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REVUE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN 



EEVTJE 



DE 



L'ART CHRÉTIEN 

ORGANE DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

depuis le 1" janvier 1878 

RECUEIL TRIMESTRIEL 



DIRIGE PAR 



M. LE CHANOINE J. CORBLET 

Membre de la Société de Saint-Jean 

Correspondant de la Société nationale des Antiquaires de France 

et du Ministère de l'Instruction publique. 



VINGT-TROISIEME ANNEE 

Deuxième série, tome XI (XXVIIle de la. collection). 



ARRAS 



LIBRAIRIE DU PAS-DE-CALAIS 
rue d'Amiens, 41 et 43 

P.-M. LAROCHE, DIRECTEUR 

MDCGGLXXIX 



PARIS 

PILLET ET DUMOULIN 

IMPRIMEUnS 

rue des Grands-Augustius 5. 




BEEF 



DE 



SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIII 



AU DIRECTEUR DE LA REVUE DE L'ART CHRÉTIEN 



Admodum Rdo Dno Obmo Dno Julio CORBLET, Rectori 
periodicarum litterarum quse eduntur sub titulo « Revue 
de TArt cJirétien », Versalias. 

Admodum Rde Dne Obme, 



Excepit SSmus Dnus Léo XIII volumina a Te aliisque illus- 
tribus scriptoribus édita sub titulo « Revue de l'Art chrétien » 
ac simul aliud opus a Te typis vulgatum quod inscribitur 
« Hagiographie du diocèse d'Amiens. » 



— 2 - 

Cura in hoc munere quod tuo ac aliorum scriptorum 
nomine ohtulisti, perspexerit Sanctitas Sua sincerum testhno- 
nium devotœ vestrœ voluntatis erga Ckristi Vicarium et Apos- 
folicam Sedem, atque ex tua epistola agnoverit studia vestra 
eo spectare, ut insignihus artis christianœ monumentis lucem 
afférentes religioni et scientiœ utiliter inserviatis, pietatem et 
egregiam industriam vestram libenter commendavit , vota, 
faciens ut labores vestri copiosis fructihus féliciter cumu- 
lentur. 

Quamquam autem Patri Beatissimo datmn adhuc non 
fuerit, propter niolem, occupationum quibus distinetur, ut 
oblatis voluminïbus delïbandis operatn posset adjicere, offi- 
cium tamen filialis obsequii vestri, paternœ Suœ dilectionis 
significatione prosequitur, et gratum Suum animum Vobis 
omnibus pro munere quod misistis ministerio meo cupit esse 
testatum. Annuens demum postulat ionibus vcstris, Apostoli- 
cayn Benedictionem in pignus Pontificiœ dilectionis et in 
auspicium cœlestium gratiarum, tum Vobis omnibus, tum 
Editori vestrarum lucubrationum qui suœ filialis venerationis 
testimonium vestro conjunxit, peramanter in Domino im- 
pertivit. 

Gratum, mihi est hœc Tïbi, Dne Obme, ex Pontificiis mandafis 
significare, ac simul sincerœ meœ existimationis scnsus Tibi 
profiteri, quibus sum ex animo Tui, admodum Rde Dne Obme, 

Dévolus famulus, 

Garolus NOGELLA, 

SSmi Uni ah cpistolis latinis. 

Romœ, die 3 Septembris An. 1879. 



— 3 — 



TRADUCTION 



Au très révérend et très considéré Monsieur Jules GORBLET, 
Directeur du Recueil périodique intitulé Revue de l'Art 
chrétien, à Versailles. 

Très révérend et très considéré Monsieur, 

Sa Sainteté Notre Seigneur Léon XIII a accueilli l'hom- 
mage des volumes rédigés par vous et par d'autres illustres 
écrivains, sous le titre de Revue de l'Art chrétien, et en même 
temps d'un autre ouvrage publié par vous, intitulé Hagiogra- 
phie du diocèse d'Amieiis. 

Dans cet hommage fait en votre nom et au nom de vos 
collaborateurs. Sa Sainteté, ayant reconnu un sincère témoi- 
gnage de votre dévouement au Vicaire de Jésus-Christ et au 
Saint-Siège Apostolique et ayant vu par votre lettre que le 
but de vos études à tous est de servir utilement la cause de la 
religion et de la science, en mettant en lumière les monu- 
ments insignes de l'art chrétien, a loué avec empressement 
votre piété et votre zèle éminent, en faisant des vœux pour 
que des fruits abondants couronnent heureusement vos 
travaux. 

Bien qu'il n'ait pas encore été permis à notre Bienheureux 
Père, à cause de la multitude des occupations qui lui incom- 
bent, de prendre connaissance des volumes par vous offerts, 
il répond aux témoignages de votre piété filiale par la mani- 
festation de son affection paternelle et désire vous attester à 
tous, par mon ministère, sa gratitude pour le présent que 
vous lui avez envoyé. Enfin, accueillant a^os demandes, il a 
accordé bien affectueusement dans le Seigneur, comme gage 



_ 4 — 

de son amour pontifical et comme présage des grâces célestes, 
tant à vous tous qu'à l'Éditeur de vos publications qui s'est 
associé à vos sentiments de filiale vénération, la Bénédiction 
Apostolique. 

Ce m'est une chose agréable, très considéré Monsieur, de 
vous transmettre cette réponse par l'ordre du Souverain 
Pontife et de vous exprimer en même temps les sentiments de 
sincère estime avec lesquels je suis, très révérend et très 
considéré Monsieur, 

Votre dévoué serviteur, 

Charles NOCELLA, 

Secrélaire de Sa Sainteté poiu' les lettres latines. 

Rome, 3 Septembre 1870. 




REVUE DE L ART CHRE^ 



JUILLET SEPTEMBRE 1879. 




Dresse var Louis PCesse' 



REVTJE Dt L ABT CHRETIEN 



JUILLET SEPTEMBFIE 1879 



de t'JLçi^IE 




LES 

MONUMENTS HISTORIQUES 

DE L'ALGÉRIE 



DEXJXIIElSXi: EÏXJDE 



LE ROUTIER ARCHÉOLOGIQUE DE L'ALGÉRIE 



PREMIER ARTICLE) 



Si le lecteur de la Revue de l'Art chrétien veut bien se rap- 
peler la notice que nous avons consacrée, en iSll, aux édi- 
fices classés comme monuments historiques dans les trois pro- 
vinces de notre belle colonie africaine, il ne sera pas étonné si, 
aujourd'hui, tenant notre promesse, nous revenons sur le même 
sujet, en étudiant cette fois les monuments et les ruines (non 
classés) des dominations romaine et arabe, qui jalonnent les 

routes actuelles de l'Algérie. 

L.P. 



Sous la colonnade du Louvre, parallèlement au Musée Égyptien, 
dans un couloir long, étroit, élevé de plafond et éclairé par de 
hautes fenêtres, le public était admis naguère à visiter le Musée Al- 
gérien, fermé aujourd'hui, nous ne savons pourquoi. 

' Voir IP sciie;, t. XXI, 1877, Avril-Juin, p. 324. 



6 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

L'inventaire de ce Musée donne des inscriptions votives monu- 
mentales ou tumulaires, celles, entre autres, si intéressantes pour 
la géographie comparée de l'Afrique, de Rusicada (Philippeville), 
dédiée à Vénus : 

GENIO COLONIAE 

VENERIAE RVSICADIS 

AVG. SACR... 

et de Saldai (Bougie) : 

COL IVL AVG SALDANT 



puis des inscriptions arabes et turques en caractères koufiques et 
neskris^ provenant de M'chahed ou pierres tombales de pachas ; des 
fragments de colonnes, de chapiteaux et de statues ; un buste de 
Juba II, roi de Mauritanie, dont le profil rappelle celui de ses mé- 
dailles ; un charmant bas-relief, fragment d'une représentation de 
panathénées ; des lampes en bronze ; des moulins à bras en granit, 
et, comme joyau de ce Musée, le Triomphe d' Amphitrite que repré- 
sente la mosaïque rapportée du Bardo de Constantine ; la pureté du 
dessin et Téclat des couleurs de ce chef-d'œuvre ne sauraient être 
surpassés par le dessin et les couleurs des mosaïstes modernes. 

Le Musée Algérien du Louvre, qui n'a aucune raison d'être, puis- 
que nous possédons l'Algérie, et dont les incriptions, fragments de 
statues, etc. figureraient mieux dans les villes d'où on les a tirés à 
grands frais, a été créé à la suite d'explorations faites par une Com- 
mission scientifique. Cette Commission, instituée par les Ministres 
de la Guerre et de l'Instruction publique, fonctionna activement de 
1838 à 1842, c'est-à-dire à une époque où notre armée, conquérant 
l'Algérie pied à pied, n'allait pas au-delà de Bône, de Constantine, 
de Setif, de Bougie, de Medéa et du lac salé, au-dessus d'Oran. 

Tebessa, Lambèse, Tubuna, Auzia (Aumale) et leur banlieue, si 
riches en monuments romains, étaient autant de villes inconnues. 
On savait bien quelques-uns de leurs noms, mais par les itinéraires 
fautifs ou incomplets d'Antonin, de Ptolémée et de Peutinger. 

De Tlemcen, la ville des Beni-Zeiyan, à peine entrevue en 1836, 
et occupée définitivement en 18i2, de Tlemcen où les architectes de 
l'Alhambra avaient élevé quelques mosquées, un rapport officiel. 



DE L'ALGÉRIE 7 

rédigé par un topographe, fort peu artiste, affirmait que : « ... rien, 
dans ses monuments, ne rappelait aujourd'hui son antique splen- 
deur. .. ' » 

Les travaux publiés par la Commission, et nous ne parlerons ici 
que de ceux de MM. Ravoisié - et de De La Marre ^ font regretter 
l'inopportunité de la création de la Commission scientifique, alors 
que l'Algérie n'était pas ouverte comme aujourd'hui. Les lacunes 
laissées dans ces travaux furent comblées plus tard par des savants 
de bonne volonté, dans Y Annuaire de Constantine * et la Remie afri- 
caine ^ répertoires des découvertes archéologiques en Algérie. 

Dès 1849, le colonel de la Légion étrangère Carbuccia, mort gé- 
néral à Gallipoli, utilisant le savoir et le bon vouloir de son corps 
d'officiers, put adresser à l'Académie des Inscriptions et Belles- 
Lettres un ensemble de mémoires sur l'occupation romaine dans le 
cercle de Batna, accompagnés d'un immense atlas de cartes et de 
plans, coupes et élévations des monuments décrits. Atlas et mé- 
moires, déposés aux Archives de l'Institut, valurent au colonel Car- 
buccia la grande médaille d'or accordée annuellement aux meilleurs 
travaux sur les Antiquités nationales. 

Plus tard, de 1852 à 1838, pendant que M. de Slane rétablissait 
le texte arabe de V Histoire des Berbères d'Ibn-Khaldoiin, dont il don- 
nait une traduction ^ M. Léon Renier publiait, en 1837, tous les 
documents épigraphiques qu'il avait recueillis dans son voyage en 
Algérie, sur place ou par communication ^ . 

' Tableau de la situation des Établissements français dans l'Algérie en 1838 
et 1839. Paris, Itnp. Roy., 1839; 2'' partie, p. 287. 

^ L'Algérie monumentale, par Ravoisié, grand in-folio avec gravures. Paris, 
Firmin-Didot, en cours de publication. 

^ L'Archéologie de l'Algérie, par le Comt De La Marre, ia-4'' avec gravures. 
Paris, Imp. Nation., 1850. 

* Annuaire de lu Société archéologique de la province de Constantine, in-S". 
Constantine, chez Arnolet, paraissant tous les ans deptiis 1853. 

^ La Revue africaine, paraissant tous les deux mois depuis 1856, par cahier 
in-S**. Alger, chez Jourdan. 

® Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes, par Ibn-Khaldoun, texte 
arabe, 2 vol. in-4°. Alger, Imp. du Gouvernement. — La même, traduite par 
M. de Slane, 4 vol. in-8". Alger, Imp. du Gouvernement. 

^ Liscriptions romaines de V Algérie, par Léon Renier, grand in-i". Paris, 
Gide et Baudry, 1857. 



8 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

Enfin les monuments arabes de Tlemcen, d'El-Eubbad et de 
Mansoura dont M. Ch. Brosselard donnait une si intéressante mo- 
nographie \ étaient mesurés, dessinés et pliotographiés par les ar- 
chitectes MM. Yiala de Sorbier, Magnier et Lefèvre. Dans ces der- 
niers temps, M. E. Duthoit, architecte d"Amiens, chargé d'une mission 
scientifique en Algérie, visitait principalement Tlemcen et faisait 
des monuments de cette ville l'objet d'un rapport au Ministre de 
l'Instruction publique -. 

Nous avons indiqué les principales sources auxquelles on pourra 
puiser utilement pour les études archéologiques sur l'Algérie, et, 
si nous venons compléter la notice que nous avons donnée dans 
cette Revue, sur les monuments historiques des Romains de la Nu- 
midie et de la Mauritanie et des dynasties arabes et berbères du 
Maghreb, c'est que nos voyages et nos études, du littoral au Sahara, 
pendant près de dix ans, nous ont permis de dresser le dénombre- 
ment des richesses monumentales que personne n'a publié encore. 

C'est toujours de l'Est à l'Ouest que nous conduirons nos lecteurs 
en Algérie, en rayonnant des centres principaux aux localités moins 
importantes. 

PROVIXCE DE CONSTAXTIXE 

PHILIPPEVILLE, Rusicade, dont l'histoire parle peu, a dû cepen- 
dant tenir un rang important dans la Province numidienne. comme 
l'attestent encore l'étendue et la magnificence de ses ruines. Nous 
parlerons pour mémoire de Yamphitliéàtre situé au S.-E. de la ville, 
complètement disparu en 1843, et dont les pierres servirent en 
grande partie, en 1839, à l'édification de Philippeville et à la cons- 
truction du rempart crénelé qui devait mettre les nouveaux colons 
à Tabri d'un coup de main de la part des indigènes. 

Nous signalerons près du fort d'Orléans, non loin du théâtre, sur 
la partie S.-O. du Bou-lala d'immenses citernes, fort bien restau- 

* Les Inscriptions arabes de Tiemcen, par Ch. Brosselard, Revue Africaine, 
n<" 14 à 27. 

- Archives des missions scientifiques et littéraires, troisième série, tome I, 
deuxième livraison, p. 305 à 326. 



DE L'ALGÉRIE 9 

rées; sur la place Corneille, des colonnes, àes chapiteaux corinthiens 
et des frises dont les dimensions énormes font supposer avec raison 
que ces débris appartenaient, suivant feu M. Roger, conservateur du 
musée, à un temple dédié à Bellone ; dans la maison Nobelli, près 
de la porte de Stora, une mosaïque qui rappelle par le sujet et l'exé- 
cution celle du Musée algérien : Amphitrite entourée de poissons 
aux vives couleurs. La propriété Becker, à 1 kil. S. de Philippeville, 
renferme également une fort belle mosaïque décorant le plancher 
de la salle de bain d'une ancienne villa. LE MUSÉE archéologique 
installé dans l'ancien Me'rt^/'e rom«m ', renferme des statues, celle 
entre autres de l'empereur Adrien, des bustes^ un scaphium ou 
cadran en marbre blanc, divers fragments d'architecture et des 
épigraphes, inscriptions votives ou funéraires. Nous avons donné 
une partie de l'inscription sur laquelle on lit le nom romain de 
Philippeville. Pourquoi les pierres épigraphiques qui rappellent les 
anciens noms des villes, des colonies, des camps et des forteresses 
ne sont-elles pas scellés, dans les cités modernes, sur les parois des 
salles d'honneur, des mairies, des préfectures ou des bordjs? Là est 
leur véritable place et non dans de lointains musées oij elles n'of- 
frent aucun intérêt, et non en plein air où elles s'effritent sous 
l'action corrosive de la pluie, du froid ou de l'extrême chaleur! 

A 5 kil. 0. de Philippeville, adossé à la montagne, s'élève le joli 
bourg de Stora qui fut le port de Rusicade et naguère encore celui 
de Philippeville. Une immense voûte romaine au fond de laquelle 
coule une fontaine, borde la route qui surplombe la mer. De belles 
CITERNES, romaines également, sises à mi-côte, à l'O., sont alimen- 
tées par l'oued-Cheddi dont les eaux sont amenéies au moyen d'un 
TUNNEL trouvé et restauré par le Génie militaire. 

A 8 kil. E. de Philippeville, au Djebel-Filfila, existent «les car- 
rières de marbre blanc statuaire exploitées autrefois par les 
Romains. 

De Philippeville à Constantine, parle chemin de fer, on rencontre 
à 27 kil., le village de Robertville près de la voie romaine et des 
ruines de Villa-Sele (?) ; — à 80 kil., le Hamma, Azimacia, an- 
cienne station balnéaire. 

' Classé dans les monuments historiques. V. cette Revue,' t. XXI, p. 325. 



10 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

A 85 kil. CONSTANTINE, Cirta, rocher en langue numidique, tour 
à tour capitale de Syphax, de Massinissa, de Micipsa, d'Adherbal 
et de Juba-le-Jeune, érigée en colonie par Jules César, s'appela 
Cirta Julia ; ruinée en 311, dans la guerre de Maxime contre Alexan- 
dre, rétablie en 313 par Flavius Constantinus, elle prit le nom de 
Constantina. Bélisaire la trouva encore debout alors que les Van- 
dales avaient envahi l'Afrique. C'était toujours la ville dont Salluste 
disait : « Neque propter naturam loci^ Cirtam armis expugnare po- 
terat Jugurtha. » 

Constantine ne fut pas toujours isolée sur son rocher; Koudiat- 
Ati, au S.-O., et Mansoura au S.-E. en formaient les quartiers exté- 
rieurs. C'est à Mansoura que Peyssonel a vu un arc de triomphe 
dont il a fait la description suivante : « Trois grandes portes le 
forment : celle du milieu a environ 33 pieds de large; les autres sont 
proportionnées, mais plus petites. On n'y voit ni bas-reliefs ni ins- 
criptions. Quelle que soit l'origine de ce monument, on est porté à 
croire qu'il occupait l'extrémité d'un hippodrome parallèle à l'en- 
caissement du Roumel, et bordé par une muraille qui soutenait les 
terres de l'étage supérieur. L'ignorance des Musulmans, trop sou- 
vent prise pour de l'imagination, avait doté l'arc de triomphe du 
nom de Kasr-et-Ghoula, le château de la fée malfaisante \ » Les 
travaux de terrassements faits dans l'enceinte et au-delà de l'hippo- 
drome pour la construction de la gare du chemin de fer, ontamené 
la découverte de pierres de taille, corniches, chapiteaux, fûts de 
colonnes, pilastres, bornes semi-cylindriques et gradins provenant 
sans doute de la spina, long mur divisant l'arène en deux parties 
égales pour les courses des biges et des quadriges. Quant au por- 
tique, Salah-Bey le fit démolir pour la restauration du pont romain 
reliant Mansoura à la pointe E. de Constantine. Shaw, venu après 
Peyssonel signale les ruines qu'il vit sur le plateau de Man- 
soura ^ 

Shaw décrivait ainsi Koudiat-Ati : « La langue de terre au S.-O., 
près de laquelle se trouve la principale porte de la ville, a environ 

1 Voyages dans les Régions d'Alger et de Tunis en i7,24 et 1125, par Peys- 
sonel, etc., 2 vol. in-8°. Paris, Gide, 1838. Voir tome L 

^ Voyages dans plusieurs provinces de la Barbarie, etc., par Shaw, trad. de 
l'Anglais, 2 vol. in-i". La Haye, 1743. Voir tome 11. 



DE L'ALGÉRIE H 

cinquante toises de large et est entièrement couverte de débris ren- 
versés, de citernes et autres ruines, qui se prolongent jusqu'à la 
rivière et s'étendent ensuite parallèlement à la vallée. » 

Si Mansoura avait son hippodrome, Koudiat-Afi possédait un 
Amphithéâtre que les Arabes désignaient, avant sa destruction, sous 
le nom Aq Fondouk-er-Boum, caravansérail des chrétiens. Un/jze- 
destalsuY lequel on lit amphitheat?'i, ivansT^orié au square de la porte 
Valée, est tout ce qui reste du monument. 

Koudiat-Ati est redevenu, sous les Français, une annexe impor- 
tante de Constantine, comprenant deux faubourgs, celui de Saint- 
Jean à rO., et celui de Saint-Antoine, au N. et à l'E. Tous deux sont 
reliés au S. par la rue Rohault-de-Fleury dont le percement a mis 
à jour des inscriptions et des fragments de mosaïques. 

Au bas de Mansoura, en remontant l'oued Bou-Merzoug qui se 
jette dans le Roumel, à Sidi-Rached pointe S. de Constantine, on 
rencontre Tinscription des martyrs ', puis le Bardo d'oi^i vient la 
MOSAÏQUE du Musée Algérien et enfm I'aqueduc ". 

Avant d'entrer dans Constantine, nous nous arrêterons devant le 
pont et le tombeau de Prœcilius. 

Le pont, en arabe El I{a?itra. — Des cinq ponts jetés sur le ravin 
du Roumel de TE. au S., quatre dont on voit encore les amorces, 
furent démolis en 704 deTIIégire (1304 de J.-C), par Ben-el-Emir, 
Kaid de Constantine, quand il se révolta contre Khaled, souverain 
de Bougie. Le seul, en partie debout aujourd'hui, qui relie Cons- 
tantine à Mansoura et à Sidi-M'cid, avait une hauteur totale de 
105 mètres au-dessus du niveau des eaux du Roumel, y compris le 
pont naturel haut da 41 mètres et dont la clef de voûte avait une 
épaisseur mijiima de 16 mètres. Ainsi posé sur cette voûte natu- 
relle, le pont présentait deux rangées d'arches superpos-^c^s. On re- 
connaît aisément les restes de l'ouvrage primitif, et l'ancien tra- 
vail romain est facile à retracer. Il se composait à l'étage inférieur 
de deux piles, de deux arches et de deux demi-arceaux s'appuyant 
d'un côté sur les piles, de l'autre sur le rocher; l'étage supérieur 
était formé de six arches. On retrouve encore comme appartenant 

' V. t. XXI, p. 326. 
^ V. t. XXI, p. 325. 



12 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

à ces premières constructions presque tout l'étage inférieur, et, à 
l'étage supérieur, la culée de gauche, la dernière pile de droite et 
la culée do la même rive. Quant aux sculptures placées entre les 
deux principales arches, elles ont été fort mal décrites par Shaw. 
Les deux éléphants se faisant face sont d'un travail très grossier, qui 
semble appartenir à une époque fort reculée ; l'autre pierre sculptée 
qui, comme la précédente semble avoir été encastrée dans le pilier, 
par un caprice de l'architecte, représente une femme vêtue si légè- 
rement, qu'il est facile de deviner sous les draperies le modelé de 
son corps. Vers l'année 1793, ce pont avait été reconstruit dans sa 
partie supérieure par Salah-Bey, sous la direction de Don Bartolo- 
meo, architecte de Mahon. Le 18 mars 1837, une des piles supé- 
rieures d'El-Kantra, la plus rapprochée des murs, s'étant écroulée, 
entraîna dans sa chute les deux arceaux qu'elle supportait, ainsi que 
22 mètres de la conduite d'eau qui alimentait la ville. Cet accident 
obligea à démolir la plus grande partie du pont et on y procéda à 
coups de canon. En démolissant la partie supérieure de la culée de 
droite, on mit à jour deux blocs dont les fragments d'inscription 
pouvaient faire penser que le pont avait été construit de l'an 138 à 
161 après J.-C, sous le règne d'Antonin-le-Pieux. Mais M. Cherbon- 
neau suppose que ces deux pierres faisaient partie de l'arc de 
triomphe élevé à Mansoura et détruit par Salah-Bey, pour la recons- 
truction d'El-Kantra '. Un pont en fer d'une seule arche, a été cons- 
truit par M. de Lannoy^ ingénieur en chef du département de Cons- 
tantine ; jeté hardiment sur le goufïre duRoumel, il donne, comme 
l'ancien, entrée, du côté S. E. de la ville, à la nouvelle rue Natio- 
nale ^ 

Le tombeau de Pr.ecilius. Un sentier entre la ville et la route de 
Philippeville^ conduit, vers l'O., au pied du Bordj-et-Açous, ancienne 
TOUR BYSANTiNE ; près dc là est le tombeau de l'orfèvre Praecilius. La 
découverte de ce tombeau est due à des fouilles dirigées à l'endroit 
oh l'on supposait qu'avaient dû jaillir les eaux thermales alimentant 

' Annuaire de Constantine, Les monuments romains de Constantine, par 
Cherbonneau, année 1858. 

■^ Voyages dans la Barbarie, par Shaw, t. II. — U Algérie monumentale^ par 
Ravoisié, premiers fascicules. — Journal de l'expédition des Portes de fer, par le 
duc d'Orléans, in 4" avec gravures d'après Raffet. Paris, Imp. Roy., 1844. 



DE l'algérie 13 

un bain public fréquenté jusqu'en 1797, et supprimé par Hadj-Mous- 
tafa-English-Bey. Le caveau qui renfermait le tombeau était cou- 
ronné par une terrasse à laquelle on arrivait au moyen d'un escalier 
extérieur et tournant ; l'intérieur était décoré de peintures à fres- 
ques et de mosaïques. Sur un sarcophage renfermant, quand on l'a 
ouvert, un squelette complet, une inscription en vers latins relatait 
que le mort, nommé Prœcilius, avait vécu 100 ans, après avoir 
mené une existence joyeuse avec ses amis, agréable et sainte avec 
sa femme ' . 

Entrant maintenant dans Constantine, nous nous dirigerons vers 
la Kasba située à la pointe N. de la ville et surplombant le vertigineux 
ravin duRoumel. La Kasba dont les Romains avaient fait leur capi- 
tole et leur citadelle, renferme toujours les citernes qu'ils y ont 
construites. Ces citernes étaient alimentées par les eaux du djebel 
Ouach, élevé de 1300 met. au-dessus du niveau de la mer, à 12 kil. 
N. E. de Constantine. Ces eaux arrivaient dans un château-d'eau à 
Mansoura, et s'écoulaient ensuite par un immense siphon jusqu'à 
l'aqueduc dont une pile est encore visible sur les rochers inférieurs 
du ravin. D'autres citernes, à Koudiat-Ali, alimentées par les eaux 
du Bou-Merzoug, étaient distribuées dans les fontaines de Constan- 
tine par des conduits en terre cuite. Les débris de ces conduits, re- 
trouvés jusqu'à ce jour dans les travaux de voirie, accusent quatre 
provenances distinctes signalées par les ethniques des lieux de 
fabrication : 

TiDiTNi : Tidditani, aujourd'hui Khaneg. 

VzELiTAN : Uselitani, aujourd'hui Oudjel, 

AvzvRENSis ; Audurus, sur la route de Bône? 

Gemellensis ; Gemellse, sur le territoire de Lambèse à Setif. 

Le Génie militaire a fait encastrer dans les murs de la Kasba, 
regardant la rue Damrémont, des inscriptions qui, au nombre de 
plus de vingt, offrent un grand intérêt pour la science épigraphique. 
L'une d'elles, par exemple, qui date du règne d'Alexandre Sévère, 
est une dédicace faite par la république des Cirtensiens, 

RESPVBLICA CIRTENSIVM, 

' Annuaire de Constantine^ Le tombeau de Prsecilius, par F. Bâche, années 
4856-1857. 



14 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

à son patron Publius Julius Junianus Martialianus ; une autre est 
dédiée à Titus Csesernius, patron des quatre colonies. 

PATRONO OVATVOR COLONIARVM ; 

les quatre colonies dont il est ici question sont les Colonise Cir- 
tenses, groupe politique composé de Cirta, Constantine ; de lîiisi- 
c«c?e, Philippeville ; de Mileu, Mila; de Chullu, Collo, dont les 
citoyens étaient généralement inscrits sur les rôles de la tribu Qui- 
rina \ 

Plus bas que la Kasba, à l'intersection des rues de France et des 
Cigognes, et, dans le nivellement de cette dernière, on a mis à 
jour les BAINS de Caïus Arrius Pacatus. Un dé d'autel, en calcaire 
bleuâtre, trouvé à l'entrée de l'établissement, porte l'inscription 
suivante : 

C. ARRIVS PACA 

TVS BALNEVM 

PACATIANVM 

SIBI. MENS. XIV. 

La famille Arria est connue^ dans laNumidie, par les épigraphes 
relevées à Cirta, à Kef-Tazerout, à Tamugas et à Aïn-el-Bey. 

C'est dans la rue Combes^ au coin de la rue Cahoreau qu'était situé 
le Tétrastyle offert et dédié, dit l'inscription, par C. Julius, sur- 
nommé Potitus, monument formé de quatre arcades. Ce monument 
a disparu dans l'ouverture de la rue Nationale. En perçant la rue 
Cahoreau et en démolissant une masure mauresque, on exhuma un 
TEMPLE grec qui tournait son frontispice vers les deux principales 
arcades du tétrastyle, ainsi qu'un large parvis d'oi^ les fidèles assis- 
taient aux sacrifices. De nouvelles fouilles amenèrent bientôt la 
découverte d'une mosaïque, d'une frise, de deux lions, d'une ins- 
cription latine, d'une tête crénelée, Cirta? et d'un mascaron, tête 
gigantesque de Jupiter. 

Lors du percement de la rue Nationale, qui conduit de la place 
Valée à la porte d'El-Kantra et traversant Constantine de l'O. à l'E., 

^ Voir pour ces inscriptions, les précédentes et les suivantes, Les Inscriptions 
romaines de l'Algérie^ par M. Léon Renier. 



DE l'aLGÉRIE 15 

Oh a trouvé dans les fouilles de la maison Hamouda une statue de 
Bacchus. 

Les documents épigraphiques, les fragments d'architecture et de 
sculpture auxquels viennent se joindre des collections particulières 
assez importantes, soit par dons, échanges ou acquisitions, forment 
le noyau d'un musée partagé en deux sections : l'une à la mairie, 
l'autre dans la partie N.-O. du square Yalée. 

Les collections de lamairie comprennent des poteries : pots, sceaux, 
lampes; des bronzes : lampes, fibules, boucles, bracelets, miroirs, 
clous, clefs, statuettes, celle, entre autres, d'une Victoire ailée, 
haute de 23 centim. , un vrai chef-d'œuvre ; des bijoux en or : bagues, 
bracelets, épingles; des pierres gravées et enfin plus de 3000 mé- 
dailles dont 500 en argent, toutes à fleurs de coin. 

Les collections du square Valée se divisent en poteries telles que 
amphores^ tuiles, tuyaux; en débris nombreux de sculpture et d'ar- 
chitecture et surtout en monuments épigraphiques qui se subdivisent 
en inscriptions puniques, romaines et arabes. 

Nous n'avons, jusqu'à présent, donné que le texte ou partie du 
texte des inscriptions relatives aux anciens noms de localités, si 
intéressantes pour les études de géographie comparée; cependant, 
nous signalerons parmi les inscriptions tumulaires du square Valée, 
les suivantes, à cause du grand âge oii sont arrivées les personnes 
qu'on y mentionne. 

D. M. D. M. 

VMBRIA MATRONICA G. IVLIVS 

PACATVS 

V. A. CXV V. A. 

H. S. E. CXX. 
O. T. B. Q. 

On peut lire le nom de Cirta sur les murs de la Kasba ; on lira, au 
square, celui de Conblantine : 

ORDO FELICIS 

COLONIAE CONSTANTI 
NAE PROVINCIA NVMI 
DIA 



16 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

Sur un pied-droit de la jolie porte arabe S.-O. à'Ed-Djebia, de 
la piscine, on lit deux inscriptions latine et grecque. 

Environs de Constanthie. KHRENEG. A. 24 kil. N.-O. de Constan- 
tine, à l'entrée d'une coupure ou gorge, Khreneg, qui rappelle celle 
du Roumel et qui donne passage à l'oued-Smendou, sur le banc 
d'un roc qui couronne la rive droite, s'élevaient jadis les murs d'une 
petite ville protégée^ presque de tous les côtés, par d'infranchissa- 
bles escarpements. MM. de Creuly et Léon Renier, qui ont visité 
Khreneg, ont publié de cette localité plusieurs documents épigra- 
phiques dont le plus curieux lui restitue son ancien nom de 
Tiddi. 

IVLIAE. AUG. MATRI 

CASTROR. CONJVGI 

IMP. CAES. DIVI. M. ANTO 

NINI 

RES PVB 

TIDDITANOR 

D. D. 

Dans la nécropole de Tiddis, en face et à 300 met. N.-E. de Khre- 
neg, on a compté jusqu'à présent, six centenaires : trois femmes^ 
Burososa, Januaria et Porcia Maximiiia, qui ont vécu chacune cent 
ans, et trois hommes, Sittius Januarius, qui a vécu cent ans, Quin- 
tus Juliîis, qui a vécu cent un ans, et enfin jElius, qui a vécu cent 
cinq ans I 

Le MONUxMENT DES LoLLius cst situé à 4 kil. de Khreneg, sur la rive 
droite de l'oued-Smendou. Ce monument qui a la forme d'un cylin- 
dre relevé par un soubassement et une corniche surmontée d'une 
assise formant attique, couronne le sommet d'un massif dont les 
pentes descendent à l'oued-Smendou; il frappe, tout d'abord, par 
l'harmonie de ses proportions dont les détails rappellent, d'une façon 
curieuse, notre système métrique. Les gradins ont juste un mètre 
de largeur; c'était aussi la mesure de l'assise supérieure aujourd'hui 
déplacée; la hauteur des gradins est de six décim. L'élévation totale 
du monument est de 5 met. et demi ; le diamètre est de dix. L'assise 
supérieure porte quatre inscriptions; celle de l'E. est la mieux con- 
servée ; elle rappelle qu'un Quintus Lollius Urbicus, personnage 



DE L'ALGÉRIE 17 

important du temps d'Adrien^ a élevé ce cénotaphe à cinq membres 
de sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et son oncle. Le 
nom deLollius se retrouve àKhreneg' et à Constantine. Tel qu'il est, 
le monument des Lollius, par son importance architecturale, sa con- 
servation, l'intérêt qui s'attache au nom de son fondateur mérite de 
prendre place en Algérie^ parmi les Mo7m77ie',its historiques, après 
le Kboiir-er-Roumia, entre Koléa et Cherchel,et le Medracen, entre 
Constantine et Batna \ 

Oudjel, à 27 kil. N.-O. de Constantine, la région du Djebel- 
Chettaba, à 2 kil. S.-O., Ahi-el-Bey, h 15 kil. S., sont couvertes de 
ruines parmi lesquelles les pierres épigraphiques sont des plus 
importantes pour la géographie romaine. 

A OUDJEL, M. le colonel de Neveu a découvert une inscription, 
dédicace à Caracalla, quinzième année de son règne, 212 de J.-C, 
par les Uzelitains : 

IMP. CAES 

RES PVB. VZELITANORVM. 

La ressemblance du nom arabe d'Oudjel avec celui d'Uzel ouUze- 
lis est des plus frappantes. Les Uzelitains, comme les gens de Tiddis, 
fabriquaient, ainsi qu'on l'a vu plus haut, des ouvrages en terre 
cuite. Une partie des conduites de Cirta, construites en tuyaux, 
portaient leur marque. 

La région du CHETTABA, près de la route de Constantine à 
Setif, a été habitée sous la domination romaine par des populations 
dont ont voit encore sur le sol de nombreux établissements depuis 
Sakiet-er-Rown,\e canal des Romains, jusqu'à la. fontai?ie des Oulad- 
Rahmoun, laquelle a perpétué le nom ancien de la localité dans 
celui d'Ain Fououa, en latin Phua. La région du Chettaba se divi- 
sait en deux circonscriptions territoriales : l'une qui vivait sous la 
protection du château d'Arsacal, Castelhim Arsacalitamim, vers le 
S.-E. de la montagne. 

EX 

COXSENSV 
ORDINIS. CAS 

» V. t. XXI. p. 327 et 336. 

Ile série, tome XI. 9 



18 . LES MONUMENTS HISTORIQUES 

TELLI. ARSA 
CALITANI 

Une série de ruines appartenant à d'anciens bourgs importants 
qui ont eu jadis leurs cotiseils municipaux, leurs temples, leurs 
églises, des forteresses et des arcs de triomphe, conduit à Kar-el- 
Zemma, la grotte des inscriptions ; M. Cherbonneau en a relevé 
vingt-trois dont celle-ci : 

CtDAS 

L. NON. 

FELICE 

MAG. PHVUENS 

Au Génie protecteur de la famille impériale(Genio domus augus- 
tœ sacrum) Lucius Nonus Félix étant maire de Phuensiun. 

Nous ne saurions passer sous silence les trois inscriptions sui- 
vantes, découvertes à Ain-Kerma, la fontaine du figuier, au bas 
de R'ar-ez-Zemma, à 6 kil. S. d'Ain-Fououa : 



D. M. 


D. M. 


I). M. 


M. IVLIVS 


IVLIA 


M. CASSIVS 


ABAEVS 


GAETVLA 


CRACILIS. VETE 


V. A. CXXXI 


V. A. CXXV. 


RANVS. V. A. CXX 


H. S, E. 


H. S. E. 


H. S. E. 



Voilà certainement la meilleure attestation de la salubrité du cli- 
mat d'Ain-Kerma, ancien poste romain, auprès duquel s'étaient grou- 
pés quelques établissements agricoles. 

AIN-EL-BEY, sur T ancienne route de Constantine à Batna, a vu 
succéder aux ruines que nous avons visitées en 1847, dans un de 
nos voyages au Sahara, un pénitencier pour les indigènes, Aïn-el- 
Bey est sur l'emplacement de 5'«rfû?«r;, première étape de Cirta à Lam- 
bèse, ainsi qu'il résulte dune inscription découverte en cet endroit 
par M. Cherbonneau : 

.... RESP. SADDARITANORVM.... 

Saddar n'avait rien à envier à Khreneg et au Chettaba pour la 
longévité de certains de ses habitants. Yoici trois hommes qui ont 



DE L'ALGÉRIE 19 

vécu : Sextus Arrius, 115 ans; C. Secimdhms, 120 ans; Quintus 
Cominius, 12o ans; et deux femmes : Seia Rogata, 101 ans, et 
Lucia Manda, 132 ans '. 

A 4 kil. S. d'Aïn-el-Bey, au pied N. du djebel-Sedjar, la colonisa- 
tion romaine a saisi de nombreux vestiges de la bourgade et de la 
nécropole de Sufevar. On lit sur une inscription, toujours précieuse 
pour la géographie comparée : 

PRO SALVTE 

RES 

PVBLICA CASTELLI SVFEVA 
RITANI 

De Constantine à ^w^e^ direction E.-N. — A 2 kil. N.-O, du Kroub 
et 19 kil. E. de Constantine, sur la rive droite de l'oued Bou-Mer- 
zoug, près du petit village de Former, on rencontre les ruines d'un 
monument romain, connu sous le nom de SOMA, tour ou minaret 
en arabe. Ce monument tumulaire ou commémoratif, peut-être les 
deux à la fois? et dont il ne reste debout qu'une base carrée, a été 
mesuré et dessiné par M. Ravoisio. M. Berbrugger en parle le pre- 
mier, dans une relation de l'expédition sur Constantine en 1836 -. 

A gauche de la route, avant Ras-el-Akba, les grottes ou cavernes 
du DJEBEL TAIA, donnent à l'épigraphiste nombre àHiiscriptions 
votives et tumulaires . 

Entre Ras-el-Akba et le Djebel-Sada, 68 kil. E., les ruines d'AN- 
NOUNA Thibili, couvrent la croupe d'un mamelon à pentes raides, 
enserré à TE, par l'oued-Cher et au N.-O. par Toued-Announa. Les 
plus remarquables de ces ruines sont un arc de triomphe^ ; au N.-O. 
de cet arc, un espace rectangulaire de 30 met. sur 20, avec des murs 
de 0,80 ; à l'extrémité N. du plateau, au bord du fossé naturel qui 
le termine, des parties restantes des murs de la ville, sur lesquelles 
sont sculptées d'immondes figures; vers le S., une porte de ville et 

' Consulter Les Inscription^ romaines de l'Algérie, de M. Léon Renier, pour 
leur texte complet. 

^L'Algérie, par A. Berbrugger, 3 vol. in-folio, avec figures. Paris, Delahaye, 
1842 à 1845. Voir le premier volume. 

^ V. t. XXI, p. 331. 



20 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

des bas-reliefs ; en tournant vers l'O., des mosaïques, AesfiHs, des 
chapiteaux de 1 met. ; plus à l'O. des insnnptions tumulaires et une 
autre jDor/e de ville ; enfin sur le plateau S.-O., Téglise dont les 
traces font encore voir la disposition : mesurant 12 met. 30 c. sur 
15 met. 30 c.; elle était divisée en trois nefs ; celle du milieu était 
terminée par une abside de 4 met. 90 c. d'ouverture. Thibili, nom 
ancien d'Announa, longtemps ignoré, a été retrouvé par M. le gé- 
néral de Creuly sur l'inscription suivante dans les fouilles qu'il fit 
faire au mois de mai 1856 '. 

FAVSTINAE 

THIBILITA 

NI 

Cette Faustine est la femme de César Antonin. Les ruines d'An- 
nouna ont été décrites par Peyssonel, Falbe et Temple, Berbrugger, 
de La Marre, Ravoisié et le général de Creuly. 

GUELMA, à 100 kil. E. de Constantine, n'a jamais été, comme on 
l'a prétendu, sur l'emplacement de Suthul, la forteresse de Jugur- 
tha. Guelma, telle que les Français la trouvèrent à la fin de 1836, 
était bâtie avec des matériaux provenant de l'ancienne Kalama, nom- 
mée pour la première fois par saint Augustin ; mais l'emplacement 
qu'elle occupe n'était pas celui sur lequel fut jadis construite la vé- 
ritable cité romaine. Celle-ci était devenue la proie des Maures ré- 
voltés ou des Vandales. Ses habitants se construisirent une forte- 
resse imposante à côté de Fancienne Kalama dont ils employèrent 
une partie des matériaux. Mais, en 1836, le rempart de la seconde 
Kalama était renversé sur tout son pourtour, d'une manière irrégu- 
lière autant par la main des hommes que par les tremblements de 
terre. Le théâtre et les thermes de Kalama sont mentionnés dans 
les Momiments historiques de l Algérie ^ Le Musée de la ville fran- 
çaise, installé à droite do la place de l'église, dans un fort joli jar- 
din, renferme des statues, des tombeaux, des autels, des inscrip- 
tions qui ont été recueillis par le Génie militaire. Ce Musée serait 

* Annuaire de Constantine, vol. de l'année 1857. 
« V. t. XXI, p. 331. 



DE l'aLGÉRIE 21 

plus important depuis longtemps, si Guelma n'avait pas été bâti par 
des constructeurs pleins de dédain pour les objets d'art et pour les 
reliques des temps passés. 

Voici parmi les nombreuses inscriptions trouvées à Guelma, une 
de celles qui figurent sur un monument élevé, au moyen d'une sous- 
cription, à Quintus Domilius Victor, patron de Kalama. 

Q. DOMITIO. Q. F. 

QVIR. vicroRi 



KALAMENSES 

PATRONO 

AERE. CONLATO. 



HAMMAM-MESKHROUTIN, le bain des Maudits, à 16 kil. N.-O. de 
Guelma, les Aquse Tibilitinœ dont l'efficacité était connue des Ro- 
mains. Ces thermes ont laissé des vestiges à différents endroits du 
plateau. Quelques piscines ont surtout résisté à l'action destructive 
des temps et des révolutions. L'une d'elles n'a pas moins de 55 met. 
de long; mais la hauteur où elle est placée n'a pas permis de l'uti- 
liser, les eaux ayant baissé de niveau depuis des siècles, et ne sor- 
tant de terre qu'à un point de beaucoup inférieur. Les autres pis- 
cines,, plus petites, mais situées au-dessous des sources actuelles, 
ont repris leur ancienne destination. Sans nous occuper ici des 
thermes d'Hammam-Meskhroiitin, nous dirons cependant que sour- 
dant de six endroits principaux, elles donnent par heure plus de 
100,000 litres d'eau dont la température varie de 78°, 25 à 90°. 

A OUM-GUERRIGCHE, 40 kil. S.-O. de Guelma, en remontant 
l'oued-Cherf, au pied N. du djebel-el-Houfa^ M. le commandant du 
génie Dewulf a signalé le premier un fort bysantin, des corniches 
et des chapiteaux annonçant des monuments d'une certaine impor- 
tance, et couvrant un espace assez considérable. La découverte im- 
portante est celle dune inscription, dédicace h Septime-Sévère, en 
201, et restituant à Oum-Guerrigche son premier nom de Civitas 
Nattabiitum. 

HAMMAM-RERDA, à kil. N.-O. de Guelma, auquel on a souvent 
donné par erreur le nom àWquœ îibilitinœ qui appartient à Ham- 



22 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

Mam-Meskhroutiii, possède encore des restes d'anciens bains, des 
pierres et des colonnes qu'il faut découvrir sous les ronces, 

3 Kil. plus loin, GUELx\A.-BOU-SBA, sur le ruisseau de ce nom, a 
été créé en 1853 sur les ruines de Villa Sermliana, comme l'ins- 
cription suivante permet de le supposer : 



VSQF 

Qvm 

SERVI 
LIANVS 
VALXX 

H.S.E. 



Guelaâ-bou-Sba garde encore Fenceinte crénelée des premiers temps 
de sa fondation. 

Au-delà de Guelaâ, la route laisse longtemps à gauche de nom- 
breuses ruines de postes reliant l'ancienne voie romaine d'Hippo- 
Regius à Cirta. 

BONE, 64 kil. N.-E. de Guelma et 164 de Constantine ; Medi?ia- 
Zaoui, Beled-el-Anab, Annaba, Bouna des Arabes, Bône s'élève-t- 
elle sur VAphrodisium des anciens? Nous avons vu dans le jardin à 
rO. de la ville, au pied de la montagne des Santons quelques ins- 
criptions lybiques et romaines assez frustes, provenant sans doute 
d'Hippone. Près de là sont les ruines d'un aqueduc qui conduisait à 
Hippone les eaux du Pappoua, djebel Edour' des Arabes, où gisent 
d'autres ruines du même aqueduc. 

HIPPONE, 2 kil. S. de Bône ; on y arrive après avoir traversé 
l'oued-Bou-Djema sur un ancien PONT romain. Hippone, l'ancienne 
Ubba, colonie marchande de Carthage, reçut des Romains le nom 
à' Hippo-Regms de ce que, dès l'époque de la première guerre pu- 
nique, le roi des Massesiliens, venait camper près de là pendant 
une partie de l'année. Quand la Numidie fut réunie à l'empire, Hip- 
pone devint colonie romaine et eut tous les droits de la cité ; aux 
IIP et IV^ siècles, elle était avec Carthage le plus opulent marché do 
l'Afrique romaine. C'est aloi"s que les habitants, enrichis par le 
commerce, élevèrent ces magniiiques monumonls de l'art antique, 
ces aqueducs gigantesques, ces réservoirs immenses, ces grandes 



Di: l'algérie 23 

voies de communication qui étonnent la civilisation moderne. C'est 
alors aussi qu'elle avait saint Augustin pour évoque, de 396 à 430. 
L'année qui suivit sa mort, Hippone fut prise par les Vandales qui 
la réduisirent en cendres. Reprise en 534 par Bélisaire, Hippone 
tomba, en 697, au pouvoir des Arabes qui achevèrent l'œuvre de 
destruction commencée par les Vandales '. 

L'enceinte d' Hippone embrassait une soixantaine d'hectares. On 
remarque sur un espace de plus de deux kil. de nombreux vestiges 
d'antiquités^ des pans de murs rougeâtres, d'énormes fragments 
d'une maçonnerie épaisse et solide ; mais le monument le plus re- 
marquable et en même temps le mieux conservé, c'est le château 
d'eau, composé de plusieurs grands réservoirs, qui recevait les 
eaux du Pappoua amenées par un aqueduc, comme nous l'avons 
déjà dit ^ 

Un peu plus haut que le château d'eau, oi^i la vue de Bône, de 
l'Edour' et de la mer est des plus magnifiques, on a élevé une 
mesquine statuette en bronze de saint Augustin, alors qu'on aurait 
dû dresser comme celle de Vercingétorix à Alise-Sainte-Reine, une 
gigantesque statue du grand converti, de Tauteur des Confessions 
et de la Cilé de Dieu, du patron de l'Eglise africaine ! 

A 3 kil. N. de Bône, au Cap de Garde, existe une carrière de 
marbre, remise en exploitation par les Français, et d'où lesRomains 
tiraient leurs matériaux pour les monuments d'IIippone. 

Au-delà des fonderies de VAlélik, à 14 kil. S.-O. de Bône, au mi- 
lieu des forets qui se déboisent de jour en jour, le lac de FETZARA, 
dont la superficie est de 12,700 hect., recèlerait des ruines considé- 
rables découvertes par des conducteurs des ponts et chaussées char- 
gés d'y faire des sondages ^ Cette découverte éclaire un problème 
historique vainement discuté jusqu'à ce jour. Les géographes grecs 
et romains, non plus que les anciens itinéraires, ne font aucune 
mention de ce lac. Saint Augustin lui-même, évêque d'Hippone, à 
quelques lieues de là, n'y fait aucune allusion. Parmi les auteurs 



' Le commerce et la navigation de l'Algé'ie ainait lu conquête française, par 
Élie de la Primaudaie, in-8'*. Paris, Luhure, 18G0. 
- L'AUjérie, par A Berbriigger, 3 vol. in-folio, t. I. 
' Le Centie Algérien, n" du -JO janvier 1857. 



24 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

arabes, El Bekri est le seul qui, sans le nommer, l'indique assez 
clairement. Le silence général dans les temps anciens, le peu de no- 
toriété de ce lac dans le moyen-âge portent à croire qu'il est le ré- 
sultat d'un alTaissement du sol, produit pendant la période arabe par 
quelques tremblements de terre, et les ruines découvertes dans les 
eaux pourraient bien être celles de la station Ad Plumbaria dont on 
a vainement cherché les traces à cinq lieues d'Hippone, sur la route 
de Rusicade \ 

De Bône à Souk-Ahrras, direction S.-E. 

GNEBOR-BOU-AOUN, les tombeaux d'Aoun, sur le Koudiat-Mena, 
24 kil. de Bône; des fouilles faites en cet endroit ont amené la dé- 
couverte de tombes, de vases, de médailles et d'inscriptions du Bas- 
Empire. 

MONDOVI, à 23 kil., on y voit un puits romain. 

SOUK-AÏÏRRAS, à 93 kil. S.-E. de Bône et à 163 kil. E. de Cons- 
tantine. Souk-Ahrras, le marché du hruif, à FO. del'oued-Medjerda, 
Bagradas des anciens, s'élève sur un petit plateau mamelonné . Des 
ruines, couvrant un périmètre de 10 liect. sur ce plateau, attestent 
l'existence d'un établissement romain important d'où on rayonnait 
dans les bassins delà Seïbouse, delà Medjerda et de la Mellaïa. Di- 
verses inscriptions, découvertes principalement par le capitaine J. 
Lewal, permettent d'assurer la synonymie de Souk-Ahrras avec 
Thagasle ; on lit sur l'une d'elles : 

M. AMVLLIO. M. 
FIL 

ORDO SPLENDI 

DISSIMVS THA 
GASTENSIVM.... 

C'est dans le bordj, maison du commandant supérieur du cercle de 
Souk-Ahrras, que sont réunis les difTcrcnls débris de monuments 
de Thagaste^ tombeaux, pierres tumulaires, inscriptions ; parmi ces 
dernières : 



' Voyages en Barbarie, par Shaw. V. dans le tome II, sur la carte de Peutin- 
ger, section L, Ad Plumbaria. 



DE l'algérie 25 

THA 

GASI 

CHAE 

RE 

que le capitaine du Génie Haiiman explique ainsi, en faisant des 
deux dernières lignes le mot grec x,«~pi : Salut ! Thagasiens. 

Saint Augustin est né à Thagaste, le 13 novembre 334. 

Les environs de Souk-Ahrras offrent à T archéologue, dans un 
rayon moyen de 25 kil., des points fort curieux à visiter, qui sont 
Khemissa, Tifech, Mdaourouch et Taoura. 

KHREMISSA, Thubusicum Numidarum, à 26 kil. 0. S.-O.Los rui- 
nes de la ville ancienne, couvrant une série de collines rondes et ver- 
doyantes formant amphithéâtre ', offrent un vaste champ d'études 
à Texplorateur. Parmi les inscriptions, la suivante établit le nom de 
la ville romaine : 

IMP. CAES. M. AVRELIO CLAVDIO... 

RESPVB. COLOXIAE 

THVBVRS. NVMIDARVM. 

Une autre inscription fixe l'orthographe du nom de la tribu des ^/^^- 
sulames, tribu qui joue un rôle dans la révolte de Tacfarinas : 

C. CORNELIVS.... 

PRAEF. COH. I. 

MVSVLAM. IN 

MAVR... 

TIFECH, Tipasa, à 6 kil. E. de Khremissa et 25 kil. S.-O. îe Souk- 
Ahrras, El Bekri^ le géographe arabe disait : Tifech est une ville 
de haute antiquité, remarquable par l'élévation de ses édifices... on 
y voit beaucoup de ruiies anciennes .. Les ruines de Tipasa, nom 
d'une autre localité de la province d'Alger_, dominent une immense 
plaine qui devait être d'une admirable fertilité, à en juger par le 
grand nombre de fermes et de villas éparses sur une surface de plus 

' V. t. XXI, p. 331. 



26 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

de 1,000 hect. La citadelle de Tipasa est en grande partie debout. 
Accessible seulement du côté S., elle s'élevait par gradius dans sa 
partie N. et dépassait alors de 45 à 50 m. le seuil de la porte. Sur 
l'emplacement des forêts qui couvraient les montagnes, séparant Ti- 
pasa de Thubursicum, M. Cbabassières, conducteur des ponts et 
chaussées, signale l'existence de citernes grillées autrefois, commu- 
niquant entre elles, et qu'il suppose avoir été destinées à renfermer 
les animaux qui suivaient aux combats et aux jeux dans les divers 
points de l'Afrique. 

M. l'abbé Godard,, mort aujourd'hui, a signalé entre Khremissaet 
Tifech une citadelle dont les murs présentaient des peintures frustes 
d'origine carthaginoise? citadelle destinée à défendre le défilé qui 
conduit de Tifech à Khemissa. 

UdkOmO]]C\l, Madaure, à 26 kil. S. de Souk-Ahrras '. 

TAOURA, l'ancienne Tarjura, à 22 kil. S.-E. de Souk-Ahrras. Par- 
mi les ruines parsemées sur les pentes mamelonnées de rive droite 
d'un ruisseau, on remarque un ancien petit fort arabe qui n'était 
autre qu'un ancien temple. 

De Constantine à Tebessa, direction S.-E. Le Khroub, à 16 kil., et 
les Oulad-Rahmoun à 26 kil., sont deux villages créés sur l'empla- 
cement de ruines appartenant à d'anciens centres romains dont on 
ne connaît pas encore le nom. 

BORDJ-ZEKRl, à40 kil., maison de commandement, près de Voited 
Ke/b, est établi sur l'emplacement de Sigiis. Une inscription trouvée 
en 1851 par M. Léon Renier, donne à Sigus le titre de pagus ; une 
dédicace à la Victoire, qui est encastrée dans le mur du bordj, nous 
apprend que la culture des céréales était la principale industrie des 
habitants de cette localité : cvltores qvi sigvs consistvnt. A voir les 
décombres qui couvrent le sol, les massifs de béton et les pans de 
mur encore debout, il y a lieu de supposer que Sigus avait une cer- 
taine importance. 

On voit à AIN-BEIDA, la fontaine blanche, les ruines d'un poste 
romain dont le nom n'est pas déterminé. Le cercle d'Aïn-Beïda est 
des plus curieux à visiter sous le rapport des ruines romaines qu'on 
y rencontre à chaque pas; nous en signalerons les principaux grou- 

» V. t XXI, p. 332. 



DE l'algérie 27 

pes : A Ksar-Sbehi, à 35 k. X.-O., redoute byzantine et inscriptions, 
celle-ci entre autres. .. patricio fab...vm est...t... que M. Léon Re- 
nier restitue ainsi : Patricio Fabatian. castellum est restitutum. 
Ksar-Sbehi serait alors le Castellum Fabatianum des itinéraires an- 
ciens. — Aïn-Temlouka, à 18 kil. N.-O. de Ksar-Sbehi, occuperait 
toujours, d'après M. Renier, remplacement deRotcma : u.p.c.ro...a. 
— A Ksar-el-Hama7\ 26 kil, 0. d'Aïn-Beïda, fort byzantin. — 
A Barai, au pied de VAurès, 34 kil. S.-O., ruines d'une ville fondée 
aux beaux temps de l'Empire romain, parmi lesquelles un fort bas- 
tionné dans l'intérieur duquel quatre rangées de colonnes en mar- 
bre blanc sont en partie debout. — A Aïn-Krenchela, 46 kil. S.-O., 
on lit sur le mur du bordj une inscription dont voici la troisième 
ligne : 

....ATAE...VE....Mi\I MASCVL A. 

Cette inscription détermine la position de Mascida, ville célèbre 
dans les fastes de l'Église africaine, par le martyre d'Archinanus 
sous Genséric, et par ses luttes entre les catholiques et les dona- 
tistes. — A Enchir-Cheragnak, 25 kil. S.-E., ruines étendues, peut- 
être celles de Justi, de l'itinéraire d'Antonin? — kFedj-Souïoud, 25 
k. N.-E., borne milliaire, portant cette inscription incomplète : 



KARTHAGINE N.... 
HIPFOM.R.M.P... 

CIRTAE.M.P.L... 
LAMBAESE.M.P... 

THEVESTE.N 



placée en un point d'où partaient des voies vers Carthagc, Ilippone, 
Cirta, Lambèse et Theveste, cette colonne détermine, suivant le com- 
mandant Dewulf, la position de Vatari. 

Avant d'arriver à Tebessa, on trouve des ruines romaines à En- 
c/iir-Halloufa, ioQ kil. de Constantine ; à Hammam, 129 kil., et à 
Ain-Chabro, 200 k\\. 

TEBESSA, à 210 kil. de Constantine, Theveste, civitas thevesti- 
NORVM, d'après l'inscription sur la face 0. du rempart, et la borne 
milliaire accolée à la mosquée, 



28 LES MONUMENTS HISTORIQUES 



.... VIAM 

A CARTHAGINE THE 

VESTEM MIL P CCXII 

DCCXXXX 



Ni Strabon ni Pline ne font mention de Tlieveste, dont le nom pa- 
raît pour la première fois dans la géographie de Ptolémée, puis avec 
le titre de Colonia dans l'itinéraire d'Antonin ; M. Letronne en con- 
conclut que rétablissement romain, peu considérable du temps de 
Pline, ne prit d'accroissement qu'après Vespasien et Titus. M. le 
commandant du Génie Moll croit pouvoir faire remonter la fondation 
de Theveste à l'an 71 ou 72 après J.-C. Cette ville ', selon lui, au- 
rait commencé par être un camp passager, puis permanent et trans- 
formé en cité par Vespasien, et élevé enfin au rang de colonie ro- 
maine par un des Antonins. Theveste, à l'apogée de sa richesse et 
de sa splendeur, sous le règne de Soptime-Sévère, au commence- 
ment du III" s., détruite par les Vandales au commencement du 
V° s., est relevée de ses ruines, en 534, par Salomon, successeur de 
Bélisaire; Sidi-Okba saccage Theveste en 50 de l'Il. (670 de J.-C), 
et, sur ses décombres, s'élève la petite ville arabe de Tebessa. 

Après I'arc de triomphe, le temple de mlnerve et la rasilique clas- 
sés parmi les Monuments historiques ', nous signalerons^ surgis- 
sant de l'amas de ruines dans lesquelles les Arabes se sont ménagé 
des logements, la kouhba de sidi Djah-Allah, monument romain 
hexagonal que les Arabes ont recouvert d'une coupole, et dans le- 
quel ils ont inhumé le marabout Djab-Allah; le château d'eau, le 
CONDUIT et I'aqueduc pour les eaux de l'Aïn-el Bled ; le cirque, arène 
circulaire de 50 m. de diamètre, pouvant contenir 6 à 7^000 specta- 
teurs ; la muraille encore debout de la citadelle construite par Sa- 
lomon en 534, dont le développement est de 1,100 mètres sur une 
hauteur de 12 à 15 mètr. et une épaisseur de 2 met. Des inscrip- 
tions nombreuses recueillies à Tebessa nous avons donné celles qui 
rappellent le nom romain de Theveste ; M. MoU en a relevé un grand 



' Mémoire historique et arrlicolonique sur Theveate, par le capitaine Moll ; 
Annuaire de Constantine^ année 1858-59, 
2 V. t. XXI, p. 332-333. 



DE l'algérte 29 

nombre, dont une donne le nom de Lucius Minucius Saturus qui a 
vécu \ "21 ans. 

Environs de Tebessa. Quand on saura que Theveste était le point 
de jonction de huit routes, on ne sera plus étonné de l'immense 
quantité de ruines datant de l'époque romaine proprement dite et 
de l'occupation byzantine, ces dernières en plus petit nombie, qui 
jonchent le sol aux environs de Tebessa. 

A 4 kil. S.-O., gorges de Rfana et ruines; une route taillée dans 
le roc par les Romains^ sur une longueur de 2 ki'.^ porte encore les 
traces faites par les roues des voitures. On rencontre, dans les envi- 
rone de Rfana, plusieurs carrières dont une de marbre rouge de 
toute beauté. -- A 15 kil. 0, Ok/iOiis, ruines, peut-être ceWesd'Aqu^ 
Cœsaris? — A 30 kil. S.-O., au-dessous d'Okkous, dans le Bahirel- 
el-Mchentel, une tour byzantine avec inscription et un tombeau, mo- 
nument carré de 12 à 13 met. de hauteur, ayant à peu près la forme 
d'une tour, Sonia, à deux étages ; on y lit l'épitaphe d'un octogé- 
naire. — A 30 kil. S., le Bahiret-el-Arneb , plaine de lièvres, ren- 
ferme encore beaucoup de ruines et des inscriptions tumulaires. — 
10 kil. E., ruines de Bekkaria. — k lo kil. N., ruines des Djebel- 
Dir. — A 23 kil. N.-O., Enchir, ruines, Ben Khrelif.—k 32 kil. N.- 
0., ruines de Morsoul, le Vasompus des Romains? 

De Constantine an Sahara. En dehors de la route, à 4 kil. S.-E. 
Montebello, 28 kil. de Constantine, mines romaines de Silensis. 



R.P. SILENSIVM 



Le caravansérail à! A'in-Mlilia, à 49 kil., près des ruines de Vi- 
salta. 

Aïn-Feurchi, à o9 kil., ruines. 

Au-delà des chots : G9 kil., Tinsilt à droite et Mzoïiri à gauche, 
en quittant la route et en longeant le nord du Mzouri, on arrive 
à 16 kil. de là devant les ruines de Taituht, ancien poste mili- 
taire. 

83 kil. Aïn-Yaçout, de cet endroit on se dirige sur le Medracen \ 

'V. t. XXI, p. 327. 



30 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

On visitera à 5 kil. E. du Medracen, sur le bord méridional du 
lac de Chemora, Enchir-Djendeli, groupe considérable de ruines, 
peut-être celles (VAcl Laciim regium, la ville d'au-delà du Lac 
royal. 

Revenant à Aïn-Yacout, on atteindra, à 96 kil., le caravansérail 
d'0îim-el-/s)ra}7i, la Mère des Idoles ou des ruines, sur l'emplace- 
ment de Tadutti. 

D'Oum-el-Isnam à Fesdis, près de Ksour-R'eiinaia, le Château de 
la Chanteuse, à HO kil., nombreuses ruines parmi lesquelles sont 
encore debout quelques-uns de ces tombeaux en forme de petits 
temples, exhaussés sur une base et accessibles par un escalier. 

Batna, àll9kil. '. 

LAMBÈSE, à 10 kil. S.-E. de Batna, la Tazzout des Arabes. Sur la 
plupart des inscriptions fort nombreuses recueillies et publiées par 
M. L. Renier, on lit : 



et celle-ci : 



. . . R . P . LAMB AESITANORVM . 

GENIO. LAMBAESIS 

L. BAEBIVS. FAVSTIA 

NVS. SIG LEG. TERTIAE 

VOTVM SOLVIT. 

Le titre de legio. m. avgvsta. pia vendex, ou bien encore legio. ni. 
AVG. co>(sTANTmiA), gravé sur la plupart des monuments, des bri- 
ques et des tuiles, prouve que cette troisième légion habitait dans 
Lambèse et aux environs, et qu'elle était organisée de manière à 
pouvoir construire elle-même tous les monuments à son usage ; on 
a trouvé d'autres briques portant le nom de la huitième légion leg. 
viii. ge(mina). Le prétoire, les arcs de triomphe, le temple d'Esculape, 
le tombeau de Q. Flavius Maximus ont été décrits plus haut ". Des 
fouilles, remontant à une dizaine d'années, ont mis à jour des 
parties importantes du cirque, entre autres le couloir passant sous 

' V. t. XXI, p. 328. 

2 V. t. XXI, p. 328 à 330. 



DE l'aLGÉRIE 31 

les gradins et suivant le contour de rédifiee, l'entrée principale et 
lescalier qui descendait dans l'arène. D'autres fouilles dues, comme 
les premières, àM.Barnion, ancien directeur du pénitencier deLam- 
bèee, ont amené la découverte d'une partie des thermes, entre le 
prétoire et la porte du Nord. Le grenier d'abondance a enfm été re- 
trouvé sous une butte de décombres, aune profondeur de 15 met. ; 
les quatre faces correspondent aux quatre points cardinaux. 

Trois directions de voies antiques partaient de Lambèse : l'une 
allait au N.-O., à Sitifis, Setif ; l'autre au N., kCirta, Constantine ; la 
troisième à l'E., à Theveste, Tebessa, et continuait jusqu'à Car- 
tilage. 

Sur la voie de Sitifis, qui avait plusieurs embranchements, à .'JO 
kil.N.-O. deBatna, des ruines importantes, celles de Lamasba, cou- 
vrent la localité connue sous le nom de Merouana. 

Nous avons déjà signalé les monuments historiques de ZANA, 
Diana Veteranorum ', à 2o kil, N. -E.de Merouana: un arc de triom- 
phe et la porte du temple de dtane. Parmi les autres ruines qui cou- 
vrent une étendue de 4 kil. carrés s'élève une forteresse byzantine 
de 70 met. carrés avec des murs de 2 m. 2o d'épaisseur ; on recon- 
naît les thermes et 1' aqueduc alimentés par l'Ain-Soltan, et, enfin, 
une basilique chrétienne divisée en trois nefs et dont l'autel encore 
debout est décoré, à sa face antérieure, d'une croix, au centre de 
laquelle on lit le monogramme du Christ. Les inscriptions relevées 
à Diana Veteranorum embrassent une période de 127 ans, commen- 
çant à l'avant-dcrnière année du règne d'Aiitonin-le-Pieux, 160 de 
J.-C, et finissant sous celui de Dioclétien et de Maximien Hercule, 
en 287. Sur plusieurs de ces inscriptions on lit : 

respvblica dianensivm 

Enchir-Encedda, à 16 kil. N.-O. de Merouana, est l'ancienne A^oua 
Petra. 

Entre Merouana et Encedda sont les ruines de Zaraï, Zrdia au- 
jourd'hui. Le nom s'est conservé à peu près intact. Zaraïou Colonia 
Zaraï, située sur une des routes les plus fréquentées qui condui- 
saient du désert dans la Mauritanie Césarienne, était, vers le milieu 

1 V. t. XXJ, p. 330. 



32 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

du IP S. de notre ère, le lieu de la garnison d'une cohorte qui lui 
avait emprunté son nom : cohors colonorvm jvliensivm zaraita- 

NORVM. 

De la ville romaine ou byzantine, il reste les remarquables ruines 
d'un fort rectangulaire, de deux églises et de nombreuses inscrip- 
tions dont la plus intéressante, transportée au musée du Louvre par 
M. Héron de Villefosse, est un règlement de la douane, qui nous ap- 
prend qu'un esclave payait les mêmes droits d'entrée qu'un cheval : 
un denier et demi (1,23 à peu près !) — De la ville arabe il reste ea- 
core la mosquée de Si Ahmed ben-Abd-Allah. 

En remontant au N.-O. vers Setif, on rencontre les ruines de Per- 
dices ou Perdicibus à Es-Esmief,, et le Biirgiim-C entenarium, à Bir- 
Hcxldada. On vivait vieux dans cette dernière localité; voici l'ins- 
cription tumulaire qui en fait foi : 

D.M.S. 
.... VLPIA 
VIXIT eu 

Entre le lac Es-Smiet et le lac Hasbein, des ruines importantes 
couvrant une superficie de 130 hectares seraient celles de Gemellœ? 

A 20kil. S.-O. de Zraïa, M. le commandant Payen a découvert à 
Khrerhet-Zerga, sur l'oued-Beïda, près des ruines d'un temple, une 
inscription déterminant eu cet endroit l'emplacement du château des 
Cellensiens ou Cella : 

CAS 

TELLI CELLENSES.... 

Ngâous ou M'gaous, à 30 k. 0. de Merouana, renferme quelques 
ruines romaines et quelques inscriptions ; ces dernières ne donnent 
pas le nom ancien de la localité. 

Les ruines de Verecunda, aujourd'hui MARKOUNA, à 8 kil. E. de 
Lambèse, comprennent celles d'un arc de triomphe \ d'un forum et 
des tombes en briques ayant la forme de baignoires. 

On voit encore à l'ENClIIR TIMEGAD, l'ancienne colonie de Tamu- 
gas ou Tamugadis, un théâtre et un arc de triomphe -. 

•-■^ V. t. XX], p. 330. 



DE l'aluérie 33 

Reprenant la route du Sahara, on laisse à droite, 120 k. de Cons- 
tantine^, El Biar, les puits; les ruines qu'on y rencontre sont-elles 
celles à'Ad Basiiicam Diaduînene ? 

La Baraque, à 148 kil., s'élève sur les ruines de Symmachi, aux- 
quelles les Arabes ont donné le nom de Tafjouzide. 

Ruines romaines de Ad duo flumina, à 171 kil , placées précisé- 
ment à la rencontre de l'oued-Kantra avec un de ses nombreux af- 
fluents, l'oued-Fedala. 

EL-RANTRA, oasis qui prend son nom du pom qui la précède '. 
El-Kantra, le Calceus Eerculis du Romain, devait être une position 
militaire très importante. On y rencontre pèle-mèle dans les bâtisses 
en pisé et dans la mosquée, des fragments de fûts, de chapiteaux, 
de colonnes, des ornements d'architecture ; l'écurie d'un cabaret 
français, sur la route, est un monument romain. Des inscriptions 
rappellent, comme à Lambèse, le passage de la fameuse troisième 
légion. Le moindre déblai met à découvert des tombes romaines. 

A 6 kil. d'El-Kanlra, sur la rive gauche de l'oued, le djebel-Sel- 
loum, contrefort du djebel-Kteuf, est couronné d'un édifice en rui- 
nes, REDOUTE Biirgum-Commodianian, élevée par les ordres de Marc 
Antoine Gordien, fils de Marcellus, pour servir d'observatoire entre 
deux routes et veiller efficacement à la sûreté des voyageurs. 



BVRGVM COMMODI 
ANVM SPECVLATO 
RVM INTER DVAS VI 
AS AD SALVTEM COMME 
ANTIVM 



L'une de ces deux routes est la route actuelle d'El-Kantra à Bis- 
kra ; l'autre n'est plus aujourd'hui qu'un sentier arabe conduisant 
à l'E. vers les derniers contreforts S. de l'Aurès. 

Mguesba, 164 kil., butte de ruines frustes. 

KL-HAMMAM, 196 kil., Aquœ Herculis. une piscine, profonde de 
1 à 2 mètres, reçoit les eaux thermales, 36°, qui arrivent du djebel- 
Khroubset à l'E. 

' V. t. XXI, p. 330. 

Ile série, tome XI. 3 



.'ii LK^ MCtXUMENTS TllSTORIOri" > 

Un trouve à EL-OUTAIA, Mesar-Filia ? 198 kil., des ruines ro- 
maines, celles entre autres d'un amphithéâtre. 

223 kil. HAMMAM-SALAIIIN '. 

233 kil. BISKRA, Ad Piscinam ou Ouesker des Romains, capitale 
des oasis des Ziban. Les ruines d'Ad-Piscinam, assez rares, sont 
enchevêtrées dans les maisons en tôb, briques séchées au soleil, 
construites par les Zibanais. 

Les Ziban, à Tentrée N.-E. du Sahara, comprennent trois parties : 
le Zab-Chergui ou de l'Est; le Zab-Kebli ou du Sud; le Zab-Dahraoïd 
ou du Nord. Nous en parcourrons les oasis où l'on rencontre en- 
core des ruines qui y rappel! (înt la domination romaine. 

Zi\.B-CHERGUI. — Tehoiida entre Biskra et Sidi-Okba; on y voit 
les ruines de Thabudeos. — Eliana, 97 kil. de Biskra, puits, amorce 
d'aqueduc, colonnes et chapiteaux dans la mosquée. — Bad^'s, 
100 kil., VAd Badias des Romains. C'est aujourd'hui une pauvre 
dachera (ou village) bâtie sur un tertre au S. duquel gisent les restes 
d'un poste et les traces d'une basilique. 

ZAB-GUEBLI. — Entre Meiiii et Bigou, à l'endroit nommé Kas- 
hat, des fouilles faites par le capitaine Pigalle, ont amené la décou- 
verte d'une pierre votive sur laquelle on lit : gemell. regressi_, 

les Gemellensiens de retour dans leur pays..., mais qui ne détermi- 
nerait pas en cet endroit un cantonnement de la légion de Gemella 
ou l'emplacement de Gemellœ, qu'il faut chercher à l'E. entre Bis- 
kra et Tehouda. — Ourlai, 3i kil., ruines romaines. — Ben-Thious, 
36 kil., haut et large mur romain dont les pierres de grand appa- 
reil sont bien taillées ; ce mur semble avoir appartenu à une for- 
teresse. 

ZAB-DAHRAOUI. — Tolga,\^ plus grande oasis après celle de Biskra 
dont elle est distante de 40 k. , a été romaine : elle possède uucastrum 
avec six tours bien conservées dans lesquelles s'enchevêtrent les 
bâtisses des Sahariens. La grande mosquée de Tolga renferme quel- 
ques colonnes et chapiteaux appartenant à l'époque romaine. — Le 
Djehel-Matrof, au N. de Llchana et de Zaatcha, était exploité sur 
une large échelle par les Romains. On retrouve encore dans les 
flancs de deux de ses mamelons taillés à pic, les témoins des colonnes 

1 Y. t. XXI, p. 331. 



DE L'ALGÉRIE 35 

et des pierres d'appareil que l'on a extraites, et le dérasement de 
ces monticules leur a fait donner par les indigènes le nom à'Ei- 
Meïda, la table. 

De Constantine au Hodîia par Batna. 

La plaine du Hodna, enserrée entre deux régions montagneuses, 
le massif maritime et le massif saharien, est occupée en partie par 
un lac salé qu'on appelle Chott-es-Saïda ou Chott-el-Msila, à cause 
de la ville de ce nom, au N.-O.; les Romains donnaient à ce lac le 
nom de Salinœ Tiibonensis parce qu'il avoisinait la ville de Tubiina 
à l'E. La plaine de Hodna, si fertile autrefois, et dont l'avenir agri- 
cole est prochain, a gardé de la domination romaine des traces de 
villes, de barrages et de canaux témoins de son ancienne impor- 
tance. 

Quittant la route de Constantine à Biskra, au caî^avansérail des 
Ksour, on prend à droite, entre les oulad-SoUan, au N., et les 
Lakredar-Lalfouïa, au S., un chemin qui, côtoyant et traversant 
\ oiied-Bitham conduit à Tobna, 204 kil. de Constantine, et 83 kil. 
de Batna. 

TOBNA, l'ancienne Tubiina ou Tubonis des Romains, à l'O. du chott, 
était sous les Arabes une ville renfermant de beaux monuments et 
de nombreux et fertiles jardins. Il n'en reste rien aujourd'hui. Seul, 
le CASTUUM, appartenant au siècle de Justinien, et mesurant 80 met. 
sur 23 met., montre ce que pouvait être la ville romaine. Ce cas- 
trum, construit en pierre de tailles, renferme une quantité de frag- 
ments d'architecture, frontons, chapiteaux de colonnes, bas-reliefs 
et inscriptions. 

Après avoir traversé l'oued-Bitham sur lequel on trouve des 
traces de barrages romains, on visitera à 8 kil. S.-E. de Tobna, 
Mokta-el-Hadjar, la coupure des pierres, ancienne carrière romaine 
de calcaire qu'on dirait abandonnée d'hier, tant semblent récentes 
les traces des travaux du peuple conquérant. 

De Tobna à Xoued-Chaïr, la rivière do l'Orge, direction S.-O., 
des ruines, presque toutes frustes, se montrent çà et là, au-dessus 
du sable ou des broussailles. 

MSILA, petite ville arabe, au N.-E. du lac salé, à 73 kil. en droite 
ligne de Tobna, est bâtie en partie avec des matériaux, pierres de 
taille, colonnes et chapiteaux provenant de Bechilga, l'ancienne 



30 LES MONUMENTS llISTOninUES 

Zabi. Voici riiiscriptioii gravide sur une pierre faisant partie de la 
grange de la maison d'un kaid de M'sila : 

AEDIFICATA EST A EVNDAMENTIS HVIC (slc) Cl 

V OVA, IVSTINIANA ZABI SVB TEM 

P DOMNI NOSTRI P SJH ET INVICTISS... '. 

A 36 kil. N.-O. de Msila et au sud du djebel-Tarf, ruines romaines 
de Tarmoimt. M. le docteur Lacger y a copié, en 1841, une inscrip- 
tion gravée sur une colonne milliaire dont le mot essentiel, nom de 
la localité, est Tatilti. 

Des vestiges de constructions hydrauliques attirent l'attention du 
voyageur à Msila sur Y oued-Ksab ; — à Bechilga, sur Voued-Deb, 
4 kil. N.-E. de Msila; — à Y oued-Legoumaii, 16 kil. 0. ; — à Sed- 
Djù', sur Youed-Chelal, 40 kil. 0. 

Entre Msila et Boii-Sada, au S., Ain Benian, source thermale, 
sourd au milieu de ruines romaines. 

De ConUantine à Djidjelli, direction N.-O. A 20 kil. à gauche 
de la route, près du village alsacien à.Q Roiiffach, sur l'emplacement 
des Beni-Ziad, ruines d'un établissement ? romain, fort impor- 
tant. 

MILA, à 40 kil. la Mileva ancienne. Cirta, Mileva, Chullu et Rusica- 
dae, bien qu'ayant chacune le titre de colonie, n'avaient cependant 
qu'un seul corps de magistrature, et représentaient par la réunion 
de leurs territoires celui que César avait donné à Sittius et à ses 
partisans ^ Les habitations kabiles de Mila sont bâties, en grande 
partie, avec des matériaux romains dont quelques-uns précieux 
pour l'histoire. On visitera l'ancienne muraille et la fontaine dont 
le commandant De La Marre a donné la description et les des- 
sins ^ 

DJIDJELLI, à MO kil. de Constantine, sur le bord de la Méditer- 
ranée ; c'est Ylijilgili qui donnait son nom à un district de la Mariu- 
tanie. M. Léon Renier * mentionne l'inscription suivante, gravée 
sur un fragment de colonne, faisant partie du petit nombre d'anti- 

* Les Ruines de Bechilga (Zabi), par A. Poulie, Rev. Afric, année 1861. 
2 "V. plus haut, p. 14. 

' L'Archéologie de l'Algérie, par le Com* De La Marre. 

* Les Inscriptions romaines de l'Algérie, par M. Léon Renier. 



DE L'ALGÉRIE 37 

quités trouvées à la surface du sol et mal conservées à cause de la 
nature friable des pierres : 

COS PROCOS NEPOTI 
DIVOR GORDIANO 
RVM AB IGILGIL 

Imperatori Cœsari Marco Antonio Gordiano pro felici Aiigusto... 
consuli proconsuli nepoti divoriim Gordianorum. Ab Igilgili... 
millia passimm. 

Jgilgili, fondée par Auguste, fui d'abord une des emporiœ, colo- 
nies marchandes des Carthaginois. La découverte des tombeaux creu- 
sés dans le roc, sur la colline qui longe la mer de Djidjelli au Fort- 
Duquesne, à l'E., et semblables à ceux qu'on a pu observer en Syrie, 
à Tripoli et à Carthage, vient confirmer cette opinion. Communi- 
quant également par deux grandes voies avec Cirta (Constantine) et 
Saldœ (Bougie), elle devint également le marché sur lequel les gens 
de l'intérieur venaient échanger leurs produits contre les marchan- 
dises européennes. 

Une inscription trouvée près du fort Saint-Ferdinand à l'O., au- 
dessus du rocher Picoulcau, a pu faire supposer que le Château 
de la Victoire avait été construit en cet endroit où se trouvent encore 
des vestiges de ruines romaines, ou, tout au moins, sur un piton 
dominant la voie d' Igilgili à Saldae, et qui couvrent également les 
ruines d'un ksar arabe. Voici le commencement de cette inscrip- 
tion : 

TERMINI POSITI INTER 
IGILGILITANOS IN 
QVORVM FINIBVS KAS 
TELLVM VICÏORIAE 
POSITVM EST ZLMIZ [cs) 

Si l'on s'en rapporte à Peutinger qui place les Zimices entre Rusi- 
cade, Philippeville et Igilgili, c'est à l'E. de cette dernière qu'il faut 
chercher le Chcàtcau de la Victoire, peut-être aux ruines de Ko?mar, 
près de l'embouchure de l'oued-Nil où l'on placerait également 
Pa7icharia. 

De Constantine à Setif par Djemila, direction S.-O. Mila (voir ci- 



38 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

dessus). DJEMILA, 92 kil. de Constantine, Ciiiculum ou Respuhlica 
Cuiculitanorum. Les monuments de Djemila sont : I'arc de triom- 
phe *, le FORUM, au milieu de la ville; dans le forum, un temple 
prostyle, dédié à la Victoire ; près de là un exèdue ; au N.-O. du 
forum un grand temple périptère ; à TE., un théâtre, présentant 
plus particulièrement le postscenium, l'ouverture cintrée qui con- 
duisait dans lintérieur du théâtre, les gradins supérieurs et leur 
mur d'appui; une basilique chrétienne au S. du forum et enfin des 
tombeaux, des fragments de mosaïque avec des oiseaux et des ani- 
maux et des inscriptions dont celle-ci : 

TELLVRI. GENETRICI 

RES.PVBLICA. CVICVLATANOR. 

TEMPLVM FECIT. 

Elle est allée retrouver au Louvre les inscriptions de Rvsicade et de 
Saldae. M. Ravoisié a mesuré et dessiné tous les monuments de 
Rjemila -, 

KASBAIT, 16 kil. de Djemila. C'est la station romaine de Mons. 

On y a trouvé les ruines d'une citadelle, d'un arc de triomphe, 
d'un TEMPLE, des tombes monumentales, mais sans épitaphes, et des 
inscriptions ; ces dernières peu intéressantes, 

SETIF, à 124 kil. de Constantine, Sitifis colonia, chef-lieu de la 
Mauritanie Sitifienne , quand la Mauritanie césarienne fut divisée en 
deux provinces, à la suite de la révolte des Quinquigentiens, en 
297 de J.-C. Les nombreuses voies de communication qui liaient ce 
chef-lieu à presque toutes les villes principales des autres provinces, 
prouvent assez le rang qu'il occupait parmi les contrées soumises 
aux Romains en Afrique. Le quartier militaire de Selif est élevé sur 
le côté O.-S. de l'ancienne enceinte romaine. Sauf cette enceinte, il 
ne reste plus rien debout de Sitifis. C'est au musée, en plein air, 
qu'il faudra chercher ce qui reste des monuments de toute espèce 
dont la plus grande partie se compose d'inscription. On lit sur une 
colonne militaire : 



I 



COL. N [er] VIANA SITIFIS. 



« V. t. XXI, p. 333. 

- L'Algérie monumcnlale, par Ilavoisié, grand in-folio avec figures, l" vol. 



DE L'ALGÉRIE 39 

MM Goyt et Poulie ont donné de Setif l'inscription suivante, qui 
trouve sa place dans la Bévue de fArt chrétien; nous y trouvons le 
nom de deux martyrs, Justus et Decurius appartenant, d'après 
M. Poulie, à répoc[ue vandale : 

Mcirttjril'us sanciis prominsa colonicus iiisons 
Solvit vola sua Lœtuscum covjuye cara 
Hic situs est Jus'us ; hic atque Decurius unâ 
Qui bene confessi vicerunt arma maligna^ 
Pi\Tmia victores, CItrisli meruere coronura. 

A une trentaine de kilomètres de Setif, sur la route de cette ville 
à Djidjelli, on rencontre à AIN-KEBIRA, les ruines de Satafi, qui 
couvrent un plateau d'une douzaine d'hectares ; au milieu des ruines, 
parmi lesquelles celles d'un temple, plus tard basilique, MM. Vin- 
cent, du 33° régiment de ligne, et Poulie ont relevé plusieurs ins- 
criptions dont la suivante donne le nom du municipe : 

GENIO MV 
NICIPH. SA 
TAFENSIS. 



Sur le parcours de la route d'Alger à Constantine^ en remontant 
cette dernière ville, on rencontre, à 4 kil. de Setif, KSAR TEMOU- 
CHENT ou Aïn-Temouchent. A cent mètres environ au S. de la fon- 
taine, sur une colline légèrement ascendante qui mène à l'ancien 
télégraphe, M. le docteur Bertherand a observé des ruines assez 
étendues, et dans le bouleversement desquelles on reconnaît encore, 
à fleur de terre, des alignements de murs rasés, avec des traces de 
poternes et des angles de rues. Une mosaïque, représentant un sujet 
maritime, découverte à Aïn-Tomouchent;, a été transportée à Setif, 
à la direction du (lénie. — SAINT-ARNAUD village créé à Taftikia, 
chez les ouled-Eulma, à 24 kil. ; il possède une fontaine romaine, 
bien connue des voyageurs, et dont le débit journalier est de 64,800 
litres. — A l'OUED-ATMENIA, oîi était le caravansérail de Hammam- 
Grous, 74 kil. de Setif, sont les restes d'un ancien étaultsse.ment 
THERMAL romaiu. 

En remontant de Setif à Alger, et à 24 kil. de Setif, caravansérail 
à'Aiîi-Zada, sur l'emplacement de ruines au milieu desquelles une 



40 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

inscription donne le nom de la localité Caput Saltus, en l'année 213 
qui est la cinquième du règne de Caracalla : 



CAES. M.AV 



.... CAPVT SAL 
TVS HORREORVM 



BORDJ-BOU-ARERIDJ, à 67 kil., a été construit par les Turcs sur 
des ruines romaines. On visitera à 4 kiL S.-E. de Bordj, les ruines 
diEl-Anasser. Des médailles mauritaniennes y ont été trouvées près 
d'une muraille antique dont l'une des pierres d'angle porte ces 
mots : DOMINE vBANos Bocv REx. Existait-il à El-Anasser une cité nu- 
mide ou mauritanienne avant et peut-être pendant la domination 
romaine? — BORDJ-MEDJANÂ, k 12 kil. N.-O., le Castelliim-Media- 
niim des Romains. — Dans la même direction, à 39 kil. à Yoiied- 
Chertioua, près de Zamoro, KHERBET-GUIDRA, l'ancienne ville épis- 
copale de Serteï, dont l'oued-Chertïoua rappelle presque le nom. 
Parmi les inscriptions découvertes dans les ruines de Serteï, nous 
citerons celle qui rapporte son nom : 

... PAG ANICENSIS SERIE.... 

et les deux suivantes, toujours intéressantes au point do vue de la 
longévité en Afrique : 

AEL.CRESCES DM SACR 

V.A.CXIV. ZAIO SATVR 

NINI V.A.CII. 

Sur la roule de Setif à Bougie p ir le Chabet-el-Akhra à 4 kil. de 
Fermatou et 9 de Setif, ruines romaines (\.' Aiii-el-Hadjar, chez les 
oulad-Ali-ben-Nasser. — A 33 kil., au col de Ta-Kitount, bordj arabe 
sur l'emplacement d'une station romaine. 

Enfin sur la route de Setif à Bougie, par les Caravansérails, à 37 
kil. N.-O., Am-Roiia près des ruines considérables de l'ancien centre 
Ah Horrea AniniceJisi ; la montagne au pied de laquelle est située 
Aïn-Roua a conservé le nom de djebel-Amni. — A 07 kil., Cara- 



DE l'aLUÉRIE 41 

vanséraildes Gîiifser, bâti en 1833 avec les pierres d'un poste romain. 
— A 74 kil., chez les Isnagiien, ruines éparses. 

Le littoral de la province de Constantine, du cap. Roux à l'E., au 
cap Corbelin, à ]"0. 

Nous n'avons pas à discuter l'utilité incontestable de la création 
d'une voie stratégique et commerciale qui existait sur le littoral 
africain aux temps de Cartilage et de Rome. Pour montrer l'impor- 
tance de cette voie, nous parlerons d'abord, en ce qui concerne la 
province de Constantine, des villes encore debout et des ruines de 
villes qui la jalonnaient. 

LA GALLE, la Tiinilia de Peutinger? L'affirmative n'est pas encore 
résolue. 

L'itinéraire d'Antonin signale deux stations entre Tabraca, Tabar- 
que, à l'E. du cap Roux, et Hippo-Regius : Nalpotes el Ad-Dianam. 
Ce dernier point est le cap Rose; un temple de Diane dont quelques 
débris subsistent encore, s'élevait autrefois sur le sommet du pro- 
montoire '. 

Al'O. du cap Rose, quand on a passé Yoiœd-Mafrag, V Armoniacum 
de Peutinger ou V Armua de Pline, puis la Seïbome, l'ancien Uhi(s, on 
est en face du mamelon d'HIPPONE, v. p. 22. Au bas de ce mamelon, 
on voit encore sur le bord de la Seïbouse, et à lOOO mètres de son 
embouchure, des fragments de maçonnerie, des éperons déchaus- 
sés, restes d'un ancien quai de débarquement. Là était le port d'Hip- 
pone; là, en l'an 707 de Rome, la flotte de Métellus Scipion, partisan 
de Pompée, fut détruite par celle de Publius Sittius, lieutenant de 
César. 

D'Hippone à BONE, v. p. 22, on traverse l'oued Bou-Djema sur un 
pont romain. 

De Bône au cap de Garde, est le cap moins important des Pigeons, 
Ras-el-Hamam, le Stoborron de Ptolémée. Le cap de Garde se ter- 
mine à la mer par une véritable montagne de marbre blanc veiné 
de bleu, presque aussi blanc que celui de Carrare. Ce marbre a servi 
à tous les monuments et aux constructions d'Hippone. 

Après le cap Toukouch, Tacuata des Romains, où il faut placer 



' Le commerce et la navigation de l'Algérie, par Élic de la Primaudaie, in-S". 
Paris. Lahure. 1860. 



42 LES MONUMENTS mSTORIQUES 

Sulluco.Suhhicu ou Coliops parvus, yient le cap de Fer où commence 
le graïul enfoncement s'étendant jusqu'au cap Fil/îia, appartenant 
au golfe de Stora, le Sinus NiimicUcus. k lextrémité S, de la plage, 
auprès d'un mamelon jaunâtre, on voit quelques ruines. A l'extré- 
mité N., après l'oued-Charef, est une petite baie, le Pariatanis des 
itinéraires anciens? 

Au-delà du cap de Fer, PHILIPPEVILLE, Rusicade, et STORA, 
V. p. 8. 

COLLO, àl'E. du cap Bougiarone,le Collops magmis de Ptolémée^ 
le Chullu de Peutinger, le Chulli municipiiim d'Antonin, \q. Minerva 
Chullit; des ruines anciennes, des fragments d'inscriptions et quel- 
ques médailles, trouvés dans la ville ou aux environs, ne laissent 
aucun doute sur l'origine romaine de Collo. 

Est-ce à Mers-ez-Zitoun, le port des olives, dans une petite baie à 
l'E. du cap Bougiaroiie, qu'il faut aller chercher Paccianœ-Matidiee 
d'Antonin ? 

Près de l'oued-Kebir, V Ampsaga des anciens, ruines de Tiicca. 

DJÎDJELLI, v. p. 36. 

De Djidjelli à Bougie, dans la courbe formée entre le cap Cavallo 
et le cap Carbon, on arrive devant l'île de Mansouria ; en face, près 
de l'oued du même nom s'élevait, au dire du géographe Edrissi un 
château-fort qui fut d'abord le Sisar de Ptolémée. 

A égale distance de Djidjelli et de Bougie, 43 kil., et à l'endroit 
dit ZIAMA, on trouve sur un petit promontoire élevé de 10 à 13 m., 
au-dessus de l'embouchure de l'oued-Zermouna, dos ruines romai- 
nes assez remarquables. Elles consistent principalement en une 
ENCEINTE flanquée de demi-tourelles et encadrant une ville qui pour- 
rait avoir une superficie de 16 hectares ; on y remarque des pierres 
de taille, des colonnes encore debout, des chapiteaux corinthiens et 
les débris d'un édifice qui sert aujourd'hui delable. Au nombre des 
inscriptions recueillies à Ziama par MM. Berbrugger et Pelletier, 
celle-ci donne le nom du municipe romain, Choba : 

IMP.CAES.1..SEPTIMI0 SEVERO 

.... BALNAE .... 

MVMCIPU AELU CHOBAE.P.P.EACrAE 

A.P.CLVn. 



DE l'algérie 43 

L'an de la province 157 correspond à l'an 197-198 de J.-C. 

BOUGIE, Bedjaïa, une des emporise de Carthage, appartenant 
ensuite à la Numidie deMassinissa, devint une des colonies fondées 
par Auguste dès la première annexion, 33 ans avant J.-C. Le nom 
romain de Bougie était Saldœ ou Colonia Saldantiiim d'après l'ins- 
cription conservée au Musée Algérien du Louvre. 

... COL. JVUA. AVGVSTA SALDANTIVM 

Saldœ èiïiM le passage de Cirta, Rusicade, Sitifis, Igi/giiiei Rusuc- 
cunis. Ruinée par les Vandales, elle fut relevée par l'Arabe En-Nacer 
qui lui donna son nom En-Nacei^ïa, auquel fut bientôt substitué 
celui de Bedjaïa, Bougie. 

L'enceinte de Salda? est debout et reconnaissable sur un grand 
nombre de points ; elle ne comptait pas plus de 3,000 mètres de 
développement. Deux positions fortement occupées la protégeaient : 
ce sont les forts appelés aujourd'hui Moussa et Bridja. Une simple 
ligne de murailles garantissait le mouillage actuel au pied de la 
ville. M. L. Féraud croit avoir vu dans les ruines à UE. de la Kasba^ 
les restes d'un môle ou d'une jetée appartenant au port romain, que 
la mer, en se retirant, a couvert de sable '. L'emplacement de 
l'église actuelle présente cette circonstance quon a trouvé à trois 
mètres au-dessous du sol les fondations d'une mosquée dite Djama 
Sidi-el-Mohoub encore debout en 1832, et, à cinq mètres plus bas 
les assises en pierres de taille d'un temple de la colonie, comme le 
constate l'inscription qu'on y a découverte et dont voici la partie 
principale : 

STATVAS équestres .... 

E lORO AD ORNANDVM TEMPLVM 
TRANSLAVERVNT. . . . 

La tradition des peuples a donc perpétué la destination rBligieuse 
de cet emplacement, temple (J'abord, ensuite mosquée, aujourd'hui 
église. 

En attendant que des fouilles dirigées dans un but purement 
archéologique amènent des découvertes d'une certaine importance, 

* Histoire de Bougie, par M. L. Féraud, in-8". Constantine. 



44 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

nous signalerons à Saldee les citernes, entre le fort Barrai et la 
porte du grand ravin ; les bassins-citernes, au-dessous de la caserne 
de Touati, les bassins et fontaines, sur la route du fort Abd-el- 
Kader ; le cirque, au-dessous de la porte du grand ravin ; des piètres 
de taille et des colonnes près de la porte de Fouka. Des médailles 
et des inscriptions se rencontrent de temps en temps dans les fouilles 
faites pour élever de nouvelles constructions. 

Les ruines romaines les plus remarquables aux environs de Bou- 
gie sont à Toudja, Kseur et Tiklat. 

TOUDJA, 21 kil. S.-O.. aqueduc qui suivait d'une manière presque 
constante le tracé de la route actuelle des crêtes et déversait ses eaux 
au camp supérieur de Bougie dans une citerne carrée de 15 met. 
85 cent, sur 29 met. 60 cent, et 15 met. 50 cent, de profondeur. 

KSEUU, 26 kil. plus au S., camp fortifié. 

TIKLAT, 2 kil. de Kseui% ruines considérables de Ttibusuptus, 
parmi lesquelles Fenceinte, des pans de murs, des arcades, des 
cippes^ des pierres tumulaires^ des colonnes milliaires, des souter- 
rains, de nombreuses inscriptions ; les citernes s'y rencontrent à 
cliaque pas et plusieurs sont importantes. La citerne qui se trouve 
à un kil. de Tiklat, sur le revers d'une éminence^ dominant la rive 
gauche de l'oued-Soummam, est divisée en quinze compartiments 
de chacun 4 met. 20 cent, de largeur sur 35 met. 50 de longueur 
et 6 met. de profondeur, du fond à la naissance des voûtes. 

Mo7iuments arabes de la province de Constantine. Des palais et des 
mosquées élevés à Constantine par les émirs arabes et leurs suc- 
cesseurs, et à Bougie par Mousa-en-Nacer, le Ziride, de ces monu- 
ments qui devaient rappeler ceux de Bagdad et du Kaire, il ne reste 
pas les moindres vestiges. Djama-kebir, la grande mosquée de Cons- 
tantine, postérieure au YP siècle de ITIégire, comme l'atteste une 
épitaphe arabe gravée grossièrement sur une partie du soubasse- 
ment de la galerie occidentale, offre cette particularité qu'elle a été 
construite sur les ruines d'un temple païen ; sa toiture est, en effet, 
soutenue par des colonnes dont quelques-unes occupent leur posi- 
tion primitive. Tout est bizarre dans l'architecture de cette mosquée 
où nous avons vu dos colonnes naïvement entourées de cordes et 
recouvertes d'un crépi de mortier blanchi à la chaux, pour qu'elles 
pussent avoir le diamètre voulu. 



DE l'aLGÉRIE 4o 

La fondation des autres mosquées est due aux Turcs ; mais leurs 
marbres fouillés et sculptés par des esclaves européens, leurs faïen- 
ces venant d'Italie, leurs lustres en verroterie forment un composé 
hybride dans lequel l'art arabe n'a rien à voir. 

La Mosquée de Souk-er-Rezel, qui date de 1143 de l'Hég. (1730 de 
J.-C), a quelques-uns de ses arceaux soutenus par des colonnes en 
granit, hautes de 4 met., provenant des ruines romaines de Tattubt, 
port militaire à 14 lieues S. 

Le MINARET de la mosquée de Sidi-el-Akhrdar, 1156 de THég. 
(1743 de J.-C), haut de 2o met., est octogone, terminé par un bal- 
con en renflement, recouvert d'un auvent ; c'est un des plus gra- 
cieux spécimens des min^irets dont le type se retrouve à Tunis et en 
Perse. 

On pouvait voir, il y a une quinzaine d'années, à Koudiat-Ati, sur 
le futur emplacement du square Valée, un minaret semblable à celui 
de Sidi-el-Akhrdar ; c'était le minaret de la mosquée de Bou-Koçeïa 
démolie par le bey Ahmed pour ne pas entraver la défense de Cons- 
tantine. C'est au pied de ce minaret que les Français établirent leur 
batterie de brèche, en 1837. Ce petit monument, convenablement 
restauré, n'eût pas déparé le square, et une plaque en bronze ou 
en marbre, scellée sur l'une de ses parois eût rappelé les noms glo- 
rieux des Vieux, des Hacket, des Serigny, des Leblanc et de leurs 
frères d'armes dont les restes reposent à la kasba. 

C'est au S. de Constantine, à quelques lieues de Biskra, au milieu 
des palmiers de Sidi-Okba qu'il faut chercher le plus ancien monu- 
ment de l'Islamisme en Algérie. La mosquée est entourée d'un por- 
tique bien endommagé aujourd'hui, et sa toiture en terrasse est 
soutenue par vingt-six colonnes trapues aux chapiteaux diversement 
sculptés, assez semblables à celles des églises romanes. Le tombeau 
de Sidi-Okba est situé dans une koubba, chapelle à coupole, à droite 
dumihrab; le tabout ou châsse qui recouvre l'émir, est des plus 
modestes ; il a remplacé l'œuvre d'art remarquable dont parle le 
pèlerin marokain El-Aïachi ^ Sur un des piliers de la koubba on 
lit: 

' Voyages dans le Sud de V Algérie, traduits de l'arabe par A. Berbrugger, 
1 vol. in-4°. Paris, Victor Masson, 1813. 



46 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

IIADA KOBR OKBA BEN NAFI RHAMAT ALLAH. 

« Ceci est le tombeau d'Okba fils de Nafî, que Dieu lui soit miséricordieux. » 

Nous avons copié ou dessiné cette inscription en caractères koufl- 
ques du premier siècle de l'Hégire; elle mesure 1 met. 28 cent, sur 
0,19 centim. ; les lettres ont 0,13 centim. de hauteur. 

Okba-ben-Nafl, émir de l'ifrikia, pour les khalifes, une première 
fois en 50 de l'Hég-. (670 de J.-C), et une seconde fois en 62 de 
l'Hég. (681-82 de J.-C), après avoir conquis et ravagé l'Afrique de 
Tunis à Tanger, vint, à son tour, périr misérablement aux environs 
de Tehouda dans le Zab-Chergui.« Arrivé aux environs de Tehouda, 
Okba se vit attaquer à 1 improviste par les Berbères que comman- 
dait Koceila.... Ses troupes mirent pied à (erre, dégainèrent leurs 
épées et en brisèrent les fourreaux, dont ils sentaient bien qu'ils 
n'auraient plus besoin.... Okba succomba avec tous les siens. Ils 
étaient environs trois cents individus, les uns anciens compagnons 
de Mohammed, les autres disciples de ceux-ci. Tous trouvèrent le 
martyre sur le même champ de carnage.... Le corps d'Okba re- 
pose dans une tombe enduite de plâtre sur laquelle on a érigé une 
mosquée... '. » 

Loris PIESSE. 
[La fin au procham. mwm'o.) 

' Histoire des Berbères, par Ibn-Khaldoun, traduite i ar M. de Slane. V. notes 
du l*'' vol. 



ESSAT SUR LES AUTELS 



L'autel est, sans contredit, la partie la plus importante de toute 
église, que cette église soit une modeste église de campagne, ou 
qu'elle s'appelle une cathédrale. Car l'autel, en voyant chaque jour 
se renouveler sur sa table le plus grand de nos mystères, devient 
ainsi comme le résumé et l'abrégé de toute la religion catholique. 
Il serait même vrai de dire jusqu'à un certain point que l'église n'a 
sa raison d'être que dans l'existence de l'autel, qu'elle est construite 
pour lui, afin de l'abriter et d'abriter les milliers de fidèles qui se 
presseront autour de lui comme autour du centre de leurs croyances 
et de leur foi. 

Aussi est-il intéressant à plus d'un point de vue d'étudier l'au- 
tel avec quelque développement, de l'étudier depuis son origine jus- 
qu'à nos jours, de l'étudier dans toutes ses parties, sous ses formes 
diverses, dans son ornementation. Cette étude a, de plus, l'avantage 
de diriger et de fixer l'esthétique sur une des questions les plus ca- 
pitales de l'archéologie religieuse. 



I 



L'autel catholique a de tout temps été une table, portée par plu- 
sieurs colonnes ou par plusieurs petits piliers, ou bien encore repo- 
sant sur une base pleine, au moins extérieurement, en pierre, en 
métal ou en bois. 

L'origine de ces deux formes est d'ailleurs facile à découvrir et 
des plus respectables. D'abord, ce fut sur une table, la même qui lui 
avait servi pour manger l'agneau pascal avec ses apôtres, que Notre- 
Seigneur institua la sainte Eucharistie. Ensuite , dans les catacombes, 



48 ESSAI SUR LES AUTELS 

le saint Sacrifice était souvent offert sur le tombeau des martyrs. 
D'après certains auteurs, f autel, dans la langue latine, aurait eu, 
suivant les difTérents siècles, des noms divers : pendant les trois 
premiers siècles on aurait employé surtout le mot altare, pour se ser- 
vir plus tard du vaoimensa avec un qualificatif, mensa divhia, regia, 
spintiialis, mystica, tremenda, etc. Mais il semble, en y réfléchis- 
sant, que ces dernières appellations doivent être plutôt prises pour 
des périphrases pieuses ou oratoires, qui furent usitées à toutes les 
époques. Le mot technique aurait toujours été altare ', ou quelque- 
fois ara. Cependant, dès le commencement du YIP siècle, ce mot 
ara fut choisi de préférence pour désigner la petite table de pierre 
que l'on plaçait, comme nous le faisons encore aujourd'hui, au mi- 
lieu de l'autel, quand l'autel tout entier n'était pas consacré : témoin 
ce texte très précis d'un Concile d'Espagne : « Quod qiiando sacerdos 

celebraturiis est Missam, videat an in altari sit ara sacrata et si 

ara tabulée iiiserta sit, an forte tabula sursicm et ara deorsum versa 
sit, lit ita reperiat, vertat. ad Missam rite faciendam ^ » 

II 

ÉPOQUE DES CATACOMBES ET DES BASILIQUES LATINES. 

I. Les autels des Catacombes avaient deux formes plus spéciales, 
selon qu'ils étaient placés dans les cubicida ou dans les églises pro- 
prement dites. 

Dans les cubicida, ils consistaient simplement on une table de 
pierre ou de marbre posée sur le locuhis d'un martyr : aussi les dési- 
gnait-on souvent par ces mots significatifs : confessio, niartyriiim, 
titiilus. Ce locuhis, précisément à cause de cela, n'était pas comme les 
loculi des simples fidèles, ouvert sur le devant, mais bien sur le des- 
sus ; et parce que la tranchée qui devait nécessairement le surmonter 
pour rendre cette disposition praticable était creusée en forme d'arc, 

^ S. Isidore de Séville {Etymologiarium, lib. XV, cap. IV, n» li) donne du 
mot altare l'étyraologie suivante : Altare autem ab altitudine constat esse 
nominatum, quasi alta ara. 

^ Coliect. Concil, Hispan. Tom. IV des Œuvres de S. Isidore de Séville, édit. 
de Migne. 



ESSAI SUR LES AUTELS 49 

il prenait le nom d'arcosoliii?n (arciis, arc, et solium, tombeau) '. 

Mais ces dispositions ne pouvaient exister dans les églises pro- 
prement dites. L'abside de ces églises, en effet, était presque toujours 
occupée par la chaire [cathedra] de l'évêque, qui ne laissait pas de 
place pour l'autel. Alors il était reculé jusqu'en avant du presbyte- 
rium. Ainsi complètement isolé, il était composé d'une table à peu 
près carrée portée par des colonnettes ou de petits piliers, qui eux- 
mêmes reposaient sur le sol ". Ces premiers autels ne furent proba- 
blement, en général, que de simples tables en bois, comme celle 
sur laquelle Notre-Seigneur institua la sainte Eucharistie '\ La basi- 
lique de Saint-Jean de Latran possède encore un autel en bois, qui 
a servi au Prince des apôtres : on voit aussi à l'église de Saintc-Pu- 
dentienne, à Rome, des fragments d'un autre autel, ayant également 
servi à saint Pierre. 

Est-il besoin d'ajouter que, tant que durèrent les persécutions, on 
pensa peu à orner les autels : on se contenta le plus souvent de les 
entourer de petites lampes en cuivre ou en argile, et de couvrir de 
peintures les murs qui les avoisinaient. 

II. Les autels des basiliques constantiniennes et, dans la suite, 
des basiliques latines, rappelèrent les formes de ceux des Catacom- 
bes. Les uns se composèrent d'une table portée sur des colonnes ou 
des piliers; les autres, d'une table reposant sur un massif plein, ou 
encore sur quatre plaques ou tablettes offrant, par leur assemblage, 
la forme d'un coffre ou d'un tombeau \ Quelques autres étaient for- 
més de trois tables : l'une horizontale et plus grande, reposait par 
ses deux extrémités sur deux autres plus petites posées verticale- 
ment °. S. Grégoire de Tours désigne ces sortes d'autels sous le nom 
d'«/'c«^ 

' Pour plus (le détails, voir le chapitre des Catacombes, dans notre Cours élé- 
mentaire d'Archéologie religieuse. (Chez Poussielgue, rue Cassette, 15.) 

^ l'ellic. Polit, ccclcs., t. I, y. 180. — Ex. : autel de la crypte des Papes au 
cimetière de Saint-Calixte. 

3 Cette table est précieusement conservée dans la basilique de Saint-Jean-de- 
Latran. 

* Ex. : autel de Saint-Vital dans l'église de Saint-Étienne, à Bologne. 

^ Mabillon, Act. SS. ordin S. Benedict. ssec. IV. 

^ Hist. Franc, lib. IX. cap. 15. — Ex. : autel de Saint-Vital, à Ravennet cet 
autel serait du VIo siècle. 

Ile série, tome XI. 4 



oO KSSA[ SUR LKS AUTELS 

Mais, clans tous ces cas, Taiitel devait être placé sur les reliques 
d'un martyr ; c'était la prescription formelle du pape S. Félix, que 
nous a transmise Anastase le bibliothécaire : (( Hic constituit swpra 
sepulcrum martyrum Missas celebrari. » Lorsque la table ne recou- 
vrait pas le tombeau mémo du martyre, l'autel tout entier, c'est-à- 
dire l'autel avec sa base, était placé au-dessus de la crypte (ou con- 
fessio7Ï) qui renfermait lo tombeau, ainsi du reste que l'usage s'en 
est conservé jusqu'à nos jours '. S'il n'existait pas de tombeau de 
martyr, on incrustait dans la grande table de l'autel, comme le 
prescrit le Concile d'Espagne cité plus haut, une table beaucoup 
plus petite, ara, qui, elle, contenait des reliques. 

Quand la table était portée par des colonnes, ces colonnes étaient 
tantôt au nombre de deux, tantôt au nombre de quatre. Parfois il 
n'y en avait qu'une seule, placée au milieu; elle s'appelait c«/«/?2i<5, 
ou cohnnelle ~. On a trouvé aussi quelques tables reposant sur cinq 
colonnes, une à chacun des angles et la cinquième au milieu. Celle- 
ci recevait dans une petite cavité,, pratiquée à son sommet, les reli- 
ques que nous disions tout à l'heure être obligatoires pour tout 
autel '\ 

Les tables des autels des basiliques, ainsi que celles des catacom- 
bes, étaient ordinairement carrées, peut-être, fait remarquer le sa- 
vant abbé Martigny % en souvenir des usages juifs % que les pre- 
miers chrétiens aimaient à conserver lorsqu'ils n'étaient pas con- 
damnés. Leur surface supérieure, probablement pour recevoir plus 
commodément les offrandes des fidèles, n'était pas entièrement 
plane : elle était creusée de quelques centimètres, de manière à pré- 
senter la forme d'un large plateau à rebords ". 



^ Ex. : autel majeur de la basilique de Saint-Pierre an Vatican, de l'église de 
Sainte-Cécile, à Rome, etc. 

'-' Ex. : autel dans la crypte de l'église de Sainte-Cécile, à Rome; autel d'Au- 
riol, près de Marseille. 

■' Ex. : autel trouvé à Avignon, il y a quelques années ; autel dans la crypte de 
l'église de Sainte-Marthe, à Tarascon ; autel de l'ancienne abbaye de Saint- 
Victor, actuellenient au musée de Marseille. 

* Dict. des Antiquités chrétiennes, ai't. Autel. 

^Exod., XXVII, I; XXXVIII, 2. 

•^ Ex. : autel d'Auriol ; autel trouvé récemment près Baccano, en Italie. 



KSSAI SUR LES AUTELS 31 

Au V« siècle, on commença à élever les autels d'une marche au- 
dessus du sol ; et ce degré en faisait le tour. 

Dès le temps de Constantin, on construisit certainement des au- 
tels aussi bien en pierre qu'en bois et en métal. Toutefois ce ne fut 
qu'en 309, au Concile d'Epone, que l'Église prohiba toute autre ma- 
tière que la pierre: «. Altaria nisi lapidea. non sacrentur\ » (Can. 
xxm). Et cette prohibition fut, dans la suite, renouvelée plusieurs 
fois par d'autres décrets. Nous la retrouvons en particulier consta- 
tée, en 769, dans les capitulaires de Charlemagne : « Vetantur sa- 
cerdotes missas celelrrare, nisi in mensis lapideis. » (Cap. xivj.Mais, 
comme du reste on ne l'a peut-être pas assez remarqué et comme le 
donne à entendre ce texte des capitulaires, la table, seule, dut être 
en pierre. En effet, le Libe?' pontificalis ^ nous apprend qu'un pape 
lui-même, Adrien I, offrit, à la fm du YIIP siècle, aux basiliques de 
Saint-Pierre et de Saint-Paul des autels en métaux précieux. La par- 
tie massive sur laquelle la table reposait pouvait donc être en métal 
ou bien en maçonnerie ou en bois, et revêtue ensuite de lames d'or 
et d'argent ciselées, pourvu que la table fût en pierre '\ D'ailleurs 
cette loi du Concile d'Epone est encore maintenant en vigueur : s'il 
n'est pas défendu de faire des autels en quelque matière que ce 
soit, il est absolument prescrit qu'au moins la partie sur laquelle 
devront immédiatement reposer la sainte hostie et le calice, soit 
en pierre. 

On dut naturellement songer, les persécutions terminées, à orner 
l'autel qui, d'ailleurs, était entouré de tant de vénération. Quand 
nous disons orner, nous ne voulons pas dire qu'on plaça sur l'autel 
des objets d'art et de luxe, tels que reliquaires, chandeliers, candé- 
labres, etc. Cette table ne portait absolument que les vases sacrés 
et le livre des Évangiles qui, contenant la parole de Dieu, était, seul, 
jugé digne d'être placé à côté delà sainte Eucharistie. Pourtant, à 
dater du X' siècle, on y vit quelquefois des croix. Il faut aussi, du 

' S. Siniéon de Tliessalonique donne à ce décret une raison mystique : « E la- 
pide autem est altare, quia Cliristum refert, qui etiani petra noniinatui', tanquam 
fundanientum nostrum et caput auguli et lapis angularis, et quia petra^ quœ olim 
Israelena potavit, hujus mensse imago fuit. « 

^ In Adrian., 1. 

^ Ex. : autel dans l'église de Saint-Ambroise, à Milan. 



52 ESSAI SUR LKS AUTELS 

reste, aller chercher la raison de cette ahscnce de tout ornement 
dans la manière dont le prêtre se tenait à l'autel : au lieu d'officier, 
comme maintenant, sur la face de l'autel regardant le peuple, il cé- 
lébrait de l'autre côté, do façon à avoir la figure tournée vers les as- 
sistants. 

D'après le témoignage des Pères des premiers siècles ', cette dé- 
coration consista surtout en ornements d'or et d'argent, en pierre- 
ries, en émaux incrustés dans la pierre ou le métal, et aussi en riches 
tapisseries étendues sur l'autel au moment des saints mystères. 
M. l'abbé Martigny ^ voit dans ces tapisseries l'origine ^^^ parements 
en étoffe, dont on orna dans la suite le devant et le retable des au- 
tels. S. Optât de Milève, qui vivait au IV'' siècle, dit qu'on recouvrait 
aussi les autels de linges de lin : « Qui fidelium nescit in peragendis 
mysteriis ipsa ligna linteamine cooperiri ■'. » Le Concile d'Espagne, 
que nous citions plus haut, constate le même usage au YIIP siècle : 
« Quod quando sacerdos celebratnrus est Miss aîn, videat... an adsint 
tria tobalia linea per Missale prescripta \ » 

Les fleurs naturelles auraient été également employées dès les 
temps les plus reculés. Le diacre Fortunat rapporte qu'on en faisait 
des guirlandes et des couronnes pour les suspendre autour de l'au- 
tel ■' ; saint Jérôme ^ et saint Grégoire ' félicitent leurs disciples de 
leur zèle à décorer de fleurs les murs avoisinant l'autel. Toutefois, 
ainsi que paraissent l'indiquer tous ces auteurs, jamais elles n'au- 
raient été déposées sur l'autel lui-même^ soit en couronnes, soit en 
bouquets. 



' Tliéodoret, Hisl. eccles., lib. I, cap. 31; S. Jérôme, Ad Démet, opp,, t. I; 
S, Jean Chrysostome, Hom. X, in Matlh. 

^ Diction, des Antiquités chrétiennes, 

•' Lib. V advers. Parm. 

'* CoUect. Concil. Hispan. 

* . Texistis variis altaria festa coronis 

Pingitur ut filis floribus ara novis. 

(Carm. 'J ad Radegund, lib. VlII.) 

•^ « Basilicas, ecclesias et rnartyrura conciliabula diversis floribus et arborum 
corais, vitunique painpinis adumbrabat. » {Epist ad Ileliod. de obit .Ne}).) 

■' « Solitus erat flores liliorum, tempoie quo nascuntur, colligere ac per parie- 
tes hujus œdis appendere. » {De glor. confess., cap. XXX.) 



ESSAI SUR LES AUTELS 33 

Mais rornement caractéristique de l'autel principal des basiliques 
était le ciboriiim '. 

On appelle Ciborium une espèce de baldaquin porté sur quatre 
colonnes, plus ou moins précieuses, reposant sur le sol. Entre ces 
colonnes, afin d'inspirer aux fidèles plus de vénération pour 
les saints mystères, on adaptait des rideaux ou courtines d'é- 
toffes ordinairement très riches, que Ton tenait fermés à certains 
moments du saint sacrifice. Ces courtines, au nombre de quatre, 
s'appelaient pour cela tetravela (t^ît?-*, quatre, et vélum, voile.) 
Anastase le bibliothécaire, dans maints endroits de ses ouvrages si 
utiles à consulter pour tous les usages liturgiques de la primitive 
Église, mentionne bon nombre de ciboria et de courtines, donnés 
par les Papes à diverses églises de Rome. C'est ainsi qu'il dit, par 
exemple, en parlant de S. Grégoire-le-Grand : Eic fecit beato Pe- 
tro apostolo ciborium cum columnis suis quatuor. Il écrit dans un 
autre endroit : Ciborium ex arrjento et vêla serica circumquaque 
pendentia, pannos optimos quatuor in ciborio dédit. — Ne pour- 
rait-on pas voir encore dans ces rideaux entourant l'autel un usage 
emprunté aux Juifs, dont le Saint des Saints était séparé des autres 
parties du temple par un immense voile. 

Quelquefois sous ce ciborium principal, on élevait un ciborium 
plus petit, dont les colonneltes s'appuyaient sur les quatre angles 
de la table même de l'autel. Celui-ci prenait le nom de peristerium 
de ( TTsptGtc'piov, colombaire , parce qu'il abritait directement la co- 
lombe eucharistique, TTipiirspa, colombe. 

Avant de terminer ce paragraphe, il faut encore mentionner une 
autre sorte d'autels, plus petits, qui furent très employés pendant 
longtemps et qui servirent spécialement aux jours de la persé- 
cution, pour célébrer le saint sacrifice, soit dans les maisons parti- 
culières, soit dans les prisons, soit même dans les solitudes les plus 
reculées. 



' On peut donner à ce mot, il faut l'avouer assez bizarre, une double étymolo- 
gie : ou bien il serait dérivé du latin cxbii^, nourriture, parce qu'il abritait la 
colombe eucharistique qui contenait le pain des anges, cihum aiujelorum, ou 
beaucoup plus vraisemblablement du grec /.îÇwp'.ov, coupe, parce qu'il avait la 
forme d'une coupe renversée. 



34 ESSAI SUR LES AUTELS 

Comme ils pouvaient se transporter facilement d'un lieu à un 
autre, par opposition à ceux dont nous venons de nous occuper qui 
se nommaient auiels fixes, on les appela autels portatifs, altaria cje- 
statoria, portatilia, viatica, itinerarm. Ces deux dernières appella- 
tions indiquent même qu'on s'eu servait en voyage. Et de fait, on 
sait que Charlemag-ne, dans la guerre qu'il fit aux Saxons, emmena 
avec lui des chapelains, « qui, dit un historien de celte campagne, 
avaient une table de bois, laquelle recouverte d'un linge, servait 
d'autel; qmbiis lignea tabula erat, quae, linteo adoperta, modum al- 
taris e/f'erebat. 

Ces autels consistaient en une simple plaque de pierre, de métal 
ou de bois, ayant en tous sens 0,30 c. environ. A cause de sa des- 
tination, elle était munie d'une poignée en fer qui aidait à la trans- 
porter plus commodément. Quelques-unes étaient aussi entourées 
d'une bordure d'or ou d'argent, quelquefois richement ciselée, par- 
fois même rehaussée d'émaux ou de pierres précieuses, Yoici la 
description que fait Du Cange d'un de ces autels portatifs : « Quale 
etiammim in thesauro ecclesiœ S. S. Trin. Fiscaiim. asservatur, 
marmoreuni uno pede latum et longurti^ auro argento, cjemmisque 
distinctwn '. 

Ilf. 

ÉPOQUE ROMANE. 

Commençons par constater que l'autel proprement dit, aussi bien 
durant la période romane que pendant les époques qui suivront, 
conservera toujours indifféremment les deux formes générales que 
nous avons indiquées pour les autels des catacombes et des basi- 
liques. 

Une autre remarque très importante à faire aussi dès le début, 
parce qu'elle nous évitera des redites, c'est que l'ornementation, 
nous dirons architecturale, des autels varia suivant les différents 
styles et adopta leurs formes caractéristiqu(!S : par exemple, les 
arcatures,quo nous renoonfrorons sur le devant des autels de la pé- 

* Glossaire. 



ESSAI SUR LES AUTELS S5 

riode romane seront en plein-cintre, tandis que celles des autels 
appartenant à l'époque ogivale, seront en ogive, et même en ogives 
de formes différentes selon les divers styles de cette époque ; l'or- 
nementation végétale de ces derniers sera indigène, pendant que 
celle des premiers sera exotique ; les bases des colonnettes suivront 
le galbe des grosses colonnes portant l'édifice, qu'il soit roman ou 
ogival. 

Ces deux remarques faites, tâchons de bien caractériser les autels 
des deux grandes périodes qui se partagent le Moyen-Age. Il faut 
d'abord observer qu'il est très difficile de donner une notion exacte 
de nos autels français avant le XV ou le XII' siècle, attendu qu'il 
en reste très peu d'entiers, ayant quelque importance, antérieurs à 
cette époque. Seuls, les manuscrits et les bas-reliefs peuvent nous 
fournir quelques renseignements ; renseignements qui par là-même 
doivent être nécessairement fort incomplets '. Disons seulement 
qu'ils furent d'une extrême simplicité jusque dans leur ornemen- 
tation, qui ne consistait, la plupart du temps, qu'en moulures gros- 
sières comme toutes celles de l'époque romane primordiale. 
M. Yiollet-le-Ûuc enseigne « qu'ils ne se composaient que d'une 
table supportée par des colonnes et recouverte de nappes tombant 
sur les deux côtés jusqu'au sol ". » Il pense aussi que jusqu'au 
XIl^ siècle, les tables continuèrent fréquemment à être creusées 
en forme de plateau ; et il cite comme exemples la table en marbre 
que S. Rémi, archevêque de Lyon, au IX' siècle, donna à l'église de 
Saint-Etienne ; la table d'un autel du mo::astère de Mont-Olivet, au 
diocèse de Carcassonne ; la grande table du maitre-autel de Saint- 
Servin de Toulouse, appartenant au commencement du XII' siècle. 
La première de ces tables, ainsi que beaucoup d'autres de ces 
époques, étaient même percées d'un trou au quatre coins, afin, 
croit encore M. Yiollet-le-Duc, « de pouvoir être lavées sans crainte 
de répandre à terre l'eau qui pouvait entraîner des parcelles des 
saintes espèces \ » 

' Voir, en [latticulier, un fac-similé d'une rainiuture très-curieuse d'un manus- 
crit du IXe siècle, dans la Vie religieuse et mililairc au Moiien-Age, publiée par 
M. Firmin Didot. 

^ Dict. raison. d'arcJi., arl. Autel. 

■■^ Ibid. 



o6 ESSAI SUR LES AUTELS 

M. do Caumoiit nous apprend de son côté que « tous les anciens 
autels, comme celui de llam ', avaient un encadrement saillant; 
c'est, je crois, ajoute-t-il, un caractère certain des autels antérieurs 
au XI P ou au XP siècle ^ ». 

Il faut aller jusqu'au XP siècle pour trouver des autels de quel- 
que importance, vraiment dignes de fixer l'attention de l'archéo- 
logue. Alors les autels, et généralement tout le mobilier, subissent 
l'heureuse influence des progrès si sensibles opérés, à cette époque, 
dans l'architecture. Pendant ce siècle et surtout pendant le XIP, 
Pornementation en particulier devient plus fréquente et les détails 
en sont traités avec beaucoup plus d'habileté. Quand, par exemple, 
l'autel est massif, la face antérieure, que nous retrouvons comme 
par le passé, tantôt en bois, tantôt en pierre, tantôt en métal, est 
couverte ou de peintures, ou de sculptures, ou de ciselures ; elle 
se divise presque toujours, au moyen d'orcatures, quelquefois dis- 
posées sur deux étages, en plusieurs compartiments verticaux ^ Ces 
compartiments sont eux-mêmes assez souvent au nombre de trois 
ou de cinq : le compartiment du milieu, ordinairement plus large^ 
contient ou une figure duChrist bénissant, ou biencelle de la Vierge; 
les autres renferment les figures des apôtres ou celles de plusieurs 
saints *. 

Mais le fait le plus remarquable du XP et du XIP siècle est l'ap- 
parition des retables. On appelle retable (de rétro, en arrière, et de 
tabula, table), une espèce de panneau ou de tablette, posée vertica- 
lement sur l'arrière de la table de l'autel \ 



' Cot autel fut érigé au VIIc siècle par F^. Fromorit, évêquo de Coutances. Il est 
conservé à la bibliothèque de Valogncs. 

^ Abécédaire d'arch. relig. 

^ Ex. : autels dans les églises de Saint-Savin, de Saint-Germer, de Sainte- 
Marguerite, près Dieppe. 

'' Ex. : autels dans la cathédrale de Marseille et dans l'église d'Avenas, en 
Saône -et- Loire. 

" Il ne faut pas confondre les retables avec les predella ou petits gradins qui, 
dans nos autels modernes, reçoivent les chandeliers, et qui sont improprement 
désignés par cez'tains auteurs sous h; nom de retables. — D'après Peliicia^ ces 
predella auraient commencé à l'aire leur apparition dès le XIII« siècle, mais il n'y 
en eut Jamais qu'un pendant le Moyen-Age : plus tard, on en mil plusieurs. 
C'est au milieu de ces gradins, et un peu en avant, qu'on i>hiça, au siècle dernier, 
les tabernacles. 



ESSAI SUR LES AUTELS 57 

Les premiers retables furent de petites dimensions (0,60 c. envi- 
ron de hauteur), et complètement distincts de l'autel. Ils n'y res- 
taient point à demeure : on ne les y plaçait qu'aux jours de fêtes, 
sans doute comme ornement, peut-être comme motif de dévotion 
pour le célébrant et pour les fidèles. Car, de même que les devants 
des autels que nous venons de décrire, ils étaient divisés par des 
arcatures et des cordons moulurés, en plusieurs compartiments, 
dans lesquels on représentait Notre-Seigneur, les saints, ou encore 
quelques scènes bibliques. Parfois même on exposait sur leur épais- 
seur de petits reliquaires. 

Souvent ces retables, afin qu'il fût plus facile de les ramasser, 
prirent la forme des diptyques ' et des triptyques anciens, c'est-à- 
dire qu'ils furent formés de deux ou de trois tablettes distinctes, 
réunies ensemble par des charnières de manière à pouvoir se re- 
plier l'une sur l'autre. L'une de leur face, leur face intérieure, qui 
était visible quand ils étaient déployés, recevait en sculpture ou 
quelque scène pieuse ou des figures de saints. Beaucoup de ces 
diptyques et de ces triptyques furent en ivoire très finement fouillé. 

L'usage des diptyques s'est perpétué pendant tout le Moyen-Age. 

Quant aux autres retables, leur matière était très variable : quel- 
quefois en pierre ou en bois travaillés avec soin, ils étaient plus 



' Les Romains appelaient diptyca (de o'i, deux fois, et de 7:tJ3(î£tv, plier) deux 
tablettes en bois, en ivoire ou en métal, qui étaient unies par des charnières ou 
par des cordons. Ces tablettes étaient, h l'intérieur, enduites de cire pour qu'on 
pût y écrire avec un stylet; leurs faces extérieures étaient ornées de figures et de 
dessins divers en relief ou gravés en creux. 

Les chrétiens adoptèrent de bonne heure, dès le Ile siècle au i)lus tard, les 
diptyques pour leurs cérémonies religieuses. On inscrivait sur quelques unes le 
nom des nouveaux baptisés : c'étaient les diptyques des baptisés ; sur d'autres, 
le nom du souverain Pontife régnant, de l'évéque, des prêtres, des bienfaiteurs 
de l'église : c'étaient les diptyques des vivants; sur d'autres, le nom des fidèles 
trépassés : c'étaient les diptyques des défunts; enfin sur d'autres, le nom des 
martyrs et des saints les plus illustres : c'étaient les diptyques des saints. Et l'on 
faisait la lecture de ces diptyques du haut de l'ambon, pendant la célébration des 
saints mystères. Comme ces noms se multiplièrent vite, on fut bientôt obligé 
d'ajouter de nouvelles tablettes aux deux premières et l'on eut ainsi les trip- 
tyques, les ; entaptijqucs, les potiptyqiies. Quelquefois plusieurs feuilles de papy- 
rus étaient simplement renfermées entre deux tablettes. 



58 ESSAI SUR LES AUTELS 

généralement en métal précieux, en cuivre doré et émaillé, en ar- 
gent massif et en or '. 

Mais à ces relahles mobiles vinrent s'adjoindre, au X\h siècle, les 
retables fixes. Toutefois, pour les raisons que nous avons données 
plus haut relativement à l'absence de tout ornement sur l'autel ma- 
jeur de chaque église, ces derniers furent moins communs ; ils 
étaient exclusivement réservés aux autels secondaires qui se trou- 
vaient dans les chapelles absidales, ou bien encore aux autels des 
reliques, dont ils dissimulaient parfois la châsse placée derrière eux. 

Les retables fixes avaient les mêmes dimensions que les retables 
mobiles, et ils durent être généralement de même matière. Cepen- 
dant ceux qui nous ont été conservés sont plus ordinairement en 
pierre. Leur genre d'ornementation est également semblable. Re- 
marquons seulement avec M. Gailhabaud - « qu'ayant été adoptés 
dans un but décoratif, on y consacra souvent beaucoup de luxe. Tous 
les arts du dessin co:icourent à leur exécution, confiée presque tou- 
jours à des artistes habiles. » 

A. s'en tenir aux témoignages écrits, et surtout en voyant les ci- 
boriimis romans, qui existent dans toute l'Italie,, en particulier à 
Saint-Marc de Venise et à Saint-Ami)roise de Milan, on est, ce sem- 
ble, en droit de conclure que ces sortes d'édicules ont été égale- 
ment usités en France pendant notre période romane : malheureu- 
sement, il n'en reste aucun vestige qui nous permette de les étu- 
dier et d'en faire une description détaillée 

Pendant toute la période romane et même durant le XIIP siècle et 
jusqu'à la fin du XIY" nous retrouvons l'autel portatif, tel que nous 
l'avons décrit précédemment ^ Seule, l'ornementation varie suivant 
le goût de l'époque. Aux pierres précieuses, telles que le marbre, le 

' Ex. : l'etabie de ia cathédrale de lîàle, maintenant au musée de Cluny à 
Parib : il e^t du XI" siècle; retable de l'église abbatiale de Saint-Denys, à pré- 
sent au trésor de la même église : il est du Xll« siècle. — l.e grand retable d'or 
émaillé et enrichi di> j)ierreiies, placé sur le maitre-autel de Saint-Marc de Venise, 
connu sous le nom signilicatif de pula d'oro, et dont une partie remonte à la fin 
du X'' siècle, est peut-éti-e le plus célibre retable de ce genre que l'on connaisse 
actuellement. 

- Ârchit (lu Ve au XVIIe siècle, t. IV. 

^ Il est fait mention d'autels portatifs, constate Du Cange, dans la charte de 



ESSAI SUR LES AUTELS 59 

porphyre, le jaspe, l'onyx, le cristal de roche, qu'on employait sou- 
vent pour ces autels, il faut ajouter en plus, dit M. labbéReusens ', 
professeur d'archéologie à l'Université catholique de Louvain, des 
pierres " précieuses seulement par le souvenir qui s'y rattachait, 
par exemple un fragment des dalles arrosées par le sang de saint 
Thomas de Cantorbéry. •> 

Par respect pour leur emploi sacré, souvent aussi on tenait ces 
autels enfermés dans des coffrets ou écrins en bois recouvert de cuir 
gaufré et même orné parfois de plaques et de lames de métal re- 
poussé et émaillé, à la manière des couvertures d'évangéliaires. 

lY 

ÉPOQUE OGIVALE.. 

Il semble, après un examen attentif de tous les autels qui nous 
restent de cette époque, qu'on peut les diviser en trois classes ; non 
pas que cette division soit rigoureuse, non pas qu'on ne puisse ab- 
solument l'établir pour les époques précédentes, mais parce qu'elle 
est plus exacte en même temps que plus manifeste pendant la pé- 
riode ogivale qu'à toute autre. Elle a, dans tous les cas, le grand 
avantage des classifications, de mettre dans l'esprit quelque chose 
de plus net et de plus facile à retenir. 

Nous distinguerons donc : 1" les autels composés d'une simple 
table ; — 2" les autels à retables ; — 3" les autels des reliques : et 
nous étudierons à part chacune de ces classes. 

1° Autels composés cVune simple table. 

L'autel majeur des cathédrales et des églises abbatiales et collé- 
giales était le seul ainsi composé d'une simple table. Cette table, 

Philippe-le-Bel, en 1-217, « altare portatile ligatuin aui-o »; dans le synodo de 
Bayeux, tenu en 130O, « lapis portatilis »; dans deux invejitaires do la Sainte- 
Chapelle de Paris. L'un, portant la date 1313, dit : « Item, uniun altare v'aticum 
portatile de jaspide viridi in cujns circuitu sunt plures reliquia? »; l'autre, daté 
de 1376 : « altare marmoreum portatile ». 
' Élém. d'arcli. chrét., t. I. 



60 ESSAI SUR LES AUTELS 

comme précédemment, était encore portée ou par des colonnettes 
ou par un massif plein. Pourtant nous trouvons pendant la période 
ogivale deux nouvelles dispositions : quelquefois la table était posée, 
en arrière, sur une dalle verticale de même longueur qu'elle et 
n'ayant que quelques centimètres d'épaisseur, et, en avant, sur des 
colonnettes : d'autres fois, dit M. de Caumout ', « elle repose sur un 
massif triangulaire et en avant sur trois colonnettes, dont deux sont 
complètement dégagées, » 

M. de Caumont enseigne aussi, un peu auparavant, que les autels 
de l'époque ogivale se distinguent des autels romans « en ce qu'ils 
sont plus larges et conséquemment moins carrés que dans le XI'' et 
le XIl" siècle. » 

Souvent leurs faces verticales, surtout quand ces faces sont pleines, 
se revêtent Ae, pareineiifs, c'est-à-dire de draperies ou étoffes pré- 
cieuses. Ils remplacent les revêtements métalliques que nous avons 
signalés comme assez communs pendant les périodes latine et romane 
et qui devinrent très rares à la fin du XIP siècle, pour disparaître 
complètement peu de temps après. Ces parements étaient ordinai- 
rement faits d'étoffe unie ou ornée de dessins réguliers et unifor- 
mes "^ ; les plus riches étaient brodés en or et en argent, et même 
rehaussés de perles et de pierres précieuses. Quelques-uns repré- 
sentaient des figures de saints ou des scènes historiques et légen- 
daires. 

Telles furent les dispositions généralement adoptées, durant le 
XIII" et le XIV siècle pour le devant des autels. Soit par raison de 
convenance, soit plutôt parce que les nappes, qui descendaient très 
bas, les eussent cachés, on s'abstint d y placer des bas-reliefs. Au 
contraire, « pendant le XV' et le XVl" siècle, dit M. YioUet-le-Duc \ 
on sculpta souvent des figures de saints sur le devant des autels, 
des anges, des scènes de la passion ; on représenta même sous la 

' Abécédaire d'archéoloyie religieuse. 

^ Dans son Rational (lib. III, ch. 18), Diirand, évoque de Mende, nous apprend 
qu'au XIII» siècle, les ornements sacerdotaux étaient, comme aujourd'hui, de 
diverses couleurs suivant les différentes fêtes et les différents temps de l'année. 
Ne peut-or pas supposer, avec quelque raison, qu'il en tût de miune pour les 
parements d'autels? 

' Dict. raison, d'archit. 



ESSAI SUR LES AUTELS t)l 

table de l'autel le Christ an sépulcre en ronde bosse avec les saintes 
femmes et les soldats endormis. » 

De plus, ajoute le même auteur, u au XVP siècle, l'autel cesse d'af- 
fecter la forme d'une table ou d'un cofTre, pour adopter celle d'un 
tombeau, d'un sarcophage. Jusqu'alors, l'autel n'est pas le tombeau 
du Christ ou d'un martyr: il recouvre le tombeau; c'est la table po- 
sée sur le tombeau ou devant lui, et même sur la crypte renfermant 
le tombeau. Cette idée est dominante. La façon dont sont disposés 
les corps saints sous l'autel des reliques de l'église de Saint-Denys, 
derrière les autels de Saint-Firmin, de la Vierge, de Saint-Eustache 
de la même église, de Valcabrère, de la cathédrale d'Amiens même, 
indique bien nettement que l'autel n'est pas un tombeau, mais un 
meuble posé devant ou sur des reliques des saints... Mais à partir 
du XYl' siècle, c'est l'autel lui-même qui devient la représentation 
du tombeau : il affecte de préférence la forme d'un sarcophage 
scellé. » 

Ne faudrait-il pas voir dans cette forme nouvelle une des mille 
conséquences de ce besoin universel, où l'on était vers l'époque de 
la Renaissance, de ne trouver rien de bien et de n'imiter que ce qui 
était grec ou romain. En effet nous voyons là une réminiscence 
non plus de l'ancien loculus des catacombes, mais du sarcophage 
romain. 

