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Full text of "Revue de l'Anjou, Volume 10"

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^igHiľeJbý GoÓglV 



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1NDEXEÍ 



' ; 5 REVUE 

1)E ĽANJOU 



Jí O UYELLE 



ife et 2e Livraisons. — Janvier et Février 1885 



TOME DIXIÉME 



ANGERS 

1MPRI^ ERIE - LIBRAIRIE GERMAIN ET G. GRASSIN 

RUE SAINT-LAUD. 

1880 



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SOMMAIRE 



1° Préliminaires de la Paciflcation. — Les Conférences. — 
Pouancé, Candé, Montfaucon. — Novembre , décembre 
Í789. Janvier Í800. — Qjt^^ 

2° Un cercle de petite ville au xvi 

3° Les deux fréres. — Th. Pavik 

4° Mor t de ľangevin Frangois 
4598. — A. Ledru. 

5° La Chdtellenie de la Jaille-Yvon et ses seigneurs , ďaprés 
les documents inédits (Í652-Í789) (Suite et flri). — 
André Joubert. 

6° Un fabuliste espagnol. — P. Henry. 

7° Auguste Bruas. — Elie Sorin. 

8° Chronique bibliographique. — Fleurs etpeinture de fleurs- 
— René Bazin. 



Prix de ľabonnement de la REVUE DE ĽANJOU 
12 francs par an. 



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REVUE 
DE ĽANJOU 



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REVUE 

DE ĽANJOU 



lOUYBLLB pÉRIl 



TOME DIXIÉME 



ANGERS 

IMPRIMERIE-LIBRAIRIE GERMAIN ET G. GRASSI3 

RUB SAINT-LAUD. 

1885 



t:.' e i:::r/ rr::x 
PU&LIC II311AHY 

930964A 

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PRÉLIIIIAIRES DE LA PACI FICATION 



LES CONFÉRENCES 



POUANCÉ. — CANDÉ. — MONTFAUCON • 



NOYBM BRB | DBCBMÄB 1799. — JANTIB& 1800 

Frotté avait beaucoup de répugnance pour ľarmistice 
offert par Hédouville K II prévoyait sans doute que le 

• M. de La Sicotiére, un vieil et fídéle ami de la Revue de ľAnjou, 
veut bien nous communiquer ces pages inédites, extraites ďun ouvrage 
important qu'il prépare depu i s longtemps sw Frotté et les Insttrree- 
tions Nvrmandet ; nous les publions avec ďautant plus ďempresse- 
ment que ces pages renferment tout un chapitre, aussi intéressant 
que peu connu, de notre histoire angevine, á la fin du dernier 
siécle. — (Note de la Rédaction.) 

1 Hédouville (Gabriel-Marie-Théodore-Joseph, comte ď); né en 
1755, en Lorraine , ďune ancienne famille ; pace de la Reine capi- 
taine au moment de la Révolution ; maréchal de carap á ľarmée du 
Nord : traduit devant le tribunál révolutionnaire, 179a , et acquitté ; 
chef de ľétat-major de Hoche, 1795-1796, et mélé , en cette qualité, 
k la pacification ; commissaire extraordinaire ä Saint-Domingue, 
1798 ; chef de ľarmée d'Angleterre, 1799 ; sénateur : ambassadeuc 
k Saint-Pétersbourg, 1801 ; ministre plénipotentiaire prés la Confé- 
dération du Rhin ; pair de F ranče, 1814 ; m or t á la Fontaine , prés 
Arpajon, le 30mars 1835. Par une singularité assez remarquable, ce 
fut le comte de Bourmont, son ancien adversaire en Vendée , qui 
prononca son éloge funébre, le 10 juin suivant, devant la Chambre 
des Pairs. 

Un de ses fréres eui moins de bonheur. c Serurier et Hédouville 
cadet, raconte Napoléon (Mémorial de Sainte-Héléne) , raarchaient de 
compagnie pour émigrer en Espagne. Une patrouille les rencontre. 
Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit la frontiére, se croit 
trés heureux et va végéter misérablement en Espagne. Serurier, 
obligé de rebrousser chemin , revient ä sa garnison , désolé. 11 con- 
linue de servir, et devient maréchal. » 



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Gouvernement consulaire en profiterait, non seulement 
pour réorganiser ses forces dans ľOuest, mais pour agir 
séparément sur les différents chefs royalistes qui n'avaient 
pas tous la méme énergie de résolution que lui , et les 
diviser ; peut-étre aussi pour prendre vis-á-vis des popu- 
lations une attitude de tolérance et de justice qui les 
désintéresserait ďune plus longue rébellion. II adbéra , 
aprés s'étre consulté avec Bourmont f . Biliard qui, dans 
sa rage diffamatoire, prôte en tout cela á Bourmont un 
rôle ďagent provocateur, prétend qu'il aurait traversé 
tout exprés le Maine et une partie de la Normandie pour 
venir chercher Frotté aux environs de Vire *. La vérité 
est, au contraire, que ďétait Frotté qui était venu le 
trouver pour concerter leurs démarches, et qu'ils s'étaient 
rencontrés ä Grez-en-Bouére 1 ; c'est de lá que, sur ľinvi- 
tation de Chátillon 4 , ils se rendirent au chäteau d'Angrie, 

1 Bottrmont (Louis-Auguste-Victor, comte de Ghaxsnb de), né au 
ch&teau de Bourmont, en Anjou, le 2 septembre 1773, mort au méme 
lieu, le 27 octobre 1846. Les détails de sa biographie sont partout. 

* Mémoires, prem. édit. ? 1. 1, p. 338 ; — 11, 250 ; — 111, 192. 

* Grez-en-Bonére prés Čbáteau-Gontier , et non pas Bouére, qui 
est prés de Jallais , sur ľautre rive de la Loire. 

* Chátillon (Godkt, comte de), orignaire d'Amiens, auivant 
quelques-uns, mais, plus probablement, du pays nantais ; simple sous- 
íieutenant avant la Révolution ; émigré ; blessé dangereusement a 
ľattaque des lignes de Wissembourg; passéen Angleterre; enrôlé dans 
ľexpedition de Quiberon , sans avoir demandé ni rang ni gráde, mais 
sonpassage et un fusil ; prisonnier et évadé; président, en 1796, du 
Conseil royal des armées ď Anjou et de Bretagne ; arr&té encore, a la 
fin de ľan V, sur les côtes du Finistére, avec les denx fréres de 
Ravenei ; évadé sans doute de nouveau ; en 1799 , nommé , malgré 
hii , com mandant en chef de ľarmée de Haute Bretagne et da Bas 
Anjou, en remplacement de Scépeauz. Aprés la pacification, il 
s'attacha, ce semble , á la personne de Lucien Bonaparte , le suivit 
ä ľétranjyer, et il ne serait rentré en France, avec lui, qu : en 
1815. (Biographie moderne , 1816. — Biographie Rabbe ; — Du 
Chátellier, Hist. de la Révol. en Bretagne, t. VI. p. 189: — liémoiret 
de M** la vicomtesse de Turpin-Cri**é daiis les Mémoíret tecreU et inédits, 
publiés par Beauchamp , 1825. J 

Napoleon parle de Chátillon avec quelque détail dans ses Memoires 
{(Euvre* de Napoleon á Sainte-Réléne , f&isant suite a la Correspon- 
dance, t. XXX, p. 403.) « Chátillon é.tait nn vieuz gentillhomme de 
soizante ans , bon , loyal , ayant peu d 'esprit , mais quelque Tigoeur. 
II venait de se marier, ce qui contribua a le rendre ndéle k ses pro- 
messes. II habitait alternativement Paris, Nantes et ses terres. II 



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prôs Gandé, cbez la vicomtessede Turpia-Criasé *, qui, 
eette fois encore et comme en 1796, avait fait les 
premiéres ouvertures ďun rapprochement. Ch&tillon 
Lss attendait chez elle, D'Aodigaé de Saiate-Gemmes 
Mac-Curtia (Kainlis) *, Grellier du Foiigarou* 4 a'y trou- 

obtint dans la suite plusieurs gräces du Premiér Consul. Chátillon 
pensait qu'on aurait pu continuer la guerre de la Veadée quelqaes 
mois de plus ; mais que , depuis le 18 brumaire, les chefs ne pouvaient 
plus compter sur la masse de la population. II avouait aussi que, 
verš la fin des campagnes ďltalie , la réputation du général Bonaparte 
avait tant exalté ľimagination des paysans vendéens, qu'on avait été 
au moment de laisser lá le droit des Bourbons et ďenvoyer une 
députation pour lui proposer,de se mettre sous son influence. » 

' Turpin-Crissé (Jeanne-Elisabeth de Bonoaj&s , vicomtesse de) ; 
née ä Riauier en Riviére, en 1769; morte á la Roche, prés Angrie, 
a ľage 8a ans. (Diét, hút. de Maine-et~Loire par Célestin Port ; — 
Mémoires teprets et inédits pour iervw ä ľhutotre eontemporaine, pu- 
bliés par Beauchamp, t, II.) 

Hon marí avait ómigré. Son heau-frére, le chevalier de Turpin, et 
son neveu , le comte de Dieusie , jouaient dans la Chouannerie un 
certain rôle, D'autres Turpin-Crissé étaient morts dans lagrande 
guerre. 

Ä Andigné (Louis-Marie-Auguste-Foŕtuné ď), connu sous lénom 
de Chevalier de Sainte-Gemmes : né a Angers en 1765 ; lieutenant de 
vaisseau ayan* la Révwlution ; émígré ; mélé aux luttes de la 
Chouannerie et k la pacifícation de 1800 ; prisonnier d'État sous 
ľ Empíre ; évadó de plusieure prisons ; campagne de 1815 dans la 
Vendée ; ayant offert au général Lamarque de réunir leurs troupes 
pour chasser les Prussiens ; Pair de France á la seconde Restau- 
ration ; démissionnaire , 1830 ; comte, 1816 ; lieutenant général , 
1823 ; auteur de curieux Mémmres manuserits; oaort ä Fontainebleau, 
le 1" février 1857, a ľ&ge de 92 ans. (C. Port, Dict. ; — Abbé Pau- 
louin, t. II, p. 14. — Etat de 1814, mss. ; — Courcelles, Dict. ki*t. 
de* Grénéraux francais ; — Etc.) 

* Ce personnage dont nous ignorons les débuts et do&t le caractére 
et le role ont éte diversement appréciés , avait été incarcéré pendant 
la Terreur. A sa sortie de prison , lora de la premiére pacifícation , 
le représentaot Ruelle le choisit pour secrétaire , a&n de bien montrer 
son esprit de conciliation. La Loire-Inférieure ľenvoya député aux 
500, en mars 1797. II fut déporté au 18 fructidor. Rentré en 1799, il 
se jeta dana ľinsurrection royaliste et devint maior général de la 
Haute Bretagne et du Bas Aniou. C'est lui qui, a Pouancé, était 
plus particuliérement chargé de la correapondance a vec les autori tés 
républicames. Ses opinions constitutionnelles, ses efforts pour arriver 
ä la pacifícation le rendirent suspect aux plus impatients de ses 
camarades, notamment ä Georges (Muret, t. IV, p. 154; — Beau- 
champ, t. IV, p. 455.) M"* de la Itocheiacquelein (Mémoires, p. 399), 
atteste qu'il était « bon royaliste, > et il rendit, ä toutes les époques, 
de grands services aux familles du parti. II devint commissaire des 
guerres sous la Restauration, ffiographie de Leipsig ; — Etat de 1814 ) 

4 Grbllibb. du Fougeroux (Alexandre-Fran^ois-Richard) ; officier 
avant la Révolution dans Royal Pologne ; émigré ; rentré avec 
Suzannet : chef de la division de Vieille-Vigne. (Etat de 1814.) 



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vérent aussi. Le soir méme, en présence de M— de Turpin 
ils eurent a vec Paultre de la Motte, aide de camp de 
Hédouville, un entretien oix furent jetées les premiéres 
bases ďune suspension dannes et convenue la réunion de 
Pouancé, ou elles seraient définitivement arrétées 



Frotté écrivit á Hédouville pour lui faire connaitre son 
adhésion aux résolutions de ses amis. Le Général répu- 
blicain lui répondit avec empressement et courtoisie, 
cherchant á dissiper ses défiances et pressant la nouvelle 
réuDion des chefs royalistes. 

« A Rennes , le 8 frimaire an VII (VIII) de la République 
Francaise, une et indivisible (28 novembre). 

< Le Général en chef , 
« A Monsieur de Frotté. 

€ Je suis fort aise, Monsieur, ďavoir recu de vous merne 
ľassurance de votre adhésion ä la suspension ďhostilités, aux 
conditions convenues, quoi que je n'en aie pas douté d'aprés 
ce que m'avait mandé Monsieur de Chälillon ; je suis súr que 
vous empécherez autant que vous le pourrez qu'il y soit fait 
aucune infraction, et j en fais autant de mon côté. Puisse 
celie suspension se terminer par le rélablissement de la tran- 
quillilé inlérieure, el vous en trouverez aussi la récompense 
dans volre coeur ! 

« Sans doute la copie de ma circulaire pour annoncer aux 

1 Beauchamp, t. IV, p. 427 ; — Muret. t. V, p. 143 ; — Crétinean, 
t. IV, p. 56 ; — Abbé Deniau, t. VI. p. 14 ; — M- de Turpin, Mé- 
moires, p. 330. — etc. 



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officiers généraux la suspension ďhostilités ne vous a pas 
été communiquée par Monsieur de Chátillon. Vous y auriez 
vu que j'ai donné ľordre de faire mettre en liberté tous les 
individus qui ont été arrétós par mesure de súreté générale, 
sans aucune piéce probante ä ľappui de leur arrestation, et 
de faire suspendre le jugement des individus qui sont traduits 
aux conseils militaires pour avoir été pris les armes ä la 
main, ou qui sont prévenus ďavoir favorisé les insurgés. Je 
ne pouvais faire plus. Je vous prie de m'envoyer la note des 
personnes que vous réclamez, et s'il dépend de moi de les 
faire mettre en liberté, je le ferai volontiers. 

t Je désire que vous puissiez vous réunir promptement 
avec MM. de Chátillon, ďAutichamp, de Bourmontet Georges, 
afin que les conférences que nous aurons par nous-méme 
ou par des personnes de confiance , puissent avoir lieu 
bientôt. 

t Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien agréer ľassu- 
rance de mes sentiments de considération. 



Frotté retourna á ses cantonnements pour y donner les 
instructions nécessitées par cette situation nouvelle. 

1 V. cette circulaire ä ľAppendice. Hédouville, en tracant á ses 
divisionnaires la ligne de conduite ä suivre pendant ľarmistice , 
leur recommande la justice, la modération , la patienoe. II s'abstient 
de toute qualiŕication injurieuse pour les rebelles. II témoigne ä 
leurs chefs de ľestime et m&me de la confiance, et c'est sur leur 
concours loyal qn'il corapte pour la répression du brigandage. 

Une proclatnation adressée le lendemain et presque dans les m ô mes 
termes aux Habitants des départements de ľOuest et ä ľArraóe , 
contenait un appel non moins pressant ä la concorde et ä ľunion. 
a L'heureux événement qui v i en t de s'opérer dans le Gouvernement 
(Le 18 brumaire) nous amônera la paix intérieure et extérieure. Les 
Commissions législatives et les Consuls de la Républiaue ne sont 
attachés á aucune faction. Ils ont en vue lc bonheur et la gloire d u 
peuple Frangais. » (Réimpr. par ordre de ľAdm. centr. de ľOrne; 
Arretédu 5 frimaire; Alengon, Les Malassis, an VIII, plac. in-fol.) 

Nous donnons aussi ä ľAppendice une lettre du Général Grigny 
qui montre quelles résistances et quelles préventions les efforts 
pacifiques de Hédouville allaient rencontrer dans une partie de 
ľarmée. 

1 Piéce communiquée par M. ľabbé Mac é, curé éto Joué-du-Bois 



c T. Hédouville *. > 





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Ses hommes éviteraient a vec soin toute collision, tout en 
repoussant, á ľoccasion, la forcepar la force. Les chefs 
resteraient h leur poste et c emploieraient ces moments de 
tranquillité á exercer, recruter, habiller, armer etappro- 
visionner leurstroupes. » On ne délivrerait aux soldats que 
de rares et courts congés. Tout était calculé en vue ďune 
reprise ďarmes prompte et facile, si les Gonférences 
devaient échouer f . 

Commarque fut chargé du commandement pendant 
ľabsence de Frotté. Le quartier général resta établi au 
chftteau de Flers *. De son côté, le général Guidal, qui 
commandaitdans le département de ľOrne, accueillitavec 
empressement les ouvertures ďun armistice et donna ä ses 
troupes des ordres de náture ä rassurer complétement les 
Royalistes a . 

1 Ordre d u 2 décembre ; communiqué par M. ľabbé'Macé. 

1 Beauchamp, t. IV, p. 436 ; — Muret, t, Y. p. 149 ; — Abbé 
Deniau, t. VI, p. 24. 

' La nouvelle de ľ armistice arriva k Alengon le 4 frimaire (25 
noTembre 1799 et des oouriers la porterent immódiatement dans 

tout le departement. 

Quartier général d'Alencon , 4 frimaire an VIII, 
(25 novembre 1799). 

< Général de brigáde Guidal , oommandant le département de 

ľOrne , 

c Au Commandant d'arrondissement d'Argentan. 

c ÍJ& Général en chef HédouTille, inreati par le Gourernement 
des po u vo i rs nécessaires pour terminer la cruelle guerre qui déaole 
les départements de ľOuest, rient de convenir aveo les principaux 
chefs des Royalistes d'une suspension d'hostilités. MM. Bourmont 
et d'Autichanop ont enroyé des ezprés & M. Frotté, chef de la Nor- 
mandie, pour que cette suspension ait aussi lieu dans ce pays ci. 

... « Toutes m arche s et toutes voies hostiles seront suspendues 
jusqu'á nouvel ordre. Surreillez cependant continuellement. 

c Pour assurer ľeffet de cette suspension , les chefs royalistes 
pourront, sans étre inquiétés , communiquer entre eux pour faire 
connaitre leurs intentions ä leurs divigions. 

c Dans le cas oú la reprise d'armes aurait lieu, on se préviendrait 
8 jours d'avance. 



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— 7 — 



Frotté ne rejoignit ses camarades réunis ä Pouancé, que 
dans le commencemient de décembre 1 . II y était arrivé le 9, 

« Vous to u s concerterea , Commandant , aveo les administrateurs 
municipaux pour faire mettre en liberté toutes les persounes arrétées 

Ear mesure de súreté générale , sans piéces probantes ä ľappui de 
mr arrestation. Les jugements des rebelles, môme de oeux qui 
auraient éié pris les armes a la main , seront suspendus, » 

Recommandation ďuser de bons prooédés , de bons oonseila vis- * 
á- vi s des habitants des campagnes. 

Le C am mandant fit part de cette instruction au directeur du Jury 
ďaccusation, qui consulta le Ministre de la Justice , lequel demanda 
des explications á celu i de la Guerre, le 19 frimaire : tant il y avait 
encore peu de concert et ďharmonie dans les mesures gouverne- 
mentales ! (Arch. de la Guerre.) 

1 Le 4 décembre , il était encore en Normandie , et k cette date , il 
écrivait á Pascal de Placéne, trésorier de son armée : « Le chevalier 
de Bruslart vous aura mis au courant de notre nouvelle situation. 
Je ne puis guére plus que vous résoudre le probléme ; mais ľhabi- 
tude d étre la dupe de prétendus amis et victime de la trabison de 
nos ennemis , me rend peu confiant. Toutefois , ľintérét de notre 
parti me fera toujours agir de concert avec les autres g-énéraux. Je 

Í>ars, k cet effet, pour nie rendre k leur invitation, mais comme il 
aut étre conséquent, j'envoie en Angleterre rendre compte ä 
Monsieur et prendre ses ordres. » (Beaucbamp 1 , t. IV, p. 436; — 
Muret, t. V, p. 147; — Crétineau, t. IV, p. 60; — Abbé Deniau, t. IV, 
p. 19.) 

Bruslart fut en effet, dépéché en Angleterre ; Penhoúet s'j rendit 
plus UTd, au nom de ľarmée d'Aniou. (Muret, t* V, p. 165. ) 

La réponse du comte d'Artois, adressée k Chätillon le 22 décembre, 
tout en recommandant a ses partisans de continuer la guerre, était 
plutôt faite pour les décourager que pour fortifier leur résistance. 
Toujours les mômes promesses vagues de secours; toujours le méme 
ajournement de son arrivée dans leurs rangs ! 

■ J'ai regu, Monsieur, votre lettre du 7 novembre, et presqu'en 
mémetemps, j'ai été informé par le chevalier de Bruslard, que des 
circonstances aussi impérieuses qu'affligeantes vous avaient obligé, 
ainsi que MM, d'Auticnamp, de Bourmont et de Frotté, k consentir 
á un arrangement momentané avec les tyrans de notre patrie. Vive- 
ment frappé de tous les inconvénients qui pourroient résulter pour 
les intérets du Roi, d 7 un tel état de choses, j'ai réussi k en pénetrer 
les Ministres britanniques ; et les instructions que j'adresse aujour- 
ďhui au comte Le Loreux, dont vous recevrez uue copie en méme 
temps que cette lettre , vous prouveront que mes efforts n'ont point 
été inutiles. Non seulement les fidéles royalistes recevront des 
secours considérables en argent , armes et munitions , mais j'espére, 
avec ľaide de Dieu, leur en porter raoi-môme de plus efficaces , et 
j'ai la ferme confiance qu'en attendant ce moment , si heureux pour 
moi , qui ne peut plus étre éloigné , les vrais Francais , fidéles k leur 
Dieu et ä leur Roi , se mettront en position de préparer et ďassurer 
le succés de la grande et utile cause que je défendrai ä leur 
téte. » 



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puisqiťä cette époque on iťattendait plus que les chefs du 
Morbihan «. 



15 frim., an VIII (6 décembre.) 

1 « Général en chef de ľarmée d'Angleterre , 

a Au Ministre de la Guerre. 

... « Je Toudrais yous donner de bonnes nouvelles , mais notre 
situation politique est bien équivoque. La suspension ďhostilités, qui 
n'est pas enoore consentie par Georges et la Prévalaye, chef des 
Emigrés dans une partie de la Bretagne, n'est pas respectée par 1« 
m ajeure partie des soua-chefs.. • 

{Arch. de la Guerre.) Hiídouvillb. » 



« Général en chef de ľarmée d'Angleterre , 

« Au Ministre de la Guerre. 

. . . « M*« Turpin-Crissé, qui est áCandé , me mande, du 18, que 
les chefs des insurgés j sont réunis, á ľexception de quelques-uns 
de ceux du Morbihan q u' o n attend de jour en jour. . . 



Angers , le 23 frimaire (14 déoembre 1799.) 
c LejGénéral en chef -* 
c Au Ministre de la Guerre. 
• Citoyen Ministre , 

« ľai tu hier soir MM. de Bourmont et d'Autichamp , et j'ai été 
confirmé dans ľopinion que j'ai de leur bonne foi pour le rétablis- 
sement de la paix intérieure. 

c Georges m 'a mandé qu'il adhérait aussi a la suspension, et sera 
demain ou aprés, réuni aux autres, ä Pouancé, Je vais convenir avec 
eux des mesures propres ä assurer autant que possible ľeffet de la 
suspension des hostilités. Ils laisseront ici trois personnes chargées 
de leurs pouvoirs, et iront dans leurs divisions respectives pour 
veiller á ľexécution de la suspension. Le chef de bataillon Lacuée 
vous portera dans peu de jours le résultat de leur demandes. S'ils 
étaieut trop exigeants, je leur annoncerais la reprise d'arrues 8 jours 
aprés. 

« Le débarquement ďarmes et de munitions dans le Morbihan a 
eu lieu avantTadhésion de Georges ä la suspension. 

« J'ai mandé aux généraux Lespinasse et karty de poursuivre les 
débarquements sans égard ä la suspension, et ďempôcher la sortie 
des grains qu'on livre aux Anglais, sans doute en paiement des 
arines. Je ferai expliquer Georges á cet égard. 

« Comptez, citoyen Ministre, que je m'occupe sans prévention 
des grands résultats que, j'espére, nous obtiendrons / malgró la 
majeure partie des habitants qui se laisseat continuellement egarer 
par les malheurs qu'ils ont épouvés et les haines qu'ils ont de la 
perné a abjurer, 

(Arch. de la Guerre.) % Hždouviixb. » 



n'est pas question dans ces piéces de la présence ä Pouancé 



19 frimaire, an VIII (10 décembre.) 



(Arch. de la Guerre.) 



Hédouville. » 




— 9 — 

La Próvalaye était arrivé en méme temps que 
lui \ 



La petite vHle de Pouancé, située en Anjou, mais sur 
la lisiére de Bretagne, ä quatre lieues seulement de 
Cháteaubriant, avait été choisie á cause de sa position 
centrále. Elle était protégée contre une surprise par les 
escarpements qui la couvrent de plusieurs côtés et par les 
ruines de son ancien cháteau. Onze tours démantelées et 
découronnées de leurs créneaux , mais revétues ďun magni- 
fique manteau de lierre, dominent le bel étang de Saint- 
Aubin et la vallée de la Versée; cette masse imposante de 
ruines et de verdure se refléte dans un miroir tranquille : 
coup ďcéil pittoresque et grandiose. 

Une partiede la légion Gaulier (Grand-Pierré) 1 formait 

de Mercier, qui y aurait précédé Georges , avec ses pouvoirs 
(Muret, t. V, p. 151.) II n'y serait, dans tous les cas, resté que 
fort peu de temps, et Georges devait bientot appuyer de sa présence 
et de son energie , le parti de la guerre. 

Mercier (Francois), surnommé la Vendée ; né au Lion-d'Angers, 
le 14 jtiillet ľ*' 75. II rejoignit de bonne heure la Grande arraéé Ven- 
déenne et s'y distingua par ses services. II devint le second de 
Cadoudal. Marécbal deCamp, 1797 ; chargé de nombreuses missions 
en Angleterre; tué prés de Loudéac, le 12 janvier 1800. Trôs intel- 
ligent, tres courageux. a Jolie figúre, honnete et parlant bien, » 
dít le O de Contades, dans ses Souvemrs. (C. Port , DicL ; — 
Biogravhies ; — Etc.) 

f Sa lettre ďadhésion á la tréve est datée de Pouancé, 12 décembre 
(Árck. de la G.) 

* Gaulier (Pierre-Marin) , dit Grand-Pterre ; né en 1766, ä Mo- 
rannes, od son pére était notaire ; campagne d'Outre-Loire , dans la 
Grande-Armée Vendéenne ; divisionnaire de Bourmont ; un des 
officiers les plus actifs et les plus vaillants de la Chouannerie ; sa 
division compta jusqu'ä 2,400 hommes équipés et armés; campagne 
de 1815; á la Restauration, lettres de noblesse/croix de Saint-I^ouis 
et pension de 900 fr. ; raort á Bouére, le 9 avril 1817. (Abbé Paulouin. 
t. III, p. 1 ; — Etat de 1814;. 



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la garde du quartier général ; le surplus ótait cantonné 
dans les villages circonvoisins 1 . II n'y avait ďailleurs á 
redouter aucune perfidie de la part de Hédouville. 

Frotté et ses officiers arrivérent en pauvre équipage. Ils 
n'avaient ni beaux chevaux, ni brillants uniformes. Leur 
vie errante et précaire, sans quartier général, sans plače 
de défense, á travers les rochers et les bois, ne com- 
portait pas un pareil luxe. II paralt que quelques-uns de 
leurs camarades, mieux partagés, essayérent de tourner 
en ridicule cette honorable détresse a . Pármi les plus 
sérieux, trés peu sans doute devinaient dans ce jeune chef 
qui n avait presque pas de soldats réguliers, qui n'avait 
jamais possédé un canon et qui n'avait pas inscrits sur ses 
ótato de service des coups brillants comme la prise du 
Mans, celie de Nantes ou méme de Saint-Brieuc, ľhocnme 
le plus remarquable peut-étre comme énergie de carac- 
tére et comme habileté ďorganisation, de tout leur parti. 
Les relations entre les officiers de Normandie et les autres 
furent assez aigres. 

Quel fut le rôle de Frotté dans ce congrés de Pouancé, 
dont les historiens royalistes ďont presque rien dit * et dont 

1 Beauchamp, t. IV, p. 437; — Muret, t. 7, p. 149. 

* Biliard , t. II, p. 194. 

* Beauchamp seul est entré dans auelques détails sur le congrés 
de Pouancé, dont ľimportance dans 1 histoire des guerres de ľOuest 
est bien plus grande que celie ďun siége ou ďune bataille. Muret , 
Crétmeau et 1 abbé Deniau n'ont fait que le suivre. 

Bourmont , qui prit aux négociations la part principale , en 
parle ä peine dans son Eloge du Général comte Hedourille , pro- 
noncé devant la Chambre des Pairs, le 10 juin 1825 (in-8 B de 15 p. ; 
— Monit. Vmvers. , 16.) II ne parait pas qu'il ait laisse de notes par- 
ticuliéres sur ce sujet, car, dans la Ňottce pour servir ä la Biographáe 
de M. le maréchal comte de Bourmont, que publia son fils Charles, en 
1842 (Paris, Beaudouin, 120 p. gr. in-3^ , extraite de la IHogravkie 
det Hommes da Jour % par Germain Sarrut et B. Saint-Edme , et aes- 
tinée ä rectifier les erreurs commises dans ľarticle que cette Bio- 
qraphie avait consacré au Maréchal, t. II, 1* partie,) le nom de 



Les historiens Angevins ; M. Célestin Port ; ľauteur de ľarticle 
Pouancé, dans VAnjou historique, Archéologique et PtUoresque, publié 




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— 11 — 



les délibérations intérieures auraient eu besoin ďétre 
éclairées par les révélations de quelques-uns des cbefs qui 
y prirent part ? II devait naturellement se montrer et il fut, 
eneffet, un des plus énergiques ä repousser les propositions 
de Hédouville, en tant du moins quelles impliquaient la 
soumission sans garantiesetle désarmement des insurgés. 

Les conditions de ľarmistice furent faciles ä régler, cet 
armistice devant étre nécessairement assez court et chacun 
réservant pour la discussion du traité de pacification les 
questions les plus importantes. 

Voici les propositions de Hédouville, relatives ä ces 
conditions, les réponses, en regard de chacun des 
articles, des chefs royalistes, y compris Frotté, et la 
lettre ďenvoi, signée collectivement, qu ila adressérent ä 
Hédouville * : 

sous la direction de M. le B M de Wismes ; Y Album Vendéen de 
M. Lemarchand ; le Marqnis de Preanlx, Notice généaloqique et histó- 
riou* sur Pouanoé et La Guerehe , 1833, in-8*; Blordier-Langlois , 
Ángert et le departement de Haine-eU-Loire de 4767 ä 1830, 1837 , 
% toI. in-8* ; Ch. Thénaisie dans ses nombreux afticles de la Revue 
de Bretagne et de Vendée , se taisent sur ces Conféreuces. Bernard de 
la Frégeoliere n'j a coatacré que quelques lignes . 

Lá. FatíOEOLLiÉRE (Henri-René Bernard de) , dit Henri ; né le 
15 septembre 1759 ; garde du corps ; émigré ; rentré en France, 1796; 
offícier de Chouans en Bretagne, puis en Aniou ; réorganisateur de 
la Cbouannerie sur la títo droite du Loir, 179© ; nommé oolonel par 
Bourmont ; un des derniers k poser les armes ; ä la Restauration, 
redevenu simple garde de corps ; cbef de division , pendant les Cent 
Jours ; Maréchal de Camp, 31 octobre 1815 ; mort le 26 janvier 1835. 
Auteur de Mémoires publiés par son arriére petit-fiis. sous ce titre : 
EmigraUon et Chouannerie , Paris , 1881 , in-8", et dont Montzey , 
dans son Hisloire de La Fléche et deses Seigneurs,a.r&it déjä donné une 
grande partie. (Mémoires; — C. Port, Dict. ; — Etat de 1814.) 

1 Patu Deshauchamps, Dtx am de Guerre intestine , p. 595, donne 
un extrait de cette piéce ; mais il se trompe, oomme il lui arrive trop 
sourent, en en prétant ľinitiative aux cbefs des Chouans. 



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— 1Í5 — 



REPONSES 
AUX PRJÍSRNTBg CONTBNTIOBTS. 



CONVENTIONS A PAJRB POUR ASSURRR 
ĽBXČCUTION 
DB LA. SUSPENSION D'HOSTILITÉS . 



« ConseDti réciproquement. 

« Consenti réciproquement. 
• Consenti réciproquement. 
a Consenti réciproquement. 

c Consenti réciproquement. 



« Renroyé ä discuter et con- 
venir avec les négociateurs. 



« Consenti réciproquement, 

« A discuter et convenir avec 
les négociateurs. 

« Consenti réciproquement. 



c N'attaquer ni troupes ni individus, 
so u s quelque pré texte que ce soit. 

c Ne désarmer personne. 

c N'enrôler personne. 

c Ne pas faire de réquisitions de 
chevaux. 

c Requérír des vivres en grains et 
bestiaux pour la subsistance des 
garnisons et cantonnements, en 
s'abstenantďen demander au-dela 
desbesoins, pendantla suspension 
ďhostilités. S'entendre mutuelle- 
ment pour que ces réquisitions 
soient faites de maniére á ce 
qu'elles soient consenties sans 
que la force armée s 1 en móle. 

c Ne faire et ne donner suite á 
aucune réquisition ďargent, pen- 
dant la suspension des hostilités. 

c Protéger réciproquement tou s les 
voyageurs et voitures publiques. 

c Ne point s'opposer ä la rentrée des 
contributions dans les caisses ré- 
publicaines, dans les cantons qui 
les ont constamment acquittées. 

c N'occuper aucun des cantonne- 
nements qui ne ľétaient pas avant 
la suspension des hostilités. 



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13 — 



RÉPONSES 
AUX PRÉSBNTES CONVBNTIONS. 



CONVENTIONS A FAIRE POUBASSURER 
ĽEXÉCUTION 
DE LA 8USPBNSION d'hOSTIUTÉS. 



c Tous lesquels articles ont 
été ainsi consentis par les 
généraux réunis et soussi- 
gnés. Ils promeitent de les 
faire exécuter, comme ils 
comptent que le général 
Hédouville donnera des 
ordres précis pour assurer 
la pleine et parfaite exécu- 
tion et j tiendra la main. 



« A Pouancé , 17 décembre 
1799 (26 frim.), signé: 
D'Autichavp ; L. de Frotté; 
La Prévalate; De Bour- 
mont; Contant Suzannet; 
Soter; le C u de Chatillon ; 
Général en chef ot Président 
du Conseil. 

« Pour copie con forme : 
c Le général en chef de ľar- 
mée d'Angleterre , 

t T. Hédouville. • 



c II importe ďempécher les esprits 
de s'aigrir et parvenir á les rap- 
procher (SYc), pour qu'elles aient 
leur entiére exécution. 



c Le général Hédouville prie MM. de 
Boormont et d'Autichamp de les 
lui renvoyer avec ľassentiment 
des chefs réunis. II promet qu'il 
les fera exécuter de son côté, 
comme il compte qu'ils prendront 
les moyens de les faire exécuter 
dans íeurs Division* respectires. 

c Angers, 23 frim. an VIII, (14 dé- 
cembre) de la République , 

t Signé : Hédouville. • 

c Pour copie conforme , 
t Le Général en chef , 

c T. Hédouville. v 



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— 14 — 



c Général t 

« Nous chargeons M. ďAutichamp de vous remettre les 
artieles consentis par nous pour la suspension , et de vous 
annoncer la nomination et ľarrívée des commissaires chargés 
de vous présenter nos demandes. Nous nous flattons que la 
pacification sera bientôt terminée, et vous prions de recevoir 
ľasmrance des sentiments ďestime avee lesquels nous avons 
ľboniieur ďétre , 

c Général, 
c Vos trés humbles servileurs *, 

c Pouancé, le 17 décembre 1799 (26 frimaire an VHI), 

c Le Comte de Bourmont ; le eomte de Chatillon ; 
L. de Frotté, Constant de Sueannet ä ; C. d'Au- 
tichamp * ; La Pbévalaye * ; Soyer » 

f I* corps est de la main de Bourmont. fÄrch. de la G J 

* BoZAjrinTj^erre^ean-Baptiste-^onstant , comte de) ; né preš de 
Ifontaigw, 1773; garde^ranoaise, 1788; émigró ; échappé aux massacres 
de Quiberon; divisionnaire de Charette; rentré en F ranče, arant le 
18 fructidor, pour y réorganiser ľinsurrection ; commandant en chef 
de ľaneíenne ermée de Charette, 1799; détenu, aprés la Pacification, 
au Templa, a Dijon, au fort Saint-Andró, á Joux ; évadé arec d*An- 
ďigné ; sous l'Empire, exilé á cent lieues de Paris ; ä la Restauration, 
ľun des commissaires extraordinaires du Roi dans ľOuest ; comman- 
daat en chef du Marais en 1816; blessé mortellement au combat de 
Roche-Ser viere , SO juin. (Btographie de Leipsig , — Biographie 
Michaud ; — Crétineau-Joly, Histoire des Généraux et Chefs Vendeens, 
p. 376. — D'Autichamp, Mémoiree pour servir ä V histoire de la cam- 
pagne de 1849, dans la Vendée, 1817, in-8*; — etc.) 

■ D'Avtjcbaii WCharies^Marie-Amguste-JoseBh de BEAtmoNT, comte) , 
né á Angers, 1770; un des premiér s et des plus vaillaata e&ciers de 
la Vendée; successeur de Stofflet, 1796; commandant en chef de 
ľarmée d'Anjou, 1799; mort , 1859; auteur de Mémoires pour 
servir ä V histoire de la eampagne de 4849 dom la Vendée , 1817. (Voir 
pour les détails, Biographies; — C. Port, Ľict.; — Bougler, 
Notices dans la Revue de ŤAnjou, 1852 et 1860, dans Le Mouvement pro- 
vincial en 4789 % 1863, t. II, p. 387, et publication ä part ; — Mémoires 
deMadame de la Rochejacquelein ; — Etat de 1814; — CeureelUs, 
Ľict. des Généraux francais ; — etc. j 

* La PaÉTALATE (Charles-Corneille-Placide Thierry de), né á 
Rennes ; officier axant la Révolution ; arrété en 1798 ; commandant 
en chef des insurgés de la Haute-Bretapne (Rennes et Fougéres : 
ancien territoire de du Boisgny,) 1799 ; disparu de la scéne depuis 
cette époque. (Biogr. de Leipsig ; — Etat de 1814.) 

* Soyer ( Jean-Aimé) ; né á Pouancé , 15 novembre 1768 ; employé 
a-vant la Révolution ; officier de Bonchamps ; major général de 
Stofflet, 1794; conseiller de Préfecture sous la Restauration; mort á 
Angers, 17 octobre 1823. (C. Port, Ľict.; — Crétineau-Joly, Hist. des 
Génér. et Chefs Vend. p. 370 ; — Etat de 1814; — etc.) 



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— 15 — 

(ľétaient lä les noms des prmcipaux chefs. D'autres 
signatures Tinrent successivement se joindre aux leurs , 
notamment celie de Georges , et nous permettent de recons* 
tituer ä peu prés le tableau des officiers royalistes alors 
réunis ä Pouancé. 

« A. Gbellier; — Le Chevalier d'Andigné; — Georges; — 
A. Frotté ; — Constant Suzannet ; — Le O de Bourmont ; — 
La Prévalaye ; — ;Joseph de Lom aseau ; — Tercier ; — Cheton ; 

— C. d'Adtichamp; — La Rocbe Saint • André ; — Chevalier 
de la Bouchetiere; — Soyer; — Lépine; — D. T, Auguste; 

— Vietor de la Berrodiere ; — Barbet ; — V u d'Antechamp ; — 
Chevalier Turpin de Crillé; — Vlaubin; — Vallierne; — 
Terrien ; — Le C 1 * Grelier du Fougeroux ; — De Remordus ; 

— Le Chevalier de la Nougaríde ; — La Volvíne ; — Hucher 
de Cintré; — Monard; — (ľ* de Chatillon, général en chef 
du Conseil; — De Raintris, major général, seorétaire du 
Conseil f . • 

Bourmont, ďAutichamp et La Roche Saint-André furent 
chargés de présenter oette réponse á Hódouville et ďen 
diseuter les termes aveclui. II seloua de leurs procédés,'de 
leurs intentions.il obtint mémeque, conformément ä ses 
demandes , ľarticle conoernant les réquisitions en argent, 
que la réunion de Pouancé n'avait pas voulu accepter tout 

1 Nous empruntons cetie liste , oú beaucoup de . noms sont 
défigurés , á un placard imprimé S. L. N. N. N, D. , et contresigné 
Hédouville; il reproduit les articles et observations ci-dessus , et a 
vour titre : Prindpales conditions de la Paix. (Arch. de la G. et Arch* 
Nationales.) 

A. Frottí pour L. Frottí ; — Lomaseau pour du Vaizeau ; — 
Cheton pour Chetou ; — La Bouchetisre pour La Bauchbtiérb. — 
Lepine D. T. Auguste pour Lepine dit Auguste ; — La Berrodiére 
pour La Béraudiere ; — Barbet pour Barbot ; — Anteghamp pour 
Autichamp ; — Crillé pour Cbisse ; — Vlaubin pour Plouzin (?) ; 

— Vallierne pour Pallibrnb ; — Remordus pour Montardas (?} ; 

— Ménard pour Monard ; — Kaintris pour Kainlis. 

Nous donnons k VAppendice, k cause de sa longueur, ľexposé, 
également signé par les Royalistes , des bases 6ur laquelle ils demaa- 
daient que la pacification fdt établie (18 décembre). 



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— 16 — 

ďabord, fút définitivementadmis. Un ordrc du jour á ľar- 
mée ďAngleterre, en date du 28 frimaire (19 décembre), 
lui annonca la suspension définitive des hostilités et les 
conditions de ľarmistice f . 



En méme temps qiťils arrétaient avec Hédouville les 
conditions de ľarmistice, les chefs royalistes entamaient 
directement avec le Premiér Consul une négociation bien 
autrement importante. 

De nombreux Royalistes s'étaient imaginé qďil ne 
sefait pas impossible ďamener Bonaparte ä jouer le role 
de Monck et á rétablir la royauté légitime. Hyde de 
Neuville, á qui la générosité de ses propres sentiments fit 
souvent illusion sur ceux des autres , était leur chef de file. 
Talleyrand les encourageait secrétement. Ils avaient raison 
de croire que Bonaparte voulait remplacer la République 
par la Monarchie ; mais ils se trompaient étrangement en 

f Cet ordre du jour, trés modéré dans la forme, rejetait la plus 
grande partie des infractions ä la suspension provisoire, sur des 
brigands « aui ne reconnaissaient point de chefs et qui ne prenaient 
la couleur d un parti que pour pilier et commettre impunément leur 
brigandage. » 

« La plus grande surveillance , ajoutait-il, est rccommandée sur 
toutes les côtes. Les officiers généraux y feront faire, de jour cotnrae 
de nuit , de fréquentes patrouilles par de nombreux détachements. 
Les troupes ennetnies ou les inaividus qui seraient parvenus k 
tromper la surveillance et k mettre pied á terre, seront poursuivis k 
outrance, et il est expressément recommandé de s'opposer ä ľem- 
barquemcnt des grains. 

« »i ľennemi tentait une descente en forces, les généraux se 
conformeraient aux instructions qui leur ont été adressées. 

« Les commandants militaires ne laisseront voyager aucun mili- 
taire isolé. Ils ne les laisseront partir qu'avec des détachements de 
correspondance » [Arch. de la G. 



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— 17 — 



supposant qu'il le ferait pour le compte ďautrui. Les 
risques qďil avait courus, ľenthousiasme qďil excitait et 
surtout son propre génie 1 ľélevaient au-dessus du second 
rang, si grand qiťon essayát de le faire. Les chefs réunis 
á Pouancé cherchaient donc á sonder ses intentions ulté- 
rieures, avant de se prononcer définitivement sur la 
question de paix ou de guerre, tout en ne discutant, en 
apparence du moins, que les conditions de la paix. 

Ils chargérent de cette délicate mission, ďAndigné qui 
devait avoir un accés plus facile auprés de Bonaparte. Un 
de ses fréres avait été son camarade au régiment de la 
Fére; il ľavait suivi en Égypte, aprés la prise de Malte oú 
il se trouvait comme chevalieŕ de Saint-Jean , et s'y était 
vaillamment montré ; il venait ďavoir une jambe emportée 
ä la bataille d'Aboukir. D'Andigné partit donc, porteur 
ďune lettre dont les termes vagues devaient se préter á 
toutes les éventualités. 

t Au général Bonaparte , Premiér Consul de la République, 
c Général , 

c Depuis les changements arrivés dans le Gouvernement , 
nous avons espéré la fin des malheurs qui ont armé les dépar- 
tements de ľOuest. Nous désirons de concourir autant qu'il 
dépendra de nous ä la réunion générale des Fran^ais. Nous 
avons ľespoir, en vous voyant ä la téte du Gouvernement, 
de trouver dans votre caractére une garantie du bonheur 
de notre pays ; nous ne ľavons jamais trouvée dans les 
promesses des factions que vous avez renversées. 

1 « Le pouvoir absolu est aux mains du général Bonaparte , qui 
saura s'en servir et aui a pour lui ľarmée et le public. II a la tete 
dans les nues ; sa carriere est un poéme , son imagination un magasin 
de romans historiques, son théátre une aréne ouverte k tous les 
délires de ľentendement ou de ľambition. » (Mal let du Pan, cité par 
M. H. Welschinger , dans son intéressante étude sur Le Directoire.) 

2 



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— 18 — 



« M. ďAndignó qui, aura ľhonneur de vous remettre cette 
lettre, vous exprimera nos vcbux ä cet égard et sera prés de 
vous, si vous le permettez, ľinterpréte de nos sentiments. 

t Nous avons ľhonneur ďétre, 

c Général, 

t Vos tres humbles et obéissants serviteurs , 

c De Suzannet ; — De Bourmont ; — De Chatillon ; — 
Frotté ; — O de la Prévalaye ; — D'Actichamp. 

c Pouancé, 18 décembre 1799. > 

Bonaparte accueillit Ie messager avec distinction. II 
feignit de ne voir dans la démarche faite auprés de lui 
qu'une abdication du vieux parti royaliste, et il y répondit 
habilement en cherchant ä rassurer les populations de 
ľOuest sur les suites de la révolution de brumaire et sur ses 
propres intentions. « La Révolution était faite; elles 
n'avaient plus qu'ä jouir des bienfaits de la liberté de 
conscience , de la paix et de la tranquillité. » 

c J'ai luavec plaisir, Citoyen, la lettre des citoyensles 
plus marquants des départements de ľOuest. 

c Les bonnes dispositions qu'ils montrent font honneur ä 
leur caractére et seront, je ľespére, utiles ä la patrie. 

< U n'a déjä que trop coulé de sang francais depuis dix ans ; 
et des hommes éclairés, en qui le sentiment de ľhonneur ne 
serait pas éteint, pourraient ne pas employer toute leur 
influence pour seconder un Gouvemement dont toutes les 
sollicitudes sont pour le rétablissement de ľordre , de la 
justice et de la vraie liberté; ďun Gouvernement qui ne 
tardera pas ďétre environné de la confiance et de ľestime de 
ľEurope entiére ! qui bientôt aura la gloire de proclamer pour 
la seconde fois la paix que le monde entier appelle ä grands 
cris! 

« Ditesbien ä vos concitoyens que les lois révolutionnaires 



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— 19 — 

ne viendront plus dévaster le beau sol de la France ; que la 
Révolution est faite ; que la liberté de conscience est entiére 
et absolue; que la protection séra égale pour tous les citoyens 
et indópendante de toute espéce de préjugés, et qu'en mon 
nom particulier je serai sensible et saurai reconnaltre les 
soins qu'ofi se donnera pour la paix et la tranquillité. 

c Croyez que je serai fort aise de vous convaincre de 
ľestime que j'ai pour vous. 

« Votre frére qui s'est distingué ä la bataille ďAboukir et 
qui ne tardera pas ä retourner en France, se ľótait méritée. 

c BONAPABTB f . > 

D'Andigné a laissé un récit intéressant de son entrevue 
avec Ie Premiér Consul *. 

« Aprés quelques phrases polies pour le frére de M. d'An- 
digné, celui-ci remit ä Bonaparte une lettre que lui ócrivaient 
les chefs des armóes royales ; puis les interlocuteurs passérent 
ä la discussion des articles, ils tombérent de suite ďaccord sur 
ľexemption de la conscription dans les départements insurgésr. 
sur la rcmise des impôts arriérés, sur la radiation et la mise 
en possession des biens non vendus des offlciers émigrés 
(Bonaparte déclara n'en youloir rayer que cent) , sur la dófense 
aux tribunaux de poursuivre les royalistes pour actes faits 
pendant la guerre , sur ľordre de reconnaltre pour valides les 
quittances données aux fermiers des biens nationaux par les 
commissaires du roi chargés de ľadministration. Quant ä ce 
qui regardait le rótablissement de la religion, Napoleon 
youlut changer quelques mots ; ínais Tailleyrand ayant pris 
le parti de M. ďAndigné, Bonaparte ne fit plus ďobjection. 
II ne voulait rien signer; M. d'Andigné insistait pour obtenir 
un décret du Corps législatif. 

1 Cette lettre circula sous le contre-seing de Hódouville. 

J Pitre-Chevalier dans le Musée des Familles ; — Crétineau-Jolr , 
t. IV, p. 66 ; — Muret, t. V, p. 158 ; — Abbé Deniau, t. VI, p. 33. 
Ce récit a pour nous tous les caractéres de ľauthenticité . 



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— 20 — 



< Cette conversation était peu suivie ; le Consul changeait ä 
tout instant de sujet. Dans un moment il faisait semblant de 
croire M. d'Andigné ďaccord avec lui : « Que voulez-vous 
« étre, » lui dit-il; « Général? Préfet? Vouset les vótres, vous 
« serez ce que vous voudrez. » M. d'Andigné ľassura qu'ils 
n'ambitionnaient tous aucune plače, aucune faveur. Cette 
réponse étonna le Consul: c Seriez-vous humilié, » dit-il, 
t de porter un habit que porle Bonaparte ? — Nulle- 
ment, » répondit M. d'Andigné, < mais nous n'irons pas 
« combattre demain les puissances dont nous étions hier les 
c alliés 1 » 

< Bonaparte semblait prét ä s'emporter toutes les fois qu'il 
trouvait quelque résistance. < Si vous ne faite's pas la paix , » 
dit-il , dans un moment de colére, < je marcherai contre vous 
« avec cent mille hommes. — Nous tacherons de vous prouver 

< que nous sommes dignes de vous combattre. — J'incendierai 
« vos villes. — Nous vivrons dans les chaumiéres. — Je 

< brúlerai vos chaumiéres. — Nous nous retirerons dans nos 
€ bois. Du reste, vous détruirez la cabane du cultivateur 
« paisible, vous rumerez les propriétaires qui ne prennent 

< aucune part ä la guerre, mais vous ne nous trouverez que 
« quand nous le voudrons bien , et avec le temps nous détrui- 
« rons toutes vos colonnes en detail. — Vous me menacez 1 
c s'écria le Premiér Consul avec un son de voix terrible. — » 
« Je ne suis point venu « répondit tranquillement M. d'An- 
« dignó, » c pour vous menacer, mais pour parler de paix ; 
« nous nous sommes écartés de notre sujet, quand vous 
« le voudrez, nous y reviendrons. » 

« N'ayant point pouvoir de traiter, M. d'Andigné demanda 
dix jours pour faire venirles commissaires ä Paris; Bonaparte 
trouva ce délai trop long et refusa. » 



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Ľarmistice, si important qu'il fút, n'était que la 
préface des négociations nouvelles qui allaient s'engager 
sur les conditions du fond, c'est-á-dire sur la pacification 
elle-méme. 

Hédouville la désirait sincérement. II y avait mis la 
gloire de son nom ^et, mieux encore, ľaccomplissement 
ďun devoir. II savait que ďétait moins les intérôts véri- 
tables des deux partis, que des malentendus nés de leurs 
préventions et de leurs fautes mutuelles, qui les divisaient 
désormais. II apportait dans les négociations officielles la 
circonspection et ľesprit de conciliation qui ľavaient tou- 
jours caractérisé. En méme temps, se poursuivaient les 
négociations secrétes qu'il avait entamées avec quelques- 
uns des chefs *. Sa situation était des plus pénibles : il était 
entravé ä chaque pas, non seulementpar les exigences 
et les imprudences des chefs royalistes, par les coups de 
main , parfois odieux , que, sans respect pour la tréve, se 
permettaient les plus indisciplinés et les plus audacieux 
des Chouans dispersés dans ľétendue de son commande- 
ment, mais par ľopposition et la désobéissance des vieux 
généraux placés sous ses ordres % par les excés de leurs 

1 Lettre du Ministre de la G , 17 frim. an VIII. (Arch. de la G.) 

1 Le général Grigny, qui commandait a Nantes , était un des plus 
obstinés. Hédouville avait défendu aux généraux qui étaient sous ses 
ordres de faire des proclamations pendant la suspension. Grigny 
éluda cette défense par un ordre du jour menacant (16 frim. an VI II), 
d&ns lequel il ne craignait pas de dire : « Préparons-nous á obtenir 
par la force, la paix que le Général en chef a essayé d'établir par la 
clémence et la persuasion. * Par un ordre d u Ministre de la Guerre 
du 24 nivôse, (14 janvier) , il fut, ainsi que le général Favreau , mis 
aux arrôts pendant quinze jours. a Le Ministre » portait cet ordre, 
« rappelle aux généraux et autres offioiers de ľarmee de ľOuest que 

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— 22 — 



soldats , par la protection ouverte que le Ministére de la 
Police, dirigé, comme nous ľavons vu, par Fouché, accor- 
dait au parti révolutionnaire 1 , et surtout par les ordres, 
parfois contradictoires, qui lui arrivaient du Ministére de 
la Guerre ou du cabinet méme du Premiér Consul. 

ľobéissance littérale est le fondement de la disciplíne et de ľorga- 
nisation ďune armée,... » Arch. de la G.) 

Griont (A. C. M);né k Paris, 1766; sous-lieutenant , 1792; 
général de btigade, 1793; employé dans laVendée, 1796,96, 99; 

SI u s tard dans la 11* division ; tué au siége de Gaéte, 1806 [Biogr. 
íod.) 

1 Sous prétexte de se renseigner et d'aider HédouTille , Fouché 
accréditait auprés de lui des agents de haute police chargés 
óvidemment de le surveiller lui-méme, et dont le concours, de 
quelques éloges qu'on affectát de les couvrir, devait lui étre sin- 
guliérement pénible : 

c 18 frimaire an VIII (9 décembre 1799.) 
« Le Ministre de la Police général e , 
a Au Général Hédouville, 
« Le Gouvernement , justement inquiet , citoyen Général , sur les 
assassinats parti els qui se commettent dans les départements de 
ľOuest, vient de me charger d'envoyer auprés de vous un homme 
de confiance. 

ä Ce citoyen est chargé de recueillir de vive voix tons les rensei- 
gnements que vous a vez sur la sincérité des intentions des chefs 
des Chouans et sur les résultats réels et non fictifs que vous espérez 
obtenir de ľarmistice. 

c Vous pourrez avoir toute confiance dans le citoyeu qui vovs 
remettra cette lettre. II est connu depuis le commencement de la 
Réyolution, par une conduite et des principes éprouvés. Les opé- 
rations de haute police lui sont famiéres, et dans une administration 
considérable et difficile , dont il a eu longtemps seul la direction, il 
a fait preuve ä cet égard d'une valeur distinguée. 

(Arch. de la G.) « Fouché • » 

Le personnage dont il est ici question, ne serait-il point un certain 
Lagaranciére, envoyé de Paris dans ľOuest, od il joua un rôl e des 
plus équivoques , communiquant indistinctement avec les Royalistes 
et les Bleus, et qui devint plus tard chef de bureau au Ministére de 
ľlntérieur ? (Renouard, Essais historiquet et litlérairet tur la ci-devant 
province du Matne, 1811, t. II, p. 300; — Pesche, Précú hútoriqve 
tur le Matne, p. CCCCII). 

Les Mémoiret publiés sous le no m de Fouché (Le Rouge , 1824, 
2 vol. in-8°), ne sont pas de lui, mais ont été rédigés en partie sur 
ses notes. II est curieux de ľy voir s'attribuer dans les négociations 
dont il s'agit ici , un rôlo de conciliation et d'humanité que démentent 
tristement les documents authentiques qui ont passé sous nos yeux. 



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— 23 — 



A peine saisi du pouvoir par le coup d'État du 18 bru- 
maire, Bonaparte s'était résolu ä la pacification prompte et 
complôte des provinces de ľOuest. II y avait lá un foyer 
de désordres et de dépenses á éteindre ; il avait aussi 
besoin ďenlever et de jeter sur ľétranger les troupes 
dont ces malheureuses guerres exigeaient la pŕésence 
á ľintérieur, en méme temps qu'elles faussaient etper- 
vertissaient ľesprit du soldat. II voulait donc lapaix; il 
la voulait violemment, á tout prix, prét á la payer de beau- 
coup de sacriíices, mais aussi ä briser impitoyablement 
tous les obstacles et ä ne reculer devant aucun moyen de 
fbrce ou de terreur. 

Celte fougue se beurtait ä la náture calme et diploma- 
tique de Hédouville, aux engagements qďil avait déjá pris 
etquepar respect pour lui-méme, en méme temps que par 
conflance dans le succés final, il aurait voulu tenir 
exactement. 

(ľestune campagne véri table, avec des alternatives de 
diplomatie et de violence , de flatteries et de duretés, qui va 
étre menée contre lui, et qui, finalement aboutira ä uné 
disgráce. 

Au début, compliments sur ses efforts et ses premiers* 
succés; — bientôt, recommandations « de prendre garde 
« de se laisser amuser et de négocier rapidement, vu que 
« ľintention des Gonsuls est de finir tout dans le mois de 
« décembre *; » plaintes contre les Gbouans qui ont 

5 Note autographe de Bonaparte en téte ďune lettre k Hédouville. 
[Arch. dela G.) 



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— 24 — 



1 



consenti ä un armistice et qui peuvent en proíiter pour se 
réorganiser fortement (7 décembre) ; — puis , (24 dé- 
cembre) « il faut que, sous les vingt-quatre heures qui 
« suivront la réception de cette lettre, la paix ou la 
« guerre soit décidée : tel est ľordre impératif des 
« Consuls. » On lui affirme qď « il a la conflance entiére 
« du Gouvernement » ; on lui dit : < Vous étes investi de 
« tous les pouvoirs , oui , de tous les pouvoirs. Agissez 
« aussi librement que si vous étiez au milieu de ľAlle- 
« magne » ; mais, comme si ľon eút craint que Hédouville 
ne fút tenté ďuser de son omnipotence dans un sens 
ďhumanité, on se häte ďajouter : « Le Premiér Gonsul 
c croit que ce serait donner un exemple salutaire que 
c de brúler deux ou trois grosses communes choisies 
« pármi celieš oú les Ghouans se comporteraient le plus 
« mal. L'expérience lui a fait connaltre qu'user ďactes de 
c rigueur dans les circonstances telies que celieš oú vous 
c voustrouvez, étaitcequ'ily avaitdeplus humain. La fai- 
c blesse seule est inhumanité. » C'était souligner terrible- 
ment ces mots : « Vous étes investi de tom les pouvoirs, 
c oui, de tous les pouvoirs; agissez aussi librement que si 
€ vous étiez au milieu de ľAllemagne. » Un pareil langage 
est bien imprudent, et bien grave la responsabilité qu'on 
encourt en laissant ä ses agents le droit et en leur faisant 
presque un devoir ďétre injustes et impitoyables. Ils ne 
vousobéiront que trop! Eussiez-vous ľámehaute, ils ne 
s'élôveront jamais jusqu'ä vous; ils vous feront descendre 
jusqu'ä eux. Le Glos de Verneuil et le Fossé de Vincennes 
sont au bout de pareilles instructions *. 

1 Corretpondance de Napoléon I" ; t. VI. et Arch. de la G. ; 20 
novembre, 34, 27, 28 ; — 7 décembre, 8, 16, i7, 24, 29; — Etc. 



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Les chefs royalistes, de leur côté, n'éprouvaient pas de 
moindres embarras. 

Une premiére difíiculté s'éleva relativement ä la forme 
de leurs délibérations. 

Ghacua d eux avait amené avec lui un certain nombre 
ďofficiers secondaires, dont les voix lui étaient entiére- 
ment assurées. II y en avait beaucoup plus de la rive 
gauche que de ľautre rive. Tous ces ofľiciers auraient-ils 
voix délibérative, ou les généraux seuls formeraient-ils 
le Conseil ? Frotté, Mercier (représentant Georges) et 
Bourmont tenaient pour ce dernier parti. Chátillon, 
ďAutichamp, Suzannet, auxquels ílnit par se réunir la 
Prévalaye, íirent prévaloir ľopinion contraire. Les Ven- 
déens propremen t dits, quin'avaientplus de munitions 1 et 
que des écbecs récents, notamment ceux des Aubiers et de 
Nueil dans le Haut-Poitou, avaient profondément décou- 
ragés, se prononcérent vivement, quelques-uns môme 
avec violence, pour la paix á tout prix et nonobstant 
tout avis contraire. G'est á ľun ďeux que Frolté répondit 
un jour : « Monsieur, si Henri de la Rochejacquelin vous 
« éc^utait, si 9 par bonheur, il étaitau milieu de nous, par- 
« lerait-on ainsi ? * * Épuisée de forces et ďespérances, la 
Vendée, foyer jadis de la plus indomptable Yésistance, 

1 Pas môme pour approvisionner les postes chargés de la garde 
du quartier général. 
J Crétineau-Joly, Hist. des Génér. , p. 359. 



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— 26 — 



n'aspirait plus qu'ä la paix. L'arrivée deGeorges Ca do u dal, 
accouru tout exprés du fond du Morbihan, modifía quelque 
peu la situation, mais en apparence seulement. On décida 
que les commandants pour le roi ne s adjoindraient plus 
pour délibérer que deux ou trois au plus de leurs 
officiers. Les idées ďaccommodement n'en continuérent 
pas moins ä faire leur chemin. L'arrivée méme de 
Londres, du barón de Suzannet pére, avec des instructions 
du comte d'Artois contraires á la pacification S et ľoffre de 
Gadoudal de fournir ä ses collégues des fusils, de la poudre 
et de ľargent, n'en purent changer le cours. II fut décidé 
qu'on donnerait suite aux négociations. 

Bourmont fut chargé de les diriger et de les suivre avec 
Hédouville. On lui adjoignit, á cet effet, ďAndigné de 
Mayneuf ž , ancien conseiller au Parlement de Bretagne, 
de la Roche Saint-André, ancien capitaine de frégate, et 
Mac-Curtin (Kainlis.) 

Malgré la résistance qu'il rencontrait chez le jeune 
général normand, Hédouville paralt ľavoir distingué 
ďune maniére particuliére. II croyait á la droiture de ses 
intentions. H s'en faisait auprés du Gouvernement 
presque le garant, et une circonstance qui pouvait les 
diviser — il s'agissait de Chouans arrétés dans le 
département de ľEure et réclamés par Frotté — lui 
fournissait ľoccasion de rendre á ľhumanité et á la 

1 Ces instructions portaient que a les chefs des armées royales ne 
devaient traiter que sous la condition ezpresse de conserver une 
force armée sur pied , de ne laisser iamais entrer dans leur pay s des 
agents de corruption et des révolutionnaires connus pour tels. » 
Récommandation expresse leur était faite « de s'attaoherä avoia tous 
la méme marche, k ne jamais faire de traités particuliers. » 

* Andigné de Matneut des Atllers (Louis-Gabriel-AugusteOď); 
né le 12 avril 1763 ; destiné ďabord á ľétat ecclésiastique ; conseiller 
au Parlement de Bretagne, 1788 ; incarcéré sous laTerreur; prenant, 
en 1814, le titre ďlntendant général de ľarmée d'Anjou ; député 
sous la Restauration ; Premiér Président de la Cour d'Angers, 1824 ; 
mort & Chambellai. le 17 mai 1839. (C. Port, Dict,: — BioQvaphies ; 
— Etat de 1814 ; - Etc.) % 



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— 27 — 



générosité de sa conduite, un touchant et bonorable 
témoignage l . 

c Ce 13 décembre 1799 (22 frim. au VIII.) 
« Général, 

« Je recois ä ľinstant une ordonnance qui m'informe dline 
affaire qui a eu lieu aux énvirons de Nonancourt, entre 
quelques-unes de vos troupes et de celieš qui sont sous mon 
commandement. Cette affaire a eu lieu depuis ľépoque du 
commencement de la tréve oú nous sommes, et quoique vos 
ordres et peutrétre les miens ne fussent pas encore parvenus 
dans cette partie, je crois pouvoir vous réclamer avec justice, 
Général, ceux de mes prisonniers qui ont été faits ä cette 
affaire, et j'espére ďautant plus les obtenir de votre loyauté 
que, si les hommes sous mes ordres en eussentfait, vous 
pouvez étre ďautant plus súr qu'ils vous seraient rendus, 
que, méme pendant la guerre , tous ceux qui sont tombés 
entre mes mains ont obtenu immédiatement leur liberté. 

c La lettre que vous m'avez fait ľhonneur de nťécrire me 
fait espérer, Général, que vous voudrez bien faire droit ä ma 
demande. Veuillez bien en méme temps faire donner vos 
ordres d'une maniére positive dans le departement de ľEure, 
pour y faire observer la tréve et m'envoyer quelques passe- 
ports pour que je puisse envoyer des officiers dans ce pays, 
afin de se consulter avec le Général ou Commandant militaire 
que vous voudrez bien nťindiquer, car en général ľanimosité, 
qui existe entre la plupart des autori té s constituées actuelles 
et nous, ne nous permet pas ďespérer d'elles les mesures 

« < Angers, 15 frimalre an VIII (6 décembre 1799.) 
a Le Général en chef de ľarmée d'Angleterre , 
« Au Ministre de la Guerre. 

.... a J 'ose faire encore quelque fond sur les assurances de bonne 
foi que donnent Chátillon , d'Autichainp, Frotté et Bourmont dans 
leurs lettre s.... • 

30 frim. ( Lettre du méme au méme, dans un sens analogue. 
(Arch. de la G.) 



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~ 28 — 



justes e t loyales qu'on peut attendre des militaires. Jedois vous 
observer , Général , que les quatre demi-brigades qui défilent 
paria Normandie, font craindre aux babitants que les articles 
de la tréve n'avaient pas été bien fixés par nous, et cela leur 
cause une inquiétude que je ne puis vous dissimuler. II n'est 
pas étonnant qu'ayant été deux fois victimes, ils se rappellent 
ďun temps passé qui, j'espére cependant, n'aura point de 
rapports avec ľavenir. 

« Le O de Frotté *. » 

« Réponse du Général Hédouville. 
c Angers , 24 fŕimaire an VIII (15 décembre 1799.) 

« Le departement de ľEurene faisantpas partie, Monsieur, 
deceux qui sont compris dans ľarrondissement de ľarmée 
d'Angleterre, je n*y ai pas fait connaitre la suspension ďhos- 
tilités, avec ďautant plus de raison que le Gouvernement n'a 
jamais regardé ce département comme troublé. II s'y est, ä 
la vérité, commis quelques assassinats el quelques vexations 
envers les propriétaires , qui n'ont été regardés que comme 
le fait de quelques vagabonds sans cbef. Si vous y avez fait 
passer, depuis, quelques détachements des troupesque vous 
commandez, je vous engage ä les en retirer. 
■ « Je m'empresse ďécrire ä Évreux et ä Rouen pour que le 
jugement des individus qui ont été pris ä ľaífaire qui a eu 
lieu dans les environs de Nonancourt, soit suspendu. H ne 
dépend pas de moi de faire plus pour eux , puisqu'ils ont été 
pris les armes ä la main. Si la suspension ďhostilités se ter- 
míne ainsi que nous le désirons, ils seront remis en liberté. 

c Je rends justice , Monsieur, ä ľhumanité dont vous avez 
donné des preuves envers vos prisonniers dans cette guerre , 
mais encore (sic) avant la pacification du général Hocbe. 
Croyez bien qu'il en coúte aux généraux républicains de 
ne pouvoir agir de méme, quand la loi s'y oppose. 

< Le général Hatry qui commande la 15 e division militaire 

1 Arch. de la G. 



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— 29 — 



(comprenant les départements de la Somme, de la Seine-Infé- 
rieure et de ľEure) et qui réside ä Rouen, s'empressera súre- 
ment de faire ä cet égard tout ce que les circonstances dans 
lesquelles nous sommes ľautoriseront ä prendre sur lui. 

« Je n'ai pas pu suspendre la marche des quatre demi- 
brigades qui arrivent en vertu des ordres du Gouvernement, 
mais je les ai fait cantonner par bataillons dans les environs de 
Caen, de Coutances, ďAIencon et du Mans, avec ordre de ne 
pas les diviser, et vous pouvez compter qu'elles n'agiront pas 
hostilement, tant que la suspension ďhostilités aura lieu, bors 
le cas de désordre. 

c Je puis vous assurer, Monsieur, que la fermetó du Gou- 
vernement et la confiance qu'inspirent ceux qui le composent, 
seront un súr garant des conditions quipourront étre faites. 

« T. Hídouville, 

c général en chef » 

Hédouville ne prit point une part ostensible aux Confé- 
rences; mais il eut la nuit, non loin d'Angers, des entre- 
tiens avec Bourmont et ďAutichamp ž . 

II est probable que Paultre, son aide de camp, et ďautres 
officiers républicains profitérent de la liberté de ľarmistice, 
pour venir ä Pouancé visiter les chefs royalistes. C'était 
dans les vieilles moeurs fran?aises et dans ľesprit du 
temps. Ľimagination , sans trop de hardiesse, peut se 
représenter Blancs et Bleus sablant ensemble le vin pétil- 
lant ďAnjou devant la porte des cabarets , ou jouant au 
palet et aux boules, passe-temps traditionnels du pays. 

Madame de Turpin, par égard pour les eflforts qďelle 
avait faits pour préparer ces Conférences, avait été invitée 
ä y prendre part ; elle eut le bon goút de s'en dispenser. 

1 Copie envoyée au Ministére de la Guerre, le 35. (Arch. de la G.) 
Patu-des-Hauts-Champs, Dt'x annéet de guerre inteetine, p. 592, 
parle de cet incident, mais sans entrer dansaucun détail. 
« Maret, t. V, p. 152. 



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— 30 — 



Quant ä ľabbé Bernier, s'il ne paraissait pas sur la 
scéne, nul doute qiťil ne se cachät dans la coulisse et ne 
souffiät les acteurs. 

Au milieu de ces négociations et de ces intrigues 
diverses, les Royalistes avaientintérôt ágagner du temps; 
Je Premiér Consul, au contraire, voulait en flnir prompte- 
ment et á tout prix de la trôve. 

c Nous avions cm pouvoir trainer en longueur, et la 
besogne va ä pas de géant, c écrivait Mac-Curtln ä Chátillon 
(23 décembre). » Nous croyions que hr plus grande partie de 
nos demandes seraient rejetées,et elles sontau contraire 
toutes accueillies, ä trés peu ďarticles prés. H y aura liberté 
pleine et entiére pour le culte; nul serment, ni soumission; 
súreté et droits civils ; point de désarmement , si ce n'est 
pour les gens sans aveu ; exemption de contributions arríérées; 
admission de tout ce que nous avons demandé pour nos 
réquisitions en argent, prix de ferme, denrées , bestiaux; 
oubli de tout le passé ; deux ports admis et ouverts ; point 
de réquisition ni conscription et autres levées militaires; 
enfin presque tout est accordé > 

Mac-Curtin s'illusionnait ici , et prenait pour des pro- 
messes fermes, des hypotbéseset des compliments. II ď en 
est pas moins vrai que les insurgés finirent par obtenir 
de larges concessions. 

De la Sicotiere. 

(A suivre.) 
1 Beauchamp, t. IV, p. 441. 



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UN CERCLE DE PETITE VILLE 



L'usage des cercles oú les hommes se réunissent entre 
eux pour causer , jouer et lire les journaux n'est pas fort 
ancien en France. Les lettrés du xvn 6 siécle aimaient les 
salons oii ľon causait littérature et poésie, etdont les 
femmes faisaient le plus bel ornement. Les Anglais , au 
contraire, plus positifs et moins galants, paraissent avoir 
créé les réunions ďhommes ďoú les femmes sont exclues, 
les clubs oú se passe une partie notable de leur existence. 
Ľexemple de ľAngleterre, le changement des moeurs , le 
développement de la vie politique ont aussi introduit chez 
nous ľbabitude de se réunir au cercle *. 

La petite ville de Loudun (Vienne), qui a donné nais- 
sance ä Renaudot, le plus ancien gazetier frangais , est 
probablement une des premiéres en France qui ait possédé 
un cercle ou club dans le sens moderne du mot. Les 
registres de cette société existent encore et sont fort inté- 

1 Je ne prétends pas dire au'il n'ait pas existé de réunions 
d'hommes avant le zix* siécle. les taveraes et plus tard les cafés 
araient leurs habitués. On cite méme des sociótós telies <jue celie du 
Caveau. Mais ces réunions étaient loin ďayoir ľextension qu'elles 
ont prises ä notre époque. 



AU XVIII 6 SIÉCLE 



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ressants á consulter *. En 1751, les hommes appartenant á 
la société lettrée de cette ville , se réunissaient et louaient 
un local oú ils venaient faire leur partie et lire la gazette. 
La liste des membres fondateurs nous a été conservée ; elle 
est fort intéressante pour les familles qui s'y trouvent 
mentionnées ; on peut la considérer comme le tableau á 
peu prés complet de celieš qui formaient alors la classe 
aisée de la ville de Loudun. 

Nous publions cette liste telle qu'elle a été conservée sur 
le registre des délibérations du cercle de Loudun : 

« Liste des messieurs qui composent la compagnie 
formée ä Loudun en 1751 *. 

ECCLÉS1ASTIQUES. 

MM. 

1. Foucher, chanoine de Sainte-Qroix ; 

2. Demeré, id.; 

— Dufresnay , prétre (mort) ; 

3. Diotte de la Valette , prieur de Morton 

4. Brancheu, curé de la Commanderie de Puyraveau 

(absent) ; 

5. Deshalay , principál du collége ; 

6. Suireau de Rochereau, chanoine de Sainte-Croix ; 

7. Tabart , chanoine de Sainte-Croix 4 . 

1 Je dois remercier ici M. Richaud, raembre du cercle de Loudun, 
de la complaisance avec laquclle il a bien voulu mettre k ma dispo— 
sition la copie qu'il a prise de ľan cien registre de ce cercle , et k 
laquelle il a joint des notes sur quelques-uns des anciens fondateurs 
de la société. 

* Cette liste a été copiée textuellement. C'est sans aucun doute la 
liste des membres ayant concouru ä la fondation de la société* en 
1751 et les annotations, qui existent en face ďtin certain nombre de 
noms , doivent ôtre le résultat d un récolement fait k une dateposté- 
rieure, peut-étre le 7 juillet 1781, jour od commence le premiér 
registre de délibérations qui existe. (ríote de M. Richaud). 

' Faisait partie de ľassemblée d u clergé pour les cahiers des 
doléances aux états généraux : son nom de baptôme était Louis 
(Bleau, p. 177.) 

4 Félix Tabard faisait aussi partie de la môme assemblée. — 
Condamné par le tribunál révolutionnaire , il fut exécuté ä Poitiers , 
le 11 aout 1791. (Bleau, pp. 177 et 182). 



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NOBLES. 



MM* 

8. Dujon pére, barón de Beaussay 1 ; 

9. Dujon fils , seigneur de Goulaine , capitaine de railice ; 

10. De la Villarnois, chevalier de ľOrdre militaire de 
Saint-Louis , pensionnaire du roy , ancien capitaine de 
grenadiers de milice (absent) ; 

11. Derocher, chevalier de ľOrdre militaire de Saint- 
Louis. pensionnaire du roy, capitaine dans le régiment 
de Piémont ; 

— De Brissac , ancien lieutenant de dragons (mort) ; 

12. De Mondion , seigneur de Ghassigny s ; 

13. De Laspois , seigneur de Lunion ? (absent) ; 

14. Gaucher (lisez Gauthier), seigneur de Rigny ; 

15. Levieil , seigneur de la Marsonniére ; 

16. De la Roche, seigneur deVernay ; 

17. Lelarge*; 

18. D'Espinay, seigneur de la Tapotiére 4 . 

f Gabriel-Francois compris sur ľarmorial de la noblesse de Poitou 
(p. 49.) — Voir aussi le catalogue des gentilshommes qui ont pris 
part aux assemblées de la noblesse en 1789, publié par de Laroque 
et de Barthélemy. 

* Compris sur ľarmorial de la noblesse du Poitou pour la convo- 
cation des états généraux (p. 90). — Voir aussi le catalogue des 
gentilsbommes qui ont pris part aux assemblées de la noblesse 
en 1789. 

1 Un Lelarge, Charles-Pierre-Jean-Louis, chevalier, s T de Fonfréde, 
en Anjou, compris sur ľarmorial de la noblesse du Poitou (p. 77.) 

— Voir le catalogue des gentilhommes ci-dessus cité. 

4 II épousa Louise Diotte de la Valette et fut pére de Louis 
d'Espinay, seigneur de la Tapotiére, major au régiment de Chartres., 
et de Nicolas d'Espinay , capitaine au régiment de Cambrésis- 
infanterie, qui figurent 1 un et ľautre sur le catalogue des gentils*- 
hommes déjá cite. 



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— 34 — 



0FFIC1ERS DU BAILLAGE. 

MM. 

19. Dumoustier de la Font , président et maire de ville ; 

20. Poirier, lieutenant civil 1 ; 

21. Poirier, conseiller honoraire; 

22. Guillaume , sieur de Beaulieu , conseiller ; 

23. Lambert , substitut de M. le Procureur du roy ; 

24. Montault , commissaire aux saisies réelles et receveur 
desconsignations; 

25. Montault, lieutenant de ľélection ; 

26. Proust de la.... (en blane) , clerc ; 

27. Bazille , avocat au parlament , greffier ; 

28. Brancheu , sieur des Fontenelles , grenetier • ; 

29. Briant, sieur de la. . . , procureur du roy au grenier á sel ; 

30. L. S. Montault Desisles (mort). 

AVOCATS. 

MM. 

31 Diotte de (Maillou), avocat au parlement , lieutenant du 
marquisat de Chandeniers appartenant ä M. le premiér 
Président du parlement ; 

32. Tabart, avocat au parlement; 

33. Montault du Perray , avocat au parlement et lieutenant 
du marquisat de Monts , appartenant ä M. de Persan, 
du conseil ďÉtat; 

34. Fournier , avocat au parlement ; 

35. Bastard , sieur du Port ; 

36. Devilliers , avocat au parlement ; 

37. Confex ľalné ; 

38. Confex le jeune; 

39. Chauvet le jeune, avocat au parlement. 

1 Président de ľassemblée d a Tiers-État pour les cahiers de 
doléances (Bleau, p. 175.) 

1 C'est-á-dire entreposeur du grenier k sel , fonetions assez ana- 
logues á celieš qu'exercent aujourd'hui les receveurs des contri- 
butions indirectes, entreposeurs des tabacs. 



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~ 35 — 



DIPPÉRBNTS ÉTATS. 

MM* 

40. Montault, seigneur de Ruedefeu, correcteur de la 
chambre des comptes de Blois ; 

41. Aubineau , sieur ďlnsay , flls, trésorier ao bureau des 
finances de Poitiers ; 

42. Pourset, sieur de la Miguardiére , capitaine de grena- 
diers de milice ; 

43. Rambault, seigneur de Boué, capitaine de milice ; 

44. Aubineau ďlnsay, ancien maire (absent) ; 

45. Bigot des Jonchéres , receveur du grenier ä sel ; 

46. Goyet , contrôleur des actes ; 

— Godard, inspecteur des tailles en la généralitédeľours; 

47. Fournier, sieur de Pantenay, licencié és-lois; 

48. Pourset, sieur de... (illisible); 

49. Chauvet, ľainé; 

50. Bazille, le jeune , bachelier és-lois ; 

51. Diotte de la Valette , étudiant en droit ; 

52. Dumoustier , sieur de Vrilly ; 

53. Dumoustier , sieur de la Rue ; 

54. Briant , sieur de la Meltiére, le jeune ; 

55. Girard , négociant ; 

56. Baillou , sieur de la Paz ; 

57. Aubineau, sieur Desvaux (des Vaux), tenant le bureau 
du change royal. 

La suite du registre des délibérations nous fait connaltre 
les noms des divers membres admis postórieurement á la 
fondation et qui complétent la liste ; 

Ge sont MM. 4 
Ferrand ; 

Régnier, chanoine de Sainte-Croix ; 

1 II serait trop long de donner ici la date de toutes les admissions ; 
la plus ancienne est du 8 juillet 1781 et la plus récente d u 22 dé- 
cembre 1782. 



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— 36 — 



Curieux-Fontaine, lieutenant de ľélection ; 
De Brou , prétre , vicaire de Saint-Pierre ; 
Vacher, chanoine ; 
Avril ; 

Confex de Neuilly ; 
Diotte de la Haye ; 

Montault de Ghavigny , président du grenier ä sel ; 

Jean-Fran$ois Haward de Boisclair, capitaine ďinfanterie ; 

Jean-René Tabart , conseiller ; 

Gabriel Brancheu , conseiller ; 

Pierre Montault des Isles , secrétaire du Roy ; 

Ricordeau 1 ; 

Crouet de la.... (illisible) ; 
Charles de Brossard , écuyer Ä ; 
Labarre Ferrand , IHs ; 
Briant de la Cheveniére ; 
De Vareilles de Saint-Hilaire 9 ; 
Briant de Launay ; 

Durand, procureur du roi á ľélection; 
Malherbe; 
Glergeau ; 
Desrues ; 

Groué de la Rainerie; 
De Vareilles de Roche ; 
Aubineau de Verbrise ; 
Haward de la Boissandiére ; 
Avril Bigoterie ; 
Tribert, chanoine; 
Allaire ; 

fl On suppose qu'il s'agit de ľabbé Ricordeau , vicaire dé Saint- 
Pierre du Martray, traduit devant le Tribunál révolutionnaire et 
exécuté. 

2 Charles de Brossard, marié á Élisabeth Montault. 
Ä Charles-Louis de Vareilles , écuyer , chevalier de Saint-Louis f 
marié á Anoe-Calherine Montault. 



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— 37 — 



MM. 

Dugeunier ; 
Chevalier de la Noue ; 
De la Haie; 
Pousset ; 

Jaminot (lisez Jamineau) ; 
Haward de la Blotterie ; 
Brouilly ; 
Trifault-Dumont ; 
La Mignardiére ; 
Ganuel 1 ; 

Joseph Croué de ľÉpiphet, receveur trésorier ; 
Poirier De Joué , chanoine ; 
Gonfex La Chambre , chanoine * ; 
Nozereau , médecin ; 
Tessier, avocat; 

Diotte de la Haye, principál du collége ; 

Tonnard du Temple ; 

Desvaux, avocat; 

Tabart , licencié éš-lois ; 

Du Gaugnier , licencié és-lois ; 

Tabart , flls de M. Tabart , receveur des consignations ; 

Dubois, hebdomadier de Sainte-Croix ; 

Ghesneau , vicaire de Saint-Pierre du Marché ; 

Bazille , fils ; 

Gibault, vicaire ä Saint-Pierre du Marché ; 
Dupuy , avocat du roi ; 
Desrues de Germier ; 

Ľabbé Joly , vicaire de Saint-Pierre du Marché ; 
Brancheu , lieutenant criminel ; 
Gonfex de Beauregard, notaire; 

1 Probablement pére du général qui fit plus tard partie de ľas- 
semblée du Tiers-Etat pour la rédaction des eahiers de doléances. 

1 Paul Confex de la Chambre. doyen du chapitre dé Sainte-Croix, 
fut membre de ľassemblée du clerge pour la rédaction des eahiers de 
doléances. 



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— 38 — 



MM. 

Montault, prôtre ; 
Tabart, avocat; 
Glettraye de la Barre ; 
Montault, flls de M. le bailli ; 
Lambert, fils; 

Ľabbé Arnault , chanoine de Sainto-Croix ; 

Tabart de Maziére, ci-devant bénédictin • ; 

Métayer, fils 9 juge de paix; 

Proust , bourgeois ; 

Blondé, bourgeois ; 

Bazille , juge du district de Loudun ; 

Herbault, ci-devant élu 3 ; 

Bazille , cadet ; 

Caffin, curé de Saint-Pierre du Marché ; 
Demarsay, curé du Martray ; 
Brancheu , prieur ; 
Tabart, homme de lois 4 ; 
Turmeau , juge du district ; 
Vinée ; 

Besnard, procureur de la commune ; 

Arnault, a voué; 

Lucas, a voué ; 

Beguin Desvaux ; 

Tabart de Maziére , fils ; 

Jamineau ; 

Le citoyen Lafuye 5 ; 

Dusoule , prétre 

Ainsi, dana la bonne ville de Loudun, en plein 
xvin* siécle, sous ľancien régime, on voit se réunir 

1 Plus tard évéque d'Angers. 
9 Admis le 18 décerabre 1790. 

1 Les élus étaient des mági strát s chargés de la répariition de la 
taille. 

• Admis le 24 décembre 1791. 

• Admis le 22 décembre 1792. 

• Idem. 



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— 39 — 

ecclésiastiques et laics, nobles et bourgeois, magistrats 
et commenjants pour jouer paisiblement ensemble au 
biliard, au trictrac ou aux cartes. Ils ne se doutaient 
certainement pas qu'ils formaient deux nations ennemies, 
condamnées par leur origine môme ä se halr et ä se 
combattre éternellement jusqu'á ľextinction de ľune 
ďelles; qďil y avait entre la noblesse et la roture un 
abime infranchissable Ä . Non; toutes ces tristes déclama- 
tions, toutes ces idées fausses sur lesquelles nous vivons 
depuis cent ans étaient encore inconnues, en province 
surtout. II n y avait pas de ligne de démarcation tranchée 
entre la noblesse et la bourgeoisie; elles vivaient en bonne 
harmónie, s'alliaient fréquemment ensemble, ainsi qu'en 
font preuve tous les registres de ľétat-civil, se réunissaient 
dans les mémes salóna et vivaient de la méme vie. S'il y 
avait une ligne de démarcation profonde eile se trouvait 
bien plutôt entre la noblesse de cour et la noblesse provin- 
ciale 2 . Les descendants des huguenots de Loudun fré- 
quentaient les chanoines de Sainte-Croix et les autres 
membres du clergé catholique, sans aucun souvenir de la 
révocation de ľÉdit de Nantes, dont ceux-ci aprôs tout 
n'étaient pas responsables. 

II arrivait cependant que des orages, mais encore étran- 
gers á la politique, venaient quelquefois troubler la pai- 
sible existence des membres du cercle; les embarras 

1 Les nobles et les ecclésiastiques n'étaient pas les seuls privi- 
léffiés exempts de la taille. II y avait ä Loudun, pármi les ezempts : 
!• les officiers de ľHôtel-de-Ville , au nombre de 13 ; 
2 Ä Ceux du baillage , au nombre de 10 ; 
3° Ceux de ľélection , au nombre ie 7 ; 
4* Ceux du grenier k sel , au nombre de 5 ; 
5* Les avocats , au nombre de 22 ; 

Au total : 57 personnes du Tiers-Etat qui jouissaient d u méme 
privilége que les deux premiers ordres. II y avait en outre sept ecclé- 
siastiques et neuf nobles en 1773 ; ces derniers étaient au nombre 
de treize en 1780. (Archives communales de Loudun, par M. Chau- 
▼ineau ; série CC. , p. 8.) v 

1 Voir les origines de la France Conlemporaine , par M. Taine, t. l\ 
ľancien régime. 



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financiers que la société subissait souvent paraissent en 
avoir été la cause. On voit des démissions pármi les admi- 
nistrateurs ; les jeunes membres mineurs veulent obtenir 
le droit de vote ; on est obligé ďinterdire aux membres 
ďintroduire des étrangers au cercle et de les y faire jouer. 
La paix éternelle n'est pas de ce monde; le ciel le plus pur 
n'est jamais sans quelque nuage et ľeau la plus transpa- 
rente est quelquefois troublée. Gertains membres ne se 
pressaient pas assez de payer leurs cotisations, ce qui 
amenait aussi des difflcultés intérieures et môme des 
menaces d'exclusion de la part du bureau. 

Ceci nous améne ä dire comment était administrée la 
société. Sa constitution était ä la fois monarchique, aristo- 
cratique et libérale. II y avait ä sa téte un directenr, deux 
adjudants \ un receveur-trésorier , un économe et un 
secrétaire. Dans ľorigine un conseil de quarante vocaux 
délibérait sur les intérôts généraux de la société, élisait le 
bureau et pronon$ait sur ľadmission des candidats. Aprés 
ďassez vives discussions il fut décidé, par une délibéra- 
tion du 28 décembre 1782, qu'á ľavenir tous les membres 
auraient les mémes droits; que ceux présents á une délibé- 
ration seraient appelés ä voter au rang de leur admission, 
mais au nombre de quarante seulement pour éviter la 
confusion; que la présence de vingt membres serait néces- 
saire pour la validité des délibórations. II fut décidé aussi 2 
que les candidats pourraient étre admis ä vingt ans, mais 
n'auraient droit de vote qu'á vingt-cinq. La société rejeta 
donc ďune maniére défmitive la prétention qu'avaient 
émise les membres mineurs de prendre part au vote. II 
était en outre ďusage de faire dire un service pour les 
membres défunts. 

La Qotisation annuelle était fixée ä six livres. Ge chiffre 

f Ca mot n'avait point alors le sens purement militaire que nous 
lui attribuons aujourd'hui. 
1 Séance du 15 janvier 1785. 



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— 41 - 



modeste est loin de celui que les cercles actuels sont 
obligés ďexiger de leurs associés. On payait aussi une 
sorte de droit ďentrée de trente livres qui paralt avoir étó 
nécessitée par les besoins íinanciers du cercle. Les habi- 
tudes étaient du reste ďune simplicité toute patriarcale 
et en rapport avec le chiflre de la cotisation. On épargnait 
le combustible, car un membrq demande qďil y ait du feu 
aprés souper \ G'est en 1792 seulement que le biliard fu 
chauffe. On voit que nos sociétaires se couchaient de bonne 
heure et ne jouaient pas la nuit; on ne peut que les louer 
de leur sagesse. Iľéclairage n'avait rien de luxueux ; en 
1788 ľassemblée décide le placement d'une lan terne 
triangulaire dans le vestibule. Mais afin d'éviter que 
les membres n'abusent du luminaire, une décision du 
22 décembre 1792 prescrit de restreindre á dix le nombre 
des chandelles qui pourront étre allumées dans le 
biliard. 

II y avait un tarif pour les jeux; c'était une des princi- 
pales ressources du cercle : 



Jeux de cartes neuves 18 s. 

Jeux ayant déjä servi 9 s. 

(Réduits ä 9 s. et 5 s. en 1792). 

Partie de trictrac, de jour 1 s. 

— de nuit 6 liards. 

Partie de biliard, de jour 1 s. 

— ä la chandelle 3 s. 

Partie de poule , de jour 6 deniers. 

— ä la chandelle 6 liards. 



Le réglement fixe la partie de biliard á vingt points. 

Les jeux de cartes mentionnés dans les délibérations 
sont le piquet , le triomphe , le reversis. Le 27 décembre 
1788 il est décidé qu'on achétera trois boltes de reversis. 

1 Séance d u 18 décembre 1784. 



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— 42 — 



II est ä croire que beaucoup ďautres jeux étaient usités : 
mais ce sont les seuls dont j'aie trouvé mention. Je ne sais 
pas si le savant jeu des échecs était cultivé au cercle de 
Loudun comme ľétait le trictrac. Quant au whist il est 
bien probable que ce jeu, ďorigine anglaise, n'était pas 
eucore connu dans les villes de province. 

On lisait des journaux au cercle de Loudun. Pendant 
plusieurs années la Gazelie de Franceet la Gazelie de 
Ley de figurent seules ; mais au moment oix commence la 
Révolution les journaux se multiplient et les abonnements 
deviennent plus nombreux. En 1780 le cercle s'abonna au 
Journal de France y en 1790 á VAssemblée Nalionale, au 
Moniteur.ä XtChronique de Parts , en 1791 á la Gazelie 
Universelle , en 1792 au Journal Logographique , puis 
au Journal des débats des Jacobins et á la Correspon- 
dance du departement de la Vienne. 

A cette époque les idées dites patriotiques étaient domi- 
nantes au cercle de Loudun, car une délibération du mois 
de janvier 1792 prononce ľexclusion des membres qui 
avaient pris part á ľémigration. Je la reproduis textuel- 
lement : 

« II a été mis aux voix de décider si ceux de MM. les 
associés qui sont émigrés ou qui émigrent au-delä du 
Rhin et se joindront aux ennemis de la constitution seront 
ou non rayés du tableau et registre de cette société ; la 
question mise aux voix et sur ľappel nominal de tous les 
membres présents , il a été (dócidé) á la pluralité des voix 
qu'ils seront rayés et ne pourront étre regardés commc 
membres de cette société. » 

Les événements politiques avaient ainsi rompu ľancienne 
union des classes et des indiviclus et créé des catégories 
nouvelles, qui n'existaient point avant la Révolution. 

Dés le 24 décembre 1791 , le bureau demanda ľautori- 
sation légale prescrite par les lois nouvelles sur les cíubs 
et les sociétés. Mais cette autorisation ne sauva pas le cercle 



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— 43 — 



de Loudun. Sous la Terreur les membres qui le compo- 
saient , craignant sans doute de se voir accuser de modé- 
rantisme ou d'aristocratie , crurent devoir se séparer en 
présence de la création du club populaire. Je transcris ici 
la curieuse délibération qui motíve cette décision : 

€ Ce jourďhuy huit frimaire , ľan IP de la République 
Frangaise une et indivisible, trois heures aprés midy, dans 
la maison de la socióté, les citoyens composant ladite 
société convoquée extraordinairement pour délibérer súr 
les intérôts, il a été proposé pour premiére question 
ďexaminer si la société continuerait á se réunir ainsi 
qu'elle ľavait fait jusqu'á ce jour, ou si les membres qui la 
composent cesseraient de se rassembler. La matiére mise 
en discus8ion, un membre a dit que ľon devait envisager 
ľinstitut de cette société dans le double rapport des avan- 
tages qu*y trouyaient les membres qui en faisaient partie et 
sous le rapport public; que sous le premiér rapport il 
sentait vivement avec tous les membres ľavantage et 
ľagrément de la réunion de plusieurs citoyens qui resser- 
raient ainsi en se voyant fréquemment ľunion et la fra- 
ternité qui doit régner entre les ha bi ta n ts ďune méme 
ville ; que sous cet aspect il n'hésiterait pas de voter pour 
la continuité de la réunion; mais que sous le rapport 
politique cette société, composée en grande partie des 
citoyens les meilleurs patriotes et des plus éclairés , ne 
pourait continuer de se réunir sans priver la société popu- 
laire ďun grand nombrede lumiéres qui contribueraient á 
affermir ľesprit public ; 2° que cette société était un inštitút 
contraire á ľégalité, en ce qďelle n'était pašou verte ä tous 
les citoyens ; 3° que quoique le patriotisme de la grande 
majorité des membres de ladite société fút bien connu , 
cependant le soupcon pourrait s'arréter sur une réunion de 
citoyens dont le rassemblement ne pouvait étre éclairé par 
ľcBil vigilant du peuple ; que, ďaprés toutes ces diverses 
considérations , ľintérét général devant lequel tous les 



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— 44 — 



autres doivent se taire exigeant de tous les citoyens des 
sacrifices, il votait pour la dissolution de la société. 

c La discussion fermée, la proposition mise aux voix , 
tous les membres pénétrés des mémes sentiments ont voté 
ä ľunanimité la dissolution de ladite société, et quä 
compter du l 6 * nivôse les membres cesseront de se réunir. 
Reste en caisse 56 1. 4 s. 

c La société a nommé pour commissaires les citoyens 
Montault-Desiles etDemarsay, qu'elle chargé de se retirer 
par devant les corps administratifs, de suivre et de sur- 
veiller la vente des effets mobiliers appartenant ä ladite 
société, pour les fonds en provenant étre appliqués ä 
ľacquit des dettes de fournissements, gages de concierge, 
loyersde lamaisonet réparations ďicelle, et le surplus 
ôtre versé entre les mains du trésorier de la société popu- 
laire pour contribuer ä ľéquipement et armement du 
cavalier, que ladite société populaire se propose ďoffrirá 
la conventionet témoigne á ses commissaires, sa recon- 
naissance des soins qďils voudront bien se donner pour 
ľexécution de la mission dont ils sont chargés K > 

Le 9 nivôse an II les commissaires nommés pour procéder 
ä la vente des meubles et payer les dettes de la société , 
rendirent compte de leur mission ä ľassemblée ; le cercle 
cessa ďexister, emporté par la tourmente révolutionnaire, 
qui ne laissait rien subsister, pas méme les plus inof- 
fensives créations du passé. Le cercle de Loudun devait 
se reconstituer trente ans plus tard environ, sous le 
gouvernement plus tranquille et plus libéral de la 
Restauration. 

