(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Revue de l'histoire des religions"

Vf^^ 



->^-. - y- 



'^^ 



• l.' 



->... A 



(t^^. 






'1^-f^^ 



^ii^ 






-->x^ 



■•V v 



-. 'A.-^ 



-^J^T-' 






^iV, 



\. ^" 









vT «crus»' • '• 'J/f* ' \ 



.>^.:i^ 



> ''-"lî^xrv 



•xSé^ 



/^ï' 



N.V' 



A\ 






♦ ' » 






Va 



4'' 









Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/revuedelhistoire1314pari 



REVUE 



DE 



L'HISTOIRE DES RELIGIONS 

TOME TREIZIÈME 



ANftERS, iMP. BURDIN ET C'^. 



^y 



ii 






(annales du musée guimet 



REVUE 



DK 



L'HISTOIRE DES RELIGIONS 

PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE 

M. JEAN RÉ VILLE 

AVEC LE CONCOURS DE 

MM. A. BARTH, membre de la Société Asiatique ; A. BOUGHÉ-LECLERCQ, professeur à la 
Faculté des lettres de Paris ; P. DECHARME, doyen de la Faculté des lettres de Nancy; 
J.-A. HILD, professeur à la Faculté des lettres de Poitiers; G. MASPERO, de l'Institut, 
directeur général des musées d'Egypte ; E. RENAN, de l'Institut, professeur au Collège 
de France ; A. RÉVILLE, professeur au Collège de France ; E. STROEHLIN, professeur 
à l'Université de Genève; C.-P. TIELE, professeur à l'Université de Leyde, etc. 



SEPTIEME ANNEE 
TOME TREIZIÈME 




PARIS 

ERNEST. LEROUX, ÉDITEUR 

28. HUE RONAPARTK, 28 

1886 



3L 

i./2> 



-lA- 






IJLS- 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 



LES MYTHES DE KRONOS ET DE PSYCHÉ 



I 

Considérations générales 

La mythologie et le folklorisme (ou le folk-lore) parais- 
sent s'être déclaré la guerre. Les folkloristes ont la prétention 
de supprimer les mythographes et l'un d'eux a même écrit 
que les jours de ces derniers étaient comptés. On aurait plus 
naturellement pensé que ces deux genres d'étude, en raison 
de leurs rapports intimes, devaient se développer parallèle- 
ment en se prêtant un mutuel appui. Au lieu de se soutenir, 
ils se divisent et se combattent. L'école mythologique a brillé, 
dans le siècle actuel, d'un vif éclat. Des hommes de grand 
talent, d'une érudition profonde, tels que A. Kuhn en Alle- 
magne et MaxMuUer en Angleterre, ont su, grâce à une 
science philologique des plus étendues et à une remarquable 
ingéniosité d'esprit, donner à l'interprétation des mythes 
un tour nouveau, et la carrière nouvelle dans laquelle ils 
faisaient entrer la science mythologique paraissait pleine de 
promesses. Peut-être ont-ils voulu avancer trop vite etrésoudre 
trop de questions à la fois. Entraînés par les premiers succès 
que leur méthode avait obtenus^ ils n'ont pas su en modérer 
l'application. Toujours est-il que le mouvement mythologique 
paraît s'être arrêté; il a été remplacé par un mouvement 

1 



2 UEVUE DE l'hISTOIUE DES RELIGIONS 

t'olkloristc dont les principaux directeurs voudraient faire 
perdreaux niylhographes une partie, sinon la totalité, du 
(orrain que ceux-ci avaient gagné. Les mytliograplies 
cro} aient trouver dans le (blk-lore un auxiliaire; tous les 
documenls qu'un ardent labeur et de patientes recherches 
rassend)laient sur les anciennes croyances de l'humanité 
leur semblaient autant de matériaux dont ils allaient pouvoir 
profiter pour le développement de leur science. Ils ont été 
péniblement surpris lorsque les folkloristes, contestant tout 
ce que Ton croyait acquis, se sont déclarés leurs adversaires. 
Les directeurs du journal 3Iéhisi7ic, en France, nient les in- 
terprétations données aux mythes par les philologues. En 
Angleterre, nous voyons le môme fait se produire ; M. Andrew 
Lang a i)ublié dans diverses revues, contre l'école mytholo- 
gique, une série d'articles qu'il a réunis en un volume sous 
le titre de Custom and Myth; ce volume en est à sa seconde 
édition. 

C'est à propos de ce dernier ouvrage, dont la valeur réelle 
ne saurait d'ailleurs être méconnue, que nous voudrions re- 
chercher ce qu'il peut y avoir de vrai ou d'erroné dans les 
arguments des folkloristes contre les expHcations des mythes 
par les philologues. Dans cette question, comme dans beau- 
coup d'autres, les deux partis ont d'excellentes raisons à faire 
valoir ; leurs conclusions sont trop absolues. Il importerait 
d'abord de s'enquérir s'il y a une différence et quelle diffé- 
rence il y a entre la mythologie et le folklorisme, ou plutôt 
entre un document mythique et un document folklorique. 
Nous ne pouvons pas en demander la définition aux deux 
écoles; elles ne s'entendent pas à ce sujet. Elles s'accordent 
bien pour travailler à réunir une môme collection de maté- 
riaux ; elles se séparent quand il faut en faire la classification ; 
l'une voit des mythes partout, l'autre déclare qu'il n'y en a 
nulle part. Celle-là croit trouver dans tout récit populaire 
les traces d'une ancienne légende religieuse, celle-ci le nie 
compH'lement. N'auraient-ellespas toutes deux tort et raison 
à la fois ? N'est-il pas naturel de penser que certains contes 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 



contiennent des mythes et que d'autres n'en contiennent pas? 
La distinction du récit mythique et de celui qui ne l'est pas 
ne sera sans doute pas toujours facile à faire; on aura sou- 
vent beaucoup de peine à séparer, dans une même légende, 
ce qui est mythique et ce qui ne l'est pas, lorsque les éléments 
auront été mélangés. A cet égard, la lutte des deux écoles 
n'est pas près de finir. Quoi qu'il en soit, il est nécessaire de 
tenter l'épreuve et il y a certainement des cas oii le doute 
ne sera guère permis. 

Mais d'abord il faut se demander qu'est-ce qu^un mythe, et 
qu'est-ce qu'un fait de folklore. « De même que l'archéologie 
ramasse et classe les haches et têtes de flèches, restes maté- 
riels des anciennes populations, le folklore, dit Lang*, col- 
lectionne et classe leurs restes immatériels, les superstitions 
et les récits qui ont traversé les âges, les idées qui ne sont 
plus de notre temps, mais que l'on y retrouve encore. A pro- 
prement parler , le folklore ne s'occupe donc que des 
légendes, coutumes et croyances du peuple, c'est-à-dire des 
classes que l'éducation aie moins modifiées et qui ont fait le 
moins de progrès. Mais le folkloriste reconnaît bien vite que 
ces classes arriérées ont les mêmes croyances et les mêmes 
coutumes que les races sauvages, et il est ainsi conduit à re- 
chercher chez ces races les usages, les mythes, les idées qu'il 
retrouve sous une forme encore grossière chez les paysans 
européens. Enfin il étudie les usages et les idées analogues 
qu'il retrouve chez les nations civilisées dans les éléments les 
plus mobiles de la vie sociale, c'est-à-dire dans les rites, les 
cérémonies et tout ce qui touche à la religion. » Le folklore 
étant ainsi défini, on ne saurait en séparer la mythologie. 

Reste donc à savoir ce qu'est la mythologie et à Itiire le lot 
des mythographes dans l'ensemble des matériaux recueillis 
par le folklore. L'essence du document mythologique, a 
dit Max MuUer, est d'être inintelligible, étrange, absurde ou 



i) Custom andmythj ^o édition, page 11. 



4 REVUE DK l/uiSTOinn DES UKLir.IONS 

inir;iriil(ui\*. Nous acceptons cette définition; nous pensons 
qu'il y a mythe toutes les fois qu'on est en présence d'une 
action surnaturelle ou incompréhensible; un personnage 
mvlhi(iue est celui qui accomplit des actions surnaturelles. 
!.(•- (liiMix, les héros, les démons appartiennent à la mytho- 
lot'ie; (oui ce qui est du domaine l'eligieux en fait partie, 
uuiis n'eu (^st pas cependant l'unique objet. 

Pour trier les récits mythiques, on ne devra pas oubher 
qu'aujourd'hui le mythe ne se présente jamais h nous sous sa 
forme simple et première. En passant par un grand nombre 
de bouches, il se transforme, s'allonge, se modifie de diverses 
manières et devient souvent difficile à reconnaître. Plusieurs 
mythes se mélangent fréquemment les uns avec les autres 
et arrivent parfois à constituer d'assez longs récits. Dans le 
développement d'un conte, on ajoute à l'action primitive des 
faits secondaires qui souvent ne sont plus des faits mythiques, 
mais des actes de la vie ordinaire et normale de l'homme. 
Les noms des personnages varient et des personnages my- 
thiques peuvent être remplacés par des personnages qui ont 
réellement existé et auxquels on attribue ainsi des exploits 
miraculeux. Ceci doit faire comprendre la difficulté qu'on 
éprouve souvent à. décider de la catégorie dans laquelle il 
faudra ranger tel ou tel récit, et les discussions qui peuvent 
survenir à ce sujet. Ce n'est qu'à l'aide de nombreux docu- 
ments, de la dissection raisonnée des récits, de la comparaison 
intelligente des textes, qu'on peut espérer d'arriver à des ré- 
sultats certains, et, quoiqu'en disent les folkloristes, ceci n'est 
guère possible aujourd'hui que pour la mythologie aryenne. 

C'est peut-être cette même difficulté qui empêche certains 
folkloristes de reconnaître la possibilité d'une séparation 
entre le folklore et la mythologie; mais ce n'est là qu'un 
premier sujet de dissension entre les deux écoles. Il y en a 



1) Whal m(ihe> mytholorpj mylholorjical, in ilic truc scnse of Ihc Word, i.s 
v'fiat is utlerly ininlclligiblc^ absurd, strangc, moriraculous . Article de jan- 
vier 18S2, rlans le Nineteenth centunj, cité par Lang, 0. c, p. 197. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 5 

un second, qui nous paraît beaucoup plus sérieux, lorsqu'il 
s'agit de déterminer l'usage que l'on doit faire des documents 
recueillis. 

Quel est le but des études folkloriques? Ont-elles seulement 

• pour objet de satisfaire le plaisir qu'on peut éprouver à col- 
lectionner, à amasser des matériaux? On le croirait, à en- 
tendre certains folkloristes qui se refusent, sinon à tout ja- 
mais, du moins pour longtemps encore, à tirer parti de ces 
matériaux tant que le nombre n'en aura pas considérablement 
grossi. Ceux-là, il faut le reconnaître, se contentent de peu. 

j Amasser pour le plaisir d'amasser, c'est la jouissance de l'a- 
vare qui n'a jamais été regardée comme une jouissance de 
Tordre intellectuel. Si tout devait se borner là, ce ne serait 
vraiment pas la peine de fouiller le passé avec tant d'ardeur. 
Ces études doivent avoir une destination plus élevée ; elles 
doivent servir à faire comprendre le mode de développement 
de l'intelligence humaine et la marche de nos connaissances. 
Les folkloristes s'imaginent-ils qu'à la fin du xix' siècle , 
nous n'avons pu encore réunir assez de faits pour oser en 
tenter l'explication et la théorie? Mais quelque peu nom- 
breux que soient ces faits, le pVemier devoir de la science 
est de découvrir en vertu de quel enchaînement d'idées ils se 
sont produits; c'est là d'ailleurs un besoin de l'esprit auquel 
nous ne saurions nous soustraire. L'explication n'est pas 
d'abord satisfaisante, peu importe : ce n'est jamais qu'avec 
des théories môme erronées, en les rectifiant et les amélio- 
rant à la suite des discussions et des critiques qui suivent 
leur exposition, que l'on arrive progressivement à la vérité. 
Et d'un autre côté a-t-on raison quand on met en avant l'in- 
suffisance des documents ? Oui peut-être, s'il s'agit du folklore 
des peuples non aryens; quant au folklore aryen, il est facile 
de voir que les récits nouveaux que l'on recueille aujourd'hui 
ressemblent singulièrement à ceux que l'on connaît déjà, ou 
n'en diffèrent que par des détails qui ncn sauraient altérer 
l'explication générale. Vouloir attendre l'avenir pour com- 
mencer à raisonner sur ce sujet, c'est donner un prétexte 



(; REVUT": DE t/histotre des reugtons 

à la paresse ou chercher à masquer son impuissance. Est-ce 
qu'Aristole atlendail, pour faire la théorie de l'arc-en-ciel, 
que les lois de la lumière aient 6t6 découvertes par les phy- 
siciens modernes? Lui a-t-on reproché de l'avoir essayée? 
Les folkloristes auraient-ils la prétention d'arriver du pre- 
mier coup à la vérité définitive, le jour oh ils se décideront 
à sortir de leur inertie? 

Laissons les folkloristes, s'ils le désirent, se borner à col- 
lectionner des faits. Ils ne sauraient empêcher que l'on ne 
fasse un choix dans ces faits et qu'on ne Raisonne dessus. 
Laissons-les étendre autant qu'ils voudront le champ de iQurs 
recherches; qu'ils y comprennent toutes les rehgions, ainsi 
que croient devoir le faire quelques-uns qui considèrent tous 
les dogmes, même les plus récents, comme partie intégrante 
du folklore. Le mythographe pourra toujours retrouver ce 
qui est de son domaine. 

En réahté, ce qui est important, ce n'est pas tant la classifi- 
cation que l'interprétation des documents, et c'est parce qu'ils 
ne sont pas d'accord sur cette interprétation que les mylho- 
graphes et les folkloristes se font la guerre. Ces derniers en 
veulent surtout aux philologues qui ont eu l'audace d'interve- 
nir dans ces questions. (( La mythologie, dit M. Lang, ne sau- 
rait être étudiée fructueusement si on la sépare du folklore, 
et Tune et Tautre ne sauraient se passer des connaissances 
anthropologiques*... Quant à cette vieille école qui avait la 
prétention d'expliquer le mythe parla philologie, elle peut 
être traitée comme n'existant pas, ses derniers jours sont 
comptés ^ » Malgré l'autorité de M. Lang, nous croyons que 
la pliilologie a encore beaucoup à nous apprendre; si l'an- 
thropologie et d'autres sciences sont également utiles à celui 
qui veut comprendre les mythes, la philologie est indispen- 
sable. La nouvelle école, qui veut s'en passer, ne paraît pas 
avoir fait avancer beaucoup la question. 



1) 0. r„ p. 12. 

2) 0. c. p. 19. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 7 

Max MuUer disait qu'il y avait deux manières d'expliquer 
rélément surnaturel ou mythologique et qu'il n'en concevait 
pas d'autres. La première, qui est celle à laquelle Évhémère 
a attaché son nom, regarde tous les personnages mythiques 
comme des personnages qui ont réellement existé;, qui ont 
joué un rôle important dans la société dont ils faisaient par- 
tie, et dont la biographie^ transmise oralement dans le cours 
d'une longue suite d'années, a été développée, embellie, 
amplifîére au point de comprendre des actions qui dépassent 
les forces de la nature humaine. Si cette théorie était vraie, 
il est certain que la mythologie, telle qu'on la conçoit géné- 
ralement, n'existerait pas et les folkloristes auraient raison 
de faire rentrer toutes les légendes dans une seule et même 
catégorie. Elle paraît cependant abandonnée aujourd'hui, et 
malgré les efPorts tentés par quelques écrivains de notre 
siècle pour la faire revivre, on peut croire qu'elle a fait son 
temps. 

Contrairement à cette opinion, l'école des mythograpbes 
philologues regarde l'introduction de l'élément surnaturel 
dans le mythe comme un fait normal dû à l'influence du lan- 
gage sur la pensée ; elle croit que les légendes inintelligibles 
des dieux et des héros deviendraient intelligibles si on pou- 
vait en retrouver le sens originaire, et elle s'applique à 
découvrir ce sens. 

Avant d'aller plus loin, nous ferons remarquer que cette 
dernière école est la seule qui tente une explication. Les 
évhéméristes n'expliquent rien. Quand ils ont remplacé les 
dieux par des hommes, ils ne nous apprennent pas comment 
l'on a attribué à ceux-ci des actes qu'aucun homme n'a 
jamais pu faire. La question reste entière et sans solution. 

M. Lang, au nom des folkloristes, propose ce qu'il appelle 
un troisième mode d'interprétation. Quand on veut étudier 
un mythe grec, par exemple, il faut, suivant M. Lang', re- 
chercher si les traits principaux de ce mythe (ceux qui donnent 

1) 0. c.p. 199. 



8 niivri: dh l'histoire dks reltoions 

au rocil lo caractère surnaturel) ne se rencontrent pas dans 
les mythes des peuples sauvages ou qui ne parlent pas les 
langues aryennes. Si les mêmes traits s'y trouvent, le récit 
mythique est donc en harmonie avec l'état mental des sau- 
vages autant qu'il est en désaccord avec l'état mental des 
Grecs civilisés. Et alors on peut présumer provisoirement que 
les éléments surnaturels du mythe sont le produit d'une ma- 
nière de penser sauvage et qu'ils se sont conservés dans la 
religion grecque depuis le temps où les ancêtres des Grecs 
étaient à l'état sauvage. En raisonnant ainsi, on ne croit pas 
le moins du monde que les dieux grecs ou les dieux sauvages 
ont été des hommes à l'origine. Grecs et sauvages ont adoré 
les âmes des morts. Grecs et sauvages attribuent à leurs dieux 
des pouvoirs miraculeux de métamorphoses et de magie que 
les sauvages attribuent également à leurs sorciers. On ne doit 
donc pas dire, quand il s'agit d'un récit mythique : il s'est 
passé autrefois des événements analogues à ceux qui y sont 
racontés, ni : c'est une maladie du langage qui est cause que 
l'on a cru à de tels événements, mais on doit dire : cette 
histoire a été inventée à l'époque ou l'humanité était ca- 
pable de croire aux incidents qui la constituent. 

Voilà, presque littéralement traduit, l'exposé fait par 
M. Langde son mode d'interprétation. Nous répéterons à son 
sujet ce que nous avons dit à propos de l'évhémérisme : 
ce n'est pas une explication. Nous n'ignorions pas que les 
peuples sauvages ont une mythologie, des contes qui ont plus 
ou moins d'analogie avec les récits aryens ; nous savions que 
les peuples civilisés n'imaginent plus rien de semblable et 
qu'il faut faire remonter l'origine de toutes ces fables à l'é- 
poque où les Aryens n'étaient pas civilisés. Ce que nous cher- 
chons, c'est à expliquer pourquoi les sauvages, aussi bien que 
les Aryens, croient à des dieux et à des démons, pourquoi 
ces dieux font des choses miraculeuses, se métamorphosent 
en animaux, etc. Non seulement M. Lang ne nous apprend 
rien à cet égard, mais il ne paraît pas se préoccuper de ce 
rr'tté fin la qiioslion, qui est pourtant la question tout entière. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 9 

On peut donc affirmer que jusqu'à présent les philologues 
sont les seuls qui aient posé le problème mythologique, et en 
aient tenté une solution. 

On les accuse à tort de ne pas s'occuper de la mythologie 
■ des peuples sauvages ; on semble croire que leur théorie est 
exclusivement applicable aux populations aryennes. Ce serait 
la critique la plus grave qu'on puisse lui adresser. Toute théo- 
rie, quelle qu'elle soit, doit pouvoir s'appliquer indistincte- 
ment à tous les cas analogues. Les facultés humaines, sauf 
des différences de degrés_, sont les mêmes dans toutes les 
races ; les lois de la physiologie cérébrale sont les mêmes sur 
toute la planète. Si donc la mythologie aryenne, comme le 
pensent les philologues, est le résultat de l'influence du lan- 
gage sur la pensée, c'est la même influence qui a dû produire 
le développement des autres mythologies. On a commencé 
par chercher l'explication des mythes aryens, parce que ceux- 
ci étaient mieux connus, que nos études classiques portaient 
notre attention de ce côté. Mais on ne doit pas s'étonner si 
les études n'ont pas été poussées beaucoup au delà. Dans la 
voie oîi sont entrés les philologues, l'état actuel de nos con- 
naissances ne permet guère d'aborder d'autres mythologies 
que les mythologies aryenne et sémitique. En parcourant 
leurs travaux, on s'aperçoit facilement qu'il ne suffit pas de 
connaître le vocabulaire de la langue ; il faut pouvoir en dé- 
mêler les racines, suivre les modifications que le temps a 
apportées à la forme aussi bien qu'au sens des mots, toutes 
choses que nous ignorons complètement lorsqu'il s'agit de la 
langue d'une population à l'état sauvage. Les renseignements 
nécessaires ne seront à notre portée que lorsque nous aurons 
vécu de longues années au milieu de ces populations, et que 
nous aurons pu, nous affranchissant momentanément de nos 
idées de civilisés, sous mettre en communion d'idées avec 
ceux que nous voulons étudier. Bien peu de voyageurs jus- 
qu'à présent ont rempli ces conditions. 

L'argument qu'on prétend tirer contre la méthode philolo- 
gique de sa non-application à la mythologie des sauvages n'a 



10 RKVI'E DE l/riTSTOIRE DES REUGIONS 

donc acluellomont aucune valeur. Quelles sont les autres cri- 
tiques qu'on lui adresse? La plus forte, suivant M. Lang, est 
que ses adeptes ne s'accordent pas toujours sur l'interpréta- 
tion à donner h tel ou tel mythe, et que leurs solutions dif- 
fèrent parfois notablement; mais parce qu'un mythe a été 
mal interprété, il ne s'ensuit pas forcément que la méthode 
employée soit mauvaise. L'insuccès peut tenir au manque de 
documents suffisants. Parce que les linguistes ne s'accordent 
pas toujours sur la traduction des inscriptions cunéiformes, et 
proposent quelquefois des traductions fort différentes, on ne 
condamne pas leur méthode. Les mythes ressemblent un peu 
aux documents accadiens ou sumériens ; ils appartiennent 
à un autre âge dont la langue et la pensée sont difficiles à 
reconstituer. 

On ne renversera l'école philologique que lorsqu'on aura 
substitué une autre méthode à la sienne. Or M. Lang, l'un 
des plus éloquents et des plus ardents adeptes de l'école folk- 
lorisle, ne propose aucun moyen nouveau d'explication. 
Il critique, souvent d'ailleurs avec justesse, certaines expli- 
cations proposées; il ne les remplace pas. Il compare très 
ingénieusement les idées et les croyances des différents 
peuples anciens et modernes ; il ne jette aucune lumière 
nouvelle sur l'origine de ces idées, sur la manière dont ces 
croyances se sont implantées dans le cerveau humain. 

Pour justifier ces conclusions , il peut être utile de 
reprendre quelques-uns des mythes dont s'est occupé M. Lang 
et à propos desquels il a combattu les interprétations des 
philologues. Il a consacré un de ses articles au mythe de 
Kronos, un autre à la légende de Cupidon et de Psyché. Nous 
nous bornerons à traiter ces deux points; ils suffiront à 
montrer l'impuissance de l'école folkloriste. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 11 

II 

Le Mythe de Kronos. 

' Le mythe de Kronos est particulièrement intéressant à 
étudier; c'est un des moins obscurs de toute la mythologie 
grecque, et M. Lang, en le comparant très judicieusement à 
certaines légendes chinoises ou néo-zélandaises, n'a pu que 
contribuer à en rendre l'interprétation encore plus certaine. 
On ne comprendpas comment cette interprétation lui échappe ; 
il s'arrête juste au moment oii il n'aurait qu'un mot à ajouter 
pour la donner ; mais il est en cela fidèle à sa méthode qui 
consiste à ne pas chercher d'explication. Pour lui il n'y en a 
pas, puisqu'à proprement parler il n'y a pas de mythe. Il 
se déclare satisfait s'il peut prouver que les actes attribués à 
Kronos et qui semblaient répugnants au bon sens des Grecs 
civihsés, sont des actes qui paraissent tout naturels à des popu- 
lations encore sauvages. Et si nous consentons en conséquence 
à admettre avec lui que cette histoire a été imaginée par les 
ancêtres des Grecs historiques dans la période oii ils étaient 
encore sauvages, il ne prétend rien au delà. Les mythographes 
ne se contentent pas si facilement et ont la prétention d'en 
savoir davantage. Ne réussiraient-ils pas dans leurs tentatives, 
ce ne serait pas une raison suffisante pour les décourager et les 
arrêter dans leurs recherches. Mais nous espérons montrer 
que leur efforts peuvent être couronnés de succès. 

M. Lang croit avoir gagné la cause des folkloristes parce 
qu'il a trouvé en Chine et dans la Nouvelle-Zélande un mythe 
analogue au mythe grec de Kronos, et il demande aux philo- 
logues s'ils ont la prétention de soutenir que les Chinois et les 
Zélandais ont emprunté leur récit à quelque population 
aryenne^ et que Chinois, Zélandais et Aryens Font reçu d'une 
source commune. Les philologues n'ont besoin, en aucune 
façon, d'admettre une telle supposition. Rien ne s'oppose à 
ce qu'un mythe se produise spontanément en divers pays; 
cette coïncidence ne prouvera pas autre chose que la similitude 



12 REVUE DE L HISTOTRE DES RELIGIONS 

du développement des idées humaines et du fonclionnement 
des facultés cérébrales dans les ditTérentes races. Le cas dont 
il s'aiïit ici peut servir d'exemple. 

Le mythe de Ivronos se compose de deux parties. Négligeons 
pour le moment la seconde partie que M. Lang croit avoir 
été soudée postérieurement à la première (et c'est aussi notre 
avis). Celle-ci est irailleurs la seule qu'il croit avoir retrouvée 
chez des races qui ne parlent pas la langue aryenne. Elle peut 
se résumer de la manière suivante : Au commencement Ou- 
ranos (le ciel), régnait surtout le Cosmos. Il s'unit à Gaïa 
(la terre) et en eut des enfants. Mais à mesure qu'ils naissaient, 
il les rejetait dans le Tartare ; ses enfants se révoltèrent et 
Ivronos, le plus jeune d'entre eux, enleva à Ouranos sa virilité. 
Ainsi prit fin l'union d'Ouranos et de Gaïa, ou du ciel et de la 
terre. 

Si on laisse de côté le mode employé pour obtenir le résul- 
tat, on peut concevoir le mythe originaire réduit à la phrase 
suivante : 

Le ciel et la terre étaient unis, ils ont été séparés. Reste à 
savoir quel en est le sens et ce qu'il faut entendre parla. Nous 
allons supposer la question résolue et nous chercherons en- 
suite comment l'idée première s'est développée de manière à 
produire les légendes qui sont venues jusqu'à nous. Nous 
éviterons ainsi de revenir deux fois sur les mêmes documents. 

Le mythe dont il est question est simplement un mythe 
cosmogonique et il résume à lui seul toute la cosmogonie, si 
cosmogonie il y a, des anciens âges. Il serait donc très naturel 
qu'on le retrouve chez les différentes races ; ce qui prouverait 
que l'homme s'est figuré partout de la même manière l'origine 
du monde. 

Chose singulière! Depuis que l'on disserte sur les théories 
cosmogoniques des anciens, il semble que personne ne se soit 
étonné de rencontrer de pareilles théories à une époque si 
voisine de l'enfance de l'humanité. Croit-on vraiment que les 
peuples sauvages se soient inquiétés de l'origine du monde? 
Croit-on qu'il aient pu élaborer à ce sujet des spéculations 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 13 

philosophiques? Ils n'ont aucun motif de se poser la question; 
ils n'ont aucun moyen pour la résoudre. Us doivent penser que 
tout s'est toujours passé comme cela se passe sous leurs yeux, 
ils n'ont aucune idée de ce que nous entendons par le mot 
création, ils sont incapables de faire aucune hypothèse sur le 
mode au moyen duquel la création aurait pu se produire. Ils 
raisonnent comme raisonnent les enfants, c'est le point de 
vue auquel il faut se placer pour les comprendre et que l'on ne 
doit jamais abandonner. Il faut donc chercher dans les récits 
prétendus cosmogoniques autre chose qu'une théorie sur 
l'origine de la matière. 

En effet on s'aperçoit facilement, avec un peu d'attention, 
que ces prétendues cosmogonies sont de simples descriptions 
de la naissance dujour^ qui fut toujours saluée par des cris de 
joie dans les tribus sauvages. L'intérêt de ces descriptions, 
à mesure que l'homme se familiarisa avec les effets du mou- 
vement diurne de la terre, devint moins vif et cessa d'être 
compris. Alors on crut y reconnaître, non plus la naissance 
d'un jour quelconque, mais celle du premier jour qui avait 
existé pour le monde, le moment oii pour la première fois la 
lumière avait illuminé l'espace. Puis la spéculation philoso- 
phique s'empara du récit, le développa, en modifia le caractère; 
l'intelligence de l'idée première étant perdue, on en fit un 
mythe cosmogonique et ici encore, quoi qu'en puissent dire 
les folldoristes, nous voyons un des résultats de l'influence du 
langage sur la pensée. 

Comment l'homme se représente-t-il la naissance du jour? 
Quand il fait nuit, tous les objets sont confondus et sont comme 
s'ils n'existaient pas : la lumière qui apparaît les crée pour ainsi 
dire; en les faisant visibles pour nous, elle leur donne Texis- 
tence. Auparavant, il n'y avait rien, en un moment tout naît 
tout existe. Quand il fait nuit, on ne voit ni le ciel ni la terre; 
ils forment une seule et môme masse obscure et confuse. La 
lumière paraît et les voilà séparés; le ciel prend sa position 
supérieure laissant entre lui et la terre l'espace vide que 
nous appelons l'atmosphère. 



li REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Toile est en oflTet l'idée h laquelle se réduit le mythe : le ciel 
et hi terre étaient réunis, ils ont été séparés. Si la légende 
grecque ne nous la présente pas avec cette netteté, nous la 
reconnaîtrons mieux dans d'autres cosmogonies. 

Elle est ramenée à sa forme la plus simple dans le premier 
verset de la Genèse : « Au commencement, Elohim sépara le 
ciel et la terre. » 

Comment les sépara-t-il? C'est ce qu'expliquent les versets 
suivants qui ne sont que le développement du premier. 

« Et la terre était un désert et un chaos vide, les ténèbres 
étaient sur la surface de l'abîme et le souffle d'Elohim se 
mouvait sur les eaux. Elohim dit: Que la lumière soit et la 
lumière fut. » Puis Elohim^ aux versets 6 et 7, fait le firmament 
et sépare les eaux d'avec les eaux. 

Tout ce texte est assez obscur; la traduction (celle-ci est 
empruntée à F. Lenormant) est évidemment insuffisante. On 
ne sait pas ce que signifie le souffle d'Elohim qui se meut 
sur les eaux. Quoiqu'il en soit, le fond du récit est clair; la 
terre (c'est-à-dire le monde) était un chaos vide (on ne distin- 
guait rien); la lumière parut et ce qui était en haut fut séparé 
de ce qui était en bas. Le texte dit: « Les eaux qui étaient en 
haut des eaux qui étaient en bas; » ce ne saurait être que le ciel 
et la terre ; nous reviendrons sur la manière dont il faut inter- 
préter ces eaux. 

Nous aurions pu ne pas parler du premier verset de la 
Genèse. La manière dont on le traduit ordinairement ne le 
faisait pas rentrer dans l'ordre d'idées que nous poursuivons 
ici. On dit qu'Elohim créa le ciel et la terre; nous croyons 
qu'il faut traduire sépara. Le verbe hébreu bara^ en même 
temps qu'on lui attribue le sens de créer, comporte aussi le 
sens de couper^ séparer. L'un des deux sens dérive de l'autre, 
et la loi qui préside au développement du langage comme 
h celui de l'intelligence veut que le sens primitif soit le sens 
concret [couper). La conception d'une création [ex nihilo) a 
dû surgir tardivement et doit être postérieure. 

Quoiqu'en disent les philosophes, pour qui cette idée est 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 15 

familière et pour qui toute idée familière semble avoir tou- 
jours existé, on ne comprend pas aisément comment le néant 
peut produire quelque chose ; on croit plus volontiers qu'un 
objet sort d'un autre objet ou se transforme en un autre, 
comme on peut s'en assurer en étudiant les anciennes mytho- 
logies. — kinûbara^ à une certaine conjugaison, signifie en- 
gendrer; or l'être engendré ne sort pas du néant; il sort de 
la mère à laquelle il était uni et dont il se sépare au moment 
de la naissance ^ 

F. Lenormant, dans son essai de commentaire des frag- 
ments cosmogoniques de Bérose, rapproche avec raison 
le récit biblique des cosmogonies phénicienne et babylonienne. 
La concordance est des plus significatives. Or, comme nous le 
montrerons plus loin, on trouve dans Bérose l'éternité de la 
matière établie comme un dogme fondamental. Elle n'est pas 
créée, mais seulement organisée par l'être divin. « Pour les 
Babyloniens, dit Lenormant^, la production de l'univers orga- 
nisé n'était pas une création, mais un passage de Tétat à' être 
indéterminé ou de non être en puissance d'être à l'état à^être 
déterminé. Telle était aussi l'opinion des Chaldéens que nous 
a transmise Diodore de Sicile : Les Chaldéens enseignent que 
le monde est éternel de sa nature, qu'il n'a jamais eu de com- 
mencement et qu'il n'aura pas de fin. Selon leur philosophie, 
c'est l'ordre et l'arrangement de la matière qui sont dus à une 



1) On a fait observer qae dans le premier chapitre de la Genèse, il est plu- 
sieurs fois question de séparation et que cette idée est toujours exprimée par 
un autre mot que 6ara, d'où on a conclu que le sens de ce dernier mot devait 
être différent. Mais rien ne prouve que tout ce chapitre soit l'œuvre d'un même 
auteur. On admet déjà que la Bible contient deux récits différents de la création, 
le récit élohiste et le récit jélioviste ; nous croyons que le compilateur à qui 
nous devons la Genèse a rassemblé au moins trois et peut-être quatre légendes. 
Le premier verset nous paraît emprunté à un document spécial; il constitue à 
lui seul une cosmogonie; il est complètement inutile et pourrait être supprimé 
sans inconvénient. Il était plus logique de dire : « Au commencement, la terre 
était un désert, etc. » Lenormant (0. c, p. 73) Ta bien senti; il admet que le pre- 
mier verset a été ajouté à l'ancien récit chaldéen par le rédacteur de la Genèse 
pour des raisons dont nous allons parler. 

2) 0. c.,p. 71. 



{(\ UKVLK I)K LIIISTOIUK DES RELIGIONS 

providence divine'. Mais, entraîne parle désir des auvegarder 
le sens admis par Torlhodoxie catholique, Lenormant, tout 
en reconnaissant que le récit de la Genèse n'est qu'une anti- 
que légende apportée de la Chaldée par les Abrahamides^ 
sui)pose que le rédacteur, (/uidé par rimpiration divine, a 
donné à ce récit un sens tout nouveau diamétralement opposé 
à celui ([n'admettait le sacerdoce clialdéen. « Un abîme 
sépare les deux conceptions de la cosmogonie babylonienne 
et de la cosmogonie biblique , malgré les plus frappantes 
ressemblances dans la forme extérieure. D'une part nous avons 
la matière éternelle organisée par un démiurge qui émane 
de son propre sein, de l'autre l'univers créé ex niliilo par la 
toute-puissance d'un Dieu purement spirituel^ » Et pour 
changer le sens du récit, il a suffi d'y ajouter le premier 
verset : « Au commencement Elohim créa le ciel et la terre. » 
Mais alors on se demande pourquoi le rédacteur de la Genèse 
n'a pas supprimé le reste, pourquoi l'inspiration divine ne lui 
a pas fait sentir les contradictions qui existaient entre ce 
premier verset et les suivants. Cette création ex nihilo dispa- 
raît en effet après la première ligne. Non seulement, comme 
le remarque Lenormant, Jehovah-Elohim pétrit l'homme 
avec la terre humide, en véritable démiurge, au lieu de le 
créer par sa simple parole, mais dès le second verset, on lit : 
<( La terre était un désert... » La terre existait donc à l'état 
de matière informe et il y avait des ténèbres et un abîme et 
des eaux. — La seule chose qui n'existait pas et qui paraît 
réellement créée, c'est la lumière. 

En résumé, nous nous croyons autorisé, non seulement 
par la nécessité de concordance avec les récits chaldéens, par 
la concordance de ces derniers avec toutes les théories cos- 
mogoniques des anciens, mais par le récit biblique lui-même, 
il traduire le premier verset de la Genèse comme on l'a vu 
plus haut : Au commencement, Élohim sépara le ciel et la 
terre. » 

1) Diod. Sic, II, 30, trad. F. Hœfer. 
-) Lenormant, 0. r., p. 73. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 17 

11 constitue, à notre avis, la cosmogonie la plus simple. 
Elohim fut certainement un dieu de la lumière ou une person- 
nification lumineuse. On doit comprendre: « Au commence- 
ment la lumière sépara le ciel d'avec la terre, qui étaient con- 
fondus comme l'indique le verset suivant. Celui-ci est assez 
compliqué, et exigerait une discussion qui nous éloip^nerait 
de notre sujet. 

Passons à d'autres cosmogonies, et commençons par les 
documents babyloniens qu'avait recueillis Bérose. » Oannès, 
dit Bérose, écrivit sur l'origine des choses un livre qu'il remit 
aux hommes et voici la première phrase de ce livre : 

« Il y eut un temps oii tout était ténèbres et eaux (cr/.5xo; y,a' 
îJoiùp ». C'est-à-dire il faisait nuit^ 

On retrouve l'eau au commencement de toutes ces cosmo- 
gonies ; elle jouerait là un rôle singulier si Tonne pouvait en 
donner l'explication, mais nous avons affaire ici à l'un de ces 
résultats de l'influence du langage sur la pensée, qui a modifié 
le sens primitif. L'idée de ténèbres, de nuit a été exprimée 
par le même mot qui représentait les nuages; car nuages, 
brouillard, obscurité sont à peu près synonymes. Mais l'idée 
de nuage entraîne avec elle l'idée de l'eau qui s'y trouve 
renfermée; la même racine ou les mêmes expressions ont dû 
s'appliquer à l'eau, au nuage, à l'obscurité. Là otil'on traduit 
eau, il faudrait traduire obscurité. 

Voici le même extrait de Bérose, cilé par Abydène : « Tout 
n'était qu'eau à l'origine et c'est ce qu'on appelle la mer. » 
Ici l'influence du langage sur la pensée continue son action; 
il s'agissait de Teau envisagée d'une manière vague ; on la 
précise en l'appelant la mer. Le récit s'écarte de son sens 
primitif. 

Passons à une autre partie du récit de Bérose. u 11 y avait 
une femme nommée Omoroka que les Chaldéens appelaient 
ïhauath, ce qui signifie en grec la mer (oiXa-ja). Bohis survint 



1) On trouve un début analojjuo dans la cosmoi;Tapliie phénicienno de 
Pliilon de 13yblos. 

2 



IS IVKVUE DK l/lIlSTOlRK DKS UKLIGIONS 

ri la coupa on doux ; (le la moitié inférieure de son corps il 
(il la loi re el de la partie supérieure le ciel. 

Omoroka ou Tlioualh était donc la mer, c'est-à-dire l'eau, 
c'est-à-dire les nuages, c'est-à-dire les ténèbres (Lenormant* 
reconnaît que Téquivalent cunéiforme Tihavti personnifie 
Tahîme primordial, et désigne également la mer dans la langue 
assyrienne). Belus , c'est-à-dire la lumière dont il est la 
personnification, survient et les ténèbres dissipées par la 
lumière font apparaître le ciel en haut et la terre en bas. 

Enfin, dans une troisième partie, Bérose dit encore : 
<( Belus, que les Grecs expliquent par Zeus, ayant divisé les 
ténèbres {r/,i'z;) sépara le ciel et la terre, et ordonna le 
monde (ou, suivant le texte conservé par Abydène, assigna à 
chaque chose sa place dans le monde). 

ici il n'y a aucune incertitude sur le sens. Zeus est le grand 
dieu de la lumière. C'est la naissance du jour qui fait pa- 
raître chaque chose à sa place. 

Avant de passer aux textes classiques, nous citerons encore 
Hermès Trismégiste. Aujourd'hui on classe les livres qui 
portent ce nom parmi les productions dernières de la philo- 
sophie grecque, mais on paraît admettre qu'on y trouve la 
trace des anciens dogmes religieux de l'Asie ou de l'Egypte. 

« 11 y avait des ténèbres sans limites sur l'abîme, et l'eau, 
et un esprit subtil et intelligent, contenus dans le chaos par 
la puissance divine. Alors jaillit la lumière sainte et sous le 
sable les éléments sortirent de l'essence humide, et tous les 
dieux débrouillèrent la nature féconde. L'univers était dans 
la confusion et le désordre, les éléments légers s'élevèrent, 
et les plus lourds furent établis comme fondement sur le 
sable humide, toutes les choses étant séparées par le feu 
^c'est-à-dire par la lumière) et suspendues pour être sou- 
levées par l'esprit". » 

Nous croyons inutile d'insister pour faire voir que c'est 



1) 0. c, |.. .sr,. 

2) Hermès Trismégiste, trad. de M. Louis Ménard. L. 1. 3. 



MYTHOLOGIE Eï F0LKL01US3IE 19 

toujours la même théorie cosmogonique, modifiée seulement 
ici par la spéculation philosophique. Pour l'Hermès Trismé- 
giste, il n'y a pas de création, car il dit ailleurs : 

« La matière est née et elle était, car la matière est le vase 
de la naissance. Le devenir est le mode d'activité du dieu 
incréé et prévoyant. Ayant reçu le germe de la naissance, elle 
est née, elle a reçu des formes, car la force créatrice la mo- 
dèle suivant des formes idéales. La matière non encore 
engendrée n'avait pas de formes, elle naît quand elle est 
mise en œuvre *. » 

Si la métaphysique alexandrine paraît avoir enlevé à 
l'idée fondamentale une partie de sa clarté, les textes clas- 
siques la mettront complètement en évidence. Diodore est 
très net : à l'origine des choses, le ciel et la terre confondus 
ensemble, n'offraient d'abord qu'un aspect uniforme. Ensuite 
les corps se séparèrent les uns des autres et le monde revêtit 
la forme que nous lui voyons aujourd'hui ^? 

Puis, dans le même chapitre, il cite l'opinion d'Euripide, 
disciple d'Anaxagore le physicien : « Ainsi le ciel et la terre 
étaient confondus dans une masse commune quand ils furent 
séparés l'un de l'autre. Tout alors prenait vie et naissait à la 
lumière '\ » 

C'est ce qu'Ovide va nous dire en beaux vers très expli- 
citement : 

Ante, mare et tellus, et, quod tegit omnia, cœlum, 
Unus erat toto naturse vulUis in orbe 
Quem Grœci dixere chaos, rudis indigestaque moles, 
IS'ec quidquam nisi pondus iners, congestaque eodem 
Non bene junctarum discordia semina rerum. 

Lucis egens aei" nuili sua forma manebal. 



1) 0. c.,lV, 8. 

2) Diod., J, 7. Trad. Ilœfer. 
o) Id. 



;ji) REvrL: ni: i/iiistoii\h dks religions 

llniu' dous et melior lilemnatura diremit. 
Nain cirlo ti-rras et terras abscidit imdas. 

Coni^erioni seciiit, seclamque in meinbra redegit*. 

Au lieu de séparer deux objets, Ovide eu sépare trois ; le 
ciel d'une part et la terre de l'autre ; et sur la terre, la partie 
solide et la partie liquide. Cette addition est sans importance. 
Ce qui doit attirer rallenlion, ce sont les expressions 
employées pour représenter l'état primitif du monde, état 
chaotique, où il n'existe qu'une masse informe, inerte, non 
fa(:onnée. Aucun objet n'a sa forme distincte, parce que la 
lumière n'existait pas. \]n dieu (ou peul-etre la nature, car 
Ovide ne croyait plus guère aux dieux) mit fin à cet état de 
choses, en séparant les objets les uns des autres. Et le mythe 
se développant , on s'est demandé comment a pu s'opérer 
cette séparation et on l'a considérée comme le résultat d'une 
section [congericm secuii), ce qui nous reporte à l'acte de 
Belus coupant en deux la femme Tahuath. 

.Manilius, rappelant dans ses Astronomiques cette opinion 
des anciens sur l'origine du monde, s'exprime ainsi : 

Permixta chaos rerum primordia quoiidam 
Discrevit partu, niuridiiinque enixa nitenteiii, 
Fugit in infernas caligo puisa tenebras. 
... Ignis fabricavit opus^ 

Le chaos engendrant sépara les éléments des choses anté- 
rieurement confondus, et les ténèbres après avoir accouché 
du monde éclatant de lumière fuirent dans les régions 
sombres inférieures. Le feu (c'est-à-dire la lumière) produisit 
ce résultat. Chaos et nuit sont donc une seule et même chose. 

Ixoutons maintenant Aristophane : Au commencement 
était le chaos, la nuit, le noir Erebe, le vaste Tartare ; la terre, 
l'air et le ciel n'étaient point encore ; enfin la nuit aux noires 



t) Ovide, Mrtain., I, v. 5 et suiv. 
ti) Manilius, art. I, v. 173 et suiv. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 21 

ailes enfante, dans le sein infini de l'Erèbe, un œuf sans 
germes d'oii naquit Eres; deux ailes d'or brillent sur ses 
épaules et sa vitesse égale celle des vents. Eros, s'unissant 
aux ténèbres du chaos ailé, engendra notre race au sein du 
vaste Tartare et la mit au jour la première. Avant que l'amour 
eût tout mêlé, la race des immortels n'existait pas encore ; 
mais quand le mélange de toutes choses fut accompli, alors 
parut le ciel, l'océan, la terre el la race immortelle des 
dieux*. 

La légende prend de l'extension; on fait sortir d'un œuf 
Eros qui représente la lumière naissante, comme nous pour- 
rions le démontrer. L'auteur réunit le chaos , la nuit, l'E- 
rèbe, le Tartare, tous les êtres ténébreux pour accentuer 
davantage l'obscurité. Le reste est devenu moins intelligible 
et l'auteur, ne comprenant pas le mythe primitif, l'a modifié 
dans le sens de ses spéculations personnelles. Mais en rap- 
prochant ce texte des précédents, leur origine commune ne 
peut être méconnue. 

Les textes sanscrits ne sauraient manquer de nous fournir 
de nouvelles citations à l'appui de notre thèse. On lit en effet 
dans les Védas que l'aurore, qu'Indra (c'est-à-dire le jour), 
qu'Agni (c'est-à-dire la lumière) séparent le ciel et la terre. 
Mais aucun effort d'esprit n'est ici nécessaire pour comprendre 
ce qu'il faut entendre par ces expressions. De même que les 
dieux y paraissent encore à l'état de phénomènes physiques, 
la séparation du ciel et de la terre est présentée avec le sens 
originaire. Une s'agit plus d'un fait exceptionnel, qui ne s'est 
produit qu'une fois, au commencement de toutes choses, 
mais d'un fait vulgaire qui se reproduit chaque malin, à 
chaque aurore. Et non seulement il se produit chaque malin, 
au lever du jour, mais aussi chaque fois que la nuée ora- 
geuse vient obscurcir J'espace, au moment où elle est dis- 
sipée parle jour qui reparaît. « Agni, dit M. Bergaigne dans 
son ouvrage sur la religion védique, sépare les deux 

1) Oiseaux, V. cl <u\\'., IraJ. Arlaud. 



22 iir-vri'; m: h histoire des religions 

mondes (pii rlaitMit coiiroiuliis pendant la, nnil '. » a Le ciel el. 
la l(Mi(\ rcimis eliaqne nnit (ou disparus), comme ils le sout 
passagèrement pendant les ténèbres de l'orage, sont de nou- 
veau séparés (ou reparaissent) au moment du lever du jour, 
ou à la lin de l'orage". » Et ailleurs : u Les deux mondes qui 
paraissent confondus pendant la nuit, semblent séparés au 
lever du jour et certaines formules montrent Indra, en même 
temps qu'il sépare le ciel et la terre, engendrant le soleil et 
Faurore, ouvrant les ténèbres avec l'aurore et le soleil \.. La 
victoire d'Indra sur l'orage a les mêmes effets que le lever du 
jour ; elle aussi rouvre l'espace un instant fermé par la 
nuée*.» 

Ainsi les textes aryens ou sémitiques s'accordent pour 
expliquer la naissance du monde par la séparation du ciel et 
de la terre et les documents sanscrits prouvent de la façon la 
plus décisive que ce mythe n'est pas autre chose que la 
description de la naissance du jour. 

L'idée est tellement simple qu'on doit s'attendre à la voir 
reproduite dans d'autres races humaines, et c'est sans élon- 
nement que nous lisons dans l'ouvrage de M. Lang qu'il la 
retrouve chez les Chinois et chez les Polynésiens. 

On raconte en Chine, dit Pauthier, qu'un certain Fu-ang- 
Ku ouvrit ou sépara le ciel et la terre qui auparavant étaient 
pressés l'un contre l'autre'. 

La légende polynésienne est très développée ; c'est un 
récit qui ne manque pas d'un certain charme littéraire ; en 
voici la forme néo-zélandaise, telle que la donne M. Lang : 

<( Au commencement Rangi (le ciel) et Papa (la terre) 
étaient le père et la mère de toutes choses. Alors le ciel 

1) I, p. 139. 

2) 0. c, I, p. 240. 

3) II, p. 294. 
A) Ibid. 

5) Livres sacrés Ho l'Orient p. 19. Paulhier dit ailleurs (Chine, dans VUnivers 
pittorrsfjue, p. 23) : Dans tous les passages des traditions choisies et sur l'ori- 
gine des choses, nous avons prsquc toujours trotiv»^ que ce que nous appelons 
création, était chez elles une dirisioriy une sùparalion. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 23 

reposait sur la terre et tout était ténèbres. Ils n'avaient 
jamais été séparés. Le ciel et la terre eurent des enfants qui 
s'élevaient et vivaient dans cette nuit profonde et ils étaient 
malheureux de ne pas voir. Ils étaient emprisonnés entre les 
- corps de leurs parents et il n'y avait pas de lumière. Les 
noms de ces enfants étaient Tumatuenga, Tane Mahuta, 
Tutenganahau et quelques autres. Ils tinrent conseil pour 
savoir ce qu'ils feraient de leurs parents, Rangi et Papa : Les 
tuerons-nous ou les séparerons-nous ? Tuons-les, dit Tuma- 
tuenga. — Non, dit Tane Mahuta, séparons-les plutôt. Que l'un 
s^en aille en haut et devienne un étranger pour nous ; que 
l'autre reste en bas, et soit une mère pour nous. Seul, 
Tawhiri Matea (le dieu du vent) eut pitié de son père et de sa 
mère. Alors le dieu des fruits, et le dieu de la guerre et le 
dieu de la mer (car tous les enfants de Papa et de Rangi 
étaient des dieux) essayèrent de séparer leurs parents. Entîn 
le dieu des forêts, le cruel Tutenganahau se leva et disjoi- 
gnit les liens qui unissaient le ciel et la terre. Il poussa ferme 
de sa tête et de ses pieds. Et la terre s'écria : Pourquoi ce 
meurtre? Pourquoi ce grand péché? Pourquoi nous dé- 
truire? Pourquoi nous séparer? Mais Tane poussa et poussa^ 
et Rangi fut porté en haut dans l'air. Alors devinrent visibles 
tous ceux qui jusque-là avaient été cachés dans le creux des 
poitrines de leurs père et mère. Le dieu des tempêtes, seul, 
abandonna ses frères et suivit son père Rangi avec qui il con- 
tinue de vivre. » 

Cette histoire néo-zélandaise se retrouve chez presque 
toutes les peuplades du Pacifique, parfois beaucoup plus déve- 
loppée. On peut cependant reconnaître ici déjà Tinthience 
littéraire du narrateur qui fait agir et parler les acteurs du 
drame comme s'il y avait assisté. Mais le fond du récit se 
dégage naturellement.. Il faisait nuit noire et les dieux s'en- 
nuyaient d'être dans Tobscurilé. M n'y a j)as de création 
ex îiihilo. Le ciel et la terre existent, tous les autres dieux (on 
les dit leurs fils, mais il n'y a probablement pas originaire- 
ment dans ce mot l'idée de génération) existent aussi et aussi 



'2\. IIKVIÎIO Di: L IIISTOIUK DKS UKLIGIONS 



is 1rs ohjcls iiuxqiicls ils présidcnl. Mais la lumière 
if existe pas, ou no voit rien, et on no voit rieu parce que le 
oiel et la terre sont étendus l'un sur l'autre, emprisonnant 
tous les êtres. Il faut les séparer. Tutenganahau accomplit 
cet exploit. Pourquoi est-ce au dieu des forets que ce soin 
est réservé? On peut croire que c'est parce que le sommet 
des arbres est ce qui est le plus rapproché du ciel. Quoiqu'il 
en soit , le mythe primitif a été travaillé, et peut-être, la 
forme sous laquelle les Européens l'ont recueilli n'est-elle pas 
très ancienne. Mais il est encore assez transparent pour 
qu'on puisse sans hésitation rajouter aux légendes précé- 
demment citées. 

11 est temps d'arriver à parler du mythe de Kronos. 

Ce mythe, ainsi que le remarque M. Lang, se compose de 
deux parties distinctes : la première traite de la lutte de 
Kronos contre son père Ouranos (le ciel) pour lui enlever 
l'empire du monde ; la seconde raconte comment cet empire 
fut enlevé plus lard à Kronos par son fils Zeus. C'est la 
première partie du mythe sur laquelle M. Lang s'est particu- 
lièrement étendu ; c'est elle seule qui présente des points de 
ressemblance avec les légendes citées plus haut ; c'est elle 
dont nous allons nous occuper. M. Lang en prend le récit 
dans Hésiode ; mais la théogonie d'Hésiode est l'arrange- 
ment le plus systématique que les Grecs aient pu faire de 
leurs données mythologiques; l'esprit philosophique des 
Ioniens a présidé à cet arrangement^; le mythe a été modifié, 
amplifié^ s'est soudé avec d'autres et les mythographes 
doivent savoir gré aux folkloristes d'avoir facilité leur tâche 
et préparé l'explication, par le rapprochement qu'ils ont fait 
d'autres légendes similaires. En écartant du texte d'Hésiode, 
t(;ut ce qui est trop étranger au mythe de Kronos, voici 
comment il se présente * : 

Avant toutes choses fut Kronos, et puis Gaia (la terre)... 
(et puis Eros). 

1) Nous empruntons à M. Leconle (Je l'isle son excellente traduction. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 25 

Et d'abord Gaia enfanta Ouranos (le ciel) son égal, afin 
qu'il la couvrît tout entière..... 

Et puis, unie à Ouranos, elle enfanta Okeanos, et Koios, 
et Kreios, et Hyperion^ et Japetos, et Theia, et Rheia, et 
.Themis, et Mnemosyné, et Plioibé, et Tethys. Et le dernier 
qu'elle enfanta fut Kronos, le plus terrible de ses enfants, 
qui prit en haine son père... 

Et elle enfanta les Cyclopes... 

Et puis de Gaia et d'Ouranos naquirent les Hecatonchires..- 

Et ils étaient odieux à leur père, dès l'origine. Et comme 
ils naissaient, l'un après l'autre, il les ensevelissait, les pri- 
vant de la lumière, dans les profondeurs de la terre. Et il 
s'en réjouissait, et Gaia en gémissait. Puis elle conçut un 
dessein artificieux. 

Dès qu'elle eut créé l'acier, elle en fit une grande faux, et 
avertissant ses chers enfants, elle les excita et leur dit, le 
cœur plein de tristesse : Mes chers enfants, fils d'un père 
coupable, si vous voulez obéir, nous tirerons vengeance de 
l'action injurieuse de votre père ; car le premier il a médité 
un dessein cruel. 

Elle parla ainsi^ et la crainte les envahit tous et aucun 
d'eux ne parla. Enfin, ayant repris courage, le grand et 
subtil Kronos répondit ainsi à sa mère vénérable : Mère, 
certes, je le promets; j'accomplirai cette vengeance. En 
effet, je n'ai plus de respect pour notre père ; car, le premier, 
il a médité un dessein cruel. 

Il parla ainsi et la grande Gaia se [réjouit. Et elle le cacha 
dans une embuscade, et elle lui mit en main la faux aux 
dents tranchantes, et elle lui confia tout son dessoin. Et le 
grand Ouranos vint, amenant la niiit^ et sur Gaia, plein d'un 
désir d'amour, il s'étendit tout entier et de toutes parts. Et, 
hors de Tcmbuscade, son fils le saisit de la main gauche, et 
de la droite, il saisit la faux horrible, immense, aux dents 
Iranchantes. Et, les parties génitales de son père, il les coupa 
rapidement et il les rejeta derrière lui... 

Voici maintenant le récit d'Apollodore, également abrégé : 



2(» REVUE DE l/inSTOTRE DES RELIGIONS 

« Oiiraiios le promior fut \o inaîlro du monde ; ayaiil 
(^poiisr (iiiia, il on cul d'abord les liecatouchires... puis les 
Cyclopes... Il les enchaîna et les jela dans le Tartare... 

« De Gain cl d'Ouranos naquirent ensuite les Titans, Okea- 
iios, Koios, llyperion, Krios, Japctos et enfin Kronos le 
dernier né; et leurs sœurs Titanides, Tc'dhys, RIk^m, Thémis, 
Mnemosyné, Pliœl)(% Dioné, Tlieia. 

« Gaia irritée de la perte de ses enfants jetés dans le Tar- 
tare , excita les Titans h attaquer leur père et fournit à 
Kronos une faux d'acier. Tous, excepté Okeanos, se jetèrent 
sur leur père et Kronos lui coupa les parties génitales, qu'il 
jeta dans la mer... Ouranos détrôné, ses frères donnèrent 
l'empire du monde h Kronos. » 

Ce mythe devait avoir une grande importance pour qu'Hé- 
siode ordinairement si bref dans ses généalogies, entrant ici 
dans les détails de l'action, nous donne la conversation entre 
Gaia et ses enfants. Du reste ni Hésiode, ni ApoUodore ne 
paraissent soupçonner le sens primitif de la légende. Hésiode 
en a mélangé plusieurs versions ; il débute par Gaia, Ouranos 
et Eros (c'est là, nous l'avons vu, toute la cosmogonie d'A- 
ristophane) ; puis, oubliant Chaos et Eros, il fait produire 
Ouranos par Gaia et tous les deux s'unissent pour engendrer 
Kronos. ApoUodore ne connaît ni Chaos, ni Eros, mais seu- 
lement la triade, Ouranos^ Gaia, Kronos. 

Au fond, les deux triades sont les mômes. Si Chaos désigne 
la nuit, l'obscurité, Ouranos a la même signification. Ouranos 
est toujours dans Homère le ciel sombre de la nuit, auquel 
on a, par suite, ajouté l'épithète d'étoile ; nous avons démon- 
tré dans les Mémoires de la Société de lïnçju'nùqtœ de Paris \ 
qu'il est le- ciel couvert de nuages, qu'il y a dans la racine 
ridée d'eau et de nuée, que nuée et nuit sont synonymes 
pour les hommes des premiers temps. Quand ApoUodore dit 
(ju'Ouranos domina d'abord le monde, il faut entendre que 
le monde commença par être plongé dans l'obscurité. Le fait 

1) Torne \\\ p. -410 et sniv. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 2^ 

n'est pas aussi explicite que dans le récit néo-zélandais ; mais 
les rapports des deux légendes sont trop frappants pour 
qu'on puisse douter de leur identité. De même que Rangi et 
Papa emprisonnent leurs enfants pour les empêcher de voir 
la lumière, de même Ouranos, au fur et à mesure que lui 
naissent de nouveaux descendants, les enchaîne et les plonge 
dans les ténèbres du Tartare. La lutte qui va se produire a 
donc pour but dans les deux cas de faire jouir de la lumière 
ceux qui en ont été jusque-là privés. Kronos joue le rôle 
d'Eros, le rôle de Belus dans la cosmographie de Bérose ; le 
mythe de Kronos raconte la naissance du jour. 

Comme le dieu des vents, dans la légende néo-zélandaise, 
ne veut pas se séparer de son père le ciel, parce que la 
région qu'habite le vent est extraterrestre, de même Okea- 
nos refuse de lutter contre son père; Okeanos en effet, 
comme nous l'avons démontré dans un article de la Revue 
archéologique \ n'est pas l'océan terrestre, c'est le réservoir 
extraterrestre d'oii sortent les nuées ; le réservoir des eaux 
célestes ; il est tout à fait semblable à Ouranos. De même 
que les enfants de Rangi et de Papa, emprisonnés entre leurs 
parents, sont nombreux, nombreux aussi sont les enfants 
d'Ouranos et de Gaia. De même aussi, dans le récit de Bé- 
rose que nous n'avons pas cité en entier pour abréger la dis- 
cussion, des êtres monstrueux existent dans le milieu chao- 
tique, avant que Belus intervienne ponr couper Tauaih eu 
deux. INous reconnaissons que nous ne saurions définir ce 
que sont exactement les hecatonchires et les cyclopes. Ce 
sont des additions faites au mythe primitif qui doivent avoir 
leur raison d'être, mais qui n'en sauraient cacher l'interpré- 
tation fondamentale. 

Si cette explication de la première partie du mythe de 
Kronos ne satisfait pas les foll<loristes, nous ne leur deman- 
derons pas de la remplacer , puisqu'ils rejettent toute expli- 

1) Janvier 1877. 



28 nKviK i)i: L insTomi: des religions 

c;ilic)ii ; luuis persisterons seulement à ne pas comprendre 
cette abstention systématique. 

La seconde partie du mythe peut s'expliquer d'une ma- 
nière analoi^nie. Elle ressemble beaucoup h la première partie 
et Ton pourrait se demander si ce n'est pas une autre forme 
d'un même récit, qu'on aurait soudée à la première, n'en 
reconnaissant plus l'identité. Kronos, devenu le maître du 
monde, épouse Uliéa. Et ils engendrèrent des enfants et h 
mesure qu'un enfant naissait, Kronos l'avalait pour ne pas 
lui laisser voirie jour. Irritée et douloureusement affectée de 
la conduite de son époux, Rliéa cherche à sauver un de ses 
enfants et quand elle accouche de Zeus, elle le cache et 
trompe Kronos à qui elle donne une énorme pierre à avaler 
à sa place. Zeus ayant grandi, détrône son père et prend le 
gouvernement du monde. Voilà le fond du récit. 

La triade Kronos, Rhéa, Zeus remplace la triade Ouranos, 
daia, Kronos; mais il semble que l'on assiste au même 
drame. Rhéa passait d'ailleurs pour être la terre et pourrait 
être identifiée à Gaia. Zeus est le grand dieu du jour lui- 
même dans toute sa pureté et toute sa splendeur ; le rôle 
qu'on hii donnerait de délivrer le monde de la nuit, rentre 
dans un ordre d'idées fort logique. Si on pouvait, changeant 
la nature de Kronos^ faire passer ce dernier pour un dieu de 
la nuit et des ténèbres, il n'y aurait pas d'autre différence 
entre les deux parties du mythe que le mode employé pour 
faire disparaître les enfants. Ouranos les plonge dans le 
Tartare, Kronos les engloutit dans son estomac. 

Il semble (jue ce soit là un détail insignifiant dans la 
légende. C'est au contraire pour M. Lang le point capital et 
sur lequel il disserte longuement. Ce père qui avale ses 
enfants lui trouble l'esprit et il s'efforce de rechercher dans 
tous les contes sauvages s'il ne trouvera pas quelque récit 
îuialoguc, afin de prouver que les peuples primitifs ont l'ha- 
bihidc de croire à la possibilité d'un pareil événement. 
La (piestion se trouve ainsi complètement déplacée. 11 ne 
s'agit pas en eifet de savoir commeni Kronos et Ouranos font 



MYTHOLOGIE ET FOLKLOUISME 29 

disparaître leur enfants, m'dis pourçuoi ils les fout disparaître ; 
dès qu'il est admis qu'ils doivent s'en débarrasser, le narra- 
teur imagine un procédé. On a certainement le droit de se 
demander si le procédé qu'il indique semble naturel et pos- 
sible ; dans le cas de Kronos, il est probable que l'absorption 
supposée des enfants est encore un résultat de l'influence 
du langage sur la pensée. Une expression qui aura comporté 
le sens d'avaler, a pu par la suite s'appliquer d'une manière 
abstraite, à l'idée de faire disparaître, comme il est arrivé par 
exemple en français au mot engloutir qui signifiait d'abord 
avaler avec avidité et qui, depuis, a pris un sens abstrait. On 
peut être englouti dans la mer, dans un précipice, dans 
l'enfer, etc., et de même que Kronos engloutit ses enfants, 
Ouranos engloutit \q?> siens dans les profondeurs du Tartare. 
Supprimez ce dernier membre de phrase et qui empêchera 
de penser qu'Ouranos a avalé sa postéVité? 

Il faudrait cependant, comme le remarque avec raison 
M. Lang, regarder le fait comme possible ; mais, comme il le 
remarque également, pour l'homme primitif tout est pos- 
sible. C'est ici que nous différons d'avis avec lui, ou plutôt 
que nous demandons à faire une restriction. M. Lang nous 
dit que dans les contes les noms des personnages sont indif- 
férents ; que le fait seul, en dehors des acteurs, a sa valeur ; 
que le même fait est attribué à toutes sortes de personnages 
sans qu'il y ait lieu de rechercher ce qu'ils sont et quelle est 
leur origine. Les my thographes sont d'un avis opposé et nous 
sommes avec eux. Sans doute l'homme primitif croit (out 
possible, mais à la condition que les actions extraordinaires 
et surhumaines seront attribuées à des êtres surnaturels^ h des 
personnages divins ou mythiques. Ceux-ci peuvent tout, 
parce qu'il n'y a pas pour l'homme de vérification possible. 
Plus tard, l'homme croira peut-être que quelques-uns de ses 
semblables pourront dans des circonstances spéciales, être 
doués, temporairement ou non, de facultés surnaturelles ; 
mais il aura antérieurement admis ces facultés chez b^s 
fétiches ou les dieux qu'il a reconnus. Tout récit de faits 



;{() HKVi i; i»E i/iiiSTOinE des ukugions 

SLiniîiliirols a dû avoir orif/inaircmcnt pour acteurs des êtres 
sunialurols, et c'est pour cela que nous faisons rentrer tous 
(•('S récits dans la mylliologie. Autrement il nous serait 
impossible de comprendre la foi que Fliommc a eue en de 
pareils événements. 

L'absorption des fils de Kronos par leur père serait donc 
pour nous, s'il en était besoin, un argument contre Févlie- 
mériste qui voudrait reconnaitre dans Kronos un personnage 
ayant réellement existé : ou, s'il était démontré qu'il appar- 
tient à riiistoire, nous dirions qu'on a attribué à ce person- 
nage une action précédemment attribuée à un être mythique 
ou fabuleux. Mais, pour en revenir à Kronos lui-même, nous 
persistons à ne voir dans le fait de l'absorption de ses enfants 
qu'un détail indifférent du récit. Ce sont les acteurs mêmes 
du drame qui doivent attirer l'attention et dont il importe de 
déterminer le caractère primitif, alors qu'ils n'étaient pas 
encore antliropomorpliisés. Nous avons dit qu'Ouranos était 
l'obscurité, que Kronos était la première lueur du jour ; si 
la seconde partie du mythe n'est qu'une répétition de la 
première, il faudrait admettre que Kronos a pu, à un moment 
donné, passer pour représenter la nuit, lorsque son fdsZeus 
représentait la lumière (M. Lang, à qui les noms sont 
indifférents ne se préoccuperait pas de cette question). Le 
sens originaire du nom de Kronos ayant été oubhé (les anciens 
ne paraissent pas en connaître l'étymologie), cette explication 
est admissible. Nous croyons cependant qu'on peut en pro- 
poser une autre, et nous tenterons de découvrir ce que peut 
signifier le nom de Kronos. 

Dans les considérations précédentes , la philologie tient 
bien peu de place, et c'est précisément aux philologues 
mythographes que M. Lang a déclaré la guerre. Il leur 
reproche de chercher l'explication des mythes dans l'inter- 
prétation des noms et surtout de ne pas s'entendre au sujet de 
celte interprétation. Elle est en effet souvent difficile et il faut 
avouer qu'en ce qui concerne le nom de Kronos les essais 
n'ont pas été heureux, ce qui fournit à M. Lang un triomphe 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 31 

aisé. Voyons cependant si la philologie ne peut rien nous 
apprendre à cet égard. 

M. Sayce a tenté de comparer la légende de Kronos^ à 
celle de Moloch ou de Baal qui aurait pris le nom de 
Moloch, et Moloch serait, à son avis, un dieu accadien, 
M. Brown a cru retrouver son nom dans l'assyrien Karnu, 
ou dans l'hébreu Kereii qui signifie corne, et en a fait le dieu 
qui fait mûrir la moisson. Mais rien n'indique qu'il faille 
demander le sens de Kronos à d'autres langues que les 
langues aryennes. 

Max Muller, ne retrouvant pas Kronos dans les textes sans- 
crits, suppose que les Grecs l'auront imaginé pour expliquer 
l'épithète de Kronidès appliquée à Zeus. Les dérivations en 
idès s'appliquant plus particulièrement aux noms patrony- 
miques, et le sens de Kronidès ayant été perdu, ils crurent 
devoir traduire ce dernier mot par « fds de Kronos, » qui aurait 
été un dieu antérieur. Mais il reste à expliquer Kronidès, et 
alors, confondant Kronos avec Chronos, Max Muller le traduit 
par le fils du temps. Il eut été aussi simple d'admettre que les 
Grecs reconnaissaient le Temps (Chronos) pour un dieu. 3Iais 
il n'y a là qu'un mauvais calembour; rien n'autorise à 
identifier Chronos avec Kronos et à bâtir là-dessus une théorie 
métaphysique. Ilartung voit dans Kronos mutilant Uranus, 
le feu du soleil qui vient brûler le ciel du printemps. Schwartz 
dit que Kronos est le dieu de la tempête, la divinité qui avale 
les nuages. Preller, rapprochant le nom du verbe grec y.parvto 
(accomplir, achever) y voit le dieu qui amène tout à maturité. 
Nous ne dirons rien de toutes ces étymologies dont M. Lang 
se moque avec esprit, demandant quelle est celle à laquelle il 
doit s'arrêter. 

Kuhn, enfin, rapproche Kronos du sanscrit Kania et traduit 
par celui qui crée par lui-même. C'est un sens beaucoup trop 
abstrait pour l'époque à laquelle on a commencé à croire à 
Kronos et nous ne savons pas comment cet auteur a pu être 
amené à conclure que Kronos, maître des puissances lumi- 
neuses et sombres, avale les divinités de la lumière, et que 



32 iiEVL'i-: i)i: l histoiui: i)i:s ueligions 

lorsqu'il avale la pierre que lui donne Rhéa à la place de Zeus, 
cette pierre est le soleil. 

N'enir, après laiU de savants [)]iilolo^ues, présenter une 
explication paraîtra peut-être très hardi. Nous allons cepen- 
dant le tenter et nous espérons y réussir. 

Kronos provient d'une racine /rn, kar, qui signifie couper, 
séparer. 

Cette racine a donné au latin le verbe cerner e et ses dérivés. 
Ccrnerc, au sens matériel, signifie trier, séparer; et, posté- 
rieurement, au ligure, il signifie séparer, distinguer avec les 
sens et presqu'exclusivement avec les yeux. De la même 
racine viennent cribrum^ crible, et crïhlare^ cribler. Trier au 
moyen du crible se ^\^dA\. cerner e per cribruni^. Ses composés 
discernere^ excernerc^ secernerc ont le même sens, et tandis 
que cernere a fini par être employé surtout au figuré^ ils ont 
conservé leur signification première. En voici quelques 
exemples : Duas iirbes niagno inter se maris terrariunque spatio 
discretcis-. — Discrctiis sol tanto intervallo^ le soleil séparé de 
nous par un aussi grand intervalle \ — Discretus ager saxo^ 
un champ séparé du voisin par une pierre'. — Septcni 
discretus in ostia Ni/as y le INil séparé en sept bras'. — Exccr- 
ncre furfures à farina^ séparer le son de la farine ^ , — A 
terris altuni secerncre cœlum\ — Secrevit ab aère cœlum ^ — 
Manus a nobis sécréta, la main détachée du corps^ 

Carpere, qui exprime Faction de détacher violemment, d'ar- 
racher des plantes, des fleurs, des fruits, appartient aux 
dérivés de la même racine. 

Si le premier sens de caro (chair) a été , comme l'admet 



1) Quam minulissime 2)cr cribrum cernas. (Caton, U. B., 107.) 

2) Liv., XXVllI. 39. 

3) Plin., II, 11, 8. 

4) Stat., Thébaid., V, 159. 

5) Ovide, Mélam., V, 324. 
6)Colurael., VIII, 4, 1. 

7) Lucrèce, V, A\l. 

8) Ovicic, Mrtnm., I, 24. 

9) Lucrèce, II, 912. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 33 

M BréaP, celui de portion, ration, il faut comprendre ce mot 
comme une chose coupée, séparée. En grec, la même racine 
a donné : -/sipo), tondre, couper, xp^^o3 (l'équivalent du latin 
cerno) trier, séparer, d'oii oiay.p(va) employé par Apollonius pour 
exprimer précisément la séparation cosmogonique du ciel et 
delà terre, dans des vers que nous aurions pu joindre aux 
textes précédemment cités dans ce travail. 

wç Fata y.al Oùpavoç *^Sà OdcXacca, 

TO TTplv £7U àXX'^XotGt {JL^ CUVapYJpOTa l-'^CpÇYJ 

v£i/,£oç â^ ôXooïo oiéxpiOev «[xçlç è'zacTTa 

En sancrit ^7^x7, ^«r^ signifie couper, séparer. Quant à kri^ 
kar d'oii il dérive, on paraît n'en connaître que les sens 
abstraits, entr'autres faire, créer (d'oii le sens de créateur 
attribué par Kuhn au sanscrit Krana). Mais nous sommes 
portés à croire, en vertu de la marche logique que doit suivre 
partout également l'intelligence humaine, que cette racine 
aryenne a eu d'abord le sens concret de couper^ séparer. Ce 
qui s'est passé en sanscrit, s'est passé chez les Sémites où 
nous avons vu bara avoir à la fois le sens de séparer 'et celui 
de créer; comme baî^a qui signifie aussi engendrer, le latin 
creare^ qu'il n'est pas possible de séparer de cernere, s'emploie 
pour créer et pour engendrer. 

Ainsi Kronos est celui qui coupe, celui qui sépare : il est la 
première lueur du matin qui sépare le ciel de la terre ; on 
peut dire aussi qu'il sépare le jour de la nuit. C'est l'équivalent 
du surnom cerus attribué par les Latins à leur dieu Janus, que 
nous avons démontré être une personnification de la lumière 
du mâtiné Festus interprétait ^^?7/.s' par cr^^/or. Et l'on retrouve 
encore la même racine dans l'adjectif crêper (crépusculaire) 
et dans le nom même du crépuscule. 

La philologie vient ainsi participer à l'explication du mythe, 
et serait-ce trop s'avancer que de supposer que c'est parce 



1) bkX. rtymuL lulin. 

2} Mémoires de la Sociclé de linguistique de Paris, t. I, p. JlSet suiv. 

3 



3i IIEVUK DE L HISTOIRi: DKS RELIGIONS 

((110 Kronos est le coupeur, que la légende en se développant 
l'ii armé d'un instrument Irancliant et lui a fait couper les 
parties génitales d'Ouranos? 

Cette idée de couper associée à l'idée du crépuscule n'a 
d'ailknirs l'ien qui doive surprendre. Ne disons-nous pas le 
point du jour, de poindre, du l'dl'mpunf/erc (piquer, percer) 
pour indiquer l'inslant où la lumière perce les ténèbres? 

Kronos étant le crépuscule, nous allons tâcher de com- 
prendre la seconde partie du mythe. Pourquoi Kronos se 
conduit-il avec ses enfants comme Ouranos avec les siens? 
Que Zeus détrône Kronos, comme Kronos a détrôné Ouranos, 
rien n'est plus simple. Le grand jour succède au crépuscule, 
comme le crépuscule succède à la nuit. Mais pourquoi imaginer 
tant d'efforts, pour arriver à ce résultat? Le fait de la nais- 
sance du jour et de son renouvellement a d'abord préoccupé 
les premiers hommes qui avaient une peur très naturelle de la 
nuit; cependant les jours se succèdent à intervalles si rappro- 
chés, qu'ils durent se familiariser assez vite avec la régularité 
de ce phénomène. Mais si le mouvement diurne de la terre 
est excessivement rapide, il n'en est pas de même de son mou- 
vement annuel. Ouand les jours commençaient à décroître, 
que cette décroissance allait toujours en s'accentuant pen- 
dant six mois, l'homme pouvait douter s'il y aurait un temps 
d'arrêt dans ces allongements des nuits et se demander s'il ne 
serait pas un jour condamné à des ténèbres continues. Il devait 
éprouver une joie extrême, lorsque le soleil cessait de 
s'abaisser sur l'horizon et qu'il recommençait sa course ascen- 
sionnelle. La renaissance annuelle des jours plus longs fut 
assimilée par lui à la renaissance quotidienne de la lumière, 
et les deux mythes se confondirent. Dans cet ordre d'idées, 
Kronos, au lieu de représenter le crépuscule du matin, repré- 
siînteraitle crépuscule de l'année, c'est-à-dire les jours courts 
et sombres de décembre. Tant que ces jours durent, Kronos 
ne laisse pas voir le jour aux grands dieux de la lumière; 
son règne linit avec les jours plus clairs et plus longs, quand 
le grand Zeus prend possession du ciel, et comme un souve- 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 35 

rain ne cède jamais son pouvoir sans lutter, Zeus n'a pu con- 
quérir le trône de son père qu'après un combat dont il est 
sorti victorieux. 

m 

Le Mythe de Cupidon et de Psyché. 

Après avoir discuté Kronos, M. Lang entreprend l'examen 
d'un second mythe, celui de Cupidon et de Psyché. Malheu- 
reusement, nous ne saurions pas, comme dans le cas de 
Kronos, offrir au lecteur une interprétation certaine et satis- 
faisante de cette nouvelle légende ; nous ne pourrons que 
montrer l'insuffisance et l'erreur de l'explication que les 
folkloristes proposent. 

Tout le monde connaît l'histoire de Cupidon et de Psyché, 
telle que la donne Apulée dans son ouvrage intitulé la Méta- 
rnorphose. Nous ne la raconterons pas. En voici en quelques 
mots le résumé. Cupidon est l'amant de Psyché, mais il ne 
s'approche d'elle que pendant la nuit, dans l'obscurité, et il 
lui est interdit de chercher à la voir. La curiosité excitée de 
Psyché lui fait enfreindre cette défense, elle le voit et Cupidon 
disparaît aussitôt. L'histoire a dû s'arrêter là d'abord; puis on 
y a ajouté une seconde partie dans laquelle Psyché, après une 
série d'épreuves, retrouve son amant divin. Le thème primitif 
a été considérablement développé, et Apulée a pu écrire là- 
dessus un charmant conte. Laissons-en de côté les détails 
inutiles d'ailleurs pour le sujet qui nous occupe. Nous avons au 
contraire besoin de retrouver la forme la plus simple de la 
légende, qui devait avoir été souvent contée avant Apulée. La 
variante la plus ancienne qui soit parvenue jusqu'à nous est 
celle qui se trouve dans- le Bràhniana du Yaghur-Veda. Eu 
voici la traduction; nous l'empruntons à Max Muller *. 

1) Essais sur la mylholocjic comparée ^ Iraduct. française de M. G Perrot 
n.l31. 



:{G REVUE DE l/lllSTOIRE DES RELIGIONS 

u l rvAsi, une sorte de fée, dcvinl amoureuse de Purûravas, 
le fds d'hlil, el quand elle le rencontra, elle lui dit: Embrasse- 
moi trois fois par jour, mais jamais contre ma volonté, et que 
je ne te voie jamais sans tes vètemenls royaux, car c'est la 
coutume des femmes. De cette manière, elle vécut longtemps 
avec lui et en eut un enfant. Alors ses anciens amis, les Gand- 
harvas dirent : Cette Urvàsi demeure depuis longtemps parmi 
les mortels, faisons-la revenir. Or, il y avait une brebis, avec 
deux agneaux, attachés à la couche d'Urvâsi et de Purûravas, 
et les Gandharvas en volèrent un. Urvâsi dit: Ils prennent 
mon chéri, comme si je vivais dans un pays oii il n'y a ni héros, 
ni homme. Ils volèrent le second et elle fît encore des repro- 
ches à son mari. Alors Purûravas regarda et dit: Comment 
la terre oii je suis peut-elle être sans héros ni homme ? Et il 
s'élança tout nu, trouvant trop long démettre ses vêtements. 
Alors les Gandharvas envoyèrent un éclair, et Urvâsi vit son 
mari sans vêtement, comme avec la lumière du jour. Alors 
elle disparut. » 

Ici commence ce que nous considérons comme une seconde 
partie de la légende : nous n'en donnerons qu'un abrégé : 
Purûravas, pleurant son amour, va près de Kouroukshatva, 
où se trouve un lac appelé Anyatahplaksha, plein de fleurs de 
lotus, et pendant que le roi se promenait sur ses bords, les 
fées se jouaient dans l'eau sous la forme d'oiseaux. Urvâsi 
reconnait son amant qui cherche à la faire revenir dans son 
palais. A la fin son cœur s'adoucit et elle dit à Purûravas : 
Viens avec moi la dernière nuit de l'année, tu seras avec 
moi pendant une nuit et un fds te naîtra. Il alla la dernière 
nuit de l'année trouver Urvâsi qui lui dit : Demain les Gand- 
harvas t'accorderont un vœu, et il souhaita de devenir un 
d'entre eux. Et il devint un Gandharva, mais seulement 
après avoir été initié aux mystères d'un certain sacrifice et 
l'avoir accompli. 

Cette histoire d'Urvâsi et de Purûvaras, que l'on retrouve 
modifiée et augmentée dans les poètes indous postérieurs, 
est (]<''j;i ])assablcment longue et il est évident que nous n'en 



I 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 37 

avons pas la forme primitive. La seconde partie est certaine- 
ment une addition ; le fils que Purûravas doit engendrer dans 
la dernière nuit de l'année est déjà né dans la première partie. 
L'initiation au sacrifice a été mêlée au récit par des narrateurs 
qui devaient appartenir à la caste sacerdotale; cette caste, 
comme le remarque Max MuUer, aime à trouver un sens 
symbolique à tous les actes religieux prescrits par le rituel 
traditionnel*. 

Lorsque Ton compare le conte du Yaghur Vêda à celui 
d'Apulée, on voit un exemple bien frappant des changements 
et des allongements que le temps peut apporter à un récit 
mythique, si Ton veut bien admettre toutefois qu'ils ont tous 
les deux la même origine. Mais des histoires analogues se 
retrouvent si fréquemment dans toutes les nations qui parlent 
des langues aryennes, qu'il est difficile d'échapper à cette 
conclusion. Les dissemblances dans les détails sont à notre 
avis la preuve que ces détails ont dû être ajoutés postérieu- 
rement; il faut donc s'efforcer de les faire disparaître, afin 
de remonter, s'il est possible, au mythe simple originaire. 
Qu'ya-t-il de commun à tous ces contes ? Deux personnages 
de sexe différent , l'un mythique (ou surnaturel) , l'autre 
humain (ou mortel) sont unis ensemble par l'amour ou le 
mariage. Toujours le personnage mythique subordonne la 
continuité de ses relations à certaines obligations que le 
mortel doit respecter; toujours le personnage humain, par 
une cause ou par une autre, volontairement ou involontai- 
rement, manque à l'obligation qui lui a été imposée et le 
personnage mythique disparaît aussitôt. 

Ce qui varie le plus dans ces histoires^ c'est la nature de 
l'obligation. Dans le Yaghur Yêda, c'est Purûravas qui ne 
doit pas être vu dépouillé de ses vêtements. Chez Apulée, 
Cupidon ne doit pas êtr<3 vu. Dans l'histoire deMolusine, c'est 
elle qui ne doit pas être vue lorsqu'elle est nue. Dans un conte 



\) 0. c, p. 136. 



38 HEVFK DK l/inSTO]I\K DES RELIGIONS 

breton, que cite iM. Lang d'après M. Si'îbillolS la femme ne 
doit pas être vue sans voile tant qu'elle n'a pas eu un enfant. 
Aill(Mirs c'est le nom de la femme qui ne doit pas être connu^ 
ou ([ui ne doit pas être prononcé. Quelquefois, il faut se gar- 
der de la toucher avec certains objets déterminés. Le per- 
sonnage mythique revêt souvent la forme d'un animal, et se 
métamorphose en être humain pour s'unir à son amant qui 
appartient lui-même h l'espèce humaine; dans ce cas, ce 
dernier doit éviter de faire paraître à ses yeux tout objet qui 
lui rappellerait sa condition première. 

Telles sont les principales variantes de ce détail du conte. 
Nous y insistons, parce que cette action défendue est le 
point sur lequel M. Lang porte toute son attention. Le reste 
n'est pour lui qu'un accessoire. Ce qui le frappe surtout 
dans l'histoire d'Urvâsi , c'est qu'après avoir dit à Purûra- 
vas : Tu ne te montreras pas à moi sans tes vêtements, elle 
ajoute : Car c'est la coutume des femmes. Et alors il suppose 
toutes ces histoires imaginées pour justifier des coutumes 
primitives relatives au mariage. Dans la vie des peuples sau- 
vages, on constate souvent les prohibitions les plus bizarres 
et en même temps les plus rigoureuses. Les actes les plus 
simples sont parfois défendus; l'inobservance des règles éta- 
blies est sévèrement punie. Un code strict régit les relations 
et principalement les relations conjugales. En conséquence, 
M. Lang pense que chaque population a pu très naturelle- 
ment créer des légendes ayant pour objet d'appuyer ces 
règles d'étiquette matrimoniale. A son avis, tout sera expli- 
qué s'il peut prouver l'existence de ces règles et, il recueille 
h droite et à gauche les faits les plus étranges qu'il rencontre 
dans les récits de voyages au sujet des rapports conjugaux. 
Il rapporte très habilement ceux qui peuvent servir à sa cause 
et nous ne voulons pas les passer sous silence. 

On peut les diviser en trois catégories. Citons d'abord l'u- 
sage de ne pas nommer l'époux par son nom. Chez les Zulus, 

1) Contes populaires de la haute Bretagne, p. 181. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 39 

dit M. Lang, la femme ne prononce jamais le nom de son 
mari, et chez les Cafres, la femme n'est jamais appelée par 
son nom dans la tribu de son mari. Du reste les Cafres ont de 
singuliers usages relativement au langage, puisqu'on raconte 
que les femmes ne doivent pas prononcer les mots dans les- 
quels existe un son qui se trouve également dans les noms de 
leurs proches parents mâles. Mais on ne nous dit pas com- 
ment on supplée dans la pratique à l'appellation défendue, 
et si l'inobservance de la règle est châtiée. Hérodote aussi 
rapporte que certains colons Ioniens, émigrés en Asie et n'y 
ayant pas emmené leurs femmes, prirent pour épouses des 
Cariennes dont ils avaient tué les maris. A cause de ce mas- 
sacre^ les femmes établirent entre elles une loi qu'elles trans- 
mirent à leurs filles et que celles-ci s'engageaient par ser- 
ment à observer ; elles n'appelaient jamais leurs maris par 
leur nom. On doit croire que les Ioniens se préoccupaient 
fort peu de cette façon d'agir; ils devaient considérer leurs 
femmes cariennes comme des esclaves et auraient pu leur 
imposer leur volonté. Si le fait est exact, la raison qu'en 
donne Hérodote est peu vraisemblable. 

Viennent ensuite les exemples dans lesquels la femme ne 
parle pas à son mari. Chez les Yorubas, la modestie (?) oblige 
les femmes à ne pas regarder leurs maris et à ne pas leur 
parler, si elles peuve?2t r éviter. Les habitants des îles Aléou- 
tiennes n'aiment pas à parlera leurs femmes devant d'autres 
personnes. Enfin, chez les Bulgares, la femme ne doit pas 
parler à son mari avant d'en avoir eu un enfant. Nous re- 
marquerons que, dans les deux premiers cas, il n'y a pas 
défense absolue. Le troisième aurait besoin d'être vérifié cl 
doit être bien incommode dans la pratique; le chant popu- 
laire bulgare qui rapporte un fait de ce genre est un récit 
mythique otile soleil épouse une mortelle et qui est peut-être 
un écho dénaturé du mythe dont nous nous occupons; on 
n'en saurait tirer de conclusions. 

Restent enfin les coutumes qui restreignent la fréquenta- 
tion des époux. Jl nous importe peu que, dans les îles Vili, 



40 REVUE DK LriTSTOTRE DES RELIGIONS 

le niaii ol la Ilmuiiic no couchoiil [)oinl, ensemble, ou que, 
cluv. les Iroquois, le mari n'entre que la nuit dans la cabane 
qu'habite sa femme, cela ne les empêche pas de se voir pen- 
(lan( le jour. Mais on dit que, chez les Turcomans, le mari ne 
|)eul visiter sa femme qu'en cachette pendant les six premiers 
mois ou pendant les deux premières années qui suivent le 
mariage; la même coutume existerait en Circassie jusqu'à 
la naissance du premier enfant; dans le Futa, le mari ne doit 
pas voir sa femme sans être voilée pendant les trois premières 
années de leur union; enfin, chez les Maures, la fiancée ne 
doit pas voir son fiancé pendant le jour. Ces coutumes sont 
bien difficiles à admettre, sauf la dernière, citée d'après 
Caillié qui, dans son Voyage à Tombouctou^ la rapporte de la 
manière suivante^ : 

(( Quand l'amant est d'un camp étranger, il se cache à tous 
les habitants, excepté à quelques amis intimes chez lesquels 
il lui est permis d'aller. On lui fait ordinairement une petite 
tente sous laquelle il se tient renfermé toute la journée, et 
lorsqu'il est obligé d'en sortir ou de traverser le camp^, il se 
couvre le visage. Il ne peut voir sa future pendant le jour; ce 
n'est que la nuit, quand tout le monde repose, qu'il se ghsse 
dans la tente qu'elle habite, y passe la nuit avec elle et ne s'en 
sépare qu'à la pointe du jour. Celte manière peu décente 
de faire l'amour dure un ou deux mois, puis le mariage est 
célébré par un marabout. » 

Aucun de ces faits ne nous paraît décider la question ; il 
s'agit, pour le dernier, des préliminaires du mariage et l'on 
peut croire que les coutumes des Circassiens et des Turco- 
mans sont analogues à celles des Maures et ont été insuffisam- 
ment étudiées. Quoiqu'il en soit, si l'on constate quelques res- 
semblances entre les prohibitions relatées par certains contes 
et quelques-uns des usages sus-indiqués, on remarquera que 
M. Kang ne paraît pas avoir retrouvé la coutume de lalégende 
la plus ancienne et qui se répète dans beaucoup de récits 

\, ioiiio I. 1». lîO. 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORTSME 41 

postérieurs, celle de ne pas voir son conjoint sans ses vête- 
ments. Cette coutume serait d'ailleurs des plus singulières. 
D'abord les populations primitives s'habillent fort mal et ne 
s'habillent pas du tout dans les climats oii l'on ne souffre pas 
•du froid. Dès que le vêtement est devenu une habitude, ou 
l'on se couche sans se dévêtir et il n'y a pas de raison de se 
voir nus, ou l'on couche sans vêtement et il est difficile de 
s'habiller et se déshabiller toujours dans l'obscurité. Nos an- 
cêtres ne se gênaient pas pour se voir nus et il ne faut pas 
remonter bien haut dans notre histoire pour trouver l'époque 
où l'on a cessé de se coucher sans aucune espèce de vête- 
ment. 

Si M. Lang avait raison, si les histoires dont il est ques- 
tion n'avaient d'autre but que d'appuyer une coutume, ces 
histoires seraient de simples contes et il n'y aurait plus de 
mythe. Par suite, aucune explication ne serait à chercher. 
A-t-on imaginé quelquefois de pareils contes, c'est possible, 
mais nous inclinerions à croire qu'ils seraient alors l'œuvre 
d'un sacerdoce organisé, et chez les peuples sauvages un tel 
sacerdoce n'existe pas. D'un autre côté, n'est-il pas singulier 
que Fobjet de la prohibition varie, tandis que la conséquence 
de l'inobservance de la chose prescrite ne varie pas ? Pour- 
quoi cette conséquence est-t-elle toujours la disparition d'un 
des amants? Dans les exemples de prohibitions cités par 
M. Lang, on ne nous dit jamais quelle est la punition dont 
peut être menacé celui qui les enfreint. S'il y en a une, elle 
est probablement fort différente de celle qui se trouve exposée 
dans ces récits. L'identité constante du dénouement montre 
d'une manière évidente qu'il y a là un des points fondamen- 
taux et primordiaux du mythe. 

M. Lang ne se préoccupe pas de la nature des personnages; 
il est même porté à croire que le récit était d'abord imper- 
sonnel et que les noms des acteurs y ont été introduits posté- 
rieurement, ce qui en expliquerait d'ailleurs ladiversité, Mais 
on est alors en droit de se demander pourquoi on a mêlé à 
ce récit des êtres surualurels et surtout (c'est là un fait bicui 



42 REVUE DE L IIISTOIIU: DES UELICIONS 

remarquablo et qu'on retrouve dans toutes les variantes) 
pourquoi, dos deux acteurs qui y jouent un rôle, l'un est tou- 
jours un èlre liumain et l'autre un être divin, c'est-à-dire 
surnaturel. La pri^'sence de ce dernier prouve clairement que 
nous avons alYaire à un mythe. 

iMax Muller elles mytliographes qui se sont occupés de la 
légende d'Urvâsi et de Purûravas, et des légendes analogues 
ont considéré comme le point de départ du mythe, l'union et 
la séparation des deux personnages. Ils y ont ajouté, il est 
vrai, le fait de leur réunion nouvelle et définitive après un 
temps plus ou moins long. Nous avons déjà dit que nous re- 
gardions cette seconde partie comme une addition. Dans 
quel({ues-unes des variantes, le récit finit en effet après la sé- 
paration. On peut d'ailleurs expliquer facilement comment il 
s'est allongé. L'intérêt qu'on portait aux deux personnages a 
dû faire désirer un dénouement plus heureux, et pour don- 
ner satisfaction au sentiment que le récit faisait naître dans 
l'esprit des auditeurs, rien n'était plus simple que d'imaginer 
que les amants se rejoignaient plus tard, pour vivre définiti- 
vement heureux et avoir beaucoup d'enfants, comme dans 
tous les contes de fées. Mais pour ne pas enlever à la faute 
commise son caractère de gravité, il fallait que cette union 
nouvelle ne pût être réahsée qu'après nombreuses difficultés 
vaincues. 

Il est possible cependant que la nature des êtres ou des 
phénomènes qui se cachent sous les noms d'Urvâsi et de Pu- 
rûravas emporte cette réunion postérieure; nous ne pourrons 
le savoir que lorsque ces êtres auront été nettement déter- 
minés; dans tous les cas_, ce sera un second mythe qui se 
sera soudé au premier. 

Nous rangeant à l'opinion des mythographes, nous croyons 
que le mythe originaire se bornait à dire qu'Urvâsi et Purû- 
ravas avaient été unis, puis séparés. Et voici comment le 
mythe se développe. La première question qui se pose est 
de rechercher la cause de la séparation. Elle ne peut résul- 
ter que du fait qui l'a précédée. A moins qu'il ne fût tout à 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 43 

fait extraordinaire, il fallait qu'il fût interdit. Pourquoi était- 
il interdit? parce que c'était la coutume. C'est la raison qu'on 
donne lorsqu'on n'en connaît pas et il n'y arien à répondre \ 
Ce parce que c'était la coutume arrive donc comme une con- 
séquence logique de l'enchaînement des idées. Puis, lorsqu'il 
est admis qu'il s'agit d'un usage, si le fait consigné dans le 
mythe ne correspond à aucun des usages en cours dans la 
population qui raconte l'histoire, le narrateur peut être con- 
duit à le remplacer par un autre fait plus en rapport avec 
ses propres habitudes. Ainsi peuvent s'expliquer les variantes 
de l'action interdite, et l'accord de ces variantes avec des 
coutumes existant réellement. 

Pour tenter de comprendre le mythe, nous devons nous 
rapporter au texte le plus ancien et admettre que l'histoire 
d'Urvâsi et de Purûravas nous donne sa forme première, al- 
longée mais non modifiée en ce qui concerne les points fon- 
damentaux. Deux personnages dont nous ne connaissons 
pas la nature, sont unis dans l'obscurité, pendant la nuit. Dès 
que la lumière paraît, l'un d'eux s'évanouit. Dans la nuit d'A- 
pulée, la lumière est une lumière artificielle; dans le texte 
du Yaghur Yêda, c'est une lumière naturelle, un éclair. On 
peut croire que, à l'origine, c'était la lumière du jour nais- 
sant; Urvâsi voit son mari sans vêtements, comme avec la 
lumière du jour. Et plus loin, elle dit : Je suis partie comme 
la première des aurores. C'est donc probablement le jour 
qui mettait fin à l'union des deux amants. Or qu'avait-il pu 
se passer à cet instant ? Rien autre chose que ceci : ils ne se 
voyaient pas dans les ténèbres ; ils se sont vus dès quo le 
jour a paru. Telle était donc la cause de leur séparation. Post 
hoc ^ erg pr opter hoc. Pour que leur bonheur durât, ils ne 



1) Ainsi Caillié, dans son voyage à Tombouctou, dit (p. i39) à propos des 
Maures : « Dès qu'un mariage est convenu, le futur est privé pour toujours de 
voir le père et la mère de celle qui doit être son épouse. 11 a grand soin de les 
éviter; ceux-ci, quand ils aperçoivent leur gendre futur, se couvrent la figure. 
Enfin, de part et d'autre, les liens de l'amitié semblent rompus. Coutume 
bizarre dont j'ai en vain tâché de découvrir la source; on m'a toujours répondu : 
C'est l'usage. » 



44 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

(levaient done pas se voir ou ruii des deux ne devait pas voir 
Taulre. Le récil se dtWeloppe ainsi nalurellement. S'ils se 
sont vus nus, c'est qu'ils étaient nus pendant la nuit. 

La dilTiculU'î commence quand il s'agit de savoir quels sont 
1(\^ deux personnages. Les tentatives étymologiques faites 
par Max Muller et d'autres mylliographes ne sont guère 
admissibles et M. Lang a raison de les rejeter, mais l'opinion 
de Max Muller qui voit dans Urvâsi une aurore et dans Purû- 
ravasun héros solaire, analogue à Pollux, Heraklès et autres 
héros de la mythologie grecque, n'est peut-être pas très loin 
de la vérité. Il faut établir d'abord le sexe des deux amants et 
nous accepterons celui que donne la légende sanscrite. L'être 
divin ou surnaturel est la femme, et la plupart des contes de 
la même catégorie s'accordent sur ce point. C'est toujours 
le mari qui, volontairement ou involontairement, amène le 
dénouement malheureux et la femme disparaît. Dans Apu- 
lée, il est vrai, le personnage divin est le mâle et la curiosité 
de la femme lui fait perdre son amant. Mais l'histoire de 
Cupidon et de Psyché est peut-être le résultat d'une confu- 
sion ; peut-être y a-t-on introduit à tort des traits empruntés 
h l'histoire d'Urvâsi et de Purùravas, et doit-elle être rappro- 
chée de la légende de Zeus et de Sémélé. On sait que Zeus 
fut l'amant de Sémélé, que celle-ci eut l'imprudence de dési- 
rer voir dans tout l'éclat de sa gloire le dieu qui l'avait rendue 
mère, et que, victime de sa curiosité, elle fut consumée par 
les flammes, c'est-à-dire par la lumière éclatante que le 
dieu souverain de l'Olympe grec personnifiait. Cupidon, ou 
philùl Eros, dont il est devenu le synonyme, était aussi un 
dieu de la lumière ; une nymphe mortelle ne pouvait peut- 
être le voir dans toute sa splendeur. Quoiqu'il en soit, l'être 
divin est toujours celui qui s'évanouit; cette faculté surnatu- 
rtdle de disparition ne saurait appartenir à un mortel. 

Pour en revenir à Purùravas,, son assimilation aux héros 
grecs paraît fort vraisemblable. Jamais le personnage mâle 
n'est un mortel ordinaire. Purùravas est un roi, puisqu'il 
porte des vrioments royaux ; dans les autres contes, il s agit 



MYTHOLOGIE ET FOLKLORISME 4o 



toujours de rois ou de fils de rois. A l'origine , Purùravas 
devait être un personnage mythique ; pour lui, comme pour 
beaucoup de héros, le caractère divin s'est modifié avec le 
temps. Thésée, Jason, Ulysse passaient pour des fils de rois. 
Des fils de dieux^ comme Heraklès et Castor passaient pour 
mortels, et cependant ils furent admis plus tard aux honneurs 
de l'Olympe de même que Purùravas devint un des Gandhar- 
vas. Comme ces héros , celui-ci est probablement une 
personnification de la lumière. M. Bergaigne dans son 
ouvrage sur la religion védique nous apprend que, comme 
Prométhée, il apporte le feu sur la terre et que son fils, dont 
Urvâsi est la mère, est identique avec Agni ^ Ceux qui le 
remplacent, dans les contes postérieurs, accomplissent des 
actes héroïques pour retrouver leur amante. 

Quant à Urvâsi, nous serions disposés à croire qu'elle est 
une personnification de la nuit. Elle est une apsara, c'est-à- 
dire une personnification de l'eau du ciel, par conséquent du 
nuage et par conséquent aussi de l'obscurité. La nuit est 
toujours représentée par un être féminin. Et alors le mythe 
signifierait que la nuit et la lumière sont unies ensemble pen- 
dant la nuit ; on dit en effet le soir que le jour se couche ; dès 
que le jour paraît, la nuit s'évanouit et la lumière reste seule. 
On pourrait objecter que ce phénomène se reproduit quoti- 
diennement ; mais l'on a vu dans le mythe de Kronos com- 
ment un phénomène quotidien est devenu postérieurement 
un phénomène qui ne se produit'qu'une fois. 

Nous ne donnons toutefois cette explication que comme 
une hypothèse ; elle aurait besoin d'être corroborée par une 
découverte du sens précis des noms d'Urvâsi et de Purù- 
ravas. Max Muller et les mythographes ont eu raison de 
chercher Fétymologie et s'ils ne l'ont pas trouvée, ils étaient 
certainement dans la bonne voie pour trouver la solution de 
la question. Mais les Yêdas restent toujours un livre fermé 
de sept sceaux et tout le dictionnaire des racines sanscrites 

1) Tome II, p. 01. 



f l* 



].h REVUE DK L HISTOIRE DES RELIGIONS 

est à revoir pour établir leur signilicatiou d'une manière 
satisfaisante. 

Nous pourrions continuer des observations analogues sur 
(fautres mythes passés en revue par M. Lang ; nous croyons 
en avoir dit assez pour atteindre notre but. Nous avons voulu 
relever le courage des mythologues qui semblent abandonner 
trop tôt la partie. Laissons les folkloristes poursuivre leurs 
patientes et intéressantes recherches, réunir et classer des 
documents; mais rappelons-nous qu'ils ne veulent pas nous 
donner l'interprétation des mythes. Si les critiques adres- 
sées aux études mythologiques sont souvent justes, si les 
solutions proposées sont erronées, efforçons-nous de les rec- 
tiller, mais ne désespérons pas de parvenir à découvrir par 
quel enchaînement d'idées l'homme a pu concevoir tous ces 
récits bizarres qui peuvent nous étonner un instant^ mais qui 
doivent être le résultat naturel de la marche de la pensée 
humaine. 

Ch. Ploix. 



DE L'INFLUENCE DU DÉMON DE SOCRATE 

SUR SA PENSÉE RELIGIEUSE 



L'un des côtés de renseignement de Socrate sur lequel il 
nous paraît encore utile d'insister après plusieurs travaux 
remarquables, c'est celui qui touche aux idées religieuses du 
philosophe ^ La question nous semble devoir être éclairée 
par l'étude minutieuse des textes. C'est ce que nous allons 
tenter de faire. 

La foi religieuse du philosophe telle qu'elle apparaît dans 
les Mémorables de Xénophon ne s'explique pas par les in- 
fluences de son miheu. Au contraire, on a peine à com- 
prendre comment celles-ci ne l'ont pas étouffée. Nous pensons 
qu'il faut chercher la solution de cette difficulté en Socrate 
lui-même. Ses disciples affirment qu'il y avait en lui un phé- 
nomène étrange qu'ils ne s'expliquaient pas. Nous l'appelons 
vulgairement le démon de Socrate. On a écrit d'innombrables 
travaux pour en déterminer la nature. Mais jusqu'ici, on s'est 
contenté d'indiquer plutôt que d'approfondir Finfinence d'un 
fait aussi anormal sur les sentiments et sur la pensée de So- 
crate. C'est justement le point sur lequel nous voudrions 
insister. 11 nous semble que nous pourrons ainsi à la fois 
préciser la nature de la foi religieuse du philosophe et éclair- 
cir la difficulté que nous venons de relever. 

1) M. d'Eichlhal, Théologie et doctrine rcUyieiise de Socrale : Zelicr, Philo- 
sophie des Grecs, vol. UI; Fouillée, Philosophie de Socrate] Grote, etc. 



48 RKVUI': DIO LUISTOIIUO DES IIELIGIONS 



l 



Jetons un coup d'œil rapide sur la situalion religieuse en 
Grèce ou, plusexactemenl^ h Athènes dans la seconde moitié 
du v° siècle. Remanpions (pi'il ne peut être question ici que 
do Télite pensante de la nation dont les opinions nous sont 
connues parles documents littéraires de l'époque. Les don- 
nées historiques qui nous feraient connaître l'état religieux 
des classes inférieures nous manquent. 

On connaît, en général, les tendances principales de cette 
époque suffisamment pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y 
insister. De môme que dans le domaine philosophique, les 
systèmes grandioses des cosmologues se sont écroulés, sapés 
par la critique des sophistes, de même dans le domaine re- 
ligieux, les fortes croyances des Pindare, des Eschyle, des 
Hérodote^ des Sophocle, disparaissent chez Thucydide, Eu- 
ripide, Aristophane même et chez les Sophistes. Voulons- 
nous comme toucher du doigt cette transformation de l'opi- 
nion? Voyons ce que l'on a pensé des oracles à ces deux 
époques. Comparons à cet égard Hérodote et Thucydide. Aux 
yeux du premier, les oracles tiennent une place considérable 
dans le cours des événements. Il suffît de rappeler l'histoire 
de Crésus. Chez Thucydide;, au contraire, domine le scep- 
ticisme le moins équivoque. Ainsi à propos d'un tremblement 
de terre dans l'île de Délos, Hérodote dit : « la divinité par 
cet événement donnait aux hommes la révélation des malheurs 
qui allaient les frapper. » En faisant allusion probablement 
au même événement Thucydide dit : « on disait et on croyait 
qu'il y avait là un événement révélateur de l'avenir* » 

Citons de cet auteur un autre passage très caractéristique. 
11 raconte qu'au temps de la peste d'Athènes, on colportait 



\) Hcrod., VI, 98; Thucytl., Il, 8, 3.Cf. Ibid., II, 17, 2, etc. ; Eurip., Hélène, 
745. 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCRATE 49 

un vers tiré d'un ancien oracle et qui, disait-on, prédisait le 
fléau. « Il était naturel, nous dit-il, qu'en une pareille cala- 
mité publique, on se souvînt de ce fameux vers, qui, les 
personnes d'âge l'assuraient, datait de l'antiquité : une guerre 
dorienne éclatera et avec elle la peste. Or ce vers soulevait 
une vive discussion. Plusieurs prétendaient que dans sa forme 
ancienne et authentique, cen'étaitpas le mot(( peste » )vO'.[ji;. 
qu'il fallait dire, mais celui de « famine )> A'.tji;. Danscelemps- 
là, ce fut naturellement l'opinion qui soutenait l'authenticité 
du mot « peste, » qui triompha. Car les hommes façonnaient 
leurs souvenirs sous l'influence de leurs maux actuels. Et je 
pense que si jamais une nouvelle guerre dorienne survenait, 
et que cette fois ce fut une famine qui Tacompagnât, ces 
mêmes personnes adapteraient probablement le vers à l'évé- 
nement*. » Les critiques qu'Euripide dirigeait contre la divi- 
nation sont trop connues pour que nous y insistions. En 
résumé, il suffirait de compléter la constatation que nous 
n'avons fait qu'esquisser pour que le discrédit général, dans 
lequel les croyances populaires étaient tombées au sein des 
classes cultivées, devînt manifeste. 



II 

Si telle est la tendance générale du siècle et des esprits 
supérieurs de son temps, telle n'est pas celle de Socrate. 
Non seulement il pratique, mais il accepte la religion natio- 
nale. Les textes ne nous laissent pas supposer qu'il ait jamais 
conçu le moindre doute sur ce qu'elle avait de plus essentiel, 
les oracles et la divination. Quelle était la nature de cette 
foi; comment pouvait-elle être populaire, traditionnelle et 
en même temps originale, spécifiquement socratique, quelle 
est l'cxphcation de ce phénomène curieux? Telles sont les 
questions que nous nous proposons d'étudier. 

1) Thucyd., 11,54. 



TiO RIOVUE I)F, I. HISTOIUK DKS IIKLIGIONS 

Il iinporle toul d' abord de couslaîer les résultats obtenus 
par la critique qui s'est appliquée à l'examen des documents 
rt'latifs à la vie et à l'enseignement de Socrate. Cette ques- 
tion des sources a une histoire et, fort heureusement, elle 
n'est pas restée à l'état de problème historique insoluble. 
Schleiermacher, le premier, la soumit h un examen sérieux. 
Il commença par ébranler Tautorité traditionnelle des Mé- 
morables de Xénophon, en faisant remarquer que cet historien 
n'avait aucun esprit philosophique, que, par conséquent, il 
n'avait pas compris certains côtés de l'enseignement de So- 
crate et qu'ainsi la pensée du philosophe, en revêtant cette 
forme populaire, avait perdu ce qui faisait son originalité et 
son caractère spécifiquement philosophique. Il fallait donc 
demander à Platon les éléments nécessaires pour compléter 
le Socrate de Xénophon. L'idée de Schleiermacher était fé- 
conde. La critique soumit la question tout entière à un 
examen minutieux. Les opinions les plus contradictoires se 
firent jour. De cette mêlée sont sortis pourtant quelques 
résultats incontestables. Aujourd'hui l'accord est fait sur les 
points essentiels. MM. Grote, Zeller, Fouillée, avec des dif- 
férences de détail, donnent à cette question la même solu- 
tion. Nous pouvons formuler ainsi les résultats désormais 
acquis à la science : 1° Les témoignages de Xénophon^ de 
Platon et d'Aristote ont été trouvés d'accord entre eux quant 
à l'essentiel. 2° Les Mémorables demeurent pour nous la 
source principale de la vie et de l'enseignement de Socrate. 
Néanmoins;, il ne faut pas oublier que cet ouvrage a été écrit 
dans un but apologétique et que son auteur a un esprit peu 
philosophique, de sorte qu'il est possible qu'il ne nous pré- 
sente que le côté populaire de l'enseignement de son maître. 
3° De tous les ouvrages de Platon, V Apologie est le seul qui 
nous donne sûrement le Socrate de l'histoire. Encore ne 
contient-il pas les éléments d'une reconstruction historique 
de ses doctrines. Quant aux dialogues, il n'en est pas un, 
sans en excepter le Pliacdon, VEiUhyphron, le Banquet et 
jusqu'au Criton^ qui ne contiennent des idées appartenant en 



DE L'I^'FLUE^'CE DU DÉMON DE SOCRÂTE ol 

propre à Platon. Quelle est la critique assez délicate pour 
distinguer celles du maître de celles du disciple ? Tout au 
moins les dialogues de Platon peuvent-ils nous servir pour 
connaître la méthode de Socrate. Platon s'en est emparé. 
Il lui a donné un grand développement et des applications 
nouvelles, mais le fond subsiste et se laisse saisir à travers 
cette dialectique ingénieuse. Mais si nous ne pouvons ap- 
puyer l'histoire des idées de Socrate sur les dialogues do 
Platon, nous trouvons pourtant en eux une foule de faits dont 
les uns sont confirmés par les données de Xénophon et dont 
les autres ont un caractère historique incontestable. En par- 
ticulier nous pensons que Platon nous donne dans Y Apologie 
des indications relatives au daemonium de Socrate, plus 
précises que celles de Xénophon. Mais c'est là un point sur 
lequel nous reviendrons plus tard. 

Sachant maintenant le degré de confiance que méritent 
nos textes, voyons ce qu'ils nous disent des sentiments de 
Socrate à l'égard de la religion populaire. 

Socrate pratiquait le culte de sa patrie. Xénophon va 
jusqu'à nous dire qu'il y apportait plus de soins que les autres 
hommes*. « On pouvait le voir^ dit-il, offrant des sacrifices 
fréquents et chez lui et sur les autels publics de la ville". » Il 
recommandait à ceux qui l'entouraient de ne pas négliger 
la pratique du cultes Le dernier acte de sa vie confirme ce 
que Xénophon nous dit de sa piété. « Quelques instants avant 
d'expirer, nous dit Platon dans un passage bien connu^, 
il se tourne vers Criton et lui dit : Nous devons un coq à 
Esculape. Payez cette dette et ne la négligez pas. » Xéno- 
phon ne dit-il pas avec raison que sonmaîlre est £jc7£6t5;* ? 

Socrate ne se borne pas aux pratiques extérieures du culte, 
il est aussi croyant. Chose singulière, tandis que ses conlem- 



1) Mcm., I, 2, 64. 

2) Ibid.y I, 1, 2. Ces passages ne sont pas isolés : I, 3, 3; 4, 11 ; IV, 6, 2; 
3, 16. 

3) I, 4, 2; IV, 7, 10:3, 2. 

4) IV, 8, 11. 



52 REVUE DE l'iHSTOIUE DES RELlGIOiNS 

puraiiis iio dissimulent pas le mépris que leur inspirent les 
oracles el la divinalion, le philosophe y ajoute une foi in- 
conleslable. Xénophondit de lui : « S'il pensait que les dieux 
lui avaient accordé une révélation quelconque, on lui aurait 
plutôt persuadé de prendre un aveugle pour guide^ qu'on 
ne lui eût persuadé d'agir contrairement à ce qui venait de 
lui être révélée » Cet historien aftirme nettement que So- 
crate pratiquait la divination comme tout le monde et y 
croyait de même'. Il la recommandait à ses amis^ Le témoi- 
gnage de Platon h ce sujet n'est pas moins précis que celui 
de Xénophon. Socrate affirme dans VApoio(/ie que c'est pour 
obéir à l'oracle de Delphes qu'il passe sa vie à examiner les 
hommes et les choses. Cet oracle, dit-il, « assurément ne 
ment pas*. » Que l'on ne dise pas que c'est par ironie qu'il 
s'exprime ainsi. 11 a lui-même soin d'écarter cette supposi- 
tion \ Les passages de Y Apologie qui attestent sa foi aux 
oracles sont nombreux \ Mais rien ne la prouve mieux que 
l'usage qu'il fait de la divination comme argument pour ap- 
puyer sa conception Ihéologique. Parmi tous les bienfaits 
qui témoignent du soin que les dieux prennent de nous, les 
signes révélateurs, les oracles, les prodiges ont la première 
place '. Quant on relit ces passages attentivement, l'impres- 
sion est irrésistible ; on ne peut douter de la sincérité de So- 
crate et de ses interprètes. Concluons que tout au moins en 



1) I, 3, 4. Il est. à remarquer que crY]u.etov et (7/i[xa'!va> sont des termes qui ont 
un sens spécial, consacre. Ils désignent une révélation quelconque de l'avenir, 
oracle, prodige, signe tiré des entrailles des victimes, etc. Gela est toujours le 
cas lorsque le nom d'un dieu ou celui de la divinité en général, les accompa- 
gne. M. d'Eichthal, dans sa brochure sur la Théologie de Socrate, nous semble 
donner un sens beaucoup trop étendu à ces mots, page 29. 

2) I, 1,2 et 3. 

3) IV, 7, 10; I, \, 7; II, G, 8; I, 1,18; IV, 3,16. 

4) ApoL, 21 B 

5) Ihid., 37 E. 

6) Wid., 21 E; 22 E; 23 A , 29 A-D; 30 A; 37 E; dans tous ces passages 
le mot Oeô; signifie le dieu de l'oracle de Delphes : xbv Osbv tbv èv AeXçoï;, 
20 E. 

7) Mm,, l 'i, 15; IV, 3, 12. 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCRATE 53 

ce qui touche les oracles, et, d'une manière générale, les dif- 
férents modes de révélation alors connus, Socrate ne s'écarte 
pas des croyances populaires*. 

Sur d'autres points encore, il serait téméraire d'affirmer 
que Socrate se soit complètement affranchi de la tradition. 
Il ne suffit pas, par exemple, de quelques textes, très 
importants d'ailleurs, pour affirmer que Socrate est mono- 
théiste et qu'il se sépare complètement du polythéisme-. 
A vrai dire, l'idée monothéiste est étrangère au génie grec 
Assurément Zeus, tel que le représente plus d'un poète, 
est presque un Jehovah. Eschyle fait entendre dans ce 
sens des paroles dignes d'un prophète hébreu ^ Mais ce 
ne sont là, tout au plus, que des pressentiments de mono- 
théisme. Il est encore vrai que depuis Anaxagore, l'idée 
d'une intelligence unique gouvernant le monde tout entier 
a pénétré dans la philosophie. C'est à ce principe des choses, 
plutôt qu'à une véritable divinité;, que Socrate semble penser 
lorsqu'il parle de « celui qui ordonne l'univers. » Mais le 
polythéisme est si bien enraciné dans le génie grec que chez 
les plus monothéistes, les habitudes du langage ne tardent 
pas à reprendre le dessus. En particulier, que deux ou trois 
textes ne nous fassent pas illusion à l'égard de Socrate. Sa 
conception de Dieu, vue de près, s'est dégagée, peut-être 
moins qu'on ne le pense, du polythéisme*. Ainsi, tandis qu'A- 
naxagore et même Euripide rejettent l'ancienne croyance si 
tenace, qui faisait des astres et du soleil des divinités', 
Socrate repoussait avec indignation ces nouvelles théories ^ 
Il croyait fermement que le soleil était une divinité. Xonophon 
et Platon s'accordent tous les deux sur ce poinf. Et même. 



1) Socrate croyait aux TÉpaxa, Mcm., I, A, 15; aux songes, Apol., 33 C. 
Criton, 44 C; Phxdon, GO E. 

2) Mcm., I, 4,5; IV, 3, 13. ' 

3) SuppL, 524-527. 

4) Mi'in., 1,1, 19; 3, 3; IV, 33,etc. 

5) Kurip., Orcstc, 981. 

6) Mam.y IV, 7, 6. 

7) Mcm., IV, 3, 14, ApoL, 26 D. 



rii BEVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tlil Plaloii, il lui adressait des prières*. On le voit, il est né- 
cessaii-e, (M1 présence des textes^ de ne pas être trop affîrma- 
lif ni dans nn sens ni dans l'antre. Mais qne pensait Socrate 
(le la inylliologie? Nos docnments nous laissent sur ce point 
dans l'obscurité. Pour bien des raisons nous ne pouvons en- 
visager comme historique le rôle de Socrate dans YEuthy- 
j)hron. Un Socrate aussi peu respectueux de la tradition est 
incompatible avec celui de Xénoplion. Mais s'il faut nous 
contenter d'ignorer la pensée de Socrate sur ce point, nous 
pouvons au moins nous mettre en garde contre les idées pré- 
conçues. 11 ne faut pas oublier que les Grecs n'avaient pas de 
dogmes, encore moins de livres saints et une tradition reli- 
gieuse ÏÀXQ^. Aussi le Grec n'avait pas à choisir entre l'affir- 
mation et la négation. Il n'était pas mis en demeure d'accepter 
ou de rejeter absolument la mythologie. 11 pouvait en 
prendre ce qu'il voulait sans cesser d'être un homme pieux. 
Aussi à toutes les époques, les poètes avaient-ils librement 
disposé des légendes selon les inspirations de leur sentiment 
religieux. Pindare et Eschyle avaient largement usé de ce 
droit". N'est-il pas vraisemblable que Socrate ait agi de la 
même façon? Gomme eux, sans doute, il faisait un triage 
parmi les légendes. Peut-être même se plaisait-il aux char- 
mantes allégories, à celles par exemple que l'on imaginait 
chez le poète Agathon^ A vrai dire, se figure-t-on un Hélène 
entouré dès son enfance de toutes ces divinités gracieuses 
des mythes, les repoussant avec mépris? Platon lui-même 
n'a jamais pu renoncer à la mythologie. Pourquoi faire de 
Socrate un fanatique au rebours ? 

Lorsqu'on a fait les quelques réserves que le silence des 
textes nous impose sur certains points, il faut, en tout état 
de cause, admettre que Socrate est resté plus profondément 
attaché aux croyances populaires que l'élite de ses contem- 



1) Banquet, 220 D. 

2) Voyez le passage si remarquable rie Pindare, Olymp., ï, 28-36. 

3) Banquet, IT.) D : Phèdre, 229 C, L'30 B. 



DE L*1NFLUENCE DU DÉMON DE SOCRATE 55 

porains. Les textes qui établissent de la façon la plus claire 
sa foi en la divination, suffisent, à eux seuls, pour mettre ce 
point hors de contestation. 



m 

L'étude d'un phénomène particuher de la vie religieuse 
de Socrate nous expliquera peut-être , en quelque mesure , des 
convictions aussi profondes. Il s'agit de ce que Ton appelle 
vulgairement le démon de Socrate. La suite montrera qu'il 
est impossible de séparer ce phénomène des idées et des sen- 
timents religieux du philosophe. 

Nous n'avons pas, en ce moment, à étudier la nature même 
du daemonium de Socrate ni à examiner ce qu'il était en lui- 
même. Pour déterminer l'influence que ce phénomène a pu 
avoir sur sa pensée, il importe que nous sachions quelle idée 
le maître et ses disciples s'en faisaient. Comment, tout d'abord, 
Xénophon se représentait-il le daemonium'! Cela est claire- 
ment indiqué dès les premières phrases des il/<??7zo;'«ô/^^. L'acte 
d'accusation portait que Socrate innovait en fait de choses 
divines'. Xénophon se demande quel avait pu être le prétexte 
de ces mots. Il le trouve dans une expression dont Socrate 
se servait fréquemment. Celui-ci disait que le divin lui ré- 



1) Nous traduisons ainsi pour conserver tout ce que l'expression grecque a 
de vague. On ne peut traduire le xaivà ôiafxovia « par divinités nouvelles. » Il 
ne s'agit pas de cela dans le contexte et d'ailleurs il est plus que douteux que 
le mot grec ait un sens aussi concret. Il n'est pas plus exact de traduire comme 
M. d'Eichthal (page 35), « croyances. « C'est un sens trop positif. On ne peut 
parler ni de dogmes, ni de doctrines, quand il s'agit d'une religion dans laquelle 
ces dures abstractions revêtent les contours ondoyants de l'image poétique. 
Les accusateurs de Socrate ont évidemment choisi une formule très vague qui 
put servir de texte aux déclamations les plus contradictoires. Remarquons que 
le mot Sai|x6vtov est en général synonyme de OsTov. Dans tous les cas il ne désigne 
pas une personnalité divine. C'est là, un sens qu'il n'a pas même dans le pas- 
sage du Banquet de Platon, dans lequel il s'agit de « démons intermédiaires. » 
Dans ce passage le ôattiôvtov, c'est le domaine de la divination (202 E). Voilà 
un sens de ce mot qui le rapproche singulièrement de celui qu'il a dans les 
Mémorables. 



56 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Valait telle ou telle chose. Voilà, dit Xénophon, les paroles 
qui ont scandalisé. Mais, dit-il, Socrate par là n'innovait en 
rien. Ceux qui, pratiquant la divination, se servent des oiseaux 
et de divers autres signes, ne supposent pas que les oiseaux 
ou ceux dont ils font la rencontre fortuite savent ce qui est 
avantageux à ceux qui veulent tirer d'eux des pronostics. Ils 
comprennent que ce sont les dieux qui révèlent et que ceux-là 
ne servent que d'intermédiaires. Eh! bien, Socrate pensait 
de même. Seulement par un abus de langage, on dit couram- 
ment que l'on a été détourné de telle action ou poussé à telle 
autre par un oiseau ou par une personne que l'on a rencontrée, 
comme s'il s'agissait des révélateurs. Mais Socrate, redressant 
le langage, exprimait exactement sa pensée. De là son mot: 
le divin m'arévélé. Il ressort clairement de ce passage qu'aux 
yeux de Xénophon, Socrate possédait une source spéciale de 
divination. Euthydème, dans un autre endroit, dit au philo- 
sophe, qu'à la différence des autres hommes il reçoit des dieux 
des révélations sans qu'il les demande*. Mais il est non moins 
clair que Xénophon ne fait aucune différence entre les révéla- 
tions dont Socrate est favorisé, et celles qui s'obtiennent par 
les oracles ou par tout autre mode de divination. La suite du 
passage que nous citons montre, avec encore plus d'évidence 
que, dans sa pensée^ le daemonium de son msXive appartenait 
à l'ordre des phénomènes de la divination. Aussi par une 
transition toute naturelle, c'est ce dernier sujet qu'il aborde 
en terminant ce chapitre. 

Mais comment Platon se représente-t-il ce phénomène mys- 
térieux qu'il constatait chez son maître et qui^ à en juger par 
les allusions nombreuses contenues dans les dialogues, le 
préoccupait peut-être plus que l'auteur à^s Mémorables 1 II y 
a tout d'abord une différence à marquer entre les témoignages 
de ces deux disciples de Socrate. Celui de Platon nous paraît 
être, sur ce point particulier, d'un observateur plus précis et 
plus scientifique. Deux remarques suffiront, croyons-nous, 

1) Mem., IV, 3, 12. Cf. Ihid., IV, 8, 1, 5. 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCRATE 57 

à justifier cette affirmation. Platon dit expressément que le 
signe démonique agit comme force d'arrêt, que c'est une 
sorte de frein, mais qu'il ne pousse jamais Socrate à l'action : 
â£làTCoxp£i:£t{j!.s-TCpoTpé7:£ioàou7U3T£*. Voilà une distinction importante 
qui a échappé complètement à Xénophon^ Mais, en outre, 
Platon déclare que les avertissements du daemonium n'avaient 
de valeur que pour Socrate lui-même\ Xénophon , au contraire , 
dit que l'oracle de son maître faisait entendre des avertisse- 
ments qui s'appliquaient directement à ses amis*. Ne sommes- 
nous pas en droit de conclure de tels faits que Platon a étudié 
le signe démonique de son maître en philosophe et dans un 
esprit scientifique, tandis que le pratique Xénophon n'a pas 
été frappé au même degré du caractère anormal de ce phé- 
nomène et qu'il n'en a pas observé les particularités? Alors 
que celui-ci semble s'efforcer d'assimiler autant que possible 
le daemonium aux autres faits de la divination, Platon fait 
observer que de tous les hommes, passés et présents, Socrate 
seul a été favorisé de ces voix divines ^ Mais ces différences 
dans l'observation du même fait n'empêchent pas ces deux 
écrivains de l'envisager au même point de vue. Aux yeux de 
Platon comme à ceux de Xénophon, le daemonium est un 
phénomène qui appartient à la divination. Ainsi dans V Apo- 
logie^ Socrate dit en propres termes : a la mantique qui m'est 
habituelle, celle du daemonium, » ^ De même que Xénophon, 
il désigne ce phénomène par les termes consacrés à la divina- 
tion, oï]|X£Tov, jj.avTtxY)\ Enfin, dans Y Apologie, ne dit-il pas que 



1) Apol.,, 31 C; Phèdre., 242 G. Il est entendu que nous ne prenons chez 
Platon que ce qui est authentique et ce qui s'accorde avec les données de l'A- 
pologie. Nous repoussons les récits du Théagès, 128, 129. 

2) Mcm., IV, 3, 12, I, 1, 4. 

3) Phèdre, 242. 

4) Mem., I, 1, 4. Voyez une note de Zeller à ce sujet : vol. III, p. 75, note 2. 

5) Rf^pubL, 496 C. 

6) 40 A. 

7) Voyez aussi Phcdrc, 242 G : £Î[x\ 8y) o-jv [lâvTt;. Remarquez aussi que dans 
la langue de Platon ces termes ôatp.6vtov ot (xavTtx-ri sont dans le rapport de cause 
à effet, Bnnqucty 202 E. Gela est nettement indiqué dans ce dernier passage 
par le motêpfiy)veOov. Comparez aussi Apol.y 33 C. 



■\V^ UKVUK DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

c'esl pour obéir aux ordres de l'oracle de Delphes, qu'il con- 
sacre sa vie à la philosophie ? Et ne dit-il pas aussi dans ce 
plaidoyer que la vie politique lui a ùté interdite par le signe 
di'^monique ? Que Ton étudie de près la manière dont Platon 
présente ces deux faits et l'on pourra se convaincre que dans 
sa pensée, ils appartiennent, tous les deux, au même ordre 
de choses. Nous conclurons en disant que Platon et Xénophon 
ne séparent pas le signe démonique du domaine des oracles 
et de la divination. 

Dès lors puisque ces deux disciples de Socrate s'accordent 
dans une môme façon d'envisager le daemonhim de leur 
maître, nous est-il permis de supposer qu'il n'ait pas, lui aussi, 
partagé leur manière de voir? A vrai dire, si l'on veut bien 
se replacer dans le milieu grec de leur époque, on ne conçoit 
pas que ce phénomène ait pu se présenter autrement à leur 
esprit. Et remarquez la place considérable qu'il occupe dans 
la vie de Socrate. C'est un avertissement de son signe démo- 
nique qui lui interdit la vie politique ; c'est un autre qui 
rempôche de préparer sa défense*; parfois le signe l'arrête 
net au milieu dun discours '\ Les interlocuteurs finissent 
môme par s'en plaindre ^ C'est tantôt au moment oii il va tra- 
verser une rivière, tantôt lorsqu'il veut faire connaissance avec 
tel ou tel que le veto divin intervient \ Aucun texte ne nous 
autorise à penser que Socrate ait jamais essayé d'échapper à 
cette direction mystérieuse. Tout nous porte à croire que 
Socrate s'est incliné devant son daemonium. Il avait la convie- 
lion qu'il possédait un oracle intérieur, et, comme il le disait, 
qu'il était \i.Tniz,. Eh bien^ puisque telle était la conviction 
de Socrate, conviction qui s'est formée à l'aurore de sa vie 



1) 3fem.,IV, 8,5. 

2) ApoL, 40 B. 

3) Xén., Banquet, VIIT, 5. 

fi) Platon., Phèdre, 1^2 B, Théxtèlc, 151 A. Comparez avec ce dernier pas- 
sage le conseil qu'il donne dans les Mémorables (II, 6) de consulter les dieux 
lorsqu'on choisit des amis. N'est-ce pas l'expérience personnelle notée par 
Platon qui a dicté le conseil conservé par Xénophon? 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCRATE 59 

intellectuelle, vat.olkIôc, dit-il dans V Apologie, quia grandi avec 
lui, qui est devenue inébranlable, n'a-t-il pas dû nécessaire- 
ment être amené à conclure de Texistence et de la véracité 
de son oracle personnel à la réalité des prédictions de Delphes 
t3t des oracles en général? Ou plutôt ne dirons-nous pas, pour 
nous en tenir plus rigoureusement à l'esprit de nos textes, 
que cette divination particulière qu'il possédait, a étouffé 
dans le germe toute espèce de scepticisme qui aurait ébranlé 
sa foi aux oracles de son pays ? Efforçons-nous de nous re- 
présenter l'état psychologique produit chez Socrate par le 
phénomène en question. De bonne heure il a conscience 
d'une sorte de voix qui se fait entendre à certains moments 
et qui le détourne de telle ou telle action. Il cherche l'expli- 
cation du mystère. Il ne connaît qu'un seul ordre de phéno- 
mènes qui lui ressemblent. Ce sont ceux de la divination. Il 
conclut qu'il possède un oracle personnel. A mesure qu'il 
avance dans la vie, et qu'il découvre que cette vaticination 
d'un nouveau genre ne le trompe pas, mais au contraire 
imprime à toutes ses actions la direction la plus avantageuse, 
sa confiance augmente; cette foi ainsi acquise jette ses ra- 
cines au plus profond de son être; par une transition inévi- 
table il la transporte de son oracle personnel à ceux de son 
pays et aux divers modes de divination. Voilà oïl devait le 
conduire l'association d'idées la plus simple et lapins logique. 
En effet, lorsque Socrate déclare avec un accent si profondé- 
ment convaincu que l'oracle de Delphes ne peut mentir, n'y 
a-t-il pas dans ce mot l'écho d'une expérience personnelle? 
De même ne faut-il pas reconnaître que c'est parce qu'il lésa 
vécues, qu'il fait à ses amis des recommandations si pressantes 
pour les engager à pratiquer la divination *? 

Une fois la révélation des oracles admise, Socrate devait 
incliner à accepter les- autres croyances populaires. iNous 
avons vu dans quelle mesure il le fit. En résumé, c'est grjice 
à son signe démonique tel qu'il l'a envisagé que Socrate 

\) Mem,, IV, 7, 10,ptc. 



(il) RKVITE 1)H l'iIISTOIUI": DKS RELIGIONS 

est toujours rc^U' aitaclu'î au cnlfc et aux croyances popu- 
laires. 



IV 



Nous n'avons constaté jusqu'ici qu'un rapport purement 
formel entre la foi de Socrate et son signe démonique. Nous 
sommes encore en droit de nous demander si une simple 
association d'idées suffisait pour le retenir dans les croyances 
traditionnelles. Voici un homme qui passe sa vie dans la 
recherche de la notion adéquate, du ti hv, de toutes choses ; 
est-il vraisemblable qu'il ait laissé subsister dans sa pensée 
des préjugés, des croyances sans leur demander leurs titres? 
N'oublions jamais que la nature de son esprit est telle qu'il 
lui faut, de toute nécessité, se rendre un compte exact de 
tout se qui se présente à lui. L' « indéfini » lui était insuppor- 
table \ Comment se fait-il donc qu'il soit resté attaché à la 
religion nationale? Était-ce par esprit de conciliation ? Con- 
sentait-il à renoncer à sa liberté de penser dans le domaine 
religieux pourvu qu'on la lui accordât dans le domaine phi- 
losophique? Ceux qui sont satisfaits d'une pareille explica- 
tion oublient la différence qui existe entre une religion 
qui a une puissante organisation et celle de la Grèce. 
Personne dans ce pays n'était obhgé d'abdiquer sa liberté, 
même dans le domaine religieux. Puisqu'un homme de 
théâtre, comme Euripide, ne craint pas de porter, à tout 
moment, des coups aux antiques croyances, certes Socrate 
eut été bien ridicule d'avoir plus de scrupules que lui. Nous 
croyons qu'il existe une raison plus profonde du fait étrange 
que nous signalons. Lorsque nous examinons de près ses 
idées religieuses nous découvrons, sous leur enveloppe tra- 
ditionnelle, un sentiment tout personnel. Socrate verse dans 

1) M^m., I, 1, 10. Se souvenir du mot de Socrate dans VApologie, 38 A. 