L'antique ciborium tend aussi à disparaître, à dater du XIP siècle. 
L'autel restera bien entouré de grands voiles ou courtines; mais les 
tringles, auxquelles ils seront suspendus, seront désormais scellées 
dans quatre ou six colonnes plus espacées que celles du ciborium et 
ne portant sur leur chapiteau, à la place du dôme, que des statuet- 
tes d'anges, tenant elles-mêmes dans leurs mains ou des chandeliers 
ou bien encore les instruments de la Passion '. 

Guillaume Durand semble dire dans son i?«//o>^«/ que tous les au- 
tels de son temps étaient entourés de courtines. Pourtant nous de- 
vons remarquer avec l'abbé Thiers que cet usage ne dut pas être ab- 
solument uniforme et universel au Moyen-Age. « Outre qu'aujour- 
d'hui, dit-il ^ il y a peu de ciboires au-dessus des autels, hors l'Ita- 

' Ex. : ancien autel matutinal de l'église abbatiale de Saint-Denys ; anciens au- 
tels majeurs de la cathédrale de Paris et de la cathédrale d'Amiens. 
^ L'abbé Thiers donnait ces renseignements en 1688. 



()2 ESSAI SUR LES AUTELS 

lie, il n'y a point d'aulels qui aient des voiles ou des rideaux tout 
autour. La vérité est qu'en plusieurs églises, tant séculières que ré- 
gulières, les principaux autels ont des voiles au côté droit et au 
côté gauche ; mais ils n'en ont ni au devant ni au derrière, parce 
qu'au derrière il y a des retables, des tableaux ou des images en re- 
lief, et que le devant est entièrement ouvert, si ce n'est qu'en ca- 
rême on y met ces voiles dont parlent Beleth [fn explic. divin, offic. 
cap. Lxxxv), Durand [Ratioii. lib. i. cap. ni) et les Us de Citeaux 
(c. xv). En d'autres églises, les autels n'ont point du tout de voiles, 
quoiqu'il y ait apparence qu'ils en ont eu autrefois au moins adroite 
et à gauche, ce qui se reconnaît parles pilastres ou colonnes de bois 
ou de cuivre que l'on y voit encore à présent. Enfin il y a une infi- 
nité d'autels qui non seulement n'ont point du tout de voiles, mais 
qui ne paraissent pas même en avoir eu autrefois, n'ayant aucun 
vestige de pilastres ou de colonnes '. » 

Les courtines, la plupart du temps assez simples, étaient cepen- 
dant quelquefois de couleurs variées et très brillantes ; elles étaient 
mêmes couvertes parfois de riches dessins, de figures, de sujets tis- 
sés ou brodés à la main. 

Pendant le Moyen-Age, les autels furent élevés, comme dans les 
temps primitifs, sur un seuil de gré ■, ou encore très fréquemment 
sur deux '\ A partir du XY" siècle, ces degrés furent plus commu- 
nément au nombre de trois '% quelquefois même au nombre de cinq. 
L'autel principal de Saint-Pierre de Rome en a sept. 

Jusqu'au XYIL siècle, tous les autels, au moins les autels ma- 
jeurs, furent complètement isolés. D'ailleurs, les cérémonies de 
leur consécration exigent cet isolement : l'évêque qui consacre un 
autel doit en faire sept fois le tour, « circuit septies tabulam alla- 
ris » ' ; et à un certain moment de la consécration un prêtre doit en 
faire constamment le tour en l'encensant. 

' ]')is:^e>'t . relig. sur les principaux autels (^cli. XIX). 
'■* Ex. : autels secondaiies de l'église abbatiale de Saint-Denys. 
•'Ex. : autels majeurs de lu cathédrale d'Arras, de l'église abbatiale de Snint- 
Denys, de la Sainte-Gliapelle. 

'' Ex. : autel majeur de la cathédrale d'Amiens. 
■' Cerem. rom. 



ESSAI ST'R LE.S AUTELS 63 



2" Autels à retable. 



A dater du XIII*' et même du XIP siècle, tous les auîels, sauf^ 
comme nous venons de le voir, la plupart des autels majeurs des 
cathédrales et des églises abbatiales, sont ornés de retables. 

Mais ces retables qui, dans le principe, nous l'avons encore dit 
précédemment, avaient été tantôt mobiles, tantôt fixes, deviennent 
au contraire, dès le commencement du XIV'= siècle, toujours 
fixes, de manière à ne faire plus qu'un avec la table môme de 
l'autel. 

En outre, après avoir été aussi dans le commencement simples et 
peu élevés, ' ils prirent, vers la même époque, une grande impor- 
tance, à mesure que le goût du luxe pénétrait dans la décoration in- 
térieure des églises. Déjà très riches au XIIP siècle, mais renfermés 
dans des lignes simples et sévères, ils ne tardèrent pas à s'élever et 
à dominer les autels, en présentant un échafaudage d'ornementa- 
tion et défigures souvent de grande dimension, ou une succession 
de sujets couvrant un vaste champ '. » Nul doute, d'ailleurs, que leur 
adhérence complète à la table, de façon à devenir une partie inté- 
grante de l'autel, n'ait contribué beaucoup à leur donner cette im- 
portance et ce luxe d'ornementation. Car, comme le fait remarquer 
avec raison M. Gailhabaud ^ <' pour les catholiques, l'autel est la 
partie la plus vénérable de toute l'église. Selon eux, rien n'est trop 
beau, ni d'un assez grand prix pour servir à sa composition et à sa 
décoration... Les monuments, aussi bien que les écrits et les repré- 
sentations, le confirment. » 

Mais quelle fut la matière de ces retables? Durant la période 
romane, avons-nous vu, les retables furent plus généralement en 
métal, quelquefois on ivoire. On peut ajouter, sans prétendre bien 
entendu être le moins du monde absolu dans ce classement chrono- 
logique, qu'au XIIP' siècle et pendant la plus grande partie du XIV*^ 
la pierre fut de préférence employée. Durant le XY% elle céda la 
place au bois ou à quelque matière facile à travailler, comme 

^ VioUet-le-Duc, Dict. rais, d'arch. 

2 Architecture du Ve au XVIIe siècle, t. I. 



64 ESSAI SUR LES AUTELS 

l'albâtre. Au commencement du XYI% le bois fut indifféremment 
sculpté ou peint Enfui, vers le milieu du XV1% la peinture l'emporta 
définitivement sur la sculpture ; et elle nous a donné un certain 
nombre de petits chefs-d'œuvre qui font encore l'admiration des 
connaisseurs. 

Beaucoup de ces retables, quelle que soit d'ailleurs leur matière, 
ont une grande valeur artistique : la pierre, aux XllP et XW" siècles, 
et le bois, aux XY« et XVP, furent travaillés avec une grande habileté 
de main ; malheureusement la composition nest pas chez tous 
aussi heureuse. Surtout, aux XY'' et au XYl" siècle, le bon goût ne 
répond pas toujours à la finesse et à délicatesse de l'exécution : on 
multiplia les détails à l'excès, on surchargea l'ornementation, on 
faussa la statuaire en forçant les poses et en exagérant les situations. 

Au début de l'ère ogivale, on se contenta de sculpter des statuettes 
dans les arcatures ; mais bientôt divisant tout le retable dans le sens 
de sa longueur et de sa hauteur en plusieurs compartiments, on 
représenta dans chacun d'eux de petites scènes historiques ou lé- 
gendaires. Enfin, au XY'" siècle, les compartiments s'agrandirent 
en proportion de tout le retable, et permirent aux bas-reliefs de 
prendre eux-mêmes de plus grandes dimensions. Dans le comparti- 
ment du milieu, quelquefois plus élevé, oq plaçait assez fréquem- 
ment le crucifiement de Notre-Seigneur avec la sainte Yierge, saint 
Jean, les deux larrons en croix et des groupes de différents person- 
nages. Parfois même le retable se divisait en plusieurs étages et 
alors des scènes, traitées en perspective, représentant ordinaire- 
ment les circonstances les plus célèbres de la vie du saint sous le 
vocable duquel l'autel était consacré, se partageaient ces différents 
étages suivant leur importance '. 

Toutes ces sculptures, ainsi du reste que celles de l'autel propre- 
ment dit, aussi bien au XIII^ qu'aux XY" et XYP siècles, virent sou- 
vent leur valeur et leur éclat encore rehaussés par la dorure et par 
la peinture polychrome, qui, on le sait, était également arrivée à un 
haut degré de perfection. 

Il faut peut-être encore ajouter, pour être aussi complet que 
possible, que certains retables furent percés, à leur partie infé- 

* Ex. : autel de la Sainte-Vierge dans l'église de Brou (Ain). 



ESSAI SUR LES AUTELS 65 

Heure, d'ouvertures de différentes formes, soit rondes, soit ovales, 
soit polygones, dans lesquelles on introduisait de petites châsses ou 
des bustes contenant des reliques de saints. 

3° Autels des reliques. 

Aux deux espèces d'autels que nous venons d'étudier, il faut en 
adjoindre une troisième, au moins pour les églises monastiques, 
qui d'ailleurs étaient très nombreuses au Moyen-Age : les autels des 
reliques. Ceux-ci étaient élevés au fond du sanctuaire ou quelque- 
fois dans les chapelles, tandis que les autres étaient placés à l'entrée 
du sanctuaire ou aussi dans les chapelles '. 

Ce qui les distingue des autres, c'est qu'ils sont adossés à des 
châsses remplies de reliques et font un tout avec elles. Ces châsses 
sont le plus ordinairement à la hauteur du retable, ou quelquefois 
derrière le retable même, mais presque toujours de façon à ce qu'on 
puisse passer et se tenir dessous ^ C'était pour les pieux fidèles se 
mettre directement sous la protection des saints. Elles sont surmon- 
tées d'une sorte de petit baldaquin ou de dais dans le goût ogival, 
porté sur des colonnettes et couronné par un ou plusieurs cloche- 
tons. 

Quelquefois cependant la châsse repose sur le sol, immédiatement 
derrière l'autel; mais elle est dans ce cas entourée d'un grillage, 
qui la protège, tout en permettant de vénérer les saintes reliques 
qu'elle contient ^ 

Nous terminerons ce quatrième paragraphe par deux observations 
importantes : La première est empruntée à M. Yiollet-le-Duc : « Dans 
les décorations des autels, dans tout ce qui semblait fait pour ac- 
compagner dignement le sanctuaire des églises, on s'est préoccupé 
au Moyen-Age, surtout en France, d'honorer l'autel plus encore 
par la beauté du travail, par la perfection de la main-d'œuvre que 
par la richesse intrinsèque des matières employées. A la sainte 
Chapelle, ce gracieux sanctuaire n'est composé que de pierre et de 

' Ex. : autel de l'église abbatiale de Saint-Denys. 

^ Ex. : autels des reliques à l'églisQ abbatiale de Saint-Denys et à la Sainte- 
Cliapelle; autel de Valcabière. 
^ Ex. : autel de S. Firmin, à l'église abbatiale de Saint-Denys. 

lie série, tome XI 5 



66 ESSAI SUR LES AUTELS 

Lois... Les moyens de décoration employés sont d'une grande sim- 
plicité : du verre appliqué, des gaufrures faites dans une pâte de 
chaux, des peintures et des dorures n'ont rien qui soit dispendieux. 
La valeur réelle de ce monument tient à l'extrême perfection du 
travail de l'artiste. Toutes les sculptures sont traitées avec un soin, 
un art et nous dirons avec un respect scrupuleux de l'objet, dont 
rien n'approche. N'était-ce pas en effet la plus noble manière 
d'honorer Dieu que de faire passer l'art avant toute chose dans son 
sanctuaire? Et n'y avait-il pas un sentiment vrai et juste dans cette 
perfection que l'artiste cherchait à donner à la matière grossière? 
Nous avouerons que nous sommes bien plus touché à la vue d'un 
autel de pierre sur lequel l'homme a épuisé toutes les ressources de 
son art, que devant ces morceaux de bronze ou d'argent grossière- 
ment travaillés, dont la valeur consiste dans le poids et qui excitent 
bien plus la cupidité qu'ils n'émeuvent l'âme \ » 

Nous remarquerons, en second lieu, qu'il est de toute impossibilité 
non seulement de décrire, mais même d'indiquer, tant elles sont 
multiples et variées, toutes les dispositions différentes, toutes les 
formes diverses, toutes les manières d'ornementation adoptées au 
Moyen- Age pour les autels, pour les retables, comme du reste pour 
tout le mobilier en général. Et cependant beaucoup d'objets ne sont 
point parvenus jusqu'à nous ; que serait-ce si tous nous avaient été 
transmis intacts ? 



EPOQUE DE LA RENAISSANCE. 

Si l'on met de côté l'ornementation qui suit celle de l'architec- 
ture en général, nous n'avons de modifications à signaler, dans les 
autels de la Renaissance, que relativement aux retables. Mais ces 
modifications suffisent amplement à les caractériser. 

Pourtant, avant de nous en occuper, nous devons observer pre- 
mièrement que les autels, désormais toujours pleins et en forme de 
sarcophage, furent de préférence construits en marbre : (encore 

^ Dict. rais. d'Arch., t. II. 



ESSAI SUR LES AUTELS 67 

évidemment un besoin d'imiter l'art grec et romain) ; secondement, 
qu'à partir du XV° siècle, on plaça sous les retables un ou plusieurs 
gradins, comme on le fait encore aujourd'hui. 

Pendant quelque temps les retables à plusieurs étages et à com- 
partiments multiples, dans le genre de ceux des dernières années 
de la période ogivale, continuèrent à se produire avec les détails 
d'ornementation particuliers à la Renaissance. Mais bientôt ils pri- 
rent des dimensions encore plus considérables, à ce point que l'ac- 
cessoire devint le principal et que l'on oublia l'autel proprement 
dit pour ne s'occuper que de l'ornement. Souvent, au moins dans 
les églises de second ordre, ils occupèrent la plus grande partie du 
chevet et montèrent jusqu'à la voûte. De plus, à la fin du XVP siè- 
cle plus spécialement, ainsi qu'au XYII% les anciennes dispositions 
furent abandonnées. Ils représentèrent tantôt la forme d'un arc-de- 
triomphe romain, avec colonnes, chapiteaux, entablement, arcs 
plein cintre abritant des statuettes ou des reliquaires, tantôt l'ordon- 
nance d'une façade antique avec corniches et frontons de toutes 
sortes, avec pilastres, consoles renversées, cartouches, guirlandes 
de feuilles et de fleurs, avec niches, statuettes, cariatides même, 
etc. ; la baie de cette façade était fermée par des bas-reliefs en bois 
ou en plâtre peints et dorés, ou encore par des tableaux de peinture. 
Enfin tout ce chaos était souvent surmonté encore d'une immense 
gloire en cuivre doré, avec un triangle, symbole de la sainte 
Trinité, au centre, ou môme un Père éternel descendant du Ciel, en- 
touré d'anges disséminés sur les rayons de la gloire. 

Que nous sommes loin de celte belle et noble simplicité du Moyen- 
Age n'inspirant aux fidèles que des pensées de foi, de recueillement, 
de piété !... Et si encore on s'en était tenu à l'effet théâtral et tapa- 
geur (qu'on nous pardonne cette expression), si l'on n'avait froissé 
que le bon goût en multipliant les colonnes torses, en tire-bouchon, 
sans proportions, en répandant à tort et à travers les ornements 
les plus incohérents!... Mais non ; tout en voulant épargner le plus 
possible cette époque de décadence qu'on a si faussement appelée, 
au moins au point de vue de l'art religieux, la Renaissance, on ne 
saurait omettre de faire remarquer avec M. Gailhabaud * « la cho- 

< Architeclure du V<' au XVIL' siècle, t. IV. 



gg ESSAI SUR LES AUTELS 

quanle alliance, dans ce décor, du sacré et du profane, c'est-à-dire 
des chastes représentations chrétiennes mêlées par les artistes de 
la Renaissance aux nudités blessantes du sensualiste polythéisme. » 



L'abbé J. Mallet, 

Professeur d'Archéologie au petit séminaire de Séez. 
Membre de la Société de Saint-Jean. 



LA CAPPELLA GEECA 

J3U CIMETIÈKE DE PJRISCIT^LE 

QUATORZIÈME ARTICLE * 



CHAPITRE XXVIIl. 

LE PHÉNIX CHEZ LES CHRÉTIENS. 

Le premier des Pères qui ait fait valoir l'argument du phénix en 
faveur de la résurrection, est le disciple du grand prédicateur de la 
résurrection même, de S. Paul, le successeur peut-être immédiat de 
S. Pierre, un romain qu'on croit parent de Tite Flavien Clément, 
consul avec son cousin Domitien, en 93, le pape S. Clément. Écri- 
vant dès 79, l'année de la mort de Pline, au nom de l'Église romaine 
à l'Église de Corinthe, il disait : 

« Considérons, bien-aimés, comment le Maître nous prouve continuellement le 
fait de la résurrection future dont il a donné les prémices dans le Seigneur Jésus- 
Christ, le ressuscitant d'entre les morts. Voyons, bien-aimés, la résurrection qui 
arrivera à son heure. Le jour et la nuit nous montrent la résurrection : la nuit se 
couche, le jour se lève; le jour se retire, la nuit vient sur ses pas. Regardons les 
fruits de la terre, comment s'opère l'ensemencement du froment. Le semeur sort, 
il jette le grain sur la terre; les germes tombés sur elle, arides et nus, se dis- 
solvent; et de cette dissolution la grandeur de la providence du Maître les ressus- 
cite, d'un grain en tire une quantité et produit son fruit. 

Voyons ce prodige paradoxal (xo -apâ5o;ov TrjjjLsTov) qui a lieu dans les régions de 
l'Orient, c'est-à-dire en Arabie. Il y a un oiseau nommé phénix, unique en son 

* Voirie numéro d'Avril-Juin 1871), p. 367. 



70 LA CAPPELLA GRECA 

espèce, qui vit cinq cents ans. Arrivé vers la dissolution de la mort, il se fait un 
cercueil avec de l'encens, de la myrrhe et d'autres aromates, dans lequel, son 
temps accompli, il entre et meurt. Sa chair étant putréfiée, il se forme un ver qui, 
nourri de la substance humide de l'animal défunt, prend des plumes, et, devenu 
fort, porte le cercueil là où sont les ossements du défunt son prédécesseur. Chargé 
des ossements nouveaux, il va droit de la région arabique en Egypte vers la ville 
appelée Héliopolis; et, en plein jour, volant au-dessus de tous les habitants qui 
le regardent, dépose ces ossements sur l'autel du soleil ; puis, s'élancant, il s'en 
retourne. Les prêtres consultent les registres des temps, et trouvent que l'oiseau 
est venu après cinq cents ans accomplis. 

Jugerons-nous que c'est une chose grande et étonnante que l'artisan de l'uni- 
vers opère la résurrection de tous ceux qui l'ont servi saintement,avec la confiance 
d'une foi courageuse, quand il nous montre même par un oiseau la magnificence 
de sa promesse * ? » 

Les Co7istitntions apostoliques, dont la rédaction date du IIP siècle 
mais dont le fond paraît remonter aux Apôtres, expliquent le terme 
prodige paradoxal de S. Clément en présentant leprodigede la résur- 
rection du phénix, à la suite de ceux de Lazare ressuscité, des trois 
Hébreux sauvés dans la fournaise, do Daniel délivré des lions, avant 
la mention des guérisons du paralytique et de l'aveugle-né, et 
celle de la multiplication des pains, au milieu enfin des sujets clas- 
siques des catacombes. Elles parlent ainsi de ce prodige aux Gen- 
tils qui ne croient pas à la résurrection de la chair : 

« Ils disent, eux aussi, montrer une certaine résurrection, ne croyant pas ensuite 
aux choses qu'ils racontent eux-mêmes. Ils disent qu'il existe un oiseau unique 
en son espèce, fournissant une riche démonstration de la résurrection. D'après 
eux, il est sans compagne et unique dans le monde ; ils l'appellent phénix ; et ils 
racontent qu'il vient tous les cinq cents ans en Egypte, au lieu appelé l'Autel-du- 
Soleii, apportant quantité de cinname, de casse et de bois de baumier. Ils se 
tourne, à ce qu'ils disent, vers le levant, en priant le soleil, devient volontiers la 
proie des flammes, et est réduit en cendres. De l'amas de ses cendres naît un ver, 
qui, réchauffé, a la forme d'un phénix nouveau-né. Devenu oiseau, il prend la 
route de l'Arabie, qui est par de là le nome d'Egypte. Si donc, comme ils disent, 
la résurrection est démontrée par un oiseau sans raison, pourquoi nous atta- 
quent-ils sans prétexte, quand nous confessons que Celui dont la puissance a 
amené ce qui n'était pas à être, peut amener de môme la dissolution à la réorga- 
nisation ^ ? » 



1 Epist. I ad Corinth., XXIV-Vl. 

2 L. V, c. VII Pair, cjrœc, t. 1, col.S'ii. 



LA CAPPELLA GREC A 7| 

Au moment où siégeait S. Clément et où commençaient à s'ébau- 
cher les Constitutions apostoliques, qu'on mettra sous son nom, Ta- 
cite, parmi les païens, allait rapporter l'histoire du phénix, avec 
des doutes, Martial, Dion, Celse, Plutarque, en y donnant pleine 
croyance. Ainsi feront au second siècle ou au commencement du 
troisième, Lucien ', Aristide, Philostrate, Elien, Solin, en attendant, 
au quatrième et au cinquième, l'auteur du poème du Phénix, Lac- 
lance, ce semble, païen encore, Victor, Claudien, Nonnus, Hora- 
pollon. Une fois pourtant, le doute de Pline et de Tacite semble 
atteindre Lucien ^ 

Les monuments pubhcs ou privés confirment les écrits. « On voit, 
« assure-t-on, sur plusieurs deniers d'or de Trajan, l'eiTigie du 
« phénix, la tête environnée d'une espèce de nimbe, qui n'est peut- 
« être autre chose que le disque du soleil, et une branche d'arbre 
(c entre les serres \ » Une médaille dAntonin, frappée à Alexandrie, 
porte un phénix au nimbe radié, avec la légende « AIÎIN, siècle, » 
c'est-à-dire siècle d'or, ou peut-être « éternité \ » AETERNITAS est 
la légende d'une médaille de l'impératrice Faustine, femme d'An- 
tonin, portant le phénix \ L'urne sépulcrale de Marcius Hermès aura 
de chaque côté de l'épitaphe un phénix sur un bûcher \ Une tombe 
païenne d'Ostie, faite en autel, présentera un phénix sculpté avec 
cette légende : (( ET TAMEN AD MANES FOENIX ME SERBAT LN 
« ARA QVI MECVM PROPERAT SE REPARE. — Et cependant chez 
« les Mânes le phénix me garde sur l'autel, lui qui avec moi a hâte 
« de se réparer '. ;> 

Chez les Romains, qui à l'embaumement égyptien avaient subs- 
titué pour les morts le bûcher, dont ils faisaient un théâtre d'apo- 

' « Phénix, oiseau des Indes qui se brûle lorsqu'il est parvenu à une extrême 
« vieillesse. » Peregrinus. 

2 « Je verrai ce que personne n'a jamais vu, le griflbn, ce quadrupède ailé, et 
« le phénix, cet oiseau des Indes. » Le Navire, 

' Larousse, Qrand Dictionnaire, t. XII, p. 774. - Eti citant cet ouvrage, il 
faut observer qu'il a été mis à l'Index, après le t. YIII, le l" mars 1873. 

* Zoega, Num. .'Eyypt. imper., tab. XL 

^ Numm. Arscot., tav. XLIII, 19. Mezzabar. in Faustina. Dans Bottari, t. I, 
p. 107. 
« Fabretti, p. 378, XXXI. 
' Antolocjia Romuna, an, 1783, t. IX, p. 3G8 



72 LA CAPPELLA GRECA 

théose, la légende,onle voit, s'était enrichie du drame des flammes. 
On disait que le phénix offrait aux rayons ardents du soleil, sur 
l'autel d'Héliopolis, le nid embaumé oii il allait mourir, et qu'il re- 
naissait de son mystérieux embrasement. Cet embellissementfigure 
dans les écrivains ecclésiastiques à la fin du second siècle. Les 
Constitutions apostoliques nous l'ont montré ; le voici dans Terlul- 
lien. Au traité De la résurrection de la chair, après avoir reconnu, 
à la suite de S. Clément, certaines images de notre résurrection 
dans toute la nature, dans le jour qui succède à la nuit, dans la 
plante qui sort de la graine ensevelie, il ajoute : 

« Si l'univers figure imparfaitement la résurrection, si la création ne prouve ri- 
goureusement rien de tel, parce que chacune de ses productions est dite finir plu- 
tôt que mourir, reprendre sa forme plutôt que renaitre, voici de cette espérance 
un témoignage complet et irrécusable. 11 s'agit d'un être animé, sujet à la vie et 
à la mort : je veux dire cet oiseau particulier à l'Orient, fameux en tant qu'u- 
nique, prodigieux par son mode de postérité; qui, faisant volontiers ses funérailles, 
se renouvelle, décédant et se succédant dans une fin qui est sa naissance, de nou- 
veau phénix où il n'y a plus personne, de nouveau en nature quand il n'est plus, 
autre et le même. Quoi de plus exprès et de plus rigoureux pour notre cause? 
A quelle autre fin se rapporte cet enseignement? Dieu dit aussi dans ses Ecri- 
tures : Et il fleurira comme le phénix ', c'est-à-dire du sein de la mort, des funé- 
railles, afin que vous croyiez que la substance du corps peut être rappelée même 
des flammes. Le Seigneur a prononcé que nous valons mieux que beaucoup de 
passereaux ^ : si nous ne valons pas mieux aussi que les phénix, ce n'est pas 
grand'chose. L'homme mourra-t-il une fois pour toutes, les oiseaux d'Arabie 
étant sûrs de la résurrection *? » 

Origène, avec ses habitudes de critique, est moins assuré que 
Tertullien de la légende du phénix. Il dit de Celse, qui a admis, au 
premier siècle, cette légende, sans le complément du bûcher : 



» Ps. XGI, 13. 

2 Matt., X, 31. 

3 De resurrectione carnis, XIIL — L'auteur du poème Du Jugement du Sei- 
gneur, qu'on croit carthaginois et contemporain de Tertullien, s'il n'est Tertul- 
lien lui-même, comme on l'a assuré, dit également : 

Et renovata sua vivit fuligine phœnix, 

Et suce mox volucns (jiiirum) /mst bits' a resurgit. 

« Le phénix renouvelé vit de sa suie : l'oiseau, ô prodige ! ressuscite, sitôt son 

« cadavre consumé. » 



LA CAPPELLA GRECA 73 

« Ensuite se faisant le champion de la piété des animaux irraisonnables, Celse 
montre l'animal d'Arabie, le phénix, venant en Egypte après un grand laps d'an- 
nées, apportant son père mort et enseveli dans une sphère de myrrhe et If plaçant 
au lieu où est le temple du soleil. C'est ce qu'on raconte, en effet ; et il se peut, si 
c'est vrai, que ce soit un phénomène de la nature, la divine Providence voulant, 
même dans les différences des animaux, manifester largement aux hommes la di- 
versité des dispositions qu'elle a mises dans le monde, et la rendre visible aussi 
dans les oiseaux. Elle a produit un animal unique en son espèce, afin de faire ad- 
mirer en cela, non l'animal, mais son auteur *. » 

Au IV° siècle, S. Cyrille de Jérusalem, se référant à S. Clément 
pape ^ S. Grégoire de Nazianze \ S. Ambroise \ S. Zenon '% 
S. Epiphane ^ admettant tous quatre la résurrection du sein du 
bûcher, et le poète Ausone ^ acceptant la merveilleuse légende du 
phénix, S. Augustin, à qui on l'objecte, respecte mais n'ose garan- 
tir cette croyance. « Ce que tu dis du phénix, répond-il à son ad- 
« versaire dans le livre Z)e l'Aine et de son origine, écrit en 419, 
« n'esl aucunement à la question. Cet oiseau marque la résurrec- 
« tion des corps, il ne détruit pas le sexe des âmes, si toutefois, 
« comme on le croit, il renaît de sa mort \ » S. Jérôme, acceptant 
des Septante et des Rabbins que le chol du livre de Job est non 
pas le sable mais le phé)iix, entend par phénix l'arltre, c'est-à-dire 
le palmier, non l'oiseau de la légende, et il fait dire au saint pa- 
triarche : Et sicut palma multiplicabo dies ^ . L'omission par nombre 
de Pères de l'argument du phénix pour justifier la résurrection 
de la chair, mérite aussi d'être notée. On peut dire, en somme, que 
les Pères, le trouvant admis à peu près sans réserve par les païens, 
ne s'en sont servi néanmoins qu'avec una certaine réserve. On les 
a blâmés à cause du phénix : il faut les louer plutôt, les uns de leur 



» Contra Celsum, 1. IV, 98, Patr. grœc, t. XI, col. 1177. 
2 Catechesis. XVIII, 8. 
' Carm. III ad Virg., v. 526. 

'• De excessu fratris sui Satyri, 1. II, 59, anno 379; Hcxaemeron, 1. V, 79, 80, 
an. 389; In Ps. GXVIII Expositio, 13. 

° Lib. I. Tractatus XVI de Resurrectione, 9. 
* Ancoratua LXXXIV. 
^ E dyll. XI, v. 15. 

8 De Anima, 1. IV, 33. 

9 Job. XXIX, 18. 



74 LA CAPPELLA GRECA 

bonne foi et de leur foi pleine de simplicité et de zèle, les autres de 
leur prudence critique. 

Cette prudence apparaît dans les catacombes et sur les divers mo- 
numents chrétiens de Rome. On n'y a trouvé aucun trait spécial de 
la légende du phénix, ni l'oiseau portant le corps de son père ou le 
déposant sur l'autel du Soleil, ni l'oiseau renaissant du bûcher. Les 
fidèles ont laissé aux païens ces images chères à l'idolâtrie égyp- 
tienne ou romaine, qui n'auraient point été sans quelque péril ou 
scandale, et qui étaient d'une vérité contestée. 

Le phénix n'a été reconnu jusqu'ici, dans les catacombes, à l'état de 
symbole isolé, que quatre fois d'une manière positivement certaine. 
La première nous assure simplement du fait, sans rien nous appren- 
dre du mode de représentation. Les Actes de Ste Cécile, du commen- 
cement environ du V*^ siècle, disent que Tiburce, son beau-frère, à 
cette question de l'exécuteur Maxime : « Et que peut être l'autre 
vie ? » répondit : 

« Comme le corps est vêtu de vêtements, ainsi l'âme est vêtue du corps, et comme 
le corps est dépouillé de ses vêtements, ainsi l'âme est dépouillée du corps. Le corps 
qu'a fourni la semence de la terre par la concupiscence, est rendu aux entrailles 
de la terre, afin que, réduit en cendres, il ressuscite comme le phénix, à l'aspect 
de la lumière future ; mais l'âme, si elle est sainte, sera transportée dans les dé- 
lices du Paradis pour attendre, daiis l'affluence de ces délices, le temps de sa ré- 
surrection '. » 

Maxime, ayant cru, ayant été baptisé et ayant souffert le martyre 
après Tiburce et son frère Valérien, époux virginal de Cécile, 
« Ste Cécile, ajoutent les Actes, l'ensevelit auprès de Yalérien et 
« de Tiburce dans un sarcophage neuf, et ordonna de sculpter un 
« phénix sur le sarcophage pour montrer la foi de celui qui avait 
« embrassé de tout son cœur la croyance qu'on lui proposait, sur 
« l'exemple du phénix ^ » 

On trouve ensuite le phénix caractérisé par un signe typique, le 
nimbe. Empruntant le nimbe au disque du soleil ou aux rayons des 
étoiles, les Égyptiens, les Grecs et les Romains le donnaient à leurs 



' S. E. le C"' Bartolini, GU Alti del martirio dclla nobilissima vergine romana 
S Cecilia. Roma, 1867, in-8°, p. 57. 
- IbicL, p. 6i. 



LA CAPPELLA GRECA 75 

dieux, à leurs pharaons, à leurs héros, à leurs empereurs. Les 
Romains l'ont substitué à l'aigrette du phénix comme honneur de 
sa tête. On nous a signalé des deniers d'or de Trajan, à l'effigie du 
phénix ayant ec la tête environnée d'une espèce de nimbe » ; nous 
avons vu le nimbe radié sur une monnaie d'Antonin. L'auteur du 
poème du Phénix, attribué à Lactance, dira du phénix : 

« Une couronne radiée est adaptée à toute sa tête, rappelant dans son élévation 
la gloire de la tête de Phébus, » 

JEquatur toto capiti radiata corona 
Phœhei referens verticis alta decus ' . 
— « Sur son nid de cinname, dira Ausone, cet oiseau est radié autour des tempes, » 

Aies cinnanieo radialus iempora nido^. 
— « Une gloire de feu, dira enfin Claudien, ceint sa tête, » 

Igneus ora 
Cingit honos ^. 

C'est ainsi qu'un fragment d'une grande plaque de marbre, trou- 
vée dans les débris de l'ère seconde du cimetière de Saint-Calixte, 
et qui remonte au milieu environ du troisième siècle, a présenté 
le phénix avec le nimbe radié *; et qu'une épitaphe du cimetière de 
Cyriaque^ datée de 385, le montrera avec le nimbe simple ^ 

Si le nimbe était le signe de rigueur pour reconnaître le phénix 
sur les tombes chrétiennes, nous serions réduits à ces deux exem- 
ples et au précédent. Ils formeraient avec les textes si nombreux et 
si solennels des Pères un étonnant contraste. Le phénix semblerait 
« étranger au cycle symbolique cémetérial >;, selon l'expression de 
M. de Rossi, qui se hâte d'ajouter : « C'est là, à mon avis, une 
« apparence trompeuse ^ » Maintes fois sur les monnaies des fils de 
Constantin l'oiseau qui est sur le globe n'a aucun nimbe ; et il 
est si semblable à l'oiseau nimbé de ces monnaies que personne ne 
doute que ce ne soit un phénix. N'y a-t-il pas ainsi aux catacombes 
et ailleurs quantité de phénix à reconnaître? M. de Rossi écrit là- 

1 V. 140. Pair, lut., t. VII, col. 283. 

■' Jdylt., XI, V. 15. 

^ Idyll, de Phœnice, v. 17. 

* M. de Rossi, Rom. sott., t. II, p. 313. 

* M. de Rossi, Inscript, christ,, t. I, p. 155. — Ici pi. XIll, 11. 
^ Rom. sott., t. II, p. 313, 



76 LA CAPPELLA GRECA 

dessus ces lignes importantes, en montrant le quatrième phénix 
qui est hors de discussion : 

« Dans l'épitaphe païenne citée plus haut qu'a éditée Fabretti, les deux phénix 
sur le bûcher n'ont aucune couronne ; leur type cependant que j'appellerai physio- 
logique, est semblable à celui des phénix nimbés, principalement par le cou long 
et la poitrine gonflée*. Nous devons donc chercher si, dans la variété d'oiseaux 
tracés à la pointe sur les pierres cémétériales, que nous avons coutume d'appeler 
indistinctement colombes, il s'en trouve qui ressemble à ce type. La parfaite imi- 
tation de l'oiseau ci-dessus décrit ne se rencontre pas souvent sur les épitaphes 
cémétériales : elles sont gravées le plus souvent avec négligence. Il faut tenir 
grand compte de cette distinction que tels des oiseaux portent le rameau d'oli- 
vier, tels la palme. Ceux-là rappellent la colombe de Noé, ceux-ci l'oiseau ayant 
de commun avec la palme le nom -^oîviÇ et d'autres propriétés, qui ont fait que les 
anciens chrétiens ont uni le phénix à la palme. Et en effet, si j'ai pu citer un 
exemple capital du phénix nimbé, étant accompagné du nom, il s'en trouve un 
semblable du phénix sans nimbe portant au bec un petit rameau de palme, et négli- 
gemment tracé, comme il l'est sur les marbres cémétériaux. Celui-ci fut gravé sur 
l'architrave de l'antique porte principale de la basilique de S. Paul. Il offre sur 
la tète de l'oiseau cette claire et éclatante inscription : FENIX ^... Cet oiseau est 
une vraie clef qui fait reconnaître le phénix dans une très grande quantité 
d'images d'oiseaux portant un rameau de palme ^. » 

Le (( type physiologique », consistant dans « le cou long et la 
« poitrine gonflée », doit être grandement complété, à mon avis, par 
l'image du phénix que les Égyptiens ont montrée à Hérodote et que 
Pline a signalée aux Romains, une sorte d'aigle au plumage de 
pourpre et d'or, en qui tout nous fait voir et Cuvier a vu avec assu- 
rance le faisan doré. Les Romains ont dû peindre pour le phénix un 
oiseau tenant du faisan commun, celui venu du Phase, qu'ils 
voyaient, et qui se rapprochait le plus, bien qu'imparfaitement, du 
type que leur indiquait Pline. L'élégant auteur du poème du Phé- 
7iix, soit Lactance, soit tel rhéteur de son temps, en fournit la 
preuve. 11 fait venir le phénix d'un Éden situé au fond de l'Orient, 
primo Orieîite; il lui fait construire en Syrie son nid ou sépulcre sur 

' Voir encore une inscription de la Gaule où M. Le Blant reconnaît le phénix, 
Imcr. de la Gaule, t. II, p. 4i. Note de M. de Rossi. — L'inscription est citée 
vers la fin de ce chapitre. 

^ Ici pi. XllI, 12. — Le point qu'on voit à droite de FENIX appartient à Tins- 
cri[)tion. 

» Rom. soit., t II, p, 313. 



LA CAPPELLA GRECA 77 

le sommet d'un palmier, disant que le palmier et la Phénicie, la 
terre des palmiers, tirent de lui son nom ; ressuscité, sur cet arbre, 
de l'incendie de son corps aux rayons du soleil, il le fait apparaître 
à Héliopolis, sur l'autel du Soleil, avant de reprendre le chemin de 
sa patrie ; et, le dépeignant là longuement, lui donnant à pleines 
mains la pourpre et l'or, mettant le nimbe de Phébus autour de sa 
tête, il finit par ce trait : 

« Son image apparaît mitoyenne entre la figure du paon et l'oiseau au plumage 
peint du Phase, » 

Effigies inter pavonis mixta figuram 

Cernitur, et pictam Phasidis inter avem '. 

Voilà le faisan déclaré une des deux images approchant du phé- 
nix ; le paon est l'autre. Ce dernier point mérite attention et donne 
lieu peut-être à se demander si le paon des catacombes ne serait pas, 
au moins quelquefois, une image intentionnelle du phénix. Le pre- 
mier nous avertit que si nous trouvons le faisan sur les monuments 
chrétiens, c'est le phénix qu'il y faudra voir. 

En conséquence, je n'hésite guère à voir un phénix dans ce bril- 
lant oiseau au corps émaillé de couleurs, à la queue allongée en 
pointe et pareillement émaillée dont il reste une moitié, caractéri- 
sant le faisan, pictam Phasidis avetn, qui fut gravé au trait sur la 
pierre fermant un loculus du cimetière de Saint-Calixte, de la hau- 
teur presque de la pierre, à gauche de cette inscription : 

A0HNOAi2POY 

KAT nP 2 IB KAL MAPT 

« Déposition d'A-thénodore le XII avant les calendes de mars*. » 

L'épitaphe, trouvée non loin du tombeau de sainte Cécile, est du 
milieu environ du troisième siècle. Il est bien vraisemblable qu'elle 
nous montre un dessin du phénix pareil à celui que Cécile venait de 
faire graver sur la tombe de S. Maxime. Il n'y a probablement à 
changer que le nom et la date pour avoir ici sous les yeux l'épitaphe 
du martyr et un texte illustré de sainte Cécile elle-même. 

• V. 143. 

^ Les deux lettres sont réunies en un seul sigle sur l'original. 

=5 M. de Rossi, Rom. soit., t, II, tav. XLVII, 24 ; t. II, p. 273. — Ici pi. XIII, 13. 



78 LA CAPPELLA GRECA 

C'est un faisan-phénix aussi que je crois reconnaître dans ce 
magnifique oiseau, ayant le port du coq, le plumage rouge et or, 
semé d'yeux, pictam avem, dont la fresque des Cinq-Saints, au ci- 
metière de Sotère, touchant à celui de Saint-Calixte, nous ofTre 
encore tout le buste, moins la tète. L'oiseau est unique dans ce 
tableau incomparable du Paradis ; il se promène en bas parmi les 
plantes fleuries et trois grands vases, d'où jaillit l'eau fraîche, 
oii viennent boire les colombes ; deux paons, des oiseaux divers, y 
compris le coq, perchent ou volent plus haut : lui est à part, royal 
et vraiment grandiose '. N'est-ce pas le phénix unique, iinica Phœ- 
nix, comme l'appelle l'auteur du poème du Phénix, disant qu'en 
son Elden d'Orient l'oiseau, au lever de l'aurore « immerge douze 
« fois son corps dans les ondes pieuses, et douze fois goûte l'eau 
(( du courant vif? » 

Ter quater illa pius immergit corpus in undas ; 
Ter quater e vivo gurgite libat aquam^. 

Le second caractère pour reconnaître le phénix est le palmier. 
Portant le même nom, ayant la même renommée, inégalement fon- 
dée, de longévité et de renaissance spontanée;, l'antiquité s'est com- 
plu à les associer. Ovide place le nid du phénix sur un palmier et 
le montre emportant, dans sa résurrection, des palmes avec son tom- 
beau devenu son berceau : ramos levât arhoris altse. La palme est 
donc l'attribut classique de cet oiseau comme le rameau d'olivier est 
l'attribut biblique de la colombe. C'est le signe spécifique qui, sauf 
indice contraire, doit les faire reconnaître. Je dis sauf indice con- 
traire. Il n'est pas impossible, en effet, surtout avec la théologie 
profonde, subtile, intarissable en rapprochements, de l'art chrétien 
des premiers siècles, qu'on ait prêté la palme à la colombe. Pru- 
dence ne parle-t-il pas d'une « colombe venue des astres» qui «met 
« en fuite les aigles farouches » , ajoutant : « Tu es pour moi, ô Christ, 
(( la colombe puissante, à qui cède l'oiseau repu de sang ^ ? » Le ra- 
meau d'olivier, même porté par le phénix, ne m'étonnerait pas, puis- 



' ^om. sotl., t. III, tav. I-II. 

2 V. 37. 

^ Cathemerinon, III, v. 1G3-7. 



LA CAPPELLA GRECA 79 

que le Christ ressuscité est venu dire à ses Apôtres : « Paix à vous! » 
Mais enfin il faut se reconnaître dans le symbolisme ; et si le nom 
écrit, si une forme caractéristique du corps, au lieu de la forme gé- 
néralement vague des oiseaux aux catacombes, si telle autre cir- 
constance ne vient pas nous avertir que, contre l'indication naturelle, 
l'oiseau portant la palme n'est pas le phénix, on doit dire sans hési- 
tation : c'est lui. L'artiste qui a peint ou gravé a voulu se faire 
comprendre : il faut l'entendre ainsi, ou il est inintelligible. Aussi 
le nom de l'oiseau qui porte la palme étant écrit une fois, ce nom 
est-il FENIX; et personne ne doute que l'oiseau qu'on voit si sou- 
vent sur le palmier, à la paix de l'Église, ne soit toujours le phénix. 
Nous pouvons donc formuler cette seconde règle : la palme est le 
déterminatif du phénix, en thèse générale. 

De cette règle et de la précédente que l'oiseau semblable au fai- 
san est le phénix, résulte à double titre une interprétation neuve et 
du plus haut intérêt d'une fresque, du troisième siècle environ, qu'on 
voit dans une chambre voisine de la cappella greca. 

La chambre présente sous le cintre de la porte, Jonas vomi par 
le monstre ; en face, une Orante et deux sujets où nous verrons, je 
l'espère^ Susanne et son histoire ; à gauche, le sacrifice d'Abraham ; 
à droite les trois Hébreux dans la fournaise; à la voûte, le Bon Pas- 
teur portant sa brebis. Mais sur les trois Hébreux, chantant, au milieu 
des flammes et de leurs longs jets innocents, le cantique de la déli- 
vrance^ plane un immense oiseau tenant un très petit rameau au 
bec. Le dessinateur de Bosio en a fait une colombe ; du rameau il a 
fait un rameau d'olivier \ A la vue de la photographie', l'idée 
d'une colombe est insoutenable. L'oiseau a amplement la grosseur 
d'un gallinacé. C'est manifestement une sorte de faisan en qui le 
phénix, et le phénix seul, se trahit. Le très petit rameau, d'ailleurs, 
qu'il tient au bec, ayant cinq brins en éventail, est un bout de palme, 
fort semblable à celui qui est au bec de l'oiseau au-dessus duquel 
on lit : FENIX. Ayant fait cette découverte sur la photographie, 
j'étais certain d'avance de la voir non démentie mais confirmée par 



» Aringhi, t. Il, p. 311. 

* M. Parker, n» 1471. — Ici pi. XIII, 14. La photographie montre autour du 
bec de l'oiseau un ovale blanc, bien accusé, qui fait 'songer au nimbe du phénix. 



80 LA CAPPELLA GRECA 

la peinture. Comme elle l'a été heureusement ! Dans mes visites 
avec mes amis au cimetière de Priscille, durant le mois des anni- 
versaires de Pie IX et de Léon XIII, en février et mars 1879, ce grand 
oiseau nous est apparu à tous avec le cou et la poitrine rouges, des 
traits tirant sur le jaune, et le reste du corps bleu. En somme, c'est 
le phénix dont Pline a écrit : Aquilœ narraiiir magnitudiîie , auri 
fulgore circa colla, cœtereo piwpureus, csendeam roseis caudam 
pennis distinguentibus '. Le peintre avait, à n'en pouvoir douter, 
le naturaliste sous les yeux, et Toiseau a été porté du livre snr la 
muraille. Mais qui est ce phénix sinon le Christ qu'on voit en figure 
humaine à la cappella greca, domptant les flammes de la fournaise et 
faisant entonner l'hymne de jubilation à ses fidèles? 

Un diptyque d'ivoire duV" siècle le présente avec des ailes d'ange, 
abaissant vers les flammes son sceptre terminé par son mono- 
gramme + et figurant sa croix ^ Le phénix de notre fresque est 
l'original de cet ange. L'un et l'autre répondent à cette antienne 
antique que nous chantons à Landes, au temps pascal, à la fin du 
cantique des trois Hébreux : « Le Christ est ressuscité du tombeau, 
« lui qui a délivré les enfants de la fournaise du feu ardent. 
« Alléluia! » 

En face on voit le feu d'un sacrifice, Abraham qui le montre, résolu 
à lui livrer son fils, et Isaac apportant le bois sous lequel il se courbe 
comme sous une croix. Avant les trois Hébreux, Isaac a été délivré 
du bûcher par le divin Phénix du Calvaire dont il est la prophétie. 
On dirait que ce Phénix est ici unique, surmontant une scène et 
faisant face à l'autre, pour qu'on sache bien que c'est le même qui 
a vaincu les flammes du bûcher et celles de la fournaise. 

Le cimetière de Priscille n'a pas offert un "second exemple aussi 
splendide du phénix. Il est unique même, jusqu'ici, dans l'antiquité 
chrétienne. Mais d'autres exemples notables ne manquent pas au- 
tour de la cappella greca. Citons l'épitaphe de « Respectus qui a vécu 
« un an huit mois » et « dort en paix : RESPECTVS QVI YIXIT ANNV 



< Eist. nal., X, 11. 

- Goii, Thésaurus vêler um dyptichorum, Florentiae, 1859, t. III, tav. VIII. — 
Ici pi. XIII, 15. — Une pyxide d'ivoire de la collection Basilewski offrait à l'Expo- 
sition de 1878 ce sujet si rare. 



LA CAPPELLA GRECA 81 

(( MENSES VIII DORMIT IN PAGE. » L'enfant est à mi-corps en 
Orante dans une couronne de laurier, à gauche de l'inscription ; à 
droite est un oiseau tenant la palme ' : c'est le phénix. Il est gravé 
ainsi sur un autre marbre, à côté de SCAMNATIVS LN PACAE \ Il 
semble bien que c'est une palme qui est dans les serres de l'oiseau 
gravé à droite de l'inscription de Prima « qui a vécu 51 ans, 5 mois, 
« (?) jours, » sous laquelle est le chi, X, flanqué à droite d'un poisson 
ayant à la gueule une palme tournée en couronne, à gauche d'une 
palme étendue ^ Nous avons entrevu plus haut et nous verrons plus 
loin, parmi les monuments du siècle de Constantin, le phénix au 
haut du palmier, dans une grande composition gravée sur un mar- 
bre du cimetière de Priscille. 

De ce cimetière passons à un cimetière voisin, celui de Saint- 
Hermès. On y voit trois oiseaux portant la palme aux serres, trois 
phénix. Deux sont sur les tombes de Cœsonius Salvius, mort âgé 
de vingt ans et de Lendonius, mort âgé de dix-huit, tombes mar- 
quées du monogramme constantinien du Christ "". Le troisième ac- 
compagne le dauphin sur une tombe plus ancienne, portant au-dessus 
du phénix ce seul mot grec : AMIANOC ^ L'oiseau a de plus ici au 
bec un bout de rameau d'olivier. Si ce détail est bien de l'original, 
n'est-ce pas le Christ, vainqueur de la mort, annonçant la paix à ses 
Apôtres? Il est peu probable que le phénix représente le défunt, 
bien que gravé sous son nom. Il doit figurer le Christ comme le 
Poisson qui est à côté ; et peut-être le Poisson Jésus-Christ Fils de 
Dieu Sauveur n'est-il que le phonétique du phénix? 

Les images du phénix caractérisé par la palme sont très nom- 
breuses dans les divers cimetières chrétiens : Moltissime imagini, 
dit bien M. de Rossi ^ 

Boldetti nous montre cette image sur les tombes de Vulpius \ d'Eu- 
lia * ; de Léon et Maximilianète ^ ; de Dolutia Poppea Capra, kuv{elia) 

1 Aringhi, t. II, p. 259. - Ici ]A. XIII, 16. 

^ Aringhi, ihid. 

^ Ibid. — Voir ici pi. XI, 28. 

* Aringhi, t II, p. 326. 

' Ibid., p. 327. 

« Rom. sott., t. II, p. 311. 

'' P. 2'i8. — »P. 275. —9 P. 3'i3. 

Il*" série, tome XI. 6 



82 LA CAPPELLA GRECA 

et Januarius ' ; de Cacia KACIA, avec l'ancre ', d'Irène ^ les deux aux 
cimetières de la voie Appienne, vers Saint-Calixte ; de Populonius \ 
de Leontia, au cimetière de Cyriaque "; d'Augentiès, AïrKNTIHS, 
à celui de Saint-Urbain, c'est-à-dire de Prétextât *'; de Venerusus à 
celui de Pontien ^ ; de Léla à celui de Saint-Hippolyte^ ; de Salvius**; 
de Yictorinus '°. Cette tombe-ci, avec l'oiseau portant la palme, à 
gauche de l'inscription, a l'oiseau portant le rameau d'olivier, à 
droite. Il paraît évident que l'un est le phénix, l'autre la colombe. 

A son tour Marangoni nous signale l'oiseau portant la palme au 
bec sur la tombe antique de Quintianus, ^NOS — ^^^ ancre 
couchée séparant les deux moitiés du nom, — au cimetière de 
Thrason, vis à vis de celui de Priscille ". Là même, l'inscription 
de Léla est flanquée des deux côtés d'un phénix portant la palme 
tout à la fois au bec et aux serres *-. Le phénix est ainsi en double, 
mais avec la palme aux serres seulement, sur la pierre tombale de 
Titus, d'un cimetière de la voie Appienne '^ Il y a un seul phénix 
avec sa palme sur la pierre de Primitiva trouvée par Marangoni dans 
la même région '*. L'oiseau flanqué de deux palmes, sur le nom de 
PENTYRYS, qui est toute l'inscription, n'est-il pas un phénix aussi '^? 

Une cornaline, publiée par M. Perret, présente le phénix au vol, 
tenant la palme aux serres, La double aigrette droite rappelle celle 
du paon, que le poëme du Phénix apparente avec le phénix '^ 

M. de Rossi a trouvé au cimetière de Saint Calixte trois phénix, 
l'un portant la palme au bec, fort semblable à celui sur lequel on 
lit ailleurs FENIX''' ; l'autre ayant devant lui une palme, séparée 
maintenant par une fracture du marbre, mais qu'il a dû tenir aux 
serres ^* ; le troisième au nimbe radié *^ Il en a entrevu un quatrième, 
à la disposition de la palme sur un fragment de marbre. « La palme, 

1 P. 361. - 2 P. 363. - ' P. 365. — ^ P. 367. - ^ p. 369. — « P. 370. — 
' P. 378. — « P. 413. — ' P. 459. — '" P. 478. 

" Jeta S. Vi torini, p. 75.— *'- P. 99. - '^ P. 132. — '* P. 117. — '^ p. i05. 

i« T. IV, pi. XVI, n" 68; t. VI, p. 115. 

'^ T. II, tav. XLV, 6; p. 314. 

1* Tav. XLIX, 23. — M. de Rossi ne signale pas dans son texte ce phénix, dont 
l'identité est frappante. 

^3 P. 313. 



LA CAPPELLA GRECA 83 

« dit-il, tracée au poinçon sur le fragment tav. XLIX, 10, ne fut pas 
« isolée, à mon avis, mais jointe à un phénix \ » 

L'oiseau portant la palme, le phénix, a devant lui, mais à distance, 
une grappe de raisin sur les tombes de Léontia et d'Augentiès, aux 
cimetières de Cyriaque et de Prétextât ". Sur un marbre inédit qui 
est dans la grande galerie des inscriptions chrétiennes du Vatican, 
près la porte de la bibliothèque, le phénix, la palme aux serres, 
becqueté la grappe % comme font ailleurs les colombes tenant le 
rameau d'olivier. Le P. Lupi a donné un groupe semblable, d'un 
marbre qu'il a trouvé encastré dans un édifice rustique, sur la voie 
Appienne. 11 est au-dessous de cette inscription : 

DATIBO FILIO QYI VIXIT 

ANNOS TRES MENSIBYS QY 

ATTOR {sic) SAL DESA MATER FILIO *. 

u A Dativus son fils, qui a vécu trois ans, quatre mois, Salvia Desa. — La mère, 
à son fils. » 

Dativus qui est donné, c'est-à-dire Bieu-donné comme l'entend un 
chrétien, c'est le nom du petit enfant repris par Dieu à sa mère. Desa 
afTecte ce nom de mère et prononce avec redondance celui de fils, 
comme David pleurant Absalon : Mon fils Absalon, Absalon mon fils ! 
Mais ce fils n'est point mort pour elle. Il est baptisé dajis le Christ ^, 
et comme lui vainqueur du démon, de la mort, de l'enfer. Son âme, 

• P. 314. — M. de Rossi voit aussi avec probabilité un phénix dans l'oiseau qui, 
sur la tombe de Macaria, va becqueter un raisin. T. II, tav. LVII, 32. 

2 Boldetti, p. 369, 370. 

' Ici pi. XIII, 17. — Le dessin, gravé au trait, a 0'"265™ de largeur. 

* Dissertatio et animadversiones ad nuper inventum Severœ rixartyris Epita- 
phium. Panornii, t73i, p. 121. — Ici pi. XIII, 18. — On trouve un Dativus près 
de la cappella greca. Son épitaphe, peinte au minium sur des briques de terre 
cuite, porte ce salut archaïque : 

PAX TECVM DATIVE 

Ancre couchée. 
Deux défunts, trouvés « dans ce groupe de sépulcres, » doivent, d'après M. de Rossi, 
« être à peu près contemporains des célèbres vierges Pudentienne et Praxède. » 
Bulîethioy 1869. p. 16. 
^ Rom., VI, 3. 



84 LA CAPPELLA GRECA 

en attendant son corps, c'est le phénix qui emporte loin du tombeau 
la palme^ et va goûter le nectar éternel. 

Le palmier est l'arbre de vie dont les feuilles servent au triomphe 
des élus et dont le régime peut leur fournir aussi les ivresses du 
vin mystique. Mais ce vin, c'est par excellence le fruit de la vigne, 
le Christ ayant dit à la dernière Cène : Je ne boirai plus de ce produit 
de la vigne jusqu'à ce que je le boive de nouveau dans le royaume de 
mon Père ' ; et après la Cène : Je suis la vigne vraie. ...je suis la vigne ^. 
La grappe de raisin, rapportée par Caleb et Josué, fut le symbole de 
la Terre promise : c'est le symbole naturel du Paradis. La vigne dis- 
pute doncaupalmier le titre d'arbre dévie. On les voit l'un et l'autre, 
à ce titre, aux catacombes; et une fois la vigne s'y dresse comme 
un palmier ^ Ces deux images de l'arbre de vie sont réunies sur la 
tombe de Dativus et sur l'autre tombe anonyme. Il me semble que 
dans ce phénix, portant la palme de la victoire^ et allant s'enivrer à 
la grappe, l'artiste chrétien a voulu traduire précisément ces paroles 
du Christ parlant du haut des cieux : Au victorieux je donnerai de 
manger de l'arbre de vie \ Traduction heureuse et que je dirais vo- 
lontiers incomparable de ce beau texte ! 

Le tableau est abrégé sur le marbre de Successus, que Boldetti 
tient pour un martyr. La palme est simplement croisée avec la 
grappe de raisin ^ 

L'oiseau qu'on rencontre sur les tombes chrétiennes, isolé et sans 
attribut spécial, surtout s'il marche comme fait d'ordinaire le faisan, 
au lieu de voler comme la colombe, me semble probablement le 
phénix ^ Le rameau d'olivier est trop le signe biblique et ordinaire 
de la colombe pour qu'on ait pu songer à elle en ne rencontrant 
pas ce signe. C'est sur le phénix que la pensée devait se porter alors, 
et sur l'article du Credo « la résurrection de la chair, » dont il est si 
éminemment la représentation. 

A la paix de l'Église, le phénix prend pour ainsi dire son essor. Il 

* Matt., XXVI, 29. 
« Joan., XV, 1, b. 

3 Inscript, christ., 1. 1, p. 201. An. 398. 

* Apoc, II, 7. 
5 P. 2'i8. 

* Ainsi dans Marangoni, .4. S. Victor., p. 9i, 118. 



LA CAPPELLA GRECA 85 

est le symbole de l'ère nouvelle. Eusèbe ne manque pas de citer les 
vers du poète Ézéchiel sur la prétendue apparition du phénix à l'E- 
xode des Hébreux, durant leur marche vers la Terre promise. Cons- 
tantin, sur des monnaies où il a le titre de MAXIMUS que le Sénat lui 
conféra en 315, offre à Rome accompagnée de sa louve, un globe 
surmonté d'un phénix radié; et la légende porte : GLORIA SAECVLI 
VIRTVS CAESARYM '. C'est le siècle de gloire qui commence par la 
vertu des Césars, à l'enseigne du phénix. Quand on songe que c'est 
à son divin labarum, portant le monogramme du Christ et dessinant 
sa croix que Constantin attribuait, sur l'inscription même de sa statue 
au milieu de Rome, la délivrance de Rome et son rétablissement en 
sa splendeur, on entrevoit assez que le phénix cache ici le Christ. 
Une autre monnaie de Constantin, portant l'exergue ; « FEL TEMP 
« REPARATIO, heureuse réparation des temps, « est ainsi décrite par 
Du Cange : « L'empereur debout en habit militaire sur un vaisseau 
« tient de la main droite un globe surmonté d'un phénix, de la gau- 
« che le labarum où est le monogramme du Christ : au revers est 
(( une Victoire conduisant un vaisseau ". » 

Une monnaie de Constance, avec la même exergue, présente 
« l'empereur en habit militaire, la tête nue, debout sur un vais- 
« seau, tenant de la droite un globe surmonté d'un phénix radié, de 
« la gauche le labarum où est le monogramme du Christ : à la proue 
« de la trirème est une Yictoire qui rame '^ ». Des monnaies de Cons- 
tant, de Magnence, de Constance Galle offrent le même type *. Le 
phénix manque, et Constance tient de la droite le labarum, portant 
au drapeau le monogramme constantinien du Christ, sur une mon- 
naie venue d'Afrique qui est à la bibliothèque de Versailles. La lé- 
gende est : FELIX TEMPORVM RESTAVRATIO. Si le phénix n'est 
pas dessiné, il est indiqué par la légende. Une autre monnaie de 
Constance montre le phénix sur le globe qui occupe tout le champ ; 
et le globe est croisé de deux bandes offrant à l'œil un chi, X, le 
signe du Christ arboré par Constantin, auquel Julien fera la guerre. 

' Banduri, t. Il, p. 217, 242. - Ici pi. XIII, 19, 20. 

* Banduri, t. II, p. 271. On voit le premier sujet sur une médaille, p, 217. Le 
vaisseau est celui de la République. 

3 Banduri, t. II, p 368, 377. - Golien, p. 263, 302. — Ici pi. XIII, 21. 

* M. Martigny, 2" édit , p. 522; Banduri, t. II, p. 231. 



86 LA CAPPELLA GRECA 

On voit sur une monnaie de Constant le phénix debout au som- 
met d'un haut bûcher, ayant au bec une couronne. C'est l'image de 
l'Empire renaissant de ses cendres sous le fils et les petits-fils 
de Constance-Chlore, an siècle constantien^ sœcido Constantiano . 
(( Heureuse réparation des temps, FEL TEMP REPARi^TIO », dit la 
légende \ 

En même temps le phénix se dressait sur son palmier, à l'abside 
d'or des nouvelles basiliques dont Constantin avait donné, au Latran, 
aux tombeaux de S. Pierre, de S. Paul, de S. Laurent, de Ste Agnès 
et par tout l'empire, le signal. On le voit à celle du Latran, élevé 
sur la palme centrale de l'arbre de vie, qui monte, au milieu de la 
Jérusalem céleste, bien haut par dessus ses murailles. La composi- 
tion de la mosaïque — sauf la grande tête du Christ offerte à la vé- 
nération du peuple par Constantin et respectée jusqu'à nous parle 
temps — date de Nicolas IV, qui siégea de 1288 à 1294. Mais elle dé- 
rive de la mosaïque primitive et suit assurément ses traditions. 

Le phénix apparaît à l'extrémité des palmes du palmier mystique 
sur la fresque absidale de la chapelle de Sainte-Félicité, près les 
Thermes de Titus, œuvre du Y" siècle environ ^ ; sur'la mosaïque ab- 
sidale des Saints-Côme-et-Damien due à Félix IV, l'an 530 ^ ; sur 
celle de Sainte-Praxède due à Pascal I, l'an 818 ^; sur celle de Sainte- 
Cécile, due au même pape, l'an 820 '\ Le phénix des Sainls-Côme- 
et-Damien paraît tout or aujourd'hui ; celui de Sainte-Praxède a la 
tête et le cou or, le reste du corps rouge ; celui de Sainte-Cécile est 
tout rouge avec l'auréole d'or. On continue en somme à suivre 
Pline. Faut-il s'étonner qu'on l'ait suivi six siècles auparavant au 
cimetière de Priscille, et avons-nous eu tort de reconnaître l'oiseau 
à ses couleurs? La mosaïque de Saint-Marc de Rome exécutée par 
Grégoire IV, l'an 828, offre aux pieds du Christ glorieux, le phénix 

* Banduri, t. Il, p. 231. — Ici pi. XIII, 22, La légende a Verratum p. 23 pour 
p. 231. 

^ A peu près invisible aujourd'hui, la Bibliothèque Vaticane en possède une 
copie. V. Mai, Disc, préliminaire des miniatures du Virgile du Vatican. 
-Rome, 1835. 

* Ciampini, t. II, tab. XVI. — Nous parlons plus loin du phénix qu'on voit sur 
la robe de sainte Agnès, à la mobaïqiie absidale de sa basilique, mosaïque faite 
par Iloiiorius P'', vers 625. 

* Gianipini, t. Il, tab. XLVJI. — ■' T. II, tab. LU. 



LA CAPPELLA GRECA 87 

sortant de l'incendie de son nid d'aromates. Aussi, par exception, 
est-il entièrement blanc comme la lumière \ Des fresques de la 
catacombe de Saint-Nazaire à Milan ^ et de la catacombe de Syra- 
cuse ^ ont aussi le phénix, ici associé au palmier, là à la vigne dont 
le sarment déposé en terre ressuscite. Enfin divers monuments pré- 
sentent d'autres imitations de cet ornement favori de l'abside des 
basiliques. Le plus remarquable de tous est peut-être le marbre 
célèbre décrit plus haut qui a clos un loculus au cimetière de Pris- 
cille *. Malgré les incorrections d'un dessin tracé à la hâte, il nous a 
transmis d'une manière saisissante le style grandiose des mosaïques 
de l'époque constantinienne ; et je ne serais pas éloigné d'y voir 
une certaine copie, placée au cimetière de Pudens, de la mosaïque 
absidale de la basilique de Saint-Pierre ■'. 

A l'extrémité d'une des branches du palmier qui est derrière saint 
Paul, du côté où le Christ fait de la main droite un geste ample et 
sublime de démonstration, dont nous n'avons encore bien pu pré- 
ciser le sens, apparaît la tète, ornée de rayons, du phénix. Quatre 
monuments nous révèlent le rôle que joue ici l'oiseau mystique, et 
livrent enfin à l'archéologie la clef de cette grande composition sa- 
crée, la plus capitale de l'antiquité chrétienne, à partir de la paix de 
l'Éghse. 

La bibliothèque vaticane possède un célèbre fond de coupe de 
verre, dont le sujet offre de simples variantes de celui du marbre 
de Priscille. Sur le rouleau que le Christ donne à Pierre on lit : DO- 
MINVS, de la formule bien connue : « Domimis legem dat, le Sei- 
<r gneur donne la loi. » Les deux cités, marquées par deux tours, 

1 Ciampini, t. II, tab. XXXVU. — Ici pi. XIII, 27. 

^ Polidori, Sepolc. crist. scop. a Milano, p. 58, tav. I, n. 1. 

' César Boccella, Pragmalog. catholica, t. XVI, u. 7, p. 116. 

* Ici, d'après l'original, pi. XIII, 23. 

* Une des absides du mausolée de sainte Constance présente en mosaïque une 
composition qui a des rapports frappants de style avec celle de notre marbre, et 
qui semblerait une autre copie d'un même original (Ciampini, t. III, tav. XXXII, l). 
Il n'y a pas de phénix sur le palmier qui ombrage S. Paul de ses longues palmes 
tombantes et vers lequel le Christ étend la main. Son image, sommaire comme sur 
notre marbre, aurait-elle disparu dans les restaurations qu'a subies le monument? 
On lit sur le rouleau que le Christ donne à Pierre : DOMINVS PAGEM DAT. 
Il y avait d'abord, je n'en puis douter : LEGEM, comme on lit toujours ailleurs. 



88 LA CAPPELLA GRECA 

sont appelées « lERVSALE, BECLE, Jérusalem, Bethléem »; le fleuve, 
aux quatre courants ou nouveaux fleuves, est nommé « Jourdain, 
lORDANES »; l'Agneau est sans nimbe, ni monogramme ; et la scène 
qui contient ces détails est séparée de la supérieure par une bande, 
et forme un tableau distinct, mais conjugué avec elle. Un palmier 
s'élance derrière S. Paul. Un phénix nimbé est droit au milieu 
de ses palmes, à la naissance de son régime. Le Christ tourné 
vers lui, et le montrant avec un ample geste de la main droite \ dit 
manifestement à Paul, le prédicateur futur et par excellence de la 
résurrection, instruit par le Seigneur du haut du ciel, ce qu'il disait 
à Marthe devant le tombeau de Lazare : Je suis la résurrection et la 
vie^ ;je suis le vrai phénix. 

Cette interprétation est merveilleusement confirmée par deux 
sarcophages du cimetière du Vatican. Au centre de la face antérieure 
du premier ^ qui offre à gauche l'entrée du Christ à Jérusalem, à 
droite sa comparution devant Pilate, le Christ est debout sur la mon- 
tagne céleste. Il a près de lui l'Agneau, qui est son image, portant 
sur la tète le sig^ie du Dieu vivant, le +, son monogramme et l'i- 
mage de sa croix. Sous ses pieds et ceux de l'Agneau les quatre 
fleuves du Paradis s'échappent; et, sortant des deux tours de Jéru- 
salem et de Bethléem, les brebis, conduites par Pierre et Paul, 
y viennent boire la vie. Le Christ est entre deux palmiers, arbre de 
vie, qui est son image encore et celle de son Église. Sur le palmier 
qui est du côté de S. Paul et en avant, un phénix à aigrette de paon 
repose au milieu des palmes en éventail ; et le Christ le touchant 
presque du geste le montre cà Pierre, pendant que Paul le considère 
dans le ravissement. Regardez le phénix : le phénix, c'est moi ! 
dit-il visiblement aux princes des Apôtres. 

Le second sarcophage offre de précieuses variantes du même ta- 
bleau. Les Apôtres, à la suite de Pierre et de Paul, occupent toute la 
largeur de la face antérieure, sous l'ombrage d'une vigne mystique 
qui est le Christ. Le Christ leur montre, en regardant Pierre, le phé- 
nix qui se dresse sur les dattes et dans la gerbe des palmes de celui 
des deux palmiers qui est derrière Paul. Mais sur les chapiteaux de 

' Buonarroti, Velri, VI, 1; Garucci, Velri^ X, 8. — Ici pi. Xlll, Vi. 

2 Joan., XI, 25. 

' Aringhi, t. I, p. 295. — Ici pi. XIII, 25. 



LA CAPPELLA GRECA 89 

deux colonnes portant une arcature et encadrant la personne du 
Christ, deux figurines apparaissent : Eros, Y Amour, tenant son flam- 
beau, et Psyché, près du phénix, dont la seule main du Christ la sé- 
pare, tendant à genoux les mains vers le flambeau de la vie '. Son 
nom est VAme, et encore le Papillon, dont elle a les ailes et dont 
elle attend, après ses épreuves, la glorieuse métamorphose, vraie, 
celle-là, si celle du phénix n'est que poétique. Légende de Psyché, 
doublure de celle du phénix, rêve de l'imagination, dont Pesquisse 
est dans la nature, et dont la grâce, par la résurrection du Christ, 
en attendant la nôtre, a fait la plus splendide comme la plus conso- 
lante des réalités ! 

Enfin la mosaïque de Saint-Marc de Rome dit expressément, et 
par une image spéciale du phénix et par les paroles du Christ qu'elle 
rapporte, tout ce que l'évidence nous a fait supposer sur ces trois 
monuments. Cette mosaïque^ où on trouve le portrait et trois fois le 
nom de Grégoire IV, dont elle est l'offrande, est ainsi composée. 
Au centre, le Christ, de grandeur surnaturelle, debout sur un 
escabeau marqué à son chiffre A iî, nimbé avec le -f-, son mono- 
gramme, couronné par la main du Père céleste, bénit à la manière 
grecque, élevant trois doigts pour rappeler la Trinité et joignant 
l'annulaire et le pouce pour indiquer rincarnation. A sa droite est 
le collègue de S. Laurent, l'un des diacres de S. Sixte^ le martyr 
Félicissime, et rÉvangéliste S. Marc, la main sur l'épaule de Gré- 
goire lY, qui porte le modèle de son église, par lui relevée et or- 
née; à gauche est le pape S. Marc, le martyr Agapit, autre diacre 
de S. Sixte et sainte Agnès. Tous sont sur des escabeaux oii on lit 
leurs noms. Deux plantes fleuries indiquent aux extrémités du ta- 
bleau que ce lieu est le Paradis. Mais voici un nouveau spectacle 
unique jusqu'ici dans les antiquités chrétiennes. Dans le champ du 
Paradis, sous l'escabeau du Christ, un phénix apparaît, sortant de son 
nid d'aromates aux grains nombreux. Lumineux comme le jour, il 
déploie ses ailes ; son cou rayonne de flammes ; sa tète a le nimbe, 
mais dessiné en cône, selon le mouvement de l'oiseau qui émerge 
en avant ^ Placé entre le Christ représenté en personne et le Christ 
qu'on voit immédiatement au-dessous représenté en Agneau sur la 

' Aringhi, t. I, p. 307. — Ici pi. XIII, 26. 
« Ici pi. XIII, 27. 



90 LA CAPPELLA GRECA 

montagne fleurie de l'Église, aux quatre fleuves de laquelle viennent 
boire les douze brebis sortant de Jérusalem et de Bethléem, il est 
clair que le phénix est le Christ encore. Sa bouche même le déclare. 
Il tient de la main gauche le livre des Évangiles sur lequel on lit : 



-i-EGO 

EGO S 

EGO S 

SYRR 



SYM LVX 
VM VITA 

YM RE 
ECTIO 



«. Moi, le Christ, je suis la lumière— moi, je suis la vie — moi, je suis la résurrection.» 

La troisième parole, qui a été prononcée par le Christ avant la se- 
conde ', a été transposée pour être en rapport immédiat avec le phé- 
nix qui est sous le Christ. L'image traduit l'oracle. On voit dans 
le phénix qui ressuscite, le Christ qu'on entend dire : Je suis la ré- 
surrection. Le mot seul manquait aux trois tableaux précédents : 
il est ici. Je suis le phénix, c'est-à-dire la résurrection : voilà bien ce 
que le Christ, avec son geste vers le palmier surmonté du phénix, 
déclare entre Pierre, l'apôtre des Juifs, et Paul, celui des Gentils, 
sur la composition classique des mosaïques absidales. Yoilà ce qu'il 
dit sur notre magnifique marbre du cimetière de Priscille. 

Une médaille romaine de dévotion, en plomb, du Yl* siècle au plus 
tard, qui a, d'un côté, le monogramme cruciforme, de l'autre, dans 
une couronne de laurier, le Christ entre deux palmiers, tenant de la 
main gauche l'Évangile près du palmier qui porte le phénix, et fai- 
sant de la droite le geste de la proclamation ^, est une esquisse an- 
ticipée de la mosaïque de Saint-Marc et une certaine copie, accentuée 
à sa manière, des trois autres monuments romains. Le sens en esta 
présent bien limpide. 

Il en est ainsi pour trois sarcophages de Vérone ^ de Saint-Maxi- 
min \ d'Arles % pareils^ non sans une heureuse liberté, à ceux de 

• Joan., XI, 25. 

2 Bulletino, 1871, tav. IX, p. 150. 

^ Maffei, Muséum Vironense, p. 484; R. P. Garucci, Monumenti, tav. 333. 
*' Rostiin, Monuments iconographiques de l'église de Saint- Muximin, fig. "VIII; 
il. P. Garucci, Monumcnti. tav. 334, 

* M. E. Le Blant, Etude sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville 
d'Arles, 1878. pi. IX. 



LA CAPPELLA GRECA 91 

Rome. Sur celui de Saint-Maximin le graveur a placé un coq sur le 
palmier; mais il est évident que son mot d'ordre ou son dessin por- 
tait un phénix. Celui d'Arles présente aux extrémités, en parallèle, 
deux scènes de la Passion, le Christ lavant les pieds à Pierre, le Christ 
comparaissant devant Pilate. Au milieu est en abrégé le tableau du 
second sarcophage romain que nous avons décrit, deux apôtres, 
l'un derrière Pierre, l'autre derrière Paul, représentant toute la suite 
du Collège Apostolique. Le phénix trop proéminent sur le palmier a 
été mutilé ; mais on le reconnaît ; et c'est bien lui que montre le 
Christ. La Résurrection resplendit devant ses témoins entre deux 
scènes de la Passion. 

Ainsi, l'Egypte ayant fait dire à ses défunts identifiés avec Osiris, 
Rédempteur de ses rêves : « Je suis le Bennou, le Grand, qui est 
« dans Au (la Ville-du-Soleir), » le Christ, vrai Rédempteur, dit : Je 
suis le Phénix, qui est dans la Jérusalem céleste, dont r Agneau est 
la lampe ' ; et le chrétien uni par la foi, au lieu d'être identifié par 
l'orgueil, à l'Osiris divin, pourra s'écrier en regardant le symbole de 
la résurrection qui lui est montré : Et moi aussi je suis le phénix! 
C'est le dernier mot de cet incomparable tableau qui, du IV siècle 
au IX", prime à l'abside des basiliques, et dont une tombe placée au- 
près de la cappella greca, l'église du cimetière de Priscille, nous 
offre dès l'origine un dessin gravé sur le marbre. En réalité, le ta- 
bleau émane originaii'emenl de cette église apostolique où on voit, 
au sommet de Tabsido^ le Christ en Moïse, l'eau de la vie éternelle 
qu'il fait jaillir du rocher mystique qui ost lui-même, et le palmier, 
Tarbre phénix, symbole comme l'oiseau phénix, mais avec plus de 
fondement naturel, de l'immortelle résurrection. 

Le plus souvent, comme aux mosaïques absidales de Saint-Pierre 
et de Saint-Paul, qu'a renouvelées le XlIP siècle, et sur tant de sar- 
cophages du IV siècle au YP, le palmier seul de la cappella greca 
représente cette résurrection immortelle que proclame le Christ et 
dont il est l'exemplaire. 

Le phénix était gravé, d'ailleurs, avec la palme au bec et son 
nom, le nom même de la palme, FENIX^ sur Tarchitrave de la porte 
principale de la basilique de Saint-Paul. 

' Hebr., XII, 'Il ; Apoc , XXI, 23. 



92 LA CAPPELLA GRECA 

Si je ne me trompe, ce tableau typique, consacré aux absides des 
basiliques, est une inspiration ou plutôt une traduction du récit 
qui couronne l'Évangile de S. Pierre, appelé du nom de son secré- 
taire, S. Marc : 

« Une dernière fois les onze étant à table, il (Jésus) apparut et leur reprocha 
leur incrédulité et leur dureté de cœur parce qu'ils n'avaient pas cru à ceux qui 
l'avaient vu ressuscité d'entre les morts. Et il leur dit : Allez dans tout le monde et 
prêchez la bonne nouvelle à toute créature. Qui croira et sera baptisé sera sauvé, 
et qui ne croira pas sera condamné... Et le Seigneur Jésus après leur avoir parlé 
fut enlevé au ciel ', » 

C'est la traduction encore de ce passage des Actes parlant des 
apôtres, à quelques jours de là : 

« Les prêtres et le magistrat du temple et les Sadducéens survinrent courroucés 
de ce qu'ils enseignaient le peuple et annonçaient en Jésus la résurrection d'entre 
les morts ^. » 

Quand donc on dit que le phénix est « le symbole de l'immorta- 
« lité et de la résurrection ^ le symbole de la résurrection bienheu- 
« reuse *, » on peut préciser davantage. Le phénix est spécialement 
le symbole du Christ ressuscité; elle P. Garucci ne s'est pas trop 
avancé en écrivant : « Le Christ ressuscité dont la palme avec lephé- 
« nix est le signe '. » A qui ne serait pas convaincu par tant d'exem- 
ples frappants que nous venons d'offrir, nous pouvons fournir enfin 
même des textes positifs. 

On lit dans le Phjsiologiœ des Gnostiques, qui n'ont eu aucune rai- 
son de s'écarter ici de la tradition catholique : « Le phénix repré- 
<( sente la personne de notre Sauveur, 'O yàp cpoîvi^ TrpôffojTTov toû Ilw-tTîpo; 
« :^ixôjv Xat^êavEi ". » « S. Jean Chrysostome, dit S. E. le cardinal Bar- 
« tohni \ compare le Christ ressuscité au phénix : 

i Marc, XVI, 14-19. 
^ Act.,l\\i, 2. 

' « La Fenicesimbolo délia Imraortalitàe délia Resurrezione. » Boldetti, p. 230. 
'* « La fenice, simbolo della beata risurrectione. » M. de Rossi, BuUetino, 1871, 
p. 151. 

' Vctri, p. 85. 

" Spicileg. Solcsm.^ t. III, p. 345. 

'' Gli Atli del martirio d. n. v. r. S. Çecilia, p. 67. 



LA CAPPELLA GRECA 93 

« Après des emprisonnements cruels et de durs liens, après les moqueries et les 
fouets, après la boisson du vinaigre et du fiel mêlé, après les supplices et les dou- 
leurs de la croix, après la mort enfin et les enfers, il est ressuscité de ses funé- 
railles, chair nouvelle, phénix rajeuni, que le soleil expirant et les aromates de la 
piété avaient consumé de leurs ardeurs. La vie latente revient de l'Occident, et le 
salut conservé dans la mort reparait et retourne plus beau de ses funérailles ' . » 

En parlant du signe du Christ, nous avons mentionné une bulle 
de plomb du diacre Siricius ^ Celte bulle a deux types. Sur l'un, au 
revers de SIRICI, on voit le phénix au nimbe radié ; sur l'autre, au 
revers de SlRlCI INDIGNI DIACOxNl, le phénix au nimbe radié en- 
core est accompagné de l'inscription + B'ENIX, que nous croyons 
devoir lire nécessairement « X (le Christ) phénix. » Le Christ, qui, 
avec son monogramme, ou sous le symbole du poisson, de l'ancre 
ou tel autre, marque ailleurs les sceaux des fidèles, marque ici, 
avec son monogramme et le phénix à la fois^ le sceau de Siricius. 

Un intéressant et mystérieux monument s'éclaire, ce me semble, 
à la lumière de ces divers textes. 

Une pierre trouvée par Severano au milieu des ruines du mau- 
solée de sainte Hélène, près des martyrs Marcellin et Pierre, sur 
la voie Lavicane, nous présente une chaire vide, aux côtés de la- 
quelle pendent des voiles d'honneur. Un oiseau, ceint du nimbe, 
est posé sur la cime \ Les anciens interprètes, auxquels se rattache 
M. de Rossi *, voient là une chaire épiscopale et la colombe du 
Saint-Esprit ceinte, par une exception dont il n'y aurait que cet 
exemple, du nimbe du phénix. Pourquoi la chaire ne serait-elle pas 
celle du Christ, que nous trouvons ainsi vide avec des voiles d'honneur, 
portant au milieu du dossier le monogramme du Christ, une fois le 
^ dans un cercle sur un sarcophage de Tuscuhim % une autre fois 
le + sur la mosaïque du baptistère de Ravenne de l'an 431 \ la 

1 Tîomil. de Resurrecl., VIII. — Nous n'avons pas trouvé ce texte dans S. Jean 
Chrysostome. Il est toujours de quelque ancien écrivain ecclésiastique. 

« Ch. XXII. — Rom. sott., t. Il, p. 314. — Ici pi. XIII, 28. 

» Aringhi, t. II, p. 55; Bulletino, 1872, tav. IX. — Ici pi. XIII, 29. Le n° de 
rappel a été omis sur la planche. L'oiseau est en haut, à droite. 

* Ibid., p. 134. 

•^ Bulletino, 1872, tav. VI, 

« Ibid., tav. VIII, p. 137; Giampini, t. I, tab. XXXVII. 



94 LA CAPPELLA GRECA 

chaire étant accompagnée ici des deux ambons ecclésiastiques, et 
alternant avec quatre autels portant les quatre Évangiles ? Et pour- 
quoi l'oiseau nimbé ne serait-il pas alors comme toujours le phé- 
nix, c'est-à-dire le Christ ressuscité qui s'est montré au monde sur 
sa chaire divine, on peut le dire, pendant quarante jours, chaire où 
les Apôtres et leurs disciples le montreront jusqu'à la fin des siècles? 
Désignant le Christ, le phénix désignait naturellement le chré- 
tien. Lui aussi, uni au Christ, est le phénix. Il me semble recon- 
naître au phénix cette signification particulière en certains cas. La 
tombe d'une « vierge consacrée » nommée Furia, surnommée Elpis, 
Espérance, offrait cet aspect * : 

Vase Oiseau (phénix), la palme au bec, Vase 

FVRIA HELPHIS 

VIRGO DEVOTA 

Ces deux vases ne rappellent-ils pas au-dessus de la Virgo devota 
les paroles de Dieu à Moïse : . . . Vous oindrez le tabernacle du témoi- 
gnage et l'arche d alliance et la table avec ses vases ^ ? Et dès lors le 
phénix qui est au milieu ne désigne-t-il pas l'Épouse du Christ, im- 
molée volontairement avec lui et portant la palme de son immola- 
tion? « Yase du Christ, )> comme dit une épitaphe : DIONYSI YAS sB\ 
elle est aussi son phénix. 

Les deux phénix tenant la palme aux serres qui vont becqueter 
la grappe de la terre promise, peuvent bien figurer le Christ, re- 
montant au ciel et allant y boire le fruit nouveau de la vigne ; mais 
il semblent figurer plus spontanément les fidèles ressuscites allant 
boire avec le Christ ce fruit nouveau de la vigne qui est le Christ lui- 
même. Au victorieux je donnerai de manger de V arbre de vie, a dit 
le Christ, dont l'oracle semble traduit en ce groupe mystique. 

Le phénix gravé par les soins de Ste Cécile sur la tombe de 
S. Maxime, était bien le symbole de sa propre résurrection et de la 
foi qu'il en avait embrassée : Ad indicium fidei ejus, qui resurrec- 
tionem se inventurum, phœnicis exemplo, ex toto corde suscepit. 

• Aringhi, t. II, p. 309. 
«Exod., XXXI, 26,27. 

3 L'épitaplie est conservée au cloître de Saint-Laurent-liors-les-Murs. Bulkiino, 
18G7, p. 27. 



LA CAPPELLA GRECA 95 

C'est donc l'image de son fils devant ressusciter et s'enivrer du 
vin béatifique de la vigne du Christ, que Salvia Desa semble avoir 
fait graver datis le phénix, au milieu des larmes maternelles trem- 
pées de la lumière, de l'espérance, disons tout, de la joie chrétienne. 

Cette image du phénix portant la palme et allant au Christ, a con- 
solé aussi un père, Quoclviilt-Deiis, Ce-que-Dieit-veut, de la perte de 
« la très douce Elia qui a vécu un an, trois jours, » et qui est décé- 
dée dans le Christ aux nones de janvier. Boldetti a trouvé au cime- 
tière de Saint-Calixte son épitaphe ainsi disposée * : 

DVLCISSIMAE EYLIAE 
QYODBYLDEYS QVAE VIXIT ANNO 
D. III. DECESS -P SIT NONIS I 
lENVARIA. 

Oiseau portant la palme aux serres. 

M. Le Blant, que ne contredit pas M. de Rossi ^ signale sur une 
épitaphe de Saint-Romain-en-Galle^ près Vienne, deux phénix dont 
l'identité reconnue jetterait un beau jour sur la question. Voici 
l'épitaphe et le commentaire du savant archéologue : 

IIIC PAVSAT EYFRA 
SIVS BENÛICTYS IN 
PACE QVI VIXIT AN 
LXX. MENS. II. DIES VII 
SVRRec/2^r?^S. DIE CAELO CVM 
VENERIT AYCTOR \ 

« Au bas de cette inscription sont gravés deux oiseaux, des phénix sans doute, 
puisque leur tête est ornée d'une aigrette '* sans qu'ils aient la longue queue du 
paon ; au-dessous d'eux, le vase accosté de deux dauphins figurant le poisson 
symbolique. Par la représentation des phénix, comme par la formule finale, 
notre monument ouvre, dans la contrée, l'importante série des épitaphes qui té- 
moignent de la foi en la résurrection. » 

1 P. 275, 

2 « Voir encore une inscription de la Gaule oii M. Le Blant reconnaît le phé- 
«nix (Inscr. de la Gaule, t. Il, ^. 4i.) », écrit M. de Rossi, Rom. soit., t. II, p. 313. 

^ « Ici repose Euphrasius, bénit, en paix, qui a vécu LXX ans, II mois, VII jours, 
« devant ressusciter quand notre Auteur viendra du ciel. » 
* L'aigrette est pareille à celle du phénix égyptien et du faisan doré. 



96 LA CAPPELLA GRECA 

Ce vase, qui est le Christ, apparaît entre deux paons, sur les épi- 
taphes de Yienne et de Lyon '. Il y a à craindre que le phénix, qu'on 
n'a jamais rencontré qu'à l'état d'unité, selon sa légende, ne soit ici 
un paon grossièrement ébauché. Le surrecturus semble bien appeler 
un phénix ; mais le paon aussi est un symbole de la résurrection. 
L'exemple reste donc douteux. Il en est heureusement de certains ; 
et celui fourni par sainte Cécile est péremptoire. 

Mais sainte Cécile me fait songer à sainte Agnès. J'allais oublier 
qu'elle aussi apparaît identifiée assez clairement au phénix sur la 
mosaïque absidale de sa basilique ^ 

Cette mosaïque, ex-voto du pape Honorius, qui y figure offrant sa 
basilique à la sainte, présente Agnès foulant aux pieds les flammes 
qu'elle a vaincues sur le bûcher et le glaive qui a consommé son 
martyre. Sur sa robe d'oi% semée de pierreries, on remarque, près 
de la jambe droite, un disque d'or, bordé de pourpre ; et, dans ce 
disque, un phénix, à la tète blanche, à l'œil et à l'aigrette rouge, 
à l'aile bleue, au corps blanc rayé de rouge, aux pattes rouges. 
Est-ce le Christ qui lui-même porte écrit sur son vêtement et sur sa 
cuisse : Roi des rois et seigneur des seigneurs \ et dont l'inscription, 
placée au-dessous de la brillante mosaïque, après avoir comparé 
cette mosaïque au jour, à l'aurore, à l'iris, au paon, dit : 

« Celui qui a pu fixer les limites de la nuit ou de la lumière a repoussé le chaos 
des tombeaux des martyrs, » 

Qui 'poluil noctis vel lacis reddere finem 
Murtyrum e bustis reppiiJit ille chaos? 

Il se pourrait. Mais n'est-ce pas plutôt, la martyre elle-même, 
rendue ici à la lumière, du sein de son tombeau et des profondeurs 
de sa catacombe, la martyre qu'une vision célèbre a montrée^ ici 
encore, passant au milieu des ténèbres de la nuit^ comme un phénix 
éblouissant de lumière, dans le chœur des Vierges qui accompagnent 
l'Agneau, leur Époux, l'éternel phénix? Ce n'est pas seulement le 
Christ ressuscité qui est en phénix sur le vêtement d'Agnès, c'est 

1 M. Le Blant, t. Il, p. 58i ; t. I, p. 136. La première porte : RESVRGIT IN 
CRÎSTO. 

2 Giampini, t. II, tav. XXXIX; M. Perret, t. II, pi. I. 
' Apoc, XIX, Kî. 



TA ('.A !•!>:•!. LA GlîKCA 97 

Agnès elle-même glorifiée que je vois. Son signe de gloire est sur 
son vêtement^ comme celui du Christ sur le sien dans l'Apocalypse. 
En achevant ce que nous avions à dite du phénix et des autres 
dérivations dans l'art chrétien des sujets do la cappella (jreca, nous 
devons consigner ici une observation. C'est que tous les types con- 
sacrés dans les catacombes ou inspirés par elles, ont trait de plus ou 
moins près à cette résurrection des morts, inaugurée par le Christ, 
dont le phénix a «'té le symbole spécial. Les Constitutions aposto- 
liques où le phénix des Gentils parait avec ce rôle, nous donnent 
le sens fondamental bien précis des autres types antérieurs au phé- 
nix, et qui resteront toujours plus multipliés sur les monuments, 
comme émanant des saints Livres et non de la science ou de la poé- 
sie profane, sujettes à caution. Elles font ainsi parler S. Pierre : 

« Le Seignoui' des saints, Jésus le Christ est l;i vie des fidèles et la résurrection 
des morts... C'est lui qui nous a prorais un jour la résurrection. ToHi ceux,à\i-\\^qui 
sont dam; les tombeaux entendront la voix dn Fils de Dieu, et ceux (jni l'auront 
entendue vivront. Une autre raison pour croire que la résun'ection aura lieu, c'est 
la résurrection menu* du Seigneur Celui^ en effet, qui a ressuscité Lazare, mort 
de quatre jours, et la fille de Jaïre, et le fils de la veuve s'est, d'après le mandat 
de son Père, ressuscit<'' lui-mérae après trois jours, étant les ari'hes de notre ré- 
surrection. Je suis, dit-il. la rcsurrcetio'i et la vie. Celui qui, le troisième jour, a re- 
tiré Jonas vivant et intact du ventre du monstre marin et les trois jeunes gens de 
la fournaise de Babylone, et Daniel de la gueule des lions, ne jnanquera pas de 
force pour nous ressusciter nous aussi... Celui qui a relevé sain et sauf le paraly- 
tique, guéri celui qui avait la main desséchée, rendu par de la terre et de la sa- 
live l'organe qui manquait à l'aveugle de naissance, nous rappellera à la vie. Celui 
qui a rassasié cinq mille hommes avec cinq pains et deux poissons, laissant un sur- 
plus de douze corbeilles, qui de l'eau a fait du vin et qui par moi, Pierre, a tiré 
de la gueule d'un poisson un statère pour le donner à ceux qui percevaient le tri- 
but, celui-là ressuscitera les morts '. » 

Presque tout le cycle des catacombes figure dans ces lignes. On 
peutjugcr des quelques sujets absents par ceux présents aveclesqueîs 
on les trouve mêlés. C'est ainsi que Susanne qui manque, est placée 
comme type de la résurrection à côté de Lazare par S. Hippolyte, 
contemporain de la compilation des Constitutions apostoliques, sinon 
plus ancien. Nous allons la retrouver avec Lazare, Jonas, les trois 

^ Coniiiitutiones AjjOsIoUcO', j. V, cap. YII. 

Ile série, tome XI. 7 



98 LA CAPPELLA GRECA 

Hébreux, Daniel, le paralytique, l'aveugle-né, sur tel ou tel monu- 
ment qui semble la traduction ou plus ou moins l'original de notre 
précieux texte des Constitutions apostoliques. 

Il reste une étape à notre longue course. Abordons enfin Susanne 
dans l'antiquité chrétienne. 

L'abbé V. Davin. 
{A suivre.) 




LA CHARITÉ 

Fresque de Giotto, dans l'église de VArend, à Padoue, xiv* siècle. 



L'ART ET LA CHARITE 



L'art chrétien est l'art de la charité, puisque la charité est son 
principe et sa fin. Une œuvre d'art est un acte de l'intelligence et 
de la volonté. L'intelligence conçoit un idéal que la volonté aime 
et veut manifester; c'est ainsi que l'homme devient artiste. Son art 
dépend de l'idéal qu'il a choisi et du motif qui le détermine à l'ex- 
primer. 

L'idéal est la forme que l'esprit donne à une chose et qu'il cherche 
à rendre visible par les moyens de l'art. Cet idéal varie selon la 
science et le talent de chacun; c'est une lumière intérieure que 
l'étude développe et que la vertu augmente, mais que les passions 
peuvent obscurcir. Sa perfection est d'être l'image^ le reflet de 
l'idéal divin, c'est-à-dire, du vrai, du beau et du bien que le Créa- 
teur a mis en toute chose. L'idéal a Dieu pour principe, et par con- 
séquent tout art véritable doit être religieux. 

Les arts anciens étaient religieux, mais leur idéal était incomplet. 
Ils le recevaient d'une tradition affaiblie par le temps et l'erreur. La 
Cause première leur apparaissait à travers les phénomènes de la 
nature, et ils en connaissaient mal la vérité, la beauté et surtout la 
bonté. Les artistes grecs recherchèrent l'idéal et l'exprimèrent par 

' Cet article est extrait d'une publication magistrale en cours d'impression ; 
les épreuves nous sont communiquées par l'éditeur : Saint Vincent de Paul 
et sa mission sociale, par Akthuk LOTH, ancien élève de l'École des Chartes. 
Introduction par Louis Veuillot. Appendices par Ad. Baudon, E. Cartier, 
Aug. Roussel. Un vol. in-i" contenant li cliromolitliogra|diies par Lemorcier 
et C'", 2 héliogravures, l eau-forte de L. Flumeng, et 200 gravures sur bois. 
Broché, 30 fr.; relié doré, 40 fr. — Paris, D. Dumoulin et C'% rue des Grands- 
Augustins, ô. {Pour payailre en novembre iSlO.) 



100 l'art kt la {.h.sritj: 

des chefs-d'œuvre. Ils symbolisèrent sous des formes humaines 
quelques attributs divins et personnifièrent la puissance, la sagesse 
du Créateur et les beautés de l'ordre matériel, intellectuel et moral ; 
mais la lumière qui les éclairait était insuffisante, et au lieu d'élever 
leur idéal vers son principe, ils l'abaissèrent bientôt vers les choses 
de la terre et les plaisirs des sens. 

Les artistes chrétiens ont un idéal supérieur que leur montre la 
lumière surnaturelle de la foi. Ils cherchent le vrai, le beau et le 
bien en Dieu même et ils surpassent ainsi les anciens par leur idéal, 
comme par le motif qui les détermine à le manifester. L'art chez 
les Grecs était une jouissance intellectuelle, et s'ils voulaient rendre 
visible l'idéal qu'ils avaient conçu, c'était pour en jouir davantage 
et le faire admirer. Leur œuvre n'était pas un acte religieux, un 
sentiment de piété qu'ils voulaient communiijuer ; ils cherchaient 
leur gloire plus que celle de leurs dieux; leur art avait un but per- 
sonnel, intéressé. Il n'en est pas de même pour le véritable artiste 
chrétien. S'il veut exprim sr son idéal, c'est que Dieu en est le principe 
et la fin; c'est qu'il aime cet idéal, et que le bonheur qu'il trouve 
dans cet amour, il désire le communiquer. Il est artiste parce qu'il 
aime Dieu et qu'il veut le faire aimer. Son art est l'art de la charité ; 
son art est semblable à l'art de Dieu ; car il a le même idéal et le 
même motif de le manifester. 

Dieu est l'artiste parfait ; il a un idéal qu'il conçoit et qu'il 
engendre éternellem.ent, idéal infini qui est son Verbe, son Fils. 
« La splendeur de sa gloire, la forme de sa substance », idéal dans 
lequel il se contemple et que rien ne saurait augmenter, car en lui 
se trouve l'idéal de tous les êtres. 

Le principe aime son idéal, comme l'idéal aime son principe, et 
cet amour mutuel est l'Esprit qui les unit dans une éternelle félicité. 
L'amour du Père et du Fils est la source de leur volonté et par con- 
séquent l'inspiration, le motif do l'art divin. Ce bonheur qui procède 
de la connaissance et d(î l'amour. Dieu veut le communiquer à 
d'autres êtres, et il ne peut le faire qu'en leur communiquant sa 
ressemblance. Il a créé des êtres intelligents et libres, des anges et 
des hommes auxquels il manifeste sa vérité, sa beauté, sa bonté, 
afin qu'ils puissent être heureux, en le connaissant et l'aimant, 
comme il se connaît et s'aime lui-même. 




■i=*35* 



L HOSPITALITE 

JésLis-Christ. sous les traits d'un pèlerin, reçoit l'hospitalité de deux religieux domiuicaiii.s. Fresque de 
Fra Angelico au musée de Saint-Marc, à P'Iorence. quinzième siècle. 



l'art et la charité lOi 

Dans son art extérieur, Dieu est tout charité, Deus charitas est. 
La charité est le nom de l'amour divin, amour parfait et désin- 
téressé, car l'hommage de toutes les créatures ne peut rien ajouter 
au bonheur infini du Créateur. L'Artiste suprême veut leur com- 
muniquer son idéal qui est sa science et son amour, et il le fait par 
trois moyens, la création, l'Incarn lion et la Rédemption. 

La création commence la manifestation de lidéal divin. L'être 
sort du néant pour affirmer sa vérité, sa beauté, sa bonté. L'homme 
porte déjcà la ressemblance divine, celle du Père par la vie, celle du 
Fils par l'intelligence, celle du Saint-Esprit par la volonté ; mais ce 
n'est qu'une préparation, une ébauche. L'idéal lui-même se rend 
visible par l'Incarnation ; il devient semblable à nous pour que nous 
devenions pins facilement semblables à lui, pour que nous puissions 
suivre sa voie, posséder sa vérité et imiter sa vie. Et comme l'abus 
de notre libre arbitre a déformé en nous son image, il ajoute à 
rincarnation, la Rédemption qui est la révélation suprême de sa 
bonté. Lorsqu'il nous eut aimé ainsi jusqu'à la fin et que tout fut 
consommé, il nous envoya son Esprit pour terminer l'œuvre de sa 
ressemblance. Ce que l'amour a commencé, l'amour l'achève. 
L'Esprit-Saint a fait notre ressemblance naturelle, en fécondant les 
eaux de la création ; il inaugure notre ressemblance surnatarelle, 
en vivifiant les eaux du baptême. Et de même qu'il forma le corps 
du Christ dans le sein de la Vierge immaculée, il fixera son em- 
preinte et perfectionnera son image dans nos âmes ; il sera l'Esprit 
sanctificateur. 

La sainteté est la vraie ressemblance divine, le chef-d'œuvre de 
la charité. Le trois fois Saint donne aux saints sa science et son 
amour. Il réalise en eux son idéal et les admet à son unité. Les 
saints sont d'autres Christs, ayant la même vie, la même lumière, la 
même volonté. Comment n"aimoraient-il pas les hommes que le 
Cbrist a tant aimés. Non seulement ils conçoivent en eux l'idéal 
divin, mais ils veulent le manifester, le communiquer. Ils devien- 
nent ainsi les apôtres de la vérité, les artistes de la cbarité ; ils 
perpétuent le Christ par leurs exemples, leur enseignement et leurs 
œuvres. Ils éclairent toutes K-s ignorances, soulagent toutes les 
misères, et savent se sacrifier, comme leur Maître, pour le salut et 
le bonheur de ceux qu'ils aiment. 



i02 l'art et la charité 

Les artistes chrétiens ne doivent pas avoir un autre idéal que les 
saints^ ni un autre motif de l'exprimer. Leur art doit être aussi 
l'art de la charité, l'art du Christ connu, aimé, manifesté. Quels que 
soient les moyens qu'ils ont choisis, orateurs, poètes, écrivains, 
architectes^ sculpteurs ou peintres, ils doivent s'efforcer de rendre 
l'idéal visible, en Notre- Seigneur et dans les Saints qu'il a formés 
à son image,, dans la Vierge Marie surtout, son miroir le plus pur, 
le plus fidèle. Telle est la mission de l'art chrétien dans l'Églisa ; il y 
a divinement germé, comme un ornement près de l'autel ; il a 
traduit les pages des Saintes-Écritures, il a fleuri sur les marges des 
manuscrits pour servir et glorifier en tout et en tous, l'idéal divin. 

Saint Vincent de Paul a été dans les temps modernes, une des 
plus admirables images de Jésus-Christ ; n'est-il pas juste que l'art 
se plaise à l'honorer. Ses œuvres sont encore vivantes parmi nous 
et il a été facile de recueillir ses souvenirs, conservés par une piété 
reconnaissante. Ce qu'on désire d'abord en lisant la vie d'un saint, 
c'est d'en avoir un portrait fidèle; et si la peinture n'en a pas laissé, 
l'imagination cherche à y suppléer, en se créant un idéal qui en 
représente la sainteté. Les traits qu'elle lui prête, s'éloignent 
souvent de la réalité. La grâce qui élève la nature ne la détruit pas 
et les saints transfigurés dans le ciel, y garderont leur ressem- 
blance. Nous n'avons pas à composer le portrait de saint Vincent de 
Paul ; il en existe plusieurs qui ont été faits pendant sa vie. La 
difficulté est de choisir celui qui répond le mieux à lidéal que nous 
pouvons nous en former. La figure de saint Vincent de Paul n'avait 
rien de remarquable, elle rappelait son humble origine, mais elle 
était belle par l'intelligence et les vertus qui s'y rendaient visibles. 

Le portrait préférable à tous les autres sous ce rapport, est celui 
que fit d'après nature, Simon François, peintre tourangeau, et que 
grava Van Schuppen en I6G0. Il a été souvent reproduit par les 
disciples de saint Vincent de Paul, qui l'estimaient par conséquent 
le plus ressemblant, et c'est celui que l'iconographie chrétienne 
doit adopter. On est trop porté à ne voir dans saint Vincent de Paul 
que le modèle de la charité ; il faut savoir distinguer à travers les 
voiles de son humilité, les autres dons qu'il avait reçus de Dieu, 
l'étendue de son génie, la sûreté do sa doctrine, la clarté de son bon 
sens, la lumière de ses conseils, la science do sa direction, la grâce 




SAINT VINCENT DE PAUL 

Groupe de marbre blanc dans l'église de Saint-Sulpice. à Paris. Sculpture de M. Cabucliet. 

dix-neuvicme siècle. 



l'art et la charité 103 

de son esprit, la douceur de son caractère. Tous ces mérites se 
lisent dans le portrait de Simon François,, dans la vivacité de ce 
regard et la finesse de cette bouche d'où vont sortir des paroles 
saintes et persuasives. Saint Vincent de Paul était alors dans la matu- 
rité de sa vie. Ce portrait du reste ressemble beaucoup à celui que 
peignit Philippe de Champagne et à celui qui a été gravé par le 
célèbre Édelinck. 

Un autre portrait nous le représente plus âgé, plus près d'aller 
recevoir au ciel sa récompense. C'est une aquarelle exécutée sans 
doute à l'époque de la canonisation d'après une peinture faite peu 
de temps avant sa mort. Dans la partie supérieure du motif qui 
encadre la figure est ménagée une petite ouverture qui laisse 
paraître un cœur, tracé sur parchemin. Derrière ce parchemin est 
écrit ràuthentique de M. Daudet, supérieur de Saint-Lazare. Ce cœur 
a été peint avec le sang même du cœur de saint Vincent de Paul : 

E'jo infrascriptus sacerdos congregationis Missionis et prœfectus 
ecclesiœ domiis sancti Lazari Parisiensis, testor et fidem facio cor 
rétro depictinn sanguine ex prascordiis sa?icti Vincentii a Paulo esse 
intinctum. Daudet. 

L'iconographie rattache aux portraits des saints, tout ce qui a 
rapport aux circonstances et aux événements de leur vie ; c'est ce 
que l'art a fait pour saint Vincent de Paul. La gravure nous montre 
les lieux qu'il a habités, les personnes qu'il a fréquentées, les 
misères qu'il a secourues, et les établissements qu'il a fondés. Elle 
nous conduit d'abord au village qui a été Bethléem et Nazareth 
pour sa naissance et sa jeunesse. Voici la maison paternelle, 
l'église de son baplême et de sa première communion, le grand 
chêne qui l'ombrageait, quand il gardait son troupeau, le moulin de 
Pouy, témoin des prémices de sa charité. Nous le suivons ensuite 
dans les rudes sentiers qu'il parcourut, avant d'arriver au poste 
que lui destinait la Providence. Nous faisons le pèlerinage do Notre- 
Dame de Buglose qu'il aimait; nous visitons la chapelle de Château- 
l'Évéque où il fut ordonné prêtre et celle de Notre-Dame de Grâce 
où il célébra sa première messe, puis les églises confiées à son 
ministère, l'égHse de Clichy-la-Garenne qu'il a fait rebâtir, l'église 
de Folleville où il instruisait le peuple, celle de Châtillon-les-Dombes 
où il inaugura les confréries de charité. Nous le voyons explorer 



104 l'aut et la chakité 

toutes les régions où s'exercera son zèle, partager l'esclavage des 
chrétiens en Afrique, et les fers des forçats sur les galères, soigner 
les malades dans les hôpitaux et enfin se mettre en rapport par la 
famille de Gondi, avec tout ce grand XYII siècle dont il sera le 
bienfaiteur et la gloire. 

Pour bien connaître saint Yincetit de Paul, il faut le voir au milieu 
de cette société brillante que toute l'Europe admirait et s'efforçait 
d'imiter. L"humb!e prêtre se trouve, malgré lui, mêlé h toutes les 
grandeurs, afin de pouvoir soulager toutes les misères. îl nous 
apparaît entouré des hommes les plus célèbres do son temps qui 
l'ainient et le vénèrent ; Louis XllI qui réclama son assistance à 
l'heure de la mort, Anne d^Yutriche qui l'appelle à ses conseils, 
Richelieu, Mazarin, saint François de Sales, le cardinal de Bérulle^ 
Bossuet, Ollier, la duchesse d'Aiguillon, Mlle Legras, le baron de 
Renti ; tous cèdent à l'onction de sa parole et deviennent les auxi- 
liaires de ses œuvres. 

Le spirituel crayon de Callol nous fait connaître les pauvres vrais 
ou faux qu'il rencontre et les misères de la, guerre qu'il doit 
secourir. Le burin vigoureux d'Aliraham Bosse nous montre les 
seigneurs et les dames de la cour qu'il entraîne dans les hôpitaux 
et qu'il forme aux œuvres de miséricorde. Ils ont encore leurs 
beaux costumes et leurs grands airs, mais beaucoup bientôt ijuitte- 
ront ce luxe et cette fierté, pour se faire pauvres afin de mii.'ux 
aimer et mieux servir les pauvres. 

Une gravure de :ette époque constate ce triom[)he obtenu sur les 
vanités du monde, au profit de la charité. C'est la pompe funèbre 
de la Mode que les dames conduiseiit au tombeau. Elles portent pro- 
cessionnellement les atours, les dentelles, les fleurs, les éventails, 
les bijoux,, les faux cheveux, les fourrures qu'elles vont ensevelir 
avec la défunte. Les hommes qui les précèdent jettent aussi leurs 
rubans, leurs éperons, leurs bottes, leurs panaches et leurs chapeaux 
dans le monument au bas duquel on lit cette épiiaphe : 

Ci gist sous ce tombonii, pdur l'avoir môrité, 
La Mode qui causait tant de folie en l'^rance : 
La mort a fait mourir la sujieilUiité 
Et va faire bientôt revivre raboudam e. 



l'art et la CIIAUITÈ ' Oo 

Ce tombeau fut en effet pour saint Vincent de Paul, une mine 
inépuisable d'où il tira les trésors avec lesquels il put fonder des 
hospices, secourir toutes les inf(jrtunes, sauver des provinces, 
racheter les captifs, envoyer des missionnaires à tous les rivages, et 
créer, dans le mom'e entier, pour la Franco, cet empire de la cha- 
rité, cette influence plus glorieuse 3t plus durable que les conquêtes 
et l'éclat du règne de Louis XIV. Car les saints ne meurent pas, ils 
ont une postérité qui continue leur vie. Où saint Vincent de Paul 
n'envoie-t-il pas encore ses prêtres et ses filles de Charité, où ne 
répand-il pas l'or do ses aumônes et la lumière de ses enseigne- 
ments? Son nom est connu et béni par toute la terre. Ses armées 
pacifiques envahissent l'Afrique, l'Amérique, et les régions les plus 
lointaines de l'x^sie pour y combattre l'ignorance et la douleur, et y 
conquérir des âmes avec la palme du martyre. 

Les artistes de la haine et du mensonge se lèvent contre les 
artistes de la charité et s'eîTorccnt de détruire leurs œuvres. Un des 
premiers essais des principes de 89 fut le pillage de Saint-Lazare ; 
le 13 juillet, la veille de la prise de la Bastille, ce sanctuaire de la 
prière et du dévouement fut envahi et saccagé, la bihliothèque 
dévastée, la chambre de saint Vincent de Paul profanée et sa statue 
brisée. Peu de temps après, dix de ses disciples étaient égorgés. 
Combien furent ensuite envoyés en exil et sur l'échafaud par la 
Révolution ! Mais les artistes de la charité ne se découragent pas et 
travaillent toujours à réaliser l'idéal divin ; ils disent à leurs bour- 
reaux : Vous nous pillez, vous nous frappez, vous nous tuez, mais 
vous ne pouvez nous empêcher de vous aimer_, de vous servir, de 
vous assister dans la souffrance, la vieillesse et la mort. Depuis la 
Révolution, les imitateurs de saint Vincent de Paul se sont multipliés 
et jamais les œuvres n'ont été plus Hérissantes. 

Les Saints dans l'Kglise sont les pierres de la Jérusalem céleste 
qu'il faut voir à leur place pour bien en comprendre la beauté. Saint 
Vincent de Paul a des ancêtres comme il a une postérité. Sa charité 
est un rayon de l'unité infinie, et on peut ladmirer dans sa source 
divine, dans les sacrements qui l'ont communiquée et dans les 
vertus qu'elle a développées. Saint Vincent de Paul est un anneau 
de cette chaîne sacrée, qui part du cœur de Jésus-Christ et qui 
rattache tous les Bénis du Père au trône du Souverain Juge, avec 



106 l'art et lv charité 

lequel ils régneront éternellement. L'art chrétien peut ainsi 

honorer sa mémoire, en l'unissant aux souvenirs de tous les siècles. 

L'époque des catacombes est représentée par le bon Pasteur qui 
apparaît sur un tombeau, entre deux époux chrétiens, entourés de 
leurs esclaves affranchis, tandis que les autres esclaves meurent 
sous les coups de leurs maîtres et que les gladiateurs s'égorgent 
pour le plaisir du peuple romain. \près Galère Maxime qui se 
débarrassait des pauvres en les faisant noyer, vient Constantin qui 
fait entrer la charité dans les lois, ku XII'' siècle, les moines lui 
bâtissent des palais et les princes fondent des hospices pour le 
salut de leur âme et l'expiation de leurs fautes, comme Henri 
d'Angleterre le fit à Angers, après le meurtre de saint Thomas de 
Cantorbéry. Le XIII" siècle sculpte la charité et ses représentants 
sur les murs de nos cathédrales, et le XIV l'honore par les peintures 
du Giotto à VArena, et de Simone Memmi, à la chapelle des 
Espagnols. Au XY" siècle, brille le modèle des artistes (chrétiens, le 
bienheureux Frà Angelicoqui mettait l'aumône au-dessus des chefs- 
d'œuvre, comme le dit son épitaphe composée par Nicolas V. Le 
peintre de Fiesole nous montre ses frères de Saint-Marc donnant 
l'hospitalité à notre Seigneur, et le diacre saint Laurent distribuant 
les biens de l'Église aux pauvres, avant d'aller au martyre. Vient 
enfin la Renaissance, avec ses belles figures, ses grandes composi- 
tions et sa prompte décadence. 

Au XYir siècle, la France ressaisit le sceptre de l'art qu'elle avait 
porté au moyen-âge. Nicolas Poussin et Lesueur n'ont pas alors 
d'égaux et le Bernin vint lui-même reconnaître notre supériorité. 
La sculpture, la peinture et la gravure nous offrent les beaux 
portraits des contemporains et des auxiliaires de saint Vincent de 
Paul, et Le Brun trace aux plafonds de Versailles, des figures mytho- 
logiques qui rappellent son heureuse influence contre la fureur 
des duels. Le XVIIF siècle vit canoniser saint Vincent de Paul, 
mais l'art frivole et sensuel des Watteau et des Boucher n'était pas 
digne d'honorer sa mémoire ; les peintres plus sérieux de l'école de 
Jouvenet, Uestout, de Troy, Natoire lui consacrèrent leurs meilleurs 
tableaux. Puis vint la Révolution, avec ses filles naturelles, l'a- 
narchie et la tyrannie. Elle ne sut faire que des ruines et des pas- 
tiches de l'antiquité païenne. Lorsqu'au X1X"= siècle, la société fit un 



l'aUT et la CHAllITÉ 107 

effort pour ne pas mourir, elle invoqua saint Vincent de Paul et 
glorifia ses reliques. Sa châsse est une des œuvres d'art les plus 
remarquables de la Restauration. 

L'Apôtre de la charité a maintenant parmi nous des artistes qui 
s'inspirent de sa vie et nous la montrent dans leurs œuvres, sur les 
murs et les vitraux de nos églises. C'est là l'espérance de l'avenir au 
milieu des hontes de notre époque, où des voix osent réclamer un • 
art sans idéal et une société sans Dieu. La charité nous sauvera de 
ces misères morales pires que la peste et la guerre. Seule, elle peut 
rendre à l'art ses saintes doctrines et sa noble mission. La Renais- 
sance, pour représenter la charité, n'a su imaginer qu'un symbo- 
lisme grossier, une nourrice puissante, capable d'allaiter de nom- 
breux enfants. Ce n'est pas ainsi que la comprenait la grande école 
de Giûtto. La charité chrétienne est vierge, et c'est pour cela qu'elle 
est mère, qu'elle conçoit le Christ et qu'elle adopte tous les hommes 
pour ses enfants. Elle foule aux pieds les richesses de la terre 
qu'elle disribue aux pauvres. Elle porte des fleurs et des fruits 
parce qu'elle a donné tout son cœur à son divin Époux qui la fera 
triompher éternellement dans le ciel. Pour les artistes, comme 
pour les saints, le grand art est l'art de la charité, l'art qui aime 
Dieu et qui veut le faire aimer. 

E. Cartier. 



EECHERCÏÏES IIISTOEIQUES 

SUR 

LES RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES 

DE L'ADMINISTRATION DU BAPTÊME 



Les cérémonies baptismales ont pour ijut de sanctifier celui qui 
en est l'objet, de le rendre plus digne d'un si auguste sacre- 
ment et d'exprimer le changement opéré dans l'âme. Ce sont aussi 
des symboles qui, par leur sens spirituel et leur solennité, doi- 
vent exciter la foi et la dévotion des fidèles. 

Les théologiens conviennent que les cérémonies n'appartiennent 
pas à la substance du sacrement, et que leur suppression ne sau- 
rait atteindre la validité du baptême ; mais ils enseignent en 
même temps qu'il n'est point permis de le conférer sans ces céré- 
monies, à moins d'un cas de nécessité. 

Au XYP siècle, des missionnaires des Indes ont cru pouvoir sup- 
primer les cérémonies dans les baptêmes collectifs qu'ils admi- 
nistraient à de nombreuses foules subitement converties ; auXVlI% 
quelques missionnaires de la Chine et du '""onkin retranchaient cer- 
tains rites, comme l'insalivation et les onctions, dans le baptême 
des femmes, pour ne point porter ombrag:- aux susceptibilités qui 
régnent dans l'extième Orient. Mais les congrégatiiuis romaines 
n'ont jamais appronvé ces retranchements; à toutes les questions 
qui leur ont été posées à cet égard, elles ont invariai)lement ré- 
pondu qu'il n'est point permis d'omettre aucune des cérémonies 
prescrites par le Rituel. 

Des écrivains protestants ou rationalistes ont fait remarquer que 



DK l'aD.MINISTUATION DU B.\ l'T ÊMÎ:: J 09 

certains rites baptismaux ont été empruntés aux Pélasges, aux 
Egyptiens, aux Perses, aux Indiens, aux Grecs, aux Juifs ou à la 
philosophie platonicienne. Ailleurs nous examinerons es assertions 
en parlant des purifications d''s Gentils. Nous nous bornerons ici à 
dire que ces analogies qu'il serait puéril de nier, mr.is qn"il faut se 
garder d'exagérer, s'expliquent par la nature des choses, par l'uni- 
versalité du symltolisme et par l'unité d(>s lois primitives. L'Eglise 
a fait passer dans l'ordre moral chrétien des institutions purement 
humaines et des rites généralement admis; bien souvent elle n'a 
fait que restituer à leur première destination des cérémonies pro- 
fanées par les païens, et pratiquées antérieurement par les adora- 
teurs du vrai Dieu. 

Il est un certain nombre de ces rites baptismaux dont il est im- 
possible de préciser l'origine et dont l'institution doit remonter aux 
temps apostoliijues. Le Nouveau-Testament, il est vrai, n'en a rien 
dii; mais Jésus-Christ, outre son enseignement public qui procédait 
surtout par paraboles, avait un eiiseignement secret qu'il réservait 
à ses disciples et qui ne fut répandu qu'après sa mort. Il ne serait 
donc pas raisonnable de prétendre que telle ou telle institution 
n'appartient pas aux temps évangéliques par cette seule raison qu'il 
n'en est pas question dans les Evangiles. C'est la tradition qui seule 
a transmis ces enseignements d'abord secrets, et l'on ne saurait nier 
que les Pères des premiers siècles n'aient l'autorité nécessaire pour 
affirmer ces traditions. Leur silence même ne saurait être invoqué 
comme une preuve de la date plus récente de certaines cérémonies, 
car aucun d'eux n'a doimé un rituel complet du baptême ni des autres 
sacrements. La loi du secret leur faisait d'ailleurs un devoir de ne 
point trop divulguer les particularités des mystères; ce ne fut 
qu'au 1V° siècle qu'on se relâcha de cette sévère discipline. Les 
Constitutions apostoliques sont l'ouvrage qui nous fournit le plus de 
décrets sur les cérémonies sacramentelles ; le compilateur de ce 
recueil paraît avoir vécu à la fin du IV siècle; mais p:îr là mémo 
qu'à cette époque on alUibuait cette œuvre à saint Clément, disci- 
ple et successeur de saint Pierre, c'est qu'on était persuadé que les 
rites prescrits dans ces Constitutions remontaient aux temps apos- 
toliques : or, la croyance de cette époque et l'attestation de plu- 
sieurs pères des IV% Y" et YP siècles sur l'aposlolicité de diverses 



no HE l'administration du baptême 

cérémonies baptismales, nous semblent des témoignages autrement 
concluants que les liypotbèses des écrivains protestants, unique- 
ment basées sur Tabsence de renseignements liturgiques, absence 
qui s'explique, nous ne saurions trop le répéter, par la discipline 
de Tarcane. Les témoignages de la Hiérarcliie auraient une valeur 
décisive, si Ton était d'accord sur l'authenticité de cette œuvre capi- 
tale; mais ils ne peuvent être invoqués que par ceux qui reconnais- 
sent là un écrit de S. Denis l'Aréopagite et non pas une œuvre ano- 
nyme du Y^ ou du YI* siècle. Quoi qu'il en soit, il restera toujours 
difficile d'expliquer comment certains rites auraient été si univer- 
sellement en usage aux III'^ et lY" siècles, s'ils n'avaient eu pour 
auteurs les fondateurs mêmes du Christianisme. 

Le devoir d'un critique impartial est de rechercher Tépoque la 
plus ancienne où il est parlé de telle ou telle cérémonie ; mais il 
ne doit pas en conclure qu'elle n'est pas antérieure à ce siècle, à 
moins que des textes incontestables ne précisent l'auteur ou la date 
de cette institution. 

C'est pour n'avoir point suivi ces règles d'une sage critique, que 
la plupart des communions protestantes rejettent presque toutes 
les cérémonies baptismales que Luther traitait à'incantatmis magi- 
ques, que Calvin répudiait en disant : Je retiens mon baptême, mais 
je r&nonce le cJirême, et que Pierrre Yiret surtout ' a si violemment 
attaquées. 

Nous allons étudier successivement toutes les cérémonies baptis- 
males, dont les principales ont été exprimées au Moyen-Age par 
ces trois vers scholastiques : 

Sal, oleum, chrisma, cereus, cJirismata, saliva, 

Flutus, vii'tutem baptismi ista figurant . 

Hœc cum palrinis non mutant esse, sed ornant. 

Comme dans toutes les initiations antiques^ on peut distinguer 
trois parties distinctes dans l'administralion du baptême : l'épreuve 
ou la préparation ; le sacrement ou le signe extérieur ; l'initiation 
ou les mystères. Dans un premier chapitre, nous nous occuperons 
des rites, des cérémonies et des coutumes qui précèdent ou précé- 

' De adulterato baj^tismi sacramenlo. 



DE l'administration DU BAPTÊME Hl 

daient jadis l'administration du baptême ; le second chapitre sera 
consacré aux cérémonies et coutumes qui accompagnent ou accom- 
pagnaient jadis l'administration du baptême ; le troisième, à celles 
qui le suivent ou le suivaient autrefois. Enfin, trois chapitres com- 
plémentaires seront consacrés aux repas de baptême, aux rites spé- 
ciaux motivés par la condition du catéchumène ou la qualité du 
ministre, et aux cérémonies suppléées. 



CHAPITRE I. 

RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES QUI PRÉCÈDENT OU PRÉCÉDAIENT JADIS 
l'administration DU BAPTÊME. 

Nous n'avons pas à revenir sur la préparation éloignée au bap- 
tême, puisque nous avons épuisé ce sujet en parlant du catéchu- 
ménat. Mais nous avons réservé pour ce chapitre et le suivant des 
détails plus circonstanciés sur les rites qui, pratiqués la plupart dans 
les épreuves du catéchuménat, n'en étaient pas moins renouvelés le 
jour même du baptême. 

Avant d'entrer en matière, il nous paraît utile de signaler quel- 
ques rites préparatoires des temps modernes,, concernant soit l'en- 
fant, soit le ministre. 

Depuis un temps fort reculé, les Coptes, quelques jours avant le 
baptême, circoncisent les enfants mâles, sans prétendre toutefois 
que ce rite préliminaire soit nécessaire. Cette cérémonie, qui n'a 
rien de religieux et qu'ils prétendent pourtant tenir d'Ismaël, s'accom- 
plit à la maison ou dans les bains publics. Les Abyssins circoncisent 
les garçons et les filles entre le troisième et le huitième jour de la 
naissance, non pas, disent-ils, pour suivre une coutume judaïque, 
mais pour se conformer à un vieil usage national. Les Nestoriens 
de la Chaldée, unis à l'Eglise romaine, n'ont abandonné cette pra- 
tique que depuis qu'elle leur a été interdite par un décret de l'inqui- 
sition en 1637 '. 

En Grèce et en Russie, le baptême est toujours précédé de la 

1 Assemani, Bibl. orient., t. III, part. I, p. 303. 



H2 ih: l'administration du baptkmr 

cérémonie qu'on appelle le scellement des enfcmts. Le jour delà 
naissance, ou parfois le huitième jour, le prêtre se re d à la maison 
du nouveau-né et lui fait un signe de croix sur le front, la l)ouche 
et l'estomac, en prononçant la prière suivante : « Seigneur, nous 
vous prions de vouloir bien répandre vos lumières sur votre servi- 
teur et de sceller dans son cœur et dans son âme la croix de votre 
Fils unique, atin qu'il renonce aux vanités de ce monde, qu'il évite 
les embûches de l'ennemi et qu'il exécute vos commandements. 
Confirmez-le, Seigneur, en voire nom, et veuillez l'unir à la sainte 
Église, lorsque vous le jugerez à propos. Rendez-le parfait dans vos 
mystères adorables, afin que, vivant d'une manière conforme a votre 
volonté, il puisse obtenir, avec vos élus, le royaume de la béati- 
tude éternelle. » 

Parmi les rites superstitieux, dérivésde l'antiquité païenne, qui 
précèdent le baptême, rien n'est plus singulier que le souper des 
Parques ou des Mires, que l'on pratique encore aujourd'hui dans 
diverses contrées de la Grèce et surtout dans les îles. Trois ou cinq 
jours après la naissance de l'enfant, on le présente à la visite des 
trois fées, pour qu'elles lui soienltoujours favorables. C'estmoinsune 
croyance populaire qu'une cérémonie traditionnelle à laquelle les 
mères ne songent pas à se soustraire. « Trois jours après la nais- 
sance de l'enfant, dit ^[. Bezolles \ on prépare une table pour les 
trois demoiselles, dans la chambre ornée avec le plus de soin et 
d'élégance ; sur la table, une nappe bien blanche, puis un pot ou 
un verre de confitures, des cuillers, la Ijague de la mère et quelques 
pièces de monnaie du père. Ces préparatifs se font le soir; le repas 
reste servi toute la nuit. On n'a pas oublié-de placer à un des coins 
de la table un petit vase de miel, dans lequel on a mis trois aman- 
des dépouillées. .Le lendemain, la mère appelle trois petits garçons 
et o: leur distribue les amandes. Elle est persuadée qu'en faisant 
ainsi, à ses prochaines couches elle aura un enfant màlc. L'enfant 
dort dans son berceau que l'on a placé près de la table des Mires. 
J'ai demandé si (luelquofois on avait trouvé le lendemain delà visite 
des Mires, la confiture ou le miel entamé ou les amandes rongées : 
Jamais, m'a-t-on répondu ; et l'on se mit à rire. » 

' Science des religions, p. 164. 



DE l'administration DU BAPTÊME H3 

Le prêtre qui va administrer solennellement le baptême doit 
prendre quelques soins préliminaires. Les rituels lui recommandent 
de préparer : le vase de l'huiledescatéchumèneset du saint chrême ; 
le petit vase contenant du sel bénit; le vase avec lequel il doit ver- 
ser l'eau baptismale ; le bassin où devra tomber cette eau en décou- 
lant de la tête de l'enfant ; du coton ou des étoupes pour l'essuyer ; 
une aiguière pour se laver les mains ; une serviette pour se les 
essuyer; le chrémeau; le cierge; le rituel. Ce livre liturgique, con- 
tenant tout ce qui est relatif à l'administration des sacrements, 
s'appelait au Moyen-Age Manuel sacerdotal] il était parfois rem- 
placé par un livre spécial, un Ordo baptismal^ dont les éditions 
diocésaines, imprimées aux XV et XVI^' siècles, sont aujourd'hui 
devenues fort rares. 

Les ritue s prescrivent aussi au prêtre de se laver les mains, 
de se revêtir durochet et de l'étole violette, et, quand le temps le 
permet, de se mettre à genoux et de demander à Dieu la grâce 
d'accomplir saintement ses fonctions. Tantôt on lui recommande de 
réciter dans ce but le Veni creator ; tantôt, comme fait le Riluel 
romain, de dire les psaumes vin, xxviii et xli suivis de plusieurs 
oraisons ; tantôt de réciter une prière spéciale formulée, en termes 
différents, dans un certain nombre d'anciens rituels '. 

ARTICLE I. 

Station à la porte de l église. 

De même que, pour les cérémonies préparatoires, le catéchumène 
s'arrêtait au seuil du baptistère, ainsi l'enfant pour qui on sollicite 
le baptême s'arrête à la porte septentrionale, sous l'enfoncement 
du portail, dont l'obscurité est en harmonie avec la nuit de son 
âme. Cet enfant, encore sous la puissance du démon, n'a pas le 
droit d'entrer dans l'assemblée des fidèles, avant d'avoir été puri- 
fié par les exorcismes. Celte station doit rappeler aux fidèles que le 
péché d'Adam a exclu l'homme du paradis terrestre, et que le Ciel, 
figuré par l'éghse, reste fermé à ceux qui n'ont point été régénérés. 

' Nomocanon syrien ; Rituels de Mantoue (1558 et 1595), de Côme (1557)) etc. 
II* série, tome XI. 8 



114 DE l'administration DU BAPTÊMl:: 

Dès le V1I« siècle, alors que l'on commença à baptiser dans beau- 
coup d'églises paroissiales, on les munit, soit d'un porche ménagé 
sous le clocher, soit d'un simple auvent construit en bois et enca- 
drant la porte d'entrée. C'est là que se faisaient les exorcismes pré- 
liminaires du baptême : aussi ce lieu était-il considéré comme par- 
ticipant à la sainteté de l'église, et c'est pour cela que beaucoup de 
conciles ont interdit de s'y livrer au commerce, même à celui des 
objets religieux '. Au XVI^ siècle, on respectait encore ces annexes 
extérieures, détruites depuis en si grand nombre, et les statuts de 
divers diocèses ordonnent que « les porches des églises seront soi- 
gneusement conservés pour y faire les anciennes cérémonies qui 
concernent les catéchumènes et les pénitents ^» La destruction de ces 
abris protecteurs a dû contribuer à laisser introduire dans l'église le 
cortège baptismal^ pour le prémunir du froid^, du soleil, du vent et 
de la pluie, et cette tolérance, peu à peu, aura gagné même les 
églises munies de porche ou d'auvent. Quelques rituels continuè- 
rent à maintenir la prescription purement et simplement, d'autres 
admirent des exceptions pour les cas de nécessité ; d'autres enfin ^ 
permirent d'introduire tout d'abord l'enfant dans l'église, dans un 
endroit voisin dss fonts : « C'est moins la violation de la rubrique, 
disent les Conférences du diocèse d'Amiens % qu'une interprétation 
bénigne, motivée par de graves raisons. » Dans plusieurs grandes 
églises, comme à la cathédrale de Versailles, il y a une chapelle 
spéciale consacrée aux préliminaires du baptême. A Rome, c'est 
dans une sacristie de Saint-Jean de Latran que, la veille de Pâques, 
ont lieu les prières préparatoires et les exorcismes. 

La station à la porte de l'église a disparu à peu près partout en 
Grèce ; elle s'est maintenue en Arménie et dans quelques autres 
contrées de l'Orient, En Russie, le pope reçoit l'enfant à la porte du 
temple et bénit le pari'ain et la marraine en leur disant : Que le 
Seigneur protège votre entrée et votre sortie ! 

' Conciles .i'Arles de Tours, do Gênes, de Milan, de Bourges; synodes d'Excs- 
ter, d'.\let. d'-. Nnples, de Plaisance, d'Osmo, de Vilerbe, de Catane, de Padoue, 
de Cahors, de Beauvais, etc. 

'^ Statuts du diocèse de Noyon (IG73). 

3 Rituels de Matines, de I3iuges, de- GanJ, de Cambrai, etc. 

* Couiple-rendu de 1866, p. 39. 



DE l'administration DU DAPTÊME H6 

ARTICLE II. 

Interrogatiojis prélimiîiaires. 

En étudiant successivement chacun des rites du baptême, nous 
exposerons dabord le formulaire et l'usage de l'Eglise romaine et de 
l'Eglise grecque; nous indiquerons le sens de la cérémonie, son 
antiquité et les témoignages que lui rend la tradition; nous signa- 
lerons ensuite les variantes de coutumes qu'on rencontre au Moyen- 
Age et dans les temps modernes, dans les églises d'Occident et 
d'Orient. Quand il y aura lieu, nous noterons les controverses des 
théologiens sur des matières contestées et, enfin, nous recueillerons 
les opinions et les usages des communions dissidentes. 

D'après Tordre baptismal du Rituel romain, le prêtre, placé sur 
le seuil de la porte occidentale, adresse à l'enfant les questions sui- 
vantes, auxquelles le parrain répond pour lui : 

Le prèt7'e : N., que demandez-vous à l'Église de Dieu ? 
Le parrain : La foi. 

Le prêtre : La foi, que vous procure-t-elle ? 
Le parrain : La vie éternelle. 

Le prêtre: Si donc vous voulez entrer dans la vie, observez ces 
commandements : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout 
votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit, et votre pro- 
chain comme vous-même. 

Cette demande de la foi qui produit la vie éternelle a été sup- 
primée par beaucoup de rituels des deux derniers siècles, et 
Gibert ' les approuve sous ce prétexte que Dieu seul peut don- 
ner la foi; mais il y a deux sortes de foi : la foi intérieure, qui 
est en effet un pur don de Dieu, et la foi extérieure dont parle 
S. Paul — ftdes ex auditu — qui nous est communiquée par 
l'Église, dépositaire de toutes les vérités du salut. D'ailleurs, le 
mot fides peut ici s'entendre du sacrement de la foi et de la grâce 
sanctifiante. 

Ces interrogations préliminaires sont un souvenir de l'ancienne 

• Consultai, canon., t. II, \). 321. 



116 DE l'administration du baptême 

discipline. S. Denis l'Aréopagite nous dit ' que celui qui voulait 
être baptisé cherchait d'abord un parrain, se faisait présenter par 
lui à l'évêque qui formulait alors cette question : Que demandez- 
vous? Le candidat, abjurant son infidélité, témoignait le désir de 
participer aux divins mystères, et l'évèquo faisait inscrire son nom 
avec celui du parrain dans la liste des catéchumènes. 

Les interrogations actuelles du Rituel romain se retrouvent en 
substance dans les Pontificaux des IV^, Y^ et VI*^ siècles de Rome, de 
Constantinople, d'Aix, etc. Elles ont une forme toute différente dans 
l'antique liturgie ambroisienne conservée jusqu'à nos jours : 

Le prêtre : Qui offre cet enfant ? 

Le parrain : C'est moi. 

Le prêtre : Que veut-il devenir? 

Le parrain : Chrétien . 

Le prêtre : Le mérite-t-il en considération de ses parents ? 

Le parrain : Il le mérite. 

L'enfant ne pouvant rien promettre par lui-même, on considère 
^ du moins la piété de ses parents comme le gage d'une bonne édu- 
cation chrétienne. C'est encore là un vestige de l'ancienne discipline 
qui prescrivait à l'évêque de s'informer des mœurs et de la foi de 
celui qui présentait à l'Église un nouveau candidat. 

A Soissons, au XIII" siècle, le prêtre ne demandait le nom de 
l'enfant qu'après l'insalivation et il lui disait alors : N..., entre dans 
l'Eglise de Dieu. Cette question spéciale sur le nom est formulée 
dans les rituels du XV" siècle : nous lisons dans celui de Paris, 
daté de 1497 : 

Le prêtre : Que Dieu vous a donné ? 

Les parents : Un fils. 

Le prêtre : Que demande-t-il? 

Les pareîits : Baptême. 

Le prêtre : Comment aura-t-il nom ? 

Les parrains : N... 

Ainsi le curé, dans ses premières interrogations, s'adressait aux 
parents, ou du moins à ceux qui le représentaient ; mais c'étaient 
les parrains qui devaient donner le nom de baptême. 

* Hierarch. eccL, c. I. 



DE l'administration DU BAPTÊME H7 

Les interrogations se multiplièrent au XVII* siècle. Voici celles 
qu'on trouve dans la plupart des rituels français : 

D. Quel enfant présentez-vous à l'église? 

R. Un garçon (ou une fille). 

D. Est-il de cette paroisse? 

R. Oui, Monsieur. 

D. N'a-t-on pas ondoyé cet enfant? 

R. Non, Monsieur. 

D. Eles-vous le parrain et la marraine ? 

R. Oui, Monsieur. 

D. Voulez-vous vivre et mourir dans la foi de l'Eglise catholique, 
apostolique et romaine? 

R. Oui, Monsieur, moyennant la grâce de Dieu. 

D. Quel nom donnez-vous à cet enfant? 

R. N... 

A Alexaîio, tous les enfants qui accompagnaient le cortège baptis- 
mal répondaient, au seuil de l'église, en même temps que les par- 
rains, à l'interrogatoire du prêtre. Un statut synodal de l'évêque 
d'Alexano proscrivit cette coutume, prétendant que ces réponses 
extra-liturgiques faisaient contracter un empêchement prohibant ; 
mais ce synode tout entier fut annulé par la sacrée Congrégation du 
Concile '. 

