil de Perse. 

Quelques mois après, il était appelé par son rang dans l'ar- 
mée, à juger le maréchal Bazaine. Quand il avait appris, la, 
veille de Coulmiers, la capitulation de Metz, cette nouvelle l'a- 
vait jeté dans la stupeur. (( Quelle calamité, écrivit-il, mais où 
allons-nous ? Comment se fait-il que des hommes comme Ba- 
zaine capitulent à la tête d'une armée de près de cent mille 
hommes ? C'est à n'y rien comprendre. Pauvre France, où vas- 
tu et où t'arrêteras-tu ? On sait que Bazaine fut condamné, à 
l'unanimité, à la peine de mort et à la dégradation militaire. 
Le général Ressayre avait voté, la mort dans l'âme, et plus 
d'une fois on l'entendit exprimer $a peine de terminer sa 
carrière militaire par la condamnation d'un maréchal de 
France. 

Il approchait en effet de la limite d'âge. Avant d'y arriver il 
eut une dernière étaoe à franchir. Par suite de la loi du 24 juil- 
let 1873 sur la reconstitution de l'armée, sa division, devenue 
la 2* division de cavalerie de réserve de l'armée de Versailles, 
le 5 juin 1873, fut dissoute le 29 novembre suivant. Le nouvel 
ordre de choses comportait une division de cavalerie indépen- 
dante à Paris. Le général Ressayre en reçut le commandement 
le 31 octobre 1873, et il établit son quartier général à l'Ecole 
militaire. C'est là que vint le toucher, le 3 mars 1874, la déci- 
sion présidentielle par laquelle il était admis dans la section 
de réserve à partir du 30 mars. Le 29, il prenait congé de fa 
division et de l'armée par l'ordre du jour suivant : 

(c Officiers, sous-officiers et soldats, placé par limite d'âge 
dans la 2* section du cadre des officiers généraux, en vertu de 
la loi du 4 août 1839, je ne veux pas me séparer de vous sans 
vous exprimer tous les regrets que j'éprouve en quittant l'ar- 
mée alors que je vous vois travailler avec tant d'ardeur à la 
réorganisation de nos forces, et apporter à cette œuvre com- 



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- 32 - 

mune tant de zèle et de dévouement ! Puisse le succès couron- 
ner vos efforts ! 

<( Je veux aussi vous remercier du concours utile et em- 
pressé que j'ai toujours trouvé en vous à tous les degrés de 
la hiérarchie. Conservez intacte cette discipline qui fait votre 
force et restez les fermes soutiens de l'ordre. 
. <c Dans la vie privée je vous suivrai par le cœur et par la 
pensée. Mes vœux les plus sincères vous accompagneront dans 
la noble carrière que vous continuerez à parcourir. J'applau- 
dirai à vos succès, et si la France a besoin des bras de tous ses 
enfants, je viendrai de ma retraite prendre place au milieu de 
ces régiments que j'ai toujours trouvés si beaux et si énergi- 
ques lorsqu'il s'agissait de les mener au combat. » 

Retiré à Agen ou près d'Agen, dans sa chère maison de cam- 
pagne de Ballade, le géaéral Ressayre vécut ses dernières an- 
nées dans une noble simplicité. Il se donna tout entier à sa fa- 
mille, entourant de délicatesses infinies une épouse digne de 
lui, se montrant pour ses deux enfants le plus tendre, le meil- 
leur des pères. Son grand cœur lui fil mettre au service de ses 
compatriotes toute l'influence sociale que lui avaient acquise 
ses mérites. Notamment que de mères de petits soldats rassu- 
rées sur le sort de leurs enfants par sa protection aussi dévouée 
que puissante, que de fajnilles en détresse auxquelles il fit 
rendre promptement leur unique soutien, que de permissions, 
de congés obtenus grâce à son intervention ! Un écrivain (l) 
qui le connut beaucoup à cette époque, a tracé de lui le por- 
trait suivant : <( Il possédait toutes les qualités qui font l'hon- 
neur et la joie du foyer domestique. Sous les dehors d'une cer- 
taine raideur militaire, le général Ressayre cachait des dons 
exquis. Il était bienveillant de cette bienveillance des âmes 
d'élite qui veut demeurer discrète ; il était affectueux et pré- 
voyant pour les siens. C'était- le père de famille par excellen- 
ce... )) 



(1) Fornand Lamy, article nécrologique du général ï^^^^sayre, Journal de 
Lot-et-Garonne^ n' du 17-18 novembre 1879. 



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- 33 - 

Cependant sa sanlé, usée par vingt-quatre campagnes et par 
un demi-siècle de service militaire, commençait à décliner ra- 
pidement. Le moment mille fois plus cruel que la mort arriva 
pour lui de rompre les derniers liens qui le rattachaient encore 
à l'armée (1). Par décision ministérielle du 29 mars 1878 il 
était admis à faire valoir ses droits à la retraite. Cette retraite 
lui fut accordée le 8 février 1879. 

Tout était fini. Peu de temps après, celui que tout le monde 
n'appelait que le brave général, le plus brave du globe, comme 
l'avait surnommé le général Morris, entrait dans une longue 
agonie. Il supporta les plus cruels de tous les maux avec un 
courage stoïque et une constance toute chrétienne. Une visite 
du duc d'Aumale consola ses derniers jours. Quand vint 
la nnort, il la regarda bien en face comme à Sélif, comme à 
Coulmiers. Accouru auprès de lui pour lui donner les derniers 
secours de la Religion, l'Evêque d'Agen lui dit : <( Général, 
soyez courageux dans vos souffrances comme vous l'avez été 
devant l'ennemi. » Il répondit : « Je n'ai pas peur de la mort. 
J'ai le regret sans doute d'abandonner ma famille, mais je sais 
que je la retrouverai au Ciel. » Il s'éteignit doucement à Agen 
dans la nuit du 16 novembre. La France perdait en lui un de 
ses plus nobles enfants. 

Il avait voulu bannir de ses funérailles toute vaine pompe et 
toute ostentation. Le deuil de la cité, l'immense concours d'un 
peuple attristé les firent imposantes. L'Evêque les présida. 
Toutes les autorités officielles ou sociales, toutes les classes 
de la société suivirent pieusement son cercueil. Une dernière 
fois les troupes en deuil lui présentèrent les armes, pour lui 
une dernière fois clairons et tambours sonnèrent et battirent 
aux champs et son corps fut déposé dans le tombeau où il at- 
tend la résurrection. 

Un des témoins de cette cérémonie émouvante terminait son 
compte-rendu par ces lignes : (( La population agenaise s'est 
montrée vivement impressionnée par la mort du brave géné- 



(1) En cas de mobilisation, le général Rcssayre avait été désigné pour 
commander la place de Marseille. 



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— 34 — 

rai qui avait fait de notre cité sa patrie d'adoption. Elle le pleu- 
re comme une de ses illustrations, et se montre justement fière 
d'avoir la garde des précieuses dépouilles de ce vaillant et 
dévoué soldat, de cet honnête homme, de ce bon citoyen » (1). 

Chanoine Durengues. 



Un6 curi6U86 6rr6ur relative à la peste de 1483 

A la table chronologique du tome xv des Archives Historiques du 
déparlemenl de la Gironde, p. 18, année 1483, on lit : « Le tiers des 
monchaulx et de bossei (|ue bien le tiers du monde mourut. » Ce 

Comme les manchots et les bossus rachètent d'ordinaire leur in- 
firmité physique par une assez grande finesse d'espril, tous, ou pres- 
que tous, savent se tirer d'affaire, il paraît donc inexplicable qu'il 
n'en ait pas été ainsi à la fin du xv* siècle. 

Mis en éveil par celle simple réflexion, nous avons couru au lexle 
inséré dans le volume et nous avons lu : 

« En Tan mil IIIIc IIIIxx III, courut si grande persécution de 

manchaulx et de bossus, que bien le tiers du monde mourut. » Ce 

(jui veut dire : La peste fut si terrible en 1183, (jue le tiers de la 

population périt de ce fléau. On sait ([ue la peste se manifeste par 

un bubon, ou bosse, et que son siège le plus ordinaire se trouve à 

Taîne ou à Taisselle, ainsi s'expliquent les mots de manchaulx cl 

de bosse. Les manchots el les bossus n'avaient rien à voir en cette 

affaire. 

Jean DUBOIS. 



(1) Fernand Lamy, loc. cit. 



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VISION D'ANTOINE LA PUIADE 

AUX DAMES DU PARAVIS 



M. Tamizey de Larroque publia, en 1872, la vie d'Antoine 
de La Pujade par Guillaume CoUelel (1). Dans un appendice, 
il donna quelques extraits des œuvres de ce poète, parmi les- 
quels se trouvent six vers de la Vision d'Antoine La Puiade 
aux Dames du Paravis. Ayant entrepris Thistoire du prieuré 
du Paravis, j'ai voulu connaître la pièce toute entière, et identi- 
fier autant que possible les diverses religieuses qui sont nom- 
mées. J'apporte ici le résultat de mes recherches, peut-être in- 
téressera-t-il les historiens des familles nobles du Sud-Ouest. 

Antoine de Lapujade appartenait à une famille-originaire, 
croit-on, du Forez, appelée Lagoutte. Venue en Agenais et 
fixée au château de la Pujade, près de Saint-Vite (canton de 
Tournon), elle ajouta le nom de cette terre à son nom patrony- 
mique. ^ 

A la suite de brillantes alliances, la famille Lagoutte de La- 
pujade devint riche et puissante. Son domaine, très important, 
comprenait les châteaux de Lapujade, de Cours, d'Anthé, du 
Buscon, etc. Elle se divisa en plusieurs branches et l'on croit 
que notre poète appartenait à celle des vicomtes de Cours (2). 

Guillaume Colletet fait naître Antoine de Lapujade vers 
1556, à Agen, où il passa sa jeunesse. Conseiller et secrétaire 
des finances de la reine Marguerite, première femme d'Hen- 
ri IV, il vécut longtemps à la cour de cette reine, dont il célé- 



(1) Recueil des travaux de la Société dWrjricullure, Sciences et Arts d'Affcn^ 
2* série, t. ii, p. 303. 

(2) Sur celle famille on peut consuller : Les poètes Lapuiade et leur {a- 
niille, par l'abbé Barrèro. Revue de Gascofine (1875), f. xvi, p. 71 cl s. ; Un 
Pèlerin à V.-D. de Garatson en 1029, i)ar L. Coulure. Ibid., t. ix, p. 407 ; 
Monluc à Estillac, ses démêlés avec les seigneurs du Buscon^ par Tierny. 
Revue de V Agenais, xxii, p. 308 ; Arch. déparl. de Lol-el-Garonnc, Fonds de 
Raymond n" 57 ; Histoire de la Vicomte de Cours , par J.-R. Marboulin, dans 
le Bulletin paroissial de Cours, année 1906, clc. 



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— 36 — 

bra les mérites avec enthousiasme. II mourut après 1629, dans 
un âge avancé (1). 

M. Andrieu, dans la Bibliographie de VAgenais, a publié la 
liste des œuvres imprimées d'Antoine de Lapujade (2). Un très 
érudit bibliophile Bordelais, M. Labadie, dans un excellent ar- 
ticle, a relevé les erreurs commises par M. Andrieu et dressé 
très exactement le catalogue des œuvres connues de notre 
poète (3). 

La Vision que nous publions est extraite de l'ouvrage inti- 
tulé : Les œuvres chrestiennes d'Anlhoine La Puiade, conseil- 
1er et secrétaire des Finances de la Reijne Marguerite, conte- 
nant les trois livres de la christiade et auxtres poèmes et vers 
chrestiens, à très haute, très puissante, très illustre princesse 
Marguerite, Règne, duchesse de Valois. — Chez Robert Fouet, 
rue Sainct-Jacques, à l'occasion devant les Mathurins ; Paris 
1604, 215 ff. 

C'est un recueil très rarç, dont on connaît trois exemplaires, 
l'un à la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, un second décrit 
dans le catalogue de la bibliothèque du baron de Rothschild (4), 
et un troisième à la Bibhothèquc municipale de Bordeaux, 
n» 14871. 

C'est sur ce dernier que nous avons fait notre copie. La vi- 
sion aux Dames du Paravis commence au folio 143 et finit au 
folio 145. 

Le poète raconte que, pendant son sommeil, une ancienne 
religieuse du Paravis lui apparut. Elle était resplendissante de 
lumière et de beauté et portait toutes les marques des élus. Elle 
s'adresse au poète et nomme les religieuses qu'elle a laissées 
au monastère. La vision disparue, Antoine de Lapujade com- 
prend que c'est l'àme de M*"* de Lauba, ancienne prieure, qui 
vient de se manifester à lui. Tel est le sujet de celle pièce de 
vers. 



(1) Revue de Gascogne, l. ix, p. 407. 

(2) Biblioffraphie (jénértilc de VAfjenais, par Andrieu, t. ii, p. 5i et s. 

(3) Re.cli[ications et additions à la Bibliographie de quelques écrivains âge- 
nais, par E. Labadie, Revue de l'Agenais, t. xxxiii, p. IGl. 

(4) Ibid. 



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— 37 — 

A quelle date fut-elle composée? Les Œuvres chrétiennes 
furent imprimées en 1004, mais la vision est bien antérieure. 
Au moment où écrivait le poète, Marie de Capdequi était 
prieure du Paravis ; or, nous savons que cette religieuse 
occupa trois fois cette place, en 1570, 1580, 1597. Après cette 
date, Marie de Capdequi déjà âgée ne fut plus appelée au 
priorat. En 1598, Marie de Monluc est élue prieure et reste en 
cette charge jusqu'en 1006. L'année suivante, 1007, Marie de 
Capdequi disparaît. 

Les noms des religieuses citées dans cette pièce, forment -a 
liste suivante : Marie de Capdequi, prieure, Marie de Monluc, 
sœur de Lesignan, Geneviève, de Cours, Jeanne de Malvin, 
de Lescale, de Fimarcon, Roquepine, Laval, Gilberte de Mon- 
tagnac, Febronie, Jeanne de Beaucaire, d'Anglade. En tout, 
quatorze. Il est probable que le poète n'a pas nommé toutes les 
religieuses. Cependant, ce nombre se rapproche beaucoup de 
celui que fournit la liste suivante extraite d'un acte notarié du 
novembre 1597. 

A ce moment nous trouvons, Marie de Capdequi prieure, 
Febronie Souchet, Jeanne d'Albert, Rose de Roquepine, Non- 
ciade de Lescole, Marie de Monluc, Ursule c\e Narbonne, 
Geneviève Martin, Baptiste de Malvin, Jeanne de Beaucaire, 
Anne de Nozières, Hélène de Goulard, Philippe Dolivier, 
Finette de Codoing, Izabcau Duroy, F'rançoise Dancelin, 
Françoise de Roquepine et Françoise de Blancastel. 

Deux ou trois noms de la première liste manquent sur la 
seconde, les sœurs de Lesignan et de Montastruc. D'autres sont 
nommées sur la seconde qui ne le sont pas sur la première. 
D'où nous pouvons conclure que cette pièce est antérieure à 
1597. 

Ne pourrions-nous pas préciser davantage ? Dans cette 
vision, le poète nous apprend qu'il a logé au Paravis. Ne 
serait-il pas venu à ce prieuré avec la suite de la reine Mar- 
guerite, dont il était conseiller et secrétaire, lors des séjours 
que cette reine y fit en mars 1579 et avril 1580. S'il en était 
ainsi, la composition de cette pièce se placerait entre 1580 et 
1597. 



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- 38 - 

C'est tout ce que nous pouvons dire. Le priorat de M"* Lauba 
ne nous est d'aucun secours, car les documents nous font 
défaut pour le dater. 

Quoiqu'il en soit, nous allons donner cette vision de Lapu- 
jade, en identifiant les religieuses nommées, à l'aide des quel- 
ques notes biographiques que nous avons pu recueillir, dans 
nos recherches sur le Paravis. 

Vision d'Anthoine La Puiade aux Dames du Paravis. 

Si ie goustay iamais de Pymple lés douceurs 
Et si ie sentis onc, des Piérides sœurs 
La bouiUanle fureur couler dedans mon âme, 
Mon cœur brûle à présent d'une plus vive flamme. 
Apollon mesme vient mon esprit embraser, 
Pour me faire à ce coup cest escrit composer ; 
C'est luy qui me dicte, et Père de la lyre, 
Il sarbatane (1) en moy ses mots pour les redire. 
Favorise-moi donc, prophète amphrisien, 
Non pas pour entonner un vers Vénusien, 
Mais pour représenter seulement une idée 
Qu'en mon esprit Morphée a ceste nuict guidée ; 
Eh fay (comme ie n'ay qu'un songe pour obiet). 
Qu'on ne m'estime moins d'un si fragile sujet. 
Ce fut après minuit (quand l'on ne voit encore, 
Pour esveiller le jour, apparaistre l'aurore), 
Que je vis dans ma chambre un esclair radieux. 
Que viste et flamboyant, esblouissoit mes yeux. 
Et cest esclair fait que ie ne sommeille 
Seulement qu'à demy ; mais enfin ie m'esveille 
Tout estonné de voir ceste clarté qui luyt. 
Et fait une autre iour, de ceste obscure nuict. 
Je me lève en sursaut, devant et derrière, 
D'un ni d'autre costé, ie ne voy que lumière ; 
le demeure muet, tous mes sens sont ravis, 
Ne sçachant que i'estoy pour lors au Paravis. 



(1) Ce mot a le sens de souffler. On écrit aussi sarbacaner, mais la forme 
employée ici est la plus correcte. 



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^ 39 - 

Mais enfin mes esprits dedans moy ie r'amasse, 

Et cognus à plus près du Paravis la place. 

Rasseuré donc ainsi ie vis lors que j'eslois 

Dans la chambre où i avoy logé quelqu'autrefois (I), 

Ce fut en la maison que l'Habit (2) on appelle, 

Où Mesdames, ie vis une merveille telle. 

Que ie veux de mes vers humblement vous conter 

Si tant est qu'il vous plaise à présent m'escouter. 

Comme ie fus levé, un peu ie me conforte : 

Et priant à genoux ie dis en ceste sorte : 

Las mon Dieu, qu'est cecy ? Quel spectacle nouveau? 

Toy qui ressuscitas, glorieux du tombeau, 

Et qui chés tes amis entras les portes closes, 

Montre-moy quelles sont à ceste heure ces choses. 

J'entens à ce propos siffler un petit vent, 

Et lors autour de moy, beaucoup plus que devant, 

Ceste lumière fut claire et resplendissante. 

Et soudain une fille à mes yeux se présente. 

Sa face reluisait, comme quand le soleil, 

Quittant son moitte lict, paroist à son resveil ; 



(1) Comme nou* l'avons dit plu.s haut, Lapujailc avait peut-ôlre logé au 
Paravis, lors des passages de la Reine Marguerile, dont il était le conseiller 
cl le secrétaire, en 1579 et 158(». V. Ph. Lauzun : Itinéraire raisonné de Mar- 
guerite de Valois en Gasconne. Paris, Picard, p. 81 et 135. 

(2) Dans Tordre de Fontevraut ce mol était employé par opposition à mo- 
nastère. L'Habit était le bâtiment où logeaient le.s religieux, tandis que le 
monastère était l'édilice principal où résidaient les religieuses. On lit dans 
le Dictionnaire de Trévoux (édit. de 1071, t. iv, p. 198, col. 2) : « Dans l'ordre 
de Fontevrault, on nomme la demeure des religieux de l'ordre, qui servent 
de chapelains et de confesseurs aux dames auxquelles ils sont .soumis, l'Ha- 
bit ». L'Habit était d'ordinaire sous le patronage de S. Jean l'évangélisle. La 
maison de S. Jean de l'Habit du Paravis existe encore, en face du prieuré 
de l'autre côlé de la route. C'est im grand bâiiment en briques ayant de jo- 
lies fenêtres à fines moulures du xvr siècle. \"ers le milieu de ce siècle, en 
effet, on y fit d'importantes réparations. L'abbé de Saint-Jean de La Cas- 
telle (diocèse d'Aire), qui affectionnait le Paravis, où deux de ces nièces 
avaient pris le voile, fit des dons importants pour subvenir à ces réparations. 
Nous lisons dans le livre de comptes du couvent à l'année 1552 : « Le ix* 
d'aou.st, Révérend Père en Dieu Jehan de Capdequi, docteur en saincte théo- 
logie et abbé de Saint ïehan de la Caslelle pour faire le logis du treuil a 
l'Habit, pour faire une chemynée à une chambre iougnante audit logis et 
pour ayder à faire un clocher sur la chapelle de l'Habit, pour mettre l'orologo 
et les cloches, a donné la somme de deux cens francs bourdelois, qui val- 
lent sept cens dix hvres. » Arch. de Lot-et-Garonne, série E., 2784. 



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- 40 - 

Et comme un diamant, en un clair midy brille, 

De mesme eslincelloient les yeux de ceste fille. 

Ses beaux yeux toutefois n'estoient pas attractifs, 

Provocquans à l'amour, mondainement lascifs. 

Mais bien à ceste amour, d'amour la source vive, 

D'où le divin amour, divinement dérive. 

Son visage plaisant, paisible et gracieux, 

Estoit modeste et chaste et tout religieux. 

Sans qu'elle se monstrat ny triste ny ioyeuse, 

Bref, Mesdames, c'estoit une religieuse. 

Elle avoit son habit, comme au temps le plus chaud 

On le porte chès vous, ou comme à Fontebraud (1), 

Car seulement de blanc elle estoit accouslrée, 

Et sa ceinture estoit toute empatenostrée (2). 

Pour contempler sa grâce et son humble maintien. 

Derechef ie me lève, et sur pied ie me tien, 

Elle me regardoit, i'observoy le silence, 

Et de luy dire mot, le n'eus onc la puissance, 

Quand elle qui cognut mon espouvantement. 

Et que d'elle i'avoy troublé l'entendement. 

Me dit de la façon, cher Amy, ie suis l'Ame 

D'une fille qui fut du Paravis la Dame (3). 

Naguère à ce troupeau -chaste et religieux, 

Qui dans le Paravis va contemplant des cieux 

Les célestes beautés, ie monstroy curieuse. 

Quelle doit estre, au monde, une religieuse. 

Comme il luy faut avoir du tout calme l'esprit, 

Afin de contempler son espoux lesus-Christ, 

Et croire (en mesprisant du monde la folie), 

Que la Religion au Sauveur nous r'allie (sic), 

A chacune à part soy doucement ie monstrois, 



(1) Les religieuses de l'ordre de Fontevraul portaient comme habit ordi- 
naire dans la maison, une robe blanche, une guimpe blanche et un voilo 
noir. Sur celte robe, elles pouvaient passer une espèce de surplis avec cein- 
ture de laine noire ou de fil. En habit de chœur, elles avaient une coule noire 
à larges manches. 

(2) A sa ceinture pendait, sans doute un chapelet, que l'on appelait alors 
palenôtre. 

(3) La prieure était appelée La Dame du Paravis. Nous rencontrons sou- 
vent ce titre dans les documents des xvi* et xvir siècles. 



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- Il - 

De parole et d'efîect, qu'il faut porter la Croix, 

Aymer Dieu seulement, et non la .créature, 

Afin de posséder une âme toute pure. 

Que si à mes propos tu doutes que ie soy 

Celle que ie te dis : ie veux ore {et men croy) 

Te nommer nom par nom les Dames de ce cloistre, 

Et véritable alors tu me pourras cognoistre. 

Ma sœur de Capdequi (1), qui me plaignit si fort 

Est celle-là qui tient ma place après ma mort. 

Marie de Monluc (2), ma compagne fidelle 

Regretta vivement mon despart d'auprès d'elle. 

Mes sœurs de Lesignan (3), Geneviefve (4) et de Cours (5), 



(1) Une religieuse de ce nom avait déjà été prieure du Paravis à la fin 
du xV siècle. Elle mourut en 1541. Celle-ci était, comme la première, nièce 
de l'abbé de .:îainl Jean de La Caslelle, ordre des Prèniontrés (diocèse d'Ai- 
re), Jean de Capdequi, dont nous avons parlé plus haut. Elle prit l'habit de 
religion en 1533 et à cctle occa.^iion son oncle fit un don au monastère. En 
154i elle fil profession et Jean de Capdequi lui donna « pour faire son ora- 
toire 4 livres 16 sols » ; Arch. de Lot-et-Garonne, s. E. 2784. Elle fut élue 
prieure plusieurs fois. Elle exerçait cette charge en 1576, 1586 et 1597. Nous 
ne savons combien de temps elle resta supérieure chaque fois. Elle disparaît 
du Paravis après 1606. 

C2) Elle était fille du Maréchal Biaise de Monluc et de Antonie Isalguier. 
Elle prit l'habit en 1547. « Ilem, lisons-nous dans le livre de comptes du Cou- 
vent, le vr may ay reccu de Madame de Monluc pour les accoustremens de 
sa fille sœur Marie de Massencome, la somme de 50 livres ». S* E. 2784. 
Chaque année le couvent recevait une pension de 25 livres, ver.sée tantôt par 
Monluc lui-même, tantôt par sa femme. En 1553 elle fait sa profession. Elue 
prieure en 1598, elle resta en charge jusqu'en 1606. Par son testament, son 
père avait légué 500 livres tournois au couvent. C'est sous le priorat de Marie 
de Monluc, que le cloître, dont il reste encore de beaux vestiges, fut terminé. 
Dès 1607, Marie de Monluc disparait. 

(3) Il y eut au milieu du xvr siècle, deux demoiselles de Lusignan reli- 
gieuses au Paravis, elles étaient sœurs. C'étaient Rose et Hélène Danlré. La 
première, entrée au couvent en 1532, fit sa profession en 1541. La seconde prit 
l'habit en janvier 1549. En 1551, son père M. de Lusignan donne 21 livres 
« pour fin de cinq cens hvres promises pour rachepter la pension de sa 
fille sœur Hélène ». S* E. 2784. Dans la liste de 1597, donnée plus haut, il 
nesl pas question des sœurs de Lusignan. Elles avaient donc di.sparu à celte 
époque. 

(4) Il s'agit de Geneviève Martin, nièce d'un certain M. de Ca.stelnaut. Elle 
entra au couvent en 1548. Elle disparait après 1602. 

(5) Peut-être Alix de Cours, fille de François de Cours, seigneur de La 
Salle du Prat et de Sérène de Luppé, qui fut prieure de 1617 et 1618. Cepen- 
dant je n'ai rencontré le nom d'Alix de Lassalle qu'à partir de 1602 et je ne 
la trouve plus après 1622. Il se pourrait donc que ce fut une autre religieuse 
de la même famille. 



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— 42 — 

Entr'elles, bien souvent, de moy font un discours, 
Et voit-on de ma mort demeurer toute triste, 
Ma Jeanne de Malvin (1) qu'on nomme évangéliste. 
Et ma sœur de la Scala (2), eschellant sur les cieux, 
Prie pour moy toUiours d'un front dévotieux. 
Celle qui me servoit, et prenait tant de peine 
Qu'ores elle s'en pasme, est ma sœur Magdeleine (3) 
Mes sœurs de Fimarcon (4), Roquepine (5), Laval (6). 



(1) Jeanne de Malvin étair rtllo de Barthélémy de Malvin de Montazet, gou- 
verneur d'Aiguillon et de Jeanne de Monleil. Elle entra au couvent en 1543. 
Son père paie, le 5 octobre de celte année, « 60 livres pour les premiers 
abillemenls de religion de sa fille ». S' E. 2784. Elle prend l'habit en 1544, 
fait sa profession en 1547 et disparaît après 1597. 

(2) C'était François Nonciade de Lescale, fille de Jésus César de Lescale, 
plus connu sous son nom latin de Scaliger, et d'Andiette de Laroque. EUe en- 
tra au couvent en 1544. Nous trouvons dans les comptes du couvent en 1549. 
« Item de Monsieur Messire Julles pour la pension de sa fille Françoise de 
Lescale escheutc aulx termes de Saincte Catherine et pour l'année mil VcXLVII 
et XLVIir pour ce la somme de 50 livres ». S' E. 2784. « Elle demeura, nous 
dit M. Bourroussfi de Laffore, soixanle-dix ans, de 1544 à 1614 année de sa 
mort, au couvent du Para vis ou à celui de Fontgravc, .sur les bords du Lot 
en Agenais ». htiide sur Jules César de Lescale dans le Recueil de la Sociélé 
des Lettres^ Sciences et Arls dAgen, 2* série, t. i, p. 65. Nous avons constaté 
la présence de Nonciade de Lescale au Paravis jusu'en 1597, elle di.sparaîl 
l'année suivante. 

(3) Je n'ai aucun renseignement sur celle religieuse. 

(4) En 1547, deux sœurs, Constance et Ursule de Fimarcon entraient au cou- 
vent du Paravis. « Item pour les acoustremens de religion des deux filles de 
M. de Fieumarcon, sœurs Constance et Ursule ay receu de mondit seigneur 
100 livres ». S' E. 2784. Constance fit sa profession en 1552. Jusqu'en 1550 
nous trouvons sur le livre de comptes le paiement des pensions des deu\ 
sœurs. En 1597 nous ne rencontrons plus que Ursule de Narbonne, qui dis- 
paraît en 1598. Elles étaient filles sans doule de Bernard de Narbonne. 

(5) A la fin du xvi* siècle, il y avait deux religieuses de ce nom au Paravis, 
Rose et Françoise de Hoquepine. Rose était déjà au couvent en 1533. « Le 
jour de la conversation de S. Paul ay receu de M. de Roquepine pour la 
pension de sa fille, sœur Rose du Bouzet ». S' E. 2781 Nous la retrouvons »n 
1597 et 1598, elle disparaît après celle date, c'esl probablement d'elle qu'il 
est question ici. — Françoise de Roquepine était fille de Bernard de Roqu»'- 
pine et de Anne de Biran. Nous trouvons son nom pour la première fois en 
1597 et le rang qu'elle (jccupe .sur celte liste prouve qu elle avait fait profes- 
sion depuis deux ou trois ans au plus. Pour ces énumérations on suivait, en 
effet, d'ordinaire, l'ordre d'anciennclé. Elle fut prieure à trois reprises de 
1619 à 1621, de 1625 à 1631, de 1641 i\ 1643. C'est elle qui commanda le bel au- 
tel dont je me suis occuiié en 1909 dans celle Revue, V. Autel du Paravis. 

(6) Sœur Jeanne d'Albert de Laval était fille de François d'Albert de La- 
val et de Françoise de Monleil, dame de Coissel. Elle prit l'habit en 1541. 
« Item Madamoisellc de Coissel quelle donna à sa fille sœur Jeanne Dem- 



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- 13 — 

Font oraison pour moy ; puis ma sœur Giliberle, 
Du nom de Moniagnac (1) a regret de ma perte. 
Tairay-ie Fébronie (2), hélas ! qui ne peut pas 
Vivre un iour sans penser à mon triste trespas ? 



bcrt, le jour qu'elle prit Ihabit ». Elle fil sa profession ^n 1545, fut prieure du 
cloître en 1598. Nous la retrouvons encore en 1602, mais elle disparaît après 
celte date. 

U) C'était une Lomagne. En 1528, il y avait deux «œurs de Monlaignac au 
Paravist. Elles étaient tilles de I>ançois de Lomagno, seigneur de Monlai- 
gnac et de Jeanne de La Roche Fontenilies qui eurent neuf tilles. François 
de Lomagne mourut vers 1525. Sa lille ainée Françoise, héritière universelle, 
se maria au mois d'août 1525 en prcmijires noces avec Jean de Montpezat, 
chevalier seigneur de Tayan, sénéchal du Bazadois, qui devint ainsi seigneur 
de Monlaignac. Or, nous lisons dans le livre de comptes déjà cité : « Item 
pour commencement de payement de la pension des lilles de Montignac par 
le maistre dhostel de M. le sénéchal de Bazals, pour l'entrée en religion de 
ces fdles ». En 1531, « receu de M. de Monlaignac sur la pension de sea 
sœurs ». En 153G, fin de payement de ce que M. de Monlaignac a promis aulx 
dites sœurs Gabrielle et Febronic [de Lomagne]. En 1543 « Item receu ce qui 
a esté donné à mes .sœurs de Monlaignac tant par Madame que par Mada- 
moiselle de Moncornil leurs .sœurs ». Madame de Moncorneilh était Catherine 
de Lomagne, mariée en 1530 ii Mathieu de La Barlhc, chevalier, .seigneur de 
Moncorneilh, sa fille Paule de La Barthe était donc Madamoiselle de Moncor- 
neilh. Gilberle de Monlaignac dont il est question ici était une de ces deux 
.«œurs. Elle devait avoir deux prénoms car elle ne ligure pas sous celui de 
Gilberte parmi les neuf tilles citées au testament de François de Lomagne. 
\'. Semaine Calholiqiie du diocèse d'Agen, 1898, Moles sur la paroisse de 
W-D. de MoniagnaC'Sur-Auvifjnon^ par l'abbé Dubernel et aussi notes manus- 
crites obligeamment communiquées par le même prêtre. 

(2) Il s'agit très certainement de Fébronie Souchet et non de Fébronie de 
Lomagne citée dans la note précédente. Deux religieuses, la tante et la nièce, 
ont porté le même nom. Fébronie Souchet, l'aînée, fut du nombre des dix- 
huit religieuses envoyée de Fontevraul par l'abbesse Renée de Bourbon en 
1522 pour établir la réforme de l'ordre dans le prieuré du Paravis. Elle est 
alors qualifiée de maîtresse d'école Scholasticam Febroniam Souchet (arch. 
de Maine-et-Loire). Elle fut prieure de 152G à 1531, de 1537 à 1543, de 1547 
à 1551, de 1556 à 1559, de 1566 à 1569. Dans l'intervalle elle était souvent dé- 
positaire c'est-à-dire trésorière du couvent. Elle avait disparu avant 1597. — 
Fébronie Souchet, la jeune, nièce de la précédente, arriva au Paravis en 
1553. Dans le livre cTe comptes nous lisons : « Item ay receu de vendilion 
dung petit cheyal qui a apporté de France céans, la petite sœur Féhronie 
Soichet ». Elle était probablement, ainsi que sa tante, originaire du pays de 
Chartres. Un de leurs neveux, morl vers 1655, qui habitait celte ville, fonda 
une messe à perpétuité, au couvent du Paravis pour l'ûme de ses tantes, en 
reconnaissance du secours qu'il en avait reçu, lorsqu'il était étudiant à Tou- 
louse. Mns. Sirvent 1656, Elude de M. Sainl-Marlin, notaire au Porl-Sainle- 
Marie. Il s'agit ici très probablement de Fébronie Souchet la jeune, que nous 
retrouvons en 1597 comme prieure du cloître. En 1617 elle est dite prieure 
antique sans que nous puissions très exactement savoir la date de son prio- 
rat, mais peut-être se place-t-il entre 1613 et 1617. Elle disparaît après 1631. 



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— 44 — 

Tairay-ie bien le nom de Jeanne de Beaucaire (1) 

Qui ne peut m'oublier, hélas pourray-ie taire 

Ma sœur d'Anglade (2) aussi, qui pense incessamment 

A l'implacable traict de ce mortel moment, 

Qui sépara mon corps de mon immortelle âme. 

Tairay-ie bien aussi, celle qui sous la lame 

Fut avant moy n aguière (sic) et que j'aimoy si fort, 

Qu'en partie sa mort, fut cause de ma mort ? 

Car despuis son trespas, ie ne fus que malade : 

Tu vois quelle ie suis, adieu donc La Puiade. 

A l'instant disparut ceste fille, et s'en va 

Sans dire qu'elle estoit Madame de Lauba (3) 

Que ie recognus bien. Mesdames, et sur l'heure, 

J'en trassay ce discours de nombreuse mesure. 

Qu'humblement ie vous offre, ou sans rien augmenter. 

Ce que ie vis alors, i'ay voulu vous conter. 

J.-R. MARBOUTIN. 



(1) Jeanne de Beaucaire n'ost-elle pas une Narbonne ? 

(2) Il y avait dans le Bordelais, au début du xvr siècle, une famille d*An- 
glades qui possédait la seigneurie de ce nom. Celfc terre passa ensuite aux 
Verdun, puis aux Pontac. La religieuse nommée par Lapujade apparlenail- 
elle à une de ces familles ? 

(3) Jeanne de Lauba appartenait à la famille de Podenas, propriétaire du 
lief de Lauba dans la paroisse de Meneaux. Klle élail déjà au couvent en 
1521. Son père, peut-être Louis de Podenas, seigneur de Lauba, payait sa 
pension chaque année h. Ja fêle de Saint Jean-Bapliste. Sa mère, noble Anne 
de Collignac,'dame de IMaisance et de Lauba, mourut vers L529 ou 1530, lais- 
sant au couvent une somme de 15 livres. Jeanne de Lauba fut Irésoriére en 
1521, 1527, 1528, 15*29, 1532. La vision de Lapujade nous apprend qu'elle fut 
prieure du Paravis, mais nous ignorons à quelle date. Elle avait disparu 
avant 1597. 



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EGLISE DE MOIRAX 
Essai de reconstitution de la Coupole 



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rXHJSK DK MOliUV 



Restauration d^ la coupo»'» 

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.« »i •, pritMii rhuï'-lrul du MoiuJ-l'' • •• -"i-iu-l îiv • . ' 
! ■ îi Xiui':*.!---!', np,*' k\ki la parMi>-.(', *l ' '«'i -ii 1..»!.... \ , . 
'lu' u«' h» îal)|-i'[ii<' <lc 'rj^^li-r, ci hom !" ■ .. .!. I .• -, 
• «'i liUMix, Jir''iil ii'.i».!. ij\rr Ji'.ir) i'.-«t .n - .-i \. ['. .••' 

:i' Moirax, 

î .-^ (lil< on\!'i*M'^ iMid'i'prii'f'iil <!•• hH-l M)1||-«-:u 

il' f-t a rùlr (lu riiM.lM'-iiuttl \(Wii -'^.■' • ' lit (1. i, 

'•,:fi''ilrr en ♦'liil eu 1.1 i'"c. uM'aul *!< S.' ; ■ -mjJîIl' t'I 

.' . !i.;u.\. Jl leur li!Î ].i*i,i|,is (jjmui !- ' . .<.• •■ : ».- loul 

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;• UN aulrf'> ('oup»'ll«*^, joiuuanl !• .".; • «-ati'vi : [»!u< il- •'»*- 
\' 't'iil plàlrer .nu!e la \nùlc qui ••-■ u\ la sa« . j lie el l'a..!- î 
\o|rr-[?anie, j/ririoM'iK* }'»ele> 1»- î. .^ •- «ievaul «1 •irrrière •: 
L'iviîfde v«>r!(e {]\\\ \a au liout du K-i' .J|',-< *e l.apii, i-! iTiuelh» 
■^^ i :(>eliol> d«' la p» liN* (our. (jui !••♦ au !•••!:( de !*<•( 1, 'Ile du 
■ifi^icr. L ;ielt; lui p;"--< le II a()id. «'( le v -rpl» eilue >''i\ -"Ut, 
-u ur l.aSarul. en ^a <ju.t'ilé de '-i > he -le !a i .; >: ■< ue. rt'iiiu 
■' • < >îijph'< p«>ur le Iraxail l'ail, ei, < ■ uii. r il fl.t.l ««•MVtuiu, I 
.•■•'a i<) li\re-, ]mmu" lu îuairi-Jcrux u\ 

! a di'-t'.'ptb-n <u' re travail fu^ dfUui' pa- elauT" • .pi'il 

.••- t^-e d'' la H'IeM'MU de la |'aiiie -ilurr au-dt ^--'i- r^^ '^ cMij- 

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■''•', luilure; tpio le» 2s ^eplei!d)i( liMK) M" i - U<*vi'M:< 

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I (.IJSH DE MOIRAX 



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■ < • «NSTiTL ri«)N DK LA GcHPOl.K 



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ÉGLISE DE MOIRAX 



Restauration de la coupole 

Le savant ouvrage de noire vénéré président, M. le chanoine 
Dubourg : « Histoire du doyenné et de la paroisse de Moirax 
du Xt au XX' siècle » nous apprend que, en 1646, Dom Pelle- 
figue, prieur claustral du Monastère, d'accord avec M* Gra- 
tien Marrasse, cuié de la paroisse, et Gratien Labatut, syn- 
dic de la fabrique de l'église, et Dom Estienne de Larrondé, 
religieux, firent marché avec Jean Escatafails et A. Brunel, 
maîtres-couvreurs d'Agen, pour diverses réparations à l'église 
de Moirax. 

Les dits ouvriers entreprirent de mettre à bas la coupelle 
qui est à côté du maître-autel Notre-Dame et promirent de 1» 
remettre en étal en la recouvrant de tuiles crouchels, à sable et 
à chaux. Il leur fut promis qu'on leur baillerait le bois tout 
cassé, pour mettre à la dite chapelle pour remettre tous les 
crouchels, et le sable qu'il serait besoin au couvert pour. les 
deux autres coupelles, joignant le maîlre-aulel ; plus ils de- 
vaient plâtrer toute la voûte qui est sur la sacristie et l'autel 
Notre-Dame, griffondre toutes les fentes devant et derrière la 
grande voûte qui va au bout du toit appelé Lapri, et remettre 
les crochets de la petite tour, qui est au bout de l'échelle du 
clocher. L'acte fut passé le 11 août, et le 26 septembre suivant, 
le sieur Labatut, en sa qualité de sindic de la Fabrique, régia 
les comptes pour le travail fait, et, comme il était convenu, '1 
paya 46 livres, pour la main-d'œuvre. 

La description de ce travail ne définit pas clairement qu'il 
s'agisse de la réfection de la partie située au-dessus de la cou- 
pole proprement dite. Toutefois il est probable qu'il existait 
déjà à cette époque la toiture en tuiles à crochets, couvrant 
celle partie, toiture, que le 28 septembre 1909 nous devions 



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- 4fi - 

supprimer pour rendre au vieux cône de pierre à écailles son 
aspect primitif. 

Malgré les très importantes restaurations effectuées déjà 
dans ce bel édifice clunisien, on n'avait pas eu encore occasion 
de s'occuper de la couverture et du haut des murs de la par- 
tie du chœur, si ce n'est pour rétablir la corniche du côté de 
l'abside, laquelle a été placée trop haut d'une assise. 

Il était facile de voir au-dessus de l'entablement formé de 
métopes, soigneusement appareillés et de corbeaux puissants, 
couronné d'une corniche, une partie de mur, ayant 1°78 «le 
hauteur, en matériaux grossiers, dont les . premières assises 
étaient composées d'écaillés de pierres régulières fort bien tail- 
lées, mais posées presque à sec et semblant provenir de démo- 
litions. 

Ces fragments nous ont fait espérer trouver une toiture en 
échelons de pierres de taille ; et, dès l'échafaudage terminé, 
notre espoir n'a pas été trompé. Découvrant immédiatement 
quelques tuiles à crochets, qui n'étaient pas posées sur du lat- 
tis, mais sur un matelas de mortier et de débris, nous mîmes 
tout de suite à jour une assise d'écaillés ou imbrications de 
pierres de taille de (r21 de hauteur, dont la face plane tournée 
vers l'extérieur avait (r3() de diamètre. La profondeur en em- 
marchenient de gradin, était de 0"12. 

25 assises se succédaient ainsi jusqu'à la lanterne ou cam- 
panile couronnant le sommet. 

Cette lanterne dont les baies, les cordons et corniches exté- 
rieurs et la toiture indiquent le xxif ou le xviii® siècle, portait 
une voûte composée de 2 arcs plein cintre se croisant, d'un 
très pur profil du xv* siècle, accompagnés de formerets. 

La couverture enlevée, il convenait de démolir le mur de 
garnissage en surélévation, qui réduisant et étranglant le cône 
de pierre, faisait ignorer son existence. 

En dépouillant les triangles des 4 angles on a, alors, mis à 
découvert les soubassements de pinacles servant d'assortisse- 
ment à la silhouette de ces angles. 

Un seul avait son socle à peu près complet, c'était celui de 
l'angle Nord-Est, regardant vers Agen. 



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• 'If M'"iM (If I ;"■!., r, i\\)\\\ la '4- j'iaïir 'ourit \ 
;.\ai| '' ."51) (if <'«..• flr-f. I ,a ,•' •'.'•ii'iiM'r on fin- 
•If .^ï a-:!:!, flat: . •'' 1".'. 
-f -"Ufcfdaa j'' f. M]i!'a la lanl'Tnf m» cain- 

. Mif (|(lll ]•- fa-'-, j« - i •M'«I(WI^ l'I ( (►l*ll!( llfs t'\|f- 

. l'.il'irr fi.'...«'f iil If \\t\ ou le w'ir >ièrl(\ |.<nlaii 
mii.;m — ■ J*' *J ai^.-- j'ifiii finlrc ^i* croi-anl, d'in 

• • .1 ■! ■ n' sifflt-, av". (iin|»a^L'T)f^ de foi-îHfrr!>. 

•1 •• fMîfvrc', il f(>r»\friai' de dfiiiolt!" !e l'iiir i\o 
in'«'i('\a'f Ml, qui r/ 'iii- i'.( et éiraii.^lain If r<'>ne 
"-ail ii^i.oi'fi -nrî f\,-î« I .f 

• i;!lj'aiil lf> Iria.fii^lfs df-> 'j 'if^lf-: on n, al«»r>. mis a 
1 if< s(Hjlia--fiiif liU de j'î'r:. !fs sfrvani (i a'->orlj^^« - 

la -iMi- H|r«iif i\t^ cr^ aa^i.*- 

*iil .\: .! -Ml >ffif à pfu I -ifaiilft, (-fini! Mjlui «i-* 
\nt..M : l'fiiardaiî • ■ ' . a 



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Plan de la Coupole au-dessus de la Corniche 



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— 17 — 

Je dis avait, car il a fallu pour placer les tirants nécessaires 
à la consolidation de la coupole, déposer ces soubassements 
d'édicules, qui seront reconstitués exactement comme on les 
a trouvés et sans autres compléments, permettant ainsi à cha- 
cun de chercher la solution de leur forme complète. 

Ce sont des cylindres creux de 1°*30 intérieurement, dont le 
fond est à 0"82 au-dessus du haut de la corniche ancienne. 

Les joints sont aussi soignée sur la face intérieure que sur 
Textérieure. 

Une retraite de 0"1G située à 0"54 au-dessus de ce fond, por- 
te des colonnettes de 0"22 à 0"24 de diamètre, dont on trouve 
seulement le départ, sans base. 

L'appareil indique qu'il y avait 5 colonnettes, dont une sur 
l.î diagonale de l'angle extérieur. Quelle hauteur avaient-elles, 
portaient-elles un petit dôme ou pinacle ? C'est possible, mais 
on n'en trouve aucune trace. 

Cependant dans la démolition, une pièce a été trouvée, qui 
était, ou bien le couronnement d'un de ces pinacles ou bien 
celui du grand dôme ; c'est un fond d'écuelle renversée, rece- 
vant des écailles qui viennent converger et finir à elle. C'était, 
peut-être là, la terminaison du dôme antérieur à la lanterne 
ajoutée après coup ; doit-on rétablir la lanterne du xv* siècle ? 
Doit-on terminer le dôme, sans que la lumière y pénètre par 
le haut, comme cela était autrefois, comme à Saint-Caprais- 
de-Lerm et autres coupoles analogues. 

En tous cas, il est hors de doute, que lors de la fin du xvf 
siècle, quand on voulut établir la voûte à étoiles de la croisée 
de la nef et du transept on n'hésita pas à établir les angles du 
carré bâti, nécessaires à la hauteur de la voûte, sur les empla- 
cements des 2 pinacles du xvni* siècle, nord-ouest et sud-ouest, 
et, par conséquent à les détruire à ce moment, s'ils ne l'étaient 
déjà. 

Actuellement le grand cône dégagé reprendra son impor- 
tance de silhouette dominante de l'édifice, à défaut de clocher 
situé à la croisée du transept. 

Si ce clocher eût été établi, le plan indique par la force sim- 
plement moyenne des points d'appuis, qu'il aurait été relative- 



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- IS — 

ment léger et fin, bien en harmonie avec les dessins de fines 
dentelles décorant l'extérieur du sanctuaire, comme les pier- 
res de cette coupole, dont chaque élément porte à la fois son 
parement intérieur et son écaille extérieure. 

Le tout complet eût montré que notre style roman français 
n'est pas lourd, comme on le dit trop souvent, mais au con- 
traire gracieux, d'une sculpture brillante, fine, sachant accro- 
cher la belle lumière de notre Gascogne, comme un trépied de 
Lysicrate ou un temple de la Victoire Aptère, retenant dans 
les volutes de ses chapiteaux, les derniers rayons du soleil de 
l'Hellade. 

E. Payen. 



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FONDATION 

DE L'ÉGUSE OU CHAPELLE DE LASMARTRES 

Annexe de l'Archiprètré de Saint-Pesserre, diocèse de Lecloure, comté de Lomagne 

En 1488 



Aux dernières années du xv*' siècle, d'après les historiens, 
Tétai politique, social et financier de la France était lamenta- 
ble. La sécurité n'était nulle part, et l'on ne pouvait voyager 
sans être exposé à être dévalisé et parfois mis à mort. 

Dans la plupart des provinces, raconte M. Imbart de La 
Tour, les attentats se renouvellent. Coupe-jarrets de profes- 
sion, vagabonds, faux-saulniers, auxquels se joignent les 
Bohémiens ou Egyptiens, qui courent dans le pays, aventu- 
riers sans aveu et sans demeure, forment l'armée du crime qui 
pullule dans le royaume. Les gens de guerre, les aventu- 
riers gascons, picards ou normands se livrent à toutes sortes 
de déprédations et de maraudes. Ils vont dans les campagnes, 
se jettent sur les fermes, maltraitent les paysans, auxquels 
ils enlèvent le fourrage, le bétail, les récoltes et brûlent parfois 
ce qu'ils ne peuvent emporter. 

D'un autre côté l'impôt a progressé d'une façon excessive : 
il a triplé en vingt ans. S'ils échappent à l'homme de guerre, 
le bourgeois, l'artisan et le laboureur tombent sous les griffes 
du tabellion, du scribe et de l'homme de Loi. A Agen, ce sont 
le sénéchal, son lieutenant, le receveur de l'extraordinaire, qui 
pillent le pays. Par suite de ces exemples, jugez de ce que peu- 
vent faire les receveurs, les grenetiers et sergents. 

Nous ne nous étendrons pas pour dépeindre les désordres 
et ruines survenus à la fin de l'occupation anglaise dans ia 
Gascogne et l'Armagnac. Les désastres de Crécy, de Poitiers 
et d'Azzincourl marquent d'un trait sanglant les étapes de cet- 
te domination étrangère. Les villes et les campagnes de l'Ar- 
magnac, du Condomois, du Brulhois et de La Lomagne subis- 
sent le sort général de cette funeste époque. 



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- 50 - 

La période qui comprend la fin du xv* siècle restera triste- 
ment célèbre dans TAnnagnac et la Lomagne par les guerres 
sanglantes et les dévastations de tous genres qui affligèrent 51 
cruellement Lecloure et les pays d'alentour, à la suite des 
événements terribles qui précédèrent et suivirent la chute des 
Comtes d'Annagnac et la mort de Jean V. Nous signalerons 
en particulier dans TEvôché de Lectoure, l'archiprêtré de 
Sqint-Pesserre et le petit village de Lasmartre, situé sur les 
rives du Gers et qui faisait partie de cette paroisse. 

En 1482 le seigneur de Lasmartres était noble Robert d*Am- 
blard. Cette seigneurie est restée en possession de cette fa- 
mille pendant plusieurs siècles. En feuilletant les minutes de 
notaires et spécialement d'Astaffort nous rencontrons de nom- 
breux membres de cette noble famille. En 1618 c'est noble Gil- 
les d'Amblard, sieur de Martres ou de Las Martres. Un peu 
plus tard c'est noble Jean-Marie d'Amblard, seigneur des Mar- 
tres et en 1655 noble Jean-Jacques d'Amblard, seigneur de 
Las Martres et de Saint-Gény. 

Mais en 1737, messire François, seigneur comte de Narbon- 
ne, seigneur d'Aubiac, est devenu seigneur de Lasmartres, et 
il réclame des habitants et terres-tenants le tribut annuel 
d'une géline et de 8 deniers pour chaque sac de terre. 

Bref, en l'année 1482, noble Robert de Lasmartres voyant 
que son territoire de Lasmartres était complètement ravagé, 
quasi inhabitable et devenu comme un désert, s'efforça de 
grouper autour de son castel un certain nombre de brassiers 
et de paysans pour cultiver la terre et y trouver les moyeris 
d'existence. Dans ce but, il résolut de créer pour lui et en fa- 
veur de ces nouveaux manans et brassiers un centre religieux, 
ime église comme le moyen le plus propre à les attacher au 
territoire qu'ils allaient habiter et cultiver. 

En conséquence de ce projet et pour le mettre à exécution, 
il passa à Lectoure devant M" Mathieu Bertrand, notaire du 
lieu, l'acte que nous allons mentionner. Il s'accomplit en pré- 
sence des autorités religieuses du temps, Mgr Hugues d'Es- 
pagne, 40' évêque connu de Lectoure cl de l'abbé Saint-Paul, 
son vicaire-général. 



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— 51 — 

Nous n'avons pas la minute de ce pacte, mais une copie ou 
traduction qui porte tous les caractères d'authenticité. 
C'est ce document que nous allons reproduire. 

Au nom de la Sainte Triiùlé el Individue Unité du Père, du 
Fils el du Saint Esprit, ainsy soil-il. 

Comme les choses du monde passent de. la mémoire, si elles ne 
sont prouvées par écrit, c'est pounjuoy scachent tous présens et à 
venir que comme il a été déjà dit et assuré par les parties cy bas 
signées, que les guerres, mortalitez el autres infortunes qui ont 
longtemps duré à la Lomagnc, que le lieu ou territoire appelle de 
Lasmartrex, joint au lieu el territoire de Saint-Pesserre, dans la 
présente Conté de Loumagne et diocèze de Lectoure, où il est, 
étant délruict et inhabitable, est devenu comme un hérémitage ; au- 
jourdhuy noble Robert Amblard, seigneur moderne dudil lieu cl 
territoire de Lasmartrex, où il a toute juridiclioii haute, moyenne 
et basse, sans nulle restriclion ; lequel se trouvant fort éloigné du 
lieu ou parroisse de Saint-Pesserre, a résollu, veut et s'est proposé 
de réédifier à ce même lieu ou territoire de Lasmartrex, et le ren- 
dre habitable, el le faire cultiver, et dans le même lieu et dépen- 
dances, construire et édifier une église ou chapelle, à T Honneur de 
Dieu et de la Sainte Vierge, pour y faire célébrer des messes, l'or- 
ner de reliques, images ; ce qui étant venu à la connaissance de 
M Déorta, archiprêtre de Saint-Pesserre, dans la paroisse duquel 
le dit lieu de Lasmartrex se trouve et en dépent, a dit et assuré que 
ladite chappelle ou église de la Sainte Vierge de Lasmartrex seroil 
préjudiciable, et porterait domage dans les suitles à luy, à ses suc- 
cesseurs et à sa dittc église ou paroisse de Saint-Pesserre. C'est 
pourquoi ledit archi[)rêlre ne voulant donner son consentement à 
la construction de ladilte chapelle ; au contraire il si opposoit par 
exprès el rempêchail. 

Cest pourquoy ledit seigneur du territoire de Lasmartrex el M. 
Jean Déorta, archiprêtre de la susdilte église de Saint-Pesserre 
convinrent de consulter le scavant Bertrand Guilhoti, licencié offi- 
ciai de Lectoure, et les vicaires généraux, et de leur avis et volonté, 
et consentement du Révérend Père en Jesus-Christ notre Evêque 
de Lectoure ; et autres scavants, les vicaires généraux, pour le bien 
cl utilité d'un chaqu'un des parties et de leurs successeurs, ont dit 
qu'afin que le culte divin s'augmente, ont convenu ensemble et 
transigé et accordé de la manière et avec les pactes suivants et cy 
bas écrit : 



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— 52 — 

Prernièreincnl led. Seigneur de Lasinarlrex et M. Tarchiprêlre 
ont convenu, transigé unanimement que ledit seigneur de Lasmar- 
Irex, tant pour luy que pour ses successeurs peut et pourra et sera 
libre et luy sera permis de faire et construire et faire construire 
dans ces aï)parlenances dudit lieu ou territoire de Lasmartrex et sa 
terre, une église ou chapelle qui sera instituée de la Vierge Mario 
cl instituée et construite à la louange de la glorieuse Vierge Marie, 
où il aura sa sépulture pour luy et pour ses successeurs et domes- 
tiques ; car ledit noble Damblard ne pouvant aller à la parroisse 
pour assister aux offices h sa parroisse de Saint-Pesserre, qui est 
fort éloignée, ^ cause des boucs et des eaux, dans le temps de Tiver, 
a proposé et veut et ^'cst engagé d'établir un prêtre pour célébrer 
des messes dans la ditle chapelle, et luy fournir le nécessaire à sa 
\\c et luy fonder et assigner, ont convenu entre parties : ledit archi- 
prêtre et ledit seigneur par la permission, consentement et volonté 
du Révérend Père en Christ Notre Seigneur et Evêque de Lectou- 
rc, que ce même prèlre qui sera établi pourra, et luy sera permis de 
célébrer des messes dans la dilte chapelle, haultes et basses, et faire 
les autres offices divins, sans la permission dud. sieur archiprê- 
tre, ny vicaire, ny ses successeurs, et sans l'avoir demandé ; pour- 
ra aussi bénir le pain, faire des prières ordinaires, les jours de di- 
manche, mander les faites, et ce qui se pratique tous les dimanches 
et fêtes, ayant préalablement appelle le Seigneur, et pourra faire 
les autres choses qui seurviennent, 

Premièrement que le prêtre qui doit être étably ne pourra et ne 
luy sera permis d'administrer les Sacrements de baptême ny ex- 
trême-onction, dans lad. église ou chapelle et territoire de Lasmar- 
trex, au Seigneur, ny à tous autres, mais bien les autres sacre- 
ments, scavoir de la confession et Eucaristie, du mariage et sépul- 
ture aud. seigneur et à sa famille et successeurs, sans la permis- 
sion même dud. Archiprêtre, et non aux paroissiens dud. territoire, 
sans en avoir obtenu la permission, et le consentement dud. archi- 
prêtre, et ne pourra en nulle manière administrer les Sacrements 
ausdits paroissiens qui regardent le vrai pasteur. Pour ce qui re- 
garde les offrandes et les rétributions des messes, du pain et du 
vin desd. paroissiens de Saint-Pesserre, il ne pourra se les attri- 
buer, ny frauder led. Archiprêtre en ses droits, en attirant les pa- 
roissiens dans lad. chapelle, ny le préjudicicr en nulle manière, 
. dans les fonctions qui regardent le vray pasteur, mais seulement 
les offrandes de la maison dud. Seigneur et de ces successeurs, 



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- 53 — 

qui appartiendront aud. prêtre qui doit être élably dans lad., cha- 
pelle, ny ne pourra attirer les peuples au préjudice dud. archiprê- 
Ire. Pour ce qui est des autres offrandes, des vœux, des cierges de 
cire, des voiles d'argent, du vin et autres choses que les gens qui 
iront en dévotion porteront ou offriront dans lad. chapelle, seront 
communs entre Icd. Archiprêtre et le chapclin, et le partageront 
ensemble, à la réserve de l'argent qu'on donnera pour célébrer des 
messes dans lad. chapelle, il ne sera pas tenu d'en rendre compte 
et au moyen du revenu des offrandes ledit prêtre et l'archiprêtre 
tiendront laditte chapelle honnêtement ornée, couverte et y fourni- 
ront le luminaire ; que le prêtre qui doit être étably dans cette nou- 
velle création, jurera entre les mains dud. archiprêtre sur le Te 
igitur et Croix qu'il se comportera bien et fidellemenl dans toutes 
ses fonctions et quil luy rendra un bon, juste et fîdcl compte des 
offrandes quil recevra dans laditte chapelle et ailleurs, et luy r-^ 
mettra ce qu'il luy compète, ou à cclluy quil députera, et que l'ar- 
chiprêtre luy marquera le jour pour rendre led. compte de Las- 
martrcx, fondé pour le prêtre qu'il doit établir dans cette chapelle, 
donne et accorde par les présentes à l'honneur et révérence de la 
Vierge Marie, au prêtre qui sera élably, la vie et le nécessaire et 
non autrement, à cette condition quil sera obligé de se rendre offi- 
cieux à l'égard du seigneur et des siens dans tous les cas licites et 
honnêtes, tant à la vie qu'à la mort ; quil enseignera les enfans dud. 
seigneur et de ses successeurs et leur inspirera de bonnes mœurs, 
autant quil pourra, et quil faira un Mémento pour luy et pour ces 
successeurs, dans les messes qu'il célébrera, qu'il repromctra sous 
la foy de s'en acquitter. — Le seigneur sera aussy tenu de jurer de 
fournir le nécessaire à ce prêtre et de faire construire une fois seu- 
lement, une maison jointe à lad. église pour la résidence dud. prê- 
tre, où il sera tenu de résider et célébrer dans celte église une mes 
se cha(jue dimanche, d'y bénir le pain, que le seigneur sera tenu 
(le luy fournir et le vin qui sera nécessaire pour la communion de 
lad. chapelle, dy mander les feltes et prières ordinaires j et chaque 
samedy y dira une messe à Ihonneur de la Vierge Marie et aux fê- 
les seulement de l'année, aux fêles de la Vierge Marie, de Saint- 
Jean-Baptiste et Evangélislc, de S. Ferréol cl Fcrrace, Barthélémy, 
Laurent, S. Martial, S. Eulrope, S. Michel, l'Exaltation de Sainte 
Croix, des SS. Innocens, de S. Thomas, S. Chrisloi)he ; et tous les 
premiers lundis de cha(|ue mois et après chacune desdittes messes, 
faira l'absoute sur la sépulture dud. seigneur ol ses subcesseurs ; 
se rézcrvant toutefois led. seigneur la nomination dud. prêtre et Iç 



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— 51 — 

• 
présentera tout comme ses successeurs, au seigneur Evêque de Lee- 
tourc pour en avoir viza. Se rézervanl led. seigneur qu'il ne pourra 
résigner ny permuter lad. chapelle sans son consentement et de ses 
subcesseurs. 

Lesdites parties se sont contentées desd. conventions faites et 
transigées ; et ont promis de les tenir sous lobligation, chacun de 
ses biens présens et à venir, sans y contrevenir ; et ce sont soumis 
aux rigueurs de justice et cours des officiaux de Lectoure, Auch 
et Toulouse, Condom et Agen. des juges de Loumagne, d'Auvil- 
lars et des seigneurs sénéchaux de Toulouse, d'Armaignac, Tune 
ne cessant pour l'autre, sans qu'ils puissent appeller les jugements 
desd. cours, et pour cella ont établi tels procureurs quil conviendra 
dans lesd. cours, (juoyqu'ils soient absens, comme sils étoient pré- 
sens ; à quoy ils ont consenty sous les obligations et renonciations 
susd. Ce qui a été et convenu dans la ville de Lectoure, le vingt 
huitiesme jour du mois d'octobre de l'an mille quatre cent quatre- 
vingt-deux (1), régnant le très illustre Pnnce seigneur Charles par la 
grûce de Dieu, Roy de France, régnant, et le Révérend Père en 
('hrist le seigneur Hugo, par la permission de Dieu, Evêque de 
Lectoure. — Présens l'illustre Bertrand Guillot, licenlié, noble Gé- 
raud Amblard, seigneur de Mallevain au delà de la Garonne, Geor^ 
ges Lucas, clerc, habilans de ladilte ville de Lectoure, appelés té- 
moins des conventions faitles, et moy Bertrand Mathieu, notaire 
royal de la ville de Lectoure et ordinaire de l'Official, quy ay retenu 
le tout, et écrit de ma main en présence desd. tesmoins et parties. 
Ont signé avec moy, scavoir moy, Mathieu, notaire, Hugo, evêque 
de Lectoure ainsy signé ; Raymond de Saint- Paul, vicaire général 
de l'Evêque de Lectoure et tous les autres témoins. 

Chanoine P. DL'BOURG. 



(1) Pelile erreur de dale : Charles VIII cominenru à régner le 31 août 1483. 
L'original est aux archives du Gers, série 13. 



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LES PLAQUES DE FOYER 

Anglaises» Flamandes, Françaises et Hollandaises dans le 
Sud-Ouest de la France 



AVANT-PROPOS 

Le Mercure Galant de 1705 offrit à la sagacité de ses 
lecteurs Ténigme suivante* : 

Mon corps est dur et plat, ma taille e^t inégale, 
On me charge souvent d'un auguste blason ; 
Quel sort plus glorieux ! Cependant on m'étale 
Au pied d'un sombre mur : sage précaution. 
Pendant Tété, je suis en certains lieux cachée, 
Alors humble et froide, on me tourne le dos ; 
Mais, en hyver, partout découverte, échauffée, 
On vieni, auprès de moi, conférer en repos. 
Le feu, qui fait changer ma couleur naturelle. 
M'altère lentement. Je tiens bon coTitre luy 
Pendant un siècle entier, et ma substance est telle. 
Que je conserve encor ce qui me sert d'appui. 

Le mot de cette ingénieuse énigme est le contre-cœur 
en fer des cheminées ; et certes celui qui sut si bien le dé- 
crire, sans le nommer, était certainement un de ces doux 
poètes pour lesquels il n'est pas de bonheur qui vaille 
les molles rêveries au coin du feu, pendant les longues 
veillées de Thiver. Si malgré les appareils de chauffage 
de plus en plus perfectionnés, nous aimons encore à nous 
reposer en rêvant devant la cheminée, celle-ci s'est telle- 
ment transformée que nous ignorons presque entière- 
ment le contre-cœur célébré par le rimeur anonyme du 
Mercure. Les progrès du confort semblent Tavoir chassé 
pour toujours de nos cheminées, et en avoir fait une de ces 
pauvres choses désuettes et démodées qu'ignorent la plu- 
part de ceux qui nous suivent dans la vie, et qui ont été, 
depuis longtemps, assez dédaigneusement abandonnées 
aux archéologues. 



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1 - oG - 

Ceux-ci, il est vrai, s'en sont emparés avec assez d'ar- 
deur, ils les ont signalées, décrites, étudiées, et leurs tra- 
vaux sont déjà assez considérables pour qu'on puisse se 
faire quelques idées justes sur un sujet dont on ne sau- 
rait soupçonner l'ampleur quand on ne l'a pas abordé 
soi-même. Si je ne fais pas erreur, c'est M. Bretagne qui, 
le premier, écrivit quelques vues d'ensemble sur les ta- 
ques dont le Musée lorrain de Nancy avait déjà une fort 
importante collection (1). Puis M. Léon Germain mit en 
lumière les produits des forges de Cousance (2) ; un peu 
plus tard, il fit connaître les taques huguenotes et les ta- 
ques jansénistes, de concert avec MM. Ch. Buvignier et 
Dannrheuter. Le comte de Marsy étudiait en même 
temps les contre-cœurs de la Normandie (3) ; mais œ 
n'est pas la bibliographie de cette jeune branche de l'ar- 
chéologie que je veux écrire ; il suffit pour mes projets 
et aussi pour rendre un bien légitime hommage, de citer 
les études capitales du baron de Rivière, Les Plaques de 
Foyer (4), de M. Maxe-Walg, V Ornementation du Foyer 
depuis r époque de la Renaissance (5), en y joignant des 
opuscules moins importants des mêmes auteurs, de 
M. Barbier de Montaut et de M. Quarré Reybourdon, qui 
seront mis à profit et cités dans les pages suivantes. 

Pour alléger celles-ci et leur permettre une allure plus 
libre, je grouperai, tout d'abord, quelques notions indis- 
pensables tant linguistiques que techniques, parce que 
j'ai le ferme nropos d'aborder avec un esprit strictement 



(1) Mé.m. de la Soc. (VArchéol. lorraine, 1881, p. 267 cl suiv. 

{'2) Ballet. Monument., 1888, p. 5 cl suiv., ol Mém. de la Société des Lettres, 
Sciences et Archéologie de Bar-le-Duc, 1888. 

(3) L'Ornementation du Foijer depuis iépoque de la Renaissance. Caen, 
18%, iii-8\ 

(i) Bull. Arch. de Tarn-et-Garonne, t. xx et xxi. 

(5) Dullet. Arch. du Comité des Tr. hist., 1895, p. 458 et suiv., et 1897, p. 
329 ot Piiiv 



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scientifique et en usant des méthodes les plus précises, 
un sujet traité jusqu'ici avec trop peu de préparation 
et de critique. Je ne me dissimule pas d'ailleurs les diffi- 
cultés de Tentreprise; je sais fort bien que, comme tant 
d'autres, je verrai la paille dans l'œil d'autrui, sans me 
douter des poutres qui sont dans le mien ; du moins 
je n'aurai pas à me reprocher de ne pas avoir fait tout ce 
qui dépendait de mes faibles moyens pour amender et cor- 
riger mon travail, et de n'avoir pas eu le plus profond 
respect pour les archéologues vénérés dont j'ai pu, par- 
fois, corriger quelques erreurs, grâce aux connaissances 
solides que j'ai acquises à leurs leçons. 

Et, puisqu'il a été question de méthode, il faut encore 
ajouter ceci : ce travail n'a été dès l'origine qu'un re 
cueii défiches descriptives des contre-cœurs vus par 
l'auteur, dans les Musées d'Agen, de Cahors et de Mon- 
tauban, ou dont il avait pu se procurer des photogra- 
phies ; il ne doit pas perdre ce caractère, bien que ce ca- 
dre étroit ait été quelque peu élargi. Il doit rester essen- 
tiellement dans le domaine de l'observation directe, par 
conséquent se maintenir sur le terrain local, ou, pour 
mieux dire, dans le champ géographique qui a été ex- 
ploré, champ qui ne déborde guère le territoire formé 
par les provinces d'Agenais et de Quercy. 

Mais ce champ, si restreint sur la carte de France, kc 
trouve, en fin de compte, avoir été alimenté par nombre 
de sources extérieures, lointaines, même étrangères. De 
là un élargissement d'horizon, qui n'a pas été sans sur- 
prendre celui aux yeux duquel il s'est graduellement dé- 
ployé. Cela l'a contraint à étoffer et à commenter ses ob- 
servations directes de considérations générales emprun- 
tées aux sources les plus diverses, à rapprocher de ses 
taques agenaises et quercynoises un assez grand nombre 
de plaques vues tant à Paris qu'à Londres, et en divers 



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— r,H -- 

lieux, tant de France que d'Angleterre ; cela Ta finale- 
ment contraint à résumer la majeure partie des résultats 
acquis par ailleurs, ainsi que les explications historiques 
et techniques inhérentes au sujet lui-même, pour que ses 
descriptions et ses observations se trouvassent raccor- 
dées par un lien logique et ne restassent pas, non pas 
comme une pâte sans levain, mais comme un levain sans 
pâte. Tous ceux qui ont éprouvé par eux-mêmes combien 
l'observation positive des faits bouleverse et vivifie la 
masse des théories, comprendront cette comparaison ut 
le parti-pris méthodique de ce travail. 

On s'est moqué, non sans raison peut-être, de l'aveugle 
acharnement de certains archéologues à arracher aux 
vieilles pierres un sens précis, didactique et propre à 
grossir les sentences d'un manuel, alors qu'absorbés dans 
cette préoccupation falote, ils ne sentaient rien de la 
haute poésie qui se dégage de ces mêmes pierres. Est-ce 
injuste malignité ? Je ne sais, et je me garderai d'en 
faire une trop attentive recherche. Mais, pour mon hum- 
ble part, je ne voudrais pas écrire le mot : fin, au bout de 
ces longues pages d'analyses arides et de descriptions 
fastidieuses, sans déclarer, toute fausse honte à part, 
qu'il m'a semblé bien des fois, pendant que je les écri- 
vais, sentir un grand souffle de haute et saine poésie pas- 
ser au-dessus de ma tête. La plaque de foyer, c'est le 
foyer par excellence, et le foyer n'est-il pas, depuis l'au- 
be de la civilisation, le centre et la vie de la famille elle- 
même ? Dans les bas-reliefs de ces plaques, entrevus à 
travers les flammes de l'âtre, n'y a-t-il pas la survie in- 
consciente des anciens petits dieux protecteurs, des hum- 
bles lares, que les vieux Romains honoraient par-dessus 
les grands dieux olympiens, que la culture grecque avait 
fait adopter à leurs hommes d'Etat et à leurs pontifes ? 
Sans doute on ne les a pas invoqués, sans doute on ne 



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— 59 — 

leur a pas offert les libations sacramentelles ; mais, 
quand le chef de la famille avait fait choix d'une taque 
dont le sujet était d'accord avec sa foi religieuse, ses con- 
victions politiques ou même avec ses goûts littéraires, 
est-ce que cette humble figuration, sortie de la forge voi- 
sine, ou apportée de régions lointaines, n'incarnait pas 
un peu des croyances et des passions de ceux clont les 
yeux la rencontraient sans cesse, quand les longues veil- 
lées de la mauvaise saison les groupaient en cercle fri- 
leux autour de la vaste et accueillante cheminée du bon 
vieux temps ? 

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » 

demande le poète hésitant. L'archéologue n'hésite pas ; 
il la découvre tout de suite, cette âme voilée des vieilles 
pierres et des vieilles plaques de cheminée dont les poè- 
tes n'ont guère entendu les enseignements, tantôt graves, 
tantôt plaisants, presque toujours mâles et sérieux, dont 
les humbles comme les superbes faisaient jadis, plus 
qu'on ne pense, un sujet de réflexions qui agissait, à la 
longue, avec une intensité que n'auraient pas produite 
des œuvres plus hautes et plus ambitieuses, mais dont 
la hantise eût été moins persistante. 

Défiziition et Terminologie 

c« On appelle contre-cœur, dit M. Havard (1), la partie ver- 
ticale du foyer située entre les deux jambages de la cheminée, 
et, par assimilation, on donne ce même nom à la plaque de 
métal qui décore généralement le fond de la cheminée. » Cette 
définition pêche en ce sens qu'elle néglige le rôle pratique de 
cette plaque de métal qu on appliquait sur le contre-cœur es- 
sentiellement Dour en protéger les pierres ou les briques de 
l'action du feu ; le rôle décoratif est venu par surcroît. Le ter- 



(1) Dictionnaire du Mobilier et de la Décoration, t. i, col. 918. 



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- 60- 

me contre-leu, usité dans TOuesl de la France, est donc plus 
exact quoiqu'il n'ait pas prévalu. 

Le plus ancien exemple connu de l'emploi du mol contre- 
cœur se trouve dans les Comptes Royaux pour l'année 1548 : 
a Hem a été faict ung contre cœur de feu de fonte, où est figuré 
un Hercullès, scellé avec huict grosses pattes ou contre-cœur 
de la cheminée qui est en la chambre de la Rayne » (1). 

Le terme contre-leu se trouve dans une Historieile de Tal- 
lemànl des Réaux dont nous parlerons ailleurs ; M. Havard en 
donne des exemples empruntés à divers inventaires des pre- 
mières années du xvnf siècle, rédigés en Bordelais, Angou- 
mois et Bretagne. 

La plaque de fonte protectrice du mur du toyer s'est appelée 
de bonne heure taque dans l'est de la France, puisque M. Max- 
Werly (2) l'a trouvé dans l'inventaire du château d'Hatton- 
châtel, dressé en 1546, <( où il est rapporté que presque toutes 
les cheminées possèdent deux andiers et une taque de 1er ». 
Selon la juste remarque de M. Léon Germain (3), ce mot n'est 
pas propre seulement au patois de Lorraine et de Champagne : 
Lacurne de Sainte-Palage, le Dictionnaire de V Académie et le 
Dictionnaire de Littré ont constaté sa qualité vraiment fran- 
çaise. Ce mot a été d'ailleurs ortographié tacque. 

En Flandre, le même objet s'appelait une platte de leu ; i n 
trouvera plus loin la citation d'un texte de la première moitié 
du XVIII* siècle, où ce terme a trouvé place. 

Les Picards emploient de préférence la locution date ou cla- 
ire pour désigner tant la plaque de fer que le contre-cœur de 
maçonnerie (4). 

Maxe Werly a trouvé le mot pialine, dans le sud du dépar- 
tement de la Meuse (5). 

Dans le Lyonnais, le terme consacré était bretaigne et en 



(1) Cité par M. Ilavard, ibidem., col. 919. 
(8) Loc. cit. 1875, p. 404. 

(3) Hullet. Monument., 1888. 

(4) Havard, Diction., l. i, col. 839. 

(5) Loc. cit. 1895, p. 459, noie. 



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— 61 — 

Quercy truHé. Nous nous occuperons de ce mot en décrivant 
les contre-cœurs en pierre de la région du Sud-Ouest. 

Enfin, les expressions plaque de cheminée et plaque de 
foyer sont d'usage si courant qu'il n'est pas besoin de les 
étayer d'un texte précis. On est même autorisé à dire une 
plaque, puisque c'est le titre très bien compris d'une comédie 
patriotique en un acte, mêlée de vaudeville, par L. L. Lam- 
bert, qui fut représentée le 13 nivôse an II au théâtre du Vau- 
deville. Son titre complet est La Plaque retournée : un ser- 
rurier sans-culotte y apparaît comme un grand inquisiteur 
des taques décorées de sujets séditieux. 

Théophile Gautier qui n'ignorait aucun terme propre s'est 
contenté, dans VAme de la Maison, de l'expression « la plaque 
armoriée aux armes de France, le long de laquelle monte en 
tourbillons la fumée >> (1) ; et de celle de « plaque de fonte d i 
/ond de la cheminée » dans la Toison d'Or. Lamartine a 
nommé, lui aussi « une plaque de fcmte du foyer » qui était re- 
tournée dans la grande salle de Milly, « parce que, sans 
doute, elle dessinait sur sa surface opposée les armes du 
roy » (2). 

ProcédéB de Fabrication 

A la fin de son mémoire, si souvent cité dans ces pages, 
M. de Rivière se loue d'avoir eu « la chance de trouver une 
matrice de plaque. Elle est, dit-il, en bois de chêne, le dessin 
est naturellement en creux. ))(3). 

Or, c'est une erreur capitale ; le vénérable archéologue a 
découvert un moule quelconque, mais non pas une matrice 
de plaque de cheminée, car ces matrices ne peuvent être qu'en 
relief. Une matrice, en effet, n'est pas un moule, car celui-ci 
doit être en creux ; elle sert à faire le moule et doit donc être 
forcément en relief. Mgr Barbier de Montault ne s'y est pas 
trompé, qui, décrivant un bas-relief en bois de l'abbaye de 



(1) Les Jeunes-France^ n* 30C. 

(2) Les Confidences, liv. Ill, chap. IV. 

(3) L. C. 1893, p. 35. 



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— 62 - 

Châlellier, s'empressa de déclarer « ce doit être le modèle 
d'une de ces plaques de fer, si communes alors, pour les 
foyers de cheminée ; notre tableau est la matrice sur laquelle 
a été prise l'empreinte pour le. moule où fut coulée la 
fonte. » (1). 

Les lecteurs que ces questions techniques intéressent, en 
trouveront le détail dans V Encyclopédie, dont une planche (2) 
leur montrera un ouvrier occupé à imprimer dans le sable 
battu une matrice qui, retirée, laissera une empreinte en creux 
dans laquelle une étroite rigole conduira le métal en fusion. 
C est le procédé dit sur couche, ou à découvert : il faut Tavoir 
bien compris pour se rendre un compte exact de la fabrica- 
tion des taques les plus anciennes et des anomalies que pré- 
sentent quelques-uns de ces contre-cœurs plus modernes. 
Nous nous réservons de revenir ultérieurement sur ces pro- 
cédés, lorsque leur description deviendra réellement indispen- 
sable. 

La plupart des archéologues, dont j'ai mis si souvent à 
contribution les travaux, ont mentionné quelques matrices de 
contre-cœur qui existent encore soit dans des musées, soit 
dans certaines fonderies. De mon côté, j'ai eu l'occasion d'en 
étudier un certain nombre dans l'usine de M. Lemoine, rue de 
la Fonderie, à Agen, qui les a achetées, il y a une trentaine 
d'années, avec le matériel d'une vieille usine métallurgique, 
aux environs de Fargues, en pleines landes du Lot-et-Garonne. 

Ce sont de fortes plaques de bois dont la face sculptée est 
exactement pareille à ce que devaient être les taques qu'elles 
étaient destinées à produire. La face opposée est pourvue -Je 
deux fortes poignées en bois qui permettaient d'extraire la 
matrice du sable après qu'elle y avait imprimé son empreinte. 
La plupart sont enduites d'une épaisse couche de peinture à 
l'huile, dans le but de préserver le bois de l'humidité. Une ou 
deux sont formées d'une plaque de plomb solidement vissée 
sur un madrier ; une dernière, enfin, est formée d'une plaque 



(1) Bullet. ArchéoL de Tarn-ci-Garonne, 1893, p. 230. 

(2) Recueil des Planches, etc., t. iv, pi. V, f. 4. 



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~ 03 — 

de fer, probablement une épreuve fondue 1res mince, égale- 
ment vissée sur un bloc de bois ; cette dernière représente un 
arabe en turban et manteau, la ceinture garnie de pistolets, 
Abd-el-Kader sans doute. Trois de ces matrices sont complè- 
tement modernes ; elles sont l'œuvre d'un ornemaniste age- 
nais, M. Estrigos, mort il y a deux ans ; elles représentent : 
le Combat d'un hulan et d'un mobile ; A/. Thiers, libérateur 
du territoire ; le poète agenais Jasmin debout, d'après la statue 
de Vital Dubray. 

Une autre est du plus pur style troubadour des débuts de la 
Restauration, et représente, sous deux arcades pseudo-gothi- 
ques, un chevalier et un jeune garçon portant un enfant dans 
ses bras. De la même époque paraît être une taque représen- 
tant une sainte (Blandine ?) attachée à un poteau, avec trois 
lions autour d'elle. La martyre est d'une sculpture assez 
bonne, les lions sont absolument grotesques. 

Les autres taques m'ont parues des tout premiers temps de 
l'Empire ; les principaux sujets représentés sont : une dan- 
seuse antique demi-nue, Mai*s et Minerve, la Justice, l'Amour 
appuyé sur son arc. Une seule de ces matrices présente un 
fronton triangulaire, le fronton de toutes les autres est un arc 
surbaissé. 

Au moment de clore ces notes, M. d'Hauteville, procureur 
de la République à Agen, me communique une autre matrice 
de plaque de cheminée qu'il a acquise en Rouergue, il y a 
quelques années, mais qu'il sait de bonne source provenir du 
Quercy. Elle est toute petite : m. 00 c. de hauteur sur m. 00 
de largeur. Le sommet est découpé en fronton ondulé. 

La sculpture, très franche et fort bien conservée, représente 
le renard et la cigogne de la fable de La Fontaine. Une haute 
bouteille pansue est entre les deux animaux qu'ombrage un 
arbre rudimentaire. C'est un travail de la fm du xvm** siècle. 

J. MOMMÉJA. 



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DÉLIBÉRATION 

Prise, le 19 déeembre 1742, par le Chapitre de Saint-Caprais d'Agen 



Dans son Pouillé historique du diocèse d*Agen pour Vannée 
1780 M. l'abbé Durengues a consacré une trentaine de pages 
au chapitre de Saint-Caprais d'Agen. Ce travail, dans son en- 
semble, est excellent et s'il renferme, par-ci par-là, quelques 
erreurs de détail, l'auteur en est un peu excusable, car la plu- 
part de ces fautes sont le fait d'autnii ; le seul tort de M. l'abbé 
Durengues est de les avoir reproduites (1). 

Le cadre de son ouvrage n'a pas permis à notre confrère 
d'écrire l'histoire complète de l'insigne collégiale de Sainl- 
Caprais, nous désirerions ce[)endant connaître à fond tout ce 
passé qui ne fut pas sans gloire et qui parfois s'est uni d'une 
manière si intime avec l'exisience même de la ville d'Agen. 

Pareil travail historique sera-t-il jamais mené à bien par un 
érudit courageux ? Nous le souhaitons vivement, mais sans 
trop oser l'espérer. Le principal obstacle qui s'opposerait à 
la réalisation d'une telle œuvre provient de la perte d'un grand 
nombre de documents, au premier rang desquels il importe de 
citer les délibérations capitulaires de cette collégiale. Cepen- 
dant d'heureuses découvertes pourront un jour peut-être com- 
bler, en partie, cette grande lacune, si les chercheurs, toujours 
en éveil, ne laissent passer aucune occasion de faire connaître 



(1) En note, à la page 16 de ce Pouillé^ on lit que le sénéchal d'Agenais, 
qui ftl une reslilulion en 1224, se nommait Cantallo ; c'est Tanlalon qu'il au- 
rait fallu dire. Le fief de Tanlalon se trouvait à proximité de la ville de Ba- 
zas. Ce nom légèrement modilié existe encore au lieu dit à Tontolon. 

A la page 17, aussi en note, il est dit que Saint-Pierre d'Aubiac appartenait 
à la mense capitulaire de Sainl-Caprais. C'est une erreur. L'église d'Aubiac 
était placée sous le vocable de N.-D. et non point sous celui de S. Pierre. 
Il y avait plusieurs parts prenants aux dîmes de cette paroisse, en particu- 
lier le prieur de la Grâce d'abord et plus tard l'abbaye de Clairac quand ce 
prieuré lui cul été uni. Au lieu de Saint-Pierre d'Aubiac, c'est Saint-Pierre 
d'Aurignac qu'il cM fallu écrire. Nous avons dit dans la biographie de rabbô 
Carrière que l'ancien nom de Roquefort était Aurignac. 



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- 65 - 

au public les fragments qu'ils auront rencontrés au cours de 
leurs laborieuses investigations. 

Favorisé nous-mème par les circonstances, nous avons eu 
la bonne fortune de découvrir dans les papiers de la famille 
de Raffin la copie d'une de ces délibérations. Nous allons la 
transcrire, d'abord pour prêcher d'exemple, ensuite pour met- 
tre en lumière les curieux faits qu'elle relate. Et à cette occa- 
sion, — qu'on veuille bien nous en excuser, — nous essaie- 
rons d'ajouter à ces renseignements d'autres données puisées 
à diverses sources. 

Et d'abord disons un mot de chacun des chanoines : Voici 
le prieur, c'est un homme dans toute la force de l'âge puisqu'il 
a 44 ans : il appartient à une vieille famille d'Agen et se nom- 
me messire Marc-Antoine de Hedon de Fonlenille (1). 

Sa riche prébende de prieur de Sainl-Caprais n'est pas son 
unique ressource, si tant est que le roi lui ail déjà accordé l'ab- 
baye de Saint-Pierre de Maurs au diocèse de Saint-Flour, en 
Auvergne. C'est à coup sûr un homme décidé à faire valoir 
ses droits, on n'en saurait douter en le voyant à l'œuvre. 

Après le nom du prieur, en voici un autre qui figure bien 
souvent sur les listes des chanoines de Saint-Caprais, c'est ce- 
lui de Chabrier. II y a huit mois à peine, mourait subitement, 
frappé d'apoplexie, un membre de celte famille, un chanoine 
de Saint-Caprais, M' Jean-Pierre Chabrier ; il n'avait que 
soixante ans. C'était un jeune chanoine, si l'on remarque que 
la plupart de ses confrères moururent après 80 ans sonnés (2). 

Malgré cette perte, le chapitre compte encore deux Cha- 
brier. Celui qui marche immédiatement après le prieur porte 
le nom de Chabrier ancien, pour se distinguer de son homo- 
nyme connu sous celui de Chabrier jeune. L'ancien paraît être 
Pierre Chabrier qui mourut revêtu de ses fonctions de cha- 
noine, le 5 septembre 1761 (3). Le jeune se démit de son cano- 



(1) n mourut le 3 mars 1751, à l'âge de 83 ans, et fut le lendemain inhumé 
dans l'église de Sainl-Cai)rais d'Agcii. (Rco- por. de Saint-Caprais d\Agen.) 

(2) Il mourut le 14 avril 1742 et fut enseveli le surlendemain. {Reg. par. de 
Saint-Caprais d'Agen.) 

13} A sa mort il avait 87 ans. (Reg. par. de Saint-Caprais d'Agen.) 



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nicat l'an 1750 en faveur de François de Bonis, sous-diacre ; 
il se nommait Vincent (1). 

S'il y avait deux Chabrier au chapitre, il n'est pas étonnant 
qu'il y ait eu deux Redon ; puisque le document dont nous 
donnons la transcription affirme ce fait il est indubitable et 
nous l'enregistrons sans conteste avec le seul regret de ne pou- 
voir donner plus de détails sur ce point particulier. 

Après Redon, le simple chanoine, vient Pierre-Etienne Moli- 
mart ; âgé d'environ 40 ans, il a devant lui une longue carriè- 
re à parcourir (2). C'est un homme charitable qui fera de son 
vivant d'importantes œuvres de bienfaisance (3). Le nom de 
Molimart est très connu au chapitre de Saint-Caprais puisque 
deux ans auparavant (25 juin 1740) un membre de cette famille, 
Bernard, y est mort à l'âge de 46 ans en possession d'un ca- 
nonicat (4). 

Maintenant nous avons devant nous un gentilhomme de 
vieille famille, c'est l'abbé d'Hauterive, ainsi appelé de la terre 
où il a vu le jour le 25 mars 1684. Il appartient à la famille de 
Raffin et, comme son père, il porte le prénom de Jean. 

Sa mère, Clémence de Vilïemon, dame de Laroque-Tim- 
baut, descend d'une famille de robe fort considérable (5). 

A côté de l'abbé d'Hauterive, déjà vieux, voici un jeune 
chanoine qui s'honore du litre de conseiller au Parlement de 
Bordeaux, c'est M* Guillaume Monforton. Il faut croire que 
cette double charge de magistrat et de chanoine n'est pas trop 
lourde pour Monforton, attendu que cet ecclésiastique semble 
porter allègrement son fardeau et paraît destiné à vivre encore 
longtemps (6). 



(1) Arch. de Lot-et-Garonne, fonds de l'Evôchc d'Agen, A. 39, fol. 123 verso. 

(2) II mourut à l'âge de 87 ans, le 'Si mars 1788, revêtu de sa charge de 
chanoine. (Heg. par, de Saint-Caprais dAgcn.) 

(3) Voir aux arch. do Lot-et-Garonne, B. 167, 180, 185. 

(4) Reg. par. de Saint-Caprais d'Agen. 

(5) Généalogie manuscrite de la famille de Raffin, par Joseph Beaune, an- 
cien magistrat. Nous avons l'intention de publier ce travail avec des correc- 
tions et des additions. 

(6) Il mourut dans la ville d'Agen le 22 septembre 1778, après être parvenu 
à 84 ans. {Heg. par. de Saint-Caprais dAgen.) 



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— 67 - 

Presque au dernier rang arrive le curé de Sainl-Caprais, Jl 
se nomme Marc-Anloine Douzon. Cet ecclésiastique possède 
sa cure depuis douze ans (1). A ses deux titres de curé et de 
chanoine il ajoute encore celui d'archiprêtre. C'est, selon toute 
vraisemblance, un excellent administrateur. Il note avec soin, 
sur ses registres paroissiaux, les détails qui pourront servir 
à ses successeurs, tels que ceux relatifs à la visite épiscopale 
faite dans son église le 15 mai*s 1742. Grâce à lui, nous savons 
comment se célébraient les funérailles des chanoines de Saint- 
Caprais. La levée du corps était faite par le curé, mais l'office 
était chanté par les chanoines (2). 

De Chabrier jeune qui clôt la liste des chanoines présents 
nous ne dirons plus rien, les renseignements déjà donnés sur 
son compte étant plus que suffisants. 

Le chapitre se composant du prieur et de dix chanoines, il 
s'en suit que trois de ces derniers ne prirent point part à la 
querelle et se trouvèrent absents, par amour de la paix ou 
pour tout autre motif. Nous ignorons les noms de ces trois dis- 
sidents. Henri Argenton ne pouvait appartenir au chapitre, car 
il n avait alors que 19 ans. 

Tels étaient les chanoines que nous allons voir aux prises. 
L occasion de la querelle ne fut pas une mesquine question de 
préséance ; il s'agissait d'une affaire liturgique de la plus hau- 
te importance. Fallait-il abandonner le bréviaire romain dont 
le clergé d'Agen faisait usage depuis le concile provincial tenu 
à Bordeaux en 1582 (3) et devait-on le remplacer par le nou- 
veau bréviaire de Paris édité par ordre de l'archevêque, Gas- 
pard de Vintimille-du-Luc ? 

La question fut posée en plein chapitre, nous ne savons 
d'après quelle initiative. Il y avait alors sur le siège épiscopal 



(1) Arch. de Lot-el-Garonne, fonds de rEvôchc d'Agen, H. 108. 

(2) Voir, çà et là, dans les registres paroisi^iaux de Sainl-Caprais d'Agen. 
II résigna sa cure en faveur de Daubas (1751) et mourut, le 5 di^cembre 1787, 
à Tâge de 88 ans, suivi dans la tombe un an plus lard par Claude Douzon de 
I.alande, aussi chanoine de Sainl-Caprais (31 octobre 1788), Voir : Reg. par. 
de Sainl-Caprais d'Agen. 

(3) Les Livres liturgiques de l'Eglise d'Agen, publications d'A. Magen. 



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d'Agen un homme d'un grand savoir et de beaucoup d'esprîl, 
mais faible de caractère. Cet évêque se nommait Joseph- 
Gaspard-Gilbert de Chabannes. Est-ce à la demande de ce pré- 
lat que la question de changement de bréviaire fut agitée au 
chapitre de Saint-Caprais ? S'il en était ainsi, n'y aurait-il pas 
lieu de penser que la même question fut également posée au 
chapitre de Saint-Etienne? 

L'initiative à prendre revenait de droit à l'évêque, il nous 
paraît donc plausible d'admettre que les chanoines de Saint- 
Caprais furent consultés par leur évoque et nous sommes 
incliné à croire que les chanoines de la Cathédrale furent éga- 
lement priés de donner leur avis sur la même affaire. 

Cependant, il y a place pour une opinion contraire à la 
nôtre. Il se pourrait très bien que, se prévalant de leurs grands 
privilèges, de l'usage dans lequel étaient leurs devanciers, 
avant 1582, d'avoir un bréviaire qui leur fut propre, les cha- 
noines de Saint-Caprais aient résolu d'admettre le bréviaire 
de Paris et cela en vertu de leur seule autorité. 

Si le document reproduit plus loin ne permet pas de savoir 
à quelle opinion se seraient rangés les trois absents, il nous 
fait cependant connaître que les sept chanoines présents a 
l'assemblée étaient tous d'accord pour l'acceptation du bré- 
viaire de Paris, tandis que le prieur était implacablement hos- 
tile à cette innovation. 

Quand cette question fut mise sur le tapis, au lieu de collige.r 
les voix, comme c'était son devoir, le prieur quitta subitement 
l'assemblée. Etait-ce mauvaise humeur ou simple manœuvre 
de sa part pour empocher l'entreprise d'aboutir? Les deux 
suppositions paraissent vraisemblables. 

Toujours est-il que, demeurés seuls, les sept chanoines ne 
se tinrent pas pour battus et prirent une délibération favorable 
à l'adoption du bréviaire de Paris. 

En apprenant ce qui s'était passé, le prieur porta l'affaire 
devant le sénéchal d'Agen. Il réclamait l'annulation de la déli- 
bération prise en son absence, attendu qu'en vertu d'une tran- 
saction réglant les droits respectifs du prieur et des chanoines, 
toute question d'importance majeure devait, pour être tran- 
chée, réunir l'unanimité des suffrages. 



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— 69 — 

Nalurellemeni, les adversaires du prieur soutenaient qu'en 
Toccurance l'unanimité des suffrages n'était pas requise. 

Après mûre réflexion, prieur et chanoines reconnurent que 
l'affaire était douteuse et qu'il valait mieux se consulter aux 
frais du chapitre sur le point en litige. En attendant, le prieur 
devait renoncer à son procès et les choses devaient être main- 
tenues dans leur état premier. 

De ce fait, le changement de bréviaire se trouva retardé au 
chapitre de Sainl-Caprais. Malheureusement, l'évoque d'Agen 
n'imita pas la ferme résistance du prieur, il se laissa gagner 
par l'exemple de ses collègues dans l'épiscopat et, comme tant 
d'autres évêques de France, il brisa témérairement l'un des 
liens qui unissaient son diocèse à celui de Rome (1746). 

Du mercredi 1742, chapitre ordinaire tenu dann le lieu capitulaire 
de Vinsigne église séculière collégiale Saint-Caprais d\Agen, is- 
sue de matines, y étant capitulairement assemblés au son de la 
cloche : vénérables MM. de Redon, prieur, Chabrier ancien, Re- 
don, Molimart, d'Haulerive, Mon[orton, Douzon et Chabrier 
jeune, chanoines, luisant tant pour eux que pour MM. les ab- 
sens. 

Suivant Tordre, M. Redon entrera dimanche prochain en sa se- 
maine. 

MM. Chabrier anciei), Molimart, d'Haulerive, Monforlon, Dou- 
zon et Chabrier jeune, chanoines, ont dit qu'il fut par eux pris une 
délibération en date du 5 du présent mois intitulée « Continuation 
du chapitre pour V acceptation du bréviaire de Paris ». 

El d'autant que M. le prieur, qui n'avait pas voulu assister à cette 
délibération pour raison du dit bréviaire, a formé son acte d'oppo- 
sition et en conséquence assigné lesdils sieurs chanoines en la cour 
sénéchale d'Agenois pour l'aire casser et biffer ladite délibération, 
comme la prétendant contraire à ses droits et prérogatives, ce qui 
alloit occasionner un grand procès entre les parties, auquel d'un 
commun accord les dites parties voulant obvier : il a été délibéré 
que les dits sieurs chanoines n'ont prétendu en aucune manière 
nuire aux droits dudit sieur prieur, ni aller contre la transaction 
de 1698 qui les établit tous. 

Comme aussi ledit sieur prieur a dit et déclaré n'avoir prétendu 



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- 70 - 

aller contre les droits du chapitre en levant la séance avant d'avoir 
coUigé les voix et suffrages sur la matière mise en délibération. 

Et attendu ces déclarations réciproques, led. sieur prieur renonce 
à Tactc d'opposition par luy faite le douzième du courant et à l'as- 
signation donnée aux dits sieurs chanoines pardevant le sénéchal. 

Comme aussi les dits sieurs chanoines déclarent consentir que la- 
dite délibération du 5 du présent mois demeure comme non avenue, 
de nul effet et valeur et que les choses resteront, tout comme les 
parties, dans le même état qu'elles étaient auparavant, renvoyant 
à délibérer sur la matière portée par la dite délibération du 5 de ce 
mois jusques à ce qu'on ayt eu une connoissance parfaite du sens 
de l'article de la transaction qui semble exiger l'unanimité des suf- 
frages en pareil cas, sur laquelle il leur sera loisible de se consul- 
ter aux despens du chapitre. 

En conséquence les dits sieurs prieur et chanoines présens au 
présent chapitre ont signé : 

L'abbé De Redon, prieur, Chabrié, Redon, Moli- 
MART, d'Hauterive, Monforton, Douzon et Cha- 
rrié jeune. 

. Tel est ce curieux document, puisse-l-il être suivi de beau- 
coup d'autres semblables ! 

J.DUBOIS. 



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NOTRE-MME LE PEYRAGUDE 



Dans un très curieux article intitulé Plumes el coquillages 
héraldiques paru dans la lievue de VAgenais, numéro de sep- 
tembre-octobre 1900, M. Momméja, à propos des armoiries 
de la ville de Penne, écrivait : <( Précisément le pèlerinage de 
\.-D. de Peyragude venait de s'établir au centre même de la 
vieille cité qu'avaient saccagé Simon de Montfort et Biaise de 
Monluc. » 

Cela n'est pas exact. Il fallait écrire « le pèlerinage venait 
d'être rétabli ». Cette dévotion existait en effet depuis de longs 
siècles. J'espère un jour pouvoir plus longuement m'occuper 
de l'histoire de ce sanctuaire et des autres petits centres de 
pèlerinage en l'honneur de la Sainte Vierge qui existent en 
Agenais. Je me contenterai aujourd'hui de prouver que îa 
chapelle de Notre-Dame de Peyragude remonte au moins au 
XIV* siècle. 

Le 20 juin 1592, l'évéque d'Agen Nicolas de Villars visitait 
Penne. Nous lisons dans le procès-verbal de cette visite : 
c< L'église de N.-D. de Peyragude tesmoigne par ses grandes 
ruines et situation avoir esté ung lieu de grande dévotion, 
mais irréparable. Les tumbeaux de la maison de Lustrac y 
estoient dans une chapelle. Il y avait ung grand escalier de 
pierre de trente ou quarante marches au dessoubz du château 
de Penne 

- Dans une Notice religieuse sur Penne et sur Notre-Dame de 
Peyragude (1844\ M. l'abbé Delrieu nous affirme que, le 19 
mai 1596, Vincent Bilhonis fondait, par son testament, une 
messe avec diacre et sous-diacre, qui devait se chanter à per- 
pétuité dans l'église Notre-Dame de Peyragude. 

A la fin du xiv* siècle, en 1383, « les estatutz de la confrérie 
du Sainct-Esprit ordonnant que le jour des octaves du Corps 
de Dieu tous les confrères de cette confravrie soient ensem- 



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- 72 — 

bléz de grand malin en l'eglize du Mercadiel por ouyr une mes- 
se basse des dictes octaves et gagner le pardon et indulgence 
données et octroyées par Notre Saint Père le Pape, et après 
doibvent aller en la procession ouyr une messe haulte à dia- 
cre et subdiacre en lesglize Notre-Dame de Peyragude, la- 
quelle se dira à l'honneur, révérance et louange de la bienheu- 
reuse Vierge Marie, mère de Notre-Seigneur, priant à luy 
et suppliant por tous les confrères de ceste confrérie quy les 
vouloit garder et défendre de tous perilz et maulx, impétrer 
mercy et la grâce du Sainct-Esprit avec son benoit filz avec la- 
quelle grâce ilz puissent fayre œuvres bonnes et services plai- 
sant à Dieu... item, que chasque contraire est teneu de offrir 
suivant son pouvoir maille petite en la messe de Notre-Dame 
en lesglize de Peyragude » (1). 

Onze ans plus tôt, en 1372. les He(jesla de Grégoire XI nous 
attestent que l'église de Notre-Dame de Peyragude (B. Maria 
de Petra acuta) était, à cause des guerres, en partie dévastée, 
ses revenus bien diminués (2). 

Les quelques documents qui précèdent prouvent que la dé- 
votion à Notre-Dame de Peyragude est plus ancienne que le 
xvii* siècle. Un peu oubliée pendant les guerres de religion 
qui détruisirent la chapelle, cette dévotion reprit avec plus de 
ferveur après la peste de 1652. 

J.-R. Marboutin. 



(1) Soticv rclifficuse sur Penne et sur \.-0. de Peijragude avec gravures. 
Agon-Noubcl, 184i. P. 33 et 3i. 

(2) La Désolation des églises, monastères et hôpitaux en France pendant 
la guerre de Cent Ans, i^ar le l\ Henri Denifle. T. ii, p. OU. 



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BIBLIOGRAPHIE RÉGIONALE 



LToole secondaire, le Collège et le Lycée i*kgen (18054893), par 
M. L. Bordes, professeur au lycée Bernard Palîssy. — Agen, 
imp. Laborde, 1909, in-8* de 68 pp. 

On aime, au déclin de la vie, h c^voquer les souvenirs de la prime 
jeunesse. On prend plaisir à se rappeler les joies issues d'un fait 
souvent insigniOanl, les chagrins causés par le passage d'un nuage, 
les premiers bonheurs, les premières larmes. El ces images, qui se 
pressent dans la mémoire au seul contact d'un nom oublié tout à 
coup prononcé, d'un objet très ancien par hasard entrevu, d'une 
simple date, sont bien plus chères encore lorsqu'on les retrouve 
ayant pris corps dans des pages parées de toutes les grâces de la 
foi me, de toutes les élégances du style. Roses d'antan fanées, 
({u'une baguette magique fait refleurir ; parfums subtils, envolés, 
(fu'une brise printanière ramène aussi pénétrants qu'aux premiers 
beaux jours ! 

Ces émotions, nous venons de les ressentir en parcourant l'étude 
que M. L. Bordes a consacrée au Collège et au Lycée d'Agen ; 
suite naturelle, écrit-il dans sa préface, — ce dont nous le remer- 
cions sincèrement ici, — de la monographie que nous-même avons 
écrite sur l'ancien Collège d'Agen avant la Révolution (1). Elude 
d'autant plus attachante pour nous ((u'elle nous rappelle l'époque 
de la transformation du Collège en Lycée impérial, dont nous avons 
été le témoin et qui constitue le fait le plus saillant de l'existence de 
notre établissement d'enseignement secondaire, durant tout le cours 
du XIX* siècle. Transition mémorable, qui s'opéra, en 1858, entre la 
vie calme et monotone du vieux (^ollège, figé dans ses salles étroi- 
tes, ses cours sombres et mélancoliques, et l'existence toute diffé- 
rente, plus jeune, plus exubérante, du nouveau Lycée, dont la fa 
rade élégante et majestueuse, les classes claires bt aérées, les 
préaux spacieux, contrastaient si fort avec l'aspect de l'ancien cou- 
vent des Carmélites. 



(I) Notice ^ur le Collège d* Agen depuis sa fondation Jusqu'à nos Jours (1581- 
1888). AgeD, imp. Laoïy, 1888, in-8* de 133 pp. 



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^ 74 — 

El quel changement subit dans le personnel comme dans la mé- 
thode d'enseignement ! Ce ne sont plus les vieux professeurs dog- 
matiques, guindés et moroses, répétant chaque année leurs mêmes 
leçons surannées. C'est toute une pléiade de jeunes et brillants pro- 
fesseurs, envoyés par Duruy, le plus grand peut-être des ministres 
de Napoléon III, pour donner au nouvel établissement tout Téclat, 
(oui le prestige nécessaires à son succès et à son bon fonctionne- 
ment. 

C'est de Treverrel, professeur de rhétorique, sorti premier d-.^ 
l'Ecole normale, « brillant professeur, lecteur délicieux, conférencier 
« pi et à répondre à tous les appels, à la bonté trop facile duquel 
« les élèves se plaisaient à arracher la lecture des plus belles 
« pages de nos classiques. » 

C'est Thenon, professeur de seconde, « qui arrivait de l'Ecole 
« d'Athènes et apportait avec lui l'attrait d'un séjour prolongé en 
« Orient ». 

C'est Jacoulel, professeur d'histoire, à la mélhode impeccable, à 
la diction élégante, devenu depuis inspecteur général de renseigne- 
ment primaire et directeur d'une école normale à Saint-Cloud. 

C'est Bosseux, professeur de quatrième, fin lettré, épris de toutes 
les grâces d'Horace et de Virgile. 

El encore : Sloujl et Durrande, professeurs de mathématiques, le 
premier sorti comme les autres de l'Ecole, le second, enfant de la 
Garonne, depuis doyen de la faculté des sciences de Poitiers ; 
Gernez, blond comme un albinos, professeur de physique, rappelé 
moins d'un an après à l'Ecole normale comme agrégé préparatoire 
de physique et remplacé par son camarade Fron, naguère encore 
météorologiste titulaire au Bureau central ; Picou, à qui l'on confia, 
malgré sa jeunesse, la chaire de philosophie ; sans oublier Soldai, 
le bon vieux Soldat, professeur lui aussi de mathématiques, qui, 
seul de tous les anciens maîtres du vieux Collège, avait surnagé 
dans le naufrage général. 

« Ce sont ces jeunes gens, écrit avec juste raison M. Bordes, qui 
« par leur enh-ain, par l'élévation et le brio de leur enseignement, 
« donnèrent au Lycée, dès le début, le vernis et le bon renom qu'il 
« a toujours conservé depuis lors. » Camarades de la première 
heure, tous ces jeunes normaliens ne se quittaient pas. « Alors com- 
« mença toute une série de soirées intimes, où Thenon contait ses 
« voyages en Grèce et en Asie. L'Ecole d'Athènes avait encore ce 
« prestige que le passage d'un About et d'un Beulé lui avait donné, 



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— 75 - 

« cl Thenon élait une personnalité déjà allirante. Musicien de talent 
« comme Durrande, il charmait les soirées du petit cénacle. Quel- 
ce ques Agenais s'étaient joints à eux. Adolphe Magen était de tou- 
« tes leurs causeries, et, jusqu^à ses derniers jours, rappelait, avec 
« un plaisir qui n'était pas sans une certaine fierté, qu'il avait été 
« et qu'il était encore leur ami. » 

Pour nous qui les avons connus, qui de 1858 à 1863 avons été leur 
élève, nous ne saurions dire combien justes sont les appréciations 
de leur aimable continuateur, M. L. Bordes, et combien grande est 
notre reconnaissance envers lui pour le sympathique et durable 
monument qu'il vient d'élever en leur honneur. 

Mais ce n'est pas seulement par le charme des souvenirs que se 
recommande la brochure de M. Bordes. Très complète au contraire, 
très détaillée, très documentée elle se présente sur la période an- 
térieure, celle qui comprend l'Ecole Secondaire, laquelle fit suite, 
on le sait, à l'Ecole Centrale, « cet essai malheureux, mais bien ori- 
« ginal, d'un enseignement large et très moderne », dont M. R. 
Bonnat, archiviste départemental, prépare en ce moment l'histoire 
complète, et dont nous n'avons pu qu'esquisser les grandes lignes 
comme sortant du cadre que nous nous étions imposé (1). 

Tout aussi malheureux d'ailleurs fut cet essai d'enseignement se- 
condaire à Agen, de nombreuses écoles privées, notamment les pen- 
sions Delmas, Boé, Lanes, etc., ayant fait une concurrence acharnée 
à l'Ecole communale officielle, installée, le 24 pluviôse an XIII, 
dans les vastes locaux de l'ancienne Maison du Refuge, rue Saint 
Martial, et ce, malgré les efforts de son directeur Delsoert, ci- 
devant de Lalaurencie. L'Ecole secondaire ne dura que deux ans 
(1805-1807). 

Supprimées d&ns toute la France par décret impérial du 
17 mars 1808, les Ecoles Secondaires furent remplacées par des 
Collèges, créés par le grand maître de l'Cniversité impériale, Fon- 
lanes, sur le modèle des anciens collèges royaux, mais en y intro- 
duisant de nouveaux éléments. Agen eut le sien dès 1809. Il fut ins- 
tallé dans le couvent des Carmélites, vaste, confortable, presque au 
centre de la ville, et dont les bAtiments, les trois cours, la chapelle, 
ce bijou, couvert de fresques, rehaussé par le chœur, « une mer- 
ci veille du plus pur style Louis XV, tel que purent le rêver les 



(1) \otice sur le Collège d'Aqen, op. cit., p. 81-93. 



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— 70 - 

« grandes dames (jui se reliraient dans le couvent, après avoir ad- 
« miré la somptuosité de Versailles » et décoré du ravissant tableau 
de sainte Thérèse en extase, qui s'y trouve encore, constituèrent un 
ensemble des plus convenables. 

C'est là que, de 1811 à 1821, pontifia, comme principal, l'ancien 
oratorien, Tabbé Laurent Roche, « ce petit homme vif, propret, 
« écrit Ad. Magen, tout de noir vêtu, en habit et culottes courtes, 
« auquel il ne manciuail que des boucles aux souliers pour figurer 
« un tabellion de comédie, comme on les voyait au dernier siècle », 
et qui, par ses connaissances approfondies, son habileté, son savoir- 
faire, sauva à plusieurs reprises la situation et assit définitivement 
le Collège d'Agen sur des bases solides et stables. 

M. L. Bordes étudie longuement sa gestion, et il entre dans les 
plus grands détails sur l'organisation technique et financière du 
Collège, son enseignement, les noms et les aptitudes de ses profes- 
seurs, la vie surtout qu'on y menait, peu récréative. « On sortait 
<( peu. Dès qu'au lendemain de la Toussaint, la porte s'était refer- 
« mée derrière le pauvre interne, il en avait pour dix longs mois 
« de travail ininterrompu et monotone. A peine, pendant deux ou 
« trois jours au premier de Tan, et pendant une semaine à Pâques, 
« lui permettait-on de revoir sa famille. L'idéal, pour les universi- 
« taires d'alors, eut été de supprimer toutes les sorties. » 

Combien différente la vie de nos jours, où « nos sorties multi- 
« pliécs, notre discipline où l'on ne connaît plus ni le séquestre, ni 
(1 la marche au pas, ni le silence en dehors des heures de travail, 
« ont apporté à l'existence de l'écolier un adoucissement qui atté- 
i( nue la joie des sorties. Il n'est pas rare aujourd'hui Tinterne q*H 
« envisage sans lro[) d'effroi les dix mois de travail. » 

Et c'est ainsi qu'année par année M. Hordes esl*nmené à raconter 
les événements saillants qui se sont produits sous ces toits hospita- 
liers, où ont défilé, depuis plus d'un siècle, cinq générations âge 
poises, « où, tous les ans, le conseil d'administration approuvait les 
«( mémos comptes, où les rapports sur l'état moral du Collège so 
« succédaient toujours satisfaits et toujours monotones. » Enfin, 
arriva le moment où, par la vigilance du gouvernement impérial, le 
Collège fut transformé en lycée, où la chenille devint papillon. 

Et c'est une occasion pour l'auteur de consacrer son dernier cha- 
pitre à l'éclosion et au i)rogrès, toujours croissant, du lycée de gar- 
çons, faisant principalement ressortir la bonne administration de 
deux de ses plus éminents proviseurs, MM. Catuffe et Rousselot ; 



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- 77 - 

jusqu'au jour où, hanléc par la folie des grandeurs et des prodiga- 
lités, (M. Bordes ne le dit pas), la municipalité Agenaisc crut de- 
voir transformer en lycée de filles Timmeuble de la rue Saint-Jérô- 
me, et poiler au loin, ce qui était une lourde i'aulc, dans les champs 
de Jayan et de Jacquelol, le nouveau lycée de garçons, dont les pro- 
portions beaucoup trop grandes pour le nombre d'élèves allaient 
considérablement grever le budget municipal, alors que la nécessité 
d'une telle constiniction ne se faisait nullement sentir. 

En celle année 1883, M. L. Bordes a cru devoir arrêter son récit. 
Ecrit dans ce style clair, net, sans emphase, qui lui est familier, il 
comble, dans l'histoire de renseignement public en Agenais, une 
lacune que nul, mieux que lui, n'était apte à bien remplir. 

Pu. LaUZvItN. 

Le suffrage ttminin en Angleterre et les SniEragettes, par Jean de la 
Jaline. — Librairie Georges Roustan, Paris. 

C'est en Angleterre que se livrent les grandes batailles de la civi- 
lisation ; c'est dans les élections britanniques que tôt ou tard se dé 
cidera définitivement la victoire du principe électif ou du principe 
héréditaire, de la protection ou du libre échange ; c'est encore 
dans le seul pays où les citoyens affranchis de toute contrainte ad- 
ministrative, sont libres de voler suivant leur conscience, que les 
droits politiques des femmes seront rejetés comme une dangereuse 
chimère ou consacrés comme un dogme du droit public européen. 
La solution des deux premières de ces questions importantes entre 
toutes pour l'avenir des peuples modernes, ne saurait se faire loni;- 
temps attendre, elle vient d'être ajournée à la suite d'une rencontre 
acharnée et en réalité indécise, mais elle s'imposera fatalement à 
brève échéance, après la dissolution d'une Assemblée où les élé 
ments d'une majorité homogène et stable feront défaut. 

Il ne semble pas, au contraire, que malgré les clameurs des sul 
[ragelles, la question de l'égalité j)olitique des deux sexes soit à la 
veille d'être inscrite en tète des progrannnes des candidats qui se 
disputeront les voix des électeurs du Royaume-Uni. Le problème 
n'est pas encore tout à fait mûr, il ne viendra qu'après que les élec 
leurs auront statué sur la Chambre des lords et sur le libre change, 
mais les femmes auront leur tour et si elles triomphent dans les 



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- 78 - 

Iles Britanniques, elles ne tarderont pas à conquérir le continent. 
C'est en effet la vieille Angleterre qui a fourni le modèle des institu- 
tions politiques aujourd'hui adoptées par presque tous les peuples 
de l'univers. Ce n'est pas qu'elles n'aient causé des déceptions, 
mais elles sont d'origine anglaise et il n'en faut pas davantage 
j)Our qu'elles soient admirées comme des merveilles de sagesse, et 
si la MtUer Parlamenlorum accorde le droit de suffrage à la plus 
aimable moitié du genre humain, tous les pays du globe où fleurit 
le régime parlementaire s'empresseront de suivre cet exemple venu 
de haut. La (jrandc-llretagne est aujourd'hui gravement menacée 
dans sa suprématie^ commerciale par la concurrence allemande mais 
elle a conservd le monopole des exportations politiques. 

Ceux qui désireraient suivre avec attention les péripéties d'une 
campagne dont les conséquences ne se feront pas sentir seulement 
en Angleterre mais auront, à très bref délai, un contre-coup sur io 
continent européen, trouveront dans le livre de M. Jean de la Jaline 
des renseignements du plus haut intérêt. Les recherches historiques 
de l'auteur du Suf(r(i(je féminin en Angleterre, ont mis en lumière 
une vérité que le plus grarnd nombre des partisans des revendica- 
tions politiques des femmes se gardent bien d'invoquer, surtout dans 
les pays où les institutions du moyen âge ne sont pas en faveur. A 
l'époque féodale, sous l'influence des principes de la chevalerie qui 
protégeaient les faibles, les fenunes anglaises avaient les mêmes 
droits que les hommes. Elles prêtaient et recevaient l'hommage, 
dles tenaient des cours de justice, elles remplissaient les charges 
attachées à leur titre ou à leur (ief. Il va de soi que ces privilèges 
ne leur étaient pas accordés sans compensation ; les femmes étaient 
tenues de toutes les obligations que les lois de la féodalité impo- 
saient au vassal envers son suzerain. Elles devaient au roi le ser- 
vice militaire et lorsqu'elles étaient paircsses de leur propre chef, 
elles devaient se rendre aux réunions du Parlement. Il est vrai que 
soit pour accompagner le souverain à la guerre, soit pour l'assis- 
ter de leurs conseils dans les Cours de justice ou dans les délibéra- 
tions sur les affaires de l'Etat, elles avaient coutume de se faire re- 
présenter par un délégué, mais c'était une faculté dont elles étaient 
libres d'user à leur guise et non une obligation imposée à cause de 
l'incapacité de leur sexe. 

Au-dessous des pairesses les « Femmes de Comté » avaient !e 
droit de nommer elles-mêmes les députés qui représentaient au Par- 
lement les bourgs dont elles étaient propriétaires, celles qui avaient 



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— 79 — 

droit de cité dans les villes, pouvaient siéger dans les assemblées 
municipales et enfin sous le règne de Henri III, les femmes furent 
admises à voter pour le Parlement. Ajoutons bien vile que ce droit 
ne leur était accordé qu'à certaines conditions et ne leur était pas 
universellement reconnu dans tout le royaume, mais il n'en reste 
pas moins vrai, ({u'au treizième siècle, dans un très grand nombre 
de villes d'Angleterre, les femmes jouissaient du droit d'éleclorat 
politique et du droit d'éleclorat municipal. Aussi de nos jours, lors- 
que les suffragettes se mettent en campagne dans les rues de Lon- 
dres pour proclamer le principe de Tégalilé absolue des deux sexes 
devant les urnes de scrutin, ce n'est pas une conquête qu'elles 
poursuivent, c'est une réintégration. 

D'ailleurs, les femmes anglaises n'avaient pas attendu l'entrée en 
scène des amazones de rémancipalion pour revendiquer, pied à pied, 
avec une persévérance toute britannique, les droits dont elles 
avaient été dépouillées par la subtilité des légistes du dix-septième 
et du dix-huitième siècle, imbus des idées des jurisconsultes ro- 
mains, et par le libéralisme étroit et doctrinaire des hommes d'Etat 
du temps de Guillaume IV et des premières années du règne de 
Victoria. Jamais la cause de rémancipalion féminine ne parut plus 
désespérée qu'en 1835. Une clause de la loi sur les Assemblées mu- 
nicipales avait expressément réservé au sexe masculin l'exercice 
du droit de suffrage. Les femmes complètement exilées do 
la vie politique ne commencèrent à reconquérir du terrain qu'à 
partir de 1870, mais depuis quarante ans, elles n'ont pas cessé de 
faire des progrès. Maintenant, elles prennent part aux élections des 
Conseils municipaux, des Conseils de Comté, des Conseils de Dis- 
trict urbains et ruraux, des Conseils de paroisse, des Comités ds^ 
Gardiens des Pauvres et des Comités scolaires. Ajoutons que pour 
loules ces assemblées, elles ne sont pas seulement électrices mais 
qu'elles sont éligibles. Aujourd'hui, dans la Grande-Bretagne, une 
femme peut être Présidente d'un Counly Council et mairesse d'un 
bourg. 11 ne reste plus donc aux Anglaises que l'électoral politique 
à enlever de haute main. A la vérité, jusqu'à ce jour, les femmes 
mariées n'ont pas profilé de ces conquêtes sous prétexte qu'elles 
étaient suffisamment représentées par leurs époux mais par la brè- 
che où ont passé les vieilles filles, loules les autres femmes passe- 
ront à leur tour. 