Les lecteurs de la Revue de ľAnjou voudront bien 
regardercemodeste travail comme n'étantpas étranger ä 
ľAnjou, quoiqu'il ne s'occupe que de la ville de Loudun et 
des familles qui ľont habitée. Gette ville appartient en effet á 

1 Registre du cercle de Loudun , séance du 8 frimaire an II. 



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— 45 — 

ľAnjou féodal, non seulementparce qu'elle a fait partie de 
ľempire des Plantagenets dés le xi e siécle, mais aussi parce 
qu'aprés la réunion de leurs domaines á la couronne, elle a 
été cédée par les roisde France ä la maison d'Anjou-Sicile* 
Elle faisait partie des états du roi René et n'a été dóflni- 
tivementséparéede ľAnjou qu en 1480, par LouisXI, aprés 
la derniére réunion de notre province ä la couronne de 
France. 

G. d'Espinay. 



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LES DEUX FRERES 



— Madame , les gar^ons sont le souci des meres. — 
(V. Huoo.) 



I 



Ľhorloge du village marque midi et demi. Les enfants 
de ľécole qui sont allés prendre leur repas chez leurs 
parents , reviennent par petits groupes. Ceux qui demeurent 
trop loin ont dú diner dans le préau, á ľombre des 
tilleuls ; ils essuyent leurs couteaux sur la manche de la 
veste, et remettent les restes des beurrées dans le fond de 
leurs bourriches. Des moineaux bavards se disputent les 
miettes de pain oubliées et les emportent dans leurs nids, 
car on est au mois de juin, au temps des couvées. A mesure 
que le nombre des éeoliers augmente, le préau devient 
plus bruyant; ce sont des cris, des jeux, des bousculades 
endiablées. Ses lunettes sur le nez, M. Peccaret, ľinsti- 
tuteur, paralt au seuil de la classe et regarde á sa montre. 
Peu á peu le tumulte s'apaise sur un geste du magister , 
qui fait un pas en avant pour saisir la corde de la cloche. 
A cet instant le facteur qui accourt tout haletant arréte le 
petit bataillon prét á se mettre en marche sur deux rangs 
pour rentrer en classe. 

— Attendez donc, les petits gars !... Bonjour, M. ľinsti- 
tuteur, vous allez bien ?... Dites-moi donc, s'il vous plalt, 



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— 47 — 



il n'y aurait point un de vos écoliers qui demeurerait du 
côté de la Frémaudaie ? J'ai lá une lettre pour M m * Cher- 
boneil... C'estbien loin, voyez-vous, et il fait si chaud !.... 

Kinstituteur cherchait des yeux pármi les écoliers ; plu- 
sieurs ďentre eux se mirent á élever la voix en disant : 

— II y a le petit Mathurin Gattiaux qui passe devant la 
Frémaudaie.... 

— Silence, fit ľinstituteur; ce n'est pas ä vous de 
répondre. Sortez des rangs, Gattiaux, venez ici, prenez 
cette lettre que le facteur vous confle ; vous la remettrez á 
M* 16 Cherboneil, á sa propriété de la Frémaudaie. Vous ne 
ľoublierez pas; une lettre est une chose sacrée! 

Puis se retournant verš le facteur : Ce n'est pas bien ce 
que vous faites lá, mon ami, ajouta-t-il á voix basse. Vous 
manquez á vos devoirs ! 

— Que voulez-vous, M. Peccaret, je le sais bien.- Une 
fois en passant! ma tournée est bien Iongue, et puis ľad- 
ministration nous paie si peu! merci, monsieur... Tu as 
bien entendu, petit gars, á la Frémaudaie, chez M"" Cher-. 
boneil. Fourre la lettre dans ta pochette pour ne pas la 
perdre... Tiens, voilá un sou pour ta peine. 

Au moment oú les enfants se rangeaient sur leurs bancs, 
le facteur, ancien zouave á la face réjouie, ouvrait la 
porte ďun cabaret oú ľattendait un groupe de buveurs. 
C'était un lundi et dans le village plus d'un ouvrier conti- 
nuait le repos du dimanche inter počula. 

— A votre santé, les amis, dit le facteur en vidant son 
verre et s'essuyant le front. G'est bien commode tout de 
méme d'avoir sous sa main une école; on est súr ďy 
trouver. des enfants qui vous aident á faire la distribution 
sur les champs. Aussi , ne me parlez pas des jeudis et des 
vacances ! 

— G'est fatigant, votre métier , interrompit uncordonnier 
qui avait une jambe plus courte que ľautre. 

— Oh! sur ma route, j'ai des bonnes maisons bour- 



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— 48 — 



geoises. Dans ľune on me donne ä boire , et dans ľautre 
j'ai soin ďarríver sur le coup de midi et on me tient la 
soupe chaude ; et puis, il y a le chäteau de M. le marquis 
oú je fais un repas solide. U y a toujours des commissions 
pour ces endroits-lá ; on me récompense généreusement et 
je rencontre souvent des voitures pour retourner á mon 
bureau... Versez donc, vousautres! Ah ! dame, aujourďhui 
j'étais las; hier, dimanche, trouvant tout mon monde en 
bloc, aprés la granďmesse, je me suis amusé á boire 
et j'en ai tant pris que 5a me coupe les jambes pour 
aujourďhui. 

— Etmoidonc! dit ä son tour un menuisier dont la 
langue commen^ait ä s'épaissir; j ai mis mon tablier par 
habitude et aussi pour faire croire ä ma femme que j'allais 
á ľatelier. Fermez donc la porte , si elle me voyait ici, elle 

% serait capable ďentrer et de me faire une scéne... 

Tout durant ľaprés-midi,ces travailleurs, toujours préts 
á se plaindre que la besogne ne donne pas, se livrérent ä 
des libations prolixes. Au coup de quatre heures, le fac- 
teur, les quittant ä regret et titubant šur ses jambes, ouvrit 
la boite aux lettres et se mit en devoir de regagner son 
bureau, distant de dix kilométres. II répondait aux 
sourires narquois de ceux qui le regardaient marcher ďun 
pas mal assuré : 

— Oh! il n'y a pas de danger qďil bronche, le vieux 
zouave ! H est assez solide sur ses jambes pour faire son 
service. En Afrique il en a fait des marches, du temps de. 
Canrobert et de Mac-Mahon ! 

Sa voix s'éteignit peu á peu, tandis qu'il exécutait un 
moulinetavec son bá ton de cornouiller. A la méme heure, 
ľécole ouvrait ses portes pour livrer passage aux écoliers 
enchantés de respirer le grand air. Des cris joyeux annon- 
cérent á tout le village ce moment désiré ; puis les enfants 
se dispersérent le long des routes et par les chemins de 
traverse. 



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— 49 — 



Mathurin Gattiaux tira la lettre de sa pochette et essaya 
ďen líre ľadresse ; ses mains qui n'étaient pas trés propres 
imprimérentleurs traces sur le papier pendant qu'il épelait 
le nom de M** Cherboneil. II ne marchait pas vite, le petit 
Mathurin! Lambin et flaneur, comme le sont pour la 
plupart les enfants des campagnes , il écoutait chanter les 
merles, jetait des pierres aux moineaux dans les buissons 
et aux écureuils dans les branches des chénes ; tralnant 
ses sabots dans la poussiére du chemin, puis marchant les 
pieds dus, sifflant, chantant, parlant tout seul, il sem- 
blait recevoir avec plaisir en plein visage les rayons du 
soleil qui déclinait. Quand il approcha de la Frémaudaie, 
les aboiements ďun chien retentirent ä son oreille. Per- 
sonne dans la cour, ni dans la maison : M"" Cherboneil et 
tous les domestiques étaient bien loin, occupés á la rentrée 
des foins. Décidé ä défendre obstinément le logis confié ä 
sa garde, le chien suivait tous les mouvements de Mathurin 
qui le trouvait toujours prét ä mordre sur quelque point 
qďil se présentät. 

— Ah! dame, pensa ľenfant, si la maudite béte ne veut 
pas me laisser entrer, tant pis... Je ne peux pas attendre 
jusqu'á la nuit le retour de la dame et de son monde. 

II lan<ja pardessus la barriére de clôture la lettre dont il 
était porteur et elle glissa derriére une touffe de laurier-tin 
plantée prés de la porte. Cela fait, il courut ä toutes jambes, 
poursuivipar les aboiements du chien auquel il envoya un 
caillou par la téte. II était parfois malin, le petit gars ! 

Le lendemain, avant de commencer la classe, le maltre 
ďécole s'adressant ä Mathurin, lui dit ďun ton solennel. 

— Levez-vous, Gattiaux, avez-vous remis fldélement á 
sa destination la lettre dont vous étiez chargé ! 

Ľenfant répondit par un signe de téte. 

— Parlez á haute et intelligible voix, comme je vous 
parle moi-méme. Avez-vous rempli votre mandát ; vous 
étes-vous acquitté de votre commission ! 

4 



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— 50 — 



— Oui , nťsieur ! cria Mathurin ďune voix de fausset. 

— Trés bien, asseyez-vous : dana ce cas vous avez 
méritó une récompense. Jevais ou je vas, — ľun et ľautre 
se disent, — vous accorder un bon point!... Maintenant á 
genoux , mes enfants, et récitons la priére. 

On la disait alors dans toutes les écoles et, si ľordre lui 
eút été envoyé par un ministre de ľinstruction publique de 
neplusparler de Dieu dans sa classe, le digne M. Peccaret 
aurait répondu par sa démission. 



II 



M. Gherboneil habitait ä trois kilomôtres ďun gros 
bourg du département de ľOrne, une petite propriété qu'il 
faisait valoir. II avait quarante-deux ans, quand il fut 
emporté par une fluxion de poitrine gagnée ä la chasse, ce 
passe-temps favori des propriétaires grands et petits qui 
vivent sur leurs terres. Les récoltes rentrées et les labours 
de ľautomne achevés, quoi faire aux champs á moins que 
ľon ne chasse ? II ne reste aux esprits peu cultivés, qui 
tournent dans le cercle ótroit de leurs occupations journa- 
Iiéres, suspendues par la mauvaise saison, ďautre res- 
source que de faire la guerre au gibier. On se róveille un 
matin avec ľidée bien arrôtée de tuer un liévre. II fait 
froid , et la gelée blanche répand sur la terre une teinte 
blafarde qui annonce la neige; une brume épaisse voile le 
ciel. N'importe, on part ďun pied léger ; les chiens pleins 
d'ardeur se précipitent hors du chenil oix on les tient captifs. 
Ils ont bientôt lancé un liévre qui se fait battre sur la 
lande, tra verše les ensemencés et, aprés bien des ruses, 
cherche á regagner son gite. Le chasseur appuie ses bassets, 







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— 51 — 



s'anime, crie, a'emporte et quänd, aprés une longue óourse, 
la béte inquiéte s'arréte ua instant pour écouter la voix de 
la meute, il ľabat ďun coup de fusil. Le liévre, qui git san- 
glant sur le sol, ne sera que trop vengé ! Le brouillard s'est 
changé en neige fondue. Excité par ľexerciceviolentquile 
passionne, le chasseur ne s'aperQoit pas que ses vétements 
sont trempés; il de met á table et raconte ä sá.femme les 
exploits de Ravageau, de Ramoneau et deTambelle.... 
Ľépouse, secrétement alarmée, insiste en vain pour que 
son mari quitte ses habits mouillós. Bah! bah! cela ne sera 
rien, laisse*moi donc tranquiUe ! Le lendemain, le chaaseur 
ressent dans tout son corps une courbature dont il se garde 
de se plaindre. Survient un point de cété et le surlende- 
main se déclare une grôsse fiévre qu'il faut bien avouer. 
Le médecin, appelé en cachette par la mére de famílie, ne 
peut que constater les effets dangereux ďun refroidisse- 
ment. Le mal s'aggrave, les remédes soňt impuissants ä 
čonjurer la pleurésie et le malade regrette alors son impru- 
dence; mais il est trop tard ! 

Voiiä comment mouŕut ä quarante-deux ans, sur sa pro- 
priétédela Frémaudaie, Jean-AlexandreGherboneil, laišsant 
une veuve profondément afíligée et deux gargons ágés, ľun 
de douze ans et ľautre de huit. M™ 8 Gherboneil ne se laissa 
point abattre ; elle s'occupa courageusement de la gestion 
de son bien, dont les revenus suffisaient ä la faire vivre 
dans une petite aisance. Lorsque Francia, ľainé de ses 
deux flls, fut sorti de ľécole, elle ľenvoya dans le collége 
communal du chef-lieu, pour y suivre des cours de calcul, 
de grammaire, de tenue des livres, en un mot ce qui cons- 
titue dans les campagnes une bonne éducation. L'enfant 
se montrait fort appliqué ; doué ďun esprit sérieux, il sorti t 
du collége á dix-sept ans, tout préparé á entrer dans une 
carriére autre que celieš qui exigent de hautes études. 
Gomme il possédait une belie écriture, sa mére, pour le 
soustraire á ľoisiveté, toujours dangereuse dans une petite 



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localité, le pla$a chez M e Grafeuille, le notaire de ľendroil. 
Qui sait si Francia ne prendrait pas goút á la profession de 
notaire et ne pourrait pas un jour arborer sur les contre- 
vents verts ďune maison proprette , au beau milieu du 
bourg, les panonceaux de cuivre qui font un si grand effet 
sur les gens de la campagne ? 

Telies étaient les secrétes espérances de M ae Cherboneil ; 
mais elles ne devaientpas se réaliser. Francis avait connu 
dans son collége un jeune Américain, Daniel Hycksam, que 
ses parents y avaient envoyé pour apprendre le fran?ais. 
Celui-ci appartenait ä une famille de riches négociants de 
New- York ; il parlait souvent ä Francis de son pays, des 
facilités qu'on trouve ďy faire fortune. 

— Viens en Amérique avec moi, lui disait-il. Mon pére, 
ä qui j'ai fait connaitre ľamitié qui nous unit, m'a déclaré 
dans sa derniére lettre qu'il a besoin, dans sa maison, ďun 
jeune homme né en Fraiice, qui puisse le mettre en rela- 
tions avec de riches négociants ďEurope, et il te promet 
de forts appointements. 

Pendant le trajet de trois kilométres qu'il avait ä par- 
courir pour se rendre ä ľétude dont il était ľunique clerc, 
et pour en revenir, Francis Cherboaeil songeait ä ses con- 
versations avec Hycksam. Peu ä peu, il s'ennuya de rédiger 
des actes, des baux, des contrats chez le notaire du bourg. 
II lui faudrait sans doute attendre longtemps avant de 
succéder ä M e Grafeuille. Gelui-ci était homme ä ne se 
dessaisir de son étude qu'avecla vie. II aimait les affaires ; 
il s'y complaisait, et opérait avec la méme impassibilité le 
partage d'un riche héritage entre les ayants-droit et la vente 
du mobiliér ďun pauvre failli. II donnait ä Francis quinze 
francs par mois et ľadmettait á sa table au repas de midi ; 
il est vrai qu'il lui faisait entrevoir une augmenlation de 
salaire pour la seconde année, mais ľaccomplissement de 
cette vague promesse se faisait attendre. Un jour donc, le 
jeune clerc, tou t en pelant une pomme au dessert, déclara 



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au patrón qu on lui ofírait en Ainérique de bons appointe- 
ments et qu'on le sollicitait ďentrer dans une forte maison 
de New- York. 

— En qualité de quoi ? demanda M 6 Grafeuille fixantsur 
Francis des regards surpris. 

— En qualité de commis, ďemployé, avec ľespoir de 
devenir associé dans la maison, quand je saurai bien 
ľanglais dont j'ai appris quelques mots déjä avec mon ami 
Daniel Hycksam. Ses parents tiennent ä avoir chez eux un 
FranQais au fait... 

— Au fait des transactions commerciales ? reprit le 
notaire, et toi qu'en sais-tu? est-ce que tu entendsquel- 
que chose au commerce ? 

— Cela s'apprend comme autre chose, repartit Francis 
Gherboneil. 

— Tu veux me quitter, n'est-ce pas? continua M* Gra- 
feuille avec ľaccent de ľindignation ; mon étude n'est pas 
un théätre assez briliant pour ton am bi ti on... Va donc en 
Amérique, Francis Cherboneil, va conquérir la fortuue... 
Pauvre fou ! Tu avais prés de moi une position assurée ; 
mais non , la jeunesse ďá présent veut agir ä sa guise !... 
Mon ami, la porte ťest ouverte, va-t-en puisque tu le 
désires. 

Partant ainsi, il poussa dehors ce jeune homme, auquel 
il tenait beaucoup ä cause de sa bonne conduite et de son 
assiduité au travail et le regarda s'éloigner, espérant qďil 
reviendrait sur ses pas. II le rappela méme du geste et de 
la voix, mais Francis Gherboneil ne détourna pas la téte. 
Piqué au vif par les paroles méprisantes que lui avait 
adressées son patrón , il marcha ďun pas résolu verš la 
Frémaudaie. M e Grafeuille se reprocha sa sortie, mais il 
n'était plus temps. 

Surprise de le voir revenir plus tôt que de coutume, 
M"" Cherboneil alla au-devant de Francis. 

— Tiens te voilá déjá de retour , mon fils? lui dit-elle , 
qu'y a-t-il donc? 



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— II y a, ma mére , que j'ai quitté ľétude. M Ä Grafeuille 
mécontent de nťentendre parler des propositions qui me 
sont faites par mon ami Hycksam, a pris la mouche et m'a 
ouvert la porte si grande, que je me suis empressé d'en 
passer le seuil... 

— Mon pauvre Francis, reprit M"" Cherboneil , console- 
toi ! J'irai parler au patrón et il te reprendra... 

— Non, ma mére, je suis trés satisfait ďétre sorti de cette 
étude ; on nťappelle en Amérique et je veux y aller. 

— Comment, mon fils! dit M"" Cherboneil, ďune voix 
émue, tu abandonnerais ta mére? Je ne ťaurais jamais 
supposé capable d'une pareille action, Francis, toi qui es 
un bon sujet. Toi un enfant docile, affecíueux , causer ä ta 
pauvre móre un si grand chagrin!... Mais il n'y a que les 
vauriens, les déclassés qui fuient en Amérique!... 

— Je ne fuis pas, chére mére, ďest au grand jour que je 
pars, sachant oú je vais, chez ďhonorables négociants, 
catholiques comme vous et moi , qui témoignent un vif 
désir de m'avoir chez eux. Avec mes petites économies, 
jai de quoi me rendre au Havre et le correspondant de la 
maison Hycksam paiera mon passage jusqu'ä New- York... 
La propriété de la Frémaudaie coupée en deux séra notre 
unique héritage, á mon frére et á moi... 

— Ton pére et moi nous y vivions heureux et tran- 
quilles... 

— Et un peu dans la géne, quand il a fallu nous mettre 
en pension , ma mére, conviens-en ? M'est-il défendu de 
réverpour moi une position moins prócaire, une fortune 
peut-étre que je partagerais avec toi ? Oh ! si je devais 
te laisserseule, jamais je ne consentirais ä partir,mais tu 
as mon frére Léon qui me remplacera. 

— Jamais une mére n'a trop de ses enfants autour d'elle, 
répondit en pleurant M™ 5 Cherboneil ; et puis Léon ce n'est 
pas toi !... 

Lesprojetsde Francis n'avaient rien ďextravagant; il 



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étart ďailleurs fermement résolu ä rejoindre en Amérique 
son ami Daniel Hycksam. M me Cherboneil, bien qiťá contre- 
coaur et en proie ä une douleur profonde, se résigna á le 
laisser partir pour les pays lointains qui lui paraissaient 
ďautant plus redoutables qu'elle n'avait jamais perdu de 
vue son clocher. 



III 



Plus jeune de quatre ans que son alnó, Léon Cherbeneil 
avait passé par la méme filiére que celui-ci. Au sortir de 
ľécole oú il s'était acquis, au grand chagrin de M. Pec- 
caret, ľinstituteur, la réputation ďun enfant paresseux et 
indiscipliné, il fut mis au collége á son tour, mais il ne 
marcha point sur les traces de son frére Francis, qui y 
avait laissé ďexcellents souvenirs. Avant qu'il eút terminé 
ses études, les maltres, fatigués de le punir, le renvoyérent 
á sa mére, en déclarant ä celle-ci qu'ils renongaient ä cor- 
riger ce jeune homme au caractére indomptable qui ďétait 
bon qďá gáter les éléves par ses mauvais exemples. Le 
voilä' donc á seize ans revenu ä la Frémaudaie et trés dis- 
posé ä ne rien apprendre. Sa mére, ne sachant qu'en faire, 
proposa ä M. Grafeuille de le prendre cbez lui pour ľoccu- 
per. Aprés s'étre fait beaucoup prier, le notaire oonsentit á 
ce que lui demandait M m * Cherboneil, quoique avec répu- 
gnance et pour ne pas refuser de donner cette satisfaction 
ä une ancienne cliente. Ľarrangement ne déplut pas á 
Léon ; il se rendait ä ľétude en se promenant á travers 
champs, sans se háter, ne faisait qu'y paraitre, et passait 
une partie de sa journée ä jouer au biliard ayec de jeunes 
désoeuvrés de son espéce. Au bout de quelques mois, 



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M # Grafeuille alla trouver M°* Gherboneil et lui dit en pre- 
nant un air sérieux : 

— Madame, il m'est impossible de garder Léon plus 
longtemps ; il se dérange de son travail pour aller au café, 
boire et jouer au biliard en mauvaise compagnie... II a été 
commis dans mon cabinet de petites soustractions, — vous 
entendez bien, madame, — des soustractions dont je ne 
puis accuser que lui... Je lui ai signifié, ce matin, que ma 
porte lui est désormais fermée... Oh! ce n'est pas lá 
Francis ! 

A peine M. Grafeuille avait-il repris le chemin du bourg, 
que Léon parut. Sa mére s'attendait ä le voir triste et hon- 
teux. 

— M. Grafeuille sort ďici, lui dit-elle, il m'a tout conté. 
Tu me fais bien de la peine, Léon ! 

— Ah ! reprit celui-ci avec un spurire forcé, le vieux 
grigou, en comptant sa monnaie, a prétendu qu'il lui 
manquait deux piéces ďun franc, une piéce de cinquante 
centimes et deux gros sous, et il veut que ce soit moi qui 
les lui ai prises... Quand méme cela serait vrai, il serait 
encore en reste avec moi, puisqu'il ne m'a rien donné pour 
mes trois mois d'essai. 

— Que vas-tu faire désormais, Léon? Tu n'as pas de 
goút pour ľagriculture... 

— Je vivrai de mes rentes... Est-ce que je n'ai pas droit 
ä la part que notre pére nous a laissée ? J'ai pourtant lu (a 
dans le code de ľex-patron... 

— II y a ua autre code, Léon, ďest le catéchisme, qui en- 
joint aux enfants ďétre respectueux en verš leurs parents. II y 
a longtemps que tu ľas oublié celui-lá, etquant á ľautre, il 
dit que les enfants mineurs sont sous la tutelle de leurs 
péres et méres. Et puis les commandements de Dieu nous 
défendent de prendre le bien ďautrui. M. Grafeuille est en 
droit de ťappeler un voleur... 

— Qu'il y vienne donc, reprit Léon ďun ton mena^ant. 



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Tous les instincts vicieux de Léon se résumaient dans 
cette menace, dernier argument ďun mauvais sujet con- 
vaincu ďavoir commis un larcin. La pauvre mére en fut 
navrée. EUe comprit que son jeune fils était en train de se 
perdre, de tomber si bas dans ľabime du mal, que toute 
sa tendresse, toute sa sollicitude, ses priéres méme ne suf- 
firaient peut-étre pas pour ľen retirer. Elle s'éloigna en 
jetant sur Léon un regard humide de larmes et s'écria : 

— Mon Dieu ! qďai-je donc fait pour étre si malheu- 
reuse ? Vous nťavez pris mon pauvre mari ; j'ai perdu 
Francis et voilá que Léon est perverti ! Que de croix á por- 
ter, mon Dieu ! 

Le soir méme du jour oú le facteur avait imprudemment 
confié ä un enfant de ľécole la lettre destinée ä M" 6 veuve 
Cherboneil, Léon était allé en partie de plaisir dans une 
commune voisine. II rentrait ä la Frémaudaie fort avant 
dans la nuit, échauffé par les vapeurs du punch. Ge fut 
ďune main mal assurée qu'il souleva le loquet de la bar- 
riére, ä tätons et en maugréant. D'un coup de pied, il 
repoussa brutalement son chien qui s'approchait de lui 
pour recevoir une caresse. Au moment oú il faisait flamber 
une allumette en cherchant á introduire la clé dans la ser- 
rure de la porte du logis, ses regards un peu troublés 
tombérent sur la lettre qui gisait au pied de la touffe de 
laurier-tin. II la ramassa machinalement, la mit dans la 
poche de sa jaquette et alla se coucher. 

Le lendemain, le soleil était trés haut sur ľhorizon 
quand il ouvrit les yeux. En s'habillant, il laissa tomber 
de sa poche la lettre trouvée la veille dans la cour et dont 
il ne se souvenait déjá plus. II la considéra avec attention 
et en brisa le cachet. 

— Elle est á ľadresse de ma mére, se dit-il, mais je 
reconnais ľécriture de Francis... Voyons un peu ; il a sans 
doute des nouvelles intéressantes ä nous annoncer. Tout 
lui réussit ; il a de la chance, lui, plus que moi... Et il lut 
ce qui suit : 



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« New- York, 26, Broadway. 

c Ma trés chére mére, 

f Vou8 connaissez déjä par mes prócédentes lettres la 
c position avantageuse que j'occupe dans la maison 
t Hycksam et fila. Pour me récompenser de mon zéle, 
« mes patrons vealent bien me prendre pour associé. Je 
c suis au comble de mes voeux, et je n'aurais plus rien ä 
« désirer si je pouvais bientôt avoir le bonheur de vous 
« embrasser. Ah ! que je souffre ďétre loin de vous ! Ge 
« qui me console, c'est de penser que vous avez ä vos 
« oôtés ce cher Léon qui vous cause, j en suis súr, une 
« entiére satisfaction. Dans son enfance, il était un peu 
« indiscipliné, mais en grandissant, et gráce ä vos bons 
« conseils, il sera devenu raisonnable. Vous ne me parlez 
« guére de lui dans vos lettres et lui il ne nťécrit point, le 
c paresseux !... J'aurais bien envie de le gronder pour 
c cela, mais je vous en chargé ; vous le ferez si douce- 
« ment!... 

c En attendant mieux, chére mere, je vous envoie dix 
c mille francs pour vous mettre ä méme ďacheter le bois 
« et les deux champs qui vous joignent et que notre 
c pauvre pére a convoités si longtemps. Cette somme est á 
t votre disposition chez M. Findley, banquier au Havre. 
c Léon ira dans cette ville présenter ma lettre au banquier 
c sus-nommé qui lui remettra les dix mille francs ; il est 
c próvenu. Ge sera une bonne occasion pour mon frére de 
« voir Paris en revenant du Havre; je me réjouis par 
« avance du plaisir que je lui aurai procuré. 

« D'ici á deux ans, je serai obligé de faire un tour en 
t Európe pour établir des relations commerciales avec des 
« maisons de Liverpool, de Londres, de Bordeaux et de 



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— 59 — 



t Paris. Je vous indiquerai ľépoque précise de mon 
c voyage, quand il sera décidé. Deux ans ! ďest bien long 
t encore, mais le temps passe vite quand on est dans le 
t tourbillon des affaires. 

t Chére bonne mére, je vous embrasse bien tendrement 
« etLéonaussi. 

c Votre fils respectueux et dévoué, 

c Frángis Cherbqneil. 

« P.S. — Je n'ai pu m'empécher de dire vous, chére 
« mére ; ďest ľusage de la langue anglaise que je parle 
t presque toujours. Et puis le vous exprime mieux la défé- 
t rence et le respect que ľon doit á ses parents. » 

Quand Léon eut achevé de lire la lettre, il la remit dans 
son enveloppe et le feu de la convoitise s'alluma dans son 
cceur. Les sentiments de respectueuse tendresse pour sa 
mére qui s'y trouvaient exprimés ne le touchérent pas plus 
que les marques ďaffection que lui prodiguait son frére. 
II s'arréta á cette seule pensée: Francis est en train df 
faire fortune et moi je suis dans la géne ; une somme de 
dix mille francs nťaltend au Havre, il faut que je me 
ľapproprie. J'irai á Paris, comme mon frére m'y invite, 
mais j'y resterai jusqu'á ce que la derniére piéce ďor soit 
dépensée. II est temps que je sorte de tulelle et que je 
m'amuse !... Combien durera cette vie de Paris, je ne sais ; 
qu'importe ! Si on pensait toujours au lendemain, on ne 
pourrait rien faire ! 



IV 



Habitué á suivre en tout ses fantaisies, Léon se trouvait 
rarement á la maison pour ľheure des repas; il évitait de 
se rencontrer avec sa mére. Ce jour-lá, quand il s'assit 
devant elle pour dlner, M me Cherboneil en fut surprise et 



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satisfaite. Elle avait bien envie de savoir oix son fils était 
allé laveille, mais elle n'osait ľinterroger sur ľemploi de 
son temps: elle craignait de lui donner ľoccasion de 
mentir. Léon comprit que sa mére voulait rompre le 
silence, et prenant les devants, il dit brusquement : 

— Parle donc, ma mére, tu as encore des reproches ä 
me faire? Tu ďouvres la bouche que pour me gronder 

— Mais non, mon fils, répondit M™ Gberboneil avecdou- 
ceur, seulement je voulais te dire que tu es rentré bien 
tard celte nuit; j'étais inquiéte... 

— Bien tard!... peut-étre. Nous avons passé la soirée ä 
jouer entre amis, et rien ne fait galoper le temps comme le 
jeu. Eh bien, j'ai gagné; j'étais en veine. 

— Tu vas payer tes dettes, n'est-ce pas? Je sais que tu 
en as... 

— Qui te ľa dit! repartit Léon; eh bien oui, quatre ou 
cinq cénts francs tout au plus. Non, je ne les payerai pas. 
II me faut de ľargent pour aller ä Paris oú au moins je ne 
serai pas obligé de ťen demander. 

— A Paris? et que veux-tu y faire, Léon? 

— Me placer dans un bureau; travailler et nťamuser. 
Crois-tu que j'ai bien du plaisir ici? 

— Tu ťennuyes avec ta mére, Léon! Tu ne la vois pour- 
tant guére; tu la laisses s'occuper seule de la gestion des 

fermes Si tu veux ťoccuper, reste avec moi, travaille & 

ľamélioration de notre bien. ... 

— Métier de paysan , ma mére. Je veux aller 'á Paris, 
entends-tu? 

— Tu ďy feras rien de bon, mon enfant! Dis donc plu- 
tôt que tu as envie de me quitter... C'est un prétexte que tu 
mets en avánt pour te lancer dans la vie.., 

— Ty voilá, répliqua séchement Léon; je ne suis bon ä 
rien, ďest-ce pas? II n'y a que Francis qui vaille quelque 
chose. Tu ľas bien laissé partir ä dix-neuf ans, lui, sans 
en demander si long. J ai dix-neuf ans á mon tour; et je 
veux aller á Paris, pas plus tard que demain. 



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Áyant ainsi parlé, il quitta la table, laissant sa mére 
consternée de son inquiétante résolution. Tandis que 
M"° Gherboneil, en proie ä de tristes pensées, s'aban- 
donnait & sa douleur, elle entendait son jeune íils qui 
trainait sa ma Íle sur le plancher de ľétage supérieur et y 
entassaitses effets en fredonnant ďun ton dégagé ce vieux 
refrain : 

Je pars, 
Déjä de toutes parts 
La nuit sur nos remparts 
Étend son ombŕé 

Sombre... 

Au moment de quitter la maison qui ľavait vu naitre, 
Léon embrassa ďun oeil distrait sa mére qui lui ouvrait les 
bras pour le serrer sur son coeur. M™ 6 Gherboneil, les yeux 
pleins de larmes, ne put découvrir la moindre trace ďat- 
tendrissement sur le visage de son fils. Les affections de 
famille étaient mortes en lui et ľégoísme avait envahi tout 
son étre. 

Le jour suivant, arrivé au Havre par le train rapide, 
Léon se rendit chez le banquier américain avec la lettre 
dérobée á sa mére. 

LThomme de finance assis ä son bureau, se tourna ä 
demi du côté de la porte qui vena i t de s'ouvrir et dit en 
anglais : Walk in, sir; what you wantf l . 

Léon s avan?a ďun pas, fit ungracieux salut ä M. Findley 
et lui présenta sa lettre. 

— Trés bien, Monsieur; vous étes M. Gherboneil junior, 
n'est-ce pas, le frére de M. Cherboneil de la maison Hyck- 
sam , Cherboneil et C 5c de New-York ? Je vais vous faire 
compter immédiatement la somme de dix mille francs; 
nous avons étéavisés ces jours derniers. Veuillez signer le 
re<?u, en indiquant votre adresse. Nous pouvons avoir á 

1 Éntrez, Monsieur; quo vous faut-il? 



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— 62 — 



vous faire des Communications du genre de celle-ci. La 
maison Hycksam, Cherboneil and C° est fort honorable, Mon- 
sieur; elle va de ľavant.... Ges Messieurs ont réalisé de 
trés gros bénéíices sur les cotons, ľan dernier. Vous 
n'avez pas envie de les aller rejoindre, de former un jour 
une maison sous la raison sociale Hycksam, Cherboneil 
fréres et G 10 ou comme nous disons en anglais Hycksam, 
Cherboneil brothers and C°? Ľexemple de votre frére a de 
quoi vous tenter. II a commencé avec bien peu de chose, 
et le voilá sur la route de la fortune! Moi-méme, Monsieur, 
je suis le íils ďun farmer du Connecticut, et j'étais pauvre 
ä mes dóbuts. ĽAmérique, voyez-vous, récompense large- 
ment les efforts de ses enfants et ceux des étrangers qui 
s'établissent sur son sol avec la ferme volonté de travailler . 
Elle ne demande que de ľintelligence et des bras, le génie 
des affaires pour les transactions commerciales et ľénergie 
des émigrants pour défricher les terres encore incultes.... 
Voilá les dix mille francs, Monsieur, je vous salue. 

Cherboneil junior avait écouté ďune oreille distraite et 
imparfaitement compris le speech de M. Findley, débité 
avec uú fort accent anglo-américain. II tenait les dix mille 
francs, tfétait tout ce qu'il voulait. Bien vite il partit pour 
Paris, impatient de dépenser en vains plaisirs la somme 
assez ronde qui devait servir á sa mére pour agrandir son 
domaine. H but ä longs traits la coupe des joies déshon- 
nôtes dont la derniére goutte laisse aprés elle tant ďamer- 
tume. Ses compagnons étaient des amis de hasard , appar- 
tenant ä la bohéme de bas é táge, dont il avait fait la 
connaissance dans les brasseries et dans les théátres du 
boulevard. Ces jeunes gens, á bout deressources et vivant 
au jour le jour, ne tardérent pas ä se liguer pour dépouiller 
de ses billets de banque ce provincial gauche, un peu 
niais, qui s'offrait ä eux comme une proie. Entralné dans 
des parties de plaisirs dont il payait tous les frais, le jeune 
flls de M"* Cherboneil s'aper^ut, mais un peu tard, qu'il 



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— 63 — 



jouait le role de dupe. II chercha á sortir du guépier dans 
lequel ses habitudes ďoisiveté ľavaient fait tomber ; mais 
ľénergie lui manquait, il s'en allait donc á la dérive, 
tantôt honteux et chagrin, tantôt relevant la téte et íier de 
se voir recherché par les coryphées de la société interlope 
qui ľentourait. 



V 



Ilyavait bientôt deux ans, que Léon vivait á Paria 
sans rien faire. II ne trouvait pas méme le temps 
ďécrire á sa mére; qiťaurait-il pu lui dire ? Un jour qu'il 
se promenait dans la grande allée des Tuileries, un jeune 
homme ľaborda familiérement, en disant : 

— Tiens te voilä, Léon Cherboneil ! que fais-tu ici ? 

— Pas grand chose, je cherche un emploi,... rópondit 
Léon avec embarras, et toi ? 

— Moi, je suis vequ á ľÉcole des Eaux et Forôts ; il y a 
un mois que j'ai passé mes examens... Viens avec moi; 
mon pére, ma mére et ma soeur Thérése nťattendent sur 
des chaises, auprés de la musique qui va bientôt se faire 
entendre 

Le jeune homme qui parlait ainsi, se nommait Louis 
Réauval ; il avait été ami ďenfance de Léon. Nés dans 
la méme commune, ils s'étaient retrouvés au collége, 
et leurs familles se connaissaient de longue date. Les 
Réauval jouissaient dans le pays ďune certaine considé- 
ration ; sans étre riches, ils vivaient fort honorablement. 
Aprés avoir cherché quelques instants, au milieu de la 
foule, Louis s'écria : les voici ! 

En bons et honnétes provinciaux, les parents de Louis, 



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— 64 — 



qui venaientáParis pour la premiére fois, avaient employé 
deux semaines ä en visiter les curiosités et á en étudier les 
merveilles. C'est une vie assez fatigante que celie qui 
consiste á déjeuner au café, á diner au rcstaurant, ä par- 
courir, le livret ä la main, tous les musées avec plus de 
surprise que de sentiment artistique, ä montér sur tous 
les monuments, ä passer ses soirées au spectacle. M. et 
Mme Réauval, un peu las de leur séjour dans la capitale, 
commen?aient á en avoir assez et á regretter leur chez soi. 
Seule, Thérése conservait encore son enthousiasme du 
premiér jour ; eíle était gaie et pleine ďentrain. Au cours 
de la conversation, elle paria á Léon de tout ce qď elle avait 
vu á Paris, de tout ce qďelle y avait admiré. Combien elle 
fut étonnée de ľentendre répondre d 1 une fa<jon évasive. 
Mais, monsieur, lui dit-elle, j'en sais plus que vous sur la 
capitale ! ... Voilä pourtant longtemps que vous ľhabitez !... 
. — (ľest vrai, mademoiselle, répondit Léon, mais... 

— Tu ne sais doncpas, ma íille, interrompit M. Réauval, 
que Léon Cherboneil méne ä Paris une vie fort occupée?... 
Ah ! mon pauvre Léon, tu perds ton temps ici ; tu n'écris 
pas méme á ta mére... combien cela durera-il? Mon fils 
Louis a eu ľesprit de choisir une carriére et le courage de 
travailler pour y entrer et il a réussi ; el toi !... tu as beau 
étre absent du pays, mon gar^on, on parle de toi lá-bas... 

— On a bien de la bonté, dit Léon ďun ton sec. 

— Et on ne fait pas ton éloge, reprit M. Réauval. H y a 
assez longtemps que je te connais pour avoir mon franc 
parler avec toi. J'étais ľami de ton pauvre pére ; nous 
avons tuó bien des hévres ensemble. Voyons, sois raison- 
nable, reviens auprés de ta mére ; renonce ä celte vie qui 
doit te coúter beaucoup et ne te rapporte rien... Tu te 
marieras, tu vivras aux champs, tu seras occupé aumoins; 
la bonne humeur te reviendra, car tu as ľair triste, fatigué 
de toi-méme. Ľoisiveté est mauvaise conseillére, dit-on, 
et je le crois... Quand je dirai á ta mére que je ťai vu á 



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— 65 — 



Paris, elle me demandera : Que fait-il ? pourquoi me laisse- 
t-il sans nouvelles ? 

La musique militaire attaqua vigoureusement une ouver- 
ture qui couvrit les paroles de M. Réauval et permit ä 
Léon de ne rien répondre. H profita du mouvement de la 
foule, qui se rapprochait de ľorchestre, pour saluer ľancien 
ami de son pére et s'esquiva. Louis, le voyant s'éloigner, 
se háta de le rejoindre et lui prenant la main : — Ne te 
fäche pas, lui dit-il ; mon pére est u q peu brusque, mais 
au fond excellent. Si ses reproches son t mérités ou non, je 
ľignore, étant loin de ma famille depuis quelques années, 
mais sois bien súr qu'il a parlé dans ton intérét. 

— Bien reconnaissant de ľintérét que je lui inspire , 
répliqua Léon avec un souríre forcé ; mais j'aurais préféré 
qu'il me donnát ses conseils paternels ailleurs qu en 
présence de ta mére... et de ta sceur. 

Les deux amis se séparérent en se serrant la main. 
— Voilá bien cespapas deprovince, se ditLéonenmarcbant 
á grand pas ; de la morale á forte dose, hors de propos et 
ä tout venant ! Pourquoi ce digne monsieur s'occupe-t-il 
de moi qui ne pense point ä lui ? Et sa vénérable compagne 
ä la figúre béate qui baissait les yeux tandis que son marí 
me prodiguait des marques de sympathie dont je me serais 
bien passé ! On eút dit qu'elle écoutait un sermon. 

Tout en maugréant contre M. Réauval, contre ce pére de 
famille indiscret et mal appris qui ľavait accueilli par des 
paroles de reproche, Léon se rappelait le temps oú il jouait 
avec Thérése. G'était une petite fille qui promettait de 
devenir jolie et elle avait tenu parole. Les Réauval venaient 
assez fréquemment ä la Frémaudaie. Mme Gherboneil 
montrait une véritable affection ä Thérése, etelleľasseyait 
au goúter auprôs de Léon ; le petit gar^on et la petite fille 
se querellaient quelquefois, puis s'embrassaient en signe 
de réconciliation. Allons, disaient les parents, faites bon 
ménage, mes petits enfants; Léon , demande pardon á 

5 



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— 66 — 

Thérése de lui avoir pris sa péche dans son assiette et toi, 
Thérése, raméne-le par la main... Lá, asseyezvous et 
soyez aimables. — Et les jeunes enfants revenus á des 
sentiments affectueux oubliaient leur bouderie ďun instant, 
en redoublant ľun envers ľautre de tendresse et ďégards ! 
II y avait plus de dix ans de cela !... Que de choses 
s'étaient passées depuis ! ... Si Léon fút resté auprés de sa 
mére, s'il se fôt conduit en bon ílls et en bon sujet, ce pen- 
chant des deux enfants ľun pour ľautre se fôt développé 
avec ľftge ; Thérése devenue une belie fille, eôt captivé le 
coeurde Léon et, encouragée par ľassentiment tacite de 
ses parents, elle eôt partagó son amour. Une ex i štence 
douce, tranquille s'ouvrait alors devant ce jeune homme 
maintenant dévoyé et dominá par sespassions ; et il n'était 
plus temps de renouer ce petit román, esquissé dans la 
premiére enfance. Les paroles de M. Réauval avaient fait 
entendre ä Léon que sa réputation était compromise et que 
la porte de sa maison lui serait désormais fermée. Ainsi il 
avait perdu par sa faute un facile bonheur qui n'exigeait 
de lui que juste assez ďefforts et de sagesse pour savoir 
ľapprôoier. 

Gette pensée fit faire ä Léon detristes réflexions. Thérése 
lui avait paru si gracieuse avec ses dix-sept ans, sa taille 
svelte, ses cheveux blonds, sagaietóviveetrieuse, qďil en 
était ému jusqu'aux larmes. — Oh í la belie fille, répétait- 
il avec amertume, et jamais elle ne sera pour moi ! Non c'est 
fini ; les paroles de son pére nťont condamné, cloué au 
pilori sous ses yeux!... Retourne avec ta mére, m'a-t-il 
dit, tu te maríeras; mais ce ne sera pas avec Thérése, sans 
doute, puisqu'il m'a jugé si sévôrement ! ... Si j'essayais de 
rentrer en grftce auprés de M. Réauval en changeant de 
maniére de vivre, en sortant de la torpeur dans laquelle je 
demeure plongé depuis trop longtemps ! Thérése vaut bien 
qu'on teňte pour elle ce supréme effort ! ... 

Plusieurs jours s'écoulérent, pendant lesquels le plus 



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— 61 — 



jeune fils de M™ Cherboneil, poursuivi par ľimage de 
Thérése, se mit en quéte de trouver une position á Paris. 
Fuyant toutes les dissipations qui ľavaient détourné des 
pensées sérieuses, 11 flt part de sea prójets á un homme ďaf- 
faires, d'un áge múr, qui serablait fort au courant de 
toutes les entreprises. Celui-ci ľaccueillit avec empresse- 
ment et lui offrit ďentrer comme caissier, aux appointe- 
ments de cinq mille francs, dans une Agence internatio- 
nale au capital^de plusieurs milhona, qui était en toie de 
formation. 

Quelle bonne nouvelle á annoncer á sa mére ! II lui 
écrivit donc pour lui faire connaltre la position lucrative 
qu'un homme sérieux, disait-il, lui avait procurée ; mais il 
se garda bien de parler ďun cautionnement de deux 
mille francs que le Directeur de ľAgence exigeait qu'il 
versát préalablement. 

Toute heureuse de la lettre qu'elle venait enfin de 
recevoir, M"* Cherboneil remerciait le ciel ďavoir inspiré 
ä Léon la résolution de travailler. Elle s'inquiétait cepen- 
dant de ne pas avoir eu de lettre de Francis depuis un an ; 
son fils ainé ne ľavait point habituée á ce long silence. 

II est sans doute parti pour la Nouvelle-Orléans, pour 
Gharlestown, oú ses affaires ľappellent souvent, pensait- 
elle; peut-étre une lettre s'est perdue en route! Elle cher- 
chait ä se rassurer par ces raisonnements, et le temps se 
passait. 

Tik P. 

(A 8uitre.) 



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MORT 

DE 

FRANCOIS PELÉ 

8IHUR 

DE LANDEBRY 

1503 



(ľétait un terrible capitaine que le hugenot Fran$ois 
Pelé, sieur de Landebry, gouverneur pour Henri IV du 
cháteau de Sablé ^ II ne laissait échapper aucune occasion 
de quitter sa forteresse pour tomber sur les bandes li- 
gueuses, ou méme pour ran^onner quelque raarchand 
inoffensif. 

Les habitants de Sablé appréciaient le qualités du ban- 
doulier et payaient par une haine ä toute épreuve ses pro- 
cédés ä leur égard. Pour étre véridique , il importe de dire 
que les Saboliens, ardeminent catholiques , attachés aux 
Guises, leurs anciens seigneurs, et ä Bois-Dauphin, soutien 

1 Notre gouverneur de Sablé était fils de Fran$ois Pelé et de 
Claude Furet, et petit-fils de Claude Pelé , sénéchal de Chemillé. H 
descendait par Marguerite Breslay, femme de son arriére grand-pére, 
Francois Pelé, sieur de Landebry, et sénéchal de Chemillé, du 
célébre Jean Breslay, sieur de la Chupiniére en Mareil , juge ordi- 
naire d'Anjou e t bailli de Sablé en 1456. Ménage , HistQtre de Sablé, 
S* partie y p. 171. — C. Port, Dictionnaire hittorique de Maine-et- 
L<nre, t. III, p. 65. 



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— 69 — 



de la Ligue dana ľAnjou et dans le Maine, se plaisaient á 
noircir sa réputation et ä exagérer son incontestable 
cruauté. Persécutés par leur cruel ennemi , ils n'osaient 
exprimer trop haut leur mécontentement, mais, touten 
évitant la corde dont Landebry semblait prodigue , ils 
cherchaient ä faire naltre ľoccasion favorable qui remet- 
trait pour la troisiéme fois leur cháteau aux mains des 
Ligueurs. 

Landebry savait les trames qu on ourdissait contre lui, 
et il se promettait , malgré les négociations ďun mariage 
qu'il poussait activement S de veiller et de faire bonne 
garde. Quand, du haut des tours du cháteau, il promenait 
ses regards sur la petite ville humblement assise au pied 
des solides murailles de sa forteresse, il se prenait ä mé- 
priser les sourdes coléres ďun menu peuple de papistes. 

Et de fait il semblait avoir raison. 

Le cháteau de Sablé, báti au sommet ďune roche 
abrupte commandant le cours de la Sarthe, pouvait défier 
les efforts de nombreux ennemis et supporter pendant 
quelque temps les opérations ďun siége en régle. Les 
murailles crénelées couronnant les crétes rocheuses se 
développaient sur un pian irrégulier. L'enceinte du 
cháteau proprement dit, flanquéede tours, formait deux 
partiesdislinctes, séparées par un mur de refend, isolables 
aumoyende ponts levis. A ľouest, sur la muraiľeďen- 
ceinte méme et au-dessus de la riviére, s'élevaient les 
bátiments ďhabitatlon. Dans un retrait, tout á côté, se 
dressait le donjon qui existe encore aujourďhui , portant á 
la pointe de son toit une lanterne en bois. Derriére le 
donjon, au rebord ďun large fossé, sur une assise de 
rochers, non loih ďun pont-levis intérieur, une grosse 
tour pentagonale en forme ďéperon protégeait le cceur de 

1 Au dire de Ménage , Landebry t étoit accordé i une fille d'An- 
t gers, qui étoit attendu k Sablé pour la consommation d u mariage, 
« le lendemain du jour qu'il fut tué. » 



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— 70 — 

la plače. La seconde partie du cháteau ou basse-cour était 
soudée aux autres constructions de maniére ä en défendre 
ľabord. On accédait ä la basse-cour par un portail flanqué 
de deux tours circulaires. En dehors du cháteau, lequartier 
de Saint-Martin ou ville baute , entouré de murs et couvert 
par des ouvrages aboutissant ä la riviére d'Erve , s'ouvrait 
sur la campagne par la porte de Bouére. Gette porte était 
précédée ďune bastille , accostée de deux tours et munie 
ďun ponťlevis ! . 

Ces bonnes fortifications n'auraient cependant pas 
rassuré complétement Landebry s'il n'eút senti auprés de 
lui de vaillants compagnons, soudards endurcis, plus 
ápres au butin que soucieux du salut de leur áme. Tout le 
jour, le pas régulier des hommes ďarmes retentissait sur 
la dalle du chemin de ronde, et, quand la nuit était venue, 
le cri des sentinelles, traversant les airs, avertissait que 
chacun dans le cháteau pouvait ou reposer ou continuer 
sans nulle crainte une joyeuse orgie. 

Cependant les amisde la Sainte-Union, et ils étaient 
nombreux ä Sablé, préparaienttout pour uncoup de main. 
Aprés avoir corrompu un soldat , serviteur de Landebry, 
ils firent avertir le capitaine ligueur , Louis de Pian , qui 
tenait la campagne aux environs, de ľopportunité ďune 
Burprise. 

On était arrivé ä la nuit du 16 au 17 juillet de ľannée 
1593. Le soldat infldéle était á son poste, épiant a vec 
anxiéié le moment de livrer ľentrée de la plače aux ennemis. 
Quant ä Landebry, il ne soupgonnait guére le danger. 
Gonfiantdans la fidélité Je ses hommes, il attendait im- 
patiemment ľaurore du jour flxé pour son mariage. 

Toutácoup, verš le milieu de la nuit, s'élevaun cri 
terrible : « Aux armes ! Nous sommes trahis ! » 

1 Nous donnons cette description du cháteau et de la haute ville 
de Sablé ď aprés une ancienne Tue conservée á la BibHotbéque 
publique du Mans. 



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— 71 — 

En effet, ľennemi était au coeur de la plače. De Pian, 
ľangevin Samson de Saint-Denis \ les deux fréres Daniel * 
et Micbel Thieslin 3 , de Sablé , suivis de plusieurs autres 
habitants de la ville, avaient pu , gráce au concours de la 
sentinelle, francbir sans donner ľéveil les diverses en- 
ceintes du cháteau. La résistance était impossible* Les 
soldats surpris, á peine vétus], presque sans armes, ne 
firentqu un simulacre de défense. Les ligueurs immolérent 
jusqiťau ministre huguenot amené par Landebry. 

Le gouverneur brusquement arraché á son repos, ne 
tarde pas á se rendre compte de la situation. Son premiér 
mouvement est un mouvement de rage. Mourir la veille de 
son mariage! Étre pris au piége par ceux qu'il méprise! 
Tomber au milieu de la nuit sous les coups ďobscurs 
citadins ! A ces pensées, son c<Bur bondit dans sa poitrine 
et sa main étreint convulsivement la garde de son épée. S il 
pouvait grouper quelques hommes courageux, comme il 
ferait payer cher aux agresseurs la témérité de leur entre- 

1 D'aprés certains documents des Archives de Maine-et-Loire , ce 
Samson de Saint-Denis aurait été de la méme famílie que les de 
Saint-Denis, seigneurs de Saint-Christophe du Jambet au Maine. Un 
Samson de Saint-Denis épousa verš la tin de ľannée 1566 , Márie , 
fille de René Le Devin. On troure par ailleura « noble homme 
c Samson de Saint-Denys, » marí, en 1602, de « honorable femme 
•c Magdeleine Poisson. » Archives de Maine-et-Loire , E. 3897. 

1 Daniel Thieslin, sieur du Boulay, dont on trouve le nom dans 
les Registre* paroissiaux de Notre-Dame de Sablé dés 1580, devint 
lieutenant du prérôt du maréchal de Bois-Daupbin. Il eut plusieurs 
enfants de sa femme Jeanne Jacquelot. — 6mai 1595. Baptéme de 
t Jxmys Thieslin, filzde noble homme Daniel Thieslin et de damoi- 
« selle Jehanne Jacquelot. » Parrains Louis de Pian , gourerneur de 
Sablé, et Marín Jacquelot, écuyer, sieur de la Picquerje. Marraine, 
Nicolle Joineaulx. — ô aout 1596. Baptéme de Renée Thieslin. — - 
SO décembre 1599. Baptéme de Daniel, t filz de noble homme Daniel 
« Thieslin, lieutenant du prévost de Monseigneur le mareschal du 
c Boisdaulphin , et de damoiselle Jehanne Jacquelot. » — Daniel 
Thieslin , le compagnon du capitaine de Pian , mourut avant le 
8 aTril 1610. — Registre* paroissiaux de Notre-Dame de Sablé. 
Passim. 

1 Michel Thieslin épousa Jeanne Destrongne. Les Registre* parois- 
siaux de Notre-Dame de Sablé renferment les actes de baptéme de 
cinq^ de ses enfants. — l w décembre 1594. Baptéme de René. — Í4 
févner 1596. Baptéme d'Anne. — 3 septembre 1597. Baptéme ďun 
autre René. — 31 mars 1603. Baptémes de Michel et de Madeleine. 



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prise! Mais il est seul contre tous! Lutter, cest courir ä 
u ne mort certaine et donner á ses ennemis la joie de voir 
couJerson sang. D'ailleurs, s'il succombe, qui sera son 
vengeur?Non, Landebry nepeut encore mourir! II doit 
étre plus que jamais le íléau des exécrables papistes ä qui 
il a voué une baine éternelle ! 

Pendant que Landebry cherche un moyen de salut , les 
Saboliens fouillent flévreusement les plus obcurs coins de 
la forterease. Ils estiment leur victoire incompléte tant 
qďils n'ont pas mis la main sur le gouverneur. 

Ge dernier n'a plus une minuté ä perdre. La salle qui lui 
sert alors de refuge située dans la grosse tour pentagonale, 
est éclairée par une fenétre s'ouvrant sur les fossés. Nulle 
autre issue possible ! Le huguenot mesure ďun oeil inquiet 
le gouffre béant qu'une claire núit de juillet ne lui dis- 
simule pas. Lá est le salut... ou la mort ! Recueillant alors 
toute sa haineet son énergie, il se lance dans ľespace 
au moment oix de Pian, enivré de sang et de carnage, se 
précipite dans la salle. 

Aux fossés! s'écrie le ligueur; mort ou vif, le par- 
paillot est ä nous. 

Le chef catholique avait dit vrai ; Landebry était perdu. 
Étourdi par sa chute , horriblement meurtri et la cuisse 
fracturée, il attendait que les vainqueurs vinssent mettre 
un terme ä ses souffrances. Iľagonie ne fut pas longue. De 
Pian était accouru. Foulant du pied ce demi-cadavre , il 
le cloua au sol avec son épée 

1 Louis de Pian, ancien page de Henri III, fut nominé, aprés la mori 
de Landebry, gouverneur d u chateau de Sablé par Urbain de La val- 
Bois-Dauphm, en faveur de qui il avait exécuté le coup de main d u 
moÍ8 de juillet 1593. Outre le go u verne m en t de Sablé, il eut encore 
celui de Chateau-Gontier , 13. mars 1606 , dans lequel il succéda k 
Matbúrin de Montalais , et la lieutenance du gouvernement du 
Hávre-de-Gr&ce. Au rapport de Ménage , il fut raarió deux fois , la 
premiére avec N. de la Corbiére, fille ďun seigneur de Morteléve, en 
Souvigné-sur-Sarthe , et la seconde avec Francoise Gaigeart, de 
Sablé. II n'eut pas d'enfants de sa premiére femme. Ménage est dans 
ľerreur en affirmant qu'il ne naquit de son second mariage qu % un fils 
et deux filles. Frangoise Gaigeart donna á Louis de Pian trois fils 



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— 73 — 



Telle fut la fin de ľangevin Frangois Pelé, sieur de 
Landebry. Son corps fut exposé pendant deux jours aux 
yeux du peuple sous les halles deSablé, et ensuite enterré 
dans le lieu od ľon enfouissait les chevaux. 



•t deux filles au moins. Les actes de baptéme de ces cinq enfants se 
trouvent dans les Regittres pareissiaux de Notre-Dame de Sablé. En 
toící ľanalyse. 

20 octobre 1601. Baptéme de Madeleine t fille de noble homme 
« Lojs de Pian et de Francoyse Gaigeard. » Parrain Pierre Le 
Jeune. Marraine Madeleine Gaigeart. — 31 aoút 1605. Baptéme de 
Louis. Parrain a vénérable et discret M* Pierre Guérin , curé de la 
t Chapelle d'Antenayze. » Marraine, Anne Gaigeart. — 4 septembre 
1607. Baptéme ďun autre Louis. Parrain, J u lien Gaigeart. Marraine, 
Madeleine Le Jeune. — 8 avril 1610. Baptéme de Renée « fille de 
« Louis de Pian, escujer, sieur dudict lieu et lieu ten an t pour le roy 
« en la vil] e duHávre en Normandie, et ďhonorable dame Francoise 
« Gaigeard, son espouse. Et fut parrain Louys Thiellyn , filz de 
« deffunct noble Daniel Thiellin , vivant sieur du Boulay, et lieu- 
t tenant des prévotz de mareschaulx de France , estant prés la 
t persoane de Monseigneur le Marescbal du Boisdauphin, et mar- 
t raine honorable dame Nicolle Joineaulx , femme ae Lionard Le 

• Máistre. » — 12 novembre 1615. Baptéme de Jean. Parrain , 
« Révérend Pére en Dieu , messire Jehan de Bour^es , conseiller, 
« ausmonnier et prédicateur ordinaire d u roy, abbé du Perray, et 
t marraine honorable dame Marthe Peschard, femme de honorable 
c M* Guillaume Le Pelletier, procureur fiscal au marquisat de cette 
c ville. » 

Louis de Pian et Francoise Gaigeart tinrent souvent des 
enfants sur les fonts sacrés k N. -D. de Sablé. Louis de Pian n'ap- 
parait pas moins de sept fois comme parrain . entre le 27 avril 1595 
et le 13 décembre 1611, et sa femme onze fois comme marraine, du 
39 novembre 1601 au 37 avril 1614. — Ainsi que Landebry , de 
Pian était t nn fort « vaillant homme. » 11 est fait mention de 
Louis de Pian dans le 9* article de ľédit accordé par Henri IV á 
Bois-Dauphin. A une date qui nous est inconnue , íl tua ä Saint- 
Denis d'Anjou ľantiligueur René Bouchard, porte-manteau de la 
reine mére de Henri III. La veuve de ce René Bouchard , Julienne 
Jacquelot , remariée ä René Lefaucheux , transigea touchant le 
meurtre de son premiér mari avec Louis de Pian, moyennant la 
somme de 300 hvres , et céda tóus ses droits contre le meurtrier á 
Guillaume Mauchen, sieur de la Coutanciére. 34 novembre 160i. 

Dans certains actes de baptéme des 27 avril, 6mai 1595, 5 et 11 janvier 
1597, Louis de Pian est qualiíié « gouverneur de la ville et chftteau 

• de Sablé. » Dans un autre acte du 7 avril 1610 , alors qu'il est 
parrain de Marguerite Gaignot, il est dit c lieutenant du rov en sa 
« ville du Avre, en Normandie. » Nous ignorons ľépoque precise de 
sa nomination au Hävre ; mais nous savons qn'il était dans ce poste 
dés 1608. En effet, un acte de baptéme du 35 novembre 1608, qualifie 
Francoise Gaigeart de • femme de Louys de Pian , escuyer , sieur 
t dudit lieu, et lieutenant au gouvernement du Hávre-de-Gráce. » 
Voir Regittres paroissiaux de Notre-Dame de Sablé. passim, et Gilles 
Ménage , Histoire de Sablé , 3* partie , pp. 173 et 174. 



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— 74 — 

Les Saboliens gardérent longtemps la mémoire de cet 
homoie et donnérent son nom á la tour du haut de laquelie 
il s'était précipité. Le cháteau que Golbert éleva sur ľem- 
placement de ľancienne forteresse féodale , fit disparaltre 
la tour Landebry. Depuis lors, le souvenir du cruel 
capitaine s'est presque entiérement effacé, et son ombre 
saaglante est entrée pour jamais dans la nuit des 
tombeaux. 

A. Ledru. 



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LA CHATELLENIE ^ 

LA JAILLE-YVON 

ET SES SEIGNEURS 
ďapré* doonmente inédite 
(1052-1780) 

(Suite.) 

DEUXIÉME PARTIE 

ÉPI80DE3 DE LA RÍV0LUT10N A LA JAľLLK - YVON. 
(1703-1704) 

Soulévement des habitants. — Us sont mis en déroute par les 
patriotes. — Emprisonnement, condamnation et exécution de 
Jacques Gastineau, de ľOncheray, et ď Hercules de la Grandiére, 
du Plessis. 

Les familles Gastineau, deľOncheray, et de la Grandiôre, 
du Plessis, furent viclimes des fureurs de la Révolution. 
Jacques-Nicolas-Renó Gastineau , mari d'Anne-FraiiQoise- 
Renée Sizé , professeiir de droit á ľUniversité ďAngers, 
demeurait ä ľOncheray 4 , de la Jaille-Yvon. Hercules- 

1 Oucheraie (ľ), vili., commune de la Jaille-Yvon. — ĽOucheraie 
xvr-XYiii* s. (Et-C. et les titres). — Loncheray (Cass.) — VEncherais 
(Et-M.) — U0ncheray(G. C). — Avec joli ch&teau moderne portant un 
petit clocheton, qu'on entrevoit aupassage le long de la riviére. — D'un 
petitétang voisin verš N. -E. sort un raisselet qui se jene directement 
dans la Mayenne aprés 800 métres de oours. (Diot. hút, de Af.-et~L., 



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— 76 — 



Gilles de la Grandiére, marí ďAdélaíde de la Tour, 
capitaine de grenadiers au régiment ďAquitaine, che- 
valier de Saint-Louis, ami de Gastineau, résidait au 
Plessis 

Jacques-Nicolas-René Gastineau était íils de Jacques 
Gastineau. Sa femme avait pour pére Guillaume Sizé, 
négociant ». H s'armait : Uazur á trois fusées ďor 
posées en fasce 3 . D'abord avocat, comme son pére, au 
Présidial ďAngers en 1759, docteur agrégé en la Faculté 
de droit, professeur en droit civil et canon, avocat aux 
siéges royaux , procureur du roi en la maltrise des Eaux 
etFóréts d'Angers en 1763, il fut élu le 13 avril 1763 
membre de ľAcadémie d'Angers et en devint chancelier 
le 17 novembre 1773. II y lut le 13 avril 1774 des verš 
sur les Avantages et les désavantag t es de VAmour 
et de ľlndi/férence, et le 10 juin suivant et le 15 no- 
vembre 1775, un Discours sur ľhomme en société, 
enfin le 14 juin 1776 deux Épitres á JP" de ** é et Sur le 
Bonheur des passions tranquilles. Le 29 avril 1778 il en 
devint directeur et en cette qualité pronon$a ľÉloge du roi 
aux séances de rentrée de 1778 et 1779 et plusieurs dis- 
cours de circonstances 4 . II porta la parole au nom du 
Tiers-État dans la séance de ľordre de la Noblesse du 

t. III, p. 39.) — M. le O de Messey aplanté des vignes autour de 
sa propriété. Les caves sont organisées ďime fagon remarquable. 
Le chateau est également habité par M. d'Herbeline , inaire de la 
Jaille-Yvon, qui a épousé une demoiselie de Messey. 

1 Plessis (le), chát., c" de la Jaille-Yvon. — Anoienne raaison 
noble avec taiílis et jardins, sur la cr&te du coteau. en pleine vue de 
ľhorizon , aujourďhui forme de deux corps de batiment en équerre 
avec pavillon carré, flanqué d 'une tourelle. Cette résidence est pos- 
sédée par M M Duvigneau. (Dict. hist. de M.-et-L. , t. III, p. 116.} 

9 Áveux de la Jaillc et Montguillon ä Chdteau-Gemtier, en 4784 \ r 8. 

* Audouys, mss. 974 , p. 78. — Mss. 993. — Armorial général 
de VAnjou, huitiéme fascicule , p. 84. 

4 Table* chronohgiques et genéalogiques des officiers civil* et ma- 
gistrát* qui ont possédé de* chargé* dans le* différenie* juridictions 
de la *énéchau**ée , míle et quinte d'Angers, par Audouys, feudiste. 
(Mss. 919 de la bibliothéque d'Angers.) — Registre des procés-verbaux 
des séances de ľAcadémie royale des belles4eUres ďAngers, étabUe en 
vertu de Uttres-patentes du mois de juin 4685. (Mss. 103i de la Biblio- 
théque d'Angers.) — Voiraussi le Met. hist. de M -et-L., t. II, p. 231. 



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— 11 — 



19 mars 1789- Un auteur le nomme c Gastineau du 
Planty » et le qualifie t de royaliste prononcé. » II dit 
que Gastineau c cherchait ä couvrir la profonde division 
c des partis sous les lieux communs de son éloquence ; 
c mais quoi qu'il pút dire, tout lemonde savait á merveille 
« quHl rCétait pas si facile de se rencontrer. » Voici 
le texte du discours de ľavocat : 

« Messieurs, 

t Tous les voeux ďun peuple libre et éclairé doivent se 
c porter verš le plus grand bien. A quoi se réduit en effet 
« la distinction des ordres quand tous les hommes sont 
c citoyens ? C'est un fantóme qui disparait au oom sacré 
« de la patrie, et le plus noble de tous est toujours celui 
c qui a le mieux servi son pays. Les sentiments de la 
« commune ne sont point équivoques; des constitutions 
« invariables, la justice, la liberté, la paix: voilä nos 
c voeux, Messieurs; vous connaissez les vôtres, vous 
c pouvez juger présentement s'il est facile de nous ren- 
c contrer. Quelle étrange division pourrait séparer les 
c membres du corps de la nation ? Elle n'existera point , 
« Messieurs, vous n'en doutez pas , et s'il paralt difficile 
c de former nos demandes en commun, nous aurons 
« toujours séparément la méme fa?on de penser a . » 

M. de la Gallisonniére répondit assez séchement : « Que 
c ľamour de la patrie étant le sentiment le plus cher á la 
« noblesse, cet ordre ne pouvait penser que des intéréts ä 
« discuter pussent jamais étre une cause de division entre 
c les ordres de ľÉtat. » 

La Révolution suivit sa marche rapide. Lors de la rentrée 
des écoles, á la Saint-Martio , en 1790, Gastineau s'éleva 

1 Bougler, Mouvement provincial en 4789. Biogravhie des députés de 
VAnjoUy depuis ľAstemblé* Constituante jusqu'en 1845, t. I. p. Í44. 
* Ibid., pp. 143-144. 



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— 78 — 



courageusement contre ľirréligion de la jeunesse. n s'op- 
posa á la prétention des étudiants en droit ďAngers qui 
réclamaient ľabolition du latin. II démasqua, dana les 
conversations et les salóna, les intrigues coupábles qui, 
selon lui , furent mises en jpu pour exciter les perreyeurs ä 
la révoHe (6 septembra 1790) *. 

Le 3 novembre 1792 , il écrivait aux adnrinistrateurs du 
département de Maine-et-Loire la curieuse lettre que nous 
reproduisons et qui témoigne de soa génie inventif : 

« Copieďune lettre du citoyen Gatineau, demeurant ä 
« Loucherais, district de Segré, aux citoyens adminis- 
« trateurs du directoire du département de Aíaine-et- 
« Loire. 

c La rareté et le prix excessif de ľhuile, dans le dépar- 
« tement de Maine-et-Loire et les départements voisins , 
« m'ont fait chercher dans le produit ordinaire du terri- 
< toire, ce qui pourroit subvenir á nos besoins sans 
c beaucoupde frais, jai trouvé une ressource abondante 
c dans les pepins de pommes et de poire. 

c Uu sac de pommes qui donne cette année au presaoir 
c quatre barriques de cidre, laisse en masse une barrique 
t et demie de marc qui produit un boisseau de pepins, á la 
c mesure ďAngers. Ge boisseau de pepins rend autant 
c d'huile, qďun boisseau de graines de lin, qui est préfé- 
« rable á ľhuile de noix pour la salade, et a les mémes 
t avantages pour éclairer. 

« Le seul travail extraordinaire pour se procurer un 
c produit abondant et inconnu, consiste á séparer le pepin 
c du marc, lorsque le cidre est tiré. 

c Je me sers, á cet efifet , ďun criMe en fer , semblable ä 
c ceux avec lesquels on passe le sable pour les b&timents ; 
c dans une demi-heure de temps, deux hommes , ľun qui 

1 Godard-Faultrier, le Champ des Martýr*, % % édition, p. 9i. — C6 
n'est pas á la Jailletie de Louraines, comme le dit M. Godard- 
Faultner, mais ä la Jaille-Tvon que Gatineau se retira t en 1791 . 



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— 79 — 



c agite le crible, *et ľautre qui le chargé, font tomber 
« 80U8 le crible un boisseau de pepins. On les fait sécher 
c au soleil, ou ä la chaleur trés modérée ďun four, une 
« heure aprés le pain tiré, ou en les étendant au grenier 
c sur le carreau, ensuile on les passe au feu pour les 
c donner ä ľhuilier. 

c Dans une seule paroisse qui produit 2,000 barriques 
c de cidre, sans diminuer le produit du marc, par un léger 
c travail, on augmente le produit des pommes ou des 
« poires ďune recette de 500 boisseau x de pepins, lorsque 
c ľhuile est tirée, le marc des pepins rend au propriétaire 
« pour ses animaux ce qu'il leur a enlevé pour la sépa- 
c ration des pepins. 

c Je mempressé, citoyens, de vous faire part decette 
« découverte, qui peut étre ďune grande utilité, et qui est 
c susceptible ďétre perfectionnée. Si vous la jugez capable 
« de produire quelque arantage dans la société , je vous 
c invite ä la publier, nous sommes précisément dans le 
c tempa propre pour en faire usage. Je trouverai ma 
c rócompense dans le bien que j aurai procuré 1 . » 

Les babitants de la Jaille-Yvon refusérent de subir le 
recrutement en 1793 et s'insurgérent le 12 mars. Ils furent 
mis endéroute par les patriotes, comme nous le racon- 
terons plus loin. Aussitôt Gastineau et son voisin Hercules 
de la Grandiére furent accusós ďavoir favorísé les troubles *. 
La Grandiére était filg de Gilles-Prangois de la Grandiére 
et de Marie-Marguerite Talour de la Garterie. La famílie de 
la Grandiére g'armait : Écartelé aux un et quatre ďazur á 
trais colonnes ďargent , aux deux et trois ďazur á une 

4 Cette lettre figúre en téte du numero 133 des Affiches ďAngers 
ou Journal du departement de Matne et Loire , d u samedi 3 novembra 
1792, ľan 1" de la République Fran$aise. {BibUolhéque de la Société 
IndustrieUe ďAngers.) 

* On tít, dans 1© Dict. hút. de M.-ct-L., U III, p. 115 , que )ee cinq 
domestiques d'Hercules de la Grandiére g'engagérentdans laCheuan- 
neríe. La terre est Teadue nationalement le 9* jour oomplémentaire 
de ľan IV. 



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— 80 — 



aigle ďor accompagnée en pointe de deux croissanls 
ďargent, au franc quartier ďun soleil ďor Les deux 
amis furent arrétés et conduits au ch&teau ďAngers oú ils 
rencontrérent M. de Vaugirauld. Peu aprés, Gastineau fut 
jeté dans un cachot, sur de mauvaise paille, pour s'étre 
plaint ďavoir été victime d 1 u n vol de quatre mille livres, 
quand la garde nationale le fit prisonnier *. A la nouvelle 
de ľapproche des Vendéens (juin 1793), les captifs furent 
transférés successivement á Chäteau-Gontier, ä Sablé et au 
Mans. Gastineau et la Grandiére adressérent, de cette 
derniére ville , la lettre suivante aux autorités : 

c Les citoyens Grandiére et Gastineau 
c au représentant du peuple. 

€ Citoyen, 

c Le 13 mars dernier, nous avons été mis en arrestation. 
c Le 14, nos maisons ont été pillées et dévastées. Le 17, 
c nous avons été interrogés par le juge de paix, reconnus 
c innocents aux yeux de la ioi, élargiset remissous la 
c sauvegardede la municipalité deSegré. Lc dix-huit, sans 
c mandát ďarrét, sans procés-verbal nouveau, sans accu- 
c sation, sans dénonciation, nous fúmes jetés dans la cita- 
« delle ďAngers, ďoix nous avons été transférés en cette 
c ville ä ľapproche des brigands Six mois aprés notre 
c arrestation, nous avons été interrogés pour la premiére 
c fois au mois de sepjtembre. Trois mois se sont écoutés 
€ depuis notre interrogatoire duquel il résulte qu'on ne peut 
c rien nous reprocher , comme peut ľattester le citoyen Saint- 

1 Mss. 9Ô3. — Armorial général de ľAnjou , buitiéme fascicule , 
p. 130. 

1 Tj€ Champ des Martyrs , p. 96. 

' Le 9 juin 1793, Saumur é ta i t tombé au pouvoir des Vendéens. 
Jľévacuation d'Angers avait été décidée immédiatenient , avec les 
archives , les caisses e t 22 piéces de campagne. Huit iours aprés la 
fuite des administrations civil es et militaares, les Vendéens occupent 
la ville ďoú ils se portent sur Nantes. 



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— 81 — 



c Laurent, juge de paix de cette ville, adjoint au juge de 
c paix d'Angers. Voilá donc neuf mois que nous sommes en 
« captivité, sans savoir pourquoi, et cette captivité a com- 
c mencé par une sentence qui pronon^ait notre innocence et 
c notre élargissement. 

c Enfin nous avons été transférés ďici ä Bonnétable, oú 
c nous avons été abandonnés par nos conducteurs. Nous 
« nous sommes aussitôt réunis sous la surveillance de la 
* municipalité, et nous avons été autorisés ä rester jusqu'au 
c départ des brigands, avec lesquels nous n'avons pas voulu 
c communiquer. Nous nous représentons ä toi, auxcorps 
c administratifs de cette ville. Nous ne demandons notre 
c élargissement pur et simplequ'en connaissance de cause, 
c mais provisoirement nous demandons la ville comme 
c prison, en fournissant caution , á la chargé de nous repró- 
c senter chaque jour á la municipalité. Notre conduite 
« franche et loyale semble exiger de la justice qďá ľôge de 
€ soixante ans tu nous mettes á la portée de nous donner 
c dii mouvement pour démontrer notre innocence , ce que 
c nous ne pouvons faire dans une maison ďarrét oú nous 
c ne pouvons communiquer avec personne. 

« Au Mans, le cinq nivôse, ľan second dela Répu- 
€ blique une et indivisible. 



Cette lettre est de ľécriture de Gastineau. Une autre 
piéce, écrite etrédigée également par le méme, con- 
tient le récit de son transférement, en compagnie de la 
Grandiére, Fontaine et (illisible), du Mans ä Bonnétable, au 
moment oú les Vendéens approchaient du Mans. Les 
quatre prisonniers, abandonnés de leurs conducteurs, on t 



« Gastineau. 



Grandiére. 



« Renvoyé au Comité 
* de surveillance , 
« GARNIER 
* deSaintes. 



Les citoyens Grandiére et 
Gastineau obserrent qu'ils ne 
sont point parents ďémigrés 
au degré právu par la loi. » 



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fait de vains efforts pour parler au représentant du 
peuple (Garťrier de Saintes). Ils ont fini, avec beaucoup de 
peine, par trouver un asile, et sont allés se présenter á la 
municipalité qui les a autorisés á demeurer en libertó dans 
la ville jusqiťá ľévacuation du Mans par les Vendéens. Lá 
piéce est signée des quatre prisonniers. Un certificat des 
officiers municipaux de Bonnétable constate ľexactitude 
des faits rapportés plus haut. II est signé : 

Tacheau, J. Durand le jeune, L. Durand ľalné, 

notable. no table. officier municipal. 

Mais la municipalité républicaine de la Jaille-Yvon, 
fidéle aux principes odieux des révolutionnaires dont la 
délation était ľarme habituelle , ne tarda pas á adresser 
la dénonciation suivante aux républicains et citoyens 
composant le Comité révolutionnaire ďAngers : 

€ Dénonciation contre les nommés Gastineau et Gran- 
diére détenus au Mans dans la maison ďarrét de la 
Visitation. 

« De la Jaille-Yvon le 9 pluviôse ľan 2*' de la Répu- 
blique une et indivisible et le premiér de la mort du tyran. 

* Citoyens, 

« La municipalité de la Jaille-Yvon , district de Segré , 
département de Maine-et-Loire, a appris avec surprise que 
les nommés Gastineau et Grandiére , le premiér ci-devant 
professeur en droit á Angers, le second ci-devant noble et 
chevalier de Saint-Louis, tous les deux domiciliés de notre 
communauté, existaient encore en la maison de la Visi- 
tation, au Mans. D'aprés les faits dont ils se sont readus 
coupables , allégués dans leurs procés-verbaux de dénon- 
ciation et arrestation du mois de mars 1793, il faut néces- 
sairement que les dits procés-verbaux aient été interceptés 
par leurs amis et mis de côté pour ne pas avoir leur effet , 



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— 83 - 



ďautant que plusieurs, moins coupables, ont expiré juste- 
ment sousle glaive de la loi. 

« Depu i s le commencement de la Révolution que Gas- 
tineau, aprés avoir refusó le sermentft Angers, s'est retiré 
dana notre commune, sa maison ďa pas cessé, jusqu'au 
moment de aon arrestation , ďétre remplie de gens sus- 
pecta et malintentionnés, soit en prétrea réfractaires, 
nobles, etautresaussi dangereux. Deux de cesprétŕesyont 
séjourné trois mois, y disant tous les jours la messe 
contre totites défenses porlées par la loi. La nuit de Noôi 
4792, le nommé Bélier de la Chauvelais ! , un de ces prétres 
réfractaires, arrivé ä onze heures dans la chapelle de 
Gastineau , dont la chapelle était remplie d'aristocrates, 
déposa deux pistolets sur une table, en disant : « Voilä la 
maniere dontagissent les bons prétres. » C'est ce dontnous 
avons des preuves. 

« A toutes les assemblées de la paroisse, les dénommés 
cy-dessus s'y présentaient, mais pour y mettre le trouble 
et la confusion. II fallait les dissoudre sans rien térmi ner. 
Us répétaient sans cesse aux gens de campagnô que le 
serment n'était pas nécessaire pour voter. Cinq ou six 
patriotes que nous étions, nous nous opposions fortement 
ä ces discours perildes. Us se retiraient et emmenaient ces 
pauvresgens de la campagne, leur donnant ä boire et les 
endoctrinaient. lis osérent méme protester contre la muni- 
cipalité qui est encore celie ďaujourďhui, forméepar le 
citoyen Charlery , nommé á cet effet commissaire par les 
administrateurs du département. 

t Lors du tirage du mois de mars 1793, les jeunes gens 
ras9emblés sous prétexte de se faire inscrire pour ledit 
tirage, se présentent au matin, 12 mars, au bureau de 
lá Municipalité oú notre greffler leur lit la loi concernant 

1 Bélier (René-Pierre), vicaire du Pin-en-Mauges, suivit ľannée 
vendéenne au passage de la Loire et, arrAté aprés la déroute d u 
Mans, fut conduit a Angers et fusillé le 11 frimaire an II , comme 
brigand. (Guillon, Martyrs, t. II, p. 173.) 



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— 84 — 



la dite levée ; leur expliqua et fit voir les peines qiťencou- 
reraient les rebelles. Personne n'obéit et tous se retirérent 
sans donner leur nom. Aprés midi, ils seformenten corps, 
á la téte duquel se trouvent les domestiques de Gastineau 
et ^Grandiére, désarment le commandant de la garde 
nationale du chef-lieu, tous les autres patriotes, etobligent 
le greffier de donner les armes qui étaient au bureau ; par- 
courent différentes paroisses et passent devant la maison 
dudit Gastineau; plusieurs y burent. Ils bivouaquérent 
toute la nuit sur la grande route de Ghateaugontier ä 
Angers. Le lendemain , mercredi 13 , á sept heures du 
matin, ils se mettent en bataille pour repousser les 
patriotes du canton qui furent avertis dans la méme nuit. 
Le combat se donne. Ils sont repoussés et mis en fuite 
aprés avoir laissé une vingtaine des leurs sur la plače, du 
nombre desquels était le jardinier de la Grandiére ; pas un 
patriote n'a péri , ni méme été blessé. 

« Lesdits Gastineau et Grandiére, sachant la défaite de 
leur attroupement, viennent pour se rendre á la munici- 
palité, oú la garde nationale venant du combat les arréte; 
on les interroge. Ils nient la connaissance de ľattroupe- 
ment. — Vos domestiques y sont — vous leur avez donné 
á boire. — Ils accusent néanmoins le savoir du lundi. — 
Dés ce moment vous deviez venir avertir la municipalité , 
elle avait le temps du lundi au mercredi de se précau- 
tionner. — Vous étes les premiers agents de ľattroupement, 
vous étes coupables. — Ce qui prouve encore le fait , c'est 
qďun des domestiques de Grandiére leur entendit dire ä 
table, quelque temps auparavant : c Je ne sais comment la 
paroisse ne se révolte pas. » Ge domestique est sorti de la 
maison et a accusé la chose au maire. 

« Ľon nous a aussi assuré qu'avant leur arrestation on 
fabriquait des cartouches chez le sieur Gastineau. La 
maison est ďun difficile accés, rapport aux douves et 
pont-levis. Voici ä peu pies le contenu de leur procés- 
verbaux. Ainsi jugez s'ils sont coupables. 



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— 85 — 



c Plusieurs de leurs domestiqaes étant encore avec les 
insurgós, ou bien péris. Trois brigands viennent ďétre 
arrétés ces jours derniers dans les maisons qui leur appar- 
tiennent. Si ďaprés cette représentation ils sont élargis et 
rentrent dans leurs foyers , la municipalité sera obligée de 
se retirer dans quelque autre partie de la république ou 
bien périrait tôt ou tard , soit par eux ou leurs agents, s'ils 
avaient connaissance de cette seconde dénonciation. Nous 
vous prions ďavoir égard au contenu de la présente et 
sommes avec zéle et patriotisrue 

c Les Hépublicains offíciers municipaux de la 
Jaille-Yvon, 

< Meignan, maire — René Rousseau, officier municipal 
— Pierre Marchesseau , officier municipal — 
Pierre Desnoes, agent national — Jubin, secrétaire 
greffier. » 

(Adresse : Aux républicains et citoyens composant le 
Comité révolutionnaire ď Angers — ä Angers.) 

Cette dénonciation porta ses fruits. Les prisonniers 
furent ramenés á Angers et comparurent bientôt devant 
leurs ennemis acharnés , comme le prouve ľinterrogatoire 
subi par eux, le 14 ventôse, devant les président et juges 
composant la commission militaire d 1 Angers. Gastineau 
répondit avec sang-froid, dignité, fermeté et finesse, sans 
se laisser embarrasser par les questions captieuses qui lui 
étaient adressées : 

c Le premiér a dit se nommer Étienne-Mathurin Saillant 
dit ďÉpinard, etc... 

c Le second a dit se nommer Jacques-Nicolas-René 
Gastineau, ágé de 58 ans , né á Angers , domicilié dans 
la communede la Jaille-Yvon, district de Segré,marié, 
sa femme en arresíation á Amboise>a une fille, nesait 
oii 9 professeur en droit á la ci-devant Université 
ď Angers et non sermenté. 



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t Lecture ä lui faite des dénonciations faites contre lui 
par les membres composant la municipalité de la JaiUe- 
Yvon, 

c A répondu qvŕil avait logé et hébergé des prétres 
réfractaires, qu'il en avait prévenu le département qui 
lui répondit qvtil n' y avait pas de loi qui le défendít; 
a dit encore que lorsque le département eut pris un 
arrété pour rappeler ä Angers les prétres réfractaires 9 
ceux qui étaient chez lui prirent á la municipalité des 
passeports , quittérent sa maison et s % en allérent, ne 
sait oú. 

c Gomment sappelle le maire de Segré ? 
c A dit qu'il se nommait Bancelin 1 et était toujours 
inaire á Segré? 
« N'étes-vous pas de la ci-devant caste noble? 
« A répondu non. 

« N'avez-vous pas occupé ou exercé des fonctions , des 
emplois sous ľancien gouvernement? 

c A dit avoir été seulement professeur en droit. 

t A ľépoque du 12 mars 1793, époque du tirage des 
jeunes gensd aprés la loi, ne vous étes-vous point opposé á 
ľexécution de cette loi en détournant les jeunes gens de le 
faire et ordonnant un combat contre les patriotes, dans 
lequel ses domestiques occupaient les premiers grades, 
aprés les avoir tous enivrés ? 

« Répond que cette dénonciation faisait partie du 
procés-verbal de la municipalité sur lequel U a été 
déclaré innocentpar lejuge depaix, le 17 dudit mois 
de mars; qu'ainsi cette dénonciation, absolument 
fausse et reconnue telle par le jugement, ne peut plus 
lui étre opposée; qu'il peut donner des preuves de tous 
les efforts qu'il a faitspour s'opposer aux troublesde la 

1 Bancelin (Esprit-Benjamin) était en môme temps receveur d u 
District et membre du Coraité de surveillance. II fut aussi président 
de ľadininistration de canton (aout 1794). Voir. sur ce personnage, le 
Dict. hi$t. de M.-et-L., t. 1, pp. 19S-194. 



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paroisse , et que dés qu'il eut la moindre connaissance 
des mouvemenis, U écrivit aussitôt ä la commune 
pour Ven avertir. 

c A hli observé que le juge de paix ne pouvait ni le 
juger ni ľinnocenter, qu'il était incompétent pour le faire 
et qu'en le feiaant il était probable qu'il était payé, enfin 
qu'il était lui-méme un conspirateur? 

« A répondu qu'il n" a point choisi son juge 9 qu'il a 
comparu et répondu devant celui auquel lamunici- 
palité r a traduit. Ce juge de paix s'appelle Roussier, 
juge de paix du canton de Saint-Martin-du-Bois ; que 
sa réputation n' a jamais été suspectée depuis la Révo- 
lution; que ce nes í point á un accusé á examiner la 
conduite de son juge et que toute son étude n" a été que 
dejustifier son innocence qui fut reconnue par lejuge 
devant lequel on ľavait traduit. 

« Quel était ľusage que vous vous étiez proposé des 
cartouches qui furent préparées dans votre maison inabor- 
dable á cause des ponts-levis et des dou ves qui la déíendent ? 

€ Que cette dénonciation a été reconnue fausse et 
malicieusement énoncée par le juge de paix qui a 
déclaré son innocence. 

c A lui observé qu'il élude la question; qu'il nous 
réponde catégoriquement de ce qu'il a fait des cartouches 
fabriquées dans sa maison de Loncheray , commune de la 
Jaille-Yvon, et que c'est en vain qu'il veut reportér le 
tribunál ä une prétendue innocence qu'il n'a point encore 
reconnue? 

« A répondu qu'il n'avait point ďarmes rfiez luť 
depuis plus ďun an, qu'il n'a jamais fabriqué de car- 
touches dans sa maison; qu'il ne saurait méme commen t 
s y prendre pour en fabriquer. 

c Quelle est son opinion particuliére sur le gouvernement . 
républicain ? 



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— 88 - 



« Répond que son opinion particuliére sur la coisti- 
tution républicaine tend á la jouissance de la liberté 
dont U était privé depuis un an; qu'ayant toujours vécu 
depuis ce íemps dans les maisons ďarrét, U n' a pas pu 
faire une etude particuliére sur les lois de son pays , 
quun bon citoyen n" a le droit ni de faire des lois ni de 
les changer f se contente de s'y soumettre et de les 
observer sans prononcer sur elles. 

c N'est-ce pas par votre inspiration que votre gendre est 
émigré et votre íille allée aux Brigands ? 

t A répondu que son gendre n' a jamais demeuré avee 
luiy qu'il ne V a jamais consulté, ni verbalement 9 nipar 
écrit , sur ce qu'il devait faire en celte occasion; qvCä 
ľégard de sa fille, depuis ľabsence de son mari , U ne 
ľa pas perdue de vue depuis le moment de son arres- 
tation 9 qu'elle a demeuré dans cette ville et pourvu á 
ses besoins tant qu'il était á lacitadelle; que ce n 9 est 
que du moment oú U a été transféré au Mans, qu'il a 
cessé ďavoir des relations avec elle; qu'il oserait 
cependant assurer qu'elle n'a point formé de liaisons 
contraires aux intérétsde la République; au surplus 
qu'il n'a point été en son pouvoir y étant entrainé loin 
ď elle, de veiller sur sa conduite. 

t Commentregardez-vous ľextinction totale desprétres 
et notamment des réfractaires qui ont fait couler tant de 
sangdans la république, surtout dans la Vendée, méme 
encore dans ce moment ? 

t A répondu que le sang des citoyens est précieux, 
qué ceux qui le f ont couler par mauvaise intention , 
telle qu'on accuse les prétres réfractaires de tavoir 
fait , sont coupables et méritent punition. 

€ A lui demandé s'il est convaincu que les prétres réfrac- 
taires ont pu avoir de bonnes intentions en faisant couler 
le sang des citoyens dans la Vendée ? 



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— 89 — 



t A répondu que depuís un an qďil est en arrestation 
avant ľexistence des troubles de la Vendée U ne peut 
savoir si ce sont les prétres réfraetaires qui ont fait 
couíer le sang, mais quHls sont coupables dans le cas oú 
ils Vauraient fait. 

c A lui demandé si ses réponses eontiennent vérité , s'il 
y persiste et veut signer ? 

c A dit oui. 

€ Gastineau. » 

« Le troisiéme a dit se nommer Hercules-Gilles Gran- 
diére, ágé de 58 ans , né á Grez-Neuville *, district de 
Cháteauneuf, département de Maine-et-Loire, profession 
de consommateur , ses ancétres ci-devant nobles et lui 
aussi, ci-devant décoré de lacroix ďunprétenduSaint- 
Louis , domicilié de la commune de la Jaille-Yvon. 

c N*a pas déposé sa croix aux corps constitués du 
canton ignorant la loi y habitant la campagne; a été 
décoré aprés 27 ans de service comme capitaine de 
grenadiers dans le ci-devant regiment ďAquitaine, 
marié sans enfants, croit sa femme détenue á Montreuil, 
h 1 a pas eu connaissance de ľattroupement , trois de ses 
domestiques en ont fait partie y mais deux autres se sont 
fait inscrire pour partir, était Vami de Gastineau... » 

Cette piéce est signée seulement des accusés et non de 
ceux qui les interrogeaient. Adélaide de la Tour, femme de 
Gilles-Hercules de la Grandiére, décéda le 29pluvôse an II, 
au cháteau de Montreuil-Bellay oú elle avait été transférée 
des prisons ďAngers, le 10 frimaire précédent *. 

4 Le cháteaa de la Grandiére , ancienne seigneurie, avec maison 
noble, chapelle dédiée k saint Laurent et k saint Jean ľEvangéliste, 
Terger , garenne , était situé dans la paroisse de Grez-Neuville. 
Laterre donnait sonnom á une famílie noble, qui laposséde encore. 

s Au mois de décembre 1793, 7 ou 800 femmes lurent amenées 
d'Angers au cbateau de Montreuil-Bellay , oú e J les - -moururent 
presque toutes. Voir Les Nobles prisonniéres , par A. B. , Sauinur, 
Godet , 1865 , in-8* de 92 p. 



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— 90 — 

Le jugement fut prononcé le méme jour, 

c Séance publique tenue á Angers le 14 ventôse ľan 
second de la République une et impérissable. 

c Sur les questions de savoir si Mathurin-Étienne 
Saillant dit ďÉpinard, conseiller en la ci-devant séné- 
chaussée de Saumur, Jacquea-Nicolas-René Gastineau , ex- 
professeur en droit de la ci-devant Université ďAngeŕs , et 
Hercules-Gilles la Grandiére, ci-devant noble et décoré 
de la croix du ci-devant ordre de Saint-Louis , sont 
coupables : 

c 1° D'avoir eu des inlelligences et correspondances 
intimes avec les brigands de la Vendée. 
« 2° D'avoir (Saillant) etc... 
c 3° D'avoir (Saillant) etc... 
« 4° D'avoir (Saillant) etc... 

« 5° D'avoir (Gastineau) favorisé et maintenu la contre- 
révolution en recevant assidúment dans sa maison les 
ennemis déclarés de la liberté et de ľégalité tels que ci- 
devant nobles et prétres réfractaires, 

« 6° D'avoir souffert que ces prétres réfractaires, deux 
pištole ts sur une table, disent plusieurs messes dans sa 
maison et en sa présence, pour engager les habitants de sa 
commune á soutenir la guerre civile que ces prétres réfrac- 
taires ont provoquée dans plusieurs departemente sous 
ľétendard sanglant de la tyrannie et du fanatisme. 

c 7° D'avoir (La Grandiére et Gastineau) lors de la levée 
des trois cents mille hommes, en mars dernier, fait tous 
leurs efforts pour en empécher ľexécution dans leur 
commune. 

« 8° D'avoir, tous les deux, ordonné ledésarmement des 
patriotes de leur canton dans le moment oú ils devaient 
marcher contre les brigands et , par suite de leur trahison 
pcrfide et manifeste , avoir fait livrer combat ä ces défen- 
seurs de la patrie qu ils avaient eu ľinsolence et ľinfamie 
de désarmer. 



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— 91 — 



« 9° Enfin ďavoir, tous les Irois, provoqué aurétablis- 
sement de la royauté, ä la propagation du fanatisme, de la 
guerre civile, et á ľasservissement du peuple frangais. 

c Gonsidérairtqu'il est prouvé que Saillant, Gastineau et 
la Grandiére ont eu des intelligences et correspondances 
avec les brigands de la Vendée. 

« Considérant ógalement qu'il est prouvé qďils sont tous 
les trois du nombre des principaux fauteurs et instigateurs 
de la guerre civile qui a éclató dans diflTérents départe- 
ments de la République sous ľétendard sanglant de la 
tyrannie et du fanatisme. 

c^Gonsidéraut enfin que par ľensemble des délits quils 
ont commis, il est prouvé invinciblement qďiis ont 
provoqué au rótablissement de la royauté et conspiré contre 
la souveraineté du peuple frangais. 