Pour maintenir l'uniformité dans la liturgie et surtout dans l'ad- 
ministration des sacrements, l'Eglise romaine a toujours exclu les 
langues vulgaires ; elle conserve l'usage du latin comme les Grecs 
conservent la langue de S. Chrysostome, comme les Jacobites et les 
Nestoriens gardent leur ancien syriaque, comme les Coptes gardent la 
langue antique de leurs ancêtres. En Espagne, en Portugal, en Italie 
où le latin est à demi compris du populaire, on l'a toujours employé 
pour les interrogations préliminaires du baptême ; mais il n'en est 
pas de même en France, en Belgique et en Allemagne. Déjà au 
Vllte siècle, S. Boniface, évêque de Mayence, recommandait de 
s'adresser aux catéchumènes dans leur langue maternelle ". Depuis 
le XVIl<î siècle, presque tous les rituels de France, de Belgique 

' Analect. jur. pontife VIII» série, p. 1731. 
'D'Achéry, Spicil, t. IX, n. 11. 



118 DE l'administration du baptême 

d'Allemagne, de Pologne formulent les interrogations, soit unique- 
ment dans la langue vulgaire, soit tout à la fois en latin et en lan- 
gue vulgaire '. Le patois lui-même n'est pas exclu quand il domine 
dans un diocèse ^ Dans les contrées où se parlent divers idiomes, 
on en laisse le choix : ainsi, le Rituel polonais de Péterkau (1847) 
donne les interrogations de l'arrivée, de la renonciation et de la pro- 
fession de foi, en polonais, en allemand, en français et en lithua- 
nien. Quant aux protestants, ils se font une loi, en Angleterre, en 
Suède, en Danemark, en Suisse, en Allemagne, de n'employer que 
la langue vulgaire; il y a même eu des protestants américains qui 
ont prétendu que notre baptême est nul, parce que nous l'adminis- 
trons en latin. 

Il n'est pas fait mention, dans le Rituel romain, de l'emploi de 
la langue vulgaire, pour les interrogations faites aux parrains et 
pour leurs réponses. L'absence d'interdiction formelle a fait supposer 
qu'on pouvait, sur ce point, suivre la tradition diocésaine, à cause 
de l'avantage de faire bien comprendre aux parrains les engage- 
ments qu'ils prennent. Lorsque la Congrégation des rites a été inter- 
rogée à ce sujet, elle a toujours répondu que, quant aux interroga- 
tions qui précèdent ou suivent l'ordre du baptême et qui ne sont 
point formulées dans le Rituel, on devait les faire en langue vul- 
gaire, mais que toutes les interrogations formulées dans le Rituel 
devaient être faites en latin, sans même y ajouter une traduc- 
tion ^ 

Dans le rite éthiopien du X*' siècle, la question relative au nom de 
l'enfant est précédée de l'encensement des parrains et de la récita- 
tion du psaume Mise' ère mei'\ En Arménie, à cette question : Que 
demande cet enfant ? Le parrain répond : « Il demande la foi, 
l'espérance, la charité et le baptême ; il demande à être purifié du 
péché originel et à servir Dieu'\ » 

' Rituels de Salzbourg (1G40), de Raiisbonne ll602:, de Bourges 1.1715), du 
Mans (1775), de Liège (1782), d'Angers (1828), de Munich (1810), d'Amiens (I8»5j, 
de Bavière (1851), etc. 

- Pastoral de Saint-Omer (154 il. 

■' 21 déc. 1819; 12 août 18j'», 12 sept. 1857; 31 août 18(J7. 

■• Patrol. lai., t. 138, col. 930. 

•^ J. Assemani. Cod. (ifurg., 1. I, c. IV, p. 208. 



DE l'administration DU BATTÉME 119 

Dans la liturgie des églises réformées, Tinferrogatoire se horne à 
cette questoti : Vous présentez cet enfant pour qu'il soit baptisé? 
A quoi le parrain répond : Oui. Dans le rit anglican, la question est 
celle-ci : Cet enfant a-t-il déjà été baptisé ou non? Chez les Menno- 
nites, le ministre demande à l'adulte s'il veutêtre baptisé, et celui-ci 
doit répondre par une simple inclination de tête '. 

ARTICLE III. 

Exhortation préliminaire. 

Un grand nombre de rituels anciens et modernes contiennent, 
immédiatement après l'interrogUoire, une courte exhortation 
adressée aux parrains et aux parents. Dans les circonstances les 
plus solennelles, surtout en Allemagne, la lecture de cette allocu- 
tion, qui n'a rien d'obligatoire, est remplacée par un discours à 
toute l'assistance où sont expliqués non seulement les devoirs des 
parrains, mais aussi parfois les mystères et les cérémonies du 
sacrement qui va être administré. Ces instructions sont comme un 
écho des catéchèses que l'évêque ou un catéchiste adressait jadis à 
ceux qui allaient être régénérés et dont nous trouvons un si 
éloquent modèle dans les Invitationes al fontem de S. Zenon. 

Le désir d'instruire les fidèles sur le sens des cérémonies a motivé 
une ordonnance de Mgr do Quelen, en date du 15 août 1838. par 
laquelle il est prescrit aux curés du diocèse de Paris de faire distri- 
buer gratuitement aux parrains et aux parents, avant le baptême, 
de petites feuilles d'avis contenant une courte et substantielle 
instruction sur les rites sacramentels. 

Dans la liturgie anglicane, il y a une exhortation aux parrains et 
aux assistants, avant et après le baptême. Dans les églises luthé- 
riennes, la cérémonie s'ouvre par une instruction sur le péché 
originel et la nécessité du baptême. Chez les calvinistes, le ministre, 
du haut de la chaire, adresse une allocution aux assistants. En 1614 
le synode de Tonneins déclarait encore, conformément à tous les 
synodes français précédents, qu'il n'est point permis de baptiser 

' J. Hayward, The religions creeds. 



120 DE l'administration du baptême 

sans faire précéder ce ministère par la prédication, en raison de ces 
paroles de Jésus-Christ : «Enseignez et baptisez. » Mais le synode de 
Castres en 1626 et surtout celui de Charenton en 1631 déclarèrent 
que cette prédication n'était pas nécessairement liée à la céré- 
monie du baptême. 

ARTICLE IV. 

Exsufflation. 

On appelle indifféremment exsufflation ou insufflation, l'acte par 
lequel le prêtre souffle doucement, par trois fois, sur la face de l'en- 
fant, en disant : Sors de lui {ou délie) esprit immonde, et fais place 
à l" Esprit-Saint Paraclet. Nous préférons la première expression 
parce que, dans la langue liturgique du Moyen-Age, l'exsufflation 
est le souffle de l'exorcisme qui se fait en rapprochant les lèvres, 
comme lorsqu'on veut éteindre une lumière; l'insufflation, au con- 
traire, se produit en poussant l'haleine, la bouche tout ouverte, 
comme quand on veut échauffer ses mains. En général, l'exsuffla- 
tion est un signe d'hostilité et l'insufflation un signe de bénédiction. 
« On souffle, dit Hugues de Saint-Victor ' non sur la créature de Dieu 
en elle-même, mais sur le démon qui tient en esclavage l'âme 
souillée du catéchumène. On l'éloigné ainsi par la vertu du Saint- 
Esprit que figure ce souffle. La puissance n'est point entièrement 
anéantie, mais elle est diminuée par une cérémonie qu'il a en hor- 
reur. » Le souffle du vent chasse les tempêtes, les nuages, les 
odeurs méphitiques; de même le souffle de l'Esprit-Saint, qui est 
le souffle par excellence, chasse l'esprit des ténèbres, comme jadis 
le souffle que le Seigneur envoya pendant le déluge fit rentrer les 
eaux dans leur abîme. S. Augustin remarque ' que cette cérémonie 
emporte une idée de mépris pour le démon, parce quelle provient 
de la coutume où étaient les anciens de souffler sur une personne 
. dont on voulait se moquer. 

Dans le rite latin, l'exsufflation ne s'est jamais faite que sur la 

' De suo'am., 1. I, c. 18. 
- ApoL, 1. VI, c. -^l. 



DE l'administration DU BAPTÊME 121 

figure. Chez les Grecs, c'était jadis sur la face et les oreilles ' ; 
aujourd'hui le prêtre souffle sur la bouche de l'enfant, sur son front 
et sur sa poitrine, en faisant précéder et suivre cet acte de nom- 
breuses prières d'exorcisme. On pourra juger de leur poétique 
énergie par le fragment suivant : « Le Seigneur t'adjure, ô diable! 
Lui qui est descendu naître dans le monde et poser sa tente parmi 
les hommes, afin de détruire la tyrannie et de délivrer les hommes; 
Lui qui sur la croix a triomphé des puissances ennemies, au moment 
où le soleil ne donnait plus sa lumière, que la terre tremblait, que 
les tombeaux s'ouvraient et que les corps des saints se levaient ; 
Lui qui a délivré la mort par sa mort et a condamné celui qui avait 
la puissance de la mort, c'est-à-dire toi, ô diable ! Je t'adjure par 
le Dieu qui a dressé l'arbre de vie et a commandé au Chérub et à 
l'épée flamboyante chargée de le garder ; sois écrasé de honte et 
éloigne-toi. Car jo t'adjure par Celui qui a marché, comme sur la 
terre ferme, sur le dos de la mer et a fait taire la fureur des vents. 
Celui dont le regard dessèche les abîmes et dont la menace fait 
enfanter les montagnes. C'est Lui, en effet, qui te commande main- 
tenant par notre bouche, sois terrifié ; sors et laisse cette créature 
et ne reviens pas ; ne te cache pas en elle, ne vas pus à sa ren- 
contre, ni pour lui faire violence, ni pour lui nuire, soit dans le 
jour, ou le matin ou à raidi. Mais va-t-en dans ton enfer, jusqu'au 
grand jour préparé du jugement dernier. Crains Dieu qui est assis 
sur les Chérubins et qui contemple les abîmes; qui fait trembler les 
Anges, Archanges, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances, 
Vertus, Chérubins aux yeux sans nombre. Séraphins aux six ailes. 
Le ciel tremble devant Lui, et la terre et la mer et tout ce qu'ils ren- 
ferment. Sors et éloigne-toi de celte recrue nouvellement scellée du 
Christ notre Dieu. Oui, je t'adjure au nom de Celui qui se promène 
sur les aîles des vents, qui a choisi des esprits pour ses ambassa- 
deurs et un feu flamboyant pour ses ministres ; sors et éloigne-toi 
de cette créature avec toute ta puissance et avec tes anges. Car est 
glorifié le nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, maintenant et 
toujours et dans les siècles des siècles. Amen. » 
Toute la tradition chrétienne est unanime à considérer l'exsuffla- 

' Concil. I Constant, can. 7. 



122 DE l'administration du baptême 

tion comme un exorcisme en action qui chasse le démon aussi effi- 
cacement du corps et de l'âme du catéchumène que Jésus-Christ le 
chassait, par un commandement souverain, du corps et de l'âme 
des possédés. S. Augustin ' atteste l'antiquité de ce rite et le consi- 
dère comme l'indispensable assaut quil convient de livrer au 
démon avant d'achever sa défaite dans Teau sainte de la régénéra- 
tion. L'exsufflation était si généralement regardée comme une 
arme invincible contre le démon, que l'hérétique Julien, adversaire 
du dogme du péché originel et par conséquent du baptême, n'osa 
point s'élever contre l'exsufflation, craignant sans doute, dit 
S. Augustin ", de se faire chasser du monde entier s'il venait à con- 
tredire ce merveilleux souffle de l'Epouse de Jésus-Christ, qui 
anéantit dans l'àme de ses enfants les forces du parti ennemi. 

L'exsufflation était en usage non seulement dans les rites préli- 
minaires du baptême, mais aussi dans les pratiques privées de la 
piété, comme nous l'apprennent S. Irénée' etTeituUien. Ce dernier, 
pour détourner les femmes chrétiennes de se marier avec un infi- 
dèle, leur dit* : « Réussirez-vous à vous cacher lorsque vous ferez 
sur votre lit et sur votre corps des signes de croix, lorsque vous 
soufflerez pour chasser l'esprit impur, lorsque vous vous lèverez la 
nuit pour prier? Votre mari ne s'imaginera-t-il pas alors que vous 
pratiquez quelque opération magique? » Ces exsufflations ont pu, 
en efTet, contribuer à faire accuser les chrétiens de pratiquer la 
magie ; car les sorcières thessaliennes, au temps de la République, 
et les faiseurs de prestiges, au III^ siècle, opéraient par le souffle 
leurs prétendus enchantements ^ 

Un certain nombre d'anciens Rituels français ont quelque peu 
modifié la formule romaine d'exsufflalion^ Toutes les communions 
prolestantes ont supprimé cette cérémonie. 

' De symhol. ad ci'Pch., 1 [ ; de eccles, dogmut.; de nupt. et conpisc., 1. II. 

* Contra Jiiliati , I. VI, c. "2. 
' Lib. 1. c. XIII, §4. 

* Lib. II ad ujcnr., r. 5. 

* Le Bhint, R cherches aur Vuccw^ation de macj'^e contre les premiers chrétiens, 
dans les Mém des unt. de France, IV» série, t. I, p. 24. 

' "Voici la formule la plus usitée : Recède, diaOole, ub hue imagine Dei, et da 
locum S/nritui snrrcto Pnraclefo. 



DE l'administration DU BAPTÊME 123 

ARTICLE V. 

Les signes de croix. 

Le prêtre fait avec le pouce un signe de croix sur le front et la 
poitrine de l'enfant, en disant : ('Recevez le signe delà croix, tant 
sur le front -[- que sur le cœur f , prenez la foi des préceptes célestes 
et soyez tel par votre conduite, que dès ce moment vous puissiez 
être le temple de Dieu. » Il ajoute ensuite cette oraison : « Sei- 
gneur, exaucez, dans votre clémence, les prières que nous vous 
adressons, et, par votre vertu, gardez perpétuellement cet élu mar- 
qué du sceau de la croix du Sauveur, afin que, conservant les ensei- 
gnements divins, il soit digne de parvenir, par l'observance de vos 
commandements, à la grâce de la régénération. » 

Nous avons vu que c'est par un signe de croix qu'on était fait 
catéchumène. C'est là l'origine immédiate de la cérémonie que nous 
venons d'indiquer. Mais quelle est l'origine primitive du signe du 
chrétien ? Plusieurs écrivains lui donnent une antiquité très reculée. 
« Il est inflniment remarquable, dit Gretzer ', que dès l'origine du 
monde, Dieu ait voulu tenir constamment la figure de la croix sous 
les yeux du genre humain et ait organisé les choses de manière que 
l'homme ne put presque rien faire sans l'intervention du signe de 
la croix. » Mgr Gaume ^ abonde en ce sens et veut démontrer que 
le signe de la croix existait, sous une forme plus ou moins élémen- 
taire, chez les juifs et chez les païens, et qu'il aurait eu chez eux 
une signification réelle, une valeur considérable, quoique plus ou 
moins mystérieuse, suivant les lieux, les temps et les personnes. 
D'après l'opinion commune, le signe de la croix, que les chrétiens 
faisaient dans beaucoup de circonstances de la vie et que la liturgie 
employait dans tous ses rites, aurait été la figure de la croix sur 
laquelle mourut le Sauveur. Mais le signe dont on se sert dans l'ad- 
ministration des sacrements, se compose de quatre branches égales : 
comment peut-il représenter l'instrument de supplice du Sauveur 

' De cruce, 1. I, c. 52. 

' Le signe de la croix au XIX^ siècle. 



424 DE l'administration du baptême 

qui, selon les uns, était en forme de tau T, ou, selon les autres, en 
forme de croix latine, dite : immissa. M. le chanoine Duvin nous pa- 
raît avoirjeté un grand jour sur cette question, en étudiant tout à la 
fois les monuments iconographiques et les textes des premiers 
siècles. Le signe du chrétien a été d'abord le X, initiale du nom du 
Christ, XpiCTTOQ, signe qui, incliné transversalement, forme ce qu'on 
a appelé la croix grecque -H; et cette croix grecque, monogramme 
du Christ, placée sur une hampe, est devenue la croix latine. C'est 
avec ce nom du Christ, ce sceau (<7??«'r^), qu'on marquait le front des 
catéchumènes, qu'on se prémunissait des embûches du démon, 
qu'on témoignait sa foi, qu'on sanctifiait tous les actes de sa vie pri- 
vée '. Plus tard, on donna à ce signe une double signification, celle 
du nom du Christ et celle de la croix, et c'est cette dernière qui a 
fini par prédominer. 

Dans l'un et lautre sens, ce signe est un véritable exorcisme, 
comme l'ont proclamé tous les Tères. « La chair, dilTertullien *, est 
marquée de ce sceau, pour que l'âme soit prémunie. " « Nul bou- 
clier, dit S. Ephrem % n'est aussi puissant contre les traits de l'enne- 
mi. A la vue de ce signe, les puissances infernales, effrayées et trem- 
blantes_, prennent la fuite. » — « Portons sur nos fronts l'immortel 
étendard, s'écrie S. Cyrille * ; sa vue fait trembler les dénions. » 

Les lilurgistes du Moyen-Âge ajoutent que l'imposition du signe 
de croix, dans les préliminaires du baptême, a aussi pour but de 
montrer que ce sacrement tire sa vertu des mérites de la croix ; que 
le catéchumène va être soumis au joug de Jésus-Christ; qu'il devra 
supporter patiemment les croix et les souffrances de cette vie ; ils 
ajoutent que le signe est fait sur le front, pour nous apprendre à ne 
jamais rougir de l'Evangile; sur la poitrine, pour que notre cœur 
soit disposé à observer les commandements du divin Maître ^ 

* Tertull , 1. H ad uxor., c. 5; de coron., c. 3; Ainbros., devirg., 1 l; de 
myst., c. 3; Hieron., ep. 18 et 113; Basil., de Spirit. sanct., c. 27; Cyrill , cat., 
IV, n. 10; Eplir , devirt., c. 7; Chryso^t. Uoiu. 54 in Matth.; Aug., in ps. L, 
Athan., de inc. virb., n. 31. 

' De refurr. carn., c. 8. 
' De panopl. et pœnif. 

* Catech. XIIT. 

* Raban Maur, ].l de matif, deric,^ c. ■??. 



DE l'administration DU BAPTÊME 125 

Au Moyen-Age, le nombre des signes de croix n'était point par- 
tout le même. 11 n'y en a qu'un seul sur le front, dans la liturgie 
ambroisieune ; deux, sur le front et sur le cœur, dans la liturgie 
gallicane ; quatre, sur les yeux, les oreilles, les narines et le cœur, 
dans la liturgie gothique ; sept, sur le front, les yeux, les oreilles, 
les narines, la poitrine, les épaules et la bouche, dans divers Rituels 
d'Allemagne, de France et de Belgique. Les auteurs du Voyage 
littéraire de deux Bénédictins ' disent avoir vu à la cathédrale 
d'Auch un sacramentaire du XI^ siècle, où il était prescrit au 
prêtre, après les interrogations, de faire un signe de croix avec le 
pouce sur la main droite de l'enfant et de lui faire exécuter le signe 
de la croix de celte môme main droite, en disant : « Je te signe du 
signe de la sainte croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec ta 
propre main droite, afin qu'il te conserve et qu'il te protège contre 
les puissances ennemies et qu'obtenant la vie éternelle, tu vives 
dans les siècles des siècles. » 

Dans un certain nombre d'églises, le parrain et la marraine répé- 
taient, sur le front de l'enfant, le signe de la croix que le prêtre 
venait d'y tracer, en disant en même temps : In nomine Patris et 
Filii et Spiritus saiicti. Amen ^ 

Plusieurs Rituels du Moyen-Age et des temps modernes ^ accom- 
pagnent le signe de croix de ces paroles : « Je place le signe de la 
sainte croix du Sauveur Notre-Seigneur Jésus-Christ — sur ton 
front — sur ton cœur. » 

La cérémonie du signe de croix est marquée dans le Nomocanon 
syrien, dans les Rituels des Coptes, des Ethiopiens, des Nestoriens, 
des Maronites, etc. Ces derniers l'ont remplacée, au XVllIe siècle, 
par une triple insufflation sur le front en forme de croix *. 

Dans le rite grec, le scellement des enfants se faisant le huitième 
jour de la naissance, cette cérémonie n'est point renouvelée dans les 
exorcismes ; mais, plus tard, différents rites sont accompagnés du 
signe de croix que le prêtre fait avec le pouce, l'index et le médium. 

' Deuxième partie, p. 39. 

^ Patrol. lat., t. 105, col. 783; Alcuin, epiU. de hapt. 

•' Rituel de Névelon ^Xllle s.), publié par la Soc, archéol. de Soissons, p. 93; 
Rituel de Paris (1697). 
* Assemani, Cod. liturg., 1. II, c. 5, p« 315. 



126 DE l'administration nu baptême 

Les Rituels arméniens ne font pas mention du signe de croix. 
Ce rite, supprimé par les calvinistes, a été conservé parla plupart 
des luthériens Dans l'Eglise anglicane, le signe de la croix se fait, 
non pas avant le baptême, mais immédiatement après, quand le 
pasteur prononce ces paroles : « Nous recevons N. dans le sein de 
rEglise chrétienne et nous le signons du signe de la croix. «Les 
anglicans se sont trouvés gênés par les reproches des calvinistes, 
sur cet emploi d'une coutume papiste dans le baptême. Aussi le 
Prayer book contient il l'observation suivante : « Afin d'éloigner 
tout scrupule concernant l'usage du signe de la croix dans le bap- 
tême, on peut voir la vraie explication de cet usage et les justes 
raisons pour le conserver, dans le trentième canon publié pour la 
première fois en l'année 1604:. » Cet essai de justification fait dire 
avec raison à M'"*" Pittar, l'auteur (ÏUne protestante convertie au 
catholicisme : «C'eslbien étonnantqu'il ait fallu attendre l'heureuse 
époque de 1604, afin de donner, pour la première fois, au chrétien, 
une explication et une excuse de l'usage du signe de la croix, ce signe 
sacré de la rédemption du genre humain. » 

ARTICLE VI. 

Imposition de la main. 

Le prêtre étend la main droite sur la tête de l'enfant, en disant : 
« Dieu tout puissant et éternel, Père de Jésus-Christ Notre-Sei- 
gneur, daignez abaisser vos regards sur votre serviteur N... que 
vous avez daigné appeler aux premières leçons de la foi ; chassez 
tout aveuglement de son cœur; brisez tous les liens dont Satan le 
tenait enchaîné ; ouvrez-lui. Seigneur, la porte de votre amour ; 
que, pénétré du signe de votre sagesse, il soit garanti des miasmes 
infects des passions ; que, marchant à la douce ardeur de vos com- 
mandements, il vous serve avec joie dans votre Eglise, et qu'il fasse, 
de jour en jour, des progrès nouveaux. » 

Dans l'euchologe grec, l'imposition delà main, qui ouvre la céré- 
monie, est accompagnée de ces paroles : « En ton nom. Seigneur, 
et au nom de ton Eils unique et du Saint-Esprit, j'impose ma main 
sur ton serviteur, qui a été jugé digne de recourir à ton saint nom 



DE l'administration DU BAPTÊME 127 

et d'être protégé ou couvert partes ailes. Eloigne de lui cet antique 
égari^ment et remplis-le de la foi en toi, d'espérance et de charité, 
afin qu'il connaisse que tu es seul Dieu véritable, et ton fils unique 
Notre-Seigneur Jesus-Christ et ton Saint-Esprit. Accordt;-luide mar- 
cher dans tous les commandements et de garder ce qui te complaît, 
car l'homme qui fait cela vivra en cela. Ecris-le dans ton livre 
de vie et compte-le dans le bercail de ton héritage. Glorifie sur 
lui ton saint nom et celui de ton Fils bien-aimé Notre-Seigneur 
Jésus-Christ et de ton Esprit vivificateur. Que tes yeux soient tour- 
nés vers lui dans une éternelle miséricorde ; et tes oreilles, afin que 
tu entendes la voix de ses supplications; réjouis-le dans les œuvres 
de ses mains et dans tout ce qui lui appartient pour qu'il te confesse, 
adorant et glorifiant ton nom grand et élevé, et qu'il te loue éter- 
nellement tous les jours de sa vie, car toute puissance dans les 
cieux te chante, et c'est là ta gloire, ô Père, et celle de ton Fils et de 
ton Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des 
siècles. Amen. » 

Dans l'euchologe grec comme dans le Rituel romain, l'imposi- 
tion se fait avec une seule main, sans doute parce que Jésus, pour 
guérir les malades, se bornait souvent à les toucher d'une seule 
main qu'il étendait sur eux '. 

C'est aux Hébreux que l'Église a emprunté l'imposition des mains, 
en en conservant la plupart des significations. Chez le peuple de Dieu, 
elle conférait l'autorité, comme lorsque Moïse délégua une partie de 
ses pouvoirs à Josué ; elle appelait la bénédiction du ciel, comme 
lorsque le grand sacrificateur étendait les mains sur le peuple 
assemblé, pour faire descendre sur lui la force et la bonté d'en haut ; 
elle consacrait au Seigneur la victime des autels ; c'était aussi le 
geste symbolique qu'on employait pour l'expulsion mystérieuse du 
bouc émissaire. Les apôtres étendaient les mains, tantôt pour com- 
muniquer une partie de leurs pouvoirs, tantôt pour opérer des gué- 
risons miraculeuses -. Ananias imposa les mains à S. Paul avant 
de le baptiser. 

Ce rite devint bientôt le signe de l'admission au catéchuménat. 



1 Matth., \ni, 3. 

« Marc, VII, 32; Act. VI, 6; IX, 12; XIII, 3. 



128 DE l'administration du baptême 

On consacrait ainsi au Seigneur le candidat au baptême, on appe- 
lait sur lui les bénédictions du Ciel, on en prenait possession au 
nom de l'Eglise, et on paralysait en son âme les efforts du démon. 
(( Pour que lo Gentil, courbé sous le poids de ses péchés, dit 
S. Chrysologue' puisse s'élever vers le Ciel, il faut auparavant le 
délivrer du démon par l'imposition des mains, qui le met en fuite. » 
Ces raisons symboliques ont complètement échappé à Claude de 
Vert, qui prétend " que l'imposition des mains ne se fait que « pour 
spécifier le sujet, le déterminer, le fixer sensiblement, et, si l'on 
peut parler ainsi, l'individualiser >> . 

Dans un Rituel éthiopien du X® siècle, l'imposition des mains est 
précédée de prières nombreuses pour les malades, pour les voya- 
geurs, pour la paix, pour les évêques et le clergé, pour les catéchu- 
mènes, pour les défunts, etc. ^ 

Chez les Sociniens ou Antitrinitaire, l'imposition des mains est 
une cérémonie qui n'accompagne point le baptême, mais qui le pré- 
cède d'un bon nombre d'années, puisqu'elle se fait aux enfants 
nouveau-nés et que le baptême d'immersion ne se donne qu'aux 
adultes. Voici comment on procède à cette cérémonie : le porteur 
se rend au domicile du nouveau-né, et, après le chant d'un psaume 
et de diverses prières, il impose les mains à l'enfant en le nommant 
par son nom. Ensuite, il prie Dieu de rendre un jour cet enfant digne 
de recevoir le baptême. C'est une espèce de consécration à Dieu 
qui a surtout pour but de prendre possessiDn du nouveau-né au 
nom de l'Église, et un avertissement adressé aux parents de l'éle- 
ver de manière à le rendre digne de bien recevoir plus tard le sacre- 
ment de régénération \ 

L'imposition des mains est restée en usage dans les églises luthé- 
riennes. 

Les baptistes des six principes, répandus surtout dans les étals 
de Massachussets et de Rode-lsland, sont ainsi nommés parce qu'ils 
professent les six principes qui sont émis au chapitre VI de l'épître 
aux Hébreux : « C'est pourquoi, quittant les principes primordiaux 

1 Serm. 105. 

* Explicat. des cérém. de l'Église, t. I, ch. I, p. 41. 

3 Patr. lat., t. 138, col. 938. 

'• Wolkelius, De vera relig., 1. V, 



DE l'administration DU BAPTÊME 129 

de la doctrine du Christ, passons à ce qu'il y a de plus parfait, sans 
nous arrêter à jeter de nouveau le fondement du repentir des 
œuvres mortes et de la foi en Dieu, de la doctrine des baptêmes, de 
l'imposition des mains, de la résurrection des morts et du jugement 
éternel. » C'est en raison de ce passage qu'ils considèrent l'imposi- 
tion des mains après le baptême comme étant d'une nécessité 
absolue *. 

ARTICLE VII. 

Bénédiction et imposition du sel. 

Quand il n'y a point de sel exorcisé conservé d'un précédent 
baptême, le prêtre procède à la bénédiction d'un peu de sel, en 
prononçant cette prière : « Je t'exorcise, créature de sel, au nom 
de Dieu, Père tout-puissant + et dans la charité de N.-S. J.-C. -I- et 
dans la vertu de l'Esprit -F Saint. Je t'exorcise par Dieu vivant -\-, 
par Dieu vrai -H, par Dieu saint +, par Dieu + qui ta créé pour la 
conservation du genre humain et qui a ordonné que tu fusses con- 
sacré par ses serviteurs pour le peuple qui vient à la foi ; afin qu'au 
nom de la Sainte-Trinité, tu deviennes un sacrement salutaire pour 
mettre en fuite l'ennemi. C'est pourquoi nous te supplions, Sei- 
gneur, notre Dieu, afin que sanctifiant tu sanctifies -f- cette créature 
de sel, et bénissant tu la bénisses -f-, afin qu'elle soit un remède 
parfait à tous ceux qui la recevront, permanente dans leurs 
entrailles, au nom de N.-S. J.-C. qui doit venir juger les vivants et 
les morts et le siècle par le feu. Amen. » 

Le prêtre introduit ensuite un peu de sel bénit dans la bouche de 
l'enfant, en disant : « N., recevez le sel de la sagesse ; qu'il 
soit pour vous une propitiation pour la vie éternelle, Amen. » 11 
ajoute ensuite cette oraison : « Dieu de nos pères, Dieu créateur 
de l'universelle vérité, nous vous prions humblement de jeter des 
regards propices sur votre serviteur N., que voici ; maintenant qu'il 
a goûté celte première nourriture du sel, ne souffrez pas qu'il ait 
faim plus longtemps, comme s'il n'était pas rempli de nourriture 

* Bertrand, Dict. des rclig., v° Baptistes. 

lie .série, tome XI ' 9 



130 DE l'administration du baptême 

céleste et qu'ainsi il soit toujours fervent d'esprit, se réjouissant 
dans l'espérance, empressé de toujours servir votre nom. Amenez- 
le, Seigneur, nous vous en supplions, au bain de la nouvelle géné- 
ration, afin qu'il mérite de partager un jour avec vos élus les récom- 
penses éternelles que vous avez promises. Par le Christ, Notre Sei- 
gneur. Amen. » 

C'était la coutume chez les Juifs de purifier avec du sel l'enfant 
naissant. Ezéchiel(XVI, 4) dit à Jérusalem : « Lorsque vous êtes née, 
on ne vous a point coupé l'ombilic, on ne vous a point lavée dans 
l'eau pour votre salut, ni purifiée avec du sel. » S. Jérôme remarque 
à ce sujet que les sages-femmes avaient coutume de frotter le corps 
des nouveau-nés avec du sel, pour faire resserrer la peau et la 
rendre plus ferme. Cette précaution recommandée par Gallien et 
Avicenne, était une simple mesure hygiénique, et l'on aurait tort 
de chercher là l'origine de la cérémonie baptismale du sel. Elle 
se rattache, de loin, au symbolisme que prêtait au sel l'antiquité 
judaïque et païenne. Le sel, auquel Homère donne l'épithète de 
divin, était un gage d'incorruption et par conséquent de sagesse, et 
c'est pour cela qu'on en mettait dans l'eau lustrale ' et qu'on ne 
faisait point de sacrifices sans gâteaux pétris avec du sel. Le sel 
était un signe d'alliance^ le témoignage d'un pacte, un gage qui 
sanctionnait les droits de l'hospitalité, la marque d'un serment de 
fidélité "^ A ces divers points de vue, on comprend pourquoi l'Eglise 
fait goûter le sel au catéchumène. Ne doit-il pas être préservé 
contre la corruption du siècle et disposé à goûter la saveur par- 
fois amère de la sagesse chrétienne? Ne contracte-t-il pas avec 
Dieu une solennelle alliance qui lui ouvre fhospitalité du Ciel? Ne 
prête-il-pas un serment de fidélité à la loi qui désormais va régler 
sa vie ? 

On sait que jadis les conquérants semaient du sel sur les fonda- 
tions de la ville qu'ils venaient de détruire, pour effacer entière- 
ment la mémoire de ses anciens possesseurs. D'après le faux 
Alcuin, l'Eglise en agit de même en employant le sel dans la céré- 
monie du baptême ; par là, elle intime au démon l'ordre de quitter 

1 Théocrite, Idyl. XXIV. 

2 Samuel Treuer, De fœdere salis. 



DE l'administration DU BAPTÊME 131 

une âme dont va s'emparer un plus digne conquérant qui veut 
détruire son empire et effacer jusqu'au souvenir de son nom. 

Voilà les divers motifs symboliques pour lesquels, dans l'Église 
latine, on donnait le sel aux catéchumènes, surtout le mercredi de 
la quatrième semaine de carême '. S. Augustin, qui, tout enfant avait 
été fait catéchumème par la réception du sel et du signe de la 
croix ^ dit que le sel était le sacrement spécial des catéchumènes ^ 
On sait que la terminologie des sacrements n'a été fixée qu'au 
XP siècle ; jusque-là on avait coutume d'associer aux principaux 
sacrements un certain nombre d'actes et de rites qui eux aussi sont, 
bien qu'à un moindre degré, des communications de la grâce. 

S. Isidore de Séville ayant été le premie'r qui ait mentionné et 
expliqué la cérémonie du sel dans le rite même du baptême \ on en 
a conclu ^ que cet usage datait du VP siècle ; Walafrid Strabon ne 
le considère pas comme très ancien ^ S. Hildefonse, tout en trou- 
vant ce rite très recommandable par son antiquité, ne veut point 
blâmer les églises qui s'en abstiennent ', ce qui nous montre qu'au 
YIP siècle cet usage n'était pas encore pratiqué dans tous les dio- 
cèses d'Espagne. 

La cérémonie du sel est mentionnée au Moyen-Age dans tous les 
liturgistes des contrées latines^, qui ont multiplié les explications 
de ce rite symbolique. 

Nous ne voyons pas que les théologiens du Moyen-Age se soient 
préoccupés de cette dégustation du sel, faite avant la communion 
qui accompagnait alors le baptême. Ils auront pensé, comme un 
liturgiste moderne ^ , que ce sel mis dans la bouche ne rompt pas le 

* Sucrament. de Gélase ; capit. de Charlem., 1. YII, c. 170. 
- Confeas., 1. I, c. 2. 

^ De catechiz. rudib , c. 26. 

* De divin, offic, ]. II, c. 20. 

^ Pellicia, De christ, écoles, jwlilia, I. I, sect. I, ^ 7; Martigny, Dict., \° Caté- 
chumenat. 

® De offic. divin., c. 20. 

"' De cognit. bapt., c. 26. 

8 Le faux Alcuin, de divin, offic; desahh. pasch.; Raban Maur, de insfil. cler., 
c. 27; Ivo Carnut., Serm. desacr. neoph.; Petrus Damian., ep. XV, c. 20; Jessé. 
de baptismo; Hug. à S. Vict,, 1. I de sacram., c. 18; Sacrament. de S. Gélase 
et de S. Grégoire; Ponlifical de S. Prudence, év. de Troyes (IX'' siècle), etc. 

^ De Ilerdt, Suer. lit. prax., part. VI, n. 4. 



132 DE L ADMINISTRATION DU BAPTEME 

jeune naturel exigé pour la réception de l'Eucharistie, parce qu'il 
se confond avec la salive avant d'être avalé. 

Si le Rituel romain recommande de ne donner à personne du sel 
bénit, c'est parce que la superstition l'employait dans divers sorti- 
lèges. 

En quelques contrées, spécialement en Belgique, les parents 
présentent le sel quidoit servir au baptême, et parfois ils voudraient 
en remporter, comme souvenir, la portion qui n'a point servi. Pour 
se conformer au Rituel, le prêtre ne prend que quelques grains du 
sel présenté et ne bénit que cette minime portion. 

Le sel baptismal est renfermé dans un petit vase en argent, en 
étain ou en bois, avec couvercle, et contenu lui-même dans un 
plus grand vase de façon à ce que le sel reste à l'abri de l'humidité. 
Parfois ce petit vase est annexé à celui qui contient les saintes huiles. 
On rencontre, mais rarement, do ces salaria dans les églises et les 
musées. Notons, entre autres, une salière émaillée du musée du 
Louvre (n'' 369) qui représente des scènes de la vie de Moïse et 
celle en grisaille (n° 371), datée de 1545, où on lit ces mats en lettres 
d'or: conf..... m Domino. 

L'imposition du sel n'a jamais été en usage en Orient ; il n'en est 
fait mention ni dans les Pères grecs, ni dans les eucologes manus- 
crits ou imprimés. Si, dans quelques contrées de l'Asie, les 
chrétiens, comme les mahométaiis, mettent un peu de sel dans la 
bouche du nouvcau-né, c'est uniquement pour l'exciter à cracher. 
C'est peut-être dans le même but que les anciens Moscovites met- 
taient du sel dans la bouche de l'enfant aussitôt après son immer- 
sion. 

Dans toutes les ramifications protestantes, il n'y a que les frères 
Moraves qui aient conservé le sel comme symbole de sagesse dans 
l'administration du baptême, sans se soucier do l'anathème de 
Calvin qui proclame ce rite une invention du diable \ 

1 Inslit, chr., 1. IV, ch. 15. 



DE l'administration du baptême 133 

ARTICLE Vni. 

ExorrAsmes. 

L'exorcisme (i;dpxûo, forcer par serment, adjurer) est une somma- 
tion^ adressée au démon, par paroles et par gestes, de sortir soit 
d'un lieu, quelconque, soit des êtres animés ou inanimés dont il a 
pris possession. L'exorcisme simple, appelé aussi parfois extraordi- 
naire est celui qu'on emploie pour délivrer les possédés; l'exorcisme 
sacramentel ou ordinaire est une des préparations du baptême. Nous 
n'avons point à nous occuper du premier, si fréquemment employé 
par Jésus-Christ, qui communiqua cette puissance à l'Eglise, mais 
seulement du second. Et encore devons-nous faire remarquer que 
l'insufflation, les signes de croix, l'imposition des mains, la béné- 
diction de l'eau et du sel, les onctions sont diverses formes d'exor- 
cismes et que nous n'avons à nous occuper^ en ce moment, que de 
l'exorcisme proprement dit, c'est-à-dire des prières qui suivent 
l'imposition de la main et qui précèdent l'introduction dans 
l'église. 

Le prêtre s' adressant à Satan, lui dit : « Esprit immonde, je t'exor- 
cise au nom du Père + et du Fils -h, et du Saint-Esprit + afm que 
tu sortes et que- tu t'éloignes de ce serviteur de Dieu, N. En effet, 
maudit damné, Celui-là même le commande qui marcha sur les flots 
de la mer et qui tendit la main à Pierre qui s'enfonçait dans l'eau. 
Donc, ange maudit, reconnais ta sentence et rends gloire à Dieu 
vivant et vrai ; rends gloire à Jésus-Christ, son fils et à l'Esprit- 
Saint, et éloigne-toi de ce serviteur de Dieu N., parce que Dieu a 
daigné l'appeler pour lui-même et que Notre-Seigneur Jésus-Christ 
le convie à sa sainte grâce, à sa bénédiction et à la fontaine du 
baptême. » 

Ici le prêtre signe avec le pouce l'enfant sur le front et dit : « Et 
ce signe de la sainte croix + que nous donnons à son front, toi, 
maudit diable, n'ose jamais le violer. Par le même Christ Notre- 
Seigneur. Amen ». 

Les exorcismes du Rituel grec sont beaucoup plus longs et plus 
énergiques. Nous nous bornerons à reproduire le second : « Dieu, le 



134 DE l'administration du baptême 

saint, le terrible, le glorieux, rincompréhcnsible dans toutes ses 
œuvres et dans sa force,, Finvestigable, qui a réservé pour toi, ô 
diable, le châtiment éternel de l'enfer, se sert de nous, ses misé- 
rables serviteurs, pour t'ordonner à toi et à tous tes suppôts de 
l'éloigner de cette créature, nouvellement scellée au nom de N.-S. 
J.-C, notre vrai Dieu. Je t'adjure donc. Esprit tout mauvais, impur, 
infect, pervers et vagabond, au nom de la puissance de Jésus-Christ 
qui a toute puissance dans le ciel et sur la terre, qui a dit au démon 
sourd et muet : «. Sors de cet homme et ne rentre plus en lui ; >) 
éloigne-toi ; reconnais la vanité de ta puissance qui n'est pas même 
celle des pourceaux. Souviens-toi que c'est dans leur corps que, sur 
ta demande, il t'a ordonné d'entrer. Crains Dieu dont la parole 
affermit la terre sur les eaux. Il a construit les cieux, mesuré les 
montagnes et pesé les vallées, donné à la mer pour barrière le 
sable du rivage et formé dans les eaux tourmentées une route sûre. 
Il allume les montagnes et elles sont en fumée. Il est entouré de 
feu comme d'un vêtement. Il étend les cieux comme la peau d'une 
tente et il couvre son firmament avec les eaux. Il a donné à la terre 
toute sa sûreté ; elle ne sera point ébranlée dans les siècles des 
siècles. Il appelle l'eau de la mer et elle verse ses ondées sur la 
face de la terre. Sors et éloigne-toi de celui qui se hâte vers la 
sainte lumière. Je t'adjure, au nom de la passion salutaire de N.-S. 
J.-C, de son corps vénérable et de son sang, et par son terrible 
avènement. Car il viendra sur les nuées, il viendra et ne tardera 
pas, juger la terre entière et toi aussi ; et il punira tes phalanges 
coopératrices dans la géhenne du feu, où le ver ne sommeille point 
et où le feu ne s'éteint point. Car le règne appartient au Christ notre 
Dieu avec le Père et le Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans 
les siècles des siècles. Amen. » 

On peut comparer l'énergie des exorcismes du Rituel grec avec 
celle qui respire dans les objurgations suivantes, empruntées à 
l'ancien missel gallican : « C'est toi que j'attaque, ô très-immonde 
esprit damné, toi qui es l'auteur de la malice, la matière des cri- 
mes, la source et l'origine du péché ; toi qui ne te repais que de lar- 
cins, de sacrilèges, d'incestes et de meurtres. C'est au nom de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ, que j'invoque, c'est par sa majesté, 
sa puissance, sa passion, sa résurrection, son avènement et le juge- 



DE l'administration DU BAPTÊME 135 

gement qui le doit suivre, que je t'ordonne de te déceler toi-même, 
en quelque partie des membres de cette créature que tu sois caché ; 
de céder aux coups spirituels que je te porte et qui te pressent si 
vivement, comme aux tourments invisibles qu'ils te font souffrir ; 
de fuir loin de ce vase, dorit tu prétends t'ètre emparé ; et, après 
qu'une fois nous l'aurons purifié de Tbabitation que tu y as faite, de 
l'abandonner et le rendre enfin au Seigneur. Qu'il te suffise d'avoir 
régné dans les premiers âges du monde, sur presque tous les 
cœurs. Déjà, de jour en jour, se détruit ton odieuse domination : 
puissent, jusqu'à la fin des siècles, puissent tes traits empoisonnés 
s'émousser et demeurer sans force. Depuis longtemps, ces pertes 
que tu éprouves, t'avaient été comme annoncées sous des figures 
bien sensibles. Ne t"es-tu pas vu ravagé dans les plaies qui désolè- 
rent l'Egypte, submergé dans les eaux qui engloutirent Pharaon, 
accablé sous l'anathème qui détruisit Jéricho, vaincu dans les sept 
peuples Chananéens? C'est toi que subjugua Samson dans les Philis- 
tins, que tua David dans Goliath, que pendit Mardochée dans Aman, 
que Daniel fit rejeter dans Bel ; puni dans le dragon, poignardé 
dans Holopherne par Judith, le Seigneur t'a enfin soumis aux 
empires du monde. C'est Paul qui t'aveugla dans le Magicien, qui 
te brûla dans la vipère qui le piquait : Pierre te rompit les jam- 
bes dans Simon ; et aujourd'hui^ tout ce qu'il y a de saints person- 
nages te mettent en fuite, te tourmentent, te brisent et te replon- 
gent dans ces feux éternels, dans ces ténèbres infernales, auxquelles 
tu es si justement condamné. Comment, après tant de défaites, 
oserais-tu disputer encore à Jésus-Christ Notre-Seigneur la con- 
quête de l'homme; lui qui ne s'est fait second x\dam que pour déli- 
vrer le premier ; fuis donc quelque part que tu sois ; fuis, malheu- 
reux esprit et ne rentre plus dans des corps que l'on dévoue si 
solennellement à Dieu ; que toute demeure t'y soit pour jamais 
interdite. C'est au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit que je 
te l'ordonne ; c'est par la gloire de la Passion de Notre-Seigneur, 
dont le sang est le prix de leur salut, dont l'avènement est l'objet 
de leur attente, et le jugement, celui de leur foi. Par Notre-Sei- 
gneur » 

Pour ceux qui n'admettent pas une sorte de possession congé- 
nitale par le démon, ces objurgations peuvent paraître bien extraor- 



136 DE l'administration du baptême 

dinairus. C'est un principe de foi, malheureusement trop peu com- 
pris de nos jours, que^, depuis le péché d Adam, l'esprit des ténèbres 
exerce une puissante et funeste influence, non seulement sur les 
créatures vivantes, mais aussi sur les objets inanimés de la création 
matérielle, a Le monde est tout entier sous la puissance du malin 
Esprit », comme l'a proclamé S. Jean'. Le triomphe qu'il remporta 
sur le premier homme a laissé un si impérissable souvenir dans 
l'humanité, que partout et toujours les croyances religieuses ont 
fait une large place au mauvais principe, qu'on l'ail appelé Typhon, 
Python, Ahriman, Cacusou Satan. Cette doctrine a été professée, non 
seulement par les philosophes, comme Celse, Porphire, Jamblique, 
Plotin, etc., non seulement par les Juifs qui faisaient remonter à 
Salomon leurs formules d'exorcismes, mais par toutes les mytholo- 
gies antiques ou modetnes_, en Orient comme en Occident, dans les 
Indes comme en Amérique. Partout on a taché, par des prières, par 
des objurgations, par des sacrifices, de détruire ou d'atténuer 
Tinfluence de l'Esprit du mal. Tel était le xaGapu-d,- des Grecs, oii l'eau 
lustrale, l'air agité, l'encens, les aromates et certaines formules 
liturgiques, avaient pour but d'exorciser le mauvais principe et de 
le chasser des habitations. 

Si personne ne conteste l'antiquité de l'exorcisme en général, on 
est en désaccord sur celle de l'exorcisme baptismal. \Valafrid Slra- 
bon ^ sans lui assigner une date précise, place celte cérémonie avec 
celles qui sont postérieures aux temps apostoliques ; Sicard, évêque 
de Crémone ^ et Durand de Mende '' rangent cette institution parmi 
celles qui auraient été instituées par S. Ambroise, S. Damase et 
S, Léon le Grand. Beaucoup d'anteurs protestants ^ se sont emparé 
de cette opinion erronée et, profitant du silence gardé par S. Justin 
et Tertullien, ont conclu que les exorcismes ne remontent qu'au III'' 
ou au IV'^ siècle, et sont dus à l'influence des néoplatoniciens. Les uns 

' I Epid.,\, 19. 

^ Dejreb. ceci., c. 26. 
3 Mitrule, 1. VI, c. 14. 

* Ration., 1. \I, c. 83, n. 28. 

* A. Iloeker, De orig. exorc. in hapt.; Daillé, De cultu lut. rclig., 1. I, c. -13, 
p. 62; Mosheim, Hist. eccl., lllc siècle, 2^' part., ch. IV, § 1; Pertschen, Versuch 
einer Kirchcn Historic, IIX. 



DE l'aDMINISTRATIOiN DU BAriÊME 137 

ont pensé qu'on exorcisa d'abord les enfants des païens que l'on 
considérait comme étant possédés du démon, et que cet usage 
s'étendit ensuite à tous les enfants indistinctement ' ; d'autres ont 
prétendu qu'on exorcisa d'abord seulement les énergumènes, très 
nombreux dans les premiers siècles, et que ce rite fut ensuite 
appliqué indifféremment à tous les catéchumènes ^ 

Quant à nous, nous pensons que l'exorcisme baptismal est une 
application spéciale de l'exorcisme des démoniaques. Puisqu'il est 
fondé sur la croyance de la domination des mauvais anges sur toute 
la création, il doit remonter à une haute antiquité. S. Augustin 
nous dit^ que cette pratique a toujours été en usage dans l'Eglise, 
et S. Cyrille" ajoute qu'elle a son origine dans l'Ecriture-Sainte. 
Les formules que nous connaissons ne remontent peut-être qu'au 
IY° siècle, mais le reste était pratiqué dès le III". Le signe de croix, 
ou plutôt du Christ, était employé au second siècle, ainsi que les 
renonciations à Satan : or l'idée de la possession par le diable est 
contenue dans ces deux rites. 

S. Denis l'Aréopagite, ni S. Justin ne font mention des exsuffla- 
tions et des exorcismes. Les Constitutions de l'Eglise d'Egypte, qui 
paraissent remonter au second siècle % disent que « l'évêque exor- 
cise les catéchumènes pour les délivrer des mauvais Esprits ». Lais- 
sons de côté quelques textes douteux de Tertullien; mais comment 
ne point rapporter au baptême ces paroles de S. Cyprien ^^ : « Le 
diable est comme flagellé, brûlé et tourmenté par la voix des exor- 
cistes et par la puissance divine ; et quand on descend dans l'eau 
salutaire et sanctifiante du baptême, le diable est suffoqué, ainsi 
qu'il arrive aux scorpions qui sont si vigoureux sur la terre, mais 
qui, jetés à l'eau, perdent toute la force de leur venin. » Un Concile 
de Carthage, tenu sous S. Cyprien, on 256, dit que les hérétiques et 
les schismatiques qui veulent entrer dans le sein de l'Eglise catho- 

1 MaUhies, Dapt. expos , p. •202. 

* Hildebrand, Ritual. hapl. vcter., p. i3; Fr. Schmidt, E^sai mr la doctrine 
du baptême, p. 47. 

^ Serm. X de verb. apost. 

* Cat. I. 

» Ap. Bunsen, XLVI. 
« Epist. 76. 



138 DE l'administration du baptême 

lique, doivent d'abord être exorcisés etbaptisés. « Les démons adju- 
rés au baptême par le Dieu vivant sont contraints de quitter la 
place et de laisser les corps qu'ils possédaient >•>, dit Minutius Félix'. 
(( Ceux qui s'approchent du sacrementde la régénération, ditS. Jean 
Chrysostome ^ n'entrent point dans la fontaine de vie avant que 
l'Esprit immonde ne soit chassé de leur âme par les exorcismes et 
les exsufflaiions des clercs. Tous les Pères des lYe et V*' siècles 
tiennent le même langage ^ et Gennade constate la pratique de ce 
rite dans tout l'univers chrétien \ 

Les anciens écrivains ecclésiastiques nous fournissent quelques 
curieux renseignements sur les modes de ce rite, qui ont dû varier 
selon les temps et les pays. Tantôt on faisait venir les catéchumè- 
nes un à un, et, à la lueur des flambeaux, ils étaient exposés à la 
vue de toute l'église ''^ ; tantôt on exorcisait ensemble d'abord tous 
les garçons,^ puis toutes les filles, et il y avait, selon le sexe^, des 
oraisons diff'érontes", Pendant les exorcismes, accompagnés d'insuf- 
flations, le catéchumène se tenait debout, tourné vers l'occident. 
Pour mieux montrer qu'il voulait se dépouiller du vieil homme, il 
était nu-pieds et dépouillé d'une partie de ses habits'. Pour que 
son esprit ne se dissipât point, sa tête était recouverte d'un voile ^. 
On a prétendu qu'il tenait en main un cierge allumé ^, mais c'est là 
une fausse induction tirée de quelques textes mal compris '". 

Le ministre de l'exorcisme est depuis longtemps le ministre 

' In Oclivio. 

^ Hom. de Aihnn et Eva. 

^ Anibros., I. I de sacrum.^ c. 5, n. 18; Optât., Deschiani., 1. IV, n. 6; Greg. 
Naz., orat. XL ; Léo Magn., Episl. ad episc. Sicil., c. 6 ; Siric, Epist. ad Himer.; 
August., Deniipf., 1. I, n. 22; Depecc. orig., c. XL, n. 45; De peccat. et mer., 
]. I, c. 34, n. 62. 

* Gennad., De dogm, eccles.; Celest., epist. ], c. 12. 

^ E.\ locis secretis siiiguli producercmini in conspectu lotius ccclcsia'. August., 
Scnn. ad cal'ch., c. I, n. 1. 

" Baluze, Miscell., t. II, p. 527. 

"^ Concil. II Const., act. 1; Chrysost., Hnmil. ad illum.^ n 2; August., lib. II 
de fuie ad culerh., c. I; Cyi-il., Procatcch., n. [). ' 

* Beda, Quœsl. sup. Gènes. 

' Visconti, Observ., 1. II, p. 32; Basnage, Crit. in Baron., p. 488. 
'" Cypr., ad Donat.; Aug., Enarr. in ps. LXV. 



DE l'administration DU BAPTÊME 139 

môme da baptême, Mais, dans Tantiquité, lorsque l'évêque bapti- 
sait à certains jours fixes un grand nombre de catéchumènes, il les 
faisait exorciser par des prêtres^ des diacres et des exorcistes \ 

Tous les Orientaux pratiquent le rite de l'exorcisme, à l'exception 
des Arméniens et des Nestoriens qui l'ont abandonné K Depuis que 
ces derniers sont tombés daiis le pélagianisme, ils ne croient plus 
que les nouveau-nés soient sous l'empire du démon. 

Luther conserva les exorcismes dans son formulaire, non pas 
comme une opération efficace qui chasse le démon, mais comme un 
symbole qui rappelle sa puissance et qui exprime la libération du 
péché originel par les mérites de Jésus-Christ. Zwingle, Bucer, 
Calvin, Hunnius, etc., combattirent énergiquement l'emploi de ce 
rite. Chrétien, électeur de Saxe, l'abolit dans ses états par une 
ordonnance (1391), ce qui donna lieu à de vives controverses et 
même à des émeutes populaires. Le 16 septembre 1664, l'électeur 
de Brandebourg publia un édit proclamant la liberté d'employer ou 
d'omettre les exorcismes dans l'administration du baptême. On 
trouva que l'électeur empiétait trop sur le domaine théologique ; 
son ordonnance mécontenta tout à la fois ceux qui considéraient les 
exorcismes comme une partie intégrante du sacrement et ceux qui 
la rejetaient comme une invention absurde. Une ardente contro- 
verse s'engagea de nouveau sur cette question\ Bientôt après, ce 
rite fut abandonné dans le Brandebourg et une partie de l'Allema- 
gne, mais conservé en Saxe, dans le Wurtemberg, en Suède, où 
régnait une plus stricte observance dos doctrines de Luther. De nos 
jours, ce rite tend de plus en plus à disparaître des régions protes- 
tantes. 

ARTICLE IX. 

Bénédiction. 

La catéchèse latine se termine par une bénédiction que le prêtre 
prononce en imposant les mains sur la tête de l'enfant : « Prions. 

' Hildeph., Di> cognit. bcqjt., c. ''22; Gennad., De eccl. dogm.; Sacrum, de 
S. Gélase. 
* Georg. Arbel., Quœsit. 20; Assemani, Cod. lit.^ t. I, p. 172. 
' Hentzschelius, Exorc. cœrem. enudeata; Wegscheider, Inslit. thcol.., p. 310. 



140 DE l'administration du baptême 

C'est ton éternelle et très juste piété que j'invoque, Seigneur Père 
tout-puissant, Dieu éternel, auteur de la lumière et de la vérité, 
sur ton servileur N .. que voici, afin que tu daignes rilluminer de 
la lumière de ton intelligence ; purifie-le et sanctifie-le ; donne-lui 
une science vraie, afin que, devenu digne de la grâce de ton bap- 
tême, il garde l'espérance ferme, le conseil droit, la doctrine sainte; 
par le Christ Notre-Seigneur. Â.men. » 

Dans le Rituel grec, les bénédictiens sont mêlées aux exorcismes : 
(( Etre, Seigneur dominateur, tu as fait l'homme à ton image et à 
ta ressemblance, et tu lui as donné la faculté d'une vie éternelle. 
Puis, témoin de sa faute, par une admirable économie, tu as sauvé 
le monde par Fincarnation du Christ; tu délivreras ta créature que 
voici, de l'esclavage de l'ennemi, et tu larecevras dans tonroyaume 
céleste. Ouvre-lui les yeux de la conscience et fais luire en elle 
l'éclat de ton Evangile. Joins à sa vie un ange de lumière qui l'écar- 
tera de toute embûche de l'ennemi, de la rencontre du malin, du 
démon de midi et des apparitions mauvaises. » 

Cette demande d'un ange gardien se trouve exprimée dans le 
Rituel lyonnais : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et de Jacob, qui, 
sur le Mont Sinaï, avez apparu à Moïse, votre serviteur, et qui avez 
tiré de la terre d'Egypte les enfants d'Israël en leur donnant, dans 
votre bonté, un ange qui les garda jour et nuit ; nous vous en 
supplions. Seigneur, daignez envoyer à ce catéchumène un ange 
saint qui puisse également le protéger et le conduire à la grâce du 
baptême ; par Notre-Seigneur Jésus-Christ. » 

L'abbé J. CORBLET. 

(A suivre.) 



LES 

IMAGES DU SACRÉ-CŒUR 

AU POINT DE VUE DE L'HISTOIRE ET DE L'ART 

DEUXIÈME ARTICLE * 



DEUXIÈME PÉRIODE. 

Images du cœur humain en général, du divin Cœur de Jésus en 
particulier avant la bienheureuse Marguerite-Marie. 



CHAPITRE III. 

LE SACRÉ-CŒUR, LE MONOGRAMME DE JÉSUS ET LES TROIS CLOUS. 

I 

L'usage habituel du monogramme de Jésus et l'extension du culte 
public pour le très saint nom du Sauveur remontent, on le sait, à 
S, Bernardin de Sienne. Le saint réformateur des franciscains fut, à 
ce sujet, accusé auprès du pape de se livrer à un culte superstitieux ; 
un instant il fut menacé d'un grand orage, mais il ne tarda pas à 
se justitier, et ses pieuses pratiques reçurent la pleine approbation 
du Saint-Siège. Dans le siècle suivant^ saint Ignace, ayant donné à 
la Compagnie qu'il fondait le nom de Jésus, adopta ce nom sacré 
comme la pièce capitale de son blason; il lui associa la croix et 
les trois clous, pour rappeler que Celui au service duquel lui et les 
siens voulaient se consacrer, était un Dieu crucifié. En conséquence, 

* Voir le numéro d'Avril- Juin 1879, p. 285. 



142 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

il faut s'attendre à voir les franciscains, mais surtout les jésuites, 
jouer le principal rôle dans l'adoption et la propagation de la com- 
binaison emblématique dont nous allons parler. 

Nous avons vu le nom de Jésus et les clous réunis dans le « Cœur 
crucifié » du franciscain Pierre Regnart; ce cœur n'est pas celui de 
Jésus, mais il est formé à son image. L'on voit par là que le mode 
de représentation employé dans la circonstance, était réputé appli- 
cable au Cœur de Jésus lui-même : en effet, dans la boiserie de 
Langeac, le divin Cœur est lui-même percé de trois clous. 

Il existe ensuite une lacune dans les monuments parvenus à 
notre connaissance ; car est-il croyable qu'entre 1526, date de la 
sculpture précédente, et 1586, époque du plus ancien frontispice 
connu, offrant l'association du monogramme, du cœur et des clous, 
soixante ans se soient écoulés sans produire des monuments intermé- 
diaires ' ? Tout ce que nous pouvons en dire, c'est qu'à cet intervalle 

^ Il nous est donné connaissance par le catalogue de MM. Morgand et Fa tout, 
libraires, pii])lié en juin dernier, de deux exemples (p. 69, Hist. de Darlaam et de 
Josaphat. par saint Jean Damascène ; p. 80, Recueil de la vie de la Vierge Marie, 
par Jean de Lavardin), d'une reliure de livres ayant appartenu au roi Henri III, 
qui porte sur les plats une association très remarquable du monogramme de Jésus, 
de son divin Cœur et des trois clous. Le monogramme dans cette empreinte est 
formé par les personnages mêmes qui assistent au crucifiement de Notre-Sei- 
gneur : la sainte Vierge, saint Jean et sainte Madeleine, avec l'adjonction d'une 
chérubin aux ailes étendues placé au pied de la croix, et d'une S ornée, terminée en 
cou de cygne, ou peut-être de serpent. La sainte Vierge et saint Jean sont dis- 
posés de manière à former les deux jambages de l'H, le chérubin lient lieu de 
ligne transversale, la Madeleine forme l'I initial, l'S ornée, de l'autre côté, termine 
cet ensemble. Le crucifix reposant sur la tête du chérubin occupe sa place ordi- 
naire au-dessus du monogramme IHS ainsi formé, le Cœur et les trois clous sont 
au-dessous à leur place et dans leur disposition ordinaires, ils reposent de plus 
sur la couronne d'épines disposée horizontalement. La Madeleine porte son vase à 
parfum, saint Jean, un livre. Le crucifix s'élève au milieu d'un ciel constellé ; le 
soleil et la lune surmontent de chaque côté les branches de la croix. Ces dernières 
observations complètent la description de la composition sans ajouter à son im- 
portance relativement à l'objet de notre étude. L'essentiel, c'est cette manière sin- 
gulière déformer le monogramme; elle tend à démontrer que l'association qui 
nous occupe était très usuelle à une époque où elle était l'objet de semblables 
jeux, époque d'ailleurs probablement un peu antérieure aux plus anciens exem- 
ples de cette association, cités dans le corps de notre texte. Les deux ouvrages 
auxquels a été appliquée cette reliure sont de 1578 et de 1585 ; les fers qui ont 
servi à les orner ont pu être gravés pour d'autres livres dès 1574, aussitôt après 
l'avènement de Henri III; ils pourraient aussi, il est vrai, ne l'avoir été que peu 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 143 

pourrait appartenir la sculpture représentant rassociation à laquelle 
le P. Desjardins applique la note suivante : « Sculpture qui se trouve 
au cadre du grand catalogue des prieurs des Pénitents blancs de- 
puis le XV' siècle jusqu'à la Révolution (Tarascon, chapelle de la 
Confrérie) . » On comprendra que cette sculpture n'est pas donnée 
comme remontant elle-même au XY° siècle, mais seulement le ca- 
talogue. L'époque de la sculpture elle-même reste indéterminée ; 
cependant il est à remarquer que les clous, au lieu d'être disposés 



avant sa mort qui eut lieu en 1589, mais ce n'est pas probable. Nos lecteurs pour- 
ront eux-mêmes juger de cet ensemble, grâce à l'obligeance de MM, Morgand et 
Fatout qui nous ont permis de reproduire leur vignette. 




Marque de Robert Maudhuy, à Arras. 




Jlonogramme IHS formé par les personnages 
(lu Crucifiement, 



Monogramme IHS avec Cœur percé 
(l'un seul clou. 



M. Laroche, directeur de la Société du Pas-de-Calais, à qui nous devons cette 
intéressante communication, nous fait également connaître deux vignettes, l'une 
de 1598, l'autre de 1610, qui offrent l'association ordinaire du monogramme et du 
Cœur avec quelques variantes. Dans la première, placée en tête du Thésaurus li- 
taniarum, publié à Bruxelles, par Yelpius, le Cœur percé de trois clous de part 
en part, est de plus blessé par le coup de lance. L'ensemble de la composition est 
encadré dans la couronne d'épines et entouré d'un concert de neuf anges. Dans la 
seconde, que nous reproduisons ci-dessus, plusieurs fois emploj'ée par Robert 
Maudhuy, imprimeur à Arras, à l'enseigne du Nom de Jésus (1592-1632), au lieu 
des trois clous on n'en voit qu'un seul saillant à la gauche du cœur. 

M. Laroche nous signale bon nombre d'autres marques de librairie du XVI« siè- 
cle et du commencement du XVII<= qui viennent étendre le cercle de nos observa- 
tions sans modifier nos conclusions. Nous citerons d'abord, comme se rapportant 
à la corrélation de l'image du Bon-Pasteur avec celle du Cœur, la marque des 



144 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

en faisceau, selon la manière ordinaire, sont plus écartés et rangés 
en forme de croix, la croix elle-même étant omise au-dessus du 
monogramme. Cette sculpture semble donc en dehors de la caté- 
gorie commune, et comme elle est indépendante des vignettes que 
nous allons voir régner principalement sur les frontispices de livres, 
il ne serait pas improbable qu'elle leur fût antérieure. 

Le P. Desjardins cite aussi, non plus dans ses notes manuscrites, 
mais dans son livre imprimé {Le Cœur de Jésus, Ascétisme et littéra- 



la Rivière, impriineurs à Arras, à l'enseigne du Bon-Pasteur (i591-J6ô9), qui porte 
le Bon-Pasteur avec la couronne d'épines sur la tête et la brebis sur les épaules ; 
sa robe est ouverte sur la poitrine, et de la plaie qui transperça le cœur part un 
jet de sang qui se déverse dans un calice. 



Marque des la Rivière, imprimeurs 
à A rras. 




Le Bon Posteur et la plaie du Cieur 



Cœur transpercé d'une flèche. 



Jehan Longis, libraire à Paris (1538-15G0), jouant sur la similitude de son nom 
et celui de Longin, a tour à tour mis dans son écusson un cœur transpercé d'une 
flèche et accompagné de larmes, comme dans la vignette ci-dessus, et ailleurs 
une main qui perce de la lance un cœur éclaiié de rayons venus du ciel. Évidem- 
ment, dans l'un et l'autre cas, vu la réminiscence de Longin, c'est le Cœur sacré 
de Jésus qui est représenté, et l'on voit une fois de plus, sous une l'orme nouvelle, 
la corrélation établie entre la plaie du côté et le Cœur du irauveur. La seconde 
de ces marques est accompagnée de cette devise : NihU m carilate violenlia qui 
exprime les libres expansions de l'amour divin. 

Le Cœur ap(iaraît également comme un signe commémoratif de la Passion sur 
le frontispice des Tableaux des 'personnages sicjnaUs de la Cumpagtiic de Jésus, 



AU POINT DE VUE DE L HISTOIRE ET DE L ART 



145 



tiire) un prie-Dieu fort ancien qu'il avait vu dans le village de 
Mons (Haute-Loire). On y trouve sculptés, sous le monogramme 
surmonté de la croix, les trois clous plantés dans la partie supé- 
rieure au milieu d'une vive flamme. Il se peut également que ce 
monument, ou d'autres de ce genre, remontent à une époque an- 
térieure à celle des vignettes dont nous parlons. Les données nous 
manquent pour tirer de cette mention rien de plus qu'une possibilité. 



Lyon, 1627. Parmi les quatre anges tenant divers instruments en souvenir de la 
Passion, il en est un qui présente d'une main un Cœur et agite de l'autre une torche 
enflimmée. 

La marque de Jehan André, libraire à Paris (1Ô35-1551), se rapporte à la série 
de représentations oii le cœur est pris pour l'ernblème de la charité ; un livre por- 
tant l'inscriplion : Chrisius, semble alimenter un foyer ardent au milieu duquel un 
creuset renferme un cœur avec cette devise : Iloriim major charitas. Il nous sem- 
ble que le Cœur et la vertu ainsi représentés appartiennent au fidèle en tant que 
e Christ les enflamme, et non à Notre-Seigneur lui-même. 




Le Cœur dans le creuset de la Cbarilc. 



La Croix plantée dans le Cœur. 



Une association du Cœur et des trois clous, antérieure à tous les exemples cités 
dans notre texte, est donnée par la marque de Pierre Jacobi, imprimeur à Saint-INi- 
colas et à Toul (1503-1521), mais elle apparaît dans des conditions différentes. Les 
trois clous, au lieu d'être posés sur le Cœur ou de le transpercer, occupent leur 
place naturelle sur une grande croix plantée dans le Cœur. Cette devise dont le 
premier mot est écrit en notes de musique, sol la fldes [sus] ficil, vient d'ailleurs 
confirmer la signification attribuée précédemment à la croix ainsi fixée au-dessus 
du Cœur, comme s'appliquant à la foi du fidèle. Nous parlerons plus loin des mar- 
ques de Nicole et d'Antoine de la Barre où le Cœur est perpendiculairement percé 
d'une flèche à la place de la croix. 

Ile série, tome XL 10 



146 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Les en-téte des livres ont le grand avantage de se présenter avec 
des dates certaines. La plus ancienne gravure de ce genre que nous 
puissions citer où le mononograme, surmonté de la croix, est accom- 
pagné en dessous du cœur et des clous, se voit sur un Ratio studioriim 
S. J. de 1586. On retrouve la même combinaison d'emblèmes en 
1587_, 1590, 1391, 1593 au frontispice des ouvrages suivants : Lit- 
terœ annuœ societatis Jesu (Rome, in-8) ; Dispiitationes Roherti Bel- 
larmini, de controversiis christianx fidei, etc. (Ingolstadt, in-fol.); 
de Bono status reHgiosi,'^Rr Hicronymus Platius, S. J. (Venise, in-4°); 
Adnotatio?ies et meditationes ùi Evangelio du P. Jérôme Natalis, 
S. J.'; de Actio7iibus virtutis ex sanctis scriptitris et patribi/s, par 
Bernardin Rossignol, S. J. (Venise, in-4°j-. Dès l'année 1593, cette 
combinaison avait été adoptée pour le cachet du collège des PP. de 
la Société de Jésus au Puy. « On conserve ce cachet à Vais, dit le 
P. Desjardins ; la date est gravée sur le manche de cuivre inhé- 
rent au cachet et formant avec lui une même pièce. Le dessin du 
milieu (c'est-à-dire le monogramme, le cœur et les clous, sans la 
légende), se voyait encore, il y a trois ou quatre ans, (le P. Des- 
jardins écrivait cette note postérieurement à 1856, date de la pu- 
blication de son ouvrage principal) sur la toiture de l'ancien collège ; 
il était formé sur de grandes proportions, avec des briques ver- 
nies et émaillées. On le voit aussi sur la porte de l'église du même 
collège ^ » 

Le spécimen que nous donnons (pi. V, fig. 2) de l'association 
toujours conçue foncièrement de la mêma manière, du mono- 
gramme, du cœur et des clous, est emprunté au monument élevé à 
Fribourg, dans l'église Saint-Nicolas, en l'honneur du bienheureux 
Pierre Canisius. Si ce monument est, comme on le croit, le tom- 
beau même du Bienheureux, élevé aussitôt après sa mort, qui eut 
lieu le 21 décembre 1597, ce spécimen serait de l'année suivante 
1598. Il offre cette particularité remarquable que deux anges y sont 

' Le P. Natalis est mort en 1580, mais son ouvrage n'a été publié qu'en 1593, 
et l'on n'a pas de preuve que le frontispice ait été gravé antérieurement. Cet ou- 
viage a été réimprimé en 1803, par les soins de M. l'abbé Brispot. Paris, 2 vol. 
in-folio. — Voir les dessins de J. Natalis, par J. Corblet, 18G2, in-8*'. 

^ Coll. Desjardins. 

' Coll. Desjardins. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE L'aRT 147 

en adoration en présence du cœur et du nom sacrés. Au frontispice 
du P. Natalis, deux anges également adorent ces emblèmes, tandis 
que deux autres de ces esprits célestes soutiennent Tauréole rayon- 
nante où ils sont renfermés ; des anges en plus grand nombre rem- 
plissent un rôle identique dans une autre estampe du même ou- 
vrage, appliquée au mystère de la Circoncision '. 

Les anges adorateurs se retrouvent fréquemment dans des com- 
positions analogues pendant tout le XVII" siècle. 

Au frontispice des ouvrages de Jérôme Platius et de Bernardin 
Rossignol, la représentation principale est accompagnée de cette 
légende : omne genv flectatvr, et des instruments de la Passion. 
Les clous résument l'idée attachée à l'ensemble de ces instruments 
de supplice. Quand on représente les instruments de la Passion en 
plus grand nombre, on ne fait qu'exprimer d'une manière plus ex- 
plicite l'idée attachée à tous les monuments de même catégorie. 

Comme exemple des compositions de ce genre, nous reprodui- 
sons (pi. V, fig. 3) un en-tête de livre emprunté au Paradisus 
jmerorum du P. Philippe de Barleymont, S. J. (Cologne. 2° éd.,in-12_, 
1819). Le rôle d'encadrement qu'y joue de nouveau la couronne 
d'épines, a motivé la préférence que nous lui avons accordée. 

II 

Arrivés au XVIP siècle, nous ne citerons plus que les ouvrages 
où l'association de nos emblèmes est accompagnée de quelques 
particularités. Ainsi, dans un ouvrage du P. Jean Bourgeois publié 
à Douai, en 1620, sous le titre : Societas Jesii Deiparse Virgini 
sacra (in-24)_, le cœur est suspendu sur un calice, la couronne d'épi- 
nes est au-dessous, d'autres instruments de la Passion sont sus- 
pendus à la croix qui surmonte le monogramme : le tout est ren- 
fermé dans deux branches de lis, et la composition est complétée 
par quatre anges adorateurs. 

Au frontispice de l'ouvrage intitulé : In mcram Josue historiam 

* Les gravures de ce bel ouvrage, exécutées par les Wierix et Collaert, d'après 
les dessins de Martin de Vos et de Bernardin Passeri, ont été formellement ap- 
prouvées par le Saint-Siège en 1593. 



J48 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

commentariorum, par le P. Cosma Maglianus, S-. J. (2 vol. in-fol., 
Turoiii, 1612), au lieu de la croix ou du crucifix sur la traverse de 
l'H, s'élève Noire-Seigneur Jésus-Christ ressuscité : on lit cette lé- 
gende autour du rayonnement projeté par la composition centrale : 
MAGNVs SECVNDVM NOMEN TVV3I '. Daus la coUcction du p. Desjardins 
et hors de cette collection, nous avons remarqué d'autres exemples 
de représentations analogues, relativement soit à la personne du 
Sauveur, soit à l'inscription. On en voit aussi oi^i le divin Sauveur, 
toujours sur la traverse de l'H, apparaît sous forme d'enfant. 

Au frontispice de l'ouvrage intitulé : Defensio fidei catholicse et 
apostolicse adversus anglieanse sectx errores, par François Suarez, 
S. J, (Coïmbre, 1613, in-fol.), la composition centrale ordinaire est 
accompagnée des quatre Pères de l'Eglise ^ 

Tous les ouvrages cités jusqu'ici ont pour auteurs des Jésuites. 
Les enfants de Saint-Ignace avaient mis en si grande vogue cette 
association de leurs insignes primitifs avec le divin cœur, qu'outre 
les citations déjà empruntées au P. Desjardins, on compte dans sa 
collection près de deux cents ouvrages dus à des membres de sa 
Compagnie, dans lesquels les mêmes données sont reproduites. Une 
centaine environ de ces ouvrages est antérieure à l'apparition des 
images inspirées par la bienheureuse Marguerite Marie. 

En dehors de cette collection, nous en avons rencontré d'autres 
exemples assez multipliés ; sans aucun doute, des recherches prolon- 
gées en augmenteraient notablement le nombre. Au cachet du collège 
du Puy, il faut joindre ceux des collèges de Tournon et de Mauriac 
(Cantal), également conservés dans la bibliothèque du scolasticat de 
Vais. Ils paraissent remonter à peu près au même temps, bien que 
leur date ne soit pas aussi certaine ^ Le P. Desjardins cite une cou- 
verture de livre beaucoup postérieure, car elle est de 1726, qui 
porte le cachet de la maison d'Heidelberg, conçu de la môme ma- 
nière ; il cite encore le cachet de la maison d'Avignon qui nous ra- 
mène jusqu'à nos jours. 

Le P. Jules Negronius, dans ses Commentaires sur les règles de 



' Coll. Desjardins. 
^ Coll. Desjardins. 
^ Coll. Desjardins. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 149 

la Société de Jésus, publiés au commencement du XVIP siècle \ a 
paru blâmer cet usage comme modifiant le blason officiel de la 
Compagnie, mais ce ne serait là qu'une opinion personnelle. On 
pouvait répondre que se servir d'une adjonction aussi rationnelle que 
celle du Cœur de Jésus à son nom sacré, pour la désignation d'une 
maison de Jésuites en particulier, ce n'était pas altérer les Insignes 
qui servaient à caractériser la Société en général. D'ailleurs, l'ob- 
jection ne pouvait atteindre les en-tête de livres qui, souvent, pro- 
pres au libraire on à l'ouvrage plutôt qu'à l'auteur, ne se rattachent 
qu'indirectement au corps auquel celui-ci appartient. 

Dans ces conditions, il est évident, par sou extension même, que 
cet usage, si bien en rapport avec la grande part que les enfants de 
saint Ignace devaient prendre à rétablissement et à l'extension de 
la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, n'a régné qu'avec la pleine ap- 
probation des supérieurs, et qu'il ne méritait, en effet, que des en- 
couragements. 

III 

L'association du monogramme de Jésus et des clous d'abord, puis 
l'adjonction qui leur fut faite du divin Cœur, adoptées principale- 
ment par les religieux de la Compagnie de Jésus, en tête de leurs 
publications littéraires, ne leur étaient pas absolument propres. On 
les retrouve sur beaucoup d'autres livres du même temps : en ce 
qui concerne le monogramme et les clous seulement, sans l'ad- 
jonction du cœur, nous avons sous les yeux un abrégé des Aima- 
les de Baronius, publié à Lyon, en 1602 (2 vol. pet. in-fol., par Jean 
Pillehotte), qui porte en frontispice ces insignes dans un médail- 



^ Reg. Commune, S. J. Covimcntario ascelici illustmtc (Milan). 

D'après une note que le R. P. Pierre Pouplard, de la résidence de Nantes, 
nous a obligeamment communiquée, ce commentaire paraîtrait être de IG12. 
Le P. Desjardins cite un autre ouvrage du P. Négronius {Dissertation historique 
sur S. Ignace et S. Gaétan, in-4". Cologne, 1630.) qui porte en tête l'association 
ordinaire du monogramme, du cœur et des clous, avec cette particularité que le 
pied de la croix, au lieu de reposer sur la traverse de l'H, la dépasse et pénètre 
jusque dans le cœur, et que ce cœur est accompagné de quatre clous; c'est le 
seul exemple que nous en connaissions. 



150 LES IMAGES DU SACaÉ-COEUR 

Ion ovalo entouré de quatre anges musiciens, avec cette légende : 
L-WDABiLE NOMEN DOMiNi. Or c'était bien là une marque propre 
au libraire, car celui-ci a ajouté à la suite de son nom ces mots : 
SiiO sigiio nommis Jésus; « à l'enseigne du nom de Jésus.» Il est re- 
marquable que la composition de cette marque avait été empruntée 
par Pillehotte à un autre libraire, à Jean Albin^ de Mayence, qui l'a 
employée dans cette même année 1602, en tète d'une édition du 
Liber Po7îtificalis, attribué à Anastase le Bibliothécaire. L'antério- 
rité d'Albin est attestée manifestement par la supériorité de la 
gravure, et surtout par celle des anges qui, chez lui, sont vêtus, 
tandis que le graveur de Pillehotte les a laissés nus. 

Le P. Henry rapporte ' que la plupart des ouvrages franciscains 
dans le XYP et le XYIP siècle portent les insignes propres h leur 
ordre ^ ; il en est cependant un certain nombre qui ont en tête 
le monogramme et les clous, d'abord sans lui associer le cœur, puis 
avec cette association : c'est ce qu'on observe en tête des œuvres du 
P. Bernardin de Bustis. Celles qui furent publiées à Cologne, en 1607, 
présentent ce triple emblème, tandis que les éditions antérieures 
contiennent le monogramme et les clous, mais sans le cœur. Le di- 
vin Cœur, au contraire, se retrouve, avec les deux autres emblèmes, 
en tête d'un ouvrage du P. Jean de Carthagène, en 1616 \ et en tête 
des œuvres de saint Bonaventure, publiées à Lyon, en 1619. 

* Aurore de la dévotion au Sacré-Cœur; Annales franciscaines^ 1875. 

^ Dans la collection du P. Desjardins, on voit un écusson emprunté au beau 
frontispice d'un ouvrage du P. Eligius Bassus, franciscain {Flores totius theologi- 
cwpraticx lam sacramentale, tam morale, 3e édit. Anvers, 16'i8) où les clous sont 
placés au-dessous du cœur et accompagnés de quatre groupes de gouttes de sang 
qui représentent les plaies des pieds et des mains. Dans les Vies des Fondateurs 
d'ordre, du P. Etienne Binet (in-'t", Anvers, 1034), deux ccussons sont attribués 
à S. François : celui qui porte les deux bras placés en sautoir, et celui des cinq 
plaies. Ce dernier oftre cette double particularité : l" que le cœur est représenté 
au milieu du champ, les quatre autres plaies demeurant dans les formes du se- 
cond quartier de l'écusson franciscain reproduit pi, MI, fig. 13, c'est l'inverse de 
la disposition donnée pi. IV, fig, 3; 2** dans le champ de l'écusson, en pointe, 
on voit les trois clous. Les cinq plaies, représentées de même, mais sans les clous, 
sont attribuées à la B Jeanne de Valois, dans un écusson parti qui porte au 2e 
un calice surmonté de l'hostie. 

^ Homclix calholicx, Cologne. Sur la croix qui surmonte le monogramme, est 
représenté un séraphin crucifié et, de chaque côté de la représentation centrale, 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 151 

D'autres religieux d'ordres divers ont également adopté l'associa- 
tion ordinaire du monogramme, du cœur et des clous. On l'observe 
en tête d'un commentaire de saint Thomas, par le P. Dominique 
Soto, dominicain (1613), avec cette particularité que l'auréole rayon- 
nante qui renferme les symboles est accompagnée des images de 
saint Pierre et de saint Paul \ 

L'insigne principal des Jésuites étant le nom de Jésus, il était 
naturel que dans les empreintes formées sous leur inspiration, le 
cœur fut représenté le plus souvent de moindre dimension et pour 
ainsi dire accessoirement. Il en est de même dans une petite image 
de notre collection qui porte l'indication du 1^' janvier, avec ce 
titre : le salnt nom de jésus, et ces mots : lu 7iomine Jesu omne 
fjenu flecteiur cœlestium terestrium et infernorum (Philip. II, 20) : 
« Qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre 
« et dans les enfers. )> La vignette en question nous paraît avoir 
fait partie d'un calendrier de la première moitié du XYIP siècle. 
De chaque côté on voit un ange représentant les puissances céles- 
tes [cœlestium), et un évoque représentant les puissances terrestres 
[terrestrium). Ces deux personnages sont agenouillés. Il est évident, 
en effet, que, dans la circonstance, leurs adorations s'adressent prin- 
cipalement au nom sacré. La même observation peut s'appliquer 
aux anges qui, le jour de la Circoncision, dans l'ouvrage du P. Na- 
tidis, adorent ce nom divin associé au Sacré-Cœur. 

Le Cœur tend à prendre plus d'importance dans les compositions 
provenant d'autre source. Ainsi, dans l'ouvrage du père de Cartha- 
gène, il est plus grand que le monogramme, ce qui a permis d'y 
représenter la plaie sacrée d'une manière très apparente. Nous 
reproduisons (pi. IV. fig. 9) la partie supérieure de la vignette con- 
sacrée à S. Bernardin do Sienne dans les Fasti Mariani : on voit 
que dans son ensemble elle représente un grand cœur surmonté du 
monogramme et des clous avec cette légende : Cor meum crucia- 
hitiir « Mon cœur sera torturé ». Ce Cœur qui sert d'encadrement au 
petit tableau où S. Bernardin est représenté prêchant dans une 



S. François d'Assise et un autre saint avec cette légende : Nos aulcm (jloriari op- 
porlct in cnicc Domini. (Coll. Desjardins.) 
* Coll. Desjardins. 



152 LES LMAGES DU SACRE-COEUR 

église, en présence d'une statue de la sainte Vierge, et qui contient 
les instruments de la Passion, pourrait être celui du fidèle formé à 
l'image du Cœur de Jésus ; mais nous croyons bien plutôt que c'est 
celui même de Jésus qui a souffert le contre-coup de tous les sup- 
plices que les instruments figurent. 

Le P. Desjardins signale, comme étant un magnifique ouvrage 
orné de charmants dessins, un livre in-18, imprimé en 1638, sous 
ce titre : « les saintes prières de l'âme chrétienne par Moreau, 
maître écrivain ». 11 en fait connaître deux vignettes; sur l'une, 
la croix entourée des instruments de la Passion porte à son entre- 
croisement un voile chargé du monogramme de Jésus et qui est 
accompagné en dessous d'un cœur transpercé des trois clous, pro- 
portionnellement plus grand qu'aucune des autres figures. Sur 
l'autre, le monogramme et le cœur percé des clous, (tous deux à 
peu près de même dimension) sont encadrés au milieu des pétales 
d'une belle rose, montée sur sa tige \ Il se pourrait que cette rose 
représentât Marie dans le sein de laquelle Jésus et son Cœur ont 
été formés. La rose est en effet l'emblème propre de Marie, on la 
lui attribue spécialement, par comparaison aux clous de son divin 
Fils_, dans les vignettes des Fasti Maiimii que nous reproduisons 
(pi. lY, fig. 4, 5, 6). Dans la première de ces figures, le mono- 
gramme et les clous sont placés dans le cœur même de Jésus pour 
le caractériser. L'incertitude n'est pas possible dans la circonstance, 
car il n'y a que les deux Cœurs de Jésus et de Marie pour commu- 
niquer entre eux par une zone de flammes, comme ils le font, 
placés dans le haut et dans le bas d'un même encadrement /ig. 4, 5). 
Cette manière d'associer le cœur, le monogramme et les clous se 
retrouve elle-même assez fréquemment, quand on ne remonte pas 
plus haut que le premier tiers du XYIP siècle. Le P. Desjardins en 
a recueilli des exemples dans une dizaine de livres différents, de 
1634 à 1676. Nous y reviendrons quand nous nous occuperons 
spécialement des représentations contenues soit dans le divin Cœur 
soit dans le cœur du fidèle. 



' Une image, semblable se voit à la fin de quelques chapitres dans l'ouvrage du 
P. An. Chanut qui porte ce titre : Prxcipiia Virrj. Marix mi/stcria, in-12. Toulon, 
1655. 



AU POINT DK VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 153 



IV. 



Parmi les monuments où le cœur surmonté des clous est associé 
au monogramme de la manière la plus ordinaire, nous citerons 
encore la croix pectorale (pi. VII, fig. 7) qui est attribuée à sainte 
Chantai dans plusieurs de ses portraits. Nous en connaissons deux : 
celui dont M. l'abbé Bougaud donne une gravure*, et dont l'original 
peint en 1636 est conservé dans un des monastères de la Visitation à 
Paris ; et un autre^ peint par Jean Restout (le vieux probablement, 
XVII'' siècle) et que nous connaissons par une gravure de Jean 
Tardieu ". Le coutumier des Dames de la Visitation, imprimé 
en 1637, non content de décrire la croix que portent ces religieuses, 
en contient un spécimen gravé. Le monogramme est placé sur une 
face et le cœur reporté sur l'autre face où il est accompagné des 
lettres initiales de Marie : ce qui se rapporte aux armoiries de 
l'ordre, dont nous nous occuperons spécialement plus loin. De part 
et d'autre, on voit ensuite des gouttes de sang, et, dans la partie 
inférieure, une montagne à une ou à trois cimes, surmontée 
d'une fleur ou d'une branche d'olivier. 

Cette croix provient-elle de S. François de Sales? Est-il vrai quïl 
en aurait porté une semblable, donnée ensuite à Ste Chantai comme 
signe d'union spirituelle et que celle-ci aurait fait adopter à ses 
religieuses ? Des renseignements pris directement au monastère de 
la Visitation à Paris ne nous permettent pas d'affirmer que cette 
tradition ait de très solides fondements ; mais il est bien probable 
que le modèle en a été conçu du vivant du saint fondateur et tout 
au moins de concert avec lui^ sinon, tout à fait comme les 
armoiries, sous son inspiration : cette montagne (montagne de 
Sion, du calvaire, figure de l'Eglise, ces feuillages, ces gouttes de 
sang, tout y respire son esprit ingénieux. 

C'est dans tous les cas sous l'empire de cette persuasion que les 



• IJist. de Stc Chantai, t. II. 

^ Dans cette gravure, évidemment par erreur d'artiste, les L'ttres sont dispo- 
sées de droite à gauche et sur la croix et sur le cœur qui est tenu à la main par 
la Sainte dont nous reparlerons bientôt (pi. Vil, fig. 8). 



154 LES IMAGES DU SACRÉ -COEUR 

religieuses de la Yisitation de Paris ont offert une croix semblable, 
comme croix épiscopale, à Mgr de la Bouillerie, aujourd'hui arche- 
vêque de Perga et coadjuteur de Bordeaux, lorsqu'il fut nommé 
évèque de Carcassonne. Elles reconnaissaient ainsi les services que 
l'ancien vicaire-général de Paris leur avait rendus comme père 
spirituel. Nous donnons de cette croix un dessin, réduit de moitié. 
(PI. YIl, fig. 9, 10). 

Maintenant comment se fait il qu'une autre croix, et non pas abso- 
lument celle-ci, ait été attribuée à Ste Chantai dans des portraits cpii 
paraissent avoir été faits de son vivant ou à peu près? Les emblèmes 
gravés sur ces différentes croix étant foncièrement les mêmes, il 
faut cependant que l'exécution des croix ou celle des tableaux, ne 
soit pas tout à fait exacte '. Comme le peintre ne pouvait repré- 
senter qu'une des faces de la croix, et que le cœur placé au revers 
était réputé essentiel pour l'ensemble des idées que l'on voulait 
exprimer, on apu croire qu'il fallait le reporter sur la face antérieure, 
que l'on représentait, et le replacer dans les conditions oià on le 
voyait ordinairement. On a pu aussi dans les gravures supprimer 
tous les accessoires, eu égard à l'exiguïté de l'espace resté dispo- 
nible, par l'effet de la réduction générale des proportions. En 
d'autres termes, les emblèmes répartis sur les deux faces de la croix 
de la Visitation étant le développement de la pensée exprimée plus 
succinctement par l'association ordinaire du monogramme, du cœur 
et des clous, on pouvait revenir à cette composition succincte quand 
l'espace le demandait, sans aucune modification du sens qu'on y 
attachait en tout état de cause. 

Outre la croix pectorale ramenée à ces conditions, sainte Chantai 
dans le portrait peint par Restout, tient un crucifix d'une main et 
de l'autre un second cœur chargé lui-même du monogramme 
(pi. vu, fig. 8). Nous pensons que ce cœur n'est plus celui du divin 
Sauveur comme sur la croix pectorale, mais celui de la Sainte elle- 

' Suivant les maisons, on peut d'ailleurs constater quelques modifications dans 
les croix de la Visitation. On n'y voit pas toujours la plaie indiquée dans le cœur 
de Jésus. Sur une ancienne croix portée par la i-œur tourière du monastère de la 
Visitation à Poitiers, on voit au-dessous du cœur la couronne d'épines au lieu de 
la goutte de sang et, de plus, sur l'autre face, les trois clous sont d'inégale lon- 
gueur, celui du milieu étant plus long que les autres. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 155 

même, et celte question devant être bientôt traitée tout spéciale- 
ment, nous ne faisons ici que l'indiquer. 

Un des traits particuliers à la croix de la Visitation prise dans 
tous ses développements, c'est l'association du nom de Marie au 
divin Cœur. En effet, dès qu'il s'agit du nom de Jésus, on songe au 
nom de Marie ; dès qu'il s'agit du cœur de l'un, la pensée rappelle 
le cœur de l'autre. 

Les séries de représentations auxquelles nous nous sommes atta- 
chés jusqu'à présent, se rapportent toutes plus ou moins directe- 
ment aux mystères de la Passion et aux plaies du Sauveur, en des 
termes abrégés. C'est le motif pour lequel nous n'avons eu que fort 
peu l'occasion de dire un mot de sa très-sainte Mère. Cette occasion, 
nous la rencontrerons souvent au contraire dans le chapitre suivant, 
qui traitera des figures ou des noms que l'on a représentés ou ins- 
crits dans le Cœur de Jésus et dans celui du fidèle. Alors on pourra 
encore mieux apercevoir sous quelle influence le nom de Marie est 
venu se placer sur la croix de la Visitation comme un pendant du 
nom de Jésus et à côté de son divin Cœur. Terminons cet exposé 
des combinaisons emblématiques que caractérise l'association du 
monogramme du Cœur et des trois clous, par un exemple de cette 
association emprunté à la première moitié du XVII" siècle. Le Cœur 
de Jésus et celui de Marie s'y correspondent parfaitement. Tous 
les deux sont représentés par voie d'incrustation et dans les formes 
reproduites (pi. v, fig. 3,6)' sur chacun des battants de la porte 
latérale, bien que principale, de l'église Saint-Jean à Fontenay-le- 
Comte. Le Cœur de Jésus est transpercé des trois clous, et le Cœur 
de Marie l'est par assimilation de trois flèches. La date approxima- 
ture de cette marqueterie élémentaire est donnée par celle de la 
reconstruction de l'église qui, ruinée pendant les guerres de reli- 
gion, et mal réparée immédiatement après, fut plus tard recons- 
truite. D'après une inscription gravée sur la clef d'une voûte, la 
reconstruction aurait été terminée en 1636. Le style des moulures, 
d'ailleurs très simples, qui ornent la porte et que nous suppo- 
sons exécutées très peu après, s'accorde avec cette date. 

* Sur notre planche, les cœurs sont réduits au dixième, et les monogrammes, 
proportionnellement de plus grandes dimensions, sont réduits au vingtième. 



lo6 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

V. 

On rencontre, dans le cours du XVII'-' siècle, des frontispices de 
livres où le cœur — percé de trois clous et entouré de la couronne 
d'épines, sans l'adjonction du monogramme, dans des conditions 
par là même fort analogues à la sculpture de Langeac de 1323 — 
prend une importance plus considérable que dans les exemples don- 
nés tout à riieure, où déjà son rôle était au moins égal à celui du 
monogramme, s'il ne le surpassait. Nous en donnons un exemple 
réduit de moitié (pi. v, fig. 4). Il figure en tète de l'histoire de la 
bienheureuse Umiliana de' Cerchi, publiée en 1682, à Florence 
(in-4"), et répond à l'enseigne du libraire Santi Franchi : « Au signe 
de la Passion ». Nous ferons remarquer que la plaie s'y trouve et 
qu'au-dessus on lit ces mots inscrits sur une banderolle flottante : 
Ipsi gloria et imperium. Le P. Desjardins a recueilli dans sa collec- 
tion un autre exemple du même ensemble, appartenant aussi à 
l'année 1682. On le voit en tête d'un ouvrage publié également à 
Florence ; mais il y a ces différences que le Cœur est renfermé dans 
un écusson soutenu par deux anges, qu'il n'y a pas d'inscription et 
que la plaie n'a pas été figurée'. La plaie sacrée, au contraire, a été 
mise très en relief dans une vignette foncièrement analogue de 
composition, quoique le monogramme y reparaisse dans des condi- 
tions d'ailleurs secondaires et dans le Cœur même. Cette vignette 
est placée au frontispice d'une Vie de saint François Xavier, écrite 
en espagnol et publiée en 1689 -. 

En remontant plus haut, parmi les exemples que fournit la même 
collection, où le monogramme disparaît, nous remarquons dès 
1616 un cœur accompagné de trois clous et placé au-dessous d'une 
croix chargée de la couronne d'épines qui est accompagnée des 
instruments de la Passion. Mais cet ensemble, observé au frontis- 
pice d'un livre du P. Antoine Duméristène, S. J. ^ nous, paraît dé- 

1 // crntiano mstmito, par le P. Paul Segneri. Une autre édition du même 
ouvrage de 1686 porte la même vignette. 

^ Vida y melagros di San Francesco Xavier, par François Garcia, S. J., in-4*'. 
(Coll. Desjardins.) 

* Flores exemplorum sive çalechismus historialis, in-4". 



AU POINT DE VCE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 157 

rivé des compositions aux cinq plaies plutôt que de celles que carac- 
térise le monogramme. Nous considérons au contraire comme pro- 
venant de ces dernières, avec suppression du monogramme, un 
cœur isolé percé de trois clous, qui se voit en tète d'une Imitation 
imprimée à Dijon en 1653 '. 

Le monogramme reparaît, mais très secondairement, dans une 
vignette attribuée par le P. Desjardins à l'année 1673, et qui repré- 
sente le Cœur de Jésus proportionnellement de très grande dimen- 
sion, tout embrasé de flammes et portant intérieurement ces mots : 
COR JESv AMANTi SACRVM. Le monogrammc est tracé au-dessus en 
petits caractères. Au-dessous, le divin Cœur est adoré par six 
personnages qui représentent toutes les classes de la société. Le 
P. Desjardins avait observé cette vignette au frontispice d'un livre 
de Gabriel de Mello, publié à Paris sous ce titre : Les divines opé- 
rations de Jésus dans le cœur d\me âme fidèle. Elle remonte sûre- 
ment à 1627, au moins, époque de la seconde édition d'un livre dû 
au P. Etienne Luzvic, S. J., dont celui de Gabriel de Mello ne doit 
être qu'une imitation. Sous ce titre, en efTet, le Cœur dévot, trône 
royal de Jésus, le pacifique Salomon, le P. Luzvic traite lui-même 
des diverses opérations de Jésus dans les âmes, opérations repré- 
sentées par une série de vignettes qui portent le nom de Mart. Baes, 
et sont expliquées pir le P. Etienne Binet, S. J. Cet ouvrage, publié 
en 1626, reparut en 1627 avec les vignettes et les explications dont 
nous parlons. Nous savons par le P. Carayon, que les vignettes 
étaient au nombre de vingt ; nous ne les avons pas observées dans 
l'édition originale, mais nous avons eu entre les mains une traduc- 
tion latine de cet ouvrage publié à Francfort en 1722 : les gravures y 
sont précisément au nombre de vingt, celles dont parle le P. Carayon 
s'y retrouvent telles qu'il les décrit ; nous avons donc tout lieu de 
croire que le frontispice de Gabriel de Mello qu'il y a observé, se 
trouvait également dans l'édition de 1627. Nous reviendrons plus 
loin sur cet ouvrage, relativement aux figures de Jésus opérant dans 
le cœur du fidèle. 

Ici ce que nous devons remarquer, c'est l'exemple frappant d'une 
représentation où le Cœur de Jésus apparaît comme objet principal 

^ Coll. Desjardins. 



138 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

pour être directement exposé aux adorations du peuple chrétien. On 
voit par là que, de la part des religieux de la Compagnie de Jésus 
eux-mêmes, les représentions du Sacré-Cœur n'étaient pas toujours 
subordonnées au monogramme du Sauveur, qui cependant demeu- 
rait leur insigne caractéristique. 

Nous signalerons encore deux exemples assez remarquables de 
l'association du cœur avec le monogramme, où le premier semble 
primer le second. L'un d'eux est positivement du XVIIP siècle, 
l'autre nous paraît tout au moins postérieur aux images inspirées 
par la bienheureuse Marguerite-Marie. Nous les considérons cepen- 
dant comme se rattachant à la catégorie des images dont nous ve- 
nons de nous occuper, et c'est pourquoi nous en parlons avant de 
passer à une autre série. Dans le premier de ces exemples, emprunté 
à un ouvrage du P. Pierre Kwinskouski, S. J., au-dessous du mono- 
gramme, au lieu du cœur seulement, on voit le divin Agneau por- 
tant son Cœur sur un étendard, et, autour du médaillon qui les ren- 
ferme, quatre cœurs représentent les cœurs des fidèles '. Dans le 
second exemple, donné sans date, le cœur, entouré de la couronne 
d'épines, occupe le centre de la composition. Il est surmonté de 
la croix, chargée à son entrecroisement du monogramme. Tout 
autour du divin Cœur, rayonnent des cœurs de fidèles, et le tout est 
surmonté d'une couronne royale, pour dire que le Cœur de Jésus 
est appelé à régner sur tous les cœurs ^ 

* Hisloria Veleris et Novi Testamenti, in-i". Augustx Vindeliciorwn et Cracovia}, 
1740. (Coll. Dosjardins.) Le P. Desjardins a recueilli une autre vignette de 1735 
(Paris) où, au divin Agneau chargé de la croix, est associé un cœur sur la face du 
piédestal qui le supporte. Dans une vignette de 1728, on voit cet Agneau divin 
couché dans un cœur. [De viinorum fratrum origine doiniciliove discakeatorum 
attramcnto et sanguine scriptorum bibliothcca, petit in-4''. Salamanque. 

^ Coll. Desjardins. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 159 

CHAPITRE IV. 

DES FIGURES ET DES NOMS CONTENUS DANS LE CŒUR. 
I. 

On a dû remarquer que, dans les différentes séries de représenta- 
tions commençant à la fin du XV siècle ou dans le cours du XVP, il y 
eut une tendance constante et progressive à dégager le divin Cœur 
des voiles emblématiques qui l'enveloppaient en quelque sorte. 
Son caractère personnel devient de plus en plus explicite et formel, 
son importance est toujours croissante. L'on sent que l'on avance 
vers les temps oii Dieu va le glorifier et le montrer à son Église 
avec cet éclat que nous lui voyons. Les esprits sont tellement tour- 
nés vers lui au milieu du XYIP siècle, qu'il est appelé à prendre la 
première place là même oh il ne figurait pas, là oùl'on avait repré- 
senté préférablement le cœur du fidèle. Et beaucoup de composi- 
tions originairement conçues dans ce sens seront interprétées et 
transformées selon l'idée devenue dominante. 

Dès le XV° siècle, Jésus nous est apparu représenté dans le cœur 
du fidèle qui médite sur la Passion. Nous avons vu figurer les mono- 
grammes de Jésus et de Marie dans le «Cœur crucifié » de Pierre 
Regnart ; ils avaient auparavant été associés au Cœur par le libraire 
d'Orléans Mathieu Vivian. M. Benjamin Fillon, à qui nous devons 
la connaissance du cordelier de Fontenay et de son précieux petit 
livre, a rapporté de Saint-Bertrand de Comminges et fait placer sur 
l'une des portes de sa demeure à la Court de Saint-Cyr (Vendée) un 
marbre remarquable. On y voit sculpté un cœur renversé^ portant 
les monogrammes de Jésus et de Marie, surmontés d'une croix ; 
au-dessous est la devise : ie atans levre (j'attends l'heure) en 
lettres duXVP siècle. Evidemment c'était là un Cœur renversé par 
les épreuves et les souffrances qui, se confiant en Jésus et Marie, 
les possède dans la patience, comme conseillait de le faire Pierre 
Regnart, et attend l'heure de la délivrance suprême. 

Luther, au frontispice du livre qu'il publia en 1528 à Wittemberg 
sur la guerre contre les Turcs, avait adopté pour emblème une 



160 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

rose chargée d'un cœur au sein duquel était inscrite une croix 
(pi. vu, fig. 12 *) : Il ne nous paraît pas douteux que le cœur 
accompagne de la croix, dont tantôt l'hérésiarque adopta et repoussa 
Timage, ne soit le sien, ou plus généralement celui du disciple de 
Jésus-Christ. 

Un cordelier du couvent de Saint-Bonaventure à Lyon, appelé, 
dit le P. Henry ^ Jean Henry, ou de Henri ou Henricy, et qui 
appartenait, par la naissance, selon toute apparence, à la famille 
des Henry de Jarnios, élu provinçal des franciscains en loo4, 
fut, trois ans après (en 1557) nommé par le pape Paul IV, évéque 
de Damas etsuffragant ou auxiliare de l'archevêque de Lyon, François 
de Tournon. II remplit les mêmes fonctions sous trois autres arche- 
vêques jusqu'à sa mort (arrivée en lo74\ Les historiens nous le 
montrent comme un des auxiliaires les plus célèbres de l'archevê- 
ché de Lyon, et par la sagesse de ses actes et surtout par l'éclat de 
sa sainteté. Ce pieux prélat avait pour armes : « d'argent au cœur 
de gueules, marqué du nom de Jésus d'or, au chef d'azur chargé d'un 
lion léopardé d'argent^ » Il y a tout lieu de croire que ce cœur était 
celui de l'évêque qui, par ce mode de représentation, voulait dire 
qu'il portait Jésus dans son cœur : c'était là imiter saint Bonaven- 
lurC;, qui avait pris lui-même pour armoiries le nom de Jésus envi- 
ronné d'une gloire. 

Le P. Desjardins a trouvé, dans une traduction des dialogues de 
sainte Catherine de Sienne (in-12, Paris, 1580), une image delà 
Sainte, qui, entre autres particularités, tient à la main gauche un 
cœur enflammé, chargé lui-même du nom de Jésus. Il est assez dif- 
ficile de déterminer rigoureusement quel est ce cœur ? Nous 
croyons cependant qu'il représente principalement le Cœur du Sau- 

1 Nous empruntons ce spécimen au grand ouvrage de Gretzer, de Cruce, pré- 
face, p. 11. 

' Aurore de la dctotmi au Sacré-Cœur ; Annales franciscaines, sept. 187.5. 

^ Un lion léopardé est un lion passant. En blason le lion se distingue du léopard 
par sa tête toujours vue de profil, tandis que celle du léopard est toujours vue de 
face. Le lion, en outre, est ordinairement rampant, c'est-à-dire dressé sur ses 
pieds de derrière ; tandis que le léopard est passant, c'est-à-dire dans l'attitude 
de la marche. Nous croirions que le lion léopardé appartenait aux armes de la 
famille Henry et que l'évêque y ajouta le cœur. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 161 

veur, substitué à celui de Catherine, ou encore les deux cœurs 
comme ne faisant qu'un ; c'est là ce que permettent de conclure les 
deux inscriptions suivantes, tracées l'une au-dessus du cœur, l'autre 
au-dessous : Duke signiim car itatis, dum amator castitatis cor mutât 
inVirgine. «Doux signe de charité, lorsque celui qui aime la chasteté 
change le cœur d'une vierge » ; Cor mundum créa in me Deus : 
« Dieu créez en moi un cœur pur». 

Pour achever la description de cette intéressante image, nous 
dirons que trois couronnes sont suspendues sur la tête de la chaste 
vierge, et que de la main droite elle tient un livre (celui de ses dia- 
logues), surmonté d'un lis et d'une palme. 

Sainte Catherine de Sienne, dans la circonstance ineffable que 
rappelle cette image, sortait des conditions ordinaires. La pensée 
ordinaire alors, c'était de représenter Jésus et Marie comme l'objet 
des affections du cœur fidèle et le fondement de toutes ses espé- 
rances, soit que les noms du Sauveur fussent inscrits dans le cœur, 
soit qu'ils fussent inscrits à côté. Ils sont inscrits de chaque côté, le 
cœur demeurant au milieu, dans une épitaphe qui se trouve à Fon- 
tenay-le-Comte sur un pilier de l'église Saint-Jean. Ce pilier nous 
paraît antérieur à la reconstruction de l'église en 1636 et pouvait 
l'être à l'état de ruine ou de délabrement auquel les guerres de 
religion réduisirent l'édifice. 

L'épitaphe est ainsi conçue : 

lESVS. MARIA 

LE CORPS DE 

MICHEL. PORCHER 

(ilST-ICY. PASSANS 

PRIEZ-DIEV. POVR 

LE REPOS DE SON 

AME ET VOVS 

SOVVENEZ QVE 

VOVS ETES 

PECHEVRS ET 

MORTELS COMME 

LVY 

Un monogramme de Jésus. Un Cœur. Un monogramme de Marie 

IP série, tome XI. 1 1 



162 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

II. 

Saint François de Sales écrivait le 19 février 1605 à sainte Chan- 
tai : (( Je vis un jour une image dévote, c'était un cœur sur lequel 
le petit Jésus était assis. Dieu, dis-je, aussi puissiez vous asseoir 
dans le cœur de cette fille que vous m'avez donnée et à laquelle vous 
m'avez donné ! 11 me plaisait en cette image que Jésus était assis 
et se reposait, par cela même me représentait une stabilité, et il me 
plaisait qu-il était enfant, car c'est l'âge de parfaite simplicité et de 
douceur, et communiant au jour que je savais que vous en faisiez 
de même, je logeais par ce désir ce béni hôte en cette place et chez 
vous et chez moi : Dieu soit en tout et partout béni et veuille se 
servir de nos cœurs es siècles des siècles. » 

Dix-huit ans avant cette lettre en 1587, F. de Gonzague avait, 
dans son livre sur l'origine et le développement des frères mineurs, 
donné cette gracieuse image de l'Enfant-Jésus assis et même en- 
dormi sur un cœur ; il l'applicjuait à la province franciscaine 
de Saint-Grégoire aux Philippines, fondée l'année précédente \ Le 
pieux auteur, après avoir décrit le sceau attribué à cette nouvelle 
province, sceau oii l'on avait représenté la Messe de Saint-Grégoire, 
s'exprime en ces termes relativement à l'image dont nous parlons : 
Papyri imjwimi puerum Jesum graphice, deputans qiiod ejus imago 
floribus ac rosis contecta arctique recondita a primis istorum insii- 
larum inventoribus in expiignatione civitatis Zubiiac [indicé Zubu) 
forte fortuna non tamen prœter miraculum [nisi me mea opinio fal- 
tat) inventa fuerit, antepositum volui. « J'ai voulu faire placer en 
regard (du chapitre consacré à cette province), une gravure repré- 
sentant l'Enfant-Jésus, me rappelant que son image avait été trouvée 
dans un coffre où il était renfermé avec des roses et d'autres fleurs, 
par ceux qui, les premiers, découvrirent ces îles lorsqu'ils faisaient 
le siège de la ville de Zubu. » 

D'après les termes dont il se sert, le Père de Gonzague, alors général 
des Franciscains, n'aurait pas inventé, mais seulement reproduit, la 
composition où figure si gracieusement l'Enfant-Jésus. 

' J)e Origine Seraphicx rcligionis, p. 1330. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 163 

Le cœur est enlr'ouvert, pour faire place à l'hôte divin ; il repose 
sur des flammes pour dire qu'il est embrasé par sa présence. L'En- 
fant-Jésus porte le nimbe crucifère, et un peu au-dessus de sa tête 
est suspendue la couronne d'épines. 

Une image foncièrement semblable a été placée en d620 en tête 
d'une édition du traité de V Amour de Dieu, par le saint évêque de 
Genève, et c'est celle que nous reproduisons (pi. iv, fig. 1). Dans 
cette même année 1620, on la retrouve au frontispice d'un livre 
imprimé à Lyon, par Pierre Rigaud, sous ce titre : V Amoureux de 
Jésus à rho?i7ieur du Trés-Saùit-Sacrement de l'Eucharistie, traduit 
de l'italien du P. Solutive, Récollet, par le P. Charles Jouve, aussi 
Récollet. On nous la signale aussi comme reproduite entête de l'his- 
toire du D. François de Sales par son neveu Charles- Augustin de 
Sales, Lyon 1634 : elle y est moins bien exécutée. 

Le spécimen que nous en donnons est au contraire supérieur 
d'exécution à la gravure du P. de Gonzague ; elle en diffère sous 
les rapports suivants : les flammes, sur lesquelles reposait le cœur, 
s'élèvent plus haut, un rayonnement lumineux entoure la tête de 
Jésus par delà son nimbe, mais la croix du nimbe crucifère ayant 
cessé d'être comprise, a été remplacée par un trèfle mal dessiné : le 
tout est renfermé dans une sorte d'auréole formée par une palme 
et une branche d'olivier. Le rayonnement propre au Sauveur tend 
à prouver que le cœur est non le sien, mais celui du fidèle ; il 
exprime cette pensée : Porter Jésus dans son cœur. 

Nous avons parlé de l'ouvrage du P. Luzvic, le Cœur dévot, trône 
royal de Jésus, le pacifique Salomon (1626, 1627), à propos de l'un de 
ses frontispices où le Cœur de Jésus est manifestement représenté. 
Les autres estampes du même ouvrage semblent être le commentaire 
et le développement de la vignette que nous pouvons appeler vi- 
gnette de Saint-François de Sales. Dans chacune d'elles, le cœur du 
fidèle contient Jésus sous forme d'enfant : sous cette douce figure, 
le Sauveur tour à tour entre dans ce cœur (p. 25), l'éclairé (p. 36), 
le nettoie (p. 46), l'inonde, le purifie de son sang, etc., etc., et s'y 
endort (p. 138). La composition dans ce dernier cas est presque iden- 
tique à la noire, avec cette différence que le divin Enfant, au lieu 
d'être assis sur le cœur, est assis dans son sein. Elle est accompagnée 
de cette légende dans l'édition latine : Jésus in amantis corde 



164 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

requiescens. Quelques-unes de ces vignettes sont d'une naïveté un 
peu puérile, risible même, mais il y en a qui ont beaucoup de 
grâce, entre autres celle-ci. 

On retrouve cette image de Jésus reposant dans le Cœur en 1645, 
au frontispice d'une Yie de sainte Thérèse '. Là encore, on peut 
croire que le Cœur est celui du fidèle. Cependant la tendance à re- 
présenter préférablement le Cœur de Jésus faisait des progrès. Nous 
en avons la preuve dans la marque du libraire Sébastien Huré, 1646, 
reproduite pi. v, fig. 7 ". Le Cœur dans lequel Jésus est endormi, 
est pris manifestement pour celui de ce divin Sauveur lui-même ; 
les anges adorateurs qui l'entourent ne le prouveraient peut-être 
pas suffisamment, car leurs adorations pourraient s'adresser à Jésus 
renfermé dans le Cœur. Mais toute incertitude est levée par cette 
légende : ego dormio et cor mevm vigilat (Cant. v) : « Je dors et mon 
Cœur veille ». C'est donc celui qui dort dont le Cœur veille. D'ail- 
leurs le cœur du fidèle, c'est-à-dire dans la circonstance celui du 
libraire, est renfermé séparément avec son chiffre dans un petit 
écusson inférieur. Tout cet ensemble se rapporte à cette enseigne : 
« Au Cœur bon » que portait Sébastien Huré. 

Une vignette analogue avec des dispositions un peu différentes 
se retrouve en tète d'un chapitre dans les œuvres de S. François, 
édition de 1663, et à cette date encore dans les œuvres spirituelles 
de Louis de Grenade ^ 

Jésus non plus endormi,, mais dans l'attitude de l'enseignement, 
reparaît dans le Cœur en 1668, avec cette inscription : ibi est 
THESAVRVS Tvvs IBI EST COR TVVM ; u là cst tou trésor, là est ton 
Cœur » Summas virtutum et vitioriim, in-4\ Lyon, par Guill. 
Peraldus ou Perrault, dominicain) ; cette légende semblerait se rap- 
porter au cœur du fidèle, contenant Jésus comme son trésor ". 

' Coll. Desjardins. 

2 Cet insigne a été relevé en tête de la Vie du cardinal de Derulle^ par Phi- 
lippe Hébert, abbé de Cerisey. Paris, in-4'*, 164G. On retrouve une vignette iden- 
tique au frontispice de la Vie de S. Dominique et des Vies des saints Dominicains, 
par le P. de Rechac, 16i7, et à celui des OEuvres du D. François de Sales, in-fol. 
Paris, 1663. Mais dans la collection du P. Desjardins, à laquelle nous devons ce 
dernier renseignement, le chifïre et le nom du libraire ne sont pas donnés. 

^ Coll. Desjardins. 

■'' Idem. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 165 

Une image gravée à Rome par les soins du P. Pctronio, mineur 
observantin, et que nous croirions de notre siècle, vient confirmer 
l'interprétation donnée à la marque de Sébastien Huré. Elle repré- 
sente l'Enfant-Jésus endormi sur une croix couchée sur le sol et 
entourée des autres instruments de la Passion. Au-dessus du divin 
Enfant se dresse une autre croix, sur laquelle sont inscrites diverses 
sentences toutes susceptibles de se résumer en celle-ci : Nulla 
chiedo, fuorche Dio ; « Je ne demande rien que Dieu ! ;! Au-des- 
sous des branches de la croix dressée, sont suspendus de chaque 
côté les Cœurs de Jésus et de Marie. Le premier ceint de la cou- 
ronne d'épines est entouré de cette légende : Ne obliviscaris gemi- 
tus Matris tuae : « N'oubliez pas les gémissements de votre Mère ; » 
et le second de celle-ci : Fili.prœbe mihi Cor timm ; « Mon flls, don- 
nez-moi votre Cœur. » Plus bas, on voit encore les figures de 
Ste Thérèse et de Ste Madeleine de Pazzi, avec ces mots : Aut pati 
aut mori « Ou souffrir ou mourir ; » et ceux-ci : Non mori sed pati ; 
« Non mourir mais souffrir. » Et en guise de titre, au bas de la 
composition entière, on lit : lo dormio e il mio cvore e vigilante, 
etc.; « Je dors et mon cœur veille. » Ces mots sont le commence- 
ment d'une prière mise dans la bouche du fidèle, mais l'on voit 
que c'est par assimilation au Sauveur endormi, dont le Cœur, mani- 
festement représenté, veille de son côté incessamment sur nous *. 

« Une gravure faite par J, Buys à la fin du XYII^ siècle (1692) », 
dit le P. Desjardins « représente le triomphe du Cœur de Jésus dans 
tous les cœurs. A la partie principale de l'image est un cœur percé 
de tous côtés par des flammes qui projettent sur lui-même une vive 
clarté. Dans l'intérieur du cœur, Jésus est debout, environné tout 
entier d'un nimbe éclatant. Jésus est glorieux comme à son Ascen- 
sion, il tient à la main droite une épée flamboyante, signe du triom- 
phe, et de l'autre, une vive flamme pour indiquer que son Cœur 
triomphe par l'amour. Au-dessus du Cœur est une couronne de lau- 
riers et de fleurs; au-dessous sont deux rangs de cœurs enflammés 
et une multitude d'anges qui semblent applaudir aux douces con- 
quêtes du Cœur de Jésus ^ ». 

^ Coll. Desjardins. 

^ Le Cœur de Jésus : Ascétisme et Littérature, in-8'^. Paris, 1856, p. 578. 



166 LES IMAGES DU SACRÉ- CCEUR 

Cette remarquable gravure est postérieure à la bienheureuse 
Marguerite-Marie, mais elle a été conçue en dehors du cercle encore 
étroit de son influence ; elle doit donc être rangée dans la catégorie 
des préludes qui annonçaient le triomphe d'une dévotion que la 
Bienheureuse venait à peine de révéler. 

III 

Aujourd'hui la tendance à représenter le Cœur Sacré de Jésus pré- 
férablement au cœur du fidèle a si bien prévalu qu'on a peine à se 
figurer la tendance contraire qui, sans exclure les représentations 
du divin Cœur, a existé jusqu'au premier tiers du XVIP siècle. Aussi, 
dès qu'on rencontre une représentation ou un livre traitant du 
cœur et provenant de ce temps-là, on est aussitôt porté à croire 
qu'il s'agit du divin Cœur, Un petit livre de dévotion, publié en 1629 
à Vienne, par un jésuite hongrois, le P. Mathias Haynal, prêtait 
tout particulièrement à cette méprise. Son titre est celui-ci : Cor 
Jesu sacrum imaginibus , rythmis, oratioiiibiis expressum. Comment 
en lisant ces mots ne pas croire que le livre honore le Cœur sacré 
de Jésus, par des images, des poésies, des prières? Comment ne 
pas le prendre pour un traité de la dévotion à ce divin Cœur, de 
beaucoup antérieur à tous ceux généralement connus? Les démar- 
ches que nous avons faites pour nous procurer du moins la connais- 
sance de ce précieux ouvrage, ont abouti au résultat suivant : 
voici ce que le 1" décembre 1878, le R. P. François Kattler, S. J., 
du collège de Kalksburg, près de Vienne, nous écrivait : 

« L'ouvrage de Math. Haynal est très rare ; de plus il ne traite 
pas du Sacré-Cœur ; le titre de ce pieux écrit a trompé déjà plu- 
sieurs de nos Pères ; il veut dire simplement : le cœur du (chrétien) 
dévoué à Jésus » ; Cor [christimii) Jesu (da-tif) sacrum [seu sacratum 
ou consecratum). La matière dont il parle et les illustrations répon- 
dent au titre et n'ont aucune relation avec le Sacré-Cœur. Voilà le 
rapport d'un Père qui s'est beaucoup intéressé à ce petit livre et l'a 
retrouvé heureusement après beaucoup de recherches. » 

A la catégorie des ouvrages de ce genre appartiennent le Cœur 
dévot, du P. Luzvic et \ École du cœur, du P. Ilaeffen, déjà connu de 
nos lecteurs, publiés, le premier, deux ans avant le livre du P. Hay- 



SACRE CCEUR 



PI . . VI 




LK DIVIN ("ŒUK DANS l'NK THÈSK THKOLOGlgL'i: 

dapjé,r une. yj-fanipe de Ccxllot . ft(j. / _ Fujttres iltvetfe^, 2 W S). 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 167 

liai; le second, la même amiée. Joignons-y un autre petit livre qui 
avait paru sept ans plus tôt (en 1622), à Munich, sous ce titre : 
Jésus omnia sive thésaurus corcUum suavis ac meliflui nominis Jesu 
Messiœ, etc * ; Jésus notre tout ou le nom de Jésus, suave et doux 
comme le miel, trésor du eœur. 

Dans cet ouvrage, on voit trois cœurs de fidèles réunis et entre- 
mêlés, de manière à porter ensemble le monogramme. L'tl de ce 
signe sacré repose sur les trois cœurs à la fois, le I, seulement sur 
le premier, l'S seulement sur le troisième : combinaison imaginée 
pour dire que Jésus est Je trésor du cœur, conformément au titre 
du livre. 

Dans une des vignettes de l'Ecole du cœur, sous ce titre : Obsi- 
gnatio cordis, accompagné de ce texte : Po7ie me ut signaculum su- 
per cor tuum (Cant. VIII, 6): « Posez-moi comme un sceau sur votre 
cœur; » on a représenté un cœur soutenu par Jésus et par l'âme 
fidèle. L'âme, de la main restée libre, tient le sceau au mono- 
gramme de Jésus dont elle vient de recevoir l'empreinte. Le texte 
insiste sur les diverses significations du sceau : on scelle un enga- 
gement, on scelle ce que l'on veut conserver; être scellé du nom 
de Jésus, c'est dire qu'on lui appartient irrévocablement, qu'on 
veut lui être conforme et, inquantum cor est conforme cordis ejus 
cujus imaginem gerit, intantum erit Deo acceptum (p. 430) : « Au- 
tant le cœur est conforme au cœur de celui dont il porte l'image, au- 
tant il est agréé de Dieu. » (PI. vi, fig. 3.) 

Nous disons cependant qu'à la fin du premier tiers du XYIP siè- 
cle, c'est-à-dire vers l'époque à peu près où parurent les livres du 
P. Haynal et du P. Haeffen, la tendance à représenter le Cœur de 
Jésus, préférablement à celui du fidèle, commença à se manifester. 
En effet, parmi les associations du Cœur de Jésus avec le mono- 
gramme de son nom, IHS, nous en avons déjà rencontré un bon nom- 
bre où ce monogramme estplacéavec les clous au sein du cœur même. 
Nous en avons emprunté un exemple aux Fasti maria}ii{^\. IV, fig. 4), 
où il figure au jour de la conversion de saint Paul. Dans la circon- 
stance, le Cœur de Marie, désigné d'une manière analogue (fig. o), 
avec la substitution de trois roses aux trois clous et la zone de flam- 

1 Par le P. Marianus ab Orscelar, franciscain, in-2i. 



168 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

mes, qui établit la communication entre les deux Cœurs sacrés, ne 
laisse aucun doute sur cette attribution. Il est donc manifeste 
que, dans certains cas, le nom de Jésus au sein du cœur sert à dé- 
signer ce cœur comme étant véritablement le sien : non seulement 
alors il le désigne, mais encore il dit que le Cœur de Jésus, dans un 
sens, c'est Jésus tout entier. Les clous complètent cette pensée par le 
souvenir de la Passion et des plaies qui ont toutes eu leur retentisse- 
ment dans ce divin Cœur. Les représentations de ce genre elles- 
mêmes, ont été fréquentes au XVIP siècle, et nous ne pensons pas 
que jamais elles aient été faites dans les conditions dont nous ve- 
nons de parler, c'est-à-dire les clous étant placés en faisceau au- 
dessous du monogramme, autrement que pour désigner le Cœur de 
Jésus. Mais, dans ces conditions même, nous ne connaissons aucun 
exemple qui soit indubitablement antérieur à 1630, année de la pre- 
mière publication des Fasti mariani. Le P. Desjardins en a réuni un 
assez grand nombre d'exemples, mais ils sont postérieurs à cette 
date \ à l'exception peut-être de l'empreinte qui se voit sur la cou- 
verture de \ Hortulus mariani, publié à Ingolstadt, en 1627, dont 
nous avons parlé, à raison des cinq plaies qu'on y voit aussi figurer. 
Il faut dire peut-être, car rien ne prouve que cette reliure ne soit 
pas plus récente que l'impression du livre. 

Il nous paraît, d'ailleurs, vraisemblable que, postérieurement à 
1630 et aux représentations où le Cœur de Jésus contient le mono- 
gramme et les clous, le cœur du fidèle continua d'être représenté 
lui-même contenant le nom de Jésus ou son monogramme, mais 
sans l'addition des clous. Nous avons hésité, toutefois, à ranger dans 
cette catégorie une vignette placée à la fin de la préface du Traité de 
t amour de Dieu (p. 250), dans l'édition des œuvres de saint Fran- 
çois de Sales, de 1630 (in-fol.). Cette vignette représente un cœur 
entouré de la couronne d'épines et portant dans son sein ces mots : 
VIVE JÉSUS. Si on s'arrêtait là, on ne croirait guère pouvoir douter 
que ce cœur soit celui du fidèle acclamant le divin Sauveur : mais 
au-dessus de la couronne d'épines s'étend une banderole soutenue 

' Gfis exemples sont de ir,3'i, 16i4, 1647, 1648, 1G5-2, 1662, 1670, 1683. Nous 
avons décrit les plus remarquables, en tant qu'ils se rapportent à l'association du 
cœur, du monogramme et des trois clous. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 169 

par deux anges sur laquelle on lit: divim signacvlvm amoris. Le sceau 
ou le signe du divin amour : c'est le Cœur même de Jésus. Il sem- 
blerait donc qu'il y a confusion entre les deux ordres d'idées, con- 
fusion facile à expliquer par l'intime connexion qui les lie l'un à 
l'autre. Mais il faut se rappeler que l'ouvrage, traitant de l'amour que 
nous devons avoir pour Dieu, et non de l'amour de Dieu pour nous, 
ces termes : Divini signaculum amoris ào'wawi plutôt, selon le sens 
du livre, se traduire ainsi : « Sceau de l'amour de Dieu. » 

Nous l'avons déjà vu, par la manière d'entendre l'image de Jésus 
endormi dans le cœur ou sur le cœur; nous le verrons tout à l'heure 
par rapport au sceau ou aux armoiries de la Visitation ; l'esprit du 
saint évêque de Genève tendait principalement vers cet ordre d'idées, 
il le faisait conformément aux dispositions générales de son temps, 
dispositions que nous nous sommes efforcé de constater, avec la 
pensée précisément de bien faire comprendre ce qui se passa rela- 
tivement à cette question du blason de son cher institut. 

Avant de l'aborder, on se rappellera ce portrait de sainte Chantai, 
peint par Restout, gravé par Tardieu, où la Sainte porte dans sa 
main un cœur, marqué du monogramme de Jésus (pi. vn, fig. 8), et 
l'on se rendra bien compte désormais que ce cœur est très proba- 
blement celui de la Sainte et non le divin Cœur. En effet, ce n'est 
guère qu'à la sainte Vierge, dans le sens que nous exposerons plus 
loin, et à sainte Catherine de Sienne, en tant que le Cœur de Jésus 
est devenu le sien, qu'il peut convenir de porter le Cœur Sacré dans 
leurs mains. Communément, on ne doittenir dans sa main que son 
propre cœur pour l'offrir : c'est ainsi qu'on a représenté la Charité 
et le Sauveur lui-même tenant leur cœur dans leurs mains. 

Les mêmes observations s'appliquent à une gravure de notre col- 
lection, représentant l'abbesse de l'Assomption, à Paris, 1687, de 
l'ordre des Augustines. Cette religieuse porte également le mono- 
gramme de Jésus à la fois sur sa croix pectorale et sur son cœur 
tenu dans sa main, <',œur enflammé par la présence du Sauveur. 

Il est d'autres représentations du cœur à la même époque que 
nous ne saurions vraiment comment interpréter dans l'un et l'autre 
sens , tant les motifs se partageraient pour y voir, soit le Cœur de 
Jésus, soit le cœur du fidèle, si des textes explicatifs ne venaient 
nous éclairer. Nous citerons par exemple le sceau des dames de 



■170 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

la congrégation de l'Union chrétienne, fondée en 1661, par Jean- 
Antoine le Vacher, un de ces vénérahles prêtres qui rayonnent 
autour de saint Vincent de Paul. Sur ce sceau on voit un cœur en- 
flammé, surmonté d'une croix', accompagné de cette légende : In 
caritate Dei et patientia Chrisii. Les mots « Union chrétienne » for- 
ment l'exergue. Selon notre manière actuelle déjuger, un cœur 
ainsi représenté semblerait être le divin Cœur, auquel la légende 
peut parfaitement s'appliquer, ce Cœur Sacré étant l'expression de 
la charité divine et de la patience du Dieu fait homme. Notre hésita- 
tion ne pourrait venir que de la connaissance, fruit d'une étude spé- 
ciale, de l'esprit du XVIP siècle à cet égard. Effectivement, dansles 
règles et constitutions imprimées en 1728, pour la pieuse Congré- 
gation dont nous parlons, il est dit : « Que l'Institut est sous la pro- 
tection de la sainte Famille et que son esprit est la charité, fondée 
en l'amour de Dieu et du prochain, et en l'imitation de Notre-Sei- 
gneur Jésus-Christ; c'est ce que signifient l'empreinte et la devise 
du cachet dont se servent les communautés (de l'Institut). » 

N'est-on pas en droit de conclure que le cœur est dans la cir- 
constance le symbole de la charité chrétienne, s'appliquant à Dieu 
et au prochain, et que la patience dont il s'agit est aussi, comme 
dans « le Cœur crucifié » du franciscain Pierre Regnart, celle que 
le chrétien pratique à l'imitation de Jésus-Christ et en se fondant 
sur le divin modèle? Il est vrai que le Cœur de Jésus est aussi le 
type de la charité et de la patience chrétienne. Notre but d'ailleurs 
n'est pas de trancher la question, en déterminant les intentions des 
pieux fondateurs de cet institut. Il est certain qu'une image ainsi 
formée est parfaitement convenable pour élever la pensée vers le 
divin Cœur et servir à l'honorer. Nous voulons seulement faire de 
plus en plus apercevoir, qu'à l'époque de cette fondation, on n^envi- 
sageait pas les choses et on ne les représentait pas avec la même 
précision qu'on le fait aujourd'hui grâce à l'apostolat de la bien- 
heureuse Marguerite-Marie. 



* Les constitutions portent que du cœur enflammé il sortira un crucifix ; mais 
sur le cacliet du couvent de l'Union chrétienne, à Fontenay, qui nous a été com- 
muniqué, on voit seulement une croix. 



SACRE - CŒUR 



PL.vn 




IMAGES INSPIREES PAR LA B^.^ MT^ M"^ ALVCOOUE 
Fia 1, 'J.J et 4' ; nuffW l/mM&c.âti 13 



'TH CAUVIW . POiri€RS . 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 171 

IV. 

S. François de Sales écrivait à Ste Chantai le 10 juin 1611 : «Dieu 
m'a donné cette nuit la pensée que notre maison de la Visitation 
est par sa grâce assez noble pour avoir ses armes, son blason, sa 
devise et son cri d'armes. J'ai donc pensé, ma chère Mère, si 
vous êtes d'accord, qu'il nous faut prendre pour armes un 
unique Cœur percé de deux flèches, enfermé dans une couronne 
d'épines. Ce pauvre Cœur servant de support dansl'enclavure à une 
croix qui le surmontera et sera gravé des sacrés noms de Jésus et 
de Marie. Le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de 
son Sacré-Cœur ; il est donc bien juste que notre cœur demeure par 
une soigneuse mortification, toujours environné de la couronne 
d'épines, qui demeure sur la tète de notre chef, tandis que l'amour 
le tient attaché sur le trône de ses mortelles douleurs. » 

Cette proposition fut adoptée avec empressement, et en consé- 
quence le Couttimier des religieuses de la Visitation, dressé par 
Ste Chantai, contient (p. 99) un article ainsi conçu : « Le sceau de 
tous les monastères sera gravé d'un cœur au milieu duquel il y 
aura les très saints noms de Jésus et de Marie ensemble, environné 
d'une couronne d'épines et traversé de deux flèches avec une petite 
croix dont le bout d'en bas sera dans l'enclavure du cœur et le 
croison en dedans de la couronne. » Dans la planche annexée à ce 
Coutumier imprimé en 1637, planche mise obligeamment sous 
nos yeux par les religieuses de la Visitation à Paris et à Poitiers, le 
sceau représenté est en effet parfaitement conforme à cette descrip- 
tion et au spécimen donné (pi. VII, fig. 5). 

M. l'abbé Bougaud, après avoir cité le texte du Coutumier, dit à 
ce sujet ' : « S. François a donné pour armes et pour blason à son 
institut le Cœur même de Jésus couronné d'épines, les religieuses 
le porteront gravé sur leurs croix pectorales, il rayonnera en tète 
de tous leurs actes privés ou publics, il servira de cachet à leurs 
lettres. On le sculptera sur les portes extérieures des monastères ; 
c'est ainsi qu'un architecte, après avoir construit un palais, met au- 

* Bougaud, Hist. de la B. Marguerite-Marie, in-12. Paris, 1875, p. 190. 



172 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

dessus de l'entrée d'honneur l'écusson du noble Seigneur qui va 
y habiter ». 

Nous avons vu en effet que le Cœur do Jésus avait été gravé sur 
la croix pectorale que portent les religieuses de la Visitation, et 
c'est là un véritable prélude de la dévotion au Sacré-Cœur. Quant à 
l'écusson de l'ordre, le pieux auteur cède à une opinion généra- 
lement répandue, par suite même de la prépondérance prise posté- 
rieurement par la représentation du Cœur sacré de Jésus, de préfé- 
rence à celle de tout autre cceur, si bien que dans l'ordre même de 
la Visitation, il y a eu, il y a encore des incertitudes et des oscil- 
lations sur la manière d'inscrire les noms de Jésus et de Marie que 
doit porter leur écusson : quelques maisons de l'ordre n'y font graver 
que le nom de Jésus, dans la persuasion que ce nom placé sur le 
cœur indique celui du divin Sauveur; d'autres, en beaucoup plus 
grand nombre, continuent d'inscrire les monogrammes de Jésus et 
de Marie combinés. Les noms de Jésus et de Marie, par \k même 
qu'ils sont réunis, ne peuvent désigner spécialement le Cœur de 
Jésus, à moins que ce ne soit dans ce sens que moralement les deux 
Cœurs de Jésus et de Marie ne font qu'un. C'est effectivement de 
la sorte que l'a entendu le vénéré Père Eudes, quand il a adopté 
lui-même, pour insigne de sa congrégation, un cœur portant les 
imnges de Jésus et de Marie (pi. IV, fig. 10) : nous en donnerons 
bieniôt la preuve. Mais S. François de Sales n'entendait même pas 
faire représenter le Cœur de Jésus et de Marie dans ce sens large, 
puisqu'il dit expressément : « Ce pauvre cœur... Notre cœur... » 
La couronne d'épines et la croix étaient donc attribuées à « ce 
pauvre cœur » en esprit de conformité et d'identification avec le 
Cœur du Sauveur. Le cordelier de Fontenay est allé bien plus loin 
dans cette voie, puisqu'il a attribué au cœur du chrétien jusqu'au 
coup de lance qui perça le Cœur divin. C'est du reste le seul exemple 
que nous en connaissions, et l'on peut dire que sa blessure sacrée est 
la caractéristique la plus absolument propre au Cœur de Jésus. 
Quant aux flèches, leur attribution est très vague et flexible. Nous 
les avons vues au cœur de Marie, correspondant aux clous qui 
percent le Cœur de son divin Fils (pi. V, fig. 6). Le souvenir de 
Ste Thérèse percée d'une flèche devrait porter, ce semble, à se 
servir de cet emblème^ pour exprimer les plus vives ardeurs de 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 173 

l'amour divin dans les saintes âmes. C'est en ce sens que nous 
interprétons l'en-tète d'une Vie de S. Thomas de Villeneuve, publiée 
à Valence,, sa ville épiscopale, en 1620 ' : un écusson ovale contient 
un cœur percé d'une flèche, et marqué, au dessous de la flèche, de 
trois points qui rappellent indubitablement non les trois clous, mais 
leurs blessures, encore dans un esprit d'assimilation. Le tout est 
surmonté d'un chapeau à glands, chapeau épiscopal, et autour 
de l'écusson on^ lit cette légende, cor mevm vulnerasti. N'est-ce 
pas le cœur de S. Thomas qui a été blessé de l'amour de Dieu, 
comme celui de Ste Thérèse ?D'un autre côté, on voit, au frontispice 
des œuvres de Jean d'Avila traduites par Arnault d'Andilly (Paris, 
in-fol. 1673)^, un cœur, rayonnant, portant une légère indication de 
la plaie sacrée, surmonté de la couronne d'épines, et que deux 
anges se préparent à percer de dards qu'ils tiennent à la main. 
Nous croyons que ce cœur est celui de Jésus, et qu'il est ainsi 
représenté, comme on le voit de celui de Marie, dans une vignette 
des Fasti mariani que nous reproduisons, (pi. IV, lig. 8), pour dire 
comment ces cœurs sacrés peuvent être atteints par les traits de la 
prière comme par des flèches. On se souviendra aussi que le Cœur 
de Jésus apparut une fois à la bienheureuse Marguerite-Marie 
« percé à jour comme un abîme sans fond creusé par une flèche 
sans mesure » '\ Les flèches pouvaient donc être appropriées au 
divin Cœur lui-même *. 

* \ida y Mclagros del illus... Thomas de Villanova, in-'i", par Miguel Salon. 
(Coll. Desjardins.) 

^ Coll. Desjardins. 

^ Bougaud, Hisl. de la B. Marguerite-Marie. 