Un nouveau siège se prépare et ce seront les suffragettes qui don- 
neront l'assaut. M. de La Jaline se montre, à notre avis, bien sévère 



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- 80 - 

pour les héroïques gamineries de cette avant-garde qui pour faire 
triompher les revendications de son sexe, ne craint pas de s'expo- 
ser à l'amende et à la prison. Les Anglais admirent lady Cholmon- 
deley qui pour s'acquitter de ses devoirs féodaux envers sa souve- 
raine se fît armer chevalier, « la vaillante Dame du Cheshire », 
comme l'appellent les habitants du comté où son nom est resté po- 
pulaire, était en réalité une suffragette égarée sous le règne d'Eli- 
sabeth. Seulement, elle vivait à une époque où les couronnes de 
l'héroïsme et les palmes du martyre n'étaient pas à aussi bon mar- 
ché que de nos jours. 

Les manifestations exubérantes d'un escadron de vieilles filles 
qui ont conservé l'exaltation et la foi des premières années de leur 
adolescence, ne sauraient évidemment compromettre une cause 
dont les partisans peuvent invoquer des arguments sérieux. 

« Il ne viendra à l'idée d'aucun homme sensé, dit M. de La Ja- 
« line, qu'une femme instruite et intelligente n'ait mille fois plus 
« de titres que son cocher, son valet de chambre ou son jardinier à 
« émettre une opinion sur un membre du Parlement. » 

Evidemment, il ne saurait être question d'opposer aux revendica- 
tions féminines, une lin de non recevoir péremptoire dans un pays 
comme l'Angleterre, où les femmes reçoivent la même éducation 
que les hommes et en profitent mieux, pas plus qu'il n'est permis 
de contester leurs aptitudes politiques dans la patrie de la reine 
Elisabeth et de la reine Victoria. 

Dans les Républiques de l'antiquité où un homme était avant tout 
un soldat, on comprend que les femmes étant incapables de porter 
les armes, fussent exclues de toute participation directe au gou- 
vernement de l'Etat, mais dans la civilisation moderne, la guerre 
a fort heureusement cessé d'être la condition normale du genre hu- 
main ; elle est de plus en plus rare et le service militaire tend de 
plus en plus à devenir facultatif comme en Angleterre ou de courte 
durée comme dans la plupart des pays du continent européen. 

Le citoyen n'est plus qu'un soldat intermittent, qui ne passe sous 
les drapeaux qu'un petit nombre de mois de sa vie, mais en revan- 
che il est un contribuable dont les charges grandissent d'année en 
année. Les femmes payent les mêmes impôts que les hommes et 
elles ont, comme eux, droit au bulletin de vote pour se défendre 
elles-mêmes contre la prodigalité des Assemblées qui gaspillent les 
finances publiques pour favoriser des intérêts électoraux. 

Suivant une des règles fondamentales du vieux droit public de 



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— 81 — 

rAnglelerre, nul n*est obligé de payer une taxe ou de se soumettre 
à une loi qu'il n'a pas votée. Les femmes n'invoquent pas seulement 
celte règle pour proléger leur patrimoine contre des budgets ins- 
pirés par des haines de classe ou des calculs de parti, mais aussi, 
pour avoir le droit d'être représentées dans la discussion des lois 
où les intérêts particuliers de leur sexe sont en jeu. N'est-il pas 
exorbitant que les hommes aient la prétention de statuer seuls et en 
dernier ressort, sur la législation qui régit le mariage, le divorce et 
la recherche de la paternité ? iXe serait-il pas juste que la mère pût 
faire entendre sa voix lorsqu'il s'agit de défendre ses enfants con- 
tre un système d'éducation obligatoire qui les soustrait d'aussi bon- 
ne heure que possible aux légitimes influences du foyer domestique 
pour en faire des pupilles de l'Etat ? 

Dans la société moderne, des arguments qui ne sont pas ap- 
puyées par des bulletins de vole, n'ont pas prise sur l'esprit des lé- 
gislateurs. On peut, «^ la rigueur, prétendre que dans les couches 
supérieures de la société, les femmes peuvent faire appel aux sen- 
timents chevaleresques de leurs maris et de leurs frères, mais dans 
les classes ouvrières, il faut compter avec les inexorables exigen- 
ces de la lutte pour la vie. La guerre est engagée entre les deux 
sexes à propos des salaires et les fennnes sont menacées d'un véri- 
table écrasement économique si elles sont une quantité négligeable 
dont un candidat n'a pas à s'inquiéter dans une élection. Les pro- 
testations des suffragettes sont d'autant plus véhémentes que les 
lois votées par le Parlement anglais sous prétexte de protéger les 
femmes employées dans l'industrie, sont exclusivement destinées à 
restreindre une concurrence dont les ouvriers du sexe masculin 
veulent se débarrasser à tout prix. A force de ménager la santé et 
la moralité des femmes, l'hypocrite sollicitude dos législateurs, les 
condamne à mourir de faim. Les principales intéressées revendi- 
quent le droit d'être efficacement représentées dans des débals et 
des votes parlementaires où se décident des questions qui les tou- 
chent de si près. 

Si l'on reste dans le domaine de la théorie pure, les arguments 
invoqués en faveur du principe de l'égalité politique des deux sexes, 
sont au point de vue de la stricte justice, si difficiles à réfuter que 
dans toutes les communautés nées d'hier ou récemment rappelées 
à la vie nationale, les femmes ont obtenu le droit de vote, sans ren- 
contrer de résistance sérieuse. C'est ainsi que pendant les dernières 
années du dix-neuvième siècle, quatre territoires du Far West de 



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— 82 — 

rUnion américaine qui venaient d'être érigés en Etats, le Wyo- 
ming, le Colorado, TUlah et Tldaho, ont introduit dans leur consti- 
tution, un article qui conférait aux femmes le droit de suffrage. En 
même temps que 1^ cause de l'émancipation féminine gagnait du 
terrain à l'ouest des Etats-Unis, elle faisait des progrès plus rapi- 
des encore dans les colonies anglaises autonomes de TAuslralie, 
L'exemple donné par la Nouvelle-Zélande en 1891 avait été suivi, a 
peu d'années d'intervalle, par l'Australie du Sud, l'Australie Occi- 
dentale, la Nouvelle Galles du Sud et la Tasmanie. Enfin, le mou- 
vement a gagné la vieille Europe, l'Islande et la Finlande qui ont 
des institutions autonomes bien qu'elles dépendent la première du 
Danemark et la seconde de la Russie, ont consacré le principe de 
l'égalité politique des deux sexes et c'est sous les auspices de l'é- 
mancipation féminine que la Norvège a re[)ns sa place dans la fa- 
mille des nations. 

Aujourd'hui, les conquôles des femmes subissent un temps d'ar- 
rêt. Dans toute la région de l'est des Etats-Unis, les politiciens ha- 
bitués, de longue date, à faire des élections à la machine, ont com- 
battu avec énergie, une innovation qui pourrait détraquer un méca- 
nisme dont ils tirent leurs moyens d'existence. En Angleterre, la 
bataille est engagée sur toute la ligne. Les suffragettes n'ont pas à 
lutter seulement contre la sourde hostilité des femmes mariées qui 
verraient, d'un œil jaloux, une réforme dont les vieilles filles et les 
veuves retireraient seules un bénéfice immédiat si les projets qui 
assimilent l'électorat politique à l'électorat municipal étaient adop- 
tés par le Parlement. Mais des objections d'un caractère plus gra- 
ve s'opposent pour le moment au succès d'une campagne que les 
amazones des revendications féminines ont compromise par de 
regrettables exagérations. M. de La Jaline expose avec une scru- 
puleuse impartialité, tous les arguments invoqués, de part et d'au- 
tre, dans la controverse sur le vote des femmes mais il ne croit pas 
au triomphe prochain d'une cause qui d'ailleurs, ne paraît lui ins- 
pirer aucune antipathie invincible. 

« Le suffrage féminin, dit-il, conduirait fatalement au suffrage 
des adultes, multipliant par deux, les éléments d'incohérence et de 
médiocrité que recèle notre suffrage universel. Le gouvernement 
actuel du Royaume-Uni reposant sur un suffrage restreint, on com- 
prend que la perspective d'un pareil changement ait fait pronon- 
cer le mot de révolution. » 

Il serait d'autant plus difficile de calculer les conséquences de 



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— 83 - 

celle révolution que dans le Royaume-Uni, le sexe féminin ayant 
une supériorité numérique assez considérable, le gouvernement an 
glais serait menacé de devenir une gynécocratie. 

Et ce serait pour exposer au danger d'un bouleversement com 
plel, un pays dont la puissance et la grandeur ont leur origine et 
leur garantie dans la continuité d'une politique dont la ténacité ni 
l'esprit de suite ne se sont jamais démentis à travers les siècles, que 
des législateurs imprévoyants conféreraient à la plus aimable mais 
en même temps, à la plus versatile moitié du genre humain, un droit 
de suffrage cher aux vieilles filles, mais dont le plus grand nom- 
bre des mères de famille ne paraissent nullement se soucier. Nous 
n'en voulons d'autre preuve que la consliuttion de la Ligue anli- 
suffragiste et le chiffre énorme des adhésions qu'elle a recueillies 
en peu de jours. 

Nous n'essayerons pas de contester la portée de ces arguments, 
nous les connaissons de longue date ; ils ont déjà^ servi. Ils ont été 
invoqués chaque fois (ju'il a été question d'étoiidre le droit de suf- 
frage. Mais, lorsque le problème aura été suffisamment étudié pour 
que les résultats de Tcxpérience puissent prévaloir contre le parti 
pris des prédictions toutes faites, et que les défenseurs ou les ad- 
versaires de rémanci[)ation féminine seront en mesure de prouver 
(|ue le vote des fenmies a produit des consécjuencos bienfaivSantes ou 
fatales dans les pays où il est en vigueur, rAnglMorre n'hésitera 
pas, si les conclusions de renquélc sont favorables, à faire un saut 
de plus dans l'inconnu. 

LABADIE-LAGRAVE. 

# 

« « 

Archives de la France monastique, vol. ix. — Histoire de Tabbaye 
Sainte-Croix de Bordeaux, par A. Chauliac, ancien élève de l'école 
polytechnique; abbaye de Ligugé, Chevetogne (par Leignon, Bel- 
gique), et Paris librairie V« Ch. Poussielgue, 15, rue Cassette, 
1910 ; un vol. in -8 de x-407 pp. 

Dom Besse et Dom Anger qui ont écrit, le premier, sur les «Ab- 
bayes et Prieurés de France », cl sur « Les Moines de Vancienne 
France », le second, sur « Les Dépendances de Vabbaije de Saint- 
Germain-des-Prés » el sur Mabillon. « Documents et Mélanges Ma- 
billon », des travaux si estimés, viennent de s'adjoindre comme auxi- 



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— 84 — 

liaire un laïque aussi modeste que savant. Après avoir minutieuse- 
ment dépouillé le riche fonds de Tabbaye de Sainte-Croix de Bor- 
deaux, conservé dans les archives du département de la Gironde, 
après avoir lu et noté tout ce qui de près ou de loin concernait cet 
antique monastère, M. A. Chauliac vient de composer une histoire 
vraiment digne du sujet qu'il traite et de la collection bénédictine 
où ce nouvel ouvrage a pris place. 

Comme la fondation de Tabbayc remonte à l'époque mérovin- 
gienne, il a fallu à l'auteur beaucoup de critique pour préciser les 
faits qui s'y rattachent. La discussion entreprise à cette occasion, et 
qui occupe la majeure partie du chapitre I*', est méthodique, minu- 
tieuse, claire et serrée. 

Il est certain que l'un des premiers abbés de Flcury-sur-Loire, 
saint Mommolin, mourut à Sainte-Croix de Bordeaux et que ses re- 
liques y furent précieusement conservées. Le culte et les reliques 
de ce saint sont encore en honneur dans l'ancienne église abbatiale 
qui a été depuis peu de temps restaurée avec beaucoup de soin. 

Dans les documents les plus anciens saint Mommolin est nommé 
tantôt Mummolus et tantôt Mummolenus. Cette différence dans l'or 
thographe d'un même nom étant, considérable, Mabillon, quand il 
n'était que le collaborateur de Luc d'Achéry, conçut quelques dou- 
tes à l'occasion de celle divergence. N'ayant pour s'éclairer que les 
copies de pièces insérées dans les Acla sanctorum ordinis Sancli 
Benedicti de son ami, il n'avait pas assez d'éléments d'investigation 
pour résoudre le problème qui venait de se poser dans son esprit. 
Quand, plus tard, l'illustre bénédictin eut, pour composer les An- 
nales ordinis sancli Benedicti, examiné avec attention les documents 
originaux relatifs à saint Mommolin, la certitude fit place au doute. 
Mabillon alors fut convaincu de l'identité de Mummolus et de Munv 
molenus. 

Quand sur un même sujet un auteur fournit des conclusions op- 
posées, on est en droit, si les motifs de celte discordance échap- 
pent, de reprendre la question et de la traiter à fond, c'est ce que 
M. C. Jullian essaya. A rencontre de toute la tradition, dans son ou- 
vrage sur les « Inscriplions romaines de Bordeaux » cet érudit sou- 
tint la thèse de la dualité de saint Mommôïin. Malgré toute la scien- 
ce de son auteur, celte dissertation a été détruite pièce à pièce par 
M. Chauliac. Il n'en reste plus rien. La démonstration paraît si con- 
vaincante que M. C. Jullian pourrait difficilement y répliquer. 

S'il nous fallait citer de ce livre tout ce qu'il y a de remarquable, 



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- 85 - 

notre article en serait fort allongé ; nous indiquerons cependant une 
autre légende qui tombe aussi devant la précision des faits énumé- 
rés par l'auteur. On a beaucoup parlé de la saleté des moines, or les 
bénédictins de Saiiae-Croix étaient fort propres. Chez eux, les es- 
suie-mains, les nappes et les serviettes étaient en grand nombre et 
souvent remplacés. 

Le chapitre qui traite des abbés commendataires des xv* et xvi* siè- 
cles est fort instructif; vers 156 'i, un italien, Jules Salviati, appa- 
renté à Catherine de Médicis, neveu d'un cardinal, arrive à obtenir 
Tabbaye de Sainte-Croix malgré une naissance illégitime dont l'au- 
teur aurait bien dû rechercher l'origine pour ajouter encore à l:\ 
fidélité du triste tableau qu'il nous fait de l'administration de ce né- 
faste personnage. 

C'est avec le consentement de cet abbé que le prieuré de Saint- 
Macâirc fut détaché de Sainte-Croix pour être uni au collège de La 
Madeleine (jue les Jésuites venaient de fonder à Bordeaux. Salviati 
fut sans doute heureux d'être en colle circonstance désagréable à 
ses moines avec lesquels il était toujours en procès. Si l'union fut 
légale elle ne se fit pas sans injustices. Nous partageons à cet 
égard l'opinion de M. Chauliac, et comme lui nous ajouterons : 
« On avait certainement alors besoin des Jésuites à Bordeaux ; mais 
on aurait dû employer d'autres moyens pour les y établir. » 

Le diocèse d'Agen renfermait deux prieurés dépendants* de Sainte- 
Croix, c'étaient : Montauriol et Allemans près de Penne. Les noms 
de ces deux prieurés reviennent plusieurs fois sous la plume de 
M. A. Chauliac. 

Le môme ouvrage parle incidemment de deux abbés de Clairac, 
d'un prieur de Virazeil et d'un certain Louis de Boyssonnade, qui 
était peut-être originaire de l'Agenais, mais dont nous n'avons pas 
à être fier, car après s'être défroqué il apostasia on 1585. 

L' « Histoire de Sainle-Croix de Bordeaux », bien divisée, se ter- 
mine par une table alphaboli(jue de noms propres de [)ersonnes et 
de lieux comme il convient ù tout bon travail de ce genre. 

Inrentaire sommaire des Archives municipales de Bordeaux, période 
rérolutionnaire (1789 an VIII), par Gaston Dueaunnès-Duval, 
archiviste de la ville, tome deuxième; 1 vol. in folio de vi-39-1 pp. 

Les érudits, toujours en plus grand nombre, se passionnent pour 
les études sur la Révolution, le public paraît s'intéresser à leurs tra- 



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^ 86 - 

vaux et les archivistes, pour faciliter ce mouvcineul, classent d'a- 
bord les fonds de celle i)ériode, puis en font Tobjet de leurs inven- 
taires. 

En 1908, la Revue de rAgenais a signalé avc.c éloge le premier 
volume d'inventaire de la série L, dû à la plume de M. Donnai, notre 
savant et consciencieux archiviste départemental. Ce travail est un 
commencement qui aura une suite. 

Aux archives départementales de la Gironde le fonds révolution- 
naire fait l'objet d un classement et l'inventaire de la série L va être 
commencé. 

Aux archives municipales» de Bordeaux les documents relatifs a 
la période révolutionnaire sont classés et le premier volume d'in- 
ventaire nous en a été donné en 1890 par le regretté M. Ariste Du- 
caunnès-Duval. Marchant sur les traces paternelles, M. Gaston Du- 
caunnès-Duval vient de terminer le second volume de celle s'érie. 
Les documents analysés dans cet inventaire sont répartis en 153 ar- 
ticles, les plus inléressanls sont reproduils en entier. Tne bonne ta- 
ble alphabétique termine le volume pour le plus grand profit des 
chercheurs. En jelant les yeux sur celle table il sera facile de se con- 
vaincre promptemcnt de quelle ressource est pour nous ce fonds 
important ; qu'on se réfère pour cela aux mots : Boussion,*Garrau, 
Lacuée, Lamarque, iMoneslier, Paganel, TalHen, Ysabeau et l'on 
devinera sans peine que nous avons des richesses à exploiter dans 
les archives municipales de Bordeaux. 

Jean Dubois. 



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CHRONIQUE RÉGIONALE 



Congrès d'histoire, d'archéologie et de géographie historique 

à Auch. 

Règlement du Congrès. — V Le Congrès de U Union Historique 
et Archéologique du Sud-Ouest se tiendra à Auch, du 29 mai au 2 
juin 1910 ; 

2** Toute personne désirant prendre part au Congrès devra en- 
voyer son adhésion, ainsi que la demande du billet de chemin de 
fer à demi-tarif, à M. Charles Despaux, trésorier du Congrès, rue 
de Metz, à Auch, avec un bon de poste de cinq francs destinés aux 
frais d'organisation. Les membres de la famille des Congressistes 
pourront adhérer au Congrès dans les mêmes conditions ; 

3** Les membres de la Société Archéologique du Gers qui vou- 
dront prendre part au Congrès devront également acquitter le droit 
de cinq francs ; 

4** Toute adhésion^ non accompagnée de celte somme sera consi- 
dérée comme non avenue ; 

5® En échange de ce versement, chaque adhérent recevra une 
carte de membre du Congrès, qui sera rigoureusement exigée à 
rentrée des séances ; 

6® Les adhésions dev ront être formulées avant le 30 avril 1910 ; 

7® Le prix du bamiuct et celui des excursions seront représentés 
par des cartes spéciales, qui devront être retirées, le jour de Tou- 
vcrture, dans la salle des séances ; 

S** Les Congressistes qui désirent faire des lectures ou des com- 
munications sont priés d'en envoyer le litre exact et d'en faire con- 
naître la durée probable au Secrétariat du Congrès (Archives dépar- 
tementales), 9, rue Gambetla, à Auch, avant le 30 avril ; 

9® Aucune lecture faite en séance ne devra dépasser vingt mi- 
nutes ; 

10® La Société Archéologique du Gers se proposant d'imprimer 
dans son lîullelin de 1910 le compte-rendu analytique du Congrès, 
les auteurs sont priés de rédiger à Tavance un résumé de leurs com- 
munications, qui devra être remis au Secrétaire général du Congrès. 
Celui-ci, sans prendre néanmoins aucune responsabilité, s'efforcera 



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- 88 - 

d'utiliser aussi complètement que possible les résumés ainsi reçus. 
Chaque Congressiste pourra se procurer un tirage à part de ses 
procès-verbaux, au prix de revient. 

Programme du Congrès. — Dimanche 29 maL — Arrivée des 
Congressistes à Auch. Réception, avec vin d'honneur, à 8 heures J 
du soir, dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. 

Lundi 30 mai, — A 8 heures du matin : Séance d'ouverture et 
séance d'histoire et de géographie dans la salle A de l'Hôtel de 
Ville. 

A 8 heures J du malin : Séance d'archéologie, dans la salle B. 

A 2 heures de l'après-midi : Séance d'histoire et d'archéologie 
dans les mêmes salles. 

A 4 heures : Visite de la Cathédrale d'Auch. 

A 8 heures ^ du soir : Séance solennelle du Congrès dans la salle 
du théâtre. Conférence de M. I*. Courteault, charge de cours à l'U- 
niversité de Bordeaux, sur les Châteaux gascons à travers rhistoire, 
suivie de projections lumineuses des plus remarquables monuments 
du Gers. 

Mardi 31 mai, — A 8 heures du matin : Visite de la ville d'Auch. 

A 10 heures : Excursion à Lectoure. Départ d'Auch à 10 heures ; 
arrivée à Lectoure à 10 heures 57. Déjeuner, visite de la Cathé- 
drale, du Musée, des remparts. Départ de Lectoure à 4 heures 35. 
Arrivée à Auch à 5 heures 30. 

A 7 heures J du soir : Banquet par souscription des Congressis- 
tes (8 fr.). 

Mercredi 1^^ juin . — Excursion dans le Condomois. Départ 
d'Auch en chemin de fer à 10 heures 15 ; arrivée au Castéra-Verdu- 
zan à 11 heures. Déjeuner. Départ en voitures à 1 heure. Visite de 
la bastide de Valence-sur-Baïse, du château gascon du Tauzia, de 
l'abbaye cistercienne de Flaran. Arrivée à Condom à 5 heures J. 
Visite de la Cathédrale, des cloîtres, de la ville. 

A 7 heures J : Dîner à l'Hôtel du Lion d'Or. 

Jeudi, 2 luin, — A 6 heures du matin : déi)art en voitures pour 
Mouchan. De 7 heures à midi : Visite de l'église romane de Mou- 
chan, de l'église romane de V'aupillon, du vieux pont d'Arligues et 
du village fortifié de Larressingle. Retour à Condom à midi. Dé- 
jeuner à l'Hôtel du Lion d'Or. 

A 2 heures : Départ de Condom par chemin de fer. Arrivée i\ 
Bordeaux à 5 heures 57 du soir ; arrivée à Agen à 4 heures 19 du 



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^ 89 - 

soir ; arrivée à Auch, par Agen, à 9 heures 40 du soir ; arrivée à 
Tarbes, par Riscle, à 8 heures 52 du soir ; autre arrivée à Auch, 
par voilure jusqu'au Casléra-Verduzan, et ensuite par chemin de 
fer, à 7 hetlres 27. 

* 
• # 

Fouilles archéologiques dans l'église de Cancon. — M. Lucien 
Massip, pharmacien honoraire à Cancon et membre correspondant 
de la Société académique d'Agen, nous communique la note sui- 
vante : 

... « Ces jours-ci, on a ouvert de nouveau et fouillé à fond le ca- 
« veau des anciens seigneurs de Cancon inhumés dans la vieille 
« église, en présence de M. le curé Vital et de plusieurs délégués 
« de la municipalité. Situé plutôt en avant que sous les premières 
« marches du maître-autel, ce caveau était bien tel que je l'ai décrit 
« dans mon Histoire de Cancon, pages 130 et 137. De forme carrée, 
« il se composait de deux tombes, séparées par un petit mur, dans 
« le sens de la largeur, de manière à ce que les corps fissent face 
« à Tautcl, les pieds en avant. Mais les longues dalles qui rccou- 
(( vraient ces deux tombes et Tarmurc damasquinée que l'une d'elles 
« renfermait (l'armure de Jean III de Verdun, le restaurateur de 
« l'Eglise), avaient disparu. 11 n'y restait plus que quantité d'osse- 
« ments humains mêlés à des décombres, provenant des démoli- 
« lions et des réparations qui furent faites aux chapelles, à la voûte 
« et au pavé du chœur de 1844 à 1845... Les décombres ont été re- 
« mis dans le sépulcre, qui avait environ deux mètres de profon 
« deur, et les ossements, pieusement recueillis dans un cercueil, ont 
« été portés au cimetière, en terre sainte, après une cérémonie reli- 
« gieuse. Parmi ces ossements étaient huit à neuf têtes d'adultes, 
« dont trois avaient subi une opération chirurgicale immédiatement 
« après la mort : le cranc en avait élé horizontalement détaché à la 
« scie avec soin et habileté. » On sait qu'au moyen-âge on procé- 
dait ainsi pour mieux embaumer les têtes et les corps. 



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PROCÈS-VERBAUX 

Des Séances de la Société des Sdenees, Lettres et Arts d'Agen 



Séance du ôjancicr. — Présidence de M. Dtwourg 

En prenant possession du fauleuil présidentiel, M. le chanoine 
Dubourg remercie ses collègues de Tl^onneur qui lui est fait. Il dé- 
plore une fois de plus la mort de M. le docteur Couyba, qu'il est 
appelé à remplacer, ayant, comme lui, le même culte pour les 
vieux monuments et les antiques traditions du pays. Il fait les vœux 
les plus ardents pour que M. O. Fallières, auquel il succède, puis- 
se reprendre sa place dans les rangs de la Société, et il la prie, 
tailt en son nom qu'en celui de M. Calvet, vice-président, de vou- 
loir bien compter sur son zèle, comme sur son dévouement. 

M. Bilaubé, secrétaire général de la Préfecture de Lot-et-Ga- 
ronne, est élu membre résidant. 

M. le Trésorier rend ses comptes pour 1909. Ils sont approuvés 
à Tunanimité. 

M. le Secrétaire donne lecture d'une lettre des membres de la 
Section centrale de l'Union historique et archéologique du Sud- 
Ouest, indiquant le but qu'elle s'est proposé en fondant le Bulletin, 
de l'Union, appelé à rendre de si grands services aux travailleurs, 
soumettant les comptes du trésorier, et prévenant les Sociétés fédé- 
rées -que le prochain Congrès se tiendra à Auch, dans les derniers 
jours du mois de mai prochain. 

Il rappelle également que le 20 février est le dernier délai pour 
se faire inscrire, afin de pouvoir assister, avec réduction de place, 
au Congrès des Sociétés Savantes, qui se tiendra celte année à Pa- 
ris, pendant les vacances de Pâques. 

Comme de nos jours, T/Xgenais, à la fin du xv* siècle, manquait 
de bras pour la culture de ses Icrres. La guerre de Cent-Ans, les 
rivalités des seigneurs, avaient ruiné le pays. M. l'abbé Dubois 
montre, à l'aide de nombreux documents, comment il fut repeuplé 
et en partie sauvé par l'établissement d'un grand nombre d'étran- 
gers, lesquels, partis du Béarn, de la Sainlonge, du Quercy, du 
Rouergue, du Limousin, de l'Auvergne, vinrent y chercher for- 
tune et l'y trouvèrent rapidement. 



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- 91 — 

Un des plus jolis dessins de Tingénicur Lomel est cerlainemenl 
celui de la Porle Neuve, prise au moment où, par ordre du gou- 
vernement révolutionnaire, elle allait être démolie. Ce dessin', en 
tièrement inédit, M. Ph. Lauzun le reproduit en tête de son nou- 
veau chapitre sur les monuments disparus du vieil Agen et il four- 
nit sur la Porte Neuve de multiples renseignements archéologiques 
et historiques, depuis Tépoque où elle fut coq^truite vers la fin du 
xiu" siècle, avec la dernière enceinte d'Agen dont elle faisait par- 
tie, jusqu'au jour où, en 1794, le Conventionnel Monestier la iîl 
démolir. M. Lauzun n'a garde d'oublier Thistorique des allées 
de la Plateforme qui s'élevaient en face, et dont les derniers vesti- 
ges disparurent au commencement du second Empire, pour Ja 
création du square élégant qui forme aujourd'hui la Place départe- 
mentale. 

Ph. L. 

Séance du 3 f écrier, — Présidence de M. Dubourg 

M. le vicomte du Motey, lauréat de l'institut, propriétaire du 
château de Tayrac, près de Puyniirol, est nommé membre rési- 
dant. 

M. Houzelot, capitaine au 37' de ligne, membre correspondant, 
offre à la Société, qui les accepte avec reconnaissance, les quatre 
aquarelles originales, ayant servi à illustrer son étude sur le"* 
Agents secondaires de la Police d'Agen^ du XIV^ siècle {usqu'à nos 
iours, parue dans la Revue de VAgenais. Elles seront encadrées, 
et, selon son désir, placées dans la grande salle de l'hôtel de la 
Société. 

Continuant la série de ses études communales, i\I. le chanoine 
Dubourg donne lecture du premier chapitre de la monographie 
de la paroisse de Damazan. Il en recherche les origines, en expose 
la topographie ancienne, et il présente cette ville comme un des 
types les plus achevés des bastides, construites dans notre région 
vers le milieu du xiii® siècle, avec ses rues tirées au cordeau, sa 
place centrale, ses couverts, son église maintes fois remaniée, et 
surtout son château, (V/s/n/m Coniitale, monument défensif de pre- 
mier ordre, dont le nom resta attaché quelque temps à la nouvelle 
ville, mais qui n'a point prévalu. 

Avec photographies, coupes et plans à l'appui, M. Ed. Payon 
rend compte à ses collègues de la découverte qu'il vient de faire •. n 



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— 92 - 

restaurant l'église de Moirax. Sous les tuiles, il a mis à jour, au- 
dessus du choeur, au centre des absidioles, un cône tronqué, en 
pierre, orné de la base au faîte de petits cintres formant écailles et 
tels qu'il s'en trouve dans plusieurs clochetons des églises Péri- 
gourdines. Cette découverte ne peut qu'ajouter un intérêt de plus 
à l'une des plus curieuses et des plus intéressantes églises roma- 
ne? de notre département. 

M. Momméja donne communication des premières pages d'un 
long et consciencieux travail qu'il vient de terminer sur les Pla- 
ques de cheminées, dont un grand nombre orne l'une des salles 
du Musée d'Agen. Il en explique la formation première, tente un 
essai de classification, et il apprend comment la plupart des pla- 
ques de notre région proviennent de l'Angleterre et des Pays-Bas. 

La question du suffrage féminin passionne de plus en plus l'opi- 
nion publique en Angleterre. Dans ce style correct cl élégant dont 
il a le secret, M. G. Labadie-Lagrave rend compte de l'intéres- 
sante brochure que notre collègue J. de la Jaline vient de publier 
sur les Sullrageiles. Certains Etats de l'Amérique du Nord et de 
l'Australie ont donné le droit de vote aux femmes et s'en félicitent. 
La situation est-elle la même en Angleterre ? C'est ce qu'examine 
l'auteur, dans sept chapitres où il passe en revue le mouvement ac 
tuel, l'action directe, la doctrine de Sluart Mill, les arguments mo- 
dernes en faveur du suffrage, l'opposition, enfin l'expérience, et 
conclue très sagement, en toute impartialité, ne croyant pas néan- 
moins au triomphe prochain d'une cause, qui d'ailleurs ne paraît 
lui inspirer aucune antipathie invincible. 

Ph. L. 



La CommiMUon d'adnÛDistratioii «t de i^éranoe : 0. FallièrM, Pb. Lauzun, 0. Graoat. 



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JACQUES DE ROMAS 

Portrait lé^ué par son petit-neveu M. de Monrlan-Deftciidé 
an Musée d*Agen 



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J ACOl i:s l)i: IKKMAS 



\ 

Elude aur la famiîl^? du phyv!c-r* 1. du ii «uas (155u-lS.'1 
par J Dubois. 



'.!.«• -L^tih' à .lj.'i|U«"^ <ir U" ir<-. I 11.'* II- ->♦ - I 'il- «Mf î|f^ t .- 
' il ' ' ~* 

" '■: 'II* pi fpiirci' ici !'<)!ir,{' , xn i!h«'n «!• -- ;. *• « <i»r î<!;înî,i 

• ' '• -Mir <]r rifum^'irati'Hi t\r Iîj -^laliir, n -i (••♦■• 1 I',»»*- d!' 

•< '. M if) ianuHf <l«' iwima- h <h.' :ir, .m.i . , ;. ■:...-. |(> 

Mjiit.;-. |;,)m!i mîx (|'ii ]m>.--'m!, une an. î». • • ii l'- 

î. ■ •' :''ili.,''- I ,'ir '«' ^;)\;nii NiTiiia •^. Iw. ... . .1 '!,}- 

lîf.p.' •! -M .»ii' rrr-'i liuiinlc- loi- la \ i-i''- «le .î <. ..-•!' î.tnit»- 
' n'.ir compU' au mniil-ic d •- ii.t''i:l;r,- • • >• : \. •. '•- 
• »î*«lrau\' i[i:i a ùcja hraiH'>'»|j I.mI !•(» u '. !• " .!ti -;.- 
i.i 1» rii'it hii. uiai"- i|ii' iri/i t 'ît' l'i 11 avoir'-.' • » '.' •' '.ii" 
fi;.fî .Mr a-'-r/ ctliriMC au J a\ oîirrnic 11! i!/ '.• , :• mI»:i 

<; M fui (lar »-(ui i:»'iMc ri par «-rs «trcnuxt 1 !• - • j- !• 

l'iauiwiii lùi-iiit'nii\ lioiile-aux a .-urloit vmuIu î .■• - - 

rMi^'il.- •'[ par «•»< ^a\anK la s\ nlli«'^n- l.i-!i n \\u . ' • '.»'•' 
'jiî. - l'upn^ait l*our (nul uir«' t-u \ui un»l, la * -i,'.' ■ • 

vn\ lU. (• a vou'u. à rùlt- <!u u.arl)r«' cl ;îu iu'u'i/j' 'i.*-- 
t ■ 'lier !'' -^')U\i'ni!* tl(' ,L-h «l'ir^ (II' piMUia-. «Il r^-rr Un .• • ■ • 
i'Hl riMîî iî..»iiî< ii'ipi'ci-- .;Mr «pic. \c pir ..'cr. 
.u^ < t'< ^orli's (Ir lra\au\. (lU"!- «pic -<>"•'. I Ir- Kii- ■,- .: 
nl^ <l«'-- ouvi'icr^, un [»ci*i! ol lnuj<uii.- a i mIouI* r. •! • - 
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-c-, li. l'aul. â col»' (lc-< lM)iunic> <':niiicnj-.{pii < .uunu.— 
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JACQUES DE ROM AS 



I 

Etude sur la famille da physicien J. de Romas (1550-1811), 
par J. Dubois. 

Au mois de septembre prochain la ville de Nérac va dresser 
une statue à Jacques de Romas, Tun de ses plus illustres en- 
fants. 

Le comité de savants et d'hommes politiques, chargé d'as- 
surer et de préparer la bonne exécution des fêtes qui auront 
lieu le jour de l'inauguration de la statue, s'est préoccupé de 
réunir sur la famille de Romas les documents historiques les 
plus complets. Bordeaux qui possède une ample collection le 
mémoires rédigés par le savant Néracais, Bordeaux qui s'ho- 
nore d'avoir reçu maintes fois la visite de Jacques de Romas 
et de l'avoir compté au nombre des membres de son Acadé- 
mie, Bordeaux qui a déjà beaucoup fait pour la gloire du sa- 
vant électricien, mais qui regrette de n'avoir pas travaillé d'une 
manière assez efficace au rayonnement de la gloire de celui 
qui fut par son génie et par ses découvertes au-dessus de 
Franklin lui-même, Bordeaux a surtout voulu faire par ses 
érudits et par ses savants la synthèse historique et scientifique 
qui s'imposait. Pour tout dire en un mot, la capitale de notre 
province a voulu, à côté du marbre et du bronze destinés à per- 
pétuer le souvenir de Jacques de Romas, dresser un autre mo- 
nument non moins impérissable que le premier. 

Dans ces sortes de travaux, quels que soient les labeurs et 
les talents des ouvriers, un péril est toujours à redouter, il ré- 
sulte de la brièveté du temps et de la difficulté des recherches. 
Pour mener à bonne fin et promptement des investigations 
nombreuses, il faut, à côté des hommes éminenls qui connais- 
sent le mieux l'histoire des sciences physiques et qui peuvent 



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- 94 — 

en parler savamment, à côté des érudits bordelais, non seule- 
ment des amateurs d'histoire pleins de bonne volonté pour 
rechercher sur place les témoignages du passé, mais encore 
et surtout des érudits locaux pleinement familiarisés avec ces 
soi-tes de recherches. C'est à ce titre, et parce que rien dans le 
domaine de l'érudition d'un peu important ne saurait se fai'^e 
en Agenais sans son impulsion ou sans sa direction, que la 
Société des Sciences, Lettres et Arts d'Agen a bieiï voulu nous 
charger d'étudier l'histoire de Jacques de Romas et de sa fa- 
mille. 

Pour aussi modeste que soit notre étude, nous avons la fer- 
me confiance qu'elle ne sera inutile, ni pour le public, ni pour 
les savants du comité des fêtes. • 

Pour qui s'est familiarisé quelque peu avec l'étude de nos 
chartes d'Agenais et de Gascogne, le nom patronymique du 
savant Néracais n'est pas d'une origine doutpuse. Romas est 
l'équivalent du prénom français Romain. Nous avons, dans 
l'Agenais, plusieurs églises placées sous le vocable de saint 
Romain, il en est de même dans la Gascogne, ici ou là, au 
Moyen-Age, en langue vulgaire, le patron de ces églises était 
nommé tantôt sent Hoinas et tantôt sent Arronian, Romas n'est 
donc pas un nom de terre, et à ce titre, logiquement, il ne de- 
vrait pas être précédé de la particule de. Le physicien et pres- 
que tous ses ancêtres signaient Romas tout court, cependant 
comme l'usage a prévalu de faire précéder ce nom patronymi- 
que d'une particule, nous acceptons sans peine de nous con- 
former à l'usage qui est aujourd'hui en vigueur. 

Sur ce nom de saint devenu patronymique il nous reste en- 
core une remarque linguistique à formuler, pour quelques 
lecteurs elle ne sera pas sans intérêt. 

Lorsqu'après un édit de François P"" tous les notaires et ta- 
bellions de France durent rédiger leurs actes en français, 
l'étude de notre langue nationale prit un essor nouveau qui 
fut d'ailleurs efficacement soutenu par la rapide diffusion des 
livres en français sortis des presses des maîtres imprimeurs. 

A ce moment, en s'implantant dans nos régions qui lui 
étaient jusque-là demeurées presqu'entièrement fermées, le 



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-95 - 

français commença à exercer sur nos idiomes provinciaux une 
influence destruclrice qui dure encore. 

Vers la fin du x\f siècle les finales de beaucoup de mois 
s'assourdirent : terra devint terro ; dans le corps même des 
mots, certaines syllabes s'assourdirent également ou même dis- 
parurent : c'est ainsi qu'un nom de famille *assez répandu à 
celte époque à Port-Sainte-Marie et dans les environs, Gri- 
moard, devint (Irimouard ou simplement Grimard. 

Si le nom patronymique de la famille Romas avait éprouvé 
l'altération que subissaient alors beaucoup de mots, la seconde 
lettre de ce nom en s'assourdissant aurait pris le son de la syl- 
labe française ou, mais l'accent tonique en disparaissant de îa 
première partie du mot, se serait nécessairement reporté sur 
la dernière, ce qui aurait déterminé un changement de la lettre 
finale de ce mot. Romas en se modifiant de la sorte serait de- 
venu Roumat. 

Si la corruption de ce nom ne se produisit pas, nous croyons 
devoir en attribuer le motif à la culture intellectuelle des an- 
cêtres du physicien ayant vécu à l'époque où de semblables 
transformations s'opéraient. Tous savaient écrire et à plus 
forte raison signer. Fidèles aux traditions, ils ont conservé in- 
tacte la forme extérieure du nom dont ils savaient reproduire 
toutes les lettres. 

De l'ancêtre le plus reculé de notre savant Néracais, de celui 
qui vivait vers 1550, nous savons qu'il portait le nom de Jean 
et qu'il exerça quelque profession libérale, par exemple celle 
de chirurgien ou d'avocat ; cette caractéristique profession- 
nelle résulte du qualificatif de maître accolé au nom de Jean 
de Romas. 

Le 29 mars 1017 Jean de Romas n'était plus de ce monde, 
un acte passé ce jour-là même dans le chAteau de Cadreils, 
près de Berrac, nous l'atteste. Ce contrat dit aussi que le fils 
du défunt se nommait Guillaume, qu'il exerçait la profession 
de praticien et habitait dans la paroisse de I\)uy-Carrégelard 
dans le diocèse de Gondom (1). 



(1) Elude Loiibr»idoii, à Laj^lumc, minules Diiard. 



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— 96 — 

Pour ceux de nos lecteurs qui seraient peu initiés aux clas- 
sements des professions exercées chez nos aïeux de l'Ancien 
Régime, il ne sera pas inutile d'expliquer qu'un praticien de 
village exerçait les fonctions d'avocat sans en avoir les diplô- 
mes. 

Durant la dernière moitié du xvi' siècle et pendant les pre- 
mières années du siècle suivant, il n'y avait dans la famille Je 
Romas aucun gentilhomme. Tous les membres connus de cette 
famille s'enrichissaient par le négoce ou par l'exercice lucratif 
de fonctions plus relevées, mais ne conférant point les privi- 
lèges de la noblesse à ceux qui en étaient revêtus. 

La richesse terrienne de Guillaume de Romas nous est ré- 
vélée par un livre de charges et de décharges de l'année 1590 
conservé dans les archives de la mairie de Pouy-Roquelaure. 
D'après ce registre cadastral, le domaine du praticien com- 
prenait sa maison d'habitation située à TandiUon. Là se trou- 
vaient la grange, qui abritait les bestiaux et les instruments 
aratoires ; les terrains incultes, ou pactus ; le jardin potager 
et le verger ; puis, tout à un tenant, des terres labourables ; 
une vigne et un pré. Cette partie avait une superficie d'envi- 
ron 34 cartelades, soit un peu moins de 14 hectares. Le res- 
tant du domaine se composait de lopins de terre éparpillés 
dans la paroisse de Pouy-Carrégelard et d'une surface de 40 
cartelades, soit un peu plus de 16 hectares. Le domaine tout 
entier avait donc une étendue d'environ 30 hectares. . 

A sa mort, Guillaume de Romas laissa le domaine de Tan- 
diUon à son fils, Louis, qui exerçait déjà, le 7 juin 1619, dans 
une localité voisine de Pouy-Carrégelard, à Ligardes, la pro- 
fession de marchand (1). Ce négociant s'était uni en mariage 
avec Françoise Berges dont il eut plusieurs enfants. Il testa 
en 1645 (2). 

A la mort de Louis de Romas, Mathias, chef de la famille et 
fils du défunt, partagea avec ses sœurs, Marguerite et Gé- 



(1) Klude Loubradoii, minutes Duard. 

p) D'après une généalogie parue jadis dans le Journal de Nérac. 



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— 97 — 

raude, rhérilage paternel. En 1649, il épousa Madeleine de 
Caumonl (1). 

Les possessions territoriales de Mathias comprenaient les 
biens de Tandillon et dix-huit hectares de terre dans la pa- 
roisse de Ligardes (2). Ce gros propriétaire portait 1 epée et 
dans les actes publics était qualifié du titre de capitaine. On 
voit par là que la famille s'acheminait vers la noblesse. 

Tandis que Mathias se parait du titre de capitaine, sa femme, 
Madeleine de Caumont, prenait celui de demoiselle. Ils eurent 
deux fils. Le cadet reçut au baptême le prénom de Jacques, 
entra dans les ordres et devint curé de Barran. L'aîné, nommé 
Antoine, se maria, en 1077, avec Paule de Mondenard qui ap- 
partenait à l'une des plus nobles familles de la contrée (3). 

Vers la fin du x\^ siècle la puissance de la famille de Mon- 
denard était considérable. En 1488 (30 novembre), Garcies do 
Mondenard donna à Jean, son fils, qui venait d'épouser Jean- 
ne, fille de feu Arnaud de Villiers, seigneur de Camicas : 1* la 
seigneurie et le château de Roquelaure et les droits de haute, 
basse et moyenne justice attachés à cette terre ; 2"* tous les 
cens et rentes dont il était en possession dans la juridiction de 
Laplume, ceux de la paroisse de Sainte-Radegonde exceptés ; 
3** tous les droits féodaux et tous les domaines qu'il possédait 
dans la terre de Lamontjoie ; 4'' tous les cens et rentes et au- 
tres droits dont il était possesseur au Pergain, à Ligardes ni 
à Carrégelard. 

Après cette donation il restait encore à Garcies de Monde- 
nard les seigneuries de Moncaut et d'Estillac en totalité et celle 
de Sainte-Colombe en partie. 

Au cours du xvi' siècle la fortune de la famille de Monde- 
nard s'amoindrit peu à peu. Tour à tour Estillac, Moncaut et 
Sainte-Colombe passèrent en d'autres mains. En 1002 la sei- 
gneurie de Roquelaure fut abandonnée au seigneur de Roque- 
pine et de Pouy, Gilles du Bouzet, qui donna en échange le 



(1) Même généalogie. 

(8) Le mariage fut béni dans l'église do Laplume. 

(3) Terrier de 1673 conservé à la mairie de Ligardes. 



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château de Bière situé dans la paroisse de Notre-Dame de 
Roussère, juridiction de Laplume (1). 

La mère de Biaise de Monluc appartenait à la famille de 
Mondenard. Le physicien Jacques de Romas, nous le dirons 
plus loin, eut pour aïeule une de Mondenard, précisément 
cette Paule qui épousa Antoine de Romas. 

Sans vouloir établir un parallèle qui serait ridicule entre 
le célèbre auteur des Comrnenlaires et le grand physicien Né- 
racais, il nous a paru instructif de faire entre ces deux hommes 
de génie le rapprochement qui résulte de leur commune ori- 
gine. 

Mathias de Romas mourut au mois de mars 1688, à Tandil- 
lon. Sa femme l'avait précédé dans la tombe. Pour désigner 
l'habitation du défunt, le notaire Duard ne se sert ni du mol 
maison, qui aurait dit trop peu, ni du mot château qui aurait 
donné à Tandillon une apparence féodale, il fait usage du mot 
salle, qu'on pourrait traduire par gentilhommière. 

Le mari de Paule de Mondenard vivait en gentilhomme 
campagnard portant l'épée et conduisant la charrue, habitant 
tantôt Pouy et tantôt Ligardes, puis Lamontjoie. Il mourut ?'^ 
8 août 1713 à Tandillon (2). 

Du mariage d'Antoine de Romas et de Paule de Mondenard 
naquirent trois fils et trois filles. Ces denrières étaient : 1** Anne 
(1675 + 1766) ; 2*» Madeleine (1681 + 1765) qui épousa le 7 
novembre 1722, Charles de Touton, seigneur de Bax (3); 
3° Anne (1688 + 1766) (4). 

L'aîné des mâles, qui devait être père du physicien, fut 
nommé Mathias comme son grand-père paternel. Nous lui 



(1) Gilles du Bouzet acquit en 1G70 la lerre de Belmont qui jointe aux pos- 
sessions de Ligrardes^ et aux seigneuries de Pouy et de Roquelaure, forma, 
dès 1G71, le marquisat de Pouy-Roquelaure ainsi qu'il est dit par Noulens 
dans la notice consacrée par ce généalogiste à la famille du Bouzet. 

(2) Mairie de Pouy-Hoquelaure, registres paroissiaux de Pouy-Carrégc- 
lard. 

(3) Ce contrat de niai:iage fut passé devant M* Martin, notaire à Laplume. 
n est mentionné, dans un acte du 2? novembre qui fut passé devant Dcsco 
lures, autre notaire de Laplume. Les minutes des notaires Martin et Dcsco- 
tures sont conservées dans l'étude Loubradou. 

(4) Les trois sœurs naquirent à Tandillon. 



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— 99 - 

consacrerons un peu plus tard quelques notes biographiques. 
Le cadet, qui vint au monde à Tandillon vers 1677 et prit com- 
me son oncle lecclésiastique le prénom de Jacques, embras- 
sa la carrière des armes et fut capitaine dans le régiment d'Au- 
vergne d'après un acte (1), dans le régiment de Clairfontaine 
d'après un autre document (2). Il mérita par sa bravoure d'être 
fait chevalier de Saint-Louis. 11 avait 70 ans quand il mourut le 
12 novembre 1747 au Balia, dans la paroisse de Saint-Vincent 
de Lamontjoie, annexe du Nomdieu. 

Le troisième (nommé Joseph), naquit à Ligardes, vers 1693, 
et mourut à Lamontjoie le 6 octobre 1778. Il épousa vers 1728 
demoiselle Bernarde de Buyer issue d'une vieille famille ori- 
ginaire de Lyon et représentée aujourd'hui dans le départe- 
ment des Vosges. 

De cette union naquirent à Lamontjoie deux fils et deux 
filles. Les demoiselles se nommaient : V Marie, née le 12 jan- 
vier 1731 ; 2** Anne, née le 22 novembre 1731. • 

Le plus jeune des gar(;ons naquit le 11 janvier 1734 et mou- 
rut le 18 janvier 1771. L'aîné vint au monde le 13 novembre 
1732. Il épousa le 7 juin 1757, dans l'église de sa paroisse, de- 
moiselle Anne de Couran de Peyrelongue, fille de noble Jean- 
Baptiste de Couran de Peyrelongue et de N. Barbas (3); 

Peu d'années après son mariage (28 mai 1759), Charles de 
Romas, sieur de Beauregard, perdit sa mère qui fut enterrée 
dans l'église paroissiale de Lamontjoie. 

Anne Couran de Peyrelongue mit au monde, au Balia, plu- 
sieui>? enfants dont nous ignorons la destinée (4) : 

1* Marguerite (1757 + ) ; 

2** Jacques-François (5) (1759 + ) ; 



(1) Acte du H novembre 1725 dont on peut voir l'analyse au Conlrôle des 
actes de Laplume (Arcli. de Lol-el-Garonne), à la date du 21 novembre 1725. 

(2) I/acle de décès de ce capitaine. Il se trouve dan» les registres parois- 
siaux de Saint-Vincent de Lamontjoie qui sont conservés à la mairie du 
Xomdieu. 

(3) Noir registres de Lamontjoie. 

(4) Voir registres de Saint-Vincent de Lamontjoie. 

(5) Il eut pour parrain Jacques de Romas, lieutenant assesseur au siège 
prêsidial et sénéchal de Nérac et fut tenu en l'absence de ce magistrat par 
noble PYançois de Larroctie, sieur de Labastide. 



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- 100 - 

3° Jean-Paul (17G3 + ) ; 

4° Anne-Marguerite (1) (1707 + 1768). 

Mathias de Romas, petil-fils de Malhias de Romas et de Ma- 
deleine de Cauniont, fils d'Antoine de Romas, s' de Tandillon 
et de Paule de Mondenard, vint au monde à Tandillon, le 31 
août 1078 ; il eut pour parrain son grand-père paternel et pour 
marraine demoiselle Louise de Grossolles. En 1707 (28 novem- 
bre) il habitait Lamontjoie où il exerçait les fonctions d'avocat; 
après avoir obtenu, à Toulouse ou à Cahors vraisemblable- 
ment, le diplôme de licencié en droit civil et canonique. Quel- 
que temps après il signa, devant Daulhienne, notaire à Nérac, 
son contrat de mariage avec Anne Dufaur, fdle de feu Josias 
Dufaur, sieur de la terre du Hauret dans la paroisse de Fieux 
(11 avril 1710). 

Si le futur époux avait dépassé la trentaine, Anne Dufaur, 
qui lui donnait sa main, n'était pas de beaucoup plus jeune, 
ayant vingt-cinq ans sonnés. 

Le mariage devait être depuis longtemps projeté, mais la 
mère d'Anne Dufaur, Marie Lavemy, s y opposait formelle- 
ment. Pour vaincre les résistances maternelles il ne fallut rien 
moins que trois actes respectueux. 

Parmi les parents qui assistèrent au contrat ,il y eut du côté 
du futur époux : son [)ère encore vivant ; son frère, Jacques, 
capitaine au régiment de Clairefontaine ; son cousin, Jean do 
Malvin, seigneur de Lalanne ; Joseph du Goût, seigneur de 
Daubèze, aussi son cousin. 

Du côté de la future épouse on voyait : son oncle maternel 
Daniel Laverny, sieur du Bédat ; ses cousins : Jean Dufaur, 
sieur de Saint-Léon, et Jean Laverny, sieur du Bédat ; sa cou- 
sine par alliance, Jeanne Caritan, femme de Jacques Laverny, 
docteur en médecine. 

Le mariage fut béni quelques jours plus tard dans l'église 
Saint-Nicolas de Nérac (28 avril). 

Anne Dufaur mit au monde, le 22 janvier 1712 son premier 



(1) Tenue en rabsencc de Anne Moiirlan so marraine par Marguerite de 
Romas. 



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~ 101 - 

fils, Anloine-Paul, qui eut pour parrain et marraine ses 
aïeuls paternels, Antoine de Romas et Paule de Mondenard. 
Cet enfant mourut en bas âge. 

L*année suivante (13 octobre), un nouveau-né parut au foye»" 
de Mathias de Romas. Cet enfant qui fut baptisé deux jours 
plus tard, reçut le prénom de Jacques porté par son oncle na- 
lernel, alors curé de Barran. En l'absence de l'ecclésiastique, 
son parrain, l'enfant fut tenu sur les fonts du baptême par 
Jacques Laverny, docteur en médecine. 

Filleul d'un ecclésiastique et ayant presque pour parrain un 
homme, qui par profession devait connaître les sciences physi- 
ques enseignées de son temps dans les Universités, Jacques 
de Romas, devait puiser auprès de l'un et de l'autre de ces pro- 
tecteurs l'amour de la religion et celui des sciences naturelles. 

Au bout de quatre ans, le 17 juillet 1716, Anne Dufaur mit 
au monde un garçon qui reçut le prénom de Thomas. Celui-ci 
devait embrasser la carrière des armes et mourir presque cen- 
tenaire. L'année même de la naissance de ce fils, Mathias de 
Romas était revêtu de la charge de consul, et, de simple avocat, 
il s'était élevé aux fonctions de substitut de procure\ir du roi. 

Il ne nous a pas été possible de retrouver l'époque à la- 
quelle Anne Dufaur devint veuve. Nous savons que son mari 
était mort avant le novembre 1737 et qu'à cette date elle 
acheta conjointement avec son (ils, Jacques, la charge de con- 
seiller, lieutenant assesseur civil et criminel aux sièges de sé- 
néchal et présidial de Nérac. 

La vente de cet office de magistrature fut faite par M* An- 
dré de Poul qui avait succédé dans l'exercice de cette charge 
à son père, Thomas de Poul, mort vers 1690. 

Pour se conformer aux usages de son temps, le vendeur prit 
soin de résigner sa charge en faveur de Jacques de Romas. 

Il est certain que l'entrée en fonctions du nouveau titulaire 
eut lieu dans les premiers mois de l'année suivante, en 173S, 
comme l'assure J. Serret dans sa biographie de Jacques de 
Romas. 

Après une année passée dans l'exercice de ses nouvelles 
fonctions, Jacques de Romas, ayant jeté les yeux sur une jeu- 



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— 102 - 

ne Néracaise issue d'une honorable famille de Moncrabeau, 
en demanda la main. Le contrat, destiné à régler les conven- 
tionte du mariage, fut passé devant Berreté, notaire à Nérac, le 
10 mai 1739, et contrôlé au bureau de la même ville, le 16 du 
même mois (1). La future épouse, Anne Mourlan, fille de Pierre 
Mourlan et de Marguerite Tétignac, reçut de ses parents 16,500 
livres de dot. La fortune de Jacquse de Romas devait être à 
peu près égale. Quoique moins avantagé, le cadet, Thomas 
de Romas, devait recevoir pour tous droits, la somme fort 
jolie pour l'époque de 12,000 livres. 

Le mariage fut béni le 27 avril 1739 dans l'église parois- 
siale de Nérac (2). ^ 

Dans l'acte et dans le contrat de mariage Jacques de Romas 
est qualifié du titre de lieutenant assesseur civil et criminel aux 
sièges de Nérac. 11 exerçait donc les fonctions de cette charge, 
mais pour le duc de Bouillon seulement, car par lettres pa- 
tentes données à Paris, le 29 janvier 1740, Louis XV octroya 
à son bien-amé Jacques Romas, avocat au parlement de Bor- 
deaux, l'office de conseiller lieutenant assesseur civil et cri- 
minel en la sénéchaussée et siège présidial de Nérac dépendant 
du duché d'Albret, sous la clause expresse que c'était pour les 
cas royaux seidement. Ces Lettres portent que l'office dont Jac- 
ques de Romas était pourvu, se trouvait vacant par la mort de 
son dernier possesseur, Louis Noat. 

Comme il manquait neuf mois, moins quelques jours, à Jac- 
ques de Romas pour avoir les trente ans révolus exigés par les 
ordonnances en vigueur, S. M. lui avait au préalable, le 18 du 
môme mois, accordé la dispense nécessaire. 

Les registres de la sénéchaussée de Nérac ayant disparu, 
il ne nous est possible ni de faire connaître la vie du nouveau 
magistrat, ni d'étudier le milieu dans lequel le placèrent ses 
fonctions de juge. Nous dirons simplement que la charge de 
lieutenant général était alors possédée par Joseph-Imberl du 



(1) Voir aux arch. de Lot-et-Garonne les registres de contrôle du bureau 
de Nérac. 

(2) Voir à la mairie de Nérac les registres paroissiaux de Saint-Nicolas. 



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- 103 - 

Roy, fils de Josias du Roy (1G71-1733) et de Jeanne de Brizac 
(1069-1739) (1). 

L'activité de Jacques de Romas ne fut pas satisfaite par les 
travaux professionnels auxquels il se livrait, sa curoisité se 
porta bientôt sur les sciences naturelles, en particulier sur 
I élude des phénomènes électriques. Sa liaison avec MM. de 
Secondât et Labat de \'ivens qui vivaient dans la même ré- 
gion, son amitié pour Jean Bégué, curé d'Asquets depuis 1735, 
et plus particulièrement ses rapports avec l'Académie de Bor- 
deaux, au sein de laquelle il fut admis, toutes ces relations, en 
un mot, rattachèrent aux études qui devaient illustrer son 
nom. 

M. J. Bergonié, qui prononça en 1896 l'éloge du savant Né- 
racais, a dit quels furent les travaux scientifiques de Jacques 
de Romas. Comme il prépare en ce moment un travail nou- 
veau sur ce sujet, nous n'empiéterons pas sur les matières 
qu'il doit traiter avec la science incontestable qu'on lui connaît. 
xXous laisserons aussi à M. Bonnal, le distingué archiviste de 
Lot-et-Garonne et notre confrère de la Société des Sciences, 
Lol-et-Oaronne, le soin de relater les expériences qui sont 
consignées dans les papiers de M. de Vivens. Enfin, le savant 
conservateur du Musée de la ville d'Agen, M. J. Monméja, 
s'est réserxé la partie bibliographique concernant notre héros. 

Cependant il ne sera pas inutile de faire observer que si 
Franklin s'est rendu immortel par ses travaux sur l'électri- 
cité et en particulier par ses expériences à l'aide du cerf-vo- 
lant, les mêmes expériences ont été faites et presque simulta- 
nément par Jacques de Romas. La priorité de l'idée doit être 
attribuée à notre compatriote. C'est là le principal. Quant aux 
expérinces, elles furent faites à Philadelphie au mois de sep- 
tembre de l'an 1752 et à Xérac en 1753. A cause du peu de 
rapidité des relations existant entre la France et l'Amérique, 
les deux savants firent la même expérience, à l'insu l'un de 
l'autre. Tandis que Franklin n'avait rien fait pour rendre bon 
conducteur le lien qui retenait son cerf-volant, J. de Romas, au 



(1) Voir registres de Saint-Nicolas de Nérac, passini. 



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- 104 - 

contraire, avait enroulé un mince fil de laiton autour de Ja 
corde de son appareil. Afin de n'être pas foudroyé, au fil de 
laiton, de Romas avait substitué, pour la partie qu'il devait 
avoir entre les mains, un fil de soie qu'il eut soin de maintenir 
sec pour lui conserver ses propriétés isolantes. 

Priorité dans l'idée et supériorité dans l'exécution de l'ex- 
périence, telles sont les deux qualités qui assurent à Jacques 
de Romas la primauté sur son célèbre rival. 

Se trouvant pour affaires à Bordeaux le 30 mars 1770, Jac- 
ques de Romas y fit son testament mystique (1). Dans cet-acte, 
l'illustre savant déclare qu'il a vécu cinquante-six ans sans 
jamais avoir trouvé la vie trop longue. Il faut croire que son 
existence avait été bien remplie et qu'il y avait rencontré 
beaucoup de satisfactions. Il parle cependant de quelques 
petites infirmités corporelles qui s'aggravent parfois. Comme 
elles pourraient par la suite le mettre hors d'état de disposer 
de la petite fortune dont la divine Providence l'a favorisé, il 
prend donc le moyen d'assurer l'exécution de ses volontés en 
écrivant lui-même son testament. 11 fait acte de catholique en 
traçant sur lui-même le signe de la croix, puisqu'il ordonne 
que sa sépulture ne pourra être faite que trente-six heures 
après son décès, hors le cas d'une putréfaction insupportable. 
La prudence de l'homme se révèle tout entière dans ce détail. 

Quant aux particularités de la sépulture elle-même le savant 
s'en remet aux soins de son épouse pour les fixer. 

S'il n'a pas eu le bonheur d'avoir d'enfants, J. de Romas a 
reçu de sa femme de telles marques d'amitié qu'il s'en montre 
profondément touché. Anne Mourlan avait dû cependant souf- 
frir parfois des vivacités de son époux, mais elle était d'une 
patience exemplaire et savait ne jamais heurter de front les 
volontés de son mari. 

Pour tous ces motifs, Jacques de Romas institua sa femme 
usufruitière de tous ses biens. Après la mort de celle-ci la for- 
tune devait passer à Jacques de Romas, frère du testateur, 



(1) Arch, de la Gironde, Moriii, notaire. Le testament fui ouvert le 19 juin 
1770. 



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- 105 — 

ancien capitaine au régiment de Provence et chevalier de Saint- 
Louis. 

En attendant, l'héritier universel devait habiter avec Anne 
Mourlan. 

Enfin, ne voulant rien laisser imprévu et songeant au cas où 
l'héritier universel mourrait avant sa belle-sœur, J. de Romas 
ordonna qu'en celte occurrence Tun des enfants mâles de li 
branche encore prospère de la famille de Romas, serait choisi 
par sa veuve pour recueiuir la succession. Ce cas ne devait 
pas se présenter. 

Jacques de Romas mourut à Nérac, le 21 janvier 1776, à Tâge 
de 62 ans, 3 mois et quelques jours. Sa veuve descendit dans 
la tombe, le 23 octobre 1785, et son frère mourut à son tour 
chargé d'années, le 18 octobre 1811, dans la commune de 
Fieux, sur sa terre du Hauret. 

A sa mort Jacques de Romas laissait la charge qui lui avait 
coûté 3,000 livres en 1737 ; une maison à Nérac, évaluée 5,000 
livres (1) ; la métairie du Hauret dans la paroisse de Fieux, 
valant 13,000 livres ; la petite métairie du Tort estimée 3,000 
livres et située à Fieux ; les deux tiers de la métairie de Guion 
dans la paroisse de Calignac, évalués 8,000 livres ; la métairie 
de Ribérotte valant 3,000 livres (2). C'était une assez belle for- 
tune. 



(1) Celle maison appartenait pour les trois cinquièmes à M. Sentou, gref- 
fier au Iribunal civil de Nérac et pour le restant à M. Campagne, en 1881, 
lorsqu'une plaque commémorative y fut placée en l'honneur de Jacques de 
Romas. M. Sentou qui avait acheté sa portion 21,000 francs en 1871, vient de 
la revendre au prix de 15,000 francs à M. Berlhoumieu, gendre de M. Cam- 
pagne. 

(2) Voir aux archives de Lot-et-Garonne le registre du centième denier de 
Nérac (13 juillet 1776). 



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106 



H 

Hait doiuaines de fioheB chronologiques pour servir à l'histoire 
de la vie et des travaux de J. de Romas, par J. Momméja. 



Au début des vacances de 1899, j eus Tagréable surprise de 
recevoir du docteur Pons, de Nérac, la lettre dont voici la par- 
tie importante. 

Nérac, le 17 août 1899. 
Monsieur le Conservateur, 

J'ai l'honneur de vous informer que, par son leslamenl en date du 5 cou- 
rant, M. Mourlan-Descudè, ancien .sous-préfet de Nérac, a légué au Musée 
d'Agcn le portrait de son grand-oncle, M. de Romas, lieutenanl-assesscjr 
au Présidial de Nérac, ainsi que Touvrafire intitulé : Mémoire sur les Moyens 
de se (jaranlir de la foudre dans les maisons^ par M. de Romas, et une lettre 
autographe de ce même savant. 

Je tiens à votre disposition ces divers legs et je me ferai un plaisir de los 
délivrer, etc., etc.. 

Peu de temps après, le Musée d'Agen entrait en possession 
de ce legs. Toutefois ce n'était pas une lettre autographe de 
Jacques de Romas qui se trouvait jointe à son livre, mais une 
lettre éorite à Jacques de Romas par sa femme. On la lira plus 
loin. 

Le legs de M. Descudé appela fortement mon attention sur 
les œuvres et la vie du savant néracais. Je lus à peu près tout 
ce qui avait été publié sur lui et ayant constaté d'une part Tin- 
suffisance des travaux bibliographiques existants et, d'autre 
part, l'importance exceptionnelle des moindres dates pour 
l'histoire des découvertes sensationnelles de cet émule mé- 
connu de Franklin, je m'attachai à noter sur des fiches, d'a- 
bord, les titres de tous les ouvrages et mémoires tant imprimés 
que manuscrits de Jacques de Romas, ensuite, tous les faits 
de sa vie qui nous sont connus d'une manière positive, enfin 
quelques documents contemporains ou postérieurs capables 



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- 107 - 

de jeler quelque lumière sur le tout. Je classai chronologique- 
ment cet ensemble de manière à constituer une bio-bibliogra- 
phie de Thumble magistral agenais dont la place est si haute 
dans l'histoire des sciences. Je la publie aujourd'hui, lelle, à 
peu près, que je l'écrivis il y a dix ans, estimant, après l'avoir 
relue, qu elle peut rendre des services à d'autres qu'à celui qui 
en assembla les quatre-vingt-seize feuilles volantes. 

Trois sources principales ont été mises à contribution : 
d'abord, le livre même de Romas Moyens de se garantir de 
la foudre dans les maisons, dont deux parties présentent un 
intérêt biographique particulier : V Avertissement de V Auteur 
et la Lettre à l auteur du Journal encyclopédique. Ensuite, j'ai 
épuisé les renseignements fournis par J. Andrieu dans sa Bi- 
bliographie de r Agenais, et par Philippe Tamizey de Larroque 
dans son recueil de l^ettres inédites de quelques hommes célè- 
bres de r Agenais (1). Le grand érudit gontaudais a donné 
dans ce petit livre une très précieuse liste des manuscrits ori- 
ginaux de Jacques de Romas, qu'un membre de sa famille, 
M. le baron de Frère de Pey recave conserve pieusement. 

Quant aux autres publications que j'ai dû mettre à contri- 
bution, j'en ai soigneusement placé les titres au bas des fiches 
qui leur ont emprunté une date ou un document. 

Pour abréger les citations, je me suis borné à écrire, quand 
besoin en était, le premier mot des titres des écrits de Romas 
qu'on a lu plus haut ; de même, les noms de Tamizey de Lar- 
roque et de J. Andrieu désignent les livres signés par ces éru- 
dits. Quant aux références qui visent le travail si révélateur et 
si complètement original de M. l'abbé J. Dubois, elles sont 
forcément incomplètes, ce travail étant en cours d'impression, 
au moment où j'écris ces lignes. 

Un mot encore : Jacques de Romas n'était connu jusqu'ici 
que par ses découvertes et ses expériences. Grâce aux recher- 
ches de M. l'abbé Dubois, on connaîtra désormiais un peu de 
la vie privée du grand physicien et de sa personnalité morale. 
Quelques-unes des notes suivantes montreront de même, en 



(1) Agen 1893, in-8% p. 160 et suivantes. 



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- 108 — 

celui-ci, le jurisconsulte, le magistrat, Thomme accueillant 
pour les étrangers et serviable pour ses concitoyens. J'aurais 
voulu pouvoir donner un plus grand nombre de ces documents 
révélateurs des pensées et des convictions de celui dont le rôle 
scientifique qu'il a joué nous fait si vivement regretter de ne 
pas connaître l'être moral. 



13 Octobre 1713. — Naissance de Jacques de Romas, h Nérac. 
Il était fils de Mathieu ou Mathias, avocat au })arlement, substitut 
du procureur du roi et consul de Nérac, et d'Aïuic Dufau ou iJu- 
faur. (Samazcuilh, Biographie de nirromlissement de Nérac, p .117.) 

Jacques de Romas eut un frère auquel Samazeuilh a consacré la 
notice suivante : 

Thomas de Bornas^ frère cadet do Jacques, naquit à Nérac le 21 juillet 1710 
et mourut dans la commune de Fieux, le 18 octobre 1811, à l'âge, par consé- 
quent, de 95 ans. Voici dans quels termes M. de Lafilte, maire de Fieux, 
annonça celte perte au W^dacteur du Journal de Lot-el-Garonne. Ils résu- 
ment toute la vie de ce brave officier : 

« La mort nous a enlevé M. de Homas, presque centenaire, né à Nérac, 
ancien capitaine, chevalier de Saint-Louis depuis 1751, pensionné ensuite, 
ayant reçu 33 blessures en différents combats... 

« Il eut un frère aîné, grand magistrat et physicien célèbre... 

« Le nom de Romas, cher aux armes, aux lettres, h la société, ^,c nom 
illustre sous tant de rapports, est éteint î... » (Samazcuilh, Ibidem, p. 724.) 

Année 1729 (?). — Contrainte pour le payement d'une somme de 
125 livres, due par les consuls pour Tacquisilion faite par eux 
d'une maison appartenant à Jacques de Romas, payée 750 livres. 
(Arch. de Laplume, liasse. — Arch. de Lot-et-Garonne, E. suppl* 
461.) 

Année 1730. — M. de Romas reçoit les pièces justificatives de 
Tachât du presbytère de Laplume. (Comptes de la communauté de 
Laplume, 1725-1736. — Arch. de Lol-et-Garoimc, E. Suppl* 513.) 

6 Novembre 1737. — Jacques de Romas achète la charge de con- 
seiller lieutenant assesseur civil et criminel aux sièges du Séné- 
chal et du Présidial de Nérac pour le duc de Bouillon. (L'ahbé 
J. Dubois, Elude sur la [amille du physicien Jacques de Romas,) 

Année 1738. 

Le jeune Romas entra dans la magistrature le 4 octobre 1738, avec le litre 
de lieutenant-assesseur au Présidial de sa ville natale. » (Jules Serret, Le 



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- 109 — 

Bibliophile J.-B. Pérès, Le Physicien Jacques de Bornas, Le Céramiste B. Pa- 
lissy. Agen, 1865, in-8\ p. 9.) 

« Son père, avocat au Parlemenl, le destina à la magistrature et le fit 
nommer, en 1738, lieutenant-assesseur au prêsidial de Nérac. Ce n'était do.ic 
pas un savant de profession, mais il était de cette race forte, intellecluell»^- 
ment parlant, des génies du xvnr siècle qui menaient de front, également 
bien, la science et la philosophie, la découverte, les principes extraits des 
lois de la nature et la lilléralnre, voire le roman. La spécialisation n'élait 
pas encore inventée. De Homas, en possession de sa place modeste, en s:» 
ville natale, réunit en lui la magistrature et la science... » {J^econ inaugurale 
semestrielle du Cours d'Hlecirolhérapie professé par le />' Foreau de Cour- 
nielles, à VEcole Pratique de la Faculté de Médecine de Paris, amplnthéûfre 
Cruceilhier, 20 avril 1896. Actualité .Médicale, Mil' année, n' du 15 mai 1890. 
-- Revue de l'Agknais, 1896, p. 548.) 

27 Avril 1739. — Mariage de Jacques de Romas avec Anne de 
Mourlan, -fille de Pierre de Mourlan. (Samazeuil, Biographie de 
l'arrondissement de Nérac. Nérac, 1857, p. 717.) 

Nous avons peu de renseignements sur la famille dWnnc de 
Mourlan ou de Morlan. Un Jacques de Morlan lut installé, le 10 mai 
1745, dans la charge d'avocat du Roi à Thôtel de ville de Nérac. Il 
vivait encore en 1763. Sa fille s'était mariée avec Joseph de Redon, 
seigneur d'Auriole. In autre de Morlan, Joseph, était consul per- 
pétuel de Nérac en 17i5. C'était l'oncle de Pierre, beau-père de 
Romas ; il maria sa fille, Anne Marguerite, avec Jean-Pierre-Isaac 
Marie de Larrard ou de Larrat, « ancien échevin, notable de la ville 
de Nérac », dit Samazeuil (1). Ce J. P. Larrad, dit de Villary, est 
Tauleur d'une curieuse relation anonyme « des circonstances qui 
signalèrent à Nérac le rétablissement des officiers du sénéchal-pré- 
sidial de celte ville, en 1788. C'est lui qui documenta M. de Ville 
ueuve-Bargeraont, quand celui-ci écrivit sa Police historique sur la 
ville de Nérac, que nous retrouverons plus lard. — Sa lignée mas- 
culine paraît éteinte, mais se ])erpélue encore dans la j)ersonne du 
docteur Villeneuve, de Moissac, arrière-pelit-fils de J.-P. Larrad 
qui, parent cl ami de M*"® de Romas, recueillit de sa bouche la sin- 
gulière confession de lady Mary Worthley Monlagu, dont le récil, 
après avoir déchaîné de violentas })olémi(iues se reirouvo encoie 
dans la plupart des dictionnaires histori([ues, des encyclopédies et 
des bibliographies. 

29 Jantier 17 'jO. — Ordonnance de Louis XV, orfroyant à J. do 
Romas, avocat au Parlement de Bordeaux, roffice do consoillor- 



(1) Loe. cit., p. 653. 



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lieutenant assesseur civil et criminel, en la sénéchaussée et siège 
présidial de Nérac, pour les cas relevant exclusivement du pouvoir 
royal. (L'abbé J. Dubois, op. laud.) 

AxNÉE 1712. — Mémoire (manuscrit) mr le mouvement perpé- 
tuel, avec 17 planches. (Académie de Bordeaux, t. x. — Tamizey 
de Laroque. — J. Andrieu.) 

Année 17 i5. — Homas est nonmié membre correspondant de 
l'Académie des Sciences de Bordeaux. (Académie de Bordeaux, 
1853, p. 450 

Année 1718. — Mémoire mr Culilité de ^inclinaison de Vaiguille 
aimantée, avec figures (manuscrit). (T. de L.) — J. Andrieu. — 
Acad. de Bordeaux, t. x.) 

Année 1749. 

« Vers le commencement de 1749, de Homas avait entendu parler des gué- 
risons obtenues par l'électricien Jallabert, de Genève, sur des paralytiques, 
entre autres d'un cas de paralysie du bras, dont la guérison persistait depuis 
près de quinze ans. Ces faits l'avaient vivement frappé, et dès qu'il se fui 
pourvu d'une machine à électricité, il voulut essayer et il fit part de ses in- 
tentions autour de lui. Il n'eut pas longtemps à attendre pour avoir des ma- 
lades... » (Eloge de de Bornas, par J. Bergonié, Bordeaux, 1896, p. 13 et sui- 
vantes.) 

Août 1750. — Observations qui prouvent que la foudre a non 
seulement deux barres de [eu, de même que V électricité a deux étin- 
celles ; mais que, de même que V électricité, elle a aussi deux at- 
tractions. (Tamizey de Larroque.) 

Peu de jours après la publication du travail de Barbet, de Dijon, (qu'avait 
couronné l'Académie de Bordeaux), c'est-à-dire au mois d'août 1750, Romas 
présenta à l'Académie de Bordeaux un- mémoire qui avait pour objet de .si- 
gnaler les ressemblances physiques entre la foudre et l'électricité. Cet écrit 
fut composé à l'occasion d'un coup de tonnerre qui, le 30 juillet 1750, avait 
frappé le château de Tampouy, situé près de Nèrac, dans la sénéchaus.séo 
de Marsan, diocèse d'Aire... Romas cherche à prouver dans cet écrit ! 
1' Que la foudre a, comme l'électricité, deux barres de feu, c'est-à-dire pro- 
bablement deux pôles opposés ; 2' Que la foudre exerce, comme rélectricitc, 
une attraction sur les corps environnants. « Ce qui étant bien constaté, dit 
tt Romas, on en pourra inférer que la .foudre ressemblant aux phénomènes 
« fondamentaux de l'électricité, elle lui est analogue en toutes les dernières 
K particularités... » (Louis Figuier, Les Merveilles de la Science, t. i, p. 511 ) 

Année 1750. — Dés 1750, Romas avait eu l'idée, comme Franklin 
« de vérifier si le feu du tonnerre est le même que celui de Télectri 
cité » en isolant h Tair libre, en temps d'orage, une aiguille électri 
sable par communication. « La différence consiste en ce que M 



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— m — 

Franklin a toujours voulu que le bout supérieur de la barre fui ter- 
miné en pointe très fine ; au lieu que je voulais que le même bout 
de la mienne fut terminé en l'orme de globe. » Il en parle dans le 
mémoire où il étudie les effets du coup de foudre de Tampouy. Il 
en parle encore dans le mémoire publié par TAcadémie des scien- * 
ces. (Lettre^ p. 126 et note.) 

Fin de 1751. — Uomas entrelien le chevalier de Vivens de ses 
vues sur la barre électrique, que celui-ci baptise Brontomètre , ou 
mesure de la foudre. (Lettre^ p. 126-127.) 

Situons le théàlre des premières expériences de Romas sur la 
barre électrique en empruntant les paroles autorisées de Florimond 
Bouc Ion de Saint- Amans. 

Cependant M. de Vivens... saisissait et s'appropriait tous les avantages 
qu'une vie paisible et privée offre à l'homme qui sait en jouir. Sa maison f^^ 
Barri, qu'il avait fait construire aux environs de Clairac, avec moins de fasio 
et d'élégance que de modeélie et de solidité, devint dans celte contrée !e 
temple des sciences et l'asile de Thumanilé souffrante. On voyait dans cet 
heureux séjour l'agrément de l'cspril, la dêlicalesse du goùl, réunies h 
l'exercice de toutes les vertus, à la simplicité des mœurs antiques. L«\s 
Montesquieu, les Guasco, les Venuti aimaient à s'y retrouver avec M. de 
\ ivens ; et les rives du Lot s'applaudissent encore d'avoir été le théâtre de 
leurs savantes promenades. Ces hommes célèbres n'élaient pas les seuls 
qui vi.silaient le philosophe de Barri dans sa retraite. Parmi ceux qui culli- 
vaient a.ssidùment son amitié, nous distinguerons, comme il les distinguait 
lui-même, Raulin qui fut censeur royal et médecin-in.specleur des eaux mi- 
nérales de France, et Romas que des expériences hardies et nouvelles ren- 
dirent fameux. 

On ne .saurait mentionner les expériences dont il s'agit, sans rappeler 
l'une des plus brillantes époques de la physique moderne, sans parler du 
cerf-vojant électrique dont la première idée, en Kurope, est due à l'intrépide 
Romas. Un fait aussi glorieux pour notre province, doit d'autant moins noiis 
échapper ici, qu'après la mort de Romas, Priestly réclama celte découverte 
en faveur de Franklin, et qu'elle allait être enlevée à notre compatriote, si 
M. de Vivens, témoin et coopéraleur de ses premières expériences, ne lui 
avait, par son témoignage, assuré le mérite de l'invention. On peut voir dans 
l'ouvrage posthume de Romas, sur les moyens de se garantir de la foudro 
dans les maison.^ page 150, le rapport fait à l'Acadénùe royale dos sciences 
de Paris, par Duhamel et Nollet. Il résulte de ce rapport, dans lequel on 
cite les attestations données par M. de Vivens, que Franklin et Romas, l'un 
à Philadelphie, l'autre à Nérac, ont eu dans le même tenq)s la même idée ; 
qu'ils ne purent avoir connaissance de leurs expériences respectives, que 
longtemps après elles eurent lieu de part et d'autre, et que chacun dans sa 
patrie doit être regardé comme l'auteur d'une des plus belles machines que 
l'audace du génie ait encore inventée. 

Nous ne pouvions aussi nous dispenser de remarquer, en passani, c|ue la 
première barre électrique qu'on vit peut-être en Europe, fut élevée sur le 
château de ^'ivens, où elle a resté plusieurs années ; et que Romas ayant 
eu des idées à peu près semblables à celles de Franklin, au sujet des bar- 



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- 112 - 

res électriques, fit construire, en 1751, un instrument propre au même usage, 
que M. de Vivens nomma brontomètre ou mesure de la foudre, {IS'olice 5io- 
(jraphique sur M. de Vitrens, par M. de Saint-Amans. Agen, P. Noubel, im- 
Immeur du Roi. M.DCCC.XXIX, p. 13-16.) 

Celte note, écrite en 1819, est la reproduction modifiée d'un 

Eloge de M, de Vivens du 8 août 1780, présenté à T Académie de 

Bordeaux, élosre qui, remanié, valut k son auteur, en 1809, une 

médaille d'or de la Société d'Agriculture de la Seine. (J. Andrieu, 

l. II, p. 266.) 

6 Janvier 1752. — Lettre du chevalier de Vivens h Romas, lui 
conseillant de garder quelque temps le secret sur le Bronlomètre. 
{Lelhe, p. 127, note.) 

Mémoire sur la perméabilité du verre par le (eu éleclrupie.., 
(T. de L. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

CoMMKNCKMEXT DE .Iui\ 1752. — Je uc fus iustruil de Texpérience 
de Marly-Laville (i)ar Delor et d'Alébard) que par la Gazette de 
France, du 27 mai, ({ui ne fut recrue à \érac que dans les premiers 
jours de juin. (Lettre, p. 134.) 

9 Juillet 1752. — Observations sur la barre électrique de Fran- 
klin, rédigées le 12 pour l'Académie de Bordeaux. (Lettre, p. 105.) 

10 Juillet 1752. — M. Dutil ré|)ondra (|ue, dès le lendemain 
do ma première expérience, qui fut faite le 9 juillet 1752, avec la 
barre de M. Franklin, le 9 juillet 1752, je lui confiai, sô'us le sceau 
du secret, l'idée que j'avais d'employer le cerf-volant des enfants 
aux expériences de l'électricité du tonnerre ; <iu'il se chargea tout 
de suite de construire cette machine, afin de la mettre à l'épreuve, 
avant que la saison des orages ne fut passée ; et que si je ne 
l'éprouvai point avant l'hiver, ce fut parce qu'il ne trouva point les 
matériaux dont il avait besoin pour le construire. (Lettre, p. 112.) 

12 Juillet 1752. — Lettre sur les barres électriques. Expérience 
du cerf-volant (inédite). (T. de L. — J. Andrieu qui date à tort cette 
lettre de 1753.^ — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

On peut voir dans celle lettre qu'après avoir rendu compte à celte Com- 
pagnie des observations que j'avais faites trois jours auparavant avec la 
barre, ou, si vous l'aimez mieux, l'aiguille de M. Franklin, je dis en finis- 
sant : « C'est là... Monsieur, ce qu'il y a de plus important; car j'aurais bien 
c( d'autres particularités à vous communiquer. Telles sont d'abord les pra- 
« tiques que j'ai employées pour empocher les corps électriques de se mouil- 
« 1er, et les barres d'être abattues par les ouragans qui surviennent ordi- 
«f nairement en temps d'orage. Telles sont encore les vues qne j'ai pour en- 
« gager les moins curieu.x à faire des expériences par les facilités que j'ai 



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- 113 - 

« à leur indiquer. Mais ma lettre, devenue d'une excessive longueur, nVa- 
« verlit de finir. Ainsi je remets à vous parler des deux premières choses 
« concernant la barre, qui m'ont réussi, au temps où l'Académie me fera 
« pressentir qu'elle sera bien aise que je l'en instruise ; et je me réserve de 
« mettre au jour la aernière (quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d'enfant), lorsque 
« je me serai assuré de sa réussite pour l'expérience que je me propose de 
« faire, et que je ne négligerai certainement pas... » (Lettre, p. 105.) 

Celte lettre fut remise à TAcadémie de Bordeaux le 16 juillet ; 
elle fut lue le. 17 du même mois en séance particulière et, le 25 
août suivant, à IWssemblée publique de IWcadémie. 

13 Juillet 1752. 

« Afin d'être averti de l'électrisation de ses appareils, sans être assujetti 
à la gône d'une observation continuelle, il termina les conducteurs (des bar- 
res électriques) par des carillons électriques, dont les tintements répétés 
l'avertissaient en temps opportun et' rendaient toute omission impossible. 
Grâce à cet ingénieux perfectionnement, appliqué par lui dès le 13 juillet 
1752, et dont Noilel et Bertholon eurent le tort d'attribuer l'invention à Buf- 
fon, il put noter quelques faits très importants d'électricité atmosphéri- 
que. .v » (Mergel, Etude sur les travaux de Homas. Recueil des* Actes de 
l Académie de Bordeaux, 1853, p. 487.) 

l'i OU 15 Ji iLLKT 1752. — Rbmas confie ses idées sur le cerf-vo- 
lant électrique i'i M. Bégué, curé d'As(juets. (Lettre, p. 112 et 
note 1.) 

Fin Juillet 1752. 

L'Académie de Bordeaux répond à Romas « que le Public, qui sr 
plaisait naturellement aux choses extraordinaires, serait bien aise, 
sans doute, de coimailre ses observations sur le feu électrique du 
tonnerre, et l'utilité qu'il pensait pouvoir en retirer ; que cette con- 
sidération l'avait déterminé à faire lire sa letti^e dans l'Assemblée 
publique du 27 aoilt prochain ; mais que comme nous étions dans 
la saison des orages, et que peut-être il s'en élèverait quelqu'un 
avant le jour de cette séance, elle l'exhortait à continuer les expé- 
riences sur la barre, afin qu'elle eût quelqu'autre particularité à 
présenter au Public sur la même matière. » (Mémoire, p. 13.) 

30 JriLLET 1752. — Lettre à M. de BariUnill, sur les barres élec- 
triques à sonnettes. (T. de L. — J. Andrieu. — .\cad. de Bordeaux, 

t. XX.) 

22 AoLT 1752. — lettre à rAcadémie sur les barres électriiiues. 
(T. de L. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

25 Août 1752. — Lecture de la lettre du 12 juillet 1752 à l'As- 
semblée publique de l'Académie de Bordeaux. (Mémoire, p, 12.) 

AoLT 1752. — Description des moyens employés pour préserver 



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— Î14 — 

les barres électriques du vent et de la pluie, avec figures. (T. de L. 
— J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

Année 1752. — Observations sur V électrisaiion de deux paralijli- 
(jues. (T. de L. — Andrieu. — Acad. de Bordeaux, l. xi.) 

Observations qui prouvent que, dès que les matières affluenles 
et effluentes de r électricité se sont suffisamment approchées Vune 
de rautre, elles prennent la (orme de deux étincelles qui, s*étant 
entrechoquées, se séparent brusquement et s'en retournent brusque- 
ment vers r endroit d'où elles sont parties. (T. de L.). 

Mémoire sur les matières affluenles et effluentes de l'électricité. 
(J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. xi.) 

Mémoire concernant plusieurs' observations qui prouvent que 
quelque bulle d'air, qui reste presque toujours à la partie supé- 
rieure du tube des Baromètres, est la cause qui empêche ces instru- 
ments d'être comparables, (T. de L.) 

Mémoire sur les causes qui empêchent les baromètres d'être com- 
parables. (J. Andrieu.) 

29 Janvier 1753. — Séance publi(|uc de TAcadémie de Bordeaux. 
Discours de rentrée de M. de Lamonlagne, directeur, sur Témula- 
lion... Mémoire de M. de Bornas sur le traitement de la paralysie 
par rélectricitc (J. do Gères), Table historique et méthodique des 
travaux et publications de l'Académie de Bordeaux. Bordeaux, 
1877, p. 61.) 

30 Avril 1753. — Lettre à M. de J... sur les barres électriques 
(T. de L. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

14 Mai 1753. — Bonias lance « en l'air celte espèce de cHûssis », 

c'csl-à-dire le cerf-volant. (Mémoire, p. 13.) 

Août 1752 s'écoula sans orages, disions-nous, cl de Romas ne pul, celle 
année-là, lancer son cerf-volant, mais le 14 mai 1753, les frères Dulil el de 
Romas lancèrent un cerf-volant de 18 i)ieds carrés de surface — et non un 
petit mouchoir sur quatre morceaux de bois, comme Franklin. Moins heureux 
que celui-ci, leur premier essai échoua : nulle électricité ne se montra sur 
la corde de chanvre bien que des barres de feu isolées en décelassent. (0* 
Faveau de Courmelle. — Revue de VAgenais, 1896, p. 554.) 

26 Mai 1753. — Lettre à M. de... relative au Mémoire sur les Ba- 
romètres (T. de L. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

7 Juin 1753. — Bornas lance le cerf-volant pour la seconde fois, 
après l'avoir muni d'une corde métallique. « Alors je réussis même 
beaucoup mieux que je ne in*y attendais... » (Mémoire, p. 16.) 



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- 115 - 

Année 1753. — Mémoire sur l'ascension des liqueurs dans les 
tuyaux capillaires. Ce mémoire, venant, dans le volume de l'Aca- 
démie bordelaise immédiatement après ceux de 1752 et 1753 sur le 
baromètre est probablement de la même époque. (ï. de L. — J. An- 
dricu. — Acad. de Bordeaux, t. xi.) 

14 Juin 1753. — Lellrc à rAcadémie en lui envoyant le premier 
Mémoire sur le cerf-volant. — 14 juin 1753. (T. de L. — J. An- 
drieu. — Acad. de Bordeaux, t. x.) 

17 Juin 1753. — La feuille bcbdomadaire de Paris pour les Pro- 
vinces parle des expériences de Uomas. (Lettre, 122.) 

25 AoLT 1753. — Premier Mémoire sur le cerf-volant électrique, 
lu le 25 août 1753, à IWcadémie de Bordeaux. (T. de L. — J. An- 
drieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

C'est ici le point culminant de la vie scionlifique de Romas, aussi 
croyons-nous devoir reproduire (fuelques récils de sa triomphale 
expérience, empruntée à des livres peu consultés, de nos jours, et 
assez difficiles à trouver. 

I. -7- Récréations mathématiques et physiqies... par feu M. Oza- 
NAM, de l'Académie Royale des Sciences. Nouvelle édition, totale- 
ment refondue ei considérablement augmentée par M. de C. G. F. 
(Montucla). — Paris, Jombert, 1778, in-8% t. ii, pp. 335 à 339. 

Il est difficile, pour ne pas dire impraticable, d'élever extrêmement haut 
une verge de fer. Cela a donné lieu d'imaginer un autre artifice pour albr 
ravir en quelque sorte, aux nuages, leur feu (électrique ou leur tonnerre. 
Cest le cerf-volant, petite machine jusqu'alors plus employée par les jeunes 
gens et les écoliers, que par les physiciens ; mais l'usage qu'en ont fait quel- 
ques-uns de ces derniers, l'a en quelque sorte ennobli. 

U faut avoir un cerf-volant recouvert de taffetas et un peu grand, comme 
5 à 6 pieds de longueur au moins ; car plus il est grand, plus il s'élève, à 
cause que le poids de la ficelle est moindre relativement à la force avec la- 
quelle le vent tend à l'enlever. On lui adapte à la léle une verge de fer déliée 
qui d'un côté s'étendra le long de l'axe inférieur du cerf-volant, jusqu'au 
point d'attache de la corde, et de l'autre, sera terminée en pointe fort fine, 
qui s'élèvera au-dessus du cerf-volant, de manière que lorsqu'il sera à sa 
plus grande hauteur, elle soit à peu près verticale et le déborde d'environ 
un pied. La licelle doit être faite d'une ficelle ordinaire, mais autour de 
laqueUe on aura entortillé un fil trait de cuivre très Hexible, à peu près 
comme on garnit les cordes les plus basses de quelques instruments, mais 
beaucoup moins serré. Cela se fait parce que le chanvre est un conducteur 
d'électricité assez médiocre, à moins qu'il ne soit mouillé. 

On attache à celle corde un cordon de soie de quelques pieds, pour isoler 
le cerf-volant quand il sera parvenu à sa plus grande hauteur, et près de 
ce cocdon on joindra à la corde du cerf-volant un petit tube de fer blanc 



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- 116 ~ 

d'un pied environ de longueur sur un pouce de diamètre, pour y exciler les 
étincelles. 

Les choses ainsi préparées, on mettra au vent le cerf-volant et on le 
laissera s'élever à sa plus grande hauteur ; on attachera le cordon de soie 
à quelque obstacle immobile et en sorte que la pluie ne puisse point mouiller 
ce <3ordon ; on ne tardera pas à observer, le plus souvent, des marques 
d'électricité très fortes, quelque fois même telles qu'il y aurait du danger à 
toucher la corde ou le tube sans de grandes et sérieuses précautions. 

Pour cet effet, on emmanchera au bout d'un tube de verre, ou d'un cylin- 
dre de cire d'Espagne, d'un pied au moins de longueur, un morceau de fer 
lon^ de quelques pouces, duquel pendra jusqu'à terre une chaînette de métal. 
Sans cette précaution, on ne tirerait que des étincelles faibles, parce que ce 
morceau de fer étant lui-même isolé, serait, au premier attouchement, élec- 
trisé comme la corde même du cerf-volant. 

M. de Uomas, qui est le premier en Europe qui ait employé ce moyen de 
tirer l'électricité des nuages, s'étant servi d'un cerf-volant qui avait 7 pieds 
et demi de longueur, sur 3 de largeur dans son plus grand diamètre, et 
l'ayant élevé jusqu'à 550 pieds de hauteur perpendiculaire, il en résulta des 
effets très extraordinaires. Kn effet, ayant a abord touché très imprudem- 
ment avec le doigt le tuyau de fer blanc, il reçut une commotion violente 
et heureusement pour lui, l'électricité n'était pas alors à beaucoup près par- 
venue à son phis haut degré ; car quelque temps après, l'orage s'étant ren- 
forcé, il ressentit, à plus de 3 pieds de la corde, une impression semblable 
à celle d'une toile d'araignée : il toucha alors le tube de fer blanc avec l'ex- 
citateur, et tira une étincelle de plus d'un pouce de longueur, sur trois 
lignes de diamètre. L'électricité augmentant même ensuite de force, il en 
tira, à la distance de plus d'un pied, qui a voient jusqu'à trois pans de Ion 
gueur sur 3 lignes de diamètres, et dont le craquement se faisait entendre 
de 200 pas. 

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans cette expérience, est ceci. Pen- 
dant que l'éleclricité était à peu près à son plus haut degré, trois pailles, 
dont l'une d'un pied de longueur, se dressèrent par l'effet de l'attraction du 
tube de fer-blanc, et pendant quelque temps se balancèrent entre lui et la 
terre, tournant en rond, jusqu'à ce que l'une s'éleva enfin ju.squ'au tube, et 
occasionna une explosion en trois craquemrnls, qui se fit entendre jusqu'au 
centre de la ville de Nérac. (L'expérience se faisait dans un faux-bourg.) 

L'étincelle qui accompagna cette explosion fut vue de quelques specta- 
teurs comme un fuseau de feu de 8 pouces de longueur, sur 4 à 5 lignes de 
diamètre. La paille enlln qui avait occasionné cette étincelle suivit la corde 
du cerf-volant, tantôt s'en éloignant, tantôt s'en rapprochant, et excitant des 
craquements très forts quand elle s'en approchait. Quelques spectateurs la 
suivirent des yeux jusqu'à i)lus de 50 toises. 

On peut voir de plus grands détails sur cette expérience non moins inté- 
ressante que curieuse dans les Mémoires des Sraranls éiramjcm publiés 
|)ar l'Académie Royale des Sciences, tome. u. Elle fut suivie de beaucoup 
d'autres du même physicien, qui prouve que, dans un temps même qui n'a 
rien d'orageux, un pareil cerf-volant s'électrise quelquefois au |)oinl de 
faire étinceler la corde, et de donner de violentes commotions à tous ceux 
qui la touchent sans précautions. 

Nous avons dit plus haut que M. de Romas est le premier en Europe qui 
ait fait cette curieuse expérience. On trouve en effet que xM. Franklin l'avait 
faite quelques mois auparavant en Pensylvanie ; car il en informait M. Col- 
linson, son correspondant à Londres, en octobre 1752. Mais on n'a connu 



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- 117 - 

qu assez longtemps après en France celte invcnlion, el M. de Bornas l'avoil 
mc^me annoncée énipmaliquemenl à l'Académie des Sciences, dès le milieu 
de 1752. Ainsi, en décernant le premier mérite de l'invention à M. Franklin, 
on ne saurait refuser à M. de Romas de reconnaître qu'il concourut à cet 
égard avec le célèbre physicien de Philadelphie. 

II. — DiCTiONNAtRE RAISONNÉ DE PiiYsiQti: par J. Bris^joii. (Troi- 
sième édilion. Paris, Tau VIII, petit in-8*.) 

Ce«f-vol\nt i^xECTftiçt e. — Ce cerf-volant a été imaginé par de Romas, as- 
sesseur au présidial de Nérac. 11 paraît cependant, par une lettre de Wat- 
son à l'abbé NoUet, datée de Londres, le 15 janvier 1753, que Franklin a fait 
usage du cerf-volant avant de Romas, qui ne s'en est servi pour la première 
fois que le 14 mai 1753. Mais, comme il ignorait ce que Franklin avait fait à 
Philadelphie, quoiqu'il ail été prévenu, cela ne lui ôte pas l'honneur de sa 
découverte, d'ailleurs les effets <ml été si grands entre les mains de de Ro- 
mas, que ceux de Philadelphie ne sont presque rien en comparaison 

Expérience du 16 août 1703. — Lettre de de Romas, le 26 août, à l'abbé 
Nollet : « Imaginez-vous de voir. Monsieur, des lames de feu de neuf ou 
dix pieds (3 mètres) de longueur, et d'un pouce (27 millimètres) de grosseur, 
qui faisaient autant de bruit que des coups de pistolet ; en moins d'une 
heure, j'eus certainement trente lames de cette dimension, sans compter 
mille autres de 7 pieds et au-dessous. Mais ce qui me donna le pliis de satis- 
faction dans ce nouveau spectacle, c'est que les plus grandes lames furent 
spontanées ; et que, malgré l'abondance du feu qui la formoit, elles tombè- 
rent constamment sur le corps non électrique le plus voisin. Cette constance 
me donna tant de sécurité, que je ne craignis pas d'exciter ce feu avec mon 
excitateur, dans le temps même que l'orage était assez animé ; et il arriva 
<iue lorsque le verre, dont cet instrument est construit, n'eut que 2 pieds de 
long (65 centimètres), je conduisis où je voulus, sans sentir à ma main la 
plus petite commotion, des lames de feu de 6 à 7 pieds (2 mètres environ), 
avec la même facilité que je coiuluisais des lames qui n'avaient que 7 à 8 
pouces, etc. {Mémoires présentés à l Académie par dirers savants^ t. iv, 
p. 5H) (1). 

KxciT\TEi;r{. — Instrument d'électricité inventé par de liomas pour exciter 
sans aucun risque, des étincelles que Ton tire d'un corps électrisé par les 
nuages en temps d'orage. Cet instrument se compose d'un tube de verre.., 
etc., etc. (2). 

Précis élémenlawe de f^hiisu/ue expérimetilale, par J.-B. Biot. — 
Paris, Delerville, 18'Ji, 2* édition, 2 voL iii-8°. — Après avoir ra 
conlé l'expérience de Franklin, Biot ajoulc : 

« Kn France, M. de Romas fit ceMe même expérience d'une manière beau- 
coup plus |)arfaile, soit qu'il leùt conçue de lui-même, soit qu'il y ait élj 
conduit par la tentative de Franklin... » (Assez long récit de l'expérience de 
Homas.) 



(1) Dict. rmsônné de Physiquey t. ii, p. 123-126.) 

(2) Ibidem, t. m, p. 187. 



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- 118 - 

Cours complet de Météorologie^ par Kaemlz, traduit par Charles 
Martin. Paris, Delahaye, 1858, in-S*». — Kaemtz (p. 323) n'a pas 
ignoré les travaux de Romas. Il cite son observation sur l'odeur 
des étincelles obtenues avec le cerf-volant électrique, qui est pa- 
reille à celle des étincelles qu'on tire de la machine électrique, mais 
il ne lui donne pas la place à laquelle il a droit dans l'histoire des 
sciences. Son traducteur comble celle lacune en ces termes' : 

« Franklin, dans son beau travail sur linfluencc des pointes, avait indique 
les moyens d'investigation qu'il se proposait d'employer pour étudier l'êlec- 
Iricité des nuages, mais ce fui en 1752 que d'Alibard monta le premier, à 
Marly-la-Ville, un appareil fixe avec lequel il lira des étincelles d'un nuage 
orageux et ce fut Romas qui enleva le premier cerf-volant électrique dans 
la même année. » Voyez la traduction des Lettres de Franklin par d'Alibard, 
2" édition, t. ii, p. 99, et celle de Barben-Dubourg, 1" partie, p. 105 Les Mé- 
moires des Savants étrangers de i Académie des Sciences de Paris, t. ii, 
p. 393 ; et enfin, la lettre de Franklin à Collinson du 29 juillet 1750, et celle 
du 19 octobre 1752. (Ibidem, p. 310, note 1.) 

19 OCTOBRE 1753. — Romas adresse à Franklin « les deux Mé- 
moires dont il est fait mention dans le tome second des correspon- 
dants étrangers de l'Académie des Sciences, accompagnés d'une de 
mes lettres. » {Lettre, p. 117 et 118.) 

Plus loin, Romas donne la date du 29 octobre (p. 143.) 

Décembre ll'ôS. — Le Journal de Trévoux consacre, un article 
aux découvertes de Romas. {Lettre, p. 122.) 

Année 1753. — Mémoire sur les causes qui empêchent les baro- 
mètres d'être comparables, avec pi. (T. de L. — J. Andrieu. — 
Acad. de Bordeaux, t. xi.) 

14 Janvier 1754. — Deuxième mémoire sur le Cerf-volant Elec- 
trique, (Tamizey de Larroque. — J. Andrieu. — Acad. de Bor- 
deaux, t. IX.) 

M.\i. — Romas enregistre le compte-rendu de ses découvertes 
paru dans la Feuille de Paris pour les Provinces, du 1®'' mai 175-4. 
{Lettre, p. 122.) 

29 Juillet. — Réponse de Franklin à la lettre de Romas. {Let- 
tre, p. 122.) 

Mémoire sur raccourcissement des télescopes à ré{lexion et à ré- 
[raction. (T. de L. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

26 Décembre. — Lettre à M. de Secondât sur les télescopes et 
sur les barres électriques réclamait la priorité de sa découverte. 
(Tamizey de Larroque. — J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 



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. — 119 - 

Année 1754. 

« De Homas, liculcrianl, assesseur au prôsidial de Nérac, associé à l'Aca- 
démie en 1754, mort en 1776. » 

Catalogue alphabétique des livres de la Bibliothèque de l'Académie (do 
Bordeaux) suivi d'une liste dressée par M. Tournon. A la suite se trouve 
une autre liste de manuscrits, indiquant « les liasses ou' paquets conton:i:it 
les manuscrits des membres de l'Académie de cette ville et ceux des asso- 
ciés ou correspondants régnicoles ou étrangers de la dite Académie ». (A. R. 
Céleste, Mémoires-Manuscrits de l Ancienne Académie de Bordeaux. Acadé- 
mie des Sciences, Belles-lelires et Arts de Bordeaux, Table... Documents... 
Catalogues... Bordeaux, 1879, p. 359. — Merget, Elude sur les Travaux de 
Homas. — Académie de Bordeaux, 1853, p. 451.) 

Année 1755. — Jacques de Romas nommé membre conespon 
dant de l'Académie Royale des Sciences. 

Mémoire où, après avoir donné un moyen aisé pour élever {ort 
haut el à peu de frais un corps éleclrisable isolé, on rapporte des 
observations frappantes qui prouvent que plus le corps isolé est 
élevé au-dessus de la terre, plus le feu de l électricité est abondant, 
par M. de Romas, assesseur au présidial de Nérac. (Mémoires de 
mathématique et de physique présentés à l'Académie des Sciences 
par divers savants et lus dans les assemblées publiques. 1755, t. ii, 
pp. 393-407.) 

7 Ma;^s 1756. — En 1750, un journaliste, m'ayanl paru chercher 
le moyen de m'enlever, à petit bruit, l'invcjilion du cerf-volant, je 
demandai à l'Académie, le 7 mars de la môme année, une expédi- 
tion deMa finale de celle lettre (celle du 12 juillet 1752.) {Lettre, 
p. 107.) 

29 Septembre 175G. — Romas publie dans la Feuille hebdoma- 
daire de Paris pour la Province, sa 7"® expérience prouvant « que 
le trait foudroyant peut être divisé ». {Mémoire, p. 55.) 

Année 17'i.... — Problème : Diviser un angle, un arc quelconque 
en trois parties égales, avec figures (manuscrit). 

1*' Mars. — Lettre de M. de Romas au secrétaire de V Académie 
de Bordeaux. Manuscrit raturé dans les archives de M. de Frère de 
Pey recave. (Tamizey de Larroque.) 

L'original est conservé parmi les Lettres et pièces diverses pour 
servir à Vhistoire de rAcadémie de Bordeaux, conservées dans la 
J)ibliolhèque de la même ville. J. Andricu dit avec juste raison 
<]ue celle lettre a été reproduite dans la Table historique et méthodi- 
que des travaux et publications de F Académie de Bordeaux (Bor 



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— 120 - 

(Jcaux, Gounouilhou. 1879 iii-8**), mais il en atlribuc à tort la pu 
blicaliôn à M. Gères ; rhonneur en revient uniquement à M. A.-R. 
Céleste. Celle reclificalion s'étend également à. une autre lettre de 
Romas dont il sera parlé plus loin. J'emprunterai à M. Céleste le 
lexle de ce document : 

« Vous vous rappelés, Monsieur, que Tannée passée il fut ques- 
tion dans une assemblée particulière de l'Académie de sçavoir 
comment je devais m'y prendre pour détruire l'idée qu'on a donnée 
au public, à mon préjudice, en faveur de M. Franklin, au sujet do 
Vinvenlion du cerl-volant électrique, dans un journal de M. Clément 
et dans une lettre raportée à la suite de mon mémoire imprimé dans 
le deuxième volume des Savants étrangers ; vous vous rappelés 
aussi sans doute, qu'on fut assés généralement d'avis (vous surtout 
Monsieur), que l'Académie me délivrai un ccrlificat dans lequel 
eHe insérerait la fin de la lettre que j'eus l'honneur de lui écrire lo 
IS juillet 1752, et que vous avez dans les papiers qu'elle vous a 
remis en dépôt. Enfin, vous vous rappelés égallement que ce certi- 
ficat ne me fut pas refusé : qu'au contraire il me fut promis, mais 
qu'on me conseilla, pour bien des raisons inutiles el trop longues 
à rapporter ici, d'attendre encore (iuel(|uc temps et de réfléchir à 
d'autres moyens. J'ay condescendu à tout ce qu'on a voulu ; après 
bien dps réflexions, je me suis déterminé à écrire à M. l'abbé Nollet 
(qui était chargé par l'Académie de Paris de veiller à l'impression 
de mon mémoire) [)our luy reprocher d'y avoir inséré par manière 
de note une lettre qu'il suppose avoir reçue six mois auparavant 
sans m'en avoir averti, quoyque dans cet intervalle il m'eût écrit 
deux fois sur ce sujet. Dans le vif reproche que je lui fais j'ajoute 
(|ue s'il m'eût averti de ce qu'il allait faire, j'aurais pu luy envoyer 
ma lettre écrite le 13 juillet 1752 à l'Académie de Bordeaux, et qu'il 
y aurait vu que Vidée du cerf-volant niestoit venue, sinon avant 
M. Franklin, du moins en même temps. M. l'abbé Nollet, qui s'est 
rappelé sans doute tous les faits dont je me plains à luy, et qui a 
reconnu son peu d'atlenlion à me conserver ce qui m'est dû, ne 
m'a pas fait attendre longtemps sa réponse, contre son ordinaire. 
D'abord il s'excuse en me priant de ne pas croire que celle noie 
vienne de luy ; qu'il ne reconnaît (jue moy pour inventeur du cerf- 
volant électrique et pour me prou\er qu'il parle sincèrement, il me 
sollicite de luy envoyer non seulement la fin de ma lettre du 13 juillet 
1752 avec un certificat de l'Académie portant que ledit extrait est 
fidèle, mais il me presse encore d'ajouter à cette première preuve 



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— 121 — 

les certificats de M. le chevalier de Vivens et autres personnes 
dont j'ay entendu parler au commencement de mon mémoire sur U- 
cerl-volant, au moyen de quoy il m*engage, m'assure l-il, à tra 
vailler pour réparer la faute commise. Je ne sçay. Monsieur, si 
l'Académie voudra me faire délivrer celle fin de ma lettre et la cer- 
tifier véritable ; en tout cas, j'ose espérer, car il me semble que dès 
qu'elle m'a admis au nombre de ses associés, la chose est aussi in- 
téressante pour elle que pour mo^/, et si elle veut le faire, je m© 

flatte que vous voudrez bien me Tenvoyer aussitôt (1). » 

Celte leUre a été écrite à Nérac, le 1" mars 1757. 

16 AoiT. —^ Orage décrit dans la lettre à Tabbé NoUel le 26 août. 

26 Août. — Lettre à M. l'abbé Nollet dans les Mémoires de ma- 
thématique et de physique présentés à V Académie royale des 
sciences par divers semants, t. iv, p. 511 et suiv. : 

« Vous jugeâtes, Monsieur, que ma première expérience électri- 
que du cerf volant, où j'eus le [)laisir de voir des larmes de feu do 
sept à huit pouces de longueur, mériterait d'ôlre connue du public, 
puisque vous m'avez fait l'honneur de l'insérer dans le second vo 
lume des mémoires fournis par les étrangers à votre académie : 
mais les effets électriques du même cerf-volant ont été bien autre 
chose dans une expérience que je fis le 16 de ce mois, pendant un 
orage que j'ose dire n'avoir élé que médiocre, puisqu'il ne tonna 
presque point et que la pluie fut fort menue. Imaginez-vous de voir, 
Monsieur, des lames de feu de neuf à dix pieds de longueur et 
d'un pouce de grosseur, qui faisaient autant de bruit que des coups 
de pistolet... » 

20 Novembre. — Lettre à Vlntendant de Bordeaux, sur la chaire 
de physique expérimentale. 

8 Décembre. — Autre lettre à Vlntendant de Bordeaux sur le 
même sujeL 

Mémoire sur l'établissement d'une chaire de physique expérimen- 
tale. (Tamizey de Larroque.) 

Ces deux lettres-mémoires appartiennent en originaux à M. le 
baron de Frère de Peyrecave ; elles n'ont pas été cataloguées par 
J. Andrieu. 



(1) Loc. cil,, pp. 331-333. 



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— 122 - 

27 Juin 1758. — Pose de la première pierre de l'église de Saint- 
Nicolas, à Nérac, par M. du Bernct de Mazères, siibdélégué au nom 
de M. Tourny. Jacques de Romas était un des commissaires nom- 
més par la commune de Nérac pour la reconstruction de cet édi- 
fice ; les autres commissaires étaient MM. de Mathissqn, de Tren- 
cjuclléon et de Gramon, ayant M. Jacques Mourlan pour trésorier. 
(Samazcuilh, Dictionnaire de V arrondissement de Nérac, nouvelle 
édition. Nérac, 1881, pp. 540-552.) 

Les travaux s'exécutèrent sous la direction de M. Sauvageot, ar- 
chitecte, celui-là même que de Romas chargea de remettre sa Lettre 
d.^ protestation au directeur du Journal Encyclopédigue. 

Année 1758. — Mémoire au sulet de rétablissement d'une chaire 
de physique expérimentale. (T. de L.) Non catalogué par J. An- 
drieu. 

9 Juillet. — Lettre à l'Intendant de Bordeaux, M. de Tourny. 
(T. de L.) Non cataloguée par J. Andrieu. 

10 Juillet. — ^ Lettre de M. de Homas à Vlntendant de Bordeaux, 
(T. deL.) Non catalogué par J. Andrieu. 

Août. — Lettre de M. de Romas adressée à M. Duchesne, 
écuyer, chef des bureaux de Vintendance à Bordeaux, concernant 
rétablissement d'une chaire de physique à Bordeaux. (T. de L.). 
Non cataloguée par J. Andrieu. 

14 Septembre. — Lettre à Vintendant (de Bordeaux). (T. de L.) 
Non cataloguée par J. Andrieu. 

18 Novembre. — Lettre à Vlntendant de Bordeaux au sujet du 
mémoire concernant rétablissement d'une chaire de Physique. 
(T. de L.) Non cataloguée par J. Andrieu. 

25 Aoi:t 1759. — Lecture, en séance publique de l'Académie des 
Sciences de Bordeaux, du premier Mémoire sur les moyens de a.* 
garantir du tonnerre. 

« J'eus bientôt lieu de me savoir gré d'avoir saisi cotte circons- 
tance pour faire mon [)romier coup d'essai. Non seulement la sur- 
prise de mes auditeurs fut marquée par plusieurs exclamations, 
dont quelques-unes furent prolongées au point de m'obliger à dis- 
continuer de lire ; elle éclata encore à la fin, par des signes d'ap- 
plaudissement, inusités dans des assemblées de cette espèce. 

« Quoique ces applaudissements dussent réveiller mon amour- 
propre, néanmoins ils ne m'éblouirent point assez pour me persua- 



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— 12Î — 

der que mon Mémoire méritai d'être livré tout de suite à l'impri- 
meur. » (Avertissement, p. vu et vin.) 

Année 1750. 
« Le 7 juin 1753, Jacques de Rouias fil, avec Dulil, sur la route de Mézin, 
sa première expérience du cerf-volant électrique. Les essais ayant réussi, 
il les répéta à Bordeaux un jour d'orage, dans le jardin public, en pré 
sence des membres de l'Académie et de l'intendant M. de Tourny. Il obtint 
des effets tels, qu'on l'obligea de suspendre l'expérience, crainte d'accident. 
Le cerf-volant ayant été déposé dans un café .voisin, le hasard Ht que la 
foudre tomba sur la maison. Aussitôt, le propriétaire du café et les voisins 
de s'écrier que l'appareil avait attiré le tonnerre. On déchira le cerf-volant, 
et Romas lui-même fut menacé. Depuis ce temps, le peuple le montrait du 
doigt en disant que le Diable lui avait tordu le cou. Romas portait en effet 
la tête inclinée... » (Faugère-Dubourg, La Guirlande des Marguerites, Nérac 
et Bordeaux, 1876, in-8", p. 178. Cfr. Merget, loe. cit., p. 304.) 

Année 176Q. — Dans sa Lelire an rédacteur du Journal Encyclo 
pédique, Jacques de Romas parle avec une complaisance bien na- 
turelle des Lettres que lui avait adressées l'abbé NoUet dans un 
livre, alors célèbre. Nous croyons indispensable de donner l'essen- 
tiel de ces documents qui font grand honneur à l'humble physicien 
néracais. 

Dix-sKPTiÈME LïnTHE, sur les cerls-volanls éleclriqucSy comme nouvelle ma- 
nière d'isoler les corps quon veut électriser^ et sur quelques diUicultés con- 
cernant les ellluenees et aflluences simultanées. A M. DE ROMAS, assesseur 
au Présidial de !^^érac. 

Monsieur, 
J'avois bien prévu que vous ne verriez pas sans une forte peine, la Lettre 
de M. Watson, publiée dans le second tome des Mémoires Etrangers ; en 
effet, elle laisse à penser que vous n'êtes pas le premier Auteur du cerf- 
volant électrique : persuadé comme je le suis, que vous ne tenez que de 
vous-même celte ingénieuse nouveauté, je conviens que vous pouvez être 
mécontent de la voir attribuer à un autre ; mais l'Académie pouvait-elle se 
dispenser d'accorder la priorité d'invention à M. Franklin qui avait pris 
date avant vous ? Si j'avais eu connaissance de la lettre que vous avioz 
écrite sur ce sujet à l'Académie de Bordeaux, le 13 juillet 1752, si j'avais *«i 
les mesures que vous aviez prises avec M. Duthil dès le mois d'août de la 
même année, pour vous procurer un cerf-volant convenable à votre dessein, 
et la confidence que vous en aviez faite à M. le Chevalier de Vivens, que 
j'ai bien l'honneur de connaître, et dont le témoignage auroit suffi, on n'au- 
rait point fait valoir contre vous, et en faveur de M. Franklin, la Lettre de 
M. Watson, dont la date ne remonte pas au-delà du 15 janvier 1753. Oa 
vous aurait certainement assuré la propriété de l'invention, en insérant vos 
titres dans la note dont vous vous plaignez. J'ai eu tort, sans doute, si }\\\ 
occasionné votre inaction, et le silence que vous avez gardé à cet égard, en 
ne vous communiquant point à propos les nouvelles que j'avais reçues de 
Londres. C'est une omission dont je me repens, et que je vous prie de me 
pardonner en considération des différents objets qui partagent mon temps, 
et du peu de loisir qui me reste pour satisfaire à tout ce que mes amis et 
mes correspondants exigent de moi. 



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- 124 - 

Au reste, il n'y a point de prescription contre les preuves que vous avez 
& produire. Si vous avez à cœur que rAcadéniie en prenne connaissance, et 
qu'elle votis rende justice, vous poiivez compter sur mon zèle pour les faire 
valoir auprès d'elle. Instruit par la letlre de M. Walson, je n'ai pu, sans 
faire tort à M. Franklin, laisser ignorer ce que je croyais qu'il a voit fait 
avant vous ; j'exposerai avec la môme imparlialilcS ce qui pourra prouver 
que vous l'aviez prévenu. 

Si quelqu'un vous conteste d'avoir le premier imaginé un moyen sur de 
rcconnoître et de Iran.^porler sous vos yeux les feux électriques qui régnent 
en certains temps dans la région des nuées, on ne peut, sans injustice, vous 
disputer l'honneur d'avoir, mieux que personne, concerté et l'instrument pro- 
pre à cet effet, et la manière de le mettre en usage. Il est certain qu'aucun 
avant vous n'avait imaginé de filer la corde du cerf-volant avec du chanvre 
et du métal unis ensemble. C'est pourtant le fil de laton ou de fer que vous 
faites entrer dans celte espèce de conducteur, qui en fait le principal mé- 
rite ; c'est lui qui amène le fluide électrique, et en plus grande abondance 
et avec plus de force que ne pourrait jamais le faire le chanvre seul, quand 
même il serait mouillé ; en con.servant à la corde une flexibilité suffisante, 
ce métal la rend plus propre à résister aux efforts du vent : cordon de soie 
que vous attachez au bout pour la tenir isolée, est une précaution que la 
prudence exige... 

I.e riocle abbé continue à exposer et à discuter les appcireils in- 
ventés par son correspondant, (|u*il met en li^arde conti'c les dan- 
gers que présentent ses expériences puis il insiste sur Tiinportance 
exceptionnelle des résultais de ces expériences. 

« Comme vous avez le mérite d'avoir employé les cerf-volants avec plu» 
d'intelligence et de sagacité que personne avant vous, il faut convenir aussi 
que vous avez l'avantage d'avoir obtenu des effets supérieiu-s à tout ce que 
l'on a jamais vu dans ce genre, des effets tels qu'on vous aurait peut-être 
soupçonné d'exagération, si vous n'aviez eu tout une ville pour témoin de 
vos expériences. J'en ai rendu compte à l'Académie par la lecture môme de 
votre Lettre du 26 août 1756 ; je ne puis vous dire combien on fut étonné, 
au récit de ces traits de {eu spontanés de la grosseur d'un pouce^ et de In 
longueur de dix pieds, qui sélançoient sur les corps non électrisés les pins 
voisins, et qui éclatoient avec un bruit égal à celui d'un pistolet. » 

L'abbé Nollet discute ensuite les conclusions tirées par Romas 
de ces phénomènes et, surtout, les moyens pour se garantir de la 
foudre. Celte discussion est fort longue et beaucoup trop technique 
pour trouver place ici ; il faut toutefois retenir la fin de celte inter- 
minable épilrc. 