« La Commission militaire les déclare tous trois atteints 
et convaincus de haute trahison et conspiration envers la 
République frangaise, 

c Et en exécution de ia loi du 9 avril 1793 , art. l w , 

c Et aussi en exécutionde la loi du 19 mars 1793, 
art. 1* et 6, 

« Et en exécution de la loi du 5 juillet 1793, art. 1*, 
c La Commission militaire condamne Éthienne-Mathurin 
Saillant dit ďÉpinard, conseiller en la ci-devant sénó- 
chaussóe de Saumur, Jacques-Nicolas Gastineau, ex- 
professeur de droit ä la ci-devant Université ďAngers , et 
Hercules-Gilles la Grandiére, ci-devant noble et dócoré de 
la croix du ci-devant ordre de Saint-Louis , ä la peine de 
mort. 

« Et sera le présent jugement exécuté dans les vingt- 

quatre heures. 

c Et enfin en exécution de la loi du 9 mars 1793, art. 7, 
c La Commission déclare les biens des dits Saillant dit 

ďÉpinard, Gastineau et Grandiére acquis et confisqués au 

profit de la République. 



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— 92 — 



c Et sera le présent jugement impriraé et afjQché. 
c Ainsi prononcé ďaprés les opinionspar Antoine Félix, 
président, Frangois Laporte, Jacques Hudoux, Gabriel 
Moria et Charles Vacheron, tous membres de la Gommission 
militaire établie prés ľarmée de ľOuestpar les représentants 
du peuple frangais, en séance publique tenue ä Angers , le 
14 ventôse, ľan second de la République fran$aise une, 
indivisible , démocratique et impérissable. » 

(Signatures) l . 

Aquatre heures deľaprés-midi, la Gommission militaire 
se transporta sur la plače du Ralliement pour assister á 
ľexécution. La guillotine se trouvait posée « á ľendroit 
« méme oú était autrefois le grand autel du chapitre de 
c ľéglise de Saint-Pierre, » dit ľabbé Gruget. Gastineau 
montra beaucoup de courage, raconte le méme écrivain. 
c Arrivé sur ľéchafaud, il considéra ľinstrument fatal.... 
« Vous allez me manquer , dit-il au bourreau ďun ton 
c ferme.,.. U disait vrai, on le manqua en effet, et le 
« bourreau fut obligé de s'y prendre ádeuxfois. Ainsi finit 
c M. Gastineau, regretté de tous les honnétes gens *. » 

1 Les piéces reproduites ci-dessus sont extraites des sources sui- 
Tantes : 1* Procedúre relalive aux nommés Mathurin-Eiienne Saillant, 
dit d'Epinard, Jacques-René Gastineau, Hercules-Gilles la Grandiére. 
condamnés d la vetne de morí le 44 ventôse ľan II de la République 
Francaise. (A. 10. pp. 622 et S. 15 pieces); S* Registre contenant les 
jugements rendus par la Commission militaire établie prés ľarmée de 
ľOuest, par les représentants du peuple francais, le 40 juillet 4793. 
[vieux style), ä compter du 26 mvôse ľan second de la République 
Francaise e t le premiér de la mort du tyran. 

* Le Champ des Martyrs, pp. 96-97. — Les deux notes suivantes 
sont relatives á la fille et la femme de Gastineau, qui lui survócarent : 
t Est survenue au secrétariat de la maison commune , la citoyenne 

• Renée-Francoise-Victoire Gastineau, femme de Joseph-Šimon 
c Doublaŕd, dit Duvigneau, domiciliée dans cette commune, laquelle 

• a dit que le 25 juin 1793, (v. s.) époque 4 laquelle les brigands de 
c la Vendée occupaient la commune d'Angers , elle alla avec son 
c enfant, Joseuh Doublard , lors ágé de 18 mois , et Monique 
« Houssin, sa aomestique, k Cholet, ouelle est restée constamment 
« jusqu'á ľépo^ue ou les rebelles de la Vendée passérent la Loire ä 
c Saint-Florent, qu'elle passa avec eux ; que depuis. elle, sa domes- 
« tique et son enfant les ont suivis dans leur marche jusqu'a Angers, 



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— 93 — 



De 1793 á 1799, les Chouans, auccessivement com- 
mandés par le fameux Joseph Goquereau , dont nous a vo n s 
raconté les exploits dans nos Recherches historiques sur 
Daon et ses envirans , par son frére Louis Goquereau et 
par Pierre-Marin Gaulier, dit Grand-Pierre, livrérent de 
fréquents combats aux détachemeents des gardes nationales 
et aux patriotes dans le pays qui environne la Jaille- 
Yvon. 

André Joubert. 



« ou ils en firent le siége et de la au Mans , ou elles sont restées 
« cachées jusqu'au 33 ľrimaire dernier, qu'elles sont rentrées avec 
c un passeport du représentant du peuple Bézard, du môme jour. 
« Déclare au surplus la comparante , que n i elle n i sa domestique 
• n'ont jaraais porté aucune arme dans le cours de leur marche et 
c aue la présente déclaration est faite par elles pour proíiter de 
« 1 amnistie prononcée par la loi d u 12 fnmaire dernier. 

a Gastineau , femrae Doublard-Duvignaux . 
a ágée de 26 ans, demeurant rue du Cornet, 20. n 
Le 5 messidor an IV, un passeport était délivrc ä Frangoise Sizé, 
veuve Gastineau, née a Chäieaugontier, ágée de 48 ans. 



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W FABULISTE ESPAGNOL 



Les fables nous offrent je ne sais quel attrait mystérieux. 
Aprés avoir été ľune des lectures favorítes de nos premiéres 
années, elles nous charment encore, quand nous les 
entendons redire ä nos enfants: c'est qu'en effet, selon la 
judicieuse remarque de Saint-Marc-Girardin, elles répondentä 
ce besoin de notre náture, « de donner ä nos pensées et ä nos 
sentiments ľéclat ou le voile des images et des allégories *. * 

Je nťexplique ainsi ľintérét avec lequel j'ai lu une modeste 
brochure que le hasard me fit acheter en Espagne. e t 
dont je traduis plus loin quelques extraits, qui n'ont 
pas encore été, je présume, publiés dans notre langue. 

Ľauteur de ce petit livre, Eugéne Hartzenbuch 8 est ľune 
des illustrations de la littérature espagnole contemporaine. 

Je n'ai ni le loisir ni la prétention de donner un travail ďen- 
semble sur ses oeuvres qui appartiennent principalement au 
genre dramatique. 

Je m'attache exclusivement aux fables qu'il a composées 
pour la jeunesse des écoles , sous le titre de « Fabulas puestas 
en verso Castellano , » et dont la premiére édition porte la 
date de 1848. 

La morale de ces fables ne rappelle en rien celie de certains 
1 La Fontaine et les fabulistes, 1. 1. 

8 Né á Madrid le 6 septembre 1806, ďun pére Allemand et ďune 
mére Espagnole. Eugéne Hartzenbuch dermt en 1847 membre Je 
l'Académie Espagnole et fut nommó, en 1862, directeur de la Biblio- 
tbéque Nationale. II est mort le 2 aoút 1880. 



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— 95 — 



manuels condamnés par ľéglise : c'est la bonne vieille morale 
Catholique : deux d'entre elles sont précisément consacrées ä 
la démonstration de ľinappréciable valeur de la foi et des 
suites ftmestes de ľincrédulité. 

Elles nous offrent ä ce point de vue un certain caractére 
ďactualité, comme répondant ä un véritable besoin de notre 
époque. Aujourďhui , plus que jamais, un fabulisie catho- 
lique, sans dédaigner des conseils ďun ordre moins ólóvó, 
ne saurait négliger ďapprendre ä ľenfant ce qu'il lui importe 
le plus de connaitre, pour ne pas courir gros risque de 
devenir, s'il est appelé ä la fortune, un jouisseur égoíste, et, 
s'il doit connaitre ľépreuve de la misére, un révolutionnaire 
incorrigible. 

Dans une premiére fable intitulée Le trenie avrií qui lui 
sert ďintroduction , Hartzenbuch montre tout ďabord aux 
écoliers, auxquels il s'adresse, le prix inestimable du travail 
de leurs jeunes années; sous une gracieuse allégorie, e'est, 
pour ainsi dire, sa propre bistoire qu'il nous raconte 4 . 

Le trentiéme jour du mois ďavril, un naufragé, sauvé 
ďune horrible tempéte, parcourait le paisible rivage ďune 
ile verdoyante qu'il conviendrait de nommer Vile de la 
Naissance. Considérant avec attention ľaspect de cette 
terre inconnue, et, la voyant sans culture, il se demandait 
avec angoisse si elle était déserte ou habitée par des sau- 
vages, lorsque, Dieu me protége! tout joyeux il apenjut un 
sentier battu et sur ce sentier des empreintes de fers á che- 
val de forme et de tailles différentes. — « Eníin , s'écria-t-il, 
me voilá hors de peine : je suis bien en pays civilisé : ce 
n'est que chez un peuple policé que ľon voit des quadru- 
pédes avec le luxe ďune chaussure. » Ensuivantle sentier, 
il entra dans une belie route toute droite. — « Pas de che- 
min, dit-il, sans des gensqui cheminent. > Aussitôt dit, 

1 Hartzenbuch était fils ďun ébéniste , et fut lui-méme t pendant 
quelqneft annéts , oavrier dans ľ ateliér de son pére. 



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— 90 — 



aussitôt fait. A ľhorizon se léve un grand nuage de pous- 
siére au sein duquel se montrent des cavaliers aux armes 
éblouissantes, avec des plumes, des joyaux, et dans le plus 
pompe u x appareil. Ľécho de la montagne voisine répete le 
son éclatant des timbales et des trompeltes; puis ľon 
entend la joyeuse acclamation de : € Vive le aouveau roi ! 
Vive le roi! Vive le roi! » Les cavaliers mettentpied ä terre, 
s'empressent respectueusement autour du naufragé et , 
sans lui laisser le temps de rien dire ni de rien faire, ils le 
revétent ďun manteau royal et ďune couronne dont ils 
avaient eu soin de se munir; ils le font montér dans une 
voiture de gala; puis, avec mille cris de triomphe et des 
traasports de joie, Majesté par-ci, Majesté par-lá, les cha- 
peaux volant en ľair et les timbales résonnant á coups 
redoublés, on prie le nouveau prince de donner ä son 
cocher ľordre de se mettre en marche. Les chevaux font 
volte-face, et la foule s'en retourne par od elle était venue 
en criant sans se lasser : t Vive Faconde MLXXXI! » — 
c Allons, » dit le monarque improvisé, c il faut croire que 
dans ce pays, qui déjä m'appartient, le nom de Faconde se 
donne ä tout homme de bien que ľon investit de la couronne, 
s'appelát-il André, Jean ou Conrad. Bien antique est la 
monarchie dont les rois, si le calcul estexact, se complent 
par plus de mille quatre-vingts. » — € A cela, rien ďéton- 
nant, » reprit un page qui ľentendait, € car leur régne ne 
dure qu'un an. Aujourďhui, dernier jour du mois ďavril, 
- la providence nous envoie, cbaque année, un jeune souve- 
rain, maltre ensuite pendant 365 jours, de sujets ne dési- 
rant que lui complaire et satisfaire ä toutes ses volontés ; 
mais ensuite,* que ľon soit ou non content de son gouver- 
hement, á ľexpiration des 365 jours dont se compose 
ordinairement ľannée, quand février n'en contient pas 29, 
Sa Majesté, de grand matin, re<joit la visíte ďun notaire, 
accotnpagné dequatorze alguazils, et celui-ci lui dit poli- 
ment, mais avec fermeté : « Nous voici parvenus á la Saint- 



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— 97 — 



Indalecius *, c'est aujourďhui le 30 avril, et le calendrier de 
ce royaume proclame que la couronne cbange de téte. Bon 
gré, mal gré, il vous faut la quitter. Le régne de Votre 
Majesté est déjá flni. Je signifle ä Votre Gráce son congé. » 
Surce, et sansaucune contestation possible, les alguazils 
emménent don Faconde, pour ľabandonner ensuite sur une 
plage stérile et déserte. — « Holá! mon ami, » réplique le 
nouveau roi , c et de quoi donc cet homme vit-il ensuite? » 
— c H vit de la carriére qďil a choisie, pour se suffireä lui- 
méme, bien ou mal, cela dépend de lui. Pármi nos anciens 
souverains, devenus ensuite de simples sujets, il en est 
qui, en se livrant ä ľétude des lois, acquiérent gloire et 
richesse; tel prend un fusil, tel autre une charrue; celui- 
ci se fait marchand de liqueurs ou de poisson, celui-lä 
devient un ecclésiastique éminent, et cet autre un peintre 
babile. Enfin, il faut á cet étranger manger son pain ä la 
sueur de son front; car, á quelque rang social que ľon 
appaitienne, on ne peut vivre ici sans travailler. » Ainsi 
paria le page. — « Cela neme déplalt pas, » lui répondit le 
roi. « Je ne nťeffraie pas de vivre de mon travail. Apprenez, 
mon cher page, qu'un jour, en nťamusant, j ai tressé un 
panier. Avec une année ďapprentissage , je deviendrai 
quelque peu expert dans le métier de vannier. Dés aujour- 
ďhui, et sans rel&che, je consacre six heures par jour au 
travail , jusqu'á ce que je puisse confectionner un panier, 
chef-ďoeuvre du genre, une véritable merveille. » 

Sa Majesté devint en efľet si habile ä dresser ľosier gros 
ou fin> qu'il obtint le prix á ľexposition et fut solennelle- 
ment proclamé un ouvrier excellent, ľhonneur de la Corpo- 
ration. A la fin de son régne, ayant pour seule ressource 
son talent sans égal, il ouvrit une boutique qui ne désem- 
plissait pas de bons clients. Travailleur infatigable et ságe 

1 II s'agit ďun saint du calendrier espagnol qui, d'apres la t radi- 
ti on, accompagna en Espagne aaint Jacques le Majeur et fut éréque 
en Murcie, dans le premiér siécle de ľére chrétienne. 

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— 98 — 



dépensier, il fit fortune, devint fameux, fut successivement 
nommé alcade, député, inspecteur de ľiascription mari- 
lime, quatre fois vice-roi, et enfin ministre, tout cela, 
parce qiťil ne cessa ďétre un sujet fidéle et respectueux, 
ďune loyauté á toute épreuve, et ne connaissant pas son 
égal dans ľart de confectionner une corbeille. 

Jeunes lecteurs qui consacrez ä un tráva i 1 utile les 
heures fugitives, considérez dans cet heureux naufragé, 
dont je viens de vous retracer la vie en toute simplicité, 
ľhistoire générale de tout enfant. Quand un enfant vient au 
monde, jpére, mére, aíeuls et autres parents ľaccueillent 
avec joie et tendresse, lui prodiguent leurs caresses et 
supportent tous ses caprices. Gráce aux cris exigeants dont 
le bébé importune tous ceux qui ľentourent, il régne en 
véri table despote du haut du tróne mobile de son berceau. 
Maisletemps qui, avide et cruel, dévore tout, les vies, 
les marbres et les bronzes, le laisse bientôt sans aíeul, sans 
pére, peutétre sans héritage, et il faudra alors qu'il se 
sufíise ä lui-méme. Pour conjurer de si pressants dangers, 
il n'y a ďautre ressource que ľinstruction qui développe, 
au printemps de la vie, les plus précieuses facultés natu- 
relles, éclaire le coeur et ľesprit et nous enrichit ďun 
trésor qui ne se perd jamais. La vie, mes jeunes amis, 
forme une série non interrompue de joies et de souffrances, 
de tempétes affreuses et de ciel sans nuage, mais encore 
qďá travers de tels changements, une cruelle avalanche 
de maux menace de courber vos fionts débiles, avec de la 
vertu et du talent, vous n'avez rien á craindre, vous serez 
heureux. 

Ľinstruction dont Hartzenbuch nous dépeint ainsi les bien- 
faits, ce n'est pas ľinstruction sans Dieu dont est menacée 
notre jeune génération. Sa fable deuxiéme de la Joya Mila- 
grosa nous édifie á cet égard. 

1 Le bijou merveilleux. 



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— 99 — 



II y a, dit-il, selon les navigateurs, lá-bas, bien loin, un 
pays dont les pauvres habitants voient ä chaque instant 
périr tout ce qďils possédent. 

Leurs récoltes sont sans cesse ou ravagéespar une épou- 
vantable bourrasque, ou ensevelies sous un amas de pierres 
de lave et de cendre, par ľéruption soudaine ďun volcan. 

Les plus grands personnages, comme les plus misé-. 
rables, tous partagent les mémes alarmes, dans la perpé- 
tuelle appréhension de tremblements de terre et de tem- 
pétes. 

Comme reméde ä de tels maux, le souverain seigneur de 
toutes choses remet ä chaque insulaire, dés 3es plus tendres 
années, un bijou précieux. 

Et Ie joyau donné aux enfants produit des effets si mer- 
veilleux qu'avec lui on a tout en abondance et que, sans 
lui, on ne rečou vre rien de ce qďon a perdu. 

Cependant, les habitants de ce pays sont si peu soucieux 
de leurs intéréts qu'il n 'y a rien de plus commun que de 
les voir perdre et pour toujours le précieux talisman. 

Bien étrange sans doute paraltra leur fólie. Mais quoi ! 
Ne voit-on donc rien de semblable pármi nous ? Est-ce que 
beaucoup n'agissent pas de méme avec le joyau de la foi? 

Or, sa lumiére, en vérité, nous méne seule au port de la 
céleste clarté, á travers la nuit et les flots de la rude 
adversité. 

Voici encore un pittoresque récit castillan, dont la con- 
clusion est un hymne ďamour ä la Providence. 

Lucas, de grand matin, part de son village pour u n 
trajet ďenviron une huitaine de lieues. Durant tout le par- 
cours, il n'y a le long du chemin ni parador, ni venta*, 

1 Pármi les nombreuses expressions usitées en espagnol pour 
designer les diverses sortes ďnôtelleries, parador et venta s'appli- 
quent plus spécialement k celieš qui oífrent, sur les grands cfaemms, 
k tout yoyageur et á ses mules, la primitive et pittoresque hospita* 
lité dont la sobriété légendaire des Espagnols sait si bien s'accom- 
moder. 



— 100 — 



ni méme un arbre pour s'abriter. H s'attend á une grande 
chaleur, gr&ce au mois de juillet qui commence. II part 
donc vétu bien ä la légére, petit chapeau de paille, pantélon 
et veste de printemps ; aux pieds, de légéres sandales dont 
les lacets se croisent sur le cou-de-pied et autour de la 
jambe. Avec cela, et pour compléter son équipement, un 
báton et une besace de serge. Lucas s'en va alerte et dispos. 
Le soleil ne paralt pas encore, la matinée est fraiche; des 
nuages se montrent dans le ciel, le brouillard se léve. Les 
heures s'écoulent ; ľhumidité augmente ; puis quelques 
gouttelettes roulent dans ľair, puis enfin tombe á torrents 
une pluie qui menace d'inonder la terre entiére. Que 
chacun juge de ľétat du malheureux Lucas. II fut trempé 
jusqďaux os de la téte aux pieds. Le pauvre homme ne 
brillait certes pas par la patience : il semporta et sa langue 
folle se donna libre carriére. « Et encore on veut, » s'écria-t- 
il , c que ľon se soumette avec docilité aux ordres de la Pro- 
vidence. Quelle est donc la raison de cette maudite pluie 
qui n'en finit pas ? A quoi sert-elle ? Mauvaise, désastreuse 
pour la récolte, elle peut nťenlever la santé et la vie. » — 
Gomme il parlait ainsi, ľinsensé, un brigand descend tout 
armé des rochers voisins et s approche de lui. Notre 
étourdi léve son báton, sans apercevoir le fusil du brigand. 
Ce dernier presse avec force la détente de son arme, mais, 
par bonheur, le coupne part pas. Lucas attaque son agres- 
seur avec une hardiesse nouvelle ; le malfaiteur s'enfuit 
dans les gorges de la montagne et, pour gagner un peu 
ďavance, jette par terre son fusil désormais trop pesant 
pour lui. « Ge fusil ďétait sans douté pas chargé, » sedit 
notre voyageur, en ramassant ľarme du voleur. Mais 
quelle ne fut pas ensuite sa surprise, aprés ľavoirexaminé! 
Le canon contenait une double chargé, seulement toute 
cette poudre, ainsi que celie de ľamorce, n'étaient plus 
que de la boue. » — c Oh ! fit Lucas, tout confus ; j'étais 
bien fou de me plaindre du ciel. La poudre du voleur était 



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— 101 — 



excellente. Si elle avait é! é séche, elle n'auraitpas manqué 
deprendre feu. Le brouillard et la pluie ľont détrempée, 
et, en m inondant de toute part, nťont, du méme coup, 
sauvé la vie. » 

Gloire ä Dieu qui gouverne ľUnivers ! II n'y a pás de 
mal dans le monde qui ne tourne en bien. 

Dans toute éducation morale, il importe de combattre de 
bonne beure certains travers que font trop souvent oublier 
chez ľenfant ses qualités aimables, mais qui deviennent 
de plus en plus insupportables, ä mesure qu'ils grandissent 
avec ľáge : Notre fabuliste se donne garde de ľoublier. II 
donne notamment par exemple ä ses jeunes lecteurs dans 
c los Cascabeles de oro 1 » et dans « Blasito *, » ďexcellentes 
lecons de discrétion et de générosité. 

Blanche, blonde, mignonne comme un amour, enjouée, 
souriánte , gracieuse et merveilleusement douée pour son 
ftge de talents sans nombre, Rose était tout cela. Mais 
hélas ! un vilain défaut faisait entiérement oublier toutes 
ses brillantes qualités. La spirituelle, la gentille petite 
Rose donnait dans le fatal travers de la curiosité. Elle 
avait toute la journée ľoreille au guet. Elle s'infQrmait 
par le menu de tout ce qui se passait de bien ou de 
mal , pour aller le conter ensuite auprés et au loin, avec 
force exagération. Curiosité et racontage sont de méme 
famille. En doutez-vous? Les gens les plus graves sauront 
au besoin vous convaincre, ä ľaide de nombreux et pro- 
fonds raisonnements , que bien rarement ľ tme de ces 
fautes existe sans ľautre. De ľavis ďune foule de doctes 
personnages, épier etrapporter représentent la téte et la 
queue ďun reptile : ce sont deux parties ďun méme corps, 
deux actes procédant alternativement du méme princípe, 

1 Les grelots ďor. 

s Blaise avec le gracieux diminutif ušité en espagnol pour dési- 
gner les enfants. 



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102 — 



deux formes de pécher que revôt un méme vice. Mais lais- 
sons lá cette digression qui s'allonge un peu trop, et reve- 
nons á ľhistoire de Rosita. Elle menait bien tristo vie : sa 
mére ä chaque instant avait les oreilles pleines ďavis et de 
plaintes venant des personnes les plus autorisées, et la 
pauvre enfant toujours punie était, sans tréve ni r epos, 
condamnéeau jeúne le plus vigoureux et á la réclusion; on 
la voyait perpétuellement privée de toutes sortes de plaisirs, 
le plus souvent sans toilette et les cheveux en désordre. 
Dofia Thomasa S sa maman, se dit enfm : je nťen vais 
essayer une ruse pour la corriger et, en attendant, qu'il ne 
soit plus question de pénitences. Sur ce, prenant la dili- 
gence, elle s'en alla faire un tour ä la campagne. Lá, 
comme par hasard, vint la rejoindre, de la capitale le 
médecin ordinaire de la maison. Dofia Thomasa s'enferma 
avec le docteur; íaute de cleŕ dans la serrure elle attacha 
á ľintérieur de ľappartement le loquet de la porte, et tous 
deux firenl semblant de traiter une grave affaire. U va sans 
dire que de semblables dispositions éveillérent touto ľatten- 
tion de Rosita. La petite curieuse quitta ses cbaussur$s, se 
leva sur la pointe des pieds, s'approcha ä pas de loup comme 
un voleur et se mit á guetter par le dessous de la porte. 
Étendue par terre et la figúre appliquée sur les carreaux de 
brique, elle entendit ainsi parler sa maman : « J ai eu beau 
recourir á tous les moyens imaginables : au raisonnement, 
á la douceur, á la sévérité, rien ne me réussit avec la petite. 
Gertains défauts sont supportables , mais pour le sien , 
j'estime que, si ce n'est pas le plus honteux, il n'y en a pas 
du moinsqui souléve autant ďantipathie. Personnene veut 
vivre dans la société ďun espion. » « Allons, allons, 
Madame, » répondit le docteur, c c est un malheur qui doit 
exciter notre pitié ; la curiosité provient de ľinsuffisance 

1 On rencontre ici un exemple du vieil usage de la catholique 
Espagne de désigner les personnes par leur nom de bapiéme . pré- 




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— 103 — 

ďun organe facial.» — « Bah ! et quel est donccet organe ? » 

— « (ľest le nez : quiconque a le nez trop léger nepeut man- 
quer ďétre curieux á ľexcés. La guérison de ce mal est heu- 
reusement la chosela plus simple du monde. Une personne 
a-t-elle le nez trop léger ? Bon : qiťon lui fasse immédiate- 
ment ľappendice voulu en un métal quelconque et, bonsoir 
les ami8, en moins de temps qďil ne faut pour le dire, la téte 
la plus dure, ľesprit le plus grossier, oublie ä ľinstant son 
espionnage et ses cancans. » — « Vous en étes bien súr? » 

— « Si súre qu'on ne peut ľétre davantage : je fais mon 
affaire de la fillette, pauvre petite! Au lieu de la punir 
comme vous, je laguéris, et je lui procurerai une fort gen- 
tille parure qui , au prix ďun léger sacrifice, fera grand 
bien á beaucoup de gens. » — « Et en quoi consiste cette 
parure, don Patrice? » — « Aporterdes pendants de nez. » A 
Madrid, oú je me rends de ce pas, un orfévre me fera, a vec 
leplus grand soin, deux petits anneaux d'or, et je lui deman- 
derai d'y suspendre une paire ďélégants grelots du poids 
dont la petite a besoin. Quelques secondes suffiront pour 
lui percer le nez des trous nécessaires ; au premiér moment, 
la sensation est pénible, mais cest peu de chose, presque 
rien. Cest une mortification venant fort á propos, et Rose, 
en enfant bien élevée, la supportera avec patience. Munie 
ensuite de ses jolis grelots ďor, je vous le jure, par 
Avicenne le Maure *, elle ne vous suscitera plus de désa- 
gréments avec personne. » Sur ce, le docteur de courir en 
disant : « Vite des grelots á la petite. » Rosita> sans bruit, 
mais avec une frayeur atroce, s'enfuitá toutes jambes* — 
t II est donc vrai et bien vrai, s'écria-t-elle, que c'est son 
propre malheur que ľon apprend en écoutant. Oh ! que les 
docteurs sont cruels! vouloir me percer le nez! me mettre 
des grelots! les piqúres me feront grand mal, puis ensuite 
en guise de consolation, de ridicules pendrillons dont 

1 SaTant Arabe d u moyen lige surnommé le prince des médecins. 



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— 104 — 



personne ne voudra. Gomment s'accommoder d une si 
ótrange, ďune si horrible mode? La belie mode, en vérité, 
c'est comme si ľon me mettait un écriteau portant : c Je suis 
une méchante. » Et si je vais ä Madrid, Vierge du Garmel ! 
Toute la ville sera en émoi par les grelots de Rosita Vera. 
Pour ne pas étrenn^r la honteuse breloque pesante au nez, 
désagréable aux lôvres, je me corríge de mesdéfauts. » 
Elle s'en corrigea en effet si bien que, lorsque fut de retour 
lesavant spécialiste muni de son bienfaisant présent, la 
maman enčhantée lui dit : « Tout est ici maintenant pour le 
mieux. Lenez de Rosita, »je ne sais comment, de plume 
qu'il était, est devenu de plomb: elle ne fait plus la 
curieuse, ni la bavarde, et, gräce ä Dieu, ellen'est pas 
reconnaissable. II convient donc que nous suspendions 
ľopération projetée. Mais, si elle retombe dans ses anciens 
méfaits, nous lui mettrons alors au nez des grelots ďor. » 

Grelots, sonnailles, clochettes sonores et retentissantes 
feraient bien au cou de tous ces indiscrets semeurs de 
brouilles, chiffonniers de paroles perdues qiľils remuent 
sans cesse avec leur croc. Un son bruyant annoncerait la 
venue de ľespion et, quand il s'approcherait ďun groupe, 
ľun des assistants dirait en ľapercevant : c Suspendons 
notre entretien, car le misérable qui nous guetle rapporte 
tout en le dénaturant. Ge qu'il entend est sans malice, et il 
ajoute le reste de son cru. » 

Voici maintenant la lecon donnée aux jeune ógoístes : 

Le pauvre petit Gilles gisait abattu sur son lit, en proie 
á une flévre tenace et pernicieuse, et, sur ľordonnance du 
médecin, il devait présenter son fréle et tendre bras ä la 
lancette qui guérit *. Gilles n'était pas de cés enfanls pol- 
trons qui ne peuvent, sans trembler, voir couler une goutte 
de leur sang. Plein de courage et de docilité, il se soumit 

* La saignée était fort usitéa dans ľancienne médecine espagnole : 
témoin le type légendaire d u barbier Sangrador. 



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— 105 — 



volontiers á la docte sentence. Pour assister ä ľémouvante 
scéne, arrivent avec empressement dans la chambre du 
malade, le pére, la móre, la bonne, et tout le premiér, 
Blasito, son frére qui ľadore. Le Sangrador fait au patient 
les ligatures voulues, lui trempe le bras dans de ľeau, 
le frotte, et quand eníin la veine est assez enflée, il 
se saisit de son inštrument. Blasito silencieux, et, dans tout 
ľétonnement de son áme, suivait d'un regard attentif ces 
étranges préparatifs, sans trop savoir ce qu'en penser. 
Mais, quand il apergut la lancette.... Vierge ďAtocha! 1 
c Je ne veux pas, cria-t-il sans discontinuer, je ne veux 
pas qu'on pique mon frére! Allez-vous-en d'ici, bourreau 
que vous étes! — Comme il nťaime, Blaise! ditle patient. 

— G'est un bien bon coeur, fit la maman en pleurant de 
joie. Le pére, le chirurgien et la bonne éprouvôrent le 
sentiment. On dut faire sortir Blaise, pour ľempécher de 
succomber ä sa douleur fraternelle. Le sangdu cher malade 
coula, il en fut soulagé et se guérit comme par enchante- 
ment. Le contentement de Blaise se devine. En récom- 
pense de ľaffection extraordinaire qu'il avait témoignée á 
son frére, sa mére lui fit cadeau de massepains de Victoria. 

— c Partageons, » dit Gilles. — c Je les garde pour moi, » 
répondit impassible le tendre Blasito, et, pour étre bien 
súr de son fait, il n'en fit qu'une bouchée, le glouton. » — 
« Bravo, Monsieur le Gourmand » s'écria Gilles, « vous qui 
pleurez si bien pour votre frére, vous lui refusez un misé- 
rable massepain et, sans fagon, les dévorez tous ä vous 
seul! Or, sachez qu'un bon coeur ne consiste pas seule- 
ment á pleurnicher : c'est dans les actes qu'il se montre. » 

— « Pleurer et donner sont deux, » reprit Blasito, en se 
pourléchant les lôvres. 

Je le trouve aussi fort ä propos ľenseignement, malheureuse- 
ment de plus en plus pratique, qui se dégage de la poétique 
fiction suivante : 

1 Notre-Dame ďAtocha est á Madrid le sanctuaire yénéré des 
solennités nationales. 



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— 106 — 



Cachée sous les piquants rejetons dľune épaisse ronce, 
une rose naissante se plaignait de sa dure caplivité : 
« Pauvre captive que je suis, répétait-elle sans cesse, je ne 
jouis de rien , je ne sais rien : sans le moindre rayon de 
soleil, manquant ďair, je prodigue, ignorée de tous dans 
cette prison de rudes épines, mon parfum, mes couleurs et 
mes gráces* » — « Jeune insensée » lui répondit la ronce : c ton 
peu de prévoyance nťaccuse sans raison du bien que je te 
fais, sous mes rameaux, tu ne ressens pas comme nous les 
ardeurs de la Canicule ; tu ne re?ois pas les coups de la 
gréle cruelle qui nous effeuille, et ďest gráce enfin á cette 
muraille ďópines dont tu te plains si fort, que la main du 
premiér rustre venu ne peut atteindre ta beauté. » La fleur 
alors, de répliquer, rouge de dépit : « Maudite soit la sotte 
sagesse qui s'inquiéte et se tourmente de périls imagi- 
naires ! » La malédiction ne fut pas proférée en vain. A peu 
ďinstants de lá, survint un paysan, avec une cerpette bien 
aiguisée. D'une main impitoyable il s'attaque á la brous- 
saille, la coupe, la sarcle, et fait si bien qďil n'en laisse 
pas subsister le moindre rejeton. La rose gémit fort peu de 
la catastrophe, persuadée qďelle n'a qu'á gagner ä étre 
débarrassée de la surveillance ďune indiscréte gardienne. 
Qďelle repose donc en paix sa rigide maitresse, que son 
éléve est maintenant heureuse! Baignée de la rosée du 
matin, elle déroule avec orgueil son bouton tendre et par- 
fumé, et les oiseaux, de leurs chants harmonieux, la pro- 
clament ä ľenvi la reine des fleurs. Mais le vent la secoue 
et la couvre de poussiére, un soleil ardent la brúle de ses 
rayons, ľescargot impertinent la salit de sa gluante bave, 
et, ä peine s'est-elle débarrassée de cette souillure, que la 
chenille vorace la perce á coups répétés de sa dent veni- 
meuse. Ľinfortunée se décolore, se flétrit, jusqu'á ce 
qu'enfin une violente rafale fait voler ses feuilles ä travers 
la plaine. 

(ľest dans la retraite que doit s'écouler le temps de la 



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107 — 



jeunesse : on n'a pas conscience ä cet áge du sol sur lequel 
on marche. Fillette imprudente qui, seule et sans guide, 
prétendezparcourirles sentiers ďune vie pleine de périls, 
redoutez le aort de la rose indocile. 

Enfin, avec quelle délicatesse de sentiments, Hartzenbuch 
prémunit la jeunesse de son pays qpntre les décevantes 
illusions de ľincrédulité I 

Enfants qui, de six ä onze heures du soir S prenez vos 
joyeux ébats autour de la fontaine du grand cheval de 
bronze, sur la plaza del oriente, reposez-vous un instant, 
car il fait chaud, et écoutez une histoire bien véritable et 
ľune des plus lamentables que ľon raconte ä Madrid, 

Ce cheval, il y a plusieurs années, se trouvait, comme 
vous le savez dejá peut-étre, au centre du retiro *, en face 
de la casa del dique*. Lá le jardin, avec ses eaux et sa 
verdure, offre ses plus frais ombrages et le mélodieux 
rossignol a fixé son séjour, hors de ľatteinte du chasseur, 
son ennemi. 

D'innombrables oiseaux, ďun vol vií et léger avaient 
ľhabitude de s'abattre sur le cheval, en venant se désal- 
térer á la piéce ďeau au milieu de laquelle il était placé. 

Or, en le passant entiérement en revue , avec plus de 
curiosité que de discrétion, la bande intrépide et folle 
rencontrait, dans la bouche du monštre, une ouverture 
disposée de telle sorte qďelle offre une entrée facile á un 
oiseau de la grosseur ďun passereau. 

Cependant, quand ensuite il s'agit de sortir, le pauvre 
animal passait bien sans peine et ďun seul bond le cou tout 
entier.Mais ensuite faute ďun point ďappui néces3aire pour 
prendre son élan, ses pattes ne lui sont ďaucun secours, ses 

1 La chaleur insupportable des journóes ďété ä Madrid explique 



1 Jardin situé prés du fameux Prado de Madrid. 
1 Nora donné k une construction élevée sur le bord de la principale 
piéce ďeau du retiro. 




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— 108 — 



ailes ne font que ľembarrasser, et, dans ses efforts 
désespérés, il se frappe la gorge et la poitrine contre le 
rebord rugueux et recourbé. 

Victime ďune fatale imprudence, qui le condamne ä 
n'en jamaissortir, il vole, marche, s'étourdit etroule dans 
sa prison de métal. 

Le triste captif , implorant en vain merci, tombe enfin 
ďinanition sur les restes inanimés de bien ďautres, morts 
avant lui de la méme maniere. 

Mille petits oiseaux, ä la recherche de ľombre en été, 
mille autres glacés par le froid de ľhiver, sous la pluie ou 
la neige, se précipitérent dans les entrailles du cheval , qui 
dut se dire, pour sa vengeance : t Renoncez ä tout 
espoir, oiseaux qui pénétrez en moi ! » 

Quand vint le moment de ľenlever du jardin , son ancien 
séjour, pour le mettre sur la plače oú il se trouve actuel- 
lement , et qu'on en eut détaché la partie supérieure , les 
mystérieuses cavités du monštre cruel apparurent ainsi 
remplies des plumeset des squelettes des oiseaux qu'il avait 
dévorés. 

Une fatale curiosité les avait conduits ä la mort la plus 
affreuse. 

Hélas! qu'ils sont nombreux de notre temps ceux qui, 
par la bréche du doute, se précipitent dans le gouffre de 
ľimpiété, abime dont toute la science humaine ne peut 
nous faire sortir, et qui n'a ďautre issue que le désespoir 
et la mort ! 

Paul Henry. 



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AUGUSTE BRUAS 



Mes souvenirs de jeunesse me semblent toutproches et, par 
une contradiction étrange, tou t loinlains : c'est qu'il vient un 
moment dans la vie ou nous comptons le iemps, non pas 
encore par les années qui nous pésent, mais déja hélas I par 
ľabsence de ceux que nous ne retrouvons plus autour de 
nous. Alors nous comprenons la statue que le grand sculpteur 
Millet a mise sur la tombe de Múrger, cette mélancolique 
figúre qui jette des fleurs sur des cendres amies. 

Pármi les étudiants angevins qui habitaient le Quartier 
Latin de 1860 ä 1863, il n'en est pas un probablement qui 
n'ait garde souveriir ďun de nos plus aimables et de nos plus 
fantaisistes compagnons, Auguste Bruas. 

Qu'étadiait-il au juste? Lui-méme, je crois, eút été forl en 
peine de le dire : il cherchait on ne sait quoi en lui-méme et 
au dehors, avec la réverie ďun poéte ou ďun artiste. 

Cest en devisant souvent avec lui que j'appris ä le bien 
connaitre : il s'agissait entre nous, comme entre jeunes gens, 
surtout de révenes ďavenir : je lui parlais de littérature, de 
politique; il répondait en me parlant ďart, mais toujours 
(phénoméne singulier,) comme un homme gui regrette ce 
qu'il aurait pu étre et non comme un homme (pxi cherche, qui 
ambitionne ce qu'il sera. II croyait qu'il avait une vocation 
particuliére ; que cette vocation était manquée et quelle ne 
se retrouverait jamais : quelle était exactement cette vocation 
instinctive plutôt que raisonnée, il ne le savait pas encore. 
Ce doute le faisait profondément souffrir et lui inspirait vis-ä- 
vis de lui-méme une défíance maladive dont il ne parvint 
jamais ä se guérir. 

Verš 1868, un événement important dans sa vie, lui précisa 
pourtant quelle était sa voie : dés lors Auguste Bruas se 
montra sous sa véritable physionomie, dans toute sa valeur 
intellectuelle. H fit un voyage en Itálie qui dura une année 
environ. Ce voyage fut pour lui une période ďétudes, une 
initiation ä ľart sous toutes les formes : il en rapporta la 
passion plus que jamais ardente et ľintelligence sagace des 
ceuvres de la peinture. 

En revenant ä Paris, il commenca par faire une étude 
sérieuse de tous nos musées ; puis, iťsuivit, jour par jour, les 
ventes artistiques de ľllôtel Drouot. Pendant une quinzaine 
ďannées, il n'a pas manqué ďassister ä une seule des ventes 



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— 110 — 

dans lesquelles ont defilé tant de grandes collections. D'abord 
il prit quelques notes pour lui-méme ; bientôt ses notes se 
multipliant, ľidée lui vint de les classer sous une forme 
méthodique avec le projet de les rapprocher plus compléte- 
ment un jour et ďen former un recueil qui serait une sorte 
de bilan des oeuvres de la peinture : ce recueil ou plutôt ce dic- 
tionnaire raisonné devait s'appeler le Grand Livre de ľArt y moí 
juste, mot expressif dans sa sécheresse presque commerciale. 

Ľidée ďentreprendre cette oeuvre ďerudition pouvait sou- 
rire ä un amateur des Beaux-Arts ; mais il fallait une bien 
robuste ténacité pour ne pas se lasser dans ľaccomplissement 
ďun travail singuliérement aride et monotone. Pendant quinze 
années, Auguste Bruas ne se rebuta pas un seul jour dans la 
táche qtľil s'était imposée ; dcux soucis seulement le tracas- 
saient avec juste raison : il se demandait quelle limite il assi- 
enerait lui-môme ä son oeuvre et quel óditeur serait disposó 
a la publier. 

c Le Grand Livre de ľArt » devait, dans un avenir prochain, 
aboutir ä quelque chose ďénorme comme le Dictionnaire de 
Bouillet ou le Dictionnaire de Dezobry. Pour ma part, sachant 
combien les éditeurs se décident dimcilement á faire de gpros 
sacrifices ďargent, ie lui conseillais de s'arréter au plus vite, 
de clore une périoae de cette histoire notée au jour le jour, 
sauf ä reprenare ensuite une perióde nouvelle. 

Ici ie me heurtais ä une diraculté morale qui a étó le plus 
grana défaut de mon cher et regretté ami, le seul obstacle 
qui ľait empéchó de se faire la plače dont il était digne. 
Auguste Bruas avait une timorité invincible : il se défiait de 
lui-méme avec une modestie dont les conséquences étaient 
déplorables ; il révait de trouver un óditeur; mais, certaine- 
ment, il eút fallu le prendre de vive force pour le conduire 
dans le cabinei de cet éditeur, méme si celui-ci se fút offert 
de bonne volonté. 

Bien souvent il me pria de le mettre en rapport avec des 
directeurs de j'ournaux oú il eút pu facilement placer, en leur 
donnant le developpement ďarticles, ses notes recueillies ä 
la salle Drouot ; dés qu'il fallait faire une démarche effective, 
mon excellent ami se dórobait, plein ďappréhension pour sa 
prose qui certes valait bien au moins autant que toute celie 
qu'on imprime. 

Chaque oeuvre qui devait étre mentionnée dans « le Grand 
Livre de ľArt » a été cataloguée sur une fiche préparatoire 
qui contient les indications suivantes : le nom du peintre, le 
liett oú il est né, la date de sa naissance et la date de sa mort, 
une courte deseription du sujet représenté, la náture de 
ľceuvre (toile, panneau, etc), ses dimensions, la signatúre, 
la mention des expositions, salons, oú elle a été admise, 
ľindication des reproductions diverses qui ont pu en étre 
faites, des livres ou elle est mentionnée, les noms des col- 
lections particuliéres ou des musées dans lesquels elle a figuré 



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— 11i — 



ou figúre actuellement, ľénumération des ventes qu'elle a 
traversées, aves les noms du commissaire-priseur et de 
ľexpert, et la mention des différents prix qu'elle a successi- 
vement atleints; tout cela résumé dans un tableau clair et 
facile ä saisir d'un seul coup ďoeil. 

Et veut-on savoir ä combien s'éléve le nombre de ces fiches, 
dans la partie déjä achevée du « Grand Livre de ľArt » ? Ce 
chiffre est invraisemblable et pourtant strictement exact : 
seize mille trois cent douze, toutes rangées avec ľordre le 
plus méthodique dans des boites ou dans des cartons 

Assurément il y avait la les éléments d'un ouvrage im- 
mense % durable, et qui eút fait ä son auteur une plače legitime 
pármi les érudits de ľart : malheureusement ľheure était 
venue aussi oú le laborieux chercheur allait disparaitre. 

La santé d'Auguste Bruas, toujours un peu chancelante, 
s'altéra davantage pendant les derniers mois de 1882, sans 
qiťil soupconnát lui-méme toute ľétendue du mal : il 
s'éteignit le 26 décembre, ä Angers, oú il était venu passer 
le temps des vacances, aprés s'etre alité quelque jours seule- 
ment et alors qu'il se préparait ä revenir a Paris pour y 
continuer ses studieuses recherches. Certainement, dans ses 
derniers jours, il a pensé plus ďune fois avec douleur et 
regret ä son cher « Grand Livre de ľArt » , son oeuvre de tant 
ďannées perdue pour lui et pour tout le monde... 

Non, cette oeuvre si consciencieuse et si vailíante ne sera 
pas perdue, quoiqu'elle n'ait pas re$u sa forme compléte et 
definitíve. La famílie ďAuguste Bruas a recueilli comme un 
legs ce travail dont personne jusqu'alors n'avait soupfonné 
ľétendue, — méme ceux qui, comme moi, ľavaient vu ecrire 
au jour le jour; les boites contenant les seize mille fiches ont 
été offertes ä la Bibliothéque de la ville ďAngers e t acceptées 
par la municipalité. (ľest un dépôt que les grandes biblio- 
théques de Paris pourraient envier ä notre ville. 

Cette consécration des longues recherches ďAueuste Bruas 
est assurément bien modeste ; mais, dans sa modestie ä lui- 
méme, il n'eút jamais révé cette justice posthume si bien due 
ä son goút, ä son amour du beau et ä sa conscience dans 
ľétude. La passion de ľArt a domine toute sa vie et aprés sa 
mort il a laissé de précieux documents pour tous ceux qui se 
sont voués ä ľArt. Son existence est donc de celieš qui ne sont 
pas perdues : il a rempli ici-bas cette part de labeur que 
s'imposent tous ceux qui ont un sentiment de devoir et 
dideal. 

Elie Sorin. 

1 Ces fiches sont divisées par écoles anciennes (Frangaise, íta- 
lienne, Hollandaise, Espagnole...) et modernes (Frangaise, Anglaise 
Belge, Italienne, Russe, Allemande.. ). Dans chaque école, les fiches 
sont claisées en suivant ľordre alphabéttque du nom des différents 
peintres. 



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CHRONIQUE BIBLIOGRRPHIQUE 



FLEURS ET PEINTURE DE FLEURS ' 

France et Itálie, Flandre, Hollande 

PAR 

LOIR-MONGAZON 



Eq traitant ce sujet, qui confine ä ľhistoire ďune part et ä 
la littérature de ľautre, et qui appartient proprement á un 
genremixte appelécritique ďart, M. Loir-Mongazon s'exposait 
ä un double danger : il fallait plaire aux historiens, gens 
érudits, qui veulent qu'un bon auteur mette tout son esprit en 
notes , qui ne pardonnent pas une date fausse , ni surtout une 
citation « de seconde main » ; de ľautre côlé il ne fallait pas 
déplaire aux lettrés, race difficile également, que ľérudition 
lasse vite , et qui ne tolérent un livre savant que s'il est en 
méme temps de bon s tyle, alerte, s'il va ďun pas relevé, 
comme un bataillon de marche, sans étre ralenti par le train 
des équipages. 

Ľérudition de M. Loir-Mongazon est agréable. Elle soutient 
le livre et ne ľécrase pas. On passe avec lui de France en 
Itálie, ďltalie en Flandre, de Flandre en Hollande; on visite 
vingt musées ; on apprend ä connaitre chacun des peintres de 
fleurs, sa vie, ses oeuvres, sa maniere ; et tout cela sans fatigue, 
sans presque s'apercevoir du chemin qu'on a fait ni du nombre 
de choses qu'on a vues. Et, pour mieux graver dans ľesprit 
du lecteur le caractere du peintre dont il traite, ľauteur a 
soin, presque toujours, de décrire au moins ľun de ses 
tableaux : descriptions channantes , remarquables de gräce 

1 Paris, Librairie Académique Didier; Émile Perrin, libraire-éditeiir. 



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« Au centre ďun panneau qui avait étó préalablement 
couvert ďune couche de couleur noire, le Dominiquin a repré- 
senté, presque en miniatúre, un Amour antique sous la forme 
ďun enfant; il est assis dans unpetit chariot qui vole dans 
ľair, trainé par deux colombes; ľenfant les dirige, les rénes 
en main. D'autres enfants, ailés cette fois, suivent ľattelage, 
ľun portant des palmes, ľautre une couronne. Tout ce groupe 
estpeint avec une déiicatesse admirable, et les nuances en 
sont ménagées avec une finesse extréme pour aller avec des 
fleurs : les colombes semblent faites de pétales ďhyacinthe 
et les enfants de feuilles de roses. Pour accompagner ce sujet, 
Seghers, ä son tour, a peint deux guirlandes, qui forment 
comme deux anneaux de fleurs dont le petit char et les 
enfants occupent le milieu. EUes sont de grandeur différente; 
les fleurs de ľune é^alent par leur dimension celieš de la 
náture, et la vivacite de la lumiére qui les éclaire la fait 
paraitreplus rapprochée. Ľautre a des couleurs qu'un certain 
éloignement semble affaiblir. Ľune enfin brille, sur ce fond 
sombre, comme une couronne de grandes étoiles, ľautre 
comme une couronne de nébuleuses. Si ľon fixe les yeux sur 
ľoeuvre entiére, quelques instants, on éprouve une impression 
ä la fois charmante et singuliére. Les enfants, les colombes 
et les fleurs, tout y semble flotter, comme il arrive d'objets 
lumineux dont on ne voit pas la dištance, parce qu'une com- 
pléte obscurité les entoure. On se sent par lä entrainé dans 
le domaine du réve, et ľon songe ä ces légendes aimables 
par lesquelles les anciens dépeignaient ľAmour descendant 
du ciel sur la terre pour y réjouir le coeur des hommes. 
Ľimagination se transporte dans ces espaces tranquilles, 
situés entre les régions célestes et nous, et que rien ne 
trouble jamais; et si ľon s'étonne d'y rencontrer d'aussi 
fraiches guirlandes, chacun peut croire, ä son gré, ou bien 
que quelque déesse bienveillante les a disposées en une 
longue avenue du ciel ä la terre pour que ľAmour les tra verše 
en volant, ou bien qu'elles naissent d'elles-mémes au moment 
de son passage, pour s'éteindre ensuite, laissant la nuit, 
égayée un instant par ce léger météore, reprendre doucement 
son éternelle et silencieuse immobilité. > 

On pourrait faire encadrer un certain nombre de ces descrip- 
tions, et ľon aurait, je crois, un musée de copies ä la plume 
qui seraient peut-étre plus fidéles, mieux comprises, plus 
vivantes, que beaucoup de copies au pinceau. 

Une foule de traits et d'anecdotes se méient aux détails du 
sujet et ľaniment. M ,le de Scudéry et le grand Condé arrosant 
les oeillets « ďune main qui gagnait les batailles »; la « divine > 
Júlie et ľamoureux inventeur de la « guirlande ä Júlie » ; 
Gaston d'Orléans et son peintre Michel Róbert admirant le 
tréfle semeur ; Louis XIV écrivant de sa royale main ä Márie 

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— 114 — 



van Osterwich, pour lui commander un tableau, etcentautres 
personnages soit du plein jour, soit du demi-jour de ľhistoire, 
se mélent ä la vie des peintres de fleurs : ils n'entrent par- 
fois en scéne que pour un instant, mais ä propos ; ils ne disent 
parfois qu'un mot, mais il est joli. 

Les tulipes ont naturellement amené avec elles un cortége 
nombreux et varié de souvenirs, depuis la citation du fameux 
passage de la Bruyére , jusqu'ä ľhistoire de la crise des 
tulipes en Hollande. 

Comme on les aimait, ces fleurs froides, dans ce froid pays-t 
Les amateurs en avaient créé jusqu'á vingt mille variétés : 
chacun s'effor^ant ďobtenir une tulipe nouvelle. On faisait 
lout pour y parvenir : 

c On ne se contentait pas de rapprocher en grand nombre 
des fleurs variées dans un méme parterre ; on croyait utile 
ďajouter au sol divers mélanges, pármi lesquels on donnait 
grande plače a ľécaiUe d'huitres, a cause de ses propriétés 
técondantes. Ghaque fleuriste avait lä-dessus ses secrets, qxľil 
ne communiquait pas ; ou, s'il se décidait, pour la postérité, 
ä les écrire, ils les enveloppait de formules aussi obscures que 
celieš des anciens alchimistes, et les initiés seuls parvenaient 
ä les déchiffrer. On fit si bien que ľon trouva plus de vingt 
mille variétés de tulipes. Les plus estimées étaient celieš qui 
avaient quatre et méme cinq couleurs bien marquées et que 
ľon appelait, pour cette raison, Marquetines. Chacune avait 
son nom; il était tiré, soit de la supériorité que ľenthousiasme 
de ľinventeur avait prétée ä la fleur nouvelle , au moment de 
la découverte : on avait ainsi ľJncomparable, la Reine-des- 
Flandres, la Non-Pareille, la Triomphante ; soit de la ressem- 
blance qu'on lui trouvait avec quelque objet riche ou briliant : 
c'était le cas pour ľAgate et pour le Drap-ďor, cités par la 
Bruyére. Au temps des guerres maritimes de la Hollande, les 
tulipes recurént des noms ďamiraux. Quand les romans fran- 
cais furent lus par les dames hollandaises, on eut des Glélie, des 
Ártaméne et des Célanire. Le réve de tout fleuriste était la tulipe 
noire ; on la cherchait avec autant ďardeur et de mystére (ju'on 
avait cherché jadis ľélixir de vie, la transmutation des metaux 
et la pierre philosophale. Cette singuliére passion arriva ä son 
plus haut point, un peu avant le milieu du dix-septiéme siécle. 
On vit des tulipes , qui n'étaient pas des plus précieuses , se 
vendre jusqu'ä 4et 5000 florins. On dit qu'un amateur, n'ayant 
pas ďargent, céda, pour une tulipe rare, un carosse et tout 
ľattelage. Un autre fit ďun oignon précieux ľunique dot de 
- sa fille ; il trouva un gendre, fleuriste déterminé peut-étre ou 
peut-étre amoureux , et le pére nomma sa tulipe Mariage-de- 
ma-fllle. Enfin les tulipes donnérent lieu ä des spéculations 
semblables ä celieš que ľon fait aujourd'hui ä la bourse sur 
les valeurs de banque ; on négociait une tulipe que ľon n'avait 



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— 115 — 



pas : la perte ou le gain venaient des différences que les varia- 
lions de la mode ou les dócouvertes causaient. Ge jeu fut 
poussé si loin, que ľassemblée des Provinces-Unies en arriva 
a le défendre dans un édit, par la raison que trop de fortunes 
étaient bouleversées, au grand détriment de ľordre public et 
de la stabilite de ľÉtat. Le prix des tulipes baissa aussitôt, et 
ľamour des fleurs redevint ce qiťil n'aurait jamais dú cesser 
ďétre, c'est-ä-dire un sentiment doux et tranquilie, aimable 
quand il émeut ľáme modérément, mais qui perd tout charme 
quand il arrive ä la troubler. » 

Quelques personnes, bien difflciles ä contenter, ont fait au 
lhrre de M. Loir-Mongazon, e t sur ce point, précisément, de 
ľérudition ďart, un reproche qu'il est impossible ä un critique 
impartial de passer sous silence. Peinture de fleurs en France, 
en Itálie, en Frandre, en Hollande, c'est fort bien disent-elles ; 
mais pourquoi ne pas parler de la peinture de fleurs dans les 
aulres pays? Le livre est incomplet. 

Ces honnétes critiquea croient peut-étre que les roses de 
Sadi sont un tableau de fleurs, et que la Russie, ľAngleterre 
on ľEspagne ont eu leur Monnoyer ou leur Seghers. (ľest 
une erreur. M. Loir-Mongazon n'a entendu parler que des 
peintres de fleurs de profession antérieurs ä notre siécle , et 
il les a tous étudiés. 

Du côtó de ľérudition, il y a donc peu ďinexactitudes ou 
de lacunes ä relever dans son livre. A peine trouverait-on 
quelque erreur de date rélative ä saint Basile, imputable 
sans doute ä ľimprimeur. 

Quant au style, il est vraiment achevé. Le lecteur a déjä 
pu en juger. 

Je sais peu de morceaux plus soignés que cette premiére 
page de ľintroduction : 

€ Le goňt des fleurs est né le jour oii ľhomme a ouvert les 
yeux sur la campagne pour la premiére fois. On n'avait pas 
commencé ä estimer les diamants, ni ľor, et déjä les fleurs 
étaient aimées. Ľenfant n'a encoŕe qu'une vue confuse, et il 
ne connait pas la beauté humaine ; pourtant, il est flatté par 
ľéclat des fleurs, et il étend les mains pour les saisir. A tous 
les äges de la vie, elles plaisent; mais elles ont surtoutde 
ľattrait pour les jeunes fllles, les vieillards, les sages et les 
poétes. (ľest qu'elles sont, entre tous les objets inanimés, 
ceux que la náture a conformés avec le plus de soin et touché 
de sa main la plus délicate. II faut regarder le visage de 
ľhomme, son teint, ses joues, ses lévres, et cela au plus 
frais moment de la jeunesse, pour trouver une mollesse plus 
grande de nuances et de contours ; les yeux seuls ľemportent 
par le briliant de la vie, ä quoi, comme ľa dit Fénelon, rien 



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— 116 — 

ne ressemble. Pereonne n'est insensible ä leur arrivée ; e t il 

Ír a peu de plaisirs aussi doux que de voir, dans leur saison, 
a terre montrer, par leur multitude, sa prodigieuse féconditó ; 
car elles ne sont pas rares, quoique belieš, et, aux premiers 
jours iiédes, on en trouve partout. Non seulement les prairies 
en sont semées ; mais il en croit sous les buissons les plus 
sauvages, dans des endroits oií les abeilles les découvrent ä 
peine pármi les feuilles et pármi les rameaux. H en esi qui 
s'ouvrent dans les iles désertes, aux bords des fleuve.s que 
personne ne visite, sur les plateaux des montagnes qui ne 
sont jamais gravies. Les unes semblent fuir nos yeux et se 
plaire ä étre ignorées. D'autres, áu contraire, ne donnent 
toute leur beauté que par notre culture ; eiles grandissent 
dans nos parterres ; elles s'y doubient ; eiles nous y font 
largesse de nuances nouvelles et paraissent reconnaitre notre 
puissance en se laissant embellir par nous. II est vrai que les 
fleurs sont extrémement fragiles; elles passent avec une 
rapidité qui nous touche ; mais c'est ďune émotion qui n'a 
rien de pénible; nous ne souffrons pas ä voir les pétales ďune 
anémone ou d'un lis couler sur ľherbe, et leur mort est aussi 
délicieuse, aussi légére, aussi caressante que ľa été leur vie. » 

Bien peu d'écrivains d'aujourďhui écrivent avec ce soin et 
celte pureté harmonieuse de langue. Et cependant, lisez le 
livre : vous n'y rencontrerez pas une page négligée. II y a 
plaisir vraiment ä rencontrer cette probité littéraire en un 
temps ou les plumes et les idées courent, le plus souvent, á 
la débandade. 

Au inoyen äge, comme chacun le sait, les ouvriers, pour 
passer maitres en leur metier, devaient faire un chef-ďoeuvre, 
clef, sabot, tapis, ruban. M. Loir-Mongazon vient de faire le 
sien. Ce premiér volume n'est qu'une épreuve et qu'un enga- 
gement. D'autres volumes suivront celui-lä, et feront, je 
ľespére, un égal honneur et au jeune écrivain et ä notre 
Université catholique d'Angers, ä laquelle il appartient. 

René Bazin. 



Le Propriétatre-Gérant, 
G. GRASSIN. 



'Angere, imprimerie Germam et G. Grassin, rue Samt-Laud. — 341-84. 



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REVUE 

DE ĽANJOU 

JÍOUYELLE pERIE 



3<* et 4^ Livraisons. — Mars et Avril 1885 



TOME DIXIÉME 



ANGERS 

IMPRIMERIE-LIBRAIRIE GERMAIN ET G. GRASSIR 

RUE SADíT-LAUD. 

1885 



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SOM M AIR K 



1° Préliminaires de la Paciftcation. — Les Conférences. — 
Pouancé, Candé, Montfaucon. — Novembre , décembre 
{789 — Janvier 1800. (Suite et firi). — De la Sicotiere. 

2° Les deux fréres (Suite et fln). — Th. Pavie. 

3° La Chdtellenie de la Jaille-Yvon et ses seigneurs, ďaprés 
les documents inédits (Í052-Í789) (Suite et fln). — 
André Joubert. 

4° Figaro ou considérations ďun voyageur qui attend le 
train. — Art. Du Chéne. 

5° Chronique bibliographique : 

Armorial général de ľAnjou. — André Joubert. 

Un Mignon de la Cour de Henri III, Louis de Clennont, 
sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'Anjou; — 
Les Conventionnels du departement de la Mayenne ; 

— Coblenz et Quiberon, Souvenirs du comte de 
Contades, pair de France; — Ľart de la Diction. 

— S. de N. 
Récits ďun Soldat. 



Prix de ľabonnement de la REVUE DE ĽANJOU 
12 francs par on. 



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PRÉLIIINAIRES OE LA PACI FIC ATION 

ď 

v/ 

LES CONFÉRENCES 



POUANCÉ. — CANDÉ. — MONTFAUCON 



NOVBllBRB, DÉCEMBRE 1799. — JANYIBR 1800 



(Suite etfin.) 

Tout ä coup, comme la foudre dans un ciel calme encore 
en apparence, éclatait cette proclamation du Premiér 
Gonsul (28 décembre) 1 : 

1 Le méme jour, Hé do uvili e éorivait la lettre suivante, sur un 
ton beaucoup plus doux : 

a Angers, le 7 nivôse an VIII (38 décembre). 
c Le Général en chef , 

a A Messieurs de Bourmont, d'Andigné et Kainlis. 
a Je vous préviens, Messieurs, que, si nous ne sommes pas entié- 
remeň t ďaccord avant le 15 de ce mois sur les moyens de faire 
cesser la guerre intestine, la reprise ďarmes aura lieu ä cette 
époque. J'en donne avis aux officiers généraux de ľArmée , en leur 

Srescrivant ďen prévenir les chefs des insurgés qui sont dans leurs 
ivisions. 

« Cette mesure est une suite des ordres que j'ai reeus du Gouver- 
nement, et ils sont antérieurs á ľenvoi que je lui ai fait de vos 
demandes ; ainsi , elle ne doit rien faire préjuger sur la réponse que 
j'aitends. 

a Je vous prie, Messieurs , de recevoir ľassurance de mes senti- 
znents de considération. 

« Hédouvillb. » 
Communiqué par M. ľabbé Macé. 9 



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— 118 — 



« Une guerre impie menace ďembraser une seconde fois 
les départements de ľOuest. Le devoir des premiers ma- 
gistrats de la République est ďen arréter les progrés et de 
ľéteindre dans son foyer ;.mais ils ne veulent déployer la 
force qiťaprés avoir épuisé les voies de la persuasion et de la 
justice. 

« Les artisans de ces troubles sont des partisans insensés 
de deux hommes qui n'ont su honorer ni leur rang par des 
vertus, ni leur malheur par des exploits; méprisés de 
ľétranger, dont ils ont armé la haine sans avoir pu lui 
inspirer ďintérét. 

« Ce sont encore des traitres vendus ä ľAnglais et instru- 
ments de ses fureurs , ou des brigands qui ne cherchent dans 
les discordes civiles, que ľaliment et ľimpunitó de leurs 
forfaits. 

« A de tels hommes , le Gouvernement ne doit ni ménage- 
ment, ni déclaration de ses principes. 

< Mais il est des citoyens chers ä la patrie , qui ont étó 
sóduits par leurs artifices : ďest ä ces citoyens que sont dues 
les lumiéres et la vérité. 

« Des lois injustes ont été promulguées et exécutées ; des 
actes arbitraires ont alannó la sécuritó des citoyens et la 
Uberte des consciences ; partout des inscriptions hasardées 
sur des listes ďémigrés ont frappó des citoyens qui n'avaient 
jamais abandonné ni leur patrie, ni méme leurs foyers 
e ífin de grands principes ďordra social ont étó violés. 

« (ľest pour réparer ces injustices et ces erreurs qu'un 
gouvernement fondé sur les bases sacrées de la liberté , de 
ľégalité, du systéme représentatif , a été proclamé et reconnu 
par la nation. La volonté constante, comme ľintérét et la 
gloire des premiers magistrats qu'elles s'est donnés, sera de 
fermer toutes les plaies de la France ; et déjä cette volonté 
est garantie par tous les actes qui sont émanés ďeux. 

« Ainsi la loi désastreuse de ľemprunt forcó , la loi plus 
dósastreuse des otages ont été révoquées; des individus, 
déportés sans jugement préalable, sont rendus ä leur patrie 
et ä leur familles. Chaque jour est et sera marquó par des 
actes de justice 



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— 119 — 



« Les Consuls déclarent encore que la liberté des cultes 
est garantie par la Constitution ; qu'aucun magistrát ne peut 
y porter atteinte; qu'aucun homme ne peut dire ä un autre 
homme : « Tu exerceras un tel culte ; tu ne ľexerceras qu'un 
« tel jour.... > 

t Le Gouvernement pardonnera. II fera gráce au repentir. 
Ľindulgence sera entiére et absolue ; mais il frappera qui- 
conque aprés cette déclaration oserait encore résister ä la 
souver&ineté nationale 1 . . . » 

Des arrétés spéciaux préludaient á la suppression géné- 
rale des listes d'Émigrés, déclaraient les cultes libres 
et accordaienl aux insurgés amnistie et méme certains 
avantages 2 , mais en exigeant la remise de leurs armes. 

Huit jours seulement étaient accordés aux Royalistes 
pour les déposer. 

Chaque jour allait désormais amener de nouvelles 
menaces de rigueur et ďextermination. Les conseils de 
guerre, ä la suite des colonnes, supprimés ; interdiclion 
absolue aux généraux et fonctionnaires publics de négocier 
avec les rebelles ; Lefebvre, qui n'avaitpas de scrupules, 
chargé du commandement én chef de ľarmée ďAngleterre; 
les départements de ľOuest mis en état de siége *. 

1 Correspondance t. VI. — Muret, t. V, p. 160 : — etc. 

1 Ainsi tous les officiers qui figuraient sur les listes ďémigration, 
sans avoir émigré cependant, obtenaient leur radiation ; 30 ä 40 noms 
d'Emigrés véritables seraient également radiés. Les églises seraient 
rendues au culte ; on offrait aux curés des passeports et de ľargent 
pour venir ä Paris ; Hédouville pourrait méme « s'il le croyait néces- 
saire, convoquer des assemblées de curés et faire faire detprocloŕ- 
mationt dans le style apostolique ; » les Chonans n obtenaient pas , 
comme en 1796, le remboursement de leurs Bons , mais on leur 
accordait de grandes facilités pour acquitter les contribution des 
deux derniéres années, e t on leur promettait méme des remises. (29 
décembre , ä Berthier et ä HédouTille.) [Corresp.) 

3 V. á ľAppendice, n* III. 



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— 120 — 



Les chefs royalistes étaient dispersés á ce moment, 
Georges, Frotté *, Bourmont étaient rentrés dans leurs 

1 Témoin cette lettre á Hédouville : 

a Grez, 26 décembre 1799 (5 nivôse an VIII.) 

« Je rpgois ä ľinstant , Général , par un officier qui m'arrive de 
Normandie, des détails gui , ťespére , seront également considérés 
par vous, comme par moi, tres contraires aux vues pacifiques qui 
caractérisent la negociation actuelle , et ďaprés cela je ne doute pas 
que vous ne vous montriez empressé ä prendre les mesures néces- 
saires pour prévenir le tres mauvais effet yie peut produire ta 
conduite de deuz de vos subordonnés, qui assurément ont agi 
contre vos ordres , puisque ceux qu'ils ont donnés et les effets qui 
s'en sont suivis sont des hostilités manifestes. 

« M. de Bourmont voudra bien vous présenter, Général, ľofficier 
qui est venu me rendre compte de la conduite de ces deux généraux 
com mandant á Caen et á Alengon. II aura ľhonneur de vous en 
détailler les faits. II a dú vous annoncer combien de telies violations 
de la tréve ont indigné les officiers et soldats sous mes ordres. Vous 
convicndrez que cela n'est pas fait pour leur donner confiance dans 
les mesures qui doivent rétablir la tranquillité intérieure. Je crois 
que le seul moyen de Ja faire revenir serait de destituer de pareils 
nommes, connus, ďailleurs, antérieurement sous les plus mauvais 
rapports , et de les remplacer par des officiers pénétrés de vos prin- 
cipes et de vos vues . Je réclame donc , Général , que vous fassiez 
justice du général Avril et de celui qui commande á Alengon. Ce 
sera le moyen de déconcerter les Jacobins qui se remuent en tous 
sens. J'espére, Général, que vous sentirez 1 urgence ďenvoyer vos 
ordres en conséquence, pour prévenir ľobligation oú nous serions de 
repousser la force par la force. 

c J'ai ľhonneur ďôtre , avec considération , Général , 

« Votre tres humble et trés obéissant serviteur , 

« L. d k FaoTTá. » 

A quels faits particuliers cette lettre fait-elle allusion? nous 
n*avons pu le découvrir. 

Le général Avril est assez peu connu : il avait servi dans l'Armée 
Révolutionnaire commandée par Ronsin. Sous l'Empire, il se dis- 
tingua en Portugal et en Espagne. II obtint, en 1814, la croix de 
Chevalier de Samt-Louis. Aprés ľaffaire de Cossé , dont nous nar- 
jerons plus loin et oú son rôl e ne fut pas briliant, on disait de lui : 



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— 121 — 



provinces. Kainlis se háta ďécrire á Bourmont, Bourmont 
ä Frotté. Leurslettres respirent le ressentiment de ľinjure, 
ladouleurde la situation, la résolution de lutter, mais 
pour ľhonneur seul désormais, et jusqiťá la mort. 

Kainlis á Bourmont, 

« Angers , le 1* janvier 1800. 

c Vous trouverez ci-joint la réponse ä notre travail pour la 
tranquillité de notre pays. Nous sommes atterrés. La perfidie 
est jointe ä la plus insigne insolence, et ce qu'il y a de plus 
affreux dans notre malheureuse position, c'est que nous ne 
pouvons jeter le manche aprés la cognée. M" de Chat. , ďAut. 
et de Suz. viennent de nous envoyer une lettre qui met le 
comble ä notre désespoir et ä notre embarras. Le pere de 
Constant (Suzannet) est arrivé. J'ai t>u, pensé et jugé comme 
nous avonsparléä Pouancé, du moins quelques-uns. Des espé- 
rances encore , des promesses et rien de plus. Quoique cela 
ait aujourďhui un degré de probabilité de plus, qui ne sait 
qu'une chose arrétée hier est détruite le iendemain, que le 
cabinet de Vienne peut jeter tous les autres dans la nasse, 

lorsque son sera fait? Qui ne sait toutes les mauvaises 

dispositions de ľÉtranger, son astucieuse etcruelle politique? 

« Quant au désarmement, Hédouville qui est mannequin 

de Bonaparte ou un coquin, offre des arrangements, des 
ménagements. U désire que votre réunion ait lieu au plus 
vite ä Nort. II a, en conséquence, prolongó de dix jours la 
suspension ďarmes. 

c U ne fuť jamais plus nécessaire de se voir, de se réunir 
qu'en ce moment. Approchez-vous donc ä cet effet, afin ďó- 
viter une plus grande catastrophe. 

Avril n' est pas Mars, Le général commandant k Alencon était dans ce 
moment Guidal, de triste mémoire. 

Nous n'avons pas la réponse de Hédouville ä cette lettre, dont les 
conclusions , maigré la courtoisie de la forme , durent paraitre sin- 
guliéres et peut-étre arrogantes ä Hédouville. Le changement ou la 
révocation, sur la demande des insurgés , des officiers placés sous 
ses ordres , n'était pas une des conditions du program me que nous 
venons de citer. 



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— 122 — 



c Accordez le ton et les résultats de cette négociation avec 
ce qiťon vous marquait de Paris. 

c La lettre de M. de Limoélan est de ľautre siécle. 
♦ c Je présenterai votre demande des prisonniers aujourd'hui 
au général Hédouville, mais je doute qu'il fasse rien dans les 
circonstances. 

c Le maítre de poste du Mans désire une réponse. 

« M aM de Turpin est ici. Nous verrons si Hédouville s'ou- 
vrira äelle des moyens qu'il peut désirer, dit-il, prendre 
pour que le désarmement soit nul ä peu prés dans le fait. 
Le désarmement fait frissonner. 

€ Venez, venez, ou allez ä Nort du 12 au. . . 

« De K. » 

Bourmont ä Frotté, 

« Morannes, le 2 janvier 1800. 

« Cette nuit, mon cher Frottó, j'ai re$u la lettre dont vous 
trouverez ci-joint la copie, avec la Proclamation et les Arrétés 
de Bonaparte. 

c La suspension étant prolongée de dix jours , je vais me 
rendre ä Nort pour le 12. Je vous engage ä en faire autant. 
J'y porterai ľavis de combattre jusqu'ä extinction. La majorite 
des chefs fera la loi que je suivrai ; mais j'espére qu'il n'y 
aura qu'une seule maniere ďenvisager la chose. 

« Nous n'avons plus de guerr* ä faire ä la République , 
mais il vaut mieux mourir que de courber la téte sous le joug 
ďun tyran orgueilleux. 

« Envoyez-nous Bruslart aussitôt que vous ľaurez vu. Je 
vous le demande en gräce, et vous prie de me croire, mon 
cher Comte, tout ä vous. 

« Le O de Bourmont *. » 

1 Piéces communiquées par M. ľabbé Macé. Les mots remplacós 
par des points ont été détruits par ľhumidité. 



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— 128 — 



Hédouville ne désespéra point du succés. Quelques-uns 
des chefs favorables ä la paix s'étaient trop avancés pour 
qiľil leur fút aisé de revenir en arriére. Madame de Turpin 
ne refusait pas son concours ä de nouvelles tentatives de 
rapprochement ; Bernier offrait le sien. Lacuée 1 , envoyé 
en mis8Íon secrôte auprés ďHédouville par le Premiér 
Gonsul, ľencourageait á conjurer ä tout prix la reprise des 
hostilités, en dépit de la rigueur, de la violence méme des 
instructions ofíicielles. 

II écrivit aux chefs royalistes pour leur faire des propo- 
sitions plus douces et qui leur donnaient satisfaction sur 
beaucoup de points importants : 

c A Angers, le H nivôse an VIII (i er janv.) de la République 
fŕan$aise une et indivisible. 

« Je vous prie, Messieurs, en faisant passer ä vos commet- 
tants la Proclamation des Consuls, de vouloir bien leur mander 
qu'ils nťont autorisé ä faire entrevoir aux prétres que, lorsque 
le Gouvernement sera súr qu'ils n'emploieront leur influence 
que pour le consolider, il pourra faire davantage pour eux. 

« Les individus qui ne sont pas émigrés et qui cependant 
ont été fŕappés par les lois sur ľémigration, doivent attendre 
toute justice des lois dont s'occupe le Conseil ďÉtat sur cet 
objet, et cette injustice commune ä tous les départements sera 
réparée pour tous. 

1 Lacuék (Jean G^rard de) comte de Cessac; né k Massas , prés 
Agen, le 4 norembre 1752, ďune famille noble ; officier dans sa 
jeunesse ; procureur svndic du département d u Lot, 1790; membre 
de ľAssetnblée législative, oúil vota avec le parti modéré; employó 
au Ministére de la Guerre ; des Anciens , JL795 ; des 500, 1799; 
Conseiller d'Etat aprés le 18 brumaire ; gouverneur de ľEcole 
polytechnique , général de divisiôn , Ministre d'Etat f comte de 
ľEmpire ; de ľlnstitut ; écriyain ; mort le 18 juin 1841 (Biographxes). 



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— 124 — 



c lis feront ďailleurs häter la radiation de ceux <jui seraient 
susceptibles ďétre dans le cas ďexception k la loi. 

c Ľarticle 22 est rempli par les mesures que le gouverne- 
ment a déjä prises pour faire abroger les lois désastreuses 
qui avaient absolument détruit le commerce avec les neutres. 

c Je suís autorisé ä proposer au Ministre des Finances les 
projets de réglement qui seront convenables sur.laperception 
des contributions ; pourvu que celieš de ľan VIII rentrent, les 
Consuls diminueront les impositions de ľan VI et de ľan VII 
qui n'ont pas été payées, et feront des remises aux contri- 
buables ä raison des malheurs de la guerre qu'ils ont 
éprouvés. 

« Les mesures que le Gouvernement a prises sur vos 
demandes se trouvent communes ä toute la France, ce qui 
doit prouver qu'il est dans ľintention de faire tout ce qui 
dépendra de lui pour se concilier ľamour du peuple. 

c Si les chefs des insurgés re?oivent la Proclamation , s'ils 
réunissent leurs efforts pour rendre la tranquillité au pays 
et qu'ils désirent aller ä Paris pour prósenter au Gouverne- 
ment les demandes qui leur resteront ä faire, je suis autorisé 
ä leur donner des passeports pour s'y rendre, en en prévenant 
le Ministre de la Guerre. 

« Si, au contraire, les hostilités recommencent, les dépar- 
tements de ľOuest seront mis hors de la Constitution. 

c Personne plus que moi, Messieurs, ne dósire que nos 
efforts réunis puissent enfln atteindre le but que nous nous 
sommes proposé, le rétablissement de la tranquillité intó- 
rieure. 

« Agréez, je vous prie, les sentiments de considération que 
je vous ai voués. 

« HÉD0UV1LLE. » 

II leur offrait en méme temps une nouvelle conférence 
á Nort (Loire-Inférieure) 

1 Candé (Maine-et-Loire) fut substitué ä Nort, probablemeDt 
comme point plus centrál. C'était un des rendez-vous ordinaires des 
chefs royalistes. 



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— 125 — 



Georges consentit á revenir; La Prévalaye aussi, tout en 
justifiant, en bon camarade, ceux de ses amis ä qui leur 
éloignement du lieu indiqué comme point de réunion et le 
peu de temps qui restait á courir avant la ruptúre de ľar- 
mistice, ne permettraient pas de prendre le môme parti x . 
Frottó s'excusa en effet. 

« Ce 7 janvier 1800 (17 nivôse an VIII). 

« Jo recois ä ľinstant, Monsieur, la lettre et le passe-port 
que vous m'avez adressés en date du 12 nivôs (ste), avec la 
réponse que le premiér Consul vous a chargé de nous 
transmettre. Mais ďaprés celie que vous avez écrite pour 
nous próvenir que vous rompriez la tréve le 15 nivos ou le 
6 janvier , en raison de vos avertissements et ďune Procla- 
mation du 8 nivos faité par le Consul Bonaparte contre nos 
provinces, nos principes et nos personnes, je me suis empressó 
de donner des ordres pour mettre mon pays en mesure de 
reprendre les armes et de soutenír la guerre ä mort qu'on 
paraissait vouloir nous faire. Cependant, je n'ai encore portó 
aucun grand coup, et je vais dés ce jour faire passer contre- 
ordre, á tous les commandants ďarrondissement sous mes 
ordres pour suspendre encore les hostilités jusqu'au résultat 
des nouvelles conférences qui vont s'ouvrir ä Candé. Les 
intérétsetlaconduite du pays et des chefs royalistes devant 
étre semblables dans chaque partie, vous pouvez compter, 
Général, que je n'agirai que de concert avec MM. Georges, 

1 Lépinai, prés Vitré , 5 janvier. 

II fera tout son possible pour se rendre le 10 a Candé, comme ľy 
engage le Général, c mais je doute que les généraux Frotté et 
Georges, qui sont beaucoup plus éloighés que moi, puissent y étre 
rendus á 1 époque que vous nxez. D'ailleurs, je' ne vous cacherai pas 
que ľ époque o ú doit finir la suspension étant du £5 nivose au 15 
janvier, ces Messieurs pourraient étre dans ľincertitude de se 
rendre a Candé, n'ayant pas le temps de retourner chez euz avant 
la ruptúre de la suspension f si malneurensement nous ne pouvons 
pas accéder aux propositions que vous avez ä nous faire. (ľest une 
simple observation de ma part, Monsieur, et n 7 en préjugez pas que 
mon intention ni celie des deux Généraux que je vous nomme soit 
de mettre obstacle au traité qui doit étre avantageux aux habitants 
de nos pays. » [Arch. de la G,). 



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— 126 — 



ďAutichamp, Chatillon, Bourmont et de la Prévalaye. En 
conséquence, puisqu'ils peuvent se rendre ä Candé pour ľen- 
trevue que vous leur proposez, les troupes sous mes ordres 
resteront dans la méme inaction que les leurs, aussitôt que 
mes lettres auront pu parvenir ä mes officiers , comptant 
également sur celie que vous prescrirez aux vôtres. 

« Je voudrais étre ä portée de me rendre ä Candé comme 
vous nťen témoignez le désir pour le 10 janvier correspon- 
dant au 20 nivos ; mais j'en suis dans ce moment ä 42 lieues. 
U me faut au moins deux jours pour expédier et donner des 
ordres pour la prolongation de la suspension ; ilm'en faudrait 
quatre pour me rendre au rendez-vous, et je courrais les 
risques de n'y arriver que trop tard et le jour de la reprise 
ďarmes, si elle doit avoir lieu (puisque cette prolongation ne 
va pas au-delä du 25 nivos). Vous sentirez donc, avec moi, # 
Monsieur, qu'il rcľest impossible ďétre ä ľentrevue que vous 
m'indiquez pour contribuer ä rétablir la tranquillité dans nos 
provinces. Je désire súrement le bonheur de mes compatriotes 
autant que personne. Je ne calculerai jamais mon intérét 
personnel pour y contribuer de toutes mes facultés; mais 
vous conviendrez aussi, Général, lorsqu'on ne s'entend pas 
mieux sur les moyens ďy parvenir que nous ne.le faisons, 
cela parait difficile , et la Proclamation du 8 nivos est bien 
éloignée ďétre ďun style fait pour rapprocher les esprits et 
pour donner confiance dans les mesures ultérieures qui seront 
prises vis-ä-vis de nous, si nous cessons de combattre et 
ďavoir les armes ä la main. Je désirerais que la lettre que le 
Premiér Consul nous a adressée postérieurement pút effacer 
ľimpression générale et jusqu'au souvenir de sa Proclamation, 
mais j'ose vous le demander ä vous-méme, Monsieur, le 
croyez-vous possible? 

c Au reste, j'ai ľhonneur de vous le répéter, Monsieur, 
j'agirai pour monpays ďaccord avec lesautres chefsroyalistes, 
et soyez bien persuadé que si, comme vous me le mandez, ma 
glotre est intéressée á faire tout ce qui dépendra de moi pour 
contribuer avec vous au rétablissement de la tranquillité dans 
notrepays, jene négligerai aucun moyenpour ľy faire renaitre, 
dussé-je m'y sacrifier absolument moi-méme personnellemenU 



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— 127 — 



Mais veuillez bien réfléchir, Monsieur, sur quelles bases 
devrait étre appuyée une paix ä laquelle la gloire de 
MM. d'Autichamp, Georges, Suzannel, Chatillon, de Bounnont, 
de la Prévalaye et de Frottó fút intéressóe. EUe ne pourrait 
jamais ľétre ďune maniere honorable qu'en assurant sans 
retour le bonheur de leur pays. Puissiez-vous, Monsieur, 
avoir des instructions et des pouvoirs qui puissent vous en 
assurer ďune maniere effective ! 

c J'envoie sur-le-champ ä Candé MM. le barón d'Hugon'et 
du Mont, chefs de légion sous mes ordres et porteurs de ma 
procuration, pour me représenter dans ľentrevue qui doit 
avoir lieu et venir m'en rendre compte directement aussitô* 
aprés. 

« J'ai ľhonneur ďétre avec considération, Général, votre 
trés humble et trés obéissant šerviteur. 

(Arch. de la G.) L. de Frotté. 

A ses amis réunis á Candé, il s'ouvrait plus complé- 
tement et manifestait tout son éloignement pour la paix 
proposée et déjá conclue dans les intentions secrétes de 
plusieurs. 

A MM. les Généraux Royalistes de Chatillon, ďAutichamp* 
Georges, de Bourmont, de la Prévalaye et de Suzannet. 

« Messieurs, 

* Si vous vous rappelezbien desopinions qúe j'aisoutenues 
dans nos conférences de Pouancé et Segré, ainsi que des 
raisons sur lesquelles je les ai appuyées, vous ne devez que 
trop aujourďhui en sentir la justesse. Le voile s'est déchiró 
de maniére ä ne plus laisser aucun doute sur le parti qui nous 
reste ä prendre, si nous ne voulons pas laisser nos pays livrés 
älatyrannie arbitraire d'un usurpateur orgueilleux qui, en 
insultant ä nos principes, ä notre honneur et ä la cause que 
nous servons, nous redemande nos armes pour n'avoir plus á 



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— 128 — 



nous craindre, afln de pouvoir nous asservir et trailer nos 
pays comme bon lui semblera. 

« Fidéle ä ľamitió et au princípe ďunité qui doit toujours 
exister entre nous, j'ai adhóré ä tout ce que vous avez décidé 
contre mon opinion. Aujourďhui, vous me retrouverez encore 
le méme, par ľintime persuasion oú je suis que, dansune 
circonstance semblable, oú il est impossible de s'abuser 
davantage, il n'est pas un de vous qui ne prenne le seul parti 
qui nous reste pour sauver nos pays, nos armes et notre 
honneur. 

« Je ne puis malheureusement me rendre ä Candé. J'ai des 
motifs que j'explique au général Hédouville dans la réponse 
que je lui fais ä la lettre qu'il m'a écrite et dont j'ai ľhonneur 
de vous envoyer copie. 

« Mais je chargé MM. le barón de Hugon et du Mont, deux 
de mes chefs de légion, ďétremes interprétes auprés de vous, 
comme ils pourront ľétre de ľopinion de leurs camarades. Je 
vous prie, en conséquence, de vouloir bien les recevoir en 
moci lieu et plače et admettre comme fondés et porteurs de 
ma procuration et de mes instructions prés de vous. 

« J'ai ľhonneur de vous prier de vouloir bien recevoir ďun 
vrai camarade ľassurance bien sincére des sentiments 
d'amitió, ďestime et de dévouement, 

c Avec lesquels j'ai ľhonneur ďétre, 

Messieurs 

Votre t. h. s. 

L. de Frotté. 

Ses instructions á MM. du Verdun 1 et ďHugon, ses fondés 
de pouvoirs, étaient plus prééises encore et témoignaient 
ďune implacable résolution. 

« Ces Messieurs, apres avoir remis leurs dépéches et étre 
admis au Conseil, y feront part des obstacles qui m'ont 

1 Ďu Mont du Bostaquet de Lamberville, plus^connu sous le nom 
du Verdun. 



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— 129 — 



empéché de m'y rendre et de ľopinion géaérale des offlciers 
et soldats royalistes sous mes ordres, ainsi que de celie oú je 
persiste plus encore que jamais, qu'il est de ľhonneur des 
chefs et autres Royalistes, comme de ľintérét de leurs pays, 
de prendre les armes activement le 45 janvier, époque de 
ľexpiration de la tréve , ä moins qiťilne soit possible par un 
ton ferme et des négociations adroites, ďobtenir encore une 
prolongation de trois semaines ou un mois. Dans ce dernier 
cas, MM. du Verdun et d'Hugon ne négligeront rien, en 
conservant le caractére et ľattitude qui nous convient vis-ä-vis 
du général Hédouville, pour seconder toutes les vues des 
généraux royalistes relatives ä la temporisation ; mais si par 
quelques motifs que je ne puis ni ne dois prévoir dans les 
circonstances actuelles, il s'agissait du côté des chefs roya- 
listes de transiger de la paix, ces Messieurs, dans le Conseil 
royaliste, soutiendront, a vec toute la fermetó qui les carac- 
térise, ceux des chefs royalistes qui opineront ä la guerre et 
feront valoir toutes les raisons que nous indiquent les intéréts 
du parti du Roi, ceux de nos pays et notre honneur. Dans le 
cas oú il serait possible que les chefs royalistes opinant ä la 
paix ďaprés des conditions humiliantes et dangereuses seraient 
en majorite, MM. du Verdun et d'Hugon assureront les autres 
que, s'ils veulent indépendamment faire la guerre, nous les 
soutiendrons jusqu'ä extinction, et en derniére analyse, s'il 
était possible que, par des motifs réels ou spécieux, ou par 
des raisons trop impérieuses, ľunanimité des chefs royalistes 
fússent conduits a consentir et ä signer la paix, MM. le barón 
d'Hugon et du Verdun, le jour de la signatúre, prendront congó 
et se retireront par devers nous pour nous rendre compte de 
ce qui aura pu déterminer ä pareille décision, mais ils ne 
prendront point de parti et ne signeront point de paix avant 
ďavoir re?u de nouvelles instructions de notre part. 

c Si, comme c'est plus présumable, ľunanimité des chefs 
royalistes est ä la guerre, si ľon ne peut obtenir encore une 
prolongation de tréve, MM. ďHugon et du Verdun leur ferent 
part des forces que nous pouvons faire mouvoir en Normandie, 
des moyens et du zéle que nous mettrons pour les seconder, 
et recevront du Conseil le plän de guerre qui y sera déterminé 



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— 130 — 



juscpťä ľarrivée des secours et du Prince que nous devons 
toujours espérer. 

c Le comte Loure de Frotté, 
commandant en chef pour le Roi dans la 
province de Normandie *. » 

« Pour copie conforme ä ľoriginal, 
Le barón ďHueoN. » 



Les nouvelles conférences s'ouvrirent ä Candé le 20 
nivôse (10 janvier) K Ľabsence de Frotté* laissait aux 
partisans de la paix une plus grande liberté ďaction ; 
ďHugon et du Verdun de Lamberville, ses représentants, 
ne pouvaient avoir la méme autorité que lui. Iľabbé 

1 Piéce communiauée par M. ľabbé Macé. 

1 Et non pas le 2o nivôse, ainsi que ľont écrit Beauchamp ei ses 
copistes, ni le 8, comme le prétend Crétineau. Les convocations 
faites par Hédouviile indiquaient le 20. Voici, d'ailleurs, une piéce 
qui ne peut laisser de doute sur ce point : 

« 21 nivôse an VIII, vei 11 janvier 1800. 

• Le licenciement absolu des hommes assemblés dans les canton- 
nements, armés ou non armés, aura sa pleine et entiére eiécution, 
le l* r pluviôse inclusiveraent. Alors , tout individu rentrera au mo- 
ment môme dans son domicile , pour y vivre paisiblement comme 
par le passé , sous les lois du Gouvernement. 

a Et, conformément á ľautorisation donnée au général Hédouvillle, 
il sera envoyé au Premiér Consul un des habitants de ľOuest, chargé 
ďaplanir les difficultés existantes, et, si cela devenait impossibľe, 
la présente convention serait nulle. Ainsi arrété entre le général 
Hédouviile et les chefs soussignés , ä Candé : 

T. Hédooville. 

Le comte de Bourmont ; — C. d'AuľicHAMP ; — C. de 
Suzannet ; — Le comte d'ANDiGNB ; — Soyer — Lá 
Roche S 1 -Andrä ; — De Kainlis ; — Le comte 
de Chatillon; — D'Andignä. » 
Cette piéce semble bien indiquer une sorte ďentente p réeii staňte 
entre une partie des chefs et le général républicain , et laisse aisé- 
ment pressentir le dénouement. 

• Muret (t. Y. p. 177), se trompe en disant qu'il était ä Candé. 



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— 131 — 



Bernier, appclé par les chefs et toujouŕs revétu du titre de 
Commissaire-général que lui avaient donnó les Princes et 
dont il n'hésitait pas ä se servir coatre eux, allait jouer le 
rôle principál *. 

Ge méme jour, les départements de ľOuest étaient mis 
en état de siége. 

Hédouville fut pressant et habile. D invoqua ľintérét de 
la France, celui des pays insurgés, celui des négociateurs. 
La question la plus délicate était celie de la remise des 
armes. Suivant Beauchamp *, il leur aurait déclaré , le 
13 janvier, « que le Premiér Gonsul consentirait méme ä 
ceque les Royalistes conservassent leurs armes, pourvu 
que cette clause restát secréte, et que pour ľhonneur de la 
République, chacun des chefs s'engageátá envoyer ostensi- 
blement vingt mauvais[fusils dans chacune des villes chefs- 
lieuxde départemenU. Les chefs, ceux-lá mémequi étaient 
le plus favorables á la paix, auraient unanimement rejeté 
cette proposition. Nous ne saurions admettre cette version, 
trop contradictoire avec les déclarations précédentes du 
PremierConsul (5 janvier) qui exigeait « u n désarmement 
véritable et complet 8 . » 

ft Sa premiére lettre ä Hédouville , dans laquelle on le voit déjá se 

f>oser en oracle et en arbitre futúr de la situation, est du 12 mvôse 
2 janvier). 

* T. IV, p. 459 ; suivi littéralement par Muret, (t. V, p. 174) et par 
Crétineau^Joly (t. IV, p. 74). 

Nous donnons k VAppendice, n« IV, une piéce intéressante, dont 
nous attribuons larédaction á Bourmont et dont lacopie, écritedela 
main méme de Hédouville, se trouve auz Arohives de la Guerre. 
EUe n'est pas datée, mais dans la série chronologique á laquelle elle 
anpartient , elle est placée au 22 nivôse an VIII (12 janvier 1800.) 
Nous la crovons un peu antérieure. Nous ľavions jpubliée avec des 
notes, dans la Revue des Ľocuments historiques, 1878. (Tirage k part, 
de 16 p. in-S*, Paris, Charavay). Elle jette du jour sur la situation 
des insurgés , les espérances , les prétentions et, gräce k sa náture 
confidentielle, les sentiments secrets ďune partie de leurs chefs, au 
moment oú se discutaient les conditions de la pacification. 

1 II existe bien uneprotestationded'Autichamp et deses principaux 
officiers, en date du ô janvier (12 nivôse), contre le désarmement : 
c Nous ne pouvons , disaient-ils , nous prôter k cette mesure, sans 
eompromettre ä la fois notre existence et la súreté personnelle des 
habitants. » Le méme jour, Bernier écrivait ä Hédouville dans le 
méme sens, une lettre des plus habiles. Tout avait été inutile. 



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— 132 — 



Les chefs royalistes se sóparérent encore une fois sans 
avoir rien arrété. 

Hédouville avait pris sur lui de leur accorder de 
nouveaux délais et de proroger la tréve jusqu'au 22 jan- 
vier : mesure éminemment politique , comme ľévé- 
nement allait bíentôt le prouver; courageuse aussi, car 
elle était contrairo aux instructions de Glarke l 1 , et eííe 
allait lui coúter son commandement. II fut donné ä 
Brune, moins scrupuleux, et Hédouville consentit ä servir 
sous ses ordres. II devint simple chef ďétat-major de 
cette armée qu'il avait eu ľhonneur de commander 
en chef, au lendemáin méme du jour oú il avait eu la 
gloire et le bonheur de réussir dans ľoeuvre si difficile 
de la paciflcation. 

Hédouville au Ministre de la Guerre. 

t 22 nivôse an VIII (42 janvier). 

« je m'empresse de vous annoncer que ďaprés ľobser- 

vation qui m'a ótó faite qu'il n'était pas possible que la Pro- 
clamation des Consuls fňt connue dix jours avant la reprise 
ďarmes, dans les cantons les plus éloignés d'Angers, la sus- 
pension sera encore prolongée jusqu'au 1" pluviôse inclusi- 
vement. A cette époque, si les Chouans n'ont pas entiérement 
opéré le licenciement de leurs bandes, elles seront poursuivies 
avec la plus grande vigueur * > 

1 Clarkk (Henri-Jacques-Guillaume) , duc de Feltrb ; né ä Lan- 
drecies, en Í765, ďune famílie irlandaise; capitaine de dragons, 1790; 
Général de brigáde, 1792; de division, 1795; chargé de missions 
diplomatiques importantes ; Conseiller d T Etat sous ľEmpire ; Gou- 
yerneur de Vienne, 1805; d'Erfurth, de Berlín. Son administration 
ŕut, dit-on , dure, humiliante, ruineuse, quelquefois sanguinaire, 
peut-étre par exces d'obéissance pour les ordres supérieurs qu'il 
receyait. Pointilleux, mais próbe , laborieui, instruit dans toutes les 

f arties de ľart militaire. Comte de Hunebourg, 1808 ; duc de Feltre, 
809 ; Ministre de la Guerre ; Pair de France , 1814 ; de nouveau 
Ministre de la Guerre; mort le 28 octobre 1818. On a dit de lui a qu'il 
ne se piquait pas ďétre plus constant que la fortune... » [Biograpkies.) 