* Nous avons dit un mot (p. 145, note) des marques de Nicole et d'Antoine de 
la Barre (imp à Paris de 1497 à 1518 et de 1531 à 1533) : elles méritent une 
mention plus détaillée. Mcole s'était d'abord contenté de placer dans son blason 
typographique (v. p. 174) un cœur, d'un modèle très primitif et devenu banal par 
l'emploi presque identique qu'en firent un grand nombre d'imprimeurs au 
XV" siècle : il remplaça bientôt cette marque par une autre oi!i la croix subsiste 
au-dessus du cœur, mais cA continuée sur le cœur même par une flèche qui fait, 
supposons-nous, la barre. Son fils Antoine adopta le même emblème. Ces deux 
dernières marques portent de plus l'une et l'autre les monogrammes de Jésus 
et de Marie, mais avec cette différence que dans la première ils sont placés au- 
dessus et en dehors du Cœur comme dans la marque de Mathieu Vivian (p. 319) 
et dans la seconde à l'intérieur du Cœur comme dans le Cœur crucifié du Corde- 
lier de Fontenay et dans le Cœur renversé, qui provient de Saint-Bertrand de 



474 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Quant aux noms de Jésus et de Marie dans le Cœur, on voit par la 
gravure du Coutumier imprimé en 1637, que dès lors ils étaient 
exprimés par leurs monogrammes entremêlés : témoin, de nos 
jours encore, le sceau du couvent de Paray-le-Monial, reproduit 
(pi. vu, fig. 5), ceux des couvents de Chambéry, d'Orléans, de 
Nantes, de Poitiers, de Paris, qui nous ont été communiqués ; 
celui, enfin, du couvent d'Annecy, qui est gravé en tète de V Année 
sainte de la Visitation, imprimée en cette ville (1867). Cependant, 
en voyant ces empreintes, il nous est venu à la pensée qu'on aurait 
dû y faire figurer un trait horizontal, pour compléter la lettre H du 
nom de Jésus. Effectivement nous avons rencontré cette combinai- 
son dans un cœur percé de flèches, surmonté de la croix et entouré 
de la couronne d'épines, c'est-à-dire dans l'écusson delà Visitation, 

Comminge. Le Cœur dans la première est accompagné de tètes de morts et d'os- 
sements avec cette devise : Mors omnibus eqiia. Dans la seconde, les ossements 
étant relégués à une place secondaire, celle qu'ils occupaient est cédée aux ins- 
truments de la Passion, avec cette autre devise : Anna nostre salutis. Les instru- 




Première marque de Nicole de la Barre. 

ments do la Passion porteraient à penser que le Cœur est celui de Jésus mais la 
devise jointe aux noms de Jésus et de Marie lève à nos yeux toute incertitude. Les 
souvenirs de la Passion, ou mieux encore les mérites de la Passion recueillis par 
Notre-Seigneur, sont des armes au service du fidèle qui porte Jésus et RLtrie dans 
son cœur. 



AU POINT DE VUE DR l'hISTOIRE ET DE l'aRT 175 

placé en tête des Vrais entretiens du bienheureux François de Saies 
(in-12, Lyon, 1632 '). Nous donnons (pi. i. fig. S) un spécimen des 
deux monogrammes ainsi combinés. Une combinaison analogue des 
noms de Jésus et de Marie se voit dans un extrait des œuvres spiri- 
tuelles du Père Paul de Barry, S. J., publié à Lyon en 1648 ^ La 
lettre M seule, sans l'A, y tient lieu du nom de Marie ^ et le mono- 
gramme ainsi formé, au lieu d'être renfermé dans le cœur percé de 
flèches, surmonte le cœur accompagné des trois clous. 



Sous l'empire des dispositions qui tendaient partout à faire subs- 
tituer le Cœur de Jésus à celui du fidèle, là oi^i celui-ci avait été 
d'abord représenté, certaines maisons de la Visitation en étaient 
venues, avons-nous dit, à n'inscrire, dans le cœur de leur écusson, 
que le monogramme de Jésus. Nous en donnons pour exemple 
(pi. VH, fig. 6) le sceau du couvent de Boulogne-sur-Mer. M. Léon 
Aubineau, dans un petit livre qu'il a publié sur le pèlerinage de Paray- 
le-Monial, après aroir cité les propres paroles de S. François de 
Sales, dans sa lettre do 1611, ajoute ; « Ces armoiries, telles que 
le saint évêqu^les indique, ont été, en effet, adoptées par la Visita- 
tion. On les voit sculptées aux portes de qtielques monastères, et 
V Armoriai générai de France, au registre Bourgog7ie-Charolais^ les 
blasonne de la main de d'Hozier, sur fond d'o-F, cœur percé de flèches 
marqué de 1 H S entouré d'une couronne d'épines ; et d'Hozier 
reconnaît qu'elles appartiennent au couvent des religieuses de la 
Visitation Sainte-Marie de Paray-le-Monial * » . L'auteur n'a pas remar- 

' Coll. Desjardins. 

^ La pratique des vertus, recueillie des Œuvres spirituelles du R. P. du Barry. 
(Coll. Desjardins). 

^ M. Grand, dans V Histoire populaire de la dévotion au Sacré-Cœur, dit que sur 
le frontispice de l'ancienne église de la Visitation (rue Sairït-Antoine, 216, à Paris), 
actuellement église protestante, édifice datant de 1634, on voit dans le cœur les 
sigles IMS; mais c'est une méprise reconnue par l'auteur qui la fera disparaître 
dans une seconde édition de son excellent petit ouvrage. En réalité, le frontispice 
dont il s'agit a été récemment réparé et, depuis cette réparation, on ne voit plus 
dans le cœur que le monogramme seul de Marie. 

■'* Paray-le-Monial et son monastère de la Visitation. Paris, 1873, p. 37. 



176 LES IMAGES DU SACRÉ- COEUR 

que que ces indications ne sont pas absolument conformes aux ter- 
mes de S. François, d'après lesquels le nom de Marie doit être asso- 
cié à celui de Jésus ; et que le couvent de Paray-le-Monial est revenu 
à cette association, s'il est vrai que pendant un temps il l'ait aban- 
donnée. 

Nous n'osons en effet affirmer que ce couvent, et beaucoup d^au- 
tres qui sont dans le même cas, relativement à V Armoriai de 
France, aient modifié leurs armes à la fin du XYII*^ siècle dans le 
sens indiqué, bien que la chose devienne certaine, si l'on doit prendre 
à la lettre les termes de cet Armoriai. En effet, les voici d'après 
l'original que nous avons soigneusement consulté : 

T. I de Bourgogne (VP de la collection), p. 981, article Charolles: 

« N** 1, le couvent de la Visitation Sainte-Marie de Charolles. 

Porte d'or à un cœur de gueules, percé de deux flèches d'or empen- 
nées d'argent, passées en sautoir au sommet du cœur qui est chargé 
d'un nom de Jésus d'or, une croix de sable fichée dans l'oreille du 
cœur, le tout enfermé d'épines de sinople, ces épines ensanglantées 
de gueules. 

N** 2, le couvent des religieuses de la Visitation Sainte-Marie de 
Paray porte de même que dessus. » 

Dans le même volume, les couvents de la Visitation de Beaune, 
d'Autun, de Montluce en Bresse, sont mentionnés comme portant 
les mêmes armes avec de légères modifications dans les termes. A 
Dijon, on a omis le nom de Jésus ; à Bourg, la mention de la croix : 
ce sont très probablement des fautes de rédaction. A deux couvents 
de la Visitation de Lyon (vol. XVIIl de la collection, p. 9 et 29) 
sont attribuées exactement les mêmes armes qu'à ceux du Charol- 
lais; une semblable observation s'applique au couvent de Poitiers. 
(T. XXVIII de la collection, p. 98). Le même fait serait certaine- 
ment constaté pour beaucoup d'autres monastères de l'ordre, si l'on 
poursuivait ses recherches dans les trente et quelques gros volumes 
in-fol. de V Armoriai. 

La généralité même de cette substitution du nom de Jésus seul 
aux noms de Jésus et de Marie réunis, nous à fait naître des doutes 
sur la portée qu'on devait lui attribuer. A Paris, il est incontesta- 
ble qu'à cette époque (1697), les couvents de la Visitation avaient 



AU POINT DE VUE DE l'hiSïOIRE ET DE l'aRT 177 

conservé dans leurs armes les noms de Jésus et de Marie. Voici en 
effet en quels termes l'.-lrmona/ mentionne deux d'entre eux : 

« N° 1688. Le couvent des religieuses de la Visitation du Faubourg 
Saint-Jacques ; 

« Porte d'or à un cœur de gueules, percé de deux flèches d'or, 
enpennées d'argent, passées en sautoir au travers du cœur chargé 
d'un nom de Jésus et de Marie d'or, une croix de sable fichée dans 
Toreille du cœur, le tout entouré d'une couronne d'épines de Sino- 
ple, les pointes ensanglantées de gueules, et autour est écrit : 
Second monastère de la Visitation +. Paris (t. XXIV de la collection 
IP de Paris, p. 482). » 

A la page suivante (n° 2034), le troisième monastère celui du 
Faubourg Saint-Germain, est indiqué comme portant les mêmes 
armes. 

D'un autre côté, on a des preuves que des confusions s'étaient éta- 
blies entre le monogramme de Jésus et les monogrammes de Jésus 
et de Marie réunis, si bien que la réunion des deux monogrammes a 
pu être prise pour une forme du monogramme de Jésus ; nous en 
reproduisons un exemple (pi. VI, fig. 4), emprunté à une image de 
S. Ignace, qui nous paraît devoir remonter tout au moins au milieu 
du XVIIe siècle '. Les commissaires départis dans les provinces pour 
recueillir les armoiries et les faire enregistrer, ont-ils fait cette con- 
fusion ^? Nous ne le croirions pas impossible. Cependant, dans qnel- 

* Elle porte ce titre : b. ignativs de loiola Religionem Societatis iesv 
fiirente in eclesia (sic) Luthero singiilari Dci providentia féliciter inslituit. Anno 
Dominico incaniationis 15A0. Au-dessus de l'image sont représentés, de chaque 
côté de l'écusson, S. Ignace guéri par S. Pierre et sa mort dans deux médaillons 
circulaires. Dans les Fondateurs d'ordres, du P. Binet, en regard de son écusson 
ordinaire, un autre écusson portant le monogramme et le cœur de Marie percé 
de l'épée, est aussi attribué à S. Ignace. 

* Il s'agissait d'une mesure de finances. Tous ceux qui portaient armoiries, 
familles particulières, communautés religieuses, communautés civiles, étaient 
obligés à l'enregistrement, et l'enregistrement soumis à une taxe qui variait de 
25 à 50 livres. Porter des armoiries était un fait, on n'en demandait pas la justi- 
fication comme droit spécial ; au contraire, ceux qui, portant des armoiries à un 
titre quelconque ne se présentaient pas, étaient enregistrés et taxés d'office. 
'L'Armoriai contient l'ensemble des registres réunis par d'Hozier, mais non rédi- 
gés de sa main. 

Il" série, torae XL 12 



178 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

ques occasions, ils ont très bien su distinguer les monogrammes 
de Jésus du double monogramme de Jésus et de Marie. Nous en 
avons trouvé des exemples dans le volume même de la généralité 
de Poitiers, où on lit^ p. 99, n" 331 : « Les religieuses de Sainte- 
Catherine de Sienne, de Poitiers, portent d'argent à un cœur de 
gueules, chargé d'un nom de Jésus d'or et sommé de trois clous 
appointés de sable mouvant de l'oreille du cœur, le tout enfermé 
dans une couronne d'épines de sinople ; » plus loin, p. 333., n" 237, 
couvent de Notre-Dame à Fontenay « porte d'azur à un chiffre des 
noms de Jésus Maria d'or ». Dans le premier cas^ le cœur faisant 
allusion au Cœur de Jésus, substitué à celui de Ste Catherine de 
Sienne, il n'est pas douteux que le nom de Jésus ne fût seul figuré 
sans celui de Marie et qu'il ne désignât le Cœ'ur comme étant celui 
du Sauveur ; tandis que dans le second cas, le double monogramme 
est parfaitement déterminé. Ainsi, probablement, un certain nombre 
de couvents de la Visitation — sous l'empire de cette idée, partagée 
encore aujourd'hui par des écrivains du plus grand poids comme 
M. l'abbé Bougaud et M. Léon Aubineau, que le cœur repré- 
senté dans leurs armes est celui de Jésus — en étaient venus à 
substituer aux monogrammes de Jésus et de Marie réunis, le mo- 
nogramme seul de Jésus. 11 fallait recourir à ce changement pour 
s'adapter à la signification qui avait prévalu. Nous supposons que 
la plupart de ces maisons ont été ramenées à l'usage primitif par 
l'étude de leur Coutumier et par l'exemple des maisons qui l'avaient 
conservé. Mais il y en a eu oii le changement introduit s'est main- 
tenu, et c'est ainsi que nous expliquons la différence constatée entre 
le sceau de Boulogno-sur-Mer, et ceux de tous les autres couvents 
du môme ordre, dont il nous a été donné de prendre connais- 
sance. 

La vignette, tirée de l'un des petits traités de la dévotion au Sacré 
Cœur, qui s'étaient multipliés au commencement du XYIll° siècle ', 
que nous reproduisons (pl.YI, fig. 7) ne semble-t elle pas d'ailleurs 
indiquer que la substitution du monogramme de Jésus au double 
monogramme dans le cœur percé de flèches s'était vraiment accré- 
ditée à cette époque? 

* La Dcvotion au Sacré-Cœur de Jésus-Christ, 7» édition, in-12. Aurillac, 1728. 
(Coll. Desjardins.) 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRR ET DE l'aRT 179 

Bien plus ancienne est l'estampe * à laquelle nous empruntons la 
curieuse combinaison des noms de Marie et de son divin Fils (pi. YI, 
fig. 5), accompagnée du cœur de Marie percé du glaive. Elle re- 
monte au moins à la première moitié duXYII" siècle, peut-être même 
à la fin du XV1°. On remarquera que le nom de Marie, exprimé par 
la réunion complète de toutes les lettres, renferme en quelque sorte 
le X signifiant le Christ. Ce double monogramme est placé au pied 
de la croix où le divin Sauveur est suspendu. La sainte Vierge et 
saint Jean sont à ses côtés, les instruments de la Passion tout au- 
tour, le tout est couronné par le monogramme de Jésus placé avec 
les clous au-dessus du titre de la croix, au sommet de l'instrument 
du salut. 



VI 



Deux cœurs unis par un même amour peuvent être considérés 
comme ne faisant qu'un seul cœur, et les noms de Jésus et de Marie 
dans les armoiries de la Visitation pourraient être interprétées 
dans ce sens, si la lettre de saint François de Sales ne l'avait déter- 
miné autrement. Néanmoins, dans la suite, par l'effet de la tendance 
croissante à représenter le Cœur de Jésus préférablement à celui du 
fidèle,, si on a pu interpréter l'écusson dont il s'agit comme repré- 
sentant le divin Cœur dans un sens personnel, on a pu, à plus forte 
raison, eu égard aux noms réunis de Jésus et de Marie, le considérer 
comme exprimant cette idée que leurs très saints Cœurs n'en fai- 
saient qu'un. 

Il est incontestable, au contraire, que, jusqu'à saint François de 
Sales, on avait plutôt représenté le cœur du fidèle portant Jésus- 
Christ. Cependant on avait aussi, nous le croyons^ représenté l'union 
des cœurs de Jésus et de Marie en un seul cœur. Nous interprétons 
en effet dans ce sens la disposition suivante observée dans une sta- 
tue de la Vierge-Mère, découverte, à la fin du siècle dernier, à Or- 
nans (Doubs), et qui, généralement, a paru remonter au milieu du XVP 
siècle. Portant l'Enfant-Jésus sur son bras gauche, elle soutient de la 
main droite un cœur en saillie au milieu de la poitrine, et le divin 

* Cette estampe, de caractère tout allemand, est signée P. C. 



480 LES IMAGES DU SACRÉ- COEUR 

Enfant passe sa main droite jusqu'au poignet derrière ce saint cœur. 
« Quoique le cœur soit très effacé par le temps, d'après un grand 
nombre de témoins, parmi lesquels il faut compter Mgr Paulinier, 
archevêque de Besançon, il est bien reconnaissable. » 

Le P. Desjardins, et après lui les PP. Martorell et Castella, ont 
signalé une gravure de Théodore Fulden (Anvers, 1658), « dans la- 
quelle, •<) selon leurs expressions, pour représenter les noces mys- 
tiques de l'Agneau, il faisait figurer le Cœur de Jésus-Christ attaché 
à la croix et entouré de flammes, comme le principe et le centre de 
l'union spirituelle qui se contracte dans cette alliance du divin 
Agneau et de l'âme fidèle ». Cette image indiquée sans le nom du 
graveur est certainement la même que nous trouvons décrite dans 
les Annales franciscaines, par le P. Henry, comme ornant un livre 
de même date du P. Henry Jonghen. franciscain allemand, imprimé 
à Anvers, sous le titre : Nuptise Agni sive Discursiis exhortatorii pro 
vestionibiis, profesionihus et jiibileis religiosarum (in-4°) : Les Noces 
de l'Agneau 011 exhortations pour les vestures, les professions et les 
jubilés des religieuses. Nous en empruntons la description à ces dif- 
férents auteurs. 

En haut, à droite, Dieu le Père, bénissant ; en regard, la sainte 
Yierge ; au-dessous, un autel et l'Agneau posé debout sur une co- 
lonne, qui est ornée des trophées de la vie religieuse : rosaire, sca- 
pulaire, ceinture monacale, cordon franciscain. Yis-à-vis, l'àme re- 
ligieuse, sous la figure d'une vierge couronnée de roses, foulant 
aux pieds les vanités du monde : couronne, sceptre, bijoux, trésors; 
tenant un crucifix sur son cœur. Une main sort des nuages et s'u- 
nit à celle de la religieuse. Toutes deux ensemble elles supportent le 
cœur dont nous avons parlé, cœur environné do flammes^ surmonté 
d'un clou et de la croix. L'Esprit-Saint plane au-dessus, sous forme 
de colombe ; quelques saints personnages, témoins de cette union 
mystique, apparaissent dans la gloire. Au-dessous on lit: Venerunt 
nu'ptix Agni et iixor ejus prseparavit se (Apec), Le temps des noces 
de l'Agneau est venu et son épouse s'est préparée. 

Le P. Desjardins, ignorant la destination de cette gravure, a pu 
croire que la vierge chrétienne, dans la pensée de l'artiste, pouvait 
représenter l'Église, interprétation qui n'exclurait pas l'idée de l'u- 
nion plus spéciale d'une âme avec Dieu. Pour nous, il n'y a pas de 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 181 

doute, c'est là l'idée principale : il semble en résulter que le cœnr 
représenté n'est pas absolument celui du Sauveur, mais qu'il figure 
ce divin Cœur et celui de la religieuse, comme ne faisant qu'un. 

Les représentations de ce genre avaient foncièrement le même 
objet que celles du mariage mystique de sainte Catherine, fort usi- 
tées dans le siècle précédent en Italie, comme monuments commé- 
moratifs des professions religieuses. Nous possédons dans notre 
collection les actes de profession sur parchemin, ornés de minia- 
tures, de deux religieuses, appartenant à l'ordre des Jésuates et du 
monastère de la Trinité (à Bologne). L'un est de 1716, l'autre de 
1730 ; en tous les deux la même idée est rendue d'une manière plus 
générale. La miniature du second de ces documents offre cette 
particularité que la nouvelle professe tient à la main son cœur en- 
flammé pour l'offrir à Dieu. 

Revenons à l'union des Cœurs de Jésus et de Marie dans un seul 
cœur : le vénéré Père Eudes va nous fournir des données plus pré- 
cises. Il avait adopté lui-même pour emblème, et il fit adopter pour 
sceau de la congrégation qu'il a fondée, un cœur contenant les ima- 
ges de Jésus et de Marie. L'exemple que nous en donnons (pi. IV, 
fig. 10), se trouve en tète des anciens livres à l'usage de cette con- 
grégation et des ouvrages composés par son pieux fondateur. Il a 
été pris au commencement de celui de ces ouvrages qu'il a publié 
en 1668, sous ce titre : La vie et le royaume de Jésus dans lésâmes. 
Selon M. Grand [Hist. populaire de la dévotion au Sacré-Cœur), 
cette vignette aurait d'abord paru dans un livre imprimé à Autun, 
vingt ans auparavant, en 1648, c'est-à-dire dans le diocèse même où 
venait de naître l'année précédente la bienheureuse Marguerite- 
Marie. Les Eudistes ont toujours conservé les mêmes insignes etnous 
en avons sous les yeux, comme exemple, le sceau du collège Ri- 
cheheu à Luçon, qu'ils ont dirigé pendant une vingtaine d'années '. 
Que le P. Eudes ait entendu représenter de la sorte le Cœur Sacré de 

' Le sceau dont nous parlons e^t circulaire de 33 millimètres; le cœur est de 
forme moins archaïque que dans la vignette ; les figures de Jésus et de Marie y 
sont vues de trois quarts et portent chacune un nimbe. Autour des deux branches 
de lis et de roses encadrant les mots : « Vive Jésus et Marie », on lit comme 
seconde légende : Congrcgalion de Jrsu.t et de Marie ; puis à l'exergue : « Mai-on 
de Luçon ». 



182 LES IMAGES DU SACRÉ COEUR 

Jésus et de Marie comme ne faisant qu'un, c'est ce qui résulte bien 
clairement des termes suivants : ils sont empruntés à la circulaire, 
adressée par lui, le 29 juillet 1G72, aux six maisons de son ordre, 
pour leur prescrire de célébrer désormais, comme fête patronale 
au 20 octobre, la fête du Cœur adorable de Jésus-Christ. 

« Mes très chers et aimés frères..., quoique jusqu'ici nous 
n'ayons pas célébré une fête propre et particulière au Cœur adorable 
de Jésus, nous n'avons pourtant jamais eu l'intention de séparer 
deux choses que Dieu a unies si étroitement ensemble, comme sont 
le Cœur très auguste du Fils de Dieu et de sa bonne Mère. Au con- 
traire, notre dessein a toujours été, dès le commencement de notre 
Congrégation, de regarder et honorer ces deux aimables Cœurs 
comme un même cœur '. » 

L'historien du vénérable fondateur dit ailleurs : « L'union de ces 
deux Cœurs (de Jésus et de Marie) en un seul cœur est un des ca- 
ractères les plus frappants de la dévotion de notre saint Apôtre ; et 
nous en avons un témoignage certain dans la belle prière : Ave Cor 
sanctissimum Jesu et Mariœ : « Salut très-saint Cœur de Jésus et de 
Marie... » Néanmoins, ajoute l'auteur, « dans l'institution des fêtes 
des très-saints Cœurs, il voulut commencer par le Cœur de Marie. 
En cela du reste il ne faisait que se conformer à l'admirable écono- 
mie qui règle ordinairement les conseils de la Providence, et de 
même que Dieu nous a donné Jésus par Marie, pour nous ouvrir 
un accès plus libre et plus facile vers le Cœur tout aimable et tout 
aimant de son Fils ^ » 

Ainsi, le culte public du très-saint Cœur de Marie, propagé par 
le P. EudeS;, fut un prélude au culte du saint Cœur de Jésus, défi- 
nitivement établi par la Bienheureuse Marguerite. De même les 
images, destinées avant la vierge de Paray à honorer le Cœur de 
l'Homme-Dieu, n'étaient qu'une préparation à celles dont l'idée fut 
donnée par ses révélations. 



• Le R. P. Eudes... ses vertus, par le R. V Ilarcmbourg, nouvelle édition revue 
par le R. P. Le Doré, in-8«. Paris, 1859, p. 137. 
' Le R. P. Eudes, etc., p. 128. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ÉT DE l'aRT 183 



CHAPITRE V. 

LE CŒUR SACRÉ DV. JÉSUS, LE TRÈS-SAINT CŒUR DE MARIE, LES CŒ.URS 
FIDÈLES, REPRÉSENTÉS DIVERSEMENT AVANT LA BIENHEUREUSE MARGUE- 
RITE-MARIE. 



I. 



En faisant la revue des principales séries de représentations rela- 
tives au Cœur de Jésus, et qui ont précédé la Bienheureuse Margue- 
rite, nous n'avons pas prétendu, loin de là, épuiser la matière. 

Des images du Sacré-Cœur, dont la signification était toute doc- 
trinale, ont été émises dans la période de temps que nous venons 
de parcourir, et nous allons en donner des exemples. Nous résume- 
rons aussi dans ce chapitre ce que nous avons déjà dit par occasion 
des images du très-saint Cœur de Marie qui se rencontrent dans la 
même période. Nous parlerons en même temps des saints qui 
alors ont reçu le Cœur pour attribut. Enfin nous reviendrons avec 
un peu plus de détails sur les représentations des cœurs fidè- 
les, si usitées à cette époque. 

Le cœur que nous donnons (pi. VI, fig. 1) avec les sentences qui 
l'accompagnent, occupe le faîte d'une grande estampe dessinée et 
gravée par Callot et reproduite par Israël Silvestre. Cette estampe 
porte pour titre : ivbilatio trivmphi virginis deipar.e svb vrbano viii 
pp. MAX : « Le Triomphe delà Vierge Mère de Dieu, acclamée sous le 
Pape Urbain VIII.» Elle met solennellement en scène une thèse théolo- 
gique sur les prérogatives de la sainteVierge, soutenue en 1625 dans 
le couvent de VAra Cœli à Rome, par deux franciscains de l'obser- 
vance, le P. x\ndré de l'Auge et le P. Didelon, le premier gardien 
du couvent de son ordre à Nancy ; le second, professeur de théologie 
dans ce même couvent. 

Au milieu de la composition, Marie, la tête chargée de trois cou- 
ronnes, portant un lis d'une main, soulevant une sphère de l'autre, 
est portée sur un char, acclamée par une troupe nombreuse de 
vierges qui l'entourent. Au-dessus d'elle on lit sur une banderole 
ces mots : Singulariter sum Ego : « Je suis unique dans mes privilè- 



184 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

ges ». Plus bas, d'autres personnagees^ encore des vierges pour la 
plupart, tiennent des banderoles ou des couronnes sur lesquelles sont 
inscrites les propositions qui doivent être soutenues en l'honneur de 
la Reine du Ciel. Une lettre hébraïque indique sur quels livres des 
Saintes Ecritures ces propositions peuvent s'appuyer. 

Dans le haut, il s'agit de faire considérer la source de toutes les 
prérogatives de cette créature privilégiée, c'est-à dire le mystère 
de l'Incarnation, que l'estampe nous propose encore comme le prin- 
cipe et la fin de toutes les œuvres de Dieu. Le cœur qu'on y voit 
représenté contient ces mots : P{re)desti{na.i\o) XP(ist)/ or</^inis) 
orig[o) : « La prédestination de Jésus-Christ origine de toutes cho- 
ses, » et la lettre hébraïque, iod, trois fois répétée. 

Du Cœur partent des rayons dont la signification se résume en six 
sentences : 

In 1", Singno (?) p{re)destma(i\)o XP(ist)z ; 

In 2^, Mariœ in Matrem ; 

In 3°, Adtanta'\m) ^r«(ti)a(m et gl[QY)i piW^', 

In 4", Omnium electonim ; 

In 5°, PiTe)visio pe{cca.)ti originalis ; 

In 6" Incarna[\\)o in carne. 

Sur les deux banderoles, l'une supérieure et l'autre inférieure, 
on lit en les réunissant : 

Concilixim œternnm, 
Expleri mente neqidt, ardescitque tiicndo. 

Une autre banderole, placée un peu au-dessous de la seconde, 
porte ces mots : 

Prœdestinatio est actus intellectus et vohmtatis. 

Puis un peu au-dessous encore, on voit une étoile, entre les cinq 
branches de laquelle brillent les cinq lettres qui composent le nom 
de la Vierge prédestinée : 

MARIA. 

Consulté sur cet ensemble de représentations unjeune licencié de 
théologie, après avoir pris l'avis du R. P. Quarella S. J., professeur 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT l8o 

de langue hébraïque et d'Écriture Sainte à la Faculté théologique de 
Poitiers, nous a donné la réponse suivante : 

« 1° Pour avoir une idée nette et exacte de la signification du 
Cœur figuré en tète de l'image, il faut se reporter à la pensée mère 
qui gouverne la disposition du tableau. L'auteur veut décrire la mis- 
sion, les prérogatives et la gloire de Marie. 

« Or cette mission, ces prérogatives et cette gloire ayant leur prin- 
cipe et leur raison d'être dans Tlncarnation, il était naturel et tout 
à fait logique de représenter ce mystère comme le centre primitif 
duquel partent et auquel viennent aboutir toutes les voies provi- 
dentielles tracées à la Vierge Mère de Dieu. Cette idée est très 
importante pour étudier 1& problème soulevé, parce que, de premier 
abord, elle exclut dans l'auteur le dessin de figurer le mystère de 
la très-sainte Trinité. Dès lors, il n'est pas permis de croire que le 
Cœur soit une simple modification du triangle, symbole exclusif de 
la Trinité. Loin de là, toute la pensée de l'auteur semble se con- 
centrer sur l'Incarnation, et ille signifie exactement par cette légende 
qui serpente autour du Cœur : Prœdestinatio A''* ordinis origo. Au 
fond, cette légende n'est que la traduction de cette pensée de 
S. Paul qui résume elle-même la théologie catholique : Omnia in 
ipso {Filio) constant (col. I, 17 . C'est donc la personnalité du 
Christ, du Verbe incarné, qui se dégage de tous ces rayons lumineux, 
représentant eux-mêmes cette gloire inaccessible, au sein de laquelle 
fut arrêté le conseil éternel qui préside à l'économie surnaturelle 
de la Rédemption humaine par l'Incarnation divine. Et parce que 
ce grand œuvre de Dieu est entièrement gratuit, parce qu'il provient 
intégralement ex mera liberalitate et gratiiita benevolentia Dei, 
comme parlent les théologiens, l'auteur n'a pas jugé pouvoir mieux 
rendre cette thèse essentielle qu'en figurant la personnalité de Jésus- 
Christ, auteur et consommateur de notre foi sous l'emblème d'uu 
cœur, ce symbole vivant, si expressif de l'amour, du dévouement, 
du sacrifice. 

2" Les trois lettres hébraïques, disposées triangulairement au 
milieu du cœur, sont trois iod. Le iod est la lettre initiale du nom 
sacré et incommunicable de Jéhovah. Comme il y a trois iod, il faut 
vraisemblablement admettre que la Divinité est signifiée trois fois 
sous trois aspects différents. Autant que le peut conjecturer le Père 



18G LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Quarella, le 1" iod signifie Dieii\e Père prédestinant son Fils au 
rachat du monde, comme le dit la ligne supérieure : In 1°... Prœ- 
destinatio Xti\ le 2' Iod signifie le Fils, le Verbe incarné, qui est 
Dieu comme le Père ; le S*^ iod signifie Marie, la Vierge qui, par un 
privilège unique, est devenue véritablement la Mère de Dieu. Les 
trois iod se rapporteraient donc au Fils de Dieu, 1" en tant que pré- 
destiné à l'incarnation par le Père ; 2° en lui-même ; 3" en tant 
qu'incarné dans le sein de Marie. Ainsi, l'on voit que l'idée de la 
Divinité est rendue trois fois, et d'une manière qui répond parfai- 
tement à l'idée du tableau. Peut-être aussi pourrait-on dire que les 
iod représentent les trois personnes de la T. S. Trinité, qui toutes 
trois concourent également au mystère de l'Incarnation. 

3° Dans tous les cas, le cœur exprime évidemment l'amour divin, 
se concentrant pour ainsi dire, dans le Cœur du Verbe incarné, 
comme son expression sensible, la plus fidèle. 

4° Ce qui confirme cette dernière conclusion, ce sont les mots écrits 
dans le cœur même : PrœdesWiatio Xti ordinis crir/o. D'ailleurs, la 
fin du tableau ne nous enjoint-elle pas, comme il est dit plus haut, 
de remonter immédiatement à la personnalité du Verbe incarné 
dont l'éclat est reflété, en quelque sorte, par la personnalité de 
Marie comme la lumière du soleil est reflétée parla lune, lima per- 
fectissima ? 

o'' Les six rayons qui émanent du cœur rappellent, par les pa- 
roles dont ils sont accompagnés^ les six principales conséquences 
du mystère de l'Incarnation, par rapport au Christ — à Marie — 
à sa gloire — à chacun des élus — et à la nature humaine, dans la 
double prévision du péché originel, de la chute — et de la répara- 
tion. » 

Ces substantielles observations font entrevoir toutes les richesses 
du Cœur de Jésus, dans lequel s'est incarné l'amour divin ; elles 
apprennent à adorer ce Conseil éternel {Concilium œternum) que 
l'intelligence ne peut sonder [Expleri mente nequit], mais qui em- 
brase l'âme qui l'accueille dans son âme avec amour, {ardescitque 
tuendo). De la sorte, la prédestination, qui en Dieu est à la fois 
un acte de l'intelligence et de la volonté, prœdestinatio est actus 
intellectus et voluntati:^, produira en nous tous ses fruits sans que 
nous puissions suffisamment le comprendre, par l'effet de notre 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 187 

bonne volonté. Elle aura surtout une efficacité suréminente en Marie, 
cet astre radieux qui brille au plus haut des cieux immédiatement 
au-dessous du Cœur Sacré de Jésus. 

Quant à ce divin Cœur, nous ne pouvons mieux faire que de lui 
appliquer ici les paroles que l'Église lui adresse au jour de sa fête : 

Ut novus Adam redderet 
Quod vêtus ille abstulerat, 
Amor coegit te tuus 
Mortale corpus sumere. 

II. 

De ringénieuse conception des PP. de l'Auge et Didelot, nous 
avons cru devoir rapprocher sur notre planche la partie centrale 
d'une estampe de Klauber où le divin Cœur au sein d'un triangle 
est considéré comme le centre de toutes choses. Mais c'est là une 
œuvre du XVIII" siècle, postérieure de près d'un siècle et demi à 
celle que nous venons d'analyser : nous nous contentons delà men- 
tionner avec le dessein d'y revenir quand il y aura lieu. Comme 
appartenant à la période qui nous occupe, nous parlerons plutôt 
d'une estampe recueillie parle P. Desjardins, et qui, sans analogie 
pour le style et la composition avec celle de Callot, ne laisse pas, 
pour l'idée, d'avoir quelques rapports avec elle. Une Vierge y est 
représentée, portant l'Enfant-Jésus sur son bras droit, et tenant 
de la main gauche le Cœur de ce divin Sauveur, désigné, autant 
que nous pouvons le croire, par une large plaie béante. L'épreuve 
soumise à nos observations étant très-mauvaise, on pourrait s'y 
tromper. C'est pourquoi nous donnons cette particularité comme 
probable, sans oser l'affirmer. Par la même raison, nous ne pou- 
vons lire la légende inscrite tout autour d'un disque que tient le 
divin Enfant ; nous croyons cependant qu'elle est écrite en lettres 
romaines à l'exception dos caractères hébraïques BJH, Esch iigyiis, 
sacrificium) , qui en occupent le centre. La Vierge repose sur un 
socle qui porte ces mots : n.-d. de consolation ; plus bas gît le ser- 
pent vaincu. Par delà est un second disque sur lequel se dessine 
un triangle renfermant la croix et accompagné, pour nous servir 
des termes du blason comme plus précis, d'une montagne en chef, 



188 LES IMAGES DU SACRÉ-CÛEUR 

du soleil et de la lune en face, et en pointe, comme exergue, de ce 
mot : TRivMPHAviT, « elle a triomphé ». Dans le haut de la composi- 
tion on voit encore, d'un côté, des rayons lumineux projetés sur la 
sainte Vierge^ de l'antre, un écriteau porté par un ange et conte- 
nant ces paroles : Quanta aiidivimus et cognovimus ea patres nostri 
ammntiaverimt nobis... Filii qui nascentur et exurgent et iiarrabiint 
Hliis suis (Ps. i.xxvn, 3, 6). « Quelles grandes choses nous avons 
entendues, connues, apprises de nos pères... Les enfants qui naî- 
tront et s'élèveront les raconteront à leurs enfants. » 

Près de l'écriteau est un écusson épiscopal, portant d'argent à 
trois bandes d'azur, et plus bas, de chaque côté, les quatre animaux 
évangéliques. Parmi eux, Fange de S. Matthieu, tenant une fiole 
d'une main, montre de l'autre un livre ouvert où on lit : Omnes 
sitientes venite ad aquas (Is. lv, 1). 

Au-dessous de l'image, on lit ces mots gravés en guise de titre : 
« Oraison à Notre-Dame de Consolation, dont l'image miracu- 
leuse fut trouvée par Joseph Quygranne, le 16 mai 1647, dans une 
grotte appelée originairement la Ste-Beaume, à Cirac, canton de 
Roquemaure, diocèse de Nîmes. » 

Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette Vierge, c'est qu'elle 
fixe très attentivement les yeux sur le Cœur qu'elle tient à la 
main : l'on voit ainsi que dans ce Cœur sacré se résume toute 
l'idée de la Rédemption exprimée par le mot hébraïque ' et par toutes 
les parties de la composition. 

' Voici, en effet, l'explication de ce mot, donnée par le P. Quarella : Les deux 
lettres forment un mot complet, c'est-à-dire le mot Ewh ou llnch qui, en hébreu, 
signifie feu, vjnh. Le même mot, par une dérivation facile à saisir, signifie éga- 
lement sacrifice, liolocaustus, parce que dans le sacrifice holocaustique la victime 
entière était brûlée, consumée en l'honneur de Jéhovah. Par antonomase, le mot 
Esch, pris dans le sens de feu, signifie aussi Dieu qui, dans la Sainte-Écriture, 
s'appelle si souvent ignis, ignis consumans, ignis devorans, veniens in turbine 
ig7iis, etc. Appliquons ces notions à l'image... Ce mot Esch présenté, par l'Knfant- 
Jésus, n'est pas autre chose qu'une traduction abrégée de ce texte évangélique : 
Ignem veni miltere in terram et qiiid volo nisi iil acccdalur. De sorte que ce seul 
mot, dans toute l'étendue qu'il comporte, signale implicitement au moins deux 
choses : 1" la divinité de Jésus dont l'éclat est plus éblouissant que celui du feu, 
dont l'origine est plus mystérieuse que la sienne; 2° les ardeurs de l'amour de 
Jésus plus dévorantes que la flamme. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aKT 189 

III. 

Il y a lieu de considérer la Vierge de la Sainte-Beaume de Cirac 
comme un prélude au type de Notre-Dame du Sacré-Cœur; on peut 
le dire également de la Vierge d'Ornans, précédemment décrite. Il 
y a cependant entre les deux cette différence que, dans celle-ci, le 
cœur représenté nous a paru être simultanément le Cœur de Jésus 
et de Marie considérés comme ne faisant qu'un, tandis que dans 
celle-là le cœur étant celui même de Jésus, l'image revient plus 
directement au type dont n«)us parlons. Quoi qu'il en soit, ni l'une 
ni l'autre de ces images ne nous paraît représenter le Cœur de 
Marie lui-même pris à part. Nous avons donné divers exemples de 
représentations directes de ce très saint Cœur pendant le XYII*^ siècle 
(pi. IV, fig. 3, o, 7,8; pi. v, fig. 6; pi. yi, fig. 5), et l'on a vu que dès 
lors le glaive qui le perce lui avait été attribué comme caractéris- 
tique, sinon avec continuité, du moins avec une certaine persis- 
tance. Dans les Fasti Mariani, il se retrouve jusqu'à sept fois \ 
On remarquera aussi que, dans tous les exemples donnés, — excepté 
dans la vignette (pi. iv, fig. 8), où Marie tient son nom d'une main 
et son Cœur de l'autre, le Cœur de Marie est toujours représenté 
en corrélation avec Jésus lui-même ou son divin Cœur: tantôt avec 
Jésus enfant reposant gracieusement sur une branche de lis (pi. iv, 
fig. 7), avec Jésus crucifié (pi. vi, fig. 3), tantôt avec le Cœur de 
Jésus qui l'illumine (pi. iv, fig. 3), qui l'enflamme (fig. 5), qui l'i- 
dentifie avec lui (pi. v. fig. 6). Puis, enfin, tous les deux ne sont plus 
qu'un dans l'insigne adopté par le pieux précurseur de la dévotion 
au Sacré-Cœur, le P. Eudes (pi. iv, fig. 10). 

Les saints qui ont reçu le cœur comme attribut ne paraissent 
guère l'avoir reçu d'une manière commune et surtout constante 
que vers les commencements du XYIP siècle. L'image de sainte 
Catherine de Sienne, placée dans la traduction de ses dialogues en 
1380, nous paraît exceptionnelle dans son genre. Les autres ima- 
ges de la Sainte où, à notre connaissance, elle porte un cœur à la 

' Plusieurs autres fois, dans ces vignettes, le Cœur de Marie est représenté et 
désigné seulement par son nom. 



190 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

main sont de beaucoup postérieures. Quoi qu'il en soit, cette attri- 
bution du cœur à quelques saints depuis l'époque dont nous parlons 
a été faite sans hésitation. Parmi les portraits peints alors dans l'é- 
glise abbatiale de Saint-Lambert de Lessies en Belgique et repro- 
duits un peu après par le P. Binet, on avait représenté le cœur de 
saint Augustin comme caractéristique du saint docteur. C'est le 
plus ancien exemple que nous connaissions: le saint soutient sur 
sa poitrine un cœur enflammé et percé de deux flèches en sautoir. 
Du même temps environ date une Vie abrégée des Saints, manus- 
crite et accompagnée de grossières miniatures, qui fait partie de 
notre collection. Saint Augustin y porte également son cœur comme 
attribut, et de même un saint Macaire qualifié de moine, de disciple 
de saint Antoine, et qui, par l'effet d'une confusion, porte cepen- 
dant des vêtements épiscopaux. 

Un peu après, l'on voit apparaître les images de saint François 
de Sales, dans lesquelles le cœur du Saint repose au faîte d'un édifice 
que ses mains tiennent sur la poitrine. Par là on voulait dire que, 
dans toutes ses œuvres et principalement dans celle de la Visitation 
qui est ainsi représentée , le saint évêque de Genève a mis son 
cœur. Nous avons vu le cœur porté dans la main de sainte Chantai, 
puis dans celle d'une abbesse de l'Assomption. Ce dernier exemple 
nous reporte à la fin du XVII" siècle. Alors nous rencontrons quatre 
cœurs enflammés, chargés tour à tour des mots : Atnor, Caritas 
donnés pour attributs au frère Fiacre, de l'ordre des Augustins, 
mort à Paris, en odeur de sainteté en 1684. 

Le P. Desjardins, dans sa collection, a réuni un certain nombre 
d'images de saints auxquels le Sacré-Cœur de Jésus, ou bien les 
Cœurs très saints de Jésus et de Marie réunis sont associés. Dans les 
exemples précédents, au contraire, les cœurs portés par les saints, 
ou qui les accompagnent, nous paraissent exprimer leur propre 
amour de Dieu et du prochain. Mais aucune de ces nouvelles images 
n'est manifestement antérieure au XYIII" siècle ; généralement elles 
sont une conséquence de l'épanouissement de la dévotion au Sacré- 
Cœur, tandis que nos recherches ne portent encore en ce moment 
que sur celles qui en furent le prélude. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 191 

IV 

De toutes les représentations du Cœur au XVIP siècle pris dans 
son ensemble, avant que la bienheureuse Marguerite-Marie n'eût 
accompli sa mission ; nous maintenons que les plus usitées furent 
celles qui mettaient en scène le cœur du chrétien ou de l'homme en 
général. Outre les petits livres que nous avons cités comme en fai- 
sant leur sujet spécial, il y avait encore les images de M. Le Nolbetz 
et du P. Maunoir, où l'état des consciences était représenté par un 
assemblage d'objets souvent bizarres accumulés dans le Cœur. Le 
Miroir des â?nes encore répandu, il y a peu d'années, ofTre des 
exemples analogues. Le procédé paraît maintenant trop naïf, mais 
il avait alors de l'efficacité sur les âmes simples. Il y avait encore 
l'Oratoire du Cœur, par de Querdu le Gall (in-12, Paris, 1675), où 
le Cœur renferme la représentation, — représentation d'ailleurs où 
l'art n'a aucune part, — des divers mystères offerts aux méditations du 
fidèle. Parmi tant de livres de piété ornés d'images qui avaient cours 
dans le temps, il en était peu où le Cœui ne fût plus ou moins 
souvent mis en scène. Les Fasti Maria7ii, outre les images qui re- 
présentent les Sacrés-Cœurs de Jésus et de la très sainte Mère, en 
renferment un grand nombre où les cœurs des fidèles figurent à 
leur tour. Un des ouvrages de ce genre qui eurent alors le plus de 
succès fut le livre des Pia desideria, par le P. Herman Hugo, S. J. 
publié pour la première fois en 1627. — Ce sont des amplifica- 
tions en vers latins élégants sur différentes aspirations pieuses, ti- 
rées des saintes Écritures. Les vignettes qui les accompagnent, 
vont quelquefois, et encore plus que dans aucun des ouvrages pré- 
cédents, jusqu'aux mièvreries les plus puériles, mais souvent elles 
ne sont pas sans mérite sous le rapport de l'exécution. — Dans les 
différentes éditions que nous connaissons, les Pia desideria offrent 
au frontispice un gran 1 Cœur qui sert d'encadrement au titre et qui 
est évidemment le cœur du fidèle. Eu tète de l'édition de Milan 
(1632), l'âme fidèle soulève elle-même au milieu d'une campagne 
émaillée de fleurs, ce cœur tout enflammé. Puis, comme dans le reste 
du livre, comme dans V École du Cœur, et beaucoup d'autres ouvra- 
ges analogues, Jésus est représenté sous la figure d'un enfant ailé. 



192 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Il plane au-dessus du Cœur, et y répand un surcroît de flammes. 
Les vignettes de cette édition sont signées Carolus Blancus. Celles 
de l'édition d'Anvers (1676) que nous avons également sous les 
yeux, leur sont de beaucoup inférieures; mais le frontispice, dessi- 
né et gravé évidemment d'une autre main, a un caractère d'une 
douce gravité qui serait tout à fait irréprochable si on ne s'était 
servi du symbole des ailes dont le bon goût, quand on les attache au 
Cœur, peut toujours être contesté. L'àme n'est plus représentée, 
mais David, S. Paul, Moise, S. Jérôme, avec des textes de leurs 
écrits appropriés au sujet ; puis Daniel dans la fosse aux lions, parce 
qu'il a été appelé un homme de désir, vir desiderioriim. 

Nous venons de parler de l'attribution des ailes au cœur, nous in- 
clinons à maintenir dans toutes les représentations que'l'on fait de 
cet organe et de ce symbole de l'amour, à quelque titre qu'on le 
représente, un caractère de gravité, de simplicité, de bon goût, à 
l'exclusion de ces procédés qui nous paraissent ne devoir pas sortir 
du domaine des rébus. Dans l'jE'co/e du Ccezw* pour appliquer au cœur 
du fidèle cette parole : Ego dormio et cor meum vigilat, à côté de 
l'âme endoimie, on a pourvu le cœur d'un grand œil ouvert. Nous 
avons dans notre collection une gravure allemande du dernier siècle 
où le cœur a des bras ; il s'en sert pour ouvrir et fermer les portes 
des sens. Au même titre, on pourrait lui donner des jambes et le 
faire marcher. Tout cela n'est-il pas au moins puéril? L'emblème 
des ailes paraîtrait plus acceptable; et s'il suffisait de son extension 
pour en justifier l'usage, il n'est pas douteux que l'on pourrait in- 
voquer en sa faveur de nombreux précédents*. Un cœur ailé figure 
dans l'estampe où Callot a exposé la thèse des PP. de l'Auge et Di- 
delon comme attribut d'une des vierges qui proclament les préro- 
gatives de Marie. Les ailes nous paraissent avoir été appliquées 
même au divin Cœur dans une image gravée évidemment à Rome 
que nous trouvons dans la collection du P. Desjardins. La compo- 
sition pourrait provenir du siècle dernier, son exécution nous paraît 

' Dans les sujets profanes eux-mêmes, on a quelquefois adopté cette donnée. 
Rosini {Storia dclla pitlura ilaliana, t. VII, p. 4) a publié un tableau de François 
Zuccarelli (1707-1788) représentant une Vénus, d'ailleurs plus chaste que beaucoup 
de figures alors admises dans des tableaux religieux. Elle tient par un fil un cœur 
ailé, poursuivi par des amours. 



W POINT DE VUK DE l'hISTOITIE ET DE l'aRT 193 

plus récente. Disposée en ovale, elle porte tout autour comme titre 
ou plutôt comme légende ces mots : Archiconfrater[7iita) del dimno 
amore di S. Gaetano Tietie e di S. Ajidrea Avellino ; les deux saints 
sont représentés en face d'un autel. Au-dessus est suspendu le cœur 
dont nous parlons ; et des anges Tadorent. Ces exemples peuvent 
être invoqués comme des excuses, mais nous ne saurions nous dé- 
cider à les donner comme justification ou encouragement. 

L'on peut d'ailleurs parfaitement rendre la pensée attachée à l'as- 
sociation du cœur et des ailes, sans appliquer celles-ci immédiate- 
ment au cœur ; il suffit de les rapprocher. On peut le faire en don- 
nant de la grâce à la disposition ; nous en citerons pour exemples 
deux vignettes de la collection Desjardins, d'ailleurs intéressantes, 
011 cette donnée iconographique est successivement repétée. Ces vi- 
gnettes représentent la cène et le crucifiement ; la première est en- 
cadrée entre deux palmes, la deuxième dans une couronne d'épines ; 
les deux encadrements ont la forme de cœur. Elles faisaient partie 
probablement d'un ensemble de compositions analogues représen- 
tant tous les mystères de la vie de Notre-Seigneur ou du moins 
toutes les circonstances de la Passion, en tant que le Cœur y prend 
sa part : nous les croirions plutôt du XYII" siècle que du XVIIP ; 
non seulement la forme de cœur est donnée à leurs encadrements, 
mais dans chacune d'elles, le Cœur sacré de Jésus, lui-même direc- 
tement représenté, surmonte la composition. Il est imparfaitement 
caractérisé au-dessus delà cène par des jets de flamme ; il Test très 
bienau-dessus du cntcifieinent^Mlo. couronne d'épines qui l'entoure 
et par la blessure qui le perce. Quatre cœurs de fidèles, accompagnés 
d'ailes qui se rapprochent d'eux, sans s'y adapter, sont ensuite dis- 
posés dans les quatre angles de chacun de ces petits tableaux. 

Dans V Ecole du Cœur, le cœur soumis aux situations les plus di- 
verses, parmi lesquels nous ne citerons que quelques-unes de celles 
dont la représentation est le plus acceptable, s'envole aussi vers 
Jésus. Il repose en lui, devient un vase pour l'abreuver, pour re- 
cueillir, comme le baume le plus salutaire, tantôt la sueur de sang 
qui coule de son corps au Jardin des Olives, tantôt l'eau et le sang 
qui jaillissent de son côté ; plus loin il est couronné d'épines, percé 
de la lance, et enfin enseveli dans le tombeau avec Jésus lui- 
même. 

w série, tome XI. 13 



194 LES IMAOKS nu SACltÉ-CUECR 

Les différentes éditions des Pia desideria, sur le texte : Ego di- 
lecto meo et ad me conversio ejus (Cant. vu), mettent une boussole 
dans la main de l'âme. De plus, l'édition de Milan fait reposer cette 
boussole dans un cœur, ce qui se rapporte à ces paroles de saint 
Bernard citées par l'éditeur à la suite de la paraphrase du P. Hugo : 
Co7' meum per multa dispercjitur et hue illuc querit iibi qinesce?'e 
possit et nihil invenit quod illi sufficiat doiiec ad ipsmn redeat ; 
« Mon Cœur s'épand de tous côtés, il cherche jusqu'à ce qu'il ait 
trouvé à se reposer, et il ne trouve rien qui lui suffise jusqu'à ce 
qu'il revienne à lui (à Dieu). » 

A la même école iconographique, et au même temps, appar- 
tiennent diverses petites images recueillies par le P. Desjardins 
et qui doivent être tirées d'un ouvrage analogue aux précédents *. 
Dans une de ces images, sur ce texte : Prœdestinavit 7ios con- 
formes fieri imagmis sui - (Rom. vm, 29), Notre-Seigneur pré- 
sente son Cœur sacré, oii se trouvent imprimés ses propres traits 
comme dans un tableau, afin que l'âme en peigne la copie dans son 
propre cœur. Sur cet autre texte Vulnerasti coi' m.eum, soror mea, 
sponsa (Cant. iv), on représente l'Enfant-Jésus ouvrant sa poitrine 
pour y montrer son cœur que l'âme a blessé ; et celle-ci armée d'un 
arc, va le prendre. Puis, voilà dans une forge les deux cœurs fondus 
ensemble, pour répondre à ces mots : Unio amoris. Ensuite pour 
rendre ceux-ci : Fiat Cor immaculatum in justificationibus tuis ut 
non confundar (Ps. Lxxvm), l'âme offre son cœur qui se reflète dans 
un double miroir, tenu par le divin Enfant. A ces paroles : Lava 
a malitia cor tuum lit salviis fiât: «Lave ton âme de ses fautes afin 
d'être sauvé », l'âme obéit en lavant son cœur dans un bassin rem- 
pli par des jets qui s'élancent des plaies de l'Enfant-Jésus. Enfin le 
divin Enfant est sur la croix, et l'âme portant cette fois une cou- 
ronne et des ailes, monte sur une échelle pour s'unir à Jésus cru- 
cifié. Jésus, en effet, lui dit : Veni, arnica mea, veni colomba: « Viens 

* Le nom de Messager, inscrit au bas de quelques unes de ces inaages, est pro- 
bablement le nom de l'artiste qui les a gravées toutes. Nous avons sous les yeux, 
du même graveur, une autre série de vignettes en l'honneur de S. François, réu- 
nies dans nn petit livre sous ce titre ; Emblèmes sacres sur la vie et les miracles 
de S.François, in-18. Paris, 1G37. Le dessinateur est quelquefois nommé J/ai/icws. 

^ S. Paul dit : imaf/inis filii sui. 



AU POINT m: VUE DK l'histoire et de l'art 195 

mon amie, viens ma colombe, » et l'àme répond: «Qui me donnera 
des ailes comme à la colombe; » paroles écrites sur deux bandero- 
les dont l'une descend de Jésus vers l'âme fidèle, dont l'autre de 
celle-ci s'élève vers Jésus. Cette vignette porte pour titre : La mort 
d'Amour, et de plus ces paroles de Tapôtre saint Thomas : Eamiis 
et nos et moriamur ciim eo : «Mlons aussi nous et mourons avec 
lui. » 

On voit que si ces images laissent quelque chose à désirer sous 
le l'apport de la gravité, de la simplicité et du bon goût, la doctrine 
s'y soutient pure, solide et élevée. 

L'ensemble des faits l'établit donc : les sacrés Cœurs de Jésus et 
de Marie, ceux des saints, des simples fidèles eux-mêmes, ont été 
caractérisés par des procédés analogues, quelquefois presque iden- 
tiques; leurs représentations se sont propagées, comme à côté l'une 
de l'autre et parallèlement. De plus, quand il s'agit du Cœur de 
l'Homme-Dieu et du Cœur de sa très sainte Mère, l'élévation de 
l'objet à reproduire, sa précision, ont été pour l'artiste une règle 
beaucoup plus sûre. Le goût mieux guidé a rencontré si juste, dans 
toute une série d'images, que la B. Marguerite-Marie, ou plutôt 
N.-S. de qui elle tint sa mission, ne durent pas établir un mode de 
représentation inusité. L^art, pour contribuer à l'extension de la dé- 
votion nouvelle, n'eut qu'à choisir l'un des procédés qui précédem- 
ment avaient le plus de cours, comme nous allons le voir en étu- 
diant riiistoire des manifestations de Paray et leurs conséquences. 

Comte Grimouard de Saint-Laurent, 

Membre de la Société de Saint-Jean. 

[A suivre.) 



EXPLICATION DES PLANCHES 



Pages. 

PI. VI. LE DIVIN CŒUR DANS UNE THÈSE THÉOLOGIQUE, 

d'après une estampe de Callot 167 

Fig. l. Cette thèse fut soutenue en 1623 à Rome par deux Pères 
Capucins de Nancy en Tlionneur des prérogatives de la Sainte- 
Vierge : le Cœur représente l'amour divin, comme principe de 
rincarnation ; fig. 2, vignettes de l'ouvrage intitulé Schola Cordis, 
représentant Jésus qui imprime ses cinq plaies dans le cœur 
fidèle ; fig. 3, vignette du même ouvrage, représentant le nom 
de Jésus imprimé comme un sceau dans le cœur fidèle ; fig. 4, 
écusson gravé au-dessus d'un portrait de S. Ignace, XYII* siècle ; 
fig. 5, le monogramme de Marie, accompagné de son Cœur percé 
du glaive, se voit sous un crucifix gravé au commencement du 
XVII« siècle; fig. 6, le monogramme de Jésus dans un cœur 
d'ailleurs conforme aux armoiries de la Visitation ; fig. 7, partie 
centrale d'une vignette de Klauber, milieu du XVIII^ siècle; 
fig. 8 et 9, les Cœurs de Jésus et de Marie, vignettes de la Corona 
mariana, ouvrage publié au milieu du XVIII^ siècle. 

PL VII. IMAGES INSPIRÉES PAR LA B. MARGUERITE-MARIE 

ALACOQUE 171 

Fig. 1, précieuse image dessinée à la plume par la Bienheureuse 
ou sous ses yeux, maintenant conservée à Turin, réduite environ 
au tiers; fig. 2, image coloriée faite à Paris, maintenant conservée 
à Nevers, réduite de moitié ; fig. 3, partie supérieure du tableau 
placé d'abord dans la chapelle du jardin de la Visitation h Paray ; 
fig. 4, partie supérieure d'une gravure du XVIIl» siècle, conforme 
à la description d'un autre tableau peint du vivant de la Bienheu- 
reuse et conservé dans sou couvent ; lig. 5, cachet du couvent de 
la Visitation de Paray; fig. 6, cachet du couvent de la Visitation 
de Boulogne-sur-Mer ; fig. 7, croix pectorale portée par Ste Chantai 
dans l'un de ses portraits; fig. 8, cœur tenu à la main par la même 
Sainte dans un autre de ses portraits ; fig. 9 et 10, croix des reli- 
gieuses de la Visitation; fig. 11, image du Sacré-Cœur, tracée à la 
main, provenant d'un émigré; fig. 12, emblème adopté par Luther, 
en tête d'un de ses ouvrages : cœur dans une rose et chargé d'une 
croix ; fig. 13, armoiries des Franciscains, à quatre quartiers. 



ICONOGRAPHIE DE S. JEAN L'EVANGELISTE 
dans les plias récentes publications russes 



I. 

L'esquisse rapide d'un travail projeté sur l'iconographie de saint Jean, 
qu'on a pu lire ici même, fait mention d'une édition russe illustrée du ré- 
cit apocryphe attribué à son disciple Prochore, et connu du monde savant 
depuis longtemps. De la Bigne en a inséré une traduction latine dans sa 
Maxima Bibliotheca veterum Patrum (Paris, 1589 ; Lyon, 1677, t. II, p. 46 
et suiv.). Grâce à la version française faite sur le texte latin et imprimée 
dans \q Dictionnaire des apocryphes, de Migne (t. II, p. 762-813), ce cu- 
rieux récit est mis aujourd'hui à la portée de tous. 

Il a été aussi très répandu dans l'ancienne littérature slavonne, tant 
cyrillique que glagolitique. On le retrouve dans les Ménologes, les Apoca- 
lypses ' et les divers recueils, tantôt sous le titre de Voyages de S. Jean, 
tantôt sous celui de Vie et Gestes du même apôtre. La plupart de ces 
textes ne dépassent pas le XVI'= siècle ; il en est cependant qui sont plus 
anciens. Le musée Roumiantsov en possède un qui date de 1419; c'est le 
n° 451 de cette riche collection si savamment décrite par Vostokov. 
M. Sreznevski, académicien, a récemment publié un fragment qu'il croit 
être du XIP siècle, sinon du XI°, et qui lui appartient. Ce fragiuent, écrit 
par un Serbe, sur un feuillet de parchemin, correspond au 44' chapitre 

* Si les Apocalypses à miniatures abondent en Occident, on ne peut pas en dire 
autant de la Russie. Toutefois, parmi celles qu'on y connaît, il en est de bien 
remarquables, comme, par exemple, le manuscrit qui appartient à l'Académie 
ecclésiastique de Moscou (du XVII« siècle), ou bien celui de la Bibliothèque impé- 
riale p'iblique de Saint-Pétersbourg (n» 229, du XYIIP). M. Bouslaïev, académi- 
cien et archéologue éaiinent, possède une collection entière d'Apocalypses ornées 
de miniatures (du XVIe au XVIlIo siècle) ; ce qui est bien mieux, il prépare pour 
la Société des anciens textes un travail qui contiendra un choix de ces peintures 
accompagné d'une étude d'ensemble sur les questions qui s'y rattachent. 11 nous 
en a déjà donné un avant-goût, en traitant le même sujet, dans ses excellentes 
Esquisses de Ullérature et d'art rmses (t. II, p. 132 et suiv.) imprimées en 1861 
et enrichies de nombreuses planches. 



198 ICONOGRAniIE DE S. JEAN L'ÉVANGÉLISTE 

de la version latine publiée par de la Bigne, et il paraît avoir été copié 
d'un original slavon de la rédaction bulgare écrite en caractères glagoli- 
tiques. Un texte glagolitique a été, en effet, découvert sur la couverture 
d'un manuscrit du XIV* siècle par l'abbé Bertchitch, qui l'imprima dans 
sa Chrestomathie paléo-slave (1864, p. 36-38). A son tour, M. Sreznevski 
l'a repioduit dans le Recueil de l'Académie des sciences (t. XV"), mais en le 
transcrivant en lettres cyrilliques, lesquelles, on le sait, sont en usage 
parmi les Slaves du rite grec, comme l'écriture glagolitique l'est chez une 
partie des Slaves du rite lutin. 

Quelque peu considérables que soient ces fragments, ils prouvent au 
moins une chose, c'est que le récit du pscudo-Prochore avait été répandu 
dans les régions danubiennes avant de passer sur les rivages du Dnieper, 
et que les rédactions slaves, russes, serbes ou bulgares, reproduisent le 
texte grec, leur source commune. 

Toutefois le texte grec qui avait servi d'original à ces traductions, n'a 
jamais été publié en entier avant 1878. Néander, Grynœus, Birch n'en ont 
fait connaître que des fragments plus ou moins considérables. L'auteur 
de la Description de l'île de Pat/nos et de VUe de Samos, M. Victor Guérin, 
s'est également borné à reproduire deux passages qui lui ont paru ofTrir 
le plus d'intérêt historique et sur lesquels je reviendrai. Thilo se propo- 
sait de donner le texte complet dans son Corpus apocryphorum ; mais son 
projet n'eut pas de suite '. 

C'est l'année dernière seulement que le texte grec a paru en entier, avec 
une ancienne version slavonne en regard, dans la belle édition de l'ar- 
chimandrite russe Amphiloque, supérieur du couvent de Daniel à Mos- 
cou ^. Elle lait partie des splendidcs publications que la Société des amis 
de l'ancienne littérature russe poursuit avec un zèle digne des meilleures 

^ Il avait collationné et décrit les inanusciits Coislin (306, aujourd'hui 121, 523, 
1176 et 1468) de la Bibliothèque nationale de Paris. Malheureusement, deux de 
ces manuscrits sont très mutilés dans la partie postérieure; dans le n" 1468 
il manque l'avant-dernière feuille du récit; le n* 117G est le seul qui le donne 
complot : il ne paraît pas différer beaucoup de celui de Moscou dont il va être 
question. 

^ En voici le titre complet traduit du russe : Vie de S. Jeun, npôtreet évangé- 
Uste, depuis l'Ascension deN.-S. Jésus-Chrisl; sa doctrine et sa mort, décrites par 
Prochore, son disciple. Édité par les soins de l'archimandrite Amphiloque, 
d'après un manuscrit slavon du XVe-XVIe siècle, de sa propre collection, rais eu 
regard du texte grec de l'an 1022 (n° 162 de la Bibl. synodale de Moscou), avec 
des variantes de deux autres manuscrits grecs du XP-Xlh^ et du XIIP siècle 
(n^s 178 et 159 de la même bibliothèque) et une chromolithographie représentant 
S. Jean le Théologien et S. Prochore, son disciple. Moscou, 1879, in-folio de X et 
68 pages. 



ICONOGRAPUIE DE S. JEAN L'ÉVANGÉLISTE 199 

louanges, et elle forme un in-folio de 80 pages environ orné d'une grande 
et ravissante miniature extraite d'un évangile grec du X^-XP siècle et re- 
présentant saint Jean avec son disciple Prochore, qui écrit sous sa dictée. 

Dans l'avant-propos placé en tète des Voyages de saint Jean illustrés, 
dont il sera parlé tout à l'heure, on lit qu'elle a été prise dans le précieux 
évangile du IX' siècle, autrefois propriété de l'impératrice Tliéodora, et 
conservé maintenant à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. 
Mais l'éditeur lui-même de la miniature déclare l'avoir empruntée à un 
Tétra-Evangile du X'=-XI^ siècle appartenant à la bibliothèque synodale de 
Moscou et coté n° 41, où elle occupe le feuillet 206. Ce désaccord ne tar- 
dera pas, sans doute, à disparaître ; en attendant, la déclaration de l'ar- 
chimandrite Amphiloque, si formelle et si précise, nous semble devoir 
l'emporter sur celle- de l'éditeur des Voyages illustrés '. 

Quoi (ju'il en soit de ce détail, qui a pourtant son intérêt, la miniature 
en question est d'un très bon goi^it et d'une exécution parfaite. Elle a un 
fond d'or encadré de quatre traits en cinabre. Saint Jean y est représenté 
debout, le visage tourné vers le ciel, d'oii paraît la droite du Tout-Puis- 
sant, signe de l'intervention divine. De la main gauche il fait un geste ex- 
primant l'étonnement que lui inspire l'apparition de la main divine; de sa 
droite il semble, à son tour, bénir Prochore, occupé à écrire sous sa dic- 
tée. Le disciple est assis auprès d'un rocher, que surmonte un arbre ; 
il a à ses côtés une écritoire posée par terre. La figure de l'apôtre évan- 
géliste est pleine d'expression et d'attrait; il a un front large, une barbe 
grise, arrondie et peu longue ; des cheveux également gris et courts ; aux 
pieds il porte des sandales antiques. Son vêtement intérieur est de cou- 
leur bleue, avec une bande d'or à l'épaule droite : le palliura a une teinte 
verdâtre. Le costume de Prochore ne diffère guère, sauf que son habit 
supérieur tire sur le lilas. Il a une chevelure courte et point de barbe ; il 
écrit le commencement de l'Evangile : Iv ap/^ et entame la seconde page. 
Au-dessus de lui on lit en grec : O ALIOG IIPOXOPOG; tandis que l'ins- 
cription ALIOG loj O ©EOAOrOG se trouve au bas de l'apôtre. Un 

nimbe orne la tête de l'un et l'autre. L'archimandrite Amphiloque com- 
pare cette miniature à deux autres, qui datent à peu près de la même 
époque, et il fait la remarque que cette manière de traiter le sujet dont il 
s'agit s'est conservée dans l'iconographie russe jusqu'en 1681. (Pag. X.) 

L'une des deux miniatures citées tout à l'heure se trouve dans un Evan- 
gile qui avait appartenu à la collection Norov et qui date du X^-XI^ siècle. 

' Le désaccord vient de ce qu'on avait eu d'abord l'intention de reproduire la 
première miniature, et qu'on a préféré ensuite donner la seconde qui est à Moscou. 



200 ICONOGRAPUIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 

L'autre se conserve parmi les manuscrits grecs de la Bibliothèque impé- 
riale tle Saint-Pétersbourg (n0 67); c'est précisément celle dont parle la 
préface de la Vie de saint Jean illustrée. 

Mais le mérite principal de la publication d'Ampliiloque vient du texte 
grec-slave, qu'il eut l'heureuse pensée do mettre en regard l'un de l'autre, 
comme pour montrer par là, une fois de plus, combien l'ancienne Russie 
a été fidèle à conserver les monuments de la Grèce chrétienne, et com- 
bien il importe de mieux connaître les trésors littéraires et inédits qu'elle 
cache dans ses bibliothèques publiques ou privées. Après avoir indiqué 
les différences qui existent entre le texte grec de 1022, qu'il publie pour 
la première fois en entier, et celui des fragments qui avaient été imprimés 
en 1569 à Bâle, dans les Monumenta SS. Patrum orthodoxographa, le docte 
archimandrite parle delà version latine de la Bibl. maxima veterum Pa- 
tj'um, et donne, d'après l'édition lyonnaise de 1677, les titres de 48 cha- 
pitres qui partagent le récit de Prochore. Le chapitre XVII contenant l'é- 
pisode du juif Marnon esrt reproduit en entier, parce qu'il no l'a trouvé 
dans aucun texte grec ou slave. Les titres des chapitres y manquent éga- 
lement; on ne les lit que dans l'édition slavonne faite à Klintzi vers 1793. 
En revanche, la version latine n'a rien sur la composition de l'Apocalypse, 
en quoi elle s'accorde avec la rédaction grecque de 1022. 

Le texte slavon de l'édition 1878 remonterait, d'après Amphiioque, au 
XP siècle ; un fragment des mômes Voyages relatif à Procliniane et son fils 
Sosipatre a été publié dans le XXVIIP vol. des Mémoires de l'Académie de 
Saint-Pétersbourg (en 1875) par M. Sreznevski, professeur émérite, qu'on 
est sûr d'avance de rencontrer sur son chemin dès qu'on met le pied sur 
le vaste domaine de la littérature slavonne. Le texte de ce fragment étant 
le plus ancien de ceux qu'on connaisse, Amphiioque en produit les variantes 
ainsi que celles d'un autre fragment bien plus étendu qu'il a découvert 
dans un recueil manuscrit du couvent de Troïtza, du XIV siècle. 

Quant à l'édition de 1793 faite par les vieux-croyants, le toxtc qu'elle 
contient semble provenir de deux rédactions différentes; dans sa première 
moitié, il s'accorde assez avec celui d'Amphiloque (XV^-XVP s.) ; mais il 
s'en éloigne visiblement dans la seconde moitié et se rapi)roche davan- 
tage des rédactions du XVIP siècle. Un exemplaire de cette dernière fait 
partie de la collection du docte archimatidrite et il en énumère les va- 
riantes. C'est à la même époque qu'appartient le (exfc de l'édition illustrée 
des Voyages de saint Jean^ que nous devons à M. le prince Paul Viazeraski 
et à la Société des amis de l'ancienne littéiature russe, dont il est prési- 
dent. Nous allons étudier cet intéressant volume, surtout au point de vue 
de l'art iconographique. 



ICONOGUAPUIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 201 

Ce n'est pas que le texte reproduit par le prince Viazemski soit dénué 
de valeur ou n'offre aucun intérêt sérieux, non ; il a des mérites littéraires, 
on y découvre des traits qui lui sont propres. Cependant son principal in- 
térêt vient des illustrations dont il est accompagné, ou, pour parler plus 
exactement, qu'il accompagne en guise de commentaire. Tel semble avoir 
été, en effet, le but que se proposait celui qui l'a rédigé : il voulait expli- 
quer les dessins dont le nombre égale presque celui des pages. Aussi, tan- 
tôt il abrège le récit des événements, tantôt il les passe sous silence, 
comme chacun peut s'en convaincre, en comparant ce récit aux autres 
textes plus anciens et plus complets. La dernière partie en est le plus 
abrégée, comparativement au reste : on dirait que le rédacteur ou le com- 
mentateur avait hâte d'arriver aux faits miraculeux qui ont rendu glorieux 
le tombeau de l'apôtre-vierge. 

M. le prince Viazemski a eu soin de collationner' son texte sur celui 
du grand Ménologe de Macairc, d'après les deux exemplaires de Novgo- 
rod et de Moscou ; et de marquer à la marge les divergences les plus sail- 
lantes. Ce travail de collationnement, fait en commun avec M. Savvaïtov, 
inspira la bonne pensée d'éditer le texte complet de la V/'e de saint Jean, 
d'après le dit Ménologe ; et c'est M. Savvaïtov lui-même qui s'est chargé 
de la mettre à exécution, ce qui revient à dire que nous aurons une excel- 
lente publication de plus à ajouter à tant d'autres dont îa science archéo- 
logique lui est redevable. 

De la sorte, la Société des anciens textes russes aura mis entre les 
mains du public trois volumes consacrés à saint Jean l'Évangéliste, et se 
complétant l'un l'autre, ce dont on doit lui savoir grand gré. Mais il ne 
faudrait pas croira pour cela que la matière e.-t épuisée, qu'il ne reste 
plus rien à faire. Jusqu'ici on n'a jnisau jour que des matériaux ; encore 
ne sont-ils pas complets; combien en reste-t-il d'inédits! Ensuite, et c'est 
le point essentiel, ces miitériaux ont besoin d'être coordonnés, classés, 
épurés par l'analyse critique et interprétés. On Ta fait pour d'autres lé- 
gendes; dernièrement encore, S. Georges le légendaire a inspiré à M. Kir- 
pitchnikov une étude fort remarquable ; S. Jean de la légende mérite 
assurément qu'on en fasse autant pour lui. 

Mais avant de s'occuper des textes inédits, il faudrait utiliser ceux qui 
sont déjà du domaine public. A ce propos, et, sans aller très loin, qu'il 
me soit permis d'appeler l'attention de mes savants compatriotes sur le 
travail de M. Gucrin, mentionné plus haut ; d'autant que je ne le vois cité 
dans aucun des ouvrages consacres aux Voyages de S. Jean. Et cependant 
il en traite ex professa dans le troisième chapitre de sa Description de 
nie de Patmos ; il y donne l'analyse d'un man-.iscrit grec qu'il a trouvé 



202 ICONOGBAPHIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 

à la bibliothèque du couvent de l'Apocalypse et qui s'intitule ainsi : Ai 
TTsptôSoi Toîî ôeoXo'you (TuvYpacpeTffxt iDtpà ITpoyopou (Voyages de Jean le théolo- 
gien, composés par Prochore); il expose plus longuement les faits arrivés 
pendant le séjour du saint Apôtre h Patmos, et particulièrement l'épisode 
de Cynops. Enfin, à un résumé très abrégé, mais exact de la It^gende, il 
ajouta, comme il a été dit au commencement, le texte original et une 
traduction française de deux passages; celui où Prochore rapporte dans 

quelle occasion S. Jean composa son Évangile ('I5wv o5v 6 îfoawv];, elc 

pag. 27), et celui dans lequel il raconte la mo"t de son maître ("Ecdy] f^-eià 
xaÏÏTa Tw Byiow, etc... p. 31). M. Guérin termine l'analyse de ce manuscrit 
par une liste de tous les noms de lieux qui y sont cités comme se trouvant 
dans l'île de Patmos. 

Je ne m'arrêterai point à l'analyse qu'il fait d'un abrégé du même ou- 
vrage de Prochore, rédigé par Nicétas, archevêque de Thessalonique, et 
intitulé également : TIspioSoi xou ôeoXo'you, ni sur le Synaxariste ou Vies des 
Saints, par Maurice, diacre de la grande église. Mais je recommanderai 
le chapitre suivant dans lequel M. Guérin signale les principales diffé- 
rences qui distinguent le manuscrit grec de Patmos d'avec la tradition 
latine de l'édition de Lyon, de 1677. Je pense même faire chose agréable 
au lecteur, en reproduisant ici les conclusions de l'auteur français, assez 
courtes d'ailleurs. Les voici : 

1° Le manuscrit grec ne dit rien du martyre subi par S. Jean à Rome 
près de la Porte Latine, tandis que la traduction latine en parle avec dé- 
tails, au chapitre X. 

% La traduction latine ne donne qu'un seul nom de lieu (Phlago), tan- 
dis que le manuscrit grec en cite plusieurs. 

3° Le manuscrit ne dit point que l'Apocalypse ait été composé à Pat- 
mos ; la traduction l'affirme (Ch. XLVIII, à la fin). 

4° L'ordre des miracles et des faits est souvent interverti dans la ver- 
sion latine. Enfin, 

5° La mort extraordinaire de S. Jean y est passée sous silence. 

11 esta remarquer que ces conclusions s'appliquent aux textes slaves 
aussi bien qu'aux textes grecs, leur modèle et leur source ; et si c'était 
l'endroit, on aurait pu aisément prolonger la liste des différences qui 
viennent d'être relevées. Mais les Illustrations réclament depuis longtemps 
la part qui leur revient de droit dans cet aperçu. 



ICONOGRAPUIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 203 



II. 

Les illustrations qui décorent le volume offrent un curieux spécimen de 
l'art iconographique russe. Quoique la date du manuscrit qui les contient 
et qui appartient à la belle collection de M. le prince Viazemski, soit assez 
récente (XVII), malgré cela elles ont un certain caractère archaïque. 

11 ne faut pas y chercher la richesse de composition, l'élégance des 
formes, ou la finesse du travail ; sous ce rapport,elles sont bien inférieures 
aux dessins de la Vie de S. Alexis, que la même Société des anciens textes 
7'usses a publiée il y a deux ans. Mais on doit reconnaître qu'elles présen- 
tent des types remarquables, sinon par l'élégance, au moins par leur sim- 
plicité naïve et originale. En examinantces enluminures de près, on y dé- 
couvre un je ne sais quel mélange des éléments nationaux et allogènes. 
« La nationalité des types, dit à ce propos M. le prince Viazemski', se laisse 
(( déterminer difficilement ; il y a là quelque chose de l'Asie centrale ; le 
(( caractère général en fait penser aux vases chinois. Le vêtement de Jean 
« et de Prochore, celui des apôtres et des philosophes grecs, lesguerriers, 
« les mailles, les piques, tout cela se trouve déjà, sous la même forme, dans 
(' les manuscrits des X* et XP siècles. Les gens portent le costume en 
(i usage dans l'Asie centrale ou parmi les Russes. Les démons ailés rap- 
(i pellent le type adopté dans 1 Europe du Moyen-Age, celui des cava- 
« liers italiens du XVI*^ siècle. Malheureusement, les miniatures ont été 
(( endommagées. L'artiste a mis à les dessiner plus de soin que d'art, 
(( quoiqu'il avait son genre d'habileté. Les dessins qui ornent les deux 
(( premières pages du manuscrit étant plus riches et plus anciens que les 
(( autres, on pounait supposer qu'elles appartenaient au manuscrit qui 
a avait servi de modèle à ceux-là. » 

C'est tout cet ensemble de particularités iconographiques qui a déter- 
miné l'auteur de l'appréciation qu'on vient de lire, à publier, en fac- 
similé, son exemplaire illustré des Voyages de S. Jean, publication 
jusqu'à présent unique et que ses nombreuses enluminures rendent dou- 
blement curieuse. 

J'ajouterai, de mon côté, que le dessinateur a fait preuve de son habi- 
leté et de son application, surtout en demeurant fidèle dans la représen- 
tation des principaux personnages qu'il avait à peindre. Ainsi, par 
exemple, le héros du récit, S. Jean, et son disciple Prochore, conservent 

' Cité par rarchimandrite Amphiloque dans son édition des Voyages de S. Jean 
pur l'rochore, p. IX de la Préface. 



204 ICONOGUArUlE DE s. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 

partout le même type et se laissent reconnaître immédiatement; on dirait 
qu'à force de les retracer, — car S. Jean et Prochore reviennent presque 
à toutes les pages et souvent plus d'une fois sur la même page, — l'ar- 
tiste n'avait qn'à laisser sa main tracer les contours accoutumés. II faut 
en dire autant des autres figures ou objets qu'il était obligé de repro- 
duire bien des fois, et qui tous, en effet, se ressemblent d'une façon mar- 
quante. 

Avant d'arriver à la description des miniatures, je me permets de rap- 
peler au lecteur, que les illustrations constituent dans ce volume la partie 
principale, le texte ne leur servant que d explication et de commen- 
taire; je puis donc me dispenser de donner auparavant un abrégé du ré- 
cit lui-même; si succinct qu'on le fasse, cet abrégé ne serait qu'une répé- 
tition fastidieuse de ce qui va être dit en commentant les dessins. Rien 
n'empêchera d'ailleurs de grouper ceux-ci de manière à en faire comme 
autant de divisions correspondant aux principaux chapitres du texte. Des 
titres imprimés en italiques indiqueront, au besoin, ces divisions. 

La première page représente le frontispice d'un temple; en haut, sous 
un arc, Dieu le Père et le Fils à mi-corps, ornés d'auréoles et bénissant ; 
Dieu le Père a autour de sa tête un double nimbe carré et croisé, Dieu le 
Fils porte une couronne et tient delà main gauche le livre des Evangiles. 
En bas, un ange montre à S. Jean la cité de Dieu et le fleuve qui traverse 
le Paradis. 

F. 4. Séparation des apôtres. — Après la distribution des sorts et le 
partage du monde, les apôtres vont se séparer. De quatre groupes dont se 
compose la miniature, le premier représente deux apôtres qui s'embras- 
sent; dans le second, S. Jean se prosterne devant S. Pierre qui le bénit 
et le relève ; dans le troisième, S. Jean et un autre apôtre prient S. Jac- 
ques de réciter sur eux des prières ; le frère du Seigneur, entouré des 
Apôtres et tenant un livre à la main, récite des prières. Il est revêtu d'un 
ornement blanc semé d'étoiles et d'un omophore, un des insignes de la 
dignité épiscopale. Tous les autres apôtres ont des vêtements de couleur ; 
celui de S. Jean est rouge avec un manteau bleu foncé; le même costume 
lui Cft conservé partout ailleurs, de sorte qu'on le distingue aussitôt 
de Prochore qui porte un habit rouge avec un manteau vert et n'a point 
de barbe. 

F. 7. S. Jean se rend en Asie-Mineure à bord d'un vaisseau qui fait nau- 
frage. — S. Jean, à bord d'un vaisseau qui navigue à pleines voiles, fait 
part à son cher disciple Prochore de la tristesse dont son âme est remplie 
et lui prédit le prochain naufrage. Tel est aussi le sens de la légende pla- 
cée en caractères rouges au-dessus de la miniature. Toutes les miniatures, 



ICONOGRAPEIE DE S, JKAN T. RVANGKLISTE 20o 

en général^ sont abondamment pourvues de légendes correspondantes que 
le plus souvent je ne fais que traduire. 

F. 7 verso. « L'apôtre parlait encore, quand soudain un vent impétueux 
souleva les flots de la mer qui couvrirent le vaisseau et finirent par le 
submerger. » On voit les naufragés gisant sur le rivage, excepté S. Jean, 
dont on aperçoit la tôte dans le lointain, au milieu des vagues, 

F. 8. Après avoir passé plusieurs heures dans une sorte d'assoupisse- 
ment, ils essaient de se lever, en s'aidant mutuellement. Prochore se tient 
déjà debout. 

F. 8 verso. Il est attablé avec ses compagnons d'infortune qui lui font 
des reproches et des avanies; il a un air affligé et éploré. 

F. II. Le voilà conduit par eux devant le juge de l'endroit qui ordonne 
de le relâcher, grâce à l'intervention d'un seigneur nommé Séleuque. Le 
juge est assis sur son tribunal; Séleuque lui montre Prochore qui se tient 
plus bas en versant des larmes. 

F. H verso. Prochore, assis sur un rocher, aperçoit sur le rivage son 
maître, apporté par les flots de la mer et il vient à son secours. Au bas, 
dans la mer, on voit encore la tête de S. Jean. 

F. 13. Jean et Prochore, assis sur un rocher; vis-à-vis un établissement 
de bains; au milieu, la maîtresse de l'établissement, femme colère et très 
robuste, qui leur propose d'y prendre du service. 

F. 13 verso. Jean et Prochore au service d'une maîtresse de bains. — La 
virago leur commande avec menaces de bien s'acquitter de leur service; 
on les voit dans l'exercice de leurs fonctions respectives : S. Jean portant 
des charges de bois pour chaufl'er le four, Prochore puisant de l'eau 
dans un puits à l'aide d'un instrument connu en Russie sous le nom de 
badia. 

F. 15. La farouche maîtresse saisit aux cheveux le vénérable Apôtre et 
le frappe impitoyablement pour avoir été maladroit dans l'accomplisse- 
ment de sa nouvelle charge. Prochore est assis sur les degrés du four dont 
la structure intérieure rappelle celle des bains russes. 

F. lo verso. S. Jean ranime son disciple désolé de ces mauvais traite- 
ments. On les voit qui s'entretiennent dans l'embrasure d'une fenêtre. 
A droite, devant la porte. Romaine, c'est le nom de la maîtresse, demande 
à S. Jean ce qu'il veut avoir pour son entretien. 

F. 17. Romaine accable d'injures le serviteur de Dieu qui se tient avec 
Prochore sur le seuil de la maison et fait un geste indiquant que sa maî- 
tresse agit sous l'impulsion de l'esprit malin. 

F. 17 verso. Romaine, suivie de deux témoins, enjoint à l'apôtre de se 
déclarer son esclave. S. Jean et Prochore se tiennent à l'entrée des bains. 



206 ir.ONOGRApniK de s. jfan l'évangéliste 

F. 19. Romaine, ayant saisi l'apôtre par les cheveux, s'apprête à le 
frapper d'un bâton, en présense de Prochore et de deux autres hommes. 

F. 19 verso. En haut, un notaire constate par écrit la convention passée 
entre Romaine et S. Jean devant témoins. En bas, dans l'intérieur du bain, 
un démon et un jeune homme qu'il a étouffé. Les parents de celui-ci se 
tenant dehors pleurent le malheur arrivé à leur fils Dioscoride. 

F. 21. Ayant appris l'accident et croyant que la mort de Dioscoride 
était arrivée par la faute de S. Jean, Romaine dépose sa coiffe, le sai- 
sit par les cheveux et le maltraite en présence de Prochore et d'une nom- 
breuse compagnie. 

F. 21 verso. Elle s'arrache les cheveux de désespoir, tandis que le cha- 
ritable apôtre bénit le cadavre de Dioscoride, étendu sur le plancher, et 
le rappelle à la vie au nom de Notre-Seigneur. 

F. 23. S. Jean, suivi de son disciple, amène le jeune Dioscoride devant 
Romaine qui s'en montre à la fois effrayée et confuse. Une foule de 
carieiix se presse autour d'elle et de la maison. Le père de Dioscoride 
expire à la nouvelle de la mort de son fils. 

F. 23 verso. S. Jean rend la vie au père de Dioscoride, en présence de 
son disciple, de sa maîtresse et de trois autres personnes. 

F. 25. Doublement reconnaissant, le père de Dioscoride se prosterne 
aux pieds de son sauveur, assis avec Prochore, et déchirant l'acte de ser- 
vitude que Romaine lui avait fait signer et qu'elle vient de lui présenter 
d'elle-même. 

F. 25 verso. S. Jean et son disciple se tiennent devant un temple païen 
et courent le danger d'être lapidés par la foule venue, en habit blanc, 
assister au sacrifice qui allait être offert à l'idole. 

F. 26. L'apôtre, les bras étendus, les yeux tournés vers le ciel, prie 
Dieu que l'idole soit renversée et sa prière s'accomplit. La foule venue à la 
suite des sacrificateurs le menace de sa colère. 

F. 27 verso, Le saint tourné du côté d'Orient, prie sur une montagne, 
pour les victimes qui ont péri sous les ruines du sanctuaire, Prochore 
se tient près de l'apôtre, et la foule consternée attend l'issue de la 
prière. 

F. 29. Les gens de la foule se prosternent aax pieds de l'apôtre dont les 
prières viennent de ressusciter les victimes ; lui-même se tient debout, en 
action de bénir les assistants. 

F. 29 verso. S. Jean guérit un paralytique couché par terre et ayant 
derrière lui Prochore. A gauche, le démon dans le temple de Diane. 

F. 31. Le démon, sous la forme d'un guerrier et un rouleau à la main, 
est assis dans un lieu élevé, simulant une profonde tristesse. Deux guerriers 



ICONOGRAPIKE DE S. JEAN l'F.YANGÉLISTE 201 

armés de longues épées s'enquièrent des causes de sa douleur et de ses 
pleurs. Ils ont un costume curieux; leur coiffe est pointue. 

F. 31 verso. Le démon se prosterne aux pieds de ces guerriers qui 
tâchent de le consoler. 

F. 33. S. Jean relève le courage de son disciple ; ils sont assis dans 
l'embrasure d'une fenêtre. 

F. 33 verso. L'apôtre est saisi par deux guerriers dont l'un s'apprête à 
le frapper d'un bâton, mais Prochore l'en retient. A côté, une prison. 

F. 34. Dioscore arrive à temps pour l'arracher aux mains des guerriers, 
à qui il fait de vives remontrances. 

F. 34 verso. Les guerriers, revenus à l'endroit où ils avaient rencontré 
le démon, et ne l'y trouvant plus, se mettent à s'en lamenter; l'un d'eux 
pleure. Le démon leur apparaît de nouveau tenant de la main gauche 
une bourse pleine d'or qu'il promet de leur donner, en récompense de 
nouveaux services qu'il attend d'eux. 

F. 36. La population ameutée entoure la maison de Dioscore, et de- 
mande qu'il lui livre le magicien Jean. Le saint apôtre paraît sur le seuil 
de la porte, après avoir conféré avec Dioscore. 

F. 36 verso. Conduit devant le temple de Diane, S. Jean se met en 
prière, et renverse le temple d'où l'on voit s'envoler le démon. 

F. 38. Il est de nouveau amené devant le juge et accusé de magie. 

F. 38 verso. Le juge ordonne aux deux gardiens de le conduire en 
prison ainsi que son disciple Prochore. 

F. 40. <S„ Jean concl ininé à l'exil fait voile vers lîle de Patmos. L'empe- 
reur Adrien (s/c), assis sur sou trône reçoit la plainte des Ephésiens pros- 
ternés à ses pieds et ordonne qu'on envoie Jean dans l'île de Patmos. 
De la main gauche il tient un sceptre, de la droite le décret de l'exil. 

F. 40 verso. Durant le trajet, un jeune étourdi qui dansait sur le bord 
du navire, tombe dans la mer. Jean et Prochore, dont on aperçoit seule- 
ment les têtes, sont dans l'intérieur du navire. 

F. 42. S. Jean prie son disciple de l'aider à se lever. Les gens de l'équi- 
page ont les yeux fixés sur lui dans l'attente de ce qu'il va faire. 

F. 42 verso. Il se met en prière et le jeune homme reparaît sur les flots 
tout près du navire. Les gens se jettent aux pieds de l'apôtre pour l'en 
remercier. De la soi le, S.Jean est représenté deux fois sur le même 
vaisseau. 

F. 44. Episode du juif M ar ion ^ devenu chrétien. Le vaisseau aborde une 
ville nommé Tverdi. Marion, juif intluent de l'endroit, se rend à bord du 
navire et ,s'enquiert auprès du patron sur le personnel que celui-ci a 
amené avec lui. Ayant appris qu'il y avait là des chrétiens, il entre en 



208 U.ONOCiRAPlHI': DK s. JEAN 1/ ÉYANGÉLISTE 

fureur, déchire ses vêtements et va quérir des gardes de la ville qui arri- 
vent pour s'emparer des voyageurs. 

F. 44 verso. Les gardes veulent brûler le vaisseau où restent Jean et 
Procbore; mais les gens de l'empereur Adrien (sic) armés de piques et 
de hallebardes s'y opposent en exhibant le décret impérial. 

F. 46. Deux scènes successives : en haut, Marion donnant un banquet 
aux gens de l'empereur afin de les corrompre ; en bas, le vaisseau avec 
Jean et son disciple que les envoyés viennent quérir et enchaîner. 

F. 46 verso. Jean, chargé de chaînes, aborde la ville de iMyrrha; il en- 
voie Procbore visiter un des gardiens tombé malade et qu'on voit dans la 
partie supérieure de la maison. 

F. 48. S. Jean se rendant à Lephon (sic) instruit les gens de l'équipage. 
11 change l'eau de la mer en eau douce et s'en fait verser par son disciple 
dans un bassin. 

F. 48 verso. Il en donne à boire à ses compagnons de navigation, qui 
reprennent des forces et s'empressent de lui ôter les chaînes. S. Jean se 
tient debout, avec un calice à la main. 

F. 50. Arrivée à Patmos. Episode de My)'on et sa conversion suivie de celle 
de toute sa famille. S. Jean ayant abordé Patmos, un homme fort riche, 
nommé Myron, prie le gouverneur de l'île, qu'il lui permette de donner 
l'hospitalité à ce vieillard et à son disciple gardés par des soldats comme 
des prisonniers. 

F. 50 verso. Le fils aîné de Myron, poussé par l'esprit tentateur, quitte 
la maison paternelle. On le voit descendre l'escalier au haut duquel se 
tient son père, S. Jean et Procbore causent dans l'embrasure d'une fenêtre. 

F. 52. Myron montre au gouverneur de l'île la lettre que lui vient 
d'écrire ApoUonide, son fils, et fait prendre S. Jean avec Procbore pour 
être conduits en prison. 

F. f)2 verso. S. Jean, Procbore et ApoUonide sont amenés par Myron de- 
vant le tribunal du gouverneur qui écoute l'accusation portée contre eux. 

F. 54. Condamné à la prison, S. Jean demande qu'on lui permette 
d'écrire à ApoUonide et se met à écrire la lettre. 

F. 54 verso. Prochore remet le message à ApoUonide qui à l'instant 
même est délivré de l'esprit tentateur. 

F. 56. ApoUonide à cheval entre dans la ville ; il demande à Prochore 
où est son maître, et apprend que S. Jean est en prison. 

F. 56 verso. 11 s'y rend aussitôt, entre sans difficulté et emmène avec lui 
le saint prisonnier, en présence de deux gardiens qui le laissent faire. 

F. 58. ils se rendent à la maison de Myron qui reçoit les prisonniers 
avec joie et les régale d'un repas. 



ICONOGRAPHIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 209 

F. 58 verso. Myroii se rend avec eux chez le gouverneur à qui Apollo- 
nide raconte tout ce qui s'est passé. 

F. 60. S. Jean baptise dans le fleuve Myron et sa famille. Il bénit la 
femme du proconsul prosternée a ses pieds et demandant la même faveur. 

F. 60 verso. Myron et sa famille offrent à S. Jean leurs biens et le prient 
de les accepter. 

F. 62. Rodon, neveu de iMyron, reçoit la visite d'un homme fort riche, 
nommé Basile, qu'il invite à entrer dans la maison. 

F. 62 verso. Basile se ji tte aux pieds de S. Jean qui le bénit. 

F. 64. S. Jean assis, bénit la femme de Basile prosternée à ses pieds. 

F. 64 verso. Il délivre du démon le fils de Chrysogone sur la prière de 
la mèrti de celui-ci prosternée à ses pieds. 

F. 66. S. Jean instruit la foule réunie devant le temple d'Apollon. 

F. 66 verso. De faux prêtres de l'endroit le traitant de séducteur, il se 
met en prière et le temple s'écroule. 

F. 68. On le saisit et conduit de nouveau en prison. 

F. 68 verso. Myron intercède en sa faveur auprès du proconsul Acquila 
et délivre le saint apôtre. 

F. 70. S. Jean guérit un lépreux qu'il trouve sur son passage gisant par 
terre. 

F. 70 verso. Une veuve supplie S. Jean de guérir son fils unique tour- 
menté par le démon ; elle est exaucée. 

F. 72. S. Jean rend la santé à un autre lépreux et lui enjoint de le servir 
à table, à quoi celui-ci se prête incontinent. 

F. 72 verso. Un juif nommé Carus entre en dispute avec S. Jean qui, en 
l'entendant blasphémer Jésus-Christ, lui ôte l'ouïe et la vue. 

F, 74. Episode de Cynops^ magicien^ qui périt misérablement. Ici com- 
mence l'épisode du magicien Cynops, que le manuscrit appelle Conope. 
On le voit assis sur une colline près d'un arbre et recevant les adorations 
des prêtres d'Apollon. Il est habillé à la manière des anachorètes. 

F. 74 verso. Cynops, costumé de la même façon et tenant un sceptre à 
la main, donne l'ordre à un démon, imberbe mais avec moustaches, 
habillé en militaire et muni des ailes, d'aller tenter S. Jean. 

F. 76. Sur son injonction, le démon apparaît à l'apôtre étendu sur une 
couche et lui commande de ne pas bouger de l'endroit, mais en vain. 

F. 76 verso. Cynops appelle alors deux autres démons et enjoint à l'un 
d'eux de tenter de nouveau le disciple du Christ, à l'autre d'observer tout 
à distance et de lui rapporter immédiatement ce qu'il aura vu. 

F. 78. S. Jean, à son tour, ordonne au premier de ne plus revenir chez 
Cynops, ce que le second s'empresse d'annoncer à celui-ci. 

Ile série, tome XI. 14 



210 ICONOGRAPHIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 

F. 78 verso. Il exhorte Prochore et les fidèles d'avoir courage et pa- 
tience. 

F. 80. Cynops, accompagné de deux démons et d'une foule de païens, 
vient en personne faire des menaces à S. Jean pendant que celui-ci ins- 
truit la multitude. 

F. 80 verso. Cynops se vante devant S. Jean d'avoir rendu la vie à un 
jeune homme qu'on voit à ses pieds; et il excite contre l'apôtre la 
populace. 

F. 83. S. Jean, étendu par terre, est cruellement frappé par ordre de 
Cynops présent à la scène, laquelle se passe sur les bords de la mer. 

F. 83 verso. S. Jean qu'on croyait mort, se relève et se met en prière 
sur une montagne. Plus bas, il bénit la foule agenouillée. 

F. 85. Cynops vient de nouveau suivi de la foule, et répète ses menaces 
et ses provocations. 

F. 8.0 verso. Cynops plonge dans la mer pour en retirer le corps d'un 
noyé ; mais celte fois, grâce à la prière de S. Jean, il y reste, à la grande 
stupéfaction des adeptes du magicien. 

F. 87. L'Evangéliste chasse le démon du corps d'un jeune homme qui 
en était tourmenté. 

F. 87 verso. 11 ressuscite plusieurs morts et la foule le reconnaît pour 
un envoyé de Dieu. 

F. 89. S. Jean, placé sur une estrade, instruit le peuple qui l'écoute 
avec une profonde attention. 

F. 89 verso. Il guérit un homme atteint d'une fièvre chaude et qu'il a 
rencontré sur son chemin. 

F. 91. Un hydropique demande à S. Jean sa guérison par écrit; sa 
supplique est accueillie et il recouvre la santé. 

F. 91 verso. Prosterné aux pieds du charitable apôtre, il lui rend des 
actions de grâces, lorsqu'un messager, chapeau bas, se présente à S. Jean 
et annonce que le proconsul désire lui parler. 

F. 93. Le proconsul, se tenant à la porte de sa maison, reçoit S. Jean 
suivi de Prochore et du messager ; au moment même où ils arrivent la 
femme du proconsul est heureusement délivrée d'un enfant qu'on la voit 
tenir entre ses bras. 

Telle est la série, un peu longue peut-être, des miniatures représentant 
les faits merveilleux qui sont attribués à S. Jean durant son séjour à 
Ephèse d'abord, puis à Patmos. Elle reste pourtant inachevée comme l'est 
le texte lui-même, auquel manque la fin et dont la dernière partie est fort 
abrégée comparativement à ce qui la précède dans le manuscrit. Il est 
surtout à regretter que nous n'ayons pas l'interprétation iconographique 



ICONOGRAPHIE DE S. JEAN L'ÉVANGÉLISTE 2\\ 

des derniers moments du disciple bien-aimé, sa mort ayant été la source 
des croyances et des légendes si diverses et si tenaces, en particulier parmi 
les chrétiens d'Orient plus enclins vers le merveilleux, et jadis témoins des 
actes admirables du glorieux apôtre de la charité. 



III. 



Nous avons vu comment S. Jean est représenté dans la miniature grec- 
que du IX'' siècle, qui orne le beau volume de l'archimandrite Amphi- 
loque. Les Guides d'iconographie s'accordent avec elle aussi bien qu'entre 
eux, quant au type qu'il faut donner au grand apôtre-théologien. Tous 
lui donnent la figure d'un vieillard aux cheveux gris, au front chauve et 
ayant une barbe moyenne^ ni trop longue, ni trop large. Ce type est telle- 
ment traditionnel qu'il sert souvent de modèle sur lequel doivent être 
peints d'autres saints personnages. Ordinairement c'est sa barbe qu'on 
prend alors pour terme de comparaison. Plus de trente fois vous trouverez 
dans les Guides les formules suivantes : Barbe comme celle de S. Jean le 
théologien; barbe de S, Jean plus courte, ou plus étroite, ou bien plus longue. 
Ainsi, par exemple, S. Antoine (17 janv.), S. André (30 nov,), S.Matthieu 
(16 nov.), S. Philémon (22 nov.), ont la barbe comme la sienne; S. Hila- 
rion (21 oct.) l'a également, mais plus longue et terminée en pointe ; chez 
S. Paul, patriarche de Gonstantinople (6 nov.), elle est plus étroite. Au 
4 décembre, on lit : S. Jean Damascène, main comme celle de S. Jean, c'est- 
à-dire bénissant; et au 5 avril : S. Agathapode, figure de S. Jean ou sem- 
blable à S. Jean; mais ces nouveaux termes de comparaison font excep- 
tion; du moins je n'en ai pas trouve d'autres exemples dans les deux 
Guides russes publiés par M. Filimonov (Moscou, 1873 et 1876), et dont 
l'un est du XVP siècle, l'autre, bien plus étendu, du XVIIP. 

Voici en quels termes ce dernier formule le signalement de S. Jean au 
8 mai, jour de sa fête selon le rite oriental : « figure de vieillard, cheveux 
gris, front chauve, nez allongé, sourcils pendants, barbe épaisse jusqu'à 
la poitrine, à l'extrémité un peu séparée et légèrement crépue; moustache 
également épaisse. Tunique pourpre claire, manteau verdâtre; dans la 
main l'Evangile, oh il est écrit : Au commencement était le Verbe, etc. Il 
est dit dans le chronographe, continue le Guide, que S. Jean avait une 
barbe allant jusqu'à la ceinture et de la largeur des épaules, » Au 30 juin, 
fête de tous les douze Apôtres, il répète le même signalement en y ajou- 
tant les sandales. Mais il oubUe partout le trait, signalé dans l'ancien 
Guide, à savoir la main bénissant. 



212 ICONOGRAPHIE DE S. JEAN l'ÉYANGÉLISTE 

S'agit-il de représenter S. Jean écrivant l'Apocalypse, on n'a qu'à sui- 
vre les indications consignées dans le Manuel grec d'iconographe^ qui 
donne, en 21 paragraphes, une description suffisante d'autant de scènes 
apocalyptiques. En voici le premier tableau : « Une grotte; au dedans 
S.Jean, assis en extase, regardant derrière lui. Là, sur des nuages, le Christ 
portant une robe blanche et une ceinture d'or, etc. » (p. 238). « Ce vaste 
sujet, fait observer à ce propos l'éditeur du Guide, Didron aîné, pourrait 
donner lieu à une importante monographie. » (Ibid.) On en trouvera 
dans son livre de précieux éléments. 

La mort de S. Jean que l'Eglise grecque solennise le 26 septembre, est 
un autre sujet que l'iconographie byzantine a depuis longtemps stéréo- 
typé. D'après le Guide comparé (du XVIII* siècle), voici comment on 
devrait le peindre : « Une colline couleur d'ocre, Jean couché dans le tom- 
beau de manière à ne laisser voir que la tête qui est nimbée ; les disciples 
se penchent sur son corps recouvert déjà de terre ; deux d'entre eux sont 
vieux, comme le prophète Jonas; les trois du milieu ont la barbe comme 
celle de Jacques de Zébédée; la barbe d'un autre est plus longue que chez 
Jacques d'Alphée, les deux autres sont jeunes. Tous portent le costume 
d'apôtres; l'un d'eux couvre la tête de S. Jean d'un voile ; les autres pleu- 
rent. Derrière la colline, on voit la ville d'Éphèse, une église et des mai- 
sons. » Le rédacteur de ce Guide ayant l'habitude de mêler au texte des 
notes critiques ou explicatives, ajoute, qu'on ne sait rien de certain sur 
l'âge de S. Jean, que les uns lui donnent 120 ans, d'autres seulement 105 
ans et 7 mois; toutefois il est reconnu que le saint a vécu plus de cent 
ans » (p. 160). 

Quoiqu'il en soit de l'âge de l'apôtre, la manière dont le Guide russe 
prescrit de traiter le sujet en question s'accorde, quant au fond, avec celle 
que nous trouvons indiquée dans le Guide grec (p. 384), ou qui est mise en 
œuvre dans le fameux Ménologe illustré de l'empereur Basile (p. 70). La 
divergence touche plutôt les détails. Dans le Ménologe impérial (au 26 
septembre), le tableau représente, en effet, une montagne ou colline etau 
milieu une fosse dans laquelle le saint apôtre se tient debout, tandis que 
les disciples, au nombre de huit, placés de chaque côté, le contemplent 
attentivement; des paniers, des pelles et une pioche gisent par terre 
devant la fosse. On le voit, l'artiste a voulu représenter le commencement 
de cette sépulture extraordinaire, dont le récit apocryphe, attribué à 
S. Prochore, nous rapporte les détails si intimes qu'on les prendrait pour 
véridiques et croirait venir d'un témoin oculaire. 

Le Guide russe du XVI° siècle, édité par M. Fihmonov, se borne à la 
characléristique générale de S. Jeun : « La main droite bénissant, l'autre 



ICONOGRAPUIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLTSTE 213 

tenant l'Evangile; le vêtement verdâtre par-dessus une tunique bleue. » 
Voilà tout ce qu'il dit, et c'est aussi ce qu'on voit sur les Tables Cappo- 
niennes (1632), publiées dans les Acta sanctojmm, ea tête du mois de mai, 
ou bien encore dans le Manuel imagier de Stroganov, imprimé en 1868, 
par le Musée d'art et d'industrie de Moscou, d'après un manuscrit du 
XVP au X VIP siècle. 

La légende de S. Jean a une grande importance pour l'iconographie; 
elle mérite d'être étudiée avec soin; il est incontestable qu'elle a été pour 
les artistes, les peintres, les sculpteurs, une source féconde d'inspiration 
et peut servir de précieux commentaire à leurs œuvres. 

Quant à la mort du disciple bien-aimé et les circonstances si singu- 
lières qui l'accompagnaient, la version latine de la légende n'en sait rien, 
puisqu'elle se termine par le départ de S. Jean de l'île de Patmos et par 
son retour à Ephèse : « Ayant trouvé un navire qui partait pour l'Asie, 
nous y montâmes; le dixième jour ^ nous arrivâmes à Ephèse, et les frères de 
l'Asie vinrent lu devant de nous avec une gy^ande joie, criant et disant . • 
Béni celui qui vient au nom du Seigneur, n Ce qui manque à la version 
latine, se retrouve dans les rédactions grecques et slavonnes. Elles rap- 
portent le récit de sa mort à peu près dans les terme? identiques, et c'est 
par là qu'elles finissent toutes. Le texte grec et slavon, publié tout récem- 
ment par l'archimandrite Amphiloque, raconte la chose de la manière 
suivante : 

« Après avoir séjourné à Éphèse 27 ans, depuis son retour de Pat- 
ce mos ', Jean quitta la maison de Domnus, prit avec lui ses disciples, 
(( moi et les six autres » (c'est Pseudo-Prochore qui parle), et il nous dit : 
prenez avec vous des pioches et suivez-moi. Nous les prîmes et nous allâ- 
mes à sa suite. Arrivés à l'endroit voulu, il nous dit : Asseyez-vous, ce que 
nous fîmes. Il faisait encore nuit. S'éloignant alors à la distance d'un jet 
de pierre, il sa mit en prière ; et après avoir prié, il revint auprès de nous 
et nous dit : a Creusez une fosse de la longueur de mon corps en forme de 
croix. » La fosse étant creusée selon qu'il l'a ordonné de faire, il se mit 
de nouveau en prière. Après quoi, il se coucha dans la fosse préparée par 
nous et me dit : Prochore, mon fils, tu iras à Jérusalem, car c'est là que 
tu finiras tes jours. Puis, il nous fit une exhortation, nous embrassa tous 
et nous dit : Couvrez-moi avec de la terre jusqu'aux genoux, ce que nous 

' L'auteur de la légende ajoute que l'exil a duré quinze ans (ce qui est positive- 
ment contredit par des témoignages de l'histoire), qu'avant l'exil S Jean avait 
passé a Ephèse dix ans et qu'en y arrivant de Jérusalem, il était âgé de 50 ans 
et 7 mois, et lui, Prochore, avait 30 ans. 



214 ICONOGRAPHIE DE S. JEAN l'ÉVANGÉLISTE 

fîmes. Il nous embrassa de nouveau, en disant de le couvrir avec de la 
terre jusqu'au cou, ce qui fut également exécuté. « Apportez, mainte- 
nant, dit-il, un voile pour me couvrir le visage et embrassez-moi avec 
amour, car vous ne me verrez plus en cette vie. Nous lui donnâmes le 
dernier baiser, en pleurant amèrement, lui couvrîmes le visage et il rendit 
son esprit au lever même du soleil. Nous rentrâmes dans la ville, et quand, 
pressés par les frères, nous les conduisîmes à l'endroit de la sépulture et 
ouvrîmes le tombeau, nous n'y trouvâmes point de corps, etc. » 

Le même récit se répète dans l'édition illustrée de M. le prince Via- 
zemski et dans le texte slavon du grand ménologe de Macaire. Toutes ces 
rédactions viennent d'une source commune. En les comparant au texte 
grec publié par M. Guérin d'après un manuscrit du monastère de Saint- 
Jean à Patmos, on découvre entre eux une notable différence sur deux 
points assez importants. Dans celui-ci, le disciple auquel s'adresse S.Jean, 
porte le nom de Bîîpo;, que M. Guérin traduit par Virus (p. 32). De plus, 
on y lit une longue prière de S. Jean, que le savant et pieux écrivain fran- 
çais n'a pas eu le loisir de reproduire, ainsi qu'il me l'a déclaré lui-même. 
Ces deux particularités méritent quelques instants d'attention. 

Et d'abord, qui est ce B%o<; ou Viros que le récit apocryphe dit être un 
des disciples de S. Jean? Gomment se fait-il que son nom ne figure point 
parmi les 70 disciples, qu'on ne le trouve ni dans les livres liturgiques ni 
dans les Manuels d'iconographie qui les énumèrent pourtant tous, au 4 
janvier, jour consacré à leur mémoire? Les autres rédactions du récit 
nomment toujours Prochore et semblent ignorer Vù^us. Elles ne donnent 
pas non plus le texte de la prière que S. Jean aurait récitée avant sa mort 
et dont M. Guérin fait mention. Elles se bornent à dire que S. Jean a prié, 
qu'il fit une exhortation à ses frères, voilà tout. C'est évidemment une 
rédaction abrégée. Celle de M. Guérin, au contraire, est plus étendue au 
moins quant à la partie finale du récit; elle est aussi plus ancienne, puis- 
que nous la retrouvons dans une version arménienne du V^ siècle. 

— Un arraéniste russe distingué, M. Émine, a publié, il y a quelque 
temps *, un récit intitulé : Dormition de l'évangéliste S. Jean le théologien^ 
suivi de trois autres textes apocryphes touchant le séjour de S. Jean à 
Patmos et ses luttes contre le magicien Cynops, la composition de son 
Evangile et de son Apocalypse, entin sa mort. Disons de suite, que les 
trois derniers fragments n'apprennent rien de plus que ce qu'on lit déjà 
dans les textes slavons publiés par M. le prince Viazemski et l'archiman- 
drite Amphiloque, sauf les variantes inévitables dans toute traduction ou 

* Revue orthodoxe de Moscou, 1876, janvier. 



ICONOGRAPHIE DE S. JEAN L'ÉVANGÉLISTE 215 

copie, comme par exemple Yakori * (mot russe qui veut dire ancre), altéra- 
tion évidente du nom grec Eucharis. Il n'en est pas de même de la Dormition 
de S. Jean, qui occupe une place à part dans l'estime des Arméniens, per- 
suadés que c'est véritablement l'œuvre d'un disciple de S. Jean, repro- 
duisant les propres paroles de l'apôtre. Ce qui caractérise ce récit avant 
tout, c'est une longue prière qu'il contient et qui en fait en quelque sorte 
tous les frais ; car, pour ce qui regarde les faits, ils ne présentent rien de 
nouveau. D'après M. Emine, cette prière ne se trouverait nulle part 
ailleurs; mais le manuscrit grec que M. Guérin vit à Patmos prouve le 
contraire. Quant à la valeur qu'on lui attache en Arménie, il suffit de dire 
que l'église arménienne l'a insérée dans ses livres, qu'elle la fait réciter 
tous les ans le jour de la fête de S. Jean, et aussi sur la tombe des prêtres 
au moment où le corps est descendu dans la fosse. De plus, elle eut les 
honneurs d'un commentaire fort détaillé fait au XII" siècle par l'arche- 
vêque Nerzès de Lambron, prélat profondément versé dans la connais- 
sance des littératures grecque et syriaque. 

L'autre trait distinctif du récit arménien consiste en ce que le disciple 
auquel s'adresse S. Jean porte le nom de Biroz, lequel fait involontaire- 
ment penser au B^po? de la rédaction grecque de Patmos; l'identité des 
deux noms ne laisse aucun doute. L'archevêque Nersèz croit, de plus, 
que Biroz est identique avec Prochore auquel on attribue généralement 
la paternité du récit en question. Il ajoute pleine foi à cette narration et 
ne doute point qu'il en existât, de son temps, une rédaction grecque ori- 
ginale et tout à fait pareille à la version arménienne. M. Emine a parfai- 
tement raison de ne pas admettre l'authenticité de l'écrit attribué à Pro- 
chore, mais il va trop loin, peut-être, en faisant remonter l'original grec 
au second siècle. Dans tous les cas, on ne saurait nier les affinités intimes 
de celui-ci avec sa copie arménienne. 

Pour s'en convaincre, on n'a qu'à mettre le fragment grec de M. Guérin 
en regard du texte russe de M. Emine ; on verra aussitôt que celui-ci est 
une traduction littérale de celui-là ^. Malheureusement, le texte grec de la 
prière demeure inédit. 

' C'est ainsi que traduit M. Emine lui-même. 

* M. Emine, en traduisant de l'arménien, se servait de l'édition de la Bible, 
faite en 1860 à Venise, et du commentaire mss. de Nerzès. Il eut tort de préférer 
la leçon ordi (qui veut fils, puer), à celle de ort (panier), que donne Nerzès et qui 
rend fidèlement le texte grec : « Prends avec toi deux autres frères avec deux 
paniers (xo'f'vou;^ et des pelles, et suis-moi. » Nous avons dit plus haut que des 
paniers figurent dans la miniature du Ménologe de Basile. 



216 icoNOGRArniE de s. jean l'évangéliste 

Il me reste à dire quelques mots de deux traditions relatives à S. Jean 
et dont l'une appartient également à l'Eglise arménienne. Il s'agit d'une 
image miraculeuse de la Sainte Vierge attribuée au disciple bien-aimé, 
comme on en attribue tant d'autres à S. Luc. Cette image se conserve au- 
jourd'hui au monastère de Khoghiaz-Vank, non loin de la ville de Van; 
elle y aurait été apportée de Jérusalem par S. Barthélémy, apôtre de 
l'Arménie, à qui, selon la tradition, les autres apôtres l'avaient cédée pour 
le consoler de ne pas avoir pu assister au trépas de la Mère de Dieu. L'his- 
toire de cette icône est rapportée par le célèbre Moïse de Khorène, qui 
écrivait au V'^ siècle, et se trouve dans ses œuvres complètes, imprimées à 
Venise en 1843 (p. 281-282). On peut y lire comment S. Jean tiaça l'image 
sur un bois de cyprès, comment sur ses instances et sur celles des autres 
apôtres, la Mère de Dieu voulut bien appliquer l'imago à sa divine face, 
l'arroser de ses larmes, la bénir et obtenir de son Fils qu'il en fit une 
source permanente des grâces. M. Emine, en publiant la version russe 
{Revue orthodoxe^ janv. 1874), fait ressortir le caractère apocryphe de 
cette narration à laquelle le père de l'histoire arménienne, Moïse de Kho- 
rène, n'aura donné que sa forme élégante et classique. 

L'autre légende nous transporte à Byzance. Un jeune gardien d'oies dé- 
sire apprendre l'art de peindre. Durant trois ans il s'exerce à tracer sur 
du sable l'image de S. Jean, dont il voit tous les jours la sainte icône au- 
dessus des portes de sa ville, voisine de Gonstantinople. Il supplie le saint 
d'exaucer ses vœux. Le charitable apôtre le recommande par écrit à un 
peintre de la cour, nommé Chynar (en russe goussari, du mot goussi, oie). 
Le peintre devient jaloux du nouveau disciple. Un jour, celui-ci aidé par 
S. Jean qui guide sa main, exécute en quelques instants un tableau du 
même saint, qui avait été commandé à son maître. L'empereur et la cour 
rendent hommage à son talent d'artiste ; on le comble de faveurs. 

Ce récit se lit à la fin de la Vie illustrée de S. Jean^ publiée par M. le 
prince Viazemski (p. 95) ; on le retrouve aussi chez les slaves du midi. En 
Russie, dans l'église cathédrale de Riazan, on vénère une antique image 
de S. Jean l'Evangéliste, qu'on dit avoir été peinte par Goussari et appor- 
tée de Constantinople. Ce sera probablement quelque copie tirée d'après 
un tableau original conservé dans cette capitale. 

On le voit, le disciple bien-aimé encourageait aussi l'art chrétien par 
ses exemples comme par ses inspirations ; c'est donc bien choisir que de 
le prendre pour son patron, quand on poursuit le même but. 

Martinov, s. J., 
Membre Je la Société de Saint-Jean. 



BULLETIN 



DE LA 



SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 




SEANCE GENÉIIALE ANNUELLE 
(9 juin 1879.) 

Le lundi 9 juin 1879, à 4 heures, a eu lieu, au couvent des Augustins 
de l'Assomption, sous la présidence de M. le duc de Brissac, l'un des 
vice-présidents, la séance générale annuelle de la Société de Saint-Jean, 
à laquelle ont bien voulu prendre part un grand nombre de m'ambres et 
d'amis de la Société. 

M. le duc de Brissac ouvre la séance par les paroles suivantes : 



t Mesdames, 
« Messieurs, 

a Tout à l'heure, le R. P. Germer-Durand, qui a bien voulu se charger 
du rapport, vous dira comment est née la Société de Saint-Jean, comment 
elle s'est développée, comment elle a essayé de remplir la mission qu'elle 



218 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

s'est donnée. Mais qu'il nous soit permis, auparavant, d'appeler votre at- 
tention sur ce fait qui nous frappe, c'est que les manifestations de l'art 
qui nous attachent, qui nous intéressent le plus, sont précisément celles 
011 se retrouve quelque chose de ces caractères de vérité et de vie qui ont 
leur source dans le Christianisme. 

La Société de Saint-Jean se propose donc de grandir l'art par la reli- 
gion. Dans ce but elle cherche, au moyen de l'enseignement de l'esthé- 
tique, de l'archéologie, de l'histoire des beaux-arts, à répandre les con- 
naissances indispensables à ceux qui créent, pour que ces créations, quelles 
qu'elles soient, atteignent réellement leur but. 

« A propos de l'architecture, en particulier, nous constaterons avec 
bonheur le changement qui s'est opéré dans les esprits, la façon dont on 
s'est mis à étudier, et, par suite, à apprécier les monuments des siècles 
passés. 

« On sait maintenant reconstituer les édifices que, naguère, on défigu- 
rait par des restaurations qui nous choquent tant aujourd'hui. 

« J'ai parlé du Christianisme comme source des belles œuvres. Ne faut- 
il pas, pour que nos monuments religieux répondent à leur haute destina- 
tion, que celui qui les construit soit initié lui-même à tout ce qui les 
concerne, à tout ce qui s'y passe de grand et d'auguste, et sache entrer 
dans des détails qui semblent, peut-être, accessoires, et qui sont, 
cependant, si nécessaires pour la régularité, pour l'éclat des céré- 
monies. 

(i Si je me suis ainsi, tout d'abord, occupé de l'architecture, c'est 
qu'elle appelle à elle la peinture, la sculpture, qui la complètent et l'a- 
niment.G'estdans nos monuments religieux que ces deux arts se sont par- 
ticulièrement développés. Que ne dirai-je pas encore de la musique qui, 
dans nos grandes églises, trouve à se faire entendre, et à produire de si 
merveilleux effets? Là, par ses harmonies, quand elle s'inspire du senti- 
ment religieux, elle sait s'emparer de nos âmes, et les porter en haut, 
leur douant, ainsi, un avant-goût des concerts éternels qui sont l'idéal 
de l'artiste, comme de ceux qui l'écoutent. 

« Vous connaîtrez tout à l'heure, en entendant notre rapporteur, l'or- 
ganisation de la Société de Saint-Jean ; je veux, cependant, que vous 
sachiez, tout de suite, que des Dames en font partie. Y a-t-il une œuvre 
qui marche bien si les femmes n'y viennent apporter leurs encourage- 
ments et l'appui, je peux le dire ici, de leurs prières? » 

La parole est ensuite donnée au R. P. Germer-Durand, secrétaire de la 
Société, pour la lecture du Rapport, qui intéresse vivement l'auditoire. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT- JEAN 219 

Rapport général sur les travaux de la Société de Saint-Jean, 
depuis sa fondation. 

Dans les précédentes réunions de la Société, on a lu des Etudes ou des 
Rapports sur des sujets spéciaux, mais nous n'avons jamais présenté 
de Rapport général sur les travaux de la Société de Saint-Jean. 

Permettez-moi de jeter aujourd'hui un coup d'œil d'ensemble sur notre 
origine, nos moyens d'action, et de vous dire quelque chose de ce que 
nous avons fait et de ce que nous nous proposons de faire, avec la grâce 
de Dieu et le concours que vous voudriez bien nous prêter. 

La Société de Saint-Jean a pour but le développement de l'art chré- 
tien et la régénération de l'art par la religion. Tous les esprits éclairés 
reconnaissent que les beaux-arts comme les belles-lettres sont en pleine 
décadence. Les expositions publiques, si multipliées de nos jours, sont la 
preuve irrécusable de ce triste état de choses, et nous croyons ferme- 
ment que les principes élevés de la foi chrétienne sont seuls capables de 
rendre la vie véritable aux arts et aux sciences, comme à la société. 

A la suite de nos désastres, les catholiques, sentant la nécessité de s'u- 
nir pour la défense des principes religieux, organisèrent les Comités ca- 
thohques et les assemblées annuelles, où l'on étudie les moyens de dé- 
fendre et de soutenir les intérêts catholiques. La question de la réforme 
de l'enseignement y occupa dès le début une grande place : c'était jus- 
tice. Mais l'enseignement n'est pas limité aux lettres et aux sciences ; la 
musique et les arts du dessin occupent une trop grande place dans l'édu- 
cation et dans les mœurs sociales pour ne p is être l'objet de nos préoc- 
cupations, aussi bien que les raath'^matiques, la médecine ou le droit. 

Aussi, à la première assemblée générale. des catholiques, qui eut lieu 
pendant la semaine de Pâques de l'année 1872, une Commission, présidée 
par M. Rio, s'occupa spécialement de l'art religieux, et conçut la pensée 
de fonder une association pour aider au développement de l'art chrétien. 

Cette pensée fut immédiatement mise à exécution, grâce au zèle persé- 
vérant de notre Président, M. le baron d'Avril, que nous regrettons de 
ne pas voir au milieu de nous, et que des fonctions importantes retiennent 
loin de la France. 

Le baron d'Avril fut secondé dans son œuvre par un groupe de chré- 
tiens éclairés dont plusieurs déjà ont été appelés à jouir d'un monde 
meilleur; mais nous ne les oublions pas, et la Société sera toujours fière 
de voir inscrits en tête de ses fondateurs les noms de M. Rio, de M. Vi- 
tet, du docteur Cattois, du comte Laton, de Savinien Petit. 



220 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

Le but donné dès le principe à l'association, l'ut le développement de 
l'art chrétien dans le sens le plus étendu et le plus élevé de ce mot. On 
ne voulait pas, en effet, s'occuper seulement de tel ou de tel art : la mu- 
sique, la peinture, la sculpture, l'architecture, l'art dramatique même, 
dans une certaine mesure, sont appelés à glorifier Dieu et à instruire 
l'homme ; ils peuvent donc tous être embrassés dans la dénomination gé- 
nérale û'A7't chrétien. Pour traduire cette pensée, la Société ne prit point 
pour patron tel ou tel saint, que la tradition désigne comme protecteur de 
la musique ou de la peinture, mais, tout en admettant ces patrons spé- 
ciaux, elle se plaça sous la protection de l'apôtre saint Jean, le disciple 
bien aimé, celui qui s'éleva le plus haut dans la contemplation des choses 
divines parce qu'il avait pénétré le plus profondément dans le mystère du 
cœur de l'Homme-Dieu. 

C'est pourquoi notre sceau représente, d'après une fresque d'Hippolyte 
Flandrin, S. Jean couché sur la poitrine du Sauveur, comme un symbole 
de l'art, allant puiser ses inspirations dans le Cœur Sacré de Jésus-Christ, 
idéal divin de l'humanité régénérée. 

La pensée qui avait présidé à la fondation, rencontra dès le début les 
encouragements du Congrès de l'enseignement chrétien qui se réunit au 
mois de septembre de la même année. 

L'étude trop négligée de l'Art chrétien se lie intimement à la philoso- 
phie et à la théologie. Aussi voulons-nous toujours nous inspirer des 
enseignements de l'Eglise, et nous conformer en tout h la direction im- 
primée aux études par son autorité souveraine. Comme preuve de cet 
attachement au centre de l'unité catholique, la Société a profité du premier 
anniversaire du couronnement de N. T. S. P. le Pape Léon XIII, pour 
exprimer dans une Adresse ses sentiments d'amour filial et de soumission 
absolue à l'auguste personne du chef et du docteur infaillible de l'Eglise. 
Plusieurs de NN. SS. les Evêques de France ont bien voulu s'inscrire 
dans notre association comme membres d'honneur et nous aurons à citer 
en particulier le nom de S. G. Mgr Richard, alors évêque de Belley, 
aujourd'hui archevêque de Larisse et coadjuteur de Paris. Plusieurs 
prélats, et de nombreux représentants des deux clergés, séculier et 
régulier, sont également associés. Quelques-uns prennent une part active 
à ses travaux et à ses délibérations. 

La Société est surtout un centre d'études et de lumières; mais elle 
recourt aux moyens d'action extérieure compatibles avec ses ressources 
et la liberté qu'elle tient à conserver vis-à-vis de tout ce qui pourrait 
ressembler h une spéculation. 

Voici les principaux moyens d'action que nous avons mis en œuvre. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 221 

I. — MUSIQUE RELIGIEUSE. 

En ce qui touche la musique, l'Art chrétien peut être divisé en deux 
branches principales : Le plain-chant et la musique sacrée. 

l°Le plain-chant occupe naturellement la première place; c'est la partie 
officielle du chant à l'église ; il fait partie intégrante de la Uturgie ; il 
appartient naturellement au clergé d'en maintenir l'usage et d'en déve- 
lopper l'étude. Pour l'aider dans cette œuvre, qui n'est pas sans difficulté, 
la Société à cru devoir appeler à diverses reprises l'attention des assem- 
blées catholiques sur les moyens pratiques propres à favoriser le chant du 
peuple à l'église par divers Rapports sur la Conformité à établir dans les 
chants communs de la liturgie romaine, sur V Enseignement du latin liturgique 
dans les écoles, sur l'emploi dans les offices d'une musique autre que le 
plain-chant, sur la formation de bons chantres et de bons orga- 
nistes, etc. etc. 

2° La musique sacrée — c'est-à-dire l'ensamble des morceaux reli- 
gieux anciens et modernes composés en dehors de la liturgie proprement 
dite, dans un style grave et dans des formes qui conviennent à la prière 
— constitue une branche considérable de l'Art. Pour encourager les 
artistes dans ce genre de composition et développer le goût du pubhc, la 
Société a fait entendre plusieurs fois avec succès les chants connus sous 
le nom de Chants de la Sainte-Chapelle, tirés des Manuscrits du moyen- 
âge et harmonisés par M. Félix Clément, l'un des vice-présidents de la 
Société. 

Dans les diverses occasions où les membres de la Société sont convoqués 
pour des réunions de piété, nous faisons entendre des morceaux des 
meilleurs auteurs, sans exclure les auteurs contemporains. Car, si la 
musique de notre temps, même celle qui est composée pour l'Eglise, fait 
trop souvent appel aux ressources de l'art dramatique, il y aurait d'autre 
part de graves inconvénients à interdire aux compositeurs les sujets 
sacrés ; il vaut mieux leur signaler les défauts qu'ils doivent éviter que 
leur interdire l'Eglise, et les jeter par cette exclusion dans la voie de l'art 
profane. 

n. — CONCOURS ET MÉDAILLES. 

Les concours sont un moyen efficace d'encouragement. 
En 1873, la Société ut Saint-Jean a ouvert un concours pour un carton 
représentant saint Jean 1 Evangélistc. L'exposition publique a eu lieu à 



222 RT'I.LKTIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAIXT-.IEAX 

Paris, dans l'une des salles de l'école des Beaux-Arts : des prix d'une 
valeur de 1,300 francs ont été décernés aux auteurs des ouvrages 
reconnus les meilleurs par un jury composé de membres de l'Institut et 
de plusieurs artistes distingués. 

Nous aurions désiré provoquer chaque année des travaux du même genre. 
Nos ressources ne nous l'ont pas permis ; mais nous venons de reprendre 
l'œuvre interrompue et nous espérons bien la voir prospérer et grandir. 

Le concours de 1879 a eu pour sujet la Vierge debout au pied de la 
croix. Malgré le nombre restreint des concurrents, les résultats sont 
très encourageants pour la Société. Je ne m'étends pas davantage sur ce 
point puisqu'il fera l'objet tout à l'heure d'un compte-rendu spécial. 
L'exposition des cartons a eu lieu chez M.Didrou, qui a bien voulu mettre 
ses ateliers à notre disposition avec une courtoisie dont nous aimons à lui 
exprimer ici tous nos remercîments. Jusqu'à ce jour nous n'avons ouvert 
de concours que pour les peintres; mais il est dans notre programme d'en 
ouvrir dans toutes les branches de l'art. 

A la suite de ces concours il est d'usage de distribuer des médailles. 
Une difficulté se présente dès l'abord. Quelle médaille donner? Rien par- 
mi les œuvres existantes ne paraissait exprimer l'idée du beau tel que nous 
le comprenons; des allégories toutes païennes ne pouvaient convenir pour 
récompenser des artistes chrétiens. 

De là sortit la pensée de faire exécuter une médaille qui exprimât le sen- 
timent chrétien dans l'art. On a conçu le projet de faire figurer, au milieu 
de la médaille, la sainte Vierge tenant l'Enfant-Jésus. Dans le sens mys- 
tique cette figure représenterait en même temps l'Eghse qui a toujours 
été l'inspiratrice de l'art. A droite et à gauche de la Vierge on placerait, 
avec leurs attributs traditionnels, quelques-uns des saints qui sont invoqués 
comme patrons des artistes. 

Cette composition pourra faire l'objet d'un concours pour la gravure 
en médaille. La Société a ouvert dans ce but une souscription spéciale. 

En attendant l'exécution de ce projet nous avons fait frapper une mé- 
daille plus simple qui porte sur la face le monogramme du Christ, ;^, tel 
qu'il figure dans les monuments des catacombes, et sur le revers la de- 
vise de la Société : Non nobis. Dne, non nobis, sed nomini tuo da glo- 
riam. 

Les exemplaires en or et en argent sont réservés pour servir de récom- 
pense dans les concours et les expositions. 

La Société se propose de décerner, en dehors des récompenses offi- 
cielles du salon annuel, des médailles aux artistes qui exposeront des ta- 
bleaux religieux conformes aux règles de l'art chrétien. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 223 

Ceci nous amène tout naturellement à parler des expositions, qui sont 
encore un puissant moyen d'émulation. 

En dehors des prix décernés pour le concours, nous avons offert cette 
année une médaille d'argent à M. Amable Cochin, auteur d'une poésie 
intitulée Eudore et Cymodocée. Cette pièce servira de thème à un concours 
de composition musicale ouvert par la Société libre des Beaux-Arts. 

III. — LES EXPOSITIONS. 

Au moment de l'Exposition universelle, qui attirait à Paris un si grand 
nombre d'étrangers, plusieurs personnes demandèrent à la Société d'ou- 
vrir un salon spécial pour les artistes chrétiens qui éprouvent de la répu- 
gnance à envoyer des œuvres élevées et pures au salon du Palais de l'in- 
dustrie au milieu d'oîuvres disparates, dans lesquelles les principes de la 
religion et de la morale sont si souvent immolés à la fantaisie et au désir 
d'attirer l'attention publique. 

Cette pensée ne pouvait recevoir une exécution immédiate. Nous n'a- 
vions ni le local, ni le personnel nécessaires à cette exhibition ; mais ce 
qui ne peut se faire une année pourra être exécuté l'année suivante, et 
nous tenons à faire connaître ce projet à l'exécution duquel plusieurs des 
membres de cette réunion pourront sans doute prêter un concours 
efficace. 

Dans l'étude des Beaux-Arts, la meilleure des leçons est celle qui résulte 
de la contemplation des nnuvres anciennes. Les musées ne contiennent pas 
tout, et les expositions temporaires viennent heureusement compléter l'en- 
seignement permanent des grandes collections. 

La grande galerie de l'exposition rétrospective au palais du Trocadéro, 
était certainement l'une des plus intéressantes de l'Exposition universelle ; 
l'art chrétien y occupait presque toute la place. 

La Société de Saint-Jean a offert au public en 1876 une exposition ré- 
trospective d'un genre spécial ; elle a eu la pensée de donner à cette exhi- 
bition un caractère plus didactique, en la restreignant à un seul sujet : 
V Iconographie de la T. S. Vierge. Ce salon d'un nouveau genre contenait 
environ 500 spécimens des représentations de la Mère de Dieu presque 
toutes antérieures à la Rrnaissance. 

En attirant ainsi l'attention sur un seul point, l'exposition devient une 
sorte de monographie qui, sans être absolument complète, renferme pour- 
tant un sérieux enseignement. 

Une exposition de l'iconographie de l'apôtre S. Jean est en préparation; 
plusieurs autres sont en projet. 



224 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAL\T-JEAN 

IV. — l'assistance mutuelle. — IMAGERIE. 

En dehors des expositions et des concours, il y a une foule de circons- 
tances dans lesquelles la Société travaille à encourager et à développer 
l'art chrétien, en aidant de son activité et de ses lumières les œuvres ca- 
tholiques, dans les occasions qui réclament des connaissances spéciales. 

Ainsi en 1873 le Comité catholique de Paris a demandé à la Société de 
Saint-Jean de faire exécuter la bannière qui devait être offerte au sanc- 
tuaire de Paray-le-Munial au nom de tous les Comités catholiques de 
France. 

Plus tard, le Comité de Lille ayant ouvert, en diverses circonstances , 
des concours de composition musicale, s'est adressé à la Société de Saint- 
Jean pour organiser le jury d'examen. 

De même, pour les concours de composition dramatique ouverts par 
V Union des œuvres ouvrières, la Société de Saint-Jean a été chargée pen- 
dant plusieurs années de la rédaction du programme et de la formation 
du jury. 

Ce n'est pas seulement avec les autres œuvres qu'une Société d'art 
chrétien doit être en rapport, mais avec tout catholique qui désire profi- 
ter de son expérience et de ses relations. La Société de Saint-Jean s'y est 
appliquée. Un jour, c'est un curé de campagne qui demande des conseils 
pour un Chemin de la Croix, pour une peinture ou une décoration de cha- 
pelle ; le préfet apostolique d'une Mission dans les Indes Orientales solli- 
cite notre direction pour la réparation et la décoration de son église, etc. 

Nous nous appliquons également à rendre des services en indiquant à 
ceux qui désirent étudier l'art, l'archéologie ou l'ornementation, les meil- 
leurs ouvrages à consulter ; en guidant les acquéreurs dans le choix des 
objets d'art destinés au culte, etc, etc. 

Les Assemblées catholiques se sont, à plusieurs reprises, préoccupées 
de l'imagerie religieuse, tombée dans une si déplorable afféterie. Pour 
répondre aux vœux émis par ces assemblées, la Société s'est mise à 
l'œuvre. Le moyen qui nous a paru le plus propre à encourager la pro- 
duction et à stimuler la diffusion des bonnes images, sans engager la So- 
ciété dans aucune opération commerciale, est la rédaction d'un catalogue 
où nous indiquons les images qui nous paraissent dignes d'être recom- 
mandées. 

La publication de ce catalogue a été commencée dans le Bulletin de la 
Société. 

Nous avons vu avec satisfaction plusieurs éditeurs entrer dans la bonne 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 22o 

voie, et une Société spéciale se former pour la diffusion des bonnes images. 
C'est la Société française de Saint-Luc, dont les premières publications ré- 
pondent pleinement à notre pensée et remplissent toutes les conditions 
requises pour l'admission sur notre catalogue. 

V. — PUBLICATIONS. — ENSEIGNEMENT. 

Revenons maintenant au sein de la Société de Saint-Jean et jetons 
un coup-d'œil sur ses travaux intérieurs. Nous sommes surtout, comme 
nous l'avons dit en commençant, une société d'études. Aussi l'un de ses 
premiers soins fut la fondation d'un Bulletin périodique dans lequel se- 
raient publiés, outre les procès-verbaux et les actes de la Société, des 
études d'esthétique, d'iconographie, d'archéologie, et uue bibliographie 
raisonnée. 

Je ne vais pas énumérerici les principales études publiées dans ce bul- 
letin : cela ressemblerait trop à une table des matières. On peut les voir 
dans le volume. 

Le Bulletin a paru pendant quelque temps sans périodicité régulière ; 
mais depuis le 1"'' janvier 1878, il s'est heureusement réuni à la Revue de 
l'Art chrétien, devenue dès lors officiellement l'organe de la Société de 
Saint-Jean. 

La Revue existait depuis déjà vingt et un ans. A beaucoup de points de 
vue, son but était identique au nôtre; aussi a-t-on pensé de part et d'autre 
qu'une fusion serait avantageuse aux deux œuvres. 