Quant aux Electricités en plus et en moins, résineuse et vitrée, dont vous 
me parlez, je ne suis point surpris que vous n'admettiez point ces distinc- 
tions telles qu'on nous les donne ; vous êtes trop au fait des phénomènes, 
et trop bon observateur, pour n'avoir jmint apperçu tout le foible de ces 
hypothèses ; je trouve vos réflexions à cet égard très judicieuses ; et je 
n'aurais pas manqué de les joindre aux miennes dans les Mémoires que j'ai 
lus sur ces questions à l'Académie, si je les eusse reçues plus tôt. Au reste, 
si vous voyiez ces disi)utes d'aussi près que moi, vous reconnoîtriez sans 
peine que ceux qui les ont renouvelées, et. qui les soutiennent avec plus de 



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— 125 — 

chaleur, sont moins occupés du progrès de la Physique, que du parti qu'ils 
ont pris de me contredire : le Ion avec lequel ils m'ont attaqué, décèle leur 
intention ; et j'ai tout lieu de croire que ce qu'ils veulent préférablemenl a 
tout, c'est que j'aye tort, en réalité ou en apparence, et qu'on perde de vue 
les efHuences et aitluenees simultanées en matière d'électricité. Mais, comme 
vous dites fort bien, cela ne dépend ni d'eux ni de moi ; les querelles des 
hommes passent avec eux, les faits subsistent, et la postérité qui voit les 
choses de sang-froid, et sans intérêt personnel, juge avec impartialité, et dé- 
barrasse la vérité des intrigues qui l'empéchoient de paraître dans son jour. 

Continuez vos recherches sur l'électricité : cet objet languit entre m *8 
mains ; mes occupations se multiplient, le temps et la santé me manquent ; 
faites-moi part de vos découvertes, j'en serai très reconnaissant. 

J'ai l'honneur d'être,* etc. 

Lettres sur lÏ:lecthicité dans lesquelles on soutient le principe 

des E([luences et Alfluences simultanées contre la doctrine de 

M. Franklin, et contre les nouvelles prétentions de ses partisans.,, 

par M. Vabbé Nollet, de l'Académie Royale des Sciences, etc. etc., 

seconde partie, A Paris, chez II.-L. (Juériii, et L.-E. Délateur... . 

MDCC.LX. In-8% pp. 228-248. Dans sa Quinzième Lettre, pour 

servir de Réponse à celle du R, P. Beccaria, Tabbé Nollel prend 

vivement en main la cause de J. de Homas. 

« Vous avez fait, dit l'abbé au révérend Père, sur rElcctricilé naturelle et 
sur les météores, une quantité prodigieuse d'expériences et d'observatio'i:^ 
qui vous font honneur ; et c'est très sincèrement que j'applaudis pu zèle et 
à la sagacité «dont vous avez fait preuve par ce travail également pénible ci 
délicat ; mais vous montrez trop de chaleur et d'intérêt pour U, système que 
vous voulez faire valoir ; il est à craindre que le lecteur, qui n'aura i)îis 
goûté comme vous la doctrine de M. Franklin, n'en prenne de la défiance 
contre les faits que vous rapportez. En parlant de votre cerf-volant, il fal- 
lait faire mention de celui de M. de Homas (Lieutenant, Assesseur au Prési- 
dial de Nérac, en Gascogne, et correspondant de l'Académie Royale des 
Sciences de Paris) ; c'est lui qui a imaginé le premier d'unir le métal avec 
le chanvre pour faire une corde qui fit arriver plus sûrement et plus abon- 
. «dammenl la matière électrique des nuages ; et celte invention lui a valu des 
effets supérieurs à tout ce qu'on avait vu avant et depuis lui dans de pareil- 
les expériences ; on aura donc peine à croire que vous n'en avez pas eiî 
connoissance, quand on considèrrra que vous prenez soin de vous faire 
instruire de ce qui se passe en Electricité, même au-delà des mers... » 
ÇLoc. cit., p. 187-189.) 

Anxée 1760. — Romas éludic les effets de la foudre sur les tours 
du moulin de Barbasle. 

« Depuis le 25 du mois d'août 1759, je désirais ardemment de voir 
les effets d'un coup de tonnerre. Quelques années après, informé 
que ce météore était lombé sur une tour quarrée, située h rcxtrémilé 
d'un Bourg, nommé Barbasle, éloifrné de mon domicile d'une. lieue, 
et qu'il restait sur cet édifice des traces frappantes du passage du 
feu du ciel, je m'y transportai quatre jours après cet événement. 

9 



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— 126 — 

« D'abord je vis, comme l'on me Tavait annoncé, que la tuile 
plate h crochet, qui couvrait la surface triangulaire du pavillon, 
faisant face au Sud-Ouest, était presque toute enlevée depuis la 
pointe jusqu'à la pierre angulaire uu coin de l'entablement qui 
vise le Sud, et que cette pierre était fraîchement écornée. 

« Après ces premières observations, j'entrai dans la tour... Je 
dirai que j'ai imité les effets du tonnerre,, marqués sur le pa- 
villon et l'arbre de Barbaste, dans deux expériences faites exprès 
avec mon cerf-volant en temps orageux ; imitation, sans contredit, 
très concluante, puisque je n'y aurais pas réussi, si les choses ne se 
passaient pas de même dans la nature. » (Romas, Mémoire^ 
pp. 73... 79.) 

Personne encore, à ma connaissance, n'avait signalé cet intéres- 
sant épisode de l'histoire du Moulin fortifié de Barbaste, l'un des 
plus beaux et des plus intéressants monuments de l'Agenais. îl 
était classique d'y rattacher le souvenir d'Henri IV ; désormais il 
faudra y ajouter respectueusement celui de Romas. 

Année 1761. — L'intendant de Bordeaux, Boutin, avait projeté 
de créer une Société d'Agriculture, siégeant à Bordeaux et compre- 
nant parmi ses membres tous les agronomes éminents de la pro- 
vince. « Romas, assesseur au Présidial », devait en faire partie. 
Cette utile institution échoua par le mauvais vouloir du Parlement 
et de l'Académie de Bordeaux. Cela résulte d'une lettre de M. Es 
mcngard, successeur de M. Boulin, à M. Berlin (18 juillet 1772), 
qui raconte les faits résumés ici. (Archives historiques de la Gi- 
ronde, t. 1*', pp. 247-248.) 

3 Mars 1761. — Lettre à A/, de Lamontaigne pour obtenir des 
pièces prouvant sa priorité sur Vinvention du cer(-volant électri- 
que. (T. de L.) — J. Andrieu date du 5 mars 1761.) — Acad. de 
Bordeaux, t. ix.) 

Voici ce que dit de Romas de celte lettre : 

« Un Particulier s'étant avisé, en 1760, de renouveller la querelle 
à l'occasion d'une lettre de M. Watson, je demandai de nouveau, 
au mois de mars 1761, l'expédition dont je viens de parler (de la 
lettre du 12 juillet 1752)... Cette expédition fut faite le 10 de juillet.» 
(Lettre, p. 107.) 

12 Novembre 1761. — La {euille hebdomadaire de Toulouse (?) 
publie une note relative à Romas. (Lettre, p. 122.) 



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— 127 - 

Année 1761 (?). 

K La découverte faite par M. de Romas, et la réputation dont il jouissait, 
lui attirèrent la visite de plus d'un étranger célèbre. Le chevalier d'Acosta, 
ambassadeur de Portugal, auprès des Provinces-Unies, fut de ce nombre. 
Persécuté par le marquis de Tombal, ministre de la Cour de Lisbonne, il 
vint se réfugier en France. La curiosité l'amena à Nérac, où lié intimement 
avec le savant Physicien, il oublia auprès de lui son infortune et vécut igno- 
ré, ne soupirant ni après les grandeurs, ni après les biens dont on l'avoil 
dépouillé. Lady Marie Worihley-Montagu vint aussi à Nérac pour assister 
à quelques-uns des essais de M. de Romas sur l'électricité. Madame de 
Romas lui offrit sa maison, la combla de soin.s et obtint son amitié et sa 
confiance... » (\olicc historique sur la mile de I^érac^ par le Comte Ville- 
ne\ive-Bargemont. Agen, Raymond Noubel, 1807, in-8', p. 145, note 1.) 

Il a été déjà fait un emprunt à ce livre rarissime, et à celui qui 

contribua assez activement à sa documenlalion pour que Tauleur 

l'en remercie expressément dans sa dédicace. 

Aux habitants de Nérac — « ... Je dois payer, dit-il, à la mémoire de 
M. Larrard-Villary, votre concitoyen, un tribut de reconnaissance, pour l'o- 
bligeance avec laquelle il voulut bien me communiquer les matériaux qu'il 
avait autrefois rassemblés pour l'histoire de votre ville... » 

Nous traiterons ailleurs des rapports des époux Romas avec l'il- 
lustre voyageuse anglaise. 

Année 1704. — Extrait des registres de r Académie Royale des 
Sciences, du 4 février 1764 : 

Messieurs Duha.mel et l'.\bbk Nollet, qui avoient ét^ nommés pour exami- 
ner plusieurs pièces envoyées par M. de Romas, tendantes à prouver qu'il 
a inventé le Cerf-volant Electrique, avant qu'on eût connoissance en France 
des expériences faites par le moyen de cet instrument, à Philadelphie, par 
M. Franklin, en ayant fait leur rapport, l'Académie a jugé que, quoiqu'une 
lettre de M. Watson, imprimée avec le mémoire même de M. de Romas, 
dans le second volume des Savants Etrangers^ p. 395, fasse voir que M. Fran- 
klin avait fait usage à Philadelphie du Cerf-volant Electrique plus de quatre 
mois et demi avant M. de Romas ; cependant il paroît, par différents ténK.i- 
gnages non suspects, que M. de Romas avoit eu celle même idée, cl l'avoit 
communiquée à plusieurs personnes, près d'un an avant que M. Franklin ou 
lui en eussent fait usage ; et il ne paroît avoir emprunté à personne l'idé.^ 
d'appliquer le cerf-volant aux expériences électriques. En foi de q\ioi j'ai 
signé le présent certificat. 

A Paris, le 8 février 1761. ,. ,. 

CinANDJEA.N DE rOlICHY, 

Secrétaire perpétuel de V Académie Royale des Sciences. 

(Mémoire sur les Moyens de se garantir de la Foudre... — Pièces justifi- 
catives, p. 15,3. — Voir aussi Lettre, pp. 114, 115, 148, etc.) 

.\nnée 1764. — Chaire de physique expérimentale et de mathé- 
matiques, à Bordeaux, projetée par Tourny et le maréchal de Ri- 
chelieu, dont le plan est donné par Romas, dans lequel celui-ci 
énumère sçs expériences sur réleclricilé, sa méthode pour relever 



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— 128 — 

la lalitude en mer par un temps nébuleux au moyen de Taiguille 
aimantée, son procédé pour raccourcir de près de moitié, et ensuite 
des deux tiers, le télescope à réflexion de Newton, et sa mécanique 
dite du cadran universel, applicable surtout à l'astronomie et à la 
marine ; originalité de son plan de cours de physique, en ce qu'il 
ne sera fait qu'en français, et clairement, en opposition à la phy- 
sique latine des collèges, où les phrases remplacent les instruments 
et les machines ; il se propose, au contraire, de n'admettre que les 
conséquences résultant directement des expériences et des observa- 
tions, (ï. de L. — La Gascogne dans Vinventaire des Archives dé- 
partementales de Bordeaux, Revue de Gascogne, t. xxxv, 1894, 
p. 459.) 

Mémoire sur un nouveau gouvernail, accompagné de douze figu- 
res et de leur description. (ï. de L. — J. Andrieu. — Acad. de 
Bordeaux, t. ix.) 

15 Janvier 1768. — Le journal Encyclopédique porte que « M. 
Priestley, auteur anglais, qui venoit de donner VHistoire de VElec- 
tricité, prétendait que, quand je m'avisai de faire des expériences 
électriques en temps d'orage, avec un cerf-vo.lanl, ce fut parce que 
j'avais entendu raconter celles qui avoient été faites en 1752 par 
M. Franklin, dans l'Amérique Septentrionale de même que celles 
qui avoient été faites l'année suivante en Angleterre, par MM. De- 
lor et d'Alibard. » (Avertissement, p. xiii et xiv.) 

« ... Il y a apparence que je ne l'aurois pas connu sitôt, si une 
personne (M. Dubourg, médecin habitué à Nérac) qui paraît pren- 
dre intérêt à ce qui me touche ne m'eût envoyé le tome du 15 jan- 
vier (1768), en m'avertissant qu'il était question de moi dans ua 
second extrait que vous donnez d'un livre... par M. Priestley... {Let- 
tre, p. 77.) 

28 JA^fVIER 1768. — Observations météorologiques, (T. de L. -- 
J. Andrieu. — Acad. de Bordeaux, t. ix.) 

Fin Juillet 1768. — Romas, après neuf ans d'observations nou- 
velles, achève d'écrire à nouveau, pour la seconde fois, son mé- 
moire. (Avertissement, p. xiii.) 

Fin du mois d'Août 1768. — Romas écrit à l'auteur de l'article 
du Journal Encylopédique pour réclamer la priorité de l'invention 
du cerf-volant électrique. (Avertissement, p. xiv.) Cette lettre occu- 
pe les pages 96 à 144 du livre posthume de Romas ; elle est inti- 
tulée : 



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— 129 — 

LETTRE 

de Monsieur de Romas, Lieutenant-Assesseur au Présidial de Nérac, 
à Vauteur du Journal Encyclopédique, au suiet de rapplication 
du cerl-volant des enfants aux expériences de Vélectriciié et de 
Vair. 

Cette lettre fut réellement envoyée à son adresse ; voici ce que 
dil à ce sujet l'auteur : 

« Lorsque j'écrivis ceitc lettre, je ne savois pas que plusieurs sa- 
vants travaillassent au Journal Encyclopédique. C'est par le billot 
de M. Lutton, dpnt j'ai parlé dans mon Avertissement, que j'en fus 
instruit. Mais qu'il y ait un ou plusieurs Auteurs de ce journal, 
cela importe peu : la lettre a été envoyée par la Poste, franche do 
port, à l'adresse indiquée, cl probablement elle y est parvenue. »> 
(Mémoire, p. 96, note.) 

Louis Figuier a reproduit presque en entier cette lettre dans le 
chapitre des Merveilles de la Science consacré à Romas. 

6 Février 1769. — Remise à M. Lulton, gérant du Journal En 
cyclopédique, par les soins du sieur Sauvageot, architecte, de la 
seconde note de Romas aux rédacteurs de ce journal, réclamant 
contre l'assertion de Priestley. (Avertissement, pp. xvi-xviii.) 

.Année 1770. — H a été dit, dans l'introduction de ce recueil de 
fiches, que la lettre léguée par M. de Mourlan-Descudé au Musée 
d'Agen, n'était pas de Jacques de Romas, mais de sa femme. Chro- 
nologiquement sa place est ici, mais cette lettre est une réponse, et 
son intérêt très réel à la lire seule devient plus grand quand on con 
naît la lettre de Jacques de Romas à laquelle elle répond. Or, nous 
connaissons cette* lettre ; Samazeuilh en a donné un extrait, mais 
notre vénéré ami Philippe Tamizcy de Laroque l'a publiée en en- 
tier dans son précieux livre Lettres inédites de quelques hommes 
célèbres de VAgenais (1) ; nous la reproduirons pour la seconde 
fois, tant pour rendre plus comprcMiensible le document inédit qui 
suivra, que pour associer la mémoire de réminent érudit gontau- 
dais à l'histQirc du grand physicien néracais dont, plus que tout 
autre, il prisait le caractère et le génie. Le manuscrit original fut 
communiqué à Tamizey de Larroquc par le baron de Frère de Pey- 



(1) Agen 1893, p. 136. 



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— 130 - 

rocavc, <iui songeait alors à publier rensemblc des travaux inédits 
de Romas conservés dans ses archives de famille. 

A Bordeaux, le 26 mars 1776. 

C'est sans doute pour ne pas m'affliger, ma chère amie, que lu me dis le 
porter à merveille, malgré la foule d'humeurs dont tu es encore tourmentée. 
Il me tarde fort de voir les choses par moi-môme, mais il y a apparence que 
ce sera que dans la semaine sainte. Je n'ai encore rien fini ; l'affaire de Ta- 
lignac est mise seulement en train, et l'impression de mes ouvrages n'est pas 
commencée, soit parce que les imprimeurs anciens, à qui je me suis adressé 
pour aller plus vite voudrait tout le profit pour luy (sic), ce qu'on ne me 
conseille pas de faire ; car tout le monde présume que cet ouvrage sera 
vendu comme du poivre. 

Sur ce propos, je te diray quelque chose qui, je pense, te surprendra 
agréablement ; j'ai appris d'un anglais que mes deux mémoires, l'un sur les 
expériences du cerf-volant en tems d'orage, l'autre sur celles que j'ai faites 
avec le même instrument dans un temps serein ou nébuleux, nébuleux ou 
simplement vaporeux, glacial ou tempéré, sont produits (sic pour traduits ?) 
en anglais depuis plus de quinze ans ; mais ce qu'il y a de plus singulier, 
c'est qu'un savant, nommé M. Latapy, qui est actuellement en Angleterre, 
vient d'écrire à M. de Secondât que s'étant trouvé à Londres d'un repas 
avec plusieurs sçavanis anglais, ceux-cy demandèrent à M. Latapy s'il me 
connaissait, que celuy-cy leur ayant répondu qu'il avait mangé avec moy 
plusieurs fois ici chez M. de Secondât, ils parlèrent avec enthousiasme de 
moy et de mes expériences du cerf-volant, après quoy chacun d'eux s'étant 
armé de son verre, on avoit bu à la santé de l'ingénieux M. Romas. Ainsi, 
tu vois que l'on m'a fait en Angleterre k peu près les mêmes honneurs qu'on 
fit il y a quelques années à l'illuistre parlement de Paris. 

Il est arrivé pendant le courant de la semaine dernière plusieurs fâcheux 
accidents qui ont tellement fait tomber toute confiance que sur le meilleur 
papier on ne trouverait pas un écu. Ce sont sept à huit banqueroutes parmi 
lesquelles on remarque celle du receveur du grand Bureau et du receveur 
de consignations. Ce qui surprend le plus à l'égard de la première c'est 
que l'employ de receveur du grand Bureau vaut quelquefois plus de qua- 
tre-vingt mille livres et que le sieur Amiel, qui en était vêtu, en avoit obtenu 
la survivance .pour son fils, car par sa banqueroute il perd un bien présent 
et futur. 

Le manuscrit de samedy dernier annonce que quatre édits qui assujettissent 
les gens de finance à taxe avoient été enregistrés au parlement de Paris. 
Mais comme ces édits n'ont pas paru ici, on n'en sait pas bien la teneur. On 
dit seulement que les secrétaires du grand collège sont taxés par tête A 
(piarante mille livres. Les autres secrétaires indistinctement à vingt mille 
livres, et le trésorier de France à sept mille, avec cette circonstance que ce 
sera une augmentation de finances et d'appointemens, ce qui sera un cor- 
rectif à ce qu'on avait annoncé d'abord. 

J'ay bien ouï dire ici que Taillac devait avoir des provisions, mais ayant 
fait des informations à cet égard, je n'ay pu découvrir le vray de la chose ; 
en tout cas, je ne m'occuperay pas de cet objet qui m'est devenu assez in- 
différent depuis que je me suis aperçu qu'un de mes confrères qui est le 
principal moteur de mon affaire, ainsi que de beaucoup d'autres qui ont 
agité tout Nérac, a varié d'une manière peu sensée. 

Adieu, ma chère amie, je t'embrasse mille et mille fois. 

Jac(2ues de Romas. 



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- 131 - 

Mille amUiés à mon frère et renouvelle-moi dans le souvenir de Monsieur 
le Curé d'Asquets et de tous mes amis. J'écris par cet ordinaire à M. do 
Sâubade. 

Voici inainlenant la lettre léguée au Musée par M. Mourlan-Des- 
cudé : 

Rien ne m'amuse davantage, mon cher amy, que cet enthousiasme de nos 
savants anglais. Il me semble les voir loster (sic) très gravement toute la 
journée k tes ingénieuses pensées. S'ils sçavoient le mémoire que tu as fait 
sur la navigation, ils losteroient (sic) éternellement. Mon idée serait que lu 
leur fis dire que tu as un ouvrage à cet égard qui mérite l'attention de tou- 
tes les puissances. Nous parlerons de cela quand j'aurai le plaisir de te 
voir. 

Capot a dit que Taillac faisait ses visites pour sa réception ; il faudra se 
recommander à quelqu'un de ces -messieurs que lu connais particulièrement, 
pour qu'on luy fit subir un examen rigoureux. 

Adieu, mon cher amy ; ménage-toy, je t'embrasse de tout mon cœur. 

Nérac, le 29 mars 1776. Mourlan de Romas. 

M. de Salles te prie de ne point partir sans voir M. de Mesières qui doit 
le remettre un petit paquet de laine. M. de Lafarge le demande en 'grâce de 
faire juger son procès. Tu ne me parles pas de Caille (?). Tous tes amis le 
font bien des compliments. 

A Monsieur 
Monsieur de Romas^ chez M. Larroque, rue de la Mercy 

A Bordeaux. 

30 Mars 1770. — Teslament mystique rédigé par Jac(iues de Ro- 
mas qui était en ce moinent à Bordeaux. Ce document, découvert 
par notre érudit ami, M. Tabbé J. Dubois, qui Ta soigneusement 
analysé, dans son travail déjà cité, est du plus haut intérêt pour la 
lumière qu'il projette sur les croyances religieuses et le caractère 
moral du grand physicien qui, pas plus que son grand antagoniste, 
Benjamen Franklin, ne fut ni un athée, ni un impie. • 

Année 1771. — Réponsi: pour le siei :r Jacques de Romas, lieulc- 
nanl assesseur au Présidial de Nérac, en qualilé de syndic de la 
Communauté de Calignac, Dé[enseur : contre sieur Pierre-Joseph- 
Augustin de Saint-Sivier, marquis de Montau, petil-(ils de sieur 
Joseph-Hector de Saint-Sivier, marquis de Monbiran, et arrière- 
petit-tils de François-Michel de Saint-Sivier de Montau, opposant 
envers un Arrêt de la Cour du 4 septembre 1634, et Demandeur en 
Cassation et restitution de la taille qui a été payée pour le Bois de 
Danguilh, en conséquence dudit Arrêt. (Sans lieu ni date. Bordeaux 
1771. Petit in-fol. de 42 pp.) 

« Factum curieux, dit J. Andrieu, pour les indications de princi- 
pes qu'il fournit sur la matière des tailles dans notre région. » Il 



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— 132 — 

faut en rapprocher les facturas suivants relatifs aux tailles du bois 
d'Anguille. 

Précis pour le sieur Comte de Montaut, contre le Syndic de la 
Communauté de Calignac, en présence de M. le Procureur du Roij, 
en la Cour des Aydes et Finances de Guienne. (Sans lieu, ni date. 
Bordeaux 1771, in-4*» de 32 pp.) 

Réflexions de la Communauté de Calignac ou Rélulaiion d'un 
mémoire fourni par le sieur de Montaut, seigneur du Saumonl, 
sous le titre de Précis. (Bordeaux, Impr. de Michel Réacle, sans 
date (1773), in-4« de 63 pp.) 

Sur la famille de Montaut, et sur le marquis de Monbéran, on 
trouvera quchfues renseignements dans la Biographie de Varron- 
dissemenl de Nérac, par J.-F. Samazeuilh. Nérac, 1857, in-18, 
p. 615 et suiv. 

Le lecteur pourra faire des rapprochements utiles entre le titre de 
cette publication et ce qu'a écrit M. Merget sur la carrière judi- 
ciaire de J. de Romas : 

a Qu'il ail élé magistrat plein de zèle et légiste rccommandable par ses 
lumières, nous l'accordons sans peine, et cela se montre assez clairement 
par l'estime générale qu'il sut conquérir dans l'exercice de ses délicates 
fondions. On peut croire cependant qu'il ne ressentit jamais pour les spécu- 
lations abstraites du droit qu'une affection très modérée, et qu'au lieu de 
consacrer ses loisirs à méditer Cujas et Bariole, il préféra les employer :i 
étudier la physique dans les ouvrages de Nollet... toujours est-il qu'il nous 
a laissé, non pas des commentaires sur des questions de jurisprudence ^ mais 
de nombreux écrits scientifiques. {Etude sur les travaux de Romas. Recueil 
des Actes de V Académie de Bordeaux. 1853, p. 450.) 

6 Décembre 1771. — Lettre de Jacques de /îorças à .1/. de Las- 
combes, direeteur de r Académie de Bordeaux (Minute dans les ar 
chives de M. de Frère de Pey recave : Original conservé dans le re- 
cueil de Lettres et pièces diverses pour servir à l'histoire de l\Aca- 
démie de Bordeaux. Celte lettre a été publiée par M. Céleste dans 
le Catalogue des Manuscrits de Vancienne Académie (Académie des 
ScienceSj Belles-Lettres et Arts de Bordeaux. Bordeaux, 1879, pa- 
ges 333-331.) J. Andrieu Ta datée du 5 septembre, Tamizey de Lar- 
roque a inscrit la mention exacte. 

En voici les passages les plus importants : 

« Vous pensiez Tannée dernière. Monsieur, et je le croyais aussi, 
que mon mémoire sur le moyen de se garantir du tonnerre dans les 
maisons, et ma lettre à Fauteur du Journal Encyclopédique, au su- 
jet de l'application du cerf-volant des enfants à Télectricité de l'air. 



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-r 133 -T 

allaient êire mis toul de suite sous la presse ; en effet, cela était 
vraisemblable. La nomination que FAcadémie fit de deux commis- 
saires (vous et M. I^rroque) pour examiner ces deux ouvrages, le 
rapport favorable que vous couchAles par écrit et la délibération 
de la Compagnie qui confirma votre avis, étaient les formalités 
qu'il fallait auparavant remplir ; et elles le furent avant le mois de 
mars. Cependant un rien a été le premier obstacle à Timpression, 
et un rien encore plus petit, si Ton peut s'exprimer ainsi, a été le 
second. D*abord quinze mois se sont écoulés sans que j'aye pu 
avoir l'extrait de la délibération définitive de TAcadémie puisqu'il 
ne m'a été délivré que le mois de juin dernier ; et je suis actuelle- 
ment dans l'attente du privilège accordé par le roy à la Compagnie 
pour l'impression de ses ouvrages et de ceux de ses membres... » 

Année 1772. — « Près de trois ans se sont écoulés depuis que 
j'ai reçu le billet de M. Lutton... » (Avertissement, p. xxii.) Cette 
constatation donne la date à laquelle de Romas écrivit VAvertisse- 
menl de VAuleur pour son Mémoire sur les Moyens de se garantir 
de la (oudre ; le billet de M. Lutton est, en effet, du janvier 1769. 
(Avertissement, p. xviii.) 

21 Janvier 1776. — Mort de Jacques de Romas. 

« Toujours poursuivi par la destinée, Romas ne devait point jouir de 

la satisfaction tardive qu'il espérait retirer de celle publication (celle du 
Mémoire sur les moyens de se garantir de la foudre). Il mourut en 1776, 
pendant l'impression même do son ouvrage, à l'âge de 70 ans. Son livre, 
imprimé à Bordeaux, ne parut qu'après sa mort, et grâce au zèle pieux et 
aux soins de ses amis du château de Clairac 

« L'intrépide physicien do Nérac est donc mort, attristé, à ses derniers 
moments, par la pensée de l'injustice dont ses contemporains le rendaient 
victime ; mais il léguait à la postérité les pièces du procès. Grâce à elles, 
l'impartialité de la critique peut rendre, plus d'un siècle après lui, toute jus- 
tice à sa mémoire » (Louis Figuier. Les Merveilles de la Science. Paris, 

Fume, 1867, gr. in-8 , t. i, pp. 517 et 552.) 

Année 177G. — Publication de Tccuvre définitive du grand phy- 
sicien dont voici le titre et la description : 

MEMOIRE sur les moyens de se garantir de la Foudre dans les 
maisons, suivi d'une Lettre sur l'invention du Cerf-volant Electri- 
que, avec les pièces lusti[icatires de cette même Lettre, par M. I'E 
ROM.^S, Lieutenant Assesseur au Présidialde Nérac; de V Académie 
Royale des Sciences de Bordeaux ; correspondant de celle de Paris. 
« Vidi quasi speciens Klectri, velut aspectum Ignis. » 

{Ezéchiely chap. /, vers. 27.) 

A BORDEAUX, chez Bergeret, rue du Pas S. George, libraire, cl 



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— 134 — 

se trouve à Paris -chez Pissol, quai des Augusiins. M.DCCLXXVL 
In-12 de xxiv-150 pp. plus 3 pages pour le Privilège du Roi et un 
folio consacré à VExplication des [iyures et deux planches, assez 
pauvrement gravées par un certain Courege : la première, plus 
grande que le formai du livre et repliée, sort de frontispice ; « elle 
représente, dit VExplicalion, rexpériencc du Cerf-volant électri- 
cpie, telle qu'elle est décrite dans le Mémoire, pages 87 et 8i8. » La 
seconde planche, cjui est placée à la page 50, représente divers ap- 
pareils ayant servi à l'expérience. 

V Avertissement de V Auteur est paginé de I à XXIV. Vient en- 
suite le Mémoire contenant les moyens de se garantir des coups les 
plus ordinaires de la Foudre dans les maisons, paginé de 1 à 95. 
Les pages suivantes jusqu'à la 14i"' sont occupées par la Lettre de 
Monsieur de Romas, lAeutenant-Assesseur au Présidial de A'crac, 
à Vauteur du Journal Encyclopédique, au su'iet de Vapplication du 
Cerl-volanl des Enlants aux expériences de l'Electricité de l'air. 
Viennent enfin Titres et pièces justificatives, qui prouvent que 
M. de Romas a imaginé avant M. Franklin le Cer[-volant Electri- 
que (pp. 145-156) ; en voici les titres : Lettre de M. Franklin à 
M. de Romas (p. 145.) — Traduction de la Lettre de M, Franklin 
à M. de Romas (p. 146.) — Copie du Rapport des Commissaires 
nommés par V Académie Royale des Sciences de Paris (p. 148.) — 
Extrait des Registres de l Académie Royale des Sciences du 4 fé- 
vrier 1764 (p. 153). — Certilicat de VAcadémie de Bordeaux (pages 
154-156). 

25 Août 1770. — M. de Secondât prononça à TAcadémie de Bor- 
deaux les éloges de MM. de Romas, Roux, Tabbé Leydet et Nadaud. 
(Jules de Gères. Table historique et méthodique des travaux et pu- 
blications de VAcadémie de Bordeaux. Bordeaux, 1877, p. 39.) 

A la fin de sa Description abrégée du Département de Lot-et- 
Garonne (1), qui est datée du 16 fructidoi* an VII, Florimond Bou- 
doir de Saint-Amans consacre ces quelques lignes intéressantes au 
tant que judicieuses à notre physicien : 

Romas, natif de Nérac, physicien zélé, dont le nom ne doit point être omis 
dans les fastes du déparlement de Lot-et-Garonne. Peu de personnes savent 
encore que Romas fut en Europe l'inventeur du cerf-volant électrique : 
cette invention ayant été revendiquée depuis la mort de son auteur par 
Priestley en faveur de Francklin, il a résulté du rapport de Nollet et de 



(1) Agen, imp. Noubel, an VllI. 



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— 135 — 

Duhamel à l'Acadéniie des sciences de Paris, du certificat de l'Académie de 
Bordeaux et du témoignage authentique de Vivens, etc., que ce physicien et 
celui de Philadelphie avaient, l'un en Europe, l'autre en Amérique, dans :c 
même temps, la même idée sur le même sujet ; et qu'ils n'eurent connais- 
sance de leurs expériences respectives que lorsque répandues par la renom- 
mée, ils n'auraient pu impunément tenter de se les approprier. Ces preuves 
sont consignées à la suite d'un mémoire posthume de Romas, sur les moyens 
dtî se garantir de la foudre dans les maisons et que sa famille a publié en 
1776. » (1). 



(1) Loe. c, pp. 33 et 34. 



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— 136 



III 



DEUX PHYSICIENS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 

ROMAS ET VIVENS 



On sait quelle vive amitié unissait Jacques de Romas au 
chevalier de Vivens, physicien et agronome des plus réputés, 
qui habitait Clairac à l'époque même où se faisaient à Nérac 
les premières expériences de la barre et du cerf-volant élec- 
triques (1). De toutes ces expériences, M. de Vivens fut le té- 
moin et parfois le coopérateur et, à l'Académie des Sciences 
de Paris, Ton dut recourir à son témoignage pour prouver 
que, sur les moyens de se garantir de la foudre dans les mai- 
sons, Franklin et Romas, l'un à Philadelphie, l'autre à Nérac, 
eurent <( dans le même temps la même idée ; qu'ils ne purent 
avoir connaissance de Icui's expériences respectives que long- 
temps après qu'elles eurent eu lieu de part et d'autre, et que 
chacun dans sa patrie doit être regardé comme l'auteur d'une 
des plus belles machines que l'audace du génie ait encore in- 
ventée ». 

Il nous a laissé une sorte de journal manuscrit où, jour par 
jour, avec une assiduité surprenante, une précision minu- 
tieuse, il notait toutes les observations météorologiques, 
agronomiques , scientifiques , médicales ou autres qu'il 
était à même de faire au cours de ses expériences au château 
de Barry (2). Ce journal, qui s'étend sur une période de 39 
ans, de 1739 à 1778, ne comprend pas moins de cinq registres 
in-folios et de 20 liasses. Recueilli par Florimond Boudon de 
Saint-Amans, l'historien de l'Agenais qui était aussi un biblio- 



(1) François de Labat de Vivens, physicien, agronome, né à Clairac 1b 
11 juillet 1697, mort au même endroit le 20 avril 1780. 

(2) Commune de Clairac. Ce château est aujourd'hui la propriété de M. le 
marquis de Poycn. 



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phîle et un collectionneur avisé, il est aujourd'hui la propriété 
des archives départementales qui l'ont acquis en 1888 (1). 

Il nous a paru intéressant, au moment où la ville de Nérac 
va payer à l'émule de Franklin sa dette de reconnaissance, 
d'extraire de ce journal les notes relatives aux travaux de Ro- 
mas. Les textes montreront que le chevalier de Vivens ne se 
rendait pas toujours un compte bien exact de l'importance des 
découvertes du physicien de Nérac. 

Ces textes sont de trois sortes. Les premiers prouvent que 
Jacques de Romas, vers 1750, avait établi un thermomè- 
tre à mercure sur les mêmes principes que Réaumur. Les se- 
conds concernent les expériences de la barre électrique qui eu- 
rent lieu au château de Barry et qui précédèrent celles du 
cerf -volant. On leur doit, écrit M. Bergognié (2) « la connais- 
sance exacte des circonstances dans lesquelles une tige isolée 
élevée vers le ciel donne des signes électriques. On peut tirer 
directement de ces expériences la loi aujourd'hui classique 
d'après laquelle le potentiel d'une couche d'air est d'autant 
plus élevé que sa hauteur au-dessus du sol est plus grande. 
C'est même pour vérifier cette loi dans des limites plus éloi- 
gnées qu'après avoir dressé au-dessus de sa maison deux bar- 
res dont l'une était de 10 pieds plus haute que l'autre, il ima- 
gina de se servir d'un très long mât ; puis arrêté par les diffi- 
cultés de la mise en place, il songea à un procédé d'une com- 
plication moins grande emprunté, dit-il, à un simple jeu d'en- 
fant : le cerl'volant. 

Sur ces premiers essais de barres électriques dont la pre- 
mière fut élevée en 1752 sur le château de Barry où elle resta 
plusieurs années, on trouvera des détails intéressants dans le 
journal de Vivens. De môme pour le cerf -volant, que Romas 
expérimenta longuement devant lui et devant M. de Secondai, 
fils du grand Montesquieu. 

Un dernier détail pour terminer : dans son Eloge de Romas 
M. Bergognié nous montre le physicien de Nérac soignant, ea 



(1) A la vente Lacaze. 

(2) Eloge de Bornas. Bordeaux, Gounouilhou, 1896, gr. in-8% p, 8. 



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1749, une paralysie du bras à laide de réleclricité. Le cheva- 
lier de Vivens appréciait tellement les travaux de Romas qu'il 
rimita quelque temps après ; il raconte dans son journal (1750- 
1751) qu'après un très long traitement il réussit à guérir un 
malheureux paralytique du nom de Valence. 



I. — REMARQUE SUR LES THERMOMÈTRES (1) 

5 septembre 1750. 

Le nouveau thermomètre est assez constamment 1 ^ degré plus 
haut que celui de Montpellier uont je me sers pour Tobservation. 
Un autre thermomètre de M. de Romas — lequel thermomètre est 
de mercure et sur les mêmes principes de M. de Réaumur — varie 
singulièrement. Le thermomètre de M. de Romas est ordinairement 
plus haut de l d^ que le nouveau thermomètre de M. l'abbé Nollet. 
Cependant, aujourd'hui, je le trouve quelquefois de J d*^ plus bas 
et actuellement au même degré, 17 à 20. 

Je crois qu'on a beau faire, on ne trouvera jamais deux thermo- 
mètres qui soient toujours comparables, à moins qu'ils ne soient 
du même verre et remplis du même mercure ou esprit de vin. Deux 
verres différons peuvent être différemment électriques, or, ce que 
j'ai vu tout à l'heure ne se peut attribuer qu'à la différence d'élec- 
tricité : j'ai changé les thermomètres, j'ai fait toutes les attentions 
qu'on peut faire. Le thermomètre de M. de Romas et celui de 
M. l'abbé Nollet ont également varié et se sont accordés d'un 
moment à l'autre. Ces variations et cet accord dans quelques mi- 
nutes viennent sans doute de ce que le vent n'est pas égal. J^'élec- 
tricité est plus ou moins excitée selon que le vent fait plus ou moins, 
frotte l'air contre les tubes et, à égal frottement, l'esprit de vin reste 
plus haut dans le tube qui est le plus électrique. 

Voir mes remarques sur cette espèce d'électricité dans ihon 
deuxième mémoire météorologique. 

Nombreuses indications du thermomètre de Romas, notam- 
ment en 1762. 



(1) Mss. Vivens, t. 3. 



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II. — BARRES ÉLECTRIQUES 

REMARQUES SUR L*EXPÉRIENCE FAITE AUJOURD'HUI A 2 HEURES^ 

APRÈS-MIDI 

Samedi, 19 août 1752. 

M. de Romas me fît part, il y a quelque temps, du succès qu'il 
avoit eu chez lui, à Nérac, en répétant les expériences de MM. d*Ali- 
bert et de Lor, au moyen d'une machine qui me parut mieux ima- 
ginée. Il y a quelques jours qu'il est venu à ma prière et à celle 
de M. de Secondât. Il dressa avant-hier sa machine qui est 1res 
simple, en effet, et aujourd'hui nous avons eu le plaisir de 
réprouver. 

Machine 

C'est un levier suspendu au toit dans le grenier par un cordon 
de soye. Un bout du levier sort par une fenêtre et déborde le tout 
d'un pied ou d'un pied et demi. A ce point est suspendu, au 
moyen de deux anneaux de coroe, une verge fort légère construite 
avec des roseaux liez ensemble avec des ficelles de distance rn 
distance, laquelle (verge) finit en pointe et passe d'environ dix 
pieds par dessus le haut du toict. Un fil d'archal, assez mince, 
règne tout le long de la verge et du levier et, étant prolongé dans 
le grenier, est conduit où l'on veut par le moyen des cordons de 
soye. Tout à fait au haut de la verge, il y a cinq pointes fort aiguës. 
Celle du milieu, qui surpasse les autres d'un pied et à laquelle est 
attachée une petite girouette, est de fer ; les quatre autres, d'environ 
six ou sept pouces, sont de fil de laiton. Au bas de la verge, est 
un contrepoids qui la tient assez à plomb . 

EUets 

A 2 heures après midi, comme je l'ai dit, je m'apperçus d'une 
1res petite étincelle en présentant le doigt au fil d'archal. Les étin- 
celles devinrent plus vives dès qu'il commença à pleuvoir un peu. 
Enfin, la pluye redoublant et le vent s'étant levé extrêmement fort 
(S. O.), les étincelles furent très vives et pétillèrent avec éclat. Pour 
lors nous entendîmes le tonnerre. Au grand coup de tonnerre dont 
j'ai parlé, qui fut le seul de cette espèce, 1 étincelle partit avec 



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Téclair du nuage qui fut très vif ; rétinccUe fut aussi la plus vive et 
le bruit du tonnerre le plus fort. 

Nous remarquâmes constamment que rétincelle partoit toujours 
avant qu'on n'entendît le bruit du tonnerre. (La raison en est que 
le feu va plus vite que le son), contrairement à rcxpériencc de 
Berlin dont il est fait mention dans la dernière gazette. 

Nous remarquâmes aussi que rélcctricité du fil d'archal diminuait 
peu à peu et cessait tout à fait après le bruit du tonnerre, et que, 
quand elle revenait, le tonnerre se faisait entendre après l'étincelle 
la plus forte. 

L'électricité cessa entièrement après le premier orage. Elle reprit 
avec le deuxième qui fut moins fort en toutes circonstances, mais 
qui dura le reste du jour, même après que la pluye, le vent et le 
tonnerre eurent entièrement cessé. Le fil d'archal donna des petites 
étincelles longtemps encore après, mais à l'entrée de la nuit l'élec- 
tricité cessa dans le fil d'archal quoiqu'il y eut encore des éclairs 
au S. E. à 10 h. } du soir. 

Electricité plus forte à Nérac 

Madame de Romas a écrit à son mari que le môme jour (sa- 
medi 19) l'électricité avoit été si forte à Nérac que les petites clo- 
chettes suspendues qui avertissent de la présence de la matière 
électrique en sonnant comme d'elles-mêmes, étoient tout en feu, 
que les étincelles étoient prodigieuses, faisoient sentir la commo- 
tion aux deux bras et portoient à un pouce et demi de distance. 

Cette machine peut donc servir à mesurer la force des orages. 

Thermomètre à 2 heures, 20 ^ ; baromètre, 27,8 J. 

Les expériences continuèrent le dimanche 20 août.* 

Nous avons tenté plusieurs fois inutilement de tirer des étincelles; 
il ne venoit rien, quoique le tonnerre se fit enlendrc assez proche. 
Il n'y avoit pas le moindre signe d'électricité. Enfin, je me suis 
apperçu, au moyen de la girouette extrêmement mobile, que le 
vent était 0. et qu'il chassoit toujours les nuages vers l'E. ou le S. E., 
où le tonnerre grondoit et que l'électricité venoit dès que le vent 
tournoit au S. ou S. E. En effet, l'orage est venu au S., le vent s'est 
mis du même côté et les étincelles ont parti. Le vent s'est* remis à 
rO. et les étincelles ont cessé subitement ; puis le vent est revenu au 
S. et elles ont recommencé. Le vent porte cette matière électrique. 

C'est encore une forte bonne observation que la pluye conduit 



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réleclricilé. Nous l'avons vérifié hier el aujourd'hui. M. de Romas 
in*a fourni celle-ci, mais celle du vent est plus sûre. 

Il a beaucoup plu ; mais malgré la pluye| quand le venl était 0. 
ou N. 0. cl le tonnerre à TE. ou S. E., il n'y avoil point d'électri- 
cité. 

M. de Romas quitte Clairac, mais l'appareil reste chez M. de 
Vivens qui fait encore quelques observations mentionnées 
dans son Journal (1). 

A la date du 11 avril 1753 : 

Tout le commencement de ce rrtois a été orafçeux. M. Romas 
mande à M. Imbert qu'il est venu presque tous les jours des étin- 
celles h ses barres électriques. Je n'ai pu observer les miennes. 



III. — CERF-VOLANT ÉLECTRIQUE 

ELECTmCITÉ SANS ORAGE ; 1" EXPÉRIENCE 

Mardi, 11 septembre 17'u3. 

Celte espèce d'électricité a été découverte par hasard cet été. 
Une dame ayant eu la curiosité de voir voler le cerf-volant que 
M. de Romas avoit imaginé pour les temps d'orage, des messieurs 
de Nérac (les trois frères Dutilli), chez qui elle étoit à la campagne, 
eurent la com[)laisance de le lancer par un temps très serein. Quand 
elle eût vu assez longtemps, on relira le cerf-volant cl on s'apperçul 
en tirant la corde qu'elle était fortement élect risée. 

A 4 heures, celte après-midi, nous avons éprouvé le cerf-volant 
de M. de Romas, sans tonnerre, ni aucune espèce d'orage ; il esl 
venu des étincelles. Nous étions dans la pièce de terre derrière ie 
verger de Roques. 

Nous avons été ensuite h la Molère, M. de Romas, M. de Secon- 
dai, M. Castels et moi. Le temps était parfaitement clair el serein. 
Il est venu d'assez fortes étincelles, nous avons vu le feu, entendu 
le pétillement el senti la pi(fûre. J'ai senli une petite commotion 
jusqu'au coude. Le venl n'était pas fort ni continu, ni constant dans 
sa direction. (2) 



(1) \ÎS8. Vivons, t. A. 

(2) Idem, l. 5. 



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n ECTRiriTK SANS ORAGF ; 2"*' EXPÉRIENCE 

Vendredi, 14 septembre 1733. 

A 9 h. 3/4 du soir, expérience. Très clair, très serein, un peu de 
venl N. 

I.e venl s*élanl un peu fortifié, nous avons lancé le cerf-volant. 
Les étincelles ont été plus belles, plus vives, plus fortes, plus sui- 
vies près à près qu'à lA première expérience. 

Dix ou douze personnes se tenant par la main ont reçu la se- 
cousse en même temps. On a répété plusieurs fois la commotion : 
elle a toujours été bien forte, on la sentoil aux deux coudes, de 
façon que les deux bras étoient secoués. On se tenoit par la main 
en cercle, la première personne liroil l'étincelle en approchant le 
doigt du tuyau de fer blanc qui est au bout de la corde, la dernière 
touchoit celui qui tenoit la corde de soye où est attachée la ficelle 
qui tient le cerf-volant. 

On entendoit le craquement des étincelles à une assez grande 
distance et Tétincelle partoit quelques fois à la distance de près de 
deux lignes. 

La secousse n'étoit pas bien souvent aussi forte avec le globe et 
les bouteilles. 

Remarque imporlanle. Une jeune fille avoit une douleur au bras 
gauche provenant d'une ancienne dislocation ; j'avois aussi une 
douleur au même bras joignant l'épaule depuis sept ou huit mois 
dont j'ignore la cause. Nous avons été fort soulagés par les com- 
motions répétées. 

Tout à coup, le vent a cessé et le cerf-volant est tombé. Cela n'a 
guère duré plus de trois quarts d'heure (1). 

ÉLECTRICITÉ ; 3"** EXPÉRIENCE 

Dimanche, 16 septembre 1753. 

Je n'appelle plus ceci électricilé sans orage^ car il y en a un, 
qMoitju'éloigné. 

iVous avons commencé à déployer le cerf-volant à 9 heures du 
soir Le vont n'a été assez fort que longtemps après, encore il est 
sui prenant qu'à ce degré de force il ait pu enlever cette machine ; 



(1) Mss. Vivens, t. 5. 



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cî'j s'est pourtant soutenue fort haut et aussi longtemps que nous 
a'/ons voulu. 

I/éleelricité a été très faible, ce que M. de Romas attribue à la 
pièJ-ence de Forage, il dit l'avoir éprouvé plusieurs fois. 

En ce cas là, il est singulier que, l'orage étant près, l'éleclricilé 
soil si terrible et que ce même orage nuise à l'électricité quand il 
e^t éloigné. J'aurois jugé au contraire que cela devoit augmenter 
cellî de l'air. 

Remarque, — L'orage devoit être du S. ou S.-E. et le vent qui 
étoit \.-0. chassoit et repoussoit les vapeurs. Voir les premières 
expériences faites ici avec la barre électrique de M. de Romas (1). 

4°" EXPÉRIENCE DU CERF-VOLANT 

Mercredi^ 19 septembre 1753. 

Le cerf-volant est actuellement lancé et fort haut, mais il n'y a 
pas le moindre signe d'électricité. M. de Romas n'en a pas encore 
vu avec le vent de S. ou S.-E., si ce n'est quelque petite marque 
avec ce dernier, appremment le temps étoit plus clair. 

Ce vent est humide ; on l'appelle à Montpellier le Marin parce 
qu'il vient de la Méditerranée. Il est si humide dans ce pays-là qu'il 
y a bientôt de la boue dans les rues, quoiqu'il ne pleuve pas. 

Quelque temps nous avons senti de petits picquemcns en appro- 
chant le bout du nez. Enfin vers midi il est venu au doigt deux étin- 
celles dont nous avons entendu le craquement et la dernière est^ 
partie d'assez loin. Il est venu ensuite d'assez bonnes étincelles. 
M. de Romas m'a dit en avoir vu le feu. Je n'y étois point. Le cerf- 
volant est tombé tout aussitôt. 

Après dîner on a continué l'expérience ; il y a eu quelques étin 
celles peu sensibles, et le ccrf-volanl est d'abord tombé (2). 

gme EXPÉRIENCE DU CERF-VOI.ANT 

Vendredi^ 21 septembre 1753. 
Il a fait grand chaud aujourd'hui ; il étoit tombé un peu avant 
midi un petit brouillard fondu. Le vent toujours S.-E. Vers 10 lieu- 
res du soir nous nous sommes apperçus que le vent avoit tourné 



(1) Mss. Viven.«, t. 5. 

(2) Idem. 



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— 144 - 

au N. ou N. N.-O. cl qu'il éloil assez fort. Les étoiles brilloient 
beaucoup ; il ne oaraissoil aucun nuage. Nous avons lancé le cerf- 
volant. 

Il faut remarquer d*abord que j'ai fait mouiller la ficelle qui étoit 
si sèche que je la croyois devenu électrique. 

L'électricité est fort bien venue ; les étincelles étoient brillantes, 
mais sans commotion et, ce (juc je n'avois jamais observé, au lieu 
du pélillcmcnt ordinaire, il ne se faisoit (ju'une espèce de sifflement 
très singulier. 

Le vent a cessé tout à coun. puis changé au S. ou S.-O. A peine 
avons-nous eu le temps de retirer le cerf-volant qui a failli som- 
brer sur des arbres où il se seroit tout déchiré, d'autant mieux que 
le papier s'est trouvé très humide. 

On doit encore observer que des nuages noirs se sont répandus 
fort soudainement et que les étoiles ne brilloient plus avec viva- 
cité (1). 



Samedi, 22 septembre 1753, 

Nous avons lancé le cerf-volant à l'entrée de la nuit par un vent 
N.-O. assez fort, mais qui a varié continuellement en direction et 
en force. L'électricité a été très peu de chose (2). 

ELECTRICITE DU CERF-VOLANT 

Lundi, 3t décembre 1753. 

Nous avons lancé le cerf-volant dans le pré et conduit le bout de 
la corde sur la terrasse où nous l'avons attaché à la porte de fer 
avec le cordon de soye. 

Nous avons mis un tuyau en zig-zag de fer blanc au bas de n 
corde. 

Vers les 5 heures du soir, le thermomètre étant au même degré 
(1 \ au-dessous) et le baromètre aussi, le temps couvert, le vent !e 
même (N.), nous avons eu une très belle électricité. 

Les secousses n'ont »^oint élé au delà de 6 personnes, la 7* ne les 
sentoit qu'à un bras. 



(1) Mss. Vivons, t. 5. 

(2) Idem. 



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— 145 — 

Avec la bouteille de Leyde elles éloienl plus fortes. 

Nous avons retiré le cerf-volant à G heures du soir ; il est venu 
tomber dans la main sur la balustrade. Le thermomètre et baromè- 
tre toujours au même point et le temps toujours couvert. Le cerf- 
volant étoil tout humide (1). 

CERF-VOLANT ÉLECTRIQUE 

, Mardi, 29 ianvicr 1754. 

Cet après-midi le cerf-volant a donné de très belles étincelles, 
la secousse se communiquoit à 3 personnes ; le thermomètre étoil 
à ^ d** infra gl. 

/?. — Qu'il y a des gens qui sont apparemment plus électriques 
ou moins propres à transmettre rélcctricilé, car lorsqu'un jeune 
homme liroit Tétincelle, celui qui lui donnoit la main sentoit à 
peine la commotion et le 3* point du tout, mais si je tirois rélincellc 
nous étions sûrs (|ue la commotion se faisoit sentir à 3 personnes. 
Le vent étoit N. 

Une clef qui débordoil hors d*une caraffe de verre étant présen- 
tée ne tiroit point d'électricité (2). 

Mercredi, 30 [anvier 1754. 
Les étincelles ont d'abord été foiblcs, puis fort bonnes ; la se- 
cousse s'est quelquefois foit sentir à 3 ou 4 personnes (3). 

CERF-VOLANT 

Lundi, 4 lévrier 1754. 
Presque point d'électricité. On a retiré le cerf-volant à cause de 
la neige qui tomboit à gros flocons en très grande quantité. La 
corde a touché un bouton de cuivre de l'uniforme de mon fils, pré- 
cisément à la manche, comme il tiroit cette corde. Il a senti une 
secousse très rude au bras, et il est sorti une étincelle qui a fait un 
craquement assez fort. 

Secousses et élincellcs considérables pendant la neige (4). 

René DONNAT. 



(1) Mss. Vivens, t. 5. 

(2) Idem. 

(3) Idem. 

(4) Idem. 



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LEHRES DU GÉNÉRAL RËSSAYRE 



A Madame Ressayve, née Hessayre. 

Hôtel d'Angleterre, Marseille, le 1" mai 1854. 

Le Docteur a dû te dire que j'avais quitté Tarascon (1) le 24, me 
dirigeant sur Marseille où devait avoir lieu rembarquement du ré- 
giment (2). Aujourd'hui c'est un fait consommé. Officiers, troupe 
et chevaux, tout est à bord de navires à voile qui vont faire route 
pour Gallipoli (3). Dieu sait quand tout ce monde sera réuni (4). 

Je reste ici avec deux chefs d'escadron el le colonel. Le 6 au ma- 
lin nous serons tous quatre embarqués sur VEuphrale^ magnifique 
bateau à vapeur que la Compagnie vient d'acheter en Angleterre. 
C'est le plus beau et le plus vaste navire que possède notre marine. 

J'ai trouvé à Marseille une foule d'anciennes connaissances d'A 
frique, des généraux, entre autres, qui m'ont fait un accueil char- 



Ci) Le 6* de dragons dont faisait partie M. Ressayre en qualité de lieule 
nanl-colonel depuis le 15 janvier 1853, tenait garnison dans cette ville. 

(2) Le 6* dragons formait avec le T régiment de la même arme, la seconde 
brigade, général Cassaignolcs, d'une division de cavalerie' qui venait d'êtro 
constituée et placée sous les ordres du général Morris. La première brigade, 
général d'AUonviUe, était formée de deux régiments de chasseurs d'Afrique, 
notamment du 4* où M. Ressayre avait servi en qualité de chef d'escadron, 
du 9 octobre 1848 au 15 janvier 1853. La troisième et dernière brigade, gé- 
néral Ney, duc d'Elchingen se composait de deux régiments de cuirassiers. 
(Cf. Histoire de la guerre de Crimée, par C. Rousset, t. i, p. 94.) 

(3) Ville maritime de la province d'Andrinople, à l'entrée septentrionale dos 
Dardanelles, sur la péninsule de Gallipoli, aujourd'hui de 10.000 habitants. 
« Un bon mouillage, une belle plage de débarquement, le voisinage de 
l'isthme de Boulaïr, qu'il était facile d'occuper et de retrancher; tels étaient 
les motifs qui avaient déterminé l'établissement d'une base d'opérations dans 
celte ville. » (C. Rousset, op. cit., t. i, p. 91.) 

(4) Parti de Tarascon le 26 avril, arrivé à Marseille le 29, embarqué le 30 
sur une petite flotte composée de bricks de deux à trois cents tonnes, le 6* 
dragons n'arriva à Gallipoli que dans les premiers jours de juin. (Cf. Ch. 
Mismer, Souvenirs d'un Dragon, p. 6 et ss.) 



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Mil!'», ^i I*' Içriij)^ qni jwiiaîl \<hi]oii ^o hmnilN'f ".• ♦ 

i.M'- !hm1 sa'!< pri'iKlrc U (l('j''U.iiM' il'i l'or<l, ••; r* al ••' 

iiiai. Mou <îf>l(Mn'i (\') a voulu lu» r !àt. c de i.-i mi^an- • ',• 

la mM'*. Il nous csl i'Milr^' l'o-i ;m'U sali*<fail. I.a cui-'in»" ■ 
•■»{.:i'^'«» ol N*>^ in»**> Tuai aj>pr^"'î'<. lin ^omiii". on j^'M'I 1- 
.'lUai'l <ii('!7'|ii'i" il Irirr (•" (juc Ton a jarn ni'-''l<ni' .1 li-' 

la* -oir. a r- li/'uic-. nous |t<on^ l'auriN' p. uf c.» ;;i • 
\o\nLj'\ I i« u xruilic i\\u^ j,i ni«'i >oi» rilnn» cl «l*. ••..<- ]),(.. t- 
laisi" aux lins souHVfM!"i\ î S'il > a\ai! de l.i !■ .i.i,-, ^<^ ;. 
[UohaMoni'Mii pa< j'pari^nc, 'M, crWo lois, h» >.'i.'tw p!.i^ n.*' 
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-.Hi... .srLaslopol. il <i<'\ lit nioMiir ,1 hm,! (Jn UnlnolUt. W ,.' .-.')•'• . .; tr IV4. 

Ml)- l.'i d<'iii'Arr.' brn«MliV'i«-n du jinMr*- ». 

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(3' V«'i<. 1;» (h-cripUnn ij-i.» laïf d,' (•.•((«• ^ill,• Ihi-haicn d<» 1., _•,. it <|. 
• wi'«'" . <« 'lillipt»!! «"».;( Mil" vi'l'* ou\«'rlr, .-ati- .n.Mi- dc»)»Mi*,. *j,. ut, -, . .1. 



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f. 



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- 147 - 

mant. Le maréchal Saint-Arnaud (1) qui m'a fait l'honneur de 
m'avoir à dîner^ a été on ne peut plus gracieux. J'étais placé à sa 
droite, et, pendant une bonne partie du repas, il n'a cessé de cau- 
ser avec moi. Nous avons beaucoup causé Afrique, et guerre et 
personnel de guerre. Il m'a donné à entendre que je ne serais pas 
longtemps sans avoir un régiment. Mais je doute très fort que, 
cette fois encore, on me fasse rentrer en France, à moins qu'il n'y 
ail plus de guerre, ce qui est fort peu probable... 

A la même. 

Malle, le 15 mai 1854. 

Ce malin je vais faire une longue promenade aux environs de 
Malte, si le temps qui paraît vouloir se brouiller me le permet, 
mais non sans prendre le déjeuner du bord, car à terre on vit fort 
mal. Mon colonel (2) a voulu hier tàter de la cuisine des hôtels (ie 
la ville. Il nous est rentré fort peu satisfait. La cuisine est par trop 
épicée et les mets mal apprêtés. En somme, on perd beaucoup en 
allant chercher à terre ce que l'on a bien meilleur à bord. 

Le soir, à 6 heures, nous levons l'ancre pour continuer notre 
voyage. Dieu veuille que la mer soit calme et donne moins de ma- 
laise aux plus souffreteux ! S'il y avait de la houle, je ne serais 
probablement pas épargné, et, cette fois, je serais plus maltraité 
que dans la première partie du voyage. En effet, loin d'être seul 
dans ma cabine, je vais me trouver trois compagnons de voyage 
que nous prenons à Malte. Ce sont souvent des voisins fort incom- 
modes qu'il faut cependant savoir supporter... 

Au Docleur RessayrCy à Toulouse. 

Gallipoli, le 15 juin 1854. 
... Je suis arrivé à Gallipoli (3) après une traversée des plus 
heureuses, le onzième jour. Il faut compter trois grands jours de 



(1) Leroy de Saint-Arnaud, maréchal de France, dont le nom, depuis 183G, 
se Irouvail mêle à loules les campagnes d'Afrique, avait été nommé au com- 
mencement de mars 1851, commandant en chef de l'armée d'Orient. Après 
avoir conduit celle année de Varna en Crimée, d'Old-Forl à l'Aima, de TAIma 
sous Sébaslopol, il devait mourir à bord du BerUiollet, le 2V) septembre 1854, 
« sous la dernière bénédiclion du prêtre ». 

(2) M. Robinet de Fias, auquel M. Ressayre ne devait pas tarder à succéder. 

(3) N'oici la description que fait de cette ville l'historien de la guerre de 
Crimée : « Gallipoli était une ville ouverte, sans autre défense qu'un vieux 



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- 148 - 

relâche, ce qui n'a pas fait de mal. En arrivant à Gallipoli, ainsi 
que je le pressentais, mon embarras et mes ennuis ont comàiencé. 
Le camp (1) que le régiment occupe est à environ une demi-lieue 
de la ville qu'il faut traverser pour s'y rendre. Nous arrivâmes tous 
les officiers de TEtat-major avec un bagage formidable qu'il a fallu 
d'abord faire débarquer, ce qui nous a demandé trois heures eiivi- 
ron (2), puis de là le transporter au camp, lorsque le premier 
moyen de transport nous manquait. Heureusement pour moi, quel- 
ques officiers du 4* chasseurs d'Afrique qui était déjà rendu au 
camp depuis quelques jours, ayant appris que je venais d'arriver 
et prévoyant l'embarras que je devais avoir, m'ont dépêché de suite 
bon nombre de mes vieux chasseurs, et, en un instant, tout mon 
bagage a été enlevé. 

Je me suis aussitôt rendu au camp, et là j'ai cru bientôt me 
trouver sur la place du Gouvernement à Alger. Je ne voyais que 
des Africains, mes vieux camarades^ tous se disputant à qui m'au- 
rait soit à dîner, soit pour coucher. Ce dernier cas, je l'avais prévu, 
et, comme pour la nuit, j'aime beaucoup à être seul sous la tente, 
j'avais l'un et l'autre sous la main. Quant au dîner,' j'ai accepté 
celui que l'aide de camp de mon général (3) est venu ra'offrir en 
son nom. De cette manière ma soirée et ma première nuit sous la 
tente se sont très bien passées. Le lendemain, migraine pendant 
quarante-huit heures et puis plus rien. 

J'étais à peine installé qu'un ordre du maréchal de Saint-Arnaud 
m'a nommé président de la commission de remonte. C'est de la 



château, tout ruiné ; les maisons, de bois pour la plupart, élagées sur le flanc 
d'une colline, élaient séparées à peine par des ruelles tortueuses, infectes, 
obstruées d'immondices ; peu d'industrie et de commerce ; la population do 
quinze à seize mille Ames, turque aux deux tiers, pour le surplus grecque, 
juive ou arménienne, avait généralement un aspect misérable.... Malgré la 
résignation, plutôt que le bon vouloir des habitants, il n'était ni facile ni 
attrayant de s'installer au milieu d'eux.... Pour les troupes, des tentes turques 
avaient été dressées hors de la ville, au camp des Fontaines et à Boulaïr ; 
un troisième campement fut établi près de la Grande-Rivière ; c'était le nom 
d'un assez gros ruisseau qui ne méritait pas tant d'hyperbole. » (Op. cil., pa- 
ges 91 et 92.) 

(1) Ce camp, dit des Moulins, était situé au-delà de la ville, au sommet de 
la côte. 

(2) Il n'y avait à Gallipoli ni quais ni appontements. Il fallait transborder 
les bagages dans des chaloupes qui les transportaient ensuite jusqu'au ri- 
vage. 

(3) Général Cassaignolles. 



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- 149- 

besogne, mais tant qu'on opère sur place, ce n'est pas trop fati- 
gant. Cette manière de faire n'a pas duré. Au moment où je m'y 
attendais le moins, le chef d'Etat-major général de l'armée, le 
même que lu as vu quitter Toulouse avec moi, M. le général de 
Martimprey (1), m'a envoyé chercher pour me communiquer un 
ordre du Maréchal qui m'enjoignait de partir le soir même pour 
aller essayer d'acheter dans la Turquie d'Asie. 

Pour cela, je me suis embarqué le soir même sur un bateau à 
vapeur, qui, le lendemain, dans la matinée, me jetait sur la côte 
où il devait me reprendre dix jours après. J'avais avec moi deux 
officiers, un interprète, et enfin un négociant qui avait assuré au 
Maréchal que je trouverais, à peu de frais, à acheter tous leurs che- 
vaux. Il n'en a rien été. Après bien des concessions, je suis par- 
venu à accepter 70 chevaux que j'ai ramenés à Gallipoli. J'étais peu 
satisfait de ma mission, mais ici on a été moins difficile, et on a 
trouvé très bien ce que j'avais fait. Néanmoins j'espérais qu'on s'en 
tiendrait là, et que ma mission, dans de pareils lieux, ne recom- 
mencerait pas. 

Pas du tout, et au moment où je m'y attendais le moins et le len 
demain de ma rentrée, je reçois l'ordre de me mettre de nouveau 
en route pour tenter de nouveaux achats. Cette fois, la course de- 
vait être plus forte, puisque nous allions plus loin et que nous de- 
vions rentrer par une autre route. Partis le 8 de Gallipoli, en ba 
leau à vapeur, nous sommes arrivés le lendemain à un village 
nommé Erdech (2), dans le golfe de Cyzique, dans la mer de Mar- 
mara. De là, nous nous sommes rendus d'une seule course, sur un 
champ de foire qui se tenait à dix-huit lieues de notre point de dé- 
barquement. Cette fois je n'étais suivi que d'un chef de bataillon, 
qui servait aussi d'interprète et d'un seul dragon. 

C'est ici que commence mon désappointement lorsque j'apprends 
que les Turcs ne sont point dans l'habitude de venir vendre leurs 
chevaux à des foires. Et, certes, j'avoue que si je n'avais pas été 
fatigué comme je l'étais, je me serais aussitôt remis en route pour 



(1) Martimprey (Edmond-Charles de), né à Meaux le 16 juin 1808, mort à 
Paris le 24 février 1883. Chef d'élat-major de l'armée de Crimée, il devint gé- 
néral do division le 11 juin 1855. 

Plus tard, M. Ressa re dut à la maladie du général de Martimprey de siéger 
au procès Bazaine, comme juge titulaire. 

(2) Erdek, Tancienne Arlaké. Son port a remplacé le port occidental de la 
« somptueuse » Cysicjuc dont il ne reste plus que d'insignifiants débris. 



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- 150 — 

rétrograder, afin de pouvoir profiter du retour du bateau à vapeur 
et m'éviter par là une marche de plus de quarante lieues dans des 
pays inextricables. J'ai donc tenu bon et suis resté pour attendre le 
lendemain, persuadé que, si je ne faisais pas de nombreuses acqui- 
sitions, j-achèterais pour le moins une trentaine de chevaux. Rien 
ne s'est présenté. Sur le soir, seulement, je suis parvenu à en ache- 
ter trois. C'était juste ce qu'il me fallait pour me transporter cl 
ma suite. J'ai bien vite abandonné la position et me suis mis en 
route le 11 au matin pour rejoindre à GalHpoH. 

Au moment où je me mettais en marche, le maire de l'endroit » 
député de suite auprès de moi trois gendarmes pour me servir 
d'escorte. Jusque-là j'avais ignoré que la précaution fût utile (1). 
Mais M. le maire, dans sa sage prévoyance (2), en avait décidé au- 
trement. Il avait raison, car, chemin faisant, j'ai appris que la route 
que nous poursuivions était infestée de voleurs. Toutefois je dois 
dire que rien ne nous est arrivé, bien que nous ayons parcouru un 
pays très propre à ce genre d'opération. De temps à autre, notre 
escorte se jetait dans les taillis pour fouiller le bois et être plus à 
portée de l'ennemi s'il se fût présenté. 

Ces précautions étaient peu rassurantes pour de pauvres offi- 
ciers qui voyageaient avec une forte somme, n'étant munis d'au- 
cune arme. Ici nous nous sommes conformés aux instructions 
qu'on nous a données. En cela on a manqué de prudence. A mon 
retour, j'ai rendu compte que les opérations de remonte étaient, 
sinon impossibles, du moins fort difficiles, mais qu'il ne fallait plus 
songer à aller dans de pareils endroits. 

Je crois qu'on va y renoncer, du reste nous allons partir pour 
Andrinople (3) ; de là nous serons dirigés sur Varna (4). Je dis 
nous serons partis, j'aurais dû dire moi, car à ma rentrée ici le ré- 



(1) Les Turkomans dont les tribus demi-nomades vivent à la fois du pro- 
duit de leurs troupeaux et du produit de leurs rapines, sont répandus à tra- 
vers tout ce pays. 

(2) Sape prévoyance surtout pour le mouktar que notre voyageur appelle 
si bonnement M. le Maire. En effet, s il élail arrivé malheur aux officiers fran- 
(;ais la responsabilité de ce fonctionnaire eût été gravement engagée. OiJ^'^t 
aux gendarmes ou zaptiés, leur zèle était fortement stimulé par l'espoir d'un 
sérieux bacchich, 

(3) Ville de la Roumélie, sur la rive gauche de la Maritza et sur les deux 
bords de la Toundja. 

(4) Ville du royaume de Bulgarie sur une baie de la mer Noire où débou- 
che la Dcvna. 



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— 151 — 

giment avait levé le camp le matin (1). Je vais me hâter de régler 
mes comptes pour aller le rejoindre sur un autre théâtre où j'au- 
rai moins à [me] fatiguer et où je serai au poste que j*aimc. Je 
compte me mettre ^n route le 18 pour Andrinople, où j arriverai le 
20 cl dix jours après à Varna (2), point de ralliement pour la cava- 
lerie. Nous verrons ensuite.... 

Je me porte assez bien malgré les courses faliganles que je viens 
de faire : soixante lieues en trois ou quatre jours. C'est bien dur 
par une très forte chaleur, et dans un pays de montagne fort acci-' 
denté. J'en suis revenu très fatigué avec un bon lombago... Qu il 
va m'être doux de coucher dans un lit même de bivouac !... Nous 
ne savons rien du théâtre de la guerre, ici moins qu'en France. 

A Madame Ressayre, née Ressayrc. 

Gallipoli, le 15 juin 1854. 

Le Docteur t'enverra une longue lettre que je viens de lui écrire 
et par laquelle je lui donne une foule de détails et sur mon arrivée 
à Gallipoli et sur un voyage de près de vingt jours que je viens de 
faire en .Asie. Je suis rentré hier seulement et cela pour apprendre 
le départ de mon régiment. 

Je vais me mettre en mesure d'aller le rejoindre aussitôt que 
j'aurai rendu les comptes de la mission de remonte dont je viens 
d'être chargé, mission qui n'a réussi qu'à moitié. J'espère qu'on 
s'en tiendra là et que bientôt je pourrai me retrouver avec ma 
troupe que je n'aurais point voulu quitter. Mon voyage dans un 
pays où il y a moins de routes qu'en Afri(|ue (3) et au travers des 



(1) C'est-à-dire le 12 juin. 

(2) Un ordre du commandant en ciicf, daté du 11 juin, avait Iransféré de 
Gallipoli à Varna la base d'opèralions de rarmce. Le 20 juin le Maréchal 
écrivait au ministre de la Guerre : « Dans les circonstances actuelles, Varna 
est notre véritable base d'opérations pour la campagne active... Notre place 
est marquée à Varna et nous sommes les maîtres, quand nous voudrons, de 
nous porter en avant ou en arrière. » (Cf. G. Rousset, op. cit., pp. 121 et 122.) 

(3) Aujourd'hui, ou du moins jusqu'à ces derniers temps (1874), ce qu'en 
Kiirope on appelle une grande roule est chose h peu près inconnue en Ana- 
lolie. — L'intérieur de l'.Vnatolie est occupe tout entier par un vaste plateau. 
Se.s trois côtés qui regardent à des distances inégales les trois grandes mers 
environnantes, s'abaissent en pentes plus ou moins abruptes diversement ac- 
cidentées. (Dictionnaire de Géographie de Vivien de Saint-Martin, article 
Anatolie.) A défaut d'indications plus précises, il est permis de supposer que 
la petite troupe se dirigea d'abord sur Righa. C'est la seule ville de la contrée. 



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— 152 — 

monlagnes m'a énormément fatigué, quand on pense que je faisais 
jusqu'à vingt lieues par jour sur de bons chevaux, il est vrai, mais 
sur de très mauvaises selles. 

Je partirai, je l'espère, le 18 pour Andrinople, où je rallierai 
peut-être le régiment, s'il n'est déjà parti pour Varna, point de 
réunion de toutes les troupes. De là je ne sais trop sur quel point 
nous serons dirigés... 

Au Docteur Rcssayre. 

Au Bivouac, le 25 juin 1854. 

J'ai quitté Gallipoli le 19 de ce mois et aujourd'hui 25, je me 
trouve à deux journées d'Andrinople. Jusqu'à présent mon voyage 
s'est très bien fait. Ce qui me désole le plus c'est de courir après 
mon régiment et de ne pouvoir le rejoindre. Il a quitté Andrinople, 
il y a déjà trois jours, peut-être serai-je assez heureux pour le 
trouver à Varna où le général Morris (1) que j'accompagne espère 
rallier toute sa division. Aussi ne resterons-nous que vingt-quatre 
heures à Andrinople : c'est tout ce qu'il faut pour voir la ville. Nous 
en partirons le 29 pour nous rapprocher du théâtre de la guerre. 

Le Maréchal concentre toutes ses troupes du côté de Varna pour 
faire sans doute une poinle sur Silistrio (2), qui se trouve assié- 
gée, dit-on, par 70,000 Russes. Bientôt nous connaîtrons donc le 
fin mot de ce grand mouvement. Ici nous ne savons, du reste, rien 
de ce qui se passe, nous ne voyons pas le moindre journal ; les 



Elle est située à Tinlérieur, à l'endroit où le Kodja-Tcliaï ou Granique échappe 
à la région des monlagnes et où Alexandre remporta la victoire décisive au 
passage du fleuve. » (Elisée Reclus.) De là, sans se douter, semble-t-il, qu'il 
foulait une terre si illustre, M. Ressayre, avec son escorte, traversa l'an- 
cienne Troade pour s'embarquer à Tchanat-Kalessi et de là regagner Gal- 
lipoli. 

(1) Morris (Loiiis-Michel), né à Croissel-les-Conlelcu (Seine-Inférieure) le 
29 septembre 1803, mort à Moslagancm le 7 juin 1867. Capitaine aux chas- 
seurs d'Afrique en 1832, il .se distingua par .ses brillantes charges dans les 
deux expéditions de Conslantine (1836-1837), par la part qu'il eut à la prise 
de la Smala et à la victoire d'isly (1844). Il commandait la divi.sion de cava 
lerie à la guerre de Crimée. Plus lard, il devint commandant en chef de l.i 
cavalerie de la garde impériale dans la guerre d'Italie (1859) et fut enfin 
mis à la tête de la cavalerie d'Algérie (1863). 

(2) Ville de Bulgarie, sur la rive droite du Danube. Evacuée par les Turcs 
en 1878, elle fut cédée à la Bulgarie par suite du traité de Berlin. — Au mo- 
ment où M. Ressayre écrivait cette leltrc, on ignorait encore que les Russes 
venaient de lever le siège de cette ville deux jours auparavant. 



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- 153 - 

courriers sont fort rares ; en somme, nous vivons comme des gens 
qui se trouvent à cent mille lieues de leur pays. 

Pendant la roule que je viens de faire, j'ai parcouru le plus î- 
che pays du monde, des sites magnifiques, des cultures de la plus 
grande richesse (1). En somme, c'est, sans contredit, ce que j*ai vu 
de plus beau depuis que je voyage. Ici les Turcs travaillent la 
lerre tout aussi bien que nos meilleurs fermiers de la Beauce. Je les 
vois, pour labourer une première fois, mettre jusqu'à six paires de 
bœufs à leur charrue. Mais, à côté de tout cela, je crains fort que 
les bras viennent à leur manquer soit pour faire leur récolle, soit 
pour ensemencer. Tous les jeunes gens en étal de porter les ar- 
mes depuis 18 jusqu'à 40 ans sont à l'armée. Il ne reste donc que 
les gens ûgés et les femmes pour tout faire. Les blés et orges sont 
très avancés et c'est à peine si on commence à les couper. Il serait 
vraiment regrettable de voir perdre tant de richesses quand en 
France vous avez peut-être une fort mauvaise année. 

Sur notre roule, nous trouvons des ressources en vivres, viande, 
voire même du vin pas trop mauvais ; il est à désirer que nous 
trouvions toujours et jusqu'au bout, le même confort. Je voyage 
avec le 4"* chasseurs d'Afrique, mon ancien régiment. Indépen- 
damment de la bonne hospitalité qui m'a été offerte et que j'ai été 
bien heureux d'accepter, je trouve auprès de tous l'accueil le plus 
charmant, et il n'est pas de moment que je n'entende dire com- 
bien on serait heureux de m'avoir pour successeur au colonel qui 
commande aujourd'hui le régiment. Celle combinaison pourra bien 
se réaliser, car ici on est on ne peut mieux disposé pour moi. Cette 
idée me sourit assez, mais si elle me donne un moment de regret, 
c'est par le chagrin que mon éloignement pourra nous donner à 
l'un et à l'autre. Il faudra toujours prendre si cela arrive, nous 
verrons après. 

Ma cavalerie qui était légèrement avariée quand j'ai quitté Gal- 
lipoli, se remet de jour en jour. J*espère l'avoir en très bon état 
quand nous arriverons à Varna. J'ai remplacé par un excellent che- 



(1) La province d'Andrinople jouit d'un cMinal des plus propices au dévelop- 
pement agricole. L'exportation des céréales pour le seul port d'Enos attei- 
gnis en 1867 le chiffre de 40,290,000 fr. Les Ollomans dont les aptitudes sont 
spécialement agricoles, occupent la plupart des villages. (Cf. Dict. cité. art. 
Andrinople.) On s'étonne de lire dans les Souvenirs d'un Dragon, (p. 36) : Il 
ne semblait pas que l'on fût en Europe. Les plaines sablonneuses et brû- 
lantes que nous traversions ressemblaient aux déserts de l'Afrique et do 
l'Asie. » 



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— 154 — 

val le mulet que j'ai perdu. dans. la traversée ; il apporte une partie 
de mon bagage. Un deuxième cheval apporte le reste. En somme, 
je ne suis pas trop mal outillé et rien ne me manque. Les chaleurs 
quoique fortes sont supportables ; elles éprouvent cependant un 
peu. L'éloignement de mon régiment me permet de voyager en 
petite casquette. C'est très heureux et ce sera toujours autant de 
pris, car le casque sur la tête par 30 à 35 degrés de chaleur serait 
un lourd fardeau. A l'heure où je t'écris, le temps est à l'orage et 
la pluie commence à tomber. C'est une bonne chose, nous aurons 
moins chaud demain pour nous mettre en route. Si j'ai un moment 
à te donner je t'écrirai d'Andrinople, mais toujours de Varna où 
nous serons, s'il plaît à Dieu, le 6 ou le 7 du mois prochain et d'où 
je serai peut-être à même de donner quelques détails. 

Ici, malgré tous les préparatifs qui se font et le semblant d'an 
prochain engagement, on ne veut pas croire à la guerre. Chacun 
fait sa petite version. Je ne partage pas la manière de voir des 
Messieurs de la paix à tout prix. Je crois qu'avant un mois nous 
serons en présence de notre ennemi, à moins que la diplomatie 
dont je ne connais pas le moindre détail, ne vienne nous arrêter (1). 
De ce côté-là, vous en savez plus que nous. Quoiqu'il arrive, il fau- 
dra bientôt songer à s'établir pour prendre les quartiers d'hiver, 
car ici il est rude et commence dans les premiers jours d'octobre. 
J'espère bien qu'on n'aura pas l'infamie de nous laisser sous la 
tente... 

A Madame Ressayre, née Ressayre, 

Andrinople, le 29 juin 1854. 
... Aujourd'hui j'arrive à Andrinople... Je vous aurai toujours 
un gré infini de vous intéresser... à la position d'un malheureux 
(si l'on veut), errant dans un pays qui, bien que très beau, ne laisse 
pas de me faire regretter, de temps à autre, les douceurs que je 
me donnais en France. Il ne faut rien moins que la perspective de 



(1) A la date du 29 juillet, le maréchal de Sainl-Arnaud écrivait au maré- 
chal Vaillant, minisire de la guerre : a Cette politique de la guerre d'Orient, 
toujours incertaine, toujours expeclante, déconcerte beaucoup d'esprits ar- 
dents, aiguise toutes les impatiences, et je suis assuré qu'elle fait gloser en 
Angleterre et en France ; mais cette incertitude qui a pesé si lourdement sur 
les négociations avant la guerre, pèse non moins lourdement sur la guerre 
elle-même, par la raison que les armées alliées ont été constituées d'abord 
pour être les auxiliaires de la diplomatie dont elles partagent le sort. » 



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— 155 — 

quelque mouvement brillant et d*un avancement assuré pour mo 
faire oublier les quelques misères que nous endurons par des cha 
leurs très fortes. Grâce à Dieu ma santé n'est nullement éprouvée. 
J'espère que je continuerai ainsi jusqu'à la mauvaise saison, épo 
que à laquelle nous prendrons, sans doute, nos quartiers d'hiver. 
Car je ne suppose pas que nous le passions sous la tente, comme 
nous le faisions en Afrique'. Ici ce serait vouloir perdre les régi- 
ments de cavalerie de France. Ils ne s'en tirent déjà pas trop bien. 

... Je quitte demain Andrinople pour faire route sur Varna, 
point de concentration de toute l'armée. De Varna, où irons-nous ? 
Je l'ignore, car nous ne savons rien de ce qui se passe près du Da- 
nube. Ici on nous dit que les Russes, décimés par les maladies, àc 
retirent. Si cela était, je ne comprendrais pas trop notre mouve- 
ment à marche forcée sur Varna. Enfin Dieu est grand L., Tes 
prières et celles de nos amis me protégeront ici. 

... Je n'ai pas eu le temps encore de visiter les curiosités de la 
ville qui, je dois le dire, est ce que j'ai vu de mieux en Orient (1). 
Je ne veux cependant pas la quitter sans voir la belle mosquée 
dont on dit énormément de bien (2). 

Au Docteur Ressayre. 

Au Bivouac sous Varna, le 12 juillet 1854. 
Ta lettre du 24 juin m'arrive aujourd'hui sous les murs de Varna 
où je suis arrivé avant-hier, après avoir rejoint le régiment à An- 
drinople (3). Mon voyage de Gallipoli ici s'est assez bien fait, mais 
non sans quelques souffrances soit de la soif, soit de la chaleur. 
Maintenant que va-t-on faire de nous ? Je l'ignore. L'armée entière 
se trouve concentrée sous Varna. Reste un peu d'artillerie et deux 



(1) « Andrinople, dit un récent explorateur, semble une suite de grands 
villages partout arrosés par les eaux-vives, nerdus dans les platanes, les cy- 
près et les peupliers. Sauf au centre de la ville, dans la citadelle qu'on ap- 
pelle encore d'un nom grec, le Castro, les jardins sont plus nombreux que 
les maisons. » 

(2) Parmi les 40 mosquées qui ornent la ville, la plus belle et une des plus 
belles de l'empire ottoman, est la mosquée de Sélim II, dont la coupole de 
20 pieds plus élevée que celle de Sainte-Sophie de ConslantinoplCi est sou- 
tenue par des colonnes de porphyre. 

(3) Le 0' Dragons séjourna ime quinzaine de jours à Andrinople, « dans 
une presqu'île de la Marizza, ombragée d'arbres séculaires, où il avait établi 
son bivouac, sur l'emplacement occupé par les Russes en 1829. » (Souvenirs 
d'un Dragon, p. 41.) 



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- 156 - 

régiments de cavalerie à rejoindre. Pour peu que ces deux der 
niers lardent à partir, ils courent fortement le risque de ne point 
trouver de Teau sur leur route. 

Nous sommes toujours, comme par le passé, avides de recevoir 
les journaux de France pour avoir des nouvelles des Russes. Ici 
rien ne transpire et on ne sait rien, non plus ce que nous allons 
devenir. Il n*est nullement question d'un, départ prochain. Tant 
mieux, car le régiment a grandement besoin de repos. Avec le peu 
d'habitude qu'ont nos hommes de s'installer, il n'est pas étonnant 
que nous ayons quantité de chevaux blessés. Nous faisons cepen- 
dant nos efforts pour éviter cet état qui pourrait devenir déplora- 
ble, et qui, pour mon compte, me donne une triste opinion et de 
notre cavalerie de France et de nos hommes (1). Les premiers (il 
s'agit des chevaux) ont été par trop dorlotés dans nos garnisons, 
et la troupe n'a pas ce que nous appelons, dans le métier, ce feu 
sacré qu'on trouve parmi les hommes de l'armée d'Afrique. 

J'ai pris à cœur de les moraliser depuis que j'ai rejoint le régi 
ment, en leur faisant entrevoir (jue bientôt et si cela continuait, 
nous arriverions en face des Russes et sans chevaux. Rien ne leur 
fait ou peu de chose. Je suis au bout de mon latin. Aussi suis-je dé 
cidé à sévir d'une manière exemplaire. Il est bien dur d'en venir là. 
Ce sont des moyens extrêmes que je n'ai jamais été obligé d'em- 
ployer. Ce sera bien pis dès que nous serons pris par les pluies ; 
c'est un moment que je redoute et (jui pourra bien être suivi d'un 
désastre. En somme, il est bien peu agréable de servir dans un 
régiment qui aurait besoin d'une main de fer pour le faire aller. Le 
colonel qui le commande est par trop bon. Il l'a mis sur ce pied. 
Il faudra du temps pour qu'il soit façonné aux allures de nos bons 
régiments de chasseurs d'Afrique. En somme, je ne serais pas ja- 
loux d'avoir sa succession. 

... Je te dis, dans ma lettre, que nous sommes sans nouvelles du 
théâtre de la guerre. Toutefois le bruit court ici que les Russes, 
après avoir été battus sous les murs de Silistrie, se sont retirés sur 



(1) Cela est dit bien entendu par opposition à noire cavalerie d'Algérie. — 
« C'est alors, dit Ch. Mismor (op. cit., p. 72), que se révéla notre ignorance 
des choses de la guerre par suite de l'insuffisance des exercices de garnison. 
Pour dresser les tentes, entraver les chevaux aux piquets, faire la cuisine en 
plein vent, nous étions aussi novices que des hommes de recrue. Ce fut tou- 
te une éducation nouvelle à faire. » 



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- 157 - 

la rive gauche (1) et ont même porté leur quartier général à Jas- 
sy (2). Malgré celle retraite précipitée, ou parle de nous faire mar- 
cher en avant, et nous serions à la veille de nous mettre en route, 
si on avait pu assurer le service des suhsislances. Ici tout se fait 
très bien ; jusqu'à présent Tarmée n'a manqué de rien ot on est 
plein de sollicitude pour le soldat. 

Nous sommes bivouaques dans un très beau (3) pays à une lieue 
de Varna (4). Quatre régiments de cavalerie se trouvent réunis. Le 
G"* de dragons a fiour voisin le 4"* chasseurs d'Afrique que je vais 
souvent visiter et ici on ne me parle que de m'avoir bientôt pour 
colonel. Depuis le simple chasseur jusqu'au premier officier, cha- 
cun sourit h cette idée et moi je commence à y croire... 

A Madame Hessayre, née Ressayre. 

Sous Varna, le 12 juillet 1854. 

... Nous vivons ici toujours ignorants de ce qui se passe et de ce 
qu'on veut faire de nous. Nous voilà arrivés à Varna depuis avant- 
hier. Jusqu'à présent pas d'ordre de continuer, l'armée entière se 
trouve concentrée sur un rayon de trois à quatre lieues. Du reste, 
la cavalerie a besoin de quelques jours de repos et je crois qu'on 
les lui donnera, car il n'est pas facile de porter en avant une armée 
de 60,000 hommes (5), dans un pays ruiné, sans avoir préalable- 
ment assuré ses moyens d'existence. D'un autre côté, l'eau est fort 



(1) Après plusieurs tentatives repoussées, les Russes avaient dans la nuit 
du 23 au 23 juin, levé le siège de Silistrie, désarmé leurs batteries, brrtlé 
leurs baraquements, évacué leurs positions et regagné la rive gauche du 
Danube. (Cf. C. Roussel, op. cit., p. 125.) 

(2) Ville de Roumanie de 80,000 habitants. Les Russes qui l'occupaient en 
1854 furent remplacés par les Autrichiens de 1854 à 1857 jusqu'au moment où 
la Moldavie dont lassy était la capitale, fut constituée en principauté autono- 
me. On sait qu'en 1862 les Principajités Unies sont devenues la Roumanie ac- 
tuelle avec Bucarest comme capitale. 

(3) « Le pays est riche et pittoresque : sur les hauteurs qui s'étagent à l'ho- 
rizon, des forêts magnifiques ; sur les pentes et dans les vallées, des maisons 
de plaisance, des fermes, des vignes, des vergers, des jardins, des cultures 
de toute sorte ; çà et là des sources, des fontaines d'une eau limpide et fraî- 
che... Leurs divisions (des Français) s'étendaient à l'aise sur le plateau de 
Franka. » (C. Roussel, op. cit., pp. 124, 125.) 

(4) « Nous allâmes camper à quatre kilomètres de Varna, sur remplace- 
ment d'une bataille célèbre où le sultan Amurat tua de sa propre main La- 
dislas, roi de Hongrie. {Sourenirs d'un Dragon^ p. 51.) 

(5) Un mois plus tard, l'armée consistait en 48,000 Français et 24,000 Anglais, 

11 



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— l58 — 

rare sur la route du Danube, si on doit lui donner cette direction. 
Il est fort possible que celui qui nous commande change son plan 
de campagne, quand les Russes reculent à notre approche. On les 
dit déjà loin du Danube, et je ne pense point qu'on veuille aller les 
chercher chez eux, car on ne les joindrait pas, et on ne trouverait 
dans le pays qu'ils viennent d'abandonner que misère et désola- 
tion (1). Que ferons-nous donc ? Je l'ignore. 

Eu attendant nous traînons une existence pas trop malheureuse. 
Ici rien ne nous manque, mais viendra bientôt le jour où nos 
moyens de transport nous manqueront et nous serons réduits au 
strict nécessaire. Et encore, pour mon compte et pour alléger mes 
bagages, je vais laisser ici une foule d'objets que je n'aurais pas 
dû emporter et qui pourtant, par le gros de l'hiver, pourraient me 
servir. Car la température, dans les Principautés, est aussi froide 
qu'en France, mais, en revanche, les chaleurs y sont beaucoup plus 
fortes. Toutefois je dois dire avoir peu souffert de la chaleur dans 
la roule que je viens de faire de Gallipoli à Varna. Seulement l'eau 
a été quelquefois rare et de mauvaise qualité. Du reste, nous devons, 
à la louange du Maréchal, d'avoir un soin tout particulier du sol- 
dat ici et, ce que je n'ai jamais vu en Afrique, on lui donne du vin 
trois fois par semaine et du- pain frais tous les jours. Aussi la 
santé des troupes est-elle excellente. Je ne puis en dire autant des 
chevaux. Sous ce rapport, le régiment est assez maltraité, et pour- 
tant, il n'y a guère de la faute de personne. Bientôt, je le crains, 
nous aurons perdu ou nous serons obligés de laisser en arrière, 
plus de soixante des nôtres. Les miens, qui avaient beaucoup souf- 
fert pendant la traversée, commencent à se remettre. J'ai perdu 
un mulet pendant la traversée de France à Gallipoli. Je l'ai rem- 
placé par un bon petit cheval turc que j'ai acheté en Asie... 

La route que je viens de faire m'a noirci horriblement, et, depuis 
que je laisse pousser toute ma barbe, je m'aperçois que je grisonne 
horriblement. Adieu donc le temps des conquêtes , il faut y renon- 
cer à jamais et réclamer de la beauté une pleine et entière indul- 
gence. 



{1} On n'y songeait pas, en effet. Le 1" iuillet, le maréchal Vaillant, ministre 
de la guerre, avait télégraphié au général en chef de l'armée française : 
« Restez dans le voisinage de Varna et ne descendez pas au Danube. » De 
même lord Raglan avait reçu de Londres des instructions d'après lesquelles 
il lui était interdit expressément d'entrer dans la Dobroudscha et de poursui- 
vre l'ennemi au-delà du Danube. (Cf. C. Roussel, op. cit., t. i", p. 13L) 



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- 159 — 

Aussitôt que je saurai quelque chose sur nos prochains mou- 
vements, je te ferai savoir quelle direction nous allons prendre. 
Jo compte néanmoins rester sous Varna uno dizaine de jours. Je le 
désire vivement non seulement pour moi, mais pour mes chevaux 
et ceux du régiment... 

A la même. 

Varna, le 18 juillet ia54. 

... Aucun changement n'est survenu dans notre position depuis 
ma dernière lettre, et rien n'a transpiré sur les événements futurs. 
Les Russes paraissent avoir abandonné toutes les positions qu'ils 
occupaient soit sur les bords du Danube, soit dans les Principautés. 
On dit môme qu'ils, ont repassé le Pruth (1). Si cette nouvelle se 
confirme, il est plus que probable que nous ne ferons pas de mou- 
vement en avant et que bientôt on songera à prendre des quartiers 
d'hiver. Car ici, par les temps qui régnent à partir du mois de sep- 
tembre, la position ne serait pas tenable. Déjà on commence à 
s'apercevoir d'un changement de température. Ainsi les nuits sont 
fraîches et on doit prendre des précautions pour éviter les refroi 
dissements qui, avec le fléau qui paraît vouloir s'implanter dans 
le pays, pourraient devenir fort nuisibles. 

Du reste, notre camp est parfaitement situé au milieu d'un bois, 
sur des hauteurs où l'air est souvent renouvelé et parfaitement sain. 
Mais, en principe, il ne faut pas rester longtemps sur la même 
place, et je trouve qu'on devrait déjà nous faire changer. La grande 
difficulté, il est vrai, est d'avoir de l'eau en suffisante quantité, ot 
la saison s'y prête peu. 

Reste à savoir maintenant ce que l'on fera de nous et celui qui 
nous commande est peut-être fort embarrassé. La position que les 
Autrichiens lui ont faite en venant se phicer entre les Russes (2) et 



(1) Affluent de gauche du Danube, le Prufh forme, durant 610 kilomètres, la 
frontière entre la Russie (Bessarabie) et la Roumanie (Moldavie). La nonvclle 
Hait prématurée. Ce n'est qu'à la fin de juillet que les Russes commencèrent 
leur mouvement de retraite vers la Bessarabie. Le 4 août on écrivait de Jas- 
sy au Lloyd : « Le général Liprandi a quitté son nuarlier général de Focks- 
chani, et a commencé à passer le Pruth comme avant-garde du corps russe 
du Danube. Le général Luders restera à Gerlalz pour couvrir le flanc du 
corps qui bat en retraite ; il prendra ensuite le chemin le plus court pour 
arriver en Bessarabie. » 

(8) Une convention conclue le li juin 1854 avec la Turquie assurait et ré 
gularisait la liberté des mouvements de l'Autriche pour l'occupation des Prin- 



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- 16Ô - 

nous doit indubitablement modifier son plan de campagne. C*est, 
je crois, la seule considération qui nous retient ici et puis aussi 
peut-être la difficulté d'alimenter son armée dans un pays que les 
Turcs et les Russes ont occupé pendant près d'une année (1)... 

Les courriers ici sont très fréquents. Nous ne sommes* jamais 
plus de quatre jours sans avoir des nouvelles de France, et c'est 
par les journaux qui nous arrivent de la mère-patrie que nous som- 
mes tenus au courant de ce qui se passe de l'autre côté du Danube. 
Ainsi donc, en fait de nouvelles, tu n'en auras de moi que lorsque 
nous nous serons mesurés avec les Russes, et je doute que ce soit 
bientôt. Aussi chacun porte sur sa figure un cachet de tristesse fa- 
cile à concevoir. Peut-être quelque circonstance imprévue viendra 
la dérider et nous mettre en position de demander des récompenses 
dont on sera, je crois, prodigue, si l'on vient à tirer quelques coups 
de canon. 

L'armée est pleine d'enthousiasme et attend ce moment avec im- 
patience. A moi, il ne me faudrait pas grand chose pour me mettre 
en ligne, car il est déjà question de me donner un régiment. Mais 
il faudrait une affaire. Et bien que je n'en aie pas besoin pour 
faire mes preuves, je la désirerais comme preuve de justification... 
On me comblera de joie en me nommant en France où par lo 
temps d'aujourd'hui la position d'un colonel est des plus brillan- 
tes (2) et pourra me permettre de me reposer un peu tout en m'oc- 
cupant beaucoup de mon régiment que j'aurai à cœur de bien me- 
ner... Si je viens à être nommé au 4"' chasseurs d'Afrique, il y 
aura le jour où la nouvelle en arrivera ici, grande réjouissance 
dans ce régiment... On m'y attend, je puis le dire, comme le Mes- 
sie. Enfin je ne sais pas le sort qui m'attend, je puis toujours dire 



cipautés. De plus « sur la demande de rAutriche, la conférence de Vienne 
constatait, dans un protocole du 23 juin, que le traité de Berlin entre TAulri- 
che et la Prusse (20 avril) comme la convention de Londres entre la France 
et l'Angleterre, était conforme aux principes consacrés dans les actes pré- 
cédents de la Conférence ». (C. Rousset, op. cit., t. i", p. 130.) 

(1) A cette date il n'était plus question de porter les armées alliées sur le 
Danube. Le 9 juillet, le maréchal de Saint-Arnaud écrivait à l'Empereur : 
« Lord Raglan n'est pas plus que moi enclin à aller chercher des fièvres sur 
le Danube. » Mais on hésitait encore entre Anapa et Sébastopol pour y frap- 
per un grand coup. C'est dans un conseil de guerre tenu à Varna, le 18 juil- 
let, chez le maréchal de Saint-Arnaud, que l'expédition de Crimée fut déci- 
dée. 

(2) « En ce temps-L^, remarque Ch. Mismer, la carrière militaire était con- 
sidérée comme la plus honorable de toutes. » 



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^ 161 - 

qu'il m'est bien agréable de recevoir d'un régiment que j'ai quitté 
depuis peu tant do preuves de sympathie... 

Au Docteur Ressaijre. 

Varna, au bivouac, le 22 juillet 1854. 
... L'infanterie vient de faire un mouvement en avant, les divisions 
se sont mises en marche. On pense que ce mouvement n'a pas d'au- 
tre but qu'une i-econnaissance sur le Danube (1). La cavalerie ne 
bouge pas, mais aussi nous nous ennuyons fort de ne rien faire. 
Nos chevaux souffrent, nos- hommes tombent malades, bientôt nous 
serons réduits aux deux tiers de notre effectif... Si nous ne devons 
pas faire de mouvement en avant, on s'occupera, je crois, bientôt, 
de désigner aux régiments les quartiers d'hiver qu'ils devront occu- 
per. On parle d'Andrinople pour le 6* de dragons. Il y serait assez 
bien quoique éloigné du littoral. On y fait du foin, l'orge y abon- 
de, en sorte que la nourriture de nos malheureux chevaux serait 
assurée. Celle des hommes ne le serait pas moins. Il nous sera ce- 
pendant difficile de nous procurer du vin potable, jusqu'à présent 
nous sommes assez mal partagés... 

Je vais de temps à autre faire courir un lièvre, je n'ai pas loin à 
aller pour en trouver. Le docteur du régiment me prête et son fusil 
et une excellente chienne courante. Hier matin, en compagnie du 
général Morris et de plusieurs officiers de sa maison, nous avons 
tiré trois lièvres et nous étions rentrés à heures pour passer une 
revue. Le mâtin j'y suis retourné seul et, avant que le réveil pour 
la troupe ne fût sonné, ma chienne avait lancé... le lièvre s'est fait 
battre pendant une heure, puis ma petite « I\éveille » l'a perdu. Un 
peu plus loin j'en ai manqué un de mes deux coups. C'est le pre- 



(1) M. C. Roussel (op. cil., t. i", p. 143) donne les vrais motifs de ceUe ex- 
pédition : « Jusqu'au 19 juillet, il n'y avait pas eu (à Varna) plus d'une tren- 
taine de cas (de choléra) bien marqués ; mais partout on constatait des symp- 
tômes avant-coureurs de l'épidémie. Existait-il quelque moyen de soustraire 
l'armée à cette fatale influence ? Le 19 juillet, le maréchal de Saint-Arnaud 
décida subitement une expédition dans la Dobroudscha, comme il avait déci- 
dé, la veille, l'expédition de Crimée. L'action, le mouvement, lui semblait le 
meilleur des préservatifs pour la santé des troupes, qui avaient d'ailleurs be- 
soin de se refaire aux habitudes et aux fatigues de la marche ; en oulre, ù 
la veille de la grande affaire qu'il était important de tenir secrète le plus long- 
temps possible, il fallait donner le change aux Russes et les retenir hors de 
la Crimée par la préoccupation d'une attaque à soutenir sur le Danube. » 



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- 162 - 

inier que je n'ai pas tiré jusqu'à présent. Après-demain j'espère 
être plus heureux... 

A Madame Ressayre, née Ressayre. 

Sous Varna, le 23 juillet 1854. 

... Il court ici un certain bruit dont vous devez connaître tout le 
fonds en France. On nous dit que l'Autriche nous abandonne pour 
laisser le champ libre à la Prusse qui marche de pair avec la Rus- 
sie (1). Cette nouvelle, loin de nous affliger, nous réjouit assez. 
Elle nous donne l'espoir que bientôt nous sortirons du statu quo 
dans lequel nous ne saurions vivre longtemps. C'est, il est vrai, 
une nécessité du moment : nous ne ^ pouvons, nous, vieux africains, 
nous condamner à passer notre temps au bivouac, lorsque nous 
avons un ennemi devant nous. Aussi sommes-nous fort impatients 
d'aller le rejoindre dans l'espoir qu'il voudra bien accepter la ba- 
taille. Rien encore des mouvements qui devront se faire, n'a trans- 
piré, et c'est avec une anxiété bien vive que nous attendons les pre- 
miers ordres. Nous ne savons même rien du corps d'armée qu'on 
envoie dans la Baltique (2). Pas un journal n'a paru, peut-être se- 
rons-nous plus heureux demain ou après. 

Les chaleurs ont repris ici depuis (|uelque temps. Aussi les ma- 
ladies ont-elles pris un caractère d'intensité fort grave, sans pour- 
tant lui donner le nom de choléra. Nous sommes victimes, par mo- 
ment, de l'influence du climat et des variations nombreuses de la 
température. Cependant je ne la considère que comme transitoire, 
et bientôt, je l'espère, nous la verrons disparaître en entier... 

Ce matin encore et hier aussi je me suis donné pendant deu.K 



(1) Ce bruit était faux. Le 20 juillet l'Autriche et la Prusse avaient pré- 
senté à la Diète de Francfort, le traité du 20 avril. La Diète était invitée à 
accéder sans ré.servc à la convention austro-prussienne. On mandait de 
Vienne, le 22 juillet, que la mission du prince Gorlschakoff avait complète- 
ment échoué. L'empereur François-Joseph, disait le correspondant du Sif/i, ne 
trompera pas les espérances de l'Kurope. Le 24 juillet la Diète germanique 
accédait sous réserve au traité qui lui était présenté. 

(2) Ce corps d'armée, fort de 10 à 12,000 hommes, i>lacé sous les ordres 
du général Baragucydllilliers avait été embarqué, vers le 20 juillet, à Ca- 
lais, sur des transports anglais, pour aller aUaquer Bomarsund, principale 
place forte des Ilusses dans les îles d'Aland. « On débarqua le 8 août, les 
travaux de siège commencèrent dans la nuit du 11 au 12 ; le 15, les batteries 
françaises ouvrirent le feu ; le IG, la place capitula. J) (C. Roussel, op. cit , 
t. r, p. 177.) 



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- 163 - 

heures le matin seulement le luxe d'une bonne chasse. J'ai eu un 
lièvre dans mes deux séances. Cet exercice m'est nécessaire et ma 
santé s'en trouve bien. Si je croyais passer mon hiver dans un port 
de mer, je n'hésiterais pas à faire venir deux bons chiens courants. 
Ils ne contribueraient pas peu à me faire passer mon temps un peu 
agréablement. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la vie du bi- 
vouac est par trop monotone, et on s'en lasse bien vite, quand elle 
n'est point coupée, de temps à autre, par des mouvements impré- 
vus. Ici nous ne bougeons que pour passer une grande revue ou 
pour changer l'emplacement de notre camp, ce qui n'est pas tou- 
jours fort récréatif. C'est, du reste, un bien pour la santé des hom- 
mes. Il est bon de ne pas les laisser trop longtemps sur le même 
emplacement. Sans cela les odeurs nauséabondes engendrent des 
maladies et deviennent par trop incommodes... 

Au Docteur Ressayre. 

Sous Varna, le 29 juUlel 1854. 

Les bruits ici sont à la guerre et pourtant nous ne recevons au- 
cun ordre de départ. L'infanterie a fait son mouvement. Quelle di- 
rection a-t-elle prise? Je l'ignore. Voilà déjà huit jours qu'elle a levé 
ses bivouacs et depuis rien n'a transpiré et on nous laisse parfaite- 
ment ignorants de tout ce qui se passe (1). Les journaux du dernier 
courrier ont manqué. Par conséquent nous sommes, quoique sur 
le théâtre des opérations, moins avancés (jue vous qui en êtes à 600 
lieues. On va jusqu'à nous dire que l'Autriche nous abandonne 
pour laisser le champ libre à la Russie suivie de la Prusse. Chacun, 
comme tu le penses, fait sa pelile version, et au bout de tout cela 
on n'est pas très avancé. 

La maladie régnante prend un caractère d'intensité assez dé 
sagréable. Les régiments de France sont maltraités. La mortalité 



(1) Voir dans Camille Roussel, op. cit., t. i", p. 146 el ss. les détails de 
ceUe désastreuse expédition. Le mouvement commença le 21 juillet, la 1" divi- 
sion se dirigeant sur Kustendji, la 2"* sur Bazardjik et Mangalia, la 3" sur 
Kostoudscha el }3a7.ardjik. Il s'agissait pour celte infanterie d'appuyer une 
soi-disant reconnaissance des spahis d'Orient dans la Dobroudscha. La 1" di- 
vision, la seule qui entra dans cette terre de malheur, fut décimée par le cho- 
léra. Sur un effectif de 10,590 hommes, elle eut 2,568 malades, 1,886 morts. 
Les deux autres divisions furent moins éprouvées. Au total il y eut 3,400 ma- 
lades el 2,475 morts. Dans la pensée du général en chef tout devait être ter- 
miné le 5 aoùl, la 1'* division ne rentra au camp que le 18. 



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- 164 — 

n'est cependant pas en proportion du nombre des malades. Elle 
attaque surtout les constitutions faibles (1) ou celle3 d'individus qui 
se livrent aux boissons alcooliques. Sous ce rapport tu n'as rien à 
redouter sur mon compte. Je ne change rien à mes habitudes, je 
monte . beaucoup à cheval, je me promène et fais de nombreuses 
sorties dans la montagne où je trouve force lièvres à tuer et cela à 
proximité de mon camp. Tu sais combien j'aime cette distraction. 
J'use largement du fusil et du chien de notre docteur qui, par suite 
de la maladie régnante, se trouve cloué sous sa tente. 

... Si Ton veut que la cavalerie soit en mesure de rendre quel- 
ques services, il est temps qu'on songe à l'employer. Car déjà nous 
ne pourrions guère mettre en ligne plus de 250 sabres quand nous 
sommes partis avec 450 (2). C'est donc 200 hommes qui nous man- 
quent. Partie de ces hommes-là n'a pas son armement ; le reste est 
malade soit au camp soit dans les hôpitaux. Le nombre de ces der- 
niers peut être porté à 80 dont 5 ou G décès. A notre départ de pal- 
lipoli, le régiment a laissé un petit dépôt qui se trouve retenu à 
cause de l'épidémie régnante. Rien n'arrive plus de cette localité 
où la maladie fait de grands ravages... 

A Madame Ressaijre, née Ressayre. 

Sous Varna, le 4 août 1854. 

... Ici rien ne se déroule, et cependant, à en croire les journaux 

de France, nous serions de vrais tranche-montagne et nous aurions 

déjà pourfendu tout ce qu'il y a de Russes sur les deux rives du 

Danube ',(3). Il n'en est encore rien, car l'armée n'a pas eu le moin- 



(1) Le maréchal de Saint-Arnaud écrivait le 14 août 1854 au ministre de la 
guerre : « Nul ne peut mesurer les effets de moins-value que peut produire 
sur une grande agglomération d'hommes réunis sous un climat aussi dissol- 
vant que celui-ci l'invasion foudroyante d'une épidémie qui ne se contente 
pas de tuer, — ce serait le moindre malheur, — mais qui ruine les tempéra- 
ments faibles et altère les tempéraments les plus robustes. » 

(-2) Ces chiffres ne concordent pas avec ceux de M. Mismer, op. cit., p. 62 : 
« Quand, à la veille de notre embarquement pour la Crimée, à Bourgas, le 
général Cassaignolles nous passa en revue, il nous parla en ces termes : 
« Dragons, après six mois de bivouac et une cruelle épidémie, vous êtes en- 
core 450 sabres... » Or, nous étions G50 en quittant la France y compris les 
officiers. » Plus loin, M. Uossayre parle d'un effectif de 558 hommes. 

(3) Le Moniteur lui-même avait publié cette dépêche qui lui avait été adres- 
sée de Vienne : « Il est positif que 15 à 18,000 hommes de l'armée anglo-fran- 
çaise sont réunis à Routschouk aux forces turques que commande Orner 



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— 165 — 

drc engagement avec l'ennemi, à part une légère escarmouche (1) 
de la cavalerie irrégulière. Du reste on n'a pas cherché à se mettre 
en présence. La cavalerie n'a pas bougé de son bivouac où la ma- 
ladie ne l'épargne pas et l'infanterie fait dans ce moment, ou, pour 
mieux dire, termine une reconnaissance dans je ne sais quelle di 
rection. Nous savons qu'elle ne s'est pas encore battue et qu'elle 
rentrera sans brûler une amorce. 

Autre nouvelle. On parle de pousser une pointe sur Sébasto- 
pol(2). Cette opération se ferait par mer ; Tinfanterie et la marine 
seules prendraient part au mouvement. Il faudra embarquer les 
troupes pour la troisième fois. Dieu veuille qu'on commence 
enfin le branle-bas de combat, car un pareil état de choses devient 
fort nuisible. Nous ne sommes pas venus en Orient pour y rester 
l'arme au bras et pour nous voir abîmer par la maladie qui, du 
reste, après avoir sévi avec intensité, est sur son déclin. L'armée 
ne demande qu'à marcher. Un plus long retard ne peut qu'être nui- 
sible. En attendant nous épuisons nos ressources. Aussi il y au- 
rait pénurie de vivres, s'il fallait faire un mouvement général en 
avant, et la cavalerie qui se trouve réduite à un tiers de la ration 
de foin ne pourrail-elle plus rendre les services qu'on pouvait atten- 
dre d'elle au début de la campagne. Néanmoins, dans une allocu- 
tion chaleureuse qui nous a été faite dimanche dernier par le Maré- 



Pacha en personne, et qui dans les journées du 7 el du 8 juillet ont remporté 
sur les Russes à Gourgewo, un avantage considérabfe. » Quelques jours 
après cette nouvelle fut démentie. 

(1) A la vérité il y eut deux engagements entre cette cavalerie irrégulière 
et des partis de Cosaques : l'un, le 28 juillet, à Kargalik, Tautre le lende- 
main à Doukoundjé. 

(2) Depuis longtemps l'idée d'une expédition en Crimée avait été lancée par 
les journaux anglais. (Voir le Morning-Herald du 15 juin.) Le Times, qui avait 
été le plus ardent à mener cette campagne, disait moins d'un mois après : 
€< Dans les camps de Varna et de Devno le secret de Texpédition de la Cri- 
mée a été si bien gardé, qu'une marche sur le Danube a été considérée com- 
me la destination probable et immédiate de l'armée jusqu'au moment où les 
régiments ont reçu l'ordre do se rendre à la côte pour s'embarquer à bord 
des bâtiments de transport. l\ est singulier que les officiers de l'armée n'aient 
pas réfléchi (mais quelques-uns l'ont fail, sans doute), que .si les généraux 
avaient eu en vue de chasser les Russes des Principautés par la force des 
armées alliées, leur marche eût été accélérée et non retardée. Mais pendant 
qu'ils étaient tout en proie à l'impatience que leur causait ce relard, qu'ils ne 
comprenaient pa.s, on poursuivait avec une extrême activité dans les arse- 
naux turcs les préparatifs d'un bien plus grand exploit... » (Voir dans Guerre 
de Crimée, l. i", p. 247 et ss., par C. Roussel, une description de Sébastopol 
en 1854.) 



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— 166 — 

chai, après une grande revue el surtout après une nuit passée dans 
la boue jusqu'aux genoux par suite d'un orage épouvantable, nous 
aurions été trouvés très beaux el nos chevaux dans un étal superbe. 
Tout ceci me prou^ e que le Maréchal n'est pas difficile el qu'il a 
voulu nous donner tout simplement un coup d'encensoir puisqu'il 
ne pouvait pas nous donner mieux. Il désire vivement, nous a-l-il 
dit, voir les Russes de près et leur opposer cette belle cavalerie. Il 
a même ajouté que ce serait peut-être bientôt. Il ne pensait pas un 
mot de tout ce qu'il nous disait. Enfin il faut ici savoir se résigner, 
ne pas trop se faire du mauvais sang, se distraire si on le peut, cl 
attendre tout de l'avenir. Pour moi, je suis devenu très philosophe 
et j'ai appris à ne me tourmenter de rieh... 

Au docteur Ressayrc, 

Sous Varna, le 4 août 1854. 
Je viens de lire sur les journaux de France une foule de nou- 
velles plus ou moins vraies. En somme, tout ce qu'ils vous racon- 
tent sur nos opérations ou sur les mouvements de l'armée d'Orient, 
est un tissu de mensonges. Ainsi, ils vous racontent un avantage 
remporté par les alliés sur les troupes russes aux environs de 
Choumla (1) ou sur le Danube. y\ celle date, les Anglais étaient à 
sept lieues au plus de Varna et pas un soldat français n'avait dé- 
passé cette dernière place. Il est par conséquent également très 
faux que nous noué soyons rapprochés de Bucharest (2) et que nous 
soyons à la veille de nous emparer de celle place. Les trois pre- 
mières divisions d'infanterie ont seules fait une reconnaissance sur 
tout le littoral jusqu'à hauteur de Baltchik (3). J'ignore encore si 
elles ont aperçu le moindre Russe. On parle cependant d'un enga- 
gement de cavalerie, engagement dans lequel nos irréguliers (4) 
seuls auraient donné. L'affaire n'a pas été très brillante d'après les 



(1) Ville et place forle de la Bulgarie orientale (Turquie d'Europe), assise 
au pied septentrional des Balkans, à 90 k. O. de Varna el 110 k. S. S.-O. de 
Silistrie. (Dict. cité.) 

(2) Capitale de la Valaquie el aujourd'hui de toute la Roumanie, à 280 k. 
N.-O. de Varna. 

(3) Petite ville de la Bulgarie orientale (Turquie d'Europe) sur la côte de la 
mer Noire, à 30 kil. N.-O. de Varna. 5,000 habitants en 185G. 

(4) Il s'agit des spahis d'Orient que le niaréchal de Saint-Arnaud avait crées 
par un arrêté en date du 9 juin 1854. Ce corps, composé d'environ 3,000 baschi- 
boiizoukSf avait été placé sous les ordres du général lusuf. 



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- 167 - 

on-dit(l). Il faut cependant s'attendre à un Bulletin très ronflant. Il 
en sera de môme chaque fois qu'il y aura un coup de fusil de tiré : 
nous rapportons d'Africfiie ces vieilles traditions (2). Dieu sait 
quand tout cela finira. On parle de la rentrée des divisions d'infan 
lerie qui nous ont quittés depuis dix jours environ et d'un prochain 
embarquement pour aller faire une pointe sur Sébastopol. A-t-on 
rintcntion d'agir contre celte place ? Tout le fait supposer. En 
attendant, le temps se passe et bientôt il faudra songer à se mettre 
à l'abri pour prendre les quartiers d'hiver. Déjà nous avons un 
nombre considérable de malades, la mortalité sévit avec assez 
d'intensité. Je ne crois pas être trop exagéré en disant que l'armée, 
depuis son entrée en Orient, a peut-être perdu près de 2.000 hom- 
mes (3). Depuis trois jours environ, cette mortalité est sur son 
déclin, toutefois il faut s'attendre h ne pas la voir disparaître en 
entier, et cela tant que la troupe n'aura pour abri qu'une mince 
toile. Nos régiments de cavalerie française ont souffert. Aujour- 
d'hui, sur notre situation nous comptons soit à l'hôpital, soit ma- 
lades sous la tente, 120 hommes au moins sur un, effectif de 558. 
C'est comme tu vois un sur quatre à peu près et c'est trop. EnÛM, 
on remarque un peu de mieux qui paraît, du reste, devoir se con- 
tinuer. 

....Le général Morris, mon ancien capitaine d'Africjue, m'a 
annoncé que j'aurais probablement le i* de hussards.... Ce régiment 
est arrivé sans chevau.%. On s'occupe à le monter, mais avec l'es- 
pèce qu'on trouve ici, il le sera toujours fort mal. Cette considéra- 
lion seule me le fait peu désirer, et puis le connnandement d'un 
régiment de F'rance dans ce pays donne par trop de travail. Le 
Maréchal a accepté ma candidature et tout porte à croire que je 
serai compris dans la première fournée ; je suis, du reste, le seul 
candidat de l'armée en ligne.... 



(1) En effet, les irréguliers avaient laisse leurs ofliciers aller presque seuls 
à la charge. Leurs ofliciers étaient français. (Cf. C. Housset, op. cit., t. i", 
p. 153.) 

(2) Le général lusuf, dit à ce .^ujet l'historien de la guerre (p. 152), attei- 
gnit du coup les limites de ce qu'en fait de bulletins militaires on nommait, 
entre africains, la {anlasia. Nos spahis d'Orient," s'écriait-il, ont fait des mer- 
veilles ; ils se sont battus comme des lions, etc.. « Le licenciement des 
spyhis d'Orient fut prononcé par un arrêté du 15 août et l'armée française se 
vit avec bonheur débarrassée de celte canaille. » 

(3) Le 9 août, le maréchal de Saint-Arnaud écrivait au ministre de la guerre : 
a Jusqu'ici j'ai 2,000 morts. » C'était avant le retour au camp de la V* division 
si éprouvée dans la Dobroudscha. 



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~ 168 — 

Au même. 

Sous Varna, le 10 août 1854. 

Ta Ipllrc du 13 du mois dernier ne m'est arrivée que fort lard. 
Elle m'a trouvé à Varna où je suis depuis un mois. Tu as dû, au 
reste, recevoir plusieurs lettres de moi depuis que nous occupons 
celte néfaste localité. Tout a bien changé depuis notre arrivée. Le 
choléra est venu s'implanter dans le pays et certes l'armée n'a pa^ 
été épargnée. Enfin, le voilà, j'espère, sur son déclin, et, Dieu 
merci, il n'est pas trop tôt. Le régiment a souffert peut-être plus 
que ses voisins de la cavalerie. L'infanterie n'a pas été mieux trai- 
tée que le 6* de dragons. Nous avons perdu ce brave docteur L.i- 
gèse.... Cet officier de santé est mort à la peine ; il a succombé 
après quelques heures et sans trop souffrir. Ce terrible fléau qui esl 
venu très malencontreusement décimer nos divisions, a peut-êlfi* 
paralysé les mouvements que notre chef était dans l'intention de 
faire. Aujourd'hui, par suite des nombreux malades et du manque 
d'approvisionnement de toute nature, il est difficile que l'armée 
puisse faire le moindre mouvement. Quant à nous, nous pourrions 
à peine mettre sur pied la moitié du régiment. Je crois que tous 
les régiments en sont à peu près là. Ainsi donc voilà la campagne 
manquée pour cette année (1). 

Nous passons ici notre temps à changer, de temps à autre, nos bi- 
vouacs afin de ne pas ôtre trop infeclés par un trop long séjour 
dans le même lieu. De celte manière, nous sommes arrivés à deux 
lieues de Varna. C'est un peu loin pour aller chercher les vivres cl 
pour les hommes et pour les chevaux. Ces derniers sont aussi 
éprouvés par le manque de foin dont la place est démunie. Nous 
allons, dans la matinée, glaner dans la campagne el la corvée ne 
nous rapporte que quelque peu d'un chaume assez bon mais pas 
assez copieux. Ajoutez à cela que l'eau esl rare el que, pour fairiî 
boire nos malheureuses bêles, nous sommes obligés d'aller jusqu'à 
une lieue et demie. Aussi la journée est-elle bien employée. Il esl 
bien entendu que je n'assiste ni à l'un ni à l'autre de ces deux exer- 
cices. Ce temps je le passe dans ma tente à m'y ennuyer, car il y 
fait trop chaud pour pouvoir songer à travailler. Le malin je vais. 