DE l'influence DU DÉMON- DE SOCRATE 61 

la coupe antique un vin nouveau. Comme chez Pindare et 
chez Eschyle^ c'est de sa propre conscience et non des pré- 
jugés de l'éducation que jaillit son sentiment religieux. C'est 
une vie nouvelle qu'il fait circuler dans les anciennes 
croyances. Voilà comment il peut rester attaché à celles-ci 
sans qu'il faille supposer chez lui aucun calcul, aucune hypo- 
crisie. Si ensuite nous examinons ce sentiment religieux qui 
appartient en propre à Socrate, nous pensons que l'on y 
constatera l'influence du signe démonique. 11 nous reste 
donc à découvrir au fond même de ces croyances que So- 
crate partageait incontestablement avec ceux qui étaient 
restés fidèles à la foi antique, son sentiment religieux per- 
sonnel et ensuite à montrer les rapports de celui-ci et du 
signe socratique. 

Un passage de V Apologie jette une grande lumière sur 
l'influence exercée par le daemonïum sur les sentiments les 
plus intimes de Socrate. Le philosophe justifie son attitude 
après que l'on a prononcé sa sentence en ces termes : « L'o- 
racle dont j'ai Thabitude, celui du daemonïum^ toute ma vie 
durant, m'a donné des révélations très nombreuses et, dans 
les plus petits détails de ma vie, me faisait obstacle lorsque 
j'étais sur le point de ne pas agir selon ce qui doit être. 
Vous voyez vous-mêmes ce qui m'est arrivé. C'est un sort 
que l'on considérerait, et c'est justement ce que l'on fait 
ordinairement, comme le dernier des malheurs. Eh ! bien, le 
signe de Dieu ne m'a repris ni le matin lorsque je sortais de 
ma demeure, ni lorsque je me rendais au tribunal, ni à aucun 
point de mon discours lorsque j'allais prononcer quelque 
parole. Or, souvent dans d'autres circonstances, il m'empê- 
chait net de continuer à parler, au beau milieu de mon dis- 
cours. Aujourd'hui il ne m'a fait obstacle ni lorsque je par- 
lais ni lorsque j'agissais. Je vais vous en dire la cause telle que 
je la comprends. C'est que, ce qui m'est arrivé est sans doute 
pour mon plus grand bien. Par conséquent, il est impossible 
que ceux de nous qui considèrent la mort comme un mal, 
soient dans le vrai. Pour moi la grande preuve de ceci c'est 



62 REVUK DE l'histoire DES RELIGIONS 

que si j'allais tomber dans quelque malheur, il est impossible 
que je n'en fusse averti par mon signe ordinaire ^ » 

11 importe de remarquer trois choses qui ressortent de ce 
passage : 1° la durée et la fréquence du phénomène en 
question. 11 se manifeste lorsque Socrate était encore enfant ; 
l'A T.xi.o6q, dit-il. Les révélations sont très nombreuses, 'luàrj 
T,\jv.^; elles se rapportent aux plus petits détails de la vie, 
r.irj It:'. (7\uy,porç ; l'intervention démonique parfois lui coupe la 
parole ; enfin elle est devenue une habitude familière. Que 
Ton songe au rôle considérable que devait jouer un pareil 
phénomène dans la vie du philosophe. C'est une pression 
énorme qui s'exerce presque à toute heure sur sa volonté. 

2° Nous avons vu que d'après les témoignages de Xéno- 
phon et de Platon, Socrate assimilait la révélation démo- 
nique à celles que l'on pouvait obtenir des oracles et de la 
divination. Mais quand on a dit cela, on n'a pas encore tout 
dit. Remarquez les termes que l'on trouve dans le passage 
que nous citons et dans d'autres, le signe de Dieu, a'^jxeTcv tou 
Gccij, une certaine voix, çwvr^ tiç, quelque chose de divin et de 
démonique, OeTgv v. xal caisj.sviov^ Même dans Xénophon, si 
l'on serre de près le sens du mot âai[j.6v'.ov, on trouve qu'il 
équivaut à to OeTgv \ Il est à remarquer que s'il est trop exa- 
géré de prétendre que l'esprit grec tendait au monothéisme, 
on peut dire, en tout état de cause, que depuis la fin du 
vi" siècle, une tendance s'affirme de plus en plus. On com- 
mence à dégager, de la multiplicité des dieux, l'idée de leur 
ensemble. 

C'est cette collectivité aux vagues contours que désignent 
les termes, Ose;, 6 Oi6q, to GsTcv, to Sa'.[j.ov'.cv, etc., qui apparaissent 
de plus en plus dans la langue. Disons en passant qu'il faut 
bien se garder de confondre la puissance des dieux ainsi 
considérée dans son ensemble avec l'ancienne idée de la 
Moira^ telle qu'on la trouve dans Homère et dans Eschyle. 

1) A))o/., /iO c. 

2) ApoL, 31 D ; Vhcdre, 242 B ; Euthyphron, 3 B. 

3) Voyez note de Zeller, III vol., 73, note 6. 



DE l'iNFLUEiNCE DU DÉMON DE SOCRATE 63 

C'est évidemment à cette famille de désignations qu'il faut 
rattacher les termes que nous avons relevés chez Platon. 
Nous pouvons donc conclure que Socrate, tout en assimilant 
la révélation démonique à celles des oracles quant à sa na- 
ture, l'envisageait comme émanant, non d'une divinité parti- 
culière, mais du divin en général. De là sa portée religieuse. 
Si Socrate eût eu de son oracle particulier la conception 
vulgaire, toute mécanique, des oracles, l'influence de ce 
phénomène sur lui eût été purement extérieure. Mais du 
moment qu'il l'envisage comme une révélation du divin, 
nous ne pouvons plus méconnaître la portée religieuse de ce 
phénomène. Il nous exphquera en quelque mesure l'un des 
traits du sentiment rehgieux de Socrate, sa crainte de péné- 
trer dans le domaine du divin. 

3° Enfin, remarquons en dernier lieu qu'aux yeux de So- 
crate, son signe le pousse toujours dans la direction de son 
plus grand bien. Son langage imphque qu'il en avait la con- 
viction absolue. JCe fait éclairera un trait, non moins original 
que le dernier, du sentiment religieux du philosophe, j'en- 
tends sa confiance optimiste aux dieux. 

Précisons maintenant, en même temps que les deux traits 
qui caractérisent la foi rehgieuse de Socrate, l'influence qu'a 
pu exercer sur eux le phénomène démonique. 

Il est clair que Socrate n'a jamais pénétré jusqu'aux ra- 
cines psychologiques de son daemonium. Il y avait là, dans 
sa conscience, un élément, un résidu qui défiait son analyse. 
Il s'est trouvé en présence d'uu fait incompréhensible, irré- 
ductible. Quelle a été la conséquence de cette sorte d'aveu 
d'impuissance ? C'est qu'il a dû nécessairement conclure, 
selon la tendance générale de l'esprit antique, que les dieux 
étaient derrière ce mystère. Disons plutôt, pour rester 
encore plus fidèles aux habitudes d'esprit et de langage de 
son époque, qu'il voyait au delà de ce phénomène qu'il ne 
pouvait comprendre, la coflectivité des dieux^ le divin, le 
To ôeTov xal âa'.[j.6viov. Dès lors il conclut que cette voix était une 
révélation divine. Mais quel sentiment une conscience aus^^i 



6i REVUE DE l'iIISTOIKE DES RELIGIONS 

claire de lîi présence des dieux devait-elle faire naître en 
lui? Le sentiment religieux spécifiquement grec, celui que 
l'on appelait le 'piSocq. En effet, nous venons de voir par les 
textes la signification profondément religieuse du signe dé- 
monique. 

Si notre analyse de l'influence psychologique sur Socratc 
d'un phénomène aussi considérable que son daemo)iium est 
exacte, deux conséquences devaient en découler : 

r De môme que Socrate, en présence du phénomène 
incompréhensible dont il a conscience, reconnaît qu'au delà 
sont les dieux, de même, lorsqu'il a devant luil'inexphcable, 
quel qu'il soit, il est amené plus naturellement que d'autres, 
à supposer que là aussi, derrière ce masque des choses, se 
trouve le divin. Aussi ce n'est pas lui qui, comme le ferait 
un Thucydide, explique les mystères du monde par le hasard, 
la rJ'/r^. Nulle part il ne connaît et n'admet cet élément capri- 
cieux. Au contraire il le repousse ^ Ainsi donc Socrate 
affirme qu'en dehors des choses humaines, il y a le vaste 
domaine de l'inconnu qui appartient aux dieux. Les dieux, 
disait-il, « se sont réservé les choses les plus importantes 
dont aucune n'est connue dçs hommes ^ » 

2° De même que la constatation de la présence des dieux 
derrière le signe démonique devait exciter en Socrate le 
sentiment religieux dans sa forme grecque, de même ce 
sentiment devait surgir lorsqu'il se trouvait en présence du 
domaine divin tel qu'il le concevait. En d'autres termes, à 
mesure que l'expérience lui révélait le domaine de l'inconnu, 
c'est-à-dire, pour lui, le domaine des dieux, son sentiment 
religieux s'étendait aussi. 

En effet, Socrate est peut-être le seul de ses contempo- 
rains immédiats en qui l'on retrouve le sentiment religieux 
vraiment grec. Chez Pindarc, chez Eschyle, chez Hérodote, 
le respect des dieux, le crÉSa;, retient Thomme religieux dans 



1) A/cm., I, /i, 4 et 8. 

2) Mcm., I, 1, 8. Cf. Ihid., I, i, 13. 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCRATE 6o 

les limites de l'humanité. 11 craint, avant tout, d'empiéter sur 
le domaine divin. Socrate de même. I] arrête Thomme au 
seuil du monde supérieur et lui défend d'y pénétrer. Ces 
régions doivent rester inconnues à l'homme. Seuls les 
oracles et la divination nous révèlent ce que les dieux, dans 
leur bonté, nous accordent de connaître ^ Socrate répugne 
positivement à sortir de la sphère humaine. Voilà pourquoi 
il interdit les recherches sur l'origine des choses, sur les 
mouvements célestes, enfin sur tout ce qui faisait Tobjet de 
la science des physiologues ^ De là aussi ses préjugés bien 
connus contre Anaxagore. Sans doute, à première vue, 
d'après le texte des Mémorables, il semble que ce soit uni- 
quement au point de vue utilitaire que Socrate repousse la 
science de son temps. Mais nous avons bien des raisons pour 
penser que l'intérêt pratique ne dominait pas le philosophe 
aussi exclusivement que Xénophon nous le fait supposer ^ 
Celui-ci, tout le premier, nous fournit de quoi prouver que 
l'intérêt purement scientifique, le seul désir de savoir, 
préoccupait Socrate tout autant que les conséquences pra- 
tiques d'une théorie. D'ailleurs l'examen attentif des textes 
met en lumière des expressions qui n'ont plus aucun sens si 
l'on n'admet pas qu'elles refiètent encore le sentiment dont 
il s'agit. Elles en sont encore tout imprégnées. Prenons 
quelques exemples. Aux yeux de Socrate ceux qui scrutent 
les secrets de la nature sont plus que des gens inutiles, ce 
sont des impies. 11 dit qu'une folie divine les saisit, ca'.-xcvav '\ 
Souvenons-nous que ce mot exprimait pour le Grec l'aveu- 
glement divin qui pousse la victime coupable à tous les excès, 
la folie qui la fait aspirer à s'élever au-dessus de la condition 
humaine ^ 11 condamne les physiciens parce qu'ils « scrutent 



1) Mon., ï, 1. G-<). 

2) IbhL, I, 1, H. 

3) 7.cllcv, W vol., p. 90-92. 
i) Mcm., I, 1, 9. 

5) Voyez l'Eschyle, Sei^t contre T/i., 1001 ; Cfioc, 506. 



66 RKVUK DK l/lIlSTOIllE DKS UELIGIONS 

les choses divines » '. Il dit encore que « celui-là ne plaîL pas 
aux (lieux qui cherche h connaître les choses qu'ils n'ont pas 
vouhi livrei- à notre connaissance » \ Ainsi donc Socrate 
contient en lui l'antique esprit religieux. Pour lui Tinconnu 
appartient aux dieux. Un saint respect le retient comme au 
seuil d'un temple. L'heureuse circonstance qui a excité ce 
développement de son sentiment religieux, ne serait-elle 
pas le phénomène démonique? Mais prenons-y garde, n'en- 
levons pas à l'esprit religieux qui est en Socrate, son carac- 
tère original. La terreur sacrée qui faisait Iremhler les 
hommes anciens, un Eschyle, par exemple, ne le possède 
pas. Le sentiment rehgieux grec en passant à travers cette 
personnalité subissait une sorte de réfraction. Son mysti- 
cisme a je ne sais quelle sérénité et môme une certaine 
bonhomie. Socrate n'a rien de hiératique. Sa foi n'en est 
pas moins profonde. 

Mais nous avons déjà relevé un autre trait de la piété de 
Socrate non moins frappant que celui que nous venons de 
constater. C'est l'optimisme. Voyons s'il n'y a pas une parenté 
inlime entre cette disposition confiante de Socrate envers les 
dieux et certains sentiments que son signe démonique faisait 
naître en lui. 

Il est presque inutile d'insister sur le caractère optimiste 
delà foi religieuse de Socrate. Pour lui les dieux sont bons 
et veulent le bien des hommes. C'est là l'idée qui est au fond 
de sa téléologie. Que l'on se souvienne de ce mot : « Les inté- 
rêts de l'homme juste, vivant ou mort, ne sont pas négligés 
par les dieux. Il est impossible qu'il lui arrive du mal ^ » Et 
remarquons qu'il ne s'agit pas ici d'une induction philoso- 
phique. Ce n'est pas au bout d'un syllogisme que Socrate a 
trouvé la bonté des dieux. Qu'on relise avec attention les 



1) Mcm , I, 1. IJ. 

2) Ibid., IV, 7, 6. 

3) ApoL, M D. Voyez la (in fia chapitre m des Mcm.^ II; Cf, Ibid., Il, 2; 
I, 4, 13; IV, 8, 6; les chap., iv du I®"^ livre et m du IV^ des Mcmor. 



DE l'influence DU DÉ3I0N DE SOCUATE 67 

textes et on se convaincra que l'idée de la bonté divine n'est 
pas sortie seulement des méditations du philosophe mais 
d'une véritable disposition du cœur. Tout ce qu'il pense et 
tout ce qu'il dit au sujet des dieux est pénétré d^une inalté- 
rable confiance en leur justice et leur prévoyance. Il semble 
n'avoir jamais douté des bonnes intentions du divin. C'est ce 
large courant de foi sereine qui traverse les pages de V Apo- 
logie, la scène finale du Phaedon^ qui rend certains mots, 
certaines conversations des Mémorables si pénétrants. Vous 
retrouvez le même sentiment au fond de sa conception si 
élevée de la prière. « Il demandait, dit Xénophon, aux 
dieux, tout simplement de lui donner les biens, pensant que 
les dieux savaient le mieux quels étaient les vrais biens ^ » 
Lorsqu'il conseille de n'offrir des sacrifices que selon ce que 
l'on peut faire, c'est parce qu'il croit que les dieux sont trop 
justes pour préférer les riches offrandes de Tinjuste à l'obole 
de l'homme vertueux ^ N'envisage-t-il pas sa mission comme 
une grâce divine ? Il l'appelé « le don de Dieu ^ )> 

Tel est le sentiment profond de confiance aux dieux que 
nous pouvons constater chez Socrate. La direction bienfai- 
sante du signe démonique, avons-nous vu d'après le témoi- 
gnage de Socrate lui-même, faisait naître en lui un sentiment 
tout pareil. 11 avait une confiance absolue en sa révélation 
démonique. N'y a-t-il aucun lien organique entre ces deux 
sentiments de même nature mais apparemment d'origine 
diverse? Le sentiment général n'cst-il pas le sentiment parti- 
culier élargi? N'ont-ils pas tous les deux leur source dans la 
même expérience intérieure et l'un n'est-il pas l'épanouis- 
sement de l'autre? N'est-il pas naturel que ce soit à Fabri 
du sentiment le plus intime, de celui dont Socrate a (hi 
nécessairement prendre conscience le premier, de celui 
qu'excitaient en lui les heureuses inspirations de son dacmo- 



1) iU(m.,I,3, 2. 

2) 1, 3, 3. 

3) A^ol., 30 D. 



G8 HEVUK DK L IIISTOIllE DES UKLK.IONS 

/}ii/fn, qu'a grandi le sentiment général, si IVagile en ces 
temps de scepticisme, et qu'ainsi de ce terrain fécond ait 
surgi ridée de la prévoyance et de la bonté divine? 

Un dernier point mérite notre attention. Socrate semble 
avoir assimilé son signe démonique aux oracles et à la divi- 
nation. Il est allé plus loin. De môme qu'il considérait ce phéno- 
mène comme une révélation que les dieux lui octroyaient, 
de même, à ses yeux, les oracles et les divers modes 
de divination sont autant de révélations que les dieux dans 
leur bonté nous accordent. C'est par ces moyens seuls que 
nous pouvons connaître ce qui nous est caché. Voilà pour- 
quoi il pratiquait lui-même la divination et proposait aux 
cintres son exemple '. Envisagée à ce point de vue, la divi- 
nation était à ses yeux l'une des preuves du bon vouloir des 
dieux envers les hommes. « Les dieux, dit-il, accordent 
des signes révélateurs à ceux envers qui ils sont bien dis- 
posés". » 

En résumé l'examen des textes nous a conduit à constater 
d'mie part l'attachement sincère de Socrate à la foi et au 
culte populaires, d'autre part des sentiments religieux très 
prononcés, dont les uns sont comme l'héritage retrouvé de 
l'esprit religieux de la fm du vi" siècle, dont les autres 
semblent appartenir en propre k la conscience de Socrate. 
Dans la réalité c'est toujours un seul et même sentiment 
religieux. Les besoins de l'analyse nous forcent à faire cette 
distinction. La foi de Socrate envisagée sous ses deux faces, 
dans son contenu original et dans sa forme populaire, jure 
avec l'esprit et les tendances de l'époque. Où chercher l'ex- 
plication de cette anomalie étrange ? Les préjugés de l'édu- 
cation qui ne pouvaient subsister que chez un homme inca- 
pable d'analyse interne, ne peuvent même pas expliquer le 
côté populaire de la rehgion de Socrate. Les lois de la 
psychologie ne nous permettent pas de supposer que la seule 



i) Mrm , I, 1, G; I, i, 10. 

2) I, 1, 9; IV, 7, 10; IV, 3, 12. 



DE l'influence DU DÉMON DE SOCKATE G9 

réilexion ait pu faire naître en lui des sentiments aussi reli- 
gieux. Il nous paraît plus naturel d'en chercher rorigine 
dans un fait d'expérience qui occupe une place considérable 
dans la vie du philosophe. Nous ne disons pas que le signe 
d-émonique ait créé les sentiments religieux de Socrate , 
nous disons plutôt qu'il a été l'occasion de leur éclosion et 
que c'est lui qui les a préservés du scepticisme de l'époque. 

Eugène de Faye. 



L'ORIGINE DU MOT SATUMUS 



Les anciens ont proposé au moins trois étymologies diffé- 
rentes pour le nom du dieu du temps, Saturne {Sâtiirnus ou 
Sœtunius ^). D'après Yarron", ce mot vient de satus^ semaille. 
Cicéron^ de son côté, le rattache à satw\ Saturne aurait été 
appelé ainsi parce qu'il est rassasié d'années. Enfin Macrobe*, 
beaucoup plus hardi que ses devanciers en matière de 
transformation phonétique, affirme que Sâturnus est pour 
SatJtimnus^ et que le dieu du temps a reçu ce nom en souvenir 
de la légende d'après laquelle il aurait enlevé à son père, le 
Ciel, les organes de la virilité, en grec Q^^-q^. 

De ces différentes explications les modernes n'en ont 
retenu qu'une, celle qui rattache sâturnus à sero^ satiis et en 
vertu de laquelle le dieu en question aurait présidé aux se- 
mailles avant d'être identifié au Kpévcç grec. La chose néan- 
moins nous paraît sujette à revision, et à supposer, ce qui ne 
paraît pas ressortir nettement des textes, que Saturne ait été 
considéré parfois comme une divinité des semailles, nous 
n'aurions là qu'un exemple à ajouter à ceux qui témoignent 

\) Bréal et Bailly, Bict. ctym. latin, au mot Snturnus. 

2) Ah satu est dictus Sâturnus. L. L., 5, 10, 19. 

3) Sâturnus quod saturetur annis. Nat. D., 2, 24. 

4) Safurn., I, 8. 

5) l'ropter abscissionis pudendoruin fabulam ctiam nostri eum Saturnum 
vocitnrunt, Tcapà tcov aâOwv quue membrum virile déclarât^ veluti Sathimnum, 
Unde Ptium sdlj/rcs veluti sathimnoSj (juod sint in libidinem proni, appellatos 
opinuitur. M., Ibid. 



l'origine du mot saturnus 71 

de l'inflaence fréquente des étymologies plus ou moins spé- 
cieuses et à l'usage du peuple sur le développement et les 
attributions des mythes. 

A quelque point de vue, en effet, qu'on l'examine, le ratta- 
chement de Saturnus à la racine qui contient le verbe sero, 
a semer w, paraît impossible. 

Si l'on dit que Va de ce mot correspond à Vé de sê-men^ il 
reste un suffixe turnus qui est exclusivement affecté avec le 
doublet ternus (ou urnus-ernus) à former des adjectifs en 
rapport avec des termes qui désignent des divisions du temps ; 
exemples : œternus^ diurnus^ diuturnus^ hibernus^ hodiernus^ 
mensurnus, nocturnus^ sempiterniis, etc.; sa jonction avec une 
racine signifiant semer est donc hautement improbable, ou 
ce qui revient au même, n'est justifiée par aucune analogie. 

Si, au contraire, on ne veut voir àdiX\?> Saturnus qu'un suffixe 
nus, comme dans roma-nus, on ne peut en faire qu'un dérivé 
de sa-tor; mais dans aucun cas il n'aurait la voyelle radicale 
longue. 

Si, nous appuyant d'une part sur ces raisons qui sont pé- 
remptoires pour écarter l'ancienne étymologie de Saturnus, 
nous tenons compte d'un autre côté de la valeur habituelle 
du suffixe urnus et de l'analogie de Torigine de la plupart des 
mots qui désignent le temps et ses divisions*, nous serons 
amenés à rattacher Saturnus ou Sœtumus à une famille dont 
dépendent à la fois sîd-us, astre, et sît-is, soif, qui nous ra- 
mènent l'un et l'autre à une racine signifiant briller, brûler. 
Ce sens est sûr en ce qui regarde sidus; quanta sitis, nous en 
avons pour garant l'analogie du sanscrit /«-n, avoir soif, cor- 
respondant du grec TÉpffO[j.ai, être sec, brûlé, et du IrHii torrco, 
brûler". 

Or sïdus, surtout, se rapproche, au moins pour la forme, 

1) Voir notre étude sur l'idée de temps et l'origine des principales expressions 
qui s'y rapportent dans les langues indo-européennes; Revue philosophiquey 
n° de mars 1885. 

2) Même rapprochement à faire entre sansk.p(î, boire, et pd sansk. et zend, 
sécher. 



72 REVUK ])v: i/insTomi': des nEur.ioNS 

de sihio, siKM"; si'nlin\ siiiMir, olc, qui correspondeiil, non 
pas s(Milcmi'!il à la l'orme radicale sauskrile svid, mais aussi à 
/isrid , mèmi^ soiis^ variante dont le caraclère primitif est 
attesté par l'allemand Sc/uoeiss, sueur, d*oiila certitude d'une 
forme proetlinique skmd^. 

Si nous remontons à nn même état phonétique ancien par 
l'iniliale de la racine commune à Saet-iirmis, sld-iis^ sit-is^ à 
savoir skvaet, skvid, skvit, elle s'identifie ainsi au sanskrit cz;6'^, 
çmt=^skvêt, skcit, briller, (Vohçvêta, brillant, blanc (cf. rac. 
cit pour çcit, skit^ même sens) ". 

jMais les racines commençant par le groupe skv^ telles que 
celles dont il vient d'être question, ne se sont pas seulement 
usées par la réduction de ce goupe soit à s^ comme en latin 
dans les exemples précités, soit à c issu de k^ comme dans le 
sansk. cêt^ cit\ très souvent le groupe a perdu ses deux pre- 
miers termes pour ne conserver que le troisième ; c'est ce qui 
est arrivé, dans la famille que nous examinons, à l'ail, iveiss 
(angl. whïte), blanc, correspondant phonétique et significatif 
du sansk. çvêta. Même origine pour la rac. vïd (zend vïth 
connaître, mais primitivement briller, comme le montrent à 
Tenvi le sansk. v'idu^ la lune; vedi^ autel; le latin vit-rum^ 
verre, etc. 

Il en est de même aussi pour le latin vetus^ veterniis^ le grec 

Il en résulte que Saturniis^ pour Skvaternus ^ Svaternus^ 
est une sorte de doublet de veternus. L'un et l'autre dérivent 
d'un \)v\m\WÎ svdtos, svâtes^ svœtos^ svœtes de\en\i sidtis par 
raiïaiblissement de t en d ei désignant à Torigine le soleil en 
particulier et les astres en général comme ^^px' ; l'évolution 
significative des deux mots a été du reste à peu près iden- 



1) Cf. arménien khlrtn et voy. CurLius, Griuvl. d. Gi\ El., p. 242. 

2) Cf. aussi les racines appartenant aux idiomes slaves, sved, ved, brûler. 
(Miklosich, H, /i23.) 

3) Cf. Curtius, op. cit., p. 208. 

fi) Voir sur ce mot l'article déjà cité de la Tievuc philosophique. 



l'origine du mot saturnus 73 

lique; ils ont passé Tun et l'autre au sens de chaleur, saison, 
inomeni:, temps en général^ durée du temps, etc. 

Les adjectifs tirés de svxtos^ svœtes (et avec le rhotacisme 
de la finale svastor, svseter) àFaide du suffixe 7iu-s, qui rattaché 
il ter-tuvà, donné ternii^s, tur-nus et a été affecté sous cette 
forme aux dérivations analogues, à savoir sœtiirnus et veter- 
nus\ ont dû signifier d'abord temporel^ chronique, vieux, 
sens conservé par le dernier, tandis que l'autre est devenu 
un nom propre qui s'adaptait parfaitement à la désignation 
du temps personnifié et déifié. 

Paul Regnaud. 



1) Vêtus et veternus pour vêtus, vêtermis, avec affaiblissement de la voyelle 
radicale comme dans etoç. 



DE 



L'IMPORTANCE DES ACTES DE LA PENSÉE 

DANS LE BOUDDHISME 



Le tome III des A ctes du sixième Congrès des Oneiitalïstes 
tenu en 1883 à Leide^ qui a paru tout récemment, renferme 
(pages 67-80) un article intitulé : Tlrthikas et Bouddhistes , 
polémique entre Nigantha et Gautama. Le débat, dont cette 
communication présente un exposé sommaire, a trait à la 
ditîérence de valeur attribuée par les deux adversaires aux 
diverses catégories d'actes. En effet, les actes,- selon les In- 
diens, se divisent en trois catégories : les actes du corps, 
les actes de la parole, les actes de la pensée; les deux pre- 
mières catégories pouvant être considérées comme n'en for- 
mant qu'une seule, par opposition à la troisième. Or Nigan- 
tha\ fils de Nàta, un des six tîrthikas- constamment en lutte 
avec le bouddha, prétendait que les actes de l'esprit sont indif- 
férents ou de peu d'importance, que les actes du corps seuls 
(en y comprenant ceux de la parole) ont de la gravité et peu- 
vent entraîner à leur suite des conséquences sérieuses. Le 
bouddha Gautama soutenait la thèse opposée; il prétendait 



1) Ou mieux « le Nigantha; » car ce terme désigne souvent des disciples du 
<( fils de Nàta » et paraît plutôt le nom d'une école que celui d'un personnage 
déterminé. 

2) Ce terme qui paraît signifier « visiteur des étangs sacrés » s'applique à 
des chefs d'école soutenant différents systèmes en opposition avec celui de 
bouddha. 



DES ACTES DE LA PENSÉE DANS LE BOUDDHISME lij 

que les actes de l'esprit ont une importance capitale et prédo- 
minante, les autres (ceux du corps et de la parole) n'ayant 
qu'une valeur secondaire et subordonnée. 

On reprochait même à Gautama de professer l'indifférence 
aJ3solue des actes extérieurs. L'imputation était erronée ou 
même calomnieuse. Gautama reconnaissait une certaine 
valeur aux actes du corps et de la parole, mais il en attri- 
buait une bien supérieure aux actes de la pensée. 

Un des principaux textes oh la question est agitée est le 
soûtra intitulé Soûtra d'Oupâli [Oupâli-Souttam] qui fait partie 
du grand recueil pâli intitulé Majjhima-Nikâya (compilation 
formée des Soûtras de moyenne grandeur), et ainsi appelé du 
nom d'un disciple de Nigantha qui, à la suite de la discussion 
rapportée dans le texte, passe de l'école de son ancien maître 
à celle du bouddha Gautama. La partie essentielle de ce 
Soûtra est donc une discussion de principes des deux écoles 
rivales, ou, pour mieux dire, une réfutation du système de 
Nigantha par Gautama. 

Celui-ci emploie trois et même quatre arguments princi- 
paux pour confondre son adversaire. 

Le premier a pour base l'entêtement d'un malade qui refuse 
de se soumettre au régime prescrit par le médecin, s'obstine 
à suivre un régime qui ne lui convient pas, et meurt. Sa mort 
est, en réahté, le résultat de son imprudence et de son obsti- 
nation, c'est-à-dire d'un acte mental. 

Le deuxième argument est tiré du meurtre d'êtres vivants 
commis par un homme placé dans une situation telle qu'il ne 
peut faire un pas sans écraser une foule d'insectes (ce qui, 
aux yeux des Indiens, est aussi grave que de faire périr des 
créatures humaines). On avoue que cet homme n'est pas cou- 
pable de tous ces meurtres, par la raison qu'il n'a pas eu l'in- 
tention de les commettre. Donc, ce .qui produit la culpabilité, 
ce qui donne à l'acte son caractère moral, ce c'est pas l'action 
physique du corps, c'est l'intention, un acte de l'esprit. 

L'argument qui précède est très indien, mais plutôt dans 
la forme que dans l'esprit ; le troisième argument est phis 



7G RFAMΠPK l/rnSTOTHE DES HELTGlONS 

iii(li(Mi oncoro , parre qu'il i'ost oL dans resi)rit et dans la 
r()iin(\ Il repose sur la comparaison d'un fou^ d'un igno- 
raiil, (Tiiu homme vulp^aire, (jui voudrait faire beaucoup de 
mal et n'y réussit pas à cause de son incapacité, avec un 
sage, un savant parvenu, par sa science, à la possession 
du pouvoir surnaturel, lequel n'a qu'à vouloir pour déchaîner 
sur une ville ou sur un peuple les plus ailVeuses calamités. 
D'où l'on conclut que le pouvoir de la pensée est bien supé- 
rieur à celui de la force physique. 

Le quatrième argument, présenté comme un dévelop- 
pement ou une confirmation du troisième est, en réalité, une 
démonstration à part. Le bouddha Gautama rappelle les fléaux 
terribles qui se sont appesantis sur des pays dont les chefs 
n'avaient pas suffisamment honoré les sages, les saints, ou 
même les avaient outragés et maltraités, montrant ainsi la 
prééminence de l'intelligence, du savoir, de la pensée. 

C'est à ce quatrième argument que se rapporte le texte 
bouddhique que l'on va lire. Dans le Soûtra d'Oupâli, les 
calamités dont il s'agit sont l'objet d'une simple mention, 
Gautama les cite comme des faits connus de tous ; mais 
le commentaire du Soûtra en donne le récit détaillé. C'est 
la traduction d'un de ces récits, faite sur le texte pâh du 
commentaire , que nous offrons au lecteur. Nous n'avons 
pas songé à apporter ici le Soûtra d'Oupâli et les autres 
textes relatifs à la polémique entre Nigantha et Gautama, Ce 
serait un travail de trop longue haleine. Mais il nous a 
semblé qu'un des récits du commentaire de l'Oupâli-Souttam 
viendrait utilement comme appoint à la communication 
insérée dans le tome 111 des Actes du sixième Congrès des 
Orientalistes. Assurément il ne peut passer pour un résumé 
complet du débat; il n'en présente qu'un côté, et même, 
nous devons le reconnaître, un des moins importants. Mais 
il nous paraît donner une idée assez exacte des conceptions 
bouddhiques ou plutôt indiennes sur plusieurs points; et c'est 
ce qui nous engage à l'offrir comme un complément, bien 
impai'fail sans doute, à la communication, fort abrégée 



DES ACTES DE LA PENSÉE DANS LE BOUDDHISME 77 

elle-môme, que nous avons faite il y a un peu plus de deux 
ans au congrès de Leide. 



Crime et punition du roi de Kalinga^. 

Dans le temps où le roi de Nàlikîra exerçait la royauté dans le 
royaume de Kalinga', cinq cents ascètes (vivaient) dans l'HimavaL' 
sans aucun lien avec les femmes, portant dt^s peaux d'antilope 
noires, des tresses, des vêtements d'écorce d'arbre, se nourrissant 
des fruits et des racines de la forêt. Après y être demeurés assez 
longtemps, ils prirent le sentier tracé à travers la forêt et atteigni- 
rent de proche en proche la ville du roi Nàlikîra, dans le royaume 
de Kalinga. 

Après avoir arrangé leurs tresses, leurs peaux d'antilope noires, 
leurs vêtements d'écorce d'arbre, avec une mine qui présentait 
Taspect de la félicité (venant) du calme propre aux initiés, ils en- 
trèrent dans la ville pour mendier. 

En voyant arriver ces ascètes initiés au moment de l'apparition 
du Buddha, les gens du lieu furent bien disposés en leur faveur, 
leur préparèrent un lieu de réunion, et, prenant dans leurs mains 
les offrandes delà mendicité, les firent asseoir et leur distribuèrent 
des aumônes. 

Le repas achevé, les ascètes témoignèrent de la satisfaction. Les 
gens du lieu, pleins de bonnes dispositions, leur firent cette ques- 
tion : 

— Où vont les vénérables? 

— Très chers, là où il y a une place agréable. 

— yénérables, n'allez pas ailleurs; habitez le parc royal. Nous 
viendrons après déjeuner, et nous entendrons des discours sur la 
loi. 



i) Ce titre n'est pas fourni par le texte; il est de notre invention. Celui que 
l'on {)ourrait à la rigueur tirer du texte pùli serait : « Comment le roi de Ka- 
linga a perdu son royaume. 

2) Le pays de Kalinga se trouve sur la côte de Coromandel. Peut-être s'agit- 
il ici d'une autre région plus septentrionale. La question géographique n'a, du 
reste, pas d'importance ici. 

3) liimavat signide lieu où il y a tie la ncigo, et peut désigner toute montagne 
rouverte de neige; mais il s'applit|ue d'une manière plus spéciale au-\ monts 
Himalaya. 



78 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

Les ascètes acceptèrent et se rendirent dans le parc. 

Les gens do la ville, après leur déjeuner, revêtirent des habits 
propres* et se dirent : Nous allons entendre discourir sur la loi. 
Puis, groupés en troupes, en sociétés, ils se dirigèrent vers le parc. 
Le roi, qui se tenait sur la plus haute terrasse de son palais, les 
vil ainsi marcher et questionna son confident. 

— Dis-moi ! pourquoi ces gens de la ville en vêtements propres, 
en manteaux propres, se dirigent-ils vers le parc ? Qu'y a-t-il? Une 
réunion de danseurs? 

— Non, seigneur ! Us vont en présence des ascètes pour entendre 
la loi. 

— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, j'irai aussi : qu'on vienne 
avec moi ! 

Le confident alla faire connaître la chose : 

— Le roi veut partir, dit-il, faites-lui cortège, et partez! 

La nouvelle, suivant l'usage, s'en répandit dans la foule : Notre 
roi, disait-on, est incrédule, troublé, immoral; les ascètes con- 
naissent la loi. En allant les trouver, le roi deviendra observateur 
de la loi. Et ils étaient transportés de joie. 

Le roi sortit (de son palais) entouré de sa suite, se rendit au 
parc, échangea des comphments avec les ascètes, et se plaça à une 
petite distance. En voyant le roi, les ascètes donnèrent le signal 
à l'un d'entre eux particulièrement habile à discourir. 

— Enseigne la loi au roi, dirent-ils. 

L'ascète, regardant l'assemblée, parla de maux attachés à (la 
perpétration des) cinq actes défendus, des avantages (que procure 
Texercice) des cinq moralités. Il ne faut tuer aucun être vivant, — 
il ne faut pas prendre ce qui n'est pas donné, — il ne faut pas se 
mal conduire par l'effet des désirs (charnels), — il ne faut pas 
dire des mensonges, — il ne faut pas boire de liqueurs enivrantes. 
Le meurtre des êtres vivants conduit au Niraya", conduit à la 
matrice d'animaux, conduit au pays des Prêtas'. Il en est de môme 



1) Le mot du texte signifie « pur; » peut-être pourrait-on traduire par 
« blanc. ») L'expression employée paraît avoir un caractère religieux et peut 
avoir rapport à la matière dont le vêtement est fait et à la forme qui lui a été 
flonnée autant qu'à la propreté d'un habit bien lavé ou bien brossé. 

2) Lieu des supplices infernaux, 

3) Sorte de revenants affamés. 



DES ACTES DE LA PENSÉE DANS LE BOUDDHISME 79 

pour la prise de ce qui n'est pas donné, etc., etc. Pour celui qui 
revient du Niraya et qui arrive dans le monde des hommes, en 
vertu de l'effet tout-puissant de la maturité des actes, le meurtre 
conduit à une vie courte, la prise de ce qui n'est pas donné à peu 
d'abondance, la mauvaise conduite à beaucoup d'aventures, la 
parole menteuse à de faux rapports, l'abus des liqueurs enivrantes 
à un état de folie. •— C'est ainsi qu'il expliquait les désavantages 
des cinq actions défendues*. 

Le roi, de sa nature, était incrédule, immoral. Or, un discours 
sur la morale est, par l'effet qu'il produit sur un homme immoral, 
comme une pointe pénétrant (dans les chairs). Aussi le roi pensa- 
t-il en lui-même : Je saurai bien les prendre. Je suis venu ici et, 
depuis que je suis arrivé, ils font tous leurs efforts pour me trans- 
percer par leurs discours au milieu de mon assemblée. Je ferai ce 
qu'il convient de leur faire. Aussi quand le discours sur la loi fut 
fini, il leur dit : \ Maîtres, venez chez moi demain! Vous recevrez 
des aumônes, j Cette invitation faite, il s'en alla. 

Le lendemain il fit apporter de grands, grands vases, et les remplit 
d'excréments" sur lesquels il posa des feuilles de bananier (kadali) ; 
après les avoir disposées, il entassa par-dessus d'épaisses feuilles 
de madhuka, de tila, de nâgabalû, de picchila, et fit placer les 
(vases ainsi arrangés) au haut de l'escalier. Il aposta là de grands 
gaillards prêts à tout faire, armés de marteaux, et leur dit : « Ces 
fourbes d'ascètes m'ont vexé au plus haut degré; quand ils arri- 
veront pour descendre du palais (emportant) le picchila dans les 
pots, frappez-leur la tête à coups de marteau au sommet de l'es- 
calier, saisissez les à la gorge, renversez-les sur l'escalier! » Et il 
attacha au bas de l'escalier des chiens furieux. 

Les ascètes, se disant : Demain, nous mangerons dans le palais 
du roi, s'avertirent mutuellement : Compagnons, dans ce qui s'ap- 



1) Cette prédication a beaucoup de ressemblance avec la « petite division 
des actes » dont la traduction a été insérée dans le tome V des Annales du 
musée GuimcL, p. 493-500. Toutefois elle n'en est pas un résumé fidèle; il 
s'a^^it donc ici d'une instruction analogue, mais distincte. 

~) Ce détail répugnant se trouve dans d'autres récits (jni n'ap])artiennont pas 
à la même série que celui-ci. Il faut croire qu'on recourait assez fréquennnent à 
ce moyen pour témoigner du mauvais vouloir aux mendiants ou à tel d'entre 
eux cl lui l'aire comprendre ({u'on n'était pas dispo^^ô à lui donner des au- 
mônes. 



80 HKVl'K \)K L MISTOlUl-: DKS UKLir.lONS 

pelle demeure des rois, il y a du danger, il y a des sujets de crainte *. 
Ceux qui portent le litre d'iniliés doivent être retenus en ce qui 
touche les objets des six porles (c'est-à-dire, des sens); à chaque 
signe extérieur que l'on voit, il faut prendre garde de s'y arrêter; 
il faut arriver à obtenir, à l'égard delà porte des yeux (de la vue), 
une retenue parfaite. 

Le lendemain, quand ils virent que Theure d'aller à la pitance 
étnit arrivée, ils revêtirent leur costume d'écorce, mirent sur une 
épaule leur peau d'antilope noire, arrangèrent leur tresse au som- 
met de la tète et, parlant pour recueillir les aumônes, montèrent 
à la demeure du roi. 

Quand le roi apprit qu'ils étaient montés, il leur fit prendre le 
pot d'excréments couvert à la surface d'une couche de feuilles de 
bananier. La mauvaise odeur, montant aux narines des ascètes, 
sembla pénétrer jusqu'au cerveau. Le chef des ascètes regarda le 
roi. Le roi dit : « Voici, messieurs! Mangez, emportez tant quMl 
vous plaira. Voilà ce qui vous convient. > 

11 ajouta : « Je suis parti (du parc) en disant : Je saurai bien vous 
prendre; carvous vous êtes efforcés de me transpercer par vos 
paroles au milieu de ma cour. Voilà la nourriture qui vous con- 
vient. Mangez! » Et il leur offrit des excréments dans une cuiller. 
« Fi ! Fi! dit le chef des ascètes en se détournant. — Là-dessus, 
partez ! » dit le roi. En même temps il fit enlever des pots les feuilles 
de bananier et donna le signal aux exécuteurs qui, sans plus 
tarder, brisent la tète aux ascètes à coups de marteaux, les saisis- 
sent à la gorge, les renversent sur l'escalier. 

Les uns succombèrent sur les marches de l'escaUer. Ceux qui 
purent aller plus loin et atteindre le bas de l'escalter n'y étaient 
pas plus tôt arrivés que les chiens furieux, au cri depataf pataf 
les dévoraient à belles dents. Ceux qui s'en relevaient ne fuyaient 
que pour tomber (un peu plus loin) dans une fosse; ceux-là aussi, 
des [chiens s'attachant à eux, les mordaient cruellement, et les 
menaient en pièces. Voilà comment ce roi priva de la vie en un 
seul jour cinq cenls ascètes qui avaient obtenu le mérite des mor- 
tifications. 



1) Ces flar)f,^ers cl ces sujets de crainte sont (la suite le prouve clairement) 
les sétiuclions auxquelles on est e>:|)Osé dans les demeures royales; les braves 
gens ne se doutent pas du véritable dan^^er qui les attend. 



DES ACTES DE LA PENSÉE DANS LE BOUDDHISME 81 

Alors les divinités firent tomber sur son royaume neuf pluies 
successives. 

Elles firent tomber une première pluie d'eau; la foule fut ravie. 

Elles firent tomber ensuite une pluie de jasmins (swmana); la 
foule fut encore plus transportée. 

'Les divinités firent ensuite tomber une pluie de pièces de menue 
monnaie qu'elles firent suivre d'une pluie de kârchâpanas (pièces 
de plus grande valeur) ^ Puis, se disant: Ils ne sortiront pas pour 
une pluie de kârchâpanas, elles firent tomber une pluie de gants, 
de souliers, de nattes, de vêtements. La foule, descendant des 
maisons à sept étages, se saisit de ces parures et fut ravie. Depuis 
que le roi a tué les ascètes, disait-on, il a plu; puis il y a eu pluie 
de jasmins, pluie de kârchâpanas, pluie d'ornements et de nattes, 
quatre pluies en tout. Et la foule faisait entendre des paroles de 
ravissement, approuvant ainsi le mal que le roi avait fait. 

A ce moment là, les divinités firent tomber sur la foule des armes 
de diverses espèces, les unes à un tranchant, les autres à deux 
tranchants, armes qui coupaient les chairs comme sur l'étal (d'un 
boucher), — puis, aussitôt après, des charbons (brûlants) sans 
flamme ni fumée, de la couleur de fleurs du buteafrondosa ; — puis 
aussitôt après, des pierres qui avaient la dimension d'une maison à 
étages; — enfin, aussitôt après, une pluie de sable fin qu'elles 
jetaient à pleines poignées sans s'arrêter, jusqu'à ce que le pays 
en fut couvert d'une couche haute de soixante-dix yodjanas'. 

C'est pour cela que le Bodhisattva' Sarabhanga a dit : 

Celui qui a trompé des hommes initiés et domptés. 

Des docteurs de la loi, 

Des Çraraanas exempts de faute, 

Le roi Nàlikîra, une fois qu'il est arrivé dans l'autre monde, 

Des chiens le dévorent tout tremblant. 

1) Ce sont des monnaies d'une certaine grosseur, des sous qui peuvent être 
en cuivre, en argent ou en or. Il est probable qu'il s'agit ici des sous d'argent 
et d'or. 

2) Le Yodjana est une mesure itinéraire dont la longueur n'est pas connue 
avec certitude; elle vaut neuf milles anglais selon les uns, cint| railles ou 
quatre milles et demi selon les autres. 

Toute cette histoire des neuf pluies n'est pas spéciale à ce récit; elle n'y est 
même^donnéc qu'en abrégé; on la retrouve dans d'autres. 

3) Etre qui est d'ores et déjà appelé à être un bouddha, sorte de bouddha dé- 
signé, qui n'arrivera pourtant à cette haute dignité qu'après avoir passé par 
beaucoup d'épreuves, c'est-à-dire par beaucoup d'existences. 

G 



82 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

C'est de cette manière qu'il faut savoir que le roi de Kalinga a 
perdu sa royauté. 

Le récit qu'on vient de lire pourrait donner lieu à plus d'une 
observation: je me bornerai à une seule. Le caractère boud- 
dhique n'y est pas marqué avec une très grande rigueur : 
c'est, selon toutes les vraisemblances, un récit brahmanique 
adopté par les bouddhistes et adapté à leur forme d'enseigne- 
ment. Il en devait être ainsi ; car Gautama argumentait contre 
un docteur qui n'était pas de sa secte, qui appartenait au 
brahmanisme, et il devait invoquer des faits connus de son 
adversaire, par conséquent, appartenant à la tradition brah- 
manique. Les cinq cents ascètes exterminés par le roi de 
Kalinga n'étaient probablement pas des bouddhistes, et s'ils 
paraissent ici comme enrôlés dans la secte de Gautama, si 
leur orateur fait un discours légèrement bouddhique dans la 
forme, quoique brahmanique aussi bien que bouddhique dans 
le fond, l'écrivain bouddhiste a donné cette apparence au 
récit par habitude, sans avoir l'intention de travestir ses 
héros ou de dissimuler leurvéritable caractère, encore moins 
de refuser à des adversaires ce qui leur est dû. Car les boud- 
dhistes sont, en général, accommodants, et quoiqu'ils vantent 
de préférence les saints de leur parti, ils savent aussi célébrer 
ceux du parti contraire. 

L. Feer. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 

VERSIONS RUSSES. VERSION SERBE 

[Traduites par Léon SICHLER) 



On connaît les intéressants travaux sur ce sujet de 
MM. Basset, de Puy maigre, Paul Sebillot, Viessolofsky\ 

Désireux d'ajouter quelques nouveaux éléments à l'en- 
quête, telle qu'elle est conduite en France, je publie dans les 
pages suivantes différentes versions slaves que j'ai traduites 
littéralement, d'après Aphanassief, à l'instigation de MM. de 
Puymaigre et Sebillot. Puisse mon modeste travail d'inter- 
prète être bien accueilli ! 

Nouveau venu dans ce genre d'étude, il ne m'appartient 
pas de me prononcer sur ce thème étrange de \sl Fille aux bras 
coupés. Qu'il me soit permis de dire, cependant, que ce qui 
m'a surtout frappé, dans les versions que j'en donne aujour- 
d'hui, c'est leur caractère vague et plus particulièrement 
mythique. Ces deux traits semblent indiquer, d'une part 
une origine étrangère, de l'autre une ancienneté reculée, 
peut-être antérieure à la version de Gomez. Dans le premier 
conte la femme aux bras coupés répond aux seigneurs qu'elle 
rencontre : 



\) D'autres érudits en renom se sont occupés de ce sujet, comme 
MM. d'Auœna, Baeckslrœm, Chavannes (G.), Grimm, Hagen (Von der), 
Koohlor (K.), Liebrecht, Luzel, Merzdorf, Paris (G.) et Wollnor. Voir rexcellent 
ouvrage de M. U. Sucliier, Œuvres poétiques de Philippe de Rcmi, sire de 
Beaumanoir. Didot, 188i. 



84 REVUE DE l'uISTOIUE DES RELIGIONS 

« Je lie j)iiis vous dire d'où je viens, il fui un temps oii 
j'étais dame et maintenant on m'appelle servante. » 
La seconde version, version russe, commence ainsi : 
(( Dans je ne sais quel royaume, hors de notre pays. » 
Elle contient aussi, comme la troisième, la naissance d'un 
enl'ant merveilleux doré jusqu'aux coudes, portant sur les 
côtes de nombreuses étoiles, au front la lune brillante, sur 
le cœur le rouge soleil. 

Eniîn le conte se réduit à un poème en raccourci de la 
jalousie et de l'amour maternel. 

L. SiCHLER. 



LA FEMME SANS BRAS 

Un père et une mère avaient une fîile et un fils. 

Le père et la mère moururent laissant seuls le frère et la sœur. 
Le frère se maria. Cependant, s'il allait en visite, il emmenait sa 
sœur; s'il allait en promenade, il emmenait sa sœur; s'il achetait 
une robe, il en achetait une plus belle pour sa sœur. Sa femme en 
fut offensée! 

Dieu donna à la sœur un enfant, car elle avait un mari, mais ce 
mari était bien loin ! La femme du frère dit : 

— Pourquoi donc t'occupes-tu plutôt de ta sœur que de moi? 
Que son mari revienne, il s'occupera d'elle. 

Sur ces entrefaites arrive le mari. La belle-sœur lui dit : 

— Tu es venu pour elle, or elle vit avec son frère, sans se 
soucier de toi ! 

Alors le mari dit : 

— Femme! apprètetoi, allons à la promenade et prends l'enfant 
avec toi. 

Ils s'en vont dans le bois, le mari amène sa femme près d'un 
tronc de pierre, 

— Pose là tes mains! lui dit-il. 

Elle les pose, et lui, d^un seul coup, les tranche. 
Elle pi'erid alors l'enfant et s'en va; elle arrive près de la rivière, 
mais sans bras; comment boire? Elle se penche et laisse tomber 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 8.^ 

l'enfant. Elle se tient sur les bords, la pauvre femme, et pleure; 
mais, del'eau, une voix l'appelle : 

— Jeune femme, jeune femme! ne pleure pas, prends ton enfant. 
Elle répond : 

— Mais je ne peux rien saisir, je n'ai plus de mains. 

— Verse un peu d'eau (sur tes blessures). Dieu te rendra tes 
mains. 

Elle se versa del'eau. Dieu lui rendit les mains. Elle prit l'enfant 
et s'en alla. Chemin faisant elle rencontra un seigneur (un pane^) 
qui lui demanda : 

— D'où viens-tu, servante (femme)? 
Elle lui répondit : 

— Je ne peux vraiment pas vous dire, seigneur, d'où je viejis ; il 
fut un temps où j'étais dame (pana) , maintenant on m'appelle 
servante (femme). 

— N'entrerais-tu pas chez moi en service? 
Elle lui dit : 

— Oui, mais tu me prendras avec mon enfant? 
Il dit : 

— Soit ! 

Elle arrive (à destination); alors l'enfant ouvre la bouche et 
appelle le seigneur « Père ». 
Le seigneur dit : 

— Moi, ton père? 
L'enfant répondit : 

— Je te prie, petit père, ne t'offense pas; mon père a coupé les 
bras à ma petite mère, alors ma petite mère s'en est allée en 
pleurant et m'a laissé tomber à l'eau ; de l'eau, une voix lui a crié : 
« Ne pleure pas, servante! prends ton enfant; Dieu te donnera des 
mains. • Alors ma petite mère s'est arrosée d'eau et Dieu lui a 
rendu ses mains. Ma petite mère s'en est allée et n'a pas reconnu 
mon père, et le pelit père n'a plus de petite mère. 

(Dialecte dic goiivermement de Grodno.) 
\) Nom donné au seigneur en Pologne et dans la Petite Russie 



80 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

LA MANCHOTE 

Dans je ne sais quel royaume {tsarslvo) , hors de notre pays, 
vivait un riche marchand; il avait deux enfants, un fils et une fille. 
Or le père et la mère moururent. Le frère dit à la sœur : 

— Allons, petite sœur, sortons de cette ville; je m'installerai 
dans une petite boutique. Nous entreprendrons un commerce, et 
je te louerai un petit logement où tu vivras. 

Les voilà partis dans un autre gouvernement. Ils arrivent. Le 
frère s'installe, loue une petite boutique avec de belles marchan- 
dises. L'idée vient au frère de se marier; il se maria, mais la femme 
qu'il prit était une magicienne. Le frère, au moment de se rendre 
à sa boutique, dit à sa sœur : 

— Petite sœur, garde la maison. 

La femme fut prise de jalousie d'entendre donner cet ordre seu- 
lement à la sœur. Elle saisit le moment propice, prit et brisa tout 
le mobilier et attendit son mari. Elle alla à sa rencontre et lui dit : 

— Quelle sœur tu as : elle a brisé chez nous tout le mobilier 
dans le garde-meuble ! 

— Bah! c'est un tour, répond le mari. 

Le jour suivant il part pour sa boutique, dit adieu à sa femme 
et commande à sa sœur : 

— Garde la maison, petite sœur, le mieux possible. 

La femme connaissant l'heure à laquelle son mari avait à 
sortir, entra dans l'écurie et coupa la tête avec un sabre au cheval 
préféré de son mari. Puis elle se tint debout sur le perron et 
attendit : 

— Quelle sœur tu as ! dit-elle. Voilà ton cheval préféré ; elle lui 
a tranché la tête ! 

— Bah! ce qui vient du chien doit être mangé par les chiens*, 
répond le mari. 

Le troisième jour le mari se rend encore à sa boutique, fait ses 
adieux et dit à sa sœur : 

— Veille, je t'en prie, sur la maîtresse pour qu'elle ne commette 
rien sur elle-même, ni sur son enfant, car elle est près d'accoucher! 

Dès qu'elle a mis l'enfant au monde, la mère lui prend la tête et 

\) Proverbe russe. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 87 

la tranche. Puis elle s'assied et pleure sur l'enfantelet. Le mari 
rentre : 

— Voilà quelle est ta sœur! lui dit-elle; à peine ai-je eu le lemps 
d'enfanter l'enfant, qu'elle a pris un sabre et lui a coupé la tête. 

Le mari ne dit rien, fond en larmes et s'éloigne. 
Vient la nuit. A minuit même, il se lève et dit : 

— Chère sœur! apprête-toi, partons ensemble pour l'office. 
Elle lui répond : 

— Frère aimé! Cejourd'hui, à ce qu'il me semble, n'est pas jour 
de fête. 

~ Si, petite sœur, il y a un jour de fête, partons. 

— Il est encore bien tôt, frère, dit-elle, pour partir! 

— Non, du tout ; avec vos vêtements de jeune fille vous mettez 
du temps à vous apprêter! dit-il. 

La sœur chérie se prépare, mais elle avance peu, ses mains ne 
font que défaillir. Le frère s'approche et dit : 

— Allons, sœurette, un peu plus d'adresse, habille-toi ! 

— Frère, il est encore tôt! dit-elle. 

— Non, sœurette, pas si tôt : il est temps! 

La petite sœur est prête. Ils s'assoient en voiture et les voilà 
partis pour l'office. Ils vont ainsi longtemps, longtemps; les voilà 
près d'une forêt. La sœur dit : 

— Qu'est-ce que cette forêt? 
Le frère répond : 

— C'est une haie qui entoure l'église. 

Les droschki^ s'accrochent après un buisson. Le frère dit : 

— Lève-toi, sœurette, décroche les droschki. 

— Ah! frère, mon frère, je ne peux pas, je tacherai ma robe. 

— Je t'en achèterai une autre, petite sœur, plus belle que 
celle-là. 

Elle se lève des droschki, s'efforce de les décrocher : le frère lui 
tranche au coude les mains, frappe les chevaux et s'enfuit loin 
d'elle. La petite sœur abandonnée se répand en larmes et s'en va 
par la forêt. Combien de lemps marcha-t-elle? sa course fut-elle 
longue ou courte à travers la forêt? {toujours est-il qiC)Q\\Q se 
meurtrit partout sans trouver aucune issue pour en sortir. Enfin 
un petit sentier la conduisit hors de la forêt, mais seulement au 

1) Petite voiture découverte d'invention moderne. 



88 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

bout de plusieurs années. Sortie de là elle arriva dans une ville de 
marchands, s'approcha sous les fenêtres du plus riche marchand 
pour demander l'aumône. Ce marchand avait un fils, unique comme 
l'œil d'un cyclope*, il s'énamoura de la petite mendiante. 11 dit : 

— Petit père et petite mère, mariez-moi. 

— El à qui te marier ? 

— A cette mendiante. 

— Ah! mon ami, est-ce qu'à la ville, chez les marchands il n'y a 
point de filles jolies? 

— Mariez-moi; si vous ne me mariez pas je m'en prendrai à 
moi. 

Désolés de n'avoir que ce fils comme un œil au milieu du front, 
le père et la mère rassemblèrent tous les marchands, tout le clergé, 
et leur demandèrent : 

— ■ Que décidez-vous? faut-il le marier ou non à la mendiante? 

Alors les prêtres dirent : 

— Tel est sans doute son destin, que Dieu le bénisse : qu'il épouse 
la mendiante! 

Il vécut avec elle un an, deux ans, puis s'en alla dans un autre 
gouvernement là où son beau-frère siégeait dans la petite boutique. 
En disant adieu il fit cette prière : 

— Petit-père, petite mère! ne délaissez pas ma femme : dès 
qu'elle aura accouché, écrivez-moi sur l'heure, à l'instant. 

11 partit. Trois ou quatre mois après, sa femme accoucha : l'en- 
fant était doré jusqu'aux coudes, il portait sur les côtés de nom- 
breuses étoiles, au front la lune brillante, sur le cœur le rouge ' 
soleil. 

Joyeux, le père et la mère écrivirent aussitôt au fils. On envoya 
au plus vite un petit vieux avec le billet. 

Cependant la belle-sœur avait eu, parait-il, connaissance de 
cela, elle appela le petit vieux : 

— Viens ici, petit-père, repose-toi. 

— Non, je n'ai pas le temps, on m'envoie au plus vite. 

— Viens donc, petit-père, repose-toi, tu dîneras un peu. 

Voilà qu'elle le fait asseoira table. Elle lui dérobe son escarcelle, 



i) Texte russe : comme l'œil dans le front. 

2) Adjectif très usité dans la langue populaire, le rouge pour les peuples 
incultes étant la couleur par excellence. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 89 

en sort le billet, le lit, le déchire en menus brins, et lui en subs- 
titue un autre ainsi conçu : « Ta femme a enfanté un enfant moitié 
chien, moitié ours; elle vit dans le bois en commerce avec les 
bêtes. » 

Le vieux arrive et donne le billet au fils du marchand : celui-ci 
le lit et fond en larmes. Il écrivit en réponse : « Que jusqu'à mon 
départ on ne le touche pas; je viendrai moi-même reconnaître ce 
qu'est ce nouveau-né. » 

Mais la fée appelle de nouveau le vieux : 

— Viens t'asseoir un peu, repose-toi, dit-elle. 

Il entre, elle l'ensorcelle encore, soutire le billet, le parcourt, 
le déchire, et écrit que, dès l'arrivée du message, on chasse la 
femme hors la cour. 

Le vieux apporte l'écrit; le père et la mère lisent et se lamentent : 

— Mais pourquoi donc nous a-t-il trompés? nous Pavons marié, 
mais il faut croire que sa femme lui est devenue inutile! 

Ce qu'ils regrettaient ce n'est pas tant la femme que le petit. Ils 
bénirent la mère et l'enfant, attachèrent l'enfant au sein de la mère 
et la chassèrent hors de la cour. 

Voilà qu'elle s'en est allée, fondant en larmes. Elle marcha plus 
ou moins longtemps; tout le temps c'est la rase campagne, pas une 
forêt, pas un village. Elle s'approche d'une cavée, et sent tout à coup 
une soif ardente. Elle regarde à droite et aperçoit un puits. Elle a 
bien envie de se désaltérer, mais elle a peur de se baisser, pour 
ne pas laisser choir l'enfant. Voilà qu'il lui semble que l'eau est 
plus près d'elle. Elle se penche : l'enfant se détache et tombe dans 
le puits. Elle tourne tout autour et pleure : comment retirer l'en- 
fant du puits ? Un petit vieux s'approche d'elle et dit : 

— Qu'as-tu, servante, à pleurer? 

— Gomment ne pas pleurer! Je me suis penchée vers le puits 
pour me désaltérer et mon enfant est tombé dans l'eau. 

— Baisse-toi et prends-le. 

— Mais, petit père, je n'ai pas de mains ; je n'ai que des moignons. 

— Baisse-toi, te dis-je, et prends-le ! 

Elle s'approche du puits^ étend ses bras ; le Seigneur l'exauce, 
elle se voit des mains entières. Elle se penche, atteint Tenfant et se 
met à prier Dieu en se tournant vers les quatre coins du ciel. 

Ell(; prie Dieu, s'en va et arrive dans une cour où demeurent son 
frère et son mari. Elle demande à passer la nuit. Le mari dit : 



00 REVUE DE L IIlSTOîRE DES RELIGIONS 

— Fi'èro, laisse entrer cette pauvresse, les pauvresses savent 
des contes et des paraphrases, et savent dire des vérités. 

La l)ellc-fille dit : 

— Nous n'avons pas de place où faire passer la nuit, la maison 
est étroite. 

— Non, frère, laisse, je te prie ; j'aime passionnément entendre 
les pauvresses conter des contes et des paraphrases! 

On la laisse entrer. Et elle s'assied sur le poêle avec son enfant. 
Et le mari dit : 

— Allons, petite âme*, dis-nous donc un conte... Allons, au moins 
quelques historiettes. 

Elle répond : 

— Des contes? je n'en sais pas plus que des paraphrases; je ne 
sais dire que la vérité. Écoutez, ajoute-t-elle, messeigneurs ! com- 
ment je vais vous dire la vérité. 

Et elle commença à raconter : 

« Dans je ne sais quel royaume, hors de notre territoire, vivait 
un riche marchand; il avait deux enfants, un fils et une fille. Le 
père et la mère moururent. Le frère dit à la sœur : 

« — Allons, sœurette, hors de cette ville. 

a Et ils arrivèrent dans un autre gouvernement. Le frère s'établit, 
loua une petite boutique avec de la belle marchandise. L'idée lui 
vint de se marier; il se maria et prit pour femme une magi- 
cienne... » 

La belle-sœur grommela : 

— La voilà partie à débiter des sottises, cette rouleuse! 
Mais le mari dit : 

— Conte, conte toujours, petite mère; j'aime passionnément ces 
sortes d'histoires! 

« Voici, dit la mendiante, le frère se prépara à aller dans sa 
boutique pour commercer, et ordonna à sa sœur : 

a _- Veille, sœurette, sur la maison! 

« Sa femme fut offensée qu'il s'adressât toujours à sa sœur pour 
cette recommandation ; de rage elle brisa en pièces tout le mo- 
bilier... > 

Et de la sorte la pauvresse raconta tout, et comment son frère 
l'avait emmenée à l'office en voiture et lui avait tranché les mains, 

1) Douchenka : dans le sens de chère âme, mot de tendresse très usité. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 91 

et comment elle avait enfanté, et comment sa belle-sœur avait 
détourné de sa route le petit vieux... La belle-sœur cria de nou- 
veau : 

— Voilà qu'elle commence à échafauder des bêtises! 
Le mari dit : 

— Frère, ordonne à ta femme de se taire : l'histoire est belle! 

La sœur raconta ainsi en détail comment son mari avait écrit 
pour qu'on gardât Fenfant jusqu'à son retour : 

— Quelles bêtises elle tisse! grommelle la belle-sœur. 
L'autre raconte par le menu comment elle est venue à cette 

maison; mais la belle-sœur grommelle aussitôt : 

— Voilà la rouleuse qui commence à déblatérer ! 
Le mari dit : 

— Ordonne-lui de se taire; qu'a-t-elle toujours à interrompre? 
La sœur dit jusqu'au bout comment on l'a laissée entrer dans 

rizba et comment elle a commencé à leur dire des vérités... Ar- 
rivée à ce passage, elle les désigne du doigt et dit : 

— Voilà mon mari, voilà mon frère, et celle-là, c'est ma belle- 
sœur ! 

Le mari sauta vers elle sur le poêle et dit : 

— Allons, mon amie, montre-moi donc l'enfant; mon père et ma 
mère ont-ils dit la vérité? 

On prit l'enfant, on le démaillotta : toute la chambre en fut 
éclairée ! 

— Voilà la vérité vraie, ce n'était pas un conte ; voilà ma femme, 
voilà mon fils ; il est doré jusqu'aux coudes, il porte sur les côtés 
de nombreuses étoiles, au front la lune brillante, sur le cœur le 
rouge soleil! 

Alors le frère prit dans l'écurie la plus méchante jument, attacha 
à sa queue sa femme et la laissa aller en la rase campagne. La 
jument tortura la femme et rapporta une de ses nattes ; quand au 
tronc lui-même, il fut dispersé par la plaine. Alors ils attelèrent 
une troyka^ et s'en allèrent à la maison vers le père et la mère; ils 
commencèrent à passer la vie et à acquérir du bien; j'étais là-bas, 
j'ai bu de l'hydromel et de la bière, cela me coulait le long des 
moustaches et il ne m'en tomba pas dans la bouche. 

{Gouvernement cTOrel.) 

1) Attelage de trois chevaux. 



92 REVIJK DE l'histoire DES RELIGIONS 

LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 

Il était un roi qui avait un fils et une fille. Le roi mourut ; le frère 
et la sœur restèrent seuls. 

— Petite sœur! dit-il, nous allons te donner en mariage. 

— Non, petit frère, nous allons plutôt te marier le premier. 

Et il prit femme, mais sans oublier pour cela sa sœurette. Devant 
sa femme, il l'aime et l'estime comme autrefois : dans mainte 
affaire il n'écoute pas sa femme, mais, quoi que dise la sœur, il le 
fait aussitôt. Sa femme en fut jalouse. Un jour qu'il était absent, 
elle s'en prit au meilleur cheval et, sous sa housse d'or, elle le tailla 
en menus morceaux. 

Le mari revient et trouve sa femme assise et pleurant : 

— Qu'as-tu à pleurer? 

— Comment ne pas pleurer? ta sœur, cette méchante, a pénétré 
dans l'écurie et a taillé en menus morceaux sous sa housse d'or le 
meilleur cheval qui fût. 

— Bah! ce sera de la viande pour les loups! 

Une autre fois, le mari parti, sa femme saisit un des faucons 
dans la cage d'or et le tailla en menus morceaux. Puis elle s'assit 
et pleura. 

Le mari revient : 

— Qu'as-tu à pleurer? dit-il. 

— Comment ne pas pleurer? ta sœur, cette méchante, a pris un 
faucon dans la cage d'or et l'a taillé en menus morceaux. 

— Bah ! quoi, que la chouette le becquette! 

Le mari partit derechef. Sa femme prit son enfant, le tailla en 
menus morceaux, s'assit et se répandit en larmes brûlantes. 
Le mari revient et demande : 

— Qu'as-lu à pleurer? 

— Comment ne pas pleurer? ta sœur, cette méchante, a taillé en 
menus morceaux notre poupon M 



4) Variante. Le frère s'en revenant à la maison, apporte (dans son véhicule) 
une dizaine de pommes, en donne cinq à sa sœur, en garde cinq pour lui et 
sa femme. Cette dernière en prit jalousie; elle dénoua ses nattes, déchira sa 
robe, fondit en larmes et se plaignit de sa sœur (prétendant) qu'elle l'avait rouée 
de coups. 11 fit de môme une seconde fois; à la troisième elle tua son enfant et 
rejeta (le meurtre) sur sa sœur. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 93 

Le frère ordonna à sa sœur de se parer : 

— Habille-toi el partons ensemble ! 

Sans mot dire, elle s'habilla; le frère emporta une hache et l'em- 
mena (en véhicule) dans la forêt; il s'arrêta à un tronc de chêne et 
dit : 

— Allons, ma sœur, mets ta tête sur ce tronc. Je vais la trancher î 
La sœur fondit en larmes et implora son frère. 

— Mon frère aimé ! ne tranche pas ma tête, tranche plutôt mes 
blanches mains à la hauteur même des coudes. 

11 lui tranchâtes mains à la hauteur même des coudes et repartit 
pour sa maison. La sœur cependant s'en alla errer à travers la 
forêt : dans un endroit (elle passe) la nuit, dans un autre le jour! 
En marchant par la sombre forêt, elle se déchire, laisse tout son 
vêtement en lambeaux après les buissons, et les cousins et les 
pucerons se mirent à la mordre. Or elle n'avait rien pour les 
chasser! Alors elle se cacha dans le creux d'un arbre. A ce mo- 
ment le fils du roi* était sorti pour chasser; les chiens flairèrent 
les traces de la jeune fille, arrivèrent en courant à Tarbre, et se 
mirent à tourner autour et à aboyer. 

— Qui est là? demanda le fils du roi. Dis ton nom et sors! 

— Je sortirais bien, répondit la jeune fille, mais je suis nue! 

— Ce n'est rien, sors comme tu es I 

Et la jeune fille sortit. En la voyant si belle, et sans mains, le 
fils du roi la revêt et l'emmène dans son châteaux II ne fait que 

1) Le Koroletvisch, fils du Korol, roi. * 

2) Variante. Elle marcha un jour, puis un autre, à travers la foret sans 
manger, sans boire ; le troisième jour, elle se trouva dans le jardin du roi et vit 
un pommier. Or après ce pommier, pendaient trois petites pommes très bas, à 
la portée de la bouche. Elle perdit patience, saisit avec ses dents une des petites 
pommes et l'avala. Les pommiers étaient défendus en réserve : le tsar avait 
ordonné très sévèrement au jardinier de les garder sinon, au pied même de cet 
arbre, il le menaçait d'avoir la tète coupée. Vers le soir le Izar entra dans le 
jardin et vil qu'il y manquait une pomme. 11 questionna le jardinier et pour la 
première fois lui pardonna. La première faute, dit-il, se pardonne; à la seconde, 
prends garde, tu présenteras ta tête. Le lendemain le jardinier ne vit encore 
pas, la jeune fille arracha l'autre petite pomme et la mangea. Encore une fois le 
tzar pardonna au jardinier. Le troisième jour, la jeune fille mangea la dernière 
pelile pomme. Le tzar en courroux ordonna d'apporter le cimeterre et voulut 
trancher la tête du jardinier. Soudain parut la jeune fille et dit : a Votre altesse 
royalel n'ordonne pas de lui trancher la tête. Je suis la cause de toute celte 
alTuire, tranche ma tête! Le tzar sur-le-champ s'éprit de sa beauté et la 
prit pour foniaio. 



94 Ul!:VUE DE L^HISTOIRE DKS RELIGIONS 

rêver qu'une voix lui dit : Prends cette manchote pour femme; 
elle te donnera un fils, dont les mains seront dans l'or jusqu'aux 
coudes, les jambes d'argent jusqu'aux genoux et qui aura au front 
un rouge soleil, à la nuque une lune brillante ! 11 voit ce rêve, une 
fois, puis deux, puis trois. Le fils du roi imagine alors de se ma- 
rier, mais sa mère lui dit : 

— Tu ne peux donc pas trouver de fille de roi, que tu veuilles 
faire ce mariage? Elle est jolie, il est vrai, mais elle n'a point de 
mains. 

— N'importe, dit-il ; elle n'a pas à travailler; je ne fais que rêver 
à sa beauté*. J'en ai les yeux pleins ! 

Il se maria donc. Us se mirent à vivre. Le korolevitsch eut besoin 
cependant de partir pour le royaume, d'où était venue sa femme. 
Il fit alors à sa mère cette recommandation : 

— Petite mère, aussitôt qu'il me naîtra un fils, écrivez-moi sur- 
le-champ. 

Il fit ses adieux et partit. Le moment venu, la femme du koro- 
levitsch mit au monde un fils : ses mains étaient d'or jusqu'aux 
coudes, ses pieds d'argent jusqu'aux genoux, son front portait un 
soleil rouge, sa nuque une lune brillante. La reine écrivit aussitôt à 
son fils une lettre. L'envoyé entra avec cette lettre dans la maison 
de la méchante femme du frère, qui prit connaissance de tout et lui 
substitua une autre lettre où elle écrivit : Ta femme a mis au monde 
un petit chien et non un fils. Dès qu'il eut lu cette lettre, le koro- 
levitsch devint pensif et écrivit en réponse à sa mère, de chasser 
sa femme hors du royaume, sinon, à son retour, il la taillerait en 
pièces. Rien à faire : on attacha le poupon avec une serviette aux 
épaules de la mère et on la chassa hors du royaume. Elle s'en alla, 
devant elle. Elle marcha longtemps, longtemps. L'envie lui prit de 
se désaltérer, elle se pencha vers un puits et laissa choir le gar- 
çonnet dans l'eau. 

Elle se tient debout et pleure. Passe un vieillard. 

— Pourquoi pleures-tu? 

— J'ai laissé tomber mon fils dans l'eau, petit-oncle' ! 

— Retire-le. 

— Ah! si j'avais des mains! 



1) Mot à mot : je durs sa beauté (dormir un sommeil), 

2) Nom d'amitié. 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 95 

— Penche-toi seulement et étends tes moignons. 

Elle s'est penchée, a étendu ses moignons, et soudain des mains 
lui ont poussé. Elle prend l'enfant et remercie Dieu. 

— Allons, va sous la garde de Dieu! dit le vieillard ; et il devient 
invisible ^ 

' La korolevna s'en alla par les routes et les chemins, arriva chez 
son frère, où se trouvait le korolemtsch. Elle demanda à passer 
la nuit. On le lui permit et on la força de raconter des contes. 
Elle dit : 

— Je ne sais pas raconter de contes, mais je sais dire la vérité. 
Mais qu'on ne m'interrompe pas. Qui m'interrompera aura la tète 
tranchée ! 

On consentit à cette condition... 

Suit le conte comme dans la précédente version. 

Le Korolevitsh reconnut sa femme et se réjouit. Quant à la femme 
du frère, on la condamna aussitôt à être attachée après un poulain 
vicieux et traînée par la rase campagne. 

Le poulain l'emporta et son corps fut dispersé par les champs : 
où elle donna de la tête, il se fît une fosse; où elle fraj)pa du tronc, 
il se fit une profonde vallée. Le korolemtsch, lui, vit encore main- 
tenant et se réjouit avec sa korolevna. 

Voici le résume d'une versioii serbe citée par Apliaiiassief : 

Un mari vivait avec sa femme. Le mari avait une fille d'un 
premier lit, bonne et jolie comme une vyla- (fée), haute et bien 
faite comme: un sapin, le visage blanc comme un lys et rose 
comme une pomme. Le mari partit pour la guerre. Alors la cruelle 



1) Variante. Elle voulut démailloter son garçonnet, elle ne le put pas. Elle 
versa des larmes amères. Vint à passer un petit vieux tout blanc qui lui 
demanda : 

— Qu'as-lu à pleurer? 
Elle lui conta tout. 

— Allons, dit le petit vieux, remue tes épaules : il te poussera des mains î 
Elle remua ses épaules trois fois, elle recouvrit des mains comme devant... 

Elle se tourne, regarde autour d'elle pour remercier le vieux et voit que tout a 
disparu ! 

2) Voir dans Mt^lusinc, i^^ année, VdiTlicle Mythologie slave, par J. Jiretcliek, 
traduit par M. Denis. 



96 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

belle-mère ordonna creiniiierier la belle-fille dans une épaisse 
forèl, de la luer et de lui apporter les deux mains et le cœur. Les j 
serviteurs la saisirent, l'emmenèrent dans le bois, l'attachèrent à 
un arbre et voulurent la tuer. La jeune fille fondit en larmes, les 
pria, implora leur pitié : 

— Oh! Iranchuz-moi les mains, mais laissez-moi la vie; je vous 
donnerais même bien mon cœur, si je savais comment vivre sans 

lui! 

Les serviteurs s'attendrirent, lui coupèrent les bras, et, en re- 
venant à la maison, dirent qu'ils avaient perdu le cœur en route. 
La pauvre belle-fille resta sans mains dans le désert. Mais à celte 
liQ^i'Q — louange à Dieu! — son père vit en songe un homme qui 
lui dit : « Reviens à la maison ; ta femme sans Dieu a perdu ta 
fille; tu trouveras ta fille dans la forêt près d'un arbre, toute nue. 
Prends à un chevalet à une jument poulinière à chacun trois crins 
aue tu feras brûler. Avec leur cendre tu frotteras les blessures de 
ta fille et elle redeviendra comme devant. 

Le père fit ainsi. 11 courut à la forêt, trouva sa fille plus morte 
que vive ; enduisit ses blessures de la cendre de crins de cheval, 
et la fille aussitôt revint à la vie. Des bras lui poussèrent non de 
chair mais d'or « sec. » Il emmena sa fille aux bras dorés, mais fit 
attacher la cruelle belle-mère aux queues de plusieurs chevaux : 
et c'est ainsi qu'elle rendit l'âme! 

(A suivre.) 



REVUE DES LIVRES 



Nombres geograficos de Mexico. Catalogo alfabetico de los nombres 
de Lugas pertentientes al idioma Nahuatl. — Estudio Jeroglifîco por el D"^ An- 
tonio Penafiel, 1 vol. m-4, de 260 p. avec gravures, Mexico, 1885. 

(Les dessins ont été tirés des Antigûedades Mexicanos de lord Kingsborough 
par M. Domingo Carrai, et gravés par M. Antonio H. Galavez.) 



Cet ouvrage nous semble un des plus intéressants, tant au point de vue ethno- 
graphique qu'au point de vue philologique, qui dans ces dernières années aient 
été imprimés au Mexique. Nous y voyons uue preuve nouvelle du courant qui 
y entraîne les esprits vers les études sérieuses. A coup sûr, on ne reprochera 
point au présent travail, ce que l'on reproche assez communément à ceux qui 
sortent de la plume des écrivains hispano-américains, à savoir de manquer un 
peu de critique. Sous ce rapport, l'auteur nous semble réellement digne 
d'éloges et son livre S3ra lu avec fruit de quiconque s'occupe de l'Amérique 
ancienne. Rien de plus méthodique et de plus clair à la fois que la marche par 
lui adoptée. Il commence par nous donner une liste de documents et de manus- 
crits où les noms de localités se trouvent marqués suivant les procédés de l'an- 
cienne écriture nahua. Puis arrive un deuxième chapitre, consacré à l'exposition 
du système hiéroglyphique de l'antique Anahuac. Comme chez les Egyptiens 
de l'époque pharaonique, nous y voyons l'élément phonétique, on pourrait 
même dire alphabétique, s'y montrer à côté d'éléments figuratifs et de symboles. 
Il y a toutefois cette difTérence à signaler entre les écritures des deux peuples, 
que les Mexicains se trouvaient en retard sur les habitants de la vallée du Nil. 
Ils n'étaient point, dans la plupart des cas, encore parvenus à posséder un 
ensemble de caractères universellement adopté et d'un emploi général. Chaque 
scribe, pour ainsi dire, en pouvait à son gré fabriquer de nouveaux. De ce fait 
nous serions portés à induire que les habitants des hauts plateaux auraient bien 
pu recevoir l'idée de peindre la pensée, de leurs voisins du Chiapas et du Yu- 
catan^ lesquels possédaient un système d'écriture beaucoup plus complet. Le 
chapitre consacré à la formation des noms de lieux en mexicain nous a parti- 



98 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

culièrement intéressé et dénote chez Pauteur une connaissance approfondie de 
la langue nahuall, connaissance d'ailleurs indispensable pour la confection du 
catalogue en question. Il fait ressortir ce fait important fi signaler, que parfois, 
des désinences très dilTérentes phonétiquement, bien qu'offrant un sens analogue, 
se trouvent représentées au moyen d'un signe identique. En ce qui concerne 
le mode de groupement des caractères, on ne constate aucun procédé uniforme. 
L'hiéroglyphe initial sera placé tantôt au bas, tantôt au milieu du groupe de 
caractères dont il fait partie. C'est du reste ce qui a lieu dans la plupart des 
écritures appartenant au genre hiéroglyphique proprement dit et ne faisant pas 
encore usage de simples idéogrammes. L'allégation de certains écrivains, qu'il 
existait une direction uniforme des signes dans l'écriture calculiforme du Centre- 
Amérique, bien que souvent répétée dans ces derniers temps, ne nous en paraît 
donc point plus soutenable pour cela et nous ne croyons pas qu'elle puisse être 
adoptée d'aucun savant sérieux. Mais nous ne saurions, sans dépasser les bornes 
d'un simple article de compte rendu, nous étendre plus longuement sur l'inté- 
ressante publication de M. Penafiel. Qu'il nous suffise une fois encore, en 
terminant, de la recommander à l'attention des américanistes et amateurs de 
linguistique. Elle en est certainement digne à tous égards. 

De Charencey. 



Adolf Bastian. Die Seele indischer und hellenischer Philosophie in den 
Gespenstern moderner Geisterseherei. — Berlin. Weidmannsche Buchhandlung. 
1886, in-8, de xlviii et 223 pages. 



Les ouvrages de M. Adolf Bastian se suivent avec une prodigieuse rapidité. 
Le bouddhisme, la mythologie comparée, les Papous, les fétiches des côtes de 
Guinée sont successivement pris à partie par cet infatigable travailleur, et le 
voici qui s'attaque avec non moins d'ardeur aux spéculations psychologiques 
ou mystiques de la philosophie occidentale, de même qu'aux fantasmagories des 
spiriles ou adeptes de la nouvelle théosophie. 

A travers tous ses travaux, M. Bastian poursuit néanmoins un but constant; 
s'il touche à tout, s'il jette pêle-mêle dans ses livres une énorme quantité de 
faits, de documents, de citations et de traditions, ce n'est pas pour le plaisir 
de montrer à ses lecteurs combien son érudition est abondante et variée. Il a 
le sentiment que la science à laquelle il a consacré sa vie est appelée à trans- 
former le monde, et, fort de cette conviction, il joint au dévouement du savant 
le zèle du réformateur, je dirais presque l'enthousiasme de l'apôtre. 

Pour M. Bastian. l'ethnographie ou plutôt l'anthropologie, dans le sens le plus 
large de ce mot, doit fournir à la philosophie, à la religion, à la morale et même 
à la science sociale les éléments d'une véritable renaissance, non moins bril- 



REVUE DES LIVRES 99 

lante que celle qui ranima les lettres dans l'Europe du xve siècle. Il cite avec 
complaisance la définition qu'en a donnée M. Pouchet : « L'anthropologie est 
une science si vaste que le vertige vient presque à la seule idée d'en embrasser 
l'ensemble d'un regard. Elle ne s'arrête pas, en effet, à l'histoire physique de 
l'homme, elle étudie son développement intellectuel et les modifications qui en 
djérivent, mœurs, coutumes, beaux-arts, croyances, religions... >> Tout y passe, 
si bien qu'au bout de l'énumération il se trouve que Ion a transporté dans le 
domaine de l'anthropologie à peu près tout ce que nous avons désigné jusqu'à 
présent sous le nom d'histoire : science préhistorique, histoire intellectuelle et 
morale de l'humanité, autrement dit histoire de la philosophie, histoire des reli- 
gions, histoire de la morale, histoire de l'art, histoire delà civilisation, etc. 
L'histoire naturelle de l'homme devient aisément l'histoire de l'humanité, et 
celle-ci comprend à son tour toutes les productions de l'esprit humain. 

Nous ne voulons pas chicaner M. Bastian, pas plus que les anthropologistes, 
ethnologues et traditionnistes, quels qu'ils soient, au sujet de cette prétention 
à faire rentrer tout l'ensemble de nos connaissances dans le cadre de leur science 
nouvelle. Dans les sciences naturelles, comme dans l'histoire, tout tient à tout, 
et nos jugements risquent autant d'être faussés lorsque nous nous cantonnons 
dans une partie exclusive de la science que lorsque nous nous laissons en- 
traîner à trop embrasser au risque dé ne rien étreindre. Que nous donnions 
aux études de ces messieurs tel nom ou tel autre, la question n'a qu'une mé- 
diocre importance. Ce qui constitue le véritable intérêt de leurs travaux, c'est 
l'abondance des matériaux nouveaux qu'ils apportent à la philosophie, c'est-à- 
dire à la connaissance que l'homme a de lui-même et, par l'organe de son 
esprit, de l'univers. Comme M. Bastian, nous avons la conviction que les sciences 
historiques et morales gagnent beaucoup à sortir du domaine trop étroit où 
elles se sont enfermées et que l'étude comparée des croyances, des mœurs, 
des civilisations, de tout ce qui tient à l'homme, en un mot, dans les diverses 
races et à tous les degrés de la civilisation, eur fournira de nouveaux ensei^^ne- 
ments non moijis précieux que ceux dont l'étude de l'antiquité classique et de 
l'histoire européenne les a déjà enrichies. Cette Revue même n'a pas de meil- 
leure raison d'être. C'est par l'étude des religions de tous les temps et de toutes 
les races qu'elle a l'ambition d'apporter un élément nouveau et véritablement 
instructif à la connaissance de la nature religieuse de l'homme. 

Nous croyons avoir bien compris les hautes visées de M. Bastian et ne pas 
mériter le reproche qu'il adresse à ses critiques de ne pas saisir l'importance 
de l'œuvre à laquelle il se voue. Bien plus, nous sommes persuadé que, parmi 
tous les érudits qui s'adonnent à cette science encore vague et mal délimitée 
de l'anthropologie, telle qu'elle est définie plus haut, il n'y en a pas qui puisse 
être comparé à M. Bastian pour l'universalité des connaissances. Il a tout lu 
et presque tout vu; il se sent chez lui dans le monde bouddhiste comme dans 
la société des non civilisés ; il connaît Heraclite et les traditions mexicaines 



100 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

aussi bien que Jacob Bœhme, Paracelse, l'Encyclopédie ou Proudhon. Il y a dans 
chacun de ses ouvrages de quoi faire plusieurs livres sur les sujets les plus variés. 

Mais, justement parce que nous apprécions beaucoup cette puissance d'éru- 
dition, nous nous sentons d'autant plus libre de lui dire que l'on n'est pas plus 
que lui ennemi de soi-même. Au nom même de la science qu'il cultive, nous le 
supplions de bien vouloir tenir compte des critiques réitérées qui lui sont adres- 
sées. Ses livres sont absolument illisibles; et c'est vraiment un grand dommage. 
Il s'imagine pouvoir rejeter la responsabilité de ce défaut capital sur le lecteur, 
ce lecteur gâté par la littérature hâtive et légère qui rend l'homme incapable de 
suivre des raisonnements compliqués. Nous ne pouvons pas lui laisser cette 
illusion. Les hommes les plus habitués aux lectures fatigantes nous ont déclaré 
qu'ils ne pouvaient pas comprendre les livres de M. Bastian, et les critiques 
allemands avouent qu'ils ne sont pas plus que nous, Français, capables de 
débrouiller ce chaos. 

Que M. Bastian apprenne donc à écrire, qu'il cesse de mettre dans ses phrases 
autant de parenthèses que de lignes, de coudre les unes aux autres des cita- 
tions sans aucun lien grammatical; qu'il classe ses notes avant de les rédiger; 
qu'il sépare les digressions théoriques, les allusions sans rapport avec le sujet 
traité, tous les hors-d'œuvre, de l'exposition des faits qu'il veut nous faire con- 
naître. Qu'il se garde de la métaphore et qu'il apprenne la ponctuation. Tant 
que M. Bastian n'aura pas fait une bonne rhétorique, toute son érudition sera 
en pure perle. Il a beau nous déclarer qu'il ne veut pas encore construire l'é- 
difice de l'anthropologie, qu'il se borne à accumuler les matériaux dont on se 
servira plus tard pour la construction. Ses matériaux ne pourront jamais servir 
tant qu'il ne les classera pas; il agit actuellement comme un entrepreneur de 
construction qui jetterait pêle-même sur l'emplacement oii doit s'élever la 
maison, les pierres, le sable, le fer, le bois, le mortier et les tentures. Tous les 
matériaux sont bons et c'est grand dommage de les gâter ainsi, quand ils pour- 
raient nous être d'une si grande utilité. 

11 nous est impossible, dans de pareilles conditions, de donner le résumé de 

l'ouvrage dont le titre est cité plus haut. Il faudrait le refaire entièrement. C'est 

une longue accumulation de citations ou d'extraits empruntés aux traditions, 

aux documents philosophiques, religieux ou littéraires de tous les peuples, sur 

la nature de l'âme et sa destinée. Il y a là matière à un ouvrage excellent. 

Malheureusement il est encore à faire. 

Jean Réville. 



Léon SiGHLER. Contes russes traduits d'après le texte original et illustrés. — 
Paris, Leroux, gr. ia-4 de xv et 277 p. ' 

M. Léon Sichler ne peut pas répéter les paroles de Lermontof dont il parle 
dans son Introduction : « Quel dommage que ma petite mère fût Allemande et 



REVUE DES LIVRES 101 

non Russe! Je n'ai pas entendu de contes populaires. » Il a soin de nous 
avertir que sa niania lui en a beaucoup conté ; et, alors même qu'il n'eût pas 
songé à nous apprendre ce détail de son enfance, nous nous en serions douté 
rien qu'à lire le beau volume qu'il a publié chez Leroux à l'occasion du jour de 
l'an. 

• Les Contes russes de M. Sichler sont une œuvre de poète et d'artiste plutôt 
qu'une œuvre de science. Non seulement l'auteur a lui-même dessiné les 
illustrations, avec la fidélité d'un observateur qui a vécu au milieu du peuple 
russe et avec ce grain de fantaisie qui convient aux récits merveilleux ; mais 
jusque dans la note particulière de son style il révèle un esprit particulièrement 
sensible à la naïveté de la littérature populaire. On s'aperçoit bientôt, en le 
lisant, que pour M. Sichler aucune poésie ne vaut les humbles et parfois tou- 
chants récits du peuple russe chez lequel il a grandi. 

Ces contes ne sont accompagnés d'aucun commentaire. L'Introduction est 
consacrée à l'éloge de la poésie populaire plutôt qu'à l'élude des origines ou des 
caractères particuliers des récits que l'auteur a choisis dans le trésor des tradi- 
tions russes. Une nous dit même pas à quelle source il a emprunté chacun de 
ses récits. Nous apprenons seulement, en guise de renseignement général, qu'ils 
ont été pris un peu partout, dans les journaux, dans les chrestomathies, dans 
les recueils d'Aphanassief et de Dale. Au point de vue de leur utilisation 
scientifique, dans l'étude comparée des contes et le'gendes des divers pays, il y 
a là de sérieuses lacunes. 

Nous aurions tort cependant d'insister sur ces critiques. M. Sichler s'est 
proposé de faire goûter au public français le charme très particulier de la poésie 
populaire russe; il a voulu se borner à traduire des contes, laissant à d'autres 
le soin de dégager de ces récits les renseignements qu'ils peuvent fournir à lu 
science des traditions populaires ou à la psychologie de la nation russe. 

Son livre est très agréable à lire, surtout parce que l'auteur a recherché la 
fidélité et le naturel dans la traduction plutôt que l'illustration littéraire. Il a 
conservé à ses personnages leur costume national; il a eu le bon goût de ne 
pas les affubler d'un travestissement moderne qui nous les eût gâtés, 

J. R. 



CHRONIQUE 



FRANCE. — La section des Sciences Religieuses à l'École pra- 
tique des Hautes-Études. — Dans la première livraison da tome douzième 
de cette Rev^ue (juillet-août 1885) nous avons annoncé à nos lecteurs l'inscrip- 
tion au budget de l'année 1886 d'un crédit de 30,000 francs pour la création 
d'une Section des sciences religieuses à la Sorbonne, dans l'École pratique 
des Haules-Études. Nous n'avons plus parlé de l'institution projetée dans nos 
deux livraisons subséquentes parce qu'il n'y avait rien à en dire au moment où 
elles ont été publiées. L'attention des pouvoirs publics était absorbée par 
d'autres préoccupations, au lendemain des élections générales qui avaient nota- 
blement modifié les forces respectives des partis politiques et à la veille de 
changements ministériels dont personne ne pouvait prévoir avec certitude la 
nature et l'époque précise. Lorsqu'à la suite de la démission du ministère 
Brisson, M. de Freycinet eut réussi à constituer un nouveau cabinet, l'adminis- 
tration supérieure put d'autant mieux se consacrer à l'organisation de la nou- 
velle Section de l'École des Hautes-Études que le ministre et le directeur de 
l'enseignement supérieur qui avaient conçu le projet avaient conservé dans le 
nouveau ministère les mêmes attributions que dans l'ancien. Personne n'était 
mieux qualifié pour le mettre à exécution. 

Dès le mois de janvier les négociations pour le recrutement des professeurs 
furent commencées. Elles purent être promptement menées abonne fin; le 30 du 
même mois un décret ministériel instituait la Section des Sciences Religieuses 
(V^ section de V École pratique des Hautes-Études) et les titulaires des chaires 
nouvelles étaient désignés par une série d'arrêtés ministériels. Sous sa forme 
actuelle la nouvelle section comprend dix conférences distinctes, dont voici les 
titres, avec l'indication des professeurs auxquels elles ont été confiées : 

Religions de l'Inde, M. Bergaigne, directeur d'études; 

Religions de l'Extrême-Orient, M. de Rosny, directeur adjoint; 

Religion de l'Egypte, M, Lefébure, maître de conférences; 

Religions sémitiques, M. Maurice Vernes, directeur adjoint; 

Islamisme et religions do l'Arabie, M. Hartwig Derenbourg, directeur ad- 
joint; 



CHRONIQUE 103 

Histoire des Origines du Gliristianisme, M. Ernest Havet, directeur d'é- 
tudes; 

Littérature chrétienne, M. Sabatier, directeur adjoint; M, Massebieau, 
maître de conférences; 

Histoire des dogmes, M. Albert Réville, directeur d'études; 
. Histoire de l'Église chrétienne, M. Jean Réville, maître de conférences; 

Histoire du droit canonique, M, Esmein, maître de conférences. 

La distribution des conférences, telle que nous venons de la donner, ne saurait 
avoir un caractère définitif. Il est évident qu'elles pourront être augmentées, 
lorsque la nouvelle institution aura subi l'épreuve de l'expérience et lorsqu'elle 
pourra disposer de crédits plus considérables. Ainsi les religions de l'antiquité 
classique, les religions des peuples non civilisés réclameront un jour ou l'autre 
leur admission dans le cénacle. D'autre part, il est d'ores et déjà entendu que 
certaines conférences portant sur un champ trop vaste pour être exploité avec 
fruit par un seul titulaire, seront dédoublées dès que les ressources le permet- 
tront. Tel est le cas par exemple de la conférence sur l'Histoire de l'Église 
chrétienne. 

Nos lecteurs habituels auront sans doute reconnu parmi les membres de la 
nouvelle section une majorité de noms qui leur sont déjà devenus familiers par 
la collaboration qu'ils ont prêtée à notre recueil : M. Maurice Vernes, qui en a 
été le directeur pendant quatre ans, M. Jean Réville, son directeur actuel, 
MM. Lefébure, de Rosny, Massebieau, Albert Réville, qui lui ont déjà mainte fois 
apporté leur concours. Dans ces conditions, on comprendra aisément que nous 
nous abstenions de toute considération sur le personnel de la nouvelle section. 
Qu'il nous soit seulement permis de nous féliciter du succès de nos collabora- 
teurs et de considérer comme un honneur pour la Revue de VUistoire des Ee- 
ligions la part si large qui leur a été faite. 

Quant à la création même de la Section des sciences religieuses, elle répond 
trop bien aux idées qui ont toujours été défendues dans ce recueil pour que 
nous ayons besoin d'affirmer que nous la saluons avec joie et avec reconnais- 
sance envers l'administration éclairée qui en a assumé la responsabilité. Voilà 
déjà bien des années que M. Maurice Vernes a rompu ici même les premières 
lances en faveur d'un enseignement non confessionnel des sciences religieuses. 
Il n'est que juste de le rappeler au moment où la cause pour laquelle il a vail- 
lamment lutté finit par triompher. 

Que l'on ne s'y trompe pas néanmoins. La création d'une section des sciences 
religieuses à l'École des Hautes-Études n'est en aucune façon une innovation 
antireligieuse. Ni de la part de l'administration ni chez les professeurs qui sont 
chargés du nouvel enseignement il n'y a la moindre intention d'hostilité contre 
telle ou telle église ou contre les Facultés de théologie subsistantes. Il ne s'agit 
nullement de faire œuvre de propagande religieuse ou antireligieuse. Sans 
doute la nouvelle institution constitue un fait important dans l'évolution par 



104 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

laquelle l'enseignement public passe dans la société moderne. C'est, comme l'a 
fort bien exprimé un des principaux orp^anes de la presse, « la sécularisation de 
l'enseignement concernant les idées religieuses; c'est le dernier terme d'un 
progrès qui a commencé par l'école primaire et qui finit par la théologie ; pour 
autant qu'elle est objet de science, celle-ci perd de plus en plus son caractère 
confessionnel et devient matière scolaire ou universitaire, comme toutes les 
autres branches des connaissances humaines, et, par cela même, échappe au 
joug de Tautorité pour ne relever que de la critique sérieuse et de la libre dis- 
cussion. » Mais c'estjustement parce qu'il s'agit de science et de libre discussion 
qu'il ne saurait y avoir chez ceux qui donneront le nouvel enseignement des 
visées de polémique. Les conférences de l'École des Hautes-Etudes ne sont 
pas ouvertes au public; elles constituent plutôt une collaboration entre le maître 
et l'élève qu'un enseignement ex cathedra; elles sont destinées à initier les 
jeunes gens studieux aux bonnes méthodes scientifiques. Aucune institution 
d'enseignement n'est moins faite que celle-là pour des œuvres de propagande. 
Nos lecteurs saisiront d'autant mieux l'esprit de haute impartialité, nous dirions 
volontiers de sérénité scientifique, dont s'inspirera l'enseignement des sciences 
religieuses à la Sorbonne, que nous nous sommes toujours efforcés, à la Revue 
de ^Histoire des Religions, de nous y conformer. 

Nous avons le légitime espoir que l'introduction des sciences religieuses dans 
le haut enseignement universitaire contribuera à développer dans notre monde 
scientifique le goût et l'intérêt pour les recherches si captivantes de l'histoire 
des religions. L'œuvre à laquelle s'est consacrée la Revue de l'Histoire des ile- 
Zi^ions, c'est-à-dire la vulgarisation des résultats delà science des religions 
dans le public instruit et l'encouragement des études originales dans le domaine 
encore si riche en découvertes fécondes que cette science nous offre, trouvera 
un puissant appui dans l'existence d'une institution officielle exclusivement 
destinée à la développer. La Section des sciences religieuses est appelée à rendre 
à la société laïque le même service que les Facultés de théologie rendent aux 
églises, lorsqu'elles sont indépendantes de la tradition autoritaire et animées 
d'un véritable esprit scientifique. Désormais c'est à elle de faire ses preuves 
et de montrer à l'usage qu'elle répond aux espérances que nous fondons sur elle. 

M. Albert Réville a été nommé président et M. Jean Réville, secrétaire de 
la section. A la date du l*"" mars, soixante auditeurs s'étaient déjà fait inscrire 
pour les différents cours. 

Nous faisons suivre ici le programme des conférences qui commencent leurs 
travaux le 1" mars dans les locaux spécialement affectés à cet usage à la Sor- 
bonne (entrée par l'escalier n° 3, au fond de la cour à droite) : 

Religions de Vlnde. — Directeur d'études : M. A. Bergaigne, membre de 
l'Institut, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur à la Faculté 
des lettres . Études sur la Samhitâ de VAtharva Véda, comparée aux autres 
Samhilds et particulièrement à celle du Rig-Veda, les samedis à i heure 1/2. 



CHRONIQUE 105 

Religion de V Egypte. — M. E. Lefébure, maître de conférences : Introduc- 
tion à r histoire de la Religion égyptienne, les mardis à 4 heures et les jeudis 
à 3 heures 1/4. 

Religions de l'Extrême Orient, — Directeur adjoint, M. de Rosny, professeur 
à l'École des Langues Orientales vivantes : Religions et situation religieuse de 
la Chine, de la Cochinchine et du Tongkin, les lundis à 2 heures. — Expli- 
cation des livres canoniques de la Chine et examen des doctrines de leurs corn- 
mentateurSy les mercredis à 2 heures. 

Langue Hébraïque. Voir la Section d'histoire et de philologie : le cours de 
M. Carrière. 

Religions Sémitiques. — Directeur adjoint, M. Maurice Vernes : La Religion 
des Israélites au temps des Juges et sous les premiers rois, les mercredis à 
3 heures 1/2 et les vendredis à 2 heures 1/2. 

Islamisme et Religions de V Arabie. — Directeur adjoint, M. Hartwig De- 
renbourg, professeur à l'École des langues orientales vivantes : Explication 
des plus anciens morceaux du Coran, envisagés spécialement au point de vue des 
origines et des premiers progrès de l'Islamisme, les vendredis à 5 heures. — 
Étude et classification des divinités de V Arabie méridionale d'après les ins- 
criptions sabéennes et himyarites, les lundis à 11 heures 1/4. 

Histoire des Origines du Christianisme. — Directeur d'études, M. Ernest 
Havet, membre de l'Institut, Académie des sciences morales et politiques, pro- 
fesseur honoraire du Collège de France : Introduction à l'histoire des Origines 
du Christianisme, les mardis et vendredis à 1 heure. 

Littérature chrétienne, — Directeur adjoint, M. A. Sabatier, professeur à 
la Faculté de théologie protestante : Explication de VÉpitre de saint Paul aux 
Galates, les jeudis à 8 heures et les samedis à 3 heures. — M. L. Massebieau, 
maître de conférences : L'Octavius de Minucius Félix et la question de ses rap- 
ports avec r Apologétique de Tertullien, les mardis à 2 heures 1/4 et les jeudis 
à 10 heures 1/2. 

Histoire des dogmes. — Directeur d'études, M. Albert Réville, professeur au 
Collège de France : Introduction à l'Histoire des DogmeSy les lundis et les jeudis 
à 4 heures 1/2, 

Histoire de V Église chrétienne. — M. Jean Réville, maître de conférences : 
Histoire de la propagande chrétienne dans f empire romain au ii" et au iii° siècle, 
les jeudis à 1 heure 3/4 et les samedis à 4 heures 1/4. 

Histoire du Droit canonique. — M. J. Esmcin, maître de conférences. La 
jurisprudence d'une officialité française au xiv® et xv* siècles étudiée dans le 
Hegistre de VOfficialité de l'Abbaye de Cerisy (1314 à 1457), les lundis à 
3 heures 1/4. — Théorie de la possession et de la prescription dans le droit 
canonique, les vendredis à 4 heures. 

— La médecine sacerdotale dans l'antiquité grecque. M. le doc- 
leur Vercoutrc a consacré deux articles de la Revue archéologique (novembre- 



i06 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

décembre 1885 el janvier 1886) à rrftiter la mauvaise opinion que l'on professe 
généralement à l'égard de la médecine sacerdotale chez les Grecs. Il s'eiïorce 
de démontrer, textes en mains, que la thérapeutique des temples d'Esculape, 
les seuls vraiment médicaux de l'antiquité, a été, tout au contraire, rationnelle 
et scienlifiquo. 

— Le Corpus des inscriptions sémitiques. Nous annonçons plus loin, 
au dépouillement des travaux des Sociétés savantes, que la troisième livraison 
du Corpus publié sous les auspices de l'Académie des Inscriptions, a été déposée 
à la fin de décembre dernier sur le bureau de la docle assemblée. On sait que le 
Corpus des inscriptions sémitiques se composera de quatre parties consacrés 
aux inscriptions phéniciennes, hébraïques, araméennes et arabes. Jusqu'à présent 
la partie phénicienne seule a figuré dans les livraisons publiées. Il paraît que 
les parties himyarites et araméennes sont sous presse et vont paraître inces- 
samment. 

— Publications récentes : 1 . Les Actes des Martyrs de VÉgypte, tirés des 
manuscrits coptes de la Bibliothèque vaticane et du musée Borgia, texte copte 
et traduction française avec introduction et commentaires, par Henri Hyvemat, 
chapelain de Saint-Louis-des-Français, professeur d'égyptologie et d'assyriologie 
au séminaire romain, professeur interprète des langues orientales près la Propa- 
gande (l^f fasc, I-VIII, 1-80, in-4, Paris, Leroux, 1886). Ces Actes formeront 
deux volumes; ils paraîtront par fascicules de dix feuilles environ de huit pages 
chacune, au prix de 60 centimes la feuille, plus un franc par planche en hélio- 
gravure. L'introduction paraîtra avec le dernier fascicule. Les principales ques- 
tions qui y seront traitées sont : place des Actes des martyrs de l'Egypte dans 
les études coptes, au double point de vue de la philologie et de la littérature; 
description des manuscrits coptes de la BibHothèque vaticane et du musée 
Borgia, leur intérêt paléographique; antiquité des Actes des martyrs de 
l'Egypte, etc. ; profit que l'on peut en tirer pour le dogme et pour l'histoire et 
la géographie de l'Egypte. L'auteur joint aux commentaires un lexique de tous 
les mots copies ou gréco-byzantins nouveaux fournis par les Actes. — Le 
premier fascicule contient les Actes de saint Eusèbe et ceux de saint Macaire 
d'Antioche. 

2. A. Hislop. Les deux Babylones ou identité de VEglise romaine et du culte 
de Nemrod et de Sémiramis, traduit en français par M. J.-J.-E. Cerisier (Paris 
Paul Monnerat, 1886, gr. in-8, de vui et 490 p.). Nous n'aurions même pas 
mentionné ce livre dont le titre seul suffît à l'édification de tous ceux qui ont 
quelque notion d'histoire religieuse, si l'un de nos honorables correspondants 
de Belgique ne nous avait pas prié de mettre le public en garde contre une 
publication qui se prévaut de nombreuses éditions et de recommandations re- 
tentissantes chez nos voisins anglais. Il est impossible d'imaginer une plus 
complète collection d'élucubrations fantastiques et d'absurdités. C'est un livre 
de controverse et de mauvaise controverse. 



CHRONIQUE 107 

3. La librairie Champion amis en vente récemment: Une nouvelle traduc- 
tion française de Vlmitation de Jésus-Christ, par M. Natalis de Wailly, membre 
de l'Institut, Elle est accompagnée d'une table alphabétique des matières qui 
rendra service à l'étudiant ; pour le reste l'ouvrage semble destiné à Tédification au 
moins autant qu'à l'instruction des lecteurs, s'il faut en juger d'après la lettre 
pastorale de M. le coadjuteur de l'archevêque de Paris, en tête du volume, et par 
les commentaires et les prières empruntés par l'honorable membre de l'Institut 

à de saints personnages. — Jeanne d'Arc à Domremyj un fort intéressant J 
travail de M. Siméon Luce, également de l'Institut, sur les origines de la Mis- 
sion de la Pucelle. Ce qui donne à cet ouvrage une valeur toute particulière, 
c'est l'abondance des pièces justificatives réunies à grand'peine par l'auteur. 
Cette période de la vie de Jeanne d'Arc est éminemment intéressante pour qui- 
conque étudie le sentiment religieux au moyen âge, 

4. M. l'abbé Vigouroux fait paraître une nouvelle édition de son ouvrage : 
Les livres saints et la critique rationaliste^ histoire et réfutation des objections 
des incrédules contre la Bible, Cette édition formera 4 volumes in-12; en 
dehors de la modification du format, l'ouvrage n'a subi aucun changement. 

5. La librairie Hachette vient de publier un excellent manuel de notre colla- 
borateur M. A. Bouché-Leclercq : Manuel des Institutions romaines (1 vol, gr. 
in-8). L'auteur traite successivement de la Cité et de son gouvernement, de 
l'administration du territoire, des finances, de l'armée, du droit et de la justice, 
de la religion. Cette dernière partie a été développée par M. Bouché-Leclercq 
plus qu'on ne le fait généralement dans les manuels, et toute personne tant soit 
peu au courant de nos études d'histoire religieuse sait la haute compétence que 
l'auteur apporte en ces matières. 

6. La même librairie continue la publication du bel ouvrage de MM. Georges 
Perrot et Ch. Chipiez sur VHistoire de l'art dans Vantiquité. Elle en est arrivée 
au tom3 quatrième, consacré à la Sardaigne, la Judée et l'Asie Mineure. La 
171° livraison a été mise en vente au mois de février. 

7. A la librairie Reinwald nous avons à signaler la traduction de l'ouvrage 
de M. Henri Schliemann sur Tirynthe. Ce volume devait paraître déjà au prin- 
temps dernier en même temps à Paris et dans divers autres centres scientifiques, 
en diverses langues. L'édition française a été retardée pour être enrichie d'un 
sixième chapitre inédit, qui renferme le résultat des fouilles récentes opérées dans 
les ruines du palais des rois de Tirynthe. L'ouvrage est, brillamment illustré. 

8. La section du catalogue de la Collection des documents inédits vient 
de s'enrichir du catalogue des manuscrits des bibliothèques de Toulouse et de 
Nîmes, par M, Aug. Molinier. Nous croyons utile de signaler ce volume à nos 
lecteurs à cause des renseignements précieux qu'il renferme sur fhistoire des 
Dominicains et de flnquisition. La bibliothèque de Toulouse, en effet, renferme 
encore beaucoup de manuscrits ayant appartenu à l'ordre de Saint-Dominique, 
entre autres ceux de Bernard Gui, 



108 REVUE DE L*nTSTOIRE DES RELIGIONS 

0. La secle théosophique continue son œuvre de propagande parmi nous, 
sans grand succès, si nous sommes bien informés, mais avec une persévérance 
digne d'un meilleur sort. Nous avons reçu une brochure de la Présidente hono- 
raire de la Société théosophique d'Orient et d'Occident à Paris, lady Caithnefis, 
duchesse de Pomar, dont les splendides salons ont servi de premier sanctuaire 
à la nouvelle religion. Cette brochure est intitulée : La théosophie universelley 
TMosophie bouddhiste et porte sur la couverture, en guise de symbole, la re- 
présentation d'un coq perché sur le globe du monde et annonçant aux hommes 
u l'aurore d'un jour nouveau, » Nos lecteurs se rappelleront sans doute les deux 
articles consacrés par notre collaborateur, M. J. Baissac, à l'exposé complet 
des doctrines de la nouvelle théosophie bouddhiste (tome X, pp. 43 et 161). 
Nous n'avons pas à y revenir. Le contenu de la révélation apportée au monde 
par Mad. Blavatsky et le colonel Olcott n'a pas changé. Notons seulement que 
la traduction frauçaise du catéchisme bouddhiste de M. Henry Olcott a été faite 
sur la quatorzième édition du texte anglais et qu'elle en est déjà à son deuxième 
tirage. Ces missionnaires du bouddhisme ésotérique dans notre monde occi- 
dental constituent un phénomène éminemment curieux. 

— Nominations et missions. — M. James Darmesteter, professeur au 
collège de France, s'est embarqué le vendredi 5 février à Marseille pour ac- 
complir une mission dans l'Hindoustan à l'effet d'entreprendre diverses recher- 
ches relatives à la langue et à la littérature des Parsis et d'étudier, d'une ma- 
nière générale, les traces de l'influence persane dans la civilisation de l'Inde du 
Nord. 

UAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres a constitué son bureau pour 
l'année 1886 de la façon suivante : M. Gaston Paris a été nommé président et 
M. Michel Bréal, vice-président. L'Académie, sur la proposition de M. Paris, 
a voté par acclamation des remerciements à son président sortant, M. Ernest 
Desjardins. — M. Gaston Boissier, de l'Académie française, a été nommé 
membre de l'Académie des Inscriptions en remplacement de M. Léon Renier. 

M. Bergaigne a été nommé professeur à la Sorbonne dans la chaire nou- 
vellement créée de sanscrit et de grammaire comparée des langues indo-euro- 
péennes. 

— Un don des MM. Pereire au musée du Louvre. M. Alex. Ber- 
trand a fait le 29 janvier la communication suivante à l'Académie des Inscrip- 
tions et Belles-Lettres : En 1851, pour la première fois. M, de Saulcy s'occupa 
du monument connu à Jérusalem sous le nom de « Qbour-el-Molouk » (Tom- 
beau des Rois). Il rapporta au Louvre le beau couvercle de sarcophage qu'on 
voit au musée judaïque et qui a appartenu à la sépulture du roi David. M. de 
Saulcy s'est appliqué à prouver dans son dernier ouvrage, Voyage en Syrie, 
que le Tombeau des Rois a reçu les restes des rois de Juda. En 1864, M. de 
Saulcy proposa à M. Isaac Pereire de faire l'acquisition de ces restes. Après des 
négociations laborieuses, qui durèrent plusieurs années, l'acquisition eut lieu; 



CHRONIQUE 109 

un mur d'enceinte fut construit ; des déblais considérables, exécutés sous la 
direction de M. Mauss, architecte, amenèrent la découverte de nombreux frag- 
ments d'un édifice, dans lequel M. de Saulcy crut reconnaître les restes du 
monument expiatoire élevé par le roi Hérode. La garde de tous ces débris est 
confiée à une personne qui demeure à poste fixe sur l'emplacement du Tombeau 
des Rois. Il a paru désirable, pour assurer d'une manière définitive la con- 
servation du monument, que la propriété en passât aux mains du gouverne- 
ment français. Les héritiers de MM. Emile et Isaac Pereire, nous apprend 
M. Alex. Bertrand, ont offert, en conséquence, a l'État de lui faire don du 
Tombeau des Rois, aux conditions suivantes : 

Il ne sera fait dans l'avenir aucun changement à sa destination actuelle; une 
inscription sera posée aux frais des donateurs dans la paToi du vestibule rap- 
pelant les noms des donateurs, ceux de M. de Saulcy, qui a tiré de l'oubli ce 
monument célèbre, de M. Patrimonio, consul de France à Jérusalem, qui en a 
fait l'acquisition, et de M. Mauss, qui l'a restauré. 

Ces conditions ont été acceptées et le Qbour-el-Molouk est aujourd'hui la 
propriété de la France. (D'après le Temps.) 

ANGLETERRE. — La controverse sur le récit delà création 
dans la Genèse. Nous avons rendu compte dans notre précédente chronique 
de la controverse qui s'est engagée en Angleterre entre M. Gladstone, d'une part, 
MM. Huxley et Max Millier, d'autre part, à propos d'un article de l'érainent 
homme d'État anglais pour réfuter l'opinion émise par M. Albert Réville, dans 
ses Prolégomènes, sur la valeur scientifique de la Genèse. Les livraisons de 
janvier et de février du Mneteenth Centurij, qui sert de champ cios aux lutteurs, 
nous apportent la suite de la controverse sous la forme d'une réplique de 
M. Gladstone à ses deux adversaires déjà nommés, d'une apologie de M. Albert 
Réviile en faveur de la thèse qu'il a soutenue dans ses Prolégomènes et enQn 
d'une nouvelle réfutation de M. Gladstone, par M. Huxley. Sans entrer dans le 
détail de ces discussions, mi-partie exégétiques et cosmogoniques, nous ne pou- 
vons cependant pas laisser passer sans la mentionner, cette controverse qui a 
fait grand bruit en Angleterre. 

Dans sa réponse à M. Huxley, M. Gladstone, tout en rendant hommage aux 
assertions du savant naturaliste, maintient contre lui son interprétation du pre- 
mier chapitre de la Genèse. Ce qu'il importe d'observer, d'après l'éminent cham- 
pion de la révélation, ce n'est pas qu'il y ait sur tel ou tel point de détail 
discordance entre les affirmations de la science moderne et le récit de la Genèse. 
Ce récit, en effet, n'est pas un traité de cosmogonie, mais une description de 
la création, à grands traits, dans un but d'édification et non pas d'enseigne- 
ment scientifique. Il faut le prendre pour ce qu'il veut être ; alors on constate 
que, dans les grandes lignes, l'accord entre la science moderne et la tradition 
hébraïque est très frappant et que dans aucune des autres traditions religieuses 
de l'humanité pareil fait ne s'est produit. 



110 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

M. Albert Réville a divisé sa réponse à M. Gladstone 6n deux parties. Après 
s'être justifia du reproche d'avoir mis dans ses Prolégomènes ce qui aurait dû 
fleurer dans ses conclusions, en montrant que les prolégomènes sont justement 
destinés à montrer le point de vue auquel se place l'auteur et les principes qui 
le guident, il a fait ressortir comment l'étude trop exclusive de la mythologie 
homérique a privé M. Gladstone des lumières que la connaissance des autres 
rayihologies répand sur les origines et la véritable signification des traditions 
religieuses grecques, et il discute plusieurs assertions de son honorable adver- 
saire touchant Ixion, Poséidon, Hera. La théorie, — puisque théorie il y a — 
à laquelle se range M. Albert Réville n'est pas précisément la théorie solaire, 
mais le naturisme qui explique la genèse des mythologies par la personnifica- 
tion et la dramatisation des phénomènes de la nature. — Dans la seconde partie 
de sa réponse, M. Réville insiste sur le désaccord entre les enseignements de 
la science moderne et le récit de la création dans la Genèse. Comme M. Hux- 
ley avait déjà répondu à M. Gladstone au nom des sciences naturelles, 
M. Réville s'est spécialement attaché à démontrer combien le texte même de 
la Genèse est interprété d'une façon invraisemblable par ceux qui veulent à 
tout prix le mettre d'accord avec la science. 

Enfin M. Huxley et M. le professeur Henry Drummond dans le Nineteenth 
Century du mois de février, ont traité à nouveau la question soulevée par 
M. Gladstone, le premier pour maintenir son point de vue touchant la contra- 
diction entre la cosmogonie biblique et la cosmogonie scientifique et pour montrer 
que M. Gladstone n'a pas ébranlé ses objections, le second pour jeter un peu 
d'huile adoucissante sur les plaies que cette controverse a provoquées chez les 
biblicistes anglais, en montrant que la controverse entre MM. Gladstone et Hux- 
ley n'a pas à proprement parler de raison d'être. Pour M. Drummond il n'est 
pas nécessaire d'examiner aujourd'hui si la cosmogonie biblique et la cosmogonie 
scientifique s'accordent, pour la très bonne raison que la Genèse n*a pas la 
prétention de nous offrir un enseignement révélé sur les modes de la création, 
mais simplement de nous rappeler cette grande vérité religieuse que c'est Dieu 
qui, dans toute hypothèse, doit être considéré comme la cause suprême du 
monde, comme le Créateur, 

La controverse peut désormais être considérée comme close. Toutes les par- 
ties ont été entendues. Ajoutons, en guise d'épilogue joyeux à cette histoire 
très sérieuse d'un débat qui a soulevé de graves préoccupations en Angleterre, 
que les adversaires de la méthode philologique en mythologie comparée ont 
publié, dans le Macmillan's Magazine^ une satire intitulée : « Le grand mythe 
gladstonien, chapitre détaché de la Mythologie postchrétienne du professeur 
Boscher ; Berlin et New-York, l'an 3886. » Ce genre de plaisanterie commence 
à être quelque peu usé. Il y a néanmoins de l'esprit dans la satire que nous 
apporte la revue anglaise. Elle aboutit à cette conclusion que la discussion 
entre Huxley et Gladstone au sujet de la création est visiblement une répétition 



CHRONIQUE 111 

de la dispute de Wainamonen avec Joakaheinen dans le Kalewala des 
Finnois. 

— Publications récentes: 1. M. Andrew Lang, le spirituel essayiste 
dont il a déjrà été souvent parlé dans cette revue, a publié dans la livraison de 
janvier du Nineteenth Century un nouvel article contre Temploi de la méthode 
philologique dans l'interprétation des mythes et en faveur de l'explication des 
mythologies classiques en recourant aux analogies que fournissent les croyances 
ou les traditions des peuples sauvages dans les temps modernes. La thèse de 
l'honorable écrivain est bien connue ; l'article que nous signalons n'ajoute 
rien à ce que nous savions déjà des idées de l'auteur d'après ses publications 
antérieures. M. Lang répond à divers articles de M. Max Millier, spécialement 
à un article du savant mythologue sur le « Sauvage ». Il s'etforce de définir exac- 
tement ce qu'il entend par « le sauvage, » prend acte de certaines concessions 
de son adversaire, et fait l'application de sa méthode anthropologique à divers 
mythes (p. ex. à celui de Prométhée). 

A la Revue de VHistoire des Religions nous avons pris pour principe 
d'exposer autant que possible les idées de chaque école, comme le prouvent les 
articles que nous publions depuis quelques mois. Nous sommes, en effet, con- 
vaincus de la grande utilité de la discussion pendante pour le développement 
des études de mythologie comparée. 

2. M. le lieutenant-colonel G. Grahame a publié chez Blackwood une inté- 
ressante biographie d'un musulman hindou Syed Ahmed, qui s'est efforcé de 
concilier la foi de l'Islam et les principes de la civilisation occidentale dans 
l'esprit de ses coreligionnaires de l'Inde (Syed Ahmed, his life and works). 
Le héros de ce livre a été un bienfaiteur de son pays : il a créé des établisse- 
ments d'instruction supérieure et fondé une société pour encourager les tra- 
ductions d'ouvrages européens. 

3. Le capitaine Trotter publie par souscription une Histoire de l'Inde 
sous la reine Victoria^ en anglais. L'ouvrage formera deux volumes in-8 de 
500 pages et sera accessible même pour ceux qui n'ont pas fait d'études spé- 
ciales sur l'Inde. On souscrit chez MM. Trubner. 

4. Le premier fascicule de la nouvelle revue VAsiatic Quarterley Revieru a 
paru à Londres le 1" janvier. Parmi les articles nous en remarquons quelques- 
uns qui offrent de l'intérêt pour l'historien des religions, celui de sir George 
Birdwood sur « l'arbre de Noël » (un peu fantaisiste), et celui du colonel Malesûu 
sur « l'Enfance d'Akbar. » 

5. Deux scandinavistes d'Oxford, MM. Vigfusson et York Powell, auteurs 
du Corpus boréale poeticum ont publié, à l'occasion du centenaire de la 
naissance des frères Grimm une collection de sept mémoires sur les antiquités 
Scandinaves, sous le titre de Grimm Centenary. Le premier, de beaucoup le 
plus important, a pour but de montrer que le Siegfred de l'épopée germanique 
n'est autre que le héros germain Arminius. 



112 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Nouvelles diverses. — Mort du docteur Birch. Nous avons appris, 
trop tard pour la mentionner dans noire précédente chronique, Ja mort de l'un 
des principaux égyptologues anglais, le docteur Birch, décédé le 27 décembre, à 
l'âge de 73 ans. Le défunt était conservateur des antiquités orientales au Musée 
Britannique et Président de la Société d'Archéologie biblique, dont les utiles 
publications ont beaucoup contribué à la vulgarisation des résultats obtenus 
par les orientalistes dans l'étude de l'histoire ancienne. Les ouvrages du docteur 
Birch sont très nombreux. On a retrouvé dans ses papiers le manuscrit d'un 
nouveau Dictionnaire des hiéroglyphes qui sera publié. Il en avait déjà publié 
un avec grammaire en 1867, 

— M. Max Millier que l'état de sa santé avait obligé à prendre un repos 
prolongé, est rentré à Oxford après un séjour de six mois sur le continent. Il a 
repris le cours de ses travaux avec autant d'ardeur qu'autrefois. 

— Encouragements aux études orientales en Angleterre, Il s'est fondé à la 
fin de l'année dernière à Londres une Société pour l'encouragement des études 
orientales par la création de diplômes honorifiques. La Société a établi deux 
catégories d'examens, les uns portant sur les langues, l'histoire et les religions 
de l'Inde, les autres sur les langues et les civilisations sémitiques. 

AUTRICHE. —Le Congrès des Orientalistes. Au mois de septembre 
prochain, le congrès des Orientalistes qui se réunit tous les trois ans, se tiendra 
à Vienne. Le comité d'organisation est composé du baron Alfred von Kremer, 
des professeurs George Buhler, Joseph Karabacek, des docteurs H. Muller, 
F, Muller, Léo Reinisch, A. von Scala. Les séances auront lieu dans les nou- 
veaux bâtiments universitaires. On espère que l'archiduc Régnier voudra bien 
accepter la présidence du congrès, 

BOHÊME. — Il s'est fondé récemment à Prague une Société pour la publi- 
cation des sources de l'histoire de l'Église tchèque. Cette association a pour 
but défaire imprimer les écrits inédits d'hommes tels que Stitvy, Janov, Hos, 
Cheloichy, Rokycana, etc., soit en latin (Janov), soit surtout en tchèque. Elle 
a d'étroits rapports avec la Wiclif -Society. On devient membre fondateur en 
payant cinquante florins (cent-vingt francs); les Instituts et Bibliothèques 
paient une somme double; les simples membres sont soumis à une contribution 
de cinq florins (douze francs) annuellement. Les membres reçoivent gratuite- 
ment toutes les publications. Le comité actuel se compose du docteur Jaroslav 
Goll, président, du docteur F. G. Masaryk, administrateur. Ces deux messieurs 
sont professeurs à l'université de Prague. 

ALLEMAGNE. — Une école de langues orientales à Berlin. Le 
gouvernement prussien se propose, paraît-il, à l'instigation du prince de 
Bismarck, de fonder à Berlin un pendant de noire « Ecole spéciale des langues 
orientales vivantes », Chacune des langues orientales sera enseignée par un 
répétiteur indigène sous la direction du professeur de l'université compétent. 

— Publications récentes : 1°. M. Justi a publié chez Grote à Berlin une 



CHRONIQUE 113 

histoire générale des peuples orientaux dans l'antiquité : Geschichtc der 
oriPMtalischen Vœlker imAlterthum (gr. in-8, de 547 p.) L'auteur étudie TÉgypte, 
la Chaldée, l'Assyrie, Israël, la Phénicie, la Perse jusqu'à la conquête arabe et 
l'Inde ancienne. Son livre est un résumé des meilleurs travaux sur ces 
matières encore bien mal connues pour être résumées dans un manuel. Comme 
tel, il rendra cependant de grands services, tant à cause du grand nombre de 
laits qu'il rapporte, que par les illustrations et les reproductions de documents. 
L'ouvrage de M, Justi fait partie de la collection d'histoire universelle dirigée 
par M. Oncken, à laquelle le même auteur avait déjà fourni une Histoire de la 
Perse ancienne. 

2. C. P. Tiele. Babylonisch'Assyrische Geschichte, I Von den aeltesten 
Zeiten bis zum Tode Sargons IL (Gotha, Perthes, gr. in-8 de xiii et 282 p.) 
Notre éminent collaborateur M. C. P. Tiele, professeur d'histoire de la théologie 
à l'université de Leyde, en même temps qu'il écrivait en français pour cette 
Revue un article sur « Le Mythe de Kronos » dont nos lecteurs ont pu apprécier 
le grand intérêt, mettait la dernière main à la revision de l'ouvrage ci-dessus indi- 
qué, rédigé en allemand. La, Babylonîsch-Assijrische Geschichtc de M. Tiele 
fait partie de la collection de Manuels d'Histoire ancienne publiée par la Hbrairie 
Perthes, à Gotha, à laquelle appartiennent déjà VHistoire de l'empire romain 
(publiée jusqu'à l'avènement de Dioclétien), de M, Hermann Schiller, VHistoire 
(VÉgypte de M. Alfred Wiedemann, et YHistoire grecque (jusqu'aux guerres 
médiques), de M. Georg Busolt. Le présent volume ne forme que la première 
partie de l'histoire des Babyloniens et des Assyriens, jusqu'à la mort de 
Sargon IL II était terminé dès 1884; l'auteur en a différé la publication, parce 
que de continuels compléments s'imposaient à lui. 11 n'a pas cru devoir attendre 
plus longtemps que la seconde partie soit terminée, dans laquelle il mènera son 
histoire jusqu'à la prise de Babylone par Cyrus. L'état des études assyriologi- 
ques ne permet pas, en effet, de se faire l'illusion que l'on puisse donner une 
histoire complète, suivie et bien déterminée des peuples qui ont habité la Chaldée 
et l'Assyrie. Mais il est utile, en vue des progrès mêmes de la science, que 
l'on dresse le bilan des résultats qui paraissent actuellement acquis. Certes, 
nul mieux que M. Tiele n'était à même de faire ce travail. La seconde partie, 
qui paraîtra sans trop de retard, contiendra le résumé de l'histoire religieuse 
et morale, ainsi que de la littérature babylonienne et assyrienne. 

3. Ad. Harnack. Lehrhuch dcr Dogmengcschichte I (Mohr. 1886; xx et 
090 p. in-8). Ce volume fuit partie de la collection de manuels théologiqu<'s 
publiée par la librairie académique de î\Iohr à Fribourg en Brisgau, ol que nous 
avons mentionnée dans notre précédente livraison en recommandant l'introduc- 
tion de M. Holtzmann au Nouveau Testament. Le livre de M. Harnack est 
digne de figurer à côté du précédent; il justifie complètement les espérances 
que nous fondions sur la nouveile collection de manuels. Nous n'avons ici que 
la piemièrc partie de son Histoire des Dogmes, dans laquelle l'auteur s'est 



114 REVUE DE L*lIISTOU\E DES IIELIGIONS 

spécialement attaché à faire ressortir comment le dogme ecclésiastique s'est 
formé. Le second volume sera consacré à l'exposé du dogme formé. 

4. Aug. Midler. Der Islam im Morijcn-uml Abendland (Berlin, Grote, 1885). 
Cet ouvrage, comme celui de M. Jusli, que nous mentionnons plus haut, fait 
partie de la coUeclion dirigée par M. Oncken dans le but de constituer une 
histoire universelle dont chaque partie soit rédigée par un savant compétent. 
L'auteur n'a pas voulu reprendre les problèmes qui sont encore susceptibles 
de recevoir de nouveaux éclaircissements. Il s'est proposé de résumer l'état 
actuel de la science sur l'histoire de l'Islam. Son entreprise répond à un 
besoin très réel, et les juges les plus compétents estiment que son histoire 
satisfait aux exigences que l'on est en droit de poser. L'ouvrage est en cours 
de publication. 

PERSE. — M. Sydney J. A. Churchill écnl à VAcademy pour lui annoncer 
la publication du Malla'Ush-Shams, une publication perse (in-tolio, de 501 p. 
Téhéran, an de l'hég. 1302), qui est éditée sous la direction du ministère de 
la presse. Un premier tome a déjà paru antérieurement. Celui-ci, le second de 
la série, est consacré à la ville sainte de Meschehed, à ses merveilles, ainsi qu'à 
l'histoire de la cité et de ses plus illustres enfants, 

INDE — On annonce une édition complète des œuvres du réformateur hindou 
Ram Mohun Roy, par les soins des savants indigènes Chandra Chose et Ishan 
Chunder Bose à Calcutta. Le I" volume a déjà paru. 

— Traductions du Rig-Véda. VAthenxum annonce qu'en sus de l'édition du 
Rig-Véda, avec traduction anglaise et en marâthî commencée à Bombay en 1876, 
et de l'édition de Dayanandi Sarasvati avec commentaire et traduction en hindou, 
M. R. C. Dutt a entrepris une traduction en bengali, en se conformant au com- 
mentaire de Savana. 



DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES^ 



I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Séance du 
18 décembre. M. le marquis cVHervey de Saint-Denys présente une « Note 
sur la valeur réelle des termes Annam et Annamites. » Ces noms sont employés 
dans le langage courant pour désigner la partie orientale de la péninsule indo- 
chinoise entre la frontière de Chine et le Cambodge, d'une part, entre la chaîne 
de montagnes qui traverse la péninsule et la mer, d'autre part. Ils englobent 
à la fois le Tonkin et la Cochinchine. Il importe de noter que l'usage de ces 
noms avec une semblable acception est européen et moderne. Dans les annales 
chinoises, les seules qui puissent être ■ consultées pour reconstituer l'histoire 
de ces régions jusqu'à la fin du siècle dernier, le nom Annam ne se rapporte 
qu'au Tonkin actuel ; jamais il ne s'applique aux régions qui dépassent le dix- 
septième degré de latitude. Ce nom fut donné, en effet, par les Chinois au grand 
commandement mihtaire qu'ils établirent en Tan 756 de notre ère dans le 
Kiao-l-chi, et signiGe le « pacifiant du midi. » En 1175 ce pays devint un 
royaume feudataire, lequel fut divisé au xv° siècle en deux principautés : le 
Si-king (cour de l'Ouest) et le Tong-king (cour de l'Est). Ce royaume fut dé- 
truit par des rebelles et en 1775 il fut conquis par Ghia-Long, roi de Cochinchine, 
qui l'annexa à ses États avec l'assentiment de l'empereur de Chine et qui donna 
à l'ensemble de son empire le nom de Youe-Nan. Le nom Annam disparut dans 
l'usage oriental, mais il fut conservé par les Européens pour designer, non 
seulement les régions auxquelles il avait appartenu auparavant, mais toute 
l'étendue du nouvel État. — M. Bergaigne déclare qu'en signalant dans une 
séance antérieure l'influence de la civilisation indienne au centre de la Cochin- 
chine, il n'a pas eu l'intention de contester l'influence de la conquête chinoise 
dans la péninsule. Mais l'aciion de la civilisation indienne n'en est pas moins 
certaine. M. Bergaigne soumet à l'Académie une copie d'inscription en carac- 
tères d'origine sanscrite et qui a été trouvée encore plus au nord que les 
inscriptions déjà signalées, au delà du dix-huitième degré. 

Séance du 23 décembre. — M. Le Blant, directeur del'écolefrançaisede Rome, 
annonce la découverte de quelques nouveaux restes de la catacombe de sainte 

1) Nous nous bornons à signaler les articles ou les communications qui 
concernent l'histoire des religions. 



116 DÉPOUILLEMEiNT DKS PÉRIODIQUES 

Félicité, en dehors de la porte Salaria, à droite, près de la villa Albani. On a 
trouvé à cet endroit un escalier, des galeries de catacombes avec une fresque 
du vu" siècle, en fort mauvais état, représentant le Christ et plusieurs person- 
nages nimbés, entre autres une femme, et portant encore les lettres MARTIA 
et PPVS,où l'on peut reconnaître les noms de saint Martial et saint Philippe, 
fils de Félicité. Ce qui semble confirmer ces interprétations, c'est que l'on a déjà 
trouvé il y a quelques années, au même endroit, l'inscription suivante du 
iv« siècle : AT SANCTA FEL, et qu'une ancienne tradition fixe l'emplacement 
de celte catacombe sur le côté droit de la via Salaria. — La troisième livraison 
du Corpus inscript ionum semiUcarum est déposée sur le bureau de l'Académie. 
Ce recueil est destiné à la publication de toutes les inscriptions sémitiques 
antérieures à l'islamisme. Les trois livraisons déjà publiées appartiennent à la 
partie phénicienne. Celle qui vient de paraître renferme l'inscription carthagi- 
noise trouvée à Marseille, un cliapitre sur les monuments phéniciens d'Espagne, 
tous les fragments de tarifs du rituel d'édits sacrés trouvés à Carthage ; le com- 
mencement de la collection de vœux à la déesse Rabbat Tanit. Tous les monu- 
ments sont reproduits en fac-similé. 