Une expérience de dix-huit mois nous a donné l'assurance que ces pré- 
visions étaient fondées. 

La Société a trouvé dans la Revue un organe régulier, dont les quatre 
livraisons annuelles forment un ensemble de plus de mille pages, dansles- 
quelles, par conséquent, peuvent être insérés des travaux de longue ha- 
leine, que l'ancien Bulletin ne pouvait contenir. 

La Revue, de son côté, y a gagné des collaborateurs dignes de prendre 
place dans une rédaction déjà ancienne et accréditée, et a vu s'étendre le 
cercle de ses souscripteurs. 

En dehors des études insérées dans le Bulletin et dans la Revue, plu- 
sieurs membres de la Société ont pubhé des ouvrages plus étendus — j'en 
citerai deux : Le théâtre en France depuis le Moyen-Age jusqu'à nos Jours, 
par M. le baron d'Avril ; — V Histoire abrégée des beaux-arts chez tous les 
peuples et à toutes les époques, par M. Félix Clément. 

La Revue commencera dans la prochaine livraison la publication d'un 

Ile série, tome XI. lô 



226 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

travail important d'un des membres de la Société, M. le comte Grimouard 
de Saint-Laurent, sur l'iconographie du Sacré-Cœur. 

Les publications occupent une gi'ande place dans l'œuvre intellec- 
tuelle, mais l'en' eignement par les livres ne peut siiftire. Aussi la Société 
ne s'est-elle pas contentée de publier des livres et des études. La fonda- 
tion de chaires d'esthétique dans les Universités catholiques est un de ses 
vœux les plus ardents. 

L'Université de Lille se proposant d'organiser, dans un avenir plus ou 
moins éloigné, une Ecole catholique des Beaux-Arts, a réclamé notre con- 
cours pour la rédaction d'un projet d'organisation. Aussitôt une Commis- 
sion a été nommée, a tenu pendant trois mois des séances hebdomadaires ; 
des documents ont été réunis, et un programme sérieusement étudié a été 
rédigé. Il est accompagné d'un tracé des bâtiments à construire pour une 
école des Beaux-Arts, véritable académie où seraient enseignées toutes 
les branches de l'art : peinture, sculpture, architecture, gravure, mu- 
sique. 

Signalons encore comme œuvre d'enseignement de l'art chrétien les 
conférences sur l'histoire de l'Art faites à diverses reprises par M. Félix 
Clément, l'un des vices-présidents de la Société, soit à Paris, soit en pro- 
vince, et qui ont eu le plus grand succès, aussi bien devant un public d'é- 
lite que dans des réunions d'artistes industriels. 



VL — BIBLIOTHÈQUE, COLLECTIONS. — RECONNAISSANCE d'uTILITÉ 

PUBLIQUE. 

Les études et travaux auxquels se livrent les membres de la Société né- 
cessitent des ouvrages spéciaux et des documents relatifs aux différents 
arts. On a donc dès le début songé à organiser une bibliothèque et un mu- 
sée d'études. 

Le Comité catholique de Paris a bien voulu mettre une de ses salles à 
notre disposition, pour y déposer les Uvres et les estampes offerts à la So- 
ciété ; nous nous faisons un devoir de le remercier ici du concours pré- 
cieux qu'il n'a cessé de nous prêter depuis la fondation. Cependant toutes 
les œuvres d'art qui nous ont été offertes n'ont pu prendre place dans ua 
local qui devient tous les jours insuffisant. C'est ainsi que la statue du 
curé d'Ars, qui est là sous vos yeux, est venue demander l'hospitalité dans 
un couvent, en attendant que la Société soit en possession d'un local digne 
d'elle. 

Cette statue nous est d'autant plus chère qu'elle est due au ciseau d'un 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 227 

de nos confrères, M. Cabuchet. Remercions ensemble M. Babeur, qui a eu 
l'heureuse pensée de la sauver du naufrage de la loterie nationale pour 
l'offrir à la Société de Saint-Jean. Elle représentera dignement, dans notre 
futur musée, la sculpture chrétienne du XIX" siècle. 

Dans le courant de l'année dernière, Mlle de Mauroy a bien voulu faire 
don à la Société de Saint-Jean d'une peinture ancienne représentant saint 
Jérôme ; c'est le premier tableau de notre galerie. 

Vous me permettrez de signaler encore aux remerciements de tous les 
sociétaires le donateur du dernier livre qui a pris place dans notre biblio- 
thèque : c'est le grand et bel ouvrage de M. Rohault de Fleury sur l'ico- 
nographie de la Très-Sainte Vierge, publié par les soins pieux de son fils, 
M. Georges Rohault de Fleury, qui en a gravé lui-même toutes les plan- 
ches. Les deux volumes dont se compose cette importante publication 
constituent, à eux seuls, parle grand nombre de planches et la sûreté des 
renseignements, un véritable musée d'études. 

Pour assurer la conservation et le développement de ces fondations 
naissantes, comme aussi pour donner à la Société une vie durable, 
exempte des incertitudes du lendemain, nous avons sollicité et obtenu du 
Gouvernement une existence légale. 

Un décret du Président de la République, en date du 6 mars 1878, a 
reconnu la Société comme établissement d'utihté publique. Cette recon- 
naissance fait jouir la Société de toutes les prérogatives de la personne 
civile, et lui confère le droit de posséder des immeubles et des capitaux, 
de recevoir des legs et donations. 

Etablie sur de telles bases, la Société peut donc, sans crainte, faire ap- 
pel au zèle et à la générosité de toutes les personnes qui, dans son sein 
et en dehors d'elle, ont à cœur le développement des diverses œuvres que 
nous venons d'indiquer sommairement. 

Disons maintenant un mot de nos opérations financières. 

Nos comptes ne sont pas compliqués : les voici pour l'exercice 1878 : 

COMPTES DE l'année 1878. 

Recettes. 

En caisse au l" janvier 792 fr. 9o 

Cotisations reçues du i*' janvier 1878 au 1" janvier 

1879 1,600 B 

Don de M. Grimouard de Saint-Laurent .... 100 » 



Total des recettes. . . 2,492 fr. 95 



228 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

Dépenses. 

Frais d'affranchissement de circulaires, convocations, programmes, 

etc 64 fr. 35 

Frais d'impressions de lettres ....... 34 10 

Frais de bureau 54 » 

Gravure de la médaille 135 50 

Frais de recouvrement de cotisations 98 10 

Remboursement d'un emprunt au banquier . . . 400 » 

Abonnements à la ^eywe 1,432 50 

Total des dépenses . . 2,218 fr. 55 



RECAPITULATION. 



Recettes. . . . 2,492 fr. 95 
Dépenses . . . 2,218 55 



En caisse au 1»^ janvier 1879 . 273 fr. 40 



L'Organisation de la Société est exposée en détail dans les statuts don t 
nous mettons des exemplaires à la disposition des personnes qui désire- 
ront en prendre connaissance. Je me contenterai de les résumer ici en 
quelques lignes. Le but de la Société a été suffisamment exposé dans ce 
rapport : j'arrive à sa composition. 

On peut faire partie delà Société à trois degrés. Nous avons : 

1" Des membres titulaires qui prennent une part active aux travaux de 
la Société, élisent le Conseil, nomment les Commissions, se réunissent 
toutes les semaines, organisent les concours, expositions, auditions de 
musique sacrée, examinent les travaux pour la Revue: en un mot, ce sont 
les travailleurs. Ils payent une cotisation annuelle de 20 fr. et reçoivent 
la Revue de l'Art chrétien. 

2° Des membres honoraires qui, moyennant la cotisation annuelle de 
20 fr., reçoivent la Revue de l'Art chrétien, assistent aux réunions géné- 
rales qui auront lieu désormais une fois par mois et ont entrée aux concerts 
et expositions organisés par la Société. 

3" Des memby^es contes pondants, qui font échange de correspondance et 
de documents avec la Société. Ils ne sont pas tenus à payer la cotisation et 
ne reçoivent point la Revue, mais ils ont entrée aux réunions générales, 
cxposiLions, concerts, etc. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 229 

Les ressources de la Société sont les cotisations annuelles, et les dons 
et legs dont l'acceptation a été autorisée par la reconnaissance d'utilité 
publique. 

Tout membre titulaire ou honoraire de la Société peut s'exonérer de 
la cotisation annuelle en versant une somme de deux cents francs. 

Voilà au raccourci, comme on disait jadis, ce que nous sommes et ce 
que nous avons fait. Nous nous proposons de faire plus et mieux avec la 
grâce de Dieu et l'appui de nos confrères, qui ne nous manqueront pas, 
nous en avons la confiance. 

Le Président proclame les noms des artistes qui ont obtenu les récom- 
penses au concours dont le rapporteur vient de parler, et remet à 
M. J.-Em. Lafon la médaille d'or, à M. J.-B. Ponget la médaille d'argent, 
qui ont été à l'unanimité décernées par le jury à ces deux artistes déjà 
honorablement connus. 

Après la séance, l'Assemblée se rend dans la chapelle de Notre-Dame 
de Salut, oii a lieu un salut solennel du T. -S. Sacrement, pendant lequel 
sont exécutés, de la manière la plus remarquable, des oeuvres de musique 
sacrée composées par M. Félix Clément. 



DE LA COMPOSITION IDEALE 

DANS LES CEUVRES DE MUSIQUE RELIGIEUSE 

(Séance publique de la Société de Saint-Jean, 7 juillet.) 

Personne ne peut nier que la forme de musique appelée plain-chant ne 
soit la mieux appropriée à l'usage universel de la liturgie catholique, aux 
convenances du culte public, la mieux préservée des caprices de la mode, 
enfin la plus recommandée dans tous les temps par l'autorité religieuse, 
parles Papes et les Conciles, par l'épiscopat et les ordres monastiques. Le 
plain-chant est la musique officielle de l'Eglise. On peut ajouter que cette 
forme musicale a toujours été préférée par les personnes qui fréquentent 
les églises, non pour y chercher des distractions, mais pour y prier et par- 
ticiper aux offices divins. 

On ne peut nier non plus qu'en dehors ou à côté des formules consa- 
crées par un usage traditionnel, il ait toujours été permis de composer, sur 
les textes liturgiques approuvés, des œuvres musicales conçues et exécu- 
tées avec les éléments nouveaux que le progrès dans la science des sons, 



230 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

le goût dominant à telle époque, l'imagination et les facultés géniales des 
artistes ont produits et employés. 

Si on contestait cette liberté de produire dans l'ordre musical, il fau- 
drait, pour être logique, bannir dans les œuvres de l'art plastique, telles 
que tableaux et sculptures, tout ce que le peintre et le statuaire ajoutent à 
l'objet principal et essentiel de leurs compositions, les accessoires, les per- 
sonnages, tout ce qu'en un mot le récit du fait évangélique, biblique, 
historique n'indique pas. 

Cette négation de la liberté dans l'interprétation du sujet n'est pas une 
hypothèse, puisqu'elle a longtemps existé alors qu'il s'agissait presque 
uniquement d'enseigner les dogmes et de bien faire connaître les fonde- 
ments de la croyance chrétienne, et que cette immobilité dans la compo- 
sition s'est perpétuée bien au-delà de ce qui était nécessaire en Orient, 
surtout dans l'art byzantin et dans l'église grecque dite orthodoxe. 

La composition idéale appliquée à la musique sacrée est donc non seu- 
lement légitime, mais nécessaire et inévitable. L'artiste musicien qui a 
reçu le don de la composition peut et doit composer au même titre que 
l'homme respire, vit et marche. 

En donnant à sa créature les aliments nécessaires à sa subsistance, Dieu 
a aussi émaillé les champs de fleurs qui charment sa vue ; pour un peu 
d'air respirable que réclament ses organes, quelle immensité d'azur l'en- 
veloppe et lui rend la vie plus belle ! 

Y a-t-il un acte essentiel de la vie humaine sur lequel la bonté divine 
n'ait répandu quelque charme ? 

Le compositeur est donc dans la règle, dans l'ordre de la création, en 
utilisant les facultés qu'il a reçues, surtout en les employant à la louange 
de Celui de qui il les tient. A lui de commenter la formule concise du 
texte sacré avec les moyens spéciaux que son art lui fournit; à lui de ren- 
dre la pensée plus pénétrante, plus sensible par la force du rhythme, par 
l'effet de la mélodie, parle caractère et le choix des accords, par le judi- 
cieux et intelligent emploi des voix et des instruments ; à lui enfin de faire 
passer dans les âmes de ses auditeurs les sentiments qu'il a éprouvés en 
composant son œuvre, et c'est ici que commence sa responsabilité morale 
et technique à la fois; il a le droit de produire son œuvre dans le temple ; 
mais il a aussi le devoir de se conformer à des conditions qu'il est facile de 
détprminer. La hberté dont il peut user dans l'invention de la mélodie, 
dans le choix de ses accords, dans la disposition des voix et des instru- 
ments ne saurait dégénérer en une licence qui aurait pour résultat de bri- 
ser le lien qui doit l'unir étroitement au sujet, de détacher violemment la 
toile du cadre, de changer un lieu saint en un lieu de plaisir profane, de 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 231 

convertir une église en théâtre, de dénaturer l'expression des textes, de 
les rendre inintelligibles. 

Ainsi, responsabilité vis-à-vis de lui-même ; responsabilité vis-à-vis des 
auditeurs. A-t-il compris le sujet qu'il a voulu traiter? et, s'il l'a compris, 
l'a-t-il bien exprimé? Ce sont là les conditions delà composition idéale. 

11 est certain qu'à l'époque où la foi était très vive en Occident et faisait 
élever, sculpter et peindre les plus grandioses édifices qu'on eût jamais 
vus, des compositions musicales religieuses indépendantes de la liturgie 
générale furent ajoutées aux solennités ordinaires du culte et jouirent 
d'une grande vogue. Ce succès était souvent mérité et ce n'est pas ici qu'on 
le contestera; le souvenir de plusieurs Séquences du Moyen-Age et entre 
autres des Chants de la Sainte- Chapelle est encore présent à la mémoire 
des personnes qui m'écoutent. Mais ce fut surtout au XV® siècle que lamu- 
sique sacrée se répandit dans beaucoup d'églises, dans les chapelles des 
monastères et des palais, enfin qu'elle régna en souveraine maîtresse 
dans les Flandres et en Italie. 

Je ne parle pas du chant grégorien, du plain-chant qui devenait ce qu'il 
pouvait dans les paroisses rurales, dans les abbayes trop pauvres pour 
avoir des artistes musiciens, dans les villes populeuses où les discordes ci- 
viles absorbaient tous les esprits. Il y avait déjà longtemps qu'une partie 
des chants anciens, la moins populaire il est vrai, notamment les gra- 
duels, les répons n'étaient plus qu'un amas de notes peu convenable pour 
le culte public dont plusieurs personnages éminents demandaient la cor- 
rection. Malgré cet état fâcheux des choses, le chant liturgique demeurait 
dans sa substance ; les chants tels que les A'y^'/e, Gloria, Credo, Sanctm, 
Agnus, les psaumes et antiennes des vêpres, les hymnes conservaient leur 
mélopée à peu près intacte. 

Quoi qu'il en soit, les œuvres de l'école flamande jouissaient de la fa- 
veur des princes de l'Eglise et de la haute société d'alors. 

Ockeghem, Arcadelt, Adrien Willaert, Jean de Clèves, Hollander, 
Claude Goudimel, Roland de Lattre remplirent tout l'Occident de leurs 
productions harmonieuses. On ne peut que rendre hommage à la ferveur 
savante de cette école. Les amis des arts sérieux apprécieront toujours 
les beautés que renferment leurs ouvrages. 

Mais dans ce genre de musique où le canon, l'imitation et les combi- 
naisons du contrepoint dominent exclusivement, l'école romaine excella. 
Cristoforus Morales peut eu être regardé comme le fondateur. Après lui, 
Palestrina poussa cette forme de l'art jusqu'à la plus grande perfection. 

Victoria transporta les traditions de ces maîtres de la chapelle pontifi- 
cale dans celle de Philippe H en Espagne. 



232 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

AUegri peut être considéré comme l'un des derniers représentants de 
ce genre scolastique. 

Quoiqu'on ait cru fortifier l'effet de la musique sacrée en la rendant 
dramatique, on ne saurait nier que l'impression produite par ces an- 
ciennes symphonies vocales, ne soit plus saisissante et plus profonde. Il 
semble que chaque partie ait un rôle, une volonté, un intérêt dans l'en- 
semble. Ces voix, toutes humaines, parlant et se taisant tour h tour, s'i- 
mitant l'une l'autre, échangeant leurs mots et leurs phrases en les modi- 
fiant toutefois, et conservant le registre, le timbre qui leur est propre, 
ces voix composent une harmonie vivante, animée, parlante en un mot. 
C'est un véritable concert humain. Ces messes et chœurs sans accompa- 
gnement, exécutés dans la chapelle Sixtine, ont joui pendant trois siècles 
de la réputation la plus méritée. 

C'est une erreur, trop accréditée, de supposer que le Concile de Trente 
a eu la pensée de bannir des églises l'usage de la musique et l'exécution 
des œuvres des compositeurscontemporains.il suffît pours'en convaincre 
de lire le texte de la vingt-quatrième session tenue le 11 novembre 1563, 
dans laquelle les Pères du Concile n'ont eu en vue que de réformer les 
excès lamentables qui déshonoraient les offices divins et l'art lui-même, 
principalement cette coutume bizarre de chanter sur les paroles Kyrie^ 
Chrisle, Sanctus, Benedi'ctus, les airs de chansons populaires dont les pa- 
roles étaient plus qu'inconvenantes, souvent obscènes. Le fait nous semble 
incroyable ; il est pourtant exact. Dans cette session, les évêques ont dé- 
cidé que les synodes provinciaux prescriraient les règles à observer pour 
que ces abus disparaissent et veilleraient à ce qui serait le plus utile quant 
à la manière de chanter et de moduler les saints offices. 

Une autre erreur consiste à attribuer au pape Marcel II la pensée de 
supprimer dans les églises toute autre musique que le plain-chant. On 
trouve, il est vrai, cette assertion dans l'ouvrage de Martin Gerbert, mais 
l'abbé Baini l'a réfutée victorieusement. D'ailleurs, le pape Marcel n'a 
pas eu le loisir de s'occuper de musique ni de Pulestrina; car il tomba 
malade aussitôt après son élection qui eut heu le 9 avril 1555 
et mourut le 30 du même mois. Voici ce qui s'est passé au sujet de l'ap- 
plication des décrets du Concile de Trente relativement à l'emploi de la 
musique dans les églises, et on doit en tirer un enseignement précieux 
dans la question qui nous occupe, c'est-à-dire pour la composition idéale 
des œuvres de musique sacrée. 

Palestrina était dans toute la force de son talent et venait de faire exé- 
cuter dans la chapelle Sixtine des motets d'une beauté extraordinaire, 
entre autres le quatuor de soprani et de contralti Cruci fixas etiam pro nobis. 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 233 

Le pape Pie IV, voulant mettre à exécution les décrets du Concile de 
Trente relatifs à la réforme de la musique sacrée, nomma une Commis- 
sion de cardinaux auxquels il accorda, par un décret du 2 avril 156i, 
alias noi} nullas constitutiones, les pouvoirs les plus étendus. Il importe de 
remarquer, s'il élait besoin d'apprécier l'autorité de cette Commission, que 
parmi les huit membres qui la composaient se trouvaient un futur Pape 
depuis canonisé, saint Pie V (Michel Ghislieri), et le neveu du Pape ré- 
gnant, qui fut aussi un grand saint, Charles Borromée. La Commission 
invita le collège des chanteurs apostoliques à nommer parmi eux huit dé- 
putés capables de discuter les points relatifs à leur art. Nous avons les 
noms de ces musiciens : c'étaient les espagnols Calasanz, F. de Torres et 
F. Soto ; les romains F. de Lazisi et Merlo ; le napolitain G. L. Vescovi ; 
le génois V. Vicomercato ; le flamand C. Hameyden. 

Voici le résultat des délibérations entre les cardinaux et les masiciens 
du Collège : 

Suppression des messes et motets mélangés de paroles étrangères. — 
Suppression des morceaux farcis, comme on les appelait. — Interdiction 
des messes composées sur des airs profanes et des thèmes étrangers au 
chant liturgique . — Une clarté suffisante dans l'audition des paroles, les- 
quelles ne devaient pas être étouffées ni obscurcies par les combinaisons 
des sons. 

Sur ce dernier point, il y eut de la part des musiciens députés par le 
Collège des réclamations et des remarques qui fire.ut jugées assez sé- 
rieuses pour demander un examen plus approfon li de la question. Les 
cardinaux citaient comme exemples les inipi'opejv'i de Palestrina, le Te 
Deum de Festa. Les musiciens répondirent que d 'ns les morceaux courts, 
les paroles pouvaient ne pas être répétées ou bien l'être avec une certaine 
sobriété, que le texte dans ce cas pouvait être toujours distinct; mais que 
dans les morceaux d'une grande étendue, les formes du canon, de la 
fugue et des imitations devaient nécessairement rendre les paroles plus 
confuses, en substituant à la diction du texte des effets musicaux d'ex- 
pression dont on ne pouvait méconnaître la grandeur, l'élévation, la puis- 
sance pour exprimer d'une manière plus idéale le caractère général du 
morceau, le sens du texte lui même. 

En présence de ces difticultés, deux cardinaux, V. Vitellozzi et C. Bor- 
romée, proposèront^de charger Palestrina de les résoudre en composant 
une messe dans laquelle non seulement il n'y aurait aucun mélange pro- 
fane, mais encore oii les dessins de Timitation et le mouvement des diffé- 
rentes parties ne nuiraient en rien à l'audition claire des paroles. 

Palestrina se mit à l'œuvre et composa trois messes pour répondre à ce 



234 BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 

qu'attendaient de lui les cardinaux. La première et la deuxième à 6 voix 
ne parurent pas avoir résolu le problème. Mais la troisième ayant pour 
titre : Illumina oculos meos enleva tous les suffrages. Elle est en effet d'une 
sublimité telle qu'après l'avoir entendue le 19 juin 1565, le pape dit que 
ces harmonies devaient être celles que Jean l'apôtre entendit chanter dans la 
Jérusalem triomphante et quelles étaient révélées à la Ville sainte par un 
autre Jean. Giovanni était le prénom du musicien. 

Le doyen du Sacré-Collège F. Pisani cita à propos de cette messe des 
vers de Danle dont voici le sens : 

« Ainsi je vis la sphère glorieuse se mouvoir, et chacune de ses voix 
produire une harmonie qui ne peut être entendue que là oîi la joie est 
éternelle. » 

Le pape Pie IV créa en faveur de Pierluigi de Palestrina le titre de 
compositeur de la chapelle apostolique. 

Le cardinal Pacheco aurait désiré que le maître dédiât cette messe ad- 
mirable à Philippe II, roi d'Espagne et une sorte de négociation fut en- 
tamée à ce sujet. Mais on ne jugea pas convenable de faire hommage à un 
souverain étranger d'une œuvre composée expressément par l'ordre du 
Pape dans un but déterminé par une commission de cardinaux. 

Pour sortir d'embarras, il fut convenu entre le cardinal Vitellozzi et 
Palestrina que celui-ci dédierait cette messe à un des souverains pontifes 
envers lequel il avait à remplir un devoir de reconnaissance. On choisit 
le pape Marcel II, le prédécesseur du pape régnant, et pour satisfaire au 
désir du cardinal Pacheco et peut-être même à celui du puissant monar- 
que Philippe II, on fit imprimer à Rome un volume contenant plusieurs 
autres messes avec celle du pape Marcel et il fut offert au roi d'Espagne 
en 1S67. 

Telle est en substance l'historique de la Messe du pape Marcel qui a été 
présentée sous un faux jour, et qui a contribué certainement à fixer les 
limites dans lesquelles le compositeur devrait se renfermer, s'il se souciait 
de faire correspondre son inspiration et sa science à l'idéal chrétien. 

Le champ est resté vaste, immense. Car le génie que Palestrina a dé- 
ployé est bien au-dessus de la portée des compositeurs ordinaires. Mais 
des difficultés d'une autre nature que celles qu'il avait à vaincre ont sur- 
gi. Le goût public est perverti comme il l'était aux XV'' et XVP siècles, 
en fait de musique religieuse, non par des complications scholastiques et 
des débauches de contrepoint, mais par une dépravation du sentiment et 
un abaissement des facultés. De plus nous attendons encore qu'une réunion 
aussi autorisée que celle des huit cardinaux désignés par Pie IV assistée 
des huit chapelains-chantres de la chapelle pontificale, trace la voie à 



BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DE SAINT-JEAN 23S 

suivre et, tout en maintenant le chant ecclésiastique dans ses conditions 
de popularité universelle, donne une impulsion élevée à la musique sacrée 
et fasse éclore des chefs-d'œuvre. 

En ces temps de défaillance et de désarroi généra!, la musique théâ- 
trale est la seule qui captive les esprits et fixe l'attention. Introduite dans 
les églises, elle corrompt les âmes parce qu'elle y fait éprouver des sensa- 
tions que le lieu saint ne comporte pas. 

Nos musiciens ne se donnent plus la peine de chercher des idées adé- 
quates au sujet qu'ils ont à traiter, encore moins d'écrire avec correction 
et en employant une bonne harmonie. Le réalisme qui fait école dans les 
arts plastiques a envahi même l'art musical, celui qui par sa nature im- 
matérielle devait être le plus préservé de cette profanation. 

Nos compositeurs les plus en vogue cherchent à produire des sensations 
acoustiques et nerveuses plutôt qu'artistiques. Conservons au moins dans 
le domaine des arts religieux les traditions de respect, d'onction, de gra- 
vité harmonieuse et suave, de science et de convenance dont le chant li- 
turgique nous offre le type, et, puisque l'activité humaine a besoin de pro- 
duire des œuvres nouvelles à côté des chefs-d'œuvre anciens, que les ar- 
tistes et les hommes de goût s'elforcent de maintenir le caractère et le 
style élevé qui conviennent aux solennités religieuses et s'associent le 
mieux aux pensées des âmes chrétiennes. 

Féli.x Clément, 

Vice-Président de la Société de Saint-Jean. 



MÉLANGES 



L'HISTOIRE DU SACRIFICE. 
Vitraux de la cathédrale de New-York. 

Un orateur sacré disait dernièrement : a Dans nos belles cathédrales, 
tous les effets de leur vaste structure convergent vers un foyer d'unité, 
qui est la place de l'autel ; dans le catholicisme, tout se relie au dogme 
eucharistique, lequel est comme sa clef de voûte et le centre de ses har- 
monies. » Telle est la première pensée qui doit présider aux constructions 
et aux décorations d'églises. Elle n'a pas été oubliée à New-York (Etats- 
Unis d'Amérique), dans le splendide monument que S. E. le cardinal Mac- 
Closkey vient d'élever à la gloire de Dieu ; une cathédrale en marbre 
blanc et d'imposante architecture \ où rien n'a été omis de ce qui pouvait 
traduire, sous une forme artistique, le langage de la foi. Désireux surtout 
d'attirer les âmes à Jésus-Christ, l'illustre archevêque de New-York a 
voulu donner une large place à la prédication vivante de l'eucharistie 
qui est bien l'élément principal, le centre, la joie du catholicisme, et il a 
résolu de faire éclater cet enseignement dans une série de grandes ver- 
rières. 

' « Le nouvel édifice, dit M. J.-B. Alibert, peut être comparé sans désavantage 
aux cathédrales d'Amiens et de Cologne, et surpasse, selon moi, l'abbaye de 
Westminster de Londres, à laquelle les Américains se complaisent à le comparer. 
La hardiesse des colonnades de marbre s'élançant à une hauteur de 115 pieds et 
croisant sur la voûte leurs rameaux comme un réseau de nerfs pleins de vie, la 
finesse du travail dans ses moindres détails, la richesse des vitraux dus au génie 
des meilleurs artistes de l'Europe, la beauté du raaitre-autel, en pierre de Poi-" 
tiers, avec ses clochetons dentelés, dominé par une admirable statue du Sacré- 
Cœur. Enfin, tout ce que l'art et la foi ont pu inspirer à l'artiste, forme un 
ensemble harmonieux et parfait, qui place la cathédrale de New-York au-dessus 
de tous les monuments jusqu'ici bâtis sur le continent américain. » 



MÉLANGES 237 

Ce travail a été confié, en 1874, à un artiste de Chartres, M. Lorin. 
Espérant beaucoup, et avec raison, d'un talent qui a été déjà honoré de 
sérieuses récompenses, le cardinal Mac Closkcy est venu à Chartres lors 
d'un voyage d'Amérique à Rome, et il a fait des conventions avec l'habile 
peintre-verrier sur le sujet de son choix : Lliistoire du sacrifice. Le plan a 
été sans retard conçu, réalisé avec une perfection dont beaucoup de con- 
naisseurs ont été juges. Maintenant, les six verrières où a été développé 
le sujet dont nous parlons, sont posées au clérestory du chœur de la ca- 
thédrale de New-York. 

Tous ces tableaux sont d'une composition savante et d'un riche dessin. 
Les actes et l'attitude des personnages feraient suffisamment comprendre 
ces scènes variées ; l'intelligence en est rendue plus facile encore par les 
textes que des anges présentent sur une banderoUe au tympan de chaque 
fenêtre. Nous ne pouvons assez féliciter celui qui a choisi pour les inscrip- 
tions des passages de l'Ecriture sainte si bien en rapport non seulement 
avec le fait spécial rendu par le tableau, mais avec l'idée générale qui do- 
mine l'ensemble des peintures. 

C'est toujours le Christ qui est en vue dans le texte, comme il devait 
l'être dans le plan du dessinateur ; le Christ qui était hier, qui est aujour- 
d'hui et sera dans les siècles des siècles, le Christ, Agneau de Dieu immolé 
en promesses et en figures dès l'origine du monde, occisusab origine mun- 
di. (Apocal. xiii), immolé réellement sur le Calvaire. Être attendu, venir, 
être reconnu par une postérité qui durera autant que le monde, tel est, se- 
lon Bossuet, le caractère du Messie. 

Le suprême hommage rendu à Dieu^ c'est le sacrifice, que la théologie 
définit : l'oblation d'une victime immolée par un ministre légitime dans le 
but de reconnaître le souverain domaine du Seigneur sur sa créature. 
Durant de longs siècles, « l'homme dégradé par le péché ne put offrir son 
cœur sur l'autel qu'en l'unissant à des symboles grossiers » et impuissants 
par eux-mêmes à attirer la miséricorde divine ; c'est à l'attente d'une 
hostie meilleure, d'une hostie sainte, innocente, que de telles oblations 
devaient quelque efficacité. Enfin le Rédempteur parut : « Les holocaustes 
et les immolations pour le péché ne vous ont pas plu ; alors j'ai dit : Me 
voici, je viens pour accomplir votre volonté, ô mon Dieu, et ce qui a été 
écrit de moi en tête da votre Livre. » Par cette parole, dit un pieux écri- 
vain, Jésus-Christ s'est placé à la tête de toutes les victimes anciennes. Dès 
lors les figures ont été supprimées. Il nous est permis cependant, bien plus, 
il nous est utile de contempler en de magistiales peintures ces premiers 
types du sacrifice final. Ombres des biens futurs, un reflet de l'avenir leur 
prêtait tant de majesté ! 



238 MÉLANGES 

C'est d'abord Abel offrant les prémices de son troupeau ; le Seigneur 
lui sourit. Abel est prêtre ; pour mieux représenter le Christ qu'immole- 
ront des frères coupables, il sera lui-même victime à ses côtés. Caïn jaloux, 
tout à l'heure son meurtrier, semljle écouter déjà le conseil de Satan dont 
on aperçoit la vile image. Tel est le premier vitrail. — C'est ensuite Noé, 
entouré de sa famille et offrant son holocauste qui, selon Tindication delà 
banderoUe, fut jugé par Dieu comme étant d'une agréable odeur. Le dé- 
luge purifia le monde et l'effusion du sang de l'Agneau symbolisa l'achè- 
vement de cette œuvre; ainsi l'eau baptismale qui nous fait renaître à la 
vie de la grâce nous consacre, dans le sang même du Christ, enfants adop- 
tifs de Dieu. — Au troisième tableau nous voyons Melchisédech offrant le 
pain et le vin, et préfigurant ainsi non l'oblation sanglante du sacrifice, 
mais sa participation et son effet ; ce en quoi, dit saint Thomas, consiste 
surtout l'excellence du sacrifice de Jésus-Christ qui, dans la Loi nouvelle, 
fait participer les fidèles à son sacrifice sous les auspices du pain et du vin. 
— La verrière voisine nous montre Abraham immolant son fils sur le mont 
Moriah, tout près du calvaire, si ce n'est sur le calvaire même. Ce fils, 
en qui devaient être bénies toutes les nations, et que, par obéissance pour 
le Très-Haut, son père n'a pas épargné, charme, émeut ; on salue, dans 
le lointain, le Messie, l'Isaac du Testament nouveau attirant tout à lui. — 
La cinquième verrière retrace une scène de la Pâque d'Israël. Aucun 
rite mosaïque ne pouvait mieux convenir à l'annonce de la grande vic- 
time, c'est-à-dire à l'Agneau du Calvaire qui^ effaçant les péchés du monde, 
fait passer de la profane Egypte à la Terre promise ; à l'Agneau de l'autel 
qui éloigne, par l'application de son sang, les coups de l'ange extermi- 
nateur ! 

Voilà donc déjà l'humanité, aux principales époques de son histoire, as- 
sistant par avance aux spectacles de la Rédemption. Abel, c'est le sacrifi- 
cateur de l'ère antédiluvienne ; Noé jouit de ce spectacle avec les survi- 
vants du cataclysme qui a changé le monde; Melchisédech et Abraham 
sont là représentant la période des patriarches ; la période de la Loi écrite 
s'y trouve avec le cérémonial de la Pâque. Il est temps de déchirer le 
voile des prophéties et de considérer le mystère dans sa réalité. C'est le 
but du sixième vitrail. Regardons cette scène admirable ; la conception 
des détails est neuve sur plusieurs points ; l'exécution en est ravissante ; le 
choix des personnages et l'ordonnance des dessins sont dus surtout à un 
chanoine de la cathédrale de Chartres, à M. l'abbé Brou, qui avait déjà 
aidé de ses conseils la composition des cinq autres tableaux. 

Le personnage principal, c'est l'Église. A sa gauche est la région des té- 
nèbres; on y voit la Synagogue et la Loi mosaïque, sous la figure d'une 



MÉLANGES 1239 

femme, s'en allant triste, les yeux bandés; elle emporte le recueil des 
prescriptions légales ; le glaive brisé qu'elle tient à la main indique la fin 
de son règne, à ses pieds, le mobilier des sacrifices anciens jonche le sol. 
— De l'autre côté, région de la lumière et de la vie, apparaît le calvaire ; 
de la croix jaillissent et coulent les sept ruisseaux de la grâce, emblèmes 
des sacrements de la Loi nouvelle; tout auprès sont des lis et des roses, 
la chasteté, la charité, qui sera poussée jusqu'au martyre usque ad effusio- 
nem sanguinis inclusive^ comme s'expriment les cardinaux dans la céré- 
monie de leur promotion, telles sont bien les fleurspar excellence de cette 
végétation surnaturelle qui s'épanouit au jardin de l'Eglise. Cette sublime 
épouse de Jésus-Christ apparaît là, avec un air de triomphe, tenant d'une 
main une croix hastée, l'exemple des souffrances par lesquelles se sancti- 
fieront ses enfants, tenant de l'autre le calice eucharistique, grâce substan- 
tielle qui entretiendra la vraie vie et adoucira les souffrances en leur pro- 
posant un but et une récompense. Cet exemple, cette grâce qui aide à le 
suivre, se rattache tout d'abord à un précepte ; et le précepte est renfer- 
mé dans le livre des évangiles que nous remarquons sur un autel à côté de 
l'Église. Le précepte, l'exemple, la grâce, tous ces magnifiques objets de 
notre admiration, de nos vœux, de notre bonheur rayonnent de l'autel ca- 
tholique, indiqué par la belle inscription que déploie l'ange au sommet du 
vitrail : Ab ortu soli's usque ad occasum sacn'fîcatur oblatio munda. La voilà 
enfin l'oblation pure qui, des pays de l'Orienta ceux de l'Occident, s'élève 
vers le Très-Haut; c'est le corps, c'est le sang de Jésus-Christ. 

Au bas de la verrière, on voit Mgr Mac-Closkey faisant l'offrande deson 
monument représenté en miniature ; tout près une pierre porte une ins- 
cription qui indique la date 1876, époque oii pour la première fois a été 
institué un cardinal en Amérique; une autre pierre énorme est à côté et 
elle porte ces mots : Tu es Petrus. C'est sur Pierre en effet que l'éminent 
dignitaire de New-York a bâti son église; c'est sur Pierre que Jésus- 
Christ édifia l'Eghse hors de laquelle il n'y a pas de salut. 

Nous n'entreprendrons point la description des autres vitraux de la 
même cathédrale, œuvres remarquables également sorties des ateliers de 
M. Lorin. Leur provenance chartraine sera sans doute devinée à la lec- 
ture du mot : Carnuti, gravé sous le vitrail de saint Bernard, prêchant la 
seconde croisade. 



240 MÉLANGES 

LE MOYEN-AGE ITALIEN A CONFLANS (SAVOIE) 

Parmi les voyageurs, de jour en jour plus nombreux, qui s'arrêtent à 
Albertville pour s'engager dans la vallée de la Haute-Isère, les uns se 
rendant aux bains de Salins ou de Brides, près de Moutiers, les autres. 
Alpinistes plus entreprenants, se dirigeant vers le petit Saint-Bernard ou 
les pittoresques vallées de Tignes et de Laval, il en est peu qui se décident 
à gravir la colline élevée qui porte l'antique village de Conflans, lequel, 
réuni administrativement au bourg de l'Hôpital qui s'étend sur la rive 
droite de l'Arly, forme aujourd'hui la petite sous-préfecture d'Albert- 
ville. 

Cependant le simple touriste à la recherche des perspectives étendues 
y trouverait son compte, non moins que l'archéologue en quête de mo- 
numents du Moyen-Age et de vieux souvenirs. 

D'une esplanade dominant le village et où ne végètent plus que quel- 
ques tilleuls séculaires, la vue s'étend au S.-O. sur toute la combe de Sa- 
voie, prolongée par la vallée du Graisivaudan, ayant pour bornes, à l'ho- 
rizon, le massif de la Grande-Chartreuse, depuis la Dent de CroUes jus- 
qu'au mont Granier. A moins d'un kilomètre de distance, l'on découvre 
le confluent de l'Isère et de l'Arly, donnant, comme dans notre vieille 
France, son nom à la localité oii s'opère la réunion des deux rivières. 

Maintenant que le touriste a parlé, c'est le tour de l'archéologue : le 
plaisir en même temps que la surprise de ce dernier furent grands, lors- 
qu'il aperçut sur la principale place du village, un édifice du Moyen-Age, 
entièrement construit en briques, dans le style des monuments italiens 
des bords du Pô ou de l'Arno. 

Rien à l'extérieur n'annonce une construction religieuse, et cependant 
la tradition locale en fait un ancien couvent de femmes, ce que semble 
confirmer l'existence d'une chapelle voûtée sur un plan très singulier. 

Depuis longues années déjà, l'intérieur en a été tellement modifié et re- 
manié pour les services militaires qu'il ne présente plus rien d'intéres- 
sant. C'est donc de la façade et de ses retours qu'il va être question dans 
la courte description que je vais en essayer, regrettant bien vivement 
de ne pouvoir ici en offrir une chromolithographie satisfaisante. 

Déforme quadrangulaire, l'édifice, à rez-de-chaussée, s'ouvrait sur la 
place par deux grandes arcades ogivales, actuellement bouchées, dont les 
archivoltes sont formées de très belles briques moulurées, avec cordon en 
retour, à la hauteur des impostes et dont il ne reste plus qu'un vestige. 

Entre ce rez-de-chaussée et le premier étage, règne un beau cordon, 



MÉLANGES 241 

formé de dents saillantes, accompagnées de plates-bandes, de tores, de 
gorges et de filets, le toat d'excellente proporlion et exécuté en briques 
de la terre la plus fine, admirablement moulée. 

Au-dessus de ce cordon s'ouvrent deux baies ogivales dont l'intérieur 
a été modiOé, mais dont les archivoltes sont formées de trois tores séparés 
par des gorges méplates, tout cet encadrement descendant de chaque 
côté jusqu'au seuil des fenêtres. 

Le cordon qui sépare le second étage du premier est beaucoup plus 
simple que celui du rez-de-chaussée, et n'est composé que de gorges et de 
tores peu importants. 

C'est au-dessus de cette seconde division que s'ouvrent les deux très 
belles baies ogivales qui déterminent le caractère tout italien de l'en- 
semble. 

Sur une colonnette centrale en marbre, couronnée d'un chapiteau à cro- 
chets arrondis également en marbre, reposent deux ogives secondaires 
subtiilobées dont les lobes ne sont pas moulurés, comme dans les monu- 
meuts français de la môme époque, mais découpés à angles droits. 

Il reste encore, adhérents à la muraille, quelques-uns de ces crochets 
en for qu'on rencontre souvent dans les constructions civiles contempo- 
raines, dans le midi de la France. 

Toute la partie supérieure de l'édifice paraît avoir été remaniée et rem- 
placée par une construction grossière. 

En retour de la façade principale, s'ouvraient aussi deux grandes ar- 
cades ogivales aujourd'hui aveuglées; du côté gauche apparaissent quel- 
ques traces de fenêtres; du côté dro't, deux petites fenêtres jadis trilo- 
bées, et un grande baie du môme style que celles de la façade, avec retour 
à l'imposte d'un cordon de briques en désaccord complot avec les beaux 
exemples en terra cotta que nous avons signalés. 

Tels sont, sommairement exposés, les principaux caractères de cette 
curieuse construction dont la physionomie exotique s'explique facilement 
dans un pays qui a si longtemps appartenu à l'Italie, mais (ju'il n'est pas 
moins intéressant de faire remarquer au milieu d'édifices d'un tout autre 
style et dans une contrée qui, richement dotée sous tant de rapports, l'est 
peu sous celui des monuments du Moyen- Age. 

P. DE Saint-Paul. 



Il'' série, tome XI. 16 



242 MÉLANGES 

LES CHŒURS D'ATHALIE. 

Un efîort liardi et couronné de succès vient d'être fait par un composi- 
teur qui, depuis de longues années, s'est acquis un nom respecté et sym- 
pathique par des travaux considérables sur l'histoire de l'arf. musical, son 
enseignement et sa pratique. 

Nous en félicitons M. Félix Clément. Il fallait savoir si le public goûte- 
rait une œuvre mélodique et classique à une époque oii l'instrumentation 
remplace souvent les idées, et où les commotions acoustiques ébranlent 
les nerfs et tiennent quelquefois lieu d'inspiration. L'influence du style de 
M. Félix Clément en matière de musique sacrée est reconnue et admise 
sans contestation ; ses motets et ses contrepoints sur le plain-chant jouis- 
sent d'une estime générale. 

Mais ces travaux spéciaux et persévérants sont tellement en dehors 
des habitudes des dilettantes et du grand public, que le nom de leur au- 
teur semblait entouré d'une sorte d'auréole académique discrète et se dis- 
simulant dans la pénombre du groupe des musiciens contemporains. Les 
intimes savaient bien que M. Félix Clément était né compositeur, qu'il 
avait sacrifié à cette faculté toutes celles dont il a donné des preuves mul- 
tiples comme érudit, archéologue et humaniste ; plusieurs connaissaient 
ses partitions d'opéras et d'oratorios ; mais le public qui lit les affiches et 
le programme des spectacles n'y voyait jamais le nom de M. Félix Clé- 
ment. Ce n'était pas par indifférence que le musicien ne soumettait pas 
ses ouvrages au jugement du public en dehors des églises et des réunions 
privées ; c'était à cause des obstacles qui s'opposent toujours, quoi qu'on 
fasse, à la production d'une œuvre lyrique nouvelle. 

Enfin il a convié le public, sans aucune préparation ni réclame, à enten- 
dre une de ses partitions, les Chœurs et Solide la tragédie d'Alhalie, 
dans la plus vaste salle de Paris, au Trocadéro, les 24 et 31 août et 
le 7 septembre, et, avec des moyens relativement restreints, cinq solistes, 
un chœur de trente voix de femmes, un orchestre de quarante musiciens 
qu'il conduisait lui-môme, il a tenu dans trois auditions hebdomadaires 
quatre mille personnes non seulement attentives et intéressées, mais cons- 
tamment sous le charme de ses mélodies à la fois distinguées et. fortes, 
nobles et touchantes, d'une instrumentation appropriée au sujet et à la 
nature des voix féminines du chœur. L'approbation a été tout d'abord 
unanime, et à la troisième audition, la plupart des morceaux ont été ap- 
plaudis. C'était bien là le succès de l'œuvre elle-même, car rien n'y a été 
sacrifié à la virtuosité ni aux effets personnels. C'est Racine et ses admi- 



MÉLANGES 243 

rables vers qui sont ici en cause ; ce sont aussi les pensées exprimées dans 
la forme la plus exquise que le compositeur a traduites dans un langage 
musical sobre et harmonieux. Celte œuvre, d'un goût très pur et d'une 
puissance d'expression toute racinienne, ne produira tout son effet que 
lorsqu'elle sera associée à la représentation de la tragédie d'Athalie au 
Théâtre Français. En attendant, on peut affirmer que le répertoire lyrique 
compte une œuvre de plus, d'une grande valeur et qui jouira longtemps 
des suffrages du public. 

V. DE M. 



LES IMAGES DU SACRE-CŒUR. 

Monsieur le Directeur, 

Je viens de lire, dans le dernier fascicule de la Revue de l'Art chrétien, 
l'article de M. le comte Grimouard de Saint-Laurent intitulé : Les images 
du Sacré-Cœur au point de vue de Vhistoire et de l'art. Sur le fond de cet 
intéressant et consciencieux travail, qu'il serait, d'ailleurs, prématuré de 
juger, puisqu'il n'est pas terminé, je n'ai aucune objection à présenter; 
mais, sur quelques-uns des détails, je demande à Fauteur la permission de 
lui soumettre quelques observations. La première est relative à l'interpré- 
tation de l'attitude de la sainte Vierge dans la couverture d'un sarcophage 
du musée de Lati-an, lequel représente la Nativité de Jésus-Christ et l'ado- 
ration des bergers et des Mages. 

Derrière le berger, qui est le témoin de l'aloration des Mages, la Mère 
du Sauveur est assise et détourne les yeux. A ce propos, M. G. de Suint- 
Laurent s'exprime ainsi : « Dans la représentation même des mystères de 
« la Sainte-Enfance, où il semblerait que les tendres affections devraient 
« toujours dominer, c'est la dignité qui l'emporte. Seules les figures du 
(' bœuf et de l'âne, données comme des images du peuple fidèle, se mon- 
« trent affectueuses pour le jeune maître qui repose dans son humble 
« crèche Ml suffit, ce semble, à Marie elle-même, de nous faire adorer 
« son divin Fils, l'amour étant compris dans l'adoration. > Voici le texte 
de la note : « ^ On remarquera que, dans l'exemple que nous donnons, 
« l'un des bergers est encore près de la crèche, quand déjà arrivent les 
« Mages. Rien n'est plus conforme â l'esprit de l'antiquité chrétienne; 
« car alors, en représentant la Nativité de N,-S., on voulait surtout expri- 
« mer l'idée de manifestation. La sainte Vierge, assise dans un sentiment 
« de dignité, en détournant la tête, semble inviter à s'élever au-dessus de 



244 MÉLANGES 

« toutes les impressions de sensibilité naturelle. C'est le prélude des com- 
(( positions du Moyen-Age, compositions d'ailleurs que l'on peut excuser, 
« favorablement interpréter, mais non justifier, quand elles montrent la 
« Mère de Dieu couchée dans un si ntiment analogue. » 

Le sentiment attribué à la sainte Vierge répond mal à l'immense amour 
qu'elle portait à son divin Fils. L'auteur le sent si bien qu'il avoue que 
l'on ne saurait le justifier dans les compositions dont il parle et dont il voit 
le prélude dans celle qu'il examine. Je ne connais pas ces compositions ; 
et, par conséquent, je n'ai pas à discuter l'impression qu'elles ont pro- 
duite sur M. G. de Saint-Laurent ; mais je doute que, dans la sculpturedu 
sarcophage du musée de Latran, l'action de la Vierge ait le sens que lui 
suppose l'auteur de l'article et que cette sculpture ait donné le ton à des 
ouvrages postérieurs. 

Je vois dans le sentiment qui porte Marie àse tenir à l'écart et à détour- 
ner les yeux de la scène, une preuve, non d'insensibilité ni même de di- 
gnité, mais de modestie et d'humilité. Lorsque l'ange du Seigneur lui an- 
nonce sa conception miraculeuse par l'opération ilu Saint-Esprit, Marie ré- 
pond : Ecce ancilla Domini ; fiat inihi secundum verbuvi tuum. (Je suis la 
servante du Seigneur ; qu il me soit fait selon votre parole). Elle ne con- 
çoit aucun orgueil du choix que Dieu a fait d'elle pour remplir ses pro- 
messes; cette haute destinée ne l'aveugle pas. Je suis, dit-elle, la servante 
du Seigneur. Après que la prédiction de l'ange s'est réalisée et qu'elle a 
enfanté le Sauveur dans une crèche, elle persiste dans ce même sentiment 
d'humble obéissance qu'elle a manifesté. Elle ne veut point prendre part 
aux hommages que rendent successivement à son fils les bergers et les 
rois mages; elle veut que leuis présents, que leur adojation surtout ne 
s'adressent qu'à l'enfant que Dieu a déposé en elle; aussi, afin de ne 
point paraître prendre sa part dans cette adoration, elle s'est éloignée, non 
par dignité ; comment cela s'expliquerait-il? mais par l'humilité. Franche- 
ment, y aurait-il bien loin de cette dignité toute humaine à l'orgueil? Et 
l'orgueil peut-il s'accorder avec la vie entière de Marie? 

Elle sait qu'elle n'est qu'un instrument passif de rinetfable mystère qui 
commence à s'accomplir en elle et sous ses yeux. Le monde entier sera 
sauvé ; les petits et les faibles ne seront pas les seuls à profiter de l'œuvre 
du salut et à baisser lu tête, à plier le genou devant le Messie ; les rois eux- 
mêmes reconnaîtront la divinité de l'Enfant, alors même qu'il est encore 
dans la crèche. Mais il faut qu'ils sentent bien qu'elle ne prétend aucun 
mérite et aucune gloire de l'avoir donuéà la terre. A lui tous les homma- 
ges! Elle n'accepte que l'amour maternel; à peine oserais-je dire qu'elle 
ressent de la joie, car elle n'ignore nullement au prix de quelles infinies 



MÉLANGES 245 

douleurs elle paiera la grâce que Dieu lui a faite en la choisissant parmi 
toutes les femmes. Elle en a été avertie par les paroles si n:élanco!iques du 
prophète : Voyez s'il est une douleur semblable à la mienne! Elle est triste 
et réfléchie au milieu du triomphe de son Fils, triomphe qui sera si chère- 
ment acheté; mais ce n'est pas, selon moi, dans une dignité incompréhen- 
sible et injustifiable (M. G. de Saint-Laurent est bien forcé d'en convenir) 
qu'elle se retranche en s'isolant. 

Je livre ces réflexions à l'auteur de l'article et aux lecteurs de la Revue. 

Ma seconde observation est moins importante. M. de Saint-Laurent voit 
dans les représentations de la blessure faite par Longin dans le côté de 
Jésus crucifié l'origine et le symbole de l'adoration du sacré Cœur; je l'ad- 
mets volontiers. Mais les images qu'il reproduit ne semblent guère s'ac- 
corder avec cette pensée. Dans toutes, la blessure est à droite et non à 
gauche ; or la lance de Longin n'a pu percer le cœur de Jésus. 

S. Jean se borne, dans l'Evangile, à dire que l'un des soldats, après la 
mort de Jésus, lui perça le côté, sans spécifier si la blessure était à droite 
ou à gauche. Les artistes ont donc pu la placer de l'un ou de l'autre côté, 
suivant leur goût; mais des représentations dans lesquelles le coup de 
lance est à droite ne sauraient servir à prouver que la blessure du Christ 
a donné l'idée de l'adoration du sacré Cœur. Ou bien elles ne sont pas heu- 
reusement choisies, ou bien la gravure ne les rend pas fidèlement. Ce n'est 
donc pas sur le fond des chuses que porte mon observation : elle s'ap- 
plique uniquement à un détail d'exécution. 

Je crois, M. le Directeur, être agréable à M. de Saint-Laurent et à ses 
lecteurs en faisant connaître une curieuse gravure entaille-douce, qui me 
paraît se rappoiter au sujet. C'est le frontispice d'un volume imprimé à 
Augsbourg (Bavière). — {Augustœ Vindeliconmi, sumptibusJoannis Sprot- 
ter, bibliop. fypis Antonii Maxi'niiliani Ueis, MDCCXXIV.) 

Ce volume contient : 1" le texte de l'Imitation de Jésus-Christ publié et 
annoté par Erhard ; t" la S** édition d'une traduction de l'Imitation, en 
distiques latins, pa" le R. F. Thomas Mezler. Cotte traduction est de la 
même date que le texte ; elle a été donnée par le même libraire et impri- 
mée parle même typographe; mais elle forme un ouvrage à part; elle a 
un titre et une pagination distincts. Le frontispice est signé •.Joh. Heinr. 
Storcklin sculp . Aug. Vindel. 

Au bas est un goufl're, probablement l'entrée de l'enfer, et sur le bord 
le plus élevé duquel on voit une tète de mort et des ossements. A gauche, 
un ange chasse trois démons; à droite, un autre ange retire de l'abîme un 
tout jeune enfant, portant une croix. Comme elle est trop lourde pour ses 
faibles épaules, l'ange la soutient en souriant. 



246 MÉLANGES 

Au second plan, des hommes, une femme et un moine, portant aussi la 
croix, s'acheminent vers un portique tout garni de tôtesde morts el sur le 
haut duquel se tient la Mort, tenant une faux. Au-delà sont, à droite et à 
gauche, deux autres portiques, élégamment ornés de fleurs et de feuil- 
lages, sous lesquels passent des fidèles qui portent la croix, pour gagner 
une montagne que d'autres semblent prendre d'assaut. 

On voit, au-dessus de la montagne, dans le lointain, un quatrième por- 
tique oii se prépare à entrer un pape, qui porte sa croix, comme tous les 
autres personnages. Ce portique est entouré de quarante cœurs enflammés. 
Par derrière s'élance, vers la gauche, également chargé de la croix, le 
Christ nimbé; il présente les élus au Père éternel, qui vient au-devant de 
lui sur un nuage, environné de Chérubins. Un triangle auréolé, symbole 
de la sainte Trinité, brille derrière la tête du Père. 

Au-dessus du Christ, au milieu d'une gloire, est un livre ouvert, avec 
cette inscription : LIBER VIT.^, et les monogrammes de Jésus-Christ et 
de la Vierge Marie. 

A droite^ sur des nuages, des anges et des chérubins font éclater leur 
joie en voyant entrer au Ciel, victorieux de la Mort par l'intervention du 
Sauveur, ce grand nombre de fidèles de tous les âges, de tous les sexes et 
de tous les états. 

Bien que les cœurs enflammés qui décorent le quatrième portique ne 
portent pas de trace de la blessure faite par Longin au cœur de Jésus cru- 
cifié, il est évident qu'ils sont une allusion au culte du Sacré-Cœur. La 
date du livre, qui est de la première moitié du XVIIP siècle, appuie cette 
conjecture. 

Ce livre appartenait aux Pères Franciscains d'ingolstadt; il est dans sa 
première reliure. Je crois inutile d'allonger cette lettre en le décrivant ; la 
gravure seule présente quelque intérêt par rapport au travail de M. le 
comte Grimouard de Saint-Laurent. 

Veuillez agréer, M. le Directeur, etc. 

Élie Petit. 



DEUX QUESTIONS D'ARCHÉOLOGIE ROMAINE 

l'Ûranle — Orthographe du tiiot L.\tu\n. 

M. le comte Grimouard de Saint-Laurent a bien voulu nous communi- 
quer une lettre que lui a adressée M. le commandeur Ch. Uesceraet, en 
réponse à l'envoi de la notice sur VOrante dans l'antiquité chrétienne^ ex- 
cellent travail qui a paru dans notre Revue. 



MÉLANGES 247 

M. le commandeur Descemet et M. de Saint-Laurent nous pardonne- 
ront de commettre une indiscrétion en reproduisant ici quelques passages 
de cette lettre, qui sont de nature à intéresser nos lecteurs. 

(( II me semble qu'après votre dissertation si complète et si ingé- 
nieuse, la question est résolue sous tous ses aspects probables et possi- 
bles. Lorsqu'on tiouvera désormais des figures d'Orante, sur un monu- 
ment chrétien, il faudra que leurs exrgètes cherchent chez vous leur vraie 
signification. Pour moi, l'Orante des Catacombes et des sarcophages pri- 
mitifs est foit souvent une profession de foi chrétienne; elle dit: Credo, 
en représentant d'ailleurs soit l'Église, soit la sainte Vierge, soitSusanne, 
soit la défunte. J'ai cru en outre remarquer une diflérence caractéristique 
dans l'attitude des Orantes chrétiennes, comparée à celle des Livie et 
des Pietas de quelques médailles et des païennes sacrifiant sur un autel. 
Les bras des premières sont largement ouverts et détachés du corps, 
comme pour rappeler le crucifix; ceux des secondes sont collés au corps 
dans une position roide et gênée, du moins avant Hadrien. Cette obser- 
vation pourrait, ce me semble, n'être pas inutile pour l'exacte apprécia- 
tion de quelques monuments douteux. Je vous serais fort obligé de vou- 
loir bien me dire ce que vous en pensez. 

« J'ai entrepris une petite campagne pour faire rétablir l'orthographe 
correcte de Lateran que les auteurs français écrivent seuls en Europe : 
La/ran. Pourquoi estropier ainsi le surnom de la noble famille des Se.ctius 
Lateranus ? Ils la tiraient de later et non de latro ou de /a^/'are. Aidez-moi, 
je vous prie, à faire triompher la bonne ôtymologie. 

Gh. Descemet. 



CORRESPONDANCE. 

Le R. P. Ch. Cahier nous a adressé la note suivante : 

(( Mgr Barbier de MontauU Q.ydnt àéc\aTé{Reviie de l'art chrétien, p. 498) 
qu'il souhaite avoir dit le dernier mut dans une question où il aurait préféré 
garder le silence, on me permettra bien de lui faire observer que je ne l'a- 
vais pas du tout provoqué à prendre l'olîensive. Mais, tout en m'accordant 
à peu près qu'il n'y avait guère lieu à ses critiques précédentes, il y 
ajoute : I» Que je n'ai point parlé du petit temple que S. Thomas d'Aquin 
tient de la main gauche^ etc. [Revue, p. 490). Or cela se trouve dans les 
Caractéristiques à la page 334 (colonne A), pour tous les docteurs, et à la 
table «Ve»/. Avais-je besoin d'enseigner que S. Thomas d'Aquin est doc- 
teur de l'Église ? 



248 MÉLANGES 

" « 2° Il me reproche en outre d'avoir oublié les potiers de Rome comme 
clients de S. André apôtre [Revue de l'A^^t chrétien, p. 496 et sv.) Mais si 
j'avais suivi en cela l'auteur de VAï\née liturgique à Rome (V. Didron, Pa- 
ris, 1857, p. 215-217) qui est justement mon censeur, et qui ne les men- 
tionne pas lui-même à l'article des corporations et patronages romains, on 
ne saurait me trouver si coupable d'abstention et d'oubli. » 

C. Cahier. 

Voici la réponse de Mgr Barbier de Montault : 

« En Italie, VEylise n'est pas une caractéristique absolue et générale 
pour les docteurs ; je dirai môme que, reiative.nent, elle constitue plutôt 
une exception. 

« Le renvoi à la page 334 ne prouve rien. 

(( En efTet, il y est écrit que l'Eglise est souvent employée pour désigner 
les grands docteurs, nommément S. Grégoire et S. Augustin. D'oii je suis 
en droit de conclure : que souvent n'étant pas synonyme de toujours ni 
d'habituellement, l'Eglise n'est pas une caractcrislique générale et univer- 
selle ; que S. Thomas d'Aquin ne figurant pas parmi les quatre grands doc- 
teurs, déclarés tels par Boniface VIII, rarticlc en question ne le vise pas, 
même indirectement; enfin que spécifier S. Grégoire et S. Augustin semble 
leur réserver le monopole de la caractéristique, à Texclusion des 
autres. 

(( J'estime donc encore qu'il y avait lieu d'inscrire l'Eglise parmi les 
attributs propres de S, Thomas, d'autant plus qu'elle n'est pas itoléeet 
indépendante, comme pour les grands docteurs, mais en corrélation di- 
recte avec son compléirent naturel, le soleil. 

« L'Année liturgique n'a jamais eu la p;étenlion de se poser en ouvrage 
d'érudition, mais uniquement de fournir des renseignements pratiques 
aux pieux visiteurs de Rome. Si je n'y ai pas mentionné la corporation des 
potiers, c'est qu'à la suite du siège par l'armée française elle avait cessé 
d'exister ; mais, dès qu'elle a été reconstituée, je me suis empressé de lui 
donner place dans mes Eglises de Rome, ainsi qu'on peut s'en convaincre 
en se reportant à Varticle Saint -And i^é des Potiers. » 

X. Barbier he Montault. 



TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 



Société des antiquaires de France. — M. Bertrand dépose sur le bu- 
reau divers bijoux mérovingiens trouvés à Jouy-lc-Comte (Seine-ct-OIse); 
ce sont: une bague en or, décorée de grappes de raisin et d'étoiles; deux 
fibules avec verroteries serties dans des lamelles d'or et décorées de fili- 
granes de même métal, portaaL la représentation d'un poisson, dessiné 
également en verroteries ; une épingle en or dont la tête rappelle le plus 
beau travail antique. 

— M. P. Nicard signale quelques découvertes faites récemment en 
Suisse. A Soleure, les débris d'un pont romain en bois, sur l'Aar. — A 
Oensingen (canton de Soleure), dans le voisinage d'une voie antique et du 
cimetière, un tom])oau de l'époque franco-burgonde renfjrmant avec un 
squelette une épée à double tranchant, un poignard d'une longueur 
peu commune, une agrafe de ceinture, en fer, avec ornements en argent. 
— A Schwarzenbach (canton de Lucerne), une urne contenant des cen- 
dres et une statuette de Mercure, des fragments de vases très élégants. — 
Dans le canton de SchafTouse, non loin de la chr.fe du Rhin, une caverne 
dans laquelle on a trouvé un gran 1 nombre de silex travaillés, des frag- 
ments de vases celtiques fabriqués au tour et de poteries romaines. — 
M. Nicard signale aussi les peintuies du XVP siècle découvertes à Bàle et 
à Berne ; il émet le vœu que quelque archéologue s'impose la tâche de 
faire l'histoire des peintures antérieures au XV^ siècle qui existent en 
France, eu Suisse et daus TEurope septentrionale. 

Congrès archéologique de France. Séances tenues à Arles. — M. E. de 
Barthélémy, n ndant compte de cette publication au Comité des travaux 
historiques, signale en ces termes l'jne des plus intéres?antes notices de 
ce volume : 

« La ceinture de saint Césaire, archevêque d'Arles au VP siècle, est 
étudiée par M. Laurière : c'est une ceinture de cuir, encore munie de sa 
boucle d'ivoire ; elle est conservée au trésor de la Major à Arles. Cette 



i2oO TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 

boucle se compose d'une plaque ou patte fixe de forme carrée et d'un 
anneau mobile roulant dans une charnière autour d'une broche ; it est 
couvert de fruits et de feuillages ; la plaque figure deux soldats armés de 
lances et dormant, la tête appuyée sur leurs mains, aux pieds du saint sé- 
pulcre. Le caractère de ces objets est byzantin. Le cuir est à gros grain 
plat, écaillé, de couleur primitivement noire; une légère piqûre de soie, 
formant la bordure et la surface d'une de ses extrémités, est ornée du mo- 
nogramme du Christ avec l'alpha et l'oméga. Quant à l'origine de cette 
ceinture, M. de Laurière se contente de faire remarquer que saint Césaire 
légua à son successeur tous ses vêtements et parmi eux sa tunique. Le 
lecteur appréciera donc s'il est permis de supposer que le trésor d'Arles 
possède réellement la ceinture qui a dû accompagner la tunique du grand 
évêque. » 

Société centrale des arguitrctes. — Cette Société a ouvert une sous- 
cription pour ériger à Saint-Germainen-Laye un tombeau à M. Louis Mil- 
let, inspecteur général des édifices diocésains. M. Ch. Lucas, secrétaire de 
la Société lui a consacré une notice où il rappelle que cet éminent archi- 
tecte a restauré la cathédrale de Troyes, l'église Saint-Pierre de Lisieux, 
la cathédrale de Moulins, le château de Saint-Germain-en-Laye, l'église 
Saint-Pierre de Montmartre, la cathédrale de Reims, etc. En terminant, 
il lui applique justement ces paroles de l'Apôtre : « Celui-là ne meurt pas 
tout entier qui s'est donné comme mission de restaurer l'œuvre des 
hommes pour la plus grande gloire de Dieu. » 

Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze. — 
Cette société fondée à Brives, en 1878, compte déjà 300 souscripteurs et a 
publié deux volumes de mémoires et compte-rendus. Les procès-verbaux 
de ses séances témoignent d'un zèle et d'une vitalité qu'on ne rencontre 
pas toujours dans les vieilles académies qui se glorifient d'un demi-siècle 
ou d'un siècle d'existence. Parmi les travaux archéologiques nous citerons 
les suivants: 

i° Une notice de M. Robert de Lasteyrie sur une inscription du 
XIIP siècle récemnumt trouvée à Brives et ainsi conçue : 

En Bernard Malchalx uiorit, de queus nembre, 
al dia quinze del mes de setembre, 
ci miieines era, cant el traspasset, 
de mil et ducent e sinquanta e set. 
efo da Criva, grans borzeus cnbiraus 
Ede Torena. Dieus li do bon rcpaus 
Amen, 



TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 251 

c'est-à-dire : Don Bernard Malchalx mourut (du quel il vous souvienne) le 
quinzième jour du mois de septembre. Le millésime était, quand il tré- 
passa de md et deux cent et cinquante sept. Et il fut de Brive grand bour- 
geois (unbiraus et de Turenne. Uieu lui donne bon repos. Amen. 

L'auteur se demande si embiraus n'indique pas une fonction que le dé- 
funt pouvait exercer à Turenne, tout en étant bourgeois de Brive. 

2° Une note de M. Rupin sur un lutrin de l'église Saint-Martin à Brive. 
C'est un curieux spécimen de l'art de forger le fer au XIII" siècle. 

3° Une étude de M. René Fage sur les restaurations du cloître de Tulle. Il 
parait que ces belle ruines offrent aux yeux étonnés et aux esprits oublieux 
l'attrait d'nne véritable découverte. La cathédrale de Tulle va être bientôt 
débarrassée des constructions parasites qui déshonoraient ses murs. 

4° Note de M. Rupin sur un pied de croix ou de reliquaire (XIIP s.) 
conservé dans l'église d'Aubazine. Il est divisé en trois sections égales par 
des animaux en cuivre doré et ciselé, se rapprochant du caméléon. Leur 
tête est grotesque, monstrueuse, armée de longues cornes ; l'échiné est 
figurée par des goutelettes d'émail bleu turquoise ; les yeux sont recou- 
verts d'un émail plus foncé, et leur queue longuement enroulée en volute 
est terminée par une tête de serpent. 

5° Note de M. Lalande sur une bague mérovingienne en or, du 
VP siècle. Entre les deux chatons, pris à même le mo'al, sont gravées 
en creux des lignes entrelacées encadrant des ellipses. 

6° Une lettre de notre collaborateur, !M. l'abbé Poulbrière, qui élucide 
et complète des études publiées par d'autres membres dans le premier vo- 
lume des Mémoires. 

7° Un bon travail de M. le baron de MaynarJ sur les ruines du château 
de Turenne. Situé dans une position presque imprenable, sur un massif 
de châteaux abrupts, au sommet d'une colline en forme de cône, Turenne 
était autrefois une place importante, et c'est encore aujourd'hui, tant par 
sa situation pittoresque que par les souvenirs historiques qui s'y ratta- 
chent, une des plus intéressantes ruines du Bas-Limousin. 

8° Une notice de M. L. Bonnay sur les découvertes archéologiques faites 
à l'église Saint-Martin de Brives. Outre des tombeaux et des vases funé- 
raires, on a trouvé des fragments de sculpture du XIF siècle, représentant 
l'enfer et le purgatoire. « Cette sculpture, dit l'auteur, si différente de celle 
que présentent les édifices de la même époque, construits dans le midi, 
l'ouest et même le centre de la France, nous autoriserait presque à dire 
qu'il existait aussi en Limousin, au XIP siècle, une école de sculpture 
cherchant à corriger les méthodes byzantines. » 



252 TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 

Société académique de l'Oise. — MM. de l'Epinois, l'abbé Deladreue, 
Danjou, Barré, A. Rendu, Mathon, ont fourni le tome IX de Notices his- 
toriques et archéologiques. 

Nous extrayons le passage suivant de la notice archéologique que 
M. Danjou a consacrée à l'abbé Barraud : « La Société académique d'ar- 
chéologie avait été fondée en 1847, et l'abbé Barraud en fut un des pre- 
miers et des plus utiles membres. Ses avis, toujours écoutés avec défé- 
rence, servirent à propager les meilleurs principes d'architecture reli- 
gieuse et d'esthétique. Beaucoup de travaux dus à sa plume élégante et 
lucide, contribuèrent à assurer à la collection des Mémoires de la Société 
les suffrages de l'opinion du monde savant. 

« On peut citer particulièrement ceux qu'il composa sur plusieurs 
églises du diocèse, notamment sur la cathédrale do Beauvais, dont il dé- 
crivit successivement les vitraux, les tapisseries, les tableaux, le monu- 
ment de Mgr Forbin de .lanson, et quelques objets consacrés au culte, 
remarquables par leur forme élégante et leur ancienneté, tels que chauf- 
foirs, bénitiers, encensoirs. 

« Ces travaux, malgré leur multiplicité, ne suffisaient pas à l'activité de 
l'abbé Barraud ; non content d'enrichir les Mémoires de la Société aca- 
démique de savantes dis?ert.itions sur l'histoire de la contrée et de ses 
monuments, il donnait à plusieurs recueils renommés des notices sur des 
questions de liturgie ou d'archéologie religieuse, dont quelques-unes sont 
de véritables traités. 

« L'abbé Barraud publia, à différentes époques, de substantielles no- 
tices sur quelques anciens monuments que mettait au jour le nivellement 
des remparts et les fouilles exécutées dans les environs pour lu constiuc- 
tion de chemins de fer. 

« Plusieurs de ces travaux fuient publiés dans le Bulletin monumental 
de M. de Caumont, dans les Annales archéologiques de M. Didron, et 
dans les Mélanges d'archéologie du P. Martin. On peut citer parmi ces 
notices celles qu'il composa sur les calices et les ciboires, sur les confes- 
sionnaux, sur les cloches, sur les insignes des évêques, crosse, mitre et 
anneau, etc. 

« M. de Caumont avait pour l'abbé Barraud une amitié fondée sur l'es- 
time que lui avaient inspirée ses nombreux et importants travaux, et il 
réservait toujours une place d'honneur dans son Bulletin monumental à 
ses intéressantes monographies. L'abbé Barraud y était très sensible, et, 
bien peu de temps avant sa mort, il en donna une preuve touchante en 
montrant combien lui était précieuse l'amitié do l'illustre antiquaire. Il 
avait acquis, par les mômes motifs, l'affection de M. Graves, qui attachait 



TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 233 

un grand prix à la précision et à la sûreté de ses connaissances archéo- 
logiques. On doit aussi citer au nombre de ses amis les plus dévoués, le 
savant M. Houbigand, de Nogent-lès- Vierges, qui lai faisait de fréquentes 
visites et le recevait souvent dans sa belle résidence de Nogent, avec l'a- 
mabilité qui lui était propre et qui rendait si douces les relations que la 
science créait avec lui. Nous devons encore citer ici M. Didron, M. Félix 
de Beauvillé, député de la Somme, qui ne manquait jamais de le visiter 
quand il venait à Beauvais, M. l'abbé Cochet, de Dieppe, M. l'abbé J. 
Corblet, d'Amiens, et beaucoup d'autres antiquaires. 

« Les nombreux et importants travaux de l'abbé Barraud ne pouvaient 
manquer de fiX'iT l'attention du Ministre de l'Instruction publique et, sur 
le rapport du Comité des travaux historiques, il avait été nommé cor- 
respondant de ce ministère pour la surveillance et la conservation des 
monuments. 

(( Toujours dévoué aux intérêts de la science, l'abbé Barraud était aussi 
tout disposé à accepter les mi^^sions qui lui procuraient les moyens de se 
rendre utile. C'est à ce titre qu'on l'a vu faire partie, pendant plusieurs 
années, de la grande commission de statistique départementale, de la 
commission d'examen des aspirants aux fonctions d'instituteurs des deux 
sexes, du conseil des bâtiments civils et de diverses autres institutions. On 
le trouvait toujours prêt à rendre les services que l'administration atten- 
dait de lui. » 

Société archéologique dk la Charente. — M. Lièvre, à l'occasion d'un 
travail de M. Fleury, qui présente la question de Vascia sous un jour nou- 
veau, fait, de son côté, quelques observations sur cet antique usage. Il 
fait remarquer que si la formule sub ascia dedicare est romaine, le sym- 
bole lui-même est gaulois. On ne le trouve point en Italie, et l'Italie n'a 
pas non plus de dolmens. Or, c'est dans les dolmens qu'il faut chercher 
l'origine de Vascia^ qui appartient à la même tradition que la hache, d'a- 
bord déposée et ensuite figurée dans les monuments néoUthiques de la 
Bretagne et de l'Angoumois. Au début, le mort emporte la hache, arme 
et outil tout à la fois ; puis l'objet est remplacé par le signe ou le symbole 
dont, à la longue, la signification se perd ou se transforme, et toute la 
question aujourd'hui est de savoir quelle idée on y attachait dans les 
derniers temps du paganisme gaulois, au moment oii la croix ^ allait rem- 
placer Y ascia sur la tombe de nos ancêtres. 

Société d'études scientifiques et ARcnÉOLOGiQUEs de Draguignan. — 
L'histoire et l'archéologie sont largement représentées dans le tome XI 



254 TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 

que nous venons de recevoir. Très intéressants sont les mémoires de 
M. V. Raynaud sur la vie de Claude Gay, de M. Olivier, sur une tombe 
mégalithique de la Verrerie Vieille, près de Saint-Paul-lès-Fayence, de 
M. L. de Bresc, sur le massacre d'Aups en 1574. de M. l'abbé Dupui, sur 
la monographie de la paroisse du Beausset, de M. Robert Reboul, sur les 
anonymes et les pseudonymes de la Provence, très long complément aux 
recherches de Barbier et de Quérard. Nous signalerons spécialement, 
comme dépassant les bornes d'un intérêt local, le travail que M. F. Mar- 
tin a consacré aux Frères-Pontifes. Déjà, pour ne citer ici que des études 
récentes, MM. A. Canron, M. l'abbé André, M. l'abbé Hyenne, M. Bru- 
gnier-Roure et M. l'abbé Albanès s'étaient occupé de S. Benezet et de 
l'ordre des Frères-Pontifes. M. Martin a certainement mis ces recherches 
à profit, mais il y a ajouté des détails complètement inédits. 

Après avoir rappelé les efforts de Charlemagne pour développer les 
travaux publics dans son vaste empire, l'amélioration de la viabilité sous 
Philippe-Auguste, la part que prirent les ordres religieux à la construc- 
tion des ponts que Pierre le Chantre déclarait être une œuvre pie, l'au- 
teur entre dans le vif de son sujet. C'est au milieu du Xll' siècle qu'on 
voit l'ordre des Frères- Pontifes se relever en Provence par des œuvres 
dont nous ne connaissons que les plus importantes. Tout le monde sait 
que le pont d'Avignon fut commencé en 1178, par S. Benezet, et terminé 
seulement dix ans après. Les mêmes religieux construisirent les ponts de 
Bonpas et de Mirabeau, sur la Durance, ceux de Romans, de Vienne, de 
Lyon, de Saint-Esprit, de Saint-Nicolas, etc. Ces courageux travailleurs se 
répandirent dans la vallée de la Loire et probablement aussi en Auvergne. 
A la fin du XVIP siècle, cet ordre, essentiellement français, disparut ; 
le gouvernement était en mesure de s'occuper des routes et des ponts. 
Mais quelque admirable qu'ait été depuis le progrès opéré par nos ingé- 
nieurs, nous ne devons pas moins garder une profonde reconnaissance 
pour les ouvriers de la première heure, pour ces hommes modestes et dé- 
voués qui, comme le remarque M. Martin, furent seuls, pendant plus de 
trois siècles, investis par la confiance publique, du soin de protéger et 
d'améliorer les voies de communication de notre pays. 

Société historique de Compikgne. — Le quatrième volume de son Bul- 
letin contient des travaux de MM. de Marsy, A. de Roucy, de Bernhardt, 
Morel, Alex. Sorel, J. du Lac, L. Plessier, etc. 

En compulsant les archives du Fayel, M. l'abbé Morel a pu donner une 
étude très complète sur les seigneurs de la Mothe-Houdencourt qui ont 
joué un rôle militaire si important au XViP et au XV!!!"" siècle. 



TRAVATÎX DIiS SOCIÉTÉS SAVANTES 2oo 

M. de Bernhardt, chef de burecau au Foreingn Office^ a envoyé à la So- 
ciété le fac-similé d'une lettre de Racine à Boileau, datée de Compiègne 
et faisant partie des collections du Britisch Muséum ; M. de Marsy y a 
joint divers renseignements de nature à mieux faire comprendre le texte 
et à préciser les circonstances dans lesquelles cette lettre fut écrite. 

RI. Al. Sorel, dont les travaux sur l'époque révolutionnaire sont si ap- 
préciés, a publié une longue et curieuse notice sur les Carmélites de 
Compiègne devant le tribunal révotutionnaire. « Près d'un siècle, dit-il en 
terminant ses consciencieuses recherches, s'est écoulé depuis les sinistres 
exécutions dont nous venons d'évoquer le souvenir. Victimes et bourreaux 
appartiennent désormais à l'histoire. Mais Dieu a fait à l'avance la part 
dechacun.Aux uns, les palmes du martyre, la gloire dans le ciel, l'exemple 
sur la terre et l'admiration des générations qui se sont succédé ; aux 
autres, la honte et le mf'-pris de l'humanité tout entière. » 

M. du Puget a proposé d'ériger dans la ville de Compiègne un monu- 
ment commémoratif en l'honneur de Jeanne d'Arc. Nous aimons à espérer 
que ce projet sera réalisé et qu'on rendra un solennel hommage à la Pu- 
celle sur les lieux mêmes où elle a soutenu son dernier combat. 

Société archéologique de l'Orléanais. — Le tome XVI de ses Mémoires 
est occupé tout entier par le Cartulaire de l'abbaye de Beaugency que 
publie M. G. Vignat. C'est le seul Cartulaire original antérieur au 
XV^ siècle que possèdent les Archives départementales du Loiret; il com- 
prend : cent soixante-quatorze chartes, de 1104 à 1316, un relevé des 
revenus de l'abbaye, la nomenclature des droits perçus par l'abbaye, le 
jour de la foire de la Quasimodo, la table des chartes et le catalogue de 
la Bibliothèque. Quarante-huit chartes sont écrites en langue vulgaire et 
présentent par là-même un certain intérêt au point de vue philologique. 
M. Vignat, dans une intéressante introduction, étudie ce Cartulaire sous 
le rapport du dialecte, des noms de lieux, des noms de personnes et de 
l'histoire de l'abbaye. 

J. C. 



BIBLIOGRAPHIE 



LES ARTS A LA COUR DES PAPES PENDANT LE XV« & LE XVI« SIÈCLE, 
recueil de documents inédits tirés des archives et des bibliothèques romaines, 
par M. Eugène Muntz. — Paris, Ernest Thorin, 1878 et 1879. 2 vol. in-8''. 

M. Miintz est un de nos archéologues les plus laborieux et dont l'érudi- 
tion sérieuse est le plus variée, il cultive avec un égal succès l'archéologie 
proprement dite, qui s'occupe des monunients, et de la paléographie qui 
recherche les anciens textes. Ces deux qualités ne se rencontrent pas tou- 
jours dans le même savant, nous devons donc l'en féliciter. 

Cet ouvrage fait le plus grand honneur à son auteur. Il est de ceux qui 
ne se lisent pas seulement, mais qu'il faut étudier à fond et lentement, 
une plume à la main, pour bien en posséder la substance; il est rempli de 
documents complètement inédits qui jettent un jour tout-à-fait nouveau 
sur les arts et les artistes à la cour des papes. 

Aux XY" et XVP siècles, les souverains-pontifes tinrent une cour bril- 
lante, à laquelle ils convoquèrent des artistes de rt nom. Quand Rome 
était insuffisante à leur fournir ceux dont ils avaient besoin, ils les pre- 
naient où ils les trouvaient, c'était une simple question de clairvoyance et 
d'argent. De là une quantité assez considérable d'artistes, non seulement 
romains, mais, plus souvent peut-être, florentins, italiens, espagnols, al- 
lemands et même français. Nous savons désormais les grandes choses 
qu'ils ont produites, et aussi celles de moindre importance que les temps 
ou les révolutions ont fait disparaître. 

Les artistes remis en lumière sont des architectes, des sculpteurs, des 
peintres, des verriers, des brodeurs, des orfèvres, dos joailliers, etc. On a 
là des renseignements très curieux, entre autres sur la peinture à la cire 
et à l'huile de lin, sur l'emploi des couleurs et du vernis, sur la fréquence 
des vitraux môme à l'époque de la Renaissance, d'où l'on peut conclure 
que les remettre en faveur dans les monuments restaurés n'est autre chose 
que faire de l'archéologie bien entendue. 



BIBLIOGRAPHIE 257 

Si les artistes sont généralement des laïques, il y a aussi parmi eux des 
religieux d'un talent réel, qui peignent le verre ou les murs, sculptent le 
bois et pratiquent l'art sous diverses formes, principalement la minia- 
ture. 

Vasari s'était fait l'historiographe de l'art en Italie. Sans doute il doit 
encore être consulté, mais il importe désormais de contrôler toutes ses 
assertions à l'aide des documents publiés par MM. Milanesi, iMarchèse, de 
Reumont, Mûntz et autres archéologues de mérite. L'histoire elle-même 
trouvera là matière à plus d'une rectification : ainsi tel pape passe, aux 
yeux de Platina, pour avare, tandis que la postérité mieux informée, l'ins- 
crira parmi ceux qui ont fait bénéficier l'art des trésors entassés au Vati- 
can ou au fort Saint-Ange. 

Parmi les documents reproduits m extenso, il convient de citer les deux 
inventaires de Calixte III (Iio8) et de Pie II (1464). Ce dernier exige une 
mention particulière à cause de la série d'articles relatifs aux tapisseries 
et qui a pour titro : Panni d'Aras. C'est un des documents les plus an- 
ciens et les plus étendus sur cette industrie nationale, dont le garde meuble 
du Vatican conservait, dans la seconde moitié du XV siècle, jusqu'à 65 
pièces, la plupart historiées et les autres dites verdures. Je ne pense pas 
qu'une seule de ces pièces ait survécu, car toutes celles que j'ai citées ail- 
leurs se réfèrent à une époque postérieure, c'est-à-dire tout à fait à la fin 
du XV* siècle. 

Quand l'ouvrage sera achevé, nous demandons instamment à M. Miintz 
qu'il veuille bien le compléter par une double table, donnant les noms des 
lieux et des matières. On en comprendra Tutilité par cette seule considé- 
ration. Deux noms d'artistes ont été plus particulièrement l'objet de l'at- 
tention de M. Miintz, car il régnait sur eux quelque incertitude : ce sont 
Paolo Romano et Rossellino. Comme il en est question en plusieurs en- 
droits, les recherches seront bien plus promptes et faciles quand on saura 
où les prendre. L'art de la vitrerie est tellement en vogue de nos jours 
qu'on aimerait à voir groupées sous la même rubrique toutes les indica- 
tions qui s'y rapportent. L'archéologie a besoin de savoir encore combien 
de fois il est parlé, par exemple, des roses d'or, des épées d'honneur, des 
tiares et mitres pontificales, des bannières et étendards, des calices et au- 
tres joyaux de la chapelle Sixtine. Rien ne doit être omis de tout ce qui 
tend à vulgariser la science, en la mettant à la portée des gens studieux. 
Ce livre a fait quelque bruit à son apparition. Je ne m'en étonne pas et 
je suis heureux de l'occasion qui m'est donnée par l'éditeur d'en publier 
ici l'éloge sans restriction aucune. 
Le tome second, qui contient 333 pages est, de tout point, digne de 
Ile série, tome XI. 17 



258 BIBLIOGRAPHIE 

SOQ aîné. Je n'essaierai pas de l'analyser, car il serait difficile de rendre 
compte d'une manière brève de tant de documents divers. Je ne puis 
qu'effleurer le sujet, malgré l'immense intérêt qu'il présente. 

Le volume tout entier se rapporte au pontificat de Paul II. Ce pape a 
été fort calomnié par ses contemporains, et c'est avec plaisir que nous 
voyons M. Miintz tenter sa réhabilitation à l'aide de pièces jusqu'ici igno- 
rées. S'il a à sa charge d'avoir pris les matériaux de ses constructions dans 
le Colysée, ce qui eut lieu également pour les deux palais de la Chancel- 
lerie et des Farnèse, il fut, d'autre part, un conservateur zélé et intelli- 
gent des monuments de l'ancienne Rome, et surtout un collectionneur 
intrépide de médailles antiques, de pierres précieuses et de camées, ainsi 
qu'en témoigne son inventaire qui est des plus détaillés. 

Vasari, l'historien ofliciel des artistes, est souvent en faute, soit qu'il 
ait subi des influences défavorables, soit que ses connaissances n'aient pas 
été à la hauteur de ses prétentions. Aussi M. Miintz se fait-il un devoir 
scrupuleux de le compléter et parfois de le rectifier. Je dois citer, entre 
autres noms remis en honneur, ceux de Meo del Caprino, architecte de 
Florence, qui construisit, à Turin, la cathédrale, et, à Rome, le Palais de 
Venise et l'église de Saint-Marc ; de Jacques da Pietra Santa, architecte 
de Lucques, que le cardinal d'Estouteville, archevêque de Rouen, choisit 
pour élever, à Rome, la grande et belle église de Saint-Augustin ; de Paul 
Romain, qui sculpta un tombeau à Saint-Laurent in Damaso et l'autel de 
Sainte-Agnès ; de Marco di Pietro, maître charpentier, à qui est dû le 
plafond en bois et à caissons de l'église Saint-Marc ; du peintre Antonazzo, 
plus connu par les livres de compte que par ses œuvres proprement 
dites. Cependant, je puis citer de lui un tableau signé, qui est l'ornement 
du musée de Capoue et dont je parlerai plus au long quand je publierai 
les Signatures et épifaphes d'artistes que j'ai recueillies patiemment en 
divers lieux d'ItaHe. N'oublions pas non plus le moine Camaldule, Giuliano 
Amadei, miniaturiste de Paul II. 

Je ne puis négliger, dans un compte de l'an 1465, une double mention 
qui intéresse l'art de la peinture sur verre. Il s'agit de ces ronds, tantôt 
blancs, tantôt colorés, comme on en voit encore aux fenêtres de Saint- 
Étienne, sur le Cœlius, et que l'on dépolissait ou tempérait à l'aide de l'eau 
forte [aqua forla). Il est aussi question de limatlle d'argent^ grâce à 
laquelle le peintre obtenait la couleur jaune si fréquemment employée 
pour les camaïeux. Or, un des peintres verriers est nommé a frère Janin 
d'Allemagne, de l'ordre de Saint-Augustin » et un autre « frère Livin » 
également allemand. La peinture à l'huile et à la colle de poisson est 
expressément spécifiée ù la date du 7 octobre 146D. 



BIBLIOGRAPHIE 259 

La pièce capitale du volume est incontestablement l'inventaire de 
Paul II, qui ne comprend pas moins de 106 pages en petit texte. Cet 
inventaire se répartit en trois séries : le mobilier de la chapelle papale, 
les camées et gemmes antiques, les bronzes antiques. C'est le premier et 
le plus important exemple d'une collection spéciale d'œuvres d'art, uni- 
quement empruntées à l'antiquité classique. M. Miintz a fait précéder ce 
document rédigé en latin, d'une courte introduction qui en détermine la 
valeur. Nous aurions désiré en plus des notes explicatives sur quelques 
usages liturgiques, certains termes obscurs, et la détermination de la plu- 
part des motifs iconographiques fournis parles camées et les bronzes, que 
la description un peu vague du XV siècle ne suffit pas toujours à nommer. 
Les pièces justificatives sont rejetées à la fin : parmi elles il convient 
de signaler le testament du cardinal Bessarion, daté de 1467. J'en parle 
d'autant plus volontiers que sa mémoire a complètement disparu de l'é- 
glise des Saints-Apôtres qu'il s'était plu à orner et à enrichir. Sa chapelle 
a été renversée, les fresques qu'il avait commandées ont subi le même 
sort, et, son tombeau n'existe plus qu'à l'état fragmentaire dans un couloir 
obscur de la sacristie, quand il était si facile de l'appliquer contre un 
pilier de l'église restaurée. C'est devenu comme une loi fatale et presque 
générale : à Rome comme ailleurs, les architectes ne savent faire du neuf 
qu'au détriment du vieux. 

Le texte de ce testament a été copié sur l'édition Migne. L'éditeur ne 
s'est pas aperçu qu il e-t incorrect en deux endroits qui supposent une 
lecture fautive de l'original. Il faudra donc substituer pluvialiaa pliima- 
lia^ qui n'a pas de sens parmi les ornements sacrés. 

Ce volume, si consciencieusement élaboré, se complète par des addi- 
tions survenues après coup, mais qu'il était utile de ne pas omettre, et 
par deux planches, donnant, l'une une médaille inédite, et l'autre un des- 
sin jusqu'ici inconnu de la célèbre loggia du Vatican. Commencée par 
Alexandre VI et continuée par ses successeurs, elle unissait le palais à la 
basilique et servait principalement pour l'absolution solennelle donnée 
par le Pape le jeudi saint, absolution qui est devenue la bénédiction pa- 
pale aux seuls assistants, noir uhietorbi^ puis ultérieurement répétée jus- 
qu'à quatre fois dans le cours de l'année. 

X. Barbier de Montault. 



260 BIBLIOGRAPHIE 

LA RENAISSANCE EN FRANCE, par Léon Palustre. — Paris, Quantin, 
2* livraison, in-folio de 43 pages, avec gravures à Teau-forte. 

La seconde livraison de cet important ouvrage, qui en comptera trente 
réparties en trois volumes, n'est pas inférieure à la première. Je dirai 
même qu'elle l'emporte par l'exécution vraiment hors ligne de deux gra- 
vures, habilement burinées par M. Sadoux et consacrées aux deux van- 
taux d'une des portes latérales de la cathédrale de Beauvais. 

M. Palustre n'écrit pas des monographies, ce qui l'entraînerait trop 
loin, mais il se contente de montrer ce qu'il y a de saillant dans chaque 
œuvre en particulier, de manière à en déduire logiquement l'état de l'art 
dans une contrée déterminée. La contrée choisie cette fois est le dé- 
partement de l'Oise, avec lequel nous entrons dans l'Ile de France. Rien 
n'est plus varié que l'ensemble de ce travail oij figurent successivement 
des châteaux, des maisons bourgeoises, un hôtel-de-ville,et pour le mobi- 
lier, des portes, des vitraux, des monuments funèbres, voire même un 
calvaire et un banc-d'œuvre qui constituent l'un et l'autre une rareté ar- 
chéologique. 

L'auteur, à qui de nombreux voyages ont donné un coup-d'œil piiompt 
et sûr, est doué par là-même d'une grande puissance d'assimilation, et 
c'est à cette faculté qu'il doit de bien établir la filiation dos monuments 
entre eux. C'est ainsi qu'il démontre nettement, à l'aide de preuves 
irrécusables, que le modèle authentique, ou si l'on aime mieux la pre- 
mière idée du Palais du Luxembourg à Paris, vient à la fois du château 
d'Ecouen et de celui de Verneuil, de même que le petit château de Chan- 
tilly dérive en droite ligne du château d'Ecouen, l'une et l'autre habita- 
tions princières, élevées aux frais du connétable Anne de Montmorency, 
sous la direction du célèbre architecte Jean Bullant. 

Une place toute particulière est attribuée dans le texte aux artistes 
qu'il s'agit d'honorer, en manifestant leur mérite individuel et leur esprit 
plus ou moins créateur. Naturellement encore, l'itahe, trop souvent mise 
en avant par pure conjecture, n'a plus rien à revendiquer ici, ni comme 
influence, ni comme pratique de l'art qui, chez elle, était tout à fait diffé- 
rent. A ce titre, on lira avec intérêt ce qui a été si judicieusement écrit 
sur le dominicain Frù Giocondo, de Vérone : on ne se gênait pas de lui 
attribuer, entre autres édifices, le château de Sarcus, auquel il ne peut 
rien prétendre, car il est actuellement avéré que cet humaniste, éditeur 
de Pline et de Vitruve, ne fut jamais architecte, mais simplement ingé- 
nieur, c'est-à-dire qu'il put creuser des canaux et bâtir des ponts, sans 




Jl\ii,iiJ.w«..' JjJîi.^^^ mi'M,-^. ;; ■lil;!,:r4i!* t Jm-ilifu. i . i 



BIBLIOGRAPHIE 261 

avoir fait le moindre dessin d'architecture ou présidé à une construction 
quelconque, soit civile, soit religieuse. 

Les signatures des artistes sont très recherchées de nos jours et avec 
raison, car elles instruissent la postérité sur l'authenticité de leurs 
œuvres. Malheureusement, on ne sait pas toujours les voir et les inter- 
préter : de là nombre d'erreurs. M? Palustre, qui a le talent d'éviter cet 
écueil, a relevé des noms de peintres-verriers qu'il importe de sauver de 
l'oubli ou de préserver de toute méprise. Nous lui devons la restitution 
de lu généalogie de trois peintres-verriers, Engrand le Prince et ses deux 
fils, Jean et Nicolas. M. Quantin, qui veut bien mettre à notre disposi- 
tion une de ses gravures, ce dont nous le remercions sincèrement, nous 
permet d'apprécier sainement les connaissances du pore dans le beau vi- 
trail de l'arbre de Jessé qu'il exécuta vers 1518 pour l'église Saint-Etienne 
de Beauvais. Ce sera un utile complément à la dissertation de notre sa- 
vant Directeur sur ce sujet d'iconographie symbolique '. 

Ce n'est pas assez de dire : tel ouvrage est de tel artiste et remonte à 
telle date ; il faut encore apprécier l'œuvre elle-même et faire ressortir à 
la fois ses qualités et ses défauts. A ce point de vue, M. Palustre se pose 
en critique éminent, surtout dans l'étude attentive qu'il a faite des portes 
de la cathédrale de Beauvais, magistralement sculptées vers lo35, par 
Jean Le Pot. L'Italien couvre d'ornements toute la matière qu'il emploie, 
quitte à se répéter. Le Français, au contraire, procède avec plus d'intel- 
ligence et de goût. Ainsi, à l'endroit que frapperont les pieds des passants, 
il ne met que quelques moulures, et, à la portée de la main qui touche à 
tout, de simples motifs d'ornementation, réservant les sujets historiés 
pour la partie centrale que l'œil atteint facilement, et couronnant sa con- 
ception par un décor architectural qui n'attire, au détriment du reste, ni 
l'esprit, ni le regard. Une telle disposition est très savante, et il est très 
essentiel de la mettre en évidence. Faute de cette précaution élémentaire, 
les portes de bronze de la basilique de Saint-Pierre à Rome ont une partie 
de leurs bas-reliefs polis ou effacés par un attouchement non moins indis- 
cret qu'incessant. 

J'en ai dit assez pour attester l'intérêt qui s'attache à cette seconde 
livraison. Qu'il me suffise d'ajouter que le public a déjà si avantageuse- 
ment jugé l'œuvre à ses débuts que l'éditeur s'est vu obligé de doubler le 
tirage. 

X. Barbier de Montault. 

• Étude iconographique sur l'arbre de Jessé^ par l'abbé J. Corblet. Paris, 1860, 
in-8«. 



262 



BIBLIOGRAPHIE 



SAINT GUINGALOIS, SES RELIQUES, SON CULTE ET SON PRIEURÉ, 
A CHATEAU-DU-LOIR (SARTHE), d'après des documents inédits, par l'abbé 
Robert Charles. Le Mans, 1879, in-8° de 147 pages. 



Il y a deux saints de Bretagne auxquels on donne le nom de Guingalois 
, ou Guignolé, nom qui a subi selon les localités une foule do transforma- 
tions ; dans le Maine et la Touraine, c'est S. Guingalois; en Eretagne, 
c'est Winvaloé, Winolé ; dans le Nord et en Picardie, c'est Vignevaley, 
Waloy, etc. L'un de ces saints fut abbé de Landenvenech (Finistère) et 
mourut le 3 mars, vers l'an 529; le second, très peu connu, fut disciple de 
S. Similien et compagnon de S. Ethbin abbé de Taurac, dans le diocèse 
de Dol. En face des invasions normandes, les reliques des deux saints 
furent successivement transportées dans divers lieux de l'ouest et du nord 
de la France, en sorte que leur identité a pu être souvent confondue. Les 
reliques de l'abbé de Landenvenech ont été transférées de Château-du-Loir 




Plan (le la crypte de Cbàtcau-du-Loir. 

dans le nord de la Fiance; l'abbaye de Blandinberg, près de Gaud, et 
l'église Saint-Sauve de Montrcuil croyaient toutes deux les posséder. Il 
n'est pas impossible de concilier ces prétentions contradictoires. On sait 
que l'abbaye de Blandinberg fut ruinée par les Normands en 880 et qu'elle 



BIBLIOGRAPHIE 



263 



resta inhabitée jusqu'à 981. On a pu en 880 porterie corps de S. Guinga- 
lois dans la ville fortifiée de Montreuil et, au X° siècle, on en aurait restitué 
une partie à Blandinberg. 

Quoi qu'il en soit, quelques ossements ont du rester à Château-du-Loir, 
et ce fut l'occasion de la fondation du prieuré qu'on plaça sous son vocable 
au XP siècle. M. l'abbé Charles nous en retrace l'histoire avec une grande 
abondance de détails ; il nous décrit l'église qui remonte au XIIP siècle et 
la crypte (XP) dont nous reproduisons la coupe verticale et le plan. 




Coupe verticale de la crypte. 

Les pièces justificatives forment plus de la moitié du volume. L'auteur 
a pris soin d'accompagner la publication des chartes inédites d'un cer- 
tain nombre de gravures de sceaux. L'un des plus remarquables est celui 
de Robert IV, comte de Dreux et de Monfort l'Amaury, seigneur de Saint- 




Valery, Gamaches, Ault, Chàteau-du-Loir, etc. Le comte, armé de pied 
en cap tient l'épée nue à la main et de la gauche un petit bouclier à ses 



264 BIBLIOGRAPHIE 

armes ; sa cotte de maille est couverte d'une tunique flottante. La tête est 
protégée par le heaume qui était en usage du temps de S. Louis. 

Celte monographie continue heureusement la série de publications, re- 
latives à la province du Maine, lesquelles ont été honorées d'une médaille 
d'argent dans la session du Congrès archéologique tenu au Mans, en 
mai 1879. 

J. CORBLET. 



LE TRANSPORT SOLENNEL DU SAINT- SACHEMENT QUAND LE PAPE 
VOYAGE, par Mgr Barbier de Montault Tours, 1879, in-S*^. 

On connaît l'usage des Papes de se faire précéder, dans leurs longs 
voyages, du Saint Sacrement, porté sur le dos d'une mule blanche. Notre 
infatigable collaborateur vient, par la publication de quelques rares docu- 
ments qu'il commente, d'ajouter de nouveaux détails à ce que nous avait 
appris à ce sujet la dissertation spéciale d'Angelo Rocca. Cette intéres- 
sante Notice, extraite du Bulletin monumental, est accompagnée de deux 
planches, reproductions de deux gravures exécutées à Rome en 1722. 
« Ont-elles fait partie de quelque ouvrage qu'elles illustraient, se demande 
Mgr Barbier de Montault? Je l'ignore. Toujours est-il que je ne les ai ren- 
contrées qu'une fois et isolées. » Ces deux gravures se trouvent dans les 
Cérémonies et Coutumes religieuses de tous les peuples du monde, par Ber- 
nard Picard, dont la première édition a été imprimée, en 1723, à Amster- 
dam. Ces gravures sont accompagnées d'un long texte explicatif où notre 
savant confrère trouverait à relever plus d'une erreur. 

J. C. 



BROCHURES ARCHÉOLOGIQUES, extraites des Précis historiques 
de Bruxelles. 

Les Précis historiques font une assez large part à l'archéologie, comme 
le prouvent diverses brochures extraites de cet excellent Recueil. Nous 
nous bornerons à citer le Monastère des (Jarmélites déchaussées de Mons, 
par M. Charles Rousselle; le Monastère des Annonciades Célestes de Mons, 
par le même; la Numismatique belge, par M. Ch. Piot; les Symboles de 
la Sainte- Trinité, par le P. Van Robays. Le savant jésuite, dans cette 
étude, s'occupe successivement des symboles historiques de la Trinité (les 
trois Israélites dans la fournaise, l'apparition des trois anges à Abraham); 



BIBLIOGRAPHIE 265 

des symboles abstraits ou philosophiques (l'âme humaine, sainte Sophie 
et ses trois filles, la philosophie et ses trois branches, etc.) ; dos symboles 
matériels (la plante, le soleil, l'agneau mystique, les trois tilleuls, etc.); 
des symboles graphiques (le triangle, le cercle). Il termine par des consi- 
dérations très justes sur l'application des symboles graphiques à l'archi- 
tecture. Nous détachons de cette intéressante étude ce qui concerne le 
Shamrock irlandais. Cet emblème tout isolé, tout personnel, pour ainsi 
dire, a acquis une valeur traditionnelle chez une nation éminemment 
rehgieuse, qui, par ses longs malheurs, a mérité les sympathies de tout 
cœur catholique. Lorsque saint Patrice porta la foi de Jésus sur la terre 
encore infidèle d'Irlande, à l'exemple de siint Thomas, il se servit d'une 
image sensible pour expliquer la Sainte Trinité. Une charmante petite 
plante, qui, selon les enfants d'Erin, ne croît que dans cette île bénie, pré- 
sente, comme notre trèfle vulgaire, cette disposition particulière que cha- 
que feuille est formée de trois folioles insérées sur un seul pédoncule. 
« Voyez ces trois folioles, ainsi parla le Saint, elles ne font qu'une seule 
feuille; de même les trois personnes de la Suinte-Trinité, distinctes l'une 
de l'autre, ne sont qu'un seul Dieu. » Alors le Saint bénit la plante mys- 
térieuse; le schamrock se propagea rapidement et cet emblème vivant de 
la Sainte-Trinité couvrit bientôt les vertes plaines de l'Irlande. Beaucoup 
d'autres miracles accompagnèrent la prédication du grand apôtre et la 
foi du Christ s'implanta dans l'île des Saints, pour y briller du double 
éclat de la gloire et du malheur. Le shamrock devint le symbole de cette 
foi divine : l'Irlande le fit entrer comme décoration dans les vitraux, les 
sculptures, les tableaux des églises, les châsses des saints, les vases sacrés, 
les ornements sacerdotaux, môme les bijoux et les meubles furent ornés 
de ce symbole. De nos jours encore, la plante sacrée est en honneur : et, 
aux solennités saintes, à la fête du grand Patrice, l'enfant de l'Irlande 
n'oubliera jamais de porter sur sa poitrine le shamrock traditionnel, pour 
témoigner de la générosité et de la constance de sa foi. Ainsi, l'Église 
d'Irlande, depuis quatorze siècles, conserve le ûiamrock comme symbole 
de l'auguste Trinité; elle l'a emporté, avec le dépôt de sa foi, dans les 
cinq parties du monde, partout oii la misère et l'oppression ont dispersé 
ses malheureux enfants. 

J. C. 



INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 
(archéologie et beaux-arts) 



ALLARD (Paul). L'art païen sous les em- 
pereurs chiétiens. Paris, Didier. In- 
18 j., xv-329, p. 13 fr. 

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leurs italiens des XVe etWI» siècles: 
essai d'un classement chronologique 
de ces artistes et d'un catalogue de 
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Feuardent; Hoffmann. In-8, xxiii- 
167 p., 12 fr. 

BRUZZA (P.deLuigi). Iscrizioni antiche 
veiceliesi. Roma, tip. Cuggiani, San- 
tini et Ce. In-8, cxcvi-422p. etl carte, 
20 fr. 

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d'études à faire sur les calendriers 
chrétiens du temps pasté. Arras, imp. 
Laroche. In-8, 58 p., avec fig. (Extr. 
de \a, Revue de l'Art chrétien, 2<= sé- 
rie, t. IX.) 

CASATI (C.-C). Notice surle musée du 
château de Rosenborg, en Danemark, 
concluant à la création d'un musée 
historique en France, avec notes com- 
plémentaires sur le musée GriineGe- 
wœlbe, du Dresde, et sur des faïences 
danoises inédites, par G. Charles Ca- 
sati, archiviste-paléographe à Lille. 
Paris, Didier, ln-8, 65 p. et 12 pi. 
(Tiré à 300 ex. | 

CAZAURAN (l'abbé J.-M.). Monographie 
de l'église Saint-Pierre de Condom, 
autrefois cathédrale du cloître cano- 
nial de la chapelle des évêques. Paris, 
Palmé. In-8, 62 p. 1 fr. 



CHAMPIER V.). L'année artistique.Les 
Beaux-Arts en France et à l'étran- 
ger ; l'administration, les musées, les 
écoles, le Salon annuel, l'Exposition 
universelle; bibliographie et nécrolo- 
gie, etc., par Victor Charapier, secré- 
taire du Musée des arts décoratifs. 
Année 1878. Paris, Quantin, In-8, iv- 
700 p. 5fr. 

CHARLES (l'abbé Robert). S. Guinga- 
lois, ses reliques, son culte et son 
prieuré à Ghâteau-du-Loir (Sarthe). 
Le .Mans, Pellechat. ln-8. 

COET (E.). Souvenir du musée Hourde- 
quin de Beaupré. L'époque gallo-ro- 
maine. Montdidier. ln-8 de 7 p. 

GOLFS (J. P.). La Filiation généalogi- 
que de toutes les écoles gothiques. 
Etude montrant l'origine de l'archi- 
tecture gothique et établissant un 
plan nouveau pour l'enseignement de 
toutes les écoles gothiques, y com- 
])ris l'école française, restée jusqu'à 
ce jour confondue parmi les autres. 
Edition ornée d'un grand nombre de 
vignettes explicatives. T. I. Ecole- 
mère gothique. Anvers, J.-E. Bus- 
chmann. Gr. in-8, 218 p. fig. et 2 pi. 

DOGUMENTI inediti per servire alla sto- 
ria dei musei d'italia, publicati per 
cura del Ministero délia Publicaistru- 
zione. Vol. 1. Firenze-Roma, tip. Ben- 
cini, 1878. In-8, xxxiv-16S p. 

DUVAL (Gh.-L.|. Les beaux Arts et les 
Arts industriels à l'Exposition univer- 



selle de 1878, Impressions et notes 
d'artiste, par Ch.-L. Duval, peintre. 
M eaux, Cochet. In-8,141 p.(Extr. du 
journal le Publicatcur de l'arrondis- 
seraent de Meaux.) 

FORESTIÉ (E.). Les Tapisseries de 
Jeanne d'Arc et la Pucelle de Chape- 
lain. Montauban,imp. Forestié. In-8, 
13 p. et 2 pi. (Extr. du Bulletin ie la 
Société archéologique de Tarn-et-Ga- 
ronne.) 

FOREES (S. Russell). Rambles in Na- 
ples. An archa3ological and historical 
guide tothe Muséums, Galleries, Vil- 
las, Churches, and Antiquities of Na- 
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a délia Pace ». In-16, 88 p. 2fr. 

GRIGNON (Louis). Historique et descrip- 
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GUILHERMY (F. de). Inscriptions de la 
France du \à siècle au XVII^, re- 
cueillies et publiées par M. F. de Guil- 
hermy, membre du comité des tra- 
vaux historiques. T. IV. Ancien dio- 
cèse de Paris. Paris, imp. nationale. 
In-8, xii-627 p. avec G pi. et grav. 
(Collection de documents inédits sur 
l'histoire de France, etc., 3'' série. Ar- 
chéologie.) 

HAGEN (Herm.). Prodromus novte ins- 
criptionum latinarum helveticarum 
sylloges, titulos Aventicenses et vici- 
nos continens. Bernie, 1878 (Dalp). 
Gr. in-4, viii-68 p. 5 fr. 

LA TAPISSERIE DE BAYEUX, repro- 
duction d'après nature (.'>(t;) en 79 pi. 
phototypographiques, avec un texte 
historique, descriptif et critique, par 
Jules Comte, conservateur du dépôt 
légal au ministère de l'instruction pu- 
blique et des beaux-arts . Paris, Roths- 
child. In-4 oblong, 72 p. Avec les pi., 
100 fr. 

LAURIÈRE (J. de). L'abside de St-Jean 
de Latran. Tours, Bouserez. In-8 de 
15 p. 



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72 p. 4 fr. 

MEURER (M.). Italienische Flachorna- 
mente aus der Zeit der Renaissance. 
Intarsien , Flachreliefs , eingelegte 
Marmorarbeiten, etc. Zum Gebrauche 
f. Architecten u. Ilandwerker, sowie 
als Vorlagen kunstgewerbl. u. Zei- 
chenschulen.Nach.Oiig.-Aufnahmen 
in natûrl. Grosse hrsg. Karlsruhe, 
Veith. Grand in-fol. (livr. 1 à 8 de 12 
pi. lith. chaque). La livr. 6 fr. 25. 

MONVOISIN (le R. P. E.). Eglise Saint- 
Gilles d'Abbeville, sa restauration. Ab- 
beville, imp. Paillart. In-8, 103 p. 

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d'Epernay. T. I. Reims, Deligne ; 
Epernay, l'ianson ; Paris, Picard. In- 
8, X 530 p. et2 grav. 12 fr. 

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sance of Art in France. With 19 Illus- 
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Paul. 2 vol. in-8, 680 p. 52 fr. 50. 

PRESUHN (Emile). l>orapéi. Les derniè- 
res fouilles de 187't à ISTb. A l'usage 
des amis de l'art et de l'antiquité. 
Trad. de l'allemand par Prof. A. Gi- 
raud-Teulon. Ed. illustrée de 60 pi. 
d'après les dessins originaux de Dis- 
canno exécutés en chromolith. par 
Steeger. Leipzig, T. 0. Weigel. Gr. 
in-4, 60 pi. 75 fr. 

RIEMANN ^0.). Recherches archéologi- 
ques sur les iles ioniennes. I. Gorfou, 



268 



INDEX BIBLIOGRAPHIQUE 



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de l'Ecole française d'Athènes. Paris, 
Thorin. ln-8, 62 p. et pi. 3 fr. 

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l'archéologie dite préhistorique, spé- 
cialement en ce qui concerne la race 
celtique, par Félix Robiou, professeur 
d'histoire à la Faculté de Rennes. Pa- 
ris, Didier. In-8, 117 p. (Extrait des 
Mémoires de la Société archéoh-gi- 
que d'Ille-et-Vilaine.) 

ROHAULT DE FLEURY. La Ste Vierge, 
études archéologiques et iconogra- 
phiques. T. II. Paris, Poussielgue.ln- 
4 à 2 col., 6-4 p. et pl 76 bis à 152. 
Les 2 vol. 200 fr. 

SCOTT (G.j. Lectures on the Rise and 
Development of Mediaeval Architec- 
ture, delivered at the Royal Acade- 
niy. With Illust. London, Murray. 2 
vol in-8, 720 p. 52 fr. 

USUAIRE de l'église cathédrale de Châ- 
lons-sur-Marne au XlIIe siècle ; pu- 
blié pour la première fuis d'après les 
manuscrits originaux, par Edouard 



de Barthélémy. Châlons, Le Roy; 
Paris, Menii. In-8, 56 p. 

VIGNOLA (Giov.). SuUe Majoliche epor- 
cellane del Piemonte,con una appen- 
dice sulle antiche maioliche di Savo- 
na : cenni storici ed artistic'.. Torino, 
Bocca. 62 p. et 6 pl. 4 fr, 

VISCHER(Wilh.). KleineSchriften. 2. 
Ed. Archaologische. u. epigraph. 
Schriften, hrsg. v. Dr. Achilles Bur- 
ckhardt. Mit. 26 lith. Taf. u. e. Bei- 
gabe : Lebensbild d. Verf. vora. Dr. 
A. v. Gonzenbach. Leipzig, Hirzel, 
1878. Gr. in-8, Lxvi-699p. L'ouvrage 
complet, 40 fr. 

WEYL (Adph.). "Verzeichniss v. Miinzen 
u. Deakiiiûnzen der Erdtheile Aus- 
tralien, Abieii, Afrika u. verschiede- 
nermohammedanischer Dynastien der 
Jules Fonrobert'schen Satnmlung , 
welche am. 14. Jan. 1879 hierselbst 
unter meiner Leitung zur offentl. 
Versteigerung gelangen. Mit 44 (lith.) 
Taf. Abbildgn, Berlin, Staigardt, 
1878. In-8, iv-400 p. 15 iv. 

j. c. 



CHRONIQUE 



Versailles. — Nous avons revu à l'Exposition de Versailles un tableau 
de M. J. Aubert qui avait figuré au Salon de 1879. C'est une bonne repré- 
sentation du baptême de Notre-Seigneur. S. Jean-Baptiste est nimbé, le 
Sauveur porte le nimbe crucifère : deux détails qu'oublient trop souvent 
les artistes modernes. L'ensemble de la composition offre un caractère 
vraiment religieux et promet un artiste de plus au sérieux art chrétien. 
Nous souhaitons que cette toile remarquable prenne bien vite place dans 
la chapelle baptismale de quelque importante église. 

Lille. — La Société de littérature chrétienne de Saint-Paul, fondée à 
Lille (rue de Pas, 15), avec l'approbation de NN. SS. les Evêques de la 
province de Cambrai, encouragée par Pie IX et Sa Sainteté Léon XIII, se 
propose : 

lo De travailler à la réhabilitation des siècles chrétiens et particulière- 
ment de la littérature de l'Eglise ; 

S*» De provoquer des travaux de philologie et d'histoire littéraire sur 
toutes les questions se rattachant au latin chrétien; 

3o De propager l'étude des chefs-d'œuvre de cette littérature dans l'en- 
seignement ; 

4° De populariser ces chefs-d'œuvre en les mettant à la portée de tous, 
afin de leur rendre la salutaire influence littéraire et morale qu'ils n'au- 
raient jamais dû perdre. 

La Société poursuivra cf»s divers buts par des concours et des publica- 
tions isolées ou périodiques. 

Elle n'entend renouveler aucune polémique irritante, et, dans la ques- 
tion des études classiques, elle ne réclame que l'enseignement mixte des 
auteurs chrétiens et païens, demandé à diverses reprises par Pie IX et 
prescrit en France par de nombreux conciles provinciaux. 

Cette Société, pour laquelle nous sommes heureux de proclamer toute 



270 CHRONIQUE 

notre sympathie, met au concours pour 1880 une Etude philologique sur 
S. Cyprien, et pour 1881 une Etude philologique, historique et archéolo- 
gique sur Pi'udence. Nous en reproduisons le programme : 

Etude philologique sur saint Cyprien. 

Les concurrents devront étudier ce qui dans la latinité de S. Cyprien 
diffère du lexique et de la grammaire classiques, c'est-à-dire : 

Ils signaleront ce qui, dans la langue de ce Père, constitue des formes 
plus ou moins étrangères à la littérature classique; ils rechercheront la 
filiation, la provenance de ces formes nouvelles, ils essayeront de déter- 
miner en quelles propoitions elles découlent des diverses sources qui ont 
donné naissance au latin chrétien . 

Ils auront à examiner si le néologisme de saint Cyprien va quelquefois 
jusqu'à déroger aux lois de la syntaxe classique ; et, dans l'affirmative, si 
ces dérogations sont purement accidentelles, ou si elles se reproduisent 
assez fréquemment chez lui pour y passer à l'état de règle. En toute 
hypothèse, ils expliqueront et apprécieront les causes de ces dérogations. 

Le prix de ce concours est de la valeur de 1,200 francs, plus une mé- 
daille de vermeil. 

Les mémoires seront reçus au secrétariat de la Société, 15, rue de Pas, 
à Lille (Nord), jusqu'au 15 novembre 1880. 

Etude philologique, historique et archéologique sur Prudence. 

Les concurrents devront dans leur examen philologique de la langue de 
Prudence suivre les indications déjà données pour la latinité de saint 
Cyprien. 

Ils ajouteront à ce nouveau travail une étude approfondie de la versifi- 
cation de Prudence. Ils devront dire en quel cas et de quelle manière elle 
divorce avec l'ancienne métrique, rechercher et justifier, s'il y a lieu, les 
causes de ces nouveautés. 

Us devront rechercher quelle influence a exercée le Prince des poètes 
chrétiens sur la littérature du Moyen-Age. 

Enfin, ils montreront quelles ressources offrent l'histoire et l'archéologie 
pour l'interprétation des œuvres de Prudence, et réciproquement, quels 
secours fournissent ces œuvres pour la connaissance des hérésies des 
premiers siècles, pour l'histoire de la lutte du christianisme et du paga- 
nisme, pour l'intelligence des antiquités ecclésiastiques, du symbolisme 
chrétien, et particulièrement de tout ce qui se rapporte aux actes et au 
culte des martyrs. 



CHRONIQUE 271 

Le prix pour ce concours est de la valeur de quinze cents francs, plus 
une médaille de vermeil. 

Les mémoires devront être déposés au secrétariat de la Société avant le 
15 novembre 1881. 

Orléans. — Mgr Dupanloup, peu de mois avant de mourir, avait conçu 
le projet de décorer la cathédrale d'Orléans de vitraux représentant les 
principales phases de la vie de Jeanne d'Arc. L'œuvre a été poursuivie 
par son éminent successeur. Un concours fut ouvert pour les dix fenêtres 
des bas-côtés entre les peintres verriers français. 

L'exposition des cartons a eu lieu successivement à Orléans et à l'Ecole 
des Beaux- Arts de Paris. 

Voici les noms des lauréats du concours : 

1" prix, 4,000 fr., M, Lorin (Chartres). 

t prix, 3,000 fr., MM. Lefôvre et Bardon (Paris). 

Srprix, 2,000 fr., M. Bazin (Mesnil-St-Firmin). 

Une récompense de 500 fr. a été accordée à chacun des artistes dont 
les noms suivent : 

MM. Ottin (Paris), Lévêque (Beauvais), Hacher (Mans), Hirsch (Paris), 
Besnard (Ghalons-sur-Saône). 

Nous nous félicitons de voir parmi les lauréats de cet important con- 
cours deux de nos abonnés de la première heure, M. Lorin et M. Bazin, 
qui occupent un rang si distingué dans l'art religieux. M. Lorin a été 
chargé d'exécuter ces vitraux, dont les cartons sont dus à un éminent ar- 
tislC; M. Grauk, professeur de dessin à l'école de Saint-Cyr. 

Sèvres. — Le musée céramique de la manufacture nationale de Sèvres 
vient de s'enrichir d'une statuette des plus précieuses et des plus rares. 

C'est une figurine de Terme, en terre cuite, du seizième siècle, prove- 
nant du château d'Oiron, en Poitou, où furent exécutées les rares faïences 
du temps de Henri IL 

Cette figurine, devant laquelle les amateurs se pâment d'aise, a été 
donnée par Mlle Gabrielle Fillon, sœur de l'éminent archéologue. 

MoNTLHÉRY. — On va très loin visiter des ruines historiques. On va à 
Coucy, à Carcassonne, à Tiffauges en Bretagne ; bien peu de Parisiens 
songent à aller visiter la tour de Montlhéry, qui est cependant d'un inté- 
rêt tout aussi réel. Classée depuis longtemps au nombre des monuments 
historiques, la tour de Montlhéry va recevoir ces jours-ci une restauration 
non complète sans doute, mais qui lui permettra de reprendre, extérieu- 



272 CHRONIQUE 

rement du moins, son caractère primitif. L'État se propose, notamment, 
de remplacer la laide bâtisse de briques dont la tour a été couronnée, 
il y a une trentaine d'années, par un supplément de murs en pierres 
pareils à ceux du reste de l'édifice. C'est là une résolution à laquelle 
il faut applaudir, et on doit s'étonner seulement de ce que cette mesure 
intelligente n'ait pas été prise plus tôt. 

Lausanne. — M. Viollet-le-Duc vient de succomber à une attaque d'apo- 
plexie dans le chalet qu'il occupait à Lausanne pendant la bonne saison. 
Notre Revue a critiqué plus d'une fois les idées, les tendances, les sys- 
tèmes de l'écrivain et de l'architecte, mais elle a toujours rendu justice à 
son incontestable talent, à sa vaste érudition et surtout à l'ardeur qu'il a 
mise à glorifier l'art français. On lui doit l'habile restauration d'une foule 
de monuments du Moyen-Age ; citons entre autres: Notre-Dame de Paris, 
les églises de Vezelay, de Saint-Père, de Montréal, de Poissy, de Semur, 
les hôtels-de-ville de Narbonne et de Saint-Antonin, l'abbaye de Saint- 
Denis, les cathédrales de Laon et d'Amiens, la salle synodale de Sens, les 
fortifications de Garcassonne, le château de Pierrefonds, etc. Le Diction- 
naire raisonné de l'architecture française^ V Essai sur l'architecture militaire 
au MoyenrAge, le Dictionnaire du mobilier français^ VHistoii^e d'une maison, 
V Histoire d'une forteresse^ V Histoire d'un hôtel-de-ville, etc., lui assignent 
une première place parmi les artistes et les archéologues de notre 
époque. 

Rome. — Le gouvernement français vient de nommer officier de la Lé- 
gion d'honneur M. le commandeur J.-B de Rossi. Jamais récompense plus 
méritée n'a été décernée à un savant étranger. 

Cologne. — Les travaux de la cathédrale de Cologne approchent de 
leur fin. Encore trois ans, et la croix surmontera les deux gigantesques 
flèches, qui dépasseront en hauteur les plus hauts édifices du monde en- 
tier. La compagnie du chemin de fer rhénan vient de faire don à la cathé- 
drale d'un vitrail superbe représentant le concile de Jérusalem, présidé 
par saint Pierre ; dans la partie supérieure, on voit Pie IX tenant en 
mains la bulle de convocation du concile du Vatican. Par ce vitrail, la der- 
nière lacune est comblée, et la splendide et immense cathédrale a toutes 
ses fenêtres garnies de vitraux, peints par les premiers artistes des XIV", 
XY% XVP et XIX" siècles. 

J. C. 




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LE TOMBEAU MONUMENTAL 

ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN" 
A LOC-RONAN EN BRETAGNE 



Les anciennes sépultures monumentales, élevées en l'honneur des 
saints ou de quelque autre personnage illustre, ne sont pas l'une 
des moindres gloires archéologiques et artistiques d'un pays. 

Témoins impérissables de l'esprit de foi et de piété, ainsi que des 
sentiments de respect et de reconnaissance qui animaient les géné- 
rations passées envers leurs bienfaiteurs ou les amis de Dieu, ces 
œuvres d'art ont droit par là même d'être considérées comme un pa- 
négyrique en quelque sorte ininterrompu et toujours continué des 
vertus et des généreuses actions des vieux âges, comme une invita- 
tion incessante à se défier, en religion surtout, des sentiers nou- 
veaux, à leur préférer les voies frayées par l'antiquité. Voilà pour- 
quoi l'Hérésie et la Révolution, essentiellement novatrices, se sont 
toujours acharnées avec tant de rage à détruire ces monuments, à 
n'en pas laisser pierre sur pierre. 

Or, bien qu'elles n'aient que trop bien réussi chez nous dans celle 
œuvre de destruction, il existe encore cependant en France un pays 
traditionnel par excellence, oi^i les tombeaux de ce genre ne sont pas 
rares et mériteraient d'attirer plus souvent l'attention des artistes et 
des archéologues : nous avons nommé la Bretagne. Parmi les sé- 
pultures monumentales, dont elle est justement fière, on peut citer 
le tombeau de son duc François II à Nantes, ceux de ses glorieux 
II" Livraison, — Octobre-Décembre 18711. 18 



274 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

Evèques James à Dol, Do Halgouêt à Plougrescant, et mieux encore 
ceux des Saints Clair, Meen, Edern, Jaoua, Efflamm, Gurloès, Goné- 
ry, etc., etc., mais ce n'est pas ici le lieu de faire le relevé de toutes 
les œuvres de ce genre^ que cette province a présentement encore 
le bonheur de posséder. 

Notre but est tout autre. Nous nous proposons de prendre un de 
ces tombeaux en particulier, pour montrer ce qu'il a été dans le 
passé, ce qu'il est dans le présent, et constater ainsi une nouvelle 
fois que la seule gloire un peu durable, même ici-bas sur cette terre 
de l'exil et du changement, c'est encore celle des saints et des amis 
de Dieu. De là cet essai sur le tombeau et le pèlerinage de S.Ronan 
à Loc-Ronan, dans la Basse-Cornouaille, à quelques lieues au nord- 
ouest de Quimper. 



I. 



BIOGRAPHIE DE SAINT RONAN. 

Nous commencerons par un aperçu biographique sur le Saint qui 
va nous occuper dans ces pages. Aussi bien ce côté de notre sujet a- 
t-il particulièrement besoin d'être éclairci,leshagiographes bretons 
et les Bollandistes eux-mêmes ' n'ayant eu jusqu'ici à leur disposi- 
tion, pour traiter de S. Ronan, qu'un abrégé de vie emprunté aux le- 
çons d'un office liturgique. Plus heureux dansnos recherches, nous 
avons eu la bonne fortune de retrouver le texte original de la Vie 
même de ce saint Evoque ". L'auteur ne vivait, il est vrai, qu'au 
XP siècle, mais il écrivait sur des documents antérieurs, etil montre 
en toute occasion tant de bonne foi, une si parfaite connaissance 
des choses et des faits qu'il avance, qu'on ne peut s'empêcher de 
lui reconnaître science et autorité. Grâce à cet opuscule, la chrono- 
logie et les lignes principales de la biographie du Saint sont désor- 
mais fixées avec certitude. 

Originaire d'Irlande (Scotia vcl Ilibcrnia), Ronan y naquit dans 

' AdaSS., t. I, jun., p. 80. 

- Vila suncli et venerandi Pontificis Ronani, tel est le titre de cette vie. 
(V. Mss. latins de la Bibl. nutioiude, n. 5275, fol. 52-63.) 



ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN 275 

la seconde moitié du V' siècle \ etfut élevé avec soin dans les lettres 
et dans la piété. Ses parents avaient dû être convertis assez récem- 
ment à la foi chrétienne par S. Patrice. Car on sait qu'avant les pré- 
dications de cet incomparable missionnaire, l'Irlande était plongée 
tout entière dans les ténèbres de l'idolâtrie. 

Ronan eut-il lui-même l'avantage de vivre dans la compagnie et 
sous la direction de S. Patrice? la chose paraît très probable, mais 
l'auteur de la Vie ne le dit pas formellement. Il se contente de nous 
le donner assez manifestement à entendre, en nous apprenant que 
LE FUTUR ERMITE dc la forêt de Nevet avait été promu dans son pays 
natal aux honneurs de l'épiscopat avant la fin du Y^ siècle ^ 

Le jeune Irlandais remplissait tous les devoirs de cette charge avec 
le plus grand zèle et s'était déjà acquis une immense popularité ^ 
lorsqu'à l'exemple de plus d'un autre saint, effrayé des dangers que 
son humilité avait à courir dans une position si élevée, il résolut, 
pour y échapper, de tout quitter, fortune, parents, amis, patrie, et 
vint demander un asile à l'Armorique dans le dessein de mener une 
vie uniquement vouée à la prière, à la retraite, à la solitude ^ C'é- 
tait vers l'année 480 ou 490, selon toute apparence, car les rapports 
du saint avec Grallon, roi de Cornouaille, dont il va être bientôt 
question, doivent appartenir sans conteste aux dernières années du 
Y" siècle ou aux premières du suivant. 

Le Léon fut le premier séjour de notre Irlandais de ce côté de 
l'Océan ". Il s'y construisit un ermitage, autour duquel a été bâtie la 



^ « Ronanus in Hiberniensiura regione oriundus, et in pueritia litterarum stu- 
diis a parentibus deditus, cœlestium fïuenta doctrinarum sitibundo pectore... 
hausit. » [Vita, n. 2.) 

Les nos que nous donnons ne se trouvent pas dans le manuscrit, mais ils seront 
reproduits quand nous publierons cet intéressant document dans nos Ac(a San- 
ctorum Armot'icœ (ouvrage en préparation). 

^ « Ronanus... ad usque solium pontificale Dei gratia sublevatur )> {Vitu. 
n. 1.) 

^ a Boni oporis notitiam in populo sibi commisse Doctor sparsit egregius. . . » 
ilbid., n. 4 et 5.) 

* « Sacrée legis cultor Ronanus Christum sequi desiderabat attentius... Oceano 
transfretato, in minorera delatus est Britanniam. » [IbicL, n. 7.) 

^ « Applicitus oris Leonensibus. » {Ibid., n. 8.) 



276 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

ville de Saint-Renan, près Brest, autrefois siège d'une juridiction 
importante *. 

Bientôt de nouveau, fatigué du grand nombre de visiteurs que 
l'éclat de ses miracles attirait autour de lui, l'homme de Dieu se ré- 
solut à abandonner encore son ermitage et vint, sous la conduite 
d'un ange, chercher une solitude plus profonde au sein d'une 
épaisse forêt connue sous le nom de Silva nemea, qui a donné en 
partie son nom de Nevet au pays ", mais sa réputation de sainteté et 
de miracles l'y accompagna si bien que le roi de la Cornouaille^ 
Grallon, vint l'y visiter en personne, se recommander à ses prières, 
lui demander des conseils ^ 

Quant au peuple fidèle de la Cornouaillc, il n'avait pas moins de 
piété que celui du Léon et de l'Irlande et se montra aussi avide de 
recueillir les paroles de salut qui tombaient des lèvres bénies de 
Ronan, aussi empressé à rechercher l'appui et la médiation de 
l'homme de Dieu dans tous les d'angers de l'âme et du corps *. 

Le Saint s'y vit également en butte à la jalousie et à la haine d'une 
méchante femme, vrai suppôt de l'enfer ^ La chose alla même si 
loin que le serviteur de Jésus-Christ crut devoir céder à l'orage et 
changer une troisième fois d'habitation ^ C'est alors que Ronan vint 
fixer sa demeure dans la Domnonée armoricaine, au village d'Hillion, 
à quelques lieues seulement de notre ville actuelle de Saint-Brieuc \ 
Il ne tarda pas à s'y endormir dans la paix du Seigneur (540?), mais 
son corps ne fut pas enseveli en ce lieu. La volonté divine s'étant 



* En breton Loc-Ronan ar francq « S. Ronan du Marais ». pour le distinguer 
de Loc-Ronan dont nous parlons plus bas. 

^ « Sentions verus Deicola Ronanus... orationi sine intermissione non posse 
operam dare propter hominum multitudinem ad se venientium. . . Angelo secum 
comitante, venit in Cornubiarn ad usque magnam silvam vocatam Nemeam. » 
(Vita, n. 10.) 

^ Le chap. III de la Vie et d'autres passages encore sont consacrés à cet objet. 

* « Cœpit interea plebeium (sic) multitudo sancti viri frequentare oratoriura, et 
desideranti anirao mellifluuin ejus appetere coUoquium. ;> [Vita, n. 18.) 

^ Ibid., n. 20 et suiv. 
« Ibid., n. 21-72. 

" « Beatissimus Ronanus, peragratis Domnonioe partibus, juxta Hilion ad pau- 
.snndum sibi locum eloirit amœnnni. » {Ib>d., n. 72.) 



ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN 277 

manifestée à cet égard par les signes les moins équivoques ', ce 
corps sacré fut rapporté au Cornouaille et déposé avec honneur à un 
mille seulement de l'Oratoire de la forêt de Nevet, que le Saint avait 
construit de ses mains et qu'il avait habité pendant de si longues 
années ^ 

Les restes mortels du serviteur de Jésus-Christ demeurèrent plus 
de trois siècles en ce lieu, constamment entourés de l'éclat des mi- 
racles et de toutes les marques de la vénération publique \ Survin- 
rent les invasions normandes de la seconde moitié du IX" siècle (878). 
Le saint corps fut porté en France à cette date, ainsi que la plupart 
des autres corps saints de la Bretagne \ mais à la différence de beau- 
coup d'entre eux, qui n'ont jamais été rendus à cette province, il lui 
fut restitué quand des jours meilleurs vinrent à luire pour le pays ^. 
Il est vrai que la meilleure part de ce dépôt sacré devint alors l'apa- 
nage de la ville même de Quimper, et forma désormais l'une des prin- 
cipales richesses du Trésor de la cathédrale de Saint-Corentin, vide 
des reliques de son propre Patron ^ ; toutefois l'oratoire et le tom- 
beau de S. Ronan n'en furent pas non plus entièrement privés. C'est 
ce qui nous explique pourquoi ils continuèrent d'être l'objet d'une 
grande vénération pour les populations avoisinantes, et pourquoi la 
puissance du serviteur de Jésus-Christ continua semblablement à 
s'y manifester avec le plus vif éclat. Nous allons le montrer briève- 
ment en retraçant à grands traits l'historique de ce tombeau et des 
manifestations extraordinaires de religion et de piété dont il a été 
dans le passé, dont il est encore aujourd'hui l'occasion et le théâtre. 

Quelques mots d'abord sur l'église élevée pour abriter ce tom- 
beau monumental, et lui servir en quelque sorte de parure exté- 
rieure et de vêtement, 

1 Vita, n. 87-05. 

^ « Steterunt. . . immobiles in valle. . . quœ differt a milliario iino ab oratorio 
quod ipse sibi juxta Xemeam silvam exstruxerat. n {Ibid,, n. 1)5). 
3 IbicL, n. 9(5. 
' Ibid., n. 97. 
^ Ibid , n. 98. 
'Ibid., n. 99, lui, etc. 



278 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

§ n. 

l'oratoire, aujourd'hui église paroissiale de loc-ronan. 

Nous apprenons du biographe de S. Ronan que l'oratoire élevé 
par lui-même dans la forêt de Nevet probablement en simple bran- 
chage, selon la coutume des ermites de ce temps, ne fut point ren- 
versé par l'invasion normande ', et qu'il se trouvait encore debout 
quand la paix fut rendue à la province. 

Cependant, comme il tombait de vétusté, la piété publique s'em- 
ploya peu après à le réédificr sur des proportions plus amples et 
avec plus de magnificence ^ : en quoi, les miracles du Saint venant 
en aide, on réussit si bien qu'au commencement du XI" siècle, ce 
second oratoire, qu'on avait dû construire autour même du tombeau 
vénéré, portait déjà le nom d'église, jouissait du droit d'asile, et 
possédait une étendue de terres assez considérable ^ 

Les choses en étaient là lorsque le pieux et vaillant comte de 
Cornouaille, Alain Cagnart, après avoir imploré avec ferveur la 
médiation de S. Ronan, dans une guerre qu'il avait à soutenir, 
ayant remporté une victoire décisive tout près du saint tombeau, 
eut la piété d'attribuer le succès de ses armes à l'intervention du 
puissant thaumaturge, et ne crut pouvoir mieux lui témoigner sa 
reconnaissance qu'en enrichissant son sanctuaire de nouvelles pos- 
sessions et de nouveaux privilèges ■ (1030). Il l'unit en même temps 
à la célèbre abbaye de Sainte-Croix de Quimperlé, qu'il venait tout 
récemment de fonder. 

Deux siècles plus tard, le duc Pierre Mauclerc élevait l'oratoire 
de S. Ronan à la dignité d'église priomle \ Une bourgade s'était 
également formée autour du sanctuaire, et ne tarda pas à acquérir 

1 Vila, n. 100. 

2 4 Factum est postquam oratorium. S, Ronani manibus constructum, vergi 
cœpit in senium, visum est populo. . . quatenus spatium ipsius amplificarent, et 
in quantum possent, restaurando decorarent. » [Ibkl., n. 100.) 

3 Preuv. de Bret., t. ], col. 368. 
^ Ibid. 

* Archiv. de Loc-Ronmi, Rcg. B, fui. 20. 



ET LE PÈLERINAGE DE S. TIONAN 279 

une telle importance que les Ducs de Bretagne, successeurs de 
Pierre Mauclerc, la comblèrent de faveurs et l'honorèrent du titre 
do ville ^ 

Cependant Téglise, qui avait succédé à l'oratoire primitif de 
S. Ronan, tombait elle-même en ruines vers le milieu du XV^ siècle, 
Elle dut être reconstruite à cette époque, et les deux arcades en plein 
cintre, qu'on aperçoit au bas des collatéraux, paraissent les seuls 
débris qui en aient été conservés. La nouvelle église, qu'on éleva 
sur ses ruines, est celle qui subsiste actuellement. Cet édifice, grâce 
à ses proportions étendues, grâce à ses trois nefs séparées par des 
colonnettes cylindriques, grâce à sa grosse tour dont la plate-forme 
est surmontée d'une balustrade quadrilobée, — pour no rien dire 
encore de sa curieuse chaire, et de son porche occidental à portes 
géminées, — a quelquefois attiré l'attention des archéologues, et a 
mérité de prendre rang parmi les Monuments historiques de la 
France. '^Malheureusement, les anciennes archives du Prieuré (con- 
servées par fragments à la cure) ne nous apprennent absolument 
rien sur les circonstances de cette construction, qu'on peut appeler 
grandiose, si on la compare aux édifices religieux des bourgades 
environnantes. Mais tous les caractères architectoniques de ce mo- 
nument accusent nettement la fin du XV" siècle. Il y a plus : la pré- 
sence de diverses armoiries et de divers écussons parfois répétés ne 
laissent planer aucun doute sur le nom et la qualité de ceux qui ont 
dû y contribuer pour une part principale. 