(1) M. Ressayre raisonnait toujours dans Thypollièse d'une campagne sur 
Iç Danube, 



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—. 169 — 

de temps à autre, faire courir un lièvre et, dans la soirée, je vais ren- 
dre visite à mes vieux camarades du ^i~* chasseurs d'Afrique. Là je 
trouve toujours Taccueil le plus cordial et une délicieuse hospitalité. 
Je mange souvent à la table du colonel qui me traite le plus gra 
cieusement possible. En attendant le temps s'écoule et va bientôt ar- 
river le moment où les récompenses vont, suivant l'expression de 
tous, pleuvoir à l'armée d'Orient. Certes, si elle ne les a pas méri- 
tées en se présentant devant les Russes, elles loi seront bien acqui- 
ses après avoir supporté avec résignation et courage, l'inconstance 
d'un climat pestilentiel. 

Je ne sais pas trop ce que pensent nos chefs de tout ceci. Mais 
moi qui vois les choses de sang-froid et sainement, je n'en augure 
rien de bon pour le moment, lorsque je vois surtout que le néces- 
saire est à la veille de manquer. Certains corps se trouvent privés 
d'officiers de santé, les hôpitaux, improvisés à la hâte, sont encom- 
brés, et il n'est pas rare de voir des moribonds rejetés pour être re 
portés plus loin. Il est aussi fort difficile de se procurer des médi- 
caments, et, pour mon compte, je regrette beaucoup de ne point 
m'être fait suivre d'une petite pharmacie. Car, par suite de mon 
long séjour en Afrique (1), j'ai appris aussi à traiter les malades, 
et alors elle pourrait m'être pour eux d'un grand secours. J'ai 
épuisé ce matin, pour un de mes domestiques, la dernière dose de 
quinine qui se trouvait dans notre ambulance. Il nous sera difficile 
de nous en procurer d'autre, à moins que l'hôpital ne veuille nous 
en donner. Je lui en fais demander. Cette médication est ici indis- 
pensable pour arrêter les premiers accès de fièvre. A côté de tout 
cela, je me porte à merveille, je conserve un bon appétit, et, comme 
toujours, sans braver la maladie, je ne m'en préoccupe que pour 
mes voisins que je vois tristes et languissants. Bientôt nous saurons 
si on doit nous laisser longtemps dans ces parages où les Russes, 
pendant qu'ils étaient occupés à faire le siège de Varna (2), il y a 
plusieurs années,^ ont perdu tant de monde. Cette leçon aurait dû 
servir à celui qui nous commande. 

... Un officier de marine qui vient prendre place à notre table, 
m'annonce qu^ les escadres ont reçu l'ordre de se tenir en mesure 
d'embarquer je ne sais combien de mille hommes soit pour faire 



(1) Du 2 septembre 1835 au 7 février 1853. 

(8) Les Russes avaient occupé Varna en 1828 après un siège de trois nïois, 
mais ils* l'avaient ensuite rétrocédé aux Turcs, par suite du traité d'Andrinople, 



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— 170 — 

une démonstration sur Sébastopol, soit pour aller s'emparer 
d'Anope (1). Je ne crois guère la chose possible (2) alors que l'épi- 
démie a surtout gagné nos vaisseaux et moins facile encore à la 
suite d'un violent incendie qui a manqué hier au soir détruire h 
ville de Varna (3). Plus de 000 maisons ont été la proie des flam- 
mes, des magasins considérables entièrement brûlés, tout le cam- 
pement et qui sait encore. Nous manquons de détail, mais nous 
avons vu de nos bivouacs ce formidable incendie, qui esl, je crois, 
attribué à l'imprudence d'un individu. On a fini par s'en rendre 
maître vers 2 heures du malin et cela après avoir sacrifié tout un 
quartier qu'il n'était pas possible de préserver. Nous n'avions pas 
besoin de ce nouveau désastre. A l'heure qu'il est nous ne savons 
pas si nos vivres ont été épargnés ; la poudrière l'a été par miracle. 
Il y a eu des victimes, je n'en connais pas le nombre. Tout cela est 
fort désastreux, que va-t-on faire maintenant ? Je l'ignorcî 

Je rentre de la chasse. Il est six heures et demie. Parti à 4 heures 
du matin, j'ai fait courir trois lièvres, le dernier a été tué par moi. 
Je viens de le déposer à la cuisine du général Morris ; il m'en re- 
viendra un morceau avec cette épithète qu'il ne manque jamais de 
m'adresser que je suis l'homme le plus brave du globe. Ce brave gé 
néral a énormément de la bienveillance pour moi. Il faut dire a 
cela qu'il m'a connu sous-lieutenant dans son escadron et que là je 
lui ai toujours été d'un bon service. 



(1) Anapa. Forteresse russe dans la Ciscaucasie sur la côte orientale de 
la mer Noire et un peu au sud des bouches du Kouban. Bâtie par les Turcs 
en 1784, elle fut cédée aux Russes par le traité d'Andrinoplc en 1829. — 2,000 
habitants. 

(2) D'après une lettre du chef d'escadron d'Etat-major Vico adressée au 
maréchal de Castellane, le 9 août 1854, l'armée était alors opposée à cette 
expédition en Crimée. 

(3) Cf. description de cet incendie par C. Rousset, op. cit., t. i", pp. 164- 
166. — Tous les magasins de l'armée furent détruits et il fallait refaire totis 
les approvisionnements. « Dieu, disait le maréchal de Saint-Arnaud, ne nous 
épargne aucune épreuve. Sauvés, comme par miracle, d'une grande catastro- 
phe, nous comptons nos blessures avec plus de résignation, mais elles sont 
graves. » Dans une lettre du chef d'escadron Vico au maréchal de Castel- 
lane, en date du 14 août 1854, on trouve aussi une description de l'incendie 
de Varna. — Voir encore notamment Ch. Mismer (op. cit., p. 63 et ss!) 



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— 171 — 

A Madame Resfiayre, née Ressayre. 

Sous Varna, le 17 août 1854. 
... L'épidémie a complètement disparu ici. Depuis près de huit 
jours nous n'avons pas eu de cas de choléra. Aussi est-on, je crois, 
dans rintention d'embarquer très prochainement les froupes pour 
aller en Crimée. Mais pour celle opération il faut du calme à la 
mer et depuis trois jours c'est précisément ce qui manque. Je le 
donne ces détails sans pouvoir le les confirmer, car nous ne som 
mes guère dans la confidence des opérations qu'on est dans rinten- 
tion de faire, en admettant qu'on ail un projet bien arrêté, ce dotit 
je doute. Enfin, s'ils veulent faire quelque démonstration, qu'ils ue 
perdent donc pas de temps, car plus tard la saison et l'état de la 
mer ne le permettraient pas, et, par contre, nos quartiers d'hiver 
seraient peu assurés... 

Au Docteur Ressayre, 

Aldos (1), le 2 septembre 1854. 

Je n'ai rien à l'annoncer qui puisse nous concerner directement, 
mais bien le départ de l'armée pour Sébaslopol. La flotte doit lever 
l'ancre aujourd'hui ou demain. La cavalerie viendra ensuite, dil- 
on, mais la chose ne me paraît pas trop probable. Nous faisons no- 
tre possible pour nous mettre en mesure de nous présenter dans do 
bonnes conditions. Mon colonel, qui demande sa retraite, m'a don- 
né carte blanche. Aussi je puis t'assurer que je n'ai pas de temps 
de reste. Il va me laisser une bien rude lâche, je ferai mon possible 
pour m'en tirer à la satisfaction générale. Sébaslopol va être un dur 
morceau à arracher. Je ne doute pas du succès si les éléments ne 
viennent rien empêcher. Mais que Dieu préserve l'armée et de la 
disette et de la pluie. Enfin il faut avoir confiance dans la justice 
de notre cause. 

Nous sommes ici depuis bientôt huit jours. La santé revient à 
nos dragons et nos chevaux commencent à se refaire, mais nous 
manquons de tout, sauf la viande et le pain. Ces deux articles sont 



(1) Petite ville de la Roumélie (Turquie d'Europe), à la pente sud du Balkan 
oriental, à 30 kil. N.-O. de Bourgas. — A peu près 300 maisons dont 100 bul- 
gares et 200 turques. (Dict. cité.) 



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- 172 - 

de mauvaise qualité. Pas d'huile, ni graisse ni lard. Les œufs et les 
volailles ne sont par rares, le vin manque complètement. Nous at- 
tendons l'arrivée prochaine de quelques industriels. 

Ce soir je vais manger chez le général Cassaignoles trois per- 
dreaux que j*ai abattus dans une petite promenade. Je vais me ré 
galer ; il a du bon bordeaux et ne le ménage pas à ses invités... 

(A suivre) 



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NOTES HISTORIQUES SUR LAFOX 



chapitrb; I" 

La Jurirliction et ses Coutumes. 



La juridiction de Lafox était une des plus petites de TAge- 
nais. Elle avait 400 carterées, en 1604, et possédait trente-cinq 
feux. Un arpentement fait cette année-là, nous en indique les 
limites. 

Au midi, elle était bornée par la Garonne depuis la pointe 
de l'île, au-dessous de l'église de Saint-Christophe, jusqu'à 
l'embouchure de la Séoune. A l'ouest elle était séparée de îa 
juridiction d'Agen par un fossé qui sert encore de limite à la 
commune, jusqu'au ruisseau de Saint-Marcel. On suivait en- 
suite le ruisseau jusqu'à un pont dit Pont-rompu, de là par un 
chemin qui passe à Saint-Louis on aboutissait à la chapelle 
du village de Granfonds. Laissant, alors, à gauche, la juridic- 
tion de Castelculier, la limite longeait un chemin jusqu'au- 
dessous de Lamarque, tournait vers Prades, passait au pied 
de ce château, au carrefour de Ouiraude, près de l'église de 
Saint-Christophe et revenait à la Garonne (1). La juridiction 
était donc plus petite que la commune actuelle de Lafox. 

Cette dernière comprend, en plus, une partie du territoire 
qui formait jadis le fief de Prades fonné vers la fin du xv* siè- 
cle. Ce fief était limité par la Séoune, le ruisseau de Fonlhu- 
gues, le rocher de Monleil et le chemin qui passe au bas du 
château (2). 



(l) Archives de Lot-et-Garonne, S. E. 590. 
(t) .Vrchivos du château de Prades. 

12 



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— 174 ~ 

Le chef-lieu de la juridiction était le châl^eau de Lafox placé 
presque au centre. Il fuy bâti vers le xif siècle, à Tembouchure 
de la Garonne et de la Séoune. Une charte de 1282 Taffirme 
formellement, « Mola ubi est turris de La Fost et clausura 
« dicte mote, que mota circuitur fluminibus, Garonne et 
« Céone. » Cependant, il ne s'agit là que d'un bras du fleu- 
ve, le cours principal était bien le même qu'aujourd'hui. 

Le terrain, qui s'étend entre le château et la Garonne, était 
alors coupé par deux ou trois bras du fleuve, formant un 
groupe d'îles. L'un de ces canaux commençait au-dessous du 
village de Moynes, longeait la hauta plaine et aboutissait à la 
Séoune sous les murs de Lafox. Un petit ruisseau, appelé 
la Gaule, en indique à peu près le cours. Un second bras pre- 
nait au-dessous du pont actuel de Sauveterre, longeait la 
grand prairie de Lafox et rejoignait la Séoune en face de 
Fave-Dieu. Au xvu* siècle, il sei^ait à la navigation. Un troi- 
sième partait d'un peu plus bas et finissait en face de Rouget. 
Il fut coupé en 1766 par une digue (1). 

Maintenant, toutes ces îles sont reliées à la terre ferme, et 
forment un vaste terrain bas, souvent submergé et pour cela 
d'une fertilité exceptionnelle. 

La première mention écrite que nous trouvons de Lafox 
est de 1239. A cette date, Gaubert de Tesac et Raymond de 
Planels, cèdent au comte de Toulouse ce qui leur appartient 
dans le lieu de Lafox « in villa et loco de La Fotz » (2). 

Le mot « villa » jusqu'au xuf siècle, a le sens de maison 
de campagne, maison d'exploitation agricole renfermant tout 
ce qui est nécessaire à la culture, et, aussi à la nourriture et 
à l'entretien du personnel. Ici, évidemment, il désigne une 
petite agglomération rurale, bâtie auprès de la place de Lafox, 
désignée par le mot « locus ». La tour du château défendait 
les maisons des tenanciers groupées à côté. 



(1) Les archives du château de Lafox nous fournissent tous ces rensei- 
pnemenls. Sur le terrain il est facile de les contrôler et de suivre le cours 
de ces divers bras. 

(2) CartnUnre des Alaman, publié par R. Cabiê et L. Mazens, Paris, Pi- 
card, 1883, p. 5. 



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- 175 - 

A ce moment, le château se composait d'une motte féodale, 
baignée par la Garonne et par la Séoune, fortifiée d'une palis- 
sade et d'une tour de garde carrée encore debout. Malgré ces 
proportions réduites, il avait une assez grande importance. 
Bâti sur les bords du fleuve, il surveillait un péage fort actif. 
Placé aux portes d'Agen et sur le chemin de Toulouse, il n'é- 
tait pas à dédaigner au point de vue stratégique. 

Raymond VII, comte de Toulouse, devenu par la cessicfn 
de Gaubert de Tésac et Raymond de Planels, seigneur de La- 
fox, en fit don à son ministre Sicard Alaman, qui lui avait ren- 
du d'importants services pendant la guerre des Albigeois. Cette 
donatio» accordait à Sicard tous les droits que Raymond VII 
possédait à Lafox, justice, oblies, foure, moulins, péages, etc. 
Le comte spécifia, cependant, que ce seigneur serait son vas- 
sal et lui devrait le service militaire (1). 

Bientôt Sicard Alaman eut à défendre son bien. Il fut ac- 
cusé d'avoir usurpé sur le domaine des Comtes de Toulouse, 
le village de Lafox et son péage qui avaient été confisqués, 
disait-on, par Raymond VII sur Arnaud de Boville, coupable 
d'homicide sur la pei'sonne d'un juif. En présence des docu- 
ments précédents, cette accusation paraît sans fondement. En 
1247, du reste, dame Comtesse, veuve d'Arnaud de Boville, 
fit don à Sicard Alaman de tous les biens et de tous les droits, 
qui pouvaient lui revenir sur les biens de son mari (2). 

Sicard Alaman resta donc propriétaire de Lafox. En 1254, 
il donna aux habitants de la juridiction une charte de coutu- 
mes qui spécifie leurs droits et leurs devoirs. Cette charte, en 
langue romane, a déjà été publiée par M. Cabié (3). Lui-même 
a bien voulu la traduire à la demande de M. Daurée de Pra- 
des qui s'intéresse si vivement à l'histoire du pays (4). A la 
suite de ce travail nous donnerons cette traduction. Cepen- 



(1) Hevue de lAgenais, L ix, p. 293. 

(2) Ibidem., p. 295. 

(3) Coutumes de La[ox, octroyées par Sieiird Alaman en /x^îi.^ Agcn, \ <mi- 
vc Lamy, 1883. Extrait du Recueil de lu Sociélé des Sciences, Lettres •»/ 
Arts dAgen, T ?éric, l. viii (1882). 

(4) M. de Prades est un amateur avisé et fervent du passé. Tl a fait res- 
taurer avec beaucoup de goût le chAleau, illustré par un de ses ancéires, 



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- 176 - 

dant, il ne me paraît pas inutile de dire quelques mots de !a 
façon dont cette charte organise l'administration de la juridic- 
tion. C'est encore à M. Cabié que j'emprunte ce qui suit \ 

Le seigneur de Lafox était représenté par un officier appelé 
bailli ou bayle. « Il était tenu de jurer aux habitants « qu Jl 
observerait toutes leurs coutumes et franchises et qu'à son 
.tour il recevrait le serment par lequel les consuls promettaient 
de lui prêter leur aide et leur conseil pour la conservation des 
droits seigneuriaux. S'il arrivait que le bailli se comportât 
mal, soit à l'égard du village, soit à l'égard de son maître, les 
habitants devaient le déclarer au seigneur, lequel, dans ce cas, 
était tenu de lui donner un remplaçant. » 

Le bailli est aidé par un conseil. « Le conseil du village doit 
être remplacé chaque année et la nouvelle élection doit être 
faite avec l'avis du bailli et s'il arrive que les élus refusent 
de remplir leur charge, le seigneur et le bailli doivent les for- 
cer. Les consuls sont tenus ée prêter serment au bailli et à la 
communauté, et réciproquement cette dernière doit son ser- 
ment à ces officiers. 

« Les consuls et les prudhommes du village, avec le con- 
sentement du bailli ont le pouvoir de dresser des règlements 
en fixant des amendes ou péchas, qui seront portées pour les 
dégâts faits par les personnes et leurs animaux ; tout en limi- 
tant de même le gain qu'il sera loisible de faire aux bouchers 
et aux débitants de vin, ils tarifent les peines pécuniaires qui 
leur seront infligées en cas de désobéissance, et le bailli est 
tenu, à la requête des consuls, de faire toutes ces amendes 
aux récalcitrants. Les sommes provenant de ces amendes se- 
ront partagées entre le seigneur et les consuls, de manière que 
ceux-ci le décideront ; toutefois la part du seigneur ne pourra 
pas être inférieure au tiers. Celle des consuls servira à payer 
ceux qui décèleront les coupables ou lèveront les amendes, ou 
bien encore sera utihsée au pix)fît de la communauté. Il est 



le poète François Corlète de Prodes. C'est lui qui a eu la première idée de 
ce travail et je tiens à lui dire toute ma gratitude pour sa collaboration si 
active et si aimable. 



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— 177 — 

ajouta enfin que les consuls et hommes du village, toujours 
avec Tavis du bailli pourront modifier chaque année les règle- 
ments qu'ils auront dressés » (1). 

Telle est l'administration qui gouverna Lafox pendant do 
longs siècles. Sicard Alaman, qui la lui avait octroyée, mou- 
rut vers 1276. 

L'exécution de son testament souleva des difficultés entre 
son fils Sicard et sa veuve Béatrix de Médulion. Condamné 
à payer à cette dernière une somme annuelle de 300 livres, 
Sicard le jeune lui en assigna la perception sur le château el 
le péage de Lafox, et ses autres domaines d'Agenais. Mais il 
en gardait la propriété. 

A la mort de Sicard le jeune, son héritier Bertrand de Lau- 
Irec, ayant acquis les droits que Béatrix de Médulion et sa 
sœur avaient sur les domaines de l'Agenais, se trouva ainsi 
propriétaire de Lafox. Il en fit prendre possession par son 
bailli R. Topine « lequel jura, au nom de son maître, de res- 
pecter les usages et les franchises des habitants, et reçut à 
son tour le serment de fidélité de ces derniei*s. L'acte de cette 
prise de possession est du 16 juin 1280, il est daté du règne 
d'Edouard, roi d'Angleterre qui, comme l'on sait, était suze- 
rain du pays ))(2). 

Mais Bertrand de Lautrec ne garda pas longtemps l'entière 
jouissance de ce domaine. En 1283 Cécile Alaman, épouse 
d'Arnaud de Montaigut, renonça aux droits qu'elle pouvait 
avoir sur la succession de son frère Sicard le jeune. « En com- 
pensation, Bertrand de Lautrec lui assigna 200 livres de rente 
sur le péage de Lafox et lui donna, en même temps, le quart 
par indivis de la justice haute et basse du lieu, des hommes 
et de leurs serments, de leurs encours et en particulier de ceux 
provenant de l'hérésie, le quart des cens et oublies dudit La- 
fox, et en outre, tout ce qu'il avait à Laugnac et à Cassenenil. 
Il permit, d'ailleurs, par le même acte, à Cécile et à son mari 
d'édifier à Lafox une ou plusieurs maisons et un château-fort 



(1) Revue de VAgenais, i. ix (1882), p. 305 à 306. 

(2) Idem, t. ix, p. 307. 



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— 178 — 

là où ils le jugeraient à propos, sauf dans la moite où était la 
tour et sa clôture » (1). 

A cette même époque, Bertrand de Lisle possédait une 
onzième partie de Lafox. Le 8 juillet 1285, il en fît échange 
avec Bertrand de Lautrec. 

Celui-ci laissa ses biens à sa fille Béatrix qui, par son ma- 
riage, apporta I^afox à Philippe de Lévis. Ce dernier ayant au 
nom de sa femme aliéné le passage de Thouars, près de Porl- 
Sainte-Marie, il hypothéqua son bien de Lafox pour la garan- 
tie du contrat. 

Situé aux portes d'Agen, Lafox était fort important au point 
de vue militaire. Aussi fut-il convoité tour à tour par les divei*s 
parties qui se disputèrent notre pays. 

En 1320, les Anglais sen étaient emparés. « Le comt€ de 
Valois, lieutenant du roi en Languedoc, l'avait ensuite soumis 
et Tavait rendu à Béatrix de Lauti-ec, à condition qu elle le 
remettrait au roi, toutes les fois que ce prince le demanderait- 
Les ennemis l'avaient repris depuis et le châtelain, ou gou- 
verneur, fut tué en le défendant. Enfin, le sénéchal de Tou- 
louse, le comte de Comminges, et le reste de la noblesse de la 
sénéchaussée de Toulouse, étant entrés en armes dans la 
Guyenne, l'avaient assiégé et repris. Alphonse d'Espagne le 
rendit à Béatrix, vicomtesse de Lautrec, le 25 juillet 1320 
mais il exigea qu'elle le remit à Philippe de Lévis, son fils 
« qui servait dans la présente guerre de Gascogne à grand 
compagnie de gens d'armes à cheval et à pied, en considéra- 
tion des sei-vices qu'il a rendus au roi et qu'il nous rend tous 
les jours » (2). 

Béatrix gardait toujours l'usufruit de Lafox, mais le soin 
de veiller à la sûreté du château fut remis à ses fils Philippe 
et Bertrand de Lévis, auxquels elle promit de donner 050 li~ 
vres tournois, pour les indemniser des frais de garde (3). 



(1) Rcrue de rAurnais, t. ix, p. 308. 

(?) Uisloire du Lan(juedoe, par Doin \ .'lissclle, édition Privai, l. ix, p. 439 
cl 440. 
(3j Carlulairc des AUimans, p. 137. 



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- 179 - 

Béatrix de Lautrec fui mariée trois fois : 1*" avec Philippe 
de Levis ; 2" avec Bertrand ou Aniaud de Goth, vicomte de 
Lomagne et d'Auvillars, 3** avec Roger de Labarlhe. 

Le jeudi 18 décembre 1343, dans le couvent des frères Mi- 
neui-s de Monlauban, elle fit son testament. Ses deux fils, 
Philippe et Beilrand de Lévis, qu'elle avait eu de son pre- 
mier mari, furent ses héritiers |)ar égale part. Elle fît de nom- 
breux legs et confirma par son testament une libéralité faite 
{>r(écédemnient aux Frères prêcheurs de Toulouse et consis- 
tant en une rente perpétuelle de 100 livres tournois sur le 
château de Lafox (1). 

On était alors en pleines guerres anglaises et le château de 
Lafox était occupé par une forte garnison. En 1353, les 
consuls d'Agen prêtaient à cette garnison 300 carreaux d'ar- 
balète (2). 

Les Agenais paraissent avoir vécu à cette époque en bonne 
amitié avec les habitants de la juridiction de Lafox. Pour eux, 
d'ailleui's, ils considéraient celte place comme un fort avancé 
de leur ville, une barbacane d'où dépendait la sécurité de 
leurs remparts. Aussi ils usent de ménagement avec eux. Un 
habitant de Lafox, R. de Oralleloup, ayant encouru une 
amende pour avoir introduit en fraude dans la ville deux barils 
de vin, les consuls u en considération de la fidélité que conser- 
vent à la ville d'Agen les habitants du lieu de Lafox « et que 
lo loc de La Folz es barbacana de la vila d'Agen », lui font 
remise de son amende tH lui rendent son vin, pourvu toutefois 
qu'il paie le droit d'entrée (3). 

En ce temps là, la terre de Lafox appartenait toujours à !a 
famille de Lévis. Le 27 juin 1308, Philippe de Lévis en rend 
son hommage au roi d'Angleterre (4). 

Cependant, trois années auparavant, nous trouvons men- 
tion d'un certain Raymond de Fargues qualifié de seigneur de 



(1) Teslanienl de la Vicomtesse de Laulrec {1383), public* par Barri^re- 
Flavy. Toulouse, Privât 1893, p. 11 ot 23. 

(2) Jurades de la ville dAgcn, publiées par Ad. Magen, 1894, p. 235. 

(3) Ibidem, 

(4) Archives du chàlcau de Lafox. Inventaire de 1695. 



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— 180 — 

Lafox. C'est en cette qualité, qu'il fut remis en possession de 
celle terre et seigneurie, par le duc de Guyenne en 1365 (1). 
Peut-être le roi d'Angleterre lui avait-il concédé quelques 
droits sur Lafox, pour le récompenser de ses bons sévices. 
De fait, dans un inventaire, nous lisons qu'il est « maintenu 
dans la renie de deux cents livres sur le péage dudit Lafox» (2). 

Durant toute la guerre de Cent ans, un flot incessant de 
routiers et de gens d'armes passe et repasse sur Lafox. En 
1419, les habitans de celte juridiction se liguent avec ceux 
d'Agen, Puymirol, Saint-Maurin, Clermont-Dessus, Castelcu- 
lier, etc., poui* c'éloger les anglais de la place forte de Montai- 
gui, d'où \U mciiaçaient tout le pays. 

En 1435, c'est Clermont-Dessus qui est aux mains des an- 
glais. Pour les empêcher de se ravitailler, le lieutenant du sé- 
néchal interdit de communiquer avec eux. Malgré la défense 
Bernard Lombard et deux autres agenais sont surpris à 
proximité de Clermonl par des soldats de Naudounet de Lus- 
trac. Celui-ci se transporta à Lafox, où on les gardait prison- 
niers, pour délibérer sur la peine à leur infliger. 

Les agenais prirent parti pour leurs concitoyens, et firent 
appel à Amanieu de Montpezat, qui se permit un coup de main 
sur Lafox. Luslrac perdit un de ses gens et tous ses che- 
vaux (3). 

Bientôt, la terre de Lafox passa en de nouvelles mains. En 
1463, c'est noble Pierre de Bérard, un gentilhomme de Tou- 
raine, qui en est seigneur (4). Un document de 1466 nous fait 
croire qu'il avait acheté ce fief. 

Un de ses fils, Pierre de Bérard, fut évêque d'Agen (1460- 
1477). Par son testament ce dernier fonda une chapelle dans 
l'église Cathédrale Saint-Etienne d'Agen. Elle devait être^des- 
sei-vic par deux chapelains qui sur les revenus de Lafox étaient 
chargés d'entretenir un maître de musique et quatre enfants 
de chœur (5). 



(1) Archives du château de Lafox. Inventaire de 1695. 
12) Ibid., Inventaire de 1709. 

(3) Hist. de Montpezat, par de Bello^combe, Auch 1898, p. 224. 

(4) Archives du château de Lafox. Inventaire de 1709. 

(5) Ibid. 



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- 181 — 

La succession de 1 évoque ayant soulevé de nombreuses dif- 
ficultés, son frère Jean de Bérard, président au Parlement de 
Bordeaux, vendit Lafox pour le prix de 3,608 livres à Arnaud 
de Durforl, seigneur de Bajamont, le 7 novembre 1477. Celui- 
ci fut obligé de transiger avec les chanoines de Saint-Etienne. 

Le nouveau propriétaire de Lafox appartenait à la puissante 
et vieille famille de Durforl, qui a joué un rôle important dans 
Thistoire Agenaise. Il avait passé sa vie au service du roi 
Louis XI, dont il était chambellan. Il mourut pendant la 
gueiTe de la succession de Bourgogne et fut enseveli à Lafère. 
De son mariage avec Antoinette de Gourdon, il avait eu six 
enfants, quatre fils et deux filles, François, Jean, Robert, 
Etienne, Catherine et Antoinette. 

Les Durfort abandonnèrent BajanionI, grand château très 
fort, au sommet d'une colline au nord d'Agen, et vinrent s'éta- 
blir à Lafox qu'ils embellirent et agrandirent. François de 
Durfort, qui le premier entreprit de transformer Lafox, mou- 
rut à la tâche en 1494. 

Par son testament, il laissa son héritage à son quatrième 
frère Etienne. Celui-ci, en homme avisé, sut, par quelques 
hjacrifices, désintéresser son aîné Jean et rester ainsi maître 
incontesté de Lafox. Violent et autoritaire, il eut avec les con- 
suls d'Agen de nombreuses difficultés, que j'ai racontées ail- 
leurs (1). 

Avant sa mort, arrivée vei-s 1535, il avait, par son testa- 
ment du 8 octobre 1529, fondé au château de Lafox une cha- 
pelle que devaient ser\'ir pliLsieurs chapelains. Son héritier, 
Alain de Durfort réalisa son désir ; il fit bâtir une chapelle sur 
la rive droite de la Séounc dans la paroisse de Saint-Pierre 
de Gaul)ert. C'est dans cette chapelle que fut élevé le tombeau 
d'Etienne de Durfort et de son épouse Rose de Montesquieu, 
transporté vei-s 1879 au Musée d'Agen (2). 

Le fils d'Etienne, Alain de Durfort, se maria vers 1535 avec 



(1) Le tombeau des Durfort, par l'abbc Marboulin. Agen, Imprimerie Mo- 
derne, 1908. 

(2) Idem, 



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— 182 — 

Françoise de Montai. El presque aussitôt, il entreprit de 
grands travaux à Lafox, pour lui donner de l'air et de la lu- 
mière. Il commença probablement ses réparations par les ca- 
ves, qu'il couvrit de voûtes en briques en berceau surbaissé 
et dont l'axe est pei-pendiculaire à celui de la maison. C'est 
sur ces voûtes qu'il éleva les murs de refend. 

La [)()rte d'entrée s'ouvrait sur un va^e vestibule, servant 
de cage à un escalier en pierirs, dont on ne voit que les amor- 
ces moulurées. Deux portes donnent sur ce pas perdu. Celle 
de droite, en plein cintre, est ornée sur ses pieds droits et son 
archivolte de tètes de clous ; au-dessus de celle de gauche, 
l'écu des Durfoii, d'azur au lion d'argent, est soutenu par 
deux enfants nus. Cette porte donne accès dans une salle, or- 
née d'une vaste cheminée, dont les montante portent les initia- 
les A. F., et dont la hotte devait encadrer un tableau ou une 
tapisserie. La porte de droite s'ouvre sur une salle plus petite 
et dont la cheminée est plus richement décorée. 

Sur le linteau d'une porte au premier étage, les initiales 
A. F. sont enlacées par un ruban tombant d'une couronne. 
De chaque côté, surmontant les pieds droits, se trouvent deux 
urnes feuillagées. 

Au second étage, devenu un grenier, on remarque les res- 
tes de deux cheminées, dont l'une porte toujours les initiales 
A. F. et dont l'autre est couverte de très délicates sculptures. 

Pour éclairer les appartements, on ouvrit de haut en bas 
dans les vieux murs de longues brèches, afin d'y établir trois 
fenêtres superposées, dont deux subsistent. Celle du bas est 
encadrée par deux pilastres supportés par des têtes d'anges 
et couronnés de chapiteaux à feuilles d'acanthe. Trois autres 
têtes d'anges joufflues onient le linteau, au-dessus duquel un 
fronton triangulaire encadre une salamandre mutilée. Le fleu- 
ron du sommet et les pinacles surmontant les pilastres ont 
subi de malheureuses mutilations. Un meneau croisé à moulu- 
res prismatiques divise la fenêtre en quatre compartiments, 
(■eiix du bas, plus grands que les autres, ont conservé leurs 
volets décorés de disques et munis de targettes, aux armes 
des Durfort. 



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— 183 - 

L'ordonnance de la fenêtre supérieure est la même. Mais 
les iniliaJcs A. F. forment Tomementation des pilastres et du 
linteau. Nous retrouvons donc, ici, tous ces ornements jetés 
avec tant de profusion, sur les monuments du style Fran- 
çois P', les frontons triangulaires, innovation heureuse, les 
disques, les losanges, les leles d'anges et la salamandre em- 
pruntée aux armoiries du roi. Quant aux lettres employées 
comme décoration c'était bien dans le goût du temps. Sans 
parler des inscriptions (ju'on lisait jadis au château de Montai, 
on peut citer Azay-le-Rideau, où les lettres G. P. semées un 
peu partout rappellent les noms des fondateurs, Gilles Berthc- 
lot et Philippe Lebès, sa femme, Anet où les initiales H. D. 
parlent d'Henri II et de Diane de Poitiers. 

Ici, les initiales A. F. qui entrent dans la décoration de 
Lafox, rappellent le souvenir d'Alain de Durfort et de Fran- 
çoise de Montai son épouse. 

Alain de Durfort, malgré un procès long et embrouillé q\ut 
lui suscita son cousin, Jean de Durfort, transmit Lafox à son 
(ils François. Celui-ci fut le personnage* le plus célèbre de la 
famille. Gueirier intrépide, catholique ardent, il fut un des 
plus décidés adversaires des prol^estants. Monluc et les chefs 
catholiques l'avaient en haute estime. Il fut nommé sénéchal, 
en 1572, et il exerça celte charge jusqu'à sa mort. 

Depuis de longues années déjà, le protestantisme avait fait 
de grands progrès dans le pays. Dès 1500, les désordres et la 
guerre avaient commencé à tout boulevei-ser et la résistance 
catholique s'organisait lentement. Pour y aider, François de 
Durfort consentit à prêter son château de Lafox afin de réu- 
nir la noblesse d'Agenais et de Gascogne. Bientôt Monluc 
prit la tête du mouvement. 

Pendant les guerres de religion Lafox traversa des jours 
sombres et désastreux. Il vit aussi des jours de gloire et de 
joie et plusieurs fois il eut l'honneur de recevoir le roi et la 
reine de France et leur suite. 

Le 23 mars 150i le rpi Charles IX, qui la veille avait couché 
à Lamagistère, descendit la Garonne monté sur un bateau 
somptueux, présent des capitouls de Toulouse, s'arrêta, avec 



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- 184 - 

la famille royale, à Lafox pour y dîner. II en repartit dans 
l'après-midi, pour s'arrêter vers trois heures, un peu en amont 
d'Agen. 

En 1578, le 15 octobre, les deux reines Catherine de Médi- 
cis et Marguerite de Valois partirent d'Agen et vinrent dîner 
à Lafox. Le roi de Navarre, le futur Henri IV, vint les rejoin- 
dre pour les conduire à Valence (1). 

L'année suivante, la reine Marguerite reçoit encore l'hos- 
pitalité de François de Durforl, à Lafox, où elle s'aiTêta pour 
dîner le 3 avril 1579, en allant à Valence, rejoindre la Reine- 
mère. Elle y repassa encore le 2 août de la même année. 

En 1583, c'est le roi de Navarre Henri, qui vient à Lafox. 
L'année suivante 1584, après que la reine Marguerite s'en- 
fuit d'Agen pour se réfugier au chûleau de Cariât, une partie 
de sa suite vint à Lafox, le mercredi 13 novembre et y séjour- 
na jusqu'au IG. 

Le sénéchal François de Durfort mourut en 1585. Il n'avait 
pas été marié. Son héritage passa à son cousin Amanieu. 

Le 10 août 1589 des bandes de ligueurs commandées par 
le marquis de Villars s'emparèrent de Lafox et le mirent au 
pillage. Si nous en croyons un chroniqeuur de l'époque, le 
seigneur du lieu s'était rangé du côté des protestants. A la 
même époque Castelnoubel fut pris et pillé. 

(A suivre.) J.-R. MARBOUTIN. 



(1) Itinéraire raisonné de Manjuerile de Valois en (jasco(jne^ par Ph. Lau- 
zun. 



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UNE PAROISSE SAINT-CAPRAIS 

AU DIOCÈSE DE SÉEZ 



Dans le'déparlemenl Normand de TOrne, existe une com- 
mune appelée Aubry-en-Exmes (1). Elle est formée de trois 
anciennes paroisses, autrefois autonomes, dépendant, avant 
1789, du duché d^Alençon, comté et bailliage d'Exmes (2), et, 
au spirituel, du diocèse de Séez (3). Ces paroisses sont Aubry, 
Sainte-Eugénie et Bonmesnil. 

Les trois vieilles églises ont été victimes de la dépopulation. 
Sans respect de l'histoire, elles ont été détruites, il y a soixante 
ans, au moment où,, sur la demande des habitants clairsemés 
cl dispersés, on a construit une église centrale. 

De ces églises, si malheureusement disparues, l'une, celle 
d'Aubry, présentait un très grand intérêt. 

Cet édifice s'élevait à peu de distance d'un donjon fort cu- 
rieux du XII* siècle (4), encore conservé jusqu'à la hauteur d'un 
premier étage. Sur cette base féodale, le xvn* siècle a campé 
bizarrement un haut pavillon. Presque au pied de la tour d' Au- 
bry, ainsi appelle-t-on l'ancienne demeure seigneuriale, à la- 
quelle des arbres de haut jet et la rivière de Dives donnent 



(1) Aubry-en-Eimes, canton de Trun, arrondissement d'Argentan (Orne;. 

(2) Exmes^ ville très ancienne, d'origine celtique et gallo-romaine fut, avant 
Alençon, la capitale de toute la contrée. A Tépoque Mérovingienne et Caro- 
lingienne, le pays d'Exmes, pagus Oximensis s'étendait jusqu'aux portes de 
Caen. Exmes, aujourd'hui simple cheMieu de canton, muni de très fortes 
murailles, défendu par un château monumental et par sa situation sur un 
sommet des collines Normandes, conserva son titre de comté, ses sièges 
de bailliage et de vicomte jusqu'à la Révolution. 

(3) Séez, cicilas Sagiensis, doit son origine aux Romains. Sa splendide 
cathédrale fut construite sur l'emplacement d'un temple dont on a trouvé de 
nombreux débris. Saint Latuin y fixa son siège épiscopal. Cette ville est et 
a toujours été la capitale religieuse du pays. 

(4) Après le. tournoi du 10 juillet 1559, où il blessa mortellement Henri II, 
Montgommery se cacha, quelc|ues jours, dans la tour dWubry, avant de ga- 
gner le port de Dives. 



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- 186 — 

Taspect le plus poétique, verdoie un pré, dont le nom, inusité 
en Normandie, appelle lattention de Thistorien. 11 s'appelle le 
pré « Saint'Caprais ». 

C'est là qu'était édifiée l'église Saint-Caprais d'Aubry-en- 
Exmes, entourée de son cimetière. Ce lieu de pèlerinage où on 
venait, 'et où on vient encore de très loin, demander l'interces- 
sion du saint, surtout en faveur des enfants malades et des 
personnes atteintes de plaies (I), fut réparé, une dernière fois, 
en 1788, à la requête du curé, Messire Michel Portier (2), Une 
petite statue moderne de saint Caprais, adossée à un vieux 
mur, .marque l'emplacement du sanctuaire disparu (3). 

Pour cette terre où prièrent leurs aïeux et où reposent de 
longues générations d'ancêtres, les habitants ont un grand res- 
pect, et, si on les interroge sur les origines de leur paroisse 
et de son vocable, ils répondent invariablement que « Saint 
Caprais, le martyr d'Agen, vint dans le pays et fonda iQur 
église. )) Pour eux, « Saint Caprais est un très ancien évêque 
qui visita les religieux de l'abbaye de Silly », située à peu de 
distance (4), 

Si la tradition, ainsi présentée, a des côtés invraisemblables 
et môme impossibles, puisque le monastère de Silly (1) fut 



(1) M. rabbt'î Bidault, curé d'Aubry-Sainle-Eugénic, Téglise centrale dont 
j'ai parlé plus haut, m'écrit : 

« Nous ne célébrons plus de fêle en l'honneur de Saint Caprais ; cepen- 
« dant on vient toujours ici le prier de très loin pour les enfants malades et 
a les grandes personnes atteintes de plaies. » 

(2) ArchUes de lOrnc, série H, 1397. 

(3) « Nous avons dans le pré Saint-Caprais, m'écrit Madame la Vicomtesse 
de Costart, propriétaire de la 7'oiir dAubry. une petite statue du saint, dana 
une niche adossée à un vieux mur. Cette statue ne provient pas de l'antique 
église, si malheureusement détruite. C'est notre grand-mère qui l'a fait i)la- 
cer, ainsi que la niche, en souvenir du sanctuaire disparu, et, pour que les 
gens qui, suivant un usage traditionnel, viennent ici prier le saint, aient au 
moins son image. » 

(4) Cette tradition a été consignée au tome XXVIII, p. 514, du Bulletin de 
la Société historique de iOrne, par M. R. de Brébisson dans cette forme : 
« La tradition prétend que Saint Caprais, qui fut martyrisé à Agen, vint ren- 
dre visite aux moines de Silly et fonda l'église d'Aubry. Les recherches fai- 
tes dans les Bollandistes ne permettent pas de croire que le saint Evoque 
soit venu en Normandie. » 

(5) Silly-en-Gou[[('rn, aujourd'liui comnnuie du canton d'Exmes, arrondis- 
sement d'Argentan (Orne). Drogon, gentilhomme Angevin entré dans les or- 



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- 187 - 

établi au xif siècle, elle recèle cependant une parcelle de vé- 
rité historique, trop précieuse' pour être négligée, et qu'il im- 
portait de dégager, avec soin, de l'alliage légendaire. 

Pour y parvenir, il était nécessaire de savoir d'abord si la 
paroisse Saint-Caprais d'Aubry était ancienne et si elle n'avait 
pas changé de vocable à travers les âges. 

Le pouillé du diocèse de wSéez, rédigé en 1763 par le cha- 
noine prébende, Jacques Savary, sur les ordres de Mgr NéA 
de Christot, mentionne la paroisse qui nous intéresse comme 
un prieuré-cure, dépendant de l'abbaye de Silly-en-GouRern, 
ordre de Prémonlré. Les titres, très importants, de cette mai- 
son religieuse, déposés aux archives de l'Orne, comprennent 
une nombreuse série de chartes originales. 

Elles m'ont permis de constater, non seulement que, dès 
l'année 1212, l'église d'Aubry, parœcia Sancti Caprasii de 
Auberi, était sous le vocable primitif de Saint-Caprais, mais 
qu'à cette époque, son origine remontait déjà à une époque 
reculée. 

En 1212, 1216, 1217, 1261, 1263, Béatrice d'Aubry, Alix de 
Montagu, dame d'Aubry (1), Grégoire de Ville-Dieu (2), Ro- 
bert et Renaud Chassebœuf donnent à l'abbaye leurs parts 
dans le droit de patronage, c'est-à-dire de présentation à la 
cure, de Saint-Caprais d'Aubry, et leurs parts dans les dix- 
mes (3). Deux évêques de Séez, Sylvestre et Gervais, confir- 



dres, fonda là, au xn' siècle, un monastère célèbre. L'Impératrice Mathilde, 
fille de Henri I" d'Angleterre, veuve d'Henri, empereur d'Allemagne, et do 
Geoffroi, comte d'Anjou, lui donna un territoire étendu. Archires de iOrne, H, 
1307, registre. 

Tous les seigneurs du pays consentirent des libéralités au monastère, 
dont l'obituaire conlient les noms les plus célèbres. 

Une partie des bâtiments de Tabbaye subsiste encore, notamment l'abba- 
tiale. 

(1) Les Monlagu, issus des premiers seigneurs d'Aubry, sont d'origine 
Scandinave. Ils prennent leur nom du Ilef de Montagu, situé à Nouant (Orne). 

La terre d'Aubry constituait un /ie/ de haubert qui, après le morcellement 
que nous constatons au xin* siècle, se reforma par la réunion de ses diver- 
ses parties, et appartint successivement aux familles du Barquet et de Man- 
noury. La famille de Costart a acheté le domaine en 1844. 

(2) Villedieu-lès-Baillenl, canton de Trun (Orne). 

(3) Archives de iOrne, H. 1394, liasse. 



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— 188 — 

ment une partie de ces donations en 1219 et 1226. Le dernier 
confère, à titre perpétuel, aux religieux de Silly, l'église Saint- 
Caprais d'Aubry, à charge de la faire desservir par un de leurs 
chanoines (1). Cette dernière disposition explique comment, 
à la longue, les paroissiens établirent, dans leur esprit, une 
relation directe entre Saint Caprais et les moines de Silly. 

La division du droit de présentation à la cure et la division 
des dixmes, dès l'année 1212, prouvent que des partages suc- 
cessifs, intéressant plusieurs générations, avaient morcelé les 
droits seigneuriaux, portant sur l'église Saint-Caprais d'Au- 
bry. Faire remonter, au dixième siècle, le temps où ces droits 
reposaient sur la tête d'un personnage unique, semble stricte- 
ment conforme à la vérité. 

Quel était ce premier seigneur, dont le patronage, transmis 
à ses descendants et héritiers, implique nécessairement la qua- 
lité de fondateur de l'église Saint-Caprais ? Quel est le guerrier 
Northman auquel le duc Rollon donna ce sol, après le traité 
de Saint-Clair-sur-Epte, en 912 ? 

Souvent nos paroisses Normandes ont gardé le nom de ce- 
lui qui reçut, par don ducal, la terre sur laquelle elles se for- 
mèrent autour de la bretèche de bois, qui fut l'origine du don- 
jon féodal. Il en est ainsi à Aubry-en-Exmes, car Auberi est un 
nom d'homme et la tour d*Aubry a bien, dans la bouche des 
habitants, le sens de demeure d'Auberi. Ce nom figure du 
reste, en 1066, sur la liste des compagnons du duc Guillaume, 
conquérant de l'Angleterre. 

C'est donc le Northman Auberi, qui a fondé la paroisse et 



(1) Confirmation, en 1219, par Sylvoslro, évêqiie de Séez, des donations 
faites à l'abbaye de Silly, des droits de patronage de l'église Sainl-Caprais- 
d'Aubry, parœciœ Sancti Caprasii de Auberi, par Bernard de Beronvillc et 
Grégoire, sa femme, fille de Thibaiirf de Ville-Dieu, par Guillaume Gondouin 
et par Béatrice d'Aubry, sa femme, par Alix de Montagu, plus de la dona- 
tion d'une part de la dixme par Guillaume Gondoin, Béatrice, sa femme, et 
Alix de Montagu. 

Collation, à titre perpétuel, par Gervais, évéque de Séez, aux religieux de 
Silly de l'église Sainl-Caprais d'Aubry, dont ils possédaient le droit de pré- 
sentation {adcocatio), à charge de la faire desservir par un de leurs chanoi- 
nes, année 1220. 

Archives de iOrne, H. 1394, liasse. 



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— 189 — 

construit l'église d'Aubry-en-Exmes, mais pourquoi a-t-il vou- 
lu qu'elle fut dédiée à Saint Caprais, inconnu en Normandie, 
et comment expliquer la tradition qui fait venir Saint Caprais 
à Aubry et en fait le créateur de la naroisse ? 

Pour les habitants de la localité, Caprais n'est pas seulement 
un saint vénéré par leurs pères, comme par eux-mêmes, ils 
attachent très nettement, à sa personnalité, un rôle dans leur 
histoire. 

Ce rôle est certainement réel, mais il s'est produit une trans- 
position dans la tradition populaire. 

Caprais n'est pas venu à Aubry, c'est le Wiking Auberi, 
fondateur de la paroisse, ou son père, qui remontant, avec ses 
sauvages compagnons adorateurs d'Odin, le cours de la Ga- 
ronne, sur une barque à deux voiles, est venu à Agen, la ville 
de Saint-Caprais, est entré dans sa première basilique et, peut- 
être, a contribué à son pillage et à sa destruction. 

Après sa conversion, Auberi, fixé en Neustrie, qui allait de- 
venir la Normandie, s'est souvenu, s'est repenti, avec l'ar- 
deur d'un néophyte, et le nom, donné par lui ou par les siens, 
à l'église, construite à l'ombre de son donjon de bois, a été un 
acte mémorable de réparation, dont le souvenir, altéré, mais 
vivace, s'est perpétué. 

Ce n'est là, sans doute, qu'une hypothèse, mais la tradition 
des habitants, l'antiquité de l'église d'Aubry, son vocable pro- 
bablement unique en Normandie, l'ancienneté de son patrona- 
ge dans la famille des seigneurs d'Aubry. les usages religieux 
du temps, les terribles souvenirs laissés en Agenais par les in- 
cursions des Northmans qui, en 848, après avoir pris Bor- 
deaux, ruinèrent Agen et sa contrée, tout, en un mot, démontre 
que cette hypothèse a bien des chances d'être la vérité. 

En tout cas, l'histoire et la très curieuse tradition de la pa- 
roisse Saint-Caprais d'Aubry-en-Exmes m'ont paru de nature 
à retenir l'attention et à intéresser les membres de la Société 
Académique d'Agen. 

Vicomte du MOTEY. 



13 



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PROCÈS-VERBAUX 

Des Séances de b Société des Sciences, Lettres et Arts d*Agen 



Séance du H Mars. — Présidence de M. Dubourg. 

La Sociélc apprend avec regret la^mort, à Toulouse, de M. Jean 
OdoH Debeaux, membre correspondant, lauréat de Tlnstitut, et au- 
teur d'une Flore Agenaise qui complète celle publiée autrefois par 
Saint-Amans. 

M. le Secrétaire comnmnique une lettre de M. Bergonié, profes 
seur à T Université de Bordeaux, secrétaire général du Comité d'Ini- 
tiative du monument à élever à Xérac à de Romas, j>ar laquelle il 
invite la Société académique d' Agen à prendre part à cette manifes- 
tation scientifique, et insiste pour qu'elle envoie au Comité d'initia- 
tive ceux de ses membres (jui pourraient lui apporter des documents 
inédits sur notre illustre compatriote. 

Le sombre drame (pii se déroula le 23 décembre L588, au cbàteau 
de Blois, où fut assassiné par les Quarante-Cinq le duc de Guise, 
aura toujours le don de passionner les historiens. Les friands de ce 
beau XVI® siècle, où la vie était si intense, si fortement trempés aussi 
les caraétères, sauront gré à M. l'abbé Marboutin d'avoir révélé. pour 
la première fois la vraie personnalité du seigneur de Laugnac, qui 
se trouva parmi les conjurés. Ce n'est pas Honorât de Moritpezat, 
ainsi que l'ont écrit M. J. de La flore et avec lui tous les généalogis- 
tes, mais bien son frère aîné François, fds de François de Montpe- 
zat et de Nicole de Livron. Il ressort, en effet, des documents con- 
servés dans les précieuses archives du château de Lafox qu'Hono- 
rât, en 1588, était beaucoup trop jeune, tandis que son frère aîné 
François, très en cour, grand seigneur, aimant le luxe et le faste, 
favori d'Henri III et maître de sa garde robe, est tout désigné pour 
être le capitaine des gardes, qui, l'un des premiers, se précipita sur 
l'infortuné duc. Rentré bientôt en Gascogne, ce Laugnac trouva, 
moins de deux ans après et alors qu'il guerroyait contre la Ligue, 
une mort obscure à Mauvezin. Il avait à peine vingt-cinq ans. 

Rendant compte de l'Histoire de l'abbaye de Sainte-Croix de Bor- 
deaux par M. Chauliac, M. l'abbé Dubois donne raison à l'auteur 



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- 191 — 

contre M. Camille Jullian, ce dernier soutenant à tort, dans ses lus- 
criptions Romaines de Bordeaux, la dualité de saint Monmolin, cjdi 
vint mourir dans cette abbaye. Il souligne Torigine douteuse de 
labbé Jules Salviati, qui enleva à ses frères le prieuré de Saint-Ma- 
caire pour le faire unir au collège de La Madeleine, nouvellemeni 
fondé par les Jésuites. 11 signale enfin deux prieurés agenais, Mon- 
tauriol et Allenians, près de Penne, qui dépendaient de Tabbaye d(î 
Sainte-Croix. 

M. Dubois rend ensuite compte du nouveau volume de Vlnvenlaire 
sommaire des Archives municipales de Bordeaux, relatif à la pério- 
de ré\olulionnaire que vient de publier M. Gaston Ducaunnès-Duval, 
archiviste municipal ; et aussi du 4* volume de YInventaire sommaire 
des Registres de la Jurade de Bordeaux, contenant de précieux ren- 
seignements inédits sur de nombreuses localités de TAgenais. 

M. Lauzun communique enfin un passage d'une lettre où M. Mas- 
sip, de Gancon, donne de curieux détails sur des fouilles nouvelles 
faites dans le caveau des anciens seigneurs de cette ville, inhumés 
dans la vieille église, et qui confirment en tous points ce qu'il a déjà 
écrit aux pages 136 et 137 de son Histoire de Cancon. 

Ph. L. 

Séance du 7 acril. — Prèsidenre de M. Dtbourg. 

Invitée par le Comité d'initiative formé à i\érac, en vue d'élever 
un monument au physicien de Romas, à prendre part à cette mani- 
festation scientifique, la Société académique d'Agen s'est mise aus- 
sitôt à l'œuvre et elle a chargé M. l'abbé Dubois de centraliser en 
un travail d'ensemble tous les documents qu'elle pouvait avoir sur 
notre illustre compatriote. 

Détenteur lui-même du plus grand nombre de pièces inédites re- 
latives à la famille de Romas, M. l'abbé Dubois les communique 
aujourd'hui à ses collègues. Il remonte au xvi* siècle, et il fournit 
sur les ancêtres de Jacques de Romas d'intéressants renseigne- 
ments, les présentant d'abord comme des négociants, des bour- 
geois établis dans les paroisses de Pouy-Carregelard, Pouy-Ro- 
quelaure, Ligardes, Lamontjoie, possédant au xvii* siècle le do- 
maine de Tandillon, puis bientôt, en la personne de Mathias de 
Romas, s'élevant par la carrière des armes jusqu'à la noblesse, 
améliorant leur fortune et leur situation sociale par une alliance 
avec une Moiidenard, jouissant enfin, dès le xviii* siècle, de la plus 



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— 192 ~ 

haute considéralfon dans le Bruilhois el tout TAlbrel. Ce sont surtout 
les pièces inédiles sur les emplois occupés par Jacques de Romas 
qui constituent les plus précieuses découvertes de M. Tabbé Du- 
bois, et en dernier lieu son testament, avec tous les détails de sa 
succession, jusqu'à ce jour totalement ignoré. 

11 est assez curieux que le culte de S. Caprais, martyr d'Agen, 
existe. très vivace dans une toute petite commune de Normandie, 
à Aubry-en-Exmes. Désirant le plus tôt possible prendre cont-iot 
avec ses nouveaux collègues de la Société d'Agen, M. le vicomte du 
Motey leur envoie un très intéressant mémoire sur les origines de 
cette dévotion et les causes de sa persistance jusqu'à nos jours. 
Des nombreux documents qu'il a consultés, il résulte que, dès Tan- 
née 1212, Téglise d'Aubry était sous le vocable de Saint Caprais, 
mais que son origine remontait déjà à une époque bien plus recu- 
lée. Or, parmi les sauvages envahisseurs Normands, qui au ix* siè- 
cle dévastèrent l'Aquitaine et principalement Agen, se trouvait le 
northman Aubery, qui, pris de repentir, vint plus tard se fixer en 
Normandie et y fonda la petite église d'Aubry-en-Exmes, à laquelle 
il attacha son nom. Xe serait-ce point en souvenir des méfaits qu'il 
aurait commis à Agen, que, pour faire acte de réparation, il aurait 
alors donné le nom de Saint-Caprais à l'église élevée par lui à 
l'ombre de son donjon de bois ? Telle est l'hypothèse que soumet 
M le vicomte du Motey, et que rendent très plausible la tradition 
des habitants, l'antiquité de l'église d'Aubry, son vocable unique en 
Normandie, les documents enfin, très authentiques, sur lesquels il 
se permet de l'échafauder. 

A cause de l'Ascension, la prochaine réunion ne se tiendra que 
le deuxième jeudi du mois de mai. 

Ph. L. 



La Commission d'admiiiixtratioii et de géraurc : 0. Knllit'i-es, pb. I^usun, d-au»t. 



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SOUVENIRS DU VIEIL AGEN 



LA PORTE NEUVE 

Un des plus jolis dessins qu'ait laissé l'ingénieur Lomet est 
celui de la Porte Neuve, prise au moment où, par ordre du 
gouvernement révolutionnaire, elle allait être démolie. Ce 
dessin est entièrement inédit. Nous le reproduisons en tête 
de ce chapitre. 

Agen ne possédait, on le sait, à la fin du xiv* siècle, lors- 
que fut achevée seulement sa troisième et dernière enceinte, 
que cinq grandes portes : deux sur sa face ouest, la porte S'- 
Antoine et de Garonne; une sur sa face nord, la porte S*-Geor- 
ges, encore élait-elle à l'extrémité ouest ; une sur sa face est, 
la porte du Pin ; enfin, au midi, la Porte Neuve. 

Toutes variaient d'aspect. Mais si aucune image des portes 
S'-Georges et du Pin n'a été faite ou ne nous a été conservée, 
alors que nous reproduirons dans la suite de ce travail celles 
des portes S*- Antoine et de Garonne, il nous est facile, par 
1 étude attentive du plan Lomet (1), de nous rendre compte 
combien différaient les moyens de défense de chacune de ces 
portes. La plus curieuse, la plus pittoresque, après le Pont- 
Long, était la Porte Neuve. Félicitons-nous donc de ce que 
Lomet Tait ainsi jugé, et par son crayon toujours si exact nous 
en ait conservé le souvenir. 

Telle qu'il la représente dans son dessin, la Porte Neuve se 
composait, en 1789, de deux larges baies en tiers point percées 
dans une haute tour carrée a, couronnée d'une plateforme 



(1) C'est par deux fois que nous avons publié ce précieux plan, dont l'ori- 
ginal appartient à M. Payen : la première en 1893, en tête du second volume 
de nos Couccnts d'Af/en aeant 1789: la seconde en 1894 en tête de notre étude 
sur les Hnreintcs surcesatii'es de la rillc d'Af/t'n. 



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— 191 — 

crénelée et flanquée de chaque côté par deux tours semi-cîrcu- 
laires b et c, dont les pieds baignaient autrefois dans les fossés 
de ville. Ces tours jumelles, découronnées et recouvertes d'une 
toiture à pan très incliné, étaient reliées entre elles par une 
galerie de bois en forme de hourds, percée à jour par des bar- 
reaux. Masquant Tentrée de la tour carrée, cet ouvrage permet- 
tait aux sentinelles d'en surveiller les approches, au besoin de 
la défendre, et en même temps de communiquer rapidement 
et à couvert d'une tour à l'autre. Un pont fixe p, remplaçant 
l'ancien pont-levis, était jeté sur les fossés y* en partie comblés 
à ce moment. Enfin, en dedans de ce pont avait été construit 
et se voyait encore en 1789 un ouvrage avancé, un « révelin » 
r, composé, de chaque côté, .d'une muraille crénelée, terminée 
par if deux guérites » g^ petites tourelles en porte à faux per- 
cées de deux meurtrières et faisant principalement ToflRce de 
postes d'observation. 

(Voir plus loin le plan que nous donnons, dressé par Lomet 
lui-même.) 

Quoique asse;^ grossier, cet ensemble de fortifications n'en 
présentait pas moins un aspect fort pittoresque et des plus 
intéressants. 

. Telle cependant n'avait point toujours été la Porte Neuve. 
Plusieurs fois, depuis sa construction première, nous allons 
voir qu'elle avait subi de notables transformations. 

Nous ignorons quel était son plan primitif. Toutefois il. est 
plus que probable qu'elle dût être construite sur le modèle de 
toutes les portes de ville du xiv« siècle, telles que les décrit 
si bien Viollet le Duc (1), composées pour la plupart de deux 
tours jumelles semi-circulaires, flanquant la porte principale, 
mais avec cette différence, particulière à notre région, 
qu'au lieu d'un étroit passage entre les deux tours, il 
existait une troisième tour carrée, crénelée, en appareil moyen, 
large de 3 m. 50 environ sur 3 m 50 de haut, suivant l'usage 
admis à ce moment, sous laquelle s'ouvrait la porte proprement 



(1) Dictionnaire (i'arrliiterturo, VII. art. Porte. 



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— 195 — 

dite et telle que nous en voyons des exemples à Villeneuve- 
sur-Lot, à Vianne. etc., en un mot dans toutes les bastides de 
notre région du Sud-Ouest. 

Cette tour, au début, était-elle défendue par un pont levis ? 
Ou bien, comme la porte Narbonnaise de Carcassonne, la 
Porte Neuve s'ouvrait-elle de plain pied sur un pont fixe jeté 
sur les fossés ou plus simplement encore sur le fossé comblé 
en cet endroit essentiellement passager? La première hypo- 
thèse est la seule plausible, aucun ouvrage avancé, à rencontre 
de la porte Narbonnaise, ne la protégeant au dehors, et les 
constructeurs du moyen âge, toujours si méfiants, se gardant 
bien de commettre une telle imprudence. 

Cependant dans la suite, après la guerre de Cent ans, un 
grand relâchement se produisit dans Tentretien des murailles 
de la ville. Lorsque surgirent les troubles religieux, les forti- 
fications d'Agen laissaient bien à désirer et Ton sait quelles 
mesures énergiques prit Monluc pour y remédier. Le pont- 
levis de la Porte Neuve existait-il toujours à ce moment ? Il 
semble que non. En tous cas il était totalement supprimé en 
1612. lorsque fut dressé « par ordre de M. de Gourgues, tré- 
« sorier général de France en Guienne, le procès- verbal des 
« réparations à faire aux murs de la ville d'Agen â la réquisi- 
« tion des Consuls de ladite ville. » 

De ce document, publié déjà par nous in extenso (1), rappe- 
lons pour notre étude le passage suivant : 

* Et estant arrivés à la Porte Neuve, avons trouvé nécessaire faire 

a ung pont-leois à ladite porte à laquelle on va à plain pied et ne se 

a ferme que d'ung grand portai de bois ; lorsqu'elle s'ouvre, ledit 

« pont-levis y estant très nécessaire pour la conservation de ladite 

* ville ; — et, avec ledit pont, ung Revelin, deulx petites tours en 

« forme de cul de lampe aux deulx extrémités dudit pont pour la 

« deffence dicelluy, et comme il est aux autres portes ; — et, au 

« dedans ledit revelin, pour la deffence de la seconde porte faicte 

« entre les deux tours, au dessus icelles portes, une gueritte allant 



(1) Los Knri'intOA surrossira* (fo la nllo (rAf/cn. Agen 1894. ïn-8* do 71 pages 
avec reproduction du plan Loniet. 



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( d'une tour à l'autre en forme de mâchicoulis, auxquelles tours ny a 
« aussy aulcune canonnière ny deffence (1).» 

Aussi clair que précis, cet extrait du procès-verbal du 
27 janvier 1612 nous apprend donc qu'à cette date la Porte 
Neuve n'avait point de pont-levis, qu'elle n'était défendue au 
devant du fossé comblé que par un portail en bois et qu'il était 
de toute nécessité de la fortifier davantage. 

Pour cela, il était bon de construire un pont-levis, de le 
défendre par un ouvrage avancé, un Revelin, terminé par deux 
petites échauguettes, et qu'il fallait relier les deux tours 
rondes par une galerie, « une guérite en forme de mâchicoulis » 
qui protégerait également l'entrée principale. Ce qui fut fait. 
Tel est l'ensemble des, défenses que nous a conservé le très 
curieux dessin de Lomet et qui s'était maintenu depuis le 
commencement du xvii® siècle jusqu'à la Révolution, moins 
toutefois le pont-levis, qui, une fois encore, avait été remplacé 
par un pont fixe jeté sur les fossés en partie comblés. 

L'histoire de la Porte Neuve et du quartier environnant ne 
manque pas de présenter de l'intérêt. 

En remontant à l'époque romane, il est hors de doute que 
ce côté de la ville était l'un des centres les plus riches de l'an- 
tique cité. Les njombreux objets qu'on y a découverts, et dont 
l'authenticité est affirmée par tous nos annalistes, tels que 
fûts de colonnes, tracé d'amphithéâtre, fragments de murs en 
petit appareil, inscriptions, urnes sépulcrales, lampes, 
mosaïques, dalles de marbre, statuettes, médailles en très 
grande quantité, etc., etc., l'attestent surabondamment. 
L'Aginnum romain s'étendait en effet depuis les champs de 
Renaut, c'est-à-dire l'hôpital actuel, jusqu'au pied du 
coteau, et le quartier de la Plateforme renfermait les monu- 
ments peut-être les plus riches et les plus importants. 

Lorsque, aux iv® et v® siècles, les Barbares eurent à plusieurs 
reprises ruiné notre malheureuse cité et renversé ses édifices. 



(1) Archives municipales d'Agen. EE. 17, liasse. 



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- 197 — 

les derniers survivants de cette époque tragique songèrent, 
Torage passé, à se grouper plus étroitement, et, comme à 
Bordeaux, à Auch, àLectoure, à Eauze, à Périgueux, etc., ils 
s'établirent, non pas comme la plupart de leurs voisins, 
sur les ruines des anciens oppida Gaulois, c'est-à-dire sur 
les hauteurs qui dominaient la ville, mais au centre de la 
ville romaine, sur son tertre le plus élevé, qui fut le monticule 
où fut érigée leur première église chrétienne de S* Etienne, et 
qui reçut le nom de Castrum Sancti Slephani, actuellejnent 
occupé par le Marché-Couvert. Autour de ce refuge se forma 
la première enceinte, qui du côté du midi ne dépassa pas la 
Porte S^« Anguille, plus tard du Chapeau-Rouge (1). Tout le 
quartier de la Porte Neuve resta donc désert, hors des murs, 
jonché longtemps des débris de toutes sortes accumulés par 
les Barbares. 

Cet état de choses dura jusque vers la fin du xiiP siècle. 
Forcés alors d'élargir leur première enceinte devenue beaucoup 
trop étroite, les Agenais s'agrandirent d'abord à l'ouest du 
côté du Château et à Test du côté de lancien fort de Lassaigne, 
peu séduits par le côté nord où déjà cependant s élevaient les 
églises de S. Caprais et de S'® Foy, mais qui ne présentait 
encore que des marais malsains formés par les eaux croupis- 
santes de la Masse. Le côté sud resta délaissé jusqu'au moment 
où s'éleva la troisième enceinte, l'enceinte définitive telle 
qu'elle a existé jusqu'à la Révolution. Alors furent enclavés, 
depuis la chapelle de Notre-Dame du Bourg jusqu'à la Porte 
Neuve, de grands terrains vagues que vinrent occuper succes- 
cessivement la plupart des couvents de la ville, d'abord les 
Annonciades en 1533 ; un peu plus tard, en face, les Carmé- 
lites en 1628 ; les religieuses de la Visitation en 1642 ; et 
comme couvents d'hommes, les Minimes en 1658; les Tierçaires 
en 1687; enfin, hors les murs, les Lazaristes en 1683 (2). 



(1) Elle était sitQée rue Montesquieu, entre les maisons actuelles de M. le 
docteur Cortès et du peintre Laurent. 

(2) Voir notre étude sur les Coueents d'Afjen avant 1789 ; 2 vol. in-8*, 
1889-1893. 



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— 198 — 

Plus tard, lorsqu'en septembre 1773 les Minimes furent 
forcés de quitter Agen, le vaste local qu'ils occupaient près de 
la Porte-Neuve fut acheté par Taîné des frères Pélissier, grands 
négociants de notre ville. Il démolit entièrement ces vieilles 
constructions et il fit bâtir par l'architecte Leroy, au prix de 
100.000 livres, le bel hôtel entre cour et jardin, qui est aujour- 
d'hui l'hôtel d'Escouloubre (1). 

Et vers la même époque, M. de Vigué, juge au Présidial 
d'Agen, propriétaire de tout le terrain qui longeait les murs 
de ville depuis la Porte Neuve jusques, à l'est, la tour de Galbas, 
ne faisait-il pas construire de beaux immeubles : le plus petit, 
qu'il se réservait et qui est l'hôtel de M. de Bourrousse de Laf- 
fore; le plus considérable, attenant à la porte même, qu'il vendait 
en 1771 à Jean Médard de la Ville, seigneur de Lacépède, père 
de l'illustre naturaliste, que ce dernier revendait le 4 décem- 
bre 1782 au comte de Narbonne-Lara dont il devint l'habita- 
tion jusqu'à la Révolution, et que ses héritiers cédèrent finale- 
ment, en 1808, au département de Lot-et-Garonne pour en 
en faire le siège du nouvel Evêché(2). 

Vers la fin du xviii« siècle s'élevèrent donc, en ce quartier 
de la Porte Neuve, jusque-là à peu près abandonné, de vas- 
tes et belles maisons qui devaient en faire bientôt l'un des 
centres les mieux habités d*Agen. 

Au XVI® siècle, la Porte Neuve est l'objet de l'attention toute 
particulière des Consuls. Ses abords, mal défendus par leur 
assiette naturelle, préoccupent à juste titre les gouverneurs 
d'Agen. Monluc entre autres ne cesse de recommander qu'on 
y fasse bonne garde. En 1574, il donne l'ordre « d'y placer 
deux pièces d'artillerie, dites mousquets (3) ». En 1578, l'auto- 
rité municipale fait réparer les murailles avoisinantes, et, pour 
plus de sûreté, fait murer la Porte Neuve et la porte Saint 
Georges (4). Des soldats demeurent en permanence « dans le 



(1) Les Coucents d'Af/cn, t. 1. chap. xi. Les Minimes. 

(2) Voir pour plus amples détails notre Histoire de la Socictê académique 
d'Agen, p. 7. 

(3) Archives municipales, BB. 32. 

(4) Idem. CC. 314. 



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— 199 — 

fort de la Porte Neuve », auxquels on alloue la somme de 
79 livres 16 sols (1). 

Le mercredi 25 septembre 1585, la Porte Neuve vit défiler 
sous ses deux baies ogivales un bien étrange cortège, com- 
posé de cavaliers courant à toute bride et portant derrière 
eux, en croupe, des femmes et des filles à peine vêtues. C'était 
la reine de Navarre elle-même, la reine Marguerite, ses dames 
d'honneur et ses suivantes qui s'enfuyaient éperdues d'Agen, 
après une bataille de deux jours, poursuivies par la population 
justement courroucée des excès commis par elle pendant 
six longs mois, notamment par la démolition de tout ce quar- 
tier de la Porte Neuve jusqu'au couvent des Jacobins qu'elle 
voulait transformer en forteresse. Seule était restée libre, 
sans doute volontairement, la porte qui nous occupe. Ce fut 
donc par elle que sortit la fille de Catherine de Médicis dans 
l'accoutrement le plus lamentable, « et avec un désaroy si 
« pitoiable, écrit le Dioorce satyrique, que ses filles ressem- 
< blaient mieux à des garces de lansquenetz à la suite d'un camp 
« qu'à des filles de bonne maison, accompagnées de quelque 
« noblesse mal harnachée, qui, moitiésans bottes, moitiéàpied, 
tt la conduisirent sous la garde de Lignerac aux monts d'Au- 
« vergne (2). » 

En octobre 1590, pendant la Ligue, les Consuls recomman- 
dent de garder principalement la Porte Neuve, la ville devant 
être attaquée par Saint-Chamarand entre cette porte et la 
tour de Marmande, c'est-à-dire à l'endroit où les fossés très 
peu profonds facilitaient plus commodément l'escalade (3). 
Mais la mèche fut éventée. Ce fut, on le sait, par la porte de 
Garonne que le 5 janvier 1591 Saint-Chamarand pénétra dans 
la ville, et, malgré la courageuse défense de ses habitants, la 
livra au plus affreux pillage (4). 

Lors de la reprise des hostilités, après la mort de Henri IV, 



(1) Archives municipales, CC. 74. 

(2) Dieorce satyrique. Ed. Gay. 1878, p. 82. — Cf. Itinéraire de Margue- 
rite de Valois en Gascogne. Agen, 1902, p. 332-338. 

(3) Archives municipales, BB. 35. 

(4) Voir La cille d'Agen sous le sénéchalat de 5* • CVi a ma ra mi, par Ad. Magen. 



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- 200 — 

îi n'est pas d'année où les Consuls ne se préoccupent de forti- 
fier la Porte Neuve. Nous savons, par le procès-verbal de 
1612, les aménagements qu'ils y apportèrent, et comment, 
trouvant la porte murée, ils décidèrent de l'ouvrir et de la 
défendre par un pont-levrs, un revelin et une guérite en forme 
de hourd (1). Nous voyons en outre qu'un sieur Martial Clia- 
brié s'engage « à recouvrir les tours de la Porte Neuve et à 
« blanchir le devant en pierre assise, moyennant la somme de 
« 24 livres » (2). x 

Néanmoins, malgré ces travaux, on n'hésita pas, lors des 
troubles de la Fronde, à murer de nouveau la Porte Neuve, 
puisque, lors de la grande inondation du 25 juillet 1652, 
Labrunie nous apprend « qu'il fallut ouvrir la Porte Neuve, 
« murée, pour laisser passer la procession d'usage, attendu 
« qu'elle était la seule porte d'Agen restée libre, dont l'eau ne 
« se fut pas emparée » (3). 

Les troubles apaisés, les Consuls songèrent à embellir alors 
pour la première fois ce quartier jusque là déshérité, et ils 
firent planter une allée d'ormeaux de la Porte Neuve à la porte 
Saint-Louis (4). En 1660, ils achètent du bois, « pour lacons- 
« truction d'une flèche à la Porte Neuve » (5). En 1668, « ils 
« paient 80 livres au sieur Massas, charpentier, pour avoir 
« refait le pont-levis de la Porte Neuve » (6). Mais il 
faut que ce travail ait laissé bien à désirer puisque en 
1702 il est alloué la somme de 291 livres « pour une nouvelle 
< réparation au pont-levis de la Porte-Neuve» (7); ce qui prouve 
toutefois que le pont-levis fonctionnait encore à celte époque. 
Il semble cependant qu'il était définitivement remplacé en 1719 
par un pont fixe; car à cette date, il est donné 290, livres à 
l'adjudicataire de la construction du pont de la Porte Neuve (8). 



(1) Archives municipales, EE, 17 ; — BB, 42; — CC, 348. 

(2) Idem. BB. 44 ; — EE, 17. etc. 

(3) Abréfjé chronologique des Antiquiics d'Agcn, p. 156. 

(4) Archives municipales, BB, 58; — CC, 217. 

(5) Idem, BB, 61. 

(6) Idem, CC. 249. 

(7) Idem, CC. 403. 

(8) Idem, CC. 416. 



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- 201 — 

Ed 1721, la ville d'Agen fut menacée do la contagion. Par 
mesure de précaution, les Consuls font fermer le 23 mai qua- 
tre portes : « la Porte Neuve, la porte Saint-Louis, la porte 
« du Pont et celle de Saint Georges, et ne laissent ouvertes que 
« les portes Saint- Antoine et du Pin, sans y faire garde. » 
Mais un conflit de préséance s'éleva à cette occasion entre eux 
et Mgr TEvèque, qui ne se termina qu'au bout de quatre mois 
parle règlement suivant ; < M. le lieutenant général montera 
« la garde à la porte Saint- Antoine avec le doïen des avocats et 
« quatre artisans; — M. le grand archidiacre à la porte du 
« Pin avec un prébendier et quatre artisans ; — enfin le doïen 
« des Jurats gardera la Porte Neuve avec quatre artisans ; les 
« autres portes restant fermées » (1). 

Les choses demeurèrent en l'état jusque dans le dernier 
quart du xvni" siècle. A ce moment la municipalité comprit 
que la ville d'Agen ne pouvait rester plus longtemps enserrée 
dans ses murailles et qu'à l'instar des autres villes voisines, 
Bordeaux par exemple, il fallait lui donner de l'air en ren- 
versant son mur d'enceinte qui n'avait plus sa raison d'être et 
en modifiant du tout au tout ses entrées principales. La Porte- 
Neuve fut une des premières visées. 

Un jeune ingénieur de grand talent, sorti depuis deux ans 
de TEcole des Ponts et Chaussées, venait d'être attaché à la 
généralité de BordeJiux avec résidence à Agen. Antoine-Fran- 
çois Lometn avait, en effet, que vingt-trois ans lorsque, à la 
fin de 1782, il reçut de l'administration la mission de trans- 
former ainsi la dernière enceinte d'Agen (2). Avec cette 
ardeur au travail qui l'a toujours caractérisé, il se mit aussitôt 
à l'oeuvre, et, dès l'année 1784, il soumettait à la municipalité 
tout un plan nouveau des voies d'accès, routes, portes, prome- 
nades de la ville, accompagné de multiples devis et plans, 
qui offrent un très grand intérêt. 

Pour ne parler que de la Porte Neuve, il existe aux Archi- 



(1) Licre doré du Présidial d'Agen, p. 259-264, publié par M. Fr. Habasque. 

(2) Voir Tétnde que lui a consacrée son arrière petit-fils, M. Maurice Vé- 
cbembre : Le baron Lomet{Agen, Imp. Moderne, 1909). 



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— :>02 — 

ves départementales de Lot-et-Garonne, série C, 21, un volu- 
mineux dossier relatif au projet de démolition de Tancienne 



j II 



Projet de démolitioD et de reconstruction de la Porte Neuve, par Lomet 

Porte Neuve et de sa reconstruction toute moderne, à côté. 
Dans les plans remarquables qui l'accompagnent, notamment 



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- 203 - 

dans le plan principal que nous reproduisons ici, comme fai- 
sant le mieux comprendre et les anciennes dispositions et le 
projet nouveau, on voit que toute la porte du moyen-àge y 
compris sa tour carrée a, sa tour ronde b, « où loge actuelle- 
ment le portier », son autre tour jumelle c, o tour comblée, 
« écrit Lomet, jusqu'à 18 mètres au-dessus du pavé, avec des 
« fondements pestiférés, il y a environ 250, ans et peut-être 
« pour ce motif dangereuse à démolir », son revelin r, ses deux 
guérites çg, occupant Textrcmité d'un mur « qui est à démo- 
« lîr jusqu'au niveau du pavé, pour ensuite y mettre un petit 
« garde-fou, ce qui formera une terrasse très agréable »,etc., 
doit disparaître jusqu'au vieux pont/), « dont il ne doit rester 
aucun vestige et qui sera comblé, mais jamais avant que la 
« construction du nouveau n'ait été entièrement parachevée. » 
Or ce nouveau pont n était reporté un peu à gauche et devait 
aboutir à une porte moderne m, que fermerait une superbe 
grille en fer forgé dont le prix s'élèverait à 2,400 livres. 

Mais ce beau projet n'aboutit pas. On était à 1? veille de la 
Révolution. Les esprits se tournaient d'un autre côté. Et la 
vieille Porte-Neuve subsista telle qu'elle jusqu'en 1789. 

Ce n'est pas d'ailleurs en cette année que fut démolie la 
Porte Neuve, ainsi qu'il est écrit à tort au bas du dessin de 
Lomet, mais seulement en 1794, et ce « par ordre, du vandale 
« Monestier, ce fou, écrit Labrunie, qui, ainsi que beaucoup 
« de ses confrères, s'était figuré que nous serions plus libres, 
« quand nous n'aurions plus ni portes, ni murailles » (1). Dès 
lors^ tout ce quartier fut bouleversé. 

On commença immédiatement à combler le fossé de ville 
depuis la Porte Neuve jusqu'à la porte S^-Louis. « On y a 
« construit, écrit Proche, un aqueduc sur lequel on a fait de 
« beaux jardins, et l'ancien mur qui bordait ce fossé est couvert 
« par des maisons qu'on y fait bâtir, ce qui rend cette avenue 
« régulière et agréable, au lieu qu'auparavant on ne voyait 
« qu'un précipice très dangereux, surtout pendant la nuit » (2). 



(1) Abrégé chronologique y p. 134. 

(2) Annales de la cille d'Af^en^ p. 53. 



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- t.01 - 

Et plus loin : « Ce fut à la fin de 1799, que l'Administration 
« municipale autorisa les particuliers, qui avaient des maisons 
« et jardins le long du fossé, à construire, à leurs frais et 
« dépens, cet aqueduc ; elle leur accorda toute la partie du 
« terrain dont il serait recouvert, à la réserve de la partie qui 
« serait nécessaire pour l'établissement de la grande voirie et 
« d'une allée sur l'accotement de la route » (1). 

En même temps, de grandes améliorations étaient apportées 
au faubourg Porte-Neuve, c'est-à-dire à tout l'espace compris 
en face de la porte, hors des murs, et plus particulièrement à 
ce qu'on appelait la Plateforme, sorte dequadrilatère exhaussé, 
où Fon planta des arbres, et qui, dès le xviii* siècle, était 
devenue une des promenades favorites des Agenais. Mais 
laissons encore parler Proche, qui, mieux que personne nous 
renseigne sur les transformations de ce quartier dont il fut 
témoin : 

(( Les allées de la Plateforme furent aussi plantées au com- 
« mencement de cette année 1799 par les soins de M. Castel- 
« naud, alors président de ladministration. Ce terrain était 

< autrefois très bas et de niveau avec la grande route qui le 
« borde au midi et les jardins qui l'environnent. En 1738, 
« année diseteuse, les Consuls le firent élever à la hauteur où 
« il est maintenant, en y faisant transporter tous les décom- 
« bres et terres entassés dans les rues et carrefours de la ville. 
« Ils employèrent à cet usage les pauvres de tout sexe et de 
(( tout âge en état de travailler et leur procurèrent ainsi le 
« moyen de subsister. La Plateforme est le lieu le plus élevé 
« des alentours d'Agen et une de ses promenades les plus 
« agréables. Les plus forts débordements ne peuvent l'atteindre ; 
« on y respire un air pur et sain. C'est là que les habitants 
« d'Agen, après s'être promenés, en été, sur les allées du 
« Quinconce et sur le gazon du Gravier, vont passer les soirées 

< et se réfugier vers le coucher du soleil, pour éviter le serein 
« que cause la proximité de la rivière. Les dames surtout 



(1) Abrégé chronologique^ p. 76. 



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— 205 — 

« paraissent avoir de la prédilection pour la Plateforme ; il est 
« aisé d'en deviner la raison ; c'est que cette promenade étant 

< plus à découvert et moins ombragée, elles peuvent mieux y 

< étaler leurs grâces, qui sont enfouies sous les arbres touffus 
« du Gravier (1). » 

Et M. Ad. Magen d'ajouter en note : 

(( Les allées de la Plateforme occupaient à peu près Tein- 
m placement de la promenade actuelle de ce nom. Elles étaient 
« plantées d'ormeaux et se terminaient, du côté de roiicst, 
« par une banquette en pierres, percée de deux ouvertures. 
« Le triangle allongé, dont la rue de Strasbourg forme la base 
« et dont les côtés sont, au nord le cours Trénac, au sud la 
« route nationale n° 21, comprenait à peine vingt maisons épar- 
« ses ; encore eàt-ce des maisons occupées par des pauvres 
a gens, travailleurs de terre allant à la journée. Il y avait là 
« des vacants en friche et quelques jardins. C'était un quar- 
« tier désert et presque champêtre. La vue de la plaine et les 
« coteaux gracieux qui dominent la Garonne vers Moirax, 
a Boé et Layrac, non arrêtée par les constructions élevées 
« depuis, la prison départementale entre autres et le Palais de 
« Justice, se déployait aux yeux des promeneurs d'une mà- 
« nière agréable. » 

Il nous souvient d'avoir vu, dans notre enfance, la Plate- 
forme, telle que la décrivent si bien Proche et Adolphe 
Magen. C'était, en effet, un tertre élevé, planté d'ormeaux, 
auquel on accédait par un escalier en bois d'une dizaine de 
marches. Présente également à notre mémoire est l'époque où 
la Plateforme fut nivelée par les soins de l'administration 
préfectorale du second Empire, et où tout ce quartier presque 
désert devint, par ordre du gouvernement de Napoléon III, en 
même temps que s'élevait à son extrémité le nouveau Palais de 
Justice, le square vaste et charmant, qui, par ses ombrages, 
son airsalubre et pur, et surtout par les doux rayons du soleil 
qui, aux beaux jours de l'hiver comme aux premières effluves 



(1) Annales de la cille d'Agen p. 76. 



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— 206 — 

du printemps, le réchauflent et Tégaîent, demeurera toujours la 
promenade élégante et aristocratique de la ville d'Agen. 

Ph. LAUZUN. 



Le fief de la Sylvestrie 

Cette terre sans justice, située dans la juridiction de Pujols, fut 
vendue, le 4 décembre l'iGi, \n\v Arnaud de Montratier, seigneur de 
Favols, et par Marguerite de Clarens, sa femme, à Jean et Jacques 
d'IIéhrard, frères, habitants de Villeneuve-sur-Lot. 

Le 27 avril 1492, Pierre d'Hébrard fil hommage au baron de Pu 
jols, Uenaud de Sainl-Chamans qui était sénéchal des Landes, du 
repaire ou maison noble de La Sylvestrie, sous le devoir d'un fer 
de lance aux bords doréi?. 

En 1503, Pierre d'Hébrard donna aux commissaires du roi le 
dénombrement des biens de la maison noble « de la Salvestrye ». 
Sa déclaration pouvait être inexacte ou incomplète, car il n'avait 
pu consulter ses terriers à Villeneuve, à cause de la peste qui ré- 
gnait alors dans cette ville. 

Marguerite d'Hébrard ayant épousé, le 20 juin 1503, Arnaud du 
Vignalj les biens de La Sylvestrie servirent à payer sa dot (29 avril 
L5i6). 

Il serait trop long de raconter en détail comment Jean de La 
Fabrie accfuit en 1597 La Sylvestrie par un contrat d'achat et par un 
contrat d'échange (1). 

L'hommage de la maison noble de La Sylvestrie fut rendu *e 
27 août 170'i (Marraud, notaire), par François de La Fabrie, à 
François de Gombaud, baron de Pujols (2). 

Jean DUBOIS. 



(1) Tous les rcnscignemenls ci-dessus provionnenl des archives du château 
de Noaillac. 

(2) Arch. de Lol-el-Gnronne, contrôle dos actes de Villeneuve (5 soplcm- 
br.- 1704) 



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LETTRES DU GÉNÉItAL ItËSSAYRE 



Au même, 

AmIos» le 8 scplombrc 1854. 

... A riieure qu'il est toute Tarmée expéditionnaire, moins la ca 
Valérie, doit être en vue de Sébastopol (1). Nous suivrons dès que 
le débarquement sera opéré et que les bateaux qui auront apporté 
les premières troupes seront venus nous chercher à Bourgas (2j, 
lieu de noire embarquement. Telle est jusqu'à ce jour la version 
qui circule. Déjà le l*' de chasseurs d'Afrique s*est rapproché de 
la côte, le 4°' doit suivre, puis le 1*' de hussards, enfin les dragons 
et cuirassiers. En attendant nous sommes toujours à Aïdos, petite 
bourgaxle à dix lieues de la côte, assez bien approvisionnée pour 
nos chevaux, passablement pour nous. En somme, cela vaut beau 
coup mieux que les environs de Varna, où tout manquait et où :ô 
maladie a fait d'affreux ravages. Je crois t'avoir donné le chiffre de 
nos pertes, ajoutes-y maintenant 15,000 malades (3) évacués sur 
France et dans les hôpitaux et tu connaîtras alors celui des trou 
pes agissantes, sans toutefois dégarnir complètement Gallipoli et 
Varna. Malgré tout, on compte sur un succès complet. Que Dieu 
les entende, pour moi je doute encore. 

Celte expédition est subordonnée à tant de circonstances qu'il 
faut que toutes réussissent, toujours d'après ma modeste manière 
dy" voir, pour obtenir le résultat qu'on en attend. Il faut donc comp- 
ter que la mer sera très favorable pour la traversée et surtout pour 
le dé!)arquement, sur près de 20 à 25 jours de beau temps et enfin 
sur im ennemi pas trop nombreux pour ne point nous retarder 



(1) Retardés par les Anglais, les Français qui étaient prêts depuis le 2 sep- 
tembre, n'appareillèrent que le 5. L'opération du débarquement ne com- 
mença que le 14, non pas en vue de Sébastopol, mais à Old-Forl, à quelq«ic 
distance d'Eupatoria. 

(2) Ville maritime de la province de Roumélie (Turquie d'Europe), au fond 
d'un large golfe de la mer Noire, à 103 kil. S.-S.-O. de Varna. 

(3) Dans sa lettre du 9 août au ministre de la Guerre, le maréchal Je 
Saint-Arnaud n'accusait avec 2,000 morts que 5,000 malades. 



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- 208 - 

dans notre marche aventureuse, quand surtout chacun sait qu'il 
n*y a point de retraite à espérer. 

Si le succès est complet, qu'on s'empare de la place (1), qu'on 
la détruise de fond en comble, qu'on brûle ou qu'on fasse prison- 
nière la flotte russe, que nous restera-t-il à faire en Orient, les 
Turcs et les Autrichiens dans les Principautés ? Il ne nous restera 
plus qu'à renirer en France pour venir renforcer l'armée du 
Nord (2) qu'il faudra, sans nul doute, faire marcher au printemps 
prochain. S'il doit en être aihsi qu'on se dépêche, afin qu'on en 
finisse au plus vite et qu'on n'attende pomt le gros temps pour 
nous embarquer. Telle est la combinaison que je me suis tracée 
et qui pourrait bien avoir la solution que chacun ici désirerait voir 
sortir. Attendons donc la fin. 

... Dans la prévision de notre prochain embarquement et peut- 
être d'un séjour prolongé en Crimée, ce qui me paraît un peu dif- 
ficile, je m'occupe à faire doubler mes cabans et manteaux en 
peau de mouton, je me fais confectionner de bonnes chaussures, je 
fais provision de riz et de biscuit afin de pouvoir tenir le plus long- 
temps possible. L'administration n'emporte pour l'armée et la ca- 
valerie que pour quinze jours de vivres à partir du jour de l'em 
baïquement. Si nous avons de la pluie, comme nous en avons eu 
sous Constantine, cet approvisionnement sera promptement dé- , 
truit. Aussi est-il bon d'avoir sa petite réserve. J'engage mes chers 
commensaux à faire comme moi (3). Enfin au 15 au plus tard nous 
aurons atteint à la veille où on n'aura pas besoin de nous. La sai- 
son est déjà bien avancée pour se hasarder dans la mer Noire dans 
les premiers jours d'octobre. 

... Mon colonel, qui avait fait sa demande de congé en attendant 
sa mise à la retraite, vient de se désister. C'est un bon diable qui ne 
sait pas trop ce qu'il veut. La veille il dira blanc et le lendemain 
noir (4). Pour mon compte, je suis enchanté qu'il ne me laisse 



(1) « La prise de Sébastopol, réaJisée par une courte apparition qui n'est 
pas sans analogie avec un coup de main... » (Lettre du maréchal de Saint- 
Arnaud au ministre de la guerre, en date du 29 juillet.) 

(2) Cette armée se trouvait concentrée au camp de Boulogne. 

(3.1 « Pendant les derniers jours qui avaient précédé l'embarquement des 
troupes, la ville de Varna était encombrée d'officiers et de soldats en quête 
de provisions. Les marchands firent de brillantes affaires... » (Souvenirs 
dun Dragon^ p. 69.) 

(4) Ch. Mismer, op. cil., p. 6, fait de ce colonel le portrait suivant : 
« M. Robinet de Fias était un original. Quand je lui fus présente au rapport, 



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- 209 - 

point rembarras d'un régiment qu'il a laissé péricliter et qu'il fau- 
dra du temps à remettre à flot... 

A Madame Ressayre née Ressaijre. 

Bourgas, le 26 octobre lfô4. 

Nous venons pour la deuxième fois et après plusieurs contre- 
ordres, de recevoir l'ordre de nous tenir prêts à être embarqués 
pour aller en Crimée. Cette fois, nous l'espérons, nous n'aurons 
pas à déplorer une nouvelle déception puisqu'on assigne Andrino- 
ple pour garnison aux réofiments qui ne doivent point suivre notre 
mouvement. Au reste, le régiment seul est destiné à renforcer la 
cavalerie d'Afrique qui se trouve depuis près de 15 jours sur le 
tliéâtre des opérations. Maintenant nous n'attendons plus pour 
commencer notre mouvement, que l'arrivée à Bourgas des navires 
pour nous transporter en Crimée. Dieu veuille qu'ils arrivent vile 
afin que nous puissions assister au grand dénouement qui ne peut 
tarder, à nous être annoncé. Car les journaux de Constanlinople 
arrivés ce malin nous font croire que les armées alliées entreront 
dans Sébastopol avant le 5 du mois de novembre. Si on pressait 
l'envoi des bateaux, nous pourrions arriver à temps et prendre part 
à cette grande affaire, qui, pour la cavalerie ne sera que le prélude 
de celles qui devront suivre. D'après mon petit jugement, le rôle 
de notre arme ne commencera qu'après la prise de la ville (1). Car 
il paraît que les Russes vont recevoir de ce côté de nombreux ren- 
forts, et il faudra que chaque année dispute sa victuaille dans un 
pays que l'ennemi aura déjà ruiné. Enfin nous tacherons de nous 
en tirer pour le mieux et à l'honneur de tous. 

,.. Nous sommes toujours ici on ne peut mieux partagés pour le 
temps : un printemps continuel. Ma santé est des plus parfaites, et 
certes va arriver le moment où je n'aurai h désirer qu'une longue 
continuation, car il faut s'altendre h ne pas avoiV toujours ses aises 
en Crimée, pas plus qu'une bonne nourriture. Nous allons nous pré- 
cautionner pour quelque temps, puis ensuite on verra.... 



il portait sur la tôle une calotte de dragon et des épauletles sur sa capote ; 
très affable d'ailleurs et très aimé du soldat. » L'auteur des Souvenirs cVun 
Dragon ajoute : « Le lieutenant-colonel Ressayre avait l'écorcc plus rude. 
Ses qualités d'homme de commandement, ses campagnes en Afrique, ses 
blessures imposaient la considération. » 

(1) Les prévisions de M. Ressayre devaient se réaliser, mais beaucoup 
plus lard qu'il ne le pensait. On élail bien loin encore des expédilions du 
général d'Allonville au-delà d'Eupaloria, du combat de Kanghil, etc. 



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- 210 — 

A Madame Bessayre, née Ressayre. 

A Bourgas, le 3 novembre lfô4. 

C'est demain que notre général nous quille pour se rendre à 
Andrinople où doivcnl aussi arriver Ips régimenls de cavalerie qui 
ne doivenl poinl être envoyés en Crimée (1). Je perds dans le géné- 
ral Cassaignolles un bon soutien, je dirai plus, un ami, ancien ca 
marade de Saumur. Je ne désespère cependant pas tout à fait le 
voir venir nous rejoindre un jour. Mais ici, pour moi, c'est un grand 
vide, plus de soirées, plus de parties de boston. Je vais faire de 
mon mieux pour m'organiser de façon à pouvoir recevoir chez moi 
en attendant notre départ, les quelques personnes qui avaient Tha- 
bitude de se rendre chez ce général^, de manière à ne pas nous voir 
condamnés à nous coucher en nous levant de table. Car, à Bourgas, 
il ne faut pas se le dissimuler, nous n'avons pas âme qui vive à voir. 
Les Grecs se passeraient bien de notre présence (2), et les Turcs, 
tu le sais, ne reçoivent personne. Nous devons faire en sorte de nous 
suffire à nous-mêmes. 

Depuis trois jours environ, le temps s'est mis au froid ; le vent 
est très violent, la promenade et la chasse ne sont pas possibles. 
On ne voit dehors que des gens couverts de fourrure. A leur exem 
pie, et par précaution, j'ai dû faire comme eux et faire doubler 
deux cabans de peau d'agneau. Par ce moyen, je me préserve et 
du froid et de la pluie, qui cependant nous épargne encore. Mais 
la saison approche et bientôt je jouirai du bénéfice des précau- 
tions que j'aurai prises. Au moment où je t'écris, le vent redouble 
de violence ; les navires qui sont en pleine mer, viennent à toute 
voile, chercher un refuge dans le golfe de Bourgas. Déjà plusieurs 
petites barques ont été jetées à la côte. Dieu veuille que nous 
n'ayons pas de plus grand sinistre à déplorer ! Je voudrais lien sa 



(1) Le T dragons, le 6* et le 9* cuirassiers devaient passer l'hiver en Tur- 
quie. Ils ne passèrent qu'au printemps en Crimée avec le 2* et 3* chasseurs 
d'Afrique tirés directement d'Algérie. (Cf. Souvenirs diin Dragon, p. 89.) 

(2) Les Grecs sympathisaient avec la Russie qui prétendait couvrir d'un 
protectorat officiel tous les chrétiens orthodoxes. « Les causes de la guerre, 
disait l'empereur Nicolas, sont pleinement connues Nous avons .unique- 
ment eu en vue de sauvegarder les immunités solennellement reconnues de 
l'Eglise orthodoxe et de nos coreligionnaires d'Orient. » (Manifeste du 14 dé- 
cembre 1854.) Voir aussi Manifeste du 29 janvier 1855 où une déclaration 
toute semblable est faite à peu près dans les mêmes termes. 



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- 211 - 

voir comment, par un temps pareil, nos escadres se comportent en 
vue de Sébastopol (1). 

D'après le dire d'un capitaine de navire marchand, arrivé hier 
à Bouriras et parti le 27 de Sébastopol, la division Bosquet aurait 
marché h la rencontre d'une colonne russe qui arrivait en toute 
hâte, au secours de la place. Un engagement sérieux aurait eu lieu 
entre les deux colonnes, et les Français auraient mis en déroule 
celle de Tennemi. Les chasseurs d'Afrique qui se trouvaient avec 
le général Bosquet auraiciil fait merveille. Cette nouvelle mérite 
confirmation, je te la donne sous toute réserve (2). 

Si le temps se maintient mauvais, nous n'aurons pas après^ 
demain le courrier de Conslantinople et par conséquent nos fréga- 
tes qui devraient nous être déjà arrivées pour nous transporter en 
Crimée. Je regrette l'un et déplore l'autre, tout en conservant cepen- 
dant l'espoir qu'on ne nous oubliera pas dans cet infime port de 
mer de Bourgas où nous sommes à charge à la population que nous 
avons forcée à nous céder une partie de ses maisons et écuries (3). 
Mais, en revanche, nous lui laissons de l'argent, car elle nous vend 
5 francs ce (ju'avant nous les Turcs et les Grecs payaient 2 fr. 50. 
Malgré cela, la vie animale, et pour nous et pour le soldat, est à 
bon marché et en général on y vil bien (4). Plus d'une fois, en 
Crimée, nous regretterons nos bons repas de Bourgas et nos mo- 
destes logis. Un mauvais toit est toujours préférable à la meilleure 
lente. 



(1) L'ouragan ne se déchaîna que le 14 sur les côtes de Crimée où il fil 
subir aux flolles alliées des perles considérables. 

(2) Ce dire d'ailleurs assez vague du capitaine concernait le combat -de 
Dalaklava, livré le 25 octobre, pendant lequel deux escadrons du 4* chasseurs 
d'Afrique, sous les ordres du général Morris et du général d'Allonville, se 
couvrirent de gloire en sauvant d'un désastre complet, par une manœuvre 
hardie, la cavalerie légère des Anglais très imprudemment engagée. 

(3) L'auteur des Souvenirs d'un Dragon (p. 72) a noté lui aussi celte par- 
ticularité : « Cependant, dit-il, les vents de la mer Noire, accompagnés de 
torrents de pluie, rendirent le bivouac incommode, surtout pour les pieds 
des chevaux qui s'enfonçaient dans la boue. En vue de remédier à cette 
situation et de nous préparer des quartiers d'hiver, on Ht évacuer un certain 
nombre de maisons de Bourgas, en refoulant les habitants, et l'on cons- 
truisit, dans les cours, des abris pour les chevaux. » 

(4) Nous relevons dans les Souvenirs d'un Dragon (p. 41), cette mercu- 
riale : « A Andrinople, Yoke de vin (1.200 gr.) se vendait deux sous ; une 
poule, six sous ; une oie, vingt sous ; une dinde, trente sous ; un mouton, 
quatre francs. Les fruits étaient pour rien. » 



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- 212 - 

Au docteur Ressayre. 

Bourges, 15 novembre Ifôi. 

Nous sommes encore à Bourgas, mais avec la cerlilude 

d'être embarqués au premier moment. Cette nouvelle vient de nous 
être apportée par un lieutenant de vaisseau chargé de l'opération 
d'embarquement. Les transports nous avaient été annoncés par une 
lettre datée du 7 de Constanlînople. Ils seront ici avant la (in de la 
semaine. On parle même de faire venir aussi en Crimée les quatre 
régiments de cavalerie qui sont à Andrinople, mais cette nouvelle 
mérite confirmation. Toujours est-il que le besoin de cavalerie se 
fait sentir devant Sébastopol. On a cru d'abord qu'on pouvait faire 
sans elle et aujourd'hui on n'est pas sans regretter de ne l'avoir 
point amenée dès le début de la campagne (1). 

Les nouvelles qui nous arrivent de Crimée sont toujours assez 
satisfaisantes, sans cependant nous apprendre encore la prise de la 
ville. D'après le dire du lieutenant de vaisseau, il se serait livré 
une bataille sanglante le 5 devant Sébastopol (2). Les Russes sortis 
nuitamment de la ville se seraient d'abord rués sur les bivouacs 
des Anglais et en auraient fait un affreux carnage. Il n'aurait fallu 
rien moins que l'arrivée de plusieurs de nos régiments d'infanterie 
pour faire pencher la balance du côté des armées alliées. Les chas- 
seurs d'Afrique auraient encore une fois fait merv^eilie, mais l'affaire 
aurait été sanglante,. On parle du côté des Russes de 10.000 hom- 
mes (3) hors de combat, nous en aurions 6.000 de notre côté. Tous 
ces on-dit méritent toujours confirmation, ainsi que la blessure mor- 



(1) Déjà, dans son rapport sur la bataille de l'Almn, le maréchal de Saint- 
Arnaud écrivait à rErapereiir : « Si j'avais eu de la cavalerie, Sire, j'obtenais 
dos résultais immenses, et Mcnlschikoff n'aurait plus d'armée. » 

(2) C'est la bataille d'Inkermann. L'historien de la guerre de Crimée décrit 
ainsi la part glorieuse que le 4* chasseurs d'Afrique prit à celle bataille : 
xt La manœuvre des Russes paraissait devoir encore une fois réussir ; la 
ligne française, ayant un peu dégagé ses ailes, se repliait lentement, face k 
l'ennemi, lorsque le 4* régiment de chasseurs d'Afrique, amené par le général 
Morris, vint se déployer à la droite de l'armée anglaise, sur la crête, avec 
une batterie nouvelle... Se sentant dès lors immédiatement soutenu par les' 
chasseurs d'Afrique, le général Bosquet fil porter au général Bourbaki l'ordre 
de reprendre tout de suite et sur toute la ligne la marche en avant. Ce fut 
le moment et ce fut le mouvement décisif. » (T. r, p. 385.) 

(3) La perle des Russes était de 11.700 hommes hor.<; de combat, celle des 
armées alliées de 4.343 hommes, soit 2.600 pour les Anglais et 1743 pour les 
Français. (Cf. C. Roussel, op. cit., t. i, p. 388.) 



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- 213 — 

telle qu'aurait reçue le général de Lourmel (1) et la perte de 18 offi* 
ciers supérieurs tués ou blessés du côté des Français. A plus lard 
les détails sur cette malencontreuse affaire qui n'aurait pas eu lieu 
si les Anglais s'étaient mieux gardés. Le général Canrobert aurait 
aussi été fort légèrement touché (2). Le prince Napoléon est rentré 
en France, souffrant, dit-on, de douleurs rhumatismales. C'est fâ- 
cheux, mais son départ ne ralentira en rien l'ardeur de nos soldais 
qui allendcnt avec impatience le moment de monter sur la bro- 
che (3). Le même officier dont je viens de parler, le lieutenant de 
vaisseau, pense que Tassaut aura été donné le 9 ou le 10(4). 

Je ne sais pas trop qu'en penser à mon tour. On nous annonce 
20.000 hommes de renfort de France (5). Sans doute qu'on les a 
demandés dans la crainte que les opérations du siège se prolon- 
geassent encore quelque temps et qu'on ait ensuite l'intention de 
balayer toute la Crimée. C'est pour nous une triste perspective que 
celle d'avoir à passer tout un hiver sous la tente. Déjà les froids se 
font sentir môme dans les maisons. Que sera-ce lorsqu'il faudra 
passer la journée à cheval et que vont devenir nos malheureux 
chevaux ? Je me précautionne contre les intempéries, mais je crains 
de trouver l'hiver fort long, enfin nous ferons pour le mieux. 

La neige tombe ici depuis deux jours, et le vent du nord a com- 
plètement mis à sec les rues de Bourgas. Les fourrures en peau de 
mouton ne sont pas de trop. Aussi voit-on des tenues de toutes les 
couleurs. .Aujourd'hui, je viens de me munir d'une paire de bottes 
de soldat dans lesquelles je glisse deux paires de bas de laine et 
une grosse paire de chaussons en drap que j'ai fait confectionner à 
Bourgas. C'est le seul moyen de se préserver et du froid et de l'hu 
midité aux pieds ; je suis précautionné pour le reste du corps. 



(1) Lourmol (Frédéric-nenri Lonormaïul de), né l\ Ponlivy en 1811, blcssv 
morlclleinenl à Inkcrmann le 5 novembre 1854. 11 s'êlait distingué de bonne 
heure en mainle.s expédilions, notamment à Tassaut de Zaalcha. Général de 
brigade en 1852. 

(2) C'est en lanranl un rêf>inient de zouaves «jue le général Canrobert fut 
lègcremenl blessé au bras. 

(3} « L'armée, dit ('. Rousset, le vit partir sans beaucoup de regret ; il n'y 
était pas populaire. » (Op. cit., t. i, p. 398.) 

(4) L'assaut qui avait été fixé pour le 7 par les généraux en chef dut Hre 
ajourné après la bataille d'ïnkermann. (Voir C. Rousset, op. cit., t. i, p. 395.) 

(5) « L'empereur Napoléon Ut avait fait écrire à Londres que si l'Angle- 
lerre voulait lui offrir à Toulon des bateaux à vapeur, il offrait d'envoyer en 
Crimée 20.000 hommes de plus. » (C. Rousset, op. cit., t. i, p. 418.) 



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— 214 — 

Je reprends ma lettre aujourd'hui 15. Rien de nouveau encore. 
Le temps est toujours au froid. Ce matin la glace avait dans les rues 
de 4 à 5 centimètres d'épaisseur. Tout est gelé dans les environs. 
Les toits sont couverts de neige qui fond à peine au soleil. Le^ 
liabitants s'accordent à dire que Thiver sera très rigoureux dans 
ces contrées. En Crimée, la température est, dit-on, beaucoup plus 
douce (1), mais les approvisionnements de toute nature y sont fo/t 
rares. Aussi allons-nous nous précautionner pour y attendre pendant 
quelque temps et dans d'assez bonnes conditions l'arrivée des négo 
ciants qui ne peuvent tarder à s'y rendre (2). Tout, je le sais par 
expérience, s'y vendra au poids de l'or, mais toujours sera-t-on 
fort heureux de ne paà y crever de faim. La mer est devenue fort 
calme et tout nous promet une heureuse traversée si les frégates 
ne tardent pas trop à nous arriver. 

Demain 16, nous attendons le courrier de Constantinople... Peut- 
être le journal nous donnera-t-i! des détails sur la dernière bataille 
qui a eu lieu tout dernièrement sous les murs de Sébastopol, peut- 
être aussi nous parlcra-t-il des progrès du siège et peut-être encore 
de l'assaut. Toutes ces nouvelles sont attendues ici comme en 
France, je le pense, avec Timpatience la plus vive, .le te tiendrai 
au courant de ce que je pourrai apprendre, je désire fort avoir du 
bon à l'annoncer. 

Je continue à bien me porter et si demain je n'ai rien qui me 
retienne au régiment, j'irai faire une visite à ces maudits lièvres 
qui doivent déjà croire à notre départ.... 

A Madame Ressayre, née Ressayre, 

Bourgas, le 16 novembre 1854. 
Nous sommes toujours ici attendant les navires qui doivent venir 
nous prendre pour nous transporter en Crimée. Je ne sais si nous 



(1) La température annuelle de Sébaslopol est de + 12*1 avec un maximum 
de + 23"'2 pour juillet et un minimum de — l'9 pour janvier. Pendant la 
guerre, la température descendit très souvent bien au-dessous de la moyenne. 
« Le thermomètre en janvier mar(]ua rarement moins de huit degrés au- 
dessous de zéro... Le deuxième hiver fut beaucoup plus rude que le pre- 
mier. Le 20 décembre lé thermomètre descendit à 27 degrés au-dessous do 
zéro. » (Ch. Mismer, op. cit., pp. 121 et 261). 

(2) Kn effet, une nuée de mercanlis cosmopolites, ramassis de gens sans 
scrupules, s'abattit sur la baie de Kamiesch. Les boutiques qu'ils y cons- 
truisirent formèrent bientôt une véritable ville que le soldat baptisa de ces 
noms significatifs : Flibuslopol, FilouviUe, Coquinapolis, RacaiUopolis, etc. 



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-^ 215 — 

arriverons assez lot pour assister à la fin des opérations du siège, 
ou si nous aurons à y attendre encore longtemps le dénouement de 
cette grande affaire que Ton vous avait dite en France déjà accom- 
plie (I). Une question d'une si haute importance ne marche pas 
comme la pensée. Peut-être serons-nous encore quehfue temps dans 
la même impatience. Toutefois il faut croire que tout tournera à 
souhait et que nous abattrons dans ces contrées la puissance mos- 
covite (2). Que ferons-nous après ? Dieu le sait. Les nouvelles qui 
nous arrivent de Sébastopol, sans avoir de caractère officiel, sont 
rassurantes, mais elles s'accordent généralement à faire penser que 
la prise de celle ville ne peut guère se faire attendre, pourvu que 
le mauvais temps ne vienne pas relarder les opérations du siège. 
Jusqu'à présent nos armées ont été parfaitement servies. 

Depuis, trois mois environ, j'ai au moins abattu 50 lièvres. 
A Bourgas, où nous sommes depuis quinze jours, je suis à mon 
vingtième en sept séances (une de cinq entre adirés). Bientôt, 
d'après ce que nous assurent les habitants, les perdreaux vont 
cjuilter les montagnes pour descendre dans la plaine, alors ce sera 
une véritable boucherie (3). En Crimée, j'espère avoir autant de 
succès car on dit le pays fort giboyeux. 

Ce soir, 4 heures. Une frégate anglaise vient de mouiller, demain 
commence notre embarquement et, suivant toute probabilité, après 



(1) Sur la foi d'une dépc^che privée datée do Vienne le dimanche 1" octo- 
bre, on avait cru en France à la prise de Sébaslopol par suite de la ba- 
laiUc de TAlma. Celle dépêche était ainsi conçue : « Une dépêche turque, 
reçue par Omer-Pacha, annonce que Sébastopol a été pris avec tout son 
matériel de guerre, ainsi que la floUc. La garnison, à qui on avait offert 
une libre retraite, a préféré rester prisonnière. » Malgré les réserves gar- 
dées par le Moniteur, le Journal des Débais commentait ainsi cette nouvelle : 
« Nous aimons à croire que celle nouvelle est exacte, nous rappelant que 
la première nouvelle du débarquement en Crimée fut aussi donnée par ^a 
télégraphie privée. » 

(2) « Songeons, disait le Times vers la même époque, que c'est la puis- 
sance tout entière du Czar que nous combattons. » 

(3) Ch. Mismer nous dit, p. 70, non sans quelque exagération probable- 
ment : « Nous campâmes d'abord à quelque distance de la ville (Bourgas), 
non loin d'un lac rempli de canards sauvages, de cygnes et de pélicans. Les 
habitants no se livrant pas à la chasse, le gibier ne fuyait pas l'homme. Les 
lièvres partaient à chaque instant sous les pieds des chevaux, et les renards 
se montraient en plein jour à proximité du camp. Des nuages d'oiseaux s'a- 
battaient sur les arbres et les clôtures des villages bulgares. Les officiers, 
amateurs de chasse, purent s'en donner à cœur joie. » 



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— 216 — 

demain nous mettrons le cap sur Sébaslopol, où nous devons trou 
ver les affaires en bon train. La frégate nous prend 240 chevaux. 

Au docteur Ressayre. 
Près la baie Chersonèze, le 24 novembre 1854. 

Je suis débarqué de mon navire le Jason le 22 (1), dans l'après- 
midi, après une traversée de quatre jours environ (2) et dans un 
état assez prospère. Le débarquement de nos chevaux et de notre 
matériel s'est fait immédiatement, mais avec une lenteur désespé- 
rante. Aujourd'hui seulement nous en terminons. Demain nous de- 
vions nous mettre en route pour rejoindre le (juartier général, mais 
notre départ se trouve différé à cause de l'arrivée de noire second 
et dernier convoi qui ne pourra guère être rendu à terre avant de- 
main au soir. Le temps est à la pluie depuis deux jours (3). Aussi 
sommes-nous dans un véritable lK)urbier. Tout ce qui nous débar- 
(jue, hommes, chevaux et effets surtout, aurait bien besoin de so- 
leil. Mais le baromètre est loin d'être au beau fixe, et si nous som- 
mes malheureux sur les bords de la mer, nos camarades ne doi- 
vent pas être mieux traités devant Sébastopol où tout marche bien, 
je crois, mais fort lentement. Je n'ai encore vu personne que quel- 
ques connaissances dans l'administration des vivres et campement, 
auprès desquelles je pourrai me pourvoir de ce qui pourra m'être 
utile pour passer mon hiver sous la lente. La perspective n'est point 
belle, il est vrai, mais dans notre métier, il faut savoir accepter sa 
bonne comme sa mauvaise fortune. 

Sébaslopol tiendra encore longtemps, peut-être fort longtemps 
s'il faut en croire les on-dit, et je ne crois pas qu'on abandonne la 
partie en aussi bon chemin (4). Jusqu'à ce jour nous avons toujours 



'(1) Le général Canroberl écrivait le 28 novembre au minisire de la guerre : 
tf Les renforts ijous arrivent. J'ai reçu, notamment, le G* régiment de dra- 
gons... » 

(2) Les données précises de celle Icllre permettent de recliller cerlaines 
assertions des Sourrnirs d'un Drarjon^ pp. 82 el 8i. C'est ainsi que la tra- 
versée demanda non 48 heures mais \ jours el que le débanpiement se Ut 
non dans la baie de Kumiesch mais dans celle de Chersonèse. 

(3) « Après quelques journées passables, la pluie reprit le 20 (novembre) 
avec violence. La température ïTétait point basse encore, mais la fraîcheur 
humide était plus désagréable el surtout plus malsaine que le froid sec. » 
(C. Rou.«^set, op. cit.^ I. i, p. 41G.) 

(4) Vers la même épdfpic le maréchal Vaillnnl, ministre de la guerre, écri- 
vait au général Canroberl, chef de l'expédition : « A aucun prix nous n'a- 
bandonnerons cette proie. » 



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- 217 - 

battu les Russes chaque fois qu'ils se sont présentés en rase cam- 
pagne ou qu'ils se sont permis de faire la moindre sortie de la ville. 
Mais derrière les murailles où ils ont encore des fortifications for- 
midables, il est plus difficile de les réduire. L'armée assiégeante 
est trop faible pour pouvoir cerner la ville et couper toute commu- 
nication avec l'intérieur. C'est toujours ce qui fait la force de notre 
ennemi qui peut se ravitailler en tout et à chaque instant (.1). On 
nous annonce des renforts de France et d'Angleterre, Peut-être 
alors serons-nous en mesure d'opérer d'une manière plus efficace. 
Mais, je le répète, il faut du beau temps, car avec le mauvais, les 
opérations marchent fort lentement et les maladies peuvent pren- 
dre une proportion effrayante. Rien cependant n'est épargné pour 
préserver le soldat des intempéries de la saison. Ainsi donc, pour 
le moment, il n'y a plus (|u'à attendre cl à espérer dans l'avenir. 

Depuis l'affaire du 5, il n'y a pas eu d'engagement sérieux. Hier 
encore on travaillait à enterrer les morts. Les Russes ont eu près 
de 15,000 hommes hors de combat, l'armée alliée environ 5,000. 
Deux régiments français (infanterie) ont décidé de la victoire (2) 
bien que les Russes fussent trais fois plus nombreux que nous. 
Ainsi, comme tu le vois, cha(iue fois la balance penche de notre 
côté. Il faut espérer qu'il en sera toujours de même. Mais, en som- 
me, qui peut savoir quand nous en finirons et quand nous pourrons 
nous donner un peu de repos ? 

Si le temps n'avait pas été aussi mauvais, je serais monté à chc 
val et serais allé pousser une visite à quelques généraux, notam- 
ment à ceux qui nous commandent (3). Mais il fait trop mauvais e! 
il faut vraiment y être forcé pour mettre le pied dehors. Demain, 
peut-être, pourrai-je mettre mon projet à exécution. 



(1) Le premier plan de Ciimpagnc qui clait d'attaquer Sébastopol du côté 
du nord, avec le concours de la flotte (avait dû être changé par suite de la 
décision deji Russes de fermer la passe de la ville en y coulant des vais- 
seaux. 11 fut décidé, le 24 septembre, que l'attaque se ferait par le sud. D'ail- 
leurs Sébastopol ne pouvait pas être bloqué à cause de sa rade. Il aurait 
fallu pour cela deuv années de 80,000 hommes chacune, l'une pour le côté 
du nord l'autre pour le côté du midi et qui fussent assez fortes pour main- 
tenir leur communication par le circuit d'une rade d'une lieue et demie de 
long. 

(2) Le 0' de ligne et le 7' léger. 

(3) Le général Morris qui commandait toujours en chef la cavalerie et le 
général Feray, gendre du maréchal Bugeaud, qui avait remplacé le géné- 
ral Cassaignolles à la tête de la brigade. 



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>> 



^ 218 - 

Au même. 
Devant Sôbaslopol, le 1" décembre 1854 ; 43* jour de siège. 

Vous devez être bien impalieiits de voir Icrmincr les opération 
(lu siège et de nous savoir dans Sébastopol ou dans d'autres lieux 
circonvoisins. Cette impatience, je le Tassure, est bien partagée par 
Tarmée qui se hâte d'en finir. Ici je veux parler principalement de 
celte malheureuse inianterie (|ui a à travailler nuit et jour et qui, 
sur trois nuits en passe deux dans les tranchées. La cavalerie souf- 
fre aussi dans ses bivouacs à cause du mauvais temps. La pluie n'a 
pas discontinué depuis notre débarquement et aujourd'hui elle tom- 
be plus que jamais. Malgré tout, nous n'avons pas encore beaucoup 
do malades et nos chevaux ticiment bon, mais nous n'en sommes 
qu'au début. 

Les Russes que l'on nous disait démoralisés, se défendent dans 
la vilio d'une manière admirable. Ils ne cessent d'envoyer des pro- 
jectiles dans nos retranchements. Leur artillerie de la place est 
nombreuse et rien ne leur mancjue. Nous n'avons pas encore ou- 
vert notre feu. On attend, je crois, pour commencer, l'établissement 
des batteries anglaises et françaises, environ 200 bouches à feu qui 
doivent tonner à la fois sur Sébastopol. Ces grands moyens de des- 
truction ne parviendront pas à faire taire le feu des batteries de là 
place. Mais néanmoins on pense que l'assaut aura un plein succès 
momentané. Reste à savoir ensuite si nous pourrons tenir dans la 
ville lorsque nous aurons contre nous des forts dont on n'a pas la 
possession. Le moment sera rude, mais l'élan de nos soldats ne le 
cédera en rien ; ils ne demandent que l'assaut et rien que TassauL 

Nous occupons des positions formidables. L'armée russe d'ob- 
servation est en face de la nôtre et bien plus nombreuse. Elle souf- 
fre énormément vu qu'elle manque de tout (1), tandis que nos sol- 



(1) On lisait dans une lellre publiée vpr.« la môme époque par le Moniteur 
de VArmée : « L'armée russe aura bien plus h souffrir que celle des alliés 
des rigueurs de la mauvaise saison. Les hommes ne sont pas abrités par 
des tentes, et les derniers venus sont sans effets, les sacs ayant été laissés 
en arrière, et les transi)orls devenant chaque jour plus pénibles, avec les 
boues que produit la pluie sur les terrains naturels. A part l'eau-dc-vle qu'on 
leur distribue en quantité le jour du combat, ils ne boivent guère d'ailleurs 
que l'eau de la Tchernaïa, déjà marécageuse. » D'après une dépèche privée 
datée de Marseille, le 9 décembre : « Les Russes souffraient beaucoup du 
manque de vivres ; leurs renforts étaient sans abri, ils étaient décimés par 
les maladies. » 



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— 219 — 

dais ne mânquenl de rien. L'administration de la guerre a tout 
prévu ; elle n'a rien négligé pour mettre nos hommes à l'abri des 
intempéries de la saison. Les approvisionnements de toute sorte 
arrivent et bientôt nos tables pourront se garnir de mets présenta- 
bles. Tout se paie pour les officiers au poids de Tor. L'essentiel 
toutefois consiste à ne manquer de rien ; bientôt nous en serons là. 