* Arch. de la G. — V. á VAppendice , n - V, la correspondance 
relative á cet incident. 



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— 133 — 



i 



(ľest alorsque Bernier trouva moyenďentralner á Mont- 
faucon-sur-Moine, ďAutichamp et les chefs de la rive 
gauche, et de les décider ä ime délibération séparée K 

D'Autichamp présida; Renou remplissait les fonctions 
de secrétaire. 

Pallu du Pare arrivant ďAngleterre et absolument 



1 c Général, 

t Je ne puis vous ezprimer a vec quelle satisfaction j'ai entendu 
le rapport que le citoyan Barré a daigné me faire de vos instructions. 
Je serais parti de suite si je n'eusse craint de ne vous pas trouver a 
Angers aussitôt mon arrívée. Mais Monsieur de Bouchet , porteur 
ďune lettre pour vous, arrive á ľinstant et m'annonce votre retour. 
Je n'hésite plus et me dispose k me rendre de suite auprés de vous. 
Je tacherai ďarriver assez tard aujourďhui pour garder ľineognito que 
le bien public exige et ne pas troubler votre repos, que les fatigues 
doivent vous rendre bien nécessaire. Puissé-je étre assez heureux 

rmr seconder vos intentions et vous aider par mes faibles moyens 
consommer le grand ouvrage dont le Gouvernement vous a chargé 
et dont la gloire doit reiaillir uniquement sa r vous ! 
c Agréez , Général , 1 expression méritée de mes sentiments res- 

Sectueux, en attendant que je puisse moi-méme vous la témoigner 
e vive voix. 

» Bernier. » 

« 13 janvier, ä deuz heures de nuit (23 niv.). » (Arch. de la G.) 
c Général, 

« Désirant étre instruit promptement de la réponse que nous 
attendons tous avec impatience, dans ľespérence qu'elle évitera une 
nouvelle effusion de sang frangais, j'ai 1 honneur de vous envoyer 
M. de Turpo (?) qui restera auprés de vous jusqu'au retour de 
M. d'Andigné. Je saisis cette nouvelle occasion pour vous assurer 
du sentiment ďestime avec lesquels 

c J'ai ľhonneur ď étre , 
< Général, 

a Votre trés humble et trés obéissant serviteur, 
c D'Autichamp. 9 

Montmoutier, 13 janv. 1800 (23 nivôse) (Arch. de la G.) 
En marge de la main d'Hédouville : a Rega le 24 frim. (tie) ; rép. 
par la décľarat. rem. le 23 ä Bernier. • 

10 



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— 134 — 



dévoué á Bernier, s'y trouvait ; il commandait dans le 
Haut-Poitou une Division de peu ďimportance 

Plusieurs offlciers étaient ďavance gagnés ä la soumis- 
sion; une partie de leurs hommes étaient déjá iicenciés. 
Bernier avait fait annoncer la paix au prône de certaines 
paroisses. 

Chatillon avait eu des conférences secrétes avec Hédou- 
ville et entamé avec lui des négociations particuliéres *. 

1 Palltt Duparo, né en 1767 ; volontaire au regiment de ľlle de 
F ranče, 1783; Emigré rentré; services en Bretagne, 1796; comman- 
dant en chef dans le Haut-Poitou , qui bougea peu , avec le titre de 
colonel, 1799 {Etat de 1814). 

2 Lettre de M M Turpin de Crissé á Hédouville (s. d.)mais présumée 
du 11 nivôse (l^janvier.) 

c Général , 

c Sans ľextréme fatigue que j'éprouve de la route que j'ai faite 
hier, i'aurais eu ce mat m ľhonneur de vous voir, étant chargée par- 
ticuliérement d'une proposition k yous faire de la part de M. de 
Chatillon, sur laquelle je yous prie de garder le secret pour tout le 
znonde. 

« II désirerait, Général , a voir demain une entrevue avec vous. II 
vous demande s'il pourrait vous voir hors de la ville. Vous n'ignorez 
pas que les chefs rojalistes ont des plaintes trés justes sur les 
manques d'égards et m ô me les insultes qui leur sont faites ici. Si 
cependant vous ne pouviez sortir ď Angers, il consentirait k y entrer 
d'aprés votre parole d'étre respecté et protégé ; veuillez , Général , 
me faire réponse a cet écard, parce que je ferais repartir mon 
domestique a midi pour la lui porter. 

a II se pourrait, cependant , qu'ayant mis un jour de retard dans 
ma route et n'ayant plus que douze jours ďici á Ja reprise ďarmes , 
il ne puisse satisfaire ľenvie qu'il avait de vous donner des preuves 
particuliéres de ľestiuie que vous lui avez inspirée. 

n Ce qu'il avait k vous dire ne dérange rien aux instructions , ni 
auz pouvoirs des commissaires qui sont ici, qui ont dá acquérir 
votre confiance et votre estime. Si le peu de temps qui reste k 
M. de Chatillon ne lui permet pas de vous venir voir , vous vo u d rez 
bien vous assurer qu'il a tout employé pour pacifíer nos contrées ; 
il a été, ainsi que tout le monde . surpris d'une ruptúre ?i singuliére 
k la veille de la signatúre de la paix. Puissent ceux qui ont 
provoqué prés du Gouvernement une telle mesure , ne lui a voir 
pas fourni des sujets de regret ! Agréez, Général , les sentiments de 
considération , etc. 

a BONGARS TURPIN DE CriSSB. 

a Veuillez , Général, dire mille choses honnétes k M M Hédouville. 
« Je demeure rue Basse Saint-Julien, n* 3. [Arch. de la G). 
Note de la main de Hédouville : a Rép. le 11 nivôse que je verrais 
volontierg, M, Chatillon. » 

H. 



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— 135 — 



D'autresne désegpéraient pas, a vec les secours prochains 
promis par ľAngleterre et les avances que ferait Georges , 
de recommencer la lutte a vec succés. Desreproches mutuels, 
des mots violents et des provocations furent échangés, 
destables renversées, des sabres tirés 1 . Ľascendant de 
ľabbé Bernier ľemporta. On assure que ses demi-confl- 
dences sur ľintention qu'aurait eue Bonaparte de rappeler 
les Bourbons, ne furent pas sans influence sur certains 
esprits qui ne cherchaient qu'un prétexte pour se rendre. 
D'Autichamp n'eut pas méme besoin ďexprimer son opi- 
níon. 

La paix fut décidée le 48 janvier, á deux heures. 

Ce n'était pas un traité conditionnel auquel souscri- 
vaient ces chefs si fiers encore et si exigeants quelques 
jours auparavant; mais une soumission pure et simple, 
une amnistie acceptée avec toutes ses conséquences. 

Iľhonneur principál de cet important résultat revenait ä 
Hédouville. C'est lui qui, méme avant le 18 brumaire, 
avait entámé avec les chefs royalistes les négociations qui 
devaient aboutir á la pacification de Montfaucon ; c'est lui 
qui, au milieu ďobstacles de toute náture, avait conduit 
ces négociations avec une prudence couronnée par le 
succés. Ses sages lenteurs avaient plus obtenu que n'au- 
raient fait les coups de colére et les terribles exécutions 
du Premiér Consul. II recueillit sur ľheure de grandes 
louanges de ses chefs, de ceux méme qui, peut-étre, 
n'avaient pas osé le défendre jusque-lá. « Ce succés vous 
était bien dú, lui écrivait le général Dupont, directeur du 

1 On montra longtemps dans la maison Thénaisie , ou se tenait la 
réunion, les plaques en fonte des foyers du rez-de-chaussóe, 
brisées par la violence avec laquelle des furieux y lancaient de 
colére dénormes búches. (Thénaisie, Noiice sur Montfaucon dans la 
Revue de Bretagne et de Vendée, 1863). II s'aide des souvenirs de 
Barré qui prit, lui aussi, une part active á la pacification. Leur 
récit, toutefois, manque cľexactitude en certains poims. 

Barré (Lin-Leu-Laud-Luc), né et mort k Chartres 1773-1834; 
administrateur et littérateur (C. Port, Diel.) 



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— 136 — 

Dépôt de la guerre; jouissez-en comme ďune victoire 
qďaucune action de guerre ne peut effacer ! » De nombreux 
témoignages de reconnaissance lui furent adressés au nom 
de la population civile \ Seul, le Premiér Gonsul garda le 
silence. Quelques jours plus tard, comme s'il eút tenú 
rancune ä Hédouville de ce succés remporté en dehors de 
ses prévisions et de ses instructions , il lui enlevait le 
commandement en chef pour le donner á Brune. 



« V. k VAppendice, n 9 VI. 



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APPENDICE 



I 



I 

Lé général en ehe f au generál Grigny, commandant 
ä Nantes. 

« Angers, 3 frimaire an VIII (24 novembre). 

t Je vous préviens, Citoyen général, que je viens de convenir 
avec MM. Chatillon, Bourmont et ďAutichamp, principaux 
chefs des Royalistes, ďune suspension ďhostilités dans les 
départements de ľOuest. Unis ďintéréts avec MM. Frotté, chef 
de la Normandie, et Georges, dans la Bretagne, ils leur ont 
dépéché des exprés pour les en prévenir, afln que cette sus- 
pension ait aussi lieu dans cette partie de ľOuest. 

t Ayant recu du Gouvernement les pouvoirs nécessaires 
pour terminer cette cruelle guerre intestine par la persuasion, 
j'ai ľespérance que les chefs et les habitants des cainpagnes 
ne tarderont pas ä se soumettre aux lois de la République. 

t Veuillez bien, en conséquence, donner, au re?u de cette 
lettre, les ordres nécessaires pour suspendre toutes marches 
et toutes rixes hostiles jusqu'ä nouvel ordre. Surveillez, 
cependant , continuellement. Que notre correspondance 
avec les différents cantonnements ne se fasse que par 
ordonnances ou de trés petits détachements , afln de ne pas 
donner ďinquiétude aux insurgés. Leurs chefs s'engagent ä 
veiller aussi de leur côtó ä la súreté des routes et ä faire 
poursuivre et punir les brigands qui continueraient ä attaquer 
les malles, les diligences et les voyageurs. 



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— 138 — 



« Si, malgré votre surveillance , il continue ä se commettre 
des attentats ä la súreté publique, entendez-vous avec les 
chefs pour en poursuivre et arréter les auteurs. Dans cet état 
de choses, les chefs royalistes pourront, sans étre inquiétés, 
communiquer entre eux et faire connaitre leurs intentions ä 
leurs Divisions ou compagnies pour assurer les faits (sic) ä 
ľeflfet de la suspension ďhostilités. 

* Dans le cas oú la reprise ďarmes aura lieu, on s'en 
préviendra huit jours ä ľavance. Rassurez, dans toutes les 
correspondances, ceux qui se rendront et qui remettront leurs 
armes, en leur garantissant súreté pour leurs personnes et 
leurs propriétés, et le libre exercice des cultes, suivant la loi. 

c Rendez-moi compte au moins tous les cinq jours de votre 
situation, et donnez-moi tous les renseignementsquipourront 
contribuer ä m'éclairer. 

« Profitons ďun repos momentané, non seulement pour 
empécher les esprits de s'aigrir, mais encore pour les rappro- 
cher. II ne doit pas étre difflcile de persuader ä tous combien 
le rétablissement de la tranquillité dans cette belie partie de 
la France est nécessaire pour ľintérét de ses habitants, de 
quelque opinion qu'ils soient. 

« Vous devrez faire connaitre que les Consuls de la 
République ne sont attachés ä aucune faction et ont en vue le 
bonheur et la gloire du peuple francais ; qu'il est de ľintérét 
des pays insurgés de profíter de ľheureux changement qui 
vient de s'opérer dans le Gouvernement pour manifester une 
confiance entiére en des hommes qui sont dépositaires de celie 
de toutes les nations , et que ľEurope respecte. 

« Vous commencerez ä donner des preuves du sentiment de 
justice et ďhumanité qui les anime en faisant suspendre tous 
les jugements de tous les individus qui sont traduits aux 
Conseils militaires pour avoir pris ou favorisé le parti des 
rebelles, et méme de ceux qui ont été pris les armes ä la 
main, et en faisant de suite mettre en liberté les individus qui 
sont arrétés par inesure de súreté génórale sans preuves 
probantes ä ľappui de leur arrestation. 

< Dans les communes qui ne sont pas en état de siége, vous 
vous concerterez avec lesadministrations centrales pourľexé- 
cution de ces derniers articles. 



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— 139 — 



« Faites cormaítre , sous Ie moindre délai , ä tous les com- 
mandants militaires, la suspension deshostilités, et rendezles 
responsables de toutes les infractions qui pourraieiit y étre 
faites par leur imprévoyance. Prévenez de suite en mon 
noín les, administrations centrales et municipales de cette 
suspension. 

« Je compte, Citoyen général, sur toute ľactivité et le zéle 
que vous déploierez dans cette circonstance. La paix intérieure 
en dépend. Tous ceux qui y auront contribué auront bien 
mérité de ľhumanité et de la République. 

« Je vous prie ďordonner aux officiers générauxetcomman- 
dants militaires de ne faire aucune proclamation pendant la 
suspension, tenez-y la main. 

« Le général Hédouville. > 



II 



Gr. ( Grigny) á Hédouville seul. 

« Nantes, 30 brumairq (21 novembre.) 

« Je doís ä ľamitié, mon Général, les détails que je vais 
"vous donner. J'ai en ce moment le coeur navré de ce qui s'est 
passé ä Pouzauges. Un rassemblement commandé par Grignon 
attaqua une de nos colonnes, la défit ďune maniere aussi 
atroce qu'horrible. Le lendemain, un autre détachement de 
nos troupes accoste ce rassemblement, fond dessus, en fait un 
carnage terrible. Grignon, mortellement blessé , déchirait des 
papiers; les soldats s'en saisissent, les lisent. Un de ces 
papiers était une lettre de ďAutichamp ä Grignon, oú étaient 
ces phrases : c Tiens ton monde rassemblé. Je te dis ce que 
« m'a écrit Hédouville ; en attendant j'écris ä Delaage pour 
c qu'il ne m'inquiéte pas. » 

« Les soldats crient ä la trahison, arrivent ä Travot, lui 
livrent la lettre ; les réfugiés de la Vendée que vous connaissez 
et qui entourent le libérateur de la Vendée, rugissent; le 



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— 140 - 



Général arrive ä Nantes, dépose la lettre chez un notaire, 
s'enferme avec mon divisionnaire. On écril au Ministre, on a 
ľair trés secret vis-á-vis de moi; il semble qu'on ait découvert 
la plus vaste conspiration. Cependant, dans la grande ville de 
Nantes , Travot a répandu la nouvelle ; les bruits les plus 
injurieux ä votre réputation circulent ; la sottise les répéte ; la 
perfidie les propage. Je me tue de dire que le général Travot 
aurait dú calmer sa troupe en ľassurant qu'il savait de quoi 
il était question ; mais on assure que Travot a rendu le plus 
grand service ä la République par la découverte de cette cor- 
respondance qui prouve ä ľévidence ľintelligence du général 
Hédouville et de Delaage avec les Chouans. Voilä, mon cher 
Général, de quelle maniere le secret de nos opérations a 
transpiré, et de quelle maniere on ľa interprété. 

« Je désirerais bien vous voir. J'aurais bien des choses ä 
vous dire. II importe ä votre mission ďétre súrement secondé ; 
vous ne ľétes pas dans la 12* Division. 

« J'ai les mains liées ainsi que la langue. J'aurais contenu 
tout dans votre sens , comme dans celui du Gouvernement. 
J'ai beaucoup fait depuis la catastrophe de Nantes, mais 
dep'uis quinze jours tout languit ici. 

« Au nom de ľamitié et de ľestime que vous me témoignätes, 
supprimez cette note, mon Général, dictée par le sentiment de 
tout ľattachement que je vous dois et que j'aurai toute ma 
vie. 

« Gr 1 • > 

1 Les historiens royalistes (Beauchamp , t. IV, p, 424, ; Muret , 
t. V, p. 142 ; ľabbé Deniau, t. VI, p. 12), racontent ľaffaire de 
Chambretaud, ou périt Grignon, ďune maniére tout ä fait différente. 
Suivant eux, Grignon et ses hommes auraient été surpris et égorgés 
presque sans défense. lis prétendent méme que Grignon aurait été 
attaqué au mépris de la susjpension ďarmes dejá proclamée. (ľest lá, 
croyons-nous, une erreur. Ľa circulaire de Hédouville est du 24 no- 
vembre ; sa proclamation est du méme jour ou du lendemain. Or f 
c est le 26, avant probablement, que les Généraux eussent pu recevoir 
les ordres de Hédouville, qu'avait eu lieu ľaffaire de Chambrctaud. 

1 Archives de la Guerre. 



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— 141 — 



II 



« Le 18 décembre 1799. 

« Nous, Généraux et Commandants les Divisions de ľArmóe 
des Royalistes dans les provinces de ľOuest, réunis au quar- 
tier génóral de Pouancé, aprés avoir pris connaissance des 
ouvertures de pacification faites ä plusieurs des Chefs de 
ľArmée par le général Hédouville, commandant en chef les 
troupes républicaines dans les provinces de ľOuest; 

c Pour manifester le désir que nous avons ďéviter ľeflfusion 
du sang fran^ais, de mettre un terme aux malheurs dela 
guerre civile e t de concourir autant qu'il peut dépendredenous 
ä la réuniongénéraledes Fran$ais, désirée depuis si longtemps 
et qui peut étre regardée dans les circonstances actuelles 
comme le premiér pas verš ľantique bonheur de la France; 

« Nous déclarons vouloir répondre aux propositions du 
général Hédouville, en lui faisant connaítre nos intentions 
également loyales.et paciflques, et en donnantnotre consen- 
iement aux moyens de pacification qui pourront faire le bien- 
étre des départements qui ont été le théätre de la guerre, en 
garantissant pareillement la sftreté des troupes qui ont 
combattu sous nos drapeaux. 

c A ces causes , nous ratifions la suspension ďarmes con- 
sentie par plusieurs de nous pour ľensemble de ľArmée, et 
consentons ä ce qu'il soit négocié une pacification générale , 
dans laquelle il soit pourvu ďune maniére stable et solide ä 
ľexécution des articles suivants, savoir : 

ART. 1 

c Que le libre exercice du culte catholique soit assuré aux 
habitants des départements de ľOuest ďune maniére fixe et 



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— 142 — 



invariable ; que ľexistence civile des ministres du culte soit 
pareillement assurée, soit par les avantages que ľhumanité, 
la justice et la convenance réclament en leur faveur, soit par 
le rapport absolu des lois pénales, révolutionnaires et de 
circonstances qui peuvent les concerner ; 

ART. 2 

« Qu'aucun pouvoir dans les départements de ľOuest, 
quelle qu'en soit la náture et le titre, ne puisse étre 
exercé par aucun des hommes connus pour des terroristes 
réfugiés , des anarchistes et autres ennemis de la tranquillité 
publique; 

ART. 3 

« Que la súreté des personnes soit garantie, et particulié- 
rement leur domicile reconnu inviolable ; que toutes les lois 
de circons tance, tout ordre ou disposition quelconque de 
ľautorité dont ľapplication tendrait ä altérer ce droit sacró , 
soient considérés comme un acte ďhostilité envers lesdíts 
habitants; 

ART. 4 

< Que ľarrestation d'aucun individu ne puisse avoir lieu 
que sur ľordre motivó ďun juge ordinaire et ďaprés les 
formes voulues par la loi, ä laquelle pour cet effet devront 
étre faíts les changements convenables et nécessaires ; 

ART. 5 

« Que personne ne puisse étre inquiété pour ses opinions ; 
que la manifestation publique et dangereuse qui en serait 
faite soit seulement ľobjet ďune loi de simple police, et que 
les délits qui en seraient résultés .ne puissent jamais étre 
punis de la peine de mor t, excepté dans le cas oú par leur 
náture ils rentreraient dans la classe des délits ordiaaires ; 



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— 143 — 



ART. 6 

c Que tous les tribtraaux extraordinaires et hors de la loi, 
tels que Commissions militaires, Conseils de guerre, ne 
puissent, sous aucun prétexte, étre établis dans les départe- 
ments de ľOuest, et que nul habitant, pour quelque raison 
que ce puisse étre , ne puisse étre soustrait ä la juridiction 
de ses juges naturels sur les lieux ; 

ART. 7 

c Que la voie ďappel dans tous les jugements quelconques 
qui entrainent peine afflictive ou infamante, soit accordée ä 
tout habitant mis en jugement ; 

ART. 8 

« Que le régime des prisons soit totalement réformé , ďune 
maniere plus conforme ä la justice et ä ľhumanité ; 

ART. 9 

c Que les autorités administratives, quelles qu'elles soient, 
ne puissent en aucun cas prononcer aucune peine, méme de 
détention ou ďamende pécuniaire, sauf ä elles ä en poursuivre 
le jugement prés les tribunaux ordinaires, ďaprés lesformes 
juridiques et dans les cas prévus par la loi. 

ART. 10 

c Que ľappel auxdits tribunaux des décisions rendues par 
lesdites autorités administratives qui seraient en opposition 
avec les droits de súreté, liberté et propriété des personnes 
garantis par la loi, soit accordé auxdits habitants, et que ledit 
appel suspende toute exécution jusqu'ä jugement définitif ; 

ART. 11 

« Que les lois concernant les voyageurs , et particuliérement 
celieš relatives aux passeports , qui génent ou restreignent 1$ 



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— 144 — 

liberté de voyager, soient réformées et que les réglements 
qui seront faits ä ce sujet soient communs ä tous les habi- 
tants, sans qu'il puisse étre établí aucune distinctíon entre 
eux, sous quelque prétexte que ce puisse étre; 

ART. 12 

< Que les listes dressées jusqu'ä ce jour des Émigrés des 
départements de ľOuest, et dont on s'est servi pour proscrire 
et persécuter un nombre infini ďhabitantsnon émigrés, soient 
réformées; qu'en conséquence, soient rayés desdites listes 
ceux qui, de notorióté publique, y on t été inscrits ä faux, 
sans qu'ils aient ä fournir de nouvelles preuves ; ceux ä qui 
on aurait contesté la résidence ä raison des troubles, des que 
lesdits particuliers fourniront, pour les intervalles qui ont 
séparé les reprises ďarmes, les certificats des autorités 
administratives si elles étaient rétablies sur les lieux, et 
pour la durée des hostilités, les certificats des commandants 
sous les ordres desquels ils ont servi, sans qu 'aucune des 
formalités exigées par les lois pour les certificats de résidence 
puissent étre exigées; 

ART. 13 

« Que les mémes formalités et dispositions soient appli- 
quées ä tous ceux domiciliés des autres départements qui ont 
été sur des listes d'Émigrés ä raison des troubles de ľOuest, 
et que la jouissance de leurs biens leur soit rendue provisoi- 
rement ä tous ; 

ART. 14 

c Que tout jugement intervenu et ä intervenir contre les 
habitants des départements de ľOuest, pour raison de leurs 
opinions et par suite ďévénements révolutionnaires, soient 
déclarés nuls et comme non avenus ; qu'ils aient la faculté de 
recouvrer leurs biens et leurs domiciles ; 



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— 145 — 

ART. 15 

« Qu'il soit assuré aux co-propriétaires avec la République 
la jouissance provísoire des biens indivis entre eux et elle, 
jusqu'ä partage dófinilif ; 

ART. 16 

< Que la súretó des obligations et des transactions civiles 
ne soit plus altérée par aucune loi sur les Émigrés, et qu'au 
contraire toutes les dispositions qui y seraient opposées soient 
rapportóes et remplacées par celieš qui peuvent en assurer 
ľexécution ; 

ART. 17 

« Qu'il soit fait sur les droits ďenregistrement les change- 
ments que la justice róclame, en rétablissant ä la plače de la 
proportion fictive, la proportion róelle qui doit exister entre 
les droits per$us et les objets qui y sont soumis ; 

ART. 18 

t Que les impositions connues sous le nom de charges 
locales soient diminuées, et qu'il soit remédié ä ľabus qui 
résulte de la nécessité oú sont les administrations de répartir 
des sommes fixées pour des impositions mobiliéres et 
somptuaires, lors môme qu'il n'y a pas lieu ä leur application; 

ART. 19 

t Que les arrondissements compris dans les départements 
de ľOuest qui se trouvent surchargés ä ľimposition fonciére 
au-delä du taux fixé par la loi, obtiennent le degrévement 
qui leur est dú ; que pour cet obje t, il soit procédé de suite 
aux vérífications nécessaires et que le degrévement soit pré- 
eompté dans le paiement de ľimposition de ľannée suivante ; 



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— 146 — 



ART. 20 

« Que pour suppléer ä la rareté du numóraire, qui se fait 
sentir de plus en plus dans lesdits départements , une portíon 
des impositions qui y sont levées soient employées aux 
dépenses publiques que réclament les besoins du pays ; 

ART, 21 

c Qiťil ne puisse étre percu sur lesdits habitants aucuns 
emprunts ou autres impositions en remplacement, mais que 
toutes les contributions extraordinaires de cette náture soient 
purement volontaires et ne puissent, sous aucun prétexte, 
étre ľobjet ďune contrainte ; 

ART. 22 

c Que ľagriculture et le commerce intérieurs soient protégés 
et encouragés, et que le Gouvernement fasse jouir dés ce 
moment-ci, autant que les circonstances peuvent le permettre, 
les villes maritimes des départements de ľOuest, ou au moins 
quelques-unes ďelles, des avantages du commerce extérieur, 
tels qu'elles en jouiraient si la paix générale avait lieu, et 
qu'ä cet effet il soit fait un réglement pour leur procurer cet 
avantage ďoú dépend la sortie des denrées surabondantes 
dans le pays, et ľintroduction de celieš qui y manquent ; 

ART. 23 

c Que les lois du 3 brumaire, 19 fructidor, celieš concernant 
les étrangers et autres lois et dispositions semblables, tendant 
ä priver une portion quelconque des habitants des droits et 
avantages communs ä tous, soient de suite rapportées et que 
celieš qui dans la suite pourraient étre rendues dans le merne 
esprit ne puissent étre considérées que comme des actes 
ďhostilité contre lesdits habitants ; 



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— 447 — 



ART. 24 

c Que la justice distributive entre les habitants ne soit plus 
continuellement entravée etrendue nócessaire (?) par les lois 
révolutionnaires en des circonstances qui y sont appliquées ; 
mais qu'elles soient remplacées par des lois qui fixent ďune 
maniere stable, claire et prócise, les droits que les particuliers 
peuvent exercer les uns ä ľégard des autres, etqui suppléent 
aussi ä ľorganisation vicieuse des tribunaux actuels ; 

ART. 26 

c Que les denrées, prix des fermes, taxes militaires et 
autres contributions percues pour ľentretien de nos troupes 
ne puissent en aucun cas étre répétées vis-ä-vis des fermiers 
qui ont été contraints de les dólivrer , soit par les receveurs du 
Gouvernement, soit par les acquéreurs ou autres propriétaires 
quelconques, mais que les quittances et recus en soient 
acquittés pour paiement par ceux pour le compte desquels ils 
auraient étédonnés, sur le prix des jouissances échues le 
1* novembre 1799 et six preiniers mois suivants ; 

ART. 26 

t Que la méme disposition ait son effet vis-ä-vis des sous- 
fermiers principaux et gónóralement entre tous particuliers ; 

ART. 27 

• Que ľarrióró des impositions de ľan VII et moitió de 
celieš de ľan VIII, consommées par nos troupes, quoique le 
compte ďen ait pas encore été réglé, ne soit pas répétó sur 
les contribuables des départements de ľOuest ; 

ART. 28 

t Que dans aucun cas et sous aucun prétexte, les troupes 
républicaines ne puissent jamais vivre ä discrétion dans les 
campagnes, ni méme par anticipation sur aucun des revenus 
publics dans les départements de ľOuest ; 



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— 148 — 



ART. 29 

« Qu'il ne puisse étre donne aucune suite aux actes 
judiciaires, civils et militaires, et autres quelconques, qui 
ont eu lieu pendant la reprise des armes, et les précédentes ; 
qu'il soit a cet effet expressóment défendu k tous tribunaux 
de recevoir aucune plainte ä ľoccasion ďaucun desdits actes 
contre ceux qui les auraient exercés ä tel titre que ce soit ; 

ART. 30 

« Qu'aucune loi ou acte du Gouvernement ne puisse, merne 
par mesure de súreté générale, inquiéter dans sa personne 
ou dans ses propriétés aucun habitant des départements de 
ľOuest, pour raison des óvónements passés ; 

ART. 31 

t Que tous propos, insultes, menaces et autres actes ten- 
dant ä provoquer lesdits habitants qui ont concouru aux 
hostili tés, soient sévérement punis et réprimés ; 

ART. 32 

c Que la pacification étant acceptée, ľautorité adminis- 
tratíve de chaque commune soit tenue de délivrer sur le 
champ aux particuliers qui ont servi dans nos troupes, les 
passeporls, súretés et autres papiers nécessaires pour qu'ils 
puissent vaquer avec súreté ä leurs affaires, sans étre en 
aucun cas tenus ä plus de formalités que les autres habitants; 

ART. 33 

c Que tous les habitants des départements de ľOuest ne 
puissent étre, en aucun cas, assujettis aux lois de la réquisi- 
sition, conscription, autres levées militaires; quTl ne soit 
plus ä ľavenir créé de colonnes mobiles, franches, ou sous 
toute autre dénomination frustratoire de celte disposition ; 



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ART. 34 



c Que les mémes conditions et exemptions aient lieu ä 
ľégard des habitants des autres départements qui ont servi 
dans nos troupes, et qui se sont fixés dans ceux de ľOuest ; 

ART. 36 

€ Que pour rendre a ľagriculture et aux fabriques ľactivité 
qďelles ont perdue faute de bras, tous les habitants des 
départements de ľOuest enrôlés dans les troupes de la 
République, soit comme réquisitionnaires, soit comme cons- 
crits ou autrement, soient licenciés et renvoyés ä leurs 
travaux, sur la demande qu'ils en feront ; 

ART. 36 

« Que la police militaire des campagnee dans les départe- 
ments de ľOuest soit confiée ä des habitants choisis ; que le 
serviee de Ja gendannerie soit fixó et limité ; que son organi- 
sation actuelle, sa composition surtout, source ďabus et de 
vexations, soient róformées, et qu'il soit pourvu par un nou- 
veau réglement ä la sňreté des villes, des campagnes et des 
grandes routes, dont ľattribution doit étre distincte ; 

ART. 37 

c Que les articles qui seront consentis et arrôtés ne 
puissent, sous aucun prétexte, étre modifiós, suspendus ou 
annulés, et qu'ils ne puissent en aucun cas étre porté aucune 
loi ďexception défavorable aux habitants de ľOuest ; 

ART. 38 

c Que ľexécution de ľensemble desdits articles soit assurée 
!• par ľabolition pleine et entiére de toutes lois qui y seraient 
contraires ; 2° par un acte de ľautorité administratíve scellé 
et promulgué par le pouvoir exécutif dans les formes accou- 
tumées , envoyé officiellement ä tous les départements de la 
France pour y étre publió et enregistró comme loi de ľÉtat ; 

11 



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— 150 — 



3* par les súretés que devra donner le général Hédouville au 
nom des troupes qu'il commande pour ľexécution des articles 
qui pourraíent exiger des délais ; 

c Lesquels articles seront la base des instructions données 
aux commissaíres chargés de négocier ladite pacifica tion, soit 
qu'elles soient données au nom de ľArmée, ouparcbaque 
commandant au nom de la Division qu'il commande, avec la 
clause espresse dans tous les cas, que ces conditions réglées 
et oonvenues au nom ďune des Divisions de ľArmée n'auront 
leur effet plein et enUer qiťautantqu'eUes auront étéconsenties 
gónéralement pour toutes les autres Divisions. 

ACTE ADDITIONNEL 

c Que tous les mécontents des départements du Midi qui 
ont combattu ainsi que ceux de ľOuest contre la tyrannie et 
ľoppression, soient admis k jouir du bénéfice de cette dócla- 
ration et de ľarrangement qui en sera la suite. 

c Ainsi arrété par les généraux en chef, généraux et 
cfficiers supérieurs de ľArmée royale des provinces de ľOuest, 
réunis en conseil général ä Pouancé, lesdits jour et an que 
ditest. 

« Suivent toutes les signatures. 
t Pour copie conforme. 

c Les commissaíres nógociateurs, 
« De Kaínlis. — D'Andioné de Mainedf. » 



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— 151 — 



III 



I 

18 nivôse an VIII (5 janv. 1800). 
L e Ministre de la Guerre au général Hédouville. 

. . . . « La mesure ďavoir des Conseils militaires ä la suite 
des colonnes républicaines est inutíle . Les Consuls pensent 
que les Généraux doivent faire fusiller sur le champ les prin- 
cipaux rebeUes pris les armes ä la main. . . . 

.... « Le Premiér Consul de la République pense qiľen ce 
moment toute nouvelle démarche pacifique devient inutile. II 
faut tomber le plus promptement possible sur les rassemble- 
ments armés et les dissiper ä ľinstant par la force. C'est par 
ceux de Frotté etde Georges qu'il faut commenoer. Pour con- 
tribuer ä anéantir le premiér, on va faire partir un regiment 
de cavalerie de quatre cents hommes pour le departement de 
la Manche.... » 

II 

Proclamation ä VArmée (8 janvier). 

« Soldats, le Gouvernement a pris des mesures pour éclairer 
les habitants égarés des contrées de ľOuest ; avant de pro- 
noncer, il les a entendus ; il a fait droit ä leurs griefs, parce 
qu'ils étaient raisonnables. La masse des bons habitants a 
posé les armes : il ne reste plus que des brigands, des émi- 
grés, des stipendiés de ľAngleterre; 

t Des Fran?ais stipendiés de ľAngleterre ! Ge ne peut étre 
que des hommes sans aveu, sans coeur et sans honneur. 
Marchez contre eux, vous ne serez pas appelés ä déployer uue 



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— 152 — 



grande valeur. Ľarmée est composée de plus de soixante 
mille braves; que j'apprenne bientôt que les chefs des 
rebelles ont vécu ! Que les généraux donn en t ľexemple de 
ľactivité! La gloire ne s'acquiert que par les fatigues, et si 
ľon pouvait ľacquérir en tenant son quartier général dans les 
grandes villes ou en resfcant dans de bonnes casernes, qui 
n'en aurait pas? Soldats, faites une campagne courte et 
bonne : soyez inexorables pourles brigands, mais observez 
une disciplíne sévére... » 

III 

Au général de brigáde Guidal, commandant ä Alengon, 
ou ä ľofficier qui commande dans le departement 
de ťOrne. 

t Paris, 18 nivôse an VIII (8 janvier 1800), 

c Des rassemblements de Cbouans existent dans le dépar- 
tement de ľOrne. Le général Merle en a dissipé plusieurs, et 
le Premiér Consul se plaint de n'avoir pas encore entendu 
parler de vous. II demande ce que vous faites, ce que font les 
troupes qui sont sous vos ordres, ce que font les gardes 
nationales des principales communes de ľOrne. U ne veut 
point que votre quartier général soit dans une ville. Les villes 
n'ont point besoin de troupes pour se défendre : c'est ä elles 
ä se défendre elles-mémes. U vous commande, par mon organe, 
de parcourir les campagnes, de vous attacher ä la poursuite 
des rassemblements de Chouans, de ne leur laisser aucun 
instant de repos, ďencourager partout les bons citoyens 
portés pour le Gouvernement actuel, et ďanéantir ceux que 
solde ľAngleterre et qui ont les armes ä la main pour nous 
oombattre. Enfin, citoyen Général, il vous envoie un de ses 
aides-de-camp, le citoyen Merlin, afín ďapprendre, de la 
maniere la plus détaillée, la situation des choses dans le 
departement de ľOrne 1 . 

« Par ordre du Premiér Consul. » 

1 Archivet de la Guerre, 



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— 153 — 



IV 



Lefebvre, général cammandant la Division , au citoyen 
BerlMer, Ministre de la Guerre. 

* Paris, 18 nivôse (8 janvier). 

« Je ne sais, citoyen Ministre, si les ordres que j'envoie ä la 
15* Division sont exécutés; le général Hatry me marque 
encore par sa lettre en date du 16 de ce mois, qu'il n'a recu 
aucun avis officiel qui lui ait assuré que cette Division soit 
placée sous mon commandement ; veuillez, je vous prie, 
donner les ordres nécessaires. 

« D'aprés ľavis que j'ai reču que des commandants des 
troupes réparties dans les 15* et 16 e divisions militaires se 
permettaient ďentrer en relations avec les chefs des Chouans, 
qui avaient méme exigé des escortes, je viens de les répri- 
mander vivement et de leur ordonner de traiter partout ces 
brígands en ennemis, et de les combattre partout oú il les 
rencontreraient. Sur ľavis que j'ai aussi recu que ceux pris 
á ľaffaire de Pinson, et renfermés depuis ä Evreux, se per- 
mettaient les provocations les plus séditieuses ä la royauté, 
malgré leur arrestation, insultaient ä la République et ä ses 
premiers magistrats, j'ai envoyé cette nuit, par un adjoint de 
ľétat-major, ľordre ä ľadjudant général Ghampeaux, comman- 
dant dans le departement de l'Eure, de les faire juger sur le 
champ. Je pense que ce serait en vain qiťon en appellerait ä 
ľarmistice accordé ä ces scélérats par le Général en chef de 
ľArmée d'Angleterre ; il est absolument étranger ä mon com- 
mandement. II est, ďailleurs. temps de réprimer ľaudace de 
ces coquins qui insultent aussi ouvertement ä ľhonneur 
national. 

« Salut et Fraternité. 

< Lefebvrb 1 . » 

1 Archíve* de la Guerre. 



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Arrété des Consuls, ži nivôse (44 janvier). 



t Art. ľ\ — II est défendu ä tous les généraux et fono- 
tionnaires publics de correspondre en aucune maniere et sous 
quelque prétexte que ce soit, avec leschefs des rebelles *. 

« Art. II. — Les gardes nationales de loutes les communes 
prendront les armes et chasseront les brigands de leur 
territoire. 

c Art. III. — Les communes dont la population excéde 
8,000 habitants fourniront des colonnes mobiles pour secourir 
les communes ďune moindre population. 

c Art. IV. — Toute commune qui donnerait asile et protecr 
tion aux brigands, sera traitée comme rebélie, etles habitants 
pris les armes ä la main seront passés au fil de ľépée. 

c Art. V. — Tout individu qui précherait la révolte et la 
résistance armée, sera fusillé sur le champ. » 

1 Le comraandant de Dinan , Mattat, ayant , quelcjues jours aprés* 
eoncluun traité particulier avec Pontbriand, fut puni de quinze jours 
ďarréts : c Vo u s étes pani ďavoir voulu bien faire , » lui disait k 
cette occasion son sapérieur immédiat, tout en lui promettant ses 
bons offices auprés du général en cfaef pour t&cher ďobtenir sa 
grace. (Lettre du 17 février.) (Archíve* de la Guerre.) 



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m — 



IV 

CONVERSATION 

ÉNTRK Uk OFFICIER BNVOYB PAR LB GÉNÉRAL RÉDOUVILLB 
ET MJf. DE CHATILLON BT DB BOUBMONT 



MM. De Chatillon et De Bourmont : — « Monsieur, avant de 
parler des réponses du général Hédouville aux demandes que 
nous lui avons faites, nous devons vous parler, avec la fran- 
chise et la loyauté qu'inspirent ses procédés et sa conduite. 

c Nous yous jurons, sur notre parole ďhonneur, que notre 
unique désir est de terminer une lutte sanglante de Fran^ais 
ä Frangais, et de voir le pays que nous occupons heureux, 
méme au détríment de nos propres intéréts ; mais nous voulons 
une garantie de cette nouvelle pacification, et nous demandons 
au Gouvernement un acte ostensible qui nousmette paria suite 
ä ľabri des vexations que pourraient amener de nouveaux 
événements semblables ä ceux qui nous ont pour la plupart 
forcés ä reprendre les armes. 

c Le général Hédouville nous dit que le Gouvernement ne 
traitera pas. (ľest cependant le seul moyen de nous garantir 
mutuellement nos intentions, ďassurer par ľaccord de tous 
les chefs la remise entiere des armes de ľArmée royale S et 
de prouver aux habitants de cette grande partie de la France, 
qui, ä elle seule, formerait un peuple important, que le Gou- 
vernement qui traite avec eux, assurera leur tranquillité. 

c II est impossible que le Gouvernement ne'croie pas ä 
ľexistence ďune Armée royale. Nos succés, notre union, la 
disciplíne de nos soldats, notre organisation bien différente 

* Le dés&rmement, oomme on le voit, n'étaitpss refasé ďnne maniére 
absolue ; mais on n'était pas ďaccord sur la maniére de ľopérer. 



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— 156 — 



de ce qu'elle était dans la premiére guerre, ou les Chouans, 
toujours décousus, ont agi séparément, commandés par des 
chefs qui ne s'entendaient pas, qui avaient peu de moyens, 
peu de ressources, et qui jamais ne sont sortis de leurs arron- 
dissements respectifs. Aujourd'hui, ce qui se voit a surpassé 
mon espérance : la facilité de nous réunir, les coups ďaudace 
qui nous ont réussi, le secret qui a présidé ä nos opérations, 
une organisation qui a fort peu coúté et qui va étre complétée, 
la certitude de votre faibtesse, ľassurance de ne jamais 
manquer de vivres et de munitions, notre maniere enfin 
ďadministrer le pays et de nous conduireenvers ceux mémes 
qui nous sont désignés comme Jacobins et nos ennemis, et 
nos prisonniers, toutes ces raisons donnent ä notre parti une 
consistance qu'il est impossible de nier, et (nous le répétons) 
le seul moyen de faire rentrer ä ľinstant tout dans ľordre, 
c'est ďentendre les propositions des chefs réunis par ľorgane 
de deux ou trois ďentre eux, et ďassurer par un traité les 
justes réclamations que chaque parti se croit en droit de faire. 

c On tend une main secourable ä des Vendóens 1 ; on ne 
doit pas dédaigner de traiter avec un parti qui va toujours 
croissant, et dont les chefs se sont, mutuellement, engagés ä 
ne jamais entendre á des propositions partielles Ä . Nous 
devons donc désirer de savoir quelles sont les instructions 
formelles du Gouvernement. Qui nous garantirait autrement 
les mesures que prendra le général Hédouville? Qui de nous 
pourrait se fier aux conventions faites en vertu ďune grande 
latitude de pouvoirs conflée aujourd'hui au Général, et révo- 
quée demain ? 

c Nous sommes donc tous intéressés ä ce que cette opéra- 
tion soit plus súre et plus prompte, ä ce qu'elle soit avouée 
du Gouvernement. Nous sommes las de faire la guerre et de 
faire couler le sang frangais pour les puissances coalisées et 
les Anglais que nous détestons comme de vils assassins. Nous 
avions un but ; il nous serait difficile peukétre ďen approcher 
sans employer leur secours ; nous sommes Francais, et nous 

1 Nous ne savons quelles sont les mesures au profit de certains 
Vendóens auxquelles il est fait ici allusion ; des mesures indivi- 
duelles probablement. 

* Les soumissions partielles , qui allaient se succéder ä quelques 
jours de lá, donnérent un triste démenti ä ces prérisions. 



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— 157 — 



répugnons ä faire le malheup de notre patrie pour eux qui ne 
veulent que la déchtrer et amener la dissolution de la France, 
en mettant les armes ä la main ä la moitié de ses enfants 
contre ľautre moitié ! . La gloire de notre patrie nous touche 
avant tout. La nouvelle révolution nous promet nn ordre de 
choses stable Ä , et nous sommes tous persuadés qu'on doit 
faire la paix dans ľintérieur pour ľavoir au dehors. 

c Du moment oú ľarmistice aura lieu, nous rassemblerons 
nos Divisions le plus loin possible de vos cantonnements. En 
les rassemblant par Divisions, nous sommes plus súrs de leur 
souffler le méme esprit et de les contenir, qu'en les réunissant 
par compagnies, dont les capitaines ne méritent pas tous la 
méme confiance de notre part; mais nous donnons notre 
parole que la division de M. de Bourmont ne se joindra pas ä 
celie de M. de Chatillon, celle-ci ä celie de Georges, etc., et 
qu'elles ne feront aucun mouvement jusqu'au dernier des 
huit jours convenus pour se prévenir réciproquement de la 
cessation des hostilités. 

c Pendant ľarmistice, nous ferons poursuivre nous-mémes 
les fuyards, les voleurs et ceux qui ne s'étant pas rendus á 
leurs rassemblements, pourraient inquiéter les Communica- 
tions et nuire ä la súreté des routes. II y a peine de mort 
(et deux exemples ont été déjä faits) pour ceux qui arréte- 
raient une voiture, un voyageur, et pilleraient ľhabitant 

« II sera donc inutile de faire la correspondance des canton- 
nements par détachements qui ne pourraient qu'inspirer de la 
méfiance aux habitants de la campagne. Quelques hommes 
suffiront donc, et ils seront protégés, escortés, s'il le faut, 
dans leur marche, par tous les partis royalistes qui pourraient 
se rencontrer sur leur passage. 

1 Appréciation trés remarquable des vues et des intentions secrétes 
du Gouvernement anglais. Nous retrouverons plus loin ľexpression 
des mémes antipathies. II est certain que la nation anglaise avait 
accordé aux Emigrés francais la plus généreuse hospitalitó , que soa 
Gouvernement avait largement subventionné les msurrections de 
ľOuest ; mais les vieilles rancunes . les défiances nationales persis- 
taient ohez beaucoup d'insurgés. Le sentiment patriotique était plus 
fort chez eux que la reconnaissance pour ľétranger. 

1 II n'y a pas trace , dans cette piece , de la courtisanerie obsé- 
quieuse dont le Premiér Consui était déjä ľobjet. Sa personne est 
méme laissée en dehors, avec une certaine affectation. Iľabbé 
Bernier était moins réserré au plus habile dans sa correspondance. 



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— 158 — 



c Pourquoi le général Hédouville réfuse-t-il ďadhérer k ľin- 
vitaiion que nous M atons faite ďarréter la marche des 
troupes dirigées sur les dépaŕtementsde ľOuest? Si, pendant 
ľarmistice, les troupeB arrivent et sont ťóparties, vous sentez 
que nous ne pouvons pas, commen? aut ä traiter, voir doubler 
les forces qui pourraient, si la paix n'a pas lien, nous étre 
nuisibles et mettront méme, pendanl la cessation ďhostilités, 
le désavantage et ľinferioríté de notre côté. 

c Nous désirerions que le général Hédouville pút demander 
au Gouvernement ďarréter la marche de ces troupes aux 
environs de Paris, ou si elles ľavaient déjä dépassé, qu'il 
veuille bien les laisser stationner aux premiéres limites de son 
commandement. On évitera par oe moyen la méfiance insépa- 
rable de la répartition dans les cantonnements. Autrement, la 
malveillance en augmentera le nombre ; les Chouans croiront 
qu'on veut les soumettre en parlant de paix et les accabler 
aprés qu'ils se seront rendus. Ľespace de huit jours convenu 
pour s'avertir, en cas de reprise d'armes, suffirait pour 
ordonner la marche de ces troupes et les faire arriver ä leur 
destination primitive. 

c Pendant ľarmistice, nous désirerions qu'il ne fút fait de 
part et ďautre aucune proclamation. Nous le promettons de 
notre côté. Cette guerre de plume, pour n'étre pas aussi dan- 
gereuse que ľautre, ne fait quelquefois pas moins ďeffet, et 
il est ä souhaiter qu'au moment de redevenir un merne peuple, 
on oublie des dénominations odieuses, répétées par les deux 
partis, et qui ne pourraient qu'aigrir des esprits disposés ä 
la paix. 

c Sitôt ľarmistice conclu, je promets que nos rassemble* 
ments resteront immobiles et ne se rapprocheront pas des 
limites que se seront flxées les cantonnements républicains. 
Nous y entretiendrons la police la plus sévére, et nous ferons 
marcher sur les fuyards et sur de mauvais sujets qui pour- 
raient par un coup de fusil détruire en un instant ľharmonie 
qui doit régner pendant la suspension. 

« Je vous jure que j'ai ľhorreur de la guerre que je fáis. 
Lorsque je suis venu dans ce pays, il était ä moitié insurgó 
par les vexations de quelques administrations. Vos troupes 
snarcbaient, le péril était pressant ; j'ai fait insurger ľautrv 



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— 159 — 



moitió pour sauver le tout ; mais ä présent je mets tout mon 
bonheur dans la certitude de la paix. J 'a i vu séquestrer, 
vendre mes biens ; je n'ai plus rien ; je préférerais étre réduit 
ä la nécessité de mendier mon pain que ďaller demander des 
secours ä ľAngleterre et aux Princes. J'ai prés de 60 ans *. 
Je n'ai plus longtemps ä vivre ; mais je veux finir mes jours 
dans ma patríe ; on me fusillera plutôt que de me forcer ďen 
sortir. 

c Croiriez-vous que ceux-lä méme qui nous faisaient le plus 
de mal avant la guerre étaient, la plupart, ceux qui nous 
avaient servis et alimentés pendant la premiére guerre ? Ils 
sont actuellement réfugiés : ils entourent les généraux pour 
demander des troupes et des cantonnements, et cependant 
quelques-uns de ces hommes nous servent encore et nous 
envoient des villes, ä ľabri de leur jacobinisme reconnu, les 
effetsque nous leur demandons. Ceux qui sont restés chez 
eux n'ont éprouvé aucun mauvais traitement ; ceux qui revien* 
nent sont accueillis. J'ai toujours cberché ä me faire estimer, 
méme de mes ennemis. » 

ĽOFFICIER ENVOYÉ PAH LE GÉNÉRAL HÉDOUVILLE. — « A COtte 

longue discussion sur les deux articles : traiter de la paix et 
arréi de la marche des troupes, je me suis constamment ren- 
fermé dans les termes de la réponse du général Hédouville : 

« Le Gouvernement ne trailera pas ; il ne reconnaitra jamais 
« ďarmée royaliste. 

« II veut donner et non faire la paix ; il acceptera la sou- 
« mission de chacun des cbefs ; mais il ne reconnaitra jamais 
« leurréunion. 

c II n'entend non plus faire aucun échange de prisonniers. 

c Le général Hédouville ne peutni ne doit arréter la marche 
« des troupes ; mais il promet qu'elles ne seront pas réparties 
« tant que durera ľarmistice. On peut s'en rapporter pour 
c ľexécution de tous les articles accordés par lui, ä sa parole, 
c parce qu'il n'agira que d'aprés les ordres et les pouvoirs 
c qui lui ont été donnés par le Gouvernement. i 

1 Le vieux Chatillon semble ici parler seul : c J'ai prés de soixante 
ans... » Dans ďautres passages de cette Conversation , on trouve 
aussi la parole prise au singulier. Nous en donnons le texte , y 
compris le titre, avec une fidélité scrupuleuse. 



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I 



Le Général de division Čiarke au citoyen Gérard Lacuée, 
á Angers. 

t Paris, 13 nivôse, an VIII (5 janv. 1800). 

« J'ai re?u, mon cher Gérard, votre lettre du 12 nivôse. J'y 
réponds ä la hate. 

« Tout comptó, au lieu de 15,000 horames envoyés au 
général Hédouville, il a été envoyé ä ľarmée d'Angleterre 
17,400 bommes ; de plus, il y a de fortes garnisons ä Orléans, 
Chartres et Evreux. Tout cela, réuni aux troupes de ľarmée 
ďAngleterre, présenteun ensemble imposant. II me semble 
qu'il n'y a plus que des fous et ďexécrables stipendiés de 
ľAngleterre qui puissent avoir envie de s'exposer ä ľaction 
de ces troupes, action terrible, si elle est bien dirigée. 

« Je viens, ďaprés ľordre du Premiér Consul, ďócrire au 
général Hédouville. Je crains que ma lettre ne lui paraisse 
pasassez officielle; cependant, pour moi, elle ľest pleinement, 
et, sans doute, elle le serait pour vous. Je pense que cette 
prolongation de pourparlers e t de réunions de chefs de Ghouans 
ne peut avoir aucun but qui nous soit favorable, et ä force de 
rechercher la paix , nous leur donnerons peut-étre ľenvie de 
ne pas la faire. Ainsi donc, plus de démarches pacifiques, si 
elles nous exposent ä voir déconsidérer le Gouvernement, si 
elles font disparaitre la dignité nationale et le respect qu'on 
doit nous porter. Plutôt la guerre, ľaffreuse guerre civile, que 
cet avilissement qu'il est impossible de souffrir i Mais pour la 
faire, cette guerre, en se déterminant ä ľentamer, il faut étre 
bien résolu ä y mettre de la vivacité, de ľactivité, de ľénergie. 
Pour empécher les Ghouans ďétre méchants, il faut étre plus 



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— 161 — 



méchant qu'eux Ces armes que nos ennemis leur ont 

apportées, il faut que les rebelles les rendent on qu'on les 
leur enléve. Tant qu'ils les posséderont, on ne pourra point 
compter sur la tranquillité qu'il faut rétablir; ainsi donc, 
point de composition sur ľarlkle du désarmement ; U faut 
qu'il soit véritable et coinpiet. 

c Voici un beau moment pour le général Hódouville; c'est 
ä lui ďen profiter, sous peine de perdre toute la gloire qu'il 
s'est acquise jusqu'ici. S'il veut étre toute sa vie soutenu par 
les hommes qui composent le Gouvernement en ce moment, 
il faut qu'il agisse avec promptitude, avec hardiespe, avec 
vigilance. On ne lui pardonnerait point de rester dans son 

quartier général : il faut qu'il soit partout S'il n'a pas de 

succés, le Gouvernement pensera qu'il y a de sa faute, car tout 
ce qu'il pouvait lui raisonnablement demander, il ľa obtenu. 
Dites-lui bien qu'on n'écoutera aucune dénonciation contre lui, 
mais qu'on appréciera ses démarches militaires et politiques, 
et comme il s'agit ici du bonheur ďune foule de départements, 
vous pensez bien, mon cber Gérard, qu'on sera ďautant plus 
sévére qu'on a beaucoup d'espérance. U ne sufflra point ä 
Hódouville d'avoir cette prudence que je lui connais, il faut 
qu'elle soit accompagnée par la vigueur la plus soutenue. 

c On a fait tout ce que commandaient la modération et 
ľamour de ľordre, de la justice ; il faut maintenant que la 
force et les armes rendent ä la paix un pays situé pour en 
jouir et dont la prospérité n'a jamais été plus grande que 
lorsque l'Angleterre a été humiliée par notre marine, que 
Louis XIV avait su relever. 

c Vous allez, je le vois avec peine, nousrapporterľannonce " 
du renouvellement ďune guerre qui me par alt presque iné- 
vi table. Vous nous apporterez aussi, sans doute, ľassurance 
que le général Hédouville est fermement résolu ä la faire avec 
une extréme activitó, avec sévérité et avec talent. 

< Je vous embrasse. 

(Ár ch. de la G.) « Claru. » 



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— 162 — 



II 

Čiarke , Général de division , Direeleur du département de la 
Guerre , au Général Hédouville , commandant en chef 
Varrnée ďAngleterre. 

€ Paríš, 19 nivôse, an VIII (9 jaav. 1800). 

Envoi du Chef de bataillon Dalton c pour lui faire connaitre 
Textrôme impatience qu'on a ici de voir finir la guerre des 
Chouans ». On a toujours pensó que le moyen employé des 
pacifications ne pourrait la terminer. 

« Les débarquements sur la côte de Vannes continuent, et le 
Général Harty est pour ainsi dire prisonnier dans celte ville. 
On aurait voulu que le délai de dix jours que vous aviez 
accordé ne ľeňt été qu'aux communes éloignées, et que vous 
vous fússiez attaché ä désarmer sur-le-champ celieš qui étaient 
plus rapprochées de vous ; — mais enfin, ce qui est fait est 
ftit. 

« On s'attend ici que, le 26, vous aurez pris vos mesures de 
maniére ä ce que les révoltés soient culbutés sur tous les 
points et que les communes qui leur servent ďappui, et qui s on t 
les plus coupables, seront ou désarmées, ou punies , ouméme 
brúlées , afin de faire des exemples qui intimident celieš qui 
seraient tentées de les imiter. Enfin, on espére que les évóne- 
ments militaires se succéderont avec une telle rapidité pen- 
.dant les vingt premiers jours ďhostilités , que tous les 
rassemblements seront culbutés, qu'une grande masse du 
pays sera désarmée et que vous ne laisserez dans les grosses 
communes tout au plus que des dépôts , en un mot que toutes 
les troupes que vous commandez seront en campagne et les 
quartiers généraux, méme le grand quartier général, toujours 
dans les granges et dans les champs, dans une activité et un 
mouvement constants 

c Je vous embrasse. 

c Clarke. » 



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— 163 — 



III 

Čiarke á Hédouville. 

€ Paris, 20 nívôse, an VIII (10 janvier). 



c Les départements dans lesquels vous commandez et qui 
sont chouannés, seront mis hors de la Constitution par une loi 
solennelle, et un réglement qui se discute actuellement au 
Conseil ďÉtat vous donnera une latitude infinie; n'oubliez 
pas que vous avez, des ä présent, tous les pouvoirs. 

c Plusieurs journaux annoncent que vous étes rappelé. 
Celte nouvelle absurde est absolument sans fondement. — 
Élle ne doit vous donner aucune espéce ďinquiétude. — Vous 
savez, ďailleurs, ce que c'est que nos journaux, — combien il 
en est dont les auteurs sont méprisables et dont tout ľesprit 
ne se manifeste que par de plates calomnies. 

< Je vous le répéte, mon cher Génóral, on attend les 
nouvelles du S6 pour se former une premiére idóe de vos 
opera tions militaires, et je vous assure qu'on désire bien 
vivement que votre conduite confirme la bonne opinion qu'on 
a de vous. Je dois ajouter qu'il se méle k cette bonne opinion 
des sentimeiHs bien favorables et qui sont tels que vous pou- 
vez les désirer. Cependant on suivra toutes vos dispositions 
militaires dans le plus grand detail ; on les examinera sans 
aucune prévention, et elles seront jugées par un homme du 
metier 

c Je n'ai pas besoin de vous dire combien je vous suis 
sincéremant attaché. 

c Je vous embrasse. 
(Arch. de la G.) « Ciahkjs. » 



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— 164 — 



IV 

Bonaparte au Général Brune, commandant en chef de 
l'Armée de ľOuest. 

c 24 nivôse, an VIII (14 janvier 1800). 

« Le général Hédouville remplíra trés bien le poste 

de votré chef ďétat-majór ou de votre premiér lieutenant. II 
connaít trés bien les individus et les localités, mais il n'a pas 
assez ďénergie , ni assez ďhabitude de diriger de lui-méme 
les opérations militaires, pour pouvoir commander en chef. 

c Vous ferez dire aux chefs Chatillon, ďAutichamp, 
Bourmont, ďAndigné, Frotté 1 , que s'ils accédent aux procla- 
mations faites par le Gouvernement, ils aient k vous le faire 
connaitre, ainsi que ľendroit ou ils se retirent, afin que leurs 
peŕsonnes et leurs propriétés soient respectées. On n'exige 
ďeux autre chose que la soumission et ďemployer leur 
influence, méme sans proclamation publique, pour dissoudre 
les rassemblements s . 



V 

Ctarke au général en chef Hédouville, ä Angers. 

€ Paris, le 21 nivôse, an VIII (14 janv.). 

c Al. Dalton et Lacuée sont arrivés il y a quelques heures, 
mon cher Général. Je ne peux vous cacher que le Premiér 
Consul Bonaparte a été extrémement méconient du nouveau 
délai que vous avez accordé aux chefs des róvoltés. II ótait 
ďautant plus désastreux qu'il compromet des négociations 
avec ľAngleterre et avec ďautres puissances. D*ailleurs , la 
Proclamation du Gouvernement, connue de toute la Prance, 

1 Georges était, comme on le voit, exceptó de ces ouvertures. 
1 Corresp. ťmpr. , p. 109. 



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— 165 — 



ainsi que toutes les lettres qui vous avaient été écrites depuis 
qu'elle a été publiée, en un mot tout vous interdisait ďaccor- 
der ce délai. J'ai aujourďhui ä vous annoncer que le Général 
en chef Brune est nommé pour vous remplacer dans le com- 
mandement de ľarmée d'Angleterre, qui prendra désormais 
le nom d'Armée de ľOuest. Ce Général part demain. Je suis 
on ne peut plus fäché que ľarrivée d'Alexandre Dalton, qui 
avait précédé vos conférences de Candé, n'ait pu vous faire 
changer ďavis en vous faisant insister sur le renouvellement 
des hostilités pour le 26. 

Le général Brune a paru désireux de vous conserver comme 
chef de ľétat-major de ľArmée de ľOuest. On m'a demandé 
si vous accepteriez ce poste ; j'ai en quelque sorte répondu de 
votre acceptation, et je ľai motivée sur votre dévouement et 
votre amour pour la patrie , quoique je ne puisse me dissi- 
muler ce qu'une pareille proposition vous présente ä faire de 
sacrifices ďamour-propre, etc., etc. Cependant, je vous le 
répéte , mon cher Général, j'ai en quelque sorte répondu de 
votre acceptation , et je n'aurais pas pris cette démarche (sic) 
sur moi si j'avais été moins connu de vous et si je n'avais pas 
été certain que, dans le cas oú vous n'accepteriez point, le 
Gouvernement, forcé de motiver votre rappel sur la violation 
de ses ordres et de le faire devant la France, n'eút été dans 
ľobligation de vous causer des désagréments. J'espére , mon 
cher Général, quelle que soit votre détermination , que vous 
rendrez justice ä mon amitié pour vous. Je désire vivement 
que vous acceptiez la plače de Chef de ľÉtat major de ľarmée 
de ľOuest : 1° parce que le public croira alors que vous ľavez 
demandée et que cette opinion ne peut que vous étre 
agréable ; 2° parce que si vous n'acceptiez pas , je ne vois 
plus pour vous qu'une perspective de désagréments. 

c Clarke. 

P. S. — Je remplis un bien pénible devoir en vous écrivant 
la présente. » 
Ár ch. nat. et Ár ch. de la G. 



12 



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— 166 » 



VI 

Dupont , général de division, au général Hédouville, 

« 25 nivôse (15 janv.) 

cc Le général Brune est, mon cher Général, nommé au 
coramandement de ľarmée de ľOuest. Le Ministre désire que 
je vous engage ä rester ä ľarmée comme lieutenant général 
en chef de ľÉtat major; ce que je remplis ici est son ordre. 
Quelle que sort votre détermination, vous nejpouvez douter de 
ľintérôt qui ne cessera de vous encourager. Je n'ai su qu'hier, 
ä 4 heures , votre remplacement qui était également ignoré 
du Ministre. 

« Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher Hédouville. 
« Je vous embrasse tendrement, 

« Dupont *. » 

VII 

« Le Ministre de la Guerre au général Hédouville, 

« Paria, le 26 nivôse ({6 janv.) 

c Les Consuls de la République, mon cher Général, ont 
donné le commandement de ľarmée de ľOuest au Général 
Brune. Ne croyez pas qu'ils aient moins de conflance en vous. 
Ils rendent justice k vos talents, ä votre zéle, etils comptent que 
vous continuerez ä servir avec le général Brune, soit comme 
ľun de ses lieutenants, soit comme chef de son État major, 
et que bientôt, avec le concours ďofficiers aussi distingués que 
Brune et vous, nous verrons terminer cette horrible guerre. 

« Je vous embrasse , mon cher Hédouville , 

« Alex. Berthier*. » 

1 Áutogr. 
*Arch. de la G. 



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— 167 — 



VIII 

« Čiarke au général Hédouville, chef de VÉtat major de 
ľarmée de ľOuest, 

« 28 nivôsé an VIII (18 janv.) 

« Je viens de communiquer votre lettre du 26 au Premiér 
Consul Bonaparte. Votre acceptation de la plače de chef de 
l'État major de ľarmée de ľOuest est une preuve de votre 
véritable dévouement pour votre pays, et puisque le général 
Brune vous estime et sait vous apprécier, je ne doute nulle- 
ment que vous ne parveniez de concert au but que le Gou- 
vernement désire ďatteindre. Au surplus , je dois vous dire 
que le Premiér Consul m'a paru touché, non seulement de votre 
acceptation, mais encore de la maniere don t vous me la mandiez, 
etque je trouve digne de vous. — =■ Les dispositions de Bernier 
et de d'Autichamp ont donne de la satisfaction et je viens de 
ľécrire au Général en chef Brune de la part du Premiér 
Consul. II est, je le pense, inutile de vous manderde commu- 
niquer la copie de votre dépéche du 26 ä ce Général. 

« Le Premiér Consul me chargé de vous témoigner sa satis- 
faction et de vous mander que le Ministre de la Guerre a re?u 
ľordre de vous faire expédier le brevet de chef de ľÉtat 
major de ľarmée de ľOuest. 

« Je vous embrasse, mon cher Général, ainsi que W ln . 
« Tóut ä vous, 

« G. Clarxe. » 

IX 

« Le Ministre de la Guerre, 

« 29 nivôse an VIII (19 janv.) 

t Faire sur le champ un brevet de chef ď É ta t major de 
ľarmée de ľOuest pour le^Général Hédouville. 

« Ľaccompagner ďune lettre honnéte qui lui témoigne la 
satisfaction du GouvernemenU » 



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— 168 — 



X 

Le Général de divíziou, lieutenant du Général en chef K 

« Angers, 29 nivóse (19 janvier.) 

c Au Général Berthier, Ministre de la Guerre, 
c Citoyen Ministre, 

c Je ne saurais trop vous remercier de ľintérét que vou3 
voulez bien me témoigner dans la lettre qui m'a été remise 
par votre dernier courrier. Je n'ai été mú dans tout ce que 
j'ai fait que par ľamour de ma patrie, et les sacrifices qu*il 
entraine ne me coúteront jamais. 

c Le Général en chef Brune m'a nommé ľun de ses lieu- 
tenants, il me témoigne de la confiance et je chercherai ä la 
justifier. 

« Salut et respect 

t T. Hédouvdlle. » 

XI 

c Ártnée de ľOuest, 

f Ordre général du 80 nivôse (SO janvier) 
c AľArmée, 

« Camarades ! le Gouvernement m*a donné une nouvelle 
preuve de sa confiance en me pla$ant ä votre téte. Je retrouve 
pármi vous les mémes braves que j'ai déjä connus et avec 
lesquels j'ai combattu souvent. Bientôt sans doute nos succés 
auront rendu la paix ä la Patrie, et déjä le Général en chef 
Hédouville nous les a próparés, et il consent ä les terminer, en 
acceptant avec une cordialité vraiment militaire le poste ďun 
des lieutenants de l'Armée, oú, sous Hoche, il acquit tant de 
gloire , et oú récemment il vous a si bien guidés que ľestime 
méme des ennemis assure saréputation militaire et politique. 

1 Ľentéte iinprimé portait : Le Général en chef, il a été rectifié k 
la plume. 



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— 169 — 

c II a tout tenté pour seconder les intentions paternelles 
des Péres de la Patrie; mais, braves guerriers, c'est alors 
méme que le Gouvemement épuise tous les moyens de 
sagesse, de pardon et de tolérance pour rendre la paix et le 
bonheur au peuple francais, que nos éternels ennemis sou- 
lévent contre la République, les départements de ľOuest. 

c Habile ä semer le trouble, ľAngleterre jette sur nos côtes 
des armes et la corruption ; mais vous avez des armes et des 
vertus. 

c Les crédules campagnards, égarés par les perfides qui, 
sousprétexte de les protéger, les avilissent et les pillent , 
s'empresseront, sans doute, de renoncer ä leur fatale erreur 
et trouveront un gouvemement qui pardonne; mais ceux qui, 
fidéles agenta de ľAngleterre ne poseront pas les armes , 
sont ä nos yeux des Anglais ou des traitres ä la Patrie. 



« Je vous recommande ďobserver une disciplíne exacte. 
EUe soutient la réputation et ľhonneur. Je donne ordre au 
Commissaire ordonnateur en chef de pourvoir par les moyens 
les plus réguliers ä la subsistance, chaussures et solde des 
troupes. 

« Lorsque le hasard des marches fera vivre chez ľhabitant, 
les chefs de coloimes rópondront personnellement de tous 
exces commis. 



« Le Général en chef, 

a Rrune. » 



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— 170 — 



VI 



I 

Le Minutre de la Guerre au général Hédouville. 

4 pluviôse, an VIII (24 janvier). 

c Personne plus que moi, mon cher Général, n'applaudit ä 
vos succés, et pour ľamour du bien public et par ľamitié que 
je v.ous porte. J'ai communiquó toutes vos dépéches aux 
Consuls, et ils me chargent de vous témoigner toute leur 
satisfaction. 

« Salut et amitié, 

c Alex. Berthier. » 

«... 

II 

Dupont, général de division, au général Hédouville. 

c 6 pluviôse, an VIII (26 janvier). 

t Vous ne pouvez, mon cher Général, vous peindre trop 
vivement la joie que votre pacification me fait éprouver. Ce 
succés vous était bien dú. Jouissez-en comme ďune victoire 
qu'aucune action de guerre ne peut effacer. 

c Je presse le Ministére de vous envoyer des fonds. 

c Avez-vous refu la lettre oú je vous engageais ä rester ä 
ľarmée? ľambition nouvelle que vous avez montrée dans 
cette circonstance, est bien la plus belie. 

t Je vous embrasse, mon cher Général, 
c Dupont. » 



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— 171 — 



III 

Paultre, aide de catnp du général Hédouville, á celui-ci 

t Paris, le 14 pluviôse (3 février). 

... c La nouvelle de la pacification de la Prévalaye a fait 
grand plaisir, et vous recevez maintenant le tribut ďéloges 
que la malveillance avait détourné un instant. Vous pouvez 
agir seul pour organiser provisoirement le pays pacifié. On 
n'a pas oublié que vous étes général en chef de ľarmée, et le 
Consul vous regarde comme le général en chef de la partie 
pacifiée. Ainsi, faites en sorte que le pays ne souffre pas des 
retards qu'y apporteraient les ordres devant suivre dans toute 
autre circonstance la hiérarchie militaire. Tout ce que vous 
ferez sera bien fait, aux yeux de Bonaparte et par oonséquent 
ä ceux de Brune, auquel le premiér a recommandé de suivre 
vos errements... 

c Paultre. 

c Bernier a été parfaitement accueilli du Consul. > 

IV 

G. Lacucé au général Hédouville 
t Général, 

« Paris, 15 pluviôse (4 février). 

t J'arrive de mission et je re$ois votre lettre. Je ne puis 
vous exprimer le plaisir que je ressens ä vous voir vengó ďune 
maniére si belie et si compléte. On a voulu vous nuire, et ľon 
n'a fait que faire ressortir votre gloire. Tout ce qu'il y a de 
próbe et de sensé vous rend justice, et si vous ľobtenez de 
vos cpntemporains, que sera-ce de la postérité ? > 



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— 172 — 



V 

Lettre de Milscent, ancien lieutenant au présidial d'Angers ; 
président de ľAssemblée des communes, en 1789 ; membre de 
la Constituante et du Corps législatif ; élu maire d'Angers en 
1792 ; mort président de chambre ä la Cour ďappel. (V. ce 
nom dans le Dictionnaire de Maine-et-Loire> par M. Célestin 
Port) : 

« Que de peines vous avez éprouvóes, Citoyen général, 

pour atteindre le but désiré 1 combien votre position a été 
délícate et périlleuse ! Qu'il a fallu de courage, de politique, 
de méditation, de secret, pour sortir victorieux ďune négo- 
ciation que la situation des esprits, la malveillance, ľopinion 
militaire hérissaient de piéges et de difficultés ! Mais votre 
génie s'est élevé au-dessus de tous les obstacles, et vous 
n'avez vu que les intéréts de ľhumanité. Dénonciations, 
calomnies, menaces anonymes, bruits absurdes, déclamations 
populaires, réclamations déplacées, vous avez tout bravé, 
tout apaisé, tout vaincu. II ne reste contre vous que la rage 
impuissante des méchants, mais, citoyen général, qu'elle est 
honorable, la haine des ennemis de la patrie 1... » (l er pluviôse). 



De la Sicotiärk. 



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LES DEUX FRERES 



(Suite et /in), 
VI 

Un jeudi du mois de mai, M. Peccaret, ľinstituteur, 
réjoui par le retour des beaux jours , prit sa canne et alla 
frapper ä la porte de M e Grafeuille , le notaire. 

— Voisin, je viens vous proposer une promenáde. 

— Volontiers, Monsieur, je suis libre cet aprés-midi... 
Oú irons-nous? 

— Si vous voulez, nous dirigerons nos pas du côté de la 
Frémaudaie, et nous ferons une visite á M* 6 Cherboneil ! 

— Eh bien, soit; la pauvre veuve restée seule doit 
s'ennuyer. Ses deux flls ľont abandonnée, et elle sera 
enchantée de nous voir ! 

— Ah ! dame, reprit ľinstituteur, la vie des champs ne 
plalt pas beaucoup á la jeunesse de nos jours. H lui faut du 
mouvement, du nouveau ; elle a de ľambition... 

— C'est vrai, répliqua le notaire, et puis, voyez-vous, je 
ne serais pas f&ché de savoir quand je pourrai étre rem- 
boursé des fonds que j'ai avancés pour payer les dettes de 
ce chenapan de Léon. 

En achevanl ces mots, M e Grafeuille prit son chapeau 
etattira derriére lui la porte de ľétude, mais pas assez 
vite pour empécher son chien de le suivre, 



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— 474 — 



— Ce diable de Médor ! II ne demande qiľá courir... Ici , 
Médor, derriére! ou va-t-il en aboyant comme un fou? 

* Médor était un chien informe, bas sur jambes, trés long 
de corps, la tôte grosse, moitié basset et moitié bull-dog. 

— La íidélité, observa ľinstituteur, est la qualilé domi- 
nante du chien. Ľhistoire ancienne nous offre le récit 
touchant de celui ďUlysse qui mourut de joie en revoyant 
son maitre , et ľhistoire moderne le récit nonmoins touchant 
de celui de Montargis... 

— Montargis dans le Loiret, je crois, interrompit le 
notaire, j'ai envoyé naguére une proeuration á Montargis 
pour un de mes clients... Derriére! Médor, ne courez pas 
ainsi, monsieur! 

Ils allaient ä pas mesurés , suivant la route ombragée 
qui menait á la Frémaudaie. Le maitre ďécole promenait 
sesgros yeux bleus, armés de luneltes, sur les champs 
oú les moissons commengaient á s'épaissir; il jouissait 
doucement du repos du jeudi. (ľétait un brave homme, 
qui remplissait les fonetions de magister avec un sentiment 
de tendresse envers les enfants dont il s'attirait ľestime et 
le respect. Dans le visage ridé de M e Grafeuille, il y avait 
moins de bonhomie et de franchise. Ses yeux gris, enfoncés 
sous les areades sourciliéres, dénotaient un caractére 
essentiellement positif , peu accessible aux beautés litté- 
raires et fermé á toute poésie. Quand ils furent en pleine 
campagne, M. Peccaret s'arréta un instant pour écouter le 
chant du rossignol. 

— Entendez-vous, M e Grafeuille ? qďil est agréable de 
préter ľoreille aux chants harmonieux que les poétes 
appellent les doux accents de Philoméle. 

— Oui, oui , répondit le notaire; ces petites bétes-lá ont 
un fameux gosier... Je ne comprends pas pourquoi, depuis 
quelque temps, on donne au baptéme, ä des enfants du 
sexe feminin, le nom de Philoméle. 

— Phi-lo-mé-ne, s'il vous plalt, M e Grafeuille, reprit le 
maitre ďécole, et non Phi-lo-mé-le, 



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— 175 — 



— Gomme vous le voudrez ; enfin ďest un nom fort á la 
móde, continua le notaire. Permettez-moi, ä mon tour , de 
vous faire remarquer ce champ de trois hectares que, 
ďaprés mes conseils, le propriétaire a drainé dans toute 
son étendue. Gomme le froment y pousse avec énergie ! Ge 
drainage a permis ďaffermer la métairie uq tiers plus 
cher. 

— Oh ! les fermiers auront désormais bien de la peine ä 
se tirer ďaffaire, objecta le magister; on augmente trop 
lesbaux... 

— Gomment donc, M. Peccaret !.. on les met ä leur juste 
valeur. Dans ľintérét bien entendu de la consommation , 
on doit faire rendre aux terres tout ce qu'on en peut tirer. 

— Et faire payer aux paysans tout ce qďils peuvent 
gagner! repliqua le maltre ďécole, Allons, M e Gŕafeuille, 
un peu de pitié pour ceux qui travaillent... 

La conversation semblait devoir s'animer entre le ma- 
gister compatissant qui plaidait volontiers la cause des 
fermiers et le notaire , homme ďaffaire avant tout , qui 
prenait ďinstinctle parti des propriétaires dontil rédigeait 
les baux. 

Ils approchaient de la Frémaudaie, lorsque ľimpétueux 
Médor se précipita téte baissée sur Argus, le chien de 
M me Gherboi\eil ; il s'ensuivit une bataille furieuse. 

— Ici, Médor! criaitM. Gŕafeuille, derriére... Séparez- 
les, M. Peccaret , je vous en prie. 

Le maltre ďécole, avisant un seau rempli ďeau tout 
prés de la margelle du puits, en verša vivement le contenu 
sur la téte des chiens qui se déchiraient ä belieš dents : 
Attirée par le vacarme, M"" Cherboneil parut sur le seuil 
de son logis. Argus, le vaincu, fut mis en pénitence 
dans ľécurie; Médor, fortement réprimandó par son 
maltre, maisfier de sa victoire, entra eránement dans le 
salón en secouantses oreilles sanguinolentes. M 6 Gŕafeuille 
se confondit en excuses et dut se servir de sa canne pour 



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176 — 



consigner ä la porte son trop fldéle Médor. Alors seulement, 
aprôs avoir saluéM 111 * Cherboneil, les deux visiteurs prirent 
plače ä ses côtés sur des fauteuils dont les housses ne s'en- 
levaient jamais. 

— Restez couverts, Messieurs, je vous en prie; vous 
avez chaud, dit poliment la bonne dame. Voulez-vous 
pŕendre quelque chose pour vous rafralchir; un peu de 
sirop; non, un verre de vin blane?.. Márie, apporte des 
verres, un tire-bouchon et une bouteille de vieux, dans le 
coin, ä gauche. 

M e Grafeuille et M. Peccaret répondirent en gens bien 
appris : 

— Ne faites pas attention, Madame, nous n'avons besoin 
de rien ! 

Cependant le bouchon, ayant sauté sous ľeffort de la 
servante, livra passage á une mousse pétillante et ä un 
liquide ambré qui triompha des serupules des deux 
visiteurs. 

— (ľest un breuvage digne des dieux de ľOlympe, 
s'écria M. Peccaret, en portant son verre á ses Iévres. 
Madame Cherboneil, je vous salue ! Ce vin ľemporte sans 
aucun doute sur le Falerne dont les anciens faisaient un 
si grand cas. 

— Les anciens nous étaient fort inférieurs dans ľart de 
préparer les vinš et dans toutes les branches de ľindustrie, 
répliqua le notaire. Madame Cherboneil, j'ai ľhonneur... 
Parlons de vos fils, de Francis, ďabord... Ľingrat! les 
travaux de mon étude ľennuyaient, il m'a quitté!.. Je lui 
pardonne, puisqu'il fait son chemin en Amérique. 

— Oui, oui, répondit M me Cherboneil ; il réussit parfai- 
tement dans ses entreprises... 

— Ah ! ces pays nouveaux sont attrayants pour la jeu- 
nesse, dit ä son tour le magister; ils oífrent de grandes 
ressourcés aux jeunes gens qui ont le goút du tráva il et 
Francis est du nombre; il se montrait fort appliqué ä ľécole 



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— 177 — 



et je vois lá, au-dessus de la glace, les couronnes tressées 
par mes mains que je posai sur son front candide. 

— EUes son t bien fanées, il y a de cela longtemps ! 
Qui nťaurait dit alors que je serais condamnée ä vivre 
seule, séparée de mes chers enfants ! 

Ici, M me Cherbonneil essuya une larme; il y eut un 
moment de silence. 

— E t son frére, et Léon, Madame, que devient-il ? J'ai 
quelque raison de vous demander de ses nouvelles... Vous 
savez; les petites sommes que j'ai avancées pour payer 
certaines detteset..., ajouta-t-il en baissant la voix, les 
deux franes soixante centimes que j'ai portés ä son compte. 

— Oui, Monsieur ; je n'ignore pas que je vous suis rede- 
vable. Nous réglerons cela, si vous voulez bien, á la pro- 
chaine récolte. D'ailleurs, il paraít que Léon, dont on dit 
tant de mal et que je croyais un.... mauvais sujet, puisqu'il 
faut vous ľavouer, est revenu ä des sentiments meilleurs. 
II travaille, il est caissier dans uneagence d affaires, ä 
Paris... 

— Hein! fit le notaire ; je ne lui suppose pas de grandes 
aptitudes pour de pareilles fonetions... 

— Et ďest vrai que dans son enfance le jeune homme 
n'avait pas un goút bien déclaré pour le calcul , dit ä demi- 
voix M. Peccaret... Mais, peut-étre..., depu i s... 

— Enfin, Messieurs, voilä cequ'il m annon^ait hier dans 
une lettre que je puis vous faire voir. II entrera trés pro- 
prochainement caissier avec cinq mille franes ďappoin- 
tements... 

— Cľest trop beau, Madame, pour que j'y croie, reprit 
M e Grafeuille... 

— Lechiffre est fort élevé, en effet, dit M. Peccaret; 
mais peut-étre que celte agence... Au fait, Léon ne man- 
quait pas ďintelligence, Madame, etsil veut sen donner 
la peine... 

— Eh bien, M™ 6 Gherboneil, ä la récolte prochaine, 



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— 178 — 



j'aurai ľhonneur de me présenter chez vous, interrompit 
le notaire, toujours préoccupé de son idée. 

Tout en causant, ľhomme de loi et le magister, encou- 
ragés par UT Cherboneil qui les invitait ä remplir leurs 
verres dés qiťelle les voyait vides, finirent par boire la 
bouteille entiére. Le vin était capiteux. Aprés avoir passé 
une heure á la Fréniaudaie, les deux visiteurs prirent 
congé de la maltresse du logis. Médor qui avait employé ce 
temps ä donner la chasse aux chats, se mit ä courír en 
avant , avec des aboiements joyeux. La téte échauffée par 
le vin mousseux, M e Grafeuille et son compagnon se lais- 
sérent aller ä une certaine expansion. Quand ils furent sur 
la route, M. Peccaret, oubliant sa retenue habituelle et sa 
bienveillance accoutumée, dit tout ce qu'il pensait de Léon 
Cherboneil. 

— Le jeune homme a fait un gros mensonge k M me sa 
móre, comme il m'en faisait á moi-méme, étant ä ľécole, 
qu en pensez-vous, M e Grafeuille? 

— Cľest indubi table , répondit le notaire, á moins qu'il 
ne soit dupe lui-méme. Une agence, une agence? Ce sont 
des mots en ľair, un piége pour attraper les šots! S'ila 
quelque chose , ce vaurien, il se fera voler... Oú a-t-il pris 
de quoi vivre ä Paris depuis bientôt deux ans, lui qui est 
parti ďici avec des dettes ? 

— C'est lá le mystére. . . Je n'ai jamais rien pu faire de 
lui á la classe, il déchirait ses livres pour ne pas apprendre 
ses legons; il crayonnait ma caricature sur le tableau, 
Monsieur, oui, la caricature de son maltre. . . 

— Quand il était dans mon étude, répliqua le notaire, 
il a eu un jour la cruauté de passer un morceau de bois 
fendu á la queue de mon chien et le pauvre animal a failli 
en devenir fou. . . Mais oú est-il donc ? Médor ! ! Encore á 
courir aprés les poules ? Ici, polisson, derriére ! . . . 

Devisant ainsi, ils atteignirent les premiéres maisons du 
bourg. Le soleil se couchait, allongeant ľombre des ormes 



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— 179 — 



dans les prés. Le merle sifflait dans les buissons et le ros- 
signol chantait toujours. (ľétait un de ces beaux soirs de 
printemps oú tout sourit dans la campagne, oú le laboureur 
reprend courage ä la vue de ľherbe qui s'allonge et du 
froment qui pousse dru dans les sillons. Du haut du 
clocher, ľAngelus tinta ; on eôt dit que la bénédiction du 
ciel s'étendait avec les vibrations de la cloche sur toute la 
vallée. 



VII 



Maltre Grafeuille avait deviné juste; ľagence iťétait 
qu'un piége tendu par des íilous aux gens crédules. Les 
quatre mille francs fournis par Léon Gherboneil, comme 
cautionnement de sa plače de caissier, furent emportés par 
les fondateurs de ľagence qui levérent le pied , six mois 
aprés, sans prévenir la police. Léon eut ďabord ľintention 
de déposer une plainte contre les escrocs, mais il renon^a 
ä cette idée, dans la crainte de se trouver lui-méme com- 
prbmis ; qu'allait-il devenir ? Des dix mille francs touchés 
par lui chez M. W. Findley, le banquier américain, il lui 
restait ä peine cent francs et quelques piéces ďor qu'il 
avait gagnées au jeu. Retourner auprés de sa mére, lui 
tout avouer et mener avec elle, ä la Frémaudaie, une vie 
réglée, eút été le parti le plus ságe, mais une fausse 
honte ľempécha de s'y arréter. On se moquerait de lui, 
il serait exposé de nouveau aux jugements sévéres de 
M. Réauval, et Thérése détournerait ž tout jamais ses 
regards ďun jeune homme incapable de rien faire. Qui 
sait si on ignorait encore dans le pays avec quel argent il 
avait pu subsister si longtemps ô Paris ? 



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— 180 — 



A bout de ressources, il roulait mille projets dans sa 
téte ; il errait á travers Paris dont les plaisirs lui étaient 
désormais interdits. II fallait pourtant se décider ; ľhiver 
approchait avec le cortége de privations et de souffrances 
qďil impose ä ceux qui sont tombés dans la misére. 

Un soir, las de battre le pavé á la recherche ďun expé- 
dient qui lui permit de vivre ä Paris, Léon Cherboneil 
entra dans un petit café et s'y fit servir un verre de rhum, 
puis deux, puis trois. Son cerveau s'échauffa ; il quitta la 
table avec la résolution bien arrôtée de s'expatrier. 

— J'irai en Amérique, moi aussi... Le banquier de mon 
frére me fera obtenir un passeport et m'avancera de quoi 
payer le prix de mon passage. Gomment n ai-je pas pensé 
ä cela plus tôt? 

Huit jours aprés , il partait pour le Havre. Comme sa 
bourse était peugarnie, il prit un billet de troisiéme 
classe. A Rouen, un marin monta dans le compartiment 
qďil occupait et la conversation s'engagea. 

— Allez-vous en Amérique ? lui demanda Léon. 

— Oui, mon ami, répondit le matelot, je fais partie de 
ľéquipage de la Ville du Havre qui part demain. Étes- 
vous du voyage ? 

— Peut-étre bien que j'irai á New-York par le paquebot 
suivant. 

— Si vous n'avez jamais navigué, mon ami, répondit le 
matelot, vous avez mal choisi votre temps. Nous voilá dans 
la saison des grosses mers et des tempétes. . . et il y a ďici ä 
New-York de mauvais endroits ä passer. D'abord il faut 
demancher, comme qui dirait sortir dela Manche, quoi ! ... 
Et on a beau étre á bord d'un vapeur, ďest rude, voyez- 
vous, parce qďon va tout droit contre la lame. A la hauteur 
des Sorlingues, que les AnglaisnommentScilly, on attrape 
généralement une raffale de Sud-Ouest, plein vent debout 
Aprés cela il y a le bane de la Sole et puis le Wbale-Bank, 
c'est á-dire le bane de la Baleine et puis la queue du bane 
de Terre-Neuve oú il vente á décorner des boeufs, sans 



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— 181 — 

parler des montagnes de glace hautes comme la cathédrale 
de Rouen et larges á ľavenant, contre lesquelles on se 
tape le nez, ... et puis, bonsoir : on fait un trou dans ľeau... 
La mer, voyez-vous, 5a ne plaisante pas ! 

Ayant achevé son discours , le marin s'allongea sur le 
siége du wagon, ferma les yeux et s'endormit. 

Léon entrait dans sa vingt-deuxiéme année. (ľest ľáge 
oú ľon aime á braver les périls ; mais les habitudes ďune 
vie molie et inactive lui avaient enlevé toute son énergie et 
les paroles du matelot refroidirent complétement en lui 
le désir de franchir ľAtlantique. Arrivé au Havre dans 
ľaprés-midi , il alla se promener sur la jetée qu'il avait á 
peine entrevue lors de son premiér voyage. Le jour baissait, 
la mer toute haute, poussée par un vent violent, déferlait 
partout au pied des falaises et roulait des galets avec fracas 
tout le long de la plage. La rade se couvrait ďune écume 
Manche, enlevée par les rafales, sur la créte des vagues 
profondément creusées au milieu desquelles paraissaient 
et disparaissaient les voiles ä demi carguées des caboteurs. 
Ce spectacle mena^ant n'était pas fait pour rassurer Léon 
Cherboneil. Aľinstant oú, mouillé par les embruns que 
le vent langait jusqu'ä moitié de la jetée, il revenait sur 
ses pas, un petit brick poussé par le courant vint se heurter 
contre le poulier du Sud. Ľéquipage se sauva dans le 
canot, mais le navire éventré livra aux flots en colére les 
débris de sa cargaison. Décidément Cherboneil junior 
éprouva pour ľélément liquide une aversion insurmon- 
table. 

Verš neuf heures du soir, poussé par ce besoin de mou- 
vement qui tourmente les gens mécontents de leur sort et 
d'eux-mémes, il revint errer autour des bassins, sur le 
quai qui va droit á la jetée. Deux personnages causant 
ensemble attirérent son attention. Ľun, déjá ďun ôge mur, 
s'enveloppait dans un caban de drap gris, ľautre, jeune 
encore, portait un paletot doublé de fourrure ; tous deux, 

13 



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— 182 — 



ils parlaient anglais. Quand ils furent devant le pont tour- 
nant qui conduit au bassin des Transatlantiques, le second 
.tira de sa poche un gros portefeuille et y prit une lettre 
qďil remit au premiér en lui serrant la main. Bien qu'il 
n'eút rien compris á leur conversation, Léon qui se trouvait 
lá appuyé sur la rampe dupontetregardaitmachinalement 
leurs mouvements, devina que le plus ágé devait étre le 
capitaine du Transatlantique dont le départ était annoncé 
pour le lendemain ma t in ; le plus jeune lui sembla étre un 
passager débarqué la veille par un autre paquebot et qui 
confiait au capitaine une lettre attardée, en lui recomman- 
dant de la jeter dans la boite de son navire. Le portefeuille 
du gentleman au paletot fourré, paraissait bien garni, et 
il y avait lá peut-étre une fortune. 

Peu á peu, le silence se fit sur les quais si animés 
pendant le jour. Ľétranger revenait verš ľintérieur de la 
ville, á pas lents, les mains dans les poches de son paletot. 
Les máuvais instincts se réveillent tout á coup dans ľáme 
de Léon Cherboneil. II brúle de s'emparer des billets de 
banque du gentleman; il en a soif, il les lui faut, il les 
aura ! Aprés avoir suivi ľinconnu avec précaution et épié 
ses mouvements, il le voit tourner ľangle ď une rue dans 
laquelle n'apparait aucun passant ; dans cette rue il n y a 
que de grands magasins, de longs murs et pas une bou- 
tique. D'un bond Léon s'élance par derriére sur ľétranger, 
lui appuie sa main gauche sur la bouche pour ľempécher 
de crier, lui donne un croc-en jamt>e qui ľétend sur le 
trottoir et enléve de la main droite le portefeuille placé 
dans la poche intérieure de son paletot. Le vent qui mugit 
á travers les agrés des navires amarrés dans les bassins et 
le sifflet ďun remorqueur qui s'avance avec précaution 
verš ľavant-port, ont couvert le bruit de la chute d'un 
corps sur le pavé et le cri étouffé de la victime de cette 
audacieuse agression. Léon a pris la fuite, il court d'un 
pas précipité, puis ralentit sa marche pour ne pas éveiller 
les soup^ons de ceux qu'il peut rencontrer. 



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— 183 — 

Le voilä revenu ď Amérique et riche de plus ďargent qďil 
n'aurait suygagner. Ilposséde untrésor! Lajoie ďavoir 
fait si facilement une bonne capture impose silence au 
remords que suscite au fond de son cceur la mauvaise action 
qu'il vient de commettre. Puis il a peur, il se trouble, il 
croit entendre crier ä ľassassin : il n'ose se coucher et, dés 
le lendemain il quitte ľauberge oú il s'est logé pour 
gagner Paris par le train de cinq heures. A Paris, il ne 
s'arréte que le temps nécessaire pourprendre la ligne 
qui le conduit dans son pays. Comme le renard , afln de 
dépister les chiens qui le chassent, traverse un bois oú sa 
trace se perd, ainsi Léon Cherboneil, craignant ďétre 
poursuivi par la police, se jetait dans la foule de la capitale 
et en ressortaitau plus vite pour retourner á son terrier. 



VIII 



— Te voilá, Léon! s'écria M* 6 Cherboneil surprise de 
voir son jeune íils parattre á ľimproviste : eh bien ! 
ľaffaire de ľAgence est-elle en bonne voie ? 

— Non, ma mére, association de voleurs qui nťont 
ruiné. . . J'ai perdu tout mon temps et ma peine. 

— Tu en as assez d u séjour de Paris, n'est-ce pas? Alors, 
montre-toi plus ságe ; reste avec moi : veux-tu ? 

— II le faut bien, ma mére ! 

M me Cherboneil fut frappée de la páleur de Léon et de 
ľinquiétude peinte sur son visage. Celui-ci monta dans sa 
chambre et s'y enferma pour se rendre compte des valeurs 
que contenait le portefeuille; ily trouva trente billets de 
mille francs. Tandis qďil les palpait ďune main tremblante, 
la servante de sa mére lui cria á travers la porte : Une 
lettre pour vous, M. Léon ! 



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— 184 — 



Une lettre ! Ces mots lui donaérent le frisson ; il la prit 
et vit qďelle portait le timbre du Havre. Sa vue se troubla. 
Aprés avoir refermé sa porte et tourné deux fois la clef 
dans la serrure, il rompit ľenveloppe et lut ďun ceil hagard 
ce qui suit : 

A Monsieur Cherboneil junior, 

« Monsieur, hier soir un gentleman a été relevé gisant 

« dans une ruede notre ville, le cráne fendu par suite 

« ďune chute sur ľangle du trottoir ; on le transporta dans 

c un poste de police oú les premiers soins lui furent 

c donnés par un médecin appelé en toute háte. Le 

t docteur ne croit pas que sa blessure soit mortelle, mais 

« elle exige de grandes précautions. Comme on a trouvé 

« sur lui une montre en or et sa chalne, un porte-monnaie 

« bien garni de guinées et de piéces de vingt francs, on 

c attribua ďabord ce fatal événement ä une chute acciden- 

« telle, causée par un étourdissement ou une attaque 

c ďapoplexie. Mais dans la poche de son gilet, on découvrit 

t une čarte de visíte au nom de Francis Cherboneil, de la 

c maison D. Hycksam, Cherboneil and C°, 25 Broadway, 

« New- York. 

« Averti par la rumeur publique, je me rendis au plus vite 

t dans le poste de police et je reconnus M. F. Cherboneil, 

t votre frére. Le blessé, transporté par moi á son hôtel, y 

c est ľobjet des soins les plus empressés. H fut longtemps 

« sans recouvrer la parole. Quand il ouvrit les yeux, je le 

« vis porter sa main sur le côté droit de son paletot. Je me 

t rappelai alors que le matin môme, il était porteur de 

c billets de banque américains qu'il m'avait présentés ; ils 

« constituaient une valeur de trente mille francs que je lui 

t échangeai contre une somme égale en billets de banque 

t fran^ais. Eh bien, Monsieur, le portefeuille qui renfer- 

« mait ces trente billets de mille francs lui a été soustrait. 

c II y a donc eu vol et tentative ďassassinat. La police se 



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— 185 — 



« Iivre á ďactives recherches pour retrouver ľauteur du 
c crime. 