On conclut de là que les Ducs de Bretagne, en particulier Fran- 
çois II et sa seconde épouse Marguerite de Foix ^ se distinguèrent 
entre tous par leurs libéralités. 

Après eux, nul ne peut avoir plus de droits au titre de bienfaiteurs 
de Loc-Ronan que les sires de Nevet, qui tiraient leur nom de la 
forêt même [Sylva Nemea on Nevea) où le solitaire irlandais avait 
fixé sa demeure ; leur enfeu occupait le collatéral méridional de 
l'église. Or un tel honneur, on le sait assez, n'a jamais été accordé 
qu'à la suite et en retour de bienfaits d'un caractère exceptionnel et 
longtemps continués. 

' Archiv. de Loc-Roncui, Reg. A. 

^ Celle-ci fit don, en outre, d'un grand calice doré que l'on conserve encore à 
la sacristie. 



280 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

Ceci constaté, venons maintenant au tombeau même de S. Ronan. 
Ici nous emprunterons nos renseignements partie aux descrip- 
tions, qui en ont déjà été faites, partie à ce que nous avons vu de 
nos propres yeux, lors de notre pèlerinage à S. Ronan en mai 1876, 
ou encore à ce que nous avons recueilli alors de la bouche de 
M. l'abbé Le Roux, curé de la paroisse. 

§3. 

LE TOMBEAU MONUMENTAL DE S. RONAN. 

S. Ronan, mourant dans la première moitié du YP siècle, dut 
être enseveli dans un de ces cercueils en pierre, et Drdinairement 
monolithes, forme parallélogramme, qui sont connus dans la science 
sous le nom de tombeaux mérovingiens. LaRretagne en possédait 
un bon nombre autrefois, mais aujourd'hui ils ont été presque tous 
détruits, ou du moins il n'en reste plus çî et là que des débris assez 
informes. Le mieux conservé, parmi ceux qui nous sont connus, 
c'est celui de S. Gonéry à Plougrescant, près de Tréguier '. 

Quant au tombeau primitif de S. Ronan, il n'est point arrivé jus- 
qu'à nous, à moins, ce qui n'est pas impossible, qu'il ne soit caché 
et en quelque sorte enfoui sous le tombeau actuel. Celui-ci fut érigé 
de 1320 à 1530, par les soins et la munificence de Madame Renée 
DE France, plus tard duchesse d'Esté et de Ferrare. Cette princesse 
était fille puînée d'Anne de Rretagne et du roi Louis XIL 
Sa mère, celle que les Rretons n'appelaient que leur Ronne Du- 
chesse, avait fait en personne le pèlerinage de Loc-Ronan, au mo- 
ment 011 elle était enceinte, dans le but d'obtenir d'heureuses 
couches. Aussi se plut-elle à regarder la naissance de cette enfant 
comme un présent du Ciel, comme un fruit des mérites du glorieux 
confesseur de Jésus-Christ '. C'était donc véritablement une dette 
de gratitude que la princesse Renée acquittait en faisant élever ce 
superbe monument à la gloire du saint confesseur. 

* On prétend que celui de S. Jaoua, à Plouvien près Brest, existe encore, mais 
enfoui sous terre, et caché par le tombeau actuel (XlVe siècle) qui est lui-même 
un vrai monument. 

- Archiv. de Loc-Ronan, Liasse n" i. Procès-verbal de I68l>. 



ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN 281 

Voici la description qu'en donne M. de Fréminville dans ses Anti- 
quités du Finistère. Elle est suffisamment exacte et étendue pour 
que nous nous contentions de la reproduire après MM. de Kerdanet 
et de Courcy •, en ajoutant cependant çà et là quelques petits traits 
pour la compléter ou la rectifier : 

Le tombeau de S. Ronan est en pierre de Kersanton. Il consiste 
en une longue et large table massive, sur laquelle repose la statue 
couchée de celui auquel ce monument est consacré. Le Saint est 
représenté en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse dans 
la main gauche. Il foule sous ses pieds un animal monstrueux, em- 
blème du paganisme, que Ronan contribua peut-être à extirper de 
ces contrées, et mieux encore symbole des vices de la chair et de 
l'esprit, que l'homme de Dieu s'appliqua avec tant de succès à dé- 
raciner du cœur des populations qui avoisinaient son ermitage. 

La tète de la statue a pour support un oreiller accosté lui-même 
de deux petites figures d'anges drapés dans de longues robes. 

La table du tombeau est élevée de quatre ou cinq pieds au-dessus 
de terre, ce qui permet aux fidèles de passer sous le joug sans trop 
de difficulté, pratique pieuse qui est fort en honneur ici comme dans 
tous les pays de foi. 

Cette même table est supportée par six pilastrec, auxquels sont 
adossées autant de figures d'anges, dont les uns tiennent un livre, 
les autres des écussons. 

Les armes de France en alliance avec celles de Bretagne se font 
naturellement remarquer à la partie principale du monument, sous 
la tête même du Saint. 

Le tombeau n'a pas d'épilaphe, et aucun grillage n'empêche les 
pèlerins d'en approcher à l'aise. 

Le monument occupe au bas du collatéral méridional de l'église 
le centre d'une chapelle séparée, avec autel élégant, sculptures de 
mérite, clocher svelte et gracieux. Cette chapelle fut construite 
tout exprès pour renfermer le saint tombeau et lui concilier plus 
de respect et de vénération. 

Tel est dans son ensemble le tombeau monumental de S. Ronan. 

» Kerdanet, Vies des Saints de la Bretagne, p. 289. Pol de Courcy, Itinéraire 
de Nantes à Brest. 



282 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

On voit que la piété et la munificence n'ont rien négligé pour l'en- 
tourer aux yeux des peuples, d'éclat et de pompe, de grandeur et 
de majesté. Mais aussij il faut avouer que le glorieux thaumaturge 
méritait souverainement ces marques d'honneur soit en raison des 
actes héroïques de vertu par lesquels il avait sanctifié le pays, 
soit en considération des manifestations extraordinaires de piété et 
de religion, dont sa tombe était le théâtre annuellement et plus 
souvent encore. C'est sous ce dernier aspect, qu'il nous reste à envi- 
sager le tombeau de Loc-Ronan : en d'autres termes, nous allons 
exposer en peu de mots ce qu'a été dans le passé, et ce qu'est encore 
actuellement le pèlerinage de S. Rouan. 

§ IV. 

LE PÈLERINAGE DE S. RONAN. 

L'Oratoire, ou Penity de S. Ronan, c'est-à-dire, le lieu où cet 
homme de Dieu avait accompli ses jours de pénitence et d'expiation 
avant d'être admis à jouir de la vue de son Créateur, avait eu le 
privilège, du vivant même du Saint, d'attirer les foules de toute 
part \ L'auteur de sa vie nous en est un sur garant. Il n'en fut pas 
autrement, au témoignage du même écrivain, dans les années 
qui suivirent la mort du serviteur de Dieu S ou plutôt cet empres- 
sement des fidèles avenir prier dans ce lieu de sanctification ne fit 
avec le temps, grâce aux miracles qui s'y opéraient, que prendre 
de l'accroissement, s'étendre plus au loin, devenir plus général. Et 
de fait, nous voyons par les actes de l'enquête de la canonisation de 
S. Yves, que dans les XII^ et XIIP siècles, le pèlerinage de Loc- 
Ronan avait pris rang parmi les principaux de la Rretagne. Ce grand 
Saint et plusieurs de ses amis à son exemple se firent un devoir de 
l'accomplir en personne ^ 

Plus tard, on compta des ducs de Rretagne, et beaucoup d'autres 
personnages de distinction parmi les pèlerins qui venaient visiter le 



' Vila, n. 18, etc. 

- Ibid , n. 100 et ^uiv. 

■' Ada SS., 19 inai, de S. Yvone, p. 550 et 553. 



ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN 283 

saint tombeau '. Ce qui prouve encore l'importance de ce pèlerinage, 
c'est que Loc-Ronan possédait des orgues dès le XYP siècle ^ 11 a 
été constaté en outre en 1689 que la procession annuelle et générale 
du second dimanche do Juillet réunissait au moins huit ou dix mille 
personnes, et qu'elle était de temps à autre l'occasion de nouveaux 
miracles, ce qui ne contribuait pas peu à entretenir la ferveur de la 
dévotion \ Survint la tourmente révolutionnaire des années 1789- 
1793. Elle ne paraît avoir porté aucun préjudice trop grave au 
sanctuaire de Loc-Ronan. 

L'église et le tombeau ne furent ni profanés, ni souillés, les vases 
sacrés même furent respectés, si nos renseignements sont exacts. Il 
y eut seulement suspension momentanée des manifestations popu- 
laires de foi et de piété, dont cette petite ville était le théâtre depuis 
plus de douze siècles déjà. Mais la tempête était à peine calmée que 
les fidèles se pressaient de nouveau en foule autour du saint tom- 
beau, plus désireux que jamais de recourir à la médiation du pro- 
tecteur de la contrée pour appeler sur le pays les bénédictions du 
Ciel, et obtenir l'éloignement des maux de tout genre, dont on avait 
si cruellement souffert. C'est ainsi qu'est arrivée intacte à travers 
quatorze siècles et jusqu'à notre génération si indifférente cependant 
pour les choses du passé, cette réputation de sainloté et de puis- 
sance miraculeuse qu'avait méritée au commencement du VP siècle 
un pauvre ermite de la forêt de Nevet. Aujourd'hui encore le nom 
de Ronan_, quelquefois altéré et changé en celui do Renan ou 
même René est encore connu dans tout le diocèse de Quimper et au- 
delà : il y est entouré d'un éclat et d'une réputation que les renom- 
mées d'origine humaine n'égaleront jamais. Sa fête liturgique 
tombe le 1" juin, mais la fête populaire ou pardon^ se célèbre le 
second dimanche de juillet, et attire chaque année des foules im- 
menses, tant le jour même de la fête, que pendant les huit jours 
suivants. C'est surtout chaque septième année que ce pardon revêt 
un éclat et une pompe qui n'a rien de comparable peut-être dans 

^ Archives de Loc-Ronan, Liasse n« 4. Procès-verbal de 1689. 

* On le conclut de ce qu'en 1672 une somme de 30U fr. était allouée pour la 
réparation de ces mêmes orgues. (V. Le Men, Monographie de la cathédrale de 
Quimper, p. 327, 

■* Archiv. de Loc-Ronan, document cité. 



284 LE TOMBEAU MONUMENTAL 

toute la France, au moins comme usage constant, ininterrompu, sé- 
culaire. 

La Grande Troménie ' — c'est le nom qu'on lui donne — con- 
siste, en effet, dans une immense procession, composée de quinze ou 
vingt mille personnes, devant toucher successivement au territoire 
de cinq paroisses, et faire douze stations à différentes chapelles de 
piété, avec sermon, chants d'hymnes, de cantiques, d'évangiles, etc. 
à chacune de ces stations. Le parcours de la procession, parfaite- 
ment déterminé par la tradition immémoriale, est de tout point in- 
variable. C'est celui que S. Ronan s'était condamné à faire pieds 
nus chaque septième jour avant de prendre aucune nourriture. 
Aussi la procession en question n'est-elle arrêtée ni par haie, ni par 
barrière, ni par prairie couverte de foin, ni par champ ensemencé. 
Rien ne saurait empêcher les fidèles dans la circonstance d'accom- 
plir le parcours traditionnel : toute défense de l'autorité supérieure, 
toute prohibition à cet égard, de quelque part qu'elle vînt, serait 
regardée comme non avenue. On craindrait, en s'y conformant, 
d'encourir la disgrâce du Saint et de mériter sa colère. Les 20,000 
personnes, qui accompagnent cette magnifique procession, la font 
d'ailleurs avec le plus grand esprit de foi et de piété : de mémoire 
d'homme on n'a jamais eu à regretter ni désordre, ni même un ac- 
cident fâcheux ; double fait humainement inexplicable, surtout dans 
un tel pays, mais Dieu protège l'honneur de ses saints, il veille au 
maintien de leur gloire. 

La Petite Troménie ou procession annuelle n'a pas la même so- 
lennité ; elle a pour but de renouveler le parcours que le Saint ac- 
complissait lui-même chaque matin à jeun et ne dépasse pas les 
limites de la paroisse. 

Le Cérémonial latin de la Grande Troménie, qui remontait au 
moins au XV^ siècle se conservait à Loc-Ronan jusqu'à ces dernières 
années ^ 

Aujourd'hui il a disparu, peut-être a-t-il été dérobé par quelque 
pèlerin indiscret? 

* Tro-Menez a tour de la montagne »; d'autres disent Tro-Minich « tour de 
l'asile ». 

" M. Pol de Courcy nous a déclaré orc pyopriu (]u'U l'avait vu et consulté vers 
1860. 



ET LE PÈLERINAGE DE S. RONAN 285 

Tels sont les renseignements à la fois descriptifs et historiques 
sur la vie, le tombeau et le pèlerinage de S. Ronan que nous avons 
crus de nature à intéresser les lecteurs de la Revue de l'Art chré- 
tien. 

Si le nom même de cet anachorète n'était pas jusqu'ici arrivé à 
la connaissance de quelques uns, au moins tous seront-ils heureux 
d'avoir constaté une fois de plus combien le souvenir des vertus 
des saints, des bienfaits de tout genre, qu'ils ont répandus autour 
d'eux de leur vivant est resté profondément gravé dans la mémoire 
des peuples ; tous se plairont à admirer une nouvelle fois comment 
la gloire de ces amis de Dieu, qui n'ont eu le plus souvent en par- 
tage pendant leur vie mortelle que les outrages et les humiliations, 
n'en est pas moins restée la seule gloire un peu durable, la seule 
contre laquelle les révolutions politiques ou militaires et les tem- 
pêtes même suscitées par l'enfer soient impuissantes ou ne puissent 
prévaloir que d'une manière temporaire. 

Dom François Plaine, 
Bénédictin de l'Abbaye de Ligugé. 



LES 

MONUMENTS HISTORIQUES 

DE L'ALGÉRIE 



X) E XJ X I È 3d: E ÉTUDE » 



LE ROUTIER ARCHÉOLOGIQUE DE L'ALGERIE 



DERNIER ARTICLE 



PROVINCE D'ALGER 



Monuments romaiiis. 

ALGER, Djczaïr-heni-Mezr anna des Arabes qu'on a longtemps 
cru sur l'emplacement de lomnium à l'E., ou de Cœsareak l'O.^est 
Vlcosium des Romains. 



ORDO 
ICOSITANORVM 



dit l'inscription encastrée dans un pilier à l'angle des rues Bab- 
Azzoun et du Kaftan. Icosium, dit Solin,fut bâtie par vingt hommes, 
compagnons d'IIercule-le-Lybien, d'où eikos, vingt, dont on fit 

* Voir II« série, t. XXI, 1877, Avril-Juin, p. 324. 

* Voir le numéro de Juillet-Septembre 1879, p. 5. 



LES MONUMENTS HISTORIQUES DE l'aLGÉBIE 287 

Icosion, puis Icosium '. Pline, un des rares écrivains qui parlent de 
cette ville, nous apprend quelle avait reçu de l'empereur Yespasien 
le droit latin, lequel était un peu plus favorable que le droit italique 
et un peu moins que le droit romain ^. 

El Bekri disait d'El-Djezaïr, 460 de THég. (1067 de J.-C.) : « Cette 
ville, également belle et ancienne, renferme de magnifiques monu- 
ments d'antiquité et des portiques d'une construction parfaite 

Le parvis du théâtre est pavé de petites pierres de diverses couleurs 
qui ressemblent à de l'émail et qui représentent toute sorte de 
figures d'animaux. Ce travail, exécuté avec un soin et une habileté ex- 
traordinaires, a résisté aux efforts du temps, et n'a, depuis une si 
longue suite de siècles, éprouvé aucune dégradation.... ^ » 

Les ruines d'Icosium, dont parle El-Bekri, retrouvées plus tard 
lors des fouilles faites pour la fondation de l'Alger français, dispa- 
rurent dans le développement successif de la ville arabe, puis de 
la ville turque. L'emplacement de ces ruines indique clairement la 
position d'Icosium, qui s'appuyait à la montée abrupte commençant 
derrière les rues actuelles de Bab-Azzoun et de Bab-el-Oued, et sur 
laquelle les Arabes et plus tard les Turcs bâtirent leur ville couron- 
née par la Kasba. Les ruines trouvées rue de la Marine, lors de son 
nivellement, indiquent également que cette rue avait la même desti- 
nation, en conduisant au port. Mais la ville d'Icosium a-t-elle eu 
un port? En tout cas, les navires des Romains n'avaient qu'un faible 
tirant d'eau, et, l'habitude oi^i ils étaient de les haler à terre, faisait 
qu'ils se montraient peu difficiles sur le choix de leurs ports et de 
leurs points de mouillage *. Le cimetière d'Icosium, comme plus 
tard encore celui des Arabes et des Turcs, était situé à Bab-el-Oued, 
sur l'emplacement du jardin Marengo, où l'on a retrouvé un colum- 
barium et des pierres tombales, et sur l'esplanade du parc d'artillerie, 
entre le jardin et la mer. 

Lorsqu'on a converti la jolie mosquée des Ketchaoua en église 

» C. Ivlii Solini... m-4«. Basle, 1538. 

^ Icosium, par A. Berbrugger, in-4". Alger, 1844. 

3 Notices et extraits, Géographie d'El-Bekri, traduits par A. Jaubert, in-4o, 
t. XII. 

* Fondation de la Régence d'Alger, par MM. Sander Rang et F. Denis, 2 vol. 
in-8°. Paris, J. Auge, 1837. 



288 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

cathédrale, les fouilles que l'on fit ensuite pour l'agrandir, ame- 
nèrent la découverte de la belle mosaïque dont parle El-Bekri ; nous 
la vîmes alors, et nous ajouterons, pour compléter la description 
du géographe arabe^ qu'indépendamment des figures d'animaux, 
cette mosaïque représentait encore des masques de théâtre. L'église, 
mosquée autrefois, s'élève donc sur l'emplacement du théâtre ro- 
main. Quant à la mosaïque, faute de temps et d'argent^ on dut se 
contenter de la laisser sur place. Quelque cataclysme viendra peut- 
être plus tard la remettre à jour '. 

C'est au Musée que sont déposées les antiquités dicosium : frag- 
ments de mosaïques, moulins, sella balneans^larm^es, lacrymatoires, 
ustensiles en bronze et en terre, amphores, pots, plats et briques, 
tronçons de colonnes et de frises, inscriptions et médailles. Les sta- 
tues viennent de Cherchel ; le tombeau à bas-relief, de Dellîs. 
M. A. Berbrugger a publié un catalogue de ce Musée ^. 

Environs d'Alger. — Les ruines de RUSGUNLV, que les Arabes ap- 
pellent Médina Takious, à 27 kil. E. d'Alger^ occupent un vaste es- 
pace, de forme circulaire, mais un peu allongé ; limitées à l'O. par 
la côte qui est légèrement escarpée. Quelques édifices composés de 
demi-voûtes, et de tronçons de colonnes épars, semblent indiquer 
les restes d'anciens bains; des fragments de mosaïque, des pierres 
frustes, des inscriptions, des médailles y ont été recueillis à diffé- 
rentes époques. D'après les anciens itinéraires, Rusgunia dut être 
considérable. Les épigraphes, assez rares, trouvées sur place, ont 
confirmé l'identité des ruines actuelles avec Rusgunia, colonie d'Au- 
guste, selon Pline. Sur une pierre, transportée à Alger, ont lit : 

L. TADDIO 

DEC. AED. nVIR. IIVIR 
Q. Q. RVSG.... 

Ruines romaines à Ras-Knater, le cap aux Arcades, principale- 
ment celles d'un aqueduc, à 16 kil. E. d'Alger. — Plus loin, à Sidi- 



' Icosium, par A. Berbrugger. V. le dessin de cette mosaïque reproduit par 
M. Baquet, architecte-inspecteur, 

2 Livret de la Bibliothèque et du Musée d'Alger, par A. Berbrugger. 1 vol. 
in-12. Alger, Bastide, 1807. 



DE l'algérik 289 

FeiTuch, 24 kil. auN.-O. du fort qui a remplacé la koubba et la 
vigie du marabout, ruines de I'église de Saint-Janvier, dont il ne 
reste qu'une mosaïque, le baptistère et l'abside. Cette église était- 
elle celle de Casœ Pavoises, dont parle Morcelli dans son Afrique 
chrétienne ? 

Nous signalerons, pour mémoire, les rares débris trouvés au S.-O. 
à Douera et à Sainte- Amélie, 23 et 28 kil. ; les Romains possédaient- 
ils en ces endroits des villas ou des postes fortifiés? l'hypothèse est 
admissible. 

D'Alger à Dellls. Direction E.-N. — Bordj-Menaïel, 75 kil,, à l'en- 
trée de la Kabilie, aujourd'hui village français; les Turcs y avaient 
une petite forteresse sur les ruines d'un oppidum romain, Vasaî^a? 
106 kil. DELLIS ou Tedellis, Rousoukkour des Carthaginois ; les Ro- 
mains y fondèrent plus tard l'établissement de Rusuccurus, qui 
devint une puissante cité sous Claude, l'an 30 de J.-C. Les anciens 
remparts, visibles surtout à l'O., des mosaïques, un magnifique 
sarcophage chrétien, déposé aujourd'hui au Musée d'Alger, des mé- 
dailles et des amphores trouvées dans les fondations de l'hôpital et 
de la mosquée, tels sont les vestiges de Rusuccurus, détruite par 
un tremblement de terre. Au-dessus de la ville, à 210 met. d'alti- 
tude, près de la Koubba de Sidi-Soussan, sont les grands bassins 
creusés par les Romains, pour suppléer à la pauvreté des sources 
qui alimentaient Rusuccurus. — On visitera à 2b kil, N.-E.les ruines 
de Tagzirt, et à 4 kil. au-delà celles de Taksebt. 

D'Alger à Fort-National (Napoléon). Direction E. — Au-delà du 
Bordj-Sebaou, au village de Taonrga, la Fourmilière, on trouve 
quelques ruines romaines. A Tizi-Ouzou, 100 kil. le bordj turc est 
bâti sur des ruines romaines. — Fort-National occupe, à 123 kil. 
d'Alger, le centre de la Kabilie. — A 10 kil. E.-N.E., DJEMA- 
SAHARIDJ, la Mosquée du bassin, Bida Colonia; l'emplacement du 
village kabile, appartenant aux Beni-Fraoussen, est jonché de débris 
antiques ; les habitations d'assez bon aspect sont bâties, en grande 
partie, avec des pierres de Bida Colonia, — A 18 kil. S.-E. KOUKO, 
village des Beni-ltourar, Turaphilwn des Romains, dit M. Mac- 
Carthy. Quelques pierres de taille et une citerne en briques sont les 
seuls restes du poste qui devait protéger la route de Rusuccums, 
Dellis, à Saldœ, Bougie. 

Ile série, tomi; XI. 19 



290 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

D^ Alger à Drà-el-Mizan . Direction E.-S., 96 kil. d'Alger. Au-delà 
de Drâ-el-Mizan, BORDJ-B'ORNI, bâti par les Turcs, près de l'ancien 
POSTE à-'Isatha, élevé par les Romains, pour fermer l'accès de la plaine 
aux Quinquigentiens. 

D'Algei' au Fondouk, S.-E., 32 kil., près de ce village, ruines d'un 
ancien camp romain. 

Comme on peut le voir, les Romains et les Turcs avaient compris 
la nécessité d'élever des forts pour surveiller et comprimer les agis- 
sements des Quinquigentiens et des Kabiles. 

D'Alger à Aumaie, S. -S.-E. — Tablât à 57 kil., l'ancienne Ta- 
blata, chef-lieu d'une marche militaire sous les Romains. 

A gauche de la route, 85 kil., Aïowi-Bessem ; ruines romaines 
du FORT hexagonal de Castelhim Auziense. 

AUMALE,à lOo \ù\.(\'A\ger,VAuzia desRomains^, le Soia^-Kozlan, 
rempart des Gazelles, des Arabes. Auzia, ville municipale fondée 
sous Auguste, avait 700 met. de longueur sur une largeur moyenne 
de 350 met., et sa population urbaine, suivant Tacite, pouvait être 
de 3,000 habitants. Auzia rappelle les luttes de Tacfarinas contre 
Camille et Dolabella, de l'an 17 à l'an 25 de J.-C.,et de Firmus contre 
Romanus vers l'an 365 de J.-C. 

Les débris des palais, des temples et des maisons d' Auzia, ne con- 
sistent que dans quelques fûts de colonnes, des tombeaux, une statue 
en bronze doré, des briques, des tuiles, des bijoux et des médailles 
moyen-bronze de Gordien, L'épigraphie est beaucoup plus riche. 
Parmi les inscriptions votives, une partie de la suivante donne le 
nom de Gargilius, décurion d' Auzia et de Rusgunia : 

Q. GARGILIO.... 

.... DVARVM COLL AUZIEN 

SIS ET RVSCxVNIENSIS.... 

Les inscriptions tumulaires constatent, au point de vue sanitaire, 
la longévité des habitants d'Auzia. 

Les environs d Aïonalc sont fort curieux à visiter. A 1 1 kil. S.-E. 
d'Aumale, la R'ORFA, chambre, de Oulad-Selama ; cet ancien éta- 
blissement militaire avec burgus ou tour au centre, est placé au 
point culminant d'une colline qui domine les steppes, connus sous 
le nom de Petit Désert. Les environs de la R'orfa sont semés de 



DE L'ALGÉRIE 291 

pierres de taille et d'autres matériaux appartenant à un centre de 
population qui s'était formé sous la protection de la forteresse. 

SOUR-DJOUAB, 26 kil. 0. d'Aumale, sur le chemin arabe, ancienne 
voie romaine d'Auzia à Rubrse (Hadjar-er-Roum), dans la province 
d'Oran. On arrive à Sour-Djouab en laissant Ksar-bent-es-Soltan, 
petit monument romain en ruines, et la RORFA des Ouled-Meriem, 
bâtie en pierres de taille et s'élevant à 3 mètres au-dessus du sol. 
Sour-Djouab, le Rapidi d'Antonin, couvre de ruines une colline qui 
s'allonge d'E. en 0. L'encelme de Rapidi est encore visible; une 
grande muraille dans l'intérieur appartenait à la citadelle ; un con- 
duit amenait dans cette ville l'eau de l'Aïn-Adjena, belle source à 
2 kil. de là. On a trouvé un buste de Jupiter, dont la tête seule me- 
sure 0,55 c. Les inscriptions tumulaires sont fort nombreuses ; en 
voici une forte intéressante : 

DIS MAN. 
L. LICINIVS LICINI FI. 
EQ. ALAE THRACVM. . . . 

Ce Licinius appartenait donc à la cavalerie des Thraces auxi- 
liaires qui venaient tenir garnison en Afrique avec les Bretons, 
les Sardes, les Parthes, pendant que les Maures étaient établis 
dans la Belgique, la Pannonie,la Bretagne, la Thébaïde, etc. Rapidi 
avait aussi ses centenaires : 

SATVRA VIXIT A. 

c. A. p. M. {aut plus minus) '. 

D'Alger à Djelfa. Direction S. — MEDÉA, par Blida, 90 kil. d'Al- 
ger, pour laquelle on a proposé le nom de Mediae ou Ad Médias, et 
celui de Midiee Co/o?«2<:ë, d'après le texte d'une inscription apocryphe, 
a été bâtie sur l'emplacement d'un établissement romain et aux dé- 
pens des matériaux de cet établissement; c'est un fait dont il est 
facile de se convaincre en examinant les maisons. La partie infé- 
rieure de I'aqueduc offre aussi des traces de travail antique, et, en 
le réparant, depuis la conquête, on a trouvé des médailles romaines 
dans les assises inférieures. Mais ce qui est incontestablement 

' Sour-Djouab, par A. Berbrugger, Revue Africaine, vol. 185. 



292 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

romain, c'est le rempart à l'angle N.-E. de la ville et les substructions 
trouvées dans les fouilles nécessitées pour la constructioa de l'hô- 
pital. 

Mouzaïa-les-Mines, à 10 kil. N.-E. de Medéa, est le Velisci des 
Romains. 

Reprenant la route de Djelfa, on rencontre à 32 kil. de Medéa, le 
village de BEROUAGUIA, près duquel sont les ruines importantes 
de Tanaramusa Castra, qui jalonnait la route de Kalama de mauri- 
tanie, Nedroma, à Rusuccurus, Dellîs. Les points connus de cette 
route ou du moins ceux que l'on peut proposer sans trop de pré- 
somption, sont de Tanaramusa à Kalama : 

Oppidum Novum, Duperré, 

Castelliim Tmgitii, Orléans ville, 

Albulœ, Sidi Ali-ben-Ioub, 

Rubrœ (?) 

Pomaria, Tlemcen. 

Syr, Lella-Mar'nia, 
et de Tanaramusa à Rusuccurus : 

Rapidi, Sour-Djouab, 

Auzia,K\nRdXe, 

Castellum Auziense, Aïoun-Bessem, 

Tahlata, Tablât, 

Vasara ? Bordj-Menaïel. 
Au-delà de Boukbrari, 67 kil. de Medéa, en-dehors de la route, 
au S.-E., SANEG présente les ruines du municipe à'Usinaza .•l'ins- 
cription encastrée dans un mur de l'hôtel du commandant supérieur 
de Bor'ar, nous apprend que ce municipe a été constitué par les em- 
pereurs Septime-Sevère, Marc-Aurèle et Julia, femme de Septime- 
Sevère : 



M. VS1NAZENSE3I. 



La forme de I'enceinte d'Usinaza est celle d'un rectangle irrégu- 
lier de 300 met. de longueur sur 200 de largeur ; elle était formée 
d'un mur do 2 met. d'épaisseur. On y a trouvé taillées en grand 
nombre, des colonnes, des auges, des rainures de porte, des mou- 
lins à bras et des fragments de poterie. 

A DJELFA, 240 kil. de Medéa, 330 kil. d'Alger, M. le docteur 



DE L'ALGÉRIE 293 

Reboul a signalé, un des premiers, des ruines romaines rares et peu 
importantes, mais pleines d'intérêt parce qu'elles indiquent d'une 
manière certaine le point où la puissance romaine s'est arrêtée, dans 
cette partie sud de la Mauritanie Césarienne. 

D'Alger à Ork'ansville par le chemin de ferd'Oran; direction 
0. S. — Blida. ol kil., ne remonte pas aux époques de la domi- 
nation romaine ; rien ne le fait supposer, et Shaw lui donne à tort 
le nom de Bida Colonia. 

C'est à la station de Bou-Medfa, 90 kil., que Ion prend le 
chemin d'IIAMMAM-RIIl'A, les Aquae calidx des Romains, situé à 
3 kil. N, Sur le plateau S.-E. d'une colline, haute de 600 m. au- 
dessus du niveau de la mer, s'élevait une ville à laquelle des eaux 
chaudes sourdant près de là, avaient donné leur nom. Des restes 
de murailles^ d'énormes blocs de pierres taillées, des débris de 
colonnes, les ruines d'un temple et de thermes, des pierres tumu- 
laires, des inscriptions, attestent encore aujourd'hui la prospérité 
et la puissance de cette ville dont la fondation paraît remonter à 
32 ans après J.-C, sous le règne de Tibère. 

AFFREYILLE, 120 kil., où l'on a découvert des sculptures, des 
inscriptions et des médailles, a été fondée sur l'emplacement de 
Ziiccabar ou Colonia Augiista. 

A 8 kil. N. d'Affreville et du chemin de fer, les ruines romaines 
disséminées sur tous les points de MILIANA, constatent jusqu'à 
présent l'identité de la ville arabe avec la Malliana ancienne. 

D'Affreville à Teniet-el-Hdd au S., 62 kil. de Teniet-el-Hàd remon- 
tant vers l'E., on visitera à Taza les ruines d'un poste romain, et, 
plus loin dans la plaine de Derrague, chez les Oaled-Hellal, un autre 
poste qui fermait la voie reliant Sufasar, Amoura, (au Sud de 
Djelfa) à la frontière du Sahara. 

On reprend le chemin de fer à Affreville pour arriver un peu plus 
loin que Lavarande, 12i kil., près du pont dUmar pacha, à gauche 
duquel est l'emplacement de Tigava Castra. 

Nous sommes dans la plaine du Chelif, au pied de VOuarensenis, 

où le chemin de fer côtoie tantôt le fleuve, tantôt la voie de terre, 

près desquels les Romains, qui comprenaient leur importance 

stratégique, avaient élevé des villes et de nombreux postes. 

A une faible distance de Duperré, 145 kil., sur une colline connue 



294 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

SOUS le nom d'EL-KADRx\, la verte, sont dispersées les ruines 
à! Oppidum Novum qui occupent une grande étendue. On voit les 
débris de I'aqueduc qui amenait à la colonie romaine les eaux 
d'Aïn-el-Kadra ; un reste de pont sur le Clielif, des débris de quais 
et de GRADINS en pierre de taille qui retiennent les terres de la colline 
par étages successifs, un cimetière à l'E. où les tombes ont la forme 
de coffres en pierre, une vaste citerne qui recevait les eaux du 
djebel-Doui, au N. E., attirent l'attention. Une inscription déter- 
minant d'une manière précise, le nom d'Oppidum-Novum a été 
retrouvée sur l'emplacement même des ruines. 

G. VLPIO 

AERE 

CONLATO 
OPPIDO N°. 

Fondée par Tempereur Claude, Oppidum Novum fut peuplée avec 
des vétérans '. 

A l'endroit dit Zedin, près de YOued-Rouma, 160 kil. d'Alger, 
ruines d'une ville romaine dont le nom n'a pas encore été retrouvé. 

Des Attaf, 172 kil., on peut aller visiter les ruines du djehel- 
Tmoidga, à gauche, et celles de Voiied-Taria à droite ; ces dernières 
sont celles de Tigauda Municipiiim. 

ORLÉANSYILLE, fondée à Ei-Esîiam, les idoles, sur l'emplace- 
ment de CastcUwn Tingitii couvrant de ses ruines un emplacement 
de 600 met. sur 300 mot. sur la rive gauche du Chelif. La décou- 
verte la plus importante faite à Orléansville est celle de la BASI- 
LIQUE de saint Reparatus, dont le plancher forme une mosaïque 
de 23 met. sur 15. Celte mosaïque rouge, blanc et noir, grossière- 
ment exécutée, est ornée de plusieurs inscriptions dont deux 
forment des espèces d'abracadabra sur les mots Sancta Eclesia [sic) 
et Saturninus Sacerdos. Pour l'inscription de Sancta Eclesia, sur un 
carré couvert de lettres, sa lettre S occupe l'intersection des deux 
diagonales ou le centre de la septième ligne; partant de \h., on lit 
dans tous les sens les mots Sancta Eclesia : 

• Oppidum Novum, par le lieutenant Guiter, Revue Africaine, année 1860. 











DE L ALGERIE 










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295 



Sur les ruines d'une deuxième église on a élevé l'hôpital. Dans le 
lit souvent à sec du Tiraout (enfantement en Kabile), à -4 kil. d'Or- 
léansville, coule une source dont un canal en maçonnerie amenait 
les eaux à la cité romaine. Cette construction hydraulique a été 
réparée et utilisée dès 1843. 

Le littoral de la Province d'Alger, de l'E. à TO., du cap Corbelin 
au cap Khramis. 

Sur le flanc du cap Corbelin est assis le village de Zeffoun au 
milieu des ruines du port de Rusazus où de nombreuses inscriptions 
ont été découvertes. 

Entre le cap Tedlès et Dellis, ruines de Tagzirt, J omnium ? 

DELLIS (v. p. 289). Après le cap Matifou, RUSGUNIA (v. p. 288). 
ALGER (v. p. 286). D'Alger à Ras-Kuater (v. p. 288). Sidi Ferruch 
(v. p. 288). 

Au-delà du Mazafran, à 10. du Sahel, Bou-Ismaïl, petit village 
où l'on a trouvé des tombes, des médailles, une amphore servant 
d'ossuaire et une inscription chrétienne remontant au IIP siècle, 
mais rien qui pût indiquer le nom de la station romaine. Entre Bou- 
Ismaïl et Koléa, sur la colline, Foiika, ancien centre de population 
romaine qu'Antonin désigne sous le nom de Casœ Calvetiti; comme 
à Bou-Ismaïl, aucune épigraphe importante. 

Au-dessus de Bérard, KBOUR-ER-ROLMIA '. 

' V. t. "iXl, p. 330. 



296 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

Al'E. du djebel-Clienoua, près de roued-Nador, TIPx\SA'. 

A rO. de cette même montagne se trouve l'embouchure de 
roued-el-Hachem qui donne son nom à la vallée que traverse un 
AQUEDUC romain ^ 

CHERCHEL^ colonie phénicienne de Jol \ plus tard, Juba II 
l'agrandit, l'embellit et en fait, sous le nom de Cxsarea, la capitale 
de la Mauritanie césarienne. Ptolémée, fils de Juba II, étant mort 
assassiné, son royaume est réuni à l'empire romain. Ruinée par 
Firmus, relevée par Théodose, ruinée de nouveau par les Vandales, 
Caesarea reprend quelque splendeur sous les Ryzantins. 

Cherchel, à H 5 kil. 0. d'Alger, par Blida, située au pied d'une 
colline, sur le bord do la mer, est loin de comprendre l'emplacement 
total de Caesarea qui avait près de 2000 mètres de diamètre, tandis 
que la ville arabe n'en a guère que 700. 

Yoici rénumération des emplacements et des ruines des monu- 
ments de Caesarea dont l'enceinte^ souvent occupée aujourd'hui par 
des jardins et des terres en culture, enveloppait une superficie de 
369 hect. : le palais des rois, coupé par une rue, montre une 
muraille et des corniches d'une grande proportion ; le théâtre, au 
centre de la ville (on s'en est servi comme d'une carrière) ; les 
CITERNES, dont la principale contenant près de 2 millions de litres 
d'eau, supporte une partie de la caserne, ont été réparées et four- 
nissent à Cherchel, comme elles fournissaient à Caesarea, son 
approvisionnement d'eau. A l'E. les ruines d'un cirque ; à l'O. les 
thermes où l'on a retrouvé les statues de Neptune, de Vénus, d'un 
hermaphrodite, d'un faune, des tètes et des bustes qui ornent 
aujourd'hui le Musée d'Alger; dans la mosquée servant d'hôpital 
militaire, la toiture est soutenue par des colonnes antiques en 
granit vert, débris d'un temple romain ; en avant du port, on suit 
les traces de gigantesques constructions, de bassins, de mosaïques; 
dans le port même, quand on le curait, on a retrouvé au milieu de 
débris confus, une statue phénicienne, une barque romaine longue 
de 11 met., large de 4 met. 50 ceiitim., chargée de poteries; au- 
dehors, sur la route de Cherchel à Zurich, à 1500 met., un colom- 
BARiuM appartenant à des afiranchis de Juba ; plus haut, des restes 

'- V. t. XXI, p. 330. 



DE L'ALGÉRIE 297 

d' AQUEDUC et I'amphithéatre ; enfin le musée, malheureusement en 
plein air, renfermant des statues et débris de statues, des inscrip- 
tions dont jusqu'à présent aucune ne donne le nom de Csesarea, des 
fragments de monuments et des poteries. Un riche médailler, très 
bien classé par M. Lhotellerie, complète le Musée. 

NOYI, à 7. kil. 0. de Cherchel ; on y a trouvé des poteries, des 
médailles, des tombeaux, des fûts de colonnes; sur une borne mil- 
liaire, placée à 2 kil. 0., transportée depuis au Musée d'Alger, on 
lit : 

IMP. CAES. M. AV 

RELIO 

CAESAREA 

M. P. VI. 

A 26 kil. de Cherchel, en face d'un îlot connu sous le nom de 
Dzirt-el-Acheuk, l'îlot des amants, s'avance une presqu'île que cou- 
vrent les ruines de la ville arabe de Brekche qui avait succédé à Gu- 
nugus, colonie d'Auguste. Ptolémée l'appelle Kanoukkis, mais sa 
véritable orthographe est fixée par l'inscription suivante où l'on 
trouve Tethnique Gunugitanus joint à un nom propre : 

D 

CAECILIAE IVLIANAE MAXDII 
FILIAE GVNVGITANAE VIXIT AXNIS 
XV MENSIBVS un H.S.E . 

A 8 milles plus loin, soit près de 15 kil., près de l'embouchure 
de l'oued-Dahmous, ruines de Cartili? 

TENÈS, après le cap du même nom, à 26i kil. d'Alger par Or- 
léansville. Yille phénicienne d'abord, Tenès devint ensuite Cartenna 
des Romains, ou peut-être une des Cartennœ dont le Vieux-Tenès, 
à 1 kil. S.-E. de là, serait la seconde. Des remparts encore debout, 
des mosaïques, des fûts de colonnes, des traces d'un monument 
considérable, au centre même de Tenès, des citernes, des tombeaux 
à rO., des inscriptions et des médailles, tout indique suffisamment 
remplacement d'uneville romaine. Yoici une épigraphe très impor- 
tante, découverte à Tenès même ; elle établit que là était l'an- 
cienne Cartenna colonia, et que les Baqiiates occupaient l'intérieur 
de la province : 



298 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

C, FVLCINIO 

QVI 

INRVP E BAQVA 

TIVM CO..NIAM TVI 
TVS EST ...TIMONIO 
DECRETI. ORDINIS ET 
POPVLI .ARTENXITAM.... 

L'histoire de Cartenna est peu connue ; Pline nous apprend qu'elle 
était le chef-lieu de la 2" légion. 

Sur la route de Tenès à Orléansville, à 22 kil,, est un ancien 
castrum faisant partie de ceux qui jalonnaient la voie romaine de 
Cartenna à Castellum Tingitii. 

Entre Tenès et l'île Colombi, à l'embouchure rlp l'oued Tar'zout, 
sont les ruines de Hierrum Arsenaria. 

Les motmments arabes de la province d'Alg^t. Les deux maisons 
mauresques d'Alger, Dar-bent-es-Soltan, ar("^ievèché, et Dar-es-Souf, 
cour d'assises', classées comme monuments historiques, ne sont 
pas les seules que possède Alger : Dar-Haçen-pacha, palais du gou- 
verneur, auquel on a plaqué une façade, en face de l'archevêché ; 
Dar-Ahmed-pacha, rue Bruce ; Dar-Moustafa-pacha, Musée et biblio- 
thèque : la 3IAIS0X occupée par le service du génie, rue Philippe et 
la MAISON du premier président de la Cour d'Alger, rue Soggémah, 
ne le cèdent en rien aux deux premières, mais encore une fois, 
ce n'est pas dans ces monuments privés étudiés récemment par 
M. Yourabourg, qu'il faudra chercher l'architecture arabe. 

La grande mosquée, rue ^le la Marine, couvrant une superficie de 
2,000 m. carrés, n'offre pM, comme les mosquées de Tlemcen, cette 
profusion d'ornements sculptés et peints et ces portails faïences si 
éblouissants au soleil ; ses nombreuses travées sont séparées par 
des arcades dentelées retombant sur des piliers carrés et supportant 
des toits à angles obtus dont les poutrelles étaient jadis sculptées et 
peintes. La mosquée prend jour par des portes ouvrant du côté de 
la mer sur une galerie crénelée, masquée aujourd'hui par le boule- 
vard de la République, et par les arcades ouvertes sur la cour 

' V. t. XXI, p. 334. 



DE L'ALGÉRIE 299 

contre un côté de laquelle est adossée la fontaine aux ablutions. 
Une inscription arabe, placée extérieurement près du minaret, cons- 
tate que ce minaret a été élevé par Abou-Tachfm, sultan de Tlemcen 
de 722 à 723 de THég. 1322 à 1323 de J.-C. ; la fondation de la mos- 
quée remonte à la moitié du X« siècle, 460 de l'Hég. Ce monument, 
d'une grande simplicité, produit cependant beaucoup d'effet, et 
semble encore plus grand par une certaine obscurité qui y règne. 

Blida, Medéa, Miliana, Dellis ne possèdent pas de monuments 
arabes remarquables. La principale mosquée de Cherchel, convertie 
en hôpital militaire, est assez intéressante à visiter : ses arcades 
retombent, comme nous l'avons dit plus haut, sur des colonnes 
provenant d'un ancien temple romain. 

PROVINCE D'ORAN 

Monuments romains. 

Oran, en arabe Ouaran, la coupure, à cause de l'oued-Rehhi, 
aujourd'hui comblé, qui séparait naguère la ville espagnole de la 
ville arabe. Des médailles de difTérentcs époques de la domination 
romaine ont été trouvées à Oran; faut-il en inférer q.ie cette ville 
soit bâtie sur les ruines d'un établissement romain ? Quelque ingé- 
nieux que puisse être le système d'investigations dont le résultat 
serait de démontrer qu'Oran est le Qiiiza municipium d'Antonin 
ou la Quiza Xenitana de Piine, on ne saurait jusqu'à preuve plus 
concluante adopter ce système. D'ailleurs, Antonin, dans son 
itinéraire de la province d'Afrique, place Quiza entre Portus Magniis, 
Arzeu, et Arsenaria, Hierr'um, 

Les Environs d'Oran. Mers-el-Kebir, en arabe le grand port, à 
8 kil. 0., le Portus Divinus dont il n'a conservé aucune trace. — 
Missergidn, entre Oran et le lac salé ; des médailles, moyens et 
grands bronzes du Bas-Empire, trouvées dans ce village, peuvent y 
faire supposer l'existence d'un établissement romain qui ne serait 
pas,' d'après M. L. Fey, la Gilva^ que M. Mac-Carthy place de l'autre 
côté du lac, àArbal. ^ 

* Histoire d'Oran, par Léon Fey, in-S". Oran, Perrier, 1859. 

- Algcria Romana, par 0. Mac-Carthy. Revue Africaine, année 1856. 



300 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

D'Oran à Mostaganem ; direction E.-N. ARZEU, à 37 kil., a été 
bâti sur une partie de l'emplacement de Portus Magnus dont le 
développement devait comprendre l'ensemble du littoral depuis la 
Makla à l'E. jusqu'à la pointe d'Arzeu à l'O. Au VIEIL ARZEU, 
Botïoua, les ruines de Portus Magnus couvrent les deux versants 
d'un coteau aboutissant d'un côté à la plaine, de l'autre à la mer. 
Ces ruines sont occupées, une grande partie de l'année, par une 
fraction des Bamian, demi-nomades. 

La partie supérieure et moyenne du coteau est couverte de 
CITERNES de forme cubique en général,, solidement maçonnées en 
briques et ciment romain. La partie inférieure du coteau est 
soutenue par des terrasses considérables encore debout. Vers le 
centre on trouve une excavation dont l'entrée a été modifiée par 
trois arches élevées en maçonnerie ; vis-à-vis sont les vestiges d'une 
construction analogue, qui devait avoir pour but l'établissement 
d'une galerie couverte et se relier peut-être à un édifice important 
qui a disparu. Au pied du coteau^ à droite, on voit encore des assises 
solides qui devaient être celles de thermes alimentés par deux 
sources qui jaillissent encore du pied même de ces assises. A un 
sentier qui monte des sources au sommet du coteau aboutissent des 
restes d'AQUEDuc. Du côté opposé à la route d'Oran à Mostaganem, se 
trouvent les ruines intéressantes d'une maison romaine; elles couvrent 
un carré de 20 met. de côté ; les terrasses, les toitures, les murs 
même jusqu'à hauteur d'appui ont disparu; mais le rez-de-chaussée 
avec ses murs de refend, qui divisent les passages et les diverses 
salles, est resté intact avec ses mosaïques variées et brillantes. On 
y retrouve la distribution complète d'une maison de luxe '. 

De nouvelles fouilles faites en 1863 ont amené la découverte de 
ces magnifiques mosaïques, parfaitement intactes, relevées et des- 
sinées par M. Viala de Sorbier et qui seront publiées prochainement 
dans le deuxième volume des Annales de la Société centrale des 
Architectes ^ 

Dans un travail sur l'épigraphie de Botïoua, M. Berbrugger a 
signalé l'inscription suivante : 

' Botïoua, par le colonel de Monlfort. Revue Africaine, année 1860. 
- Grand in-8" avec planches. Paris, Ducher et G". 



DE L'ALGÉRIE 3(H 

SEX CORNELIO 
SEXFIL QVIR HO 

NORATO PORT 
MILIT EQVESTRIB 
EXORNATO 

MOSTAGANEM, 86 kil. d'Oran. Sous le règne de l'empereur 
Gallien, l'Afrique septentrionale fut désolée par d'effroyables trem- 
blements de terre. Sans doute alors une partie du rivage et avec 
elle le port romain de Mitriistaga, Mostaganem, furent engloutis 
par la Méditerranée. 

D'Oran à Tiharet ; direction S.-E. Maskara, 96 kil., est-elle cons- 
truite sur les ruines d'une cité romaine ? On n'a pas de données 
certaines à ce sujet, et Shaw se trompe en disant que Maskara est 
Victoria que M. Mac-Carthy place à l'O. à Ain Zertita, dans le djebel- 
Tessala. 

A 20 kil. S.-O., dans la vallée de l'Habra, est situé Bammam-hen- 
Hanefia dont les eaux minérales étaient connues des Romains ; des 
inscriptions ont été recueillies en cet endroit par le docteur Leclerc. 
— A 30 kil. S., ruines à Benian, celles d'un poste ? 

Tiharet, 109 kil. de Maskara, Tingartia des Romains ? 

De Tiharet à Frenda, direction S.-O. C'est entre ces deux points 
que le colonel Rernard a signalé, le premier, trois édifices, prismes 
quadran gui aires, dont le plus grand porte 34 met. SO sur chaque 
côté ; les indigènes les appellent djedar ; [ils sont construits avec de 
grandes et belles pierres calcaires très bien travaillées. M. Bordier, 
officier aux tirailleurs indigènes, qui est descendu, en rampant 
d'abord, dans le plus grand de ces monuments^ s'engageant dans 
une galerie de 45 met. 50^ a pu s'assurer que cette galerie donnait 
naissance à cinq autres galeries aboutissant à autant de salles ou 
hypogées. 

UOran à Sidi-bel-Abbès, direction S. 82 kil. Aïn-Zertita, 16 kil. 
N.-O., un des points culminants du djebel-Tessala, est couvert de 
ruines, celles de Victoria; (voir plus haut). 

SIDI ALI-BEN-IOUB, 24 kil. N.-O. Des ruines romaines assez con- 
sidérables, attestent qu'un poste important existait sur ce point. Les 
travaux de MM. Berbrugger, Mac-Carthy et Davenet ont désormais 



302 LES MONUMENTS HISTORIQUES 

fixé le nom ancien de Sidi Ali-ben-Ioub : Alhulœ ou Ad Albidas 
faisant partie des établissements échelonnés sur la voie centrale des 
Romains, depuis Carthage jusqu'à la frontière orientale de la Tin- 
gilane. Albulœ, comme Rapidi (Sour-Djouab), comme Riibrse 
(Hadjar-Roum), était gardée par des corps auxiliaires : 

IMP. CAESAR 
L. SEPTIMIO 
SEVERO PIO 



EQ. ALAE IIII 

PAR [thico] E 

ANTONINE 



Une seconde inscription mentionne un xiureliusDonatus, cavalier 
des Osdroènes. Les Osdroènes ou Osrhoènes étaient voisins des 
Parthes. 

Les ruines d'Albulse consistent principalement en une enceinte, rec- 
tangle de 170 met. sur 180, orienté du N.-N.-E. au S.-S.-O.; des lam- 
pes funéraires chrétiennes, des médailles, des poteries, des usten- 
siles en bronze, des inscriptions ont été trouvés dans cet endroit. 

A 1 kil. d'Ali-ben-Ioub les eaux thermales à' Bamman-Sidi-Ali- 
ben-Ioub sourdentau milieu de ruines oia Ton a trouvé l'inscription 
ci-dessus, dédicace à Septime-Sévère par les cavaliers de la IV aile 
parthique antonine. 

D'Ormi à Tlemcen, direction générale S.-O. A. 59 kil. VOued-el- 
Melah des Arabes, le Rio-Salado des Espagnols, le Flwnen-Salsiim 
des Romains ; ce cours d'eau est, en effet, saumâtre ou salé. 

AIN-TEMOUCHENT, l'ancienne Timici, à 72 kil. Les ruines ro- 
maines ont été signalées à différentes époques par MM. Berbrugger, 
l'abbé Barges, Duvernay et Léon Fey. L'enceinte, assez irrégulière 
de Timici, orientée du N.-O. au S.-E., comprend une partie du 
marché situé en dehors d'Aïn-Temouchent et l'angle N.-E. de cette 
dernière \ 

TLEMCEN, 139 kil. d'Oran Le berceau do Tlemcen est à Agadir, 
élevée elle-même sur les ruines de Pomaria qui, avant de devenir 

* Ain-Temouchent^ Revue Africaine, année 1859. 



DE L'ALGÉRIE 303 

colonie romaine, devait servir de résidence à quelques chefs indi- 
gènes desMarraoua, les Ma/^oufÉêtci des géographes grecs, les Macu- 
rebi de Pline '. Pomaria, point secondaire sous les Romains, était 
un camp comme Lella Mar'nia, Nedroma et Ouchda ; elle possédait 
au IIP S. de notre ère, sous Gordianus-le-Jeune, un corps de cava- 
lerie. Les deux inscriptions suivantes donnent les noms de Pomaria, 
du Dieu qui la protégeait, et enfin d'un corps de cavalerie et du 
préfet qui commandait ce corps : 

DEO DEO INVTCTO 

SANCTO AVLISVAE 

AVLISVAE 

FL. CASSI 

ANVS PRAE ALAE EXPL PO 

FEC. ALAE MAR GORDIA 

EXPLORA NAE ET PROC. 

TORVM AVG >f. 

POMARI 

ENSIVM 

A 30 kil. E., HADJAR-ROUM, les pierres romaines, dans la vallée 
des Oïdad-Mimouii, a été signalée depuis longtemps par les recon- 
naissances militaires. Hadjar-Roum a été également exploré et dé- 
crit par M. Mac-Carthy. L'emplacement d'Hadjar-Roum est considé- 
rable ; sa partie principale, vaste rectangle orienté N. et S., offre 
une superficie de 42 hect. environ. Les inscriptions, au nombre de 
quarante, relevées par M. Mac-Carthy, sont muettes relativement 
au nom de Rubrse ou Ad Rubras ; l'une de ces inscriptions donne 
ces mots : 

AVRELIUS IRO 

NIVS EQES [sic] NE 

ARTORVM 

Qu'est-ce que ces Nearti? Un corps indigène encore''? Les récentes 
explorations faites par le savant M. Cherbonneau à Hadjar-Roum, 

1 Tlemcen, sa topographie, son histoire, par M. l'abbé Barges, in-S". Paris, 
B. Duprat, 1859. 
- Algeria Romana, par 0. Mac-Carthy. Revue Africaine, 1857. 



304 LES MONUMENTS UISTORIQUES 

lui ont permis de restituer à cette localité son nom de Castellum- 
Severiamim. On avait cru, jusqu'alors, qu'IIadjar-Roum était l'em- 
placement de Rubrœ. 

De Tlemcenà Nemours, direction générale N.-O.LELLA-MAR'NIA, 
52 kil, de Tlemcen, fut d'abord un établissement phénicien auquel 
succéda la Siji' des Romains, camp de 400 met, sur 250. Un grand 
nombre d'inscriptions tumulaires, votives, ou de bornes milliaires, 
prouvent l'existence de la station qui dut être détruite par un in- 
cendie, d'après l'épaisse couche de cendres, de charbons, de débris 
retrouvés à une profondeur à peu près égale, dans tous les envi- 
rons. 

L'inscription suivante ne laisse aucun doute sur l'identité de Syr 
avec Lella-Mar'nia : 

DIP CAES. 

M. AVREL. 

SEVERVS 



MILI 

ARIA POSV 

PER. P. FL. 

CLEMEN 

PRO. S. 

AN SYR POMAR 

M. P. xxvmi 

SIG. MP. XXXVI. 



Siga, dont il est question sur la dernière ligne, fut la première 
capitale de Syphax, dont Rachgoun, Portus Sigensis, à 4 kil. S., 
était le port. 

C'est près de l'oued-Mouila qu'il faut chercher l'établissement de 
Severianum, appelé ainsi en l'honneur d'Alexandre Sévère, comme 
l'indique l'inscription de la borne milliaire suivante : 



IMP CAES 
M. AVRELIVS 
SEVERVS PIVS 



DE L'ALGÉRIE 305 

AN SEVERIA 

NVM 

SYR 

MP. III. 

Nedroma, à 72 kil. de Tlemcen, Kalama des Romains? 

Nemours, petit port de mer, Ad Fratres. 

tfOran à Relizan, chemin de fer; S.-O. au N.-E. Arbalh. 17 kil., 
au pied du Tessala, est une localité pleine des ruines de Gilva 
Colonia. — Sur les pentes occidentales d'une colline dominant 
Relizan, à 125 kil d'Oran, on voit encore les vestiges d'un établis- 
sement^ I>rès desquels ont été trouvés des sous d'or du Bas-Empire. 
— A -4 kil. S. de Relizan, l'on rencontre les ruines d'une ville 
romaine que l'on croit être la Mina de l'itinéraire d'Antonin. — 
Au-delà de l'oued-Riou, une route traversant le Chelif, au gué de 
Lekalial, conduit dans le centre de Dahra, à Mazoïma, dont le nom 
romain n^est pas encore connu. 

Littoral de la Province d'Oran, du cap Khramis à l'oued-Hadjerond 
qui sépare l'Algérie du Marok. 

MOSTAGANEM (v.p. 301). — BOTIOUA ou Yieil-Arzeu, à 7 kil. 0. 
de la Makta (v. p. 300). — CRAN (v. p. 299). — MERS-EL-KEBIR 
(v. p. 299). — 

Entre le cap Falcon et le cap Lindlès, la ferme des Andalous, 
bâtie sur les ruines de Castra Puerorum ? 

Entre le cap Figalo et le cap Oulhasa, à l'embouchure de l'oued- 
R'aser, ruines de Portas Catnaratae. Camarata serait située à 4 kil. 
de là, sur la même rivière ? 

A rO. dii cap Oulhasa, en face de l'ile de Raschgoun (archgoun), 
à l'embouchure de la Tafna était le port de Siga, Portas Sigensis, 
complètement disparu ; les ruines de Siga, la première capitale de 
Syphax, se voient à 4 kil. de là en remontant la Tafna, à l'endroit 
nommé par les Arabes Takebrît, les voûtes. 

Entre la Tafna et le cap Noé, on aperçoit une tour sur un 
mamelon : c'est ce qui reste de His-Ouerdani d'El-Bekri, le portus 
Cœcilii des Romains ? 

C'est au Cap Noé qu'on cherchera le Portas G i/psaria dePtolémée, 
ï Artisiga d'Antonin. Il est intéressant de lire pour réclalrcissement 

IP série, tome XI. 20 



306 LKS MONUMENTS HISTORIQUES 

de cette partie de l'ancienne géographie algérienne, YAlgeria 
Romana de M. Mac-Carthy. 
Après NEMOURS (v. p. 305), Toued Kouarda, \q Popletum flumen. 

Monuments arabes de la 'province d' Oran. 

ORA.N, MOSQUÉE de Sidi-el-Hàouri '• 

MOSTx^GANEM et mieux Mostar'anem est une ancienne ville arabe 
qui, avant la domination turque, fit partie du royaume des Beni- 
Zeiyan, sultans de Tlemcen. On attribue à Youçof-ben-Tachftn 
l'Almoravide, la fondation de bordj-el-mehal, l'ancienne citadelle 
convertie en prison aujourd'hui. Dans le quartier de Matmora, on 
visitera la koubba oii a été inhumé le bey Bou-Chelar'em ; c'est, inté- 
rieurement, une de celles dont les parois sont fouillées avec le plus 
de goût. 

TLEMCEN , LA GRANDE MOSQUÉE ; LA 3I0SQUÉE d'aBOU-l'-HACEN ; LA 
MOSQUÉE DE SIDI EL IIALOUI ; LA KOUBBA DE SIDI IBRAHIM ; LA m'DERSA 
TACHFINIA ^. 

Du Mechouar, il ne reste extérieurement, du côté de la ville, que 
deux longues tours en pisé qui peuvent donner une idée des cons- 
tructions militaires au temps des Arabes,, ou plutôt des Berbères qui 
régnèrent dans Toucst de l'Afrique. Intérieurement, le palais a dis- 
paru ; on ne voit plus au milieu des constructions françaises qu'une 
MOSQUÉE fort simple, mais curieuse au point de vue historique : 
l'Abd-el-Ouadite Abou-IIammou I" la fit construire en 717 de l'Hég. 
(1317-18 de J.-C), pour que des otages auxquels il avait assigné le 
Mechouar comme demeure, pussent y célébrer la prière du vendredi. 

LA KissARiA, aujourd'hui quartier de cavalerie, dont il ne reste que 
l'enceinte carrée et crénelée ; elle renfermait, aux beaux temps de 
Tlemcen, la petite cité européenne où les Pisans, les dènois, les 
Catalans et les Provençaux venaient trafiquer, sous la protection de 
leurs consuls et des pavillons chrétiens qui se déployaient fière- 
ment au dessus des portes ^ 

LE SAHRIDJ ou bassiu, vaste construction hydraulique, situé à l'O. 

1 V. t. XXI, p. 338. 

2 V. t. XXI, p. 338 à S'il. 

' Les in-cviplions arabes du llemcen, par Ch. Brosselard. Revue Africaine, 
ri" 11 à 27. 



DE L ALGÉRIE 307 

de Tlemcen, était alimenté par les eaux de Toued-Kissa ; long de 
220 met., large de 150 met., profond de 3 met., il est entièrement 
recouvert d'une maçonnerie en béton ayant plus d'un mètre d'épais- 
seur; des contreforts viennent de distance en distance contribuer à 
la solidité des parois. Cest Abou-Tachfin, sultan de Tlemcen de 1318 
à 1337 de J.-C. (718 à 737 delTIég.), qui fit construire le Sahridj, 
maintenant à sec, ses eaux se perdant par une fuite qui n'a pu être 
trouvée? 

MANSOURA, LE minaret'. 

EL-EUBBAD (Sidi Bou-Medin). la koubba et la mosquée ^. 
LA m'dersa ou collège pour les hautes études est contiguë à la mos- 
quée, du côté de l'O. Elle a été fondée par le Merinide Abou'l-Haçen 
en 747 de l'Hég. (13-47 de J.-C). La M'dersa qui, avant son état de 
dégradation, ne le cédait en rien à la mosquée, se compose d'une 
cour terminée au fond par la salle servant à la fois de mosquée et 
d'école ; sur cette cour, à droite et à gauche des cloîtres, s'ouvrent 
d'étroites cellu'es destinées aux lolbas, étudiants ; les murs couverts 
de riches sculptures, n'ont pu être restaurés ; l'eau qui suinte du 
rocher contre lequel est adossée la M'dersa, en est malheureusement 
la cause. 

Si nous nous étions renfermé dans les strictes limites indiquées 
par le titre de notre précédent travail : Les Monuments historiques 
de l'Algérie, celui-ci eût été de beaucoup abrégé. Mais il nous a 
paru intéressant d'indiquer, avec la synonymie des noms anciens et 
modernes, toutes les localités où Rome a laissé des traces de sa 
domination. 

Nous n'avons pas eu à discuter les moyens d'investigations dont 
les résultats positifs sont acquis à la géographie comparée ; cette 
science n'a point encore dit son dernier mot sur l'Algérie ; mais, ne 
voulant pas d'« peu près, nous avons dressé notre Routier archéolo- 
gique avec la plus grande circonspection. 

Louis PIES SE, 

ilcrabrc de la Société liislorique d'Alger. 
'-•^ V. t. XXI, p. 341 à 345. 



COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL D'UTRKCHT 



La riche vitrine, consacrée à l'ancienne orfèvrerie liturgique des 
Pays-Bas dans le Musée archiépiscopal d'Utrecht, renferme un petit 
coffret qui, en 1873, captiva singulièrement mon attention. Je le 
dessinai avec le plus grand soin, hien que son importance capitale 
m'eût alors échappé. Ne voyant qu'un simple reliquaire d'autel, là 
011 il y a certainement une custode d'un genre très particulier au 
double point de vue de la technique et de l'usage, je reléguai, en 
attendant meilleure occasion, mes croquis au fond d'un portefeuille; 
ils y dormiraient encore si un hasard providentiel ne les avait pas 
rendus à la lumière. Cette découverte me causa un vif plaisir, elle 
fournissait une planche inédite aux Origines de Vorfévrerie cloison- 
née; mais, en révisant mon travail pour le livrer au graveur, et en 
parcourant mes indications manuscrites, je rencontrai diverses 
lacunes qu'un second voyage à Utrccht pouvait seul combler : je 
n'hésitai guère à me mettre en route. Bien m'en a pris, car j'ai 
récolté dans mon excursion quelques détails qui ne manquent pas 
d'intérêt. 

J'aurais voulu réserver pour un futur volume de mon ouvrage 
la primeur d'un objet, dont personne que je sache ne semblait avoir 
jusqu'ici soupçonné la valeur archéologique; mes amis de Hollande 
ont désiré qu'il en fût autrement : patienter un an ou deux les con- 
trariait trop, et, comme leurs désirs sont des ordres pour moi, 
j'olfre dès aujourd'hui aux lecteurs de la Revue de larl chrétien les 
résultats obtenus par mon crayon et par une scrupuleuse étude. 



REVUE DE L ART CHRETIEN 



OCTOBRE-DECEMBRE, 187? 




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MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL D'UTRECHT 
COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ . 
Lface. 2 Uos.o.Gôlé 4 Dessous. 5, Flan de larèle du couvercle (élal acluel) 
O, r\eslilulron du syslème de ôuspçnsion 7, Inlerieur avec les cloisons 



COFFUET INCRUSTÉ KT ÉMAILLÉ 309 

Auge rectangulaire, munie d'un couvercle pyramidal dont l'arête 
supérieure est plane, notre monument a l'aspect d'un sarcophage 
en miniature. Il est en cuivre jaune, profondément champlevé sur ses 
neuf faces, et entièrement doré, mêmes les parties creuses. La pièce 
mesure en hauteur totale 0'" 031" ; en longueur, O^OôO'" ; en largeur, 
0™ 030". (V. la planche.) 

Les faces antérieures de l'auge et du couvercle sont orlées -'un 
cordon de grenats carrés en tables, posés sans rabattu dans leurs 
alvéoles (fig. 1). Le centre de l'auge est occupé par une aigue-ma- 
rine cabochon entourée d'une gorge curviligne qu'épouse une jar- 
retière de petits grenats discoïdes. Deux croix pattées, dont les bran- 
ches sont également en grenats, comprises dans une double acco- 
lade de palmettes ou de feuilles de vigne, accostent le cabochon. 
Un décor analogue, moins les croix et la jarretière, apparaît sur le 
couvercle. 

Les faces postérieures, bordées d'une simple gorge (fig. 2), sont 
quelque peu différentes bien qu'elles ne s'éloignent pas du thème 
général adopté par l'artiste. En haut, on voit un calice d'où s'échap- 
pent des feuillages et des régimes de fruits ; en bas, un motif de 
rinceaux traité avec une liberté d'allures qui exclut l'emploi du 
poncif. 

La gorge, le calice elles accolades se rencontrent aussi sur les 
flancs (fig. 3) comme sur le dessous (fig. 4). 

Le couvercle s'adapte à l'auge au moyen d'une grosse charnière 
saillante et striée, dont une série de frottements détruisit à moitié 
la dorure ; il se fermait et s'ouvrait par la pression: on disti(jgue au 
dedans les restes d'un crochet qui pénétrait une boucle horizontale 
rivée à la paroi de l'auge (fig. 7). 

L'intérieur de cette auge n'a jamais été doré ; deux minces cloi- 
sons mobiles, aujourd'hui absentes, glissant dans des coulisses, le 
divisaient jadis en trois compartiments (fig. 7): l'intérieur du cou- 
vercle est également demeuré brut. 

L'ensemble des cavités du décor est fouillé à vive arête; sauf les 
gorges et les places où l'on a employé le grenat, les creux étaient 
autrefois remplis d'un émail translucide blanc sale, teinté en jaune 
par l'excipient métallique. Cet émail, dont il demeure néanmoins 
quelques rarissimes vestiges, a été intentionnellement gratté vers 



310 COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

une époque déjà ancienne; selon toute vraisemblance des fragments 
en étaient alors détachés par la gerçure, et l'on supprima le reste 
pour donner au meuble un aspect uniforme. Cependant, après le 
grattage de l'émail primitif, un essai de restauration fut tenté, essai 
qui n'alla guère plus loin que le fond, où je l'ai maintenu sur ma 
planche (fig. 4) ; une matière rouge opaque, sorte de mastic très 
dur, vint remplacer le silicate translucide. La preuve du fait avancé 
est victorieusement établie par quelques alvéoles de la bordure des 
faces antérieures où la matière rouge opaque fut substituée à des 
grenats perdus. 

Les caractères ornementaux du coffret le rangent sans doute 
parmi les dernières épaves du cycle mérovingien; un long examen 
n'est pas indispensable pour en acquérir la conviction. A la vérité, 
des grenats en tables esquissent l'échiquier à figures émaillées du 
célèbre reliquaire byzantin de Limbourg-sur-la-Lahn ' ; ils pavent 
en semblables conditions divers bijoux trouvés en Sibérie ^ : mais 
les mêmes pierres décorent également les armes et les joyaux des 
Franks ou des Goths ^ J'ai peut-être de meilleurs arguments à four- 
nir : le sarcophage de la cathédrale d'Auch, attribué à saint Léothade, 
évêque de cette ville vers 680, offre certaines analogies avec le cof- 
fret d'Utrecht \ En comparant le marbre au métal, il est difficile de 
méconnaître un lien de parenté qui les réunit; à quelques variantes 
près, sommairement explicables par la différence des matériaux, 
des dimensions et de l'usage, imposés à leurs œuvres respectiv^es, 
le sculpteur et l'orfèvre se sont inspirés d'un motif qui leur est 
commun, le disque à gorge accosté de feuillages. On rencontre 

' E. Aus'm Weerth, Das Siegeskrevz der hpxanl. Knixcr Constanlimis Vurphxjr., 

Pl.l- 

^ C. de Linas, Les orig. de Vorfév. cloisonnée, t. II, pi G. 

^ Les ornements funèbres de Childéiic, le calice de Chelles, le fermoir de 
bourse d'Envermeu, les couronnes de Giiarrazar et une foule de monument;» 
publiés ou encore inédits. 

* L'abbé Cochet, Le tombeau de sainte Honorine, p. '21, tig. L'auge et le cou- 
vercle pyriimidal du sarcophage d'Auch rompoitent des palmettes, des tiges de 
lierre et des ceps de vigne accot^tatit un cercle où l'on voit le chrisme entre un 
A et un Ci. Les motifs sont, à la vérité, interrompus par des pilastres qui n'exis- 
tent pas sur le cofîiet d'Utrecht, mais les comi)ai timents, ménagés à droite et à 
gauche du cercle de l'ange, encadrent luio double accolade de fouilles de vigne. 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL d'uTRÉCHT lill 

assurément, à l'époque de Charlemagno, des bouc[uets, des ara- 
besques, des médaillons circulaires à effigies ' ; le disque à sym- 
boles caractéristiques, dans les conditions où nous le voyons ici, 
n'est signalé, à ma connaissance, sur aucun monument de style 
post-mérovingien. Je ne crois donc pas errer beaucoup en fixant la 
date (le notre meuble à la première moitié du YIH" siècle. 

Hormis la restitution des émaux translucides, d'un cabochon et 
de plusieurs grenats tDmbés, mes figures i, 2, 3, 4, reproduis^^nt 
scrupuleusement l'image du coffret dans son état actuel ; on l'a jugé 
maintenant assez pour en apprécier l'immense valeur. Toutefois, 
hélas! voici que le domaine de la réalité m'échappe, et il me faut 
bon gré mal gré aborder le scabreux terrain des hypothèses, quitte 
à les étayer de raisons trop souvent discutables. 

Le lecteur n'a pas oublié que le dessous offre un décor identique 
à celui des autres faces. On exposait donc occasionnellement l'objet, 
non sur un gradin qui eût caché la partie en question, mais de ma- 
nière à ce que tous les côtés fussent accessibles aux regards, résultat 
c^ue la suspension peut seule atteindre. 

Quelques remarques corroborent mon appréciation. D'abord l'arête 
supérieure du couvercle montre les arrasements de deux tiges 
cylindriques coupées à niveau (fig. S) ; ces tiges maintenaient évi- 
demment, soit une crête à base continue, analogue aux lions de métal 
ou aux fleurons gemmés, qui couronnent les antiques reliquaires 
de l'église Saint-Jean, à Herford (^Yestphalie), et du sang de saint 
Etienne, à la Schatzkammer, de Vienne -, soit une anse rigide 
dont je montrerai ailleurs un exemple à Maëstricht. Dans le premier 
cas, le plan de l'arête n'aurait pas été doré du tout, ou sa dorure 
témoignerait par une fraîcheur relative qu'elle demeura plus long- 
temps que le reste à l'abri des injures de l'air. N'ayant rien observé 
de semblable, je me crois autorisé à en conclure que les rudiments 
signalés proviennent d'une anse rigide, et que cet appendice était, 
suivant de grandes probabilités, amorti par un anneau. Ensuite 



' Les arts sompl., pi. 5 (Évang. de Godescalo.) ; pi. G, 7 (Évang. de Soissonsj. 
Le Moyen- I (je et la Eeuaiss. Min des mss., pi. A (Bibl. de Bruxelles, n'>9428). 

^ Calaloij ziir Jusslellung Westfaelischer Allerlhumer etc. sa Munster, n» 1971 ; 
Juin 1879. F. Bock, KirCs desG>vsen Pfahkipcl/e, t. I, Anluing I, p. 158, iig. G'i. 



312 COFFULT INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

rinspection minutieuse des réserves quadrangulaires, ménagées sur 
chaque flanc, m'a révélé une mutilation opérée à la lim.e, sans nul 
égard pour la symétrie, bien qu'elle s'adressât à des objets paral- 
lèles. Aux places aujourd'hui nues, existaient certainement jadis 
deux oreilles mobiles sur charnières, oreilles munies de bourrelets 
qui s'encastraient au besoin dans les cavités ovoïdes, encore intactes 
sur la face latérale reproduite fig. 4. Les chasses de Saint-Maurice- 
en-Yalais ' et de Hcrford offrent un spécimen de ce genre de poi- 
gnées. On nouait à chaque appendice l'extrémité d'une courroie 
ou d'un cordonnet qui, passé en croix dans l'anneau, déterminait 
une boucle au moyen de laquelle notre coffret pouvait être maintenu 
en l'air, dans une position complètement horizontale, sans incliner 
adroite ni à gauche. J'ai tenté, fig. 7, de formuler une restitution 
qui me paraît au moins logique, si elle n'est pas rigoureusement 
exacte. 

L'exiguïté de la petite cassette d'Utrecht interdit toute idée de 
suspension aux poutres d'une église ou d'un oratoire ; la richesse de 
son décor se serait alors perdue dans l'espace. Le meuble était donc 
porté au cou, appuyé contre la poitrine — la dorure fatiguée de la 
charnière en témoigne — de telle sorte que les fidèles agenouillés 
pussent apercevoir les croix et les calices figurés sur le devant, les 
côtés et le dessous, tandis que, en baissant un peu la tète, le porteur 
distinguait le vase sacré buriné ù la face postérieure du couvercle. 

Ces données admises, notre coffret rentrerait dans la catégorie 
des encolpia ou plujlactei^ia ;vciii\h à quel usage spécial était-il affecté ? 
Là gît une premier problème h résoudre. 

Séduit par les croix, les calices et les pampres, j'avais dès l'abord 
songé à un récipient destiné à contenir la réserve eucharistique des 
infirmes et des mourants; à une boîte pour le Saint Chrême ou les 
Saintes Huiles. Les judicieuses critiques de Mgr Martigny ^ et de M. le 
chanoine Van Drivai, les faibles notions que je possède moi-même 
sur l'ancienne liturgie, enfin la division originelle de l'auge en trois 
compartiments séparés par des cloisons, m'ont fait, après y avoir 



' Éd. Aubert, Tr.'sor de l'ahh. de Sainl-Mniricc d'Jtjiuiw, \A, XI, et .fféni. de 
la Soc. des .-Inliq. de France^ t. XXXII, pi. 3. 
- l.ellre du 7 octobre 1879. 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL d'uTRECHT 313 

mûrement réfléchi, délaisser uii système erroné : sans aucun doute 
notre encolpium était un coffret à reliques, arcula, jnjxidula '. 

Selon qu'ils renfermaient le livre des Evangiles ou les pignora 
sanctoriim, les encolpia variaient de dimensions et de forme : je ne 
m'arrêterai qu'aux custodes de la seconde espèce. Celles-ci affec- 
taient l'aspect d'une croix, d'un quadrilatère, d'un cœur, d'une ro- 
sace, d'un vase, d'nn discjue, d'une ellipse ^ ; il y en eut aussi de cu- 
biques ^ Mais, pour servir à un usage habituel^ de semblables objets 
ne devaient guère outrepasser les proportions des joyaux employés à 
la parure ordinaire, ni s'écarter trop loin de certaines formes reçues ; 
les anciens textes s'accordent sur ce point avec une partie des mo- 
numents échappés aux ravages du temps et des hommes '\ Or, tel 

' In seris pyxidulis reliquise sanctorum. . . reconditae sunt. Léon d'Ostie, Chron. 
Cttsin., 1. III, c 30. 

2 W. Steuorwaldt, Vie milleluUerlicJien Knnslschufize der Schlossk'nche zu 
Qus<Uinbnry, pi. 8, 9, 15 à 21. J. \Yea1e, Calul. des objets d'ml relie/, etc., expo- 
sés à lUalincs, ïfi 482 (Reliquaire portatif, VHP et XIP siècles, appartenant à 
M. le sénateur Vergauweii, de Gand); n» 526 (Phylactère elliptique à tleurons 
trilobés de l'église Saint-Nicolas d'Arras). Bock et Willeniion, Anliq. sacrées de 
Maéstricht. p. 229, fig. 60 et 61 (Reliquaire byzantin). Etc., etc. — Imposuit 
super colla nostra encolpium suum. Anastase, Inlerpretalio si/n. J'IH yener., 
actio V, ap. Op. omn., t. 111, p. 79, éd. Migne. On lit en note : Moris enim Gras- 
corum est crucem cura pretioso ligno vel cura reliq'iiis sanctorura ante {)ectus 
portare suspensani ad collum, et hoc e>t quod vocant enco'pium. — Hujus bcatae 
Virginis reliqnias cura sanctorura Apostoloruin vel beati Martini quadam vice 
super me in cruce aurea positas exhibebara, . . Tune extractam a pectore crucem 
clevo contra igncm. Grégoire de Tours, f)e glor. martyr., cil. 

^ Martigny, Dict. de< nnliq. c/iréL, encolpia; 2« éd., p. 275, fig. 

* Deinde Aredio abbati conjunctus, ab eoque edoctus, beati Martini basilicam 
adii. Revertensque cura eo, ille parumper pulveris beati sepuicii pio benedictione 
sustulit. Qucra in capsula positura, adcollura meura dépendit. Grégoire de Tours, 
Jlist. Franrornm, 1. VIII. C. 15. — Reliquiarum phylacteria, tenui argento fabri- 
cata, vilique pallio de colio suspensa. Jean Diacre, f^ita Gregorii .fliyni, 1. IV, 
c. 80 — Phylacteriura a collo usque ad pectus pendens, sanctorum reliquiis 
refertura, quorum patrocinio se in periculis tutum futurum credebat. Albéric, 
Cliron. — Et cura eis esset ignotus, pulchritudine vultus et capsellari honore, 
quo reliquias inclusas collo gestabat, oognoverunt Dei esse famulum et cultorera. 
Stephanus Africanus, presb., ^'t^a S. Amntoris ep'sc, n° 25. — Ilabebat autcm 
pendentem capsellam, in qua continebantur reliquiae B. Dei genitricis ^lariœ. 
Walafrid Strabon, Jlta S. Galli, c. 11. — Verum B. vir ipso in tempore capsam 



314 COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

n'est pas précisément le cas de notre coffret ; malgré ses faibles di- 
mensions, son poids et ses angles saillants finiraient par le rendre 
incommode à la longue ; il n'était donc passé au cou qu'accidentel- 
lement, à des intervalles éloignés : ici jaillit un trait de lumière. 

Aux siècles qui virent naitre la France actuelle, les évêques et 
les nobles cherchaient avè c ardeur à se procurer des reliques, et ils 
les emportaient sur eux, quand ils entreprenaient un voyage ou 
une expédition, pour conjurer tout danger. Florentins, père de 
saint Grégoire de Tours^ avait ainsi rassemblé les ossements de 
plusieurs saints ; sa digne épouse x\rmentaria tint religieusement à 
les conserver, et leur fils, devenu pontife, les reçut en héritage '. 
Un codicille du testament de saint Perpétue, qui précéda l'historien 
de la dynastie mérovingienne sur le siège épiscopal de Tours, et qui 
mourut en 494, nous apprend en outre que les reliques, destinées 
à être portées par une personne ou à l'accompagner d'ordinaire, 
étaient incluses dans une boîte spéciale, theca ^ 

ciim sanctis reliqiiiis in collo suspensam habebat, ciur.que ictus ferientis super 
colliiin ejiis decideret, conigiaui quidem captœ praecidit, ipsum vero in nullo 
penitus vulnerare potuit. Anscharius archiep., f'ita S. rillehaili, ap. Actu SS. 
JJenedict., sec. 111, part. 2, p. i06. MabiUon ajoute en note : Phylacteria vocant 
antiqui reliquiaiiuai e collo dépendons ; quauiquam etiam capsa et chrisniai ium 
eodem sensu legunturin Vita S. Wilfrldi episcopi ad ann. 709. 

* Qiiid vero et de bis reliquiis quas quondara genitor meus secum habuit fuerit 
gestum, edicam?.., Quod sentiens mater mea quce bœc pignora collo appensa 
gestabat, exsiliit de convivio, elevatifque sanotis pignoribus contra ignium globes, 
ita cessit incendium de momento. . . Pot-t multos vero annos bas reliquias a géni- 
trice suscepi : cumque iter de Bnrgundia ad Arvernuni ageremus, oritur contra 
nos magna tempestas. . . tune extractis a sinu beatis reliquiis, manum elevo con- 
tra nubem etc. Grégoire de Tours, De glor. martyr., c. 84. — Nobis itaque in 
anledicto castro cum rege coramorantibus, duni ad convivium principis usque 
obscura nocte retineremur, epulo expleto surrexiinus, venientesque ad fluvium, 
ofFendinius navem in littore, quae nobis fuerat prasparata; ascendentibusque nobis 
irruit turba liominum diversoruni, impletaque est navis tara hominibus quam 
aquis ; sed virtus Domini adfuit, non sine grandi miraculo, ut cum usque labium 
impleta luisset, mergi non posset. Ilabebamus enim nobiscum beati Martini reli- 
quias cum aliorum sanctorum, quorum virtute nos credimus fuisse salvatos. 
Id., IJht. Francoiuvi, 1. VIII, c. [A, 

2 Tibi fratri et consacerdoti dilectissimo Eufroniu thecam ex argento de reliquiis 
sanctorum do, lego. Illam intelligo quara déferre solebam. Nam deauratam aliam, 
qucC in capsario mco cum duobus calicibus aureis et crure similitor aurea, quam 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL d'uTRECHT 315 

Une autre coutume ne se relie pas moins étroitement au sujet qui 
m'occupe. Lorsque nos anciens rois allaient en guerre ou chan- 
geaient de résidence, ils se faisaient suivre par leur chapelle, com- 
posée d'un clergé nommé ad hoc et d'un m^obilier liturgique ; les 
grands devaientimiterle souverain dansune mesure plus restreinte V 
Parmi ce molnlier, à côté des pierres d'autel et des vases sacrés, fi- 
guraient toujours des reliques et nécessairement des châsses pour 
les garantir ". L'antique usage, de transporter ainsi les reliques do 
la chapelle royale aux lieux où séjournait le monarque, persista 
fort avant dans le Moyen-Age ; on l'a constaté encore sous le règne 



Mabuinus focit, Ecclesiiic mea:; do, lego. Tesbnn. Perpclni 'l'uroncn^is episr., ap. 
d'Achérj', Spicil.. t. V. — A la procession dominicale, qui a lieu avant la messe, 
les chanoines u'Amicns portent encore, suspendus au cou, des phyluclerid ren- 
fermant diverses leliques. Cet usage remonte très loin et pourrait être un \ague 
souvenir des anciens temps où l'on voyageait avec de pareils joyaux. 

' At cum in Fiancico rtgno palatia complura, et fere in qiialibet provincia 
haberent reges, adeo ut, si iter agerent, ferme semper in Dominicis, uti vocabant, 
villis et palatiis habitarent, quod alibi doccmiis; liabuere etiam in iisde u palatiis 
sacras œdes, qiue propria appellatione capclLe dicebantur, in qtubus sacra divo- 
rum lipsana quœ secum deferri a capellanis curabant, reconderent et asservarent. 
Du Gange, Glo.^s. ud script, ineil. el uif. talm., caPEI-L\. — llortatu omnium lide- 
lium nostrorum, et maxime episcoporum ac reliquorum sacerdotum consultu, 
servis Dei per omnia omnibus armaturam portare vel pugnare, aut in exerciium 
et in hostem pergore, omnino proliibemus, nisi dlis t.i'iummodo qui propter 
divinum niinisterium, niissarum scilicet solemnia aduiiplenda et sanctornm patro- 
ciiiia portanda, ad hoc eh'Cti sunt ; id est, unum vei duos ejjiscopos cum capella- 
nis presbyteiis ptinceps secum habeat, et unusqui>que pnct'ectus unum presbyte- 
rum qui hominibus peccata confitentibus judicare et indicare pœnitentiam possit. 
Charlemagne, OtpUul. (jener. (769; l ; ap. Candi JJiiijni op. omuia, éd. Migne, 
t. I, p. 122, 123 — Capella ejus, quam hic tulerat, fidelibus viris coii'nendata, 
quia Romano itinere regredi timebant. Léon d'Oslie, Chron. Qtsin., 1. Il, c. 101. 

^ Qui audiens famara beatissimi viri, suum constituit archicapellanum, et 
pignora raulta sanctorura quae stcum deCerebat, ut mos est regum, ditioni illius 
constituit. rita S. Berthar'n Canml episc; ap. Ilist. Fianc, t. I, p. 560 : 
de Chlotario II rege. — Hic pignora beatorum Martyrum secum ferri fecerat, et 
ciutodes clericos, qui secum proficiscebantur delegaverat, uti eis vicissim sibi 
succedentibus débita exhiberetur religio Mtrac. S. DionysH, 1. I, c. 21; de Carolo 
M. proficiscente contra Saxones. — Disposuit adhuc vivens ad titulum S. Pétri. , / 
capellam, qua itinerans utebatur, cum reliquiis et libris, et omnibus utensilibus 
sacris. Eckard. De casiLus monasl. ■<. G<illi, c. I. 



316 COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

de Philippe de Valois '. Le manque de routes carrossables et de vé- 
hicules commodes ne laissait guère à nos aïeux, assez riches pour 
ménager leurs jambes, d'autre moyen de locomotion rapide que le 
cheval ; les derniers piinces chevelus, stigmatisés par l'histoire du 
nom de fainéants, firent seuls exception à une règle générale : ces 
vers de Boileau, 

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent. 
Promenaient dans Paris le monarque indolent, 

sont la traduction littérale d'une phrase d'Eginhard ^ Charlemagne 
s'appliqua à mamtenir l'équitation en vigueur chez les grands ^ ; 
certains prélats étaient même alors d'habiles écuyers * : quant aux 
évèques de l'époque mérovingienne, ils voyageaient indubitable- 
ment cà cheval \ En face d'un mode de transport ainsi restreint, il 

' Sçachcnttous que je Den\'s le Grant, premier cliappelain du roy nostre sire, 
cognois avoir eu et resceu de honoi-. sages et pourveus les trésoriers du roy 
nostre dit seigneur à P;uis "28 liv. Par. pour venir do Bourbel sur Saine à Paris 
pour quérir les saintes reliques de la Sainte Chapelle du Palais à Paris, pour les 
conduire et mener à l'a'îbaye du Lys, où le roy nostre dit seigneur sera à ceste 
prochaine feste de Pasques, pour les raminer et conduire ariez du Lys à Paris, 
pour moi retourner au lieu, oîi le roy nostre dit seigneur sera, pour paier les 
18 oscoliei's qui ont accoustumé à y venir, et pour faire toutes les autres choses 
qui y ont été accoustumées à faire. En tesnioin de laquele chose je ay sellée ct'ste 
présente cédule de mon propre seel le mardy 7" joui- d'aviil l'an 13 18. .Jrch. de 
la Cliamhre des Complcs de Paris, ap. Du Cange, Closs. etc., Capellam. 

^ Quocumque cundum ei'at, carpento ibat, quod bubus junctis, et bubulco rus- 
tico more agente, trahebatur; sic ad palatium, sic ad publicum [lopuli sui con- 
ventum, qui annuatim ob regni utililatem celebrabatur, ire, sic domum redire 
solebat. Vitn Cmoli Hlagni, 1. 

' Exercebatur assidue equitando ac venando, quod illi gentilicium erat : quia 
vix ulla in terris natio invenitur, quie in hac arte Francis possit a^quari. Eginhard, 
VUa Cinoli iMayni, 22. 

* De episcopo celeriter ascendente caballum. Monachus Sangallensis, De (jeslis 
Caroli Mdçjiii, 1. I, c. G. 

■'' Denique Guntharius abbas dum gregi nionasteriali pra^esset, si viam quae 
haud procul ab oratorio inceditur casu conferente tercret, oratione facta transi- 
bat. Post assumptum vero episcopatum, aggerera ipsum praîteriens, venit ante 
oratorium, sed distulit ad orationeai in loco descendere : illico equus conversum 
habens caput ad oratorium, in nv dia restiit via. Grégoire de Tours, De yloria con- 
fess., c. VIII. 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL d'uTRECHT 317 

devenait indispensable de confier à des cavaliers le mobilier litur- 
gique, qu'un sentiment de vénération facile à comprendre empêchait 
de renfermer dans une valise ou dans les cantines des animaux de 
bât. Rien de plus naturel en conséquence que de voir les membres 
du clergé, attachés aux personnes souveraines, suivre le cortège du 
maître en portant ostensiblement sur la poitrine les saintes reliques 
des martyrs et des confesseurs, incluses dans de riches custodes 
d'un petit format. Arrivé à l'étape ou à la résidence temporaire, 
chacun remettait son précieux fardeau au chapelain de service 
qui le déposait sur la table affectée aux cérémonies religieuses ', 
autour de la pierre consacrée [altare vialicmn, portatile, gestato- 
rium, lapis portatilis ^) sans laquelle nul prêtre ne pouvait dire la 
messe en route \ L'usage de ces altaria viatica remonte évidem- 
ment aux premiers siècles du christianisme, alors qu'il n'y avait pas 
de lieu fixe pour les assemblées des fidèles ; les actes du Pape saint 
Urbain (222-230) nous apprennent qu'il célébra les Saints Mystères 
dans sa prison, avant d'aller recevoir la couronne du martyre '\ et 
l'on trouverait facilement à citer d'autres exemples de faits sembla- 
bles. L'autel portatif consista d'abord en une simple pierre polie, 
dénuée d'ornements accessoires; elle fut encastrée plus tard dans un 

' Super altare nihil ponatur, nisi cap??e cmn rcliqiiiis sanctorum. . . aiit pvxis 
cum corpore Domini ad viaticnm pro infirmis. Léo IV, PP., De cum ptistortiJi. — 
Depositis ergo super altare sacrosanctis reliquib, vigilata nocte, cum grandi psal- 
lentio ad antedictam deferebantur liasilicaïu. Grégoire de Tours, De mirar.. .S. Ju- 
liani, c. 3'i. — Advenieus autem quando Beati pignora in sanctuin lorabantur 
altare, expedila solemnitaîe, visum recipere meruit oculorum. Id., De mime. 
S. ALntiiii, 1. II, c. 36. — Scd cum jam vespere ad basilicam sancti Martini 
Turonis advenisset, et nos in convivio resideremus, mandatum misit, dicens : 
Occurrant reliquiis sanctis. Cui nos, quia hora jam prseterierat, dLximus : 
Requiescant beatœ reliquiœ super altarium, donec mano procodamus ad occursuui 
earum. Id., IJist. Franr.^ I. IX, c. 6. — Kt pretiosa quidem ligna ab eo sublata 
supra mensam posuit, phylacteria vero in collo suo suspendit. Ilislor. miscell , 
1. XX, p. 629. — Les reliques pouvaient également être suspendues sur l'autel, 
ruais le cas était assez rare. Mabillon, Litur(jia Gallic, 1. I, c. 8. 

* Du Cange, GIoss., altaue. 

' Nullus sacerdos nisi in locis Dec dicatis, vcl in itinere positus in tabernaculis 
et meubis lapideis ab episcopo consecratis, missas celebrare praesumat. Gharie- 
magne, Capilul. gêner., li. 

* Acla SU., Mali t. VI, p. 11. 



318 coFFuirr i.nchi'stk kt émaillk 

châssis métallique enrichi de ciselures, d'émaux ou de gemmes : 
diverses églises et quelques musées possèdent des spécimens d'«/- 
taria viatica ainsi décorés, à partir du X« siècle jusqu'au commen- 
cement duXlll'' '. 

Reliquaire de voyage, capsa reliquiarimi itineraria — .j'ose me 
servir do cette épitliète puisqu'elle a été appliquée aux autels por- 
tatifs - ! — une pareille attribution éclaircit tous les incidents signa- 
lés sur notre coffret. 11 reste pourtant encore un détail que je ne 
saurais négliger. Lorsqu'une cause accidentelle, une chute de che- 
val sans doute, eut brisé les appendices du meuble et fracturé ses 
émaux, on l'utilisa tant bien que mal avant de le mettre au rebut ; 
après avoir supprimé les cloisons internes, on pratiqua sur les 
flancs trois trous à l'aide d'un foret, deux d'un côté, un de l'autre. 
La présence de ces ouvertures, omises sur mon dessin, témoigne 
d'un système de suspension rudimentaire, imaginé pour une cir- 
constance exceptionnelle, dans un cas d'urgence absolue. 

Les calices et les feuillages — palmettes ou pampres, un doute a 
été émis sur ce point "^ — qui m'avaient, au début, écarté du vrai 
chemin, s'expliquent autrement que par le symbolisme eucharisti- 
que ; ils établissent la qualité — le nom restera introuvable — des 
trois Bienheureux dont les pigiiora reposèrent jadis au sein du petit 
reliquaire d'Utrecht. 

La palme ne laisserait pas hésiter; quant à la vigne, représenta- 
tion allégorique de l'Eglise et du Paradis, elle a été prise aussi par 
quelques Pères pour l'emblème du martyre ; tel est l'avis de saint 
Jérôme \ de saint Clément d'Alexandrie " et de saint Augustin ^ : 

^ N<'tarament à Siegburg, Gladbach, Xanten , Baraberg, Darmstadt et au 
Welfenscbatz (Aus'm Weerth, Knnsidenhndeîer des cinisl. Mitlchillets in don 
HheiiihnuJen^ pass ; J. Labarte, Essai sur la peint, en émail); à Conques (A. Dar- 
cel, Trésor de Conques); à Sainte-Marie du Capitole iBock, Les tré'-ors sacrés de 
Cologne); à Maëstricht (Bock et Willemsen, oitv. cit.); au couvent des Sœurs- 
Noire.s, à Namur; au Musée royal d'antiquités, à Bruxelles. 

^ iTiNERARiyE TABUL/E, qu?e loco altaris erant sacerdotibus iter facientibus. 
Du Cange, Ghss.; v. Mabillon, Lihirç/ia gnllic., p. 73, et Ordo Romanus. 

3 Par Mgr Martigny, Lellre cit., et par M. E. Le Blant, Lettre du 19 oct. 1879. 

* In Amosy IX. 

* Vadag.y I, 5. 

« lufsnlm. VIII. 



DU iMUSÉK ARCHIÉPISCOPAL d'uTRECHT 319 

a C'est peut-être à cause de cela, dit Mgr Marti gny," que des sarco- 
phages représentant les Apôtres qui furent aussi martyrs, offrent 
d'élégantes décorations de pampres ' ». 

Des gobelets à pied, avec ou sans anses, accompagnent, dans les 
catacombes romaines, un certain nombre d'inscriptions funèbres 
dont la majorité concerne des hommes, des femmes et des enfants, 
morts en suivant le cours ordinaire de notre existence ^ Cependant 
deux mémoires, caractérisées par le même vase, rappellent une autre 
classe de chrétiens défunts. Sur la première inscription {cimetière 
de Cyriaque) on lit : 

PETRYS ET PANCARA B0TV3I PO 
SVENT MARTURE FELICITATI. 

Petriis et Pancara votum posuenmt martijri Felicitati. Sur la se- 
conde mémoire (cimetière de Priscille) on ne rencontre que le seul 
nom, AOYKT, tracé en capitales grecques, mais deux vases de sang, 
trouvés à l'intérieur du ioculus, ne laissent planer aucune incerti- 
tude sur la fin violente du personnage qui y était inhumé ^ Bol- 
detti a donc regardé le calice comme l'un des symboles du martyre: 
Qiiando il martirio medesimo nelle sagre carte d'ordinario s'esprime 
sotto la forma lità o di sangiie, o di calice \ Le docte Italien cite 
plusieurs textes à l'appui de son opinion, mais je ne crois pas qu'un 
grand étalage d'érudition soit ici bien nécessaire : on peut se borner 
aux paroles du divin Sauveur, tant à la Cène qu'au Jardin des Oli- 
viers ^, pour maintenir une interprétation que l'Église sanctionne 
assurément lorsque, dans une hymne du temps pascal, elle salue 
Jésus-Christ du titre de roi des martyrs *', 

' Dicf. cit., VIGNE. Bottari, Sadtnre e pitlure sagre elc , pi. XXVIII. 

* Boldetti, Osservctzioiti sapra i cimcterii de' SS. Martiri elc, 1. 1 et II, pass. 
8 Id., Ibid., p. 437 et 479, fig. 

*ifc/V/.,p. i4i. 

^ Et accepte calice, . . ait illis, hic est sanguis meus novi Testarnenti qui pro 
inultis ellundetur. — Transfer calicein liunc a me. S. Mathieu, XIV, 23, 24, 36. 

* Rex gloriose martyrum, 
Corona confitentium, 
Qui respuentes terrea 
Perducis ad cœlestia. 

Commun de i^Iusieiirs martyrs. 



320 COFFRET INCRUSTK KT ÉMAILLÉ 

Ce qui précède anéantit tout scrupule ; les reliques de trois saints 
martyrs occupèrent chacune des cases de notre coffret. Ici, le 
chrisme, symbole de la Foi, qui apparaît encadré d'abord d'une 
couronne, puis d'un cercle à gorge, sur les sarcophages des Con- 
fesseurs ou des simples fidèles \ est remplacé par le calice, image 
du sang versé en l'honneur de Jésus-Christ. 

Relativement aux croix, je copierai intégralement un passage de 
la réponse de Mgr Martigny aux questions fort complexes que je lui 
avais adressées : « J'opterais volontiers pour un reliquaire. Les 
croix ne seraient point un obstacle ; c'est un ornement qni fut em- 
ployé pour les objets religieux de toute nature, et qui surtout ac- 
compagne très convenablement les reliques des saints, celles des 
martyrs en particulier -, » Quand il s'exprimait ainsi, le savant ar- 
chéologue de Belley ignorait le résultat de mes dernières études, et 
il l'a confirmé à favance d'une façon éclatante. 

Le travnil du meuble est très soigné, bien que les feuillages ou 
les pampres soient on ne peut plus fantaisistes. Leur rendu con- 
ventionnel tient au tempérament de l'époque en matière décorative, 
ou mieux encore au champ restreint laissé à la disposition de l'or- 
fèvre. Malgré ces légers défauts^, il est clair qu'un œii expérimenté, 
une main ferme, secondés par une habileté notoire dans l'art de 
l'émaillerie, ont pu seuls buriner les ornements et produire l'harmo- 
nie de couleurs, qui font du reliquaire d'Ulrecht un joyau digne de 
prendre un rang distingué parmi les merveilles des temps écoulés. 

L'alliance de l'émail et du grenat ou du verre purpurin, remar- 
quée sur notre épave mérovingienne, doit encore fixer un moment 
l'attention. Il y a déjà quelques années^ M. Eugène Grésy, de la So- 
ciété des Antiquaires de France, vigoureusement épaulé par M. le 
comte F. de Lasteyrie, membre de l'Institut, s'efforça d'établir fexis- 
tence d'émaux parfondiis, associés aux grenats sur le calice de 
Chelles attribué à saint Éloi (+ entre Go9 et 663) ^ ; j'eus alors l'im- 

' Edmond Le Blant, ÉlwIc sur les sarcophages cJuJiiens d'.Jrles, pi. Xll, fig. 2; 
Cochet, OUI), cilé, sarcophage de saint Draus'm, évêque de Soissons (658 ou 674), 
aujourd'hui au Louvre : couronnes. Sarcophage d'Auch; cercle à gorge comme le 
coffret d'Ulrecht. 

' Lettre citée. 

* Mém. de la Soc. des Jntiq. de France, t. XXVIL 



m: MU^Ki: auchiépiscopal d'utrecht 32i 

prudence de soutenir une opinion contraire dans un livre heureuse- 
ment oublié '. Le procès ne fut pas jugé faute de preuves suffi- 
santes, et les parties restèrent en présence. Je suis contraint d'avouer 
aujourd'hui que ma cause ne valait rien et que j'aurais dû la perdre ; 
les émaux de la châsse mérovingienne de Saint-Maurice-en-Yalais 
et du coflret d'Utrecht, deux pièces également ornées de grenats, 
semblent me condamner sans appel. Le mea culpa d'un vieux péché 
est bien tardif sans doute, puisque MM. Grésy et de Lasteyrie ne 
sont plus là pour l'entendre, mais l'occasion de manifester ma re- 
pentance vient seulement de s'offrir; je m'empresse d'en profiter. 
Toutefois l'emploi de l'émail sur le calice de Chelles, quand 
même il serait officiellement constaté, ne parviendrait pas à résou- 
dre un nouveau problème, corollaire obligatoire des questions pré- 
cédemment étudiées Dans quelles régions notre petit monument 
a-t-il été fabriqué ? A quelle nationalité appartenait l'orfèvre qui 
l'exécuta? Le calice de Chelles ayant péri, déterminer ex professa 
la nature des éléments chimiques de ses incrustations parfondues 
devient matériellement irréalisable. Le seul terme de comparaison 
auquel je peux recourir est la châsse de Saint-Maurice, dont les 
émaux champlevés sont opaques ou stannifères, à l'instar de ceux 
des bijoux antiques attribués aux Gaulois sur le témoignage de Phi- 
lostrate; or le décor primordial du cofîrel d'Utrecht était translucide, 
et si dur qu'un grattage minutieux n'a pas réussi à le faire entière- 
ment disparaître. Byzance, que je sache, n'a jamais champlevé le 
métal, et les silicates translucides ne rehaussent aucun produit 
limousin. L'émailleur inconnu, dont je cherche à deviner l'énigme, 
a-t-il employé un simple fondant incolore sans le mélanger d'oxyde? 
Des industriels grecs auraient-ils précédé, en Occident, la colonie 
venue à la suite de Théophanon, et enseigné leurs formules à quel- 
ques adeptes de l'école limousine transplantés de l'Aquitaine aux 
borde de la Meuse et du Rhin? Je ne sais trop à quelle hypothèse 
m'arrèter. Une force instinctive, qui s'impose à mon esprit, sans que 
je puisse ouvertement lui résister, m'engage à chercher l'origine du 
reUquaire d'Utrecht dans les limites de l'ancien royaume de Lotha- 
ringie. Cette idée, assez étrange, j'en conviens, et qui surgit à l'état 

* JJvrcrlc mJrovingipnne, ISfi'l. 

U<- .sérii-, t.>me XL 21 



322 COFFRET INCULSTÉ ET ÉMAILLÉ 

de vague intuiti «n, repose sur des fondements bien peu solides. 
Aucune pièce champlevée allemande n'est signalée antérieurement 
à la fin du X." siècle ' ; un abîme sépare la vigoureuse couleur des 
monuments conservés à Siegburg, à Bamberg et au Welfenschatz 
(trésor du roi de Hanovre), de la monochromie de notre coffret, 
dont les courbes gracieuses se tiennent encore plus loin des raideurs 
du calice de Chelles. 

J'ai vu, au Welfenschatz, un cloisonnage primitif sur cuivre, où 
rémail verl-foncé ressemble à du verre à vitres, tandis que le blanc- 
rosé des carnations joue l'opale. Un petit médaillon du même métal 
et de même technique, au Musée de Darmstadt, offre un nimbe 
blanc-bleuâtre translucide et des carnations semi-opaques ; il y a 
vraisemblablement des tons analogues sur le reliquaire de Herford. 
Or, de ces trois pièces évidemment germaniques, les deux premiè- 
res, qui représentent des personnages en buste, imitation grossière 
du style byzantin, me paraissent avoir précédé les célèbres émaux 
d'Essen ^ Quant au reliquaire de Herford, classé au X" siècle par le 
rédacteur du Catalogue de l'Exposition archéologique de Munster, 
son ornementation empruntée au règne animal ne s'accorde aucune- 
ment avec l'esthétique du Bas-Empire ; je le crois encore plus ancien 
que les autres, et il ne doit guère être postérieur à Charlemagne. 
Rien de précis, je le sais trop, hélas ! ne peut sortir d'inductions 
aussi nébuleuses; mais pourquoi l'émaillerie, faute de documents 
écrits et de monuments figurés^ n'aurait-elle pas ses clichés comme 
Vars textrina? On a cru longtemps, d'après l'historien Procope, que 
le tissage de la soie avait été introduit dans l'Empire roma-n sous le 
règne de Juslinien 1" ; voici qu'un texte de S. Basile ' fait table rase 
d'une opinion toujours en faveur chez certains érudits. Je soupçonne 
maintenant que, à l'exemple des tissus, l'émaillerie subit les consé- 
quences d'un préjugé enraciné, et que le cofTret d'Utrecht est un 
premier jalon qui amènera d'autres découvertes. Au bout du compte, 
une industrie ne disparaît pas ainsi subitement, pour renaître après 
un laps de sept cents années, sans laisser au moins des traces dans 



* Labarte, onv. cité, p. -163. 

' Aiis'm Weertli, Kunsldeu'kniaeler etc., \\\. XKIV et XXV, t. N, p. 22 et sq. 

' In /lexaemeion, lioiu. Vlll; v. J.cs oiuj. de l'or/Jvierie dois., t. II, p. Ml. 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL u'UTl'.iaHT 323 

l'intervalle. Une tradition persistante a dû, en conséquence, ratta- 
cher les émailleurs, peut-être nomades, de la (îaule du lil^ siècle aux 
orfèvres limousins ou allemands du X% et parce que l'émaillerie n'a 
pas un nom spécial dans l'idiome savant de nos pères, parce qu'un 
ordre entier d'émaux manquait à nos séries, ce n'est pas un motif 
suffisant pour affirmer qu'elle cessa de vivre aux temps mérovin- 
giens. Entre la mort et l'assoupissement il y a une nuance. La tech- 
nique, signalée par Philostrate chez les Barbares des rivages de 
l'Océan, technique dont le sol nous rend chaque jour tant de pro- 
ductions, n'aurait-elle pas été, sous Clovis et ses successeurs immé- 
diats, le lot d'un petit nombre d'adeptes? Elle a pu sommeiller alors'; 
mourir, jamais : notre coffret en fournit la preuve matérielle. Quant 
à voir dans cette œuvre charmante l'obscure tentative d'un artiste 
isolé, je m'y refuse absolument ; l'auteur appartint à une école 
ouverte de longue date : maître expérimenté et rempli de savoir, 
il a obtenu son résultat du premier coup, sans hésiter ni tâtonner. 
La forme du meuble n'est pas moins intéressants que son décor ; 
elle fournit une nouvelle preuve de l'âge reculé que je lui attri- 
bue. La majorité des châsses, aux XII* et XIII" siècles, affecte l'as- 
pect d'une petite maison à toit aigu, dont les pignons sont détermi- 
nés suivant un plan vertical ; tel est le type ordinaire adopté par les 
émailleurs de Limoges et les orfèvres rhénans, bien que ces der- 
niers aient quelquefois arrondi le couvercle de leurs grandes pièces \ 
On fabriqua aussi des cassettes rectangulaires et plates, pour abri- 
ter les saintes reliques : les plus remarquables en ce genre datent 
du X*" siècle ; elles sont richement ornées, et elles proviennent de 
deux empereurs de la maison de Saxe, Henri I" (9 10-930), Othon l"' 
(936-966) \ On copiait alors les t/iecœ reliquianun sur le modèle de 
la tombe ou de la bière {feretrum, vas) ^ usitées à l'époque. Cette 

' Bock, Les trésors sacrés du Cologne^ pi. Vil, n" 28, châbàe de sainte Ur.sule. 

' Steuerwaldt, ouv. cité, \A. 32 à 3'(. 

" Si qtiis mortiium hominom auf in petiM, qii;e vasa ex lu-oi sarcopliagi dicuntur 
super alium misent. I.cx Salir, i, tit. 17, ^ 3. — Aniici oxtrahunt mortiium, 
déférentes in feretrum, et |)ortantes eum ad ecclesiani. /.pi/ps Ilrnici /, c 36. — 
Apiid urbem enira Tolosatium ferunt fuisse q;iemdam, Antoninum noiuine... 
Factum est autem, ut, impleiis diebus, migruns a saîculo, in basilica beati Yin- 
ccntii sepelirctur, in qua sibi vivens vas deposuerat. Grf^goire de Tours, De ghr. 



324 COFFRET l.\Cl;UbTK II T KMAII.LÉ 

coutume datait de loin. Lorsqu'à la depositio succéda Yelevatio, 
c'est-à-dire lorsqu'on enleva les corps sniuts de la crypte où ils re- 
posaient pour les mettre en évidence, le sarcophage de pierre ou de 
marbre, qui les avait primitivement recueillis, fut imité en mé- 
tal avec une rigoureuse exactitude. Le coffret d'Utrecht n'est qu'une 
réduction mathématique d'anciens sarcophages chrétiens dont quel- 
ques spécimens nous ont été conservés intacts : on les voit à Saint- 
Servais de Maëstricht, au Louvre, à Bordeaux et dans une église du 
déparlement de la Dordogne '. Néanmoins le monument de ce genre, 
qui touche de plus près à notre reliquaire par sa forme et son décor, 
est incontestablement le beau cercueil en marbre de la cathédrale 
d'Auch, dont il a déjà été question. 

Les custodes à couvercle pjramidal sont assez rares. Le précieux 
ivoire byzantin de la cathédrale de Trêves, classé par les uns au 
commencement du XI" siècle, reculé par les autres jusqu'à la fin du 
V% représente la dédicace d'une église. Deux évoques, assis sur un 
chariot antique (carrifca), tiennent respectueusement devant eux 
les reliques destinées au nouveau temple ; elles sont incluses dans 
une arcula pyramidale, d'où l'on est induit à penser que ce type 

mnrt., 0. 89. — Reqnire liipidem miindum. ac saicoplv.igum piiellic quiescontis 
quod in basilica s.incti Veiierandi rietectiim habi>tur, citiiis tege.. Quo facto ut 
vas illnd rlausit 0[)(Mtorio, protinus apertis ociilis lumen lecepit e.\ integro. 
Id.. f)f(/!ar. ouf , c. 35. — G:iuilio iiingno rt>pleti collegiTunt pirefati veneral)iles 
sacordotPij os-sa Ragiiob Mti pontificis, elev.mtesqiiH de septilchi'o. . . novo in vase 
posiierunt. Josophns Sacei'dos, /Jist. Inuisl S>>. lidj/iK/bfi'ti ^t Zeuonis, c. 3. — 
Feretrum ubi snnt nnnc leiiquiee sanctornin, horicstishimo décore com[)o.suit. 
Bei'carius l'resbyter, llmt. eplsc Vnilituensiinn. ii'^ 19. — Oinainenta ecclesiastira 
quamplurima et ferettum ubi suut reliquiae sanctoruni lingues de Flavigny, 
C/iron , ap. Labbc, liihl. nova, t I, p. 12-'. — EgreiiiLMite conventu cum feretro 
comitante innuinerabili niukitiidine hoininuni utriusque se.xus ad procesbionein 
faciendam, ut moris est ecclesi.e nostite Epist. Piloris S. Milhunjis de f'enelot 
(Angleterre) ap. Martene, .-tnecdotii, t I, col. 476. — Vas quoddam, feretruni 
vulgo vocatur, ipso consentieiite et coopérante œdificaveruiit auro ac argento, ac 
pretiosis lapidilins decoratum : cujus rei causa ne tanto vase vacuo rémanente 
frustra laborasse dicorentur, ubicumque potuerunt ab ecclobiis tam vicinis quam 
longinquis sanctorum corpora perquirentes, magnam ex his copiam aggregave- 
runt. flisl. rœnobii Vironiensis, c. 15. 

' Bock et Willemsen, onv. cité, p. 106 et sq.. fig. 13 a, 13 b. Cochet, ouv. cité, 
p. -l-.:, lig. A. du Caumont, .■Jb'Jc<Jd. d'archéoL, T)^' éd., p. -i8 et o2, fig. 



DU MUSÉE AHCHIÉPli?COPAL d'UTKECHT 325 

était admis par le rit oriental '. En Occident nous rencontrons quel- 
ques châsses du même genre. La cathédrale de Trêves en possède 
une d'argent doré, rehaussé d'arabesques en filigrane ; le dessous 
offre des entrelacs et des animaux gravés au trait ; quatre griffes la 
supportent. M. E. Aus'm Weerth, qui a publié l'objet, n'oublie pas 
d'en faire remarquer la forme inusitée, imgewoenhliche Form ^ 
Au Musée national bavarois de Munich, on voit un reliquaire ana- 
logue, en bronze à sujets en relief (XP siècle'; il est porté par quatre 
figurines assises; au milieu du toit surgit une tige creuse en métal, 
indice d'un couronnement disparu ^ A Sainte-Ursule de Cologne, 
il y a aussi deux coffrets pyramidaux, l'un du XIIP siècle, l'autre 
du XIY^ Ce dernier, muni au sommet d'une anse rigide, repose sur 
un socle découpé ; le dessous est orné d'une feuille d'argent es- 
tampé \ Un coffret oriental en ivoire, du trésor de Saint-Servais, 
à Maëstricht, bien qu'il ait à peu près la même forme que les précé- 
dents, n'est qu'un reliquaire de circonstance ; avant do contenir le 
pieux butin acquis par quelque noble Croisé, il trônait pour sur à 
l'étalage d'une boutique musulmane de la Syrie "'. 

Des meubles ci-dessus, deux sont décorés sur toutes les faces ; 
leurs supports ne pcrmctiani pas au fond de toucher aux t^iblettes 
des armoires ou des gradins, on comprend un supplément de luxe 
que rien de semblable ne justifie sur le coffret d'Utreclit puisqu'il 
n'a jamais eu de pieds ^ Quant à l'anse du reliquaire de Cologne, 

' Aus'm Weerth. KunsUenhni., pi. 58, fig. l,t. III, p. 88 et 89. Kraus, Bcitmege 
sur Ti leisclien An hm-dhigif inul Gi-scliichtc, I. I, p 137 et sq. Lo premli^' conclut 
au Xi'= teiècle ; le second, qui discute avec beaucv'up de talent et une profonde 
érudition les arguments de son devancier, reconnaît, dans les personnages impé- 
liaux figurés sur le monument, les effigies de Léon I" i457-i7i) et de son épouse 
Vérine. C'est peut-éire aller loin ! Toutefois Tattribution a,i \^ siècle est admise, 
je le sais, par un érudit dont la compétence est notoire en fait d'art byzantin. 

^ Kaiiytdeiihn., pi. 5G, fig 1, If/, t. III, p. 82 et 83; XIlo s. En fait de meubles 
analogues, l'auteur ne trouve g lère à citer qu'un coffret de la cathédrale de Coire. 

* P/iotuyr. du Musée nilioHnl linvuiois . pi. Ô9 et GU. 

* Bock, ouv. cil. pi. VI, fig. 26, p 36; pi. Vlil, fig. 3i, p. 42. 
^ Bock et Willemseii, oui-, cit., p 1 i8, fig. -22. 

* La cassette reliquaire d'Ollion I", à l'église du clu'iteau de Qiiedl'.iiburg, oflVo 
aussi un dessous en argent niellé ; mais ce surcroît de luxe a sa raison d'être, car 
\(- (léror do; au'rc;^; fircs. plnrju'- d'iv>>ir«> sculpt''\ eiv'ndi'i^e-; d'or robiTisié d« 



326 COFFRET lNCl;rSTÉ KT ÉM.MLLK 

elle servait uniquement à le tenir pour le présenter à la vénération 
des fidèles ; l'appendice est trop mince pour supporter longtemps 
un poids assez lourd. 

Notre coffret a été découvert chez un curé par M. l'abbé Van 
Heukelum, créateur du ^luséc archiépiscopal d'Utrecht et président 
delà Gilde de Saint-Bcrnulphe ; ce curé le tenait d'un paysan d'Over- 
betuwe, village de la Gueldre, situé à une faible distance de Nimègue. 
Charlemagne, on le sait, construisit un pal.iis à Nimégue; il en data 
ses Capitulaires de Mars 806 et d'Avril 808. Le grand empereur y 
séjourna pendant le carême entier de 800 ' et, pour célébi-er 
dignement la solennité de Pâques, on ne saurait douter qu'il n'ait 



gemmes, n'aurait pas permis aux inscriptions commémoratives de s'y étaler à liiir 
aise. Je reproduis ici des légendes qui intéresseront certainement quelques uns de 
mes lecteurs : Sur le cadre : + In hac capsa, ad honorent beuti Servatii fut ta, 
ejiis recondilur corpus, et liijnum dominicum, et de ^^es(ibHS S Marie matris Dni, et 
Johannis Bap., et fémur ^ et de spina dorsali. xancti Servatii et infula, de rasuln, de 
sarcophago ipsitis et reliquie sanctorum quorum noniina circumscripta sunf. Au som- 
met d'un rectangle qui occupe le centre du panneau et autour de la gloire qiia- 
drilobée du Christ juge : Gloria tibi Dnr. — Qaudcnmque pelierilis in nomine meo 
hoc faciam. Au bas du même rectangle, contre deux religieuses agenouillées 
devant un autel : Tempore Agnetis abbalisse et Oderadis preposite ficta est liée 
capsa. Un triple rang d'arcatures, disposées à droite et à gauche, renferme dix- 
huit bustes de saints avec leurs noms : S. Servalitis. S. Johnnnes Bapl. Sca. Maria. 
S. Figilius. S. Remigius. S. Martinus. S. Nicolaus. S. Pusinna. S. Ursula, — 
Ses. Petrus. S. Andréas. S. Darlholomeua, S. Stephanus. S. Mauritius. S. Georgius. 
S. Ciriacus. Pancralius. Cristo/orus. Steuerwaldt, ouv. cit., pi. 31. J'ai eu quelque 
peine à déchiffrer une copie assez incorrecte, et je n'ai maintenu que les abrévia- 
tions usuelles; les autres lacunes ont été conibices. — Le reliquaire existe sans 
doute, mais qu'est devenu i^on piécieux dépôt? H pourrait bien s'y trouver encoi'e. 
Les Luthérien-, qui possèdent l'égli^e royale de Quedlinburg, n'eurent jamais le 
tempérament destructeur des Calvinistes; ils ont i eligieu-îement conservé une 
fouie de trésors liturgiques que la mode aurait peut-être détruits. Les em olpia de 
Quedlinburg, je le sais, ont toujo;irs leui's reliques ; en serait-il didéiemment des 
caps ce impériales .' 

' Inchoavit et palatia operis cgiegii, unum haud longe a Mogontiaco civitate, 
juxta viilam cujus vocabulum est Eng lenheini, alieruin Noviomagi super Vahalem 
fluviuni qui Batavorum insulam a jiaite meridiana pr;elerfluit. Eguihard, J'tia 
Car. .U(ig., il. — Baluze a mis la note suivante au bas du Cajntulaire de 806 : 
Docet Eginhardus hoc anno qvusdragr'simalo jejunium et ^acratissimam Pascli-T 
soleninitiitero célébrasse apuî Noviiunaguni. 



DU MUSÉE ARCHIÉPISCOPAL d'uTRECMT 327 

alors réuni toutes les splendeurs de sa chapelle de voyage. Je me 
suis déjà trop suffisamment lancé sur la voie des hypothèses pour 
craindre d'en risquer encore une dernière qui, en définitive, ne sera 
pas la moins vraisemblable du nombre. Avancer que notre reliquaire 
appartint à la chapelle de voyage de Charlemagnc, et qu'il fut dé- 
laissé à Nimègue quand un accident l'eut mis hors de service, outre- 
passerait-il les bornes d'une juste mesure? En regardant comme 
admis un fait qui ne blesse aucune probabilité, il deviendrait facile 
de préciser à quelle époque et à quelle occasion le coffret d'Ulrecht 
sortit du trésor impérial pour échoir à im sanctuaire moins relevé. 
Une clause du testament de Charlemagne dit en termes formels 
« que le mobilier liturgique de sa chapelle, provenant, soit de lui, 
soit de l'héritage paternel, sera conservé intact, tandis que les vases 
sacrés et les livres qui auraient une origine différente pourront être 
adjugés au plus offrant et dernier enchérisseur » '. Épave des temps 
mérovingiens, d'ailleurs sans doute jeté à l'écart vu ses détériora- 
tions, notre reliquaire rentrait dans la seconde catégorie; il fut 
vendu à l'encan. 

L'essai de restauration déjà signalé doit être postérieur àla vente. 
Un nouveau propriétaire fit enlever les fragments brisés de l'émail 
translucide, le mastic rouge compléta les grenats absents et rem- 
plit les cavités du dessous: on paraît s'en être tenu là, un résultat 
partiel n'ayant pas répondu à l'efîet qu'on aurait voulu obtenir sur 
l'ensemble. 

La matière est-elle épuisée ?Ai-je dit du coffret d'Utrecht tout ce 
qu'ily aàen dire? Je ne le crois pas. La question de l'émail, notam- 
ment, demeure à peine effleurée, et elle s'ofl're encore intacte aux 
recherches des spécialistes. A leurs veilles assidues, je remets la so- 
lution d'un problème devant qui mon insuffisance a échoué. Puisse 
cet appel international s'étendre au loin! Que l'on soit né sur les 
bords de la Vienne, de la Meuse ou du Rhin, que l'on habite l'un 

' Ca|)ellani, id ost aecclcsiastieum ministeriurn, tuni id quod ipse fecit atque 
congregavit, qiiam quod ad enm ex paterna hereditate pervenit, ut integrum 
esbot, neque uUa divisione pcinderetnr, ordiiiavit. Si qiia antem invenirentur aut 
vasa aut libri aut alla ornamenta, qiise liquide roiistiret eidem caiiellie ab eo con- 
lata non fuisse, hsec qui habe.e vellet, dato jn-tae sestimationis prœtio, emerct et 
bîihfi-ft. Egintnird. V>t<r Car M'1(J 3Î^. 



328 COFFRET INCRUSTÉ ET ÉMAILLÉ 

OU l'autre rampant des Vosges, on a un intérêt égal à sonder les 
origines d'un art industriel, cultivé par des hommes qui vécurent 
jadis, en Aquitaine comme en Germanie, sous le sceptre des pre- 
miers rois franks et de Charlemagne. 

Un mot en terminant sur le Musée archiépiscopal d'Utrecht. Ce 
magnifique établissement, trop peu visité, car il ne figure pas encore 
que je sache sur les Guides officiels, est dû à l'énergique initiative 
de M. l'abbé Van Heukelum, curé do Jutphaas ', qui a consacré à le 
former beaucoup de temps et une partie do sa fortune. La collection 
exclusivement composée d'objets ayant servi au culte catholique, 
est riche en pièces d'orfèvrerie, peintures, vêtements sacerdotaux, 
anciens tissus et surtout en broderies liturgiques ; elle s'est accrue 
par diverses libéralités particulières. On y distingue, entre autres 
merveilles, trois manuscrits à reliures métalliques, gemmées et fili- 
granées, du XII'' siècle ; un crucifix de très vieux style ; le panneau 
central d'un triptyque byzantin en ivoire, du XI' siècle. Don précieux 
de S. G. Mgr l'archevêque actuel d'Utrecbt, ce morceau de toreiitique 
qui représente la sainte Vierge debout, tenant l'Enfant-Jésus, peut 
être mis en parallèle avec les beaux triptyques de fépoque macédo- 
nienne, conservés au Musée chrétien du Vatican et chez une hono- 
rable famille d'Arras. 

Cli. DE LiNAS, 

Membre honoraire de la Gilde de Saint-Bcrniilphe d'Utrecht. 

' Jutphaas est un charmant village situé aux bords d'un canal, à quelques kilo- 
mètres d'Utrc cht. Li^ pays e.'-t beau, et les habitants valent encore mieux que le 
pay^. M. l'abbé Van Heukelum, que l'amour des antiquités n'einpcche pas d'èire 
un curé modèle, a récemment doté ses paroissiens d'une église neuve en style du 
XV" siècle. 11 commence à la meubler, et le début promet beaucoup pour l'avenir. 
A côté d'un magnifique tableau, œuvre de quelque maître anonyme de la vieille 
école hollandaise, on peut y voir dès aujourd'hui un petit buffet d'orgues tel que 
je n'en ai jamais rencontré. Cette ciselure en bois de chêne doié et polychrome 
date de la fin du XVI'' siècle; les administrateurs d'un teaifle j)rolestant d'Ams- 
terdam lont cédée moyennant bUU lloi ins — elle en valait au moins 3UÛU — a la 
communauté catholique de Jutphaas. M. Van Heukelum n'a reculé devant aucune 
dépense pour l'estaui'er convenablement Sun joli meuble qui, grâce à un habile 
facteur d'Utrecht, renferme un instrument digne de l'écrin. 



EECÏÏEECHES ÏÏISTOEIQUES 

SUR 

LES RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES 
DE L'ADMINISTRATION DU BAPTÊME 



DEUXIEME ARTICLE 



CHAPITRE II. 

RITES^ CÉRÉMONIES ET COUTUMES QUI ACCOMPAGNENT OU ACCOMPAGNAIENT 
JADIS l'AD3IINISTRATI0N DU BAPTÊME. 

ARTICLE I. 

Introduction dans l'église. 

Le prêtre impose rextrémité de son étole sur rcnfant, en disant : 
« N., entre dans le temple de Dieu pour que lu aies part avec le 
Christ à la vie ( ternelle. Amen. » 

Dans quelques anciens rituels de France, on trouve celle variante : 
« N., entre dans la sainte Eglise de Dieu, afin d'y recevoir de 
Notre-Seigneur Jésus-Christ la bénédiction céleste et d'y partager 
son héritage avec lui et ses saints. >j Dans l'ancien cérémonial 
milanais de Rérolde, on lit cette formule : « Entrez, mes enfants, 
dans la maison de Dieu. Écoutez votre Père qui vous enseigne le 
chemin de la science. » 

* Voir le luiiiiéro de Juillet-Soptenibre 1879, p. 1Ô8. 



330 DE l'administration du baptême 

On introduit solennellement l'enfant dans l'église pour marquer 
que c'est le baptême qui lui donne accès dans l'Eglise de Jésus-Christ, 
que désormais le temple saint sera sa maison et le Ciel sa patrie, 
parce qu'il va devenir enfant de Dieu et que dans l'Église seule se 
communique cette filiation spirituelle et l'opération du salut. 

Les écrivains du Moyen-Age font observer que l'étole étant la 
marque de l'autorité du prêtre, c'est ou l'imposant sur la tête du 
catéchumène, que le pasteur ou son délégué introduit un nouvel 
agneau dans sa bergerie ; que l'étole, marquée de la croix, indique 
aussi le joug de la loi chrétienne auquel sera soumis le nouveau 
baptisé. 

Dans quelques diocèses de France, comme à Toulon, le prêtre 
tirait l'enfant par un des coins de ses langes, comme pour mieux lui 
exprimer la permission d'entrer dans l'église. 

Nous voyons par les anciens rituels et surtout par ceux d'Italie ' 
qu'après être entré dans l'église, on déposait l'enfant au milieu de 
la nef, soit sur le sol nu, soit sur un tapis de laine ou de soie, pen- 
dant que le prêtre récitait quelques prières. Dans le rite ambroisien, 
l'enfant était aussi déposé à terre, mais près des fonts, les pieds 
tournés vers le baptistère, tandis que le prêtre récitait le Credo et le 
Pater. Ce rite d'humiliation semble remplacer pour les enfants les 
pénitences qu'on imposait aux catéchumènes. On sait d'ailleurs 
que le compétent se mettait à genoux pour solliciter la faveur de 
passer dans les rangs des élus. Dans presque tous les documents 
hagiographiques où sont relatées des demandes de baptême, nous 
voyons qu'elles sont presque toujours accompagnées de prostra- 
tions. On aura sans doute voulu perpétuer ce souvenir, en prêtant 
aux enfants les sentiments d'humilité et de supplication qui devaient 
animer les candidats adultes. 

Un ancien processional manuscrit de Sienne, communiqué à 
Trombelli ^ contient l'hymne suivante qu'on chantait en se rendant 
aux fonts baptismaux : 



' Antique Ordo d'Aqiiili'e, cité par Bern^rdo da Venozia (t. I, p. 39); Ordo de 
Raverme (.XIT s), cité l'ar Trombelli [de fiupt., t. V. \k 3G7) ; Rituel milanais de 
S. Charles Borruiuée; anciens {{ituels de Veuisc, P.ologne, Mantoue, Véione, etc. 

« D: B'.'f.l.. t 1, p. W^l. 



DE l'administration DU BAITÉME 331 

Rex sanctorum angelorum, 
Totum mundum adjuva. 
Ora primum tu pro nobis, 
Virgn, muter Germinis, 
Et mintstri PatrU summi 
Oïdines angelici. 
Rex sanctorum, etc. 

Suyiplicate Chri^to rcgi. 
Cœius apoatolici 
Supp/icetqHf pcr magnnrum 
Sanyuis fuaus martyrum. 

Jmpîorate confessores, 
Consonentque virgînes, 
Quo donelur nobis magnœ 
Tempus indulgentiœ. 

Omnes scmcti atque justi, 
Vos precamur cernui, 
Ut purgetur crimen omne 
Vedro sub oramine. 

Ci'JHS, Christe reclor aime, 
PI bis vota s(isci}ie 
Ciii plasmcisti proto/ila^lum 
Et genus gigantiiim. 

Mille snnctum nunc amhorum 
Spiritus ParacUlum 
In hxnc phbem. qua)n recenton 
Fons baptisnd parturit. 

Fac interna foilis Jtujus, 
Sacrat:nn mysleraim, 
Qui profJiixit cu'ii cruore 
Sucra Chrisli corpore. 

El lœtclur mater aancta, 
Tota, uunc Ecclesia, 
Et profectus renascentes 
Tantœ multitudinis. 

Prœsta Patris atque Nati 
Compur sanc'e Sj^iritus 
Ut te soluin semper omni 
Dilijamus tcmporc. 
Re.v fi- uct.rn ». e!<\ 



332 DE l'administration du baptême 

En Arménie, la femme qui tient l'enfant, lorsqu'elle est entrée 
dans l'église, fait autant de génuflexions que l'enfant compte de 
jours, après quoi elle le dépose sur le sol '. 

ARTICLE II. 

Les assistaîits. 

Nous aurions pu, dans le chapitre précédent, parler du cortège 
baptismal se rendant à l'église; mais pour éviter les redites, nous 
avons préféré attendre que tous les assistants fussent groupés au- 
tour des fonts, pour en dire quelques mots. Nous nous occuperons 
tour à tour du clergé, de l'enfant, du porteur ou de la porteuse de 
l'enfant, de la sage femme, du parrain et de la marraine, du père 
et de la mère, des porteurs des Honneurs du baptême, des fidèles. 

Le clergé. — Le prêtre, accompagné de deux clercs, dont l'un 
porte un flambeau allumé et l'autre le vase de sel, est tourné vers 
rOrient, c'est-à-dire vers l'autel majeur. Le bedeau rend les services 
qui rentrent dans ses fonctions, tandis que le suisse maintient l'or- 
dre dans l'église. Pour les baptêmes de première classe, le curé est 
assisté de ses vicaires ; comme, dans les premiers siècles, l'évêque 
était assisté d'un certain nombre de prêtres et de diacres, il a été 
longtemps dusage, dans les baptêmes postérieurs de paroisse, que 
le curé fût accompagné d'un diacre. Les capitulaires d'Othon 11, 
évêque de Verceil, en font même une obligation expresse ^ 

Dans les cérémonies du baptême des enfants de France, le cardi- 
nal qui baptisait était ordinairement assisté de douze archevêques 
et évêques. 

Au baptême des Grecs, il y a ordinairement plusieurs prêtres. En 
Russie, le pope est toujours accompagné, même dans les baptêmes 
à domicile, de son diacre et de son lecteur. Chez les Maronites, le 
diacre, en se rendant à la porto de l'église pour recevoir l'enfant, 
porte l'encensoir et le vase d'eau bénite dont le jeune catéchumène 
doit être aspergé, après avoir été béni par un signe de croix ■'. Dans 

' Léon Boié, Armcnic, p 13'i. 

- Cap. XX, ap. d'Acliéiy, Spicil., t. VIll, p. 9. 

■' J. A. Assenvini, <'0(K h'(m(i., 1. Il, c. 5, p 310. 



i)i': l'auministuation m: 15AI'Témi£ 333 

le Rituel éthiopien du X" siècle le ministre est accompngné d'un 
prêtre assistant, d'un diacre et d'un sous-diacre '. 

L'enfant. — Les enfants des familles riches sont revêtus d'une 
robe blanche, d'une pelisse et dun chrèmeau brodé dont le prix est 
parfois fort élevé, 

En Italie, la sage-femme procure ordinairement aux enfants pau- 
vres, soit comme prêt, soit comme don, des vêtements peu en har- 
monie avec leur condition future. Dans les villages du Var, l'enfant 
est enveloppé dans une petite couverture de soie frangée, qu'on 
appelle toilette. Dans chaque village, il y en a deux ou trois qu'on 
emprunte succsssivement pour les baptêmes -. Plusieurs conciles et 
divers rituel ^ se sont vainement élevés contre cet usage de parer 
l'enfant si luxueusement et de lui faire, pour ainsi dire, violer en 
entrant dans la vie chrétienne la promesse qu'il va faire à Dieu de 
renoncer aux pompes du monde. 

En Allemagne, au Moyen-Age, les enfants des princes étaient sou- 
vent portés à l'église sous un dais. Ste Elisabeth de Hongrie fut 
ainsi conduite <' sous un dais qui était ce qu'on avait pu trouver de 
plus beau à Bade, où était alors un des principaux entrepôts du luxe 
oriental *. » 

Le porteur ou la porteuse de l'enfant. — Aujourd'hui l'enfant est 
presque toujours porté par une femme : c'est ordinairement la 
garde de l'accouchée, la sage-femme, quelquefois la nourrice ou 
une voisine, très rarement la marraine. A Paris, le parrain et la 
marraine montent dans la première voiture où ils occupent la 
place d'honneur, ayant devant eux le père de l'enfant et la garde de 
l'accouchée, porteuse de l'enfant. C'est elle qui entre la première 
dans l'église, précédée du suisse et du bedeau; viennent ensuite le 
parrain et la marraine, puis le père et enfin les invités. 

A Ferrare, c'est souvent une jeune fille, amie de la famille, qui 
porte l'enfant. Dans les baptêmes princiers, cette charge était 

1 Ordo hapt. ^Ih'op., ap. P ir. lut., t. 138, col. 936. 

- Mgr Jaufiret, Mœurs et coutumes du canton de la Rochebraisane {Var). 

3 Conciles de Milan (1579), d'Aix (1585); Rituel de S. Charles Borromée ; 
Constitut. synod. de S. Franc, de Sales; Instruct. syn. de Godeau, év. de 
Grasse, etc. 

* De MontalemberL .Vie de Ste Elisabeth, eh. 1. 



33-4 !>!■; l/.UiMINISTRATlON DU BAPTÊMK 

pnrfois remplie pnr un homme : ainsi le fils d'Anne de Bretagne et 
de Charles YIII fut porté par le prince d"Or;inge, 

La sagk-femme. — Alors qu'on immergeait l'enfant entièrement 
nu dans les fonts, c'était la sage-femme qui devait déshabiller et 
rhabiller l'enfant. 

A Naples, la sage -femme se rend à l'église dans une portantine, 
espèce de chaise à porteurs, couverte de plumes, de dorures et de 
petits anges peints, ha. vamma?ia, en costume de gahi, tient le nou- 
veau-né dans ses bras, la tète à droite si c'est un garçon, à gaucho 
si c'est une fille. Les conviés suivent à pied la litière. Dans l'église, 
la sage-femme se substitue au sacristain pour donner la réplique 
au ministre qui baptise *. 

A Auray, le cortège s'ouvre par le père donnant le bras à la sage- 
femme, parée de ses plus beaux atours. Plus d'un voudrait se dis- 
penser de cette corvée traditionnelle, mais n'ose point s'en affran- 
chir, dans la crainte de passer pour trop fier. 

Dans le diocèse de Chiimbéry, une sage-femme ne peut assister 
aux cérémonies du baptême qu'avec une permission écrite de l'é- 
vêque ; elle n'est accordée (ju'à celles qui sont mariées ou veuves et 
qui, par un certificat de leur curé, ont témoigné qu'elles savent on- 
doyer ^ 

Un curé peut-il refuser d'administrer le baptême h un enfant que 
présente une sage- femme de mauvaises mœurs? C'est là une ques- 
tion dont la solution appartient à l'autorité ecclésiastique. Toute- 
fois, le Conseil d'Etat a rendu à ce sujet une ordonnance en date du 
11 janvier 1829. L'abbé Gilbert, curé de Dammartin (Vosges), avait 
refusé de baptiser les enfants que présentait la dame Bogard, sage- 
femme, dont la conduite était immorale ; celle-ci porta plainte au 
Conseil d'Elat, lequel déclara qu'il y avait eu abus, en cons'dérant 
« que le refus d'administrer le baptême à un enfant sur le fonde- 
ment que la personne que les parents ont chargé de veiller h sa con- 
servation et de le présenter à l'église, n'est pas agréée par le curé, 
est abusif, puisque d'une part cette personne ne participe point à 
la cérémonie religieuse du baptême et que, de l'autre, aucune règle 

• Marc Monnier, Naplrs et les NapoVta!ns, d;ins le Tour du Monde, t. IV, p. 234. 