... Je n'ai encore vu personne. Par ce mauvais temps il n'y a pas 
moyen de songer à sortir de la tente. Aussi suis-je peu renseigné 
sur les mouvements futurs. Nos chevaux sont sellés du malin au 
soir, mais jusqu'à ce jour nous n'avons pas eu d'alerte, bien que 
la canonnade se fasse entendre un peu le jour, mais vigoureuse- 
ment toute la nuit. Notre armée ne répond pas, et cependant je 
sais que près de 4,000 hommes sont occupés à travailler dans les 
tranchées (1). 

J'ai visité hier le cartip de la cavalerie anglaise. Rien ne ressem- 
ble tant à une infirmerie (jue la réunion des quelques chevaux qui 
lui restent. En les voyant, j'ai cru voir notre cavalerie sous les murs 
de Constantine en 1836. Cette armée est beaucoup moins bien trai- 
tée que la nôtre. Elle regorge d'argent, mais elle n'a pas de pain. 
Les hommes encombrent journellement nos bivouacs pour s'en pro- 
curer à tout prix ; ils font peine à voir (2). 11 est temps que cet étal 
de chose cesse, c'est-à-dire qu'on décide la prise de Sébaslopol. Et 
cependant il me serait difficile de fixer à peu près l'époque où se 
donnera l'assaut ; je crains que ce soit encore fort long. Sébaslo- 
pol est une place forte de premier ordre qu'on aurait, je crois, déjà 
prise, si on avait pu l'investir complètement. 

A Madame Bessayre, née Bessayre. 

6 décembre 1854. 
... Tu as pu savoir que j'étais rendu sur le théûtre de la guerre 
depuis le 22 du mois dernier. Notre crainte avant d'avoir rejoint 



(1) « Hier, écrivait, le 2*2 janvier 1855, le général Canrobert, j'ai passé 
loprès-midi dans les tranchées ; j'ai trouvé les 4.000 hommes qui les habitent 
résignés, calmes et vigilants... » 

(2) « Comme ils (les Anglais) étaient moins industrieux que nous, à cer- 
tains moments ils mouraient littéralement de faim. Alors, ils venaient dans 
nos camps, offrant des pièces dor pour un morceau de pain... A défaut de 
pain dont nous manquions souvent nous-mêmes, on leur donnait ce qu'on 
pouvait; mais jamais on ne prenait leur argent. C'était pitié de voir ces hom- 
mes superbes demandant la permission de se repaître du fond de nos ga- 
melles. » (Ch. Mismer, op. cit., 123, 124.) 



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— 220 — 

nos camarades était de trouver tout fini quand nous arriverions sur 
la Icrre de Crimée. Aujourd'hui, après quinze jours d'un temps 
abominable, nous commençons à nous apercevoir que ce sera fort 
long et qu'il y aura de la besogne pour tout le monde. Jus(|u'à pré- 
sent l'armée russe d'observation nous laisse parfaitement tranquil- 
les. Le siège se poursuit, c'est-à-dire l'établissement des batteries 
devant la place. Mais la résistance ou pour mieux dire la défense 
des assiégés est très vive. Leur ville est hérissée de canons dont le 
nombre augmente chaque jour. Ils tirent nuit et jour sur nos tra- 
vaux (1) et cherchent par tous les moyens à gêner nos travailleurs. 
Cet état de- choses peut durer longtemps encore. Puis viendra, il 
faut Tespérer, le moment où il faudra donner l'assaut à la place. 
Le moment est tellement désiré par les troupes que le succès ne 
paraît pas douteux. Toutefois ce ne sera pas sans de grands sacri- 
fices. Reste à savoir encore si là finira la campagne. Je ne me crois 
pas assez compétent pour me prononcer. Tout ce que je désire et ce 
((ue l'armée en général désire vivement, c'est qu'on en finisse vile. 
Car il est fort pénible de tenir la campagne dans cette saison et plus 
encore dans celle que nous allons prendre. La vie de bivouac par 
des pluies continuelles, du froid ou de la neige n'est rien de bien 
attrayant, lorsque surtout, les aliments de première nécessité n'a- 
bondent point. La viande fraîche commence à devenir rare, mais 
en revanche le lard salé abonde ; le vin et le pain n'ont pas encore 
manqué et tout fait présumer qu'ils ne manqueront pas de sitôt. Ici 
il faut de la santé et une rude pour se maintenir. De ce côté-là je 
suis assez bien partagé. Il n'en est pas de môme du soldat qui fati- 
gue beaucoup et qui n'a pas le confort que l'officier peut se donner. 
Il faut espérer qu'avec le retour du beau temps que nous avons de- 
puis hier, cet état de malaise cessera et que la santé reviendra à 
quelques hommes qui souffrent. 

Je ne te parle point de la guerre. Je n'ai encore assisté à aucune 
affaire. Du reste, depuis le combat d'Akermann (sic) où les Russes 
quoique trois fois plus nombreux ont été si bien frottés, il n'y a 
rien eu entre les deux armées d'observation. Je crois que nous at- 
tendons les renforts qui nous sont aimoncés de France pour faire 



(1) « Quand ils n'onvoyaicnl sur les assiégeants, sur leurs travaux ralentis, 
sur leurs batteries silencieuses, qu'un millier de projectiles par jour, ils es- 
timaient que leur propre feu était à peu près nul. » (C. Roussel, op. cil., 
t. II, p. 46.) 



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— 221 - 

un pas en avant. En attendant nous occupons une position formida 
ble, d'où, il faut l'espérer, les Russes ne nous délogerons point. 
Les journaux de Paris doivent vous donner le ioiumal du siège. 
Vous pouvez y ajouter foi. 

Au Docteur Ressayre, 

Devant Sébastopol, le 12 décembre 1854. 
Tout ici marche comme par le passé. Les travaux de siège se con- 
tinuent mais lentement. Toutefois je me suis laissé dire que l'artil- 
lerie française était en mesure de démasquer ses pièces. Mais il 
n'en est pas de même de l'artillerie anglaise qui est à bout de ses 
moyens. Ses chevaux sont dans un état de marasme tel que dix 
attelages suffisent à peine pour traîner une pièce (1). Avec du beau 
temps on arrivera peut-être à terminer bientôt l'établissement des 
batteries. Alors le feu contre la place pourra commencer. Puis 
viendra l'assaut et puis je ne sais plus quoi. Toutes ces lenteurs 
sont désespérantes, et il suffirait de huit jours de pluie pour remet- 
tre la partie au printemps prochain (2) et certes ce serait fort peu 
gai de toute manière. Je ne crois guère que nous soyons destinés 
à passer notre hiver ailleurs que sous la tente. Depuis cinq ou six 
jours le temps est au beau, mais durera-t-il ? Nous en aurions bien 
besoin. Toutefois nous devons rendre justice à notre administration 
qui ne nous laisse manquer de rien... mais on ne peut pas toujours 
compter sur une mer complaisante. Jusqu'à ce jour, elle ne nous a 
fait défaut que le 14 du mois dernier où rien n'avait pu résister 
à la violence du vent. Toutes les tentes ont été enlevées et la marine 
a éprouvé de grandes pertes. Les Anglais surtout ont perdu leurs 
habits d'hiver. Aussi ces pauvres alliés sont-ils dans le dénuement 
le plus complet (3). Ils viennent jusque dans nos bivouacs, acheter 



(1) « La gelée avait rendu les chemins, les montées surtout teUement dif- 
ficiles qu'il fallait dix chevaux ou mulets pour traîner une voiture d'une 
charge médiocre. » (C. Rousset, op. cil, t. i, p. 450.) Le sou.s-intendant mili- 
taire, baron Boudurand, écrira le 3 février 1855 : « Les Anglais ont beau- 
coup souffert. Tous leurs chevaux sont morts. » 

(2) « Sir John Burgogne, disait le général Bisot le 25 décembre, ne voudrait 
que de simples démonstrations contre la tour de Malakoff ; je ne comprends 
pas où elles nous conduiraient, si ce n'est à gagner le printemps, ce qui 
pourrait bien être le but non avoiié. » 

(3) « La perte du Prince (pendimt l'ouragan du 14 novembre) avec sa car- 
gaison de vêtements chauds était véritablement un malheur public, et c'était 
un spectacle navrant que de voir les soldats anglais grelotter sous la pluie 
et dans la boue en pantalons de toile. » (C. Roussel, op. cil. y t. i, p. 442.) 



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— 222 — 

à gros deniers le pain de nos soldats. Aussi bien que moitié moins 
nombreux que nous ont-ils plus de malades. Il faut dire aussi qu'ils 
s'entendent moins bien que nos soldats à l'installation du camp (1). 
Depuis raffairc du 5 novembre, où les Français les ont tirés d'un 
1res mauvais pas, ils ont une très haute opinion de notre armée. 

Hier, dans une promenade que j'ai faile aux avant-postes, j'ai 
pu me romire compte ilc la position formidable qu'occupait noire 
armée. Mais en avant de celle position j'ai aperçu l'armée russe 
travaillant à force à sa fortification. Tout est en mouvement dans 
les deux camps et si l'attaque doit être très vive, je crois que la 
défense ne le sera pas moins. Les Russes sont très nombreux, ils 
reçoivent journellement des renforts, ils sont plus forts que nous 
en artillerie. Il serait temps que notre armée reçût les renforts 
qu'elle attend. Alors nous serons en mesure d'agir et contre l'armée 
d'observation et contre la \'ûle qui sera un dur morceau à arracher, 
puisque nous n'avons pas été en mesure de l'investir par le nord. 
Ce qui me fait dire qu'après l'entreprise par le sud, il faudra pré- 
parer l'attaque du côté opposé. C'est principalement de ce côté que 
nos ennemis concentrent leurs forces et exécutent des travaux de 
géants. On les voit à l'œuvre à l'œil nu. Le plus petit accident de 
terrain est garni de canons. Malgré tout cela on compte sur un plein 
succès. 

Le travail de notre inspection générale est parti il y a deux jours 
environ. J'y figure avec le n** 1 de classement... Le 4* chasseurs 
d'Afrique espère et m'altej[id avec impatience. Ce régiment a souf- 
fert dans l'affaire de Balaclava ; il a eu près de vingt hommes tués 
ou blessés et trois officiers dont deux de tués. Le colonel sera, sans 
nul doute, promu au grade de général de brigade... J'apprends à 
l'instant que le Gouvernement nous gratifie de 250 francs ; j'aime- 
rais mieux toujours du beau temps (2). 



(1) « Les Anglais qui passaient pour les inventeurs du co/i/or/, sonl eu 
admiration devant notre manière de vivre. Ils voudraient bien pouvoir nous 
imiter, et ils avouent avec franchise que nous sommes leurs maîtres. » (Lcllrc 
du colonel Cler cilée par C. Roussel, op. cit., t. i, p. 406.) — « Epuisés, suc- 
combant à la peine, à ce point que les moindres travaux de terrassement 
jetaient dans les ambulances une foule d'hommes atlcinls du mal des Iran- 
chées, les soldats anglais s'en allaient par milliers remplir les hôpitaux de 
Scutari. » (C. Koussel, op. cit., t. ii, p. 13.) 

(2) Rapprocher de celle lin de IcUre la idirasc suivante des Souvenirs 
d'un Dragon, p. 109 : « Le 1" janvier 1855, les officiers reçurent chacun 100 



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- 223 — 

A Madame Ressaijre, née Ressatjre. 

Devant Sébaslopol, le 15 décembre 1854. 

... Je suis le mieux possible cl n'ai qu*4i désirer que cet étal se 
ninintienne jus(|u'à la fin de la campagne. C'est peut-être beaucoup 
demander, car je crois qu'elle sera longue à moins que rAulricbe 
fasse un pas en avant. De ce côté-là je ne suis nullement au courant ^ 
de la politique du jour. Il est probable cependant qu'à l'heure qu'il 
est, celle puissance doit être ou pour nous ou contre nous (1). At- 
tendons donc avec confiance les événements. 

... Les jours ici se ressemblent beaucoup : toujours du canon et 
rien que du canon, en attendant le jour où se donnera l'assaut à la 
place. Si nos amis les Anglais avaient travaillé comme nous l'avons 
fait, l'armée serait en mesure d'ouvrir son feu avec 250 bouches à 
feu. Enfin viendrait le liioment tant désiré de nos soldats de monter 
à l'assaut. Ce sera un moment bien terrible, car il ne faut pas se le 
dissimuler, on ne s'empare pas d'une place aussi forte, aussi bien 
défendue, sans y laisser beaucoup de braves gens. Tel est le sort 
des armes : aux grands maux les grands remèdes. 

Notre armée est dans les meilleures conditions possibles. Il n'est 
pas de sacrifices que ne fasse le Gouvernement pour la bien Irai 
ter. Aussi pouvons-nous dire, avec toute la satisfaction désirable, 
que jamais armée, sous le rapport du confort, n'a été aussi bien 
traitée que ne l'est l'armée de Crimée. Aussi que ne doit-on pas at- 
tendre d'une pareille armée ? (2) De leur côté, les Russes sont fort 
mal, sans abris, l ne nourriture fort médiocre doit les exposer à 
de grandes i)erles, s'ils sont condamnés à lenir la campagne tout 



francs à litre d'élrennes de la pari de l'Impératrice. Telles élaienl alors les 
susceptibilités militaires en matière d'argent, surtout dans la cavalerie, que 
ce don causç plus de surprise que de reconnaissance. » 

(I) Le 2 décembre 1854, après bien des tergiversations, l'Autriche avait si- 
gné avec l'Angleterre et la France, un traité d'alliance défensive . 

(8) Dans une lellre du colonel ('1er, datée du bivouac du Moulin, le 10 dé- 
cembre, le même satis(ecil est exprimé presque dans les mêmes termes : 
« L'armée est très bien ravilaillée, et jamais réunion de troupes môme sur 
la frontière n a été entourée de tant de sollicitude. » De son côté le colonel 
Wimpffen écrivait le 20 décembre : « Si l'on n'avait pas été aussi prévoyant 
à l'égard de l'armée, en lui donnant des vivres de toute nature en grande 
abondance et des vêtements chauds, nous aurions sans doute des perles 
considérables à regretter. Les saines mesures prises par ceux qui nous com- 
mandent, et, on doit le dire, par Sa iUajeslé l'Empereur particulièrement, nous 



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- 224 - 

Thlver, ainsi que tout peut le faire croire. Toutefois il ne faut pas 
répondre des événements. 

Depuis notre débarquement sur cette terre, le régiment n'a pas 
encore eu l'occasion de donner. Du reste, il n'y a pas eu le moindre 
engagement entre les deux armées d'observation. Le siège se pour- 
suit mais lentement. Toutefois le jour approche, je crois, où 'e 
grand bal va commencer. Alors il y en aura pour tout le monde, 
mais beaucoup moins pour la cavalerie que pour les autres armes. 
Telle est ma manière de voir. Je puis me tromper. En attendant 
nous menons une existence assez monotone. \os journées se pas- 
sent à aller chercher la nourriture de nos chevaux. Jusqu'à ce jour 
nous n'en avons pas manqué. Celle de nos hommes est assurée pour 
longtemps (1). Notre table est toujours assez bien garnie, mais pas 
comme en Orient où nous regorgions de tout et à vil prix. Mal- 
gré tout, le présent est très supportable. Puissions-nous n'être ja- 
mais plus mal traités ! 

A la même. 

Le 22 décembre 1854. 

Eh bien, nous voilà au 22 décembre et rien ou à peu près rien 
de nouveau. Je dis à peu près rien, parce que j'aurais bien pu pas- 
ser sous silence un petit engagement que nous avons eu hier con- 
tre les Russes, et où le régiment surtout a eu fort peu à faire. Mais, 
comme il faut bien un petit bulletin pour ton mari, je vais donc 
m'amuser à te le raconter. 

Hier dans la matinée, le régiment et le 4* chasseurs d'Afrique, 
sous les ordres d'un général, ont reçu l'ordre d'aller faire une re- 
connaissance jusque sur les lignes ennemies. Mon ancien régi- 
ment, avec le calme et le sang-froid que je lui connais, s'est porté 
en avant, précédé d'une forte ligne de tirailleurs. Le 6* dragons 
lui servait de réserve. Rien ne s'est passé d'abord. Mais, au mo- 



font supporter presque gaiement les inconvénients d'une campagne d'hiver.» 
Le général Canrobert ayant exprimé sa reconnaissance au ministre de la 
guerre, le maréchal Vaillant lui répondit : a Je reporte tous yos remercie- 
ments à Sa Majesté d'abord, qui n'a qu'une pensée, le bien-ôtre de ses sol- 
dats, puis à mes chefs de service dont le zèle est si grand que je puis le 
désirer. » 

(1) Les magasins de Kamiesch regorgeaient de subsistances. « Je me trou- 
ve dés aujourd'hui, écrivait, le 28 novembre, le général Canrobert, en me- 
sure de distribuer aux troupes une ration quotidienne de vin ou d'eau-dc- 
vie. » 



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- 225 - 

mcnl où les tirailleurs abordaient une crête assez abrupte, les Rus- 
ses se sont monlréfi et en assez grand nombre. Là s'est engagé un 
fou de tirailleurs assez nourri. Nous restions simples spectateurs 
de Taffairc. La fusillade a duré environ une demi-heure avec quel- 
ques tués ou blessés de part et d'autre. Pendant ce petit engage- 
ment les officiers d'Etat-major complétaient leur reconnaissance. 
Le but principal étant rempli, le Général a fait sonner la retraite 
qui s'est onérée dans un ordre admirable. Pendant ce mouvement 
rétrograde, le régiment était couvert par les chasseurs d'Afrique. 
Mais à lui moment donné, nous avons dû nous garder sur notre 
flanc gauche. Je me suis chargé de ce soin avec une cinquantaine 
de dragons c|ue j'étais jaloux de conduire au feu pour la première 
fois. Ils ont échangé quelques coups de fusil avec les cavaliers rus- 
ses que je cherchais à attirer dans un entonnoir. Mais les vieux re- 
nards n'ont pas donné dans le piège. Ils se sont toujours tenus loin 
de la portée de nos sabres. Mais le moment n'est peut-être pas éloi- 
gné où ils auront à faire à nous. J'ai été assez satisfait de la manière 
dont mes hommes ont débuté devant les coups de fusil, et ma vieille 
expérience leur a, je crois, aussi servi (1). 

... La canonnade tonne toujours de plus belle du côté des Russes. 
Nos artilleurs ne leur répondent presque pas. Ils se réservent pour 
le jour du grand bal. Quand ? Je n'en sais rien. On pense générale- 
ment que pour ouvrir le feu, l'on attend que les renforts qui nous 
viennent de France soient tous arrivés. Il en débarque journelle- 
ment. 



(1) H n'est pas sans intérM de rapproclier ce Bulletin de la relation que 
nous donne du même incident M. Mismer, op. cit., p. 105 et 11 : « Le 28 dé- 
cembre, nous reçûmes de grand malin l'ordre de monter à cheval pour faire 
une reconnaissance dans la direction de Baïdar. Le thermomètre marquait 
dix degrés au-dessous de zéro. Dès que nous eûmes franchi le col du mont 
Sapoun, qui donne accès dans la plaine de Balaklava, nous entendîmes dos 
coups de fusil devant nous. Bientôt nous rencontrâmes des chasseurs d'Afri- 
que blessés qui revenaient en arrière pour se faire panser ; à mesure que 
nous avancions, la fusillade devenait plus vive ; puis, notre canon se mit à 
gronder. A certain moment, nous pûmes croire qu'on se servirait de nous. 
Nous étions arrêtés en colonne par quatre de front, sur la route de Baïdar, 
quand, sans raison apparente, on nous fit mettre le sabre à la main. Même 
notre colonel arrivant au galop nous cria : « Chasseurs t ajustez vos rênes; 
nous allons charger. » Je me souviens que cette appellation de chasseurs, 
adressée à des dragons, mit tout le monde en gaieté. Mais il élait écrit que 
notre tour ne viendrait pas ce jour-lù. Deux minutes après, nos sabres ren- 
trèrent dans leurs fourreaux. 

« L'ennemi cédant le terrain, nous continuâmes à nous porter en avant 

IÇ 



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— 226 — 

... Ce matin, en Thonneur du premier engagement qu*a eu le ré 
giment, nous avons fait un déjeuner de maître. Pâtés de foie gras, 
truffes, bordeaux, rien n'a été épargné... 

Au docteur Ressayre. 

Devant Sébaslopol, le 28 décembre 1854. 

... Je n'ai rien à t apprendre, rien de ce qui doit se faire ne trans- 
pire, si tant il est vrai qu'on soit dans Tintcnlion de faire un pas en 
avant, ce dont je doute fort d'après tout ce que j'ai pu voir hier 
dans une promenade que j'ai faite non loin de nos batteries. J'ai vu 
beaucoup tirer de part et d'autre, mais quant au. résultat : néant. 
Et cependant je ne puis croire qu'on soit dans l'intention de ne rien 
entreprendre avant le printemps prochain. Si l'on hésite à tenter 
un grand coup dans la crainte de perdre trop de monde, je trouve 
que c'est un grand tort. Car les maladies nous en enlèveront peut- 
être davantage, si tant il est vrai que nous attendions la belle sai- 
son pour marcher. A te parler franchement, je suis porté à croire 
que ceux qui nous commandent sont pleins d'irrésolution. Ou peut- 
être attend-on que le Czar arrive à composition et il n'est pas hom- 
me à s'incliner quand surtout il voit que sa principale place forte 
lient en échec depuis plus de trois mois une armée de 100,000 hom- 
mes. Cependant, s'il faut en croire des gens "compétents, on en au- 
rait eu meilleur marché dès le début, avec moitié moins de mon- 
de(l). 

Le temps s'est mis au froid pendant 48 heures. Le thermomètre 



Des trous en terre, recouverts de branchages, marquaient les camps aban- 
donnés par les Cosaques. On n'y trouva rien que du pain tellement noir et 
de si mauvaise qualité que personne ne voulut y goûter. Nous parcourûmes 
ainsi trois ou quatre cents mètres de route pour nous arrêter de nouveau. 
Comme il faisait très froid et que nous étions en pleine forêt, à chaque sta- 
tion on mettait pied à terre et l'on allumait de grands feux... 

(c Au retour de cette expédition, un peloton de mon escadron fut dispersé 
en tirailleurs à rarrièrc-garde. Il brûla beaucoup de cartouches, mais ne 
I)erdit ni un homme ni un cheval. A cette escarmouche se borna notre par- 
ticipation à la guerre durant l'année 1854. » 

(1) a Les alliés, écrit C. Roussel, op. cit., t. i, p. 280, y auraient-ils pu en- 
trer alors (dans Sébastopol) par un coup de force ? On l'a dit, on l'a cru si 
bien que, dans la surprise d'un faux bruit, devant l'Europe émue, Pans 
s'est donné la joie prématurée d'un triomphe. A l'armée même, autour du 
général Canrobert et de lord Raglan, il s'est trouvé des généraux qui ont 
en effet proposé de brusquer l'attaque. C'était le projet du maréchal de 
Saint-Arnaud, disait-on, et, dans les circonstances, le seul bon à suivre. Le 



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— 227 — 

marquait 4 degrés au-dessous de zéro. Hier le vent du sud a pris 
le dessus et aujourd'hui nous sommes menacés de la pluie qui arrê- 
tera encore les travaux. Tout cela n'est pas fait pour donner du 
montant aux troupes. La cavalerie — la nôtre — souffre, nos che- 
vaux meurent. Ceux qui restent se ressentent beaucoup du mau- 
vais temps et de la misère. Je crains qu'ils n'arrivent pas à bon 
port, le jour où on désirera les avoir pour un coup de main. Nos 
hommes ne valent guère mieux. \ous eu comptons, depuis notre 
arrivée en Crimée 90 à l'hôpital ; d'autres sont malades sous la 
tente. A côté de nous les braves chasseurs tiennent bon. Tu com- 
prendras, d'après cela, que je doive chaudement désirer un régi- 
ment de cette arme... 

Je continue à mener mon existence comme par le passé, toujours 
môme vie, bonne table, bon lit et pas trop de mauvais sang. Redou- 
tant un peu les temps froids et surtout humides, je m'en gare le 
mieux que je puis avec bon nombre de fourrures. Mes chevaux se 
soutiennent encore... 

An docteur Ressayre. 

Devant Sébnslopol, le 29 décembre 1854. 

Les jours se suivent et se ressemblent énormément, à part les 
variations de l'atmosphère. Ainsi, après avoir eu deux journées d'un 
froid assez inlense, nous revenons à une température douce mais 
nous annonçant infailliblement de la pluie. Néanmoins l'après-midi 
est passable ; ce sera toujours autant de pris. 

... Ma santé se soutient au milieu des grandes misères que l'ar- 
mée en général est appelée à supporter. Mais remarque bien que 
cette misère ne peut venir que par suite de temps pluvieux. Car a 
part cet énorme contre-temps, elle est traitée on ne peut mieux. 11 
ne lui manquerait donc qu'un abri confortable. Les journaux nous 
annoncent bien des baraques (1), mais je crains fort que cette nou- 



marcchal Nicl, plus lard, n'y a pas contredit absolument, et, pour ne rien 
celer, ceUe opinion compte en sa faveur, une autorité puissante, le grand 
nom de Todleben. » Cependant l'historien de la guerre de Crimée n'a pas 
cru devoir se prononcer. « Le lecteur jugera », dit-il, se contentant de placer 
sous les yeux les principales données du problème. 

(1) Vers la mi-décembre les journaux français publiaient des notes de ce 
genre : « En perspective d'un hivernement de nos troupes en Crimée, Je 
nombreuses baraques en bois viennent d'être commandées pour l'armée 
d'Orient. Chacune de ces baraques a 8 mètres 50 cent, de longueur, A mè- 



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— 228 — 

velle soît controuvée. En allendant nous travaillons à nous instal- 
ler le mieux possible de façon à passer notre hiver sous notre ten^o 
sans trop souffrir. Si le bois ne nous manquait pas nous aurions 
déjà des maisons pour nous et des écuries pour nos chevaux. Ces 
derniers se trouvent très mal de la pluie. Aussi en perdons-nous de 
temps à autre. Mais si le temps se remet à la pluie et qu'elle dure 
seulement dix à quinze jours, nous sommes fortement exposés à 
être à pied. Dans les deux premières et seules nuits de froid nous 
en avons perdu dix. Un pareil nombre ne vaut guère mieux. Les 
miens mieux couverts que ceux de la troupe résistent. Je les ai 
abrités par un mur et un pavé, mais faute de bois je n'ai pu les 
mettre à couvert (1). 

Depuis ma dernière lettre, il ne s'est rien passé ici qui mérite 
mention. On ne parle du siège que parce qu'on entend continuel- 
lement tirer le canon. Hier je suis allé me promener non loin des 
batteries anglaises et françaises. Là j'ai vu un travail de romains, 
et, par contre, une place hérissée de milliers de canons, bien en me- 
sure de se défendre si tant il est vrai qu'on veuille tenter de s'en 
rendre maître. J'ai vu, en moins d'une heure tirer plus de 200 coups 
de canon. Quant au résultai : néant. Toutefois il faudra bien qu'on 
en finisse d'une manière ou de l'autre, à moins que la politique 
n'arrive à des conclusions pacifiques. Là-dessus vous devez en sa- 
voir plus long que nous qui ne recevons les journaux qu'à des dates 
très reculées, néanmoins ils sont lus avec avidité. L'Autriche a fait 
un grand pas. Que la Prusse et les Etats allemands imitent son 
exemple et la Russie arrivera, sans nul doute, à composition, non 
pas peut-être tout de suite, mais avant la fin de 1855. 



1res 50 cent, de Jargeur, 1 mètre 05 cent, de hauteur sou8 la lablière et 3 
mètres de hauteur sous le faîte. Elle peut contenir 26 hommes. Le système 
de fabrication est d'une grande simplicité qui permet un montage rapide et 
facile... A Marseille et à Toulon a lieu une active fabrication de baraques 
pour 30,000 hommes environ. On les expédie chaque jour en Crimée. 

Enfin des baraques-écuries pour 10,000 chevaux de l'armée d'Orient, se 
construisent à Paris, dans les ateliers de M. Bellu, entrepreneur de char- 
pente. » D'après une dépêche adressée au Globe le 13 décembre 1854, on 
préparait à Constantinople 100,000 planches destinées à faire des baraques 
à l'armée de Crimée. 

(1) « Sous ce rude climat, les chevaux sans abris mouraient par centai- 
nes ; la cavalerie était presque démontée... Il n'y avait que les chevaux 
d'Afrique et les mulets qui résistaient admirablement au froid, à la faUgue, 
à la faim. » (C. Roussel, op. cit., t. ii, p. 17.) 



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— 229 — 

A la même. 
, 4 janvier 1855. 

Rien de changé dans noire position. Le temps devient de plus 
en plus mauvais. I/armée souffre bien que Tadministration de la 
guerre fasse tout ce qu'il est humainement possible de faire pour 
cju'il n'en soit pas ainsi. Mais comment pouvoir lutter pendant des 
semaines entières dans un pays où le bois est fort rare, où le moin- 
dre abri n'est pas possible et par un temps ou pluvieux ou nébu- 
leux. Depuis quatre jours la pluie ou la neige ne cessent de lom 
bcr. Voilà vingt-quatre heures que cette dernière calamité nous 
persécute. Nos lentes sont gelées et nous font craindre qu'elles ne 
se déchirent si celte neige persiste. Nos chevaux n'y résistent point. 
Ceux de nos soldats qui n'ont pas tous les soins que nous donnons 
aux nôtres, meurent comme des mouches (1). Tout cela n'est pas 
fait pour égayer un colonel qui a tout un régiment sous sa respon- 
sabilité. Telle est ma position aujourd'hui, attendu que notre colo- 
nel nous quitte et va attendre sa retraite dans ses foyers. Je vais 
être plus que probablement et ù mon grand regret, appelé à lui suc- 
céder... Je dis à mon grand regret »parcc que je prendrai le régi- 
ment dans une condition telle que je ne vois i)as la possibilité de le 
refaire. J'aurai beau me multiplier, me donner du mal, et tu sais 
que je ne m'épargne point, je n'arriverai jamais pendant l'hiver a 
un état satisfaisant. Ce matin j'ai passé plusieurs heures dans mon 
bivouac stimulant les hommes et leur prodiguant et mes conseils et 
ma vieille expérience. Leur moral est toujours bon ; mais, quoi- 
(jue très bien portant, je* souffre de leurs souffrances. Espérons que 
le beau temps finira par prendre le dessus. Un peu de soleil ré- 
jouirait toutes ces figures et tous ces braves gens qui ne demandent 
qu'à faire leur devoir. Quant à moi, je suis disposé à le faire jus- 
qu'au bout et tant que ma santé me le permettra on me verra par- 
tout le premier. 

Depuis huit jours nous sommes sans nouvelles de France. Le 



(1) Les chevaux des soliJals éUicnl dans la bouc entravés à des cordes 
maintenues par des piquets... On finit par découvrir des carrières d'où nous 
tirâmes des pierres à paver ; mais comme ces pierres étaient friables, nous 
ne pûmes maintenir les chevaux hors de la boue qu'au prix d'incessantes ré- 
parations. Ceux des officiers étaient logés dans des trous recouverts de 
lentes-abris et préservés contre les intempéries par toutes sortes d'expé- 
dients plus ou moins ingénieux. » (Souvenirs d'un Dragon^ p. 90 et ss.) 



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— 230 — 

courrier csl en relard. Nous sommes très impatients de connaître 
la réponse de la Russie à la notification du traité du 2 décembre. 
En attendant nos artilleurs et ceux de la place échangent constam- 
ment des coups de canon (pii n'aboutissent qu'à tuer quelques hom- 
mes et h tenir nos soldats sur le qui-vive ; ce qui est fort peu gai 
par le temps qu'il fait. Comment finira tout ceci, Dieu le sait. Mais 
la perspective de trois mois d'hiver sous la tente n'est pas chose 
fort gaie, et cependant il faudra bien en prendre son parti. Le mien 
est tout à fait pris (1). 

Au docteur Ressayre. 

4 janvier 1855. 

Notre colonel nous quitte, il en a assez et je,le comprends. Il pari 
par le courrier du 5. Je vais donc avoir provisoirement sinon défi- 
nitivement sa succession. J'en suis peu jaloux, car il me laisse une 
machine sinon détraquée, du moins bien difficile (par le temps qu'il 
fait surtout) à remonter (2). On espère cependant en moi et je trou- 
ve qu'on a grand tort. Si le colonel avait quitté, ainsi qu'il en avait 
fait la demande, il y a quatre mois, peut-être que le régiment, su- 
bissant une nouvelle impulsion, alors qu'il en était temps encore, 
se serait maintenu. La chose me paraît difficile aujourd'hui. Et ce- 
pendant il faudra bien accepter cette mission tout ingrate qu'elle 
est, à moins que la nomination du colonel du 4* chasseurs d'Afrique 
n'ait paru et qu'on m'ait désigné pour lui succéder. Il me reste celte 
branche de salut. Ici on est généralement porté à croire que j'au 
rai cette succession. 

Le temps est affreux depuis deux jours ; aujourd'hui le sol est 



(1) Dès le 12 novembre, on écrivait de Crimée au Sun : « Aujourd'hui que 
l'armée connaît son sort et qu'elle doit hiverner en Crimée, elle en prend 
philosophiquement son parti. C'est une rude couleuvre à avaler, disait le 
soldat, mais il faut s'y résigner. 

(2) Dans ses Souvenirs d'un Dragon, M. Ch. Mismer salue ainsi le déparl 
de ce colonel : « M. Robinet de Plas était un chef très paternel, répugnant 
aux tracasseries et aux punitions, gouvernant de haut, abandonnant les dé- 
tails aux officiers subalternos par bonlé de cœur et pour conserver intacte 
l'affection de ses soldais. Jugeant les choses à distance avec la maturité de 
rage et des termes de comparaison plus nombreux, je n'hésite pas à mettre 
à la charge d'un commandement Irop mou l'état de marasme qui nous avait 
attiré Tordre du jour du général Morris. » Nota : Les suicides étaient deve- 
nus si fréquents au G' dragons que le général Morris avait cru devoir adres- 
ser à ce régiment un ordre du jour qui flétrissait cette espèce de désertion. 
(Op. cit., p. 102.) 



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— 231 — 

couvert de neige. Aussi nos chevaux baissent Toreille ; il nous en 
est mort onze la nuit dernière ; je crains que celle qui va suivre 
soit encore plus désastreuse (1). > 

Nos canons et ceux de la place se font entendre de plus belle, et, 
malgré tout, on n'arrive à aucun résultat. Messieurs les Anglais, 
avec celte lenteur qui les caractérise, sont cause que nous ne pou- 
vons rien entreprendre de sérieux (2). Ce retard est vraiment fâ- 
cheux, car il nous coûte et des hommes et des chevaux. On en pren- 
drait toutefois son parti si on savait quand tout cela pourra finir. 
Chacun de nous le désire, car la perspective de trois mois à pas- 
ser sous la tente, par des pluies continuelles, est peu attrayante, et 
cependant c'est ce qui paraît nous être réservé. Mais je me trom- 
perais fort si notre cavalerie existe encore au 1*' avril. 

Dans la reconnaissance que nous avons faite le 30 décembre, les 
chevaux de rarlillerie ont eu bien de la peine à traîner les pièces 
à leur retour. C'est ce qui me fait dire que nous ne pouvons pas 
faire un pas en avant, lorsque Tartillerie dos Russes est très nom- 
breuse et dans de belles conditions. 

A Madame Ressayre, née Ressayre, 

18 janvier 1855. 

J'ai dû laisser partir le courrier du 15 sans le donner de mes nou- 
velles. La lourde mission que m'a laissée mon colonel, et par suite 
mes nombreuses occupations ne m'en ont pas laissé le temps... 

Je commencerai donc par le dire... qu'au milieu d'un froid assez 
rigoureux et d'une neige très abondante, ma santé ne me fait point 
défaut (3). Je dois même dire que depuis que mes occupations 



(1) Dans une IcUre parliculièro datée de Scbastopol le 8 janvier 185i et pu- 
bliée par les journaux on lisait : « Les dragons et les hussards, comme tou- 
te cavalerie de France, souffrent beaucoup ici. Cette nuit, les dragons seuls 
ont perdu 28 chevaux, les chasseurs d'Afrique, au contraire, en ont à peine 
perdu autant depuis qu'ils sont en Crimée. » 

(2) Comme tout le monde, M. Ressayre attribuait les retards des Anglais h. 
V ceUc lenteur qui les caractérise » ; la vérité, cette fois, était que « faute de 
bras, les batteries anglaises ne pouvaient être armées ». (Cf. C. Roussel, 
op. cit., l. 1, p. 447.)- 

(3) Aux pluies torrentielles qui avaient signalé les derniers jours de Tan- 
née 1854, venaient de succéder la gelée, les bourrasques glaciales, les ov- 
ragans du nord. Le 5 janvier, après une nuit très froide, il y eut un violent 
cha.ssc-neige qui ne dura pas moins de trente heures... Le 12, une recrudes- 
cence du froid ne fut que le prélude rigoureux d'une crise plus douloureuse 



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— 232 — 

m'astreignent à un service plus actif, je ne me porte que mieux. 
C'est, en général, ce que chacun remarque, mes commensaux entre 
autres. Car il faut que tu saches que je suis doué d'un riche appé- 
tit. Aussi fais-je honneur aux deux repas que nous sert un excel- 
lent cuisinier, bien que son office se tienne en plein air. Jusqu'à ce 
jour, rien ne nous a manqué et nous avons lieu de croire qu'il en 
sera de même pendant toute la mauvaise saison. Une seule chose 
seulement laisse à désirer : c'est le bois que nous avons en très pe- 
tite quantité. Nous sommes obligés d'envoyer à la recherche de quel- 
c|ues racines, et encore deviennent-elles fort rares (1). Il en sera 
ainsi tant que l'armée occupera la position qu'elle occupe. Et cer- 
tes, si le mauvais temps continue, nous ne sommes pas à la veille 
de faire un mouvement en avant. Le sol est couvert d'un pied et 
demi de neige et ce n'est pas fini ; peut-être que demain ce chiffre 
sera doublé. L'armée supporte tout cela avec un courage et une ré- 
signation admirables. Du reste, l'administration de la guerre fait 
tout ce quelle peut pour qu'elle soit bien traitée. La santé des hom- 
mes se soutient. Nous avons cependant quelques congélations aux 
pieds. Les chevaux souffrent toujours et je crains fort de les voir 
"s'éteindre plus vite alors qu'on vient de diminuer de 2 kilos leur 
ration de foin. J'en perds en moyenne une demi-douzaine par jour. 
Les miens tiennent bon, mais gare quand la déconfiture va com- 
mencer. Enfin ! 

... Quand cette lettre t'arrivera, tu auras sans doute connaissance 
de ma nomination à moins qu'on ne se décide à attendre le résultat 
des opérations du siège. Ce que je ne crois pas pour ce qui me re- 
garde, attendu qu'on ne voudra pas laisser un régiment en cam- 



encore. « L'armée, disait le général Canrobcrt, conservera longtemps le 
souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant vingt-quatre heures la nuit 
n'a pas cessé de régner sur nos bivouacs. D'épais nuages, inondant Tal- 
mosphère d'une poussière de neige chassée par un vent glacé du nord-est, 
s'abaissaient jusqu'au sol... On ne saurait imaginer de situation plus vio- 
lente, et nulle part le découragement ni le désordre ne se sont produits, v 
(G. Roussel, op. cit., t. ir, p. 15.) 

(1) « On avait distribué des poêles de fonte, mais le combustible était tou- 
jours fort rare. Sauf le taillis du Monastère, que l'artillerie gardait po\irses 
travaux de fascinage, avec une vigilance impitoyable, et le bouquet de chênes 
qui signafait le quartier général de lord Raglan, il ne restait plus aux alen- 
tours des camps sur le plateau de Chersoncse, ni brin de bois ni touffe 
d'herbe à la surface du sol, ni souche do vigne ni racine d'arbuste au-des« 
sous. La pioche avait atteint jusqu'aux dernières limites les derniers vesti- 
ges de la végétation souterraine. » {Ibidem, p. 17.) 



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— 233 — 

pagne sans lui donner un chef pour tout de bon. Je ne puis donc 
espérer être nommé maintenant ailleurs qu'au 6* dragons. Il faudra 
donc l'accepter et le faire marcher envers et contre toul. C'est une 
rude mission, et cependant j'aurai à cœur de bien la mener. 

A la même. 

Le 12 février 1855 ; 11? jour du siège. 

... J'écris beaucoup et je ne dis rien. Mais que veux-tu ?* L'exis- 
tence que l'on mène ici n'est point fertile en événements, au moins 
pour la cavalerie, qui, pour le moment, assiste en simple specta- 
trice à la grande lutte qui ne finit point et n'est point prête de finir. 
Ici, je te prie de le croire, il n'y a point de notre faute, car nous 
avons bien hûte de sortir de la position dans laquelle nous languis- 
sons et nous nous éteignons petit à petit. Et certes, si nous ne som- 
mes pas enlevés par le boulet, nous n'en perdons pas moins quel- 
ques hommes cl surtout beaucoup de chevaux. Comment résister, 
sous une mince toile, à des froids de 10 à 12 degrés, à de fortes nei- 
ges ou à des pluies incessantes ? Il faut être taillé à l'antique pour 
ne pas être éprouvé par tant de misères, ou avoir vingt-cinq ans cl 
encore... Aussi, je dois le dire, l'armée souffre, mais ce qui est 
beau et sublime, sans se plaindre. Tel est le soldai français. Une 
heure de soleil et il oublie les misères de la semaine. L'officier est 
moins mal sans cependant être à son aise... 

Au moment où je t'écris ces lignes, je suis dans mon petit trou (1), 
à côlé d'un petit poêle de la dimension de ton pot-au-feu. Je Tali 
mente au moyen de cjuelques racines et ne me trouve pas trop mal, 
bien que la pluie et la neige tombent comme par plaisir autour de 
moi. J'entends le hennissement de mes pauvres bêtes qui attendent 
leur pàlure, et qui, connue nous tous, demanderaient un rayon de 
soleil pour les regaillardir. Comme nous tous elles doivent en pren- 
dre leur parti et attendre de meilleurs jours. Ils viendront une fois 
et pour tous, il faut l'espérer, mais quand ? 

A côté de tout cela je me porle à merveille. Je vis comme on ne 
vit pas mieux en garnison, bien que la viande fraîche nous man(|ue 
de temps à autre. Malgré ce |)etit inconvénient, je trouve souvent 
le moyen de faire quelques repas hors ligne, d'abord à ma table, 



(1) Le mot est très juste. Pour mieux se défendre contre l'hiver beaucoup 
s'étaient creusq dans le sol de véritables tanières. 



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— 234 — 

quelquefois chez les autres. Ainsi, si je le disais que depuis le 10 
janvier environ, j'ai pris ma part de plus de quinze grands et ex- 
cellents repas, où il a été mangé force truffes, chevreuils, bécasses, 
pAtés de foie gras, etc., le tout arrosé d'un vin délicieux. Chaque 
fois j'ai été assez heureux pour arriver au festin avec un appétit 
superbe. Ici le grand air porte à l'estomac. 

D'après cette description, tu vas te dire : « Je ne les plains pas ; 
ils ne sont pas déjà si malheureux. » Tu auras raison de le dire, fi 
tu ne vois que moi. Mais il faut voir aussi le chef d'un régiment, 
il faut voir l'homme de cœur. Et certes, quelque bien qu'il soit, il 
ne peut être heureux lorsqu'il voit souffrir à côté de lui et sans re- 
mède. Il n'y a que cela qui me peine, car Dieu m'a donné assez de 
santé pour résister à tout jusqu'à présent. J'espère qu'il me la con 
tinuera jusqu'au bout. J'en ai besoin pour mener à bien le comman 
dément en ruine que mon colonel m'a laissé. 

A la même, 

17 février 1855. 

Mon intérim de commûmlement me donne toujours de grandes 
occupations et malheureusement je n'arrive pas au résultat qu*j 
j'aurais désiré. Je ne sais pas trop même si avec le temps et le mal 
que je me donne, j'y parviendrai. Enfin j'aurai la satisfaction de 
dire que j'aurai fait moralement et physiquement tout ce qui aura 
dépendu de moi. Les nominations tardent beaucoup à paraître. 
Celles de l'infanterie sont arrivées. H faut croire qu'on va s'occu- 
per de la cavalerie. Quoi qu'il doive m'arriver, je suis résigné à 
prendre ce que l'on voudra bien me donner (1). 

... Le temps est ici toujours mauvais. Hier, cependant, le soleil 
s'est montré. Mais il a été impossible de faire une longue promena- 
de, le sol était par trop détrempé. Aujourd'hui la pluie tombe cl 
nous sommes condamnés à rester emprisonnés sous notre toile cl 
non sous nos baraques ainsi que certain veut bien le dire. Il n'est 
pas un de nous qui en soit encore pourvu, nos généraux mêmes 
sont sous la tente. Si les susdites baraques arrivent, elles arrive- 
ront trop tard. Que d'hommes nous aurions sauvés, si elles étaient 
arrivées au commencement de novembre, et que de chevaux nous 



(1) Le 31 janvier 1855, M. Ressayrc avait été nommé colonel et colonel du 
6' dragons. 



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— 235 — 

aurions encore sur pied (1). Mais il ne faut plus parler des trépas- 
sés. Tûchons de conserver le peu qui nous reste. Avec ces moyens 
et les renforts que nous recevrons de France, ])eut-être que nous 
arriverons à un résultat, bien que la chovse me paraisse difficile. 
Cependant il faudra bien en finir, car nous ne pouvons songer à 
rester au printemps prochain dans la position que nous occupons. 
La peste nous y décimerait, et comment en serait-il autrement alors 
que nous sommes entourés de cadavres de chevaux enfouis à peine 
à un pied de profondeur... (2) 

Cœlera desideraniur. 



(1) Les soldais devaient pas^ser tout l'hiver dans les liabilalions souterrai- 
nes qu'ils s'étaient creusées. On envoya bien des baraques mais uniquement 
pour les infirmeries et les ambulances. 

(2) Malgré la prise de Sébastopol, nos soldats occupaient encore au prin- 
temps suivant la même position, et, suivant les prévisions de M. Ressayre, 
ils y étaient décimés par le scorbut et le typhus. Une note parue dans le 
Moniteur du 26 mars 1856, expliquait que si nos troupes étaient, depuis quel- 
que temps,éprouvées par la maladie, « c'est qu'elles étaient campées autour 
de Sébastop<îl, sur le théâtre môme de la lutte, c'est-à-dire sur un terrain 
qui avait servi de tombe à tant de victimes ». 



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MONLUC AU CHATEAU DE LAUGNAC 



La paix d'Amboise donna des loisirs à Monluc. Il les em- 
ploya aux affaires de son gouvernement et à celles de sa mai- 
son. Il semarie, en secondes noces, le 31 mai loG4, avec Izabeau 
de Beauville. Puis il surveille ses biens, visite ses châteaux du 
Saint-Puy, de Cassaigne, d'Estillac. Il répare et agrandit ce 
dernier, rebâtit 1 église de sa paroisse, pour évincer ses voisins 
du Buscon du droit de banc et de litre funéraire ; il fait tant et 
si bien, que ces derniers, fatigués de ses tracasseries journa- 
lières, abandonnèrent le pays. 

Si Monluc était un voisin mal commode pour les Lapoujade 
qui le gênaient, il paraît au contraire avoir eu des relations 
d'amitié avec le seigneur de Laugnac. En 15(57, il acceptait une 
invitation à dîner, que lui faisaient François de Monipezat et 
sa femme Nicole de Livron. Et, le 8 avril, il quittait Agen en 
compagnie d'Izabeau de Beauville, de Monsieur d'Agen et de 
quelques gentilshommes. 

La seconde femme de Monluc était fille de François de Beau- 
ville et de Claire de Laurens, dame de Souspez. Sa famille, de 
très vieille noblesse, était fixée à Beauville depuis de longs 
siècles. L'année qui suivit le mariage, elle donnait à son mari 
une fille que le roi Charles IX et Catherine de Médicis tinrent 
sur les fonts baptismaux le 25 mars 1565. 

Monsieur d'Agen, c'était l'évêque Janus de Frégose. Nommé 
à cet évéché en 1555, il en prit personnellement possession trois 
ans plus lai'd. C'était un ami de Monluc, qui en faisait cas et 
(fui n'entreprenait rien sans l'avoir consulté. « Je ne faisais 
rien, dit-il dans ses Commentaires, que je ne le communiquasse 
à ce bon evesque d'Agen, me fiant lors autant ou plus en luy que 
en mon frère propre, et le tenois pour ung des meilleurs âmes 



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de prélat qu'il y eust en toute la France ; il est sorly de la mai- 
son des Frégoses de Gênes (1). » 

C'était donc trois personnages de haute lignée, qui s'ache- 
minaient vers le château de Laugnac. Les hôtes qui les y atten- 
daient, n'avaient d'ailleurs rien à leur envier pour la noblesse 
de la race. 

Messire François de Montpezat, en effet, appartenait à une 
des plus anciennes et des plus puissantes familles de l'Age- 
nais. Plusieurs de ses ancêtres avaient fait grande figure dans 
les annales du pays. Son père Alain, soldai valeureux fort 
estimé de ses compagnons, était comme Monluc un vétéran 
des guerres d'Italie. Il s'était battu à Agnadel, à Ravenne, a 
Marignan dans la compagnie du chevalier Bayard, à Fonta- 
rabie, en Picardie, à Pavie, où il fut fait prisonnier en même 
temps que le roi. 

François hérila la valeur de son père, ce qui lui attira 
Testime de Monluc, un connaisseur en la matière. Aussi, œ 
dernier lui décerne des éloges dans ses Commentaires. 
a J'avais mis, dit-il, dès que j'arrivoy là, Monsieur de Laugnac 
à Puymirol avec deux compagnies de gens de pied, qui estoint 
allés de la garde du Port Saincte Marie et Malvès, qui firent 
de belles escarmouches. Et encores que Monsieur de Laugnac 
se trouvasse mal de la malladie qui l'a si longtemps tenu, néan- 
moing, se tenoit-il les soldatz nuict et jour dehors et faisoienl 
lousjours quelque prède sur les ennemys (2). » 

L'activité qu'il déploya en cette circonstance et en d'autres, 
lui valut des lettres d'éloge de Charles IX, Catherine de Mé- 
dicis et Henri III (3). 

François de Montpezat s était marié le 24 octobre 1564 avec 
Nicole de Livron en la ville de Bourbonne-les-Bains (4). Nicole 
élail fille de François de Livron d'une famille originaire du 



(1) Commentaires. 

(2) Commentaires, m, p. 368. M. de Ruble a identifié à tort ce Laugnac avec 
Alain. 

(3) Ces lettres ont été publiées par M. Tamizey de Larroque dans les Arch, 
histor. de la Gironde, t. vu et viii. 

(4) Uâute-Marnc. 



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— 238 — 

Dauphiné et de Bonne du Chastellet d'une puissante maison 
de l'Artois. Ses lettres nous la montre bonne, affectueuse, 
ordonnée, très appliquée à plaire à son mari (1). 

Le château de Laugnac, dans lequel François de Montpezat 
et Nicole de Livron reçurent Monluc et sa suite, était entré 
dans la famille de Montpezat par droit de conquête. Charles, 
Taieul de François, s en était emparé en 1475. 

C'était un vieux château bâti vers le xiv* siècle, sur le bord 
d'un plateau, au-dessus du vallon de la Masse et dont la posi- 
tion n'était pas très forte. Il se composait, autant qu'on peut 
en juger, de deux bâtiments en retour d'équerre et était flanqué 
sur un angle d'une tour carrée. Cette tour, munie de meur- 
trières rondes pour les armes à feu et ornée de fenêtres aux 
moulures prismatiques, paraît être du xvf siècle. Quelques 
années avant, il avait été le théâtre de scènes de violence et de 
désordres sanglants. Pour le moment, le calme était revenu. 

Depuis son mariage, François de Montpezat résidait le plus 
souvent au château du Fréchou dans le Condomois, mais il 
faisait de fréquentes apparitions à Laugnac ; les comptes de 
son receveur nous en fournissent de nombreuses preuves. 
Aussi la maison était bien pourvue en meubles, linge, vais- 
selle, dont Nicole de Livron, en femme d'ordre et en maîtresse 
de maison avisée, tenait un compte rigoureux. 

Rien ne manquait donc pour recevoir Monluc. Le linge, em- 
baumant la lavande, débordait les coffres. Il y avait a une 
douzaine de serviettes de banquet », quinze douzaines de ser- 
viettes de lin, « deux douzaines d'aultres serviettes de lin, six 
(( grandes nappes de lin pour servir à troys plats bien fornis, 
« deux aultres petites nappes de lin pour servir à table carrée, 
« plus aultres sept nappes de lin un peu plus grosses pour 
(( table de deux platz », etc. (2). 

La vaisselle était d'étain, mais nombreuse et encombrant les 
buffets, une douzaine et demie de grands plats, six plats 
moyens, vingt et un petits plats, cinq saucières, six douzaines 



(1) J'ai retrouvé ces lettres dans les archives du château de Lafox. 

(8) Inventaire fait en" 1569 par Nicole de Livron. Arch. du château de Lafox. 



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— 239 — 

d'assiettes, un pot à lait, deux aiguières, quatre salières, deux 
jarres,deux pintons (1), «te. La vaisselle dargent avait été 
portée au Fréchou. 

La cuisine était resplendissante des cuivres étincellants au 
feu de la grande cheminée, une fontaine, deux cuvettes, une 
buyre, « ung bassin à laver les mains », un coquemar, deux 
grandes bassinoires, une petite, (c ung grand tortière et deux 
petites », etc., etc., le tout de cuivre (2). 

Le couvert était dressé dans une des grandes salles, sur une 
table « à traiteaulx », autour de laquelle étaient rangés « des 
chèses garnyes de cuyr noyr », <( de chèses plenyères » ou des 
<( escabeaux carrés » (3). 

Quelle fut l'ordonnance du dîner? Nous l'ignorons. Mais 
nous savons que la chère fut abondante . 

Outre ce que Nicole de Livron avait pu se procurer à Laugnac 
ou même à Agen, le receveur du château de Frégimont envoya 
un chevreau, dix poulets, six cailles et du miel (4). Voici, 
d'ailleurs, le passage de son compte qui nous apprend la venue 
de Monluc à Laugnac. 

« Plus le vnf jour du moys dapvril mil cinq cens LVIII, ay 
bailhé pour ung chevreau, pour envoyer à Laugnac à Mon- 
seigneur, parce que Monsieur de Monluc, sa femme et Mon- 
sieur d'Agen et gentilshommes, ils debvoyent venir digner, 
ay bailhé pour ledit chevreau xxn soulz vi d. 

Plus led. jour pour cinq paires de poUetz, xra soulz vi d. 

Plus led. jour pour troys cailhes ay bailhé n soulz vi d. 

Plus led. jour pour ung rucque, i soulz vi d. 

Il ne faut pas s'étonner de cette profusion de viande, nous 
sonmies au siècle de (largantua et de Pantagruel, les estonfiacs 
sont solides et les appétits robustes. Au reste « l'amphytrion 
qui se respecte, nous dit M. Habasque, doit offrir la même 
viande accomodée de cinq ou six façons différentes avec force 



(1) Arch. du château de Lafox. Invenlaire de 1590. 

(2) Ibid. 

(3) Jbid. 

(A) Archives du château de Lafox. Comples du Receveur de Frégimont, 
1564 à 1570. 



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- 240 - 

sauces, hachis, pâtisserie et « toutes sortes de salmigondis id 
autres diversitez de bigarrures » (1). 

Le chevreau entrait pour une notable part dans l'alimenta- 
tion du pays. M. Habasque en a fait la remarque et les comptes 
de Frégimont en mentionnent de fréquents achats. 

Il se faisait une grande consommation de poulets, de cha- 
pons, d'oies ou « oyzons ». Le gibier apparaît plus rarement 
dans le compte qui nous a fourni ces renseignements. Trois 
cailles au mois d'avril, c'était évidemment une chose rare. 
Mais je suppose que le receveur s'est trompé en écrivant 
<( troys cailhes » il a voulu dire trois paires. Le prix semble 
l'indiquer. La caille était en effet le gibier qui se payait le 
moins cher, quatre à six deniers. 

Rucque est un vieux mot français qui signifie ruche. Le miel 
faisait partie du dessert et des « doulcêurs ». 

Monluc, Janus de Frégose et ' François de Montpezat 
durent s'entretenir des affaires du temps. L'horizon devenait 
menaçant et l'agitation des protestants augmentait chaque 
jour. La guerre, en effet, ne tarda pas à reprendre, et fit per- 
dre aux convives réunis à Laugnac en ce mois d'avril 1567 les 
doux loisirs de la paix. 

Abbé MARBOUTIN. 



(1) Comment Agen mangeait par Francisque Ilabaaqiie. Revue de CAge- 

nais. 



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LES PLAQUES DE FOYER 

Anj^laises, Flamandes, Françaises et Hollandaises dans le 
Sud-Ouest de la France 



Classification 



Le baron de Rivière, à qui revient l'honneur d'avoir publié 
le premier inventaire de plaques de cheminées, s'est borné à les 
classer suivant le sujet qu elles représentent en cinq catégo- 
ries, savoir : Suiels mythologiques, Sujets tirés de la Bible 
ou de V Evangile, Plaques armoriées, Chiures, Emblèmes et 
légendes, Sujets divers, 

M. Maxe-Werly, dans son premier mémoire, a cru bon d'a- 
dopter le même système de classification ; mais ses catégories 
sont plus nombreuses et quelque peu différentes ; les voici : 
1* Armoiries royales ; 2** Sujets religieux ; 3** Taques proies- 
tantes ; 4** Plaques jansénistes ; 5° Sujets mythologiques ; 
6"* Sujets littéraires empruntés aux fables d'Esope, de La Fon- 
taine, aux contes de Boccace, etc, ; 9** Sujets artistiques n*- 
produits d'après ianliquc, les œuvres de maîtres, etc.; 10** Su- 
jets divers. 

En outre, le même archéologue, dans un mémoire posté- 
rieur, a tout particulièrement recensé les Plaques de foyer 
aux armes des familles du Barrois, avec deux compléments 
assez bizarrement créés, dans lesquels il relate : V Les Mo- 
nogrammes ; 2® Les Lettres initiales, recueillies sur les ta- 
ques les plus diverses, sans se préoccuper ni des sujets, ni 
des styles, ni de la date de ces taques. 

M. Quarré-Rey bourdon s'est surtout occupé des Plaques 
historiques du pays Lillois, mais il a consacré quelques sec- 
lions complémentaires aux sujets tirés de V Ancien et du Nou- 
veau Testament, et de la Mythologie, avec une dernière ru- 
brique Divers où il n'est question que d'une seule plaque, fort 
curieuse, il est vrai, représentant un intérieur de cuisine. 



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Somme toute, la classification adoptée par M. de Rivière 
était la meilleure ; M. Maxe-Weiiy l'a bien inutilement com- 
pliquée, et il eût fait œuvre infiniment plus utile et plus lo- 
gique en établissant des sulîdivisions dans les catégories déjà 
créées, par exemple, prenant la section : Sujets tirés de la 
Bible ou de V Evangile et la subdivisant en Su/eis religieux , 
Plaques protestantes, Plaques iansénistes. 

Au demeurant, si nombreuses que soient ces catégories, elles 
ne le sont probablement pas assez pour embrasser un sujet 
aussi varié que l'imagerie des plaques de foyer ; elles ont été 
fort utiles comme premiers cadres à disposer des observations 
peu scientifiques, mais infiniment précieuses, et nous saluons 
avec la plus sincère reconnaissance ceux qui, pour notre plus 
grand profit, ont si abondamment entassé de si précieuses lis- 
tes descriptives de taques disséminées sur tant de points diffé- 
rents. 

Le principal tort de ces classifications est d'être essentielle- 
ment artificielles, de ne tenir aucun compte du style des pla- 
ques, de leur provenance, de leur date, surtout des procédés 
de fabrication ; que Ton suppose une classification des pro- 
duits de l'art céramique établie sur les mêmes bases et Ton 
comprendra l'absurdité du système puisque dans la même ca- 
tégorie, sujets mythologiques par exemple, on trouverait fa- 
talement des vases grecs, des poteries gallo-romaines à re- 
liefs, des majoliques italiennes, des faïences de Nevers, des 
figulines de Palissy, des porcelaines de Sèvres et de Saxe, 
des terres de pipe anglaises, etc.; les zélés archéologues dont 
je viens de rappeler les écrits, ont procédé de même pour les 
taques de cheminées. Que celles-ci soient françaises, hollan- 
daises, anglaises, qu'elles datent du x\f siècle, qu'elles relè- 
vent des divers styles qui se sont succédé de l'arrière-fin de 'a 
Renaissance au premier Empire, elles voisinent pourvu 
qu'elles portent soit des armoiries, soit des sujets religieux, 
soit même de simples initiales. 

11 est vrai que, à première vue, il semble très difficile de 
classer les plaques de cheminées selon les saines règles de la 
méthode scientifique. Avec un peu d'attention et en étudiaiit 



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- â43 - 

lès procédés divers de moulage qu'on a mis en œuvre pour 
leur décoration on reconnaît très vite qu'elles se subdivisent 
en trois grandes classes. 

La première, et celle dont on connaît le moins de spéci- 
mens, comprenant les plaques dont le moule a été obtenu par 
Tapplicalion directe sur le sable d'estampilles indépendantes. 

La seconde, plus importante, comprenant tous les contre- 
cœurs obtenus par l'impression dans le sable d'une matrice sur 
laquelle on fixait selon le résultat que l'on voulait obtenir, des 
estampilles pareilles à celles dont on usait directement à la 
main au début de la fabrication. 

La troisième enfin, la plus universellement employée, en-, 
globant toutes les taques obtenues par l'impression dans le 
sable d'une matrice sculptée entièrement pareille à la taque 
qu'elle était destinée à produire. 

Cherchant des termes brefs en même temps que caractéris- 
tiques, pour désigner chacune de ces classes, je proposerai 
les dénominations suivantes : 

V Taques obtenues avec des estampilles ; 

2^ Taques obtenues avec des estampilles et une matrice ; 

S** Taques obtenues avec une matrice. 

La première série comprend tous les produits les plus an- 
ciens ; la seconde embrasse la majeure partie des contre- 
cœui^ fabriqués au \\f siècle, et la troisième, enfin, toutes les 
taques, depuis la fin du \\f siècle jusqu'au milieu du xix*". 

Dans l'étal de nos connaissances, il ne paraît pas possible 
d'établir des subdivisions naturelles dans les deux premières 
classes, dans la troisième, par contre, on peut d'ores et déjà 
en reconnaître un certain nombre, chaque région et, probable- 
ment aussi, chaque usine ayant donné une forme particulière 
à ses produits. 

Certains sujets, surtout les armoiries, permettent de déter- 
miner très vite si une taque est anglaise, française, flamande 
ou hollandaise ; dans bien des cas les inscriptions donneront 
des indications tout aussi précises. Et cela permettra d'établir 
très rapidement des points de comparaison grâce auxquels il 
sera facile de rattacher très sûrement un assez grand nombre 



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- 244 -- 

de laques dépounuos d'armoiries et d'inscriptions, à des cen- 
tres bien déterminés de production. 

Au début de mes recherches, j'ai rencontré en Agenais ol 
en Quercy une grande quantité de plaques de cheminées dont 
la décoration très soignée et assez variée m'avait frappé. Un 
détail de costume me fit juger qu'elles venaient de Hollande, 
ce qui fut confirmé par la découverte ultérieure d'autres pla- 
ques décorées des emblèmes des Provinces Unies ou char- 
gées d'inscriptions hollandaises. 11 était facile dès lors d'éta- 
blir^ dans l'ensemble de ces taques des subdivisions basées sur 
l'étude, non pas des sujets représentés, mais de la décoration 
de l'encadrement et, plus particulièrement, du fronton. On 
verra plus loin les résultats de cette manière de procéder. Je 
m'en suis tenu à un petit nombre de subdivisions, estimant 
que je n'avais pas le droit d'en établir de nouvelles d'après 
un nombre trop restreint de spécimens. 

Evolution des types 

Trois périodes différentes divisent par portions inégales 
l'évolution artistique de ces humbles monuments. 

D'abord, c'est le fondeur seul qui dispense le décor de ses pla- 
ques en utilisant un assez petit nombre d'estampilles représen- 
tant des pommes de pins, des têtes barbues, des cachets de Sa- 
lomon, des fleurs de lys, des croix de Lorraine, etc. C'est la 
.période que j'appellerai du Fondeur, dont les rudes produits, 
toujours simples et peu chargés d'ornements, ont cependant 
grande allure. 

Puis viennent les contre-cœurs dont les matrices ont été 
exécutées sous la direction d'architectes, en vue de cheminées 
déterminées, à la décoration desquelles a été apporté un com- 
plément logique et bien étudié. Généralement ce sont des pla- 
ques héraldiques où s'affirme, par un blason ou par un chif- 
fre à grande échelle, le nom du propriétaire. C'est ce que 
j'appellerai la Période des Archilectes ; elle emplit tout le 
XVI' siècle, et sa vogue est telle que certaines usines, comme 
celles de Cousances, s'ingénient pour pouvoir fournir à tous 



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— 245 — 

les acheteurs des plaques d'un type unique de grande allure 
dans lesquelles, au moyen d'un dispositif ingénieux, on pou- 
vait placer des blasons variés. 

Enfin vient la période d'industrialisation. Des fondeurs in- 
lelligents firent exécuter un assez grand nombre de modèles 
variés de manière à pouvoir satisfaire tous les goûts. J'appel- 
lerai cette période la Période industrielle. Elle débute au xvr 
siècle et se continue, jusqu'au milieu du xix* évoluant à son 
tour avec le goût général et reflétant assez fidèlement toutes 
les phases de la civilisation, pendant cette longue période, pour 
qu'il soit à la fois intéressant et facile d'y établir des divisions 
logiques et d'y reconnaître des familles naturelles. 

Les premières plaques fondues ainsi en grand nombre sur 
une matrice unique ont été, je crois, purement héraldiques, et 
leur vogue n'a diminué qu'à la fin du xv!!!*" siècle. Armes de 
souverains pour la plupart, elles affirment en quelque sorte le 
loyalisme de leurs propriétaires. D'autres combinent ces ar- 
mes avec celles de la province où elles ont été fondues, ou 
même se contentent de ces dernières. D'autres, enfin, portent 
le blason du grand seigneur propriétaire des forges où elles 
furent fondues. Nous aurons à nous occuper de celles-ci plus 
lard. On pourra étudier dans le travail de M. Maxe Werly les 
diverses transformations des armes de France depuis le début 
du xvi" siècle. On en trouvera dans le présent travail quelques 
spécimens très beaux, quelques autres très originaux et sen- 
tant leur sauvagerie d'une lieue. 

Parallèlement d'autres modes se propageaient, car tout le 
monde ne tenait pas à parer son foyer d'armoiries royales ; 
à côté de l'art héraldique, l'art réaliste se fit de bonne heure 
une place, et l'art mythologique apparut bientôt après. Dès 
1540 des contre-cœurs flamands présentent de vraies scènes de 
genre, des intérieurs de cuisine dont une vaste cheminée occu- 
pe le centre (l). Vers 1570 apparaissent à la fois en Norman- 
die et en Champagne des sujets mythologiques. Tout le monde 



(1) Nous donnerons plus loin là dcscriplion de quelques-unes de ces laques 
culinaires. 



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— 246 — 

connaît celle laque qui d'une ancienne maison de la •Rivière- 
Thibouville, dans TEure, est venue meubler, au Musée de 
Cluny/une admiral)le cheminée qui provient de Rouen : Mars 
et Vénus étroitement embrassés s'y dressent debout dans un 
tableau cintré que flanquent deux édicules encadrant des ni- 
ches avec statuettes. Les mêmes divinités se voient encore, au- 
dessous du blason d'un chevalier de l'ordre de Safint-Michel, 
sur une laque du Musée de Reims, qui porte la date de 1579. 
Ce sont là, dans l'état de nos connaissances, les premiers spé- 
cimens d'une abondante suite de figures et de scènes mytho- 
logiques, qui conservèrent leur vogue jusqu'au xix*' siècle. 
Mars et Vénus avaient été bien choisis comme emblèmes 
d'une époque qui fut essentiellement celle des Grands Capi- 
taines et des Dames galantes dont Brantôme nous a narré les 
divers exploits. 

Cependant, presque en même temps, il y eut un certain 
nombre de bourgeois et même de seigneurs, qui tinrent à affir- 
mer leur foi, sinon par leurs œuvres, du moins par les plaques 
de leurs cheminées, et ce sentiment nous a valu un assez grand 
nombre de sujets et d'inscriptions qui sont d'un très haut inté- 
rêt. Il y a d'abord les sujets empnmtés à l'histoire sainte et les 
figures de saints, puis les sentences et les allégories huguenot- 
les, enfin les emblèmes et les devises jansénistes. Avec ces der- 
niers, nous voyons la fin de l'inspiration religieuse présidant 
à la décoration du foyer. 

Le xvn* siècle, auquel appBrtiennenl en grande majorité ces 
bas-reliefs confessionnels, le xvn* siècle fut religieux, mais il 
fut surtout didactique, de là de nombreuses plaques de chemi- 
née formant des séries, quelque chose comme de petits traités 
en plusieurs taques. Les fondeurs offrent à leurs clients des sé- 
ries variées qui en quatre contre-cœurs résument des sujets 
consacrés par les poêles et les philosophes : les quatre élé- 
ments, les quatre saisons, les travaux agricoles, les parties du 
monde, les arts libéraux, etc., etc. Certaines fonderies impor- 
tantes, hollandaises pour la majeure part, devaient avoir en 
magasin toute l'encyclopédie de leur temps résumée et symbo- 
lisée par d'innombrables matrices de plaques de foyer. 



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- 247 — 

Au x\Tii* siècle d'autres tendances apparaissent : les contre- 
cœurs font parade des goûts artistiques ou littéraires de leurs 
propriétaires ; les principales fables de La Fontaine y sont re- 
présentées, même quelques contes du même auteur ; quelques 
œuvres d'art célèbres y sont traduites en bas-reliefs, telles, le 
groupe de Laocoon, la Descente de Croix de Rubens, des scè- 
nes de cabaret de Téniers le vieux. Mais sur ses plaques de che- 
minées, le xvm* siècle se montre surtout sentimental et galant ; 
(|uand il ne tombe pas dans la grivoiserie, la mythologie y ap- 
paraît sentimentale, et Tallégorie galante. Les dieux barbus, 
symboles des forces cosmiques, sont délaissés, seuls Bacchus 
et Apollon sont encore choisis, et si Mars et Vulcain ont mérité 
cet honneur, ils le doivent à leur compagne Vénus. C'est en 
réalité celle-ci qui a la grande vogue, avec Cupidon, et toutes 
les allégories ne se meuvent plus que dans le cercle des cœurs 
enflammés, des colombes, des torches, des arcs et des flèches 
que relient des guirlandes de roses... Je me demande s'il est un 
seul objet parmi ceux qui fun^nt en usage pendant les cinq der- 
niers siècles, dont la décoi'ation reflète d'une façon aussi sai- 
sissante, la saisissante évolution des croyances, des sentiments 
et des pensées, qui s'est opérée durant cette période. 

Avant de passer à un autre ordre de faits, je crois utile de re- 
venir sur quelques-uns des épisodes de l'histoire des contre- 
cœurs dont j'ai trop rapidement parlé dans cet exposé général. 

Evolution des formes 

La fornje des contre-cœurs a varié suivant les époques et les 
pays tout autant que leur décor. M. Léon (iermain est le seul, 
si je ne fais pas erreur, qui ait noté ce point important du sujet. 
J'ai peu de chose à ajouter à ses observations. 

i( Les plus anciennes taques historiées, dit-il, paraissent re- 
monter à la fin du xv" siècle ; la forme la plus générale était 
alors celle d'un pentagone, c'est-à-dire un rectangle surmonté 
d'un triangle isocèle » (1). Il y a une variante dans cette forme : 



(1) Léon Germain, Bulletin monumental, 188, p. 8. 



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— 248 — 

ce n'est plus un rectangle que surmonte le triangle isocèle, mais 
un trapèze. A la même époque apparaissent les contre-cœurs 
dont le sommet s'arrondit en arc plus ou moins surbaissé, tels 
ceux des cheminées de la maison de la reine Bérengère, au 
Mans; celle forme qui n'a pas été signalée par M. Maxe-Werly, 
dans les Flandres on trouve aussi les plaques cintrées mais en 
dans les Flandres on trouve aussi les plaques cintrées mais 
demi-cercle, greffé sur un trapèze, telle la taque qui occupe le 
fond d'une cheminée dans une estampe de V. de Vriese repro- 
duite par M. Havard, dans son Dictionnaire du Mobilier (1), et 
qui a servi deux fois, à' ma connaissance, pour inspirer des re- 
constitutions d'intérieurs et de mobilier de la fin du Moyen- 
Age, d'abord dans le Magasin IHltoresque où elle n'est pas trop 
maltraitée, ensuite dans le Dictionnaire du Mobilier de VioUet- 
le-Duc, où elle a servi de thème à une composition charmante, 
mais d'un romantisme exacerbé et frisant le grotesque ; dans 
cette composition la plaque du foyer est couverte par la flam- 
me ; on n'en distingue rien. 

Ces plaques sont en hauteur, c'est-à-dire plus hautes que 
larges ; il en est d'autres qui, tout au contraire, sont plus lar- 
ges que hautes, comme celle qui protège le contre-cœur d'une 
cheminée dessinée par Viollet-lc-Duc (2). Cette cheminée est 
celle de la cuisine de l'abbaye Blanche de Mortain qui date- 
rait, selon Viollet-le-Duc, de la fin du xm* siècle ou du commen- 
cement du xn-*. Rien ne prouve que la plaque du foyer remonte 
à une époque si reculée. 

Au xvi" siècle, les taques sont ordinairement rectangulaires, 
mais les formes cintrées et en pignon durent longtemps encore. 
Dans le Sud-Oilest apparaît un genre particulier ; sur le rec- 
tangle qui subsiste tciujoui-s, se superpose un fronton sur- 
monté, ou pour mieux dire un gable aigu avec un léger repos 
horizontal de chaque côté. En Allemagne on voit des taques 
dont le sommet est un arc en talons, ou en accolades, terminé 
par un pommeau ; d'autres taques du même pays sont en lar- 



(1) Havard, DicUoiinaire du Mobilier et de la Décoration, t. i, fig. 463. 

(2) Dictionnaire d'architecture, t. in, p. 200. 



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— 249 — 

geur avec la partie supérieure horizontale rattachée aux côtés 
par des talons. Dans les Flandres on trouve parfois la forme 
trilobée^ et en Angleterre des contre-feux couronnés d'un fron- 
ton circulaire raccordé à la ligne du sommet par des volutes 
ou des redents. 

Au xvn* siècle les frontons cintrés sont en grand honneur, et 
la disposition de ces frontons varie à Tinfini ; souvent ils sont 
bordés extérieurement de rinceaux, de dauphins, de figures 
diverses. 

Les plaques du xviu' siècle — je parle seulement de celles 
qu'il m'a été possible d'étudier — ont une tendance très mar- 
quée à la simplification des bordures, surtout extérieures ; 
leur forme générale est le carré, ou le rectangle plus large que 
haut ; avec petit fronton cintré au milieu. Sous Louis XVI- 
apparaît une nouvelle série avec encadrements de pilastres 
supportant un fronton triangulaire ou en arc très surbaissé ; 
dans un cas comme dans l'autre ayant peu de hauteur, l'ensem- 
ble se pliant à un parti pris architectural très marqué. 

Type de Cousances 

C'est M. Léon Germain qui l'a découvert et décrit. Après 
lui, M. Maxe-Werly a achevé de le faire connaître. Je me ser- 
virai des travaux de ces archéologues pour caractériser ce type 
qui fait grand honneur aux établissements métallurgiques de 
la Meuse. 

Quoiqu'on ait produit des plaques de cheminées à Cousances 
jusqu'au milieu du xix** siècle, je n'ai à m'occuper que des pla- 
ques qui y ont été fondues depuis 1580, ou environ jusque 
dans les premières années du xvn* siècle, parce que ce sont 
les seules qui ont un caractère commun, un style particulier 
bien nettement défini. Je ne saurais mieux faire, pour définir 
le type de ces placjues, que d'emprunter à M. Léon Germain 
la description de la taque aux armes de .Bassompierre. . « La 
(c forme est un rectangle dont le3 angles supérieurs sont coupés 
« en biais ; la hauteur mesure 0™ 89 et la largeur 0"* 90. Dans 
« le centre, une grande couronne de feuillage, entremêlée de 



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— 250 — 

« volutes, a pour destination d'entourer le sujet spécial au des- 
« linataire ; des lévriers colletés, la tête contournée, dressés 
(( sur leui"s pattes de deirière, soutiennent cette couronne ; 
<( au-dessus d'elle, un mas(jue humain, dans le goût du temps, 
« est, sauf le visage, enveloppé de bandeaux ; sa bouche lient 
« l'extrémité de deux cornes d'abondance desquelles sortent 
(( des fruits de différentes espèces. Une triple arcade — dont 
<c la partie centrale, beaucoup plus importante que les autres, 
« environne ce masque — repose sur deux corbeaux formés 
<' d'un chapiteau et d'un cul de lampe et sur deux pilastres 
« plats cannelés ; les archivoltes sont garnies de besants égaux 
« renflés au centre et amincis dans la partie intermédiaire, 
« disposés en écaille ; dans les tympans, deux cartouches très 
(( simples ont pour objet de recevoir les inscriptions. La bor- 
(( dure générale e.st formée, dans le haut et sur les côtés, d'en- 
« roulements dessinant des sortes d'oves : dans le bas, de sept 
c( compartiments inégaux, encadrés de filets et meublés de 
« bossages. » 

('c modèle de grande allure et de très beau style eut beau- 
coup de vogue et, précisément, à cause de celte vogue, on s'in- 
génia pour trouver le moyen d'en varier le motif central, c'est- 
(i-dire l'écu annorial, au gré des acheteurs. Dans ce but, l'in- 
térieur de la large guirlande fut évidé de manière à pouvoir y 
insérer autant de pièces mobiles que le besoin s'en ferait sentir, 
(/'est ainsi que M. Maxe-Werly a noté une nombreuse série de 
plaques sorties des fourneaux de Cousances ne différant entre 
elles que par les armoiries et par la date de la fabrication, date 
inscrite avec une précision que je n'ai pas trouvée ailleui's, 
puisqu'elle énonce, non seulement l'année, mais môme le mois 
et souvent le jour de la fonte. En voici des exemples empruntés 
à M. Maxe-Werly : 

DE COVS AXCE — CE .T AP. 1 581 . 
DE COVSANCE — DE IVLET. 1583. 
De COVSANCE — 15 AP. 1591. 

C-es inscriptions sont placées dans les deux cartouches des 
tympans qui devaient être évidés, comme la guirlande centrale, 



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• — 251 — 

pour recevoir des pièces de rechange. A partir de 1591, ce 
type se modifie, « le dessin est plus lourd, les lévriers sont dif- 
féremment disposés, les arcades sont moins élégantes et de la 
bouche du masque à figure humaine sort un cordon auquel 
semble suspendue la couronne centrale renfermant un écusson 
aux pleines armes de Lorraine. » Une taque de 1610 montre 
des transformations et des dégénérescences plus notables 
encort*, les lévriers ont fait place à des léopards, les pilastres 
ont disparu et transformations et dégénérescences vont tou- 
joui-s s'aggravant. C'est la fin de l'un des plus beaux types do 
plaques de cheminées qui ait été créé. 



Le symbolisme des taques 

La pi'emière pensée d'un ornemaniste intelligent doit 
être de rappeler dans les naolifs dont il Tadorne le rôle naturel 
de l'objet qu'il se propose de décorer. De très bonne heufe les 
sculpteurs qui taillèrent des modèles pour plaques de chemi- 
nées prirent pour thème la chaleur et le feu, se conformant 
ainsi, sans s'en rendre bien compte peut-être, à cette loi fonda- 
mentale de l'art décoratif. 

M. Maxe-Werly a publié (1) un de ces grands bas-reliefs de 
fonte représentant les quatre magistrats municipaux de la 
commune de Ligny au Barrois pour l'année 1599. Ces hono- 
rables bourgeois se sont fait représenter debout sur de petits 
foyers, de petits tas de braise et de flamme, et pour qu'on ne 
se méprenne pas sur leur intention ils ont fait inscrire sur la 
plaque nois - serons - toi s - kn - santé - tant - que - noi s 
AURONS - uEs - PIEDS - CHAUFEZ. IIs out tous, d'aillcurs, à la main 
des verres à boire démesurés, soit pour porter la santé de leurs 
administrés, soit pour propager à l'intérieur de leur corps !a 
chaleur à laquelle ils ont dii tenir si fort. 

Au dix-seotième siècle, on trouve fréquemment représentés 
sur les taques des brûle-parfums comme celui qu'a dessiné 



(1) Réunion des sociétés des Ucaux-.\rls, 1895, p. 346. 



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— 252 -~ 

Daniel Marot dans un projet de cheminée à garniture de 
faïence (1) ; le pl?énix renaissant de ses cendres dans les flam- 
mes de son bûcher, comme on en voit un sur un modèle de 
Lepautre ; un vase enflammé avec ces mots : Le feu descend du 
ciel et remonte à sa source comme une plaque indiquée par 
M. Maxe-Werly qui a noté d'autres taques avec la devise . 
Ex llammis laurea crescit (1691) et Flammes sont fleurs où /e 
reprends ma vie ; enfin avec les mots Paulatim evanesco, qui 
font allusion, si nous ne nous trompons pas, à la fin inévitable 
du foyer qu'on n'alimente plus ; il est dommage vraiment que 
M. Maxe-Werly n'ait pas décrit les plaques sur lesquelles il a 
relevé ces inscriptions. Le même archéologue a encore noté 
dans ses courses à travers lé pays de Bar, des taques dont les 
sujets sont des allusions directes à l'action vivifiante du foyer 
et du feu : Vulcain et les Cyclopes, Vulcain forgeant les armes 
d'Achille, Hercule sur son bûcher, Mucius Scœvola se brûlant 
le poignet, les Trois Hébre^ix dans la fournaise. Moïse et le 
buisson ardent, Samson incendiant les blés des Philistins,, etc. 
Dans lés listes formées en Quercy et en Albigeois par le baron 
de Rivière, je relève encore un brûle-parfum et des salaman- 
dres et deux forgerons. On pourrait multiplier ces exemples, 
j'en retiendrai un dernier, particulièrement intéressant^ parce 
(ju'il nous montre la même pensée mise au service d'une idée 
religieuse. 

Sur une fort intéressante taque, vue dans l'est de la France 
par M. Léon Gonnain(2), la Foi est représentée entre les deux 
autres vertus théologales, élevant dans sa main un cœur en- 
flammé, qu'accompagne la belle devise ARDET - AMANS - 
SPE - NIXA - FIDES. M. Germain se demande si nous ne 
»c, serions pas en présence d'ime taque sectaire, à mettre en pa- 
rallèle avec les taques prolestantes? Ou l'inventeur de cette 
adaptation a-t-il imité ce sujet sans en soupçonner la significa- 



(1) Reproduit par Flavard, Dictionnaire du Mobilier cl de la Décoralion, t. n, 
fiîr. 741, col. 963. 

(8) Mémoire de la Société des Lettres, Sciences et archéologie de Bar-le- 
Diiç, 18$8. 



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- 253 - 

tion doctrinale, parce qu'il le trouvait pieux et que le rappro- 
chement do la flamme de la ('harité avec celle du foyer l'avait 
séduit ? » Très évidemment on n a pas à opter entre les deux 
suppositions, mais à les combiner. Le janséniste qui décora 
celle laque fut tout heureux de trouver un rapprochement in- 
génieux tout en aflirmant sa doctrine. Des ornemanistes si in- 
génieux devaient fatalement s'inquiéter de symboliser les di- 
verses espèces de feu, et ils n'y manquèrent pas. Presque au 
début de la fabrication, les Flamands eurent des plaques de 
foyer représentant la préparation des aliments dans la chemi- 
née d'une cuisine ; j'en décrirai plus loin quelques spécimens 
variés qui me semblent d'un haut intérêt. Un peu plus tard, et 
loin du pays des franches lipées peintes par Jordaens et les 
classiques de la gouanfrerie, on songea à un feu moins maté- 
riel, celui de l'amour. L'exemple le plus caractéristique que 
je connaisse de contre-cœurs décorés de sujets pris dans cette 
donnée, est celui de la collection Torri, dont voici la descrip- 
tion telle que je la rédigeai devant l'original à l'Exposition uni- 
verselle de 1900 : 

Plaque dont les angles supérieurs sont coupés et qui est en- 
cadrée d'une moulure très simple. L'Amour y est représenté 
debout, de profil, vêtu d'une courte tunique, ayant un bandeau, 
non sur les yeux, mais sur le front, le carquois sur le dos, de 
la main droite il lève un marteau avec lequel il va frapper un 
des deux cœurs enflammés qu'il tient avec des tenailUes sur 
une enclume. De sa bouche sort une longue banderole sur la- 
quelle est écrit : DE CES DEUX COEVR JE NEN FAIT QVN. 
Sur le pied de l'enclume est cette autre inscription : AMOVR 
EST VN GUAx\D OVVRIER. Au-dessus de la banderole, 
dans un carré légèrement en relief, la date : 1684. 

Si je ne me trompe, à cette date, un pareil sujet reste un peu 
exceptionnel, il n'en sera pas de même à la lîn du xvnf siècle 
où l'on verra les laques se parer d'une abondante suite d'allé- 
gories plus ou moins ingénieuse sur l'amour, l'amour et le 
lemps, l'amour et la fidélité, etc. 

Ici, je me rencontre avec M. Bretagne, l'archéologue au nom 
prédestiné, qui s'occupa l'un des premiers, des contre-cœurs 



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— 254 — 

historiés et de leur ichonographie. « Le choix , dit-il (1), des 
scènes ou des personnages représentés n'était pas arbitraire ; 
il s'inspirait des goûts du pi'opriétaire, de sa profession, de son 
caractère, en rappelant le plus souvent les souvenirs de sa fa- 
niille ; quelquefois la composition est allégorique, et alors Je 
feu, comme de raison, y joue le rôle principal ; d'autres fois, 
par un de ces jeux de mots qui étaient dans l'esprit de l'épo- 
que, il n'y a en scène d'autres feux que ceux de l'amour ; ainsi 
deux plaques représentent, de manière différente. Hercule 
filant aux pieds d'Omphale ; une autre, ri\mour armé de son 
arc et de ses flèches. » Les allégories sur l'amour furent sur- 
tout en honneur à la fm du xvuf siècle et sous l'Empire. 
M. Maxe-Werly a noté des taques représentant Vénus cl 
l'Amour , Cupidon (2), l'Amour lançant une flèche, l'Amour 
bandant son arc, l'Amour désarmé, le triomphe de l'Amour. 
De son côté, le baron de Rivière a inventorié des plaques de 
cheminées représentant l'Amour caressant un chien, c'est-à- 
dire l'amour et la fidélité. l'Amour et le temps, l'Amour ap- 
puyé sur son arc dans l'attitude de la douleur, Vénus cou- 
pant les ailes à l'Amour, une femme caressant l'Amour, 
l'Amour présentant un vase à une femme (Psyché), etc. 

Relevons en passant une grivoiserie, peut-être inspirée par 
un bon sentiment, dont se rendit coupable le Garde des Sceaux 
Marillac. « Pour mortifier les religieuses, dit Tallemant des 
Réaux (3), il leur fit faire des contre-feux de cheminée, où il 
y avait de gros K entrelacés, afin que, le feu les ayant rougis, 
cela leur donnât des pensées lubriques et qu'elles eussent plus 
de mérite à y résister. Le marchand qui les fit faire l'a dit à un 
de mes amis... » 

La dernière phrase du malicieux chroniqueur nous ramène 
aux questions industrielles qu'on est en droit de se poser au 
sujet des contre-cœurs. Quand Marillac voulut faire faire ces 
conlre-copurs excentriques, il s'adressa non à un fondeur, mais 



(1) Mémoire de la Société d'Archéologie lorrain«\ 1881, p. 207. 

(2) Celui-ci paraît sur une taque datée de 1580. 

(3) Tallemant dc> Réaux, Les Ilisloriettes, t. ii, p. 7. 



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— l>55 - 

à un marchand qui les commanda à son fournisseur ordinaire. 
Il faut rapprocher celle indicalion des observalions suivanles 
de M. Quarré-Rcybourbon (1) : 

« Nous avons cherché vainement la preuve que les plaques se fabriquaient 
à Lille ; aucune mention ne se trouve dans les archives municipales, et au- 
cun des (jroils imposés à l'enlrée des marchandises en ville ne mentionne cet 
objet. 

jK Cependant une plaque représenlant les armes du duc de Houfflers, qui 
se trouve dans l'ancien h6t«*l du Gouvernement porte dans deux élroits car- 
louches, allonsrés et recourbés, ces deux inscriptions : L. F. LKCLEuiy et 
Fi-riT-173C... 

« M. Léon Lefèvre, propriétaire de l'immeuble, a trouvé dans les coiftples 
de la ville 1735-30 la mention suivante : « i'iasle de fer à Louis-François 
Leclercq, la >omme de 200 flor. 18 patards 9 deniers, pour le \m\ de son 
niîfrché du 5 oclobre dernier. » Il s'a«?it évidemment de la plaque dont non»? 
parlons ci-dessus, qui avait été posée aqx frais de la ville... Dans les reci>- 
1res des travaux, M. Lefèvre a rencontré le nom de Leclercfj qualifié « mar- 
chand de fer en cette ville. Il s'agil d'une adjudication pour garde-fou au 
rivage de la basse Deule et pour la fourniture de laquelle Leclercq passe 
un marché avec un uiattre de fourneau du pays de Thiérache, nommé Des- 
prez. 'Nous pourrions sup|)oser que la plaque citée ci-deesus proviendrait 
de la môme forge. » 

L'Hisloire Sainle a été très exploitée par les ornemanistes 
ingénieux qui, faisant du symbolisme à leur manière, se com- 
plaisaient à décorer les plaques de cheminée de sujets allusifs 
aux flammes du foyer. J'ai noté plus haut quelques-unes de 
leurs trouvailles dans cet ordre d'idées, je donnerai, par sur- 
croît, la description d'un poêle allemand ou néerlandais, de la 
première année du xvif siècle, telle que je la trouve dans un 
des contes rimes Wonl l'impudent Métra aimait à enrichir sa 
Correspondance secrète (2). Ce n'est pas sortir du sujet car on 
verra plus loin comment les plaques constitutives de ces poêles 
ont tantôt servi de plaques de foyer, et tantôt servi à la dé- 
coration de celles-ci. Les vei*s recueillis par Métra montreront 
l'ingéniosité de nos humbles fondeurs à découvrir dans les Li- 
vres Sacrés des épisodes caractéristiques dont le groupement 
formait pour eux et leurs clients, l'histoire môme du feu telle 
qu'on pouvait alors la concevoir. Il est d'ailleurs intéressant 



(l) Plaques de loyer lilloises an point de vue artistique et historique. Pari.«, 
Pion, 1900, p. 8. 
(8) Mélra, Correspondanee secriHe, t. v, p. 249. 



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' - 256 - 

de constater combien, à la veille de la Révolution, nos bons 
aïeux restaient encore aptes à comprendre des sujets qui reste- 
raient certainemnt obscurs pour un certain nombre des pré- 
tendus lettrés de nos jours. Voici les parties de ce conte qu'il 
convient de retenir ici : 

La jc'.ine et charmante Angélique 
Avait fait Vacquisilion 
D'un grand poëlc bien antique. 
. O musc ! le lecteur comiquo 
S'attend à la description 
Et du poële et d'Angélique.... 



Mais j'aime mieux que tu nou.s trMc«»s 
Le fidèle et plaisant croquis 
Do son poële à quatre faces. 
Eh bien ! suis-moi, lecteur fallol. 
Vois, d'abord, Abraham à droite. 
Qui mit son lils sur un fagot 
Par une obéissance étroite ; 
•A gauche, étendu sur le dos, 
Saint Laurent, que le feu concentre, 
Semble crier à son bourreau 
Qu'il a les reins cuits à propos, 
Et qu'on le tourne sur le ventre. 
Derrière, on aperçoit les cieux 
D'où parlent des torrents de feux 
Sur les habitants de Sodome 
Qui, parmi la fumée, en dôme 
Rendent tous l'àme deux à deux. 
Sur le devant, l'année expresse 
Où ce poële fut nouveau, 
S'annonce par un un qui presse 
Un six suivi de deux zéros. ^ 

Notez ceci, car il importe 
De remarquer (pie mille six cent 
En chiffres, à l'œil du passant. 
S'offraient au-dessus de la j)orle... 



La scène du Sacrifice d'Abraham a été reconnue par M. de 
Rivière sur des plaques de fourneaux et sur des plaques de 
foyer par M. Maxc-Werly ; dans aucime des listes que j'ai à 
ma disposition je ne vois figurer ni la Destruction de Sodome, 
ni le Martyre de saint Laurent. Ce n'est pas une raison pour 
qu'elles n'existent pas et qu'on ne puisse pas les retrouver. 

J'ajouterai une obsei^ation générale. Si on lit attentivement 
la liste des sujets empruntés à la Bible par les décorateurs de 



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— 257 — 

plaques de cheminées et de poètes, on se rend vite compte qu^ils 
ont été guidés par des sentiments bien différents. 

Il y a d'abord ceux dont je viens de parler qui se sont sur- 
tout préoccupés de représenter des scènes où le feu joue un 
rôle important. 

Il y a ensuite ceux qui entendaient surtout exprimer leurs 
croyances et celles de leurs clients ; de là les plaques protes- 
tantes et jansénistes dont il a été parlé ; de là encore les pla- 
ques représentant l'Annonciation, la Sainte Famille, Jésus ba- 
layant l'atelier de Joseph, le Baptême du Christ, le Reniement 
de saint Pierre, le Crucifiement, la Résurrection, les Disciples 
d'Emaûs, le Jugement dernier, la Sainte Vierge, Sainte Elisa- 
beth de Hongrie, Sainte Thérèse, etc. 

Viennent ensuite ceux qui se sont préoccupés plutôt du paie 
du corps que celui de l'âme ; on leur doit les Elie dans le 
Désert et les Noces de Cana qui convenaient on ne peut mieux 
à la cheminée d'une salle à manger. En dernier lieu, nous trou- 
vons ceux qui n'ont ouvert les Livres Saints que pour y cher- 
cher des scènes donnant prétexte à des nudités et à des gri- 
voiseries ; de là les innombrables bas-reliefs de fonte repré- 
sentant Adam et Eve, David et Bethsabée, Joseph et la femme 
de Putiphar, Lolh et ses filles, etc., dont, il faut le reconnaître, 
la vogue a été très grande, en un temps de réaction religieuse 
oVi l'on avait quelque honte des représentations mythologiques 
de la fin du xvi° siècle, et de leurs exubérances trop charnelles. 
Combien, cependant, étaient plus chastes, en tout cas plus no- 
bles les groupes de Mars et Vénus de la Renaissance finissante, 
que les Joseph et la femme de Putiphar, que les David cl Beth- 
sabée et surtout que le Loth et ses filles que le xvn" siècle v t 
éclore aussi Jjien dans les pays protestante que dans les pays 
catholiques. 

J'ai noté jadis, sans m'attacher à les décrire, deux plaques 
de foyer dont la décoration consistait en de vastes bouquets, 
occupant presque complètement tout l'espace laissé libre par 
l'encadrement, des bouquets massifs et monumentaux comme 
les aimaient les omemanistes du xvii" siècle. M. Maxe-Werly 
ne paraît pas avoir connu des taques ainsi décorées, ni 

18 



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— 258 — 

M. Quarré-Reybourdon non plus, ce qui me fait vivement re- 
gretter que mes notes se bonnent à l'indication du sujet et à 
celle du lieu où l'observation fut faite : le château de Monleils 
et la Pharmacie Delpech, à Caussade. 

Au XVI* siècle encore,^ on décorait en été de fleurs et de feuil- 
lage le foyer des cheminées éteintes ; tous ceux qui ont lu les 
Dames galantes de Brantôme ont présente à la mémoire l'anec- 
dote sur François P^ où il est fort question de cette parure 
estivale des cheminées. Plus tard, au xvn* siècle, les foyers 
ayant considérablement diminué de largeur et de profondeur, 
on se borna à y placer un grand vase de fleurs, souvent flan- 
qué de potiches chinoises. Quelques compositions de Daniel 
Marot montrent des âtres ainsi décorés (1). J'estime que l'orne- 
maniste, qui inventa le décor floréal des taques de Caussade 
et de Monteils, s'était inspiré de cette coutume : le vase de fleurs 
que l'on plaçait devant la cheminée, durant la belle saison, lui 
parut un excellent motif pour le contre-cœur, qui, de la sorte, 
rappelait les beaux jours à ceux qui le voyaient à travers les 
flammes du foyer rallumé au retour de la mauvaise saison. 

Contre-cœurs héraldiques 

Chacun voit les choses à sa manière, et, dans un travail du 
genre de celui-ci, ce serait faute grave que de ne pas se placer 
un instant à côté de ceux qui ne voient dans les plaques de che- 
minée que des monuments héraldiques de toute première im- 
portance. 

C'est le cas de M. le pasteur Henri Dannrheuter (2), dont on 
doit retenir les paroles suivantes : <( Alors que les années font 
subir des dégradations et des renouvellements de toute sorte à 
la façade de la maison et à sa décoration intérieure, la solide 
et lourde plaque de fer demeure scellée dans le fond de la. che- 
minée, au mur qu'elle protège contre la calcination. Ces pla- 
ques, tenant à la fois du meuble et du monument, ont parfois 



(1) On en trouvera des reproductions dans le Dictionnaire du Mobilier et de 
la Décoration, de M. Havard, t. i, col. 408, 782, etc. 

(2) Bulletin de la Société de IHisloire du Protestantisme français, 1894. 



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- 25Î) — 

une réelle valeur artistique. Mais leur prinicipal intérêt est, 
peut-être, dans les armoiries, les devises et les sujets dont elles 
sont revêtues, et où l'histoire trouve des indications précieuses 
sur le caractère, les sympathies, les prétentions de leurs anciens 
possesseurs. » 

M. Dannrheuter a élégamment prouvé la justesse de sa thèse 
dans son étude, capitale pour le sujet qui nous occupe, sur la 
plaque de Jean de Luxembourg. 

Non moins féconde et révélatrice de faits nouveaux a été la 
magistrale étude de M. Léon («ermain sur la belle iliaque des 
forges de Cousance aux armes de Christophe de Bassompierrc 
et de Louise de Radeval (1). 

M. Léon Maxe-Werly a donné plus tard son mémoire (2) sur 
les IHaques de Foyer aux armes des lamilles des Bafroi, qui 
est d'un intérêt réel, mais bien inférieur, du moins pour notre 
sujet, aux travaux précédents. J^es blasons y apparaissent 
isolés, unifonnes, tels qu'en un traité héraldique et ne laissent 
rien deviner des taques qu'ils décoraient, de sorte que cette 
masse si importante de recherches reste absolument inutile 
pour l'étude des plaques elles-mêmes. 

Quand on étudie sans parti-pris généalogique ou héraldique 
les plaques dont nous parlons, nous les voyons se grouper en 
séries naturelles qu'il importe de faire connaître. 

La série la plus nombreuse et la plus connue est celle des 
taques décorées d'armoiries royales ; les plus communes sont 
celles des rois de France, puis celles de Charles-Quint : il faut 
ajouter à. la suite celles dos rois d'Angleterre, de Suède et de 
Danemark, enfin celles des ducs souverains de LoiTaine et 
celles de la Hollande. 

Un autre groupe presque aussi imnortant est constitué par 
les blasons particuliers, marques de propriété étalées sur la 
plaque du foyer comme sur la porte du château. 

Le dernier groupe enfin est formé des blasons industriels, 



(1) Bulletin monumental, 1H88, p. 5 à 55. 

(2) Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 1807, p. 3*28 
el suivantes. 



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^260- 

je veux dire ceux que les propriétaires des grandes fonderies 
mettaient sur les laques faites dans leurs usines, comme marque 
de fabrique ; c'est ce que faisait le marquis oe Montalembert 
pour les produits ce la fonderie de Forge Neuve, qu'il vendit 
au comte d'Artois en 1774. Nous aurons à revenir sur tous ces 
faits. 

Contre cœurs épigraphiques 

J'ai hlàmé M. Maxe-Werly d'avoir pratiqué une coupure 
assez inattendue dans ses Taques héraldiques pour y insérer 
deux chapitres parasites consacrés aux Monogrammes et aux 
Lettres, initiales, les uns comme les autres ne tenant qu'une 
place restreinte et accessoire sur le champ des plaques. Tou- 
tefois, il y aurait injustice à ne pas réserver dans notre projet 
de classification une section spéciale pour les contre-cœurs 
épigraphiques que le regretté archéologue a eu l'honneur de 
révéler le premier. Il faut entendre par celte expression les 
plaques de foyer qui présentent une inscription pour tout sujet, 
soit sur champ complètement uni, soit sur champ agrémenté de 
motifs décoratifs simples. 

C'est d'ailleurs M. Maxe-Werly qui a signalé les premiers 
spécimens de ces contre-cœurs épigraphiques qui, dans le 
pays de Bar, offrent quelques particularités intéressantes ; 
nous lui emprunterons ce passage si curieux de son premier 
mémoire (1). 

« Dans nos campagnes, où les anciennes cheminées de gran- 
deur démesurée occupent souvent la moitié et plus du fond de 
la cuisine, la laque ne repose pas toujours sur la muraille du 
contre-cœur ; pai'fois « elle sépare simplement le foyer d'un 
enfoncemenl du placard ménagé dans la pièce suivante nom- 
mée pôle » (2). 

Cette disposition permettait ainsi d'élever sensiblement la 
température de la chambre voisine en ouvrant les vantaux du 



(1) Maxc-Wcriy, ntilletin archéologique, 1895, p. 479. 

(2) Labouras>?e, Glosairc du patois de la Meuse, au mol Taqle. 



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— 261 - 

placard, alors qu on entretenait le feu dans la cuisine. Une 
plaque du village de Montigny-lès-Vaucouleurs porte ce dis- 
tique : 

JE RENDS SERVICE CHAUDEMENT 
PAR DERRIÈRE ET PAR DEVANT 

Sur un€ autre plaque du \\f siècle, que le zélé archéologue 
trouva au village de Longueville et déposa au musée de Bar- 
le-Duc, on lit, dans un champ de fleurs de lis, de têtes de lion 
et de croix de Lorraine, cet aphorisme de gourmet : 

A GENS AFFAME NE LEUR VAAULT ' 
LECREVISSE ROTI BOVILLI EST 
PLVS PROPICE . II - DV - C 

Les lettres énigmatiques qui terminent l'inscription ii - dv - c 
ont été inventoriées plus tard, par Maxe Werly, dans le para- 
graphe qu'il a consacré aux lettres initiales. Peut-être est-ce 
une date. Par distraction, ou plutôt par ignorance, le fondeur 
aura mis un ii à la place d'un m, et si cette supposition est 
acceptable, ce que ne contesteront pas ceux qui sont au courant 
de Tincroyable ignorance des fondeurs de plaques des xvi* et 
wif siècles, corrigeant celte erreur, nous aurons le chrono- 
gramme M - Dvc, correspondant à l'année 1595. De sorte que 
l'inscription reconstituée dans sa forme métrique et logique 
doit être lue : 

A (jens allâmes ne leur vault Vécrevisse, 

Uoli, bouilli est plus propice. 

1595. 

Jusqu'ici nous n'avons pas su découvrir d'autres taques 
purement épigraphiques, en dehors du pays de Bar. Peut-être, 
et je le dis en faisant les plus expresses réservées, devrait-on 
leur adjoindre la plaque de foyer du musée de Troyes, sur 
laquelle on peut lire cette sage maxime : 

PLUS PENCER QUE DIRE. 



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— 262 ^ 



Lies contre-cœurs historiques 

M. Quarré-Reybourbon ayant étudié les plaques de foyer au 
point de vue surtout historique (1), il convient, serait-ce seule- 
ment pour i^endrc hommage aux travaux du vénérable érudit, 
de tenir compte de ce point de vue très spécial. 

Il est indubitablement un certain nombre de taques dont les 
sujets se rapportent à des événements historiques ; ces taques 
peuvent, en un certain sens, être comparées aux médailles 
commémoratives. M. Quarré en signale des exemples tout tï 
fait remarquables. 

Sur l'un d eux on voit la Paix, debout sur un trophée d'ar- 
mes et de drapeaux, couronnée par deux génies, avec l'inscrip- 
tion Pax - 1679. Il s'agit là évidemment du traité de Saint-Ger- 
main. 

Sur une autre taque, conservée comme la précédente au 
Musée municipal de Lille, on voit le Triomie de la Paix - 1679, 
comme le proclame une inscription, figuré par deux génies ai- 
lés planant au-dessus de deux monarques qui se serrent la 
main. 

Ces exemples sont indiscutables : et nous en donnerons un 
autre plus loin : mais, à côté, M. Rcybourbon s'est autorisé 
'd'une date accompagnant un simple blason aiix armes de 
h'rance, [)0ur attribuer à la plaqiic qui les porte un sens histo- 
rique, ("est un abus manifeste ; il existe de telles plaques da- 
tées d'à peu près toutes les années des xvn" et xvm'' siècles, 
parce qu'elles étaient fondues ces années-là, et non pas à cause 
des innombrables événements politiques avec lesquels ces da- 
tes doivent fatalement coïncider. 

On n'a le droit d'appeler plaques historiques que celles qui 
portent des sujets allusifs à de tels événements, avec des dates 
irrécusables. 

Telles sont les suivantes que Maxe-Werly a vues dans les 
collections Torri et Lefebvre. 



(1) Quarré-Reybourbon, op. cil. 



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— 263 — 

Louis XIV, revêtu des attributs d'Hercule, terrassant le tri- 
ple Geryon, c'est-à-dire les armées de l'Empire, de la Hollan- 
de et de TEspagne : c'est la reproduction agrandie du revers 
d'un jeton commémoratif de la bataille de Sénef (1074). 

La France, symbolisée par un coq perché sur une ancre, 
est attaquée par les deux lions de l'Angleterre, par l'aigle de 
l'Autriche et par une hydre à sept têtes qui représente les pro- 
vinces unies des Pays-Bas. Au-dessus du coq, l'inscription 
svsTiNET iNTREPiDvs ; allusiou, je pense, aux événements de 
1689. 

Le duc d'Anjou nrend congé de Louis XIV ; sujet qu'expli- 
que l'inscription : adieu du roy despagne au bo le roy de 

IRANCE. 

Louis XVI donnant la Constitution, sujet portant la légen- 
de : U: LA DOWE POUR LE RONHEUR DES FRANÇAIS. 

Plaque représentant la Prise de la Bastille, au Musée Car- 
navalet, etc. 

Dans la seconde partie de ce travail je décrirai quelques la- 
ques du même genre obseiTées dans la région agenaise. 

ChFonologi6 

Il serait imprudent, dans l'état actuel de nos connaissances, 
de vouloir serrer de trop près la date à laquelle les contre- 
cœurs en fonte de fer firent leur première apparition. La ten- 
dance générale a été trop portée à vieillir plus que de raison 
certains contre-cœurs d'aspect archaïque ou dont on interpré- 
tait mal les inscriptions. L'exemple classique de cette erreur 
est la laque représentant saint Hubert, qu'une revue sérieu- 
se (1) faisait remonter à 1370. M. Léon Germain s'empressa, 
pour le bon renom de la science, de rectifier cette fausse lec- 
ture dans une fort intéressante chronique du Bullelin monu- 
mental (2). La plaque en question est datée en chiffres arabes 
de l'année 1570 ; le style du bas-relief et le costume des per- 



(1) PolybibUon, octobre 1887, p. 373. 

(2) Bulletin Monumental, 1887, p. 5G8 el suiv. 



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— 264 — 

sonnages aurait dû mettre en garde l'informateur du Polybi- 
blion. Cette taque, dont on connaît plusieurs spécimens, ne 
manque d'ailleurs pas d'intérêt. Elle est presque carrée (1), 
un peu plus large que haute dans un encadrement réduit au 
minimum avec un bas-relief de composition assez touffue, d'un 
faire mou et sans accent et d'une allure essentiellement ger- 
manique. Saint Hubert y est représenté de profil, botté et épe- 
ronné comme sur la gravure d'Albert Durer, son bonnet à 
terre à côté de lui, agenouillé devant le cerf dont les bois por- 
tent le crucifix et qui sort d'une forêt représentée par un arbre 
et divers animaux. Derrière le chasseur, un vallet costumé en 
lansquenet suisse et armé d'une hallebarde disproportionnée 
tient un cheval en bride. Au-dessus du saint est l'ange qui lui 
apporte l'étole, puis tout au plus haut l'inscription : S. G. 
Fhiclo. C. de Witri 1570 ; ce qui signifie que cette plaque fut 
fondue pour Nicolas Friclo, curé de Witry, dans le grand du- 
ché de Luxembourg (2). (^tte plaque présente des variantes, 
telles que les deux C entrelacés du duc Charles III suivis de 
la date 1673. M. Léon Germain terminait sa note par ces mots: 
« Qu'on me permette d'ajouter que j'aurais grande obligation 
à celui qui me montrerait une plaque de foyer authentique du 
xiv^ siècle, avec une date. Le plus ancien millésime que j'aie 
jamais trouvé sur l'un de ces objets est 1543, et je ne connais 
pas de taque historiée qu'on puisse faire remonter au-delà du 
XV* siècle ))(3). 

J. MOMMEJA. 

(A suivre.) 



(1) Hauteur, 0"795 ; largeur, 0"855. . 

(2) II avait été institué le IG décembre 15(>i. K. Taudel, Ia's communf^s 
Liixcmbourffeoises, t. vi, Arlon, 1893 ; cité par M. Maxe-Werly, op. cit., 1895. 
p. 482. 

(3) Léon Germain, op. cil., p. 571. 



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CHRONIQUE RÉGIONALE 



Troisième Congrès do rUnion historiquo et archéologique du 
Sud-Ouest, tenu à Auch du 29 mai au 2 juin 1910 



Le troisième Congrès de TUnion historique et archéologique du 
Sud-Ouest, s'est tenu, ainsi (|Ue nous Tavions annoncé, dans la 
ville d'Auch et dans une partie du département du Gers, du diman- 
che 20 mai au jeudi 2 juin. Son succès a dépassé toutes les espéran 
ces. Et nous n avons i)as crainte de dire (juc les congressistes, au 
nombre de cinquante environ, la plupart présidents ou membres 
du bureau des sociétés savantes de la région, j)ar suite les plus 
autorisés et les plus compétents, ont emporté de cette réunion le 
plus aimable souvenir* 

Fondée en 1907 à Bordeaux à l'occasion du premier Congrès, 
puis définitivement constituée à Pau Tannée suivante, celte fédé- 
ration des Sociétés savantes du Sud-Ouest a, on le sait, pour objet 
de resserrer les liens de bonne confraternité entre les érudils de 
Tancienne province de Guienne et Gascogne, et, en les groupant 
chaque année, de leur permettre de se mieux connaître, de s'appré- 
cier et de se communiquer leurs impressions et leurs travaux. Elle 
facilite de plus aux sociétés unies les moyens de soutenir auprès 
des autorités compétentes les nombreux vceux qu'elles émettent 
pour la conservation des vieux monuments dont elles ont la garde 
ou la consécration des souvenirs glorieux de la région. Un bulletin 
trimestriel est son organe, qui, par une chronique et une bibliogra- 
phie complète des travaux, livres ou articles parus dans les revues 
locales, rend d'inappréciables services à tous les travailleurs. 

Quinze sociétés sont aujourd'hui adhérentes à l'Union. Ce sont : 
les Sociétés des Archives historiques de la Gironde, Archéologique 
de Bordeaux, Historique et Archéologique de S*-Emilion, des 
Sciences, Lettres et Arts d'Agen, Archéologique et Historique de la 
Charente, Académique des Hautes-Pyrénées, Historique et Archéo- 



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— 2m - 

logique du Périgord, Archéologique du Gers, des Sciences, Lettres 
et Arts de Pau, Rarnoiid de Bagnères-de-Bigorre, Biarritz-Asso- 
ciation, de Borda de Dax, Archéologique du Tarn-et-Garonne, et les 
deux groupes félibréens, TEscolo Gaston-Phébus d'Orthez et deras 
Pireneos de S*-Gaudens. 

C'est sous les auspices de la Société archéologique du Gers que 
s'est réuni, cette année, à Auch, le nouveau Congrès de l'Union. 






Dimanche 29 mai 
01 VEllTLRE DU CONGUKS 

Confonnément à l'usage, dimanche 29 juin, à (jualrc h. de Taprès- 
niidi, s'est tenue, dans le salon de l'iiôlel de France, à Auch, la 
séance statutaire du Conseil d'administration, présidée par M. Fran- 
cisque Habasque, ancien magistral, délégué central, assisté de 
M. Paul CourleauK, |>roresseur à l'Université de Bordeaux, secré- 
taire général de l'Union. Helenu chez lui par la maladie, son tré- 
sorier, M. Amtmann, s'était fait excuser. 

Après avoir entendu les rapports du secrétaire général et du Iré- 
sorier sur la situation morale et financière de l'Union, le Conseil a 
discuté et élaboré divers vœux présentés par MM. de Fayolle, de 
Uoquette-Buisson, Courteault, Bourciez, de Sardac, Pasquier, etc., 
qui seront soumis au Congrès. 

Après quoi, le Conseil a décidé, sur la demande réitérée de 
la Société Biarritz-Association, (pie le prochain Congrès se tien- 
drait, en 1911, à iîiarritz. 

Le soir, à 8 h. 30, dans la grande salle des Illustres de l'hôtel de 
ville d'Auch, élégannnenl décorée, la Société archéologique et la 
nnuiicipalité d'Auch ont reçu les congressistes. :\près une allocu- 
tion de bienvenue de M. Ph. Lauzun, président de la Société ar 
chéologique du Gers, et de M. le docteur Samalens, député et maire 
de la ville d'Auch, M. Fr. Habasque, nonnné président du Congrès, 
remercie, avec cette élégance de parole dont il a le secret, la ville 
d'Auch de son hospitalité, et il boit à la Gascogne et à son glorieux 
passé. 



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— 267 — 






Journée du lundi 30 mai 
SIÎAXCE D'OUVERTURE 

Lundi malin, à huit heures cl demie, l'ouverlure du Congrès a ou 
lieu à riiôlel de ville, dans la salle des Illustres, sous la présidence 
do M. F. Habasque, président du Congrès, assislé de MM. P. Cour- 
leault, secrétaire général de TUnion, et de M. Ph. Lauzun, prési- 
dent de la Société archéologique du Gers. 

Le Congrès a d'abord adopté les quatre vœux suivants, élaborés 
la veille par le conseil d'administration : 

L Que des crédits suffisants soient affectés par le ministère des 
beaux-arts ù des missions confiées à des savants qualifiés , qui se 
raient chargés de louer les stations préhistoriques, d'effectuer dos 
fouilles et de les mettre ainsi à l'abri des fouilleurs ignorants ou 
simplement soucieux de lucre. 

2. Que le service des monuments historiques communique aux 
présidents de Sociétés savantes la liste des objets mobiliers classés 
dans chaque département, et que les Sociétés soient admises à pa> 
ticiper à la surveillance de ces objets, et, en cas de dangers, les si- 
gnalent aux inspecteurs départementaux des objets d'art. 

3. Que les découvertes faites sur l'emplacement de l'ancien cime- 
tière de Saint-Seurin, à Bordeaux, soient conservées dans des con- 
ditions présentant toutes les garanties au point de vue de l'archéo- 
logie, de l'histoire et de l'art. 

i. Que le tarif postal actuel, qui a singulièrement aggravé les 
frais d'envoi des épreuves (rimprimerie en les assimilant à des lel- 
Ires, à partir de 20 grannnes, soit révisé et ramené à ce qu'il était 
avant le 1" mai 1910. 

Le Congrès s'est ensuite subdivisé en deux sections : histoire 't 
archéologie. 

SËAiXCE DU MATIN 

SFXTIOX d'histoire 

La séance d'histoire est présidée par M. de Roquette-Buisson, as 
sisté de MM. Sansol, de Chauton et P. Courteault, en qualité de 
secrétaire. 

M. J. Caraman, membre de la Société des archives historiques de 



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— 268 — 

la Gironde, communique un travail crensomble sur Ylnondation 
cVairil 1770 dans la généralité de Bordeaux. Ce travail, établi uni- 
quement sur des pièces (rarchives, a un vif succès d'actualité. 

M. B. Sarrieu, secrétaire de TEscolo deras Pireneos, soumet une 
étude très minutieuse et très sagace sur la persistance de quelques 
mots celtibériens dans les noms de lieux du Sud-Ouest. 

M. Télix Pasquier, archiviste de la Haute-Garonne, expose, dans 
une improvisation familière et précise, les moyens pratiques à re- 
commander aux Sociétés savantes pour se faire ouvrir et exploiter 
les incomi^arables dépôts de documents constitués par les archives 
notariales et les archives communales. 

Cette communication donne lieu à d'intéressantes obserAtitions 
de MM. de Saint-Saud, E. Labadie, H. Pagel, archiviste du Gers, et 
de Chauton. 

M. Tabbé Espagnal lil : 1® une étude sur la coutume de Monilje- 
raud, document du quinzième siècle, (h)nt il fait voir Tinlérêt lin- 
guistique et histonxjue, et dont il donne une analyse détaillée ; 2** 
un aperçu historique sur la ville de Cazères-sur-Garonne. 

Au nom de M. Planté, M. Tabbé Marboutin lit un mémoire sur 
les Bohémiens du Pays basque, dont il décrit le type et les mœurs 
d'après une enquête personnelle. Ce travail est émaillé d'anecdotes 
et de détails fort curieux. M. de I\o(|uelle-Buisson confirme les faits 
avancés dans son travail par M Planté et en fait ressortir l'origi- 
nalité. 

SI'XTION d'aRCHÉOI.OGTE 

La séance d'arcliéologie est présidée par M. de FayoUe, assisté 
de MM. Chaux, Hardie et E. Thomas, en qualité de secrétaire. 

M. de Bardies, de la Société du Cousserans, a présenté une note 
sur les piles gallo-roujaines du Sud-Ouest, et plus particulièrement 
sur la pile de Luzenac, avec plan et crotjuis. Cette étude a donné 
lieu à un échange d'observations très intéressant entre MM. E. Pas- 
quier, de Fayolle et Lauzun, auteur de VInventaire général des 
Piles gallo-romaines dans te Sud-Ouest de la France, sur l'origine 
et l'usage des piles. 

M. l'abbé Marboutin, de la Société des sciences, lettres et arts 
d'Agen, a soumis une photographie d'une cuve en fonte avec inscrip- 
tion. M. de Fayolle la croit du dix-huitième siècle. 

M. Chaux, de la même Société, signale qu'à Rome, à la villa Bor- 
ghèse, il a eu l'occasion de voir une mosaïque qui présente des res 



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- â69 — 

scmblanccs frappantes avec celle de la cathédrale de Lescar, élu 
diée par le Congrès de Pau en 1008. On y voit figurer le chasseui 
à la jambe de bois, sur le(iuel il a été tant écrit. 

\[. F. Thomas, de la Société archéologique de Bordeaux, a pré- 
servé, avec une étude très documentée à Tappui, une photographie 
d'un portrait conservé dans une collection particulière, qui a cer- 
tainement servi à Lacour fils pour la gravure du portrait de Tournij 
qu'il fit en 1808. 

M. A. Bardié, de la même Société, expose, dans une improvisa 
tion, les moyens pratiques de développer rarchéologie populaire 
jjar les conférences, les promenades, l'organisation des musées, la 
propagande par la presse, les récompenses et diplômes aux enlre- 
l)reneurs et ouvriers. 

M. Tabbé Médan, dans un ordre d'idées tout voisin, montre ce 
qui a été tenté au collège de Gimont pour faire une place dans ren- 
seignement à riiistoire régionale et aux idiomes locaux. M. Branet 
rappelle à cet égard que la Société archéologique du Gers met la 
dernière main à une Histoire populaire de la Gascogne, écrite et 
[)ubliée sous peu en vue d'atteindre le même but. 

SÉANCE DE L'APRÈS-MIDI 

Les sections d'histoire et d'archéologie réunies ont tenu séance l'a- 
près-midi, à deux heures, sous la présidence de M. le chanoine 
Pottier, président de la Société archéologique du Tarn-et-Garonne, 
assisté de MM. F. Pasquier et E. Lai)adie ; M. l'abbé Marboutin, 
secrétaire. 

M. de I\oquette-Buisson a domié lecture d'une note sur la persis- 
tance de quelques vieux mots dans quelques hautes vallées pyré- 
néennes. Il a exposé les divers sens actuels du mot « blat » dans 
ces vallées, et montré qu'ils correspondent aux sens divers qu'a- 
vait ce mot dans les documents anciens. Cette note donne lieu 
à d'intéressantes remarques de M. le chanoine Pottier, qui met au 
service de ses collègues, avec une autorité faite de charme et de 
distinction, le trésor de son érudition inépuisable. 