Séance du 8 janvier, ~ M. Holleau, membre de l'école d'Athènes, adresse au 
directeur de l'école un rapport sur les fouilles qu'il a dirigées en Béotie sur- 
l'emplacement du temple d'Apollon Ptôos. Nous mentionnons parmi les objets 
mis à jour trois statues archaïques de même type, de nombreux vases, des figu- 
rines en terre cuite semblables à celles des sépultures béotiennes, et surtout 
quatre dédicaces à Athêna Pronaia qui attestent l'existence d'un temple d'Athênê 
auprès du temple d'Apollon Ptôos, comme auprès de celui d'Apollon Delphien. 

Séance du ib janvier. — M. Gaston Paris, président, lit une note sur la vie et 
les travaux de M. Emmanuel Miller, décédé à Cannes le 9 janvier. 

Séance du 5 février. — M. Le Blant adresse à l'Académie des détails sur les 
fouilles effectuées à Rome. Dans la via del Tasso, aux environs de la Scala- 
Santa, sur l'emplacement de la caserne des « Equités singulares », M. Maraini a 
découvert quatre autels portant des inscriptions qui fournissent d'intéressants 
détails sur l'organisation des gardes ; du corps des Césars. Jupiter et Mars sont 
représentés en bas-relief sur l'un de ces autels; sur un autre on lit les noms 
de plusieurs divinités. Il y a aussi des marbres avec inscriptions votives; les 
uns sont dédiés à des divinités étrangères ; les autres portent des épitaphes chré- 
tiennes; on y distingue encore les mots « inpace ». Signalons encore la dédicace 
faite par un centurion après un avertissement des dieux reçu en songe. — 
M. Maraini, auquel on doit ces découvertes, a également trouvé dans la sépulture 
des Crassus un beau sarcophage dont la cuve, magnifiquement sculptée, 
représente la naissance, l'enfance et le triomphe de Bacchus. 

Séance du i2 février. — Suite des communications de M. Le Blant sur les 
fouilles à Rome. Grâce au cardinal Lavigerie les fouilles ont été reprises sous 
l'escalier qui descend à l'église de Sainte-Agnès dont il est le titulaire. On y a 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 417 

trouvé des inscriptions chrétiennes et la pnrtie antérieure d'un sarcophage sur 
laquelle un Christ est représenté debout, enseignant, avec un scrinium à ses 
pieds, dans lequel sont enfermés les livres saints. — Dans la catacombe de 
Sainte-Félicité on a trouvé un petit médaillon de verre représentant sur fond 
d'or une femme, les bras en croix, et une monnaie du iv* siècle avant notre ère. 
Ces -objets rentrent dans la catégorie bien connue des signes qui servaient aux 
chrétiens à marquer les sépultures dans les galeries souterraines afin qu'il 
pussent les reconnaître. La découverte de la pièce de monnaie offre un grand 
intérêt. Elle prouve, en effet, que l'on ne peut pas fixer l'âge des sépultures par 
celui des signes qui servaient à les distinguer. Six siècles au moins séparent 
l'époque où cette pièce fut fabriquée de l'époque à laquelle on peut attribuer. la 
sépulture chrétienne à laquelle elle servait de signe distinctif. — Les fouilles 
sur l'emplacement de la caserne des « Equités singulares » ont encore livré 
diverses stèles intéressantes : une dédiée à un Jupiter Beelefarus inconnu, 
d'autres aux Matres Suleœ de l'est de la Gaule et de la Germanie, à Mars sanc- 
tus, à Epona. 

II. Société Nationale des Antiquaires de France. (D'après les comptes 
rendus de la Revue Critique.) — Séance du 2 décembre : M. de Villefosse 
communique, au nom de M. Duvernoy, les photographies de deux figurines de 
bronze trouvées à Mandeure, un Jupiter et une divinité féminine drapée dont 
la tête manque. — Le même membre propose l'interprétation lunonihus pour la 
sigle inexpliquée qui précède les mots SULEIS SUIS dans une inscription de 
Vidy conservée à Lausanne conformément à la dédicace Sulens lunonihus d'une 
Inscription de Marquise (Pas-de-Calais), précédemment expliquée par lui dans 
les Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et par M. Mowat dans le 
Bulletin épigraphique. 

Séance du 9 décembre, — M. de Barthélémy lit une lettre de M. Civelet qui 
donne quelques détails sur une statuette de bronze représentant Jupiter armé 
du foudre et découverte au territoire de Berru par M. Bosteaux, maire de 
Cernay-les-Reims. Le socle porte une inscription gravée au burin : D. lOV. 
MAPA. SOLLI. FIL. V. L. M. 

Séance du 46 décembre. — M. le pasteur Frossard présente le croquis d'un 
petit autel en marbre de Saint-Béat, recueilli par M. le baron d'Agos, àTibiran 
(Haute-Garonne), il n'en reste que la partie inférieure sur laquelle on aperçoit 
des ornements gravés au trait, à savoir sur le dé, la moitié d'une roue à 8 rais, 
sur la base une petite roue à 4 rais accostée de deux svastikas. L'association 
(le ces emblèmes lui paraît confirmer les conjectures émises par M. Gaidoz dans 
un récent mémoire. Les chars à roues pleines dont il est question dans ce 
mémoire sont encore en usage dans le pays basque. Le bruit désagréable des 
roues frottant sur l'essieu avait fait appeler Musique du roi Joseph les convois 
militaires formés de ces chars pendant la guerre d'Espagne. Un membre con- 
teste l'utilité de l'emploi du mot indien svastikat introduit depuis peu dans le 



118 DÉPOIIITXKMKNT DES PÉRIODIQUES 

langage archéologique pour désigner le symbole auquel les savants qui s'en 
sont occupés les premiers onl donné le nom rie croix gammée intelligible pour 
toul le monde. 

S(^ance du 20 janvier. M. Mowat signale une inscription conservée à Amdof- 
dingen en Suisse et qui mentionne un dcndraphore augustal. 

lîl. Journal Asiatique. — Novembre-décembre 1885 : J. Sylvain Lévi. . 
Le Brihalhatliamanjari do Kshomendra. 

IV. Revue critique d'histoire et de littérature. — A janvier 1886: 
Peshutan Dastur. Ganjcshùyigàn, Andarze ALrepàt, Mâdigâne Chatrang, 
Andarze Khusroe Kavâtân (G. r. d'une publication de textes pehlvis, par 
M. James Darmesteter.) — 1°'' février : Manuel Gédéon. L'Athos. (C. r. d'un 
ouvrage instructif sur le mont Athos par M. C. Rayet). 

V. Revue d'Ethnographie. — IV. 4:1° Ckarnay. La civilisation tol- 
tèque. — 2° Vclain. Le dolmen des Beni-Snassen (Maroc). — 3° Pleyte. 
Croyances et pratiques relatives au Buceros, — 4° Dumontier, Le swastika et 
la croix chez les Chinois. 

VI. Revue Archéologique, — Novembre-décembre: 1° Docteur Ver- 
coutre. La médecine sacerdotale dans l'antiquité grecque. (Voir la suite dans la 
livraison de janvier 1886.) — 2° J. Menant. Intailles de l' Asie-Mineure. — 
3^^ H. Gaidoz. Le dieu gaulois du soleil et le symbolisme de la roue (appendice). 

— 4^ Salomonlieinach. Chronique d'Orient. (Sur les fouilles à Chypre.) 

VII. Bulletin épigraphique. — 1885. N° 5:1° Mowat. La Domus 
divina et les Divi; leur origine. — 2° Inscriptions chrétiennes de Marseille. 

VIII. Revue égyptologique. — 1885. A'"« i et 2: V E. Revillout, Les 
prières pour les morts dans l'épigraphie égyptienne. — 2'' Les comptes du 
Serapeum (du même) . — 3*^ William N. Groff. Lettre à M. Revillout sur le 
nom de Jacob et de Joseph en égyptien, — 4° Index du vocabulaire mytho- 
logique de M. Chabas. 

IX. Bulletin mensuel de la Faculté des Lettres de Caen. — 
Février i886 : Tirésias ou le prophète chez les Grecs. 

X. Revue de théologie et de philosophie. — Janvier : 1° F. C. van 
Goens. La foi d'après les synoptiques, — 2° A. ileue/. La parousie (2^ art.). 

XI. Revue des questions historiques. — Janvier 1886 : i° PaulAllard. 
Les persécutions en Espagne pendant les premiers siècles du christianisme. 

— 2° Ch. Gérin. Le pape Innocent XI et le siège de Vienne en 1683, d'après 
des documents inédits. — 3° Dom Fernand Cabrol. Un nouvel écrit des temps 
apostoliques. — 4« L'abbé Batiffol. Jérôme de Jérusalem, d'après un document 
inédit. 

XII. La Controverse et le Contemporain. — 15 janvier : 1° P. Guil- 
leux. La venue de saint Pierre à Rome (l'''" art.) — 2* de Harlez. Les livres sacrés 
ou canoniques de la Chine (fin). — 3° Paul Allard. Le pontificat de saint 
Corneillo et la persécution de Gallus. 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 119 

XIII- Revue des Deux-Mondes. — d5 février: G, Boissier. Essais 
d'histoire religieuse; un dernier mot sur les persécutions. 

XIV. Revue politique et littéraire. — 9 janvier: E. de Pressensé. 
Mexique, Amérique centrale, Pérou, d'après M. Albert Réville. 

XV. Mélusine . — 5 décembre : i^J. Tuchmann, Quelques idées de sauvages 
(voirie n» suivant). — 2° Israël Lévi . Cinq contes juifs. —3" Oblations à la 
mer et présages (suite). — 5 février. H» Gaidoz. Un dictionnaire de mytho- 
logie classique. 

XVI. La Révolution française. — 14 décembre: Victor Jeanvrot. 
Julien Minée, évêque constitutionnel de Nantes. 

XVII. Revue de Belgique. — 15 février: Goblet d'Alviella. Histoire 
religieuse du feu, III. La mythologie du feu. 

XVIII. Le Muséon. — T. y .* 1® Aristide Marre. L'immigration malaise 
dans Madagascar a-t-elle précédé ou suivi l'introduction de l'hindouisme dans 
Java? — 2° De Harlez. La civilisation de l'humanité primitive et la Genèse. — 
3°. A. F. Mehren. Vues théosophiques d'Avicenne. — 4° Ch. Schœbel. Les 
doctrines oosmogoniques ou philosophiques de l'Inde. — 5° Ducarme. Les 
Autos de Gil Vicente. 

XIX. Acadeiaiy. — 26 décembre : C. J. Lyall. EutingsNabata^an inscriptions. 
(L'auteur tient pour M. Nœldeke contre M. Philippe Bercer dans la question de 
l'origine de l'arabe classique.) — 2 janvier : 1° W. M. Flinders Pétrie. Latest 
discoveries at Naukratis. — 2° F. L. Griffith. Identification of the city of Apis. 

— 23 janvier : A, -H. Sayce. Letter from Egypt. (Sur quelques découvertes, en 
particulier d'une stèle d'Aménophis III; voir une seconde lettre dans le n° du 
13 février.) — 30 janvier : E. A. Gardner, Excavations at Naukratis. (Voir la 
suite dans le n° du 6 février.) 

XX. Athenaeum. — 12 décembre : i'^ The apostolic fathers, P. II, S. 
Ignatiiis, S. Polycarp. Ed. Lightfoot. (2® art. ; très bonne critique des conclu- 
sions du savant évêque anglican.) — 2° J. S. Stuart Glennie. Greek folk-songs 
and the science of folk-lore. — 26 décembre. William George Blach. The 
science of folk-lore. (A propos de la définition introuvable de celte science.) 

— 23 janvier : Tanis (l""» partie; sur le second mémoire de l'Egypl Explo- 
ration fund). 

XXl.ContemporaryReview. — Janvier : [" Francis Pcck . ïhe salvalionists. 

— 2° Richard Jlralh. The little prophets of the Cevennes. — Février: i" Bish. 
ofCarlylc. A comment on a comment on Christmas. — 2*^ G. Brrtin, The 
Babylonians at home. 

XXII. Journal of the Asiatic Society of Bengal. — V<>1. LIV. 1 
e[2: Atkinson. On the history of religion in the Himalaya of the N. W. pro- 
vinces. 

XXIII. Journal of philology . — V" 28 : Frazcr. The prylaneum, the 
temple of Vesta, the Vestals, perpétuai fires. 



120 DKPOUILLPMENT DKS l»l>,r.TODlQUF.S 

XXTV. British Quarterley Review. — \''\janvler : Ignatius and Poly- 
carp . 

XXV. Quarterley Review. — Is° 323: i" Schliemanns Tiryns. — 
2" The patriarchal theory. — 3" Burma, past and présent. 

XXVI. The Church quarterley Review. —Janvier : 1° The chronology 
ot'lhe kin^s of Israël and Judah compared wilh Ihe monuments. — 2° Doctor 
Kderhftim's Wabiirton Lectures, -r- 3° The épistles of S. Ignatius. — 4° Hades 
and Ciehenna. — T)'' Herbert Spencer's ecclesiastical institutions. 

XVII. Autiquary. — Décembre : i° Solly, Sleeles Christian Hero. — 2° Bent. 
Extracts from diaris of early travel ; the Jesuits amongst the Japanese. — 
3° Ford. Ordealesand oaths. — ^l° Manning. The first triad of Irish type, III. 

XXVIII. Indian Antiquary. — Novembre: 1° Fleet. A sélection of 
Kanarese ballads. — 2" Wadia. Folklore in western India. — 3° Fleet. Sans- 
krit and old Canarese inscriptions (suite). 

XXIX. The American Journal of archaeology. — iV*' 2 : 1° Hens- 
haw. The aboriginal relies called Sinkers or Plummets. — 2° Mùntz The lost 
mosaics of Ravenna. — 3" Perhins. The abbey of Jumièges and ^the legend of 
the Enervés. — 4° Ramsmj. Notes and inscriptions from Asia Minor. 

XXX. Nineteenth Century. — Janvier 1886 : 1° W. E. Gladstone. 
Proem to Genesis ; a ^lea for a fair trial. — 2" Andrew Lang. Myths and 
mythologists. — 3» Réville. Dawn of création, an answer to M. Gladstone. 

— Février: Huxley y Henri Drummojid. M. Gladstone and Genesis. (2 articles 
indépendants l'un de l'autre.) 

XXXI. Scottish Review. — Janvier 1886 : 1° What is astrology? — 
2° The natural trutli of christianity. 

XXXII. Deutsche Litteraturzeitung. — 26 décembre 1885 : 
B. Pietschmann. (Compte rendu critique des derniers travaux de M. Piet- 
schman.) 

XXXIII. Zeitschrift fur kirchliche "Wissenschaft und kirchli- 
ches Leben. — 1885. 11* livr. 1° H. Zahn. Apokalyptische Studien (2° art.) 

— 2° Nopldechen, Die situation von Tertullians Schrift « Ueber die Geduld. » — 
3° Buchwald. Zwei ungedruckte Casualreden D^ M. Luthers. — 4° Bendixen. 
Ein Bùchlein Wenzeslaus Links von Arbeit und Betteln. — 5o Hach, Die 
Scheidglocke sowie die Fronleichnams-und die Trinitatisglocke (l*"" art.) — 
6° Koch. Eine historische Erinnerung aus der Zeit des Kniebeugungskampfes in 
Baiern. = 1886. i'^ livr : 1" Zœcklcr. Die biblische Litteratur des Jahres 1885. 
2^ Delitzsch. Tanz und Pentateuchkritik in Wechselbeziehung. — 3* 7Mhn. 
Apokalyptische Studien (suite). — 4° Nœldechen. Die Krisis im karthagischen 
Schleierstreit. 

XXXIV. Zeitschrift der deutschen morgenlaendischen Gesell- 
schaft. — A'A'A'LV. 3 : 1°. Bn'lhingk. Zii Fiibrers Ausgahe und zu Bùhlers 
Uebersetzung des Vasechtliadiiarmaçàstra. — 2» Biihler. Zur Erkiaerung der 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 121 

Asoka-Inschriften (suite). — 3° von Soiva. Erzœhlungen der Slavakischen 
Zigeuner. 

XXXV. Siîzangsberichte der k. preuss. Akad. der Wissenschaf- 
tenzuBerlin. — N^ 50et5i : Pernice. Zum rœmischen Sacralrechte(l®comm.) 

XXXVI. Deutsche Rundschau. — Février: OttoHartwig, Ein paepst- 
liches Conclave im vorigen Jahrhundert. 

XXXVII. Preussische Jahrbticher. —Janvier: Ein Bild aus dem 
hohenloheschen Religionswirren des vorigen Jahrhunderts. 

XXXX VIII. Historische Zeitschrift. — Janvier : J. von Pflugk-Hart- 
tung. Papstpolitik inUrkunden. 

XXXIX. Historisches Jahrbuch. — VIL 1. 1« Dittrich. Zar Ge- 
schichte der kalholischen Reformation. II. — 2° Sauerland. Annaerkungen zu 
Dietrichvon Nieheims Werke; «de schismate ». — 3° Meurer. Schrœr's Hinkmar. 

— 4* Schulte. Analecta franciscana (1^"^ art.) 

XL. Archaeologische Zeitung. —XLlll. 3 : 1° Ein neuer Aresmythus. 

— 2"* Furtvœngler. Prometheus. 

XLI. Germania. — XXXL 1. : 1° Jostes. Zut Kenntniss der niederdeut- 
schen Mystik. — 2^ Bœckel. Zur Lenorensage. 

XLII. Der Katholik. — Décembre : \° Die Weihe des heiligen Oele, 
historisch und liturgisch beleuchtet und erklœrt (suite). — 2^ Plan und Auf- 
riss der Apokalypse. — 3*» Christliches Mœnchtum und Buddhismus. — 
4°. Die bischœflichen Domkapitel. 

XLIII. Archiv fur Litteratur-und Kirchengeschichte des Mit- 
telalters. — I. 4 : 1° Ehrle. Die Spiritualen, ihr Verhseltniss zum Franziska- 
nerorden und zu den Fraticellen. — 2"^ Lénifie. Das erste Studienhaus der 
Benedictiner an der Universiteet Paris; die Sentenzen Abaelards und die Bear- 
beitungen seiner Theologia vor Mitte des XII® Jahrh ; — Hss. der Bulle (^ Quia 
in futurum » Johanns XXII" imVat. Archiv: — Liber divisionis Cortesianoruni 
et Civium romanorum curiae et civitatis Avenionensis ; — Zur Quellenkunde der 
Franziskanergeschichte. 

XLIV. Magazin fûr die Wissenschaft des Judentums. — 17/. 4 ; 
r Goldschmidt. Geschichte der Juden in England im xi® und xii° Jahrh. — 
2° Joffe. Zur Geschichte der Amoraim. 

XLV. MonatschHft fUr die Geschichte und "Wissenschaft des 
Judentums: — Décembre ; Graetz. D'iq Schicksale des Talmud im Verlaufe 
der Geschichte. 

XLVI. Zeitschrift fûr Keilschriftforschung. — 11. 4 : 1° Jcnsen. II 
Rawl. 51. b, 1 à 31. — 2° Pinchcs. Two texts from Sippara of the Singod. — 
T La tri lie. Dos Nabonidcylindor V Rawl. G4 umschrieben, uebersetzt und 
erkl8Drt(2"' art.) — 4° Schrader. Die Naraen Hadad, Hadadezer, Benhadad und 
ihre keilinschriftliche Aequivalente. — 5° Delitzsch. Assyriologische Notizen 
zum alten Testament (4® art.) 



122 DÉPOT'TTT.FATENT DES PÉRIODIQUES 

XLVII. Tlieologische Studien und Kritiken. — 1886. ]\ o 2 ; lo 
Bcnrath. Zur Goscliiclito der Marienvorehrung- (fin). — 2° Klcinert.[DcLS speci- 
lisch hebr.risrho im Bûche Hiob (fin). — 3° Wctzel. Ueber ii Kor. v. 1-4. 

XLVIII. Beweis des Glaubens. — Décembre 1885; 1"'. Kleinpaul. Die 
Grundgedanken der Divin a Commedia. — 2° Sind dio Wilden verwilderle 
Menschen oder Reste der Urmenschbeit? 

XLIX. Zeitschrift fur Kirchengeschichte. — VIII. 1 et 2: 1° Zahn. 
Studien zu Justinus Martyr. — 2° Drœscke. Der Briefwechsel Basilios ir.it 
ApoUinarios von Laodicea. — 3° Reuier. Augustiniscbe Studien (5* partie). 
— 4° Bunz. Das wiirtembergische Concordat (I*^"" art.) — 5° Mùller. Die 
Arbeiten zur Kirchengeschichte des xiv° und xv^ Jahrh. aus den Jahren 1875 
bis 1884. — 6° Wolfram. Zum Wormser Concordat. — 1° Kolde. Carlstadt und 
Doenemark. — 8* Bodemann. Hss. Luthers. — 9° Analekten zur Geschichte 
des Reichstages zu Speier im Jahre 1526. 

L. Theologische Quartalschrift. — 1885. W 4 : Schmid. Weitere 
Beitraege zur Geschichte des rœmischen Breviers und Missale. — 1886. ^T 1 : 
Reck. Minucius Félix und TertuIUan. 

LI. Jahrbûcher fiir protestantische Théologie. — 1886. N" 1 : 
lu H. A. Lipsius. Passiones Pétri et Pauli. — 2*^ H. Holtzmann. Der Lescr- 
kreis des Rœmerbriefes. 

LU. Zeitschrift fiir wissenschaftliche Théologie. XXIX, 2 : 1" 
A. Hilgenfeld. iMozes, Esra und Tobit unter den Apokryphen und Pseudepi- 
graphen des Alten Testaments. — 2° Aug. Jacohsen. Der lukanische Reisebe- 
richt. — 3° A Hilgenfeld. Der Briefdes Polykarpus an die Philipper. — 4° E. 
Nœldechen. TertulHans Geburtsjahr. — 5** J. Drœseke- Der Dialog des Soterichos 
Panteugenos. 

LUI. La Civiltà cattolica. — N" 850 : La stela di Mesa re di Moab. 

LIV. Nuova Antologia. — N'^ 22; Gîachi. Il cristianesimo nellà societù 
romana, seconde Eusebio di Cesarea. 

LV. Theologisch Tydschrift. — l"»- Janvier; 1" C. P. TieZe. De mythe 
van Kronos ter toetsing eener nieuwe mythologische méthode. (Le même 
article a paru en français dans notre précédente livraison.) — 2" A. D. Loman. 
Quaestiones Paulinoe (2° série). — 3° Vœlter. Die Lœsung der Tgnatianischen 
Frage. — 4° W. Scheffer. Een drietal vragen aan prof. -Rauwenhoff betreffende 
het ontsaan van den godsdienst. (Trois questions au prof. R. relativement 
aux origines de la Religion.) 



BIBLIOGRAPHIE 



CHRISTIANISME 



Baunard. Histoire du cardinal Pie, évêque de Poitiers. — Paris, Oudin, 
d886, 3 forts vol. in-8. 

Be Janzé. Les Huguenots; Cent ans de persécution (1685-1789). — Paris, 
Grassart, 1886, in-8 de x et 331 p. 

Gabriel Simon. LEthiopie, ses mœurs, ses traditions, le Negouss Johannès, 
les églises monolithes deSalibéla. Voyage en Abyssinie et chez les Gallas-Raïas. 

— Paris, Challamel, 1 vol. in-8. 

J. P. Isnard. Saint Bertrand de Garrigue, des Frères prêcheurs, compagnon 
de Saint-Dominique, sa vie et son culte, suivis de tous les actes de procédure 
ecclésiastique dans sa cause de nouvelle canonisation devant les tribunaux de 
Valence et de Rome, recherches historiques et archéologiques. — Valence, 
Lantheaume, 1886, in-8 de xvii et 476 pages. 

Marguerite Albana Mignaty. Catherine de Sienne. Sa vie et son rôle dans 
l'Italie du xiv^ siècle. — Paris, Fischbacher, 1885, un vol. in-8 de 144 p. 

F. Prosper. La Scolastique et les traditions franciscanes; saint Bonaventure. 

— Amiens, Rousseau-Leroy, 1886, in-8 de 98,p. (Extrait de la Revue des 
sciences ecclésiastiques.) 

M. Lerpigny. Un arbitrage pontifical au xvi'^ siècle. — Paris, Palmé, 1880. 

P. Soulier. Vie de saint Philippe Benizi, propagateur de l'ordre des Servîtes 
de Marie. •— Paris, Berche et Tralin, 1886, in-8 de xvi et 639 p. 

Louis de Sau (le P.) Étude pathologico-théologique sur sainte Thérèse; 
réponse au mémoire du P. G. Hahn. — Paris, Fetscherin et Chuit, 1886, gr. 
in-8 de 150 p. 

Cardinal Pi7m. Analocta novissima de epistolis et registris R. R. Patfum. 
Paris, Roger et Chernoviz, 1886, 1 vol. in-4. 

Christiaii Moreau (l'abbé). Une mystique révolutionnaire. Suzette Labrousse 
d'après les manuscrits et les documents officiels de son époque (préface de 
M. IL Taine). Paris, Firrain-Didot, 1886, 1 vol. in-8. 

1) En dehors des nombreux ouvrages mentionués dans la Chronique et dans 
le D&pouillrmcnl des Firiodiqucs. 



12i RFvrK DE l'ittstoirr des religions 

A. Esmeln. Sur quelques lettres de Sidoine Apollinaire. — Paris, Thorin, 
1S86, gr. iii-8. (extrait delà Revue p^ôni'^raie du Droit.) 

A. Dcrmnernurt . Le clergé du diocèse d'Arras, Boulogne et Saiut-Omer pen- 
dant la révolution (1789-1802). T. III. La Terreur. Le culte caché. — Paris, 
Bray et Retaux, 1885, in-8 de x et 580 p. 

Adrien FlantiU L'université protestante du Béarn. Documents inédits du 
XVI* siècle. — Pau, Ribaut, 1886, 1 vol. in-8. 

Edouard Droz. Étude sur le scepticisme de Pascal considéré dans le livre 
lies Pensées. — Paris, Félix Alcan, 1886, 1 vol. in-8. 

M. Faucon. La librairie des Papes d'Avignon; sa formation, sa composition, 
ses catalogues (1316-1420), d'après les registres de comptes et d'inventaires des 
archives vaticanes. T. I. — Paris, Thorin, 1886, in-8 de xxi et 264 p. (Biblio- 
thèque des écoles françaises d'Athènes et de Rome. Fasc. 43.) 

A, Erichson. L'Église française de Strasbourg au'xvi" siècle d'après des docu- 
ments inédits. — Strasbourg, Schmidt, 1886, gr. in-8 de 72 p. 

Blondel. Vie des saints du diocèse de Sens et Auxerre. — Sens, Mosdier, 
1886, in-18 de xvni et 384 p. 

Pontifinale Ecclesiœ S. Andrese. The pontifical offices used by David of 
Bernham, bishop of SI Andrews, with an introduction byChr. Wordsworth. — 
Edimbourg, Pitsligo Press. 

R. Mackintosh. Christ and thejewish law. — Londres, Hodder, 1885, in-8 
de 312 p. 

H. Cox. The first century of christianity. — Londres, Longmans, Green and 
Co, 1886, in-8 de xvii et 454 p. 

The doubles connected with the Frayer bookof 1oi9. Documents now mostly 
for the first time printed from the originals , etc. — Nicholas Pocock, 
(Camdem Society), 1885. 

C. R. Bail. The apostle of Gentiles: his life and letters, — Londres, Chris- 
tian Knowledge Society, 1885, in-12 de 310 p. 

Actsof the Apostles. Greek text revised by D''^ Wescott and Hort, Notes 
by T. E. Page, 1886. 

H. Seddall. The Church of Ireland : an historical sketch. — Dublin, 
Hodges, 1883, in-8 de 370 p. 

W. J. Amherat. History of catholic émancipation etc. in British Isles from 
1771? to 1820. — 2 vol. in-8. 

C. A. A. Scott. Ulfilas, Apostle of the Goths, together with an account of 
the Gothic Churches and their décline. — Londres, Macmillan, 1885, in-8 de 
232 p. 

J. Elter. Luther und der Wormser Reichstag. — Bonn, Cohen, 1886, gr. 
in-8 de 72 p. 

A. Harnack. Lohrbuch der Dogmengeschichte. I Bd. Die Entsteh. des 
kirchl. Dogmas. — Fribourg en Brisgau, Mohr, 1886, gr. iii-8 de xx et 696 p. 



BIBLIOGRAPHIE l2o 

G. M. Schneider. Das Wissen Gottes nach Thomas v. Aquiii. 3° partie. 
E, Zachariœ v. Lingenthal. Ueber den Verfasser u. die Quellen des (Pseudo- 
Photianischen) Nomokanon in XlVTiteln. — Saint-Pétersbourg, 1885, in-i de 

41 p. 

C. Fritzsche, Die lateinischen Visionen des Mittelalters bis zur Mitte des 
12 Jahrh. Ein Beitrag zur Culturgeschichte. -— Erlangen, A. Deichert, 1885, 
in-8 de 40 p . 

A. W. Afsmann, Die christliche Lehre nach dem Urevangelium. — Leipzig. 
Drescher, 1886, in-8 de iv et 52 p. 

Prof. D. Karl Millier. Die Anfaenge des Minoritenordens und der Bussbru- 
derschaften. — Fribourg en Brisgau, Mohr, 1885, gr. in-8 dexii et 210 p. 

U. H. Wend. Die Lehre Jesu, l'o partie. 

Corpus Reformatorum , VoL LVIII. J. Calvini opéra quas supersunt omnia. 

— Edition G. Baum, E. Gunitz, E. Reuss. Vol. XXX. — Braunschweig, 
Schwetschke et fils, 1886, gr. in-4 de 734 p. 

M. Brosch. Oliver Gromwell und die puritanische Révolution. — Francfort 
sur le Mein, Litt. Anstalt, 1886. 

Th. Hagen, Die Papstwhalen von 1484 u. 1492. X Progr. des F. B, Privat- 
Gymn. am Seminarium Vincentinum . — Brixen, 1885, in-8 de 31 p. 

Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, V. XXVIII, Joh, Cassiani 
Opéra, P. Il, — Vienne, Gerold, 1886. 

Th. Specht. Die Einheit des Kirche nach dem heil. Augustinus. — Neuburg 
a D., 1885, in 8 de II. et 76 p. 

R, Rocholl. Rupert V. Deutz. Beitrag zur Geschichteder Kirche im xu Jahrh. 

— Giitersloh, Bertelsmann, 1886, in-8 de x et 335 p. 

R, Schrœder. Glaube und Aberglaube in den altfranzœsischen Dichtungen. 
Ein Beitrag zur Kulturgeschichte des Mittelalters, — Erlangen Deichert, 1886. 

J. Sainez. Disputationes Tridentinae, ad manuscriptorum fidera éd. et com- 
mentariis historicis instruxitH. Grisar. 2Tomi, — Innsbruck, F. Rauch, 188G, 
gr. in-8 de 106, 512 et 85, 568 p. 

L. Armbrust, Die territoriale politik derPabste von 500 bis 800 mit besonderer 
Berûcksichtigung der rœmischen Beamtenverhieltnisse. — Gottingue, 1885, 
in-8 de 116 p. 

G. A. Meijer, Johann Tetzel, atlaatprediker en inquisiteur. Eene geschied- 
kundige studie. — Utrecht, J. R. van Rossum, 1885, in-8 de iv et 152 p. 

W^. C. van Manen, De leerstoel der oud-christelijke lelterkunde. Rede etc. 

— Groningue, J. B. Wollers, 1885, in-8 de iv et 40 p. 

J. Cramer. Dcjongste hypothèse aangaande den oorsprongder evangelische 
geschiedverhalen nader toegelicliL. — Ulrecht, C. H. E. Breijer, 1885, in-8 
de IV et 83 p. 

Piih/cnrpi Smijrnxi epistula genuina, rec. G. N'olkmar. — Zuricli, Schrœ- 
ler, 1880, 



128 REVUE DE l'hISTOIUI: DES HELIGIONS 

Jl. Tavcrnl, Sopra il naiôayœyoç di Tito Flavio Clémente Alessandrino 
discorso. — Rome, Arteru, 1885, in-4 de 36 p. 

(1. Caracci. San Gregorio VII a Salerno : ricerclie storiche. — Salerne, 
Tip Nazionale, 1885, iii-16 de 112 p. 

A. Ciasca. Sacroram bibliorum fragmenta Copto-Sahidica Musei Borgiani 
jussu et sumptibus S. Gongregationis De Propaganda fide édita. Vol I, ■— 
Roma?, typis ejusdem S. Gongregationis, 1885, in-8 de xxxii et 228 p. c. 
XVIII tab. 

F, Buhl. Dcn gammeltestamcntligeSkriftoverlevering. I, Kanons Historié; II, 
Tekstens Historié. — Gopenhague, Gyldendal, 1885, in-8 de 172 p. 

T. Logstrup. Den nyere danske Mission blandt Tamulerne. Udgivet af det 
dansket Missionsselskab. — Gopenhague, Ghristiansen, 1885, in-8 de 242 p. 

Epistulae Paulinse aute Hieronymum latine translatas ex codice Sangerma- 
nensi grœco-latino, olim Parisiensi, nuncPetropolitano. Eruiiet edidit J. Bels- 
heim, -' Kristiania, Alb. Cammermeyer, 1885, in-8 do vu et 87 p. 

JUDAÏSME ET ISLAMISME 

IL de Vaujany, directeur des études à l'école des langues du Gaire. Descrip- 
tion de TEgypte. Alexandrie et la Basse-Egypte. — Paris, Plon-Nourrit, 1886, 
un vol. in-18, avec cartes et grav. 

A. Edersheim. History of Israël and Judah from Aliab to the décline of tha 
two kingdoms, — 1886, in-8. 

Pentateiichus samaritanus. Ad fidem librorum manuscriptorum apud Nablu- 
sianos repertorum éd. et varias lectiones adscripsit H. Petermann. Fasc. IV. 
Numeri, ex recensione G. VoUers. —Berlin, Moeser, 1885, gr. in-8 de iv et 
349-465 p. 

A. Johannes. Gommentar zu der Weissagung des Propheten Obadja. — 
Wurzbourg, Goldstein, 1885, gr. in-8 de vi et 84 p. 

A. Wunsche. Der babylonische Talmud in seinen haggadischen Bestandthei- 
len uebersetzt. I^^ vol. 

A. Kœhler. Ueber die Grundanschauungen des Bûches Koheleth. Rede etc. 
Univ.-Prog. — Erlangen, 1885, in-4 de 16 p. 

F. Josep/ii opéra, éd. et apparatu critico instruxit B. Niese. Vol II. Anti- 
quitatum iudaicarum libri VI-X — Berlin, Weidmann, 1885, gr. in-S de viu et 
392 p. 

(^. A. Kriujer. Une église judéo-chrétienne en Bessarabie, Documents rela- 
tifs à sa formation publiés par M. le professeur Delitzsch, traduits et accompa- 
gnés d'une notice historique et de Pexamen du caractère scripturaire de ce 
mouvement. — Lausanne, Bridel, 1885, in-12 de 152 p. 
Tanchuma ben Rabi Abba, Midrasch Tanchuma. Ein agadischer Gommentar 

zum Pfntdtfuch erl. S. Bulier. — \\'iliju, 1886. 



BIBLIOGRAPHIE 127 

LES RELIGIONS DU MONDE ANTIQUE 

Georges Perrot et Ch. Chipiez. Histoire de Fart dans l'antiquité. Tome IV. 
Sardaiij-ne, Judée, Asie Mineure (env. 500 gr.) ; mise en vente de la 171° livrais. 

— Paris, Hachette, 1886. 

, J. Menant. Les pierres gravées de la haute Asie. — Paris, Maisonneuve. 

Jean Révillc. La religion à Rome sous les Sévères. — Paris, Leroux, 1886, 
in-8, de vn et 302 p. 

J. Plattner. Private u. politische Bedeutung des Gœlterkultus bei den Rœ- 
mern (Schlufs), Progr. des evang. Gymn. A. B, in Sœchsisch-Regen 1884-85. 

— Hermanstadt, 1885, in-4, de 47 p. 

C. Maurer. De aris Grœcorum pluribus deis in commune positis. — Darm- 
stadt, Zernin, 1886. 

Ch, Pesch. Der Gottesbegrifl'rin den heidnischen Religionen d. Alterthums. 
Eine Studie zur vergleich. Religionswissenschaft. (Ergœrzungshefte zu den 
« Stimmen aus Maria-Laach, » 32). — Fribourg en Brisgau, Herder, 1885, gr. 
in-8 de x et 144 p. 

Kurt Bernhardi. Bas Trankopfer bei Homer» — Leipzig, Teubner, 1885, 
gr. in-4, de 23 p. 

P. CasseL Zoroaster, sein Name u. Seine Zeit. Eine Iran. Glosse. (Aus : 
Berl. Studien f. class. Philol. u. ArchaBol). — Berlin, Calvary, 1886, gr. in-8, 
de 24 p. 

C. P. Tiele. Babylonisch-assyrische Geschichte. I Tl. Von den eeltesten 
Zeiten bis zum Tode Sargons IL (Handbiicher der alten Geschichte, i Série, 
4 Abtig.). — Gotha. F. A. Perthes, 1886, gr. in-8, de xiii et 282 p. 

6r. Brunengo, L'imperio di Babylonia e di Ninive, dalle origine fîno alla con- 
quista di Giro descritta secondo i monumenti cuneiformi comparati colla Biblia. 

— Prato, tip. Giachetti liglio et G., 1885, 2 vol. in-8, de ii, 599 et 585 p. 

G. Lœschke. Die ostUche Giebelgruppeam Zeustempel zu Olympia. — Dorpat, 
Schnakenburg, 1886, 

LES RELIGIONS DE l'ASIE 

Paul Le fcbvre, F àces iunnes. Souvenirs de PIndo-Chine. Mœurs et coutumes 
de l'Extrême-Orient. — Paris, Ghallamel, 1 vol. in-18. 

G. DumoiLsticr. Le Svvastikaet la Roue solaire dans les symboles et dans les 
caractères chinois. — Paris, Leroux, 1886. (Extr. delà Revue d'Ethnographie.) 

The Satapatha Brahmana^ translated by J. Eggcling^ 2° partie, livres IH et 
IV. (T. XXVI des Sacred Bookg of the East.) 

The Sacred Books of China : the sect of Confucianism, translated by J. 
Legge; 3» partie : The Li-Ki ; i à x; xi à xvi. (T. XXVH et XXVlll des Sacred 
Books of the East.) 

L. Schrœdcr. Maitrayani Samhità. lii« livre. — Leipzig, Brockhaus. 



128 



IIKVI i: DE L IIISTOIUE DLb RELIGIONS 



FULK LOUE 

Brrc)}(/cr Fcraud. Contes populaires de la Sénégambie. — Paris, Leroux, 
1886, in-lS. ^T. IX de la Collection des contes populaires.) 

Alfred Cérésole. Légendes des Alpes Vaudoises. — Paris, Fischbacher, 1886, 
1 vol. in-8 de 144 p. 

H. C. Temple. The Legends of Panjàb, 11^ vol. 

Th. Fr. Crâne. Italian Popular taies. — Londres, Macmillan, 1885. 

V. FosscL Volksmedicin und raedicinischer Abergiaube in Steiermark. — . 
Graz, Leuschner und Lubensky, 1886. 

6r. Robles. Legendas Moriscas, sacadas de varios manuscritos existentes en 
las Bibliotecas nacional realy de P. de Gayangos. L — Madrid, Tello, 1886. 

Karl Knortz. Irlccndische Maerchen. — Zurich, Verlagsmagazin, 1885, in-8 
de IV et 134 p. 



KOUAN TI 

LE DIEU DE LA GUERRE CHEZ LES CIIINOtS 



PAR 



C. IMBAULT HUART 

VICE CONSUL DE FRANCE 



Si, parmi les nombreuses divinités populaires des Chinois, 
il en est une qui ait été récemment l'objet d'une grande 
vénération et d'une constante adoration, on peut affirmer 
avec certitude que c'est Rouan Ti^ le dieu Mars du Céleste 
Empire. Dans ces derniers temps, en effet, le culte du tsaï- 
chèn ou dieu des richesses, le Plutus chinois, a été singuliè- 
rement éclipsé par celui de Kouan Ti : chose étrange chez 
ce peuple positif par excellence, qui ne songe d'ordinaire 
qu'à l'argent et qui fait dire tant de messes, qui brûle tant de 
bougies parfumées et qui murmure tant de prières pour 
obtenir des sapèques! L'on sait qu'en Chine, plus encore 
qu'en Europe, YAiiri sacra famés est à Tordre du jour. 3Iais, 
pour un temps, Plutus a cédé le pas à Mars : les événements 
politiques et la crainte d'une invasion étrangère ont repoussé 
au second plan les préoccupations purement monétaires. 
Depuis l'origine du conflit franco-chinois jusqu'à sa solution 
dans les premiers mois de l'année passée, des milliers de 
prosternations ont eu lieu devant la terrible image de Kouan 
Ti^ et des millions de bâtonnets d'encens ont brùlé au pied 
de ses nombreux autels. 

9 



130 KEVUE DE l'hISTOIUE DES RELIGIONS 

« Aussi, disent les Chinois, une fois de plus cette divinitc^ 
belliqueuse , reconnaissante des hommages qu'on lui prodi- 
guait partout, a suivi notre armée hors des frontières de 
l'empire et l'a- accompagnée jusque dans les marais et les 
rizières du Tonkin. Son étoile n'a point pâh : elle brille 
toujours d'un vif éclat. C'est sous ses auspices que nous 
allons confectionner des armes à tir rapide, faire construire 
des cuirassés et entreprendre la réorganisation de l'armée. » 
Peut-être serait-il aussi chinois de dire que l'égide de Koiian 
Ti protégera également les chemins de fer que les Chinois, 
assure-t-on, se proposent d'adopter dans un avenir très pro- 
chain^ plutôt en vue de concourir plus efficacement encore 
à la défense du sol national que dans le dessein de faciliter 
et d'améliorer les relations commerciales entre les diverses 
provinces de l'empire. 

La divinisation du Mars chinois date pour ainsi dire d'hier : 
elle ne remonte, en effet, qu'aux dernières années du 
xvf siècle. Quiconque connaît tant soit peu la Chine et les 
Chinois ne saurait s'étonner de la création tardive d'une 
divinité de ce genre. Bien que ceux-ci aient eu à soutenir de 
longues et sanglantes guerres à diverses époques de leur 
histoire, bien qu'ils aient même fait de grandes conquêtes 
dans l'Asie centrale, il n'en est pas moins vrai que leur na- 
ture est loin d'être belliqueuse. Il suffît de vivre en Chine 
quelque temps pour s'en apercevoir aisément, dans les 
grandes comme dans les petites occasions de la vie. Ce n'est 
que très rarement, que l'on voit deux Chinois en venir aux 
coups : deux coulis ou portefaix, par exemple, croyant avoir 
à se plaindre l'un de l'autre, s'adresseront des injures et des 
invectives bien senties ou des menaces plus ou moins viru- 
lentes, mais ils ne passeront pas souvent de la parole à l'ac- 
tion. Le propre du Chinois est d'être chicaneur, non d'être 
batailleur. De fait, le Chinois n'est pas né guerrier. 

Nous ne voulons pas dire par là qu'il ne soit pas brave à 
l'occas^ion : car, s'il ne naît pas guerrier, il peut du moins le 
devenir quand la nécessité l'y obhge, — l'histoire est là pour 



KOUAIS Tl 131 

le prouver — et ceux qui se font soldats, non par goût ni par 
vocation, mais par indigence ou par soif du pillage, qui, par 
suite, n'ont à risquer que leur propre peau (dont ils ne font 
pas eux-mêmes grand cas), ceux-là, disons-nous, peuvent 
aussi être braves à leur manière, surtout lorsqu'ils sont en 
nombre ou lorsqu'ils ont l'avantage de la position sur leurs 
ennemis. Le peuple chinois n'est pas guerrier : il est plutôt 
littérateur. Depuis qu'il existe comme corps de nation, c'est 
principalement, sinon uniquement , par l'étude des belles- 
lettres que ses membres sont arrivés à être quelque chose, 
c'est-à-dire ont fait partie de l'administration civile et sont 
parvenus aux premières dignités de l'État. De là provien- 
nent, comme corollaires nécessaires, la puissance de la docte 
corporation des lettrés, avec qui l'on a si souvent à compter, 
et le mépris de la population chinoise pour le métier des 
armes qui, à de rares exceptions près, ne rapporte que des 
coups. Delà, aussi, ce principe encore immuable : le pinceau 
prime l'épée. Arma cédant togde... 

Comme l'a très excellement dit le P. lïuc, dont les ou- 
vrages sont la peinture la plus fidèle et la plus vraie qu'on ait 
jamais faite de la Chine et de ses habitants : « Un soldat est 
un homme antïsapèque, c'est-à-dire sans prix, sans valeur, 
un homme qui ne peut pas être représenté par un denier. 
Un mandarin militaire n'est rien à côté d'un officier civil; il 
ne doit agir que d'après l'impulsion qu'on lui donne, il est le 
représentant de la force, de la matière, une machine à laquelle 
l'intelligence du lettré doit imprimer le mouvement K » Cela 
est tellement exact qu'un général, arrivé par la bravoure, 
par le mépris des dangers et de la mort, et non par Tétudc 

1) L'Empire chinois, par M. Hue, ancien missionnaire apostolique en Chine, 
2" édit. 1854, tome I, chap. x,'p. 451. — Dans ce chapitre se trouve une 
peinture fidèle de l'armée chinoise, qui est encore presque entièrement vraie à 
l'heure actuelle, mais qui cessera do l'être dans un avenir prociiain, si, comme 
ils paraissent en avoir l'intention, les Chinois se décident à chani,'er leur orga- 
nisation militaire. Comparer l'intéressant article intitulé : La Chine pendant le 
conflit russo-chinois y dans la Revue britannique , septembre 1881, pp. 34 à 36. 



132 REVUIO DE l'histoire DES RELIGIONS 

(il y a des généraux chinois qui, partis de très bas, ne savent 
ni lire ni écrire), ne sera jamais appelé à commander en chef 
une armée, eût-il les plus grands talents spéciaux. Il sera 
toujours en sous-ordre et devra obéir à un gouverneur de 
province ou à un vice-roi que la connaissance des belles- 
lettres désigne tout naturellement pour la haute direction 
des troupes chinoises. 

Ces quelques explications préliminaires font comprendre 
l'origine moderne du Mars chinois : il paraîtrait que ce ne 
fut qu'à la fin de la dynastie des Ming s peut-être à l'annonce 
de l'invasion prochaine des Tartares Mandchoux qui devaient 
renverser les Ming et leur succéder sur le trône de Chine, 
qu'on sentit le besoin d'avoir un dieu des armées pour réveiller 
l'esprit national et faire renaître quelque confiance parmi les 
troupes. L'empereur Chen-tsoung , des Ming, fit alors choix, 
pour jouer ce rôle, d'an certain héros de l'époque troublée 
des trois royaumes (in^ siècle de notre ère), de son nom de 
famille Kouan et de son petit nom Yu^ personnage historique 
dont le nom apparaît en relief dans les Annales, devenu, 
dans la suite des temps, presque légendaire. Pourquoi ce 
Kouan Yu fut-il choisi, à l'exclusion de tant d'autres capi- 
taines, peut-être plus illustres encore, dans la foule des guer- 
riers et des héros chinois d'un siècle historique? Les auteurs 
chinois que nous avons pu consulter ne nous ont pas donné 
la raison de ce choix singulier. On ne peut guère, sans doute, 
l'attribuer qu'à une fantaisie de Chen-tsoung, ou à une ad- 
miration subite de ce souverain pour les hauts faits d'un 
officier de fortune qui aida jadis un de ses ancêtres, Léou 
Péi, lointain descendant des Han^ , à recouvrer le trône im- 

1) La dynastie chinoise des Mlmj a régné de 1368 à 1644, date à laquelle 
elle fut remplacée par celle des Tsiïuj ou Tartares Mandchoux, qui est encore 
aujourd'hui sur le trône. 

2) La dynastie des Ilan, fondée par le célèbre Léou Pang, en l'an 206 avant 
J.-C, a été l'une des plus brillantes de toutes celles qui se sont succédé sur le 
trône de la Chine. Elle s'écroula en l'an 200 de notre ère et l'empire fut alors 
divisé en <ro«s royaumes, ceux de Ouéi, Chou, Vou. C'est ce que l'on est convenu 
d'appeler Véj^oquc des Trois Royaumes. 



KOUAN TI 133 

périal et à foncier une dynastie reconnue plus tard par les 
historiens chinois comme la continuation de celle des Han. 
Quoiqu'il en soit, décoré par les Ming du titre pompeux de 
chié-tien-hoU'Kouô tchoung-y ta. ti^ Grand souverain [ou 
dieu)^ fidèle et patriote^ qui aide le Ciel à protéger FÉtat^ 
Kouan Yu a été reconnu comme dieu de la guerre par les 
Tarlares Mandchoux, quand ils s'emparèrent de l'empire, et, 
depuis lors, il a gardé au Panthéon chinois une place que les 
souverains tartares lui ont officiellement attribuée. 

Dans les pages suivantes, nous parlerons d'abord du per- 
sonnage historique, en traduisant la biographie que les An- 
nales chinoises lui ont consacrée, puis nous examinerons ce 
que la légende et le roman, toujours inséparables en Chine, 
y ont ajouté, et enfin nous concluerons par quelques témoi- 
gnages officiels des empereurs, et quelques détails sur les 
ouvrages attribués faussement à Kouan Ti, ainsi que sur les 
temples qui ont été élevés en son honneur. 



Biographie de Kouan Yu '. 

Koiiaii Yu avait pour surnom Yun-tcKang (longueur de 
nuage); son surnom primitif était TcJi ang-cheng (longue vie). 



1) Traduite textuellement du San-Koiiô-tche , Annales des Trois Royaumes , 
de TcKen Chéou qui vécut sous les Ts'in (265-420). Cet ouvrage , dans lequel 
Tclien Chêou s'est attaché à imiter scrupuleusement le beau style à la Tacite 
du Chc-Kij Mémoires historiques de Sseu-mâ Ts'ieii, le père de l'histoire chinoise, 
comprend l'histoire des trois Étals de Oucî, Chou, Fowjusqu'à leur renversement 
par la dynastie des Ts'in (265). Il se compose de trois parties : Oucî-chou, 
annales de Oucî, en trente livres; Chou-chou, annales de C/u)?/, en quinze livres; 
Vou-chou, annales de Vou, en vingt livres ; en tout soixante-cinq livres (Cf. 
Wylie, Notes on chinese literaturc , pp. 14-15). La biographie de Kouan-Yu 
est"au livre XXXVI. 



134 REVUE DE l'iUSTOIRE DES RELIGIONS 

Il était originaire deKié ^ du Hô-toimg~', mais, ayant commis 
un crime '\ il s'enfuit à Tchouô-Kiun \ Sièn-tchou " réunis- 



1) La ville deKié-léangj aujourd'hui Kié-tchéou, flans la province du Chan-si; 
ville d'arrondissement : lat., 34° 59' ; long., 110° 50'. Nous ignorons où le 
P. Leboucq , auteur des Lettres sur les associations de la Chine, qui consacre 
quelques pages à Rouan Yu, a découvert que notre héros était né à Pou-tchéou- 
fou, dans la province du Chan-si {op. ci7.,p. 154). Le P. Leboucq le fait naître 
sous le règne de l'empereur Lim Ti (lisez Ling-ti), cent soixante huit ans avant 
Jésus-Christ (p. 154); or l'empereur Ling-ti, des Han, a régné de l'an 168 à 190 
de notre ère. Il est à regretter que ce petit livre, écrit avec beaucoup d'esprit 
français sous la dictée de quelques lettrés peu scrupuleux, soit rempli de 
pareilles erreurs et manque trop souvent d'exactitude historique. 

2) Le Hô-toiing, pays à Test du Fleuve Jaune, est aujourd'hui l'un des Cercles 
de la province du Chan-si (Cf. Playfair, Tlie towns and cities of China, p» 112, 
n°2227). 

3) Il tua un homme violent qui tyrannisait ses voisins , lisons-nous dans le 
roman San-Kouô tche-yen-y, dont nous parlerons plus loin (§11), et dans le 
Vou-ti-'houei-picn, Histoire du dieu de la guerre. 

4) Aujourd'hui Tchouô-tchéou , ville d'arrondissement de la préfecture de 
Choun-t'ien (Pék'mg), dsius la province du Tche-li : lat., 32° 15'; long., H8*20'. 
— Le P. Leboucq nous raconte , nous ne savons d'après quelle autorité , que 
(c Kouan Yu se fit marchand de chaussures et dirigea ses pas vers la province 
du Tche-li qui alors, paraît-il, n'avait pas, comme aujourd'hui, la réputation de 
posséder les meilleurs cordonniers de la Chin. » {Lettres, etc., p. 154.) Ni 
l'histoire, ni la légende ne confirment ces dires. 

5) Sièn-tchou , Maître antérieur, était un surnom de Léou Peî , le fondateur 
d'un des Trois Royaumes , celui de Chou , dans la province actuelle du Sseu- 
tcNouan. Sièn-tchou, ou Léou Pei' naquit dans le district du Tchouô, du dépar- 
tement de Tchouô-Kiun {Tchouô-tchéou dans le Tche-li), d'une bonne famille 
qui prétendait descendre de l'empereur King-ti, des Han (156-140 av. J.-C). 
Orphelin dès son jeune âge, il se trouva dans la nécessité , pour vivre , d'aller 
avec sa mère, de village en village, vendre des nattes et des souliers de paille. 
A quinze ans cependant, sa mère put le mettre à l'école, mais le jeune Sièn- 
tchou n'aimait pas beaucoup l'étude ; il préférait s'amuser avec les chiens et les 
chevaux , se revêtir de beaux habits et aller entendre de la musique ; il parlait 
peu et traitait bien les gens de condition inférieure. Ni la colère ni la joie ne 
paraissaient jamais sur son visnge ; il se plaisait à s'entourer déjeunes gens 
braves et audacieux et à rivaliser avec eux d'adresse et de courage. Sur ces 
entrefaites, de riches marchands de chevaux qui passèrent par Tchouô-Kiun, le 
virent et le trouvèrent différent des autres hommes ; ils lui donnèrent beaucoup 
d'argent et, alors, disent les Annales, Sièn-tchou put être employé {tô young), 
c'est-à-dire il fut à même d'ouvrir un champ à son activité. A la fin du règne 
de Ling-ti , les Bonnets jaunes (sectateurs Lao-tseu , mais ne se prétendant 
taoïstes que pour faire de Topposition au gouvernement) se révoltèrent et , de 



KOUANTT \3") 

sait alors des partisans dans la campagne : Rouan Yu et 
Tchang Féi ^ furent ses lieutenants. Devenu magistrat de 
P'ing-yuan ^, Sièn-tchou fît de Kouan Yu et de Tchang Féi 
ses adjoints et les plaça à la tête de ses anciens partisans. Il 
dormait avec eux dans le même lit et les comblait de bienfaits 
comme s'ils eussent été ses frères : mais, lorsqu'il y avait du 
monde, Kouan Yu et Tchang Féi se tenaient debout tout le 
jour pour servir Sièn-tchou, Prenant exemple sur ce dernier, 
ils s'appliquèrent à bien traiter les affaires : ils ne fuirent 
jamais les difficultés ni les périls. 

Sièn-tchou tua secrètement TcKô Oueï^ sous-préfet de 
Siu-tchêou % et chargea Kouan Yu de gouverner la ville de 
Chia-péi * et de remplir les fonctions de préfet : lui-même, 
il revint à Siaô-p'éi ^ 

La cinquième année Kièn-an (an 200 de notre ère), Ts'aô 
Koung ^' fît campagne dans l'est et Sièn-tchou dut s'enfuir 



tous côtés, l'on fît appel à des volontaires pour les combattre. Sièn-tchou fut un 
des premiers à répondre à cet appel et à se rallier à la cause de Tordre {San- 
Kouô-tche^ Anndile s des Trois Royaumes, livreXXXII ; Histoire du royaume de 
ChoUj chap. II. Cf. aussi The Rébellion of the Yellow Caps, compiled from the 
History of the Three States (by W.-G. Milne), Chinese Repository, X, pp. 98- 
103, et Mayers, Chinese Reader's Manual, p. 133, no 415). 

1) Tchang Feï, surnommé \-to, était également originaire de Tchouô-Kiun 
[Tchouà-tchéou dans le Tche-li), comme Léou Pet. (Voir sa biographie dans le 
San-Kouô-tche, livre XXXVI ; Histoire du royaume de Chou, chap. vi.) La légende 
prétend qu'il fut d'abord boucher et marchand de vins avant de se joindre à 
Léou Pei et à Kouan Yu pour combattre les Bonnets jaunes. (Voir, plus loin, 
Kouan Yu dans le roman et dans la légende, II.) 

2) Sièn-tchou fut nommé siang, ou magistrat, de Fing-yuan, district du 
département de Tsi-nan, province du Chan-toung (lat., 37° 23'; long., 116* 34'), 
en récompense de ses exploits contre les Bonnets jaune. {San-Kouô-tchc , livre 
XXXU; Histoire du royaume de Chou, chap. ii.) 

3) Ville départementale de la province du Kiang-sou (lat., 34" 11'; long. 
117° 32'). 

4) Ancienne ville du Kiang-sou^ à trois H de P'eî-tchéou, département de 
Sin-tchéou (lat., 34» 30' ; long., 118" 2G'). 

5) Ancienne ville du Kiang-sou, dont il ne reste plus de vestiges. 

0) Ts'aô KounÇi le seigneur Ts'aô, n'est autre que le célèbre Ts'aô Ts\iô 
qui joua un rôle proéminent dans le drame sanglant des Trois Royaumes. Fils 
d'un obscur oflicicr, il s'était d'abord distingué contre les Bonnets jaunes, puis 



i3G RnVT^E DE L inSTOlRi: DES REETGIONS 

auprès de Yuan Chaô \ Tsaô Koung fil prisomiifir Kouan Vu 
et lo nomma Tsiang-Kiun- en second, après l'avoir ramené 
à lui. Il ne cessa de le traiter avec les plus grands égards. 
Yuan Chaô envoya le td Ulançj-Kiun Yen Léang ^ attaquer 
à Pu-mâ*\Q préfet de Toung-Kiun^ Léou Yen. Ts'aô-Koung 
ordonna à Tchang Léaô et à Kouan Yu de s'avancer en avant- 
garde et d'attaquer Yen Léang. Kouan Yu, apercevant de 
loin l'étendard et le parasol de Yen Léang, poussa son cheval 
à coups de cravache et perça Yê?î Léang de son épée au 
milieu de la foule ; puis il lui trancha la tête et revint sans 
que les officiers ennemis aient pu s'y opposer. Il fit ensuite 
lever le siège de Pô-mâ. (En récompense) Ts'aô Koung lui 
décerna le titre de Han Chéou-fing-héou, marquis de Chéou- 
fin g des Han. 

Ts'aô Koung avait la plus grande estime pour Kouan Yu, 
mais, après avoir examiné quels étaient les sentiments de 
celui-ci, il s'était rendu compte qu'il avait l'intention arrêtée 
de ne pas rester avec lui. Il avait donc dit à Tchang Léao : 
(( Essayez de l'interroger pour savoir quels sont ses vrais 
sentiments. » Peu après, Tchang Léaô ayant sondé Kouan Yu, 
ce dernier lui répondit en soupirant : « Je sais parfaitement 
que Ts'aô Koung me traite bien, mais j'ai reçu de grands 
bienfaits de Lèou tsiang-Kiun ^ : nous avons juré de mourir 
ensemble, je ne puis revenir sur mon serment. Je ne resterai 



il s'était rendu indépendant, et avait pris le titre de gouverneur du vaste pays 
qui forme la province actuelle du Chan-toung. (Voir Mayers, Chinese Reader's 
Manml, p. 231, n° 768.) 

1) Général de ces temps troublés qui, après avoir servi sous l'usurpateur 
Toung-tchôy s'allia contre lui avec Ts'aô Ts'aô, puis combattit ce dernier. (Cf. 
May ers, Chinese Reader's Mamialf p. 290, n° 967, et San-Kouô-tche, Histoire du 
royaume de Ouei, livre VI.) 

2) Général: les généraux des troupes tartares portent aujourd'hui ce titre 
que la plupart des auteurs européens rendent par Maréchal, 

3) Le (jrand général Yen Léang. 

4) Dans la province actuelle du Tche-li; nous n'avons pu en trouver la place 
exacte. 

5j Le général Léou, c'est-à-dire Léou Peî, 



KOUAN Tl 137 

jamais ici. Je veux faire quelque grande action afin de prouver 
ma reconnaissance à Ts'aô Koung ^ puis je partirai. » 
Tchang Léaô rapporta ces paroles à Ts'aô Koung qui loua 
beaucoup la fidélité de Kouan Yii. 

■Kouan Yu ayant tué Yen Léang , Tsaô Koung se douta 
qu'il allait le quitter : il lui fît de plus magnifiques présents 
qu'auparavant (pour le retenir). Kouan Yu les serra tous 
dans ses bagages, écrivit une lettre à Tsaô Koung pour 
prendre congé de lui et s'enfuit trouver Sièn-tchou à l'armée 
de Yuan Chaô. Gomme les officiers de Ts'aô Koung voulaient 
le poursuivre, celui-ci leur dit : « Chacun sert à sa guise le 
maître qu'il choisit ; ne le poursuivez donc pas ! » 

Kouan Yu accompagna Sièn-tchou lorsqu'il suivit l'armée 
de Léon Piaô * : ce dernier mourut peu de temps après. 
Ts'aô Koung conquit King-tchéou ", et Sièn-tchou^ passant 
par Fan-tcK eng ^, se dirigea vers le sud pour traverser le 
Kiang''. En même temps, Sièn-tchou envoya Kouan ^^^ avec 
cent navires et lui ordonna de faire sa jonction avec lui à 



1) Léou Piaôj allié de loin à la maison des Han, aventurier sous le règne 
troublé de Chièn-ti, puis lieutenant de l'usurpateur Toung-tchôy résista avec 
autant de bons que de mauvais succès contre les troupes de Ts'aô Ts'aô jusqu'à 
ce qu'une mort prématurée le fît disparaître de la scène. (Cf. ^'^'^vers, Chinese 
Reader' s Manual, p. i34, n° 416.) 

2) King-tchéou, ville départementale de la province du Hov at., 30' 'i' 
long., 112° 05'. C'était alors la capitale des possessions de i.^. 

3) Aujourd'hui, important bourg commercial du Hou-pô : « A leu. 
commence le cours moyen du Ilan, c'est-à-dire où, après avoir coulé jusque-ia 
de l'ouest à l'est, il fait brusquement un coude à angle droit, pour diriger sa 
course du nord au sud, se trouvent situées sur la rive gauche la ville commer- 
çante de Fan-tcheng , et, juste en face, sur la rive droite, la ville fortifiée de 
Slang -y ang- fou, dont la première n'est, à vrai dire, que le faubourg. Siang- 
yang-fou est la résidence du tchc-fou ou préfet ; elle ne nous parut pas très 
grande. Quant à Fan-tcheng, c'est une ville de commerce, et c'est toilt dire. 
Sa situation à la tête de la navigation du Ilan lui donne, on le conçoit, une 
grande importance. » {A travers la Chine, par L. Roussel, p. 23'i.) 

4) Le Kiang, ou Fleuve par excellence, appelé aussi Tà-Kiang, le grand 
Fleuve, est le Yang-tse-Kiang que certains auteurs ont imaginé, l'on ne sait 
trop pourquoi puisque les eaux en sont jaunes, d'appeler du nom poétique de 
Fleuve Bleu. 



1,^8 REVUE DE l/fllSTOlRE DES RELIGIONS 

Kianr/-ring * : poursuivi jusqu'à Tang-yanrj" par Ts\w Koiirifj, 
il arriva au Han ' par uuo marche oblique et y rencontra 
tout à propos les navires de Koimn Yu. De là il se rendit h 
C/fia-Iiéou * avec la Hotte. 

Soun Tsnan "^ ayant fourni des troupes à Sièn-tchou pour 
Taider à repousser Ts'aô Koung, ce dernier fut obligé de 
battre en retraite et son rival s'empara de toutes les villes du 
K'iancj-nan \ Sièn-tchou donna alors des titres honorifiques 
à ses compagnons : Koiian Yu fut nomme préfet de Siang- 
yang'^ avec le titre de Tang-K'éou Tnang-Kïun'' et reçut 
Tordre d'établir sa résidence au nord du Kiang. A l'ouest, 



\) District qui forme la ville préfectorale de King-tchéou , Hou-peï. Vide 
suprà. 

2) Tnng-yang, ville de district, dans le département (V An-Ion, Hou-peï; lat., 
30° /i5'; long,, 111° 36'. 

3) La rivière Han se jette dans le Yang-tse, vis-à-vis de la ville de Vou-tchung- 
foii; à ce confluent sont situées les villes de Han-yang et de nan-K''éou, la 
première, sur la rive droite du Han, la seconde, sur l^i rive gauche. Han-yang 
est une ville préfectorale et, par suite, est fortifiée ; Han-K^éou n'est qu'un 
tchcn, ou bourg commercial très important, mais n'est pas enceint de murs. 

4) Aujourd'hui simple gros village appelé Cha-K'éou, à quarante lis au-dessous 
de Han-K'éou, La rivière Han, qui débouche à l'heure actuelle dans le Yang-tse 
vis-à-vis de Vou-lchang, entre Han-Yang et Han-K'éou, se jetait jadis dans ce 
fleuve à Ckia-K'éou. Dans la suite, la rivière Han ayant changé son cours, 
l'importance de Chia-K'éou diminua peu à peu, et le bourg de Han-K'eou le 
remplaça à l'embouchure du nouveau Han ÇHan-K'cou signifie bouche ou 
embouchure du 'Han). 

5) Soun Tsuan, d'abord lieutenant du Ts'aô Ts'aô, s'était ensuite déclaré 
indépendant, avait conquis les pays sis le long du Yang-tse et avait tourné ses 
armes contre Ts'aô Tsaô, puis contre son beau-frère Léon Peï. A cette époque, 
tous ces généraux étaient amis un jour, et ennemis le lendemain. Après avoir 
battu Léou Peï en maintes rencontres, il s'allia avec lui et s'établit sur les bords 
du Yawj-tse. Là où s'élève aujourd'hui la ville de Nan-Kin, il fonda une 
capitale à laquelle il donna le nom de Kicn-yé. 11 prit le titre d'empereur en 229, 
et créa le royaume do Vou. (Cf. Mayers, Chinese licader's Manual, p. 194, et 
\vi San-Kouô-Tche, Histoire du Royaume de Vou.) 

6) Le Kiang-nan, pays au sud du Kiang; c'était alors ce que l'on appelle 
aujourd'hui la province du Kiang-sou. 

7) Voir plus haut la note relative à Fan-tcJieng. 

8) Litt. : G^'.nih'al qui repousse les brigands. 



KOUAN TT 139 

Sièn-tchou prit Y-tchéou * , puis il chargea Kouan Vu de 
diriger les affaires de Khig-tchèou ". 

Sur ces entrefaites, Kouan Yu apprit que Ma Tchaô venait 
de faire sa soumission : ce n'était pas un ami de longue date, il 
écrivit une lettre à Tchou Ko Léang ^ pour lui demander 
quels étaient les talents de Ma Tchaô et à qui celui-ci pouvait 
être comparé. Tchou Ko Léang ^ qui savait que Kouan Yn 
voulait se mettre en lumière (par une comparaison entre lui 
et Ma Tchaô), lui répondit en ces termes : « Meng K'i (sur- 
nom de Ma Tchaô) est habile tout à la fois dans les choses 
civiles et dans les choses militaires ; sa bravoure surpasse 
celle de tous les autres officiers ; c'est le seul héros du 
siècle. Émule de King Pou" et de P'ing Ytié^% il rivahse 
avec Y'tô (surnom de Tchang Féi) à qui sera le premier. 
Cependant, il n'a pas votre connaissance des devoirs sociaux, 
Jan\ c'est par là que vous l'emportez sur tous. » Kouan Yu 
avait une belle barbe : c'est ce qui explique pourquoi Tchou 
Ko Léang l'appelait Jan (barbu). Kouan Yu fut si content 
lorsqu'il reçut cette lettre qu'il la fit voir à des invités qui 
étaient chez lui. 

Un jour (dans un combat), Kouan Yu avait été atteint 
d'une flèche perdue qui lui avait percé le bras gauche. Bien 
que la blessure eût été guérie plus tard, l'os du bras ne cessait 
de le faire souffrir toutes les fois que le temps était mauvais 
ou qu'il pleuvait, « Le fer de la flèche était empoisoj ' ^'^' 
dit un médecin qu'il consulta : le poison est entré d 



1) Dans la province actuelle du Ssen-tch' ouan . 

2) Vide fiitprà, 

3) Célèbre général et conseiller de Léou Pcî qui lui dut en grande partie son 
trône. Sa biographie est au livre XXXV du San-Kouô-tche. Cf. aussi Mayers, 
Manual, p. 28, n° 88, et les articles cités par M. Cordicr, Bibliothcca Sinicay 
colonne 285. 

4) King Pou ou Yng Pou, célèbre aventurier qui, do for(,\at évadé, devint 
prince à apanage. (Cf. Mayers, Manual, p. 278, n° 020.) 

5) Autre guerrier des anciens temps dont nous ne trouvons pas le nom dans 
le Manual de Mayers. 



140 REVUE DE l'histoire des religions 

môme ; il faut ouvrir le bras, faire une nouvelle blessure el 
retirer l'os pour enlever le poison : ensuite le mal disparaîtra. » 
Kouan Yu lendit son bras et ordonna au médecin de faire 
l'opération. Or il se trouvait qu'à ce moment même Kouan Yu 
avait des invités, et mangeait et buvait en leur compagnie: 
le sang coulait en abondance du bras ouvert et remplissait 
des bassins. Mais /l'oemn Yu continuait de couper sa viande 
et de boire (comment si rien n'était) ; il parlait et riait comme 
s'il eût été à son aise. 

La vingt-quatrième année Kièn-an (219), Sièn-tchou fut roi 
de Han-tchoimrj^ : il nomma Kouan Yu, ts'ïèn tsiang-Kiun^ , 
et lui donna les insignes du commandement. Cette m-ême 
année, Kouan Yu mena ses troupes attaquer Ts'aô Jen^ k 
Fan-tcK eng . Ts'aô Koung envoya Yu K'in au secours de 
Ts'aô Jen ; c'était l'automne et l'époque des grandes pluies : 
les eaux du Han débordèrent et les sept corps d'armée que 
commandait Yu K'm furent noyés. Yu K'in lui-même se 
rendit à Kouan Yu. Celui-ci fit trancher la tête au général 
P\mg Tô \ Les gens de Léang^ chia, lou, 'houn., étaient 
adonnés au brigandage : ils reçurent de loin un Haô (ou titre) 
et un sceau de Kouan Yu et se considérèrent comme ses 
partisans. 

La puissance de Kouan Yu faisait trembler la Chine : pour 
s'y soustraire, Ts' aô Koung décida de se retirer à Chiu-tou '. 
Sseu-mâ Chuan-ouang^ pensait que Kouan Yu avait obtenu 
tout ce qu'il pouvait désirer : « Souji Tsuan n'aime certaine- 
ment pas Kouan Yu, dit-il à Ts'aô Koung ; on pourrait 



1) Cf. Mayers, Manual, article Léon Peî\ 

2) Général qui va en avant. 

3) Neveu et lieutenant de Ts'aô Ts'an. 
A) L'un des généraux de Ts'aô Ts'aô. 

5) Le nom de cette ville n'est pas dans le dictionnaire géographique de 
Playfair. 

6) Autre nom de Sseu-mâ Y, l'un des meilleurs généraux de Ts'aô Ts'aô, 
qui Fut balancer les succès de Tchou Ko Léang, et qui tint longtemps, d'une main 
habile, les rênes de l'Etat de Oucï. (Cf. Mayers, Manual, p. 199, n» 655.) 



KOUAN TI 141 

envoyer quelqu'un l'exhorter à lui couper les derrières et lui 
promettre (en récompense) la cession du Kiang-nan. (S'il 
agissait de la sorte), le siège de Fan-tcK eng serait naturel- 
lement levé. » Tsaô Koung accéda à cette proposition. — 
Auparavant, en effet, Soun Tsuan avait envoyé un de ses 
officiers auprès de Kouan Yu afin de demander la fille de celui- 
ci en mariage pour son fils. Kouan Yu avait insulté et injurié 
l'ambassadeur et n'avait pas permis cette union. Soun Tsuan 
était entré dans une grande colère (et gardait rancune à 
Kouan Yu). 

De plus, Mi Fang^ préfet de Naii-Klun, qui était à Kiang- 
ling^ ç^i Fou Che-jou^ tsiang-Kiun^ qui campait à iifow7z^-«^2 , 
détestaient Zo^/«;^ Yu parce que celui-ciles méprisait. Lorsque 
Kouan Yu était entré en campagne, ces deux officiers devaient 
préparer les vivres nécessaires à ses troupes, mais ils ne le 
firent pas. Kouan Yu ayant dit qu'il les punirait à son retour, 
il§ prirent peur, et dès ce jour n'eurent plus l'esprit en repos. 
Soun Tsuan ^ averti, les attira secrètement dans son parti. 
Ils envoyèrent des gens à la rencontre de Soun Tsuan^ tandis 
que Ts'aô Koung ordonnait à Siu 'Houang de secourir Ts'aô 
Jen, Kouan Yu ne put triompher de ce dernier et battit en 
retraite. Pendant ce temps Soun Tsuan avait occupé Kiang- 
ling : il s'était employé à gagner les femmes des officiers de 
Kouan Yu, (Celles-ci engagèrent leurs maris à déserter) et 
toute l'armée de Kouan Yu se débanda. Sou?i Tsua/i 
dépêcha alors quelques officiers qui battirent le reste des 
partisans de Kouan Yu à Lin-isiu^ et tranchèrent la tête à 
celui-ci et à son fils P'mg ^ 



1) Endroit au nortl-oiiest du district de Tang-yang, llnu-pc'i. 

2) Les Annales des Trois Royaumes ajoutent qu'un autre fils de Kouan Vu, 
nommé Ching, très estimé par Tchou-Kô Léang, occupa diverses charges et 
mourut après quelques années, laissant un fils qui épousa une princesse de 
sang impérial et mourut à son tour sans laisser de fils. Siun, enfant que C/t/ng, 
le fils de Koiuui Yw, avait eu d'une concubine, succéda alors aux titres hérédi- 
taires conférés à Ivoua» Yu [San-Kouô-iche ,\iyve XXXVI, biographie de Koî/an Vm, 
fine). Lorsque P'ang 'Iloueï, le fils du général P'ang Tô, à qui Kouan Yu avait 



l 't'2 REVUE DK l'histoire des religions 

H 

Koiiaji Y H dans le roman et dans la légende. 

Le récit historique qu'on vient de lire, traduit pour ainsi 
dire mot à mot du San-Kouô-iche ou Annales des Trois 
Royatimes^ ne nous montre dans Kouan-Yu qu'un officier 
de fortune qui se fit une place brillante aux côtés de Léou 
Peï et de Tchou Ko Léang^ les capitaines les plus illustres 
de ces temps troublés. Rien de plus. Ce ne fut que vers la fin 
de la dynastie des Soung\ c'est-à-dire /?z^?V siècles après la 
publication de ces Annales^ que Rouan Yu et les autres 
auteurs du même drame furent transformés en personnages 
fabuleux. A cette époque, un écrivain doué d'une imagination 
vive et d'un style facile, nommé P'eï Soimg ^ étudia avec 
soin le Sayi-Kouô-tche et, pris d'une grande admiration pour 
les héros dont les noms y apparaissaient à chaque page, en 
publia une nouvelle édition ornée d'un long commentaire 
mêlé de merveilleux, de légendes et d'aventures fantastiques. 
Ce livre eut un immense succès; le peuple chinois est natu- 
rellement porté à aimer le merveilleux et à croire à l'inter- 
vention d'êtres surnaturels dans les événements historiques. 
On Ta appelé, non sans quelque raison, un peuple de grands 
enfants. Le nouveau San-Kouô-tche eut un grand nombre 
d'éditions et les éditeurs ne manquèrent pas d'introduire de 
nouvelles faljles et de renchérir encore sur celles qu'avait 
imaginées F ei Soiing. Enfin, sous la dynastie des Yuan ou 



fait trancher la tête, envahit le pays de Chou (l'actuel Ssen-icliouan), il voulut 
venger son père et extermina toute la famille des Kouan. {Chou Ki, Histoire du 
pays de Chou, passage cité dans le San-Kouô^tche, à la fin de la biographie de 
Kouan Yu, livre XXXVI.) 

1) La dynastie des Sound a régné de l'an 960 à d206, époque à laquelle elle 
fut renversée complètement par les Mongols. 



KOUAN TI 148 

des Mongols, un certain La Kouan-tchoung entreprit de 
fondre ensemble le texte des Annales et les commentaires 
fantastiques de Pei Soung et de ses imitateurs : le résultat 
de ce travail fut un magnifique roman historique, attachant, 
émouvant et surtout admirablement écrit, qui a mérité, à ces 
divers titres, d'être classé au premier rang parmi les ou- 
vrages des dix is'aï-tsen ou beaux esprits de la Chine ^ 



l)Le titre du roman est San-Kouô-tcheyen-y, sens développé du San-Kouô- 
Iche. (Cf. Wylie, ISlotes on Chinese literature, p. 161.) M. Théodore Pavie avait 
commencé la traduction complète de cet ouvrage, mais les trois premiers livres 
seuls en ont été publiés, il y a déjà de longues années. Nous extrayons de la 
préface de M. Pavie cette juste appréciation du San-Kouô-tche : 

« C'est une longue chronique, romanesque quant à la forme, historique quant 
au fond ; elle renferme tous les faits, toute la réalité d'une .époque , plus les 
scènes et les épisodes qui tiennent au drame et à l'épopée. L'histoire de la Chine 
a, presque tout entière, été mise en roman. Mais il y a loin de ces légendes, 
souvent fabuleuses, arrangées sans goût, à l'ouvrage qui nous occupe. Toutefois, 
la prédilection des lettrés et du peuple pour l'histoire , même dénaturée, est un 
trait distinctif du caractère chinois. Dans cet empire immense, qui se regarde 
comme le centre, comme la partie lumineuse de la terre, la nation, fort indifTé- 
rente au sort des royaumes étrangers, s'est arrêtée sur les phases principales 
de sa propre existence. Le peuple aime à étudier sa généalogie, à se voir vivre 
dans le passé, à balayer la poussière qui s'accumulerait sur les tablettes des 
ancêtres; aussi accueille-t-il avec empressement et écoute-t-il toujours avec 
respect les fragments de ses annales, où la légende s'encadre dans la tradition, 
les discours pompeux où les noms des anciens empereurs sont invoqués à 
l'appui d'un principe. Dans ce pays, tout repose sur la tradition : la politique, 
la morale, les arts, les sciences subsistent en vertu des lois primitives. 

« Dans le San-Kouô-tche, la doctrine du Tao-sse joue cependant un grand 
rôle. Les docteurs de la secte soulèvent les populations dès les premiers cha- 
pitres ; on les ren< outre sans cesse employant leur pouvoir surnaturel à faire 
tomber la pluie, à faire souffler le vent. Les éléments leur sont soumis en toute 
occasion... Soit qu'il se laisse entraîner par l'amour du merveilleux , soit qu'il 
accepte sans y croire, et seulement comme moyeu poétique, cette intervention 
des puissances surnaturelles, l'écrivain chinois tient peu à se montrer ortho- 
doxe... 

L'auteur avait à fondre riiistoirjî dans le roman, à puiser dans les annales 
la réalité, dans son imagination la fiction poéti(|ue. Le thème, ainsi posé, a 
produit un ouvrage qui n'est ni le roman de chevalerie du moyen âge en Europe, 
ni le roman historique de nos jours, ni la chronique sérieuse, telle que l'enlen- 
daieut les Romains, mais qui résume assez bien les éléments principaux de ces 
genres divers. Sans jamais tomber, comme Ctésias, dans la fable ignorante, 



lii lUCVllE DE L HISTOIKE DES RELIGIONS 

Le premier chapitre du roman nous peint l'origine 
delà révolte des Bonnets jaunes, l'écroulement. lent, mais 
progressif, de la dynastie des Han — dont le dernier 
empereur, C/iiaô-linc/ t'i , accélère la chute par ses impru- 
dences et sa maladresse — et l'apparition, sur la scène de 
ce théâtre sanglant, des trois héros Leou Peï , Kouan Yu 
et Tchang Féi qui font le serment solennel de soutenir de 
leur bras la dynastie chancelante. Voici une partie de ce 
chapitre intéressant. On y verra du premier coup d'œil ce 
que le romancier a ajouté au récit souvent sec et guindé 
de l'historien officiel. 

(( (Année 184 de J.-C). Ling-ti venait de changer une fois 
encore le nom des années de son règne; on entrait dans un 
cycle nouveau : ce fut alors que parurent, dans la petite ville 
de Kiu-lou. trois frères, Tchang Kio^ Tchang Léang et Tchang 
Paô K L'aîné n'avait fait aucune étude, mais, un jour (dit la 
légende) qu'il cueillait des plantes médicinales sur la mon- 
tagne, il rencontra un vieillard aux yeux brillants, à la cheve- 
lure flottante comme celle d'un jeune homme, appuyé sur un 



l'auteur ne s'abstient pas de donner dans le merveilleux, dans les présages à la 
manière d'Hérodote... Les guerres, il faut l'avouer, tiennent trop de place dans 
le San-Kouô-tche ; toutefois, on peut excuser cette surabondance de batailles, 
en songeant que la guerre est l'expression de l'anarchie, que les combats sont 
les pièces du procès, quand plusieurs prétendants se disputent la couronne. 

« Moins concis que les ouvrages anciens , moins diffus que les textes 
modernes, le San-Kouô-tche représente le style moyen , sévère , soutenu , qui 
convient à l'histoire. S'il était permis de hasarder une comparaison, on pourrait 
dire que l'auteur du Scm-Koiiô-tche ressemble, par sa diction, aux écrivains 
français de la première moitié du xvn* siècle, en ce sens surtout qu'il incline 
vers les formes anciennes. Il est nourri de la lecture des vieux maîtres ; les 
lettrés de nos jours l'ont accepté comme un classique. Son œuvre a été lue et 
relue si souvent que, les éditions vinssent-elles à périr, il vivrait encore dans 
la mémoire des étudiants et du peuple. » 

Les passages que nous donnons sont tirés de la traduction de M. Pavie. Il 
est à regretter que cet orientaliste n'ait pas achevé la tâche qu'il s'était 
imposée de traduire le San-Kouô-tchc yèn-y d'un bout à l'autre. 

1) Cf. notre mémoire : La h'rjimde du premier ixipc des taoïstes et V histoire 
de la famille 'pontificale des Tchang ^ d'après des documents chinois traduits pour 
la première fois. Paris, 1885, p. 49 et suivantes. 



KOUAN TI 145 

bâton fait d'une tige de la plante H, qui l'ayant invité à entrer 
dans une caverne, lui présentâtes trois volumes d'un ouvrage 
de la secte des Tao-sse, dont le titre était : Recettes ma- 
giques et talismans pour arriver à la grande quiétude. Puis il 
dit h 1 chang Kiô : « Appliquez-vous à l'étude de la doctrine 
de Lao-tseu, et recevez du ciel la mission de convertir les 
liommes; sauvez par toute la terre la génération présente; 
les désirs multipliés et désordonnés du cœur sont la source 
positive de toutes les affections. » Après s'être fait connaître 
sous le nom de « l'immortel du Nan-lioua [Tchouang-tseu)^ » 
il disparut, emporté par le tourbillon léger d'une brise 
adoucie. Muni du livre mystérieux, Tchang Kio l'étudia si 
bien jour et nuit, que bientôt il put commander aux vents 
et à la pluie ; il prit alors le nom de Tao-sse de la grande 
quiétude, 

« (Année 184 de J.-C). Dans les premiers jours de cette 
même année, une épidémie terrible étendit ses ravages par 
tout l'empire. A l'aide d'une eau sur laquelle il répétait 
des paroles magiques, Tchajig l'illuminé guérissait les ma- 
lades; ses prodiges le firent surnommer le très saint doc- 
teur. Tous les affligés, il les appelait près de lui, et après 
qu'ils lui avaient avoué leurs fautes, il les ramenait au re- 
pentir et les convertissait à la vertus Bientôt il compta 

1) Tchang Kiô aurait été , au dire de quelques historiens , le frère cadet de 
Tchang Lou, fils aîné de Tchang Heng, lequel était lui-même le fils de Tchang 
Taô-ling, le premier pontife des Taoïstes (Cf. notre Légende). « Tchang Kiô 
avait pris le titre de T'aï-p'ing-taô, chef de la grande paix ; ayant réuni un 
çrand nombre de disciples , il leur inculqua les principes taoïstes de Taô-ling. 
Il invitait les malades à se prosterner et à pensera leurs fautes, et leur faisait 
boire une eau miraculeuse ; si, au bout de quelques jours, le malade allait 
mieux, il s'écriait : « Cet homme croit au Taô ! » S'il n'allait pas mieux, c'est 
qu'il ne croyait pas au Taô. » {Légende, etc., p. 51.) — C'est Tchang Taô-ling, le 
premier pontife, qui avait institué cette sorte de confession presque semblable 
à celle des catholiques : « Le Maître {Tchang Taô-ling), voulut gouverner ceux 
qui faisaient profession de sa doctrine à l'aide de la honte. » L'emploi des 
châtiments corporels lui répugnait ; il préférait en appeler à la conscience et à 
l'honneur naturel de l'homme. Il fit donc un règlement spécial ordonnant à 
ceux qui tombaient malades de mettre par écrit tous les crimes, toutes les 

10 



14G UEVUE DL: L histoire des UELlGIOiNS 

cinq cents disciples, el leur nombre augmenta d'une ma- 
nière extraordinaire, car il parcourait l'empire h la ma- 
nière des ascètes, en guérissant sur son chemin. Alors 
TchaiK/ établit ses adeptes dans trente-six endroits diifé- 
ronts ; leurs plus grandes réunions étaient de dix mille, les 
plus petites, de six à sept mille; et dans cUacuue de ces 
écoles, il y avait des maîtres qui semaient, à l'instigation de 
Tchang^ cette prophétie mensongère : « Le ciel gris est 
mort; le ciel jaune va paraître ; la dynastie desHan s'éteint, 
une autre va la remplacer ; le nouveau cycle sera pour le 
monde une ère de bonheur. » 

(( Tchang ordonna même au peuple de tracer sur les 
portes des maisons, avec de la craie, les deux mots Kia-tseu 
(qui expriment la première division du cycle), et bientôt ils 
furent écrits dans les marchés des villes grandes et petites, 
sur les portes des tribunaux des districts et sur celles des 
temples et des monastères de la secte de Taô-sse. La popu- 
lation entière de huit districts le saluait du titre de très saint 
docteur qu'il s'arrogeait lui-même. 

« Désireux de se faire des partisans jusqu'à la cour, 
Tchang Kiô chercha à gagner l'amitié de l'eunuque Foung 
Shi au moyen de magnifiques présents en argent et en étoffes 
précieuses qu'il lui envoya par Ma Yuan-y, — l'un de ses 
principaux adeptes. Cela fait, il délibéra avec ses deux 
frères : « le plus difficile, c'est d'avoir pour soi l'affection du 
peuple, disait-il; désormais, le peuple est pour moi : si je 



fautes dont ils s'étaient rendus coupables depuis qu'ils étaient au monde, puis 
de jeter cet écrit dans l'eau, « comme pour faire une alliance avec les génies » ; 
par là, les malades prenaient l'engagement de ne plus retomber dans les mêmes 
[jéchés et consentaient à ce que la mort fût leur châtiment s'ils violaient leur 
parole, u Quant ce règlement parut, tous avouèrent aussitôt leurs fautes : d'un 
côté, ils obtinrent la guérison de leurs souffrances; de l'autre, ils furent main- 
tenus désormais dans le droit chemin par la pensée et la crainte de l'humilia- 
tion. Ils n'osèrent plus commettre les mêmes fautes que par le passé et chan- 
gèrent de conduite en peur du Ciel et de la Terre. Les criminels qui jusqu'alors 
avaient violé les lois devinrent en ce temps des hommes vertueux. » (Cf. notre 
Légende, p. 42-43.) 



KOUAN Tl 147 

ne profite pas d'une si belle occasion pour m'emparer du 
trône, j'aurai éternellement lieu de m'en repentir! — Nous 
avons aussi la même pensée, répondit Léang ». Et aussitôt 
ils firent une bannière aux couleurs impériales, et fixèrent 
aux cinq premiers jours du troisième mois le soulèvement gé- 
néral de tous les illuminés. Mais un disciple du nom de Tang 
Chéou^ chargé de remettre une lettre à l'eunuque complice, 
était allé tout dénoncer au tribunal de l'empereur; le pre- 
mier émissaire eut la tête tranchée, Foung Siu fut jeté en 
prison. 

« Déjà le général en chef Bo Tsin avait reçu Tordre de 
rassembler les troupes; de son côté, Tchang Kiô, se voyant 
découvert, leva l'étendard de la révolte. Les trois frères 
eurent chacun un corps d'armée : Tchang Kiô prit le titre 
de général du cïel\ Léang ^ celui de général de la terre ^ et Pao^ 
celui de géjiéral des hommes. 

«■ Le temps accordé par le ciel à la dynastie des Ha?i touche 
à sa fin, disait Tchang Kiô au peuple soulevé; le grand saint 
a paru, obéissez tous à la volonté divine, et suivez la vraie 
doctrine pour jouir des bienfaits de la grande quiétude! » 
De toutes parts, la foule coiffée de bonnets jaunes se pressait 
sur ses pas et se révoltait à sa voix. Au nombre de quatre à 
cinq cent mille, les illuminés traversaient districts et pro- 
vinces en mettant tout à feu et à sang; devant ce fléau, les 
magistrats quittaient leurs postes et fuyaient de bien loin; 
mais le général en chef, Hô Tsin, insistait auprès de l'empe- 
reur pour que Sa Majesté envoyât rapidement l'ordre de se 
tenir prêt à la défense, afin de pouvoir remporter la victoire 
sur les rebelles. Déjà il avait dépêché Loti-tchi, 'Houang Fou- 
soung et Tchu-tsiouen ., commandants militaires, qui mar- 
chaient avec trois divisions de bonnes troupes. 

« Cependant lo premier corps d'armée des rebelles, celui 
que commandait Tchang Kiô en personne, avait pénétré dans 
le district de Yen: un des connnandants subalternes du 
canton, nommé Tséou-tsuig^ alla trouver Yéou Yvn^ général 
de la province. Cet officier, originaire de Kuig-ling dans le 



148 revul: dk liîistoiue des ueligions 

Kiang-chia^ surnommé Knn-lang y descendait d'un ancien 
roi de Hciîi [Lou-Koung-oiiang), aïeul de la famille régnante. 
Les deux chefs délibérèrent ; Tennemi approche, comment 
faire pour le repousser? « Écoulez, dit Tséou^ un ordre de Sa 
Majesté enjoint de détruire partout les rebelles; pourquoi 
rillustre général n'appellerait-il pas sous les drapeaux ceux 
qui peuvent servir la cause impériale? » Cet avis plut à 
Liéou; une proclamation fut immédiatement affichée dans 
tout le canton; elle invitait les soldats (idoles à prêter aux 
commandants le secours de leurs bras. 

« Distribuée aussi dans le petit village de Léou-sang (dis- 
trict de Tchô-cJden) , cette proclamation en fit sortir un 
homme héroïque, L^oz^-P^ï (surnommé Chuan-tù). Fort peu 
épris de l'étude des livres, mais passionné pour la chasse et 
les exercices du cheval, plein de goût pour la musique, aimant 
les beaux vêtements, parlant peu, poli envers tout le monde, 
ne manifestant jamais ni folle joie ni noir chagrin, recher- 
chant l'affection des gens de bien, doué d'une haute portée 
d'esprit, jLèoz^-Peï joignait à ces qualités morales une stature 
gigantesque, des proportions athlétiques, un extérieur sin- 
gulièrement remarquable. 11 était arrière-petit-fils^ à la 
neuvième génération, de l'empereur King-ti^ de la dynastie 
régnante. Ayant perdu fort jeune son père, qui occupait 
une petite magistrature, sa mère lui restait, à laquelle il 
témoignait le respect fihal prescrit par la loi ancienne. 
Désormais pauvre, Chuan-tô gagnait sa vie à vendre des 
souliers, à confectionner des nattes. >> 

Nous omettons divers pronostics qui, dès son enfance, 
firent pressentir en lui un homme appelé à de hautes des- 
tinées. A l'époque où nous le voyons paraître, il avait vingt- 
huit ans. Celle proclamation, il la lut, soupira, et prit la 
route de sa maison; mais derrière lui, il entendit une voix 
qui disait : « jeune homme! si vous ne voulez pas em- 
ployer vos forces au salut de l'empire, pourquoi soupirer 
ainsi? )> Chuan-tô se détourne, regarde, et voit un homme 
athlétique aussi, terrible dans tous ses traits^ si extraordi- 



KOUAN TI 149 

naire qu'il le suivit. Cet inconnu avait la tête du léopard, 
les yeux ronds, le front de l'hirondelle, la barbe du tigre, 
la force du cheval lancé au galop ; il rentre avec lui dans le 
village, et il voit bientôt que son nom est Tchang Feî, son 
surnom Y-tô] ancien habitant du pays, cultivateur, marchand 
de vin et boucher, il aimait à se her avec les gens robustes 
comme lui. 

« Pourquoi soupiriez-vous devant cette pancarte ! de- 
manda-t-ilà Chuan-tô. — Hélas! répondit celui-ci, je descends 
de la famille impériale (et il déclina ses noms), j'apprends 
la révolte des Bonnets jaunes, leurs brigandages ; les balaver 
de la surface de la terre serait mon plus grand désir; je raf- 
fermirais ainsi la dynastie chancelante. Mais, seul, que puis- 
je faire? rien, et je soupire. — Unissons-nous, dit le paysan, 
j'ai mes garçons de ferme, et avec eux nous pouvons faire 
quelque chose. Qu'en dites-vous? 

(( Enchanté de l'idée, Chuan-tô était entré dans une ta- 
verne avec son nouvel ami, lorsqu'il aperçut à la porte un 
homme de haute taille qui descendait d'un petit chariot : 
« Garçon, dit l'étranger en s'asseyant sur un banc de bois de 
mûrier, vite à boire ; je vais aller me joindre aux troupes du 
district, je n'ai que le temps! » 

« Chuan-tô regardait cet homme fort grand, remarquable 
par sa barbe longue de près de deux pieds^ par son visage 
rouge comme le bois de jujubier, par ses yeux semblables à 
ceux du phénix, par ses sourcils pareils à ceux du ver à soie 
endormi. Sa physionomie était extraordinaire, son aspect 
terrible. Il s'assied à ses côtés, et apprend de lui que son 
nom csiKouan Yiiy son surnom Tchang-cheng\ mais il l'avait 
changé en celui de Yun-tchang. Rouan Yu était né fort loin 
de là, à A^zV^/tvm^, à l'est du fleuve Jaune; mais comme il 
avait tué dans son pays un homme violent qui tyrannisait ses 
voisins, il se trouvait réduit à mener depuis cinq ou six ans 
une vie errante. Ce jour-là, ayant eu connaissance de l'avis 
qui appelait aux armes les hommes de bonne volonté, pour 
détruire les Bonne(s jaunes, il voulait y répondre. 



loO REVUE DE L^niSTOIUE DES RELIGIONS 

« Chuan-lù^ se liâla de lui découvrir ses propres desseins ; 
et tous les trois, pleins de joie, ils allèrent de compagnie à 
la ferme de Tchang Feï, Là, ils causèrent des affaires de l'em- 
pire. Les deux nouveaux venus saluèrent Clnian-to du titre 
de frère aîné (ils étaient plus jeunes que lui), puis i^(?z fit cette 
proposition : <( Derrière ma ferme, il y a un petit jardin de 
pêchers, les Heurs sont épanouies; allons-y demain immoler 
au Ciel un cheval l)lanc^ à la Terre un bœuf noir, et juronr. 
de rester comme trois frères, unis à la vie et à la mort! Qu'en 
dites-vous? » 

« Ce projet plut beaucoup aux trois nouveaux amis; le 
sacrifice fut offert ainsi qu'ils en étaient convenus ; ils parta- 
gèrent des monnaies d'or et d'argent, immolèrent un bœuf 
noir et un cheval blanc, déposèrent les morceaux des vic- 
times sur la terre; puis, après avoir brûlé des parfums et 
s'être prosternés deux fois, ils firent le serment d'être frères, 
de se soutenir mutuellement, de se secourir dans le péril, de 
défendre l'empire et de protéger le peuple; quoiqu'ils ne 
fussent nés ni la même année, ni le même jour, ni à la même 
heure, ils devaient mourir au même instant. Le Ciel, roi des 
immortels, la Terre, reine des esprits, avaient lu dans leur 
cœur; celui qui trahirait son serment et la bonne cause s'en- 
gageait à périr sous les coups de la vengeance divine et hu- 
maine. 

a Après ce serment^ Chuan-tô^ fut salué l'aîné ; Koiian 
Yu et Tchang Feï, selon leur âge, devenaient l'un le cadel, 
l'autre le plus jeune des trois frères. Ces cérémonies et ces 
politesses achevées, ils allèrent ensemble (fidèles au respect 
que l'on doit à la vieillesse) faire une visite à la mère de 
Chuan-tô. 

a Cependant trois cents jeunes gens de la contrée s'étaieni 
joints à eux; ils reçurent dans ce même jardin des pêchers 
une distribution de vin. Le lendemain, on trouva de quoi 
s'armer; mais les chevaux manquaient. Au milieu de cette 
perplexité, on vint annoncer que deux étrangers escortés de 
dix serviteurs arrivaient à la ferme conduisant avec eux une 



ROUAN TI 151 

belle troupe de chevaux. « Le ciel vient à notre aide, s'écria 
Chouan-tô^ accomplissons donc de grandes choses ! » C'étaient 
des marchands de Tchoimg-Chan que la révolte des Bonnets 
jaunes forçait à reprendre le chemin de leur pays , sans 
avoir pu aller dans le nord vendre leurs chevaux. Chuan-tô 
les pria d'entrer dans la ferme, les traita fort bien, et leur fit 
part de la résolution, prise en commun, de repousser la 
rébellion pour secourir la dynastie menacée et d'arracher ie 
peuple à tant de misères. 

« Enchantés de cette résolution, les deux marchands 
donnèrent à Chiian-tô cinquante chevaux de choix, une 
grosse somme d'argent et une grande quantité d'acier. 
Celui-ci, avec le secours d'ouvriers habiles, fît confectionner 
pour lui un sabre à deux tranchants, un cimeterre recourbé 
en forme de faux pour Kouan ; et pour Féi une lourde lance- 
Chacun d'eux compléta son armure par un casque et une 
cuirasse ; ces préparatifs achevés, ils allèrent, à la tête de cinq 
cents jeunes volontaires, trouver l'offîcier Tséou Tsing^ qui 
les conduisit près de Léou Yen^ le commandant du district. 
Celui-ci les accueilht avec transport, quand il sut et leurs 
noms et ce qui les, amenait vers lui. <( Voilà un. descendant 
des Haji^ s'écria-t-il en entendant le nom Léou (c'était celui de 
la famille régnante que portait Clman-tô)^ s'il a le moindre 
mérite, il devra être appelé à des emplois honorables ! » 
Après avoir reconnu que Chuan-tô et lui descendaient de 
deux branches d'un même famille, il disposa ses cavaliers en 
bon ordre. 

« A ce moment, des éclaireurs vinrent annoncer qu'un 
corps de cinquante mille Bonnets jaunes, ayant à leur tête 
Tcheng Yuan-tche (disciple et lieutenant de Tchang Kiu) 
s'approchait de la ville de Tchô-tchéou, Le commandant de 
la garnison rassembla vite ses chevaux et son infanterie ; 
Tscou Tsing eut ordre de se porter en avant pour engager le 
combat, et les trois chefs de volontaires, ivres de joie, s'élan- 
cèrent à cheval. » 

Raconter en détail, d'après la légende, toutes les actions 



152 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

étonnantes et merveilleuses de Kouan Yit et les faits d'armes 
fantastiques qu'il accomplit dans la lutte contre les Bonnets 
jaunes, et, plus tard, contre les divers prétendants à 
l'empire, nous entraînerait beaucoup trop loin. Nous ne 
rapporterons que sa victoire sur le chef de ces insurgés et 
deux anecdotes oii il joue un rôle honorable. 

Il paraît que le général en chef des Bonnets jaunes, 
d'accord avec les esprits malfaisants, avait le talent de 
s'asseoir, avec ses armées, sur les nuages, faisant ainsi ses 
évolutions sans être aperçu des impériaux, sur lesquels il 
décochait une grêle de flèches qui jetaient la terreur et 
semaient la mort dans leurs rangs. Koiian Yu, tout simple 
soldat qu'il était, blâma vivement la lâcheté des généraux. Il 
s'offrit à marcher à la tête des troupes et à combattre, seul, 
et sous leurs yeux, contre les armées aériennes qui les 
épouvantaient. On le prit pour un fou, mais son offre fut 
acceptée. Peu de jours après, les nuages chargés des légions 
ennemies apparaissaient à l'horizon, et, poussés par un vent 
favorable^ se groupaient bientôt, nombreux et immobiles, 
au-dessus du camp impérial. Il n'en fallait pas davantage 
pour jeter l'épouvante dans les rangs des troupes impériales; 
elles se précipitèrent hors du camp et s'enfuirent. Quant à 
Koiian Yu^ il demeura à son poste, tendit la corde de son 
arc et décocha si vigoureusement sa flèche, qu'elle alla percer 
le nuage sur lequel le chef des Bonnets jaunes se balançait 
dans les airs. Transpercé d'une seconde flèche, il tomba lui- 
même aux pieds de Kouan Yu et ses armées^ privées de leur 
généralissime, se dispersèrent pour ne plus reparaître. Le 
héros venait de s'ouvrir le chemin de la gloire. Il fut aussitôt 
nommé général et devint une sorte d'idole vivante pour les 
soldats \ 



1) Lettres du P. Leboucq sur les Associations de la Chine, p. 156-157, — 
Soit dit en passant, le P. Leboucq appelle Léou Peï et Tchang Feï des mar^ 
chands de parapluies et affirme qu'ils arrivaient de Chan-si (p. 155); on a vu, 
par ce qui précède, que ni l'hisLoire, ni le roman historique ne permettent de 
soutenir ces affirmations. 



KOUANTI 153 

On a vu précédemment, dans la biographie consacrée à 
Kouan Yu par les Annales des Trois Royaumes^ que le futur 
Mars chinois fut fait prisonnier par Ts'aô-Koung ou Tsaô 
Tsaô , au cours des guerres que soutint celui-ci contre le 
prétendant Léou Peï; on y a vu aussi que Ts'aô Ts'aô n'épar- 
gna rien pour détacher Kouan Yu de la cause de Léou Péi 
et pour l'attacher à la sienne : il ne cessa de le louer en toutes 
circonstances, de le traiter avec les plus grands égards, et de 
le combler de présents magnifiques. Mais rien n'y fit. 
Kouan Yu n'oubha pas le serment qu'il avait fait dans le 
jardin des pêchers de Tchang Feï, et sa fidélité resta inébran- 
lable. Ts'aô 7!9'«6> le soumit à diverses épreuves dans lesquelles 
tout autre homme eût pu succomber: mais Kouan 7w n'était 
pas homme, c'était un héros. 

Un jour, dit la légende, Tsaô Ts'aô venait de faire prison- 
nières les deux femmes de Léoii Peï^ dame Kaîi et dame 3Ji, 
Ces jeunes épouses rivalisaient de grâce et de beauté : 
dignes d'être les sœurs de la belle Si Che, la Vénus de la 
Chine, leurs yeux étaient « plus purs que l'eau des rivières 
en automne » , leur voix « plus douce que la brise légère 
du printemps » , leur figure « en forme de graine de pastèque » , 
leur cheveux « pareils à des amas de nuages » ; enfin leur 
taille « fine comme le tronc d'un saule pleureur )> et leur 
démarche « semblable à celle d'un serpent craintif qui 
circule parmi les herbes ». Qui eut résisté à de pareils 
charmes? J^s'tto Ts'aù pensa qu'elles auraient raison de Kouan 
Yu : il ordonna donc que celui-ci fût renfermé dans le 
gynécée oti se trouvaient ces deux beautés. Mais, cette fois. 
Mars ne fut pas vaincu par les attraits de Vénus. Toute la 
nuit, le fidèle Kouan Yu monta la garde dans l'antichambro 
du gynécée et, une chandelle à la main, ne cessa de 
1 arpenter jusqu'au lendemain matin. Sa réputation demeura 
sans tache, et sa fidélité à Léou Foi ne fut pas ébranlée. 

Le génie inventif des écrivains chinois et la verve inépui- 
sable des chô-chou-tï ou diseurs de contes , qui , comme nos 
troubadours du moyen âge, vont de ville en ville colportant 



loi REVUE DE l'histoire des religions 

leurs anecdoles el leurs bon mots*, ont rendu Konan Yii le 
héros de mille aventures plus ou moins invraisemblables 
dans lesquelles on lui fait jouer un rôle important au détri- 
ment de beaucoup d'autres personnages plus illustres encore. 

Au moment où les armées de Léou Péi et de Ts'aù Ts'aô 
combattaient sur les bords du Yaiig-tse, dit l'un de ces 
contes, un jeune bachelier nommé Tchang Piîig-tchoung, 
marié depuis peu, cédait aux exhortations de plusieurs de 
ses parents, déjà officiers de grade élevé dans les troupes de 
Kotian Yu^ et allait embrasser, à leur exemple, la cause de 
Léou Pc'l. Pauvre, ayant à peine de quoi vivre, Tchang 
habitait avec sa femme et la seconde épouse de son père une 
modeste maison du gros bourg de Chia-K'éou^ au-dessous et 
à peu de distance du bourg actuel de Han-K'éoii, La nécessité 
de trouver les moyens de subvenir à l'entretien de sa famille, 
en même temps que le désir de se faire uja nom dans ce 
monde lui firent abandonner son tranquille foyer domestique 
et son épouse éplorée. Il partit. Plusieurs années s'écoulèrent 
sans qu'on entendît parler de lui. Un jour, cependant, quel- 
ques-uns de ses frères d'armes, qui passaient par Chia-K'êou 
pour rentrer dans leur pays natal, affirmèrent qu'il avait péri 
sur un champ de bataille et que la jeune CJioiieï-sièn (c'était 
le nom de la femme de Tchang P'mg-tchoimgY pouvait désor- 
mais se considérer comme veuve. 

Or^ depuis le départ de Tchang, dame Z?*, sa marâtre, 
n'avait pas laissé passer un jour sans invectiver et sans 
maltraiter le plus durement possible la jeune Choiieï-sièn : 
elle en était venue à lui donner à peine de quoi manger, à 
lui reprocher même d'être à sa charge, car elle prétendait 
que la chaumière et les quelques champs qui l'entouraient 
étaient sa propriété : elle voulut même forcer sa belle-fille à 



1) Cf. nos Fragments d'un voyage dans l'intérieur de la Chine, Chang-hai, 
1884, p. 76. 

2) Choueï'Sièn , génie des Eaux , est le nom donné par les Chinois au 
narcisse. 



KOUAN Tl i 55 

se livrer à un commerce déshonnête pour augmenter les 
ressources de la maison. Fidèle à son mari, la jeune femme 
résista aux propositions de dame Li et menaça celle-ci de se 
plaindre à Tchang de sa conduite et de ses mauvais traite- 
ments quand celui-ci serait de retour. 

Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que Tchang Ping- 
tchoiing était mort. A cette nouvelle, la belle-mère ne put celer 
sa joie, et, ne craignant plus de voir réapparaître son beau- 
fils, battit de nouveau cruellement la jeune femme pour lui 
faire expier ses menaces, puis, finalement, malgré ses larmes 
et son désespoir, la mit à la porte en lui défendant d'en 
franchir jamais plus le seuil. La pauvre Choueï-sièn^ seule au 
monde, abandonnée parles voisins, qui avaient grand'peur de 
la terrible dame Xi, s'en fut donc mendier sur les routes. 

Quelques années se passèrent. Un beau matin, le bourg de 
Chia-K'éoii, d'ordinaire si paisible, est envahi par une troupe 
turbulente de guerriers : c'est une partie du corps d'armée 
de Kouan Yu qui descend le Yang-tse. Kouan Yu lui-même 
apparaît, revêtu des insignes du commandement, et fait 
camper ses troupes dans le bourg. Un de ses plus brillanls 
officiers se précipite vers la demeure de Tchang P'nig-tchang : 
c'est Tchang lui-même, qui a été laissé pour mort sur un 
champ de bataille, mais qui a survécu à ses blessures ei 
occupe un poste de confiance près de Kouan Yu. Les événe- 
ments font jusqu'ici empêché de rentrer dans ses foyers : 
enfin, il va revoir son épouse bien-aimée et lui faire partager 
ses honneurs. Hélas ! à sa douleur, il apprend de dame Li que 
Chouchsièn est morte depuis longtemps ; « et voici, dit avec 
aplomb la virago, voici, où elle a été enterrée )>. Elle lui 
désigne un tumulus dans un coin du jardin. Le pauvre Tchang 
se jette sur le monticule, Félreint de ses bras, pleure et se 
lamente, tandis que dame,^^/ essuyé une larme hypocrite. 
Revenu à lui, Tchang ordonne qu'on fasse un grand repas 
funèbre aux mânes de sa jeune épouse, ainsi que les rites 
chinois font exigé de tout temps. 

Au miUeu de ce repas auquel, selon l'usage, non seule- 



15G REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

mont les parents, les amis, les voisins, mais même des 
inconnus ont pris part, une jeune mendiante, à qui l'on 
vient de donner un bol de riz, tombe défaillante, et le bol 
s'écliappant de ses mains se brise en mille morceaux. Le 
domestique chargé du service s'approche en colère, invec- 
tive grossièrement la mcndianle et veut lui faire payer la 
valeur de la tasse. Tchang arrive au moment oii le domes- 
tique menace la pauvre femme : il demande à cette dernière 
la cause de tout ce tumulte et apprend d'elle qu'elle s'est 
évanouie en reconnaissant qu'elle se trouvait dans le cimetière 
de sa famille et que près d'elle était la maison de son mari. 
Étonné par ces paroles, Tchang la presse de questions : 
« Qui était votre mari ? qu'est-il devenu ?» — « Il est parti 
pour se joindre aux troupes de lAou Peï^ il y a déjà de 
longues, longues années, et on dit qu'il a péri sur un 
champ de bataille ». De plus en plus étonné, Tchang la 
regarde plus attentivement et croit reconnaître sa bien-aimée 
Choiiei-sièn. « Montrez-moi votre bras^ dit-il à la men- 
diante )) ; celle-ci obéit, et Tcliang, voyant sur ce bras une 
marque particulière que portait celui de sa femme, s'écrie : 
(( Mais vous êtes ma femme ! » Les deux époux se recon- 
naissent l'un Tautre : Chouel-sièn fait part à son mari des 
mauvais traitements que sa belle-mère lui a fait subir. 
Pendant ces épanchements. Rouan Yu arrive sur les lieux : 
on lui raconte toute l'histoire. D'une voix tonnante, il 
maudit la vieille femme et ordonne qu'on l'amène devant 
lui. Il l'interroge, mais dame Lz, avec son aplomb ordi- 
naire, nie tout ce dont on l'accuse. Kou'an Yu conduit 
l'afiaire avec célérité ; il fait comparaître des témoins qui 
confirment le dire de la jeune femme. Alors, convaincu 
de la culpabilité de dame Li, il saisit son sabre et lui 
tranche lui-même la tête. Sur son ordre, les esprits infernaux 
apparaissent et s'emparent de ces odieux débris qu'ils jettent 
dans les Enfers. Alors /i02/«;2 Yu comble de présents magni- 
fiques les jeunes époux, et, les laissant à leur bonheur 
relrouvé, se remet en campagne avec ses troupes. 



ROUAN TI 157 



III 



Titres conférés par les empereurs chinois à Kouan Yu : divi- 
nisation de ce dernier. Sa reconnaissance officielle par les 
Souverains Tar tares. 



Bien que Léou Peï, devenu empereur sous le nom de Tchaô- 
lié-ti, eût été vivement affecté par la mort de son frère 
d'armes Kouan Yu, et eût même essayé de venger sa perte, 
il ne semble pas qu'il ait eu dessein d'honorer sa mémoire 
d'une manière quelconque, soit en lui faisant élever des 
miaô ou temples, selon l'usage traditionnel, soit en lui décer- 
nant un titre honorifique posthume. Peut-être n'eut-il pas le 
temps de laisser un témoignage historique de reconnaissance 
à son ancien ami : on sait qu'en effet la mort le fît rapide- 
ment descendre du trône auquel il venait de parvenir. Son 
successeur, Héou-tchou, fît ce qu'il n'avait pu faire : par un 
décret spécial daté de la troisième année King-yaô de son 
règne (260 après J.-C), il décerna à Kouan-Yu le litre pos- 
thume de Tchouang-miéou-'héou, marquis de l'erreur vail- 
lante*. C'est une coutume chinoise fort ancienne que 
d'accorder des appellations de ce genre, après leur mort, à 
des hommes qui se sont distingués au service de l'État, ou 
qui ont brillé de quelque façon dans les arts, les lettres ou les 
sciences. Ceux qui sont l'objet d'un tel honneur deviennent 
en quelque sorte canonisés et leurs descendants ont le droit 
de placer le titre honorifîque conféré par l'empereur sur la 
tablette ancestrale du temple de la famille. 

Neuf siècles environ plus tard, la renommée de Kouan Yu 

1) San-Kouà-tche, biographie de Kouan Yu, fine. — Le mot mu^ou, erreur, 
semble montrer que la nouvelle dynastie avait quelque chose à reprocher à 
Kouan Yu, peut-être son long- séjour dans les camps de Ts'aô Ts'aôt ennemi de 
Léou Peï. 



[l\S REVUE DE LilISTOllU: DES r.ELlGIOx\S 

fut remise en lumière par de nouveaux titres lionorifiques : 
la première année lYoïmy-ning de son règne (11.02), l'em- 
pereur 'Iloiféi-tsounc/j de la dynastie des Soimg^ décerna à 
Koua/i-Yu le litre de 'rdioung-liouci-Koiing ^ duc fidèle et 
bienveillant, et la troisième année Tâ-Kouan (1109), celui 
de You-an-ouang , prince guerrier et pacifique ^ Les Mon- 
gols, qui firent la conquête de la Chine et qui remplacèrent 
les empereurs des Soung par des souverains tartares, adop- 
tèrent la plupart des usages chinois : celui de conférer des 
titres honorifiques ne fut pas aboli et^ la première année Tien- 
li de son règne (1329), l'empereur mongol Ouèn-tsoung 
accorda à Kouan Vu le titre de Yng-tsi-oiiang , prince 
héroïque et bienfaisante Jusqu'ici, on le voit par ces hon- 
neurs mêmes, Kouan Yu n'était considéré que comme un 
grand homme de la Chine, comme un héros de l'époque des 
Trois Royaumes. Ce fut l'empereur CJièn-tsoiing des Ming, 
qui, la dix-huitième année Oua7i-li (1590), l'éleva au rang de 
ti ou de dieu, en lui conférant le titre pompeux de Chié-Tien- 
'Hou-Kouô-tchoimg-y-tâ-ti , grand souverain (ou dieii) fidèle 
ou "patriote qui aide le ciel à protéger l'Etat^. 

Les Tartares-Mandchoux, qui détrônèrent les Ming, ne 
paraissent pas avoir traité le nouveau dieu avec de grands 
égards, au moins pendant les premières années de leur 
domination. Certains auteurs affirment que sa reconnais- 
sance comme dieu des armées ne remonte qu'au règne de 
Kia -King, le quatrième souverain de la dynastie des Ts'ing 
ou Tartares, encore régnante actuellement. 

Kia-King, disent ces auteurs, venait d'échapper à la mort 
grâce à la bravoure du prince qui lui succéda plus tard sous 
le nom de Taô-Kouang , et dont le plus beau titre de gloire 
fut celui d'avoir sauvé la vie du monarque en tuant de sa 



1) Cf. le You-li '■lîmei-incn, et hTsi-chô tsuan-tcheng, article Kouan Yu, 
Sur ce dernier ouvrage, vide ï Avant-2)ropos de notre Lùjcnde, p. 5. 

2) Vou-ti lluucî'picn; Tsl-chô tsuan-tchcng. 

3) Ibidem. 



KOUAN Tl 159 

main le rebelle qui allait le massacrera Cet acte de courage 
et de dévouement mit fin à la campagne des insurgés du 
Nénuphar, dont le chef fut pris et décapité sous les yeux de 
l'empereur. Au moment où la hache d'un garde-nohle allait 
faire tomber sa tête, Kia King lui adressant la parole : 
<i Pourquoi, lui dit-il, après avoir pris la capitale et forcé, le 
premier, les portes du palais impérial, n'as-tu pas pénétré 
dans la salle du trône et dans les appartements du souve- 
rain? » — «Au moment oij j'allais commander le pillage du 
palais, répondit le chef nénupharien, un fantôme d'une taille 
de géant, au visage rouge écarlate et revêtu d'une longue 
robe verte, se dressa devant moi ; c'était un dieu, je n'osai 
pas avancer plus loin. » — Nul doute, s'écria Kia King, 
ce sauveur, c'est Koiian Koung^. )> Dès le lendemain, plu- 
sieurs décrets paraissaient en l'honneur de Kouan Yu et l'un 
d'eux le proclamait dieu de la guerre : des ordres étaient en 
même temps donnés pour qu'on lui élevât des temples dans 
les principales villes de l'empire (dix-huitième année du 
règne de Kia King = 1813 ^). 

Le même Taô Kouang, dont nous venons de parler, 
devenu empereur, attribua à l'aide du dieu Kouan Ti l'écra- 
sement de la redoutable insurrection mahométane de Dji- 

1) Sous le règne de Kia King (1796-1820), l'empire fut troublé par les 
agissements des sociétés secrètes, entr'autres par les révoltes fomentées par la 
société si connue du Nénuphar (paï-lien Kiaô) . En 1813, une insurrection de ce 
genre eut lieu à Péking même et ne fut arrêtée dans ses succès que par le 
courage du prince qui , plus tard , devait porter le nom de Taô Kounng. 
« Lorsqu'à la dix-huitième année de mon règne, a dit KiaKmg dans son tes- 
tament, les rebelles tentèrent d'escalader les murs du palais, l'héritier impérial 
lui-même fit feu sur les ennemis et en tua deux , ce qui ht tomber le reste 
à terre avec eiïroi. De cette manière, le palais impérial recouvra la tranquil- 
lité, etc., etc. » (Journal asiatique de Paris, tome I, p. 17;) ; traduit par 
Landresse.) 

2) Kouan Koung^ le seigneur Kouan ; dans le peuple , on ropjiclle aussi 
Kouan fou-tseu^ le sage Kouan (comme on dit K\nmg fou-tscu, le sage K'oung, 
transfiguré en Confucius par les missionnaires), et Kouan laô-yc, le Monsieur 
Kouan [Laô-yc répond généralement à notre titre de Monsieur). 

3) Lctires du P. Leboucq, p. 157-158. 



160 lUOVlK DK l/lllSTOlUK DKS RELIGIONS 

hmigr/u}î\ laquelle ne prit fin qn'apics hnit années de cam- 
pai^nies sanfilantes dans leTurkestan '. Aussitôt que Dji/iang- 
f/}(ir, fait prisonnier, eut été amené pieds et poings liés à la 
capitale et que la pacification des villes mahométanes du 
Tnrkestan eut été assurée, Taô Kouan promulgua le décret 
suivant (1828) : 

« Depuis le jour oti notre dynastie s'est trouvée solidement 
établie sur le trône de Chine, le dieu Kouan-ti n'a cessé, en 
mainte occurrence , de donner une aide glorieuse à nos 
armées. 

« Le général en cheï Te ha7i g Ling nous a informé l'année 
passée que lorsque les rebelles, commandés par Djihangguir, 
furent attaqués par nos troupes au moment oii ils mar- 
chaient sur Aksou^ un tourbillon de vent s'éleva tout à coup 
et remplit l'air de sable et de poussière. Les rebelles virent 
alors à distance une flamme rouge qui illuminait les cieux et 
ils furent massacrés ou faits prisonniers. 

(( Une autre fois, quand Tchaiig Ling^ conduisant l'armée 
impériale, campa sur les bords de la rivière 'Hoiian^ les 
rebelles infestèrent ses camps durant toute la nuit jusqu'à 
ce que, profitant d'une violente tempête qui s'élevait, nos 
troupes parvinrent à se précipiter sur les rebelles sans être 
vues. Un grand nombre de rebelles fut pris : on leur coupa 
les oreilles. 

(( Le lendemain matin, tous les rebelles avouèrent qu'ils 
avaient aperçu, entourés de flammes rouges, des géants 
montés sur de grands chevaux, contre lesquels ils n'avaient 
pu lutter, et qui les avaient obligés à prendre la fuite. 

« Tous ces prodiges sont dus à Kouan Ti que nous avons 
toujours traité avec le plus grand respect et sur la puissance 
duquel nous avons toujours compté. C'est grâce à lui que les 



1) Voir, sur cette terrible insurrection, notre Histoire de t insurrection des 
Tounganes, sous le règne de Taô Kouang (1820-1828), d'après les documents 
chinois. {Recueil de documents sur VAsie centrale^ tome XVI, I^® série des 
Publications de l'Ecole des Langues orientales vivantes, 1881.) 



m 



ROUAN TI 161 

rebelles furent coiisternôset défaits, c'est grâce à lui que nous 
avons pu faire prisonnier ce monstre de Djihangguir et que 
nous avons été à même de pacifier pour jamais la frontière. 

« C'est pourquoi nous avons pour devoir d'augmenter 
encore le culte que nous rendons à Kouan Ti dans l'espoir 
d'assurer sa protection à notre peuple pour des millions 
d'années. 

« Nous ordonnons donc au Ministère des Rites, par les 
présentes, de préparer quelques nouvelles épithètes qui 
seront ajoutées au titre de Kouan- fou- ts eu, comme un 
témoignage de gratitude et de reconnaissance pour la pro- 
tection que ce dieu a daigné nous accorder. Respectez ceci ! » 

Plus récemment encore, lorsque la Chine fut en proie à 
la plus terrible des révolutions modernes, celle des Tch'ang'^ 
maô ou Hommes à longs cheveux, Kouan Ti combaltit pour 
les troupes de l'ordre et, dans maintes circonstances, vint 
leur donner la victoire. Son secours fut d'autant plus ap- 
préciable que tout, à cette époque, semblait contribuer à la 
chute de la dynastie régnante : en même temps que les 
hommes à longs cheveux faisaient rage et mettaient à feu 
et à sang les plus belles provinces de la Chine, l'armée 
franco-anglaise effectuait une belle promenade militaire 
dans le nord de l'empire et, entrant victorieuse dans Péking, 
chassait l'empereur Chien-Foung dans la Mongolie. Mais si 
Kouan Ti aida efficacement les troupes de l'ordre contre 
les rebelles, il ne put rien contre les barbaries étrangers, 
puisqu'il ne parvint pas à les empêcher de s'emparer de la 
capitale. Quoi qu'il en soit, Chien-foung, voulut remercier 
h) dieu d'avoir livré tant de combats contre les Hommes à 
longs cheveux, et, par un décret spécial, il ordonna que les 
mêmes hormeurs qui n'avaient été jusque-là dus qu'à Con- 
fucius, seraient dorénavcnt rendu ^ Kouan Ti. 

La majorité des gens instruits et des esprits éclairés de 
la Chine regardent naturellement la croyance à Kouan Ti 
comme une superstition populaire et l'on peut assurer que 
le gouvernement lui-même n'y ajoute aucune foi. Mais il 

11 



1G2 RKVUK DE L llISTOIIUi DES UELIGTONS 

n'y a peut-être pas de" pays au monde où les superstitions 
soient si solidement enracinées et aient autant de force 
qu'en Chine. Le culte du passé, érigé en véritable système, 
en a atlermi les bases, et ce serait sans doute vainement que 
Ton chercherait à les détruire : le peuple chinois est le peuple 
superstitieux par excellence, et, comme ces croyances ont 
été transmises de génération en génération^ elles ont acquis, 
par la nature môme des choses, une puissance qu'il serait 
difficile, sinon impossible, de renverser de fond en comble. 
Le gouvernement chinois préfère flatter les opinions de son 
peuple, quelque enfantines qu'elles puissent paraître, et il est 
politique de sa part de lui laisser croire, et même de l'en- 
courager à croire que Kouan Ti, le dieu des armées chi- 
noises, est toujours prêt à lutter avec lui contre les ennemis 
de la dynastie des Ts'ing. 



IV 

La littérature de Kouan Ti : Le Véritable Canonique pour 
RÉvi^LLER LE MoNDE, FuTi cUs oiwracjes attribuée à Kouan 
Ti. Des temples élevés en F honneur de ce dieu. 

Tel que l'histoire et la légende s'accordent à nous le mon- 
trer, Kouan Yu était un soldat^ et non un lettré. A cette 
époque de luttes intestines et de combats journaliers, on 
n'avait que faire de gens de plume (nous devrions plutôt dire 
de pinceau), il fallait des gens d'épée. Presque tous les ca- 
pitaines de ce temps, comme Léou Peï, Tcliang Fëi^ Soun 
Tsuan et tant d'autres dont les Annales rapportent les hauts 
faits, étaient à peu près illettrés. Seul de ses contemporains, 
le général Tchou-Kô Léang a laissé des ouvrages sur l'art 
militaire, sur la stratégie et sur la philosophie de la guerre, 
dans lesquels la justesse et la profondeur des pensées riva- 
lisent avec la beauté du style et la précision des expressions. 



KOUAN TI 1G3 

On est donc tout étonné de trouver, dans la littérature 
3opulaire, une quantité de petits traités de morale pratique, 
l'exhortations au bien en vers et en prose, attribués à 
Kouan Ti : jamais Kouan Yu n'eût été capable de manier 
linsiie pinceau, jamais il n'a pensé, d'ailleurs, à transmettre 
)Ori nom par les lettres à la postérité. Toute cette littérature 
morale, qui a pour base les préceptes de Confucius et qui 
:éunii tous les lieux communs débités depuis deux mille ans 
Dar les écrivains de l'école de ce grand moraliste^ est due à 
ies lettrés anonymes, et a été attribuée k Kouan Ti pour lui 
donner, parmi le peuple, une autorité que leurs noms sans 
ioute ignorés n'eussent pu leur faire acquérir. Il résulte des 
recherches que nous avons entreprises à cet égard que ce 
n'est que depuis la divinisation de Kouan Yu que ces traités 
ont été forgés et ont vu le jour : les plus anciens, en efTet^ ne 
remontent guère qu'aux premières années du xvii^ siècle. 
Un grand nombre de ces petits ouvrages ont été réunis par des 
lettrés en une collection à laquelle a été donné le titre de Vou 
Ti tsuan tsi , collection complète des Œuvres du souverain 
ou dieu) de la guerre et qui a été imprimée et rééditée plu- 
sieurs fois par des sociétés de bienfaisance « afin d'améliorer 
[es sentiments du peuple d . Quelques-uns ont paru aux frais de 
personnes charitables et il n'est pas rare, surtout dans l'inté- 
rieur de la Chine, de rencontrer des colporteurs qui les 
distribuent gratis dans les classes inférieures de la société. 
Nous en possédons plusieurs, très lisiblement xylographies, 
portant au titre la mention suivante : « j ou pou k'an, tchouan 
'ioung jeUy si vous ne lisez pas vous-même (ce livre), offrez-le 
îi votre tour à d'autres personnes. )> 

Nous citerons les titres de plusieurs de ces traités destinés 
à une propagande morale qui, il faut bien l'avouer^ n'a 
malheureusement pas grand succès chez le peuple positiviste 
de l'empire chinois : You Ti K'icou chcng tchcn king, Véri- 
table canonique pour sauver les hommes par le dieu de la 
guerre ; You Ti tsuan chiaô che-pa fiaô, Exhortations à la 
pratique de la piété filiale, en dix-huit articles, par le dieu de 



\Cyï IIKVIIE DE l'histoire DES RELIGIONS 

la guerre ; Vou chençi pcï chc tseit, Lamenlalions versifiées 
sur les vices de ce bas monde par le saint Guerrier 
[Kouan Ti) ; Vou cJicng chiim tchou chenrj chc^ Instructions 
à tous les hommes, en vers, par le saint Guerrier [Kouan Ti) ; 
Kouan cheng-ti-kïiin kïo chc tchen king, Véritable canonique 
pour réveiller le monde, par le saint prince-dieu Kouan [Yti], 
Voici, comme exemple^, la traduction intégrale et presque 
mot à mot, de ce dernier écrit : on pourra, par là, se rendre 
compte de cette littérature populaire et reconnaître que, 
bien que les Taoistes réclament Kouan Ti comme une de leurs 
divinités, les écrits prétendus du dieu de la guerre sont saturés 
d'idées confucéennes et de quelques pensées bouddhiques. 

I. Vénérez le Ciel et la Terre ; accomplissez les rites à l'égard 
des Génies; adorez vos ancêtres; agissez avec piété filiale à l'égard 
de votre père et de votre mère. 

II. Observez les lois et respectez vos professeurs et vos supé- 
rieurs ; aimez vos frères cadets et soyez fidèle à vos amis. 

III. Vivez en harmonie avec vos collatéraux et en concorde avec 
vos voisins et les gens de votre village ; conservez avec soin les 
distinctions qui existent entre mari et femme, et instruisez vos fils 
et petits-fils. 

IV. Faites constamment ce qui est agréable aux autres; accumu- 
lez largement des actions méritoires ; secourez ceux qui sont dans 
la peine ; aidez ceux qui sont dans la ^èn^ ; ayez pitié des orphe- 
lins, ayez compassion des pauvres. 

V. Fondez et réparez des temples; imprimez et composez des 
livres moraux; distribuez des médecines, donnez du thé ; gardez- 
vous de tuer les animaux, mais mettez-les plutôt en liberté '. 

VI. Construisez des ponts et réparez les routes ; ayez pitié des 
veuves et donnez secours aux opprimés. Faites grand cas des 
grains, et, si vous en avez beaucoup, ne les gaspillez pas ; aplani.^- 
sezles difficultés des autres et apaisez leurs différends. 

VII. Donnez votre argent pour faire de bonnes actions ; faites 
paraître des exhortations et instruisez les autres. Faites la paix 
ente ennemis ; ayez des boisseaux et des balances justes*. 

1) Ce dernier précepte est plutôt bouddhique. 

2) Recommandation bien nécessaire un Cliinc, où , disent eux-mêmes Jc3 



KOUAN Tl 16o 

VIII. Approchez-vous des gens vertueux ; écartez-vous des 
mauvaises gens; dissimulez les défauts des autres, mais publiez 
partout leurs qualités ; que vos actions soient profitables à autrui 
et au salut du peuple. 

IX. Tournez votre esprit vers la raison^; corrigez-vous de vos 
fautes et améliorez- vous ; soyez plein de bienveillance et de bonté; 
ne conservez en vous aucune mauvaise pensée. 

X. Croyez à toutes les bonnes actions et failes-en vous-même. 
Bien que les autres ne les verront point, les dieux les connaîtront 
bientôt. 

Xr. (En agissant ainsi) vous augmenterez votre bonheur, vous 
rendrez votre vie plus longue , vous aurez plus de fils et vous 
obtiendrez des petits-fils"; vos malheurs diminueront, vos maladies 
seront moins nombreuses : le malheur n'empiétera pas sur le 
bonheur. Hommes etbètes jouiront d'une parfaite tranquillité ; le^ 
étoiles propices brilleront d'un vif éclat. 

XII. Mais si vous conservez un cœur vicieux, si vous ne faites 
point de bonnes actions, si vous débauchez les femmes et les filles 
d'autrui, si vous brisez les mariages des autres, 

XIII. Si vous ruinez la réputation d'autrui, si vous êtes jaloux 
des talents d'autrui, si vous convoitez les richesses des autres, si 
vous incitez les gens à faire des procès, 

XIV. Si vous faites du mal à d'autres pour en tirer du profit, 
pour engraisser votre famille et enrichir votre personne, si vous 
haïssez le Ciel et méprisez la Terre , si vous invectivez la pluie et 
maudissez le beau temps, 

XV. Si vous parlez mal des sages et des saints, si vous détruisez 
les statues des dieux, si vous tuez des bœufs et des chiens, si 
vous saUssez des papiers sur lesquels sont écrits des caractères ', 

Chinois, les marchands peu scrupuleux ont des grandes mesures pour acheter 
et des "petites pour vendre. 

1) Terme taoiste : le /aô, ou la raison, est, dans cette secte, le principe de 
toutes choses. 

2) Desiderata, comme l'on voit, de 'tout Chinois. 

3) On connaît le respect des Chinois pour leurs caractères, qu'ils soient 
imprimés ou écrits à la main. Les lettrés aiment mieux brider et anéantir un 
papier sur lequel se trouvent quelques caractères que le déchirer et le jeter, 
selon l'expression do Molière, « a?( cabinet )\ (Le cabinet était, au xvii° siècle, 
le nom d'un meuble où l'on plaçait les papiers de rebut.) 



106 REVUî^ Di: l'iit3toii\e des religions 

XVI. Si vous vous prévalez de votre puissance pour insulter aux 
gens vertueux, si vous vous prévalez de vos richesses pour écraser 
les pauvres, si vous semez la division parmi les parents et si vous 
séparez les frères, 

XVII. Si vous no croyez pas à la vraie doctrine, si vous com- 
mettez des adultères et des vols, si vous êtes dépravé et vicieux, si 
vous êtes ambitieux et rusé, si vous méprisez l'économie et la 
diligence, 

XVIII. Si vous gâchez les grains, si vous êtes ingrat envers ceux 
qui vous ont comblé de bienfaits , si vous cherchez à vous tromper 
vous-même en ayant de grands boisseaux et de petites balances, 

XIX. Si vous créez faussement des hérésies , si vous attirez à 
vous et faites tomber dans l'erreur des gens simples, si vous pré- 
tendez monter au Ciel, si vous accumulez des richesses et si vous 
vous livrez à la débauche , 

XX. Si vous en imposez aux gens au grand jour, et si vous les 
trompez en secret , si Ton fait usage de paroles fleuries et d'ex- 
pressions astucieuses , si vous vous servez ouvertement de malé- 
dictions et si vous complotez en secret de vous emparer du bien 
d'autrui , 

XXI. Si vous ne conservez pas la raison céleste, si vous ne suivez 
pas les impulsions de votre cœur, si vous induisez les gens à 
faire le mal, si vous ne croyez pas à la rétribution future * , 

XXII. Si vous commettez toutes les mauvaises actions et si vous 
ne cultivez pas la vertu..., vous aurez des procès sur les bras ' 
vous serez assailli par l'eau, le feu et les voleurs, 

XXI II. Vous serez en butte aux poisons , vous serez sujets aux 
maladies épidomiques, vous aurez des enfants prodigues, vous 
serez assassiné, votre famille sera perdue, vos fils deviendront des 
voleurs, vos filles, des prostituées. 