- t'onst't. syn. du dioc. de Cliambéry (18il), p. 171. 



DE i/aDMIXISTII TION PL B .PTtlME '^35 

canonique admise dans le royaume n'autorise les curés ou desser- 
vants à n'admettre en pareil cas que des personnes agréées par 
eux '. » 

En Arménie, c'est la sage-femme qui tient l'enfant jusqu'au mo- 
ment de l'immersion, mais c'est le parrain qui le reçoit des fonts et 
qui le ramène à la maison maternelle. 

En Grèce, l'enfant qu'on baptise, même à domicile, est porté en- 
tre les bras de la mamnii (accou< heuse). 

Le parbaix ei la marraine. — Durant la cérémonie, le parrain et 
la marraine se tiennent debout, le premier à la droite, la seconde 
à la gauche de la personne qui tient l'enfant. Dans l'antiquité, les 
parrains portaient eux-mêmes l'enfant, comme l'indique le nom de 
gestantes, porrir/entes qu'on leur donnait. Cet usage a persévéré 
dans tout le cours du Moyen-Age et s'observe encore dans quelques 
contrées de l'Orient et de l'Occident. 

Aux baptêmes solennels des enfants de France, c'était tantôt le 
parrain, tantôt la marraine qui portait, sur un carreau de velours, 
l'enfant emmailloté dans des langes de soie et de dentelles. 

En Belgique et chez les Maronites, c'est la marraine qui tient 
l'enfant dans ses bras pendant la cérémonie ; dans le Tyrol, c'est le 
parrain. Pour se rendre à l'église, il faut souvent descendre, pendant 
plusieurs lieues, do la montagne, par des chemins abrupts : aussi 
les parents ont-ils soin de choisir avant tout un parrain robuste et 
adroit qui ne soit pas exposé, par une chute malencontreuse, à com- 
promettre l'existence de leur enfant. 

A Venise, où les parrains sont nombreux, parfois de vingt à cent, 
ils se rangent en demi-cercle depuis la porte de l'église jusqu'à la 
chapelle baptismale, et souvent ils se passent i'enfaut de main en 
main pour le faire arriver jusqu'aux fonts. 

Le père et la mère. — Dans les contrées où l'enfant est baptisé 
quelques jours après sa naissance, le père seul est présent au bap- 
tême. Dans la primitive Église, les parents assistaient au baptême de 
leur enfant ; il en était encore ainsi en Allemagne au X'^ siècle. Mais 
en Angleterre, en Espagne, en France et ailleurs, il était recom- 
mandé au père de ne point venir a cette cérémonie. Un écrivain 

* Dalloz, Léyid. ou truite des cultes, n. 25G, note. 



336 L»E l'aLi.MIiMSTHATIUN du BAPTÈMl' 

du XI I" siècle, le cardinal Robert Pullen', déclare que c'est seulement 
en cas de nécessité qu'un père peut porter lui-même son enfant au 
baptistère, en violant ainsi l'antique usage de l'Kgiise. 11 explique 
qu'en raison de la confusion produite par l'immense concours des 
fidèles au baptême pascal, il pourrait arriver qu'un père levât son 
propre enfant des fonts et contractât ainsi affinité avec sa femme. 
C'est là un fait qui se produisit quelquefois, comme le témoigne 
une lettre adressée par f évèque Gordien au pape Adéodat ^ 

Lorsque le baptême se donna isolément, à toutes les époques de 
l'année, l'inconvénient disparut, et la règle de prudence devait 
tomber en désuétude. Cependant la force traditionnelle des cou- 
tumes est si grande que, dans diverses contrées, en Suède, en Grèce 
et dans quelques provinces de France, il reste interdit par l'usage, 
sans qu'on s'en explique l'origine, que le père assiste au baptême 
de son enfant. Il en est ainsi dans l'Agenais. Un père qui agirait 
différemment heurterait toutes les idées reçues, violerait les conve- 
nances établies et commettrait une véritable excentricité. Un pro- 
cureur de la République, parisien par l'éducation et fhabitude, 
voulut, nous a-t-on raconté, braver ce préjugé en assistant succes- 
sivement au baptême de ses trois enfants : mais ce ne fut pas sans 
soulever une réprobation presque générale, et pourtant personne 
ne savait lui expliquer ou lui motiver l'usage en question. 

En Grèce, même dans le baptême à domicile, le père et la mère 
n'assistent pas au baptême ; ils se tiennent dans une pièce voisine. 
Chez les Coptes, les Syriens et les Nestoriens, c'est la mère qui 
présente elle même son enfant; comme lui, elle doit être à jeun ^ 
Chez les Puritains de la Grande-Rretague, le père présente son 
enfant, mais il peut se faire remplacer par un délégué. 

Porteurs des honneurs du baptême. On appelait Honneurs du 
baptême divers objets nécessaires pour son administration et que 
les familles riches portaient à l'église : c'était le cierge, le chrémeau, 
la salière, l'aiguière, le bassin et la serviette. On confiait l'honneur 
de les porter à de proches parents ou à des invités de distinction. 



' Scnlenc, 1. VIII. c. 17. 

* Deusdedit, Epist.adGordiari., ap.Gratien. Décret., part. II, caus.30, q. 1, cl, 

' Asseiiiaiii, Cod. lil., 1. I, c. 5. 



uv. l'administration du baptême 337 

Dans le Ponthieu, une sœur du nouveau-né portail Taiguièrc baptis- 
male que Ton conservait de père en fils parmi les meubles les plus 
vénérés de la famille, tandis qu'un des frères, qu'on nommait par- 
?*«m à cha7idelle tenait un cierge'. Dans les plus anciens baptêmes 
princiers, nous ne voyons figurer que deux Honneurs. Ainsi au 
baptême de Charles VII, Hugues de Châtillon, seigneur de Dam- 
pierre, portait le cierge, et le comte de Tancarville la coupe de sel. 
Plus tard les insignes se multiplièrent : en 1518, au baptême de 
François, fils aine de François I", le chrémeau était porté par le 
duc de Vendôme, le bassin par Mgr de Saint-Paul, l'aiguière par 
M. de Genève, le cierge de cire vierge par le Connétable duc de 
Bourbon, la saunïère par le duc d'Alençon, le reposoir du Dauphin 
par M. de Lescar ^ 

Les fidèles. Dès les premiers siècles, le baptême ne se conférait 
pas en secret, mais devant les fidèles qui servaient pour ainsi dire 
de témoins. C'est ainsi que beaucoup de commentateurs interprè- 
tent ces paroles de S. Paul à Timotliée : « Vous qui avez produit 
votre confession de foi devant de nombreux témoins (1 Tim. vi, 12) » 
S. Grégoire de Naziance nous dit ^ que le catéchumène convoquait 
pour cette cérémonie ses parents et ses amis. Nous verrons plus 
tard que les hommes n'assistaient pas au baptême des femmes, ni 
les femmes à celui des hommes. 

Les païens, les juifs et les hérétiques ne pouvaient assister à ces 
rites augustes. Les mêmes prescriptions ont été renouvelées au 
XVI siècle par divers Conciles % peut-être à cause de la conduite 
scandaleuse qu'ils tenaient en ces circonstances. 

Ces mêmes synodes interdirent l'entrée de l'église aux joueurs 
de tambours et de violon qui précèdent parfois le cortège baptismal 
et qui troublent par leur musique la sainteté de la cérémonie. 

En Abyssinie, les femmes restent à la porte de Téglise pendant 
radministration du baptême '\ 

* Louandre, Hisl. cVAbbeville, t. Il, p. 191. 

* Godefroy, Cérém. franc., t. II, p. 139. 
3 Oral. XL. 

* \'^ Concile de Milan (1579), Conciles d'Aix (1585), de Toulouse (1590), de 
Narbonne (IGOO); Rituel de Grégoire XIII (158i), etc. 

^ Lubo, Belat. hist. d'Abyssinie, p. 317. 

ÎI^Rprio, tome XT. 2! 



338 DE l'administration du baptême 



ARTICLE III. 

Récitation du Symbole et de l'Oraiso?i dominicale ou profession 

de foi. 

Lorsque le cortège est entré dans l'église, le prêtre, s'avançant vers 
les fonts avec le parrain et la marraine, dit conjointement avec eux 
à haute voix le Credo et le Pater '. 

Le texte du Rituel romain laisse supposer qu'on peut réciter ces 
prières en marchant : divers rituels diocésains prescrivent de les dire 
à genoux ; d'autres gardent le silence à ce sujet. En diverses pro- 
vinces, cette récitation se fait en langue vulgaire. 

Quelques écrivains, comme Bingham, ont coijfondu la profession 
de foi, c'est-à-dire la récitation àuCredo par le catéchumène adulte 
ou par les parrains au nom de l'enfant, avec les interrogations sur 
la foi, qui précèdent immédiatement l'immersion. Ce sont là deux 
rites très distincts qui sont réunis, il est vrai, dans l'Euchologe grec, 
mais qui restent séparés dans la liturgie latine et dont l'origine est 
différente. 

La récitation du Credo, que les écrivains du Moyen-x\ge appellent 
credulitas ^ est un vestige de la récitation du symbole par les caté- 
chumènes à l'un des scrutins préparatoires, le plus ordinairement le 
jeudi ou le samedi saint. Au Moyen-Age, tantôt le Credo et le Pater 
étaient récités par le parrain et la marraine ^ tantôt il était chanté 
par l'officiant, en grec pour les garçons, en latin pour les filles *. 
Au XYIIP siècle encore, à Saint-Maurice de Vienne, le mercredi de 
la quatrième semaine de Carême, un sous-diacre, tenant un enfant, 

' Saceidos procedens ad fontem cum susceptoribus, conjunctim clara voce dicit : 
Credo, Pater. Certaines éditions du Rituel ayant mis une virgule après conjun- 
ctim et non auparavant, des commentateurs en ont conclu qu'il n'est pas prescrit 
aux parrains de réciter le Credo et le Pater avec le prêtre. C'est tout à fait mé- 
connaître l'esprit de cotte cérémonie dont nous allons bientôt rapporter l'origine. 

* Hildeph., de Coijnitione Bapt., c. 36; Theodulph., de Ord. Bapt , c. 7 ; Lei- 
drade, de Siicr. Bapt., c. 5. 

» Le faux Alcuin, de Div. Offir , c. 19. 

* Hnnor., Gemm . 1. III, c. C7. 



DE l'administration DU BAPTÊME 339 

récitait le Ct'edo en son nom et au nom de tous ceux qui devaient 
être prochainement baptisés '. 

Les catholiques professent que le symbole fut composé par les 
apôtres, alors que, réunis à Jérusalem, ils allaient se disperser dans 
l'univers entier. Les protestants, intéressés à nier l'apostolicité de 
cette prière, n'y voient autre chose qu'une sorte de développement 
des interrogations baptismales, accrues peu à peu jusqu'à ce qu'elle 
soit devenue, au lY" siècle, une règle de foi ^ Il est assez probable que 
la formule actuelle de rédaction date de cette époque, car nous trou- 
vons des variantes dans les fragments que nous ont laissés S. Iré- 
née, Origène, Tertullien, S. Cyprien, l'auteur des Constitutions apos- 
toliques, S. Grégoire de Naziance, S. Cyrille de Jérusalem, etc. 
Mais ces formules, diverses par l'expression, sont identiques quant 
au fond. Plus tard, on remarque encore des nuances de forme 
dans les symboles récités au baptême que nous trouvons dans 
les sacramentaires d'Orient et d'Occident. Parfois aussi, au sym- 
bole des apôtres on substitua celui de Nicée (325), de Constanti- 
nople (381), de Chalcédoine (431) ou celui dit de S. Athanase, que 
divers critiques attribuent à Vigile, évêque de Tapse, à la fin du 
Y' siècle. 

Dans les temps primitifs, le Pater fut expliqué aux catéchumènes, 
d'abord le lundi après le dimanche des Rameaux, et, plus tard, le 
mercredi de la quatrième semaine de Carême. Les catéchumènes le 
récitaient le jour même de leur baptême, quelquefois immédiate- 
ment après le Credo, mais le plus ordinairement entre la confirma- 
tion et le sacrifice de la messe, alors qu'ils avaient vraiment con- 
quis le droit, comme le remarque saint Jean Chrysostome ^ de 
nommer Dieu leur père. 

La récitation de VAve Maria ne commence à être prescrite que 
dans les rituels des XIV" et XY'^* siècles, époque où le culte de la 
sainte Yierge prit un grand développement. Dans beaucoup do ri- 
tuels modernes, l'ordre ancien est interverti : on récite d'abord le 
Pater, puis VAve Maria, et enfin le 0'^(/o. 



* Moléon, Voy. liturg., p. 20. 

' De Pressenssé, Hist. des trois prem. siècles de VÉglise, t II, p. 207. 

' Homil. 79 ad pop. Antioch. 



340 DE L ADMINISTRATION Dlj BAPTÊMK 

En Grèce, c'est le prêtre seul qui récite le symbole de Nicée, par 
trois fois, immédiatement avant les interrogations sur la foi. Dans 
le rite éthiopien du .V siècle, les catéchumènes tournés versl'Orient, 
la main droite levée, récitent, en employant la forme plurielle Cre- 
dimus, un abrégé du symbole que le prêtre vient de dire tout en- 
tier '. 

ARTICLE IV. 

Insalivatio7î. 

Le prêtre, avant de procéder à l'insalivation, prononce l'exorcisme 
suivant : « Je t'exorcice, légion des esprits immondes, au nom de 
Dieu, Père tout-puissant '^, et au nom de Jésus-Christ, son Fils, 
notre Seigneur et juge +, et dans la vertu do l'Esprit-Saint H-; 
afin que tu t'éloignes de cette créature do Dieu, N., que Notre-Sei- 
gneur a daigné appeler à son saint temple, afin qu'elle devienne 
temple de Dieu vivant et que l'Esprit-Saint habite en elle. Par le 
même Christ Notre-Seigneur, qui doit venir juger les vivants et les 
morts et le siècle par le feu. Amen. » 

Le prêtre prend alors de la salive de sa bouche, touche l'oreille 
droite et l'oreille gauche de l'enfant, en disant : « Ephpheta, c'est- 
à-dire : ouvre-toi », puis les riarines, en disant : « En odeur de sua- 
vité. Quant à toi, diable, enfuis-toi. » 

Les anciens croyaient que la salive avait un grand pouvoir contre 
les enchantements ^ : aussi les nourrices et les matrones frottaient- 
elles le front et les lèvres du nouveau-né avec un peu de terre dé- 
layée dans de la salive ^ Notre-Seigneur a communiqué une vertu 
surnaturelle à cette lustration, en l'employant pour la guérison de 
l'aveugle-né. « Jésus en passant, nous dit S. Jean (ix, 1), vit un 

' Pair. lat,t. 138. col. 93'l. 

' Ecce avia, aut metuens divum matertera runis 

Exemit piierum. frontemque atque uda labella 

Iiifanii digito, et Instralibus ante salivis 

Expiât, uientes oculos inhiberc perita. 

Perso, Saf. II, 31. 
' Pline, Hist. nat., 1. XXVIII. c. 4. 



DE l'administration DU BAPTÊME 341 

homme qui était né aveugle... Il cracha à terre, et, ayant fait de la 
boue avec sa salive, il en frotta les yeux de l'aveugle et lui dit : 
allez vous laver dans le bain de Siloé. L'aveugle s'en alla donc, se 
lava et recouvra la vue. » D'un autre côté, S. Marc (vu, 32) nous 
raconte que Jésus, prenant à l'écart un sourd-muet, lui mitlesdoigts 
dans les oreilles, et ayant tiré de sa salive, lui toucha la langue ; 
puis, levant les yeux au ciel, il jeta un soupir en disant : Ephpheta, 
mot syriaque qui signifie : ouvrez-vous, et aussitôt les oreilles du 
sourd-muet s'ouvrirent, sa langue se délia et il parla librement. Ce 
sont ces deux actions du Sauveur que l'Église a voulu imiter pour 
leur faire produire les mômes grâces, pour indiquer que l'âme de 
l'enfant, jadis sourde à la vraie doctrine, va être guérie par le bap- 
tême, et que désormais il devra tenir les oreilles ouvertes aux en- 
seignements de Jésus-Christ. 

Puisque Notre-Seigneur toucha la bouche du muet de l'Évangile, 
on pourrait se demander pourquoi l'onction de la salive se fait sur 
les oreilles et les narines et non pas sur les lèvres du catéchumène. 
L'auteur du Livre des Sacrements en donne une raison de conve- 
nance, en disant qu'il ne siérait pas au ministre de toucher la bouche 
d'une femme. Il faut en conclure qu'on a substitué les narines aux 
lèvres; mais cette modification n'a pas été universelle, car des écri- 
vains du Moyen-Âge ' nous disent qu'en divers endroits on touchait 
avec la salive la langue ou la bouche du catéchumène. 

Les écrivains ecclésiastiques expliquent le symbolisme de celte 
cérémonie. « Pourquoi, demande S. Ambroise ^ le prêtre vous a- 
t-il touché les oreilles? C'a été pour les ouvrir à la parole sainte. Il 
vous a pareillement touché les narines pour vous faire respirer la 
bonne odeur de la piété éternelle, afin que vous puissiez dire avec 
l'Apôtre : Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ, et que vous 
répandiez partout celle de la foi et de la piété. ^ Des auteurs posté- 
rieurs et surtout les liturgisles du Moyen-Age ^ développent ces 

' Leidiade, de Suer. Baptism.; Hayiûon, Homil. in domia. XIII post Pentec. 

* De Sacram., c. 1. 

' Chrysol., Serm. LII; Johan. diac, Epi^t. ad S nar., n.4; Hildeph., de Coijnit. 
Bapt., c. 21 -fTheodulph., ie Buj)t., c. d, Jessé, Ejiist de B>.ipl .; ^lagi^us, de Myat. 
Baptism.; Amalaire, de Cœrem. BapL; Rhab., de Instil. cicr.., 1. I, c. 27; Beda, 
1. l, llnmif. 10: Tlonov.. Hemni. (mnii., 1. III, c. 13. 



342 DE l'administrat'On du baptême 

pensées ; mais nous ne trouvons l'indication de ce rite dans aucun 
écrivain des trois premiers siècles ; il nous semble probable qu'il fut 
institué au commencement du IV% et que ce fut comme une mise 
en action de l'oraison qu'on disait le vendredi-saint pour que Dieu 
ouvrît aux catéchumènes les oreilles du cœur. 

En général on se servait de salive, comme aujourd'hui, pour tou- 
cher les oreilles et les narines ; mai-s parfois, pour mieux imiter 
l'action de Notre-Seigneur, on détrempait un peu de terre avec la 
salive, et c'est ce qu'on faisait encore au XYllP siècle à Salzbourg '. 
Ailleurs, tantôt on se contentait de toucher les oreilles et les narines 
sans aucune matière, tantôt on employait de l'huile au lieu de sa- 
live ^ 

Il n'y eut pas toujours uniformité dans le mode d'application. Des 
rituels du Moyen-Age prescrivent de toucher les narines avant les 
oreilles. A Soissons, au XIIT siècle, on insalivait d'abord l'oreille 
droite, puis les narines et enfin l'oreille gauche ^ Dans un ancien 
rituel de Paris, -cet exorcisme se faisait immédiatement avant la ré- 
citation du symbole. Ici, on ne mouillait que le pouce ; là, le pouce 
et l'index *. Beaucoup de rituels disent que pour faire convenable- 
ment cette cérémonie, le prêtre doit se tourner un peu de côté, cra- 
cher doucement dans la main gauche, prendre de cette salive avec 
le pouce de la main droite et appliquer ensuite les onctions aux 
oreilles et aux narines du catéchumène ; il en est d'autres, comme 
le pastoral de Malines, qui prescrivent de prendre la salive dans la 
main gauche, en y faisant un signe de croix. 

Clément YIII accorda aux missionnaires du Maduré et de Malabare 
la permission d'omettre l'insalivaiion qui répugnait aux infidèles de 
ces contrées. Benoît XIY prorogea de dix années seulement cette 
autorisation ^ En 1561, la régente Catherine de Médicis écrivait une 
longue lettre au pape Léon IV pour lui demander de supprimer, 
dans les cérémonies du baptême, un certain nombre d'exorcismes et 
spécialement l'insalivation qui pouvait, selon elle, avoir desincon- 

1 Claudo de Vert, Cêrém. de l'É^jl., t. 11, oh. I, p. 15. 

^ Leidrade, de Sacr. Bapt., c. "2. 

' Rituel de Nevelon, p. 'J8. 

* Ord. baptism. (X« siècle), ap. Gerbert, Monum. vet. lit. alcman. 

■' Benpdict. XIV, Ope>\, t. I, Bidlor., p 181. 



DE l'administration DU BAPTÊMli 343 

vénients contagieux. Le pape, loin d'accueillir cette demande, prit 
des mesures pour qu elle ne fût point connue. Le président de Tiiou 
l'ayant publiée dans son Histoire universelle, cette divulgation contri- 
bua à faire con Jamuer cet ouvrage à Rome par un édit daté de 1610. 

Linsalivation n'a jamais été pratiquée par les églises orientales. 
Comme les oreilles et les narines étaient comprises parmi les onc- 
tions qui se faisaient par tout le corps, on a pu considérer ces onc- 
tions comme remplaçant l'iusalivation latine. 

Les protestants ont toujours rejeté ce rite, et quelques-uns de 
leurs docteurs, comme \Yolgang, Calvin et Théodore de Bèze l'ont 
attaqué avec la plus grande violence. 

ARTICLE V. 

De la dériudation. 

Dans quelques-uns des rites que nous venons d'examiner et sur- 
tout dans ceux qui vont suivre, le catéchumène était dépouillé soit 
de tous ses vêtements, soit d'une partie d'entre eux. Pour ne pas 
être obligé de revenir à diverses reprises sur le même sujet, nous 
allons consacrer cet article à tout ce qui concerne la dénudation des 
catéchumènes, adultes ou enfants, soit pour l'immersion, soit pour 
divers rites accessoires du sacrement. 

Certains écrivains, appliquant au passé les sentiments de la pu- 
deur moderne, ont obscurci cette question ; ils ont confondu les 
habitudes de l'Occident avec celles de l'Orient, les coutumes des pre- 
miers siècles avec celles du Moyen-Age, et ils ont donné à leurs hy- 
pothèses, plus ou moins plausibles, le ton de l'affirmation. Nous 
tâcherons, comme à l'ordinaire, de dégager la vérité des textes et 
de ne pas changer les probabilités en certitude, ni les faits excep- 
tionnels en généralités. 

Il est certain que les catéchumènes se dépouillaient de tous leurs 
vêtements pour descendre dans la piscine. S. Cyrille de Jérusalem 
dit aux néophytes ' : « Vous étiez nus à la vue de tout le monde et 
vous n'en aviez point de honte. » « Vous êtes descendus nus dans la 

' Cai. II wy.t. 



344 DE LADMINISTUATION DU BAPTÊME 

fontaine, dit S. Zenon \ mais bientôt vous en êtes remontés revêtus 
d'un vêtement céleste. » S. Athanase, en parlant des ravages que 
commirent les Ariens dans le baptistère de son église, dit qu'ils se 
permirent les plus graves insolences, sans être arrêtés par la sain- 
teté du lieu ni par la nudité de ceux qui se déshabillaient pour re- 
cevoir le baptême '. En Orient, l'évêque dénouait la ceinture des 
hommes qui se dévêtaient ensuite avec l'aide des diacres '. 

Les femmes étaient soumises à la même obligation. S. Jean Chry- 
sostome, dans une lettre au pape Innocent, lui raconte l'envahisse- 
ment de son baptistère, un samedi saint, par la faction de Théo- 
phile ; il dit que les femmes, déjà dépouillées do leurs vêtements, 
furent obligées de s'enfuir toutes nues. 

Quand le baptême s'accomplissait hors des baptistères, la dénuda- 
tion n'en était pas moins obligatoire. Dans leur prison, Apronianus * 
et Lucillus ^ se dépouillent de leurs habits pour être baptisés, le 
premier par le diacre Sisinnius, le second par S. Laurent. Les actes 
du pape S. Marcel ne sont pas authentiques, mais ils n'en témoi- 
gnent pas moins de la discipline du temps où ils furent écrits. Or, 
en parlant du baptême de Zobia, fille du roi des Perses, il est ditque 
S. Cyriaque fit apporter de l'eau et que la catéchumène se mit, sans 
aucun vêtement, dans un bassin d'argent ^ 

La dénudation était tellement reconnue obligatoire que le juif 
dont parlent Moschus et Nicéphore \ avant de se faire baptiser dans 
le désert avec du sable, n'en crut pas moins devoir se dépouiller de 
ses habits. 

Les Eunomiens, qui ne trouvaient digne de l'immersion que la 
partie supérieure du corps, restaient soigieusement vêtus en en- 
trant dans la piscine et n'offraient au contact immédiat de l'eau que 



' Iiivtlat. II ud fontem. 

- Epiât, ad Innor. 

■' Di^cingit quidem ipsum antistes et miiiistroruin inanibus e.\uit. Dion. Areop., 
de Ecoles, hier., cap. de bapt. 

* Acta S. Marcelli pupœ» 

•• Act. S. Laurent. 

® Et allata aqua deposuit eam nuduin in conch.un uis''iiteain et henedixit aquani, 
otr. r.oUand.. XVI jan.. p. 7. 

' ll-kt. Cl cl., c. 37. 



DE l'administration DU BAPTÊME 345 

leur poitrine et leur tête nues ', mais c'était là une exception à l'u- 
sage général. Quelques écrivains ^ ont supposé que les reins étaient 
ceints d'un linge ; celle hypothèse, que ne favorisent nullement 
les textes très précis des Pères sur la nudité complète ^ ne reven- 
dique que des représentations iconographiques du Moyen-Age; elles 
n'ont de valeur démonstrative que pour les usages de cette époque, 
et sont loin d'ailleurs d'être uniformes sur ce point. 

Cette nudité complète, protégée d'ailleurs par certaines précau- 
tions, n'offusquait point la candeur des premiers chrétiens ; ils n'en 
voyaient que la signification symbolique, et ce qui nous paraîtrait 
aujourd'hui contraire à la bienséance ne blessait point leurs re- 
gards. Rappelons-nous d'ailleurs que les anciens, surtout dans le 
Midi, n'avaient point toutes les délicatesses de la pudeur moderne, 
et que l'art polythéiste considérait la nudité comme l'apanage glori- 
flcateur des dieux et des héros. 

Chez les chrétiens, cette nudité exigée pour l'immersion et pour 
divers rites du baptême, était sanctifiée parle symbolisme qu'on y 
attachait. « Nous entrons nus dans le bain sacré, dit S. Ambroise \ 
afin qu étant ainsi dépouillés de tout, nous avancions à grands pas 
vers la porte du ciel. » S. Cyrille de Jérusalem dit ^ aux néophytes 
avant de parler des onctions : c Entrés dans le baptistère, vous avez 
quitté V03 habits pour marquer que vous vous dépouillez du vieil 
homme et de ses œuvres, de ce vieil homme qui se corrompt en 
suivant des passions pleines d'illusions, pour représenter, en ne rou- 
gissant pas de votre nudité, Adam innocent, nu dans le Paradis, et 
Jésus-Christ attaché nu à la croix, se faisant de son dénùment même 
une arme dont il terrasse les principautés et les puissances. » 

La dénudation des catéchumènes était entourée d'un certain nom- 
bre de précautions qui en faisaient disparaître les dangers. Si les 
sexes étaient séparés dans les instructions catéchétiques et dans les 

1 Ttieodor., 1. IV Hœr. fabul. 

* Arevali, dans son édition de Prudence, p. 307; G. Zetten, de Immersione in 
bapt., p. 35. 

' Cyril. Hieros., Cat. niyst. II ; Ambros., Serm. X ; Epiph., Anchorat., 
c. CXYII; Anselm., m Valth.. c. III; Bcrn., Serm. XLVI de paupert. 

'' Serm. X. 

'' C"t. ÎH.V-f. II. 



346 DE l'administration riu baptême 

exorcismes des scrutins ', h plus forte raison devaient-ils l'être pour 
les onctions et les immersions. Nous voyons dans le Y' concile œcu- 
ménique de Constantinople que Pierre d'Apamée fut accusé comme 
d'un crime d'avoir administré le baptême à des femmes en présence 
de quelques hommes. Dans certaines grandes cités, comme à Autun, 
il y avait deux baptistères, l'un pour les hommes, l'autre pour les 
femmes. Quand il n'y en avait qu'un_, on baptisait à des heures diffé- 
rentes, d'abord les hommes et ensuite les femmes. Les pères n'é- 
taient point régénérés en présence de leurs enfants ^ S. Augustin ^ 
raconte qu'une femme de Carlhage, affligée d'un cancer, fut avertie 
en songe, vers les fêtes de Pâques, de se rendre au baptistère, dans 
le quartier des femmes, et de faire un signe de croix sur le sein de la 
première baptisée qu elle rencontrerait, ce qui lui procura une gué- 
rison subite. Nous pouvons en conclure que parfois le bassin bap- 
tismal était partagé pour les deux sexes en deux parties bien dis- 
tinctes, à l'aide de cloisons en planches et de tentures. 

On a dû aussi entourer de voiles la piscine, surtout quand elle 
était bordée de colonnes et ménager, dans le pourtour, des compar- 
timents 01^1 les catéchumènes se déshabillaient, quand ils ne le fai- 
saient pas dans le sacrarium ou dans une des absides. 

Si les femmes étaient à l'abri des regards des hommes, l'étaient- 
elles également des yeux du ministre? Nous ne trouvons à cet 
égard qu'un seul fait à invoquer. S. Othon, évêque de Bamberg, 
après avoir converti les habitants de la Poméranie, fit enfoncer dans 
la terre trois cuves en bois, l'une pour les enfants mâles, l'autre 
pour les femmes et les petites filles, la troisième pour les hommes; 
il les fit entourer de rideaux pour que tout se passât avec décence. 
Le prêtre, qui se tenait près du tonneau^ alors qu'il entendait plutôt 
qu'il ne voyait un catéchumène descendre dans l'eau, écartait un 
peu le voile et accomplissait ses fonctions par une triple immersion 
de la tête *. 

' Cyr., Protccxth; Ord. roman , srrut. ad cJectos. 

^ Ambros., lib. de Arca Nor, c. 31. 

^ De Civil. Dei, 1. II, c. 8. 

* Sacerdos vero qui ad cuppam stabat cum audissct potius quam vidisset quod 
aliquis esset in ac^ua, vélo puululura amolo, trina immersione capitis illius myste- 
rium sacrarncnti pcrficit. [iolland., 7 jul-; p. 395. 



DE l'administration DU BAPTÊME 347 

S'il n'en fut pas toujours ainsi, il est juste de remarquer que les 
fonctions de baptiseurs, dans les premiers siècles, étaient remplies 
par des vieillards, que le baptême s'administrait pendant l'obscurité 
de la nuit et que, quand il se donnait pendant le jour, c'était encore 
dans l'ombre, parce que, comme nous l'avons vu, les baptistères 
étaient très faiblement éclairés par de rares et étroites fenêtres. 

Plusieurs érudits ' ont supposé que les femmes, en entrant dans 
la piscine et en en sortant, s'enveloppaient d'une sorte de peignoir, 
sabamtm. Nous ne trouvons aucun texte qui puisse appuyer cette 
hypothèse. Mais nombreux sont les documents qui prouvent que les 
diaconesses aidaient les femmes à se déshabiller, les recevaient au 
sortir des fonts, les essuyaient avec le sabanum et les aidaient à se 
rhabiller ^ Quand les fonctions des diaconesses furent supprimées, 
aux Y^ et Vl° siècles, elles furent probablement remplacées dans cet 
office par les marraines. 

Après avoir parlé de la dénudation en général et surtout de celle 
qui était requise pour l'ablution baptismale, nous devons examiner 
si elle était également prescrite pour divers autres rites du bap- 
tême. 

Visconti croit que les catéchumènes étaient entièrement nus pour 
subir les exorcismes et figurer ainsi le dépouillement du vieil 
homme. iMais plusieurs textes très formels ^ nous semblent prouver 
qu'on quittait seulement les chaussures et les vêtements de dessus. 

Le même écrivain prétend '" qu'il en était de même pour les re- 
nonciations au démon. Il s'appuie principalement sur les passages 
où S. Denis l'Aréopagite dit que l'évêque fait dépouiller les catéchu- 
mènes par ses ministres ^ et où S. Grégoire de Naziance ajoute qu'ils 
sont dépouillés de leurs habits pour abjurer Satan \ Elle de Crète, 



"Du Cange, Not. ,n Alex., 1. XV, p. lU; Et. Borgia, M-mot'. storiche, 
t. I, p. 155; Pellicia, de Christ, eccl. j^olit., 1. I, c. 2, § 5; Maitigny, Dict,, 
vo Baptême, p. G9, 1" édit. 

* Epiph., Ilœr. 79; IV Concil. Carthag. 

' Discalceatos vos et exutos, nudis pedibus, unica tunica opertos, ad exorcizan- 
tium voces vos transmittunt. Chrisost. Oat. I ad illum., n. 2. 
. * De RU. Bapt., 1. II, c. 18. 

^ Exuit eum, expoliatque per ministros. T)c Hier, ceci., cap. de Bapl. 

^ Vestibns nudatu?. Orat. XL. 



348 DE l'administration du baptême 

il est vrai, en interprétant ces deux textes, conclut à une nudité ab- 
solue ; mais nous ne saurions partager son avis, car les expressions 
même qu'on allègue peuvent s'appliquer uniquement aux habits de 
dessus. Les autres Pères parlent bien du dépouillement des vête- 
ments, mais non pas de nudité complète, comme ils le font en trai- 
tant de l'immersion. Nous ne saurions comprendre cette nudité ab- 
solue dans une cérémonie qui se renouvelait plusieurs fois pendant 
le Carême, à la porte extérieure, à la vue de tout le peuple. Le sym- 
bolisme du rite n'en existait pas moins, en conservant soit un vête- 
ment de dessous, soit un cilice. D'ciilleurs, S. Denis l'Aréopagite ve- 
nant à parler des onctions, dit qu'alors les diacres achèvent de dé- 
pouiller le catéchumène de ses vêtements, ce qui prouve qu'il en 
conservait quelques-uns pendant les renonciatioîis '. 

L'auteur anonyme d'un Traité Instorique des cérétnonies du bap- 
tême (page 218) croit qu'après la renonciation, on revêlait le caté- 
chumène du palliiim, pour cette seule raison que ce vêtement favori 
des Grecs est appelé par Tertullien habitum erroris renunciatorem. 
-Cette expression ne nous semble pas suffisante pour constaterl'exis- 
tence d'une cérémonie dont ne nous parle aucun des anciens au- 
teurs ecclésiastiques. 11 est certain que les Romains, en devenant 
chrétiens, quittaient la toge pour l'humble pallium, ce qui exci- 
tait le mépris des païens qui disaient ironiquement a toga ad pal- 
lium ; mais ce changement de costume n'avait rien de liturgique ; 
il se faisait soit pendant le catéchuménat, soit après les cérémonies 
du baptême. 

En ce qui concerne les onctions, les catéchumènes, en Orient, de- 
vaient être nus pour les recevoir, comme le prouvent le passage de 
S. Denis l'Aréopagite, que nous venons de rappeler, et beaucoup 
d'autres textes que nous pourrions citer ". Le diacre ne faisait d'onc- 
tion que sur le front des femmes, et une diaconesse leur oignait 
le reste du corps "', Toutefois, il n'en était pas ainsi dans l'église de 
Jérusalem. Jean Moschus nous raconte qu'un moine nommé Conon, 

' De Hier, eccl., cap 2. 

2 Les actes de S. Sylvestre (c. XI V) disent de Constantin : Haec cinn audisset 
irnpeiator et Isetus ultimam exuisset tunicara et probruni cai nis subjecisset oculis 
et unctus fuisset, ingressus est piscinam. 

'^ SS. Aj'O^t. capil .^ iip. rnrd. Pi'f.i, Jxr KfU^, çirn'r.hht.^ t. I^ p. OS. 



DE L AOMlNlbXHATION DU liAPTÈME 349 

chargé d'administrer le baptême, appréhendait de faire les onctions 
à une jeune fille de Perse, d'une éclatante beauté '. L'évêque avait 
été sur le point d'envoyer une diaconesse pour remplir cet office, 
mais il changea de sentiment en réfléchissant que cela serait con- 
traire à la discipline de son Église. Conon prit le parti de quitter son 
monastère ; S. Jean-Daptiste lui apparut alors et lui fit trois signes 
de croix sur le corps, en lui promettant que désormais il serait à 
l'abri des tentations. Le moine retourna à son abbaye, baptisa sans 
aucune émotion la jeune perse et, ajoute la légende, pendant les 
douze années qu'il continua son ministère, il s'apercevait à peine 
du sexe des personnes qu'il oignait et baptisait. 

Dans l'Eglise latine, où l'onction des catéchumènes ne se faisait 
qu'à la poitrine et aux épaules, il n'était pas nécessaire, comme en 
Orient, de recourir aune complète dénudation. Aussi croyons-nous 
qu'il ne faut pas prendre à la lettre les comparaisons que plusieurs 
Pères de l'Occident font du catéchumène et de l'athlète. 

Dans le cours du Moyen-Age, on dut se trouver souvent embar- 
rassé pour les baptêmes d'adultes, qui se produisaient rarement. 
Quand on recourait à l'immersion, on devait naturellement procéder 
à la dénudation ; c'est ce qu'on peut inférer des représentations de 
baptême que nous offrent les sculptures et les vitraux, et aussi du 
roman provençal de Fier-à-Bras, publié par M. Fekker ^ oii Flori- 
par, fille de l'émir, se dépouille de ses vêtements avant d'entrer dans 
le bain baptismal ^ 

Quant aux enfants, l'usage de les dépouiller de tous leurs vête- 
ments persévéra partout jusqu'au XVI" siècle, et dans quelques con- 
trées jusqu'au XViP et même au XYIIP siècle *. A cette dernière 
époque, on construisait encore des cheminées dans les chapelles 

» In crastina die venit puella ex Perside quai ita speciosa erat ac tantae pulchri- 
tudinis ut non posset prsesbiter nudani eam oleo ungere. Prat. spir., c. 3, ap. 
Patrol. lat., t. 87, col. 2855. 

^ Mém. de l'Acad de Bc, Un, t X. 

^ La pieuzela despuhelan, vezent lot lo barnat, et ac sa carn pus blanca no es 
flor en estât (la pucelle ils dépouillent, ce voyant tout le baronnage, et elle eut 
sa chair plus blanche que n'est fleur en été). Vers 4928. 

* Rituels de Hambourg (XVles.); Sacramentaire de Chartres (1580); Concile 
de Narbonne (1610); Rituel do Bordeaux (1611) : Rituel d'Alet (1677). 



330 nE l'administration nr baptêmI': 

baptismales du diocèse de Montpellier, pour prémunir les enfants 
contre les dangers du froid '. Dès la fm du XVP siècle, un certain 
nombre de conciles et de synodes se plaçant au point de vue de 
l'hygiène et des convenances, recommandèrent de ne démaiUoter 
que la poitrine et les épaules de l'enfant, ce qui suffisait pour la 
réception des onctions ^ 

Dans presque tout l'Orient, les enfants sont complètement nus 
pour l'immersion; en Grèce, on lenr laisse leur chemise. En Armé- 
nie, quand le prêtre a dépouillé l'enfant de ses langes, il le présente 
aux assistants en disant : « Seigneur, dépouille-le de la vétusté du 
péché, renouvelle le par une vie nouvelle et remplis-le de la vertu 
de l'Esprit-Saint. » 

En Ethiopie, c'est immédiatement avant la renonciation que les 
adultes, aussi bien que les enfants, sont dépouillés de leurs vête- 
ments. Les rituels des Coptes et des Syriens prescrivent de ne laisser 
aux catéchumènes aucun ornement, pas même de bagues ni de 
boucles d'oreilles. Cependant aujourd'hui, en Syrie, on permet 
quelquefois aux femmes de conserver une chemise très fine ^ 

Le P. Bernard Ribera, qui séjourna longtemps en Russie au 
XYIl'' siècle, raconte * qu'il a été témoin du baptême de deux Kal- 
mouks au monastère de Spasski et que, malgré la foule des spec- 
tateurs, les catéchumènes étaient entièrement nus. 

ARTICLE VI. 

Renonciation au démon. 

Avant de conclure avec Dieu un traité de paix et de réconciliation, 
il faut avant tout nous séparer de son adversaire, de l'ennemi dé- 
claré de sa gloire, de l'usurpateur sacrilège qui s'était emparé de 
notre âme : tel est le but de la renonciation au démon, que les Latins 



' Grnndcolas, Litiirg. anc. et mod., ch. du Samedi saint . 
' Synode de Saint-Omer (1585); Statuts du diocèse d'Angers (1617 et 1680); 
Rituel de Strasbourg. 

^ Man. Garcia, Droits légaux et état de la Terre Sai)ite, 1814. 

' fircvh- cnarralio histor. de statu Ecries, moscovitœ, édit. du P.Martinov, p. '(6. 



DE l'administra TION DT BAPTÊME 331 

ont encore appelée ahrenonciation, abomination, détestation et que 

les Grecs désignent sous les noms d'aTrJxaçi:, iT:n-:ijr\ ou £Tr£p£ôTr,pt'a. 

Le prêtre interroge le futur baptisé par son nom^ en disant : N.^ 
renonces-tu à Satan? — Le parrain répond : J'y renonce. — Le prê- 
tre : Et à toutes ses œuvres? — Le parrain : J'y renonce. — Le prê- 
tre : Et à toutes ses pompes? — Le parrain : J'y renonce. 

Dans le rituel grec, suivi par les Russes, le prêtre dépouille l'en- 
fant de ses vêtements, le tourne vers l'Occident, lui élève les mains 
et dit trois fois: Renonces-tu à Satan ? et à toutes ses oeuvres ? et à 
tous ses anges? et à tout son service? et à toutes ses pompes? — 
Le parrain répond à chaque fois : J'y renonce. — Le prêtre, trois fois : 
As-tu renoncé à Satan? — Le parrain à chaque fois : J'y ai renoncé. 
— Le prêtre dit alors au parrain : Souffle et crache sur l'enfant. Le 
parrain souffle sur l'enfant et crache à terre. Ces deux actes de mé- 
pris qui s'adressent directement à Satan et dont il n'est pas fait 
mention dans les écrits des Pères accentuent la renonciation par 
le divorce éternel qu'ils établissent entre le futur baptisé et le dé- 
mon. Nous avons déjà expliqué le symbolisme de l'insufflation ; ce- 
lui du crachement est encore plus énergique et nous semble em- 
prunté à une coutume juive. « Lorsque quelqu'un, dit S. Anselme, 
voulait par esprit d'orgueil répudier sa femme, celui qui, parla pro- 
ximité du sang, avait le droit de la prendre pour lui, ôtait la 
chaussure des pieds du premier mari, sur le seuil de sa maison, 
après quoi la femme répudiée crachait au visage du répudiateur, 
ce qui était regardé comme une insulte ineffaçable. » 

S. Basile met la renonciation au rang des traditions apostoliques \ 
Plusieurs érudits, et même des protestants ^ croient que S. Pierre 
fait allusion à ce rite quand il dit dans sa première épitre (III, 21), 
en parlant de l'arche de Noé, que « elle était la figure à laquelle ré- 
pond maintenant le baptême qui ne consistait pas dans la purifica- 
tion des souillures de la chair, mais da?is la promesse que ion 
fait à Dieu de garder une conscience pure, et qui vous sauve parla 
résurrection de Jésus-Christ. » S. Paul, dans sa première épître à 



' De Spirit. Sanct., c. 27. 

* Cave, Prim. christ., 1. 1, c dO ; Bingham, Orig. eccles., t. IV, 1. XI, c. 7, §3; 
Gottlieb Saitorius, Dissert, de abrcnunl. baptism. 



352 DK L'ADMlNlbTHATluN L»L BAPTtJli; 

Timothée (V, 12) lui recommande de se rendre digne de lavis éter- 
nelle « à laquelle il a été appelé, ayant si excellemment confessé la 
foi en présence de plusieurs témoins. » Ce passage est interprété 
dans le sens de la cérémonie de la renonciation par un commen- 
taire de cette épître faussement attribué à S. Jérôme et qui doit 
être l'œuvre d'un auteur très ancien, favorable au pélagia- 
nisme. S. Paul, en divers autres endroits, insiste sur la nécessité de 
mourir au monde et à ses maximes, de ne vivre que pour Jésus- 
Christ, de livrer de contiduels combats aux esprits de malice ré- 
pandus dans l'air. « L'Apôtre, dit S. Ambroise expliquant ces pas- 
sages, nous donne ces avertissements afin que tout homme qui 
reçoit le baptême persévère à renoncer aux pompes et aux presti- 
ges de Satan qui, en nous assujettissant aux principes du monde, 
en nous éloignant du culte de Dieu, voudrait nous rendre les com- 
pagnons de son apostasie. » Les païens étant considérés comme 
se trouvant plus spécialement sous la domination du démon, il est 
présumable que ce fut d'eux qu'on commença à exiger la renon- 
ciation. 

Les formules que nous trouvons dans les œuvres des Pères et 
dans les anciens sacramentaires sont plus ou moins développées. 
En général, elles ne mentionnent, comme la formule latine actuelle, 
que Satan, ses pompes * ses œuvres ou son culte ^ ; quelquefois elles 
comprennent ses anges ^ ses ordres \ ses idoles ^ ses voluptés ^ 
ses spectacles ' et le siècle ^ Pour certaines catégories de catéchu- 
mènes, il y avait des renonciations spéciales. On voit dans l'Eucho- 
loge des Grecs que les Juifs doivent renoncer à tous les rites de leur 

* La plus ancienne formule en langue germanique omet le mot de pompes qui 
n'aurait sans doute pas été compris par les ï- axons. Monim. Puderborn., p. 380. 

- Cyrill., Cul. myst. I, n. 4; Cal. II; Chrys., Hom. XXI ad pop. Anùuch.; 
Procop. Gazœus, in cap. 35 Gtnes.; Ordo roman.; Sacram. de Gélase, de S. Gré- 
goire, etc. 

^ Tert., de Cor. milit., c. 3 ; Constit. apod., VII, i i2 ; Hieron., in cap V Matth , 
V. 25; Chrys., Cat, Il ad illum.; Aug., de Symb., 1. II, c. 1. 

* Ambros., I. II Uexam., c. 4. 

' Anast Syn., 1. XI in Uexam. 

^ Ambros., de Myst., c. II. 

^ Salvien, 1. VI, de Provid. 

® Ambros., de Sucram., 1. I, c. 2. 



DE L'AnjIlNISTRATION DU BAPTÊME 333 

nation et particulièrement aux azymes, aux purifications légales, à 
l'immolation de l'agneau, à la fête des tabernacles et à l'observance 
du sabbat. Les Saxons du IX" siècle abjuraient Odin et leur culte 
des forêts. 

C'était à la porte du baptistère ou de l'église baptismale que les 
interrogations étaient faites tantôt par l'évêque, tantôt par un prê- 
tre, un diacre ou un exorciste '. Au VII° siècle, ces questions étaient 
parfois accompagnées d'une aspersion de cendres ^ Pour qu'elles 
fussent bien comprises soit par l'adulte, soit par le parrain, on les 
faisait quelquefois en langue vulgaire \ S. Césaire d'Arles nous 
dit * qu'on ne se contentait pas d'une affirmation orale, mais qu'on 
exigeait en outre une souscription signée. 

La renonciation aux œuvres de Satem n'était pas un vain rite, et 
les catéchumènes, grâce aux instructions qu'on leur avait faites, en 
comprenaient toute l'importance. Nous en trouvons une preuve, 
bien édifiante dans le récit du baptême de Chromatius, que nous a 
laissé S. Ambroise racontant la vie de S. Sébastien. S. Polycarpe 
lui avait demandé s'il renonçait aux idoles et il avait répondu : J'y 
renonce ; le prêfre, continuant ses interrogations, lui demanda 
s'il renonçait à tous les péchés. Chromatius répondit : « Tu aurais 
dû me faire ces questions avant de m'inlroduire dans le temple du 
Roi des cieux. C'est pourquoi je te prierai de différer le jour de 
mon baptême: car, avant de descendre dans la fontaine sacrée, je 
dois d'abord aller me réconcilier avec tous ceux contre qui j'ai 
nourri de la haine et payer mes dettes à tous mes créanciers. Si 
jamais j'ai ravi à quelqu'un son bien, je lui ferai tout restituer. 
Depuis la mort de ma femme, j'avais deux concubines ; je leur assu- 
rerai à elles et à leurs maris une existence convenable. Quels que 
soient les droits que je puisse avoir, comme simple particulier ou 
comme homme public, sur des hommes libres ou sur des esclaves, 
je veux y renoncer. Par là, je crois^ j'aurai rempli d'avance la pro- 
messe de répudier toutes les œuvres du démon et toutes les 



* Tertul., de Coron, mîlit., c. 3; Beleth, de Div. off., c. 90. 

* Pontif. Sulisbur., ap. Martène, Tlies. xet. mon., t. M, 
•' Conc. Leptin , ap. Patrol. lut., t. 89, col. 82v, 

^ Serm. LXV, 

1T« sério, tome XI 23 



354 UK l'ai;mimstration du baptême 

voluptés du monde. » Le prêtre Polycarpe approuva ces généreux 
desseins que Chromatius s'empressa d'accomplir ; quelques jours 
après, il lui conféra le baptême. 

En renonçant au démon, le catéchumène, debout, les mains 
étendues, se tournait vers l'Occident et ensuite vers l'Orient pour 
adhérer à la foi de Jésus-Christ. S. Jérôme nous explique le symbo- 
lisme de cette cérémonie : « Comme l'Occident, dit-il ', est le lieu 
où se couche le soleil, il représente les ténèbres du péché auquel 
nous renonçons pour suivre le soleil de justice qui vient de l'Orient, 
et c'est pour cela que nous nous tournons vers l'Occident en renon- 
çant au démon, et que nous regardons vers l'Orient en promettant 
d'être fidèles à Jésus-Christ. » S. Cyrille de Jérusalem ajoute ^ qu'on 
élève les mains comme pour repousser Satan dans son ténébreux 
empire, qu'on se tourne vers l'Occident, parce que c'est sur les 
régions de l'ombre qu'il exerce sa puissance, qu'on regarde ensuite 
l'Orient où Dieu a planté le paradis terrestre qui est la ligure de 
l'Eglise. Nous avons vu que le rite grec a fidèlement conservé cette 
cérémonie symbolique, ainsi que la triple réitération de chaque for- 
mule, répétition inspirée peut-être par la triple concupiscence dont 
parle S. Jean dans sa première épître. Quant au nombre des ques- 
tions, il a beaucoup varié. On n'en trouve qu'une dans les Constitu- 
tions apostoliques, dans le missel gallican et dans beaucoup d'églises 
latines jusqu'au IX' siècle ; ailleurs, il y en a deux, comme aujour- 
d'hui encore à Milan; les trois interrogations prévalent auXHP siècle ; 
il y en avait quatre dans l'église de Jérusalem et six dans celle 
d'Antioche. 

Les Pères de l'Église ont longuement expliqué ce gu'il faut en- 
tendre par les œuvres, les pompes, les anges et le culte du démon. 
Les œuvres du démon comprennent les mensonges, les fraudes, les 
violences, les iniquités, les fornications, les homicides, en un mot, 
tous les péchés qui sont inspirés ou patronnés par le démon ^ Le 
culte du diable, c'est l'idolâtrie et tout ce qui s'y rattache, comme 
les superstitions, les présages, les ligatures, les enchantements, etc. 

* In Amos, c. 6. 

* Cyrill., I CoJech. myst. 

' Ihid.; Cuncile do TuLirs (813), can. 18. 



riE l'administration du baptême 353 

Los anges du diable, ce sont les démous inférieurs soumis aux ordres 
de Satan ; par siècle, il faut entendre les vanités, les préjugés, les 
plaisirs dangereux qui sont évidemment recherchés par les mon- 
dains, faisant passer les intérêts temporels avant ceux de l'éternité. 
Les pompes du démon sont le faste, la superbe, la vaine gloire, les 
amusements mondains, les jeux du cirque et du thécâtre. On com- 
prend que les Pères rangent les spectacles parmi les pompes du 
démon, quand on se rappelle que dans ces assemblées régnait une 
extrême licence et qu'on y rendait des honneurs aux faux dieux. 11 
en était encore ainsi au V siècle, car Salvien nous dit dans son 
traité de la Providence : « Les spectacles sont le règne du démon : 
la foi et les sacrements, bases de la religion, y sont détruits. Se 
rendre à ces réunions, c'est donc manquer de parole à Jésus-Christ 
et battre en brèche le Christianisme. Piien de semblable chez les 
barbares : on n'y voit ni cirques, ni théâtre, rien qui ressemble à 
ces obscénités qui détruisent les saintes espérances et sont un fatal 
obstacle au salut. Et quand même ces spectacles seraient en usage 
parmi ces nations, leur culpabilité serait moindre, puisqu'elle ne 
comporterait pas la profanation du sacrement de baptême. Nous 
n'avons pas à alléguer les mômes excuses qu'eux, nous qui récitons 
le symbole et qui, par nos actions, démentons nos p;'.roles. Peu de 
zèle pour l'Eglise, beaucoup d'empressement pour le théâtre, peu 
d'attention pour ce qui se passe à l'autel, beaucoup d'application 
aux jeux de la scène, voilà le caractère de cei'tains chrétiens. Arrive- 
t-il qu'en un même jour on célèbre une fête solennelle à l'église et 
des jeux publics dans le cirque? C'est dans le cirque et non dans 
l'église que se rend le plus grand nombre; ce n'est pas l'Évangile 
qu'on écoute avec le plus d'attrait, c'est la comédie ; la parole de 
mort est mieux reçue que la parole de vie, l'histrion est plus écouté 
que Jésus-Christ. » 

La renonciation était souvent rangée parmi les cérémonies qui 
précèdent l'entrée dans l'église. Aujourd'hui encore, à Milan, elle 
se fait aussitôt après la présentation de l'enfant par le parrain ^ 



' Chrys., Cat. 2; Leidraii., de Suer. JJapl.; Concile de Mayence (,847). 
* Dans le Rituel actuel do Milan, le prêtre ajoute : Memor esto sermonis lui, 
ei nur.quam tihi excédai tuœ séries cautionis. Elle parrain répond : Mcmor ero. 



356 DE l'administration du baptême 

Au XIIÏ" siècle, en Russie, le baptisé, pour chasser le démon, 
élevait les mains en disant : « Il n'y a plus de mal caché en moi ; 
je ne servirai plus le démon, je ne commettrai plus le péché ' ». 

La formule des Coyistitutions apostoliques est à peu près conservée 
intégralement à Constantinople, à Alexandrie, à Antioche, à Jéru- 
salem, etc. 

Dans la liturgie des Coptes, le diacre lit la renonciation, et le par- 
rain la répète ^ 

Ce rite a été conservé par les Luthériens et les Anglicans. Ceux-ci 
ont même très peu modifié l'antique formule. Le ministre dit au 
parrain : « Renonces-tu, au nom de cet enfant, au diable et à toutes 
ses œuvres? à la vaine pompe et à la vaine gloire de ce monde et 
à toutes ses convoitises et aux affections corrompues de la chair, 
tellement que tu ne les suivras point et que tu ne t'y laisseras point 
conduire ? » Et le parrain répond : « J'y renonce entièrement ^ » 

Dans les églises réformées de France, il y a aussi, mais seule- 
ment pour les adultes, une renonciation, non pas au démon, mais 
au péché. Voici le formulaire employé aujourd'hui : 

Le ministre : Ètes-vous résolu à renoncer au péché et à régler 
toute votre vie sur les commandements de Notre-Seigneur? Répon- 
dez. 

L'adulte : Oui. 

Les renonciations étaient fort multiples dans le baptême des 
Anabaptistes et revêtaient une forme très singulière. Dans le rituel 
de Jean Denk, le catéchumène renonce à sept esprits mauvais : à la 
crainte de l'homme, à la sagesse, à l'entendement, à l'art, au con- 
seil, à la force, à l'impiété de l'homme, pour recevoir en échange 
la crainte de Dieu,, la sagesse de Dieu, etc. Melchior Rink employait 
la formule suivante : « Es-tu chrétien? — Oui. — Que crois-tu 
donc? — Je crois en Dieu mon Seigneur Jésus-Christ. — Combien 
veux-tu avoir de tes œuvres? — J'en veux un gros [wi peu plus de 
deux sous). — Pour combien veux-tu me donner tes biens ? Aussi 



' Boissard, l'Église de Russie, t. I, p. 131. 
* Assemani, Cod. lit., p 138. 

' Sparow, Ration, anpl.. p. 184; Formulaire de VÉrjH se anglicane (Genève, 
16651. 



DE l'administration DU BAPTÊME 357 

pour un gros ? — Non. — Pour combien veux-tu me donner ta vie? 
— Aussi pour un gros? — Non. — Eh ! vois donc I tu n'es pas en- 
core chrétien ; car tu n'as pas encore une véritable foi, et tu n'as 
pas renoncé à toi-même et à la créature. C'est que tu n'as pas été 
bien baptisé en Jésus-Christ par le Saint-Esprit; tu ne l'as été qu'en 
saint Jean et avec de l'eau... Mais si tu veux être sauvé, il faut que 
tu renonces véritablement à tes œuvres, puis à toi-même ; il faut aussi 
que tu ne croies qu'en Dieu. Je te demande donc : Renonces-tu à la 
créature? — Oui, — Je te demande encore : Renonces-tu à toi- 
même? — Oui. — Ne crois-tu qu'en Dieu? — Oui. — Je te baptise 
donc au nom du Père, etc. Ce baptême réitéré s'appelait le Signe de 
la confirmation et de ï alliance '. 

Chez les frères Moraves où la magistrature ne peut être exercée 
que par des pasteurs ecclésiastiques, on faisait renoncer le prosé- 
lyte au faste et aux pompes qui accompagnent trop souvent l'exer- 
cice du pouvoir civil et jndiciaire. 

ARTICLE VII. 

Promesses ou vœux de baptême. 

Le Rituel romain n'a rien conservé de l'adhésion au Christ ou 
promesses de baptême qui, dans la liturgie grecque et dans divers 
sacramentaires latins, suivent immédiatement la renonciation au 
démon. Plusieurs théologiens supposent que l'Église n'a pas voulu 
exiger de promesses formelles, parce que, prévoyant notre fai- 
blesse, elle ne veut pas aggraver la mal/ce de nos chutes par l'addi- 
tion d'une violation de promesses. 11 nous semble plutôt que la re- 
nonciation à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, impliquant la 
promesse de pratiquer les œuvres ds Dieu, il a pu paraître inutile 
d'exiger à se sujet une déclaration plus explicite. 

Dans l'Église grecque, après la renonciation, le prêtre tourne le 
futur baptisé vers l'Orient, lui abaisse les mains et lui dit par trois 
fois : T'altaches-tu au Christ? — Le parrain répond à chaque fois : 
Je m'y attache. Il reprend par trois fois : T'es tu attaché au Christ? 

' Jiist Menius, de VE'^prit des Anaboptutes. y. 301). 



358 DE l'administration du baptême 

— Je m'y suis attaché ; et cette dernière interrogation se répète 

encore trois fois avant chacune des trois récitations du Credo. 

Cette promesse que les Grecs appelaient cûv^^tî et les latins 
sponsio, promissum, pactum, votum, se formulait ordinairement 
ainsi : Adscribor tibi, Christe ou Adhsereo et adjunr/or Chrislo. 
Tous les Pères grecs en parlent et on en trouve aussi quelques 
allusions dans S. Jérôme ', S. Uilaire ■ et S. Augustin \ Ce 
dernier donne le nom de Vœux aux promesses du baptême \ 
et celte expression, passée dans le langage ordinaire de la piété, 
a été prise dans le sens théologique par quelques hautes auto- 
rités ^ Mais, en général, cette qualifie ilion leur est refusée par 
tous ceux qui esliment que le vœu proprement dit est la promesse 
d'un bien tout à fait volontaire et libre, et que ce bien doit être 
d'un ordre plus parfait que les obligations rigoureuses auxquelles 
nous astreignent les commandements de Dieu. 

M. l'abbé Craisson explique ainsi comment on a été amené à 
donner improprement le nom de Vœux aux engagements du bap- 
tême : » La raison, dit-il \ qui a fait adopter ce langage, c'est que 
les promesses du baptême ont des analogies spéciales avec le vœu ; 
elles sont comme lui une promesse ; cette promesse est faite à Dieu, 
comme celle du vœu. Elles ne font pas contracter, à la vérité, un 
engagement différent de celui que le baptême impose par lui-même, 
mais elles confirment cet engagement. Or, il n'y a rien d'étrange 
que de pareilles affinités aient pu introduire l'habitude de les dési- 
gner sous le nom de la chose avec laquelle elles ont une si grande 
ressemblance. » 

Les Églises réformées de France donnent aussi le nom de vœux 
aux promesses du haptéme. On lit dans leur Formulaire : « Le mi- 
nistre : Prononcez donc le vœu du baptême. — Les adultes : Nous 

* Pactum inimus cum sole justiciœ et ei servituros nos esse promittimus. Hier , 
in Amos, c. VII. 

2 Cap. XVI ?■/( Mutlh. 

' Vous portez le nom de fidèles et vous montrez l'infidélité dans vos actions en 
violant la promesse solennelle que vous avez fait»'. Augustin. 

* Ep. 59 ad Paul. 

•* P. Lomb., dist. 38, q. 1, a. 1 ; Tliom., part. Il, disf. •?, q. 88, a. 1. 

* Bev. d's Scùnc^f^ erclcs., t. a XV, p. o'IÎ. 



DE L ADMINISTRATION DL' BAPTÊME 359 

promettons de vivre et de mourir dans la foi chrétienne et de re- 
noncer au péché, afin de nous consacrer entièrement à DieuAmen. 
— Le ministre : Que le Seigneur vous fasse la grâce d'accomplir 
votre promesse. » 

Erasme, dans une lettre dont il fit précéder sa paraphrase de 
S. Matthieu, avait dit qu'il lui paraissait à propos que les adultes 
renouvelassent les promesses que leurs parrains avaient faites pour 
eux et que, s'ils s'y refusaient, il serait peut-être expédient de ne 
pas les contraindre à régler leur conduite sur une foi qu'ils n'a- 
vaient plus. Sur les instances de Noël Beda, principal du collège 
de Montaigu, la Faculté de Paris condamna cette proposition. En 
effet, les enfants baptisés sont tenus par le droit divin et même 
par le droit naturel d'accomplir les promesses faites en leur nom. 
Ceux qui reçoivent le baptême sont incorporés à l'Église, c'est-à- 
dire à la société fondée par N.-S. Jésus-Christ; or, tout citoyen qui 
naît dans une société est astreint, dès l'instant même, à toutes les 
lois qui la régissent. 

Erasme^ qui ne voulait point se brouiller avec la Sorbonne, cher- 
cha à s'excuser en disant qu'il ne doutait point que l'Eglise ne pût 
contraindre ses enfants baptisés à demeurer sous ses lois ; que son 
but avait été simplement de sus iter de la part des adultes une 
libre profession de foi qu'il avait crue avcintageusc à la religion; 
qu'au reste il était disposé à retrancher de ses écrits une opinion 
qui, contre ses intentions, avait pu scandaliser quelques per- 
sonnes. 

Le baptême était essentiellement, pour les Anabaptistes, une pro- 
messe par laquelle on s'engage à mortifier ses passions et à souf- 
frir patiemment les adversités : c'est une des principales raisons 
pour lesquelles ils ne le conféraient point aux enfants, incapables 
encore de prendre un engagement. 



360 DE l'administration du UAl'TÊME 

ARTICLE VIII. 

Des saintes huiles en général. 

La liturgie emploie les saintes huiles dans le baptême, la confir- 
mation, l'extrème-onction et Tordre. Dans l'Histoire de chacun de 
ces sacrements, nous aurons à nous occuper des cérémonies spé- 
ciales où elles sont appliquées. Mais, avant d'entrer dans ces dé- 
tails, il est nécessaire d'avoir des connaissances générales sur la 
nature et la confection des saintes huiles, ainsi que sur les pres- 
criptions liturgiques qui s'}' rapportent. Pour ne pas avoir à reve- 
nir, à diverses reprises, sur ces explications préliminaires, nous 
consacrerons cet article aux saintes huiles en général et, avant 
d'aborder l'onction des catéchumènes , nous nous occuperons 
successivement : 1° de l'usage et du symbolisme de l'huile dans 
l'antiquité ; 2° de l'ancienneté et de la signitication des onctions 
dans les rites chrétiens ; 3" des diverses espèces et des noms des 
saintes huiles; 4° de la composition des saintes huiles; 5" de leur 
consécration; 6° de leur distribution; T de leur conservation; 
8" des vases aux saintes huiles. 

§*• 

De l'usage et du symbolisme de l'huile dans l'anUquité. 

Chez les peuples anciens, on oignait les enfants nouveau-nés avec 
de l'huile d'amande douce. Cet usage hygiénique, recommandé 
par Gallien, subsiste encore aujourd'hui dans diverses contrées de 
l'Orient. Dans les pays chauds, les anciens recouraient aux onctions 
oléagineuses pour résister à l'ardeur du climat et modérer la trans- 
piration ; avant les bains, elles garantissaient contre la réaction 
trop violente de l'eau froide. Les lutteurs s'oignaient d'huile le corps 
tout entier pour se rendre plus aptes à leur genre de combat. 

L'huile ne remplissait pas un simple rôle hygiénique ; elle figu- 
rait dans les rites religieux de tons les peuples, ce qui démontre que 
son emploi remonte au culte primitif. Nous voyons Jacob répandre 
de l'huile sur une pierre qu'il érige en autel. C'est avec une huile 



DE l'administration DU BAPTÊME 361 

composée de myrrhe, de cinnamone, de canne et d'olives que 
Moïse consacre l'arche d'alliance, le tabernacle du témoignage, la 
table d'or, l'autel des parfums, celui des holocaustes, le bassin d'ai- 
rain et tous les vases sacrés. 

Les rois, les prophètes et les prêtres étaient consacrés à Dieu par 
un même genre d'onctions. Ces rites symboliques n'étaient point 
spéciaux aux Juifs ; nous les retrouvons en Chaldée, en Assyrie, en 
Perse, dans l'Inde, dans l'Arabie, en Asie Mineure, en Grèce, en 
Italie. On lit dans le Ràmayâna ' que le roi Râma, dernière incarna- 
tion de Vishnou, « fut consacré en présence de toutes les divinités, 
réunies dans les airs, avec le suc de toutes les herbes médicinales. » 
Une cérémonie védique, l'onction du feu, avait lieu au moyen du 
rjhrita ou beurre clarifié. Les ascètes indhous, dans leurs pratiques 
religieuses, se graissaient la tête avec une huile sainte extraite de 
l'arbre appelé ingondi. 

L'huile, symbole antique de la fertilité et de l'abondance, de force, 
de remède et de guérison, de parure et de joie, d'honneur et de 
respect, de ro3'auté et de sacerdoce, a conservé toutes ces significa- 
tions que le Christianisme a sanctifiées, 

Jésus-Christ ayant été oint d'une manière mystique et non maté- 
rielle qui le fit tout à la fois prêtre, prophète et roi, il fut VOiiit par 
excellence, le Christ ; les sectateurs de sa foi, consacrés par les 
onctions du baptême, qui les associent aux gloires de la royauté 
mystique et du sacerdoce, sont eux aussi les oints, les chrétiens. 

§2. 
De l'ancienneté et de la signitication des onctions dans les rites chrétiens. 

Quelques écrivains protestants ont voulu attribuer l'institution 
des onctions à Pierre le FouUon, patriarche hérétique d'Autioche ; 
mais Théodore le Lecteur, qu'ils ont mal lu, dit simplement que ce 
patriarche introduisit l'usage ;le consacrer le chrême en présence de 
tous les fidèles ^ Théodore, archevêque de Cantorbéry, avance sans 
aucun fondement que le saint chrême a été institué par le concile de 

' Trad. Fauche, t. II, p. 320. 
^ Colkcl.,]. II. 



362 DE l'administrati'in du baptême: 

Nicée '. Sicard.évêquede Crémone ", en attribueThonneur à S. Clé- 
ment, mais sans doute en se basant snr le livre des Récognitions, 
ouvrage qni lui est faussement attribué et qui ne doit pas être de 
beaucoup antérieur à Origène, Les Constitutions apostoliques consi- 
dèrent S. Matthieu comme l'instituteur de la bénédiction de l'eau 
et de riiuile. S. Denis TAréopagite en parle comme d'un usage déjà 
ancien et S. Basile le fait remonter à la tradition apostolique. 

Les docteurs catholiques sont presque unanimes à considérer tous 
les sacrements comme institués immédiatement par Jésus-Christ ^ 
d'où il faut conclure que les saintes huiles sont d'institution divine ; 
mais leur bénédiction ou consécration peut ne point remonter si 
haut. Celle de l'huile des infirmes paraît être la plus ancienne ; vient 
ensuite celle de l'huile des catéchumènes, et un peu plus tard celle 
du saint chrême. 

Les païens paraissent avoir été frappés du rite des huiles saintes 
employées dans le baptême. Nous lisons dans les actes authentiques 
de S. Bénigne, apôtre de la Bourgogne, martyrisé en 168, que l'em- 
pereur Marc-Aurèlc vint à Dijon pour inspecter les nouvelles murail- 
les qu'on y avait élevées; il profita de cette circonstance pour faire 
ériger un temple à Mercure et pour ordonner d'expulssr tous les 
chrétiens de la ville. Le cornes Térentius s'engagea à exécuter les 
ordres de l'empereur. < Nous ne savons, lui dit-il, ce que c'est 
qu'un chrétien; mais je connais un étranger qui a la tête rase, dont 
le costume et les mœurs différent des nôtres. Cet homme recrute 
parmi le peuple des disciples qu'il soumet à une ablution dans l'eau 
et dont il oint tous les membres avec un baume. » 

Théophile d'Antioche ^ qui vécut peu de temps après S. Justin, 
Origène, Tertullien, S. Cyprien ^ et tous les Pères du lY" siècle nous 
parlent des saintes huiles, et plusieurs d'entre eux nous en expli- 
quent la vertu et la signification. S. Ambroise nous dit que les 

' PcuUeiil., 1. IV 

- Mitrale. 1. VI, c. l'i. 

' Quelques commentateurs ont même cru qu'il s'agit des onctions sacramentelles 
dans la deuxième épitre au.\ Coi'.^ I, 21, et dans la première é|iitre de S. Jean, 
II, 20 et 27. 

'* Lib. 1 ad A II loi 

'^ Ej>. 7(1. 



DE l'aDMLMSTRATION DU BAPTÊME 363 

onctions apprennent aux catéchumènes qu'ils vont devenir des athlè- 
tes, obligés de combattre contre le siècle et les ennemis de leur 
salut. « Cette huile exorcisée, dit S. Cyrille ', est le symbole de 
l'onction même de Jésus-Christ ; elle vous a été communiquée afin 
que toute impression du péché fut effacée de votre àme... car cette 
huile, exorcisée par la prière et par l'invocation du nom de Dieu, 
a tant de vertu que non seulement elle purifie l'âme des restes du 
péché, mais qu'elle chasse les démons invisibles. » 

Les écrivains du Moyen-Age, commentant et développant les indi- 
cations des Pères, ont fait remarquer que les onctions nous confèrent 
une sorte de sacerdoce, attendu que nous recevons dans le baptême 
la mission d'offrir à Dieu le sacrifice de notre esprit, de notre raison, 
de notre cœur, de nos adorations, ce qui, selon l'expression de 
l'apôtre S. Pierre, constitue un sacerdoce royal; qu'avant d'entrer 
dans l'arène de la vie chrétienne, nous devons être oints de l'huile 
fortifiante pour lutter contre le monde et les passions ; que rien 
n'exprime mieux la grâce que l'huile dont la nature est de nourrir, 
d'éclairer, de réchauffer, de fortifier et de guérir. Si Claude de 
Vert, toujours enclin au naturalisme, avait médité ces considérations 
symboliques, il n'aurait pas vu dans les onctions baptismales une 
préparation matérielle à l'ablution de l'eau et une substitution aux 
frictions d'huile dont usaient les anciens avant de se mettre au 
bain ^ 

§3. 

Des diverses espèces et des noms des saintes huiles. 

Il y a trois espèces de saintes huiles qui sont consacrées le jeudi 
saint par l'évêque : l'huile des infirmes, l'huile des catéchumènes 
et le saint chrême. 

1" L'huile des infirmes, oleum infirmorum, composée uniquement 
d'huile d'olive, sert dans le sacrement de l'extrême-onction et dans 
la bénédiction des cloches. . 

2° L'huile des catéchumènes, oleum sanctum, composée d'huile 

' II Catech. mybtag. 

- ExjjI. des Ccrcm. ri- l'Égl., t. Jl, cli Jî, p. 368. 



364 DE l'administration du baptême 

d'olive, est employée dans les onctions qui précèdent le baptême, 
dans la bénédiction des fonts baptismaux, dans l'ordination des 
prêtres, dans la consécration des églises, des autels fixes et des autels 
portatifs. Elle a été désignée sous le nom à^ huile sainte, huile sacrée, 
huile sanctifiée, huile de l'onction, huile de paix, liuile d'allégresse, 
huile exorcisée; cette dernière dénomination provient sans doute de 
ce que, dans plusieurs anciens sacramentaires manuscrits, la béné- 
diction est intitulée : Exorcismus olei catechumenorum. Les Syriens 
l'appellent galilœion. 

3" Le saint chrême, composé d'huile d'olive et de baume, est 
employé dans l'onction verticale qui suit l'ablution baptismale, 
dans le sacrement de confimation, dans la consécration des évêques, 
dans celle des patènes et des calices, dans la consécration des autels 
fixes ou portatifs, dans la dédicace des églises, dans la bénédiction 
des fonts et des cloches, dans le sacre des rois, etc. Le chrême, 
désigné parfois sous les mêmes noms que l'huile des catéchumènes 
est appelé parfois \ huile, l'huile de bénédiction. Les Grecs la nom- 
nient myre, n-ùpov ^onguent, parfum). C'est du mot chrisma, et non 
pas du nom du Christ, que TertuUien, Théophile d'Antioche et 
S. Cyrille de Jérusalem font dériver la désignation de chrétiens qui 
n'apparaît que vers l'an 42 ou 43 de notre ère '. 

Outre ces huiles sacramentelles, on peut encore distinguer : 
1" l'huile bénite par le prêtre et diffcrente de celle des catéchumè- 
nes, dont les Coptes se servent pour les premières onctions seule- 
ment ; 2" l'huile bénite par le prêtre pour être brûlée devant les 
saintes images et dont les fidèles de l'Orient se font parfois oindre 
le front; 3° l'huile de la sainte croix qu'on faisait brûler devant la 
croix et le tombeau des saints pour en faife des onctions aux ma- 
lades et aux infirmes ^; 4" l'huile qu on fait" brûler devant le Saint- 
Sacrement; rî" 1 huile dont on se servait jadis pour ensevelir les 
morts et spécialement les moines et les évêques; 6" 1 huile miracu- 
leuse qui découle, à Hari, du tombeau de S. Nicolas ; 7' l'huile que 
M. Dupont, de Tours, faisait brûler devant f image de la sainte Face 
et dont les onctions ont produit de si nombreuses guérisons, etc. 

' Mamaclii, Oricj. chr[»L, 1. I, jj 3. 

" Et elle guérit par l'huile de la sainte Croix, dit Cyrille de Scythopolis dans sa 
Vie de S. Sabi (ch. \>i). 



DE l'administration DU BAPTÊME 365 

§4. 
De la composition des saintes huiles. 

Nous avons dit que l'huile des infirmes et celle des catéchumènes 
ne se composaient que d'huile d'olive. Les oliviers introduits en Pro- 
vence par les Phocéens restèrent fort rares en France sons la pre- 
mière et la seconde race; c'est dans un but religieux que la loi des 
Visigoths et un Concile de Narbonne (lOoi) protégèrent leur conser- 
vation. Du temps de Charlcmagne, on tirait l'huile d'olive de l'O- 
rient et de l'Afrique. C'est ce qui nous explique pourquoi on ne fai- 
sait pas dans les églises latines les amples ablutions usitées en Orient 
et pourquoi les évèques d'Occident se croyaient autorisés parfids à 
exiger, pour la délivrance des saintes huiles, un prix assez élevé, 
que motivaient les frais d'acquisition et de transport. 

C'est vers le commencement du Yl* siècle que, pour la confection 
du saint chrême, on commença à mêler à l'huile d'olive du baume, 
symbole de la bonne odeur de Jésus-Christ et de la préservation de 
toute corruption morale. On le tira d'abord du lentisque ', arbre qui 
croissait en Syrie, en Afrique et en Grèce, et dont la résine porte 
le nom de mastic de Chio, manne du Liban. Plus tard, et jusqu'au 
XVI'' siècle, on le tira aussi du balsamier, qui croît dans l'Arabie et 
la Judée. Quand les Espagnols eurent rapporté d'Amérique le baume 
du Pérou, les papes Innocent III et Paul lY permirent d'en faire 
usage. 

D'après ce que nous dit Brantôme ^ le populaire, en Périgord, 
s'imaginait que la substance du chrême se prenaitdans l'oreille d'un 
dragon, et qu'un chevalier de la maison de Bourdeille devait aller 
faire cette dangereuse capture au-delà de Jérusalem. 

Matthieu Paris, en parlant des abus qui régnaient du temps de 
Guillaume le Conquérant ', dit que les laïques, lorsqu'ils baptisaient 



* On croyait que c'était avec du bois de lentisque qu'on avait formé la partie 
de la croix où furent attachées les mains de Jésus-Christ. Liturg. de S. Germain, 
év. de Paris, ap. D. Martène, Anecdot., t. V. 

' Hommes illustres, t. IV, p. 153. 

' Vita Wilhlm., anno 1074. 



366 "!•• l'administration ne baptême 

en cas Je nécessité et qu'ils n'avaient point à leur disposition d'huile 

sainte, la remplaçaient avec de la sécrétion des oreilles. 

Dès le temps de S. Denis l'Aréopagite, les Orientaux ajoutaient à 
l'huile et au baume quelques herbes odoriférantes. Par la suite des 
temps, le nombre en augmenta et fut réglé par la liturgie. D'après 
le grand Euchologe grec_, on doit composer le saint chrême avec les 
quarante substances suivantes : huile d'olive, baume de balsamier, 
bois de cet arbre, clous de girofle, jonc aromatique, cynnamome, 
fleurs de cynnamome, poivre gris, poivre blanc, poivre long, poivre 
de l'Inde, macre, gingembre, herbe à lait, sauge de montagne, sa- 
fran, semence de romarin, cabaret, bois d'aloès, noix de muscade, 
mastic, encens, ladonum provenant d'une plante appelée leda, jus- 
quiane noire, styrax, musc, ambre, myrte, laurier, marjolaine, ro- 
marin et costitm '. 

Les Russes suppriment quelques-uns de ces ingrédients et les rem- 
placent par du vin blanc, du muscat, delà térébenthine do Venise, 
de l'huile essencielle de bergamolte, des racines de violettes, du bois 
de Rhodes, de l'iris, du basilic, du serpolet, des fleurs d'oranger et 
de rosier, de la lavande, du benjoin, de la canelle, etc. ^ 

Les Syriens n'employaient qu'une dizaine de substances, d'un 
poids déterminé, et les faisaient bouillir pendant quatre heures au 
bain-marie. Pendant cette cuisson, les Arméniens récitent des ex- 
traits des quatre évangiles. Les Nestoriens du Malabare confection- 
naient leur huile sainte avec des noix de coco. 

Depuis la mission du P. Dandini, nonce du pape au Mont-Liban 
(1556), les Maronites ont adopté le mode latin pour la confection du 
saint chrême. 

Plusieurs églises d'Orient, perpétuant une tradition apocryphe, 
prétendent que l'huile qu'employa Magdeleine pour parfumer les 
pieds du Sauveur fut recueillie en partie par les disclplos, distribuée 
par eux aux églises qu'ils fondèrent, augmentée par celle qu'ils bé- 
nirent eux-mêmes, en sorte que le chrême dont on se sert aujour- 
d'hui en Orient serait encore, avec des additions successives, le 
chrême évangélique. 



1 Barraud, Notice sur les saintes huiles^ p. 43. 
- Sal>:is, Sacviiilie 'patriarcale du Moscou, p. 59. 



DE i/aDMINISTHATIUN du BAl'TÊME 367 

§5- 

De la consécration des saintes huiles. 

D'après ce que nous dit le Concile de Tolède, tenu eu Tan 400 \ 
nous devons conclure que, pendant les quatre premiers siècles, au- 
cune époque spéciale n'était prescrite pour la consécration des saintes 
huiles. On dut la faire au fur et à mesure des besoins et surtout le 
jour même des grandes solennités baptismales qui exigeaient l'em- 
ploi de beaucoup d'huile pour les nombreux néophytes qui devaient 
recevoir les onctions exigées par l'administration successive du 
baptême et de la confirmation. Plus tard, alors que se multiplièrent 
les églises baptismales et qu'on dut les pourvoir à temps des huiles 
nécessaires pour la bénédiction des fonts, on se trouva nécessaire- 
ment amené à avancer la cérémonie. Le Concile de Meaux, en 843, 
défend aux évêques de consacrer le saint chrême un autre jour que 
le jeudi saint, ce qui prouve que cette date liturgique était déjà ob- 
servée. On ne consacra d'abord que le saint chrême ; plus tard on 
y joignit, pour plus de commodité, la bénédiction de l'huile des ca- 
téchumènes et de celle des infirmes. Pourquoi a-t-on choisi le jeudi 
saint? c'est parce que ce jour-là, nous répondent les liturgistes du 
Moyen-Âge, Magdeleine oignit de parfums la tête et les pieds du Sau- 
veur ; c'est aussi parce que c'est l'anniversaire de l'institution de 
l'Eucharistie et que c'est dignement en célébrer la mémoire que de 
fêter indirectement à la fois l'institution des autres sacrements qui, 
la plupart, réclament l'emploi des huiles saintes. Ce n'est qu'en 
vertu d'une dispense du Pape et pour des raisons très graves que ce 
jour peut être changé. 

Les Jacobites coptes consacrent aussi le saint chrême le jeudi 
saint, depuis une ordonnance de leur soixante-douzième patriarche, 
Amba-Ephrem ; antérieurement c'était le vendredi saint, jour où, 
chez eux, se conférait le baptême solennel. Ils prétendaient que 
cette date avait été prescrite par un ange à Théophile, leur vingt- 
troisième patriarche '. 

' Certum est quod omni tempore licet chrisma conficere. G. iO. 
- J. M. Yanslet, Hist. de l'Église d'Alexandrie, p. 231 . 



3(l8 DE l'administration du BAl'TÉMK 

En Arménie, la consécration des saintes huiles ne se fait que tous 
les sept ans, la veille de Notre-Dame de Se[)tembre ; en Syrie, on 
reste parfois trente ou quarante ans sans procéder à cette cérémonie. 

La consécration du chrême, d'après une très ancienne tradition, a 
toujours été réservée à l'évêque, sauf de rares exceptions. Les Cow5- 
titiitions apostoliques disent que l'évêque bénit l'eau et l'huile, mais 
qu'en son absence il est remplacé par le prélre, assisté d'un diacre, 
pour remplir ces deux fonctions '. S. Cyprien, écrivant auxévêqnes 
de Numidie, fait remarquer que l'évêque seul a droit de bénir le 
saint chrême pendant la célébration des saints mystères. Le Bré- 
viaire romain, dans les leçons du 31 janvier, attribue à S. Sylvestre 
un décret relatif à ce point de discipline. Il y eut, à diverses épo- 
ques, des infractions à ce sujet, car divers conciles furent obligés de 
réprimer les empiétements des simples prêtres qui s'arrogeaient ces 
fonctions ^ et, au commencement du XI' siècle, le Concile de Ravenne 
fut encore obligé d'interdire aux archiprêtres, sous peine de déposi- 
tion, de consacrer le saint chrême. 

L'évêque consécrateur doit être accompagné des deux premiers 
dignitaires du chapitre, de douze prêtres en chasuble, de sept dia- 
cres en dalmalique et de sept sous-diacres en tunique. C'était ainsi 
qu'était composé le collège des ministres dans chaque église cathé- 
drale. 

Comme tous les membres du presbytère consacraient ce jour-là la 
victime sainte avec l'évêque, il était naturel qu'ils participassent 
aussi à la bénédiction des saintes huiles qui se faisait après la 
messe. 

Amalaire nous dit ^ que le Pape, en officiant, était entouré de ce 
môme nombre de ministres et que lesévêques instituèrentcet usage 
pour donner plus de solennité à la consécration des saintes huiles. 

'< Les douze prêtres, nous dit Rupert *, rangés autour de l'évêque 
comme témoins et coopérateurs de son ministère, représentent les 

* Benedicat episcopus aquam et oleum. Sin vero non adsit, benedicat presbyter 
prsesente diacono. L. VIII, c. 9. 

* 2<- Conc. de Caithage (390) ; 3" et ¥ Gonc. de Carlhage (393 et 397); Conc. de 
Tolède (/lOO). 

3 De Offic. ceci., 1. I, c. 12. 

* DeDiv. Ofjic., c. 18. 



DK l'administration du baptême 369 

douze apôtres en la présence desquels le souverain Pontife, Jésus- 
Christ, a dans ce jour écrit son testament en leur promettant l'envoi 
de son Esprit-Saint. » 

Au Moyen-Age et surtout dans les deux derniers siècles, les pres- 
criptions liturgiques n'ont pas toujours été observées. L'évêque était 
parfois assisté, en nombre indéterminé, par tous les prêtres de la 
cathédrale et des paroisses. 

Au XYIIP siècle, à Saint-Etienne de Sens, l'officiant était accom- 
pagné de deux chanoines et de treize prêtres cardinaux, ainsi appe- 
lés parce qu'ils se tenaient aux deux coins de l'autel'. En 1707, l'ar- 
chevêque de Lyon réduisit à sept le nombre des prêtres assistants, 
sous prétexte de se conformer à un ancien pontifical lyonnais dont 
on venait de retrouver en exemplaire ^ Dans le rite parisien, ce 
sont deux archidiacres et deux archiprêtres qui assistent Tarche- 
vêque. 

La Sacrée Congrégation des Rites a décidé que lorsque l'évêque 
n'a point le nombre voulu de prêtres séculiers pour la consécration 
des saintes huiles, il doit recourir aux prêtres réguliers ; que lors- 
que, dans un diocèse, il est par trop difficile de réunir le nombre 
exigé de prêtres, de diacres et de sous-diacres, on peut néanmoins 
procéder à l'office, pourvu qu'on se conforme, quant au reste, aux 
prescriptions du pontifical '\ 

Pendant longtemps, les patriarches de Constantinople, de Jérusa- 
lem, d'Antioche et d'Alexandrie, restèrent investis, par Tusage, du 
droit do consacrer le saint chrême pour toute l'étendue de leurs pa- 
triarcats respectifs. Ces trois derniers finirent par partager ce pri- 
vilège avec leurs sufTragants, en raison de la difficulté de les réunir 
tous pour l'office du jeudi saint, et aussi à cause de l'embarras qu'oc- 
casionnait la consécration d'une si grande quantité de saint chrême. 
Les patriarches de Constantinople ont défendu et conservé leurs 
droits jusqu'ànos jours. L'un d'eux, au commencementduXIll' siècle, 
refusa de partager son privilège avec le primat de Bulgarie ; mais 
quand ce dignitaire se réunit avec les Bulgares et les Valaques à 

• Moléon, Voy. liturg., p. 173. 
2 Claude de Vert, Expl. des cùt\, ch. III, n. 2'J. 

•' N" 1207, 11 nov. 16H; n'^ 1282, 24 janv. 16i3; n» 1339, 23 janv. 1644. 
Ile série, tome XI. 24 



370 DE l'administration du baptême 

l'Eglise romaine, il obtint du pape Innocent III, ainsi que tous les 
autres évêquesde sa nation, la faculté de consacrer les saintes huiles 
suivant le rite latin. 

« En Arménie, dit M. Léon Bore *,le patriarche d'Eczmiazin avait 
seul le pouvoir de consacrer le saint chrême, et c'était là un des 
principaux attributs de sa puissance, comme aussi la première 
source de ses revenus, parce qu'il le distribuait aux autres églises 
dépendant de lui, moyennant une certaine somme d'argent. Depuis 
la séparation des patriarcats de Sis et d'Aghlamar, chaque chef de 
ces églises particulières s'est arrogé la même puissance. » 

Dans les Églises orientales, les simples prêtres bénissent l'huile 
des catéchumènes et celle des infirmes ; ils procèdent ordinairement 
à cette cérémonie au moment même d'administrer le baptême et 
l'extrême-onction. Le pape Clément XIII a sanctionné cette antique 
coutume dans sa lettre auxévêques d'Orient du rite latin ^ 

Les protestants, on le sait, n'emploient point le chrême dans l'ad- 
ministration des sacrements ; mais les Anglicans en usent dans le 
sacre des rois. C'est l'archevêque de Cantorbéiy qui bénit solennel- 
lement le saint chrême avec lequel il oint le roi ou la reine, sur la 
tête, les épaules et le dos. 

Nous ne pouvons nous attarder ici à décrire toutes les cérémonies 
de la consécration des saintes huiles. Elles ont d'ailleurs été parfai- 
tement expliquées par D. Guéranger ^ et le chanoine Barraud \Nous 
nous bornerons à relater quelques particularités relatives à ces rites 
pontificaux et à ceux de quelques Églises orientales. 

« Les pontifes romains, dit le chevalier Moroni ^, faisaient les 
« bénédictions des saintes huiles avec pompe, comme l'indiquent 
« les Ordo romains. Benoît XIII voulut faire revivre les anciennes 
« coutumes. La cérémonie commençait à Saint-Thomas ou à Saint- 
« Pancrace, quand les Papes habitaient le palais de Latran ; ou à la 
« basilique de Saint-Grégoire, si elle devait se faire dans la basili- 
« que du Vatican ; ils étaient assistés par les évoques, les prêtres, 

' Univers 2^Ul., Arménie, 'ç. 135. 

^ Arcudius, de Concord. Eccl. orient, et occ, 1. V, c. II, p. 43'J. 

''' Année liturgique, Semaine sainte, p. 401. 

* Notice sur les saintes huiles, p. 29. 

•* Hist. des chapelles papales, 3" part., ch. 13. 



DE l'administration DU BAPTÊME 371 

« les diacres et les divers ministres qui les accompagnaient aux 
« fonctions saintes. On leur présentait les trois ampoules ou vases 
« de verre, renfermant les saintes huiles; on quittait l'autel oii la 
« cérémonie avait eu lieu et, les portant en procession, on se rendait 
« à l'un ou à l'autre des autels de la basilique où le Pape devait célé- 
« brer les saints mystères. Les anciens Ordo font mention d'une qua- 
(( trième ampoule contenant un vase d'or, dans lequel on gardait 
« une pierre précieuse qui renfermait miraculeusement du sang du 
« Sauveur. Pendant que le Pontife faisait son homélie, les cardinaux- 
ft diacres, aidés de plusieurs sous-diacres, découvraient l'autel 
« sacré dans lequel était cachée, pendant l'année, l'ampoule dont 
« on vient de parler, et que le Pape portait lui-même pour la mon- 
« trer au peuple qui la vénérait avec la plus grande piété. Il entrait 
« ensuite dans le lieu le plus reculé du sanctuaire pour achever les 
« saints Mystères sur l'autel papal, afin d'imiter ainsi les rites de 
« l'Ancien-Testament qui permettaient aux seuls pontifes d'entrer 
« dans le Saint des Saints une fois l'an. » 

La Croze a prétendu ' que les Arméniens considéraient la consé- 
cration du myron comme un sacrement spécial, et il s'est surtout 
basé sur le passage suivant de Vardanès, docteur arménien du 
XIIP siècle : « Nous voyons des yeux du corps dans lEucharistie 
du pain et du vin et, par les yeux de la foi ou de l'entendement, 
nous y concevons le corps et le sang de Jésus-Christ, de même que 
dans le myron nous ne voyons que de l'huile, mais par la foi nous 
y apercevons l'Esprit de Dieu. » 

Tout ce qu'on peut conclure de ce passage, c'est que l'auteur a 
fait une comparaison inexacte ; car tous les monuments liturgiques 
des Arméniens prouvent qu'ils ne considèrent la consécration du 
saint chrême que comme une cérémonie sainte, sans y attacher 
aucune idée sacramentelle de transubstantiation. 

Tournefort ^ donne les détails suivants sur la consécration du 
chrême par le patriarche arménien : « Ils le préparent depuis les 
Vespres du dimanche des Rameaux^ jusqu'à la messe du Jeudi-Saint, 
laquelle ce jour-là se célèbre sur le grand vaisseau où l'on conserve 

* Hht. du Christian, dans les Indes, t. I, p. 308. 
■^ Voyages, t. II, p. 405. 



372 DE LADMINlSTfiATlOK DU BAPTÊME 

cette liqueur. On n'employé ni bois ni charbon ordinaire pour faire 
bouillir la chaudière où on la prépare, et cette chaudière est plus 
grande que la marmite des Invalides. On la fait bouillir avec des 
bois bénits, et même avec tout ce qui a servi aux églises,, vieilles 
images, ornemeus usez, livres déchirez et trop gras; tout est réservé 
pour cette cérémonie. Ce feu ne doit pas sentir trop bon, mais 
l'huile est parfumée par des herbes et par des drogues odoriférantes 
que l'on y mêle. Ce ne sont pas de petits clercs qui travaillent à 
cette merveilleuse composition ; c'est le patriarche lui-même, vêtu 
pontificalement et assisté au moins de trois prélats en habits pontifi- 
caux, qui récitent tous ensemble des prières pendant toute la 
cérémonie. Le peuple en est plus frappé que de la présence réelle 
de Jésus-Christ, tant il est vrai que les hommes ne sont susceptibles 
que des choses sensibles ! » 

Yoici^ d'après M. l'archimandrite Sabas ', comment se prépare 
aujourd'hui le saint chrême à Moscou : « On commence dès la qua- 
trième semaine de Carême la préparation préliminaire de l'huile et 
du vin, avec infusion de plusieurs herbes odoriférantes. Mais ce 
n'est que le lundi de la semaine sainte que se fait la cuisson publi- 
que et solennelle dans l'appartement privé des patriarches. Le 
métropolitain ou un évêque qu'il a délégué bénit l'eau, asperge les 
ingrédients et fait verser dans des chaudières d'argent l'huile, le 
vin et un certain nombre d'arômes. Il allume lui-même le feu, et 
les diacres agitent le liquide, tandis que les prêtres lisent sans 
interruption les saints Évangiles : cette opération dure trois jours. 
Le mercredi soir, on ajoute les huiles aromatiques. Le jeudi, avant 
la lecture des Heures^ le métropolitain, avec tout le clergé, se rend 
processionnellement à l'appartement privé des patriarches, et de là 
on porte les vases dans lesquels on a versé le liquide dans le 
sanctuaire de la cathédrale de l'Assomption. Après l'offertoire, le 
Pontife bénit trois fois chacun des vases du signe de la croix, et 
consacre le saint chrême qui, après le service divin, est reporté 
solennellement au dépôt de la sacristie patriarcale, d'où il est 
distribué au fur et à mesure dans tous les diocèses, sur un permis 
exprès du Comptoir synodal de Moscou. « 

' Sacristie patriarcale de MoscoUj p. 59. 



DK l'administration DU BAPTÊME 373 

§ 6. 
Distribution des saintes huiles. 

Primitivement les curés recevaient les sainte huiles des mains 
mêmes de l'évêque ; mais, quand les églises baptismales se furent 
multipliées, on reconnut la difficulté pour les curés éloignés de la 
ville épiscopale, de quitter leur paroisse pendant les solennités de la 
semaine sainte, et l'on dut recourir à des délégués. Le quatrième 
Concile de Carthage (398) veut que le pasteur aille chercher lui-même 
les saintes huiles ou du moins qu'il les fasse prendre par le prêtre 
sacristain de son église, et non point par un jeune clerc. Le premier 
Concile de Vaison 442) ne fait que tolérer la délégation d'un sous- 
diacre ; « car il n'est pas honorable, y est-il dit, de commettre à des 
inférieurs des fonctions qui sont au-dessus de leur ordre. » Les Con- 
ciles d'Auxerre (578) et de Worms (868) disent qu'on doit porter les 
saintes huiles avec le même respect que les reliques des saints. Un 
capitulaire de Louis le Débonnaire (816) nous laisse entendre qu'un 
prêtre désigné par l'évêque allait distribuer les saintes huiles aux 
églises éloignées de la cathédrale de plus de quatre ou cinq milles. 

Le Rituel romain dit que le curé, autant que faille se pourra, doit 
recevoir les saintes huiles, non par l'entremise des laïques, mais 
ou par lui-même, ou par un autre prêtre, ou tout au moins par un 
autre ministre de l'Église. Beaucoup de rituels diocésains se mon- 
trent plus sévères et formulent une prescription absolue ; la 
plupart interprètent l'expression de ministre de l'Eglise dans le sens 
restreint de diacre ou de sous-diacre. 

Dès le XP siècle, nous voyons l'évêque, l'archidiacre, le doyen du 
chapitre ou le chepcier distribuer, le jeudi saint, les saintes huiles, 
tantôt aux seuls archiprêtres, tantôt à tous les doyens ruraux, et 
ceux-ci. dans le cours do la semaine de Pâques, en faire la distribu- 
tion, dans leur église, à tous les curés de leur circonscription. Tan- 
tôt cette répartition n'était accompagnée d'aucune cérémonie, tantôt 
elle se faisait comme aujourd'hui à l'issue d'une messe chantée. 

Les synodes ' ordonnent aux curés qui ont reçu les huiles 

' Syn. de Nîmes (I28'0; Concile de Palencia (1322); Syn. d'Alais (1724), etc. 



374 DE l'administration du baptême 

nouvelles, soit de verser les anciennes dans les fonts baptismaux ou 
dans la lampe qui brûle devant le Saint-Sacrement, d'en imbiber 
des étoupes qu'on brûle dans la sacristie ou au-dessus de la piscine. 
Quelques anciens pontificaux ordonnent de mêler l'ancien chrême 
avec le nouveau \ 

Dans certaines provinces, du moins jusqu'au X" siècle, la matière 
des saintes huiles était une offrande faite par les fidèles " ; par 
conséquent on n'avait rien à exiger pour leur distribution. Mais 
quand l'évêque était obligé d'acheter des substances venues de pays 
lointains, il se croyait souvent en droit de faire payer non point la 
bénédiction, mais la valeur matérielle du chrême, qui était assez 
élevée si l'on en juge par le vieux proverbe du Moyen-Age : cher 
comme ckrème. Il dut y avoir des abus à cet égard, car plusieurs 
anciens Conciles ' défendent de rien demander pour la distribution 
des saintes huiles. Au YP siècle, en Espagne, Févêque, à cette occa- 
sion, percevait un tribut nommé tremisses, qui fut aboli par le Concile 
de Brague (o63). 

Toutefois, comme c'était principalement une marque de la dépen- 
dance des prêtres vis-à-vis de leur évêque, on substitua à cette cou- 
tume une redevance annuelle qu'on payait pendant le synode et 
qu'on appelait jus cathedraticiim ; au Moyen- Age, l'usage prévalut 
de nouveau d'exiger une faible rétribution — denarii chrismales 
— pour couvrir les frais de débours. Le B. Lanfranc, dans une lettre 
adressée à Sligand, évêque de Chichester, parle de cet usage sans 
le blâmer. Les statuts de Langres de 1451 permettent aux doyens 
ruraux de recevoir 20 deniers tournois de chaque curé de leur cir- 
conscription, comme dédommagement des frais de voyage et de 
l'acquisition de l'huile. Au XYIIP siècle, en Normandie, chaque curé 
payait 5 sols à l'archidiacre pour son déplacement. Aujourd'hui, ce 
sont les fabriques qui paient à l'évêché une légère rétribution pour 
la réception des saintes huiles. 

* Au XYllI" siècle, en France, beaucoup de curés brûlaient les vieilles huiles 
le jeudi saint et se mettaient ainsi dans l'impossibilité de faire les onctions du 
baptême jusqu'au jour où ils recevaient les huiles nouvelles. 

2 Alcuin, de Div. Offic, c. 16 et 17. 

^ Conc. de Merida, Chalon-sur-Saône, Meaux, Barcelone; Capit. de Charle- 
magne (803). 



DE L ADMINISTRATION DU BAPTÊME 37o 

§ 7. 
De la conservation des saintes huiles. 

D'après les recommandations des Rituels, les huiles du baptême 
doivent être conservées dans des vases déposés dans une armoire 
fermée à clef, de l'église ou de la sacristie. A Rome, l'armoire aux 
saintes huiles, placée près de l'autel, à environ cinq pieds du sol, 
du côté de l'évangile ou de l'épitre, porte ordinairement sur ses 
volets en marbre blanc, en métal ou en bois doré, cette inscription : 
olea sancta. L'intérieur, boisé, est divisé en deux compartiments ; 
le supérieur revêtu de toile blanche est réservé au saint chrême ; 
l'inférieur, paré d'une garniture violette, contient les deux autres 
saintes huiles. Le tabernacle destiné à cet usage, dans le déambu- 
latoire de Saint-Jean de Latran, date du XV^ siècle. Dans la plupart 
des églises catholiques d'Angleterre, une armoire pour les saintes 
huiles est ménagée dans la chapelle des fonts, ce qui est assez rare 
en France. On y rencontre encore moins de ces sortes de tabernacles 
tels que celui qu'on admire à Notre-Dame de Semur (Côte-d'Or). 
En Orient, le myron, contenu dans une boîte, est souvent suspendu 
à un mur de l'église. 

De nombreux statuts anciens et modernes ont défendu aux curés 
de conserver les saintes huiles dans leur presbytère, à moins qu'ils 
ne se trouvent par trop éloignés de leur église. Dans le diocèse de 
Gand, beaucoup de pasteurs, après les avoir reçues, les conservaient 
chez eux jusqu'au dimanche suivant et alors, dans une procession 
solennelle, le clergé les portait sous un dais jusqu'à l'église et les 
versait dans les fonts baptismaux. La Congrégation des Rites, con- 
sultée sur cet usage, répondit, en date du 20 décembre 1826, qu'il 
fallait abolir cette coutume et s'en tenir à la rubrique. 

On pourrait s'étonner de l'insistance qu'ont mise les conciles, 
les synodes et les rituels * à recommander de tenir les saintes 
huiles sous clé, si l'on ne se rappelait que la superstition faisait 
employer le saint chrême pour les guérisons et les maléfices ^ ; 

1 Vie Conc. d'Arles (475); IV« Coiic. de Latran (1215); Conc. d'Oxford il2-22); 
Syn. de Foligno (XVI'= s.), etc. 

^ DeIriO; Diiquis. magie, c. II, sect. 1. 



376 DE l'administration du baptême 

on allait jusqu'à croire qu'un scélérat, se frottant les lèvres avec le 
saint chrême ou en en avalant, pouvait soustraire ses crimes à toutes 
les enquêtes. Un capitulaire de Charlemagne, sanctionnant un canon 
du concile do Tours ^813), ordonne que si un prêtre donne ou vend 
du saint chrême dans le but d'arrêter le cours de la justice, il sera 
déposé et aura la main coupée. 

Au XIll'' siècle, à Soissons, quand l'évêque était absent le jeudi 
saint et qu'il n'y avait plus de chrême, on en demandait à une ville 
voisine. Le doyen de cette cité, sur l'ordre de son archidiacre, 
apportait les ampoules dans une église paroissiale située hors des 
murs de Soissons. Le doyen de la cathédrale s'y rendait solennelle- 
ment avec le clergé, saluait et embrassait les vases sacrés que deux 
acolytes et un sous-diacre portaient processionnellement à la ca- 
thédrale '. 

Pendant la grande Révolution, on était obligé d'entretenir les 
saintes huiles en y ajoutant successivement de l'huile d'olive, 
jusqu'à ce qu'une circonstance favorable, mais bien rare, permît à 
l'évêque insermenté d'en faire parvenir de nouvelles ; elles étaient 
conservées dans les demeures particulières oii le prêtre trouvait 
un asile. 

Plusieurs théologiens ont prétendu que lorsqu'on n'avait pu rece- 
voir ni se procurer de nouvelles saintes huiles, par exemple par 
suite d'une guerre civile ou d'une invasion, il fallait ajourner la 
chrismation ; c'est ainsi qu'on faisait en France. Un décret de la 
Congrégation des Rites a déclaré qu'en ce cas on doit faire les 
onctions avec l'huile des catéchumènes et le saint chrême de l'année 
précédente *. 

§ 8. 

Des vases aux saintes huiles. 

On distingue trois sortes de vases aux saintes huiles : 1" heé 
grandes ampoules qui servent, le jeudi saint, pour leur consécration ; 
2° les vases moins grands dans lesquels on transportait les huiles 

' Rituel de Névelon, p. 258. 
' 23 sept. 1837, n° 4672. 



DE l'administration DU BAPTÊME 377 

consacrées dans les églises plébanes ou décanales ; 3'' les petits 
vases paroissiaux dans lesquels on les conservait pour l'adminis- 
tration des sacrements. 

Ces diverses sortes de vases remontent à une antiquité aussi 
haute que celle de la consécration des saintes huiles. 

Le nom d'ampoule {^ampla olld), qui d'abord ne fut donné qu'aux 
vases à gros ventre destinés à la consécration des huiles et à leur 
transport, se donna également ensuite aux petits vases paroissiaux, 
qui sont aussi désignés sous le nom de patena chrismalis, chrisma- 
torium, chrismarium^ phialee, chrismatoires, orismate, crémier^ cres- 
meau, fioles, flacon, flacon au crème. On appelait boete au cresme, 
boîte aux huiles, crêmiei^ cresmeau, la boîte ou le coffret qui con- 
tient les ampoules. 

Les ampoules, ordinairement en argent ou en étain, ont été 
parfois faites en verre, en cristal, en corne, en ivoire, en cuivre 
doré, en vermeil et même en or et en pierres précieuses,, les plus 
anciennes étaient peut-être en terre ; S. Optât de Milève nous parle ^ 
d'un vase de terre, rempli de chrême que des Donatistes avaient 
jeté par une fenêtre et qui ne se brisa point, bion qu'il fût tombé 
sur des cailloux. 

Au baptistère de Saint-Jean de Latran, le chrême était contenu 
dans un vase du poids de oO livres, placé sur une colonne de 
porphyre. Un pontifical anglais de Jumiège (XII' siècle) fait mention 
d'une ampoule d'or pour la consécration du saint chrême ^ Un 
inventaire de la cathédrale de Laon (1323}, publié par M. Ed. Fleury, 
indique trois grandes ampoules en argent pour la consécration des 
saintes huiles. Les Mingreliens conservent le chrême dans une 
corne ou une bourse de cuir. 

Aujourd'hui les grandes ampoules pour la consécration des 
saintes huiles et pour leur distribution aux doyens sont des vases 
d'étain plus ou moins renflés par le milieu et munis d'un couvercle 
cylindrique qui ferme à vis à l'intérieur. Les petites ampoules sont des 
vases de forme cylindrique, ayant environ 45 millimètres de hauteur 
sur 50 de diamètre, fermés par un couvercle plat se vissant sur le 

• Contr. Donat., l. II, c. 19. 

* D. Martène, de Ant. Eccl. Rit., c XXII, art. 3. 



378 DE l'administration du baptême 

cylindre. C'est dans ce cylindre que le prêtre trempe le pouce pour 
faire les onctions. Le plus^ordinairement, le vase de l'huile des caté- 
chumènes et celui du saint chrême sont réunis dans une petite 
boîte métallique de forme carrée, dont le couvercle pyramidal à 
charnière est surmonté d'une petite croix. 

Autrefois la forme de ces vases était beaucoup plus variée. Il y eut 
dans les premiers siècles, des chrêmiers en forme de poisson et de 
colombe. Au Moyen-Age, la forme la plus usitée est celle de deux 
ou trois petites tours, accolées à un noyau central, tantôt cylin- 
drique, tantôt triangulaire. Dans chaque tourelle, se trouvait la 
fiole qu'on pouvait en enlever ; les clochetons des tourelles for- 
maient des couvercles mobiles. Parfois il n'y avait pour les trois 
vases qu'un couvercle unique, mù par une charnière. On adjoignait 
souvent au vase de l'extrême-onction une petite salière en argent, 
en étain ou en bois de saule. 

Pour ne pas s'exposer à confondre entre elles les saintes huiles, 
on mettait sur chaque vase, comme on le fait encore aujourd'hui, 
une inscription abrégée qui en indiquait le contenu ; sur la burette 
de l'huile des catéchumènes o, s. {oleum sanctum) ou o. c. [oleum 
catechumenorum), ou cath ; sur le vase au saint chrême: s. c. 
[sanctum chrismd) ou chr; sur l'huile des infirmes : o. i. [oleum in- 
fîrmorum) ou infirm ou ext vnct. Parfois on ajoutait le nom du do- 
nateur de l'ampoule. Sur un de ces vases, conservé à la cathédrale 
de Ravenne, on lit l'inscription suivante : 

SERVVS CHRISTI MAXIMIANVS ARCHIEPISCOPVS HOC 
CHRISMARIVM AD VSVM FIDELIVM FIERI IVSSIT. 

Les trois vases réunis étaient contenus dans un étui en bois fa- 
çonné au tour, entièrement couvert de cuir avec gaufrures do- 
rées et tapissé intérieuremement de soie blanche, Enfin, le tout 
était enveloppé dans un sachet également en soie blanche. Aujour- 
d'hui le vase de l'huile des infirmes est ordinairement isolé des 
autres, renfermé dans une boîte métallique de forme carrée, ou 
dans une boîte cylindrique en carton recouvert de cuir. Le prêtre 
qui va donner l'extrême-onction porte ce petit coffret suspendu à 
son cou dans une bourse en soie de couleur violette. 

La plus célèbre des ampoules est assurément celle qui, d'après le 



DE l'administration DU BAPTÊME 379 

témoignage d'Hincmar, aurait été apportée par un ange pour le 
baptême de Clovis. Cette fiole en verre, renfermant un baume épais 
de couleur rougeâtre, fut brisée en octobre 1793 par Ruhl, membre 
de la Convention, alors en mission à Reims. Le reliquaire de ver- 
meil où. se trouvait la sainte ampoule fut envoyé à la Monnaie ; une 
partie du baume fut sauvée par le curé de Saint-Remi ; en 1823 on 
fit exécuter un nouveau reliquaire qui coûta 22,300 francs. 

(( En expliquant naturellement l'apparition de la colombe, dit 
l'abbé Bourassé ', on a supposé que l'écrivain primitif avait em- 
ployé dans son récit un style poétique dont on peut saisir le vrai 
sens, si on se reporte aux usages de nos églises primitives. On avait 
coutume de suspendre dans le baptistère une colombe d'argent dans 
laquelle on renfermait les saintes huiles, de même que l'on sus- 
pendait au-dessus du maître-autel une autre colombe d'argent oii 
l'on plaçait la réserve eucharistique. Lorsque S. Rémi baptisa Clo- 
vis, l'évêque prit les saintes huiles dans la colombe du baptistère, 
et, dans son enthousiasme, le narrateur aura parlé d'une colombe 
descendue du ciel. Nous n'avons pas la prétention de trancher une 
question aussi délicate, quoique nous inclinions à admettre l'expli- 
cation naturelle des écrivains modernes. » 

Nous ne voulons pas non plus traiter incidemment une question 
qui a donné lieu à tant de controverses ^ Mais nous devons faire 
remarquer que la descente céleste de la sainte ampoule est repré- 
sentée sur une feuille de diptyque d'ivoire conservée au musée d'A- 
miens ; or, cet ivoire, d'après M. du Sommerard ^ et le docteur Ri- 
gollot \ a été exécuté à une époque peu éloignée des événements 
qu'il représente. On y voit, au-dessus du baptistère où est plongé 
Clovis, une colombe qui tient suspendue à son bec une ampoule 
ayant la forme d'un petit pot avec anse à bascule. Ce précieux mo- 
nument, qu'on n'a pas encore invoqué dans la discussion, serait 

> Dict. d'arch.^ t. I, p. 211. 

* Cf. Morus, de Sacris Unctionibiis ; Le Tanneur, Traité apologé!>que de la 
sainU ampoule ; Vertot, Dissertation insérée dans le tome H des Mém. de l'an- 
cienne Acad. des inscript.; Taibé, Hist. des églises de Reims, p. 199 j l'abbé Cerf, 
Descript. de la cathédr. de Reims, t. II, p. 566, 

' Les Arts au Moyen-Age, t. II, p. 289. 

* Notice snr une feuille de diptyque d'ivoire représentant le baptême de Clovis. 



380 DE l'administration du baptême 

pourtant d'une importance capitale dans la question, s'il était recon- 
nu, comme le croit M. du Sommerard, que « c'est la reproduction 
du sujet d'un des diptyques que Clovis, dans sa haute puissance, ne 
dut pas négliger de distribuer, selon l'usage, lors de son avène- 
ment au consulat. » 

L'abbaye de Marmoutiers possédait une sainte ampoule également 
très vénérée, qu'on prétendait avoir été apportée à S.Martin par un 
ange. D'après une autre version, c'était de l'huile bénite par ce 
Saint et dont il se servait pour guérir les malades. La petite fiole de 
verre qui la contenait était renfermée dans un reliquaire d'or. 
Quand ce baume rougeâtre eut servi au sacre d'Henri IV en 1594, 
le roi enrichit le reliquaire d'une belle émeraude enchâssée dans 
un anneau d'or, précieux joyau, qu'en détachèrent, en 1791, les 
députés d'Indre-et-Loire à l'Assemblée nationale pour en faire hom- 
mage à Louis XVI. Deux ans après, la fiole était brisée par les ré- 
volutionnaires '. 

« La plupart des petits vases aux saintes huiles qui se conser- 
vent au trésor de Monza, dit l'abbé Martigny ^ sont en verre, mais 
plusieurs sont en métal, ornés de figures et ils offrent un grand 
intérêt archéologique. On y voit représentées l'adoration des Mages 




Ampoule aux saintes huiles de Monza. 



' Bourassé, Dict. d'arch. sacrée^ t. I, p. 211. 
' fh'rf. des ontiq. chrét., p. 345. 



DK l'administration DU BAPTÊMK 381 

et celle des bergers avec cette légende : huile du bois de la vie des 
lieux saints du Christ. Tous offrent des sujets relatifs aux mystères 
de l'Homme-Dieu : la Nativité, la Résurrection, l'Ascension, le 
triomphe de la Croix ; ce qui autorise à penser que ces vases sont 
de ceux qui, primitivement, avaient été apportés de Jérusalem 
à Rome, pleins de l'huile des Lieux saints. » 

Un bon nombre d'anciennes ampoules sont encore conservées 
dans les sacristies et les musées. Nous nous bornerons à citer les 
trois ampoules en plomb, datant de la Renaissance, de la collection 
Sauvageot, au musée du Louvre ; une ampoule du XII' siècle, cris- 
tal monté en argent, au musée de la Société des Antiquaires de 
Normandie^ à Caen; une boîte aux saintes huiles, chef-d'œuvre de 
Corneille de Boute, faisant partie de la collection de M, Ch. Onghena; 
le chrismatorium du saint évêque W. Wykeham, au New Collège 
d'Oxford ; diverses pyxides conservées au musée de Cologne et dans 
les églises Sainte-Catherine et Saiate-Marie-au-Lys de cette ville. 

On rencontre aussi dans quelques collections particulières et dans 
les trésors d'église, surtout en Allemagne, des cornes de buffle ou 
des défenses d'éléphant, montées sur un ou plusieurs pieds, et qui 
ont servi de vases sacrés pour la consécration des saintes huiles. 
On a donné parfois aux églises pour remplir cette destination litur- 
gique d'anciennes cornes à boire décorées d'ornements profanes. 
L'oliphant du musée d'Angers, représentant une scène de chasse 
paraît avoir appartenu, avec cette destination, à l'église, aujour- 
d'hui détruite, de Saint-Jean-Baptiste d'Angers. (Voir le dessin de 
la page suivante.) 

Telle est encore la corne servant à la consécration du saint chrême 
qui se trouve à la cathédrale de Gran (Hongrie) et dont les scènes 
galantes, sculptées au XY^ siècle, indiquent bien qu'elle a servi dans 
les festins d'apparat. La même cathédrale possède un autre vase en 
forme de corne, renfermant l'huile des catéchumènes. Ce ne sont 
pas seulement les pieds de griffon servant de support, mais c'est la 
configuration entière du vase et ses ornements qui lui donnent la 
physionomie de l'oiseau fabuleux connu sous le nom de griffon *. 

' Ces deux cornes ont été décrites par M. le chanoine Bock dans la Revm de 
l'Art chrétien, t. IV, p. 131. 



DE L ADMINISTRATION DU BAPTÊME 



383 




Vase ilu trésor de Gran (llùUijric;. 



D'après Mgr Bock, un vase en cristal (XVI* siècle) de la cathé- 
drale de Gran a dû servir à conserver une des huiles consacrées : 
« En parcourant un catalogue du trésor de Saint-Vaast de Prague, 
il y a trouvé la mention d'un vnscuhim ad modum pyxidis in quo 
portatur chrisma ad unguendos reges. Si un vase de cristal en forme 
de boite renfermant le saint chrême était destiné à l'onction des 
rois de Bohême, un vase semblabble pouvait servir dans le trésor 



384 DE l'administration du baptême 

de Gran à ronction des rois^de Hongrie ; le privilège d'oindre ces 
souverains appartenait en effet à l'archevêque de Gran, comme 
primat du royaume de Hongrie '. 

On conserve dans la sacristie patriarcale de Moscou : 

1" Une cuve d'argent, destinée à faire cuire le saint chrême, don 
de Catherine II. Sur le couvercle on voit les quatre évangélistes, et 
Samuel versant l'huile de la consécration sur la tête de David. Sur 
cette cuve, ainsi que sur deux chaudières d'argent, ayant la même 
destination, on lit la légende suivante : « Par l'ordre auguste et 
agréable à Dieu de la très pieuse souveraine, la grande Cathe- 
rine II, impératrice et autocrate de toutes les Russies, ce vase a été 
fait à l'usage de la préparation du saint chrême, l'an six du règne 
heureux de Sa Majesté et l'an de grâce 1767. » 

2° Quatre puisoirs d'argent dorés avec lesquels on verse le saint 
chrême ; ils datent aussi de 1767. 

3° Seize cruches d'argent destinées à conserver le saint chrême 
et où on lit cette inscription : « Le très pieux autocrate de toutes 
les Russies, Paul Petrovitch, la veille du jour de son sacre, l'an de 
grâce 1797, ayant honoré de son auguste présence la chambre syno- 
dale où se fait la préparation du saint chrême, a daigné ordonner 
de confectionner ce vase d'argent. » 

4° Un vase en cuivre à goulot étroit, recouvert d'écaillé de nacre. 
Ce serait, d'après la tradition_, une copie du vase à parfums dont se 
servit Ste Magdeleine pour parfumer la tête et les pieds du Sauveur. 
Ce vase qu'on nomme Y albâtre aurait été envoyé avec du saint 
chrême de Constantinople à Kieff, à l'époque de l'introduction du 
Christianisme en Russie. « Selon un antique usage, dit M. l'archi- 
mandrite Sabas ^ à qui nous empruntons ces détails, pondant la 
consécration mystérieuse du saint chrême dans la cathédrale de 
l'Assomption, en signe de la continuité du sacrement dans UEglise 
orthodoxe,, on prend de Valhâtre quelques gouttes qu'on ajoute au 
mélange du chrême, en remplaçant par le nouveau saint chrême ce 
qui se prend de V albâtre, afin que la source sacrée ne tarisse jamais. » 

Ajoutons que sur l'autel de l'église patriarcale de Moscou, on 

' Revue de VArl chrétien, t. III, p. 497. 
■^ Sacristie 'patriarcale de Moscou, p. 6i. 



DE l'aDM1NISTRAT[0N DU BAPTÊME 385 

voit une grande fiole au saint chrême, en nacre de perles, cloison- 
née d'or, dont le bouchon est surmonté d'une croix décorée de roses 
et d'émeraudes. On lui attribue une origine persane, mais M. de 
Linas, si compétent dans ces questions, n'est pas éloigné de croire 
que c'est une œuvre slave du XVII^ siècle '. 

ARTICLE IX. 

Onctions de t'huile des catéchumènes. 

Après la renonciation à Satan, le prêtre trempe le pouce dans 
l'huile des catéchumènes et fait sur la poitrine et entre les épaules 
de l'enfant une onction en forme de croix, en disant : « Je t'oins de 
l'huile du salut, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, pour que tu aies la 
vie éternelle. » Aussitôt il éponge avec du coton ou une autre 
substance analogue son pouce et les endroits oints du catéchumène ; 
puis il dépose l'étole violette. 

Dans le rite grec, après l'adhésion au Christ, le prêtre encense la 
kolymbitra et bénit l'eau. L'évêque diocésain, ne consacrant pas, le 
jeudi saint, d'huile pour les catéchumènes, on bénit, immédiate- 
ment avant les onctions, l'huile d'olive qu'on vient d'acheter chez 
l'épicier. Le prêtre prend de cette huile, fait un signe de croix sur 
le front de l'enfant, en disant : « Le serviteur de Dieu N... est oint 
d'huile d'allégresse, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. 
Amen. » En signant la poitrine et les reins, il ajoute : « Pour 
la guérison de l'âme et du corps » ; il continue les onctions aux 
oreilles, en disant : « Pour l'audition de la foi ; » aux pieds : « Pour 
marcher dans ses voies ; » aux mains : « Tes mains m'ont fait et 
m'ont créé. » 

L'onction du corps tout entier, usitée chez la plupart des Orien- 
taux, est de la plus haute antiquité. « Vous oindrez d'abord les ca- 
téchumènes de l'huile sainte, puis vous les baptiserez avec de l'eau » , 
disent les Constitutions apostoliques -.D'après le livre delà Hiérar- 
chie céleste, l'évêque commençait l'onction par trois signes de croix 

* Revue de VArl chrétien, t. XXV, p. 468. 
•' L. VII, c. 23. 

Ile série, tome XI. "^-'i 



386 i>K l'adminisiraiion uu baptême 

sur le catéchumène, et un prêtre continuait les onctions par tout le 
corps. « Ayant été dépouillés, dit S. Cyrille ', vous avez été oints de 
l'huile exorcisée, depuis le sommet de la tête jusqu'aux pieds, et 
vous êtes devenus participants de l'huile sainte de Jésus-Christ. » 
S. Jean Chrysostome dit ^ du futur baptisé que « il est oint comme 
les athlètes qui vont entrer dans la stade. » 

On a prétendu ^ que l'Église latine, à partir du VP siècle, avait 
restreint les onctions à la poitrine et aux épaules. C'est là une asser- 
tion toute gratuite. Aucun texte ne prouve qu'on ait jamais eu 
recours, dans TÉglise latine, à l'onction de tout le corps ; les Pères 
latins des quatre premiers siècles gardent même un silence absolu 
sur l'huile des catéchumènes ; il n'en estpas question dans S. Maxime 
de Turin qui donne des détails si précis sur toutes les cérémonies 
du baptême. Les textes de S. Cyprien, de Tertullien, de S. x\.mbroise, 
de S. Augustin qu'on invoque à cet égard nous semblent se rappor- 
ter tous à l'onction du saint chrême. Celle des catéchumènes appa- 
raît dans les sacramentaires de S. Gélase, de S. Grégoire-le-Grand 
et dans les liturgistes des YIIF et IX"^ siècles, d'où il serait naturel 
de conclure que l'onction de l'huile des catéchumènes, considéra- 
blement réduite quant à son application, a passé de l'Orient en Occi- 
dent vers le Y" siècle. La liturgie gothique dont l'antique source ve- 
nait de Constantinople, conserva un plus grand nombre d'onctions. 
On lit cette prière dans le Missel du IX" siècle, publié par le cardinal 
Tomasi : « Je vous signe au nom du Père et du Fils et du Saint- 
Esprit', afin que vous soyez chrétien : les yeux, afin que vous voyez 
la splendeur de Dieu ; les oreilles, afin que vous entendiez la voix 
du Seigneur ; le nez, afin que vous respiriez la bonne odeur de 
Jésus-Christ; le cœur, afin que vous croyiez à l'indivisible Trinité.» 
Outre les onctions à la poitrine et aux épaules, le sacramentaire 
gallican mentionne celles des narines et des oreilles, et Jessé, dans 
son épitre sur le baptême, celle du dos. 

Les Pères grecs n'ont pas manqué de développer le symbolisme 
de cette cérémonie : u Le divin hiérarque, dit S. Denis l'Aréopagite * 

* II Cat. myst., 3. 

^ Hom. VI in cp. ad Colons, 

•' Charvoz, Précis d'antiq. litur;/., p. 142. 

■' De Hier, ccrl., c. 2. 



DE l'administration DU BAPTÊME 387 

commence, et après lui les prêtres achèvent l'onction sainte sur le 
corps de l'initié, comme si par cette figure ils l'appelaient aux com- 
bats dans lesquels il doit s'exercer sous la présidence du Christ. Car 
c'est Jésus-Christ qui, en tant que Dieu, a institué ces combats ; sage, 
il a réglé les conditions du succès ; magnifique, il a préparé aux vain- 
queurs de nobles prix. Il y a quelque chose de plus merveilleux : 
parce qu'il est bon, Jésus-Christ entre en lice avec les athlètes, com- 
battant pour leur liberté et leur triomphe contre l'empire de la cor- 
ruption et de la mort. L'initié courra donc gaîment à ces luttes, car 
elles sont divines ; il restera fidèle, constamment fidèle aux sages 
ordonnances qui règlent son courage, soutenu par le ferme espoir 
de récompenses éclatantes, et rangé sous la discipline de son bon 
Seigneur et chef. A.insi, marchant sur les traces divines de Celui qui 
daigna être le premier athlète, il vaincra, comme son maître, les 
malins esprits et les penchants déréglés, durs ennemis du salut, et 
mourra avec Jésus-Christ de cette mort mystique qui tue le péché 
dans le baptême. » 

S. Cyrille de Jérusalem, s'adressant aux néophytes, leur dit ' : 
« On vous a oints au baptême de Thuile exorcisée, afin de vous 
rendre participants de l'huile d'olivier franc qui est Jésus-Christ sur 
lequel vous avez été entés par le baptême. C'est l'onction de Jésus- 
Christ qui vous a été communiquée, afin qu'il ne reste en vous au- 
cune impression du péché ; car, de même que les insufflations des 
saints et l'invocation du nom de Dieu sont à l'égard des démons 
comme une flamme très ardente qui les brûle et qui les met en 
fuite, ainsi cette huile, exorcisée par la prière et par le nom de 
Dieu, a tant de vertu que non-seulement elle purifie l'âme des 
restes du péché, mais qu'elle en chasse les démons invisibles ; puis 
on vous a conduits au saint lavoir du divin baptême, comme Jésus- 
Christ fut porté de la croix au sépulcre. » 

Les liturgistes de l'Église latine expliquent le symbolisme de la 
localisation des deux onctions. Ives de Chartres dit " aux catéchu- 
mènes: (( Yous avez reçu l'huile sainte sur votre poitrine, afin que la 
sagesse brille dans votre cœur. Yous l'avez reçue sur vos épaules, 



Il Cat. myst, 

Serm, de sacram, dedical. 



388 DE l'administration du BAPTf:;MK 

afin que dans Texercice de vos bonnes œuvres vous manifestiez une 
patience à toute épreuve et que votre main gauche ne sache pas ce 
qu'a donné la droite. Et parce que c'est aux épaules que réside la 
force pour porter de pesants fardeaux, vous avez été faits athlètes 
de Jésus-Christ par l'onction de cette partie de votre corps, et vous 
avez dû apprendre par là que votre vocation était de combattre. » 

D'après l'explication d'innocent III ', l'onction faite sur la poitrine 
marque la foi qui doit animer le cœur du chrétien, et celle qui se 
fait entre les épaules désigne la force que nous donne la grâce du 
baptême pour pratiquer les bonnes œuvres, sans lesquelles notre 
foi ne serait qu'une foi morte. 

Dans la grande majorité des églises, l'onction des catéchumènes 
avait lieu comme aujourd'hui entre la renonciation au démon et les 
interrogations sur la foi. Le sacramentaire de Gélase place cette 
cérémonie avant la renonciation; le rite milanais l'accomplit après 
l'insufflation ; le rite grec, immédiatement avant l'ablution. 

L'usage de faire les onctions avec la spatule ou virgule au lieu du 
pouce s'est probablement introduit en temps de peste et à des épo- 
ques diverses, selon les pays. Ainsi, par exemple, l'emploi du pouce 
est prescrit dans un sacerdotal de Reims de 1581, et celui de la vir- 
gule est indiqué dans le rituel de Paris de 1497. Depuis le retour à 
la liturgie romaine, en France, on tend de plus en plus à se con- 
former exactement aux prescriptions du rituel universel. 

Nous terminerons cet article en donnant quelques renseignements 
sur les rites orientaux. En général,le prêtre, aprèsun certain nombre 
d'onctions déterminées, faites avec le pouce et l'index, met de l'huile 
dans le creux de sa main droite et en frotte tout le corps de l'enfant. 
Le pape Innocent IV et Benoît XIV, tout en engageant les Grecs à 
abandonner cet usage, l'ont pourtant toléré ^ 

Les rituels syriens prescrivent, avant la bénédiction de l'eau, une 
première onction sur le front par trois signes de croix, accompagnés 
de ces paroles : « N. est marqué de cette huile d'onction pour être 
un agneau dans le troupeau de N.-S. Jésus-Christ, au nom du Père 
et du Fils et du Saint-Esprit. » Puis, avant l'ablution, une onction est 

' Cap. Cum venisset. Extrav. de Sacr. Unct. 
- Ilullar. roman., od. Taurin., t. III, p. 581. 



DE l'administration' DU BAPTÊME 389 

faite par tout le corps ; l'huile doit même pénétrer entre les doigts 
des pieds et des mains \ 

Les Maronites, au lieu d'essuyer les onctions, comme nous, avec 
du coton ou des étoupes, se servent d'eau chaude et de savon, sans 
se mettre en peine des cris de l'enfant. 

Les rituels des Arméniens ne mentionnent pas Thuilc des caté- 
chumèmes; c'est avec le saint chrême que se font les onctions au 
front, au menton, à l'estomac, aux aisselles, aux mains et aux pieds. 
Il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait, qu'ils n'ont 
jamais connu l'huile des catéchumènes ; car on trouve des béné- 
dictions spéciales pour cette huile dans leurs plus anciens manus- 
crits ^ 

Les Constitutions de l'Église d'Egypte (190-220) ne parlent que 
des onctions au front, aux oreilles et aux mains; mais aujourd'hui, 
et peut-être dès le X" siècle, les Coptes ont deux sortes d'onctions 
des catéchumènes ; les premières se font après l'entrée dans 
l'église, sur le front, les épaules, les bras, la poitrine, le dessus et le 
dessous des mains et les extrémités des doigts, avec cette prière ; 
(( N. , je t'oins au nom de l'Église unique qui est le concile ou la con- 
grégation des apôtres. Que cette huile efface toute l'œuvre de l'en- 
nemi qui nous combat. Amen. » Après la récitation du Credo, le 
prêtre fait trente-six autres onctions en forme de croix sur les prin- 
cipales parties du corps, avec le galilœon, huile qui a servi à rincer 
les vaisseaux où était le saint chrême ; il récite ensuite des oraisons 
pour les infirmes, pour les voyageurs, pour la pluie, pour les ré- 
coltes, pour l'Église, pour les pontifes, pour le roi, pour les caté- 
chumènes, pour les morts, etc. ^ 

Les Nestoriens considèrent l'onction de l'huile sainte comme tel- 
lement essentielle que son omission entraînerait la réitération du 
baptême. Elle se fait aujourd'hui avec l'index, tandis qu'autrefois 
c'était avec le pouce. Ils donnent pour raison de ce changement 
qu'autrefois c'était des hommes et des femmes couverts de péchés 

« J. A. Assemani, Cod. lit., 1. I, c. 5, p. 224 et 23i; Perp, de la foi, t. V, 1. IJ, 
ch. 10. 

* Denzenger, Bitus orient., 1. 1, p. 35. 

» Ord. hapt. ^lii., ap. Pair, lat., t 138, col. 931 et 9.35; P. Lobo, Relat. hist. 
d'Abyssinie, p. 315. 



390 DE l'administration du baptême 

qui se faisaient baptiser, tandis qu'aujourd'hui ce sont des enfants 
exempts de tout péché et qu'il faut user d'un autre mode à leur 
égard '. 

En Angleterre, on a supprimé les onctions qui se trouvaient pres- 
crites par la Liturgie anglicane imprimée sous Edouard VJ, en 1549. 

ARTICLE X. 

I?}t€r?'ogatio7is sur la foi. 

Le prêtre qui vient de se revêtir de l'étole blanche interroge par 
son nom le futur baptisé, pour lequel le parrain répond. — N, crois- 
tu en Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre? — 
R. J'y crois. — Crois-tu en Jésus-Christ, son fils unique, Notre-Sei- 
gneur, qui est né et a souffert? — R. J'y crois. — Crois-tu au Saint- 
Esprit, à la sainte Église catholique, à la communion des saints, à 
la rémission des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie 
éternelle ? — R. J'y crois. 

Dans le rite grec, les interrogations sur la foi se trouvent mêlées 
à l'adhésion au Christ, immédiatement après la renonciation. Par 
quatre fois se renouvelle le dialogue suivant. Le prêtre, ti^ois fois : 
T'es-tu attaché au Christ? — Le parrain, à chaque fois : Je m'y suis 
attaché. Le prêtre dit ; Crois-tu en lui? — Le parrain : Je crois en 
lui en tant que Roi et Dieu ; et il récite le Credo. Le prêtre : Courbe- 
toi devant le Christ. Le parrain se courbe en disant : Je me courbe 
devant le Père, le Fils et le Saint-Esprit, trinité consubstantielle et 
individuelle. Ensuite le prêtre dit : c Déni soit Dieu qui veut que tous 
les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité, 
maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen. » 

Les interrogations sur la foi semblent avoir leur prototype dans 
le baptême de l'Eunuque de Candace. L'éthiopien dit h Philippe : 
Voilà de l'eau ; qu'est-ce qui empêche que je reçoive le baptême ? 
L'Apôtre répondit : Cela peut se faire, pourvu que vous croyiez 
de tout votre cœur. L'Eunuque s'écria : Je crois que Jésus-Christ 

' J. A. Asseinani. C»d. Ht., lib I. praef.; J. S. Assemani, Bihl orient., t. III, 
p. 575 ; t. IV, p. ^fiO. 



DE l'administration DU BAPTÊME 391 

est le Fils de Dieu. Ils descendirent alors du chariot et l'éthiopien 
fut baptisé. Dans tous les récits de baptême des premiers siècles, 
nous voyons toujours cette profession de foi plus ou moins déve- 
loppée, qui est exigée par tous les Pères ' et qui se trouve formulée 
dans tous les sacramenlaires de l'Orient et de l'Occident. 

Quoique les catéchumènes aient déjà faitleur profession de foi dans 
les cérémonies du scrutin, ils n'en devaient pas moins, plus solen- 
nellement et devant des témoins plus nombreux, répondre aux in- 
terrogations doctrinales avant l'ablution baptismale. C'est générale- 
ment à ce moment qu'elles avaient lieu. Toutefois, dans un certain 
nombre d'églises, elles se formulaient après les renonciations, et, 
dans d'autres, elles alternaient avec les trois ablutions, S. Ambroise, 
ou du moins l'auteur des six livres des Sacrements, rapporte ainsi les 
interrogations sur la foi : « Sur la demande qui vous a été faite : 
Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant? Yous avez dit : J'y crois ; 
et vous avez été plongé dans l'eau une première fois Puis on vous 
a demandé : Croyez-vous en Notre-Seigneur Jésus-Christ et en sa 
croix? Yous avez répondu : J'y crois, et vous avez été plongé une 
seconde fois, pour marquer que vous étiez enseveli avec Jésus- 
Christ, dans l'espérance que vous ressusciteriez avec lui. On vous a 
demandé après cela : Croyez-vous au Saint-Esprit? Yous avez ré- 
pondu : J'y crois; et une troisième fois vous avez été plongé. » 

Les interrogations du Rituel romain sont à peu près les mêmes 
que celles qui sont formulées dans les sacramentaires de S. Gélase 
et de S. Grégoire, dans les Actes de S. Etienne et ceux de S. Callixte. 
On rencontre des questionnaires plus abrégés et d'autres plus dé- 
veloppés contenant presque en entier le symbole des apôtres. S. Au- 
gustin crut devoir répondre à ceux qui critiquaient la multiplicité 
de ces questions, en prétendant qu'il suffit de répondre comme 
l'Eunuque qu'on croit en Jésus-Christ : <( Quand on est pressé de 
donner le baptême, leur dit-il, on peut se borner à exiger la foi en 
Jésus-Christ, aveu par lequel on témoigne être disposé à croire tout 
ce que Jésus-Christ a révélé. Et d'ailleurs si l'Ecriture s'est bornée 
à mentionner de la part de l'Eunuque sa confession de foi en la divi- 

1 Corutit. aposl , VIII, il; Dionys., iLcc'ei. hier., c. l ; Conc. do Laodicée, 
can. (fi; Cvril AU'x.. in Tv., c. î '( : Cyrill Hier.. Ont rny^t. I, n 0. 



392 DE l'administration du baptême 

nité de Jésus-Christ, elle ne dit point que Philippe ne Tait point 
interrogé sur les autres mystères. On peut même supposer que, lui 
expliquant la divinité de Jésus-Christ par les prophéties, il lui aura 
fait connaître en même temps la vie, la mort, la résurrection du 
Sauveur et l'établissement de son Église. » 

Quand une hérésie sévissait dans une contrée, on ajoutait parfois 
une déclaration spéciale relative à cette erreur; c'est ce qu'on fait 
encore aujourd'hui pour les adultes : ainsi Grégoire Xlll a fait im- 
primer à la Propagande une profession de foi à l'usage des Grecs 
qui veulent entrer dans la communion de l'Église catholique ; cette 
déclaration de croyances insiste spécialement sur la procession du 
Saint-Esprit, sur le purgatoire, sur la primauté du Saint-Siège 
apostolique et du Pontife romain. 