M. l'abbé Dubois lit ensuite une étude sur une charte française 
donnée à Bordeaux en L381 par Jean de Neuville, lieutenant du roi 
d'Angleterre. Ce document est sans doute un des premiers qui aient 
été rédigés en français en Guyenne. 11 révèle l'existence dès le qua- ' 
torzième siècle du ponlonage de Cubzac. 



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— 270 — 

M. Pasquicr demande ce que sont devenues les importantes ar- 
chives de la famille de Tcrride, dont l'inventaire seul subsiste. 11 
profite de la publicité du Congrès pour poser celte question. 

M. Ernest Labadic présente un exemplaire unique de « la Miise 
chrestienne », de Du Bartas. 11 précise à ce propos ou rectifie quel- 
ques points de la biographie du poète gascon. Puis il fait l'histoire 
du livre, dont les congressistes peuvent admirer le très bel état, et 
il en explique la rareté. Cette communication fait l'objet de remar- 
ques de MM. lïabasque et Courteault, qui souhaitent que Du Bar- 
Ihas et le groupe des poètes français de Guyenne et Gascogne, à la 
fin du seizième siècle, soient mis à leur vraie place, (jui est grande, 
dans notre histoire littéraire. 

M. A. Bardié parle des boiseries d*art bordelaises du dix-huitiè- 
me siècle. Il rappelle les publications récentes faites à ce sujet, dé- 
plore l'exode de ces boiseries à l'étranger, raconte comment fu- 
rent sauvées récemment celles de la rue des Menuts et de l'école 
Saint-Charles, et soumet des photographies de ces boiseries. Le 
Congrès est unanime h admirer ces œuvres d'art bordelaivSes, (jui 
n'ont d'autre tort que d'être encore trop mal connues. 

M. P. Laporte communique deux aliénations de droits seigneu- 
riaux : l'une à Birac (Lot-et-Garonne), du quatorzième siècle ; l'au- 
tre à Le Masnau (Tarn), du seizième siècle. 

Au nom de M. Forestié, M. le chanoine Poltier lit une étude bio- 
graphique sur un Gascon célèbre, Jean-Paul d'Esparbès de Lussan, 
qui fut le compagnon de Biaise de Monluc h Sienne, et devint, com- 
me lui, maréchal de France. 

En conséquence des observations j)ar lui faites à la séance du 
matin, M. F. Pasquier propose les vœux suivants, qui sont adoptés 
par le Congrès : 

1** Que le gouvernement emploie, pour activer le classement et 
la rédaction des inventaires des archives communales, le système 
•adopté déjà pour la confection et l'impression des catalogues des 
manuscrites des Bibliothèques municipales ; 

2** Que le Parlement, donnant suit(î aux projets précédemment 
étudiés, vole une loi réglant la communication des minutes notaria- 
les et leur concentration dans les archives départementales ou dans 
tout autre dépôt. 



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- 271 - 

VISITE DE LA VILLE 

La séance une fois levée, les oonp^ressistes ont visilé la ville. 

Ils ont été admis à voir tout (l'abord le Musée archéologique , qui, 
bien que propriété exclusive de la Société archéologique du Gers, 
est, par un étrange abus de pouvoir, mis de})uis plus de quatre 
ans sous scellés, comme se trouvant installé dans trois grandes 
salles de l'ancien palais archiépiscopal. 

Los fragments et les sarcophages antiques d'Eauze, la mo- 
saïcjue romaine du Glézia, les chapiteaux mérovingiens, romans 
et gothiquesj les médaillons Renaissance, le toml>eau du cardinal 
Georges d'Armagnac, les inscriptions, les monnaies, les vieilles, 
faïences ont tour à tour retenu Tattention des visiteurs, à qui les ar- 
chéologues auscitains ont fait avec beaucoup de bonne grâce les 
honneurs de leurs collections. 

On a ensuite visite en détail la cathédrale. M. A. Branet, le dis- 
tingué secrétaire de la Société archéologique, a donné sur sa cons- 
truction des explications très précises et très complètes. Puis, gui- 
dés par MM. Branet et A. Lavergne, les congressistes ont longue- 
ment admiré les me r\'ei lieuses verrières, les autels des chapelles 
absidiales, les riches sculptures qui. ferment le chœur, enfin le chœur 
lui-même, d'une somptuosité sans égale peut-être en France, avec 
ses stalles, dont le bois taillé et ciselé à miracle, s'assouplit en mo- 
tifs délicats, véritables dentelles, s'épanouit en statuettes exquises 
sur les moulants ou en scènes grotesques sur les miséricordes. 

La promenade s'est poursuivie par la ville ; les pittoresques 
pouslerles du vieil Auch ont fait l'admiration des congressistes. 

SÉANCE SOLENNELLE 

CoxFÉRENCK DK M. Paul Courteault : Les Châteaux gascons 
à Iravers i histoire 

Le soir, à huit heures et demie, a eu lieu au théâtre, la séance 
solennelle du Congrès. M. F. Habasque la préside, assisté de MM. 
de Fayolle et de Roquette-Buisson. 

Après une aimable et spirituelle allocution, dans laquelle il re- 
mercie le nombreux et élégant auditoire qui remplit la salle, M. lia 
basque donne la parole à M. Paul Courteault, professeur d'histoire 
régionale à la Faculté des lettres de Bordeaux. 

Le conférencier avait choisi comme sujet : « Les châteaux gas- 



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- 272 - 

cons à travers l'histoire. » Le nom de « châteaux gascons » a été spé- 
cialemcnl altribué à un groupe de châteaux du ('ondomois qui au- 
ront bAlis, à la fin du treizième siècle, pour surveiller et défendre la 
frontière conventionnelle qui, coupant les vallées et le plateau 
d'Armagnac de la forêt landaise h la Lomagne, séparait TAgenais, 
terre anglaise, de la Gascogne, terre française. Le type en est fort 
curieux, unicjue en France. Ils se composent d'un seul corps (\r 
logis rectangulaire, flanqué de tourelles. C'étaient de simples pos- 
tes, des guettes ou des gardes, comme l'indiquent encore aujour- 
d'hui les noms de la tour du Guardès cl du château de La Gardèrc. 
M. Courteault, après les avoir décrits, a insisté sur Iclir rôle tout 
militaire, qui fut très efficace pendant la guerre de Cent ans. 11 a 
ensuite raconté leurs vicisitudes aux temps modernes. Certains fu- 
rent abandonnés ou éclipsés par de plus imposants voisins, tels la 
tour du Guardès par le château de Pardaillan, La Gardèrc par le 
château du Rusca-Maniban. D'aulres, comme le Tauzia, Balarin, 
Massencôme, s'adaptèrent aux exigences des époques nouvelles : 
Flarambel fut enchâssé dans l'élégant manoir Renaissance des Lé- 
beron. Enfin, M. Courteault a évoqué les plus illustres figures de 
capitaines gascons que ces châteaux rappellent : les héros de la 
guerre de Cent ans, le légendaire Bernard de Pardaillan et le grand 
Rarbazan, le chevalier sans reproches, qui aida Jeanne d'Arc à chas- 
ser l'Anglais ; les rudes soldats des guerres d'Italie, la formidable ' 
nichée des Monluc sortie du Sem[>uy, les Pardaillan encore, les 
Saint-Orens, les Léberon, les compagnons de Henri IV, les mous 
quctaires de Louis XIII, les officiers poudrés de Louis XV, parmi 
lesquels flotte l'ombre impertinente de la comtesse de Parabère. Le 
conférencier a conclu en souhaitant que ces châleaux gascons, au- 
jourd'hui en ruines, soient respectés, et en montrant que leur his- 
toire fait mieux comprendre comment s'est faite Tunité matérielle 
et morale de la France. 

Après M. Courteault, M. Ph. Lauzun, le « parrain » des châteaux 
gascons, fit défiler sur l'écran lumineux de fort belles projections 
des principaux monuments du Gers. Il passe successivement en 
revue et commente : les châteaux de Sainte-Mère, de Lagardère, 
du Tauzia, de Massencôme', de Ralarin, de Pardaillan, du Gardés, 
tous de la fin du xiii® siècle ; puis ceux de Larressingle, de Castel- 
nau, de Hcrrebouc, de Thermes, de Rassoues, du xiv* ; de Flamma- 
rens et de Fourcès, du xv" ; de Léberon, de Saint-Blancard, de Cau- 
mont, de Madirac, du xvi* ; l'escalier du Rusca, du xvii' ; puis, les 



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^ ^3- 

piles gallo-romaines de Saint-Lary, de Larroque Ordan, de Bifan, 
La Monjoie de Roquebruue, le sarcophage de Sainl-Clamens ; et il 
termine par quelques spécimens d'églises romanes, telles que Pey- 
russc-Grande, Nogaro, Mouchan, Flaran, et d'églises gothiques 
comme Simorre, La Roumieu et Condom. 

Conférence et projections sont chaleureusement applaudies par 
un public très attentif, (juc l'austérité du programme n'a pas un 
seul instant rebuté. 

* 

* • 

Journée du mardi 31 mai 
EXCURSION A LECTOURE 

Les séances des lectures sont terminées, et avec elles la premiè- 
re partie du Congrès. La seconde, composée d'excursions, com- 
mence. 

Quelques congressistes, levés de bonne heure, visitent le prieuré 
de Sàinl-Orens, avec ses restes d'église romane, sa salle capitu- 
laire et le petit musée qu'y installa jadis l'abbé Canéto, un des bons 
archéologues auscitains. Ils sont conduits par M. Adrien Laver- 
gne, vice-président de la Société archéologique du Gers, qui' a spé- 
cialement étudié les célèbres inscriptions conservées là. 

A neuf heures et demie, on se retrouve à la gare d'Auch. 
M. Emile Cartailhac, l'éminenl préhistorien, vient d'arriver de Tou- 
louse pour se joindre au Congrès. On félicite chaleureusement le 
nouveau docteur de l'Université d'Oxford, et on part pour Lectoure. 

Douze membres de la Société archéologique du Gers, habitant 
Lectoure, attendaient les congressistes à la gare. Dans des voitu- 
res, on gravit les rampes qui mènent au vieux nid d'aigle gascon, 
et tout d'abord on déjeune à l'hôtel de l'Europe. Menu succulent, 
séance pleine d'entrain et de gaîté. Au dessert, M. le docteur de 
Sardac, secrétaire général du Congrès, porte un toast, au nom des 
Lectourois, aux dames présentes, au président de l'Union histori- 
que et archéologique, aux congressistes. M. F. Habasque répond 
en remerciant M. de Sardac du zèle qu'il a déployé dans l'organi- 
sation du Congrès et boit aux archéologues lectourois. M. de 
Fayolle, dans un de ces toasts humoristiques où il est maître, boit 
à son tour au secrétaire général du Congrès. Une vieille bouteille 
d'armagnac, offerte par M. de Sardac, est l'occasign loule natu- 

19 



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- 274 - 

relie de nouveaux toasts de \ï. Ilabasque cl de M. de Roquette - 
Buisson, qui célèbre le sol gascon. 

Sous la direction de M. Adrien Lavergne, on visite ensuite la ca 
thédrale de Saint-Gervais. Une intéressante discussion s'engage, 
provoquée par M. de Fayolle, sur le point de savoir si Tédifice a 
été primilivcment une église à coupoles. On se rend ensuite à Thô- 
tel de ville, où est installé le beau musée d'antiques. M. de Sardac 
présente tour à tour la supcrJ)e collection d'autels tauroboliques, 
les nombreux débris gallo-romains, les poteries, les marques de 
potiers, et l'exquise cheminée Renaissance offerte au Musée par 
M"* Taurignac. On visite encore la salle des Archives et la salle des 
Illustres. 

C'est ensuite le tour des remparts, du bastion et de la fontaine ro- 
maine de Houndélie, reproduite, par une gracieuse attention, en 
tête du menu du déjeuner. Quelques congressistes poussent jus- 
qu'à l'hôpital, ancien château des comtes d'Armagnac. 

LE BANQUET 

A 4 h. 35, on reprend le train pour Auch, où doit se tenir le ban- 
(fuet du Congrès. 

Il a eu lieu à l'hôtel de France. M. Fr. Habasque présidait ; 
il avait a sa droite \i. Dartigues, avocat, premier adjoint, repré- 
sentant le maire, qui, obligé de partir pour Paris, s'était fait excu- 
ser, et à sa gauche, M. Emile Cartailhac ; en face, M. Ph. Lauzun 
avait à sa droite M. Adrien Lavergne et à sa gauche M. de Sardac. 

Les convives firent honneur à un excellent dîner, supérieurement 
servi, et qui eût ravi d'aise le famélique cadet de Gascogne dont 
la silhouette se profilait au bas du menu. 

Au Champagne, M. Habasque remercia de nouveau la ville 
d'Auch, porta la santé des membres du comité d'organisation et but 
à la Gascogne. 

M. Ph. Lauzun loasta aux membres de la Section centrale et à 
la prospérité de l'Union histori(|ue et archéologique du Sud-Ouest. 

M. Habasque donna lecture d'un télégramme de V(rux et de re 
grets adressé par M. Th. Amtmann, trésorier de l'Union. 

Puis ce fut le tour de M. de Roquette-Buisson, qui exprima ie 
souhait 'de voir l'Union comprendre le Languedoc; de M. Car- 
tailhac, qui demanda la création à Auch d'un musée municipal et 
montra quelle JDclle place pourrait y être faite à la préhistoire dans 



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- 275 — 

ce Gers, pairie d'Edouard Lartet ; de M. de Fayolle, qui félicita 
M. Cartailhac de sa nouvelle dignité de docteur d'Oxford ; de 
M. l'adjoint Dartigues, qui dit le plaisir qu'avait eu la ville d'Auch à 
recevoir le Congrès. 

On émit encore le vœu que l'initiative de la Société Ramond en 
faveur d'une enquête sur le folk-lore soit imitée dans tout le Sud- 
Ouest. 

Enfin, M. l'abbé Sarran, le populaire Cascarol, termina la fête 
on disant Irois i)ièces de \ois de circonstance célébrant trois grands 
hommes de la Gascogne : le marin Villarct-Joyeusc, Tlntendûnl 
d'Eligny, le poète du Rartas, et en faisant entendre plusieurs de ses 
chansons gasconnes. Son succès fut très vif et de très bon aloi. 

# 
* * 

Journées du mardi V el ieudi 2 iuin 
EXCURSION EN CONDOMOIS 

La journée du mercredi, 1*' juin, et la matinée du jeudi, 2 juin, 
ont été consacrées à l'excursion du Condomois. 

Les congressistes quittent définitivement Auch le mercredi matin 
à dix heures quinze. Ils prennent la nouvelle voie ferrée d'Auch nu 
Castera Verduzan, saluent au passage la curieuse pile gallo-romaine 
de Saint'Lary, entrevue déjà l'avant-veille en projection ; et ils ar- 
rivent à onze heures à la coquette station thermale du Castera, dont 
AI. Ribal, conseiller général du Gers et président du Conseil d'ad- 
ministration des eaux, leur fait gracieusement les honneurs, et où 
un excellent déjeûner leur est servi à l'hôtel Mancict. Puis, ils vont 
visiter les restes du joli chûteau neuf du Castera-Verduzan, imité 
de Trianon, bûti en 1771 par le dernier marquis de Miran, qui avait 
obtenu de l'intendant d'Eltigny la concession des eaux thermales, et 
où ils admirent, dans la seule aile existante, de ravissantes boise- 
ries, du plus pur style Louis XVÏ, dont l'élégante marquise, la ci- 
})ricieuse M*** de Selle, s'était plu à orner sa chambre à coucher 
et son petit boudoir circulaire. Ces boiseries, qui sont à vendre , 
sont étudiées avec le plus grand soin par les archéologues et les 
artistes bordelais (1). ' 



(I) Voir les lioiseru'S du marquifi de Miran, par Ph. Lanziin. Aiich, 1910, 
in-8' de 10 pp. avec planche. 



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— 276 — 

Les congressistes partent ensuite en voilure pour Valence-sur- 
Baise, où ils mettent pied à terre. lis donnent un coup d'œil à Ten- 
ceinle, encore bien conservée de la vieille bastide du xin* siècle, 
qui soutint lors des guerres religieuses plus d'un siège meurtrier ; 
puis ils descendent au Château du Tauzia, que M. Ph. Lauzun leur 
présente comme un des types les plus achevés de ces châteaux gas- 
cons, dont il a écrit l'histoire (1), et qui ont fait le sujet de la confé- 
rence de M. Paul Courteault. Une longue discussion s'engage, au 
pied de ses antiques murailles, sur la construction, la date, l'objet 
de ces curieuses petites forteresses, que la plupart des congressis- 
tes ignoraient absolument, et qui sont l'une des spécialités archéo- 
logiques les plus intéressantes du département du Gers. 

Du Tauzia, on revient sur la rive gauche de la Baïse, pour visiter 
l'abbaye cistercienne de Flaran, fondée en 1151 (2). Les congressis- 
tes, guidés par M. l'abbé Marboutin, étudient successivement l'é- 
glise, de la fin du xii* siècle, dont deux nefs sont voûtées en ber- 
ceau brisé, tandis que la troisième, plus petite, est sur croisée d'ogi- 
ve, l'abside et les quatre absidioles, pavées encore de très curieux 
carreaux émaillés, la superbe salle capitulaire à neuf travées voû- 
tées en croisées d'ogives, soutenues par quatre piliers de marbre 
des Pyrénées de différente couleur, la sacristie, le trésor, le cloître 
du commencement du xiv* siècle, détruit en partie par les 
hordes protestantes de Mongommery en novembre 1569 et dont un 
seul côté est intact, la jolie salle à manger, enfin, du xviii* siècle, 
ornée d'une très élégante fontaine. Sous les cloîtres. M"* Lauzun 
offre très aimablement aux congressistes une coupe de Champagne, 
et, dans ce décor si pittoresque et poétique, des toasts cordiaux sont 
échangés. 

On se hâte ensuite vers Condom, éloigné de huit kilomètres, où* 
la fin de la journée est emplovée à visiter, sous la conduite de son 
historien si autorisé, M. J. Gardèrc, archiviste-bibliothécaire, la 
cathédrale, l'un des types les plus parfaits des églises à grande nef 
bordée de chapelles latérales, construite par Jean Marre au commen- 
cement du XVI* siècle, les cloîtres en partie refaits, dont un seul 
côté est conservé, la chapelle de Tévêché et la délicieuse porte Re- 



(1) Châteaux gascons de ta lin du XllV siècle. Auch, 1897. In-8' de 432 pp. 
avec plans et planches. 

(2) Monographie de Vabbaye de Flaran, par P. Benouville et Ph. Lau- 
zun. Auch, 1890. In-8' de 136 pp. avec planches et plans. 



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— 277 — 

naissance, qui communiquait avec le palais épiscopal, aujourd'hui 
la sous-préfcclurc, transformé au xviii* siècle par Mgr d'Anlerro- 
ches, le dernier évêque de Condom, enfin plusieurs vieilles mai- 
sons de la ville, ornées de très curieuses fenêtres romanes, gothi- 
ques, ou de la seconde Renaissance. 

Un excellent dîner servi à riiôlcl du I.ion d'Or, termine celte 
journée si bien remplie. 



La matinée du jeudi 2 mai est la dernière du Congrès. Elle est 
employée à visiter successivement Mouchan, Vaupillon et Larressin- 
gle. 

Dès six heures du malin, les congressistes franchissent, toujours 
en voitures, les rampes qui séparent la vallée de la Baïse de celle 
de rOssc, et, après être passés sous les murs du château de Cas- 
saigne, ancienne résidence d*été des évoques de Condom, où se 
trouve encore le buste de Jean de Monluc, troisième fils du maré- 
chal Biaise (1), ils arrivent, au bout d'une lieure, devant l'église de 
Mouchan. BAtie, dès la fin du xi* siècle, par les Clunisiens, qui en 
avaient fait un prieuré, Téglise de Mouchan, romane, voûtée en ber- 
ceau plein cintre, })résente trois époijues de construction assez rap- 
prochées les unes des autres, puisqu'elle était terminée avant la fin 
du XII* siècle. Elle affecte la forme d'une croix grecque et se dis- 
tingue par le carré du transei)t délimité par quatre robustes dou- 
bleaux à j)lein cintre, couvert d'une voûte sur croisées d'ogives dont 
les arcs primitifs rappellent ceux du narlhex de Moissac, et par une 
ornementation des chapiteaux tout à fait remanjuable. Le problè- 
me soulevé par la non continuation de la nef de droite, arrêtée par 
le clocher carré, orné de deux arcades à plein cintre aveuglées sur 
chacune de ses faces, et la question de savoir si cette tour est plus 
ancienne que le reste de l'édifice, passionnent les archéologues et 
provoquent une longue discussion, à lacjuelle })rennent part MM. de 
FayoUe, Lavergne, Lauzun, et principalement M. l'abbé Marbou- 
lin, qui de la façon la plus claire et la plus précise explique ce 



(1) Le Buste de Jean de Monluc, par Ph. Lauzun. Auch, 1910. In-8* do 
15 pp. avec planche. 



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— 278 - 

très inléressanl monument, dont il vient d'écrire la monographie (1). 
Après quoi, les congressistes se rendent chez M. Tabbé Pujos, curé 
de Mouchan, qui ne veut pas les laisser partir sans leur offrir un 
verre d'armagnac supérieur. 

De Téglise de Vaupillon, tout à côté, ancien monastère de filles 
nobles de Tordre de Fontevrault, il ne resle plus que la moitié de 
l'ancienne église, tout le couvent ayant été détruit par Mongommery, 
à la fin d'octobre 1569 et ne s'étant jamais relevé de ses ruines. 
L'abside et les premières travées du chœur, qui, seules, constituent 
l'église actuelle, offrent néanmoins un cert^iin intérêt, voûtées en 
berceau plein cintre et rappelant par la longueur de l'édifice Tégli- 
se du Paravis, élevée non loin de là, par le même ordre de reli- 
gieuses. 

Le Congrès salue au passage le vieux pont d'Artigues-sur-l'Osse, 
à trois arches cintrées inégales, qui desservait autrefois un de ces 
chemins de Saint-Jacques si bien étudiés par M. Ad. Lavergnc, et 
arrive à dix heures à Larressingle, le véritable clou de l'excursion. 

Larressingle est, en effet, un village fortifié, à peu près tel qu'il 
se trouvait au moyen-àge, offrant le type parfait du Castriim, avec 
son enceinte intacte de tours et de murailles, son château du xiii* 
siècle, ressemblant en tous points aux châteaux gascons, bâti en 
1285, c'est-à-dire à la même époque qu'eux tous, par Othon de Lo- 
magne, avant-dernier abbé de Condom avant que cette abbaye ne 
fût érigée en 1317 en évêché par le pape Jean XXII, et sa très cu- 
rieuse petite église romane, dont la nef fut détruite pour la cons- 
truction du château, et qui, devenue trop étroite, fut allongée peu 
après par le percement de l'abside primitive. M. Lauzun, la bro- 
chure de MM. Tholin et Gardère en mains (2), explique les disposi- 
tions principales et fait l'historique de ce curieux ensemble de cons- 
tructions médiévales, unique peut-être en Gascogne, qui est comme 
une évocation fantasticfue du monde féodal. 

Les congressistes se retirent, non sans peine, fascinés par cet im- 
posant spectacle, et ils arrivent à midi à Condom, où, après le dé- 
jeuner érnaillé de toasts charmants prononcés par l'infatigable pré- 
sident du Congrès M. Fr. Ilabasque et aussi par M. de FayoUc, a 



(1) VEglise de Mouchan, par R. Marboulin. Auch, 1910. ln-8' de 16 pp. 
avec planclies et plan. 

(8) Larressingle en Condomois, par MM. G. Tholin el J. Gardère avec 

planclies et plans de P. Benouville. Auch, 1892. In-S" de 48 pp. 



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— 279 — 

lieu la dislocation du Congrès. A deux lieures, en effet, parlent les 
trains qui en emportent une partie dans la direction dWgen, de 
Périgueux, de Bordeaux, de Tarbes et de Pau, tandis que quelques 
autres rentrent à Auch par Lecioure, afin de voir, en passant, 
Téglise si intéressante de La Roumieu. 

Répétons, en terminant, ce qu'a écrit, à la fin de son compte- 
rendu si complet, Tun des plus autorisés d'entre eux, M. Paul Cour 
teault : « Ils emportent un inoubliable souvenir de cette Gascogne 
« encore toute pleine d'histoire, dont leurs collègues du Gers leur 
« ont révélé en ces quelques jours tant d'aspects curieux ei de mo- 
rt numents tro{) peu connus, convaincus aussi qu'ils avaient travaillé 
« utilement, pour le plus grand profit de la science régionale et 
« pour Tuniou plus intime des historiens cl des archéologues du 
« Sud-Ouest. » 



BIBLIOGRAPHIE 

Charles de la Roncière, Histoire de la Marine française. — 
IV. — En quête d'un empire colonial. Richelieu. — Paris, Plon- 
Xourril, 1910, in-8" de 739 pp. 

Le tome iv de la magistrale Hisloire de la Marine de M. de La 
Roncière apporte, comme les précédents, beaucoup de faits ignorés 
et d'idées ifcuves. Il importe de signaler ici le chapitre où l'auteur 
s'efforce de percer le mystère de l'expédition maritime du capitaine 
Peyrot de Monluc en ir>OG. Où allait-ello ? Ou sait que Rlaise de 
Monluc, écrivant à Calherine de Médicis, a laissé en blanc le nom 
de la cote et que, dans ses Conunenlaires, il s'est également lu sur 
l'objet précis de l'entreprise. Aucun des contem[)orains ne l'a connu 
davantage. De Thore a supposé ifue Peyrot voulait passer des trai- 
tés avec les rois du Manicongo et do Mozambique ; Thevet, qui fad- 
lit être du voyage, (|u'il sVn allait « descouvrir les secrets de la 
(iuinée et des royaumes des nègres » ; de Ruble a songé à Mada- 
gascar. M. de la Roncière, après avoir donné de l'expédition, si 
bruscfuement compromise devant Funchal par la mort de son chef, 
un récit très complet, fait à l'aide des travaux déjà connus et de 
documents nouveaux, pose à son tour la question, et il y répond. 
D'après lui, Peyrot allait au Transvaal. Le pays fabuleux du Mono- 



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molapa, TOphir du roi Salomon, exerçait alors sur les imaginations 
une allractioii très vive. D'étranges légendes, propagées par les ré 
cits d*un jésuite, le missionnaire Gonzalès de Silveira, commen- 
çaient à circuler. Coligny se montrait « fort désireus de savoir des 
nouvelles de ces païs-là ». Il en obtenait, dès 1561, de noire ambas- 
sadeur à Lisbonne, Jean Nicot, qui lui procurait aussi un pilote 
« practique dos roules et navigations orientales », André Homem. 
Si Ton songe qu'une phrase des Commentaires permet de croire 
très sérieusement que Peyrot prit l'avis de l'amiral et que celui-ci 
s'intéressa fort à l'entreprise, on conclura sans doute que l'hypo- 
lUèse de M. de la Roncière est non-seulement très ingénieuse, mais 
aussi très séduisante. Son livre contient encore quelques pages in- 
téressantes sup le rôle de I^laise de Monluc, vice-amiral de Guyenne, 
pendant la troisième guerre civile, sur ses efforts pour défendre 
Bordeaux et le Médoc menacés par les huguenols en 15G9 et sur sa 
mésintelligence avec Ottavio Fregoso, le général des galères. 

Paul Courteault. 



# * 



Réilexions sur la question d' Alsace-Lorraine, par Lucien 
BoNNEFOY, professeur agrégé d'histoire au Lycée d'Agen, — 
Bibliothèque de la Société philolechnique, 32, rue de Lubeck, 
Paris. In-12, 86 pp., prix : fr. 95. 

M. Bonnefoy, professeur agrégé d'histoire au Lycée d'Agen, a 
fait hommage à la Société des Sciences, Lettres et Arts d'un livre 
qu'il a récemment écrit sur « la Question d'Alsace-Lorrainc ». Ho- 
noré des suffrages de l'Académie fran(;aise (1), il espère conquérir 
ceux de la Société d'Agcii, à laquelle rien, dans le domaine histori- 
que et lilléraire, n'est étranger ni indifférent. 

M. Bonnefoy dit, dans sa préface, qu'il n'a pas la prétention de 
faire un livre nouveau. Il veut seulement donner « une idée claire 
des problèmes que le traité de Francfort a soulevés ». Quoiqu'oji 
ait beaucoup écrit et parlé sur cette question d'Alsace-Lorraine, il 
veut parler à son tour ; car, pour lui, suivre le conseil de Gambetta : 
(( Pensons-y toujours, n'en parlons jamais », ce serait abdiquer... 



(1) Prix Montyon. 



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— 281 — 

Et combien ce silence de rabdication serait facile et surtout inop- 
portun ! 

D'après M. Bonnefoy, le rapprochement franco-allemand serait 
un élément de progrès, un gage de sécurité en face des nouvelles 
et redoutables puissances fFAmérique et d'Asie. Mais ce rappro- 
chement si désirable ne se fera pas, tant que celte barrière d'Alsacc- 
Lorraine empêchera les deux nations de se donner la main. 

De quel côté est le droit dans le différend qui les divise ? L'au- 
teur va nous montrer dans les vingt chapitres de son livre, groupés 
eu trois divisions, l'obstination des Allemands à méconnaître les 
idées modernes de liberté et de justice, à fermer l'oreille aux plain- 
tes bien fondées des annexés, à germaniser par la force et l'oppres- 
sion des cœurs restés français. 

La Révolution avait proclamé « que l'on ne doit rien entreprendre 
contre la liberté d'aucun peuple » (1). Oubliée durant l'époque na- 
poléonnienne, celte théorie humanitaire était en faveur au xix* siè- 
cle : elle était entrée dans la conscience des nations. Seule, l'Alle- 
magne l'a rejetée. Aussi l'annexion brutale de l'Alsace est-elle au 
tant une faute qu'un défi jeté au monde civilisé. 

Procéder ainsi à l'égard des vaincus, c'est oublier que le règne 
de la force ne dure qu'un jour, et que le droit est de tous les temps 
et finit par triompher. On ne dispose pas d'un peuple comme d'un 
troupeau. Pourquoi, avant d'annexer l'Alsace-Lorraine, ne pa« la 
consulter ? Tandis (jue cette consultation, après quarante ans Je 
conquête, est réclamée avec plus d'insistance que jamais, l'Allema- 
gne, sourde aux revendications de la justice, opprime, vexe l'Alsa 
cien-Lorrain, calomnie la France et la présente aux yeux de l'Eu- 
rope comme un peuple d'aventuriers, jamais en repos, et qui se sou 
vient des Gaulois. 

Cependant « l'Europe entière est atlenlive aux voix (|ui montent 
d'Alsace-Lorraine » (2). 

Quiconque lira les chapitres que M, Bonnefoy consacre à « l'échec 
de l'Allemagne aux pays annexés » (3), reconnaîtra tout de suite que 
ces voix ne sont pas près de se taire. L'échec de son effort panger- 
maniste s'affirme par l'oppresgion ({u'elle fait peser sur les vain- 
cus, par les arguments qu'elle ne cesse de tirer de la similitude des 



(1) L. Bonnefoy, p. 5. 

(2) L. Bonnefoy, p. 19. 

(3) Ibidem. 



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— 282 — 

races, en fa\cur de la germanisation, arguments vieillols dans noire 
civilisation moderne, et principalement par sa crainte de Tissue de 
la consultation. 

Crainte bien fondée. Plus T Allemagne opprime, plus grandit lo 
prestige de la France dans IVime des opprimés. Ce n'est pas que 
ceux-ci ferment les yeux sur le labeur, la science, les vertus germa- 
niques. Non privée de ces vertus, il en est d'autres dont la France 
peut donner Texemple... Quant aux trophées guerriers des Alle- 
mands, ils ne disent rien aux Alsaciens-Lorrains. Quelle gloire mi- 
litaire égale celle de la France, celle de leur propre pays, terre 
nourricière de tant de généraux victorieux ? Quelle gloire plus pure 
que celle des légions de Magenta et de Solférino versant leur sang 
pour la liberté italienne î Voilà la gloire qu'aiment les Alsaciens- 
Lorrains, et qui leur est familière ! 

Ils aiment enfin tout ce qui vient de France, et qu'ils jugent supé- 
rieur à ce que l'Allemagne [)eut leur donner. La vantardise tudes- 
que est, chez eux, ridicule, comparée à la modestie de nos savants. 
Ils placent hors de pair notre culture intellectuelle traitée par les 
i\llemands de « vernis qui ne tient pas » (1). Il lient plus que la 
sombre et épaisse couleur prussienne. Le minium passé, en 1870, 
sur le drapeau de fer tricolore de la cathédrale de Metz est tombé ; 
et de nouveau a relui le vernis français. De même à l'Hôtel de Ville 
de Colmar ont réap[)aru sous la peinture allemande les mots : Li- 
berté, Egalité, Fraternité. Dans ces couleurs nationales, dans ces 
mots français perçant le voile qui les cachait, les Alsaciens-Lorrains 
aiment à voir le symbole du droit qui se fait jour. 

Mais pour que le droit l'emporte, il faut ne négliger aucun 
moyen, ne perdre aucune occasion de le faire valoir. 

C'est dans cet esprit que M. Bonnefoy consacre la 3°* partie de 
son livre au « Programme Alsacien-Lorrain » (2). « L'Alsace-Lor- 
raine, dit-il, est, à l'heure acluellc, exubérante de vie. » La loi de 
l'histoire veut que, quand la torpeur accompagnant la défaite a 
cessé, les fils songent à venger leurs pères. Uêvent-ils de déchaî- 
ner la guerre qui accumulerait les ruines dans leur pays, théâtre de 
tant de combats ? Non ; ils ne veulent pas d'une liberté qui renaî- 
trait dans le sang ; ils espèrent obtenir, en pleine paix, leur indé- 
l)endance. Leurs énergies seraient-elles paralysées par la menace 



(1) L. Bonnefoy, p. 35. 
(8) Ibidem, pages 41-72. 



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— 283 — 

du glaive, leurs voix étouffées à la vue du canon, parce qu'ils crain 
draient que rAUemagne ne fît la paix en Alsace en y faisant le dé- 
sert ? Les guerres d'extermination appartiennent aux siècles bar- 
bares de l'histoire. Le temps n'est plus où l'on semait le sel sur les 
ruines des grandes cités. 

Partout, dans le pays annexé, le courage renaît, et les forces 
s'unissent. On veut regagner le terrain perdu, perte imputable à 
rémigration et à Toption justement appelées funestes ; car elles 
élargirent la blessure en permettant aux conquérants de remplir 
les villes abandonnées, de labourer des terres qui n'étaient point à 
eux. C*était la vraie germanisation. Les Alsaciens-Lorrains l'ont 
compris ; et, comme Virgile, ils se sont dit : Barbarus has sege- 
les .'... Et ils demeureront inébranlables sur leurs terres, eux et leur 
postérité de plus en plus nombreuse. Ils paieront le tribut au vain- 
queur. Mais les champs et les villes de l'Alsace resteront aux Alsa- 
ciens-Lorrains. Ils sauveront en môme temps l'héritage moral, celui 
des intelligences, des ûmes. Il faut que la pensée française pénètre 
partout avec les Revues et les journaux, parlant de la terre de 
France. 11 faut vivre, en Alsace, la vie intellectuelle de la patrie. 

Se souvenir e.st un pieux devoir auquel on ne faillit pas dans le 
pays conquis. Il y a des statues, il y a des monuments, il y a des 
ossuaires... On n'y va point pour y verser des larmes stériles 
ignavos questiis, mais pour se raidir, pour élever son âme à la hau- 
teur d'une mission sacrée. 

Mais ce culte du souvenir s'affaiblirait, si les générations futures, 
cédant aux vexations teutonnes, délaissaient la langue française 
pour les idiomes germaniques. La conquête serait alors complète ; 
comme leurs terres, l'àme dos Alsaciens-Lorrains deviendrait une 
âme allemande. Aussi M. Bonncfoy insiste-t-il sur la nécessité de 
maintenir, sans qu'il lui soit rien enlevé, la langue française. On 
sait comment la langue lalinc imposée aux vaincus Tes assimila fa- 
cilement à l'empire romain. Le César (jui règne à Berlin n'a pas 
des vues différentes des Césars de Home. Plus jalouse de ses privi- 
lèges que les Gaules, l'Espagne et l'Afrique, TAlsace-Lorraine lut- 
tera, sans fléchir, pour la prédominance du français, tout en dési- 
rant ce que M. Bonnefoy appelle « la double culture » d'après les 
vœux exprimés par M. Anselme Laugel dans la Revue Alsacienne : 
« Xous reconnaissons, dit le vaillant député, tout ce qu'il y a par- 
fois de grand dans l'esprit allemand... Mais nous voulons qu'on 
nous reconnaisse le droit de perfectionner simultanément et la 



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— 284 — 

partie allemande et la partie française de notre culture » (1). Rien 
n'est plus juste. Quelles intelligences et quels caractères on forme:- 
rait avec les qualités associées des deux peuples ! Des hommes 
ainsi trempés enlèveraient de haute lutte, dit M. Bonnefoy, cette au- 
tonomie tant désirée. Ils feraient plus : ils s'assimileraient les im- 
migrés. « Nous sommes chez nous, dit hardiment Tabbé Wettcrlc 
à la Délégation ; et ceux qui viennent nous relancer dans notre pays 
doivent s'assimiler à nous... » (2). Désir Fégitime et réalisable. Grac- 
cia capla {erum viciorem cepit... 

Comme le veulent ces députés et, avec eux, M. Bonnefoy, il se- 
rait à souhaiter, pour le triomphe du droit, pour la consolidation 
de la paix générale et pour le plus grand intérêt de la civilisation, 
que TAlsace-Lorraine « fut ouverte aux deux influences de l'Est et 
de l'Ouest. » Toute discorde, toute rancune même ayant cessé par 
le fait de l'autonomie, on verrait se développer, sous la double in 
fluence française et allemande, une République des Vosges ; et la 
France entière « se porterait avec élan au-devant d'une Allemagne 
ralliée à l'idéal de justice » (3). 

Tel est le « rêve » des Alsaciens-Lorrains. Scra-t-il leur destin ? 
Peut-être, si la France comprend ce que M. Bonnefoy appelle, dans 
un excellent chapitre, le « Devoir français ». On s'est montré par- 
tout, chez nous, reconnaissant à l'Alsace-Lorraine de sa résistance, 
de son attachement à l'ancienne patrie. On a donné son nom à des 
rues et à des boulevards. On a élevé des statues, etc.. Mais a-t-on 
fait assez ? se demande M. Bonnefoy. Pas encore. César, dit Lu- 
cain, croyait n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à 
faire. Français, pensons comme César. Quand ce mot d'Alsace frap- 
pera nos oreilles, qu'il ébranle aussi notre cœur. Créons partout des 
Comités d'initiative ; qu'il y ait échanges de journaux initiant le pu- 
blic d'Alsace à tout ce (|ui se fait, à tout ce (|ui se dit en France. 
Dons de livres, bureaux industriels et commerciaux mettant en rap- 
port les Français des deux côtés des Vosges, bourses de voyages 
pour des vacances passées en France : voilà les moyens, efficaces 
sans doute, que préconise M. Bonnefoy. 

Ainsi l'Alsace, reconquérant sa liberté morale, accomplirait un 



(1) Paroles adressées aux étudiants Alsaciens-Lorrains (17 février 0909), 
L. Bonnefoy, p. 62. 

(2) Ibidem, p. 66. 

(3) Ibidem, p. 7L 



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— 285 — 

« devoir humain » par la leçon qu'elle donnerait aux apôtres de la 
guerre. Ceux-ci comprendraient que les conquêtes de la force sont 
inutiles el même gênantes, tant qu'on ne possède pas les cœurs des 
vaincus, el qu'enfin^ en face d'un peuple (|ui ne désarme pas, il faut 
soutenir une violence par une autre violence et laver dans le sang 
les taches que le sang a faites. 

Que l'Allemagne y prenne garde ! L'Europe tourne son attention 
sympathique vers nos frères d'Alsace, champions d'une cause uni- 
verselle el sacrée. Elle pourrait bien- trouver dans « l'encercle- 
ment » le chaiimeiit de son ambition menaçante et de sa politique 
brutale, vrai défi, je le répète, jeté à la civilisation contemporaine. 

Tel est, dans ses grandes lignes, l'excellent livre de M. Bonnefoy. 
Fortement pensé, écrit d'un style vigoureux et imagé à la fois, il 
plaît et entraîne. Est-il besoin de dire qu'il devra être entre les 
mains de tout bon Français, et surtout des jeunes gens qui y liront 
leurs devoirs ? Pèlerins du patriotisme, ils se sentiront poussés ù 
visiter et admirer TAlsace-Lorraine. Leurs pères, pleurant comme 
Jérémie sur la ruine de Jérusalem, avaient dit : Vidi lacrimas. Eux, 
plus heureux, diront avec transport : 

« Moi, l'ai vu ce qui ressuscite.,,! » (1). 

F. Ferhère. 



(1) M"* la Comtesse de Noailles. Bonnefoy, p. 41. 



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PROCÈS-VERBAUX 

Des Séances de b Société des Sciences, Lettres et Arts d'Agen 



Séance du 12 mai. — Présidence de M, le chanoine Dubourg 

M. F. de Cardaillac, juge au tribunal de Première Instance de 
la Seine, et membre non résidant, offre à ses collègues un superbe 
volume, édité avec luxe, renfermant les principaux articles d'his- 
toire qu'il a publiés dans la Revue des Hautes-Pyrénées et dont 
les plus considérables sont ceux relatifs aux frères Sarlabous du 
xvi* siècle, et à Madame Cotlin. 

Sous le litre : Une charte [rançaise donnée à Bordeaux en 1381, 
M. Tabbé Dubois offre à la Société les prémices d'une étude paléo- 
graphique qu'il se propose de lire au prochain Congrès de l'Union 
historique et archéologique du Sud-Ouest à Auch, et qui a déjà 
donné lieu à une intéreSvSanle discussion au sein de la Société des 
Archives historiques de la Gironde. Il fait valoir l'importance, h 
ce point de vue, de ce document, provenant des archives de la fa- 
mille de Pontac et l'extrême rareté d'une charte, écrite en français, 
dans notre région, au cours du xiv* siècle. 

On sait, nous l'avons écrit maintes fois, que l'ancien palais épis- 
copal, touchant à la Porte-Neuve, avait été acheté, en 1771, à M. de 
Vigué, qui l'avait fait bâtir, par Jean-Joseph Médard de La Ville, 
seigneur de Lacépède, père de l'illustre naturaliste. Orné par lui 
de riches tapisseries d'Aubusson, dont les 4 Saisons et les Batailles 
d'Alexandre décoraient si artistiquement les salons du rez-de- 
chaussée, cet hôtel fut revendu par son fils en 1784 au comte de 
Narbonne-Lara, qui l'habita jusqu'à la Révolution. Ce ne fut qu'en 
1808 que ses héritiers le cédèrent, pour la somme de 37,730 francs, 
au département de Lot-et-Garonne qui y installa le nouvel évêque, 
Mgr Jacoupy. Utilisant les documents que, par l'intermédiaire de 
M. Gavini, a bien voulu lui communiquer M. de Rambuteau, fils 
de l'ancien préfet de la Seine, mari lui-même de la fille du général 
de Narbonne, M. Momméja se propose de faire connaître l'exis- 
tence, uniquement agenaise, de celte ancienne famille de Narbonne, 
et les principaux événements dont fut témoin ce bel immeuble 
pendant son occupation par le célèbre général. Il cite quelques 
curieuses anecdotes inédites et il soumet à ses collègues de belles 



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— 287 — 

épreuves de ces superbes tapisseries, enlev ées si malheureusement 
aujourd'hui de la place pour laquelle elles avaient été faites. 

A cause du Congrès d'Auch, la prochaine réunion n'aura lieu que 
le 9 juin, second jeudi du mois. Ph. L. 



Séance du 9 Juin. — Prét^icience de M. Duhourg. 

M. Ferrère rend compte du volume que son collègue, M. Lucien 
Bonuefoy, professeur agrégé d'histoire au lycée Bernard-Palissy, 
oflre à la Société sous le titre de Réllexions sur la quesUon 
d'Alsace-Lorraine. Il fait valoir tout l'intérêt qui s'attache à ce*^ 
pages, vibrantes de patriotisme, où l'auteur, après avoir exposé 
l'historique de la question, explique le programme actuel de 
l'Alsace-Lorraine, les fautes commises par l'Allemagne, quelle 
doit être l'altitude de la France et en quoi consiste pour le moment 
le devoir français. 

Pendant un récent séjour en Provence, M. le comte de Dienne 
s'est plu à rechercher l'itinéraire suivi par Jasmin et par la jeune 
el charmante harpiste qui l'accompagnait. M"* de Roaldès, durant 
les années 1847 et 1848. S'il fut, ainsi qu'on l'a écrit, le précurseur 
du félibrige, ce fut bien malgré lui, M. de Dienne apprenant com- 
bien il sut peu deviner le talent naissant de Mistral et de Rouma- 
nille, qui viiu^ent saluer en des vers charmants leur illustre devan- 
cier gascon. Le jour même où éclatait à Paris la révolution de 
février. Jasmin était porté en triomphe par la ville d'Aix, succès 
dont M"* de Roaldès eut une large part. Et, le lendemain, deux 
autres poètes, MM. Charles Chaubct et J.-B. Caut, venaient dé- 
poser à ses pieds leurs hommages sous la forme de deux poésies 
élégantes, l'une en français, l'autre en provençal, que M. de 
Dienne a été assez heureux de retrouver pour pouvoir aujourd'hui 
les faire connaître à la Société d'Agen. 

Le but de l'expédition, en 1566, du capitaine Peyrot, fils aîné de 
Biaise de Monluc, est resté toujours inconnu. Nombreuses sont les 
hypothèses soutenues. Rendant compte du quatrième volume de 
M. Charles de la Roncière, Histoire de la Marine française, en 
quête d'un empire colonial, Richelieu, M. Paul Courteault signale 
à la Société, dans une note fort subrtantielle, le passage très curieux 
où l'auteur prouve que Peyrot de Monluc, séduit par les légendes 
fabuleuses qui déjà s'accréditaient, se dirigeait vers le Transwaal, 
le pays du Monomotapa, l'Ophir du roi Salomon. Sa mort, sur- 



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— 288 — 

venue inopinément au siège de Madère, arrêta net, aux débuts, 
Texécution de cet aventureux projet. 

Sur la demande de ses collègues, M. Ph. Lauzun rend compte, 
en terminant, du 3* Congrès de TUnion historique et archéologique 
du Sud-Ouest, qui vient de se tenir à Auch, et dont le succès a 
dépassé toutes les espérances. Il énumère les nombreuses lectures 
qui y ont été entendues, et rappelle l'intérêt qu'a présenté la con- 
férence de M. Paul Courteault, au théâtre, sur Les Châteaux gas- 
cons à travers rhistoire, suivie de plus de quarante projections 
des monuments les plus remarquables du Gers. Il parle de la visite 
de la cathédrale et du musée archéologique sous la conduite auto- 
risée de M. Branet. Il fournit enQn de nombreux détails archéo- 
logiques et historiques sur les monuments visités dans les deux 
excursions de Lecloure et du Condomois et dont les plus remar- 
qués ont été : le château gascon du Tauzia, l'abbaye cistercienne 
de Flaran, les cathédrales de Lcctoure et de Condom, l'intéres- 
sante église romane de Mouchan, enfin le si curieux village fortifié 
de Larressingle, véritable castrum du moyen-âge, dont l'ônsemble, 
avec son enceinte intacte, son château du xiii* siècle et son église 
romane, est comme une évocation du monde féodal. 

Ph. L. 



La CommiMion d'administration et de génneo : 0. Falliéreg, Ph. Laïuun, 0. Grauat. 



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«' • - lw»--ni: "-. «rnt:|M)!(;îi!nn îloî-rn'ini . n-il-on, l!"r»f| ;il(>r^ 

' .lit us.ivr (,.nr:nil r( (»n !r-« r«'l!\>u\r iiH*»iM\ >oi.^ {'"-iih^ d-» 

{.H)nil<'- (i«^ (liîlliiîllll, ^i»i le- Miriil)ir~ «if' crl-r ■',pt)(jMr. 

\ <î H;- «liilc. mi rl{'\{' |.»!*('h;ilil'î:f ni. [\ IV-I. en MiiuM' iluni 

rnii;"'!- •tiu. JJl\)-^ l(»l'i\ \u \lv" ^M il' on ;».,îil ^Ui' r'.'i!;- t'-jnM'<^ 
• ' ' Î'.jmmmi uni fiiai^on jX'îir Ir '• ; inrnl «lu r« ^'.-^t.ir. 

A lit î-n <Iii wir -inlr. nu jK - ' " !«' an \\m'. -iir ]*i îa«;aM<' 
(In Uiidi, orM'L.'liii!. an-tiC"-- nu- «If. .j h.!,-- inuM) - p. Ijalc'.n 
•-nj)|i()rlr pai" de rni»n--n s ((Mih'.-nx !•'..!■• \ art eu- '• •'« . wil< - 

l'icnr. on lui oldiiir dVnlaillfr I ap}'i:i ( tf-.'lM - ;: r { ..,.;.' ♦ \- 

Irrinilé. \)v Vr\[i'V'''\n\ on y |)ar\.':.ad |.a:* ^in < -«ah- .. .»■»?!- 
dirnlan'c an innr cl (jni se divisait «"i-ndc rn «!• n\ r-..î:{ ■ 

M. IMi. Lan/nn |Hi>-rd(* niî pl;în '.\\{ doniaint' (!<• 1 -x t.. a 
par I>i'('c\ \<»r-. IS'id on 'i^ ; {\hu^ ntt roni, nn*' \\r^ ..1. ■> ;,<j-ia- 
r<ll(' rrpr«'^< uU' lo (•{ndcan de. Lalo\. i '.'-.[ nn rn-- \> .• '• 

\\cc<^ d(^ l(jnlr> U'> rpoipirs d'a^piM I Uni pillorc^cjn»'. 

Mi.»>sn'(* Ilr<lor Hei.'naul de Ihnhni. M'i^rnenr de la;- n t! 
de liajamonK lai-ail j)aîli«* de la ( *onr de la reine \]a{>'uei ii . 
La ehroni(pie ^eandalen-e (Ji-elein! mémo au il Inl un dt* -e- 
amaîd^. f/auleni du hivortr saiij'iqu(\ ime l-.ri ,.-, i\;iiM^ 



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NOTES HISTORIOUES SUR LAFOX 



En 1594, c'est Charles de Monluc qui s'en rend maître et y 
séjourne avec sa troupe, pendant plusieurs jours. I.,es soldats 
pillèrent le château et le ruinèrent en partie. 

C'est dans ce triste étal, que messire Amanieu de Durforl 
transmit le château de Lafox à son fils Hector Régnant qui 
s'empressa de le réparer. Le côté est du grand bâtiment avait 
surtout souffert ; on le relit presque en entier. Les murs exté- 
rieurs furent repris et largement ajourés par deux étages de 
huit grandes fenêtres à doubles meneaux. I^s appuis, les lin- 
teaux, les piédroits sont ornés de bossages polis et biseautés. 
Ces bossages, d'importation florentine, croit-on, furent alors 
d'un usage courant et on les retrouve môme, sous forme de 
pointes de diamant, sur les meubles de cette époque. 

A cette date, fut élevé probablement, à l'est, un édifice dont 
les angles sont ornés des mêmes bossages, et la base est cou- 
ronnée d'un gros tore. Au xix*' siècle on bâtit sur cette espèce 
de bastion une maison pour le logement du régisseur. 

A la fin du wif siècle, ou peut-être au xvm*, sur la façade 
du midi, on établit, au-dessous des grandes fenêtres, un balcon 
supporté par de robustes corbeaux. Pour y accéder de l'inté- 
rieur, on fut obligé d'entailler 1 appui des fenêtres à chaque ex- 
trémité. De l'extérieur, on y parvenait par un escalier perpen- 
diculaire au mur et qui se divisait ensuite en deux rampes. 

M. Ph. Lauzun possède un plan du domaine de Lafox, fait 
par Brécy vers 1830 ou 40 ; dans un coin, une très jolie aqua- 
relle représente le château de Lafox. C'est un ensemble d'édi- 
fices de toutes les époques d'aspect fort pittoresque. 

Messire Hector Régnant de Durfort, seigneur de Lafox et 
de Bajamont, faisait partie de la Cour de la reine Marguerite. 
La chronique scandaleuse prétend même qu'il fut un de ses 
amants. L'auteur du Divorce satyrique, une fort mauvaise 

20 



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- 290- 

langue, du reste, s'exprime ainsi à son sujet : « J'ai toutesfois 
Beaujemont avec son bec jaune qui me semond de luy donner 
place et de luy faire jouer son personnage sur cest échafaud. 
Ce Beaujemont, metz nouveau de ceste affamée, idole de son 
temple, le veau d'or de ses sacrifices et le plus parfait sot qui 
soit jamais arrivé dans la Cour, lequel introduit de la main 
de M"** d'Angluse, instruit par M™' Roland, civilisé par le 
Mayne et naguères guery de deux poulains par Penna le mé- 
decin, et depuis souffleté par Delain, maintenant en posses- 
sion de ceste pécunieuse fortune, sans laquelle la pauvreté lui 
allait saffraner, tout ainsi que la barbe, le reste du corps. Je 
n'ay que faire de vous conter leurs privautez, elles sont prou 
cognues, ny rechercher dans la mémoire, pour vous particu- 
lariser leurs amours, aucuns termes de mignardises et de dou- 
ceurs, car ce seroit tout autant comme d'appeler les gros mas- 
tins de boucherie Marjolaine ou bien Romarin. Je vous diray 
seulement, en passant, que de Loue, pour l'insolence et irrévé- 
rence commise dans le chœur des Augustins, voulut tirer l'es- 
pée contre le sieur de Beaujemont, il fut mis prisonnier au 
fort l'Evesque, elle se rendit partie alléguant contre luy plu- 
sieurs choses criminelles, comme il luy semblait, lesquelles 
les juges n'eurent point d'esgard » (1). 

J'arrête ici la citation, par respect pour le lecteur. Le por- 
trait qui précède n'est certes pas flatteur, mais le Divorce sa- 
lyrique est un pamphlet. Malgré tout, il est fort vrai que le 
baron de Bajamont et de Lafox était dans les bonnes grâces 
de la Reine. C'est chez elle qu'il mourut le 20 octobre 1612. 

Aussitôt la nouvelle de sa mort parvenue en Agenais, son 
frère François de Durfort, prétendant qu'à défaut d'enfant 
mâle et selon les clauses de substitution insérées dans les tes- 
taments de leurs ancêtres, il était héritier des biens de la fa- 
mille, s'empara de Bajamont et de Lafox. Le roi ne fut pas de 
son avis et constitua M. de Roquelaure dépositaire de ces 
biens. Le sieur d'Auzilis, un de ses gardes, vint à Lafox et 



(1) Le Divorce salyrique ou les amours de la Reyne Marguerite^ in OEu- 
rres complètes de Théodore d'Agrippa dAubigné. Lemcrre, Paris, l. ii, 
p. G8l> 



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— 291 — 

s'empara du château. En 1614 un arrêt du Parlement de Pa- 
ris réintégra les tuteurs de Sérène, fille d'Hector Régnant, en 
la possession de ces terres (1). 

Le 8 mars 1G18, dans la maison d'i\nne de Gontaud, dame 
de Bajamont et de Lafox, sise rue Grande-Horloge, à Agen, 
Sérène de Durfort signait son contrat de mariage avec Char- 
les de Montpezat-Laugnac (2). 

Celui-ci, fils d'Honorat de Montpezat et de Catherine des 
Cars, appartenait à une des plus vieilles familles de l'Agenais. 
Le mariage eut lieu le 17 avril 1618. 

Au lendemain de ce mariage arriva l'étrange affaire de 
possession démoniaque rapportée par la Chronique du frère 
Hélie^ le loùrnal de Malebaysse et avec beaucoup de détails 
par l'abbé Barré re (3). Voici ce qu'en dit Malebaysse : « Le 
17 du mois d'apvril 1618, qui estoit la dernière feste de Pas- 
ques, M. le comte de Laugnac espoûsa honneste dame Sérène 
de Baiamont, mais ce jour lui fut fatal, à l'occasion d'un moyne 
de Xostre Dame de Bonencontre, nommé Pierre Natal, lequel 
Natal fit un caractère dont ladite dame fut possédée du malin 
esprit. Ledict moyne fut prins prisonnier ; sa procédure luy 
fut faicte par M. NP Arnaud Delpech, lieutenant criminel au 
siège Présidial de cesle ville et avec sa procédure conduit en 
la ('our de Parlement de Bourdeaux, ou par arrest de Messei- 
gneurs d'icelle ledict moyne fut condempné d'estre pendu et 
estranglé, son corps mort ardé et brullé au mois de juillet au- 
dict an 1618. Et après l'exécution de ce malhureux magissien 
ladicte dame fut conduite par dévotion à Nostre Dame de Ga- 
reson, où elle fut exorcisée et délivrée, et deux de ses servan- 
tes furent possédées du malin esprit, l'une nommée Marie et 
l'autre Antoinette. Le malin esprit de Marie s'appelait Ambec 
et celui d'Antoinette Mahon ; lesquelles ainsi possédées furent 



(1) Archives du châlcaii de Lafox. Comptes de tutelle rendus en décem- 
bre 1610 par messire Jean de Gonlaull, comte de Cabrerez, et Michel de Cl\e- 
vei-y, seigneur et baron de La Uculc, tuteurs de Sérène de Durfort. 

(2) Ibid. Contrat de mariage du 8 mars 1018, copie coUationnée et vidimée 
en 1081. 

- (.3) Uist. religieuse et monumentale du dioeèse d'Aqen, t. ii, p. 381. 



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— 292 — 

exorcisées durant un an entier en cesle ville d'Agen sans pou- 
voir rien advencer » (l). 

A ce moment, le pays connut une longue période de 
malheurs. Pendant la minorité de Louis XIII, les protestants 
s'étaient agités de nouveau et bientôt la guerre recommença. 
La juridiction de Lafox, sur le grand chemin d'Agen à Tou- 
louse, fut souvent traversée par les troupes et eut à souffrir 
de ce passage continuel. Tantôt ce sont des canons, du maté- 
riel de guerre, des approvisionnements qui vont ravitailler les 
troupes assiégeant Montauban (2), tantôt ce sont des régiments 
qui en reviennent et séjournent sur la juridiction comme ceux 
de Bassompierre, en novembre 1021 (3). 

Ces dernières convulsions du protestantisme amenèrent la 
destruction de plusieurs places fortes du voisinage. Layrac 
fut démantelé au mois de juin 1622. Au mois de juillet de 
cette même année, le fort de Sauvelerre, en face de Saint- 
Christophe, fut rasé, on en voit encore quelques restes sur le 
bord de la Garonne. Puis ce furent Nérac, Clairac, etc.. 

En 1626, au mois de mai, « la foudre tua, à Lafox, près 
d'Agen, deux filles d'un coup de tonnerre, elles estoient des- 
sous un olme, près du château » (4). 

La guerre amena à sa suite la famine et la peste. Trois an- 
nées disetteuses entre toutes, 1628, 1629 et 1630, causèrent 
une misère horrible. Ce fut la grande famiiie comme l'appelle 
le Journal de Malebaysse, Pendant ce temps la peste faisait 
son apparition. Malgré toutes sortes de mesures préventives, 
la ville d'Agen fut atteinte et les officiers de la Cour du Séné- 
chal se retirèrent à Granfonds pour y rendre la justice. Nous 
ignorons si la juridiction de Lafox fut contaminée, mais c'est 
fort probable. 

Et tout à côté, la misère et la faim faisaient de nombreuses 
victimes. Sur la paroisse de Sainte-Radegonde, à Tournadel. 
à Pourret aujourd'hui dépendants de Saint-Pierre de Gau- 



(1) Revue de VAyenais, t. xx (1893), p. 71. 

(•>) Ibid. Mémoires de Biiard, t. xxx (1903), p. 144. 

(3) Ibid., t. xxx (1903), p. 146. 

(4) Couybn, Journal dun prébcndier de SainMJtienne d'Agen, p. 40. 



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- 293 — 

berl, à Bonencontre, etc., la mortalité fut effrayante. De jan- 
vier à la fin mai 1031, il y eut près de soixante-dix décès occa- 
sionnés par la misère et la famine. Dans cette plaine si riche 
et si fertile, que limite au nord le rocher de La Roquai et au 
midi la Garonne, le peuple mourait de faim. Sur le registre 
mortuaire reviennent sans cesse ces mots sinistres, inscrits par 
le vicaire de Sainte-Radegonde, «< mort de calamité et de mi- 
sère » , « mort d'indigence », w mort de faim », « mort faute 
d'aliments » (1). 

En 1632, un édit du roi ordonna la démolition du château de 
Castelcuiller. Cette forteresse, si bien assise sur son rocher 
escarpé, avait joué un rôle considérable dans Thistoire age- 
naise. Sa démolition fut consommée en janvier 1633 (2). 

Les mauvaises récoltes, la passage des gens de guerre, 
l'augmentation incessante des impositions, avaient ruiné la 
petite juridiction de Lafox. Le consul chargé de lever les tailles, 
y réussissait mal et chaque année il était fort en retard pour 
faire à l'administration le versement des ifnpôts. On le presse, 
on le force, on le contraint par des sommations, des assigna- 
tions et aussi par l'envoi de garnisaires (3). 

Aussi, lorsque le juge-mage d'Agenais Boissonnade annonça 
la convocation des Etats-Généraux ce fut comme un soulage- 
ment général. Les Etats devaient s'ouvrir à Orléans, le 15 mars 
1649, mais, auparavant, une assemblée, réunie à Agen le 
25 février, devait choisir les députés du pays et rédiger les 
cahiers des plaintes el doléances à soumettre aux Etats (4). 

La juridiction de Lafox rédigea ses plaintes particulières 
qu'elle confia à son délégué, pour les porter, à l'assemblée 
d'Agen. Voici ce document qui est fort court : 



(1) Hegislros paroissiaux de Sainlc-Radogondo. Mairie d'Agen, GG. 147. 
— A consulter aussi La Misère en Agenais par Je D' Couyba. Villeneuve- 
sur-Loi, Lcygucs, 1902. 

(2) Annales dAtjen par Labénazie, publiées par le vicomte de Dampierre, 
p. 98. 

(3) Répertoire d'un Sergent royal de Vélection dAgenais en Van 1650 et 1654 
publié par le D' Couyba. Villeneuve-sur-Lot, Leygues. 1901, p. 9. 

('♦) Cahiers des doléances du Tiers-Utal du Pays dAfjenais aux Etats géné- 
raux, par G. Tholin. Paris, Picard, 1885, p. 80. 



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- 294 ~ 

Très humbles rcmonslrances au Roy/ par les manans et habilanz 
de la luridiction de I.a[otz, 

Premièrement, que cesl une petite juridiction qui ne faict que 
sotze sols de pied de laillie. 

Que la plus grande cl majeure ])arlie est détenue noblement par 
le seigneur dudil lieu et Tautre par des messieurs habitans de la 
ville d'Ageu et ne reste (jue leurs métaiers et dix ou doutze autres 
liabitans pauvres trabailhant, que le plus moyenc ne possède une 
cartherée de terre et les autres sont mandians. 

Que chesque an, il y a un consul qui est fort pau\ re cl non litterc 
(jui na que deux liars pour livre et faut quil paye a raison dun sol 
et davantage à ses despans. 

En conséquence de la grande augmentation des taillies, subsis- 
tances et droit dofficiers (jui ont accreu despuis quatorze ans oa 
davantage, il leur est impossible de pouvoir lever entièrement les 
dittcs tailbes, subsistances et autres impositions, néangmoins, ils 
sont chesque an grandement pressés au payement dicelles par des 
exécutions faictes à la requête de Messieurs les recepveurs et sou- 
frent de grands despâns soit par les sergents et autrezfois par les 
archers de Messieurs les Intendans. La dicte jurisdiction de Lafotx 
se trouve plus chargée de treize ou (juatorze sous par cartherée que 
les jurisdictions circonvoisines quest la cause que divers habitant 
ont esté ruinés et conslraints à vendre leur bien » (1). 

Les Etals d'Agenais, assemblés dans le réfectoire des Car- 
mes, choisirent leurs députés et rédigèrent en vain leurs 
cahiers de doléances, les Etals-Généraux ne se réunirent pas. 

Bientôt éclatèrent les troubles de la Fronde. Si la juridiction 
ne fut pas le s[)ectacle de quelques faits de guerre, elle eut du 
moins souvent à souffrir du passage des troupes. Le château 
fut mis en état et armé de canons. 

L*île de Lafox devint une sorte de parc d'artillerie où les 
agenais envoyèrent, en janvier 1050, des canons, des boulets 
et des munitions de guerre destinés à la forteresse de Puymi- 
rol (2). C'est encore là que le duc d'Epemon fit prendre les 



(1) Archives de la mairie d'Agen. AA. 46. 

(2) La Fronde en Agenais par le D' Gouyba. Villeneuvc-sur-Lot, Lcygues» 
t. I, p. 184. 



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— 295 -- 

pièces d'artillerie pour son château de Cadillac, en juin de 
celte même année (1). 

Mais tout autour de la juridiction on se battait, à Moissac, à 
Caudecosle, à Astaffort, à Asen. En décembre 1652, Clermont- 
Dessus tombait aux mains des troupes royales. 

Le seigneur de Lafox, Charles de Montpezat, s'était rangé 
du côté des frondeurs. Pendant la semaine sainte de 1652, de 
concert avec les seigneurs de Galapian et de Moncaut, il essaya 
d'entraîner la population agenaise dans le parti du prince do 
Condé. Leur tentative sur l'hôtel-de-ville échoua et on les 
obligea à quitter la ville (2). 

Après cette folle équipée, Charles de Montpezat dut sortir 
d'Agen avec tous ses gens. Sa belle-fille seule ne le suivit pas, 
car elle était restée fidèle au narti du roi. C'était demoiselle 
Marie de Lalanne qui avait épousé, en 1651, François de 
Montpezat, fils du frondeur agenais. Dès cet instant, com- 
mença entre le beau-père et la belle-fille une inimitié qui dura 
jusqu'à la mort. 

François de Montpezat, fils de Charles et de Sérène de Dur- 
fort, était capitaine d'une compagnie du régiment des Gardes 
françaises. 11 fut tué au siège d'Arras en 1654. En récompense 
de ses services, le roi, à la sollicitation de la famille, appuyée 
par de hautes influences, accorda à son fils, par brevet du 
31 octobre 1654, la somme de 42.000 livres. 

Le cardinal de Mazarin, lui-même, qui cependant n'avait pas 
à se louer de la conduite du père, était intervenu pour hâter 
cette libéralité. Il écrivit de sa propre main au fougueux fron- 
deur de 1052, son ennemi de jadis : 

A Monsieur le Comte de Laugnac, 
Monsieur, 
Je compatis cxlrêmcment à la douleur que vous aura causée la 
perte de Monsieur vostrc fils, que j'ai fort rcgrelé de mon particu- 
lier comme une personne de mérite et de service, pourquoy j'avais 



(1) La Fronde en Agenais, par le D' Couyba, t. i, p. 226. 
(8) La Fronde en Agenais par le D' Couyba, t. ii, ch. VIII.' — Revue de 
V Agenais, t. xii (1885), Mémoires du sergent Bru, p. 242. 



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— 296 - 

beaucoup deslime (1). J'ay parlé au Roy pour la récompense de 
sa charge et vous trouverez bon que je me remette à Monsieur 
d'Estrades de vous faire sçavoir ce que je luy escrilz et le désir que 
j'ay de vous tesmoigner (]ue je suis véritablement, Monsieur, 
Votre très afi'eclionné serviteur. 

Le Cardinal Mazarix. 
A La Fère, ce 19 septembre l 'joi (2). 

Le brevet du roi était daté du 31 octobre, mais, en décembre, 
il n'était pas encore remis. M. d'Estrades, chargé de ce soin, 
écrivait à Charles de Laugnac à ce sujet : 

Bordeaux, ce 14* décembre 105-4. 
Monsieur, 
Aussy tôt que vous mo forez voir que vous avez esté esleu tuteur 
du petit, par les formes et \)ar l'assemblée des parens, je ne man- 
(juerai à vous remollre le brevent (hi Iloy, ne pouvant eu cstre dé- 
chargé aulrement. Sy vous prenez la peine de venir à Bordeaux, je 
ne doute pas que vos amis ne trouvassent moyen de vous accomo- 
der avec Madame ^ostre belle-fille. J'estime que ce serait le plus 
avantageux pour toute la famille, je seray très aise d'y pouvoir 
contribuer et de vous tesmoigner que je suis, Monsieur, 

Voslre très humble et très obéissant serviteur. 

d'Estrades (3). 

Mais cette belle-fille ne désarma pas. Mariée en secondes 
noces avec Messire René Martineau, seigneur de Thuré, elle 
ne cessa de susciter de nombreuses difficultés à Charles de 
Montpezat, seigneur de Lafox et tuteur de son fils. 

A quelques années de là, mounil à Hautefage le poète 
François Cortète de Prades, propriétaire du château de Pra- 
des. Ce fief, nous l'avons déjà dit, fut formé vers la fin du 



(1) H est piquant de rapprocher celle phrase d'une Icllrc du m^mc Car- 
dinal à M. d'Eslrades : « Je n'ay pas Inip eu de sujet d'esire salisfail en 
mon particulier du feu h>ieur de Laugnac » {Arch. hist. de la Gironde, l. viii, 
p. 478) ; d'une autre lettre à M. de Ponlac : « \fadame la comtesse de Lau- 
gnac ne pouvait s'appuyer d'une recommandation plus puissante auprès de 
moi que la voslre et quoyque je n'eusse pas beaucoup de sujet de me louer 
en mon particulier de feu son mary, etc. » (/6id., p. 480.) 

(2) Archives du château de Lafox. Lettre originale. 

(3) Idem. 



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-^ 297 — 

XV* siècle. Son territoire, compris entre la Séoune, le ruisseau 
de Fouthugues, le rocher de Monleils et le chemin qui passe 
au-dessous du château, faisait partie de la juridiction de Puy- 
mirol. Le château fut bâti probablement par Martial Cortète de 
Prades, juge ordinaire d'Agenais (1). 

Messire François Cortète de Prades, né vers 1586, après 
avoir passé une partie de son existence dans les camps, consa- 
cra les restes de ses jours au culte de la muse gasconne. D'au- 
tres ont écrit la biographie de ce poète, dressé minutieuse- 
ment la bibliographie de ses œuvres et signalé ses mérites (2). 
Pour nous, nous ne voulons que relever les traits de mœurs 
et ou les coutumes du pays qu'il a fait entrer dans ses comé- 
dies. Les personnages de Miramonde et de fianiounef sont pris 
dans la contrée, la scène se passe à Saint-Christophe ou à 
Granfonds, il me semble donc utile d'en dire un mot. 

M. Ratier, dans son excellent travail, résume le sujet de 
Miramonde comme suit : « La scène se passe entre des ber- 
gers non loin de Prades, dans la campagne qui s'étend 
de la Séoune à la Garonne. Miramonde et Robert s'aiment. 
C<î>pendant Miramonde est aussi aimée de Pierre, et Robert de 
Marion, pour qui Bertrand soupire. Or, Pierre est plus riche 
que Robert et Marion, espérant arraché ce dernier à sa rivale, 
et le conquérir ensuite, joue le jeu de Pierre auprès du père de 
Miramonde, le cupide Guillaume. De ce côté, les choses mar- 
chent vite au gré de ses désirs. Guillaume, enchanté que Pierre 
recherche sa fille, prétend la contraindre, la tient séquestrée et 
malgré sa résistance, ordonne tous les préparatifs de noces. 
Il a compté sans l'amour. En vain, Pierre s'empresse ; c'est 
Robert qu'épousera Miramonde. Pierrette, la mère, après avoir 
secondé de son mieux l'autorité paternelle, fléchit à la fin, en 
voyant dépérir son enfant. Elle reçoit Robert dans sa maison. 



(1) Le Château de Prades en Aifenais, description et histoire, pur MM 
Ph. Lauzun cl abbé Dubois. Aî?en, Imp. Moderne, 190G. 

(8) François de Corlèlê, poète wjenais du XVII' siècle, par Ch. Ratier, 
dans la fiecuc de rAijenais, l. xvii (1890), p. 190. — Château de Prades, par 
l'abbé Dubois. — Additions et rectifications à la bibliographie de quelques 
écrivains agenais, par K. Labadie, in Beouc de VAgenais^ t. xxxin (1906), 



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- 298 - 

Raisonnement et supplications étant impuissants, elle suit le 
conseil de Jean et de Bertrand qui tiennent pour Robert et pour 
Miramonde et permet que la bénédiction nuptiale soit donnée 
en secret aux amante. Le jour et à l'heure fixés par Guillaume 
pour le mariage de Miramonde et de Pierre, tous les invités 
présents, Pierrette dévoile le secret à son mari, qui entre en 
fureur. Tout s'airange pourtant, puisqu'il y a une fille cadette 
à donner à Pierre qui accepte, et qu'ainsi la bonne affaire ne 
sort pas de la maison. Quant à Marion, dét-achée de Robert a 
la suite d'une querelle simulée qu'il lui a cherchée, elle a déjà 
promis sa main à Bertrand, qui l'a défendue et qui se trouve 
ainsi payé des bons services rendus à son ami » (1). 

Il nous faut retenir ici une partie de la scène première du 
premier acte où sont décrits les jeux en usage dans le pays 
à cette époque et dont plusieui-s ont disparu. 

JOUAN. 

Mais quin autre plasé se prescnlo a mous cls 
Ou'an a bes cols se Irobo une troupe d'agnels, 
Ou'es|)iii(|uoii pcr un hlat, et coumo i)er nous plaire 
Sautpn de pas en pas lotis quatre pés en l'aire : 
Sus donc campagnolcls que ses aulro faissou 
Miramondo commen(;é à dire uno cansou, 
Et per si quon la fiegue et quadun y respondo 
Daiiçeii touls sics amasso uno danço redondo. 

Hehtran. 
Joiian a dict la berlat el n'es pas de rasou 
(Jue de passa lou tens on perdo la sasou, 
Lou printens es bengut, lou bel tens nous coubido, 
A dança gayomen sur l'herbele flourido. 

Peyrot. 
Sus donc el se cal prene et se mettre a dança; 
(Touls se prenon per las mas), 

IIOUBERT. 

Afjuos donc Miramondo à tu de coumença. 



(1) Ch. RaUer, loco cit., in Revue de iAgenais, t. xvii (1890). 



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- 299 — 

MlRAMONDO. 

Quino boules que diguo ? 

RoiBi:uT. 

Uno que sio pla bello. 

MiRAMONDO. 

Ile l)c jou ne bau dire uno toulo noubello. 

(Mimmomlo dih uno cansou et dis apeij) : 
Despey que de ma part jou bous ey dit la inio, 
Aquos à Marion a bous dire la sio. 

IIOUBERT. 

cerlos Marion commenço-ne caucuno ? 

Marion, 
Layelias ni y donc sonja per inen soubcni d'uno. 
{Marion dits uno autro cansou.) 

Bertran. 
Aros qu'aben dançal qu'es aqxio que faren ? 

Jou.vN. 
Jouiruen à croux ou pilo h pagua quan iraurcn, 
Aben prou d'un ardit autant commo de millo. 

(à Bertran,) 
Baillo ne se n'as cap ? 

BivRTRAN. 

\ou n'ey ni croux ni pilo. 

JoLAN à Rouberl. 
El tu fray ? 

RorniiRT. 
\i mey jou. 

JoVAN. 

\i jou cerlos nou n'6; 
\i nou sabi lou joiu' que n'ey louqual diné. 

Pi: Y ROT. 
(Jue faren cnlrelan (pie lou souleil s'abaysso ? 

ROUBERÏ. 

Jouguen uno aguilletto. 

Peyrot. 

A quin joc ? 



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^ 300 — 

RoumiRT. 

A la paysso. 

JoLAX. 

Qui inctlra lou pruiné ? 

Bertrw. 

Jou le lou bau para. 

JOVAN. 

Bcjcn (loue (|ui luillou de nous aux y fara, 

{Marion se liraii à Vescarl dan Miramondo,) 
Ile ! Scigueur que de flous aci loulos noubelos; 

Miramondo. 
ccrlos Mariou ! et rncy que son pla bellos. 

Marion. 
Ne poudeu pla cuilli i)er caduno un bouquet. 

Pkyrot à sous compnujnous. 
Ey feyt un petit naul. 

BtRTRAX. 

Et jou bas un pauqucl. 

JOUAX. 

Malgrcdieno lou joc. 

RplBERT. 

Ardi be Tey toucado. 

Peyrot. 
En dospit del inarheur coumo l'ey jou pcccado. 

Qui connaît encore le jeu de la paysso ? C*esl un vieux jeu 
gascon que nous croyons disparu. Et quant aux chansons de 
danse, quelques-unes encore subsistent, mais à leur tour elles ' 
sont appelées à dispa^-aître, et il est fort dommage que notre 
poète ne nous en ait pas donné deux ou trois ici. 

La scène de Bamounel se passe à Grandfonds, dont une par- 
lie appartenait à la juridiction de Lafox. <( La belle Philippe, 
fille de Jacmot, a trois amoureux : Ramounet, dont elle se mo- 
que : Florimond, qu'elle renvoie de Pâques à la Trinité ; Flou- 
rons à qui elle ne prend pas garde. Jacmot est veut. Veuves 
aussi Lène, mère de Ramounet et Alis, mère de Florimond, 
qui rivalisent pour assurer la main de Philippe à leurs fils, en 



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convolant en secondes noces avec Jiacmol. Autre rivalité : ce- 
lui-ci est violemment épris d'Alis qui a pour prétendant un au- 
tre veuf, Laurent. Pour décider Alis, Jacmot s'engage, s'il a 
la chance de l'épouser, à donner Philippe à Florimond, mais 
la rusée Alis ne se promet elle-même que si ce dernier mariage 
est d'abord accompli. Laurent, lui, espère l'emporter sur Jac- 
mot en unissant sa fille Isabelle à Morimond qui persuaderait 
Alis. Si l'on ajoute l'intervention de Carlin ou Charlotte pour- 
suivant Ramounet [qu elle aime malgré ses torts et qu'elle sau- 
ve de la pendaison, lorsque le capitaine Cléodème vient l'arrê- 
ter comme déserteur], voilà, semble-t-il, une des situations les 
plus embrouillées qu'auteur ait pu concevoir. 

« Il n'a pas fallu à Cortète une dextérité commune pour évi- 
ter ici la monotonie et soutenir l'intérêt toujours croissant. Les 
passions jouent serré dans une série de tableaux qui révèlent 
une main de maître » (1). 

Je ne veux transcrire qu'une partie de la scène V, du pre- 
mier acte. Nous verrons dans l'énumération que Jacmot fait à 
Alis de ce qu'il doit donner à sa fille, les objets usuels qui en- 
traient dans un ménage de campagne et composait la dot d'une 
jeune fille. 

Alis. 
Après tant de dolays, el es lens d'en sailly, 
Que l'y boulez douiia, sapien ou de boun'houro, 
Dus cens liuros loumens ? 

JVCMOT. 

Dus cens diables, sa meure. 

Alis. 
Que dounc ? 

Jacmot. 
rinqunnto esculs, iioun pas un diné inay, 
l'ne couyiio garnido, el lou bé de sa may, 

Alis. 
Sa niay comme herctcro abio bé quauque moble ? 



(1) Ch. Ratier, loc. cit., in Revue de VAgenais, l. xvii, p. 202. 



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— 302 — 

Jacmot. 
Aquos l'abis commun, cl lou dire del poblc : 
Mais pes mobles qu'abio, joii dire francoincn 
De baychello d'eslan el y a prumcromcn, 
Deux [)lats micy desourlats louis plés d'cncoucaduros 
Très sictos don a Torle y a caucos oubraduros 
Deux salez Tun Icndut et Taulré cscbaureillal 
l'n saline pelil mais escarrabillat, 
In pinlou que bici fay lou pol d'un maynalgé 
Costo qui Ton s'affacho cl Ton dis cauquc autralgé, 
Ouand al abons de terro on a bel lou sarra 
Plais, sielos el saliez tout es a t'intcrra. 
Pcr dé boy tout si dol d'un bras ou d'uno cambo 
Garrinquo al mendrc fayx s'aclacho et s'escarlambo. 
l'no laulo si bey ta grandasso al bourdel 
Qu'apillo de son pés Tun et l'autre cslaudcl. 
Don l'un (jue tramblo tout de poou de la dérouto 
A lou pé brigaillat, l'autre la cambo roulo. 
Deux grans bancs l'un tournez (|ué peso un azé mort 
L'airtre sur de pécouls que nou son pas d'accord 
L'un lébo l'autre baycho el souben la maynado 
Passo a lou brandoula touto un après dinnado 
De Inibez un ramai ou selon lou Iriquel 
Un cadun picoulejo a fauto de souquet 
El de qui louis lous cuns passan may que las banquos 
Rompon louts lous denaus et fan dolè las anquos. 
Uno caisso assez bieillo, un Iheit tout coussounat, 
De tour, ny de ridcu, non pas diable lou nat, 
Al rcslo un payroulet, uno ou dios cul)erlouiros, 
In trolli, un biel pcdilh, unos dabanadouiros, 
l'no longuo filcro, à rolorse un grumel, 
Oueit fusels, deux bortols, uno dcsco, un crumol. 

Alis. 
De linsols ? 

Jacmot. 
Kort petit, et mens que l'on n'cstimo, 
Un parel (Tesloupas, autan d'csloupo primo. 

Alis. 
Per de serbietos ? 



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- 303 — 

Jacmoï. 
Dox. 

A LIS. 

De touaillous. 

Jacmot. 

Res que nau, 
Mais lou plus ou lou mens, nous iinporlo fort pan 
S'atal es que louis dus nous mariden arnasso, 
Car n^s de tout aquo, nou inudara de plasso, 
Lou bel salhi qu'aben, de l'a de deux canlels. 

Ai.is. 
Cal louijour fa boula, lous niobles tels cl lels, 

Jacmoï. 
Oun boula'? 

Alis. 
Sur la Carlo. 

Jacmot. 

Obé de niaridanso, 
Tout a(|uos, mais sur tout ey jou loun agradanso, 
Ros me lu ? 

Alis. 
Quand moun Fil, aura so que prclen, 
Nous doutes pas, Jacmot, que bous nou sias conten. 

Ces comédies, où sont si bien retracés les mœurs et usages 
des paysans de l'époque, furent livrées au public par son fils 
Jean-Jacques. Mais, c'est au texte original, et d'après les ma- 
nuscrits de Fauteur, que M. Daurée de Prades, un de ses 
descendants, a bien voulu nous communiquer, que nous avons 
emprunté les citations qui précèdent, (^e texte manuscrit dif- 
fère, en effet, sensiblement du texte imprimé. Un fils du poète 
Maximilien Corlète de Prades, successivement curé de Hau- 
tefage, Saint-('hristophe et Rouffiac, avait fait subir aux œu- 
vres de son père des relouches et des corrections malheureu- 
ses, qui en enlèvent le piquant et l'originaïité. M. Ratier l'a 
fort bien établi dans le travail que nous avons déjà cité. 

Les cadets de Gascogne, lors de leur passage à Agen, en 



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- 304 — 

1890, élevèrent un busle à François Cortète de Prades, notre 
poète, sur le boulevard de la République. Ce buste, très artis- 
tique, a été depuis transporté au jardin public de Jayan. 

Le fils de François de Montpezat, Charles, était en bas hge 
à la mort de son père. Le conseil de famille lui donna pour tu- 
teur son aïeul Charles. Sa mère, Marie de Lalanne, remariée 
avec René Martineau, seigneur de Thuré, lui inspira la haine 
de son tuteur. En sorte qu en 1071, dès que cela lui fut possi- 
ble, il réclama son émancipation, d'où s'ensuivit un intermi- 
nable procès. 

En 1074, Marie de Lalanne déclare avoir choisi la terre de 
Lafox pour en jouir. Elle fut troublée plusieurs fois dans cette 
jouissance. Messire Jean-Luc de xNogaret, vicomte de Trélans, 
petit-fils de Marie de Durfort, sœur d'Hector Régnant et de 
François de Durfort, prétendit être héritier de tous les biens 
de la maison, en raison des clauses de substitution insérées 
dans le testament de messire Arnaud de Durfort, son trisaïeul. 
Ayant recruté une troupe de 25 à 30 hommes, dans le Rouer- 
gue, il vint s'emparer de Lafox, s'y maintint quelque temps et 
en perçut les revenus. Evidemment un procès sans fin suivit 
ces violences (1). 

Charles de Montpezat, fils de Marie de Lalanne et de Fran- 
çois de Montpezat, fit son testament le 1" avril 1092. Une des 
clauses de cet acte concerne la chapelle du château, u Je fonde 
pour ma chapelle de Lafox un revenu de deux cents livres pour 
un chapelain, qui sera nommé par mes successeurs. Je nomme 
dès à présent pour chapelain de lad. chapelle M. Arnaud de 
(.'oq, le chargeant luy et ses successeurs de dire ou faire dire 
du moins, trois messes par semaine, deux pour le repos de mon 
ame et de mes successeurs, l'autre en l'honneur de la Sainte 
Vierge pour lesquelles deux cents livres on luy donnera du 
fonds dans la terre de Lafox, au choix de mes successeurs, es- 
tant du moins du siisciit revenu et jusques ce temps-là on luy 
donnera cent livres tous les six mois, à laquelle chapelle y don- 



Ci) Archives du chAlcaii de Lafox, passim. 



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- 305 - 

ne tous les ornements desglise que j'ay, que le chapelain entre- 
tiendra à l'advenir et la chapelle en estât w (1). 

Le testateur mourut 'le 23 avril 1694, et sa volonté au sujet 
de cette chapelle fut immédiatement exécutée. Arnaud de Coq 
certifie, le 2 avril 1709, avoir touché depuis ce temps la 
somme de 1,600 livres (2). 

Les dettes accumulées des Durfort et des Montpezat s'éle- 
vaient, nous dit un factum du xvm* siècle, à plus d*un million 
de livres. Tous les -biens laissés par Charles de Montpezat à sa 
veuve Gilberte-Françoise-Charlotte de Monestay-Chazeron 
furent saisis réellement. 

Les criées suivirent et l'adjudication eut lieu au mois de 
mars de l'année 1731 . François de Monestay, marquis de Cha- 
zeron, enseigne des gardes du corps de sa Majesté, racheta 
tout l'héritage. 

La famille de Chazeron était originaire de l'Auvergne. Fran- 
rois-Charles était fils de François Amable de Monestay, mai- 
quis de Chazeron, héritier de sa sœur, veuve de Charles de 
Montpezat. 

François-Charles, lieutenant général des armées du Roi, an- 
cien commandant de la marine royale, gouverneur des ville 
et citadelle de Verdun, se maria avec demoiselle Henriette- 
Louise-Oeoffrine de Baschy. Le contrat est passé, au château 
de Versailles, en présence du roi Louis XVI, de la reine Marie- 
AntoinetlCj de toute la famille royale et de la cour, le 30 
mars 1772 (3). 

Pendant le xvm* siècle, la juridiction de Lafox eut le sort 
commun à toutes les juridictions de l'Agenais. L'état lamenta- 
ble des récolles produisit souvent une extrême misère. La cha- 
rité publique ou privée s'ingénia à y porter remède. Les inon- 
dations furent fréquentes et désastreuses. Les plus calamiteu- 
ses furent celle du 11 juin 1712, appelée le grand aygat de S*'- 
Barnabe, celle du 20 février 1732, à la suite de laquelle Mon- 



(1) Archives du chatoau de Lafox, Icslamenl de Charles de Monlpezal du 
1" avril 1692, original. 

(2) Idem. 

(3) Château de Faugiierolles, par J.-R. Marboulin, p. 15 et 16. 

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— 3Ô6 — 

seigneur de Chabannes, évoque d'Agen, obtint pour les sinis- 
trés une réduction des tailles. Mais le d.ébordement le plus ter- 
rible fut celui dei5 5, 6 et 9 avril 1770, dit Vaygal des Rameaux 
Il fut précédé de neuf jours de pluies torrentielles et d'oura- 
gans violents. Sous l'action des vents du Sud-Ouest, les nei- 
ges fondirent en masse dans les Pyrénées. 

<( La désolation des campagnes fut à son comble. Durant ces 
trois mortelles journées, on voyait passer à chaque instant des 
arbres déracinés, des poutres, des chevrons, des tonnes, des 
barriques, des meubles de toute espèce, des charrettes, des 
pailliers et une multitude d'animaux, voire même d'êtres hu- 
mains surpris dans les granges et les habitations par l'invasion 
des eaux. Bien des pei"sonnes eurent à peine le temps de se 
sauver, avec leui's enfants et leurs effets les plus précieux, sur 
les toits des maisons, sur les arbres, dans la tribune des égli- 
ses, laissant tout le reste à la garde de Dieu » (1). 

L'autorité s'émut de ce désastre et le procureur général au 
Parlement de Bordeaux ordonnait une enquête sur l'étendue 
des ravages. Il prescrivait en môme temps, par mesure hygié- 
nique, <( d'enterrer profondément les bêtes mortes et noyées 
afin de prévenir la conniption de l'air ». 

Le consul de Lafox, Guillaume Bibal, accompagné du secré- 
taire de la communauté, Arnaud Noyrit, parcourut la juridic- 
tion et dressa son procès-verbal. En voici quelques passages. 

Il commence au bout de l'île, au-dessus du passage de Sau- 
veterre : 

(( Avons remarqué, dit-il, que ledit débordement a fait dans celle 
partie un 1res grand donunagc sur le ])ord de la rivière où M. le 
marquis de (liaseron, seigneur de ladite juridiction avait fait cons- 
truire pour la conservation de sa lerre trois grandes digues ou eii- 
caissemenls et ouvrages de force pour soutenir et deffendre la rive 
droite de lad. rivière qui avait été cy-devant endommagée. Le prc 
mier desquels encaissements a été totalement emporté à la réserve 
de cinq piquets quy paroissenl aujourdhuy bien avant dans le lit 
de la Garonne, etc.. 



(1) Les Débordements de la Garonne dans VAgenais^ par J. Serrcl, m 
Reçue de iAgcnais, t. i (1874), p. 255. 



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— 307 — 

Nous avons remarqué aussi que le môme débordement a sappé 
et emporté beaucoup du terrain et une (|uantité d arbres de toute 
espèce, et de loute p^rosseur quy étoint au-dessus, au-dessous et 
sur le derrière des vestiges du second encaissement il a été aussi 
emporld environ une carlerée de terrain, quatorze ormeaux et cin(| 
gros peupliers appartenant au sieur Brechard et environ autant 
de contenance au sieur Ciarin avec certains aubiers et peupliers, que 
les eaux ont porté une quantité de sable aride et de gravier, piei- 
res et cailloux diuis le reste des possessions des sieurs Brechard et 
Oarin situées au-dessous de l'église de Saint-Christophe où elles 
ont d'ailleurs creusé plusieurs fondrières et grands ravins de la 
profondeur d'une toise et de la largeur de 20 toises en certains en- 
droits, sur la contenance d'une cart^rée appartenant aud. Brechard, 
semé en blé et seigle et sur la contenance d'environ une carterée 
appartenant aud. Garin, dont partie était semée en méturc. 

Que les mêmes fondrières et ra^ ins ont pénétré jusques h une 
pièce de terre d'environ deux cartônats, appartenant au sieur Laro- 
che, juge de la présente juridiction, laquelle était semée en seigle 
et la((uellc a été traversée en partie par led. ravin, où il y a aussi 
été laissé du gros sable et du caillou qui font qu'il n'y aura point de 
récolte la présente année non plus que dans les possessions desd. 
Brechard et Garin également couvertes de sable et graviers, il sera 
même difficile de pouvoir mettre partie desd. terres de longtemps 
en production, attendu (|ue d'un côté tous les guérets et la bonne 
terre qui étoint sur la surface ont été emportés et de l'autre le ter- 
rain quy reste a été couvert par des amas de sable d'une hauteur 
prodigieuse. 

Nous avons ensuite remarqué que la maison du [)assager de Sau 
veterre appartenant aud. seigneur marquis de Chazeron étoit sur 
le point de crouler que les eaux ont creusé une espt'^ce de citerne au 
pied des fondements des murs des deux, faces du levant et du midi 
environ d'une toise de profondeur qui descend plus que le sol des 
fondements, ce (juy a fait fendre et lézarder les murs et écrouler le 
couvert de cette première chambre; que l'appenlet la galerie de lad. 
maison ont aussy croulé, ainsi qu'une autre grande chambre du re/.- 
de-chaussée quy faisait lace au midi et qui servoit de boucherie 
dont les quatre murs ont croulé presques aux fondements. Que le 
débordement a aussy occasionné la chute d'un four et d'un étable 
qui esloient adossés à la maison, emporté les fermetures des prin- 
cipales portes et de la galerie, ainsi que les niajeures parties des 



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— 308 - 

matériaux dcsdils édifices croules et y a huit marches d'un degré 
de bois pour mouler dans les chambres hautes. 

De là, nous nous sommes transportés à la tuilerie appelée de 
Lafox, où nous avons remarqué que le mur de face du four à cuire 
la tuillc et la brique et à faire la chaux s*esl affaisé et écrasé, que 
les autres murs ont aussy été ébranlés et fracassés par le dehors, 
qu'il a été emporté la fermeture d'une porte neuve à ladite luillerie, 
que le pré dépendant de lad. tuilerie, de la contenance de six car 
lonats ou environ a été couvert de terre de la hauteur d'un dcmy 
l)ied sur toute la surface, de sorte qu'il n'y aura point de récolte la 
présente aimée à moins qu'on n'enlève cncessamment la terre à gros 
frais. 

A la métairie de Fave-Dieu, appartenant au seigneur de 
Lafox : 

Le mur de la grange quy faisoit face au midi et au levant et partie 
de celuy qui fait face au nord lesquels etoient bâtis en terre ont 
entièrement croulé, de sorte que le couvert de lad. -grange n'est 
soutenu que par des piliers de bois 

Au moulin de Lafox, appartenant au seigneur, situé sur le ruis- 
seau de la Séoune, « nous avons remarqué que. le couvert du four 
a été endommagé partie de la tuile et de la late étant tombée à terre, 
que les eaux sont montées de cinq pouces au-dessus du carrollc- 
ment des deux chambres hautes dud. moulin et ont fait enfoncer le 
carrellement desdites chambres en plusieurs endroits. 

Que la chaussée dudit moulin a aussi été fort endommagée, en 
étant tombé plusieurs pierres et principalement du cotté de Tépen- 
choir et dans sa fondation tout le reste étant comme en l'air de ce 
côté et menaçant une ruine prochaine. Oue le même débordement 
a enlevé la fermeture de la porte dudit moulin, les conssoles d'une 
meule, renversée et fracassé un grand coffre dans lequel on ren- 
ferme les moutures et enlevé les deux gardefous d'un pont de bois 
en charpente établi sur le ruisseau de la Séoune par le seigneur 
pour le service et l'usage du moulin 

Au surplus, nous n'avons pas trouvé que led. débordement ail 
laissé aucune espèce de bétail mort dans l'étendue de la juridiction, 
mais il a causé beaucoup de dérangement, de troubles et de frais à 
certains habitants particulièrement au passage de Sauveterre, au 



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- 309 - 

tuilier de Lafox, au métayer de Favedieu, à celui de la grande mé- 
tairie de Lafox cl au meunier dudit moulin (1) 

Les dégâts étaient très grands et les pertes considérables. 

Une des maisons les plus éprouvées était, nous Tavons vu, 
celle du passeur de Sauveterre avec la boucherie qui en faisait 
partie. Le seigneur de Lafox, qui en était propriétaire, dut la 
faire réparer tout de suite. 

De toul temps la boucherie de Lafox s'était tenue là, proba- 
blement à cause de la proximité de la Garonne. La boucherie 
se donnait à ferme, mais le boucher n'était pas libre de vendre 
au prix qui lui convenait. L'article 75 do la coutume s'expri- 
mait ainsi : « Ils (les consuls orudhommes ou baillis du sei- 
gneur) régleront aussi le gain que les bouchers, les taverniers 
et les boulangers pourront faire sur les objets qu'ils ven- 
dront )). Ces dispositions étaient encore observées à la fin du 
xvni* siècle. 

Au mois de mars 1778, M. Laroche, procureur de M, Fran- 
çois-Charles de Monestay, marquis de Chazeron, passait avec 
Guillaume Itié, marchand-boucher à-Granfonds, un bail à fer- 
me pour la boucherie de la juridiction. 

Il lui donne pour neuf ans « le droit de boucherie dépendant 
de la terre et seigneurie de Lafox et appartenant aud. seigneur, 
avec la faculté de tuer et débiter des bœufs, vaches, veaux, 
moutons, brebis, agneaux et cochons au banc de boucherie 
scitué au lieu appelé le bout de lisle de Lafox et joignant !a 
maison qui avait accoutumé de servir de logement pour le pas- 
sager de Sauveterre, à la charge par led. Itié de tenir lad. bou- 
cherie pourvue de bonnes viandes et de ne les vendre que sur 
le pied de la taxe qui en sera faite par M. le juge de lad. terre 
de Lafox, ou en son absence par M. le lieutenant ou le procu- 
reur d'office : de tenir ladite boucherie et ses atours {sic) nets, 
soit des ventres, soit des sangs, cuirs et autres dépouilles des 
animaux qui seront abattus et tués dans led. lieu, sans qu'il 
puisse les tuer ni débiter ailleurs sans la permission expresse 



(1) Archives du chûlcau de Lafox. Procès-verbal original. 



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— 310 — 

dud. seigneur ou de ceux qui le représenteront, le siège de 
lad. boucherie ayant toujours été et devant rester aud. lieu du 
bout de liste jusques à un changement de volonté de la part 
dud. seigneur, auquel led. Itié sera tenu de porter tous les riz 
des veaux et les langues des bœufs et vaches qu'il tuera, ou 
à celui qui le représentera au château de Lafox, ou en leur ab- 
sence aud. sieur juge, comme droit honorifique, sans diminu- 
tion de prix de lad. ferme, laquelle demeure faite auxd. con- 
ditions et en outre moyennant la somme de quarante livres en 
argent et vingt-cinq livres de bonne et belle chandelle de suif, 
des plus fines pour chacune desd. neuf années » (1). 

Ce bail fut renouvelé le 19 mars 1787. 

Les de Chazeron n'habitèrent Lafox qu'en passant. Ils 
vécurent à la cour ou à l'armée. Un agent d'affaires gérait leurs 
biens et leur faisait tenir les revenus. 

Au moment de la Révolution, dame Henriette-Louise Geof- 
frine de Baschy était veuve. Elle avait eu trois enfants, Hélène- 
Françoise-Henriette qui mourut le 30 mars 1788, Charles- 
Maurice qui décéda le 11 pluviôse an II (30 janvier 1793), Hen- 
riette-Pauline qui se maria après la révolution avec Louis-Al- 
bert de Villars de Brancas, duc de Céreste. 

Les Etats-Généraux, qui ne s'étaient pas réunis depuis. 1614, 
furent convoqués par un an-ét du Conseil du 8 août 1788. IJs 
devaient s'ouvrir l'année suivante. 

Chaque province dut choisir des représentants des trois or- 
dres. En Agenais, ces opérations préliminaires commencè- 
rent le 22 février 1789. Toutes les communautés envoyèrent 
des délégués à cette assemblée. Lafox fut représenté par Jean 
Bibal et Jean Marcadé (2). 

Les députés choisis par l'assemblée agenaise partirent pour 
Versailles, où les Etats-Généraux se réunirent le 5 mai 1789. 
Le 27 mai, s'opéra la fusion des trois ordres. La Révolution 
commençait. Le serment du Jeu de Paume eut lieu le 20 juin, 
la prise de la Bastille, le 14 juillet. La noblesse et le clergé re- 



(1) Archives du château de Lafox. Conlral sur parchemin. 

(2) Les cahiers de l Amenais par de Mondcnard. Villeneuve-sur-Lot, Cho- 
brié, 1889. 



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- 311 - 

noncèrenl à leurs privilèges dans la nuit du 4 août, et le 28 
août on proclama les droits de Thomme. 

Un régime nouveau commençait. Tout ce qui représentait 
l'ancien fut proscrit et condamné. Les provinces disparurent, 
pour faire place aux départements bien moins logiques. Par 
décret du 15 janvier 1790, la FVance fut divisée en 83 dépar- 
tements, subdivisés en districts, cantons et communes. 

Le déparlement de Lot-et-Garonne eut neuf districts. Celui 
d'Agen comprit huit cantons : Agen, Port-Sainte-Marie, Puy- 
mirol, Prayssas, Laroquc, Laplume, Layrac, Astaffort. La 
commune de Lafox faisait partie du canton de Puymirol. 

Chaque commune devait être administrée par un maire, as- 
sisté d'officiers municipaux et d'une assemblée de notables, 
appelée Conseil général. 

Le 18 mars 1790, dans le château de Lafox, les citoyens de 
la nouvelle commune se réunirent pour procéder à la consti- 
tution de la municipalité. Michel Dupau fut élu maire, Mar- 
cadé procureur de la commune, Jean Bibal et Louis Laclave- 
rie officiers municipaux, Jean Robert, Charles Laroche, Louis 
Laclaverie cadet, Arnaud Cavaillé, Pierre Fourès et Bertrand 
Alesays, notables. 

Cette première municipalité prêta serment de bien remplir 
ses fonctions le 3 avril suivant. Le 4 juillet, Jean Noyrit fils, 
arpenteur, fut choisi comme secrétaire, et on lui vota 90 livres 
de gages (1). 

Le 10 novembre eut lieu un premier remaniement. Louis 
Laclavei'ie est réélu officier municipal, Laroche et Cavaillé 
sont maintenus au nombre des notables, mais Fourès est rem- 
placé par Bureau. 

A peine constituée, la commune de Lafox fut menacée de 
disparaître. Elle était de si peu d'étendue que, selon un ar- 
rêté du Conseil général du département, elle devait être réu- 
nie à une voisine. Les officiers municipaux ne sont pas de cet 
avis ; le 25 janvier 1791 ils prennent une délibération pour 



(1) Mairie de Lafox. Cahier des délibéralions. Tous les renseignements 
qui suivent sont lires de ce registre. 



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— 312 — 

s'opposer à ce projet el votent une imposition foncière de 190 
livres pour subvenir aux frais, que nécessite l'existence de la 
commune. 

Dans cette même séance, on s'occupa des limites nouvelles 
de la paroisse de Saint-Christophe. Cette délibération est très 
importante pour la formation de celte paroisse, je crois donc 
intéressant de la reproduire. 
Après délibération on décide : 

« Qu'attendu que la municipalité se compose de la majeure 
partie de la i)aroissc de Saint-Chrisloplic de Lafox, d'un petit lam- 
beau de colles de Saint-Amans et de Saint-Pierrc-dc-Gauberl; qu'il 
n'y a nul clocher dans la commune, celui de Saint-Christophe étant 
dans Puymirol, Saint-Amans dans Caslélculier, Saint-Pierrc-de- 
Gaubert dans Agen, il serait convenable de réunir les parties de 
Saint- Amans et de Saint-Pierre-de-(iaubert à celle de Saint-Chris- 
tophe de manière qu'elle se tenninAt au levant tendant du midi aa 
septentrion, ainsi qu'elle le fait, par un chemin public appelé 1m 
carrère Barthe qui prend sa naissance au bord du fleuve de Ga- 
ronne, passe derrière le village des Moiniés et traverse l'ancienne 
et la nouvelle Grande Route où il se termine; de laquelle longeant 
lad. grande route jusques à un fossé ou baladasse, qu'elle le lon- 
gcût juscjues au rocher de Montels, également que led. rocher jus- 
ques à un fossé qui y aboutit appelé aussi baladasse et qu'elle lon- 
geât aussi ce fossé qui traverse ledit rocher, descend jusques au 
chemin royal de Puymirol, le traverse et va se terminer à la 
Séoune et que cette terminaison fit celle du levant de lad. circons- 
cription et opérât sa jonction avec le septentrion. Que le côté du 
septentrion tendant du levant au couchant pris sa naissance à lad. 
jonction et suivit la direction et longeât la Seune jusques à Mar- 
tel Delgal, que là il la traversât et suivit les vestiges d'un ancien 
chemin public appelé rue de Prades, qui conduisait à Grandfonds 
et operoit sa jonction avec une rue du village de Grandfonds appe- 
lée rue de Lafox (jui sépare la partie du village dépendante de la 
municipalité de Castelcuilier d'avec la partie (le|)endante de celte 
municipalité; que celte jonction fil la terminaison de ce côté, et 
ccnséquemment la naissance du coté du couchant, tendant du sep- 
tentrion au midi; que ce côté suivit la rue de Lafox qui traverse la 
grand route et tend à Saint-Pierre-de-Gaubert, que parvenu au 
petit moulin ou Pont Raupy, il suivit un fossé qui y aboutit jusques 



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^ 313 — 

à la métairie appelée al Canongé; que de là il suivit le chemin jus- 
ques à Pateron, ensuite qu'il longeât un fossé appelé Balalraéjé 
d'Agen et Lafox et qui va se terminer à la Séoune et enfin qu'il 
longeât la Séoune jusques au fleuve Garonne; de manière que le 
côlé du midi seroit longé et limité par le fleuve. 

« Telle seroit la conformation et la circonscription qu'il con 
viendrait sous tous les rapports possibles, de donner tant à la mu 
nicipalité qu'à là paroisse de Sainf-Chri^stophe, de manière qu'elles 
auroient la même étendue et les mêmes limites, au moyen de quoi 
la paroisse de Saint-Cliristophe ne gagneroit que neuf feux qui 
sont dans le village de Grandfonds qui dépendent de la paroisse 
d3 Saint-Anuins et forment une population -de quarante-sept per- 
sonnes ; et six feux (jui sont quatre métairies et une tuilerie, le 
tout appartenant à M. de Chazeron ci-devant seigneur haut justi- 
cier de cette commune, et une maison d'un particulier, le tout ù 
Lafox, dépendant de la paroisse de Saint-Pierre de Gaubert et for- 
mant une population de trente-sept personnes; et la municipalité 
ne gagnerait que la i)artie de la paroisse Saint-Christophe qui se 
trouve dans la municipalité de Puymirol qui comprend quarante 
cinq feux y compris la maison presbiterale et qui forment une po 
pulalion de cent (jualre-vingt-douze personnes. » 

Les assemblées municipales se tenaient dans le château de 
Lafox, dont les grandes salles abandonnées offraient un vaste 
asile. Dès le mois d'avril 1791, le citoyen Marcadé de Gravis- 
sat offrit sa maison qui fut acceptée. L'aire, qui s étendait de- 
vant celle habitation, reçut le nom pompeux de champ de 
mars. 

A ce moment, la commune fut divisée en deux sections sé- 
parées par la Séoune; l'une dite de Lafox, sur la rive gauche 
et l'autre du Petit moulin ou du Pont Raupy, sur la rive 
droite. 

Le 25 janvier de celte année, la municipalité avait demandé 
une imposition foncière pour subvenir aux besoins de la com- 
mune. Le 9 avril on revient sur le même sujet. Il est intéres- 
sant de comparer les frais locaux de l'ancienne juridiction 
avec ceux de la nouvelle commune. 

En 1750, les frais locaux approuvés par l'Intendant de Bor- 
deaux étaient ainsi réglés : 



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>- 311 - 

1^ Pour la dépense du papier et pour le contrôle des actes rete- 
nus par le secrétaire de la communauté 12 livres 

2° Pour la façon des rôles 3 

3° Pour le voyage de la vérificalion 3 livres 16 sols. 

1** Pour le port des deniers royaux 10 

5° Pour les frais des assemblées 3 

0" Pour les appointements du secrétaire 4 

7** Enfin pour le ser<çent ordinaire 2 

Tolal 37 livres 16 sols. 

Désorniaisi, les frais de la nouvelle commune seront les sui- 
vants : 

1** Pour le voyage de vérificalion 5 livres. 

2** Pour le port des deniers royaux 12 

3** Pour les frais des assemblées 2'i 

\^ Pour les apï)oinlemenls du secrétaire 90 

7)^ Pour le sergent ordinaire 24 

Tolal 155 livres . 

Pour la première année, il fallut ajouter 24 livres pour Ta- 
chât de quatre écharpes, et 6 livres pour un registre de déli- 
bérations, ce qui fit un total de 185 livres. 

Comme les autres communes de France, celle de Lafox eut 
sa garde nationale. Le 23 juin 1791 on fit le recensement des 
hommes valides susceptibles d'en faire partie. Trente hommes 
étaient « prêts à voler au secours de la patrie en quelque lieu 
qu'elle les appelle et peuvent soit à raison de leur âge, soit A 
raison de leur force physique, s'abandonner à tous les mouve- 
ments de leur patriotisme ». L'Etat-major de cette milice était 
ainsi composé : Pierre Jarleton, capitaine; Jean Montels, ser- 
gent-major; Guillaume Aubaret, sergent: Etienne Ricard, 
porte-drapeau: Jean Bessières, tambour. 

Pour armer ces soldats improvisés, les armes faisaient dé- 
faut. On fit donc le recensement de celles qui se trouvaient 
dans la commune. Il se trouva 19 fusils de chasse, 9 pistolets 
de poche, ce qui faisait 28 armes à feu, dont 7 . seulement 
étaient en état de servir. Il y avait encore deux épées et une 
hallebarde. 
Le capitaine Jarleton fut délégué par la municipalité pour 



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- 315 - 

aller à Agen, le 14 juillet, avec Bonaventure Pradié, fourrier, 
assister à la prestation du serment fédératif. 

Ce jour-là, d'ailleurs, la municipalité fit sa cérémonie par- 
ticulière. Elle se rendit en cortège au champ de mars et, so- 
lennellement, elle renouvelle le serment de maintenir de tout 
son pouvoir la Constitution du royaume, d être fidèle à la na- 
tion, à la loi et au roy, de vivre libre ou de mourir, de regar- 
der tous les français comme leurs frères. La cérémonie se 
termina aux cris de vive la Nation et la Loi. 

Le 20 juillet 1791, réglementation de la chasse. Il est dé 
fendu, en quelque temps que ce soit, de chasser sur les terres 
d'autrui à peine de 20 livres d'amende envers la commune et 
d une indemnité de 10 livres envers le propriétaire. Défense 
aux propriétaires de chasser sur leurs terres non clauses, 
jusqu'au 15 octobre prochain. En cas de récidive, l'amende 
sera double ; si le contrevenant ne paie pas l'amende, il sera 
contraint par corps et détenu en prison pendant 24 heures 
pour la première fois, huit jours pour la deuxième et trois 
mois pour la troisième. 

19 novembre 1791, renouvellement partiel de la municipa- 
lité. Dupau est réélu maire, Marcadé, procureur de la com- 
mune ; Bibal, officier municipal ; Pradié est élu à la place de 
Louis Laclaverie ; Alesay et Laclaverie cadet, notables, sont 
remplacés par Jean Montels et Paul Hier. 

Avec le nouveau régime, la charge de secrétaire de la com- 
mune n'était pas une sinécure. Celui de Lafox ne voulait plus 
continuer sans augmentation de salaire, il fallut donc accepter 
ses exigences et décider de lui allouer désormais 192 livres. 

L'Assemblée nationale fut remplacée le P' octobre 1791 par 
l'Assemblée législative. La fin de cette année fut mauvaise. 
La récolte avait été très médiocre, aussi la misère fut grande. 
L'administration du département essaya de venir en aide aux 
pauvres, par le moyen des ateliers de secours, mais cela fut 
insuffisant, l'n de ces ateliers fut établi à l'embranchement 
du chemin de Lafox et de la grande route, à côté du grand 
pont de Lafox. Une première fois, en décembre 1791, cet 
atelier reçut une subvention de 14 livres 15 sous 3 deniers. 



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— 316 - 

La misère augmentait toujours. Le 18 décembre, l'admi- 
nistration municipale constate que, pour pourvoir aux besoins 
de la population, il faudrait 50 sacs de blé, 10 sacs de seigle, 
10 sacs de fèves. 

Le citoyen Pradié, officier municipal, ayant quitté la com- 
mune, est remplacé par François Bureau. 

Pour mettre le comble aux malheurs de celle année, 1791, 
une inondation survenue le jour de Noël vint ravager une 
partie de la commune. 

L'année 1792 n'améliore pas la situation. Paris, où Robes- 
pieiTc, Maral, Danton, Collot d'Herbois et autres fantoches 
sanguinaires étaient tout-puissanls, le régime de la Terreur 
s'étendit sur toute la France. A l'extérieur, les nations, 
effrayées par la révolution grandissante, se liguèrent et mar- 
chèrent contre la France. Dès cet instant, on déclara la Patrie 
en danger et, de tous côtés, s'ouvrirent des registres, pour 
recevoir les enrôlements volontaires. 

CjC système n'eut pas très grand succès dans les campagnes, 
A Lafox, les citoyens furent réunis au Champ-de-Mars, Je 
3 juin 1792, et, malgré la lecture de l'adresse du département, 
les exhortations de la municipalité, aucun volontaire ne se 
présenta. Le 10 juin, nouvelle tentative et même résultat. 

Les nécessités du régime nouveau augmentaient les frais 
locaux dans de fortes proportions. Ceux de 1791 furent : 

LoycM' du liou dos séances 12 livres 

Ap[)ointeineiUs du secnUairc 180 

Papier, bois el liunière. 18 

Gage du sergent du guet 2i 

Dépenses occasionnées par la plantation de 
rarl)rc de la libellé et l'achat du bonnet de la 

liberté 20 

Achat d'un rej^istrc i livres 10 sols. 

Taxation foncière l 'lO 12 

Taxalion mobilière 8 

Total •. -413 livres 2 sols. 

La perception des diverses contributions se donnait à l'ad- 
judication à ce lui qui faisait le plus fort rabais. Deux adju- 



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— 317 — 

dicalions n'ayant donné aucun résultat, la municipalité char- 
ge led. Marcadé de celle perception. 

20 décembre 1792. Renouvellement de la municipalité. 
Maire, Bibal; procureur de la commune, Marcadé; officiers 
municipaux. Bureau et Dupau; notables, Paul Itié, Fourès, 
Jean Moynié dit Ségot, Laf argue. 

La Convention, qui avait remplacé la Législative en sep- 
tembre 1792, avoit ordonné une levée de 300,000 hommes, 
pour faire face aux armées ennemies. Chaque commune' 
devait fournir son contingent, Lafox était taxée à deux hom- 
mes. Le 10 mars 1793, un appel pour l'enrôlement volontaire 
n'eut aucun résultat, un second appel fait le 13 fut inutile; il 
fallut procéder au choix de deux hommes. Quatorze habi- 
tants de la commune étaient susceptibles de porter les armes. 
L'un d'eux, le citoyen Delard, ne se rendit pas à l'Assemblée 
convoquée pour procéder à ce choix, et évidemment les suf- 
frages le désignèrent pour partir avec Pierre Aché, domesti- 
que de la veuve Bernède. 

La Terreur qui sévissait partout avait bouleversé les es- 
prits. On ne voyait plus que des suspects et des conspirateurs. 
Partout alors s'organisèrent des comités de surveillance et la 
hideuse délation se donna libre cours. La commune de Lafox, 
le 3 avril 1793, institua son comité de surveillance, qui se 
composa de Marcadé, Lafargue et Monteils. Le conseil invi- 
tait (t tous les citoyens à surveiller les ennemis pubhcs et à 
donner au comité leurs propos ou leure actions qui tendroint 
à troubler l'ordre public ». 

Le cit. Delard, choisi par ses concitoyens pour faire partie 
du contingent que devait fournir la commune, ne fut pas ac- 
cepté à Agen, il fut remplacé par Vidal qui, refusé à son tour, 
fut remplacé par Etienne Labadie. 

Le général Scrvan ordonna la réquisition des cloches pour 
en faire des canons. Les citoyens Bibal, maire, et Lafargue, 
notable, se transportent à la chapelle de Lafox et font descen- 
dre la cloche qui pesait 202 livres. Elle est aussitôt expédiée 
au district. 

5 mai 1793. Réorganisation de la garde nationale. Lafar- 



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— 318 — 

gue est nommé capitaine, Montels lieutenant, Arnaud Ca- 
vaillé sous-liculcnant, Joseph Fourès sergent, Bonneau jeune 
et (iuillaume Dufau* caporaux. Cette garde nationale devait 
être armée de piques faites sur un modèle envoyé par le dis- 
trict. Arnaud Cavaillé, forgeron de Gravissat, se charge, 
moyennant 44 livres, de fabriquer les piques nécessaires. 

15 septembre 1793. Le citoyen Noyril fils étant allé fixer sa 
résidence à Agen, est remplacé comme secrétaire par son 
père. 

18 octobre 1795, à la suite d'une loi spéciale, la commune 
fixe le maximum des salaires et des denrées comme suit : 

1** Les maçons, charpenlicrs et tonneliers depuis le 1*' mars jus- 
ques au 1*' mai, eu se nourrissant eux-mêmes gagneront 

par jour 11. 17 s. d. 

Et lorsqu'ils seront nourris par les proijrié- 

taires 18 

Et depuis le 1*' mai jusqu'au 1*' septembre en 

se nourrissant 2 5 

S'ils sont nourris par les propriétaires 1 2 6 

2° Les bouviers quand ils sont nourris par les 

propriétaires ' 3 

Les tisserands pour la canne de la toile fine. 15 

Et pour la canne de toile grossière 9 

3^ Les manœuvres, bêcheurs, qui se nourriront 

depuis le 17 septembre jus(|u'au !•' mars. 18 

El lorsque le maître les nourrira 7 6 

Et depuis le l*' mars jusqu'au 1®' septembre 

lorsqu'ils se nourrissent 1 17 6 

El lorsqu'ils seront nourris par les proprié- 

liûres 15 

4** Les valets pour la métive, dei)uis le 1" juin 

jusqu'au 8 septembre , 73 

El depuis le 8 septembre jusqu'au 1*' juin. 30 

Les servantes par an 48 

.V Les femmes six sols par jour G 

0** Les |)eigneurs de chanvre et lin huit deniers , 

par livre 8 

7° Les fileuses chi brin de lin, la livre 15 



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— 319 — 

Pour la seconde qUi-^lilé 12 

Et pour la livre de la grosse éloupe 7 

8** Le pol de vin chez l'aubergiste 11 

La livre de pain chez Taubergiste 

9** Le cent de fagots, bois d'aubier 7 7 

10° Le cent de fagotines 5 

11** Le milier de l'œuvre 15 15 

12° Et finalement la pipe de chaux, le cent de tui- 
les à canal, le cent de bricpies et barron 

douf)le 4 15 

La pipe de chaux 4 6 8 

Le calendrier républicain en usage à Paris dès le 5 oclobre 
1793, ne fut introduit effectivement à Lafox que le 25 nivôse 
an n (15 janvier 1794). Il se composait de douze mois de trente 
jours. Mais comme le temps ne se pliait pas aux fantaisies révo- 
lutionnaires on fut obligé d'ajouter des jours complémentaires 
appelés parfois sans-culotlides. La semaine fut remplacée par 
la décade, dont les jours se nommèrent primidi, duodi, tridi, 
quartidi, quintidi, sextidi, seplidi, octodi, nonidi, décadi. 
Les mois furent : Vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, 
pluviôse, ventôse, germinal, floréal, prairial, messider, ther- 
midor, fructidor et les jours complémentaires. L'année com- 
mençait en septembre. 

26 nivôse an ii (15 janvier 1794). Renouvellement de la mu- 
nicipalité. Maire, Bibal; officiers municipaux. Bureau et Du- 
pau; procureur de la commune, Marcadé; notables, Lafar- 
gue, Fourès, Moynié et Itié. Membres du comité de surveil- 
lance : président, Monteils, Arnaud Cavaillé, Etienne Ricard, 
Arnaud Rousières, Jacques Boneau, Antoine Dupau, Guil- 
laume Aubaret, Louis Laclaverie jeune, Jean Robert, An- 
toine Laroche, Bertrand Alezays. 

Le citoyen Noyril père, étant devenu incapable de remplir 
les fonctions de secrétaire, Lespinasse, notaire, est élu à sa 
place le 20 prairial an n (8 juin 1794). 

L'année 1794 fut mauvaise. La grêle, et les nombreux ora- 
ges, qui se succédèrent, portèrent tort à la récolte. Cependant, 
les réquisitions de toute nature se multipliaient. On réquisi- 



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— 320 - 

lionnail des grains pour Agen, Bordeaux, le département du 
Bec d'Ambès, etc. On réquisitionnait des bœufs, vaches, 
charrettes pour le service de l'armée, etc. Et les malheureux 
habitants de nos campagnes vivaient dans la misère. 

Heureusement, en 1795, la disette diminua, grâce à l'intro- 
duction de la pomme de terre. En germinal de l'an ra (mars et 
avril), le district d'Agen en fit distribuer 15 quintaux aux com- 
munes d'Agen, Castelculier, La/oa:, Puymirol, La Sauvetat- 
de-Savères, Sauvagnas, Laroque, Lusignan, Clermont-Des- 
sous, Port-Sainte-Marie, Sérignac, Brax, Laplume, Astaffort, 
Prayssas. Chaque municipalité devait les donner aux meil- 
leui*s cultivateurs de son territoire. 