« Je dois vous dire que j'avais eu la précaution de 
« prendre les numéros de ces billets de banque, et j'en ai 
* telégraphié la liste auxprincipaux banquiers et changeurs 
t de Paríš et de la province, pour qu'ils refusent de les 
« recevoir et fassent arréter celui ou ceux qui les leur pré- 
« senteraient. 

« Je suis persuadé, Monsieur, que votre présenr-e contri- 
« buerait bv j aucoup á la guórison du malade. Veuez donc 
« en toute hále ; son é'at rccla" e de vous ce deplactm^nt 
« que votre tendresse fratern Íle suffit á vous faire con- 
« sidéier comme nécessaire et urgent Tout ä vous, 
t W. Findley, banquier. » 

Frappé de stupeur et ďépouvante ä la lecture de cette 
lettre, Léon la laissa échappr de ses mains. Le voleur, 
c'était lui, lui qu'on ne pouvait soupgonner et que ľon 
appelait pour soigner le volé ; et ľhomme sur lequel il 
avait porté la main, le blessé trouvé par des passants sur 
la voie publique, c'était son frére ! ... Cependant comme il 
n'y avait pas dans cette lettre un seul mot qui ľaccusát, il 
descendit auprés de sa mére pour la lui communiquer. 

— Mon Dieu! s'écria M me Gherboneil, Francis est de 
retour, il accourait pour nťembrasser et un assassin ľa 
frappé. . . Je te voyais aussi prés de moi, toi, Léon, ľenfant 
prodigue. . . La joie allait renaltre á mon foyer et me voilá 
denouyeau dans la douleur?... Reste ici, Léon, c'est á 
moi qu'il appartient de soigner ton frére. Le devoir ďune 
mére est de veiller au chevet de ses enfants malades ! . . . 

Resté seul avec son secret, Léon eut horreur de lui- 
méme. Ces billets devenus inutiles lui brúlaient les doigts ; 
ne pouvant en soutenir la vue, il les cacha au fond de son 
secrétaire. J'étais fou, j'avais perdu la téte, répétait-il en 
marchant á grands pas á travers sa chambre. II y avait, 
accroché á la muraille, une photographie représentant son 



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— 186 — 



frére á ľáge de 17 ans; ce portrait exécuté par un artistc 
de passage , n'était pas un chef-ďoenvre , non , car il lui 
manquait la vie et c'est ce qui le rendait encore plus 
expressif pour Léon tourmenté par la vision de celui qďon 
avait relevé á demi mort sur lé pavé. Malgré lui, il y 
revenait toujours et n'osait y porter la main pour le faire 
disparaltre. En proie á une agitation qu'il ne pouvait 
dominer, il ne sorta i t plus de sa chambre , et s'y faisait 
apporter ses repas auxquels il touchait á peine. Quand il 
essayait de dormir, le frais visage de Thérése lui appa- 
raissait á côté de la face livide de son frére ; le bonheur 
manquó et le crime commis se réunissaient pour le torturer. 
Huit jours aprés son arrivée , une grosse íiévre le fonjait á 
garder le lit. Plusieurs Iettres de sa mére, écrites á de 
courts intervalles, dans lesquelles elle lui annon^ait que 
Francis était hors de danger et reprenait des forces, ne 
firent qu'augmenter son trouble. Comment soutenir le 
regard de son frére qui venaitpour ľembrasser? II eút 
voulu se cacher sous terre ; sa lácheté seule ľempécha de 
commettre un crime de plus en tournant contre lui-méme 
un pistolet chargé qui se trouvait á sa portée. 

Enfin M me Cherboneilfitsavoirque le médecin permettait 
ä Francis dese mettre en route; ils arriveraient tous les 
deux par le train de deux heures du soir. Elle disait á Léon 
de venir les attendre á la gare. Celui-ci trop malade pour 
quitter son lit, dut se faire remplacer par le domestique. 

— Est-ce que Léon n'est pas venu? Pourquoi cela, oú 
est-il ? demanda M"* Cherboneil. 

— II est á la maison, malade, et trés malade, répondit 
le domestique en ouvrant la portiére ; il s'est alité peu de 
temps aprés votre départ , Madame. 

— Mon pauvre frére est malade? s'écria Francis; eh 
bien! je veux le soigner, ma mére, le veiller, lui rendre 
tous les soins dont vous m'avez entouré! Allons vite, 
vite h . . moi, qui me faisais une fôte de le voir ! . . . 



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— 187 — 



Arrivé á la Frémaudaie, Francis se háta de montér á la 
chambre de son frére ; il était encore bien faible lui-méme 
et souffrait de sa blessure marquée par une ligne rougequi 
partait de la tempe et se perdait derriére ľoreille. Léon 
qui entendait ses pas dans ľescalier et reconnaissait le 
timbre de sa voix, fut saisi ďun tremblement nerveux et 
rejeta la couverture par dessus sa téte. 

— Ah! mon cher Léon, mon frére, s'écria Francis, 
embrassons-nous ! Mon Dieu! comme tu es pále... Ma 
mére, je vous en prie, faites venir un méilecn. Léon, 
donne-moi ta main; maistu as une grosse fiévre... Ah ! 
j'ai été bien malade aussi moi ; ma vie a été en danger... 
Un peu plus et nous ne devions jamais nous revoir ! 

Pour obéir ä sa mére, Francis consentit á s'aller reposer 
de la fatigue du voyage ; il avait besoin de ménagements. 
Mais verš trois heures du matin, il vint prendre sa plače 
au chevet de Léon. Une lampe de nuit éclairait faiblement 
les traits du malade qui se soulevait avec peine pour 
recevoir des mains de Francis les remédes prescrits par 
le médecin. Quand le jour commenca á poindre, Francis 
t debout prés de la fenôtre écarta les rideaux et promena ses 
regards sur le jardin; il vit les champs entourés de grands 
chénes aux rameaux dénudés, qui profilaient dans la brume 
leursnoiressilhouettes. Ľhiver était dans toute sa tristesse, 
ľaspect de la campagne morne et silencieuse portait á la 
mólancolie, mais aprés une si longue absence, aprés quatre 
années passées dans des pays tout différents, Francis con- 
templait avec bonheur les lieux oú s'était écoulée son 
enfance. Quelles sont douces les réminiscencés qui se 
réveillent alors dans ľesprit, et comme elles se colorent 
tout ä coup du rayon des jeunes années ! 

— Léon, dit-il á son frére en lui prenant la main, tout 
ce que je vois parle á mes souvenirs... Tiens, voici le bane 
sous la charmille oú tu faisais la dlnette avec la petite 
Thérése; tu ľaimais bien et il ne fallait pas vous déranger 



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— 188 — 



quand vous étiez en téte á téte... EUe doit étre grande ä 
présent, la fille du papa Réauval ? 

— Oui, dit á demi-voix Léon, et elle est jolie, va ! ... 
Francis reprit : les plus petits détails de nos jeux et de 

nos querelles ďenfants, je me les rappelle. D'ici j'apenjois 
ľarbre oú il y avait un nid de ramiers que je ne voulais 
pas dénicher ; toi tu voulais prendre les petits et tu m'as 
lancé -un coup de pied dont je me sentis longtemps. Tu , 
avais des coléres, parfois ; tu étais rageur... 

— J'étais mauvais et je le suis toujours ! dit Léon ďune 
voix étouffée. 

M me Cherboneil vint apporter une tasse de café á son 
fils aíné et s'assit sur unfauteuil prés du malade. Francis 
s'approchant ďelle lui dit en baissant la voix : 

— Combien je regrette que cette lettre soit tombée entre 
les mains ďun voleur ! Avec les dix mille francs, vous 
eussiez acheté les deux piéces de terre et le taillis que 
notre pauvre pére avait convoités pendant toute sa vie ! H 
est certain, ďaprés ce que nťa affirmé le banquier, qďun 
étranger s'est présenté sous le nom de Léon et a contrefait 
sa signatúre. Je ľai vue, cette signatúre; ce qu'il y a 
ďétonnant, ďest qu'elle était parfaitement imitée. 

— Cľótait la mienne, murmura Léon. 

— Que dis-tu, mon ami ? demanda Francis en se pen- 
chant verš lui. 

— Jete dis que cette signatúre était bien la mienne, 
ďest moi qui ai détourné la lettre et qui ai touché les dix 
mille francs ! Tu sais le reste, ma mére, je suis parti pour 
Paris oú je les ai dépensés ! 

— Toi, Léon!... tu aurais volé cette somme á notre 
mére! Tu aurais eu le triste courage de commettre un 
pareil crime... Et qďas-tu fait ä Paris ! 

— Rien de bon, j'ai tralné des jours ennuyés dans de 
mauvaises compagnies, je croyais nťamuser et j'étais mal- 
heureux J 



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— 189 — 

M"* Cherboneil atterrée par cette révélation subite regar- 
dait alternativement ses deux fils ďun môme pére, nourris 
ďun méme lait, qďelle avait ólevés avec une égale ten- 
dresseet qui avaient suivi des voies si différentes. Le coeur 
déchiró par les tristes aveux du plus jeune, elle pleurait en 
silence et n'avait pas la force de lui adresser un seul mot de 
reproche. 

— N'en parlons plus, reprit Francis, ďest ä notre mére 
de te pardonner ! Tu ľas gravement offensóe, mon ami . 
Gette p^rte eút été ďailleurs amplement compensée par la 
somme de trente mille francs que j'apportais... Une fatalité 
s'est encore interposée entre vous et moi, ma bonne mére ! 
Le malheur a voulu qďelle me fút soustraite. 

Léon s'était levé sur son lit, les yeux hagards, pftle, 
tremblant. H s'écria ďune voix altérée : 

— Je n'y tiens plus, je parlerai... dussé-je nťattirer les 
malédictions de ma mére et les tiennes, mon frére... 
Ouvre ce secrétaire dont voici la clef lá, tout au fond, 
cherche, Francis! 

Francis recula ďun pas, il avait reconnu son porte- 
feuille. 

— Comment est-il venu entre tes mains ? 

— (ľest moi qui te ľai pris, repondit Léon en se lais- 
sant tomber sur son oreiller. 

— (ľest toi qui me ľa pris ?... Toi, Léon? (ľest toi qui 
m'as renversé sur tepavó, toi mon frére ! ... Mais tu es donc 
un misérable, un bandit ! ... Au moment de cette perfide 
agression, je pensais ä toi, malheureux! au plaisir que 
j'aurais de déposer entre les mains de notre mére cette 
somme quidevait servir ä augmenter le chifTre de ta dot! 
Et toi, tu te jetais sur moi comme une béte fauve ! 

— II ne me restait plus rien, je voulais nťapproprier ce 
portefeuille, dévaliser un Anglais, un Américain qui avait 
fait luire ä mes yeux sous un bec de gaz ces billets... 

— Tu ne m'avais pas reconnu au moins, reprit Francis 
en fixant ses regards sur ceux de son frére, 



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— 190 — 

— Oh ! non, je le jure L.. Tu parlais anglais... 

— C'est vrai, c'est bien vrai, dit Francis, ďun ton plus 
calme. Vous entendez, ma mére ! 

H y eut un moment de silence pendant lequel on entendait 
la respiration haletante du coupable, écrasé sous le poids 
de ses aveux. Celui-ci , écartant la couverture de ses deux 
bras, les leva au ciel et dit ďune voix altérée par la flévre: 

— La nouvelle que nťannon^a la lettre de M, Findley 
fut un coup de foudre pour moi. La pensée de te voir repa- 
raltre m'était insupportable. Coupable envers ma mére et 
plus encore envers toi, mon cher frére, je souhaitais de 
mourir. La maladie vint et j'en fus bien aise, mais je ne 
voulais pas sortir de ce monde sans vous avoir avoué mes 
fautes. Le remords me rongeait... Oh! vous ne savez pas 
ce que c'est que le remords ! Désirer á tout prix ďeffacer 
une action criminelle, dont le souvenir vous poursuit jour 
qt nuit, s'efľorcer de faire comme si elle n'était pas et ľa voir 
toujours devant soi ! ... Quelle expiation, grand Dieu ! C'est 
lá ce qui me tue, c'est á ce supplice que je succombe. 

— Tu vivras pour te réhabiliter, si tu en as le courage, 
repartit Francis. Ma mére, je vous en conjure, pardonnez- 
lui comme je lui pardonne moi-méme, ne le maudissez 
pas, il ne savait pas ce qu'il faisait. 

M"* Cherboneil soutenant avec précaution la téte de Léon 
entre ses bras, déposa sur son front le baiser du pardon. Au 
méme instant, Francis se pencha verš lui : 

— Embrasse-moi, mon frére, dit-il avec un sourire, lá, 
sur cette ligne rouge qui contourne ma tempe, et que tout 
soit oublié. 

— Ah ! vous étes bons, répondit tristement Léon, vous 
me pardonnez. Que je voudrais pouvoir me pardonner á 
moi-méme! Tenez, le commencement de tout, c'est la 
somme de deux francs soixante centimes que j'ai dérobée 
á M e Grafeuille ; il ťen souvient, ma mére ? Et ce petit 
Jarcin dont je ne me suis pas repenti ma conduit vous 



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— 191 — 



savez oii ! Geux qui abandonnent Dieu méritent que Dieu 
les abandonne á son tour. Ah ! si j'étais resté prés de ma 
bonne mére, je n'aurais pas des fautes aussi graves ä me 
reprocher et peut-étre je serais aujourďhui ľépoux de 
Thérése!... 



IX 



La sincére aveu de ses fautes contribua plus que les 
ordonnances du médecin ä ramener le malade á la vie. Peu 
ä peu Léon revint á la santé , au premiér souffle du prin- 
temps. Un jour qu'il se promenait ä pas lents, au bras de 
son frére, celui-ci lui dit : " 

— II faut que je retourne á mes affaires; Daniel Hycksam 
me rappelle en Amérique... Tu ne peux guére rester ici, 
Léon ; veux-tu me suivre ? 

— Que feras-tu de moi qui ne suis bon ä rien ? demanda 
Léon. 

— Tu deviendras bon á quelque chose si tu consens ä 
te laisser diriger; ce sont les sages conseils qui ťont 
manqué. Viens, viens avec moi. A mon arrivóe á New-Yorck 
je me marieavec la soeur de mon ami Daniel qui, lui-méme, 
ne tardera pas ä se retirer du commerce pour aller habiter 
des terres qu'il a achetées dans ľÉtat de ľOhio. II est utile 
que tu changes ďair ; gráce ä Dieu te voilá á peu présguéri 
au moral comme au physique, n'est-ce pas! Les rechutes 
dans les deux cas sont souvent mortelles... 

— Je consens bien volontiers á ťaccompagner, repartit 
Léon, mais notre mére restera seule en ce monde ? ... 

— Non mon ami, j'ai prévu le cas et tout arrangó pour 
qu il n'en fút pas ainsi. Pendant les jours de ma convaleg- 



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— 192 — 



cence au Havre, j*ai eu le loisir de causer avec notre mére 
sur bien des choses, et ďarréter mes plans. 

Un mois aprés cet entretien , les deux fréres voguaient 
verš ľAmérique. Le notaire Grafeuille étant allé trouver 
M. Peccaret, ľinstituteur, lui dit avec mystére : 

— J'ai été appelé hier chez M. Lavaret, vous savez, ce 
propriétaire qui demeure á deux kilométre de la Frémau- 
daie, un brave homme, rangó, timide, dont la femme est 
morte il y a vingt-cinq ans, aprés un an de ménage. Eh 
bien, M. Lavaret nťa mandé pour faire son contrat de 
mariage ; il épouse, devinez qui, M. Peccaret?.. Vous savez 
qiľil avait depuis quelque temps le désir de convoler á de 
secondes noces... Je vais vous le dire, puisque vous ne 
pouvez trouver le mot de ľénigme. H épouse M me veuve 
Cherboneil... 

— Pas possible ! fit le maitre ďécole. Au fait, il a raison, 
ce pauvre Monsieur, M"* Cherboneil est une excellente 
femme et qui a quelque chose. 

— Sans doute, il a raison, reprit M e Grafeuille, ďautant 
plusque Francis, son filsalné, lui a faituncadeaudetrente 
mille francs. Cette somme, paralt-il , lui avait été volée, 
puis on ľa retrouvée... II y a du mystére lá dedans ; j'ai 
entendu parler de tentative de meurtre, ďagression sur les 
quais du Havre... que sais-je! Toujours est-il que ce 
chenapan de Léon a reparu, mais changé du tout au tout 
et si avide de regagner le temps perdu ä ne rien faire, qu'il 
est parti avec son frére pour ľAmérique; et c'est Francis 
qui a engagé sa mére á unir son sort á celui de M. Lavaret 
pour qu'elle n'ait point á se trop affliger du départ de ses 
deux enfants... 

— Bien, bien, répondit M. Peccaret; c'est fort ságe de 
sa part... Francis s'est toujours rendu parfaitement compte 
de la situation de tout un chacun; cette expression a vieilli, 
mais je puis ľemployer entre nous. Les jeunes gens nés 
loin des villes, dans une famílie aisée, mais trop peu riche 



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— 493 — 

pour augmenter sa petite fortune, ont deux voies ouvertes 
devant eux. Lune c'est de s'en aller au chef-lieu, á Paris, 
á ľétranger et de chercher a s'élever par leur travail ; ľautre 
ťest de rester oisifs aux champs , de végéter , ďessayer 
de la vie de plaisirs dans leur village et puis dans la 
capitale et de se ruiner. Francis a choisi le premiér de ces 
deux partis, Léon a pris le second. Que s'est-il passé, nous 
ľignorons. Aprés avoir fait fausse route, Cherboneil junior 
a tourné bride et suivi les conseils et les exemples de son 
ainé ; tou t est pour le mieux... 

— Et voilá comment, reprit M e Grafeuille, comment j'ai 
un contrat de plus ä rédiger et les affaires de deux familles 
se concentrent dans mon étude... Et comme vous avez été 
ľinstituteuť des deux Cherboneil, M. Peccaret, vous ôtes 
invité de la part de ľépoux, désireux ďhonorer en vous le 
maltre de ses beaux-íils, ä assister au repas nuptial. 

— Gette invitation me touche et me flatte, répondit 
M. Peccaret, et j'augure bien de cette union. M. Lavaret 
aura dans la veuve Cherboneil une épouse accomplie, eť 
celle-ci, résidant plus prés du bourg, sur le bord de la 
granle route, recevra directement du facteur les lettres que 
celui-ci confiait trop souvent á mes écoliers et qui couraient 
le risque de ne pas arriver á leur adresse. 

Th. P. 



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LA CHATELLENIE (V 

LA JAILLE-YVON 

ET SES SEIGNEURS 

ďapréa les documenU inódlta 
(1052-1780) 



{Suite et fin) 

TROISIÉME PARTIE 

LE F1EP DE LA JAILLE-YVON ET SES DÉPENDANCES 

Le manuscrit, rédigé en 1745 et intituló Répertoire 
général des titres du fief de la Jaille-Yvon, contient 
la liste des lieux, domaines et terres qui composáient 
ľensemble de la chátellenie á la fm du xvin 6 siécle. Ce 
registre, compris dans la collection des recueils inédits des 
titres de la seigneurie du Port-Joulain, compte 174 feuil- 
lets. II fait partie de la collection des piéces anciennes 
conservées dans ľétude de M 6 Alfréd Barouille , notaire 
á Cháteau-Gontier. Cette énumération compléte les indi- 
cations relatives aux seigneurs ou détenteurs des biens 



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— 195 — 



mentionnés par le Dictionnatre historique de Maine-et- 
Loire í . 

Anglesgherie (ľ) 

ĽAnglescherie ou ľAngleuscherie , f. , paroisse ďAviré. 
— « Maison seigneuriale, bois et garennes » relevant partie 
de Louvaines , de Lavau-Guillaume, de la Jaille-Yvon et 
du Teilleul. — Appartenait á Jehan Briend en 1448-1477, 
Maitre Pierre Briend , prôtre , 1524 , Jean ďAndigné 
1542, n. h. Louis ďAndigné 1557-1578 , Pierre ďAndigné 
1588, Adrien Coconnier 1650, Christophe Houdemond 
1739. Le seigneur devait en 1610 six sols de service au 
barón de Cháteau-Gontier Ä . 



Aubriaye (ľ) 

ĽAubriaye, f., p"* ďAviré. — Appartenait á Pierre 
Lefeuvreen 1498, M e Jacques-Nicolas Héreau 1629, Hullin, 

1 Nous avons déjá énuméré les seigneurs de la Jaille-Yvon au 
moyen ftge. De nouvelles recherches nous perm e t ten t de joindre á 
nos premiers renseignements des détails intéressants. 

Entre 1040 et 1060 , Ivon de la Galie. (Coll» Anjou et Tour., t. II, 
p. 466. — Cartul du Ronceray). — Avant 1060 , Ivo de la Gallia 
(Coll" Anjou, t. XII. n© 9533. — Cartul. de St-Nicolas d'Angers). — 
c Item relicta et hasredes defuncti domini Yvonis de la Jallia Yvonie 
mtiitis, 25 sol. etc. » (Coll B Anjou, t. XIII, n« 1454. — Obituaire de 
Saint-Maurice d'Angers.) — Verš 1060 , Ivo de Gallia. (Coll B Anjou 
et Tour. , t. II. n° 615. - Titres de ľabb. du Ronceray). — 1062 , 
Ivo de Galia. (Coll» Anjou et Tour. , t. II , n # 650. - Titres de ľabb. 
de Vendôme ) — 1084, Yvón de Jallia. (Coll» Anjou et Tour. , t. IV, 
n # 1084. — Archives de Marmootier.) — xi # s., Ivo de Gallica, Frot- 
mundus. fráter suus. (Cartul de la Trinité de Vendôme , Bibl. nat. , 
mss. lat. nouv. acq. 1232. p. 49). — xi° s., Godfredtis, filius Tvonis de 
Jalha. (Coll* Anjou. t. XII, f> 9576. - Cartul. de Saint-Nic .-d'Angers). 
- 1100, Ivo de Galleia. (Coll* Anjou, t. XII, P 9566. — Cartul. de 
Saint-Nic .-d'Angers). — 1101, Ivo de Jalia. (Coll» Anjou et Tour. , 
t, IV, n* 1201. — Titres de Marmoutier.) — 1109, Ivo de JaUia. (Coll* 
Anjou, t. XII, n* 9612. — Cartul. de Samt-Nic. d'Angers). — Entre 
1111 et 1112, Yvo de Jalleia , capitalit dominus éfusd. loci. (Saint- 
Aubin-du-Pavoil. — Coll" Anjou et Tour. , n° 1315. — Titres de 
Nyoiseau) — 1121, Goffridus filius Yvonis de Jallia. ( Coll B Anjou, 
t. XII, n* 9652. — Cartul. de Saint-Nic. -d'Angers.) — 1190, Yvo de 
Jallia. (Coll» Anjou et Tour. , t. V, n* 2056. — Titres de ľHôtel-Dieu 
d'Angers.) 

. 1 Rememb. A. £ 23. 



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— 196 — 

sieur de la Rocherie, sénéchal de Segré , mari de Louise 
Coconnier 1662 , FranQois Houdmond, marchand , demeu- 
rant au bourg ďAviró 1723, Charles-Pierre Houdmond 
1755. En 1760, M r de Contades , seigneur de Raguin , pré- 
tendait avoir droit á la mouvence de ľAubriaye l . 

Berardiére ou Brardiére (la) 

La Brardiére, f., p 8 " de la Jaille-Yvon. — En 1511 , la 
veuve Róbert Retif fait foi et hommage simple pour des 
héritages dépendant du lieu de la Berardiére. — René 
Pancelot s'avoue sujet en 1542 t pour cinq boisselées 1/2 
de terre ou environ * voisines de ce méme lieu. — M e Jean 
Vivier est sieur de la Berardiére , contenant tant en terres 
labourables , grands bois , bois taillis , maisons , granges , 
jardins, prés et vignes, un ensemble de quaŕante joumaux, 
en 1574. — Anne Barón, íille de M Ä Nicolas Barón, s'avoue 
sujette, en 1602, pour divers héritages « étant anciennement 
des appartenances de la Berardiére. » — Márie Duvivier 
et ses fréres et soeurs possédent la terre en 1622. — La 
Brardiére est acquise , en partie , en 1641, par n. et d. 
Fran^ois ďAnthenaise. — Anne Le Peigné, veuve de 
M e Charles ďAnthenaise, 1669 2 . 

Bizeraye (la) 

Ce lieu était mouvant du fief de la Liziére qui reportait 
au seigneur de la Jaille. Les seigneurs de la Jaille préten- 
dirent que cette terre était de leur mouvance directe. Or les 
seigneurs de Serrant ayant vendu ce bien á M. Walsh , et 
M. Walsh ľayant revendu á M. de Scépeaux du Houssay, 
la dame de la Jaille en revendiqua les ventes, malgré 
ľo;:position du seigneur de la Liziére. II y eut procés. Une 

1 Rememb. A. P 27. 
1 ľi$memb. A. f* 44. 



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— 197 — 



sentencé de la sénéchaussée de Cháteau-Gontier enjoignit 
au sieur de Scépeaux ďexhiber son contrat au seigneur de 
la Liziére (20 avril 1752) ». 



Bliniére (canton de la) 

Divers héritages situés ä la Bliniére, paroisse de la 
Jaille-Yvon , furent possédés par Jean et Pierre Pancelot , 
Jean Rocheron et Phorien de Macu, en 1497, Venier, en 
1490. En est sieur M e Nicolas Barón 1557, Perrine Chesneau 
1602, Anne de Briolay, veuve de n. h. Sébastien Viau 
1624, Charles Chaligné 1651 , M. Jean Pichard, notaire 
royal, 1659, Šimon des Noés, sieur de la Suhardiére 1662, 
M re Pierre Drouard, sieur de Lorgerie, 1739, FranQoise 
AUaire, veuve de Richard, sieur de la Noérie, 1740 Ä . 

Bellonnais (la) 

La Bellonais , f. , paroisse ďAviró. — Fran$ois Gaultier 
fait foi et hommage et reconnalt devoir 10 d. de service 
en 1557. — Christophe Dubois, veuve de Jean ďAndigné 
1653, Urbaine Guillotteau, veuve de Renédu Rateau, 1664, 
Suzanne ďAndigné, veuve de M. René ďAndigné, 1669 s . 

Bouillé-Thévalle (autrement S*-Sauveur-de-Flée) 

Bouilló-Thévalle, f., paroisse de Saint-Sauveur-de-Flée. — 
Pierre de Villeblanche demande ä Emard de Thévalle de 
faire foi et hommage pour ses fiefs de Pierre-Fritte et de 
Saint-Sauveur-de-FIée, 1480. — Emard de Thévalle, écuyer, 
baildesenfants mineurs issusde son mariage avec Ysabeau 
de Quatrebarbes, fille et héritiére de feu Gilles de Quatre- 

1 Rememb, B. £ 17. 
* Rememb. G. *» 28, 
\Hememb. A. f° 19. 

14 



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— 198 — 



barbes, fait foi et hommage pour la terre de Bouillé le 
16 avril 1479. — Jean de Thévalle 1499-1534. — Jean de 
Thévalle , fils du précédent, 1564. — Amboise de Glermont 
1598. — Amory de Saint-Offange , écuyer , 1612. — N. h* 
Thomas Aubert, sieur de la Gautraye, héritier de n. h. 
Maurice Aubert, seigneur de Bouillé, 1659. — N. h. Jean 
de Valtaire, écuyer , sieur de Feudonnet , mari de Jacquine 
Aubert, 1661. — N. h. Jean Leshénault, écuyer, premiér 
chirurgien de la reine ďAngleíerre et de M"" la duchesse 
ďOrléans, époux de Márie Le Couvreux, 1663. — Hercules- 
Joseph-FranQois Leshénault 1760. — Paul-Fran^ois Leshé- 
nault, chevalier, seigneur de Saint-Sauveur-de-Flée, 1781 1 . 

Boullaye (la) 

La Boullaye, f., p 8 * de Marigné. — Appartenait á Gilles 
de la Daviére en 1485. — Fran?oise de la Jumelliére, dame 
de la Jaille, donne quittance á messire Jehan Bineu, sei- 
gneur du Port-Joulain, des ventes du contrat ďacquét des 

1 Rememb E. f° 26. — Ľancien chäteau de Bouillé-Théval relevaiten 
franc-alleu de Chäteau-Gontier, avec cour et jardinsentourés de larges 
douves. En dépendaient : la seigneurie d'Aviré, la terre de Saint-Sau- 
veur-de-Flée, le Chemin. le Houssay, la Raguiniére, ľAubriére, ainsi 
que la Horiiére, ľAngeviniére, ľOuchéraie de Montsuillon et ďautres 
Jieux moins importants. Ces lieux s'appelaient ä ľorigine Bouillé. 
En 1444, selon ľauteur de la Genealógie manuscrite de la Maison de 
Quatrebarbes. M. Gilles Quatrebarbes fonda la chapelle de Bouillé 
que ses prédécesseurs avaient fait bätir dans la ligu e du grand 
autel de ľéglise paroissiale de Saint-Sauveur-d e-Flée Furent pré- 
sents ä cette cérémonie : Africain de Thorigné, Pierre de la Touche, 
Richer, curé de Louvaines , etc. Maitre Jehan Desnieau était en 1467 
chapelain de ce bénéfice qui fut ľobjet de nombreuses libéralités de 
la part de la famílie de Quatrebarbes. Jehanne Quatrebarbes fit don 
de la ferme du Grand-Huux, en Ahuilló, prés Laval. au titulaire de 
cette chapellenie ä titre ďhonoraires. E mar de Tesval, écuyer, avait 
épousé isabeau Quatrebarbes, fille de Gilles Quatrebarbes. Ce sei- 
neur fait foi et hommage pour la terre de Bouillé, en qualité de bail 
e ses enfants mineurs, le 16 avril 1479. Les Quatrebarbes portaient : 
De sable ä la bande ďargent accompagnée de deux cotices de métne , et 
les seigneurs de Tesval ; D'or ä troú annelets de table , d'aprés les 
armoiries qui figuraient aux vitraux de ľéglise Saint-Sauveur-de- 
Flée. Le 5 mai 1480, M' Pierre de Villeblanche demandait á Eniar 
de Tesval de lui faire foi et hommage pour les fiefs de Pierre-Fritte 
et de Saint-Sauveur-de-Flée. La famille de Tesval conserva la 
seigneurie de Bouillé pendant tout le xvi* siécle. 



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— 199 — 

terres de la Boullaye en 1500. — En est sieur Antoine 
Meslet, écuyer, 1540. — N. h. Jean Meslet 1545. — 
M. Nicolas Thouin, prétre, 1557. — Jean Vivier 1574. 
— N. et d. FranQois ďAnthenaise 1646. — Anne Le Peignó 
1673 K 

Buhardiére (pró dépendant de la) 

En 1475 , ce pré appartenait á Messieurs de la Trinité 
ďAngers. Ils le possédaient encore en 1664 ». 

Butte (piéce de la) 

Cette piéce de terre appartenait ä Pierre LeRoy, seigneur 
de la Lorayére , en 1511 , á Jean Le Roy en 1583 , á Renó 
Allard en 1620, á FranQois Berlin en 1659, á Rose Le 
Roy en 1739 *. 

Ghamp de ĽAvoine (le) 

Ce champ appartenait ä M. Jean Cadotz, en 1664, 
M. Pierre Drouard, en 1739 4 . 

Chapelle de S^-Thibault (la) 

Cette chapelle , desservie dans ľéglise paroissiale de la 
Jaille-Yvon, avait étó bátie en 1581. — Chapelains : Jean 
Thibault 1601 , Fran^ois Picault 1620, Nicolas Thibault 
1641, Pierre-Jean Poulain 1739, Mathurin-Francois Allard 
1745 \ 

* Rememb. C. f* 35. 

* Rememb. G. f» 19. 
» Rememb. E. f> 18. 

* Rememb. C. f* 37. 

* Rememb. A.f»l, 11, 34, 63, 89. 



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— 200 — 



Ghataigniers (piéce des) 

Cette piéce appartenait i Jean Hunault en 1560, á Pierre 
Pancelot en 1578 f . 

Cheverie (piéce de la) 

Cette piéce appartenait ä René et ä Adrien Le Péard 
en 1569 K 

Clerettes (piéce des) 

Cette piéce appartenait á Nicolas Barón en 1565 , Anne 
Barón 1602 8 . 

Glopiniére (la) 

La Clopiniére, f., p"* de Montguillon. — Appartenait á 
Gilles Quatrebarbes en 1448, Gabriel Amys 1666 4 . 

Coudreau-Beuzelin (le) 

Le Coudreau-Beuzelin, f. p 1 " - de la Jaille-Yvon. — En est 
sieur Guillaume Dumelle, mari de Gatherine de Maimbier 
en 1581, M e Jean Vivier 1574, Renée Lebannier 1610, 
Jean Jolivet , sieur des Rochettes, 1620, Fran?ois Bionneau 
1659, Thomas Rallier, écuyer, sieur de la Tertiniére, 
1739 5 . 

Coudreau-Marcu ou Guionnais (le) 

Le Coudreau-Marcu , f., p"* de la Jaille-Yvon. — En est 
sieur Jehan Poisson en 1387, André Marcu 1390/Jehan 

* Rememb. F. P 11. 

* Rememb. E. ŕ 23. 
» Rememb. G. ŕ> 27. 

* Rememb. B. f 9 35. 

* Rememb. A. P 42. 



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— 201 — 



Marcu 1420, Michel Marcu 1444. — II rend aveu le 14 mai 
1444 pour son lieu du Coudreau , contenant deux maisons, 
étang, jardins et autres appartenancés, des terres, des bois 
etchénesglandiers, des vigneset després. II dit avoirdroit 
« ďavoir garenne deffensable, haies et prés, murgis á 
c connins aud. Coudreau et á son autre lieu de la Guion- 
« niére. » Ses sujets sont: Jehan Marcu, son frére pulné, 
Jehan Rivaut, á cause des terres de la Pelteraye et de la 
Hurayére , Olivier le Geuvre, Jean Marcu de la Bellinniére, 
Jamet Marcu, Jamet et Michel les Seurreau, messire Pierre 
le Gaigneux, prétre, les héritiers de Jean Poisson. — 
Jean Rochereau 1480. — Nicolas Barón 1556. — Fran^ois 
de Monteclerc, de la Rongére, époux de Márie Budet *. 

Michel Barón fait foi et hommage en 1541 pour la terre 
du Coudreau. — En 1542, elle est possédée par M. Fran$ois 
Barón, apothicaire, par M. Nicolas Barón, avocat, et 
sieur du Verger, époux de Blanche des Landes, par Claude 
Barón et les autres enfants de Michel Barón. On procéde 
en 1550 « aux partages du lieu du Coudreau par lesquels 
le 1/3 dudit lieu donné aux cadets est constitué en fief ä 
6 s. de service. » 

Le 2 juin 1557, Nicolas Barón rend aveu pour les « mai- 
€ sons, jardins et estrages du Coudreau, avec la touche 
c de bois tant chônes, cháteigniers qu'autres arbres estant 
c prés lesdites maisons et estrages, » les terres labou- 
rables, prés, vignes, etc. Les sujets du fief sont : Šimon 
Michau, RenéPuissant, René Déan et ses « frarescheurs, » la 
veuve et les héritiers deRenéPancelot, Jehan Domyn,pour 
divers biens, la veuve et les héritiers de René de Charlot, 
pour des planches de vigne « aboutant ďung bout aux 
« gobins de vigne qui sont au fief du Port » et pour ďautres 
vignes, Jacquine Barón 1588. 

Anne Barón était dame de la Belliniére en 1606. Elle 
était veuve de Claude Colasseau , le lieutenant-criminel de 

1 Rememb. C. f* 8. 



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— 202 — 

Saumur, agent des amours du célébre Bussy ďAmboise, Ie 
gouverneurďAngers, étranglé, le 19aoút 1579, au cháteau 
de Coutanciére, par les gens du comte de Montsoreau , qui 
assassinérent également Louis de Clermont. — Anne de 
Briollay, femme de n. h. Sébastien Viau, 1624. — Daniel 
Lebreton 1630. — Angélique Bernier, veuve du précédent, 
1650. — AT M w Louis-Daniel Lema^on fait foi et hommage, 
par M. Jean-Fran$ois Lema$on, le 28 septembre 1739. II 
devait 6 s. de service á la chátellenie *. 

Coupelliére (partie de la métairie de la) 

La Coupelliére, f., c M de la Jaille-Yvon. — Elle appar- 
tenaiten 1742 á messire Gilles-Fran^ois de laGrandiére, 
mari de dame Marie-Marguerite Talour de la Carterie f . 

Coudrie (piéce de la) 

Cette piéce, dépendant de la Belliniére, appartenait en 
1602 ä Anne Barón, dame de la Belliniére ». 

Crosnerie (piéce de la Petite) 

Cette piéce de terre , située á la Jaille , appartenait en 
1542 ä René Pancelot , en 1565 á Nicolle Barón , en 1602 á 
Anne Barón 4 . 

Le Chapelain de la Chapelle de Cussé 

Maltre Nicolas Girard, chapelain de la chapelle de Cussé, 
s'avoue sujet en 1642 « pour un emplacement ďapentis et 

1 Rememb. C. P 10. — Voir, sur Claude Colasseau , notre Yolume 
intitulé Louis de Clermont, rieur de Busty d'Amboise, gouverneur 
d Anjou, Angers , Germain et G. Grassin , 1885. 

1 Rememb. B. f* 18. 

» Rememb. A. f* 27. 

4 Rememb, G. P 13. 



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— 203 — 

« une portion de jardin joignant, le tout situé au bourg de 
c la Jaille; ledit em pla cement joignant ďun côté la maison 
c des héritiers Charles Grandiére, ďautre côté le môme 
c jardin aboutte ďun bout une grange appartenant aux 
c Thibault et la grange enlaquelle ľon met les dixmes, 
« ďautre bout la rue dudit la Jaille. » - Maitre Julien 
Lefebvre, chapelain, 1662. - II possédait en 1673 vingt- 
cinq sols de legs sur des héritages situés au bourg d*> la 
Jaille. — La chapelle de Sainte-Croix, fon lée par M e Jean 
Pasqueraie, communiquait au logis seiirneurial de Cussé 
par une galérie 

Dioriére (portion de la) 

La Dioriére, f., p"* de la Jaille-Yvon. — Guillaume de 
Tinténiac en étaitseigneurenl448. — M. Pierre Bonvoysin, 
curé de la Jaille-Yvon , possédait un journal de terre ä la 
Dioriére en 1465. — M. Jean Vivier 1574 K 

Drogérie (la) 

Le Drogérie, cl., p 8 * de la Jaille-Yvon. — Appartenait ä 
Huet Le Roy en 1440, Frangois Gaultier, sieur de la 
Bourgonniôre, 1569, M. Le Roy de la Potherie, 1739 8 . 

Faiteaux (vignes des) 

Cesvignes appartenaient á JeanBouju en 1605, Renée 
Allard 1620, Jacques Thibault, notaire, 1661 , M. Drouard 
de Logerie 1739 4 . 

1 Rememb. F. P 18. — En 1582, René de Bourgneizf était seigneur 
de Cussé (Archives de la Mayenne , B. 2294.) En 1588, Pierre de 
Tourffuieuf, conseiller du Roi, maitre des requétes de sa maison, 
président en son grand conseil , avait remplacé le précédent pos- 
sesseur. (Z6»d.) 

1 Rememb. G. f> 26. 

' Rememb. Á. £° 9. 

* Rememb. C, P 5. 



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— 204 — 



Fauvelaye (partie de la) 

La Fauvelaye , f., p" 6 ďAviré. — Appartenaitá Jacques 
Lefeuvre en 1448, Jehan Aigremont 1477 , Jehan de ľEpinay 
1480, Jehan Hiret 1501, Guillaume Veillon 1505, 
L. Delaillée 1560, Ch. Delaillée 1582, Márie Chasseboeuf 
1629, R. Suhard 1640, Pierre Bourró 1662, marí de 
Jacquine Suhard, Frangoise Maumousseau , veuve de 
Nicolas Bourré, 1739 l . 

Forterie (la) 

La Forterie, f., p"" d'Aviré. — En est seigneurt Jehan 
ďArinaillé 1392, n. h. N. du Bois-Geslin 1448, Jehan 
ďAndigné 1447, Róbert des Rotours 1537, Mathurin de 
Gharnacé 1542, Pierre Hatton, maride Renéé deGharnacé, 
1574, Renó Suhard 1620, Pierre Bourri 1650, Guy 
Allaneau 1667, Márie Legoust, veuve de Šimon Doublard, 
1739 2 . 

Garreau (préle) 

Ce pré appartenait á Thibault Berthelot en 1455, Jehan 
Labbé 1480, Geoffroy Richard 1542, Gervais Douesteau 
1598, Jean Le Roy 1583, Brice Quarré 1620-1646, M. Jean 
Houssin, notaire, 1650, René de Montbourcher, seigneur 
du Iieu, de la Graffardiére et de Changé, 1665, Rose 
Bodin 1742 ». 

GUYONNIÉRE (la) 

La Guyonniére, chát. et f., p" 6 de la Jaille-Yvon. — Guy 
Michaud 1541 , Šimon Michaud 1557-1565, Jehan Michaud 

* Rememb. B. f* 14. 
1 Rememb. C. ŕ 16. 

• Rememb. Á. f* 7. 



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— 205 — 



1571-1587, Jean Richard, marí de Christophlette Michaud, 
1600-1645, M. Jean Richard, fils du précédent, 1662, 
Charles Richard, 1730 *, Pierre Richard, président au 
grenier ä sel de Gháteau-Gontier, 1775. 

Hérissiére (la) 

- La Hérissiére, ham. p"" de la Jaille. — En est sieur 
Jacques du Tertre 1448, Guillaume Salles 1482, n. h. 
René de Salles 1574-1581, P. Allaire 1600, Guillaume 
LeTessierl618, René LeTessier 1650, Charlotte Thibault 
1695, M. Pierre Drouard, 1739 *. 

Houssay (féage du) 

Ce féage, situé dans la paroissede la Jaille-Yvon, appar- 
tenait á Thibault de Bellanger, seigneur du Houssay, 
1449-1477, Pierre de Scépaux 1673, M e Joseph-Fran$ois , 
marquis de Scépaux du Houssay, 1742 a . 

Grée (piéce de la) 
Gette piéce de terre appartenait ä Jean Vannier en 1739 K 

Liziére (la) 

La Liziére , ch&t. , f. et p" 6 de Saint-Martin-du-Bois. — 
Guillaume de Roussigneul cite dans son aveu du 17 no- 
vembre 1448 : « le herbergement de la Liziére contenant en 
c maisons, estrages, courtils, vergers, bois et clouaisons, 
t uavec une toche de grós bois, six journaux de terre et plu- 
« sieurs piéces de terre et de bois exploitables et non exploi- 
« tables,prés,pattures, noettes, tertres, vallées,fontaines, 

* Rememb. E. f* 12. 

* Rememb. L P 22. 
» Rememb. C. f* 66. 
4 Rememb. D. f> 19. 



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— 206 — 



c ruisseaux, plesses et garennes, les terres de la Pantiére, 
« partie de métairie du Bignon, le lieu de la Chauvel- 
t liére, etc. » Les sujets du flef étaient : Robin le Voyer, 
sieur de la Malvindiére , Roberde du Tertre, dame de la 
Biseraye, messire Nicolas Courage, prétre, les enfants de 
Jean Lemasson. Le seigneur avoue avoir droitde grainaux 
moulins de la Jaille et de Chenillé. H fait par son fermier 
le charroi c ô la réparation desdicts moulins une fois ľan 
« aprés 8emonce dúment faite. » — René de Champagné 
1498. — Louis de Champagné 1540. — Fran^ois de Cham- 
pagné 1557. — Ildéclare, dans son aveu du 6 novembre 
1565, avoir droit de moyenne et basse justice. — Louis de 
Champagné 1601. — René de Champagné 1620 — Pierre 
de Champagné 1625. — René de Champagné 1669. — La 
terre est achetée en 1696 par Michel Bonneau et Perrine 
Hervé, sa femme. — M. Pierre ďHéliand , chevalier , sei- 
gneur ďAmpoigné, barón d'Ingrande et d'Azé, mari de 
Renée-Augustine-Elisabeth de Juigné, héritiére de M. J.-B. 
de Racappé, 1734 K 

Ecluze (ľ) 

Le moulin de ľEcluze était situé en la paroisse de 
Chenilló. — En 1622, Róbert Fleury, acquéreur de Jean 
Bourdais et de Mauricette Fleury, possédait la sixiéme 
partie par indivis du moulin. Une sentence du Présidial 
ďAngers condamne le 4 aoút 1692 Jean Frouin, proprié- 
taire dudit moulin , á payer au sieur Charles d'Anthenaise, 
seigneur de la Jaille et du Port-Joulain, 36 d. de rente 
féodale. Un boisseau de froment était dú au curé de la 
Jaille. En 1739, Mathurine Carré, veuve de René Frouin , 
maitre chirurgien, demeurant au bourg de Chenillé, 
déclare posséder « le moulin de ľEcluze, chaussée, chaus- 
c sereau , maison , logement , rues et issues situés sur la 
c riviére de Maine, paroisse de la Jaille *, 

1 Rememb. F. f* 34. 
' fUmemb. Á. 24. 



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— 207 — 

LONCHERAY, ĽOnCHERAY OU i/OuCHERAIE 

Le lieu de Loncheray était situé en la paroisse de la Jaille. 
— II avait donné son nom á une ancienne famille de che- 
valerie. La terre appartenait en 1322 ä Róbert de Lon- 
cheray \ — Le seigneur de ce flef était Jehan de Loncheray, 
écuyer, en 1456. Le 20 septembre 1465, il rend aveu pour 
son lieu et appartenances de Loncheray tant en flef qu'en 
domaine, comprenant « mon herbergement et demeure de 
« Loncheray á 4 maisons et le porteau couvert de pierre 
« avec ľestrage, douve, vivier, courtils, vergers, vignes, 
« bois anciens et exploi tables, ô les plesses et haies ďenviron 
« joignantmondict herbergement, contenant, toutes icelles 
c choses, 1 journaux de terre ou environ..., item, la moitió 
c ďung estang, le costé devers mondict herbergement ainsi 
c que le ruisseau dudict lieu ľenléve, avec les rivages 
« dudict costé.... la maison et estrage du Pátis, etc. » 

Les vasseaux du flef sont : Jehan Berard , sieur de 
Vanton, c auquel lieu de Vanton il y a 3 maisons une 
c couverte ďardoises, une couverte de paille et ľaultre de 
c jongs... » JacquesduTertre, sieur de la Coupiére. MicheI 
le Pescheur « ä cause du lieu appelé le Four , situé en la 
ville de la Jaille. » Jean Cherité, sieur la Hérissiére. Jean 
Tillier « á cause ďune piéce de pré située en la riviére 
c de la Jaille. » Les sujetssont : Jehan Berard, Guillaume 
Rousseau, Jehanne Seureau, Jehan Pineau « pour raison de 
t son hôtel du Pineau couvert ďardoises. » Jehan Verron, 
Messire Jehan Remefort, prétre, Guillaume de Tinténiac, 
Michelle du Tertre, Jacques du Tertre , les détempteurs du 
Pátis, Jehan Poisson et sa « fraresche, » Jehan Villier, Macó 
de ľEspinay, Perrin et Jehan les Guerriers, les héritiers 

1 c Dominus de Jallia Tvonis super molendinis , etc. , adquisitis a 
c defuncto Matheo de Andegavia, advocato in Curia seculari... qui 
t premissa emerat a Robertode Loncheraye, annodomini MCCCXXII 
t m nativitate Beate Márie. » (Cofŕ Anjou, t. XVI, f* 341. — Extrait 
du Reg. des Ánnivertaires de VEgUse ďAngert.) 



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208 — 



ďOlivier de Guindemac, les héritiers de Robia Roche, les 
héritiers de la Belliniére, Michel Marcu, Guillaume Roches, 
le seigneur deMaillé, Macée la Colecte, Michel etJehan 
les Pescheurs, les détenteurs des héritages de Robin 
Brinquemaut, etc. 

Le curé de la Jaille doit chaque année 7 s. pour diverses 
piécesde terre. Enfln Jehan de Loncheray dit avoir : « droit 
« de moyenne justice, ďépaves mobiliéres et fonciéres en 
son fief ét en la riviére de Maine 4 . » A la montre passée 
le 15 décembre 1470, au Lion-ďAngers, par devant Mon- 
seigneur le Gouverneur ďAnjou, commissaire du roi, 
figúre Jehan de Loncheray, en brigandine. 

Différents jugements sont rendus en 1498 et en 1509 
contre Jehan de* Loncheray. — En est sieur n. h. 
M e Vincent Crespin , 1527, Jean Duchesne, écuyer, 1544, 
René Duchesne, 1593. Le 15 juin 1602, il rend aveu pour 
« son herbergement auquel il y a 4 maisons, une grange, 
le tout couvert ďardoises... » Ses sujets sont: Jean du 
Tertre, M 06 de Montbourcher deVergeau en Chambellay, 
M"* de Vanton, René Allaire, sieur de la Hérissiére, les 
héritiers de Fran^ois Bouju. Les sujets sont : les héritiers 
de feu Pancelot, Pierre Le Roy, n. h. Pierre Le Gornu 
sieur du Tertre-Pelloys, les héritiers de feu Jean Huot, 
seigneur de la Vaizouziére, Jean du Tertre, écuyer, sieur 
du Plessis, messire Pierre Thibault, prétre, curé de la 
Jaille, messire Mathurin Guidé, avocat ä Angers, messire 
Jean Thibault, etc. 

Les fiefs de la Belliniére, de la Borderie, de Vanton, de 
Martinne, dépendent alors de la seigneurie de Loncheray. 
Dans son aveu , le seigneur énumére les corvées que lui 
doivent ses sujets astreints á < fanner le foin de la grande 
« prée, angranger, vandanger au clos des Rousselliéres, 
c plesser és plesses ďautour du boys et maisons de Lon- 

1 Rememb. F. f* 28. 



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— 209 — 

t cheray, dela Courtinniére, de la Brosse, du Fréne, dela 
* Noé-Rousselliére, du Busson-Vert et du Busson-Quarré, 
c lesquelles choses sont de présent réunies au domaine. » H 
ajoute : « Maltre Thibault et aultres, par le lieu de Venton, 
« me doivent demie poulle. » II a , comme sesprédécesseurs, 
« droitdemoyennejustice, ďépaves fonciéres etmobiliéres 
« en la riviére de Maine, droit de pécherie jusqďá neuf 
pieds, droit de bailler et ajuster mesure ä bied et ä vin aux 
« hommes et sujets á merc et patrón que je prens de vous. » 
II doit, au terme de ľAngevine, au seigneur de la Jaille- 
Yvon, 12 s. 6 d. de service et un charroi aux moulinsde la 
Jaille, auxquelsila « droit ďangrain. »Enfin il avoue avoir 
« garennesá connils, murgis et fossés doubles dedans la 
terre de Loncheray et bois marmental, etc. » 

Guy Grudé, sieur de la Ghesnaye, est seigneur de 
Loncheray en 1628, Pierre Armenaud 1650, Pierre 
Armenaud, fils du précédent, 1732. II s'intitule seigneur 
du Percher , conseiller au Présidial de Cháteau-Gontier. Sa 
veuve Marie-Fran<joise Dézéróe , séjourne ä Loncheray en 
1745. — Jacques-Nicolas-Renó Gastineau-, époux d' Anne 
Frangoise-Renée Sizé, 1789 1 . 

Moinnerie (la) 

La Moinnerie, cl. p" 6 de Montguillon. — Appartientá 
René Barón en 1635, M. Jacques Thibault 1649, Jacques 
Thibault, fils du précédent, 1660, Charlotte Camus 1664 2 . 

Naudue (piécedela) 

Cette piéce appartenait ä Jean Bodard en 1449, Jean 
Crespin 1563, Ch. Camus 1664 a . 

1 Rememb. F. f 29-30. 
1 Rememb. G. f* 6. 
• Rememb. A. f 19. 



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— 210 — 



LORAYÉRE (la) 

La Lorayére f. p"* de la Jaille. — En est sieur Jean Le 
Roy, receveur des tailles de Cháteau-Gontier en 1583, 
Pierre Le Roy, sieur des Veaux 1598, René Gasnier 1612, 
Renée Allaire 1620, Frangois et Matbieu Bodin 1659, 
Rose Bodin , demeurant au bourg et paroisse ďAzé , 
1739 K 

Motte (la) 



La Motte, ham. p 1 * de la Jaille, — En 1389, Jehan 
Berard rend aveú pour le lieu de la Motte et ses apparte- 
nances. — Différents jugements sont rendus en 1448 contre 
les enfants du feu sieur du Port-Joulain et contre Guillaume 
Bodard , qui possédent plusieurs maisons dans ce village. 
André Poisson en détient une partie en 1477. — En 1511, 
Jehan Roguis fait foi et hommage pour 6 hommées de vigne 
sises au Clos de la Croix , prés la Motte. — Barthelemy 
Thibault fait foi et hommage simple « par de pié de fief » 
pour divers héritages au môme lieu en 1541. II cite, dans 
son aveu de 1542, « sonlieu et appartenance de la Motte en 
« la Jaille, contenant tant en maisons, rues, issues et jardin 
c un demi-journal de terre. » — Jehan Louxin rend aveu en 
1557 pour une chambre de maison située au lieu de la Motte, 
couverte ďardoises, avec rues et issues au-devant. — 
Frangois Retif rend aveu en 1569 pour un clos de vigne sis 
prés le Grand Gimetiére de la Jaille. — M e Jean Richard, 
sieurcle la Guyonniére, et divers autres se partageaient le 
hameau en 1664. — Les héritiers de Jean Richard conser- 
vaient encore en 1739 ses héritages K 

1 Rememb. A. f* 18. 
Ä Rememb. C. f* 26. 



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— au — 



MlJRAlLLE (la) 

La Muraille, cl. p" - de la Jaille. — Appartenarit é Renó 
Thibault en 1620, René Desnoés 1663, Jacques Mauban, 
1714, la veuve Langevin 1739 

Pelletrayb (la) 

LaPelletraye, cl. p"* de la Jaille. — Appartenait ä Colas 
Le Maroullier en 1480 , M. Guy Le Maroullier 1511 , Renée 
Puissant 1552, Mathurin Prou, acquéreur ďAntoine 
Pradeau et René Marteau en 1595, René Daudet 1600, 
M e Jean Houssin, notaire, 1646, les enfants du sieur Renó 
Richard, qui était acquéreur du sieur Charles Quentin de 
la Tarencherie, 1739, Michel-Pierre Richard, présideňtau 
grenier á sel de Gháteau-Gontier , 1752 *. 

Neuville-la-Robert 

Neuville-la-Robert, f. p"° de la Jaille. — En est seigneur 
n. h. Rohert deja Riviére, écuyer, 1440. — Dans son aveu 
du 14 mai 1449, il cite « ľestrage dudict lieu auquel sont 
« mes maisons, chapelles, courtils, vergers, a vec une 
« tousche de gros bois sis prés mondict herbergement, avec 
« mes terres, prés, vignes, » Les vasseaux sont : Messire 
René de Maimbier, chevalier, seigneur de la Petite-Roche, 
Jehan-Guy Gaubretiére, sieur de la Tiercelinaye, M. Jehan 
Roy, chevalier, sieur de la Jonchére et de laClergerie, 
M. Geoffroy Girard, sieur du Souchay-Thuau , Jehan Nor- 
mand, sieur de Souchay-Damours, Jean de Ralay, sieur de 
Beauregard, Colin Venier, ä cause de la Reboursiére, 
ľabbé de la Roé, détenteur duGlosdu Morierde Cham- 

1 Rememb. F. P 33. 
1 Rememb. G. f* 41. 



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— 212 — 



bellayetďun courtil nommé la Roche-Chesneau, Perrin 
LeMaczon, ä cause du lieu de la Batterie, M™ Raoul Bouffay, 
prétre. 

Le prieur de Chambellay prélevait sur la terre de 
Neuville-la-Robert des dlmes de blé et de vin. « II m'est 
c tenu , ajoute le seigneur de Neuville-la-Robert, payer ser- 
c vices par chascun an aux termes et festes qui suivent : 
« tfest de Sainct-Janvier, ä Páques, de Noél, á la Toussainct, 
« ä Sainct-Aubin, et ä chascune ďicelles festes un jallet de 
c vin de 5 peintes et un échaudé par luy ou homme étant ä 
c ehe val, ledict cheval ferré de quatre fers neufs, et ayant 
« ledict prieur ou sondict messager, un chapeau de paille sur 
c la teste etc haussé de souliers non carrelós, ledict prieur 
c ou sondict messager demandant congé de descendre pour 
c ledict service faire, et iceluy faict, demandant congé de 
c remonter . Au deffault de chascune ďicelles choses, ai droit 
c ďavoir conflnation dudict cheval , et outre nťest tenu, 
c ledict prieur, dedireet célébrer deux messes la semaine 
c en madicte chapelle, et ledict prieur est tenu de dire 
c lesdictes messes en ľéglise de Chambellay, quand ladicte 
c chapelle ďest en estat... 1 » La seigneurie avait droit de 
moyenne justice. 

En est sieur Richard de la Riviére 1477, Thibault de la 
Riviére 1499, Pierre de Tinténiac 1542, n. h. Georges 
Chevallerie 1550, Renó et Amory les Chevalleries 1558, 
René de Tinténiac 1570, Renée de Carné, veuve du pré- 
cédent 1578, M. Guillaume de Bautru 1620 , M n Guillaume 
de Bautru, chevalier, seigneur de Serrant, 1675 *, Nicolas 

1 Rememb. A. f 44-46. 

\ Voir, sur les biens de ce seigneur, les titres conservés aux 
Archives de la Mayenne, B. 2387. — Procés-verbaux de mdimus et 
collation de copie , d'aprés les orÍ£Ínaux , de titres appartenant á 
messire Guillaume de Bautru, chevalier, comte de Serrant, barón de 
Segré, seigneur de Louvaines, des Vaux, de Saint-Martin-du-Bois , 
de Neuville-la-Robert, etc. ; les titres, copies et vidimus sont énu- 
méres audit procés-verbal, ils sont au nombre ďenviron 170 et 
appartiennent aux xiv*, xv*, xvi* et xvn* siécles. 



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— 213 — 



deBautru 4720, Messire Jean-Baptiste deRacappé, 1723, 
M* Pierre ďHéliand, chevalier, seigneur ďAmpoigné , 
1742, Pierre de Juigné , chevalier, époux de dame 
N. ďHéliand, ďAmpoigné. 

Percher-Briand (le) — Daudiniére (la) 

Le Percher-Briand , chát. et f. p 8 " 5 de Saint-Martin-du- 
Bois. — La Daudiniére, chát. et f., p" 6 de Chambellay. — 
En est sieur Jehan Briand , écuyer , seigneur de Brez en 
Menil, 1443. — Dans son aveu du 13 février 1453, il men- 
tionne c les maisons du Percher, pressoirs, courtils, 
« estrages, vignes, ľestang , les garennes defľensables, 
« faux, murgis á connils, etc. » II dit avoir le droit de 
« chasser, tendre et thesurer. » H cite les lieux et domaine 
dela Daudiniére. Iladroitdejusticefonciére. II doit 2 s. de 
service et deux charrois au seigneur de la Jaille. — En est 
sieur Pierre Tillon, époux de N; Briand, fille de Pierre 
Briand, 1480, n. h. Guillaume Tillon 1542, René Tillon 1547- 
1578. Marguerite Tillon, dame douairiére de la Roche- 
Giffard , rend aveu le l er septembre 1602. Ces deux terres 
appartiennent á n. h. Pierre Gandon en 1641 , Catherine 
Bodin, sa veuve, 1650, FranQois Poulain, sieur de la 
Foresterie, 1698, Jean Fourmard, époux de Madeleine de 
la Haye 1711, les enfants Fourmond 1739 t . 

Poissonniéres (les) 

Les Poissonniéres, ham., p" de la Jaille. — Jehan 
Rochereau y habite en 1495. Pierre deTinténiac en est sei- 
gneur en 1505. M. Guillaume Poisson, prétre, en posséde 
une partie en 1542. — Guillaume Poisson, « huissier sergent 
« á cheval du Roy au Chastelet de Paris, » déclare, le 27mars 
1560, « tenir par le moyen du seigneur des Poissonniéres, 

1 Rememb. Á. i° 31. 

15 



t 

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— 214 — 



c qui tient de la Jaille, » diverses terres et un petit pré voisin 
du lieu c oä estoit anciennement le four commun. » — 
Gabriel Charlot 1601, n. h. Gabriel Gaignard 1620, 
M. Guillaume Houssin, prétre, 1646, n. h. Gh. Quantin de 
la Tarencherie 1739 K 

Plessis de la Jaille (le) 

Le Plessis, chat. et f. p" 6 de la Jaille. — En est sieur 
Jehan du Tertre 1503, Guillaume du Tertre, mari de 
Suzanne Giffart, 1541, Jehan du Tertre 1598, Suzanne 
Giffart, 1620, M re Jean du Bailleul 1650, M" Guy de 
Bailleul 1562 , M* Gilles-Francois de la Grandiére, mari de 
Marie-Marguerite Talour de la Garterie , 1745. — Le sei- 
gneur devait 6 d. de service au seigneur de la Jaille *. 

Raimbault 

Raimbault, f. p 1 * de la Jaille. — Appartient á Jehan le 
Jeune, en 1448, Messire R. Richard 1574, Nicolas Dean 
1600, M. Frangois Dean, prétre, 4622, M ľÄ Alexandre Dean, 
prétre, 1663, le seigneur de la Tarencherie 1739. 

Ribouet 3 (prés sur la riviére de) 

Ges prés appartiennent ä Jehanne Becteau en 1565, 
Francois Le Tort, 1601, Guyenne Gautier 1646, Thomas 
duChesnay 1673, Pierre Trochon , cordonnier, demeurant 
á la Haute-Vallée, 1739 4 . 

Righardiére (clos de la) 

Jean Frangois, maréchal, possédait cette vigneen 1542 

* Rememb. G. f* 28. 
1 Rememb. J. f> 39. 
1 Rememb. E. f* 43. 
4 Rememb. B. P 19. 
1 Rememb. E. f* 6. 



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— 215 — 



Rochers de la Jaille (prés des) 

Jacques Hoguette, tailleur ďhabits, et Jean Vannier 
ľainé , maréchal, possédaient ces prés en 1739 f . 

ROCHETTES (les) 

Les Rochettes, f., p- ďAviré. — En 1650, cetteferme 
appartenait á René du Rasteau, écuyer, sieur de la 
Jumerais, mari de N. Urbaine Guillotteau. — Messire 
Joseph-Francois, marquis de Scépeaux du Houssay, 1742 *. 

Roouiers (clos des) 

En 1540, Ambroise deMaillé, dáme dela Jaille, c abonne 
c ä Jehan Roguier, notaireä la Jaille, la foi ethommaige 
« cpťil devoit sur le clos des Roguiers et la convertit en 
c náture censive ä 2 d. de cens. » — Ces vignes apparte- 
naient á Jehan Pellerin, mari de Renée Roguier, en 1572, 
Róbert Fleury 1646, Pierre Gernigon 1739 *. 

Rouvray (boisdu) 

Le 4 février 1499, un jugementordonne la saisie desbois 
de la Micaudiére, sis en Rouvray. — Anne-Constance de 
Montalais, dame de Chambellay, fait foi et hommage 
simple le 4 aoút 1673 pour 30 journaux de bois taillis au 
buisson du Rouvray. — Messire Pierre d'Héliand, seigneur 
ďAmpoigné, possédait ces bois en 1742 4 . 

Saillandiéres (prés des) 
« Lemardiďaprésla Quasimodode ľan 1390, » messire 

1 Rememb. A. P ÍL 
1 Rememb. L. f 1 19. 
1 Rememb. B. f» 22. 
4 Rememb. C. f* 18. 



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I 



— 216 — 

Thebault Dorvaux, écuyer, rend aveu pour deux hommées 
de pré situées en la riviére de la Saillandrie. — Olivier 
Bérard détient ces prés en 1440. Huet de ľEspinay en 
hérite en 1448. Jean Pancelot en posséde une partie en 
1542. N. h. Antoine Mellet, écuyer, seigneur de la Besnerie 
et de la Boullaye, 1550, Louis Pancelot 1620, UrbainLe 
Motheux, sieur de la Léziniére et du Haut-Lattay, demeu- 
rant en la ville de la Jaille, 1739 f . 

TlERCELINAYE (la) 

LaTiercelinaye, f., p" 6 de Saint-Martin-du-Bois. — Ce 
lieu était jadis compris dana le fief de Neuville-la-Robert. 
— En est sieur J.-B. de Racappé 1663 *. 

Trotterie (la) 

La Trotterie, ham. p"* de la Jaille. — Jacques Garnier, 
Louis Pichon et Michel Poirier y demeurent en 1739. 

Vallées (village des Hautes et Basses) 

Ce village appartenait en partie á n. h. Jehan Poisson de 
la Vallée en 1446 3 . M. Guillaume Poisson, prétre, 1542, 
Pierre Le Tourneure, mari de Perrine Poisson, 1574, 
GuyleRestif, mari ďAntoinette Bouju, 1580, Madelon 
Fouillet 1602, M c Jean Houssin, notaire, 1646, Mathurin 
Bourneuf, curé deSegré, 1739 *, Renée Faribault, veuve 
ďOlivier Rousseau, 1742. 

Vanton (le Grand et le Petit) 
Vanton, f. p* 6 de la Jaille. — En est sieur Pierre Davy, 

1 Rememb. C. f* 16. 
1 Rememb. E. Jŕ 15. 
1 Rememb. B. ŕ 9. 
* Rememb. G. P 20. 



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— 217 — 



1448, Guillaume Vanton 1465, Jehan Crespin 4 1482, 
Vincent Crespin, maire ďAngers, 1509 2 , M. Jehan Crespin, 
sieur de la Chartenay , 1578, Frangoise Le Frére, veuvede 
Jehan Crespin, 1600 8 , M e Jacques Thibault, notaire, 1650, 
Charlotte Camus, sa veuve, 1664. — Le seigneur de 
Vanton payait 2 s, 6 d. de cens á ľAngevine et un setier 
deblé. 

Vaufleuri 

Vaufleuri, f., p** de Saint-Sauveur-de-Flée. — Appar- 
tient á Jean Verron en 1635, n. h. Jean Maumusseau, mari 
de Renée Verron, 1650, Fran<jois Maumusseau, demeurant. 
ä Saint-Denis-d'Anjou , 1664, Claude-Frangoise Mau- 
musseau, fille du maire de Cháteau-Gontier, 1700 4 . 



Vauguillaume et Glatigné 

Les fiefs de Lavau-Guillaume et de Glatigné étaient 
situés dans les paroisses de Louvaines et de Saint-Aubin- 
du-Pavoil. — Jehan de la Daviére, póssédait le íief de Lavau- 
Guillaume en 1451, Gilles de la Daviére 1486 et 1487, 
René Veillon 1539, Mathurin ďAndigné, écuyer, 1542, 
Jehan ďAndigné 1572 , Guillaume de Bautru 1597 , 
M 1 * Guillaume de Bautru 1673. — Les métairies du Grand 

i Rememb. A. f» 34. 

1 Rememb. F. f* 47. — Vincent Crespin, sieur du Gast, des Brosses, 
de Venton et de la Leu , monnayer comme son pére en la Monnaie 
d'Angers, le 10 mai 1481 , échevm le 19 mars 1501 , maire le l' r mai 
1509. Sa premiére femme Isabeau de "Pincé était tailleresse en la 
monnaie. Mort en février 1515 et inhumé dans ľéglise de la Trinitó. 
(Voir, sur Venton, les Archives de Maine-et-Loire, C. 106, f Ä 377.) 

3 En 1650, n. b. Yves de Guyart , mari de d u « Márie de Guinefolle, 
héritiére en partie de n. h. Jehan Crespin , déclare que la dame 
Francoise Le Vrére n'est qu'usufruitiére. — Les Guyart s'armaient : 
Ľargent ä trois chefs de lions de sable lampasiés et couronnés de gueules. 
(Armorial ffénéral ae ľAnjou, neuviéme fascicule, p. 163.) 

4 Rememb. R. f° 15. — Maumousseau fut maire de Chateau-Gontier 
du 33 mai 1693 au 5 mai 1705. 



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— 218 — 



et du Petit-Vau relevaient de Lavau-Guillaume. Le seigneur 
devait 25 s. de service. Le Répertoire général des titres 
cite en outre le fief de Vaux comme relevant de la Jaille- 
Yvon f . 



Cette piéce de terre appartenait aux Panceloten 1560. 



1 Rememb. G. t* 18. — Le fief de Glatigné relevait pour partie de 
ľlle-Baraton et de la chátellenie du Plessis-Macé. Le lo janvier 
1451, Kenédela Chapelle, écuyer, seigneur de la Chapelle-Rainsouin 
et de la Jaille-Yvon, reconnait étre homme de foi simple « au regard 
du Chátel et Chátellenie du Plessis-Macé pour raison de ses féages 
de Glatigné etautres terres. » II doit 25 s. de service. Messire Louis 
de Beaumont, conseiller et chambellan du roi , sénéchal du Poitou, 
le premiér chevalier nommé dans ľordre de Saint-Michel, fondé par 
Louis XI le 1" aoút 1469, fait ä son tour aveu pour les xnémes lieux 
en 1482. D'autre part , il exigeait foi et hommage de maitre Pierre 
Gaultier , chevalier , représentant les enfants mineurs de a Jehan de 
la Daviére, sieur de la Vauguillaume. » (Aveux de la Jaille-Yvon á 
Chdteau-Gontier. — Archives de Maine-et-Loire, E. 4113. — Mss. 917, 
ŕ» 310. — Archives de Maine-et-Loire, C. 106, f* 31). — On lit dans 
une note manuscrite : c Selon les aveux et faction de foi des anciens 
seigneurs de Serrant , le fief de la Vauguillaume reléve en entier de 
la Jaille. » 



Vinoise (piéce de la) 




QUATRIÉME PARTIE 



LA SEIGNEURIE DE MONTGUILLON 
DÉPBKDÁNCB Dl LÁ OHATRLLENIE DB Ll JAILLB— TVOW 



Verš le milieu du xvi e siôcle, la terre, íief et seigneurie 
de Montguillon, qualiíiée en 1530 dechátellenie, cessa de 
relever de Cháteau-Gontier. Elle fut annexée á la chátel- 
lenie de la Jaille-Yvon. Cette seigneurie comprenait, dit le 
Dict. hist. de M.-et-L., deux moulins, deux métairies, 
ľune prés de ľéglise, ľautre nommée la Besneraye, un 
grand étang entre deux, deux autres petits étangs etdes 
taillis *. La Besneraye appartenait en 1539 á n. h. Alex. 
Lemaire et relevait de Bouillé *. 

Les titres du Port-Joulain permettent de compléter ces 
indications sommaires par des détails nouveaux et inédits *. 
Le cháteau de Bouillé était sur la paroisse de Montguillon , 
quoique le seigneur du lieu fút aussi celui de Saint- 
Sauveur-de-Flée, ä une certaine époque. 

Les assises de la chätellenie de Montguillon étaient 
tenues le 17 septembre 1541 par M° Jacques Bonvoysin , 
licencié és-lois, sénéchal, « en la maison du presbytaire 4 . » 

* Ľict. hist. de M.-et-L., t. II, p. 706. 

1 Ibid., t. I, p. 305. 

» Montguillon, B. Í1541-1672.) 



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— 220 — 



Diverses maisons du bourg, le cháteau de la Jaille- 
Yvon, « le pallais de Molliére » et c le petit presbitaire » 
servirent successivement, du xvi° au xviii s., de local 
pour ces réunions *. 

En 1550, le bourg contenait unequinzaine de maisons 
couvertes les unes en ardoises, les autres en chaume, 
quelques-unes en ardoises et en genéts. Le cimetiére at- 
tenait au petit presbytére. Les habitations les plus spa- 
cieuses étaient : « le logis de messire Šimon Joret, 
c prebstre, » les maisons des le Tessier sises devant la 
porte de ľéglise paroissiale, le logis de la Coudre 2 , 
le Grand-Beaumanoir, voisin du bourg, dont les proprié- 
taires payaient á ľabbaye de la Roô dix sous de rente, 
« au jour Sainct-Denis , » et au seigneur de Montguillon, 
vingt deniers, « au jour de ľAngevine, » pour le lieu de 
la Lande-Guyemas 8 , la Perrocherie , la maison de Márie 
de la Faucille 4 , les Loges , la Petite-Motte-Mulon 5 , la 
Sailleterie, etc. 

De 1539 á 1645, Antoine de la Saugére, sieur de la Motte- 
Mulon 6 , fief relevant de la Ferriére , Guillaume de la 
Saugére, Paul de la Saugére, Ch. de Meaulne, Róbert 
Guilloteau, Fran<joise Guilloteau, épouse de M 8 Julien 
Roullier, possédérent des maisons et des jardins á Mont- 
guillon. 

« Montguillon B. f* 1, 2, 10, 17, 30, 34, 62, 60, 65, 103. 
» íWd., f* 4, 18, 22, 24, 26, 54, 57. 

1 I6td., f" 7, 19, 21, 23, 30, 55. — En est sieur O. le Tessier 1542, 
G. le Tessier 1565 , N. le Tessier 1625. N. Pierre Cadoz 1653, 
J. Justeau, chirurgien, 1660. 
f- 22, 24 , 26, 52. 

8 Ibid. , f* 96. — En est propriétaire Róbert Guilloteau, sieur de la 
Motte-Mulon, en 1523. 

• En 1646, la Motte-Mulon fut saisie. [Archives de la Mayenne, B. 
2275. ) Cette terre était alors possédée par Fran^oise Guilloteau , 
Teuve de Julien Boullier, écuyer , sieur de la Prescosiére. — Le 
cháteau de la Motte-Mulon était autrefuis environné de douves. 11 a 
été transformé en ferme. Tout prés de ľhabitation verš ľE., s'éléve 
ľancienne motte féodale. a De grosses guirlandes de íleurs entourent 
c la cheminée de pierre du logis et pendent en festons , soutenus 
a par deux chérubins nus, unpied levé, ľautre appuyé sur une fleur 
a de lys ; quatre autres enfants, sur le manteau, portent deux feuiiles 
c d'acanthe^ au centre figurait un écu armorió. » 



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— 221 — 



On voit cités dans les registres les lieux suivants • 
la Saucetterie, la Bourgonniére, appartenant á n. h. Jehan 
Gaultier en 4552, á Pierre Gaultier en 1557, á Frangois 
Gaultieren 1581 \ les Foucaudiéres, la Chesnaye, la Barre, 
la Landeneserye 2 , la Bigourie , la Picharderie, la Lande, 
la Brosse *, la Petite-Chesnaye, le Bois-Morin 4 , la Guiber- 
derie, la Horliére *, ľAngeviniére 6 , etc. 

M* Jehan Bourneuf , prétre habitué, demeurait au bourg 
en 1559. La Hamelinaye ďAviré , appartenant aux le 
Tessier, relevait en partie de Montguillon 7 , Louis Guilleu 
possédait la Métairie en 1622 8 . 

Le curé de Montguillon était en 1565 M. Mathurin de 
Salles, allié á la famille de ce nom qui possédait la térre 
de ľEscoublére , prés Daon. II comparaissait aux assises 
tenues « en la maison de Guillaume le Tessier, le 6 sep- 
c tembre, par Jehan Paillard, licencié és lois, sénóchal de 
c la seigneurie 9 . » H faisait la déclaration accoutumée 
pour les maisons du grand et du petit presbytére ainsi que 
pour ses jardins , prés et vignes. II payait douze sols de 
devoir. 

Le l^mars 1581, Jehan du Moullinez exergait les fonc- 
tions curiales dans la paroisse 10 . Un pré et un champ voisin 
de la Foucaudiére avaient été enlevés á la cure t pour payer 



1 V. aussi, dans le Dict. hút. de M*-et-L., les indications relatives 
ä la Bourgonniére. 

• Montguillon B. P 104. — En est sieur M* Guillaume de Bautru , 
chevalier, comte de Serrant , seigneur de Neu ville-la-Robert , 1642- 
1674. 

' Ibid. , f • 60. — En est sieur Paul du Rasteau, écujer, sieur de la 
Jumeraye, Mahiot 1781. 

• Ibid. , f* 101. — En est dame Charlotte de la Chaussée 1673. 

• La Horliére des Lande s, xví'-xyii* s. (Arch. de M.-et-L. , E. 
188-190.) — Ce fief relevait de Bouillé-Théval. (Voir la liste de ses 
possesseurs dans le Dict. hist. de M.-et-L. , t. II, p. 363.) 

• Les Angeviniéres, 1549 (Arch. de M. et-L., E . 1048.) — En est 
sieur Pierre de Tinténiac 1543. 

' Ibid. , ŕ 35. 

• Ibid. , t> 87. 
•Ibib., f 23. 
«• Ibid., ^86. 



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— 222 — 

c les taxes imposées sur les gens ďéglise, au temps des 
« guerres religieuses. » Les noms de « champdela Grande 
c Aumosne » et de c piéce de la PetUe Aumosnerie , • 
cités dans une des tenues ďassises, rappellent le souvenir 
ďun établissement hospitalier. existant au moyen ftge et 
détruit depuis cette époque. 

II était interdit, sous des pcines sévéres, de laisser errer 
les bétes dans les bois de la seigneurie. Trois chemins 
conduisaient ä la Jaille, á Saint-Martin-du-Bois et ä la 
Jaille-Yvon Étienne Charlot, sénéchal, tenait les assises 
de Montguillon , le 2 mars 1600 , c en la maison du pres- 
t bylére » de la Jaille-Yvon *. En 1653, la Raguiniôre de 
Montguillon est saisie sur Charles de la Roche, écuyer, ä 
la requéte de Gilles Montallier 8 . Le 4 mai 1664, Jacques le 
Cercler, sieur du Marais , « licencié en droictz, avocat au 
« siége présidial de Cháteaugontier, » sénéchal, remplissait 
le môme offlce au bourg de Molliére. 

Messire René de Juigné, chevalier, seigneur de la Brossi- 
niére, avait acquis en 1650, comme nous ľavons dit dans 
la premiére partie de cette notice historique, la seigneurie 
de Montguillon et la chfttellenie de la Jaille-Yvon, de noble 
homme Maurice Aubert, seigneur de la terre de Bouillé- 
Thévalle 4 . Jules Louison, sieur de Launay, avait succédé 
ä Etienne Charlot en 1671, en qualité de sénéchal de la 
seigneurie. 

4 Montguillon B. f» 81. 

s Archivet de la Mayenne, B. 3303. 

• Ibid. , f* 53. — Le seigneur do Montguillon , ayant perdu sa 
femme, voulut ľenterrer dans ľéglise. Mais le seigneur de Bouillé , 
M. Leshénault, avecsonfŕére et une troupe de gens armés, envahit, 
le soir, le lieu saint.et biffa la litre seigneuriale de son rival, en disant 
qu'il n'était pas seigneur du lieu et n'avait pas le droit de sépul- 
ture dans le ciioB'ar. L'Official d'Angers ľexcommunia. 

* Aveux de la Jaille et Montguillon ä Cháteau-Gontier , f* 53 
ä 71. — Dans ľareu du 31 juin 1781, le seigneur de la Jaille- 
Yvon énumére . a la terre , fief et seigneurie de Mon^uillon , le 
a Domaine, la Mótairie et les appartenances dudit Monguillon, sises 
c présľEgíiseetCimetiére du heu...LamétairiedelaBenneraje.située 
c dite paroisse de Monguillon, etc, » Les principaux sujets étaienl ; 



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Achille-Marc Barrin, marquis de Fromenteau, était 
seigneur de Montguillon en 1781 et rendait aveu le 21 juin 
au seigneur de Cháteau-Gontier pour cetle seigneurie. II 
nommait la Métairie et la Besneraye. 

Le Dépouillement général du fief de la Jaille-Yvon 
ne mentionne pas le Hardas. Ge flef dépendait de la sei- 
gneurie des Roches et du Mesnil. En est dame en 1540 
Renée Lecouvreux, veuve Deslandes *. La mouvance du 
Hardas s'étendait sur la Lande 2 , la Mouliniére, la Rago- 
tiére *, les deux Bourgs-Neufs, les deux Quintonniéres. 

La seigneurie de Montguillon s'étendait aussi sur la 
Jaille, Montguillon, Menil, Molliôre 4 , etc. Les anciens 



« M # Jean Cadeau, écuyer, garde du corps du Roy, sieur du Grand- 
« Beaumanoir, le síeur Francois Patry de ľAubiniére , négotiant , 
c mar y de dame Anne Cadeau du Petit-Beaumanoir , Je sieur 
« Frangois Amys du Ponceau , seigneur de la Motte-Mulon , 
« M* Francois-Hyacinthe-Pierre de Fougeré, chevalier, seigneur de 
c Fougeré et de la Petite-Chesnaye, etc. » — Ľéglise de Montguillon 
était dédiée k Saint-Pierre. Ľautel date de 1715. Le clocher, autre- 
fois posé sur ďénormes piliers de bois au-dessus des petits autels, 
a été reporté au N. et a ľextérieur de ľéglise , avec sa cloche 
fondueenl774. (Voir la description détaillée de ľintérieur de ľéglise 
dans le Dict. hist. de M.-et-L. , t. II, p. 704). 
4 Árchives de Mame-et-Loire, C. 105, f 1 102. 

1 La Lande relevait du Houssay. — En est sieur Jacq. Ricordeau 
1540. (C. 105, ŕ 286.) 

' La Ragotiére appartint aux xyii* et xvin* s. aux Bouccault. 

* Molliére, bourg, c M de Chemazé, c ÄB de Cháteau-Gontier (Mayenne.) 
— B. de Moleriis, xr* s. (Cartulaire du Ronceray).— Capella Sancti Petri 
deMoleriis, 1210. (Árchives de ťabbaye de la Roé.) Leprieuró de Saint- 
Pierre de Molliére dépendait de ľabbaye de la Roé. Le fief était 
vassal de la baronnie de Cháteau-Gontier. — Ľéglise de Molliére 
doit dater du xn* siécle. Les fonts en furent donnés en 1456 par 
N. LevAque , sieur d u lieu de Gastines en Chemazé. Le moulin 
banal s'élevait sur un étang entre Molliére et Montguillon ; auprés 
était établi un four ä ban. Les familles de Juigné, de Villemorge, 
de laForét d'Armaillé possédérent successivement cette terre. I/an- 
cien chäteau se dressait sur la motte féodale et défendait le bourg. 
Plus tard, les droits de seigneurie furent transférés k la terre de la 
Broissiniére en Chemazé, fief vassal également du marquisat de 
Cháteau-Gontier. Le chátelain de Molliére avait droit de haute 
justice. (Árchives de la Mayenne, H. 173. — Árchives de la cure 
ďÁrgenton.) — Les dimes ordinaires de la Jaille dépendaient de la 
Commanderie de Béconnais et de la Chapelle de Montsifrotte. 
Jacaues Camus en était fermier en 1660. {Árchives de la Mayenne , 



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— 224 — 

titresénumôrent la Prairie, prés Saint-Martin-du-Bois, qui 
dépendait de la cure par le moyen de Neuville-la-Robert, la 
Brafardiére, la Harreliére, relevantdela Jaille par le moyen 
du Coudreau-Marcu, Saint-Lambert, laTiriaye, laRiveraie, 
la Faunelaye, la Muraille, relevant pour partie de Lon- 
cheray et pour partie de Chambellay, la Grande et la 
Petite Minguére, etc., *. 

André Joubert. 



« Voir aussi, aux Árchives de la Mayenne B. 2270-2271. (1629-1634 
et 1627-1628), les piéces relatives k Úrbain de Saiut-Offange, che- 
Yalier, seigneur de la Jaille , et k René de Saint-Offange , aussi 
seigneur de la Jaille. Elisabeth de Cussé est également citée dans 
ces documents. 



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FIGARO 

OU 

CONSIDÉRATIONS D'UN VOYAGEUR 

QUI ATTBND LE TRAIN 



I/employé de la petite gare de X venait de me crier : 

— Deux heures ďarrét , monsieur ! 

Et j'allais par les salles ďattente. 

Aux premiéres, lecoke pétillait dans la cheminée, un 
poéle ronflait aux secondes. Ni chát , ni chien , pas méme 
une bonne ďenfants. J'avisai les troisiémes. 

Lá, deux vieux messieurs en costume de rentiers aisés 
étaient assis sur un bane. Ľun tenait sa máchoire dans le 
ereux de la ma in, ľáutre, portant lunettes, lisait á haute 
voix le Soleil. 

Quand le premiér article, qui semblait aussi sérieux que 
les deux personnages, eut été lu jusqu'au dernier mot de 
la derniére ligne, ľhomme á la máchoire prit les lunettes 
et le journal de sonami; celui-ci saisit sa máchoire qďil 
déposa dans le méme ereux de sa main. Nisus et Euryale,. 
tout simplement ! 

On allait certainement entendre la lecture du second 
article ; je nťesquivai pour aller tailler une bavette avec la 
bibliothécaire : elle lisait solitairement le feuilleton du 



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— 226 — 



Petit Journal en taquinant une dent creuse avec une 
épingle á cheveux. 

— Vous avez lá-bas, madame, deux clients bien 
convaincus. 

— Les messieurs Potenchard ? ďest comme $a depuis 
que le Soleil existe. 

Celui du bon Dieu , hélas ! ne voulait point se montrer : 
la pluie lui faisait peur. Je ne désirais plus revoir celui de 
M. Hervé et je comprenais qďil était trop cruel ďarracher 
cette femme aux Millions de Monsieur Joramie. J'achetai 
un volume pour me mettre á la hauteur dela situation, 
avec la perspective de mes deux poings rongés — un par 
heure. 

Le volume dont je venais de faire emplette était intitulé : 

BEAUMARCHA1S 

Le Barbier de Séville. — Le Mariage de Figaro. — 
La Mére coupable. 
Nouvelle édition, précédée ď une notice. 

La premiére de ces piéces vaut mieux que les deux 
fcutres, la seconde a fait grand tapage, de la troisiéme on 
ne parle plus et ďest justice, mais, toutes trois, elles ont 
cette ressemblance de n'ôtre point des piéces de théátre. 

Intrigues embrouillées, accessoires enfantins, beaucoup 
de scénes longues ou inutiles, personnages trop chargés ou 
trop peu en reliéf s'agitant comme des marionnettes. Un 
seul étre vit — ďune vie idéale — pármi ces machines : 
Figaro. 

Qďest-ce donc que Figaro ? 

C'est, répond la notice, « ľincarnation du peuple , de la 
roture, du tiers état. » 

On doit comprendre avec quelle émotion j'ai feuilleté un 
livre qui m'introduisait prés de trés haut et trés excellent 
prince, monseigneur LeSuffrage Universel, autocrate de 
toutes les nations civilisées. 



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— 227 — 



Or, dés la seconde page, j'ai vu entrer en scéne un per- 
sonnage,'la guitare sur le dos, un papier et un crayon á la 
main. Ce Figaro voulut dire « quelque chose de beau , de 
briliant, de scintillant qui eút ľair ďunepensée, » mais les 
efforts de la cabale » ľobligérent á avouer qu'il avait été 
8ifflé, c qu'ennuyé de lui, dégoúté des autres, ablmé de 
dettes et léger ďargent, * il était ä la fin convaincu de 
ľutilité du rasoir. 

A la guitare, á la fa$on de t raser tout le monde , * qui 
ne reconnaítrait le bohéme de lettres, ľauteur raté — 
Beaumarchais en chair et en os ! 

Qu'on veuille donc laisser un moment le pauvre peuple 
tranquille sans le mettre ä toutes les sauces, quand il a 
tant de peine á gagner son pain par le mauvais temps que 
nous traversons. 

Serait-on un sous-vétérinaire payé vingt-cinq francs par 
jour pour soigner la chose publique, aurait-on sans 
cesse sur les lévres ľépithéte « ďesclaves ivres , » il ne 
viendra jamais dans la pensée de faire chanter á « ľincar- 
nation de la roture : » 

« Le vin et la paresse 
t Se partagent m on coeur ; 
c Si ľune est ma maitresse , 
« Ľautre est mon serviteur. » 

II est permis de faire de Beaumarchais un exploiteur du 
peuple, puisque cette industriesembleadmisedenosjours, 
mais, en vérité, pourquoi supposer gratuitement qďil ľa 
insulté? 

Pour Beaumarchais la politique ne fut jamais un but, 
seulement un moyen. II la mit á ses pieds en guise ďesca- 
beau pour se hausser dans la république des lettres. S'il 
attaqua des institutions existantes, comme la magistrature, 
par exemple, ce ne fut que pour mieux s'accrocher au 
succés et il réussit précisément parce que lepublic, occupó 
de toute autre chose, ne ľentendit point. 



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— 228 — 



Beaumarchais avait fait un plaidoyer en dix actes , pro 
sna domo, mais ce bon public prit la guitare et le rasoir 
de Figaro pour des étendards, comme lesconservateurs de 
notre époque s'imaginaient entendre le tonnerre quand 
Jules Vallés faisait charivari avec la casserole qu'il avait 
attachée au bout de la queue. 

Que lui importait le peuple? il en voulait précisément 
sortir pour entrer dans ľaristocratie de ľesprit, et parce 
qďil avait faim des jouissances de ľargent. 

c Ľamour des lettres, » fait-il dire ä Figaro, « est 
incompatible avec ľesprit des affaires » — publiques — 
sans aucun doute, car son amour des lettres était trés 
compatible aveG ľesprit des affaires ďagiotage. En 
revanche , il ne se mésallia pas trop avec les assemblées 
politiques ; il doit donc étre fier de sa guitare et de son 
rasoir en contemplant les guenilles rouges et les violeltes 
ďoutre Rhin qui ont souillé la casserole de Vallés. 

Ceux qui hantent les tripots savent que le joueur dévei- 
nard passe successivement par deux phases trés marquées. 
Le commencement du malheur lui donne une philosophie 
gaie; il se presse de rire de la guigne, car il espére la 
changer en bons louis. Beaumarchais, quand il écrivit Le 
Barbier de Séville , était ä cette premiére phase. 

Dans cette piéce, Figaro a ľesprit jeune, il est plein 
ďentrain et de bonne humeur. II serait déjá trop insolent 
s'il n'avait affaire á la sérénité ďun grand seigneur, mais, 
en somme , il fait rire sans mauvaise pensée. 

A ľépoque de son Mariage, Figaro a trenteans; les 
dents ont allongé, son insouciance est changée en cynisme. 
Ľesprit demeure seul. Mais il a tort de ľavilir et de le 
tourner en grossiéreté — la grossiéreté n'a jamais été 
fransaise — s'il tient ä ne pas voir le public admirer la 
patience du comte Almaviva. 

Elle aussi, la nalve cránerie a planté lá celui qui, c dans 



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— 229 — 



le vaste champ de ľinlrigue » veut « savoir tout cultiver, 
jusqu'á la vanité ďun sot. » 

Enfin, les agacements de ľorgueil le pou'ssent aux 
vilains sentiments. II veut se venger : « cela soulage » , 
prétend-il. II pose : « Perdu dans la foule obscure, il nťa 
fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister 
seulement qu'on en a mis depuis cent ans á gouverner 
toutes les Espagnes. » 

« Et vous voulez jouter! » grands hommes de toutes les 
Espagnes et de la France aussi, ne feriez-vous pas mieux 
de ľécouter? II parle, attention : « Noblesse, fortune, un 
rang , des places ; tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait 
pour tant de biens? Vous vous étes donné la peine de 
naitre, et rien de plus.... » 

Mais Figaro, mon ami, n'étes.-vous pas aussi fier que les 
nobles, les bourgeois et les grands hommes dont vous vous 
moquez? Qu'avez-vous donc fait pour ne point étre un sot? 
Vous vous étes donné la peino de naitre spirituel, et rien 
de plus. Noblesse, fortune, un rang, des places s'ac- 
quiérent quelquefois par la valeur, le calcul et la science, 
tandis que ľesprit est toujours un don re$u dés le berceau. 

Dieu, dispensateur de ľesprit, est juste avant tout ; il a 
donné la fortune aux sots pour ne les point rendre esclaves 
des gens ďesprit. 

En voyant Figaro si dur, si injuste envers la société 
qu'il ne méne point á son caprice, on songe avec effroi verš 
quelles extrémités ďinjustice et de dôreté il se laisserait 
aller, dés que cette société serait vaincue par lui. 

N'avons-nous point en France subi le gouvernement des 
fiigaros?... Mais passons. 

Jamais les sots n'auront assez de ressources dans ľesprit 
pour invenler un systéme si perfectionné de tyrannie. Si 
donc nous tenons ä la liberté, faisons-nous partisans du 
gouvernement des sots. 

Par une singularité plus fréquente qu'on ne le suppose, 

18 



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— 230 — 



Beaumarchais proclamé souverain cessa bientôt de 
ľétre. 

Cet homme ne savait qu'un air sur sa guitare, celui de 
la persécution. II ne pouvait plus Ie jouer puisqiťil était 
heureux; alors il cessa ses accords pour bredouiller La 
Mére Coupable. 

Le comte Almaviva vieat de reprendre trois millions 
qu'un intendant lui avait chipés. On lui demande s'il veut 
les restituer au voleur. — « Grand Dieu ! » s'écrie-t-il, « les 
lui donner ! Homme cruel , sortez de ma maison ; ľenfer 
n'est pas aussi profond que vous. » 

Figaro, devenu vieux, n'a plus assez ďesprit pour en 
bailler á Beaumarchais ; il est vertueux, ľinfortuné, et il 
nous laisse, en guise de testament, cette 

Morale qui s'fait remarquer 
Par sa trés granďsimplicité, 

comme chantaient les Mobiles. É ta n t donné un fils adul- 
térin que vous avez et une fllle également adultérine née 
de votre femme, « il vieot un áge od les honnétes gens se 
pardonnent leurs torts, leurs anciennes faiblesses. * Mais 
de quelle fagon atteindre ce but de paix trés désirable? 
Réponse : En mariant votre garQon avec la fille de votre 
femme. 

« O ma vieillesse, pardonne á ma jeunesse, elle shonore 
de toi, » s'écrie le bonhomme Figaro dans un accés de 
lyrisme qui fait sourire. Car nous pardonnons, au con- 
traire, á Beaumarchais vieilli en considération de sa 
jeunesse. Elles ont demeuré les principales ceuvres de cet 
auteur, tandis que celieš de beaucoup ďautres, plus par- 
faites et plus estimables, ne sont guôre que des neiges 
ďantan. 

Et, en effet, Beaumarchais, flgure littéraire de second 
ordre, ou méme de troisiéme, est le pére de notre presse 
légére pour avoir mis en morceaux ce grand monument 



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— 231 — 



renouvelé de ľantique, — la période — que Voltaire avait 
osé modifier seulement. 

Sa phrase légére, bien vivante , court , saute avec une 
spontanéité malicieuse toute nationale; plus de belieš 
symétries, plus de formes en quelque sorte architecturales; 
cela ressemble au langage ordinaire. 

Ne nous y trompons pas toutefois. La phrase de Beau- 
marchais est peut-étre plus difficile á mettre sur pied que 
celie des classiques. Autrefois pour avoir du style, il suf- 
fisait de bátir un bon moule á idées. Avec de ľattention, 
un peu de logique et une étude sérieuse des auteurs du 
siécle ďAuguste, on était littérateur correct. 

Mais la fa^on nouvelle ďexprimer ľidée par un tour 
inattendu, de considérer le langage comme un jaillisse- 
ment de la pensée exige un travail ďautant plus réel qďil 
ne doit point paraltre. C'est comme une vapeur, une buée 
ďesprit qui sans cesse voile la charpente grammaticale. 

Done, Beaumarchais a créé le mot. Son Figaro ne dit ni 
oui ni non sans en faire un. 

« Le Comte. Ta physionomie qui ťaceuse me prouverait 
« que tu mens. 

■« Figaro. S'il en est ainsi, ce n'est pas moi qui mens, 
t c'est ma physionomie K 

« Bartholo. La colére me suffoque. 

« Le Comte. En effet, seigneur, il est difficile qďune 
« jeune femme. . . 