A Jérusalem, on ne faisait qu'une seule interrogation pour provo- 
quer la profession de foi ; mais, presque partout ailleurs, elle était 
triple en l'honneur de la sainte Trinité. S. Ambroise nous dit qu'on 
a voulu par là imiter la triple affirmation de Pierre après sa chute, 
alors que Notre-Seigneur l'interrogeait sur la réalité de son amour. 
« Il l'atteste par trois fois, dit l'auteur du livre des Sacrements * pour 
être absous trois fois d'un péché dans lequel il n'était tombé que par 
faiblesse : car, comme le Père pardonne les péchés, le Fils les par- 
donne aussi et le Saint-Esprit également. » 

Au Moyen-Age, les interrogations sur la foi se faisaient tantôt en 
latin, tantôt en langue vulgaire. Ce dernier usage a prévalu en 
France, en Belgique, en Allemagne, etc.; mais, comme nous l'avons 
déjà dit, il est désapprouvé par la Congrégation des Rites. 

On a supposé que la profession de foi n'était pas seulement orale, 
mais écrite et signée. S. Ephrem dit ' que les anges reproduiront 
au dernier Jugement l'écrit sur lequel nous avons tracé de notre 
propre main, notre abjuration et notre profession de foi. Mais ce 
texte et quelques autres qu'on allègue doivent, ce nous semble, s'en- 

> L. II, c. 7. 

- Serm. de compunct. animi. 

^ Chirographum tuum tenetur non in terra sed in cœlo. Ambros., de Init , c. 2. 
— Si alio modo inscriptus es quam vera doctrina exposcet, veni et transcribere... 
die iis qui te a sententia deducere student : quod scripsi, scripsi. Greg. Naz., 
Orat. XL de h api. 



DE l'administration DU BAPTÊME 393 

tendre dans un sens métaphorique, d'autant plus que S. Jean Chry- 
sostome atteste positivement ' qu'on n'écrivait pas la profession de 
foi. On y adhérait d'avance en faisant inscrire son nom pour la ré- 
ception du baptême, et cet usage explique suffisamment les locu- 
tions relatives à la signature. Il ne serait pas impossible toutefois 
que, dans certaines églises, on ait exigé une déclaration de foi 
écrite et signée, surtout de la part de ceux qui se convertissaient 
de l'hérésie. 

Les interrogations des enfants sur la foi, supprimées dans la Hol- 
lande protestante, ont été conservées par les Luthériens et les Angli- 
cans, bien que blâmées par un certain nombre de leurs théologiens. 
En Angleterre, le ministre, après la renonciation, récite le symbole 
des apôtres tout entier sous forme interrogative : Crois-tu en Dieu 
le Père tout-puissant, etc., et le parrain répond : Je crois tout cela 
fermement. 

Les sectes baptistes exigent une profession de foi pour le baptême 
et la croient même indispensable. Mais de quelle nature doit-elle 
être ? C'est là ce qui les a toujours divisées et a produit de vives con- 
troverses, surtout en 1633 et en 1772. Les uns se contentent d'une 
adhésion générale au Christianisme ; les autres exigent une profes- 
sion de foi détaillée, en harmonie avec les croyances spéciales de 
leur secte \ 

Chez les Rhinsbourgeois de Hollande, le catéchumène faisait sa 
profession de foi le samedi matin, devant une assemblée convoquée 
exprès pour cette cérémonie ; le baptême n'avait lieu qu'un peu 
plus tard dans un étang voisin du Rhinsbourg. 

ARTICLE XI. 

La triple ablution et l'élévation des fonts. 

Après les interrogations sur la foi, le prêtre, prononçant le nom du 
futur baptisé dit : N., Veux-tu être baptisé? Le parrain répond : Je le 

^ Christus non testes a nobis, non chirographa exigit, sed sola contentus est 
voce. Hom. XX ad pop. Antioch. 
« In Oral. XL. 
' Klupfel, Instii. theol., [iroleg., p. •22'i. 



394 DE l'administration du baptême 

veux. Alors le prêtre, prenant avec un petit vase de l'eau baptis- 
male, en répand en forme de croix sur la tète de l'enfant, pronon- 
çant en même temps ces paroles, une fois seulement, distinctement 
et attentivement : N., Je te baptise au nom du Père (il verse 
une première fois de l'eau', au nom du Fils (il en verse une seconde 
fois) et du Saint-Esprit (il en verse une troisième fois). Là oii règne 
la coutume de baptiser par immersion, ajoute le Rituel romain, le 
prêtre reçoit l'enfant et, en prenant bien garde de le blesser, il l'im- 
merge avec précaution et le baptise par une triple immersion, en 
prononçant également une seule fois les paroles sacramentelles. 
Ensuite le parrain on la marraine, ou l'un et l'autre, lèvent ensemble 
l'enfant des fonts sacrés, en le recevant des mains du prêtre. 

Dans le rite grec, le prêtre tenant l'enfant droit et tourné vers l'O- 
rient, dit : Le serviteur de Dieu N. est baptisé au nom du Père (il le 
plonge une première fois dans l'eau), et du Fils (il le plonge une 
seconde fois) et du Saint-Esprit (il le plonge une troisième fois). 
Aussitôt après Timmcrsion, le prêtre chante avec les fidèles le 
psaume XXXI : Deati quorun retnissx simt iniquitates , etc. 

Nous n'avons pas à traiter ici de la matière ni de la forme du 
baptême, ni des rites de l'immersion et de l'infusion. Nous ne nous 
occuperons que de la triplicité de l'ablution et de quelques particu- 
larités que nous avons réservées pour cette Etude. 

D'après S. Chrysostome ' et Théodoret, Jésus-Christ aurait institué 
lui-même la triplicité de l'ablution ; ce ne serait qu'une institution 
apostoHque d'après Tertullien, S. Basile et S. Jérôme. On comprend 
que. selon l'un ou l'autre de ces points de vue, on ait considéré la 
triplicité comme absolument nécessaire, ou seulement comme un 
rite éminemment respectable, mais susceptible d'être modifié. Cette 
dernière opinion a universellement prévalu, et, si tous les Pères et 
les anciens sacramentaires ^ mentionnent ou prescrivent la triple 
ablution, c'est parce que c'était là un mode liturgique dont il n'était 

' l!om. de fide in Pat rem. 

' Tertul., de Coro». mil, c. 3 ; Basil., de Spirit. Sanct., c. 27; Hieron , Contr. 
Lucif. 

3 Dion Areop., Ercl hier., c. 2, ^.7; Cyril. Hier , Cat. XX myst. 2. n. 4; 
Greg. Nyss.. Or. cat., c. 35: Ambros., de Sacrum , 1. II, c 7; Athan., qusest. 
n\. etc. 



DE l'administration DU BAPTÊME 395 

point licite de s'écarter, et non point parce que le nombre des ablu- 
tions appartient à l'essence du sacrement. 

Leur triplicité, d'après les Pères, représente les trois jours de sé- 
pulture de Notre-Seigneur ' ou bien la mort, la sépultare et la ré- 
surrection du Sauveur ^, ou bien encore la Trinité au nom de la- 
quelle on est baptisé \ Le Moyen-Age a accentué ce symbolisme en 
disant que ce rite indique la mort du triple péché de pensée, de pa- 
role et d'action, et le salut que nous pouvons désormais obtenir par 
la triple observation de la loi naturelle, de l'ancienne loi écrite et 
de l'Évangile \ 

Le vicomte Walsh s'est singulièrement mépris, en disant ^ qu'on 
donnait « la triple immersion à ceux qui étaient forts et la simple 
immersion à ceux qui étaient débiles et faibles. » Le premier usage 
ne souffrait pas d'exceptions dans les premiers siècles; il ne fut 
rejeté que par les hérétiques qui niaient la Trinité, comme les Eu- 
noméens, les Monlanistes et les Sabelliens ^ 

C'est en Espagne que l'unité d'ablution revêtit pour la première 
fois un caractère officiel. Les Ariens de cette contrée, admettant 
trois natures distinctes dans la Trinité, croyaient au'oriser leur er- 
reur par la triple immersion du baptême. Pour leur ôter ce prétexte, 
le pape S. Grégoire ^ se rendant aux vœux de S. Hildefonse, auto- 
risa les évèques espagnols à n'employer qu'une seule immersion, et 
le IV* concile de Tolède (643) fit de cette dérogation une loi obliga- 
toire. 

Alcuin qui, à tort, ne croyait pas h l'authenticité de l'épitre de S. Gré- 
goire, blâma vertement ce changement de discipline ^ et Walafrid 
Strtibon la désapprouva aussi, mais avec beaucoup plus de mesure ^. 



* Cyril., Cat. mysf. Il; Léo f ap., Ep'st IV, c. 3; Greg Magn., ep. 41. 

* Greg. Nyss , Oral, catech., c. 67; Athaii., qiisejt. il't. 

^ Tert., adv.Prax.y c. 26 ; llieron., m ep ad Eph., IV, 5 ; Chrys., Hom. XXV, 
n. 2. 

* Honor., Gemm. anivi., I. III, c. 91 . 
^ Fêtes chrétiennes. Samedi saint. 

« Theod., 1 IV Hœret. fabul., c. 3 ; Soz , Hist. eccl , VI, 26 ; VII, 17. 
'h. I, ep. 41. 

* Ep. Si ad Paulin.; ep. 90 adfratr. Lugdun. 
^ De Enh. cccle»., c. 29. 



396 DE l'administration du baptême 

Quand l'Arianisme n'offrit plus de danger en Espagne, on revint à 
l'antique usage; mais l'innovation avait conquis ses droits liturgi- 
ques, et, en 868, le concile de Wornis en reconnut la licite, sans 
toutefois l'autoriser pour les pays oii elle n'était pas encore intro- 
duite. 

Quoique Pierre Lombard, Gerson et le VP concile de Bénévent 
(1374), laissent à chaque église la liberté de suivre à cet égard son 
usage particulier, on voit par le langage de presque tous les théolo- 
giens • et des rituels du Moyen-Age que l'unité d'ablution était 
une rare exception, généralement mal vue. Nicolas Gellant, évêque 
d'Angers, dans un synode de l'an 1275, blâme la négligence des 
prêtres qui, contre la coutume de l'Église, se contentent de plonger 
l'enfant une seule fois dans l'eau ou de verser une seule fois de 
l'eau sur lui. Cette dernière méthode fit des progrès aux XV et 
XVP siècles, car le rituel de Paris de 1497 et les statuts de Beauvais 
de 1544 laissent complète liberté de faire une ou trois infusions. 
L'unité était pratiquée dans tout le diocèse de Saint-Malo et même 
exclusivement prescrite dans ses statuts synodaux de 1620. 

La plupart des Orientaux croient que la triplicité d'immersion est 
essentielle à la validité du sacrement. Cependant, quelques-uns de 
leurs docteurs ne voient là qu'une question de licite. 

Ily a eu également des variations dans la pose du baptisé pendant 
l'ablution. Aujourd'hui, le parrain et la marraine doivent tenir l'en- 
fant sur les fonts, tandis que le prêtre verse l'eau sur le sommet de 
sa tête ; mais cette prescription n'est pas rigoureusement observée; 
c'est ordinairement la sage-femme, la nourrice ou la garde de l'ac- 
couchée qui tient l'enfant sur les fonts; le parrain et la marraine 
ne font que le toucher pendant qu'il reçoit le baptême. 

Basnage a voulu démontrer, très à tort, que les adultes se met- 
taient à genoux pour l'ablution. Il produit pour preuves le sarco- 
phage de Naples publié par Ciampini, et ces paroles de S. Jean 
Chrysostome : « Lorsque vous serez parvenus au portique de la 
grâce, à celte piscine redoutable et désirable, jetez-vous à terre 
comme un captif devant un roi et mettez vous tous à genoux. » 
On voit qu'il ne s'agit là que de l'entrée dans le baptistère et 

' Thom., \Avi. III, q. m, a. 8; Scot, in IV sent. q. 1, a. \h. 



DE l'aDMINISTRATIOiN DU BAPTÊME 397 

par conséquent de la prostration qui faisait partie des cérémonies 
préparatoires. Les textes que nous avons cités ailleurs et presque 
toutes les représentations iconographiques du 1Y° siècle jusqu'à 
la Renaissance, prouvent que l'adulte se tenait debout. Il y a eu 
cependant qnelques exceptions dans les temps modernes, surtout en 
Bavière *. 

Tant qu'on ne baptisa guère que des enfants âgés d'un an ou 
deux, on les tint debout dans la cuve baptismale ; mais quand on 
régénéra les enfants presque aussitôt après leur naissance, il n'était 
plus possible, à cause de la faiblesse de leurs membres, de les main- 
tenir facilement dans cette position ; on les immergea donc hori- 
zontalement dans les cuves qui, nous l'avons dit, devinrent alors 
moins profondes et plus larges. 

Au Moyen-Age, on figurait la croix avec le corps de l'enfant, pour 
mieux montrer qu'on l'unissait aux mérites de Jésus crucifié. Pour 
la première immersion, la tête de l'enfant était tournée vers l'Orient 
et ses pieds vers l'Occident, ce qui formait la ligne verticale de la 
croix; pour la seconde immersion, la tète était tournée vers le Midi 
et les pieds au Nord, ce qui figurait les deux bras de la croix; à la 
troisième immersion, on les formait de nouveau, mais en retour- 
nant la tête du catéchumène vers le Nord ^. 

Dans le même but symbolique, le prêtre copte donne aux mem- 
bres de l'enfant la forme d'une espèce de croix, en prenant l'enfant 
d'abord par le bras droit et la jambe gauche, puis par le bras gauche 
et la jambe droite. 

Dans le baptême par infusion, on dut prendre des précautions 
pour que l'eau, versée sur la tête de Tenfant, ne retombât point 
dans la cuve, mais dans la piscine ou dans un bassin portatif d'où 
elle était jetée dans la piscine. Ces bassins étaient ordinairement en 
cuivre : « L'escuelette, dit Claude Villette \ n'est de bois pour ce 
qu'il s'abreuve et perce, ny de terre qui se casse, ny d'airain qui se 
verrist, ny de fer qui s'enrouiile, mais de franc cuivre rouge qui 
garde l'eau belle et nette. » 

' Rituel d'Ausbourg, imprimé à Dillingen, en 1580. 

* Sicard, Milral., 1. VI, c. 14 ; Pontifical. Salisb., ap. D. Martène, Thés. vet. 
mon., t. "VII; Bonavent., in IV, dist. III, q. 1. 
3 Les Raisons de l'office, éd. de 1619, p. 46. 



398 DE l'administration du baptême 

On rencontre dans quelques trésors de sacristies et dans diverses 
colleclions particulières, des bassins de cuivre, dorés, tantôt émail- 
lés, tantôt décorés de sujets religieux en relief. Il nous paraît pro- 
bable que quelques-uns de ces bassins ont servi pour Tablution 
baptismale, surtout quand les sujets, peints ou ciselés, représen- 
tent le baptême de Notre-Seigneur ou quelque autre scène relative 
au sacrement de la régénération. Quant aux burettes baptismales, 
nous en parlerons ailleurs. 

Comme la cérémonie baptismale était fort longue aux solennités 
de Pâques et delà Pentecôte, les fidèles, pendant l'ablution, chan- 
taient le psaume XLI, des hymnes et des cantiques pour remercier 
Dieu des grâces qu'il conférait et pour célébrer le bonheur des néo- 
phytes \ C'est là l'origine des prières et des litanies qu'on récite, 
en diverses contrées, après les cérémonies du baptême. 

D'après un pontifical du X*" siècle de l'Église de Poitiers ^ on chan- 
tait, pendant l'immersion, l'hymne suivante composée pour cette 
circonstance par Fortunat : 

Tihi laus perennis auctor, 
Baplismatis sacrator, 
Qui fonte passionis 
Das prœmium salutis. 

Nox dura plus et aima 
Quam luna, sol et astrn, 
Quœ luminum corona 
Reddis diem psr umbram. 
Tibi laus, etc. 

Dulcis, sacrata, blanda, 
Etecta, pura, pulchra, 
Sudans honore mella, 
liiguns honore chrisma. 
Tibi laus, etc. 

In qua Redemptor orbis 
De tnorte vivus exit, 
Et quos catcna vinxit 
Sepulfus ille solvit. 
Tibi laus, etc. 

' Greg. Naz., Orat. in S. haptismum; Cassiod., in Ps. XLI. 
2 Ap. D. Martène, de Ant. Eccl. RU., c. 1, art. 18, p. 68. 



DE L ADMINISTRATION DU BAPTÊMli: 399 

Quam Christus aperuil 
Ad gentium salutem, 
Cujus sulubri cura 
Hedil novala plasma. 
Tibi laua, etc, 

Accedtle ergo digni 
Ad graliam lavacri ; 
Qi/O fonte recreali 
Refulgeutis agni. 
Tibi laus, etc. 

Hic gurges est fidelis 
Purgaiis liquore mentes; 
Dum rore corpus sudut 
Ptccata tcrgit iinda. 
Tibi laus, etc. 

Guudete candidati, 
Electa vasa regni 
In morte cotisepulli 
Christi fide renati. 

Tibi laus perennis auctor 
Baptisma'is sacrator, 
Qui fonte passionis 
Das prœmium salutis. 

Aujourd'hui, le prêtre, après l'infusion, essuie la tête de l'enfant 
avec un linge blanc qui ne doit avoir que cette destination. Du temps 
de l'immersion, c'était le parrain qui essuyait son filleul, la mar- 
raine sa filleule, avec les linges blancs nommés sabana, lititeami- 
na, lintea, sindones, et que les liturgistes ont trop souvent confon- 
dus avec l'aube ou robe blanche dont les néophytes étaient revê- 
tus après l'onction verticale. Les parrains ou les parents conser- 
vaient ces linges avec vénération, comme un précieux souvenir 
des bienfaits reçus sur les fonts. C'est d'un sabanum et non d'une aube 
qu'il est question dans le récit que nous a laissé Yictor de Vite ' 
sur le diacre Muritta. Ce saint vieillard, pendant la persécution des 
Vandales, comparaît devant le juge Elpidofore, qu'il avait tenu ja- 
dis sur les fonts et qui, séduit par l'Arianisme, était animé de la 
plus profonde haine contre les catholiques. En comparaissant 

' De Persecut. VandaL, 1. VI, n. 9. 



400 DE l'administration du baptême 

devant cet apostat, Muritta, pour toute justification, montra à son 
filleul le sabanum avec lequel il l'avait jadis essuyé en sortant des 
fonts : « Voici, s'écria-t-il devant tous les assistants, les linges qui 
t'accuseront un jour en présence du Juge éternel ; malheureux, ils 
t'ont enveloppé alors que, purifié, tu sortais des fonts ; ils feront ton 
supplice dans les enfers, parce que tu as revêtu la malédiction 
comme un vêtement, en parjurant ton baptême et ta foi ! » 

Pépin, en envoyant au pape S. Paul I" le sahanum dont avait été 
enveloppée la princesse sa fille, après l'immersion baptismale, ne 
crut point lui faire un cadeau vulgaire. On attribuait parfois à ces 
linges une vertu miraculeuse. Césaire, moine cistercien du diocèse 
de Cologne, raconte que, lorsqu'il était encore écolier, il tomba gra- 
vement malade, et qu'il fut guéri quand sa mère l'eut enveloppé des 
linges baptismaux encore mouillés qui venaient de servir pour une 
jeune baptisée de dix ans. 

L'abbé J. CORBLET. 

(A suw7'e.) 



INVENTAIRES 



DE 



QUELQUES ÉGLISES RURALES 

DE L'ANJOU 



Suivons le courant et publions des inventaires ecclésiastiques, 
puisque tel est le succès du moment. 

Jusqu'ici on s'est occupé exclusivement du mobilier des églises 
de ville : il est temps d'étudier celui des églises de campagne, qui 
offre aussi son genre d'intérêt particulier. 

Tout inventaire, pour que la lecture en soit à la fois agréable et 
utile, a besoin d'être élucidé dans toutes ses parties par un com- 
mentaire détaillé. Je ne ferai pas faute à ce devoir primordial : 
je m'attacherai dans mes notes à élucider surtout les questions de 
liturgie et à expliquer les expressions empruntées au langage 
populaire. En ville, les inventaires étaient le plus ordinairement 
rédigés en latin ; à la campagne, au contraire, on trouvait, avec 
raison, plus expéditif et plus pratique de les libeller en français. 

Les inventaires dont je vais donner le texte se réfèrent à cinq 
églises paroissiales et à une chapelle de dévotion. La même église 
nous présentera quelquefois plusieurs inventaires de différentes 
époques. 

Ile série, tome XI. 26 



402 INVENTAIRES 



SAINT-riERRE- DU-LAC. 



Saint-Pierre-du-Lac, paroisse actuellement supprimée et voisine de 
Beaufort, possédait dix inventaires qui, de la mairie de cette ville, ont été 
transportés depuis aux archives de la préfecture. Le plus ancien remonte 
à l'an 1589 et le dernier date seulement de 1783. 

Les inventaires parfois étaient écrits sans distinction d'articles. Tous se 
suivaient, d'où naissait une certaine confusion que l'on doit éviter à l'im- 
pression, en multipliant les alinéas. Ici tous les articles sont parfaitement 
distincts les uns des autres. 

1. Le premier inventaire de Saint-Pierre-du-Lac est daté de 1589. Il 
procède par autels. Or ces autels sont : le grand autel, celui de la Vierge, 
celui de Sainte-Anne, qui plus tard est nommé aussi de Saint-René, et en- 
fin l'autel de Saint-Job. Serait-il ici question de ce saint de l'Ancien Tes- 
tament, qui n'est guère vénéré dans la liturgie latine, mais qui a une 
église sous son vocable et oii repose son corps, dans la ville de Venise, la- 
quelle avait pu prendre cette dévotion particulière dans ses relations com- 
merciales avec l'Orient? 

Au grand autel nous trouvons, suivant les prescriptions liturgiques, trois 
nappes, nommées longères, sans doute parce qu'elles sont taillées en long; 
plus une croix et deux chandeliers de cuivre, une clochette, un pupitre de 
bois pour le missel et un dais dont les pentes sont attachées à une carrée 
de bois. 

Je pense que c'est par erreur qu'on a attribué la navette au bénitier, 
pourtant muni de son gitouer, terme expressif qui indique tout de suite 
l'usage qu'on en fait pour jeter l'eau bénite. 

Comme on ne dit pas la messe à l'autel Sainte-Anne, il n'a qu'une nappe. 
Son devant d'autel en toile représente un crucifiement. J'ai déposé au 
musée diocésain une toile brodée en couleur qui ne devait pas avoir une 
autre destination. La statue de la Sainte était couverte d'une vieille ban- 
nière. Là sont aussi une chasuble d'ostade noire et une bourse de trippe 
de velours. 

Le dais, qui servait à la procession du sacre, est élevé sur quatre bâtons. 
Le chandelier des ténèbres^ fait en forme de herse, est en bois, comme cet 
autre chandelier sur lequel s'appuyait la croix placée devant le catafalque, 
usage français. 

Il n'y avait pas de sacristie anciennement, aussi tous les objets du culte 
étaient déposés dans des huches ou coffres de bois. La crédence, scellée au 
mur près de l'autel, porte le nom de dressoir, comme dans l'usage civil. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'ANJOU 403 

Les livres qu'on renfermait dans deux pupitres sont au nombre de neuf. 
Deux missels notés ou graduels, un prosaire, un livre de Venue, contenant 
les invitatoires, et enfin l'office des saints, du dimanche et des ténèbres. 
Manuscrits ou imprimés, sur papier ou sur parchemin, ils ont des rehures 
en bois, en parchemin, en basane : l'un a même une courroie de cuir pour 
l'empêcher de s'entrebâiller quand il est fermé. 

Dans les anciennes églises, nous trouvons près de l'autel une excava- 
tion, le plus ordinairement carrée et formant armoire. C'est là que l'on 
conservait les vases sacrés et les linges. Comme en latin, elle prend ici le 
nom de fenêtre, fenestella. 

A Tautel de Saint-Job existait une image en papier représentant le Cru- 
cifiement de Notre-Dame, evvenv que l'inventaire de 1598 a rectifiée en 
écrivant cou7'onnement. Lh est un crucifix, en grande vénération sans doute, 
puisqu'il est surmonté d'un dais et qu'on tient devant lui une lampe allumée. 

A l'autel de la Vierge, il faut noter un rideau qui le couvre et le costume 
de Notre-Dame, composé d'une robe et d'un voile. 11 est assez difficile d'ha- 
biller une statue ; c'est pourquoi on se contentait de lui mettre un davant, 
mot qui signifie tablier et que nous trouverons plus tard sous la forme de 
devanteau ^ 

Faute de sacristie, je le répète, tout se mettait dans l'église. L'inven- 
taire signale donc des pieds de bois posés en permanence pour porter la 
croix et la bannière. 

Les quêtes se faisaient ou avec des boîtes ou avec des écuelles, bassins 
de forme ronde et d'étain que l'on rencontre encore fréquemment dans les 
églises de campagne. Quant à l'argent recueilli, il était déposé dans une 
boîte ronde, /en-ee, avec clef et serrure. 

Les calices, au nombre de trois, n'étaient qu'en étain, tt on les enve- 
loppait dans du linge ou des mouchoirs. La pauvreté de la paroisse se fait 
encore sentir dans l'article suivant, oii il est question d'un cercueil en bois, 
employé indistinctement pour tous les trépassés. En effet, il n'est pas rare 
de voir, dans les miniatures des livres d'heures, les cadavres mis en terre, 
simplement enveloppés d'un linceul. Le cercueil servait donc uniquement 
pour la cérémonie funèbre. On vient d'en découvrir un de ce genre sur 
les voûtes de l'église de Béthines (Vienne). 

Les fonts baptismaux offrent uu bassin en plomb pour l'eau baptismale, 
une ccuelle pour verser l'eau sur la tête de l'enfant, une boîte en étain 
pour les saintes huiles, et enfin, au-dessus, un dais en toile. 

' Ronsard, dans sa Gayelé V, parle de Jaquet qui ne se laisse pas séduire par 
« Les brasselets, les chaperons, 
Les devanteaux, les mancherons. » 



404 INVENTAIRES 

Je relève les étoffes suivantes : le damas blanc, le camelot, le velours 
noir et orange, la sargette noire. 

Ici se présente un mot nouveau, dont la signification doit être déter- 
minée par le contexte. Aussi les domoires accompagnant les chasubles, on 
ne peut y voir autre chose que des dabnatiques '. 

Enfin la bannière est de deux couleurs, bleue d'un côté pour la Vierge 
et rouge de l'autre, à cause de S. Pierre, qui y est représenté en sa qualité 
de patron. 

2. Le second inventaire, daté de 1591, diffère fort peu de celui de 1589. 
Je noterai seulement : un amict en toile, un cordon de fil, une clochette 
pour le saint viatique, un corporalier avec le nom du donateur, un pa- 
nier clisse en osier pour la distribution du pain bénit, un psautier conte- 
nant les hymnes, un fer à hosties, un fanon de velours gris, une boîte où 
l'on recueillait l'argent versé à l'occasion des pardons et enfin les poupées 
de filasse et les pièces de fil écru offertes, suivant un constant usage, à 
l'autel de la Vierge et vendues au profit de la fabrique. 

L'inventaire de 1614 mentionne une grande bulle de parchemin. Peut- 
être est-ce celle qui portait concession des indulgences octroyées à 
l'église ? 

3. Le troisième inventaire fut rédigé en 1598. 

On y voit un grand pupitre recouvert d'une nappe et oii l'on met les 
livres de chœur, la lampe du Saint-Sacrement placée au coin de l'autel, 
une chape en bazin, un coussin brodé d'un soleil, le banc où les commères 
s'asseyaient à la messe des relevailles, et enfin le tapis qui décorait la 
chaire à prêcher. 

4. Le quatrième inventaire porte la date de 1600. Il parle des rideaux 
en linge dont on couvrait le crucifix et la Vierge pendant le Carême, sui- 
vant l'usage angevin différent en cela du Romain, qui retarde cette pres- 
cription jusqu'à la Passion. 

Si la Vierge est également couverte pendant l'octave de la Fête-Dieu, 
c'était sans doute pour ne pas distraire les fidèles de l'adoration du Saint- 
Sacrement. 

5. J'emprunte au cinquième inventaire, écrit en 1611-, quelques indica- 
tions. Ainsi la persévérance des devants d'autels, la croix processionnelle 
enveloppée dans un étui, le coussin que l'on mettait sous la croix le ven- 
dredi saint avec son écharpe verte, et la couverture du crucifix, pendant 
le Carême, qui était en toile peinte. 

« « Item une chapelle de velours violet, garnie de choasuble, deux daumoayre.«!, 
deux estolles et deux fenons. — Item une chapelle mortuayre, garnie de chappe, 
choasuble, daumoayres, estolles et fenons. « [Tnv. de Pirc^ 1527.) 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 403 

6. En 1620, on procédait à la confection du sixième inventaire. Au 
grand autel, je constate trois chandeliers, dont un petit ne s'allumait 
qu'au Sancdis. Le tabernacle est abrité sous un pavillon de taffetas incar- 
nat. La Vierge a, pour couvre-chef, un voile en toile de Cambrai. La lan- 
terne, que l'on porte avec le saint viatique et nommée ailleurs falot, est 
garnie de lamelles de corne qui protègent la lumière contre le vent. 
L'ostensoir décrit sa forme par son nom. J'ai donné au musée de la ville 
un soleil en cuivre, du XVIP siècle ; la partie supérieure offre l'image 
de l'astre du jour lançant des rayons. On comprendra sans peine que 
les deux esses ne sont autre chose que des consoles, dont la tablette 
est supportée par un ouvrage en ferronnerie affectant la forme de la 
lettre S. 

7. Le septième inventaire est de 166L Le bougraa\ qui a l'inconvénient 
de raidir les étoffes dont il forme la doublure, apparaît pour la première 
fois. La croix est préservée de la poussière par un étui de cuir bouilli; en 
Carême, on lui mot une chemisette. Les calices sont enveloppés d'abord 
dans une jtochette de toile, puis dans un étui. Les chapes sont enfermées 
dans un chapier, où elles sont étendues et développées dans leur entier, 
comme on faisait autrefois pour les chasubles. Puisque j'en trouve l'occa- 
sion, je signalerai le chasublier de l'église de Gunaud (Maine-et-Loire), 
qui date au moins du XVP siècle et pour lequel. l'Allemagne a fait des 
propositions à la fabrique, monument presque unique et d'autant plus 
curieux qu'il donne la forme de nos anciennes chasubles. 

La pale prend ici le nom de carré, parce qu'en effet elle a cette forme. 
On remarquera qu'elle est indiquée comme ayant la couleur de l'orne- 
ment qu'elle accompagne. Le dais, antérieurement qualifié courtine, est 
désigné sous le nom de poile., qui vient du latin pallium, tenture. 

8. Le huitième inventaire est de 1676. Il décrit la toilette de la Vierge, 
les rideaux des autels, la bourse de toile d'argent faux qui servait pour le 
saint viatique, un tapis de toile imprimée pour la chaire, un autre tapis de 
Bergame pour le pupitre et enfin la carte ou carton d'autel, qui se dit 
encore en italien carta, parce qu'elle est imprimée sur papier. 

9. Au neuvième inventaire, en 1738, sont portés un devant d'autel en 
cuir doré et une chape noire dont les orfrois sont en moire jaune, selon 
l'usage romain qui défend d'employer le blanc à cet usage. 

1 Le bougran était primitivement une étoffe très légère en lin, qui avait de 
l'analogie avec notre mousseline et qui provenait du pays des Bougres ou de la 
Bulgarie. Plus tard on donna ce nom à un tissu plus épais, gommé et souvent 
teint en couleur. 



406 INVENTAIRES 

10. Enfin le dernier inventaire, écrit en 1783, relate les dons du sei- 
gneur de la paroisse. Deux choses y sont à noter : le point d'Espagne et 
les (ours d'étole en toile, qui avaient pour but de protéger la partie qui se 
trouvait en contact avec le cou et les cheveux. 

Premier inventaire (1589). 

^ « 1. Promier, au grand autel de ladite église, a esté trouvé sur iceluy 
trois nappes *, deux vielles et l'autre neufve. 

« 2. Item une petite nappe servante audit autel. 

« 3. Item un pipitre de bois a mestre le livre missael. 

(( 4. Item deux chandeliers de cuivre, dont y en a ung cassé ^ 

« 5. Item ung aultre chandelier de bois à mectre la croix '* . 

(( 6. Item une croix d'arain. 

« 7. Item une courtine * de camelot rouge et bleu estant sur ledict 
autel, avecq sa frange de mesme couleur, aiant une carrée de bois, 
fonssée de toilîe noire, laquelle ledict Lemercier (procureur de la fa- 
brique) a dict avoir esté donnée par Perrine Pioy, ¥• ^ de feu André 
Gubault. 

« 8. Item l'echelette ®, ung benestier avecq sa navet, le tout de métal 
avecq le gitouer de bois. 

« 9. Item ung encensouer aussy de fonte, aiant cinq chenettes et une 
boucle. 

« 10. Item sur l'autel sainct Anne a esté trouvé une nappe sur ledict 
autel presque usée. 

« 11. Item au davant dudict autel, y a le crucifiment de nostre Sei- 
gneur estant en toille. 

« 12. Item une chazible d'ostade noire, avecq les croix de sutin blanc, 
toute usée ''. 

* Suivant la rubrique, une dessus et deux dessous. 

^ Il n'y avait donc encore que deux chandeliers pour les offices. 

3 Devant le catafalque, suivant un usage angevin, qui remonte au Moyen-Age. 

* Pentes du dais. — Le Rituel d'Henri Arnauld (1676) donne le mot courtine 
comme synonyme de dais : « vel saltem appensa desuper cortina seu uinbella 
decenter ornatum ». 

^ Veuve. 

® Clochette, du latin squilla, que l'on sonne, à la campagne, en tête des pro- 
cessions, quoique ce soit réservé aux basiliques. 

"^ C'est à cette date qu'il faut reporter l'origine des orfrois blancs sur les orne- 
ments noirs ; cet usage n'est pas antérieur au XVP siècle. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 407 

« 13. Item ung corporalier de trippe de vellours ' presque usé, aiant au 
dedans d'iceluy ung corporeau de linge blanc. 

« 14. Item et sur l'imaigc saincte Anne y a un reparevenl qui souloit ser- 
vir d'une banière, presque usée, avec deux peliis linges de toille 
blanche. 

« 15. Item une carrie ^ de bois avecq quatre bastons aussy de bois a 
porter la courtine du sacre. 

(( 16. Item ung chandelier de bois servant au temps des ténèbres. 

a 17. Item une huge platte de bois de chesne, fermant à clef et claveure 
en laquelle n'a esté trouvé aucune chose. 

« 18. Item ung panier à porter le pain benist ^. 

« 19. Item une eschalie à roue * à monter presque usée. 

(i 20. Item ung petit banc de bois d'éard ^. 

« 21. Item ungaultre banc de bois de chesne presque rompu. 

« 22. Item deux poupitres servans à mectre les livres. 

23. Item ung dressouer " de bois cramponné avecq des crampons de 
fer. 

(( 24. Item ung raissael servant à chanter la messe, couvert de bazans 
noire. 

(( 25. Item ung livre de chant des proses, aussy de bazane noyre, notté. 

(( 26. Item ung aullre livre de chant notté, ou sont les venitez et l'office 
des quatre testes annuelles, auquel livre y a plusieurs feillez ostés et 
rompuz et les couvercles de bois, l'un d'iceulx d'eux rompu. 

« 27. Item ung aultre grand livre notté, qui est le missel de l'ordinaire 
de touttesles festes, couvert de bois et de bazane blanche par dessus. 

« 28. Item ung aultre livre de chant appelle Sanctorum, aussy notté, cou- 
vert de bois et de bazane blanche par dessus avecq une couroye de 
cuir. 

« 29. Item ung aultre livre de Sanclorum, viel et ancien, découvert ''. 

« 30. Item ung aultre livre de ( hant aussy notté, servant pour les di- 
manches de l'année, couvert de bois et de bazane blanche par dessus, sur 
l'un cousté duquel y a trois doux de fonte. 

' « Trippe, étoffe veloutée, analogue à la peluche. » [Bonnaffé, Inv. de la duch. 
de Valenl.inois, p. 87.) 
■' Terme populaire, synonyme de carrée. 
3 On se sert encore en Anjou d'un panier d'osier. 

* A roulettes, pour pouvoir la trauier plus facilement. 
^ "Voir au huitième inventaire, n" 5. 

* Crédence. 

'' C'est-à-dire ayant perdu ta couverture ou reliure. 



408 INVENTAIRES 

« 31. Item ung petit livre de chant de parchemia notté, servant au 
temps des ténèbres et du vendredy sainct, couvert de meschant parche- 
min rompu. 

« 32. Item et en une fenestre * estant en la muraille de la dicte éghse en 
laquelle a esté trouvé un corporalier. 

« 33. Item une estolle de trippe de velours noir, doublée de toille rouge 
avecq une petite custode et des boucles ^ d'estain auquel y a des huilles 
sacrées, 

« 34. Item sur l'autel sainct Job a esté trouvé une nappe sur ledict autel 
presque usée. 

« 35. Item une croix d'arain '^ rompue et usée. 

« 36. Item une image en papier où est le cruxifiement de nostrc Dame. 

■ (( 37. Item sur le crucifix y a une courtine de linge avecq sa frange aussy 
de linge. 

(( 38. Item une lampe au davant du crucifix. 

n 39. Item et sur l'autel de Nostre-Dame a esté trouvé sui- ledict autel 
trois nappes, deux vielles et une neufve. 

(( 40. Item ung poupitre de bois. 

« 41. Item ung petit chandelier de cuivre et deux petitz chaupineaux * 
d'estain. 

« 42. Item ung davant de Nostre-Dame de satin rouge aiant ung pare- 
ment de faulx or, estant au davant de la dicte image de Nostre-Dame 
avecq un couvrecher ^ sur ladicte imaige. 

« 43. Item ung pied de bois à porter la croix *. 

a 44. Item ung aultre pied de bois à porter la banière '. 

« 45. Item une petite escuelle de plat d'estain servant à quester. 

« 46. Item ung calice d'estain avecq sa plataine envelopé en ung linge. 

« 47. Item une bouete ronde ferrée où Ton mect les deniers, fermant à 
clef et claveure. 

{( 48. Item une huge de bois de noyer fermant à clef et claveure, en la- 
quelle a esté trouvé deux bouetes de bois ferrées fermantes à clef et cla- 
veures, servantes à quester par l'église. 

* Armoire creusée dans le mur, placard. 

* Sic pour bouetes, boîtes. 

^ Cuivre bronzé par sa patine. 

* Petite chopine, burette : ce mot est encore usité, ainsi que chopinetîe. 
5 a Empezé » (1598). 

^ Le crucifix de l'autel, ainsi que le démontre le n" l dans l'inventaire de 1620. 
■^ On a conservé l'usage en certaines églises de ficher ainsi les bannières et 
croix le long des murs sur des pieds de bois. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 409 

« 49. Item une patte de chandelier de cuivre. 

« 50. Item une bouete carrée servante à mectre la chandelle. 

« 51. Item une croix de cuivre et d'estain, en laquelle est le crucifie- 
ment, cy davant par Urban Redessan, lors procureur de ladicte fabrice. 

a 52. Item une chazible de damars blanc, doublé de toille rouge, avecq 
les orfres ' figurées, avec l'estolée et le fanon de mesme parure, 

« 53. Item trois aubes de toille et trois amys *. 

« 54. Item deux aultres calices, avec leurs plataines d'estain, envelop- 
pées en deux mouchouers. 

« 55. Item une aullre estolle et des fanons * de camelot est de ve- 
lours noir. 

« 56. Item une banière de camelot * bleu jet rouge, où sont les effigies 
de la Nostre-Dame et de sainct Pierre. 

« 57. Item deux brochez ^ de bois à mectre le sercueil. 

(( 58. Item ung sercueil de bois à porter les trespassez. 

(( 59. Item ung grand chandelier de bois à mectre la croix. 

« 60. Item ung banc de bois. 

a 61. Item et aulx fonds y a une petite poiile de pion oii est l'eau be- 
niste avecq une escuelle d'erain, une petite boueste d'estain carrée, ser- 
vante de custode, avecq les bouetes et au dessus des fonds y a une petite 
courtine de linge '. 

« 62. Item une petite nappe estant sur les fonds presque usée. 

(( 63. Item une grande chère de bois servante à prescher. 

« 64. Item une grande huge platte fermante à clef et claveure, en la- 
quelle a esté trouvé une estolle de velours noir, doablée de toille rouge. 

* Orfrois historiés. 
2 Amicts. 

^ Manipule, comme en blason. 

* Le camelot se faisait dans le principe avec du poil de chameau, d'où lui est 
venu son nom. Plus tard on employa le poil de la chèvre d'Angora et, quand la 
matière première fut notablement altérée, on qualifia de camelotte toute étoffe 
de médiocre qualité. 

"* Tréteaux. 

® Henri Arnauld, dans son Rituel ad Romani formam imprimé en 1676, exi- 
geait pour les fonts baptismaux, à l'intérieur, un vase de cuivre étamé et, à l'ex- 
térieur, un tapis ou un dais : « Extrinsecus vero baptisterium sit vel instrato 
tapete aut vélo linteo, vel saltem appensa desuper cortina seu umbella, decenter 
ornatum, et cancellis circumseptum; sera et clave munitum, atque ita obseratum 
ut pulvis vel aliœ sordes intio non pénètrent. "Vas Fontis, si aereum fuerit, stanno 
fusiU ab interiori parte sit illitum seu incrustatum, ne aqua a3rugine inficiatur. » 



410 INVENTAIRES 

« 65. Item une aultre estolle de satin rouge my usée. 

(( G6. Item deux domoires de vellours cramoysy presque usez. 

(( G7. Item ung aultre domoire de mesme parure cy dessus. 

« 68. Item ung aultre domoyre de camelot rouge avecq ses orfrees. 

a 69. Item une chasuble de vellours orange * de mesme parure des deux 
domoyres cy dessus. 

« 70. Item une chappe de toille ray soye rouge avecq les orfreez pres- 
que usez. 

« 71. Item une chazible de sargettc noire, doublée de toille rouge, 
presque usée. 

« 72. Item une estolle de trippe de velours noir. 

« 73. Item une aultre chappe de trippe de vellours noir. 

« 74. Item ung cossinet de toille blanche *.et est ce quj a esté trouvé 
oudict coffre et jceluy se ferme de clef. 

a 75. Item ung aultre coffre de bois de chesne fermant o ' clef et cla- 
vcure, ouqnel a esté trouvé une courtine de my soye en couleur de ca- 
nelée avecq sa frange de laine canelée, le fonds de laquelle est de toille 

* Voilà donc le jaune usité à la fin du XVI^ siècle. Montrons par des textes 
l'emploi liturgique de cette couleur formellement condamnée par la Congrégation 
des Rites, malgré la coutume établie : « Due stole, duo manipula nigra. . ., qua- 
rum una stola et unus manipulus sunt forrate de cirico ci'ocei coloris. Due stole 
panni cirecci Indes. . . forrate crocei coloris. » {Invcnt. de la cath. de Lyon, en 
1448, n"s29V, 295.) — Dans le même inventaire on lit encore : « Quedam fardis- 
torium diversis roloribus de panno albo in medio, circumdato de cindali rubeo et 
crosseaceo. » (N" 87.) — « Quedam casula, tunica et diamatica crocei coloris pro 
D. Canonicis revestiendis pro festivitatibus confessionis. » {\° 92.) — » Due casule 
bone pro revestitis ejusdem coloris. « (N" 93.) — a Due tunice et due diamatica 
ejusdem coloris et sunt antique pro revestitis, sunt crocei coloris. » (N'^ 91.) — 
« Unum paramcntura de change (aube) viridi coloris, cum baculis de rubeo, for- 
ratum crocei coloris. » (N" lU.) — .< Quedam stola crocei coloris pro evangelio 
dicendo in dicto sancto Stephano. » (N" M 9.) — « Primo quidam pannus aureus 
de Annunciatione B. M. Virgiids. . ,, brodatus cum acu de aureo, argento et cro- 
ceo cum fmissima brodatura. » (N" 122.) - « Deux chappes de damas jaune, avec 
leurs offroys en broderie, fort usées. » {Invent, de la cath. de Lyon, 1724, n" 51.) 
— « Un parement de damas jaune figuré, avec les franges de soye bleue. » (N° 80.) 
L'inventaire de Saint-Maximin, daté de 1504 et publié dans le tome V de la 
6" série de la Revue des Sociétés savantes, enregistre sous le n» 122 : « Item 
aliud palium ex veluto jaune-vert. » 

^ Coussin pour appuyer la croix le vendredi saint ? 

' Pour avec, locution angevine qu'on retrouve jusque dans les inscriptions et 
les actes notariés. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 4H 

taincte servant h porter le Sacre, laquelle ledict Le Mercier a dict avoir 
esfé donnée à ladicte église par damoyselle Perrine Phelippcau, femme 
de noble homme Helye Buron, sieur de Poiriers. 

(( 76. Item vingt et neuf nappes et longères tant grandes que petites et 
telles quelles et presque usées. 

a 77. Item cinq rideaulx * aussy telz quelz. 

(( 78. Item ung grand rideau servant à mectre au davant de l'autel de 
Nostre Dame. 

« 79. Item une aube et deux amys. 

(( 80. Item une petite croix de linge servant à revestir la croix au temps 
de caresme. « 

Deuxième inventaire * (1591). 

« 1. Item une essuie main '. 

« 2 Item deulx choppines d'estain servant à mectre l'eau et le vin 
quand on dict la messe. 

« 3. Item une aube avecq son aray de toille presque usé et une petite 
saincture de fil blanc. 

(( 4. Item une petite eschelette servant à porter quand le prebstre va 
voir les mallades *. 

« 5. Item deux corporalioi-s estant de viel velours figuré ; au dedans de 
l'un d'iceulx est escript : Me" René Redessan ])brestre ''. 

« 6. Item ung panier de * clisse à porter le pain benist, 

a 7. Item une eschelle de boys servant à monter au clocher, rompue et 
presque usée. 

« 8. Item ungaultre gros livre, couvert le bazanne noyre, au premier 
feuillet duquel est escript Psalterium ferialle cum homnis totius ... detem- 
pore \ lequel livre fut donné par deffunctM"'" Jehan de l'Espine pbrestre. 

« 9. Item une boueste ronde ferrée, fermée à clef et claveure, ouquel 
les deniers de la chandelle et des pardons. 

' Rideaux i our les autels, plutôt que pour les fenêtres, comme il est expliqué 
dans le quatrième inventaire. 
^ Je ne note que les variantes et additions. 
' Pour le lavoir de la sacristie. 

* « Prœcedat sacerdotem semper acol} thus vel alius minister déferons later- 
nara... et campanulam jugiter pulsans. » [Rit d'Henri Aniaidd.) 

^ Nommé au n° 51 dans l'inventaire précédent. 

* Sous-entendu osier. 

'' « Ilymnis totius anni sanctorum et de tempore ? >) 



412 INVENTAIRES 

« 10. Item ung bréchet de boys et où l'on met le sercueil et quant à 
l'aultre lesd. messieurs ont dict avoir esté bruslé par les gens d'armes. 

ail. Item des fers * ouquel l'on faict le pain à chanter, lesquels sont 
platz et faictz de fonte, lesquelz ont esté donnez par Arabroyse Davy. 

« 12. Item ung aultre fanon de vellours gris ^. 

« 13. Item neuf pouppées de Allasse de brein ^. 

« 14. Item sept filées de fil escreu de brein. » 

Troisième inventaire (1598). 

« 1. Item un missel à grand voUume, couvert de bazanne noyre. 

a 2. Item deulx cordes aulx cloches, l'une desquelles est neufve. 

« 3. Item ung grand pipitre de boys, servant à mectre les livres de 
chant, sur lequel y a une petite nappe rompue et usée *. 

« 4. Item une vieille lampe de fer estant au coign dud. autel *. 

« 5. Item ung oriler de toille bleue ayant ung soUeil * dedans peint en 
jaulne. 

« 6. Item ung tappis de laine fait à semis de couleurs rouge, gris et 
blanc, servant à mectre sur la chère quaad l'on presche la parolle de 
Dieu \ 

« 7. Item une chappe de bazin rouge avecq ses orfrees, doublé de toUle 
noyre. 

' Ces feis sont assez communs en Anjou. J'en ai fait mouler treize, dont on 
peut voir les empreintes aux musées de la ville et du diocèse. 

^ La couleur grise, cannelle ou cendrée était propre, en certains diocèses, aux 
fériés du Carême. On va la voir ici mélangée au bleu qui équivalait au violet : 
« Très casulas panni de Damas cineroso figurato, cum suis aurifresiis persici 
coloris, bordeatis de passione ante et rétro. » {Invent, de la cath. de Lyon, 1448, 
no 103.)— « Un drap de velours canelle, avec deux coussins de même étofe, gar- 
nis de franges de soye et d'houpes assortissantes ; led. drap a été allongé pour 
servir le Carême sur le grand autel les jours de neuf leçons. » (Invent, de la caih. 
de Lyon, 1724, n" -101.) Ce drap est classé parmi les draps de -pied. 

^ Quenouilles d'étoupes offertes à l'autel de la Vierge par des personnes pieuses, 
comme cela se pratique encore, puis vendues au profit de la fabrique. Filasse de 
brin, étoupe bonne à filer; fil de brin, d'oia brin de fil, chanvre déjà filé. On dit 
fil de brin par opposition à fil de lin, pour distinguer l'une et l'autre matière. 

* Usage angevin : on couvrait les deux pupitres du chœur et de l'autel d'un ta- 
pis ou étoffe de la couleur du jour. 

. ^ Autre usage condamné par la liturgie romaine, qui exige que la lampe soit 
suspendue en avant et non sur le côté. 

° Auréole en soleil ? 

'' Cet usage a disparu, quoiqu'il se soit maintenu jusqu'à la fin du siècle dernier. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE L'aNJOU 413 

a 8. Item ung banc ouquel se mectent les commères quant elles vont 
à la messe. 

Quatrième inventaire (1600). 

* 1. Item et à Vaultre cousté dudict authel y a une carrye de boys 
servant à porter la courtine à la feste de Dieu. 

« 2. Item ung poupitre de boys à mectre la croix au davant du sercueil 
des trépassez. 

« 3. Item ung grand rideau de toille avecq une pommette de bois peincte 
rouge, servant à mettre à l'auLhel de Nostre Dame les octaves du Sacre. 

« 4. Item ung rideau de linge servant à mettre au davant de l'imaige de 
Nostre Dame en Garesme. 

H 5. Item ung aultre rideau servant à mettre an davant du Crucifix au 
temps de Caresme. 

« 6. Item ung aultre petit rideau de linge servant à mettre au davant 
du tabernacle audit temps. 

a 7. Item ung aultre petit rideau servant à mettre à l'autel Sainct 
Job. 

a 8. Item ung drap mortuaire de toille taincte. 

« 9. Item ung falot de fer blanc *. » 

Cinquième inventaire (1614). 

« 1. Item ung devant d'autel figuré. 

« 2. Item ung voilîe de tafetas incarnat avecq de la frange. 

« 3. Item une croix d'argent doré, avec son estuit et le baston à la 
porter. 

« 4. Item ang calice et platène d'argent doré, avec son estuit ^. 

« 5. Item deux traitteaux de bois avecq le sercueil. 

« 6. Item trois lampes, dans l'une desquelles il n'y a point de ver- 
rinne ^. 

* La lanterne était exigée par respect pour le Saint-Sacrement qu'on portait 
aux malades : a Praîcedat sacerdotem semper acolythus vel alius minister defe- 
rens laternam cum canJela cerea accensa. » (Rituel d'Henri Arnauld.) 

2 Les papiers de la fabrique de Lasse mentionnent cet article à la date de 1599-: 
« Item ung aultre calice d'argent damasquiné avec la plataine et une custode aussy 
d'argent doré au hault de laquelle est ung petit crucifix. » — « Item deux petittes 
clochettes que l'on porte quand on va en procession. » 

* Verre pour mettre l'huile. — Une lampe au moins devait brûler devant le 
Saint-Sacrement : « Lampades coram Sacramento plures, vel saltem una, die 
noctuque coUuceat. » [Rituel d'Henri Arnauld.) 



414 INVENTAIllES 

« 7. Itein ung devant d'authel faict de satin bleu figuré *. 
« 8. Item ung vieil coissin à mettre souI)z la croix le vendredy benist. 
« 9. Uem une escharpe de tavetas vert à mettre sur la croix ^. 
a 10. Item ung devant de thoille peinte à cacher le crucifix en Ca- 
resme . 

(( Une grande bulle de parchemin escritte en latin. » 

Sixième inventaire (1620). 

« 1. Sur le grand autel, avons trouvé deux chandeliers de cuivre, un 
petit de boys *, un livre nommé Missal, le pied de la croix estant de boys, 
le devant de l'autel figuré et deux eschelettes. 

(( 2. Item sur le tabernacle ung voile de tafetas incarnat avecq de la 
frange *, deux chandeliers de boys. 

* J'emprunte les textes suivants à YInventaire de la cathédrale de Lyon en 1448 : 
« Quedam capa rubea. . ., forrata de cindali indos. » (N" 6.) — « Quedam capa 
de panno antiquo yndo, modici valoris. » (N» 48 ) — « Quedam tunica et diama- 
tica de panno samici [samit) indos, sine forratura, cum suis aurifresiis, que por- 
tantur in cena domini » iN» 84.) — « Quedam casula indo. w (N* 97.) — « Due 
tunice panni indis, cura quadam diamatica quasi ejusdem coloris pro revestitis, 
que portantur in quadragesimo et in adventu. » (N° 98.). — « Très casule yndes, 
que portantur in quadragesima et sunt forrates quasi de viridi, sunt jam valde 
reparati, quarum una est seminata aquillis cum parvis aurifresiis modici valoris. » 
(N" i09.) — « Due stole panni cirecei yndes. » (N" 295.) — « Parements d'autel 
pour le Carême : Un parement de futaine blanche, avec une croix de tafetas 
bleu, pour servir le Carême, étant élevé sur un grand châssis ; de plus une 
grande nappe de futaine, avec des franges de fil, le tout pour le grand autel. — 
Un parement pour l'autel de S. Spérat, aussy de futaine, avec une couverture de 
même ; aud. paiement est une croix de satin bleu, le tout très usé. — Un grand 
voile de futaine, avec une croix de satin bleu, pour mettre devant le crucifix à la 
tribune. — Un petit voile aussy de futaine, pour couvrir l'image de N. D., avec 
une croix de satin bleu. » [Invent, de la cath. de Lyon, 1724, n"s 169, 170, 171, 172 ) 
— Le bleu se combinait avec le violet à la cathédrale de Béziers, en 1633 : « Autre 
pavilhon de taffetas violet, frangé de bleu et violet, doublé de boucassin, servant 
audit tabernacle, » 

^ « Quatuor pecie tele viridis bene antique et modici valoris ad parandum pres- 
bytorem (presbyterium) tempore quadragesimali, quos habet marticularius. » 
{Invent, de la cath. de Lyon, 1448, n" 232.) 

^ Pour le cierge de l'élévation. 

* Le tabernacle avait autrefois son conopée ou pavillon, aussi bien que le ciboire : 
(s Quse (pixis) sit... recondita sub clave in sacrario tabernaculove, conopeis et 
quam decentissime pro facultate loci poterit, ornato atque ab omni alia re vacuo. » 
{Ritud d'Henri Arnauhl, 1676.) 



DE QUELQUES ÉGLISES DE L'aNJOU 445 

« 3. Une custode avecq le solleil. 

u 4. Quatre livres servant à chanter en l'église, deux desquels sont pour 
dire matines, ung pour dire la grand'messe et l'aultre nommé Brevière, 

(( 5. Deux esses, sur une desquelles il y a des livres de la dicte église 
servant à la boueste des tiespassez, 

« 6. Deux vieilles torches de bois qui sont presque brullées ^ 

« 7. Item sur l'image Nostre Dame voile de Cambré, et ung aultre petit 
de raiseul ^, et ung davant de tafetas garny d'or. 

(« 8. Une lanterne ^ de corne. 

(( 9. Item une chasuble, deux estoUes, deux fanons, un voile, ung car- 
reau, le tout de damars enrichy de gallon de soye rouge cramoisy et de 
croix de satin rouge cramoisy. 

(( 10. Item une chappe neufve de damars violet cramoisy avecq son chap- 
peron de pareure de daraar? rouge cramoysy, bordée autour de gallon de 
soye rouge crnmoysye. 

Septième inventaire (1661). 

« 1. Une chappe blanche de damars presque neufve. estoffée de passe- 
ment rouge figuré et une figure de Nostre Dame et deux anges, doublée 
de bougrain rouge. 

« 2. Item une aultre chappe de damars rouge presque neufve, ayant 
une figure de l'image de sainct Pierre, estoff'ée de passement rouge et 
blanc et doublée de bougrain rouge. 

« 3. Item une aultre vieille chasuble de camelot blancq, ayant une forme 
de croix de damars rouge, avecq une figure d'une Nostre Dame et de 
saint Pierre. 

<r 4. Plus deux domoires de camelot noir, estoffée de passement blanc 
figuré. 

« 5. Item un vieil devanteau de taffetas rouge de l'image Nostre Dame. 

* J'ai déposé au Musée diocésain, provenant de la cathédrale, une de ces torches 
de cire jaune qu'on portait aux processions. L'âme est en bois recouvert d'une 
mince couche de cire qui, en brûlant, noircissait et aussi quelquefois consumait le 
bois, ainsi qu'on peut le voir dans un tableau du XV" siècle reproduit par tes 
Annales archéologiques, t. XXVII, p. 239. La cire était cannelée en spirale ou 
verticalement, comme si léellement plusieurs cierges avaient été joints ensemble 
pour fournir une flamme plus brillante. 

^ Raiseul ou rase. « Base ou ras était une étoffe croisée unie, dont le poil ne 
paraissait pas, faite de laine ou de soie. On recherchait le rus de Saint-Lô^ de 
Saint-Maur, de Saint-Cyr, de Gênes. » {Bull, arch., t. IV, p. 223.) 

* Ajouter garnie. 



416 INVENTAIRES 

« 6. Sur les autels S. René, Ste Anne, une nappe vieille. 

« 7. Vne grande croix d'argent, dorée en quelques endroictz, avecq 
l'estuict de cuir bouilly et une chemisette de thoille blanche garnye de 
frange pour couvrir lad. croix en temps de caresrae. 

« 8. Deux calices d'argent et deux plataines dorées, Tune grande et 
l'autre petite, avecq leurs estuictz de cuir bouilly et leurs pochettes de 
thoille. 

« 9. Item vn autre calice et sa plataine d'estain *. 

« 10. Item vn grand chappier de bois de chesnc, fermante clef. 

a 11. Ittm vne vieille escharpe de taiïetas vert. 

a 12. Item vn vieil voille de damas blanc, avecq le quaré de calice aussy 
blanc. 

« 13. Item vn autre voille de damas viollet, avecq le carré, le tout es- 
toffé de passement de faux argent. 

(( 14. Item vn autre voille de deux carez de damas rouge. 

« 15. Item vn aultre voille et un caré noir *. 

« 16. Item quatre ridaux du poisle estant de damars rouge ^, estoffez 
de frange de soie el passement aussy de soie figuré avecq le fonds de 
thoille taincte en rouge. 

« 17. Item deux petis ridaux de camelot blanc, de peu de valleur, de 
l'autel de Notre Dame. 

a 18. Vne grande nappe de thoillo de brin commun my usée, servant 
pour la communion de Pasqucs. 

« 19. Item vn voille de thoille de lin servant pour le grand autel en 
temps de Garesme. 

a 20. Item deux eschcllettes de métal et vne petite sonnette *. 

« 21. Item vn vieil tapis de la chese '. 

^ Le Bulletin de la Société archéologique du Limousin (1859, p. 43) signale 
un calice d'étain parmi les dons faits en 1586 à la paroisse de Lésignac par le 
seigneur du lieu. 

^ Notons ces carrés ou pales garnies en-dessus selon la couleur du jour. Il est 
curieux de les constater dès le XVlIe siècle. 

3 Le rouge était alors la couleur du Sainl-Sacrement. 

'* La sonnette devait servir à l'autel. 

'" Chaire à prêcher. — Les Ursulines d'Angers possèdent un pnrement de chaire 
brodé au petit point, qui représente la prédication de S. Jean dans le désert et 
l'ange Gabriel annonçant à Marie la bonne nouvelle : il date de 1704. A la cathé- 
drale de Poitiers, on a conservé l'habitude de tendre la chaire de damas rouge, 
même à l'abat-voix, ce qui est très anormal. A Marseille, il n'est resté du pare- 
ment de la chaire qu'un carré d'étoffe, assez semblable à un voUe de calice, mar- 



DE QUELQUES ÉGUSBS DE l'aNJOU .MJ 

« 22. Item vne nappe qui est sur le pepitre et une aullre petite nappe 
salle qiiy sert aussy aud. pepitre. » 

(( Chapelle S. Leobin, 1661. 

« 23. Item vn devant d'autel et deux rideaux, le tout de damars blanc 
et estoffé de passement blanc et rouge. 

Huitième inventaire (1676), 

« 1. Six carrez de diverses couleurs. 

« 2. Quatre rideaux de taffetas, deux rouges et deux blancqs. 

« 3. Vn couvre chef, un grand devantau et un petit de toille de faux 
argent, servant à orner l'image de Nostre Dame les jours des festes solen- 
nelles. 

« 4. Quatre chopineaux d'estain. 

« 3. Item une boeste d'art ' dans laquelle s'est trouvé un tabernacle de 
toille de faux argent servant à reposer le Très-Saint^Sacrement. 

a 6. Yn vieil tapiz de toille imprimée servant à la cheze. 

« 7. Vne escuelle d'estain et troys boestes servant aux questes. 

« 8. Vn rideau de toille dans lequel est painct la Passion, servant à 
mettre au devant du crucifix en temps de caresme. 

« 9. Deux souches de cierges, l'une de cire blanche et l'autre jaune. 

« 10. Vn panier d'ozières, servant à distribuer le pain benist. 

« 11. Item vn tapis de bergamme servant au pipitre. 

a 12. Vn grand rideau de toille, servant à couvrir les figures du grand 
authel en temps de caresme. 

(( 13. Deux nappes servant au pipitre. 

« 14. Item troys coissins, vn missel, vne carte. » 

Neuvième inventaire (1738). 

« 1. Plus une chazuble et une chappe noires de damas fleuré et dont 
les orfroys sont de moyre jaune *, garnyes d'une dantelle fausse. 
« 2. Plus un autre devant d'autel de cuir doré ''. h 

que d'une croix au milieu et frangé à la partie inférieure : le vendredi-saint, on lui 
substitue le drap mortuaire, sans doute pour économiser l'achat d'une draperie 
noire. 

' Art, héard, nom vulgaire du saule en Anjou. En Poitou, on appelle iart le 
peuplier blanc ou tremble. Dans les inventaires, ce mot signifie toute espèce de 
bois blanc. 

^ Le rite romain n'admet que le jaune ou l'or avec le noir. 

^ J'ai décrit un devant d'autel de cette sorte, provenant de la Savoie, dans mes 
Notes archéologiques sur Mouliers el la Tarentaise. 

Mo série, tome XI 27 



418 INVENTAIRES 

Dixième inventaire (1783). 

(( Dons de M. Rouillé, Sgr de la paroisse : 

(( {. Une chasuble de damas rouge cramoisy, garny d'un point d'Es- 
pagne fin '. 

(( 2. Une chazuble et une chape de Catalan, qui est une espèce de 
damas fleuré fonds blanc. 

« 3. Plus deux aubes et une nappe d'autel garnies de tauffaite *. 

« 4. Et six tours d'estolle en toile. » 

LA MEIGNANNE (1609). 

Il y a peu de chose à dire sur cet inventaire, qui n'enregistre que des 
cadeaux et dont je ne donne ici que des extraits. 

On est étonné de voir l'oblitciation du sens liturgique poussée au point 
de réserver aux principales solennités un ornement de damas violet, qui 
n'aurait dû être affecté qu'au tomps de l'Avent et du Gar^ime. La Vierge 
continue à être habillée, mais aussi, à certains moments, on la couvre 
d'un rideau. Il y a un dais, non seulement au grand autel, mais aussi à 
l'autel de Notre-Dame, ce qui prouve qu'on y disait la messe, car cet 
insigne, prescrit par le Cérémonial des évêques et la congrégation des 
Rites, indique le respect qu'inspire le saint-sacrifîce. 

Le mot sacre^ appliqué à la Fête-Dieu, est synonyme de consécration^ 
qui lui-même trouve son origine dans les anciennes rubriques, où cette 
solennité est nommée Consecratio corporis Christi *. 

Quand une fois un usage a pris pied, il se maintient même en dehors 
des prescriptions liturgiques. J'ai encore vu, avant l'adoption du rite 
Romain, un tapis sur le lutrin dans presque toutes les éghses. 

L'original de cet inventaire appartient à la mairie de la Meignanne, oii 
je l'ai copié. 

* 1. Pour daraoyzelle Louyse des Nos, vivante dame de la Grange, qui 
donna en son vivant la chapelle de damars viollet, laquelle sert aux prin- 
cipalles festes solennelles de l'église de céans... 

* Selon l'usage français, le tour du col de la chasuble était garni d'une dentelle 
pour éviter la salissure des cheveux. 

* Rectifiez lot faite, dentelle faite promptement et par conséquent sans grande 
façon. 

3 Un titre sur parchemin de l'an 1373, qui appartenait à feu le chanoine Jou- 
bert, porte : « Jour de la feste de la consecracion du corps de nostre segneur 
Ihesucrist ». 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aN.IOU 4J9 

a 2. Pour les deffunctz sieurs et dame de la Goteleray \ lesquels eulx 
vivants ont donné la grand carye et courtine qui est sur le grand 
autel. 

a 3. Pour deffunct vénérable et discrait M«. Michel de Paige, vivant curé 
de séans, lequel donna une chasuble de vert changant. » 

« 4. Dons de.... 

« Vne nappe d'autel. 

« 5. Ung petit surpelitz *. 

« 'J. Rideau qui est au davant de l'autel de Nostre-Dame. 

a 7. Une nappe pour servir au grand autel. 

« 8. La courlinne qui est sur l'autel de Nostre-Dame. 

a 9. Pour deffunctz honnorables personnes Jehan Pichon et Renée 
Giroys, vivant sieurs et dame de la Ragonnière ^, lesquels ont donné la 
bannière et pareillement la carrye et courtinue qui sert à la faste de la 
consécration, ensemble ung abict à l'image de Nostre-Dame. 

a 10. Des serviettes et des amictz pour le service de l'église. 

« H. La chapelle des trespassez avec le drapt mortuaire et une chappe 
de damas rouge. 

« 12. Ung tapictz de drap vert à mettre sur le pipitre et deux croix, l'une 
d'argent doré et l'autre pour servir aux trespassez, 

« 13. Un calice d'argent doré pour servir aux trespassez. 

ft 14. Une nappe pour servir à l'autel de Notre-Dame. » 

GENETAY (1617). 

L'inventaire de la chapelle de Ste-Barbe, à Genetay, fait partie du 
dossier des Ursulines d'Angers, aux archives de la préfecture, parce 
qu'elle relevait directement de cette communauté. Sa date est de l'an 1(317. 
Les articles ne sont pas séparés et se suivent tou^. 

Le Missel Romain indique suffisamment qu'on y suivait ce rite. 

Le calice, comme nous l'avons déjà vu, est enveloppé d'abord dans une 
bourse de toile, puis dans un étui de cuir bouilli. Les quatre chandeliers 
en bois sont peints de couleurs différentes, deux en rouge et deux en 
blanc. Les bouquets d'hiver, que l'on met dans des vases de faïence, sont 
ainsi nommés parce qu'ils ne s'employaient que l'hiver; au beau temps, 
on les remplaçait par des fleurs naturelles. 

* La Goteleraye, terre seigneuriale située sur la commune de la Meignanne. 
^ Pour enfant de chœur, puisqu'il est 2:ietU. 

* La Ragonnière, autre terre également sur cette commune. 



420 INVENTAIRES 

Des deux boites à hosties, l'une est en fer-blanc et l'auire en carton 
recouvert de brocart, comme avaient accoutumé d'en faire la plupart 
des communautés religieuses. 

Je crois que par coins d'autel il faut entendre les allonges que l'on 
mettait aux nappes pour les faire retomber de chaque côté jusqu'au sol. 
Voici la rubrique du missel Romain : k Hoc altare operiattir tribus mappis, 
seu tobaleis mundis, ab episcopo, vel alio habente potestatem, benedictis, 
superiori saltem oblonga, quse usque ad terram pertingat, duabus aliis 
brevioribus, vel una duplicata. » 

Les mêmes rubriques exigent un carton au pied de la croix ; « Ad 
crucis pedem ponatur tabella secretarum appellata. » Ici nous avons en 
plus un carton pour l'évangile selon S. Jean, afin que le prêtre ne soit 
pas obligé de le réciter pai' cœur ou de faire transporter de ce côté le 
missel. Plus tard, un troisième carton s'ajoutera pour le Lavabo, du côté 
de l'épitre. A Milan, il n'y a encore que deux cartons. 

Le rite Romain veut un parement d'autel, quelle qu'en soit la couleur, que 
l'on n'est pas tenu d'assortir à l'ornement, si on ne le peut pas : « Pallio 
quoque ornetur coloris, quoad fieri potest, diei festo, vel offîcio conve- 
nientis. » A Genetay, il y en avait trois : un blanc en damas, avec des 
bandes de laine qui formaient orfroi (c'«^tait celui des fêtes); les autres, 
pour les jours ordinaires, étaient en toile imprimée ou en filet imitant la 
dentelle. 

On trouve souvent dans les sacristies de ces filets qui formaient indis- 
tinctement des devants d'autels ou des couvertures de tableaux. J'en ai 
enrichi le musée diocésain d'Angers et le musée de Gluny de quelques 
spécimens. 

Le bénitier est en faïence, ainsi que le plateau des burettes, lesquelles 
sont en étain. 

Les Ursulines n'avaient que trois chasubles, une rouge et une noire ; la 
troisième, étant de toutes couleurs, servait indistinctement pour le blanc, 
le vert et le violet. 

Enfin on peut noter l'usage de coudre des dentelles aux deux extré- 
mités des purificatoires pour les orner, comme le pratique la Hturgie 
romaine \ 



' J'ajouterai ici, parce qu'ils ne sont pas assez importants pour en faire un ar- 
ticle à part, ces extraits des Inventaires de l'église de Lasse : 1631. « Vne cour- 
tine du grand autel... Vne croix d'argent avecrestuict de cuir. » — 16... « Item 
deux eschelettes p' servir es processions. » — 16'i3. o Item vn pavillon estant au 
tabernacle. » 



DE QUELQUES ÉGLISES DE L'ANJOU 421 

« 1. Dans la chapelle duditlieu (Genetay) un calice avec sa patène, le 
tout dans une bourse de toile et un étuy de cuir bouilly. 

« 2. Item pour garniture et ornement de l'autel, six petits tableaux, 
neuf vases de feillance ', six bouquets d'y ver, et quatre chandeliers, deux 
rouges et deux b'ancs, le tout de bois. 

« 3. Deux boistes à mettre du pain de communion, une de fer blanc, et 
l'autre de carte couverte de brocard. 

« 4. Un Missel romain. 

« 5. Deux nappes de dessus l'autel et une de dessous, avec leurs coins 
d'autels. 

« 6. Un tapis de Belgame ^. 

« 7. Un parement d'autel de damas blanc, avec des bandes de leine, 
et un autre parement de fil en manière de dantelle. 

« 8. Deux coussins'. 

« 9. Un gradin à deux marches de bois de noyer. 

a 10. Un canon avec un In principio *. 

« 11. Deux burettes d'étain avec un bassin de feillance. 

(( 12. Deux lavabo de toile bien usée. 

« 13. Neuf purificatoires, dont il y en a trois à dentelle. 

« 14. Trois corporaux. 

a 15. Deux pâlies de calice. 

« 16. Deux méchantes aubes. 

« 17. Trois cinctures. 

« 18. Deux méchans amicts, 

« 19. Trois chasubles garnies d'étoles et de manipules, une noire, 
l'autre rouge et la troisième de toutes couleurs, toutes trois de soye avec 
leurs voiles de leur couleur. 

* J'ai fréquemment rencontré dans les sacristies, pour les bouquets de fleurs 
artificielles, des vases de bois, sculpté et doré. 

* V. le 8« inventaire de Saint-Pierre-du-Lac, n" li. — « Un grand marche pied 
de Bergame », dit l'inventaire de Pierre de Bertier, évêque de Montauban, mort 
en 1674; sur quoi le chanoine Pottier ajoute cette note : « Bergame, sorte de ta- 
pisserie commune et de peu de valeur, nommée ainsi à cause de la ville de Ber- 
game, d'oîx sont venus les premiers produits de ce genre. » [Bullet. arch., t. IV, 
p. 223.) 

* Évidemment pour le missel, puisque les Ursulines suivaient le rite romain. 

* Le Pontifical romain, à l'ordination du sous-diacre, prescrit deux cartons sur 
l'autel : « Crux in medio altaris, ad cujus pedera Tabella Secretarum. Tabella 
Evangelii In principio, in cornu Evangelii. » 



422 INVENTAIRES 

« 20. Deux garnitures de parement d'autel de toile imprimée *. 
8 21. Dix-huit garnitures d'étoles. 

a 22. Deux bourses ou corporaliers. Le tout enfermé dans un bahut 
fermant à clef. 

« 23. Un bassin de feillance servant de bénitier. » 

LUIGNÉ. 

1. L'église de Luigné, sans être précisément riche, ne manquait pas 
du nécessaire. Ainsi, en fait d'ornements, elle avait sept chasubles, avec 
leurs étales et manipules correspondants, deux chapes, une dalmatique, 
deux échappes et quatre voiles de calice. Il n'y a pas de bourse pour le 
corporal. 

Les couleurs sont : le blanc, le blanc et vert, le rouge, le vert et rouge et 
le noir. Les couleurs mélangées donnent à penser que le même ornement 
servait à la fois pour deux fêtes qui exigeaient chacune une couleur diffé- 
rente. C'est ainsi que j'ai encore vu en Anjou des ornements rai-parti 
blanc et vert affectés aux fêtes de Notre-Seigneur et de la Vierge, tout 
aussi bien qu'aux dimanches après la Pentecôte. 

Les étoffes employées sont : le taffetas, la toile, la toile d'argent, le ve- 
lours, le camelot et le satin. Quelquefois on y remarque des broderies. 
Toutes les doublures sont en toile. 

Il y a deux sortes de galons, d'argent et à'oripeau. 

La lingerie laisse à désirer sous le, rapport de la quantité. A la rigueur, 
quatre aubes et deux surplis étfùent suffisants, mais un seul corporal et un 
seul purificatoire, c'est trop peu. En revanche, voici tieize serviettes pour 
essuyer les mains du célébrant avant la messe, à la sacristie, mais pas de 
manuterge pour le lavabo. 

L'inventaire mentionne encore une bannière pour les processions, trois 
parements d'autel, dont un en maroquin et quatre dais pour le grand autel, 
lecrucihx de la station à l'entrée de la nef, la procession du saint Sacre- 
ment et la communion au temps pascal. 

Les vases sacrés ne font pas défaut : un calice, quatre ciboires et un 
ostensoir. 

Les ustensiles comprennent : une c7'oix processionnelle, deux burettes 
d'étain, un bénitier, un encensoir, sans doute avec sa navette, puisqu'on 

' Au siècle dernier, Angers possédait une fabrique d'indiennes ou étoffes peintes, 
située où est actuellement le Bon Pasteur. Les planches gravées qui servaient à 
l'impression sont conservées au musée de la ville. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'ANJOU 423 

parle de cuiller, et enfia deux clochettes pour sonner en tête des proces- 
sions. Je m'étonne de ne pas trouver ici ni la croix de l'autel, ni les chan- 
deliers qui l'accompagnent. 

Les livres liturgiques sont au complet : un graduel, deux antiphonai- 
res, deux missels, un processionnal et un rituel pour l'administration des 
sacrements. 

2. Ce premier inventaire date de 1656 ; il en est un second au millé- 
sime de 1663. 

Les vases sacrés comportent trois ciboires, un ostensoir et une cuillère. 
Il n'est pas question de calice. Les ustensiles sont : six chandeliers, une 
croix, une lampe, des échelettes, un bénitier avec son aspersoir et une 
lanterne pour le saint Viatique. 

L'église avait trois autels : l'autel majeur, celui de la Vierge et celui 
de Saint-Nicolas. Elle est plus riche en chasubles qu'en chapes, et il n'y a 
qu'une seule dalmalique ou domoire. 

Les parements sont en nombre égal à celui des autels. 

Ailleurs, nous avons vu une huche dont la capacité était indiquée rela- 
tivement à la quantité de blé qu'elle pouvait contenir. L'inventaire de 
Luigné parle d'un sac dans lequel étaient renfermés les titres de cette 
rente. 

Premier inventaire (1656). 

« -f- Jnvantaire des ornements et meubles de l'esglize et fabrique de la paroisse 
de Luigné, f'aict par moy Simon Moron, notaire de la cour de la chastelenie 
et commanderie de Saulgé l'hospital ^, à la requeste de Michel Cherbon- 
nier^ cy devant procureur de fabrique dud. lieu, lesquelz ornemans et meu- 
bles lui auraient esté mins et déliurez entre les mains par deffunct Pierre 
le Coincte, vivant aassy leur procureur de ladicte paroisse. Auqwtl inven- 
taire a esté vacqué comme s'en suict. 

« Du dimanche trentiesme jour de janvier mil six cens cinquante six. 
(( Et premier. 

« 1. Douze serviette de toyelle déliée ^, parties presque que neufve. 
« 2. Item une chassuble de tavettas ^ blancqet vert, doublée de toyelle 

rouge. 

« 3. item une estolle et un fanon aussi de tavettas blancq, doublé de 

pareille toyelle. 

' Commanderie de l'ordre de Malte. 

2 Toile fine. 

^ Taffetas. L'orthographe de cet inventaire est partout détestable. 



424 INVENTAIRES 

« 4. Item une autre chassuble de toyelle d'argent, azurée * d'or avecq 
l'estolle et fanon de pareille toyelle. 

« 5. Item une autre chassuble, avecq son estolle et fanon, à flure^blancq, 
rouge et verl, estoffez de gallon d'oripeau ^. 

« 6. Item une autre chassuble, avecq l'estolle et fanon de camelot 
rouge. 

« 7. Item une vielle chassuble, avecq l'estolle et fanon, le tout de came- 
lot rouge. 

« 8. Item une chassuble, estolle et fanon de camelot noyer *, la croix... 
de sattin blancq ^ en broderie. 

a 9. Item une vielle chassuble, estolle et fanon, de toyelle rouge à 
fleure. 

« 10. Item un daumoire ^ de sattin vert et de camelot rouge. 

((11. Item une chappe de sattin blancq et vert, avecq du gallon d'ar- 
gent. 

« 12. Item une autre chappe de satin vert et camelot rouge, parties en 
broderie. 

« 13. Item une basnière ', avecq sa figure ^ de toyelle d'argent, azurée 
d'or. 

(( 14. Item une escharpe ® de tavvettas blancq. 

a 15. Item une autre escharpe de tavvettas rouge. 

a 16. Item un devant d'hostel •" de maroquin dorée en broderie. 

(( 17. Item un voyel *' de tavvettas blancq. 

« 18. Item un autre voyel de toyelle déliée. 

^ Singulière expression pour dire brochée. 

^ Fleurs. 

^ Or faux, clinquant. 

* Noir. 

^ C'est encore l'usage en Anjou, malgré le rite romain, de donner des orfrois 
blancs aux ornements noirs. 
^ L'orthographe de ce mot a varié aux XVIe et XVII° siècles. 
■^ Bannière. 

* Le saint patron qui y est représenté. 

* Écharpe qui sert au sous-diacre à la messe et à l'officiant à la bénédiction. 

'" Devant d'autel, parement, en cuir gaufré, de manière à imiter de la broderie, 
et doré. J'ai donné l'hospitalité à un parement de ce genre au Musée diocésain. 
Il date du XVIIe siècle et vient de l'église de Longue. (Voir le D» inventaire de 
Saint-Pi erre- du -Lac, n° 2.) 

" Voile. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'ANJOU 425 

« 19. Item un devanteau * de velouxbleu avecq du gallon d'argent. 

« 20. Item un autre devanteau de toylle déliée. 

« 21. Item un devant d'hostel brodé à fleure blancq et vert avec sa 
frange*. 

« 22. Item ung autre devant d'hostel à fleurs en broderie blancq, rouge 
et vert. 

a 23. Item deux sielz ' de toyelle avecq leurs frange, estant l'un sur le 
grand hostel et l'autre sur le crucifilx *. 

« 24. Item un viel darp mortuel de toyelle noire. 

« 25. Item un calice d'argent et doré par le dedans. 

« 26. Item un siboire d'argent doré par le dedans ^. 

« 27. Item un autre petit siboire aussy d'argent. 

a 28. Item une custode d'argent doré avecq ses vittre ® à porterie S. Sa- 
crement. 

« 29. Item un autre siboire de cuivre doré. 

« 30. Item une croix de cuivre ''. 

« 31. Item deux eschette de mestal. 

« 32. Item deux surply de thoyelle déliée. 

« 33. Item deux choppineaulx * d'estain. 

« 34. Item vingtsept nappes de thoyelle, cinq desquelz sont de peu de 
valleur. 

« 35. Item une courtine ' du sainct Sacrement de satin vert, avecq sa 
frange de gallon d'argent. 

o 36. Item un bissac '" et les deux pochettes de la croix et banière. 

' Terme populaire pour exprimer le vêtement dont on habillait la statue de 
la Vierge. 

2 La frange bordait le fi oyital ou orfroi supérieur, qui se développait horizon- 
talement au haut du parement. 

' Ciel ou dais carré, comme un ciel-de-lit. 

* Il s'agit ici du Christ de l'arc triomphal ou du tref, dont il exist^^ un curieux 
spécimen à Saint-Pierre de Chemillé (Maine-et-Loire). 

* Calices et ciboires, quelle qu'en soit la matière, doivent toujours être dorés 
à l'intérieur de la coupe, par respect pour le corps et le sang de Notre-Seigneur. 

^ Cristal pour protéger l'hostie renfermée dans l'ostensoir. 
' Probablement pour la procession, puisqu'elle est immédiatement suivie des 
éche!eites. 

* Burettes, diminutif de choppe et chopine : expression angevine. 

* Pentes du dais servant à la procession du Saint-Sacrement 

" Pour les quêtes en nature que faisait le sacristain ou le procureur de fabrique. 



-Î26 INVENTAIRES 

« 37. Item un urceau ' de cuivre. 

(( 38. Item un encensouer avecq sa cuillère, le tout de cuivre. 

« 39. Item un grand sie! avec sa frange qui traverse ladicte église lors 
de lafeste de Pasques ^. 

« 40. Item un viel coffre de bois de chesne avecq sa serrure et clef, te- 
nant comme à l'estimation de douze bouesseaux de bled. 

4 41. Item un petit siboire d'estain ^ 

« 42. Item quatre aulbe de toyelle de brin en brin, mi usez. 

« 43. Item deux livres de chant, sçavoir un graduel et un antien * cou- 
vertz de cuir. 

« 44. Item ung aultre livre d'antienne pour les dimanches de l'année, 
aussy couvert de cuir. 

« 45. Item deux aultres livres, l'an processional, et l'autre ritueP, aussy 
couvertz de cuir. 

a 46. Item deux messelz, l'un couvert de cuir et l'autre de carte *. 

« 47. Item un corporeau '' et un pai ificatoire de toyelle blanche. 

« 48. Item trois voyelles *, sçavoir un de damars et l'autre jaune incar- 
din ^ rouge. 

« 49. Item ung autre voyelle de sattin de toyllc d'argent, azuré d'or. 

(1 50. Item une autre serviette de toyelle déliée '°. 

Deuxième inventaire (1663). 

« Inventaire des ornemens, titre et papiers... présant en l'église de Luiyné. 
« 1. Item une cuillère d'argent ". 

' Vase, du latin urceus. Ce doit être le bénitier portatif pour l'aspersion. 

■■ Ce ciel s'étendait respectueusement au-dessus des communiants. 

3 Des quatre ciboires de l'église, deux attestent une grande pauvreté : l'un est 
en cuivre et l'autre en étain. Peut-être aussi était-ce à cause des voleurs, le ci- 
boire, qui reste dans le tabernacle, étant plus exposé que les autres vases sacrés? 

^ Antiphonaire, où sont notées les antiennes. 

' Le Processionnal servait aux processions et le Rituel aux bénédictions. 

^ Papier fort, en italien caria. 

'' Corp oral. 

' Voile pour couvrir le calice. 

' Incarnat, 

'** L'original de cet inventaire a été donné par M. le curé de Luigné au Musée 
au diocèse. 

" Cette cuillère servait à baptiser, comme l'indique clairement le Rituale Ande- 
gavense ad Bomufii formant, publié en 1735 par Mgr de Vaugirauld, rééditant 
celui d'Henii Arnauld, imprimé en 1676 : « Vasculum seu coclileare ex argento, 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'ANJOU 427 

« 2. Item troys ciboire d'argent, savoir l'un où respose le sainct Sacre- 
ment actaellement et l'un des autre oii l'on donne la communion à Pasque 
et l'autre où l'on porte le St-Sacrementaux mallades par la paroisse et un 
custaude * d'argent... ^ avecq sa vittre ou non ^ porte le St-Sacrement au 
Saqure. 

« 3. Item sept chasubles, tant vielles tant bonnes que mau(vaises). 

« 4. Item deux chapes, l'une rouge et l'autre blanche, tout vielles. 

(( 5. Item un domoire, rouge et bleue. 

« 6. Item le parement vert * de la courtinne du Saqure qui est en quatre 
pieses \ 

« 7. Item six chandelliers, quatre de cuivre et deux de boys paint. 

H 8. Item ung croix de cuivre ronpeu à la pommeste ^. 

« 9. Item deux eschellette de la banière à coulleur jaunne. 

« 10. Item troys devant d'autel, savoir l'un aux grandes autel de marou- 
quin dorré à fleurs, et les deux autres à l'autel de Nostre-Dame et à l'autel 
de Sf-NicoUas, de futainne à fleurs or. 

« 11. Item une lanpe de cuivre '. 

« 12. Item deux missel et deux livre de chanps ^ tant pour les messes 
que pour les niatinnes et vespres et un rituel et un processional. 

« 13. Item une autre Hvre de chanps pour les antienne des dimanches 
de Tannée. 

(( 14. Item un visseau ^ de foute. 

tt 15. Item une aspersoué '" de cuivre. 

« 16. Item une vielle lanterne. 

« 17. Item deux escharppes pour la croix ", l'une rouge et l'autre 
blanche. 

vel alio métallo, nitidum, ad aquam baptismi fundendatn supra caput baptizati, 
quod nulli oraeterea alii usui deserviat. » 

* Custode, synonyme ici d'ostensoir. 
2 Doré? 

^ Sic pour l'on. 

* Il est curieux de trouver ici le vert choisi comme couleur liturgique du Saint- 
Sacrement, ce qui avait lieu aussi à Clermont. 

^ Pour chacun des quatre côtés du dais. 

® Pomme ou nœud qui sépare la croix de la hampe, au-dessus le la douille. 

'' Lampe du Saint-Sacrement. 

* Plain-chant. 
^ Vaisseau. 

'" Prononciation angevine du mot aspcrsoir. 

'* Bandes d'étoffe dont on abritait la croix, comme le font encore les confréries 
en Italie. 



428 INVENTAIRES 

» 18. Item vingt et deux napes vielles, bonne et meschante, le tout de 
toille bonne et meschante. 

« 19. Item quatre vielles aubes. 

{( 20. Item deux petis abys ^ de Nostre-Dame. 

« 21. Item une serviette et un bissac et la pochette de la croix et à la 
banière. 

« 2i{. Item un siel que l'on mestoist autre fois à la communion à 
Pasques au devant du grand autel. 

« 23, Item troys livre de fil. 

« 24. Item un benistié d'érain - à mestre l'eau beniste. 

« 25. Item deux surplyes de peu de valleur. 

« 26. Item un sacq en lequel sont cinq tittre, par lequel il est mensionné 
que il est dû du blé à la fabrique dud. Luigné ^ 

SAINT-MARTIN-DE-LA-PLACE (1703). 

Cet inventaire offre cela de particulier que les prix d'estimation sont 
mis en regard de chaque article. 

Le mobilier se compose d'une huche, d'une armoire, d'un coffre et 
d'une boîte à cierges, plus une horloge, une fontaine d'étain pour la 
sacristie et trois bassins de cuivre pour l'eau bénite. 

La lingerie comprend un baijiistaire en toile ouvragée, c'est-à-dire une 
couverture pour les fonts baptismaux, et neuf pièces de linge à couvrii' les 
figures des saints pendant le carême. 

Parmi les livres de chant, je note un graduel romain. 

Les étoffes dont sont formés les ornements se nomment : datnas, 
sargette, satin, brocart *, taffetas et futaine ^. Les galons que l'on y coud 
sont en faux argent ou noir et blanc. 

L'orii^inal de cet inventaire appartient à la fabrique de Saint-Martin. 



* On habillait donc la statue de la Sainte-Vierge, selon Tin usage fort ancien et 
respectable qui existe encore en beaucoup île paroisses. 

^ Ces bénitiers de bronze sont assez communs dans le diocèse. Ils datent 
la plupart du XVIIe siècle. 

' L'original de cet inventaire a été donné au Musée diocésain. 

* Le brocart est un drap d'or broché de fleurs en soie de diverses couleurs. 

* On nomme futaine un tissu fait avec du coton. Voir Du Gange aux mots 
Fustana et Fnstanium. 



DK QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 429 

« Invantaire des ornementz de l'église. 1703. 

« 1. Premièrement une huge de bois noyer, fermante à clef, à tenir 
comme à l'estimalion de trante boisseaux de grain, estimée 3 1. 10 s 

« 2. Item une paire d'armoire de bois noyer à deux fenestres ' fermante 
à clef, presque neuve, estimé 10 1. 

« 3, Item un petit cofre de bois noyer, dans lequel il y a deux serrures 
et deux clefs, où sont renfermez les tiltres et papiers de lad. fabrice, 
estimé 10 1. 

« 4. Item une bouete de sapin, fermante à clef, pour mettre les cierges, 

estimée 3 l. 

« 5. Item une croix d'argent, estimée la somme de 120 1. 

« 6. Item une autre croix de cuivre, estimée 10 1. 
« 7. Item un petit ciboire d'argent, doré dans le dedans seulement, 
qui sert à porter Nostre-Seigneur aux malades, prizé 13 1. 

« 8. Item un autre ciboire, aussy d'argent doré dans le dedans seule- 
ment, qui sert à mettre les hosties dans le tabernacle, estimé 60 1. 

« 9. Item un calice en partie la coupe de vermeil doré et le surplus 
d'argent, estimé 150 1. 

« 10. Item un autre calice d'argent doré dans le dedans seulement, 
qui se démonte, estimé 40 1. 

« 11. Item ce soleil d'argent sans pied, estimé 20 1. 

« 12. item un vase d'étain pour porter les saintes huiles % estimé 20 s. 

« 13. Item une lampe de cuivre, 4 1. 

« 14. Item une autre petite croix de cuivre, 1 1. 

a 13. Item six chandeliers de cuivre proportionnez à mettre sur ce 
grand autel, estimez ensemble 18 1. 

c< 16. Item quatre autres chandeliers de cuivre plus massifs, 12 1. 

« 17. Item la bannière de satin rouge, avec une frange de soye, 30 l. 

« 18. Item un fallot de fer blanc ^ 30 s. 

« 19. Item une fontaine d'étain, 100 s. 

« 20. Plus deux clochettes de métail, estimées ensemble 5 1. 

« 21. Plus une autre petite clochette, 10 s. 

' Volets. 

2 Henri Arnauld en 1676 et Jean de Vaugirauld en 1735 recommandent que les 
vases aux saintes huiles soient en argent ou en étain : « Chrisma et oleum sacrum 
sint in suis vasculis argenteis aut saltem stanneis, bene obturatis. » 

^ Pour accompagner le saint Viatique, 



430 INVENTAIRES 

« 22. Plus trois plats, savoir deux d'ôtain et un de cuivre, estimez 
ensemble 30 s. 

« 23. Plus une chasuble sans voile, sans étaule, sans manipule, à fond 
d'or, avec plusieurs figures relevées en broderie, 401. 

« 24. Plus une autre chasuble de damas noir, garnie de son voile, 
étole et manipule, galonnée de faux argent, 12 1. 

« 25. Plus une autre chasuble de satin verd et blanc, aussy garnie, 

6 1. 

« 26. Plus une autre chasuble de sargette blanche, revestue d'un galon 
blanc et rouge, aussy garnie, 3 1. 

a 27. Plus une autre chasuble de broquar à petites fleurs, revestue d'un 
galon de faux argent, avec une frange aussy de faux argent, donnée à la 
fabrice par M"= Charles Paumeau, curé dud. lieu et M. René-Jean Gal- 
leau, prêtre habitué dud. lieu, 20 1. 

« 28. Plus une autre chasube decamelotte violette, revestue d'un galon, 
aussy garnie, S 1. 

« 29. Plus une autre chasube de camelot rouge, revestue d'un galon de 
soye, aussy garnie, 5 1. 

« 30. Plus une autre chasube de viel taphetas noir, sans étaule, reves- 
tue d'un galon noir et blanc, 7 1. 

« 31. Plus quatre bourses ' pour porter Nostre-Seigneur et ces saintes 
huiles, estimeez ensemble 6 1. 

« 32. Plus un messel couvert de cuir violette, 3 1. 

(' 33. Plus un graduel romain, 7 1. 

a 34. Plus un ancien graduel, 2 1. 

a 35. Plus un ancien antiphonaire, 2 1. 

a 36. Plus un encensoir avec sa navette, 3 1. 

« 37. Plus trois aubes de peu de valeur, de toile blanche, grosse et 
vielle, estimées ensemble 4 1. 10 s. 

« 38. Plus une chappe de broquart à fleurs verte, rouge et blanche, re- 
vestue d'un galon de faux or, 1.^ 1. 

a 39. Plus une autre chappe de grosse étaufe rouge et jaune, 6 1. 

(( 40. Plus une autre chappe verte et blanche, 1. 

« 41. Mus deux dalmatiques de grosse étaufe rouge et jaune, 5 1. 

(( 42. Plus deux autres dalmatiques de couleur noire, 1 1. 10 s. 

« 43. Plus une escharpe de taphetas blanc, avec une frange de faux ar- 
gent, 1 1. 

• Suivant la recommandation du rituel, quand on va loin et surtout à cheval. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 431 

« Aï. Plus une garniture de poêle \ savoir ce fond de futaine et le tour 
de damas à fleurs, avec une frange de soye vert et rouge, 10 1. 

« 45. Plus un baptistaire de peu de valeur de toile ouvragée, 10 s. 

« 46. Plus trois douzaines de nappes d'autel, dans lesquelles il y en a 
une grande de dix huict onées ^ qui sert à la communion pascale et une 
autre déliée et neuve et ce surpens de toile commune et my usée, esti- 
méez tout ensemble 88 1. 

« 47. Plus neuf pièces de linge à couvrir les figures qui sont dans lad. 
église ' et rideaux, 4 1. 10 s. 

« 48. Plus vingt et cinq petits essui mains et nappes de communion, ce 
tout de peu de valeur, 2 1. 

« 49. Plus un tapis de tapisserie à fleurs de couleur verte, 4 1. 

(' 30. Plus un drap mortuaire et une chape noire, o 1. 

« 51. Plus un horloge avec tous ses pesons * et cordages, 25 1. 

« 52. Plus une couverture de fustaine du tabernacle, doublé d'un linge, 
21. 

« 53. Plus deux grands rideaux qui couvrent le tableau qui est au-des- 
sus du grand autel, avec deux vergettes de fer, 12 1. 

« 54. Plus un chandelier, un guéridon et un pupiltre pour le lutrin de 
bois noier ^ et chesne avec un lapis ®, 8 1. 

« 55. Plus trois poêles d'airin à tenir chacun un seau d'eau, qui servent 
savoir deux à mettre l'eau bénite et l'eau qui est aux fondz, 12 1. 

« 56. Plus un vase d'étain qui sert à mettre les saintes huiles, 1 1. 

« 57. Plus une paire d;3 chopineaux d'étain % 10 s. » 

1 Du latin pa^tum, dais. 

* Sic pour aunes. 

' En temps de Carême. 

^ Poids. 

^ Noyer. 

« L'abbé Texier me fournit ce texte d'un inventaire de 1572, relatif au Limousin : 
« Plus, pour le parement du pupitre devant le grand autel, que aultres du courps 
de ladicte église aulx faistes de Noël, où il y a huit ystoires tant du Vieulx que 
du Nouveau Testament, faictes par maistre Anthoine le Poinctre » 

■^ Lesévêques Miron, en 1622; de Rueil, en 1644; Poncet de la Rivière, en I7l7, 
etde Vaugirauld, en 1737, prescrivirent dans leurs statuts diocésains des burettes 
d'argent, d'étain ou de verre : a AmpuUae argentese, stanneae vel vitreee. » 



432 INVENTAIRES 



MONTPLACE. 



Montplacc est un lieu de pèlerinage en l'honneur de la Vierge, peu dis- 
tant du bourg de Jarzé. Les deux inventaires qui le concernent existent 
dans les archives du château de Jarzé. 

1. Le premier est de 1703. Il mentionnne quatre chandeliers argentés 
et deux de bo)s noirci\ qui devaient être affectés aux offices funèbres. Un 
cœur a été off'ert comme ex-voto. 

Pour la première fois je rencontre une chasuble double, violette d'un 
côté, noire de l'autre. 

2 Le second inventaire nous amène à l'an 1781. Une chasuble de da- 
mas blanc, brochée d'or, porte l'écusson du donateur. Outre les couleurs 
liturgiques, le bleu est mentionné. Je me souviens l'avoir vu autrefois 
en Anjou, remplaçant le vert on mêlé à cette couleur. 

Les filets n'étaient pas toujours d'une seule pièce ; ils se composaient 
souvent de morceaux carrés alternés, l'un plein en toile et l'autre à jour 
en façon de filet. C'est ce qu'a voulu exprimer l'inventaire, quand il 
parle de devant d'autel à carreau et dentelle. 

Plus haut, le linge avec lequel le prêtre s'essuyait les doigts à la messe 
était nommé essuie-mains d'autel, pour le distinguer des essuie-mains de 
sacristie. Ici il prend le nom de lavabo, à cause du premier mot de la 
prière que le prêtre récite pendant qu'il se lave au coin de l'autel. 

La fontaine en cuivre rouge avec sa cuvette servait à la sacristie, où le 
prêtre se lavait les mains avant la messe. 

Enfin les deux missels à l'usage du diocèse d'Angers devaient être con- 
formes à l'édition la plus récente qui était celle de Mgr de Vaugiraud. En 
disant qu'ils sont bons., c'est évidemment parler de leur état de conserva- 
tion qui ne laissait rien à désirer. 

Premier inventaire (1705). 

« 1. Deux calices et deux patènes. 
« 2. Un petit siboire. 
« 3. Quatre chandehers de cuivre. 

« 4. Plus deux chandeliers de cuivre, semblables à ceux dont l'on so 
sert dans les maisons. 

(( 5. Quatre chandeliers dont la superficie est de couleur argentée. 
« (3. Deux chandeliers de bois noircy. 



DE QUELQUES ÉGLISES DE l'aNJOU 433 

« 7. Un petit cœur non massif d'argent *. 

« 8. Une chasuble qui sert d'an côté pour la couleur violette et de l'au- 
tre côté pour la couleur noire 

« 9. Cinq bourses où l'on met les corporaux. 

(( 10. Trois pâlies que l'on met sur le calice. 

« 11. Neuf pareniens d'autel. 

« 12. Six essuimains de sacristie. 

« 13. Six essuimains d'autel. 

« 14. Quatorze voiles que l'on met sur le calice 

u 15. Quinze purificatoires, dont il y en a plusieurs trop petits. 

« 16. 11 n'y a aucun surplis ni rochet ^ dans la chapelle qui soit de la 
chapelle. * 

Deuxième inventaire (1781). 

« 1. Deux chasubles blanches communes. 

« 2. Deux chasubles, dont une verte et une rouge communes. 

<( 3. Une chasuble noire commune. 

« 4. Une chasuble de satin blanche fort belle. 

« 5. Une autre chasuble de damas blanc, croisée d'étoffe d'or, avec un 
écusson ^ brodé en or. 

« 6. Une chasuble de damas violet, avec un écusson brodé en or. 

« 7. Une chasuble commune bleue. 

« 8. Deux autres chasubles très mauvaises, dont l'une blanche et l'autre 
rouge, 

(( 9. Chaque chasuble est garnie de son voyle, étoile, manipule ; il y a 
de plus six bourses, dont deux propres et quatre communes. 

« 10. Un calice commun d'argent. 

« 11. Quatorze nappes d'autel. 

12. Dix devants d'autels médiocres *. 

(( 13. Deux essuimains. 

« 14. Deux nappes de communion. 

« 13. Deux autres devant d'autel à carreau et dentelle. 

« 10. Six aubes. 



* Ex-voto. 

* On nomme rochet en Anjou un surplis sans manches : cétait le costume d«is 
chantres et on s'en servait au confessionnal. 

^ Suivant un vieil usage, pour désignei' le donateur. 

* Les devants d'autels ont persisté jusqu'à la Révolution. On les repousse main- 
tenant, ce ne sera toujours pas comme anti-français. 

Ile séi )<\ t(.me XI. 98 



434 INVENTAIRES DE QUELQUES ÉGLISES DE L'aNJOU 

« 17. Cinq amys. 

« 18. Trente-trois purificatoires. 

« 19. Quatre lavabo. 

« 20. Il y a autant de tours d'étoile que d'étoile mesme. 

« 21. Quatorze bouquets et leurs vases. 

« 22. Doux missels bons à l'u.-age du diocèse d'Angers. 

t 23. Une tontaine et sa cuvette de cuivre rouge '. 

« 21. Un vieux tron '^servant de buffet. 

« 25. Quatre chandeliers de cuivre et dix de bois '. 

« 26. Un siboire et un calice. » 

X. Barbier de Montault, 
Prélat de la Maison de Sa Sainteté. 



* On en trouve fréquemment de ce genre d.ins les maisons particulières. 

* Tronc d'arbre, taillé en crédetice. 

' Les chandeliers de bois étaient probablement afîectés aux cierges que faisaient 
brûler les pèlerins devant la statue mu'aculeuse. 



LES 

IMAGES DU SACRÉ-CŒUR 

AU POINT DE VUE DE L'HISTOIRE ET DE L'ART 

TROISIÈME ARTICLE * 



TROISIÈME PÉRIODE. 

Images du Sacré-Cœur depuis la bienheureuse Marguerite,jusqu'au 
mouvement opéré pour le renouvellement de l'Art chrétien. 



CHAPITRE P' 

IMAGES DU SACRÉ-CŒUR TRACÉES SOUS l'iMPULSION IMMÉDIATE 
DE LA BIENHEUREUSE MARGUERITE-MARIE. 

I 

Les maîtres de la science sacrée distinguent avec raison entre le 
fondement et l'origine d'une dévotion, d'une pratique pieuse. La 
dévotion au Sacré-Cœur de Jésus repose sur le dogme même de 
rincarnatio-n ; elle ne serait pas moins fondée quand les révélations 
dont fut favorisée la bienheureuse Marguerite-Marie A.lacoque n'au- 
raient jamais eu lieu, mais on peut dire qu'elle leur doit son origine 
sous la forme déterminée qui l'a caractérisée depuis. Or, dans les ré- 
vélations même de la Bienheureuse, à plus forte raison dans le culte 
public qui en fut la suite, les images du Sacré-Cœur tiennent une 
place nécessaire; elles ont une importance décisive. 

* Voir le numéro de Juillet-Septembre 1879, p. 141. 



436 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

On le voit par le récit que Marguerite-Marie fait elle-même au 
P. Rolin, son confesseur, de la vision qu elle avait eue le jour de la 
fête de S. Jean rÉvangélisle 1674 : <( Le divin Cœur, dit-elle, me 
fut représenté comme sur un trône de feu et de flamme, rayonnant 
de tous côtés, plus brillant que le soleil et transparent comme le 
cristal, La plaie qu'il reçut sur la croix y paraissait visiblement, il y 
avait une couronne d'épines autour de ce divin Cœur et une croix 
au-dessous ». Le divin Maître lui fit entendre que ces instruments 
de la Passion signifiaient qm l'amour immense qu'il avait pour les 
hommes était la source de toutes ses souffrances. « Il m'assura, 
continue-t-elle, qu'il prenait un singulier plaisir d'être honoré sous 
la figure de ce Cœur de chair dont il voulait que l'image fût exposée 
en public afin de loucher les cœurs insensibles des hommes, me 
promettant qu'il répandrait avec abondance sur tous ceux qui l'ho- 
noreraient tous les trésors de grâce dont il est rempli, que partout 
où cette image serait exposée pour y être singulièrement honorée, 
il y attacherait toutes sortes de bénédictions '. » 

Elle écrivait encore, le 24 août 1685, à la mère de Saumaise, son 
ancienne supérieure à Paray : que le Cœur de Jésus lui avait fait 
connaître le grand plaisir qu'il prend d'être honoré de ses créatu- 
res, et alors il lui sembla, ajoute-t-elle, que ce divin Cœur lui pro- 
mit : « Que tous ceux qui seraient dévoués à ce sacré Cœur ne pé- 
riraient jamais et que comme il est la source de toute bénédiction, 
il les répandrait avec abondance sur tous les lieux où serait posée 
l'image de cet aimable Cœur, pour y être aimé et honoré; que par ce 
moyen il réunirait les familles divisées; qu'il protégerait celles qui 
étaient en quelque nécessité ; qu'il répandrait la suave onction de 
son ardeiite ( liarité dans toutes les communautés oii serait honorée 
cette divine image ; qu'il en détournerait les coups de la juste colère 
de Dieu, en les remettant en sa grâce, lorsque par le péché elles 
seraient déchues ; et qu'il donnerait une grâce spéciale de sanctifi- 
cation et de salut à la première personne qui lui ferait ce plaisir de 
faire faire cette sainte image ^ ». 



* Vie et OEicvrci de la IL Mar(juenle~Mane Alacoqiie; publication du niunastère 
de Paray, t. I. p. 87; t. Il, p. 27i. 
■' Ibid., t. II, p. G». 



AU POINT DE VUIi DK l'hISTOIRE ET DE l'aHT 437 

A l'époque où la bienheureuse Marguerite-Marie écrivait ces li- 
gnes, elle n'avait encore qu'une petite image du Sacré-Cœur dessi- 
née à la plume sur du papier ; elle cherchait, disait-elle, dans la 
même lettre, les moyens d'en obtenir un tableau. Elle était alors 
maîtresse des novices. Un jeune homme venant de Paris, parent 
de l'une de celles-ci, s'était offert pour en faire exécuter un, mais il 
fallait lui en donner le dessin, c'est-à-dire en tracer la composition 
et la Bienheureuse y voyait une multitude d'obstacles. 

La petite image sur papier apparaît pour la première fois un peu 
auparavant; en cette même année 1685, le vendredi après l'octave 
du Saint-Sacrement^ la Bienheureuse l'attacha à un petit autel que 
les novices mêmes avaient élevé. « Nous avions un grand empres- 
sement de contenter son pieux désir, dit une de ces pieuses filles 
dans un écrit qu'elle a laissée, nous nous levâmes à minuit et fîmes 
un autel oi^i nous attachâmes ce croquis, avec tous les ornements 
que nous avions à notre disposition \ » Le 20 juillet suivant, jour 
de sainte Marguerite et fête de la Bienheureuse, lequel était aussi un 
vendredi, Marguerite-Marie, ayant su que les novices voulaient lui 
souhaiter sa fête, les pria de rendre au Cœur de Jésus tous les hon- 
neurs qu'elles lui destinaient. A3cédaiit à son désir avec empresse- 
ment, elles élevèrent de nouv?au un autel sur lequel fut attachée la 
petite image. La Bienheureuse agréa leur simplicité et n'eut qu'un 
regret, celui de voir le reste de la communauté ne prendre aucune 
part à cet acte de dévotion. 

La petite image s'est conservée dans le couvent de la Visitation à 
Turin; elle lui fut donnée par celui de Paray le 2 octobre 1738, avec 
un certificat conçu en ces termes : « Nous certifions que l'image du 
Sacré-Cœur de Jésus que j'ai l'honneur de vous envoyer est vérita- 
blement celle que nous mîmes, le jour de la sainte Marguerite, fête 
de notre digne maîtresse, sœur Marguerite-Marie Alacoque, et que 
nous plaçâmes sur l'autel du noviciat, ainsi qu'il est marqué et que 
nous Lavons vu dans la Yie de cette saints fille ». Suit l'histoire de 
l'image, l'indication des sœurs qui l'ont possédée, et les signatures 
de celles qui l'envoient. 

' Lbid., t. I, p. 207. 
' Ihid., t. I, p. 283. 



438 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Cette petite image do 55 millimètres de haut, que l'on représente 
souvent dans les mains de la Bienheureuse, et dont nous donnons à 
notre tour une réduction d'après la photographie (pi. Yll, fig. 1), res- 
semble à celles qui l'ont précédée. Le Cœur affecte des formes toutes 
symétriques et conventionnelles qui ne reproduisent pas même 
approximativement la forme anatomique de l'organe ; la couronne 
d'épines entoure, comme une auréole, le cœur et la petite croix qui 
le surmonte. La plaie largement ouverte et portant le mot charitas 
est placée horizontalement au milieu du cœur ; trois clous l'accom- 
pagnent. Autour de la couronne, en dehors, on lit : jesus, maria, Jo- 
seph, ANNA, jOAcmM. Nous rovieudrous sur cette petite image pour 
étudier plus amplement ses rapports avec celles qui l'ont précédée 
ou qui l'ont suivie. Nous nous contentons pour le moment d'exposer 
la suite des faits. 

Nous ne savons si c'est cette image ou une autre analogue que 
les novices portèrent ensuite les unes après les autres. Chacune 
d'elles la posait à son tour sur son propre cœur comme un bouquet 
et s'efforçait, selon Texpression de la Bienheureuse, de «caresser ce 
divin Cœur » en accomplissant les actes qui pouvaient lui être le 
plus agréable. Ceci doit s'être passé avant le 4 janvier 1686, car 
alors toutes les novices avaient reçu chacune une image du Sacré- 
Cœur; envoyée par la Mère Greyfié, qui, supérieure du couvent de 
Paray jusqu'en 1684, avait été appelée ensuite à diriger celui de 
Semur. Transportant dans cette villel'impulsion reçue de la Bienheu- 
reuse, elle y avait devancé les religieuses de Paray. Par ses soins, 
un tableau du Sacré-Cœur avait été placé avec honneur dans un 
oratoire où ses filles avaient solennisé la fête du Sacré-Cœur, tan- 
dis que Paray était encore réduit à la petite image dont nous par- 
lons. 

A cette date de janvier 1686, la Mère Greyfié écrivait à Margue- 
rite Marie qu'elle lui envoyait le dessin de sou tableau en minia- 
ture; puis elle ajoutait : « J'ai fait faire une douzaine de petites 
images oii il n'y a que celle de ce divin Cœur avec la plaie du côté 
sur ce môme cœur, la croix au-dessus et les trois clous, entouré 
de la couronne d'épines : c'est pour faire les étrennes h nos chères 
sœurs... Si, en les voyant, quelques autres en désiraient, je leur en 
ferai» faire de pareilles de bon cœur, bien que notre peintresse {sic) 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 439 

n'ait guère de loisir; car, avec le soin qu'elle a de moi, elle est por- 
tière celte année. » 

Le 31 janvier suivant, la Mère Greyfié écrivait encore : «J'ai 
envoyé de petites images (du Cœur de Jésus) à vos novices et j'ai 
pensé que vous ne seriez pas fâché d'en avoir une pour vous et la 
mettre sur votre cœur; vous la trouverez ici, avec l'assurance que 
je ferai mon possible pour que de mon côté, comme vous du vôtre, 
nous donnions le contentement au Cœur sacré de notre Sauveur de 
se voir aimé et honoré par nos amis et amies '. » 

Il résulte de cette dernière lettre que la miniature dont il est parlé 
dans la lettre précédente n'était pas, ainsi que les autres petites 
images, destinée à être portée par les novices de la Bienheureuse. 
Elle fut en effet exposée sur un petit autel où nous la retrouverons. 
Nous parlerons auparavant du soin que prit la servante de Dieu 
pour avoir des estampes du divin Cœur, afin de les répandre beau- 
coup plus que ne pouvaient l'être des images faites à la main, 
comme l'étaient celles dont il a été question jusqu'ici. C'est là, de sa 
part, l'objet de toute une correspondance. 



II. 



La petite ville de Paray n'offrait pas assez de ressources pour 
qu'il fût possible d'y faire graver une planche et d'en obtenir un 
tirage. En conséquence, des tentatives furent faites du côté de 
Dijon, puis de Lyon ; enfin ce fut à Paris que l'on atteignit le but 
désiré, au mois de janvier 1688. A Dijon, la Bienheureuse s'était 
adressée à la Mère de Saumaise, son ancienne supérieure avant la 
Mère Greyfié, et qui était alors rentrée au couvent de la ville où 
elle avait fait profession. « Je me sens encore entièrement pressée 
de vous dire de sa part (de la part du divin Cœur), lui écrivait- 
elle le 2 mars 1686, qu'il désire que vous fassiez faire une plan- 
che de l'image du Sacré-Cœur, afin que tous ceux qui voudront lui 
rendre quelque hommage particulier en puissent avoir des images 
en leurs maisons et de petites pour porter sur eux. Et comme un 
bon Père jésuite s'était bien voulu charger de faire faire celte plan- 

' ]h}d., t. I, p. 22.^. 



440 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

che, à cause que les personnes qui s'étaient offertes pour la payer 
l'en pressaient beaucoup^, ce bon Père en a donné la commission à 
Lyon, mais je crois qu'il n'y a rien de fait et qu'il ne s'y fera rien 
qu'à votre refus *.... » 

L'on voit par cette lettre comment la chose s'était engagée à 
Lyon ; une autre lettre du 20 mars suivant nous apprend que la 
Bienheureuse avait fait copier, par une sœur nommée Marie-Louise, 
la miniature qu'elle appelle une petite ébauche envoyée de Semur, 
et qu'elle adressa cette copie à la Mère de Saumnise, à Dijon, afin 
qu'elle pût servir de modèle. Cette copie était réduite de composi- 
tion, on avait supprimé quatre têtes de chérubins aux quatre coins, 
et des cœurs entrelacés dans la couronne d'épines. La Bienheureuse 
préférait ce que l'on pouvait faire ainsi à Dijon, au projet que le 
Père jésuite s'était chargé de faire exécuter à Lyon ; car elle ajou- 
tait : « Faites-moi savoir au plus tôt ce que vous pouvez et désirez 
faire... avant que le Révérend Père fasse rien faire -. » 

En effet, il paraît que ce bon Père n'avait pas les ressources et 
les loisirs convenables pour conduire à bon terme une œuvre d'art. 
Cependant comme rien n'avait pu aboutir à Dijon, l'entreprise un 
instant retomba entièrement sur lui et on lui envoya tout l'argent 
ramassé dans ce but à Dijon même. Mais différentes missions l'obli- 
gèrent cà porter son ministère tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et 
l'exécution de la planche dont il s'était chargé, éprouva des retards 
multipliés, dont la Bienheureuse se plaint beaucoup jusqu'à l'année 
1687. 

Le 23 avril 1686, elle écrivait : « J'espérais toujours parler à ce 
bon Père qui m'avait promis que cette planche se ferait pour Pâques : 
mais il est tellement occupé par Mgr d'Autun, qui est ici pour tra- 
vailler à la conversion des hérétiques, qu'il n'a point de temps ni de 
loisir pour travailler à cette œuvre que l'adorable Cœur de notre di- 
vin Maître désire avec tant d'ardeur. Vous ne sauriez croire, ma 
très aimée Mère, combien ce retardement m'afflige et me fait souf- 
frir de douleur, parce qu'il faut que je vous avoue confidommentque 
je crois que c'est la cause qu'il se convertit si peu d'infidèles dans 

' Ibid., t. II, p.^73. 
» IbifL, t. H, p. 78. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 441 

cette ville, car il me semble entendre continuellement ces paroles: 
« Que si ce bon Père s'était acquitté premièrement de ce qu'il avait 
« promis au Sacré-Cœur de Jésus, il aurait changé et converti le 
« cœur de ces infidèles pour le plaisir qu'il aurait (le Cœur de Jésus) 
« de se voir honoré dans cette image qu'il désire '. » 

Le 20 juillet suivant, elle écrivait encore ; « C'est avec une ex- 
trême douleur que je souffre ce retardement de ce que je crois être 
le désir du Sacré-Cœur de notre bon Maître; mais je ne vois point 
d'apparence pour cette année... Il (le Père) est dans un si grand 
chagrin qu'il n'ose plus me venir voir ^.. » Ce Père était envoyé à 
Aix où il espérait pouvoir faire exécuter sa planche, mais cet es- 
poir lui même ne put se réaliser. 

Le 17 février 1687, la Bienheureuse écrivait de nouveau : « Il faut 
avouer, ma chère Mère, que Notre-Seigneur me veut bien mortifier 
par le retard des images de son Sacré-Cœur, bien qu'il me semble 
ne rien épargner de ce qui est en mon pouvoir qui n'est qu'impuis- 
sance et misère. Mais aussi n'avancé-je rien, car le bon Père qui 
s'en est chargé, ayant été envoyé à Riom et la planche se faisant à 
Lyon, je crains fort que son absence ne la fassii négliger, quoi- 
qu'il me mande qu'il y veille et tient la main à ce qu'elle se fasse au 
plus tôt ; qu'il faut avoir patience.. Il me semble que le démon craint 
extrêmement l'accomplissement de cette bonne œuvre pour la 
gloire qu'elle doit donner au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus- 
Christ, par le salut de tant d'àmes que la dévotion à cet aimable 
Cœur opérera en faveur de ceux qui se consacreront tout à lui pour 
l'aimer, honorer et glorifier ^ » 

Bientôt après on se vit obligé de renoncer à ce que l'on atten- 
dait de ce Père Jésuite ; alors la Bienheureuse écrivit encore à la 
Mère de Saumaise, « Voilà, ma chère Mère, l'argent (ainsi que) le 
crayon que le bon Père nous a renvoyés avec un déplaisir sensible 
de n'avoir pu achever l'œuvre. Mais Dieu qui fait tout pour le 
mieux fera que l'image en sera mieux faite, car ce dessin dont il 
nous a envoyé le crayon n'est pas joli ni à mon gré. C'est pourquoi 



' Ibid., t. II, p. 81. 
- Ibid., t. II. p. 81. 
' Ibid., t. Il, p. 106. 



442 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

VOUS m'obligerez infiniment de le changer suivant l'idée que Notre 
Seigneur vous en donnera; le tout est laissé à votre jugement '. 

Il faut croire que le dessin envoyé l'année précédenle, et composé 
d'après le tableau de Semur avec les réductions signalées, n'avait 
pas non plus paru satisfaisant ; car la Mère de Saumaise s'adressa 
à une religieuse nommée sœur Jeanne-Madeleine Joly chez laquelle 
elle reconnaissait quelque aptitude artistique. Cette bonne sœur, 
femme d'ailleurs distinguée, avait écrit dès lors un petit livre pour 
expliquer la dévotion au Sacré-Cœur, elle avait même composé son 
office et ses litanies ; mais elle n'avait jamais appris le dessin. La 
Mère de Saumaise n'était pas alors supérieure dans son couvent, 
mais la Mère Desbarres qui remplissait cette charge commanda à la 
sœur Joly de dessiner l'image demandée ; et celle-ci travaillant au 
nom de l'obéissance réussit tellement au gré de la Bienheureuse Mar- 
guerite-Marie qu'elle lui écrivit peu après (toujours en celte même 
année 1687) : « Je ne puis vous exprimer les doux transports de 
ma joie en recevant votre image qui est telle que je désirais: la 
consolation que j'éprouve de l'ardeur que vous témoignez pour le 
Sacré-Cœur est au-dessus de toute expression; continuez, ma chère 
sœur ^. 

Enfin la planche fut gravée à Paris comme nous l'avons déjà dit; 
la Bienheureuse en reçut les estampes si désirées au commencement 
de janvier 1688, et le 17 de ce mois elle disait par lettre à la Mère 
de Saumaise: « Je ne puis vous exprimer les doux transports de 
joie que ressentit mon cœur à la vue de ces saintes images qui 
m'excitèrent à vous donner mille bénédictions en mon âme qui es- 
lime la vôtre, dans un si heureux succès, lequel vous était réservé, 
avec toutes les grâces qu'il attirera sur votre chère âme et pour 
cette bonne sœur (Jeanne-Madeleine Joly) .Je crois, si je ne me trompe, 
qu'elle lui a donné plus de plaisir par ce qu'elle a fait en son hon- 
neur, qu'elle n'avait pu faire par toutes les actions de sa vie ; et je 
pense que le Sacré-Cœur la rendra un monument éternel de ses 
miséricordes '. » 



' Ibid , t. II, p. 107. 
' Ihid., t. II, p lis. 
» IbùJ., t. II, p. 114. 



AU POINT DE VUE DE l'hISTOIRE ET DE l'aRT 443 

III. 

Tandis que la Bienheureuse était si occupée d'avoir des images 
du Sacré-Cœur propres à être répandues d'abord parmi les sœurs, 
de son couvent, puis parmi les fidèles, elle n'avait cessé d'honorer 
et de faire honorer par ses novices et par celles de ses compagnes 
qu'elle y trouvait disposées, une de ces images sur un petit autel. 
A la petite image dessinée à la plume avait été substituée la minia- 
ture ou ébauche coloriée, envoyée de Semur par la Mère Greyfié, 
au mois de janvier 1686. Nous avons vu qu'une copie en avait été 
faite et envoyée à Dijon. Dans cette copie on avait fait des suppres- 
sions, afin sans doute de la rendre plus propre à servir de modèle 
pour une image gravée. Une autre copie en fut envoyée le 
13 septembre 1686 à la Mère de Soudeilles, alors supérieure du 
couvent de Moulins. Cette copie s'est conservée dans le couvent de 
Ne vers, elle a été publiée en 1864, en chromolithograhie de moitié 
grandeur, et nous en reproduisons un dessin dans ces mêmes pro- 
portions (PI. vn, fig. 2';. 

« Cette image précieuse à tant de titres, disent les sœurs de 
Nevers que nous citons textuellement, est peinte en miniature 
sur une feuille de vélin ; elle forme un rond dont le diamètre est de 
13 cent.; les marges ont été coupées. Au centre est le Sacré-Cœur, 
entouré de huit jets de flammes, percé de trois clous autour desquels 
jaillissent aussi des flammes, et surmonté d'une croix. La plaie 
béante de ce divin Cœur, découpée horizontalement, laisse échapper 
des gouttes de sang et d'eau dont le mélange forme, du coté gauche, 
un nuage sanglant. On lit au milieu de la plaie le mot Cha?'itas 
écrit en lettres d'or. Autour de cet aimable Cœur, r^iyonne une 
première couronne de nœuds entrelacés, anciennement appelés 
lacs d'amour, qu'entoure une seconde couronne d'épines, très 
mince et très déliée. Des cœurs sont entrelacés dans ces deux cou- 
ronnes. Celle de nœuds en renferme quinze, celle d'épines n'euija 
pas plus de huit. Oh ! Qu'elles sont peu nombreuses les âmes 
vraiment éprises d'amour pour les souffrances '. » 

' Ibid., t. II, p. 96, note. 



444 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

Marguerite-Marie a donné elle-même la signification de ces cœurs 
entremêlés, soit dans les lacs d'amour, soit dans la couronne d'é- 
pines. Nous trouvons son explication dans la lettre adressée à la 
Mère de Soudeilles, sous la date précitée : « Ceux, ma chère 
Mère, qui sont dans la couronne d'épines, qui environne cet aimable 
Cœur, sont ceux qui l'aiment et le servent par les soufTrances, et 
ceux qui sont dans les lacs d'amour sont ceux qui l'aiment de 
l'amour de jouissance ' ». 

A la fin de l'année 1686, la Bienheureuse quitta la charge de 
maîtresse des Novices ; alors plusieurs de celles-ci, sortant avec elle 
du noviciat, résolurent d'emporter la petite image que chacune 
honorait à son tour et qui faisait tout leur trésor. « Elles trouvèrent 
une petite niche pour la placer dans un lieu retiré oi^i l'on allait 
rarement ; elles le choisirent pour faire plus commodément leurs 
dévotions ^ » - 

La petite image dont il est ainsi parlé nous paraît être celle même 
qui avait été envoyée par la Mère Greyfié. Il est connu d'ailleurs 
que le lieu retiré dont il s'agit, se trouvait sur un escalier qui con- 
duisait au noviciat, et qu'on en fit bientôt après un véritable petit 
oratoire. Marguerite-Marie écrivait sur ce sujet à la Mère de 
Saumaise (fin d'avril 1688) : « Je vous dirai que nous avons un 
second tableau du Sacré-Cœur où il y a au bas, en place des deux 
anges, la Sainte Vierge d'un côté et saint Joseph de l'autre, et 
entre les deux une âme suppliante. C'est notre chère sœur de 
Forges qui l'a fait faire. Il est comme je l'avais désiré pour cette 
petite chapelle, qui est la première qui a été érigée en l'honneur 
de ce divin Cœur, et notre chère sœ.ur des Escures en a le soin : 
c'est un petit bijou, tant elle l'ajuste bien ^ » 

Le tableau dont il est ici question s'est conservé. Il avait disparu 
pendant la Révolution, mais il a été rendu au couvent de Paray 
en 1833 ; une dame de Moncolon qui le possédait, ayant, à sa moit, 
enjoint à ses héritiers de faire cette restitution. 11 orne aujourd'hui, 
dans l'intérieur du couvent, le lieu où la Bienheureuse est restée en- 



' Ibid., t. II, p. 95. 
- Ibid., t. I, p. 257. 
' Ibid., t. Il, p. \hh. 



AU POIiNT DR VUK DK l'hISTOIRE ET DE l'aRT 445 

sevelie jusqu'au moment de la translation de ses reliques en leur 
châsse actuelle. Voici sa description : 

« C'est une assez fine peinture à Thuile de quarante centimètres 
de hauteur sur trente de largeur. Le Cœur de Jésus, entouré de 
rayons et d'une couronne d'épines, est le cen're du sujet. Dans le 
haut, le Père éternel environné d'anges repose sur les nuages ; il 
tient d'une main le globe terrestre, de l'autre il déroule une ban- 
deroUe portant ces mots : Hic est cor dilectissimi Filii mei in quo 
mi/ii bene complacui. Le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe 
plane sur le Sacré-Cœur. Plus bas, du côté droit et sur les 
nuages, la Très-Sainte-Yierge à genoux l'indique du geste et du 
regard ; ces paroles tracées sur une légende semblent sortir de 
ses lèvres : Aimez-le et il vous aimera. Saint Joseph tient d'une 
main son lis et de l'autre montre ce très doux Cœur en disant : 
Venez, il est ouvert à tous. La petite àme suppliante, coiffée et 
vêtue un peu selon la mode du temps est vue de face ; elle joint 
les mains et lève les yeux avec une expression de confiance et 
d'amour très bien adaptée à sa légende qui porte ces mots : 
Je l'aime et me donne à lui \ » 

IV. 

Si nous comparons la description qui précède à la miniature 
de la Mère Greyfié, dont la copie ne difïérait, autant que nous pou- 
vons le croire, que parla suppression des quatre tètes de Chéru- 
bins, il est probable que le tableau de 1688, ainsi décrit, ne rempla- 
çait pas immédiatement cette miniature. Un autre, semblable à 
lui, quant à la partie supérieure, dut le précéder et servir d'inter- 
médiaire. En faveur de cette conclusion, on peut invoquer une es- 
tampe que nous trouvons en tète d'un petit livre ^Instructions pra- 
tiques et prières pour la dévotion du Sacré-Cœur, publié à Paris, en 
1723. Elle est absolument conforme à la description ci-dessus. Si 
on en excepte deux anges du bas qui se voient précisément à la 
place occupée depuis parla sainte Vierge, S. Joseph et la figure^ de 
l'âme. Nous reproduisons (pi. vu, fig. 4) la partie supérieure de 

' Ibid., t. I, p. 258, note. 



446 LRS IMAGES DU SACRÉ-COEUR 

cette estampe, pour la comparer à la partie correspondante (fig. 3) 
d'un autre tableau qui fut placé, non plus dans le petit oratoire in- 
térieur dont nous venons de parler, mais dans la chapelle qui, cons- 
truite peu après à l'extrémité du jardin, fut bénite le 7 septembre 
de la même année (1688). « Exécuté à Dijon, d'après la miniaturede 
la Mère Greyfié, est-il dit dans l'histoire de Marguerite-Marie, sous la 
surveillance de la Mère de Saumaise, il ne pouvait manquer de plaire 
à leur bienheureuse fille. » En effet, celle-ci, dans une lettre de 
remerciements, écrivait à la Mère de Saumaise : « Je ne puis vous 
exprimer le doux transport de joie que ressentit mon cœur à la 
vue de notre tableau. Je ne me lassais jamais de le regarder, 
tant je le trouve beau, et je vous donnais mille bénédictions '. » 

Ce tableau s'est conservé. Enlevé de Paray pendant la Révolu- 
tion, il a été transporté à Semur, dans l'église paroissiale ; une co- 
pie en a été faite, elle est exposée sur un mur latéral dans la cha- 
pelle même où primitivement l'original surmontait l'autel. Or, on 
doit reconnaître, d'après cette copie, que le tableau n'a d'autre mé- 
rite que celui de l'idée, qu'il n'a, comme composition, que des rap- 
ports très éloignés avec la miniature de la Mère Greyfié (s'il est 
vrai, comme nous le croyons, que l'aquarelle reproduite fig. 2, en 
fut elle-même la copie), et qu'enfin, pour le caractère, il en diffère 
absolument. On lui trouve, au contraire, les plus grands rapports 
avec le petit tableau décrit en dernier lieu et avec l'estampe de 
1723 (fig. 4). Tous représentent également au centre le divin Cœur 
entouré de la couronne d'épines, surmonté de la croix et d'une gerbe 
de flammes (fig. 3). \u-dessus. Dieu le Père % tenant le globe du 
monde à la main, et jetant sur le Cœur de son divin Fils un regard 



' Jbid., t. I, p. 282. 

' Dieu le Père, dans ces diverses compositions, porte derrière la tète le triangle 
en guise de nimbe; en elïct, au XVIIc siècle, cette attribution était devenue d'un 
usage universel, quoique nous n'en connaissions pas d'exemple qui remonte plus 
haut que ce siècle niùine, c'est-à-dire qu'à une époque où les signes iconographiques 
avaient cessé de prendre racines dans la jjrolondeur des traditions chrétiennes. 
Dans nos études précédentes sur l'art chrétien, nous avons cru pouvoir contester 
la justesse de cet emblème de la Trinité, appliqué à une des personnes divines en 
particulier; mais on nous a fait observer que le Père étant dans la Trinité le prin- 
cipe des deux autres personnes, on pouvait avec justesse lui appliquer spéciale- 



AU POINT DK VliC DK i/hISTOIRE KT DE I.ART 447 

de complaisance; le Saint-Esprit, sous forme de colombe, placé 
entre deux ; seulement, l'inscription tracée sur la banderoUe n'est 
plus la même ; maintenant elle porte ces mots:« Voici le Cœur qui 
vous a tant aimé; » et tout autour du Cœur sont rangés des anges 
adorateurs. 

Voilà ce que la bienheureuse Marguerite-Marie et ses compagnes 
ont vu, voilà ce qui les a justement charmées : leurs pensées s'éle- 
vant vers les sublimes réalités qui leur étaient représentées par ces 
images, elles n'ont certainement rien aperçu de ce que l'on doit 
appeler le mauvais goût d'un artiste médiocre, quant à la manière 
de représenter la nature angélique, en quelques esprits célestes que 
notre planche ne donne pas. 

Nous avons dit dans un autre ouvrage que les saints, plus que les 
autres, ont le sentiment de l'art, qu'ils en sont ordinairement les 
promoteurs. Excepterons-nous une âme que le Cœur de Jésus a 
choisie avec tant de prédilection pour se faire connaître, honorer 
et aimer? Assurément non. Il faut seulement se rendre compte des 
conditions propres aux saints, et qui les rendent aptes au rôle que 
nous leurs attribuons, et nous verrons plus loin que Marguerite- 
Marie les a effectivement réunies en sa personne avec l'ingénuité 
de son aimable caractère. 

ment le symbole de la Trinité même. D'ailleurs, on en était venu à considérer le 
triangle, non plus seulement comme un emblème de la Trinité, mais comme un 
emblème de la divinité, de sorte qu'ayant perdu le sens du nimbe crucifère qui 
avait traditionnellement cette signification, on attribuait le triangle aux autres 
personnes divines, comme on le faisait plus anciennement du nimbe crucifère. 
Plusieurs exemples de son attribution au Fils nous sont donnés par des gravures 
du XYII" et du XVI11<= siècle, citées dans cette étude, notamment dans celle de 
Marcos de Orozca et dans celle d'un Christ au Sacré-Cœur de la collection Des- 
jardins dont nous parlerons dans la suite. Finalement, on peut justifier, au point 
de vue doctrinal, l'attribution du nimbe triangulaire à Dieu le Père ; à ce seul 
point de vue, on devrait se l'interdire relativement à Dieu le Fils; et au point de 
vue iconographique, il nous paraît préférable de cesser absolument l'emploi du 
triangle comme nimbe ; dès lors, qu'on est revenu heureusement à l'usage du 
nimbe crucifère bien compris. 



448 LES IMAGES DU SACRÉ-COEUR 



On a dû remarquer que les images du Sacré-Cœur dessinées sous 
l'inspiration de la B. Marguerite-Marie, ou adoptées par elle, sont 
de deux sortes : 1° les images faites dans Tintérieur de son couvent 
ou dans les couvents voisins de la Visitation, qui tiennent, quant au 
moyen d'exécution, plutôt de la calligraphie que de la peinture, et 
qui sont toutes emblématiques ; les tableaux peints par des artistes 
du dehors qui ont traduit à leur manière, selon le goût du temps et 
les procédés de l'art alors en vogue, les données provenant de la 
bienheureuse. Dans ceux-ci comme dans celles-là, il n'y a aucun 
élément de composition qui soit nouveau. Si l'on remonte aux pa- 
roles adressées par Notre-Seigneur à sa servante, lesquelles durent 
déterminer le mode de ces représentations, quant à leurs éléments 
essentiels, on ne voit rien non plus qui soit sans exemple : un cœur 
rayonnant, la plaie apparente, la couronne d'épines autour du cœur, 
une croix au-dessus, nous avons vu tout cela dans les images du 
divin Cœur, antérieures à ces apparitions, que nous avons décrites et 
dont nous avons donné des spécimens. Marguerite-Marie ne s'est pas 
non plus astreinte à reproduire à la lettre les figures qui lui avaient 
été montrées en vision. Les visions ne parlent pas des clous, et les clous 
apparaissent fixés au cœur dans la première image tracée de la main 
ou sous les yeux de la Bienheureuse et dans l'image conservée à Ne- 
vers. Très probablement, il en était de même pour toutes les autres 
de cette catégorie. Nous avons vu d'un autre côté combien l'associa- 
tion du cœur et des clous était usitée dans les images antérieures, 
vu que quelquefois même des clous avaient été fixés à l'intérieur du 
cœur. 11 faut se rappeler en effet que, dans les manifestations sur- 
naturelles, Dieu a égard aux dispositions naturelles des esprits, aux 
formes de langage, aux formules en usage. Lorsque les instruments 
de la Passion ont été modelés dans le cœur de la bienheureuse 
Claire de Montefalco, il est facile de voir qu'ils l'ont été non selon 
leur réalité historique, c'est-à-dire tels qu'ils étaient sur le calvaire, 
mais conformément à l'idée qu'elle s'en faisait et avec les formes 
sous lesquelles son imagination les lui représentait. 

Considérées dans leurs formes sensibles, les apparitions dcN.-S. 



AU POINT DE VUK DE l"h[STOIRK ET DE l'aRT 449 

à la Bienheureuse n'offrent aucune trace d'un cœur reproduit dans 
toute sa réalité organique, le divin Cœur est représenté « comme 
sur un trône de feu; il est plus brillant que le soleil, transparent 
comme le cristal. » Ce sont des figures et des figures de langage 
plus encore que des figures graphiques. Dans tous les cas, elles ne 
peuvent se rendre pour Fœil avec une fidélité littérale. 

L'art et le discours procèdent par voie de traduction, soit en pas- 
sant des effets de la nature au langage qui leur est propre, soit par 
un échange mutuel de traits et d'expressions. Toutes les fois qu'il 
s'agit de traduire, des formes multiples sont susceptibles de corres- 
pondre à une forme unique, par cela même qu'il n'y a pas d'équation 
absolue entre les termes et les tours d'une langue, les termes et les 
tours de l'autre. La Bienheureuse n'avait donc pas à s'imposer, ni 
à réclamer une similitude parfaite avec ce qui lui avait été montré 
en vision, lorsqu'elle cherchait à en tracer elle-même ou qu'elle de- 
mandait qu'on lui en retraçât des équivalents. L'essentiel pour que 
la pensée et les actes du culte se portassent sur le Cœur de Jésus- 
Christ était que ce Cœur adorable fût parfaitement caractérisé. La 
plaie, la couronne d'épines et de la croix atteignent ce but. On les 
avait précédemment appliqués à désigner le divin Cœur, mais sans 
assez de fixité, ni d'une manière assez exclusive. Désormais un 
seul de ces emblèmes suffira à cette désignation. Et quant à la ma- 
nière de disposer la plaie, la couronne, les clous, elle sera plus ou 
moins facultative, sans que le sens en soit altéré. 



VL 



Dès que la bienheureuse Marguerite-Marie ou ses compagnes 
confient les représentations du Sacré-Cœur à des artistes de profes- 
sion, on voit apparaître des approximations d'imitation naturelle 
dans les formes du cœur et la disposition de la blessure, on aperçoit 
des essais d'agencement pittoresque pour la couronne d'épin