XXIV. La plus proche rétribution sera pour vous-même , la plus 
éloignée pour vos fils et petits-fils. Les dieux feront une enquête 
sévère et examineront toutes vos actions. Ils ne se trompent 
jamais, pas même de l'épaisseur d'un cheveu *. 

XXV. La vertu est le chemin qui mène au bonheur, le vice, 

1) Idée bouddhique admise par le taoïsme moderne. 

2) Jolie expression chinoise, constamment employée, qui signifie en aucune 
façon, pas lu moins du monde. 



KOUAN TI 167 

celui qui conduit au malheur. Pratiquez la vertu, et le bonheur 
sera votre récompense ; adonnez-vous au vice, et le malheur sera 
près de vous. 

XXVI. J'ai fait ces exhortations pour que les hommes mettent en 
pratique les préceptes qu'elles renferment : bien que le langage 
en soit superficiel et peu recherché, il n'en sera pas moins très 
profitable au corps et à l'esprit. 

XXVII. Ceux qui tourneront mes paroles en dérision auront la 
tête tranchée et le corps mis en pièces : s'il y a des gens qui 
peuvent les appliquer et les réciter, leurs malheurs se dissiperont 
et leurs félicités s'accumuleront. 

XXVIII. S'ils désirent des enfants , ils auront des fils ; s'ils 
demandent à vivre longtemps, ils auront une longue vie ; pour 
ceux-là, la richesse et les honneurs. 

XXIX. Ils obtiendront à leur souhait tout ce qu'ils demanderont 
dans leurs prières : dix mille de leurs malheurs fondront comme 
de la neige ; cent bonheurs leur arriveront à la fois. 

XXX. Je n'ai aucun intérêt personnel à dire ces paroles : je ne le 
fais que pour venir en aide aux hommes vertueux. Que tous les 
mettent respectueusement en pratique ! Gardez-vous de manquer 
de soin ! Gardez-vous bien de ne pas les comprendre ! 



Il existe, dans toute la Chine, un grand nombre de temples 
élevés en l'honneur de Koiian Ti ou Kouan fou-tseu, le sage 
Kouan , comme l'appelle d'ordinaire le peuple. Nous en 
avons visité plusieurs lors de nos excursions à travers la 
Chine. Semblables à ceux bâtis à la mémoire de Confucius, 
ils se composent généralement d'une seule et unique grande 
salle , à quelques entre-colonnements , dans le fond de 
laquelle se trouve, sur un autel, l'image de Kouan Ti^ en 
bois peint de couleur écarlatc, aux yeux de « dragon », 
selon l'expression chinoise, aux larges vêtements antiques 
brodés d'or. 11 n'est pas rare de voir, à la place de cette 
grotesque statue, une simple tablette rouge portant, en 
caractères d'or, le nom et les titres de Kiman Ti, Aux 
parois de la salle sont parfois appendus de longs rouleaux de 



i68 REVUE DE l/niSTOIRE DKS RELIGIONS 

papier de diverses couleurs, ornés d'inscriptions ainsi con- 
çues : 

Tchoung y tche young, il fut fidèle, patriote, sage et brave. 
Tchoung y vou Chouang, sa fidélité et son patriotisme n'eurent 

pas d'égal (litt., n'eurent pas de pair). 
Tcheng tche vou ssmi , il fut droit et honnête et n'eut aucun 

sentiment d'égoïsme. 
E7i p'ou tchoung ouaï, ses bienfaits s'étendent sur la Chine et 

les pays étrangers, etc. 

Dans quelques camps chinois, il nous a été aussi donné 
de voir de grossiers autels de Kouan Ti : une caisse carrée 
à toit classique chinois, quelque chose comme une niche à 
chien, perchée sur quatre pieux fichés en terre ; h l'intérieur, 
une statuette du dieu, ou simplement une tablette avec ses 
noms et litres ; devant, une rangée de clous dans lesquels 
on enfonce les chandelles parfumées que les soldats font 
brûler en l'honneur de Kouan TL On rencontre encore 
quelquefois des dessins coloriés représentant le dieu de la 
guerre, dans des maisons particulières ; les Chinois pré- 
tendent que la vue de ces images d'Épinal peut, à un moment 
donné, leur donner le courage nécessaire à l'accomplisse- 
ment d'une entreprise quelconque \ 



1) Ajoutons que Kouan-ti a été choisi comme patron par les propriétaires 
des Tang-p'oii, ou monts-de-piété : u 11 semble, dit le P. Leboucq, que les 
Tong-pou, dont l'établissement fut essentiellement philanthropique, auraient dû 
se choisir un patron parmi les célébrités célestes auxquelles une vie consacrée 
tout entière au service de l'humanité inditjente a mérité les honneurs de raf)0- 
théose. Mais leurs fondateurs, sans doute pour se dédommager de la réputation 
peu vaillante qu'on leur a faite, ont porté {)lus haut leurs prétentions et se sont 
mis sous la protection offlcielle du dieu Mars de l'empire. {Lettres sur les 
Associations de la Chine, p. i53.) 



DE LA 



COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 

A PROPOS DES RÉCENTES CONTROVERSES 
SUR LA MÉTHODE EN MYTHOLOGIE COMPARÉE 



Les lecleurs de la Revue de F Histoire des Religions con- 
naissent déjà les termes du conflit qui divise à l'heure ac- 
tuelle les mythologues les plus autorisés. Peut-être même 
commencent-ils à se lasser d'un débat dans lequel les deux 
parties ont été entendues et qui ne relève d'aucune autre 
juridiction que celle de l'expérience. Depuis le jour où le 
spirituel auteur de Custom andMyth a si brillamment inau- 
guré la campagne contre ceux que l'on pourrait appeler les 
mythologues philologues, MM. Gjublet d'Alviella, Tiele, Ch. 
Ploix ont successivement pris position dans la lutte par plu- 
sieurs articles dont le souvenir ne s'est sans doute paseiracé '. 
Sans prendre parti ni pour l'une ni pour l'autre des deux 
écoles rivales, la. Revue de f Histoire des Religions^ ne pouvait 
rester étrangère à un débat qui concerne le principe 
même des études dont elle est l'organe, d'autant plus que 
son directeur actuel avait, dès sou entrée en fonctions, re- 



1) Voir Revue de l'Histoire des Religions, tome XI, p. 104 (résumé de Custom 
andMyth dans la Chronique); tome XII, p. 170 (art. de M. Ooblet d'Alviella), 
p. 246 (M. Tielo); tome XllI, p. 1 (M. Ch. Ploix). — Voir quelques paires 
plus bas rarticlo de M. A. Lang. 



170 REVUE DE l'histoire des religions 

connu rimportance croissante de ce que l'on appelle le folk- 
lore et manifesté l'intention d'accorder une plus grande 
place aux traditions et aux superstitions populaires \ 

On ne saurait méconnaître, en effet, le grand développe- 
ment que l'étude des traditions et des superstitions popu- 
laires a pris durant les dernières années. Diverses sociétés 
de folkloristes se sont constituées dans la plupart des pays 
de l'Europe et, de toutes parts, surgissent des publications 
périodiques destinées à recueillir, avant leur complète dis- 
parition, les croyances, les mœurs, les coutumes et les pra- 
tiques qui subsistent dans les régions les plus arriérées de 
nos pays civilisés comme les témoins attardés de l'état pri- 
mitif de non-civilisation. D'autre part, les documents sérieux 
sur les mœurs et les religions des peuples encore sauvages 
se sont multipliés, à mesure que se développait chez les 
peuples industriels et commerçants le besoin d'expansion 
vers de nouveaux débouchés, à mesure que les sociétés des 
missions étendaient leur activité^ à mesure enfin que la pas- 
sion des voyages d'exploration dans des miheux naguère 
encore inconnus gagnait un plus grand nombre de nos con- 
temporains. Que l'on ajoute à ces divers ordres de considé- 
rations les progrès de l'anthropologie préhistorique, l'avè- 
nement de l'esprit positif et positiviste dans les sciences 
historiques comme dans les sciences naturelles, enfin l'in- 
fluence de la philosophie évolutionniste anglaise, et l'on aura 
réuni les différents éléments qui expliquent la genèse de la 
méthode nouvelle, d'après laquelle il faut chercher l'expli- 
cation des mythes et des légendes dans les traditions popu- 
laires et chez les sauvages, c'est-à-dire dans des phénomènes 
directement observables, plutôt que dans les applications de 
la philologie à la mythologie. 

L'apparition de la méthode du folk-lore et de ce que j'ap- 
pellerai de son vrai nom la mythologie évolutionniste sur 
la scène de l'histoire des religions, ne peut pas être consi- 

i) Cf. tome IX, p. 2. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 171 

dérée comme un fait accidentel, uniquement dû au caprice 
de quelques littérateurs en quête d'originalité ou de quelques 
savants en proie à l'esprit taquin. Elle se rattache directe- 
ment aux tendances générales de l'esprit contemporain ; elle 
représente, n'en déplaise à ceux qui la dédaignent, un élément 
très sérieux dans la science des religions. Quand elle n'aurait 
inspiré que les travaux de M. E.-B. Tylor sur la Civilisation 
primitive^ cela suffirait à la légitimer. Or, elle a déjà d'autres 
productions à mettre à son actif. 

Mais^ autant nous reconnaissons sa grande signification et 
autant nous attendons d'elle de fécondes lumières pour 
éclaircir le développement des mythologies et des religions 
primitives, autant nous nous refusons à suivre ceux de ses 
défenseurs qui, dans l'enthousiasme de leur foi récente, ne 
parviennent pas à ramasser assez de pierres pour lapider les 
philologues, lorsque ces derniers prétendent résoudre les 
questions mythologiques. Il faut, sans doute, ne voir dans 
cette exécution sommaire de ceux qui étaient hier encore 
les idoles [de la science que la manifestation du zèle icono- 
claste d'une école naissante. Les exagérations et les abus de 
la méthode philologique dans ses apphcations à la mytho- 
logie ont provoqué une réaction d'autant plus forte qu'elle 
avait affaire à plus forte partie. Que l'on prenne garde ce- 
pendant de tomber d'un extrême dans l'autre et de com- 
promettre des critiques justes par des jugements beaucoup 
trop absolus pour être équitables. 

La nouvelle école nous paraît fondée, lorsqu'elle montre 
par la simple juxtaposition des résultats divergents, auxquels 
aboutissent les divers philologues dans l'explication d'un seul 
et même mythe, combien souvent des hypothèses fantaisistes 
se cachent sous la rigueur apparente de la philologie 
comparée. La méthode employée peut être rigoureuse, 
mais les éléments auxquels on l'applique sont instables. 
Pour expliquer un mythe par l'analyse des noms qu'il 
renferme, il ne suffit pas de connaître les lois qui président 
aux transformations phonétiques, alors même que ces lois 



i72 REV13K DK l/lIlSTOIUK DES RELIGIONS 

auraient le môme caractère de nécessité que les lois du 
monde physique. Il faut encore choisir son point de dépari, 
décider à quel nom se rattachera l'explication du mythe; il 
faut déterminer ensuite le sens généralement assez vague 
de la racine primitive à laquelle on s'arrête en dernière ana- 
lyse. Bref, soit au point de départ, soit au point d'arrivée, 
l'arbitraire joue un rôle si considérable qu'à chaque instant 
leur raccordement par voie d'induction philologique n'est 
que l'application d'un raisonnement scientifique à des élé- 
ments sans consistance. Ainsi démonlre-t-on par la statis- 
tique, en apparence la plus rigoureuse, des thèses contraires, 
suivant le point de Yue auquel on se place. Nous pouvons 
nous dispenser d'insister sur ces critiques des folkloristes à 
l'adresse des philologues; elles ont été développées et jugées 
par M. Tiele dans son article sur le Mythe de Kronos (t. XII, 
p. 258). 

Aussi bien n'est-ce pas sur le terrain de la théorie que je 
voudrais essayer de montrer l'exagération des attaques di- 
rigées par la nouvelle école à sa devancière. Arrachons-nous 
un moment aux ardeurs de la controverse actuelle et re- 
gardons de plus haut le chemin parcouru par l'histoire des 
religions et spécialement par la mythologie comparée depuis 
cinquante ans. Comparons Tétat oii elle se trouvait avant 
l'application de la méthode philologique avec celui dans 
lequel nous la voyons maintenant. Eh! bien, je le demande 
à tout homme de bonne foi, n'est-il pas évident qu'elle a fait, 
dans cet intervalle, des progrès immenses; ou plutôt ne 
ressort-il pas avec une parfaite clarté de cet examen du 
passé, qu'il n'y a pas eu à proprement parler de mythologie 
comparée sérieuse avant l'intervention delà méthode philo- 
lo'^ique? Avant elle, ou bien l'on se renfermait dans l'étude 
d'une mythologie particulière sans se préoccuper des liens 
organiques par lesquels chaque mythologie tient à celles qui 
l'ont précédée ou qui Tout entourée; ou bien on se livrait 
aux rapprochements et aux combinaisons les plus fantai- 
sistes, sans méthode aucune, d'a])rès les apparences les plus 



DE L4 COMPLEXITÉ DES 3IYTHES ET DES LÉGliNDES 173 

saperficielles et en dehors de tout contrôle scientifique. Rap- 
pelons-nous donc les assimilations à' Abraham et de Drahm^ 
(ïOdin et de Bouddha, les étymologies fantastiques grâce 
auxquelles Priape était mis en rapport avec Apis, tandis que 
Bacchus devenait le père ou le dieu de Cous (de ab ou ba et 
Cous), C'est la philologie comparée qui a banni ^ une fois 
pour toutes, du domaine de l'histoire ces jeux d'une imagi- 
nation déréglée, parce qu'elle ne s'est pas bornée à en mon- 
trer l'absurdité — d'autres l'avaient fait avant elle — mais 
elle a substitué une méthode aux inspirations fantaisistes, et 
en condamnant ces dernières elle n'a pas méconnu ce qu'il 
y avait de fondé dans le sentiment que les religions et les 
raythologies ne peuvent être exphquées sinon par le rétablis- 
sement de leurs rapports organiques réciproques. C'est la 
philologie comparée, enfin, qui a établi la fiUation des races 
dans l'histoire de notre vieux monde et qui a été pour tous 
la véritable initiatrice aux mystères du passé reculé de notre 
civilisation. 

Quels que soient les abus ou les exagérations auxquels 
des philologues plus ou moins autorisés aient pu se 
livrer dans l'interprétation des mythes particuliers , il 
est parfaitement injuste de méconnaître les services 
inappréciables que la philologie comparée a rendus à la 
mythologie comparée, et Ton est bien obligé de les rap- 
peler, puisque la réaction anti-philologique semble disposée 
à les oublier. 

Nous assistons une fois de plus à ce spectacle étrange que 
des historiens se laissent entraîner par Tardeur de la lutte 
jusqu'à devenir exclusifs, comme si l'histoire de toutes les 
sciences n'était pas la démonstration éclatante des erreurs 
de Texclusivisme. Quandje lisces condamnations sommaires 
de la philologie et ces glorifications du folk-lore, il me 
semble enlendre les peintres ou les romanciers des écoles 
nouvelles qui s'imaginent avoir découvert la peinture et le 
roman. L'histoire des religions, bien jeune encore, a néan- 
moins déjà connu de nombreuses méthodes et de nombreux 



174 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

syslèmcs. Chacun do ces systèmes a eu sa raison d'être; 
chacune de ces méthodes a rendu des services; mais sys- 
tèmes et méthodes ont été trouvés faux ou insuffisants quand 
on a voulu les appliquer à toutes les questions soulevées par 
l'histoire rehgieuse. Pourquoi nous obstiner à ouvrir le sanc- 
tuaire des mythologies anciennes avec une seule et même 
clef? Les mythes et les légendes sont des produits de l'esprit 
humain, infiniment délicats et complexes, comme ces com- 
posés chimiques qu'il faut traiter successivement par diffé- 
rents réactifs afin de dégager les éléments multiples qui les 
constituent ; il n'y a pas trop de toutes les méthodes et de 
tous les systèmes pour en saisir l'origine et pour en suivre 
l'histoire. Voilà ce que nous voudrions brièvement rappeler 
dans les considérations suivantes. 



I 

L'histoire de l'histoire des religions est pour le moins 
aussi instructive que l'histoire des religions elles-mêmes. Il 
ne s'agit pas ici — cela va sans dire — de Texposer avec tous 
les développements que le sujet comporterait. Bornons-nous 
à signaler quelques-unes des principales tendances et quel- 
ques systèmes parmi les plus marquants, pour vérifier ce que 
nous avons affirmé dans les pages précédentes. Il ne sera 
pas difficile, en effet, de montrer comment, malgré leurs 
erreurs et malgré leurs lacunes, chacune de ces tendances 
et chacun de ces systèmes renfermaient une part de vérité, 
mais devenaient faux lorsqu'on voulait les appliquer à tous 
les mythes. Pour s'en convaincre, il suffit de prendre ses 
exemples dans les temps historiques, oii nous pouvons suivre 
la genèse des mythes et des légendes sans recourir aux 
hypothèses, indispensables lorsqu'il s'agit de mythes préhis- 
toriques. 

Les j)hilosophcs et les historiens du xviii" siècle, pour 
autant du moins qu'ils étaient indépendants de la tradition 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 175 

ecclésiastique, admettaient généralement une religion natu- 
relle primitive, simple, juste et raisonnable^ dont les diverses 
religions historiques avaient été la corruption. Les mythes 
et les légendes, d'après eux, étaient des inventions des poètes , 
des sages ou des prêtres, destinées à charmer l'imagination 
ou à servir les intérêts des gouvernants et du clergé. Moins 
éloignés des idées traditionnelles qu'ils ne le croyaient eux- 
mêmes, ces hardis philosophes se bornaient à qualifier de 
rehgion naturelle ce que l'Église appelait révélation primi- 
tive, et ils attribuaient tout simplement à l'habileté de cer- 
tains politiques ou à l'égoïsme des prêtres les corruptions 
de la pureté initiale que l'Église attribuait au péché originel 
et à la perversité du cœur humain. De nos jours on a renoncé 
depuis longtemps à l'explication du xviii° siècle sur l'origine 
des mythes. Il n'en est pas moins vrai qu'elle est fondée dans 
certains cas. ïl y a des légendes qui ne peuvent pas s'expliquer 
par une autre méthode. Tout le monde connaît l'histoire de 
cet Alexandre le Paphlagonien que Lucien nous a racontée ; 
tout le monde sait comment ce vulgaire charlatan fonda le 
culte et l'oracle d'Abon, en déposant de nuit un serpent 
apprivoisé dans un œuf de cygne et en faisant accroire le 
lendemain que ce serpent était l'incarnation d'un fils d'Es- 
culape. A l'endroit même il fonda un temple et jamais mé- 
decin n'eut une pareille clientèle. Le nouveau dieu reçut le 
nom deGlycon; il eut ses fêtes et ses mystères, et il n'y a 
aucun doute que le dieu et sa légende ne fussent l'œuvre 
d'un charlatan. 

11 ne manque pas non plus de légendes de saints qui n'ont 
d'autre origine que l'intérêt ecclésiastique. Chacun, dit le 
proverbe, prêche pour son saint. Les paysans de Bohême 
s'adressent à saint Jean Népomucène quand leurs terres 
souffrent d'une sécheresse prolongée, et la hste est longue 
des miracles par lesquels il a prouvé sa puissance h de nom- 
breux fidèles. La légende nous apprend qu'il fut jeté dans la 
Moldau en 1383, par ordre du méchant roi Wenceslas, parce 
qu'il ne consentit pas à divulguer les secrets de la reine 



170 REVITE ne l/mSTOIRE DES RELIGIONS 

Jeanne dont il élail le confesseur. L'histoire nous dit que la 
reine Jeanne mourut en 138G, et que Jean de Pomuk, vicaire 
c:énéral de rarcheveque de Prague, fut noyé en 1393 par 
ordre du roi Wenceslas qui n'aimait pas rarcheveque. C'est le 
clergé bohémien qui a forgé la légende du martyre provoqué 
par le refus de trahir le secret de la confession, soit, comme 
le veut le docteur Otto Abel, pour opposer h la mémoire 
vénérée de Jean IIuss le prestige d'un prêtre martyr^ soit 
tout simplement pour glorifier les vertus ecclésiastiques. 
Est-ce h dire que toutes les légendes et tous les mythes aient 
été inventés par des prêtres? 

Laissons de côté le système de mythologie astronomique 
de Dupuis, comme personne ne contestera qu'il y a des 
mythes solaires ou astronomiques et que, d'autre part, 
personne ne reprendrait à son compte, aujourd'hui, le 
système complet de l'ingénieux mythologue ; passons direc- 
tement à l'école de Creuzer et de la mythologie symbolique. 
Certes, elle a bien vieilli, la bonne théorie romantique de 
ceux qui trouvaient dans tous les mythes les symboles de pro- 
fondes spéculations métaphysiques ou Fillustration populaire 
des hautes vérités religieuses et morales. Gardons-nous bien 
cependant de la tourner en ridicule. 11 est clair qu'il y 
avait quelque naïveté à retrouver la métaphysique allemande 
dans les grossiers récits des religions primitives ; mais tous les 
mythes et toutes les légendes ne sont pas nés chez les non 
civilisés. Dans les temps de civilisation plus avancée^ partout 
oii il y a eu des philosophes ou des théologiens désireux de 
concilier des traditions anciennes avec des convictions plus 
récentes, il y a eu non seulement des interprétations symbo- 
liques de mythes antérieurs, mais encore une véritable forma- 
tion de mythes symboliques. Voyez les systèmes gnostiques; 
ce sont de véritables mythologiesoù toutes les entités divines 
sont des abstractions personnifiées avec une histoire tissée de 
symboles. Les systèmes gnostiques, dira-t-on, ne sont pas des 
religions ; ce sont des conceptions philosophiques. L'objec- 
tion ne porte pas, d'abord parce que pour leurs adeptes ce 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 177 

furent des systèmes religieux bien plutôt que philosophiques, 
ensuite parce que le néoplatonisme rentre, sous ce rapport, 
dans la même catégorie que les systèmes gnostiques, et que, 
si nous ne craignions pas d'aborder un domaine dont nous 
nous tenons volontairement éloignés dans cette Revue, il ne 
nous serait pas difficile de montrer comment le symbolisme 
gnostique et néoplatonicien a fini par se fixer dans une véri- 
table religion avec ses légendes et ses drames divins. 

Appliquons maintenant le même traitement aux systèmes 
ou aux méthodes qui sont encore discutés de nos jours et 
qui se sont succédé pendant les cinquante dernières années, 
c'est-à-dire jugeons-les d'après leur application aux mythes 
et légendes d'une époque pour laquelle nous disposons de 
moyens de contrôle. Nous aboutirons toujours au même 
résultat ; ces systèmes et ces méthodes se justifient dans 
certains cas et sont insuffisants, lorsqu'on prétend s'en servir 
pour tout expliquer. Il est indiscutable que certains mythes 
ou certaines légendes ne sont que rillustration d'événements 
historiques dont l'imagination populaire a été vivement 
affectée ; telles les légendes qui forment le cycle épique dont 
Charlemagne occupe le centre. D'autres ne sont que l'inter- 
prétation populaire de quelque maxime ou de quelque objet 
qui figurait parmi les attributs de l'être divin; les innombra- 
bles légendes groupées autour de la croyance que saint Pierre 
est le portier du paradis, et cette croyance elle-même, n'ont 
pas d'aulre origine que les paroles du Christ dans les évan- 
giles : (( Je te donnerai les clefs du royaume des cieux », et 
ces paroles, qu'elles soient authentiques ou non, sont une 
simple métaphore dans un dialogue oii Jésus compare le 
royaume de Dieu à une maison. Les mythologues de l'école 
d'Otfried Miiller qui cherchent dans l'archéologie et dans 
l'histoire la connaissance des incidents, des pratiques, des cou- 
tumes locales, des dispositions géographiques^ en un mot du 
milieu matériel et moral dans lequel le mythe s'est développé, 
pour en déduire l'explication des détails du récit mythique, 
trouvent dans l'étude des légendes chrétiennes de nombreuses 

12 



178 RL:VUE DK i/iIISTOUIE des UKLKilO.XS 

conlirmalions de leur meLliode. KUe est loin cependant de 
suffire à tout. Pour nous en tenir à l'exemple que nous venons 
de citer, la cause occasionnelle de la légende de saint Pierre 
est sans doute la déclaration du Christ dans les évangiles ; 
mais les paroles de Jésus n'eussent jamais provoqué la 
légende si les populations chrétiennes n'avaient pas cru à 
la réalité d'un paradis ; et cette croyance-là tient à des causes 
autrement profondes que celles dont Parchéologie ou 
l'histoire nous rendent témoignage. 

M. Herbert Spencer a ressuscité l'évhémérisme et l'a paré 
de toutes les richesses de sa dialectique érudite. Ici encore 
l'histoire connue, l'histoire contrôlable nous montre de la 
façon la plus claire que de nombreux cultes, des légendes 
de la plus haute importance dans l'histoire religieuse de 
l'humanité ont eu pour point de départ la glorification d'un 
ancêtre. Tout le monde connaît le culte des empereurs à 
Rome et dans l'empire romain tout entier ; les meilleurs 
d'entre eux, Auguste, Marc-Aurèle, furent adorés bien long- 
temps après leur règne par des fidèles qui ne pouvaient plus 
être guidés par des mobiles intéressés. De nos jours encore 
les religions les plus importantes, la religion chinoise, le 
bouddhisme, le christianisme lui-même reposent, pour une 
grande part, sur la glorification d'un ou de plusieurs ancêtres. 
S'ensuit-il que toutes les religions aient semblable origine, 
ou que les religions énumérées ci-dessus n'aient pas d'autre 
raison d'être que la vénération des ancêtres ? En aucune 
façon. L'évhémériste le plus audacieux serait fort en peine, 
je suppose^ pour rattacher le culte du Saint-Esprit à la véné- 
ration d'un ancêtre quelconque. 

N'oubhons pas enfin le système des philologues d'après 
lesquels les mythes ne sont que le produit de l'altération du 
langage à la suite des migrations des peuples. Les descriptions 
dramatiques des phénomènes naturels, n'étant plus comprises 
par les descendants de ceux qui les avaient inventées, sont 
considérées par eux comme des récits d'événements réels. 
Le sens des mots s'étant oblitéré, des noms communs ou des 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 179 

qualificatifs deviennent des noms propres ; et voilà le mythe 
constitué avec ses personnages. Que l'on ait abusé de ce 
genre d'explications, là n'est pas la question. Mais qu'après 
l'avoir salué avec enthousiasme, l'histoire des rehgions doive 
maintenant le repousser avec dédain, c'est ce que nous ne 
saurions admettre. Voyez la légende de sainte Cécile; on y 
saisit sur le vif la formation d'un récit légendaire par suite 
d'une description mal comprise et de l'altération du sens des 
mots. Comment cette vierge martyre est-elle devenue la 
patronne des musiciens et reçoit-elle encore de nos jours de 
nombreux hommages en cette qualité? La seule explication 
possible est la suivante. Dans les Actes de sainte Cécile, l'un 
des romans d'hagiographie les plus émouvants et les plus 
populaires^ il était dit que la future sainte, obligée par ses 
parents au mariage quoiqu'elle se fût donnée sans réserve à 
Dieu, ne prit aucune part aux réjouissances des noces, mais 
qu'elle chantait des cantiques au Seigneur, tandis que les 
instruments faisaient retentir leurs accords profanes : cantan- 
tibiis organis, Cxcilia Domino decantahat. Plus tard, lorsque 
l'usage des orgues se fut répandu dans l'Église et que la con- 
naissance du latin se fut altérée, on ne mit pas en doute 
que les organa ne fussent des orgues et que sainte Cécile 
n'eût clianté les louanges du Seigneur en s'accompagnant 
sur l'orgue. D'après une légende du xiv^ siècle, elle aurait 
môme demandé la grâce de jouer de l'oro-ue une dernière 
fois, le jour de sa mort, et après avoir fait entendre les 
liarmonies célestes dont son âme était inspirée, elle aurait 
brisé l'instrument afin qu'il ne servît plus à des usages pro- 
fanes. Oui n'a vu la reproduction de l'admirable tableau dans 
lequel Raphaël a représenté les anges du ciel chantant en 
chœur pour la sainte artiste ? Voilà une légende complète, 
l'une des plus charmantes et des plus poétiques de la tradition 
ecclésiastique, provenant de la mauvaise interprétation d'un 
récit imaginaire touchant une personne qui n'a peut-être 
jamais existé *. Certes, il n'en résulte pas que tous les mythes 
1) L'existence de sainte Cécile ne nous est connue que par ses Xcics^ datant 



180 REVUE DE L*1IIST0IRE DES RELIGIONS 

et tontes les légendes soient susceptibles d'une explication 
analogue; mais on est mal venu à prétendre qu'elle ne puisse 
jamais être fondée. 

IJrcf, plus on multiplie ses études mythologiques , plus 
aussi l'on s'aperçoit qu'il n'y a rien de moins conforme au 
génie de la mythologie et des légendes que l'uniformité. 
Deux légendes offrant entre elles les plus étroites ressem- 
blances peuvent avoir des origines tout à fait distinctes. Nous 
sommes ici dans le domaine de l'imagination, avec toutes ses 
variétés et tous ses caprices; nous avons affaire à la végéta- 
tion touffue de la nature librement épanouie, et nous aurions 
grand tort de vouloir à tout prix y retrouver la majestueuse 
régularité des parcs dessinés par Lenôtre. Tel mythe est 
l'œuvre d'un poète, tel autre vient d'un orateur trop zélé pour 
la gloire de son dieu. Telle légende a pourpoint de départ la 
glorification d'un ancêtre, telle autre n'est que le résultat de 
l'interprétation défectueuse d'un récit traditionnel. Tantôt 
c'est l'histoire, tantôt la nature avec le cortège d'esprits qui 
l'animent aux yeux de l'homme inculte, tantôt encore c'est 
une simple ressemblance entre un objet matériel et un être 
vivant ou bien encore c'est un attribut de la divinité qui donne 
naissance au mythe. Ne soyons donc pas exclusifs dans 
l'application des diverses méthodes qui se dispulent le privi- 
lège de nous faire comprendre la genèse des mythes et des 
légendes. La meilleure est, dans chaque cas particulier, 
celle qui fournit l'explication la plus simple et qui nécessite 
le moins d'hypothèses. Et pour en revenir à la discussion qui 

certainement de deux cents ans après son martyre supposé. La translation de 
son corps, en 817, par le pape Pascal P'", même après les découvertes de 
M. de Rossi dans le cimetière de Calliste, prouve simplement qu'au ix* siècle on 
croyait à l'existence d'une martyre appelée sainte Cécile au n* siècle, ce qui 
n'a rien de surprenant, puisqu'à cette, époque ses Actes étaient déjà répandus. 
S'il est vrai, comme on l'admet aujourd'hui, que l'emplacement du cimetière de 
Calliste appartenait à l'illustre famille des Cfecilii, il ne serait pas invraisem- 
blable que la vierge martyre dont nous parlerit les Actes, ne soit autre chose 
que la personnification de la famille qui fournit le tombeau dans lequel les 
évêques de Rome et tant d'autres martyrs furent déposés. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 181 

nous a servi de point de départ, sachons reconnaître que la 
méthode des folkloristes et celle des philologues ne s'excluent 
en aucune façon. Le tout est de les employer à propos. 



II 

Il y a plus. Non seulement les mythes et les légendes ne 
se sont pas tous formés ni développés d'après un procédé 
uniforme, non seulement ils ont des origines variées, mais en 
oulre le même mythe^ la même légende, le même dieu com- 
prennent le plus souvent des éléments légendaires distincts 
par leurs origines et qui se sont greffés les uns sur les autres 
jusqu'à ce qu'un poète, un théologien ou simplement Tinstinct 
de la foule les aient si bien soudés qu'ils semblent ne plus 
former qu'un seul tout. L'esprit des hommes, à l'âge du 
mythe ou de la légende, n'est pas analytique comme l'esprit du 
savant ou du critique moderne. Le païen, même instruit, n'é- 
prouve aucun scrupule à combiner autour d'un de ses dieux 
des légendes ou des mythes qui ont originairement appartenu à 
des dieux complètement distincts. Voyez la société romaine 
au temps de sa splendeur. Elle a élevé cette combinaison de 
dieux et de légendes à la hauteur d'un principe philosophique. 
Elle est syncrétiste le sachant et le voulant. iMaisla môme dis- 
position existe à l'état inconscient chez tous les polythéistes. 
César et Tacite eux-mêmes n'hésitent pas à idendilier les 
dieux gaulois ou germains avec les dieux romains, et du même 
coup toutes les légendes qui appartenaient en propre à ces 
dieux barbares sont destinées à passer au compte de Jupiter, 
d'Apollon, de Mercure ou de Minerve. 

L'Église catholique n'a pas agi autrement. Le pape Grégoire 
le Grand recommandait d'élever un sanctuaire chrétien partout 
où subsistaient des autels païens encore considérés de son 
temps. L'Europe est remplie de saints et de saintes qui ont 
pris la place d'anciennes divinités locales, héritant à la fois de 
leurs pouvoirs surnaturels et d'une partie de leurs légendes. 



182 REVUE DE l'histoire DES RELIGTONS 

Cependant la légende du saint chrélien est rarement h 
simple reproduction de celle du dieu païen ; le christianisme 
a marque celle-ci de son empreinte ou même, le plus souvent, 
il s'est borné à lui emprunter quelques traits particuliers. 
Pour s'expliquer l'origine de la légende chrétienne il ne 
suffira donc pas de rechercher la sens primitif du nom du 
saint ou de reconnaître la singularité locale qui a déterminé 
la fixation d'un culte païen à cet endroit. Il faudra recourir 
aux diverses méthodes préconisées par les mythologues et les 
appliquer successivement aux différents éléments de la lé- 
gende. 

Un exemple fort curieux de la formation complexe de 
certaines légendes nous est fourni par celle de Saint-Denys. 
On lit, dans le Martyrologe romain, à la date du 9 octobre : 
<( A Paris, fête des saints martyrs Denys de l'aréopage, 
évêque. Rustique, prêtre, etEleuthère, diacre. Denys, baptisé 
par l'apôtre Paul, fut ordonné premier évêque d'Athènes. 
Dans la suite, il vint à Rome et fut envoyé, par le pape saint 
Clément, en Gaule pour y prêcher l'Évangile. Il se rendit à 
Lutèce 011, après avoir, pendant quelques années, remph fidèle- 
ment sa mission, il fut condamné, par le préfet Fescenninus, à 
souffrir divers supphces, puis à avoir, avec ses compagnons, 
la tête tranchée \ » Cette notice commémorative ne men- 
tionne pas la partie de la légende postérieure au supphce. On 
sait, en effet, que saint Denys, après la décollation, se relève^ 
prend, de sa main bienheureuse, sa tête séparée du corps, 
Fentoure de son bras et descend ainsi la colline de Mont- 
martre l'espace de deux mille pas. Les païens veulent faire 
disparaître son corps dans la Seine pour empêcher que les 
clirétiens ne lui rendent hommage ; mais, grâce à une dame 
païenne^ appelée Catulle, les persécuteurs sont distraits ; 



\) Mari. Rom., VII idus octobris. — Cf. Les Origines de l'Église de Paris, 
par M. l'abbé Eugène Bernard (Paris, 1870), la meilleure œuvre de la critique 
catholique moderne sur l'introduction du christianisme à Paris. La légende de 
saint Denys aréopagite est traitée comme elle le mérite par le savant abbé. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 183 

saint Denys et ses compagnons sont ensevelis provisoirement 
dans un champ voisin de Paris qui devient, de ce fait, d'une 
fertilité extraordinaire. Dès que la persécution est terminée, 
la tidèle païenne élève un mausolée à l'endroit même oii 
reposent les martyrs ^ ; d'après la Vie de sainte Geneviève 
(probablement du vi' siècle), c'était dans un lieu appelé vicus 
catholace?isis ^ et sainte Geneviève y fit construire, par le peuple 
de Paris, une basilique ^ Ultérieurement, le corps de saint 
Denys a été conservé dans l'abbaye de ce nom ; mais diverses 
autres églises prétendent également à cet honneur, entre 
autres celle de Saint-Emeran à Ratisbonne, et, à ne juger que 
d'après les miracles accomplis par saint Denys dans les divers 
sanctuaires où l'on prétend posséder ses dépouilles mortelles, 
on sera fort embarrassé pour décider oii est le saint authen- 
tique ^ 

1) Voyez le Martyrion d%saint Denys, attribué à saint Méthode {Bollaiidistes, 
t. IV, oct. 9, Sanctus Dionysus Areopagita, p. 709), et les Actes amplifiés de saint 
Denys {ibidem, p. 792). — Cf. Eugène Bernard, 0. c, p. 330. 

2) Voyez la Vie de sainte Geneviève de Paris, 15. — Cf. Ch. Kohler, Étude 
critique sur le texte de la Vie latine de sainte Geneviève de Paris (Paris, Vieweg, 
1881). M. Kohler assimile le Vicus catholacensis à Montmartre ; mais c'est là 
une simple hypothèse. 

3) Voyez les diverses versions du transfert du corps de saint Denys à 
Saint-Emeran de Ratisbonne, en 895, dans le Rec. des Hist. de France, IX, 
p. 62 et 102. Le pape Léon IX, en 1018, déclara officiellement que le corps 
conservé à Ratisbonne était authentique. Là-dessus, grand émoi à Saint-Denis. 
La châsse du saint fut ouverte ; ses os furent trouvés au grand complet, et ils 
dégagèrent une odeur si suave que tous les assistants reconnurent à ce 
symptôme l'authenticité du corps conservé à l'abbaye. Innocent III, brochant 
sur le tout, constate, dans une bulle de janvier 121G, que l'opinion est partagée 
sur rauthenticité du corps conservé à Saint-Denis. Est-ce bien celui de Denys 
l'aréopagite ? Pour lever toute espèce de doute, il envoie au monastère de Saint- 
Denis le sacré coi'ps du bienheureux Denys que le cardinal-prètre du titre de 
Saint-Marcel a rapporté de Grèce, où. il s'était rendu en qualité de légat du 
siège apostolique, « afin, dit-il, que vous possédiez les reliques des doux-, et 
qu'ainsi il n'y ait plus le moindre doute que celles de Denys l'aréopagite sont 
bien réellement dans votre monastère. » — Il est vrai que, vers l'an 1206, 
l'évéque <le Soissons, Nivelon de Ceiisy, revenant de croisade, rapporta, parmi 
beaucoup d'autres roliques, la této de saint Denys l'aréopagito, ot qu'il l'olTrit à 
l'abbaye cistercienne de Longpont, d'où elle passa à l'église paroissiale de 
Longpont, près Villers-Cotterets. C'est In qu'elle se trouve (^neore de nos jours 



184 REVUE DE l/niSTOIRE DES RELIGIONS 

11 est plus intéressant de décomposer la légende et de 
rechercher comment les divers éléments qu'elle renferme se 
sont comhinés, malgré ladiversité de leurs origines, au point 
de former une des traditions légendaires les plus populaires. 
On y distingue, de prime ahord, deux parties, la première con- 
cernant Denys de Paris, la seconde DenysFaréopagite. Occu- 
pons-nous d'abord de la première. 

Denys de Paris est un personnage passablement énigma- 
tique. Ce que l'on sait de plus clair sur son compte, c'est que 
l'on n'en sait rien. Grégoire de Tours, à la fin du vi^ siècle, 
est le premier à le faire connaître. Il raconte, dans son Hist. 
des Francs (I, 28) que sous le règne de Decius, alors que la 
persécution sévissait contre les chrétiens, sept évêques furent 
envoyés dans les Gaules pour y propager l'Évangile. L'évêque 
Dionysius était destiné aux Parisiens. Après avoir subi divers 
tourments pour la cause du Christ, il fut mis à mort par le 
glaive. Il résulte, d'autre part, d'un passage de son livre sur la 
Gloire des confesseurs que, dans sa pensée, les évêques sus- 
mentionnés avaient été envoyés en mission par les évêques 
de Rome eux-mêmes. 

Grégoire de Tours, malgré la crédulité illimitée dont il 
fait preuve, est un témoin précieux des événements et surtout 
de l'état moral de son temps et de son milieu. Quant à ses 
renseignements sur l'histoire antérieure, ils n'ont jamais passé 
pour avoir une autorité bien considérable. 11 nous apprend de 
quelle façon ses contemporains les plus éclairés se représen- 
taient les événements antérieurs à leur époque. Tout ce 
que l'on peut déduire par conséquent du témoignage de 
Grégoire de Tours, c'est qu'à la fin du vi° siècle on croyait, à 
Paris et dans la Gaule franque, à la fondation de l'Église de 

(Cf. l'abbé Bernard, 0. c, p. 412, note 2). — Enfin, Tillemont {Hist. Eccl,, 
IV, p. 450) nous apprend que les os de saint Denys et de ses compagnons, 
saint Kijslique et saint Eleuthère, furent transportés, en 859, à Nogenl, à 
cause des Normands, qu'une nouvelle translation eut lieu en 887, à Reiras, et 
que Charles le Simple offrit en cadeau à l'empereur Henri une main de saint 
Denys enchâssée d'or et de pierreries. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 18t) 

Paris par un évêque appelé Dionysius, envoyé aux Parisiens 
par un évêque de Rome vers le milieu du lu^ siècle, et que 
l'on croyait aussi au martyre de ce premier apôtre des Pari- 
siens. La môme conclusion ressort, d'ailleurs, de la vie de 
sainte Geneviève qui semble dater de la même époque. Quant 
aux Actes de saint Denys, même dans la version primitive, 
ils n'ont aucune valeur historique. Ils ne datent que du 
vii^ ou du viii'' siècle. Leur auteur prend soin de nous avertir 
lui-même qu'il a reproduit les traditions ayant cours de son 
temps et qu'il n'a pas utilisé de documents antérieurs ; en 
outre, la comparaison avec d'autres actes composés dans les 
derniers temps des rois mérovingiens prouve que l'auteur leur 
a fait de nombreux emprunts \ 

Dans ces conditions, on a même pu se demander, non sans 
apparence de raison, s'il y a jamais eu un saint Denys dans la 
réalité. Quelques historiens ont considéré la vénération dont 
il fut l'objet dès l'époque mérovingienne comme le travestis- 
sement chrétien du culte du Bacchus ou Dionysos païen. Le 
saint et le dieu portent le même nom ; les compagnons que 
latradition adjoint à saint Denys portent des noms qui étaient 
en usage dans les fêtes dionysiaques ; Eieuthère est une déno- 
mination de Bacchus et Rustique rappelle les Rustica ou 
Ruraha, c'est-à-dire les fêtes de Bacchus. La date à laquelle 
on place généralement le martyre de saint Denys coïncide avec 
l'époque à laquelle l'empereur Probus réintroduisit la culture 
delà vigne dans le centre de la Gaule. La fête de saint Denvs 
est célébrée le 7 octobre, le jour môme où l'on célébrait les 
fêtes des vendanges ; le souvenir de ces fêtes païennes s'est 
perpétué jusqu'auxvnf siècle parmi les vignerons des environs 
de Paris. Le nombre sept y était en honneur, de môme que 
dans la tradition relative à la mission du premier évêque de 
Paris. Le corps de saint Denys féconde la terre où il repose, 
de môme que le Dionysos païen répand la fécondité et la vie. 
Saint Denys porte sa tête après la décollation, de môme que, 

1) Ci'. Tilleinont, Uist. EccL, IV, p. 712. Bernard, u.c., p. 271 et saiv. 



180 REVUE DE l'hISTOTRE DES RELTOTONS 

dans les myslt^ros dionysiaques, le corps coupé en morceaux 
de Bacclius (Hait censé reprendre vie, et l'emblème d'une tête 
sans tronc se retrouve souvent sur les objets qui servaient au 
culte de Dionysos ^ 

L'ensemble de ces coïncidences et de ces analogies ne laisse 
pas d'être significatif. Quand le premier témoignage histo- 
rique sur l'existence d'un homme date de plus de trois siècles 
après le moment où il a vécu, quand ce témoignage provient 
d'un auteur sans aucune critique comme Grégoire de Tours, 
on a bien le droit de ne lui accorder qu'une médiocre confiance 
et de reconnaître quelque valeur à l'ensemble des observa- 
tions que nous avons énumérées. L'histoire ultérieure de la 
légende, beaucoup mieux documentée, nous offre des phéno- 
mènes encore bien plus étonnants que la métamorphose d'un 
dieu païen en saint chrétien. La question mériterait d'être 
approfondie. 

Bornons-nous à constater que, dans l'état actuel des 
recherches, elle n'est pas susceptible d'une solution définitive. 
Les dispositions et les convictions générales de chaque juge 
ont, jusqu'à présent, dicté sa réponse. Jusqu'à plus ample 
démonstration du contraire, il convient de s'en tenir à l'exis- 
tence d'un apôtre des chrétiens dans le Parisis pendant la 
seconde moitié du uf siècle. Il ne semble pas que Ton puisse 
s'expliquer autrement l'origine de la tradition qui se répan- 
dit certainement avant le vi' siècle ; elle n'offre pas d'invrai- 
semblance, lorsqu'on la prend ainsi sous la forme la plus 
simple et que l'on n'attribue pas à cette première prédication 
du christianisme un succès bien considérable. Mais, même en 
admettant l'existence réelle d'un missionnaire appelé Dio- 
nysos, et j'ajouterais volontiers, surtout si l'on admet l'apos- 
tolat d'un chrétien de ce nom pendant la seconde moitié du 
m'' siècle, il est fort probable que le culte du dieu païen ne 
laissa pas d'exercer une certaine infiuence sur la formation de 
la légende, et que la coïncidence fortuite ou intentionnelle 

1) Cf. Dulaure, Histoire de Paris, 2» édition de 1823, I, p. 217 et suiv. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 187 

des fêtes a concouru à la popularité du premier évêque de 
Paris, comme plus tard la vénération toute particulière qu'il 
inspira aux princes francs fut, pour son culte, un grand 
élément de succès. 

Nous n'avons pas à nous occuper des nombreux miracles 
qui furent attribués à saint Denys vivant, et plus encore à ses 
reliques. Les miracles poussent sur les légendes des saints 
comme les fleurs sur un arbre. Tenons-nous en au tronc. A 
mesure que l'influence de l'Église romaine grandit et que son 
prestige devint plus considérable, les Églises d'Occident 
s'efforcèrent de rattacher leurs origines à l'un des premiers 
évoques de Rome ; d'autre part, on sait combien les églises 
tenaient à se donner une origine apostolique ou du moins à 
saluer comme leur fondateur un disciple immédiat des 
apôtres. C'est ainsi que déjà Grégoire de Tours, quoiqu'il n'en 
parle pas dans le passage principal touchant la mission de 
saint Denys et de ces compagnons, considère comme chose 
naturelle qu'ils ont tous été envoyés dans les Gaules par les 
évêques de Rome. Plus tard, la généalogie spirituelle de saint 
Denys se précise encore. Avant même qu'il ne soit confondu 
avec saint Denys l'aréopagite, il est présenté comme nn 
disciple de l' évêque romain, Clément, lequel est^ lui-même, 
disciple de Paul et successeur de Pierre. Il seml)le que, dans 
rÉglise franque, Clément ait été le pape par excellence du 
premier siècle, celui qui devait être considéré comme le père 
spirituel de la plupart des églises. 

D'autre part, le symbolisme des représentations figurées 
qui furent elles-mêmes souvent inspirées par des modèles 
païens se manifestait, entre autres particularités, dans la 
représentation des martyrs avec les insignes de leur passion 
à la main. C'est ainsi que les artistes francs furent probable- 
ment amenés à figurer saint Denys décapité avec sa tête dans 
la main, d'autant plus que, si les fêtes du culte de Dionysos 
exercèrent une certaine inlluence sur la fête concomitante de 
saint Denys, les représentai ious de têtes coupées et enguir- 
landées qui abondent sur les objets usités dans les cérémonies 



188 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

bacchiques, leur fournirent le modèle d'une tête coupée, 
vivante et entourée d'une couronne. Dans la légende, on 
commença par une hyperbole en disant que Denys et ses 
compagnons moururent d'une façon si glorieuse que^ même 
après la décollation, leur langue palpitante semblait encore 
confesser le Seigneur. Puis, comme cette merveille ne suffi- 
sait plus à l'imagination blasée des chrétiens nourris de 
miracles bien autrement siupétiants, on en vint à interpréter 
la représentation de saint Denys en racontant qu'après son 
supplice il s'était promené, en portant sa tête sur sa main, 
juqu'à l'endroit où il lui convenait d'être enterré. Il ne 
manque pas de saints porte-tête ; mais aucun d'entre eux 
n'est devenu aussi célèbre que saint Denys, et pour plusieurs, 
il est possible que l'exemple de celui-ci ait été contagieux ^ 

La légende en était là de son développement quand de 
nouvelles comphcations surgirent, qui devaient lui donner 
un tour tout à fait original. Depuis l'avènement de Pépin le 
Bref et surtout depuis Charlemagne, les relations entre les 
princes francs et la cour grecque de Byzance étaient de- 
venues plus nombreuses; les diplomates byzantins auraient 
volontiers infusé à l'empire d'Orient un peu de ce sang vi- 
goureux qui coulait dans les veines des chrétiens francs. 
Entre autres amabilités à l'adresse des princes dont ils con- 
voitaient l'alliance, les empereurs grecs leur envoyèrent des 
exemplaires des œuvres de ce saint Denys, dit l'aréopagite, 
qui jouissait, depuis la fm du vi' siècle, d'une réputation écla- 
tante dans la chrétienté orientale. 

Avant de rechercher les motifs auxquels ils obéirent en 
cette circonstance et les conséquences de leur envoi, il con- 
vient de rappeler en quelques mots les origines de cet aulre 
saint Denys et des œuvres qui lui sont attribuées. D'après 



1) En voici quelques-uns recueillis chez divers auteurs : saint Nicaise, premier 
évêque de Rouen; saint Lucien, à Beauvais ; saint Lucain, à Paris; saint Clair, 
à Sainl-Clair-sur-Eple ; saint Principin, à ëouvigny-en-Bourbonnais ; sainte 
Yaiéiie, dans le Limousin ; saint Yon, etc. 



Il 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 189 

le livre des^c^^^ des Apôtres (xvii, 34) la prédication de 
Paul n'eut pas grand succès à Athènes, mais l'apôtre des 
gentils aurait cependant réussi à gagner au christianisme un 
membre de l'aréopage, appelé Denys, et une femme, appelée 
Damaris. Ce Denys aréopagite est censé avoir été le premier 
évêque d'Athènes (d'après Denys de Corinthe, dans Eusèbe 
H. E.^ IV, 23). L'existence de cet aréopagite est probléma- 
tique. Il est invraisemblable qu'un personnage de cette im- 
portance ait été converti par l'apôtre Paul et surtout qu'il 
ait été le premier conducteur d'une communauté chrétienne 
dans une ville aussi considérable, sans que le souvenir en ait 
été conservé autrement que par un extrait d'une épître de 
Denys, évêque de Corinthe, à la fm du if siècle, cité par 
Eusèbe. D'ailleurs, le christianisme ne rencontra pas à 
Athènes un terrain favorable. Quoi qu'il en soit, il est abso- 
lument établi que les écrits mystiques répandus plus tard 
sous son nom, ne sont pas de lui. Les traités sur Xdi Hiérarchie 
céleste^ sur la Hiérarchie ecclésiastique , sur les Noms divins, 
sur la Théologie mystique sont l'œuvre d'un philosophe néo- 
platonicien de la fin du iv^ ou du miheu du v^ siècle, au plus 
tôt. Ils ont été inspirés par le désir de montrer que le chris- 
tianisme contient la quintessence des mystères antiques, 
c'est-à-dire la vérité religieuse et la vérité philosophique 
combinée dans une intuition supérieure. Dès le milieu du 
vi° siècle, ils sont exploités par les théologiens dans les con- 
troverses christologiques, et à partir de cette époque, ils sont 
universellement considérés comme des écrits d'une haute 
autorité. 

Mais pourquoi Michel le Bègue envoya-t-il, en 827, un 
exemplaire des œuvres de saint Denys l'aréopagite à Louis 
le Débonnaire? Était-ce simplement pour lui faire connaître 
l'un des produits les plus estimés de la littérature chrétienne 
de l'Orient? N'était-ce pas philôt pour convaincre l'empereur 
que, dès les origines de l'Eglise, la Grèce avait entretenu 
des rapports suivis avec la Gaule et pour lui montrer les liens 
spirituels existant de longue date entre les deux régions? 



niO REVUE DE L'rilSTOIUK DES RELIGIONS 

Louis le Débonnaire, en eflct, avait une grande dévotion 
poui- saint, Denys de Paris; quand il reçut le présent de 
JMicliel le Bègue il ne mit pas en doute que les traités de FA- 
réopagite ne fussent l'œuvre de son saint favori ; il les fit 
portera Tabbaye de Saint-Denis; il les fit traduire, et, quel- 
ques années plus tard, il chargea Hilduin de recueillir tout 
ce que l'on pouvait connaître de saint Denys, soit d'après 
ses œuvres grecques, soit d'après les écrits des Latins \ Hil- 
duin ne laissa pas échapper une aussi belle occasion d'exalter 
la gloire du patron de son monastère et de plaire à un prince 
envers lequel il avait eu des torts sérieux. Il fut, dès lors, 
établi que saint Denys l'Aréopagite et saint Denys de Paris 
n'avaient été qu'un seul et môme personnage. Joignant la 
légende grecque à la légende franque, il raconta la haute 
naissance de saint Denys à Athènes, son voyage àHéhopohs, 
avant la conversion, pour étudier l'astrologie, sa conversion, 
son ordination par saint Paul en qualité d'archevêque d'A- 
thènes, ses prédications, le choix d'un autre évêque pour 
tenir sa place, son arrivée à Rome après l'arrestation de 
Pierre et de Paul, sa mission dans les Gaules par le pape 
Clément, et enfin les nombreux miracles opérés par le saint 
personnage à toutes les étapes de son existence et après son 
martyre. 

La responsabilité littéraire de cette... confusion remonte 
à Hilduin. Peut-être la responsabilité politique doit-elle 
être laissée aux Grecs. Ce sont eux , en effet , qui présen- 
tèrent les traités de l'Aréopagite la veille de la fête de saint 
Denys de Paris. Le bon empereur accepta sans difficulté 
l'identification, et l'abbé diplomate ne demanda pas mieux 
que de la défendre. 11 ne réussit pas, il est vrai, à Télever 
au-dessus de toute contestation; mais la légende, telle qu'il 
l'a constituée, n'en a pas moins pénétré dans le Martijrologe 
romain. Supposons une légende analogue, répandue chez des 



1) Voyez la lettre adressée par Louis le Débonnaire à Hilduin, et la réponse 
de celui-ci, en tète des Aréopagitiques, dans Migne, Patrol. latine, t. GVI. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 191 

peuples et à une époque sans esprit critique ; il est certain 
qu'elle sera universellement admise, comme elle l'a été 
chez nous par la généralité des fidèles dénués d'instruction, 
jusqu'à ce que le culte de saint Denys ait été délaissé pour 
celui d'autres saints d'un style plus moderne. Or^ voyez 
combien d'éléments divers et combien de causes variées ont 
contribué à sa formation: il y a d'abord deux légendes complè- 
tement indépendantes l'une de l'autre; la première^ relative à 
Denys de Paris, repose sur un personnage historique, s'enrichit 
d'éléments naturistes empruntés à un culte païen à cause de 
la similitude des noms et de la coïncidence, fortuite ou inten- 
tionnelle, des fêtes du saint chrétien et du saint païen; elle 
se transforme encore sous l'action de la tendance qui pousse 
les églises franques à rattacher leurs origines à Rome et aux 
disciples immédiats des apôtres, c'est-à-dire en vertu de cette 
tendance générale de toute association — famille, société poli- 
tique ou religieuse — à reculer ses origines afin de se 
donner plus d'autorité et de prestige. Enfin, la mauvaise 
interprétation d'une représentation figurée du saint, laquelle 
est, elle-même, plus ou moins infiuencée par des modèles 
païens, donne naissance au miracle le plus saisissant du 
récit légendaire. La seconde légende, celle de l'Aréopagite, 
a pour fondement la conversion d'un Athénien par l'apôtre 
Paul. L'Église fait de cet Athénien un personnage considé- 
rable; il devient bientôt Févêque, plus tard même Tarche- 
vôque, de la communauté athénienne naissante, en vertu de 
la disposition naturelle aux hommes sans culture historique à 
se représenter que les institutions qu'ils connaissent ont, dès 
l'origine, existé sous la forme oh ils les voient fonctionner de 
leur temps. L'imagination populaire enrichit de récits merveil- 
leux l'histoire de ce vénérable personnage. Plus tard, un 
penseur mystique de grande valeur place , plus ou moins 
ouvertement, sous le patronage de cet Athénien converti dès 
l'origine de l'Eglise par l'apôtre Paul lui-même, les spécula- 
tions tiiéologiques dans lesquelles il combine la doctrine 
chrétienne avec la philosophie antique telle que l'enseigne 



192 RKVUE DE i/hISTOIRE DES RELIGIONS 

l'école néoplaloniciennc d'Ailicnes. Le néophyte inconnu 
du i'''' siècle devient un philosophe mystique du v° siècle, sans 
provoquer beaucoup de réclamations, et sans qu'il y ait, à 
proprement parler, supercherie de la part de Tauteur inconnu 
de la littérature aréopagitique. Comme dans le monde 
alexandrin, il est encore admis, dans la société byzantine, 
qu'il est licite de composer, sous le nom d'un ancêtre vénéré, 
des écrits nouveaux, du moment que l'on assure par là une 
plus grande autorité à la vérité que l'on veut répandre. 
L'intérêt de la vérité prime celui des individus. 

Enfin, les deux légendes étant constituées indépendam- 
ment Tune de l'autre, elles se confondent au ix" siècle, à 
cause de l'identité des noms de leurs héros respectifs, et cette 
confusion finale est favorisée, d'une part^ sans doute, parle 
désir des diplomates grecs de se faire bien voir des rois 
francs, d'un autre côté, par l'ambition d'un abbé qui ne 
demande pas mieux que de rehausser la gloire de son saint 
patron. 

Or, ce qui s'est passé pour la légende de saint Denys, s'est 
également passé pour la plupart des mythes et des légendes. 
Nous avons choisi celle de saint Denys parce qu'elle est, 
parmi les légendes généralement connues, l'une de celles 
dont il est le plus facile de suivre le développement. Com- 
ment prétendre l'expliquer tout entière par un seul procédé? 
Nous y trouvons à la fois la confusion des noms, la glorifica- 
tion des ancêtres, l'action des cultes naturistes, les caprices 
de l'imagination populaire, l'habileté d'un abbé et la naïveté 
d'un roi, l'interprétation erronée d'un attribut^ l'action de 
certains événements historiques, l'influence de quelques- 
unes des dispositions inhérentes à l'esprit humain^ etc. Et 
c'est justement l'action combinée de toutes ces causes qui 
fait la légende. 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 193 



111 

Nous n'avons pas la prétention d'avoir exposé dans les 
pages précédentes, une conception nouvelle de la formation 
des légendes et des mythes. Nous. nous sommes borné à rap- 
peler des faits connus; toutefois, justement parce qu'ils sont 
connus, ils contribueront peut-être à la démonstration de la 
thèse, également déjà vieille, mais trop souvent méconnue, 
de la complexité des mythes et des légendes, et ils nous 
apprendront une fois de plus à nous garder des dénigre- 
ments comme des enthousiasmes exagérés pour les mé- 
thodes exclusives et les systèmes absolus. L'expérience 
prouve, ce nous semble, que tous les mythes et toutes les 
légendes ne peuvent pas être expliqués par la même mé- 
thode, que la plupart des mythes et des légendes sont émi- 
nemment complexes et ne peuvent être éclaircis que par 
le concours des différentes méthodes préconisées jusqu'à ce 
jour : ici la philologie, ailleurs l'analogie des peuples sau- 
vages actuellement existants; ici l'histoire, ailleurs le folk- 
lore; ici la divination, l'instinct de la poésie populaire, 
ailleurs la physiologie, et surtout l'étude psychologique de 
l'homme aux différentes époques de son développement ainsi 
que l'analyse des mythes et des légendes dont nous pouvons 
suivre la formation, afin de procéder ensuite, par analogie, 
à la reconstitution de ceux que nous ne connaissons que sous 
leur forme définitive ou classique. 

Sans entrer dans les détails qui allongeraient indéfiniment 
la suite de ces réflexions, nous voudrions simplement énoncer 
l'opinion que, si le caractère complexe de la plupart des 
mythes était mieux observé , nous ne verrions pas les 
mythologues ramener constamment tous les mythes à un 
seul et môme principe. Au risque de paraître naïf, j'avoue 
que pcrsoimcUement je me sens toujours disposé à répondre 
aux mythologues discutant sur la signification d'un mythe 

i3 



194 REVUE DE l/lIISTOIUE DES RELIGIONS 

iincionet le Iradiiisanl, qui par un mythe d'orage, qui par 
un mythe du feu, qui par un mythe de l'aurore, ou bien 
encore l'expliquant par le culte d'un ancêtre : « Très honorés 
maîtres, vous pourriez bien avoir raison, tous ensemble. Les 
racines primitives auxquelles vous rattachez les noms de vos 
dieux, ont ordinairement un sens très général et très vague ; 
les divinités des peuplades sauvages que vous alléguez sont 
le plus souvent mal déterminées et instables. Dans les mythes 
qui les concernent, vous avez presque toujours la combinai- 
son de récits originairement distincts,, concernant des dieux 
ou des esprits originairement indépendants les uns des autres. 
L'histoire de la mythologie et de la légende dans les temps 
historiques nous révèle si clairement le travail perpétuel de 
composition et de recomposition des légendes , que nous 
n'avons aucune raison de ne pas admettre le même état de 
choses dans les périodes sur lesquelles nous n'avons pas de 
renseignements historiques. Rien ne s'oppose à ce que, dans 
un même mythe, il y ait à la fois une dramatisation de 
l'orage, une personnification de l'aurore délivrée des puis- 
sances malfaisantes de la nuit, une légende originairement 
tirée du feu, peut-être même le souvenir de quelque ancêtre 
dont le nom rappelait soit la foudre, soit le feu, et certaine- 
ment de nombreux détails qui ne sont autre chose que les 
arabesques de l'imagination populaire brodées sur le tissu 
primitif par quelque conteur désireux d'embelHr son histoire. 
11 s'agit simplement pour nous de juger la vraisemblance de 
chacune des exphcations proposées ; mais, à priori, elles ne 
s'excluent pas. » 

De même, l'histoire de l'histoire desrehgions nous montre 
que chacun des systèmes qui se sont succédé depuis un siècle 
pour expliquer l'origine des mythes et des légendes, malgré 
ses imperfections reconnues , a rempli son rôle dans le 
développement de cette histoire et nous a rendu des services. 
Aux philosophes du xviii° siècle, nous devons que l'histoire 
des religions ait été émancipée du joug que la théologie 
traditionnelle faisait peser sur elle en ramenant la vie reh- 



DE LA COMPLEXITÉ DES MYTHES ET DES LÉGENDES 195 

gieuse de l'humanité entière à une révélation primitive, au 
nom d'une tradition, d'ailleurs mal comprise, d'un peuple 
sémitique. A la philosophie allemande de la fin du siècle 
dernier et du commencement de celui-ci , nous sommes 
redevables de l'idée si féconde d'un développement graduel 
et logique de l'humanité, de ce qui constitue, selon l'heureuse 
expression de Lessing et de Herder, l'éducation du genre 
humain. A l'école de la mythologie symbolique, aux inter- 
prètes romantiques des vieilles légendes de notre race, nous 
devons d'avoir appris que tous ces mythes et toutes ces 
fables, dans lesquelles on ne voyait auparavant que fantaisies 
ou caprices d'une imagination déréglée, ont eu originairement 
une signification, une valeur philosophique ou rehgieuse qui^ 
si elle a perdu son prix pour nous, n'en répondait pas moins 
aux exigences du temps où ils sont éclos. A l'école de l'ar- 
chéologie critique, il nous faut rendre hommage de cette 
vérité aujourd'hui élémentaire, mais si longtemps méconnue, 
que, pour comprendre un récit ou un enseignement du passé, 
il ne faut pas les juger à notre point de vue moderne, mais 
les replacer, autant que possible, dans le milieu oii ils ont 
vu le jour. A l'école philologique et aux admirables travaux 
qu'elle a fournis sur les religions aryennes et sémitiques^ il 
faut faire honneur du magnifique développement de notre 
connaissance des religions de l'ancien monde et des lumières 
si instructives qui éclairent actuellement la filiation des 
peuples et l'enchaînement des rehgions, dans le champ 
d'action des deux races les plus puissantes qui aient occupé 
Thistoire. A l'école ethnographique , aux traditionnistes 
revient le mérite d'avoir étendu le champ de vision de 
l'histoire rehgieuse en dehors des limites aryennes ou sémi- 
tiques, d'avoir attiré l'attention des chercheurs sur les 
rehgions des sauvages, si rjches en renseignements encore 
inexplorés, d'avoir fait ressortir par leurs essais de psycholo- 
gie ethnique [Yoelkerpsychologie) l'unité fondamentale de 
l'esprit humain, et d'avoir enfin donné l'explication satisfai- 
sanled'uno foule do préjugés, de superstitions ou de praiiques 



195 lŒVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

dont le sous-sol de notre civilisation est encore encombre. A 
M. Herbert Spencer et aux 6vh6m6ristcs contemporains, il 
convient de reconnaître le mérite d'avoir ramené l'attention 
des mythologues sur un élément beaucoup trop négligé des 
religions populaires, savoir le culte des ancêtres et la glorifi- 
cation légendaire des événements historiques. 

Que chacun donc accomplisse son œuvre selon ses forces. 
Laissons à d'autres les excommunications. Le temps se 
charge de faire justice des erreurs et des exagérations. Les 
découvertes sohdes elles faits bien établis demeurent. 

Jean Réville. 



FOLR-LORE ET MYTHOLOGIE 



Réponse à M, Ch, PloixK 



J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'article que M. Ch. Ploix 
a consacré ici-même, dans la livraison de janvier-février, 
aux opinions que j'ai exposées dans mon livre Ciistom and 
Myth. Je suis honoré de ce que celte modeste publication 
n'ait pas été jugée indigne d'attention par les savants français 
et je saisis cette occasion pour présenter quelques remarques 
sur des points qui, peut-être, ne sont pas élucidés d'une 
façon assez complète dans mes essais. 

Tout d'abord il convient d'observer qu'il n'y a rien de 
réellement nouveau dans la thèse que je soutiens. Elle con- 
siste essentiellement en ceci : les éléments grossiers et en 
apparence dénués de toute signification, dans les mythes 
grecs ou hindous, sont les vestiges survivants d'un état de 
sauvagerie antérieure, très reculé; des caractères tout sem- 
blables appartiennent en propre à l'esprit sauvage ; ils se 
retrouvent, de nos jours encore, dans les races les plus 
inférieures, et ils se sont maintenus dans les légendes grec- 
ques à cause de la persistance des religions locales. Les 
notions des sauvages, d'une part, les notions du paganisme 
civilisé, d'autre part, sont les deux points extrêmes, entre 



l) Voir l'article de M. Charles Ploix dans la précédente livraison (t. XIII, 
p. 1 et suiv.) intitulé Mythologie et Folklorismc. 



198 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

lesquels les superstitions et les légendes populaires dans les 
pays européens nous permettent d'établir la transition. Le 
peuple, en effet, j'entends les paysans et les pêcheurs, n'a 
jamais été foncièrement civilisé comme les classes gouver- 
nantes et progressives, et ses traditions, son foi/c-lorey nous 
offrent des survivances de mœurs sauvages, bien plus fidèles 
que celles que nous pouvons trouver dans la religion nationale 
de la Grèce, distincte des religions locales. La métho(]e 
préconisée dans Custom and Myth consiste dans la compa- 
raison de ces trois phases de la légende et des croyances. 

Cette méthode est en réahté celle de M. E. B. Tylor; on 
peut en trouver la justification et l'application dans son 
ouvrage sur La Civilisation primitive. Mais M. Tylor n'a 
pris aucune part à la polémique, peut-être un peu vive, que 
j'ai entreprise contre l'école qui prétend donner aux mythes 
des interprétations purement philologiques. M. Tylor, en 
outre, a plus de sympathie que moi pour la tendance à décou- 
vrir des mythes solaires oh je ne vois, pour ma part, rien de 
semblable. Cependant nous sommes d'accord au fond. La 
méthode que j'emploie a été mise en pratique également par 
Schwartz dans Der TJrsprung der Mythologie (Berlin, 1860), 
quoique d'une façon assez libre et pour aboutir à des conclu- 
sions différentes. Schwartz s'occupe beaucoup plus du folk- 
lore européen que des croyances des sauvages. Les origines 
sauvages des mythes grecs ont été reconnues aussi par Eusèbe 
de Césarée : ô'jttw yàp sbs-ci ihit v6[jLajv cuvsjtwtwv, %. T. X. (Prsep. 
evang., II. 5, 4). 

Si telle est la méthode générale, il est évident que le fon- 
dement de la mythologie sera la connaissance de l'état psycho- 
logique des sauvages. Les mythes, chez les peuples civilisés, 
étant un legs de l'esprit des sauvages, comment l'intelligence 
du sauvage est-elle amenée à concevoir les mythes? Telle esl 
la question selon M. Ch. Ploix (voir plus haut, p. 8) : « Ce que 
nous cherchons, écrit-il, c'est à expliquer pourquoi les 
sauvages... croient à des dieux et à des démons. » C'est là 
un problème très comphqué, que le métaphysicien résoudra 



4 



FOLK-LORE ET MYTHOLOGIE 199 

dans un sens, le théologien chrétien dans un autre sens et 
l'anthropologiste peut-être d'une troisième façon. La 
difficulté du sujet tient surtout à ce que nous ne pouvons 
obtenir aucun renseignement historique relativement à 
l'origine de la croyance aux dieux et aux démons. 

Les races les plus arriérées de celles qui existent encore 
actuellement ou parmi celles dont l'histoire nous rend 
témoignage, sont déjà très éloignées de l'état primitif. Nous 
ne savons pas comment fut découvert l'art de se servir de 
l'arc et des flèches, ni comment les Australiens inventèrent 
le boumerang. Nous ne savons pas comment les Australiens 
en sont venus à établir ces lois extraordinaires sur le mariage 
qui se retrouvent, avec moins de complications, il est vrai, 
chez les Peaux-Rouges, les Africains, les Polynésiens, les 
aborigènes de l'Inde et qui furent probablement, au temps 
jadis, répandues dans le monde entier. Au sujet de l'origine 
de ces lois nous ne pouvons faire que des conjectures; car 
elles tiennent à des conditions d'existence bien antérieures 
à celles que nous trouvons chez les sauvages actuels. Néan- 
moins, nous pouvons beaucoup profiter de la comparaison 
avec les coutumes des races sauvages et barbares pour 
éclaircir le passé de notre propre système familial et pour 
nous expliquer les règles prohibitives du mariage qui existent 
chez nous. On est de plus en plus convaincu de nos jours que 
nos règles touchant les degrés de parenté qui prohibent le 
mariage dérivent des lois de l'exogamie chez les sauvages. 
Admettons que cette conviction soit fondée; elle constituera 
un élément très intéressant de nos connaissances, alors 
même que l'origine de l'exogamie resterait douteuse et sujette 
à controverse ^ Eh bien ! il en est absolument de même en ce 
qui concerne les religions et les mythes. Alors môme que 
nous ne pouvons pas expliquer comment ni pourquoi les 
sauvages en sont venus à croire aux dieux et aux démons, 



K) Avec le concours d'un jeune maître de Trinity Collège, à Cambridge, 
j'espère pouvoir établir bientôt la véritable origine de l'exogamie. 



200 REVUE DE L IIISTOIUE DES RELIGIONS 

il y a cependant déjà quelque chose de gagné à pouvoir 
rattacher Torigine des mythes aux conditions psychologiques 
dans lesquelles se meut l'esprit du sauvage. 

La foi à ce que nous appelons le surnaturel revêt des 
formes nombreuses chez les sauvages. En premier lieu, il 
semble y avoir chez eux la croyance h un être puissant, 
invisible, moral, qui surveille la conduite des hommes, 
approuvant ce qui est bien et condamnant ce qui est mal. 
Mais cette croyance, essentiellement théiste, ne se manifeste 
que dans certains moments d'exaltation religieuse, et, en 
général , elle est étouffée sous une masse de mythes 
absurdes. Je n'ai pas la prétention d'expliquer l'origine 
d'une croyance dont l'évidence ne s'impose pas. Il est moins 
difficile, en laissant de côté le dieu moral de la religion, de 
se rendre compte de l'invention des dieux et des démons. « Il 
y a, dit David Hume, une tendance universelle dans l'huma- 
nité à concevoir tous les êtres comme analogues à soi-même 
et à transférer à toutes choses les propriétés (raison, vie, 
passions), que l'on a conscience de posséder soi-même. » 
Voilà pourquoi les sauvages supposent que le monde a été 
créé en partie par une race d'êtres antérieurs, semblables à 
eux, mais plus puissants. Ce sont les dieux de la mythologie. 
Comme les sauvages ne font pas de distinction spécifique 
entre les animaux et eux-mêmes, un grand nombre de leurs 
dieux, beaucoup de membres de l'ancienne race puissante, 
passent pour avoir été des animaux. Ces êtres sont naturel- 
lement dotés de tous les pouvoirs magiques dont les sau- 
vages gratifient leurs propres guérisseurs. Ils pouvaient se 
métamorphoser, commander au temps, voler dans les airs 
et discourir avec les morts. M. Ploix se représente un pro- 
cessus diamétralement opposé (p. 29). Selon moi, les 
hommes « ont fait les dieux à leur image » et ont prêté aux 
dieux les mêmes pouvoirs magiques dont ils croyaient que 
leurs sorciers étaient doués. D'après M. Ploix, ils ont attribué 
à leurs sorciers les pouvoirs qu'ils avaient tout d'abord 
reconnus à leurs dieux. Je pense que l'on sera généralement 



rOLK-LORE ET MYTHOLOGIE 201 

d'accord pour me donner raison sur ce point. Les Aztecs 
ne sont pas devenus cannibales, parce qu'ils s'imaginaient 
que leurs dieux étaient des mangeurs d'hommes. Ils ont cru 
que leurs dieux étaient mangeurs d'hommes, parce qu'ils 
étaient eux-mêmes cannibales. Ils ont fait leurs dieux sem- 
blables à eux; ce ne sont pas eux qui ont conformé leur 
conduite à l'idéal qu'ils se faisaient de leurs dieux. C'est 
ainsi que Xénophane disait fort justement que, si les lions 
savaient sculpter, ils tailleraient leurs dieux en forme de 
lions : 

'AX7/ £iTot x^Tpaç y' el/ov pseçi^à Xéovxsç, 
'TI ^pi'^xi y^dpz^Gî. v,y.\ epya TsXeTv aizzp avSpeç 
Kal Te 0cwv \oixq h(pciL^o') /.al cw^.a'î' eiuoiouv, 
TajO ' c'.GVTTsp y.a'JTol BÉ[j(,aç £l)^ov o[jlo1!ov 

Les sauvages ayant des dieux et ces dieux ayant été 
formés par eux à leur image, comment concevaient-ils leur 
image ? Leurs dieux réfléchiront évidemment l'idée qu'ils se 
font d'eux-mêmes. Quelle est donc cette idée? 

J'ai résumé ce que j'avais à répondre à cette question dans 
mon article Mythology de l'Encyclopédie Britannique. 
M. Ch. Michel et M. Parmentier vont publier une traduc- 
tion française de cet article avec des annotations. Il suflira 
de signaler ici que l'idée que le sauvage se fait de lui-môme 
et de sa propre nature est entièrement différente de celles 
qui ont cours parmi les civilisés. Mais tout ce que le sauvage 
s'atiribue à lui-même, il l'attribue aussi aux dieux de ses 
mythes, et toutes ces notions de sauvages se retrouvent à leur 
tour dans les légendes do Zeus, d'Apollon et d'Indra. Je conclus 
de là que les particularités caractéristiques des légendes de 
ces dieux, — le cannibalisme, la magie, les métamorphoses 
— sont un héritage de Tétat sauvage. J'ai traité rensem})le de 

1) GlémoiU d'Alexandrie, Stromates, V, p. 601 G. 



202 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

la psychologie du sauvage dans deux chapitres destinés h un 
hvre qui n'est pas encore pubH6 sur « Les Origines du Mythe » . 
Le résumé de ce que j'ai à dire se trouvera dans la traduc- 
tion de MM. Michel et Parmentier qui ne tardera pas h 
paraître. J'insiste là-dessus, parce que M. Ploix, induit en 
erreur par l'absence de ces considérations dans Custom ayid 
Myth^ affirme « que M. Lang ne paraît pas se préoccuper do 
ce côté de la question, qui est pourtant la question toute 
entière » (p. 8). 

M. Ploix pense aussi que je me méfie de la philologie, 
a parce que ses adeptes ne s'accordent pas toujours. » Mais 
quiconque prendra la peine de lire les parties déjà pubHées 
de YAusfuhrliches Lexikon ^ào. Roscher, pourra constater 
que les philologues ne s'accordent pas entre eux une fois 
sur trente. Ils ne s'entendent même pas sur la langue dans 
laquelle il faut chercher la racine d'un nom tel qu'Artémis. 
Est-ce le grec, le perse, le sanscrit, une langue sémitique, 
le babylonien ? Et alors même qu'ils s'accorderaient sur ce 
point, il ne serait pas encore bien aisé de prouver que tel 
détail de la légende d'Artémis, et non tel autre, doive être 
pris pour l'élément primitif de son mythe plutôt que pour 
un complément d'origine étrangère. M. Ploix ajoute une 
nouvelle étymologie du nom Kronos aux cinq ou six qui ont 
cours actuellement. Elle est ingénieuse et il est possible 
qu'elle soit fondée. Mais qui en décidera et oii sera la vérité 
scientifique, en l'absence de tout critère? 

Quant à la théorie de M. Ploix sur le Mythe de Kronos, 
elle est viciée, si je puis m'exprimer ainsi, par la question 
même qu'il se pose : a Croit-on vraiment que les peuples 
sauvages se soient inquiétés de l'origine du monde? » il estime 
que les sauvages n'ont aucune raison de se tourmenter à ce 
sujet. Ils doivent, d'après lui, supposer que les choses ont 
toujours existé comme elles existent sous leurs yeux. Il pense 
que les enfants sont aussi dénués de curiosité. 11 en conclut 
que le mythe de Kronos figure, non pas l'origine du monde, 
mais l'aurore du jour. 



FOLK-LORE ET MYTHOLOGIE 203 

Me sera-t-il permis de supposer que M. Ploix n'a pris 
accordé beaucoup d'attention aux mythes des enfants 
et des sauvages ? J'ai entendu des enfants développer un 
mythe sur l'origine du monde et un mythe sur la décrois- 
sance de la lune. Quant aux sauvages, j'ai fait collection de 
leurs mythes sur l'origine du monde selon leur manière de 
concevoir le monde. Si les peuples dont les noms suivent ne 
se sont jamais posé la question : comment les choses ont-elles 
eu un commencement ? ils lui ont cependant donné une 
réponse : les Narringeri, les Boonoorongs, les Kamilaroï, 
les Kurnaï, les Dieyres, les aborigènes de la baie d'Encontre, 
les insulaires d'Andaman, les Boschmens de l'Afrique méri- 
dionale, les Khoi-khoi, les Ovahereros, les Namaquas, les 
Amazoulous, les Indiens Diggers, les Navajoes, les Pirites, les 
Utes, les Iroquois, les Dacotahs, les Hurons, les Algonquins, 
les Potoyantes, les Ahts, les Manguiens, les Samoans, les 
Thhnkets,lesCahrocS;,lesPapagos,lesChinoks,lesYakuts,les 
Tacullies... Mais à quoi bon continuer? On dirait un catalogue 
de Rabelais. M. H. de Charencey a publié, dans Une légende 
cosmogonique (Havre, 1884), une analyse de quelques-uns de 
ces mythes sur les origines du monde inventés par les sau- 
vages, par des barbares ou par des hommes de race aryenne. 
Leurs conceptions concordent sur plusieurs points impor- 
tants avec celles que nous trouvons dans le mythe de Kronos. 
La ressemblance la plus étroite avec la seconde partie du 
mythe se trouve chez les Pintes, une race sauvage de l'Ouest 
américain. 

Je n'ai plus guère la place d'entreprendre à nouveau la 
discussion du mythe de Cupidon et de Psyché. Ce n'est pas 
moi qui ai inventé la coutume en vertu de laquelle il est 
interdit à Urvasi de voir la nudité de son époux ; il est 
expressément notifié dans le Brahmana que telle est la 
règle pour les femmes. Le trait commun aux mythes de ce 
genre chez les sauvages, chez les Grecs ou dans la littéra- 
ture védique, c'est la défense de violer un tabou qui varie 
selon les cas. Les amants oublient de l'observer et ils sont 



204 REVUE DE l'histoire DES RELIGIOiNS 

punis par la brusque disparition de Fun des deux. J'ai 
montré, ce qui n'avait pas encore été signalé, que des 
règles analogues existent dans la réalité. Il est vrai que je 
n'ai pas rencontré l'interdiction de voir son amant nu. Mais 
je trouve l'interdiction pour l'homme de voir la femme 
sans voile. L'usage du voile dans les cérémonies nuptiales 
vient probablement de quelqu'une de ces vieilles lois de 
l'étiquette. M. Ploix demande pourquoi la punition est tou- 
jours la même et pourquoi je ne fais pas connaître quelle est, 
dans les exemples que j'emprunte à la vie réelle, la punition 
infligée au coupable. Ce n'est probablement pas autre chose 
que la désapprobation sociale. Il ne s'agit d'une offense, non 
pas envers les hommes, mais à l'égard de quelque pouvoir 
spirituel. Divum injuriœ dis curœ. Les dieux punissent le 
coupable de la façon la plus sévère, en séparant les deux 
amants. Quelle punition plus dure pourrait-on concevoir? 
M. Ploix pense qu'Urvasi est peut-être une personnification 
de la nuit. M. Max Millier suppose qu'elle représente l'au- 
rore, M. Kuhn tient pour le feu. M. Roth trouve la sensua- 
lité où M. Millier reconnaît la chaste aurore. Non nostrum 
est tantas comporter e Vîtes, 

Je n'ai pas l'absurde prétention d'avoir toujours raison. 
Peut-être Cupidon et Psyché n'ont-ils aucun rapport avec 
un tabou en matière d'amour ou avec un principe d'étiquette. 
Mais il n'en est pas moins certain que toutes les formes de 
l'histoire supposent un tabou de cette nature et que de pareils 
tabous existent réellement de nos jours encore. L'analogie 
mérite d'être signalée, et les philologues ne l'avaient pas 
remarquée. 

Sur un ou deux points de moindre importance, M. Ploix a 
interprété ma pensée d'une façon légèrement inexacte. La 
faute en est probablement à moi qui me serai incomplète- 
ment expliqué. Peut-être devrais-je ajouter que je ne rejette 
pas toute explication du mythe de Kronos. Je le considère, 
en effet, comme un mythe naturaliste. Pour le moment, 
toutefois, il paraît plus sage de s'abstenir de toute solution 



FOLK-LORE ET MYTHOLOGIE 205 

arrêtée au sujet de la signification d'un grand nombre des 
détails qu'il renferme. 

Je dois aussi remercier M. Tiele, pour son article. Nous 
sommes à peu près d'accord et, comme dirait le notaire, il 
y a matière à compromis entre les parties. 

A. Lang. 



L'IIEXATEUQUE D'APRÈS M. RUENEN 



Historischcrilisch ouderzoek naar het ontstaan en de verzameling 
van de boeken des Ouden Verbonds^ door A. Kuenen. Tweede, 
gelieel omgewerkte uitgave. — Eerste deel. Eerste stuk : Het 
ontstaan des Hexateuch. Leiden, P. Engels en zoon, 1885; 
x-331 p. in-8. 

En annonçant une nouvelle publication de M. Kuenen, nous 
n'avons point à présenter l'auteur aux lecteurs de la Revue. Tous 
ceux qui se préoccupent, à un degré quelconque, de la littérature 
et de l'histoire religieuse d'Israël, connaissent le nom et les travaux 
du savant professeur de Leide, et ceux qui font de l'Ancien Tes- 
tament l'objet spécial de leurs études, n'hésitent pas à le mettre 
au premier rang dans la nombreuse phalange des critiques con- 
temporains. L'ouvrage dont nous venons de transcrire le titre et 
qui commence à paraître en seconde édition, est également un de 
ceux que le public français a été mis à même d'apprécier, grâce à 
la traduction de M. Pierson, restée malheureusement inachevée. 
Mais la première édition date de 1861, et depuis vingt-cinq ans la 
critique de l'Ancien Testament a été pour ainsi dire renouvelée. 
Des résultats que l'on considérait comme acquis ont dû être aban- 
donnés ; d'autres ont pris leur place, et il faut bien dire qu'ils 
rendent mieux compte du développement historique et littéraire 
du peuple israéhte. Dans ces conditions, M. Kuenen devait procéder 
à une refonte complète de son premier travail, et il a d'autant 
moins hésité à entreprendre cette tâche que ses vues particulières, 
exposées dans l'édition de 1861, ont, dans l'intervalle, subi des 
modifications considérables. C'est donc, à proprement parler, une 
nouvelle œuvre que nous avons sous les yeux, et il serait oisif de 
la comparer ici avec l'ancienne en nous attachant à signaler les 
points de contact et à faire ressortir les divergences. Le but que 



L^HEXATEUQUE d' APRÈS A. KUENEN 207 

nous nous proposons sera bien mieux atteint en montrant par une 
rapide analyse comment M. Kuenen comprend aujourd'hui le procès 
à la fois littéraire et religieux qui a abouti à la formation de notre 
Penlateuque ; disons de suite Hexateuque, puisque nous retrouvons, 
à la base du livre de Josué, les mêmes documents d'où sont sortis 
les cinq autres livres dits mosaïques. 

Après avoir démontré que le Pentateuque ne se donne nullement 
pour l'œuvre de Moïse, ni le livre de Josué pour un écrit du héros 
de la conquête, M. Kuenen étudie VHexateuque en soi et en fait 
ressortir les divers caractères d'après les six livres dont il se com- 
pose. L'examen successif des lois et des récits le conduit aux con- 
clusions suivantes : 

Les lois sont loin de former un corps de législation homogène, 
appartenant à une seule et même époque. Au contraire, lorsqu'on 
les compare les unes aux autres, il est facile de s'apercevoir qu'elles 
correspondent à des besoins bien différents, que l'État social qui 
a produit les unes ressemble fort peu à la situation politique et 
religieuse que trahissent les autres. Telles de ces lois ne semblent 
point être séparées de leurs voisines par des années, mais bien 
par des siècles. 

L'étude des récits conduit à un résultat sensiblement analogue. 
Un grand nombre d'entre eux ne peut prétendre à aucun caractère 
historique. On relève dans les autres beaucoup d'incohérences, des 
faits plusieurs fois et diversement racontés, des points de vue in- 
conciliables ; le tout, sans parler des différences de style et de 
manière qui sautent à l'œil le moins exercé. 

Il résulte de ces observations, minutieusement exposées et forte- 
ment motivées par M. Kuenen, que l'unité de composition de 
VHexateuque n'est plus une thèse défendable. Il est impossible de 
méconnaître que l'on y trouve des fragments d'origine diverse, que 
la plupart de ces fragments doivent être fort éloignés par la date 
des temps de Moïse et de Josué, et partant que la réunion de ces 
fragments en un corps d'ouvrage ne peut avoir eu lieu qu'à une 
époque séparée du séjour au désert par un assez grand nombre do 
siècles. 

La tâche de la critique est maintenant de distinguer ces divers 
fragments dans le texte actuel de VHexateuque, de rapprocher 
l'un de Tautre ceux qui présentent certains caractères de ressem- 
blance, de les classer par familles, d'étudier la tendance politique 



208 REVUE dl: l lusroiuE des p.eligioxs 

eL roligicuso de chacun des groupes ainsi reconslilués, d'arriver 
enliii à déterminer le moment de l'histoire d'Israël où ils ont été 
rédigés sous leur forme primitive. On y travaille depuis plus d'un 
siècle, mais depuis quelques années seulement le résultat de tant 
d'efforts semble atteindre un degré de vraisemblance qui touche 
presque à la certitude, pour autant qu'il est permis de parler de 
certitude en ces délicates matières. 

Cette œuvre de dissection des textes dits mosaïques a été pendant 
bien des années et par un grand nombre de savants, pratiquée en 
prenant pour point de départ l'analyse critique des récits; mais 
M. Kuenen, adoptant la méthode suivie par M. Graf dans ses Livres 
hisioriques de Vancien Testament^ (18^6), trouve une base plus 
sûre dans l'étude comparée des lois, qui le conduit à reconnaître, 
dans la législation de Vllexateuque, trois groupes de lois bien dis- 
tincts lun de l'autre : 

a. Le petit recueil connu sous le nom de Livre de VAlliance 
{Exode, XX, S>3 — XXIII, 33); 

b. Les lois qui se trouvent dans leDeutéronome, IV, 44 — XXVI, 
ou tout au moins XII-XXVI ; 

c. Toutes les autres lois contenues dans VExode, le Lévitique et 
les Nombres {k Fexception de quatre ou cinq fragments de VExode), 
et qui forment le code dit sacerdotal ou rituel, parce qu'il s'occupe 
avant tout du culte, du sanctuaire et de ses ministres, des sacrifices 
et des fêles, etc. 

Le départ des éléments d'origine diverse dans la partie histo- 
rique de Vliexateuque, en particulier dans le livre de la Genèse, a 
exercé longtemps la sagacité des critiques avant de donner des 
résultats pleinement satisfaisants. Prenant pour base l'emploi des 
noms de la divinité, Astruc avait, dès 1753, séparé dans la Genèse 
et les premiers chapitres de VExode les récits Yahvistes des récits 
Elohistes. On sait que, dans le premier groupe, le nom de Yaliveh, 
regardé comme connu des plus anciens patriarches {Genèse, IV, 26), 
est employé dès le principe, tandis que, dans le second, il n'est 
fait usage que du nom d'Elohim jusqu'au point du récit où le nom 
de Yahveh est révélé à Moïse. Or les récits elohistes racontent 
deux fois et en des termes différents cette révélation {Ex., III, 13-lo 
et VI, 2, 3), ce qui serait presque inexplicable si un examen plus 

1) Cf. Reuss, VHistoire sainte et la Loi. Introduction, p. 23. 



l'hexateuque diaprés m. kuenen 209 

approfondi n'avait fait constater dans les récits dits élohistes l'exis- 
tence de deux séries parallèles et si nettement tranchées, que la 
seconde même se rapproche plus des récils yahvistes que de la 
première. L'étude attentive de ces trois groupes dans le premier 
livre de l'Hexateuque a permis de reconnaître le caractère parti- 
culier de chacun et de déterminer les signes constants grâce 
auxquels le travail d'analyse a pu être poursuivi jusqu'à la fin du 
recueil. C'est aujourd'hui une besogne faite, et il n'y a plus à re 
venir que sur certains points de détail. Quelques récits seulement, 
en petit nombre, restent isolés [Deut., I, l-IY, 40; Jos., 1; VIII, 
30-35, etc.) et ne rentrent dans aucun des trois groupes yahviste, 
èlohiste et deutéro-éloliiste. 

La lecture la plus superjfîcielle de l'Hexateuque laisse voir que 
les lois et les récits sont dans un rapport étroit de dépendance ; il 
arrive même souvent que la loi suppose le récit, et réciproque- 
ment. 11 n'y aura donc pas lieu de s'étonner si tel recueil de lois 
offre de nombreux points de ressemblance avec tel groupe de récits. 
M. Kuenen termine en effet son investigation en posant les trois 
thèses suivantes qui résument le travail accompli et vont servir de 
point de départ à des recherches ultérieures : 

a. Les fragments élohistes de la première série s'adaptent comme 
d'eux-mêmes à la législation rituelle ou sacerdotale ; 

h. Les fragments yahvistes et les fragments élohistes de la se- 
conde série d'une part, le livre de V Alliance d'autre part, présen- 
tent un caractère indéniable de parenté ; 

c. Les quelques récits signalés comme restant isolés se rattachent 
par le fond et la forme à la législation deutéronomique. 

Si nous voulons exposer les mêmes conclusions sous une autre 
forme, nous dirons que l'étude purement interne des livres de 
l'Hexateuque nous amène à y constater la présence de trois élé- 
ments distincts dont la combinaison a produit notre texte actuel. 
Ce sont : 1° les éléments sacerdotaux ; :2'' les éléments deutérono- 
miques, et enfin 3° des éléments que nous désignerons sous le 
nom de prophétiques (yahviste, deutéro-élohiste et Livre de l'Al- 
liance), à cause de certains points de contact avec les écrits des 
prophètes des vm" et va" siècles. Il ne s'agit pas ici de documents pro- 
prement dits, formant ou ayant formé un tout arrondi, limité, bien 
défini, mais de familles de documents dans chacune desqueUes 
il est encore permis de reconnaître des fragments d'origine diverse, 

14 



210 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

des couches successives, des changements de rédaction, sans 
toutefois que le caractère général de la famille en soit sensible- 
ment alïecté. 

Nous ne pouvons malheureusement pas suivre M. Kuenen dans 
les détails de l'étude critique à laquelle il soumet successivement 
chacun de ces éléments isolé de ses voisins, et même les résultats 
de cette recherche ne se prêtent pas à une rapide analyse. Bornons 
nous donc à reproduire ses conclusions relatives à la chronologie 
des divers documents, c'est-à-dire à leur ancienneté relative. De 
dates historiques, il n'en est encore nullement question. Il s'agit 
seulement de savoir si l'examen comparé des éléments qui ont 
contribué à former l'Hexatouque, permet de dire lequel est le 
plus ancien, lequel est le plus récent, et cela d'après la seule étude 
des textes, sans faire appel à des arguments d'un autre ordre. 
M. Kuenen répond affirmativement par les thèses suivantes : 

1° Les véoÂi^ prophétiques (yahviste, deutéro-élohiste) n'ont point 
été écrits pour compléter ou amplifier les récits sacerdotaux; il 
n'est donc pas nécessaire de les regarder comme postérieurs en 
date; 

2" Les lois deutéronomiques sont plus récentes que les ordon- 
nances comprises dans les parties prophétiques de l'Hexateuque, 
et en particuher que le Livre de V Alliance ; 

3° Les fragments historiques à couleur deutéronomique sont en 
partie un remaniement et une amplification des récits p?'o;5/ie72:gwes, 
et, par conséquent, de date postérieure; en partie plutôt indépen- 
dants, mais cependant presque toujours parallèles à des récits 
prophétiques. 

4° Il ne parait pas que le deutéronomiste ni ses successeurs 
aient eu connaissance des lois et des récits sacerdotaux. 

Les "^diViiQ^ deutéronomiques ne connaissant pas encore les parties 
sacerdotales ou rituelles et étant elles-mêmes plus récentes que 
les '^d.viie^ prophétiques, nous sommes donc amenés à classer dans 
l'ordre chronologique suivant les grandes sources qui constituent 
notre Hexateuque actuel : 1° les é\ém.Qnl^ prophétiques', 2° les é\é- 
menls deutéronomiques, et 3° les éléments sacerdotaux. Ces résultats 
une fois acquis, le terrain est suffisamment déblayé pour permettre 
à la critique d'aller plus loin et de chercher à remplacer par des 
dates historiques la chronologie purement relative qui résulte de 
l'étude des textes : la comparaison de rilexateuque avec le reste 



l'hexateuque d'après m. kuknen 211 

des livres de rAncien Testament, le rapprochement des lois et des 
récits qu'il contient avec l'histoire des Israélites telle qu'elle nous est 
connue par d'autres sources, voici les moyens qui se présentent 
à nous comme pouvant nous conduire à de nouvelles conclusions. 
Or, ce nouveau mode d'investigations n'est pas moins fructueux 
que le premier. Si nous consultons les écrits du canon hébreu, 
les plus récents, c'est-à-dire Daniel, Malachie, les Chroniques, Es- 
dras et Néhémie, citent la « loi de Moïse j et trahissent la con- 
naissance de rilexaleuque sous une forme qui ne devait pas 
différer sensiblement de la forme actuelle. On ne peut en dire 
autant d'Ézéchiel, qui cependant offre des points de contact frap- 
pants, sous le double rapport du style et des idées, avec les frag- 
ments sacerdotaux, et fait aussi usage des documents prophétiques 
et deutéronomiques ; mais déjà le livre des Rois ne vise plus que 
ces derniers lorsqu'il parle de la « loi de Moïse » ou de la « loi de 
Jahveh; » il en est de même de Jérémie, dont les rapports avec le 
Deutéronome sont si évidents qu'on a pu croire qu'il en était 
l'auteur; Abdias, Habakuk, Zacharie (XII-XIV), Nahum et Sophonie 
ne subissent pas davantage l'influence de la partie sacerdotale de 
la législation mosaïque : ils l'ignorent complètement. Et si du 
vu® siècle nous remontons au vni% les traces de la partie deuté- 
ronomique disparaissent à leur tour; les fragments de ce groupe 
sont inconnus à Michée, Esaïe, ainsi qu'à leurs devanciers, Zacha- 
rie (IX-XI), Ilosée et Amos, qui nous offrent tout au plus de vagues 
allusions à quelques récits prophétiques. Il ressort donc de cette 
étude littéraire, 1° que le Deutéronome n'a point été connu avant 
le dernier quart du vu*' siècle av. J.-C; 2" que les lois et les récits 
du groupe sacerdotal étaient encore en voie de formation au temps 
d'Ezéchiel (593-570 av. J.-C), et que, jusqu'à Esdras et Néhémie, 
ils n'ont point existé sous la forme qu'ils revêtent aujourd'hui dans 
rilexateuque. 

Ces conclusions se trouvent pleinement confirmées par l'histoire 
religieuse d'Israël. Il est vrai que le livre des Chroniques, qui 
connaît rilexateuque tel que nous le possédons ou à pou près, 
nous montre les lois qu'il contient, en particulier les lois rituelles, 
reconnues et observées par les Israélites pieux depuis une haute 
antiquité et principalement depuis le règne de David. Mais le 
tableau change du tout au tout si nous consultons les autres Uvres 
historiques et la littérature prophéti(iue. Ce que ceux-ci nous ap- 



212 REVUE DK l'histoire des religions 

prennent sur les lieux de culte, le sacerdoce, les fêtes, les actes 
rituels, la vie politique et sociale du peuple hébreu jusqu'au règne 
de Josias (G39-608 av. J.-C), est, le plus souvent, en contradiction 
si manifeste avec les prescriptions les plus formelles de la Loi, 
qu'il n'est pas possible d'admettre que cette loi ait été en vigueur, 
réglant les diverses manifestations de la vie religieuse et civile. 
Du reste, il n'est pas fait la moindre allusion à sa promulgation, 
soit dans les récits relatifs au temps des juges, soit dans l'histoire 
des rois jusqu'à Josias. Le livre des Rois, qui connaît la législation 
deutéronomique et Tattribue à Moïse, ne présente la réforme 
d'Ézéchias ni comme un établissement ni comme une restauration 
du régime légal; il se borne à dire que le roi « observa les com- 
mandements que Yahveh avait prescrits à Moïse * (Il Rois^ XVIIl, 5). 
Mais la réforme de Josias est exposée sous un jour tout différent. 
Son point de départ est la découverte du « Livre de la Loi » dans 
le temple'par le grand-prêtre Hilkia, la dix-huitième année du règne 
de Josias (621 av. J.-C), et ce livre de la Loi, d'après ce que nous 
savons de son contenu, n'est autre chose que la partie principale 
du Beutéronome. Tout contribue à nous faire admettre que la ré- 
daction de ce document a précédé de peu sa découverte et que 
l'auteur avait principalement en vue Tusage que Hilkia devait faire 
du livre. 

L'histoire d'Israël nous offre une date tout aussi précise, pour 
l'apparition de la législation sacerdotale. Elle n'existe pas au mo- 
ment de la réforme de Josias ; elle ne laisse aucune trace ni avant, 
ni pendant la captivité; il n'en est pas davantage question pen- 
dant les premières années qui suivirent le retour de Babylone : 
les livres d'Aggée et de Zacharie (I-VIII) l'ignorent entièrement. 
Mais vers l'an 444 av. J.-C, le prêtre Esdras apporte la Loi devant 
l'Assemblée et en fait une lecture publique [Néhémie, VIII-X); le 
récit de cet événement est conçu en de tels termes qu'il n'est pas 
permis de douter que la loi ainsi promulguée ne soit la législation 
sacerdotale. Avait-elle déjà tout son développement actuel? Était- 
elle déjà fondue avec les ù.0Q,\ïmQiii^ prophétiques et deutéronomi- 
^we5.^ D'après toutes les apparences, il faut répondre négativement 
à l'une et à l'autre question. 

Nos trois groupes de documents sont maintenant datés. Le plus 
ancien, composé des fragments prophétiques, est antérieur à la 
réforme de Josias (621 av. J.-C), mais ne peut remonter au delà de 



l'hexateuque d'après m. kuenen 213 

la deuxième moitié du ix^ siècle avant notre ère. A quel moment se 
trouva-t-il réuni avec les parties deutéronomiques de manière à ne 
plus former qu'un seul corps, c'est ce qu'il est impossible de dé- 
terminer, même par approximation? Après leur réunion, les frag- 
ments prophétiques durent circuler encore bien des années sous 
leur ancienne forme, ce qui permit parfois de les étendre et de les 
modifier. 

La période deutéronomique commence en 621 et se continue 
jusqu'après le commencement de la captivité de Babylone. Plusieurs 
écrivains, obéissant à une seule et même tendance, complètent, 
perfectionnent l'œuvre primitive, et y joignent les documents pro- 
phétiques. 

L'année de la réforme d'Esdras, vers 444 av. J.-C, nous voyons 
apparaître en qualité de « livre de la Loi, » la législation sacerdotale 
avec le cadre historique que l'on ne peut en détacher. Ce livre de 
la Loi, préparé dans les années qui précédèrent 444 av. J.-C, ne 
fut pas lu sans doute tel qu'il se présente à nous aujourd'hui; des 
modifications durent y être apportées, des additions y être faites 
dans le cours des années qui suivirent, jusqu'au moment où eut 
lieu le grand travail de rédaction qui réunit en un seul corps d'ou- 
vrage, notre Hexateuque actuel, les deux collections de lois et de 
récits alors existantes. Nous n'avons aucune donnée sur la ma- 
nière dont ce travail fut entrepris et mené à bonne fin. Ce fut sans 
doute une œuvre collective dirigée dans tous les cas par des adeptes 
de la législation sacerdotale, en d'autres termes, par des disciples 
d'Esdras. 

La rédaction définitive était terminée au ni° siècle avant notre 
ère, comme nous le voyons par le livre des Chroniques, par le 
texte samaritain et la version alexandrine de l'Hexateuque; mais 
les divers textes qui circulaient n'étaient pas sans présenter des 
variantes assez notables qui ont disparu dans notre texte masoré- 
thique. Du même travail de rédaction dépendent également la 
séparation de l'histoire de la conquête de Canaan (Livi-e do Josué) 
de la loi proprement dite, et la division de celle-ci en cinq livres 
qui forment notre Pentateuque -actuel. 

Cette esquisse d'une histoire do la formation de l'IIexaleuque 
donnera, nous l'espérons, une idée des résultats obtenus par 
M. Kuonen et de la rigoureuse méthode dont il ne se départ jamais. 
Mais il faut lire et étudier l'ouvrage lui-même pour être à même 



214 REVUK DE L mSTOIRE DES RELIGIONS 

de jui2:cr du dcf^ré de certitude auquel l'auteur a conduit la plupart 
de ses déductions. En suivant pas à pas ses démonstrations, un peu 
lentes parfois, mais toujours sûres, sévères et bien ordonnées, on 
éprouve un véritable plaisir de l'esprit; la conclusion n'est jamais 
forcée, M. Kuenen, n'essayant pas de tirer des textes plus qu'ils 
ne peuvent donner ; chaque problème, une fois posé, est étudié 
successivement par ses divers côtés avec une patience, un tact 
critique, une persévérance que l'on ne trouve pas toujours dans 
les livres de cette nature; une prudente hardiesse inspire et domine 
tous les jugements. Cet ensemble de qualités s'empare tellement 
du lecteur qu'il lui faut faire comme un effort pour se dégager 
lorsqu'il n'est pas entièrement de l'avis de son guide ; le plus 
souvent il restera convaincu. En résumé, le nouveau livre de 
M. Kuenen est un des plus beaux travaux de critique biblique qui 
aient été publiés depuis plusieurs années; nous attendons avec 
une réelle impatience les volumes suivants. 

A. Carrière. 






LA FILLE ALI BRAS COUPÉS 

[Suite *) 

VERSION RUSSE 

[Traduite par LÉON SICHLER) 



11 était un marchand qui avait un fils et une fille. Vint pour le 
marchand le moment de mourir; il pria alors son fils d'aimer sa 
sœur, de veiller sur elle, de la garder contre toute offense. Le 
père mourut. Le fils/quelques jours après, partit pour la chasse ; 
or, il avait une méchante femme qui saisit son cheval et le laissa 
aller en liberté. Quand son mari revint, elle l'accueillit avec cette 
plainte : 

— Tu aimes ta sœur, toi, tu es là à la choyer; elle, cependant, 
met ton cheval en liberté ! 

— Que le chien le mange! un cheval, ça peut se gagner, mais 
je ne peux trouver une autre sœur. 

Quelques jours après, le mari s'en alla encore chasser; sa femme 
fit envoler un faucon hors de sa cage. A peine le mari fut-il rentré, 
qu'elle se mit à se plaindre : 

— Tu passes tout à ta sœur; elle a cependant laissé s'envoler le 
faucon hors de sa cage ! 

— Eh! que la chouette le becquette! on peut gagner un faucon, 
mais je n'aurai pas d'autre sœur! 

Une troisième fois le mari partit, je ne sais où, pour ses affaires; 
sa femme prit son fils unique, courut dans le taboun* et jeta son 

1) Voir 'Revue de l'Histoire des Religions, tome XIII, n° 1, p. 83 et suiv. 

2) L'endroit où paissent les chevaux. 



216 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

fils SOUS les pieds des chevaux. Le mari s'en revint. Sa femme, de 
se plaindre encore : 

— Voilà la sœur que tu as! en retour de toute ton affection, elle 
a fait piétiner notre fils par les chevaux! 

Le mari entra dans une terrible colère, saisit sa sœur et l'em- 
mena dans une forêt dormante. Elle y vécut plus ou moins long- 
temps, usa ses vêtements et s'assit alors dans un chêne. Un jour, 
le fils du roi (korolevitsch) chassait dans cette forêt; ses chiens 
courent sus à la rose jeune fille, entourent Tarbre et aboient : 

— C'est qu'ils sont tombés sur quelque piste, pense le fils du 
roi et il s'apprête à tirer : 

— Ne me tue pas, jeune adolescent ! répond la fille du marchand ; 
Je suis un être humain et non un animal. 

— Sors du chêne, dit le fils du roi. 

— Je ne peux pas, je ne suis pas vêtue et je suis nu-pieds. 

Le fils du roi descendit de cheval et lui jeta son manteau ; elle 
s'en revêtit et sortit (de sa cachette). Le fils du roi aperçut alors 
une véritable beauté; il l'emmena avec lui, et la mena au palais, 
l'installa dans une chambre particulière, et cessa de s'absenter ; 
il restait toujours à la maison. Son père lui demanda : 

— Mon fils bien-aimél Que deviens-tu? auparavant tu restais à 
la chasse une semaine durant et davantage, mais maintenant tu 
restes tout le temps assis à la maison. 

— Roi, mon petit père, et reine, ma petite mère! je suis fautif 
à votre égard : j'ai rencontré, dans la forêt, une telle beauté qu'on 
ne peut voir sa pareille ni en pensée ni dans une vision! Si seule- 
ment vous me donniez votre bénédiction, je ne voudrais pas d'autre 
épouse. 

— C'est bien; montre-la nous. 

Il amena sa fiancée; le roi et la reine consentirent à sa demande 
et ils célébrèrent les fiançailles. Le fils du roi vécut quelque temps 
avec sa femme, mais il dut un jour partir pour son service. Il fit 
à son père cette demande : 

— Quel que soit l'être que ma femme enfantera, prévenez-moi 
par un rapide courrier. 

La korolevna mit au monde, en son absence, un fils qui avait 
les bras en or jusqu'aux coudes, les jambes en argent jusqu'aux 
genoux, la lune au front, en regard du cœur le rouge soleil. On 
rédigea aussitôt une lettre sur le fils nouveau-né et on dépêcha 



LA FILLE AUX BRAS COUPÉS 217 

un rapide courrier. Il lui arriva de passer près de la ville où ha- 
bitait le fils du marchand; un ouragan s'éleva; le courrier se réfugia 
dans la maison d'où était partie lakorolevna. La maîtresse du logis 
lui prépara un bain, l'envoya se baigner dans la vapeur; elle-même 
cependant écrivit une autre lettre : « Ta femme a mis au monde 
un bouc barbu, » et la cacheta. Le courrier arriva auprès du ko- 
rolevilsch, lui présenta le papier. Le fils du roi le lut et écrivit à 
son père : « Quel que soit l'être que Dieu m'ait donné, gardez-le 
jusqu'à mon arrivée. » En s'en revenant le courrier rentra dans la 
même maison. L'hôtesse comme devant l'envoya au bain ; elle-même 
se mit à ses papiers et recopia la lettre, pour faire couper à la ko- 
rolevna ses bras jusqu'aux coudes, pour que l'on attachât le poupon 
contre son sein, et qu'on réconduisit dans une sombre forêt. C'est 
ce qu'on fit. La korolevna marcha, marcha à travers la forêt, 
aperçut un puits, eut envie de boire, se pencha vers le puits, et y 
laissa choir son enfant. Elle se mit en pleurant à prier Dieu, qu'il 
lui fit don de bras pour retirer son enfant. Soudain, un miracle 
s'accomplit , des mains apparurent. Elle retira son fils du puits 
et s'en alla voyager. Après un voyage plus ou moins long, elle 
arriva, en haillons de mendiante, dans sa contrée natale et demanda 
l'hospitalité de nuit à son frère. Sa belle-sœur ne la reconnut pas. 
Elle s'assit alors dans un coin, et n'eut qu'un souci : couvrir et 
recouvrir les bras et les jambes de son fils. A ce moment arriva 
en cet endroit le korolevitsch ; il commença à manger, à boire, à se 
réjouir avec le frère (de la mendiante), le fils du marchand. 
Le frère dit : 

— Qui nous distraira : qui versera les noix d'un panier dans 
l'autre? 

Le petit garçon demande : 

— Laisse-moi, petite mère ! je vais les distraire. 

La mère ne lui permet pas. Le frère, en entendant cette défense, 
dit : 

— Va, va, petit orphelin! jette les noisettes (d'un panier dans 
l'autre). 

Le petit garçon prit les noisettes et se mit à dire : 

— Deux noix dans le panier, deux hors du panier... Un frère 
vivait une fois avec sa sœur; ce frère avait une méchante femme, 
elle perdit sa sœur par ses imprécations. Deux noix dans le panier, 
deux hors du panier... Le frère emmena sa sœur dans une forêt 



218 REVUE DE l'iIISTOIRE DES RELIGIONS 

dormante; elle endura et la faim et le froid, elle usa ses vêtements. 
Deux noix dans le panier, deux hors du panier... Le fils du roi en 
chassant entra dans la forêt dormante; il aperçut ma petite mère 
et en fut épris. Deux noix dans le panier, deux hors du panier... 
Il l'épousa, elle me mit au monde avec des mains en or jusqu'aux 
coudes, des jambes en argent jusqu'aux genoux, la lune au front, 
en regard du cœur le rouge soleil. Deux noix dans le panier, deux 
hors du panier... 

Et ainsi tout en rejetant les noix d'un panier dans l'autre, 
l'enfant raconta tout ce qui leur était advenu et ajouta : 

— Bonjour, père, auteur de mes jours et oncle par Dieu-donné*? 

L'oncle prit sa femme et, d'après le jugement en usage, la con- 
damna, après quoi ils se rendirent tous ensemble chez le vieux 
roi. Le roi et la reine se réjouirent bien fort en voyant leur belle- 
fille avec leur petit-fils; et le korolevitsch et la korolevna vécurent 
désormais longtemps et heureusement. 

1) Prédestiné. 



REVUE DES LIVRES 



Il Gristianesimo primitivo. — Studio storico-eritico di B. Labanca. — Torino, 
Roma, Firenze, 1886, in-12, de xxiv-434 pages. 

L'auteur de ce volume n'est pas un inconnu pour les lecteurs de nos Revues 
françaises. Il y a deux ans, M. E. Gebhart rendait compte dans la Revue 
historique (n» de mai-août 1884) de son livre sur Marcilede Padoue, réformateur 
politique et religieux du xiv° siècle (Padoue, 1882). Il saluait dans M. Labanca 
l'un des disciples de cette brillante école italienne de critique historique à la tête 
de laquelle se trouvent MM. Villari, Malfatti, del Lungo. 

M. Labanca n'est pas seulement un historien, c'est un penseur; il occupe 
la chaire de philosophie morale à l'Université de Pise et a publié plusieurs livres 
dans cet ordre d'idées; exemple : De la Dialectique; Vertu et Nature ; la Péda- 
gogie de l'esprit 'par rapport à la Logique et aux Mathématiques, Et, qui plus 
est, il a étudié depuis longtemps, et avec amour , les questions religieuses 
qui préoccupent nos contemporains ; il est très au courant des travaux de 
la théologie protestante et laïque en Allemagne, en France et en Angleterre. 

Voilà de bonnes conditions pour réussir dans l'ouvrage en deux parties qu'il 
a entrepris sur les Origines du Christianisme, 

Dans la première partie, qu'il vient de présenter au public, il a pour but de 
reconstruire l'histoire du Christianisme primitif. Il se propose de consacrer la 
seconde à étudier la philosophie chrétienne en rapport avec le Christianisme 
primitif et ses problèmes les plus importants. 

Trois motifs ont mis à l'auteur la plume en main : 

1" 11 n'est pas de ceux qui détestent l'Eglise en général et le Christianisme 
en particulier; ce qu'il hait, c'est le symbolisme pourri et le dogmatisme absurde ; 
2° il ne croit pas qu'avec le temps la science puisse remplacer la religion ; 
à celle-ci restera toujours une place, et non la dernière, dans le domaine de la 
morale individuelle et sociale ; 3" il pense rendre service à la religion en 
faisant ressortir les éléments naturels, essentiellement humains, qui sont à sa 



220 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

base. C'est donc avec impartialilé, et même avec bienveillance , qu'il examinera 
les origines du Christianisme. 

L'ouvrage se divise en neuf chapitres : 

Chapitre i. Du Christianisme primitif suivant l'histoire, la légende et la 
philosophie. — Chapitres ii, ni et iv. Description des milieux physiques, dans 
lesquels s'est développée la doctrine des apôtres : Jérusalem etAntioche, Rome 
et Alexandrie. -- Chapitre v. Judaïsme et christianisme. — Chapitre vi. La 
philosophie et le christianisme. — Chapitre vu. Évolution historique depuis 
Jésus jusqu'aux apôtres. — Chapitre viii. Évolution du Christianisme depuis 
le Jésus de Nazareth jusqu'au Jésus de Nicée, — Chapitre ix. Conclusion 
relative au Christianisme primitif. 

L'auteur , dès le premier chapitre, déclare nettement à quel point de vue il 
se place. Les supranaturalistes , en suivant la méthode à superioi'i , ont écha- 
faudé un christianisme légendaire, bourré de fables et de miracles. Les 
rationalistes, de leur côté, en partant de certains principes à prion, sont arrivés 
à construire un christianisme philosophique qui n'est pas plus conforme à la 
réalité. Il faut étudier le Christianisme, comme tout autre fait, à posteriori, et le 
considérer sur sa base historique. On reconnaît alors, à côté du surnaturel 
magique, retenu par la tradition, le surnaturel sublime, recommandé par Jésus 
et qui consiste dans la subordination de la matière à l'esprit, des sens à hi 
raison, 

M. Labanca examine ensuite comment se sont formées les diverses concep- 
tions théologiques de l'âge apostolique. Il attribue beaucoup d'importance aux 
milieux physiques, c'est-à-dire à la race et à la culture ; c'est ainsi, d'après lui, 
que la conception jacobite a e'té déterminée par l'influence de Jérusalem et de la 
secte pharisienne, tandis que la théologie paulinienne est un produit du milieu 
cosmopolite d'Antioche. 

Notons, en passant, au chapitre iv , une assertion originale. Jésus, d'après 
M. Labanca, aurait été, dès le principe, un médecin, suivant la coutume des 
Esséniens, à laquelle il se rattachait. Il aurait commencé par être le médecin des 
corps et obtenu de nombreuses guérlsons, dont la légende fit des miracles, et 
serait devenu, plus tard, médecin des âmes, en vertu des rapports de l'âme et 
du corps (p. 143). 

Nous devons distinguer sa religion de celle des apôtres, qui fut bien inférieure 
et amalgamée d'éléments juifs ou païens. Il faudrait appeler la première 
Nazaréisme. Jésus n'est pas seulement la plus haute conscience de Dieu, comme 
l'a dit Renan, mais il a eu conscience d'être le Fils de Dieu dans un sens parti- 
culier et exceptionnel , et pensait avoir reçu la mission de fonder le règne du 
Père céleste dans le cœur de tous les hommes. Ce règne ne consistait pas dans 
la domination par l'or, l'argent ou la force armée, mais dans le triomphe de 
l'amour, de la repentance, du pardon, de la sainteté (p. 280-285). 

Pour diverses raisons pratiques, Jésus crut devoir se déclarer Messie, en 



REVUE DES LIVRES 221 

entourant sa mission d'un certain appareil mystérieux et magique, mais ce 
n'était là que l'accessoire. Son œuvre, dépouillée de ces superfétations, reste 
grande parce qu'elle fut essentiellement morale. Le Messie est passé, il reste 
les dons moraux qui lui avaient été départis. L'enveloppe dont l'enthousiasme 
revêtit son ministère est tombée, il reste ce qu'il y avait de naturel en lui. 
Une religion qui part du principe de la moralité la plus pure, de l'intention la 
plus sainte, et qui y joint les actes les plus désintéressés et les plus héroïques, 
cette religion-là ne saurait mourir (p. 290), 

11 n'y avait dans cette religion du Nazaréen que fort peu de dogmes : la 
messianité de Jésus, la. parousie imminente du chef de ce royaume et la promesse 
d'une grande récompense dans les cieux. Le royaume des cieux, c'était le règne 
du saint et du juste, pleinement réalisé dans le cœur et dans la vie du Christ. 

Le chapitre viii est consacré au développement de la religion sur Jésus ; 
l'auteur y constate que le titre de Messie a été le point de départ de l'évolution 
dogmatique qui aboutit à l'apothéose du Christ. 

Il admet que la conscience même de Jésus s'est développée, depuis le moment 
où il se sentait simple disciple des prophètes jusqu'au jour où il s'est laissé 
acclamer Messie d'Israël et Sauveur de l'humanité. Mais ce sont les apôtres 
qui ont modifié radicalement ce concept, en élevant Jésus au rang d'être divin, 
afin d'expliquer les faits miraculeux qu'on lui attribuait. On pouvait concevoir 
la filiation divine de Jésus, dans un sens naturel et logique; Paul et surtout 
Jean ont préféré l'entendre au sens métaphysique. Depuis le concile d'Antioche, 
cette question des deux natures en Christ a été la pomme de discorde entre les 
théologiens. La diversité des deux langues grecque et latine ajouta encore à la 
confusion qui se produisit à l'occasion des dogmes de la divinité de Jésus et 
de la trinité des personnes divines. Entre le Jésus de Nazareth et celui de 
Nicée, il y a un abîme; c'est alors que la pensée chrétienne a fait un salto 
mortale, 

M. Labanca, dans son dernier chapitre, assure qu'il y a eu dans la conception 
théologique des Apôtres des contradictions irréductibles (p. 377) ; mais ces 
contradictions même prouvent que le christianisme a été un fait historique, 
sujet aux vicissitudes de la nature humaine. Une religion populaire s'accommo- 
dait mal du Dieu de l'hébraïsme; elle sut y juxtaposer un polythéisme byzantin, 
en promulguant la divinité substantielle du Père, du Fils, de l'Esprit; en faisant 
de Marie la mère de Dieu et en imaginant tant de médiateurs divins entre 
Dieu et l'homme (382). Il s'est ainsi produit dans TÉglise une alternative per- 
pétuelle de résistance et d'accommodation vis-à-vis les religions païennes. 

Notre auteur entrevoit dans l'avenir une synthèse des religions, sur une 
large échelle. La conscience religieuse de nos contemporains d'Europe 
« met en balance le sômitisme chrétien et l'indianisme bouddhique, pour em- 
brasser l'un et l'autre dans une suprême conciliation. D'un côté, cette cons- 
cience ne paraît pas disposée à se séparer d'un Dieu qui, étant Père de tous 



222 REVUE DE l/niSTOlRE DES RELIGIONS 

es hommes, est pour tous une loi d'amour et de justice, et les rapproche tous 
dans une fraternité commune. De l'autre, la môme conscience incline à unir au 
Dieu du sémitisme chrétien celui de l'indianisme immanent dans la nature. 
Une telle fusion porterait, d'après lui, des fruits salutaires pour l'amélioration 
morale du genre humain » (p. 425). 

Si, pour les chrétiens raisonnables, le Christ surnaturel et thaumaturge est 
mort; le vrai Christ de l'histoire, celui qui a révélé les sentiments moraux et re- 
ligieux les plus profonds, accompli tant d'œuvres de justice, de charité, de par- 
don, l'initiateur du royaume du Père, le saint et le martyr est loin d'avoir perdu 
son efficace sur les âmes et laconservera longtemps encore (p. 386). Il est évident, 
on effet, que l'homme, trouvant toujours dans le monde réel quelque chose 
d'imparfait et de défectueux, est amené à le compléter par un monde idéal. Ce 
monde idéal existe dans le christianisme, dégagé de ses éléments vieillis et 
légendaires; il est encore doué d'une grande fécondité morale. Il est donc de 
notre devoir de le respecter, sous peine d'être ingrats envers nos ancêtres 
(p. 433). 

Telle est l'analyse bien imparfaite de ce volume , si riche en pensées 
originales et en citations variées. En théologie, l'auteur se rattache à M. le pro- 
fesseur Zeller et en histoire ses sympathies sont pour les idées du comte Goblet 
d'Alviella. Il a quelques-unes des qualités de l'école de Tubingue, une grande 
sagacité critique, une vision très nette des actions et des réactions de la pensée 
de Jésus et des divers milieux juifs et païens qu'elle a traversés; par contre l'abus 
des influences physiques et ethnographiques, le dédain de la métaphysique 
chrétienne, la réduction du christianisme à une doctrine purement morale sont 
des défauts qui lui reviennent en propre. Pour l'Italie, où jusqu'ici il n'y avait pas 
de milieu entre le catholicisme le plus rétrograde et la libre pensée radicale, le 
livre de M. Labanca marque le retour à la science religieuse impartiale. Aussi 
est-ce sur lui que le Gouvernement a jeté les yeux, afin de pourvoir la chaire 
d'Histoire des rehgions, récemment créée à l'Université de Rome. Nous ne pou- 
vons qu'applaudir à cette nomination et souhaiter au courageux professeur 
tout le succès qu'il mérite! 

G. Bonet-Mal'ry. 



.J. Van den Gheyn, S. J. — Essais de Mythologie et de Philologie comparée. — 
Bruxelles, Société belge de librairie. Paris, Palmé. 1885, in-8, xiv et 
431 pages. 

Ce livre est de ceux dont on ne peut dire du mal et dont on voudrait pouvoir 
dire beaucoup de bien. L'auteur possède une érudition très vaste. Malheureuse- 
ment il en tire très peu. Ses articles, dont la plupart^ il est vrai, sont des 
comptes rendus, ne font guère que reproduire des choses déjà connues. Ils 



REVUE DES LIVRES 223 

n'apprennent rien de neuf et ne rachètent pas toujours par le charme de la 
forme littéraire ce qui leur manque comme nouveauté de fond. 

Pour en finir avec les critiques , ajoutons encore un reproche. Le P. Van 
den Gheyn saisit trop souvent Toccasion de faire de l'apologétique; cela le 
conduit parfois à parler d'un ton bien aigre de quelques savants qui ne 
partagent pas ses convictions. 

Sous ces réserves générales, disons un mot des articles dont le sujet peut 
intéresser les lecteurs de cette Revue. 

Le volume s'ouvre par une étude sur la Mythologie comparée (1-46). L'auteur 
en résume brièvement Fhistoire. Prenant ensuite pour guide Pœuvre du 
P. de Gara, il réédite tous les griefs soulevés contre l'Ecole philologique et ne 
cache pas ses sympathies pour les folkloristes. 

L'article suivant (47-67) contient une appréciation générale des travaux de 
Mannhard, suivie d'une analyse des Essais posthumes du mythologue allemand. 
La première partie de cet article est la reproduction presque textuelle de ce 
qu'a dit M, Gaidoz sur le même sujet. (V. Mélusine, I, 578.) — Vient ensuite 
une étude sur Cerbère (68-106). L'auteur, après avoir longuement décrit le 
Mythe d'après les sources, et employé pour l'expliquer cette méthode philologique 
qu'il a si énergiquement attaquée dans les premières pages de son livre, finit 
par s'en référer purement et simplement aux conclusions de M. Decharme. 

L'article qui suit porte sur le Personnage d'Arlequin (107-131). C'est un 
résumé des différentes théories qui ont été émises sur la parenté de la Mesnie 
d'Helque avec le Wùthendes Heer d'Odin et la troupe des Maruts et des 
Ribhus dont Indra est le chef. Quant à la question de savoir si le nom d'Arle- 
quin, personnage de la comédie itahenne, est le même que celui du chef de la 
chasse aérienne, l'auteur la pose, mais ne la résout pas. Il s'en tient à l'opinion 
de Littré qui croit à la parenté des deux personnages, tout en avouant qu elle 
n'est pas prouvée. 

Dans Une légende indienne (132-151), le P. Van den Gheyn nous parle du 
Vetalapancavimçatika {les vingt-cinq histoires du Vampire), un recueil de contes 
dont nous avons appris avec bonheur la traduction prochaine. M. Van den 
Gheyn en traduit un (le conte quatrième de l'édition Uhle, p. 18). C'est 
l'histoire de Viravara, garde du roi Çudra-Kadeva, qui, pour sauver son maître 
de la mort à laquelle la déesse Durga l'a condamné, sacrifie son propre fils. Sa 
femme et sa fille se donnent la mort sur le corps de l'enfant. Lui-même les 
imite. Devant cet amoncellement de cadavres, le roi fait une prière à la déesse 
qui, pour récompenser tant de dévouement, fait grâce au roi et ressuscite 
Viravara et les siens. 

L'auteur rapproche avec raison ce conte d'une légende flamande rapportée 
par Collin de Plancy '. C'est la légende de Guillaume Loek, bourgeois de 

I) Collin (lo Plancy. Chroniques et légendes du temps des premières croisades* 
Bruxelles, 184-2, p. 246 et sq. 



224 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Furnes, qui, une nuit qu'il était de garde devant le palais du comte de Flandre, 
Charles le Bon, dangereusement malade, vit arriver la Mort qui accourait 
chercher le comte. Guillaume essaie de l'attendrir, La Mort ne consent à sauver 
le prince que si Guillaume lui livre son fils unique. Guillaume accepte ; il 
revient , portant en sanglotant son enfant dans ses bras, quand la Mort le 
rencontre et lui annonce que le comte est sauvé et que Dieu lui laisse son fils 
comme prix de son abnégation. 

Les analogies des deux contes méritent d'attirer l'attention. Les recherches 
que le P. Van den Gheyn a faites pour retrouver les sources où a puisé Collin 
de Plancy ont malheureusement été infructueuses. 

Cet ouvrage contient encore deux comptes rendus : l'un (p. 152-161} sur les 
travaux de M. Cosquin sur les contes lorrains; Tautre (p. 220-237) sur une 
dissertation de l'abbé Casartelli intitulée la Philosophie religieuse du Mazdéisme 
sous les Sassanides. 

Le reste du livre se compose de dissertations philologiques. Ce n'est pas ici 
le lieu d'en apprécier la valeur. 

M. 



A. Bouché-Leclercq. — Manuel des Institutions romaines. — Paris. 
Hachette, 1886. — 1 vol. gr. in-8 de xvi et 654 pages. 

M. Bouché-Leclercq vient d'augmenter ses titres à Testime et à la reconnais- 
sance des amis de l'antiquité classique par la publication d""un beau Manuel des 
Institutions Romaines. Comme le titre l'indique, ce livre est un instrument de 
travail, destiné avant tout aux étudiants des facultés françaises ; mais l'auteur 
n'a pas borné son ambition à faciliter la tâche de la jeunesse universitaire; 
il s'est également proposé de rendre service aux humanistes en leur offrant, 
sous une forme à la fois concise et claire, le résumé des résultats auxquels 
aboutissent les nombreux travaux de l'histoire et de l'archéologie romaines 
publiés dans les temps modernes. Les uns et les autres lui sauront gré de sa 
laborieuse entreprise, qui témoigne, non moins que ses ouvrages antérieurs, 
d'une connaissance approfondie de l'antiquité et d'une érudition du meilleur 
aloi. 

Depuis que l'enseignement supérieur a pris un nouvel essor dans notre pays, 
le besoin de bons manuels des institutions romaines s'est fait sentir plus vive- 
ment qu'autrefois. La preuve en est que, dans les dernières années, nous 
avons vu paraître coup sur coup une série d'ouvrages destinés à combler les 
lacunes de notre littérature scientifique en pareille matière. M. Ch. Morel 
traduit le grand travail de Madvig sur la constitution et l'administration de 
l'État romain (4 vol., 1882-1884); MM. Berthelotet Didier tirent des antiquités 
romaines de Lange une Histoire intérieure de Rome jusquà la bataille d'Actium 



REVUE DES LIVRES 225 

(Paris, 1885-1886) ; M. Mispoulet a publié, il y a trois ans à peine, ses 
Institutions politiques des Romains ; MM. F. Robiou et D. Delaunay n'ont 
pas encore terminé leurs Institutions de Vancienne Rome (vol. I et II en 
1884-1885), tandis qu'un Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, sous 
la direction de MM. Ch. Daremberg et E. Saglio est en cours de publication 
à la librairie Hachette. Le manuel de M. Bouché-Leclercq est dû, sans doute, 
à la même inspiration , et pour avoir vu le jour après tant d'autres ouvrages 
qui font honneur à l'activité de nos historiens actuels, il n'en est pas moins le 
très bien venu. 

Parmi toutes ces publications récentes celle de M. Bouché-Leclercq réclame 
notre attention, non seulement à cause de l'intérêt qui s'attache pour les 
lecteurs de cette Revue aux travaux de l'un de ses collaborateurs les plus 
appréciés, mais encore à cause de la place plus considérable que l'auteur a 
consacrée à l'étude des institutions religieuses chez les Romains. De ce grand 
manuel de plus de 650 pages où la Cité et son gouvernement aux différentes 
époques de son histoire, Tadministration, les finances, l'armée, le droit et la 
justice sont étudiés successivement sous autant de rubriques spéciales, nous ne 
voulons retenir ici que la sixième partie consacrée tout entière à la religion 
(p. 459 à 553). 

Par ses études antérieures sur les Pontifes de Vancienne Rome (Paris, 1871) 
et sur VHistoire de la Divination dans l'Antiquité, M. Bouché-Leclercq était 
tout naturellement porté à traiter avec générosité la religion de la Rome antique 
dans la distribution des places entre les différents ordres de matière. L'exemple 
de Marquardt devait l'y encourager, et davantage encore la conviction du lien plus 
iiitime que nulle part ailleurs qui unit les institutions religieuses et les institutions 
politiques chez les Romains. M. B.-L. était trop familiarisé avec les études 
d'histoire religieuse pour ne pas être persuadé par avance que la connaissance de 
la religion d'un peuple est le meilleur guide pour pénétrer jusqu'aux principes 
directeurs de la vie morale de ce peuple et par conséquent aussi pour comprendre 
les institutions dans lesquelles sa vie morale s'est affirmée. 

Après quelques pages d'introduction sur la théologie romaine, l'auteur 
décrit successivement les cultes privés, l'histoire du culte public, les cultes 
populaires et les cultes officiels, les sodalités officielles, les collèges des 
pontifes, des augures, des féliaux, des quindccemvirs S. F., l'ordre des 
haruspices et les sacerdoces municipaux. Le texte se compose d'un récit suivi 
qui peut se lire indépendamment des notes reléguées au bas des pages; celles-ci 
contiennent les références, les renseignements complémentaires et la discussion 
des hypothèses ou des interprétations controversées. En tête de chaque chapitre 
une courte et substantielle bibliographie fait connaître au lecteur les principaux 
ouvrages relatifs au sujet traité, et au bas des pages d'autres indications biblio- 
graphiques nous renseignent sur les travaux spéciaux concernant les questions 
de détail. L'auteur a tenu, fort justement selon nous, à ne pas encombrer 

15 



221) l\EVUE DE i/eIISTOIRE DES RELIGIONS 

son manuel en mentionnant sur chaque point tous les travaux publiés, sans 
ti-'nir compte de leur valeur. Une pareille bibliof^raphie est le plus souvent inutile ; 
dans un livre destiné aux étudiants elle est dangereuse, puisqu'elle n'éclaire pas 
le lecteur sur la valeur des ouvrages que l'on fait défiler sous ses yeux, 

La disposition est bonne, le récit clair et d'une lecture aussi agréable que le 
sujet le comporte, peut-être un peu chargé parfois à cause du désir de l'auteur 
d'être complet sans abandonner la forme du récit suivi. Les subdivisions nom- 
breuses, la multiplication des paragraphes, les énumérations ont l'inconvénient 
de donner à un manuel un faux air de catalogue; elle ont bien des avantages 
cependant pour l'étudiant. Le manuel n'est-il pas destiné à être consulté plutôt 
qu'à être lu tout d'une haleine? Que l'on cherche, par exemple, dans l'ouvrage 
de M. B.-L. des renseignements sur les Vestales. L'excellent index qui termine 
le livre nous renvoie à diverses pages où sont disséminées des particularités sur 
le rôle et la situation des Vestales. Nulle part cependant nous n'en trouvons 
une description complète. Elles ne formaient pas un collège, il est vrai; mais 
l'organisation des Vestales et le culte de Vesta constituent certainement l'une 
des institutions religieuses les plus originales et les^plus caractéristiques de 
l'ancienne Rome. M. Marquardt, leur a consacré un paragraphe spécial. 