C'est veRs cette époque (floréal an m) qu'un notaire de Pont- 
gibaut, en Auver<^ne, le citoyen llatoin vint s'établir à Lafox, 
pour s'occuper de la gérance des biens de Madame de Cha- 
zeron. Quelques années plus tard il fut nommé maire de La- 
iox et occupa ses fonctions très longtemps. 

Le 4 brumaire an iv (26 octobre 1795), le Directoire prit la 
place de la Convention, qui se retirait après avoir voté la cons- 
tiiulion de l'an m. 

Cette constitution supprimait l'administration municipale. 
Un agent municipal et un adjoint par commune devaient fai- 
re partie de l'administration du canton. Les districts furent 
supprimés, désormais chaque canton correspondit avec l'ad- 
ministration centrale. 

Les petites communes devaient disparaître et être réunies 
aux voisines. L'existence de Lafox fut donc menacée. La mu- 
nicipalité, avant de se dissoudre, voulut en prendre la dé- 
fense. Elle forma le projet de réunir Castelculier, Lafox et 
Saint-Pierre-de-Clairac dans une belle commune, et prit 
pour cet objet la délibération suivante : 

Il sera représonlé n rîuhninislration du département « qu'il n'y 
a pas dnns le (]ôpîii((3incnt de commune qui mérite autant d'être 
maintenue et même augmentée que celle-ci, attendu son éloignc- 
ment de deux lieues de Puymirol, chef-lieu de son canton et des 
chemins impraticables pour y parvenir, pendant huit mois de l'an- 
née, mais que comme cette commune est très petite, n'ayant qu'en - 



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— 321 — 

viron 300 individus, et que la commune de Caslelcuillier qui est 
conliguë est dans le même cas, et que ces deux communes défi- 
rent être jointes ensemble pour n'en former qu'une seule, avec la 
section Saint-Christophe partie de Saint-Jean, de Saint-Pierre-de- 
Clairac, de celle de Cahalsaul, Saint-André, Saint-Denis et de 
toute retendue de la ci-devant paroisse de Saint-Amans, ce qui 
ferait un arrondissement d'environ quatre lieues de circonférence, 
et une population d'environ 4,000 Ames, qui désirent avoir pour 
chef-lieu de commune et même de canton s'il est possible, attendu 
les inconvénients susdits, ou bien être réunie au canton d'Agen. 
Laquelle circonférence ainsi formée en commune, confronterait 
du côté du levant à un petit cliemin partant du fleuve de Garonne, 
vers la métairie de la borde basse, se continuant vers le lieu de 
Monteils, puis passant par le lieu de Toute, se jetant dans le vallon 
du Cornai se continue vers le ruisseau appelé de Niquet, vers le 
moulin (K Auzilis, où l'on suivrait le chemin qui va â la Sauvetat, 
jusques à un fossé appelé le ruisseau de Filhol qui monte vers ia 
métairie appelée de Beauregard, et suivant le chemin qui conduit 
à la métairie à Saint-André, où le chemin se continue en montant 
vers le lieu de Capgros et passe au lieu de Gravelte, se continuerait 
justpi'à la fontaine appelée de la Jourdanie; du midi au fleuve de 
Garonne; couchant à un fossé appelé le fossé mitoyen, qui sépare la 
municipalité d'Agen d'avec la présente, jusqu'au fossé où découle 
l'eau de la fontaine de Saint-Marcel, en suivant led. fossé jusqu'à 
la garenne de Saint-Marcel près de laquelle led. fossé se commu- 
niijue avec le ruisseau, où découle l'eau du ruisseau de Mondot; 
lc(juel ruisseau en montant ferait encore la division de la commu- 
ne d'Agen avec celle de Castelcuillier, jusqu'au pont qui est au 
dessous de l'église de Saint-Denis, où le chemin (jui passe au des- 
sous de lad. église vers le village de Uayssac feroit la division 
jusqu'au village, qui seroit compris dans l'arrondissement, qui 
confronterait du côté du nord au rocher (|ui joint led. chemin el 
va se terminer à la fontaine de la Jourdanie. » 

C'était un beau rêve. Il ne se réalisa pas. Cependant la 
commune de Lafox fut maintenue. 

Le L5 brumaire an iv (6 nov. 1795), on choisit pour agent 
municipal Jean Monteils et pour adjoint Arnaud Cavaillé. Dé- 
sormais, Lafox suit le sort de Puymirol. 

En Tan vm, le citoyen Ratoin est maire. Il est installé en 



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— 322 — 

cette qualité le 16 prairial an vm (30 mai 1800). Michel Dupau 
est adjoint. 

Dès ce moment, Thistoire de Lafox est celle de toutes les com- 
munes de France. Il faut signaler, cependant, que son éten- 
due s'agrandit quelques années après la guerre de 1870, de 
presque tout le territoire de l'ancien fief de Prades, qui ap- 
partenait à la commune de Saint-Pierre-de-Clairac. 

J.-R. MARBOUTIN. 



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JASMIN EN PROVENCE 

(Janvier-FéTTler 1848) 



Lors de notre dernier séjour dans Id ville du roi René, un 
vieil ami de quarante ans, M. François Vidal, majorai du féli- 
brige, restaurateur de la musique provençale et félibre de la 
première heure (1), en nous montrant ses belles collections 
sextiennes, nous avait dit : « Je crois avoir quelque chose qui 
vous intéressera. » Et, après avoir cherché assez longtemps 
dans les cartons contenant les périodiques de la ville, il nous 
tendit deux numéros du journal hebdomadaire : la Provence, 
paraissant, à Tépoque qui nous occupe, le jeudi de chaque 
semaine. 

La Provence était un honnête journal ayant, en 1848, six 
années d'une existence paisible, mais qui, aussitôt après l'abdi- 
cation de Louis-Philippe, pour ne pas paraître en retard sur 
son temps, s empressa d'imprimer son titi^ en rouge et prit 
comme sous-titre, également imprimé eh rouge : Journal de 
la République Irançaise. L'en-téte rouge n'orna qu'un numéro. 
Le sous-titre subsista jusqu'au 15 novembre 1849 où il fut rem- 
placé par un autre, de nature à complaire à tous ses lecteurs, 
quelles que fussent leurs opinions : Journal poUiique et litté- 
raire. 



(1) M. F. Vidal, ne à Aix-en-Provencc en 1833, a publié en 186i, sous le 
litre : Lou Tambourin, une mélhode du galoubet et du tambourin , donnant 
une histoire de ce dernier instrument et contenant, dans une de ses parties, 
les airs nationaux de la Provence. Capiscol de VEscolo de Lar, président de 
l'Académie du tambourin, majorai du félibrige (1876), il publia, à Aix, chez 
Makaire, en 1885, une liste descriptive des manuscrits provençaux de la Mc- 
janes dont il devint dans la suite conservateur. Auteur d'un grand nombre de 
travaux, Mistral lui confia, comme érudit et comme typographe, la revision 
des épreuves du Trésor du Félibrige. A la tète de ses Tambourinaires, il 
obtint le plus légitime succès à Apt, à Paris, à Florence, aux fêtes béatri- 
ciennes, et dans bien d'autres villes. 



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— 324 - 

Le premier numéro que M. Vidai mit entre nos mains por- 
tait la date du 17 février et annonçait l'arrivée imminente de 
Jasmin à Aix, accompagné de la célèbre harpiste,. M**** Thérèse 
de Roaldès (1). Il citait, en même temps, le journal le Sud qui 
parlait, avec . enthousiasme, de l'effet produit à Marseille par 
le poète gascon, dans la séance qu'il y donna, à l'Athénée 
ouvrier. 

« Est venu ensuite, .disait le Sud, la sublime révélation du 
chantre agenais, qui, deux heures durant, a suspendu la vie 
aux lèvres de toute cette jeunesse, palpitante de tant d'émo- 
tions. Là, au milieu de ses frères. Jasmin a éte beau, indescrip- 
tible. Si cela se peut, il a dépassé son immense réputation. Son 
front rayonnait d'une joie ineffable. Sa parole a été plus 
grande, plus colorée, plus douce, plus belle enfin qu'elle 
n'avait été encore pour nous. Entouré d'un auditoire intelli- 
gent, impressionnable, supérieur, Jasmin a été transporte par 
un succès auquel il devrait être cependant habitué. Son imagi- 
nation, sa verve, son entrain, sa chaleur n'ont plus eu de limi- 
tes. Il a éte grand poète et grand comédien à la fois. La salle 
trépignait. Comme les autres, nous avons été brisés par tant 
d'émotions, nous avons été écrasés par tant de richesses poé- 
tiques. Et nous nous demandions pourquoi la langue de 
Jasmin, celte langue de miel, puisée dans les fleurs et chantée 
par les oiseaux, n'est pas universelle. » 

Elle était alors sur le point de le devenir, en ce sens que le 
poète, franchissant la Loire, s'était fait entendre et apprécier 
dans le? pays de langue d'oïl et à Paris même, chez les lettrés 
et chez les souverains. Son éloquence et son geste étaient tels 
que des idées généreuses, exprimées dans un idiome inconnu, 
étaient comprises de ceux-là même qui y étaient le plus étran- 
gei^. Pour le flatter, on essayait de lui balbutier sa langue. En 



(1) On trouve la forme Hoaldès et de Roaldès. Plusieurs de nos confrères, 
qui ont connu des membres de la famille de Téminente artiste, nous ont af- 
llrmc que c'est à la dernière qu'il faut s'arrêter. \ . sur la famille de Roaldès 
les Etudes sur le Rouergue du baron de Gaujal. 



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- 325 - 

le félicitant de sa pièce sur le Trois de Mai, consacrée à la 
gloire d'Henri IV, la duchesse d'Oriéans lui adressa quelques 
mots en gascon. « Comment, dit Jasmin, vous connaissez notre 
parler, Madame? » — « E jou tabè », aurait ajouté Louis- 
Philippe, survenant sur ces entrefaites (1). 

Les lettrés du Nord avaient apprécié la renaissance de la 
langue d'Oc. Charles Nodier, Sainte-Beuve, Lamartine, pour 
ne citer que les principaux, s'en déclarèrent les protecteurs 
attitrés et enthousiastes, et, malgré la haute valeur des grands 
poètes qui ont succédé à Jasmin, entr'autres l'illustre Mistral, 
jamais peut-être elle n'excita un tel engouement et à Paris 
et même jusqu'en Champagne. 

Nous avons connu bien des gens, étrangers à la pensée mé- 
ridionale et qui se piquent de littérature, écouter par complai- 
sance, mais demeurer froids, malgré des louanges discrètes 
et polies, devant les délicieux poèmes de Jasmin, les sublimes 
beautés de ceux de Mistral. 

Notre poète, par la mobilité de sa physionomie, par un véri- 
table jeu scénique, par l'ardeur convaincue de sa déclamation. 
empoignait, s'il est permis de se servir de cette expression, les 
esprits les plus positifs, les plus rebelles à l'enthousiasme mé- 
ridional qu'on appelle en Provence Vestrambord, il les trans- 
formait. 

« wSemez des gascons, disait Henri IV, ils poussent par- 
tout ! » — Lui obtenait par la greffe ce que le bon roi attribuait 
au semis et, malgré le certificat de fidélité que le chansonnier 
Nadaud a donné à la Garonne, elle suivit alors le peri^iquier 
d'Agen du Gravier jusqu'aux Tuileries et jusqu'à Epemay, 
vers notre frontière de l'Est, mêlant ses eaux à celles de la 
Seine et de la Marne. 

Il fallait ce miracle pour que notre langue méprisée (2), notre 
langue sur le front de laquelle Jasmin avait placé une 



(1) Jasmin, par M. Léon Rabain. Péris. Didol. 1864. 
(E) Vole qu'en glôri fugue aussado 

Coum' uno reino e carcssado 

Per noslo lengo mespreèado. (Miréio. Cant. I.) 



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— 326 — 

éloile(l), reprit le rang brillant qu elle avait possédé au milieu 
des langues néo-latines et qui aurait fait d elle, sans des évé- 
nements historiques trop connus pour que nous les rappelions 
ici, un idiome au moins aussi précis que le français, aussi 
sonore que lespagnol, aussi doux que Titalien, la lingua 
yenlile. 

Jasmin fut incontestablement le précurseur des félibres et ses 
voyages qui, nous le croyons, ne dépassèrent pas les limites 
nationales, devaient préparer ceux de ses successeurs en Cata- 
logne et en Italie, en attendant la réalisation de ce rêve géné- 
reux qui unirait, sans porter atteinte aux souverainetés de 
chaque pays et aux traditions de chaque province, tous les 
latins en une seule famille. Ainsi plus forts, plus aptes à la 
défense de la race, plus préparés à une entente sur tous les 
points qui les peuvent intéresser, et cela sans provocation vis- 
à-vis des autres races qui ont, en particulier, chacune leur 
caractère et leurs vertus, mais dont la civilisation est et ne 
peut être qu'une émanation de la civilisation helleno-latine, ils 
réclameraient, eux aussi, Rome, au moins comme capitale 
idéale, ayant toujours été nourris du lait de la louve antique 
et descendant de ceux pour lesquels VAlma Mater fut long- 
temps la tête du monde, Capul mundi. 

C'est donc Jasmin qui fut le précurseur de ce mouvement 
littéraire latin, lequel s'étend chaque jour et s'étendra encore 
davantage, si Dieu le veut, sous la direction d'un jeune, intel- 
ligent et énergique capoulié, Valère Bernard. Mais il faut bien 
dire qu'il en fut le précurseur inconscient. Il ne l'avait prévu 
d'aucune façon. Il était même rebelle à toute tentative d'orga- 
nisation destinée à défendre nos traditions provinciales, et 
nous allions, sans la moindre intention de particularisme, dire 
nationales, tellement J'empreinle de la nationalité, disparue 
depuis huit siècles, est encore demeurée profonde dans le 
peuple. L'éloquente plaidoirie en faveur de la langue d'Oc qui 



(1) ma lengo ! tout me zou dit 

Plantarey uno cstclo a toun frounl encrumit! 

Ces vers du poète sont reproduits sur le piédestal de sa statue, à Agcn. 



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- 327 — 

porte le titre Epilre à M. Sylvain Dumon a paru contenir en 
germe la pensée félibréenne. On a eu certainement raison de la 
juger ainsi et ce n est pas une des moindres gloires du poète 
agenais d'avoir fièrement planté sur cette généreuse teiTe gas- 
conne le drapeau des revendications de la race. Mais ce fut 
tout. Il s'est cru, toute sa vie, assez fort pour le défendre seul. 
Cela ressor^ de toutes ses paroles, de tous ses' actes. Peut-on 
l'en blâmer ? 

Le majorai, M. Charles Ratier, qui est plus désigné que 
tout autre pour donner une opinion à ce sujet, ne le croit pas. 
L'auteur de Maltro, de Françounelo, de tous ces petits chefs- 
d'œuvre de sentiment et de concision, persuadé — et cela se 
comprend — de sa haute valeur, ne pouvait songer à en dimi- 
nuer le prestige et l'éclat en s'associant à des disciples dont 
plusieurs pouvaient n'être que de simples rimailleurs. Il ne 
pouvait deviner l'éclosion, sur la terre de Provence, de génies 
répondant au sien et l'émulation que produirait sur le vieux 
Rhône le succès de la fascinante Garonne. Tel qu'a été le grand 
poète, même dépourvu du sentiment d'organisation, est-ce à 
lui et à lui uniquement que nous devons le Félibrige ? 

Nous n'irons pas jusque là dans notre très réelle admiration 
pour l'auteur des Papillotes, mais si le Félibrige pouvait exis- 
ter da se, selon l'expression italienne, il n'en est pas moins 
certain que, sans notre poète, sa pénétration, surtout dans no- 
tre Occitanie, en eût été singulièrement retardée. 

Jasmin fut un grand semeur et permit, à l'époque de la mois- 
son, une récolte fructueuse, dans cette indispensable union qui 
ne s'est pas produite assez tôt pour sauver, au xin" siècle, la 
nation méridionale. Il inspira l'enthousiasme non seulement 
aux foules, mais à toute une pléiade de jeunes poètes comta- 
dins qui devait si brillamment poursuivre son œuvre. Dans ce 
mouvement en avant de tout un peuple, il faut bien reconnaî- 
tre une de ces forces mystérieuses, providentielles, dont Jas- 
min, tout grand qu'il fût par lui-même, n'a été qu'un instru- 
ment. La race latine, malgré les prophètes de malheur qui par- 
lent de sa décadence, tend vers un avenir que tout semble pré- 



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- 328 — 

sager devoir être glorieux. Qui peut douter qu'il ne réalise un 
jour les prédictions cachées du dernier des livres sybillins ! 

Mistral raconte, dans ses Mémoires (1), quelques anecdotes 
qui viennent à l'appui de tout ce que nous venons de dire du 
célèbre perruquier d'Agen. Plein d'enthousiasme pour ses 
compositions et, en particulier pour la pièce de vers adressée 
à Mademoiselle Loïsa Puget dont nos mères ont, toutes, 
chanté les romances, voyant qu'il y avait encore un poète glo- 
rifiant sa langue, il fit, sur le coup, en son honneur, une pièce 
admirative qui commençait ainsi : 

Pouèio, ounour de ta maire gascouno. 

« Je n'eus pas de réponse, dit-il. Je sais bien que mes pau- 
vres vers d'apprenti n'en méritaient guère. Cependant (que 
sert-il de le dire ?), ce dédain me toucha et plus tard, à mon 
tour, quand j'ai reçu des lettres de tout pauvre venant, me rap- 
pelant mes vers demeurés sans remercîments, je me suis tou- 
jours fait un devoir de leur faire bon accueil. » — Jasmin ne 
se doutait guère alors à quel degré de gloire arriverait son 
modeste admirateur qui devait, quelques années plus tard, en 
1870, devant sa statue de bronze, à Agen, parler de lui comme 
d'un pèlerin de Compostelle, égrenant sur sa route son chape- 
let d'étoiles : 

E'n pèlerin de Coumposlello 
Anavo degrunant soun capelei d*eslello (1). 

En 1852, on annonce à notre poète agenais, qui se rendait 
à Arles, que ses confrères provençaux viendront pour l'en- 
tendre. « Ils peuvent bien, répondit-il, se réunir quarante cl 
cent. Ils ne feront jamais le bruit que je fais tout seul. » — 
Jadis, Roumanille lui avait adressé ses Margaridelo avec dé- 
dicace. Il n'eut jamais de réponse. C'était bien avant le voyage 
que le poète fit à Avignon, avec Mademoiselle de Roaldès, eu 
1848, dans sa tournée de Provence, dont nous allons parler. 



(1) Memôri e raconte. Paris. Pion. 1906. 

(2) Lis Iselo dOr. En l'ounour de Janseinin. Agen. 12 do mai 1870. 



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-- 329 — . 

A ce moment, Roumanille voulut saluer celui qui venait de 
faire pleurer tout le monde, avec ses Soubenis. 

— Qui êtes-vous ? lui dit Jasmin. 

— Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille. 

— Roumanille ! Ce nom ne m est pas inconnu, mais je 
croyais, que c'était celui d'un auteur mort. 

— Monsieur, répondit Tauteur des Margarideto, qui ne 
s'était jamais laissé marcher sur le pied, dit Mistral, vous le 
voyez, je suis encore assez jeune pour pouvoir, si Dieu le 
veut, écrire un jour votre épilaphe. 

Ce peu d'amabilité pour ceux qui voulaient, comme lui, 
écrire en langue d'oc (1) n'enlève rien aux mérites et aux qua- 
lités privées du poète que le cardinal Donnet, archevêque de 
Bordeaux, appelait le Saint Vincent de Paul de la poésie (2). 

Nous le rappelons seulement pour montrer que si Jasmin 
fut, dans ses voyages, le précurseur des félibres, il ne fit rien 
absolument pour établir même un groupement de personnes 
partageant sa pensée. 

C'est donc par la charité et par la charité seule que le mou- 
vement félibréen prit inconsciemment naissance. 



* 
* # 



Le voyage de Jasmin et de Mademoiselle de Roaldès, en 
1847-1848, peut facilement se suivre par les poésies insérées 
à leur date dans l'édition populaire des Papillotes qu'a donné 
Didot, en 1800(3). 

M. Jules Andrieu, dans sa Bibliographie de VAgenais, ne 
cite aucune publication relative aux voyages. Le 12 décem- 
bre 1847, le poète récitait, à Béziers, sa pièce sur Paul Riquet 
qu'il dédiait à cette ville. Le 24, il lisait, à Montpellier, sa com- 



(1) Désavencnt per aquèli que counV cù, voulicn canta dins nosto lengo. 
(Mistral. Mémôri, op. cil.) 

(2) Lettre adressée au maire d'Agen par le cardinal, le 25 octobre 18(>4, 
vingt jours après la mort du poêle. (Jasmin, par Léon Rabain, op. cil.) 

(3) Las Papillàtos, de Jacques Jasmin, de l'Académie d'Agen. Paris. 
Firmin-Didol. 1860. 



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— aso — 

position sur la Grippe qui désolait la cité. Au commencement 
(Je Tannée 1848, il chantait, à Marseille, le poète Bénédit. Au- 
dessus des vers languedociens on lit la date du 5 janvier, mais 
au-dessus de la traduction qui leur tait face, le 6 février. Il 
faut certainement s'en tenir à cette dernière date, car on lit 
dans la Gazelle du Midi du 12 février : « Le succès du poète 
agenais est si grand à Marseille que chacun a voulu Thonorer, 
le fêter, Tapplaudir. Jasmin s'est admirablement naturalisé 
Marseillais ou bien il faudra dire, avec lui, qu'il a fait noire 
ville gasconne. » Evidemment l'article se rapporte à un succès 
tout récent du poète. 

Mademoiselle de Roaldès, qui accompagnait Jasmin, appar- 
tenait à une des familles les plus honorables de Toulouse et 
qui avait fait à la muse gasconne le plus enthousiaste accueil. 
M. de Roaldès était agent de change. Ses salons, très vastes, 
ne Tétaient pas assez pour contenir la foule des invités. Mais 
une crise financière ayant englouti sa fortune, il tomba, ainsi 
que les siens, dans la plus profonde misère. Mademoiselle Thé- 
rèse de Roaldès ne se laissa pas abattre et, connaissant le bon 
cœur de Jasmin, elle alla le trouver et obtint, de lui, de Tac- 
compagner dans ses voyages de charité. M. Léon Rabain, dans 
son excellent livre, donne, à ce sujet, quelques détails et 
publie une lettre charmante de Mademoiselle de Roaldès qui 
était une harpiste de grand talent (1). 

Nous avons voulu, à son sujet, prendre à Toulouse des ren- 
seignements inédits et nous avons été assez heureux, grâce à 
la parfaite obligeance de M. le chanoine Paul Nouguès, maî- 
tre de chapelle de la Métropole, d'obtenir de précieux détails 
(ju'une amie de tous les instants de Mademoiselle de Roaldès 
a bien voulu nous adresser. Toute enfant, celte dernière étu- 
diait déjà la harpe avec succès, quand le comte de Marin, qui 
avait sur cet instrument un talent remarquable, passant dans 
sa rue, fut à la fois intrigué et attiré par la façon dont une 
toute jeune fille en jouait. M. de Marin vint trouver M. de Roal- 
dès, en lui demandant l'autorisation cle perfectionner le talent 



(1) Jasmin, par Léon Rabain, op. cil. 



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- 331 — 

de sa fille, ce que celui-ci accepta volontiers. C était un maître 
sévère. Mademoiselle de Roaldès a souvent dit à son amie com- 
bien son professeur lui avait causé d'ennuis et fait verser de 
larmes. Plus tard elle ajoutait : « Quelle reconnaissance ne 
lui dois-je pas aujourd'hui ! » — Devenue grande jeune fille 
et artiste, le comte de Marin lui fit présent d'une harpe de 
grand prix d'Erard, aussi remarquable de forme qu'excellente 
comriie instrument. C'est à cet objet précieux, avec lequel elle 
avait accompagné Jasmin, qu'elle dut de pouvoir faire face à 
la mauvaise fortune. Elle l'a conservé toute sa vie et, dans ses 
dernières années, il ornait encore son salon. — Tandis que 
M. de Roaldès donnait, à Toulouse, tout ce qui lui restait afin 
de désintéresser ses créanciers, sans se réserver une obole, 
Madame de Roaldès suivait sa fille et le généreux auteur des 
Papillotes. Les deux artistes avaient débuté ensemble, à Agen. 
Le succès fut des plus brillants et les vers que Jasmin consa- 
cra à sa jeune compagne, suivis d'un geste magnifique, portè- 
rent l'émotion à son comble. Après avoir dit : 

Fille dcl ciel, cantas ! bostre noum reluzis 
La terre bous courouno e Dieu bous benezis, 

il lui lança, sur la scène, une couronne accompagnée bientôt 
d'innombrables bouquets envoyés par des auditeurs enthou- 
siastes. 

Le souvenir de leur passage à Montauban, à Toulouse, à 
Albi, à Rodez, à Montpellier, à Avignon, à Marseille, n'est pas 
encore effacé. En Avignon, on crut voir, dit-on, Pétrarque et 
Laure tandis que Marseille était dans l'enthousiasme. Nous 
.avons déjà rapporté, à cet égard, ce qu'écrivait, au lendemain 
d'un de ces triomphe^?, la Gazelle du Midi, 

Méiy souhaita la bienvenue à Jasmin en d'harmonieux qua- 
trains reproduits par M. Léon Rabain (1). Toutefois ce dernier 
passe sous silence la visite du poète à Aix. Il y fit cependant 
une grande impression, quoiqu'il est vrai, devant un auditoire 
plus restreint, ce que constate avec regret le journal La Pro- 



(1) Jasmin, par Léon Rabain, op. cit. 



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- 332 - 

vence dans le deuxième numéro que nous communiqua 
M. F. Vidal, numéro qui parut le jour même de la Révolution 
de 1848, le 24 février. Voici ce qu'on y lisait : 

Le poète Jasmin et Mademoiselle Roaldès, 

« La ville du roi René n'a pas su profiler de roccasioii de voir et 
d'entendre ua vrai phénonièue. Elle étouffait naguère dans la salle 
de spectacle pour voir des danseurs de second ordre, et, à peine 
trois cents de ses habitants se sont montrés curieux pour le poète 
que Lamartine a proclainc le plus complet en inspirations qui, de 
nos jours, soit sur la terre. — Comment dire aux absents ce qu'ils, 
ont perdu ? Comment leur retracer les accents, la figure, le geste, 
la divine expression de ce mortel dont on comprend à peine Tidiô- 
me béarnais (sic) et (jui, cependant, pénètre et fait tressaillir tous 
les nobles ressorts de l'âme ? Mais non, la chose est impossible. Cet 
homme résume en lui tout ce qu'on sait de tous les troubadours en- 
semble. Il possède, comme il dit, dans un de ses .élans poétiques la 
[lamme et le brasier du génie. Il plaît, il étonne, il séduit, il enchan- 
te et vous domine à vous arracher des larmes, comme à vous faire 
trépigner parfois d'un rire i)lein d'innocence et de douceur. Quelle 
puissance, grand Dieu ! Quelle preuve vivante plus manifeste de 
notre céleste origine ! On croirait que Jasmin n'a rien de l'homme 
matière, car tout ce qu'il en possède, il le tourne au profit de l'em- 
pire de l'ûme. C'est elle qui brille en lui dans sa majestueuse pléni- 
tude, dans son énergie, sa noblesse, sa pureté, sa virginité et sur- 
tout sa bonté, car ce sentiment donne à sa physionomie qu'il illu- 
mine un attrait, un ascendant irrésistible (1). 

« Toujours vrai, simple, moral, religieux et chaste, l'élan de sa 
pensée n'en atteint pas moins constamment les couleurs les plus 
pénétrantes. On le dirait plein des langues de feu du Saint-Esprit, 
quand il peint la foi du martyre, l'amour maternel, l'amour pro- 
fane. Oh ! vous qui l'avez laissé passer dans nos murs sans albr 
l'admirer, regrettez profondément cette occasion perdue d'éprouver 
l'électrique ascendant de la poésie vivante. » 



(1) Il avait acquis cet ascendant, nous disait notre confrère, M. Ralier, 
tandis que nous lui lisions cette appréciation d'un contemporain de Jasmin, 
en débitant ses vers devant sa femme Magnouneto el un cercle restreint 
d'amis, observant l'effet qu'il produisait sur ses auditeurs et réglant, selon 
cet effet, sa déclamation et même sa composition, avant de se présenter 
devant le public. 



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— 333 - 

Le journal, après avoir cité ces lignes dues, sans doule, ii 
la plume d'un rédacteur étranger, ajoute : 

« Telles sont les piquantes' réflexions par lesquelles un auditeur 
de Jasmin, homme considérable par sa position et les éminenles 
qualités de son esprit, a jugé la nature exceptionnelle, l'organisa- 
tion d'élite du poète agenais. IMous n'ajouterons rien à une appré- 
ciation si vivement sentie et rendue avec un tel bonheur d'expres- 
sion. Nous nous contenterons de résumer notre admiration dans 
deux pièces de vers que Jasmin a inspirées à deux écrivains de no- 
tre ville. On retrouvera, dans l'une, la touche fine et délicate d'une 
muse aimée du public ; l'autre a essayé de traduire ses impres- 
sions dans ce bel idiome roman qui s'est énervé au contact de ce 
dissolvant qu'on appelle la langue française. Toutes les deux sont 
une réponse courtoise à la gracieuse improvisation par laquelle 
l'auteur de Marthe a salué la cité des troubadours, l'antique foyer 
de l'inspiraiion et du gai savoir. 

Mais avant d'offrir ces deux couronnes poétiques à Jasmin, nous 
[)aierons un tribut d'éloges à iMadcmoiselle Roaldès, ce barde gra- 
cieux qui accompagne le poète dans ses pérégrinations et marie 
les suaves frémissements de sa harpe à l'inspiration du rhapsode 
agenais. Cette association est tout à fait dans le goût primitif de 
l'antiquité et du Moyen-Age. Le chant de la corde, mue par des 
doigts habiles, précède ou suit toujours le récit d'un poëme qui 
passionne péniblement l'auditeur et prépare à son cœur ou continue 
dans son âme la sublime illusion évoquée par la Muse. Mademoi 
selle Uoaldès est toujours à la hauteur de cette belle mission et on 
ne sait ce qu'on doit le plus applaudir en elle, ou l'exquise finesse 
de son jeu ou la délicatesse de son expression. 

Voici les deux bou(juets choisis pour Jasmin dans la flore poéti- 
que du pays : 

Au poète Jasmin. 

Il faut aux mers un flot dormant 
Afin que l'étoile y scintille 
Comme l'or et le diamant ; 
El l'arc aux sept couleurs ne brille 
Oue sur le front du firmament ; 



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— 334 — 

Il faut aux voiles du navire, 
Pour loucher aux bords désirés, 
Chaudes moussons ou frais zéphire ; 
Il faut les jours purs et dorés 
Pour que l'oiseau des bois soupire. 

Mais toi, cygne mélodieux 
Des bords riants de la Garonne, 
Tu sais chanter sous tous les cieux. 
Par tous les temps, sous toute zone 
Où t'appelle la voix des dieux. 

Ta lèvre exhale l'ambroisie, 
Chaque fleur semble te cherclier, 
Et, pour orner ta poésie, 
Chaque flot qui bal le rocher 
T'apoorte une perle d'Asie ! 

Dans les palais, dans l'atelier, 
Tes vers, troubadour prolétaire, 
Trouvent^ un seuil hospitalier ; 
Tu ris aux fêtes de la terre 
Et suis la nue au vol altier. 

Ton regard révèle ton âme. 
Soit qu'il sonde l'immensité 
De nos mers à la verte lame ; 
Soit qu'il admire la beauté, 
Ton œil reluit comme la flamme. 

D'un idiome de renom 
La fortune semblait finie. 
Tu lui dresses un Parthénon 
En semant des flots d'harmonie 
Aussi parfumés que ton nom. 

Et maintenant ton heure sonne 

D'aller à l'immortalité. 

De fleurons d'or ton front rayonne 

Mais la fleur de la charité 

Est la plus belle à la couronne. 

Charles Chaubet. 



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- 33r> -^ 



A Jasmin, 



Ta pouesio es poulidctQ 
Nouveou (1) troubadour, Jooussemin, 
Ressemble à la margaridelo 
Qu'espandis oou bord doou camin. 

Dises leis causouns deis paslouros 
Qu'escoulès dins la pradarié ; 
Ta voix fach oublida leis houros 
Dirias qu*es uno fadarié. 

Ames les ueils dous de Tooubelo 
Que se reveillo amoun dessu 
Et passo sa blanquo rooubelto 
Mettent de rosos sus soun su. 

Ames les branquellos quiados, 
Mount pieoutount leis oousselouns, 
Ames lèis vivos coouquiados 
Que fant seis iiis dins leis meissouns. 

Ames uno aigo risouleto 
Que jaïsso en espousquant darrié 
Et babillo touto souletto 
Avant de soouta dins Tapriè. 

Ses poueto de la Naturo, 

Et quand gémisses, nous fas maou, 

Ou cafissès dins ta pinturo 

Touteis leis flous que nous fan gaou. 

Un doux sentiment fach bouquelo 
Dedins cadun de teis escrits, 
Toun esprit vieou saoulo cl bequetlo 
El reveillo loueis leis esprits. 

N'as pas trouva ta pouesio 
Dedins la pocho d'un moussu. 



(1) Nous publions cette pièce en lui conservant l'ortographe de fantaisie 
qu'a si heureusement remplacé l'ortographe félibréenne. On remarquera 
aussi la quantité de mots français que le poète n'a su bannir de ses vers. 



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— 336 - 

Coumo Jésus, nouestré Messio 
Dodins ta crécho siùs ncissu. 

Mai, quittant lois nieous, uno cstello 
Prenguct la testo per lou ccou. 
Et quoouqueis boutouns d'immourtcllo 
Creserounl qu'ero lou souléou. 

A(luelo clarta matiniero 
Qu'alors le fasiêt leis ueils dous 
Aro rougis ta houtouniero (1) 
Et toun Immourtelo es en flous. 

Coumo uno brillanto counieto , 

Aro reslello s'espandis ! 
Sie glourious de la planeto 
Lusc doou fuech doou Paradis ! 

Ta pouesio es uno flammo 
E toun couer n'en es lou brasié, 
Desus Tooula de ta bello aino 
Brûles de brancos de loousié. 

Pertout mounte la muso passo 
Mé sa courouno de clarta 
Laisso dous rayouns dins Tespaço 
L'espoir emé la carita. 

J.-B. Gaut. 

M. François Vidal a bien voulu nous donner quelques dé- 
tails sur les deux poêles aixois qui ont chanté Jasmin. 

M. Charles Chaubel est l'auteur d'un volume de poésies 
françaises intitulé : Le Barde des Solitudes, publiée en 1844. 
en formai in-8° et qui se trouve à la bibliothèque Méjanes. 11 
composa aussi un drame : la Mort de Socraie, que son neveu, 
par alliance, M. Axinard, avocat, membre de l'Académie 
d'Aix, poète lui-même, aujourd'hui propriétaire du château 
de l'Arc où le barde des solitudes trouvait ses inspirations, a 



(1) Jasmin a reçu du roi la décoration de la Légion d honneur. (Noie du 
journal.) 



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- 337 — 

eu la bonne fortune de rencontrer chez un bouquiniste. •• 
M. Chaubet, provençal de race, quoique habitant Paris, ne 
négligeait pas le tambourin. Il jouait de cet instrument et at- 
tirait ainsi souvent, sous ses fenêtres, les parisiens curieux de 
Tentendre. Membre de l'Académie du tambourin, fondée à 
Aix, après les Jeux Floraux d^Apt, il est mort dans la capi- 
tale, vers 1865. 

Quant à J.-B. Gaut, l'auteur de la poésie provençale, l'Ecole 
félibréenne de Lar (1) dont il fut capiscol, fit donner son nom 
à une des rues de la cité sextienne : rue du lelibre Gaut, C'était 
un écrivain bilingue qui a enrichi de ses articles un grand 
nombre de périodiques provençaux. Une foule de publications 
attestent la fécondité de cet aixois. Elles n'ont pas été toutes 
recueillies. Les deux pièces en l'honneur de Jasmin, données 
seulement dans le numéro du journal qui parle de son séjour 
à Aix, peuvent être considérées presque comme inédites. Elles 
n'auraient probablement même pas vu le jour si le poète avait 
retardé seulement de quelques heures sa visite à la ville du 
roi René. Des événements politiques amenant la chute d'un 
trône et l'établissement d'une république étaient, en effet, de 
nature à faire négliger le compte-rendu d'une séance littéraire, 
quelque brillante qu'elle ait été. Eût-elle môme pu avoir lieu 
au milieu des préoccupations de tous ? 

Le journal avait déjà été imprimé lorsqu'arrivèrent, coup 
sur coup, la nouvelle de l'abdication du Roi et les différentes 
proclamations du gouvernement déchu et de celui qui le rem- 
plaçait. Des suppléments durent être ajoutés au numéro du 
24 février racontant le succès de Jasmin et de sa sympathique 
compagne. 

* 
* # 

Nous avons dit que notre illustre compatriote avait été réel- 
lement le précurseur des félibres. Il a disparu ainsi que la plu- 



(1) L'école de Lar a emprunté son nom à la charmante rivière de l'Arc 
(en provençal : Lar) qui coule à une faible distance de la ville d'Aix. 



23 



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— 338 — 

pari des fondateurs du félibripe. Après la mort du poète, Ma- 
demoiselle de Roaldès se rendit à Madrid, où un ami de sa fa- 
mille, M. Recort, établi depuis longtemps dans cette ville, lui 
avait conseillé de venir se faire entendre aux Castillans qui ai- 
ment particulièrement la harpe. Mademoiselle de Roaldès eut, 
de suite, de nombreuses leçons et fut nommée professeur au 
Conservatoire, puis harpiste de la Reine et des princesses. Au 
Théâtre-Royal, elle avait provoqué de véritables ovations, on 
faisait la haie pour la voir passer et, quoiqu'elle fut peu favo- 
risée au physique, les Espagnols se disputaient les premiers 
rangs pour admirer, disaient-ils dans leur enthousiasme, ses 
mains « divines ». Admise dans l'intimité de la famille royale, 
elle aurait pu faire une brillante fortune, mais, par une ex 
quise honnêteté, elle donnait tout aux créanciers de son père 
et elle vécut surtout jusqu'à ses derniers jours d'une pension 
de retraite que lui faisait le Conservatoire de Madrid. 

On aime à citer de tels caractères. 

Jasmin et les premiers félibres, Roumanille, Mistral, Auba- 
nel, pour ne nommer que les principaux, défenseurs attitrés 
de toutes les traditions de la race, ont, tous, marqué un atta- 
chement profond pour les traditions religieuses, pour ces res 
divinœ qui faisaient partie de tous les actes de la vie romaine 
et qui constituent le meilleur de notre héritage ancestral. — 
Au milieu de notre époque sceptique, cet attachement n'a fait 
que grandir la haute personnalité de Mistral qui a bien mérité 
le titre d'Empereur du Midi dans la plus juste acception de ce 
mot, conforme, du reste, à son élymologie. Il impose et il 
commande, imperat, non par la force matérielle, non par la 
politique qui joue un si grand rôle à notre époque, non par un 
apparat officiel qui n'a plus le don de soulever les foules, mais 
par la force seule de la Pensée. 11 est une réponse vivante à 
ceux qui nient la puissance de l'Idéal, puissance dont est né .*e 
vaste mouvement du Félibrige, dont nous voyons se poursui- 
vre les glorieuses destinées. (( Quelle pure gloire que celle de 
Mistral ! » nous écrivait un de nos confrères (1) en apprenant 



(1) M. Henry Tamizey de Larroque. 



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-339- 

qu'on allait — honneur insigne — élever une statue à l'auteur 
de Mireille et de Calendal, de son vivant. 

Mistral a bien voulu nous recevoir dans son intimité. Nous 
Tavons trouvé, chez lui, aussi simple que si l'aura popularis 
ne l'avait jamais exalté. Nous le vîmes aussi en public, au 
théâtre romain d'Orange et à une représentation d'Œdipe à 
Colonne où des milliers de personnes venaient acclamer le 
grand tragédien Mounet-Sully. — Deux ministres, dont l'un, 
poète estimé, assistaient à la séance. Le cortège officiel n'avait 
pas produit grand effet, quand, du podium au dernier gradin, 
se transmit la nouvelle de l'arrivée de Mistral. Aussitôt, tout le 
public se leva et de toutes les poitrines sortit une acclamation 
enthousiaste. Ce fut là un spectacle inoubliable ! Nous croyons 
que la journée d'Arles, dans laquelle sa statue a été découverte, 
a été plus belle encore. Nous n'avons pu, hélas ! y prendre 
part. La foule curieuse se demandait ce que dirait Mistral de- 
vant sa reproduction en bronze. Ferait-il un remerciement 
banal, une orgueilleuse autobiographie justifiant l'apothéose \ 
Il aurait fallu le connaître bien peu pour avoir cette pensée. 
Devant une assemblée immense, ne comptant comme fonction- 
naires que ceux auxquels il allait remettre le beau palais du 
Museon Arlalen, cadeau vraiment royal fait à la Provence, il 
ne prononça aucun discours, mais se borna à réciter, de sa 
belle voix sonore, les premières strophes de Mireille conte- 
nant celle admirable profession de foi religieuse : 

Tu, Segnour Dieu de ma patrie 
Que nasquères dins la pastriho 
Enfioco mi paraulo e donc me d'alen ! 

Le patriarche de Maillane ne fut jamais aussi grand que ce 
jour 011, sans se préoccuper des courants matérialistes, il 
adressait, en public, cette prière au Dieu des bergers de son 
pays, qui, dans une perpétuelle transhumance, conduisent 
leurs innombrables troupeaux de l'hivernage de la Crau, dès 
que revient la belle saison, aux gras pâturages des montagnes 
du Dauphiné et du Piémont. 

Quel sera l'avenir du félibrige qui doit partiellement à Jas- 



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- 340 - 

min sa naissance ? Les tendances des catalans, nettement sé- 
paratistes, ont fait craindre à de bons esprits et à d'ardents 
patriotes que les félibres ne les adoptassent. Les plus qualifiés 
d'entre ces derniers n'ont cessé de protester — et nous pour- 
rions, à cet égard, multiplier les citations — que leur amour 
de la petite patrie ne faisait qu'augmenter celui qu'ils por- 
taient à la grande. 

Lors des fôtes données, en 1898, à Agen, pour le centenaire' 
du poète, nous représentions ilotre école félibréenne de la 
Haute-Auvergne, qui, ayant des rapports communs avec le 
Languedoc, la Gascogne et la Provence, s'intitule : Ecole du 
Haut Midi, Nous nous fîmes dans les colonnes de sa revue, 
lo Cobreto, l'écho de ces protestations, répétées particulière- 
ment par les personnes les plus qualifiées qui prirent part aux 
fêtes agenaises. Celle de M. Roujon, directeur des Beaux-Arts, 
fut peut-être la plus éloquente : <( Les provinces du Midi ne 
représentent pas, a-t-il déclaré, la captive attristée mais l'épou- 
se latine, aimante et fidèle, se reposant fièrement sur le sein 
du vieux guerrier gaulois. » — Comme nous approuvions, 
sans réserve, ces déclarations, notre si regretté capiscol, Ar- 
sène Vermenouze, le Mistral de nos hautes montagnes, celui 
qui, dans nos deux langues, française et romane, a le mieux 
rendu l'intense poésie qui s'en dégage, fut un peu inquiet de 
notre article et, sans nous accuser d'être Iranciman (1), sachant 
bien que rien n'était plus éloigné de notre pensée il nous écri- 
vait : « Certes, patriote et français avant tout, je n'ai aucune 
tendance séparatiste, mais décentralisateur très convaincu, 
d'autre part, je crois qu'il y a, qu'il doit y avoir dans le féli- 
brige autre chose qu'une simple tendance de restauration lit- 
téraire (2). )> Nous nous empressâmes de lui répondre : « Si 
vous saviez comme nous partageons votre pensée ! » 

Non, le Félibrige ne doit pas être un simple mouvement lit- 



(1) Celle expression, indiquant les conlempleurs de la langue d'Oc, nés 
aussi bien dans le Midi que dans le Nord, est très anlérieure au félibrige. 
Jasmin l'emploie dans son épUre à M. Sylvain Duuion : dé sabcns iraici- 
mû/is, etc. 

(2) Lettre datée d'Aurillac, le 6 septembre 1898. 



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- 341 - 

téraire. Il est le relèvement d'une race qui a eu la fortune d'im- 
poser sa civibsation au monde entier et il doit profiter, à la race 
toute entière. C'est une gloire pour la France qu'il soit né sur 
son territoire. En défendant les traditions provinciales, en lut- 
tant, comme il l'a fait depuis son origine, contre ce nivelle- 
ment centralisateur qui jail disparaître la physionomie des 
lieux comme le caractère des hommes, il n'a jamais eu l'in- 
tention de diviser mais d'unir et d'unir dans l'amour de tout 
ce qui est plus noble au monde, l'amour de la famille, l'amour 
du village où nous sommes nés, de la contrée où nous avons 
vécu et où tout, dans le passé comme dans le présent, est un 
souvenir pour nos coeurs. 

Nous croyons que le mouvement félibréen doit s'étendre à 
tout le monde latin, selon les conclusions du Congrès, tenu à 
Rome, en 1903, sous la présidence du distingué professeur de 
l'Université de cette ville, le Comte Angelo de Gubematis. 
L'idée qui trouvait son affirmation in Urbe avait une origine 
française. Le baron Charles de Tourtoulon, l'auteur de l'ad- 
mirable vie de Jacques le Conquérant, en a été, il y a bien des 
années de cela, l'inspirateur autorisé. M. Roque-Ferrier, de 
Montpellier, en a été l'apôtre. Et notre ami, M. F. Vidal, a 
composé, en sa belle Marseillaise des Latins, un hymne patrio- 
tique dont le chant n'a jamais fait verser une larme ni couler 
une goutte de sang. 

A Rome, l'enthousiasme fut à son comble. Nous avons es- 
sayé de nous en faire l'écho dans plusieurs articles (1) et dans 
ime communication à la Société Académique d'Agen dont son 
très distingué secrétaire perpétuel, M. Philippe Lauzun, a bien 
voulu faire un compte-rendu sympathique (2). 

Nous eussions désiré voir s'étendre jusqu'au Sud-Ouest une 



(1) Publiés : V dans le Monde éléijani, de Nice, rexcellent journal fondé 
par M. J. de Fonlanes, lequel est non seulement l'écho des fêtes mondaines, 
mais encore de toutes les questions actuelles (n" des 23 et 30 juillet, 6, )3 
et 20 août 1905 ; 2* Dans les Cronache délia civilta elleno-laiina, de Rome, 
organe de la Société hellcno-laline, n*' do juillet et d'août 1905, de décembre 
à février 1906. 

(2) Compte-rendu de la séance du 5 novembre 1903. 



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— 342 — 

organisation déjà formée dans le Sud-Esl (1). Mais combien, 
chez les Latins impressionnables, il y a loin de la coupe aux 
lèvres ! On craignait la main-mise des politiciens. Crainte inu- 
tile ! Les politiciens se préoccupent peu des questions idéales. 
— Et chacun, tirant de son côté, fondant sa petite société (2), 
se refusant à former de toutes ces chapelles une monumentale 
cathédrale, faisant du bruit à Paris, cherchant des décorations 
à Rome, senible vouloir justifier, malgré une très réelle valeur 
personnelle, les célèbres mais cruels vers de Boileau sur le 
rôle de l'humanité entre ces deux villes (3). 

Une chose console, au milieu de toutes ces déceptions, c'est 
que, si le Midi, qui a déjà tant agi, ne bouge plus, s'il semble 
piétiner sur place, la race marche. 

Un admirable organisateur naîtra un jour, nous ne savons 
où, comme jadis un admirable poète naquit sur les bords de 
la Garonne et cet organisateur, prenant en main tous les élé- 
ments épars, rétablira dans la puissance de la pensée, cet em- 
pire latin dont les Arvernes ont été les derniers à défendre la 
puissance matérielle dans les Gaules. C'est, en effet, lors du 
célèbre siège de Clermont (473), soutenu contre les wisigolhs 
par le grand Sidoine Apollinaire et le vaillant Ecdicius, le gen- 
dre et le fîls d'Avitus, un des derniers empereurs, que flotta, 
pour la dernière fois, sur les remparts d'une ville gallo-ro- 
maine, l'étendard dés légions (4) . 



(1) La Société helléno-latinc avait forme, à Aix, une section provençale dont 
nous rencontrâmes à Rome, en 1903, assez de membres pour qu'ils aient pu 
obtenir les honneurs d'une séance spéciale au Congrès. Nous citerons parmi 
eux, M. le commandeur Grassi, président de chambre à la Cour d'Appel 
d'Aix ; M. le professeur Bonafous, fils du grand helléniste, ami de noire 
jeunesse ; M. le marquis d'Ille, fin lilléraleiir, majorai du félibrige, ancien 
président de l'Académie d'Aix; M. le baron Guillibert, le félibre des Pouloits^ 
dont les Iriolels provençaux sont si appréciés, et M. Jérôme de Duranti de la 
Calade, le si sympathique professeur d'hébreu de l'Universilé d'Aix-Marscille. 

(2) Nous pourrions nommer tant en France qu'à l'étranger, plus de vingt 
sociétés latines dont nous avons les noms sous les yeux. 

(3j Boileau. Satyre vin. 

(4) Sur ce siège et le lâche abandon de l'Auvergne aux Wisigoths en 475, 
par l'empereur Nepos, voir la belle et récente étude de M. Paul Allard. 
(Paris. Gabalda. 1910), intitulée : S. Sidoine Apollinaire, et, en particulier, lo 
chapitre : La délense de VAuoergne. 



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— 343 — 

A cet organisateur nous adressons, dès à présent, le souhait 
que Mistral daigna nous envoyer un jour et que nous ne citons 
ici que pour sa rime intentionnelle avec le nom de cette vieille 
localité agenaise de Cazideroque, nommée dans les chartes du 
xiif siècle et qui avait déjà Thonneur de figurer dans le Trésor 
du lélibrige : 

Sanla diwadisso e quasi de roco. 

Et nous finirons par deux vei's d'une charmante poésie que 
voulut bien nous dédier le majorai F. Vidal : 

D'en Garouno {in qu'à Maiano 
Van cigalo e parpaioun b/a... 

Oui, que les papillons bleus, inspirateurs d'un noble étran- 
ger qui les a chantés dans notre langue (1), en laquelle, jadis, 
son illustre compatriote, Richard Cœur-de-Lion, composa 
également, que les papillons bleus, symbole gracieux de la 
beauté, que Ion voit fi^yurer sur les peintures de Pompéi traî- 
nant jusqu'à des chars, traversent aujourd'hui les mers, de 
l'Europe romaine à TAmérique latine ! Mais qu'ils les rem- 
plissent, leurs chars, par la mystérieuse puissance de l'Idéal, 
de tout ce qui peut amener l'exaltation et le triomphe d'une 
race généreuse, seule peut-être à savoir accueillir toutes les 
idées, même d'apparence paradoxale, qui peuvent améliorer 
l'humanité, à la seule condition que ses traditions séculaires 
soient respectées. 

Comté de Dienne. 



(1) VV. C. Bonaparte- Wysc. Li parpaioun blu. Avignon. Roumanille. 



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LE CHAPITRE DE S^-CAPRAIS D'AGEN 

ET LE DROIT DE JOYEUX AVÈNEMENT (1) 



Le 22 mars 1716, le roi accorda un brevet de joyeux avène- 
ment au sieur de Redon de Fontenilles. Le bénéfice octroyé 
par Louis XV devait être la première dignité ou chanoinie et 
prébende vacante dans Téglise collégiale de Saint-Caprais 
d'Agen. L'acte royal fut notifié au chapitre de Saint-Caprais, 
suivant les règles du droit en vigueur à cette époque. 

Anrès avoir rempli cette nécessaire formalité, le sieur d^ 
Redon attendit une vacance. Elle se produisit le 26 avril 1724 
par le décès de M* Bernard de Labénazie, prieur de l'église 
collégiale. Le jour même, le sieur de Redon adressa au cha- 
pitre une requête pour être admis à jouir du bénéfice vacant. 
Le chapitre n'ayant fait aucune réponse à cet acte, le sieur de 
Redon fit le lendemain une seconde réquisition qui demeura 
sans réponse comme la première. 

Les chanoines de Saint-Caprais, au lieu d'accepter l'ecclé- 
siastique désigné par le roi, orocédèrent à l'élection d'un nou- 
veau prieur. Le sieur Sabouroux fut élu, pourvu et installé. 

Le sieur de Redon, ainsi évincé, s'adressa à l'Evêque 
d'Agen qui répondit par un refus. L'affaire fut alors portée 
devant l'archevêque de Bordeaux, métropolitain de la pro- 
vince. Celui-ci faisant droit à la requête qui lui était présentée 
accorda les provisions réclamées et le sieur de Red,on prit pos- 
session de son bénéfice. L'affaire n'était pas terminée pour 
cela, car il y avait deux prieurs : celui du chapitre et celui du 



Tout le fond de cet article est emprunté au Dictionnaire des Arrêts de 
Brillon, ainsi qu'il sera dit plus loin. Pour l'histoire du chapitre de Saint- 
Caprais, on peut lire dans le Pouillé historique du diocèse d'Agen, par 
M. l'abbé Durengues, la notice consacrée à ce chapitre, de la page 8 à la 
page 42. 



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— 345 — 

roi. Lequel des deux allait rester seul et pacifique possesseur? 
Telle était la question qu'on se posait de part et d'autre. 

D'après le droit civil en vigueur à cette époque, un tribunal 
était compétent pour juger cette cause, c'était le Grand Con- 
seil. A la requête d'Antoine de Redon de Fontenille, abbé de 
de Maur en Auvergne (1), le Grand Conseil fut donc saisi Je 
cette affaire. M* Jean de Sabouroux, officiai et vicaire général 
du diocèse d'Agen, assigné à comparaître, ne contesta point 
la compétence d'un tribunal civil appelé à juger une affaire 
qui de sa nature semblait plutôt du ressort des tribunaux ec- 
clésiastiques. Il constitua procureur et avocat. Le chapitre, 
prenant fait et cause pour son élu, se fit représenter au procès 
par M* Lq Paige, tandis que la cause du sieur de Redon était 
soutenue par M* Cochin. 

Au tome IV, page 563 à 571, de son Dictionnaire des Arrêts 
(Paris, édition de Ï727), Pierre-Jacques Brillon a reproduit 
tout au long le remarquable plaidoyer de l'avocat-général 
d'Oby dont les conclusions conformes à celles de M' Cochin 
furent adoptées dans l'arrêt que le Grand Conseil rendit con- 
cernant cette affaire le 15 février 1725. Antoine de Redon ob- 
tint gain de cause. Son adversaire malheureux s'étant pourvu 
contre l'arrêt n'en put obtenir la cassation. 

Sur les 27 colonnes que Pierre-Jacques Brillon a consacrées 
à l'élude du droit de Joyeux avènement (2), 25 se réfèrent au 
débat que nous venons de signaler. Nous croyons utile d'em- 
prunter à ce travail des renseignements historiques qu'il se- 
rait assez difficile de trouver ailleurs. 

On produisit au procès des actes de 1357, 1492, 1578 et 1590 
établissant que l'évêque d'Agen, en prenant possession de son 
p]vêché, allait dans l'église de Saint-Caprais recevoir des mains 
du Prieur le bûton pastoral et la milre. 

l ne bulle de Martin V donnée le 5 des ides de mars, en 1417, 
réduisit à douze le nombre des prébendes du chapitre. Aupa- 



(1) Brillon, qui avait estropié le nom d'A. de Redon, a aussi transformé 
Maur en Saint-Maur. 

(8) Dans Tun des nombreux sous-titres consacrés à distinguer les Nomi- 
nations royales. Voir aussi au tome r, p. 321, le mot Avènement, 



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— 346 — 

ravant il y en avait quinze dont deux étaient attribuées au 
prieur et chacune des aufres à un chanoine. Ces treize prében- 
des étaient de trois sortes, savoir : quatre sacerdotales, quatre 
diaconales et cinq sous-diaconales. 

La supplique adressée à Martin V, par le prieur et les cha- 
noines, pour obtenir la réduction, était motivée par la diminu- 
tion des revenus du chapitre, conséquence naturelle des guer- 
res et des maladies contagieuses qui avaient ravagé le pays. 

Avant la réduction, il y avait, en plus du prieur, treize cha- 
noines ; après la bulle de Martin V, il y en eut dix ayant cha- 
cun une prébende. Les deux autres portions canonicales 
étaient attribuées au prieur. 

Le chapitre possédait un cartulaire auquel lun des plai- 
deurs, pour établir les prérogatives du prieur, emprunte un 
passage. De ce texte il résulte que le prieur a droit de visiter 
et d'ordonner au nom du chapitre dans les lieux qui dépendent 
de lui et du chapitre. La date de ce texte est du 6 septem- 
bre 1552. 

On peut citer encore un arrêt du Conseil décidant, en 1612, 
qu'il ne pouvait y avoir de théologal dans Téglise de Saint- 
Caprais, attendu que par lordonnance de Blois, article 33, 
•les fonctions de théologal n'étaient requises dans les églises 
collégiales qu'autant qu'il y avait plus de oix prébendes, ou- 
tre la dignité (1). 

Un arrêt du parlement de Bordeaux, donné en 1622, était 
ainsi formulé : 

« La Cour a ordonné et ordonne qu'en toutes assemblées 
et processions qui se feront en l'église cathédrale de Saint- 
Etienne d'Agen, lesdites parties [le prieur de Saint-Caprais et 
l'archidiacre] garderont et obsen^eront l'ordre et le rang qu*îls 
ont accoutumé de garder. Ce faisant, que le prieur de Saint- 
Capraiis tiendra la première place du côté droit du chœur, 
après le sieur Evêque dudit Agen, et ledit grand archidiacre, 
du côté gauche, le premier rang, tant dans le chœur de ladite 



(1) D'après une autre inlerprélaUon, cet arrêt aurait visé Tordonnanco 
d'Orléans dont un article attribuait une prébende pour Tentretien d'un maî- 
tre d'école. 



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- 347- 

église, qu'en allant en procession. Et pour le regard des autres 
assemblées publiques ou particulières, esquelles ledit grand 
archidiacre et prieur se trouveront, ladite Cour ordonne, que 
ledit grand archidiacre précédera ledit prieur, même du pas- 
sage des '^ortes ausdites processions, ou ailleurs. » 

On voit que par cet arrêt le parlement de Bordeaux voulut 
mettre fin à une querelle de préséance survenue entre le grand 
archidiacre et le prieur de Saint-Caprais. 

Un acte plus important, c'est la transaction qui fut passée le 
24 décembre 1698 entre les chanoines de Saint-Caprais et leur 
prieur. En voici quelques passages établissant certains droits 
de ce prieur : 

<( Par la présidence au chœur, il a droit et obligation de la 
direction du chœur en tout ce qui regarde la discipline. C'est 
à lui de veiller et prendre soin que chacun des bénéficiers et 
servans dans le chœur s'acquittent des fonctions qui appar- 
tiennent à leur état, suivant qu'il est porté par la Pragmatique- 
sanction, ou bien en exécution des règlements et usages bien 
ordonnez et approuvez par le chapitre ; et à cet effet, la pointe 
doit être faîte toujours devant ledit sieur prieur. S'il arrive 
néanmoins quelque cas extraordinaire, quelque défaut qui 
traîne un scandale, ou trouble considérable, si le dit cas est 
de la compétence du chapitre, le dit sieur prieur ne pourra 
rien ordonner et exécuter, qu'après avoir convoqué, pris l'avis 
et délibération de tous les sieurs chanoines capitulans, arrêté 
et conclu à la pluralité des voix. » 

« C'est encore au dit sieur prieur de cofavoquer toutes les 
assemblées du chapitre, qui ne sont pas ordinaires. C'est à lui 
[qu'il appartient] de coUiger les voix, de prononcer les délibé- 
rations arrêtées et conclues à la pluralité des suffrages, de si- 
gner en seul sur le livre capitulaire des dites délibérations tous 
les titres de collation de bénéfices dépendans du dit chapitre et 
généralement tous actes qui se font au nom du dit chapitre. 
Aux processions qui se font par le chapitre, c'est au dit prieur 
de veiller et prendre garde que toutes choses se passent hon- 
nêtement, avec édification et suivant les règlemens du chapi- 
tre. » 



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^ 348- 

« En Tabsence du dit sieur prieur, comme toute la jurisdic- 
tion vient originairement et réside radicalement dans le cha- 
pitre, tout le droit, exercice de celle jurisdiclion, qui sont 
acquis au prieur par le droit de sa présidence, sera dévolu ot 
entièrement acquis et exercé par le chanoine ancien, lequel 
aura le droit de la direction de la discipline du chœur, de la 
bénédiction au sermon, de colliger les voix dans les assemblées 
capitulaires, de prononcer les délibérations, signer en seul les 
titres et actes faits par le chapitre. >> 

Tels sont les textes principaux cités au cours du procès. 

Au point de vue historique le principe du droit de joyeux 
avènement exercé en faveur d'Antoine de Redon pouvait être 
attaqué, discuté et nié par Jean de Saboyroux, car il n'en esl 
fait nulle mention dans le texte du concordat passé entre 
Léon X et François P'. L'acte le plus clair et le plus formel 
établissant ce droit fut une déclaration royale donnée à Poitiers 
en 1577, avec le consentement <( cum bona gratia » du clergé. 
Le chancelier de Birague ayant fait enregistrer cette déclara- 
lion au Conseil privé, l'acte royal acquit par la suite force de 
loi. 

Le vicaire général d'Agen aurait pu s'appuyer sur l'atli- 
tude des parlements qui avaient refusé d'enregistrer les or- 
donnances, déclarations ou édits royaux relatifs au droit de 
joyeux avènement. Soit par conviction, soit par tactique, il 
s'abstint de nier l'existence légitime de ce droit. Son système 
de défense tendit simplement à prouver que le chapitre de 
Saint-Caprais n'était pas sujet au droit de joyeux avènement. 

Une déclaration de Louis XIV donnée le 15 mars 1646 por- 
tait que le droit de joyeux avènement pouvait être exercé sur 
les seules églises collégiales dont les dignités et les prébendes 
n'étaient point à la collation des ordinaires des diocèses où 
elles étaient situées et établies, pourvu que dans ces églises 
collégiales il y eut plus de dix prébendes outre les dignités. 

Pour Jean de Sabouroux, le prieuré de Sainl-Caprais était 
une dignité et le chapitre ne comptait que dix chanoines. Pour 
Antoine de Redon la qualité de prieur constituait un person- 
nat et non point une dignité. 



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- 849 — 

Sans avoir la prétention de reproduire tous les arguments 
qui furent employés de part et d'autre, il sera bon, pour éclai- 
rer ce débat et jeter plus de jour sur l'histoire du chapitre de 
Saint-Caprais, de fournir encore certains détails curieux dé 
cette affaire. 

Afin d'établir conformément à sa thèse que la charge de 
prieur était la principale et seule dignité de l'église collégiale 
de Saint-Caprais, J. de Sabouroux énumérait ainsi les droits 
du prieur : « Il porte une aumusse blanche qui le distingue de 
tout son chapitre et même du chapitre de l'église cathédrale. 
Il a dans son église un trône orné d'un dais, avec un dossier, 
un carreau et un tapis chargés de ses armes. Quand il officie, 
le chapitre en corps va le prendre chez lui. Après l'office, il est 
reconduit de même. Les chanoines le servent à l'autel. Au ser- 
mon il est seul dans un fauteuil. C'estlui qui installe l'évêque, 
lorsque celui-ci vient dans l'église de Saint-Caprais recevoir 
la crosse et la mitre. Anciennement ce prieur avait un vicaire 
général qui avait lui-même la préséance sur les autres cha- 
noines. Par droit de joyeux avènement, le prieur avait aussi 
anciennement le pouvoir de créer un chanoine surnuméraire. 
Cette charge de prieur s'obtenait à Rome par bulles papales, 
marque infaillible de prélature, ajoutait Sabouroux. Autre ca- 
ractère plus décisif encore, disait toujours le même vicaire 
général : Quand les deux chapitres d'Agen sont réunis pour 
les solennités, le prieur de Saint-Caprais quittant son chapi- 
tre, se place en tôle du chapitre cathédral et, suivant un arrêt 
du parlement de Bordeaux, il n'est pas obligé de céder le pas, 
môme au grand archidiacre qui est le premier dignitaire du 
chapitre de Saint-Etienne. » 

Antoine de Redon, à l'encontre de son adversaire, établit 
victorieusement que la charge de pi'ieur manquait de juridic- 
tion et d'autorité. Voici en quels termes il expliqua sa théorie : 
« Le prieur ne peut faire ni règlement, ni statut. Le chapitre 
seul a l'autorité de contraindre à l'exécution par des peines 
canoniques. Quand le chapitre se trouve à l'église pour le ser- 
vice divin, s'il y a quelque ordre à donner pour l'exécution des 
règlemens du chapitre, pour la décence du service, c'est le 



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— 350 — 

prieur qui les doit doîifter, non parce qu'il y a quelque juris- 
diclion, mais parce que le chapitre à qui seul elle appartient, 
ne peut pas alors agir en corps, et qu'il faut qu'il s'exprime 
par un de ses membres, ce qu'il ne peut mieux faire, que par 
celui qui est à sa tête. » 

Appuyé sur la transaction de 1698 et fort du texte du 6 sep- 
tembre 1552 qui obligeait le prieur à servir deux semaines, 
puisqu'il avait deux prébendes, A. de Redon établit que cette 
fonction était bien un personnal, puisqu'elle obligeait à la ré- 
sidence celui qui en était revêtu, ce qui n'était pas obligatoire 
pour les dignités, que d'ailleTirs les honneurs et les préroga- 
tives qui entouraient cette fcharge n'en étaient pas la caracté- 
ristique, mais appartenaient sans conteste à tous les person- 
nats. 

Au fond, le chapitre, qui soutenait son élu, ne se souciait 
pas trop d'accroître la prééminence de celui-ci. C'est peut-être 
en réalité pour ce motif qu'Antoine de Redon obtint gain de 
cause (1) et que le chapitre fut déclaré soumis au droit de 
joyeux avènement. 

Jean DUBOIS. 



(1) Il fut prieur de Saint-Caprais jusqu'à sa mort qui arriva le 3 mars 1761, 
ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire dans celte même Revue de 
VAcfenais (numéro de janvier-février 1910, p. 65), dans une note de l'arlicle 
intitulé : « délibération prise^ le 19 décembre 1742^ par le chapitre de Saint- 
Caprais d'Agen. » La terre de Fontenille, qui est située dans la commune 
de Tayrac, fut portée en dot, en 1G68, par Françoise du Sorbier à Jean- 
Jacques de Redon. (Note de M"* Scellier de Lample). 



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LA TABATIÈRE DE M"^ DE ROMAS 



Les moindres objets nous intéressent, qui viennent de Jac- 
ques de Romas, parce que, dans l'entière ignorance où nous 
sommes de ce que fût, dans sa vie privée, cet homme dont nous 
connaissons seulement les découvertes scientifiques, ils se 
haussent au rang des documents éminemment révélateurs 
D'ailleurs, empressons-nous de le dire, tous les objets indis- 
tinctement ne pourraient pas être promus à cet honneur. Cer- 
tes, c'est avec une véritable émotion que nous verrions les ap- 
pareils dont Romas se sei'vit pour ses expériences scientifi- 
ques, ainsi que les outils avec lesquels il les avait fabriqués ; 
ce seraient presque des reliques ; mais que nous appren- 
draient-elles que nous ne sachions pas déjà par les écrits de 
leur auteur ? Bien autrement éloquents seraient des bijoux t 
des œuvres d'art que lui-même se serait choisis, parce que le 
choix ne peut pas exister en dehors de la nette affirmation de 
goûts et de préférences intimes. 

De même les livres scientifiques de sa bibliothèque ne se- 
raient guère révélateurs de ce que nous tiendrions tant à con- 
naître. Nous les connaissons pour la plupart et, avec un peu 
de patience, il ne serait pas malaisé d'en dresser le catalogue. 
Mais combien plus éloquemment nous parleraient les livres 
de philosophie, de littérature, d*histoire qu'il avait lus et quil 
aimait à relire ! Avec eux nous entrerions dans son âme, A 
nous connaîtrions un peu de sa personnalité morale dont ses 
écrits nous laissent deviner si peu. 

Certains objets peuvent être aussi révélateurs que de tels 
livres, et je crois bien qu'il en existe encore, puisqu'un 
heureux hasard m'a permis d'en retrouver un dont la vue a 
confirmé ma vieille croyance à la transfusion quasi-éter- 



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- 352 — 

nelle d'un peu de nous-même dans les choses inanimées qui 
nous furent chères. Je me hâte de le décrire et de fixer ici tout 
ce qu'il m'a inspiré de pensées et de réflexions, tout ce qu'il 
m'a suggéré de gloses aimables à mettre en marge de l'œuvre 
austère du physicien. 

C'est une tabatière, une fort jolie tabatière de dame que le 
jeune magistrat néracais offrit en cadeau de fiançailles — c'est 
une tradition de famille — à celle qui devait être la compagne 
patiente et dévouée de sa vie de labeurs, de découvertes, de dé- 
boires aussi. Elle appartient à Mademoiselle Télignac qui la 
tient de son père. Celui-ci en avait hérité de ses auteurs à qui 
elle avait été léguée par Anne de Mourlan comme souvenir et 
témoignage de particulière affection. Madame de Romas était 
une Tétignac par sa mère, comme M. l'abbé Dubois nous l'a 
appris dans son travail si nouiTi de documents et de faits sur 
la famille du savant magistrat. 

Cette mignonne boîte à tabac, de forme cylindrique, est en 
ivoire avec garniture intérieure d'écaillé ; son couvercle, légè- 
rement bombé, est décoré d'un sujet, en ivoire aussi, sculpté 
et découpé, appliqué sur une feuille d'argent guilloché ; un 
verre lenticulaire, fixé par un cercle d'or, protège efficacement 
cette délicate sculpture restée prsque intacte malgré sa fragili- 
té ; à peine si deux minuscules rameaux se sont détachés de 
l'arbre dont ils faisaient partie. 

De tels sujets en ivoire sculpté et découpé, appliqués généra- 
lement sur fond de glace étamée, sont assez connus ; c'était, 
si nous ne faisons pas erreur, une des spécialités du Petit Dun- 
kerque, le fastueux bazar que rendirent si longtemps célèbre 
ses articles aussi inutiles que coûteux. 

Ils découlaient des travaux àe découpure au canivet sur par- 
chemin dont la vogue fut immense aux xvf et xvn* siècles. 
L'idée devait naturellement venir aux ingénieux ornemanistes 
du xvnf siècle, de substituer au parchemin une matière plus 
résistante et plus riche, telle que l'ivoire qui pouvait être non 
seulement découpée à la scie, mais ajourée et sculptée au bu- 
rin, de manière à donner l'impression d'un bas-relief incrusté 
sur un fond de nature et de ton différents, telles ces somptueu- 



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— 353 — 

ses médailles dont Teffigie et les légendes en or s^enlèvent sur 
un flan de bronze sombi-e. 

Généralement les ouvrages de ce genre représentaient des 
sujets assez peu compliqués, un ballon, un navire, une cage 
d'oiseau ; le travail dénote plus de patience que détalent, aussi 
disait-on que c'étaient des œuvres de prisonniers. 

Il n'en est pas ainsi pour celui dont est décorée la tabatière 
de Madame de Romas ; c'est un joli petit tableau dont la com- 
position très touffue s'ordonne fort intelligemment dans le cer- 
cle d'or qui l'encadre. Au milieu est assise une dame qui tient 
un livre ouvert devant elle. A sa gauche est unr jeune homme 
debout qui se gracieuse en pinçant du luth ; à sa droite un gar- 
çonnet joue avec un chien et un oiseau apprivoisé sorti d'une 
cage qui pend à un arbre dont le tronc remplit ce côté du ta- 
bleau, tandis que ses branches s'arrondissent au-dessus du 
groupe, et vont rejoindre une colonne cannelée qui fait pen- 
dant à l'arbre de l'autre côté de la scène. Tout cela est d'un 
fort bon travail de sculpture qui ne se borne pas à champlever 
le fond du sujet, mais qui a fait contribuer le fond, par des 
ajours intelligemment placés, au modelé des figures. Il fait 
luire ses guillochures d'argent non seulement entre les feuilles 
de l'arbre et les bandeaux minuscules de la cage, mais dans les 
plis de la robe, les cannelures de la colonne, les ornements du 
socle de celle-ci, etc. Cela défie toutes les descriptions ; on en 
aura une idée en songeant à certains petits ivoires chinois dont 
le commerce hollandais avait dès lors importé le goût en Eu- 
rope. Ajoutons que les costumes des personnages sont de pure 
fantaisie, comme on en voit sur les vignettes du wiif siècle 
ayant la prétention de représenter des scènes de temps plus 
anciens ; on les trouve déjà dans certaines planches du Sacre 
de Louis XV à Reims (1722) et dans les figures de quelques ta- 
bleaux de fantaisie, tels que Le Printemps de Lancret, Le Nid 
de Boucher, etc. 

J'ouvrirai ici une très longue parenthèse, parce que, avant 
de poursuivre l'étude de cette petite boîte, j'estime qu'il est in- 
dispensable d'exposer ce que j'appellerai la philosophie des 
tabatières. En terminant la page du Tableau de Paris qu'il a 

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— 354 - 

consacrée aux magasins du Pelil-Dunkerque, dont il a été 
parlé plus haut, Mercier (1) fait celte réflexion judicieuse : 
« Qui découvrira les chaînons imperceptibles, mais existants, 
par lesquels nos manières tiennent les unes aux autres ? Quand 
les femmes portaient de grands paniers, on forgeait chez les 
orfèvres des assiettes d'une grandeur extraordinaire. Les bi- 
joux du Pelil Dunkerque semblent d'accord aujourd'hui avec 
nos petits appartements, nos jolis meubles, notre habillenlent 
et notre coiffure. Il est donc en tout des rapports secrets, qui 
ont leur origine et leur liaison. » Dans cette judicieuse ré- 
flexion, il y a en germe toute la philosophie du rôle de Tart 
dans la société dont M. Henry Havard a si magistralement ex- 
posé les grands principes dans le beau livre intitulé L'Art à 
travers les Mœurs ; il y a aussi toute la philosophie de l'his- 
toire des tabatières, car il y a entre celles-ci, l'art de leur temps 
et la mentalité de ceux pour qui elles furent faites, des rapports 
secrets qui ont eux aussi leur origine et leur liaison. Seule- 
ment nous sommes plus éclairés que ne l'était Mercier, et nous 
sentons très bien l'origine et la liaison de ces rapports. 

Les tabatières sont, parmi les bibelots anciens, ceux que Ton 
collectionne le plus et ceux qui reflètent le mieux l'esprit de 
leur temps ; ce sont les plus subjectifs de tous. Il y en eut pour 
tous les goûts comme pour toutes les bourses, depuis les rus- 
tiques « queues de rat » que Louis XV s'amusait à creuser dans 
des tranches de bois encore revêtues de leur écorce, jusqu'aux 
boîtes de lapis, de malachite et d'or couturées de diamants que 
Lazare Duvaux fournissait à sa clientèle de princes, de favori- 
tes et de traitants ; depuis les tabatières peintes par Petilot el 
Van-Blarenberghe, jusqu'aux « Platitudes » ou « Turgoli- 
nés » (2) en carton décorées de vignettes circulaires, dont l'a- 



(1) Tableau de Paris. Paris 1711, l. vu, p. 49. 

(2) \ oici un passage des Mémoires secrets de Bachaumon (t. ix, p. 116\ 
pour justifier ces bizarres dénominalions : « Depuis peu (il écrit le 5 mai 1770) 
les marchand.^ de nouveautés en tabatières, pour exciter le goût des ama- 
teurs par la variété, ont imaginé des boîtes plates qu'ils ont, pour celle rai- 
son, appelées des Platitudes ; elles sont de carton el à très bon prix. Madame 
la duchesse de Bourbon est allée ces jours derniers {\ l'hôtel de Jaback, et 
quand on a demandé à Son Altesse ce qu'elle désirait, elle a répondu : des 



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— 355 — 

musante imagerie retrace l'histoire politique et morale de l^ 
France, depuis le règne de Louis XVI jusqu'à la fin de celui 
de Charles X. 

Sainte-Beuve, qui pouvait parler presque en témoin de ces 
choses-là, déclarait expressément que la tabatière fut, au xvnr 
siècle, « le meuble indispensable, Tornement de contenance, 
la source de l'esprit, Ions leporum » (1). Et il cite à l'appui l'épi- 
sode héroï-comique de la réconciliation, à Hambourg, de Ri- 
varol et de Delille, qui pour perpétuer le souvenir de cet événe- 
ment échangèrent leurs tabatières, tels Diomède, roi de Tydée 
et Glaucos, fils d'Hippoloque, après s'être pris les mains et 
donné leur foi, au vf chant de Yllliade, échangent leurs armes 
« des armes d'or pour des armes d'airain, des armes de cent 
bœufs pour des armes de neuf bœufs ». En un autre endroit, 
l'éminent critique, amené à raconter les difficultés diplomati- 
ques qui empêchèrent un iUvStant le poète Léonard de recevoir 
une belle tabatière en or émaillé du Prince Evêque de Liège, 
comme témoignage d'admiration pour la nouvelle édition des 
Pastorales^ termine le récit de cet amusant épisode de l'histoi- 
re de la littérature française par cette réflexion : <( Une taba- 
tière pour des idylles ! Le xwif siècle ne concevait rien de plus 
galant que ce prix-là » (2). 

• C'est que la tabatière en était arrivée graduellement à être 
considérée comme une marque de distinction particulière, 
presque comme une décoration, que les souverains accor- 
daient en témoignage d'estime à des gens déjà pourvus d'or- 
dres et à d'autres gens qui ne pouvaient pas en obtenir. Cette 
coutume dura très longtemps : on m'a montré, il y a quelques 
années, une fort belle tabatière en or, décorée de l'effigie de 
Charles X et portant, au dos, une inscription constatant que 



Tnrgotines. Le marchand a paru surpris cl ij^norer ce qu'elle voulait dire : 
« Oui, a-t-elle ajouté, des tabatières comme celle-là y\ en montrant la forme 
moderne. — « Madame, ce sont des Platitudes. » — Oui, oui, a riposté la 
princesse, c'est la même chose. » Le nom leur est resté, et celte gentillesse 
occupe Paris pour le moment ; il n'est personne qui ne veuille avoir sa Tur- 
goUne ou sa Platitude. » 

(1) Portraits littéraires, t. ii, p. 336. 

(2) Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. ii, p. 335 ; vide^ ibid., p. 9L 



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- 356 - 

c*élait une récompense accordée par le duc d'Angoulême, pour 
loyaux services rendus par un de ceux dont on trouve le nom 
dans le Dictionnaire biographique de Samazeuilh. Cette per- 
sonne déjà décorée du Lis, n'était pas encore en état de rece- 
voir la croix ; le commandant en chef de l'expédition d'Espa- 
gne lui avait octrové cette très belle boîte à tabac comme dis- 
tinction intermédiaire (1). 

En voilà bien assez pour montrer le rôle très particulier «3I 
1res exceptionnel de la tabatière sous l'ancien régime ; quel- 
ques exemples feront nettement comprendre ce qu'elle est ca- 
pable de révéler sur les sentiments, les opinions et les goûts de 
ceux qui s'en servirent bien moins qu'ils ne s'en parèrent. Un 
exemple achèvera d'éclaircir et de justifier ma pensée. 

A un de mes amis, novice en ces questions et qui restait un 
peu surpris de m'entendre affirmer que, à la vue d'une taba- 
tière ayant appartenu à un ecclésiastique du xvm* siècle, je 
saurais reconnaître le sérieux des convictions de celui qui y 
puisait sa poudre à Nicot, je rappelais l'existence bien connue 
d'estampes pour tabatières plates représentant des sujets reli- 
gieux. Dans le nombre, je me bornai à lui signaler celles que 
décore une simple croix, puis celles qui représentent des fon- 
dateurs d'ordres religieux, enfin celles où l'on voit sainte Ma- 
deleine. Je n'eus pas besoin d'insister. Je n'insisterai pas non* 
plus auprès du lecteur et, fermant la parenthèse, je reviens à 
la tabatière d'Anne de Mourlan. 

N'entendez-vous pas déjà, lecteur, ce que raconte ce joli pe- 
tit objet sur celui qui le choisit, entre bien d'autres, pour l'of- 
frir à sa fiancée ? 

Le jeune magistral amoureux ne regarda pas à la dépense ; 
son choix se porta sur un objet de prix assez élevé, mais, com- 



(1) 11 resle des témoignages poétiques do ces dons princiers : par exem- 
ple, dans les Poésies mêlées de Voltaire, la pièce CCXV, intitulée : Au land- 
on.wK DE Hesse, au nom dune dame à qui ce prince avait donné une holle. 
ornée de son portrait : 

J'ai baisé ce portrait charmant; 

Je cous Vavouerai sans mystère : 

Mes tilles en ont {ait autant; 

Mais c'est un secret qu'il laut taire. 



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- 357 — 

me il élail en même temps modeste, il dédaigna les boîtes fïn 
or et en pierres dures dont il eût pu avoir pour le même argent 
des spécimens bien plus bourgeoisement fastueux. De tels tra- 
vaux en ivoire sculpté et découpé, appliqués sur fond de métal 
précieux, étaient encore dans leur toute première nouveauté ; 
la grande vogue ne devant venir pour eux que bien plus tard. 
Mais, Jacques de Romas avait le goût sûr ; il méprisait le 
luxe brutal cher aux parvenus d'alors comme d'aujourd'hui, 
les choquantes exhibitions de bijoux voyants, camelotte spé- 
ciale que l'on fabriquait à la grosse, sous l'ancien régime, pour 
le Turcaret, comme on en fait aujourd'hui pour le Jeansoulel. 
Il était séduit par toutes les charmantes créations de son temps, 
et il voulut qu'Anne de Mourlan possédât avant toutes les au- 
tres néracaises la boîte à tabac qui lui parut être à la fois la 
plus luxueuse, la plus belle et la plus originale. 

Sans doute, aussi, apprécia-t-il tout particulièrement ce dé- 
licat travail d'ivoirier, parce qu'il s'entendait aux travaux ma- 
nuels, au point — lui-même a pris le soin de nous en informer 
— d'avoir fabriqué de ses mains la plupart des appareils 
scientifiques dont il fit usage pour ses expériences et ses re- 
cherches (1). 11 n'est rien de tel que la pnalique des outils pour 
faire sentir les mérites d'un travail bien fait. 

Le petit groupe de pei^onnages d'ivoire qui se gracieusenl 
et se manièrent sur les guillochis d'argent de cette tabatière 
suggèrent d'autres réflexions : je ne les taierai pas. 

La scène est à la fois champêtre, familiale et galante ; les 
costumes sont mi-partis de réel et de fantaisie, avec une ten- 
dance marquée vers cet archaïsme conventionnel qui, à la fa- 
veur de l'enthousiasme soulevé par la Henriade, avait ramen'> 
un instant les modes du xviii* siècle à celles dont on se complai- 
sait à attiffer le Roi Vert-Galant, le sage Sully, la trop folle 
Margot et la trop tendre Gabrielle. Une mode se date aussi sû- 
rement par ses recherches d'archaïsme que par ses éternels 
efforts vers une nouveauté plus ou moins risquée ; et ces ar- 



(1) Mémoire sur les moyens de se garantir de la (oudre dans les maisons... 
par M. de Tiomas. (Bordeaux 1776), p. 92. 



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— 358 — 

cliaïsmes sont éminemment révélateurs de certaines tournures 
d esprit, de tendances politique et morale très nettement dé- 
linies. Tout le xvnf siècle sentimental, épris d'art et da luxe, 
)i)a\> tourmenté par le désir d'être simple, le bon xvm* siècle 
où se réinstaurera, après les orgies de la Régence, le culte des 
vertus familiales et des gloires nationales, apparaît en abrégé 
dans ce tout petit bijou d'ivoire. Comme bien d'autres, Ro- 
mas pouvait offrir à sa femme une des tabatières décorées de 
sujets galants, de provocantes nudités, de spirituelles polis- 
sonneries, comme elles l'étaient quasi toutes alors que 
Louis XV régnait ; il préféra une scène toute simple et honnête, 
un modeste petit tableau où les arts agréables viennent s'asso- 
cier à toutes les joies du foyer domestique. 

Dans le choix des cadeaux qu'on veut offrir à des amis, on 
met assez peu de soi-même ; on ne songe qu'aux goûts, à 
l'âge, à l'état du destinataire ; dans le choix d'un cadeau pour 
la compagne de sa vie, on se met généralement tout entier. 
L'égoïsme étant encore plus que la folie, n'en déplaise à 
Erasme, le souverain aux lois duquel les humains se soumet- 
tent le plus docilement, on se garderait bien d'arrêter son choix 
sur quelque chose qui pourrait plaire tout à fait à celle qu'on 
en prétend gratifier, mais qui ne conviendrait qu'à demi, ou 
pas du tout à soi-même. Le désir d'être agréable ne fera pas 
qu'on se condamne au supplice de voir, tous les jours, celle 
qu'on aime faire parade d'un objet dont la vue désagréable 
d'abord, deviendrait, à la longue, insupportable. J'outre les 
choses et je pousse les conséquences à l'extrême, pour faire 
bien sentir à ceux dont la pensée ne s'y est pas arrêtée, tout ce 
qu'il y a de subjectivité dans certains cadeaux, et pour justi- 
fier des considérations dont la légitimité pourrait être à tort 
suspectée. 

Il n'est donc pas téméraire de prétendre que Romas avait 
vu le symbole de son idéal dans le tableau de cette famille réu- 
nie dans un jardin : elle, chantant ou lisant, lui, pinçant les 
cordes de son luth, l'enfant blotti aux pieds de sa mère, cares- 
sant l'oiseau familier, ce qui excite la jalousie de l'épagneul 
préféré ; idéal d'une vie paisible, élégante, partagée entre les 



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- 359 — 

joies el les devoirs de la famille el les plaisirs délicats que pro- 
cui-enl l'exercice des arts, comme Ton disait de ce temps. 

Sa charge n'éloigna donc pas Romas des Muses, nous ai- 
mons à le croire, et tout nous y invite ; ses graves études ie 
physicien ne tarirent pas en lui le goût des beaux-arts ; et cela 
nous fait plaisir, car, à deviner sa vie à travers ses écrits, on 
est tenté de se le figurer comme un peu fruste et rustique, tout 
entier à ses livres de physique, aux outils de son atelier, aux 
appareils de son laboratoire, à ses expériences et, enfin, à la 
profonde indignation de voir ses découvertes méconnues. Ne 
déclare-t-il pas dans son testament qu'il était sujet à des viva- 
cités dont sa femme aurait pu souffrir si elle n'avait pas été 
d'une patience exemplaire (1) ? 

Au moment de terminer cette trop longue étude, j'éprouve 
un scrupule d'archéologue dont je suis forcé de libérer ma 
conscience. Malgré la tradition constante dans la famille Tétig- 
niac, est-il possible que notre tabatière ait été offerte par Jac- 
ques de Romas à Anne de Mourlan au temps de leur mariage, 
c'est-à-dire, d'après les documents recueillis par M. l'abbé Du- 
bois, en 1739 ? Sans hésiter, un amateur, ou un expert, remar- 
quant la colonne cannelée que l'on voit à côté du groupe, di- 
rait que c'est du Louis XVI tout pur, et, très à cheval sur les 
dates, il déclarerait l'impossibilité manifeste de faire remon- 
ter un objet ainsi décoré à une époque aussi reculée ; ne lit-on 
pas dans certains manuels que l'apogée du style rocaille avait 
coïncidé avec les applaudissements qui saluèrent, en 1743, 
l'entrée de Marivaux à l'Académie française ? 

En réalité, les styles ne naissent pas plus qu'ils ne meurent 
à une date précise, comme un règne ou une période astrono- 
mique ; ils sont lents à naître et il leur faut des années d'ago- 
nie avant de finir complètement leur cours. Il en fut ainsi pour 
le style dit Louis XVI, qui ne fut d'abord que le style simple, 
un retour de l'art décoratif au bon sens, une réaction contre les 
dévergondages et les outrances par lesquels les Oppenor, les 



(1) L'abbé Dubois, Elude sur la lamille du physicien J. de Bornas (Bévue 
de VAgenais, 1910, p. 104). 



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— 360 — 

Meyssonnier, les Lajoue et leur queue de disciples étaient en 
train de tuer la mode qu'ils avaient créée. Les architectes fran- 
çais avaient toujours protesté contre l'invasion du genre ita- 
lien, car c'est bien d'Italie, des ateliers de Bemin et de Ser- 
vandoni qu'était sorti le style rocaille ; et, chose qu'on ignore 
trop généralement, ce fut Madame de Pompadour qui prit 
en main la cause de l'art simple, de l'art vraiment fran- 
çais. La lutte fut longue entre les deux styles et elle débuta, 
comme toujours, par l'apparition, en pleine vogue de la lo- 
caille, de menus objets avant-coureurs des meubles dans la dé- 
coration desquels le style Louis XVI devait prodiguer ses grâ- 
ces simples et l'élégance de sa logique et de sa sobriété. Il n'y 
a donc pas de raison majeure pour douter que la tabatière de 
Madame de Romas ne date pas des environs de 1740. Que 
si on regarde les détails d'ailleurs, on n'en trouve pas un seul 
qui autorise à la rajeunir. Les costumes de fantaisie que por- 
tent les personnages apparaissent fréquemment dans les es- 
tampes à partir de 1730, et on retrouve des colonnes cannelées 
pareilles, un peu partout, même dans les culs-de-lampe dessi- 
nées par les plus zélés protagonistes du genre rococo ; j'ai 
sous les yeux de tels culs-de-lampe dessinés par Babel pour 
un ouvrage publié en 1740 précisément. Je pourrais multiplier 
les citations et les preuves presque à l'infini. 

Que si, d'ailleurs, c'est bien longtemps après son mariage 
que Romas a acheté cette tabatière pour sa femme, cela ne 
change rien à nos déductions : les sentiments restent les mô- 
mes, les vœux restent ce qu'ils avaient été au début. Le phy- 
sicien, toujours épris de sa compagne, ne se réjouit plus en 
songeant à l'avenir ; il s'attendrit en réfléchissant à ce qu'au- 
rait pu être sa vie si Anne lui avait donné un héritier, et ces 
sentiments se reflètent dans son testament, avec une noble ré- 
signation qui confirme tout ce que nous avons dit jusqu'ici. 

La jolie tabatière, si nous savions comprendre son langage 
muet, si quelque prodige lui donnait un instant la parole, 
comme à ces lampes dont Lucien de Samozathe, nous a con- 
servé les propos, nous raconterait encore bien des choses : et 
d'abord, sans nul doute, elle nous entretiendrait de celle qui 



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— 361 — 

avait été certainement fort heureuse d en accepter le don, soit 
de son fiancé, encore jeune magistral, soit de son époux, déjà 
vieux savant, en proie aux injustices et aux déboires. 

Une lettre, que nous avons publiée (1), nous la montre spi- 
rituelle, primesaulière, un peu maligne et toujours prête à 
soutenir son mari et à l'encourager ; avec cela assez douée de 
sens pratique pour lui rappeler les affaires de sçi charge, ce 
qui, soit dit en passant, pemiet de supposer dans Jacques de 
Romas une certaine dose de distraction, bien excusable sans 
doute. Un des trop courts et trop rares fragments du Journal 
de M, de Vivens, publié par M. René Donnât, prouve qu'Anne 
de Mourlan aidait très activement son mari dans ses recherches 
sur l'électricité, puisqu'elle s'empressait de lui écrire pour lui 
raconter les phénomènes de tension électrique qu'elle avait 
constaté en son absence (2). Enfin; le testament du physicien 
est un hommage à ses éminentes qualités de patience, de dou- 
ceur et d'intelligence. 

Si,* enfin, nous rappelons que lady Worthely-Montagu, cette 
femme étonnante qui avait fourni des vers à Pope, et des ins- 
criptions tant grecques que latines aux antiquaires de son 
temps, qui avait importé en Europe l'inoculation comme pré- 
sen'atif de la petite vérole, et l'avait fait adopter en Angleterre 
malgré les médecins et les prêtres, préparant ainsi la voie à 
Genner, qui avait séduit et subjugué des poètes, des penseurs 
et des monarques ; si cette femme, dis-je, put assez goûter les 
qualités d'Anne de Mourlan, pour se lier avec elle d'une véri- 
table amitié, elle qui méprisait si franchement et si cordiale- 
ment les autres femmes, c'est que Madame de Romas avait 
une réelle supériorité intellectuelle et morale sur la plupart de 
ses contemporaines... Mais je me laisse entraîner sur un sujet 
que j'espère traiter complètement un peu plus tard. 

En attendant, je me complais à évoquer le groupe de ces 



(1) J. Mominéja, Huit douzaines de {iclies cfironolofjiqucs pour servir à 
riiistoire de la vie. el des travaux de J. de Romas (Revue de VAgenais, 1910, 
p. 131). 

(2) René Bonnal, Deux physiciens au dix-huitième siècle, Bornas et Vivent 
(Revue de VAgenais, 1910, p. UO). 



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— 362 — 

deux femmes d*élile, Tambassadrice anglaise, el la compagne 
de l'audacieux « philosophe électricien » — comme on disait 
alors — devisant en tête à tête de toutes les choses intéressan- 
tes ou terribles quelles avaient vu au cours de leur vie, cl 
puisant avec grâce quelques forains de tabac dans la jolie petite 
boîte d^ivoire sculpté, dont la vue nous a tant impressionné et 
nous a tant fait rêver. 

Jules MOMMÊJA. 



La maison noble de Pomârède 

Le 10 décembre 1775, suivant aclc passé par Corrègc, notaire à 
Nérac, riiommagc de la maison noble de Pomârède fut rendu au 
duc de Bouillon par Paul et Lambert Dupré et leur sœur Anne 
Dupré. 

De la maison noble do Pomârède dépendaient : 36 cartelades de 
terre ; la maison et métairie de Laclotte, d'une contenance de 5'j 
cartelades ; le bien de Sajat qui avait une superficie de 166 cartela- 
des 14 et 33 escats. 

Tous ces immeubles étaient situés dans les paroisses de Lahittc 
et de Saint-Martin de Tézan, juridiction de Moncrabeau. 

Le receveur des domaines du roi, à Nérac, qui nous a conservé 
dans ses registres de contrôle (1) (21 décembre 1775), le résumé de 
Tacte d'Iionunage, n'a pas signalé la redevance qui était due par le 
vassal au duc de Rouillôn })our le fief de Pomârède. 

Il est bon de noter que Pomarène appartient toujours à la môme 
famille depuis longtemps connue sous le nom de Dupré de Pomâ- 
rède. 

Jean Dubois. 



(1) Arch. de Lot-et-Garonne. 



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L'EXÉCUTION DE L'ÉDIT DE NANTES, EN AGENAIS 



Quand le bon roi, Henri IV, eut signé à Nantes, en 1598, 
le fameux édit qui devait donner à la France la paix religieu- 
se, il se préoccupa d'en assurer Texécution. Les Parlements 
se refusaient à enregistrer l'édit ; il triompha de leur résis- 
tance et lenregistrement fut fait (1). Ce premier obstacle 
vaincu, il s'en présentait un second. Il s'agissait d'aplanir 
toutes les difficultés locales que pouvait amener la modifica- 
tion de l'état ancien. Sans doute les tribunaux étaient suffi- 
samment armés pour rendre vaines toutes les résistances, élu- 
cider toutes les questions douteuses, juger tous les différends, 
mais leur lenteur était proverbiale. Oi* il fallait à tout prix 
que l'édit reçût une prompte exécution. Dans ce but le roi 
institua pour le ressort de chaque Parlement des commissai- 
res munis de pleins pouvoirs, chargés de faire appliquer par 
eux-mêmes dans les lieux les plus importants et autorisés à 
déléguer d'autres commissaires à leur place, pour les lieux 
de moindre importance. L'Agenais, le Bazadais et le Con- 
domois, comme tous les pays ressortissant du Parlement de 
Bordeaux, furent assignés à deux commissaires de haute va- 
leur, MM. de Caumont et de Refuge (2). 



(1) Chronique disaac cU'. Pérès (1551-ir>n), p. 89, 92. 

(2) Le premier, Jac<iuos Nompar de (.•auinont, marquis, puis (1637), duc 
de La Force, était fils puîné de François de Caumont, seigneur de Caslel- 
nau, cl de Philippe de Beaupoil, dame de La Force. Né en 1558 il devait 
mourir en 1652. Capitaine des gardes en 1592, gouverneur du Béarn en 1593, 
il n'avait dû qu'à sa grande présence d'esprit d'échapper au massacre de 
la Saint-Barthélémy, dont son père et son frère aîné furent victimes. 

' Le second, Euslache de Refuge, soigneur de Précy et de Courcelles, 
était le fils aîné de Jean de Uefuge et d'Anne Hennequin. Il fut conseiller au 
Parlement de Paris, comme son père, et conseiller d'Etat. En 1607 il fut 
ambassadeur en Suisse et plus lard aux Pays-Bas. Il mourut en 1617, âgé de 
53 ans. Gendre du chancelier de Bellièvre, il était petit-fils, par sa mère, de 
r avocat-général Mole. 



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— 364 — 

L*exercice de la religion catholique devait être rétabli dans 
tous les lieux où il avait été interrompu ; les ecclésiastiques 
devaient être remis en la possession et jouissance de tous les 
biens, revenus, domaines, églises et cimetières dont ils avaient 
été dépouillés. 

L'exercice de la Religion prétendue réformée était permis 
dans les villes et places où il avait été autorisé par Tédit de 
Pacification de 1577, les articles particuliers et les conféren- 
ces de Nérac et de Fleix, ainsi que dans les villes et lieux où 
un prêche aurait été fait publiquement par plusieurs et diver- 
ses fois, en 159G et 1597, jusqu'au n|ois d'août. 

Enfin, en vertu des art. 7 et 8, les seigneurs haut justiciers 
pouvaient avoir l'exercice de la R. P. R. dans les châteaux de 
leur haute justice à certaines conditions portées par ces ar- 
ticles. 

La chronique d'Isaac de Pérès mentionne en ces termes le 
passage des deux commissaires à Nérac : 

<( Messieurs de La Force et de Refuge, commissaires dépu- 
« tés pour l'exécution de l'édit, arrivarent en ceste ville, le 
« xx* septembre 1000, pour travailler au faict de leur charge, 
« et nommément pour y eslablir la messe, ce qui fut fait le 
« lendemain de leur arrivée, ayant esté dite soubs la voûte 
« du clochier, après avoir faict une petite procession à Ten- 
c( tour de la place où estoit le temple Saint-Nicolas, y assis- 
« tant ledit sieur de Refuge, et s'en allèrent après avoir de- 
« meure deux jours en ladite ville, prenant leur chemin vers 
« Agen » (1). 

Dans la ville d'Agen les deux commissaires permirent qu'un 
temple fût bâti par les protestants de cette ville, mais en dehors 
de la cité, à Boé. Ce temple fut interdit le 21 septembre 1684, 
en vertu d'un arrêt du Parlement de Bordeaux, pour des con- 
traventions aux ordonnances du Roi, et finalement démoli le 
novembre 1085, par suite de la révocation de l'édit «Je 
Nantes (2). 



(1) Chronique d'Isaac de Pérès, p. 95. 

(2) Fouillé historique du diocèse d'Agen, par Tabbé Durengues, p. 214. 



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— 265 — 

Peu après leur arrivée (25 septembre), les commissaires 
signèrent une ordonnance (1) aux termes de laquelle la reli- 
gion catholique devait être rétablie « es villes de Puymirol, 
Tournon, Laparade, Monflanquin, Puch de Gontaud, et géné- 
ralement en tous autres lieux et endroictz où elle auroit ci- 
devant esté intermize ». 

Dans certaines localités, entre autres les villes de Port- 
Sainte-Marie, Sainte-Livrade, Monclar, Damazan, les P. R. 
demandaient le rétablissement ou le maintien de leur culte. 
L'ordonnance décida que les requérants devaient présenter 
leurs demandes au « plus prochain juge royal catholique, 
appelle avec luy ung adjoinct de lad. Religion Prétendue Ré- 
formée». Ces deux personnages devaient « procéder au res- 
tablissement de l'une et de l'autre relligion » lorsqu'ils en se- 
raient requis. 

Pour avoir l'exercice de la religion P. R. dans leur demeu- 
re, les hauts justiciers étaient tenus de faire les déclarations 
requises en pareil cas, au greffe du prochain siège royal, ou 
pardevant les officiers du dit siège, dedans le temps que pour 
ce faire leur sera préfîx. » 

On devait rendre ou conseiTer aux protestants les cimetiè- 
res qui leur avaient été attribués par les commissaires chargés 
de faire exécuter l'édit de 1577, à condition cependant que 
ces cimetières fussent séparés de ceux des catholiques et ne 
se trouvassent point « es esglises et chapelles ». S'ils étaient 
« occupés par édifices et baslimens » ces cimetières devaient 
être remplacés par d'autres terrains fournis gratuitement. 

En dehors de ces cas, les protestants qui n'avaient pas de 
cimetière devaient en être pourvus promptemenl et à leurs 
frais (( non seulement par les juges royaux mais aussi par 
les hault justiciers ». Cette ouestion devait être réglée dans 
les huit jours qui suivraient la publication de l'ordonnance. 
Elle était de la plus haute importance, attendu la défense por- 
tée (( contre ceux de la dite Religion Prétendue Réformée, de 
quelque qualité et conditions qu'ils soient, seigneurs, pa- 



(1) Arch. de Lot-et-Garonne, B. 5. 



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— 366 — 

Irons, ou successeurs des fondateurs d'esglises ou des chap- 
pelles, de plus enterrer ou faire enterrer leurs mortz es esgli- 
ses ou chappelles, ny ez cymetières des catholicques ». 

Les catholiques recevaient l'ordre « de retourner chescung 
en l'exercice et pocession de leurs charges, dignités et béné- 
fices, sur peyne de saisie de leur temporel ». Le roi les pre- 
nait sous sa protection et sauvegarde, etc.. 

Les officiers des- sièges présidiaux d' Agen et de Condom re- 
çurent l'ordre « de pourvoir» chescung au dedans de son res- 
sort, aux autres réquisitions qui leur pourront estre faictes 
concernant le dict eddict. » 

L'ordonnance devait être lue et publiée aux sièges d'Agen 
et de Condom. Cette formalité fut remplie à Agen, le lende- 
main 20 septembre 1600. 

J.-M. de Caumont et E. de Refuge, après avoir donné cette 
ordonnance, semblent s'être complètement déchargés sur le 
Présidial d'Agen du soin de faire exécuter l'édit en Agenais. 

Dans ses Mémoires, Nicolas de Villars, évêque d'Agen, ra- 
conte ainsi (1), à la date du 15 octobre 1600, sa première vi- 
site à Puymirol : 

« Led. jour et an, je m'acheminay aud. lieu, accompagné 
de plusieurs ecclésiastiques et de M. le lieutenant de Las et 
Darnal, procureur du roy, commissaires subdéléguez pour 
l'exécution de Tédict ; où arrivez, M. le juge et les consulz 
avec les habitants de l'une et l'autre religion m'estant venuz 
trouver el saluer, nous aurions conféré de plusieurs choses 
tendantes au restablissement du service de Dieu et repos de 
la communauté, dont l'on seroyt demeuré d'accord, de quoy 
en fust dressé ung acte. 

« Comme cependant l'on avoyt dressé pour faire le service 
dans les ruines de l'église, l'injure du temps nous contraignit 
de nous mettre soubz un embân joignant l'église, MM" de la 
religion prétandue nous ayant offert leur temple. La grande 
messe fust chantée en musique et à l'offerte la prédication [fui 



(1) Arch. de Lot-et-Garonne, fonds de l'Evéché d'Agen, GG. 2. 



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— 367 — 

faite]; pain béni distribué à rassemblée, qui estoit de plus de 
1,500 personnes. 

L'apprès-disnée, au mesme lieu, attendant vespres, je fiz, 
exhortation de la paix... 

« Cependant MM" les commissaires mirent en possession 
les catholiques en Téglise, cimetière et cloches.,.. 

« Il y avoit 22 ans que messe ne s'y estoit dicte. » 

/ 

Quelque temps après, le vaillant évêque terminait à Puy- 
mirol sa mission de paix par une procession générale suivie 
de la réconciliation de l'église et du cimetière. 

Après Puymirol, c'est Tonneins qu'il visite (10 novembre 
1000). Cette fois il n'est plus accompagné des commissaires 
subdélégués, cependant il a pour but de « restablir le service 
de Dieu » dans une ville où toutes les églises, jadis fort belles, 
sont en ruine. A son arrivée il est reçu en procession au bout 
de la ville. Les prêtres du voisinage, invités à cette occasiqn 
par la Dame du lieu, et un certain nombre de catholiques, 
viennent à sa rencontre et le conduisent jusqu'à un oratoire 
improvisé, puis il descend dans la maison que lui a fait prépa- 
rer la Dame du lieu. Cette Dame ne s'était pas contentée de 
ces préparatifs, elle s'était encore employée à préparer par 
son autorité le rétablissement du service de Dieu. 

Au printemps de l'année suivante (26 mai 1601), Tévêque 
d'Agen va de Saint-Aubin à Monflanquin. Sur sa route, il 
salue, à Lacaussade, Madame de Fumel et ses enfants. Aux 
portes de Monflanquin, il est reçu par le capitaine de cette 
ville, Joseph de Lidon, sieur de Saint-Léger. Arrivé à son 
logis, en compagnie du gouverneur, l'évêque reçoit les con- 
suls en livrées. Il les rassure « les priant de faire surseoir tou- 
tes mesfiances et prendre, — dit-il, — de moy et de toute ma 
suite toute assurance. » 

Le lendemain matin, l'évêque dit une messe basse; on fait 
une procession très solennelle qui est suivie d'une grand'- 
messe et de la prédication. Dans l'après-midi l'évêque conlîr: 
me 300 personnes et assiste aux vêpres. 

Il y avait 22 ans que la messe n'avait été dite à Monflanquin, 



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— 368 — 

car cette ville était au pouvoir des hérétiques depuis le 31 
août 1574. 

Après avoir fait les processions des rogations et célébré la 
fête de l'Ascension qui attira quatre à cinq mille personnes, 
Tévêque quitta la ville, le P' juin, en exhortant « ung chacun 
de vivre en paix ». On lui fit cette promesse, de part et d'au- 
tre, en lui témoignant beaucoup de satisfaction de sa venue 
si féconde en heureux résultats difficiles à prévoir, attendu 
Taigreur qui divisait la population. 

Les comimssaires pour l'exécution de l'édit de Nantes n'a- 
vaient rien fait que de provisoire ainsi qu'en témoignait leur 
procès-verbal au dire de l'évoque. Celui-ci confirma le tout 
« in conservatione bonorum ». 

Le temple des huguenots bâti avec les matériaux d'une 
église fut remis en 1673 aux catholiques et un nouveau tem- 
ple fut bâti; il devait être interdit le 3 septembre 1683 par 
arrêt du Parlement de Bordeaux et démoli en 1685 (1). 

Le 12 juin 1601, N. de Villars partit de Fumel pour se ren- 
dre à Tournon, où il se proposait de faire quelque séjour. Les 
habitants avaient d'abord décidé de fermer leurs portes à 
l'auguste visiteur, mais, quand celui-ci parut, ils avaient 
changé leur décision, et l'évêque fut reçu par le gouverneur, 
M. de Giscard, les consuls et les habitants. 

L'église était détruite et la maison épiscopalc était au pou- 
voir des hérétiques. Après de laborieuses négociations, cette 
maison fit retour à l'évêque qui l'abandonna à la communau- 
té, à certaines conditions. 

Le 24 août, une procession générale fut faite dans toutes 
les rues de la ville, excepté devant le temple des huguenots. 

Ce temple, rebâti en 1615 sur les murailles de la ville, fut 
démoli le 29 et le 30 mars 1685 (2). 

A Monsempron (11 juin 1601), la plupart des paroissiens 
étaient catholiques, cependant cette localité était demeurée 
20 ans sans voir de prêtre. Les protestants se servaient de la 



(1) Pouillé historique du diocèse d'Agen, par Tabbé Durengues, p. 409. 

(2) Ibidem, p. 350. 



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— 368- 

cloche des catholiques. Le temple, qulls se bâtirent, fut in- 
terdit par arrêt du Parlement de Bordeaux, le 7 mars 1685(1). 

En 1603 (19 avril), N. de Villars visita Gontaud, petite ville 
dont le sixième des habitants appartenait à la religion réfor- 
mée. Il y avait un temple qui demeura debout jusqu'à la ré- 
vocation de 1 edit de Nantes. L'accueil fait à 1 evêque fut con- 
venable. Consuls et habitants vinrent à sa rencontre en pro- 
cession. L'église en ruines et le cimetière profané par des 
sépultures d'hérétiques furent solennellement réconciliés le 
lendemain. 

Quatre ans plus tard, l'évêque faisant une nouvelle visite à 
Gontaud, y trouva encore l'église en ruine (14 juin 1607). 

Quelques localités, sans avoir de temple, comptaient cepen- 
dant un petit noyau d'hérétiques. Nicolas de Villars raconte 
(21 avril 1603) qu'il y avait 18 huguenots à Birac. C[était assez 
à ses yeux pour qu'on leur donnât un cimetière. C'est pour- 
quoi il adressa au juge du lieu une sommation en règle. 

A Escassefort (20 avril 1603), la situation étant analogue, 
l'évêque fit une sommation semblable au juge seigneurial qui 
promit d'obéir. Cependant la promesse ne fut pas tenue, car, 
le 19 mai 1607, la sommation dut être renouvellée. Le lende- 
main, le seigneur d 'Escassefort s'engagea à « pourvoir à ce 
que les huguenots eussent cimetière distant et séparé des ca- 
tholiques ». Cette fois le cimetière fut accordé aux protes- 
tants. C'était un emplacement près du cimetière catholique. 
Il fut aliéné, comme bien national, durant la Révolution. 

A Duras, l'évêque se présenta, le 3 mai 1603, accompagné 
du seigneur d'AUemans, M. de Merville, qui était en même 
temps sénéchal d'Agenais. On le reçut en procession. Il fil 
dans la suite au juge une sommation pour que les protestants 
fussent poui'vus d'un cimetière distinct, puis il s'occupa de ré- 
labHr le service divin qui avait cessé depuis 25 ans. Le sei- 
gneur de Duras fit rendre à l'église une cloche qui se trou- 
vait dans le temple ; enfin un particulier restitua les fonts 
baptismaux qu'il avait chez lui. 



1) PouiUé historique du diocèse d'Agen, par l'abbé Durengues, p. 384. 

25 



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- 370 - 

Le temple des réformés devint plus tard église catholique. 

Le 5 mai 1603, Tévêque fil à Sainte-Foy-la-Grande sa pre- 
mière visite. Les commissaires l'y avaient précédé longtemps 
auparavant, néanmoins sa venue ne devait pas être inutile. 

Le consistoire du lieu avait agité la question des rapports 
qu'il convenait d'entretenir avec l'évêque. Quelques consuls, 
le juge et le ministre, estimèrent qu'il fallait lui rendre visite, 
mais les autres, en plus grand nombre, décidèrent qu'il fal- 
lait se tenir à l'écart. Malgré cette décision, le juge et quel- 
ques habitants rendirent visite à l'évêque. C'était dans l'après- 
midi. Le lendemain et jours suivants, N. de Villars visita quel- 
ques paroisses du voisinage, entre autres Lévignac, où il 
exhorta « tant les catholiques que huguenots à la paix ». 11 
fit sommation aux officiers du lieu de pourvoir les huguenots 
d'un cimetière. Et comme cette sommation n'avait pas reçu 
d'exécution il la renouvela quelques semaines plus tard (23 
mai). 

Après ces absences, l'évêque rentra dans Sainte-Foy ; le 
17 mai il fit « sommer le juge dud. lieu pour les cimetières, 
églises où l'on faisoyt le prêche, et la célébration des festes » 
puis ayant su que les consuls étaient décidés à le voir s'ils 
étaient mandés il s'empressa de leur envoyer un membre de 
son entourage. 

Les consuls s'exécutèrent sans délai. Après un échange de 
salutations, l'évêque ne leur cacha point son étonnement, il 
caractérisa leur conduite de fait sans précédent et de lourde 
faulle. Il leur fit sentir que tout le monde les blâmait de n'être 
point venus le recevoir à son arrivée. 

Après ce$ justes observations, Nicolas de Villars expliqua 
aux consuls qu'il prolongerait encore son séjour dans leur 
ville dans l'unique but d'y rétablir le service divin. Après 
son départ, il laisserait sous leur protection les ecclésiasti- 
ques chargés de ce service. Pour montrer tout le prix qu'il 
attachait à l'exécution de Tédit de Nantes, il qualifiait de paix 
de Dieu cette paix religieuse. On parla de la justice, du prê- 
che, des cimetières, et tout fut réglé au mieux des intérêts de 
chacun. 



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— 371 — 

Les faits que nous venons de raconter sont suffisants pour 
donner une idée de la conduite ferme et habile tout à la fois 
de N. de Villars. Partout où il y avait quelques familles hu- 
guenotes, il exigeait pour elles un cimetière, et pour que sa 
réclamation eût plus de poids, il la faisait devant notaire. C'est 
ainsi qu'il fit sonimation aux juges de Fa illet, de Miramont 
et de Saint-Maurin. 

Grâce au concours de 1 evêque, l'intervention des commis- 
saires portait plus de fruits; les divisions entre catholiques et 
protestants perdaient de leur acuité. La foi catholique n'était 
plus laissée sans soutien dans les milieux hérétiques. Au be- 
soin l'évêque entreprenait la réfutation des théories calvi- 
nistes et ses raisons étaient présentées avec une telle autorité 
que parfois, comme à Gontaud, le 14 juin 1607, le ministre 
du lieu tombait en confusion. 

A une époque où le clergé diocésain se trouvait en bien des 
cas diminué par le contre-coup des troubles précédents, il im- 
portait de le relever par un gouvernement ferme et par de 
bons auxiliaires, Nicolas de Villars n'eut garde de manquer 
à ce double devoir. Partout où il redressait les autels, il pla- 
çait un prêtre digne, il réprimandait toujours les ecclésiasti- 
ques dont la conduite soulevait la moindre critique. Il leur 
donnait de bons conseils et savait leur faire comprendre que 
l'évêque était pour eux un père au regard vigilant. S'il était 
miséricordieux pour le prêtre, repentant, N. de Villars se 
montra toujours inexorable pour les vicaires ou curés dépour- 
vus de la science suffisante, toujours il les chassa sans pitié. 

Les jésuites furent les auxiliaires dont il s'assura le con- 
cours, car il avait compris leur haute valeur, et l'expérience 
lui montra que ces apôtres avaient tout le zèle requis pour 
aider au relèvement des ruines morales dans son diocèse. 

Jean DUBOIS. 



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BIBLIOGRAPHIE 



Correspondance de Bossuel, nouvelle édition augmentée dc^ 
lettres inédiles publiées avec des notes et des appendices, 
sous le patronage de TAcadémie française, par C. Urbain et 
E. Levesoue, tome troisième (1684-1688). — Paris, librairie 
Hachette et C^ 79, boulevard Saint-Germain, 1910, 1 vol. 
in-S"" de 576 pages. 

I.e volume qui vient de paraître n'est pas indigne des précé- 
dents, on y retrouve la même richesse d'érudition et la môme jus- 
tesse de critique (1). Les Agenais y peuvent glaner, au point de 
vue local, d'utiles renseignements. Nous citerons dans cet ordre 
d'idées la longue lettre de Charles Perrault toute entière consacrée 
à notre saint Paulin et celle de Bossuet au Père J. Shirburne, du 
6 avril 1686. L'évêque de Meaux y porte sur le prieur d'Eyrans 
une appréciation peu flatteuse, qu'il nous semble utile de repro- 
duire, bien que le texte en soit connu depuis fort longtemps. 

« Je vous dirai que cet Imbert est un homme sans nom comme 
sans savoir, qui crut justifier ses extravagances devant M. l'arche- 
vêque de Bordeaux, son supérieur, en nommant mon exposition à 
ce prélat, qui en a souscrit l'approbation dans l'Assemblée de 
1682. Mais tout le monde vit bien que le ciel n'est pas plus loin de 
la terre que ma doctrine l'était de ce qu'avait avancé cet emporté. 
Au reste, jamais catholique n'a songé qu'il fallut rendre à la croix 
le même honneur que l'on rend à Jésus-Christ dans l'Eucharistie, 
ni que la Croix avec Jésus-Christ dût être adorée de la môme 
manière que la nature humaine avec la divine ou la personne du 
Fils de Dieu. VA quand cet homme se vante d'être condamné pour 
avoir nié ces erreurs que personne ne soutint jamais, il montre 
autant de malice que d'ignorance. » 

La révocjition de Tédit de Nantes et les conversions peu sincères 



(1) Voir nos deux articles précédents sur les deux premiers volumes lîc 
celte Correspondance. Us ont paru dans la Revue Je VAgenais, en 1909, 
pages 181 et 378. On y verra que Michel d'Imbert n'était pas d'aussi basse 
extraction que Bossuet l'a pensé et l'a écrit. 



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— 373 — 

ou peu durables d'un grand nombre de calvinistes forcèrent les 
évêques de France à résoudre des cas de conscience très rares 
auparavant. A ce sujet, on ne lira pas sans profit une lettre de 
révoque de Meaux à Tévêque de Saintes, du 26 février 1687. 

« Des 198 lettres de ce troisième volume, 97 ont été publiées 
d'après les originaux, 22 sur des copies authentiques et les autres, 
sans indication spéciale, d'après le texte donné par Deforis. On 
remarquera que 73 de ces lettres ne figurent pas dans l'édition 
Lâchât, et on voudra bien regarder comme inédites celles qui n'ont 
été publiées dans la Revue Dossuet qu'en vue de la présente 
édition. » 

Ces constatations faites par MM. Urbain et Levesque dans une 
noie, au bas de la page 567, donnent une idée exacte de l'impor- 
tance du volume qui vient de paraître et dont l'exécution typogra- 
phique est aussi irréprochable que le travail des deux auteurs. 

Aperçu léodal du Marensin, par B. Saint-Jours. — Bor- 
deaux, impr. A. Arnaud, 34, rue Sainte-Colombe, 1910, bro- 
chure in-8* de 18 pages, avec supplément et index alphabé- 
tique. 

Celte courte brochure mérite d'être signalée dans la Revue de 
rAgenaisy surtout à cause du seigneur de Marcellus", François- 
Charles-IIyacinthe de Martin, qui donna, à Nérac, le 7 décembre 
17i0, un dénombrement de la baronie de Marensin. Quelques autres 
passages méritent aussi de fixer l'attention de ceux qui s'intéressent 
à l'histoire de l'Albret et du Bazadais. 

Ce travail montre qu'en peu de pages il est quelquefois possible 
de condenser d'utiles renseignements. 

Les Trompettes du Roi, par Emile Rhodes. — Paris, Al- 
phonse Picard et fils, éditeurs, 82, rue Bonaparte, 1909, 1 vol. 
in-S"* de 72 pages, avec des airs de trompettes par LuUy. 

Cet ouvrage, dont 15 exemplaires ont été imprimés sur papier 
de Hollande et 200 sur papier Japon, nous arrive d'Auvergne. 
Comme on peut s'y attendre, presque toute la matière de ce curieux 
livre concerne des Auvergnats, car les trompettes du roi furent en 
presque totalité empruntés à la Haute-Auvergne et plusieurs ont 
même appartenu à la famille Rhodes. 

En faisant preuve de piété filiale, l'auteur a dépassé le cadre 



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- 374 — 

étroit d'une famille et d'une région, car il a étudié une institution 
royale peu connue. De la cour du roi, M. Rhodes a suivi les trom- 
pettes dans la maison de la reine, dans les demeures des princes et 
jusqu'au milieu des compagnies dont ils formaient un des éléments 
essentiels. 

De nombreuses illustrations viennent encore ajouter à l'intérêt 
que renferme cette brochure. 

M. Rhodes, qui figure parmi les jeunes érudits, est en trop bonne 
voie pour ne pas aller toujours de l'avant et de mieux en mieux. 
Puisse-t-il dans d'autres ouvrages, tout en s'occupant de sa belle 
Auvergne, attirer l'attention des travailleurs d'autres provinces ! 

Histoire de la Contre-Révolution^ par le baron de Batz. 
L'Agonie de la Royauté (1789-1792). — Nouvelle bibliothèque 
historique, Bloud et C^ Paris ; 1 vol. in-8** de 500 pages. 