« Figaro. Oui, une jeune femme et un grand áge, voilá 
« ce qui trouble la téte ďun vieillard 2 . » 

Du reste, tout le monde se méle de faire des mots dans 
la maison de Beaumarchais. Lui-méme Briďoison, qui 
ne peut pas parler, se livre avec un certain succés á ce 
genre ďexercice. Le comte lui demande son avis. — 

1 Le Mariage de Figaro, acte II, scéne xxi. 
1 Le Barbier de Séville, acte III, scéne xin. 



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— 232 — 



« Ma-a foi, pour moi, je-e ne sais que vous dire : voilá ma 
fa?on de penser K » 

On se lasse des meilleures choses ; mais il faut recon- 
naitre aussi que notre littérature légôre ne vit que du mot. 
Plus méme que Beaumarchais nous en avons besoin. Lui 
ciselait les phrases, nous ne prenons plus ces soins minu- 
tieux. II semble que nous tenons la perfection, dés que 
nous avons frappé un mot, pouf ! en guise de cabochon, au 
beau milieu ďune phrase plate. Pľarrive-t-il pas de bar- 
Ijouiller des pages entiéres pour coller le mot de la fin. 
Demandez plutôt á la Vie Parisienne. 

Les deux gouvernements despotiques qui succédérent 
á notre monarchie nationale, la république et ľempire, 
n'élaient pas capables de supporter les choses de ľesprit; 
Beaumarchais sembla mourir tout entier. 

Mais en 1812, Jean-Hippolyte Cartier, plus connu sous 
le nom de Villemessant, naquit á Rouen, comme les deux 
Corneille, auxquels il ne ressembla guére. Gommis en 
ruBanerie qui débuta au journalisme dans une feuille de 
modes, la Sylphide, ayant moins de lettres que Beau- 
marchais, mais, comme lui, ľamour de ľargent et du 
plaisir, il eut ľidée de réunir sous sa direction toutes les 
valeurs marquées plus ou moins ä ľeffígie de Beaumarchais 
et ďétablir une sérieuse maison de commerce spéculant 
sur les guitares et les rasoirs. 

Idée admirablement pratique qui réussit pleinement, 
carľécrivain frangais est toujours unpeu íigaro. Joinville, 
avec sa bonhomie malicieuse et son laisser aller, ne semble- 
t-il pas avoir du sang de barbier dans les veines ? 

Aľappel de Villemessant, les íigaros inconnus accou- 
rurent de tous les coins de la littérature. Ceux qui s'igno- 
raiént furent dénichés; destraitements et des taloches leur 
furent généreuseusement alloués par le nouvel industriel ; 

1 Le Mariage de Figaro, acte V, scéne xix. 



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— 233 — 

ce qui produisit un mouvement littéraire absolument 
inouí dans nos annales. La France entiére imita le geste 
fameux de cette statue qu'on voit á ľentrée des bureaux du 
journal le Figaro : elle tailla sa plume avec un rasoir. 

Le produit le plus achevé de la maison Villemessant- 
Figaro fut, non point un roturier, mais le comte ou le 
marquis de Rochefort-Lu<?ay. M. Henri Rochefort est bien 
ľincarnation de ľidéal entrevu par Beaumarchais. Se mo- 
quant des sots , bravant ceux qull juge méchants, aidant 
au bon temps, supportant le mauvaís, et faisant la barbe á 
tout le monde, aux républicains ses amis plus qďá ses 
adversaires les monarchistes, il s'empresse de rire de tout 
de peur ďétre obligé de pleurer de quoi que ce soit, — ce 
qui le génerait beaucoup. 

Toutefois il a modiíié le type en mieux. Figaro restait 
valet dans ses plus audacieuses insolences et, en France, 
royaume de la chevalerie, il devenait insupportable. 
M. Rochefort attaque sans doute avec la bonne humeur du 
gamin de Paris, mais il y joint une véritable morgue de 
grand seigneur. Quand il traite ses deux ennemis intimes 
de marchand de pots de chambre et de Iarbin, il est 
superbe, ventre-saint-gris ! 

C'est raéme de cette attitude invariablement chevale- 
resque que M. Paul de Cassagnac, homme ďun grand 
mérite littéraire, tire tous ses effets. Si Rolandá Roncevaux 
avait été armé ďune plume contre les paíens, il les aurait 
I daubés comme M. de Cassagnac. 

On le devine, il est impossible ďénumérer les diverses 
modiflcations du genre figaro, car les écrivains un peu 
supérieurs — tous figaros — se sont appliqués á faire 
ressortir une des qualités ou un des défauts déposés en 
germe dans le Barbier de Séville. Ľartiste Ignotus qui 
peint avec des riens des portraits un peu léchés ; M. Wolf 
toujours satisfait de n'avoir point ďopinion ; M. Andrieux, 
dépouillé de ses ganfs gris perle, — il déclare les avoir 



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— 234 — 



mis un jour par distraction — afin de mieux baliverner ses 
vénérables fréres; M. Saint-Genest dont les paradoxes, 
largement vétus de gros bon sens, font tourner en bour- 
rique le conservateur badaud ; M. Camille Pelletan tout en 
broussailles et les pieds dans le plat; M. Cornély, le 
Monsieur de ľOrchestre, les poétes du Triboulet de f/n- 
Iransigeant, du Figaro et du Clairon; M. Francisque 
Sarcey, le plus rasant des maltres ďécole... arrétons- 
nous lá. 

Si á cette liste bien incompléte nous ajoutions les noms 
de tous ceux qui ont voulu sans succés devenir des figaros, 
nous aurions á parler de M. Renan. 

Pauvre saint homme Job, depuis qu'il est acadómicien, 
a-t-il pourtant battu des ailes pour s'élever au-dessus du 
fumier de la Vie de Jésus! mais sa théologie est trop 
lourde, son hébreux trop emmélé, il retombe toujours dans 
le trou noir de la science. De profundis clamavi ! 

Cependant, il est un écrivain qu'on nepeut passer sous 
silence, mais qu'on doit aborder avec le respect mérité 
par un talent hors ligne. (ľest Louis Veuillot. Dans ses 
Odeurs de Paris, il a soin de jeter par dessus bord la 
grosse presse pour laquelle il n'a pas assez de sarcasmes. 
N'aurions-nous point son assentiment , la réalité des choses 
nous obligerait á saluer en lui un figaro, ou plutôt ľapo- 
théose de Figaro. 

Iľauteur ďune de nos vieilles chansons de geste semble 
avoir voulu peindre ce caractére singulier. La reine 
Blanchefleur, raconte-t-il , était bannie sur un injuste 
soupgon ; elle allait 

Ensi solette et sans horne vivant 

pármi la forét, quand elle rencontra Varocher lebúcheron, 
qui portait un fardeau 

De bois copé por son norissement 
Et de sa feme et ses petis enfans. 



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- 235 — 



Ce Varocher 

Grans fa et gros , et quarrés et membŕus ; 
Grosse ot la teste, les cheveux borfolus; 
Hom si étranges onques ne f u véus. 

II sadressa á Blanchefleur, la reine : 

A vés encombrempnt ? 

Dites-le moi, s'en prendrni vengement. 

Sur i'lieure, a'» 'ndonnant toutceqťil v,. i! im ; u 4 «a- 
ravant, 

En sa main prist un grant baston costu ; 

ainsi armé, il s'écria : 

Ne vos lairai ä trestot mon vivant. 
Venés arriére, et je irai avant, 

La fin du poéme est moins vraie; car, la guerre finie, 
Varocher dit á la reine : 

Mais , Dieu merci et la vostre bonté , 
Or ai avoir et deniers monées 

Veuillot n'eut jamais en vue ľor ni les « deniers monées », 
ce qui déjá le distingue des autres figaros. 

II serait peut-étre injuste de comparer ses adver- 
saires aux Animaux malades de la pesle. 

« lis ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » 
par la grande trique, si longue, si costue, qiťelle allait 
froissant la galérie parfois. 

Je voudrais, au contraire, apporter un baume sur les 
blessures énormes qďils re$urent. Ces blessures, elles font 
votre honneur, messieurs; car elles prouvent que vous 
avez voulu lutter, méme contre ľimpossible. 

1 Maeaire, p. 109, 111 et 301, texte restitué par M. Guessard ; 
tome IX des Ánciens Poétes de la France. 



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— 236 — 



Tôt ou tard, un éditeur ingénieux, espérons-Ie, recueil- 
lera , pour les lettrés, quelques pages de vos oeuvres sous 
le titre de Victimes de Veuillot. Gráce á ľégide de cenom, 
vous demeurerez toujours vaincus, ďest vrai, mais aussi 
immortels que lui. Qui connaitrait Pradon sans Boileau ? 

Loin de moi ľidée de comparer un catholique avec un 
communeux, mais la littérature de Veuillot n'est-elle pas 
bien supérieure á celie de M. Rochefort ? Celui-ci ďa rien 
créé ; il se contente de parler correctement la langue de 
ses contemporains. Veuillot a inventé un langage pour lui, 
ä son usage exclusif etparce qďil avait besoin decaractéres 
spéciaux pour représenter des idées originales. On comprend 
bien qďil s'est fortement imprégné des grands auteurs 
classiques ; pourtant ce qďil donne est du Veuillot toutpur, 
ďun cru un peu vert, sentant šon terroir, maischaud, 
généreux, et sans drogues inutiles ou malsaines. 

M. Rochefort n'a qďune note ; quand il a jeté son rire, 
c'est un nouveau rire qďil offre pour changer. Ce rire 
stéréotypé, perpétuel, donne une indéflnissable sensation 
de froid. 

On préfére courir au foyer de chaleur communicative qui 
se dégage de Parts pendant les deux siéges. Lá, Veuillot 
nous fait assister au martyre de la France bien-aimée. Ces 
actes tenus au jour le jour, heure presque par heure, sont 
le récit de la lutte contre la mort, avec ses péripéties , ses 
sensations multiples. On se désole comme la France, on 
espére avec elle, on vit en elle. 

Le grand brutal a donc éprouvé les émotions patriotiques 
puisqďil nous convie ä les partager ; il a compris en outre 
les beautés de ľamour dans ce qďelles ont de plus délicat. 
Ses Leítres ľattestent; il s'est réjoui dans la famille, il y a 
pleuré. Des pleurs de résignation sur les joues de Veuillot, 
voici la plus étonnante chose qďon puisse voir. 

Laissons-les couler, elles consolenten enseignant que les 
grandes intelligences sont humaines, qďelles ont la méme 



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— 237 — 

essence que les vulgaires. Leur supériorité consiste á 
mieux saisir et á tout comprendre ce que le simple éprouve 
sans pouvoir définir. 

Dans son égoísme, Beaumarchais ne voulut s'occuper 
que de ce qui lui était utile ; ľesprit lui ayant suffl , il ne 
chercha pas autre cbose. Et les figaros, ä son exemple, se 
contentérent de manier un outil capable de montér leur 
maison sur le pied de trente mille livres de rente. 

Le public, qui depuis des années se gaudissait devant les 
fusées ďesprit, commen?a á se lasser. — Fais-moi pleurer 
désormais, ce sera plus drôle. Et les Figaros de prendre 
ľattitude désolée des disciples de Socrate quand on apporta 
au mattre son bol de cigue : tous, les bras en ľair, les mains 
tordues et le masque crispé. (ľétaient des pleurnicheries 
stantoriennes, des sensibleries á fendre ľobélisque, des 
litanies de hoquets avec un épanchement de vraies larmes 
plein un dé á coudre : on se serait cru á un orchestre de 
poulailler. Néanmoins le public conclut vite au mérite en 
raison de ľeffort considérable des acteurs et pour ménager 
ses oreilles. 

— Si vous deveniez sérieux á cette heure, leur cria-t-on. 
Nos auteurs prirent á la lettre le rôle de péres nobles qďon 
leur attribuait. Les dictionnaires furent feuilletés, les 
encyclopédies bouquinées, les problémes calculés, les 
mystéres sondés. On piochait la religion á méme, on bou- 
langeaitle bon sens, on sciait la philosophie, on ratissait 
ľhistoire, on rabotait ľexpérience, on martelait les arts et 
on mettait la science en bouteilles á eau de Lubin. — G'est 
un vrai travail ďécureuil, dans sa roue, dit ľun. — Ma 
foi, répondit ľautre, si on ne les arréte point, ils vont 
bouleverser tout et miner de fond en comble notre pauvre 
planéte. Quels hercules ! quels lapins ! 

Ils s'arrétérent bien ďeux-mémes, les infortunés 
figaros, en venant donner de la téte sérieusement dans 
cette impasse nommée la politique. 



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— 238 — 



La politique ! ce métier vaut pourtant celui du ma<jon ; 
on fait des études pour gácher le mortier et je ne sais pas 
pourquoi on n'apprendrait pas ľétat de sénateur. Mais 
non, cela prend comme un accés ďalcoolisme; vous de- 
venez politicien comme vous tombez du haut mal, lá, tout 
ďun coup et sans vous en aperQevoir. 

Au train oú vont les choses, s'il était nécessaire de faire 
capitonner les frontiéres de notre pays, devenu vaste 
cabanon de politiquisés, oú prendrait-on des gardiens? 
J'avais toujours pensé que le fol de profession était seul 
capable de guider les sages insensés. Ah! figaro, tu perds 
ton avenir en te faisant raisonnable et partant digne ďétre 
mis en chambre, je te croyais plus de bon sens. 

Cette compléte décadence du figarisme a amené une 
véritable réaction. Plutôt que de se payer en monnaie son- 
nant faux, on a été dénicher le vieux fabliau, ľancien 
conte gaulois, trouvaille archéologique qui arrive justeá 
point. Ces contes détournent au moins notre attention des 
rapsodies parlementaires dont nous sommes saturés, 
écceurés, abétis. 

Dans le conte, on peut, on doit avoir de ľesprit, et du 
meilleur, il est facile ďémouvoir, de faire pleurer ou rire. 
Sous le voile de son allégorie que de jolies choses á laisser 
entrevoir sans amener la satiété ! Au travers des mailles 
légéres de son canevas, que de pensées justes, morales 
méme, on peut meltre en reliéf! 

Malheureusement les nouveaux conteurs sont en train 
de se perdre , et leur littérature avec. Au lieu de s'adresser 
álatéte,au cceur, c'est plus bas qu'ils visent. Certains 
enfants qu'ils produisent puent tellement que jamais ils ne 
seront proclamés citoyens d'un pays comme le nôtre, oix ' 
ľon aime avant tout le linge propre et les pieds lavés. 

Eníin, un trés dangereux ennemi du figarisme est le 
journal á un sou. Figaro contre Soleil ! En vérité, ceci 
brúlera cela, 



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— 239 — 

Le peuple lisait jadis assez peu les grands journaux trop' 
chers pour sa bourse, mais, depuis la création de la Petite 
Presse, il ne les connalt méme plus de nom. Beaucoup de 
bourgeois sages et dont le nombre augmente de jour en 
jour, imitent le peuple et se contentent ďacheter des feuilles 
comme la Petite France et la France Nouvelle dans 
lesquelles'ils trouvent moins de phrases inutiles et une 
économie de deux sous par numéro. 

Cespetits journaux, par suite de ľexiguité de leur formát 
ne donnent plus guére Varticle; ils se composent de Com- 
munications officielles, de dépéches télégraphiques, de 
renseignements commerciaux, de faits divers, de réclames 
et surtout ďun feuilleton bien tiré á la ligne. 

C'est la mort de la presse légére et de la politique, 
dira-t-on. S'il s'agissait seulement de cette derniére, on la 
porterait en terre avec les cérémonies en usage pour un 
enterrement de Mardi-Gras. La presse légére, elle, vaut des 
larmes sincéres et abondantes. Mais nVt-elle point un peu 
et beaucoup mérité son triste destin ? Elle tombe parce 
qu'elle a trop abusé de ľesprit au détriment de la seule 
chose immortelle, le vrai. 

. . . Ľemployé de la petite gare de X ouvrit brusquemnt 
la porte des salles ďattente en criant : 

— Les voyageurs pour la ligne. . . 

Du coup, la bibliothécaire, qui ronflait comme le poéle 
dessecondes, se réveilla en rattachant son chignonavec 
ľépingle á cheveux dont nous avons déjá fait mention. 

Le coke ne pétillait plus dans la cheminée des premiéres. 

Des profondeurs de la salle des troisiémes montait sans 
cesse le bruit monotone ďune lecture. 

Arthur du Chéne. 



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CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE 



Armoríal général de ľAnjou, par M. Joseph Denais. — (Angers , 

Germain et G. Grassin , 3 volumes, grand in-8*, avec plus de 

800 armoiries gravées. — Prix : 50 fr.) 
Un Mignon de la Gonr de Henri m , Lonis de Clermont , sienr de 

Bnssy d'Amboise, gouverneur d'Anjou, par M. André Joubert. — 

(Angers, Germain et G. Grassin, grand in-8* — Prix : 6 fr.) 
Les Conventionnels dn département de la Xayenne , par M. E. Queruau- 

Lamerie. — (La val , L. Moreau , in-18. — Prix : 2 fr. 50.) 
Coblenx et Quiberon , 8ouvenirs du comte de Contades , pair de France, 

publiós par le comte Gérard de Contades. — (Paris, E. Dentu , 

in-18. — Prix : 5 fr.) 

Ľart de la Diction, par M. ľabbé L. Bourgain. — (Laebése et 
Dolbeau, in-18. — Prix : 2 fr. 50.) 

ĽAnjou possédera désormais son Armorial général depuis 
si longtemps attendu. M. Joseph Denais, notre savant compa- 
triote, auteur de nombreux et intéressants travaux relatifs ä 
notre province, vient en effet de terminer, aprés cinq années 
ďun labeur ininterrompu, le magnifique monument qull 
avait entrepris ďélever en ľhonneur des familles angevines. 
Ľ Armorial général de VAnjou est ä la fois une oeuvre sérieuse, 
consciencieuse et utile. Le but que se proposait ľéminent 
écrivain a été atteint. M. Joseph Denais a fait relever et a 
relevé lui-méme toutes les figures héraldiques angevines qu'il 
lui a été possible de découvrir partout. Les trois volumes en 
contiennent, sans compter les brisures, prés de 5,500, et plus 
de 350 devises. Ľauteur a joint aux noms patronymiques les 
noms des fiefs possédés, ä sa connaissance , par les maisons 



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— 241 — 



signalées , et il a placé tous ces noms féodaux dans ľordre 
alphabétique, car souvent ils devenaient eux-mémes, par 
ľusage , les seuls noms connus de certaines branches ďune 
méme famílie. ĽArmorial indique aussi fréquemment , pour 
mieux distinguer les familles entre elles, quelques-uns des 
personnages de la maison désignée> qui remplirent quelque 
fonction importante. 

La description des armoiries est suivie de ľindication précise 
des documents qui ľont fournie. Aussi, avec les renvois aux 
sources, on pourra toujours de cette facon recourir aux 
manuscrits mis ä contribution. Un vocabulaire héraldique 
figúre en tete du premiér volume. On trouve, ä la fin du tome 
troisiéme, une table des armoiries par meubles, une table 
des devises et une liste des sources. Aujourd'hui donc ľAnjou 
n'a plus ä envier , aux autres provinces de France, leurs armo- 
riaux, et la lacune regrettable que ľon constatait dans sa 
bibliographie est maintenant comblée. Nous sommes heureux 
de remercier ici M. Joseph Denais de nous avoir dotés de son 
remarquable ouvrage, qui séra accueilli avec reconnaissance 
par tous ceux qui ont conservé le culte de nos antiques tra- 
ditions et de nos gloires locales. 

André Joubert. 



C'est ä la seconde moitie du xvi e siécle que M. André 
Joúbert a emprunté le sujet du livre qu'il présente cette année 
au public. II expose la vie si pittoresque , si dramatique et si 
mouvementée de Louis de Clermont, sieur deBussy ďAmboise, 
gouverneur ďAnjou, terminée par le dráme dela Coutanciére. 
Le favori du duc ďAnjou a laissé un nom presque légendaire. 
Ses amours, ses duels, ses luttes contre les mignons, ses rela- 
tions aveclareine Marguerite de Navarre, ses aventures, ses 
exploits et sa fin tragique ľont rendu célébre. Ľouvrage a 
été composó avec ľaide de documents nouveaux et inédits 
puisés dans les Bibliothéques , dans les Archives publiques et 
dans les Gollections privées. Des notes historiques et généa- 



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242 — 



logiques accompagnent le texte. Une importante série de 
piéces justificatives et un appendice complétent la publication. 
Trois eaux-fortes d'un artiste angevin, M. Pierre Vidal, 
ornent ce beau volume . Elles sont tirées des portefeuilles de 
Gaigniéres et représentent les chäteaux de Montsoreau, de 
la Coutanciére et ďAvoir. On remarquera les verš de Bussy 
d'Amboise en ľhonneur de la reine Marguerite. Nous sommes 
assurés que le nouveau travail de M . André Joubert trouvera 
auprés des lecteurs un accueil aussi favorable que son Etude 
sur la Vie Privée au XV 6 siécle en Anjou, aujourd'hui 
épuisée. 



Notre excellent collaborateur, M. E. Queruau-Lamerie, 
auteur de nombreuses et savantes notices sur la Révolution 
dans le département de la Mayenne, a publié récemment une 
étude intitulée : Les Conventionnels du département de la 
Mayenne. Bissy le Jeune , Esnue-Lavallée, Grosse-Durocher, 
Enjubault-la-Roche, Serveau , Plaichard-Choltiére, Villar, 
Lejeune et Destrichó défilent successivement devant le lec- 
teur. Tous survécurent ä la tourmente révólutionnaire. 
Ľappendice joint ä la notice contient une série de renseigne- 
ments précieux sur les personnages dont ľauteur a rédigé les 
biographies. Ľceuvre de M. E. Queruau-Lamerie ne tardera 
pas ä fonner un ensemble de travaux intéressants sur ľune 
des périodes les plus émouvantes de nos annales nationales , 
et nous souhaitons de voir bientôt ces diverses productions 
réunies en un seul volume, auquel nous souhaitons tout le 
succés qu'il mérite ďobtenir. 

Les Mémoires sont toujours ä la mode et la vogue de ce 
genre de publications ne semble pas prés de finir. Coblenz et 
Quiberon, Souvenirs da comte de Contades, pair de France , 
tel est le titre ďun livre ďune réelle valeur historique que 
M. le comte Gérard de Contades vient de soumettre au public. 



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— 243 — 



Ľouvrage est orné ďun portrait du comte de Conlades en 
costume militaire et précédé ďune Notiee biographique. Le 
comte Erasme de Contades, ancien mestre de camp et pair 
de France sous la Restauration , raconte tour ä tour, dans 
ses Mémoires, ľhistoire et les intrigues de la petite cour de 
ce Coblenz « vicieux et fou, mais spirituel et charmant, » qui 
était le lieu préféré des ómigrés. II retrace ensuite les péri- 
péties de la campagne de Champagne, c la plus malheureuse 
campagne, dit-il, qui ait peut-étre jamais été faite. » U décrit, 
ä la fin de ses Souvenirs, la catastrophe sanglante de Quiberon, 
dont la responsabilité tout entiére doit incomber ä ľincapacité 
de Puisaye. Un appendice et une table terminent ce curieux 
volume qui renferme une foule de détails nouveaux et 
instructifs sur les événements dont M. le comte de Contades 
a été le témoin attristé e t le juge sévére. 



M. ľabbé Bourgain, professeur ďhistoire de la Faculté libre 
des lettres ďAngers, a dédié ä Messieurs les Éléves des 
Séminaires son manuel sur YArt de la Diction, précédé ďune 
lettre de M. Dupont-Vernon, de la Comédie francjaise, profes- 
seur suppléant au Conservatoire national. Le livre a pour but, 
écrit ľauteur lui-méme, « non pas de dire ce qui est bien 
dans la chaire chrétienne, mais de signaler seulement ce qui, 
ďaprés les régles de ľart, semble y étre mal, afin de le cor- 
riger, puisque cela est possible ». Ce manuel se compose 
ďune suite de vingt-deux lettres adressées par ľauteur ä un 
ami et datées de ľabbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer (Côtes-du- 
Nord). Pendant plus de deux mois, ľécrivain a méditó les 
chefs-ďceuvre classiques au bord de la mer, le long des 
falaises du Guildo, tantôt sur les rocs de granit battus par les 
flots verdátres, tantôt sur les rivages solitaires, oii ľoreille 
n'entend avec le mugissement sourd de la vague que le cri 
plaintif des mouettes tournoyant dans la nue. De cette 
retraite studieuse est né un ouvrage aussi súr pour le fond 
qu'intéressant pour la forme, qui a sa plače marquée dans 
toutes les bibliothéques sérieuses. 

S. de N. 



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— 244 — 



RéciU ďnn Soldat, par Oscar de Poli. — (Un beau voláme de 
355 pages, titre rouge et noir. — Prix : 3 fr.) 

Ces Récits ďun Soldat, par ľauteur de Jean Poigne ďAcier 
et des Contes du bon Vieux temps, sont au nombre de neuf, 
et en voici les titres : 

Un Ldcke, — la Camaraderie militaire, — Pauvre pelit 
sous-lieutenant, — la Cornette blanche, — ľHonneur, — 
Soldat du Pape, — Uistoire ďune Fauvette et ďun Soldal, — 
la Belie Deuxiéme : Episode du Siégede Paris, —Préloriens. 

t Les Récits d'un Soldat, dit M. J. du Rochay, sont écrits 
avec une verve, une sensibilité et une cranerie toutes 
francaises.... On leur donnera une plače sur la table du salón 
ou ďans la bibliothéque de la famille ; on voudra les faire 
connaitre surtout aux jeunes gens, auxquels ils conviennent 
si bien. Beaucoup ďexemples ont prouvé, en dépit de 
préjugés et de railleries ineptes, que les soldats du Pape sont, 
en méme temps, les meilleurs soldats de la France ; peu ľont 
vu avec autant de conviction et ďentrain. M. de Poli se sent 
ici sur son terrain ; il est souvent narrateur et héros ; sa 
plume a cette vaillance , cette fierté , cette bonne grace 
charmante et distinguée qu'il montrait lui-méme quand u 
faisait partie de la 2* compagnie du 28% dont il raconte si 
bien les prouesses pendant la Commuiie. Le livre se clôt par 
un souvenir de Rome ; les ruines du camp des prótoriens 
fournissent ä notre auteur ľoccasion de juger les vieux 
Romains d'une facon qui ne ressemble guére ä Bossuet, mais 
dont le tour humoristique , les piquantes allusions font 
sourire et penser. » 



Le Propriétatre-Gérant, 
G. GRASSIN. 



Angerfe, imprimerio-lihralr i « Gkrmain et 6. GiusaiN. 651-86 



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REVUE 

DE ĽANJOU 



Jí OXJYELLE pÉRIE 



5e et 6e Livraisons. — Hai et Juin 1885 



TOME DIXIÉME 



ANGERS 

IMPRIMERIE-LIBRAIRIE GERMAIN ET 6. GRASSIN 

BUB SAINT-LAUD. 

1885 



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SOMMAIRE 



1° Les miséres de VAnjou aux xv* et xvŕ siécles. — Les gueux 
en Anjou , leur organisation , leurs mceurs et leur lan- 
gage. — André Joubert. 

2° Les doléances desAngevins en 4651, mémoire inédit publié 
par A. Lemarchand. 

3° Ľinstruction publique avant la Révolution ďaprés de 
récents travaux. — H. Faye. 

4° Histoire généalogique de la famílie de Lancrau, depuis le 
xiv e siéclejusqu'á la Révolution. — I/abbé Bourdais. 

5° Établissement de ľ aumône publique ä ľhôpitalgénéralde la 
Charite ďAngers, ou hôpital des Renfermés — Ch. Mbnierb 

6° La déroute des Vendéens aprés la bataille du Mam. — 
Décembre 4793. — Lettre ďun soldat — Quéruau-Lameme. 

7° Le Chevalier au Barisel, fabliau. — A. Lemarchand. • 

8° Documents inédits sur Jean de Léaumont, sieur de 
Puygaillard, Í580-158Í. — André Joubert. 

9° Chronique bibliographique. — Danton, par Vietor Pierre. 
— Ernest Faliqan. 
ĽÉtude sur la Vie privée en Anjou ä ľAcadémie des 
Inscriptions et Belles-Lettres. 



Prix de ľabonnement de la REVUE DE Ľ ANJOU 
12 franes par an. 



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v 

LES MISÉRES DE ĽANJOU 

AUX XV* ET XVI • SIÉCLES 

LES GUEUX EN ANJOU 

LEUR OROANISATION, LEURS MOEURS ET LEUR ^ANGAGfi 



I 

ORIGINE ET FORMATION DES CORPORATIONS DES GUEUX 

Au xiv e siécle, la France était au moins aussi peuplce 
que de nos jours 1 . La guerre de Cent Ans porta un coup 
funeste au développement et á la prospérité du royaume. En 
Anjou, comme dans toutes les autres provinces, le com- 
merce et la culture furent ruinés par les combats fréquents, 
le passage continuel des troupes, les pilleries et les dépré- 
dations des grandes compagnies *. Les mercenaires en 
armes saccageaieňt, volaient, enlevaient les bestiaux dans 
les campagnes , incendiaient les récoltes et les chau- 
miéres, emmenaient les habitants prisonniers, entas- 
saient sur des chariots les meubles et les ustensiles 
de ménage. Ils ne laissaient aprés leur passage que des 
ruines amoncelées sur toute ľétendue du territoire. Faute 

1 Voir Dureau de la Malle (Mémoires de l'Académie des inscriptions, 
t. XIV, p. 2.) 

s Voir notre étude historique sur les Invasions Anglaúes en Anjou 
aux xiv* et xv* siécles, Angers, 1872, E. Barassé, in-18. 

17 



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— 146 — 



de ressources et de protection, les populations rurales, 
abandonnées ä leur malheureux sort, se jetérent á leur 
tour dans le brigandage. 

G'est donc dans le premiér tiers du xv 6 siécle que les 
classes dangereuses commencérent á s'organiser confor- 
mément ä leurs besoins. EUes constituérent alors un ordre 
particulier dans ľordre général, avec sa hiérarchie, ses 
lois et sa langue spéciale, connue sous le nom de Jargon. 
Ľapparition des corporations ou royaumes des Gueux et de 
ľidiome propre á ces étranges personnages date de cette 
époque néfaste. c Qui faict de ce temps, dit un auteur, que 
la France est toute pleine de larrons et de brigands? Ne 
seroit-ce point á cause de nos guerres civiles 1 ? » 

La tourbe des Gueux de toute classe et de toute condition 
se recrutait ďéléments variés : 1° les criminels échappés á 
la justice des villes ; 2° les laboureurs ruinés et expropriés; 
3° les ouvriers paresseux ou sans ouvrage; 4° les soldats 
maraudeurs ou déserteurs; 5° les marchands ťuinés ou 
fripons ; 6° les gens de métiers aventureux, tels que char- 
latans, diseurs de bonne aventure, crieurs ďindulgences, 
ménétriers, baladins, histrions, jongleurs et faiseurs de 
tours; 7° les déclassés , c'est-ä-dire les fils de famille pro- 
digues ou deshérités, les écoliers et les clercs rejetés de 
ľUniversitóet de ľÉglise, etc. 2 

Gette division, selon la remarque ďun historien mo- 
derne, s'applique ä ľorigine sociale des Gueux. Mais, 
ajoute-t-il, ä leur fonction et ä leur mode ďexistence hors 
de la société réguliére correspond une autre nomenclature 
qui les divise en tribus de la maniére suivante : 

4° Les Soldaís (beroards, gaudins, feuillards, narquins 
ou narquois, francs taupins , etc.) — Les mesures édictées 
contre eux par les États de Chartres en 1376 furent ineffi- 
caces. Duguesclin avait lui-mémeété longtemps un chef de 

* Bouchet, XV* série, 111, 116. 

* Auguste Vitu, le Jargon du XV 9 tihcU, pages 4 et suít. 



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— 147 ~- > 

routiers. Sous Charles VI, les grandés com^gnies déso- 
lérent le royaume. Froissart a retracé les sinistres exploits 
de ces aventuriers. Ľordonnance du 25 mai 1413 constate 
que les gens ďarmes, alliés aux mercenaires étrangers et 
aux t larrons, robbeurs, bannis, gens vacabonds et 
autres qui on t volonté de mal faire, » commettent « murdres, 
efforcement de femmes et autres , mesmement durant les, 
trieves. » Aprés la paix ďArras, conclue en 1435 entre 
Charles VII et le duc de Bourgogne, apparurent les écor- 
cheurs. Jean Chartier raconte qu'il « n'y avoit hommes, 
femmes et enfans qiťils ne depouillassent jusques ä la 
chemise. » Les ordonnances de 1448, qui achevérent ľor- 
ganisation de ľarmée permanente, rendirent le calme au 
pays. Mais longtemps encore les chemins furent infestés 
par les brigands. 

2° Les Voleurs. — Les détrousseurs de grande route 
étaient mal vus des Gueux proprement dits qui les 
reniaient. On nommait alors sabrieux les voleurs des 
bois *. Ceux du doublage étaient de simples filous. 

3° Les>Égyptiens. — On appelaitainsi, au xv e siécle, les 
bandes errantes, sorties de ľOrient, que nous désignons 
aujourďhui sous le nom de Bohémiens et de Zingari Ä . 
Ils venaient de ľlnde et appartenaient ä la race des Játs. 
Ces peuplades émigrérent en Európe en 1025. Leurs 
incursions se renouvelôrant fréquemment. Au commen- 
cement du xv 6 siécle, les Bohémiens pénétrent en Provence 
et s'avancent jusqďá Strasbourg. On les prend pour des 
c Sarrasins. » 

Un détachement isolé se montre, dans ľété de 1427, sous 
les murs de Paris. « Le dimanche, ďaprôs la my aoust, qui 
fut le dix-septiesme jour ďaoust ou dit an 1429, écrit 
ľauteur du Journal ďun bourgeois de Paris sous 
Charles VII, vindrent á Paris douze penanciers comme ils 

4 A. Vitu, le Jargon du XV* siécle, p. 15. 

1 Voir, sur ľorigine de ce peuple mytérieux, les travaux de M. Paul 
Bataillard, en F ranče, et dudocteur Frank Miklosich, en Allemagne. 



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— 148 — 



disoient; cest assavoir uog duc et ung comte, et dix 
hommes tous ä cheval, et lesquels se disoient trés bons 
chrestiens, et estoient de la Basse-Égypte 4 . » Ces Bohémiens 
étaient munis ďun sauf-conduit impérial. Aprés la mort 
de ľEmpereur Sigismond en 1437, les prétendus Égyptiens 
envahirent par milliers les contrées de ľEurope. Leur roi 
ou chef supréme s'appelait Zindl , nom qui indiquait leur 
origine indienne. Cette date de 1438 coíncide ďune maniére 
surprenante avec ľépoque approximative de ľorganisation 
des Gueux en France. II est constant, ďailleurs, qď une 
certaine afíiliation unit bientôt ces Bohémiens aux Gueux. 
La langue des Bohémiens , le romány , a laissé sa trace 
dans le Jargon des Gueux fran<jais. 

Les nouveaux venus se signalérent par leurs méfaits. 
En 1448, plusieurs < caymans » furent pendus ä Paris. 
Ľannée suivante (1449), au mois ďavril, suivant le récit 
de Jean Chartier, on dressa deux potences, ľune « hors de 
la Porte Sainct-Jacques, » ľautre « hors de la Porte Sainct- 
Denys, entre la Chapelle et le Moulin á vent. » On y pendit 
t deux coquins ou mendians, et une coquine, * accusés 
c ďétre larrons, et attaints de plusieurs autres malefices 
par eux averez et recognus Ä . » Jamais auparavant on 
n'avait pendu une femme en France. Les femmes étaient 
toujours enterrées vivantes Ä . La Bohémienne qui fut 
pendue en avril 1449 avait elle*méme requis ce genre de 
supplice, c la coustume de son pays estant telle en semblable 
cas. » 

Dés 1447, Charles VII avait poursuivi sévérement les 
brigands, « larrons, mendians, espieux de chemins, ravis- 

1 Journal ďun bourgeois de Paris, t. III, pp. 348-249. 

2 Jean Chartier, Histotre de Charles Vll y pp. 137 et 138. 

3 Cette coutume persista longtemps encore, comme leprouve la 
sentence prononcée par le prévôt de Paris et confirmée par arrét du 
Parlement du 22 novembre 1460 contre Guillemette Mauger, la 
Jarronnesse et recéleuse (Arch. nat., X 2« 31. — Chronic. scand. 
an 1460). 



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— 149 — 



seurs de femmes, violeurs ďéglises, lireurs á ľoye, joueux 
de faulx dez, trompeurs, faux monnoyeurs, malfaicteurs et 
autres associez, recepteurs et complices.... lesquels se 
transportent malicieusement de jour en jour, de lieu en 
autre , en plusieurs et diverses juridictions K » 



II 



UNE BANDE D'ÉGYPTIENS ET D'ÉGYPTIENNES A ANGERS 
AU XV e SIÉCLE 



Pendant toute la durée du xv* siécle, les malfaiteurs 
iDfestérent Angers et ľAnjou. Les anciens registres de la 
mairie ďAngers, qui commencent le 25 novembre 1479, 
mentionnentleurs brigandages. En 1489, un larron, réfugié 
en franchise dans ľéglise des Carmes, réussit ä s'évader *. 
A différentes reprises, des mesures énergiques sont 
adoptées par le conseil de ville pour réprimer les désordres 
commis par les voleurs pendant la nuit 8 . 

Le 21 mars 1498, une scéne violente éclate, au sein du 
conseil, entre Jehan Bourjollays, connétable, agissant au 
nom du maire ďAngers, Léger Buscher, et messire Pierre 
de Pincé , sieur du Bois et des Essarts , á ľoccasion de 
ľarrivée d'une bande ďÉgyptiens et ďÉgyptiennes, qui 
s'était établie c és faulxbourgs du portál Sainct-Michel. » 
Nous reproduisons le compte-rendu inédit de cette alterca- 
tion mémorable. G'est une curieuse page de notre histoire 

1 Ordonnances desrois de Francc, t. XIII, Charles VII, p. 309. 
* Archives anciennes de la mairie d'Angers, BB. 6, P 46. 
» Ibid., BB. 9, f» 39 et BB. 10, f* 17-18. 



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— 150 — 

locale. Le lecteur goútera, comme nous, le charme humo- 
ristique de cette scéne de moeurs pittoresque et attrayante. 

t Le vendredy 21 e jour de mars, ľan 1498. 

« En la maison de la ville 1 se sont assemblez, en Conseil, 
mess™. le maire 2 , M° de Juppilles 8 , M° de Lancerre 4 , 
M 6 de la Tousche-Cadu, Jehan Bourjollays, Jehan Hellouyn, 
Jehan Ragot, Jehan Landevy, maistre de la monnoye*, 
M e le grénetier , M 68 la Garde , Ferrault. 

« Sire Jehan Bourjollays, connestable 8 et eschevin ďAn- 
giers , a rapporté oudict conseil , que , hyer , luy estant 
commis par mons r . le maire , et en son absence, pour ce 
que, mercredy au soyr et led. jour de hyer, il vint en 
cested. ville, quelque soir, és faulxbourgs du portál Sainct- 
Michel 7 , grand nombre de Egipciens et Egipciennnes , et 
que iceluy Bourjollays avoit chargé, de mond. sieur le 
maire, de les faire vuyder incontinant, sans eulx arrester 
en cested. ville ne és environs. 

t Iceluy Bourjollays, aprés ce qu'il eutparlé de cest affaire 
á maistre Pierre Borjot , commis en ľabsence de mons r . 
le lieutenant du séneschal d'Anjou, maistre Guillaume 

1 Le conseil se réunissait dans la maison áe la Godeline , appar- 
tenant ä ľévéque de Nantes, devenue depuis la pension Chevroliier. 

1 Léger Buscher, avocat en la Sénéchaussée d'Angers, conseiller 
du roi, nommé, le 38 avril 1481, par Mathurin de Montallais, en la 
chargé de lieutenant et juge des Eaux-et-Foréts d'Anjou , maire en 
1498. II eut ľhonneur de recevoir, en 1499, le roi et la reine. II portait : 
D'argent au croissant montanl de gueules. 

8 Jupille, m" b., c" de St-Sylvin. 

* Pierre Fournier, sieur de Lancerre, licencié-és-lois , avocat et 
conseiller en la Sénéchaussée d'Angers, échevin en 1494, maire en 
1503, mor t en 1535 II a?ait épousé Jeanne Ferrant du Coudrajr. II 
portait : D'azur ä la bande danchée ď or accostée de í étoiles de € rais 
ď or, posées Vune en ehe f, ľautre en pointe. 

8 Jean Landevy, sieur de Médouin, maltre de la Monnaie d'Angers, 
échevin en .1492, maire en 1507. U portait : D 1 or ä quatre fasces de 
gueules. 

6 Certaines villes avaient encore des connétables au xv" siécle. 
Alain Chartier raconte, dans son Histoire de Charles VII, que 
Joachim Raoult fit, entre les mains du roi, serment comme connétaole 
de la ville de Bordeaux. [Dict. des institutions , mceurs et coutumes de 
la France, t. I, p. 210). 

7 La porte Samt-Michel, couverte par un ouvrage avancé, avait été 
construite par Louis IX. 



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— 151 — 



Moysant, commis en ľabsence de mons r . le procureur du 
Roy, maistre Jehan Lelou, advocat, maistre Jehan Boursier , 
délivrant les causes dud. jour de hyer, en absence de 
rnons', le juge de ľAnjou, et que tous les dessusd. furent 
ďadvis et ďoppinion qu'on fist desloger incontinant lesdictz 
Egipcienä, alla aux portaulx Sainct-Michel et Sainct- 
Aubin*de cestedicte ville, et fist deffense aux clercs et 
portiers ďiceulx de non laisser entrer lesd. Egipciens en 
cestedicte ville. 

t Ce fait, il vint par de verš maistre Pierre de Pincé *, 
en sa maison , et luy dist ce qďil avoit faict , ainsi que 
dessus est dit, et que , nonobstant ce , lesdicts Bommyens 
s'estoient logez oud. bourg Sainct-Michel , en luy deman- 
dant s'il leur avóit point permis ďeulx y loger, et en luy 
remonstrant que ce n'estuient que galarons (sic), mauvays 
garczons, trompeurs et abuseurs degens, et lesquelz ne 
vivoient que de larecins. 

t A quoy led. de Pincé respondit tout rudement et 
arogammant, qu'il avoit permis, ausd. Egipciens 8 , ďeulx 
loger oud. bourg Sainct-Michel, et de entrer en cested. 
ville* et que , maulgré [ľordre] de mond. sieur le maire et 
dud. Bourjollays , qu'ilz viendroient en lad. ville , et qu'ilz 



1 La porte Saint-Aubin datait également du temp s de Louis IX. 

1 Pierre de Pincé, sieur du Bois et des Essarts , fils de 
Pierre de Pincé et mari de Guillemine Dosdefer, lieutenant du 
juge ordinaire d'Anjou, élu échevin perpétuel en 1505 et mort 
en 1511. [Voir notre étude sur la Restauration Artútique de l'Hótel 
de Pincé.) 

8 Jehan Bourjollays a négligé de nous faire le portrait des 
Egyptiens et des Egyptiennes venus ä Angers , et de nous dire s'ils 
avaient á leur téte un Roi et une Reine , suivant ľusage. II est 
probable que ces Bohómiens ressemblaient k ceux (jui arrivérent k 
Paris en 1427 : a Item , les hommes estoient trés noírs, les cheveui 
crespez, les plus laides femraes que on pust voir, et les plus 
noires... Brief, c' estoient plus pouvres creaturesque on vit oncques 
Tenir en F ranče de aage ďhomme ; et , neanmoins leur pouvreté, 
en leur compaignie avoit sorcieres qui regardoient es mains des 
gens et disoient ce que ad venu leur estoit ou advenir. ...» (Voir le 
Journal ďun bourg eoit de Paris sous Charles VII, Coll. Micbaud et 
Poujoulat, t. III, pp. 248-9). 



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logeroient oud. bourg; et que já il avoit envoyé des sergena 
faire leurs logemens. 

« A quoy led. Bourjollays respondit, le bonnet ou poingt 
et le plus gracieusement qu'il le peut faire , audict de 
Pincé, que ne luy despleust, et que ce négoce appartenoit 
ämond. sieur le maire, qui est cappitaine ďAngiers, 
qui a la congnoissance du fait de la ville, et qui en a la 
chargé. 

« Cedit, iceluy de Pincé dist pluseurs parolles arogantes 
et despiteuses aud. Bourjollays , en le voullant constituer 
prinsonnier du Roy, et par pluseurs foiz luy mist la main 
sur ľespaulle, en luy disantqďil le constituoit prinsonnier 
du Roy; dont led. Bourjollays se porta pour appellant, en 
luy disant que, en ceste partie, il n'avoit pas puissance de 
ľenvoyer en prinson. Et comme led. Bourjollays s'en alla 
ďavecques led. de Pincé, iceluy de Pincé le suy vit jusques 
au davant de ľéglise de Sainct-Pierre *, en lui disant 
ces parolles : « Actens-moy, va, et que je voye des 
sergens, pour veoirs si je ne te feray pas trayngner en 
prinson! » 

« Et mond. sieur le maire, présent oudict Conseil, a 
rapporté qďil avoit commis, en cest affaire, led. Bour- 
jollays, pour luy, et en son absence , prévenu qďil estoit 
allé sur les champs. 

« Aprés lequel rapport , mis en délibération de Conseil , 
a esté advisé qu'on parlera de cest affaire ä mons r . le juge, 
en luy remonstrant ce que dessus est dit, et qu'on essayera 
á traicter doulcement ce négoce , sans forme de procés. Et 
sinon, oú ľon ne poura ce faire , sera ľappel dud. Bour- 
jollays relevé ou nom du procureur de la ville , et sera 
obtenu mandement pour faire ung examen á futúr , des 

1 Saint-Pierre était, aprés Saint-Maurice, la plus ancienne paroisse 
de la ville. Elle fut érigóe en chapitre de 9 preoendes avec un doyen 
verš le xm* siécle, reconstruite en partie de 1490 á 1515, transformée 
a la romaine en 1706, restauróe en 1778. 



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— 153 — 



tesmoings , qui estoient présens, ä veoir faire led. appel, 
et les tors et griefs que faisoit led. de Pincé aud. 
Bourjollays *. » 



ra 



LES GUEUX ET LES MERCIERS. — LE ROI DES MERCIERS DE 
TOURA1NE, ANJOU ET MAINE. — VISÍTE DU ROI DES MERCIERS 
AU MARCHÉ DE LONGUÉ, EN ANJOU. — DÉMÉLÉS ENTRE LE ROI 
DES MERCIERS D'ANJOU ET LE MA1TRE VISITEUR DE LA MERCER1E 
INSTITUÉ PAR HENRI III 

Sous la banniére des Gueux marchaient les « pipeurs , 
trompeurs, affineurs, thriacleurs, larrons, meusniers, 
bateurs de pavé, maistres es ars, decretistes, crocheteurs, 
harpailleurs, rimasseurs, basteleurs, joueurs de passe- 
passe , enchanteurs , vielleurs , oublieurs , poetes , escor- 
cheurs de latin, faiseurs de rébus, papetiers, cartiers, 
baguatins , escumeurs de mer. » 

Les origines et ľorganisation de la Gueuserie au moyen 
Äge nous sont révélées dans le Jargon ou le langage de 

1 Archives anciennes de la mairie ďAngers, BB. 10, f** 61-63. — En 
1548, sous le roairat de René Leloup, sieur de Beauchamp et de la 
Barchelotiére, on procéda á une seconde expulsion d'Egyptiens. Ces 
bohémiens revinrent au siécle suivant, en 1611, et farent chassés par 
ordre du maire René Lefebvre, sieur de la Ferronniére (Archives an- 
ciennes de la mairie ďAngers , BB. 24 , ŕ 183 et BB. 68, ŕ* 60.) 

Comme les Cossé-Brissac, Guy du BelJaj, seigneur de Raguin, 
épouz de Márie de Plu vinei, entretenait en 1645 une compagnie 
d Egyptiens avec un capitaine, Charles de la Roche. — Le 27 mai 
1629« on avait enterré dans ľéglise paroissiale de Brissac le corps 
de Charles de la Grave , cheí des Egyptiens attachés au service 
d u duc. Cet officier avait été assassiné sur le ehe m in des Ponts-de- 
Cé. Trois cents personnes assistaient k la cérémonie. Dans ľautori- 
sation d'enterrer, il est dit : « Bohemorum nuncupator. » [Archives 
de Maine-et-Loire, GG. 1-10.) 



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— 154 — 



Y argot réformé comme U est á présent en usage pármi 
les bons pauvres, e t dans un autre ouvrageplus ancien, 
la Vie genereuse des mercelots 9 gueux et boesmiens. 

Les Gueux avaient emprunté la forme de leur gouver- 
nement á la Corporation des merciers ou comporteurs. 
Comme les merciers, ils eurent un chef, une hiérarchie, 
des lois et une organisation financiére. Les mercelots et 
les mendiants constituérent, au xv* siécle , deux royaumes 
jumeaux, mais distincts. Cette organisation subsista 
jusqu'au xvn° siécle. Les foires du Poitou servirent de 
lieu de réunion et de point de contact aux merciers et aux 
gueux *. Les merciers y rencontrérent les mendiants, 
t desquels ils s'accosterent , et leur aprinrent leur langage 
et cérémonie. Les gueux reciproquement leur enseignerent 
charitablement á mendier. » 

La confrérie des Gueux comprenait les éléments sui- 
vants : 1° pechon, ou apprenti ; 2° blesche , correspondant 
au petit mercier ou mereelot , qui ne pouvait vendre que 
des manchandises de détail sur un petit éventaire sus- 
pendu á son col ; 3° coesme, coesmelotier ou coesmelotier 
huré, c'est le mercier en titre, jouissant du droit de porter 
balle sur ses épaules et de vendre des marchandises & la 
grosse. Ges trois degrés étaient communs ä ľordre des 
Gueux et ä la Corporation de la véritable mercerie. 

Viennent ensuite trois ordres supérieurs particuliers aux 
Gueux : 1° les cagous , chefs de province ou pasquelin, 
chargés de la police des Gueux en chaque province du 
royaume et de ľinstruction des novices. Ils obéissaient au 
grand Coesre, chef supérieurde leur confrérie ; 2° les archi- 
suppôts , composant le collége des prétres et des savants, 
recrutés pármi les écoliersdébauchés et les clercs dissolus 

1 Voir Pechon de Ruby et Ollivier Chereau. — Briquet, HťsUrire 
de Niort, t. l w , pp. et suiv. — Christopbe Augier , le Trésor des 
titres de la ville de Niort, publié en 1675. — Rec. des Ord. XVIH, 
3íž3, XVII, 190. — Des foires nouvelles furent établies k Niort et 
daps le Poitou en 1445, 1468 et 1477, 



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— 155 — 



H)u interdits. Ils enseignaient le jargon et le modifiaient ä leur 
guise. Ils travaillaient oú et comme ils voulaient, sans rien 
payerau chef suprôme; 3° le grand Coesre , chef supréme, 
investide tousles pouvoirs, éluchaque annéepar les États 
gónéraux de la Corporation et indéfiniment rééligible. II 
prenait quelquefois le nom de roi de Thunes « á cause 
ďun scélérat appelé de la sorte, qui fut roi trois ans de 
suite, et qui se faisait tratner par deux grands chieus daus 
une petite charrette, et mourut á Bordeaux sur une roue 2 . » 

« Nul, dit un auteur, nepouvait étre élu grand Coesre qu'il 
n'eňt été cagou ou archi-suppôt. » Tous devaient un tribut 
annuel au grand Coesre, outre certains droits et redevances 
en náture. Les hardes et ľargent des gueux qui refusaient 
de reconnaltre son autorité étaient conflsqués á son profit. 
Les États généraux punissaient les récalcitrants de peines 
corporelles. Ils se tenaient autrefois prôs de Fontenay-le- 
Comte en Poitou, puis furent transportés en Languedoc 
pour profiter des libéralités du connétable Anne de Mont- 
morency *. 

Les merciers, dont les Gueux avaient copié les statuts 4 , 
étaient répartis par province, mais la province de mer- 
cerie comprenait plusieurs circonscriptions géographiques. 
Les pays de Touraine, d'Anjou et du Maine ne composaient 
qu'une seule province de mercerie. Cette province avait 
un roi des merciers, souverain absolu dans sa juridiction, 
môme au préj udice de ce qu'auraient édicté les autres rois 
de mercerie. II pouvait instituer dans chaque bonne ville de 

1 Le Jargon du XV* rikcle, pp. 10-11. 

* Sa u val, Atitiquités de Parts, I, p. 514. 

8 Le connétable Anne de Montmorency, gouverneur du Languedoc, 
mort le 12 novembre 1567, avait donné une grosse somme ďargent 
« pour étre employée tous les ans, la semaine sainte, ä ľavantage des 
Gueux qui se confesseraient et communieraient le jeudi saint, et qui 
prieraient Dieu pour lui. » (Ollivier Chereau, le Langage de V argot 
réformé). 

* Voir Jes ordonnances de Charles VI et de Charles VII en mars 
1407, janvier 1412, aoút 1448. — Voir aussi le Mistere de la Passion 
de N-S. Jésus Christ. 



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— 156 — 



sa province un lieutenant. Quand il allait aux foires , il 
étaitassistó de mattres merciers, jusqu'au nombrede vingt- 
cinq. Ces compagnons formaient son conseil. 

Un sergent exécutait les réglements édictés par le roi 
des merciers qui avait droit de contrôle sur ses subal- 
ternes. Les merciers ou merciéres réguliérement institués 
en titre de maitrise devaient étre re<jus en plače publique 
et s'intitulaient chevaliers ou chevaliéres du métier de 
mercérie. Ceux qui avaient été institués irróguliérement 
payaient une amende de cinq sous. Aprés la prestation du 
serment, on célébrait la réception par un díner Lesautres 
détails relatifs aux merciers sont reproduits dans le 
Jargon du xv* siécle. 

Une ordonnance de Charles VII, ďaoút 1448, prouve 
qu'il existait de toute ancienneté des rois merciers dans 
ľAnjou, le Maine, la Touraine et le Berry. On conserve, dans 
la colle tion des titres de la terre, flef etseigneurie ďAvoir, 
prôs Longué , une « procuration du visiteur général des 
« merciers pour instituer le marché de Longué, en Anjou, 
« commué du vendredy au jeudy. » La piéce est datée ' 
du 15 septembre 1547 *. 

Le roi des merciers ďAnjou subsistait encore ä la fln du 
xvi e siécle. La mercerie a eu son chef supréme, analogue 
au grand Coesre, comme le prouve un ouvrage rarissime 
imprimé en 1585 s . Jean Pioche, valet de chambre de 



* Le Jargon du XV siécle , pp. 17, 18, 19 , 20, 2i et suivantes. 
Voir les documents publiós par M. Leber, sur les merciers de Paris 
et sur le roi des merciers de Touraine, Anjou et Maine. [Collect. des 
meilleures disserlations, etc, t XIX, pp. 473-497 ) 

1 Titres de propriété de Longué, depuis le iO mars 4454 jusqu'au 
4 aoút 4768, f- 57, 58, 72, '73 (Etude de M- Cailleau, notaire á 
Longué.) 

9 Cet ouvrage est conservé ä la Bibliótbéque nationale (F. 4520 
Mer. Petit in-á* de 47 pages). II est intitulé : a Recutil des privilleges 
prerogatives statutz reiglemens lettres patantes et arrestz coneemant 
iestat de grand maistre visiteur , garde et generál reformateur des 
marchandises de mercerie, grosserie et joaillerie en ce royaume 
de France, que autrement Von voulloit appeler roy des merciers. 
MDLXXXV. o Ce Recueil est publió sans lieu ni nom de libraire ou 
d'imprimeur, 



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— 157 — 



Henri III , avait étó investi , par lettres patentes de ce roi , 
données á Olinville le 23 septembre 1583, de tľestatet 
office du maistre visiteur des marchandises de mercerie, 
grosserie et joaillerie des villes et lieux auxquels aucun 
n'a esté par nous pourvu de semblable estat. » Cet office 
appartenait antérieurement á Estienne Parent *. Dans une 
procuration en date du 2 juin 1585, Jean Pioche prend les 
qualités de « valet de chambre du roy, maistre visiteur et 
generál rtformateur des marchandises de mercerie , gros- 
serie et joaillerie de France, demeurant á Paris, rue des 
Fossez-Saint-Germain-ľAuxerrois 2 . » Cette procuration est 
donnée á Denis Nicolle, sergentroyal enPoitou, et á André 
Gauffrete , praticien á Doué en Anjou 3 , « pour lever ses 
droits sur les merciers de Poitou, Berry, Anjou, Touraine, 
Maine, etc. » 

Cette prétention spuleva de nombreuses protestations. 
Un particulier prenant le titre de roi des merciers s'opposa, 
par devant le sénéchal ďAnjou, á ľexercice des droits de 
Jean Pioche, Henri III répondit en commettant le premiér 
huissier pour ajourner les opposants devant le Grand 
Conseil 4 . Le sénéchal ďAnjou était, en 1587, Jean de 
Daillon *, appartenant á la puissante famille de ce nom, 
célébre au xvi e siécle et qui alla s'établir dans le Haut- 
Anjou. Le cháteau de Daillon , entouré de douves , est situó 
dans la commune des Cerqueux-de-Maulévrier 6 . Joachim 
de Daillon était seigneur du lieu en 1540, mais la terre 

1 Recueil,.?. 29. 
*Ibid., v . 41. 

* Doué, chef-lieu de canton, arrondissement de Saumur. — Au- 
jourďhui Doué-la-Fontaine. — La baronnie de Doué passa aux 
Gouffier dés la fin d u xv^ siécle. Le curó de Saint-Denis, église 
paroissiale, était en 1687 Mathuriu Callouin. [Dictionnaire historique, 
géographique et biographťque de Maine-et-Loire t t. II, p. 67). 



•J. F. Bodin, Recherches historiques sur V Anjou et ses monu- 
ment*, Ángers et le Bas-Anjou, t. II, p. 670. [Liste des Sénéchau* 
d'Anjou). 

• Ďictionnatre hist. de Maine-el-Loire f t. II, p. 3.. 




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— 158 — 

était possédée dés 1525 par la famille de la Roche-de- 
Coron, dont le puiné y demeurait. Daillon donne son nom 
au ruisseau, né sur la commune, qui s'y jette dans le ruis- 
seau de ľArgent l . 



IV 



LE JARQON OU LE LAN GAG E DES GUEUX EN ANJOU AU XV e SIÉCLE. 
PRANgOIS VILLON VIENT A ANGERS 



Le langage des Gueux au xv* siécle a pris le nom de - 
Jargon. II est né des besoins de ľinstitution nouvelle, 
comme le remarque avec juste raison ľauteur dont nous 
analyserons, dans ce chapitre, les savantes et intéressantes 
démonstrations *. Tout ce que notre écrivain dit, dans 
son remarquable ouvrage , au sujet du Jargon en général, 
peut s'appliquer aux Gueux de ľAnjou , puisqué lea 
membres de cette confrérie redoutable, « caymans, bef- 
fleurs , belistriens habiles á duper les benards, beroards , 
cygaults, gaigneurs, gaillieurs et autres gaultiers habitués 
ä manier le dollequin, » étaient aussi,nombreux dans notre 
province que dans les autres parties du royaume dé France. 

4 Liet. hist. ibid., p. 4. « Le cháteau de Daillon couvrait une surface de 
45 ares, entourée de douves bien eneore reconnaissables entre le grand 
étang du Moulin verš N. et les étangs d u Pas-de-la-Danie , et de 
Daillon verš S., avec de grands bois verš S. , l'E. et ľO. Des bases 
de tours rondes k trois des angles du quadrilatére , une porte plein 
cintre avec les rainures de la herse, vis-ä-vis le pont-levis, verš S, 
— verš N . un autre portail plein cintre avec une croisée k meneaux 
de granit, et une íacade bien conservée verš l'E. , subsistent eneore 
des constructions du xvi« siécle, sans trace aucune des plus 
antiques. * 

1 Auguste Vitu, le Jargon du XV 9 siécle, pp, 64 et suít. 



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— 159 — 



La premiére notion authentique et historique de 
ľexistence du Jargon remonte á 1426. « Lequel Nobis 
dist au suppliant qu'il allast avecques lui en ľostel ou pend 
ľenseigne des petits Soliers prés de ľostel archiepiscopal 
de Rouen, et que il avoit trouvé son homme ou la duppe, 
qui est leur maniere de parler, et que ils nomment/ar <?on, 
quand ilz trouvent aucun fol ou innocent qu'ilz veullent 
decepvoir par jeu ou jeux et avoir son argent. » Ge curieux 
renseignement se rencontre dans une lettre de rémission 
de 1426, contenue au Trésor des Chartes, registre 173, 
charte 456. Le Jargon était parló depuis quelque temps 
déjá. On en trouve la tracer dans les verš quelque peu 
antérieurs de Raoul Tainguy (entre 1410 et 1425) *. Le mot 
de Jargon est trés ancien dans la langue fran^aise ; le 
xiiŕ siécle en fournit un premiér exemple : 

Ix>rs tuit diseient en lor jargun 
Que cil oisax qui si cantoit . . . 

Márie de France, fable XXII. 

En éditant, au seiziéme siécle, les oeuvres de Frangois 
Villon , Glément Marot avait reculé , soit par dédain , soit 
par ignorance, devant la traduction des ballades écrites en 
jargon par le poéte pour ľébattement de ses compagnons de 
sac et de corde. La táche, difflcilepour un contemporain de 
Frangois I 61 ", pouvait sembler inabordable aprés que trois 
siécles écoulés en ont obscurci les problémes. Gependant 
ľauteur du Jargon du xv* siécle a su triompher des 
obstacles accumulés sur sa route. II a composó un livre 
ďune profonde érudition et ďune originalité rare. Pour 
démontrer que les cinq ballades inédites sont bien de 
Villon, ľhabile écrivain a groupó un falsceau de preuves 

1 Yoir la notice de M. Si m é on Luce sur Raoul Tainguy, au tome II 
des oeuvres complétes d'Eustache Deschamps, pujmées par M. le 
marquis de Queux de Saint-Hilaire, dans la collection de la Société 
des anciens textes francais. 



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— 160 — 



péremptoires. En voici ľune des plus curieuses. C'est 
Yenvoi de la quatriéme ballade inédite , ainsi con$u : 

<1 Vive Dávid , saint archquant la baboue , 
hh Iehan mon amy, — qui les fueielles desnoue. 
t* Le vendengeur , beffleur comme une choue , 
^ LOing de son plain , de ses flos curieulx, 
53 Noue beaucoup , dont il recoit fressoue , 
m Jour verdoiant , havre du marieux. 

Envoi. — Vive Dávid, (patrón desgueux, parceqiťil joue 
de la harpe) , le saint homme de ľarche , qui accroche au 
gibet, — Jehan , mon ami , — le babouin *, dénoueur de 
bourses. — Le vendangeur , voleur comme une corneille, 
Loin de la plaine, et de la foule curieuse — Nage beaucoup, 
dont il reQoit frisson. — Jour verdoyant, embrassement du 
bourreau. 

Maintenant réunissez en acrostiches , les lettres initiales 
de ce sixain, et vous lisez : Villoni. (ľest la signatúre 
authentique. LTacrostiche ne sufflsait pas á ľhabile déchif- 
freur ďénigmes. II a extra it, de cette méme ballade, diverses 
anagrammes intéressantes, par exemple, le quatriéme vera 

Loing de ton plain, de set flot curieulx, 

donne par transposition de chacune de ses lettres cette 
autre signatúre des plus explicites : 

1© Frangott Villon, loing de eulx, detpett. 

Ce qui, par un changement qui se peut tolérer, de ľavant- 
dernier s en r, donnerait : 

Frangott Villon, loin de eulx, detpert, c'est-á-dire désespéré.; 
2° D. Frangott Villon det Loget , U. P. S. , en exil. 

1 Babouin , le pendu qui fait la grimace ou la rooue au haut de la 
potence, imitant la baboue, le singe sur son arbre. 



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— 161 — 



c'est-á-dire : D(ominus) Frangois Villon des Loges, 
U (niversitatis (Parisiensis) S(cholaris) 9 en exil. 

Au lieu ďétre une Iangue fabriquée de toutes piéces , ä 
tort et á travers, comme ľargot moderne, le Jargon 
n'était qu'un cas particulier de la Iangue générale. 
Par exemple, adraguer, pour boire , présente au premiér 
aspect une physionomie argotique. Cľest cependant un 
mot de la plus pure latinité, adaquare , aller ä ľeau, 
abreuver, en bas latin, adragare. II sufflt ďindiquer cet 
exemple. A. Vitu a classé une liste des cent cinquante-huit 
mots employés par Villon, soit qu'ils lui appartiennent en 
propre, soit qu'ils se trouvent dans ďautres textes, et 
auxquels il attribue une origine jargonnesque. 

Le Jargon est, considéré dansson caractére génóral, une 
Iangue énigmatique exprimant deux ou troissenssuperposés 
qui, loin de se contredire, se complétent ľun par ľautre; 
c'est lá ce qui explique ľintérôt particulier de ce langage. 
Examinons un exemple de la méthode employée dans la 
composition du Jargon par les clercs qui formaient le 
collége des archi-suppôts chargés de cette besogne 
savante. « Le verbe polir et le substantif poli&eur (écrits 
pollir et polliceur) signifient dans le Jargon de Villon 
voler et voleur. Les deux //rappellent ici le latin pollex; 
par conséquent, pollir s'interpróterait « jouer du pouce; » 
mm polir, au sens général, signifle rendre briliant et net, 
nettoyer. 

« Prenons maintenant le verbe jargonnesque sorniller, 
employé au méme sens que pollir, c'est-á-dire voler. 
Sorniller vient de sorne , un mot de la Iangue générale, 
quiveutdirele sóir, le commencement delanuit, la brune; 
venant de saur, sor, sour, som et sorna, c'est-á-dire 
brun. De brun on a fait brunir, qui signifle polir , rendre 
briliant et net , nettoyer. 

t Faisons enfln comparaltre le mot fourbir, bien qu'on ne 
lerencontre pas dans notre Jargon. -Fourbir, ďaprôs Diez, 

18 



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— 162 — 



a le méme radical que fourbe , venant ľun et ľautre du 
haut-allemand furban, ďoix il aurait passé dans la langue 
franque de la Méditerranée au sens de voler. Or furban 
signiíiait originairement rendre net, nettoyer. Ainsi pollir, 
brunir, fourbir, ont une double signiflcation : voler et 
nettoyer. Cette derniére subsiste dans la langue courante, 
et de plus elle a obtenu droit de cité dans la langue 
littéraire, puisque Ie plus délicat des poétes fran$ais, 
La Fontaine , n'a pas craint ďécrire : 

Et c'est un passe-temps 

De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. 

Fable VII, lir. VIII. 

c Telle est la logique de ľancien Jargon; si ľon s'en 
pénétre, on arrive á démôler une suite de problômes 
obscurs, qui, au premiér abord, paraissaient insolubles. » 

Jargon signifle simplement langage inintelligible : 

II n'y a ne beste n'oyseau 

Qiľen son f argón ne chante et crie... 

Ch. d'Orléans, rondeau. 

Cette locution se rattache originairement au radical gréco- 
latin garg , qui donne gargata, gargaridio, gargarizo , 
etc. , exprimant diverses fonctions de la gorge comme 
inštrument de phonation. Le ramage guttural et fortement 
articulé de ľoie mále ou jars ressemble singuliément ä la 
langue bruyante des Arabes du désert. C'est lá propre- 
ment le Jargon. « lis jargonnent comme les Jars f dit 
Ambroise Paré, ils roucoulent comme colombes *. » — 
« Quand le3 oyes, écrit-il encore, canes et canars s*esplu- 
chent et ensemble jargonnent , c'est signe de pluye *. » 
Citons aussi le proverbe : « II entend le jars, il a mené 

* A. Paré, Anitnaux, Zó. 
» Ibid., 2. 



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— 168 — 



les oies *, c c'est-á-dire qďentendre le langage des oies , 
c'estcomprendre le Jargon. Ľargot moderne dit : dévider 
lejars, pour « parler argot. » 

Le gros oeuvre du Jargon appartient au vieux fran^ais 
trés proche de ses origines et souvent reforgé directement 
sur le modéle latin. On y trouve des mots empruntés ä la 
langue románe (espagnol et Halien), aubreton, ä ľanglais, 
au sláve. Les Bohémiens ou Égyptiens introduisirent dans 
le Jargon fran^ais des locutions spéciales. t Ľintérét 
littéraire du Jargon, en dehors et au-dessous des questions 
philologiques trés nouvelles qďil souléve, réside tout 
entier dans ces finesses ä faire sentir, dans ces sous- 
entendus ä expliquer, dans ces énigmes á résoudre. » Les 
ballades du Jargon sont presque toutes consacrées ä des 
images ou ä des souvenirs des peines et de supplices. 

Voiei un exemple du style jargonnesque empruntó á la 
ballade ix 1 : 

Ung gier coys de la vergne cygault 
[Luay] ľautryer en brouant ä la loirre, 
Ou gitrement on macquilloit riffault. 
Et tout k cop veis jouer de ľescoirre 
Ung macquereau k tous deux gruppelins , 
Brouant au bay k tous deux walcquerins, 
Pour avancer au polliceur de pye. 

Essai de traduction littéraie. — J'avisai ľautre hier , en 
allant á la maraude , un joli cabaret de la vergne cygault 
(champ-de-foire, le centre ďactivité des Gueux ou Bohé- 
miens, qui ľappelaient aussi « la ville des Zingari. » 
Vergne, campement, Cygault, zingaro, bohémien,) — oíi 
ľon mangeait á belieš dents le rôti — et tout á coup je vis 
jouer du compas de ses jambes — un macquereau chargé 
de deux brocs — filant sous le nez á deux poursuivants — 
qui voulaient attraper le voleur de boisson. 

1 Oudin, Curiorités frangaises, T f Jars. 
1 A. Vita, toc. cU. t p. 130. 



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— 164 — 



Aprés la charte de 1426 et les verš de Raoui Tainguy, 
ľancien Jargon comprend six ballades, déjä connues, de 
Francois Villon *, plus cinq nouvelles ballades fournies par 
le manuscrit de la Bibliothéque royale de Stockholm et 
quelques scénes de quatre mystéres des xv° et xvi 6 siécles : 
le Mistere de la Passion de N. S. Jésus Christ, le 
Mistere du Vieil Testament par personnages, la Vie de 
saint Christophe et les Actes des apôtres. Le vocabulaire 
analytique, que ľauteur du Jargon du xv* siécle ajoute á sa 
belie étude philologique, compteenviron troiscentsoixante 
mots , les uns rares , les autres purement jargonnesques. 
Dans cette énumération íigurent quatre-vingt-quinze mols 
ďexemple unique, ďest-á-dire que ľon ne rencontre nulle 
part ailleurs que dans les onze ballades de Jargon atlribuées 
á Frangois Villon. 

On sait que le poéte des Gueux vint en Anjou, oú il trouva 
des compagnons amis de la bonne chére et des franches 
lippées. Quelque mésaventure, peut-étre une disgráce 
amoureuse, le décida en 1456 á quitter Paris. Avant 
de se rendre á Angers, il lui fit ses adieux par une série de 
lays oude legs dont ľensemble composace que, dés 1489, 
les éditeurs ont désigné sous le titre de Petit-Testament. 
Mais Villon ne resta pas longtemps á Angers. Verš la 
íin de ľannée 1457 , on le retrouve dans les environs de 
Paris á la téte ďune bande de mauvais garnements , vrai 
gibier de potence habitué á jouer du couteau et á s'ap- 
proprier sans vergogne le bien ďautrui. Notre personnage 

* Voir le Jargon et Jóbelin de maistre Francoii ViUon, imprimó avec 
ses oeuyres en 1489. — FranQois Villon, ď aprés les documents 
authentiques conservés anx Archives nationales , s'appelait Francois 
de Montcorbier, autrement dit des Loges, autrement dit de Villon. 
(Notice tur FrangoU Vi/íon, ďaprés dee documents nouveaux et inédits, 
tirés des dépôts publics , par Auguste Vitu , Paris , in-8% librairie des 
Bibliophiles , 8-24 mai Í874). Le poéte était un ami des gueux et en 
connaissait le jargon : 

Je congnois quant pipeur j argón ne. 



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— 165 — 



fut méme compromis , avec ses auxiliaires , dans un 
audacieux attentat qui pourrait bien étre un vol á main 
armée 1 . 



V 



LES GUEUX AU XVI SIÉGLE EN ANJOU 



Au xvi 6 siécle, des mesures nouvelles sont adoptées. Le 
22 décembre 1512, les personnes chargées de « tenir 
maison de ville » se réunissent au couvent des Cordeliers 
ďAngers pour écouter le compte-rendu présenté por Jehan 
ďAlencé, c escuyer , archer de la garde du Roy et commis- 
saire de par le dit seigneur soubz la chargé des mareschaulx 
de France. » Get ofíicier avait été désigné pour réprimer 
les excés commis par les mauvais gargons. « II en avoit 
faict pugnir aucuns, les ungs penduz, ung décapitó 
et les autres fouettez, essorillez et bannis. » Les pri- 
sonniers devaient étre livrés á M* Pregent, capitaine des 
galéres de France sur les côtes de Bretagne. Le conseil le 
remercia de son zéle et décida qu'il solderait les dépenses 
faites, par le sieur ďAlencé, « en la maison du Plat- 
ďEstaign, ou carrefour du Pillory de lad, ville, jusques á 
la somme de cinquante livres tournois et au dessoubz. » 
Guillaume Lepellé, receveur des deniers communs, fut 
chargé ďen conférer avec ľhôtesse 

Au mois ďavril 1521 , des lettres de Frangois I CT auto- 

1 Voir ľarticle sur Frangois Villon donné par F. Colincamp k la 
Biographie Didot. — Voir aussi Frangois Villon, sa vie et ses ceuvres, 
par A. F. Campeaux, Paris, Durand. — Notice sur Frangois Villon , 
Paris, librairie des Bibliophiles , 1873, in-8°. 

1 Archives anciennes de ta mairie d'Angers } BB. 15, f 1 129. 



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— 166 — 



risaient les chanoines de Saint-Maurice á fermer la Cité la 
nuit pour éviter les « scandales et grandes insolences » des 
vagabonds de la yille. Mais ils devaient ouvrir les portes 
pour permettre aux gens de justice ďappréhender « les 
delincquans et malfaicteurs » réfugiés dans le cloitre *. 

Bourdigaé a raconté les exploits des aventuriers et des 
bandesde truands, qui, en 1523 et 1524, désolérentľAnjou. 
Marot nomme dans ses verš les feuillards, autrement dits 
galants de la feuillée. Les hordes étaient composées de 
gens ďarmes et de pillards auxquels se joignaient des 
laboureurs réduits á la misére. Ces détrousseurs sont mis 
en scéne dans VApocalypse de saint Jean et dans la Vie 
de saint Christofle, par maistre Chevalet (1530). Iľauteur 
de cet ouvrage a peint au naturel la vie de ces routiers , 
tantôt brigands , tantôt soldats, pármi lesquels on recrutait 
les troupes en cas de guerre. Les compagnons débandés ou 
maraudeurs íiguraient donc dans la monarchie du grand 
Coesre et formaient une classe spéciale. Un arrét ďexpulsion 
fut rendu le 4 octobre 1539 par le Parlement de Paris 
contreles Bohémiens. 

Ľavocat du roi, á Angers, réclamait en 1556 lerétablis- 
sementdu guet de nuit, attendu « plusieurs meurtres, 
bapteryes, insidies faictz á toutes personnes.... voleryes, 
forces et opressions en noz maisons et autres semblables 
folyesqui empeschent le repos et tranquillité... par faulte 
que nous n'avons aucune force en nostre ville preste pour 
corriger tels crimes *. » 

1 Archives anciennes de la mairie ď Angers, ibid. , BB. 17, P 150. 
— Dans ces temps sans cesse troublés, le métier de lieutenant d u 
jniet n'était pas une sinécure. En 1536 , Macé le. Rojer , lieutenant 
d u guet , adressait une requete au Conseil de yille ď Angers afin ďétre 
payé des quartiers arriéres de ses gages et indemnisé « de grandes 
pertes et ďommaiges et plusieurs exces faictz en sa personne et mes- 
mement un coup de traict de garrot de arbaleste tout autravers du 
bradz senestre , tant qu'il ne se peult aider dudit bradz la pluspart 
du temps, et plusieurs aultres playes en son corps. r> — A la merne 
époque, des lettres du roi ordonnaient ďarmer la yille pour résister 
aux atta^ues des « vagabons, pillars, volleurs... » (I6id., EE. 1). 

1 Archives anciennes de la mairie ď Angers, BB. 27, 36. 



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— 167 — 



Le 17 aoút 1543, une semonce avait été donnée, en conseil 
de ville, ä Michel d'Amboise, sieur de Chevillon, « cappitaine 
de gens de pié, accompaigné ďun souldart ou avanturier, » 
Chevillon était accusé ďavoir tué un homme ä Joué. Ses 
compagnons avaient « osté le harnois au sieur de Varannes 
Manthelon ä son lieu de Manthelon, allant ä Beaufort faire 
sa monštre, comme les autres gentilzhommes ďAnjou, pour 
servir le roy en ľarriere ban. » lis avaient, en outre, c osté 
unerobbe fourrée au viccaire de Denée » et ľavaient blessé. 
Jobeau et Pierre Duvau , meuniers á Denée , se plaignaient 
également des exactions et des insolences des soldats de 
Chevillon. Le capitaine, aprésavoir avoué t qu'il ne ses gens 
ne poyent riens, par oú ilz passent, et avoir vesqu, comme 
ont accoustumó faire souldards, * s'engagea ä chátier les 
délinquants, á restituer les objets volés, á solder á ľavenir 
ses dépenses et á traverser paisiblement les rues ďAngers, 
aprés avoir fait décharger les « hacquebuttes » 

Les États génóraux, réunisá Orléans en 1560, enjoigni- 
rent « á tous imposteurs connus sous le nom de Bohémiens 
ou Egyptiens, de vuider le royaume á peine de galeres *. » 

Notre chroniqueur Jean Louvet, dans son Journal, qui 
•commence en 1560, mentionne la série des maux causés 
par les voleurs, malandrins, estafflers et torcheurs de 
rottes, qui désolérent ľAnjou pendant la seconde moitié du 
xvi e siécle. Les chefs étaient impitoyablement traqués, 
condamnés et exécutés. En 1574, on décapitait ä Angers 
Frangois de Marchier dit le capitaine Trelon. 

Pendant les troubles religieux et les guerres dela Ligue, 
les désordres redoublérent et le nombre des Gueux aug- 
menta ďune fagon effrayante. Les Bohémiens infestaient 
de nouveau la contrée. Ils erraient dans le Saumurois. En 

1 Archíve* anciennes de la mairie d* Angers, BB. 22, f 1 188. 

* Un autre arrôt du Parlement, en date du 28 février 1613, pro- 
nonga leur ezpulsion de la France en deux mois et de Paris en aeux 
heures. 



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— 168 — 



1594, raconte un historien, c une petite fille bohémienne 
ou égyptienne, comme on les appelle, qui étoit paraly tique 
depuis deux ans, » fut guérie par ľintervention mira- 
culeuse des Notre-Dame des Ardilliers 1 . » Verš le méme 
temps, continue notre auteur, « plusieurs voleurs se 
mirent ä courir la campagne et á voler, par grandes 
troupes, en Anjou. On en prit quantité qui furent pendus ä 
Angers, ce qui donna un peu de soulagement ä la pro- 
vince *. » 



VI 



LE LANGAGE BLESQUIEN. — LE LANGAGE NARQUOIS. — Ľ ARGOT 



Nous avons déjá dit que le Jargon était á proprement 
parler le langage des Gueux au xv* siécle. Au siécle suivant, 
e'est le langage blesquien ou des blesches, c'est-á-dire 
des merciers, qui en est usage. Le livre de Pechon de 
Ruby (1596), contient un répertoire assez étendu de cet 
idiome 3 . Aprés vint le langage narquois. Ce mot narquois 
apparaltpour la premiére fois en 1582, dans les Escraignes 
dijonnoises de Taboureau. 

Dans la hiérarchie et classiflcation des Gueux, on appelait 
narquois les soldats congédiés qui battaient les chemins , 
mendiaient ľépóe sous bras, dévalisaient les villes, rangon- 
naient les églises et se faisaient nourrir aux dépens des 

| Bwrthélen^Roger, KUtoire ď Anjou, p. 455. 

• Pechon de Ruby, la Vie Genereuse des mercelots , gueux et boet- 
miens, Lyon, Jean Jullieron, 1596. 



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— 169 — 



aubergistes. II paraitque, antérieurementäl596, ílsavaient 
rompu avec le grand Coesre et reconquis leur indépen- 
dance. Ils parlaient, selon toute vraisemblance, le laúgage 
ordinaire des Gueux. Un seigneur du temps, Mare de 
Papillon , a composé un sonnet eurieux « en authentique 
langage soudardant. > La Vie genereuse des mercelots 
constate que les Bohémiens marchaient par bandes isolées, 
commandées chacune par un capitaine. Ils s'alliaient aux 
merciers et aux gueux pour faire campagne 

Dans le langage de V argot réformé , Ollivier Ghereau 
raconte que plusieurs merciers , aprés avoir mangé « leurs 
bales, » allérent aux foires du Poitou oú ils trouvérent 
un grand nombre de Gueux. Ceux-ci leur apprirent le 
langage de ľargot. Cette divulgation du langage bles- 
quien fut considéróe comme dangereuse par les archi- 
suppôts. Ils décidérent que, pour dérouter t les marpaux 
qui entervoient, » c'est-á-dire les profanes qui comprenaient 
ľidiome des bohémiens, on y intercalerait une foule de 
modifications compliquées. 

Cette réforme eut lieu ä la fln xvi° siécle. Enfin, au 
langage narquois succédé celui Y argot, qui se continue 
jusqďä nos jours *. Le mot argot , qui rempla$a celui de 
Jargon, a été imprimé pour la premiére fois, au sens 
qui nous oceupe, entre 1617 et 1627. On n'en connalt 
aucun exemple antérieur. Ľargot est donc bien le langage 
des gueux aux xvn e et xvm 6 siécles. Comme nous ľavons 
déjá dit, le premiér dictionnaire oú le Jargon ait été qualifié 
ďargot a pour titre : Le Jargon ou lé langage de V argot 
réformé comme U est á présent en usage pármi les bons 
pauvres. Le livre commence par une piéce de verš á la 

1 Voir le Jargon ou le langage de ľargot réformé comme il est a 
présent en usage pármi les bons pauvres, par Ollivier Chereau. Seconde 
édition. Paris, cnezla veuve Du Caurroj 1617 ou 162^5. — Le moyen 
de parvenir, par Béroalde de Verville. Paris. Gosselin. 1841. — Monet, 
Abrégé du paralléle des langues francoisc et latine, Paris, 165$. 



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— 470 - 



louange de ľargot donnant, en acrostiche , le nom de 
ľauteur , Ollivier Ghereau : 

A la louange de ľargot 
« 

Argot incomparable , 

Ľ appuy de tous les souífreteux, 
L e confort des miserables, 

1 ndigens et necessiteux ! 

V ive ľ Argot et tous los Gaeui. 
I e veux que le travail soit bon ; 
£ ncore est-il un peu fascheuz. 
R enfermé dans une maison, 

C ela n 'est-il pas ennuyeux? 
H a ! vive ľ Argot et les Gueuz. 
£ stre soldat est honorable 
R elevé jusques dans les cieuz, 
£ t ľArgotier est delectable : 
A ussi la cuÍ8Íne v aut mieux. 

V ive ľ Argot et tous les Gueux. 

Ollivier Chereau, ľhistorien de la monarchie argotique, 
définit ainsi ľargot : c Apres que les Estats sont finiš, 
chacun se depart, et les Gagoux bient en la province qui 
leur a esté ordonnée, et emmenent avec sezailles (avec soi) 
leurs apprentifs pour les apprendre et exercer en Y argot. 

c Premierement, ils leur enseignent á aquiger (faire) 
de ľamadou de plusieurs sortes, ľune avec de ľherbe qďon 
nomme esclaire, pour servir aux Francs-Mitoux, ľautre 
avec du culan (savon), du sang et un peu de grenue 
(avoine), pour servir aux Malingreux et aux Piétres, 

c Aprés, leur enseignent á aquiger de certaine graisse 
pour empécher que les hutins (les chiens) ne leur grondent 
et ne menent du bruit quand ils passent par les villages. . . 

« Et aprés, leur apprennent ä faire dix mille tours, 
comme le rapporte le docteur Fourette, » etc. 

Ce programme de ľenseignement se trouve réduit á un 
codex de recettes pour ľusage des Gueux et ä des tours 
de filouterie ou ďescroquerie. On peut donc dire que ľargot, 
9ft soi, est une industrie, un métier et non pas une langue. 



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— 171 — 

La réforme accomplie dans la langue fourbesque eut lieu 
entre 1596 et 1617 ou 1616. Elle est méme peut-étre plus 
ancienne. Le grand trimard, pour « le grand chemin », 
se trouve déjá dans le Moyen de parvenir, qui fut certai- 
nement écrit avant 1610. 011i vier Ghereau signále leretran- 
chement de certains mots qui figuraient dans le diction- 
naire blesquien et ne se retrouvent plus dans celui de 
ľargot, par exemple : calle, téte ; pian, chapeau ; trottins, 
pieds ; vollant, manteau ; jajfe, potage ; limogere, cham- 
briére; pellé, chemin; briffer et gousser , manger; 
crolle , écuelle ; ditre, fressure ; monnant, moi; lonnan, 
toi; qui furent remplacés par tronche, comble, paturons, 
tabar ou tabarin, menestre, cambrouse, trimard f 
morfier, saliveme, encensouér, meziere ou meziguand , 
teziere ou tezingand. 

Les membres de la Corporation des Gueux étaient 
nombreux á Angers en 1598. On les expulse quand 
ľapparition de la peste est déclarée 4 . En 1600, on prend, 
contre les coureurs de nuit, des mesures sévéres *. On 
poursuit de nouveau les vagabonds en 1603 a . Puis, en 
1605, on nomme quatre cbasse-gueux pour mettre dehors 
c les Irlandoys et autres caiements 4 . » A ces désordres se 
joignent les insolences des étudiants *• Les écoliers font 
des barricades, brisent la maison de ľassesseur , occupent 
de force la porte Toussaint et le cimetiére Saint- 
Laud • (1607). 

Une ordonnance est promulguée en 1609 contre les 

1 Archives anciennet de la mairie ď Angers , BB. 47, f* 50. — A la 
peste se joignent ďautres miséres. La nobíesse d'Anjou est convoquée 
t pour fair e la huée aux loups qui s'attacquent aux personnes... 
relaissant le bestiail, » (Ibid. , f* 78). 

» Ibid., BB. 48, f 112. 

* Ibid., BB. 51, f- 176. 

4 JWd., BB. 52, f" 146. 

'Ibid., BB. 54, f 45. 

•Ibid., f- 83-93, 



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- 172 — 



rôdeurs nocturnes VII est enjoint au prévôt, en 1610, de 
traquer les voleurs qui infestent « de jour les champs et 
la nuit la ville » On organise une surveillance active, 
contre eux, en 1611, et on établit une « patouille s . » 
Plusieurs habitants sont blessés á la garde de la nuit 
Des poursuites judiciaires sont dirigées contre les délin- 
quants 4 . Les Égyptiens sont expulsés 5 . Un des capi- 
taines de la ville adresse au conseil des plaintes contre 
le sieur de la Bouére Minsonniére qui profite des ténébres 
pour commettre ses méfaits En 1614, une ordonnance 
bannit les pauvres étrangers. 

Les patrouilles sont organisées contre les écoliers, gabe- 
loux et autres coureurs de nuit (1624). Gonstatons, en 
passant, qu'en 1627 on donne de la poudre et une arque- 
buse au récollet du Sanitat, pour mettre en fuite les chiens 
et les loups qui dévastent le cimetiére 7 . En 1629 , les 
voleurs recommencent leurs exploits. De 1630 á 1681, la ville 
jouit ďun calme relatif. Louis XIV avait rendu, en 1657, un 
édit qui défendait ä tous mendiants de demander ľaumône 
dans Paris, sous peine ďétre renfermés. De leur côté, les 
gouverneurs des provinces redoublaient de sévérité *• 

Pendant la fin du xvn e siécle, les archers d'Angers 
expulsent les gueux et les mendiants étrangers, ä plusieurs 



1 Arch. anc. de la mairie d'Angers, BB. 56, f* 43. — A Paris, on 
traquait durement les Gueux. Le jeudi 3 septembre 1609 , un 
des ofnciers de la confréríe des voleurs , découvert et arrété par le 
prévôt Defunctis, fut pendu et étranglé en la plače méme du Port- 
au-Foin oú les Gueux tenaient leurs assises. (Veir le Journal de 
l'Estoile.) — Le Port-au-Foin était encore 1630 le rendez-vous centrál 
des voleurs. * 

• Archives andennes de la mairie d'Angers , BB. 57, & 17. 
•IWtf., BB. 58, f- 15-35. 

*Ibid. t f 55. 

• IWtf., ^ 60. 

• Ibid.\ P 61. 

' Ibid. t BB. 69. 1> 28. 

8 Sauval, qui écrivait ses Antiquités de Paris entre 1650 et 1670 , 
affirme que, de son temps, le grand Coesre tenait encore ses E ta t s 
généraux ä Sainte-Anne-d'Auray. (Antiq. de Paris, t. I, p. 515}. 



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— 173 — 



reprises *. Les vagabonds sont chassés de la nie de Nor- 
mandie et du faubourg Saint-Lazare. .Un' monitoire est 
décerné contre les malfaiteursqui ontcassé les lanternes et 
assassiné un des allumeurs. 

En 1715, les filles de mauvaise vie et les larrons sont 
renfermés dans les tours des portes Saint-Nicolas et Lion- 
naise 2 . Les coureurs de nuit, qui rompent les bancs et 
dépécentles promenades du Mail et deľavant-Mail, sont 
poursuivis en 1724, 1733 etl738. M. ďAutichamp écrit au 
Conseil pour demander la répression « des tapages et des 
carillons qui se passent dans la ville , ďabord que la nuit 
vien t. » (1747). Les gens sans aveu furent souvent renvoyés 
ďAngers pendant les derniéres années du xvin 6 siécle, 

A la veille de 1789, on rencontrait encore des bandes de 
Gueux répandues dans ľAnjou comme dans le reste du 
royaume de France. Mais, depuis plus de cent ans, ils 
vivaient ä leur guise, sans étre soumis ä un chef supréme; 
la discipline ancienne rťexistait plus. Ils avaient cessé 
de constituer une grande confrérie ayant ses moeurs, ses 
lois et son langage propres. Les ordonnances de Louis XIV 
avaient porté un coup décisif á leur antique Corporation. 
Le tróne du grand Coesre s'était effondré et la Révolution 
fran^aise, en confondant les classes et les castes, allait 
achever de détruire les derniers restes de leur autonómie. 

André Joubert. 

[A suivre.) 

1 Archdves anciennet de la mairie ďAngers, BB. 96, f* 106, 189. 

' Ibid. , BB. 106, f* 21. — L'évôque permet, quelques années plus 
tard , qu'on dise la messe dans la maison du sieur Hamon, oú Ton 
renferme les vagabonds. — Mentionnons , chemin faisant, un 
curíeux detail : « Aumône k treize pauvres , mordus et égratignés 
par un chát , pour leur aider á aller se faire baígner dans la mer pour 
préyenir la rage. » {Ibid., BB. 127, f> 58.) 



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LES 

y 

DOLÉANCES DES ANGEVINS 



en 1651 



On ne doit pas s'étonner beaucoup qu'il n'y ait eu aucune 
assemblée des États généraux sous un régime aussi auto- 
ritaire que celui de Louis XIV. Le gouvernement n'était 
guére ďhumeur alors á provoquer les remontrances ou les 
conseils des représentants de la nation. Cependant, en 
1651, au milieu des troubles suscités par la minorité du 
jeuneroi, il se fit un mouvement, particuliérement dans la 
noblesse, pour essayer ďéchapper aux suites ďune guerre 
civile sans cesse renaissante, et aux prétentions de ľaris- 
tocratie de robe ou parlementaire. (ľétait ľépoque de ce 
qu'on a nommé la t Fronde des Seigneurs. » Mazarin avait 
été obligé de se réfugier au Havre, ďoú il se rendit á 
Cologne; mais, deloin, il conlinuait ä conduire les affaires 
au gré de son ambition ou de ses ressentiments. 

Dans les premiersjours de février, un cerlain nombre de 
gentilshommes de Paris e t de la province, au nombre de huit 
cents environ, se réunirent, dansune salle du Couvent des 
Cordeliers, pour délibérer sur les atteintes portées aux 
immunités de leur ordre ; puis, s'enhardissant aux reven- 
dications, ils en vinrent á réclamer avec instance une pro- 
chaine convocationdes États-Généraux, dansľespoirqu'on 
réprimeraitmieux ainsi les exigences des Mi nistreset celieš 
du Parlement. On tenta ďabord par la douceur de les amener 



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— 175 — 



ä se séparer. Mais, loin de consentir á se dissoudre, ils 
invitérent les membres du Clergé á s'entendre avec eux, et 
les deux ordres réclamérent ensemble hautement la réunion 
des États. Anne d'Autriche s'alarma de la situation , et, 
pour rompre ľalliance des représcntants de la noblesse et 
du clergé, elle promit, au nom du roi, que les États 
généraux seraient appelés á Tours pour le premiér octobre. 
La majorité de Louis XIV devant étre proclamée avant 
cette date, on pensa qu'il yavait lá une ruse,etquela 
régente seproposait de faire annuler sa promessepar le roi 
dés qu'il serait entré dans sa quatorziéme année. On s'agita 
pour obtenir que la reine avan^át la réunion, et Anne 
d'Autriche flnit par consentir (le 4 avril 1651 ) á désigner 
le 8 septembre. Ľengagement, cette fois , était solennel 
et, le 30 aoút, des assemblées eurentlieu dans plusieurs 
bailliages pour ľélection des députés, ce qui ne se fit pas 
partout sans quelques désordres. Mais la reine s'était réservé 
le moyen ďéluder, par une vaine cérémonie, toutes les 
promesses qu'elle avait faites. Louis XIV était né le 5 sep- 
tembre 1638. On sait que, ďaprés ľordonnance de Charles V, 
les rois de France étaient majeurs á treize ans et un jour. 
La reine fitannoncer qu'elle allait déposer entre les mains 
de son fils ľautorité qui lui avait été confiée ; qu'il gou- 
vernerait désormais par lui-méme et qu'il serait seul 
juge des concessions et des promesses qui lui avaient été 
arrachées pendant la régence *. 

Done, le 8 septembre 1651 , Louis XIV tint ä Paris un 
lit de justice pour annoncer au Parlement sa majorité : 
« Messieurs, dit le roi, assis sur son tróne, je suis venu 
á mon Parlement pour vous déclarer que, suivant la loi de 
mon État, j'en veux prendre moi-méme le gouvernement, 
et j'espére de la bonté de Dieu que ce sera avec piété et 
justice. » La reine déclara au roi qu'elle lui remettait avec 

1 Simonde de Sismondi , XXIV, 392. 



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— 176 — 



grande satisfaction la puissance qu'elle avait exercée. II lui 
répondit, en ľembrassant : « Aprés moi, je désire que vous 
soyez le chef de mon conseil; » aprés quoi chacun des 
princes et des seigneurs fit au roi son hommage. 

Quant aux États généraux annoncés, il n'en fut plus 
question, et la France dut obéir encore, pendant quelque 
temps, malgré les fiéres paroles du roi, aux impulsions 
de Mazarin. 

Néanmoins, en beaucoup ďendroits, les élections 
s'étaient faites et ľon avait rédigé des mémoires, oú se 
trouvaient exprimés les voeux des trois ordres. Nous avons, 
á la Bibliothéque ďAngers, unepiéce manuscrite du temps 
qui nous a semblé offrir quelque intérét, et nous la repro- 
duisons ici textuellement, pour montrer quelles étaient ä 
cette date, chez nous, les plaintes ou doléances du tiers 
état *. 

Albert Lemarchand. 

Mémoire qui pourra seroir ä ceux qui seront deputez par 
Messieurs du Tiers estaí de cette province d 9 Anjou> pour 
dresser le cahier des remontrances et plaintes dudit ordre á 
la tenue des Estats généraux de ce royaume convoquex par le 
Roy en la ville de Tours, au mois de sepiembre de la présente 
année 1651. 

Tres humbles remonstrances faites au Roy en ľassemblée des 
Estats generaux tenuz en la ville de Tours par les gens du 
Tiers estat de la province d'Anjou. 