La même réflexion nous est suggérée à propos de l'histoire du culte public. 
M. B.-L. consacre à ce sujet un chapitre des plus intéressants et des plus substan- 
tiels. L'histoire de la formation du culte public se confond avec celle des origines 
de la cité. Partant de ce principe qui paraît fort juste, l'auteur remonte jusqu'à 
l'époque où il y avait place, sur le Palatin^ pour plusieurs villages, celui du 
Palatium, celui du Cermale et celui de la Vélia. Il reconstitue le culte de ces 
trois bourgades, d'abord isolément, puis après leur réunion en une seule 
cité, de façon à nous offrir un calendrier religieux de la cité palatine. Il nous 
montre ensuite la fédération de la cité palatine et de la cité esquiUne et le culte 
fédéral organisé de façon à rapprocher les grandes divinités adorées de part et 
d'autre, en les subordonnant à un nouveau génie ou dieu de l'association. 11 suit 
pas à pas le développement spontané de la cité et de son culte. Mais toutes les 
modifications introduites depuis la révolution dont le souvenir se rattache au 
nom des Tarquins, les transformations imputables à l'influence étrusque, helléni- 
que et enfin orientale ne sont indiquées que par quelques mots dans ce chapitre 
sur l'histoire du culte. Les détails de ces grandes transformations seront ensuite 
racontés au fur et à mesure que l'occasion s'en présentera, dan» les chapitres 
suivants. 

Qu'en résulte-t-il? L'étudiant, le jeune homme qui n'a pas encore fait d'études 
personnelles sur le développement de la religion romaine, n'aura pas une 
idée claire de l'évolution par laquelle cette rehgion a passé à partir du moment 
où nous commençons à avoir quelques données historiques solides. La religion 
romaine, authentiquement romaine, plonge sans doute par ses racines dans le 
sol paliilin; mais à de telles profondeurs la lumière et l'air respirable nous 



REVUE DES LIVRES 227 

manquent; il faut bien avouer que nous en sommes réduits aux hypothèses, que 
nous reconstituons les origines de la cité d'après les traditions conservées 
dans les institutions religieuses, tandis que nous expliquons les institutions 
religieuses par les origines de la cité. La religion des Romains que nous connais- 
sons, dont nous avons conservé la littérature et les lois, dont les luttes, les 
conquêtes et les mœurs nous ont été transmises par l'histoire, cette religion-lù. 
n'est plus, à proprement parler, celle des anciennes bourgades palatines, mais la 
combinaison des vieux cultes autochthones avec les cultes étrusques et grecs, 
en sorte que l'histoire du culte à Rome, c'est justement le tableau de ces trans- 
formations. Nous aurions aimé, pour notre part, à retrouver dans le Manuel 
français, à côté des remarquables pages sur les origines, la description des 
diverses époques de la religion romaine. Elles ne sont pas moins essentielles à 
la pleine compréhension du rôle des institutions romaines que la reconstitution 
de la situation religieuse des populations latines antérieurement à la fondation 
de la cité. 

Si l'évolution historique de la religion romaine ne ressort pas d'une façon 
aussi claire que nous l'eussions désiré du travail de M. Bouché-Leclercq, le 
principe générateur et le développement logique du culte et des institutions y 
sont exposés de main de maître. L'auteur signale, dès le début, le caractère 
fondamental de la théologie romaine : c'est une démonologie. « Ce qui caractérise 
le mieux, dit-il, la religion romaine, la doctrine qui résume en quelque sorte 
son enseignement, est le procédé analytique par lequel elle dédouble toutes 
choses, êtres animés ou objets inanimés, en réalité concrète et en puissance 
abstraite appelée tantôt numen, tantôt génie » (p. 462). Et ailleurs : « la person- 
nalité que les dieux n'ont pas en essence, ils la prennent en acte. » 

Le fait est que la religion romaine primitive, pour autant que nous pouvons 
la reconstituer, est encore à l'état d'animisme pur. Elle n'offre ni cosmogonie, 
ni mythologie, parce qu'elle n'est pas encore parvenue au degré de dévelop- 
pement où l'animisme se constitue en polythéisme hiérarchique. A l'époque où 
ce travail de perfectionnement organique aurait dû se produire en elle, d'autres 
cultes déjà beaucoup plus avancés lui imposèrent leurs formes et leurs mytho- 
logies, de même que plus tard la philosophie grecque s'implanta à Rome avant 
que la civilisation romaine eût élaboré une philosophie qui lui appartint en 
propre. 

Mais, si les Romains empruntèrent aux divers peuples avec lesquels il 
furent de bonne heure en contact, des dieux et des traditions mythologiques, 
leur conception des rapports entre les dieux et les hommes resta toujours 
foncièrement la même; et c'est là justement ce qui fait qu'il y a bien réellement 
une religion romaine, persistant à travers toutes les transformations du culte et 
des croyances; car ce qui caractérise une religion, c'est la nature du rapport 
qu'elle établit entre la divinité et ses adorateurs. 

Or, ce qui caractérise la religion romaine, c'est, d'une part, le profond senti- 



228 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ment de dépendance à l'égard du numen, et d'autre part la tendance solidement 
enracinée au ritualisme légaliste. « Le culte romain, remarque fort bien 
M. B.-L., est une procédure analogue de tout point à celle des « actions de la 
loi » que les pontifes léguèrent plus tard aux jurisconsultes. Le sacrifice esl 
une offre intéressée, et la prière qui l'accompagne nécessairement est une stipu- 
lation, dont l'effet est infaillible si elle est conçue dans les termes sacramentels 
fixés par la coutume » (p. 461). 

Les rapports entre les dieux et les hommes, comme ceux des hommes entre 
eux, sont réglés par des formules légales et des formalités nettement déterminées. 
C'est là le principe fondamental du culte romain. Partant de là, M. B.-L. nous 
montre le développement logique du culte domestique en culte gentilice, et 
comment celui-ci fut le prototype du culte célébré par les sodalités officielles et 
par les collegia ou associations privées. Toute la série de chapitres consacrés à 
ces sodalités officielles et aux grands collèges chargés des différentes fonctions 
du culte est excellente. Ils offrent une abondante moisson de renseignements, 
puisés aux meilleures sources, et nous ne pensons pas nous rendre coupables 
d'exagération en affirmant qu'ils sont supérieurs à tout ce qui a paru jusqu'à 
présent en français sur l'ensemble de ces sujets. 

Ajoutons enfin, pour compléter l'énumération des titres qui recommandent le 
Manuel à tous ceux qui désirent connaître les institutions religieuses de Rome 
et qui le rendent indispensable aux étudiants des antiquités romaines, que 
Fauteur a joint à son livre, en guise d'appendice, divers résumés de la numéra- 
tion, de la métrologie et de la chronologie romaines, ainsi que les Fastes consu- 
laires. 

N. 



Trois relations de /'Escalade tirées des manuscrits de la Bibliothèque Nationale 
de Paris, publiées par Emile Duval, conservateur du musée Folf à Genève. -- 
FicK. — Genève. Décembre 4885. 

Le 12 décembre 1602, la ville de Genève courut, pendant la nuit, le danger le 
plus pressant qu'elle eût encore connu. Endormis par de feintes assurances, 
les magistrats et la population ignoraient les menées de leur irréconciliable 
ennemi, le duc de Savoie, toujours aux aguets pour tenter une entreprise qui 
le rendît maître d'une ciié qu'il considérait comme une rebelle ayant échappé à 
l'autorité de sa maison. Ne pouvant réussir par des moyens honnêtes, le duc 
eut recours à la ruse et à la violence ; il ramassa quelques troupes équivoques 
et résolut de s'emparer nuitamment de Genève. Il n'y allait rien moins que de 
la liberté, de la religion, de la vie de tous les citoyens et de l'honneur de leurs 
femmes et de leurs filles. 

Son Altesse partit de Tuiin le 17 décembre (vieux style), feignant d'aller à 



REVUE DES LIVRES 229 

Rivoli « en dévotion » ; arrivé à Novalesa, il renvoya son train, prit la poste, 
et, déguisé en ambassadeur étranger, il franchit le mont Cenis en faisant garder 
étroitement les passages. En Savoie, il retrouva les troupes espagnoles qui 
séjournaient en ce pays depuis cinq ou six mois et rejoignit à Bonne, en Fau- 
cigny, le sieur d'Albigny, son lieutenant général. Ce fut de cette ville que ce 
dernier partit avec « douze ou quinze mille hommes choisis^ tant de pied que de 
cheval, portant eschelleSy pétards et autres artifices nécessaires pour l'exécution 
de cette entreprise que ledict sieur d'Albigny communiqua lors à ses genSy les 
assurant fort de la facilité d'icelle » (f. 52. p. 19). Les assaillants arrivèrent 
sur les deux heures du matin, le dimanche, 12 décembre , côtoyant l'Arve en 
grand silence, les mèches cachées; ils s'approchèrent des fortifications et ap- 
pliquèrent leurs échelles en un lieu assez éloigné de la sentinelle entre la porte 
Neuve et la porte de la Monnaie, et deux cents des plus résolus, l'escopette 
au poing, pénétrèrent dans la ville, tuant les rares opposants qu'ils rencontrè- 
rent et criant : « Vive Savoie ! vive Espagne ! ville gagnée ! à boire I » mais les 
habitants, réveillés en sursaut, firent bonne contenance. Les Savoyards, re- 
poussés à perte, s'enfuirent vers leurs échelles et s'empressèrent de descendre 
au plus vile « avec tant de presse que pour cela ou le poids des hommes armés, 
les échelles rompent; les autres se voyant hors d'espoir s'embrassent trois à 
trois et saultent dans le fossé mou et plein de fange qui les garantit en partie 
de blessures. — Le duc se retira à Bonne « merveilleusement marri et dépilé ; • 
il y avait matière à l'être... 

La nuit de l'Escalade et le danger couru restèrent gravés dans le cœur et 
dans la mémoire de tous les Genevois. Cette échauffourée fut d'ailleurs un fait 
considérable dans la politique du temps, car il est hors de doute que le duc de 
Savoie avait des intelligences secrètes avec la cour d'Espagne, et l'appui de la 
France, recherché et désiré par Genève, n'était pas aussi assuré qu'on eût pu 
le souhaiter dans d'aussi pressantes circonstances. La paix aurait pu être 
rompue en Europe par cette équipée de maraudeurs nocturnes; elle ne le 
fut pas néanmoins. Genève eut à pleurer la perte de citoyens honnêtes et 
courageux (seize morts et vingt-cinq à trente blessés) ; mais son indépen- 
dance n'en souffrit paS; et elle en fut quitte pour pendre, le même jour, 
les treize prisonniers qui avaient été faits, tous gens de marque et les plus 
beaux hommes qu'il était possible de voir, assurent les chroniques du temps. 
Genève s'excusa de les traiter de la sorte en expliquant dans la sentence 
qu'ils avaient violé la paix et que, pour lors, ils ne pouvaient être considérés 
comme prisonniers de guerre. Au nombre étaient les sieurs de Sonas, 
d'Altignac, de Cliaffardon et d'Attisel, ainsi qu'un jeune gentilhomme du 
Dauphiné qui refusa de dire son nom. Ceux qui purent supporter la torture 
y furent soumis ; les tètes des treize suppliciés et des autres morts (environ 
cinquante-cinq), furent exposées sur la muraille de la ville, à l'endroit où ils 
avaient cherché à entrer. Certains s'étaient noyés dans la fange du fossé; 



230 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

l'ennemi ramena avec lui beaucoup de blessés. Quant au sieur d'Albigny, 
plus réservé que ses hommes, il échappa à la pendaison en redescendant pres- 
t.'ment du parapet quand il découvrit que le combat était « âpre » en ville, 
prétextant un violent mal d'estomac qui lui était soudain survenu!... Des 
relations de cette mi'morable journée furent envoyées un peu en tous pays. Les 
m.igistrats de Genève en adressèrent aux cantons évangéliques ; il y eut 
échange de rapports, de discours, Tévénement étant trop considérable pour 
n'être pas raconté et commenté. Il n'est donc pas surprenant de nous trouver en- 
core en présence de trois nouveaux récits que M. Emile Duval vient de publier 
chez Fick, à Genève. Ces pièces se rapportent à la série des récits officiels 
fournis au commencement du xvip siècle et parvenus jusqu'à nous de diffé- 
rentes manières ; les faits concordent avec ceux qui ont été relevés par les pré- 
cédents narrateurs. Un des récits semblerait même émaner d'un témoin oculaire, 
d'un sieur Théliisson habitant précisément en face de la guérite, vide de senti- 
nelle, près de laquelle furent appliquées les échelles savoyardes; en tous cas, 
l'auteur se dit proche voisin du sieur Piaget, dont un manuscrit de Grenoble a 
livré l'intéressant mémoire et qui prit une part active aux événements de la 
nuit du 12 décembre. — Ces trois récits ont été communiqués à M. E. Duval 
par M. L. Delisle et proviennent de copies contemporaines faisant parti e de la 
collection de Philippe, comte de Béthune, et d'Hippolyte, son fils, collection- 
neurs éraérites, mais qui ont si mal rangé les documents historiques qu'ils 
avaient ramassés qu'on ne peut en retrouver les origines. Ces pièces sont, 
d'ailleurs, dignes d'appeler l'attention et nous pouvons dire, en toute sincérité, 
que M. E. Duval a rendu un véritable service en les produisant d'une manière 
aussi soignée. 

Je me suis souvenu, en relisant cet épisode, généralement peu connu hors 
des murs de Genève, de certains passages des admirables mémoires de Mme de 
Mornay, dans lesquels elle parle (t. II, p. 34) de la fameuse entreprise. Or il y 
est question, ni plus ni moins, de la levée d'un régiment de deux mille hommes 
de pied français, et dans le cas où Henri IV, sortant de ses dispositions 
jusqu'alors purement platoniques à l'égard de ses anciens coreligionnaires, 
eût autorisé ce mouvement en faveur de Genève, c'aurait été le jeune Philippe 
de Mornay qui eut pris le commandement « des plus belles troupes qui, de 
longtemps, fussent sorties de France, « ajoute sa mère avec orgueil, u pour le 
nombre de noblesse qui s'y obligeait et le choix qu'on pouvait faire en la paix 
des meilleurs capitaines qui restaient inutiles, » circonstance qui console 
quelque peu de la mention pénible qu'on trouve dans les Récits qui comptent 
au nombre des troupes savoyardes « des Français que les départements rendent 
absents du pais: •>■> Les défenseurs que la France eût envoyés avec Philippe de 
Mornay auraient effacé le mauvais renom des enfants perdus du régiment de 
Val-d'Isère! 
Nous ne pouvons nous empêcher, en terminant, de regretter que l'histoire 



REVUE DES LIVRES 231 

de Genève (j'en demande pardon à ceux qui s'y sont essayés) n'ait jamais été 
traitée d'une manière assez consciencieuse. A propos de VEscalade, je me suis 
reporté aux divers passages des auteurs les plus autorisés, et si je les ai vus 
s'inspirant des récits contemporains, je n'ai pas trouvé chez eux cet esprit 
critique si rigoureusement appliqué de nos jours aux questions historiques qui 
soumet les faits à un examen minutieux afin de ne laisser échapper aucune 
circonstance sans l'épuiser, ne la rejetant ou ne l'adoptant qu'à bon escient. 
Je souhaiterais que M. Duval, qui doit avoir beaucoup de matériaux à sa dis- 
position ayant trait à l'Escalade, veuille bien en faire un travail spécial dans le 
sens que j'indique; tout en élucidant et en coordonnant les documents locaux, 
il serait bon de réunir également à l'appui les pièces diplomatiques échangées 
à l'effet de soutenir le bon droit et la liberté de la République, pièces qui ne 
sont pas introuvables et sur la valeur desquelles je serais étonné que M. E. 
Duval ne fût pas amplement renseigné à présent. 

D. M. 



CHRONIQUE 



FRANGE 



La Section des Sciences Religieuses. — La Section des sciences 
religieuses à l'École des Hautes-Études a repris ses travaux le lundi, 3 mai, 
pour le semestre d'été. A quelques détails près, le programme des conférences 
est resté le même que celui du semestre d'hiver. Les conférences, en eiïet, 
n'avaient commencé qu'au mois de mars. Le semestre d'hiver étant ainsi réduit 
à deux mois n'a pas permis à la plupart des professeurs d'épuiser les sujets 
qu'ils avaient choisis. L'empressement de la jeunesse studieuse aux conférences 
nouvellement instituées est la meilleure justification de l'initiative prise par 
M. le Ministre de l'Instruction publique, lors de la création d'une section ides 
sciences religieuses à l'Ecole des Hautes-Études. Au début du semestre d'été, 
il y avait déjà plus de cent auditeurs inscrits. Même en défalquant ceux qui, 
après avoir pris leurs inscriptions, renoncent bientôt à suivre un genre de 
conférences sur lequel ils semblent s'être fait des illusions, il n'en reste pas 
moins à tous les cours un nombre d'auditeurs très satisfaisant. On peut affirmer 
désormais que l'épreuve tentée par l'administration de l'Instruction publique a 
réussi au gré de ceux qui l'ont entreprise, sans provoquer aucune manifes- 
tation. Les auditeurs comme les professeurs ont compris dès le début qu'il 
s'agissait de travailler en commun, en dehors de toute préoccupation confes- 
sionnelle ou polémique, dans le seul intérêt de la science des religions. 

Congrès des Sociétés savantes. — Le 27 avril s'est ouvert à la Sor- 
bonne la vingt-quatrième session du Congrès des Sociétés savantes de Paris 
et de la province. Nous n'avons remarqué cette année que peu de communi- 
cations concernant spécialement l'histoire religieuse. Le bureau de la section 
d'histoire et d'archéologie était composé de MM. Léopold DeHsle, président, 
Duruy et Geffroy, vice-présidents, Gazier, secrétaire, et de MM. Fierville, 
Tranchan, Guibert, Châtel et l'abbé Rance, comme assesseurs. La question 
du programme relative à l'origine et à l'organisation des anciennes corporations 
d'arts et métiers a été traitée par divers érudits de province. Parmi les mé- 
moires présentés nous remarquons celui de M. Guibert, de la Société historique 
et archéologique du Limousin, sur les corporations de ce pays, antérieures au 
xvi^ siècle, pourvues d'une législation uniforme et constituant des groupes à 
la fois professionnels et religieux. — M. Veuclin s'est plus particulièrement 
attaché aux confréries et charités du xvii" siècle à Bernay ou dans les environs. 



CHRONIQUE 233 

Il en a étudié les origines et les règlements avec beaucoup de soin. Son travail 
est tellement surchargé de documents que l'on a parfois un peu de peine à en 
saisir les grandes lignes; mais à la lecture il sera trouvé fort instructif. — La 
question des cimetières à incinération en Gaule a provoqué plusieurs mémoires, 
entre autres de M. Christian, lequel a dressé une carte de ces cimetières, par 
régions, avant la conquête. *- M. Jacquinot lit une notice pour démontrer que 
l'une des cavités des monuments mégalithiques de la Nièvre présente les signes 
caractéristiques d'un autel à sacrifice. Plusieurs membres repoussent cette 
opinion; d'après eux, les signes relevés par M. Jacquinot sont dus aux intem- 
péries. 

L'histoire anecdotique des Jésuites s'est enrichie des extraits tirés, par 
M. Fierville , du voyage inédit d'un janséniste anonyme en Flandre et en 
Hollande, en 1681, tandis que leur méthode d'enseignement a été traitée, d'une 
façon accessoire, il est vrai, par M. Gidel dans un mémoire sur l'enseigne- 
ment du grec au xvii® siècle et par M. Tranchan, président de la Société 
archéologique de l'Orléanais, dans une comparaison du plan d'études, tel qu'il 
a été pratiqué par les Jésuites au Collège d'Orléans jusqu'en 1750, avec le 
plan d'études de leurs successeurs séculiers. — Une petite statue en bronze 
de Jupiter-Serapis a été l'objet d'une dissertation de M. Aug. Nicaise. — Les 
caractères des diverses écoles d'architecture religieuse romane ont été discutés 
par MM. Anthyme Saint-Paul, qui a considérablement diminué l'importance 
accordée à l'école clunisienne, Tabbé MùUer, qui a surtout insisté sur l'école 
romane de l'Ile-de-France , et de Lasteyrie qui a montré le bien fondé 
des deux thèses précédentes. Au xn*' siècle, M. Saint-Paul, distingue les 
écoles bourguignonne, provençale, rhénane, poitevine, auvergnate, aquitaine, 
normande, périgourdine, auxquelles il faut donc ajouter celle de l'Ile-de-France. 
Ces écoles se distinguent par la forme des voûtes, l'emplacement des clochers 
centraux, latéraux ou en façade et par l'ornementation. 

M. Joret, professeur à la Faculté d'Aix, a étudié les rapports du fameux 
intendant Basville avec l'épiscopat du Languedoc pendant la seconde période 
de son administration (1703-1711), en se fondant spécialement sur les lettres 
des évoques d'Agen et de Viviers, Il montre que Basville faisait sentir le poids 
de son autorité au clergé non moins qu'aux laïques et ne craignait pas de 
tancer vertement un évêque. — M. Philippe Berger a lu une note sur la si- 
gnification historique du nom des patriarches hébreux. — M. Thomas signale 
l'existence du culte et de la légende de saint Vidian, à Martres-Tolosane. Cette 
légende est analogue à celle du poète français Vivien. M. Thomas pense que 
l'on peut établir un rapport de filiation entre les deux légendes et voit dans ce 
fait une confirmation de l'hypothèse de M. Gaston Paris sur l'origine méridio- 
nale du cycle français de Guillaume d'Orange. 

Société et Revue des Traditions populaires. — L'étude des tradi- 
tions populaires jouit décidément de la faveur du public lettré. Nous avons 



234 UEVUE DE L'niSTOlUE DES UELIGIONS 

constaté quelques pa^es plus haut, dans un article sur la complexité des 
mythes et des légendes, le grand développement qu'elle a pris, ces dernières 
années, dans la plupart des pays d'Europe. La France ne reste pas en arrière. 
Voici une nouvelle société et une nouvelle revue mensuelle consacrées à l'étude 
des traditions populaires. La formation de la société a été décidée, le 27 dé- 
cembre dernier, au dîner de « Ma Mère l'Oye. » Elle a pour objet « de faciliter 
l'étude et la publication de tout le vaste ensemble de croyances, de coutumes 
et de superstitions populaires qui, depuis quelques années, est désigné sous le 
nom de Folk-Lore. Elle s'adresse à tous ceux qui s'occupent des contes et 
des légendes, des chansons, des devinettes, des Ibrmulettes, des proverbes, etc. 
Mais elle embrasse aussi des sujets qui touchent, par un côté, à l'ethnographie, 
les coutumes populaires, les superstitions de toute nature, les cérémonies 
civiles ou religieuses qui se rattachent à la surperstiLion ou à la coutume, Ic's 
images, les livres populaires, les ustensiles traditionnels et singuliers, etc. Bien 
que le but principal soit de publier des documents français, ceux qui arri- 
veront de l'étranger seront les très bien venus, parce que toutes ces choses, 
souvent obscures, ne deviennent claires que par la comparaison. » — La coti- 
sation des membres titulaires est de quinze francs par an. Les adhésions sont 
reçues chez M. Paul Sébillot, 4, rue de l'Odéon. 

La Revue des Traditions l'^opulaires, qui a pris place à côté de Mélusine, 
paraît le 25 de chaque mois chez Maisonneuve, à Paris. Le prix de l'abonne- 
ment pour les non-sociétaires est fixé à douze francs par an pour la France, 
quinze francs pour l'étranger. Elle est adressée gratuitement aux membres de 
la Société. Il en a déjà paru trois livraisons, contenant diverses légendes ou 
superstitions intéressantes pour qui s'occupe d'histoire religieuse. Nos lecteurs 
en trouveront la mention au dépouillement des Périodiques. 

L'histoire des religions à la Revue des Deux-Mondes. — La 
Revue des Deux Mondes^ dans ses dernières livraisons, a pubUé une série 
exceptionnellement intéressante d'articles consacrés à l'histoire religieuse. 
M. Boissier, M. Renan, M. Lavisse, M. Victor Duruy, presque autant d'aca- 
démiciens que de collaborateurs, y ont offert au public lettré, sous une forme 
attrayante, les résultats de leurs savantes études sur les problèmes d'histoire 
des religions qui leur sont le plus familiers. C'est assez dire qu'il y a dans ces 
articles, pour ceux de nos lecteurs qui ne les connaîtraient pas encore, de quoi 
se procurer d'amples jouissances littéraires et scientifiques. 

M. Boissier a inséré dans la livraison du 15 février. Un dernier mot sur les 
persécutions^ qui risque fort de n'être pas le dernier pour de bon. A propos 
dô plusieurs ouvrages récents, entre autres ceux de MM. Aube, Allard, Ernest 
Havetet Hochart, il a soumis à un nouvel examen la question tant controversée 
de l'étendue des persécutions contre les chrétiens dans l'empire romain. Sans 
entrer dans les détails, il cherche à prouver que certains historiens modernes» 
par réaction contre les exagérations des écrivains ecclésiastiques, sont tombés 



CHRONIQUE 23o 

dans l'excès contraire à celui dont ces derniers n'avaient su se défendre. Au- 
trefois on exagérait les horreurs et la violence de la persécution , aujourd'hui 
l'on s'efforce trop de réduire au minimum l'intensité de la lutte et le nombre 
des martyrs. 

M. Renan] a donné, dans les livraisons des l^r et 15 mars, les prémisses de 
l'histoire du peuple d'Israël dont il prépare la publication. Après le drame et 
l'épilogue, M. Renan nous promet le prologue. La Vie de Jésus a été suivie de 
plusieurs volumes dans lesquels il décrit les origines du christianisme tradi- 
tionnel. Il lui reste maintenant à retracer l'évolution reUgieuse qui devait 
aboutir, au sein du judaïsme, à l'éclosion de l'Évangile. Les deux articles que 
nous signalons ont pour titre : Les Origines de la Bible. Histoire et Légende, 

L'auteur débute par un éloge bien mérité des travaux des maîtres exégètes, 
Kuenen, Reuss, Graf, Wellhausen, qui ont fait de l'étude critique de l'Ancien 
Testament le modèle de la critique historique appliquée aux religions de l'an- 
tiquité. Si leurs œuvres ne sont pas de celles que l'on peut appeler définitives, 
elles précèdent de bien près les travaux définitifs. M. Renan leur reproche 
seulement une certaine raideur théologique. Il leur manque le goût, l'habitude 
des appréciations de littérature comparée et une pénétration suffisante de l'O- 
rient et de l'antiquité! Ils se sont trop enfermés en champ clos. Ce n'est certes 
pas à M, Renan que l'on fera jamais un pareil reproche. Il profite largement 
des travaux de ses devanciers, mais quelle différence dans la manière de traiter 
ces sujets ardus ! Quiconque a jamais entrepris la lecture de l'une quelconque 
des savantes Introductions à l'Ancien Testament dans lesquelles les maîtres 
de la critique allemande ont consigné les résultats de leurs laborieuses recher- 
ches, se fera un vrai régal des articles que nous signalons. C'est merveille de 
voir avec quelle aisance M. Renan se meut dans le dédale de cette question de 
l'Hexateuque, si compliquée et si peu connue du public. Être à la lois un hé- 
braïsant de premier ordre et l'un des maîtres de la langue française, voilà qui 
n'est pas commun. M. Renan seul peut donner du charme littéraire à l'enche- 
vêtrement des documents élohistes et jéhovistes. Il s'empare des pièces du 
squelette dont ses devanciers ont fait l'anatomie minutieuse, il les rassemble 
et du squelette il fait un corps vivant. Le théologien à l'esprit raide ne laissera 
pas d'observer que l'imagination de M. Renan est féconde ; mais il ne pourra 
pas contester la science étendue et la connaissance approfondie du sujet traité ; 
et le lecteur non initié se réjouira d'avoir trouvé un tel mystagogue. 

Nous nous bornerons à noter quelques-unes des conclusions principales 
auxquelles M. Renan s'arrête. 11 repousse l'association du code lévitique au 
récit élohiste (où Dieu est appelé Elohim)^ dont on voudrait faire comme un 
second Pentateuque après la captivité. Il y a un manque de sens littéraire dans 
la prétention de ramener les mythes cosinogoniques et ethnographiques de la 
Genèse à une époque presque rabbinique. L'histoire sainte élohiste, moins 
mythologique assurément que l'histoire sainte jéhoviste, est néanmoins d'une 



236 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

belle antiquité. M. Renan est particulièrement frappé de ce fait que le rédacteur 
jéhoviste cite un écrit antérieur, le livre du Jaschar ou livre des guerres de 
Juhvé, un épos national, contenant les chants et les récits héroïques des tribus 
et s'arrêtant, selon toute apparence, au règne de David. 11 signale aussi l'action 
des compositions destinées à rehausser la gloire des prophètes, compositions 
analogues aux Kisa-el-Anbia des Musulmans, vies des saints de bas étage, 
remplies de merveilleux et très populaires. 

Sûus le bénéfice de ces observations, M. Renan retrace de la façon suivante 
les origines de l'histoire biblique. Il nous montre au début la formation du livre 
des Légendes patriarcales et du divre les Guerres de Jahvé, chez les tribus du 
Nord, après le schisme, au x® siècle. Ce fut le premier dépôt de la littérature 
orale populaire. Le premier de ces deux livres est le document que les critiques 
allemands désignent par la lettre B. Le second est le document sur lequel 
M. Renan a insisté plus particulièrement, comme nous l'avons déjà indiqué. 
L'auteur, à propos de ces chants héroïques, a écrit quelques pages exquises sur 
la comparaison de l'épos grec et du récit sémitique. 

Après la littérature populaire, l'œuvre des prophètes. Ceux-ci ont assuré au 
peuple d'Israël une place à part dans le monde. Le javhisme qui, à Jérusalem, 
n'était qu'un culte, devient, dans les écoles des prophètes, un ferment religieux 
de la plus haute puissance. M. Renan décrit d'abord la naissance d'un livre 
sacré chez les tribus du Nord, le document javhiste (C des Allemands), qui ra- 
conte l'histoire du pacte conclu entre Jahvé et son peuple. C'est là que la per- 
sonnalité du prophète apparaît dans toute sa grandeur, mais aussi avec son 
caractère farouche, sombre, pessimiste. Les prophètes javhistes ont labouré la 
terre d'où devaient sortir le judaïsme, le christianisme et l'islamisme. Enfin, 
vers le milieu du vnie siècle, un livre sacré analogue se forme dans le royaume 
de Juda, ^C'est le document élohiste (A des Allemands) dans lequel Dieu est 
appelé Elohim jusqu^au moment où il ordonne lui-même qu'on l'appelle Jahvé. 
Ce dernier document est inspiré par un esprit moins libre, plus formahste, plus 
réfléchi, moins mythologique que celui des prophètes du Nord. 

Tels sont les éléments qui furent à la disposition du compilateur qui, proba- 
blement sous le règne d'Ézéchias (725-696), fusionna les divers hvres sacrés. 
M. Renan croit pouvoir retracer les règles qui présidèrent à cette unification. Il 
suppose que l'auteur qui l'efTectua eut encore à sa disposition les deux sources 
primitives {Légendes et Guerres) dans leur intégrité. Le volume qui fut ainsi 
constitué formait environ la moitié de l'Hexateuque actuel. Il y manquait encore 
le Deutéronome, tout l'ensemble des lois lévitiques et plusieurs récits de la Vie de 
Moïse. L'article dans lequel M. Carrière analyse l'œuvre critique de M. Kuenen 
et que nos lecteurs auront trouvé quelques pages plus haut, leur permettra 
de comparer les conclusions de M. Renan avec celles de l'éminent théologien 
hollandais. 

A côté des livres sacrés et probablement vers l'époque d'Ézéchias, se formé- 



CHRONIQUE 237 

rent aussi les livres des Rois et les vies des Prophètes qui furent utilisés plus 
tard par des rédacteurs très partiaux dans la rédaction de nos livres des Rois et 
de nos Chroniques. Les premiers pourraient bien être l'œuvre d'un disciple de 
Jérémie. Quant à nos livres actuels des Chroniques^ ils ne sont pas antérieurs 
au IV* siècle. M. Renan nous promet un résumé analogue des résultats de la 
critique moderne sur la législation mosaïque. Ce sera encore une bonne fortune 
pour ses lecteurs. 

Dans la même livraison du 15 mars qui renferme le second article de 
M. Renan, M. Ernest Lavisse a inséré une nouvelle étude sur Thstoire d'Alle- 
magne, sous le titre: La foi et la morale des Francs. Cette fois M. Lavisse s'est 
proposé de montrer pourquoi l'église franque fut impuissante à conquérir la 
Germanie par la parole, comme il a déjà montré dans des articles antérieurs 
pourquoi les Mérovingiens ont failli au devoir d'ouvrir la voie de la Germanie à 
la prédication du christianisme. La véritable raison de cette impuissance, c'est 
que l'église gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme. 
Pour établir cette vérité, M, Lavisse commence par tracer à larges traits une 
esquisse du développement de l'Église pendant les premiers siècles, afin de 
mieux faire ressortir le contraste entre la vie puissante de l'Église persécutée 
et l'affaiblissement interne de l'Église persécutrice. Il y ajoute un parallèle 
entre la tradition ri riche de l'Église d'Orient et la pauvreté intellectuelle de 
l'église d'Occident, Cette première partie, qui provoque, à notre avis, de sé- 
rieuses réserves sur plusieurs points, n'est, à la vérité, que l'introduction du 
sujet réel. Ici l'on sent que l'auteur est complètement chez lui et travaille sur 
les documents mêmes. Le portrait qu'il trace de Grégoire de Tours est un 
morceau exquis dont le dessin et le coloris sont également bien traités, et la 
caractéristique du clergé franc est toute entière du plus haut intérêt. L'Église 
gallo-franque était devenue inerte ; elle ne savait que répéter les arguments qui 
avaient servi pour convaincre le monde gréco-romain, mais qui ne touchaient 
pas les esprits germains. Tout ce qui lui restait d'activité était absorbé par les 
luttes intestines contre les hérésies ; u comme la guerre civile fait oublier l'en- 
nemi extérieur, la guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. » Le vide 
s'est fait dans les intelligences et la conscience du chrétien a été alourdie de tout 
le poids des superstitions les plus grossières. Aussi les premiers grands mis- 
sionnaires vinrent-ils à la Germanie, non point de la Gaule voisine, mais de 
l'Irlande. 

Le développement de ridée religieuse en Grèce, tel est le titre du dernier ar- 
ticle que nous ayons à signaler dans la Revue des Deux Mondes (1" avril). 11 
est de M. Victor Duruy et il présente tout l'intérêt, mais aussi les défauts, d'une 
généralisation rapide destinée à un public peu familiarisé avec l'étude scienti- 
fique des sujets traités. M. Victor Duruy s'est inspiré des travaux de 
MM. Alfred Maury, Jules Girard, Fustel de Coulanges, Tournier {Ncmcsis) et 
Hild {Les dcmons) et s'est proposé de combiner, dans un tableau d'ensemble, 



238 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

les conclusions auxquelles ces savants historiens se sont arrêtés dans leurs 
études sur des sujets particuliers. II a voulu montrer au public instruit, d'une 
part, l'évolution religieuse qui s'est produite au sein des populations grecques, 
d'autre part, les analogies entre le développement religieux des Grecs et la 
marche générale des idées morales dans toute civilisation. Avec le vigoureux 
bon sens historique dont M. Duruy a déjà donné tant de preuves, il a su tenir 
un juste milieu entre les dénigrements et les glorifications du paganisme hellé- 
nique. Dans le détail, il y aurait, sans doute, bien des assertions à reprendre ; 
peut-être même l'auteur a-t-il parfois forcé la note pour introduire l'unité dans 
un ordre de choses qui n'en comporte guère ; mais, dans les grandes lignes, 
l'exposé de M. Duruy offre le plus vif intérêt. 

Après avoir rappelé la distinction déjà connue entre les religions du livre 
révélé et les religions de la nature, l'auteur passe en revue les principaux ca- 
ractères de la religion hellénique : la croyance à la souveraineté du destin et le 
conflit entre la liberté et la fatalité dans les notions sur l'activité divine ; l'envie 
des dieux à l'égard des hommes et la conception des différents âges de l'huma- 
nité, en d'autres termes les idées sur l'origine du mal et sur les conditions du 
progrès ; la croyance aux héros et aux démons qui est le pendant de la croyance 
aux saints dans le catholicisme; les croyances relatives aux morts et la rehgion 
du foyer ou le culte domestique ; le rôle de la morale dans la religion grecque; 
l'absence de sacerdoce proprement dit, la nature du culte, ses superstitions et 
ses beautés, ses obscénités et son caractère intéressé. Un dernier paragraphe, 
malheureusement beaucoup trop court et tout à fait insuffisant, est consacré aux 
confréries religieuses dontl' action contribua si puissamment à la spirituahsation 
du polythéisme. 

Voici la conclusion de l'éminent historien : « Cette rapide esquisse montre 
les étapes successives et le point d'arrivée de la pensée religieuse chez les 
Grecs, Le destin n'est plus seul maître de l'homme ; la jalousie des Olympiens 
est devenue la justice divine. Dégagé du joug écrasant de la fatalité, l'individu 
se reconnaît responsable, et la vertu qui n'était comptée pour rien dans l'an- 
cienne théologie, reprend ses droits. L'enfer se moralise comme la vie s'est 
spiritualisée; le ciel ne s'ouvre plus seulement aux Eupatrides, mais à l'humble 
et au pauvre honnête ; et le monde, entraîné par les philosophes, se met en 
marche pour trouver le souverain organisateur des choses. C'est à Platon que 
saint Augustin empruntera sa démonstration de l'existence de Dieu. » 

Nouvelles diverses. — 1. M. Henri Omont a publié un Catalogue des ma- 
nuscrits grecs de la Bibliothèque royale de Bruxelles (Paris, Picard, in-8, de 
61 pp.), avec un index alphabétique donnant les noms d'auteurs, les indications 
des matières, des possesseurs et des provenances des manuscrits coUationnés. 
M. Omont y a joint une table alphabétique des Vies des saints, 

2. Leçon d'ouverture de M. de Rosny, — M. Léon de Rosny a publié chez 
Maisonneuve la leçon par laquelle il a inauguré le cours sur les religions de 



CHRONIQUE 239 

l'Extrême-Orient dont il a été chargé à la Section des sciences religieuses de 
l'École des Hautes-ÊLudes. Après avoir énoncé quelques considérations géné- 
rales sur le rôle et la nature des religions, le professeur a donné un rapide 
iperçu des quatre grandes religions dont il devra s'occuper : le Sintauisme, 
îe Confucéisme, le Taosséisme et le Bouddhisme. Quoiqu'il ait placé le sin- 
tauisme en tête de cette énumération, il se propose néanmoins de commencer 
îOn travail d'exploration par l'étude du confucéisme, parce que le caractère 
3ssentiellement pratique de la doctrine de Gonfucius et la nature particulière 
ies textes qui nous la font connaître offrent un terrain plus nettement déter- 
miné et moins dangereux. 

3. On annonce la publication d'une traduction de l'article Mythology inséré 
par M. Andrew Langdans V Encyclopédie Britannique. Ce sont MM. Gh. Mi- 
chel, professeur à Gand, et Parmentier qui feront connaître à nos compatriotes 
cet article dont nous avons déjà fait mention à plusieurs reprises. Ils y join- 
dront des extraits du livre intitulé Custom and Myth et de quelques essais du 
même auteur qui n'ont pas encore été réunis en volume. Leur traduction sera 
précédée d'une introduction et accompagnée de notes. 

4. La librairie Fetscherin et Ghuit publie depuis le commencement de cette 
année un Bulletin Central de Bibliographie française et étrangère qui paraît tous 
les mois. Les publications sont groupées , par ordre de matière, en vingt 
divisions méthodiques . Ge bulletin ne mentionne pas tous les ouvrages nouveaux, 
sans exception. Ainsi les tirages à part, les nouvelles éditions, les traductions 
étrangères, les ouvrages dénués de caractère scientifique, les ouvrages étrangers 
qui se rapportent à des questions purement locales seront laissés de côté. Il 
signalera seulement les ouvrages d'une certaine importance. Le prix de l'abon- 
nement est fixé à 5 francs par an. (Paris, 18, rue de l'Ancienne-Gomédie.) 

5. La Bibliothèque de la Société de l'histoire du -protestantisme français 
a été installée récemment dans un nouveau local, au n° 55 de la rue des Saints- 
Pères, grâce à l'inépuisable générosité du président de la Société, M. le 
baron Ferdinand de Schickler. Le P"" et le 4 février, le public a été admis à la 
visiter et il a pu constater dans quelles excellentes conditions la nouvelle 
bibliothèque est installée. La salle de lecture, recouverte par un double toit en 
verre, est flanquée d'un local réservé pour les manuscrits, les estampes et les 
livres rares, où toutes les précautions ont été prises pour mettre le précieux dépôt 
à l'abri de tout danger, particuUôrement de l'incendie. L'installation, à tous 
égards, fait honneur à ceux qui l'ont imaginée. Depuis Pâques, la bibliothèque 
est ouverte au public les lundis, mardis, mercredis et jeudis de 1 à 5 heures. 

6. Le père Gams vient de faire paraître un supplément à son recueil intitulé : 
Séries episcoporum Ecclcsix catholicx, donnant pour chacun des sièges cpisco- 
paux du monde catholique la série des titulaires avec les dates de leur avène- 
ment et de leur mort, démission, translation ou déposition. Le supplément 
f'omplète les indications déjà publiées et fait connaître les changements qui se 



240 REVUE DE L^IIISTOIRE DES RELKIIONS 

sont produits dans le personnel épiscopal depuis l'impression du volume 
(1869-1873). 

7. La librairie Fischbacher a terminé la publication des Grandes scènes his- 
toriques du XVI* siècle. Ce titre a été donné à la reproduction des gravures 
de Tortorel et Perrissin, représentant des scènes des guerres de religion. Les 
gravures, d'un réalisme très instructif, sont accompagnées d'excellentes notices 
critiques dues à MM. Dareste, de Schickler, A. et Ch. Molinier, Lavisse, 
Lalanne, etc. — La même librairie vient de mettre en vente la quatrième édi- 
tion des Prolégomènes de f Histoire des Religions, de M. Albert Réville. 

8. Le jeudi 8 avril est décédé à Paris M. Gustave d'Eichthal, l'un des esprits 
les plus généreux de notre temps. M. d'Eichthal s'intéressait vivement à This- 
toire religieuse, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages, notamment : 
Origines bouddhiques de la civilisatio7i américaine ; Examen critique et compa- 
ratif des trois premiers évangiles (1863) ; Les trois grands peuples méditer- 
ranéens et le christianisme. 

9. Parmi les thèses qui ont été soutenues, ces mois derniers, devant les 
diverses facultés de Paris, il y en a deux qui traitent de sujets d'histoire reli- 
gieuse, M. Maurice Souriau, maître de conférences à la Faculté des lettres de 
Caen, a soutenu le 15 mars devant la Faculté des lettres de Paris une thèse 
latine De deorum ministeriis in Pharsalia, M. Paul-Emile Vincent a soutenu 
devant la Faculté de théologie protestante de Paris une thèse française sur 
les Généalogies de Jésus, 

ANGLETERRE 

Publications récentes. — 1. M. Charles Gould a publié chez Allen un 
volume illustré sur les dragons et les êtres fantastiques des mythologies sous 
le titre de Mythical Monsters. Non content de collectionner des exemples et des 
légendes de dragons, dont plusieurs fort curieuses originaires de la Chine et du 
Japon, il a rempli son livre de nombreuses considérations sur l'origine et les 
destinées des légendes Le trait le plus intéressant de ses théories souvent 
hasardées, c'est l'assimilation des êtres monstrueux des légendes antiques aux 
grands sauriens que nous avons retrouvés à l'état fossile et dont quelques 
exemplaires ont bien pu survivre jusqu'à l'époque où naquirent les légendes. 

2. M. W. Robertson Smiih a publié à l'University Press de Cambridge un 
très remarquable ouvrage sur l'organisation de la famille chez les Arabes dans 
la haute antiquité. L'auteur aboutit à des conclusions entièrement conformes à 
celles de M. Me Lennan dans son beau livre sur Le Mariage dans les sociétés 
primitives. Chez les Arabes, la descendance par les femmes a précédé la des- 
cendance par les mâles. 

3. The Faust Icgend; ils origin and development from the living Fausius of 
the first century to the Faust of Goethe (Reraington and C^) est une étude som- 
maire sur l'histoire de cette célèbre légende, par M. Sutherland Edwards. 

\. La Folk-Lore Society a publié pour ses membres l'ouvrage inachevé de 



CHRONIQUE 241 

l'évêque Callaway, Kaffraria^ dans lequel l'auteur décrit les croyances reli- 
gieuses des Amazoulous, telles qu'il les a recueillies de la bouche même des 
indigènes. 

5. Un nouveau volume de VEncydopédie britannique vient de paraître. Nous 
remarquons parmi les articles, ceux de M. Robertson Smith sur les Psaumes, 
de M. Edward Fry sur les Quakers, de M. Tiele sur les Religions, de M. .1. 
A, Symonds sur la Renaissance. 

6. M. S. Beal a publié dans VAcademy du 20 février une série de ISoles 
orientales dont nous croyons devoir reproduire les deux suivantes, à titre de 
curiosité. D'après M. Beal, le son f qui signifie en accadien : Dieu ou Être 
suprême, et dans lequel on veut voir la racine de Jau ou Jahveh, correspond 
au signe chinois des trois points. Ce même idéogramme servait, d'après Bux- 
torf, à désigner la divinité chez les Juifs. Les bouddhistes affirment que ces 
trois points représentent d'une façon symbolique : l'être essentiel, la sagesse 
et la délivrance. — Dans une autre notice, M. Beal raconte comment l'étvmo- 
logie du nom de son village, appelé Wark, et dérivant de Warrek, c'est-à-dire 
enclos de sûreté, l'a fait songer au grec l'pxoç et au latin Hercus, d'où l'on peut 
dériver Hercules, le dieu du foyer enclos, puis à la vieille ville mésopotamienne 
Warka, dont il rattache le nom à Erek ou Erech. Erech fut construit par le 
puissant Nimrod. N'est-ce pas un indice de la relation qui existe entre Nimrod 
et Hercule? 

7. Dans VAcademy du 27 février, M. A. Lang signale l'adhésion de M. Tiele 
à la méthode qu'il préconise pour les études mythologiques, telle que le 
savant professeur de Leyde l'a formulée dans l'article sur le Mythe de Kronos, 
publié dans la Revue de l'Histoire des Religions. Mais il fait ses réserves sur 
l'interprétation du mylhe donnée par M. Tiele. « Divers phénomènes, dil-il, 
diverses conceptions du monde physique, diverses puissances météorologiques 
ou de l'ordre spirituel sont combinées dans le Kronos de M. Tiele. Mais peut- 
être le simple aveu de notre ignorance vaudrait-il mieux que ces interprétations 
dans lesquelles le lait et le miel dont se nourrit Zeus enfant, deviennent des 
étoiles et une lune ou les fruits de la lune et des étoiles. » 

8. M. Huxley théologien. Décidément M. Huxley a été mis en goût de litté- 
rature théologique par sa récente controverse avec M. Gladstone. Les livraisons 
de mars et d'avril du Nineteenih Century contiennent une étude de lui sur 
l'Évolution dans la théologie, une sorte de sermon laïque, dans lequel l'illustre 
naturaliste montre tout d'abord que l'état religieux des Iraélites, à l'époque de 
Samuel et des Juges, correspond exactement au culte des esprits que nous ren- 
controns chez les non civilisés. Ensuite il trace les grandes lignes de l'évolu- 
tion religieuse dans l'humanité, depuis la croyance primitive aux esprits jusqu'à 
la proclamation de l'Absolu ou de l'Inconnaissable par M. Herbert Spencer. Il 
faut noter la place très importante que M. Huxley accorde à l'œuvre des grands 
prophètes d'Israël, les représentants par excellence de la religion morale, sans 

16 



242 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

idoles physiques on métaphysiques. Ces articles n'apprennent rien de nouveau 
à ceux qui sont familiarisés avec l'histoire des religions, mais leur publication 
dans la plus iinportmte, peut-être, des revues anglaises est à elle seule un 
phénomène très intéressant. 

Classification du Folk-Lore. — L'une des principales difficultés pour 
les adeptes du Folk-Iorc est de trouver les principes d'une classification à la fois 
scientifique et pratique. Divers collaborateurs du Folk-Lore Journal se sont 
efforcés de résoudre le prob'ème. M. Sutherland Wake propose de classer les 
traditions populaires d'après leurs tendances morales. Il y aurait, par exemple, 
les traditions destinées à montrer la supériorité de la bonté sur la méchanceté, 
les récits tendant à prouver que le courage et l'intelligence obtiennent leur 
récompense, etc. M. Glennie préfère un autre système de classification; il dis- 
tingue les croyances populaire?, les passions, les traditions primitives. Il suffit 
d'énoncer de pareds systèmes pour en prouver le caraclère fantaisiste. I! est 
probable que les folk-loristes ciiercheront encore longtemps la définition exacte 
d'une science qui, par sa nature même, ne peut pas être délimitée avec pré- 
cision. 

ALLEMAGNE 

Publications de l'Irstitut archéologique allemand. — La direction 
centrale de l'Institut archéologique allemand a introduit d'importantes modifi- 
cations dans l'organisation des écrits périodiques publiés sous son palronage. 
A dater de cette année, les Munumenti inediti, les Annali et V Archœologische 
Zeitung cessent de paraître. Par contre, l'Institut publiera désormais ch'^z Rei- 
mer à Berlin : 1, Andke Denkmdelcr, format in-folio, une livraison par an, 
contenant en général douze planches hors texte avec courtes explications. — 
2. Juhrbuch des kalserlichen deutschen archœologischen InsfAtiits, paraissant 
tous les trois mois avec planches hors texte et illustrations. Ce sera, par excel- 
lence, le recueil destiné aux travaux archéologiques. Les mémoires trop étendus 
pour y figurer comme articles seront édités à part sous forme de suppléments. 
— 3. UEphemeris epigraphica, du Corpus, paraissant comme auparavant. — 
D'autre part, rinstilut publie à Rome, chez Lœscher, des Mitteilungen des k. d. 
arch. Instituts, Rœmische Ahteilung, qui paraissent tous les trois mois, avec 
planches ; les articles pourront être rédigés en allemand, en italien, en latin ou 
en français. Cette publication enregistrera les découvertes qui se feront à Rome 
et dans tout le domaine de l'ancien empire d'Occident. A Athènes, chez Wil- 
berg, l'Institut fera paraître une Athenische Ahteilung de ces mêmes Mitteilun- 
gen, dans les mêmes conditions que la précédente, avec cette difl'érence toutefois 
que, sauf exception, les articles ne seront rédigés qu'en allemand ou en grec. 
Cette seconde section des Communications est destinée à recueillir les décou- 
vertes faites en Grèce et dans l'ancien empire d'Orient» 

Une Revue nouvelle. — L'association générale des Missions évangé- 
liques protestantes {Allgemeiner evangelisch-protestantischer Missionsverein), 



CHRONIQUE 25-3 

une nouvelle Société dont nous avons annoncé la fondation, il y a deux fins 
déjà, publiait depuis l'origine des communications qui paraissaient irrégulière- 
ment. Désormais elle aura un organe périodique, la Zeilschrift far Missions- 
kunde und Religionswissenschaft, paraissant tous les trois mois à Berlin, chez 
A. Haack, et qui sera rédigé sous la direction de IVLM. les pasteurs Ernst Buss 
à Glaris, Th. Arndt à Berlin et J. Happel à Heubach (Hesse). Le prix de l'a- 
bonnement est fixé à trois marks par an. Chaque livraison aura environ quatre 
feuilles d'impression. La Revue, comme la Société, a pour but de relever 1;3 
niveau intellectuel des missions, d'y intéresser ceux qui ne sont pas animés 
de dispositions ecclésiastiques actives et, enfin, de répandre la connaissance 
des religions non chrétiennes. A ce dernier titre, elle répondra à un véritable 
besoin de la littérature périodique'allemande. Jusqu'à ce jour, en effet, on n'y 
trouvait aucun organe destiné à l'étude des religions, tandis qu'il y en a un 
très grand nombre pour l'étude du christianisme et du judaïsme. 

Publications récentes. — Kirchengesnhichte aiif dcr Grundlage akadc- 
mischer Voiiesiin g en {LeÀpzl g ^ Breilkopf et Hœrlel, 1885, gr. in-8, vin et638 pp.), 
par K. Hase. C'est le premier volume d'un.^ publication qui en comptera trois. 
M. K. Hase, le professeur bien connu de tous ceux qui s'occupent d'histoire 
ecclésiastique, l'auteur du petit manuel qui a rendu de si grands services à la 
jeunesse universitaire, étant arrivé en 1883 au terme d'une carrière universi- 
taire de cinquante-deux ans, commence la publication du cours qu'il a professé 
avec le plus grand succès à la Faculté de théologie de l'université de léna. Le 
premier volume que nous annonçons ici embrasse l'histoire de l'église jusqu'à 
l'an 800. 

2. De?' Index der verbotcnen Bûcher; ein Beilrag zuv Kirchen-und Litcra- 
turgeschichte , par le professeur F. -H. Reiiscli (Bonn, Cohen, 1885, gr. in-8, 
de XI et 1266 pp.)- Ce volume, que nous avons déjà mentionné dans la Biblio- 
graphie d'une livraison antérieure, fait suite à un premier volume sur le même 
sujet. Cette seconde partie offre un grand intérêt; après avoir exposé les prin- 
cipes de la censure ecclésiastique dans les temps modernes, l'auteur en a recon- 
stitué les annales avec beaucoup de soin. La revue des ouvrages mis à l'index 
fait revivre sous les yeux du lecteur les discussions soulevées au sein de 
l'Église par le protestantisme, le gallicanisme, le jansénisme, le quiétisme, le 
concile du Vatican, etc. L'ouvrage de M. Reusch offre une riche mine de ren- 
seignements aux historiens. Le second volume traite de la censure ecclésiastique 
aux xvii^, xviii° et xix* siècles, jusqu'en décembre 188i. 

3. La librairie Asher, à Berlin, a mis en vente le Livre des Morts, édité par 
M. E. ]S avilie : Bas Aegyplisclic Todtenbuch der XVIII bis XX Dynastie, ans 
den verschiedencn Urkundcn gesammelt und hefausgegebcn. Le prix de ce ma- 
gnifique ouvrage est de 240 marks. 

4. M. il. Dvorak, privat-docent à l'université de Prague, a publié une élude 
sur les mots étrangers à l'Arabe dans le Coran : Ucbcr die Frcjndwœrtcr im 



24i REVUE DE l'histoiue des religions 

I 

Koran (Vienne Gerold's). On sail que l'existence de mots étranjjers dans le 
Coran est vivement contestée par les savants musulmans orthodoxes. L'auteur 
a étudié spécialement dix de ces mots contestés dont il croit pouvoir établir 
l'origine étrangère. 

5. L'ouvrage de M. A.-E.-J. Holwcnla, Dir, Allen K]i prier in Kunst und 
Cultus (in-8, de xii et 61 pp. Leiden, Bril!., 1885) contient une étude fort inté- 
ressante sur l'art primitif grec. L'auteur envisage successivement les anciens 
sanctuaires et les pratiques du culte. Il est d'accord avec MM. Perrot et Chipiez 
pour reconnaître en Chypre l'existence d'an art grec autonome qui subit plus 
lard des influences phéniciennes. 

ITALIE 

L'histoire des religions à Rome. — Il nous arrive d'Italie une nou- 
velle fort réjouissante. Le gouvernement italien s'est décidé à créer une chaire 
d'histoire dos religions à l'université de Rome. Le professeur qui a été choisi 
pour inaugurer le nouvel enseignement est M. B. Labanca ^ professeur 
de philosophie morale à Padoue et auteur de plusieurs ouvrages très estimés 
sur iVIarsile de Padoue et sur le christianisme primitif. L'un de nos collabora- 
teurs a consacré dans cette même livraison de la Revue de l'histoire des Reli- 
gions une notice bibliographique détaillée au dernier ouvrage de M. Labanca. 
La création de cette chaire témoigne une fois de plus de l'importance croissante 
que le monde scientifique accorde à l'histoire des religions. Il y a quinze ans, 
aucune chaire universitaire ne lui était accordée en Europe. Aujourd'hui, il 
y en a dans la plupart des pays, dans quelques-uns même plusieurs. 

M. Isidoro Carini, sous-archiviste du Saint-Siège, est chargé du cours de 
paléographie et critique historique institué par le gouvernement du Vatican. 11 
a publié la leçon par laquelle il a inauguré son enseignement l'année dernière : 
ProUisione al corso di paleografia e critica slorica, inaugurato nelle pontiflcia 
scuola Vaticana (Roma, 1855, in-8 de 35 pp.). M. L. jD.,de la Revue Critique, 
à qui nous empruntons ce renseignement, nous apprend que ce cours est l'ait 
principalement d'après les documents conservés aux archives du Saint-Siège 
en vue d'en faciliter l'étude, et déclare qu'à en juger par la leçon d'ouverture, 
M. Carini ne manque ni de science ni de méthode. 

DANEMARK 

C'est également à la Revue Critique (n° du 5 avril) que nous empruntons 
le fragment suivant d'un excellent article de M. Barlh pour faire connaître le 
résumé d'un important ouvrage danois sur le Mahâbhârata : Soeren Soerensen. 
Oni Mnhdbhdrata's Stilllng i den Indishe Lileratur {L Kjoebenhavn; Rudolf 
Klein, 1883; 386 pp. in-8) : 

u Après une description sommaire du poème et une notice bibliographique 
des éditions, des traductions et d(3S travaux divers dont il a été l'objet, M. S. 
discute la théorie des trois rédactions telle qu'elle a été présentée par Lassen. 
Il n'a pas de peine à montrer non seulement qu'elle se heurte, dès le début, à 



CHRONIQUE 24o 

des inconséquences, mais encore combien la base même en est fragile, les pré- 
tendues données que, dans l'introduction, le poème fournit sur sa propre his- 
toire, étant par elles-mêmes sans valeur, et l'interprétation que leur a fait subir 
Lassen étant plus que contestable. Cette solution écartée, M. S. procède à son 
tour à rinv.entaire détaillé des diverses parties du récit. Et d'abord, il rejette, 
selon nous avec raison, une autre théorie dont on a tant abusé ailleurs, celle 
d'une sorte de genèse spontanée du poème, qui ne serait qu'une collection de 
chants nés indépendamment les uns des autres, réunis bout à bout par des 
mains routinières, comme par hasard. Pour lui, il y a au fond du Mahâbhârata 
une fable tragique qui constitue une œuvre d'art, où l'unité du dessein révèle 
une conception personnelle. Or, dans une pareille œuvre, on ne saurait admettre 
ni contradictions, ni diversités de facture, ni répétitions choquantes, ni épisodes 
de longue haleine, ni digressions encyclopédiques. Tout ce qui peut être ainsi 
désoudé, tombe; ce qui fait un premier abatis de quelques 73.000 distiques. Les 
27,000 qui restent et qui se trouvent exclusivement dans les douze ou, pour 
mieux dire, dans les onze premiers livres, constituent ce que M. S. appelle le 
récit principal [hovedhandling , aussi Mahdbhdratasagn, narratio principtdis), 
lequel a tous les caractères d'un vrai poème. Mais ce récit, à son tour, com- 
prend des éléments d'âge divers. En y regardant de plus près, en tenant 
compte notamment de la présence de certains noms propres et de l'interven- 
tion de certains personnages qui sont ou qui paraissent modernes, tels que 
Nârada, Vyâsa, Madhusùdana, Hari, Govinda, Janamejaya, Sanjaya, les Çakas, 
les Yavanas, etc., on est amené à y faire de nouvelles réductions, et on arrive 
ainsi finalement à un résidu de 8,800, ou, suivant un calcul plus rigoureux, 
de 7,000 clokas, soit l'équivalent à peu près des deux tiers de VUiade. C'est 
là ce que M. S. appelle le poème primitif {det oprindelige digt, carmen princi- 
pale), lequel consistait en rapsodies détachées, sans autre lien entre elles que 
la communauté même du sujet et reposant directement sur la légende popu- 
laire. Le « récit principal », où paraissent déjà les Çakas et les Yavanas, ne 
saurait remonter plus haut que le i" siècle avant notre ère. « Le poème primitif» 
doit avoir été composé avant la fin du ni® siècle. » 

Nous ne pouvons pas reproduire ici la critique sagace à laquelle M. Barth 
soumet l'œuvre de M. Sœren Sœrensen. On la trouvera dans la Revue Cri- 
tique. 

RUSSIE 

Parmi les ouvrages sur l'histoire de l'église russe qui ont paru l'année der- 
nière, il convient d'accorder une mention spéciale aux éludes de M. Kaptcrcw; 
liapporls de la Russie avec l'Orient orthodoxe pendant les XV'P et A'VIf° siècles. 
L'auteur a consulté beaucoup de documents inédits. Ces études commencées 
en 1883 ont été publiées en volume. On y voit comment les Grecs, par suite 
de leur politique intéressée, d'une part, et de leur incapacité, d'autre part, ne 
purent pas fournir à la Russ^ie la satisfaction des besoins de civilisation qui 



246 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

commençaient à prévaloir dans ce pays, en sorte que la Russie fut obligée de 
se tourner vers l'Occident. 

BELGIQUE 

Dans la livraison du 15 mars de la Revue de Belgique^ M. Goblet d'Alviella, 
professeur d'histoire des religions à Bruxelles, rend compte, avec tous les 
éloges qu'il mérite, du livre de M. Decharme sur la Mythologie grecque. L'au- 
teur constate, lui aussi, la part de plus en plus grande que l'on fait partout à 
l'histoire des religions. Même dans l'enseignement moyen, il n'est plus possible 
de s'en tenir à quelques notions élémentaires, puisées dans les auteurs de 
l'antiquité. Malheureusement les instruments de cette vulgarisation mytholo- 
gique manquent. M. Goblet d'Alviella exprime le désir qu'il soit pourvu à cette 
lacune; nous nous associons de tout cœur à ce vœu, tout en nous demandant si 
l'histoire des religions en est déjà arrivée à un degré suffisant de précision 
pour qu'il soit possible de faire de bons manuels de vulgarisation. 

GRÈCE 

On annonce d'Athènes la fondation d'une Société d'archéologie chrétienne, 
sous la présidence de M. Lampakis. Cette société a pour but de veiller à la 
conservation des monuments grecs du moyen âge et de les faire connaître. 

Fouilles à VAcropole d'Athènes. — La Société d'archéologie d'Athènes, en 
continuant les fouilles commencées, il y a quatre ans, par TÉcole française 
d'Athènes, entre l'Érechthéum et le lieu où s'élevait la statue de bronze 
d'Athènê, a fait renaître à la lumière une magnifique collection de statues 
archaïques, déposées actuellement au Musée de l'Acropole. Cette trouvaille est 
de la plus grande importance pour l'histoire de l'art grec. 

NOUVELLE-ZÉLANDE 

M. Francis Dart Fenton , ancien juge suprême du tribunal des affaires 
indigènes en Nouvelle-Zélande, a fuit paraître chez Brett , à Auckland, un 
ouvrage bizarre sur la race maorie: Suggestions for a history ofthe origin and 
migrations of the Maori people. II reproduit la théorie de M. Fornander sur 
l'origine des Maoris. En se fondant sur la fréquence du nom Hawaï dans les 
îles du Pacifique, il croit que l'on peut remonter le cours des migrations des 
peuples portant ce nom jusqu'à Java, et de là jusqu'à Saba, en Arabie, en 
sorte que la race polynésienne actuelle ne serait que la descendance des 
émigrants couchites, continuellement poussés vers l'est par la pression sémi- 
tique et entraînés par leur humeur voyageuse et leur génie commercial vers les 
contrées éloignées. Quant au nom de Maori, il serait la déformation du nom des 
Himyarites (!) dans l'Arabie méridionale. 

Les étymologies de l'auteur ne laissent pas d'être fantaisistes. L'on soupçonne 
fort que toute cette érudition et toute cette imagination ne lui sont inspirées que 
par le vif désir de pouvoir conclure que les ancêtres desMaoris actuels se prome- 
nèrent un jour, sous la conduite d'Abraham, dans les plaines d'Our, en Chaldée. 



DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES^ 



L Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Séance du 
19 février. — M. de la Villemarqué communique un mémoire sur les jongleurs 
bretons aux temps mérovingiens et carolingiens. — Séance du 5 mars. 
M. E. Le Blant écrit de nouveaux détails sur les dernières fouilles à Rome. 
Parmi les objets découverts nous remarquons une monnaie de bronze de Calés, 
portant d'un côté la tête de Minerve, avec casque, de l'autre un coq, une 
étoile et la légende CALENO. La trouvaille est d'autant plus intéressante 
qu'aucune découvere de ce genre n'a encore été faite à Rome. Le monnayage de 
Calés avait cessé depuis longtemps au i^^ siècle avant notre ère. — MM. Héron 
de Villefosse et Longnon sont élus membres de l'Académie. — M. Ravaisson 
fait une communication relative à un bronze trouvé à Entrains (Nièvre) et re- 
présentant Mercure assis, nu, sur un rocher. C'est une réduction du Mercure 
colossal de Zénodore, dressé au i^^ siècle sur le Puy-de-Dôme, dont le type 
offrait des analogies avec celui de l'Hermès de Lesché. Le bronze présenté par 
M. Ravaisson a été acquis par lui pour le musée du Louvre. 

— Séance du 12 mars. — M. le ministre des affaires étrangères envoie à l'Aca- 
démie, de la part de M. Ledoulx, consul de France à Jéru?alem, la photographie 
du plan exact de la célèbre mosquée d'Hébron. dans laquelle la t.'"adition a fixé 
la sépulture définitive des quatre patriarches : Abraham, Isaac, Jacob et Joseph. 
L'entrée de ce monument, sacré entre tous, est interdite aux infidèles. Seul le 
prince de Galles, accompagné du consul de Prusse, fut admis à la visiter en 
1860. M. de Saulcy attribuait une très haute antiquité à certaines parties de 
l'enceinte. M. Renan pense qu'il faut rabattre de ces prétentions. M. Schefer 
rappelle la description qui fit Ali-B^y, en 1818, de cette mosquée mystérieuse, 
et celle donnée par M, Riva de Neyra, Espagnol, dans son récit de voy.ige : 
De Damas à Ceylan. — M, Scnart commence la lecture d'une étude sur la 
chronologie de la littérature hindoue. Le sujet présente les plus grandes diffi- 
cultés. Il n'y a pas d'indications chronologiques dans cette littérature. On a 
commencé par attribuer aux Védas une antiquité fort reculée ; aujourd'hui 

1) Nous nous bornons à signaler les articles ou les communications qui con- 
cernent l'histoire des religions. 



248 DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

l'on reconnaît qu'il faut beaucoup réduire les vastes périodes tout d'abord 
établies. j\I. Senart prend son point de départ dans les inscriptions les plus 
anciennes dont la date puisse être fixée avec certitude, c'est-à-dire celles 
d'Açoka-Piyadasi qui remontent au 111° siècle avant noire ère. Les caractères, 
l'alphabet, l'orthographe, les formes grammaticales de ces inscriptions lui 
serviront de critères (voir la séance suivante). — Dans cette même séance, 
M. Renan présente avec de vifs éloges les Inscriptions phéniciennes d'Abydos 
de MM. Joseph et Hartwig Derenbourg. 

— Séance du 19 mars (compte rendu reproduit d'après le Temps). — Ex- 
ploitation archéologique du Yucatan. M. Désiré Charnay, qui a exploré avec 
tant de succès le Mexique et la presqu'île du Yucatan et a enrichi le musée du 
Trocadéro des curieux spécimens de l'art et de l'architecture des anciens ha- 
bitants de ces contrées, a reçu du gouvernement une nouvelle mission à l'elfet 
de poursuivre et d'achever ses recherches. Parti de Paris à la fin d'octobre, il 
commençait quelques semaines plus tard son exploration sur des points que 
ses précédents voyages lui avaient révélés comme devant fournir des preuves 
définitives à l'appui de la thèse historique soutenue par lui dans son ouvrage 
intitulé : Les Anciennes Villes du nouveaumonde. Suivant M. D. Charnay, les 
monuments de l'art yucatèque ne remontent pas à une époque de beaucoup an- 
térieure à la conquête; beaucoup même sont contemporains de cette époque. Ils 
appartiennent tous à une civilisation dont on retrouve les traces sur les hauts 
plateaux et dont on peut suivre la marche, à la civilisation toltèque; celle-ci 
nous reporte à cinq ou six siècles en arrière. M. Charnay, dans un récent rap- 
port au ministre de l'instruction publique, a fait connaître le résultat intéressant 
de ses premières recherches, que M. Alfred Maury s'est chargé de commu- 
niquer à l'Académie. — A Izamal, notre compatriote a lait des fouilles ayant 
pour but de mettre au jour certaines parties d'un édifice religieux, composé de 
pyramides superposées et conservant encore de beaux bas-reliefs sculptés sur 
des frises qui ornent les esplanades ou terrasses des divers étages. Une de ces 
corniches, jadis admirée par l'évêque Landa, qui écrivait vers 1566, mesurait 
alors 50 mètres de développement. Elle n'en a plus que dix aujourd'hui. 
M. Charnay l'a dégagée, photographiée, moulée. C'est un des plus curieux 
spécimens de l'art des Mayas ; son étude prouve jusqu'à l'évidence que cet art 
a de nombreux points de ressemblance avec celui des Toltèques ou plutôt 
qu'il n'en est qu'une émanation et un prolongement. Sans nous arrêter aux 
détails de la description que donne du monument M, Charnay, nous citerons 
dans la frise de la troisième esplanade des palmeltes peintes en rouge, des 
dessins géométriques en bleu sur fond blanc. L'ensemble révèle un système 
de représentations et d'ornements qui est encore aujourd'hui dans les usages 
des indigènes. Un soulèvement des Indiens bravos, qui depuis quarante ans 
sont en guerre avec les autorités mexicaines, a empêché noire compatriote de 
pénétrer plus avant dans le pays; il a dû diriger ses recherches sur d'autres 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 249 

points, sans renoncer toutefois à l'espoir de réaliser le plan d'exploration qu'il 
avait conçu. Dès à présent, nous pouvons dire que sa mission sera fructueuse, 
qu'elle ajoutera d'importantes pièces à nos collections et achèvera de confirmer, 
par des renseignements de la plus haute valeur, une thèse historique encore 
controversée. 

Dans cette même séance, M. Sénart achève la lecture de l'intéressant mé- 
moire qu'il a consacré à la chronologie du développement liiiguistique et de 
l'histoire littéraire de l'Inde. Il estime qu'il est possible de tirer à cet égard des 
monuments épigraphiques des lumières précises. Après être entré dans quel- 
ques détails sur la méthode qui s'impose à cette recherche, sur les critériums 
qui peuvent la guider, M. Sénart résume de la manière suivante les conclusions 
générales qu'il lui paraît dès maintenant possible d'établir : 1. En ce qui con- 
cerne la langue védique et religieuse, les inscriptions de Piyadasi témoignent 
indirectement qu'elle était, vers le commencement du iii^ siècle avant notre 
ère, l'objet d'une certaine culture. — 2. En ce qui concerne le sanscrit clas- 
sique, sa préparation, son élaboration dans l'école, fondée matériellement sur 
la langue védique, provoquée en fait par la première application de l'écriture 
aux dialectes populaires, doit se placer entre le iii^ siècle avant notre ère et le 
icr siècle de cette ère. Son emploi littéraire ou officiel s'est répandu à la fin du 
I" siècle ou au commencement du ii^ Il est d priori certain qu'aucun ouvrage 
littéraire classique ne saurait être notablement antérieur à cette époque. — 
3. Pour ce qui est du sanscrit mixte, appelé u dialecte des Ghâtas, » il n'est 
qu'une manière d'écrire le prâkrit, en se rapprochant, autant que possible, de 
l'orthographe et des formes étymologiques, connues par la langue religieuse. 
Son usage, né spontanément et développé peu à peu, stimule la codification 
d'une langue inspirée par le même penchant, mais plus raffinée, plus consé- 
quente, à savoir le sanscrit profane. Pour nous, il en mesure approximative- 
ment le progrès. Répandu avant celui du sanscrit littéraire, son emploi ne se 
généralise que que sous le règne d'un des grands souverains bouddhistes. 
Kanishka assure sa survivance, à titre de dialecte littéraire, dans certaines 
écoles du bouddhisme. — 4. En ce qui touche les prâkrits, la constitution 
antérieure du sanscrit en détermine la réglementation grammaticale. C'est au 
ni" ou au iv° siècle de notre ère qu'elle s'accomplit; aucune de grammaires qui 
enseignent les prâkrits grammaticaux, aucun des livres rédigés dans Tun 
quelconque de ces dialectes, y compris le pâli, ne peut être considéré comme 
antérieur à cette date. 

M. Salomon Reinach communique le texte d'une inscription grecque de 
Nouvelle-Phocée, publié inexactement- en 1875 et qu'à l'aide de restitutions 
très simples il a pu rendre intelligible. Cette inscription nous apprend qu'une 
femme juive, nommé Tation, ayant construit à ses frais la salle du temple et 
le péristyle de l'hypèthre, en a fait don à la communauté Israélite ; en récom- 
pense de quoi, la synagogue des juifs a honoré Tation d'une couronne d'or et 



250 DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

du privilège de proédrie. Le nouveau texte, en attestant l'existence, encore 
inconnue, d'uue synagogue juive à Phocée, permet de reconnaître que la. syna- 
gogue d'Élée, mentionnée dans des inscriptions judéo-grecques de Rome, 
n'est pas comme on le pensait, « la synagogue de l'olivier » (elaias), mais une 
colonie romaine de la synagogue d'Élée en Mysie, ville située à 40 kilomètres 
de Phocée, à un endroit qui porte maintenant encore le nom de « Château- 
des-Juifs. » Le privilège de proédrie éclaire deux passages des évangiles et 
des lettres de saint Jacques, où le même honneur, consistant dans le droit de 
s'asseoir au banc-d'œuvre, est désigné sous Je nom de protocathédrie. La 
distinction faite par le texte grec entre la salle du temple (oikos) et le péribole 
de l'hypèthre offre de l'intérêt pour l'histoire architecturale des synagogues 
juives : les mêmes caractères se retrouvent dans la basilique chrétienne de 
Tyr, décrite par Eusèbe et élevée en 313 par l'évêque Paulin. Cette basilique 
dérive, comme le type de la synagogue, de la maison privée gréco-romaine 
avec un atrium, et non de la basilique païenne proprement dite. Le même type 
architectural a donné le cloître chrétien avec son préau, qui correspond à 
l'hypèthre de la synagogue de Phocée. Ces renseignements sont les premiers 
que nous possédions sur la construction des synagogues primitives en dehors 
de la Judée et donnent une réelle importance à l'inscription de Phocée. — 
M. Edmond Le Blant, entretient l'Académie des récentes explorations faites à 
Rome dans les catacombes de Sainte-Félicité et de Saint-Sébastien. Elles ont 
fourni, entre autres choses, plusieurs épitaphes dans l'une desquelles on lit le 
nom des Uranii, famille chrétienne, qui avait sa sépulture près de l'enceinte- 
d'Aurélien, ce qui donne heu de penser que les inscriptions mises au jour sont 
antérieures à ce prince. 

— Séance du 28 mars. — Dans un important mémoire intitulé : Les doctrines 
religieuses de Confucius et de l'École des lettrés, M. le marquis d'Hervey de Saint- 
Denys s'est appliqué à réfuter l'opinion généralement répandue parmi le grand 
public sur l'athéisme et le matérialisme dans la doctrine confucienne. On croit 
ordinairement que les Chinois fidèles à la religion de leur maître national, ont 
une religion sans Dieu. C'est là une erreur. Confucius, parlant du principe 
que l'humunité dégénère en vieillissant, s'est efforcé de rétablir dans son en- 
seignemeiit la doctrine des temps anciens. Le résultat de cet efibrt est consigné 
dans les livres sacrés, le Chi-King et le Chou-King. C'est laque M. d'Hervey 
de Saint-Denys va chercher la doctrine véritable de Confucius et de son école. 
Or l'élude impartiale de ces livres, montre clairement que le sage chinois et ses 
disciples ont cru à l'immortalité de l'àme, à un Dieu unique et souverain, à la 
responsabilité de l'âme dans une autre vie et à l'efficacité de la prière. Le culte 
chinois n'est pas public; il est purement domestique. C'est là ce qui a induit 
en erreur les observateurs superliciels. — Dans cette même séance, M. Gaston 
Boissier a réfuté les interprétations de MM. Schiller, en Allemagne, et Hochurt, 
en France, sur le célèbre passage des Annales (XV, ch. 44), où Tacite raconte 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 2S1 

de quelle façon Néron accusa les chrétiens d'avoir allumé l'incendie de Rome. 
L'historien latin nous apprend que les accusés furent condamnés « non moins 
à cause de la haine du genre humain que du chef d'incendie. » M. Herman 
Schiller comprend qu'il s'agit ici de la haine du genre humain à l'égard des 
chrétiens (voir Eln Problem der Tacituserklœrung dans les Commentarii in 
honorem Mommseni) . M. Boissier montre que le génitif dans les mots odium 
humani generis est actif ; il cite de nombreux passages d'auteurs anciens où 
les chrétiens sont accusés de haïr le genre humain. Ce reproche a été adressé 
déjà aux Juifs, et par Tacite lui-même dans le premier livre des Histoires. 
M. Schiller prétend aussi que Tacite, en parlant de ceux qui avouaient leur 
crime, a entendu que les chrétiens avouèrent être les auteurs de l'incendie. 
M. Boissier rappelle que le verbe fateri signifie « confesser » ; dans la lettre 
de Pline le Jeune à Trajan, la même expression est employée pour désigner les 
chrétiens qui « professent » leur foi. Quant à M. Hochart [Études au sujet de 
la persécution des chrétiens sous Néron), il soutient que le passage relatif aux 
chrétiens a été interpolé par un moine du moyen âge; mais il ne le démontre 
pas. M. Boissier ne pense pas qu'un moine pût ainsi modifier à son gré un 
texte important de Tacite, et il ne voit pas dans quelle intention le faussaire 
aurait agi. M. Renan appuie les observations de M. Boissier. Il estime que 
c'est faire trop d'iionneur à des conjectures aussi hasardées, de les discuter 
sérieurement, 

— Séance du 2 avril. — M. Philippe Berger communique de la part de M. de 
Vogué une note sur quatre intailles sémitiques, parmi lesquelles nous remar- 
quons un scarabéoïde d'agate du viii® ou ix° siècle avec ces mots : « A Pereq- 
Rimmon », c'est-à-dire « celui que Rimmon délivre ». Rimmon était le dieu 
principal de la ville de Damas. — M. Delisle présente de la part de M. Henri 
Omont le premier tome de l'Inventaire sommaire des manuscrits grecs de la 
Bibliothèque nationale, et M. Gaston Paris, de la part de M. J.-F. Bladé trois 
volumes de Contes populaires de la Gascogne. 

— Séance du d avril. — M. E. Le Blant envole copie de plusieurs inscriptions 
latines trouvées chez un marchand d'antiquités et d'inscriptions grecques, 
juives, païennes et chrétiennes — rencontrées à Porto. Près de la Porta Portesa, 
à Rome, on a découvert une mosaïque représentant l'enlèvement de Proserpine 
par Pluton. Celui-ci à les cheveux hérissés, la b;irbe grise. Le char est conduit 
par Mercure Psychopompe. Au-dessus des chevaux, on ht X0ONIOZ 
EPEBEU2 ZOOIOI AUKAIO(l). ^I- Philippe Berger donne lecture 
d'une communication sur des tablettes de terre cuite du Musée Britannique 
dont les moulages ont été mis à la disposition de la Commission des Inscriptions 
sémitiques, grâce à l'obligeance de l'administration du Musée. Ces tablettes 
portent un texte cun'''ïl'orme, en assyrien, et une courte légende, en araméen, 
gravée sur tranche. Elles ne nous donnent point de renseignements sur la reli- 
gion, mais elles confirment les conclusions que l'on avait déjà tirées des inscrip- 



2o2 DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

lions de Teïma et de Médaïn-Saleh sur l'extension considérable des dialectes 
araméens dans l'Asie occidenlale. 

— Séance du 21 avril. — Les fouilles pratiquées à Philippeville pour l'établis- 
sement d'un square ont amené la découverte de quelques restes d'un monument 
antique, particulièrement d'une plaque en marbre sur laquelle est gravée une 
inscription latine. Elle mentionne la consécration, par l'évèque Navigius, d'un 
grand temple chrétien en l'honneur d'une vénérable martyre quin'est pas nommée. 

— Séance du 30 avril. — M. Saglio lit un mémoire dans lequel il montre 
par le témoignage des textes et des monuments figurés le caractère religieux 
des couronnes. 

— Séance du 7 mai. (D'après le Temps.) — M. Heuzey communique un mémoire 
intitulé : Le roi Dounghi à Tello. Il s'agit du puissant roi de la ville d'Our 
en Chaldée, l'un des constructeurs de la tour à étages de Moughéir. Une 
opinion assez accréditée le faisait considérer comme étant le père et le suzerain 
de Goudéa, patési de Sirpoula (Tello), dont M. de Sarzec a retrouvé les statues 
dans ses fouilles. Cette opinion reposait sur l'inscription d'un bijou de pierre 
dure conservé au cabinet royal de la Haye ; mais la lecture du nom de Dounghi 
sur cet objet est plus que douteuse. M. de Sarzec a retrouvé sans doute à Tello 
un certain nombre de petits monuments consacrés aux divinités locales par 
Dounghi, roi de la ville d'Our. Plusieurs de ces monuments, qui n'avaient pas 
encore été reconnus, sont signalés par M. Heuzey, surtout un précieux fragment 
sur lequel le nom du roi Dounghi est associé à celui d'un nouveau patési de 
Sirpoula appelé Loukani. La comparaison peut donc s'établir entre des œuvres 
d'art, qui portent, les unes le nom de Goudéa, les autres les noms du roi 
Dounghi et de son contemporain Loukani. Elles appartiennent toutes égale- 
ment à la belle époque de la sculpture chaldéenne; mais les dernières paraissent 
être d'un travail plus perfectionné et plus minutieux. 11 résulte aussi de ces 
faits quelque lumière sur le rôle des patési. M. Heuzey les considère comme les 
chefs naturels des communautés sacerdotales et savantes des anciens Chaldéens. 
Leur autorité se maintenait avec chances inégales sous la suprématie militaire 
des rois d'Our. Ce qui caractérise le gouvernement de Goudéa, c'est de s'être 
créé, sous le titre de patési, une puissance indépendante et quasi royale, attestée 
par la grandeur des travaux qu'il a fait exécuter à Tello. 

II. Société Nationale des Antiquaires de France. — Séance du 
2kmars. — M. Mowat signale la découverte, à Bath, en Angleterre, d'un monu- 
ment votif en l'honneur d'Esculape sur lequel est sculpté un chien. Ce fait vient 
à l'appui du rôle que l'on attribue aux chiens dans le culte d'Esculape. — 
M. l'abbé Thédenat expose que la soi-disant déesse Cura n'est qu'un personnifi- 
cation poétique. 

III. Revue critique d'histoire et de littérature. — 22 mars : 
Archives de l'Orient latin, t. II (c. r. par M. A. Molinier; analyse des docu- 
ments contenus dans ce volume et dont plusieurs offrent de Tintérêt pourl'his- 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 253 

toire religieuse). = 3 Mai; E. de Sarzec et Léon Heuzey. Découvertes en Chaldée 
(c. r. par M. Ph. Bercgr). 

IV- Revue des Traditions populaires. — 1886. iV. 2 : 1. Ch. Guillon. 
Prières populaires de l'Ain. — 2. Paul Sébillot. Le vaisseau merveilleux (conte 
de marin). — 3. P. S. Superstitions de l'Orléanais. — A. Paul Yves. Le pèleri- 
nage de Saint-Mathurin. — 5. M. Bestriché. Coutumes et superstitions du Maine, 
rr: iV. 3 : 1. Girard de Rialle. Le mythe d'Aeson au Laos. — 2. M™" Texier. Les 
épingles et les saints. — 3. Docteur Paulin. La messe des morts, conte de 
l'Auvergne. — 4. Anselme Gallon. La sorcière, conte de la vallée d'Aspe. 

V. Mélusine. — 5 mars : Le diable et la sorcellerie en Haute-Bretagne. =r 
5 avril: i. Lucien Decombe. La mort et les revenants en Haute-Bretagne. — 
2. Emile Ernault. Une prétendue inscription contre les ioups-garous. — 3. A. S. 
Gatschet. Croyances et superstitions indiennes. — 4. H. Gaidoz. La théorie 
max-mûUérienne en Angleterre. =r 5 mai : i. H. Gaidoz. Deux livres récents 
de M. Schwarlz. — 2. L.-E. Sauvé, Oraisons, conjurations et gardes des paysans 
Vosgiens. 

VI. Gazette archéologique. ~ 1886. N. i et 2 : i. A Sorlin-Dorigny. 
La mort d'Egisthe, bas-relief, — 2. A. Odobesco. Coupe d'argent de la déesse 
Nana-Anat(28 art.). 

VII. Revue des Deux Mondes. — Voir la Chronique. 

VIII. Revue Pédagogique. — 15 mars: P. Sébillot, Sur l'art de recueillir 
les contes populaires. 

IX. Revue Historique. — Mars-avril: E. Petit de Vausse, Croisades 
bourguignonnes contre les Sarrasins d'Espagne au xi^ siècle. =: Mai-juin. 
Emile Gebhart. Recherches nouvelles sur l'histoire du joachimisme. 

X. La Révolution française. — 14 mars : Alphonse Vivier. Les prêtres 
constitutionnels du district de La Rochelle pendant la Révolution. 

XI. Revue d^assyriologie. — J. 3 : 1. J. et //. Derenbourg, Les ins- 
criptions phéniciennes du temple de Séti à Abydos. — 2. Oppert. L'inscription 
babylonienne d'Antiochus Soter. — 3. Schwab. Un chant d'incantation. — 
4. Lcdrain. Les fouilles de Suze. 

XII. Revue des langues romanes. — XXÎII. 3:1. Chabaneau. Para- 
phrase des psaumes de la Pénitence (fin). — 2. Le romanz de Saint-Fanuel. — 
3. Lambert. Contes populaires du Languedoc, 

XIII. Revue égyptol'ogique . — IV. 1 et 2 : 1. llcvilloul. Les prières pour 
les morts dans l'épigraphie égyptienne. — 2. Groff. Sur le nom de Jacob et de 
Joseph en égyptien. — 3. Index vocabulaire mythologique de M. Ghabas. 

XIV. Bulletin de correspondance hellénique. — A\ 1 : 1 . Cousin 
elDurbach. Bas-relief de Lemnos avec inscription. — 2. Cousin et Dichl. Ins- 
cription de Cadyanda en Lycic. — 3. Ilollcaux. Fouilles au temple d'Apollon 
Ptoos (voir les livr, suiv.). = X. 2 : 1. Potticr. Fouilles dans la nécropole de 
Myrhina(voir n° 3). — 2. Foucart. Inscriptions d'Éphèsc. — 3. Mylonas. lus- 



234 DÉP0U1LLE3IENT DES PÉRIODIQUES 

criptions de Trézènê. — 4. Radct et Paris. Inscriptions d'Attaleia, de Perge, 
d'Aspendiis. = X 3 : 1. Cousin. Insciiptions d'Acarnanie et d'Étolie. — 
2. Foucart. Inscriptions de Rhodos. — 3. Holleaux et Paris. Inscriptions 
d'OEnoanda. 

XV. Bulletin épigraphique. — V. 6 : Mowat. La Domus divina et les 
Divi (suite.) 

XVI. Revue archéologique. — Février-mars : i. Dr Vercoutre. La mé- 
decine sacerdotale dans l'antiquité grecque (fin). — 2. P. de Lisle du Dre- 
neux. Les triangles de menhirs de la Loire-Inférieure et les menhirs triangu- 
laires du pays de Retz. -— 3. Salomon Rcinach. Chronique d'Orient. 

XVII. Revue des questions historiques. — Avril : 1. F. Vigouroux. 
Étude critique sur Tauthenticité du Pentaleuque d'après l'examen intrinsèque 
de son conlenu. — 2. Le comle de Mas-Latrie. Les éléments de la diplomatique 
pontificale. Histoire et définition des documents apostoliques. 

XVIII. Bulletin historique du protestantisme français. — \z) jan- 
vier : 1. hdes Doinel. Les assemblées du déserta Chàlillon-sur-Loiie et le curé 
Aupetil (1777 à 1780; — voir !a suite au 15 février). — 2. Léon Cadier. L'ad- 
minislralion des biens ecclésiastiques du Béîirn après 15C9 (voir au 15 mars). 

3. E. Draussin. Les protestants de Chomérac en Vivarais, en 1745. — 

4. Ch. Frossard. Étude historique et bibliographique sur la discipline ecclésias- 
tique des églises réformées de France (voir les wa suivants.) = 15 février : 
1. N. Weiss. L'hérésie dans le Maine en 1535. — 2. P/i. Corhière, et N. Weiss. 
L'interdiction et la démolition du temple de Montpellier. = 15 mars : 1. N. 
Weiss. Une victime inconnue sous Henri II. — 2. H. -M. Baird. Lettres pa- 
tentes de Jacques II en faveur des réfugiés français. ^ 

XIX. La Controverse et le Contemporain. — 15 février : i. M. de 
Leymont. L'abbé Hetsch, — 2. M. Lamy. Le prophète Daniel et les soixante- 
dix semaines. — 3. P. Guilleux. La venue de Saint-Pierre à Rome (2o art.). 
= 15 mars : \. P.-J. Brucker (Le R.-P.). La chronologie des premiers âges de 
l'humanité d'après la Bible et la science, — 2. Paul Allard. La persécution de 
Gallus et celle de Valérien (suite), '> 

XX. Revue des études juives. — Janvier-mars : i. J, Halévy, Re- 
cherches bibliques. — 2. Isidore Loeb. Les juifs de Carpentras sous le gou- 
vernement pontifical. — 3. J. Dercnbourg» Mélanges rabbiniques. 

XXI. Revue internationale. — X. i : De Ginoux. Sainte-Catherine 

de Sienne. *. 

XXII. La nouvelle Revue. — 1^"^ avril : Edouard Schuré, Les initiés 
antiques (voir les n°» suiv.). 

XXIII. Revue philosophique. — Mai : M, Vernes» Histoire et philo- 
sophie religieuse (bulletin). 

XXIV. Revue Franc-Comtoise. — Janvier : A. Tuetey. La sorcellerie 
dans le pays de Montbéliard au xvii« siècle. 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 2oo 

XXV. Le Muséon. -- Avril : 1. G.-IL Schils. Kô-kô-wô-rai. — 2. Bu- 
:arme. Les autos de Gil Vicenle. — 3. Carlo Puini. Le culte des génies tuté- 
laires de la famille et de l'état dans l'ancienne religion des Chinois. — 4. Ph. 
[^olinet. La divinité personnelle dans l'Inde ancienne. — 5. L. Bastide. L'his- 
toire des dynasties divines du Japon. 

XXVI. La Vie chrétienne. — Mars : E. Montet, Le mahométisme et le 
christianisme dans l'activité missionnaire. 

XXVII. Academy. —21 février : i. M. Creighion, History ofthe church 
of England from the abolition of the roman jurisdiction (à propos du 3"^ vol. de 
['ouvrage de M, Dixon ; recherches intéressantes et neuves ; jugements trop 
ibsolijs). — 2. A. Lang. D' Tiele and the myth of Cronus (voir notre Chro- 
nique). — 3. W.-H. Stevenson. Sigfred-Arminius (sur l'identification de hun 
Jans les mots anglo-saxons avec le nom des Huns ; voir les n°s des 6 et 20 
mars et du 3 avril, articles de M. Karl Blind). — 4. M. Flinders Pétrie. A new 
ïgyptian site (eur les fouilles de M. FI. P. à Tell Nebesheh, où il reconnaît Am 
DU ï.inis). — 6 mars: 1. C -J. Lxjall. Kinship and marriage in enrly Arabia 
[à propos de l'ouvrage récent de M. Robertson Smith). — 2. Georg Ehers. 
faiiis ^à propos de l'ouvrage de .M. Fliuders Pétrie, histoire des fouilles). r= 
13 mars : 1. Récent theology (bulletin général des publications récentes; voir 
la suite au 20 mars). — 2. M. Flinders Pétrie. Buto. —3.A7neliaB. Edwards. 
jteneral Grenfell's discoveries at Assouan. = 20 mars : 1. A. -H. Sauce. Letter 
from Egypt (sur les travaux des explorateurs anglais). — 2. Two books of 
western Asia (à propos des ouvrages de M. Casartelli sur la philosophie 
religieuse du mazdéisme sous les Sassanides et de M. Delattre sur l'Asie 
occidentale dans les inscriptions assyriennes), = 27 mars : 1. R. Morris. 
Ekodi-Bhâva (sur le sens de cette expression bouddhiste ; voir un article 
:1e M. Max Mùller sur le même sujet dans le n° du 3 avril). — 2. E,-A. 
3ardner. The excavations at Naukratis. = 3 avril: 1. R. Brown junior. 
riie name of the great Syrian goddess. — 2. Some books about the casts 
entre autres un résumé du livre de M. E.-J. Kitts intitulé : A compendium 
)f casts and tribes found in IndiaJ. — 3. W,-M. Flinders Pétrie. Tell 
Nebesheh. 

XXVIII. Athenaeum. — 27 février : The discoveries of the Acropolis of 
\thens. =27 mars. Sp. P. Lambros. Notes from Athens (sur les fouilles faites 
5'jr l'emplacement du temple d'Amphiaraus dans l'ancienne Oropus). = 
17 avril : Rodolfo Lanciani. Notes from Rome. = 24 avril : G.-F.-S. Warrcn. 
Dies irre, Mantuan text. 

XXIX. Journal ofthe R. AsiaticSoc. of Great-Britain. — A'F/fl. 
i : i. Edkins. Ancient navigation in the Indian Océan. — 2. Playfair. La Galle 
and the country of the Khomair. — 3. Berlin. The Bushmen and their lan- 
guage. — 4. Kay. Inscriptions at Caïro and the Burju. — 5. Z. Jafar. — 
5. Freeland. Gleanings from the Arabie. The lamentof iMaisun, the Bédouin wife 



236 DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

of Aludwiya, — 7. De Lacssoc et Talbot. Discovery of caves of the Murghab. 
— 8. Guy le Stmngc, The alcheinist, a Porsian play. 

XXX. China Review. — XIV. 1 et 2 : 1. Taylor. Savage priestesses in 
Forraosa. — 2. KingsmilL The structure of the Yii-Kung. — 3. Chalmers. 
Chiiiese mythology ; the theory and praclice of tuning pipes. — 4. Edkins. 
Babylonian origin of chinese astronomy and astrology. — 5. Kopsch. The Ka 
haba or great shrine at Mecca. 

XXXI. Indian Antiquary. — Janvier 188G ; 1. M.-L. Daivcs. Old seals 
at Harappa. — 2. Putlibaï Wadia. Folk-lore in western India (voi a suite en 
février). — 3. Éd. Thomas. Chinese aulhors on the Kushans. = Février : 1. F. 
Kielhorn. Sasbahu temple inscription of Mahipala. — 2. Protap ChandraRai's 
Mahabharata. =: Mars : 1. II.-G.-M. Murray-Aynsley. Discursive contributions 
lowards the comparative study of Asiatic symbolism. — 2. G.-A. Jacob. The 
Nrisimhalapaniya-Upanishad. — 3. J. Ilinton Knowles. Gullala-shah. — 4. F. 
Kielhorn, Notes on the Mahabhashya. 

XXXII. Asiatic quarterley Review. — Avril : A.-iV. Wollaston. The 
pilgrimage to Mecca. 

XXXIII. Orientalist. — 11. Z et k: 1. Goonetilleke. Comparative folk- 
lore. — 2. Lewis. On some oriental folk-lore stories. — 3. Singhalese folk-lore, 
— 4. Wijesinha. Episodes from the Mahâvansa (suite). — 5. Goonetilleke. The 
Bhâlâvabodhana. 

XXXIV. Nineteenth Century. — Avril : Huxley. The évolution of 
iheology. 

British quarterley Review. — Avril, A hundred years of foreign mis- 
sions. 

XXXV. Quarterley Review. — Avril : 1. Matthew Paris. — 2. Reli- 
gions schools in France and England. — 3. Oliver Cromwell. — 4, The Igna- 
tian epistles. 

XXXVI. Bibliotheca sacra. — Janvier : 1. Foster. The eschatology 
of the New-England divines. — 2. Schodde. The book of the Jubilees translated 
from the Ethiopie. — 3. Bissell. The canon of the Old-Testament. — 4. War- 
field. Text, sources and contents of the « Two Ways » or first section of the 
Didache. 

XXXVII. Journal of the British archaeological Association. — 
XLI. 4 : 1. Allen. The crosses at Ilkley. — 2. Pinches. The babylonian and 
assyrian cylinderseals on the British Muséum. — 3. De Gray Birch. On the 
inscription of Carew cross. 

XXXVIII. Scottish Review. — Avril : Barbour's legends of the saints. 

XXXIX. Sitzungsberichte der kgl. preussischen Akademie der 
■Wissenschaften zu Berlin. — N° 4 : Wattcnbach. Ueber Ketzergerichle 
in Pommern und der Mark Brandenburg. 

XL. Gœttingische gelehrte Anzeigen. — A'° 2 : Haufmann. Gûde- 



é} 



I 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 257 

mann, die Geschichte des Erziehungswesens und der Cultur der abendlaendi- 
schen Juden waehrend des Mittelalters und der neueren Zeit. II. 

XLI. Zeitschrift fur deutschos Altertum. — XXX, 2:1. Wolfram. 
Kreuzpredigtund Kreuzlied. — 2. Pmoiyer. Der Abraham der Wiener Genesis. 

XLII. Germania. — 1886. iV'» 2 : 1. Lorenz. Das Zeugniss fur die 
deutsche Heldensage in den Annalen von Quediinburg. — 2. Jostes. Zur 
Kenntniss der niederdeutschen Mystik (fin). 

XLIII. Preussiscbe Jahrbucher. — Avril. Die geschichtliche Steliung 
des mosaischen Gesetzes nach den neueren altteslamentlichen Forschungen, 

XLIV. Ausland. — JVM3 : 1. Bœtticher. Tiryns. — 2. Gross. Pfings!- 
gebrajuche und Friihlingsgeister ira sudœstlichen lirai (fin). 

XLV. Theologische Studien aus Wurtemberg. — VU. 1:1. Bos- 
sert. Briefe und Acten zur Geschichte der fraenkischen Reforraation. — 
2. Gaiser. Synesius von Cyrene. — 3. Jasger. Zur Lehre Jesu von der sicht- 
baren Kirche, 

XLVI. TheoJogische Studien und Kritiken. — 1886. iV° 3 : IS^œl- 
dechen. Am Nil und am Bagrudas, 191 und 197, 

XLVII. Studien und Mitteilungen aus dem Benedictinerorden. 
VIL 1:1. Gentinetta. Veteris Testamenti de aniinae imraortalitate doctrina. — 
2. Ringholz. Des Ben. Stiftes Einsiedein Taetigkeit fur die Reform deutscher 
Klœster vor dem Abte Wilhelm von Hirschau I. — 3. Roth. Der heilige Petrus 
Danîiani 0. S. B. Cardinalbischof von Ostia. 

XL VIII. Zeitschrift fur kirchliche Wissenschaft und kirchli- 
ches Leben. — 1886. iV° 2 : 1. Zœckler. Die biblische Litteralur des Jahres 

1885. — 2. Zahn. Apocalyptische Studien. — 3. JS'oeldechen. Das Odeum Kar- 
thagos und TertuUiansScorpiacum, 212. — 4. Schidze. Das reformatorium vitœ 
clericorum, ein Spiegelbild aus der Zeit vor der Relbrmation (voir n° 3). — 

1886. N'^ 3 • 1. Zahn. Ein neugefundener Bibelkanon vom Jahre 3o9. — 

2. Ewald. Der zwœlfjaehrige Jésus. 

XLIX. Zeitschrift fur die alttestamtntliche Wissenschaft. — 
1886. 1:1. Meyer. Der Stamm Jakob und die Entstehung der israelitischen 
Slâmme. — 2. Kautzsch. Die ursprungliche Bedeutung des Jehovah Zebaoth. — 

3. Pick. Die Torefta-Citate und der hebrœische Text. — -4. Budde. Gen. m, 17; 
v. 29; VIII. 21. — 5. Kamphausen. PhiHster und Hebracer zur Zeit Davids, 

L. Bô"weis des Glaubens. — Février. Keilschriflforschung und altes 
Testament. 

LI. Der Kaiholik. — Janvier : 1. Zur Geschichte des Apostolats der 
Herz Jesu Andacht. — 2. Die Gallikanische Messe vom 4 bis 8 Jahrh. (Voir 
février et mars.) — Février: Die Beichte bei den Buddliisten. (Voir mars.) 
= Mars. Mittelalterliche Volksbildung in Mecklenbiirg. 

LU. Zeitschrift fiir katholische Théologie. — 1886. i\o 1 : 1. ii. 
Grisar. Der kùrzlich verœlTentliclite *lteste Messkanon der rœmischen Kirche. 



258 DÉPOUILLEMKNT DKS PÉRIODIQUES 

— 2. Blœtzer. Der heilige Sluhl unJ die œliumGnisshen Synoden des Aller- 
thu:ns 

LUI. J ihrbiich r fii»- pro esîa.uische Th ologie — N° 2 : 1. Sieg- 
fried. Bedeatunij uiid Schicksal des Hellenismus im Leben des jii'iischen 
Volkes. — 2. Bruckner. Jésus des Menschen Soliii. — 3. Noeldechen. Ter- 
tuUian's VerbîEUniss zu démens von Alexandrien. — 4. Bratke. Ueber die 
EinheiLlichkeit der Didachê. — 5. Draeseke, Ueber die theologischen Schdf- 
ten des BœLhius. — ô. Lipsius. Passionis Pauli fragnientum. 

LIV Magazin far de Wi^;senschaft de Judentums. — XUI, 1 : 

1. Lerner. Die aelL-'sLen Mi?hna-Co;nposilionen. — 2. Guldschmidt. Gescbichle 
der Jiiden in Engl.ind im xi° und xii" Jahrh. 

LV. Mo latscbrift fur Gescbichte und Wissenschaft des Juden- 
tums. — Mars : i . Graetz. Eine SLrafniassiegel gegen die LeviLen. — 

2. Ueber das judische Gebet. 

LVI. Zeitscbrift fur œgyptische S crache. — 1885. iV° 4 : i. 
Lefébure. Sur difTérentes questions bistoriques. — 2. Lieblein, Die Inschrif* 
ten des Tempels von Dêr-el-babri. 

LVII. Zeitscbrift fur Assyriologie. — I. i : 1. Jensen. Ueber einige 
suraero-akkadiscbe und babyloniscb-assyrische GœLlernamen. — 2. LatiHUe. 
Der Nabonidcylinder V Rawl. 64 unascbrieben, ueberselzt und erklaert, 
(3° partie), — 3. Bezoid, Eine unedierte Nebukadnezarinscbrift. — 4. Jere- 
mias. Zu einigen assyriscben Altertùmern in den kœnigl, Museen zu Dresden, 

LVIII. Arcbiv fUr slavische Philologie. — IX. 1 : 1. Bruckner. 
Zur lilauischen Mythologie. — 2. Knieschek. Die czesischcn Marienklagea. 

LIX. Zritschriit fur Ethnologie. — XVil. 6 : 1. Kulischer. Der 
Dualismus der ELhik bei den primitiven Vœlkern. — 2. Baslian. Zur ethnischen 
Psychologie. 

LX. Arch39ologische Zeitung. — XLIII. 4:1. Mayer. Alkmeons 
Jugend. — 2. Marx. Dioskuren aus SùditaUea. — 3. Furlwœngler, Die Hera 
von Girgenti und drei andere Kœpfe. 

LXI. Mitteilungen des deutschan archaeologischen Institutes 
in Athea. — X. 3 : i. Dœrpfeld. Das choragische Monument des Nikias. 

— 2. Kœhler. Die chroregische Inschrift des Nikias. — 3. Meier» Ueber das 
archaische Giebelrelief von der Akropolis. — 4. Kœpp, Die attische lïygieia. 

— 5. Fabricius. Der Tempel des Apollon Chresterios bei Aigai. — 6. Dœrpfeld. 
Der aile Athena-Tempel auf der Akropolis zu Athen. 

LXII. Hermès. — XXI. 1 : 1. de Boor. Die Chronik des Georgius Mo- 
nachos als Quelle des Suidas, — 2. Hiller. Zur Quellenkritik des Clemens 
Alexandrinus. — 3. Rohde. Skira. Epi Skiroi hieropoiia. 

LXIII. ZeitschriJt fur Numismatik. — XIII, 3 e^ 4 : 1. Drexler, 
Ueber eine Miinze Julians des Apostaten mit der Isis und dem Siriushund und 
einige andere Isis SoLhis betreffende Denkmaeler. — 2. Croppenstedt . Eine 



ET DES TRAVAUX DES SOCIÉTÉS SAVANTES 259 

Munzstaette der Aebte zu Corvey. — 3. Weil, Der Dionysos des Praxiteles in 

Elis. 

LXIV. Evangelisches Missionsmagazin. — Mars : La Lomo, der 
Felischprophet (voir la suite en mai). 

LXV. Nuova Antologîa. III : Marucchi. Un'eroina christiana sotto 
il regno di Marco Aurelio e la scoperta del suo sepulcro. 

LXVI. La Civiltà cattolicâ. iV* 858 : La stela di Mesa, re di Moab. 

LXVII. Revista de Espana. iV° 433. Alberola. La mitologia de los 
vegatales, 

LXVIII. Mnemosyne, XIV, 1 : Holwerda, De pecuniis sacris in Par- 
thenonis Opistodomo. 

LXIX. Theologisch Tijdschrift. — • Mars : H. Oort. Jesaja 24 à 27. 
— Mai : 1. (Du même). Tôt verklaring van Jesaja, 41. — 2. W. C. van Manen. 
Bezwaren tegen de echtheid van Paulus brief aan de Galatier.s. 



BIBLIOGRAPHIE' 



GENERALITES 

H.-V. Lomnitz. Solidaritaet des Madonna und Astarte-Cultus. Neue Krilische 
Grundlage der vergleich. Mythologie. Mit 4 lith. Taf. — Klausenburg, 1885, 
Iq-S, de 164 pages. 

CHRISTIANISME 

L. Lehanneur. Le Traité de Tertullien contre les Valentiniens. — Caen, Le 
Blanc-Hardei, 1886, in-8, de 46 p. 

Mg7' Namêche. Le Règne de Philippe II et la lutte religieuse dans les Pays- 
Bas (4^ volume). — Paris, Fetscherin et Chuit, 1886, in-8. 

C. Pfister. De Fulberti Carnotensis episcopi vita et operibus. — Nancy, 
impr. Sordoillet, 1886, in-8, de 141 p. et tableau. 

Hcrgenrotther (Le card.). Histoire de l'Eglise, t. III. (Bibl. théol. du 
xixo siècle.) — Paris, Palmé, 1886, in-8. 

A. Tachy. L'Édit de Worms (1521). (Extrait delà Revue des Sciences ecclé- 
siastiques). — Amiens, Rousseau-Leroy, 1886, in-8, de 71 p. 

M. -G. Scheeben. Histoire des dogmes. — Paris, Palmé, 1886, gr. in-8. 

F. Dumovtier. Les premières Rédemptorislines, avec une notice sur leur 
Institut. — Lille, imp. Desclée, De Brouwer et D®, 1886, in-12, deiv et 200p. 

J.-B. Pardiac. Histoire de saint Jean-Baptiste et de son culte. — Paris, 
Bourguet-Calas, 1886, in-8, de xvi et 656 p. 

F. Fiasse. Le Clergé français réfugié en Angleterre. — 1886, 2 vol. 

André. La Vie duR: P. Malebranche, prêtre de l'Oratoire, avec l'histoire de 
ses ouvrages. Publiée par le P. Ingold. — Paris, Poussielgue frères, .1886, 
in-18, de xviii et 430 p. 

J. Lainez. Disputationes Tridentinœ, ed, H. Giisar, 2 vol. 

CalvinL Opéra, vol. XXX. (Corpus reformatorum, vol. 58.) 

17. Villevieille. Histoire de saint Césaire, évêque d'Arles. — Aix en Provence, 
impr. Illy et Brun, 1884, in-8, de 351 p. 

1) En flehors des nombreux ouvrages mentionnés dans h Chronique et dans 
le Dépouillement des périodiques. 



BIBLIOGRAPHIE 261 

J.-J. Altemeyer. Les Précurseurs de la Réforme aux Pays-Bas. — Paris, 
Alcan, 1886, 2 vol. in-8, de 349 et 311 p. 

F. J.-P. Mothon. Vie du bienheureux Jourdain de Saxe, deuxième maître 
général de l'ordre des Frères prêcheurs. — Paris, Palmé, 1886, in- 18, de xiii 
et 385 p. 

Le comte Henri de VEpinois, La Ligue et les papes. — Paris, Palmé, 1886, 
in-8, de viii et 672 p. 

J. Calas. La Révocation de l'Édit de Nantes. Conférence. (Avec un appendice.) 

— Paris, Fischbacher, 1886, in-8, de 61 p. 

Histoire de saint Augustin, évêque d'Hippone et docteur de l'Église, d'après 
ses écrits et l'édition des Bénédictins, par un membre de la grande [famille de 
Saint-Augustin. — Paris, Palmé, 1886, 2 vol. in-8, de xi, 398 et 420 p. 

Les Nouvelles Catholiques (1654-1792), recherches et documents inédits 
pour servir à l'histoire religieuse du Blésois et du Chartrain. — Paris, A. 
Picard, 1885, in-8, de 88 p. 

Conrad Furrer. En Palestine. — Paris, Fischbacher, 1886, 2 vol. petit in-8, 
de 315 et 259 p. 

Wladimir Guettée. Histoire de l'Église depuis la naissance de N.-S. Jésus- 
Christ jusqu'à nos jours. Tome V, période de sept conciles œcuméniques 
(452 à 788). — Paris, Fischbacher, 1886, un vol. in-8, de 624 p. 

F. Godet. Commentaire sur la première épître aux Corinthiens. T. L (Expli- 
cation des chap. I à Vil.) — Paris, Fischbacher, 1886, in-8, de vi et 367 p. 

François Bonifas. Histoire des dogmes de l'Église chrétienne. (Ouvrage 
posthume rédigé d'après les notes du professeur, par un de ses anciens élèves.) 

— Paris, Fischbacher, 1886, 2 vol. in-8, de xxxvi, 391 et 551 p. 

A. Kayser. Die Théologie des A. T. in ihrer geschichtlichen Entwicklun 
dargestellt. Ed. E. Reuss. — Strasbourg, Schmidt, 1886. 

Cyril of Alexandria. Commentary on the Gospel according to St-John. 
Vol. II, St-John, IX à XXI. — London, Smith, 1886, in.8, de 690 p. 

J. Cunnimjham. The growth of the Ghurch in its organisation and institu- 
tions, being the Croall Lectures for 1886. — London, Macmillan, 1886, in-8, 
de 316 p. 

E.~B. Underhill. Life of the révérend John Wenger, Missionary in India and 
translator of the Scriptures into Bengali and Sanscrit. — London, Baptist 
Missionary Society, 18S6, in-8, de 274 p. 

Rrv. Geo.. Lewis. A lil'e of Joseph Hall, D. D., Bishop of Exeter and Nor- 
vvich. — London, Hodder and Stoughton, 1885. 

F. Rimdall. Tlieology of the Hebrew Christians. — London , Macmillan , 
1886, in-8, de 162 p. 

Johannis Wyciif. Tractatus de ecclesia now first edited from the manus- 
cnpts wiLh critical and historical notes by J. Loserth. (English side notes by 
F. D. Malthew). — London, Triibner and Co, 1886, in-8, de xxxri et 609 p. 



262 REVUE DE L'niSTOIRE DES RELIGIONS 

Johannis Wycliffe Dialogus sive spéculum ecclesiae militantis novv first 
ediled from the Ashburnham Ms XXVII C. with collations from the Vienna 
Mss. 1387, 3930, and 4505 by A. W. Pollard. — London, Triibner and 
C°, 1886, in-8, de xxvii et 107 p. 

Ph. Schaff. Saint Augustin, Mclanchton, Neander, three biographies. — 
New-York, Funk et Wagnalls, 1886, in-12, de 168 p. 

F.-J. Funk. Lehrbuch der Kirchengeschichte. — Rottenburg, Bader, 1886, 
gr. in-8, de xvi et 563 p. 

B. Lénifie, Die psepstlichen Registerbaende de xiii® Jahrh. und das Inventar 
derselben vom Jahre 1339. — Berlin, Weidmann, 1886. 

H. Haupt. Der waldensische Ursprung des Codex Teplensis und der vorlu- 
therischen deutschen Bibeldrucke gegen die Angriffe von Dr. Franz Jostes 
verlheidigt von H. H. mit einem Anhang ungedruckter Aktenstûcke und zahl- 
reichen Proben mitlelallerlicher deutscher Bibelûbersetzungen. -- Wurzburg, 
Stahel, 1886, in-8, de 45 p. 

B. Becker. Zinzendorf im Verhaeltnis zu Philosophie und Kirchenlum seiner 
Zeit. — Leipzig, Hinrichs. 

/. Ludwig. Die reformirte Gemeinde in Fredericia. Ein Beitrag zur Geschichte 
der franzœsisch reformirten Kolonien im heutigen Danemark. — Bremen, 
Muller, 1886, in-8, de 137 p. 

J.-F. Bœhmer. Regesta archiepiscoporum Moguntinensium, II, 3 éd. C. 
Will. — • Innsbruck, Wagner. 

I. Pastor. Geschichte der Paebste seit dem Ausgang des Miltelalters. Mit 
Benutzung des psebstlichen Geheim-Archives und vieler anderer Archive 
bearb. I Bd. Das ZeiLaiter der Renaissance bis zur Wahl Pius IV. — Frei- 
burg i. Br., Herder, 1886, gr. in-8, de xlvi et 723 p. 

Gregorû Turonensis Opéra. Edd. W. Arndt et Br. Krusch. I P. II. Mira- 
cula et opéra minora. (Coll. der Monumenta Germanise hist.). — Hannover, 
Hahn, 1885, in-4, p. 451 à 964. 

C.'M. Schneider, Das Wissen Gottes nach der Lehre d. heil, Thomas v. 
Aquin. 4 Abllg. Zusammenfassung des Ganzen. Das Traditionsprincip. — 
Regensburg, Manz, 1886, gr. in-8, de vu et 558 p. 

0. Wedekind. Die Réfugiés. Blœtter zur Erinnerung an den 200 jœbrigen 
Jarestag der AnlLebung des Edikts von Nantes. — Hamburg, Richter, 1886, gr. 
in-8, Je 93 p. 

Th. Zahn. MissionmeLhoden ira Zeitalter der Aposlel. 2 Vorlrsege im aka- 
dem. Missionsvere in zu Erlangen. — Erlangen Deichert, 1886, gr. in-8, de 
48 p. 

Eduard Bemmer. Geschichte der Reformalion am Niederrhein und der 
Enlwicklung der evangelischen Kirche daselbst bis zur Gegenwart. — Aix-la- 
Chapeile, Jacobi, 1»85, in-8, de xr et 209 p. 

Culei-ae in evaiigeiia œgyptiacap quae supersunt P. de Lagarde studio et 



BIBLIOGRAPHIE 263 

sumplibus éditas. — Gœttingen, Dieterich's Sort in Gomm., 1886, gr. in-4, de 
VII et 243 p. 

//. L^.o. Drip heili^e Fridolin. — Freibur^ i Br., HsrJer, 1333, gr. in 8, de xi 
et 28i p. 

G. Schmidt. Paebstiiche Urkunden und Regesten aus den Jahren 1295-1352, 
die Gebiete der heutigen Provinz Sachsen un'l deren Uinlande betrefîend. 
Hrsg. V. d. Histor. Comission der Provinz Sachsen. — Halle, G. Hendel, 
1886, in-8, de xii et 49i p. 

A von Gutschïïiil. Untsrsnch'ingen ueber die syrischg Eoitome der Euse- 
bischen G montas. — Stuttgart Kû!ilhamint?r, 1886, in-i, de 43 p. 

M. Schœn. Dis Mennonitenlhum in Westpreussen Ein kirchen-und kultur- 
geschicht icher Beitrag zur Belehrung ûber das Wesen des Mennonitenthuini. 

— Berlin, F. Luck'nardt, 1886, in-8, de viii et 88 p. 

Luciferi Cilaritani opuscuia, éd. G, Hartel (Corpus script, eccl. lat,). — 
Vienne, Gerold, 1886. 

J. Slvzygowski, Iconographie der Taufe Christi. — Munich. Lit. Anstalt, 1885. 

C. A. Cornélius, Die Verbannung Caivins aus Genf im Jahre 1538. — Mu- 
nich, Franz, 1886. 

W. Pingsmann. Santa Theresa de Jésus. Eine Studie iiber das Leben und 
die Schriften der heil. Theresia. (I VereinschriCt der Gœrres-Gesellschat't fur 
1886.). — Kœln, Bachem, 1886, gr. in 8, de iv et 112 p. 

C. Lorentzen. Dieryck Volliertszoon Coornhert, der Vorlaiifer der Remon- 
stranten, ein Vorkaerapfer der Gew^issensfreiheit, Versuch einer Biographie. 

— Inaug. Diss. lena (Pôle) 1886, gr. in-8, de m et 89 p. 

E. Mezzabotta. La papessa Giovanna. — Rome, Perino, 1886. 

Rossi, La Biblioteca délia sede Apostolica ed i cala'ogi dei suoi manoscrilti. 
I gabinetti di oggetti di scienze naturali arti ed archeologia annessi alla Bibho. 
teca Vaticana. — Roma, typ. délia Pace di Filippo Cuggiani, 1884, in-8, de 
68 p. 

Berlhold. Ignace de Sainte-Anne, Histoire de l'établissement de la Mission 
de Perse par les Pères Carmes déchaussés, (De l'année 1604 à 1612.) Extraite 
des Annales de l'ordre et de divers manuscrits. — Bruxelles, Société belge de 
librairie, 1886. 

Anselmi Gantuariensis arcliiepiscopi, librura II cur Deus homo, rec. et selec- 
tam lectionum varietatem addidit 0. F. Fritzsche. Ed. II emendata et aucta. 
-- Zurich, Schulthes, 1886, gr. in-8, de xiv et 99 p. 

judaïsme et islamisme 

The Massorah compiled from manuscripts alphabelically and lexically arran- 
ged by Chr. D. Ginsburg. Vol. III Supplément. — London, 1886, in-folio de 
283 p. 

A. Kayser. Die Théologie d. Alten Testaments, in ihrer goschichtlichen Eat- 



264 I\KVUE DE l'histoire des RELir.IONS 

wicklung dargestellt. — Strasbourg, Schrnidt, 1886, gr. in-8, de xii et 264 p. 

Brun voji Schoncbcck. Das hohe Lied nach Sprache und Composilion unter- 
sucht und die Prohen mitgeteilt von A. Fisch t. — Breslau, Kœbner. 

A.-G. Spcrlimj. Apion der Graramalikcr und sein Verhaellniss zum Juden- 
Ihura. — Dresden, von Zahn, 1886, gr. in-4, de 20 p. 

H. Derenbourg. Ousama ibn Mounkhidh : un émir syrien au premier siècle 
des croisades (1095-1188). 2« partie. Texte arabe publié d'après le manuscrit 
de l'Escurial. — Paris, Leroux, 1886. (Publ. de l'Ecole des langues orientales. 
2° série, tome XII.) 

RELIGIONS DU MONDE ANTIQUE 

Emmanuel Théron. Druides et Druidisme. — Paris, Perrin, 1886, in-16. 
J.-JB. Anderson. Mytbologie Scandinave. Traduction de M. Jules Leclercq. — 
Paris, Leroux, 1886. 

E. Naville. Das œgyptische Todtenbuch der XVIII bis XX. Dynastie, aus 
verschiedenen Urkunden zusammengestel'.t und hrsg. v. E. N. Bd. ï Text und 
Vignetten. Bd. 2. Varianten. — Berlin, A. Asher, 1886 (iii-fol., de vi et 212 pi., 
et de VI et 448 p.). 

jP. Freudenthal. Ueber die Théologie des Xenophanes. — Breslau, Hœbner, 
1886. 

0. Crusius. Beitreege zur griechischen Mythologie und Religionsgeschichte, 
— Leipzig, Hinrichs, 1886. 

F. Ziemann. De anathematis grœcis (Diss. Inaug. Kœnigsberg.). Regimonti 
Borussorum, 1885, in-8, de 63 p. 

RELIGIONS DE l'aSIE 

E.-B. Cowell et R.-A. Neil. The Divyavadana, a collection of early buddhist 
legends. — 1886, in-8. 

W. Soif. Die Kaçmir-Recension der Pancâcika, Ein Beitrag zur indischer 
Text-Kntik. — Kiel, Hseseler, 1886. 

J ,'A. Eaton. The Almenepada iiii Rigveda. Leipzig, Fock, 1886. 

RELIGIONS DES PEUPLES NON CIVILISÉS 

Aurel Krause . Die Tlinkit-Indianer. — léna, Costenoble, 1885, in-8, de xvi 
et de 420 p. 

FOLK.-LORE 

H. Gaidoz et P. Sébillot. Bibliographie des traditions et de la littérature po- 
pulaire des Frances d'outre-mer. — Paris, Maisonneuve, 1886, in-8, de vu et 
94 p. 

Bérenger-Féraud. Traditions et réminiscences populaires de la Provence. — 
Paris, Lero:]x, 1886. 



ANGERS, LMIMUMKRIE BUIlDlN ET C'^, UUK GAK.MtD, 4. 



jàL. 



UEMPEREUR JULIEN 



I 

Au moment où le monde antique va finir, quand le soleil 
de la grande civilisation grecque va disparaître derrière l'ho- 
rizon, se dresse une figure énigmatique, étrange, éveillant à 
la fois les sympathies et les inquiétudes, trop vite évanouie 
pour qu'un examen prolongé dégage aisément l'exacte signi- 
fication de ses traits incertains, et qui cause en histoire une 
impression analogue à celle qu'on retire de la contemplation 
de la Joconde en peinture. Cette mystérieuse et troublante 
création du génie artistique respire-t-elle la candeur ou la 
perfidie, la passion concentrée ou la froideur glaciale, l'ex- 
quise bonté ou la perversité infernale? Qui l'a jamais pu dire 
au juste? C'est peut-être pour cela qu'elle attire, et c'est un 
même genre d'attrait qu'exerce sur l'historien le personnage 
que nous voudrions étudier. Il s'agit de l'empereur Julien, 
dont le règne si court et si rempli va de l'an 361 à l'an 363 et 
ne dura que vingt mois. 

Ce qui marque la place de Julien dans l'histoire religieuse, 
c'est non seulement qu'il fut Je dernier des empereurs poly- 
théistes, mais encore qu'à son règne se rattache un vigou- 
reux essai de restauration du polythéisme gréco-romain, 
presque ruiné par les progrès du christianisme et par la po- 
htique de ses deux prédécesseurs, Constantin et Constance. 

18 



266 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

En même temps, le polythéisme auquel il était si passionné- 
ment dévoué n'était plus du tout celui qu'il aspirait à res- 
susciter. 

Ce qu'il y a eu d'indécis et de flottant, non dans son carac- 
tère qui était ferme, ni dans ses idées qui étaient tenaces, 
mais dans son rôle historique, se retrouve dans l'extrême di- 
versité des jugements dont il a été l'objet de son temps et 
dans les siècles qui suivirent. Le triomphe définitif du chris- 
tianisme fit que sa mémoire fut très longtemps un objet de 
malédiction et de haine. Le surnom d'apostat, avec toute la 
signification diffamante qu'y attachaient les siècles d'ortho- 
doxie, resta collé pour ainsi dire à son nom impérial, et les 
historiens de l'Église ne croyaient pas pouvoir dépeindre 
sous des couleurs trop odieuses le souverain qui, après avoir 
abjuré la foi de son enfance, avait scandalisé le monde par 
ses idolâtries publiques et ramené l'empire au culte officiel 
des démons. — Ce fut précisément la même raison qui ins- 
pira aux philosophes du xviu^ siècle les plus vives sympathies 
pour l'empereur éclairé, partisan de la libre pensée, disciple 
des plus grands sages de l'antiquité, qui avait estimé à sa 
valeur vraie la fohe religieuse propagée par le fanatisme 
chrétien, et qui avait fait de son mieux pour en délivrer le 
monde sans recourir aux armes de l'intolérance persécutrice. 
On peut voir les monuments de cette réaction en faveur de 
Julien dans le Dictionjiaire philosophique de Voltaire et dans 
le livre du marquis d'Argens intitulé : Défense du Paga- 
nisme par V empereur Julien, en grec et en français, avec des 
dissertations et des notes pour servir d'éclaircissement au tsxte 
et pour en éviter les erreurs (Berlin, 1764; 3^ édit., 1769). 
Dans ce hvre, le traducteur a réuni tout ce que nous pos- 
sédons encore des écrits de Juhen. Mais déjà en 1696, à 
Leipsig, Spanheim avait publié une édition complète sous le 
litre de Juliani opéra ^ 

1) On connaît sous ce titre : 1» Dix Discours ou Orationes , 2« quatre-vingt- 
trois Lettres (une édition plus complète de ces Lettres a été publiée à Mayence 



L EMPEREUR JULIEN 267 

Pourtant, un des hommes les plus remarquables de la pha- 
lange philosophique, le célèbre historien Gibbon, tout en 
rendant hommage aux qualités et aux vertus privées de Ju- 
lien, se montra beaucoup moins enthousiaste, peut-être parce 
qu'il l'avait étudié de plus près. Il releva surtout à plus d'une 
reprise un penchant à l'afFectation et, comme nons dirions 
aujourd'hui, à la pose^ qui, en effet, se trahit trop souvent 
dans les écrits et dans les actes de l'empereur théologien. Il 
reconnut qu'il ne fallait pas ériger précisément en héros de 
la hbre pensée un polythéiste convaincu, poussant la crédu- 
lité jusqu'à recourir à tous les genres de divination et même 
à la théurgie la plus puérile. Enfin, pesant dans une balance 
exclusivement politique les inconvénients et les avantages de 
la hgne de conduite adoptée par Julien dans les matières re- 
ligieuses, il conclut en disant: o- It is impossible to détermine 
how for the zeal of Julian would hâve prevailed over his good 
sensé and humanity ; but if we seriously reflect on the 
slrength and spirit of the church^ we shall be convinced 
that, before the emperor could hâve extinguished the reli- 
gion of Christ, he must hâve involved his country in the 
horrorsof acivilwar*. » Si la conclusion de l'historien anglais 
est fondée, et tout autorise à croire qu'elle l'est, il est impos- 
sible à tous les points de vue de tresser des couronnes à une 
politique dont l'inévitable résultat eût été une guerre civile 
doublée d'une guerre religieuse. 



en 1828 par Heyler) ; 3® deux Satires, Les Césars ou le Banqiicty et le 
Misopàgon, « l'ennemi de la Barbe, » composition humoristique et agressive à 
Tadresse des habitants d'Antioche, dont Julien avait à se plaindre. Nous pos- 
sédons de plus quelques fragments, reproduits par ses adversaires chrétiens, 
entre autres par Cyrille d'Alexandrie qui dédia à Théodose II ses dix livre 
Contra Julianum, Ces fragments font évidemment partie de l'ouvrage de Julien 
en sept livres Contra Christianos. C'est^du moins ainsi qu'on l'intitule, bien que 
Julien affectât systématiquement de ne désigner les chrétiens que sous le 
nom de Galiléens. 

\) E. Gibbon, Histoi'y of the Décline and fait of the Roman Empire, vol. II, 
p. 559. Voir surtout les chapitres xix, xxii et xxiii, vol. 111, ch. xxiv. — Je 
me sers derédition des classiques anglais de Bohn, Londres, 1854. 



268 REVUE DE l'histoire des religions 

11 esl curieux de noter que le premier des écrivains chré- 
tiens qui ait été, sinon sympathique, du moins indulgent à 
regard de l'empereur Julien, soit un piétiste, mort en 1714, 
Gotlfried Arnold, qui, dans son ouvrage intitulé Unpartemche 
Knchen-nnd Ketzer historié (1698-1700), plaida en sa faveur 
des circonstances très atténuantes. Il les tira des fautes et 
des torts graves que l'on pouvait imputer à rÉghse, surtout 
à ses chefs d'alors. Peut-être les griefs que son mysticisme 
à lui-même nourrissait contre la rigide orthodoxie dogma- 
tique du luthéranisme de son temps entraient-ils pour quelque 
chose dans son appréciation du défenseur couronné du pa- 
ganisme mourant. Dans notre siècle, Schlosser, qu'on ne 
saurait accuser de partialité orthodoxe, fut, au contraire, un 
censeur sévère du neveu de Constantin. 11 lui reprocha sa 
dissimulation sournoise, sa vanité et l'absurdité d'une poli- 
tique inspirée par des motifs frivoles, encouragée par des 
philosophes intrigants et des sophistes d'état \ 

Neander, dans sa jeunesse, composa un essai remarqué 
qu'il intitula Der Kaiser Julian und sein Zeitalter (Leipsig, 
1813), et son jugement, que l'on retrouve dans sa grande^ 
Histoire de F Église (II, 1)^ fut beaucoup plus favorable. 11 
expliqua psychologiquement les raisons qui avaient pu dé- 
terminer le jeune prince à revenir à la religion de ses an- 
cêtres, et ces raisons n'avaient rien qui justifiât les malédic- 
tions dont si longtemps on avait chargé sa mémoire. C'é- 
taient principalement l'enthousiasme pour un magnifique 
passé dont la triste prose du présent lui faisait apprécier dou- 
blement la poésie et la grandeur ; le dégoût des subtihtés théo- 
logiques 011 se complaisaient ses maîtres chrétiens en com- 
paraison des discussions philosophiques sur l'homme et sa 
destinée, sur la divinité et ses rapports avec le monde, que 
ses maîtres néo-platoniciens lui avaient appris à connaître ; 

1) Comp. Uebersicht dcr Geschichle der ail. Wcll.j IU,2. — Weltgcschichte 
fur das deutsche Volk, IV, p. 483, sqq. et la critique de la monographie do 
Neander sur Julien dans l'AUg. Lit. Zcilung de 1813, p. 125, sqq. 



l'empereur julien 269 

enfin, le généreux besoin de réparer les injustices commises 
par ses deux prédécesseurs chrétiens au détriment de la paix 
de l'empire et de l'égalité religieuse promise à tous ses su- 
jets. Ses ordres avaient pu être dépassés par des fonction- 
naires trop zélés, les chrétiens eux-mêmes avaient pu, par 
leurs imprudences de langage et de conduite, irriter la sus- 
ceptibilité de leur souverain; mais, en somme, Julien était 
plus à plaindre qu'à blâmer, et ses mérites personnels res- 
sortaient d'autant plus fortement que sa position avait été 
plus complexe. — Un autre théologien allemand de notre 
siècle, Ullmann, qu'on ne peut pas plus accuser que Neander 
de tendance hostile au christianisme, dans une biographie de 
Grégoire de Nazianze^ c'est-à-dire du plus virulent des ad- 
versaires de Julien, est à peine moins sympathique à l'empe- 
reur païen que le pieux professeur de Berlin. 

Enfin, D. Fr. Strauss a pubhé, àMannheim, en 1847, une 
conférence qui fît du bruit à cette époque et dont le titre était 
un résumé de la thèse qu'il avait développée : Der Romantiker 
auf dem Throne der Cœsaren. Julien était un romantique sur 
le trône. Le célèbre critique se rattachait au point de vue 
déjà proposé par Neander, mais avec moins de disposition à 
absoudre son héros de toutes les fautes qu'on peut lui re- 
procher. Cet essai, savant, spirituel et caustique, serait peut- 
être aujourd'hui définitif en tant que jugement historique sur 
le successeur de Constance, si l'on ne discernait pas dans la 
plupart des pages l'intention continue de tourner la disser- 
tation en attaques mordantes contre les partis religieux et 
politiques dont l'auteur avait personnellement à se plaindre. 
Cela enlève à la démonstration une grande partie de sa vi- 
gueur. On soupçonne Va priori, et l'on se défie. 

11 résulte de ce rapide aperçu que les appréciateurs de Ju- 
lien sont loin de s'entendre sur le jugement qu'il faut porter 
sur lui et que les plus indulgents sont très souvent ceux dont, 
à cause de leurs convictions chrétiennes, on aurait pu al- 

1) Gregorius von Nazianz^ der Thcologe, Darrastadt. 1828. 



270 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tendre des conclusions plus malveillantes ; en revanche, parmi 
les plus sévères, on peut compter des historiens qu'aucun 
préjugé théologique ne prévenait contre l'empereur païen». 

Cela justifie ce que nous disions en commençant du carac- 
tère énigmatique, difficile à définir, de cette figure singu- 
lière qui clôt à vraiment dire l'histoire du polythéisme gréco- 
romain. 

Nous pouvons ajouter qu'on n'est guère plus avancé quand 
on consulte les documents contemporains ou rapprochés de 
son temps. La personne^ le rôle et la politique de Julien ont 
été l'objet des attaques les plus violentes et des éloges les 
plus exaltés. S'il fallait s'en rapporter aux Invectivœ dux 
de Grégoire de Nazianze in Julianum , Julien aurait été un 
monstre vomi par l'enfer^ coupable ou capable de toutes les 
infamies. Libanius, au contraire, un de ses favoris et son co- 
religionnaire philosophique , en fait dans ses Orationes un 
panégyrique si enthousiaste qu'on le prendrait plutôt pour 
un ange descendu du ciel que pour un homme. Tous les 
deux, le père de l'Église et le rhéteur néo-platonicien, se 
laissent évidemment entraîner par le parti pris. Les histo- 
riens tels que Socrate, Sozomène, Théodoret suivent aussi 
à divers degrés d'intensité les antipathies que leur inspire 
leur point de vue chrétien, tandis que Zosime, encore païen 
lui-même, se montre des plus sympathiques au défenseur de 
sa foi. En fait de renseignements impartiaux, nous ne pou- 
vons guère citer que l'honnôte Ammien Marcellin, qui ai- 
mait Julien dont il était officier, qui l'aimait pour ses qua- 
lités militaires et pour son zèle à remplir les devoirs de sa 
haute position, mais qui, bien que professant l'ancienne re- 
ligion, avec quelque froideur il est vrai, n'a pas craint de blâ- 
mer parfois les fausses mesures et les excentricités de son 
empereur. Seulement, Ammien Marcellin raconte en soldat, 
plus préoccupé des événements et des faits de guerre que ja- 

1) Aug. Comte l'associe à Bonaparte pour lui consacrer un jour « de répro- 
bation )> dans le calendrier positiviste. 



l'empereur julien 271 

loux d'élucider les problèmes psychologiques, et il faut in- 
terpréter son récit, d'ailleurs très sobre en ce qui concerne 
le côté religieux du règne de Julien*. 

Nous tâcherons de reproduire à notre tour les traits carac- 
téristiques du personnage et de sa politique rehgieuse. 