Depuis quelques années, l'histoire de la Révolution attire de 
plus en plus l'attention des chercheurs, les monographies se mul- 
tiplient et déjà l'on essaie de coordonner, dans des travaux d'en- 
semble, les résultats partiels péniblement et patiemment réalisés. 
Tandis que les uns étudient plus spécialement la marche envahis- 
sante de la Révolution et des révolutionnaires, d'autres cherchent 
à établir dans quelle mesure la résistance fut organisée. M. le 
baron de Batz appartient à cette uernièrc catégorie. Son livre, bien 
composé et clairement écrit, paraît résumer ce qui a paru jusqu'à 
ce jour sur l'histoire de la contre-Révolution. Non content d'ana- 
lyser les travaux imprimés, l'auteur a mis encore à contribution 
un certain nombre de riches dépôts publics. 

Si l'on ne trouve presque rien sur l'Agenais dans ce livre, nous 
croyons cependant que sa lecture ne sera inutile à aucun de nos 
érudits locaux dont l'intérêt se porte sur l'histoire de la Révo- 
lution. 

M. le baron de Batz a le mérite d'être un précurseur en écrivant 
Vllistoire de la Conlre-Révoluiion. Ce privilège très appréciable 
est de nature à lui concilier les sympathies du public savant et 
lettré, toujours avide d'être tenu au courant de tous les bons livres 
qui paraissent. En outre, l'ouvrage qui vient de voir le jour, est 
plus qu'un simple récit de faits. L'auteur a sa doctrine et son franc- 
parler, après enquête, il juge en dernier ressort. Comme il touche 
à toutes les questions et qu'il les étudie toutes sérieusement, nous 



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- â75 - 

croyons bien que sur nombre de points ses jugements seront, dans 
leurs grandes lignes, adoptés par les historiens de l'avenir, mais 
il y aura aussi des scories qui tomberont d'elles-mêmes sous 
Taciion puissante de travaux d'enquête plus raffinés et plus 
nombreux que ceux qui ont été faits jusqu'à ce jour. 

Les padouens du bordelais, Etude historique, par Pierre 
IIarlé. — Bordeaux, impr. Y. Cadoret, 17, rue Poquelin-Mo- 
lière, 1910, 1 vol. in-8" de 239 pages. 

La monographie dont M. Pierre Harlé vient de faire sa thèse do 
doctorat on droit, est un remarquable travail. Tous coux qui s'inté- 
ressent l\ l'histoire de la féodalité en Guienne devront lire ce livre. 
La question des padouens est fort curieuse en elle-même, car on y 
voit quels étaient les droits des seigneurs sur ces sortes de biens, 
comment les communautés d'habitants entreprirent d'empiéter sur 
les droits seigneuriaux et de quelle manière le pouvoir royal 
essaya de se substituer aux seigneurs et aux communautés dans 
la possession de ces biens. Cette question louche, en outre, à 
d'autres points non moins intéressants, tels que ceux du franc- 
alleu, des droits de transhumance, du fouage, de la taille, etc. 

La thèse très fouillée a mérité à son auteur le grade de docteur 
en droit civil et c'est justice., 

Les travaux historiques doivent être minutieusement traités, 
M Pierre Harlé s'en est rendu compte et c'est pour ne pas s'être 
écarté de celte règle qu'il nous a donné vune étude aussi substan- 
tielle. Sans lire cet ouvrage, pour être convaincu de la scrupuleuse 
méthode dont l'auteur a fait usage, il suffirait de jeter un regard au 
bas de la page 131. L'œil s'arrête, étonné par un procédé typogra- 
phique inaccoutumé. Les abbréviations d'un texte de la fin du 
XVI* siècle sont indiquées sans profit aucun pour le lecteur. C'est 
une exagération curieuse qui ne sera pas imitée, car le besoin no 
s'en fait pas sentir. Mais ce procédé atteste, nous le répétons, un 
désir intense d'arriver à la vérité. C'est une erreur, mais qui part 
d'un excellent principe. M. P. Harlé, qui est jeune, gardera de sa 
méthode tout ce qu'elle a de bon et rejettera le reste. Nous souhai- 
tons que, mis en goût par ce bon travail, l'auteur entreprenne la 
solution d'autres '^roblèmes dans ce domaine si vaste, mais si peu 
exploré des études d'histoire économique. 



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— 376 — 

Trois chartes périgourdines du XIV* siècle : V Réplique è 
l'Information de 1310; 2** Hommage rendu en 1323 au comte 
de Périgord par le seigneur de Vemode ; 3"* Procès-verbal de 
la démolition de la tour de Razac en 1397, par Paul Huet. — 
Périgueux, impr. Ribes, rue Antoine-Gadaud, 1910. 

En 1902, dans la Revue de rAgenais^ page 447, nous avons 
signalé Vlnlormaiion de 1310, aujourd'hui c'est une réplique à cet 
acle et deux autres documents que nous signalons. La première de 
ces trois chartes indique plusieurs localités du diocèse d'Agen : 
les prieurés de Saint-Sardos, de Rouffiac, d'Envals (?), de Cavarc, 
de Boisset et d'Eynesse et le château de Xonneins. M. P. Huet a 
cru qu'il fallait faire de « Roffiaco » une localité du Cantal, c'est 
impossible, puisque le texte porte qu'il s'agit d'un prieuré de 
l'Agenais. Rouffiac près de Monbahus est la seule paroisse qui sa- 
tisfasse aux exigences du texte. Il est vrai que le Fouillé historique 
du diocèse d'Agen, par l'abbé Durengues, ne dit pas que ce lieu 
ait jamais dépendu de Sarlat comme l'indique le texte, mais on 
doit supposer qu'il y a eu sur ce point omission dans l'ouvrage 
dq notre savant confrère. 

Des impositions extraordinaires sur le revenu pendant la Révo- 
lution (contribution patriotique, emprunts (orcés) et de leur appli- 
cation dans la commune de Rordeaux, par Roger Brouillard, 
docteur en droit, avocat à la Cour d'Appel de Bordeaux. — Bor- 
deaux, impr. Y. Cadoret, 1910, 1 vol. in-S"* de viii-210 pages. 

De tous les travaux historiques, ceux relatifs aux finances sont 
parmi les plus arides, M. R. Brouillard ne l'ignorait pas lorsqu'il 
a choisi pour thèse de droit l'étude « des impositions extraordinai- 
res sur le revenu pendant la Révolution ». Malgré ses difficultés, 
ce travail a été mené à bonne fin par son auteur et M. Brouillard 
a bien gagné le titre de docteur en droit civil qu'il poursuivait de 
ses laborieux efforts. 

Intéressant en général pour l'histoire financière de la Révolu- 
tioi), le travail du nouveau docteur donne de curieux renseigne- 
ments particuliers sur l'application financière de ces impôts dans 
la commune de Bordeaux. 

L'ouvrage se divise en quatre parties. Dans la première, trois 



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— 377 — 

chapitres sont consacrés à Télude de la contribution patriotique 
du quart du revenu. La deuxième relative à Temprunt forcé de 
l'an II contient deux chapitres. La troisième étudie en trois cha- 
pitres l'emprunt forcé de Tan IV. L'emprunt forcé de Tan VII 
fait l'objet de la quatrième partie, cfUi est subdivisée également en 
trois chapitres. 

Chacun des nombreux chapitres contenus dans l'ouvrage est 
subdivisé, à son tour, en un ou plusieurs paragraphes. Œuvre 
méthodique, s'il en fut, la thèse de M. Brouillard se distingue 
également par les qualités qui font les bons ouvrages historiques : 
simplicité et clarté du style, abondance et solidité de l'information, 
exactitude rigoureuse des raisonnements. 

Après avoir lu ce travail on reste convaincu de l'impuissance 
financière de la Révolution. Ce régime « qui devait restaurer les 
finances, établir plus d'équité dans la répartition des charges, 
manqua son but. Il vécut d'expédients et sombra dans la misèro 
après avoir fait la banqueroute ». L'inexpérience des législateurs, 
le peu de confiance inspirée par la Révolution, telles furent les 
principales causes des insuccès qui ont marqué l'œuvre financière 
de cette période néfaste. 

Jean DUBOIS. 



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CHRONIQUE RÉGIONALE 



Herbier et Bibliothèque botanique de J.-Fl. Boudon de Saint- 
Amans. — La Société académique d'Agen, à qui le regretté docteur 
Louis Amblard les a légués en mourant, vient d'entrer en posses 
sion du magnifique herbier de Jean-Florimond Boudon de Saint- 
Amans et de sa Bibliothèque botanique. Don précieux, dont ses 
membres ne sauraient trop se montrer reconnaissants. 

L'herbier se compose de 21 cartons de 47 centimètres de largeur 
sur 33 de profondeur et 28 de hauteur, contenant chacun plus de 
deux cents feuilles doubles, dans lesquelles sont conservées les 
plantes. Chaque feuille renferme, écrite en entier de la main d»^ 
Saint-Amans, une étiquette indiquant le nom, l'espèce, le genre, 
la classe, la description, Torigine de chaque plante, avec l'endroit 
011 elle se trouve. C'est, en (juelque sorte, le manuscrit vivant do 
la Flore a gênai se. 

Les six premiers carions conlieimcnt, en effet, indiquée par l'au 
tcur lui-même, la Flore du dé parlement de Lol-el-Garonne ; deux 
autres, la Flore des Pyrénées ; les treize derniers portent comme 
litre Systema Vegeiabilium Phaneroyamia, dont un consacré aux 
plantes exotiques. 

L'herbier est classé d'après le système de Linné, bien que Saint- 
Amans l'ait modifié à sa guise, ainsi qu'il l'écrit *lans la Préface de 
sa Flore agenaise : 

« ...Je n'ai point adopté, dit-il, les principes de la nouvelle écolo; 
« mais, obligé de marcher sous d'autres enseignes, j'ai choisi celles 
« de Linné. Il est vrai qu'ayant eu souvent l'occasion de constater 
« des erreurs dans les Flores les plus accréditées, j'ai franchement 
« signalé ces erreurs et les ai rectifiées... (jue je n'ai pris pour mo- 
« dèle ni ces listes de plantes sans critique et sans synonymie, si 
« nmltipliécs de nos jours, ni ces ouvrages diffus et volumineux, 
« pris, à ce qu'il paraît, i)our des chefs-d'œuvre par d'aveugles ad- 
« mirateurs... Il est vrai que j'ai relevé des dénominations fran- 
(( çaiscs bizarres mal appliquées, mal sonnantes... Il est vrai que 
« je n'ai suivi aucun de ces novateurs qui, préférant des caractères 



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- 379 — . 

« souvent presque invisibles au microscope à ceux qui s'offrent 
« d'eux-mêmes à l'observateur, vont établissant des genres et des 
« familles d'après une partie de la plumule ou de l'embryon, et 
« perdraient la botanique s'ils le pouvaient, en travaillant, disent- 
« ils, pour elle... Mais il ne faut fâcher personne. Si cependant l'on 
« trouvait que j'ai poussé trop loin la liberté grande avec laquelle 
« on traite aujourd'hui toutes sortes de sujets, j'aurais pour excuse 
« l'amour de la vérité, le désir et l'espoir de la répandre. » 

L'herbier de Saint-Amans est classé d'après la méthode adoptée 
par lui dans la Flore Agenaise. Il comprend d'abord la Phanéroga- 
mie, mot dont l'auteur, à rencontre de BuUiard, revendique haute- 
ment la paternité (1), puis la Cryptogamie ; les deux parties, subdi 
visées en une foule de classes. Il est admirablement conservé et tel 
qu'il se trouvait à la mort de son créateur, arrivée on le sait, le 28 
octobre 1831. 

Pour parler aussi sciemment, on l'a vu, et, diçons-le, aussi ca 
valièrement des botanistes qui l'avaient précédé ou qui différaient 
avec lui sur la méthode de classification à suivre, il fallait que 
J.-Fl. B. de Saint-Amans eût étudié à fond leurs ouvrages et leurs 
travaux, et que dans sa retraite champêtre de Saint-Amans il n'ait 
pas hésité, malgré leur rareté, leur cherté et la difficulté des moyens 
de transmission, à les faire venir et à les collectionner. Aussi sa 
bibliothèque botanique est-elle très riche et renferme-l-elle des ou- 
vrages de tout premier ordre. 

Sans parler d'éditions rares des xvi* et xvii* siècles, telles que 
le Stirpium adversaria nova de Petro Pena et de Malhias de Lobel, 
dédié à la reine d'Angleterre Elisabeth, Vllisloria generalis Planta- 
rani de 1587, le Florilegium d*Ernmanuel Siverl de 1620, VAlbuni 
de Pierre Vallet, précédé de son portrait, de 1608, la Botanica de 
Schœ[[er, et de bien d'autres encore, la collection compte, parmi ses 
deux cents et quelques volumes, toutes les œuvres de Linné, de Jus- 
sieu, de de Candolle, de Lamark, de Tournefort, d'Acharius, de 
Schmid, en un mot tous les ouvrages des botanistes célèbres du 
xviii* et du commencement du xix* siècle. Elle compte en plus les 
Flores particulières à presque tous les pays, Suisse, Russie, Aile 
magne, Egypte, et plus spécialement la France : Flores des envi- 
rons de Paris, du Dauphiné, de la Provence, de la Bretagne, de 



(1) Note ajoutée à la Préface de la Flore agenaise, pages 12-14. 



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— 380 - 

Toulouse, des Landes, avec la fameuse Perlida Chloris, de Thore, 
dont Bory de S. Vincent s'amuse tant dans ses spirituelles lettres. 

Enfin parmi les nombreux Albums de plantes, dont quelques-uns 
très anciens et très rares, nous citerons : V Herbier de la France ou 
Collection complète des Plantes indigènes de ce roj/aixme, avec 
leurs détails anatomiques, leurs propriétés et leurs usages en méde 
cine, par M. Bulliard. {Paris, chez Vauteur, Didot, Debure, Belin), 
disposé selon le système de Linné par le citoyen Saint- Amans, iar 
dinier botaniste, à Agen, Van 3® de la République (1794), Il est pré- 
cédé d'une Préface manuscrite de Saint- Amans et composé de trois 
volumes, grand in-S"*, reliés en veau fauve, avec, comme tous les 
autres volumes du reste de la bibliothèque, le chiffre doré et Tex- 
libris de Saint-Amans. 

Puis encore : la Flore étrangère ou Collections de plantes exo- 
tiques, recueillies et rapportées aux classes, ordres et genres du 
système sexuel, par J,-FL Saint- Amans, citoyen français, avec pour 
devise : Amore et Labore. {Agen, Van second de la République fran- 
çaise, vulgo 1794); magnifique album colorié, en deux volumes in- 
folio, de 108 et 124 pages chacun, reliés en veau fauve, et toujours 
aux armes de Saint- Amans. 

Fière du cadeau qui lui a été fait, la Société académique 
d'Agen Ta placé dans la principale vitrine de la grande salle do 
son hôtel. Elle le gardera avec un soin jaloux, comme une des plus 
précieuses reliques de ses riches collections. 



* 

# * 



Rue Ducos du Hauron, à Agen. — Dans sa séance du lundi soir, 
11 juillet, le Conseil municipal d*Agen a décidé, sur la proposition 
de la Société des Excursionnistes et photographes amateurs Age- 
nais, que la rue Ncuve-Trénac porterait désormais le nom de rue 
Ducos du Ilauron, en souvenir du pliysicien distingué Louis Ducos 
du Hauron, qui, le i)remicr, on le sait, inventa, il y a plus de trente 
ans, dans notre ville YUéliochromie ou Photographie des couleurs. 

La Société des Sciences, Lettres et Arts d'Agen, dont les deuv 
frères Ducos étaient membres, est heureuse de s'associer en cette 
circonstance au vote de la Municipalité agenaise qu'elle félicite, et 
d'où, celte fois, toute idée politique a été exclue. Elle ne saurait trop 
louer également l'initiative de la jeune Société des Excursionnistes, 



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— 581 — 

qui a ainsi cherché, de la façon la plus heureuse, à rendre homma 
ge à la science pure et au travail. 

* # 

Mines de Sos. — Les journaux nous apprennent « que des mines 
« de for, assez riches, viennent d*êlrc découvertes dans la commu- 
« ne de Meylan, près de Sos ». Le fait est important et mérite d'élre 
sérieusement contrôlé. Car, s'il est vrai, il constituerait un fort ap- 
point à la thèse qui veut que la ville de Sos soit Toppidum des So- 
tiates, dont s'empara Crassus, lieutenant de César, et qui, combattue 
énergiqucment par feu Eug. Camoreyt, plaidant pour la ville de 
Lectoure (1), défendue non moins énergiquemenl par feu j'abbé 
Breuils (2), n'est pas encore, malgré la valeur des deux adversai- 
res, définitivement adoptée. 

On sait que César, dans sa Guerre des Gaules, dit, à ce propos, 
que « le pays est plein de mines d'airain qu'exploitent les Sotiates » 
(liv. III, chap. 21). Que faut-il entendre par airain ? Est-ce du bron- 
ze, comme on le croit généralement, du cuivre ou du fer ? Toujours 
est-il qu'autour de Lectoure on n'a jamais trouvé aucune mine 
de ce genre. A Sos, au contraire, Tabbé Breuils affirme que dans 
une cave, chez un boulanger, a été découvert « un lingot de minerai 
a de cuivre, de forme sphérique, ayant à peu près la grosseur des 
« deux poings » (3). Si maintenant, non loin de là, il était avéré 
qu'il existe des mines de fer, la découverte aurait, on le voit, son 
importance, moins grande toutefois que si ce minerai de fer se trou- 
vait être du minerai de cuivre ? Il est bon, néanmoins, que l'atten- 
tion des archéologues soit appelée sur ce point. 



* 
* # 



Mosaïque nouvellement trouvée près de Nérac. — On nous écrit 
également que ces jours derniers « à quelques pas de la gare de Né- 
« rac, sur le plateau situé à l'ouest de cette ville et près de la mé- 
« tairie de Durroy, un laboureur a ramené à la surface du sol un 



(1) L'Emplacement de VOppidum des Sotiates par Eug. Camoreyt. (Paris, 
Champion, 1883 ; — du même, La Ville des Sotiates. (Auch, Bouquet, 1897.) 

(2) VOppidum des Sotiates par A. Breuils (Revue de Gascogne, xxix et 

XXXVI.) 

(3) Note sur i Oppidum des Sotiates. Revue de Gasc, xxix, p. 400. 



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— 482 -- 

« bloc de mosaïque, et qu^intrigué il a fouillé plus profondément 
« son champ et a mis à découvert, sur une surface de quatre mè- 
« ires carrés, une superbe mosaîcjue, admirablement conservée ». 
Le fait est à vérifier au plus vite, ne serait-ce que pour tâcher de 
sauver ce précieux fragment. Ne prouverait-il pas une fois de plus 
combien est riche en villas gallo-romaines ce sol Néracais, où se 
trouvent les mosaïques de la Garenne, celles des maisons situées 
au-dessus, un peu plus loin celle de Marcadis, enfin les splendides 
mosaïques de la villa Rapteste, d'inoubliable mémoire. 

Ph. L. 



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PROCÈS-VERBAUX 

Des séanees de ta Société des Scienees, Leltres et Arts d*Ageii 



Séance du 7 Juillet. — Présidence de M. le chanoine Dubourg 

M. le Secrétaire fait part d'une circulaire de M. F. Habasque, dé- 
légué central de TUnion historique et archéologique du Sud-Ouest, 
prévenant la Société que le prochain Congrès de l'Union se tiendra 
en 1911 à Biarritz, sous les auspices de Biarritz-Association. La 
date du mois et du jour sera ultérieurement fixée. 

M. Lauzun annonce également qu'il a pris possession, au nom 
de la Société, à qui le docteur Louis Amblard les avait légués en 
mourant, de Therbier et de la bibliothèque botanique de J.-Fl. Bou- 
don de Saint-Amans. Il montre les vingt-et-un cartons de Therbier, 
dont six renferment la Flore du département de Lot-et-Garonne, 
deux celle des Pyrénées, et treize une collection générale désignée 
sous le titre de Systema vegetabilium Phanerogamia. Il signale en 
suite les plus remarquables ouvrages que contient la bibliothèque 
botanique, composée de plus de deux cents volumes, parmi lesquels 
se trouvent, outre les œuvres fondamentales de Linné, de Jussieu, 
de GandoUe, de Lamarck, de BuUiard, etc., des éditions fort rares 
et les Flores particulières de la plupart des pays. 

Le Chapitre de Sainl-Caprais d'Agen el le droit royal de [oyeux 
avènement, tel est le titre d'un travail où M. l'abbé Dubois relate 
toutes les phases d'un long procès qui s'engagea à ce sujet entre le 
sieur Antoine de Redon de Fontenilles, investi de ce droit par bre- 
vet royal et le sieur Jean de Sabouroux, élu par le chapitre, et qui 
se termina, en vertu d'un arrêt du Grand Conseil du 15 février 1725, 
fournissant de très mtéressants renseignements historiques locaux, 
par la victoire du sieur de Redon. 

Le Livre Juratoire des consuls d'Agen, qui renferme la copie la 
plus ancienne de la coutume de cette ville, et sur les pages duquel 
prêtaient serment de fidélité aux franchises et privilèges de la cité, 
tous les grands personnages chargés d'y exercer leur autorité, 
vient, après plus d'un siècle de disparition, de faire retour à la mu- 
nicipalité. Elle doit cette faveur aux héritiers de feu M. Debeaux, 



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— 384 — 

ancien pharmacien militaire, botaniste distingué, dont la famille le 
possédait depuis longtemps. Ce précieux manuscrit, que M. Lau- 
zun présente à ses collègues, qu'il décrit et étudie page par page, 
et dont il signale tout particulièrement la belle écriture gothique et 
plus encore les charmantes et délicates enluminures qui ornent les 
initiales de chacun des 42 chapitres, constitue, tant par sa valeur 
artistique que par les enseignements locaux qui s'y rattachent, le 
plus précieux volume de la Bibliothèque d'Agen. La Société ne sau- 
rait trop louer cet acte de générosité, si rare à notre époque. 

M. le vicomte du Motey appelle l'attention de ses collègues sur 
les rapports plus nombreux qu'on ne croit, qui, au point de vue 
historique, existent entre l'Agenais et la Normandie, principalement 
la région d'Alençon ; et il se plaît à évoquer le souvenir de Mar- 
guerite d'Angoulême, duchesse d'Alençon, partageant son temps, 
avec toute sa cour, entre cette dernière ville et Nérac, capitale de 
son duché d'Albret. 

M. Bonnat présente enfin, comme curiosités, quelques plaquettes 
relatives à la franc-maçonnerie en Agenais. Il insiste notamment 
sur trois documents intéressant cette secte : le récit d'un banquet 
maçonnique à Agen en 1823 ; le règlement de la Loge d'Agen à cette 
date, et de celle de Villeneuve en 1818 ; le tableau nominal enfin, 
imprimé, de la Loge d'Agen en 1864. 

La Société s'ajourne au premier jeudi de novembre. 

Ph- L. 



La Gommiision d'administration et de gérance : 0. Fallièro», Ph. Lanxun, 0. Granat. 



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Cliché Ph LMUziin. 



Initiale du texte de la Coutume d'Agen 
dans le Livre juratoire 



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ij; !,i\ liK JiiitAToiiti'; nr.s crnsm D'ac.lx 



.1' « »'Mi< pr<)i»]it rhirj-. a|»'-('^ plu.'- «l'un ^i*^ »«• «If •L-p-iph-'îi, *]{) 
i:î.-uiii<(*rils ans-! Vi^ti-:- ly-u^ |)iv( icux ! 

'r<»l csl h' (•a> ]M"i u:M|inairt\ je \w • r'«ip^ [>a-. «i, le •ljrt% *!u 
ln'> iiiî])nrtant \nl«in;«'. «l^-nl h- lir»iîi»r- H'- ;V:j \! hrluaux, 
aiiriM) phaî'niaci»'!» inihiairv, hui;»r»-«îf ..i-î.:. .;•• <^ jiM'î}i})ro 
'r()rrc>|)(>n(lard. (!<' la Su«!r(v ac a<I<'m.M.K' -i \v n \'t]\ut'\\[ *\c 
iain* fl<»n à la villr «i" \ti(*n, ;«'>jî' (JU .= »!^ «li }•■'.•-. r • ..ri-*T\r, 
« »«ini.M- ;\{\ Iciiips j.iîli--, aux A \ liiv»»^ r.'.r-, ,j...! •. 

< ♦• nianu^irii r-* If Lirrc JinuU>U(' ./c s • • i.'s -' .;/./■. ain- 
>i (îi'noiniué paiM- {\\w <\\y \\v\\\ »!• -»'- y\-^ • - ,■..'.:-. -u- 

[>orlHMnon' î^nhiir.iîU'f^, }»îvf<ii(.Mit -»• •■.';■' «!. *.- .... ». {-ri'.i- 
;..nrj.^ cl irMiicliix'"^ (le !a \ il!r, rivMi •• •.« !«.••!•• ' '.«'i-s -ui.v 
('ui)MiK rn^riril anniwlh Mcn' en (^hnru' •- ■ . î- - li«»is 

r< ]>i-ifi('i*^. sci^Mien.'.- (le TA^'ei :»i^ loi.- «• ' t' ' ••'•. !i'> 
é\t que-, les s^'néeiiaux. !<•> \n^\\\\\''\*'\\ - ~ . - ■• .iu\'^, 
le- faillis, eti" , en llll ie«)| lou- |e^ j.ei- ». -. : j- rip 

l»elé< à y exener ium* aulorile. 

Li-ur jneniièi'e (>luiL;aii()n «'-(ait de po^.- - «r-îa- 

!:'(■ l'Aaiiûilfs et de proiiniît'er h\ lornuilc . Ions 

h preip'er elia[)ili'<' de (""iilaifM'- ( V-l «i.- uie 

fui éeril, d apiô*- la i îuirle cni/inai.* de la y • el 

niagniiiqueinenl (»rni\ It^ IJvre a[>p(dé Jui ij- • 
ti]i.-ai''nl i^loire lev aneien- < u]i>uU d'.Xj^rîi. ^ "< -' 
«»e ri.nti'Cr en la p()>se^>ion de l- \'dle, d'en'u» •• 

' . lelh^ d n'aurail jan>ais «In <,.rHr, ri (]!.i i-- 
{."•«eux voluui'^ de -<'S enP.i li(.n-, puir;(pr;- ■ 
jii * Lire couune la copie la plu.s aneiennt^ d(^ la • * 



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chms le I,i\ rc juiMlcii c 



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LE LIVRE JURATOIRE DES CONSULS D'AGEN 



Tout arrive en ce monde, même le retour inattendu à leurs 
anciens propriétaires, après plus d'un siècle de disparition, de 
manuscrits aussi rares que précieux ! 

Tel est le cas peu ordinaire, je ne crains pas de le dire, du 
très important volume, dont les héritiers de feu M. Debeaux, 
ancien pharmacien militaire, botaniste distinefué et membre 
correspondant de la Société académique d'Agen, viennent de 
faire don à la ville d'Agen, pour qu'il soit déposé et conservé, 
comme au temps jadis, aux Archives municipales. 

Ce manuscrit est le Livre J aratoire des Consuls d'Agen, ain- 
si dénommé parce que sur deux de ses plus belles pages, su- 
perbement enluminées, prêtaient serment de fidélité aux privi- 
lèges et franchises de la Ville, non seulement les nouveaux 
consuls entrant annuellement en charge, mais encore les Rois 
et princes, seigneurs de l'Agenais, lors de leur arrivée, les 
évêques, les sénéchaux, les gouverneurs, les juges-mages, 
les baillis, etc., en un mol tous les personnages de marque ap- 
pelés à y exercer une autorité. 

Leur première obligation était de poser la main sur les qua- 
tre Evangiles et de prononcer la formule d'usage relatée dans 
le premier chapitre de Coutumes. C'est donc à cet effet que 
fut écrit, d'après la charte originale de la Coutume, relié* et 
magnifiquement orné, le Livre appelé Juratoire, et dont se 
faisaient gloire les anciens consuls d'Agen. C'est celui qui vient 
de rentrer en la possession de la Ville, d'entre les mains de 
laquelle il n'aurait jamais dû sortir, et qui constitue le plus 
précieux volume de ses collections, puisqu'il est considéré à 
juste titre comme la copie la plus ancienne de la coutume et que 

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— 386- 

c'est lui qui, depuis, a servi de modèle à tous les autres exem- 
plaires (1). 

Le livre Juraloire tel que nous le retrouvons aujourd'hui 
est, croyons-nous, plutôt un petit in-4'* qu'un in-folio, bien que 
ses marges aient été en partie rognées par les relieurs. Il est 
relié en veau fauve, avec tranches rouges et dos dore, orné de 
marguerites, portant comme titre Statuts œ Coutu, d'Agen. Il 
mesure 16 centimètres de large, 23 de haut et 3 d'épaisseur. 

Avec quelques pages blanches, d'autres effacées, trois neu- 
ves ajoutées et le supplément final, il contient en tout cent huit 
feuillets foliotés, sur parchemin jauni, d'assez forte épaisseur. 

Les deux premiers feuillets sont en blanc. Sur le troisième 
se lit ce titre en cursives modernes : Livre et statuts et coutu- 
mes de la ville d'Agen, écrits et imprimés sur pcœchemin, con- 
tenant cent quatre feuillets. Il est suivi d'une préface de deux 
pages où le scribe rappelle qu'en 1726 s'éleva une contestation 
entre les consuls et l'intendant de Boucher sur la procédure à 
suivre en matière d'élection consulaire. 

Puis viennent deux notes, où il est dit : 

V « Que le présent livre des Coutumes de la ville d'Agen 
« a esté relié à nouveau l'année mil six cent trente trois, estant 
« consuls MM. de Faure, Baulac, Solac, de Poussou, de Con- 
<( sisat et du Laurans, et au fond d'icelluy est escript le roUe 
(( de MM. les Jurats de ladite ville qui sont vivants, cejour- 
<( d'huy 23 du mois de décembre, au susdit 1633. » 

2° « Que le présent livre a esté relié de nouveau l'année mil 



(1) Dans sa \otice sur les divers exemplaires manuscrits des Coutumes de 
la ville d'Agen (Uecueil de la Société académique d'Agcn, vi, 1- série, p. 154- 
180) M. Amédée Moullié cite cinq exemplaires de ces Coutumes : 1' Le ma- 
nuscrit du Vatican ; 2' Le manuscrit de Bordeaux ; 3* Le manuscrit d'Agen, 
qui a servi de texte pour l'impression de ces Coutumes au tome v, 1" série, 
de ce môme Recueil ; A' Le manuscrit de Paris ; 5' Le livre Juratoire. Un 
sixième ox(Mnplaire a été trouvé depuis et donné à la Bibliothèque munici- 
pale d'Agen par M. Henri Noubel, ancien maire, ancien député, ancien sé- 
nateur. C'est un petit in-12 sur parchemin, de la même écriture que le Livre 
Juratoire, avec de simples initiales ornées et coloriées, mais sans vignettes ni 
grandes majuscules enluminées. Serait-ce celui dont parle M. A. Moullié à 
la page ICI de sa Notice précitée, et qui, dit-il, ne s'est plus retrouvé nulle 
part ? 



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- 387 — 

« sepl cent soixanle-douze, par Boë, relieur, et ce par les 
« soins de M. Laclaverie, doyen. » C'est la reliure que nous 
voyons aujourd'hui. 

Suivent trois pages entièrement effacées, et « le catalogue 
« de MM. les jurats, Tan 1770 » composé de quarante-deux 
membres, le tout en cui'sives modernes. 

Au feuillet vn seulement commence le manuscrit original 
des Coutumes. Il est écrilç en langue romane, en belles gothi- 
ques rondes çle la fin du xiiï^ siècle. 

Les six premiers feuillets renferment, en guise de sommaire, 
les rubriques des quarante-deux chapitres de la Coutume. 
Mais il est écrit en marge que le 42^ delicil. Chacune de ces 
rubriques est précédée d'une initiale ornée, presque toujours 
un L, de couleur bleue et marron. La première de toutes, ma- 
gnifiquement enluminée, représente un religieux, en robe bru- 
ne, assis et écrivant sur un livre le texte probable de la Cou- 
tume, en présence de deux personnages debout, dont le premier 
est revêtu d'une tunique verte, surmontée d'un capuchon rou- 
ge, le tout encadré dans un élégant dessin aux multiples cou- 
leurs. 

Viennent ensuite, se faisailt face, les deux superbes minia- 
tures, malheureusement bien détériorées par l'imposition des 
mains, sur lesquelles était prêté le serment. Elles représentent : 

1** A gauche, « la Passion ligurée de Noslre Seigneur ». 
Dans un ovale de 17 centimètres 5 de haut sur 11 de large. 
Dieu le Père nimbé et assis. De la main droite il bénit, les 
trois premiers doigts levés, tandis que sa gauche tient la boule 
du monde. Devant lui, le Christ, crucifié sur une croix qui est 
supportée par les bras relevés du Père. A droite et à gauche, 
au haut de l'ovale, deux anges à genoux. Dans le bas, la Vier- 
ge éplorée à droite de la croix, et, à gauche, un personnage 
aux traits effacés, probablement saint Jean, ou peut-être la 
Madeleine. Aux quatre coins du carré, en dehors de l'ovale, 
les quatre symboles évangéliques, l'ange, le bœuf, l'aigle, le 
lion, tous quatre ailés. 

2*" Sur la page de droite, la Vierge, presque méconnaissa- 
ble, couronnée et nimbée, en grand manteau bleu foncé, tenant 



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- 388 - 

dans ses bras l'enfant Jésus également nimbé. Elle est de profil 
et semble prier devant un objet dont les lignes ont disparu. 
Tout au haut, dans un coin du ciel, une tour avec ses baies 
cintrées (1). 

Ainsi que le rappelle M. Amédée MouUié, dans sa notice pré- 
citée, il est plusieurs fois question, dans les divers procès- 
verbaux de prestation de serment des grands personnages, de 
ce dessin de la Passion. 

Dans celui du maréchal d'Ornano, gouverneur.de Guyenne, 
arrivé à Agen le 3 novembre 1602, il est dit « que le seigneur 
« gouverneur a preste serment ez mains des consuls sur le 
« livre juratoire où sont les quatre saints évangiles et la Passion 
« figurée de Notre Seigneur Jésus-Christ » (2). 

Huit ans après, le 18 août 1610, le duc de Roquelaure, gou- 
verneur général de la Guienne, « s estant mis à deulx genoulx, 
« après avoir mis la main dexlre sur lesdits évangiles et Pas- 
« sion figurée de Nostre Seigneur, a promis... en tesmoing de 
« quoy il a baisié la figure de la Passion de Nostre Sei- 
« gneur. » (3). 

Enfin, entre autres exemples cités, le 24 août 1611, le prince 
de Condé, successeur du duc de Roquelaure, étant entré dans 
Agen, (( le livre juratoire de la maison de ville luy ayant esté 
« présenté par le sieur de Sevin, premier consul, assisté des 
« sieurs ses collègues, ledit seigneur prince a mis la main 
<( dextre sur ledit* livre juratoire, figure et Passion de Jésus- 
ce Christ, et a promis et juré » (4). 

Immédiatement après les deux belles gravures précitées, 
viennent quatre feuillets contenant chacun un extrait des quatre 
évangiles selon S. Jean, S. Luc, S. Mathieu et S. Marc. Cha- 



(1) Le Livre Juratoire de Deaumonl-de-Lomagne^ publié par les soins do 
la Société archéologique du Tarn-ct-Garonne (Monlauban» éd. Forcstié, 1888, 
in-8° de 276 pp.) contient deux belles miniatures, à peu près semblables à 
celles-ci. Celle de gauche représente l'image de la Sainte Trinité ; celle de 
droite la Passion figurée de Nostre Seigneur. Môme format et même richesse 
de coloris et d'ornementation. 

(2) Archives municipales d'Agen, BB. 40. 

(3) Idem. 

(4) Idem. 



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que texte est précédé d'une superbe initiale ornée représentant 
le même sujet, c'est-à-dire 1 evangéliste nimbé, en manteau 
bleu, assis et écrivant son évangile, avec, à ses pieds, l'animal 
symbolique, aigle, bœuf, lion, tous animaux fantastiques aux 
ailes éployées de multiples couleurs; 

Et M. A. Moullié de rappeler également les textes des procès- 
verbaux de prestation de serment où il est question de ces 
évangiles : 

« Le 9 décembre 1520, Pothon de Raffin, sénéchal, a juré 
« entre les mains du sieur Nadal, consul, tenant lesdits évan- 
« giles insérés au livre des coutumes » (1). 

L'année suivante, l'évêque d'Agen Antoine de La Rovère 
fait son entrée dans Agen et appose également ses mains 
<( ^uper quatuor Dei evangeliis existenlibus in Libro consue- 
« tudinum diclœ urbis » (2). 

Enfln, le 17 septembre 1558, à propos de l'entrée de Janus 
Frégose, évêque d'Agen, il est dit au procès-verbal : « Lesdits 
« sieurs consuls se tinrent sur la porte d'entrée, tenant en leurs 
« mains le Livre [uratoire où est la figure de la Passion de 
« notre Seigneur Jésus-Christ, les Saints Evangiles, coutumes 
« et privilèges de la ville. » (3). 

Au feuillet xix, commence enfin le texte authentique des 
Coutumes, en langue romane, absolument semblable à celui 
qu'a publié M. Amédée Moullié dans le tome V, l** série, du 
Recueil de la Société académique d'Agen, d'après le vieil 
exemplaire conservé aux archives municipales, mais qui n'est 
que la transcription officielle ordonnée en 1370 par le duc 
d'Anjou, lieutenant général du roi en Languedoc, des coutumes 
originales, ainsi qu'il est dit du reste expressément en note : 
« Facta est collatio in libro dequo mentio prohabetur in 
<( carta prœsenli », texte qu'aurait donc vu le duc d'Anjou lui- 
même et qui était bien antérieur à cette année 1370. 

Je n'entrerai pas.ici dans l'étude juridique de la Coutume. Je 



(1) Archives municipales d'Agen, BD. 23. 

(2) Idem. 

(3) Idem, BB. 30. 



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- 390 - 

laisse ce soin à un jeune et savant futur docteur en droit, 
M. Henri Tropamer, qui a pris La Coutume d'Agen pour sujet 
de thèse et qui ne peut manquer de le traiter aussi convenable- 
ment et scientifiquement ^que possible. 

Je n'insisterai pas davantage sur le côté technique et paléo- 
graphique de ce manuscrit, qui mériterait d'être étudié dans 
ses plus grands détails, principalement dans la description 
minutieuse de sa remarquable ornementation et des si curieu- 
ses vignettes qui précèdent chacun des chapitres, où sont re- 
présentés des personnages « mettant en action ce dont il s'agit 
dans le chapitre ». 

Je ne puis cependant m'empêcher de signaler tout particuliè- 
rement les charmantes vignettes représentant : d'abord, à la 
première page du texte intégral des Coutumes, au-dessous 
des quatre lignes portant : In nomine Patris et Filii et Spiritus 
sancli, la sainte Trinité figurée par Dieu le Père, Dieu le Fils 
et au milieu le saint Esprit sous la forme d'une colombe, la 
tête nimbée et renversée, le tout encadré par une initiale I, 
magnifiquement ornée de volutes et d'enroulements (1); — au 
verso de cette même page, le serment, en tête du chapitre pre- 
mier, intitulé : « De sagrament del senhor del senescalc e del 
balles » et représentant, en effet, ces personnages venant prêter 
serment sur le livre juratoire, tenu par le premier consul, avec 
les costumes de l'époque de couleurs diverses, où dominent le 
marron, le bleu, le rouge, le vert et le gris (2); — au feuillet 
suivant, au verso, en tête du second chapitre portant pour 
titre : « De far ost ni cavalcada », une chevauchée d'hommes 
d'armes, précédés de trompettes et de héraults portant un 
étendard déployé, sur lequel sont peintes la croix de Toulouse, 
la fleur de lys de France et une tour, sans doute les armes 
d'Agen, ce qui accuse bien l'époque d'Alphonse de Poitiers, 
c'est-à-dire la seconde moitié du xnf siècle (3). Puis, au hasard, 



(1) C'est la page que nous donnons, comme spécimen, en tête de notre 
travail. Elle mesure 21 centira. de haut sur 7 centim. 50 dans sa plus grande 
largeur. 

(2) Largeur 6 centim. 50 sur 4 centim. de hauteur. 

(3) Largeur 6 centim. 50 sur 4 centim. 20 de hauteur. 



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-^ 391 - 

un groupe de personnages demandant Tentré^ d'une porte ; 
— un conseil tenu devant une tour ; — la marchande d'huile 
offrant ses provisions à une dame coiffée d'un chaperon à 
mentonnière ; — au verso du feuillet xm, en tête du chapitre 
XIX, <c d'home et de lemna près en adulteri es aital costuma 
à Agen », le châtiment des deux complices, attachés l'un à 
l'autre par une corde et promenés dans les rues de la ville, 
dans le plus simple appareil, précédés d'enfants, de deux trom- 
I>ettes et de quatre personnages, dont deux portent un bâton 
sur leur épaule (1); -^ un peu plus loin, le faux témoignage, où 
se voit le coupable^ un fer rouge sur la bouche ; — enfin, au 
feuillet Lxxi, en léte du chapitre xun, « Aissi parla d'ome si 
muria sines orde el heret no avia », le défunt, gisant sur son 
lit entouré de sa famille éplorée, sa femme à genoux près de 
lui, un enfant priant les bras ouverts, un autre en robe rouge 
s'évanouissant sur le lit, tandis que dans un coin discutent 
gravement trois personnages (2). 

Chacune de ces jolies miniatures, larges environ de six cen- 
timètres, se recommande par le fini de l'exécution, la délica- 
tesse des traits, l'expression des physionomies, le riche coloris 
des vêlements, l'élégance et la grâce de la composition. Par la 
reproduction exacte des costumes, des meubles, des ustensiles, 
elles nous donnent sur les mœurs locales, comme sur les usages 
du pays, des renseignements inappréciables et constituent une 
série de documents de tout premier ordre. C'est du xnf siècle 
gascon dans ce qu'il a de plus pur el de plus achevé. 

Le manuscrit roman s'arrête au. feuillet 95. Là, également 
sur la marge, comme dans le sommaire, le 42* chapitre est 
indiqué comme manquant. La même indication du reste est 
reproduite sur la transcription de 1370, ainsi que sur les autres 
exemplaires postérieurs ; ce qui prouve bien que le Livre ju- 



(1) Largeur 6 centim. 75 sur 3 cenlim. de hauteur. 

(2) Largeur 6 cenlim. 50 sur 3 centim. 30 de hauteur. 

Nous reproduisons ces quatre curieuses vignettes, ci-contre, sur la môme 
page. 



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— 392 — 

raloire en qwesiion est la plus AQciemxe copie de la charte ori- 
ginale de la Coutume d*Agen. 

A la suite est écrite, eji caractères gothiques semhlables, 
mais cependant de date postérieure, et sur deux pages de par- 
chemin plus blanc, la confirmation de ces coutumes. Elle se 
termine, comme dans le vidime de 1370, par ces mots : « Aclum 
« apud Vincennas, anno Domini millesimo trecenlesimo sep^ 
« tuagesimo, Regni nostri septimo mense maii. » 

Un dernier manuscrit de onze feuillets, également sur par- 
chemin jauni, termine le volume. Mais il est moderne et n'offre 
aucun rapport avec ce qui précède. C'est la liste, d'abord d.es 
quarante-deux jurats de l'année 1633, puis celle des consuls de 
1629 à 1708. 

Tel est le contenu de ce précieux manuscrit, dont nous 
croyons devoir rappeler ici, en terminant, les curieuses péri- 
péties, telles que les racontent Labrunie, Bartayrès et Moullié, 
c'est-à-dire tous les auteurs qui se sont précédemment occupés 
de lui. 

Dans son Abrégé chronologique des Antiquités d'Agen, La- 
brunie, d'après Argenton, fait remonter à l'an 1205 la donation 
des Coutumes d'Agen par Raymond VI, comte de Toulouse, 
« qui, d'accord avec le chapitre de Saint-Caprais, lequel par 
(( un trait de politique l'avait appelé, les octroya à La Sauvetal 
« de Savères. » Et Labrunie ajoute : 

« J'avais toujours cru l'original de ces Coutumes perdu. Je 
(( les avais transcrites d'après deux yidimes de 1369 et 1370, 
« qui sont aux archives de la maison commune. Le hasard m'a 
« procuré, il y a quelques jours (1793), la vue de cet original. 
« Je l'ai eu un quart d'heure sous mes yeux. Le citoyen Barel 
« de Lavedan en est le détenteur. Il l'a trouvé parmi les livres 
« de son père, avocat estimé, à qui sans doute la commune 
« l'avait communiqué dans le temps pour avoir son avis sur 
« quelque point contesté. Je ne sais si ce ci-devant conseiller 
« à la Cour des Aides de Bordeaux le remettra au dépôt, do»t 
« il ne peut ignorer qu'il est sorti. Mais ce que je sais bien, 
« c'est qu'il n'a pas permis qu'on me le communiquât pour 



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Go ogle 



- 893- 

« iji*e #e puisse y coUxAicmner jiaa copie. Cet original, peiit in- 
« folio, est, au reste, ce que nous appelons le Livre Juratoire, 
« parce que nos gouverneurs juraient sur ce livre de conser- 
« ver nos coutumes. A la suite de ma copie, j'ai essayé d'ei 
w faire ime traduction, le patois qu on parlait alors étant for! 
« différent de celui d'aujourd'hui » (1). 

Depuis ce moment, c'est-à-dire depuis 1793, on perd ce ma- 
UiUscrit de vue. 

En 1840, « M. D..., écrit M. MouUié (nous n'avons plus de 
« raison pour cacher le nom de M. Debeaux), en présenta à 
« la Société académique. d'Agen une copie figurée, qui faisait 
« supposer la communication du manuscrit. » M. Bartayrès, 
secrétaire perpétuel, fut chargé d'en faire un rapport. « Le li- 
« vre juratoire, écrit-il, avait disparu bien avant la Révolu- 
« tion de 1789, puisque Labnmie déclare qu'il ne l'a jamais 
« vu. Cependant cet original existe encore vraisemblablement, 
« et M. Debeaux en a fait une copie exacte. Une personne qui 
« n'est plus à Agen lui prêta, sous le sceau du secret, cet écrit 
« pendant plus d'un an. Elle le retira, quand M. Debeaux eut 
« terminé sa copie. C'est une personne pieuse, mais pas du 
« tout antiquaire ni amateur ; et cependant, elle ne voulut ja- 
« mais céder cette pièce à M. Debeaux, malgré les offres avan- 
« tageuses qu'il lui fit. » 

Que se passa4-il dans la suite ? M. Bartayrès parvint-il à se 
faire communiquer momentanément le précieuîc manuscrit ; 
ou bien n'est-ce que sur les indications ou la copie de M. De- 
beaux qu'il rédigea son rapport ? Toujours est-il que sa des- 
cription est aussi exacte que possible, ainsi qu'on peut en ju- 
ger par la lecture du passage suivant : 

« Ce livre juratoire, écrit-il, était en velin, relié en petit in-4**. 
« Sur les deux premiers feuillets étaient placés en regard 
« l'image du Christ et celle de la Sainte Vierge, représentée 
« assise et tenant un crucifix à la main. C'était sur cette image 
« que l'on appliquait les mains pour jurer fidélité aux statuts. 
« Les mains y avaient été si souvent appliquées que ces feuil- 



(1) Abrégé chronologique, par Labrunie, p. 57. Edition Q. Fallièrcs, 



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- 394 - 

H lets en étaienl crasseux. L'ouvrage était orné de vignettes 
« dont les couleurs étaient magnifiques. Les vignettes placées 
« en tête de chaque chapitre représentaient ordinairement des 
f( personnages mettant en action ce dont il s'agit dans le cha- 
« pilre. Les coutumes y sont contenues en 42 chapitres, pen- 
« dant que dans les vidimes, ou expéditions officielles, on en u 
« fait 57, en partageant certains chapitres en deux. Les feuil- 
« lets qui contenaient le 42* ont même été déchirés, et on a mis 
« au bas : le 42* delicil. Les ordonnances et confirmations du 
« duc d'Anjou ne sont pas sur le livre juratoire. Les coutumes 
« sont écrites en patois du temps. » • 

Sauf l'adjonction de la confirmation, faite, nous l'avons dit, 
après coup, la description de Bartayrès ne saurait être plus 
fidèle. Il est donc à peu près certain qu'il a vu le manuscnt 
en question. Etait-il déjà en la possession de M. Debeaux, ou, 
toujours, « de la personne pieuse », qui ne voulait à aucun prix 
s'en dessaisir ? Est-ce avant ou après la mort de cette dernière, 
si jamais elle ^ existé, que M. Debeaux a pu l'acquérir? Quoi- 
qu'il en soit, il en est devenu à ce moment propriétaire, et il 
l'a transmis à son fils qui l'a pieusement et précieusement gar- 
dé jusqu'à sa mort, survenue ces derniers mois. 

Nous ne saurions trop louer ses héritiers, de ce que, com- 
prenant l'importance et la valeur inappréciable de cette très 
ancienne relique, ils l'aient spontanément rapportée et offerte 
à la municipalité d'Agen. Qu'ils veuillent bien agréer ici, pour 
cet acte de générosité, si rare à notre époque, l'expression de 
gratitude de tous les archéologues, comme de tous les histo- 
riens et artistes de l'Agenais. 

Ph. LAUZUN. 



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LES PLAQUES DE FOYER 

Anglaises, Flamandes» Françaises et Hollandaises dans le 
Sud-Ouest de la France 



Chronologie (suite) 

J'ai eu un instant l'espoir, sinon de présenter à mon hono- 
rable collègue un contre-cœur du xiv' siècle, du moins la men- 
tion authentique d'une de ces plaques dans un acte datant dn 
début du xv* siècle. En lisant, en effet, l'inventaire du mobi- 
lier d'Estève Thibaut, bourgeois de Périgueux, inventaire qui 
fut dressé en 1428 (l), je trouvai au bas d'une page la note sui- 
vante de l'éditeur : « Plaque de cheminée encastrée dans Ja 
brique, au fond du foyer. » Je courus bien vite au texte ainsi 
expliqué et je trouvai avec bien du regret la simple mention : 
« 12. Hem. duos IraHogiers, » ce qui signifie : ïlem, deux che- 
nets... Trompé par l'analyse du mot Iraffogier qui, décompo- 
sé, donne» les mots Ira, à travers, et logier, le foyer, le com- 
mentateur avait très naturellement songé à un objet mis en 
travers du foyer, ce qui ne pouvait être autre chose qu'un 
contre-cœur. 

Nous devons donc, jusqu'à nouvel ordre, nous en tenir à 
l'affirmation raisonnée de M. Léon Germain (2) : Les plus an- 
ciennes taques historiées paraissent remonter à la fin du xv" 
siècle. » 



Les contre-cœurs dans l'histoire et la littérature 

Les contre-cœ.urs ont laissé des traces dans l'histoire, dans 
l'histoire anecdotique, veux-je dire, grâce aux amours du ma- 



il) Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, Î907, p. 184 
el suiv. 
(2) Bulletin monumental, 1888, p. 8. 



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- 396 — 

réchal de Richelieu avec Madame de la Popelinière, el grâce 
à l'arrestation de la duchesse de Berry, à Naçjtps. Pour ceux 
qui ne la connaissent pas, comme pour ceux qui Tout oubliée, 
je rappellerai que la galante aventure de Madame de la Pope- 
linière est très agréablement racontée dans le Journal de Bar- 
bier (1). Le maréchal, aux amours légendaires, avait acquis 
une maison dont le mur était mitoyen avec celui de Thôtel du 
financier, et, plus spécialement avec celui de la chambre à 
coucher de la belle ; un trou fut percé à travers ce mur, der- 
rière le contre-cœur de la cheminée de M"* de la Popelinière. 
ce contre-cœur fut pourvu de gonds habilement dissimulés et 
devint une porte par laquelle les ingénieux amants communi- 
quèrent tant et si souvent que le mari s'en aperçut. Le scandale 
fut énorme à ce point que les camelots de l'époque s'en empa- 
rèrent et mirent en vente une petite cheminée de carton dont 
le contre-cœur mobile laissait passer tantôt la figure de Riche- 
lieu, tantôt celui de sa maîtresse. Ce singulier bibelot inspira 
même des vers dont un certain Avis au Public n'est pas entiè- 
rement oublié : 

Messieurs, vous êtes avertis, 
Qu'on fait fabriquer dans Paris, 
En perçant la maison voisine, 
Fons de cheminées à ressorts, 
Où l'amant peut passer le corps 
Sans que personne le devine. 
On pourra voir celle machine 
Chez certain fermier général, 
Aux frais d'un nouveau maréchal. 
Chez Madame de la Popelinière, 
Qui s'en est servie la première. 

Ces cheminées, les camelots les firent exécuter en bois d'à 
cajou, avec le contre-cœur en cuivre, pour les grands person- 
nages, comme le prouve le n" 751 du Catalogue des Curiosités 
de M. de Marigny. On fit plus encore, on fabriqua certains bi- 
joux qu'on nomma plaques de cheminée et qu'on vendait « avec 
une chanson dans laquelle on plaisantait à outrance l'heureux 
vainqueur de M"* de la Popelinière (1). 



(1) Tome IV, p. 326. 

(8) Mémoires du marquis (TArgenson^ t. v, p. 358. 



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- 397 - 

Après les souvenirs galants, les drames historiques : un 
contre-cœur est intimement lié au dénouement de la chevale- 
resque éqtiipée de la duchesse de Berry en Bretagne. 

On trouvera bien naturel, nous Tespérons, qu'une assez 
large place soit ici donnée au récit de cet événement, parce 
qu'il met un éclair d'épopée romanesque dans Tétude de ces 
humbles plaques de foyer, que nous avons trouvées, jusqu'ici, 
plus souvent associées aux calmes intimités de la vie de fa- 
mille, qu'aux péripéties de la grande histoire. Un chêne a 
été mis au rang des constellations parce qu'un prétendant 
aventureux lui avait dû son salut ; il est juste et logique de 
faire ici une place toute spéciale au contre-cœur qui faillit 
sauver la duchesse de Berry. Et combien sont rares, aujour- 
d'hui, ceux qui comme nous, ont pu contrôler les récits des 
historiens et des auteurs de mémoires, avec ceux de témoins 
oculaires d'un événement qui passionna si vivement l'opinion, 
aux débuts de la monarchie de Juillet. 

Le témoin oculaire était un vieux parent de mon père, 
M. Pierre Bénech, de Homme, près Caussade. Comme, dans 
l'automne de 1874, je me préparais à rejoindre, à Nantes, le 
régiment où je devais faire mon volontariat militaire, il me 
raconta qu'il avait été longtemps en garnison dans cette ville, 
qu'il avait fait la guerre des Chouans, 'enfin qu'il avait as- 
sisté à l'arrestation de la duchesse de Berry, et que, ayant 
été toujours fort curieux, il s'était empressé de visiter l'ingé- 
nieuse cachette dont deux bons gendarmes avaient si inopiné- 
ment surpris le secret. Les tisons que ceux-ci avaient à !a 
hâte sortis du foyer pour livrer passage à l'aventureuse prin- 
cesse n'étaient pas encore éteints quand Pierre Bénech arri- 
va. Le récit imprimé auquel je me référerai surtout est celui 
qu'a publié M. G. Lenotre, dans les Lectures pour tous parce 
que, de tous ceux que j'ai pu lire, c'est, à la fois, le plus 
concis, le mieux documenté et le plus sobrement dramati- 
que (1). 



^1) Lectures pour tous. (Librairie Hachette et C"). 4' année, 6* livraison, 
Mars 1965. 



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- 398 - 

Après le lamentable échec quelle avait éprouvé à Mar- 
seille, et pendant que les plus dévoués à sa cause la conju- 
raient de fuir au plus vite un pays qui ne vibrait plus à ses 
chevaleresques ambitions, la duchesse de Berry prit l'aven- 
tureuse résolution de traverser presque en entier cette terre 
de France, si peu hospitalière pour elle, et d'aller en Vendée, 
tenter un soulèvement royaliste au milieu des fils des martyrs 
et des vétérans épargnés par la « Grande Guerre ». Il était 
bien difficile de gagner Nantes ; elle y parvint au milieu 
d'émotions, d'aventures et de dangers dont le récit nous sem- 
ble aujourd'hui un roman. Chateaubriand, qui avait si ner- 
veusement esquissé l'orageuse histoire des « Quatre Stuart », 
fut ainsi presque le témoin d'une fuite rappelant les légendai- 
res épisodes de l'odyssée du prince Charles-Edouard, après 
la bataille de Culloden. A Nantes, la royale aventurière de- 
vait trouver un refuge à l'abri de toutes les recherches et que, 
seule, la trahison d'un misérable put faire découvrir. Ce re- 
fuge était dans la maison des demoiselles du Guigny, rue 
Haute du château, « où il avait été aménagé, lors des gran- 
des guerres de Vendée, pour recevoir des prêtres traqués 
par les agents de Carrier... » 

c( La maison étroite et proprette, continue M. Lenotre (1), 
comportait trois étages, dont un mansardé ; au premier 
étaient la salle à manger et la cuisine ; au second les deux 
chambres des demoiselles du Guigny ; dans les combles, 
dans la chambrette où s'installa Madame, un lit de sangle, 
une table de bois, deux chaises, une cheminée en pan coupé : 
c'est là que s'ouvrait la cachette ; la plaque de foyer tournait 
sur des gonds, comme un battant d'armoire ; il fallait se glis- 
ser sur les mains et sur les genoux pour passer cette sorte de 
chatière donnant accès à un olacard exigu, sous les tuiles, 
où trois personnes, au plus, pouvaient, en se tassant, trou- 
ver place... (2) » L'éloquent narrateur d'Une équipée prin- 



(1) Loe. cit. page 4C8. 

(2) 11 n'est pas sans intérêt de reproduire ici le récit de Louis Blanc, qui 
était bien renseigné puisqu'il l'avait été par le général Dermoncourt : 
tt Avertie de l'approche des troupes, la duchesse de Derri n'a que le temps 



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— 399 — 

cièré ne donne pas d'autres renseignements sur celle ingé- 
nieuse plaque de foyer ; mais, grâce aux documents que lui 
a communiqués M. le baron de Mesnard, et dont les Leclurtss 
pour Ums ont ddimé d'«xceltentes reproductions, il nous est 
facile d'en esquisser une description suffisamment sincère ^t 
minutieuse. 

A voir la reconstitution, par M. le baron de Mesnard, de 
la cheminée, où s'ouvrait le dernier refuge de la royale aven- 
ou bien une des plaques qui avaient été retournées, à la ré- 
volution, pour cacher des ornements séditieux. Ce serait une 
erreur, comme le prouve la bonne photographie placée en 
tête de Tarticle loué. Cette photographie représente une hon- 
nête et bénigne plaque à sujet purement décoratif, incapable 
de scandaliser le plus ombrageux des agents de Carrier. Un 
simple, mais élégant, brûle-parfums, dans un encadrement 
très sobrement mouluré et légèrement arrondi, au sommet, 
en pseudo-fronton un peu incurvé sur les côtés, en constitue 
toute la décoration. Ce brûle-parfum, d'ailleurs, est du meil- 
leur style de la fin du xvnf siècle et du plus en vogue ; il est 
constitué par une cassolette sphéroïdale, supportée par un 
trépied que décorent des rubans courant d'anneaux en an- 
neaux, comme des guirlandes : on le croirait dessiné par 
Jean-Baptiste Hûel. C'était là une décoration de tout repos 
et qui ne pouvait en aucune manière inciter des officiers mu- 
nicipaux à ordonner que la plaque fut confisquée, ou tout au 
moins retournée, comme ce fut si souvent le cas. 

Pendant cinq mois, la cachette fut inutile ; les plus fins 
limiers du gouvernement n'avaient pas su découvrir la mai- 
son où se cachait la mère d'Henry V. Pour cela, il fallait 



de se réfugier avec M"* Slylile de Kersabiec, MM. de Mesnard et Guibourg, 
dans une petite cachette, formée par l'angle du mur et dont la plaque de 
la cheminée masquait l'entrée. » (Louis Blanc. Histoire de Dix ans. Paris, 
1846, tome ni, p. 359.) Dans la gravure, d'après un dessin de Jeanron, qui 
est jointe à ce récit, la cheminée est placée sur un des côtés de la chambre, 
ce qui est une faute ; d'ailleurs cette cheminée, avec sa plaque tournanle, 
y apparait conforme à la restitution de M. le baron de Mesnard. Cfr. Lec- 
tures pour tons, ibid., p. 476). 



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- 400- 

trouver un traître, « on ne put le trouver sur cette noble terre 
de France, écrit Louis Blanc, que dans un juif, un renégat... 
admis, pour avoir renié son Dieu, dans la confiance du pape, 
et dans celle de la duchesse de Berri, pour avoir su masquer 
la noirceur de son âme (1). » La duchesse reçut Deutz et, le 
novembre 1832, un peu après cinq heures du soir, comme le 
misérable venait de sortir, sur le cri : <( Sauvez-vous, Mada- 
me, sauvez-vous ! » elle faisait tourner sur ses gonds la pla- 
que de la cheminée et se réfugiait dans l'étroit réduit, avec 
M*** Stylite de Kersabiec, M. Guibourg et M. de Mesnard. 

(( Au moment où la porte se referme, écrit M. Lenotre, le3 
soldats pénètrent dans la maison précédés des commissaires 
de police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet 
au poing. En un instant la maison est envahie, fouillée, mais 
on ne trouve que les demoiselles du Guigny... » 

Si les commissaires avaient été lorrains, peut-être au- 
raient-ils sondé les cheminées, se rappelant de ces contre- 
cœurs en usage dans leur pays, qui ne sont pas adossés à un 
mur plein, mais à un véritable placard, qui, fermé,, tient 
chauds les mets qu'on y place, et, ouvert, réchauffe la pièce 
placée derrière la cheminée. Mais ils n'étaient sans doute pas 
du pays de Lorraine, et la plaque tournante garda son se- 
cret. La police crut que Madame avait eu le temps de se sau- 
ver par les toits contigus (2), pourtant elle s'obstina à restei* 
dans la maison, et deux gendarmes furent placés :dans la piè- 
ce des combles pour y passer toute la nuit ; cette décision. 



(1) Histoire de Dix ans, l. m, p. 354. 

(2) « Lés commissaires de police, et M. Maurice Diival à leur tôte, se 
livrent aux perquisitions les plus minutieuses. Des sapeurs et des maçons 
ont été appelés : on ouvre les meubles ou on les enfonce ; on sonde les 
murs à coups de hache, de marteau ou de merlin. La nuit était venue et l'œu- 
vre de démolition continuait. Dans l'étroit espace où ils étaient emprison- 
nés, la duchesse et ses compagnons n'avaient, pour respirer, qu'une étroite 
ouverture à laquelle il fallait que chacun d'eux vînt successivement coller 
sa bouche. Du f«u allumé dans la cheminée à diverses reprises transformait 
la cachette en fournaise ardente, et il y eut un moment où les madriers 
rébranlèrent au point que ceux qu'elle étouffait dans un cercle invincible 
tremblèrent d'y avoir trouvé leur tombeau. » (Chartes Blanc. Loc. eit, t. m, 
p. 359.) 



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- 401 - 

entendue de la cachette, y porta le désespoir. La position des 
fugitifs était des plus pénibles ; vers minuit elle devint af- 
freuse. Les gendarmes, qui avaient froid, venaient d'allu^jiier 
du feu dans la cheminée. La duchesse comprit ce qui allait 
arriver et murmura : « C'est fini, nous allons périr ! » « Bien- 
tôt, en effet, dit M. Lenotre, le mur de la cheminée commu- 
nique à Tétroit réduit une chaleur insupportable ; les pierres 
sont brûlantes, à ne plus oser s'y appuyer, la plaque devient 
rouge ; les robes de Madame et de Sylite, qui la frôlent, pren- 
nent feu à chaque instant. » 

Malgré ces tortures, les malheureux eurent le courage de 
résister. Le feu s'éteignit graduellement, car les gendarmes 
somnolaient ; la position redevint un peu plus supportable. 
On tint bon jusqu'à huit heures du matin; mais, alors, les 
gendarmes transis par cette nuit de veille, ayant de nouveau 
bourré la cheminée de papier et de tourbe, il fallut demander 
grâce. « En peu d'inslants, continue le narrateur, la plaque 
fut brûlante ; la robe de la princesse s'enflamma; elle Télei- 
gnit aux dépens de ses mains, qui, longtemps, conservèrent 
la trace de deux profondes brûlures; mais l'espace était si 
restreint que, dans un geste brusque, elle souleva la gâchette 
de la plaque, qui s'entrouvrit un peu. M"' de Kersabiec y por- 
ta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se 
brûla violemment (1). Mais ce léger mouvement avait suffi 
pour attirer l'attention des gendarmes ; leur conversation 
s'interrompit tout à coup, et l'un d eux interrogea à haute 
voix : « Y a-t-il quelqu'un là ? » 

« Dix minutes de plus, c'était la mort pour les quatre re- 
clus. Aussi la duchesse répondit-elle par un coup frappé dans 
la cheminée, et M*** de Kersabiec cria : « Otez le feu, nous 
nous rendons, nous alons ouvrir, ôtez le feu ! » Les deux 



(1) Continuons à reproduire le récit de Louis Blanc : « L'agonie des reclus 
durait depuis seize heures, lorsque deux gendarmes, qui occupaient la 
chambre, allumèrent un grand feu avec des tourbes et des journaux. Il 
fallut se rendre alors : M'" Stylite de Kersabiec cria : « Nous allons sortir, 
ôtez le feu » et, d'un coup de pied, M. Guibourg fît tomber la plaque deve- 
nue rouge. » (Charles Blanc. Loc. cit., p. 360.) 



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— 4Ô2 - 

gendarmes s'élancent aussitôt sur le brasier, le dispersent à 
coups de sabre; la porte s'ouvre, et rampant sur les mains et 
sur les genoux, les joues enfiévrées, les cheveux défaits, ap- 
paraît Son Altesse, bientôt suivie de ses trois compagnons 
mourant de fatigues, de faim et d'émotion... (1). » 

Sans le froid d'une- nuit de novembre, la plaque de la che- 
minée des demoiselles du Guigny gardait peut-être son se- 
cret, car des natures aussi héroïques que celles de ces reclus 
auraient longtemps encore résisté à la fatigue et à la faim, 
et la police aurait fini par croire qu'elle avait suivi une fausse 
piste. Le caporal Bénech se moquait des commissaires, et 
déclarait que, à leur place, la vue du contre-cœur lui aurait 
inspiré des soupçons parce qu'il n'était pas fixé au mur par 
des pattes de scellement... Mon vieux parent était fort ingé- 
nieux, et assez bon observateur ; d'ailleurs sa remarque sem- 
ble juste, puisque, dans la restitution de la cheminée, où s'ou- 
vrait la cachette, qu'a publiée, d'après M. le baron de Mes- 
nard, l'excellente revue à laquelle nous avons tant emprunté, 
on ne voit pas de traces des fausses pattes, qui eussent dû, en 
bonne logique, simuler le scellement de la plaque au mur de 
l'âtre. 

Celte plaque, superbement enchâssée dans un riche encadre- 
ment, que surmonte un motif héraldique est devenue une pré- 
cieuse relique, dont nous regrettons vivement de ne pouvoir 
pas donner une reproduction fidèle, dans ce travail sur les 
contre-cœurs, auquel elle apporte une note historique et, je 
dirai presque, épique. 

Sans doute il serait aisé de faire un llorilegium peu banal, 
dans la littérature du temps, avec des pages inspirées par 
cette plaque historique. Ne pouvant pas me laisser entraîner 
jusque là, je transcrirai, avant d'aller plus loin, le passage 
des Mémoires d' Outre-tombe qui devrait y tenir la première 
place peut-être. On se rappelle l'économie du morceau sur 
la prisonnière de Blaye ; Chateaubriand suit les diverses solu- 



(1) G. Lenolre, Une équipée princiére. (Les Lectures pour tous, 4' année, 
mars 1905, p. 474.) 



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-403- 

lions que la dignité, avec le bon sens, imposait au gouver- 
nement; il s'arrête au renvoi à la Cour d'assises de l'auguste 
insurgée et, ordonnant les péripéties du procès, il en arrive 
aux faits qui rentrent dans notre sujet. 

« Puis, d'apt-ès l'expertise des lieux, dit-il, il sera prouve 
que Vaccusée a été pendant six heures à la géhenne du feu, 
dans un espace trop étroit où quatre personnes pouvaient h 
peine respirer, ce qui a fait dire coutumélieusement à la tor- 
turée qu'on lui faisait la guerre à la SainULaurenl. Or, Ca- 
roline-Fernande, étant pressée par ses complices contre la 
plaque ardente, le feu aurait pris deux fois à ses vêtements, 
et, à chaque coup que les gendarmes portaient en dehors à 
l'âtre embrasé, la commotion se serait étendue au cœur de la 
délinquante et lui aurait fait vomir des bouillons de sang. 
Puis, en présence de l'image du Christ, on déposera comme 
pièce de conviction, sur le bureau, la robe brûlée ; car il faut 
toujours qu'il y ait une robe jetée au sort dans un marché de 
Judas (1). » 

Je ne crois pas nécessaire d'insister plus longuement sur 
les contre-cœurs dans notre littérature. 



Les contre-cœurs à l'époque moderne 

Les matrices de la fonderie Lemoine, à Agen, permettent de 
se rendre immédiatement compte de la fin de l'industrie des 
plaques de foyer. Quelques-unes ont été commandées dans In 
dernier tiers du xïx* siècle au sculpteur agenais Eslrigos ; elles 
représentent la statue de Jasmin,' le combat d'un franc-tireur 
ou d'un Mobile contre un uhlan prussien, M. Thiers libérateur 
du territoire. C'est la dernière qui ait été commandée à M. Es- 
trigos, m'a affirmé M. Lemoine ; depuis, les clients n'ont plus 
voulu que des plaques simples ; avec juste raison d'ailleurs, 
puisqu'elles ne sont plus depuis longtemps visibles au fond 



(1) Mémoires (T outre-tombe. Paris, Penaud et Krabre, S. D. t. v, p. 347. 



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- 404 - 

des étroites cheminées modernes dont un rideau de fer obstrue 
le trou béant loi-squ'on n'y fait pas du feu. 

Il semble en avoir été de même dans toute la France, mais 
quand il s'est agi de cheminées monumentales quelques archi- 
tectes ont prévu des contre-cœurs pour en meutler Tintérieur. 

M. Maxe-Werly a noté (1) qu'une plaque portant la sala- 
mandre de François P', avec la devise Nutrisco et exlinguo, 
avait été fondue en 1881 pour décorer le contre-cœur d'une 
cheminée au château de Saint-Germain-en-Laye. Si j'en crois 
une vignette du Dictionnaire de M. Havard (2), VioUet-le-Duc 
a eu le soin de composer un contre-cœur de fer pour sa resti- 
tution de la cheminée du Neul Preuses au château de Pierre- 
fonds. On pourrait enregistrer d'autres faits du même genre, 
mais ils laisseraient toute entière la constatation faite plus 
haut ; l'usage des plaques de cheminées décorées a pris fin, 
en France, durant le troisième quart du siècle dernier. Ce 
sont les écrans et les garde-feu qui ont pris leur place dans 
l'ensemble ornemental des cheminées. 

Il est parfois intéressant de rouvrir ses vieux cahiers de no- 
tes pour y chercher les impressions qu'on a ressenties jadis et 
dont le souvenir s'est oblitéré. Il n'est pas de meilleur moyen 
pour évaluer le chemin parcouru par les idées, et pour rendre 
sensible l'évolution des arts et de la civilisation dont on a été 
les témoins oublieux. J'userai ici de ce procédé dont l'allure 
documentaire convient à ces études-ci, et je transcrirai ce que 
j'avais noté en 1894 sur l'agonie des plaques de cheminées. 

— Le rôle des contre-cœurs artistiques est-il terminé ? Ne 
les reverrons-no us plus apporter leur note quasi-sculpturale, 
leur pensée grave ou frivole, leurs caprices décoratifs dans les 
cheminées de l'avenir? S'en tiendra-t-on toujours à la laide 
plaque de fonte que la décadence navrante des industries d'art 
a fait adopter depuis trop longtemps ? J'aime à croire que non. 
Et en cela, je ne prends pas mes désirs pour des réalités ; nom- 



Ci) Loc. cit. 1893, p. 471. 
(2) T. I, fig. 534. 



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- 405 - 

bre d'indices prouvent qu'en cela c'est peut-être une renais- 
sance que nous promet la fin du siècle. 

La petite cheminée moderne, bonne pour les chambrettes 
des villes, est inadmissible à la campagne, où il faudra tou- 
jours de vastes foyers pour que la famille entière puisse se 
chauffer à Taise, le soir. Il faudra toujours de hautes chemi- 
nées monumentales pour les salles de réception et de fêtes. 

C est ce qu*ont compris les architectes de THôtel de Ville de 
Paris. Et je pense, en écrivant ceci, à la décoration du Salon 
dit des Sciences, dont la vaste cheminée sculptée forme le 
motif principal. Je la décrirai encore ; après tant de cheminées 
du passé, ne faut-il pas faire une place à celles du présent ? 

Comme les modèles légués par le moyen-âge et par la re- 
naissance, celte cheminée est un monument véritable, en pier- 
re blanche, avec, au centre du trumeau, un médaillon en 
faïence polychrome, et, à la place de la classique tablette, deux 
statues couchées comme le Jour et la Nuit, le Crépuscule et 
V Aurore, sur les tombeaux des Médicis. Dans cet encadre- 
ment puissant, apparaît le contre-cœur, comme en Hollande, 
revêtu de carreaux émaillés de couleur vieil or, entre lesquels 
s'incruste une belle taque de fonte, très sobre de dessin, por- 
tant les armes de la ville de Paris. 

Voilà un exemple fait pour consoler d'innombrables consta- 
tations pessimistes. Mais combien ces dernières reviennent 
avec force lorsqu'on ne s'attache qu'aux cheminées comme on 
en voit partout. C'est l'écran et le garde-feu qui ont pris la pla- 
ce décorative -du contre-cœur dont on ne se souvient plus. Ceci 
n'est pas une exagération : on a pu voir à l'Exposition Uni- 
verselle de 1889, une cheminée, exécutée par M. Angoyat, 
toute en fer forgé, véritable chef-d'œuvre de ferronnerie, pour- 
vue de sa garniture complète — pendule et candélabres — et 
de son garde-feu, en fer pareillement, mais manquant de la 
taque protectrice du contre-cœur ! El pourtant la décoration 
de cette œuvre curieuse par la matière employée, a été étudiée 
jusque dans les moindres détails. Je pourrais multiplier les 
exemples car ils surabondent désespérément... 

Quand j'écrivais ces lignes, on était, sans que l'on s'en dou- 



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— 406 — 

lût, à la fin d'une période de Iransilion particulièrement na- 
vrante ; Tart industriel et décoratif, pour ne parler que de 
celui-là, avait interminablement agonisé dans Todieux pasti- 
che des styles anciens. La troisième République avait vu créer 
de plates copies incommodes et ridicules de tous les mobiliers 
connus, mais n'en avait pas vu paraître un seul qui portât sa 
marque, qui fût fait suivant les besoins nouveaux et à Tem- 
preinte des idées nouvelles. On avait vu des intérieurs Henri II, 
Henri III, algériens, japonais, que sais-je? minutieusement 
copiés sur des modèles authentiques, mais par des ouvriers 
incapables de comprendre ces modèles et qui ouvraient des 
matières de qualité inférieure. Dans cette crise, la cheminée 
devait faire comme le reste, suivre la mode d'incohérence et 
de pastiche qui régissait impérieusement les arts du mobilier. 
On en fit de tous les styles, en marbres plus ou moins beaux, 
puis on s'empressa de recouvrir ces marbres d'étoffes, parce 
qu'il fallait être illogique jusqu*au bout, en cachant ce qui avait 
été fait pour êlre montré, en défendant le solide avec le léger, 
et en offrant une proie à l'incendie. Pourtant une réaction de- 
vait se produire : l'abus de l'absurde devait ramener à la lo- 
gique. Aussi put-on voir, à l'Exposition Universelle de 1900, 
outre des meubles faits pour servir à des usages bien déter- 
minés, et, par cela même, déjà pourvus d'un style nettement 
accusé, des cheminées qui, sans cesser d'être décoratives, con- 
sentaient à devenir rationnelles et à remplir leur office qui est, 
avant tout, de chî^uffer les appartements. Comme toujours, 
pour cette innovation, on opéra par retour en arrière ; négli- 
geant la cheminée française qui, en aucun temps, n'a sérieu- 
sement rempli son office, parce qu'en France le climat est assez 
doux pour que, jadis, on ne s'inquiétât pas trop d'un tirage 
défectueux et d'une production intermittente de chaleur ; on 
obsen^a les cheminées des pays mpins privilégiés, de la Hol- 
lande et de l'Angleterre surtout, et l'on commença à extraire 
l'âlre des profondeurs noires où le feu brûlait sans chauffer 
l'appartement ; la cheminée devint une chose claire, propre, 
élégante, rapportant la chaleur directement dans la pièce et, 
par conséquent, étalant son contre-cœur au grand jour. La 



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i 



CONlklvCŒURS EN GRÈS 

I. rombeb(jeuf. — 2 et ^ Caussade. — 3 château de I.aroche-Marais. 
4. château de Flarambel. — o. château de llaulesvignes. 



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(•(MïiliiîH'îil a,'.'(* (le U*l!<'s ]ilni|; ■ - - . 
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■■ '• \rr Vi'[iV*\ •' |*(Mir !(.' din' - 

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lii'i'". . • :■• I r«*ii(l, ])(Mi'-. {• - .finrlln.' i .- ' 

f()\«M aiH -'■ , .'i''" ..'■• .ii-alirr. .f!:t* im-h-:.:. • 



Les contre cœurs en /.- 

^K'fh- rrctiméralion iic> dr-iLMialions cli\. ■ 
U'^ !('- |>!m{îh-v (h- l'ovor oui «'*'•'* cniuuii'< en •' 
Ion \o^ !h-u\, nn a >aîis (Inu'c n^îuar'quc crll» 
jainai> éi\ iTh'Vrt- jiis(ju*i(M - à ma roriiiai-^: • 
(\i\U'< \i ^ th\tMS Iravaiix con-^acri'-- à c<*s ]h . 
l'.Wr c-l ^|)<''(i<il() à la -ivgion comprixi (lan> ir» 
.l'.alion, c'ol-à-due à l'Agcnais, au (Juor« . • 



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_| jli.ilL-.iii df !• l.M aiubcl. ''. chàt.'.iu de I laulc^\ i^rn-^. 



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— 407 — 

nécessité s*imposait donc à la fois d'armer ce conlre-cœur con- 
tre les morsures du feu et les taches de la fumée, et de le déco- 
rer rationnellement : de là la renaissance des taques ornées et 
des revêtements en carreaux aux couleurs claires, qu'un 
simple coup d'épongé maintient propres. A voir les efforts in- 
telligents de quelques architectes contemporains on se dit que 
si le règne séculaire des taques historiées a pris lin, comme 
tant d'autres, on peut compter sur une restauration qui promet 
d'être longue et féconde. 

L'Angleterre semble tenir la tête du mouvement : les vieilles 
taques hollandaises représentant saint Georges y sont très en 
honneur ; même ceux qui sont fidèles aux grilles à charbon les 
combinent avec de telles plaques, ou en façonnent la partie 
postérieure sur le même modèle. Mais des architectes de haute 
valeur prétendent que, en cette matière encore, il faut que la 
partie se subordonne à lensemble dont elle doit épouser les 
tendances décoratives. Et tout le monde connaît les charmants 
intérieurs conçus par M. Baillie Scott, dans lesquels la pla- 
que du foyer reprend, pour le dire selon ses moyens, le leit- 
motiv. 

Et c'est ainsi qu'un art, dont volontiers on dit qu'il est révo- 
lutionnaire, reprend, pour les remettre en honneur, tous les 
appareils et tous les ornements traditionnels de ce bon vieux 
foyer ancestral qu'une civilisation mal orientée nous avait fait 
longtemps négliger. 



Les contre-cœurs en grès 

Dans rénumération des désignations diverses sous lesquel- 
les les plaques de foyer ont été connues en divers temps et se- 
lon les lieux, on a sans doute remarqué celle de /ra//é, qui n'a 
jamais été relevée jusqu'ici — à ma connaissance veux-je dire 
— dans les divers travaux consacrés à ces petits monuments. 
Elle est spéciale à la région comprise dans mon champ d'ob- 
servation, c est-à-dire à l'Agenais, au Quercy et à une partie 



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- 408 - 

de TAlbigeois. Dans celte dernière province, d*après 1 abbé 
Couzinié (1), la forme trulet prévaudrait : c est une erreur, 
trullel est un diminutif péjoratif de Irulé ; l'abbé Couzinié n a 
pas bien compris la signification du mot qu'il traduit « contre- 
cœur, plaque de fer qu'on attache contre le milieu du mur de 
la cheminée ; pierre que l'on met à la place de celle que le feu 
a rongé. » 

En réalité, et quoi qu'en puissent dire les lexicographes qui 
n'ont pas vérifié leurs traductions lilhologiques à la seule école 
sérieuse en la matière : l'expérience et la tradition des vieux 
carriers, le mot Iruflé désigne un grès tendre ou un tuf com- 
pact des formations molabsiques, qui apparaît sur la plupart 
des collines tertiaires dont s'entourent les grands plateaux se- 
condaires connus sous la désignation, maintenant classique, de 
causses. Ces grès ou tufs, très friables et très poreux, ne sont 
jamais employés comme moellons ; mais comme ils sont émi- 
nemment réfractaires à la chaleur, et suffisamment résistants 
à la condition d'être employés en grande masse compacte, on 
s'est de bonne heure habitué à les faire entrer en qualité de 
contre-cœur dans la maçonnerie des cheminées. L'expédient 
était commandé impérieusement dans une vaste région qui 
n'offrait aux constructeurs que de la pierre à chaux ou de la 
brique de mauvaise qualité. 

On comprend donc que le mot truflé puisse désigner à la 
fois une roche, un contre-cœur bâti avec des blocs de cette 
roche et, par extension, un contre-cœur ou une taque en fonte 
de fer. Le mot albigeois trulet signifie une petite portion de 
celte roche, ce qui est le cas des contre-cœurs dont nous ve- 
nons de parler. 

Le baron de Rivière (2) a signalé, le premier, les contre-cœurs 
en pierre du Bas-Quercy, d'après une communication de mon 
excellent compatriote et ami M. Louis Boscus, de Caussade. 
Le vénérable archéologue n'a pas bien compris, d'ailleurs, les 



(1) Dictionnaire de la Langue romano-castraise. Castres, 1850, gr. in-8', 
p. 539. 
{2) Loc. cit., t. XX, p. 287 et suiv. 



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— 409 — 

renseignemenis fournis par M. Boscus, car il a employé Tex- 
pression de <( plaque en grès », <c plaques de foyer en grès >, 
comme si ces énormes blocs de pierre qui constituaient à eux 
seuls tout un pan de mur, étaient des laques un peu plus épais- 
ses que celles en métal et s'appliquaient, comme celles-ci, sur 
le nu du contre-cœur, pour l'isoler du foyer. 

Ces Irullés sont assez rares aujourd'hui, pourtant j'ai pu 
en étudier quelques-uns, tant en Quercy qu'en Albigeois, en 
Agenais et en Condomois ; les cheminées de ma maison natale, 
le vieux manoir de Bénech, aux portes de Caussade, en étaient 
toutes pourvues, il y a assez peu de temps encore, mais, malgré 
mon culte pour le passé, il a bien fallu me résigner à les voir 
remplacer par de bonnes briques réfractaires doublées d'une 
large plaque de fonte, parce que, malheureusement, si le grès 
molassique résistait victorieusement à la chaleur la plus in- 
tense, il s'effritait rapidement au choc répété des grosses 
bûches, au contact perpétuel des lourds chaudrons et des vastes 
marmites. A la longue, une cavité se creusait au milieu de la 
pierre qui s'agrandissant et s'approfondissant toujours, trans- 
formait le contre-cceur de grès en une sorte de conque ou de 
niche qui béait noire et profonde au milieu de l'âtre comme la 
gueule d'un four. Cela devenait dangereux, et j'ai été témoin 
d'un incendie causé par quelques étincelles qui, passant à 
travers les fissures d'un contre-cœur usé, avaient mis le feu an 
foin entassé dans la grange placée derrière la cheminée. 

Ces contre-cœurs de la région caussadaise étaient générale- 
ment rectangulaires et leurs dimensions n'excédaient guère 
0"70 de hauteur sur 0"90 de largeur ; leur épaisseur était légè- 
rement supérieure à celle du mur de cinq à six centimètres 
car ils faisaient saillie sur le foyer. 

Je n'en ai vu jusqu'ici que deux, dans la région caussadaise, 
dont la face vue avait été quelque peu décorée. L'un est encore 
en place dans une belle maison en briques, dont les ouvertures 
sont en tiers-point, et qui doit remonter aux premières années 
du xvi* siècle (1). Il est de petites dimensions, 0"56 de côté, 

(1) Cette maison, devenue une fabrique de chapeaux de paille, se trouve 
rue du Temple, à Caussade. 



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— 41Ô — 

carré, et bordé d'un rang (de larges boutons qui font songer à 
des têtes de clous : disposition évidemment empruntée aux 
grandes taques de foyer dont je parlerai plus loin. 

L autre est longtemps resté exposé à toutes les injures du 
temps et des hommes, dans une maison incendiée, à côté de 
Téglise de Caussade. M. de Rivière en a publié (1) une repro- 
duction si imparfaite, que M. Maxe-Werly n'y a rien compris 
et a cru que la décoration en était en creux (2). J en retrouve 
un dessin plus intelligent, fait vers 1877, et dont je garantis 
l'absolue sincérité, sinon le mérite artistique. Il suffira, pour le 
démontrer, de dire que ce contre-cœur, dont M. Boscus a 
perdu la trace, consistait en un gros bloc rectangulaire sur le- 
quel uii très médiocre praticien avait ciselé une sorte d'enca- 
drement plat affectant la forme d'une taque hollandaise i 
fronton circulaire, avec une croix de Malte à l'intérieur et 
deux fleurs de lis accompagnant extérieurement le fronton. 
Tout cela sentait le xvn* siècle attardé, peut-être même le 
xvnf siècle. 

Lors de la première visite que je fis à M. Philippe Tamizey 
de Larroque, dajis ce pittoresque et rustique pavillon Peiresc, 
à 4 kilomètres de Gonlaud, où le laborieux érudit s'était réfugié 
pour mener à bonne fin l'œuvre colossale à laquelle il avait 
voué sa vie, j'eus l'occasion de visiter le petit château de 
Laroche-Marais, qui se dresse sur un humble monticule au- 
dessus des grandes prairies qu'arrose la CanoUe. Je ne fus 
pas peu surpris de retrouver dans ce coin si lointain de TAge- 
nais un contre-cœur en pierre semblable à ceux du Quercy, 
mais infiniment mieux décoré. Sur la face extérieure de cette 
pierre qui est une sorte de grès plus dur que celui de Caussade, 
on a sculpté la représentation, en relief assez considérable, 
d'une taque à fronton triangulaire que surmonte un large pom- 
meau taillé à facettes; les côtés de celle plaque se prolongent 
en grossiers balustres couronnés de pommeaux pareils, aux di- 
mensions près. Il semble que le rustique auteur de cette sculp- 



(1) Loc. cit., l. XX, pi. V. 

(2) Bulletin Arch. 1895, p. 463, note 2. 



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- 411 — 

lure a voulu figurer deux grands chenets dressés aux côtés 
d'une laque ; j'ai noté depuis, au Kengsington muséum de 
Londres, une plaque de cheminée en fonte de fer dont la 
décoration reproduit deux chenets décorés, de grandeur natu- 
relle. Le château de Larroche-Marais date, tout au plus, de la 
fin du x\f siècle, comme le prouvent ses fenêtres dont les me- 
neaux sont à double croisillon. La forme aiguë de la plaque 
fait bien songer à la même époque, puisqu'on en a de telles 
portant la date de 1576 ; mais les trois pommeaux à facettes 
semblent d'un temps plus rapproché de nous ; on les voit sou- 
vent sur les portes de style Louis XIII ; j'en ai noté sur des 
monuments datés des années 1674 et 1685, à Montpezat-de- 
Quercy. Il est donc prudent de se borner à dire que le contre- 
cœur en pierre de. Larroche-Marais remonte au xvn* siècle 
tout au plus. 

Le château de Flarambel, ou Lébéron, non loin de Valence- 
sur-Baïse, possède une vaste galerie couverte d'une gigantes- 
que toiture en fonne de carène de vaisseau, avec une chemi- 
née à chaque extrémité, pourvue d'un grand contre-cœur en 
pierre dont le sommet est découpé en trois frontons circulaires 
égaux. 

Une souche de cheminée encore en place dans les ruines du 
château de Tombebœuf montre un contre-cœur décoré de 
même, mais avec plus de soin. Ces deux taques de grès fort 
dur datent incontestablement du milieu du xvf siècle ; le style 
et l'histoire des constructions dont elles font partie ne laissent 
aucun doute à cet égard. 

Il ne me reste plus à énumérer qu'un dernier contre-cœur 
en pierre, sur lequel est sculptée une taque tout unie, cintrée 
au sommet avec, latéralement, deux sortes de queues d'aronde 
grossièrement figurées. J'ai dessiné cette pierre le 24 septem- 
bre 1897, à Hautesvignes, près de Gontaud, dans ce qui reste 
du manoir où fut heureux de se réfugier Louis XIII, en 1621, 
après avoir essuyé un fonnidable orage, failli se noyer en tra- 
versant le Tobac, et être pris par les huguenots de Clairac. 

Les grossières ciselures de ces contre-cœurs ont presque 
toujours la prétention de reproduire les taques de métal ; il 



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- 412 — 

s'agit, pour s'en convaincre, de jeter un simple coup d'œil sur 
celle de Caussade à la croix de Malte, sur celle de Gontaud et 
sur celle de Hautesvignes. Nous croyons pouvoir établir le 
même fait pour la plaque à boulons de Caussade et pour les 
plaques trilobées de Flarambel et de Tombebœuf. 

Pour être fidèle au programme fondamental de ce travail, 
tout en évitant de confondre les contre-cœurs véritables, c'est- 
à-dire ceux qui font partie intégrante du mur de la cheminée, 
avec les laques, bretagnes et autres plaques de foyer, je cata- 
loguerai ici, hors série, les truies quercynois, agenais et al- 
bigeois que j'ai pu directement étudier moi-même. 



Contre-cœurs en pierre 



NM. 



Plaque de foyer en grès grossier ; hauteur CTSô, largeur 
Q"86. Ce bloc de grès grisâtre est décoré d'une croix de Malte 
dans un encadrement à fronton cintré, de chaque côté duquel 
apparaissent deux fleurs de lys surmontant les deux côtés de 
l'encadrement dont elles sont détachées ; sculpture méplate 
d'un faible relief ; tout le bas de la plaque, à droite, est forte- 
ment endommagé. Ce curieux contre-cœur garnissait une che- 
minée dans une très vieille maison en pans de bois, à Caus- 
sade (Tam-et-Garonne), non loin de l'église. — Nous ignorons 
ce qu'elle est devenue. Publiée par le baron de Rivière dans 
le Bulletin Archéologique de Tarn-el-Garonne, 1892, pi. V, 
p. 288, d'après une communication de M. Louis Boscus, de 
Caussade. M. Maxe-Werly en a parlé (1), en le datant judi- 
cieusement de la seconde moitié du xvii* siècle, mais en disant 
que la décoration en est « tracée en creux », erreur qu'expli- 
que la mauvaise planche de M. de Rivière. 



(1) Loc. cit., p. 463, note 2. 



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- 413 - 

N^ IL 

Plaque de foyer en grès assez fin; carrée, de 0°555 de côté. 

Sa décoration consiste simplement en douze macarons, de 
0^03 de diamètre environ, formant encadrement, et qui figu- 
rent, selon toutes les apparences, les têtes des boulons dont 
étaient bordées les plaques plus anciennes en fer forgé. Ces 
mômes têtes de boulons encadrent pareillement la grande ta- 
que à sommet cintré du Musée d'Agen. 

Elle est encore en place dans une maison bourgeoise, en 
brique, des premières années du xvi* siècle sans doute, à ou- 
vertures ogivées , dite Le Temple, à Caussade (Tarn-el-Ga- 
ronne). Relevée le 21 avril 1908. 

N^ III. 

Grand contre-cœur de 0"*90 de hauteur, sur 0"87 de largeur, 
en grès fort dur. 

La décoration en très haut relief représente une taque pen- 
tagonale ayant pour couronnemetit une grosse boule déprimée, 
à facettes ; les côtés, en forte saillie et à section semi-circu- 
laire, dépassent la plaque au-dessus de laquelle ils poussent 
un ornement en pyramide renversée à six faces, terminée par 
une boule à facette. Il semble que celui qui tailla cette décora- 
tion ait voulu représenter une plaque de cheminée encadrée 
entre de hauts chenets de fer. 

Château de La Roche-Marais, commune de Saint-Pierre de 
Nogaret, près Gonlaud (Lot-et-Garonne). 

N« IV. 

Contre-cœur de 0"55 de hauteur, sur 0"'46 de largeur en grès 
fort dur. 

Cette plaque dont la partie supérieure est arrondie en demi- 
cercle un peu surbaissé, est pourvu latéralement de deux sail- 
lies rectangulaires faisant songer à des queues d'arondes. 

Château de Hautes- Vignes, commune de ce nom, près Gon- 
taud (Lot-et-Garonne). 

N^ V. 
Contre-cœur de 0"55 de hauteur, sur 0^64 de largeur. Pla- 



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— 414 — 

que unie dont le sommet est découpé en trois frontons semi- 
circulaires. Grès fort dur. 

Château de Flarambel ou de Lébéron, près de Valence-sur- 
Baïse (Gers). 

N^ VI. 

Grand contre-cœur de 0"90 de hauteur sur 0"97 de largeur 
en grès compact de couleur foncée. 

La surface de cette plaque de pierre a été taillée de manière 
à simuler trois tablettes à sommet circulaitie juxtaposées de- 
vant lesquelles aurait été placée une quatrième plaque carrée. 

Ruines du château de Tombebœuf, près Monclar-d'Agenais 
(Lot-et-Oaronne). 



Je ne décrirai pas d'autres contre-cœurs en pierre car tous 
ceux que je pourrais faire figurer sur cette liste reproduisent 
à bien peu de chose près ceux des châteaux de Lébéron et de 
Tombebœuf, mais je m'efforcerai de résumer les observations 
que j'ai pu faire à leur sujet et qUi ont été exposées ci-dessus. 

Ce sont bien exactement des contre-cœurs, puisque la pierre 
dans laquelle on les a taillés fait i'éellemenl partie de la ma- 
çonnerie de la cheminée, et n'est pas simplement appuyée en 
parement sur le mur. Leur emploi fut la conséquence des dé- 
fauts de la pierre à bâtir généralement employée qui, étant du 
calcaire, ne résiste pas à l'action prolongée du feu. Les grès 
molassiques n'étant pas rares dans la région, des construc- 
teurs intelligents l'employèrent de préférence à la brique mar- 
neuse — elle aussi très peu réfractaire — pour rendre insen- 
sible à la chaleur les contre-cœurs de cheminées. Plus tard, 
des plaques de foyer en fonte de fer ayant été importées, on 
s'inspira de leurs formes variées pour la décoration de ces 
contre-cœurs, dont le principal défaut est de s'effriter à la lon- 
gue au choc des tisons, c'est ce qui explique que certains' con- 
tre-cœurs de cette matière aient été laissés plus épais à l'en- 
droit le plus exposé à ces chocs. Le contre-cœur de Tombe- 
bœuf est un excellent exemple de cette disposition. 



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415 — 



Plaques de cheminée en terre cuite 

H n'enlraîl pas dans mon plan de consacrer un paragraphe 
spécial aux contre-cœure en terre cuite, parce que je n'en 
avais jamais rencontré dans mon champ d'observation où ils 
me paraissaient, à priori, entièrement inusités, quand la dé- 
couverte inopinée, dans les ruines d'une maison, à Moissac, 
d'un exemplaire indéniable de ces contre-cœurs, est venue me 
prouver que les jugements aprioritiques sont souvent dange- 
reux, toujours imprudents. Le modeste assemblage de briques 
historiées dûment constaté à Moissac, ne doit pas être une ex- 
ception dans la région ; en tout cas ce mode de revêtement du 
mur du foyer fut très répandu dans le Nord de la France ainsi 
qu'en Belgique, et il a de très hautes prétentions d'antiquité : 
je résumerai très rapidement les écrits qui le concernent. 

Comme la plupart des revêlements céramiques, ceux-ci 
étaient généralement composés d'éléments rectangulaires ou 
carrés diversement ou uniformément décorés. On les réunis- 
sait généralement par six que couronnait un septième élément 
en forme de fronton plus ou moins cintré. Ces carreaux, revê- 
tus de reliefs animés représentant des scènes de l'histoire 
sainte, furent très en vogue au xvf siècle, dans les Flandres, 
puis ils furent si complètement démodés et, enfin oubliés, que 
nombre d'antiquaires tels que Havercamp et Van Loon etl 
ont inséré plusieurs dans leurs recueils d'antiquités romaines. 
J. de Bast s'en est un peu moqué : s'il n'avait pas adopté cette 
étrange manière de voir, c'est qu'il avait été averti par la vue 
d'un carreau de sa collection représentant le jugement de Sa- 
lomon, et portant la date 1557 (1). 

M. Demmin a signalé cette mode flamande dans le Guide 
de Vamateur de laîences et de porcelaine (2), mais il attribue 



(1) J. de Bast, Recueil d'antiquités romaines et gauloises trouvé dans la 
Flandre proprement dite. Gand, 1808, in-4'. C. f. Maxe-Werly, loc. cit., 1895» 
p. 462. 

|2) T. II, p. 875. 



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— 416 - 

la majeure partie de ces taques céramiques aux Pays-Bas ; en 
effet, quelques spécimens, conservés au Musée de Cluny, por- 
tent les armoiries des Provinces Unies de Hollande, Zélande 
et Frise et sont datées de 1575. Des pièces de couronnement, 
en fronton cintré, portent les armes et la devise de Charles- 
Quint, avec la date 1552 pour l'exemplaire du Musée Britan- 
nique ; 1554 pour celui qu*a reproduit M. Havard (1) ; 1586 
'pour celui du Musée de Sèvres ; 1598 pour celui de la collec- 
tion Schlumberger, etc. M. Maxe-Werly en a vu un au Musée 
d'Anvers signé et daté par le fabricant •: Iacobus Vande Biest 
— 1665 (3) Enfin, le même archéologue a eu la bonne fortune 
de trouver uh de ces contre-cœurs céramiques d'origine véri- 
tablement française ; le champ en est couvert d'un lozangé où 
alternent les écus de France et de Navarre avec divers orne- 
ments assez grossiers et mal raccordés : le fronton présente le 
buste d'Henri IV de profil dans un demi-lrilobe portant les 
mots : Henri - nn - roi - de - France - et - de - Navarre ; les 
deux écus aux lys et aux chaînes, couronnés et accompagnés 
de rinceaux, complètent la décoration de ce curieux contre- 
cœur, qui est conservé au Musée d'Orléans. 

En Angleterre on trouve des contre-cœurs analogues, où ils 
sont connus sous la désignation de stove4ile ; l'usage en fut 
importé en 1570 par de certains Gaspar Audrier et Guy Janson, 
d'origine évidemment flamande, qui établirent à Norwich une 
Manufacture de poteries à la mode des Flamands qu'ils appe- 
lèrent « les poteries gracieuses de la reine Elizabeih » (3). Le 
Musée Britannique possède de ces briques de cheminée émail- 
lées en vert portant les emblèmes et les initiales de la reine 
Elisabeth (4). 

On voit que tous les spécimens connus de contre-cœurs en 
terre cuite sont contemporains de nos plus belles taques en 
fonte de fer, c'est-à-dire de la seconde moitié du xvf siècle. 



(1) Dictionnaire de la Décoration, t. iv, 

(2) Loe. cit., 1895, p. 461. 

(8) Brilich Muséum. A Guide to the english pottéry Londres, 1904, pp. 12 
et 13. 
(4) Ibid., fig. 20. 



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- 417 — 

Certains leur croient pourtant une origine infiniment plus an- 
cienne, tel M. le lieutenant-colonel Dervieu, dont je transcri- 
rai les paroles, de peur de les résumer d'une façon peu exacte. 

« Enfin, des plaques de cheminée semblent avoir été con- 
fectionnées en poterie, avant que l'usage ne se répandit de les 
couler en métal. Nulle plaque intacte de cheminée en poterie 
du moyen-âge n'est parvenue jusqu'à nous. Certaines collec- 
tions en possèdent toutefois des fragments. Si la forme de ces 
<( bretagnes » ne peut guère être précisée d'une façon certaine, 
il est cependant possible de la déduire de cette loi que les pre- 
miers modèles en métal d'un objet sont généralement la repro- 
duction fidèle du même ustensile précédemment exécuté en 
pierre ou en poterie. Or, les plus anciennes plaques de dhemi- 
née métalliques possèdent la forme particulière d'un rectangle 
de grande largeur et de faible élévation, surmonté d'un arc de 
cercle surbaissé. D'autre part, il existe au Musée de Roannes 
d'importants fragments d'une grossière poterie du moyen-ftge, 
dont l'assemblafi^e présente une forme analogue à celle des 
plus anciennes plaques de cheminée en métal. Ces morceaux 
ont uniformément l'épaisseur considérable de 0*08. L'un de 
ces fragments de plaques en terre cuite est orné de fleurs de 
lys ; l'autre reproduit comme motif un cerf encadré entre deux 
arbres » (1). 

En l'absence de documents datés irrécusables, on ne peut 
voir dans tout ceci qu'une fort intéressante hypothèse, contre 
laquelle, d'ailleurs, nous ne ferons pas d'objection. On pour- 
rail dire, de même, que les contre-cœurs en pierre dont nous 
venons de parler, ont joué le même rôle,, mais ceux que nous 
avons pu étudier directement sont de basse époque et repro- 
duisent grossièrement les plaques métalliques en usage dans 
la région. Cela ne veut pas dire que, au début, ce ne soient 
pas ces plaques qui aient été faites à l'instar des contre-cœurs 
en grès, mais la preuve fait complètement défaut. 

Il ne me reste plus, à cette heure, qu'à donner la fidèle des- 
cription du seul contre-cœur en briques décorées que j'ai pu 



(1) La Poterie au Moyen-âge (Bulletin monumental 1909, pp. 76, 77.) 

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-418- 

rencontrer dans la région. Il na'eût été facile de grouper en 
grand nombre des descriptions de contre-cœurs en briques 
plus ou moins variés comme forme générale, mais ne présen- 
tant aucun vestige de décoration. Tous ceux que j'ai vus, et ils 
sont innombrables, datent du xvnf siècle. 

Cet intéressant exemple de l'application, à une époque rela- 
tivement moderne, de remploi des briques de foyer, était com- 
posé, à Torigine, de huit briques, posées deux, trois, et trois ; 
les deux briques du milieu manquent aux deux rangs infé- 
rieurs. Le contre-cœur, ainsi formé, est rectangulaire avec 
fronton circulaire. La décoration se compose de deux orne- 
ments singuliers, qu'on ne saurait mieux définir qu'en les qua- 
lifiant- de larmes renversées ; ces larmes occupant les deux bri- 
ques inférieures. Au-dessus de chacune part une branche de 
laurier qui suit la courbe générale du contre-cœur, de façon 
à former une guirlande : le tout est en relief, obtenu sans 
doute, par modelage direct sur la terre molle, avant la cuisson. 

J'ai observé et noté ce contre-cœur, le 12 juillet- 1908, dans 
les ruines d'une maisonnette, datant probablement de l'Em- 
pire, sur l'avenue de la gare, à Moissac. 



Chapitre récapitulatif 

Groupons, avant de passer à un autre ordre d'idées, celles 
des observations précédentes qui peuvent servir de base à di- 
vers essais de classification. 

Etudiant les procédés de fabrication, nous avons observé 
trois groupes bien tranchés, savoir : 

I. — Les taques obtenues par l'emploi d'estampilles. 

II. — Les taques mixtes, c'est-à-dire obtenues par l'emploi 
combiné d'une matrice et d'estampilles diverses. 

III. — Les taques obtenues par l'emploi d'une matrice uni- 
que. 

De même l'évolution normale de leur décor révèle trois pé- 
riodes dont la seconde déborde sur la troisième ; ce sont : 



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- 419 - 

a) La période des Fondeurs ; 

b) La période des Architeeles ; 

c) La période des Industriels, 

Enfin, si on groupe logiquement les motifs et les sujets em- 
ployés à la décoration de ces petits monuments, on est amené 
à les classer en dix groupes, dont certains doivent être subdi- 
visés à leur tour en sous-groupes : 

1" Motif strictement décoratifs ; 

2" Sujets symbolisant le feu ; 

3** Sujets réalistes ; 

4** Sujets historiques ou politiques ; 

5** Sujets mythologiques ; 

6*" Sujets religieux subdivisés en : 

A. Catholiques ; 

B. Jansénistes ; 

C. Protestants. 

7** Sujets dydactiques ; 

8** Sujets littéraires et artistiques ; 

9** Sujets héraldiques subdivisés en : 

D. Armoiries nationales ; 

E. Armoiries personnelles ; 

F. Armoiries commerciales. 

10** Inscriptions. 

De ces diverses rubriques, nous ne conserverons que les 
trois premières, parce que, seules, elles apportent quelque 
clarté dans la description ; mais nous subdiviserons la der- 
nière, celle qui englobe tous les contre-cœurs fondus dans 
l'empreinte laissée sur le sable par une matrice sculptée, 
qu'ils reproduisent fidèlement, en un certain nombre de sec- 
tions, selon leur provenance. Nous décrirons, en consé- 
quence, tout d'abord, le groupe trop peu nombreux des contre- 
cœurs fondus en Agenais, Périgord et Quercy ; puis celui des 
contre-cœurs certainement français, qui ont été importés dans 
notre centre d'étude. Car la plus grande partie dé ces inté- 



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- 420 - 

ressanls bas-reliefs de fer ont été importés dans nos régions 
par le commerce maritime, aussi la section la plus considéra- 
ble de notre inventaire, sera-t-elle réservée aux taques hol- 
landaises, dont Tabondance et la variété sont surprenantes, 
puis aux plaques allemandes, anglaises, danoises et flaman- 
des qui sont arrivées par la même voie. Ainsi une étude 
purement locale, traitera-t-elle surtout d'objets fabriqués en 
de très lointains pays confinnant à nouveau cette constatation 
du vénéré Frédéric Troyon : « Toute étude, dont on fait son 
champ d'activité, ne tarde pas à s'agrandir, à étendre son 
horizon, et à devenir un monde si vaste qu'on est obligé de se 
limiter à quelques-unes de ses parties, si l'on veut en faire le 
sujet de recherches approfondies » (1). 

J. MOMMÉJA. 

(à suivre). 



(1) Frédéric Troyon : htudes sur les Monuments de VAntiquité barbare 
(Société d'histoire de la Suisse romande. Lausanne. Bridel, l. xxv, p. 1.) 



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ÉPISODES DE LA GUERRE D'ESPAGNE 

IT n U UTRilTI Dl nJUICB (i809-igi4) 

d'après de nouvelles Lettres de Bory de Saint-Vincent 



La Correspondance de Bory de Saint-Vincent avec Léon 
Dufour, que nous avons publiée récemment (1) contient, avons- 
nous écrit, une lacune regrettable. C'est celle qui court des an- 
nées 1809 à 1814, époque où tous deux prirent part à la guerre 
d'Espagne, Bory comme attaché d'abord à Tétat-major du 
maréchal Ney, puis pendant plus de quatre ans à celui du ma- 
réchal Soult, Léon Dufour au contraire engagé comme méde- 
cin principal dans le corps d'armée du maréchal Moncey d'a- 
bord, puis du maréchal Suchet qui opérait du côté opposé sur 
le versant méditerranéen. « Durajit ces cinq années de séjour 
« dans la Péninsule, les deux amis cherchèrent vainement à 
« se voir, et continuèrent à s'écrire. Mais toutes les lettres de 
« Bory ont été, croyons-nous, perdues dans la retraite préci- 
« pitée de l'armée de Catalogne et d'Aragon; tandis que celles 
« de Léon Dufour, soigneusement conservées par Bory, font 
« aujourd'hui partie de la précieuse collection de M. le doc- 
« teur Bornet, membre de l'Institut, qui a bien voulu nous en 
« donner communication » (2). 

Un hasard des plus heureux nous permet aujourd'hui de 
rectifier sur ce point notre dire. Les lettres de Bory à Léon 
Dufour, écrites de 1809 à 1814, n'ont pas été perdues. Elles 
existent, du moins en grande partie, et ont été retrouvées par 
M. L.-Léon Dufour, petit-fils de l'illustre savant Landais, dans 
un coin de la bibliothèque, où son père, le docteur Albert-Léon 



(1) Correspondance de Bory de Saint-Vincent, publiée et annotée par 
Ph. Lauzun. (Agen, Impr. Moderne, 1908. In-8" de 358 pp. avec portraits et 
Index). 

(2) Voir notre note p. 142 du volume. 



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— 422 — 

Dufour, après les avoir distraites du volumineux dossier de la 
correspondance de'Bory, sans doute parce qu'elles lui parais- 
saient les plus importantes, les avait mises à part, peut-être 
pour les publier, et les y avait totalement oubliées. 

Avec une bonne grâce parfaite, M. L. Léon-Dufour nous a 
immédiatement avisé de sa découverte, et envoyé ce précieux 
dossier, afin que nous le publions, comme complément à notre 
premier ouvrage. Nous accédons avec d'autant plus de joie à 
ses désirs que de toutes les lettres de Bory de Saint- Vincent 
que nous avons fait connaître, celles-ci, au nombre de vingt- 
deux, nous fournissent, en dehors du charme très grand de ses 
conceptions toujours originales, les renseignements les plus 
curieux sur bien des faits, encore peu connus, de cette malen- 
contreuse guerre d'Espagne, qui devait être la cause princi- 
pale de la chute de Napoléon. 

Elles nous apprennent en effet de nombreux détails inédits 
sur le séjour du maréchal Soull en Andalousie, ses rivalités 
sourdes avec Ney et Masséna, le but apparent et le but caché 
de ses opérations militaires, le siège de Badajoz, où Bory j^e 
couvrit de gloire, les difficultés insurmontables qu'à chaque 
pas rencontrait l'armée française ; le tout assaisonné de ré- 
flexions toujours piquantes sur l'esprit des troupes, le manque 
de discipline, les abus de toutes sortes, l'état d'âme de la na- 
tion Espagnole, l'avenir très sombre entrevu déjà avec une 
remarquable perspicacité. Inutile d'ajouter que, fidèle à ses 
habitudes, Bory n'oublie pas de terminer chacune de ces let- 
tres par des aperçus nouveaux sur la Flore des pays traversés 
et rénumération, souvent longue, des plantes vues ou récol- 
tées. 

Forcé, avons-nous appris, de quitter l'Espagne au printemps 
de 1813 et de se rendre, avec Soult, à marches forcées, en Al- 
lemagne, pour prendre part, le 21 mai, à la sanglante bataille 
de Bautzen dont il parle dans une lettre datée de Dresde, 
Bory revint non moins précipitamment dans la Péninsule, 
mais ce fut pour retrouver son ancien corps d'armée en pleine 
déroute après la défaite de Vittoria. et déjà sur la frontière, 
autour de Fontarabie et de Saint-Jean-de-Luz. 



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-- 423 — 

Et ce n€ sont certes pas les ipoins intéressantes de toute cette 
nouvelle série, les lettres qu'il écrivit à son ami dans les der- 
niers mois de 1813 et les premiers de 1814, où il lui narre, 
dans les plus intimes détails, les mouvements stratégiques si 
remarqus^bles du maréchal Soult autour de Bayonne, la dou- 
leur d'avoir à quitter, devant le nombre toujours croissant des 
alliés, ces positions inexpugnables, la retraite sur Peyreho- 
rade, les escarmouches, les combats de chaque jour, la bataille 
d'Orthez, le peu de résistance des nouvelles troupes, le décou- 
ragement des anciennes, les désertions, la débandade géné- 
rale, jusqu'au lendemain de la bataille de Toulouse, et, le 
même jour, l'annonce fatale de l'abdication de l'Empereur. 

Ecrites dans ce style primesautier si original qui lui est fa- 
milier, fourmillant de renseignements militaires inédits, qui 
jettent un jour nouveau sur cette admirable retraite du maré- 
chal Soult le long des Pyrénées trop sommairement connue, 
comme toujours pétillantes d'esprit, de paradoxes amusants 
et de verve endiablée, ces nouvelles lettres de Bory de Saint- 
Vincent seront, nous l'espérons, aussi favorablement accueil- 
lies que leurs devancières. Elles comblent en tous cas, dans la 
correspondance des deux savants, ce vide profond que si sou- 
vent nous avons déploré. Notre devoir était de le remplir au 
plus vite, remerciant une fois de plus la famille Léon Dufour 
de nous avoir si aimablement facilité notre tâche. 

Ph. Lauzun. 



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^ m- 



I 

A Monsieur Léon Du{our, docteur-médecin^ attaché au quartier 
général de S. E, M, le Maréchal Moncey, à Victoria. 

Paris, le 9 septembre (1806) (1). 
Mon cher Dufour, 

Il y a lieu de croire que beaucoup de vos lellrès demeurent en 
route, et des miennes aussi ; de là les inquiétudes que nous pou- 
vons avoir l'un de l'aulre. Vous n'avez pas d'idée combien votre 
lettre du 17 août, datée de Victoria, m'a fait plaisir. Vous voilà 
revenu ; vous n'êtes pas mort ; Dieu soit béni. Vous avez donc 
éprouvé un peu ce que c'est que la guerre et ses inconvénients ; 
joignez à tout cela ce que vous soufrirez encore ; et vous aurez une 
belle idée de notre état, duquel après tout j'ai pardessus les yeux. 
Sachez donc en abrégé mon histoire à Paris. Depuis que la fièvre 
m'a quilé, la goûte m'a tourmenté beaucoup. Mais cela va mieux. 
J'ai donné quelques jolis mémoires dans les Actes du Muséum, et 
les ayant recueillis en un joli volume in-4', je vous en garde un 
exemplaire. Enfin j'ai habité Saint-Germain une partie de l'été 
Malgré cet éloignement de Paris, j'ai suivi les bureaux de M. Dé- 
jan. C'est un dédale, depuis le départ de son fils que je vis un des 
jours où je n'avais pas la fièvre. Il me fallut toutes les herbes de 
la Saint-Jean pour rentrer. Au reste, on me promet mons et mer- 
veilles. J'ai été fort surpris quand vous m'avez dit que voire affai- 
re n'était pas terminée. 

Je verrai Bosc demain. Nous en causerons et je lui remettrai vos 
intérêts ; car vous saurez que je pars et que je vais vous rejoindre. 
Mon régiment se rend en Espagne. Au reste, il serait possible que 
je le quittasse pour entrer dans TEtal-major général. 

Nous n'entendons, au reste, pas dire un mot de ce qui vous con- 
cerne. On nous laisse dans une ignorance si profonde qu'on ne 
parlerait pas moins de vous si vous n'existiez pas. Il me tarde 



(1) La dernière leUre de Bory, que nous ayons publiée de cette année 1808, 
est du 9 mars (voir page 140 de notre volume). Il est à présumer que tout l'été 
dut s'écouler sans que Bory, qui le passa à Paris et à S*-Germ»in, ait écrit 
à Dufour d'autre lettre que celle-ci. 



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— 425 — 

donc de m*assurer de ce qui en est et surtout de vous embrasser. 
Je me propose, en voyage, de demeurer deux ou trois jours à 
Bordeaux, et daler voir Thore à Dax. Le pauvre diable est bien 
réyé (1). Il n'en songe pas moins à une seconde édition de Perfida. 
Vous me faites un plaisir sensible en me disant que vous m'avez 
concervé quelques espagnoles. J'espère en rcoolter avec vous. 

Adieu, mon cher Dufour, je vous aime de tout mon cœur et 
suis pour la vie votre sincère 

B. DE Saint-Vincent. 



II 

A Monsieur Léon Dulour, docteur-médecin dans les hôpitaux 
de Varmée, à Tudela, 

Madrid, 6 octobre (1909 ). 
Mon cher Dufour, 

Il y a environ dix jours auj. que je reçus à Salamanque, cl au 
moment d'en partir pour Madrid, votre lettre du 10 juillet. Vous 
ne pouvez vous peindre le plaisir qu'elle m'a causé. Il y avait six 
mois que je n'avais un mot de vous. Je vous avais écrit dix fois et 
j'avais rêvé que vous étiez -mort. Le sort qui se plaît à me contra- 
rier nous sépare sur une terre où il y a tant à faire et où j'aurais 
tant besoin de vous. J'ai de grands projets, desquels il faudrait 
que nous conféralions ensemble; mais, auparavant, que. je vous 
dise un peu ce que je suis devenu. 

Il y a un an qu^ je partis de Paris, juste le 6 octobre, y laissant 
beaucoup d'amis et en paix avec Lamouroux, qui y arrivait de la 
veille (2). Je demeurai huit jours à Bordeaux où il me fallut voir 



(1) Comme dani notre premier volume, nous nous abstiendrons de corriger 
les nombreuses fautes d'orthographe de Fauteur. 

(2) Rappelons à ce propos la lettre que J.-V. Félix Lamouroux, bolanislo 
distingué, nommé tout récemment professeur dliistoire naturelle à la faculté 
de Caen, écrivait le 5 novembre 1808 à son maître et ami J.-Fl. Doudon do 
Saint-Amans, à Agen, et dans laquelle il lui disait qu'en passant par Paris 
avant de se rendre à son nouveau poste, il avait fait une viisle à MM. de 
avant de se rendre à son nouveau poste, il avait fait une visite à MM. de 
Jussieu, Desfontaines, etc., et ajoutait : « J'ai rencontré Bory de Saint- 
« Vincent, touiour$ mon intime trnii, malgré tout ce qu'on a lait pour nous 
« brouiller ensemble. La première explication a dissipé tous les nuages, 
« Il jouit d'une grande considération parmi les savants, 9 



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tous les Musoms et entendre les plaintes des uns et des autres. Je 
passai par Caslots d'où j'écrivis à Thore. Je ne sais ce que je lui 
ai fait, mais il ne m'a pas répondu, non plus qu'à une autre lettre 
de Bayionne et de Victoria, lesquelles il a bien reçu puisque j'avais 
en même temps écrit à Turpin (de S. Julien de Marensin), mon 
vieil ami, qui m'a très bien accusé réception. Rendu à Rayonne, 
je fus revoir Riaritz dont j'envoyai la description à Malthebruu 
pour son Journal des Voyages, et j'eus les plus grandes peines 
pour arriver à Madrid par la route d'Aronda et de Lerma. J'admi- 
rai Pancorbo et les Somme Sierras ; et, rendu dans la capitale, j'y 
appris que mon fidèle domestique François qui me conduisait 
deux chevaux, équipages et portemanteaux de France, avait été 
assassiné ou enlevé ; ce qui me causait un déficit d'environ quatre 
mille francs. Je fus attaché à l'état-major du maréchal Ney, que je 
préférai à celui du minisire, dans lequel je ne suis pas en odeur 
de sainteté. Je vis Lagasca qui vous aimait beaucoup (1). Je vis 
aussi le jardin de botanique et comme j'allais m'occuper, il fallut 
partir à la poursuite des Anglais. Depuis ce temps, nous nous som- 
mes enfoncés en Galice où j'ai resté cinq mois (2). Nous avons par- 
couru toutes les Asturies et les hautes montagnes, les provinces de 
Léon, de Valladolid, de Salamanquc, les frontières du Portugal et 
l'Estramadure. Nous avions traversé le Tage, et revenu sur nos 
pas, M. le Maréchal fut appelé à Madrid, il y a environ quinze 
jours. Le général m'avait continuellement employé aux reconnais- 
sances les plus difficiles ; je lui avais fait des cartes assez bien ; 
il me prit en amitié, me mena avec lui, demanda pour moi beau- 
coup de choses, voulait me prendre pour aide de camp et tout 
s'embellissait pour moi dans l'avenir, quand, avant-hier, je ne sais 
pourquoi, il se brouilla avec le Roi et se dessida à partir dans la 
nuit pour Paris, comme un coup de canon ; de sorte que je suis 
demeuré auprès du général Desselle qui me garde (3) et que je 
vais faire graver ici quelques-uns de mes ouvrages. 



(1) Lagasca (dom Marino), professeur de botanique à l'Université de 
Madrid. (Voir ce nom à l'Index de noire premier volume et page 226 des 
Souvenirs (Tun Savant français à travers un siècle, par Léon Dufour). 

(2) Voir, page 143 de notre premier volume, la lettre du 13 avril 1909, datée 
de la Corogne, où il espère voir bientôt en Espagne « la destruction totale 
de toutes les têtes à tonsure ». 

(3) Le général Dessole était, on le sait, notre compatriote. N