Sire, 

Vos tres humbles, tres obéissantz et tres fidelles subjectz, 
les gens du Tiers estat de votre province ďAnjou, benissent 
et beniront a jamais Votre Majesté de la convocation quil luy 
a pleu faire des trois ordres de votre royaume, pour lui repre- 
senter franchement et librement leurs plaintes affin ďy 

4 Manuscrit n* 823. 



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— 177 — 



remedier et pourvoir au soulagement de votre pauvre peuple, 
accablé et affessé de miséres. 

Nous ne vous arresterons point, Sire, a vous representer 
les desordres et calamitez generalles de votre royaume, ľexces 
des tailles, aides, gabelles, subsides, ravage des gens de 
guerre, et exactions commises par les partisans qui ont ruine 
vostre estat et vostrepeuple, par les excessives usures quilz 
ont extorquées de Votre Majesté et du deffunct Roy durant 
les grandes guerres qui continuent encore pour le mentien de 
la couronne et suport des estatz qui y sont alliez. Comme ces 
gens la issuz de la lie du peuple se sont tellement enrichiz 
que la plus part ďeux ont plus de revenu que les princes, 
ducs et pairs et les plus illustres maisons de votre royaume, 
et font plus de despance qu'eux ä leur table par le moien et la 
facilitó quilz tirent des partiz, les marchans ont quitté leurs 
boutiques pour se faire banquiers et usuriers des banquiers 
partisans, et des partisans se sont jectez aux principales 
charges de vos finances, mesme se sont par leurs excessives 
richesses donne entrée en votre conseil ; de la sont procedez 
tant de rigoureux edictz et arrestz qui ont pensó ébranler 
votre estat; ilz laissent ces remontrances ä faire au cahier 
generál du Tiers estat et nemploient en celuicy que les 
plaintes qui sont particulieres a votre province ďAnjou, non 
seulement plus chargée quaucune autre de votre royaume, 
mais mesme au dela de ce qu'elle peut porter. 

Pourle justifier, Sire, ilz soutiennent et le vérifierontclaire- 
ment par demonstration qui ne se peut contredire que votre 
dite province ďAnjou ne faict pas la trentiesme partie de 
vostre royaume, et que lon mette un homme de cheval dansle 
centre ďicelle pour en sortir de quelque costó qu'il voudra, 
allant le train ordinaire de son cheval, il ensortira dans six 
heures, neantmoins dans cette petite estendue de pais il se 

leve plus de millions de livres tant en tailles, aides, 

gabelles que tributz, sans y comprendre les fraiz que fbnt au 
pauvre peuple ceux qui exigent toutes ces charges ; et pour 
s?avoir come cela est arrivó par succession de temps il faut 
remarquer que la taille ne commen?a ä se lever annuellement 
que soubz le reigne de Charles septiéme, qui ne levoiten tout 
le royaume que dix-sept cens mil livres, car auparavant ľon 

19 



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— 178 — 



ne la levoit qu'aux urgentes necessitéz de ľEstat, pour on ou 
deux ans seulement, les roys aiant un grand domaine duquel 
ilz entretenoient leur estat et leur maison. 

Les commissaires deputez par le Roy, pour faire ľégail des 
1,700,000 livres de taille par toutes les provinces du royaume, 
considérérent que celie ďAnjou, quoy que petíte, estoit riche 
et abondante en trafic ä cause de la quantité de vín qui s'y 
cueilloit et se transportoit aux autres provinces et hors le 
royaume, par la commoditó des rivieres navigables qui sont 
au dit duché, la chargérent plus que les autres provinces qui 
n'avoient sy grand nombre de rivieres et le voisinage de la 
Bretaigne. Mais cette richesse et ce commerce est diminué de 
plus des cinq sixiemes parties, ä cause des grandz tributz que 
ľon a depuis trente ans imposez sur la dite province, qui ne 
sont point aux autres pour les raisons suivantes. 

Les princes souverains ne levent point de subsides que sur 
les denrées et marchandises qui sortent de leur estat ou qui 7 
entrent, ny Votre Majestó mesme, fors ľentrée en quelques 
grandes villes comme a Paris et en peu ďautres, laissantla 
liberté ä vos subjectz de transportér fŕanchement leurs fruitz 
en toute ľestendue du royaume, sans paier aucune chose; íl 
ny a que votre seulle province ďAnjou qui ne jouit point de 
cette grace et privilege, car tout ce que lon y ameine par eau 
des autres provinces paie cinq sortes de debvoirs, sfavoir le 
trepas de Loire, lantienne reappreciation diceluy, et la nouvelle 
imposition , e t ľaygmentation du dit debvoir, et ce qui y entre 
ou sort par terre ne paie que les deux derniers debvoirs, e t en 
outre en a toujours paié un autre appellé le droict de massi- 
eault \ e t quatre solz pour livre de tous les ditz debvoirs. Cette 
nouvelle imposition et reappreciation ďicelle ne se leve pas 
seulement sur tout ce qui entre en la dite province et sur ce 
qui en sort, mais encore sur toutes les marchandises qui se 
transportent ďun bailliage ou bureau de la dite province aux 
autres bureaux de la mesme province qui sont au nombre de 
trente-trois, il ny a que le vin et les bestiaux exceptez. Cette 
rígueur se comprendra facilement par un seul exemple. Lors 
que le vin manque en Touraine, pais Blaisois, Orléans, Paríš 

1 Droit sur les vinš provenant de ľétranger. 



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— 179 — 



on autre province, ľon y en mene de tous les endroictz du 
royaume sans paier aucune chose, mais si ľon y en transporte 
du pais d'Anjou lon fait paier sept livres seize sols levez pour 
pipe. Par ce moien, ľon ostea vos subjectz du dit pays le seul 
moien qu'ilz ont ďavoir de ľargent, et neantmoins ilz sont plus 
chargez de tailles, de gabelles et de subeides que vos subjectz 
des autres provinces. 

Les Bretons, Normans et estrangers ne prennent plus que 
fort peu de vin en la riviére de Loire ä cause de la multiplicité 
de nouveaux subsides que lon y a establiz, depuis lesquelz il 
s'est plus planté de vignes en Bretaigne qu'il n'y en a en tout 
ľAnjou ; les vinš des rivieres de Bordeaux et de Charente 
éstant bien moins chargez de subsides et bien meilleurs que 
ceux de la riviére de Loire fournissent. ľAngleterre, la 
Bretaigne, partie de la Normandie et la Flandre, et ceux 
d'Anjou demeurent sur le lieu ou ilz se gastent avec le temps. 
Pour davantage accabler les peuples de la dite riviére de Loire 
et leur oster tout moien de vivre ľon a imposé vingt-trois livres 
huit sols sur chacune barrique ďeau-de-vie qui en sort, telle- 
ment qu'il s'y en fait fort peu en comparaison de ce qu'il s'en 
fait en Oascogne et en Bretaigne. II y a une autre raison fort 
considerable qui a bien aidé a ruiner le trafic du vin d'Anjou, 
c'est qu'en Bretaigne ľon leve sept solz pour pot de vin estran- 
ger vendu en detail, et sur le vin breton le tiers seulement des 
dits sept solz. 

Quant a la gabelle, elle est sans comparaison plus rude et 
plus ruineuse et plus insupportable en Anjou qu'aux autres 
provinces oú elle est establie, et pour comprendre cette vérité 
il faut remarquer que lorsque ľon commenf a a establir ľim- 
post du sel, qui est de contraindre les paroisses ďenprendre 
au grenier certaine quantité, ce fut soubz le reigne de Fran- 
cia premiér, il ne se levoit que 45 livres pour muid de sel; les 
commissaires qui travaiUoient ä ce departement chargerent 
les habitans de votre dite province ď Anjou de ce quilz jugérent 
qu'ilz pouvoient uzer et consommer de sel, parce quelle est 
limitrophe et contigue de la Bretaigne et du Poictou oú se 
faict le sel et exempte de gabelle, establirent quantité de 
greniers , ďofficiers et des archers sur les frontieres de Poictou 
eTirretaigne et sur les passages par eau et par terre, pour 



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— 180 — 



empescher le transport du sel par les faux sauniers aux 
provinces oú il ny avoit que le demy impost, et en celieš oú il 
n'y en avoit point du tout et n'y en a encore ä present. Par 
succession de temps, cette imposition de 48 livrespour muid 
est montée jusques a 2,000 livres le muy Paríš, quoique ledit 
muid Paris ne se vende ďordinaire sur le marais que dix livres 
et puisse estre vendu aux greniers ä moins de 50 livres, tel- 
lement que ce prix excessif n'oppresse pas les peuples non 
imposez comme celuy d'Anjou, parce qu'ämesure quele sel a 
augmenté de prix ilz se sont retranchez et n'en ont pris au 
grenier que la cinq ou sixieme partie de ce quilz avoient 
accoutumó ďen prendre ; mais il n'est pas en ľoption du peuple 
d'Anjou ďen prendre moins que le nombre, ä quoy il est 
imposé et qull est forcó de prendre et paier ä ce haut prix. 

Cette premiére affliction pour les gabelles est accompagnée 
de quantité d'autres ; la seconde est la multitude des proces 
qu'engendrentlesimpotzdusel tant aux greniers que par appel 
ä la cour des aides, parce que ceux qui font ľégail et collecte 
du sel regardent le nombre de personnes qu'il y a en chaque 
famílie de leur paroisse, il arrive dordinaire que les plus 
pauvres sont plus chargez ďenfans, et que sy lon taxe un 
homme riche qui n'a que sa fame et sa servante ä un ou deux 
minotz de sel il s'opose ä sa taxe et soutient qu'il ne s$auroit 
depenser lesdits deux minotz de sel; les pauvres ďautrecosté 
soposent a leurs taxes et alleguent leur extréme pauvreté, 
n'ayant aucun bien pour nourrir leurs fames et leurs enfans 
que leurs bras, et qu'ä la moindre maladie qui leur arive ilz 
sont contrainctz de mendier miserablement leur vie. 

La troisieme affliction particuliere en ladite province est 
ľélection des asseurs e t collecteurs du sel qui sont ordinaire- 
ment quatre en chaque paroisse et autant pour la taille, et 
sont huict familles ruinées par chacun an en chacune paroisse 
parceque ne pouvans estre paiez du peuple les commis des 
greniers ä sel les ruinent en fraiz et font executer et vendre 
leurs meubles et bestiaux, et les font le plus souvent mourir 
en prison,. et arrive ďordinaire que quelqu'un des dits collec- 
teurs ayant de largent es mains ľemploye ä acheter du bied 
et du pain pour la nourriture de sa famílie, et ne pouvant paier 
ce quil a receu emporte le reste, quitte sa fame et ses enfans 



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— 181 — 



et s'en va vagabond oú il nest point conneu, alors il faut 
regailler sur la paroisse ce que ces misérables colllecteurs 
ont receu et emporté, ce qui ne se fait point sans grandes 
ruines et fraiz. 

La quatrieme affliction particuliere a la dite province ďAn- 
jou est q'uä peine peut-on trouver en une paroisse une per- 
sonne solvable pour faire la collecle du sel, et est-on contrainct 
ďy mettre de pauvres misérables qni s'opposent ä leur eslection, 
soutenans qu'ilny a qďun an ou deux qu'ilz estoient en chargé 
de paroisse c'est ce qui engendre encore la multiplicité de 
proces aux greniers oú ilz se font decharger soit par justice ou 
par amys, et ce qui est plus rude est la solidité des collecteurs 
qui ne sont jamais ä repos, car celuy qui a entierement paié 
ce q'uil a deu recevoir est exécutó et emprisonné, pour ce que 
les autres doivent et ce nonobstant que les arrestz du conseil 
et cours des aides le deffendent expressement. 

La cinquieme affliction est ľinjustice des commis qui 
retiennent pour les fraiz qu'ilz font par les courses de leurs 
sergens plus de la moitié de ľargent que leur portent les dits 
collecteurs, car tel leur porte 300 livres qui ne rapporte qu'une 
quictance de 180 livres , ils retiennent les droictz attribuez a 
ces pauvres collecteurs; quoy q'uilz en retirent des quitances 
par telies volleries et par leurs fauces ballances ilz s'enri- 
chissent ä la ruine de l'Estat et du peuple qui n'ose se 
plaindre de telies vexations, parceque ľon lesferoitmouriren 
prison; ces grands fraiz et proces ne se font point aux pro- 
vinces oú ľimpost du sel n'est pas estably. Plus ľon faict de 
fraiz au peuple plus les dits commis s'enrichissent. Ce mal ne 
cessera jamais et ne pourra-t-on reínedier ä ce brigandage 
jusques ä ce quil plaise au roy ne charger son peuple que 
de ce quil peut porter; mais nous ne pouvons obrne ttre les 
meurtres, masacres, volleries et cruautez qui s'exercent soubz 
ce nom de gabelle; les archers tuent les faux sauniers, aussy 
librement et impunement quils feroient les loups, les renards 
et les serpens ; ils en sont quictes pour un proces verbal de 
rebellion, toutes lesfois quilz les rencontrent, quoyquilznaient 
ny poches ny sel ilz les dépouillent et leur ostent leur argent 
pour les empescher, disent ilz, de faire le faux saunage, et sou- 
vent les estropient pour leur oster la force de plus porter du 



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— 182 — 



sel. Sous ee beau pretexte de faux saunage ils volleni de 
pauvres gens qui n'ont jamais porté de sel; un proces verbal 
ou ilz rapportent que leurs habitz sont bumides et sentent le 
sel les met ä couvert de la justice. Les plus cruelz des archers 
sont les plus estímez et recompensez; il y en a des brigades 
a pié et a cheval en toutes les villes, gros bourgs, avenues, 
frontieres et passages de ladite province ; les prisons ordi- 
naires et extraordínaires ne sont remplies que de pauvres col- 
lecteurs de la taille et du sel et de faux sauniers; depuis 

ľédict, ou declaration du roy faícte en ľan il y a plus esté 

fouetté etmarqué de faux sauniers dans le ressort desgreniers 
d'Aqjou qu'en tous les presidiaux et justices roialles de 
France depuis leur erection. Gette rigueur excessive scanda- 
lise tout le monde, principalement les estrangers qui viennent 
prendre du sel en France, et quilz ont quarante fois meilleur 
marché rendu en leur pais, quoy quesloignez de deux et troia 
eens lieues, que les Frarxjois des provinces ou la gabelle est 
establie. 

n reste á parler de la ruptúre de la levóe en plusieurs 
endroitz durantces trois derniéres années par le dóbordement 
de la riviére de Loire qui a inondé douze lieues de pais en 
Anjou depuis la grande et principale breche ďaudessous de 
Chouzé jusques auxPontz de Cóe, abattu lesmaisons, deraciné 
les arbres, naié les bestiaux et couvert de sable les terres 

labourables et prez de paroisses, en sorte qu'il n'y a 

dutout esté rien cueilly ni ne se cueiUera de six ans. Gette 
inondationne fut pas arrivée sy ľon n'eust point tant accablé 
de taille et de gabelle les paroisses obligées ä ľentretien des 
levées ; ilz ont negligé le soing quand se sont veuz privez de 
leur recolte, que leur bied n'estoit pas sitot battu qu'il ne fus) 
saisy et vendu pour le paiement de leurs taux; ilz ont porté plus 
patiemment destre ruinez par la riviére que par les sergens. 

Nousne vous representons, Sire, que les plus grandes ei 
les plus pressantes oppressions et afflictions particulieres ä 
cette province d'Anjou et ne touchons point celieš qui leur 
sont communes avec le général du Tiers estat de vostre 
royaume. Nous supplions tres humblement Votre Majesté de les 
considerer, nous assurant que quand elle les aura trouvées 
veritables comme elles sont, elle previendra la necessitó qui 



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— 183 — 



justifie tout, nestant pas possible que les choses puissent 
long temps demeurer en lestat quelle sont, et soulagera son 
pauvre peuple de ses miseres , et particulierement ceux qui 
sont le plus opressez et qui ont de plus justes subjectz de se 
plaindre, comme vos tres humbles tres obeissans et tres 
fidelles subjectz et serviteurs du Tiers Estat de votre province 
ďAnjou, qui prieront a jamais Dieu pour la santó, grandeur 
et prosperite de Votre Majesté. 

U faut avoir un livre apellé le Pouiller, qui contient le 
denombrement des archeveschez, eveschez, abbaies, prieurez 
et cures du royaume ; ľonverra par lä le nombre des paroisses 
ďAnjou. 

II faut avoir ľextrait de ce qui se leve de taille et taillon aux 
Elections ďAnjou. 
Ľimpost du sel des greniers de ladite province. 
Les fermes des aides. 
Celieš des traictes ďAnjou. 

Par ce moien, ľon s?aura a peu pres ce que le roy tire de 
ľAnjou chacun an, et le sachant ľon verra quel nombre de 
paroisses portent cette grande cbarge et quelle proportion il 
y a de ce que ladite province porte ä ce que portent toutes les 
autres paroisses de tout le royaume. 

Les fraiz que les commis des gabelles aux greniers ďAngers 
font aux coUecteurs du sel, les proces qui interviennent aux- 
dits greniers, le regail sur les paroisses des taux des insol- 
vables, et celuy que les collecteurs emportent montent du 
moins le quart de ce que le roy tire de ladite province ďAn- 
jou pour la gabelle chacun an. 

Sy Messieurs des Estatz generaux voulloient s$avoir les 
volleries et cruautez qui s'exercent sur le peuble, et les empes- 
cher ä ladvenir, il faudroit pour ľhonneur de la Couronne 
obtenir declaration du roy portant mandement ä tous ses 
baillifz et seneschaux, chacun en son ressort, ďinformer des 
fraiz que les commis aux receptes des tailles et gabelles ont 
exigés du peupfe , et des volleries desditz commis. 

Bodin dans sa République soutient que les ecclésiastiques 
possédent de toutes les terres du royaume les sept douziemes 
parties dont les douze font le tout ; quand il ne seroit mecompte 
que ďune septieme partie les dits ecclésiastiques possédent 



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— 184 — 



la moitié de toutes les terres du royaume ; de cette moitié ilz 
en jouissent par main de la moitié pour le moins, car beau- 
coup devesques , la plupart des abbés et des prieurs, font 
faire leurs terres par leurs serviteurs, tous les curez et chápe- 
lains jouissent par main. Ce grand nombre de terres ne paie 
point de taille ny de gabelle ; le reste de terres de ľÉglise est 
affermé a des hommes qui demeurent presque tous dans des 
villes franches qui ne paient rien; les autres fermiers des 
terres ďéglise qui demeurent a la campagne sont soulagez de 
taille par ľauthorité des evesques et abbez de qui ilz tiennent 
leurs fermes , tellement que la moitié des terres du royaume 
ne paie presque rien. Venons a ľautre moitié ; des seigneurs et 
gentilshommes en possédent la moitié et jouissent par main 
de leurs principales terres; le reste de leurs terres quilz 
afferment ne paie de tailles et gabelles que ce qui leur plaist, 
parce que les pauvres paisans de la campaigne n'osent taxer 
les fermiers et laboureurs desditz seigneurs et gentilzhommes, 
sans auparavent s^avoir ďeux ä quoy ilz consentent que ľon 
taxe leur subjectz; ainsi cette troisieme partie de toutes les 
terres du royaume paie encore fort peu. Reste la quatriesme 
partie qui porte tout le faix. De cette quatriesme partie les 
terres de tous les offlciers des cours souveraines, de ce grand 
nombre de secretaires du roy qui monte ä plus de cinq ä six 
cens, tous les commensaux de la maison du roy, les archers 
des gardes du corps, les commens aux de la maison de la 
reine, des enfans de France, de Monseigneur le duc d'Orléans 
et de tous les princes du sang ne paient ny tailles ny 
gabelles; les maires et eschevins des villes privilégiées et 
leurs descendants en ligne directe sont exemptz de tailles et 
gabelles. Les eslus soulagent tellement leurs subjectz quilz 
ne paient pas la moitié de ce qu'ilz devroient; ainsy il n'y a 
que les plus pauvres et miserables de cette quatriesme partie 
des terres du royaume qui paie presque toutes les tailles et 
gabelles, et qui nont autre bien que le travail de leurs mains 
qui ne les peut nourrir ny leurs femmes et enfans , la plus 
part ďeux aimans mieux mendier miserablement que de se 
voir au hasard de mourir en prison. S'il plaisoit au roy 
envoier secretement des gens de bien dans les bourgs et vil- 
lages pour visiter les maisons de ce pauvre peuple, il scauroit 



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— 485 — 



la facon de laquelle il vi t, n'aiantpas la moitié du pain qu'il 
leur fault pour substanter sa vie, couchant sur la paille 
comme les bestes, sans draps ny autre couverture que de 
leurshabitz; que sy Dieu nous affligeoit d'une contagion , elle 
seroit plus horible que toutes les precedentes qui ont jamais 
esté, parceque de cent paisans il n'y en a pas un seul qui ait 
moien de se secourir. II y a plus de bien d'éclésiastiques et de 
bien ďéglise dans la province d'Anjou, ä proportion de ce 
qu'elle contient, qu'en aucune autre du royaume. Les estran- 
gers qui voiagent dans ľEurope pour apprendre les mceurs, 
gouvernement et cominoditez des peuples sont tous enfans de 
nobles et de grandes maisons dont plusieurs sont yssus, ou 
proches parens de princes souverains et destinez aux grands 
emploiz de leur estat; sarrestent et séjournent plus en France 
qu'en tou t autre pais, tantä cause de safertilité, douceur du 
climat, beauté de la langue que de la pompe et majesté de 
nos roys, magnificence de leur cour et de leurs parlements ; ils 
font des mémoires de tout ce quilz voient et apprennent de 
remarquable. Quel estonnement apporte en leur pais le rapport 
qu'ilz font ďavoir veu sy grand nombre de partizans mieux 
logez et meublez que les princes , la misere et pauvreté du 
peuple blesme et decharné qui n'est couvert que de haillons, 
quoy qu'il travaille plus qu'aucun peuple de la terre et qu'il 
habite un climat fertile en toutes choses necessaires ä la vie ; 
la facon de lever la taille et gabelle ä force ďarmes par les 
gens de guerre , la multitude ďofficiers destinez seulement 
pour exiger les deniers royaux, qui surpasse de beaucoup 
tout ce q'uil y a de juges et de ministres de justice en tout le 
reste de ľEurope ! N'est ce pas pour décrier partout notre gou- 
vernement e t faire appréhender aux estrangers la domina tion 
francoise. Au xv e chapitre du cinquieme livre de son histoire, 
sy Philipes de Commines, pour ľhonneur du roy LouisXI 6 , a 
eu cette crainte de son temps, auquel il ne se levoit que 
quatre millions cinq cens mil livres en tout le royaume, et oú 
il n'y avoit pas la milliesme partie ďofficiers qu'il y a ä present 
n'avons nous pas beaucoup plus de subject que lui de ha'ir 
ceux qui nous causent tant de maux par leur avarice et ambi- 
tion et qui scandalisent et deshonorent le roy et son gouver- 
nement panny les estrangers ? 



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L'INSTRUCTION PUBLIQUE 



AVANT 





LA RÉVOLUTION 



Quelle part revient á ľancien régime dans ľoeuvre de 
ľinstniction publique, quels efforts la royauté et ľÉglise 
ont faits durant de lohgs siécles pour répandre ľensei- 
gnement dans le peuple, quels résultats enfin avaient été 
obtenus, voilä certes, autant de questions bien dignes 
ďattirer ľ'attention des historiens et qui cependant ne sont 
devenues que depuis quelques années ľobjet des investi- 
gations et des recherches. — L'instruction publique en 
France date de 1789 : telle a étépendant la premiére moitié 
du xix 6 siécle ľopinion unanimement admise pármi les 
historiens les plus accrédités, et, si quelques-uns plus 
consciencieux ou mieux informés se voyaient contraints de 
reconnaltrequ'il existait de nombreux et florissants colléges 
et des universités fameuses avant la Révolution, tous 
s'accordaient & déclarer que ľinstruction primaire, du 
moins, était inconnue sous ľancien régime, que le princípe 
des petites écoles avait été, pour la premiére fois, proclamé 
par la Gonvention, et que la mise á exécution ne datait que 
de notre époque et plus particuliérement de la loi de 1833, 




ďaprés de récenta traTaux 



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— 187 — 



Cľétaient lä autant de dogmes qui ne trouvaient aucun 
contradicteur; cétaient lä (nous le savons aujourďhui), 
autant ďhérésies historiques. íly a ä peine quinze ans que 
ľhistoire a commencé á se substituer ä la légende en ce qui 
concerne la Révolution et ľancien régime. Le cataclysme 
politique et social qui , ä la fin du siécle dernier, a si 
violemment renversé et détruit dans notre pays les insti- 
tutions, le tróne, les autels eux-mémes, a creusé entre notre 
siécle et le précédent, entre notre génération et celie de nos 
péres, un abime si profond que personne n'en a bien mesuré 
la profondeur, si obscur que personne encore n'en a bien 
percé les ténébres. Considérons, en outre, que les passions 
politiques, toujours mauvaises conseillôres, ne permettaient 
guére ä la vérité de se fair e jour, au lendemain méme de 
ce formidable ébranlement et alors que le contre-coup s*en 
faisait encore sentir , et nous comprendrons comment il se 
fait que, pendant prés ďun siécle, les moeurs, les coutumes, 
les traditions, les institutions politiques et sociales de 
ľancien régime, sont restées aussi négligées de ľhistorien 
et plus inconnues du public que les chroniques du moyen 
áge ou les souvenirs des temps anciens. Mais la réaction, 
bien que tardive, a fini par se produire ; les érudits se sont 
mis ä ľoeuvre; le procés a été instruit, et ä côté des 
détracteurs systématiques de ľancienne France sont venus 
se placer sés défenseurs convaincus, impartiaux, bien 
moins soucieux ďôtre ses avocats que ses juges. 

Et ďabord, en ce qui concerne ľenseignement , que 
valent les assertions qui ont cours dans les traités, les 
brochures, les journaux de ľécole révolutionnaire ? Est-il 
vrai que ľinstruction populaire date en France de la 
premiére République? Est-il vrai qu'avant 4789 il n'y 
avait dans notre pays ni instituteurs ni écoles? Que penser 
de la prétendue coalition de ľÉglise et de ľÉtat pour 
maintenir nos péres dans une ignorance qui servait les 
dessejns de ľabsolytisjne et de la théocra tie ? Les textes. 



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— 188 — 

les documents innombrables puisés dans nos anciennes 
archives par les savants de tous les départements et de 
toutes les opinions, étudiant la question ďapré$ les régles 
de la vraie critique historique, auront bientôt fait justice 
de ces audacieuses afíirmations. 

Si ľon remonte jusqu'aux premiers temps de notre 
histoire, on ne peut se défendre ďune surprise admirative 
en voyant que, dés le iv* siécle, le christianisme n'a cessé 
de répandre ľinstruction dans le peuple. On savait que, dans 
les siécles de barbarie qui ont suivi la chute de ľempire 
romain, la science s'était retirée et abritée dans le sane- 
tuaire, et que, suivant ľexpression du savant abbé Allain : 
c ľhistoire de ľinstruction ä tous les degrés dans le haut 
c moyen áge est uniquement celie des efforts tentés par 
c ľÉglise pour conserver les sciences et sauver la civili- 
c sation menacée f . » 

Mais, ce que les textes recueillis nous apprennent en 
outre, c est la sollicitude que ľÉglise apporte dés cette 
époque á la diffusion des lumiéres dans la classe illettrée. 
Déjá, en 529, le concile de Vaison exhorte les prétres établis 
dans les paroisses, á recevoir chezeux dejeuneslecteurs et 
ä les instruire. Ghaque paroisse doit avoir son école et, au- 
dessus de ces écoles paroissiales, s'éléveront peu á peu les 
écoles épiseopales dont quelques-unes, du vi 6 au vm e siécle, 
seront particuliérement florissantes; pour ne citer que 
celieš de Poitiers, Paris, Le Mans, Bourges, Clermont, 
Chálon-sur-Saône, Arles et Gap s . Les monastéres et 
colléges de quelque importance devront aussi, selon le voeu 
ďune assemblée de moines et ďabbés, tenue á Aix-la- 
Chapelle en 877, avoir, outre ľécole intérieure destinée 
aux oblats et aux moines, une école extérieure ouverte aux 
eleres et aux laíques. C'étaient lá, on peut bien le penser, 

1 Ľinstruction publique en France avant la Révolution, par ľabbé 
Allain. 

* Hardouin, Conciliorum coUectio. 



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— 189 — 



des principes absolus qui devaient souvent fléchir devant 
les impossibilités de la mise ä exécution ; mais, sanscesse, 
ľautorité supérieure ecclésiastique stimulait le zéle du 
clergé et lui rappelait ses devoirs en matiére ďenseigne- 
ment. C'est ainsi que nous trouvons en 797 le célébre 
capitulaire de Théodulfe, évéque ďOrléans, rapporté dans 
Hardouin : « Que les prétres établissent des écoles dans les 
c villages et dans les bourgs et, si quelqu'un de leurs 
c paroissiens veut leur confíer ses enfants pour leur 
t apprendre les lettres, qu'ils ne les refusent pas, mais 
t qďils accomplissent cette täche avec une grande charité. » 

On connalt la part que le clergé chrétien prit á la rédac- 
tion et á la promulgation des édits dus á Gharlemagne, et 
ľon sait que ľinstruction fut la base de toutes les réformes 
contenues dans les capitulaires du grand empereur. Pour 
n'en citer qďun, celui de 789 ordonnait au bas clergé de 
former dans chaque paroisse des écoles ďenfants et ďy 
appeler les fils des serfs comme ceux des hommes libres. 
Aussi, pendant tout le cours du ix e siécle, voyons-nous se 
multiplier les capitulaires, les ordonnances, les consti- 
tutions des saints évéques, relativement á ľenseignement 
primaire, et il n'est pas inutile ďobserver que ces écoles 
primitivement destinées au recrutement du clergé avaient 
fini par étendre leurs bienfaits á tous les enfants et méme 
aux filles, car plusieurs textes, et notamment une consti- 
tution de 889, recommandent tout spécialement aux prétres 
de séparer les enfants des deux sexes dans les écoles 
établies par leurs soins. 

C'est surtout aprés la douloureuse perióde que traversa 
ľEurope, pendant le x Ä et le xi e siécles, c'est surtout au 
cours duxiťetdu xm e siécles, á ľópoque de ľémancipa- 
tion des communes, que les petites écoles acquirent un 
développement et une prospéritó véritables. En 1179, le 
concile de Latran ordonne que c chaque église cathédrale 
« ait un mattre chargé ďinstruire gratuitement les clercs 



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— * 490 — 



c et les écoliers pauvres et qu'un éeolátre soit établi dana 
« les autres églises et monastéres. » Injonction souvent 
renouvelée par les conciles postérieurs et par les papes 
Innocent III et Grégoire IX ; insistancequi porte ses fruits, 
car nous sa vo n s aujourďhui par les patientes recherches de 
MM. Maggiolo, Fayet, Sauzay, Fontaine de Resbecq, Babeau, 
Allain et de tant ďautres «, que verš la fin du xnŕ siécle, 
la plupart des villages possédaient des maltres enseignant 
aux enfants la lecture , ľécriture et un peu le calcul. De 
sorte qu'un chroniqueur de ľépoque, Guibert de Nogent, 
a pu dire avec une grande apparence de vérité, qu'alors 
c on se livrait avec fureur ä ľétude de la grammaire et 
c que le nombre toujours croissant des écoles en rendait 
c ľaccés facile aux hommes les plus grossiers *. » 

Au xv 6 siécle, il semble que la France va subitement 
retomber dans les ténébres de ľignorance. G'est le temps 
des batailles de la guerre de cent ans, c'est le temps des 
désastres et de la domination étrangére. II semble que 
tout bruit doive cesser au milieu du tumulte des armes, 
« silení leges inter arma, » et cependant ľÉglise trouve 
encore le moyen ďélever la voix en faveur de son oeuvre 
favorite, ľenseignement du peuple. Comment douter qďá 
cette époque méme les écoles primaires ne fussent ľobjet 
de la sollicitude du clergé, lorsqu'on voit Gerson dans son 
traitédela visite des paroisses, écrit verš ľan 1400, recom- 
mander aux visiteurs de « s'enquérir avec soin si chaque 
« paroisse posséde une école, comment les enfants y sont 
c instruits et ďen établir dans les lieux oíi il n'en existe 
« pas. » 

Sans doute, il faut se défendre de toute exagération 
dans les conclusions fournies par ľétude des textes ; sans 
doute, il faut se garder de soutenir, comme certains en 

1 Citons encore Delisle, Consttiution de la ckust agricole m 
Normandie, et Saint-Luce, Rittoire de Duguesclin. 
* Allain, op. cit. 



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— 191 — 



auraient la tentation , qu'au moyen äge , presque tous les 
paysans savaient lire et écrire, mais ľon est obligé de recon- 
naitre que ľétat social de la France aux xn e et xiiť siécles 
confirme cette opinion aujourďhui irréfutable que chaque 
ville, chaque paroisse, possédait, dés cette époque, un 
contingent de citoyens pourvus des premiéres notions de 
ľinstruction primaire. II suffit de se rappeler la constitution 
des communes au moyen áge, leur organisation démocra- 
tique, le village s'administrant lui-méme par ľassemblée 
générale des habitants ou par les soins ďun syndic ou pro- 
cureur élu, les fonctions électives se substituant dans 
toutes les villes au pouvoir féodal, cet ensemble de fran- 
chises communales accordées au tiers état par la royautó 
dans sa lutte contre la noblesse et qui donnérent ä plus 
ďune cité fran^aise le caractére ďune petite république au 
sein ďun état monarchique. 

Admettons que ľinstruction dispensée par ľÉglise au 
peuple, n'eut pour efíet que de former les prétres, les 
tabellions, procureurs ou syndics de village, les citoyens 
destinés á occuper les fonctions de juges ou les magis- 
tratures électives dans les villes, n % est-ce point assez pour 
ľhonneur du clergé fran$ais ? 

A partir du xvŕ siécle, ľenseignement fait un pas 
immense ; il pénétre et se répand jusque dans le plus petit 
village , jusque dans la plus humble chaumiére. Deux 
causes, ľune directe, ľinvention de ľimprimerie , ľautre 
indirecte, la Reforme, concourent ä cette diffusion de 
ľinstruction populaire. 

Ľinfluence de ľimprimerie en matiére ďenseignement, 
s'explique ďelle-méme. II est clair que, pendant les premiers 
siécles, vu la difiQculté de lire les manuscrits, vu la rareté 
méme de ces textes, lire et écrire était un métier, et qu'ä 
moins ďétre clerc, juge ou tabellion, on avait peu ďocca- 
sions de s'exercer ä la lecture et ä ľécriture. Mais lorsque 
tout ä coup le livre imprimé, orné de gravures sur bois 



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— 192 — 



sort des premiéres presses fran^aises et passe de main en 
main, excitant la curiosité universelle et rendaot la lecture 
accessible ä tous, une grande passion de connaltre se 
manifeste aussitôt dans ľesprit de chacun, et il n'est intel- 
ligence si grossiére qui ne se sente envahie du désir ďap- 
prendre ce que renferme ce livre de piété, ce román de 
chevalerie, cette légende ou ce manuel, parfois méme ce 
pamphlet politique ou religieux. 

Quant á ľinfluence de la Réforme, elle est tout autre. 
U faut bien se garder de dire avec les détracteurs du 
catholicisme c que ľenseignement primaire, partout oix 
c il s'est établi avant la Révolution, est fils du protestan- 
c tisme *, » et il ne faut pas plus s attacher ä la raison 
spécieuse qďils en donnent, en rappelant que le protestan- 
tisme recommande avant tout la lecture de la Bible et en 
concluant de lä que les huguenots avaient par suite grand 
intérét ä favoriser de tout leur pouvoir, le développement 
de ľinstruction. Lä vérité, c'est que partout oťi ľhérésie fit 
au xvn 6 siécle son apparition á main armée, bien loin 
ďétablir des écoles, elle ferma brutalement ou détruisit 
toutes celieš qui existaient. Tous les contemporains 
déplorent ces excés, conséquence inévitable de ľacharne- 
ment qui est le propre des guerres civiles et religieuses. 
La tradition nous rapporte que, pendant les guerres de la 
Ligue, il n'y avait plus en France ni écoles , ni collôges et 
que les soldats des deux camps se servaient des bätiments 
ďécoles pour loger leurs chevaux. « II faut admirer, écrit 
c ľévéque ďÉvreux en 1576, le zéle de nos pôres pour 
c ľinstruction de la jeunesse. II eút été difficile de trouver 
c autrefois une paroisse un peu populeuse qui n'eút sa 
« maison ou sa fondation pour les écoles. Mais, en méme 
« temps, il nous faut maudire la négligence, ou plutôt la 
« conduite sacrilége de notre siécle oú ľon a vu les gentils- 

1 Bréal, Quelques mots sur ľinstruction pubkque en France (1879). 



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— 493 — 



c hommes, les paroissiens, usurper ou aliéner les maisons 
c ďécole et les biens qui y avaient été affectés, de sorte 
t qu'á peine trouve-t-on aujourďhui une école ou un 
c maitre, nous ne dirons pas dans les campagnes, mais 
c dans les villes et méme les cités les plus considérables *. » 

D'une part, ľinfluence directe de la Réforme fut désas- . 
treuse; ďautre part, la réaction qu'elle produisit fut 
éminemment bienfaisante pour la cause de ľinstruction. 
Le clergé catholique, voyant qu'on veut lui arracher la 
domination légitime qu'il exergait sur les ámes des enfants, 
oppose la plus énergique résistance. En face de la Réforme 
menagante, ľÉglise se disciplíne et s'organise ; la Com- 
pagnie des Jésuites se forme (1534) et, des la premiére 
heure, se voue ä sa grande oeuvre de ľenseignement. Les 
conciles prennent la parole une fois de plus et exhortent 
les ámes chrétiennes ä porter tous leurs soins verš la fon- 
dation des écoles et la création des congrégations ensei- 
gnantes. « Qu'auprés de chaque église, dit le conciie de 
c Trente (4546), il y ait au moins un maitre qui enseigne 
c gratuitement la grammaire aux clercs et aux enfants 
t pauvres. » — Ce n'est pas tout. Les catholiques, non 
contents de répondre á ľappel du conciie, par deseflorts 
et des sacrifices considérables, veulent obtenir du pouvoir 
une consécration offlcielle de ľextension qu'ils révent 
de donner ä ľenseignement. Ge sont les députés du 
tiers qui , aux États généraux de 1560 , assemblés ä 
Orléans, soulévent la question 2 , etleroi, dans son ordôn- 
nance générale rendue sur les plaintes, doléances et remon- 
trances des États, fait droit ä leurs justes priôres. Les 
articles 8 et suivants de ľordonnance disen t formellement : 
c En chacune église cathédrale ou collégiale » (on 
appelait ainsi les églises desservies par des chanoines, 
sans qu'il y eút de siége épiscopal) c sera réservée une 

1 Allain, op. ciU 

1 Q. Picot, HUtoire des États généraux. 

30 



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— 194 — 



c prébende affectée ä un docteur en théologie. Outre ladite 
c prébende théologale, une autre prébende demeurera 
c destinée pour ľentretenement ďun précepteur qui sera 
c tenu, moyennant ce, instruire les jeunes gens de la ville, 
c gatuitement et sans salaire ; lequel précepteur sera élu 
c par ľarchevéque ou évéque, appelés les chanoines de 
c leur église et les maires, óchevins, conseillers ou capi- 
c touls de la ville , et destituable par ledit archevéque ou 
c évéque sur ľavis des susdits. Les deniers et revenus de 
c toutes coníréries (la chargé du service divín déduite et 
c satisfaite) seront appliqués á ľentretenement des écoles 
c és plus prochaines villes et bourgades, et devront, les 
c maires, échevins, capi touls et conseillers des villes et 
c bourgades y avoir ľoeil l . » Le clergé, le roi et le peuple 
catholique sont donc ďaccord pour comprendre et pour 
proclamer lanécessité de ľenseignement, et sans le boule- 
versement occasiônné en France par les trente années de 
guerres religieuses, ľinstruction populaire aurait acquis, 
dés la fin du xvi° siécle, tout ľéclat auquel elle ne doit 
parvenir que dans le courant du xvn*. 

A peine la paix religieuse est-elle signée, qďaussitôt de 
nouvelles écoles se fondent, de nouvelles congrégations 
prennent naissance. C'est ainsi que, verš ľan 1596, nous 
voyons paraitre les Doctrinaires, ou congrégation de la 
doctrine chrétienne, dont le but est de propager ľinstruc- 
tion pármi les enfants de la campagne et presque en méme 
temps, les Ursulines qui s'adressent aux filles. C'est ainsi 
que nous voyons sans cesse le pouvoir, lorsqu'il octroie ä 
une ville, pendant le cours du xvn e siécle, le droit ďélire 
des magistrats municipaux, spécifler au nombre des privi- 
léges de ceux-ci, le soin de nommer, de concert avec 
ľévéque et les chanoines, aux termes mémes de ľordon- 
nance de 1560, un maitre ďécole ou régent 

1 Isambert, RecueH des loit frangaues. 



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— 195 — 

Sous Louis XIV, on pense bien que ľoeuvre dela propa- 
gation de ľenseignement ne fut point étrangére á celie de 
la propagation de la foi. Le maltre ďécole devient, suivant 
ľexpression énergique de M. Duruy, dans son beau 
travail sur ľinstructicn publique et la Révolution, c le 
levier, ľauxiliaire naturel du gouvernement dans sa Iutte 
contre ľhérésie. » Si, ďune part, le roi, dans son éditde 
1685 portant révocation de ľédit de Nantes, c défend les 
c écoles particuliéres pour ľinstruction des enfants de la 
€ religion prétendue réformée, » ďautre part, dans sa 
déclaration de 1698, ilprescrit la création demaltres et 
maitresses ďécoles dans toutes les paroisses. 

c Voulons, lisons-nous dans ľordonnance de 1698, que 
c ľon établisse autantqu'il sera possibledes maltres etdes 
c maitresses dans toutes les paroisses oú il n'y en a point 
« pour instruire tous les enfants, et nommément ceux 
€ dont les péres et méres ont fait profession de la 
c religion prétendue réformée, du catéchisme et des 
c priéres qui sont nécessaires pour les conduire ä la messe 
« tous les jours ouvriers, leur donner ľinstruction dont ils 
c ont besoin sur ce sujet, et pour avoir soin, pendant le 
c temps qu'ils iront auxdites écoles, qď ils assistent au 
c service divin les dimanches et les fétes; comme aussi 
c pour apprendre á lire et ä écrire á ceux qui pourront 
« en avoir besoin, le tout en la maniére prescrite par ľar- 
» ticle 25 de notre édit ďavril 1695 ,-.concernant la juri- 
« diction ecclésiastique, ainsi qďil seraordonné par les 
« archevôques et évéques , et que dans les lieux oú il n'y 
« aura pas ďautres fonds, ils puisse étre imposé sur tous 
« les habitants la somme qui manquera pour leur subsis- 
« tance, jusqu'á celie de 150 livres pour les maltres et 100 
« livres pour les maitresses. 

c Enjoignons ä tous les péres, méres, tuteurs et autres 
« personnes qui sont chargées de ľéducation des enfants, 
« de les envoyer auxdites écoles , jusqu'á ľftge de 14ans , 



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— m — 



« si ce n'est que ce soient des personnes de telies condi- 
c tions, qu'elles puissent et qu'elles doivent les faire 
c instruire chez eux par des précepteurs, ou les envoyer 
c aux colléges. Enjoignons aux curés de veiller sur 
t ľinstruction desdits enfants dans leurs paroisses, aux 
« évéques de s'eninformer soigneusement , ä nosjuges, 
c procureurs , de faire toutes diligences , réquisitions et 
-c ordonnances pour ľexécution de notre volonté, et de 
« punir ceux qui seraient négligents par condamnations 
c ďamendes ou plus grandes peines, suivant ľexigence 
c des cas, » — Prescriptions qui seront renouvelées vingt- 
six ans plus tard dans la déclaration du 14 mars 1724, aux 
termes de laquelle le nouveau roi chargeait les procureurs 
fiscaux de se faire remettre tous les trois mois la liste des 
enfants qui n'iraient pas á ľécole, afin de faire poursuivre 
lesparentsou tuteurs, et rendait obligatoire ľimposition 
de 150 livres pour les maitres et de 100 livres pour les 
maltresses ďécole dans chaque communauté. 

Ainsi, le premiér acte du pouvoir centrál témoignant de 
sa sollicitude pour ľinstruction publique est, en méme 
temps qu'une mesure de protection et ďencouragement , 
une mesure de tutelle et ďarbitraire. Du premiér coup , le 
pouvoir a trouvó cette double formule des doctrines auto- 
ritaires que ľon a rééditées de nos jours : ľinstruction 
obligatoire, et la dépense obligatoire pour ľinstruction 
mise á la chargé des eommunes. Tant il est vrai qu'il n'y a 
gen de nouveau sous le soleil et que nos modernes poli- 
ticiens n'ont rien inventé. Toutefois , il faut dire que ces 
procédés autoritaires étaient plus apparents que réels, et 
nous verrons (ce qui est ä ľhonneur du pouvoir sous ľancien 
régime) , que tout en imposant aux citoyens ľobligation 
ďenvoyer leurs enfants ä ľécole et de payer un impôt, 
ďailleurs trés modique, pour ľentretien du maitŕe, il leur 
laissait, dans la plupart des cas , le soin et le droit de 
choisir eux-mémes le maltre chargé de ľéducation de leurs 
enfants. 



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— 197 — 



Ainsi préparée par la double action de ľÉglise et de 
ľÉtat, ľinstruction populaire va prendre dans les deux 
derniers siécles de la monarchie un développement consi- 
dérable. Les érudits que nous avons nommés au début de 
cette notice, ont surtout porté leurs recherches sur le 
nombre et le degré de prospérité des petites écoles, sur 
leur organisation , leurs ressources, leur pérsonnel. Les 
procés-verbaux de visites faites par les évéques dans 
les paroisses, les registres des anciennes chancelleries 
épiscopales , les procés-verbaux des assemblées générales 
duclergé, les correspondances des intendants a vec leurs 
subdélégués , les registres de ľétat-civil et ceux des 
délibérations des municipalités ont été successivement et 
patiemment examinés, et gräce ä ces travaux, on peut 
aujourďhui se former des idées fort exactes sur ľótat de 
ľenseignement primaire avant la Róvolution. 

Quel était, par excmple, á la fin du xvnŕ siécle, le 
nombre des petites écoles relativement á celui des com- 
munes? Les petites écoles étaient trés répandues dans le 
Nord etdans ľEst, t and i s que les régions du Centre, de 
ľOuest et du Midi étaient sensiblement moins bien par-f 
tagées au point de vue de ľinstruction. Quelques chiffres 
suffiront á flxer nos idées. — Dans le diocése de Rouen , 
un procés-verbal de visite de 1718 constate ľexistence de 
855 écoles de ganjons et 306 éooles de filles , sur 1159 
paroisses visitées *. En 1790, sur 102 communes formant 
le district de Rouen, 13 seulement manquent ďécoles. 
Dans le diocése d'Autun, M. de Gharmasse compte 295 
écoles sur 383 paroisses visitées ; dans celui de Ghálons , 
un procés-verbal de visite de 1732 en compte 235 sur 
319 paroisses. Sur 446 communes qui forment le dépar- 
tement de ľAube, 403 , dit M. Babeau , avaient des écoles. 
En Flandre, dit M. le comte de Resbecq, presque toutes 

1 Allain. op. cit 



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— 498 — 



les communes en étaient pourvues. Dans la Haute-Marne , 
M. Fayet trouve une proportion de 86 p. 0/0. Dans le 
diocése de Verdun, au dire de M. Maggiolo, la proportion 
est encore plus forte. Les Hautes-Alpes , la Haute-Loire, se 
font remarquer par le grand nombre de leurs écoles. Le 
travail n'a pas été fait pour le département ďlndre-et- 
Loire, mais il y a lieu de croire qu'il n'était pas pármi les 
plus favorisés. La province ďAnjou semble aussi devoir 
étre rangée pármi les moins éclairées ; toutefois , malgré 
les conclusions de M. G. Portqui prétend que c ľinstruction 
primaire était dans cette province presque partout á 
ľabandon, » observons que plus du tiers des paroisses 
était pourvu ďécoles populaires. 

Quelles étaient dans la plupart des paroisses les res- 
sources qui alimentaient les petites écoles ? — Si ľon se 
contente, suivant un procédé habituel aux prétendus his- 
toriens de ľécole révolutionnaire, de chercher dans les 
budgetsdeľancienrégimelescrédits alloués ä ľinstruction 
primaire, on risque fort de tomber a vec eux dans la plus 
grossiére erreur. « Cherchons, disent-ils, dans lescomptes- 
€ rendus de Turgot et de Necker , á la veille de la Révo- 
c lution, la maison du Roi, sa maison militaire, la men- 
c dicité. Les.ateliers nationaux ou de charitó, les aca- 
c démies, les universités et les colléges ont des dotations 
c sur les budgets de ľÉtat; ľinstruction primaire, elle, ne 
€ regoit rien. Done, elle n'existait pas. » Un pareil raisoa- 
nement révéle une bien étrange ignorance des procédés 
administratifs de ľancien régime. Sans doute, ľÉtat res- 
pectueux des libertés locales et soucieux de ne point 
augmenter la chargé déjä trop lourde de ľimpôt, ne se 
croyait point en droit de fonder partout des écoles sans le 
consentement des contribuables et a vec leur argent, et il 
préférait s'en rapporter ä ľinitiative privée qui ne lui avait 
jamais fait défaut. « ĽÉtat n'enseignait pas, a trés bien 
« dit M. de Salvandy, dans ľexposé desmotifs de la loi sur 



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— 199 — 



c ľenseignement, en 1847 ; pourquoi ľeút-il fait? II voyait 
c partout des maitres et des écoles suscités et entretenus 
c par le trésor libre des largesses successives de la foi et 
« de la charité. » Pour étre juste, il faut rappeler que, dés 
1560, le pouvoir a affecté le surplus des revenus des 
eonfréries ä ľentretien des petites écoles ; que depuis 1685, 
il a aíľecté les biens des consistoires et des protestanta 
fugitifs ä ľétablissement de recteurs, et qu'enfin, en 1698, 
il a formellement imposé aux communautés une chargé 
annuelle de 150 livres au profit de ces maitres, Mais ce 
n 'est point lá la véritable source des revenus qui font vivre 
les écoles primaires. Seule, la charité publique, sans cesse 
excitée par les prédications et les exhortations du clergé, y 
suffit, et pendant tout le cours du xviť et du xvm ft siécle, 
les fondations, les donations se multiplient de toutes parts 
en faveur de ľenseignement populaire. 

Toutes les villes, ainsi que nous ľavons vu, sont 
pourvues ďécoles souvent nombreuses, et presque tou- 
jours fondées ou entretenues par quelques pieux habitants. 
A Angers, en 1763, les seize paroisses de la ville ont des 
fondations pour enseigner gratuitement. A Tours, en 
1785, il existe plusieurs écoles charitables de gar$ons, 
toutes gratuites : celie de Saint-Symphorien est dotée 
de 150 livres par ľabbaye de Marmoutier, et,en outre, 
le précepteur est logó par la paroisse et re?oit 150 
livres du maire de la ville , M. de la Grandiére ; celie de 
Saint-Pierre-le-Puellier a un revenu de 50 livres; celie 
de Saint-Saturnin un revenu de 226 livres. Ľécole de 
Saint-Pierre du Boile est entretenue par M. de la Gran- 
Jiére; celie de la Riche doit recevoir 100 livres de ľhôpital 
pour payer son maltre. Saint-Pierro-des-Gorps a aussi son 
école parolssiale et les chapitres de ľéglise métropolitaine 
de Saint-Martin et de Saint-Venant entretiennent un pré- 
cepteur conformément aux prescriptions du concile de 
Trente et de ľordonnance de 1560. Dans les paroisses oix 



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— 200 — 



ľécole n'est pas fondée soit par le seigneur, soit par le curé 
du lieu , ou entretenue par le clergé du couvent voisin, elle 
estétablieet payée par les habitants eux-mémes qui sentent 
de plus en plus la nécessité de ľinstruction. En un mot, 
les innombrables écoles dont nous avons signalé ľexis- 
tence, sont toutes en plein exercice. Ici, nous serons trés 
sobre de citations; un seul document suffira. Lorsque 
Condorcet proposa, en 1792 , á ľAssemblée législalive son 
pian général ďinstruction publique, il joignit á ce travail 
une note dont les éléments avaient été réunis par le mon- 
tagnard Romme. Veut-on savoir á quelle somme ce farouche 
ennemi de ľancien régime évalue le revenu annuel des 
écoles dans les derniéres années de la monarchie? A 24 
millions qu'il décompose ainsi: le revenu des congré- 
gations enseignantes, il ľestime ä 4 millions, celui des 
colléges laíques á 4 millions, les dépenses du trésorpublic 
relatives á ľinstruction publique , il les porte á 4 autres 
millions. Et il ajoute : « il n'est guére possible de porter 
« au-dessous de 12 millions : 4° ce que la plupart des 
« fabriques donnaient pour les petites écoles ; 2° ce que 
€ dans plusieurs villes et villages la municipalité y 
€ ajoutait ; 3° les fondations trés nombreuses faites pour 
€ les écoles, etc, etc... » Est-ce que ce chiffre, fourni 
avec une telle mauvaise grftce par un des plus ardents 
révolutionnaires, n'est pas le plus éloquent des arguments, 
et ne suffit-il pas ä ľappui de notre thése? et n'avons-nous 
pas maintenant le droit, aux radieaux ďaujourďhui , qui 
veulent ainsi tromper la bonne foi publique, .de répondre 
par cette belie phrase de M. Delaire : c Aprés s'étre 
c approprié les biens affectés aux frais du culte, de ľassis- 
t tance et de ľinstruction, sans respect pour la volonté 
« des donateurs , ceux qui menérent si tristement la ban- 
« queroutedela Révolution ouvrirent petitement ä ľensei- 
c gnement public un chapitre du budget. Encore les 
c décisions des assemblées révolutionnaires sont-elles 



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— 201 — 



c restées lettres mortes. On doit reconnaítre que la Révo- 
t lution, en cette circonstance, a agi comme un maire qui 
c conflsquerait les biens ďune famille, sauf á la faire 
« inscrire au bureau de bienfaisance pour un secours 
« illusoire, et qui viendrait ensuite avec une emphase 
t pruďhommesque la congratuler sous le prétexte que ľÉtat 
c ne faisait rien pour elle et qu'elle ne figurait pas au 
c budget *. » 

Quelques mots seulement sur le recrutement du per- 
sonnel enseignant et sur ľorganisation des écoles. 

II faut reconnaítre que le recrutement du personnel 
enseignant était en somme assez défectueux sous ľancien 
régime. Les écoles normales ďinstituteurs faisaient entié- 
rement défaut, et ľon n'était guére en droit de demander 
ä la plupart des maítres dans les paroisses rurales ďautre 
science que la lecture, ľécriture et les premiers éléments 
de ľarithmétique. D'ailleurs , ľon s'en contentait et peut- 
étre faisait-on sagement. Lorsque ľécole n'était pas tenue 
par le curé ou par un prétre du clergé régulier, la commu- 
nauté ďhabitants , comme on appelait au xvni* siécle la 
commune rurale, choisissait elle-méme son régent. « Dans 
« leurs assemblées qui se tenaient ä ľissue des offiGes 
« religieux, á ľombre des vieux arbres sous lesquels 
c s'étaient réunis leurs ancétres, les péres de famille, dit 
c M. Babeau, les chefs de m a i son, tous les biens-tenants 
c délibéraient sur les affaires communes et nommaient 
« leur maitre ďécole, comme ils avaient nommé leur 
c syndic, leur collecteur ou leur messier ». » ĽÉglise 
n'avait que le droit de contrôler leur choix au point de vue 
de la moralitéet de ľinstructionreligieuše du candidat*, et 
ľÉtat n'intervenait que pour approuver ou improuver par 
ľorgane de ses intendants les clauses du contrat civil 
directement passé entre la communauté et le régent. 

1 Delaire, Ľécole primaire de la Révolulion. 

* Babeau, Ľécole de village pendant la Révolution, 

• Edit. avril 1695, art. 26; 



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— 202 — 



Ajoutons que, s'il était difflcile de trouver des pédagogues 
réellement instruits pour professer dans les campagnes , 
du moins il ne manquait pas de citoyens de bonne volonté 
tout préts ä accepter les avantages trés sérieux qui étaient 
attachés ä la profession ďinstituteur. La rétribulion de 
150 livres était modique, mais il ne faut pas oublier que 
dans beaucoup de paroisses ľinstituteur jouissait en outre 
du revenu des fondations, parfois du logement, souvent 
de contributions en náture ou en argent; qu'il était 
exempt en totalité ou en partie de la taille, de la capitation, 
de la corvée, de la milice et qu'enfin il cumulait le plus 
souvent les fonctions salariées de chantre et de sacristain. 
Moyennant ce, il instruisait gratuitement non pas tous les 
enfants (car ľancien régime n'avait pas encore inventé 
cette formule antidémocratique de la gratuité absolue qui 
a pour effet de faire supporter au pauvre sans enfants sa 
part ďimpôts destinés á ľinstruction des enfants du riche), 
mais seulement les enfants de ceux qui étaient notoirement 
dans ľimpossibilité de payer la trés modique rétribulion 
scolaire. 

Dans les villes , le personnel enseignant suffisait lar- 
gement aux besoins de ľinstruction, II se recrutait de 
préférence pármi les prétres, mais souvent aussi la direction 
de ľécole était confiée ä un lalque. l/autorité municipale 
intervenait rarement, soit pour subventionner les petites 
écoles, soit pour imposer sa volonté dans le choix du 
régent. Ľinitiative et la liberté des parents étaient absolues. 
D'ailleurs , outre les écoles fondées, les villes comptaient 
encore nombre ďécoles privées et payantes , établies par la 
Corporation des maltres de pension et par celie des maltres 
écrivains. A Angers, en 1718, les petites écoles de gar$ons 
tenues par des pédagogues laíques s'élevaient á 18 l . En 

1 Un mandement de ľEvéque ď Angers en date du 6 mai 1718, 
donne la nomenclature des maitres seuls autorisés a tenir école dans 
la ville et les fauxbourgs ď Angers. N o u s y voyons <jue la paroisse 



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— 203 — 

1789, les pédagogues lalquea étaient encore au nombre de 
5 et instruisaient prés de 200 éléves. Presque partout les 
parlements sont saisis des interminables procés engagós 
entre ces deux corporations rivales, les maitres de pension 
voulant empécher les écrivains ďenseigner la lecture et 
la grammaire ; les écrivains , voulant faire interdire 
aux maitres de pension de professer ľécriture *. Presque 
partout aussi les deux corporations se réunissent pour 
défendre en commun leur gagne-pain et pour s opposer , 
sans succés d'ailleurs, ä ľétablissement des écoles de 
charité et de celieš créées par les fréres Ignorantins. 

Ces derniers, fondés verš 1725, par le vénérable J. B. de 
la Salle et voués exclusivement á ľinstruction primaire , 
devaient prendre la plače des fréres de la doctrine chré- 
tienne institués par Jean de Bus et qui avaient étendu peu 
ápeu le cercle de leur enseignement, de telle sorte que 
leurs écoles étaient devenues des colléges oú ľon apprenait 
le latin. Le nom ďlgnoranlins donné aux nouveaux fréres 
des écoles chrétiennes indiquait seulement et sans acception 
mauvaise, qďils ne prétendaient pas dépasser un certain 
niveau dans leur enseignement. Aussi, verš la fin du 
xvin 6 siécle, la plupart des villes ont-elles appelé les fréres 
pour tenir leurs écoles paroissiales et de charité. A Tours, 
ils sont élablis par lettres patentes du roi , en date du 29 
aoút 1786; leur enseignement doit étre essentiellement 
gratuit et se borne aux principes de la religion, á la lecture, 
ä ľécriture et au calcul. Toutefois , leur établissement n'a 

de la Trinité comptait 3 écoles laiques de garcons 

Saint-Nicolas et Saint-Jacques 1 — — 

Saint-Maurille 4 — — 

Saint-Michel-du-Tertre .... 1 — — 

Saint-Pierre 1 — — 

Saint-Julien 2 — — 

Saint-Martin 2 — — 

Saint-Michel 2 — — 

Sainte-Croix 1 — — 

Saint-Laud et Leviére 1 ^- 

1 Babeau, La ville sous ťancien régimi. 



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— 204 — 

pas étó sans soulever des difficultés sérieuses et une trés 
vive opposition, ainsi qu'on peut le voir dans les enquétes 
faites ádeuxreprises différentes sur lesayantages et incon- 
vénients qui peuvent en résulter. Les sixjurés experta 
écrivains, menacés ďune ruine certaine par ľétablis- 
sement des fréres, présentent des remontrances trés 
énergiques : ils prétendent que les écoles fondées et gra- 
tuites de Saint-Symphorien , de Saint-Saturnin, destrois 
Saint-Pierre et des quatre communautés religieuses suf- 
fisent largement, que ďailleurs eux-mémes enseignent 
gratuitement 36 éléves, au choix des curés de la ville, et 
qu'il n'est point nécessaire ďaugmenter encore le nombre 
des écoles. La cause de la gratuité en faveur des enfants 
pauvres finit non sans peine par triompher de cette 
opposition intéressée. 

A Angers, leur établissement dans un des faubourgs de 
la ville (á Leviére) date ďoctobre 1741. En 1763 , le maire 
leur refuse ľautorisation de s'établir en ville prétendant 
que leur arrivée a fait déserter plus de vingt maítres 
ďécole et abandonner le service de nombreuses fondations 
paroissiales. En 1773, ils obtiennent la permission d'ac- 
quérir , prés des murs de la ville, ľimmeuble de la Rossl- 
gnolerie , oú ils établissent une école de charité donnant 
ľinstruction gratuite ä prés de deux cents éléves, et un 
pensionnat ďégale importance pour les enfants des classes 
riches l . En 1787, le succés de leur oeuvre était si complet 
que la ville, á son tour, demandait au général de la 
congrégation ľenvoi ďun maltre de mathématiques,ďun 
maltre de dessin et ľouverture ďun cours ďadultes *. 

On pense bien que ľéducation des íilles était assez 
négligée et que fort peu de paroisses avaient pu se pro- 
curer les maltresses ďécolesqui leur étaient imposées, aux 

1 Notes de Toussaint-Grille (Bibliothéque d'Angecs.J 
1 C. Port. Dictionnaire historique , v* Angers (Écoles et pensions 
religieuses.) 



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— 205 — 



termes de ľordonnance de 1698. Ce qui augmentait la 
difficulté, c'est que, presque dans tous les diocéses, les 
évéques, ä partir du xvii e siécle, ontproscrit ľusagedes 
écoles mixtes. Mais de toutes parts, des ordres religieux 
s'étaient fondés pour ľinstruction des filles; autant les 
congrégations distribuant ľenseignementprimaire étaient 
rares pármi les hommes, puisqu'elles se réduisaient aux 
Ignorantins, autant les congrégations de femmes étaient 
innombrables. Gitons les Ursulines, qui possédaient plus de 
300 maisons en France , les filles de la Congrégation de 
Notre-Dame , les religieuses de la Visitation, les filles de 
ľUnion Chrétienne, les filles de la Gharité qui donnaient 
aussi ľinstruction. Chaque diocése avait son ordre parti- 
culier : au Puy, les Clarisses; ä Clermont , les Bernardines; 
ä Murat , les Dominicaines ; ä Nevers, les soeurs de la Gharité 
et de ľinstruction chrétienne; ailleurs les soeurs de Saint- 
Joseph, les Béates, les Bénédictines, les filles de la Croix; 
ailleurs encore, les soeurs ďErnemont, jusqu'ä des laíques, 
les Demoiselles de ľinstruction, et tant ďautres, si bien que 
M. Taine estime ä 37,000 mille le nombre des religieuses et 
ä plusieurs centaines les maisons ďéducation dans les- 
quelles elles dispensaient ľinstruction gratuite *. 

Dans la province deTouraine, citons les Ursulines á Tours, 
á Amboise, Loches et Ghinon; des Filles de ľUnion chré- 
tienne et des Filles de la Charité , á Tours et á Chinon; ä 
Chinon, des Calvairiennes ; enfin á Tours les Capucines et les 
filles de Sainte-Marie. Dans la province ďAnjou , citons les 
Ursulines á Angers,Saumur et Chäteau-Gontier ; ä la Fléche, 
les Dames de la Visitation, les religieuses de la Congré- 
gation de Notre-Dame et celieš du Petit-Fontevrault ; enfin 
ä Angers, la congrégation de la Croix vouée ô ľinstruction 
des jeunes convertis, celie de la Providence et celie de 

1 Elles sont aujourďhui 80.000 (Taine, La Révolution, i. I.) 



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— 206 — 



Sainte-Catherine du Galvaire qui tenait un pensionnat de 
demoiselles K 

Maintenant que nous connaissons les principes en 
matiére ďinstruction primaire et leur application pratique, 
voyons les résultats. Nous avons déjá surabondamment 
expliqué que ľenseignement élémentaire, en dehorsdes 
préceptes religieux, ne comprenait que la lecture, ľécriture 
et les rudiments du calcul. De nos jours , avec la tendance 
actuelle ä faire de tout enfant du peuple un petit savant 
auquel les notions d'histoire, de géographie, de législation 
et ďéconomie politique ne sont point épargnées, on s'éton- 
nera sans doute de ľignorance relative dans laquelle 
vivaient nos pôres. II faut reconnaltre que le suffrage 
universel , en donnant ä tout citoyen des droits, lui a créó 
des devoirs , et qu'au nombre des plus essentiels on doit 
placer celui de se rendre, par ľinstruction, digne de la part 
ďautorité souveraine qu'il excuse. Sous ľancien régime, 
il n'en allait point ainsi : ľinstruction n'était pas obliga- 
toire, du moins dans la pratique, et ľouvrier et le paysan 
ne révant pas de participer ä la direction des affaires 
publiques , se contentaient des notions élémentaires qui 
leur servaient á diriger leurs intéréts privés. Encore ce 
rudiment ďinstruction populaire semblait-il aux parle- 
mentaires et aux philosophes un regrettable et dangereux 
abus. Ce ďest pas sans étonnement que ľon voit, au 
rebours des doctrines généralement adoptées de nos jours , 
ďune part ľÉglise précher et propager ľenseignement 

1 Angers comptait de plus, en 1718 , dix-neuf maitresses d'école, 
dont la liste est également reproduite dans le mandement indiqué 
plus haut et daté du 6 mai 1718. 

Paroisse de la Trinité » 5 maitresses laíques 

Paroisse Saint-Maurille 3 — — 

Paroisse Saint-Michei-du-Tertre . .1 — — 

Paroisse Saint-Samson 1 — — 

Paroisse Saint-Pierre 2 — — 

Paroisse Saint-Julien 2 — — 

Paroisse Saint-Martin ....... 3 — — 

Paroisse Saint-Michel 1 — — 

Paroisse Sainte-Croix 1 — — 



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— 207 — 



populaire, se dévouer tout entiére ä cetteceuvre, et ďautre 
part ceux que ľon est convenu de considérer comme des 
libéraux, le président Rolland, la Ghalotais, Voltaire, 
décríer et combattre ľinstruction primaire, ľinstruction 
gratuite. « Les fréres de la doctrine chrétienne qu'on 
« appelle Ignorantins, sont survenus, dit laChalotais, pour 
c achever de tout perdre. Ils apprennent ä lire et ä écrire 
c á des gens qui n'eussent dťt apprendre qu'á dessiner et 
c ä manier le rabot. Le bien de la société demande que les 
« connaissances du peuple ne s'étendent pas plus loinque 
t ses occupations. Tout bomme qui voit au-delá de son 
« triste métier, ne s'en acquittera jamais avec courage et 
« patience. Pármi les gens du peuple il n'est presque 
t nécessaire de savoir lire et écrire qu'á ceux qui vivent 
« par ces arts ou que ces arts font vivre. » — Et Voltaire 
approuvant ľouvrage de la Chalotais, lui écrit : c Je trouve 
« toutes vos vues utiles. Je vous remercie de proscrire 
t ľétude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je 
f vous présente requéte pour avoir des manoeuvres et non 
c des clercs tonsurés. Envoyez-moi surtout des fréres 
c Ignorantins pour conduire mes charrues fet pour les 
« atteler. » 

Si modeste que fôt ľinstruction primaire était-elle au 
moins suffisamment répandue ? Quelle était , en un mot , 
la proportion des illettrés ? Sur ce point des relevés cons- 
ciencieux ont étéfaits, des statistiques ont été dressées 
concernant les signatures des conjoints apposées sur les 
registres de mariages dans la période de 1786 á 1790. 
M. Maggiolo a établi, ďaprésces documents, un tableau 
synoptique dont ľexamen présente le plus sérieux intérét. 
On y voit qu'avant 1789, comme de nos jours, ľinstruction 
était trés inégalement répartie entre les diversesprovinces, 
et, chose ä noter , les pays qui étaient alors les moins 
instruits sont ceux qui nous donnent encore aujourďhui le 
plus grand nombre ďillettrés, tant il est vrai qu'ilne sufllt 



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— 208 — 



pasďunsiécle pour unifier les moeurs ďune nation. Tandis 
qu'en Lorraine la proportion est de 89 °/ pour les époux 
qui ont signó leur acte de mariage et de 65 % P°ur les 
épouses, dans le Nivernais, la proportion n'est que de 
13 °/o pour les hommes et de 6 % pour les femmes. Iľlndre- 
et-Loire ne vient que le 61 6 dans cette liste, et les chiffres 
recueillis sur les registres de mariages ne sont dans 
ce département que de 23 et de 11 °/o- Maine-et-Loire 
vient le 66 e et la proportion des conjoints sacbant signer 
est de 18 % P°ur les époux et de 12 % pour les épouses. En 
faisant une moyenne générale, on constate pour toute la 
France, sur un total de 344,220 mariages dans la période 
de 1786 ä 1790, une proportion de 47,45 % de signatures 
ďépoux et 26,28 % de signatures ďépouses. Si ľon consi- 
dére maintenant la période de 1816 ä 1820, sur 381,504 
mariages, on ne trouve encore que 54,37 % ďépoux et 
34,47 % de femmes sachant signer; c'est-á-dire que, trente 
anB aprés ľexplosion du mouvement révolutionnaire, tous 
les efforts du pouvoir centralisateur en matiôre d'enseigne- 
ment, n'ont abouti qu'á des résultats ä peine supérieurs ä 
ceux déjä obtenus dans cette ancienne société frangaise, 
tant et si injustement décriée l . 

Nous avons laissé jusqu'ici de côté ľexamen deľinslruo- 
tion secondaire, parce qu'en cette matiére tout a été dit 
depuis longtemps, et que, sur ce point du moins, ľécole 
révolutionnaire n'a pu sérieusement contester ľimportance 
des résultats acquis. Empruntons quelques chiffres ä 
M. Duruy qui, lui-méme, va les chercher dans le rapport 
de M. Villemain sur la situation de ľerfseignement secon- 
daire en 1843. Nous y verrons qu'en 1789 la France, pour 
une population de 25 millions ďhabitants, comptait 
562 colléges, lesquels distribuaient ľenseignement secon- 

1 Voir Maf giolo. Statislique de VEnteignement primaire, cité dans 
Babeau t L'écoU de vtilage. 

En 1866, ďaprés Maggiolo, la proportion n'est que de 68,58 0/0 
et en 1875 de 74,60 0/ . 



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— 209 — 



daire ä 72,747 éléves, pármi lesquels 40,000 environ rece- 
vaient ľinstruction soit entiérement, soit partiellement 
gratuite. Aujourďhui, ďaprés la derniére statistique offi- 
cielle, pour 38 millions ďhabitants, lá France ne posséde 
que 81 lycées et 300 colléges communaux, dont la popu- 
lation totale est de 79,231 éléves dont 4,949 seulement ont 
des bourses. De telle sorte que la proportion des enfants 
qui re?oivent ľinstruction secondaire est en somme á 
ľavantage de ľancien régime, et que, dans notre société 
démocratique, le nombre des boursiersa diminué de 35,000. 

Précisons pour quelquesprovinces. ĽAuvergne, en 1789, 
possédait 14 colléges 1 ; le Berry , 15 *. La province de 
Touraine comptait, outre les colléges florissants de Tours, 
Loches, Ghinon, celui de la Magdeleine á Amboise et ceux 
de ľlle Bouchard, Pressigny etSaint-Paterne 3 , qui n'étaient 
guére que de bonnes écoles primaires oú ľon enseignait un 
peu de latín. Déjä, en 1640, Richelieu avait fondé dans la 
villequi porte son nom une Académie ou Collége royal qui 
ne lui survécut que de quelques années. On y enseignait 
notamment, aux termes mémes des statuts, ľhistoire, les 
sciences mathématiques, naturelles et physiques, la philo- 
sophie, lamusique, lelatin, legrec, la comparaison des 
langues grecque, latine, fran^aise, italienne et espagnole. 

La province ďAnjou comptait, outre les colléges de 
Saumur, de Cháteau-Gontier et de Beaupréau, oú ľon 
enseignait les humanités jusqu'ä la philosophie, outre 
ľétablissement de La Fléche qui comprenait ä la fois un 
collége etune école militaire pour lesjeunesgentilshommes, 

1 Fayet, Ľenseignement en Auvergne avant 4789. 

' Fayet, Ľenseignement dans le Berry avant 4189. 

1 A Saint-Paterne , notamment , nous trouvons un contrat de bail 
passé en 1721 , par les habitants assemblés en la forme accoutumée , 
au son de la cloche, et aux termes ducjuel ils confient ä un sieur 
Vincent les fonctions de recteur et la jouissance des^ fonds affectés 
au collége , á la con4ition qu'il enseigne la lecture , ľécriture et 
ľarithmétique aux enfants máles moyennant 30 sols par mois et 
gratuitement ä 4 enfants tirés au sort. 

21 



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— Ô1Ó — 



les colléges de Beaufort, du Ľude et de Précigné, doňt les 
classes s'arrétaient ä la rhétorique, et enfin ceux de Bour- 
gueil, de Baugé, de Longué, de Doué, de Cholet, de 
Cha m pi gn é, de Candé, de Pouancé et de Graon, oú ľon ne 
dépassait guére les rudiments du latín Ä . 

La ville ďAngers elle-méme comprenait un collége, dit 
collége ďAnjou, oú ľon enseignait les humanités jusqiť ä 
la pbilosophie a vec une classe spéciale de ma thématiques , 
établissement qui ne comptait pas moins, en 1682, de 
2,000 éléves, tous gratuits. Au Petit-Séminaire qui, en 
1789, avait encore 150 éléves, on enseignait la philosophie 
et les mathématiques. Les abbayes de Saint-Serge, de 
Saint-Aubin, de Saint-Nicolas et de Toussaint, instruisaient 
également quelques éléves, et ľon peut en dire autant des 
Carmes, des Jacobins, des Augustins et des Cordeliers. 
Enfin le pensionnat dirigé par les Fréresdans lesbätiments 
de la Rossignolerie distribuait ä 250 enfants un enseigne- 
ment spécial assez complet, car nous voyons, dans un 
prospectus de ľépoque, que les internes y apprennent la 
lecture par principes, la belie écriture, ia grammaire, 
ľorthographe, la géographie, ľarithmétique, les changes • 
étrangers, latenuedes livres decomptes en partie simple 
et en partie double, ľart de déchiffrer les écritures 
anciennes et modernes, enfin la danse, le violon et les 
armes. Ghaque pensionnaire y a une chambre particuliére 
et paie 400 livres par an 1 . 

Plus nombreuses que pour les écoles primaires, les res- 
sources des écoles secondaires étaient aussi plus étendues. 
c Tout a concQuru ä la dotation des colléges, disait 
€ Louis XV dans son édit de 1763 portant réglement 
c pour les colléges qui ne dépendaient pas des universitós, 
« le clergé par ľapplication des prébendes préceptoriales 

* Deux autres pétits colléges , de Marigné et de Grez-Neuville 
avaient étó fondés, le premiér en 1572, le second en 1592. 

* Notes de Toussaint-Grille (Bibiioth. ďAngers.) 
» Edit. de février 1763. 



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— au — 



« destinées á ľinstruction de la jeunesse aux termes des 
c ordonnances ďOrléans et de Blois ; les corps municipaux 
« par les engagements qu'ils ont pris pour aider á en sou- 
« tenir les charges ; les particuliers par leurs dons et leurs 
c libéralités; les rois enfin par leurs gräces et leurs 
c bienfaits. * C'est un chanoine qui dote en 1618 lecollége 
de Ghinon, en lui faisant donation de plusieurs immeubles 
et en léguant á ľhôtel-de-ville une habitation et quelques 
rentes pour ľétablissement ďun petit collége destiné ä 
ľinstruction des pauvres. Le corps de ville le subventionne 
de 120 livres par an. Verš le miliau du xvm a siécle, 
ľarchevôque de Tours, M* 1 * Ghapt de Rastignac, youlant 
lui donner plus ďextension, y réunit les places monacales 
et offices claustraux de ľabbaye de Seuilly. Dés 1576, le 
collége de Loches est fonde par le vénérable Isoré, abbé de 
Preuilly, et, ä cette époque, Henri III, confirmant cettefon- 
dation, ordonne de lever pendant deux ans une subvention 
annuelle de 4,000 livres sur ľélection pour ľentretien dudit 
collége. En outre, les chanoines de Loches et les moines de 
Beaulieu lui assurent une rente annuelle et les habitants 
• s'engagent ä entretenir les bätiments á perpétuité. Le 
collége de Tours date de ľan 1 557 , et nous trouvons, en 1 581 , 
un legs important fait ä son profit par un habitant de la 
ville, M. de Fortin. Verš le milieu du xviii* siécle il est en 
pleine prospéritó. La ville lui paie une subvention annuelle 
de 1,034 livres 3 sols 4 deniers, et il jouit en outre de tous 
les revenus de ľabbaye de Saint-Julien et des prieurés de 
Beaulieu et de Grais. 

Le personnel enseignant pour ľinstruction secondaire se 
recrutait surtout dans le clergé. Les principales congró- 
gations enseignantes étaient les Péres de la Doctrine 
chrétienne qui, on ľa vu, avaient abandonné ľinstruction 
primaire, les Barnabites, les Brigittins, les Minimes, les 
Bénédictins, les Oratoriens fondés en 1611 par Pierre de 
Bérule, et enfin la plus importante de toutes, la Société de 
Jésus. 



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— 212 — 



Le collége ďAngers est dirigé par les Oratoriens depuis 
ľannée 1624 ; celui de Beaupréau par les Sulpiciens ; celui 
de La Fléche par la congrégation de la Doctrine chrétienne; 
celui de Saumur , primitivement dirigé par les Sulpiciens, 
passe plus tard enlre les mains des Oratoriens. 

Ge sont les Barnabites qui professent ä Loches en 1789 et 
les Oratoriens á Tours. Les Jésuites ont tenu pondant plus 
ďun siécle (de 1635 ä 1762) le collége de Tours et ne ľont 
abandonné qu'ä ľépoque de leur expulsion. 

Si cela ne dépassait pas le cadre de notre étude, il ne 
serait pas sans intérôt de montrer cetteproscription, suscitée 
par la coalition desparlementaires et des philosophes, obte- 
nant du roi ľédit de fermeture de 124 collôges dirigés 
en 1 762 par les Jésuites et révant de séculariser ľinstruction 
secondaire, au risque de lui porter un coup mortel. II est 
hors de doute que, plusieurs années aprés la suppression 
de la Société de Jésus, nombre de villes n'ont point encore 
retrouvé de professeurs pour diriger leur collége et 
qu'en 1789 ľinstruction secondaire est moins répandue et 
moins florissante qu'en 1762. 

Que si maintenant on examine dans les détails ľorgani- 
sation de la plupart de ces établissements, surtout dans les 
grandes villeš, on voit que la prospérité était réelle. 
A Tours, le personnel du collége se compose ďun principál 
qui re$oit 1,000 livres, ďun sous-principal , de deux pro- 
fesseurs de théologie, deux de philosophie, un de rhétorique 
qui re^oivent chacun 900 livres, enfin de cinq régents payés 
de 800 á 500 livres. Les études y sont assez fortes et, si 
nous en jugeons par les exercices des éléves, dontcertains, 
imprimés, ä ľépoque des examens de fin ďannée, ont été 
conservés jusqu'á nos jours, on voit que le latin, ľhistoire 
et la géographie sont en grand honneur, si , par contre, le 
grec et les sciences mathématiques sont absolument 
négligés. A Angers, le personnel du collége se compose 
de deux principaux, un préfet, un professeur de mathéma- 
tiques, deux professeurs de philosophie, un professeur de 



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— 213 — 



rhétorique, un de seconde, un régent de troisiéme, un de 
quatriéme, un de cinquiéme et un de sixiôme. Ľétude de la 
langue latine y est si développée que les éléves jouent sur 
le théôtre du collége des piéces écrites en latin, et qďon les 
voit méme, en 1695, prononcer en cette langue une 
harangue au corps de ville. D'ailleurs, á Angers et á Tours, 
comme dans presque toutes les villes, ľinstruction était 
gratuite. A partir de 1719, tous les colléges de ľUniversité 
de Paris bénéficiaient de la gratuité , gráce ä une subven- 
tion qui fut accordée par le roi sur la ferme des postes. 
Déjá les Jésuites et les Oratoriens s'étaient fait un devoir 
de dispenser gratuitement ľinstruction secondaire. H ne 
faut donc point s'étonner si les boursiers comprenaient plus 
de la moitié des éléves ; pour ceux mômes qui payaieiít, la 
rétribution était minime ; elle s'élevait rarement ä plus de 
douze livres par an. « Qui aurait pu croire, comme le fait 
c remarquer M. Babeau 1 , que la gratuité de ľinstruction 
c secondaire, établie presque partout sous la monarchie, 
c disparaltrait ä la suite ďune révolution faite au nom de 
« ľégalité et de la démocratie ? » 

Nous ne dirons qu'un mot de ľenseignement supérieur et 
des écoles spéciales. 

M. Villemain, auquel nous faisons ce nouvel emprunt, a 
dressé le tableau général de tous les établissements existant 
avant 1789. Nous y trouvons 21 universités 8 et, sans 

1 Babeau, Ja ville sous ľancien régime. 

1 ĽUniversité d' Angers était une des plus anciennes du royaume ; 
son orígine remontait au xi* siécle. Elle était composée de cinq 
facultés (droit civil, droit canon , théologie , médecine. arts) et de 
six nations , qui étaient celieš d'Anjou, de Bretagne, du Maine, de 
Normandie, d Aquitaine et de France. Ces nations étaient des sortes 
ďassociations qui unissaient ďun lien commun les écoliers et les 
maitres natifs des mémes villes ou originaires des mémes provinces. 
La prospérité de ľUniversité fut sans égale au xiv* siécle, époque á 
laquelle les facultés de droit comptaient jusqu'á huit professeurs. En 
1680, le nombre des professeurs de droit était encore de quatre et 
celui des docteurs agrégés de huit. La faculté de théologie comptait, 
en 1788, deux professeurs et un grand nombre de docteurs. Celie de 
médecine comprenait les cours complets ď anatómie , de botaniaue, 
de pharmacie et de chirurgie ; celie des arts enseignait la philosopnie, 
la rhétorique et la grammaire. 



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— 3H — 



compter le collége de France, 72 écoles professionnelles de 
dessin, ďhydrographie, ďaccouchement , de vétérinaires, 
des ponts-et-chaussées, des mines, ďart militaire, de 
marine, des sourds-muets, et tant ďautres ; 40 académies, 
40 bibliothéques, 18 jardins des plantes etunobservatoire. 
Nombre de villes possédent une faculté ou une école de 
médecine. Tours a, dés 1766, un collége de chirurgie et une 
école gratuite de dessin entretenue par le corps de ville et 
qui compte, en 1778 , 40 éléves. En 1781, ľécole de dessin 
sera érigée en école royale académique de peinture, 
sculpture, architecture et arts analogues. Angers posséde, 
dés lel w avril 1769, une académie de dessin et, dés 1777, 
une école de sourds-muets. 

Et ce ďest pas tou t Une académie royale desbelles-lettres, 
appelée également académie des sciences, est établie ä 
Angers par lettres patentes du 10 juin 1685. Une Société 
ďagriculture, fondée dés ľannée 1761, et embrassant toute 
la généralité de Tours, comprend trois bureaux de vingt 
membres, ľun pour la Touraine, le second pour le Maine, 
le troisiémepour ľAnjou, Eníinnoustrouvonsdans les der- 
niéres années de ľancien régime la trace de concoúrs et de 
prix ďémulation organisés par le corps municipal de Tours, 
dans le but ďencourager les industries, les arts, jusqu'aux 
meilleurs procédés ďéducation des chevaux etdes abeilles. 

II nous semble que toute insistance serait inutile et que 
la cause est entendue. (ľest au lecteur á conclure ďaprés 
les documents que nous lui avons soumis, mais nous 
croyons que, dés á présent, la conclusion s'impose. Nous 
avons essayé de nous maintenir dans cette impartialité si 
nécessaire á observer lorsqu'on veut faire oeuvre ďhistorien, 
et nous croyons pouvoirdire, bannissant toute exagération : 
sans doute, ľancien régime présentait en matiére ďins- 
truction bien des défauts, bien des lacunes. Quelle est la 
société humaine quiatteint du premiér couplaperfection ? 
Mais il y avait eu beaucoup de fait et ľon était en voie de 



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— 215 — 

mener ľoeuvre á bonne fin, lorsque la Révolution survint, 
bouleversant toutes choses et remettant tout momentané- 
mentenquestion. Sans doute, la société moderne a intro- 
duit, une fbis ľordre rétabli et avec ľaide du temps, les 
améliorations, les perfectionnements que chacun révait ; 
mais devons-nous oublier les efforts faits avant 1789 et les 
résultats obtenus dés cette époque ? Devons-nous, en un 
mot, parce que nous recueillons ľhéritage de nos péres, 
oublier qu'une part de ces richesses avait été acquise par 
nos ancétres, et notre reconnaissance pour les uns nous 
impose-t-elle ľingratitude envers les autres? Sachons, 
faisant abstraction de tout esprit de parti, rendre justice á 
tous. Les bienfaits de la société moderne ne doivent pas 
nous empécher de reconnaltre ce que ľancien régime avait 
fait de bien, et nous devons, heureux deconstater toutes les 
grandeurs de notre patrie, proclamer bien haut et les 
oeuvres puissantes et les nobles entreprises que renferme 
ľhistoire de France, avant comme aprés la Révolution. 

H. Faye. 



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HISTOIRE GÉNÉALOGIQUE 

DE 

LA FAMILLE DE LANCRAU 

DEPUIS 

LE XIV* S1ÉCLE JUSQU'A LA RÉVOLUTION 



Ľhistoire ďune noble famílie ne peut offŕir ľintérét qui 
s'attache ä un événement extraordinaire. EUe ne se recom- 
mande pas méme á ľattention comme un récit suivi 
ďactions éclatantes. 

Et cependant, il convient de chercher dans les monu- 
ments du passé les vestiges de ceux qui ont brillé autrefois 
et ont transmis ďáge en äge leurs vertus. En fouillant 
leurs archives, envisitant leurs terres passées á ďautres 
possesseurs et leurs demeures souvent ruinées ou déla- 
brées , en lisant les inscriptions funébres qui indiquent la 
derniére plače de leurs corps et en s'agenouillant dans les 
sanctuaires oú ils priaient, on les voit en quelque sorte 
reparaltre devant soi , et on leur paie le tribut ďun souvenir 
dont ils se sont rendus dignes. 

D'ailleurs , il fait bon parfois se retrouver un peu ainsi 
au milieu des anciens. Les jours ďautrefois valaient mieux 
que les nôtres, et nous ne nous sauverons qďen renouant 
la chalne interrompue du passé. 

Ge qui par dessus tout éléve une famille , c'est le plus 



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— 217 — 



grand mérite dans ľordre naturel, je veux dire une bra- 
voure guerriére qui se transmet avec le sang. La gloire et 
la fortune suivent cette bravouve comme en étant la juste 
récompense. Ľopulenee méme la favorise en exemptant 
des soins inféreurs de la vie. 

La famílie de Lancrau, dont il s'agit ici, a toujours 
mérité de la sorte sa noblesse par des services rendus á la 
patrie dans les armées. Elle n 'a pas non plus oublié les 
droits divins et a su payer ä ľÉglise la dlme de son sang : 
elle est entrée dans plus ďun cloltre et montée sur le tróne 
épiscopal. Au reste, depuis si longtemps qu'elle soit connue, 
elle n'a jamais souillé sa gloire par quelque méfait. G'est ce 
qui rend cette maison ľune des plus nobles du beau pays 
ďAnjou auquel elle appartient, et qui lui-méme « ľem- 
porte en noblesse sur toutes les autres provinces, 
combien qu'il y en ait de trés nobles, » dit notre vieux 
Bruneau de Tartifume. 



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CH A.PITRE I 

LES 8EIGNEURS DE LANGRAU 



Le voyageur qui descend ďAngers a Nantes f remarque 
dans le cours de sa route, á Chantocé, les ruines ďun 
superbe cháteau gothique. Iľétrange silhouette de ces 
ruines assises sur un rocher escarpé, leurs profondes et 
bizarres découpures, les débris des toursqui surmontent 
leurs soeurs renversées et semblent encore défier le ciel , 
tout donne á ce cháteau un aspect fantastique en rapport 
avec les légendes populaires dont il est ľobjet. Mais la 
náture s'efforce, lá comme ailleurs, de rappeler la vie oä 
ľhomme n'a laissé qu'un aspect de mort. Elle couvre de 
plantes saxatiles les décombres de la forteresse , au pied 
de laquelle je vis en printemps la rose sauvage et les 
longues vipérines bleues, tandis que les pousses blanchátres 
des molénes promettaient une autre parure pour ľété. 

Chantocé était donc autrefois un point de défense trés 
assuré. G'était, en effet, la premiére et la principale plače 
de ľAnjou sur la rive droite de la Loire, en regard de la 
Bretagne. Par suite, ses seigneurs, décorés du titre de 
princes, avaient la mission honorable de protéger, de ce 
côté, notre province contre les incursions ennemies. 
Philippe- Auguste s'arréta á Chantocé, en 1206, et une 
série ďactes, par lesquels Amaury de Graon s'engage ä 
tenir le cháteau á la disposition du roi et fournit de puis- 



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— 219 — 



šanta garants (1206-1212) , démontrent quelle importance 
y attachait ce dernier *. 

Mais laissons Ghantocé sans méme remarquer ses vieux 
manoirs ; un chemin remonte verš le nord-óuest et fait 
apercevoir, á gauche, la splendide vallée de la Loire, que 
bornent, dans le lointain, les collines oň sont assis 
Montjean, la Pommeraie, le Mesnil, Beauce et Saint- 
Florent-le-Vieil. Puis le méme chemin entre bientôt dans 
des replis de terrain, et, ä douze cents métres environ du 
bourg, par conséquent dans la mouvance de ľancien fief de 
Ghantocé, il rencontre un vallon creux entre deux col- 
lines , ce que désignait dans le latin du moyen fige le mot 
ahcra ou ancrea 2 . Aussi, par ľadjonction de ľarticle, 
comme il est arrivé pour Launai 8 et autres noms , le lieu 
s'est-il appelé Lancrau 4 . 

Ľundes coteaux, rapide et rocailleux, est tout boisé; 
ľautre , d'une pente plus douce, est surmonté ďune vaste 
habitation en côté etenarriérede laquellese voit une vieille 
chapelle; dans le creux du vallon coule le ruisseau de . 
Lancrau ou de la Moulinerie ; en amont du chäteau, une 
large chaussée retient les eaux et forme un étang de 
plusieurs hectares ; un Hot en sépare la partie extréme, qui 
constituait naguére un second étang entiérement distinct 
du premiér 

A voir par une belie jourgée de fin de mai ce lac encadré 
et replié dans les verts coteaux, le val ombreux paré de ses 
fleurs printaniéres, tapissé ďune verdure luxuriante, on 
se demande s'il est quelque part un séjour plus délicieux ? 

Lancrau était au moyen áge un fief noble possédé par 
une famille qui en prit le nom t suivant la coustume des 

1 Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et- 
Loire, par Celestín Port, archiviste de Maine-et-Loire, t. I, p. 604. 
* Voir D u Cange , Glossarium. 

3 Le nom latin de Launai est a Aunetum : » a Locus voc. Aunetum. » 
(Cartul. du Ronceray, mss. de la bibl. d'Angers, rôle 4, ligne 60. 

4 La čarte de Maine-et-Loire de 1846 , par H. Priston, écrit 
9 ľAncreau, s et celie de 1882 par A. Goblot , porte c l'Ancrau, ^ 



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— 220 — 

temps passés, » Les seigneurs de ce flef portaient le titre 
ďécuyers, mot qui dit peu dans notre langue actuelle, 
mais désignait autrefois la véritable noblesse ďépée. Le 
titre de chevalier , par lequel il a été á peu prés remplacé 
dans la suite, constituait alors une qualification person- 
nelle et pas du tout héréditaire. Gette famille de Lancrau 
était issue ďancienne chevalerie, dit deCourcelles dans 
son Dictionnaire de la noblesse, en prenant le mot avec 
son sens moderne ďest-ä-dire qu'elle remontait aux 
temps les plus reculés de notre histoire. 

Comme lesautres maisons nobles, elle prit des armes 
pour se distinguer dans les tournois et les combats , et 
déclarer ses vertus de prédilection, suivant le goút et le 
symbolisme du moyen áge. Elle porta donc un écu : 
ďargent au chevron de sable accompagné de trois roses 
de gueules boutonnées et pointées ďor, posées deux en 
chefetuneen pointe. Ľargent deces armes avertissait 
de rechercher la pureté, ľinnocence, ľhumilité , et , par 
suite, de protéger tous les étres faibles en qui se trouvent 
ces qualités : r J'ay leú dans un auteur espagnol, dit Mare 
de Vulson en parlant de ľargent, que ceux qui en portent 
dans leurs armes sont obligez de secourir les pucelles 
et les orphelins 2 . » Ľargent signifie encore la tempé- 
rance, la franchise ; ďest le symbole de la beauté, de la 
gentillesse. 

Le chevron est une des piéces honorables qui peuvent se 
voir sur un écu. II est pris des champs clos dont il sou- 
tenait les palissades. D'autre part, le sable étant en héral- 
dique la couleur de la terre et de tout ce qui est dans la 
tristesse, le deuil, les douleurs, comme aussi exprimant la 
simplicité, ľhonnéteté , la prudence, la sagesse et la mélan- 
colie , un chevron de sable impose le devoir de descendre 

1 Dictionnaire universel de la noblesse de France, Paris, 1830, t. I, 
p. 465. 

* La Science héraldiyue, 1669, p, 35, 



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— 221 — 



en champ clos pour y défendre dans leurs droits « les veuves, 
les orphelins, les ecclésiastiques et les gens de lettres » 
opprimés , ou bien le devoir de défendre la bonne cause 
avec science et sagesse. 

Les roses figurent la gráce, la jeunesse, la beauté, 
ľamour surtout, lequel s'associe de droit á la bravoure, dans 
les moeurs chevaleresques. Ges roses sont ici de gueules , 
le rouge étant spécialement la couleur de ľamour et de ses 
fleurs. Mais elles sont boutonnées ďor, á ľimitation de la 
náture et pour marquer les qualités par lesquelles les 
armes de Lancrau obligeaient de signaler son amour. Ľor 
exprime la foi, la noblesse, la générosité, la pureté, la 
solidité. II passait pour réjouir et conserver le coeur, et ses 
attraits sont irrésistibles. Enfln ľor de ľamour, c'est 
ľamour surnaturel, la divine charité. 

La famille de Lancrau joignit ä ses armes une devise 
non moins belie* Tandis que la maison royale de Bourbon 
a le seulmot : « Espérance, * la premiére emprunta ceux-ci 
á ľÉcriture : « Spes mea in Deo est, Mon espoir esten 
Dieu f . » Si ľespérance peut soutenir longtemps, du moins 
elle aussi doit-elle avoir un terme, tant qu'elle repose dans 
la créature, qui de sa náture est faible et bornée. Au 
contraire, ľespérance est infinie dés qu'elle se fixe en Dieu : 
« Ceuxqui espérent dans le Seignéur reprendront de la 
force, » a dit lé prophéte Isaíe. 