II 



Flavius Claudius Julianus naquit en 332. Il était le second 
fils d'un frère de Constantin, Juhus Constantius, et le frère 
puîné de Gallus que ce J. Constantius avait eu d'un premier 
lit, huit ans auparavant. Julien avait six ans lorsque son 
frère et lui faillirent perdre la vie dans un soulèvement mi- 
litaire provoqué, dit-on, par un prétendu testament de Cons- 
tantin. Tous les parents mâles de l'empereur défunt furent 
massacrés, à Fexceplion de ses trois fils, Constantin II, Cons- 
tance et Constant. Ce Constantin II, qui régna trois ans en 
Gaule, mourut en 340. Constance avait reçu l'Orient pour sa 
part. Constant l'Occident. Ce dernier mourut en 350, et en 
354 la défaite de l'usurpateur Magnence valut à Constance la 
possession de tout l'empire. C'est de Constance que dépendit 



\) On peut encore citer parmi les sources à consulter le Panegyriciis de 
Mamertin, et les Œuvres d'Eunapius, éd. Boissonnade, Amsterdam, 1822. — En 
français nous pouvons mentionner l'intéressant essai de M. E. Lamé, Julien 
l'Apostat, Paris, 1861, qui manque un peu selon nous de rigueur scientifique, 
et une thèse remarquable de M. H. Adrien Naville, professeur à Neuchâtel, 
Julien l'Apostat et sa Philosophie du Polythéisme, Je n'ai eu connaissance de 
ce travail qu'après avoir composé le mien. Il me sera permis de me féliciter de 
l'accord qui règne presque toujours entre le professeur neuchàtelois et moi. 
J'exprimerai seulement le regret qu'il n'ait pas essayé de remonter davantage 
aux causes psychologiques et personnelles qui comptent certainement dans 
l'exp'ication historique de ce règne exceptionnel, et qu'il ait trop exclusivement 
considéré dans Juli'Ui le philosophe-théologien sans ajouter au tableau les 
traits de l'homme politique et du chef d'arinèe. Ils forment avoc ceux du pi^n- 
seur un tout que je crois inséparable si l'on veut obtenir un portrait exact et 
complet. 



272 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

le sort de Julien, jusqu'au moment de sa rupture ouverte 
avec son impérial cousin. 

Gallus et Julien eussent péri dans le massacre de 337, s'ils 
n'avaient été dérobés par des mains secourables à la rage des 
massacreurs. Grégoire de Nazianze * prétend même que ce 
fut un évêque d'Aréthuse, du nom de Marcus, qui les sauva. 
L'explosion une fois éteinte. Constance, qu'on peut soupçon- 
ner tout au moins de n'avoir rien fait pour l'empêcher d'é- 
clater, fut pris de quelques remords, se chargea des deux 
orphelins et se réserva de les élever à sa guise, tout en 
observant comment ils grandiraient. D'abord il les envoya 
en Bithynie, où Nicomédie fut leur principale résidence. 
Parmi les serviteurs impériaux qui devaient prendre soin de 
leur éducation, nous distinguons l'eunuque Mardonius qui 
s'attacha aux deux jeunes princes et leur donna de bonnes 
directions. Il les habitua au travail, à la sobriété, aux exercices 
virils, mais il leur communiqua en même temps le goût des 
lettres grecques. Les rapports de ces précepteurs de leur 
premier âge furent si favorables que Constance autorisa ses 
jeunes cousins à revenir à Constantinople oi^ Julien reçut des 
leçons du jurisconsulte Nicoclès et du rhéteur Ekébole, un des 
hommes de talent et des pires intrigants de la cour. Les 
progrès de JuHen furent si rapides, si brillants, que Constance 
eut des défiances et renvoya les jeunes gens en Asie-Mineure. 
Julien, de beaucoup le mieux doué des deux frères, avait-il 
déjà laissé soupçonner quelque tiédeur à l'endroit du christia- 
nisme? On serait tenté de le croire en voyant toutes les pré- 
cautions que l'on prit pour faire de lui un chrétien fervent. 
Mais la méthode employée ne pouvait aboutir qu'à l'abrutisse- 
ment ou à la révolte. On interna les jeunes princes au 
château-fort de Macellum, près de Césarée en Cappadoce, et 
on les confia à des précepteurs choisis avec soin pour les 
instruire dans les devoirs d'une dévotion étroite et d'une sou- 



1) Orat. 3. 



l'empereur julien 273 

mission absolue au chef de leur famille \ Il était pris grand 
soin de leur bien-être matériel, et tous les égards extérieurs 
étaient observés par respect pour leur haute naissance. Mais 
ils devaient vivre en reclus, absolument séparés du monde, 
dressés aux exercices les plus minutieux et les plus ennuyeux 
d'une dévotion outrée. On les sommait de recevoir aveuglé- 
ment, sans les discuter, les dogmes de l'orthodoxie chrétienne , 
ou du moins de l'orthodoxie de Constance, laquelle était forte- 
ment mélangée d'arianisme. Jusqu'à leurs récréations, tout 
dans leurs journées devait avoir un cachet de religion. C'est 
ainsi que les deux frères concoururent pour jeter les fonde- 
ments d'une église érigée en l'honneur d'un martyr quelque 
peu légendaire de Césarée, saint Mamas. Grégoire nous 
apprend que Gallus fut le vainqueur dans cette joute pieuse. 
La section qui lui avait été dévolue, fut promptement et heu- 
reusement achevée, tandis que le sol refusa de porter la 
construclion élevée par la main du futur apostat^ Le sol était 
bien prévoyant, car à cette époque JuHen donnait encore 
toutes les marques de la foi chrétienne. Son frère et lui étaient 
visités par des évoques et ils allaient souvent demander la 
bénédiction des ermites qui pratiquaient dans les montagnes 
les pénitences les plus effrayantes. Plus tard, d'après un 
Fragment, Julien se moque beaucoup des tourments volon- 
taires de ces fous qui ont oublié que, de nature, l'homme est 
un être sociable et de commerce agréable, çjjs'. iroX'p.xsv C^sv y.al 
^<l^ipov. Mais il déclare lui-même, dans son E pitre aux A.lexan- 
drins\ qu'il fut chrétien jusqu'à sa vingtième année. C'est 
pendant ces années de confinement qu'il acquit sans doute les 
connaissances assez étendues sur la Bible dont par la suite il fit 
preuve*. Constance qui, à l'imitation de son père Constantin, 

1) Comp. Libanius, Orat. I, 525; Socrate,III, 1 ; Sozomène, V, 2. 

2) Orat. 3. 

3) Epist. 51 . 

4) Par exemple, il avait remarqué la diiïèrence doctrinale qui distingue le 
quatrième évangile des trois autres sur le point de la divinité de J.-C. Ap. 
Cyrill,, 3. 



274 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

trouvait plus prudent de reculer jusqu'au moment de sa mort 
le baptême destiné à laver ses nombreux péchés, avait jugé à 
propos de faire baptiser ses deux cousins *, et Julien fut même 
cbargé des fonctions à^anarjnoste^ ou de lecteur des Livres 
saints dans l'église de Césarée^ Mais déjà dans son cœur 
sourdaient d'intimes révoltes contre le régime étouffant auquel 
il était condamné. Un certain amour payen delà nature le 
poussait à contempler avec plus que de l'admiration le soleil 
levant et le ciel étoile ^ Use rappelait ses joies et son enthou- 
siasme quand il avait étudié Homère et les poètes grecs. Il 
n'était pas sans connaître ou deviner l'histoire intime de la 
famille impériale, les crimes de son oncle Constantin, ceux de 
son cousin Constance, la mort tragique de son propre père, 
tous ces forfaits perpétrés par des parents se disant chrétiens. 
11 se sentait toujours menacé par la soupçonneuse cruauté 
de Constance. C'est sous cette morose impression qu'il se 
dégoûta de la religion qu'on lui imposait sans lui permettre 
de la discuter et qu'il apprit à renfermer ses pensées en lui- 
même. C'est ainsi qu'il devint dissimulé et qu'il poussa très 
loin l'art de donner le change à ceux dont il se savait espionné. 
Son frère Gallus était d'un tout autre tempérament. Beau- 
coup moins avide de littérature et de poésie que son puîné, 
il acceptait sans réserve les enseignements qui lui étaient 
donnés et promettait à ses précepteurs de réaliser l'idéal 
d'un chrétien selon leur cœur. Les rapports qui parvinrent à 
Constance furent de telle nature que celui-ci, devant se 
rendre en Occident, crut de bonne politique de confier la di- 
rection de l'Orient à Gallus, qui venait d'atteindre sa vingt- 
sixième année et sur lequel il s'imaginait pouvoir compter. 
En 354 il l'investit du titre de César, lui fît épouser la princesse 
Constantina et lui assigna pour résidence Antioche. C'est de 
là qu'il devait gouverner les cinq grands diocèses de l'Orient. 



1) Grégoire rie N., Or(U.,3. 

2) Epist. ad Athen; Sozomène, V, 2 ; Theodoret, III, 2. 

3) Orat. 4. ad regem Solem. 



l'empereur julien 275 

Julien profita de la faveur inopinément accordée à son frère. 
Il put sortir de Macellum et se rendre à Constantinople. 
L'éducation quasi-claustrale qu'il avait reçue, et qui rappelle 
étrangement celle que Frédéric-Guillaume de Prusse infligea 
à celui qui devait être un jour Frédéric le Grand, fit place à 
une demi-liberté. Il obtint même la permission de séjourner 
à Nicomédie, oh l'attirait une brillante école d'érudits et de 
rhéteurs, entre autres le célèbre rhéteur Libanius, dont il 
aimait passionnément les écrits. Il dut toutefois s'engager par 
serment à ne pas fréquenter les leçons de l'éloquent et am- 
poulé discoureur, que Ton savait très attaché à l'ancienne 
religion*. Il se dédommagea en se procurant des copies qu'il 
dévora et en nouant des relations secrètes avec un certain 
nombre de néo-platoniciens pour le système et les tendances 
desquels il ressentait un goût toujours plus vif. Il faut qu'il 
ait déployé dans ce commerce occulte une grande habileté 
pour que rien n'en transpirât aux oreilles du terrible cousin. 
Nous connaissons par lui les noms de ces philosophes, JEde- 
sius, Chrysanthius, Eusébius et Maximus. Ce dernier surtout 
exerça une grande influence sur l'esprit du jeune homme, 
mais aussi sur son imagination. Car en lui faisant adopter le 
système des néo-platoniciens, il l'initia en même temps aux 
arts magiques et théurgiques, c'est-à-dire aux absurdes su- 
perstitions que le néo-platonisme, bien loin de les combattre, 
avait anoblies par un semblant de justification théorique. 

C'est à l'école de ces zélés apologistes du paganisme que 



1) Neander, dans l'Appendice à son traité sur Julien, révoque en doute la 
donnée d'Ammien Marcellin qui prétend (XXII, 9) que l'éducation de Julien 
fut dirigée par l'évèque arien Eusèbe de Nicomédie. Il fait observer qu'Eu- 
sèbe fut nommé évêque de Constantinople avant l'an 341 et mourut bientôt 
après. Il ne peut donc être question de lui lors du second séjour de Julien dans 
Nicomédie, à partir de 354. Quant au premier séjour, Julien parle de son pré- 
cepteur Murdonius (V. le Misopôgon), mais ne dit pas un mot d'Eusèbe. C'est 
probablement le nom de la ville et la célébrité de l'évèque qui auront induit en 
orreur Ammien Marcellin; d'autant plus que, parmi les néo platoniciens avec 
lesquels Julien eut alors des rapports suivis, s'en trouve un du nom d'Eu- 
sèbe. 



276 REVUE DE L*HISTOIRE DES RELIGIONS 

Julien abjura décidément la foi chrétienne. Son mysticisme, 
qui élait très réel et que la sécheresse du dogmatisme étroit 
qu'on avait voulu lui inculquer n'avait pu satisfaire, se dé- 
ployait à l'aise dans cette philosophie qui part de l'abstraction 
la plus sublile pour arriver aux réalités les plus épaisses, mais 
en ouvrant sur la roule plus d'une porte par laquelle l'esprit 
humain peut entrer directement dans le monde invisible des 
esprits divins. Julien ne paraît pas avoir jamais soupçonné 
qu'il puisse y avoir aussi un mysticisme chrétien, et on peut 
se demander ce qui pouvait contenter son intelligence, après 
tout pénétrante et bien armée, dans les théories si arbitraires 
et si peu rigoureuses du néo-platonisme. La vraie raison, 
c'est que le néo-platonisme et sa mysticité semblaient s'ar- 
ranger à merveille avec la belle antiquité grecque, et que 
Julien ne vivait plus en esprit qu'avec cette antiquité. Le 
christianisme lui paraissait inconciliable avec elle, et à bien 
des égards il l'était en effet. Le jour n'était pas encore venu 
où la plus vive admiration pour cette magnifique période peut 
s'associer et s'associe en fait à des idées religieuses fort 
éloignées de celles d'Homère et d'Hésiode. Il semblait 
alors qu'il fallait choisir. Pour nous^ critiques d'aujourd'hui, 
nous avons de bonnes raisons pour affirmer que le néo- 
platonisme diffère en réalité presque autant que le christia- 
nisme de la religion homérique. Mais c'est une différence 
qu'à l'époque de Julien personne ne savait discerner. Le 
néo-platonisme fournissait un cadre très disparate, mais 
séduisant, oii la vieille mythologie se logeait tant bien que 
mal, plutôt mal que bien, et cela suffisait aux amis du passé 
pour établir entre le contenant et le contenu la plus étroite 
solidarité. 

Il y a donc chez Julien : 1° un dégoût prononcé, facile à 
expliquer, du christianisme et de tout ce qui s'y rattache; 
T un amour passionné de l'antiquité grecque ; S"" une attrac- 
tion toute naturelle pour l'école philosophique dont les 
théories imposant à son intelligence par leur abstraction 
sévère et leur apparente rigueur, se prêtent à la réintégration 



l'empereur julien 277 

des vieilles croyances et des vieux cultes dans l'estime des 
esprits cultivés. Tout le reste viendra de là. 

Sa studieuse retraite fut tout àcoup troublée par la nouvelle 
d'une catastrophe. Son frère Gallus avait été appelé à Milan 
par Tordre de l'empereur Constance, interné à Pola en Istrie 
et, après un jugement sommaire, décapité dans sa prison. 



III 



Gallus, beaucoup moins capable que Julien de réagir 
contre l'éducation maussade qui leur avait été donnée, s'était 
laissé endoctriner sans résistance, mais aussi sans que les 
leçons de ses maîtres eussent modifié son tempérament de 
nature grossière et violente. 11 n'avait retiré de l'oppression 
morale qu'il avait dû subir avec son frère que l'ardent désir 
de n'en faire qu'à sa tête le jour oti il serait libre. Constance 
l'avait fait sortir d'une espèce de prison pour le mettre d'un 
jour à l'autre à la tête d'un véritable empire. La délégation 
impériale, son titre de César et l'éloignement de l'empereur 
lui conféraient un pouvoir absolu de fait, et il montra une 
fois de plus que la servitude est une mauvaise préparation à 
la liberté. Bientôt les exactions, les dénis de justice, les 
exécutions capitales sans rime ni raison, des crimes odieux le 
firent détester de ses administrés. Sa femme Constantina, 
qu'Ammien Marcellin définit une megœra mortalis, liumani 
cruoris avida *, au lieu de modérer les extravagances de son 
mari, les encourageait par cupidité et méchanceté naturelle. 
Constance, dont les affaires prospéraient en Occident, fut 
averti de ces débordements. Deux commissaires envoyés par 
lui pour examiner la situation s'y prirent si mal que Gallus, 
irrité de leurs procédés hautains, les fit massacrer et jeter 
dans rOronte par la populace d'Antioche. C'en était trop 

1)XIV, 1. 



278 REVUE DE L^IIISTOIRE DES RELIGIONS 

pour Constance qui voulul se défaire d'un collaborateur aussi 
peu déférent pour ses volontés, et après avoir prodigué à 
rimbécile Gallusdes assurances de sécurité et des serments 
d'amitié qui ne lui coûtaient rien, il réussit à lui persuader 
de quitter Antioche et de venir le joindre à Milan. Il avait 
besoin, lui disait-il, de ses conseils et de son concours en 
Occident. 11 faut lire dans Ammien Marcellin ^ le récit tragique 
de ce voyage qui commence comme une tournée triomphale, 
qui est encore pompeux à Constantinople, où Gallus donne 
des jeux à la population, et qui, à mesure qu'il se rapproche 
de sa destination, prend toujours plus l'apparence d'un trajet 
de condamné à mort se rendant au heu du supplice. Nous 
avons déjà dit comment il fut décapité dans un cachot en 
Istrie. 

Julien fut quelque temps enveloppé dans la disgrâce de 
son frère. Il fut aussi mandé à Milan oii il arriva et demeura 
sept mois dans des conditions peu dignes du plus jeune sur- 
vivant de la famille de Constantin ^ Peu à peu cependant, 
bien que surveillé de fort près, il eut l'art de déjouer les 
soupçons de Constance, tout en refusant de s'abaisser jusqu a 
la flatterie et à l'approbation du meurtre de son frère. Sa 
bonne étoile voulut qu'il gagnât les bonnes grâces de l'impé- 
ratrice Eusébia, femme de mérite, qui était le bon génie, trop 
rarement écouté, de Constance. Elle s'intéressa vivement à 
ce jeune parent réservé, correct, savant, spirituel, et réussit 
à faire partager sa bonne opinion à l'empereur. Celui-ci le 
considéra probablement comme un prince plus épris de ht- 
térature et de poésie que du désir de régner. Juhen cachait 
toujours ses sentiments païens sous des dehors parfaitement 
orthodoxes, et Constance, tout en préférant qu'il s'éloignât 
de la cour, ne vit aucun inconvénient à lui permettre d'aller 
se fixer à Athènes où il pourrait continuer à l'aise ses 



1)XIV, 7, 9. 

2) Comp, Julian. ad Athen, ; Libanius, Orat. I ; Ammien Marc XV» 
2,7. 



jÙix 



l'empereur JULIEIX 279 

chères études et devenir par cela même toujours moins dan- 
gereux ^ 

A Athènes, Julien trouvait tout ce que pouvait désirer son 
amour de l'antiquité grecque et de la rehgion mythologique. 
Au milieu des plus beaux et des plus glorieux monuments du 
passé, toute une pléiade d'orateurs^ de grammairiens, de 
beaux esprits s'adonnaient à l'étude exclusive des poètes et 
des écrivains de la grande époque. L'école d'Athènes brillait 
encore d'un vif éclat. Le néo-platonisme y comptait beaucoup 
d'adeptes et il semble que cette ville fût encore un intense 
foyer de religion polythéiste. Cependant il y avait aussi des 
chrétiens etmême de jeunes chrétiens qui, pour cultiver leur 
intelligence et dans l'espoir de forger de meilleures armes 
pour la défense de leur foi, suivaient les leçons des profes- 
seurs établis dans la célèbre cité. Entre autres, se trouvait là 
ce Grégoire de Nazianze encore jeune, qui devait plus tard 
déployer tant d'acrimonie contre la personne et la politique 
de Julien. Les deux jeunes gens se connurent et entretinrent 
quelques relations de condisciples. Mais, s'il faut en croire le 
virulent accusateur de Julien, il aurait alors déjà tiré de 
fâcheux pronostics de l'attitude et des manières de son com- 
pagnon d'études, et il est curieux de reproduire le portrait 
qu'il en trace quelques années plus tard. On peut bien prévoir 
que ce portrait n'est pas flatté, que c'est plutôt une caricature ; 
mais enfin cette caricature est crayonnée par un témoin 
oculaire. 

« Ce qu'il y avait en lui d'anormal et d'excentrique, » dit 
Grégoire ^ « me faisait deviner l'avenir ((xavTiyiv [jls kr^oUi). Son 
cou toujours en mouvement, le balancement perpétuel de 
ses épaules, ses yeux remuants ou tournoyants, ses pieds et 
ses jambes en état d'agitation continue, son nez respirant 
l'orgueil et le dédain, ses ridicules expressions de physio- 



1) Constance voulait d'abord le renvoyer en Orient, mais ayant appris que 
'Asie-Mineure s'agitait, il changea d'avis. Comp. Amm. Marc, XV, 2, 8. 

2) Orat, IV. 



280 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

nomie également méprisantes, ses rires immodérés et con- 
vulsifs, ses signes et hochements de tête sans aucun motif, son 
langage entrecoupé par la respiration dès qu'il commençaità 
parler, ses questions désordonnées et bizarres, ses réponses 
qui ne valaient pas mieux, qui se contredisaient, se succé- 
daient en désordre et contrairement à toute discipline, tout 
cela ne me présageait rien de bon (cùSevcç Biy.z'. [xzi aY;[;.£rcv £Îvai 
Xpr;<JTou). » Et Grégoire en appelle au souvenir de ses condis- 
ciples pour confirmer sa prétention d'avoir prévu dès lors 
que le prince étudiant ferait plus de mal que de bien K 

Evidement la description haineuse de Grégoire est inspi- 
rée par la passion. Peut-être y eut-il déjà entre lui et Julien 
une de ces antipathies qui s'exphquent mal, parce qu'elles 
tiennent à des impressions plus instinctives que raisonnées, 
et qui proviennent au fond de l'antagonisme inconscient des 
caractères. Mais, tout en faisant la part de l'exagération, on 
doit reconnaître des éléments de vérité dans le tableau. C'est 
bien un peu ce que devait paraître ce jeune homme ayant 
déjà passé par de rudes épreuves, cachant dans le fond de 
sa pensée un terrible secret, ayant lieu de se croire surveillé, 
épié de près, affectant une gaieté, une légèreté même qui 
n'était guère dans son cœur, ne pouvant pas toujours dissi- 
muler son dédain des croyances partagées par Grégoire et 
ses amis, aimant mieux s'arrêter court que de proférer des 
paroles compromettantes, et préférant noyer sa vraie pensée 
dans un flot de questions incohérentes plutôt que de se laisser 
deviner en s'abandonnant à ses impressions. 

Julien en effet s'enfonçait toujours plus dans sa ferveur 

1) Le portrait beaucoup plus flatteur que trace plus tard Ammien Marcel- 
lin n'est pas, quoique très difTérent, sans présenter quelques analogies avec la 
caricature de Grégoire de Nazianze. Ammien (XXV, 4) donne à Julien une 
taille médiocre, de beaux yeux très brillants qui mentis angustias indicabant, 
des sourcils bien dessinés et un nez très droit, la bouche un peu grande avec 
la lèvre inférieure pendante, un cou gras et penché, de larges épaules. L'ex- 
pression dédaigneuse du visage et l'agitation de l'esprit se peignant dans 
le regard, dénoncées par Grégoire, trouvent leur confirmation relative dans ce 
signalement 



l'empereur julien 281 

polythéiste. Il se liait avec les néo-platoniciens d'Athènes, 
avec le hiérophante d'Eleusis, oij l'orphisme depuis longtemps 
régnait en maître, lui;, sa théocrasie et Sct paiingénésie, et il 
parvint même à se faire initier aux dramatiques mystères du 
vieux sanctuaire des Eumolpides sans que la police de Cons- 
tance en eût le moindre soupçon ^ 

Nouveau revirement à la cour impériale ! Constance rece- 
vait des nouvelles fort inquiétantes sur ce qui se passait aux 
deux extrémités de l'empire. La Gaule du nord et de Test 
était envahie par des hordes germaines qui avaient refoulé 
les garnisons des provinces rhénanes et portaient partout la 
dévastation. En Orient, la Perse reprenait les armes et me- 
naçait le territoire impérial. Les Sarmates, de leur côté, 
avaient franchi le Danube. Constance prit peur et se résigna 
aux grands remèdes. L'impératrice crut le moment favorable 
pour plaider avec de nouvelles instances la cause de son pro- 
tégé. Pendant que Constance irait en Orient tenir tête à l'in- 
vasion perse, il était indispensable qu'un membre de la fa- 
mille de Constantin présidât en Occident à la défense de l'em- 
pire contre de redoutables adversaires. Constance se rendit 
et Julien fut mandé sans retard à Milan. En même temps il 
apprit qu'il allait épouser la nièce de Constance, Héléna, re- 
cevoir le titre de César et commander à toute la partie de 
Tempire qui s'étendait de l'autre côté des Alpes. Eusébia 
avait d'ailleurs tranquillisé l'empereur en lui démontrant que 
Julien était sans ambition, qu'il différait de son frère Galhis 
autant que Titus de Domitien % et Constance éprouvait 
quelque soulagement à l'idée que sa bienveillance pour 
Julien compenserait sa dureté envers Gallus. Car le 
meurtre de ce jeune parent^ mal déguisé sous un semblant 
de jugement, ne laissait pas d'inquiéter sa conscience. 
Mais nous voyons aussi dans cette opinion d'Eusébia sur le 
compte de Julien avec quel art consommé celui-ci avait su 



1) Libanius, Ort. 1 ; Zosime, III, 2, 1 ; Eimapius, V,52. 

2) Ammien Marc, XIV, 11. Comp. ibid., XV, 8. 

19 



282 REvuic DE l'histoire des religions 

donner le change à sa protectrice aussi bien qu'à son 
redoulable époux. 

Eusébia, en effet, était à cent lieues de deviner ce qu'allai^ 
faire son protégé au reçu des avances qu'on lui adressait 
de Milan. Évidemment, Julien avait déjà réfléchi aux chances 
que lui ouvrait sa jeunesse mise en rapport avec l'âge de 
Constance et avec le fait que cet empereur n'avait pas d'en- 
fants. Dernier descendant de Constance Chlore, dernier ne- 
veu du grand Constantin, ses titres à la succession impériale 
étaient aussi valides que le permettait la constitution toujours 
incertaine de l'empire en cette matière. Assurément, il se 
promettait, si jamais il arrivait au souverain pouvoir, de 
changer la direction imprimée par ses prédécesseurs à la 
politique religieuse. Mais il ne pouvait avoir encore autre 
chose que des idées très vagues sur ce qu'il devrait et pour- 
rait faire. La grande question pour lui était toujours de sa- 
voir s'il réussirait longtemps à tromper Constance sur ses 
véritables sentiments. Tout à coup, il se voyait l'objet de 
propositions telles que la plus intime confiance, l'affeclion 
la plus paternelle aurait pu les dicter. Son premier mouve- 
ment fut de se défier et de craindre. Il consulta secrètement 
des oracles. 11 recourut à l'extase, il eut des visions, il nota 
des présages, il acquit la conviction qu'une garde de démons 
(au sens grec de ce mot) veillait sur sa personne et qu'Athéna 
elle-même l'encourageait à accepter ce qu'on lui oîTrait, 
comme jadis elle avait dirigé par ses conseils le sage Ulysse 
et le pieux Télémaque. Bref, il partit et l'accueil qu'il reçut 
à la cour fut de nature à dissiper ses appréhensions. Toute- 
fois, il eut quelque peine à quitter sa barbe, qu'il laissait 
pousser à l'imitation des stoïciens plus ou moins épris de l'i- 
déal des cyniques, et il se sentit très gauche sous l'habit mi- 
htaire qui remplaçait son costume de philosopher 

Constance lui-même le présenta aux troupes, qui se mon- 



1) Julien, ad Alhcn.; Libanius, Orat. 10. Cette préoccupation du cos- 
tume etd'i ïefjfet doit compter aussi parmi les traits caractéristiques de Julien. 



l'empereur julien 283 

trèrent sympathiques au dernier des neveux de Constantin. 
Julien partit pour la Gaule avec tous les honneurs dus à un 
nouveau César, mais non sans s'apercevoir qu'il était sur- 
veillé de près, que sa correspondance était lue et qu'il de- 
vait renoncer par prudence à la fréquentation de ses plus 
intimes amisV Sa femme, Héléna-, ne devait pas le suivre 
en Gaule. 

L'état des choses à son arrivée n'avait rien de rassurant. 
L'armée était désorganisée, les populations en proie à la ter- 
reur, l'administration paralysée par l'absence du comman- 
dement et les récentes usurpations de Magnence et de Syl- 
vanus. Ce dernier était un général qui s'était fait empereur 
pour échapper à la mort dont il était menacé à Milan et qui 
avait péri sous les coups d'un traître. Les Franks et les Alle- 
mands poursuivaient leurs déprédations sans rencontrer de 
résistance. Quarante-cinq villes florissantes, parmi lesquelles 
Tongres, Cologne, Trêves^ Worms, Spire et Argentoratum 
(Strasbourg), sans compter nombre de villages, avaient été 
pillées et incendiées. Déjà les Allemands (AUemani)^ en Alsace 
et en Lorraine ; les Franks en Batavie et en Brabant (Toxan- 
drie), s'étabhssaient à demeure dans de petits châteaux-forts, 
dont ils couronnaient les collines du Rhin, de la Moselle et de 
la Meuse \ Le trésor public était vide, et Julien arrivait avec 
son inexpérience de jeune savant, plus exercé à l'étude qu'au 
gouvernement des peuples et au commandement des armées. 
Bien d'autres eussent été au-dessous d'une situation aussi 
pleine d'embarras. 

Son séjour en Gaule n'en fut pas moins la période la plus 



1) Amm. Marc, XV, 8 ; Zosime, 3. 

2) Gibbon, ch. XIX, p. 306 (éd. Bobn) conjecture qu'Héléiia, dont le pèro 
était mort dix-huit ans auparavant dans un âge arancé, ne devait jdiis cire de 
la première jeunesse. Elle suivit Constance et Eusébia dans leur voyage à 
Rome où elle mit au monde un fils qui mourut peu d'instants après sa nais- 
sance. Elle-même succomba bientôt après. 

3) Comp. Julien, udAthen.', Ammieu Marc, XV, 11 ; Libanius, Orat. 10; 
Zosime, I, 3. 



284 UEVUE I)K LHISTOIUE DES RELIGIONS 

brillante de sa vie. 11 porta dans une existence si nouvelle 
pour lui les qualités de labeur assidu qu'il avait jusqu'alors 
déployées dans les travaux de cabinet. 11 revint aux exercices 
militaires, qu'il avait longtemps négligés, non sans s'écrier 
plus d'une fois en soupirant : « Platon, quel métier pour 
un philosophe ! » Son ambition fut de se montrer l'émule des 
grands héros, dont il avait si souvent lu avec déhces les belles 
histoires. Habitué par système à la tempérance stoïcienne 
et pythagoricienne, il étonna son entourage par sa frugalité 
et l'extrême simplicité de sa manière de vivre. 11 y avait long- 
temps qu'on n'avait vu un César de cette espèce. Il refusait 
qu'on fît du feu dans sa chambre à coucher, bien que l'hiver 
fût rigoureux. Souvent il se levait au milieu de la nuit pour 
dicter des ordres, visiter les postes, pour continuer aussi ses 
études préférées. 11 était orateur, il avait cultivé la rhéto- 
rique, il aimait à discourir, et ses harangues avaient d'excel- 
lents effets sur les soldats, dont il relevait le courage abattu 
et auxquels il prodiguait les marques de son intérêt. Il dési- 
rait surtout se montrer juste, incorruptible, et bientôt il de- 
vint populaire par l'équité dont il fit preuve dans les juge- 
ments qui lui étaient déférés. Il eut la bonne fortune de ren- 
contrer un ministre intègre comme lui, un officier supérieur, 
du nom de Salluste, qui s'attacha avec dévouement au jeune 
prince dont il avait reconnu les qualités sérieuses et qui l'aida 
puissamment de son expérience, de ses conseils et plus d'une 
fois lui fit entendre d'utiles vérités*. 

Les suites de cet heureux changement dans la direcfion 
supérieure des affaires de la Gaule ne se firent pas attendre. 
L'armée se reconstitua. Des recrues, encouragées par le nou- 
vel aspect des choses, vinrent la grossir promptement. Julien 
put s'avancer vers les hordes barbares avec quelque confiance 
dans le résultat. 11 eut pourtant à subir un premier échec, dû 
à une surprise de l'ennemi. C'est au point même qu'il se vit 
quelque temps forcé de battre en retraite. Mais l'ennemi, 

1) Comp. le MïSûpogôn et Amuiien Marc, XVI, 5. 



l'empereur julien 28o 

rendu trop audacieux par ce succès, s'aventura dans l'inté- 
rieur de la Gaule, jusqu'à assiéger Julien lui-même dans Sens 
(Agendicum Senonum), oh il avait établi ses quartiers d'hi- 
ver. Julien était en force, il reprit vigoureusement l'offensive 
et le contraignit à se retirer à son tour. La partie n'était que 
remise et, des deux côtés, on se prépara à une lutte décisive \ 
Ce fut Julien qui prit les devants. Par une marche hardie, 
il poussa jusqu'à Saverne, au beau milieu des cantonnements 
germains, et s'y étabht solidement. Les Allemands^ surpris, 
se concentrèrent en hâte et, confiants dans la supériorité du 
nombre, ils s'avancèrent à la rencontre de l'armée romaine. 
Ce fut Julien qui attaqua. La victoire couronna une journée 
011 il s'exposa personnellement à de grands périls; six mille 
Allemands jonchèrent le champ de bataille, les autres durent 
repasser le Rhin en désordre, poursuivis l'épée dans les reins 
par les Gallo-Romains victorieux, leur chef fut fait prison- 
nier et JuHen entra triomphalement à Strasbourg au milieu 
des acclamations du peuple enfin déhvré de ses oppresseurs ". 
Cet éclatant succès fut suivi d'une expédition non moins 
vigoureusement menée contre les Franks, qui s'enfuirent 
ou qui obtinrent de rester dans la Toxandrie à titre de sujets 
et d'alliés ^ Julien passa même trois fois le Rhin, porta la 
terreur des étendards impériaux sur les deux rives du Mein 
et rentra en Gaule, suivi de vingt mille Gaulois que les 
Allemands avaient emmenés en captivité. 

Ces glorieuses campagnes, dont il voulut écrire les Com- 
mentaires \ à l'imitation de César, firent de Julien l'idole des 
soldats, dont il avait partagé intrépidement les fatigues, 
les privations et les dangers. Lui-même, très fier do ses 
succès miHtaircs, prit goût à la guerre et se confirma dans 
ridée que la providence des dieux le destinait à la restaura- 



1) Ammien \iarc,, XVI, 2, 3. 

2) Jul. Epist. ad Athm. ; Amm. Marc, XVI, 12 ; Libanius, Orat. 10. 

3) Amm. Marc, XVII, 18 ; Zosimo, 3. 

4) Libanius, Orat. 4. ; Julien, a^f Atheji; Amm. Marc.XVd. 1-10 : XVIII, 2. 



280 REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 

lion de l'empire. Il déploya autant d'intelligence que d'acti- 
vité pour relever la Gaule de l'affaissement matériel et moral 
où les calamités précédentes l'avaient réduite. La famine me- 
naçante fut prévenue par des convois de vivres tirés de la 
Bretagne. Des postes-frontières furent organisés pour ga- 
rantir la sécurité des provinces les plus exposées aux retours 
offensifs des pillards. La discipline militaire fut sévèrement 
maintenue. 11 prit soin que la justice fût rendue partout avec 
équité, mais sans rigueur inutile \ Les impôts furent ra- 
menés à leurs justes proportions et il brava même le mécon- 
tentement de Constance en s'opposant à la levée d'une taxe 
nouvelle dont le fisc impérial voulait frapper le pays appau- 
vri. Bientôt la prospérité renaissante récompensa Julien de 
son activité bien entendue ^ 

Julien avait fixé sa résidence habituelle tout près de Lutèce, 
dont il aimait le séjour et qu'il appelait « sa chère Lutèce », 
rr^v oiX-Q^f A£U7.cTîav^ Du palais que Constance Chlore avait peut- 
être fait construire dans le voisinage immédiat, il voyait un 
groupe d'îlots, découpés par les méandres capricieux d'un 
fleuve dont le nom devait sonner dur à des oreilles grecques, 
la Séquane. La plus avancée des îles, Lutèce proprement dite, 
était une ville et ressemblait à une galère descendant le cours 
de l'eau qui serpentait ensuite au pied de hautes collines 
boisées. Une épaisse forêt recouvrait le bassin accidenté qui 
s'élevait au nord, vers des monts crayeux ou chauves. Sur la 
rive gauche, non loin du palais des Césars, Lutèce avait semé 
déjà des maisons, construit un amphithéâtre et un aqueduc. 
Un jour, les gens de Lutèce purent voir débarquer un per- 
sonnage aux allures mystérieuses, qui se fit conduire immé- 
diatement au palais. Ce n'était ni plus ni moins que le 
hiérophante d'Eleusis, appelé près du César des Gaules par 



1) Amm. Marc.,XVII,9;XVlI[, i. 

2) Comp. Amm. Marc, XVII, 3; Julien, Episi. 15; Libanius, Orat. 
parentnlis, 38. 

3) Misûpôgon. 



L^EMPEREUR JULÎEN 287 

un message secret et qui devait procéder par des rites lustraux 
à sa complète purification ^ 

C'est que les préoccupations de la guerre et du gouverne- 
ment n'avaient nullement détourné Julien de son idée fixe. 
Les exigences de la politique le retenaient encore en appa- 
rence dans les cadres de l'Église impériale, mais il en souffrait. 
11 soupirait ardemment après le jour où il pourrait jeter le 
masque et rendre publiquement aux dieux les hommages qui 
leur étaient dus. En attendant il avait besoin d'être lavé des 
souillures que sa fausse position le forçait de subir. « Au rebours 
de l'âne d'Ésope, » dit Libanius ^, « qui se cachait sous la peau 
du bon, notre bon était obbgé de se cacher sous la peau d'un 
âne et, tout en embrassant les doctrines de la raison, d'obéir 
aux lois de la prudence et de la nécessité. » C'est avec impa- 
tience qu'après avoir assisté à quelque office chrétien, il 
courait s'enfermer dans la chambre fermée à tous, sauf à 
quelques intimes, oii il adorait le grand Zeus et le Soleil, mi- 
roir de vérité. 

Le jour de sa déhvrance approchait. Déjà il n'était plus si 
facile à Constance, à supposer qu'il l'eût voulu, de se débar- 
rasser du César protégé par tout un peuple qui l'aimait, par 
une armée qui l'idolâtrait. Mais Constance savait ruser. A 
plusieurs symptômes, Julien put s'apercevoir que l'empereur 
ou ses conseillers prenaient soin de diminuer ses mérites. 
Les lettres officielles qui, selon l'usage, annonçaient aux pro- 
vinces les victoires des armes romaines sur les ennemis, 
attribuaient carrément à Constance les éclatants succès dus 
à la vaillance et à l'habileté du jeune César. Son nom n'était 
pas même prononcé ^ 11 put savoir que sa personne et ses 
actes étaient ridiculisés journellement devant Constance % 
quand ils ne lui étaient pas dénoncés comme dangereux et 



1) Gibbon, l. c, ch. xxiii, vol. II, p. 515, ad. Bohn 

2) Orat. Parent., 9. 

3) Amm. Marc., XVI, 12. 

4) /ôid.,XVII,ll. 



288 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

comme préludant à quelque coup d'état. Julien était en Gaule 
depuis quatre ans. En 360, ce pays avait retrouvé toute sa 
tranquillité. Constance, inquiet et jaloux de tant de succès, 
commença par vouloir désarmer le lieutenant dont il redoutait 
la popularité. 11 envoya à Julien l'ordre de détacher quatre 
légions complètes, les Celtes, les Pétulants, les Hérules et les 
Bataves, plus l'élite de celles qu'il avait encore sous ses ordres, 
et de les envoyer en Orient pour se joindre à l'armée qui 
opérait contre les Perses*. 

Julien comprit ce que cela voulait dire. N'était-ce pas de la 
même manière que l'auguste cousin avait procédé quand il 
avait voulu mettre Gallus dans l'impuissance de lui résister? 
Il pouvait répondre à l'empereur que laplupart de ses soldats 
ne s'étaient engagés qu'à la condition de ne pas dépasser les 
Alpes. Pourtant il prit des mesures pour obéir à l'ordre im- 
périal, dont un tribun et un notaire, envoyés de Constance, 
surveillaient de près l'exécution. Mais les soldats n'étaient 
pas sans soupçonner la perfidie de cette manœuvre de Cons- 
tance, leurs officiers n'étaient pas plus disposés qu'eux-mêmes 
à conniver avec un stratagème au bout duquel ils voyaient 
les frontières de la Gaule découvertes , les succès des der- 
nières années compromis, et leur chef bien-aimé à la merci 
d'un tyran. 11 y eut des conciliabules, des conjurations, des 
rassemblements, et à minuit, un jour de l'an 360, le palais 
des Thermes^ fut entouré d'une multitude armée qui procla- 
mait Julien Auguste^ c'est-à-dire empereur, et, comme tel, 

1) Amm. Marc, XX, 1, 4. 

2) Ce palais, dont quelques pans de mur et une salle existent encore 
dans les bâtiments du Musée de Cluny, fut réduit en ruines par les Normands. 
A la fin du xii« siècle le quartier était encore désert et l'emplacement mal famé. 
Les ruines servaient à des rendez-vous suspects. Dans un poème de Jean de 
Hauteville, moine de St-Alban, de l'an 1190, cité par Gibbon, il est fait men- 
tion de Tancienne aula 

.... pereiintis sœpc pudoris 
Celatura nefas Venerisque accommoda furtis. 
La Sorbonne fut fondée au xiu* siècle sur des terrains qui en dépendaient 
et qui avaient tlù faire partie des jardins césariens. 



L EMPEREUR JULIEN 289 

égal et rival de Constance, n'ayant plus d'ordres à recevoir 
de lui. 

Julien, dit-on, résista tant qu'il put à ce pronunciamento, 
qui le poussait à la rébellion ouverte. Il finit pourtant par 
céder, quand il vit que les soldats s'irritaient de ses refus au 
point de mettre sa vie en danger*. 

Il est permis toutefois de se demander jusqu'à quel point il 
n'y eut pas dans cette insurrection militaire un plan très ha- 
bilement conçu et adroitement exécuté. On a toujours le droit 
de suspecter plus ou moins ceux qu'on investit malgré eux 
du pouvoir suprême. Eutrope, dans son Breviarium Historiœ 
romande^ y se borne à dire que Julien fut proclamé empereur 
consensu militum^ ce qui n'est pas tout à fait la même chose. 
En définitive, Julien se rebellait contre son supérieur militaire 
et civil, contre le chef de sa maison contre celui dont il 
tenait ses pouvoirs. Ce qui doit l'excuser toutefois, c'est 
d'abord que l'histoire de l'empire était pleine depuis long- 
temps de ces coups d'état, l'armée étant de fait le pouvoir 
constituant ; c'est aussi qu'il avait le droit de se croire en 
état de légitime défense. 

Depuis, il affirma à ses amis qu'il avait eu des songes ré- 
vélateurs, qu'il avait vu le Génie de l'empire le pressant d'ac- 
cepter le rang suprême, et lui reprochant son manque de 
décision\ 

Une fois décidé, Julien se prépara à une lutte inévitable 
avec l'activité un peu fébrile qui était dans son caractère. 11 
commença par écrire à Constance pour lui demander la re- 
connaissance du fait accompli, et l'alliance au lieu de Tlios- 
lilité. En définitive, il ne réclamait que le droit de régner 
comme empereur ou auguste sur cet Occident, Espagne, Gaule 
et Bretagne, qu'il gouvernait déjà comme césar. En attendant 

1) Comp. Julien ad Athen. ; Libanius, Orat. Parmi. y 44-48 ; Amm. Marc, 
.^X, 4 ; Zosime, 3. 

2) X, 15. 

3) Comp. Amm. Marc, XX, 5; Julien, Epist. 17 ; Zosime, 3. 



290 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

la réponse, il prit ses mesures pour ne pas laisser la Gaule à 
la merci de nouvelles invasions. Il augmenta son armée, il 
repassa le Rhin pour châtier quelques tribus frankes et 
allemandes, il assura les frontières du côté des Séquanes 
(Franche-Comté) et alla prendre ses quartiers d'hiver à Vienne 
(sur le Rhône), où il attendit la réponse de Constance*. C'est 
à Vienne qu'il assista pour la dernière fois au culte chrétien, 
le jour de l'Epiphanie ^ 

La réponse de Constance fut cauteleuse et menaçante. Il 
exigeait la soumission, promettait à cette condition la clé- 
mence et l'oubli. Julien ne savait que trop le fond qu'il fallait 
faire de pareilles assurances, il lut la lettre à ses partisans qui 
redoublèrent d'insistance pour qu'il rejetât tout scrupule et 
qu'il marchât en avant''. 

C'est ce qu'il fît avec une rapidité qui déconcerta les heu- 
tenants de Constance placés de manière à lui barrer la route. 
Il lança deux corps d'armée, l'un à travers la Rhétie et le 
Norique, l'autre par les Alpes elle nord de l'Italie. Lui-même 
se jeta audacieusement avec une demi-légion dans les pro- 
fondeurs de la Forêt-Noire, on ne sut pendant plusieurs 
jours ce qu'il était devenu, mais inopinément il déboucha 
sur le Danube, se saisit des bateaux qu'il y trouva, et, 
descendant le grand fleuve avec une célérité merveilleuse, 
débarqua non loin de Sirmium, le quartier général de 
la défense romaine en Pannonie , où il entra au bruit des 
acclamations populaires *. C'est là qu'il fut rejoint par les 
légions qu'il avait laissées en arrière. Il faisait ses préparatifs 
pour marcher sur Constantinople, mais non sans inquiétudes 
du côté de l'ILahe, où les légions de Constance, fidèles à leur 



1) Julien, Epist. 38 ; Amm. Marc, XX, 10 , XXT, 3, 4. 

2) « Feriaruna die quem célébrantes mense januario Christiani Epiphania 
dictitant, progressas in eorum ecclesiam, solemniter numine orato, discessit.» || 

Amm. Marc, XXI, 2). 

3) Comp. Julien, Ad A</ien. ; Libanius, Or. Parent.,bi ; Amm. Marc, 
XX, 9 ; Zosime, 3. 

4) Zosime, 3 ; Mamerlin, inPanegyr. Vet.\ XI, 6-8. 



l'empereur julien 291 

empereur, se montraient disposées à combattre l'usurpateur. 
Sa ligne de retraite^ en cas de malheur, aurait pu être coupée. 
Mais, comme si les dieux, ses protecteurs, eussent voulu lui 
donner un nouveau signe de leur faveur et des desseins dont 
ils voulaient qu'il fût l'instrument, il reçut la plus agréable 
nouvelle qu'il pût rêvera 

Constance était mort à Mopsueste, non loin de Tarse, au 
moment oh il se mettait en route pour combattre son rival. 
Rien ne s'opposait plus à l'intronisation de Julien. L'armée 
elle-même de Constance se prononçait pour lui. Constanti- 
nople lui adressait des messages pleins de soumission. Peu 
de jours après, il entrait dans la ville impériale avec tout le 
prestige de ses victoires sur le Rhin et de la marche merveil- 
leusement rapide qui l'avait conduit des Alpes sur le Bosphore. 

Nous avons résumé tous ces événements politiques, parce 
qu'ils démontrent que Julien n'était pas seulement le dilettante 
et le rêveur pour lequel on a voulu parfois le faire passer. On 
remarquera seulement que s'il déploya de réelles et sérieuses 
qualités de chef d'État depuis le jour qu'il entra en Gaule avec 
le litre de césar, s'il remporta de brillants succès militaires, 
il eut aussi à son actif des chances qu'aucune prudence ne 
pouvait lui assurer, et la question est de savoir l'usage qu'il 
va faire du pouvoir suprême qui lui est maintenant dévolu. 

Albert Réville. 

(A suivre.) 

Ij Amm. Marc, XXI, 9, 10, 12. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS 



ET 



L'ISLAMISME 

Deux conférences faîtes le \^ et le 26 ynars 1886, à V Ecole 
des hautes études [section des sciences religieuses) 

PAR 

HARTWIG DERENBOURG 

Directeur adjoint à VÉcole des hautes études {section des sciences religieuses) 



Messieurs, 

Ily a dix-sept ans presque jour pour jour qu'en mars 1869 
je débutais dans renseignement de l'arabe par une leçon 
d'ouverture sur la composition du Coran *. Par une mesure 
très libérale de M. Duruy, alors ministre de l'instruction pu- 
blique, les salles Gerson, aujourd'hui annexées à la Faculté 
des lettres, dont les cadres se sont tellement élargis dans ces 
dernières années, avaient été ouvertes à un certain nombre 
de cours libres indépendants les uns des autres, oij quelques 
vétérans faisaient un dernier effort pour démontrer leur su- 

1) Cette leçoQ a paru dans la. Revue des cours littéraires du 17 avril i869, 
p. 312-318. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 293 

périorité sur leurs émules officiels, où de nouvelles recrues 
allaient bravement au feu pour conquérir leurs chevrons. 

Nous étions en vacances, lorsque commença le siège de 
Paris ; on nous y maintint indéfiniment. L'initiative de 
M. Duruy et de son éminent collaborateur^ M. Dumesnil, 
après avoir réussi au delà de leurs espérances^ n'eut pas de 
lendemain. Nous ne figurions pour aucune somme, si minime 
qu'elle fût, au budget. Aucun ministre n'avait intérêt à plaider 
notre cause. Les anciens d'entre nous, condamnés de nou- 
veau au silence, se résignèrent ; les jeunes, pleins de foi 
dans l'avenir, se mirent à chercher un toit moins chancelant 
qui leur offrît un abri moins provisoire. 

Dix ans plus tard, quatre épaves de ce naufrage, succes- 
sivement recueillies par l'École spéciale des langues orien- 
tales, se trouvaient de nouveau réunies après avoir été long- 
temps séparées. M. le comte Kleczkowski^ qui vient de 
mourir, a brillamment couronné sa carrière de diplomate 
par ses succès dans l'enseignement du chinois ; M. le baron 
des Michels a conquis une légitime autorité tant par ses pu- 
blications que par son cours d'annamite ; M. Louis Léger, 
qui nous a quittés l'an dernier pour devenir professeur au 
Collège de France, nous est du moins resté comme profes- 
seur honoraire ; enfin on m'a confié la chaire d'arabe httéral 
si brillamment remplie par Tillustre Silvestre de Sacy de 1 796 
à 1838 et supprimée en 1868, un an après la mort de son 
successeur, M. Reinaud. 

Les circonstances me ramènent aujourd'hui, après tant 
d'années, au sujet que j'avais choisi spontanément lors de 
mon entrée dans la carrière. Depuis lors, dans aucun de mes 
cours, je n'avais repris le Coran comme texte d'explication. 
I^our être absolument sincère avec vous et avec moi-même, 
au risque peut-être de vous effrayer d'avance, je ne vous 
cacherai pas le motif de cette exclusion prolongée : il me 
semblait que, dans des conférences aussi suivies que les 
nôtres, où le tour de parole est aussi espacé pour chacun, 
le Coran passerait pour un texte vraiment par trop austère, 



294 REVUE DE L'niSTOIRE DES RELIGIONS 

non pas pour celui qui explique, car celui-là est toujours 
préoccupé d'assurer sa marche, mais pour ceux qui écoutent 
et qu'il s'agit d'intéresser atîn de les tenir en haleine. 11 
faut avouer qu'il y a dans le Coran au moins les deux tiers 
des sourates (c'est ainsi qu'on nomme les cent-quatorze cha- 
pitres dont il se compose) qui sont remplies d'apostrophes 
banales, d'attaques contre les religions autres que l'isla- 
misme, de mouvements de colère et d'impatience contre 
le sort, de bulletins de bataille, de morceaux écrits dans 
un style très négligé à l'époque où le Prophète, décou- 
ragé par les luttes qu'il avait eu à soutenir, semblait ne plus 
croire lui-même à sa mission. 

Si, pourtant, je me suis décidé à renouveler la tentative, 
c'est que je la reprends dans des conditions bien autrement 
favorables. A ce moment-là^, j'étais réduit à considérer comme 
une bonne fortune un auditoire presque uniquement com- 
posé d'amateurs. Si j'avais demandé à un seul d'entre eux 
s'il était préparé, le vide se serait immédiatement fait autour 
de ma chaire. Leur assiduité était la récompense de ma dis- 
crétion. Je cherchais à les distraire pour ne pas les perdre. Je 
leur ai gardé une profonde reconnaissance de leur bonne 
volonté persistante ; ils assistaient à peu près régulièrement 
à mon cours et jugeaient de mes progrès, tandis que je pou- 
vais seulement constater leur présence. Nous aurions pu 
nous donner réciproquement un certificat d'exactitude, j'au- 
rais été hors d'état de décerner à aucun d'eux un diplôme. 

Le zèle avec lequel vous avez répondu cette fois encore à 
mon appel est la meilleure preuve que je ne m'agite plus dans 
le vide. Il y a entre nous. Messieurs, un contrat librement 
consenti, qui nous unit, sans que nous ayons jamais eu besoin 
ni d'en discuter, ni d'en formuler les clauses. De mon côté, je 
cherche à disposer les faces diverses de mon enseignement, 
en m'inspirant de vos intérêts les mieux entendus ; quant à 
vous, vous m'apportez le concours de voire attention la plus 
soutenue, de votre collaboralion la plus persévérante. La 
tâche du professeur est singuhèrement allégée lorsqu'il con- 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 295 

naît la composition de son auditoire et qu'il peut ajuster son 
cours au niveau de ceux auxquels il s'adresse. Je me sens 
rassuré en face d'élèves que j'ai pratiqués depuis longtemps, 
que je sais imprégnés de l'esprit scientifique, et qui rivalise- 
ront avec moi d'ardeur dans le nouveau champ ouvert à leur 
activité, la connaissance de l'islamisme et du Coran. 

Dès notre prochaine conférence je vous rendrai la parole, 
nous reprendrons notre échange d'idées, et je me contenterai, 
comme à l'ordinaire, de diriger la marche et l'ordre de vos 
discussions. Pour cette fois, je vous demanderai la permis- 
sion de vous exposer dans quelle mesure ce cours complé- 
tera le cycle des études pour lesquelles vous voulez bien me 
considérer comme un de vos guides. S'il faisait double emploi 
avec ce qui existe déjà ailleurs, qu'aurions nous besoin, moi 
de le faire, vous de le suivre? Il importe donc de tracer de 
prime abord, avec exactitude, la hgne de démarcation qui 
sépare cet enseignement nouveau des terrains limitrophes ; 
il importe de justifier la nécessité ou au moins l'utihté de ce 
nouveau rouage, dont nous allons expérimenter ensemble les 
ressorts et le jeu. De tels prolégomènes, je me suis cru en 
droit de les supprimer, lorsque je pouvais prendre comme 
modèles des prédécesseurs tels que Silvestre de Sacy, Mac 
Guckin de Slane et Stanislas Guyard. Si je n'ai pas été direc- 
tement l'élève de Silvestre de Sacy, j'ai eu l'honneur d'être 
initié à la méthode du maître par un de ses meilleurs élèves, 
par le continuateur de sa tradition, par l'annotateur et le ré- 
viseur de sa Grammaire arabe. Avant que je l'aie nommé, 
vous avez reconnu à ces traits le patriarche des études orien- 
tales en Europe, l'éditeur du Baidâwî, M. le professeur 
Fleischer. 

La voie lumineuse, oii je n'avais qu'à m'engager à la suite 
de ces hommes éminents pour étudier à leur exemple l'his- 
toire, la littérature, la langue des Arabes, présente une solu- 
tion de continuité à l'endroit où elle m'aurait éclairé sur la 
route à suivre pour vous faire connaître Tislamisme et 
les religions de l'Arabie. Telle est la double rubrique de ce 



>' 



296 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

cours. Nous réaliserons la seconde partie du programme qui 
lui a été assigné par une classification raisonnée des divi- 
nités de l'Arabie méridionale d'après les inscriptions sa- 
béennes et himyariles. En reconstituant ce panlliéon d'après 
les documents originaux, gravés sur la pierre ou sur le 
bronze, nous aiderons pour notre faible part à la grande 
œuvre du Corpus inscriptioniim semiticarum^ monument 
qu'est en train d'élever l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres *. 

La moisson que rapporteront à la science des religions 
nos recherches épigraphiques, ne risque pas d'être confondue 
avec les résultats de nos autres travaux. Aussi ne vous par- 
lerai-je aujourd'hui que de l'islamisme et de la place que les 
études sur cette religion méritent d'occuper dans notre en- 
seignement national. 

L'École où ce nouveau cours est inauguré, a elle-même 
besoin de conquérir son droit de cité parmi les Écoles spé- 
ciales qui font de Paris un si remarquable centre d'instruc- 
tion. Pour ma part, je crois à sa prospérité et à son influence 
si elle les mérite par la sincérité et la sagesse de ceux qui 
seront appelés à y prendre la parole. Elle ne peut périr que 
par ses fautes. Si, au contraire, elle réussit à ne pas dévier des 
principes qui ont présidé à sa fondation^ si elle sait éviter 
les écarts, elle est appelée à devenir une des créations les plus 
originales, les plus hardies et^ j'en ai la ferme conviction, les 
plus solides et les plus durables qu'aura vu naître le déclin 
actuel du xix^ siècle. 

L'examen auquel nous allons nous livrer ensemble s'appli- 
quera successivement aux questions suivantes sur lesquelles 
nous devrons nous contenter d'une vue à vol d'oiseau : 

1° Qu'est-ce en général que la science desrehgions, quels 
sont ses procédés et ses méthodes d'investigation? 

2° Dans cette science une fois définie, nous procéderons 



1) Trois fascicules de la section phénicienne ont paru, sous la signature de 
M. Ernest Renan, en 1881, 1883 et 1885. 



I 



LA SCIEINCE DES RELIGIONS ET L ISLAMISME 297 

à une enquête impartiale sur l'islamisme, sur la mission de 
son prophète Mahomet (ou plutôt Mohammad), sur l'authen- 
ticité et l'autorité de son code, le Coran. 

3° Nous nous demanderons ensuite quelle dogmatique, 
quelle théologie, quelle morale l'islamisme a prêchées, quel 
a été le secret de sa victoire si prompte et si décisive, et nous 
aurons à rechercher dans quelles conditions exceptionnelles 
de vitahté il s'est développé au point qu'à l'heure actuelle, 
après moins de quatorze siècles d'existence^ il compte cent 
soixante-quinze millions d'adhérents, au point qu'aujourd'hui 
encore il continue avec succès la marche en avant de sa pro- 
pagande. 

Après cet exposé, nous n'aurons pas besoin de démontrer 
que la France, avec ses annexes de l'Algérie et de la Tunisie, 
n'a pas seulement un intérêt scientifique à former des géné- 
rations de travailleurs connaissant à fond la langue arabe et 
la religion musulmane. 



I 

La science des religions date d'hier, mais elle a bien vite 
réclamé et conquis sa place au soleil. L'astre qui répand sur 
la terre et sur l'homme chaleur et lumière, que Thomme pri- 
mitif a partout adoré comme un bienfaiteur, ne pouvait la lui 
refuser sans ingratitude. Pour ne parler que de la France, 
l'outillage dont y dispose aujourd'hui la science des reli- 
gions, me paraît tout à fait approprié à la faire prospérer et 
progresser. Elle a été naturalisée et définitivement implantée 
dans notre pays par la chaire du Collège de France, occupée, 
avec quel éclat! vous le savez, par le président de cette sec- 
tion, M. Albert Révillo. De cette chaire unique se sont dé- 
tachées , comme les branches d'un même arbre , les douze 
conférences (^ont se compose actuellement l'Ecole dite des 
scieuces religieuses. Pour en mieux marquer le caractère, 
on a inscrit sur le froiiton du nouvel édiilce : École des hautes 

20 



298 REVUE DE L'inSTOHlE DES RELIGIONS 

études, cinquième section, c'est-à-dire qu'on a mis les sciences 
religieuses sur le môme plan que les sciences mathématiques, 
physiques, naturelles, philologiques et historiques. C'est avec 
la quatrième section, celle des sciences historiques et philo- 
logiques, que s'est, par la nature même des choses, établi 
immédiatement le lien le plus intime. On lui a emprunté avec 
de légères modifications son règlement et son organisation ; 
on lui a même emprunté quelques-uns de ses maîtres. La 
science des religions possède sa revue, fondée en 1880 par 
notre excellent collègue, M. Maurice Vernes, aujourd'hui 
dirigée par un autre de nos collègues, auteur d'un livre 
estimé sur La religion à Rome sous les Sévères^ M. Jean 
Réville. Le titre même de la revue, Bemie de F histoire des 
religions, est un programme. 

Les musées, au grand profit des éludes sur les religions, 
avaient d'avance amoncelé des documents de premier ordre 
sur le passé des croyances humaines. Les collections du 
Louvre regorgent d'idoles égyptiennes, chaldéennes, assy- 
riennes, phéniciennes, grecques et romaines. L'antiquité 
revit avec ses usages et ses traditions dans les statues et les 
bas-reliefs, représentations et symboles de l'idée reli- 
gieuse dans les différents pays et aux diverses époques. Le 
cabinet des antiques et médailles de la Bibhothèque natio- 
nale renferme aussi des pièces capitales dans ses vases chy- 
priotes, dans ses spécimens de la glyptique orientale, dans 
ses bijoux et ses pierres gravées. Signalons encore le Musée 
d'ethnographie du Trocadéro, dont les conservateurs, 
MM. Ilamy et Landrin, sont chargés de centraliser et de 
grouper pour l'étude les envois de nos explorateurs. Les 
collections d'objets rassemblés en Europe, en Amérique, 
en Océanie et dans les régions polaires sont classées, et 
le pubhc est admis à voir plus d'un millier de dieux et de 
fétiches exposés dans les vitrines. On m'assure que la ga- 
lerie africaine sera ouverte avant la fin de l'année. Le musée, 
créé à Lyon par M. Guimet, qui vient d'être donné à l'État 
et dont les constructions commencent à sortir de terre sur 



I 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L^ISLAMISME 299 

la place d'Iéna à Paris, possède, outre des modèles exquis 
des céramiques chinoise et japonaise, une réunion unique 
de tout ce qui peut illustrer a les religions de Tlnde, du 
Japon, de l'Egypte et de l'Europe ancienne ^ » Aux nom- 
breux Bouddhas, qu'il va faire entrer comme un précieux 
accroissement de nos richesses nationales, viendront s'a- 
jouter plus tard, le plus tard possible, je l'espère, ceux 
que M. Cernuschi a rassemblés, en particuher le Bouddha 
monumental qui ornait une place publique de Jeddo et auquel 
il a élevé un palais^ j'allais presque dire un temple. Dès à 
présent, cet héritage divin, avec l'hôtel bâti à sa mesure, est 
destiné à devenir le Musée Cernuschi. Le Musée Guimet 
s'en distinguera de plus en plus par son caractère d'uni- 
versalité ; car M. Guimet, devenu directeur à vie, se propose 
de n'en exclure aucune des religions anciennes et mo- 
dernes. 

Qu'entend-on par une rehgion? Nous avons emprunté au 
latin ce mot, dont l'étymologie est douteuse. Vient-il de 7'e- 
ligere « rehre », comme le veut Gicéron^; est-ce un dérivé 
de religatio, provenant à^religare^ « attacher, nouer, » comme 
le prétendent Servius et Lactance? D'après la première ex- 
phcation, la religion serait comme un formulaire que l'homme 
« relirait » sans cesse, de même qu'en Itahe il était appelé à 
lire « la loi gravée sur des tables el affichée au Forum ^ » 
Remarquons en passant que le nom du Coran, qui signifie 



1) Milloué (L. de), Catalogue du musée Guimet. Première partie. Inde, Chine 
et Japon. Lyon, 1883, lxviu et 323 pages in-12. 

2) Telle est l'étymologie adoptée par MM. Bréal et Bailly dans leur Dietion- 
naire étymologique latin (2c éd., Paris, 1886), p. 156 et 157. 

3) Le mot latin lex est avec raison expliqué ainsi par M. Bréal dans les 
Mémoires de la société de linguistique do Paris, V, 3 (1883), p. 196-197 ; cf. 
Bréal et Bailly, Dictionnaire étymologique latiny p. 159. Où les savants auteurs 
de ce dernier ouvrage ont-ils puise leur assertion que « chez les peuples sémiti- 
ques la loi, c'est l'écriture; chez les Romains..., c'est la lecture? » Lorsque 
l'on parle des Écritures, ou de l'Écriture sainte, c'est là une expression qui 
n'appartient pas à la langue de l'Ancien Testament, et qui se rencontre pour la 
première Ibis dans le Nouveau Testament. 



.300 REVUE DK l'histoire DES RELIC.IONS 

u lecUire », se ratlacherailà la môme conception, et que, dans 
le livre de Néhémie (viii, 8), le livre contenant la loi de Dieu 
est appelé Ham-mihrd, « la lecture. » Admet-on, au con- 
traire, que la religion signifie le lien qui unit l'homme à la 
divinité, on fait, je crois, de mauvaise philologie, mais en 
revanche Ton fait (qu'on me pardonne ce néologisme !) d'ex- 
cellente lîiérographie. 

Une religion, en effet, n'est pas autre chose qu'un en- 
semble de propositions érigées en axiomes sur la nature des 
rapports entre l'homme et l'inconnaissable divin. Le senti- 
ment de notre faiblesse a appelé comme corollaire naturel et 
comme atténuation nécessaire le besoin d'en appeler à des 
forces supérieures, dont nous invoquons l'appui pour sup- 
porter les misères de la vie et la déception de la mort. C'est 
ainsi que les mômes aspirations ont amené, comme une pro- 
testation générale contre la réalité, un élan de l'humanité 
entière s'élançant par la pensée vers des régions plus éle- 
vées, que chaque temps, chaque génération , chaque agglo- 
mération ont peuplées différemment, selon les idées ré- 
gnantes, l'éducation des intelligences, les tendances natio- 
nales et locales. Les épanchements de la joie et de la 
douleur, du contentement et de la détresse se sont partout 
donné libre cours dans la prière, action de grâces ou appel 
à la miséricorde, confidence de l'âme qui déborde par l'excès 
du bonheur ou de l'infortune. Sur toutes les parties de notre 
planète, l'homme a éprouvé un réel soulagement lorsqu'il a 
cru franchir les limites du ciel qui borne son horizon, et qu'il 
a rattaché ses destinées à un idéal de toute-puissance et de 
justice infinie. Depuis les fétiches adorés par les sauvages 
jusqu'au Dieu unique et immatériel des rclig-ions les plus 
raffinées, la foi des vrais croyants a relevé leurs courages 
chancelants, a consolé leurs cœurs affligés, a fait luire dans 
les ténèbres de leurs vies attristées un rayon d'espérance. 

La science des religions ne saurait se contenter d'enregis- 
trer ces titres, qui démontrent l'antiquité de l'idée religieuse 
et les services qu'elle a rendus de temps immémorial à ses 



LA. SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 301 

partisans, mais qui ne préjugent rien en faveur de sa légiti- 
mité, ni de la justesse des solutions qu'elle propose. Les di- 
verses théologies, dans le sens du moins que l'on donne 
habituellement à ce mot parmi nous, affirment toutes une 
même prétention : chacune d'elles prétend au dépôt exclusif 
de la vérité révélée. La science doit se montrer respectueuse 
des convictions sincères qu'elle rencontre sur son chemin, 
mais elle est en droit, après leur avoir rendu hommage, de 
remonter jusqu'à la source oii elles ont pris naissance et d'en 
suivre le cours à travers le temps et l'espace. Une pareille 
enquête doit être menée dans un esprit de calme impar- 
tialité, à égale distance de l'apologétique, qui admire de 
confiance, et de la polémique, qui condamne d'avance, 
sans la passion ardente du néophyte, sans le dédain mo- 
queur du sceptique. 

Dans la classification des connaissances humaines, la 
science des religions, cette nouvelle venue qui a si vaillam- 
ment revendiqué sa préséance, quelle place convient-il de lui 
assigner? 

La science des religions doit-elle être rangée dans l'ordre 
des sciences philosophiques ? Certes, le problème métaphy- 
sique qu'elle résout par la dogmatique, a toujours hanté 
les esprits des philosophes, qui ont bâti des systèmes, 
concilié ou aggravé les discordances dont ils étaient frappés, 
envisagé les questions pour les éclairer ou les obscurcir, 
qui enfin ont agité, imaginé^ développé des théories sur les 
causes premières et sur les causes finales, sur le passé et 
l'avenir du monde. Mais une aristocratie intellectuelle 
peut seule goûter ces quintessences de raisonnements, 
d'inductions et de déductions^ de combinaisons, qui ne ris- 
quent pas d'avoir prise sur le vulgaire. La philosophie et 
la religion sont parfois arrivées aux mêmes sommets, mais 
par des chemins bien dilFérents, celle-là par un effort de la 
raison, celle-ci par l'intervention du surnaturel et de la révé- 
lation ; l'une parla tension d'esprits encyclopédiques cherchant 
la synthèse et les principes de toutes choses, l'autre par la 



302 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

propagande populaire de doclrincs surhumaines, illuminées 
d'une auréole divine. On a souvent essayé de soumettre les 
religions au contrôle du libre examen, tandis que le propre 
des religions est précisément de s'imposer sans admettre la 
discussion. La controverse philosophique et la soumission 
religieuse partent de principes générateurs trop opposés 
pou^ jamais se confondre. Rivales dans leur amour du \^rai, 
elles se doivent une tolérance et une estime réciproques : 
la persécution et l'oppression de l'une par l'autre ont été 
trop souvent des atteintes données à la hberté de conscience 
par l'aveuglement et le fanatisme. 

La science des religions^ telle que nous la concevons, n'est 
donc pas une branche des études philosophiques. La décou- 
verte du sanscrit et la révolution qu'elle amena dans la philo- 
logie comparée firent croire, dans l'enivrement de la première 
heure, que la science des religions allait devenir un des cha- 
pitres de la hnguistique renouvelée. Dans cet âge d'or, les 
noms des dieux hindous, grecs et romains, les noms des dieux 
sémitiques furent analysés, disséqués, commentés, et les 
étymologies régnèrent sans partage dans les cieux, comme 
sur la terre. Certes les noms des dieux ne sont pas des élé- 
ments d'information indifférents pour qui veut apprécier la 
puissance qui leur a été attribuée, le culte dont ils ont été 
l'objet. L'onomastique sacrée, en dépit de ses obscurités et de 
ses conjectures hasardées, reste un auxiliaire fort utile pour 
barrer le chemin à des conclusions erronées, en contradiction 
avec les applications certaines des lois phonétiques dûment 
constatées et édictées. Mais l'étiquette, alors même qu'elle 
est déchiffrée, ne saurait être un indice suffisant pour appré- 
cier la nature de ce qu'elle recouvre. Pour nous en tenir au 
Coran, ce serait s'engager dans une voie sans issue que de 
demander aux noms des dieux Allah et Ar-Rahmân , le 
secret de leur prédominance successive sur l'esprit du 
Prophète. 

L'archéologie peut-elle faire valoir des droits mieux 
fondés sur la science des religions? Les représentations 




LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLÂÎIISME 303 

figurées sont appelées, j'en suis con^^aincu, à prêter un con- 
cours de plus en plus efficace à la science des religions. 
C'est à ce titre que j'ai salué, au début de cet entretien, 
Texistence actuelle et la création prochaine de musées 
dédiés aux dieux et aux déesses des nations. L'archéologie 
recueille, étudie et compare les images par lesquelles l'homme 
a reproduit sous des formes concrètes les différents aspects 
de ses sentiments religieux. Ce sont des témoins du passé 
qu'il faut interroger avec critique comme des symboles par- 
ticulièrement significatifs, mais il faut se garder de consi- 
dérer les emblèmes imaginés par le sculpteur ou le graveur 
comme des oracles irréfragables. 

Une nouvelle école, à laquelle M. Kuhn a donné la principale 
impulsion, s'est attachée de préférence aux impressions que 
les phénomènes météorologiques auraient produites sur les 
organes de l'homme et qui auraient frappé son esprit, surpris 
de ces perceptions inattendues, au point de lui faire déifier 
les forces de la nature. Je ne méconnais pas la justesse de ce 
point de vue^ qui ne doit pas plus être écarté que les notions 
justes de linguistique et d'archéologie. Ce n'est point à une 
fantaisie que les écrivains ont obéi, lorsque, dans l'Ancien 
Testament, ils ont appelé le tonnerre « la voix de Dieu », ni 
lorsqu'ils ont placé les apparitions de Yahwéh « au milieu du 
tonnerre, des éclairs et des fiammes » (iixodC;, ix, 23, par 
exemple). Dans le Coran (xni, 14), « le tonnerre célèbre les 
louanges d'Allah ; c'est Allah qui lance ses foudres pour at- 
teindre qui il veut ». Le Zeus des Grecs, le Jupiter des Romains 
ne sont-ils pas fulminants? Les bienfaits du soleil et de la 
pluie, les clartés mystérieuses de la lune, le scintillement des 
étoiles dispersées au firmament, les ténèbres répandues en 
plein jour par les éclipses, le retour régulier des saisons, et 
tant d'autres merveilles, que d'étonnements pour des imagina- 
tions neuves, que de divinités provoquant de naïfs honnnages! 
Uicn de surprenant non plus que les aérolithes, tombant avec 
fracas au miheu des populations, aient été révérés ainsi que 
des pierres sacrées, envoyées du ciel comme un avertissement 



304 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

OU comme un châliment. Le Dieu d'Israël est lui-même appelé 
'plusieurs fois dans la Bible kas-sour « le rocher ^ » Le culte 
de la pierre noire enchâssée dans le mur^ à la pointe sud-est 
de la Ka'ba à La Mecque, demeure comme le dernier vestige 
chez les Musulmans de l'ancienne adoration mêlée de terreur 
que leurs ancêtres rendaient aux aérolithes ^ 

L'anthropologie, si absorbante dans son exubérance ju- 
vénile, voudrait appliquer la mensuration des crânes à l'ap- 
préciation du développement religieux chez les peuples et 
chez les individus. Si l'avenir démontre que cette préten- 
tion n'est pas absolument vaine, je doute pourtant qu'on 
puisse jamais tirer du volume et de la conformation du crâne 
un pronostic qui permette de reconnaître à coup sûr un mo- 
nothéiste d'un païen, un panthéiste d'un athée. 

L'ethnographie est un facteur autrement important dans 
l'étude des religions. Les mœurs, les coutumes, l'état social 
ne déterminent pas ces courants impétueux d'idées qui se 
manifestent par une révolution religieuse. Mais, tandis que 
la doctrine reste inflexible, le culte se plie aux circonstances 
et sauve parfois le drapeau en le dissimulant. Ces transac- 
tions amè.nent une pénétration réciproque des usages par la 
religion, de la religion par les usages. La même religion, 
dans ses migrations, peut changer d'aspect au point de de- 
venir presque méconnaissable. C'est qu'elle s'est accom- 
modée au génie des peuples qu'elle a conquis, et que ceux-ci, 
tout en se soumettant à elle, lui ont imprimé la marque de 
leur esprit et de leurs tendances, de leurs habitudes et de 
leurs goûts, de leur éducation et de leur culture^ enfln de 
ce qui distingue et caractérise leur degré de civilisation. Si 
l'ethnographie se borne à revendiquer une part d'influence 



1) Voir en parûculier le curieux passage du Deutéronome, xxxii, 31, où 
Moïse esl censé dire : « Notre rocher n'est pas comme leur rocher» ; ce que 
les Septante traduisent : ou-/. Èo-tiv ô ôIo; -/nxtov J); o Oâo; aùxtov. 

2) Hugues (Th. P.), -4 dictionarij of Islam, Lonrlon, 1835, p. J 54-155 et 
p. 333-335. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLÂMISME 30o 

sur le développement local des religions, personne ne pourra 
le lui imputer comme une usurpation. 

La Mythologie zoologique de M. le comte Angelo de Gu- 
bernatis et ^n. Mythologie des plantes, les Communications^ de 
M. Paul de Lagarde sur la vénération qu'inspiraient aux Sé- 
mites certaines espèces d'arbres, sont des recueils de faits 
indéniables, mais qui ne suffisent point pour placer la science 
des religions comme un corollaire, ni comme un appendice, 
de la zoologie ou de la botanique. 

Après avoir discuté les prétentions et défini les droits 
respectifs de toutes les disciplines qui prétendaient s'établir 
avec fracas et régner sans partage dans le domaine des 
sciences religieuses, je vous demande la permission d'arriver 
sans retard et sans transition aux conclusions que vous avez 
sans doute tirées vous-mêmes de ce qui précède. La science 
des religions, si elle fait de larges et légitimes emprunts 
à toutes les sciences que nous venons d'énumérer, est, par 
son essence, et doit être, par sa méthode, une section des 
études historiques. Rechercher la vérité sous le voile de la 
légende, constater et expliquer la génération et les trans- 
formations de l'idée religieuse, mettre en œuvre les ma- 
tériaux de provenances diverses qui peuvent être utilisés 
pour établir sur des fondements solides la connaissance des 
faits de cet ordre, voilà, si je ne m'abuse, un cadre qui ne 
diffère pas sensiblement de celui où se meuvent les mémoires 
scienlifiques sur une question d'histoire politique ou d'his- 
toire littéraire. 

Le savant qui cherche à porter la lumière sur les origines 
obscurcies des convictions religieuses, aura seulement à com- 
battre des ennemis plus acharnés, qui seront portés à taxer 
sa logique froide d'impiété et de blasphème. Qu'il ne se laisse 
ni eflVayer pour attéimer son langage, ni passionner pour 
l'accentuer, a La critique, a dit excellemment M. Renan', 



1) Paul de Lagarde, Miltheilunyen, Gœtlingen, 1885. 

2) Études d'histoire religieuse, 7' éd. (^Paiis, 1864), p. vu. 



306 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

dont la règle est de ne suivre que la droite et loyale induc- 
tion, en dehors de foute arrière-pensée politique; la critique, 
dont le premier principe est que le miracle n'a point de place 
dans le tissu des choses humaines, pas plus que dans la série 
des faits de la nature ; la critique qui commence par procla- 
mer que tout, dans l'histoire, a son explication humaine, lors 
même que cette explication nous échappe faule de rensei- 
gnements suftisants, ne saurait évidemment se rencontrer 
avec les écoles théologiques, qui emploient une méthode 
opposée à la sienne et poursuivent un but différent. Suscep- 
tibles, comme toutes les puissances qui s'attribuent une 
source divine, les religions prennent naturellement l'expres- 
sion, môme respectueuse, delà divergence pour de l'hosti- 
lité et voient des ennemis dans tous ceux qui usent vis-à-vis 
d'elles des droits les plus simples de la raison. » 

Les partisans du surnaturel et des miracles ne sauraient 
accepter notre méthode d'investigation, ni admettre que nous 
nous constituions juges de croyances qu'ils croient tenir 
d'une intervention miraculeuse de la divinité dans les choses 
humaines. Les âmes qui sont dans cet état de grâce seront 
toujours scandalisées ou au moins effarouchées par la témé- 
rité de notre analyse psychologique des idées, de notre en- 
quête historique sur les événements. Mais^ pour injustement 
que nous nous exposions à être accusés, nous devons des 
égards à ces opinions invétérées,, à ces consciences sincère- 
ment timorées. Nous ne nous proposons de battre en 
brèche ni les religions de l'antiquité, ni celles des temps 
modernes, nous avons seulement l'ambition d'apporter loya- 
lement à leur examen, selon l'expression de M. Maurice 
Vernes, « l'esprit de respectueuse sympathie que méritent 
les grands efforts de l'esprit humain, ces efforts oii la so- 
ciété a déposé le meilleur de son travail et de ses espé- 
rances* ». 

AI. Gabriel Monod, en formulant le programme qu'il a mis 

1) Revue de l'histoire des religions, I (Paris, 1880), p. 6. 



LA SCIENCE DES RELIGTONS ET l'tSLAMISME 307 

en tête de la Revue historique et qu'il y a réalisé avec téna- 
cité et persistance, s'exprimait en ces termes, justement rap- 
pelés dans l'Introduction à la Revue de l'histoire des reli- 
gions ^ « Nous ne professerons aucun credo dogmatique ; 
nous ne nous enrôlerons sous les ordres d'aucun parti ; ce 
qui ne veut pas dire que notre Revue sera une tour de Babel 
oti toutes les opinions viendront se manifester. Le point de 
vue strictement scientifique auquel nous nous placerons, suf- 
fira à donner à notre recueil l'unité de ton et de caractère. 
Tous ceux qui se mettent à ce point de vue éprouvent à l'é- 
gard du passé un même sentiment, une sympathie respec- 
tueuse, mais indépendante. L'historien ne peut, en effet, 
comprendre le passé sans une certaine sympathie, sans 
oublier ses propres sentiments, ses propres idées, pour s'ap- 
proprier un instant ceux des hommes d'autrefois, sans se 
mettre à leur place, sans juger les faits dans le milieu oii ils 
se sont produits. Il aborde en même temps ce passé avec un 
sentiment de respect, parce qu'il sent mieux que personne 
les mille liens qui nous rattachent aux ancêtres ; il sait que 
notre vie est formée de la leur, nos vertus et nos vices de 
leurs bonnes et de leurs mauvaises actions, que nous sommes 
solidaires des uns et des autres. Il y a quelque chose de filial 
dans le respect avec lequel il cherche à pénétrer dans leur 
âme ; il se considère comme le dépositaire des traditions de 
son peuple et de l'humanité. » 



II 

Le sentiment attendri que l'historien éprouve malgré lui, 
lorsqu'il feuillette les annales de son pays et de sa race, 
ne risquQra point de fausser notre jugement lorsque nous 
envisagerons en spectateurs curieux, mais non prévenus, 
les origines, les progrès et l'avenir de l'islamisnie. La science 

1) '^çxnc de l'histoire des religions^ I, p. 7. 



308 REVUE DE ï/niSTOTRE DES RELIGIONS 

dos religions ne saurait trouver un champ d'expériences plus 
propice, où elle puisse mieux vérifier la justesse de ses lois, 
la précision de ses méthodes. Tandis que le judaïsme, le 
bouddhisme, môme le christianisme cachent leurs origines 
sous l'amas de légendes qui les recouvrent, l'islamisme les 
dévoile sans réticence et sans enjolivements, avec un certain 
orgueil de parvenu qui se targue d'être parti de si bas et d'être 
monté si haut. 

« La naissance de l'islamisme, a dit M. Renan \ est un fait 
unique et véritablement inappréciable. L'islamisme a été la 
dernière création religieuse de l'humanité et, à beaucoup 
d'égards^ la moins originale. Au lieu de ce mystère, sous 
lequel les autres religions enveloppent leur berceau, celle-ci 
naît en pleine histoire; ses racines sont à fleur de sol. La vie 
de son fondateur nous est aussi bien connue que celle des 
réformateurs du seizième siècle. Nous pouvons suivre année 
par année les fluctuations de sa pensée, ses contradictions, 
ses faiblesses. Ailleurs, les origines rehgieuses se perdent 
dans le rêve ; le travail de la critique la plus déliée suffit h 
peine pour discerner le réel sous les apparences trompeuses 
du mythe et de la légende. L'islamisme, au contraire, appa- 
raissant au milieu d'une réflexion très avancée, manque abso- 
lument de surnaturel. Mahomet, Omar, Ali, ne sont ni des 
voyants, ni des illuminés, ni des thaumaturges. Chacun d'eux 
sait très bien ce qu'il fait, nul n'est dupe de lui-même ; chacun 
s'ofFre à l'analyse à nu et avec toutes les faiblesses de l'hu- 
manité. » 

La vie de Mahomet et la composition du Coran, voilà le 
double sujet que nous allons traiter d'abord sans essayer d'y 
introduire une séparation factice qu'il ne comporte pas. Car, 
tandis que l'on discute sur les origines de la Bible, tandis que 
l'église orthodoxe elle-même attribue les Évangiles aux 
apôtres et non à Jésus, l'authenticité du Coran n'est point 
contestée. C'est l'œuvre de Mahomet et de Mahomet seul, 

i) Études d'histoire religieuse, p. 220-221. 



i 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L ISLAMISME 309 

œuvre incohérente parce qu'elle reflète la mobilité d'un esprit 
mal équilibré, mais vivante, parce que les impressions chan- 
geantes du prophète sont répercutées avec une exactitude 
presque mécanique dans la parole souvent contradictoire, 
généralement sincère, qu'il énonce comme émanant d'Allah. 
Mahomet naquit à La Mecque en 570, peut-être seulement 
en 571. Son père 'Abd Allah mourut avant sa naissance et il 
n'avait que six ans lorsqu'il perdit sa mère. L'orphelin fut 
recueilli d'abord par son vieux grand-père 'Abd Al-Moutlalib^ 
puis, deux ans plus tard, après la mort de celui-ci, par son 
oncle Aboû Tâlib 'Abd Manâf. Le pauvre enfant dut pourvoir 
de bonne heure aux besoins de son existence et se faire, 
comme dit Voltaire^ « de chameaux un grossier conducteur ' » , 
jusqu'au jour oij, âgé de vingt-quatre ans, il fut distingué et 
épousé par Khadîdja, riche veuve de trente-neuf ans, au ser- 
vice de laquelle il était entré. 

Délivré des soucis matériels, il se laissa envahir de plus 
en plus par son goût pour la méditation religieuse, par son 
aversion contre le polythéisme de ses compatriotes. Peu à 
peu il avait subi l'influence des idées nouvelles qui germaient 
dans son entourage. Il se sentait attiré vers le monothéisme 
qui s'infiltrait par des canaux, les uns visibles et à fleur de 
terre, les autres cachés et souterrains, dans toutes les par- 
ties de la péninsule arabique. On ne sait pas à quelle époque 
le judaïsme avait pénétré pour la première fois en Arabie. 
Les ingénieuses combinaisons de M. Dozy dans ses h- 
raéliles à la Mecque lui ont paru à lui-même trop osées 
pour être admises dans son Essai sur r/iistoire de risla- 
misme. Les croyances des juifs, descendants d'Abraham 
par Isaac, avaient éveillé la sympathie de populations qui se 
disaient issues d'Abraham par Ismaël. La domination juive 
dans le Yémen paraît démontrée non seulement parle témoi- 
gnage de la tradilion, mais encore par des considérations lin- 
guistiques. Mahomet a beaucoup emprunté au judaïsme, 

\) Miûiomet ou le fanatisme, tragédie, acte I, scèiio iv. 



310 REVUE DE l'iIISTOIUE DES RELIGIONS 

commo A. Gci^er Ta prouvé dès 1837. Le christianisme 
comptait en Arabie de nombreux adhérents : il dominait le 
nord par les rois de llîra et de Gassân, le centre par Yathrib, 
la future Médinc, le sud par l'évêché de Nedjràn et les autres 
communautés du Yémen. A côté de ces religions qui, à l'in- 
verse des religions grecque et romaine, s'appuyaient chacune 
surunlivre révélé, il se constitua des associations d'hommes 
qui furent musulmans avant l'islamisme. Ce sont ceux qu'on 
a désignés comme les ahlou 'l-fitra « partisans de la création» , 
ou comme hanif, ce qui signifie en hébreu ou en syriaque 
(( un hérétique », en arahe tout au contraire « celui qui 
penche du hon côté, un orthodoxe^ ». Mahomet comprit 
quels services cet avènement d'un monothéisme qui n'était 
ni juif ni chrétien, pourrait lui rendre pour le succès immédiat 
et pour le triomphe définitif de sa prophétie. Aussi, le pa- 
triarche Abraham n'est-il pour Mahomet «ni un juif, ni un 
chrétien, ni un idolâtre, mais un lianîf'\ » 

Pour que ces éléments monothéistes, noyés au miheu du 
polythéisme, en vinssent à se reconnaître, à se fondre et à se 
pénétrer, pour que de leur combinaison sortît une religion 
nouvelle, il fallaitqu'un homme puissamment doué sût prendre 
assez d'empire sur ses contemporains pour apporter de la 
cohésion dans des tendances hétérogènes, de l'unité dans la 
confusion d'idées mal écloses, destinées à disparaître avant 
d'avoir mûri. La part de Mahomet dans la fondation de l'is- 
lam est tout à fait prépondérante et M. Kuenen a pu dire 
avec raison que sans lui l'islam serait inexplicable. Mais je me 
sépare de M. Kuenen, lorsqu'il soutient que « l'islam est, 
dans un sens éminent et bien plus que la plupart des autres 
rehgions, le produit, non d'un époque, non d'un peuple, mais 



1) Pour l'explication de ces deux noms, voir surtout Coran, xxx, 29. La 
locution pleine « inclinant vers Allûh » {Coran, xxii, 32), et « inclinant vers la 
vraie religion » {Coran, x, 105 et xxx, 29), me paraît décisive pour l'interpréta- 
tion (lu mot hanif. 

2) Coran, m, 60. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L^ISLAMISME 311 

de la personne de son fondateur *». Je me refuse à croire 
qu'une religion soit jamais sortie d'une conception indivi- 
duelle, comme la sagesse du cerveau de Minerve. L'accord 
entre les aspirations peut-être inconscientes d'une génération 
d'hommes vivant dans un pays déterminé et la prédication 
inspirée d'un prophète qui donne une forme, un corps aux 
pensées vagues de ses contemporains et de ses compatriotes, 
voilà, selon moi, l'harmonie nécessaire pour amener l'entente 
des esprits sur un dogme et sur un culte, voilà le concert de 
circonstances qui a favorisé l'action de Mahomet et la con- 
fiance de ses adhérents. 

Mahomet avait plus de quarante ans lorsque, dans une de 
ses promenades solitaires jsur le mont Hirâ, il eut la première 
de ces visions obsédantes qui l'imprégnèrent de vérités ré- 
vélées et qui lui imposèrent la parole d'Allah. Il dormait dans 
une caverne, oii il aimait à réfléchir. Tout à coup il aperçut 
dans un rêve un être inconnu , qui lui disait : « Lis. » — 
« Mais je ne sais pas lire, » répliqua Mahomet. — « Lis, » ré- 
péta la voix. Bien qu'à plusieurs reprises Mahomet eût argué 
de son incapacité, l'apparition poursuivit en ces termes: « Lis 
au nom de ton maître, quia créé, qui a créé l'homme de 
sang coagulé. Lis, car ton maître est le plus noble de tous, 
c'est lui qui a enseigné grâce au kalam^ qui a enseigné à 
l'homme ce que l'homme ignorait. » La tradition est unanime 
pour considérer ces versets (xcvi, 1-5) comme les plus anciens 
du Coran ^ ; Fange Gabriel les aurait montrés au prophète 
tracés par Allah avec son kalam^ avec son roseau pour écrire, 
afin d'instruire « le prophète ignorant ^ » d'abord, et par lui 
ensuite l'humanité \ 

1) A. Kuenen, L'Mam, dans l^Revuc de Chisloirc des religioTis, VI (1882), p. 15. 

2) Voir à ce sujet un curieux passage de Masoudi, Les Prairies d'or^ 
IV, p. 133. 

3) Coran, vu, 156 et 158. 

4) Nous suivrons ici et dans la suite de notre exposition le livre magistral 
de M. August Mùller, Dcr Is/am im Morgcn und Abcndland, tome I (seul 
publié), Berlin, 1885, dans la collection de VV. Onken. All(iC77ieinc Welt- 
geschichle. 



312 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Mahoiiicl rentre de la montagne dans nn état alarmant 
d'agitation et de fièvre. Il va perdre connaissance; tout son 
corps frissonne : « Enveloppez-moi, » crie-t-il de loin. On se 
presse autour de lui, on le couvre, mais on ne parvient pas 
à conjurer une violente attaque de nerfs, pendant laquelle il 
croit entendre les paroles suivantes [Coran, lxxiv, 1-7) : « 
loi qui es enveloppé, lève-toi et prêche. Ton seigneur, glo- 
rifie-le ; tes vêtements, purifie-les ; ta souillure, fuis-la. Ne 
sois pas généreux pour t'enrichir ; et, en face de ton maître, 
prends patience. » 

A partir de ce moment, Mahomet appartient tout entier à 
la mission que lui a révélée un ange descendu du ciel, qui 
s'est approché de lui « jusqu'à deux portées d'arc ou plus près 
encore ^ » ; la source de l'inspiration ou au moins de la prédi- 
cation ne tarit plus en lui, et « Tenvoyé d'Allah » , comme il 
se nomme sans cesse , répand avec effusion la parole de son 
dieu , sans se ménager dans cette propagande tantôt 
pacifique et tantôt belliqueuse. 

L'exégèse du Coran procéderait avec plus de sûreté au 
classement chronologique des cent-quatorze chapitres ou 
8onrates, dont il se compose, si les allusions aux événements 
contemporains y étaient plus transparentes, si les noms 
propres n'étaient point presque partout omis de propos 
déhbéré % si les chapitres eux-mêmes, surtout les longs 
chapitres, n'étaient pas des assemblages arbitraires de mor- 
ceaux disparates. L'ordre actuel du recueil n'a' jamais, dans 
la pensée de ses auteurs , impliqué une présomption en 
faveur d'une date plus ou moins ancienne. Si l'on excepte le 
premier chapitre, une courte prière, devenue dès l'origine 
le fondement de la liturgie musulmane, et placée pour ce 
motif sur le seuil du livre, les sourates s'y suivent un peu au 

1) Coran, un, 9. 

2) Le prophèle ne cite dans le Coran, parmi les personnes de son entou- 
rage, que son oncle Aboû Lahab (cxi, 1) et son fils adoptif Zaid (xxxin, 35). 
Ajoutons-y peut-être Al-Walîd ibn Mougaira, l'un des chefs des Kourai- 
schites, s'il est vraiment désigné par son surnom d'Unique dans lxxiv, 11. 



I 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 313 

hasard, la proportion de leur longueur déterminant seule le 
classement. A la fin ont été reléguées des harangues très 
courtes, de quelques lignes à peine, comme, dans le dîwân 
d'un poète, les rapsodes arabes mettent au bout les pièces 
composées de quelques vers, les distiques ellesépigrammes. 

Ces épanchements rapides, oii la rime résonne à volées 
régulières comme le tintement d'une cloche \ représentent 
dans le Coran la première période de la prophétie. La phrase 
est courte, hachée, entrecoupée ; on dirait qu'elle scande 
chacun des spasmes du malade, alors qu'Allah lui envoie au 
milieu des convulsions sa parole accablante ^ Les gens de sa 
tribu, les Koraischites, témoins de ce spectacle, s'acharnaient 
à le traiter de possédé {madjnoim)^ à cause de la coïncidence 
de ses troubles nerveux avec ses apostrophes véhémentes. 
Il relevait volontiers le reproche pour rappeler qu'avant lui 
« il n'y avait pas eu de prophète qui n'eût pas été traité de 
sorcier ou de fou » [Coran, li, 52). N'était-ce pas « la révéla- 
tion du maître des mondes, que l'esprit fidèle faisait descen- 
dre sur son cœur d'apôtre afin qu'il la propageât dans une 
langue arabe claire » [Coran, xxvi, 192-195)? La surexci- 
tation de la pensée, la concision de la forme, la vibration 
sonore des rimes, voilà, en dehors des autres indices, le 
critérium qui permet de discerner la facture des « feuillets 
annobhs, élevés, purifiés^ », qui doivent être placés à la fois 
par la chronologie et par notre admiration comme les pre- 
mières pages du Coran. 

L'exubérance de l'imagination, la perfection du style ne 
restèrent pas à cette hauteur pendant les dix ou douze ans qui 
s'écoulèrent entre les débuts de l'apostolat de Mahomet et 
sa fuite à Yathrib en 622. La grande division des sourates 
d'après leur provenance, vaguement rappelée par la mention 



1) Cette comparaison est donnée comme de Mahomet lui-même dans Ibn 
Khaldoûn, Prolégomènes (tr. de Slane), I, p. 185 et 203. 

2) Coran, lxxim, 5. 

3) Coran, lxxx, 13. 

21 



314 REVUE DE L'niSTOIRE DES RELIGIONS 

soit de La Mecque, soit de Médine, a pénétré jusque dans 
la rédaction officielle du Coran. Une troisième catégorie 
comprend les morceaux dont le lieu d'origine est discuté. 
Dans nos exemplaires manuscrits et imprimés, chacun des 
chapitres ouvre par une présomption canonique à cet égard, 
puis vient le nombre des versets, enfin, excepté en tête de 
la neuvième sourate, la fameuse invocation: « Au nom 
d'Allah, le Rahmân miséricordieux i. » 

Une massore aussi rudimentaire était une ébauche impar- 
faite qui appelait des compléments et des rectifications. Le 
Fihrist (p. 25) contient un essai d'ordonnance générale qui 
paraît remonter au commencement du troisième siècle de 
l'hégire. Il ne diffère pas sensiblement de celui que 
M. Nœldeke, dans son Histoire du Coran (p. 47), a emprunté 
à un auteur du v*^ siècle. Dans l'un et dans l'autre, on 
applique aux morceaux entiers ce qui souvent n'est vrai 
que pour le commencement, et on les traite comme s'ils 
étaient venus d'un seul jet, sans additions, sans interpo- 
lations, sans un vrai travail de marqueterie ou de soudure. 

Nous ne pouvons entrer dans les détails de l'inventaire 
exact que la critique moderne a commencé et qu'elle 
achèvera des chapitres, des fragments et des versets. On 
trouvera dans le Dictionnaire de ï islam de M. Hugues, en 
dehors de son point de vue personnel, largement exposé 
p. 493-516, aux pages 490-492, un curieux parallèle sur 
trois colonnes de « l'ordre chronologique » d'après As- 
Soyoûtî dans son Itkân^ Rodwell dans sa traduction du Coran 
et Muir dans sa Yie de Mahomet. Pour être complet, il aurait 
dû ajouter dans deux colonnes les hypothèses de G. Weil 
dans son Mohammed le prophète et les suggestions si instruc- 
tives de M. Nœldecke dans son Histoire du Coran, 

Nous nous contenterons d'énumérer et de passer en 



1) Ce n'est pas ici l'endroit de justifier cette traduction, où je me suis con- 
formé à l'exemple de M. Sprenger, Jia^ Leben und die Lehre des Mûhammad, 
Berlin, 1861, 3 vol. in-8. 



LÀ SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 3lo 

revue les grandes divisions de la vie du Prophète en leur 
rapportant respectivement les symptômes dominants de 
l'influence successive qu'elles ont exercée sur les accents 
de la prophétie. Les années, qui précèdent l'hégire, peuvent 
être réparties en trois périodes : 

1° Visions célestes et hallucinations, vers 610 ou 612 de 
notre ère. Les versets^, par lesquels débutent les chapitres 
xcvi et Lxxiv sont, nous l'avons dit, de cette époque. Il se pour- 
rait que les compilateurs du Coran eussent admis quelques 
méditations antérieures de Mahomet, quelques fragments 
poétiques sans tendances autres que les tendances monothéis- 
tes d'un hanîf. Les sourates,, qui pourraient bien être antéis- 
lamiques, sont les sourates i, en, cix-cxvi, cxix-cxxvi. Le 
vague de ces élucubrations poétiques interdit de les dater 
avec une rigueur mathématique. Si le mètre ne faisait pas 
défaut, ces morceaux auraient pu aussi bien être insérés dans 
le Kitâb al-agânî ou dans la Hamâsa^ que dans le Coran. Le 
souffle qui les anime semble appartenir à une âme jeune et 
ardente. Elles sont évidemment parmi les plus anciennes 
paroles d'Allah, un peu avant ou un peu après la sourate du 
sang coagulé. Celle-ci est la vocation du prophète qui se 
considère comme appelé à régénérer sa tribu, à purifier la 
Ka'ba des idoles qui la souillent. 

2° Lutte du prophète contre l'opposition des Koraischites, 
dont la majorité se refuse à le suivre et à « marcher dans les 
voies d'AUâh». Pour vaincre leur résistance, Mahomet fait un 
tableau enchanteur du sort réservé aux vrais croyants, tandis 
qu'il menace de l'enfer ceux qui persistent dans leur égare- 
ment. L'abus des mots qui signifient guider, diriger^ chemin, 
conduite, est significatif comme réminiscences involontaires 
du métier que Mahomet avait exercé avant son mariage 
avec Khadîdja. Les premières conversions ne dépassèrent 
pas le cercle de la famille du prophète : en dehors de sa 
femme et de ses filles, il eut d'abord pour adhérents ses 
deuxfilsadoplifsAHetZaid, puis son gendre Othmân, enfin la 
plupart de ses parents, les Hàschimiles. Aboû Bekr, un de 



316 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

ses amis intimes qui appartenait à la tribu des Banoû Taim 
établis à La Mecque, fut le premier étranger, qui, dès le 
début, prit parti résolument pour la doctrine nouvelle et la 
fit profiter de la situation personnelle^ que lui avaient value 
une large aisance et un caractère d'une droiture inflexible. 
iMalgré l'appui de ce personnage, le prophète se débattait 
dans Fimpuissancc. Il ne voyait venir à lui que de pauvres 
gens et des esclaves, éblouis par la perspective des jardins 
de délices et des hoùris aux yeux noirs, dont il leur traçait 
un tableau enchanteur comme compensation dans la vie 
future h leurs misères du présent. La Mecque défendait ses 
idoles attaquées. Allât, Al-'Ouzzâ et Manât, pour ne rappeler 
que les divinités mentionnées dans le Coran (liii^ 19 et 20), 
restaient debout dans laKa'ba, d'où Allâh^ leur « associé » 
d'autrefois*^ cherchait en vain à les expulser. Malgré l'in- 
succès relatif de la prédication, malgré les railleries dont 
elle est l'objet et les accusations d'imposture qu'elle pro- 
voque, le prophète n'est pas découragé. Son allure reste 
mihlante, son langage acéré, sa conviction absolue qu'au 
jour de la victoire « on verra les hommes entrer dans la 
religion d'Allah en masses compactes » [Coran, ex, 2). 
En attendant cette adhésion unanime, la petite confrérie, en 
dépit de Tombre dont elle s'enveloppe, ne se sent pas en 
sécurité à La Mecque et, en 615, une partie de ses membres 
se décide à traverser la Mer Rouge et à chercher un asile 
auprès du Négus, roi d'Ethiopie. 

3^ Homéhes remplies de légendes rabbiniques, chré- 
tiennes et arabes , destinées à propager la foi nouvelle 
parmi les juifs, les chrétiens et les païens de La Mecque. Un 
événement décisif fait sortir l'islamisme de la maison 
d'Arkam, de Toratoire où il cachait discrètement ses lents 
progrès. Vers 616, Omar^ jusque-là un des adversaires les 
plus acharnés de Mahomet, devient avec éclat un de ses plus 
ardents alliés. Ce transfuge du paganisme apporte dans le 

1) Corariy vi, 137, 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 317 

camp, dont il veut désormais assurer la défense et l'exten- 
sion, la fougue de sa nature et la passion de ses vingt-six 
ans. Ce n'est plus dans les faubourgs que les partisans 
d'Allah se cacheront comme des conspirateurs. L'islamisme 
se produira au grand jour et réclamera non pas seulement 
la tolérance de son culte dans la Ka'ba, mais la reconnais- 
sance officielle de ses droits exclusifs sur ce qui est encore 
le panthéon des tribus arabes. Allah va devenir un Dieu 
jaloux, comme le Dieu d'Israël, et réclamer pour lui seul la 
possession de sa maison. Dans un moment d'oubli, les trois 
déesses, dont nous venons de parler, Allât, la parèdre 
d'Allah ; Al-'Ouzzâ, la parèdre du dieu Al-'Azîz, dont le nom 
propre 'Abd Al-'Azîz * a conservé la trace; enfin Manât 
avaient trouvé grâce devant Mahomet qui, par des concessions , 
espérait gagner les infidèles. Convaincu de son erreur, il la 
condamne dès le lendemain avec véhémence : « De quel 
droit, s'écrie-t-il, auriez-vous une descendance mâle, tandis 
qu'Allah aurait un entourage de femmes ? ^ » Mahomet ne 
s'écartera plus du monothéisme purifié, qu'il proclame une 
confirmation et une continuation de ce qu'avant lui les gens 
du Livre, c'est-à-dire les juifs et les chrétiens, ont reçu du 
vrai Dieu par l'entremise de leurs prophètes. Son horizon 
ne dépasse pas encore sa ville natale ; il cherche à y 
implanter et à y enraciner sa doctrine en faisant appel à la 
fois aux sentiments et aux intéi'êts. La troisième période, la 
plus productive de toutes au point de vue littéraire, s^étend 
depuis l'émigration en Ethiopie, vers 615, jusqu'au moment 
où Mahomet lui-même, en 622, se décide à quitter La Mecque. 
Cinquante sourates environ appartiennent, dans leurs parties 
essentielles, à Teffort incessant qu'avec une rare persévérance 
le prophète s'imposa pour faire triompher à La Mecque sa 
suprématie sinon temporelle, du moins spirituelle. Le 



1) Les musulmans expliquent Al-'Azîz u le puiss.int » dans ce nom comme 
un attribut d'AIlàh, *Abd 'Al-'Azîz étant synonyme de *Abd-Aliah. 

2) Coran, un, 21. 



318 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

rhéteur et l'orateur ont tué en lui le poète. La parole d'AUâh 
s'est calmée. Elle ne s'exhale plus en apostrophes virulentes, 
pleines d'exaltations et d'enthousiasme, précédées de crises 
nerveuses et accompagnées de troubles cérébraux. C'est par 
la persuasion froide, par le raisonnement, par d'habiles 
plaidoyers en faveur de sa cause, que le Prophète essaie 
d'amener à lui ceux qui sont restés sourds à ses exhortations 
et à ses imprécations d'autrefois. La logique n'a pas plus de 
prise sur les habitants de La Mecque que n'en avait eu 
l'éloquence. Alors Mahomet commence à tourner les yeux 
vers le dehors. Ses émissaires sont allés à Yathrib et y ont 
constaté des dispositions favorables pour sa personne et pour 
sa mission religieuse. Pourquoi s''obstinerait-il à dédaigner 
un concours actif qu'on lui promet, pourquoi ses visées reste- 
raient-elles enfermées dans l'enceinte de La Mecque, oii elles 
sont tournées en dérision, oh elles rencontrent une opposition 
malveillante? L'allocution « ô hommes ! » entre dans le Coran, 
au moment oii le Prophète, dégoûté de ses compatriotes, 
habitue peu à peu son esprit à l'idée, révolutionnaire pour 
l'époque, de déserter sa tribu pour s'appuyer contre elle sur 
les habitants d'une autre ville, sur les membres d'une autre 
famille. En 622, Mahomet, résolu à frapper un grand coup, 
fît partir d'abord ses principaux adeptes ; puis il partit le 
dernier, ou plutôt il « s'enfuit » secrètement de La Mecque. 
L'hégire (littéralement: la fuite) réussit, parce que le secret 
fut bien gardé. La disparition clandestine de l'apôtre fut 
suivie de son entrée triomphale à Yathrib, qui devait bientôt 
recevoir le nom de Medînat an-iîabi « La ville du prophète » 
plus brièvement de Al-medma « La ville » par excellence, 
Médine. 

A ces trois divisions ajoutons : 4'' Code musulman pri- 
mitif et pièces politiques dans les vingt sourates promul- 
guées à Médine qui, dans le Coran, représentent les années 
entre l'hégire, le 20 septembre 622, et la mort du prophète, 
le 8 juin 632. Le temps des appels à la conciliation est passé. 
C'est en vainqueur que Mahomet doit rentrer dans sa patrie. 



I 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L ISLAMISME 319 

Ceux des Koraischites qui n'ont pas suivi le prophète ne 
sont plus pour lui des frères, mais des ennemis. Le mo- 
nothéisme musulman, réservé d'abord comme une faveur 
pour une tribu privilégiée, doit devenir la religion nationale 
de la péninsule arabique. Toutes les tribus, qu'attirent à la 
Ka'ba les rites de leur culte et les intérêts de leurs tran- 
sactions commerciales^ sont conviées à bénéficier de la ré- 
novation apportée, imposée par Mahomet. Pour les gagner 
plus sûrement, il n'hésite pas à leur emprunter nombre de 
leurs usages, comme, par exemple, l'autorisation de la po- 
lygamie, comme la tolérance pour la polyandrie, comme la 
trêve des quatre mois sacrés, comme aussi la conception 
du pèlerinage annuel coïncidant avec les foires et les mar- 
chés de La Mecque. L'homme d'action et le législateur se 
mettent d'accord pour que celui-ci organise les rouages de 
ce que celui-là aura conquis par le secours d'Allah. Les 
ressources infinies de l'esprit de Mahomet lui ont permis de 
jouer un triple rôle : il a été le prophète de la foi nouvelle ; 
il devient le général de ses légions grossissantes, et en 
même temps l'arbitre de la population de plus en plus 
nombreuse qui l'accepte de gré ou de force comme son 
chef temporel et spirituel. La parole sert désormais à des 
proclamations, à des ordres du jour, aux prescriptions d'un 
code souvent contradictoire, où la décision d'aujourd'hui 
abroge la décision d'hier. Les épisodes principaux de cette 
campagne sont la victoire de Bedr en 624, la défaite de 
Ouhoud en 625, la revanche par la prise de La Mecque en 
630. Lorsque Mahomet mourut le 8 juin 632, l'unité reli- 
gieuse de l'Arabie était^ pour ainsi dire, un fait accompli. La 
soumission définitive du Yémen, obtenue en 633, prouva que 
l'œuvre de Mahomet était destinée à lui survivre. 



320 REVUE DE l'histoire DES REL1QI0?(S 



III 



Les fondateurs de religions, ces hommes de rêves et d'ex- 
tases, se sont manifestés dans leur essence particulière aux 
populations qui les entouraient. Grande eût été la surprise de 
ceux dont la mission a été continuée avec succès après leur 
mort dans le temps et dans l'espace, si, parla faveur d'une 
vision, ils eussent pu apercevoir le couronnement de l'œuvre, 
qu'ils avaient laissée inachevée et à peine ébauchée. Pour ne 
point nous aventurer au delà des religions sémitiques mono- 
théistes^ ni Moïse, ni Jésus, ni Mahomet, n'ont prévu, le 
premier la persistance de sa doctrine et la dispersion de son 
peuple, les deux autres, le mode et les conditions d'expan- 
sion de leurs idées transportées à travers le monde par la 
masse toujours plus compacte des chrétiens et des mu- 
sulmans. 

Ce que les prophètes d'Israël ont été pour le judaïsme, ce 
que Saint Paul a été pour le christianisme, Aboû Bekr et 
Omar Font été pour l'islamisme. Ceux-ci ont réalisé et rendu 
viable la pensée du maître. De même que le législateur chez 
Mahomet s'était doublé d'un guerrier, ses deux premiers 
vicaires (c'est le sens du mot arabe khalife)^ s'inspirant de 
son exemple, ont fait concourir à la propagande les deux 
forces de la parole et de l'épée. La conquête de la Syrie par 
Aboû Bekr, la conquête delà Perse par Omar, ne constituent 
pas seulement des extensions de territoire pour le khalifat 
naissant, c'est le centre de gravité de l'islamisme déplacé, 
c'est la religion de l'Arabie débordant au delà de ses fron- 
tières naturelles pour envahir successivement le sud-ouest de 
l'Asie, le nord de l'Afrique et toute TEurope méridionale. 
Le phénomène qui, parla fusion d'éléments ariens, a trans- 
formé le judaïsme exclusif, raide et national en une religion 
comme la religion chrétienne, largement accessible, souple 
et universelle, s'est reproduit au jour où l'islamisme s'est 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 321 

trouvé en contact avecla Perse. Il a failli sombrer dans le 
mouvement que l'ingérence des vaincus a imprimé à la 
marche des idées que les vainqueurs leur apportaient. Mais 
le Coran interprété, peut-être dénaturé, est resté debout. 
Les écoles théologiques se sont fondées, des opinions diver- 
gentes ont été opposées les unes aux autres, mais sans que 
les partisans d'Alî eux-mêmes, les schîltes, sortissent du 
giron. D'une part, l'alphabet sémitique des Arabes a détrôné 
la vieille écriture zende dans la transcription d'une langue 
indo-européenne, mais, d'autre part, dès le ii® siècle de l'hé- 
gire, les Persans avaient gagné la maîtrise des sciences 
religieuses et des sciences profanes, y compris la direction 
même des études relatives à la grammaire arabe. Cette pré- 
pondérance, qui rappelle l'influence grecque sur Rome, ne 
pouvant être contestée, on avait imaginé de la faire annoncer 
par le Prophète lui-même dans ce hadith apocryphe: « Si, 
aurait-il dit, la science était suspendue aux voûtes du ciel, il 
se trouverait parmi les Persans des hommes pour l'at- 
teindre. * » 

Les discussions dogmatiques, qui arment les sectes les 
unes contre les autres, sont des guerres civiles peu dange- 
reuses pour un empire religieux solidement constitué. Le 
troisième khalife, Othmân, avait senti la nécessité d'établir 
une rédaction officielle du Coran. Frappé de l'inconvénient 
que présentaient l'incertitude des leçons et la multiplicité des 
variantes^ Othmân chargea Zaid ibn Thâbit et quelques Ko- 
raischites de fixer le texte canonique, immuable, seul authen- 
tique, du livre sacré. Les documents originaux tracés sur des 
étoffes, sur des feuilles de palmier, sur des omoplates de 
chameau, sur des pierres, furent anéantis, comme des té- 
moins contradictoires. Les éditions parallèles furent sup- 
primées. La légende nous a conservéle souvenir d'un immense 
autodafé. 

Une fois l'unité du texte consacrée, il pouvait sans risque 

1) Ibn Khaldoûn, Prolégomènes (tr. de Slane), III, p. 300. 



322 REVUE DE L HISTOIRE DES RFXTGIONS 

être livré en pâture à la subtilité et aux investigations des 
théolo^nens. La vaste littérature des commentaires et des 
traités de jurisprudence est intéressante pour les historiens 
du droit canon ; caries musulmans réunissent dans un même 
code la loi civile et la loi religieuse. Mais les fidèles s'in- 
quiètent peu de savoir si le Coran a été créé ou bien a existé 
de toute éternité *. De pareilles controverses ne sortent pas 
de l'enceinte des écoles. 

Pendant que Ton agite ces questions théoriques, les mos- 
quées offrent l'hospitahté de leurs voûtes et de leurs arcades 
aux âmes pieuses qui se recueillent dans la Lecture par ex- 
cellence. C'est par un acte de dévotion individuelle que le 
musulman vient récitera voix basse le texte sacré. Il parcourt 
le cycle entier du Coran, soit en quarante, soit en trente, soit 
en sept, soit même en trois jours. Cette récitation ne fait pas 
double emploi avec le culte public, oii l'invocation du début 
(sourate 1") et l'affirmation du monothéisme (sourate 112) 
ont seules été admises dans la liturgie. C'est un supplément 
facultatif à la prière, qui n'est l'objet d'aucune injonction, 
c'est un luxe plus accessible que le goût si répandu de rendre 
hommage à la parole d'Allah en consacrant son temps et ses 
veilles à des copies artistiquement écrites, brillamment en- 
luminées. L'exécution de ces merveilles calligraphiques 
n'est pas à la portée même des plus ardents : ils se sont con- 
tentés de lire, de relire et d'apprendre par cœur la collection 
des cent-quatorze sourates. 

Si des prescriptions aussi compliquées avaient été placées 
comme des obstacles sur le chemin de l'islamisme, la foule 
ne s'y serait pas pressée aussi compacte, les adhésions eussent 
été plus tièdes et moins nombreuses, le prosélytisme ne con- 
tinuerait pas à grossir sans cesse les rangs des populations 
musulmanes. Par quelles qualités spécifiques expliquer la 
merveilleuse fortune de la rehgion dont Allah est le dieu, et 



1) Ibn Khaldoûn, Prolégomènes {ir. de Slane), III, p. 57; A. von Kremer, 
Geschichte der herr schenden Ideen des IslamSf p. 233 et suiv. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 323 

Mahomet le prophète? Aujourd'hui encore, les populations à 
demi barbares de l'Afrique centrale, placées entre l'Évangile 
et le Coran, se laissent plus facilement gagner à l'islamisme 
qu'au christianisme. D'oii provient cette force d'expansion, 
qui défie les rivalités, qui triomphe de haute lutte dès qu'elle 
trouve l'occasion de se déployer? C'est là un problème auquel 
les conversions récentes, non seulement en Afrique centrale, 
mais encore au Tibet, en Chine, dans le Turkestan oriental, en 
Abyssinie^ donnent un regain d'actualité. 

Nous pensons que l'extrême simplicité des éléments consti- 
tutifs de la rehgion musulmane en a favorisé dès l'origine la 
diffusion, en assure encore aujourd'hui les progrès. Dans ce 
cadre vaste, flexible et mobile, chacun peut faire entrer, 
sans le rompre, ses idées, ses convictions, et ses espérances, 
sans trop les violenter, pourvu qu'elles ne tiennent ni de 
l'athéisme, ni de l'idolâtrie. Les cent soixante-quinze millions 
de musulmans se distinguent par des conceptions très diverses 
sur ce monde et sur l'autre. On ne compte pas moins de 
soixante-treize sectes \ dont quatre orthodoxes, celles des 
Hânifites, des Schâfi'ites, des Mâlikites et des Hanbalites. 
Ajoutez à cela les gens suspects de ces tendances schî'ites 
avouées ou latentes^ qui, avec les Fâtimides d'Egypte, ont 
revendiqué jusqu'au titre de khalifes. Ce sont encore les 
soûfîs absorbés dans leur mysticisme, ce sont aussi les affiliés 
d'associations secrètes aux ramifications étendues*. Mais, en 
dépit de ces classifications parfois arbitraires, de ces fron- 
tières variables et mal dessinées, le faisceau de l'islamisme 



1) Dozy, Efisai sur V/iistoire de rislamisme^ traduit du hollandais par 
V. Chauvin, p. 196. J'ai cherché à mettre en relief mon point de vue sur le 
manque d'originalité et sur la souplesse de l'islamisme dans un article consacré 
au livre de Dozy; voir Revue critique d'histoire et de littérature, 1882, I> 
p. 148-149. 

2) P. d'Estournelles de Constant, Les sociétés secrètes chez les Arabes et 
la conquête de l'Afrique du Nord dans la Revue des Deux-Mondes du 
1" mars 1886, p. 100 et suiv. ; Ernest Moyer, Les associations musulmanes 
dans les Annales de l'Ecole libre des Sciences politiques du 15 avril 18S6, 
p. 294-306. 



324 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

a résisté. L'arbre ne renie aucune de ses branches, même 
de celles qui, à distance de la racine, ont décrit les courbes 
les plus tortueuses. 

Le mot arabe islam ^ signifie « soumission, abandon com- 
plet ». Il exprime l'abdication de la volonté humaine devant 
la volonté divine. « Aujourd'hui^ dit Allâh^ j'ai complété pour 
vous votre religion, parfait sur vous ma bienveillance, et 
agréé en votre faveur Visldm comme religion^ ». L'idée de la 
prédestination divine absolue est comme impliquée dans ce 
dogme primordial ; car « Allah, qui est la lumière des cieux et 
de la terre, dirige, grâce à sa lumière, qui il veut^ » La toute- 
puissance d'un Dieu unique, la faiblesse de la créature, mise 
en demeure d'opter entre la résignation et la révolte, voilà le 
fond de l'islamisme. Dans des régions brûlées par le soleil, 
où la fatigue des corps produit un affaissement général, l'élite 
des esprits sentira seule ce qu'a d'humiliant pour l'homme le 
renoncement de soi-même^ la négation de la hberté, l'absence 
de la responsabilité. Des philosophes, des penseurs cherche- 
ront à concilier la conscience de leur dignité morale avec 
l'intervention constante de la Providence dans leur marche 
aveugle. Mais ni la dissidence des Mou'tazilites, ni les dé- 
monstrations successives d'un Avicenne (Ibn Sînâ), d'un Ga- 
zâlî, d'un Averroès (Ibn Roschd), n'empêcheront les princes 
de trouver dans la doctrine du fatalisme une excuse pour leurs 
fautes, un appui pour leur despotisme, les sujets un prétexte 
pour se laisser aller à leurs passions, pour s'abandonner 
mollement au courant d'une vie dont ils ne sont pas les 
arbitres. 

Le musulman ^ est tenu d'accepter comme des vérités 
préétablies, trois dogmes fondamentaux : 1° l'unité d'Allah, 



1) Coran, v, 5. 

2) Coran, xxiv, 35. 

3) En arabe, mouslim « celui qui se soumet ». Les Persans ont ajouté au 
terme primitif leur finale dn, ont modifié la pr-monciation des voyelles à l'in- 
térieur du mot, et sont arrivés à dire musulman, que nous leur avons emprunté 
sans changement. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 325 

le seul dieu ; 2° la prophétie de Mahomet, l'envoyé d'Allah ; 
3** la résurrection au jour du jugement dernier. Ces trois 
axiomes ont pour corollaires : V les études métaphysiques 
sur « le maître tout-puissant, qui n'a point enfanté et qui n'a 
pas été enfanté, qui n'a point d'égaP » et sur ses « excellents 
noms^ » ou attributs, au nombre de quatre-vingt-dix-neuf; 
2° les recherches sur les moindres paroles attribuées au der- 
nier et au plus grand des prophètes, afin de constituer avec 
l'ensemble de ces hadîth^ comme on les appelle, des recueils 
destinés à combler les lacunes du Coran par une sorte de tra- 
dition complémentaire, appelée lasoiinna, et dont l'autorité, 
acceptée par les orthodoxes, nommés pour ce motif sounnites^ 
est rejetée par les schVites ; 3° les tableaux plus ou moins 
imaginaires d'une eschatologie destinée à frapper les esprits 
et à compenser l'absence d'une éthique catéchisée par l'espoir 
des récompenses célestes, par la crainte du feu de la géhenne ^ 

Les obligations pratiques, qui assurent au musulman la fa- 
veur d'Allah dans cette vie etles jouissances éternelles promises 
par lui dans l'autre, sont plus compliquées et plus encom- 
brantes. Les cinq « piliers* » canoniques de la religion sont 
les ablutions, la prière, le jeûne, le pèlerinage, l'aumône. 

Ce n'est qu'après s'être débarrassé de toute souillure qu'il 
est permis de procéder à la prière. Les formules, dont elle se 
compose, doivent être récitées dans un ordre prescrit et ac- 
compagnées de postures déterminées par l'usage. Cinq fois 
par jour, le mouazzin annonce du haut des minarets que 
l'heure de la prière est venue. Chacun se tourne alors vers la 
kibla^ c'est-à-dire dans la direction du temple de La Mecque, 
et récite ses oraisons dans l'endroit oii il se trouve. Le culte 
pubhc et la prédication ou khotba de Timàm sont réservés 

1) Coran, cxii, 2-4. 

2) Ibid., VII, 179. 

3) Le plus curieux traité d'eschatologie musulmane est La pierre précieuse 
de Gazâlî, dont M. L. Gauthier a publié le texte arabe avec une traduction 
française (Genève-Bùle-Lyon, 1878). L'ouvrage a seulement le défaut, comme 
tout ce qu'a écrit Gazàli, d"ètro plus subjectif qu'objectif. 

4) Coran, ii, 180. 



326 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

pour le service hebdomadaire, qui, chaque vendredi vers midi, 
esl célébré dans la mosquée principale. Quant au jeûne, il se 
prolonge pendant tout le neuvième mois, le mois de ramadan. 
Chaque jour, l'abstinence la plus stricte est commandée depuis 
l'aurore jusqu'au coucher du soleil. Mais le Coran lui-même 
prévoit des dispenses, non seulement pour le malade et le 
voyageur, mais encore pour celui qui, tout en étant de force 
pour supporter la privation, se rachèterait en subvenant aux 
besoins d'un pauvre. Le pèlerinage devait, dans la pensée du 
Prophète, amener chaque année tous les musulmans au 
rendez-vous de la Ka'ba. Mais de sages restrictions ont hmité 
l'accomphssement de ce devoir à un pèlerinage unique, que 
chaque homme est tenu d'accomplir pendant sa vie. Les ca- 
ravanes qui, chaque année^, convergent vers la Mecque de tous 
les points du monde musulman, attestent la vitahté de l'isla- 
misme et maintiennent un lien étroit entre ses membres épars. 
Enfin l'aumône légale est une véritable capitation imposée 
tant pour le soulagement de la misère que pour les dépenses 
obligatoires de la communauté. On devine aisément combien 
cet impôt de sanctification (tel est le sens de son nom zakât) a 
dû favoriser;, avec les mœurs financières de l'Orient, Tarbi- 
traire et les exactions aussi bien des princes que des wâlî et 
des percepteurs. 

Dans cet exposé, j'ai omis plusieurs autres prescriptions, 
qui caractérisent l'islamisme, comme les suivantes : la guerre 
sainte, le djihâd érigé en principe, sorte de croisade tem- 
pérée seulement par des capitulations avec les juifs et les 
chrétiens ; l'interdiction de certains aliments et de toutes 
les boissons enivrantes, le maintien de la circoncision, enfin 
les adoucissements apportés au sort des esclaves, mais qui 
risquaient de rester lettre morte, si le possesseur s'acharnait 
contre sa victime. Le code pénal était infiexible contre le 
meurtre et l'apostasie, rigoureux à l'égard du vol et de 
l'adultère. 

Le tableau d'ensemble, que j'ai essayé de tracer, devrait 
subir de légères retouches pour ressembler exactement à ce 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L ISLAMISME 327 

qu'est devenu Fislamisme dans un quelconque des pays où il 
a conquis la suprématie. Si l'on excepte le jeûne du ramadan, 
d'ailleurs corrigé et atténué par les excès de table des nuits 
sans sommeil, et l'ambition que porte avec lui chaque mu- 
sulman d'acquérir, comme un titre de noblesse, le surnom de 
hâd ']%(.( pèlerin », en se montrant au moins une fois dans sa vie 
à La Mecque, pendant le mois de dhoû 'l-hidjdja (celui du 
pèlerinage), on reconnaîtra que l'islamisme ne pèse d'un 
poids trop lourd ni sur les esprits, ni sur les existences de 
ses adhérents. Il sait, du reste, s'accommoder aux nécessités 
et se transformer selon les besoins. C'est une puissance avec 
laquelle il faut d'autant plus compter qu'elle excelle à se 
dissimuler. 

L'islamisme qui, d'après son comput, commence actuelle- 
ment son quatorzième siècle d'existence, a su, par la double 
propagande de l'épée et de la parole, imposer sa suprématie 
aux Arabes, aux Syriens, aux Persans, aux Afghans, aux 
Turcs, aux Tartares, aux Indiens de l'Archipel et d'une partie 
de l'Hindoustan, aux habitants de l'Afrique du Nord, depuis 
l'Egypte jusqu'au Maroc, enfin aux indigènes du Sénégal. 
C'est à dessein que je n'ai pas compris dans cette énuméra- 
tion les pays comme la Chine, oti l'islamisme n'est pas pré- 
pondérant, mais oti il poursuit sa marche en avant pas à pas 
dans une progression constante, sans jamais reculer. S'il est 
permis d'augurer de Tavenir par le spectacle de ce qui se passe 
sous nos yeux, l'islamisme n'a plus rien à espérer en Europe, 
où le sultan de Constantinople, souverain temporel et spirituel 
selon les vraies traditions du khalifat, est contraint à défendre 
les lambeaux de son empire contre les princes qui, de toute 
part, aspirent à s'y tailler un manteau à leur taille ; mais de 
larges compensations sont réservées à la religion de Mahomet 
en Asie et en Afrique, où de plus en plus retentira la parole 
en laquelle se résume l'islamisme : « 11 n'y a de dieu qu'Allah, 
Mohammad est le prophète d'Allah. » 



328 REVUE DE L^niSTOIUE DES RELIGIONS 



IV 

Autant l'islamisme est largement ouvert aux concessions 
et aux transactions dans l'enceinte de son contour, autant il 
est fermé aux influences du dehors^ autant il est replié sur 
lui-même pour se défendre contre toute atteinte. « Choisis 
le pardon, a dit le Prophète*, ordonne la générosité et dé- 
tourne-toi des infidèles. » Le sentiment de la défiance à 
l'égard de l'étranger est enfoncé, comme une flèche empoi- 
sonnée^ dans le cœur de tout musulman. N'y a-t-il aucun 
moyen de l'en extraire, la plaie est-elle trop profonde pour 
qu'on puisse essayer de la guérir? Avant de nous séparer, 
Messieurs, je vous demande la permission de vous faire con- 
naître mon diagnostic dans tout son optimisme, mais aussi de 
vous dire en toute franchise et avec un certain pessimisme 
que nous ne combattons pas le mal par des moyens efficaces 
et que nous risquons de le voir empirer, à moins que nous 
ne changions de méthode. 

Après l'Angleterre, la France est le pays de l'Europe le 
plus intéressé à faire cesser le malentendu entre les chrétiens 
et les musulmans, à sceller définitivement la réconciliation 
des vaincus avec leurs vainqueurs. Qu'on ne s'avise pas de 
supposer qu'on obtiendra le consentement des esprits récal- 
citrants, à la condition de laisser les convictions religieuses 
libres, les consciences indépendantes. Un diplomate éminent, 
un des ouvriers de la première heure dans l'étabhssement de 
notre protectorat en Tunisie , M. P. D'Estournelles de Cons- 
tant, a montré quels services sa connaissance des Arabes 
aurait pu continuer à nous rendre en terre musulmane par les 
réflexions suivantes^ : « Il n'y a pas dans le monde arabe 
d'institution politique qui n'ait pour base la religion. L'école 
et le tribunal sont dans la mosquée ; le peuple ne se compose 

1) Coran, vu, 198. 

2) Revue des Deux-Mondes du 1er mars 1886, p. 100. 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 329 

pas de citoyens, mais de fidèles ; les hordes qui s'opposent à 
nos conquêtes ne se recrutent pas des volontaires^ mais des 
croyants ; la guerre ne fait pas de ces croyants des soldats, 
mais des fanatiques ; c'est l'étendard seul du Prophète qui 
peut conduire à la victoire un musulman. )> 

L'union intime du temporel et du spirituel a été dans le 
passé la marque de la propagande musulmane % elle carac- 
térise aujourd'hui la résistance que l'islamisme oppose à nos 
idées, à notre langue, à notre domination. Pour être en état 
d'affronter la lutte à armes égales, il faut que les représen- 
tants de la France, à tous les degrés, soient initiés non seule- 
ment à l'idiome, mais encore à la religion de ceux qu'ils pré- 
tendent gouverner. Le concours des interprètes, pour excel- 
lents qu'ils soient, ne suppléera jamais à l'entretien spontané, 
intime, familier, entre deux hommes qui, tout en conservant 
les distances, échangent directement leurs idées et les mo- 
difient l'un au contact de l'autre. L'action de nos fonction- 
naires, préfets, sous-préfets, administrateurs civils, com- 
mandants militaires, conseillers, juges, percepteurs, etc., 
etc., ne s'exercera d'une manière vraiment décisive sur les 
indigènes que lorsque ceux-ci sentiront en eux à la fois la 
supériorité de la force et de la science, lorsque, pour em- 
ployer une expression vulgaire, ils trouveront en eux à qui 
parler en toute circonstance. L'isolement des exilés, qui vont 
maintenant en Algérie ou en Tunisie comme des disgraciés, 
cesserait comme par enchantement si, instruits par l'exemple 
de ce que l'Angleterre pratique avec succès aux Indes, nous 
assurions le recrutement d'un personnel préparé à l'admi- 
nistration de nos colonies musulmanes et, en raison des 
avantages dont il serait comblé, énergiqucment résolu à y 
commencer, à y poursuivre, à y terminer sa carrière. 

1) Leopold von Ranke, Wcltgesclnchtc, V., I, p. 103. La mort de l'illustre 
historien qui, en dépit de son grand âge, avait entrepris la rédaction d'une 
Histoire universelle et l'avait poussée jusqu'aux environs de l'an 1000, a 
surpris ses admirateurs, qui ne se consoleront pas de voir ce monument 
inachevé. 



330 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

La connaissance de Tarabe devant êlre la première condi- 
tion requise de ceux qui posent leur candidature aux fonc- 
tions oHicielles en Algérie, en Tunisie, peut-être également 
au Sénégal^ comment la métropole pourvoira-t-elle à ces 
besoins reconnus, comment formera-t-elle ces contingents 
d'un nouveau genre, cette troisième armée destinée à orga- 
niser les conquêtes de la deuxième, de l'armée coloniale? 
Une solution a été proposée par un maître en philologie qui, 
bien loin de composer une apologie « pour sa maison », a fait 
une tentative pour la démolir, et a indiqué, devant un nom- 
breux auditoire, comment on apprend les langues étrangères, 
sans avoir recours aux procédés scientifiques qu'il a lui-même 
mis en vogue dans notre jeunesse française ^ Impitoyable 
pour « l'école des mots et des dictionnaires », M. Bréal, qui 
a si souvent expliqué les uns et feuilleté les autres, lorsqu'il ne 
les a pas composés, s'est déclaré partisan de l'empirisme, de 
l'éducation de l'oreille, de la pratique à outrance, de la con- 
versation, fût-ce avec des gens inférieurs en intelligence et en 
éducation, de l'acclimatement dans un pays pour s'y ins- 
truire, non sur des pages inanimées, mais dans des relations 
constantes avec les habitants, des voyages, où Fair ambiant 
que l'on respire apprend mieux que tous les maîtres la pro- 
nonciation des mots, la construction des phrases, le manie- 
ment de la langue. Si cette méthode est la meilleure, si l'ac- 
cumulation du bagage grammatical et lexicographique ne 
peut engendrer que des mésaventures analogues à Todyssée 
lamentable de M. Fr. Gouin, comment se fait-il que d'un côté, 
si j'excepte de remarquables exceptions, la grande majorité 
des fonctionnaires envoyés en pays musulman, comme des 
diamants bruts qu'on a néghgé de polir d'avance, aient 
vécu à côté des Arabes, les aient frôlés et côtoyés sans se 
mêler à eux, sans partager leur vie^, sans comprendre jamais 

1) La conférence de M. Michel Bréal a été faite à l'Association scientifique, 
le 27 février 1886. Elle a paru dans le Bulletin de l'Association (1886), p. 391- 
412 ; dans la llevue bleue du 13 mars 1886, p. 324-334; enfin dans la Revue 
internationale de l'enseignement du 15 mars 1886, p. 235-255. 



I 



i 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET l'iSLAMISME 331 

autre chose que des bribes de ce qu'ils disent, sans devenir 
aptes à discuter leurs idées; comment se fait-il, au contraire, 
que vos aînés, vos camarades d'hier, ceux à la suite desquels 
vous emboîtez le pas et qui viennent de quitter mon ensei- 
gnement théorique pour se lancer dans la vie pratique , n'aient 
eu à traverser qu'une très courte période de tâtonnements, 
deux ou trois mois à peine^, pour se montrer capables de 
rendre des services justement appréciés, pour être en état de 
consacrer utilement leurs connaissances patiemment acqui- 
ses au maintien du prestige que la France a conservé et con- 
servera en Orient ? Les expériences faites par le Ministère des 
affaires étrangères me paraissent avoir trop bien réussi pour 
ne pas tenter le patriotisme du Ministère de l'intérieur, 
du Ministère de la justice^ du Ministère des colonies, du 
Gouvernement général de l'Algérie, du Protectorat de la 
Tunisie. 

Le système préconisé par M. Bréal convient aux enfants 
pour leur fournir cette première couche d'un vocabulaire 
élémentaire, dont on élaguera plus tard les éléments de 
mauvais aloi, au moment où on l'enrichira, mais dont on 
profitera dans la recherche d'une culture supérieure. L'en- 
seignement secondaire a déjà d'autres exigences. En Alle- 
magne, m'assure-t-on, les gymnases, ne pouvant attirer à 
eux l'éhte de nos maîtres, ont renoncé h faire enseigner 
le français et l'anglais par des Français et par des Anglais. 
L'enseignement supérieur s'accommode encore moins de 
collaborateurs qui allèguent comme titre principal le hasard 
qui les a fait naître dans tel ou tel pays. A l'École des lan- 
gues orientales, l'accession de répétiteurs indigènes n'a pas 
réalisé les espérances qu'avaient conçues les partisans de 
cette innovation ^ Ces auxiliaires n'ont commencé h nous 
seconder avec elïicacité que du jour oh ils ont adopté nos 
habitudes pédagogiques. 

i) Le gouvernement allemand me paraît se créer d'étranges illusions à cet 
égard dans les projets qui ont été élaborés et soumis au Conseil fédéral au 
sujet du Séminaire oriental, qu'il se propose de fonder à Berlin. 



332 RicviiE DE l'histoire des religions 

Me sera-t-il permis de noter ici une impression person- 
nelle? Pour ma part, j'ai constaté un phénomène inverse de 
celui qu'a signalé M. Bréal. Les mots s'impriment dans mon 
intelligence moins par une perception de l'oreille que par 
une mise en mouvement des yeux, et la mémoire me les 
fournit dans une image plutôt que dans un son. Est-ce une 
infirmité de mon optique individuelle? Je ne sais, mais une 
langue, qui n'a pas son alphabet, ne tracera jamais dans 
mon esprit un sillon profondément creusé. J'ai toujours 
regretté que le latin et le français n'eussent point de carac- 
tères distincts, et le contre-sens commis par l'application 
des lettres arabes à l'orthographe du persan et du turc m'a 
fait de bonne heure renoncer à posséder les trois langues 
musulmanes. Je n'aurais jamais pu apprendre le zend ni 
dans le Manuel de Justi, ni dans la G?'ammaire de Hovelacque, 
parce que l'un et l'autre font usage de transcriptions. Les 
formes seules des lettres, avec la variété de leurs combinai- 
sons et de leurs compositions, me rappellent les mots, comme 
on rattache les théorèmes à des figures géométriques. La 
prononciation, qui a précédé l'écriture, mais qui, après 
s'être cristalHsée en elle, n'a pas cessé de s'altérer par le jeu 
des organes et l'usure du langage, sera peut-être enseignée 
par un professeur imbu de ces principes d'une manière un 
peu idéale et plus conforme aux lois de la phonétique qu'aux 
caprices de l'usage. Mais rassurez-vous : vous vous serez bien 
vite approprié la manière de prononcer et de s'exprimer 
usitée dans les miheux divers où vous serez appelés à vivre. 
Seulement, renseignés avec précision sur les conventions et 
les artifices, par lesquels la langue littéraire s'est déformée et 
abâtardie, vous vous arrêterez à temps sur la pente où vous 
risqueriez de glisser, et vous maintiendrez sans pédantisme 
votre langage sur des hauteurs qui ne le rendront pas inac- 
cessibles, mais qui feront rechercher votre société et respecter 
votre autorité par les indigènes bien élevés, par les Arabes 
instruits. 

L'étude du Coran, à laquelle nous allons nous livrer 



i 



LA SCIENCE DES RELIGIONS ET L ISLAMISME 333 

ensemble, sera pour vous un levier puissant pour agir sur 
les musulmans. Non seulement le Coran est le modèle, le 
miracle * , que tous les écrivains musulmans cherchent à 
imiter de loin dans leur style, mais encore ils enchâssent 
dans leurs productions tantôt une phrase du texte sacré, 
tantôt un mot détaché, tantôt une allusion discrète à un pas- 
sage qu'il faut avoir présent à la pensée pour ne point 
s'égarer dans Tinterprétation. Les pièces officielles elles- 
mêmes n'échappent pas à ce besoin qu'éprouve le musulman 
d'étaler son érudition spéciale. Elle pénètre jusque dans la 
conversation, pour peu que l'on s'entretienne avec des 
personnages d'un certain rang. La langue du Coran n'a-t-elle 
pas envahi, à la suite de la religion et de l'écriture, le persan 
et le turc? Sans vouloir diminuer l'importance des études 
littéraires auxquelles je vous convie aux divers degrés de 
mon enseignement de l'arabe, je crois pouvoir affirmer que 
la connaissance intime du Coran sera pour vous d'une utilité 
plus immédiate et plus constante que nos excursions dans 
des jardins fleuris avec les Séances de Harîrî , en pleine 
végétation d'une nature luxuriante avec TAutobiograpliie 
d'Ousâma, dans des steppes arides avec le Livre de Sîbawaihi. 
Partout 011 j'essaye de vous conduire, vous répondez à mon 
appel avec le même zèle, avec une égale assiduité. La France 
ne laissera pas se consumer^ dans l'inaction et le décourage- 
ment, ces forces vives qui s'offrent à elle pour être employées 
pour le maintien et le développement de sa puissance dans 
les prolongements de son territoire sur la côte africaine de la 
Méditerranée. 

1) Ibn Khaldoûn, Prolégomènes (tr. de Slane), I, p. 194. 



L'ŒUVRE D'ESDRAS 



Les lecteurs qui se rappellent l'article consacré par M. J. Hnlévy 
à la question : « Esdras a-t-il promulgué une loi nouvelle^? » 
ne s'étonneront pas que j'en aie été quelque peu affecté. On y 
apprend que « M. Kuenen s'est acquis une célébrité bien gagnée 
par ses nombreux travaux de théologie et de critique religieuse, » 
mais aussi que dans certaine remarque de mes « Hibbert Lectures, t> 
dirigée contre M. Halévy", j'ai montré que je n'étais qu'un 
parleur et qu'en guise d'arguments je n'avais à offrir que des 
phrases creuses. De toutes les accusations que l'on peut diriger 
contre moi, celle-ci m'est la plus pénible ; car je hais les déclama- 
tions et jusqu'à présent je croyais les avoir évitées plus que tout 
autre défaut. Si j'avais répondu tout de suite, le sentiment de 
l'injustice dont j'étais victime se serait peut-être manifesté dans 
le ton de ma réponse. Mais actuellement ma mauvaise humeur s'est 
depuis longtemps évanouie. Je n'ai plus d'autre désir que de sou- 
mettre aux lecteurs de cette Revue quelques observations sur les 
faits mêmes qui sont discutés. Le sujet du litige entre M. Halévy 
et moi est assez important pour que nous y revenions encore une 
fois. 

Je commence par reconnaître que, dans la Remarque incriminée, 
j'ai combattu le travail de M. Halévy non sans quelque vivacité. 

1) Tome XII, p. 26 à 38. 

2) Religion nationale et religion universelle {Hibbert Lectures), traduction de 
M. Vernes, remarque ix, p. 255 à 259. Cornp. Esdras et le code sacerdotal, 
par J. Halévy {Revue de l'Histoire des religions, t. IV, p. 22 à 45). 



l'œuvre d'esdras 335 

Cela peut s'expliquer sinon se justifier. Il semble résulter de 
la conclusion de son second article* que je me suis échauffé sans 
motif et que notre désaccord ne porte que sur un point accessoire : 
le rapport d'Esdras avec la rédaction de la loi sacerdotale. En 
réalité la situation est toute autre. M. Halévy lui-même avait ainsi 
formulé la conclusion de son premier travail : « Si les considéra- 
tions qui précèdent sont exactes, on aura le droit d'affirmer les 
résultats suivants !<> ; 2° le Lévi tique et les livres qui le pré- 
cèdent sont l'objet de nombreuses allusions dans les psaumes 
antérieurs à Esdras et dans le xx^ chapitre d'Ézéchiel, et sont par 

conséquent antérieurs à la captivité; 3° ; 4° ce dernier récit 

(c'est-à-dire Néhémie, vni à x) témoigne d'un état d'exégèse fort 
avancé et très subtil, lequel atteste à son tour une connaissance 
ancienne et très répandue du code sacerdotal'. » Par conséquent 
je devais bien admettre qu'il pensait avoir démontré, non seule- 
ment l'insignifiance du rôle d'Esdras, mais aussi l'origine, anté- 
rieure à l'exil, des lois sacerdotales. Était-il étrange que j'en fusse 
quelque peu agacé? Il y a toute une légion d'arguments pour 
établir que le code sacerdotal a été formé pendant et après l'exil. 
Les « Grafiens » ont démontré que les prophètes, avant ou pendant 
l'exil, ainsi que les rédacteurs des livres historiques plus anciens 
{Juges, Samuel, Rois), ne le connaissaient pas \ Ils ont comparé une 
à une les lois de ce code et les traditions qui s'y rattachent avec 
les ordonnances et les récits du Deutéronome et des livres qui le 
précèdent chronologiquement, et ils ont abouti à cette conclusion 
qu'elles sont évidemment postérieures*. Se sont-ils trompés? Leur 
induction repose-t-elle sur une série de méprises? Quiconque ne 
se borne pas à l'affirmer, mais le montre pièces en mains, a le 
droit de s'attendre à ce que son argumentation soit prise en sé- 
rieuse considération. Toutefois M. Halévy sera le premier à recon- 
naître qu'il n'a pas entrepris cette démonstration. Il n'y a même 



1) Revue de l'Hist. des ReL, XII, p. 38. 

2) Ibid., IV, p. 44 et suiv. 

3) Pour abréger je renvoie à la seconde édition de mon Ilistorisch-Crilisch 
Onderzoek naar hct ontstaan en de vcrzamcling van de bockcn des 0. V.^ 
1" partie, p. 170 sqq. 188 sqq., et aux auteurs cités dans ces passages, 

4} 0. C, p. 20 et suiv. (sur la contradiction des lois), 162 et suiv. (sur leur 
ordre chronologique), 264 et suiv. (histoire de la législation sacerdotale). 



336 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

pas songé. Ses observations, quel que soit l'intérêt qu'elles pré- 
sentent, passent à côté des faits dont dépend, pour lui sans doute 
comme pour nous, la solution scientifique du problème. N'est-il 
pas excusable que, dans ces conditions, le résumé des résultats 
obtenus par lui ait provoqué de ma part un certain mécontente- 
ment? 

Mais quand je m'appliquai à lui répondre, j'aurais dû m'y 
prendre de la bonne façon. A juger d'après la réplique de mon sa- 
vant adversaire, il ne parait pas que j'y aie réussi. On voit claire- 
ment qu'il n'a pas découvert dans ma Remarque quelque chose 
qui ressemblât à un argument sérieux. Sur ce point encore je 
crois pouvoir donner une explication satisfaisante. Je ne me suis 
pas suffisamment rappelé l'adage : brevis esse lahoro, obscurus fio. 
Sans m'en rendre compte je suis parti de la supposition que mes 
lecteurs connaissaient ce que j'avais écrit sur la question dans mon 
ouvrage sur la Religion d'Israël (De Godsdîenst van Israël) et 
dans mes Études critiques sur le Pentateuque et sur Josué {Bijdra- 
gen tôt de critiek van Pentateuch en Jozua). Je pouvais le faire dans 
l'édition hollandaise et même, jusqu'à un certain point, dans l'é- 
dition anglaise de mes Lectures. Mais, dans l'édition française, 
j'aurais dû m'expliquer plus longuement pour être compréhen- 
sible. J'en demande pardon à M. Halévy. Je lui aurais épargné, 
ainsi, plus d'une question et plus d'une exclamation. Je m'em- 
presse donc de profiter de l'occasion qui se présente pour réparer 
mes torts, en précisant ce que je m'étais contenté d'indiquer au 
passage. 



Pour comprendre et pour juger convenablement les récits qui 
nous sont parvenus au sujet d'Esdras, il importe de se faire une 
opinion raisonnée sur l'anliquité des lois sacerdotales. Nous, 
« Grafiens, » nous ne parvenons pas à découvrir le moindre vestige 
de ces lois antérieurement à l'exil. M. Halévy, au contraire, les 
considère comme antérieures à la captivité et il appuie son opinion 
sur quelques preuves qu'il déclare lui-même « absolument cer- 
taines. » Pour moi, cependant, ces mêmes preuves sont si peu 



l'œuvre d'esdras 337 

probantes, que je les ai passées sous silence dans ma Remarque. 
Voyons ce qu'il en est. 

L'une des preuves alléguées se tire du Psaume LI. Ce beau 
poème est-il « indubitablement antérieur au retour de Babylone ? » 
MM. J. Olshausen et Giesebrecht, pour n'en pas nommer d'autres, 
sont d'un avis opposé*. On reconnaît généralement l'inexactitude 
du titre (Psaume de David, lorsque Nathan le prophète vint à lui, 
après que David fut allé vers Bathséba.) La prière à Jahweh pour 
lui demander de rebâtir les murs de Jérusalem (v. 20) nous trans- 
porte au temps de Néhémie ou, tout au moins, à l'époque de l'exil; 
ni la forme ni le contenu du poème ne dénotent une origine plus 
reculée. Mais, alors, le psaume n'autorise en aucune façon la con- 
clusion que l'on veut en tirer, puisqu'il date justement des années 
dans lesquelles les « Grafiens » placent la rédaction du code sa- 
cerdotal. 

D'ailleurs les allusions à ce code relevées par M. Halévy sont 
d'une rare insignifiance. La phrase « Lave-moi de ma transgres- 
sion et purifie-moi de mon péché » (v. 4), rappellerait les expres- 
sions lévitiques : « il lavera ses vêtements et sera pur ; » comme 
si, partout où le péché est conçu comme une souillure, les verbes 
laver et purifier ne se présentent pas d'eux-mêmes sous la plume 
des auteurs. Le premier de ces deux termes est employé dans un 
sens figuré déjà par Jérémie' et le second dans l'Ancien Testa- 
ment tout entier. Le rapport entre le v. 9 et la loi sacerdotale n'est 
pas moins problématique. Le poète dit : « Purifie-moi avec l'hysope 
et je serai net ; lave-moi et je deviendrai plus blanc que la neige. » 
Sans doute il ressort de ce passage que l'hysope servait aux purifi- 
cations. Mais ces purifications n'ont pas été introduites par le code 
sacerdotal; il en a simplement réglé l'emploi, naturellement 
autant que possible en conformité avec l'usage établi. Aussi a-t-il 
admis l'usage de l'hysope'. 11 n'est nullement démontré que le 
psalmiste fasse allusion à la loi écrite et non pas simplement à 
l'usage que la loi sanctionna plus tard. 



1) Voyez ZcU^chrift fur die alltcst. Wisscnschaft, l""? année (iSSl), 
p. 328 sqq. 

2) 11,22; IV, 14. 

3) Exode, XII ; Lévitique, xiv ; Nombres, xix. 



338 REVUE DE l'hTSTOIRE DES RELIGIONS 

Peut-ôtro le xx*^ chapitre d'Ézéchiel nous fournira-t-il plus ample 
satisfaction? Remarquons tout d'abord combien il est étrange de 
nous renvoyer à ce passage plutôt qu'aux enseignements du pro- 
phète relatifs au sacerdoce, aux sacrifices et aux fêtes * . Ces derniers, 
semble-t-il, se prêteraient beaucoup mieux à une comparaison avec 
la législation sacerdotale. Toutefois il faut suivre M. Ilalévy sur le 
terrain où il s'est engagé. D'après lui, Ézéchiel reproche aux an- 
cêtres d'Israël d'avoir adoré les dieux égyptiens dans le désert 
(xx, 7, 8), en vertu de la loi du Lévitique (xvni, 3) dans laquelle le 
peuple est mis en garde contre les pratiques de TÉgypte et de 
Canaan. En leur reprochant « d'avoir profané à l'excès les sabbats 
deJahweh » (xx, 13), le prophète songerait au passage des Nombres 
(xv, 32) où nous lisons qu'un Israélite fut surpris ramassant du 
bois un jour de sabbat... En tout cas ces allusions ne seraient pas 
à l'honneur d'Ézéchiel. Si elles étaient réelles, il n'aurait pas seule- 
ment connu le code sacerdotal, mais de plus il en aurait abusé 
d'une façon toute rabbinique. Mais le prophète est innocent d'une 
pareille exégèse. La corruption d'Israël, de « la maison de révolte, » 
comme il se plait à l'appeler, est pour lui un dogme inattaquable. 
Il est constant à ses yeux que son peuple n'a pas observé un seul 
commandement et n'a pas évité un seul péché. Un réquisitoire tel y 
que celui des chapitres xx, xxi, xxn, xxni et autres encore, n'est pas 
composé point à point de faits empruntés à des documents histo- 
riques ; c'est l'expression plastique d'un jugement général à la 
justesse duquel le prophète croyait de toute son âme. Il n'y a donc 
pas la moindre raison de recourir à la supposition que dans les 
versets 7, 8 et 13 le prophète ait mal interprété le code sacerdotal. 

En est-il de même du v. 23 du même chapitre xx? Ici le pro- 
phète mentionne « le serment fait par Dieu, dans le désert, de 
disperser les Israélites parmi les païens en pays étranger, menace 
qui ne peut se rapporter qu'au Lévitique, xxvi, 14 à 46, proclamé 
au mont Sinaï, et non pas au Deutéronome, xxvni, 15-68, dicté 
dans le pays de Moab*. » Il me parait fort douteux que cette oppo- 
sition soit fondée. Ézéchiel ne fait aucune différence entre le séjour 
près du Sinaï et celui dans la plaine de Moab; l'expression < dans 
le désert » est le simple équivalent des mots : a avant d'entrer en 

1) xLiv, 6 à 31 ; XLV, 18 à 25 ; xlvi, 3 et suiv. 

2) R. del'Hist. des ReL, XII, p. 37. 



L ŒUVRE D ESDRAS 339 

Canaan. » D'ailleurs il n'est pas besoin de discuter plus longue- 
ment la question; car Je prophète ne peut faire allusion ni à Tun 
ni à l'autre de ces deux passages du Lévitique et du Deutéronome. 
Us ont, en effet, ceci de commun qu'ils opposent la bénédiction à 
la malédiction et laissent à Israël la liberté de choisir entre les 
deux alternatives*. Ézéchiel, au contraire, mentionne un serment 
par lequel Jahweh a pris l'engagement de disperser Israël parmi 
les nations. Chez lui point d'alternative, et comme de juste, dans le 
Lévitique et le Deutéronome où l'alternative existe, il n'y a point de 
serment. 

Sont-ce là « des preuves absolument certaines? » Je me flatte 
qu'après avoir pris connaissance des explications précédentes, le 
lecteur trouvera naturel que dans ma première remarque je les 
aie passées sous silence. En ce qui me concerne je n'entreprendrai 
pas de contre-démonstration. Il ne s'agit plus maintenant de la 
loi sacerdotale entière, mais de l'activité d'Esdras dans ses rapports 
avec cette loi. 

La discussion qui s'est engagée à ce sujet entre M. Halévy et 
moi porte sur deux points : sur le rôle que les récits de l'Ancien 
Testament prêtent à Esdras, et sur l'autorité de ces récits mêmes. 
Il y a là une question d'exégèse et une question de critique. Cette 
dernière mérite évidemment d'être traitée la première. 



IL 

Les livres d' Esdras et do Néhémie, qui n'en forment qu'un dans 
le canon juif, ont reçu leur forme actuelle de l'auteur des Cfu^o- 
niques. Or, celui-ci vivait à une époque déjà fort éloignée du 
milieu du v« siècle avant notre ère. De plus, il traitait les docu- 
ments historiques avec une grande liberté. On ne peut donc pas 
se dispenser de soumettre à un sérieux examen les renseignements 
qu'il nous donne sur Esdras, et naturellement la conclusion de 
celte enquête dépend de la valeur que l'on croit pouvoir accorder 

1) Cf. Deutéronome xxviii, v. 13 et suiv. ( a Et si tu prêtes l'oreille à 
la voix de Jahweh, ».... etc.) et v. 15 et suiv. ( « Et si tu n'obéis point à la 
voix de Jahweh, )).... etc.) ; Lévitique, xxvr, 3 et suiv. ( « Si vous gardez 
mes commandements, )).... etc.), et v. 14 et suiv, ( u Mais si vous ne 
m'écoutez point, ».... etc.). 



340 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

à chacun de ces renseignements en vertu de considérations pure- 
ment historiques. 

A ma connaissance, les critiques sont généralement d'accord sur 
la composition du récit qui nous apprend l'arrivée d'Esdras à Jé- 
rusalem et ses premiers exploits, dans les chapitres vu à x du livre 
qui porte son nom. L'auteur des Chroniques, ou — ce qui revient 
au môme — l'un de ses prédécesseurs, disposait ici des mémoires 
d'Esdras lui-même. Il leur emprunte ch. vn, v. 27 à ix, v. 15, à 
Texceplion des v. 35 et 36 du ch. vni ; dans ces fragments Esdras 
parle constamment à la première personne. Au contraire, l'intro- 
duction qui précède ces fragments, au ch. vu, v. 1 à 10, l'édit 
d'Arlaxerxès en faveur d'Esdras, au ch. vu, v. 11 à 25, ainsi que 
la suite du récit jusqu'à la fin, au ch. x, ne sont pas extraits des 
mémoires, mais composés librement par le Chroniqueur à l'aide 
des renseignements qu'ils lui fournissaient. L'édit d'Artaxerxès 
(ch. VII. V. 11 à 26), retouché et embelli dans un sens favorable aux 
Juifs, l'aura séduit pour les mêmes raisons qui nous en font au- 
jourd'hui rejeter l'authenticité, si bien que ce document fut sub- 
stitué au récit dans lequel Esdras lui-même avait consigné les 
pouvoirs dont il avait été investi. Quant à l'introduction et à la 
conclusion de son histoire, Fauteur des Chroniques jugea qu'il 
suffisait de résumer le contenu de son principal document, peut- 
être parce que certains détails du texte complet ne lui paraissaient 
pas convenir au but qu'il se proposait. 

Mais laissons-là ces conjectures qui échappent à toute démons- 
tration rigoureuse. Tenons-nous en à ce que nous raconte Esdras 
lui-même. Il se met en route pour Jérusalem en compagnie d'une 
nombreuse caravane, sous le règne d'Artaxerxès (ch. viii, v. 1), le 
douzième jour du premier mois (viii, 31), et, dès son arrivée, il 
est informé des nombreuses unions contractées par les juifs, même 
les plus considérables, avec des femmes étrangères (ch. xi). L'intro- 
duction nous apprend, en outre, que son expédition eut lieu dans 
la septième année d'Artaxerxès (458 av. J.-C.) et qu'il arriva à Jéru- 
salem dans le courant du cinquième mois (ch. vu, v. 7 et 8), tandis 
que le ch. x nous montre comment il parvint à rompre les mariages 
avec les femmes païennes avant même qu'une année ne fût écoulée. 
Quelque intérêt que pût présenter le récit d'Esdras lui-même sur 
cet événement, nous n'avons aucune raison de mettre en doute la 
vérité de l'histoire que le Chroniqueur lui a substituée. Il est beau- 



l^'œuvre d'esdras 341 

coup plus regrettable que nous soyons privés du compte rendu 
des travaux ultérieurs d'Esdras, qui devait certainement figurer 
dans ses mémoires. 11 faut bien cependant nous y résigner. 

Heureusement le livre de Néhémie nous fournit encore quelques 
précieux renseignements. Esdras est nommé une fois (ch. xii, v. 
36) dans les parties du livre qui proviennent des mémoires de 
Néhémie ^ Il résulte de ce passage qu'Esdras vivait encore dans la 
vingtième (ou la vingt et unième) année d'Artaxerxès, c'est-à-dire 
treize (ou quatorze) ans après son arrivée à Jérusalem, et qu'il 
jouissait de la plus grande estime auprès de Néhémie. Lors de 
l'inauguration solennelle des murs, en effet, il occupe une place 
d'honneur. C'est la seule fois qu'il soit fait mention de lui par 
Néhémie. Il n'en est que plus important de noter le rôle considé- 
rable qu'il joue dans la « grande assemblée » dont le Chroniqueur 
nous a donné le compte rendu, d'après d'autres sources, dans les 
chapitres vni à x (ou plus exactement : Néhémie, vn, 73 6 à x). 
Dans ce récit il paraît avec le même caractère que dans les passa- 
ges déjà cités. De même qu'on nous le montre ici apportant le 
livre de la Loi (pris dans le temple !) et le lisant au peuple assem- 
blé (viii, 1 à 3, 5 et suiv.), de même il est appelé ailleurs « un 
sopher versé dans la Loi de Moïse » {Esdras^ vn, 6) et il est dit de 
lui qu' « il s'était proposé d'étudier la loi de Dieu et de la pratiquer 
ainsi que d'enseigner en Israël les statuts et les décisions légales » 
(Esdras, vu, 10). De même qu'on nous le présente ici présidant 
« à la séparation des enfants d'Israël d'avec tous les étrangers » 
{Néhémie, ix, 2), au point qu'il leur fait promettre de ne pas con- 
tracter d'unions avec les gens du pays {Néhémie, x, 31), de même 
nous avons déjà vu combien il déploie de zèle, dès le début, pour 
sauvegarder la pureté de la race d'Israël. Il n'y a pas jusqu'à la 
confession des péchés prononcée par les Lévites au nom de l'as- 
semblée {Néhémie, ix, 5 à 37) qui ne soit comme l'écho de la 
prière d'Esdras dans Esdras ix, 6 à 15. 

Y a-t-il une raison quelconque de mettre en doute le caractère 
historique de ces récits concernant Esdras, ou du moins de quel- 
ques-uns d'entre eux ? Les scrupules de M. Ilalévy sur ce point 
me semblent encore actuellement dénués de valeur. Cependant ce 
n'est pas un motif pour ne pas les faire connaître au lecteur. 

1) Savoir, chap. i à vu ; xn, v. 27 à i3 ; xin, 1 à HI . 



342 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Dans son premier article, M. Ilalùvy doute qu'Esdras soit arrivé 
en Palestine treize ans avant Néhémie et, par conséquent, qu'il ait 
été le premier à combattre les mariages mixtes. « La solidité de ce 
récit, dit-il, est fortement ébranlée par cette raison péremptoire 
que le registre des rapatriés {Néhémie, vu, 1) mentionne Esdras 
(appelé Azaria) après Néhémie, ce qui fait penser que la tentative 
de réforme qui fait l'objet des chapitres ix et x du livre d'Esdras 
est identique à celle qui a été exécutée sous Néhémie *. » Admet- 
tons un instant que ce passage de Néhémie (vn, 7) éveille la 
suspicion. Ne faut-il pas néanmoins tenir compte du fait que les 
chapitres vn à x d'Esdras ont été écrits, en partie, ^ar Esdras 
lui-même ? Si M. Halévy le conteste, il doit nous faire connaître 
ses motifs ; car personne, que je sache, ne l'a précédé dans cette 
voie. S'il adopte, au contraire, l'opinion générale concernant ces 
chapitres vn à x, il n'a pas le droit de nier l'initiative d'Esdras. 
Mais il y a plus : la référence à Néhémie, vu, 7, est une erreur 
évidente que M. Halévy aurait mxieux fait de reconnaître tout sim- 
plement après y avoir été rendu attentif. Ce verset, — identique 
à Esdras, II, 2, sauf quelques fautes de copistes — appartient à la 
liste où sont énumérés ceux qui rentrèrent sous Zorobahel et 
Josué, en Tannée 536 avant J. C, 80 ans avant Esdras, environ 
90 ans avant Néhémie. Il ne saurait donc y être fait mention de 
ces deux personnages. M. Halévy ne se décide pas encore à le 
reconnaître. Il s'étonne « que M. Kuenen n'ait pas vu dans les 
listes (c'est-à-dire dans Esdras, ii et Néhémie, vn) figurer le nom de 
Néhémie après ceux de Zorobabel et du grand-prêtre Jésus; ce 
nom, inconnu à la littérature ancienne, étant celui du satrape, on 
est conduit à se demander s'il ne s'agit pas au fond du même 
personnage 2. » Ai-je besoin d'ajouter que j'avais bien dûment 
remarqué le nom de Néhémie ? Mais je ne me doutais pas que per- 
sonne y attachât quelque importance. Pourquoi ce nom n'aurait-il 
pas été porté par un contemporain de Zorobabel? Encore s'il 
s'agissait d'un nom ayant une origine ou une signification carac- 
téristiques, comme par exemple celui de Zorobabel, l'on pourrait 
être frappé de sa fréquence ; mais c'est un nom très ordinaire et 

1) Rev. de Vliist. des Rel., t. IV, p. 37. 

2) Ibid., t. XII. p. Si et suiv. Une note nous rappelle que d'après iVtViémie, 
III, 16, un contemporain de Néhémie porte le mémo nom. 



l'œuvre d'esdras 343 

très convenable ( « Jahweh console ; » cf. Esaïe, li, 3, 12 ; lu, 9), 
qui , en tout cas , pouvait se présenter aussi bien pendant l'exil 
que cinquante ans plus tard. Et alors même que ce nom serait 
postérieur à l'exil, il s'en suivrait que la liste de Néhémie, vu 
{Esdras, ii) — qui nous est transmise, notez-le-bien, par Néhémie 
lui-même ! (v. 5) — est inexacte ; mais comment est-il possible d'en 
conclure qu'il faille douter des données chronologiques fournies par 
Esdras vji et suiv. ? 

Cependant M. Halévy nous donne, dans son second article, 
encore une autre raison de mettre en suspicion les données chro- 
nologiques du Chroniqueur. « Plusieurs prêtres, dit-il, que 
Néhémie^ xii, 1-7, considère comme étant venus avec Zorobabel 
sont , malgré quelques variations d'orthographe , identiques à 
ceux qui ont signé l'acte rédigé par Néhémie {Néh., x, 3 à 8).... 
Quinze fauteurs des réformes de Néhémie sont donnés par Néhé- 
mie, xn, comme contemporains de Zorobabel ; par conséquent, 
si l'argumentation de M. Kuenen était juste , tous ces quinze 
personnages auraient été alors âgés de cent vingt ans ! ^ » Me 
sera-t-il permis d'observer que la justesse de mon argumentation 
n'est pas en jeu ici ? Si les textes signifient ce que M. Halévy y 
trouve , il est de fait que d'après leur témoignage ces quinze 
prêtres auraient eu cent vingt ans et davantage. Mais M. Halévy 
se trompe une fois de plus. Les noms mentionnés dans Néhémie, 
XII, 1 à 7, et avec des variantes dans Néhémie, x, 3 à 8, appar- 
tiennent, non pas à des prêtres, mais à des classes ou des sec- 
tions sacerdotales. Cela ressort avec la plus grande clarté de 
Néhémie, xii, 12 à 21, où nous lisons ces mêmes noms, mais où 
l'auteur ajoute la désignation des personnages qui étaient à la 
tète de ces classes durant le pontificat du grand-prêtre Jojakîm 
(fils de Josué, v. 10) K L'acte d'alliance rédigé par Néhémie, a 
donc été signé par les chefs sous les noms des classes qu'ils 
réprésentent, et il n'y a rien de plus naturel que la concordance 
presque générale de ces noms avec ceux des listes du temps de 



1) Ibid.y XII, p. 35. 

2) « Voici, au temps de Jojakîm, quels étaient les prêtre s, chefs de famille : 
pour Seraja, Meraja; pour Jérémie, Hanania; pour Esdras, Mesullam, etc. » Le 
premier nom est, chaque fois, celui de la classe tel qu'il nous est transmis par 
les vv. 1 à 7. 



344 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Josué et de Jojakiin. Les différences, pour autant qu'elles ne sont 
pas le fait des copistes, s'expliquent par les changements que la 
division en classes avait subis dans l'intervalle. Elles démontrent, 
en outre, que Néhémie, x, 3 à 8, n'est pas une simple copie de 
ces listes plus anciennes. 

L'erreur de M. Halévy sur ce point enlève toute valeur à Targu- 
mentation qu'il y rattache. Je ne veux pas toutefois me dispenser 
de la discuter. La voici : « Le Chroniqueur a simplement réuni 
deux traditions contradictoires sans tenter de les mettre d'accord. 
Cette insécurité caractérise également le document donné en 
double dans Esdras, u, et Néhémie, vu, où les chefs des familles 
sacerdotales de Tépoque de la réforme : iaK (=nnDK) nnms, Din, 
[Esdras, ii, 37 à 39 ; NéhémiCy vu, 40 à 42) sont reculés au temps 
de Zorobabel. » Permettez ! Ici encore il est fait mention de 
familles, et non d'individus. Comment s'y tromper? Les fils 
d'Immer, lisons -nous, au nombre de mille cinquante-deux, les 
fils de Paslihur, mille deux cent quarante-sept, etc. Après le retour 
en Judée, dès le pontificat de Josué, ces familles ont été divisées 
en classes ou groupes dont les noms nous sont transmis par 
Néhémie, xii, 1 à 7 ; une partie de la famille conserve, en tant 
que groupe, le nom de famille ; les autres s'associent en groupes 
sous des noms différents que nous ne rencontrons pas encore dans 
Esdî-as, ir, et Néhémie, vu. 

M. Halévy continue : ce Les documents soi-disant empruntés aux 
Mémoires de Néhémie se contredisent donc sur plusieurs points, 
et comme l'autorité de Néhémie, x, est parfaitement garantie par 
Néhémie, m, on conclut, avec la plus grande vraisemblance, que 
la liste des compagnons de Zorobabel était déjà altérée quand elle 
fut empruntée par le Chroniqueur. Dans cet état de choses, la 
supposition que le n^T^y qui suit niDriJ sur les deux exemplaires 
de ladite liste pourrait bien être le scribe ^']Vj, compagnon de 
Néhémie, n'est que très naturelle. Quant à l'identité éventuelle des 
formes onomastiques Ni"t!r et nnîV, nous venons de la constater 
dans le tableau comparatif (de Néhémie, xii, 1-7 et x, 3-8) donné 
ci-dessus et nous pouvons la confirmer encore par Néhémie, xii, 
33. On est ainsi en droit de s'étonner qu'un savant tel que 
M. Kuenen ait pu perdre de vue des comparaisons aussi frap- 
pantes. > — Nous savons déjà ce qu'il en est. Mais alors même 
que nous no relèverions pas l'absence de fondement dans toutes 



l'œuvre d'esdras 345 

ces combinaisons, nous demanderions encore ce qu'elles ont à 
faire dans le débat. Même si nous admettions que les noms de 
Néhémie et d'Esdras (Azaria) ont été insérés à tort, ainsi que plu- 
sieurs autres, dans le deuxième chapitre d'Esdras, est-ce qu'il en 
résulterait que les rapports de ces deux hommes, au point de vue 
chronologique, sont autres que ceux que nous devons étabhr entre 
eux d'après £'5c?m5, vu et suiv., et Néhémie, i et suiv.? Le Chroni- 
queur eùt-il inséré dans son récit « une liste déjà altérée ; » est-ce 
que nous serions autorisés de ce fait à douter de ce qu'il nous 
raconte ailleurs au sujet d'Esdras, le plus souvent dans des termes 
empruntés au personnage lui-même? Constatons, en attendant, que 
d'après M. Halévy, « l'autorité de Néhémie, x, est parfaitement 
garantie par Néhémie, m. » Il ne saurait donc nous reprocher de 
considérer la question critique comme vidée et de passer immédia- 
tement à l'étude de ce que nous apprennent les chap. vm à x de 
Néhémie sur Esdras et sur le livre de la Loi. 



III 



Devrions-nous commencer par tracer un portrait de la personne 
d'Esdras d'après Esdras, vn et suiv. ? Cela ne me parait pas 
nécessaire. Dans son premier article, M. Ilalévy nous a donné son 
interprétation du contenu de ces chapitres et nous a dépeint, sous 
les plus vives couleurs, Finsignifiance d'Esdras, son manque d'ini- 
tiative, son besoin d'assistance et d'encouragements de la part 
d'autrui. Je ne puis que réitérer ma protestation contre ce juge- 
ment. Si le dixième chapitre à' Esdras, en particulier, nous donne 
une juste idée de l'annulation des mariages mixtes — une affaire 
singulièrement difficile, on l'avouera ! — Esdras dut être une 
personnahté énergique, un homme qui savait ce qu'il voulait et 
qui, lorsqu'il s'agissait d'accomplir la volonté de Diou, no con- 
naissait ni pitié ni condescendance, devant quelque résistance que 
ce fût K Mais ces chapitres sont à la disposition de tout le monde; 
que le lecteur se fasse lui-même son opinion à ce sujet. 

1) Comp. Esdras, x, 7, 8 et la description de l'assemblée populaire aux vv. 
9 et suiv. Le v. 15 montre qu'il y avait bien réellement de l'opposition. Le pas- 
sage, vin, 21, 22, est aussi caractéristique. 

23 



^ViG REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Passons directement à Néhémie, vni-x, et précisons d'abord de 
quoi il s'agit. La Loi lue publiquement par Esdras est-elle l'ancien 
code mosaïque, connu depuis longtemps, ou bien quelque chose 
de nouveau, notamment la loi sacerdotale publiée pour la première 
fois et inaugurée devant le peuple ? Telle est la question que nous 
devons avoir présente à l'esprit en étudiant le récit. D'après vni, 
1, une assemblée générale du peuple a été convoquée à Jérusalem 
pour le premier jour du septième mois (de l'année qui suit celle 
où les murs furent restaurés ?). La foule est réunie sur la place 
devant la Porte des Eaux. Esdras, le sopher, est prié < d'apporter 
le livre delà loi de Moïse que Jahv^eli avait prescrite à Israël. » Use 
conforme à ce désir ; il monte sur une estrade élevée ad hoc et 
ouvre les rouleaux de la Loi. Le peuple se lève ; Esdras prononce 
une prière à laquelle tous les assistants s'associent, et la lecture 
commence. Un certain nombre de Lévites, — il y en a treize de 
nommés dans le verset 7 — répandus dans toute la foule, répètent 
les paroles lues par Esdras et donnent les éclaircissements néces- 
saires pour que tout le monde comprenne. La lecture se prolonge 
jusqu'au milieu du jour et l'impression qu'elle produit est pro- 
fonde. Le peuple entier pleure en entendant les paroles de la Loi. 
Cependant Néhémie, Esdras et les Lévites s'efforcent de calmer 
cette émotion. C'est, disent-ils, un jour consacré à Jahweh ; il doit 
conserverie caractère d'un jour de joie ; que l'assemblée se sépare ; 
que les assistants se répandent en festins et en réjouissances, sans 
exclure ceux qui n'ont pas de provisions : « et tout le peuple s'en 
alla pour manger et boire, pour s'envoyer des portions réciproque- 
ment et pour se livrer à de grandes réjouissances ; car ils avaient été 
attentifs aux paroles qui leur avaient été adressées » (v. 1 à 12). 

L'événement dont ce récit nous rend témoignage, n'est évidem- 
ment pas un fait ordinaire ; c'est la réalisation d'un plan combiné 
d'avance. Le peuple se réunit, non par hasard, mais parce qu'il 
est convoqué. L'invitation adressée à Esdras de lire la Loi n'est 
pas improvisée ; elle fait partie du programme. L'estrade est déjà 
dressée quand la foule se réunit. Sans aucun doute les hommes 
qui y montent avec lui (v. 4) et les Lévites qui exphquent les 
paroles lues (v. 7), sont préparés à leur rôle. La loi qui produit 
une si profonde impression, aurait-elle été connue de tous depuis 
longtemps? La scène entière aurait-elle été semblable à celles qui 
se présentaient ou qui pouvaient tout au moins se présenter dans 



l'œuvre d'esdras 347 

d'autres réunions religieuses? Un lecteur non circonvenu n'adop- 
tera pas aisément une pareille interprétation. Au contraire, « le 
livre de la Loi de Moïse, » quelque vieux qu'il soit aux yeux des 
assistants, n'en est pas moins nouveau pour eux. Cette circons- 
tance ne tient-elle pas au fait qu'il est apporté et lu par Esdras, 
le sopher de Babylone, que nous retrouvons encore ailleurs * 
comme porteur d'un code dont il se propose d'obtenir l'application 
en Judée ? 

Mais continuons. M. Halévy résume le contenu des vv. 13 à 15 
en ces mots : « Le lendemain, Esdras reçut les chefs du peuple qui 
vinrent le consulter au sujet de la fête des tabernacles -. » En 
réalité ces versets contiennent bien encore quelque chose de plus. 
Les chefs du peuple, les prêtres et les Lévites se réunissent chez 
Esdras « pour fixer leur attention sur les paroles de la Loi. j» 
Pourquoi agissent-ils ainsi, demandons-nous, si cette loi leur était 
connue depuis longtemps aussi bien qu'à Esdras ? « Et ils trouvè- 
rent écrit dans la Loi » ce qu'ils savaient depuis longtemps! 

Voilà certes une interprétation à laquelle personne ne s'arrêtera. 
Aussi ne rend-elle pas la pensée de l'auteur ; car, après avoir noté 
que les prescriptions de la Loi furent mises en pratique — un point 
sur lequel nous reviendrons plus loin — il ajoute « que les fils 
d'Israël n'avaient rien fait de pareil depuis les jours de Josué, fils 
de Nun » (v. 17). Il ne peut pas remonter plus haut ; pour lui, en 
effet, le code d'Esdras est * le livre de la loi de Moïse ; » or, cette 
loi n'a pas pu ne pas être observée du vivant même du législateur. 
Mais il remonte aussi haut que possible, afin de bien montrer qu'il 
s'est passé quelque chose de tout à fait nouveau à la suite de « ce 
que l'on avait trouvé écrit dans la Loi. » 

Attachons-nous maintenant au précepte même qui est l'objet 
des explications du second jour. M. Halévy y a consacré plusieurs 
pages qui témoignent une fois de plus de sa science et de son 
esprit sagace '. Cependant son exposition est de nature à nous 
détourner du sujet principal plutôt qu'à nous le faire mieux com- 
prendre. Nous sommes d'accord sur ce point que le précepte visé 
dans les versets 14 et 15 n'est autre que celui Ui Lévitique, xxni, 

1) Esdras, Yu, 10, 12, U, 21,25. 

2) Riv. de l'IIist. des Ile/., xii, p. 28 

3) I6t(Z., t. IV, p. 39 à 44. 



348 REVUE DE LHISTOIKE DES RELIGIONS 

40. Nous lisons dans ce passage, d'après la traduction de M. llalévy 
lui-même : « Vous vous procurerez le premier jour du fruit de 
l'arbre beau^ des branches de palmier, des brandies de bois noué 
et des saules de rivière, et vous vous réjouirez devant l'Éternel 
votre Dieu pendant sept jours. » On voit de prime abord que ce 
commandement n'est pas clair. Il n'est pas dit à quoi serviront 
ces branches ; elles jouent un rôle dans les réjouissances, mais le 
législateur ne le spécifie pas. D'après la tradition juive on doit 
a prendre pour soi » ces branches et ce feuillage et les porter tant 
que dure la fête. M. llalévy croit cette tradition fondée : « Dans le 
Vévitique, dit-il, il s'agit visiblement d'un rite semblable à celui 
d'autres peuples qui avaient l'habitude de porter des rameaux de 
diverses plantes dans les cérémonies festivales. » Toutefois il 
observe fort justement que, d'après Néhémie, vm, 14 à 17, la 
verdure de ces arbres sert à élever des huttes de feuillage où le 
peuple se tient pendant la semaine des fêtes. Il en résulte, d'après 
lui, « qu'à répoque du Chroniqueur (auteur de Néhémie, viii-x) 
l'exégèse orthodoxe appliquait le verset du Lémtique à la cons- 
truction des cabanes, contrairement au sens apparent du passage. 
N'est-ce pas Findice d'une exégèse très avancée et avide de subti- 
lités ? S'il en est ainsi, on peut supposer avec une grande vraisem- 
blance que l'étude du code sacerdotal occupait déjà fortement les 
écoles antérieures à Esdras, et que ce dernier aurait seulement 
partagé l'avis de ses devanciers sur un passage emprunté à un 
texte connu et discuté depuis longtemps. » 

Il saute aux yeux que, dans cette argumentation, la distance 
entre le Chroniqueur et Esdras est négligée d'une façon sommaire. 
Les licences prises par celui-là ne peuvent pas être imputées de 
plein droit à celui-ci, encore moins à ses devanciers et aux écoles 
qui le précédèrent. En outre le raisonnement tout entier pèche par 
la base. Pour le démontrer je suis obligé de rappeler d'abord une 
autre partie de l'argumentation de M. Halévy. Il compare les deux 
textes, Néhémie, viii, 14 et 15, etievz^îgi^e,xxni,40, etconstale qu'ils 
présentent de notables divergences. Ces divergences ne peuvent 
pas, à ses yeux, être originelles. L'auteur de Néhémie, viii, doit 
avoir connu un autre texte du Lémtique, xxni, 40, qu'il est même 
encore possible de reconstituer comme suit : « Vous vous procure- 

1) Mieux : « de beaux arbres. » Dans le texte primitif il n'y a pas l'article. 



J 

•I 

I 



l'œuvre d'esdras 349 

rez le premier jour des branches des arbres de la montagne, des 
branches de palmier, des branches des arbres noués, des saules de 
rivières, etc. » - - Cette conjecture n'est pas heureuse. On ne 
comprend pas comment « le fruit » (ns) peut avoir pris la place des 
t branches » (nS^), et encore moins ce que peuvent signifier « les 
arbres de la montagne » ^.'r\r\ y:; au lieu de "nn yy. Est-ce là une 
classe ou une espèce d'arbres particulière ? Qui en a jamais entendu 
parler? Mais il y a plus. La supposition même sur laquelle repose 
cette interprétation est inexacte. Les deux textes ne peuvent pas 
avoir été identiques à l'origine. Néhémie, viii, 14, lo, est, sans 
aucun doute, une citation très libre. Ils trouvèrent écrit dans la 
Loi que Jahweh avait ordonné par le ministère de Moïse, c que les 
fils d'Israël demeureraient sous des tentes (niDD2) lors de la fête du 
septième mois, et qu'ils feraient annoncer et proclamer dans toutes 
leurs villes et à Jérusalem l'appel que voici : Sortez vers la montagne 
et apportez des feuilles d'olivier, du bois à graisse, du bois de myrte, 
de palmier, du bois noué, afin de construire des cabanes conformé- 
ment aux prescriptions. » Il va sans dire que dans la loi de Moïse il 
n'était parlé ni « de toutes leurs villes et de Jérusalem », ni d'un 
commandement qu'il fallait y faire proclamer. Le narrateur combine 
les mesures à prendre pour l'exécution de l'ordonnance avec l'or- 
donnance elle-même et s'exprime comme si les premières faisaient 
partie de la loi. Parmi ces mesures il faut noter « la sortie vers la 
montagne, » — très probablement le Mont des Oliviers en première 
ligne, à juger par « les feuilles d'olivier » qui sont mentionnées 
immédiatement après. Il n'y a donc aucune raison de conformer 
le texte du Lévitique, xxiii, 40, à une citation rédigée aussi 
Hbrement, ni surtout d'y introduire « les arbres delà montagne. » 
Cette constatation n'est pas dénuée d'intérêt dans la question qui 
nous occupe. L'auteur de Néhémie, vin, est à cent lieues de cette 
« exégèse très avancée et avide de subtilités » que M. Ilalévy lu 
attribue, à lui, à Esdras et à ses devanciers, antidatant ainsi de 
quelques siècles le rabbinisme. La niélhode de cet auteur nous 
oblige à chercher une autre explication de l'usage qu'il fait de 
Lévit., xxiii, 40. 

Quelle sera cette explication ? Je ne saurais répondre avec certi- 
tude. La solution la plus simple serait d'interpréter le commande- 
ment du Lévitique dans le sens même que lui a donné ychc)nie, 
vin. C'est l'avis de quelques exégètes modernes, en particulier do 



3o0 REVUE DE l/riTSTOlRE DES RELIGIONS 

MM. Keil * el Dillmann*. J'ai dcyà fait observer que le texte 
n'ex<'lut pas cette interprétation ; si nous l'acceptons le problème 
est résolu. Toutefois je ne m'étonne pas que MM. Bertheau ' et 
Reuss *, par exemple, soient d'une opinion différente et qu'ils 
préfèrent suivre, comme M. Halévy, la tradition juive. Le fait est 
que le législateur s'exprime d'une façon bien vague et qu'il laisse 
à deviner au lecteur sa véritable intention. Ne serait-ce pas do propos 
délibéré? De temps immémorial Israël célébrait en automne la 
fête de la récolte des fruits, la plus populaire de toutes les fêtes. 
Déjà dans le plus ancien livre de la loi elle est comptée parmi 
les fêtes en l'honneur de Jahweh'^. Le Leutéronome^ au moins dans 
le texte que nous possédons, la connaît sous le nom de « fête des 
tabernacles ^. » Cependant le législateur sacerdotal est le premier 
qui entre dans les détails des cérémonies. Sans doute il n'établit 
aucune règle entièrement nouvelle, mais il se conforme aux usages 
populaires et leur donne une sanction. A cet effet il n'était pas 
nécessaire d'en donner une description complète qui eût été très 
compliquée. Il pouvait, pour ainsi dire, en référer aux coutumes 
existantes, en faisant comprendre par quelques mots, avec toute 
la clarté désirable , qu'il les reconnaissait comme des éléments 
constitutifs de la fête orthodoxe en l'honneur de Jahv^eh et qu'il 
en désirait le maintien. C'est là ce qu'il fait précisément , 
Lévitique, xxni, 40 : « Procurez-vous le premier jour le fruit de 
beaux arbres, des branches de palmier, » etc.. Pourquoi? Eh! 
naturellement pour le but en vue duquel ils sont employés depuis 
longtemps en divers endroits, pour la construction des cabanes 
(cf. vv. 42, 43), mais aussi pour être portés pendant les 
cérémonies. Voilà ce qu'il n'était pas nécessaire d'expliquer aux 
premiers lecteurs ; il leur suffisait de savoir que, dorénavant, le 
feuillage pourrait figurer dans le temple de Jérusalem pendant la 
célébration de la fête avec toute la solennité voulue. Si l'on admet 
cette interprétation de Lévitique^ xxni, 40, non seulement l'ex- 



1) Bibl. Commentar zu den Schrlften des A . T. I, 2, p. 142 

2) Die Biichcr Exodus und Leviticus, p. 595. 

3) Esra, Nechemia und Ester, p. 215. 

4) La Bible. Ancien Testament, III, 2, p. 167. 

5) ExodCy xxiii, 16; xxxiv, 22. 

6) Deutéronome, xvi, 13, 16; xxxi, 10. 



l'œuvre d'esdbas 351 

trême concision de ce verset est expliquée, mais de plus la citation 
et l'application qui en sont faites dans Néhémie, vni, 14, 15, se 
justifient complètement. L'intention exprimée dans le commande- 
ment du Lévitique a été saisie et mise en pratique par Esdras et 
ses contemporains : les places de la ville du temple sont pour la 
première fois garnies de huttes de feuillage. Il est probable que le 
lulàb (le nom postérieur de la branche de feuillage) ne manqua 
pas non plus à la fête, mais le narrateur ne juge pas nécessaire 
d'en parler. 

Cependant cette discussion ne doit pas nous faire perdre de vue 
que le commandement, trouvé dans le code d'Esdras et appliqué pour 
la première fois, fait partie de la loi sacerdotale. Aucun doute n'est 
possible sur ce point. Le narrateur relève , pour comble de clarté, 
un détail qui enlève toute espèce d'hésitation à cet égard : c Us 
célébrèrent, dit-il, la fête pendant sept jours et le huitième jour fut 
azéreth (c'est-à-dire réunion dans le sanctuaire ou jour de repos ?), 
selon le commandement j (v. 18 b.). Or, ce commandement se lit 
dans la loi sacerdotale {Lévitique, xxni, 38, 39 ; Nombres, xxix, 3o) 
et nulle part ailleurs. D'après le Deutéronoyne la fête des tabernacles 
dure sept jours, pas un de plus (xvi, 13, lo). Ezéchiel encore 
ignore la célébration du huitième jour (xlv, 25). Le rédacteur du 
livre des Rois nous raconte que ce jour-là le peuple se sépara 
après avoir assisté à la consécration du temple {{Rois, viii, 65, 66). 
L'auteur des Chroniques, connaissant le code sacerdotal et con- 
vaincu de son ancienneté, rectifie ce renseignement ; il fixe le 
départ des pèlerins au vingt-troisième jour du septième mois 
(II Chron., vu, 8 à 10) K 

Dès maintenant il me semble évident que le code d'Esdras est 
encore quelque chose de plus que l'un des nombreux exemplaires 
de la loi mosaïque connue de tous. Et cependant nous n'avons 
encore pris connaissance que de la première moitié, la moins 
importante, de notre récit. La fête des tabernacles étant terminée, 
le peuple se réunit encore une fois à Jérusalem le vingt-quatrième 
jour du septième mois. Un jour de jeune et de pénitence solen- 
nelle a été ordonné (ix , 1). Tous les étrangers sont éloignés. 
La foule confesse ses péchés et écoute la lecture de la Loi (vv. 2, 3). 
Au nom de tous les assistants quelques Lévites reconnaissent les 

1) Comp. mon Godsdienst van Israël, II, p. 205. 



352 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

bienfaits dont Jahweli a comblé son peuple et que le peuple a reçus 
avec la plus noire ingratitude (vv. 3 à 37). Enfin Ton dresse acte, 
pour ainsi dire, du résultat de toute la solennité. Il est consigné 
pour nous sous la forme d'une alliance contractée par Néhémie, le 
gouverneur, par les représentants des prêtres, des Lévites et du 
peuple (cil. x). Le document lui-même nous apprend quels furent 
les engagements pris à cette occasion (vv. 29 à 40). Tout d'abord 
ils s'engagèrent « à marcher dans la loi de Dieu donnée par Moïse, 
serviteur de Dieu, à observer et à mettre en pratique tous les 
commandements de Jahweli, notre Seigneur, ses ordonnances et 
ses lois » (v. 30). Ensuite vient l'énumérationdes commandements 
particuliers que les auteurs du document jugent les plus impor- 
tants. La première place est donnée à la défense de contracter 
mariage avec les païens (v. 31). En second lieu vient l'ordonnance 
relative à la sanctification du septième jour et de l'année sabba- 
tique (v. 32). Ils s'engagent, au v. 33, à donner chaque année, 
comme impôt personnel, un tiers de sicle pour le service du culte. 
Au V. 34 les éléments constitutifs de ce culte sont énumérés. Un 
accord est conclu pour la livraison régulière du bois nécessaire à 
ces services (v. 35). Les participants promettent de céder chaque 
année au temple et à ses prêtres les prémisses des fruits, tant du 
sol que des arbres, et les premiers-nés des hommes et du bétail, 
selon les prescriptions de la Loi (vv. 36, 37). Ils s'engagent à 
remettre aux prêtres leur part des fruits des arbres, du moût et 
de l'huile, et aux Lévites la dîme des produits du sol, dont, à leur 
tour, ceux-ci devront abandonner la dixième partie aux prêtres 
(v. 38). Enfin il est déterminé d'une façon précise de quelle façon 
cette dernière contribution sera payée (vv. 39 et 40). 

11 y aurait là matière à un commentaire développé. Je puis 
cependant me borner au point principal. Le document que nous 
venons d'analyser énumère un certain nombre d'obligations qui 
sont imposées à l'Israélite par les lois plus anciennes aussi bien 
que parle code sacerdotal (vv. 31, 32, et vv. 36, 37 en partie). L'un 
des engagements, relatif à la livraison du bois pour les sacrifices 
du temple (v. 35), sort du cadre de la Loi. Mais la contribution 
annuelle pour le culte (v. 33) est un commandement du code 
sacerdotal {Exode, xxx, 11 à 16) K Les éléments de ce culte — 

1) Sur les différences dans le montant de la contribution, voir mon Gods- 
dicnsl van Israël, II, p. 219 et suiv. 



l'œuvre d'esdras 353 

les pains de proposition, le sacrifice quotidien du matin et du soir, 
les sacrifices du sabbat, des nouvelles lunes et des fêtes, les sacri- 
fices d'expiation pour la communauté — sont énumérés conformé- 
ment à ce même code sacerdotal (v. 34). Enfin, et surtout, les 
prescriptions relatives aux prémisses des naissances (v. 3o) et à 
la dime, qui sont l'objet de l'attention toute particulière de l'auteur 
(vv. 38 à 40), sont celles du code sacerdotal {Nombres, xviir, 15 à 
18 ; XXI, 25-32) et s'écartent par conséquent des prescriptions 
deutéronomiques ; celles-ci, en effet, réclament ces contributions, 
non pas pour les serviteurs du sanctuaire, mais pour Jahweh, et 
autorisent l'Israélite à les offrir à l'Éternel dans un repas de sacri- 
fice, dans le lieu que Jahweh choisira {Deutéronome, xv, 19 à 23 ; 
XXVI, 12 à 15). 

Voilà des faits incontestables. Il s'agit seulement de les expli- 
quer. Je conteste que l'on puisse y parvenir en partant de la 
supposition émise par M. Halévy, d'après lequel le code d'Esdras 
n'aurait pas contenu autre chose que les ordonnances depuis 
longtemps connues de tous. A. quoi bon alors ces serments 
solennels par lesquels on s'engage « à observer tous les comman- 
dements de Jahweh, notre Seigneur, ses ordonnances et ses lois? » 
Pourquoi sont-ce les prescriptions du code sacerdotal qui sont 
énumérées de préférence aux autres et pourquoi l'auteur insisle- 
t-il tout particulièrement sur celles de ces prescriptions par 
lesquelles justement ce code se distingue des lois antérieures ? 
Toutes ces questions constituent autant d'énigmes dans cette 
hypothèse. Que Ton reconnaisse, au contraire, que le code 
d'Esdras était bien réellement nouveau, que les éléments sacerdo- 
taux de ce code, notamment, étaient publiés pour la première 
fois et qu'ils furent alors acceptés solennellement par le peuple, 
et toute l'histoire s'explique jusque dans les moindres détails. 
Celte combinaison s'impose à la lecture du contrat d'alliance au 
chapitre x comme elle s'imposait, il y a un instant, après étude 
du chap. vni. La publication du code sacerdotal et sa ratification 
par la communauté juive s'imposent maintenant comme la 
véritable raison d'être de la grande assemblée populaire du sep- 
tième mois. Et ce fut Esdras qui, sous le gouvernement et avec la 
participation cordiale de Néhémie, fut l'auteur et le réalisateur de 
ce plan. 
Mais nous ne sommes pas encore au bout de notre argumenta- 



354 REVUE DE l'iITSTOIRE DES RELIGIONS 

lion. On oppose à ce résultat de notre enquête des objections qu'il 
ne serait pas sage de laisser sans réponse. Il est vrai que « les 
Grafiens » auraient parfaitement le droit d'exiger qu'avant de leur 
opposer des difficultés, on leur montrât que leur théorie ne repose 
pas, comme ils le prétendent, sur le double témoignage de l'his- 
toire littéraire de l'Ancien Testament et de l'évolution de la reli- 
gion et du culte en Israël, et qu'elle ne ressort pas d'un récit digne 
de confiance sur Esdras et son œuvre, comme nous venons de 
l'établir une fois de plus. Mais ils doivent éviter même l'apparence 
de la confusion en présence des questions qui leur sont proposées. 
Nous allons donc les reprendre pour y répondre. 

M. Halévy nous fait observer, en premier lieu, que le récit même 
sur lequel nous nous fondons, exclut l'idée de la proclamation 
d'une loi nouvelle. « Esdras, écrit-il, ne dit pas un mot qu'il apporte 
une loi inédite, pendant que Néhémie et le reste du peuple ne 
s'aperçoivent même pas que le rouleau qu'on déploie devant eux 
a été grossi de trois quarts. > Que lit Esdras? « Est-ce le nouveau 
code sacerdotal connu de lui seul? L'histoire n'a point cru devoir 
l'indiquer, et ce silence est d'autant plus significatif qu'elle eut 
soin de noter les noms des principaux lévites qui expliquaient au 
peuple la teneur de la lecture, ce qui fait voir que les passages 
qui firent l'objet de cette lecture leur étaient familiers et qu'ils 
n'y avaient remarqué rien d'insolite. Peut-on supposer que ces 
lévites, mis inopinément en présence d'un code nouveau, ne trou- 
vaient pas la plus petite difficulté pour l'expliquer au peuple? » Cela 
n'est pas plus admissible que de prétendre que les prêtres auraient 
accepté un nouveau code de ce genre, sans hésitation et sans 
examen, ou que Néhémie ait été complice d'Esdras dans l'exécution 
de son « pieux tour de passe-passe ^ » 

Voilà des armes un peu trop usées! 11 me semble que nous 
pourrions les laisser aux ennemis de toute critique, ou du moins 
de toute application de la critique aux livres sacrés. Quand nous 
leur montrons, par les chapitres xxn et xxni du second livre des Bois, 
que, sous Josias, une loi auparavant inconnue fut mise au jour et 
introduite, ils tournent en ridicule notre assertion, de la même 
manière, en nous rappelant que cette loi est designée dans le récit 
lui-même, à plusieurs reprises, sous le nom de la loi de Moïse. 

1) Rev. de Vlîist. des Rel,, IV, p. 34. 



l'œuvre d'esdras 3o5 

M. Ilalévy devrait bien comprendre que l'iiisloire de la formation 
du Pentateuque ne pourra jamais être rétablie d'après des témoi- 
gnages directs de l'Ancien Testament; elle se laisse deviner dans 
quelques passages, entre autres dans le récit qui nous occupe; 
mais rien ne nous autorise à nous faire cette illusion que nous l'y 
trouverons entièrement exposée. La manière dont M. Halévy se 
représente la scène de l'assemblée à Jérusalem n'est pas moins 
naïve. Je l'ai déjà dit : ce n'est pas là un impromptu, mais la mise 
en œuvre d'un plan combiné à l'avance. Les lévites et les prêtres, 
en particulier, ne sont certainement pas surpris par la lecture de 
la loid'Esdras ni par le contrat d'alliance du vingt-quatrième jour 
du septième mois. Personne ne supposera, sans doute, que le nar- 
rateur dût nous faire connaître, non seulement les faits, mais 
encore leur préparation. La critique des documents religieux de 
l'antiquité serait mal prise, si de pareilles exigences étaient ac- 
ceptées. 

Il s'agirait donc d'une conjuration, d'un véritable complot pour 
faire passer la communauté juive sous le joug d'une loi forgée de 
toutes pièces! Évidemment, à Faide de grands mots de ce genre, 
on peut présenter sous un jour fâcheux ce qui se passa dans la 
grande assemblée. Mais quiconque cherche la vérité et peut la 
supporter, ne se laissera pas effrayer par ce stratagème. Le code 
sacerdotal n'était pas une invention d'Esdras ni de quelque autre 
personnage. L'enseignement, la thora, que les prêtres de Jahweh 
avaient répandu oralement pendant des siècles consécutifs, en 
formait la base. Après une première ébauche élaborée par Ézëchiel, 
cette loi avait été rédigée dans le pays de Babylone et, selon la 
nature même des choses, elle avait été systématisée et modifiée 
pour la mettre d'accord avec la conception que l'on se faisait alors 
de Jahweh et des devoirs du peuple à son égard. A la distance où 
nous sommes de ces événements, il ne nous est pas difficile de 
constater ces modifications : le culte d'après le code sacerdotal est 
en réalité différent de celui qui est en partie décrit en partie supposé 
dans le DeuléronomeK Mais ceux qui vécurent au milieu de ce dé- 
veloppement des conceptions religieuses et qui y participèrent, 
n'ont pas eu clairement conscience de ces modifications. Pour eux 

1) Comp. Wellhausen, Prolegomena zur Geschichtc Israels, p. 54 et suiv. (sur 
les sacrifices), p. 85 et suiv. (sur les fêtes religieuses). 



^l)C) REVUE DE l'iITSTOIRE DES RELTGTONS 

la loi sacerdotale, non pas dans sa forme, mais par son contenu, 
était de la plus haute antiquité mosaïque non moins que le Deu- 
téronome. N'est-ce pas Tliistoire delà tradition en tout temps et en 
tout pays? Au lieu de nous refuser à l'accepter, ne devrions-nous 
pas bien plutôt nous réjouir de ce que nous pouvons en marquer 
les étapes en Israël plus clairement que presque partout ailleurs? 
11 nous reste encore une objection de M. Ilalévy à examiner 
avant de terminer. « Ce qui est plus étonnant encore, dit-il, c'est 
ce fait que même après la lecture aucune mesure n'a été prise pour 
introduire dans la pratique les prescriptions propres au code sa- 
cerdotal, par exemple la célébration du jour du pardon que ce 
code regarde comme le plus saint de l'année (Lémtique^ xxm, 27 
à 32). Peut-on admettre que des hommes aussi pieux qu'Es- 
dras et Néhémie n'aient promulgué la nouvelle loi que pour la 
violer aussitôt^? » Eh quoi! aucune mesure n'a été prise! Que 
signifie donc l'alliance dont nous avons résumé les clauses quel- 
ques pages plus haut? Mais tenons-nous en au jour du pardon 
auquel M. Halévy s'arrête comme à l'exemple le plus frappant. 
Je pourrais tout d'abord lui demander : Comment savez-vous que 
ce jour n'a pas été fêté? Le narrateur passe sous silence les jours 
qui se sont écoulés entre le deux et le quinze du septième mois. 
Qui nous dit que la solennité du dixième jour n'ait pas été cé- 
lébrée? Admettons cependant qu'il en ait été ainsi. Je demande, 
alors, à mon tour, comment M. Ilalévy rend compte de ce fait à 
son point de vue. La piété d'Esdras et de Néhémie devait, dans ce 
cas, les empêcher encore bien plus de violer une loi aussi impor- 
tante et, qui plus est, sanctionnée par le temps. Mais passons 
outre encore une fois et cherchons de quelle façon le même fait se 
présente à notre point de vue. M. Reuss a conclu du silence de 
l'auteur de Néhémie , vni , et de la célébration du jeûne le 
vingt-quatrième jour du mois [Néhémie, ix, 4), que le code sacer- 
dotal d'Esdras ne contenait pas encore de prescriptions relatives 
au jour du pardon, en d'autres termes que Lévitique, xvr, et les 
textes parallèles y ont été introduits plus tard'. En elle-même cette 



1) Rev. de l'ilist. des RcL, t. IV, p. 3i, 35. 

2) La Bible. Ancien Testament, III, 1, p. 2G0 et suiv. ; Geschichte der 
heiligen Schriflen A. Testaments, p. 475. Comp. Zunz, dans luZeitschrift der 
deutschen morgenlœndischen Gesellschaft, vol. XXVII, p. 682. 



L ŒUVRE D ESDRAS 357 

hypothèse est parfaitement légitime; notre Pentateuque contient 
des ordonnances postérieures à Esdras^ , et celles qui concernent 
le jour du pardon peuvent appartenir à cette catégorie. Quant à 
moi, je ne pense pas que cela soit. Ces ordonnances sont trop 
nombreuses et trop intimement liées aux autres lois sacerdotales 
pour qu'elles puissent être le fait d'une interpolation postérieure. 
J'admets donc tout ensemble que Lémtique, xvi, faisait partie du 
code d'Esdras et que, puisque M. Halévy y tient, ce chapitre n'a 
pas été appliqué tout de suite. Est-ce donc là une chose si anor- 
male? Le jour du pardon était une institution nouvelle, inconnue à 
Ezéchiel, étrangère à la première couche des ordonnances sacer- 
dotales, organisée pour la première fois dans Lévitique, xvi. Le 
code dans lequel cette thora avait été introduite, attendait encore 
son application. Pouvait-on interrompre la lecture du code pour 
célébrer cette cérémonie d'une nature toute particulière? Ne devait- 
elle pas bien plutôt être différée jusqu'à ce que le nouvel ordre de 
choses eût été ratifié par le peuple et fût entré en vigueur? Il en 
était tout autrement de la fête des tabernacles. C'était une fête 
populaire, joyeuse, célébrée depuis longtemps par tout le peuple 
d'Israël, alors même qu'elle le fut alors pour la première fois d'après 
les dispositions du Lévitique, xxnr, 40 ; de plus elle présentait un 
caractère entièrement conforme à celui que la grande assemblée 
devait offrir d' diprès Néhémie vin, 8 à 12. La solennisation du vingt- 
quatre comme jour de jeûne et de pénitence n'est nullement en 
désaccord avec les prescriptions légales relatives au dixième jour du 
septième mois. Une journée de ce genre devait naturellement pré- 
céder le jour où se contracterait l'alliance; elle est si bien une 
solennité sui generis qu'en tous cas il est impossible d'en conclure 
quoi que ce soit au sujet du contenu du code d'Esdras'. 



Les « Grafiens t> n'ont pas la prétention d'avoir résolu toutes 
les difficultés. Mais, si Ton me permet de prendre la parole en 



1) Comp. mon Godsdicïist van Isracl, II, p. 219 et suiv. 267 à 272, et la 
seconde édition de mon Histonsch-crUisth Ondcrzoek, etc., I, p. 300 et suiv. 

2) Je reproduis ici presque textuellement le jugement sur l'opinion de 
M. Reuss que j'ai publié dans mon Historisch-crilisch Ondcrzoek, etc., I, 
p. oOii et suiv. 



3*^8 REVUE DE l'histoire des religions 

leur nom, je dirai qu'ils ont appris par expérience que chaque 
nouvelle attaque contre les fondements de leur hypothèse ne sert 
qu'à la consohder. Ils ne s'étonnent donc pas de voir leurs rangs 
grossir d'année en année. Je ne puis pas renoncer à l'espoir qu'un 
homme aussi indépendant que M. Ilalévy en arrive à abandonner 
l'opposition systématique dans laquelle nous le voyons persister 
jusqu'à présent. Ce serait, en effet, un grand avantage s'il consa- 
crait ses connaissances étendues et sa merveilleuse sagacité à 
l'élucidation de plusieurs points obscurs qui ont résisté jusqu'à 
présent aux tentatives d'explication. 

Le y de. 

A. KUENEN. 



REVUE DES LIVRES 



Études sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême-Orient, 

par Sir Alfred C. Lyall, lieutenant-gouverneur des provinces du Nord- 
Ouest (Inde). Traduit de l'anglais avec l'autorisation de l'auteur. — Paris, 
Thorin, 1885, in-8; lxiv et 534 pages. 

Aucun ouvrage ne pouvait figurer plus dignement, dans la Bibliothèque de 
l'Histoire du Droit et des Institutions, auprès des admirables travaux de 
M. Summer Maine, que le volume de M. Lyall sur les mœurs religieuses et so- 
ciales de l'Extrême-Orient. M. Lyall doit compter certainement parmi les ob- 
servateurs les plus profonds et les plus originaux qui se soient appliqués à 
l'étude du monde indien. Les hautes fonctions qu'il a successivement exercées 
dans diverses régions de l'Empire, ont favorisé le développement de ses puis- 
santes facultés d'analyse en leur ouvrant une immense carrière, assez peu ou 
assez mal exploitée jusqu'ici. Tour à tour commissaire du Bérar occidental, 
agent général du Rajpoutana, lieutenant-gouverneur des provinces du Nord- 
Ouest, M. Lyall a dans ces divers postes recueilli des trésors d'observations 
dont il a concentré la quintessence dans une série d'articles publiés dans la 
Revue d'Edimbourg et dans la Fortnightly Beview. L'auteur a, plus tard, réuni 
en un volume ces articles disséminés; c'est ce volume dont la librairie Thorin 
vient de faire paraître la traduction. 

Les ouvrages ainsi composés d'articles détachés et publiés à longs inter- 
valles présentent en général un défaut commun ; ils manquent d'unité. La 
pensée maîtresse de l'auteur, s'il en a une, échappe au lecteur sous les formes 
multiples et toujours incomplètes où elle se présente. Ce sont moins des 
œuvres que des contributions^ comme les ont baptisées les Allemands, qui, s'ils 
n'ont pas inventé ce genre, l'ont du moins cultivé avec une particulière affec- 
tion. Les Essais de M. Lyall échappent entièrement à ce défaut; quoique formés 
de morceaux juxtaposés, une réelle et solide unité les relie; on sent partout un 
esprit vigoureux, qui, préoccupé d'une idée dominante, la poursuit, la presse 
et la retrouve au fond de toutes les questions, qu'elK^ illumine soudain d'une 
lumière inattendue. 11 ne s'agit point pour M. Lyall d'édifier un système scien- 



360 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

tifique, ni de soutenir une hypothèse de pure spéculation. Fonctionnaire civil 
et disciple de Comte, l'instinct positif de l'An^^lais se fortifie chez lui par l'in- 
fluence des doctrines positivistes et par la pratique des affaires d'État. Son but 
manifeste et avoué, c'est de préciser, par une connaissance intime du peuple 
indien, les conditions de gouvernement qui peuvent assurer la durée de l'Em- 
pire anglais dans l'Inde. C'est là l'idée fondamentale des neuf études dont se 
compose la traduction, et l'on est tenté de reprocher au traducteur d'avoir laissé 
de côté deux chapitres de l'édition anglaise (Our rcligious policy in India; 
Islam in India), sous prétexte « qu'ils traitaient les difficultés à un point de vue 
trop spécialement anglais ». Ce point de vue, spécialement, je ne dis pas étroi- 
tement anglais, M. Lyall, qu'il en ait conscience ou non, ne s'en écarte pas. 

Les neuf chapitres de la traduction traitent : (i) de la Religion dans une pro- 
vince de rinde ; (ii) de l'Origine des mythes divins dans flnde ; (m) de l'In- 
fluence du progrès moral sur la religion; (iv) de la Sorcellerie et des Religions 
païennes; (v) des Rehgions missionnaires et non missionnaires; (vi) des Rap- 
ports entre l'Eglise et l'État en Chine; (vi) de la Formation des castes et des 
clans dans l'Inde; (viii) des États Rajpoutes; (ix) de la Situation religieuse de 
l'Inde. — Le traducteur a, de plus, donné un extrait du chapitre x sur la poli- 
tique religieuse de l'Angleterre dans l'Inde, et quelques passages d'un article 
nouveau de M. Lyall sur le gouvernement de l'Inde. 

Le seul énoncé des chapitres montre déjà quelle place tiennent les considé- 
rations religieuses dans la pensée de l'auteur. Les innombrables sujets d'obser- 
vation que lui fournit, pour cette étude, le vaste territoire de l'Inde ne lui suf- 
fisent pas ; délaissant par une infraction unique, la méthode d'expérience per- 
sonnelle, mais en ne s'appuyant, il est vrai, que sur des documents officiels, 
M. Lyall applique son analyse à la Chine elle-même. Si surprenante que puisse 
paraître au premier abord cette excursion, la raison s'en laisse facilement saisir, 
M. Lyall ne l 'eût-il même pas avouée. C'est que « les Chinois ont certainement 
réussi à organiser une méthode scientifique d'administration sans bouleverser 
les idées primitives ; expérience d'un grand intérêt pour les Anglais qui ont à 
résoudre un problème à peu près semblable » (p. 274). Et c'est plaisir de se 
laisser guider sur ces terres inconnues de l'organisation chinoise par une main 
aussi ferme et un œil aussi clairvoyant. Quel admirable mécanisme que ces 
rapports entre l'Église et TÉtat qui permettent au gouvernement de vivre non- 
seulement en paix, mais même d'accord avec trois religions officielles ! Lorsque 
tant d'États européens ont échoué après de si nombreuses et si pénibles expé- 
riences, on se prend à admirer la Chine d'avoir su depuis si longtemps déjà, 
concilier dans une parfaite harmonie les pouvoirs temporel et spirituel. L'E- 
ghse n'y estqu'une catégorie spéciale de fonctionnaires, les uns humains, d'autres 
surnaturels, d'autres intermédiaires, chargés de veiller, les uns aux intérêts 
matériels, les autres aux intérêts moraux du peuple, récompensés ou punis 
selon leurs services, honorés s'ils soutiennent la cause de l'ordre, négligés s'ils 



■Û 



REVUE DES LIVRES 361 

la désertent. L'empereur désigne les titulaires aux charges, taiit du ciel que de 
la terre; nul mortel n'est déifié hors de son contrôle et de son autorité. Le 
système du libre concours pour tous les emplois se retrouve ainsi d'une ma- 
nière inattendue dans l'ordre religieux. Cette organisation réaliserait la per- 
fection même, si, à force de rattacher intimement l'État à la religion, elle ne 
l'exposait à succomber dans une crise religieuse. 11 se peut que l'heure de la 
crise tarde des siècles encore dans la Chine ; l'Inde n'aura certainement pas si 
longtemps à attendre. 

C'est, en effet, la conviction qui éclate à chaque page de ce livre : une révo- 
lution religieuse est imminente dans l'Inde. M. Barlh avait terminé son cé- 
lèbre exposé des Religions de l'Inde par cette question d'un intérêt poignant et 
à laquelle il n'entrevoyait pas de réponse : Quelle sera la foi de l'Inde le jour où 
ses vieilles religions, condamnées à périr, mais qui s'obstinent à vivre, se 
seront définitivement effondrées? M. Lyall, plus hardi, a essayé d*y répondre. 
La solution qu'il entrevoit est d'un effrayant scepticisme : Quand « les légions 
anglaises auront traversé la scène asiatique d'un pas cadencé pour disparaître 
comme les Romains et que les nuages de la confusion et de la superstition 
viendront s'y amonceler de nouveau, alors la seule figure persistante et im- 
muable au milieu de cette fantasmagorie sera, au bout du compte, celle de 
l'ascète ou du sceptique hindou, regardant la transformation incessante des 
hommes en dieux et des dieux en hommes » (p. 155). Et l'Inde doit traverser 
de rudes épreuves avant d'atteindre ce résultat négatif. Une èr . de paix fé- 
conde après de longs siècles d'une anarchie pour ainsi dire ininterrompue, la 
réunion sous une même autorité de territoires, auparavant morcelés à l'infini, 
les communications facilitées à travers toute la péninsule par l'ouverture de 
routes nombreuses et parla construction de voies ferrées, la chute imminente 
des barrières qui enfermaient jadis les individus dans des groupes isolés, l'ins- 
truction enfin prodiguée à pleines mains ont brusqué et faussé la lente évolu- 
tion des siècles; les institutions menacent ruine avant qu'on n'ait trouvé ou 
même cherché de quoi les remplacer. Les religions actuelles de l'Inde, inca- 
pables de répondre aux aspirations d'une foule mûrie trop tôt, pourront-elles 
sauront-elles se transformer assez vite pour se maintenir? A qui d'entre elles le 
destin réserve-t-il la victoire? Pareil au poète épique qui chante le dénombre- 
ment des guerriers au moment où va commencer la mêlée, M. Lyall passe en 
revue les religions qui prendront part au combat. L'islamisme a souffert d'avoir 
fait naturellement cause commune avec une domination haïe et disparue; sa 
croissance, parfois hâtée par des souverains fanatiques, s'est ralentie depuis 
lors; mais la paix anglaise quia rouvert à l'Inde les portes de l'Occident, a 
permis à Tislamisme de se rafraîchir et de se régénérer au contact des autres 
nations mahomélanes; la propagande a recommencé, ardente, méthodique, et 
les résultats ne sont pas faits pour la décourager. Mais un rude champion tient 
tète à l'Islam, et quoique l'abbaye de Westminster ait entendu son oraison fu- 

24 



362 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

nèbre, le brahmanisme vit encore et grandit chaque jour. S'il n'a pas de mis- 
sionnaires qui prêchent la doctrine, il a d'autres moyens plus sûrs de propa- 
gande. Le brahmanisme n'est pas un dogme; c'est une façon de vivre, un rè- 
glement de vie; il est la vie hindoue elle-même et quiconque d'entre les tribus 
inférieures ou sauvages aspire à prendre rang dans le monde hindou a néces- 
sairement recours au brahmane, seul officiant autorisé pour toutes les céré- 
monies domestiques et seul en droit de rattacher, par une généalogie habile- 
ment détournée, l'aspirant hindou à la classe privilégiée. En face des croyances 
nettement arrêtées du christianisme et de l'islamisme, condensées en articles de 
foi qu'il faut accepter en bloc, le brahmanisme a pour lui son incroyable élas- 
ticité qui lui permet d'accepter tous les miracles, toutes les révélations, tous 
les dieux et de les introduire dans son panthéon, soit à titre nominal, soit au 
compte d'une de ses propres divinités, grâce à la doctrine incomparablement 
commode des avatars; éternellement en révolution, éternellement mobile et 
souple, il convient aux faiblesses populaires comme il peut, en s'épurant, suffire 
aux penseurs les plus spiritualistes. 

Avec une liberté d'esprit rare chez ses compatriotes, M. Lyall reconnaît que 
le christianisme est mal préparé à cette lutte, par suite de sa nature même et 
par la faute des circonstances. Depuis leur établissement dans l'Inde, en effet, 
les Anglais ont pratiqué un système de neutralité religieuse tel que la religion 
chrétienne s'est, en réalité, trouvée désavantagée au profit de ses rivales. Gou- 
vernement de marchands et de spéculateurs, la Compagnie se contentait d'ac- 
cepter en bloc l'état religieux qu'elle rencontrait dans chacune de ses nou- 
velles possessions; elle enregistrait pêle-mêle traditions, superstitions, préjugés , 
qu'elle transformait indifTéremment en articles de loi, sans aucun souci de 
moralité ni d'équité ; il se trouva ainsi que des usages éphémères se cristalli- 
sèrent tout à coup; et tandis que les temples et les fondations de l'Islam et du 
brahmanisme prospéraient sous l'administration tutélaire de la Compagnie, les 
chrétiens natifs étaient exclus de certains emplois et n'obtenaient pas le 
moindre subside pour leurs églises ou pour leurs prêtres. Pourtant, après un 
siècle de ce régime, la Compagnie se sentit prise de scrupules; le problème 
effrayant se posa devant elle : Dans quelle mesure est-il permis de tolérer ce 
qu'on croit fermement être l'erreur? La Compagnie crut pouvoir le résoudre en 
invoquant l'autorité en quelque sorte comparativiî des systèmes occidentaux de 
législation et de morale séculières. C'était commettre une grave erreur. L'Inde 
n'a jamais conçu la religion comme unie par un lien nécessaire à la morale. 
« Les Indiens pris en masse considèrent la religion comme l'autorité suprême 
qui administre leurs affaires mondaines et non comme un instrument pour 
l'élévation de leur conduite morale » (124). Si les considérations morales se 
combinent peu à peu avec les idées théologiques, qu'on se garde d'attribuer ce 
résultat à un raffinement du sentiment religieux. M. Lyall, en habile observa- 
teur de l'âme humaine et en connaisseur expérimenté de l'esprit indien, analyse 



REVUE DES LIVRES 363 

finement les mobiles de ce progrès apparent. La faveur des dieux, achetée 
d'abord à prix de sacrifices, pour une circonstance déterminée, se fixe peu à 
peu sur le dévot dont elle devient la récompense; de plus la perception gra- 
duelle de l'ordre et de l'enchaînement des faits « retire d'un accord tacite aux 
divinités une grande part de la responsabilité directe dans la marche des 
affaires ». Le bien devient enfin leur apanage exclusif, grâce à l'existence de 
certains rivaux, qui endossent la responsabilité de tout le mal. Ces rivaux, ce 
sont les sorciers. M. Lyall s'applique à distinguer les traits qui séparent la 
sorcellerie de ces religions avec qui les chrétiens l'ont si souvent confonaue. 
La sorcellerie représente l'exaltation chimérique de cette puissance humaine 
que la religion courbe devant les dieux. Le sorcier, aussi inhabile à raisonner 
que tous ses contemporains, part d'une observation authentique où son adresse 
a triomphé de la nature, pour s'attribuer un pouvoir occulte dont il dispose 
à son gré. Ses allures mystérieuses, ses vanteries démesurées excitent contre 
ui une méfiance que la religion cultive. Un malheur arrive-t-il ? le prêtre, 
simple intermédiaire, ne saurait être mis en cause; entre les dieux trop éloi- 
gnés pour qu'on les saisisse et le sorcier qu'on a sous la main, le choix de la 
vengeance n'est pas douteux; on court au plus proche, et c'est le sorcier qui 
paie. A l'origine, la sorcellerie est moins la contre-partie odieuse ou grotesque 
de la religion qu'elle n'en est la concurrence. Mais quand la foi s'est épurée au 
contact des idées morales, la religion l'éloigné « comme une académie de méde- 
cine un charlatan ». Le départ qui se fait dès lors, attribuant à la religion le bien, 
laisse au sorcier le monopole du mal, et sa profession ainsi avilie l'avilit à son tour. 
Bref, à mesure que s'élève le polythéisme, la sorcellerie descend, mais sans dis- 
paraître jamais. C'est qu'elle représente, avec la tendance rebelle de l'esprit hu- 
main, l'observation personnelle, la science embryonnaire; elle survit comme la 
tradition d'un matérialisme primitif, et c'est par là qu'elle mérite à l'heure 
actuelle encore sa place entre les facteurs de l'esprit indien. 

Le brahmanisme, nous l'avons dit, n'est pas un corps de doctrines com- 
pactes ; il est susceptible d'adopter les multiples formes d'adoration en usage 
chez les Hindous, des plus grossières jusqu'aux plus pures. M. Lyall a 
étudié dans leBérar, c'est-à-dire sur un territoire grand comme le royaume de 
Grèce et peuplé de 2,250,000 habitants, presque tous Hindous, ces différentes 
espèces de culte, non pour les décrire individuellement, mais pour en saisir les 
mutuelles relations; ce n'est pas un catalogue qu'il a entrepris, mais une 
classification. Il établit onze classes, non pas exclusives l'une de l'autre, tant 
s'en faut; car l'Hindou ordinaire peut, grâce à telle ou telle de ses pratiques 
religieuses quotidiennes, rentrer dans une ou plusieurs d'entre elles. Voici le 
tableau qu'il en dresse (14, 15) : 

1. Le culte de simples morceaux de bois, souches ou tronc d'arbres, de 
pierres, d'accidents de terrains locaux, ayant une dimension, une forme, ou 
une position soit extraordinaire, soit grotesque ; 



364 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

2. Le culte d'objets inanimés, doués de mouvements mystérieux ; 

3. Le culte d'animaux redoutés; 

4. Le culte d'objets visibles animés, ou inanimés, directement utiles et pro- 
fitables ou qui possèdent soit des propriétés, soit des fonctions incompréhen- 
sibles ; 

o. Le culte d'un dco ou esprit, être sans forme et intangible, vague per- 
sonnification de ces sentiments de crainte que l'on éprouve en certains endroits ; 

6. Le culte des parents morts ou autres personnes défuntes connues de l'ado- 
rateur en leur vivant; 

7. Le culte des personnes qui ont été pendant leur vie en grande réputation 
ou qui sont mortes d'une façon étrange ou notable ; culte célébré près de la 
tombe; 

8. Le culte dans les temples de personnes appartenant à la catégorie précé- 
dente, adorées comme demi-dieux ou divinités subalternes ; 

9. Le culte de nombreuses incarnations locales des anciens dieux et de leurs 
symboles; 

10. Le cuUe des divinités départementales ; 

11. Le culte des dieux suprêmes de l'hindouisme, et des anciennes incar- 
nations ou personnifications connues par la tradition des écritures brahma- 
niques. 

Entre tous ces procédés d'adoration, le plus pratiqué est celui qui s'adresse 
aux personnes déifiées. M. Lyall l'a si souvent observé qu'il a fini par re- 
prendre à son compte un système depuis longtemps honni, raillé et bafoué : le 
système d'Évhémère. « On ne saurait concevoir, en Europe, dans quelle mesure 
et avec quelle vigueur cet effort intense habituel de l'esprit primitif vers la déi- 
fication a dû affecter l'origine des religions. » L'auteur, du reste, ne prétend pas 
appliquer cette doctrine comme la clef unique à toutes les mythologies ou 
même à toute la mythologie indienne. Il n'y a pas de monopole exclusif dans 
la province des mythes. Mais il suffît d'observer la profonde impression que 
fait sur l'Hindou la personnalité et le caractère individuel pour reconnaître 
l'importance de la déification. « Les Borgias et les Gatilinas sont dans l'Inde 
des représentants plus importants et plus saisissants des desseins du ciel que 
les ouragans et les tremblements de terre. » C'est cette forte impression même 
qui empêche l'Hindou de croire à un état perpétuel et unique après la mort; 
c'est de là que sortent les doctrines de la transmigration et des continuelles 
renaissances. La conviction de M. Lyall est si solidement établie qu'il ne craint 
pas de conclure sur cette affirmation, propre à faire tressaillir plus d'un mytho- 
logue : « Les dieux actuels du polythéisme asiatique ont été pour la plupart 
des hommes » (108). 

Une pensée aussi forte et aussi originale que celle de M. Lyall se reflète 
dans le style et lui donne une couleur spéciale. Nous devons remercier le tra- 
ducteur d'en avoir conservé la saveur et de n'avoir pus sacrifié à une vaine et 



REVUE DES LIVRES 36o 

trop facile élégance. La langue de l'auteur est riche d'expressions hardies, 
d'images pittoresques et frappantes, de comparaisons familières qui saisissent 
par leur contraste avec l'élévation des idées. Le traducteur a un double titre à 
notre reconnaissance pour nous avoir fait connaître le penseur et l'écrivain, 
tous deux d'une égale originalité. 

Sylvain Lévi. 



Mythologie de la Grèce antique, par P. Decharme, doyen de la Fa- 
culté des lettres de Nancy. Seconde édition revue et corrigée, 1 vol. in-8, 
Paris, Garnier, 1886. 

M. Decharme n'est pas de ceux qui jettent leur prose aux quatre vents de la 
publicité ; la stampomanie n'est pas son fait. Il appartient à la race des écrivains, 
chaque jour plus rares, qui mûrissent leur pensée pendant plusieurs années, 
qui travaillent patiemment à un ouvrage de longue haleine et consentent à no 
pas faire gémir la presse, jusqu'à ce qu'ils lui confient d'un coup un volume 
gr. in-8, de 700 pages. Personne n'a mis plus de suite dans ses études que 
M. Decharme. En 1869, il rapportait de l'École d'Athènes une belle thèse sur les 
Muses. Depuis, il n'a pas cessé de diriger vers la mythologie ses lectures et ses 
méditations, et les aimables divinités qu'il avait choisies pour patronnes au début 
de sa carrière l'ont bien servi; il a le droit de dire : Me diilces anie omnia 
Musae acceperunt. La Mythologie de la Grèce antique, qu'il publia en 1879, lui 
a valu un prix de l'Académie française; c'est avec le témoignage de cette haute 
approbation, imprimé sur la couverture, que se présente aujourd'hui la seconde 
édition du livre. La Revue n'a jamais rendu compte de la première; comment 
l'aurait-elle fuit, si en 1879 elle n'était pas née? 11 n'est donc pas inutile d'ex- 
poser en quelques mots le but que s'est proposé l'auteur. Par la Grèce antique, 
M. Decharme entend la Grèce jeune, florissante et libre, la Grèce d'Homère et 
de Pér.clès. Autimps des conquêtes macédoniennes, la religion des Hellènes a 
été altérée par une foule d'éléments étrangers, empruntés aux nations de l'Asie 
et de l'Afrique. Plus tard, les Alexandrins en ont faussé l'esprit par des inter- 
prétations arbitraires, par des additions où ils mettaient les idées de leur siècle 
et où le sens des mythes était de plus en plus méconnu. Les Roniains ont 
encore augmenté la confusion en identifiant l^s dieux de l'Italie à ceux de la 
Grèce. Enfin les attaques dirigées contre le paganisme par les philosophes et 
par les chrétiens, qui le condamnaient an nom de la moralo, lont obligé à se 
transformer de nouveau, et il a achevé dans cette évolution dernière de perdre 
la notion de son principe et de ses origines. Il s'agit pour le critique moderne 
de refaire en sens inverse le chemin (ju'il a parcouru à travers les âges; il fuit 
établir, dans la masse des documents qui nous viennent de l'antiquité, une clas- 



366 REVUK DE l'histoire DES RELIGIONS 

sification rigoureuse fondée sur la chronologie et examiner dans chaque série 
ce qui lui est propre, ce qui la distingue de toutes les autres. C'est aux textes 
les plus anciens qu'il faut remonter pour connaître la mythologie des Hellènes. 
Une fois qu'on l'aura dépouillée des fictions parasites dont les générations pos- 
térieures l'ont surchargée, elle apparaîtra à nos yeux sous sa véritable forme. 

Tel est le travail auquel s'est livré M. Decharme. Il ne se pique pas de donner 
sur chaque divinité tous les renseignements que les auteurs classiques nous ont 
transmis. Son livre n'est pas un dictionnaire, semblable à celui que publie en 
ce moment M. Roscher. Ses renvois sont d'une extrême sobriété. Il s'intéresse 
aux idées beaucoup plus qu'aux faits. Il apporte dans le choix de ses matériaux 
une critique si scrupuleuse, qu'il se tient en garde même contre les écrivains du 
v° siècle, sans s'interdire absolument de les consulter, et la raison qu'il donne 
de cette sévérité dans sa remarquable Introduction, a bien sa valeur. Les poètes 
lyriques, comme les poètes dramatiques, comme les historiens, arrangent la 
mythologie, les uns pour la rendre plus morale, les autres pour en tirer des 
effets propres à la scène, les derniers pour y retrouver la trace d'événements 
humains. C'est Homère, c'est Hésiode, ce sont les poètes cycliques et les au- 
teurs d'hymmes, qui offrent sous la forme la plus sincère l'état primitif des 
mythes. A côté de ces documents littéraires, il faut placer les ouvrages des 
savants de l'antiquité, qui ont recueilli à titre d'information les légendes popu- 
laires conservées jusqu'à eux par la tradition orale; le témoignage d'un Apol- 
lodore ou d'un Pausanias ne peut pas être dédaigné. M. Decharme a donc 
cherché avant tout à classer ses sources d'après leurs dates. 

Il y a encore un autre principe que la science moderne impose aux mytho- 
logues; si un grand nombre de légendes sont communes à toute la race hellé- 
nique, d'autres se sont développées, surtout dans telle ou telle partie de la Grèce, 
sans y avoir été exclusivement renfermées. Ainsi M. Decharme, après avoir 
passé en revue les divinités du ciel, de la mer et de la terre, qui recevaient un 
culte chez tous les peuples grecs, a dû examiner successivement, en parlant 
des héros, les légendes qu'avaient vu naître l'Attique, Thèbes, l'Étolie, la Thes- 
salie, laThrace, Corinthe, Argos, la Laconie, la Messénie et la Crète. 

Dans un pareil ouvrage, le choix et la disposition des matériaux exigent une 
tinesse d'esprit très exercée et un art très délicat. Néanmoins ce n'est qu'un jeu 
d'enfant, si on les compare à l'interprétation des mythes. Nous voilà aujourd'hui 
dans un bel embarras ! Hier encore on pouvait croire sans trouble que la voie 
ouverte par Max Muller était la bonne. La grammaire comparée, disait-on 
après le maître, nous fournit un instrument qui manquait aux anciens, ses dé- 
couvertes ont rétabli le lien qui rattache les unes aux autres les diverses 
branches de la race aryenne et que l'antiquité classique ne soupçonnait pas. 
Grâce à cette science nouvelle, nous pénétrons par delà Homère dans des âges 
reculés, qui jusqu'ici n'étaient que ténèbres; non seulement nous saisissons la 
pensée que les voiles du mythe nous dérobaient, mais nous la voyons naître et 



REVUE DES LIVRES 367 

grandir. Et, forts de cette idée que la mythologie est une maladie du langage, 
les disciples marchaient allègrement autour de la bannière, sur laquelle est ins- 
crite la devise : nomina numina. Tout au plus y avait-il quelques discussions 
entre les partisans de la théorie solaire et ceux de la théorie météorologique- 
Voici qu'une nouvelle école vient de surgir, qui cherche à mettre le désordre dans 
les rangs des sanscritistes. Elle se rit des faibles résultats qu'ils ont atteints 
après trente ans d'études et nie qu'ils puissent en espérer de meilleurs. A ses 
yeux, les mythes grecs ne sont que des contes de sauvages, inventés à l'époque 
où la race était encore à Tétat d'enfance ; on les retrouve chez des peuples qui 
n'ont jamais eu le moindre rapport avec les Aryens; c'est donc une chimère de 
prétendre que les conceptions religieuses des Grecs se sont formées sous l'in- 
fluence d'un langage primitif. La science doit étabhr une vaste enquête sur 
toute la surface du globe, enregistrer les traditions qu'elle recueillera, les rap- 
procher les unes des autres et ne pas chercher à expUquer ce qui n'a pas be- 
soin d'explication. 

M. Decharme est un esprit trop circonspect et trop indépendant pour accepter 
es yeux fermés toutes les conclusions des indianistes : « Le rôle des profanes 
qui ne sont pas initiés à la langue des Védas, dit-il, n'est pas déjuger, mais 
d'attendre. Ce ne sont point les théories qui doivent servir à expliquer les faits; 
ce sont les faits qui doivent aider à construire les théories. Or, que de faits 
mythologiques encore inexpliqués dans ce premier monument religieux de notre 
race, dont l'étude ne sera pas de longtemps épuisée ! Et si, de l'aveu même des . 
indianistes, nous ne possédons pas encore aujourd'hui une traduction satisfai- 
sante des Védas, qui pourrait douter que deux ou trois générations de savants 
suiOront à peine pour en résoudre tous les problèmes? L'incertitude à laquelle 
la mythologie semble encore condamnée dans quelques-unes des applications 
de sa méthode doit inspirer à ceux qui traitent les mêmes questions, dans les 
limites plus restreintes de la Grèce, un sage esprit de réserve et une défiance 
vraiment scientifique, qui les empêche d'accepter comme définitifs des résultats 
provisoires, dont un avenir prochain démentira peut-être l'exactitude. » 

On ne sera pas étonné, après cette déclaration, que M. Decharme hésite 
souvent entre les solutions diverses proposées par Max Millier et son école, et 
qu'il lui arrive, en désespoir de cause, de ne pas chercher ailleurs que dans 
les traditions grecques l'idée fondamentale d'un mythe. Hestia tire son nom 
d'un radical sanscrit, qui signifie à la fois habiter et briller: quel est celui de 
ces deux sens qui a conduit les hommes à imaginer une divinité du foyer? Gram- 
maticic criant... Alhéna est-elle l'aurore, comme le veut Max Millier, ou faut-il, 
avec Schvvarlz, la considérer comme une personnification de l'éclair? M. De- 
charme se prononce pour la seconde de ces opinions ; mais ce sont des docu- 
ments grecs qui l'y déterminent, et il aurait pu arriver, avec leur seul secours, 
à une conclusion identique, quand bien môme il n'y eût jamais eu de Védas 
ni d'indianistes. 



3G8 UEVllE DE L'iIISTOlftE DES HELIGIONS 

D'autre part, i\I. Decharme est un esprit trop philosophique pour se borner aux 
constatations superficielles que préconisent les partisans du fo!k-lore. Us n'a- 
vaient pas encore levé l'étendard de la révolte, lorsqu'à paru la première édition 
de son livre. 11 est regrettable que, dans la seconde, il n'ait pas cru devoir juger 
les tendances de la nouvelle école. Son appréciation ne pourrait manquer d'être 
intéressante. Mais il n'aurait pas adhéré sans réserve, ou je me trompe fort, à 
la théorie que défend Mcl usine. Ce n'est pas que M. Decharme méconnaisse l'utilité 
que présentent les traditions populaires pour l'interprétation des mythes 
antiques. En maint endroit, il a tiré parti des travaux de Schmidt, de Loukas, 
de Polilis, sur les légendes de la Grèce moderne, mais « la critique, dit-il, n'a 
pu encore s'appliquer à distinguer, parmi ces fictions, celles qui sont relative- 
ment modernes ou celles qui ont obscurément cheminé d'une contrée à l'autre 
de l'Europe, de celles qui dérivent de plus haut. Dans l'état actuel de la ques- 
tion, la plus simple prudence nous impose de ne puiser qu'avec une extrême 
réserve à cette source attrayante de la tradition populaire. » En d'autres 
termes, M. Decharme veut savoir le pourquoi des choses, il demande un fil conduc- 
teur, qui lui permette de remonter jusqu'à l'origine des légendes et de démêler 
la part de raison qui s*y cache. Sa foi dans la valeur de la méthode philolo- 
gique reste entière : « Comment n'être pas frappé des analogies que présente 
la poésie mythique de la Grèce avec celle de l'Inde, et peut-on raisonnablement 
soutenir que cette poésie ne dépend absolument en rien des origines communes 
à tous les peuples de race aryenne?... Si le génie grec, en mythologie comme 
dans le reste, a eu une large part d'originalité qui ne saurait lui être contestée, 
il n'en est pas moins certain qu'en transformant tout à son image, il n'a pas 
tout créé et que la meilleure manière de rendre compte de quelques-unes de ses 
fables consiste à remonter, quand on le peut, par l'intermédiaire de la littéra- 
ture sanscrite, jusqu'à la source plus ancienne dont elles dérivent. » C'est assez 
dire que les noms de Kuhn, de Muller, de Cox reviennent souvent dans la 
Mythologie de la Grèce antique. Frémis, ô Mélusine ! 

En donnant de son bel ouvrage une seconde édition, M. Decharme amis à profit 
un grand nombre de travaux qui ont paru après la première, comme ÏHistoire de 
la Divination de M. Bouché-Leclercq, les Essais orientaux de M. James Dar- 
mesteter les derniers fascicules du Dictionnaire de Daremberg et Saglio, etc., 
Les thèses de M. Pottier ont fourni des corrections importantes pour les cha- 
pitres sur Charon, Thanatos et Hypnos. Quelques exemples feront comprendre au 
lecteur avec quel soin ce travail de revision a été exécuté. M. Decharme avait nié, 
d'après Parthey et Overbeck, que l'Egypte eût donné à la Grèce le culte de Zeus 
Ammon. Une des dernières études égyptologiques du regretté Lepsius l'a 
déterminé à revenir sur cette affirmation. Il ne croit plus que Héra soit une 
divinité pélasgique, il considère comme probable qu'elle dérive de la déesse de 
Samos, qui ne serait elle-même qu'une des formes de la grande déesse-mère 
de l'Asie, originaire de la Chaldée. Le nom du serpent Python, vaincu par 



REVUE DES LIVRES 369 

Apollon, ne vient pas de l'oracle Pytho, que l'on consultait (iruvBàvoixat) à 
Delphes ; c'est sans doute une raétathèse du nom de Typhon, auquel il est 
associé dans un hymne homérique. M. Decharme ne conteste plus aussi énergi- 
quement la parenté d'Atlas avec le Skambha indien et l'irminsul teutonique, 
dont il avait cru devoir le distinguer, parce qu'Atlas soutient, non le poids du 
monde entier, mais seulement celui de la voûte céleste. La partie de cette 
seconde édition qui a été le plus remaniée, est le chapitre sur Hermès ; M. De- 
charme en a fait en réalité un chapitre nouveau. Le mythe d'Hermès a donné lieu, 
jusqu'à ce jour, à dix interprétations différentes, ni plus ni moins; on conçoit 
rembarras de l'auteur. H avait d'abord adopté l'opinion de Max Mûller, pour 
qui Hermès est le dieu du crépuscule. Il est aujourd'hui convaincu quo Roscher 
a raison d'en faire le dieu du vent. Il lui a fallu, en conséquence, présenter sous 
un tout autre jour l'hymne homérique à Hermès, sur lequel repose son système. 
Je crains fort, pour ma part, que les adversaires de l'indianisme n'aient ici beau 
jeu. Malgré toute la réserve que s'est imposée M. Decharme, le contraste que 
présentent ses deux éditions est assez piquant : « Si Hermès n'est autre chose 
que le crépuscule, on comprend comment, dans le langage mythique, il était 
l'inventeur de la lyre. Le crépuscule qui précède le lever de l'astre du jour est 
celui qui découvre, pour ainsi dire, les germes de la lumière ; c'est Hermès 
essayant les premières notes de l'instrument divin, qui bientôt, sous les mains 
de Pnœbos, éclatera en accents plus merveilleux encore » (1879). « L'inven- 
tion de la lyre est un fait légendaire des plus importants et qui correspond à la 
nature originaire d'Hermès. Dans toutes les mythologies, les dieux du vent 
sont représentés comme des chanteurs et des musiciens... L'assimilation des 
bruits harmonieux des vents aux sons de la voix humaine ou des instruments 
de musique suffit à expliquer ces diverses traditions... » (1886). 

Les théories des mythologues rappellent un peu le kaléidoscope : Littré le 
définit, un « instrument de physique qui, garni de petits fragments de diverses 
couleurs, montre à chaque mouvement des combinaisons toujours variées et 
toujours agréables. » Prenez quelques textes d'Homère, et secouez-les un mo- 
ment: voici un Hermès qui est, à n'en pas douter, le dieu du crépuscule. Donnez 
un nouveau tour de main. Dans ces mêmes textes, ne reconnaissez-vous pas le 
dieu du vent? 

M. Decharme n'a pas voulu que spn livre fût un répertoire de bibliographie. 11 
a si bien posé et circonscrit son sujet, si nettement défini sa méthode, qu'on hésite 
avant de lui reprocher des omissions. Il prévient ses lecteurs qu'il n'écrit pas 
pour les archéologues; en conséquence, il reproduit un grand nombre de mo- 
numents antiques sans en indiquer la date et la provenance. Il est donc inutile 
de lui adresser à ce sujet des critiques de détail. Mais c'est ici le principe qui 
me paraît contestable. Qjelque confiance que l'on ait dans lamétho le de M. De- 
charme, on saraiL p irfois bien aise de savoir où ont été trouvées les œuvres d'art 
qu'il met sous nos yeux, quelle date au moins approximative on peut leur 



370 HEVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

assif^iier, de quelle collection elles l'ont partie et quel est, de tous les savants 
qui les ont décrites, celui qui en a donné la meilleure explication. Quelques 
notes très sommaires, au bas des pages, suffiraient pour satisfaire cette légi- 
time curiosité. Peut-être aussi, à la place de M. Decharme, écarterais-je quelques 
figures d'un style lourd et épais, qui sentent l'art romain ; elles produisent un 
efîet fâcheux à côté des métopes de Séliiionte et des vases peints. Dans un 
pareil sujet, ce n'est pas assez que les figures ne soient pas en désaccord avec 
les mythes; je leur demanderais encore ce même caractère naïf, qui fait, avec 
raison aux yeux de M. Decharme, le prix des poètes les plus anciens. Il me semble 
qu'il y aurait ainsi plus d'harmonie entre le texte elles gravures*. Les témé- 
rités dont Tarchéologie est coutumière ont sans doute inspiré à M. Decharme la 
défiance qu'il lui témoigne. Cependant, il y a telle dissertation archéologique 
d'où il aurait pu tirer, tout en restant strictement dans les limites qu'il s'est 
tracées, des renseignements utiles, comme, par exemple, la thèse de M, Jules 
Martha sur les Néréides. Pourquoi, citant les articles de François Lenormant 
sur Bendis et sur les Cahires^ M. Decharme ne citerait-il pas celui que le 
même écrivain a consacré à Démèter ? 

Quiconque s'intéresse aux études mythologiques et désire en connaître 
les derniers progrès, doit lire l'ouvrage de M. Decharme. Nous n'en avons pas 
un seul dans notre langue, qui puisse lui être comparé pour la profondeur des 
recherches, la sûreté de la méthode, la netteté de l'exposition, j'ajoute : et 
pour le charme du style; c'est aujourd'hui une rare aubaine de pouvoir s'in- 
struire sur ces matières dans une prose qui a mérité le suffrage de l'Académie 
rançaise ; car, si nous n'y prenons garde, l'histoire des religions parlera 
bientôt un jargon, auprès duquel celui des philosophes paraîtra du cristal de 
roche 

Georges Lafaye. 



La religion à Rome sous les Sévères, par Jean Reville. 1 vol. in-8, 
Paris, Leroux, 1886. (Thèse de doctorat présentée à la Faculté de théologie 
protestante de Paris.) 

L'époque des Sévères, c'est-à-dire cette période qui s'étend de l'an 193 à 
l'an 235 ap. J. C, a pour l'histoire des religions cet intérêt particulier, qu'elle 
marque une transition entre le paganisme et le christianisme. C'est dans cet 
intervalle, que les deux ennemis rassemblent leurs forces pour la lutte suprême. 
L'esprit antique s'est éteint, ou peu s'en faut; les princes qui gouvernent le 

1) V, une figure mal placée p. 176. 






Il 



REVUE DES LIVRES 371 

monde sont des Orientaux, qui ne se soucient même pas de passer pour des Ro- 
mains, et qui favorisent ouvertement les croyances de leur pays d'origine. Tout 
indique que le monde traverse une crise, d'où la foi nouvelle doit sortir triom- 
phante. En choississant pour sujet de sa thèse la religion à Rome sous les Sévères, 
M. Jean Réville a écarté volontairement l'un des deux rivaux, qui sont alors en 
présence; il a concentré toute son attention sur le paganisme; il s'est borné à 
rechercher comment les anciens cultes, s'étant reconnus incapables de com- 
battre isolément contre l'Église, se sont rapprochés les uns des autres pour se 
prêter un mutuel secours au milieu du danger commun. Le système auquel cette 
tentative a donné naissance, est ce que l'on appelle le syncrétisme, et c'est là en 
définitive le véritable champ d'étude, dans lequel Tauteur s'est enfermé. Il s'agis- 
sait d'abord de passer en revue les différents cultes païens, qui sont entrés 
dans la ligue; d'autre part il fallait exposer les combinaisons imaginées par les 
philosophes, pour grouper les éléments de cette religion universelle. En d'autres 
termes, le livre comportait à la fois un tableau et une histoire, et c'est en effet 
ainsi que M. Réville l'a conçu. 

Énumérer les cultes païens qui subsistaient dans l'Empire au m® siècle serait 
une tâche énorme. La difficulté semble d'autant plus grande, que ceux des pro- 
vinces occidentales nous sont encore fort mal connus. On ne saurait assuré- 
ment les négliger, car il n'est pas douteux qu'en Espagne, en Gaule, en Germanie 
ils ont pris part à l'effort général, et qu'une religion, qui a trouvé ses der- 
niers défenseurs dans les habitants des villages, les pagani, n'a pas dû dédaigner 
le secours des dieux, qui étaient restés populaires parmi les nations soumises. 
Mais ces cultes occidentaux, qui tinrent jusqu'au bout, comme l'attestent les 
inscriptions, dans les contrées où ils avaient pris naissance, n'eurent jamais 
de tendances universalistes. Au contraire les cultes de l'Orient, serrés autour 
du paganisme gréco-romain, engagèrent la lutte avec les fidèles du Christ dans 
toute l'étendue de l'Empire; ils ont en tout lieu fait partie intégrante du syn- 
crétisme et ils sont à peu près les seuls qui dans la capitale aient été admis 
au combat. Mithra et les dieux alexandrins conduisent la phalange. Puis 
viennent les divinités de la Phrygie, la Grande-Mère, Attis, Bellone, les divi- 
nités syro-phéniciennes, les Baals, la Déesse syrienne, la Déesse céleste 
de Carthage, etc. Les causes de leur popularité inouïe sont manifestes 
pour quiconque a pratiqué les écrivains profanes du temps de l'Empire. 
C'est le goût du surnaturel, qui passionne même les esprits les plus dis- 
tingués et les plus cultivés ; c'est le besoin de condenser les croyances 
humaines et de les ramener autant que possible à l'unité ; c'est l'espoir 
dans une seconde vie plus heureuse que celle d'ici-bas; c'est enfin le sen- 
timent profond de notre indignité morak», qui pousse les âmes faibles à cher- 
cher dans l'ascétisme une expiation de fautes imaginaires. M. Réville développe 
ces idées avec une netteté et une méthode parfaites. On éprouve en lisant sa 
première partie la satisfaction très vive de sentir qu'on est entre les mains d'un 



372 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

j^uide sfir et sagace, qui ne laissera rien passer d'important sans le signaler, 
qui sait où il va et quel est le meilleur chemin à suivre pour parvenir au but. 
Il y a peu d'ouvrages qui exigent plus d'art dans la composition qu'un tableau. 
M. Réville a rais dans le sien beaucoup d'ordre et de lumière. Le défaut du 
genre, c'est qu'on y est perpétuellement dans l'alternative d'en dire trop ou de 
n'en pas dire assez. Si j'avais une critique à adresser à M. Réville, peut-être 
lui reprocherais-je d'avoir été trop consciencieux. Les cultes païens, que le syncré- 
tisme a réunis en faisceau au commencement du m* siècle, ne diffèrent pas sensi- 
blement à celte époque de ce qu'ils étaient sous les Césars ou sous les Anto-. 
nins, ou du moins ces différences, à défaut d'un nombre suffisant de documents 
littéraires, sont bien difficiles à saisir. Peut-être eût-il mieux valu les accuser 
avec force là où elles apparaissent, et passer plus rapidement sur le reste. 
M. Réville a compris lui-même la nécessité de se borner dans son analyse; 
c'est ainsi qu'à propos du culte de Mithra (p. 99) il renonce à u entrer dans un 
examen détaillé des épreuves et des grades par lesquels passaient les adora- 
teurs de ce dieu. » Non seulement on ne lui en veut pas d'écarter ce vaste 
sujet, mais on serait assez disposé à lui demander d'autres sacrifices. Ce n'est 
là au surplus qu'une question de mesure. Ce qui n'est pas discutable, c'est le 
soin avec lequel M. Réville a dépouillé les ouvrages les mieux faits et les plus 
récents, qui pouvaient l'éclairer sur chacun des cultes orientaux répandus dans 
l'empire romain. Il s'en est servi avec goût, sans se dispenser de recourir lui- 
même aux textes originaux; son chapitre sur Mithra, pour n'en pas citer 
d'autre, est, au point de vue critique, un excellent résumé des travaux anté- 
rieurs; mais combien sa sévérité pour les visions deLajard (p. 89) paraît encore 
indulgente ! 

La seconde partie du livre est neuve et habilement présentée. M. Réville 
compte dans l'histoire des Sévères trois tentatives syncrétistes. D'abord Phi- 
loslrale cherche à réformer le paganisme en exploitant la réputation laissée 
par Apollonius de Tyane; dans la biographie qu'il consacre à ce personnage il 
en fait un type idéal de sagesse et de vertu, qu'il propose comme un modèle à 
rhumanilé inquiète : Apollonius, sans rien détruire, aurait apporté l'ordre dans 
le paganisme; il en aurait rapproché tous les éléments pour les purifier et 
leur rendre la vie. Par malheur pour ce système, Philoslrate est un païen 
superstitieux qui avec de hautes visées n'a pas su se défendre de la crédulité 
la plus vulgaire; il y a une disproportion choquante entre la noblesse de 
ses aspirations et la grossièreté de ses moyens; la philosophie néo-pytha- 
goricienne dont il s'est fait le champion est condamnée à avorter. L'empe- 
reur Élagabul suit une autre voie; il transporte à Rome un Baal syrien, 
le dieu d'Emèse, El-Gabal, dont il a pris le nom. Dans le temple de cette 
divinité, nouvelle pour l'Occident, il réunit les emblèmes des autres cultes, 
le feu de Vesta, la pierre de la Grande Mère, le Palladium, les boucliers sacrés 
des Saliens, les pierres divines du temple de Diane à Laodicée. Pur là il indique 



REVUE DES LIVRES 373 

clairement que la divinité qu'il présente au monde doit désormais prendre le 
pas sur celles qu'on adorait jusqu'alors; « avec Élagabal le syncrétisme se 
constitue en monarchie absolue à l'orientale, tandis qu'avec les réformateurs 
néo-pythagoriciens il formait comme une féiération de tous les cultes autour 
d'un drapeau commun. » Enfin Alexandre Sévère invente une sorte de syncré- 
tisme éclectique, qui réunit dans une même adoration non seulement les dieux 
mais encore les grands hommes, qui ont bien mérité de leurs semblables en 
contribuant au progrès de la civihsalion, comme Abraham, Orphée, Alexandre 
le Grand, Cicéron, Virgile, Jésus-Christ ou Apollonius de Tyane. Il rassemble 
leurs images dans une des salles de son palais et son premier soin, au début 
de chaque journée, est d'aller rendre hommage à ce Panthéon d'un nouveau 
genre. Les combinaisons syncrétistes, qui ont été tentées successivement à 
l'époque des Sévères, reposent sur des principes très différents et il est assez 
malaisé de démêler au premier abord quel progràs elles ont fait faire à la religion 
païenne. On s'aperçoit néanmoins, en les étudiant de plus près, qu'elles ont 
abouti en somme à un monothéisme spiritualiste, conçu sous une forme plus ou 
moins vague. Il n'a jamais su se dégager complètement du culte des forces de 
la nature, qui remontait à l'origine même de la société antique, ou plutôt il a 
cherché son expression dernière dans le culte du soleil considéré comme le 
principe de la vie ; il semble que le paganisme, se sentant faiblir, se soit 
retrempé dans sa propre source. Mais il n'en a pas moins subi au m* siècle 
des changements profonds. Il a en quelque sorte pris conscience de lui-même ; 
il a lait un puissant effort vers l'unité ; il a saisi le lien mystérieux qui ratta- 
chait les unes aux autres les croyances des diverses nations. Mais surtout le 
sentiment religieux s'est transformé; un autre idéal est entré dans l'âme hu- 
maine : la sainteté paraît désormais le but suprême de la vie d'ici-bas et la 
condition essentielle du bonheur dans la vie future. L'œuvre des syncré- 
tistes n'a pas sauvé le paganisme; elle a seulement prolongé son existence, 
mais par des remèdes qui devaient le tuer plus sûrement encore que le mal. 
C'est en réalité pour le christianisme qu'ont travaillé les philosophes con- 
temporains des Sévères. Ils lui ont préparé les voies ; il est même probable 
qu'ils l'auraient accepté au même titre que les autres doctrines s'il n'avait re- 
poussé tout compromis; et encore, malgré la ferme résolution qu'il avait prise 
de rester indépendant, il a été, à la suite d'une lente et sourde infiltration, pé- 
nétré par ce polythéisme de la dernière heure, « Ce n'est pas seulement le 
paganisme qui a opéré de l'extérieur la transformation de la société antique. 
Celle-ci s'est transformée par le libre développement des forces qui le faisaient 
vivre. Tandis que le paganisme se christianisait, le chrislianisme se paganisait. 
Un jour vint où les deux puissances furent assez rapprochées pour se confondre. 
De cette fusion est né le catholicisme. La réforme syncrétiste du paganisme, 
indépendamment de l'action exercée sur ce dernier par l'Église des trois 
premiers siècles, y a contribué autant que le christianisme proprement dit. » 



37 i REVUE DE l'histoire des religions 

Les vaincus, dans l'histoire, ont toujours eu tort; aussi l'écrivain qui apporte 
dans la revision de leur procès une sympathie intelligente a par là même 
beaucoup de chances de les bien juger. Ce qui fera pour tout esprit indépen- 
dant un des principaux attraits de l'ouvrage de M. Réville, c'est que l'auteur 
y témoigne partout pour les syncrétistes du iii*= siècle une indulgence com- 
patissante, toujours prête à reconnaître, sous des erreurs qu'elle ne cherche 
pas à déguiser, des mobiles généreux et des pensées élevées. A vrai dire, il 
serait difficile de comprendre qu'on abordât avec d'autres dispositions Texaroen 
d'une doctrine quelle qu'elle fût. La science ne peut, en interrogeant le 
passé, dépouiller cette bienveillance que l'homme doit à l'homme, soas 
peine d'être incomplète et de ne voir que la moitié de la vérité. Celui qui 
s'applique avec sa seule raison à l'étude des religions mortes ou vivantes ferait 
mieux de s'abstenir; car la part de sentiment, que chacune d'elles renferme, 
doit nécessairement lui échapper, et combien ce qui reste est peu de chose ! 
M. Réville ne dissimule pas les superstitions mesquines d'un Philostrate, ou 
les folies d'un Èlagabal; mais il se refuse à croire que chez eux elles aient 
été tout l'homme ; en cherchant ce qui les a rachete'es il fait preuve d'un esprit 
équitable et pénétrant. Le chapitre sur Apollonius de Tyane est à ce point de 
vue un des meilleurs de tout l'ouvrage. Il faut aussi louer M. Réville de ne pas 
négliger les points de comparaison que peuvent lui offrir les religions contem- 
poraines ; il y a aux rapprochements qu'elles suggèrent un danger, que tout le 
monde sent et sur lequel il est inutile d'insister. Mais si l'on a soin d'éviter les 
synthèses prématurées et les injustices de la polémique, rien n'est plus légi- 
time et plus fécond. Ainsi quand M. Réville, à propos des religions qui pullu- 
laient dans la Rome impériale, rappelle les cent quatre-vingt-six sectes qu'un 
recensement officiel de 1882 dénombrait en Angleterre, il nous aide singulière- 
ment à nous faire une idée d'un état d'esprit que nous pourrions croire étran- 
ger à notre civilisation. 

En général M, Réville a toujours eu recours aux meilleures éditions des 
textes classiques. On s'étonne qu'il ait dérogé quelquefois à cette habitude, 
par exemple lorsqu'il cite les traités philosophiques d'Apulée d'après l'édi- 
tion de la collection Panckoucke, qui est dépouvue de toute valeur cri- 
tique (p. 42, n. 4). Je me permettrai aussi dô lui signaler quelques tra- 
vaux qui mériteraient une mention spéciale dans ses notes; ainsi nul n'a 
mieux défini le caractère des Pensées de Marc-Aurèle, sur lequel M, Ré- 
ville insiste avec raison (p. 2, 3 et suiv.) que M. Martha dans ses Mora- 
listes romains ; il aurait trouvé chez le même critique, dans une belle étude 
sur Sénèque, un chapitre tout à fait piquant sur les philosophes païens, qui 
jouaient le rôle de directeurs de conscience (p. 165). L'édition d'hymnes or- 
phiques due à M. Miller, celle dos oracles Sibyllins, qu'a publiée M. Alexandre, 
pourraient offrir un utile secours à la page 111 n. 1 et à la p. 139 n. 2. M. Ré- 
ville cite, à propos des bétyles (p. 245, n. 3), un article de F. Lenormant sur- 



REVUE DES LIVRES 375 

Sol Elagabalus ; il y a du même auteur, dans le Dictionnaire des antiquités de 
Daremberg et Saglio, un article Baetylus, qui est tout à fait remarquable. Mais 
ce sont là querelles d'humaniste, et M. Réville, me renvoyant à sa préface, me 
répondra que « le lecteur cultivé », pour lequel il écrit, s'en soucie médiocre- 
ment. 

Georges Lafaye. 



J. Wellhausen. — Skizzenund Vorarbeiten. Zweites Heft :Die Composition des 
Hexateuchs. Berlin, G. Reimer, 1885, 208 p. in-8. — Prix : 7 fr. 50. 

Ce n'est point un nouveau travail que nous donne M. Wellhausen. La Com- 
position de l'Hexateuque a déjà été publiée en trois articles dans les Jahrbùcher 
fur Deutsche Théologie de 1876 et 1877. L'auteur la réimprime aujourd'hui 
sans y rien changer, voulant rendre accessible à tous ceux qui ne possèdent pas 
la collection des Jahrbùcher, une des études préliminaires qui ont servi de base 
à sa magistrale Histoire d'Israël. Nous ne pouvons que l'en remercier, car ce 
dernier livre trouve dans la présente publication un complément presque indis- 
pensable. Il ne faut pourtant pas que les lecteurs français se méprennent sur le 
sens du titre. Les mots « composition de l'Hexateuque « seraient avantageuse- 
ment remplacés par « décomposition de l'Hexateuque. » Il ne s'agit point, en 
effet, — d'un mémoire sur la manière dont l'Hexateuque a é(é composé, sur l'ori- 
gine et la nature des éléments divers qui s'y rencontrent, sur le mode et la date 
de leur réunion en un seul corps d'ouvrage. M. Wellhausen se borne à recher- 
cher comment l'Hexateuque est composé, c'est-à-dire quels sont ces éléments 
de tendance et de nature variées dont une critique rigoureuse révèle l'existence 
sous l'apparente unité del'enserable. Il soumet donc les cinq livres dits mosaïques 
et le livre de Josué à une minutieuse et pénétrante analyse qui fait ressortir 
avec une remarquable clarté les analogies et les dissemblances des fragments 
successivement examinés. C'est un travail de dissection, de dissociation, pour 
parler comme les anatomistes, dont l'aspect est naturellement quelque peu 
ingrat, mais dont l'étude est des plus fructueuses. Les conclusions de M. Well- 
hausen sont connues, et la Revue en a plusieurs fois entretenu ses lecteurs. Il 
était d'un haut intérêt de savoir par quel chemin il y était arrivé. Le volume 
que nous annonçons donne ample satisfaction à cette légitime curiosité, 

A. C. 



376 REVUK DE l'histoire DES RELIGIONS 

Papl Sebillot. Coutumes populaires de la Haute-Bretagne, 1 vol. petit in-8, 
(le VII et 376 p. Paris. Maisonneuve et Leclerc, 1886. 
Légendes, croyances et superstitions de la mer. Première série. La mer 
et le rivage. 1 vol in-12, de xi et 363 p. Paris, Charpentier, 1886. 

M. Sébilllot est infatigable. A peine avons-nous terminé l'un de ses livres 
que voici déjà le premier volume d'un nouvel ouvrage, et au moment même où 
il livrait à l'impression les deux publications que nous annonçons ci-dessus il 
entreprenait la direction d'un nouveau recueil mensuel, la Revue des traditions 
populaires dont nous avons déjà signalé l'apparition dans une chronique pré- 
cédente (tome Xlll, p. 233). Les livres du genre de ceux que publie M. Sebillot 
ne se prêtent guère à l'analyse ni à la discussion. Ce sont des provisions de 
matériaux classés sous différentes rubriques. On ne peut guère les faire con- 
naître qu'en citant les titres des chapitres. 

Les Coutumes populaires de la Haute-Bretagne forment le XXI^ volume de la 
collection publiée par MM. Maisonneuve et Leclerc sous le titre : Les littératures 
populaires de toutes les nations. Les sept volumes déjà consacrés par le labo- 
rieux enquêteur à la tradition populaire de la Haute-Bretagne*, n'ont pas épuisé 
la récolte que lui a fournie cette terre d'élection. Après les contes, les traditions, 
les légendes et les superstitions, il restait à recueillir les coutumes, les usages 
antiques conservés encore de nos jours, ce que l'on pourrait appeler la supers- 
tition dans la vie quotidienne. Suivant l'expression pittoresque de M. Sebillot 
lui-même, « il a pris l'homme à la naissance et, à travers les diverses phases 
de son existence, il l'a conduit jusqu'au cimetière ». La seconde partie du livre 
contient une sorte de calendrier des préjugés populaires ainsi que l'énumération 
des usages caractéristiques dans les fêtes, dans les travaux des champs et aux 

repas , 

L'histoire des religions, sans doute, n'est pas aussi directement intéressée au 
nouveau livre de M. Sebillot qu'à ses deux volumes antérieurs sur les Traditions 
et les superstitions de la Haute-Bretagne, A chaque page l'auteur est obligé d'y 
renvoyer le lecteur désireux d'en savoir plus long sur les croyances des cam- 
pagnards bretons. Il me semble néanmoins que l'historien des reUgions retirera 
un véritable profil de la lecture que nous lui présentons, non pas tant parce 
qu'il y fera connaissance de beaucoup de croyances ou de superstitions qui ne 
lui soient déjà familières. — ne fût-ce que par les travaux de M. Sebillot lui- 
luême, —mais surtout parce qu'il y saisira sur le vif, à quel point les supersti- 
tions et les préjugés d'autrefois pénétraient la vie entière de ceux qui les avaient 
adoptés. Un livre comme celui de M, Sebillot nous fournit d'amples matériaux 

1) Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1 vol.; Contes des paysans et 
pécheurs, 1 vol. ; Contes des marins, 1 vol. ; Contes de terre et de mer, légendes 
de la Haute-Bretagne, 1 vol. ; Littérature orale de la Haute-Bretagne, 1 vol.; 
Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, 2 vol. 



REVUE DES LIVRES 377 

pour faire la psychologie de l'homme tel qu'il était autrefois, de l'homme anté- 
rieur aux méthodes scientifiques, c'est-à-dire de l'homme vivant dans le surna- 
turel comme dans son élément naturel. 

Il est fort intéressant de retrouver dnns la Haute-Bretagne un grand nombre 
de superstitions qui ont régné chez les peuples de l'antiquité ou que les voya- 
geurs constatent encore de nos jours chez des peuples sauvages, par exemple 
le massage de la tête chez les enfants nouveaux- nés (p. 14), la pratique des 
femmes qui, pour devenir fécondes, vont se frotter contre un saint (p. 6), les 
épingles enfoncées dans les jambes de certains saints par les filles qui veulent 
se marier (p. 97), l'usage de casser quelque objet aux noces pour assurer un 
heureux avenir aux mariés (p. 136), etc. Mais il est encore beaucoup plus inté- 
ressant d'étudier l'état intellectuel de ceux qui, à côté de nous, sous nos yeux, 
reproduisent les conceptions des choses et les croyances de l'époque où les 
légendes et les mythes se sont formés. La simple énumération des régions 
diverses et des époques différentes où Ton retrouve une même superstition, 
nous fait connaître combien il y a d'unité sous la variété infinie des dévelop- 
pements de l'esprit humain. Mais la reconstitution de Tétat d'esprit auquel 
correspondent les diverses espèces de superstitions, nous permet d'essayer une 
explication de leur origine, de rechercher les lois de leur formation et de con- 
tribuer ainsi à la psychologie historique de l'humanité. 

Ce domaine commence seulement à être exploré. Pour en revenir au livre de 
M. Sébillot, qui dira pourquoi, dans la Haute-Bretagne, les belettes portent 
bonheur dans les maisons, tandis qu'en Basse-Bretagne c'est le contraire? 
(P. 275.) Il ne faudrait pas chercher à tout prix des raisons profondes pour 
expliquer mainte coutume dont l'origine est purement accidentelle. Aussi les 
vrais collectionneurs de traditions populaires s'abstiennent-ils soigneusement de 
rechercher des explications. Ils se bornent à enregistrer des contes ou des 
usages. Leurs ouvrages sont de véritables catalogues. Le recueil de M. Sébillot 
n'a pas la prétention d'être autre chose. C'est l'énumération précise, claire, 
simple, de toutes les coutumes qui l'ont frappé dans un pays qu'il connaît 
mieux que personne. Et cette simplicité même en fait le mérite. 

Les Légendes, Croyances et Superstitions de la Mer, dont le premier volume 
vient de paraître, nous font sortir de la Haute-Bretagne, elles nous promènent à 
travers le vaste monde et à travers toutes les latitudes de la civilisation. Les 
superstitions de l'antiquité s'y trouvent mentionnées à côté de celles des 
peuples non civilisés de notre temps; mais les plus intéressantes sont encore 
celles de nos marins bretons. L'auteur les a recueillies directement et l'on 
s'aperçoit fort bien qu'il les conte ,avec plus de plaisir que les autres. Elles 
offrent, en outre, des garanties d'authenticité que ne présentent pas toujours 
les récits glanés de confiance dans les historiens de l'antiquité ou dans les 
aventures des voyageurs. 

La mer a toujours été l'une des sources les plus fécondes de la mythologie. 

25 



378 REVUE DE l'histoire des religions 

Mais, sous la grande variété des détails, nous retrouvons encore ici de singulières 
analogies dans le fond même des légendes. Les traditions maritimes des pri- 
mitifs se rapprochent de celles des civilisés ; dans le monde entier elles révèlent 
une espèce d'unité de conception. 

Jean Réville. 



NOTE relative à l'article de M. M. sur les Essais de mythologie et de philo- 
logie comparée de M. J. vanden Gheyn. (Tome XIII. p. 222 et suiv.) 

Nous avons reçu de M. van den Gheyn une lettre contenant quelques obser- 
vations relatives à la critique de son livre par M. ilf., dans la précédente 
livraison de la Revue de l'Histoire des Religions, Nous donnons volontiers acte 
à l'auteur des réclamations suivantes : 

1° La critique de M. M, porte uniquement sur les études mythologiques du 
livre et non sur ses éléments philologiques. 

2*» Les appréciations de M, M. différent de celles qui ont été exprimées par 
M. Spiegel, dans la Deutsche Litteraturzeitung du 24 avril, et par M. Alfred 
Maury dans les Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 
(Octobre-décembre 1885, p. 480 à 482.) 

3° M. van den Gheyn ne condamne pas l'application de la méthode philolo- 
gique à la mythologie, mais seulement l'exclusivisme des mythologues qu 
prétendent proscrire toute autre méthode. 

4« Il nous prie de remarquer que ses conclusions sur le Mythe de Cerbère ont 
été trouvées indépendamment du travail de M. Decharme. 

Nous profitons de cette occasion pour prier nos lecteurs d'excuser quelques 
fautes de noms propres qui se sont glissées dans l'article de M. M. . L'auteur, 
absent de Paris au moment où il a reçu les épreuves de son article, n'a pas pu 
les corriger. 

(Note de la rédaction.) 



CHRONIQUE 



FRANCE 



Leçons d'ouverture à la Section des sciences religieuses. — 

Nous avons reproduit plus haut la belle conférence de M. Hartwig Derenbourg 
sur la Science des Religions et l'Islamisme, par laquelle le sympathique profes- 
seur a inauguré le cours sur « l'Islamisme et les religions de l'Arabie» à 
l'École des Hautes-Études. Dans une précédente livraison nous avons déjà 
signalé la leçon d'ouverture de M. de Rosny sur les religions de l'Extrême- 
Orient. La Revue internationale de l'enseignement, dans ses numéros du 15 avril 
et du 15 mai, a publié deux autres leçons inaugurales, faites à la nouvelle 
Section des sciences religieuses, l'une de M. Ernest Havet, l'autre de M. Mau- 
rice Vernes. 

La leçon de M. Ernest Havet n'est pas à proprement parler un discours 
d'ouverture. Elle n'était pas destinée à la publicité. Un sténographe qui se 
trouvait parmi les auditeurs de l'éminent professeur l'a recueillie. En la 
publiant telle qu'elle a été prononcée, la direction de la Revue internationale de 
l'Enseignement nous a offert l'occasion, non seulement d'apprendre à connaître 
le but que M. Havet se propose dans ses nouvelles fonctions, mais encore de 
constater une fois de plus le charme de sa parole et la distinction littéraire de 
son enseignement. Si, par son érudition en tout ce qui touche à l'antiquité 
classique, M. Havet est bien un fils du xix* siècle, par son tour d'esprit et par 
la simpUcité d'un langage élégant et clair, il est l'un des plus fidèles représen- 
tants du xvin". 

Gomme de juste, le professeur s'est tout d'abord expliqué sur la raison du 
titre, nouveau et peut-être anormal, de son cours. Les mots Histoire des Origines 
du Christianisme semblent, en effet, convenir comme titre d'un livre ou d'un 
cours de semestre plutôt que comme dénomination d'une chaire spéciale. 
M. Havet s'est attaché à justifier la, création de l'enseignement nouveau aussi 
bien que la nature particulière du titre. Il a rappelé la coïncidence entre l'in- 
troduction d'un enseignement spécial pour l'histoire de la Révolution française 
et l'institution d'une chaire pour l'Histoire des origines du christianisme. Cette 
dernière est, en réaUté, l'histoire de Ja révolution chrétienne ; elle s'est détachée 



380 HEVUE DE L HISTOIRE DES UELIGIONS 

par le même mouvement qui a détaché l'autre ; et chacune de ces révolutions 
est assez importante pour mériter d'être étudiée à part. Quelle que soit l'excel- 
lence des livres où leur histoire a été consignée, il faut encore l'action plus 
directe et plus vivante de l'enseignement oral, de la conférence, pour familia- 
riser les esprits avec elles. 

L'introduction de cette leçon se termine par la déclaration suivante dans 
laquelle M. Havet résume la signification qu'il faut attacher à l'apparition de 
son cours : « Je me suis assez expliqué maintenant sur la raison du titre de ce 
cours, et ayant écarté d'avance soigneusement l'esprit dogmatique et polé- 
mique, qu'on ne trouvera ni dans le fond de ces leçons ni dans l'accent du 
professeur, j'ai plus de liberté pour remercier le gouvernement, non plus pour 
moi, comme je l'ai fait tout à l'heure, mais pour tout le monde, pour tous ceux 
qui s'intéressent aux libres études, d'avoir affiché pour la première fois sur les 
murs de la Sorbonne Thistoire des origines du christianisme. C'est quelque 
chose de nouveau et de considérable, et le gouvernement a rendu servive en 
proclamant ainsi que tout apparlient à l'étude, que rien ne se dérobe à la 
science, pas plus les religions que le reste, et que dans cet inventaire que fai 
l'esprit humain de toutes ses richesses et de tous ses matériaux, il ne reste 
pas de tiroir, pas de compartiment qui soit à jamais fermé et sur lequel on 
puisse prétendre mettre des scellés inviolables I » (P. 350.) 