Les seigneurs de Lancrau habitaient sans doute depuis 
longtemps déjá la terre dont ils avaient le nom , mais on ne 
sait rien á leur sujet avant les derniers siécles du moyen 
áge. Le premiér nom qui se rencontre est celui de Pierre 
de Lancrau , écuyer 2 : « Pierre de Lancrau, écuyer, seignéur 

1 Arch. du cháteau de Bréon , tableau généal. sur parchemin , 
milieu du xvui* s. — P*. LXI, 7. Comp. « Benedtctus vir qui confidit 
in Domino, et erit Dominus fiduciu ejus. » Jer. XVII, 7. — La devise 
des Lancrau se trouve aussi sous cette forme : In Deo spet mea, 

* Mss. 1003 de la bibliothéque d'Angers : Collection* de notes et 
tableaux généalogiques de Ménard , Roger , Thorode , Audouys, eto. 
Dossier des Lancrau grand arbre généalogique ; Dicúonnaire 
universel de la noblesse de France, t. I, p. 466,. 



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— m — 



du dit lieu de Lancrau en la paroisse de Ghamptocé fait son 
offre ďhomage pour le fief de Milandre dépendant de la 
dite terre de Lancrau au seigneur Barón de Bécon , en ľan 
1386, et déclare devoir pour raison dudit fief unepaire 
ďéperons ďargent doré K » On croit , nous dit une note 
généalogique concernant le méme seigneur , qďil épousa 
N. de Tuée, dame du Bois-Ragot, dans la paroisse de 
Cossé-Lonvoisin 2 . Mais il faut lire Macée pour le nom de la 
dame , et Cossé le Vivien pour celui de la paroisse. Le 
véritable nom de la femme de Pierre est Macée ďArdanne 3 . 
Toutefois « d'Ardanne » ďest pas un nom de famílie, 
mais celui d une terre , qui a été porté par six familles 
angevines 4 . 

Les deux époux s'engagérent , eux et leur héritiers , á 
payer chaque année, á Geoffroi de Raguin, une rente de 
deux setiers de seigle, mesure de Ghantocé s . Gest toul 
ce que nous savons de leur vie* lis eurent aussi un fils 
nommé Jean , lequel comparut, en 1406, ä ľencontre de 
Girard Guissart, au sujet de la rente dont j'ai parlé ci- 
dessus, etdont Geoffroi de Raguin cédait la jouissanceä 
son gendre et ä sa íille 6 . Ge Girard Guissart était incon- 
testablement le seigneur du Pin, autre seigneurie de 
Ghantocé, possédée en efľet autrefois , pendant longtemps, 
par les Guissart. 

Le voisinage de Lancrau et du Pin mit soiivent les sei~ 
gneurs des deux íiefs en relation d affaires. Ainsi, ceux de 
Lancrau devaient aux Guissart 17 sols, 6 deniers de rente 



4 Archives du chateau de Bréon, tableau généalogique sur par- 
chemin, milieu d u xtih* siécle. ^ 

1 Archives du chftteau de Bréon, tableau généalogique de la maison 
de Lancrau, certifié le 3 avril 1818, par de Saint-Allais, comzne dressé 
sur les titres originaux et autres monument s historiques . 

•Archives départem. de Maine-et-Loire. £ 3000, dossier des 
Lancrau, acte concernant une rente faite en 1406. 

4 Voir Joseph Denais, Armorial général de ľAnjou. 

• Archives de M.-et-L., loc. cit, 

• Ibid. 



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— 223 — 



annuelle. En 4437, Girard de Lancrau en paya des arré- 
rages á Pierre Cuissart par devant la cour de Chantoeé *. 

Ce Girard était fils de Pierre de Lancrau 2 et par conséqueni 
frére de Jean. II est probable que Jean était ľalné et qu'il 
mourut sans enfants, laissant la terre á Girard. Girard 
rend, en 1438, son aveu pour le dénombrement, á la 
baronnie de Bécon 8 . H épousa la méme année Mathurine 
de Brie-Serrant 4 , damoiselle appartenant sans doute á la 
grande famille de Brie, « ancienne et une des plus 
anciennes ďAnjou, mais ä présent périe et gueuse 5 , » 
disait Colbert dés le régne de Louis XIV. La famille de 
Brie de Serrant portait : fascé ďargent et de sable de 
huit piéces au Hon de gueules brochant sur le tout. Du 
mariage de Girard de Lancrau et de Mathurine de Brie, 
naquirent Jeanet Yvonet. Le premiér devant, en sa qualité 
ďainé, hériter dela seigneurie paternelle, Yvonet se retira 
á la Saudraie , flef situé dans la paroisse ďAtillé, au comté 
de Laval et sur les confins de ľAnjou et du Maine. Cette 
terre semble avoir étó apportée dans la famille de Lancrau, 
par Mathurine de Brie Ä . Iľépoux de cette dame, Girard de 
Lancrau, porta le titre de eeigneur de la Saudraie 7 . II était 
ďailleurs naturel que les habitants de la paroisse de 
Chantoeé euesent des relations avec le comté de Laval et la 
baronnie de Craon, puisque la seigneurie de leur bourg, 
passéepar un mariage, .verš 1100, de ľancienne maison 
de Chantoeé ä celie de Craon, appartint á cette derniére 

« Arch. de M.-et-L. E 3000, quittance de 1437. 

3 Mss. 1003, grand arbre généalogique ; Dictionnaire universel de 
la noblesse en France , t. 1, p. 465; arch. de Bréon, tabl. généalog. 
sur parchemin. 

• Arch. de Bréon, tabl. généalog. sur parchemin. 

• Mss. 1003, gr. arb. gén. ; Armorial général de la France, par 
d ? Hozier. Paris, 1738-1764; arch. de Bréon, tabl. gén. de 1818. 

8 Rapport sur ľAnjou, par Charles Colbert. — Marchegay. Archives 
ďAnjou, p. 132. Registre 1, 1" partie, article : de Lancrau, p. 324. 

• Voir Arch. de M.-et-L. E 3000. Notes et extraits généalogiques 
par le feudiste Audouys, contrat de mariage d'Antoine de Lancrau 
en 1479. 

7 Arch. de Bréon, tabl* généal. sur parohemin. 



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jusqďen 1432, et ensuite ä Guy de Laval et son fíls Gilles, 
sire de Retz, le fameux Barbe-Bleue de nos légendes 
populaires, lequel, sans avoir cependant jamais habité á 
Chantocé, vendit, en 1437, cette terre au duc Jean de 
Bretagne *. Girard de Lancrau était aussi seigneur duBois- 
Ragot 2 . Cette terre lui était venue de sa mére en héritage. 
Elle était située dans la paroisse de Cossé-le-Vivien qui 
touche Atillé et relevait en partie de la baronnie de Graon. 

En 1452, eut lieu un double mariage qui se rencontre 
rarement. Girard, devenu veuf, et Jean son lilsainé, épou- 
sérent le méme jour, ľun la mére et ľautre la fille : Isabeau 
Toucharde, veuve de Jean de la Ghénaie 3 , dame de la 
Lande par son héritage, et Guillemine de la Ghénaie, fille 
alnée de ces deux époux. Le contrat de ce double mariage 
fut passó devant la cour de Craon, le i i juillet 1452, en 
présence de Charles du Layeul, chevalier, Henri de la 
Ghénaie, frére de feu Jean de la Chénaie, Louis Le Haier 
et autres témoins. H réglait qu'en ce qui concernait le 
mariage de Girard et ďlsabeau, le premiér assurait pour 
douaire á la dame de la Chénaie, sa vie durant, une rente 
annuelle de cinquante livres tournois, á prendre sur les 
revenus du Bois-Ragot et autres immeubles, jusqďá con- 
currence des cinquante livres. De plus, chaque futúr époux 
retenait le bétail de ses métairies pour lui et ses enfants, 
sans que ľautre conjoint ni les héritiers de celui-ci pussent 
en rien réclamer. A ľégard du mariage de Jean et de 
Guillemine, d'aprés les termes du contrat, celle-ci recevait 
en dot — avec tout ce qďil apparaltrait lui avoir été donné 
par le testament de son pére — la terre de la Railliére, 
située dans la paroisse de Drain, sur ľautre rive de la 
Loire, et devenue aujourďhui deux villages : celui des 

* Dict. de tf.-ei-Ĺ., 38* livr, p. 604. 

* Arch. de M.-et-L. E 3000, not. gén. , double contrat de mariage 
de 1452. . 

3 M. Joseph Denais , Armorial général de ľAnjou , compte trois 
familles angevines du nom de « la Chénaie. » 



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— 225 — 



Grandes-Ralliéres qui contient neuf maisons et vingt-huit 
habitants et celui des Petites-Ralliéres qui renferme quatre 
maisons et seize habitants Par ailleurs, Girard de Lan- 
crau abandonnait ä son fíls toutes les terres, tous les 
héritages qui lui revenaient de la succession de sa défunte 
mére *. 

La piété de Girard nousest attestée par une fondation de 
messes que mentionne son testament. Jean, son fils, régla 
aussi quelque chose á ce sujet. Nous verrons plus tard 
Guillémine de la Ghénaie s'occuper de la méme fondation, 
sans pouvoir encore ľassurer ďune maniére plus défi- 
nitive • . 

En 1457, Girard était mort, et par conséquent la terrre 
de Lancrau était alors possédée par son fils. On trouve un 
aveu du 15 juillet de cette méme année, rendu ä ce 
dernier seigneur par Mathurine de la Rouveraie, dame du 
flef de Verriére. Ce fief, situé en Ghantocé, relevait de 
Lancrau, et la dame se reconnalt femme de foi simple 
vis-á-vis de Jean de Lancrau 4 . 

Les deux époux Jean et Guillémine achetérent, le 
23 aoút 1463, ďun habitant de Chantocó, Maurice Le 
Drappier, deux quartiers de pré, relevant de la seigneurie 
de cette ville, et situés dans la vallée Bruneau , ainsi qu'un 
demiquartier de vigne, au clos du Perrier, relevant du 
fief de Lancrau 5 . 

Ges mémes époux eurent trois enfants : Girard, alné 6 , 
Márie et Thiénone 7 dont le nom, diminutif ďÉtienne, 
a été généralement trés mal transcrit dans les différentes 
piéces manuscrites. 

* THct. de M.-et-L., 55 e livr., p. 63. 

* Arch. de M.-et-L., double contrat de mariage de 1452. 

* Ibid. , testament de Guillémine de la Chénaie. 

4 Arch. de M.-et-L. , £ 736; 1" vol. du chartrier dn fief de Lancrau, 
l n partie, pp. 1 et suiv. 
s Arch. de M.-et-L. , E 3000, acte ďachat de 1463. 
4 Mss. 1003, petite genealógie. 

7 Ibid. , testament de Guillémine de la Chénaie ; mss. 1003, grand 
arbre généalogique. 

22 



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— 226 — 



La terre de Ghantocé avait été vendue en 1437 par Gilles 
de Retz au duc Jean de Bretagne. Louis XI y passa en 
janvier 1463 et par deux fois (1465, 1468), fut réduit á 
s'emparer de vive force du cháteau, qu'il prit encore une 
troisiéme fois, le 31 mai 1472, et dont il fit alors raser les 
principaux abris. Telle est la cause pour laquelle a été 
reconstruit au xv e siécle le chátéau dont on voitaujourďhui 
les ruines si pittoresques. Gé chäteau succédait sans doute 
á deux ou trois constructions disparues ; le primitif était 
un peu plus á ľOuest K 

Jean de Lancrau, qui avait pu voir le roi en 1463, dut 
se trouver plus ou moins mélé á toutes ces affaires de son 
seigneur avec Louis XI, s'il vécut jusqu'au moment des 
deux premiéres prises de Chantocé. Mais, soit qďil fút tuó 
dans ces combats, soit qu'il fút mort de maladie, il ne vit 
pas la derniére. Dés 1469 , ses enfants n'étant encore que 
mineurs, Guillemine se trouve veuve et tient la seigneurie 
de Lancrau. Le 29 novembre, elle rend aveu pour ce fief ä 
FranQois, duc de Bretagne, et se reconnalt vis-á-vis de lui 
femme de foi-lige. Par cet aveu, on voit qu'elle possédait 
la roche, les deux étangs, sur la chaussée de ľun desquels 
était un moulin. Elle parle de sa cour, de la maison de sa 
métairie, laquelle maison était entourée de douves, de 
fossés. Ainsi la demeure seigneuriale consistait alors en 
un simple bátiment, mais cette demeure était renfermée 
dans une cour que protégeaient des douves et sans doute, 
au lieu de murs, de fortes haies vives. Guillemine de la 
Chénaie rend en effet aveu pour les plesses entourant ses 
terres. Ces plesses. étaient des haies doubles, auxquelles 
avaient seules droit les terres hommagées , ainsi qu'aux 
faux et murgiers ä cognils, qui sont des trous de garenne 
avec leurs mottes, et dont parle le méme aveu. 

Le dame de Lancrau avait ďautre part plusieurs mou- 
tauXy qďelle contraignait á venir moudre á son moulin de 

« Df'cí. de M.-eí-L., 38- livr., p. 604. 



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— 227 — 



la Ghaussée. Elle mentionne diverses piéces de terre ä 
elle appartenant , des fuies , un bois-taillis et , prés de ses 
douves, une vigne. Ellerappelle ensuite les devoirsá elle dus 
par plusieurs nobles hommes, ses sujets, ä la Saint-Nicolas, 
ä Noél, á la Mi-Caréme, á la Saint-Jean, á ľAngevine et au 
jour des Défunts. Elle se reconnatt aussi femme de foi 
simple vis-á-vis du seigneur de Chantocé, pour la moitié 
ďune métairie située dans une autre paroisse *. 

En 1481, Girard II, devenu majeun, était entré en pos- 
session de la seigneurie de Lancrau. II se présenta, le 
6 juin, devant la cour de Chantocé, pour revendiquer un 
de ses droits qu'il était menacé de perdre par prescription. 
De la terre de Lancrau dépendait le fief seigneurial de la 
Louettiére qui était tenu á foi ethommage de cette premiére 
seigneurie. Et en effet Girard établissait par des aveux et 
autres documents que ľancien possesseur, Messire Róbert 
Brochereul, alors défunt, était son homme de foi. Mais 
Jean de Craon, ancien seigneur de Chantocé, s'était 
emparé de ce fief. Les prédécesseurs de Girard et lui- 
méme avaient sommé Jean de Craon et ses successeurs, ou 
de leur faire foi et hommage, ou de leur donner un homme 
sur lequel ils pussent exercer les droits de justiciers. 
Jusqu á ce jour, les seigneurs de Lancrau avaient vu leur 
affaire renvoyée ä ďautres termes ; cette fois, elle fut encore 
remise ä la prochaine assise'á cause de ľabsence du 
chátelain et receveur de -la cour *. 

Girard se maria avec Anne Delaunai, et en eut, probable- 
ment, avec Lancelot qui semble son fils alné 8 , un second fils 
nommé Fran?ois 4 . Un document donne á cette premiére 
épouse, sans doute par confusion, le nom de Jeanne de 

* Arch. de M.-et-L., E. 736, p. 3 et suiv. ; aveu rendu par 
Guillemine de la Chénaie. 

2 Arch. de M.-et-L. , E 736, p. 30 rerso ; p. 170 bis : acte décerné 
au seigneur de Lancrau aux assises de Chantocé. 

» Voir Arch. de M.-et-L., E 3000, aveux de 1511 et de 1512. 

* Arch. de Bréon, tabl. généal. sur parchemin. Voir Arch. de 
M.-et-L. , E 3000, copie conforme de ľacte de fondation de 1522. 



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— 228 — 



Saint-Hilaire En 1483, Márie épousa Jean de Saint- 
Hilaire 2 , et Thiénone, Jean Gastinel, écuyer, sieur du 
Pont-Vian*. La famille Gastinel du Pont-Vian porte de 
sinople aux trois fusées ďor posées en fasce. A ľocca- 
sion de ces mariages et en cette mérae année 1483, Girard 
donna ä ses soeurs la part qui, suivant les coutumes de la 
noblesse, devait leur revenir de ľhéritage paternel. II 
leur fit un beau partage noble et leur donna le Bois-Ragot, 
la Savariére, deux étangs et autres biens, le tout en la 
paroisse de Cosme 4 , est-il dit avec raison, car le Bois- 
Ragot doit étre en partie de cette paroisse. Les deux 
maris de ces damoiselles, pour employer le langage 
ďalors, transigérent ensuite ensemble, la môme année, 
sous la cour de Craon, au sujet du partage fait ä leurs 
femmes 6 . 

Ľaveu, que Girard rend le 27 fc novembre 1486 au seigneur 
de Chantocé , ne nous apprend á peu prés rien de plus sur 
son fief , que n'a fait ľaveu cité plus haut de Guillemine, sa 
mére. Le íils nomme dans le sien les quatre hommes qďil 
avait le droit de contraindre á venir moudre ä son moulin : 
il parle de vergers, ďun vivier, ďune fontaine, do-bois 
anciens et exploitables. H ne mentionne ni manoir ni 
chapelle, mais seulement encore la maison de sa métairie 
avec les douves, les fossés qui ľentouraient 6 . 

Cependant il ne tarda pas ä embellir sa demeure. C'est 
lui qui, verš 1490, éleva la chapelle du cháteau au-dedans 
de la cour seigneuriale 7 . 

4 Arch. de Bréon, tabl. généal. de 1818. 

* Arch. de M.-et-L. , E, 3000, arbre généal • ; mss. 1003 , grand 
arbre généal. ; Arch. de Bréon, tabl. géneal. 

3 Mss. 1003 , petit. généal. ; Arch. de Bréon , tabl. ffénéal. ; voir 
Arch. de M.-et-L., E, 3000, not. ffénéal. , mariage de 1493. 

* Mss. 1003, pet. gén. ; Arch. de M.-et-L., E, 3000, not. gén. 
8 Arch. de M.-et-L., not. gén. 

* Arch. de M.-et-L. , E. 736 , p. 55 et suiv. ; aveu rendu par 
Girard. 

7 Arch. de M.-et-L. , E. 3000, testament de Guillemine de la 
Chénaie ; £. 736, p. 31, aveu de Lancelot en 1512. 



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— 229 — 



Rien n'est charmant comme cette petite chapelle 
gothique, tout entourée de verdure etá demi enveloppée 
dans une épaisse robe de lierre. Cľest un bätiment rectan- 
gulaire, relativemeut fort élevéet á toiture aiguô. Quatre 
contrefort8 servent ďappui aux angles, un cinquiéme 
Boutiení le milieu du côté droit ; ľautre côté est flanqué 
ďune svelte tourelle. Au fond de la chapelle tourné verš 
ľorient, et á la partie voisine, du côtégauche, s'ouvrent 
deux larges fenétres du style flamboyant de ľépoque. La 
fasáde est ornée ďune belie porte surmontée d'un gracieux 
arceau , orné de choux rampants et dont la pointe se ter- 
míne en croix. Le bois de la porte est également décoré 
a vec un grand soin, seulement ses ornements sont déjä en 
grande partie ceux de la Renaissance préte á supplanter 
ľart du moyen áge á ľépoque oú fut construite la chapelle. 

Ľintérieur de celle-ci est composé de deux travées. Les 
arceaux des voútes forment huit rayons et retombent sans 
chapiteaux en colonnettes comme eux ä nervures prisma- 
tiques. La clé de voúte de la travée du fond porte ľécu de 
France encadré de gracieuses moulures; celui des Lancrau 
se voit á ľautre clé de voúte. (ľest, peut-on croire , au sujet 
de cette clé de voúte qu'un document de la seconde moitié 
du xvi i° siécle, mentionne des murs sur lesquels se 
voyaient encore alors les armes de la famille primitive de 
Lancrau 1 . 

II est probable que Girard construisit aussi la maison 
seigneuriale etéleva au-dessus des douves les murailles 
dont parle un aveu de 1512 2 . 

Le nom de ce seigneur se retrouve ä ľarriére-ban 
ďAnjou de 1490. On y voit que le seigneur de Lancrau 
devait fournir trois brigandins *. 

1 Mss. 1003, pet. gén. 

1 Arch. de M.-et-L. f E, 736, p. 31, ayeu de Lancelot en 1512. 

s Bibl. d'Angers , mss. 984 ; collection des piéces relatives aux 
bans et arriére-bans de ľAnjou Í1490-1594) , p. 5, verso ; mss. 981 ; 
bans et arriére-bans de ľAnjou (1214-1696), p. 9, yerso. 



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— 230 — 

Thiénone avait perdu son mari, Jean Gastinel. Elle se 
remaria avec un autre écuyer, Michel Hullin, íils de Jean 
Hullin, sieur de la Frénaie. Le contrat, passé devant un 
tabellion de la cour de Craon, estdu 19 mars 1493 *. Girard 
se remaria aussi avec Márie de* Jonchéres , que nous lui 
trouvóns pour femme ľannée suivante 2 : tout porte á 
croire que Anne Delaunai , mére de Frangois , fut sa pre- 
miére plutôt que sa seconde épouse. 

U possédail encore sa mére , Guillemine de la Ghénaie; 
cette pieuse dame, alors sexagénaire, vivait avec lui á 
Lancrau et avait sans doute excité son flls á construire la 
chapelle. En 1494 elle se trouva dangereusement malade. 
Ľáge et la maladie n'avaient en rien affaibli ses facultés. 
En présence de son íils et de sa bru , elle régla , le 
3octobre, ses derniéres volontés et, de son lit dicta un 
testament oú elle montrait un grand souci de son avenir 
éternel sans aucunes préoccupations terrestres. 

« Je recommende mon áme , dit-elle dans ce testament, 
ä Dieu, á la Benoiste Vierge Mary e, á Mossieur sainct 
Michel ľAnge, á Mossieur sainct Pierre et sainct Paoul et 
ä toute la court céleste de Paradis. » Pour son corps, elle 
prescrit de ľenterrer dans la chapelle de Saint-Gilles , 
surGhantocé. Elle demande trente messes pour son enter- 
rement , á dire le jour môme ou les suivants, et beaucoup 
ďautres trentains , á dire ou chanter plustard, dont un 
dans ľéglise paroissiale dQ N. -D. de Drain. On se rappelle 
qďelle avait, en effet, á Drain, sonbien patrimonial, la 
terre de la Ralliére. Dans le méme testament, Guillemine 
de la Chônaie donne cette terre pour une fondation de deux 
messes par semaine dans la chapelle de Lancrau. Par lä 
elle remplissait les derniéres volontés de son mari et de 
son beau-pére, auxquelles se conformaient les siennes. La 
collation du bénéíice devait de droit appartenir á ľévôque 

1 Arch. de M.-et-L., E, 3000, not. gén. 

1 Iíbid. , testament de Guillemine de la Chénaie. 



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— 231 — 



ďAngers ; la présentation du chapelain était réservée á 
Girard et á ses guccesseurs *. 

Remarquons que la malade n'avait perdu aucun de ses 
trois enfants *. Ľannée suivante, Thiénone tomba dans 
un second veuvage. Elle épousa ensuite en troisiémes 
noces Jean de Scépaux, écuyer 8 . La famille de Scépaux 
porte : vatre ďargent et de gueules. Thiénone de Lancrau 
donna á son nouvel époux une fille nommée Anne qui se 
maria plus tard a vec Joachim de la Morliére 4 . 

Pour Girard, il semble avoir eu de ľune de sespre- 
miéres femmes, outre Lancelot et Fran^ois, une fille 
appelée Renée 5 . II devint veuf lui aussi une seconde fois, 
et imita sa sceur en se remariant une troisiéme fois. II prit 
alors Jeanne de Mame Ä , ou plutôt Jeanne de Marnais de la 
Roche de Gennes 7 . La famille Marnais, dont le vrai nom 
ne porte pas la particule, a pour armes : de sable au che- 
vron ď or au ehe f de méme, chargé ď une hure de san- 
glier de sable. Le ctontrat de ce mariage, passé á Angers, 
portait la date du 24 avril 1497 8 . Jeanne de Márne ne 
tarda pas á donner ä Girard deux nouveaux enfants, 
René alné, et Louis pulné 9 . Le premiér mourut sans 
laisser aucun hoir 10 . Pour le second, nous le verrons 
former avec sa postérité un rameau de la famille. 



1 Arch. de M.-et-L., testament de Guillemine de la Chénaie. 
1 Voir ibid. 

8 Arch. de M.-et-L. , E. 3000 , not. gén. ; Arch. de Bréon , tabl. 

généal. 

* Mss. 1003, grand arbre généalogique . 

5 Arch. de M.-et-L., E. 3000, not. gén., mention ď une transaction 
entre Jeanne de Márne et Renée de Lancrau, 1500. 

•Mss. 1003, gr. arbr. gén.; Arch. de Bréon, tabl. généalog. sur 
parchemin. 

7 Arch. de Bréon , tabl. généal. de 1818. 

8 Arch. de M.-et-L., E. 3000, not. gén. , mention du contrat de 
mariage de 1497. 

• Arch. de Bréon, tabl. généal. sur parchemin ; Bibl. d'Angers , 
Mss. 1003, grand arbre gén. ; Arch. de M.-et-L., not. gén., mention 
ďun accord de 1523 et déclaration de 1540. 

í0 Mss. 1003, gr. arb. gén. ; Arch. de Bréon, tabl. généal. 



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— 232 — 



Leur pére ne vivait plus dés la premiére année du 
xvi e siôcle. Ge fut Lancelot qui hérita de la seigneurie de 
Lancrau. En effet, le 7 septembre 1511 et le 13 aoút 1512 , 
ce seigneur rendit aveu pour elle á Francois ďAvaugour , 
bátard du duc de Bretagne, Francois II , etgratifié par ce 
duc en 1483 des terres de Ghantocé, de Vertu et de 
Glisson *. Lancelot de Lancrau rend en 1511 aveu ä son 
suzerain: par le moyen du fief deBécon, pour les métairies 
de Milande et du Puy-Garnier , au sud de Lancrau, pour 
des piôces de terre, des quartiers de vignes, et une rente 
de vingt-cinq sols á la recette de Bécon; par le moyen du 
seigneur de la Guerche, pour une métairie nommée Pont- 
Thibault, et par le moyen du fief du Verger, pour la 
métairie Dupas. Gela prouve que ses possessions étaient 
vastes, méme en dehors de Ghantocé. G'est dans ľaveu de 
1512 que ľon trouve mentionnées, avec la cour et les 
douves, la maison, les murailles et la chapelle nouvel- 
lement édiflóe en dedans des murs. * 

Le 23 aoút de la méme "année 1512, Lancelot figúre 
comme défendeur contre Frangois ďAvangour. Dans cette 
affaire, il refuse de se reconnaitre soumis ä la juridiction 
de la Cour de Ghantocé, et parait rappeler ďun arrét rendu 
par cette Cour *. 

Francois fut le successeur de Lancelot dans la seigneurie 
de Lancrau. II prit pour femme Gillonne de Brie 3 , qui lui 
donna un íils nommé Fran?ois, comme son pére, et une 
fille appelóe Claude 4 ou Claudine 5 . Le 20]septembre 1515, 
il signa un accord avec Nicolas Guyot, nouveau mari de sa 
belle-mére Jeanne de Mame. Tous deux s'engageaient á se 

1 Arch. de M.-et-L. , E. 736, p. 61 et suiv. ; ibid. p. 31. 

* Ibid., E. 3000, titre concernant Lancelot , de 1512. 

* Arch. de Bróon , Ubi. généal. sur parchemin. Le tabl. généal. 
de 1818 écrit par erreur « de Bréon, » 

* Arch. de M.-et-L. , copie de ľacte de fondation de 1522 ; mss. 
1003 , grand arbre gén. 

5 Arch. de Bréon , tabl. généal. de 1818. Le tabl. généal. sur 
parchemin donne á cette personne le nom de Jeanne. 



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— 233 — 



trouver, á jour donné, á Angers, pour régler leurs différends, 
sans doute au sujet du partage des biens de Girard *. 

II paralt que le testament de Guillemine de la Chénaie 
iťavait pas été exécuté, et que la Ralliére de Drain n'était 
pas devenue un bénéfice ecclésiastique en faveur ďun 
chapelain nommé pour desservir la chapelle de Lancrau. 
Le 30 décembre 1521 , Fran^ois vendit en la cour de 
Saint-Florent-le-Vieil, au sieur de Mésangeau, ce domaine 
de la Grande-Ralliére, ainsi que la Durandiére, située dans 
la paroisse de Saint-Laurent-des-Autels, et devenue aujour- 
ďhui un hameau K Plus ďun siécle aprés, le chapelain 
revendiqua les droits que le testament en question lui con- 
férait sur le premiér de ces biens. Le sieur de Mésangeau, 
héritier de celui auquel le domaine avait été vendu, allégua 
de son côté la jouissance paisible que son pére en avait eue 
lorsqďil vivait. Ľaffaire fut débattue en 1634 3 . J'ignore 
quelle en fut ľissue. La chapelle s'appelait dés lors 
« chapelle de Saint-Nicolas ; » Tnais la famille de Lancrau 
avait quitté Ghantocé. 

Trois mois á peine aprés la vente de la Grande-Ralliére, 
et peut-étre par réparation, bien que son acte ne rappelle 
pas la fondation de sa granďmére , Fran^ois fait lui- 
môme une autre fondation, Comparaissant donc le 28 
mars 1522, en la cour temporelle du chapitre de ľéglise 
ď Angers, ce seigneur « confesse que pour la singuliére 
dévotion qu'il a eue longtemps et a de présent á la glorieuse 
Vierge Márie et aux saincts Monsieur sainct Julien le martir 
et sainct Frangoys, espérant que par leur intercession, 
priére et requeste, ils luy seront aidant á obtenir et im- 
pétrer gráce et pardon de ses fautes et péchés envers Dieu, 
notre Pére et Créateur, considérant aussi qn'il n'est rien 
plus méritoire pour le salut des Ames que le divin service, 

* Arch. de M.-et-L. E 3000. not. gén. 

* Ibid. , acte de vente de 1521. 

3 Ibid. , moyens du chapelain de lancrau et du propriétaire de la 
Ralliére, ľun contre ľautre. 



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— 234 — 



désirant de tou t son cueur ľaugmentation et accroissement 
ďiceluy, et, pour ce, fonde á perpétuité une chapellenye 
ďune messe ä basse voix par chacune sepmaine de ľan ä 
tel jour que bon semblera au chapelain qui séra institué 
en ycelle et á ses successeurs, laquelle sera dicte en une 
chapelle ou oratoire faite et construicte en et au dedans du 
pourprins de la maison du dict lieu de Lancrau. » 

Le chapelain devait dire la messe votive de la Sainte 
Vierge, avec mémoire de saint Julien et de saint Frangois. 
II eut aussi ľobligation de réciter á la fin le De profundis, 
suivi, pendant la vie du fondateur, de ľoraison Deus, qui 
universce dominationis, et aprés la mort de FranQois, de 
ľoraison pour un défunt, Inclina, de celie pour les proches, 
Deus venicBy et de celie pour tous les fidéles trépassés, 
Fidelium. 

Le seigneur de Lancrau donnait pour bénéflce au titulaire 
de sa chapelle, la terre des Mortiers, á lui appartenant et 
située sur la paroisse de Béligné, dans ľévéché de Nantes. 
Ce domaine comprenait maisons, granges, prés, terres 
labourables et incultes, bois taillis et marmentaux, etc. 
FranQois assurait que, toutes charges déduites, sa terre 
rapporterait certainement la somme de dix livres tournois 
de rente. D'ailleurs il s'engageait á fournir le surplus, si 
le revenu n'arrivait pas ä cette somme, II se réservait lui 
aussi, pour lui et ses successeurs dans la seigneurie de 
Lancrau, la présentation au bénéflce et le droit de patro- 
nage *. II y eut, en effet, jusqďá la Révolution, un chapelain 
attaché á la chapelle. 

Non content de celte fondation, dés ľannée suivante, 
Frangois de Lancrau fit une autre sainte libéralité en 
constituant, avec ďautres personnes, une rente au profit 
de ľéglise ďAngers 2 . 

1 Arch. de M.-et-L., cop'e de ľacte de fondation de 1522. 

8 Bibl. d'Angers, mss. 1004 : collection de notes sur les familles 
de ľAnjou y par Thorode , xyin* siécle , dossier des L^ancrau, feuille 
4e notes. 



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— 235 — 



Quatre semaines aprôs, le 19 mai de cette méme année 
1523, une transaction futpassée entre Louis et René de 
Lancrau, ďune part, et de ľautre, Fran^ois, leur frére 
alné. C'était sans doute, comme en 1515, le sujet de 
partage des biens qui suscitait ainsi des procés dans 
la famílie 1 . La transaction fut faite par Jean de Pincé, 
lieutenant du juge royal. Ce Jean de Pincé ne tarda pas ä 
bátir ä Angers le magnifique logis de la rue de Lespine, 
qui porte encore aujourďhui son nom, et vien t ďétre 
restauré ä grands frais. 

Le 24 octobre 1524 , Fran^ois de Lancrau , racheta de 
Fran^ois de Bretagne, seigneur de Chantocé, une rente 
annuelle de deux boisseaux ďavoine, qu'il devait á ce 
seigneur, sur une piéce de terre nommée les Pierres- 
Blanches et voisines de la métairie de Milande , dont il a 
été parlé ci-dessus 2 . 

Ce Fran^ois de Lancrau était encore, je le présume, 
Fran^ois pére, duquel il a été question jusqďici. Je ne sais 
rien de plus á son sujet. Pour sa soeur Claude, elle épousa 
Claude d'Andigné 8 , dont la maison était, dés lors , comme 
elleľest encore aujourďhui, ľune des premiéres de la 
noblesse d'Anjou. Cette maison porte pour armes : ďargent 
aua> trois aiglettes de gueules onglées, becquées et 
membrées ďazur, posées deux et une, a vec la devise : 
Aquila non capit muscas. 

FranQois II de Lancrau eut en héritage le íief de Lancrau. 
Poussé par je ne sais quel motif , il vendit ce beau fief 
possédé par ses aíeux de temps immémorial 4 . II dut se 
résigner á rompre avec tant de souvenirs et ä voir un 
étranger dans la terre dont il portait le nom. Ce fut 

1 Arch. de M.-et-L. , not. gén. 

* Ibid., acte de vente de lo24. 

* Mss. 1008, grand arbre généalogique ; Arch. de Bréon, tabl. 
généal. 

* Mss. 1003 ? 



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— 836 — 



Guillaume Lesrat, abréviateur de majori parco á la Gour de 
Rome \ qui fit ľacquisition de Lancrau, le 18 septembre 
1535. II acheta le domaine, ainsi que la métairíe de 
la Motte, avoisinant Lancrau ä ľouest, avec toutes les 
dépendances, au prix de 4.000 livres tournois. Cependant 
FranQois de Lancrau gardait encore le droit de racheter 
son patrimoine. Mais, dés le 23 janvier suivant , pressé , 
ce semble , par des nouvelles difficultés pécuniaires , il 
vendit ce droit lui-méme pour trente écus ďor ausoleil, 
á un chanoine ďAngers , Frangois Saimond , lequel , á la 
cour du chapitre ďAngers, en fit á son tour cession á 
Guillaume Lesrat, pour la méme somme, le 23 février *. 

* q Lesrat, primitivement Le liat, famille angevine, dont le nom 
devient illustre sur la fin du xvi e siécle et se modifie, en prenant ľ* 
que quitte au contraire tout en méme temps celui des Larnier. — 
ČI. Ménard y prétend reconnaítre la descendance de la famille de la 
Rata, originaire de Catalogne, attachée á la fortune des comtes et 
ducs d'Anjou. V. Ménago, Vit. -<Erod. , pp. 113-115. Ses armes sont 
á'azur ä une téte de hup arrachée ďor, au chef ďargent. 

a Lesrat (Guillaume), fils de Pascal L. , né á Villiers — Charle— 
magne, en 1499, fut rec,u docteur en droit, á Angers, le 3 septembre 
1521, et avait acquis déjá une réputation éclatante pármi les 
avocats du barreau de Paris, quand il partit pour Rome. Le pape 
Clément VII, sur sa seule renommóe, le créa auditeur de Rote et 
bientôt, en peine d'horames énergiques et dévoués, le choisit pour 
conduire ľarmée pontificale contre les ennemis du Saint-Siége. Lesrat 
s'acquitta de sa mission avec un succés , que le pape reconnut par 
les titres de chevalier et de comte, mais sans pouvoir s'attacher le 
jeune avocat qui, sur les instances de ses amis et de ľarabassadeur, 
revint en France oú ľattendaient une plače au grand Conseil et un 
mariage préparé avec Michelle Boudée , alliée auz Séguier. Aprés 
sept années de bons services , il fut nommé lieutenant général 
ďAngers en 1543, élu maire le 3 juillet 1546 et continué le 1* mai 
1547. II devint président au Présidial des la création de la chargé 
par Henri II en 1551. C'étaient lá des fonctions pleines de périls 
par ce temps de guerre et de haines civiles , qu'il remplit avec 
autant de calme que de dextérité. — II mourut ä Angers , le 19 — et 
nom le 10 — juillet 1563, au retour d'un voyage en cour pour les 
affaires de la ville et fut inhumé dans ľéglise de Saint-Micnel-du- 
Tertre. La pierre de sa tornbe a été recueillie au Musée Toussaint. 
Au-dessus se voyait son portrait : ä côté son éloge sur une lame de 
cuivre. Bruneau de Tartifume avait reproduit ľun et ľautre, mais la 
page qui contenait le dessin du portrait a été enlevée de son 
recueil. II a été heureusement gravé pour le Peplus de Cl. Ménard, 
dont les cuivres sont conservés au Musée archéologique ď Angers. 
Son épitaphe est reproduite par Ménage. > (Dict. hist. de 3f.-cí-L. f 
livr. 83, p. 508). 

9 Arch. de M.-et-L. , E. 3176 ; dossier des Lesrat, acte de 
cession de la faculté de remérer Lancrau , 1536, 



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— 237 — 



En conséquence, le 18 septembre de cette année 1536, 
Guillaume Lesrat se transporta ä Lancrau, et devant 
témoins y procéda aux cérémonies de la prise de pos- 
session. II alluma et éteignit du feu, alla et vint partout, 
ouvrant et fermant toutes les issues, se promena par les 
jardins, y coupa et brisa des branches dans les arbres, en 
emporta, enfin fit tout ce que bon lui semblait, ce dont, 
suivant la coutume, acte fut aussitôt dressé l . 

Depuis ce jour Lancrau est passé successivement entre 
les mains ďun certain nombre de familles 2 . Les nouveaux 
possesseurs en ont généralement pris le nom á la suite du 
leur, et parfois méme á la plače. 

C'est une remarque importante á faire, pour ne pas 
regarder comme étanťde la vraie famille de Lancrau, des 
personnes qui ne lui appartiennent nullement. Ainsi ce 
sont les Lesrat de Lancrau, et non pas leurs prédécesseurs 
dansla seigneurie, qui possédérent, au xvi e et au xvn e siécles 
le célébre hôtel de Lancrau, situé rue Saint-Michel, oú 
furent reQus Henri IV en 1598, Louis XIII en 1614 et Márie 
de Médicis en 1620. Ľhôtel voisin du maire Bitauld, avec 
lequel le premiér a étó confondu , s'appelle encore ľhôtel 
de Lancrau, parce qu'il a été acquis en 1747 par les 
Pissonet de Bellefonds de Lancrau *. 

Quant á Frangois qui vendit le fief, berceau de la famille, 
il vit aussi s'éteindre en lui le principál rameau de la 
branche alnée de cette famille ; il mourut sans hoirs 4 . 
Aucun document ďindique le lieu oú il se retira, ni ne 
donne de renseignements sur le reste de sa vie; seulement, 
ďaprés la mention ďun mandement ďajournement et celie 
ďun exploit, il aurait eu, au sujet de ľhéritage des JQlles 

1 Arch. de M.-et-L., acte de prise de possession de Lancrau, 1536. 
* VoirDicí. de M.-et-L., livr. 79, p. 441. 

3 Dict. de M.eJ-L.,5* livr., p. 72 ; Péan de la Tuillerie, annoté par 
M. Port ; Revue de l'Anjou , 1868 ; Questions Angevines , du méme 
auteur. 

4 Mss. 1003, gr. arbr. gén. ; Arch. de Bréon , tabl. généal. 



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— 238 — 



de son cousin Claude, une affaire en 1575 avec Jean de 
Lancrau du Tertre , curateur de ces enfants mineurs *. 
Nous retrouverons par la suite toutes ces personnes. 

TABLEAU GÉNÉALOaiQUE 

DE LA B RÁN CH E DES SEIONEURS DE LANCRAU 



- Jean 



/ 



? Lancelot 




-Frangois- 



— Frangois 

— Claudine 



- Girard 



? Renée 



Pierre — 




René 



— Jean — 



Louis 



— Márie 



-Girard - 



— Thiénone — 



| — Anne 
de Scépaux 



•Yvonet -j 



Ľabbó Bourdais. 



1 Arch. de M.-et-L., note gén. 



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ÉTABLISSEMENT 

DE 

ĽAUMONE PUBLIQUE 



ĽHOPITAL GENERAL DE LA CHARITE D'ANGERS 

OU 

HOPITAL DES RENFERMÉS 



Dans ľantiquité les pauvres élaient pour ainsi dire foulés 
aux pieds ; du moment qiťils ne pouvaient plus rendre 
aucun service ä la nation, ils étaient abandonnés ä 
leur triste sort, frappés, disait-on, de la réprobation de 
Dieu. 

A Rome, ľaumône n'était un devoir pour personne; 
c'était simplement un droit. Au contraire, tous les chrétiens 
déclaraient hautement que ľaumône était un devoir sacré. 
Alors que, sous ľempire, la population était composée 
ďhommes libres et ďesclaves, ces derniers étaient soignés 
par leurs maitres ; lorsque les Empereurs romains eurent 
embrasséle Christianisme, soulager les pauvres, soigner 
les malades, fut un devoir imposé á toute la nation. On 
donnait des bains aux pauvres, on avait établi primi- 
threment des chauffoirs public. Ces secours ne dérivaient 
pas de la charité chrétienne, ďétait la vie du pain, le Pain 



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— 240 — 



de Tribole, qui encourageait la fainéantise. Aux féles 
publiques on délivrait panem et circenses pour les 
alimentés de ľÉtat , tandis que, sous ľinfluence du Ghris- 
tianisme, les pauvres eurent longtemps un patrimoine, les 
biens de ľéglise ; les prétres devaient avoir une table 
ouverte pour les pauvres, les monastéres un asile. 

Déjá ľon se défiait des pauvres couverts de haillons, qui 
cherchaient á attirer la commisération. Déíiez-vous, disait- 
on des débauchés, des chants lamentables de ceux qui 
exposent leurs plaies, des disloqués, de ccux chargés ďen- 
fants souvent empruntés ; éloignez-les du véritable malheu- 
reux. Réunissez les pauvres dans un lieu commun , un 
hôpital , et lá se réuniront tous ceux qui aiment á faire la 
charité. Dés les temps anciens , le Clergé se chargea de la 
direction de ces assemblées. 

Les Romains ne faisaient primitivement qu'un don en 
donnant ľhospitalité ; ce n'était pas ľaumône, ils ne con- 
fondaient pas un acte de bienfaisance avec le sentiment 
qui ľinspirait. Cesont les chrétiens qui appelérent aumône 
ou miséricorde, ľacte privé ou général de soulager leurs 
semblables et ďy joindre ľidée ďun devoir religieux. 

Que de femmes chrétiennes, sous ľempire romain, íirent 
ľaumône de leur fortune, de leur temps, etc. 

Pour étudier ľassistance ou ľaumône en général en 
Anjou, nous commencerons á 1518, bien qďelle fút 
exercée longtemps avant. Nous verrons souvent les mémes 
moyens préconisés sans succôs etsansqu'il devlnt possible 
de détruire la mendicité qui existera toujours dans notre 
société civilisée, Comme les paroisses donnaient beaucoup 
aux pauvres et que la ville en faisait autant, il sembla 
juste ďavoir des délégués dans chaque paroisse pour 
former une assis tance générale , ďutiliser le zéle de ceux 
qui étaient journellement en relation avec les pauvres ; les 
rôles de chaque paroisse étaient dressés par eux avec con- 
naissance de causes. 



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— 241 — 



JucundoB homo qai mlseretar et oommodat 

En Anjou, comme ailleurs, la fortune était attachée aux 
fiefs et entre les mains du Clergé, au xiv 6 siécle. Angers, ä 
cette époque , n'avait que des rues tortueuses avec des 
porches, que recherchaient les pauvres. Les mendiants 
chargés ďinfirmités, souvent simulées , stationnaient aux 
portes des églises génant la population, les marchands et les 
étrangers. 

A ces abus, il fallait mettre un terme sérieux. Avant 
ďen arriver lá, voyons quels sont les moyens que le corps 
de ville tenait ä sa disposition. Les chasser, on les eút 
refoulés dans les campagnes, alors que bon nombre 
recevaient en ville de quoi vivre, les uns couchant sous 
les porches, ďautres habitant un modeste logement. 

Le Clergé donnait beaucoup, mais ne pouvait regarder 
la charité comme un état de notre société, dont les pares- 
seux ont usé de tout temps et chez tous les peuples. 

Au commencement du xvi* siécle (1518), les autorités de 
notre ville s'adressérent ďabord ä tous les membres du 
Clergé, les priant, les sommant méme, de donner le 
tiers de leurs revenus, á ľimitation ďautres villes environ- 
nantes et surtout du Poitou. De plus, on manifesta ľintention 
ďétablir un refuge, ä ľinstar des Incurables de Rome. 

Sur ľobservation du Clergé que lui seul ne pouvait pas 
supporter une chargé aussi pesante, il fallut avoir recours 
ä ďautres moyens. On proposa , en 1544 , ďétablir les 
Incurables pour les pauvres infirmes. Défense faite aux 
pauvres ďaller dans la Citó, dont on fit fermer les portes, et 
plus tard, en 1560, on y mit des gardes l . Si la ville n'avait 
eu qu'á nourrir ses pauvres , elle serait arrivée ä modifier 
heureusement leur situation; mais, de temps en temps, on 
jetait dans ses murs des prisonniers ; par exemple ceuxqui 

1 Archives de la ville. , 

23 



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— 242 — 



nous furent adressés du siége de Rochefort , qu'on ne put 
égailler chez les habitants et qiľon logea en partie á ľabbaye 
de Saint-Aubin en 1561 . D'autres furent placés á ľaumônerie 
de Saint-Michel-du-Tertre. Malgré tout, on manquaitde lits 
eton eutrecours mémeaux habitants qui professaient la 
religion réformée. Quelques-uns restérent á mendier en 
ville; on les pla<ja á ľhôpital Saint-Jacques ľannée 
ďaprés,1562. 

La police, de son côté, ne restait pas indiflerenfe 
á certaines mesures que les habitants demandaient. On 
voulait qu'on expulsát de la ville les pauvres étrangers qui 
étaient valides, puisqu'on suffisait á peine á entretenir 
ceux de la ville. 

Ce ne fut qu'á la fln du xvi e siécle qu'on s'occupa sérieu- 
sement de faire un réglement de ľaumône générale et 
quatre années ne furent pas de trop pour aboutir ä un 
résultat relativement bon, par rapport á ce qui existait 
primitivement. 

Le dimanche, á ľentrée des églises, des chapelles, des 
refuges ou petites aumôneries *, lesportes étaient le rendez- 
vous , par tolérance de toute la population , des mendiants 
de la ville et des environs qui venaient implorer la charité 
sur tous les tons. 

Aprés bien des pourparlers, se réunirent á la Munici- 
palité MM. Philippe Dulec, grand-doyen , Nicolas Bouvery, 
trósorierdeľéglise Saint-Laud, Guillaume Lerat, L.-G. F. de 
la Haie, Guy Dandigné, doien de Saint-Laud, Christophe 
de Pincé, lieutenant criminel du sénéchal ďAnjou, Jean 
Lecomte et Nicolas Dandouet, marchand, élus députés de 
ľÉvéque ďAngers. Le Clergé et tous les États de la ville 
furent chargés ďétablir ľaumône publique et il se forma 
une association, permettant aux manants et aux habitants 

1 En 1659, il y,avait k Angers huit hôpitaux ou aumôneries pour 
les pauvres passants, les enfants, les vieillards, les aveugles, les 
langoureux, etc. 



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— 243 — 

de participer au soulagement des mendiants et des pauvres. . 
Ghaque année deux des administrateurs se retiraient pour 
faire plače ä deux nouveaux. 

Ľattention se fixa ďabord sur les habitants pauvres, 
puis sur tous les habitants infirmes ou non mendiants. 
Continuellement, les étrangers étaient engagés á rentrer 
dans Ieurs villes natales ou tout au moins ä quitter Angers. 
On espérait ainsi diminuer le nombre des malbeureux qui 
tombaient á la chargé des habitants ä ľépoque des foires 
et lorsque des prédicateurs éloquents venaient précher 
dans nos Églises. 

Une premiére invitation fut faite ä tous les curés des 
paroisses de soulager seulement les pauvres reconnus 
comme étant de leur paroisse. Ce premiér essai ne fut pas 
aussi heureux qďon le présumait, car dans tous les régle- 
ments suivants, on fut obligé de spécifier que les étrangers 
ne devaient plus séjourner á Angers et que, par charité 
chrétienne, on tolérerait seulement ceux qui ne feraient 
que passer. 

Gette tolérance amenait des abus, par suite des séjours 
que les étrangers faisaient successivement dans les 
différents quartiers de la .ville, changeant de demeure 
aussitôt qu'ils étaient remarqués. 

(ľest alors qďil devint obligatoire de prendre de nou- 
velles mesures , dix ans aprôs qu'on eut établi un bureau 
de charité , nommé dans chaque paroisse , des délégués, 
chargés de reconnaltre ceux des paroissiens qui avaient 
besoin ďétre secourus, soit comme pauvres mendiants, 
soit comme habitants n'osantdemander ľaumône. II n'était. 
pas jusqu'aux voisins de ces malheureux qui devaient 
donner des renseignements á ces délégués dont le nombre 
variait selon ľétendue de la paroisse. 

Malgré tous ses efforts, le Clergó ne voyait pas le nombre 
des mendiants diminuer. Cette premiére décision devait 
quelque jour étre plus heureuse ; il fallut, pour arriver ä 



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— 244 — 



ce but, stimuler le zéle des habitants et s'adresser aux 
communautés religieuses, car toute la population paraissait 
croire que le Clergé des paroisses devait seul apporter 
quelque soulagement ä la classe malheureuse des paroisses, 
comme il ľavait fait jusqďá ce jour. En effet, une partie 
des habitants s'était habituée á vivre ďaumônes, á négliger 
tout travail, ä exiger son pain de rente par semaine, ä des 
jours fixes, á des fétes annuelles. 

En 1628, certaines paroisses, habitées par des personnes 
riches, n'avaient quepeu de pauvres; ďautresaucontraire, 
ne pouvaient suffire á soulager tous leurs paroissiens. On 
proposa ďattribuer á chaque paroisse, selon son importance 
et sa richesse, un certain nombre de pauvres qu'elle devait 
soulager. 

En 1575, les bureaux établis, véritables bureaux de 
charité, éprouvaient toutes sortes de difficultés pour obtenir 
des secours des personnes qui avaient été taxóes : les uns 
ajournaient leurs aumônes, les autres refusaient, sous 
différents prétextes. II fallut donc prendre de nouvelles 
eonclusions et présenter un nouveau réglement, indiquant 
aux délégués la maniére ďopérer dans leurs recherches. 

On recommanda ďabord aux collecteurs de rechercher la 
demeure des mendiants qui pouvaient avoir changé de 
domicile depuis le premiér recensement *, de voir ôt de 
connaltre ceux qui en avaient deux, de signaler ceux qui 
n'en avaient pas, comme ceux qui avaient quitté la ville. 
Quelques-uns des habitants, qui vivaient á la campagne, 
bien qu'ils eussent leur demeure en ville, ne payaient plus 
la taxe des pauvres. On décida en une assemblée oúsetrou- 
vaient les délégués des seize paroisses et ceux de ľhospice 
SaintJean, de la faire recommander au prône des offices , 
dans chaque paroisse ; on établit ľobligation pour tous les 
habitants de se soumettre ä la taxe de charité, on ordonna 

1 Archires de ľHôtel-Dieu. 



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— 245 — 



depublier le rôle de ceux qui paraissaient avoirdes raisons 
de ne pas payer ou qui ne le voulaient pas, et, comme 
garantie que les délégués rempliraient cette fois sérieu- 
sement leurs fonctions, ils étaient responsables de la 
totalitédes taxes et dans ľobligation deretirer un re^u des 
versements qiťils pourraient faire á des époques déter- 
minées. 

Comme il restait en ville un bon nombre de mendiants 
invalides, les médecins et les chirurgiens furent chargés 
de faire des yisites domiciliaires et de reconnaltre ceux qui 
étaient natifs ďAngers ou des faubourgs, ďindiquer la 
paroisse oú ils demeuraient et ďen rendre compte en 
assemblée générale pour qu'on pút réintégrer chacun 
ďeux dans sa paroisse. 

D'abord, les valides oisifs ét vagabonds doivent quitter 
la ville dans les 24 heures, et si, par hasard, ils sont indis- 
posés, malades, on leur donnera aydes et on leur baillera 
ľaumônejusqu'ä ce qiťils soient rétablis et, comme la ville 
ne peut réellement suffire ä tous leurs besoins, on leur 
donnera unDouzainpour aumône. Si, pármi eux, quelques- 
uns peuvent ou veulent travailler, on les aidera ä trouver 
un patrón; on ne les souffrira pas ä mendier sous peine du 
fouet pour la premiére fois et, s'il leur arrive, á eux comme 
ä tout autre, de demander la charité dans les églises, ou 
seulement aux portes, on leur donnera le fouet séance 
tenante, sans rémission. Les mendiants de ľhôpital général 
ou de ľaumône publique ne pouvaient étre renfermés; 
cette aumône avait cessé et, ce ne fut qu'en 1615, par suite 
des lettres patentes ďaotit , qu'ils furent enfermés á 
Saint-Jacques-de-la-Forét. 

Malgré la vigilance des collecteurs, il était difflcile 
de soulager bon nombre de mendiants réfugiés dans les 
maisons des particuliers qui leur donnaient ä manger; 
ďautres avaient soin de rester sous les porches et recevaient 
des soupes, des restes de viande et ne demandaient rien ; 



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— 246 — 



leurs noms ne figuraient pas sur les rôles des paroisses. 
Aussi, pour obvier ä cette mendicité cachée, on taxait les 
personnes qui faisaient cette charité de 20 sols, au profit 
des paroisses. S'il y avait encore quelques mendiants 
étrangers ä la ville, si on en rencontrait, il fallait qu'ils se 
rendissent á ľhôpital Saint-Étienne, situé prés le portail 
Lyonnais, oii il y avait des lits pour les étrangers qui 
voyageaient, le tout conformément á ľacte de fondalion de 
ce petit hôpital, ou bien ä ľhôpital Saint-Jean qui les 
recevait, comme on le fait encore de nos jours. 

A ľaumônerie de Saint-Étiennne, on les gardait seule- 
ment un ou deux jours et, lorsqďils partaient, ils recevaient 
un carolus (quatre deniers environ), avec obligation 
spéciale de ne pas reparaltre en ville ; s'ils enfreignaient 
cet ordre, ďest alors qu'on devait leur infliger la punition 
du fouety ä moins toutefois qďils ne fussent les malades 
de Saint-Mein ou Main ďest-á-dire idiots, car eux seuls 
avaient le droit de se représenter de nouveau. 

Pour les orphelins, on les gardait, si toutefois quelques 
alliés ä leur famille ne voulaient pas les garder. 

En 1583, on recommanda de nouveau de s'adresser aux 
Congrégations religieuses, ďassembler les paroisses, de 
faire une quéte toutes les semaines, et chaque versement 
devait étre contrôlé par les délégués des marchands, au 
palais royal, sous la surveillance ďun avocat qui était 
désigné par le syndicat des avocats. 

Le rôle des délégués ne s'arrétait pas á la recherche des 
mendiants; ils devaient encore faire eux-mômes les aumônes, 
ďest-á-dire les distribuer á chaque pauvre de leur paroisse 
áľissue des vépres, le dimanche, en présence des mar- 
guilliers, conformément ä ce qui était établi, et si par 
hasard, pármi eux se trouvaient quelques malades, le 
bedeau devait les conduire á ľhospice Saint-Jean en 1575. 
Ainsi, á ľéglise Saint-Pierre, cette distribution se faisait 
dans la chapelle Saint-Luc. 



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— 247 



Ces sergents bedeaux, de nouvelle fondation, au nombre 
de quatre, étaient vôtus ďune róbe de toile noire et portaient 
á la main une verge rouge. Ils avaient pour chef un 
baillif ouun prévot, qu'on choisissait pármi les marchands 
bourgeois de la ville. Jean Chopin, par exemple, fut 
désigné á ces fonctions pour un an et recevait 33 sols pour 
les 2/3 de ses gages. 

Gomme il était arrivé parfois que les simples sergents 
bedeaux n'avaient pu se faire obéir des mendiants, en 
raison de ľinsolence de ces derniers, il fallut bien qďon 
établít une autorité supérieure á la leur. 

Primitivement, en 1595, il avait été spécifié que pour 
reconnaltre les pauvres et pour savoir á quelle paroisse ils 
appartenaient , tous porteraient sur la manche de leur 
vétement un signe distinctif , par exemple une croix en 
drap rouge sur le haut du bras droit, une grande lettre de 
drap jaune sur ľestomac, ceux par exemple de : 

Saint-Michel du Tertre M 



Saint-Maurille. ... B 

Saint-Benoist .... S 

Saint-Pierre P 

Saint-Denis D 

Saint-Julien J 

Saint-Martin L 

Saint-Michel-la-Palud . R 

Sainte-Croix .... G 

Saint-Maurille. ... R 

Trinité T 

Saint-Jacques ... F 

Saint-Laud ..... O 

Saint-Nicolas .... N 



Comme marque distinctive, les mendiants étrangers 
furent marqués au pouce de la main droite, sur ľongle, 
aux eaux fortes, qui laissaient une trace jaune, indélébile 



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— 248 — 

pendant quelques mois. On obligeait les pauvres ä suivre 
les processions, sous la conduite du bedeau de chaque 
paroisse, á ne plus entrer dans les églises, mendier, ä 
travailler; á quelques-uns on donna du pain pour une 
semaine, s'ils étaient étrangers. 

En 1591 , en raison des troubles politiques qui agitaient 
les environs de la Gité et de ses faubourgs, la misére 
générale était ä son comble ; alors on eut recours au roi 
pour obtenir ľautorisation suivante. 

Cette demande fut accueillie favorablement : 

Henri, par la gráce de Dieu, désireux de faire rétablir 
ľaumône publique par le Clergé, lui renouvela ľordre de 
faire comme précédemment ; qu'il y avait nécessité et que 
lui seul (Clergé), devait redoubler ďefforts pour secourir 
les malheureux ; le soin de nourrir les pauvres, revenant 
de droit et de coutume au Clergé, il en était de méme pour 
les enfants trouvés qui tombaient á sa chargé quelquefois. 

A cet ordre, les paroissiens deSaint-MaurilIe soutenaient 
qu'il était impossible de rétablir ľaumône générale, vu les 
calamités du temps, la pauvreté des habitants; de plus 
qu'un bon nombre ďhabitants de La R. P. Réformée avaient 
quitté la ville, guerroyant aux environs. Car la campagne 
était déserte et improductive ; et les moissons par cela 
méme étaient détruites; le Clergé méme se ressentait 
de cet état ; et pendant la guerre , les partisans du roi 
avaient eu beaucoup á souffrir; eníin, depuis dix ä 
douze ans, c'était le Clergé seul qui nourrissait les pauvres. 
Les taxes sur les habitants ne se payaient que peu ou 
point, et la ville, par suite du désordre général devait 
80 mille écus; la misére était si grande que, pour 
nourrir les enfants exposés, il avait fallu frapper á la porte 
des Commanderies, des Prieurés, etc. ; enfln il était 
trés urgent de faire une assemblée générale de toutes les 
paroisses (1593) et de proposer que tous les mendiants ne 
pussent plus étre tolérés comme jusqu'á ce jour, il fallait 



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— 249 — 



les renfermer et alors on ne devait plus avoir sous les 
yeux, le triste spectacle de les voir mourir de faim aux 
portes de certaines églises et aux bénéfices des pauvres. 
Méme invitation fut renouvelée en 1596 et 1614. 

A Saint-Aubin, MM. les délégués s'adressérent ä Jacques 
Charron, aumônier de ladite abbaye et déclarérent que 
touslesdimanchesonfournirait6 douzaines depains noirs 
ďunelivre et demie, 6 douzaines ďune livre et 3 dou- 
zaines et demie de pains blancs ; le jeudi 18 douzaines de 
pains ďune livre et demie la piéce, plus 2 douzaines de 
pains blancs pesant une livre chaque, plus 20 fr. pour 
les pauvres et autant pour les Mariaux; de plus on donnait 
10 septiers de blé á ľAumône publique pour faire le pain qui 
était baillé á la Sous-Aumône. C'était le boulanger qui four- 
nissait le pain ; de plus il distribuait 19 douzaines de pains 
noirs de 12 onces tous les dimanches ; le jeudi 12 douzaines 
de pains noirs de 12 onces et une douzaine. On demanda 
que tout le pain blane fút fourni en pain noir, en fournis- 
sant 1/4 en plus *. 

Ch. Mení ére. 

1 Archires Hôtel-Dieu. 
(A suivrej 



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LA 

DÉROUTE DES VENDÉENS 

APRéS 

LA BATAILLE DU MANS 

Décembre 1703 



LETTRE D'UN SOLDAT 



La déroute de ľarmée royale aprés la bataille du Mans 
et sa retraite jusqďá Savenay, oťi elle fut écrasée par les 
troupes républicaines, a été bien des fois racontée, soit 
dans les mémoires rédigés par des témoins oculaires, soit 
dans les histoires générales de la guerre de Vendée. Nous 
en donnons cependant un nouveau récit contenu dans une 
lettre particuliére adressée á ses parents par le citoyen 
Jacques Perdrix, soldat au premiér bataillon des chasseura 
de Saône-et-Loire. 

Ce bataillon faisait partie de ľarmée de Cherbourg, 
(4 6 division de ľarmée de ľOuest), que ľon appelait encore 
ľarmée de Sépher, bien que ce général eút été remplacé 
par Tilly. 

Les soldats composant ce corps ďarmée pénétrérent les 
premiers dans les rues du Mans, le soir du 22 frimaire, et, 
soutenus par leurs camarades qui les avaient rejoints dans 
la nuit, réussirent á en chasser les Vendéens dans la 
matiuée du lendemain. 



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Le méme jour, ľarmée de Tilly, formée en grande partie 
de troupes légéres, se lan$a ä la poursuite des débris de 
ľarmée royale qu'elle suivit jusqu'á Savenay, précédée 
uniquement de la cavalerie de Westermann. 

Le récit du citoyen Perdrix, dépourvu á la fois de pré- 
tentions et ďorthographe, écrit quelques jours seulement 
aprés le combat de Savenay, au bivouac de Saint-Sulpice S 
oú son bataillon se trouvait en cantonnement, nous a paru 
digne ďétre recueilli, comme étant ľoeuvre ďun témoin 
oculaire qui peint avec exactitude des faits auxquels il a 
assisté. 

Nous reproduisons cette piéce in extenso, laissant sub- 
sister toutes les incorrections de style qu'elle contient, 
nous bornant á supprimer quelques répétitions de mots 
sans importance échappés ä la plume de ľécrivain. 



Adresse : 

4* Division de ľarmée de TOuest, avant-garde légére. 
Au citoyen Perdrix, 
demeurant rue Saint-Genest, á Nevers, 

département de la Niévre en Nivernais, 
á Nevers. 



Éqalité République Franqaise Liberté 

LlBERTÉ OU LA MORT 

« Citoyen pére et vous mére, 

« C'est pour vous donner de mes nouvelles et en méme 
« temps pour m'informer de votre santé. Pour tant qďá 
« moi, je me porte assez bien pour le moment. J'espére 
« que ma lettre vous trouvera de méme; tels sont mes 
« voeux. Je vous avais écrit dans ma derniére lettre que 
« j'espérais de pouvoir avoir un quartier ďhiver le plus 

1 Sans doute Saint-Sulpice-des-Landes, arrondissement de Redon 
Ule-et-Vilainej. II existe une autre commune du méme nQm dans 
'arrondissement d'Ancenis (Loire-Inférieure), 



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c tôt possible. Mais comme nous sommes assez en canton- 
« nement dans les campagnes pour soutenir et môme 
« dévaster les brigands, de qui on craint qiťils puissent se 
« rallier, et môme pour la tranquillité de nos villages qui 
« craignent toujours ďétre surpris dans leurs propriétés, 
« et méme ďétre submergés et ravagés de tout ce qu'il 
« [en] dépend. Mais actuellement nous espérons que nos 
« concitoyens seront un peu plus tranquilles qu'ils ne se 
« sont vus et, avec un peu plus de fraternité, que nos cam- 
« pagnes ne paraissent plus aussi effrayées qu'elles ľétaient 
« par ces brigands. 
« Pour les nouvelles des brigands qui étaient passés 

< dans la Bretagne, qui ont donné beaucoup de peines et 
« ďembarras dans ce pays, nous en sommes venu trés 
« bien ä bout ; que nous avons eu le malheur ďétre un 
« peu trompé par un générai *, que vous avez vu dans les 
« nouvelles ; mais bien que ľon nous voulut tromper, nos 
« braves défenseurs de la république ont méprisó ces 
« mauvaises intentions, qu'il voulait nous submerger, 
« mais nous avons travaillé avec un grand courage. 

« D u depuis le moment que nous leur avons donné une 
« déroute, le 22 frimaire dernier, á ľaffaire du Mans, nous 
« [sommes] entrés dans cette ville en nombre. A la pre- 
« miére attaque la colonne qui était de ľarmée de Sptéfére 
« (Sépher), qu'ils voulaient entrer, ont été repoussés de 
« deux lieues. Et ľavant-garde légére a repris le poste 
« dans la nuit, á ľheure de minuit, jusqu'á la pique du 
« jour, oú nous étions au nombre de cinq á six cents de la 
« troupe légére ; qďils ont entré avec grande fusillade et 
« bayonnettes ; oú les rues du Mans n'étaient pavées que 

< de corps de brigands ; oú nous avions assez de peine ä 
« pouvoir marcher á notre aise. Et en méme temps une 
« déroute compléte [des brigands] qui ont marché jour et 
« nuit, sans décesser, environ soixante ou quatre-vingt 
c lieues oú, á la sortie du Mans, tant dans la ville que 
« dessus la route, nous leur avons détruit quatorze á seize 

1 Le générai Léchelle, accusé de trahison aprés la bataille d'En- 
trammes, mort peu de temps aprés k Nantes, 



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— 253 — 

« mille brigands. Nous avons fait six lieues á la fois, oú 
« la route n'était que des corps morts sans décesser ; oú 
« tous ceux qui se rendaient, on les fusillait de suite. Nous 
« les avons poursuivis jusqďá Blain, oú nous avons con- 
« tinué á les poursuivre jusqďá Savenay, á trois quarts 
« de lieue ; oú nous ne les avons point quittés sans en voir 
« la fin ; que nous n'avons point voulu faire de prisonniers. 
« Cependant on leur avait fait passer une ordonnance, la 
« veille du trois nivôse, que, si ils voulaient se rendre, on 
« leur donnerait la gráce. Mais ces rebelles n'ont point 
« voulu, ils ont fusillé cette ordonnance ; ce qui nous a 
« mis en dépit de ne plus épargner personne. Ils se vou- 
c laient rendre, mais on les fusillait de suite, (ľest lá oú 
« nous avons vu la fin des brigands de la Bretagne. 
« Seraient-ils été sans nombre, on ne leur aurait point 
« fait de quartier. 

« Jacques Perdrix, 

Sergent au 1" bataillon des chasseurs 
de Saône-et-Loire. 

« Citoyen et ami, je te prie bien de vouloir faire Hre 
« cette lettre, quoi qu'elle ait été écrite trés tard. Cľest que 
« nous avons toujours été en marche du depuis que nous 
« avons sorti d'Angers, qu'ils voulaient assiéger la ville, 
« croyant de pouvoir y passer leur quartier ďhiver. Mais 
c il se sont trompés dans leurs projets, mais comme tu as 
« lu les nouvelles, qui étaient du 3 au 4 nivôse 1 . 

« Fini avec fraternité. 

« Fait á Saint-Sulpice, ce 25 nivose 1794 2 . » 



Queruau-Lamerie. 



1 Les Vendéens avaient assiégé la ville d'Angers, les 13 et 
14 frimaire an II, — 3 et 4 décembre 1793. C'est la bataille de 
Savenay qui eut lieu les 3 et 4 nivôse suivants, — 23 et 34 dé- 
cembre 1793. 

1 14 janvier 1794. — Archives municipales de la ville de Nevers . 



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LE GHEVALIER AU BARISEL 



Dans les récits nouveaux qu'on livre ä notre étude 
Tout évoque ľennui, la morne lassitude ; 
Rien qui berce la joie ou trompe la douleur ; 
Des dates et des mots; ni flamme ni couleur. 
Si nous voulons sentir ľäme sous le langage, 
Relisons les anciens ou ceux du moyen äge, 
ĽOdyssée, Amadis, Roland ä Roncevaux, 
Lanceloi, Perceval, ou quelques fabliaux. 
Tenez, je veux vous dire, en brief> une histoire 
D'autrefois, qui souvent revient ä ma mémoire. 

Dans un sombre cháteau du temps de saint Louis, 
Flanqué ďépaisses tours, avec machicoulis, 
Vivait, farouche et fier comme un aigle en son aire, 
Un comte impatient de rapine et de guerre. 
N'ayant que son orgueil ou son dédain pour loi, 
Sourd aux avis du ciel comme aux lecons du roi, 
II pillait, ranconnait ou foulait, ä toute heure, 
Bourgeois, serfs et manants autour de sa demeure, 
Et jamais fugitif, voyageur égaré, 
Ne trouvait prés de lui le refuge espéré. 

Un jour qu'il revenait, au soleil, par la plaine, 
Haletant, tout armé, ďune course lointaine, 
Prés du manoir il vit, sur le chemin poudreux, 
Une serve allaitant un enfan?on fiévreux. 
Les ombres s'allongeaient, la pauvre mendiante 
Succombait sous le poids ďune angoisse poignante, 
Et, pressant sur son sein le päle e t fréle enfant, 
Soulevóe ä demi , d'un accent émouvant : 

— O seigneur chevalier, criait-elle en sa peine, 
Ayez, ayez pitié t courez ä la fontaine 
Et daignez emplir ďeau, si vous n'étes cruel, 
Pour apaiser ma soif , ce petit barisel. 



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— 255 — 



Mais lui n'écoute pas la mére qui supplie ; 

H veut fuir Or, voici qiťau cou de cet impie 

Le barisel s'attache et, dans ľair, une voix 

Dit au comte effaré : « Marche á travers les bois, 

« Et par monts et par vaux, marche, marche sans cesse, 

« Car, pour que ton refus envers cette pauvresse 

« Ne ťexile ä jamais de ton noble castel, 

« II faut, humble et soumis, remplirle barisel >. 

Alors, pour lui, commence un voyage sans tréve ; 
Ľépreuve se prolonge et jamais ne s'achéve ; 

Dans le pli deá vallons, il puise ä tout ruisseau 

Du barisel toujours s'échappe et s'enfuit ľeau. 

Mais notre áme ä souffrir s'illumine et s'épure ; 
Le comte a rencontré tant de misére obscure 
Partout oú ľa conduit son rigoureux destin 
Qu'il sent son coeur de fer s'amollir ä la fin. 



Un soir, que le hasard de ses pas le ramene 
Sur la route qui passe auprés de son domaine, 
II aper$oit encor, sur le sable embrasé, 
Une femme mourante, un enfant épuisé. 
Le rayon du couchant vient éclairer le faite 

Des tours de son chäteau ; mais le comte s'arréte 

Sur son front passe et luit une sérénité, 
Comme ľavant-coureur ďun pardon méritó. 
Oubliant sa lignée illustre, sa richesse, 
H jette un long regard sur la mére en détresse,* 
Qui, tristement couchée ä ľombre ďune croix, 
Lui répéte le cri de la premiére voix. 

— Un peu ďeau, Monseigneur ! c'est tout ce que j'implore, 
Un peu ďeau pour calmer la soif qui nous dóvore ! 

Le chevalier tressaille, et de ses yeux, soudain, 
Une larme a coulé , le barisel est plein. 

Albert Lemarchand. 



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DOCUMENTS INÉDITS 

STO 

JEAN DE LÉAUMONT 

SIEUR DE PUYGAILLARD 
(1580-1584) 



I 



Enquéte prescriíe par Henri III pour la réception 
de Puygaillard, dans ľordre da Saint-Esprit. 
(4 Janvier 1580.) 



Henry, par la grace de Dieu, Roy de France et de Pologne, 
chef et souverain grand maistre de ľordre et milice du benoist 
Sainct Esprit f , ä nostre amé et féal conseiller ľévesque 
d'Angers, comme par les statutz et ordonnances de nostred. 
Ordre , il soit expressément portó qu'il séra informé de la 
religion, vie et meurs de ceulx qui désirent entrer et estre 
receuz en icelluy , et qu'ilz feront profession de foy selon la 
forme prescripte par le Sainct Siege apostolicque, au moyen 
de quoy nous aiant esté en ľAssemblée et Chappitre général 

1 C'est au mois de décembre 1578 que Henri III arait fondé ľordre 
du Saint-Esprit , assez semblable á ce que celui de Saint-Michel 
avait été dans le princípe. Les chevaliers du Saint-Esprit durent 
6tre au nombre de cent* 



i 

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— 257 — 



des cardinaulx, prélatz, commandeurs et officiers de nostred. 
Ordre, présenté requeste par nostre amé et féal les*, de 
Puigaillard, chevaUier de nostre ordre, conseiller en nostre 
Conseil ďestat et privé, et grand mareschal général de noz 
camps et armées, requérant pour les causes contenues en 
icelle ä ce qu'il fustreceu et associé en icelluy nostred. Ordre. 

A ceste cause nous vous avons, suivant lesd. statutz, 
commis , ordonné et député , commettons , ordonnons et 
députons, par ces présentes, pour vous informer bien dili- 
gemment, et ainsi qu'adviserez, de la vye, religion et meurs 1 
dud. sieur de Puigaillard, puis entre voz mains lui ferez faire 
profession de foy> selon la forme prescripte par led. Sainct 
Siege apostolicque a , laquelle informacion , bien et deuement 
faicte, avec ľacte de sad. profession de foy faicte et signée de 
la main dud. š*, de Puigaillard, et par vous certifflée 
véritable 3 , vous envoirez, préalablement cloz et scellé 4 , és- 
mains du s r . de Cheverny , garde des seaulx de France et 
chancelier dud. Ordre, affin de nousestre, par luy, représen- 
tée ouverte et leue au premiér chappitre et assemblée qui se 
tiendra de nostre d. Ordre, pour servir aud. s r . de Puigaillard 
ä sad, réception, ainsi que de raison. 

De ce faire vous avons donné et donnons plain pouvoir, 
auctorité, commission et mandement spécial par cesd. 
présentes, Mandons et commandons ä tous noz justiciers, 
officiers et subjectz que ä vous, en ce faisant, soyt obey, car 
tel est nostre plaisir. 

Donné ä Paris soubz le seel de nostred. Ordre, le iiij e jour 
de janvier, ľan de grace mil cinq cens quatre vingtz. 

Signé : par le Roy, chef et souverain grand maistre séant 
en ľassemblée généralle des commandeurs de ľordre du 
Sainct Esprit, 

De ĽAubespine. 
Et scellé sur simple queue de cire blanche 8 . 

4 Ces mots sont soulignés dans ľoriginal. 
* Ibid. 
» Ibid, 

8 Au bas de lad. piéce, est écrit : 

« Ľ originál de ces présentes a esté rendu audit sieur de Puigaillard, 
le xiij* Xbre 1580. d — (Eztrait du manuscm 973 de la Bibliothéque 
d* Angers , intitulé Recueil de piéces. — Puygaillard fut admis dans 
ľordre du Saint-Esprit en décembre 1580.) 

24 



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— 258 — 



II 



Extrait du testament de Puygaillard. 
(8 septembre 1584.) 



Dusabmedy iij°jour de nobvembre 1584 f . 

Sachent tous présens et advenir, que, ou nom du pere , du 
fiiz et du benoist Sainct Esprit, amen. Nous Jehan de 
Léauhnont, seigneur de Puigaillard, chevallier de ľordre du 
Roy, conseiller en son privó conseil et ďestat, gouverneur 
pour sa Majesté au pais et duché d'Anjou, mareschal général 
de ses camps et armées et cappitaine de cinquante lances de 
ses ordonnances, estant de présent détenu aulit de malladie, 
sain touttesfoys ďesprit e t ďentendement par la grace de 
Dieu, considérant qu'il n'esl chose plus certaine que la mort 
et chose plus incertaine que ľheure ďicelle , et ne voullant 
décedder de ce monde en ľautre sans faire mon testament et 
ordonnancement de ma derniére volunté, ainsy que s'ensuict, 
s?avoir est, que je recommande mon áme ä Dieu, créateur du 
ciel et de la terre, et ä Jésus Crist, son filz bien aimé, nostre 
seigneur, et au benoist Sainct Esprit, les prians et supplians, 
ps^r ľintercession de la bienheureuse vierge Márie et de tous 
leá sainctz et sainctes du paradis, de me voulloir pardonner 
mes faultes et offenses, et collocquer ma pauvre áme, aprés 
mon décés, en la gloyre des bienheureux. 

1 C'est la date du jour, mois et an de ľinsinuation sur le registre 
du greffe duPrésidial de la Sénéchaussée d'Angers. — On lit dans le 
Biet. hút. deM-et-L., t. II, p. 471 . « Son testament est daté du8de 
ce mois (septembre) , et Louvet, qui faitmourir notre capitaine le 1% 
uillet, ľeút pu mieux savoir , car la copie de ľacte, qui en existe au x 
Archives, est de sa main môme. » 



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— 259 — 



Je veulx et ordonne, aprés que mon áme séra séparée de 
mon corps, icelluy, mon dict corps, estre inhumó et enterré 
en ľéglise de Blou 4 , en la sópulture ou deffuncte ma femme 
est enterrée, et quant au service divin, funérailles et autres 
solemnitez accoutumóes en églize catholicque, apostolicque 
et romainne, je les remectz ä la discrétion de mes exócuteurs 
cy aprés nommez. 

Item je veulx et ordonne toutes les debtes estre paiées qui 
se trouveront estre justement deues. Item et ďaultant que 
deffuncte dame Márie de Maillé Ä , ma seconde femme et 
espouze, avoit eu, entre autres biens , la somme de dix mil 
livres tournoiz pour sa dot, assignée sur la maison de Jarzay. 

. : (Suivent différents legs.) 

Faict et passé en la maison neufve de ľabbaye Sainct- 

Florent les ledit Saumur s , oú led. sieur testateur estoit fort 
mallade et assistó de dame Fran^oise du Puy-du-Fou 4 , espouze 
dudit s r testateur, le sabmedy huictiesme jour de septembre 

4584 avant midy 

(Archives de Maine-eťLoire, Registre des 

insinuations du greffe du Présidial ďAngers, années 1588 
eti58i,f*i30.) 

André Joubert. 



1 I/église de Blou, canton de Longué, arrondissement de Baugé, 
était dédiée á Notre-Dame. Jean de Léaumont, sieur de Puygaillard, 
chambellan du roi de Pologne , lieutenant du roj en Anjou , était 
seigneur , par acquét , du nef de Blou , verš 1573. Cette terre fut 
vendue, par les héritiers de sa veuve, en 1588, k Bertrand de 
Preschac , gouverneur des Ponts-de-Cé. 

2 Márie de Maillé, veuve de Frangois Bourré, sieur de Jarzé, avait 
épousé, le 3 mars 1563, Jean de Léaumont, veuf, en premiéres 
noces, de Clémence le Roy, tuée d'un coup de fusil, le 31 décembre 
1562, par un soldat emplojé dans sa maison. 

8 L*abbó de Saint-Florent-de-Saumur était en 1584 Jacques de 
Castelneau de Clermont. 

* C'est le 27 mars 1578, par contrat passé k Paris, que Puygaillard 
avait épousé, en troisiémes noces, Frangoise du PuyduFou, veuve 
elle-meme déjá en secondes noces et qui devait lui survivre. 



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CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE 



D ANTON, par Victor Pierre, Paris , librairie Bibliographique , 

br. in-18. 



I 



On a dit bien des fois, et avec raison, que ľhistoire ďune 
époque ne pouvait étre écrite par les contemporains, trop 
pénétrés des idées et des passions de leur tempspour le juger 
avec impartialité. 

Si cette vérité avait encore besoin ďétre démontrée, nulle 
part on ne trouverait des preuves plus éclatantes que dans 
la période dite de la Révolutioo francaise. 

Ce ne sont pas seulement les contemporains qui se sont 
montrés incapables ďécrire avec bon sens et bonne foi 
ľhistoire de ce grand bouleversement, ce sont, pendant plus 
de cinquante ans, les hommes des générations qui les ont 
suivis. 

Les uns par aveuglement ou ignorance, les autres, par 
passion, un grand nombre pour obéir au mot ďordre de la 
Franc-Magonnerie; tous, plus ou moins, ľontaltérée, défigurée, 
travestie. 

Sur les principaux événements, une tradition s'était formée, 
tradition menteuse qu'il fallait suivre sous peine de n'étre ni 
discuté, ni lu. 

Fait moins rare qu'on ne pense, on vit la légende se former 
du vivant meme des témoins oculaires du dráme, sans qu'elle 
fút contredite, sinon par un petit nombre de clairvoyants et 
ďintrépides dont on étouffa momentanément la voix. 

Cette légende, Thiers, Mignet, Lamartine, et bien ďautres 
aprés eux ľont écrite et répandue. 

Mais elle a fait son temps. 

Ľheure de ľhistoire, c'est-á-dire de la vérité, est enfin 
venue. 

Depuis une trentaine ďannées, on étudie la Révolution, non 
plus seulement dans les Mémoires , tous plus ou moins 
erronés, des contemporains, mais dans les documents officiels, 
sur les piéces authentiques, et ses événements commencent á 
nous apparaitre sous leur véritable jour. 



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— 261 

La lumiére est faite déjä pour les hommes instruits qui 
savent Hre et juger. 

Elle ne tardera pas, malgré les efforts obstinés du mensonge, 
ä se répandre de procbe en proche jusqu'aux couches popu- 
laires. 

M. Taine écrit maintenant le grand travail ďensemble qut 
réduira la légende á néant. 

D'autres , á côtó de lui , en préparent les éléments. Ils 
recueillent toutes les piéces qui peuvent ľéclairer; ils replagent 
sou s leur vóritable jour les principaux événements ou les figures 
les plus en vue de ľépoque révolutionnaire. 

Pármi ces infatigables chercheurs, et aux premiers rangs 
des historiens qui ont fait de cette époque ľobjectif de leurs 
études, il faut placer M. Vietor Pierre. 

Sa science et son talent sont trop connus et trop appréciés 
des lecteurs de la Revue de VAnjou pour qu'il soit nécessaire 
de les leur rappeler. 

Ils nous sauront gré, sans nul doute, de leur signaler la 
brochure qu'il vient de publier sur Danton, et surtout de le 
laisser parler lui-méme le plus souvent possible dans ľanalyse 
du sévére, et pourtant indiscutable jugement qu'il vient de 
porter sur ce révolutionnaire trop exalté par les uns, et trop 
ménagó par beaucoup d'autres. 



II 



Danton, dans sa jeunesse et jusqu'en 89, n'était aucunement 
révolutionnaire. 
II signait D'Anton. 

On a sur ce point le témoignage, assurément véridique, de 
son ami Camille Desmoulins, ľaffirmation du girondin 
Brissot, et la preuve encore plus probante, fournie par la 
signatúre ďun de ses autograpnes. 

II nous a lui-méme appris ce qui ľa jeté dans la Révolution. 

« Mes études finies, a-t-il dit, je n'avais rien, j'étais dans la 
misére, ie cherebai un établissement. Le barreau de Paris 
était inabordable, et il fallut des efforts pour y étre re$u. Je ne 
pouvais entrer dans le militaire sans naissance ni protec- 
tion. ĽÉglise ne m'offrait aucune ressource. Je ne pouvais 
acbeter une chargé, n'ayant pas lesou. Mes ancienscamarades 
me tournaient le dos. Je restai sans état, et ce ne fut qu'aprés 
de longues années que je parvins äacheter une chargé a'avocat 
aux conseils du roi. La Révolution est arrivée; moi et tous 
ceux qui me ressemblaient, nous nous y sommes jetés. » 

En mars 1787, il put enfin acquérir un office d'avocat aux 
conseils dont les revenus étaient assez maigres, ou dont il ne 
savait, du moins, tirer qu'uti trés médioere parti, car, si ľon 
en croit le témoignage, un peu suspect, il est vrai, de 



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— 262 — 



M me Roiand, sa femme, aurait dit que, sans le secours ďnn 
louis par semaine qu'elle recevait alors de son pére, elle n'auraát 
pu soutenir son ménage. 

Les débuts de Danton dans la vie politique furent assez 
obscurs. Du premiér bond, il s'était lancé, par calcul autant 
que par ardeur de tempérament, dans les opinions les plus 
extrémes. II avait pris position ä côté de Marat. La violence 
de ses paroles, ľaudace de ses actes le firent décréter de prise 
de corps, puis tomber, le 14 juillet 1791, sous le coup ďun 
mandát ďarrôt. Mais elles le rendirent populaire, et lui per- 
mirent dés lors de braver ľaction de la justice. 

C'est á cette époque de sa vie qu'il faut placer, selon les 
bistoriens, son marché avec la Cour, marcbé analogue ä celui 
qui liait Mirabeau et que ľon ne conteste plus. 

« Mirabeau, qui se servait de Danton, le dénonce dans une 
lettre á Mal let du Pan, dit M. Vietor Pierre; Bertrand de 
Molleville, La Fayette, Brissot ľaceusent; Robespierre et 
Saint-Just, témoins suspects il est vrai, s'arment contre lui de 
la notoriétó publique ; ľhistorien socialiste Lapommeraye 
n'hésite pas plus que MM. Bucbez et Roux ; M. Michelet ne 
repousse pas ľinculpation ; quant á M. Louis Blanc, non 
seulement il reconnait le marené, mais il revient á la chargé 
pour réfuter longuement M. Despois qui, presque seul, a tentó 
une justification. » 

M. Vietor Pierre prouve, lui, que cette justification ne repose 
sur aucune piéce sérieuse, et que toutes les vraisemblances 
sont au contraire en fäveur de la culpabilité. 

Mais vaut-il bien la peine de s'arrôter ä cette aceusation de 
vônalité, et qu'est-elle, sinon une peccadille, ä côté des crimes 
qui pésent sur la mémoire de cet hommef 

D ailleurs, comme le dit sans trouble un de ses partisans, 
s'il a re$u ľargent, il n'a pas tenu le marché. 



III 



Nommé bientôt président de district, membre de la Com- 
mune, šubstitut du proeureur de la Commune, Danton aspirait 
á des fonetions plus hautes. 

La chute de la Royautô lui en ouvre ľaccés. 

« II faudrait, dit M. Vietor Pierre, retracer á nouveau ľhis- 
toire entiére du 10 aoút et celie des massacres de septembre 
pour montrer le rôle préponderant qu'y joua Danton. II ne ľa 
íamais nié, il s'en est toujours glorinó. II a fait le 10 aoút avec 
les Girondins, qui étaient les Jacobins ďalors ; mais il était 
dans cette avant-garde composée de Marat, Robespierre, 
Pache, Sergent, etc., qui repoussa plus tard, dans la personne 
des Girondins, des hommes coupables ďavoir voulu plutôt la 



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— 263 — 



suspension que la ruine de la Royauté. Le 2 septembra, il tra- 
vaille avec Mara t, Tallien, Robespierre et quelques misérables 
de moindre renom. Comment se refuser á voir, telle qu'elle fut, 
la part considérable de Danton dans ces dates sinistres ? Chaque 
fois, il regut immédiatement son salaire. Aprés le 10 aoút, lui, 
substitut d u procureur de la Commune, mais non représentant 
du peuple, il escalade le ministére oú rentrent les Girondins 
triomphants ; aprés le 2 septembre, á Paris, dans la terreur 
qui écrase les ólecteurs, qui supprime toute liberté électorale, 
aui ne laisse de liberté qu aux égorgeurs et á leurs amis, ľun 
des premiers qui sort sur la liste sanglante de ces comices, 
ďest Danton I * 

Bientôt, enfin, il est nommó ministre avec les Girondins, et, 
quelle dérision ! ministre de la justice ! 

Mais au milieu de ces dates funébres, il en est une qui brille 
ďun éclat tout particulier, du sombre et rouge éclat du sang 
versô par des assassins. 

C'est la date du 2 septembre. 

C'est aussi celie oú ľaction de Danton paralt la plus 
manifeste, et quoi qu'on teňte, on nefera pas qu'il n'enporte 
la honte et la responsabilité devant ľhistoire. 

Ces láches et odieux massacres, aprés les avoir préparés, il 
les a permis ; aprés les avoir permis, il les a justifiés l 

« Le 2 septembre, au matin des massacres, dit M. Vietor 
Pierre, c'est lui qui les annonce. « Le tocsin qu'on va sonner, 
dit— il a ľAssemblóe, n'est point un signál ďalarme : c'est la 
chargé sur les ennemis ae la patrie. Pour les vainere, 
messieurs, il nous faut de ľaudace, encore de ľaudace, toujours 
de ľaudace, et la France est sauvée. * Et, pendant trois jours, 
les massacreurs furent maltres de Paris. Quels étaient donc 
ces ennemis de la patrie ? aux Carmes, ä Saint-Firmin, des 
prôtres que la persécution avait chassés de leur diocése et qui 
s'en étaient venus chercher á Paris les uns un refuge, les 
autres un passeport pour ľétranger ; ä ľAbbaye, des soldats, 
des Suisses; áBicétre, des enfants qui n'avaientpasseize ans I 

« Quant á Danton , écoutons un de ses apologistes , 
M. Michelet : « ...Restait un troisiéme parti; celui de ľorgueil, 
de dire que le massacre était bien, que la Commune avait rai- 
son — ou méme de faire entendre qu'on avait voulu le mas- 
sacre, qu'on ľavait ordonné, que la Commune ne faisait 

Su'obéir. Ce troisiéme parti, horriblement efifŕonté, avait ceci 
e tentant qu'en le prenant, Danton se mettait á ľavant-garde 
des violents,se subordonnait Marat... II y avait, je ľai dit, 
du lion dans cet homme, mais du dogue aussi, du renard aussi. 
Et celui-ci, ä tout prix, conserva la peau du lion... > Brissot, 
á son tour, va trouver Danton, le presse vivement ďagir. 
« Comment, lui dit-il, empécher que des innocents ne périssent 
avec les autres ? — II n'y en a pas un, dit Danton. » — Les 
risonniers d'Orléans sont arrivés á Versailles ; un magistrát 
e cette ville accourt chez Danton. II en est regu fort mal. «Que 
vous importent ces prisonniersf Remplissez vos fonetions. 



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— 264 — 



Mélez-vous de vos affaires. » Les meurtriers, de retour ä 
Paris,c s'en allérent sous les fenôtres du ministérede la justice 
et criaient : « Danton 1 Danton ! » II répondit á cet appel, et, 

Í>araissant au balcon, le misórable courtisan, habitué á couvrir 
a faiblesse des actes sous ľorgueil de la parole, leur dit, du 
moins on ľassure : c Celui qui vous remercie, ce n'est pas le 
ministre de la justice, c'est le ministre de la Révolution. » 

La participation de Danton aux massacres de septembre fut 
donc publique, efľrontée, principale entre toutes. 
C'est, sur son nom, la tache íneffagable. 
U quitta le ministére aussi vite qu'il y était monté. Avant 



vention, íl aurait dú rendre ses comptes. 
11 se dispensa de cette formalité génante. 
« Nous avons ótó forcés á des dépenses extraordinaires, dit-il, 
et, pour laplupart de ces dépenses, j'avoue que nous n'avons 
point de quittances bien légales. Tout était pressé, tout s'était fait 
avec précipitation : vous avez voulu que les ministres agissent 
tous ensemble : nous ľavons fait, et voilä notre compte l » 
Ainsi fit plus tard le dictateur Gambetta. 
Tel est , des révolutionnaires , ľusage antique... et peu 
solennel. 



Au moment de mettre sous presse, nous apprenons 
avec plaisir que notre savant et infatigable collabo- 
rateur, M. André Joub'ert, vient ďobtenir, pour son 
Étude sur la Vie privée en Anjou, une des six mentions 
honorables décernées par ľAcadémie des Inscriplions 
et Belles-Lettres. La Revue de ľAnjou est ďautant plus 
heureuse ďannoncer ce sticcés á ses lecleurs qu'elle a eu 
la bonne fortune de publier la premiére cette ceuvre 
ďérudition dont ľéloge n" est plus á faire. 



Le Propriétatre-Géran t , 
G. GRASSIN. 




bancs de la Gon- 



Ernest Faligan. 



(A suiore. ) 



Anger*, imprimerle-librairta Gbrmain et G. Grassin. 1102-85 



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TABLE DES MATIÉRES 

DU 

DIXIÉME VOLUME 

JANVIER — JUIN 1885 



JANYIEK -FÉVRIER 

Pages 

Préliminaires de la Pacification. — Les Conférences. — 
Pouancé, Candé , Montfaucon. — Novembre , décembre 

1789. — Janvier 1800. - De la Sicotiôre 1 

Un cercle de petite yille au xtiii* siécle. — 6. d'Espinay . • 31 

Les deux fréres. — Th. Pavie 46 

Mort de l'Angevin Fran^ois Pelé , sieur de Landebry , 1593. 

— A. Ledru 68 

La Chátellenie de la Jaille-YYon et ses seigneurs , d'aprés les 
documents inédits (1052-1789) (Suite et fin). — Andró 

Joubert 75 

Un fabuliste espagnol. — P. Henry 94 

Auguste Bruas. - Elie Sorin 109 

Chronique bibliograpbique. Fleurs et peinture de íleurs. — 

Renó Bann 112 

MARS - AVRIL 

Préliminaires de la Pacification. — Les Conférences. — 
Pouancé, Candé, Montfaucon. — Norembre, décembre, 
1789. — Janvier 1800 (Suite et fin.) - De la Sicotiére . . 117 

Les deux fréres (Suite et fin). — Th. Pavie 173 

La Chátellenie de la Jaille-Yron et ses seigneurs , d'aprés les 
documents inédits (1052-1789) (Suite et fin). — André 
Joubert 194 



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— 266 — 



Pagee 



Figaro ou considérations d'un voyageur qui attend le train. 
— Art. du ChÔne 

Chronique bibliographique 

Armorial général de ľAnjou. — André Joubert. 

Un mignon de la Cour de Henri III, Louis de Clermont, 

sieur de Bussy d'Amboise, gouverneur d'Anjou ; — Les 

Conventionnels d u départementde la Mayenne ; — Coblenz 

et Quiberon , Souvenirs du comte de Contades , pair de 

F ranče ; — Ľart de la Diction. — 8. de H. 

Rócits ďun Soldat. 



Les miséres de ľAnjou aui rv* et x?i* siecles* — Les Gueux 

en Anjou, leur organisation, leurs moeurs et leur langage. 

— André Joubert 

Les doléances des Angevins en 1651, mémoire inédit, publié 

par A. Lemarchand 

Ľinstruction publique avant la Révolution, d'aprés de récents 

travaux. — H. Faye 

Histoire généalogique de la famille de Lancreau, depuis le 

xiv* siécle jusqu'ä la Révolution. — Ľabbé Bourdais . . 
Établissement de ľaumône publique á ľhôpital général de la 

Charitó d'Angers ou bôpital des Renfermés. — Ch. Méoiére 
Ladéroute des Vendéens aprés la bataille du Mans. Décembre 

1793. — Lettre d ; un soldat. — Queruau-Lamerie . . . 
Le Cbevalier au Barisel, fabliau. — A. Lemarchand . . . 
Documents inédits sur Jean de Léaumont, sieur de Puygaillard, 

1580-1584. - André Joubert 

Chronique bibliographique. — Danton , par Vietor Pierre. — 

Ernest Faligan 

Ľ Etude sur la Vie privée en Anjou ä ľAcadémie des ínscrip- 

tions et Belles-Lettres 



235 
240 



145 

174 

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216 

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264 



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La Grande Marniôre , par G. Ohnet, 1 vol. in-18 ..... . 3 50 

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