M. Havet se propose d'étudier en détail dans son cours ce qu'il a traité pour 
le public dans les quatre volumes sur le Christianisme et ses origines. Toutefois, 
au iieu de commencer par l'hellénisme, il a préféré traiter d'abord la judaïsa- 
tion du monde hellénique, en d'autres termes l'introduction du judaïsme dans 
la société païenne comme préparation à la propagande chrétienne. 

La leçon d'ouverture de M. Maurice Vernes, au contraire, était bien dûment 
destinée à la publicité. Elle est intitulée : Les abus de la méthode comparative 
dans l'histoire des religions en général et particulièrement dans l'étude des reli- 
gions sémitiques. (Tirage à part, in-8 de 31 p. ; Armand Colin, Paris.) C'est 
un véritable manifeste dans lequel l'auteur développe les idées qu'il a déjci 
énoncées dans un article de la lievue critique et auxquelles M. Goblet 
d'Alviella a répondu ici-même (tome XII, p. 170 et suiv.}. Le but que poursuit 
M. Vernes est nettement exprimé dans le passage suivant que nous transcri- 
vons littéralement afin de ne pas faire tort à la pensée de l'auteur : « Si la 
tâche d'hier a élé d'obtenir pour l'histoire des religions la place qu'on lui 
refusait en invoquant des préjugés de différente nature, celle d'aujourd'hui est 
d'imposer à la branche d'études nouvellement reconnue les règles d'une sévère 
méthode, d'une rigoureuse discipline. Ayant fait jusqu'ici en tête de la petite 
armée des hiérographes — et cela non sans quelque succès, comme M. Goblet 
d'Alviella veut bien le reconnaître — fonction du capitaine qui préside au 
combat ou simplement du tambour ou du trompette qui bat ou sonne la charge, 
je pense rendre un nouveau et non moins signalé service à l'histoire des 



CHRONIQUE 381 

religions en me reportant vers la troupe après le premier avantage obtenu et 
en y jouant cette fois-ci le rôle d'inspecteur ou plus modestement de sergent, 
j'allais presque dire de gendarme, qui vérifie la régularité de l'équipement, de 
la tenue et de la position et corrige impitoyablement tous les manquements à 
la règle. Loin qu'il y ait une contradiction entre le rôle que j'ai précédemment 
joué de porte-parole ou de héraut des revendications d'une science trop long- 
temps méconnue et celui de censeur vigilant que je prétends remplir en cet 
instant, je soutiens que je continue de travailler par là à la même cause avec le 
changement d'attitude que réclame le changement des circonstances (p. 7), » 

La brochure de M. Vernes se divise en trois parties. Dans la première il 
stigmatise les principaux abus qui sont commis dans l'application de la 
méthode comparative à l'histoire des religions en général, savoir la manie de 
rechercher les origines, le classement artificiel des religions, la reconstitution 
d'arbres généalogiques des religions par la méthode comparative, et l'abus des 
clefs pour Texplication des religions. Dans la seconde partie il conteste l'exac- 
titude de l'appellation « religions sémitiques » et montre que la religion 
d'Israël, à laquelle son cours sera particulièrement consacré, ne doit être 
expliquée ni par la Phénicie, ni par l'Assyrie, mais par elle-même. Enfin la 
troisième partie nous fait connaître les, trois phases par lesquelles ont passé les 
études bibliques, la phase traditionnelle, la phase rationaliste et le phase de la 
méthode historique. Les diverses interprétations du récit d'après lequel Josué 
aurait fait massacrer les populations indigènes du pays de Chanaan servent 
d'illustration à la thèse précédente, et l'auteur termine par une justification de 
la méthode historique dont les Églises elles-mêmes s'accommodent déplus en 
plus. 

La méthode préconisée par M. Vernes est définie par lui en ces termes : 
« Cataloguer les documents, les textes et les faits relatifs aux différentes reli- 
gions, soumettre chacun d'eux, tour à tour, à ce que je voudrais appeler un 
épluchage rigoureux, les dater et les classer le mieux qu'il est possib'e, en un 
mot amasser des matériaux de bonne qualité scrupuleusement vérifiés, qui 
pourront servir ultérieurement à des constructions plus ou moins considérab es, 
voilà le but que je prétends assigner à nos études en l'an 1886, voilà la môtiiode 
de travail que je veux m'imposer àmoi-même dans le champ de mes recherches 
spéciales et que je prends la liberté de recommander à ceux qui cultivent 
d'autres domaines de l'histoire religieuse. » (P. 17.) 

Ce sont là d'excellents conseils ; mais M. Vernes nous permettra bien de lui 
faire observer qu'ils ne sont pas précisément nouveaux. A lir»' sa lei^on inau- 
gurale comme à lire son article' antérieur de la Revue Critique, 'û semble, 
en vérité, que jusqu'à présent ces règles élémentaires de la méthode historique 
moderne n'aient encore jamais été observées dans le domaine de l'histoire des 
religions. Il suffit cependant délire les Prolegomeni zu eincr wisscnschafUichen 
Mythologie d'OtlVied Millier pour constater qu'en 1825 déjà cette méihode était 



382 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

appliquée aux études mythologiques, et les éloges bien mérités que M. Veraes 
lui-même accorde à la traduction de la Bible de M. Heuss témoignent des 
remarquables résultats que cette même méthode a produits dans l'histoire de 
la religion des Israélites en particulier. 

M. Vernes s'étonne de l'émotion que son article de la Revue Critique a 
causée parmi ceux qui se consacrent à l'histoire des religions. C'est son éton- 
nement qui nous plonge dans la stupéfaction. Il ne semble pas se rendre compte 
de l'effet produit par les manifestations inattendues auxquelles il se livre vo- 
lontiers, avec les meilleures intentions , sans doute, mais de façon à dérouter 
complètement ceux qui font campagne avec lui. Quand on a réclamé avec au- 
tant d'insistance et de persévérance Tintroduction de l'histoire religieuse, à 
tous les degrés de l'enseignement public, on est mal venu à déclarer que l'his- 
toire des religions est une science encore dans l'enfance (p. 16). Les sciences 
dans l'enfance n'ont aucun titre à réclamer leur place à tous les degrés de l'en- 
seignement. En outre, et quoi que l'on puisse penser de leurs conclusions, il 
est inexact de qualifier de science encore dans l'enfance, celle qui a été illus- 
trée par les Otfried MûUer, les Preller, les Ewald, les Reuss, les Roth, les 
Lepsius... Mais à quoi bon les citer? M. Vernes les connaît mieux que per- 
sonne, puisque dans la seconde édition française du Manuel de M. Tiele, il a 
ajouté, en tête de chaque chapitre, leurs noms et leurs principaux ouvrages 
avec des mentions souvent élogieuses. 

La critique de M. Vernes est d'une exagération manifeste, qui en compromet 
la valeur. Il y a, sans doute, de singuliers abus dans l'histoire des religions 
comme dans toutes les sciences, en particulier dans celles qui s'appliquent aux 
documents, souvent obscurs, d'une haute antiquité. Mais il est inexact de pré' 
tendre que ces abus soient plus graves aujourd'hui qu'autrefois. Il y a, au 
contraire, aujourd'hui, dans l'étude de presque toutes les religions, une rigueur 
de méthode et une indépendance de jugement qui n'existaient guère dans les 
périodes antérieures. 

Nous ne pouvons pas discuter ici toutes les assertions de M. Vernes. Il ne 
serait pas difficile, croyons-nous, de montrer que l'histoire comparative des re- 
ligions a grandement contribué à la compréhension des religions particulières, 
et que, ne fût-ce que pour établir les faits extérieurs de l'histoire d'une reli- 
gion (ce qui n'est, au bout du compte, que la première partie de notre tâche, 
puisque la seule connaissance des dates et des textes ne nous donnera jamais 
que le squelette des religions), il est indispensable de se faire une idée de l'é- 
volution de cette religion. Qui dit « comprendre)) dit relier un phénomène ou 
un événement à ses causes et à ses effets. Comprendre une religion, c'est en 
saisir l'origine et le développement interne. L'épiuchage des documents que ré- 
clame M, Vernes n'a d'autre raison d'être que de nous mettre en état de com- 
prendre ainsi la religion à laquelle ils ressortissent, et il ne peut être pratiqué 
avec succès que par ceux qui, après avoir établi leur conception de l'évolution 



CHRONIQUE 383 

générale d'une religion sur les faits les mieux documentés, résolvent ensuite les 
questions critiques soulevées par les nombreux faits moins bien documentés, 
en se fondant justement sur leur conception générale de cette religion et de son 
évolution. M. Vernes lui-même n'agit pas autrement dans son interprétation 
du récit de Josué. 

Nous craignons que M. Vernes n'ait témoigné, dans ses nouvelles fonctions 
d'inspecteur, d'une excessive sévérité, si ce n'est d'un peu de mauvaise humeur. 
Il ne nous en voudra pas d'exprimer franchement notre avis, avec tout le res- 
pect que nous inspirent son talent et sa science, puisqu'il a usé de la même 
liberté à l'égard de tous ses collègues en hiérographie. 

Nouvelles diverses. — M. Guimety directeur du Musée national des re- 
ligions, est chargé de représenter le ministère de l'Instruction publique à la sep- 
tième session du congrès international des Orientalistes qui doit se réunir à 
Vienne en septembre prochain. 

M. Frank Puaux, directeur de la Revue Chrétienne, vient de trouver la 
correspondance d'un espion chargé par le gouvernement de Louis XIV de sur- 
veiller les protestants français réfugiés en Hollande. Cet individu avait si bien 
capté la confiance des réformés qu'il était admis dans l'intimité de leurs prin- 
cipaux conducteurs. Tous les projets auxquels il était initié, étaient dénoncés 
au gouvernement français. Cette correspondance, qui s'étend d'octobre 1685 
jusqu'en août 1688, renferme des détails précis sur les moyens d'évasion des 
réformés, sur les tentatives faites pour maintenir le culte protestant, sur la vie 
intime des réfugiés. M. Puaux se propose de la publier très prochainement 
avec une préface et des notes . 

La librairie Fischbacher met en vente, au prix de 60 francs, V Histoire de 
l'Etablissement du protestantisme en France, contenant l'histoire politique et re- 
ligieuse de la nation depuis François b^ jusqu'à Védit de Nantes, par M. 
L. Aguesse, quatre volumes gr. in-8, de 600 à 830 pages chacun. Cette his- 
toire est le fruit de vingt années de travail et la dernière œuvre d'un homme 
qui a consacré la plus grande partie de sa vie aux études historiques, 
M. Aguesse est mort en 1862. 

MM. Joseph et Hartivig Derenbourg ont publié chez Leroux la reproduction 
phototypique et la traduction des Inscriptions phéniciennes au temple de Seti à 
Abydos. Ces inscriptions ne renferment rien de particulièrement remarquable. 
Cependant le déchiffrement des noms fournira peut-être quelques renseignements 
à l'histoire des religions; on sait, en effet, que les noms sémitiques sont sou- 
vent théophores. 

M. De charme et les Cannophorcs : — Dans la Eevî/e archéologique d'avril- 
mai, M. Decharme propose une nouvelle explication de l'origine des canno- 
phorcs dans le culte de la Mère des dieux. On admet généralement, depuis 
Visconti, que les roseaux portés par les cannophores, le 15 mars, dans les fêtes 
de la Mère des dieux et d'Attis, rappelaient les roseaux dans lesquels Attis s'é- 



384 DÉPOUILLEMENT DES PÉRIODIQUES 

laiL caché, après s'être mutilé. Cependant aucun texte ne confirme cette inter- 
prétation. M. Dechanne signale deux passages du discours de l'empereur Ju- 
lien sur la Mère des dieux qui semblent résoudre le problème dans un autre sens. 
Il y est dit que le jeune Attis « fut exposé pendant son enfance sur les bords 
du fleuve Gallus », et « qu'il fut sauvé des eaux par Cybèle. » Voilà pourquoi 
les Phrygiens d'après Hérodien (I. 11, 2) célébraient les fêtes de Cybèle et 
d'ALtis sur les bords du fleuve Gallus. 

ANGLETERRE. 

L'article « Religions » dans l'Encyclopédie Britannique. — Nous 
avons déjà signalé l'article de M. Tiele sur les Religions, publié dans le der- 
nier volume de VEncyclopédie Britannique. Comme la grande publication 
anglaise n'est pas aisément accessible en dehors de l'Angleterre, nos lecteurs 
accueilleront, sans doute, avec satisfaction un résumé de ce remarquable tra- 
vail. 

Après avoir rappelé l'origine récente de l'histoire scientifique des religions et 
son importance pour la solution du problème philosophique de la nature de la 
religion, M. Tiele montre que cette histoire, pour être fructueuse, doit procéder 
par des études comparées, fondées sur un examen critique des documents de 
toute nature dans lesquels le souvenir des idées et des institutions religieuses 
s'est conservé. La science des religions doit fournir les éléments d'une classi- 
fication généalogique et d'une classification morphologique des religions. 

M. Tiele repousse l'application pure et simple d'une classification philolo- 
gique dans la science des religions; car la thèse d'après laquelle la parenté des 
langues impliquerait la parenté des religions a besoin d'être prouvée; et elle 
ne pourrait l'être que par l'étude comparée des religions considérées en elles- 
mêmes. « Nous ne pouvons affirmer qu'une religion est mère d'une autre reli- 
gion ou que les religions de deux nations, indépendantes l'une de l'autre, pro- 
viennent dune source commune, que dans le cas où ces religions concordent 
par la doctrine, par le mode d'adoration, surtout par la conception des rap- 
ports entre Dieu et l'homme, entre le divin et l'humain, à tel point que cet ac- 
cord ne puisse pas s'expliquer uniquement par la communauté des aspirations 
et des besoins de la nature humaine. Lorsque non seulement deux, mais plu- 
sieurs religions concordent ainsi, ou à peu près ainsi, nous obtenons une fa- 
mille de religions. Il n'est pas possible d'aller plus loin actuellement. Les rela- 
tions mutuelles des différentes familles ne peuvent pas encore être déterminées. )> 
(P. 359.) M. Tieie s'arrête à la classification généalogique suivante, en recon- 
naissant toutefois qu'elle est susceptible de modifications sur plusieurs points : 

1. La famille des religions aryennes ou indo-gtrmaniques, comprenant les re- 
ligions indo-perses, gréco-romaines, letlo-slaves, norico-teutoniques et gaélo- 
kymiiques, correspondant à autant de rehgions préhistoriques issues du tronc 
aryen primitif. 



CHRONIQUE 38o 

2. Les religions sémitiques, dont l'arbre généalogique est beaucoup moins 
bien établi, mais dans lesquelles on peut cependant distinguer avec une suffi- 
sante certitude le groupe méridional (arabique) et le groupe septentrional, du 
Tigre à la Méditerranée, avec les sous-groupes de l'Est et de l'Ouest, Le pre- 
mier groupe aboutit au mahométisme, le second au judaïsme et au christia- 
nisme primitif. 

3. Les religions de V Afrique, comprenant le sous-sol animiste et magique 
de la religion égyptienne et les quatre groupes des religions nigritiennes 
(Goushites sur la côte du Nord-Est, Nigritienne proprement dite chez les nègres 
de l'intérieur et de l'Ouest, Cafre et Hottentote dans l'Afrique méridionale). 

4. Les religions du groupe Mongol ou patriarcal, comprenant l'ancienne 
religion chinoise (dont le taoisme est probablement le dernier reste, tandis que 
le confucianisme fut une réforme) , l'ancienne religion japonaise ou le sin- 
tauisrae, les religions du groupe finnois. L'insuffisance des documents relatifs 
aux autres peuples de la même famille ethnique ne permet pas de faire rentrer 
avec certitude leurs religions dans ce quatrième groupe. (Turcs, Magyars, Tibé- 
tains, Birmans, Siamois, ainsi que les habitants primitifs de la Mésopotamie.) 

5. Les religions des aborigènes de V Amérique. La transition entre cette 
famille et la précédente est représentée par la religion des Esquimaux. Elle 
comprend : les religions des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, du Canada 
au golfe du Mexique; celles des Aztecs, de l'île Vancouver jusqu'au Nicaragua; 
celles des indigènes des Antilles (avec les Mayas du Yucatan, et les Natchez 
du Mississipi); celle des Muyscas ou Chibchas dans l'Amérique du Sud; celles 
desQuichuas, des Aimaras, etc. (les Incas du Pérou) ; celles des Caraïbes et 
des Arowaks. Enfin, il faut faire une place à part dans l'Amérique du Sud 
aux religions tout à fait primitives des indigènes du Brésil et des côtes méri- 
dionales. 

6. Les religions de la famille malaise et polynésienne, comprenant les groupes 
polynésien, mélanésien, malais, et sans doute aussi les religions des Aus- 
traliens, quoique ceux-ci ne soient pas de la même race que les Polynésiens. 

L'étude véritablement scientifique des religions ne peut pas, toutelois, se 
passer d'une classification morphologique. M. Tiele rejette, avec M. Max 
Millier, les divisions anciennes en religions vraies et fausses, révélées et natu- 
relles, nationales et individuelles, polythéistes, dualistes et monothéistes; mais 
il repousse également, comme contraire aux faits, surtout chez les peuples 
ayant déjà quelque civilisation, la classification de M. Max Millier, fondée sur 
la morphologie du langage. Celle qu'il adopte se rapproche cependant de celle 
que préconise le professeur Whitney, d'après lequel il faut distinguer les reli- 
gions nationales et les religions individuelles (c'est-à-dire ayant eu un individu 
comme fondateur et comme inspirateur). M. Tiele préfère la distinction en reli- 
gions de la nature et religions éthiques. Dans les premières, les princ'paux 
dieux sont des puissances de la nature (démons, esprits, divinités anthropo- 



386 



REVUE DE L HISTOIRE DES RELIGIONS 



morphiques, etc.) Peu à peu, l'élément moral s'y introduit. ïl s'y développe 
toujours plus, jusqu'à ce qu'il devienne prépondérant. Alors naissent les reli- 
gions élhiques, dans lesquels los anciens éléments naturistes ne sont pas néces- 
sairement supprimés, mais subordonnés. Ces deux classes fondamentales de 
religions se distinguent par des caractères opposés. Les religions de la nature 
sont polydémonistes ou polythéistes, tout au plus monolâtres; elles sont natio- 
nales plutôt que rattachées à une individualité; elles se développent d'une façon 
spontanée plutôt que par l'effort de la spéculation consciente; elles sont le pro- 
duit de l'imagination plutôt que de la réflexion. Les religions éthiques, au con- 
traire, sont toutes, au moins par tendance, monarchiennes, sinon monothéistes ; 
elles donnent naissance à des associations religieuses, unies par la croyance 
commune à une doctrine de salut plutôt que par des traditions purement natio- 
nales, et organisées en vue de leur conservation et de leur propagande. Fondées 
par une individualité, développées souvent par un corps enseignant ou par un 
sacerdoce, elles sont considérées par leurs adhérents comme une révélation 
divine, et leur fondateur devient lui-même un être divin. 

M. Tiele discute ensuite les subdivisions de ces deux groupes, spécialement 
celles des religions de la nature, d'après M. Pfleiderer, et celles des religions 
éthiques, d'après M. Kuenen . Ne pouvant pas citer l'article entier du savant 
historien, nous devons nous borner à reproduire ses conclusions telles qu'elles 
sont résumées dans la classification morphologique suivante : 

I. Religions de la Nature. 

A. Religions polydémonistes magiques sous l'influence de l'animisme. 
(A cette classe appartiennent les religions des peuples dits sauvages ou non 
civilisés; il n'y a actuellement que des restes dégénérés de ce qu'elles étaient 
autrefois.) 

B, Religions magiques plus développées ou organisées. 
Polythéisme thérianthropique . 



1. Inorganiques. 

Le Kami-no-madsu du Japon. 

Les religions non-aryennes (dravi- 
diennes) de l'ïnde, principalement 
au Dekkan. 

Religions des Finnois et des Estho- 
niens. 

Les anciennes religions de l'Arabie. 

L'ancienne religion pélasgique. 

Les anciennes religions italiotes. 

La reli-ion étrusque avant sa combi- 
naison avec des éléments grecs (?). 

Les anciennes religions slaves. 



2. Organiques. 

Les religions mi-civiUsées de l'Amé- 
rique : Mayas, Natchez, Toltecs- 
Aztecs, Muyscas, încas du Pérou. 

L'ancienne religion de l'empire chinois. 

L'ancienne religion babylonienne 
(chaldéenne). 

Religion de l'Egypte. 



■jLiSiii 



CHRONIQUE 387 

C. Adoration d'êtres semblables à rhomme, mais doués d'une puissance 
surhumaine et déjà partiellement éthiques. 

Polythéisme anthropomorphique. 
L'ancienne religion védique (Inde). 

La religion iranienne pré-zarathustrienne (Bactriane, Médie, Perse). 
La religion néo-babylonienne et assyrienne. 
Les religions des autres Sémites civilisés (Phénicie, Canaan, peuples ara- 

méens, peuples sabéens dans l'Arabie méridionale). 
Les religions des Celtes, des Germains, des Hellènes et des Gréco-Romains. 

II. Religions Éthiques. 

A . Associations religieuses nationales nomistiques (nomothétiques) . 
Le taoisme et le confucianisme en Chine. 

Le brahmanisme avec ses nombreuses sectes anciennes et modernes. 
Le jaïnisme et le bouddhisme primitif. 
Le mazdéisme (zarathustrianisme) avec ses sectes. 
Le mosaïsme. 
Le judaïsme. 

B. Associations religieuses universalistes . 
L'islamisme. 
Le bouddhisme. 
Le christianisme. 

La dernière partie de l'article de M. Tiele contient un rapide aperçu du 
développement de la religion telle qu'il ressort de l'histoire des religions, pour 
montrer que la continuité du développement religieux se retrouve partout, dans 
les anciennes rehgions aussi bien que dans les modernes. De tout temps, les 
religions se sont propagées par l'influence d'une civilisation supérieure, par la 
conquête, par la colonisation ou le commerce, et par les missions. Une biblio- 
graphie sommaire clôt ce remarquable travail dont nous nous bornons à donner 
un résumé, sans entreprendre une discussion critique à laquelle l'auteur tout le 
premier reconnaît que ses conclusions peuvent donner prise, mais qui dépasse- 
rait singulièrement les limites assignées à notre chronique. 

Le Mythe d'Osiris Unnefer. Le dernier volume des Proceedings de 
la Society of Biblical Archœology , renferme une remarquable étude de 
M. Le PageRenouf sur le mythe d'Osiris Unnefer. Le Manibog ou Miohabou des 
Algonquins, c'est-à-dire le Grand-Lièvre, est généralement considéré comme 
une personnification de la lumière, une divinité de l'aurore. Les Algonquins lui 
attribuent la création du monde et l'origine de leur civilisation. D'où peut venir 
cette étrange personnification du soleil sous forme d'un lièvre? De nombreuses 
explications ont été proposées par les mythologues. M. Le Page Renouf en 
donne une, à son tour, fondée sur la mythologie et la philologie égyptiennes. 



388 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

Osiris, dit-il, est universellemenL reconnu comme un dieu solaire. Or, dans le 
temple de Dondérah, de même que dans les illustrations ordinaires du cxlvi" cha- 
pitre du Livre des Morts, on voit une divinité à tête de lièvre. A Dendérah, on 
trouve aussi une déesse à tête de lièvre, qui porte le nom d'Unnut. Nous savons 
que la cité d'Unnul était la métropole du 15^ nome de la Haute-Egypte, celui 
du lièvre, Un. La divinité mâle, correspondant à Unnut, devait être Un ou 
TJnnu. Aucune divinité de ce nom ne nous est connue, mais le nom Unnefer 
(ou mieux Vnnu-nefcru), joint à celui d'Osiris, nous révèle son existence anté- 
rieure. Le sens de « l'être bon », que l'on donne ordinairement à ce nom, est 
beaucoup trop abstrait pour être primitif. En prenant le sens originel de nefer, 
c'est-à-dire heaUy M. Le Page Renouf établit qu'il faut traduire Unnu-neferu 
par le beau lièvre. Comment expliquer que ce nom ait été donné à Osiris? La 
philologie va nous le dire. Il y a beaucoup de mots égyptiens dont la syllabe 
Un est l'élément principal. Cette syllabe a partout le sens primitif de : debout, 
se lever violemment. Le sens primitif de Unnu est par conséquent : le sauteur, 
le coureur. Le même mot a servi à désigner le soleil et le lièvre. De là la déno- 
mination « beau lièvre », pour Osiris. Des phénomènes analogues se pro- 
duisent dans toutes les langues. 

M. A. Lang, dans ïAcademy du 15 mai, fait observer assez justement que, 
même en admettant l'exactitude des déductions philologiques de M. Le Page 
Renouf, on ne s'explique pas comment le soleil a pu être qualifié de lièvre chez 
des peuples qui parlaient une langue entièrement différente de celle des anciens 
Egyptiens. L'explication philologique lui paraît insuffisante. 

Publications récentes ou annoncées. — 1. M, Whîtley Stokes 
se propose de publier dans les Anecdota Oxoniensia les vies de neuf saints 
irlandais : Patrick, Brigit, Colombeille, Senan, Finnen, Finnchu, Brenainn 
Mocliua et Ciaran, d'après le manuscrit du duc de Devonshire. intitulé Book 
of Lismore. Ces saints, en particulier Brenainn, sont les héros de nombreuses 
légendes. 

2. M. Neuhauer publie le Catalogue des manuscrits hébreux d'Oxford. Au 
catalogue proprement dit il joint un atlas in-folio contenant un fac-similé des 
manuscrits dans presque tous les genres d'écriture hébraïque. Le livre et 
l'atlas sont indépendants l'un de l'autre, afin de rendre le catalogue plus acces- 
sible aux personnes de fortune modeste. La publication de M. Neubauer était 
impatiemtnent attendue par tous les hébraïsants. 

3. La Religions Tract Society a fait paraître un excellent petit volume de 
de M. A. H. Sayce : Assyria, Us princes, priests and peoplc. Comme tous les 
ouvriiges publiés par la Société, c'est un livre de vulgarisation, rédigé dans ud 
esprit de haute déférence pour la Bible. Mais l'auteur, il faut le reconnaître, a 
su joindre une réelle indépendance de jugement à la conuiiissance approfondie 
du sujet, que personne ne lui contestera. Son livre peut être recommandé à 
toutes les personnes qui, sans se vouer à l'assyriologie. désirent néanmoins 



CHRONIQUE 389 

connaître l'état actuel de ses progrès. Le chapitre de M. Sayce sur la religion 
assyrienne est particulièrement intéressant. 

4. M. P. H. Wicksteed vient de traduire en anglais la seconde édition, revue 
et largement augmentée, de VHistorisch-critisch Onderzoek, de M. Kuenen, 
dont notre collaborateur, M. A. Carrière, a rendu compte dans la précédente 
livraison de cette revue (tome XIII, p. 206 et suiv.). Les lecteurs peu familiers- 
avec le hollandais, pourront désormais étudier le beau travail de M. Kuenen 
dans une langue qui leur offrira moins de dilfîcultés. 

5. Rev. H. W. Tucker. The English Church in other lands or the spiritual 
expansion of England (Longmans, London). Ce volume fait partie d'une collec- 
tion intitulée : The Epochs of the Church, qui présentera, dans une série d'ou- 
vrages confiés à des auteurs indépendants les uns des autres, le résumé de 
rhistoire de l'Église chrétienne depuis ses origines jusqu'à nos jours. Le 
présent volume est consacré à l'histoire de l'Église d'Angleterre à l'étranger et 
dans les colonies anglaises. Il y a là de nombreux détails fort curieux; l'en- 
semble est une œuvre nouvelle, exécutée avec sympathie pour l'Église d'An- 
gleterre, mais sans étroitesse. 

ALLEMAGNE 

Leopold von Raoke. L'Allemagne a perdu, en la personne de Léopold 
de Ranke, le plus âgé, le plus célèbre et le plus universel de ses historiens. 
L'œuvre de Ranke est des plus considérables et l'influence de sa méthode his- 
torique a été encore plus considérable que son œuvre elle-même. Il a été le 
plus puissant initiateur de l'histoire purement objective, fondée sur Tétude cri- 
tique des documents, traitée pour elle-même en dehors de tout système philo- 
sophique, impersonnelle et impassible. L'un des premiers, il a montré quel parti 
l'historien doit tirer des archives d'état et en général de tous les documents 
officiels ou privés qui n'étaient pas destinés à la publicité, et qui constituent le 
véritable dossier du passé. Actuellement, cette méthode de travail est univer- 
sellement acceptée ; les grands progrès de la science historique au xixo siècle 
n'ont pas d'autre cause. 

M. de Ranke a eu d'autant plus de mérite à l'appliquer avec une impartialité 
universellement reconnue, que ses travaux ont porté de préférence sur des sujets 
et sur des périodes qui éveillent le plus les passions politiques et religieuses. 
La réformation, les papes des xvi* et xviie siècles, les différents pays de l'Eu- 
rope pendant cette période si troublée, en un mot les origines de l'Europe 
moderne au lendemain du moyen âge et de la renaissance, voilà le terrain 
qu'il a exploré avec le plus de sollicitude dans des ouvrages qui sont connus 
de tous. A la fin de sa longue carrière, toute entière vouée à l'étude, il entreprit 
une Histoire universelle, qu'il n'a pas pu terminer. Mais, quelque remarquable 
que soit cette œuvre gigantesque, ses principaux titres de gloire resteront tou- 
jours son Histoire des papes au xvi" et au xvii'' siècles, son Histoire de l'Allc- 



390 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

leniagnc au temps de la Ré formation, son Histoire des populations romaines et 
germaniques de H9i à 1535, son Espagne sous Charles-Quint, Philippe II et 
Philippe III. Qu'il soit permis à la Revue de l' Histoire des Religions de joindre 
son tribut d'hommages à ceux qui ont été rendus au Nestor des historiens 
modernes, en reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour l'histoire de l'une des 
plus importantes révolutions religieuses qui se soient produites au sein de 
l'humanité. 

Publications récentes. — 1. Quxstiones Phaetontex (Berlin, Weîdmann, 
1886, in-8 de iv et 82 p.). Sous ce titre, M. G. Knaack a publié un tirage à 
part des articles qu'il a insérés dans les Philologische Untersuchungen (de 
MM. A. Kiessling et U. v. Wilamowitz-Môllendorf), sur les phases diverses de 
la légende de Phaéton. M. Knaack a dégagé trois phases de la légende, celle 
d'Hésiode, celle d'Euripide et celle d'un poète alexandrin inconnu, qu'il a recons- 
tituée d'après Ovide, Nonnus et Lucien. 

2. M. Richard Heinzel a fait paraître chez Gerold's, à Vienne, une remar- 
quable étude, intitulée Ueber die Niebelungensage (in-8 de 50 p.), dans 
laquelle il explique la combinaison du mythe de Siegfried et de la légende de 
Gunther par l'existence antérieure d'une troisième légende, indépendante des 
deux premières, celle du roi Godhmundr de Glaesisvellir. Les deux premières 
légendes, transportées en Scandinavie à une époque très ancienne, seraient 
revenues en Germanie sous la forme où nous les connaissons, au xni« siècle, 
et auraient été complétées au x° siècle par la combinaison de souvenirs 
mythiques et de souvenirs relatifs à des personnages historiques. M. A.E. Schœn- 
bach, dans la Deutsche Litteraturzeitung , du 8 mai, signale cette étude comme 
l'une des plus suggestives qui ait été écrite sur cette question si complexe. 

3. Indogermanischer Volksglaube. Nous avons déjà mentionné cet ouvrage 
de l'un des plus célèbres mythologues de l'Allemagne et, en le signalant, nous 
avions observé que le point de vue de l'auteur nous paraissait être singulière- 
ment exclusif et en tout cas beaucoup trop absolu. M. Max Rœdiger, dans le 
n° 19 de la Deutsche Litteraturzeitung , a prononcé un jugement analogue, 
mais plus sévère encore, sur le livre de M. W. Schwarz : a La thèse fondamen- 
tale de ce travail, dit-il, d'après laquelle le soleil, ou plutôt la lumière solaire 
se répandant au matin à travers les nuages, aurait été assimilée par les Indo- 
Germains à un arbre lumineux magique, n'est rien moins que prouvée. Il n'y a 
pas trace d'une semblable conception chez les Germains. » Et le critique réfute, 
avec toute l'autorité qui lui appartient, les arguments fantastiques de son 
auteur. M. Rœdiger n'hésite pas à déclarer que l'œuvre de M. Schwarz n'a 
pas de caractère scientifique. 

4. M. A. Weber a publié, à la librairie Schade de Berlin, le deuxième volume 
du Catalogue des manuscrits sanscrits de la Bibliothèque de Berlin, compre- 
nant les acquisitions faites depuis 1853, pour autant qu'elles appartiennent à 
la littérature brahmanique. La collection des manuscrits jaïaas de la Biblio- 



il 



CHRONIQUE 391 

thèque royale formera un troisième volume, terminé par les tables et l'index du 
tout. 

5. L'éditeur de la Bibliotheca Rabbinica, M. Aug. Wùnsche fait paraître à la 
librairie Schulze à Leipzig la traduction du Talmud de Babylone, du moins de 
tout ce qui, dans cette collection sacrée, appartient à l'hagada : Der Babylonische 
Talmud in seinen haggadischen Bestandtheilen, wortgetreu uebersetzt und 
durch Noten erlâutert (un vol. gr, in^S, de xvi et 552 p.). Cette traduction, qui 
paraît fidèle, rendra les plus grands services à tous ceux qui, sans être initiés 
à la science rabbinique, ont néanmoins besoin de consulter le Talmud. 

6. La seconde édition de la Conciliengeschichte de l'évèque Hefele, qui avait 
été interrompue après la publication du IV° volume, a été reprise par M. le 
professeur Al. Knôpfler. Le V® volume, revu et considérablement augmenté 
(in-8, de xn et 1206 pages) a paru à Fribourg en Brisgau chez Herder, et l'on 
annonce la prochaine publication du VP, comprenant les conciles entre les 
années 1250 et 1409. 

HOLLANDE 

Le temple principal de Babylone et de Borsippa d'après M. Tiele. 

— Notre éminent collaborateur, M. le professeur Tiele, de Leyde, a publié un 
tirage à part d'une communication qu'il a faite à l'Académie royale des sciences, 
en Hollande, sur les deux principaux temples de Babylone et de Borsippa d'après 
les inscriptions de Nebukadrezar. {De hoofdtempel van Babel en die van Bor- 
sippa, in-8, de 30 p. Amsterdam, 1886 ; voir les Verslagen en Mededeelingen 
der Koninklijke Akademie van Wetenschappen, Afdeeling Letterkunde, 3® série, 
tome III.) M. Tiele, se fondant sur de meilleures traductions et sur une nou- 
velle interprétation de certains passages des inscriptions de Nebukadrezar, 
cherchée démontrer les deux thèses que voici : l" On a tort de croire qu'il y 
avait trois temples principaux à Babylone et deux à Borsippa (interprétation de 
MM. Joh. Hemming et Friedr. Delitzsch); ce que l'on prend pour des temples 
distincts, ce sont différents sanctuaires d'un seul et même temple, à Babylone 
aussi bien qu'à Borsippa; 2° Il faut distinguer le sanctuaire appelé Ê-zida, qui 
occupait la place principale à Borsippa, et le sanctuaire du même nom qui for- 
mait une partie seulement du temple principal de Babylone. L'interprétation de 
M. Tiele concorde, sur ce point du moins, avec la description du temple de 
Zeus-Belos par Hérodote, que M. le professeur Sayoe d'Oxford considère comme 
imaginaire. L'historien grec mentionne, en effet, l'existence de plusieurs sanc- 
tuaires dans l'enceinte du temple. 

Une histoire Ecclésiastique de la Hongrie. M. Carolus Szalay a 
retrouvé en 1884 à la bibliothèque de l'Université de Leyde un manuscrit fort 
important, que Ton croyait perdu, sur l'histoire de l'Église de Hongrie : His- 
toria Ilungarorum ecclcsiasiica Inde ab exordio Novi Tcstamenti ad nostra 
usque tempora ex documcntis parlim editis, partim vero incditiSj fide dignis, 



392 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

collecta studio et lahore Pétri Bod, de Felsô-Csernafon, V.-jD, Ministri 
M. Igeniensis et Sijnodi generalis reformntorum in Transsylvania notarii. L'au- 
teur, Pierre BoH, qui avait fait une partie fie ses études à Leyde, fut un ardent 
patriote et un défenseur des libertés religieuses de ses compatriotes au 
XVIII'' siècle. Une bonne partie des documents qu'il réunit à grand'peine sont 
aujourd'hui introuvables, en sorte qu'il y a un réel intérêt scientifique à publier 
son œuvre. L'éditeur Brill, à Leyde, consent à se charger de l'entreprise, avec 
le concours de M. le professeur L.-W,'E. RauwenhofJ', à condition qu'il groupe 
un nombre suffisant de souscripteurs pour couvrir uniquement les frais matériels 
de l'impression. L'ouvrage formera deux volumes in-4, de 800 pages chacun, 
qui seront vendus, reliés, au prix de 37 francs 50 centimes. On souscrit chez 
'éditeur Brill à Leyde. 

ITALIE 

M. Baldassare Labanca a publié chez Erm. Lœscher à Turin la leçon d'ou- 
verture du cours d'histoire des religions, créé récemment à l'Université de Rome 
et dont il est le premier titulaire. Le titre énonce la thèse que l'auteur s'est 
efforcé de démontrer : La Religione per le université e un problema^ non un 
assioma (in-12, de 25 p.). La religion ne doit entrer à l'université que comme 
un objet d'étude scientifique. Elle y est essentiellement du ressort de l'histoire. 
La tâche du professeur d'histoire des religions n'est pas de faire l'apologie de 
la religion ou de la combattre; il ne doit pas davantage faire de la théologie ou 
de la philosophie. Il doit faire l'étude critique des faits, l'analyse rigoureuse des 
différents documents religieux et de leur autorité. Pour juger avec impartialité 
les diverses religions, il faut tenir compte des conditions matérielles et morales 
qui régissent la vie de leurs adhérents. — Les difficultés sont grandes, car 
l'histoire des religions touche à tout. Aussi convient-il de se garder de syn- 
thèses aventureuses. Actuellement il faut se borner à l'analyse. Mais, même 
circonscrite de la sorte, la tâche de l'historien des religions est belle. Il apprend 
à connaître le développement naturel des religions; ses études lui enseignent la 
tolérance. Il collabore à l'œuvre de son siècle qui est, par excellence, le siècle 
de l'histoire. 

M. Emilio Serra Gropelli a publié chez Lœscher à Rome un volume intitulé : 
Teorica délie Reliyioni considerate nel rapporta etico (gr. in-8, de 158 p.). 
Dans une courte préface l'auteur nous avertit que son livre n'est, à proprement 
parler, qu'une introduction à des études d'histoire religieuse sur le moyen âge. 
Mais, comme il n'est pas sûr de pouvoir les publier, il a jugé à propos d'en faire 
connaître quelques conclusions principales, tout en exposant ses idées sur la 
classification et l'évolution des religions en général. Après avoir dédaigneuse- 
ment repoussé les classifications des philologues, parce qu'ils ne tiennent aucun 
compte du sentiment religieux individuel, il nous fait connaître la sienne, à 
aqueile on pourra faire tous les reproches, excepté celui de manquer de sim- 



.ià 



CHRONIQUE 393 

piicito. Il ne faut pas classer les religions par groupes, mais distinguer dans 
chaque religion deux tendances fondamentales, la tendance supérieure qui con- 
çoit des dieux bienfaisants et aimables, la tendance inférieure qui donne nais- 
sance aux dieux malfaisants, cruels et sévères. Parmi les manifestations de la 
religion inférieure, le monachisme figure à côté des sacrifices humains. Nous 
conseillerions volontiers à M. Serra Gropelli de relire la leçon d'ouverture de 
M. Labanca et de s'arrêter particulièrement à la page 15 où il est dit que l'his- 
toire des religions ne doit être ni polémique, ni théologique, ni philosophique. 



26 



DÉPOUILLEMENT DES TRAVAUX 

DES SOCIÉTÉS SAVANTES* 



I. Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. — Séance du tA 
mai. M. Edm. Le Blant donne la description d'un certain nombre d'objets qui 
ont été recueillis près de Ravenne dans la tombe d'un évêque lombard. Le 
corps de l'évêque était revêtu d'habits sacerdotaux et entouré d'objets précieux, 
tels que des vases sacrés et un manuscrit. Les vêtements et le manuscrit ont 
été dispersés par les paysans, auteurs de la trouvaille. Mais les plaques de 
la couverture du manuscrit ont été conservées. On y voit l'image de l'évêque 
et une femme portant sur un plateau un vase sacré en forme d'agneau ; à sa 
gauche on remarque une colombe portant une grappe de raisin, à sa droite une 
croix. Parmi les objets recueillis, les plus importants sont ceux qui représentent: 
le vase sacré en forme d'agneau avec une croix sur le front supporté par un 
plateau garni de douze gobelets, un évêque baptisant une femme par immer- 
sion, un Christ en forme de poisson flanqué de deux colombes sur lesquelles 
coulent des flots jaillissant d'une grappe de raisin, une ancre portant deux 
brebis sur ses branches, etc. Ces objets font partie des collections de M. de 
Rossi. — M. Aug. Nicaise présente quelques antiquités trouvées dans les 
départements de la Marne et de la Haute-Marne : un Sérapis, coiffé du raodius, 
avec barbe et chevelure épaisses et frisées ; un beau buste d'Apollon et une 
terre-cuite représentant Minerve, avec Tégide et une coupe à la main. 

Séance du 21 mai. M. Bergaigne, étudiant l'ordre de classement des hymnes 
du Rig-Véda, montre que le classement des hymnes par gradation de longueur, 
que Ton avait déjà observé à l'intérieur de chaque série, régit aussi la disposi- 
tion des séries et des livres dans la collection. Il est amené à formuler les 
principes suivants : 1° Le Rig-Véda se composait primitivement de sept livres, 
qui se suivaient dans l'ordre croissant du nombre des hymnes contenus dans 
chacun (gradation ascendante) ; 2" dans chaque livre, les séries d'hymnes 
adressés à un même dieu ou écrits dans un même mètre se succèdent dans 

1) Nous nous bornons à signaler les communications qui concernent l'histoire 
des religions. 



1 



dépouillb:ment des travaux des sociétés savantes 395 

Tordre décroissant du nombre des hymnes qu'elles contiennent; 3® dans 
chaque série, les hymnes se suivent dans l'ordre décroissant du nombre de vers 
qui les composent ; 4° si deux hymnes qui se suivent ont le même nombre 
de vers, mais sont écrits dans des mètres différents, celui où se trouvent les 
vers les plus longs précède celui oii se trouvent les vers les plus courts. — Il 
n'y a que fort peu d'exceptions à cette règle. Elle peut servir de principe pour 
distinguer les hymnes qui ont été ajoutés plus tard à la collection ou qui ont 
été l'objet d'interpolations. Ainsi M. Bergaigne estime que la collection primi- 
tive du Rig-Véda ne comprenait que les hymnes attribués à Gotama du premier 
livre et les livres II à VIL Tous les autres hymnes du l" livre doivent 
être d'origine postérieure. M. Derenbourg observe à ce propos que le môme 
principe de classement par ordre décroissant du nombre des chapitres a été 
suivi dans certaines parties du Pentateuque, dans le Coran et surtout dans la 
Mischnah. 

Séance du 28 mai, M. Derenbourg, complétant les observations précédentes, 
donne quelques renseignements sur la division du Pentateuque en péricopes 
pour les lectures du sabbat. La Genèse formait douze péricopes ; l'Exode, onze ; 
le Lévitique, dix; les Nombres, neuf; le Deutéronome, huit. De nos jours, il 
est vrai, le livre des Nombres est divisé en dix péricopes, mais la neuvième 
et la dixième n'en faisaient qu'une à l'origine. Le Deutéronome, d'autre part, 
comporte onze divisions, mais sur ce nombre il y en a trois pour les fêtes du 
mois de tischri et qui sont hors cadre. — M. Hauréau a étudié les sermons 
publiés en 1708 sous le nom de Hildebert de Lavardin, archevêque de Tours 
au xiiie siècle, par un de ses trop zélés admirateurs, dom Beaugendre. Sur 
les 141 sermons attribués à ce prélat, quatre seulement (peut-être huit) sont 
authentiques. Les autres sont de Pierre le Lombard, Pierre le Mangeur, Mau- 
rice de Sully, etc.. — M. Holleaux, membre de l'École française d'Athènes, 
est désigné par l'Académie pour recevoir la médaille que la Société centrale 
des architectes décerne chaque année à l'un des membres des Écoles 
d'Athènes ou de Rome. M. Holleaux a dirigé en 1885 et 1886 les fouilles sur 
l'emplacement du temple d'Apollon Ptoos en Béotie. 

Séance du 18 juin. M. Maspcro adresse à l'Académie le procès-verbal du dé- 
pouillement des trois célèbres momies trouvées à Déïr-el-Bahari, dans une ca- 
chette où elles avaient été déposées par crainte de quelque profanation. En pré- 
sence du khédive, de sir H. Drummond Wolff et deNubar-Pacha, M. Maspéro 
a dégagé la momie de Ramsès II, le célèbre Sésostris. Les inscriptions tracées 
sur les bandelettes et sur les étoffes ne laissent aucun doute sur l'authenticité 
de la momie. Elle était cataloguée sous le n° 5223. Le n" 5229 a été reconnu 
pour la momie de Ramsès III. Voici, d'après le compte rendu du journal le 
Temps, la description de la momie de Ramsès II : « Malgré les altérations pro- 
duites par le dessèchement des tissus, la momie debout, le buste émergeant 
des bandelettes qui couvrent encore en partie le reste, du corps, les m;iins 



396 REVUF. diï: l'i[istoii\k dks religions 

posées sur la poitrine, la tête dressée et haute, le masque puissant et grave, 
a tout à fait grand air. La tète est allongée, relativement petite, les cheveux 
rares sur les tempes, plus épais sur la nuque, blanchis, mais devenus jaunes 
sous l'influence des préparations funéraires, le front peu développé, bas, le nez 
busqué, la tempe creuse, la pommette saillante, le menton fort, la bouche 
large, sans dents, la mâchoire puissante. Cette face de vieillard, avec uno 
expression légèrement bestiale, garde un air de souveraine majesté. La poitrine 
est ample, les mains sont fines et encore rougies du henné qui servit à la 
suprême toilette du roi. » 

II, Académie des Sciences morales et politiques. — Séance du 
42 juin. Dans un mémoire sur les Bulgares, les Croisés français et Innocent III, 
M. Sayous, professeur à Ja Faculté des Lettres de Besançon, fait ressortir le 
rôle important des Bulgares à la fin de la quatrième croisade. Les croisés 
repoussèrent l'alliance que leur offrait le tsar Kalojean, malgré les instances 
d'Innocent III qui comprenait à merveille Timportance du concours de ce sou- 
verain belliqueux. Mal leur en prit. Les cavaliers de Kalojean, les Cumans, 
infligèrent une terrible défaite aux chevaliers français, à Andrinople, et la 
cause chrétienne fut irrémédiablement compromise. 

m. Société de géographie, — Séance du 21 mai. M. Aubry, ingénieur 
des mines, rend compte de la mission dont il a été chargé, en 1883, par le 
ministère de l'Instruction publique, à l'effet d'explorer le royaume du Choa et 
le pays des Gallas. L'un des principaux inconvénients pour les étrangers qui se 
hasardent dans ces régions, c'est qu'ils sont considérés comme des dieux. On 
les croit tout-puissants. Ils sont invités à faire des miracles, à guérir instan- 
tanément les malades, à éteindre les incendies, à fabriquer instantanément des 
armes. Le roi Ménélick est favorable aux Européens ; mais son entourage 
nourrit à leur égard des sentiments tout différents. 



Vabondance des matières nous oblige à renvoyer à la prochaine livraison 
te Dépouillement des périodiques et la Bibliographie. 



TABLE DES MATIERES 

DU TOME TREIZIÈME 



ARTICLES DE FOND 



Paeei 



Mythologie et Folklorisme . Les mythes de Kronos et de Psyché, par 
M. Ch. Ploix. i 1 

De l'influence du démon de Socrate sur sa pensée religieuse, par 
M , Eug. de Faye 47 

L'origine du mot Saturnus, par M. Paul Uegnaud. .... 70 

De l'importance des actes de la pensée dans le bouddhisme, par 
M. L. Feer 74 

Kouan-Ti, le dieu de la guerre chez les Chinois, par M. C. îmhault- 
Huart, vice-consul de France 129 

De la complexité des mythes et des légendes, à propos des récentes 
controverses sur la méthode en mythologie comparée, par M. Jean 
Révillc 169 

Folk-Lore et Mythologie, — Réponse à M. Ch. Ploix, par M. A. Lang. 197 

L'empereur Julien (i^^^ article), par M. Albert Réville 265 

La science des religions et l'Islamisme, deux conférences faites à l'ou- 
verture du cours sur « l'Islamisme et les Religions de rx\rabie » à l'École 
des Hautes-Études (Section des Sciences religieuses), par M. Ilartwig 
Derenbourg 293 

L'œuvre d'Esdras, par M. A, Kuencn 334 

MÉLANGES' ET DOCUMENTS 

La Fille aux bras coupés (versions russes et serbe), par M. Léon 

Sichler 83 et 215 

L'Hexateuque d'après M. Kuenen, par M. A. Carrière 206 



398 TABLE 

REVUE DES LIVRES. 

Pages 

Antonio Penafiel. Nombres geograficos de Mexico (M. de Charencey). 97 
Adolf Bastian . Die Seele indischer und hellenischer Philosophie in den 

Gespenstern moderner Geislerseherei (M. Jean "Béville) 98 

L. Sichler. Contes russes (M. J. R.) 100 

B. Labanca. Il Cristianesimo primitivo (M. G. Bonet-Maury) 219 

J. Va7i den Gheyn. Essais de mythologie et de philologie comparée 

(M, M.) 222 

A. Bouché-Lecleicq. Alaiiuei des institutions romaines (M, IV. ) 224 

E. Duval. Trois relations de l'Escalade (M. D. M.) 228 

Alfred Lyall. Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême- 
Orient (M . Sylvain Lévi) 359 

Paul Decharme. Mythologie de la Grèce antique. Seconde édition, 

(M. Georges Lafaye. ) 365 

Jean Béville. La religion à Home sous ies Sévères (M» Georges Lafaye). 

J. Wellhauscn. Die Composition des Hexateuchs (M. A. C.) 370 

Paul Sébillot. Coutumes populaires delà Haute-Bretagne. — Légendes, 

croyances et superstitions de la mer (M. Jean Réville]. 376 

Chroniques 102, 232 et 379 

DÉPOUILLEMENTS DKS PÉRIODIQUES 115, 247 et 394 

Bibliographie. . . 123 et 260 



Le Oércmt : Ernest LEROUX. 



Angers, impr. et slér. A. Burdin et C'% 4, rue Garnier. 



I 



REVUE 



DE 



L'HISTOIRE DES RELIGIONS 

TOME QUATORZIÈME 



4 



-ANGERS, IMP. BIHDIN ET c'e. 



ANNALES DU MUSÉE GUIMET 



REVUE 



DE 



L'HISTOIRE DE 




mm 



PUBLIEE SOUS LA DIRECTION DE 



M. JEAN RÉVILLE 

AVEC LE CONCOURS DE 

HM. A. BARTH, membre de la Société Asiatique ; A. BOUCHÉ-LECLERCQ, professeur à la 
Faculté des lettres de Paris ; P. DECHARME, doyen de la Faculté des lettres de Nancy; 
J.-A. HILD, professeur à la Faculté des lettres de Poitiers; G. MASPERO, de l'Iubtitiit, 
professeur au Collège de France ; E. RENAN, de l'Institut, professeur au Collège de 
France ; A. RÉVILLE, professeur au Collè^^e de France ; E. STROEHI.IN, professeur à 
rUnive rsité de Genève; C.-P. TIELE, professeur à l'Université de Leyde, etc. 



SEPTIEME ANNÉE 
TOME QUATORZIÈME 




PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 

188G 



L'EMPEREUR JULIEN 

[Deuxième article ') 



IV 



Ce qui peut arriver de pire à un souverain, quand il pos- 
sède de grandes qualités de chef d'État et de chef d'armée, 
c'est de mettre ces quahtés et son pouvoir suprême non pas 
au service des intérêts généraux, permanents, purement poli- 
tiques, de son empire, mais d'une idée fixe, d'une toquade, 
qui lui est personnelle, et dont la poursuite, même habile- 
ment menée, obscurcit les mérites qu'il se serait acquis 
devant ses contemporains et la postérité en se bornant à son 
rôle de gouvernant sage et actif. Julien était destiné à four- 
nir un éclatant exemple de cette vérité. 

L'empire romain était menacé par trois grandes causes de 
ruine : t"* les Barbares et la Perse qui assiégeaient ses fron- 
tières et qui y faisaient de continuelles trouées ; 2"^ l'aftaiblisse- 
ment administratif et fiscal, dont les origines remontaient 
déjà loin, et que la corruption des fonctionnaires, Tabsence 
de contrôle sérieux et d'esprit public aggravaienl tous les 
jours; 3" l'exaspération des conflits religieux et liu^'olo- 
giques qui divisaient l'empire en autant de partis irrr- 

*) Voir la précédente livraison do la J{cvun de rtlistoirc des Religions ^ 
tome VU), n" 3. 

1 



2 REVUE DE L''lIlSTOIRE DES RELIGIONS 

conciliables. Julien avail prouvé dans les Gaules qu'il élait 
capable de tenir têle aux deux premiers éléments de dissolu- 
tion. Le troisième était le plus ardu à combattre, en ce sens 
que l'énergie et le labeur assidu n'y pouvaient suffire. Si 
Julien eût été vraiment impartial dans le débat religieux, s'il 
s'en était tenu sincèrement aux termes de ses premières dé- 
clarations où il se posait simplement en protecteur de la 
liberté de conscience pour tous et de l'égalité religieuse de 
tous ses sujets, peut-être aurait-il réussi à pacifier une situa- 
lion profondément troublée Mais, pour cela^ il eût été né- 
cessaire qu'il ne fût pas lui-même passionnément épris de 
l'un des principes en litige. Il lui aurait fallu une vertu sur- 
humaine pour que, dans l'état d'esprit oii il était, il ne suc- 
combât jamais à la tentation de mettre son immense pouvoir 
au service de sa passion religieuse. On peut même dire à son 
éloge qu'il se contraignit visiblement pour ne pas donner tout 
de suite un libre cours à ses ressentiments contre le christia- 
nisme sous toutes ses formes. Son règne^, qui fut si court, 
fait aisément illusion à cet égard. Grâce à son activité dévo- 
rante, ce règne de vingt mois est plus rempli que tel autre 
règne de dix ans. Mais Gibbon a bien vu quand il a reconnu 
la pente glissante sur laquelle Julien se laissait entraîner et 
qui menait droit à une guerre civile et religieuse oii l'empire 
pouvait sombrer. 

Maître incontesté, Julien montra sur le trône impérial les 
mêmes vertus de gouvernement dont il avait fait preuve à 
Lutèce. 11 commença par chasser de la cour tous les para- 
sites, espions, coiffeurs, barbiers, échansons, cuisiniers, 
eunuques, histrions, officiers de parade, que le luxe oriental 
de ses prédécesseurs avait accumulés en rangs serrés et très 
dispendieux autour du trône. Sa table fut réduite à la plus 
grande simplicité. Pour la première fois, depuis longtemps, 
on vit l'empereur s'occuper lui-même^ avec une infatigable 
assiduité, de toutes les affaires extérieures et intérieures de 
l'État. 11 dédaigna d'assister régulièrement aux jeux du 
cirque. Il remit en honneur la décence et la chasteté par sa 



l'empereur julien 3 

conduite privée. Il donna l'exemple d'un complet renonce- 
ment aux parures coûteuses, naturellement imitées par tout 
ce qui tenait à la cour, qui pesaient d^un poids si lourd sur 
le trésor impérial. Peut-être même alla-t-il trop loin dans 
cette louable direction. Le palais de Constantinople prit l'ap- 
parence d'un grand désert ; le peuple habitué aux magni- 
ficences impériales, trouva que le nouvel empereur aimait un 
peu trop à imiter les philosophes cyniques, et Gibbon dit avec 
bon sens que Julien eût mieux fait d'éviter l'affectation de 
Diogène tout en repoussant celle de Darius K 

En même temps, il fut relativement modéré dans la vindicte 
qu'il exerça sur les principaux auteurs des exactions et des 
crimes qui avaient souillé le règne précédent. Il fit montre 
d'un grand respect pour les anciennes formes républicaines^, 
au point de donner publiquement la préséance aux deux nou- 
veaux consuls qui venaient lui rendre hommage". Cela ren- 
trait bien dans son amour romantique des institutions du 
passé. Il se condamna lui-même à une amende pour avoir, 
contrairement à la loi, affranchi motu proprio un esclave au 
heu et place d'un consuL II élargit l'autorité du Sénat qu'une 
fiction légale avait transporté par moitié de Rome à Cons- 
tantinople. Il tâcha de porter remède par de nombreux édits 
aux abus qui avaient presque entièrement ruiné l'organisa- 
tion municipale dans les provinces 'K II voulut relever de leur 
décadence les vieilles cités grecques dont les noms rappe- 



1) Ch. XXII, p. 492, vol. 2, éd. Boliii. — Coinp. Libanius, Oral. Parcntalis, 
62, 84, 85, 88, — Julien, le Misopôgon. — Ammien Marc, XXII, 4. — Julien 
était revenu au port de la barbe, mais il la né^^ligeait par principe, ce qui pro- 
voquait les railleries de ses ennemis. Le Misopôf!;on renferme à ce sujet un 
étrange passage où Julien lui-même se vaille de sa barbe... et de la vermine 
qui l'habite! AOtoç itpoaéOeixa xbv [SaO-JV toutov Tïwywva... laûxà to\ oiaOiovxwv 
(errant çà et là) àvéxofxat tûv çOscpcbv (pediculorum), wausp èv Xoxixr, xibv Or.pîtov. 
Ce trait en dit assez sur l'exagéralionr afl'ectéo qui gâtait si vite les meilleures 
tendances de l'empereur néo-platonicien. 

2) Amm. Marc, XXII, 7. — Mamertin, Panegijr. Vet., II, qui éla it l'un des 
deux consuls, ne sait comment exalter assez dignement cet acte de délérence. 

3) Libanius, Oral. Parmi. , 71. — Amm. Marc, XXll, 9, 



» REVUE DE L IIISTOIHE DES HELldlONS 

laient cette antiquité dont il était épris, non seulement 
Athènes, sa favorite, mais aussi Argos, Delphes, Élée, etc. '. 
11 aimait à parler en public, et il discourut souvent sur les 
aiïaires de l'État devant le Sénat de sa capitale*. 11 aimait à 
juger, et il prit souvent la place de ses préteurs pour résoudre 
les difl'érends privés ou prononcer dans les arrêts criminels, 
non sans donner, ajoutons-le, de fréquentes preuves de cette 
agitation fébrile, que Grégoire de Nazianze avait déjà repro- 
chée, en l'exagérant, au jeune étudiant qu'il avait rencontré 
dans l'auditoire des professeurs d'Athènes ^ 

C'est que, si Julien n'avait plus à craindre les caprices 
d'un tyran soupçonneux, l'arrière-pensée qu'il nourrissait 
depuis sa vingtième année hantait toujours son esprit, et la 
puissance impériale elle-même ne lui permettait pas de s'y 
abandonner librement. Il voulait restaurer le paganisme. Il 
était bien tard. L'Église, qui avait résisté aux assauts des 
Décius et des Diocléticn, était bien autrement forte, après un 
demi-siècle de libre propagande et de faveur impériale, qu'elle 
ne l'était encore à la fm du ni*' siècle. Lui déclarer ouverte- 
ment et brusquement la guerre, il n'y fallait pas songer. 11 
est d'ailleurs à présumer que Julien était encore sincère quand 
il déclarait qu'il voulait uniquement la ramener au droit 
commun^ rétablir la liberté et l'égalité religieuses et faire 
régner partout la paix. 11 n'ignorait pas que nombre de villes 
importantes, en Asie et en Europe, en Egypte et en Afrique, 
étaient christianisées, que l'administration, l'armée elle- 
même étaient remplies de chrétiens, que rien n'eût été plus 
dangereux pour lui que de fournir un pareil prétexte à l'offi- 
cier ambitieux qui aurait trouvé dans une persécution nou- 
velle le moyen de provoquer un soulèvement capable d'em- 
braser tout l'empire. La sagesse lui conseillait bien plutôt de 
ne toucher qu'avec d'extrêmes précautions à cet ordre, dé- 
hcat entre tous, de sentiments, d'intérêts et de passions. 

1) Comp. Julien, Epist, 35. — Mamertin, XI, 9. 

2) I.ibanius, Oral. Parent.^ 75, 76 sv. — Socrate, III, 1. 
o) Aminien Marc, ?\XII, 10. 



l'empereur JULTEX Vj 

La question est bien plutôt de savoir jusqu'à quel point 
le rêve caressé par Julien n'anéantit pas, dans le jugement 
que nous avons à porter sur lui, l'impression éminemment 
favorable que nous laisserait aisément tout le reste de sa 
conduite politique. Il est difficile de se prononcer. 

Ce qu'il est toutefois permis d'affirmer, c'est que Julien 
pouvait se faire illusion. L'expérience faite par Constantin 
montrait de quel poids l'exemple d'un empereur populaire 
et victorieux pesait sur les inclinations des esprits en matière 
religieuse. Quels progrès n'avait pas faits le christianisme 
depuis le jour où il fut généralement connu que l'empereur 
lui-même adhérait à la religion nouvelle et regardait avec 
une bienveillance particuhère ceux qui se décidaient à l'adop- 
ter! Pourquoi l'exemple contraire n'aurait-il pas les mêmes 
effets en sens inverse? De plus, il s'en fallait bien que, malgré 
les efforts de Constantin et de Constance, la totalité de leurs 
sujets se fussent faits chrétiens. S'il y avait beaucoup de 
villes devenues en majorité chrétiennes, il y en avait aussi 
bien d'autres oii le polythéisme était resté prépondérant. Les 
campagnes étaient, dans la plupart des provinces, à peine en- 
tamées. L^aristocratie romaine, de son côté, imitée très 
probablement par celle de Constantinople et d'autres grandes 
cités, se montrait en majeure partie récalcitrante à la foi 
chrétienne. L'esprit conservateur devait entrer pour beau- 
coup dans cette résistance à l'innovation religieuse, mais il 
s'y joignait chez beaucoup d'esprits cultivés la force que pro- 
cure à un parti pris religieux l'alliance d'une philosophie qui 
élève ce parti pris à la hauteur d'une conviction raisonnée. 
N'était-ce pas l'expérience de Juhen lui-même? Pourquoi 
devait-il renoncer à l'espoir de restaurer sa religion préférée 
en propageant la philosophie qui en était la brillante apo- 
logie? Enfin, puisant toujours, dans ses impressions person- 
nelles sa manière de comprendre lasilualion, il avait lieu de 
penser que l'engouement, h ses yeux parfaitement déraison- 
nable, qui avait valu tant de succès à u l'insanité galiléenne, ^ 
touchait ;i son terme. Le christianisme était loin d'avoir tenu 



6 REVUE DE r/niSTOTRE DES REUGIONS 

ses promesses. Le paradis terrestre était plus que jamais 
chimérique. Les conducteurs des chrétiens, les évêques, dont 
l'organisation, les pouvoirs, l'union avaient séduit Constan- 
tin, étaient divisés, en querelle sur les questions qu'ils 
jugeaient les plus importantes, ne parvenant ni à s'entendre, 
ni à se supporter, fatiguant leurs ouailles du bruit de leurs 
disputes haineuses, les ennuyant de leurs subtilités théolo- 
giques auxquelles les fidèles ne pouvaient plus rien com- 
prendre. C'était tout autre chose avec le néo-platonisme qui, 
sans doute, en bien des points, était inaccessible aux intel- 
hgences vulgaires, mais qui se gardait bien d'excommunier 
les âmes simples, bornées à la bonne grosse religion des 
temps mythologiques. Au contraire, il avait pour elles des 
cadres tout tracés et d'inépuisables indulgences. Julien pou- 
vait donc espérer que le dégoût, dont il était pénétré pour le 
christianisme et ses enseignements, ne tarderait pas à se 
généraliser et par conséquent à favoriser son œuvre de res- 
tauration. 

Il n'oubliait qu'une chose, c'est que le fleuve de l'histoire 
ne remonte pas. A part quelquesnéo-platoniciens et quelques 
conservateurs des hautes classes, la masse restée païenne 
était bien plus sceptique et indifférente qu'autre chose. Les 
causes, remontant déjà loin, qui avaient jadis détaché tant 
d'esprits de la foi mythologique, n'avaient pas discontinué 
d'agir dans les couches profondes. La réaction en faveur de 
cette foi plus ou moins modifiée par la philosophie n'avait 
pas pénétré dans ces multitudes qui n'avaient plus confiance 
dans des institutions vieillies, auxquelles manquait toujours 
plus la sève qui fait vivre. Juhen ne voyait pas qu'il allait 
épuiser son temps et ses forces dans la galvanisation d'un 
cadavre. 

Disons enfin ce qui l'excuse et l'accuse à la fois. Assez 
vaniteux dès sa jeunesse, aveccet amour-propre que développe 
aisément la compression chez un jeune homme qui se sent de 
la valeur, mais qui se voit méconnu^ contrarié, refoulé sur 
lui-même par un entourage hostile qu'il méprise, Julien avait 



II 



L EMPEREUR JULIEN 7 

acquis une très haute idée de ses capacités. La dissimulation 
dont il avait contracté l'habitude avait dégénéré en une sour- 
noiserie qu'il prenait pour une habileté suprême. Nous en 
donnerons plus d'une preuve \ Ses brillants succès en 
Occident, l'adresse avec laquelle il avait pendant plus de dix 
ans trompé tout le monde à la cour de son prédécesseur et ce 
prédécesseur lui-même, sa pointe audacieuse et parfai- 
tement dirigée sur Constantinople, si bien conçue que la 
mort inattendue de Constance avait semblé lui ravir en partie 
la'gloire d'une réussite infaillible, tout concourait h aug- 
menter sa confiance en lui-même. Il pouvait croire qu'il n'y 
avait pas de difficultés dont il ne put venir à bout en joignant, 
comme il l'avait fait jusqu'alors, la prudence qui sait observer 
et attendre à l'activité qui ne laisse perdre ni une minute 
ni une occasion. Ses propres superstitions, ses divinations, 
ses visions extatiques le confirmaient dans l'idée qu'il était 
destiné parles dieux à jouer un grand rôle de restauration 
politique etrehgieuse. Il entreprit donc son « grand dessein » 
avec la conviction qu'il en viendrait à ses fins. 

Il débuta par un édit qui rappelait celui de Constantin l'an 
212 et que tous les amis de l'égalité religieuse ne peuvent 
qu'approuver. Il ordonnait la tolérance universelle, il retirait 
les privilèges contraires au droit commun que ses prédéces- 
seurs avaient octroyés aux chrétiens et dont ceux-ci étaient 
loin d'avoir toujours fait un bon usage. Toutefois il entendait 
maintenir leur hberté de croyance et de culte. Il interdisait 
les dénominations injurieuses d'idolâtres et d'hérétiques. Il 
ordonnait la réouverture de tous les temples païens, dont 
beaucoup restaient fermés ou tombaient de vétusté, et la 
célébration réguhère de tous les sacrifices traditionnels ". 

1) Déjà, quand il était en Gaule, il s'était débarrassé d'un chef allemand, 
Vadomair, dont les relations et les armements l'inquiélaienl, |>ar une ruse 
qui fait plus d'honneur à son adresse qu'à sa loyauté. Vadomair fut invité 
sous les dehors de l'amitié à prendre pari à un IVslin. Il y vint sans soup- 
çon, fut fait prisonnier au beau milieu de la leh^ el ti'ansféréau lin fond de 
l'Espagne (Amm. Mare., XXI, 4. — Zosime, 3). 

2) Amm. Marc., XXII, 5. — Sozomône, V, 5. 



8 REVT'E DR l'histoire DES UELIGlONS 

Eli même lemps ii rappela de l'exil les évêques, ortho- 
doxes et autres, qui avaient été bannis loin de leurs sièges 
par son prédécesseur. Les Donatistes, les Novatiens, les 
Eunomiens ; mais aussi les Alhanasiens et Athanase lui- 
même furent Tobjet de cette espèce d'amnistie. Non sans une 
bonne dose d'ironie, Julien lit venir en sa présence les prin- 
cipaux chefs de parti pour les exhorter à vivre désormais 
dans la concorde. Ammien JVIarcellin * ne cache pas que son 
secret espoir était de raviver le feu des disputes en 
mettant en face les uns des autres des adversaires dont il 
avait appris h connaître Fintransigeance. 

Lui-même déploya la dévotion païenne la plus exaltée. 11 
eut dans son palais une chapelle impériale dédiée à son dieu 
favori^ le soleil. Dans la théologie pratique du néo-plato- 
nisme, c'est le soleil qui est l'œuvre la plus directe, l'image 
la plus fidèle du grand Etre invisible, principe inaccessible 
du monde, et c'est au soleil surtout que doivent s'adresser, 
comme au dieu suprême visible, les hommages et les offrandes 
des mortels. Tous les matins et tous les soirs, il sacrifiait au 
soleil. Mais il faisait aussi la part qui leur était due à la lune, 
aux étoiles, aux génies de la nuit et à ces « démons » en 
nombre indéfini auxquels le néo-platonisme ramenait volon- 
tiers le menu fretin des divinités inférieures de l'ancienne 
religion. Ses jardins et ses appartements étaient remplis de 
statues sacrées. Les jours de fête publique, il visitait scrupu- 
leusement le temple du dieu ou de la déesse du jour et il 
excitait le peuple à imiter son zèle. 11 avait rendu un nouveau 
lustre au titre impérial de Pontïfex Maximiis, et, bien loin 
d'en faire une simple étiquette, il affectait de remplir lui- 
même les plus humbles fonctions du sacerdoce, apportant le 
bois du sacrifice, allumant le feu, égorgeant la victime, 
plongeant ses mains sanglantes dans les entrailles des ani- 
maux immolés pour en arracher le cœur ou le foie et lire sur 
les viscères palj)itanls les signes annonciateurs do l'avenir. 

XXÎI,5. 



L EMPEREUR JILIKN 



Car il avait étudié l'haruspicine et l'extispicine. S'il se con- 
tentait pour lui-même du régime le plus austère, il croyait 
ne pouvoir exagérer le luxe de la table des dieux. Ce fut le 
seul genre de dépense excessive qu'il se permit. Il faisait 
venir de loin, à grands frais^ des oiseaux d^espèces rares pour 
les immoler solennellement. Souvent il sacrifia plus de cent 
bœufs le même jour, et les railleurs exprimèrent la crainle, 
quand il partit pour la guerre de Perse, que s'il revenait vic- 
torieux, la race bovine ne disparût de l'empire. Par ses 
ordres, le même redoublement de sacrifices fut imité partout. 
U alloua des sommes considérables pour restaurer les temples 
ruinés par le temps ou dépouillés p^r des mains chrétiennes. 
Une quantité de familles et de cités reprirent l'usage, qu'elles 
avaient négligé depuis longtemps, des sacrifices réguliers. 
Il faut entendre les accents dithyrambiques de Libanius. 
« Toutes les parties du monde célébrèrent le triomphe de la 
religion à ce ravissant spectacle des autels rallumés, des 
victimes saignantes, de l'encens fumant, des cortèges de 
prêtres et de devins officiant sans crainte et sans péril. Le 
bruit sacré des prières et des musiques s'entendait sur les 
plus hautes montagnes, et le même bœuf fournissait un sacri- 
fice aux dieux et un repas à leurs joyeux adorateurs \ » 
Cette profusion de sacrifices coûteux fut blâmée par les 
païens eux-mêmes qui ne voyaient aucun mal à ce qu'on 
sacrifiât, mais qui, ne comprenant plus très bien pourquoi 
le sacrifice était agréable aux dieux, n'y voyant plus qu'un 
rite de pure forme, ne pouvaient concilier la prodigalité 
impériale avec les maximes de stricte économie dont Julien 
s'était fait une règle de conduite ot de gouvernement '". 

1) CoMip. Julien, Misopogon. — Libanius, OmL Parent.^ 60. — Anim. Mai - 
collin, XXn, 12. — C.rég. cleNaz., Orat. 4. 

2) Amm. Marc, XXll, 12. Hosliaruni sanguine plurimo aras crebritale 
niniia perfundebat, lauros aliquolies immolando cenienos ci innumoros varii 
pecoris grotres, avosquo candidas terra qua»silas et mari. — .\XV, 4. Su- 
perstitiosus niagis (juani sacrorum legitinius observator, iniiunieras sine 
parcimona pecudes inac.tans;ut a^stimarelur, si revertissot de Parthis, boves 
jam defuturos. 



10 REVUE DE l'hISTOTRE DES RELIGIONS 

Julien connaissait très bien les raisons politiques dont le 
poids avait décidé son oncle Constantin à faire pencher la 
balance de ses faveurs au profit du christianisme. C'est l'or- 
ganisation épiscopale qui l'avait ravi. Dans un moment oii 
les ressorts ofticiels de l'empire étaient si relâchés, il avait 
trouvé fort habile d'étendre une main protectrice, directrice 
aussi, sur ce corps épiscopal répandu sur tout l'empire, qui 
ne ménagerait pas son dévouement audéfenseur tout-puissant 
delà foi et^ qui lui fournirait dans toutes les provinces un 
état-major de lieutenants officieux, mais influents et sûrs. 
L'Église, au iv® siècle^ de démocratique était devenue oligar- 
chique, et Constantin s'était dit qu'en tenant l'épiscopat, qui 
n'avait pas encore de chef central reconnu, il tiendrait l'Éghse 
toute entière. Julien s'imagina qu'il pourrait obtenir un 
même résultat en centralisant dans sa personne, au nom du 
pontificat suprême, la surveillance et la discipline des nom- 
breux sacerdoces païens répandus sur toute la surface de l'em- 
pire romain. En quoi il se faisait de grandes illusions, ne 
comprenant pas que l'épiscopat œcuménique s'était constitué 
sur la base du principe universaliste inhérent au principe 
chrétien, tandis que les sacerdoces polythéistes étaient, par 
essence, locaux et tout au plus régionaux. Ce caractère émi- 
nemment local ou régional des cultes polythéistes était même 
une des traditions du passé que le néo-platonisme avait trouvé 
moyen de justifier dans ses complaisantes théories. Mais ce 
n'est pas le seul cas où Julien, à coup sûr sans s'en douter, 
se montre déterminé par des idées et des faits dont il puise 
la notion dans le camp ennemi. La réalité est qu'il tâcha de 
constituer quelque chose comme un césaro-papisme païen. 
11 nomma des « vicaires » et il lança de véritables lettres pas- 
torales. Il voulait que, dans chaque cité, le sacerdoce poly- 
théiste se distinguât par la piété et la moralité de ses 
membres. Si leur conduite était blâmable, ils seraient répri- 
mandés et, au besoin, déposés parle souverain pontife^ c'est- 
à-dire par l'empereur. Il leur prescrivait des règles de modes- 
tie privée et de pompe extérieure, de résidence à l'intérieur 



l'empereur julien H 

des temples, de régularité minutieuse dans la célébration 
des sacrifices, de pureté morale immaculée et de décence 
scrupuleuse en public. 11 leur interdisait la fréquentation des 
cirques et des tavernes^ les repas luxueux, les conversations 
déshonnêtes, les liaisons suspectes. Leurs bibliothèques 
devaient n'être ouvertes qu'à des livres sérieux d'histoire et 
de philosophie; mais point de comédies, décentes licencieux, 
de satires et notamment point de livres épicuriens \ Les 
ouvrages de Pythagore, de Platon, des Stoïciens, qui ensei- 
gnent l'existence des dieux, leur providence et leur justice 
rémunératrice, voilà ce qui doit faire leur lecture habituelle. 
Bien mieux encore. Il leur enjoint des choses dontles anciens 
sacerdoces| du polythéisme n'avaient jamais eu la moindre 
idée. Il les charge de recommander à tous la pratique des 
vertus de bienveillance et d'hospitalité, il leur promet à celte 
fin, s'ils en ont besoin, les subsides du trésor public et leur 
annonce qu'il compte mettre sous leur direction les hospices 
qu'il se propose de créer dans chaque ville et oii les pauvres, 
sans distinction de pays ou de rehgion, seront abrités et 
secourus. C'est au déploiement de leur charité, ajoutait-il, 
que les Galiléens avaient dû tant de succès ". 

11 n'est pas possible de coudre plus ingénuement un mor- 
ceau de drap neuf au vieux manteau. Il eut à se plaindre du 
peu de zèle qu'il rencontra parmi ceux dont il voulait faire 
ses coopérateurs \ Mais il encouragea par tous les moyens 
ceux dont il croyait devoir récompenser la ferveur. Si Cons- 
tance s'était entouré d'évéques et de théologiens, JuHen, 
à sa cour, réserva les meilleurs postes aux poètes, aux rhé- 
teurs, aux philosophes, et aussi aux devins qui partageaient 
ses prédilections. Rien ne lui était plus agréable qu(^ d'ap- 

1) Coinp. Julien, EpisL 49, C2,'63, et un Fragment où il raille la genèse 
mosaïque el i^roud la défense du nulle r(Ma(ir dos iinai:;t>s. l/rpieurisme, au 
iv° siècle, n'avait plus aucune voj,'iie. 

2) Coini), les railleries que ces projets île Julien inspirent à rir«'goire de 
Nazianze, Omt. II[. — Sozoniène, V, 15. 

3) P. ex. 'Op(î)v ouv 7roY)Xyiv [ih ôXtyjopiav rifjLÎv upb; toù; 0:o'j;. Fpist. 62. 



12 REVUK DE l'hISTOIKE DES •RELIGIONS 

preiulro le retour à raucien culte de ceux qui l'avaient 
abjuré pour le nouveau. Lui-même disait* que lors même 
qu'il pourrait rendre chacun de ses sujets plus riche que 
Midas et chacune de ses villes plus grande que Babylone, il 
ne s'estimerait pas le bienfaiteur du genre humain s'il ne 
retirait pas son peuple de la révolte impie dont il se rendait 
coupable envers les dieux. Naturellement le nombre des 
a convertis » fut considérable, dès qu'il fut avéré que le che- 
min de la conversion était aussi celui des faveurs impériales. 
Julien dut même réprimer des excès de zèle; car sa sagesse 
pohtique lui montrait les dangers d'une persécution déclarée. 
11 veut qu'on persuade les gens par le raisonnement, Xcyw, 
non par les coups, les injures et les tourments ^ Mais, en 
même temps^ il avoue qu'il est bien décidé à favoriser les 
amis des dieux plutôt que leurs contempteurs. « 11 tenait 
pour ami l'ami de Zens et pour ennemi son ennemi ; » tou- 
tefois, avec cette nuance qu'il ne tenait pas tout à fait pour 
ennemi « celui qui n'était pas encore Fami de Zeus, tov outïw 
Al- ç(Xcv » car il ne repoussait pas ceux dont il espérait que le 
temps amènerait le changement, et il en désignait qui, d'a- 
bord, avaient refusé de se rendre et qui, plus tard, s'étaient 
agenouillés au pied des autels ^ « Je défends, écrivait-il à 
Artabius\ que l'on tue ou que l'on frappe injustement les Ga- 
liléens, j'entends qu^on ne leur fasse aucun mal ; mais je dis 
qu'il faut absolument honorer de préférence les hommes 
fidèles aux dieux ainsi que les villes animées des mêmes dis- 
positions. » La ville de Pessinonte avait réclamé des sub- 
sides. C'était un des foyers du vieux culte de Gybèle et d'Attis, 
et ce culte avait grandement souffert de l'indifférence crois- 
sante, quand ce n'était pas de l'hostilité, des populations. 
Julien écrit au grand-prêtre de Galatie qu'il est disposé à 



1) D'après Libanius, Orat. Parent., 59 
Fpist. 52. 

3) Libanius, Oral, Purent.^ 59. 

4) Rpist. 7. 



l'empereur JULfEN 13 

secourir Pessinonte, mais à la condition qu'elle tâche de res- 
taurer le culte de la mère des dieux. Autrement^ il regrette 
d'avoir à le dire, elle encourra sa disgrâce, il ne saura com- 
ment lui venir en aide^ et il cite à ce propos, en les altérant 
un peu, ces deux vers de Y Odyssée^ X, 73-74 : 

"AvSpaç oX x£ ôsoTatv àiué^rOwvT' àSavaxotcv, 

« il ne m'est pas permis d'accueillir ou de prendre en pitié 
les ennemis des dieux immortels ^ » 

Cela ressemble beaucoup au système suivi par Louis XIV 
dans les années qui précédèrent la révocation de l'édit de 
Nantes. C'est encore un trait de ressemblance que les marques 
de dédain suprême qu'il affectait de prodiguer à ses sujets 
dissidents. Le nom de chrétien^ avec sa signification univer- 
saliste, en quelque sorte supranationale, lui était antipa- 
thique. Il se servait à dessein de la dénomination de Gali- 
léens, qui avait à ses yeux l'avantage de rabaisser TÉglise 
chrétienne au rang d'une secte mesquine, originaire d'une 
province obscure et conservant toujours la marque de la mé- 
diocrité. Le caractère supranational de l'Église, qui était 
aussi en fait celui de l'Empire, cette analogie, qui avait été 
relevée de bonne heure par des apologistes chrétiens et qui 
avait certainement frappé Constantin, se trouvait implicite- 
ment nié par cette dénomination affectée. C'est ainsi qu'il 
aime à stigmatiser la Gzejojp-a, la machination^ twv FaX'.Aa-wv, 
la [i.o)p(araXtXa{a)v, « qui a failli tout renverser, tandis que, par 
la grâce des dieux^ nous sommes tous sauvés- ! » 

Cette sournoiserie, que nous avons déjà signalée dans les 
petites manœuvres que lui soufflait son anlichristianisme, se 
révèle encore dans les procédés dont il usait pour violenter 
doucement les sentiments de ses soldats chrétiens. Il avait 
déjà pu compter sur le formidable appétit de ses soldats gau- 

1) Epist., 59, Ad. Aï sac. Pont. Coin p. Sozoïn., V, 3. 

2) Julien, dans Cyrill., II, 39. — Kpist. 7. — Comp. aussi les plaintes de 
Grégoire de Nazianze, Ornl, 3, sur ce chani^enienl {\r diMiominalion. 



14 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

lois OU laissant à leur disuosilioii les hécatombes de bœufs 

t. 

gras que sa dévotion lui faisait immoler ^ Ceux d'Orient 
étaient, paraît-il, moins ductiles sur le point de la religion. 
Pour ébranler leur constance, il se plaçait au moment des 
grands défdés au milieu de symboles et de simulacres païens, 
de telle sorte qu'on devait ou refuser au souverain l'hom- 
mage qui lui était dû ou saluer avec lui les emblèmes du 
polythéisme. Ou bien, quand il s'agissait de recevoir le dona- 
tïvum^ chaque soldat devait, avant de recevoir sa part, jeter 
quelques grains d'encens sur un autel dressé près de l'empe- 
reur ^ C'était bien la « douce violence, » eTzisaûçâôta^sTo, dont 
parle Grégoire, et nous pouvons ranger dans la même caté- 
gorie l'habitude qu'il avait prise, quand il siégeait comme 
juge, de s'informer de la religion professée par les parties, 
tout en se faisant une loi de ne pas manquer à l'équité dans 
les jugements qu'il prononçait ^ 

Il est clair que sa passion tliéologique ne devait pas lui per- 
mettre longtemps de se borner à ces petits moyens. La pé- 
riode ouvertement agressive de sa politique allait commen- 
cer. A Bostra, ville située sur les contins de l'Arabie, des 
troubles avaient éclaté entre les chrétiens et les païens. 
Julien dut intervenir comme magistrat suprême et accusa 
l'évêque Titus et son clergé de les avoir fomentés. Ceux-ci 
répondirent avec respect qu'au contraire ils avaient réussi à 
les apaiser. Là-dessus, Julien écrit aux habitants pour les 
exhorter à vivre en paix, mais en leur insinuant que leur 
clergé chrétien les accuse de dispositions turbulentes \ Ce 
n'était pas très loyal. Il pouvait, il est vrai, se défier des 
évêques, dont le pouvoir était, par places, exorbitant. Ils 
avaient profité non seulement des faveurs excessives des 

1) E'pisi. 38. — Amm. Marc, XXII, 12. 

2) Grégoire du Nuz., Orai. 3. — Sozomène, V, 16. — Libanius, Qrat. Parent. 
81, 82. U semble que celle mélhode eul du succès, mais elle coûta cher à 
son trésor. 

3) Amm. Marc. XXII, 10. 
■'i) Julien, EpUt. 52. 



l'empereur julien lo 

prédécesseurs de Julien , mais aussi de l'affaiblissement 
continu de l'administration impériale pour s'occuper d'inté- 
rêts plus civils que religieux. On ne peut blâmer Julien d'avoir 
restreint les honneurs exagérés, les immunités exception- 
nelles, les droits que s'arrogeait le clergé en matière 
testamentaire, ce qui avait déjà donné lieu à des abus criants * . 
Il est plus difficile d'excuser sa rigueur vis-à-vis d'Athanase, 
le grand évêque d'Alexandrie^ qu'il avait lui-même rappelé 
de l'exil et qui était remonté sur son siège épiscopal. La 
popularité d'Athanase et ses efforts, dictés par l'expérience 
pour ramener la concorde entre les chrétiens au nom du 
danger commun, excitèrent l'animosité de Julien, qui rendit 
contre lui un décret de bannissement en le couvrant d'ou- 
trages et en lui reprochant comme une injure personnelle 
d'avoir baptisé des femmes grecques de distinction ^ 

On le voit encore approuver hautement les populations 
païennes de Gaza, d'Ascalon, de Césarée, d'Héliopolis, etc., 
qui avaient profané les sépultures chrétiennes pour venger 
de vieux griefs''. 11 n'a que des reproches indulgents pour ses 
lieutenants dans les provinces qui vont trop loin dans Fexé- 
culion de ses ordres relativement aux anciens temples acca- 
parés ou dépouillés par les chrétiens. Marcus, le vieil évêque 
arien d'Aréthuse, celui qui, dit-on, avait sauvé Juhen et son 
frère Gallus de la rage des massacreurs de leur père, ne pou- 
vant rembourser le prix d'un ancien temple qui avait été dé- 
truit par ses ordres, fut flagellé, exposé nu et frotté de miel 
aux rayons du soleil et aux insectes de Syrie*. A Édesse, 

1) Comp. Epist. 52. — Gréj^'. de Naz., Orat. 3. — Sozomène, V, 5. 

2) Voir, dans leur ordre chronologique, les épîtres de Julien, 20, 10 et 6. — 
Comp. Sozomène, V, 15. — Socrale, III, 14. — Théodore!, III, 9. — I/église 
d'Alexandrie se relevait à peine des secousses qu'elle devait au zèle excessif 
de son évêque arien, Georf^e de Cappadore, massacré par la populace 
païenne d'Alexandrie, demeuré en grande odeur de sainteté dans la mémoire 
des populations chrétiennes d'Égyple et de Syrie, et retrouvé par les croisés, 
qui le rapportèrent en Europe où il dc^vint le saint national de l'Angleterre. 

3) Misopôgon. 

4) Grég. de Naz., Orat. 3. Comp. Libaniiis, /•.'p/.s/. 730,éd. Wolf, Amstclod., 
1738, pp. 350-351. 



Ib i;l:viii': de i. fiisi'OiRK dks iieijgions 

à la suite d'un coiiilil des chrétiens et des gnostiques va- 
lentiniens, Julien confisque les biens de l'église, distribue 
l'argent qu'on y trouve à ses soldats et se van te ^ par ces 
mesures tyranniques, de se montrer le véritable ami des 
Galiléens. En effet, dit-il, leur admirable loi promet le ciel 
aux pauvres et je les fais avancer sur le chemin du salut en 
les débarrassant du fardeau des biens terrestres ^ Quand il 
reproche aux païens d'Alexandrie le meurtre de Févêque 
George, c'est en récapitulant avec une visible complaisance 
les provocations qui pouvaient l'excuser et en leur pardon- 
nant au nom de leur fondateur Alexandre et de leur dieu- 
patron Sérapis'. 

Tout cela ne concernait pourtant que des conflits acciden- 
tels et locaux. La politique agressive de Julien se révéla plus 
ouvertement dans deux mesures d'ordre général. Ses plus 
zélés défenseurs n'ont pu le disculper d'avoir rendu un édil 
ridiculement intolérant par lequel il interdisait aux chrétiens 
d'enseigner les lettres et la rhétorique, en d'autres termes 
l'ancienne littérature grecque. L'honnête Ammien Marcel- 
lin ne peut cacher l'indignation que lui inspire ce décret 
révoltant ^ Il faut pourtant comprendre ce qui poussait 
Juhen à cette mesure tyrannique, jurant si tristement avec 
les intentions de tolérance et d'égalité religieuse qu'il avait 
proclamées si hautement en montant sur le trône. 

Lui-même avait été ramené à la vieille religion par le pres- 
tige de l'ancienne culture hellénique dont cette religion fai- 
sait partie intégrante. Il lui était pénible de penser que des 
maîtres chrétiens pouvaient l'étudier et même l'admirer d'un 
point de vue purement artistique et littéraire, tout en con- 
damnant la religion ([ui lui était associée, et propager, par 
leur enseignement, cette distinction si funeste à ses yeux. 
Les chrétiens qui l'étudiaient de son temps ne cherchaient 



1; Julien, Epist. 43. 

2) Julien, Epist. 10. Comp. Amm. Marc, XXII, 11. 

3) XXII, 10. Inclemons illud, o!)rucnduin perenni silenlio. 



Il 



L EMPEREUR JULIEN 1 7 

guère autre chose dans cet ordre d'études que les moyens 
de se perfectionner dans l'art du discours et du raisonne- 
ment. Pour un esprit disposé comme l'était celui de Julien, 
cette idée que l'on puisait dans ce trésor sacré des armes 
destinées à être tournées contre ce qu'il renfermait de plus 
précieux, devait être insupportable. On peut même supposer 
qu'ayant fréquenté à Athènes des groupes d'étudiants chré- 
tiens, il avait vu poindre chez quelques-uns d'entre eux cette 
manière d'envisager la question qui est aujourd'hui la nôtre 
à tous, c'est-à-dire une admiration chaleureuse et raisonnée 
pour les chefs-d'œuvre de la Grèce antique , mais n'impli- 
quant à aucun titre l'adhésion aux croyances mythologiques 
dont ils sont tous remplis. Un tel point de vue, qui ne pou- 
vait que devenir toujours plus fréquent, devait lui faire l'effet 
d'une censure personnelle indirecte. C'est ce qu'il devait 
concevoir de plus dangereux en vue du résultat qu'il se pro- 
posait. L'arme la plus puissante à la longue parmi celles qu'il 
comptait employer, se trouvait par cela même émoussée. 
Voilà, selon nous, ce qui explique psychologiquement cette 
étrange décision qui n'eut pas le temps de porter fruit*. 

Julien s'engouad'un autre projet dont il attendait merveilles : 
la reconstruction du temple juif de Jérusalem. Ce n'était 
pas qu'il eût pour le judaïsme une tendresse beaucoup plus 
vive que pour le christianisme. Il reprochait à l'ancien Israël 
d'avoir été pauvre en grands hommes. « Montrez-moi chez 
les Hébreux, disait-il, un seul général comme Alexandre 
ou comme Jules César »" . Mais il faisait une différence en leur 
faveur. Leur religion était nationale et antique. Ils avaient 
uneloicérémonielle contenant des prescriptions alimentaires 
qui lui plaisaient. Cette loi^ de plus, ordonnait, sanctionnait 

1) Gomp. Julien, Epist., 42; (îiuf^;. de Naz., Orat. 3. Coinine les chrétiens 
étaient indirectement exclus des écoles polythéistes, le décnM impérial les 
condamnait à l'ifi^norance. Apollinaire composa, il est vrai, avec une rapidité 
miraculeuse des imitations chrétiennes d'Homère, d(^ Pindare, d'Euripide et 
de iMénandre. On peut douter de reflîcacité du remède. 

2) Ap. CyvilL, 7. 

2 



18 REVUE l)K l'hISTOIUK DES IIELIGIONS 

les sacrifices, ce qui lui plaisait plus encore*. Enfin, ils 
étaient hostiles au christianisme et ils n'étaient pas à craindre. 
11 leur adressa toute une épîlre ^ pour les assurer de sa pro- 
tection, et leur annonça que son intention était, quand il 
reviendrait de la guerre qu'il se proposait de faire en Perse, 
d'aller célébrer des sacrifices d'actions de grâces dans leur 
sainte cité de Jérusalem. Les théories néo-platoniciennes 
s'accordaient en cfîet avec cette reconnaissance du dieu des 
Juifs, comme d'un dieu réel, puissant et adorable^ lors même 
qu'elles ne pouvaient lui adjuger exclusivement ces attributs. 
Or ridée était généralement répandue que Jésus avait prédit 
non seulement que le temple de Jérusalem serait détruit, mais 
encore qu'il ne serait jamais reconstruit. Les textes évangé- 
liques ne le disent pas. Ils parlent de sa ruine entière, 
rien de plus. Mais comme ils ajoutent à cette prédiction 
celle de la fin de l'ordre de choses actuel qui doit arriver 
peu de temps après, il est facile de comprendre qu'on en 
ait conclu que sa reconstruction n'aurait jamais lieu. Depuis 
Constantin et sa mère Hélène, les lieux saints de Jérusalem 
avaient singulièrement changé de face. Le temple de Vénus 
érigé ironiquement par Adrien sur l'emplacement du tombeau 
du Christ avait été rasé. Les chrétiens multipHaient les monu- 
ments de leur dévotion aux lieux consacrés par les souvenirs 
les plus augustes. Julien estima qu'il était de bonne guerre 
d'infliger un démenti flagrant aux assertions présomptueuses 
des chrétiens en relevant l'ancien temple juif détruit par 
Titus. Il convia les Juifs disséminés dans tout l'empire à 
rentrer dans leur patrie. Il en obtint des dons considérables, 
et telle était l'importance qu'il attachait à cette reconstruction 
qu'il en chargea spécialement un de ses plus intimes con- 
seillers, Alypius, dont les talents s'étaient fait apprécier en 

1) « Pourquoi ne sacrifiez-vous pas, dit-il aux chrétiens, vous qui n'avez 
pas besoin pour cela de Jérusalem? » Ap. CyrilL, 9. C'est ce qui ex- 
plique son antipathie très particulière contre l'apôtre Paul qu'il appelle « le 
plus grand des charlatans et des imposteurs. » Ibid.y 3. 

2) Epist. 25. 



l'empereur julien 19 

Bretagne où il avait dirigé l'administration civile. Les travaux 
à peine commencés au moment où Julien mourut ne furent 
pas continués, mais on prétendit qu'ils n'auraient pu l'être 
quand même son règne se fût prolongé. Des flammes dévo- 
rantes avaient surgi des vieux souterrains mis à jour par le 
travail des nouvelles fondations et auraient terrifié les ouvriers 
au point qu'ils avaient dû renoncer à reprendre l'ouvrage ^ 

C'était donc à la fois une guerre de taquineries et une 
guerre de principes que Julien avait déclarée au christianisme. 
Il est permis de supposer qu'étant donné les habitudes adu- 
latrices de la cour impériale, qui avaient pu changer de 
formes, mais qui s'étaient perpétuées sous le nouveau règne, 
l'empereur ne se rendait pas un compte clair des effets lamen- 
tables d'une politique religieuse qui lui ahénait la moitié peut- 
être, en tout cas la partie la plus compacte et la plus attachée 
à ses croyances de tout son empire. Les succès qu'il avait 
remportés dans son entourage immédiat, dans l'administra- 

1) Sans le témoignage d'Ammien Marcellin, XXII, i, ce prodige eùfété ren- 
voyé dans la catégorie des légendes nées de l'imagination dévote, malgré les 
dires d'Ambroise de Milan, de Chrysostome et de Grégoire de Nazianze, Orat. 
4. D'autant plus qu'une histoire analogue est racontée par Josèphe (Antiq. 
Jud., XVI, 7,1), à l'occasion d'une tentative du roi Hérode qui voulait mettre 
la main sur un prétendu trésor du roi David enterré avec lui dans les sou- 
terrains. Il se peut que des gaz inflammables se fussent dégagés dans ces 
conduits profondément creusés dans le roc et qui avaient servi d'asile et aussi 
de sépulture à de nombreux assiégés de l'an 70, et quelques phénomènes de 
combustion gazeuse ont pu donner lieu à cette terreur des ouvriers dont il 
est question. L'imagination pieuse des chrétiens fit le reste. Ammien Mar- 
cellin n'était pas témoin oculaire et il a pu enregistrer, sans commentaires, 
une vingtaine d'années après, un prodige dont la réalité lui était affirmée 
de divers côtés. On voit , d'ailleurs , que sa principale, pour ainsi dire sa 
seule critique de la conduite impériale de Julien, c'est la riiinia supcrstitio 
qu'il mêlait à ses idées politiques. On peut supposer que cette restauration 
coûteuse {siimptibus immodicis), entreprise à la veille de la guerre contre la 
Perse, dans un moment où Julien aurait dû tout subordonner à la réussite 
de ses desseins militaires, ne souiuait guère au brave soldat, qui trouvait que 
Julien avait tort d'ainsi dU'ujcntiamidnquc dividerc{ibid.). La désapprobation 
des puissances supérieures, manifestée par ces feux mystérieux, n'était donc 
pas pour lui déplaire. En tout cas, la raison majeure de l'interruption des 
travaux fut la mort de Julien qui arriva six mois après leur inauguration. 



20 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

lion, dans les rangs de Tarmée, en un mot dans le monde 
officiel, les rapports de ses prœfecti, qui n'avaient pas tardé à 
savoir la manière de s'insinuer à coup sûr dans ses bonnes 
grâces, la stupeur elle-même qui s'était emparée de la masse 
chrétienne à la vue de ce revirement inattendu des disposi- 
tions du pouvoir suprême, tout cela devait lui faire illusion. 
11 en résultait que lorsqu'il s'élevait quelque part des plaintes 
ou des sarcasmes^ ou des protestations^ sa susceptibilité 
s'allumait comme devant des injures personnelles. C'est 
encore comme Louis XIV trompé par les rapports de ses 
évêques et de ses intendants et arrivant à prendre pour des 
injures à sa majesté royale les obstinations de ses sujets pro- 
testants. Or nous savons que la susceptibilité de Julien, entée 
sur l'amour-propre quelque peu morbide qu'il devait à son 
éducation, s'enflammait aisément. C'est un trait fréquent 
chez ceux qui ont eu longtemps lieu de se croire mécontents, 
dédaignés et opprimés ; leur promptitude à croire qu'on en 
veut àleurs personnes, plus qu'à leurs idées, est extraordinaire. 
Ce qui se passa à Antioche dans les derniers temps de la vie 
de Julien met cette observation dans tout son jour. Ce n'est 
qu'un fait isolée mais il est facile de voir que si son règne se 
fût prolongé, ce fait se fût promptement généralisé au point 
de ne lui laisser d'autre alternative qu'une reculade qui n'était 
pas dans son caractère ou que la persécution déclarée de tout 
ce qui portait le nom chrétien. 

A quelque distance d' Antioche, les Séleucides avaient 
élevé en l'honneur d'Apollon un magnifique sanctuaire 
environné de jardins et flanqué d'un stade oii se célébraient 
périodiquement des jeux imités de ceux d'Olympie \ La statue 
colossale du dieu solaire était de la même dimension que 
celle de Zeus Olympien, laquelle mesurait 60 pieds de 
hauteur ^ 11 était représenté s'inclinant vers la Terre pour 
lui offrir une libation comme s'il lui eût demandé de lui 

1) Comp. Strabon, XVI, 2, G- 

2) Amm. Marc, XXII, 13. 



l'empereur julien 21 

donner sa fille Dapliné, dont la légende avait été transportée 
de Grèce dans la vallée de l'Oronte. Des fêtes à la fois 
religieuses et licencieuses, comme le vieux paganisme en 
connaissait tant, se donnaient dans les somptueux jardins 
qui s'étendaient autour du temple, et la légende de Daphné 
était reproduite au naturel, à cette différence près que les 
nymphes poursuivies à travers les bosquets ne se changeaient 
pas en laurierslorsqu'ellesétaientratteintespar les adorateurs 
d'Apollon \ La vogue acquise par ces solennités équivoques 
avait fait du petit village de Daphné une véritable ville de luxe 
et de plaisirs. Mais la décadence avait marché de pair avec les 
progrès du christianisme à Antioche et, dans la province, le 
sanctuaire apollinien n'était plus fréquenté. Les abondants 
sacrifices, jadis célébrés aux frais de la cité d'Antioche, 
n'étaient plus qu'un souvenir, et Julien constate mélancoli- 
quement qu'à la place des hécatombes qu'il s'attendait à voir 
immoler, il ne trouva qu'une oie fournie par l'unique prêtre 
qui desservît encore le sanctuaire abandonné. Gallus, le 
frère de Julien, avait fait transporter dans les jardins le corps 
d'un évêque d' Antioche, Babylas, mort martyr sous Decius, 
affecté une partie des terres du temple à l'entretien du clergé 
chrétien d'Antioche et autorisé les chrétiens à se faire 
enterrer près de ces restes vénérés. Une éghse chrétienne 
avait été érigée sur la tombe épiscopale. Julien trouva que 
son dieu favori^ Apollon, était gravement offensé par ce 
voisinage d'un culte rival et de sépultures infidèles. L'église 
chrétienne fut démolie, les morts exhumés, le sol purifié selon 
le rite athénien de Délos', et les restes de Babylas durent 
retourner à leur ancienne place dans les murs d'Antioche. 
La multitude chrétienne de la ville fit à son saint martyr une 
réception triomphale. Elle entonna des psaumes et des 



1) V. la description de Gibbon avec les citations à l'appui, H, pp. 516-517, 
éd. Bohn. 

2) Amm. Marc, XXII, 12. 



22 REVUE DR l'histoire DES RELIGIONS 

cantiques inspirt's par la haine du polythéisme. Julien fut 
vexé, très mécontent. 

Ce fut bien pis encore quand il apprit que, la même nuit, 
le feu avait dévoré le temple d'Apollon Daphnéen et sa gi- 
i^antcsque statue. Julien ne mit pas en doute que c'étaient 
les chrétiens qui avaient voulu se venger. Les chrétiens 
furent convaincus que c'était le feu du ciel qui avait accompli 
une œuvre de vengeance divine. Ammien Marcellin rapporte, 
sans oser rien affirmer \ que Tincendie fut causé par des 
cierges qu'un philosophe dévot, nommé Asclépiade, avait 
allumés devant les pieds de la grande idole et qui, après son 
départ, avaient brûlé sans aucune surveillance. Mais Julien 
ne voulut pas attendre les résultats de l'enquête. Ilfitfermer, 
sous prétexte de représailles, la principale église d'Antioche 
et en confisqua les propriétés. Par un excès de zèle des 
magistrats, qu'il blâme lui-même, des citoyens notables^, 
des membres du clergé chrétien furent mis à la torture, et 
même un presbytre, nommé Théodoros, eut la tête tranchée^ 

Il n'en fut pas moins responsable aux yeux de la popula- 
tion chrétienne qui formait la grande majorité de cette ville 
de six cent mille âmes, oh l'on portait avec fierté ce nom de 
Christianos qui y avait été inventé*. Julien, dans le Misopô- 
fjon, les raille de leur engouement pour le Chi (Christos) et 
le Kappa (Constantin). C'est pourtant à Antioche qu'il s'éta- 
blit pendant les mois qui précédèrent son départ pour la 
guerre de Perse. Il savait bien qu'entouré de ses fidèles lé- 
gions il n'avait rien à craindre de cette ville amolHe, des rai- 
sons politiques lui dictaient ce choix, et nous le connaissons 
assez pour le soupçonner d'avoir pensé que sa présence, son 
prestige, son influence immédiate changeraient en faveur de 
sa cause préférée les sentiments de la population. 



1) XXII, 13. 

2) Comp., pour toute celte histoire d'Antioche, le Misopôgon. 

3) V. les Acta martyrum de Ruinart, Sanctus Theodorus. 

4) Act. des Ap., xi, 20. 



L^EMPEREUR JULIEN 23 

S'il fil ce calcul, il se trompa étrangement. Antioche 
n'avait pas beaucoup gagné en moralité en se faisant chré- 
tienne. C'était toujours la ville de luxe, de plaisirs et de dé- 
bauches raffinées que l'on connaissait d'ancienne date. Elle 
professait ardemment le christianisme, mais ne le pratiquait 
guère. Les jeux du théâtre et du cirque étaient sa grande 
passion. Rien ne répondait moins à l'idée qu'elle se faisait 
d'un grand prince que la simplicité exagérée et la vie stoï- 
cienne de Juhen. 

Il y avait donc une complète incompatibihté d'humeur 
entre elle et l'empereur. Comme le remarque finement 
Gibbon, les seules occasions oii Juhen se départait de son 
austérité philosophique étaient les solennités célébrées publi- 
quement en l'honneur des dieux, et précisément ces jours de 
fête païenne étaient les seuls pendant lesquels les habitants 
d'Antioche affectaient de renoncer à toute espèce de réjouis- 
sance. Leur penchant à fronder un prince qui leur paraissait 
si étrange se donna libre carrière. On se moqua de ses habi- 
tudes, on se moqua de ses lois, de ses idées religieuses, on 
se moqua de sa taille, de ses épaules, de sa barbe qu'il 
portait longue. On composa contre lui des satires et des 
pamphlets. Le malheur voulut qu'une grande disette de 
vivres coïncidât avec son arrivée à Antioche. Julien eut la 
maladresse de répondre à ceux qui se plaignaient du prix 
excessif de la volaille et du poisson, qu'une cité frugale 
devait se contenter de vin, d'huile et de pain. Puis il voulut 
abaisser d'autorité le prix du pain et, pour donner Texemple, 
il fit vendre à prix réduit du blé qu'il avait fait venir de loin. 
Il arriva ce qu'un écoHer de nos jours aurait prévu. Les 
fournisseurs du marché d'Antioche cessèrent leurs expédi- 
tions, le blé de l'empereur fut acheté en gros par les négo- 
ciants riches et revendu sous main à un taux illégal. Les 
remontrances du sénat d'Antioche furent vaines, ou du moins 
n'aboutirent qu'à faire jeter en prison deux cents sénateurs. 
Il est vrai qu'ils furent bientôt relâchés. 

Julien n'était pas sanguinaire. Il aurait pu, ayant la force 



24 REVUE DE l'iïTSTOTRE DES RELIGIONS 

à sa disposition, faire l'epentir amèremenL les gens d'An- 
lioclie de leur fronde imprudente. Mais était-il prudent, 
au moment de partir pour la grande guerre qu'il préparait^ 
de laisser derrière lui une capitale, toute une région, exas- 
pérée, prête à se soulever? Ammien Marcellin nous dit qu'il 
était furieux, mais qu'il jugeait nécessaire de se contraindre, 
vu le moment et les circonstances \ On sait que la dissimula- 
tion ne lui coûtait guère. D'une part, en quittant Antioche, 
il nomma pour juge suprême de la cité un certain Alexandre 
de Hiérapolis qu'Ammien qualifie de sœvii,^ et tiirbulentus. 
Aux observations que ce choix provoqua, Julien répondit que 
c'était là le juge qui convenait à ces gens cupides et à ces 
insulteurs", et quand les habitants lui souhaitèrent un heureux 
voyage et un glorieux retour, en émettant le vœu qu'il les 
traitât plus doucement, il leur répondit qu'il espérait bien ne 
les jamais revoir. D'autre part, il publia cet étrange traité du 
Misopôgon^ oii, sous les dehors d'une raillerie humoristique 
et parfois amère, l'écrivain impérial déverse tout le ressenti- 
ment de son amour-propre mortellement blessé. 11 confesse 
ironiquement ses propres fautes, mais il décrit avec la der- 
nière sévérité les fautes, les torts et l'immoralité des habi- 
tants d' Antioche ^ Sans doute^ il fît mieux de se venger de 
cette manière que s'il eût fait sentir cruellement sa colère à 
ceux qui l'avaient provoquée. Mais puisqu'il ne voulait pas 
recourir aux moyens violents, n'aurait-il pas mieux fait de 
dédaigner des attaques aussi impuissantes et n'abaissait-il 
pas la majesté impériale en engageant avec ses insulteurs 
une polémique d'où il n'était pas certain de sortir avec avan- 
tage *? Quand on lit ce singuUer écrit où Juhen se peint tout 



1) Goactus dissimulare pro teinpore ira suffîabatur interna. XXII, 14. Comp. 
Libanius, Ad Antiochenos de imperatoris ira, 17-19. 

2) XXIII, 2. 

3) Comp. Amm. Marc.,XXll, U : probra civilalis infensa mente dinumeraos 
addensque veritati complura. 

4) Il arriva souvent à Julien de se laisser aller jusqu'à routrage contre 
ses adversaires religieux. « Vous avez fait, « dit-il aux chrétiens, » ce que font 



1 



l'empereur julien 25 

entier avec son esprit caustique, son savoir réel, ses préten- 
tions philosophiques et littéraires, sa personnalité suscep- 
tible et sa vanité, on peut s'apercevoir qu'au fond le plus vif 
de ses griefs contre Antioche, c'est que, malgré sa présence^ 
son influence, son exemple^ les habitants de cette ville n'a- 
vaient pas fait mine de revenir à une meilleure appréciation 
de la religion polythéiste, qui était la sienne. 

Rendons-nous compte brièvement de ce qu'on peut appeler 
la théologie de Julien. 

Albert Ré ville. 
{A suivre.) 



les sangsues qui tirent le mauvais sang et le laissent le bon. — Aux Juifs 
vous n'avez pris que leurs blasphèmes contre nos dieux ; à nous, vous n'avez 
emprunté que la permission de manger de tout. — En toute occasion vous 
avez pris pour modèles les cabaretiers, les péagers, les danseurs et gens 
de la même espèce. » Comp. Jul., apudCyr., VI et Vil. 



L'ETIDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 

SON ÉTAT ACTUEL ET SES CONDITIONS 

hitroductïon à un cours sur la religion de F Egypte à P École 
des Hautes-Etudes [Sectioji des sciences religieuses). 



Quand on aborde un sujet d'études, la première chose à 
faire est évidemment de le déterminer avec précision, c'est- 
à-dire de rechercher quels sont ses éléments propres, ses par- 
ties connues et inconnues, ses sor ^css, ses limites et sa phi- 
losophie générale. 11 y a là un état de situation à dresser, ou 
si l'on veut un plan de campagne à établir, condition préa- 
lable sans laquelle on risquerait fort de marcher à tâtons ou 
de piétiner sur place. Cette précaution est peut-être plus 
utile que partout ailleurs, si c'est possible, quand il s'agit de 
la rehgion égyptienne, encore si obscure el toute hérissée 
de difficultés aussi bien extérieures qu'intérieures. Les 
quelques explications qui vont suivre donneront peut-être 
une idée de la question. 



I 



Les auteurs anciens, d'accord en ceci avec les représenta- 
tions monumentales, nous dépeignent l'Égyptien comme 
presque noir, crépu, camus, avec de fortes lèvres, un gros 



ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 27 

corps sur des jambes grêles et un parler guttural ; ils nous 
signalent là un type qui n'a certainement rien de caucasique. 
Lorsque de plus, et d'accord avec les textes originaux, ils 
nous montrent encore dans l'Égyptien une nature indolente, 
sensuelle, superstitieuse, insolente et poltronne à la fois, ne 
reconnaît-on pas là aussi une race qu^on ne saurait consi- 
dérer comme réellement supérieure, quelle qu'ait pu être sa 
parenté ethnographique, encore douteuse aujourd'hui? 

Vraies ou fausses, ces considérations s'accordent en tous 
cas avec le caractère de la religion égyptienne, dont les 
côtés élevés coexistent avec des parties grossières qui ne se 
retrouvent plus, ou qui s'accusent à peine, chez les nations 
sémitiques et aryennes telles que nous les voyons dans l'his- 
toire . 

Un peuple sauvage garde sans les dépasser ses superstitions 
barbares ; un peuple affiné, comme les Grecs ou les Indous, 
en vient promptement à des schismes qui transforment ses 
croyances ou à des philosophies qui les suppriment. Mais les 
Égyptiens, qu'ils doivent ou non leurs conceptions les plus 
hautes à une conquête, se sont trouvés dans une sorte de 
juste miheu entre le manque et l'excès d'activité intellec- 
tuelle, si bien qu'ils ont poussé sans entraves leur religion 
jusqu'au développement le plus complet qu'elle pouvait 
atteindre. 

C'est ce développement, auquel ne manque ni une certaine 
grandeur ni une certaine harmonie, qu'il faudrait d'abord 
examiner sous ses différents aspects, c'est-à-dire dans les 
conceptions relatives aux ancêtres, aux choses et aux ani- 
maux, aux dieux d'en haut, aux dieux d'en bas, et au dieu su- 
prême. 



11 



Les premiers monuments que nous connaissons de l'Egypte 
sont des tombeaux, conçus d'une manière gigantesque et 



28 REVUF, DE l'hISTOTRE DES RELIGIONS 

hors de proportion avec l'idée qu'on se fait aujourd'hui de la 
sépulture. C'est qu'autrefois, et à peu près partout, le culte 
des morts gardait une importance particulière dans la société, 
que plusieurs savants ont pu croire fondée sur lui. Les 
anciens s'imaginaient que les relations n'étaient pas inter- 
rompues entre les morts, qui avaient besoin d'être honorés 
par les vivants, et les vivants, qui avaient besoin d'être pro- 
tégés parles morts. 

Ces derniers habitaient le grand sépulcre collectif de 
l'enfer, et communiquaient avec leur famille par la voie des 
tombeaux particuliers. Mais en Egypte, plus qu'ailleurs, cette 
opinion était remplie ou entourée de ce qu'on appelle au- 
jourd'hui des survivances. Ainsi, on momifiait le cadavre 
parce que la conservation du corps est indispensable à l'exis- 
tence de l'âme, on offrait à date fixe des libations et des repas 
au mort, parce que l'âme endure la faim comme la soif, 
et on consacrait des statues à l'âme parce qu'il lui faut 
des supports pour assister dans sa chapelle aux banquets 
funèbres. 

Malgré cela, on admettait très bien, dès l'ancien empire, 
que les esprits s'en allaient à l'Occident comme le soleil, 
dans le pays de la Justice oik des dieux spéciaux protégeaient 
les dévots et punissaient les impies ; on assimilait aussi les 
mânes aux étoiles, et surtout aux étoiles circumpolaires, qui 
symbolisaient l'immortalité parce qu'elles ne se couchent 
pas. 

Du reste, et dès une époque immémoriale, l'âme avait été 
dédoublée en deux parties dont la plus ancienne, ou le génie, 
habitait plutcM les statues^, et dont la plus récente, ou l'es- 
prit, habitait plutôt les espaces (le ka et le hd). 

Ce fut la conception de l'esprit, indépendant et puissant, 
qui domina à l'époqne historique, bien que les scènes des 
vieux mastaba, à Sakkarah et à Gizeh, paraissent se rap- 
porter encore, en partie, au séjour de l'âme dans la tombe. 
Le côté fétichiste de la religion égyptienne ne prit pas et 
ne garda pas une moindre importance que le culte des 




ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 29 

mânes. L'emploi des formules et des conjurations soumet- 
tant les esprits et les dieux, l'espèce de vie ou de force mys- 
térieuse attribuée aux sceptres, aux sistres, à la plume d'au- 
truche^ aux amulettes de tout genre, aux statues, à certaines 
plantes, à certains objets et même aux noms, la conviction 
que les malades étaient des possédés et que par conséquent 
la magie faisait partie de la médecine, toutes ces idées se 
font jour dans les livres religieux aussi bien que dans les 
inscriptions monumentales. Mais c'est surtout dans le culte 
des animaux que s'accentue le fétichisme égyptien (à prendre 
le mot de fétichisme dans le sens qu'on lui donne le plus 
souvent). 

Ce culte apparaît dès le début de l'histoire, dans la men- 
tion du bœuf Apis, et il conserve sa durée comme sa vigueur 
aussi longtemps que subsiste la civilisation pharaonique. 

Chaque nome vénérait une espèce animale dont on s'abste- 
nait démanger. D'ordinaire, un représentant de cette espèce 
était logé dans le temple du dieu local ; mais quelques bêtes, 
en vertu d'une sorte de hiérarchie, possédaient des sanc- 
tuaires et même, s'il faut en croire les Grecs, des harems. 
De plus, chaque temple paraît avoir eu comme protecteur 
un serpent sacré. 

Deux exphcations se présentent au sujet de l'adoration des 
animaux par les Égyptiens. Ou bien, comme dans le toté- 
misme des sauvages, les animaux sacrés étaient à l'origine 
des protecteurs ou des ancêtres choisis par les différentes 
tribus, grâce à des rapports obscurément établis entre cer- 
tains animaux et les âmes humaines ou les forces naturelles ; 
ou bien, au contraire, les animaux sacrés n'étaient que les 
emblèmes ou les hiéroglyphes des dieux auquels ils ont été 
rattachés. Cette dernière explication peut être vraie dans 
certains cas ; toutefois, la plupart du temps le point de con- 
tact entre le dieu et l'animal n'apparaît guère. Comment par 
exemple retrouver Ptah dans le bœuf Apis à Memphis, Ra 
dans le taureau Miiévis à Héliopolis, Osiris dans le bouc à 
Mendès, llorus dans richneunion à lléracléopolis, et IJadji 



30 HKVUE 1)1-: l'histoire des religions 

dans la musaraigne à Bouto? N'y avait-il pas eu, dans les 
villes qui viennent d'être citées, une juxtaposition de cultes^ 



au moins à l'origine? 



m 



Cette juxtaposition, que les prêtres expliquaient en disant 
que les âmes des dieux sont dans les animaux, nous révèle 
un autre aspect de la religion égyptienne, c'est-à-dire son 
côté polythéiste ou, si l'on veut, son côté mythologique; qui 
dit l'un dit l'autre, une mythologie n'ayant pour but, ou 
plutôt pour effet, que de personnifier sous des formes mul- 
tiples le grandes forces ou les grands corps naturels sous la 
dépendance desquels l'homme se sent si intimement placé. 
Les personnages divins obtenus de la sorte sont essentielle- 
ment agissants, puisqu'ils représentent des actions et des réac- 
tions, d'oii il suit que la succession^ le conflit et l'union des 
phénomènes physiques, transposés, deviennent des nais- 
sances, des guerres, des mariages, etc., bref;, des mythes. 

En Egypte, toupies aspects bienfaisants ou malfaisants de 
la nature étaient divinisés dès l'ancien empire, l'air, la rosée, 
le vent, l'eau, la terre, le Nil, le ciel, la chaleur, la séche- 
resse, l'humidité, le nuage, la tempête, la lune, les étoiles et 
le soleil. Ici, comme ailleurs, s'était formée toute une couche 
de récits en apparence historiques, mêlés de détails de mœurs 
et compliqués par ce genre d'explications sui gêner is qui fait 
delà science primitive une chronique romanesque. 

Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'il y ait là un fouillis 
inextricable de fables et de dieux. Malgré l'introduction de 
quelques cultes étrangers dans le panthéon national, une cer- 
taine unité de conception, la conception égyptienne ensomme, 
avait produit dans les différents nomes des divinités et des 
mythes qui n'étaient souvent que des variantes les uns des 
autres. On peut ainsi ramener à quelques têtes de ligne ces 
myriades de milliers de dieux dont parlent les textes. 



I 



ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 31 

En général, les principaux dieux mythologiques sont 
célestes ou infernaux. Ici, les types célestes furent les dieux 
et les déesses de l'espace et de la lumière, en lutte avec les 
monstres de la terre, de l'orage ou de l'obscurité. 

La déesse égyptienne avait, à ce point de vue, deux formes 
distinctes, qui pouvaient d'ailleurs exister sous le même nom. 
Comme divinité de l'espace, elle était la mère du soleil, c'est- 
à-dire la vache (ou même le troupeau de vaches), qui dans 
l'Inde figura la nuée, (Isis, Hathor, Nut). Comme déesse 
de la lumière , elle était la fille du soleil , c'est-à-dire 
la lionne, la chatte, ou cet urœus dont nous avons fait le basi- 
lic, qui personnifiaient la couronne brûlante ou l'œil étin- 
celant du soleil, en d'autres termes la chaleur et la clarté ; 
on la dédoublait parfois, comme le diadème pharaonique, 
suivant les deux divisions méridionale et septentrionale de 
l'Egypte et du monde (Nekheb, Uadji, Tefnut, Sekhet etBast). 
Les dieux célestes personnifiaient aussi l'espace ou la lumière. 
Dans le premier cas, ils ne représentaient guère que la ma- 
tière humide ou éthérée, répandue autour du monde (Nun, 
Khnum, et peut-être Ammon). Dans le second caS;, ils étaient 
atmosphériques ou solaires ; mais ces deux aspects, dont le 
premier correspond à Horus et le second à Ra, se sont inti- 
mement confondus, et ce qu'on discerne le mieux maintenant 
dans le type unifié, c'est sa forme naissante, sa forme belli- 
queuse et sa forme vieillissante. Le dieu était donc l'enfant, 
ou le héros , ou le vieillard en barque , l'épervier et le 
scarabée essorant, planant ou descendant, selon qu'il sortait 
des ténèbres à l'aurore , après l'orage , et après l'hiver 
(Horus, Nefer-Tum, Khepra), ou qu'il régnait au ciel pendant 
le jour et pendant l'été (Ilarkhuti, Shu, Ra, Month), ou 
qu'il rentrait dans l'ombre du soir, du nuage, ou de l'hiver 
(Ra, Tum). 

Les divinités célestes avaient pour antagonistes les nuages, 
les orages^ les vents et môme la terre ou l'enfer qui semble 
leur donner naissance ; c'est-à-dire le serpent dont les siffle- 
ments et les torsions rappelaient le vent et le nuage (Apap), 



32 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

puis le crocodile, rhippopolame, l'âne, le porc, dont la vora- 
cité ou la grossièreté symbolisaient les grands fléaux naturels 
(Set). De là vint sans doute l'idée ou plutôt le renforcement de 
ridée d'impureté attachée dans presque toute l'Egypte aux 
bêtes typhoniennes, qu'on immolait dans les sacrifices, tandis 
que d'autres animaux, comme la vache, Fépervier, l'urœus, 
le hon et le chat, bénéficiaient de leur association avec les 
personnages atmosphériques et solaires. 

Il va sans dire que le culte était l'image du mythe : on éle- 
vait en conséquence aux divinités de cette classe des temples 
figurant l'espace, d'où la lumière émerge pour triompher, et 
on les honorait par des fêtes en rapport avec la naissance ou 
la victoire des héros du firmament. 

Le type qui domine parmi les dieux célestes est donc celui 
d'un personnage actif ; au contraire, le type qui domine 
parmi les dieux infernaux est celui d'un personnage mort, 
confiné dans l'autre monde au milieu des monstres ténébreux, 
serpents et crocodiles^ dont l'enfer est la retraite ou qui sont 
les images de l'enfer. Avec les mânes dont il est le roi, il 
habite la vaste tombe souterraine, et sa famille, c'est-à-dire 
son fils Horus, le dieu belHqueuxqui le vengera, et sa femme 
ainsi que sa sœur, Isis et Nephthys, les déesses de Fespace 
qui l'ont enseveli, avait institué en son honneur toutes les 
cérémonies des funérailles humaines. Ce dieu est Osiris, la 
momie ou le mort par excellence, bien plus complet dans ce 
rôle que ses variantes (en quelques points) de Memphis et de 
Coptos, Sakar et Khem. 

Il est aussi l'astre qui pendant le jour reste dans l'ombre, 
et ne montre que la nuit sa face morte, la lune ; il est enfin le 
soleil vaincu à son coucher par les puissances malfaisantes, 
car toutes les idées que peut suggérer la disparition d'un être 
bon se groupent autour de la personne Osirienne, qui repré- 
sente encore la végétation fiétrie comme le Nil tari. Néan- 
moins, il semble bien au fond copié sur l'homme, et non par 
exemple sur le soleil, avec lequel il ne se confond pas. Ce 
dernier persiste à côté d'Osiris ; il n'habite pas l'enfer, il le 



ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 33 

traverse (Ra, Tum et Af) ; s'il y rentre chaque soir, c'est 
comme une âme qui revient visiter sa tombe ou sa momie, 
en conséquence de quoi il prend à l'Occident la tête de bélier 
qui symbolise l'âme. Or^ cette tombe ou cette momie, c'est 
dans bien des cas Osiris lui-même, confondu alors avec l'en- 
fer et par suite avec la terre, car les dieux terrestres, ainsi 
que les déesses célestes, tendaient à devenir infernaux, 
comme pères et mères des choses, des dieux, et du soleil 
ou de ses variantes. 

Mais l'Egypte ne voyait pas que la mort dans le type infer- 
nal, elle y voyait aussi la résurrection. Tous les jours le 
soleil se couche, puis il se lève, tous les mois la lune 
s'échancre, puis elle se remplit, tous les ans la végétation 
reparaît et le Nil remonte. Et si Osiris, Nil, végétation, 
lune et soleil, renaît chaque jour, chaque mois et chaque 
année , pourquoi l'homme dont il est aussi l'image ne 
renaîtrait-il pas ? 

Partout, dans l'éclosion d'un insecte comme dans la réap- 
parition d'une étoile, l'Égyptien trouvait autour de lui des 
images et des promesses de résurrection et d'immortalité: 
il en trouvait aussi en lui, dans les figures ou les voix des 
esprits qu'il pensait voir ou entendre, et dans sa conviction 
si fermement établie que la mort ne faisait que séparer le 
corps de l'âme. 

Toutefois la difficulté était de revivre heureux, ce que 
l'on visait à obtenir par différents moyens : en se munissant, 
contre les mauvais génies, de talismans et de formules, en 
s'associant au sort d'Osiris par la connaissance ou la repro- 
duction des différentes scènes de son existence, et en prati- 
quant la justice. On chargeait donc les momies de textes et 
d'amulettes : on gravait et on mimait, dans des sanctuaires 
construits à l'image du tombeau, les mystères Osiriens, et 
par exemple, suivant un rite qui rappelle les jardins d'Adonis, 
on faisait tous les ans une statue d'Osiris sur laquelle on 
semait du blé; enfin, on cherchait à gagner la faveur et à 
éviter la colère des dieux et des monstres infernaux, par une 

3 



34 UEVUE DE l'iIISTOIUE DES RELIGIONS 

stricte obéissance aux lois morales et religieuses, de manière 
à devenir un personnage à la voix ou à la parole toute- 
puissante dans l'autre monde, nwma-khcru. 

Ici apparaît un sentiment supérieur, qui introduisit dans 
l'enfer une personnification nouvelle, la déesse de la justice, 
Ma, aussi ancienne que l'empire égyptien, car dès les 
premières dynasties l'enfer est représenté comme le pays de 
cette divinité. Qu'elle ait pris naissance ou non au milieu des 
mythes infernaux, en tous cas elle y eut une place importante : 
c'est devant elle et devant sa balance qu'Osiris, devenu le 
juge des enfers, examinait les morts avec l'assistance de son 
greffier Tlioth, et de quarante-deux assesseurs en rapport 
de nombre avec les quarante-deux péchés qu'il ne fallait pas 
commettre. 

En dépit ou à côté des divinités du sort bon ou mauvais, 
Shaï et Renen, l'homme trouvait ainsi dans la justice une 
règle et un appui : la vie avait un sens, une logique, 
un but. Et le rôle de la justice ne se limitait pas à l'enfer: 
fille ou substance du soleil, elle l'accompagnait au ciel 
dans son inspection journalière, et en définitive elle gou- 
vernait le monde comme une loi^ mais il faut le remarquer, 
comme une loi subordonnée à une volonté divine. 



IV 

L'idée d'un dieu supérieur aux autres s'imposait en effet à 
l'Egypte. Cette idée s'indique dans le système des Ennéades, 
d'après lequel chaque grand dieu pouvait présider comme 
chef à d'autres divinités, prises dans son groupe religieux ou 
simplement dans son voisinage géographique. Elle s'accentue 
dans le système des Triades, d'après lequel les principaux 
sanctuaires étaient le plus ordinairement dédiés à un dieu 
père, accompagné d'une déesse mère et d'un dieu fils. Ces 
deux genres de cycles, suggérés sans doute par les renais- 
sances successives et les aspects multiples d'Horus, de Ra 



ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 35 

et d'Osiris , étaient pleinement artificiels, car ils juxtapo- 
saient souvent des mythes sans liaison entre eux; mais par 
cela même qu'ils étaient artificiels, il montrent bien avec 
quelle puissance le besoin de l'unité divine se produisit ou 
se renforça en dépit des obstacles. 

Aussi les prêtres, bien qu'ils ne fussent guère fixés sur le 
nom^ la nature et les attributs du dieu suprême, l'ont-ils 
toujours adoré pendant l'époque historique, au moins à ce 
qu'il semble : dans chaque grande ville ils le reconnaissaient 
sous un nom local, avec cette tendance d'ailleurs naturelle 
au polythéisme de combler de perfections le dieu qu'on adore 
au moment oii on l'adore. Aux pyramides royales, on ren- 
contre déjà la trace, relativement aux dieux élémentaires, 
des plus hautes abstractions de la théologie. 

On concevait ordinairement le dieu suprême comme un 
être unique, organisateur de l'univers et auteur des dieux 
qui n'étaient que ses formes, ou, suivant l'expression 
égyptienne, ses membres. Mais les dieux personnifiant les 
différentes parties du monde, l'être collectif qu'ils compo- 
saient ne pouvait se distinguer entièrement du monde, à 
ce qu'il semble; le monothéisme égyptien aurait donc été 
panthéistique. Bien des hymnes et bien des textes confirment 
cette appréciation: d'autres documents laissent la question 
indécise^ en ne s'expliquant pas sur un problème que 
nous nous posons maintenant, mais qui n'existait peut- 
être point pour les Égyptiens. 

Dans tous les cas, l'être unique était au fond une âme 
composée d'éléments matériels et immatériels. Les prêtres, 
en spéculant là-dessus, s'étaient arrêtés à deux théories 
principales, l'une particulière à Mendès, où l'on adorait un 
béher^ hiéroglyphe de l'âme, l'autre propre à Ilermopolis, 
oii l'on adorait non seulement le dieu lunaire Thot, régula- 
teur du temps, puis par suite calculateur et inventeur par 
excellence, mais encore quatre couples de singes person- 
nifiant les quatre grands aspects de la divinité. 

A Mendès^ l'âme divine ou le béher à quatre têtes était la 



36 REVUE DE l'histoire DES RELIGIONS 

l'iuinion des quatre principes élémentaires, le feu ou Ra, 
l'eau ou Osiris, la terre ou Seb, et l'air ou Shu. A Ilermopolis^ 
par une conception plus raffinée, on divisait la divinité en 
quatre couples mâles et femelles, Nun ou l'humide, c'est- 
à-dire la matière, Heh, ou le temps, c'est-à-dire le mouve- 
ment, Keku ou l'obscurité, c'est-à-dire le vide, etNen ou le 
repos, c'est-à-dire l'inertie. L'école d'Hermopolis avait 
entrevu ainsi les deux principes fondamentaux de la philo- 
sophie hégélienne, d'un côté l'être, c'est-à-dire la matière et 
le mouvement, de l'autre le néant, c'est-à-dire le vide et 
l'inertie. Là est, à ce qu'il semble bien, le suprême degré de 
la spéculation égyptienne. 

Il était difficile, pour les prêtres, de dégager complètement 
l'être unique qu'ils entrevoyaient dans la plurahté des dieux. 
Trop d'éléments divers, avec lesquels il fallait compter, exis- 
taient dans la rehgion comme dans la nation. 

La classe supérieure pouvait bien grouper le Panthéon 
sous quelques types principaux qu'elle tendait à identifier, 
mais la classe inférieure n'en était pas là. Le sentiment reli- 
gieux a des degrés. Entre le pontife qui connaissait les quatre 
hypostases de la divinité, et le paysan qui adorait les ser- 
pents de sa hutte, sa vaisselle de terre et les parties gauche ou 
droite de la tête ou des épaules, il y avait toute une série de 
conditions sociales et d'aptitudes intellectuelles. Sans doute, 
le porcher, le marin, le marchand, le tailleur de pierres, le 
tisserand, le fellah et même l'homme du bas clergé, c'est-à- 
dire en somme la presque totalité du peuple, les impurs, les 
vils et les humbles, ceux-là ne nous ont guère laissé de mo- 
numents rehgieux, et pour cause : néanmoins, il estimpossible 
de ne pas admettre qu'ils s'étaient fait des croyances à leur 
niveau, empruntées au fétichisme ou tout au plus à la my- 
thologie. Ces esprits étroits pour qui le dieu du voisin restait 
un ennemi, à preuve les guerres des nomes, étaient loin de 
s'élever à la hauteur d'un monothéisme devant l'expression 
définitive duquel la pensée sacerdotale elle-même hésita 
toujours. 



ÉTUDE DE LA RELIGION ÉGYPTIENNE 37 

Comment n'aurait-elle pas hésité ? Si les dieux de chaque 
groupe entrevu différaient peu dans l'ensemble, ils diffé- 
raient beaucoup dans le détail; chacun d'eux avait une 
existence, un passé, une histoire, un culte, un rôle et une 
place trop distincts pour qu'on les fît disparaître du Panthéon 
et du sol: il eût fallu raser les temples. 

Et, en dernière analyse, c'étaient les principaux types 
divins qui résistaient le plus au syncrétisme. Le type solaire 
par exemple, l'emportait dans la conception du personnage 
qui gouverne le monde, mais non dans la conception du 
personnage qui créele monde, de sorte qu'on pouvait toujours, 
et qu'on peut encore se demander qui était et oii était le 
véritable dieu égyptien. 

Était-ce le Ptah de Memphis, dieu momifié, c'est-à-dire 
père et primordial, qu'on assimilait à la terre ou à l'eau sous 
ses titres de Ptah-Nun ou de Ptah-Tanen? Était-ce l'Ammon 
de Thèbes^ que les Grecs assimilaient à l'air ou à Zeus^ 
tandis que les Égyptiens le représentaient criocéphale comme 
l'âme, et bleu comme le ciel? Était-ce le Khnum d'Eléphan- 
tine, dieu des cataractes et par extension des eaux, puis par 
extension encore de la création sortie des eaux ? Était-ce le 
dieu Ra d'Héliopolis, ou le soleil dans toute l'étendue de 
son rôle, de son symbolisme et de son indépendance, lorsqu'il 
en arrive, lui qui naît tous les jours, à supprimer son père, 
et à devenir le dieu qui se donne naissance h lui-même, 
Kheper djesef? 

Au point de vue théologique comme au point de vue poli- 
tique, le problème restait difficile à résoudre, car adopter un 
dieu local c'était théologiquementet politiquement amoindrir 
les autres dieux. Tout ce qu'on put faire, pour donner satis- 
faction aux deux parties du pays, ce fut d'unir les deux prin- 
cipales divinités de la Haute et de la Basse l^^gypte, Ra 
d'Héliopolis et Ammon deThèbes, en un seul type, Ammon- 
Ra. 

Mais la part n'était pas égale entre les deux dieux : si le 
criocéphale Ammon avait un r