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Full text of "Revue de philologie française"

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TOROHTO 



6 



REVUE 

DE 

PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ET DE LITTÉRATURE 



SYSTEME ORTHOGRAPHIQUE 

dk la revue de philologie française 



1. — Remplaier par s \'x final valant s, sauf dans les noms propres 
et noms de liens. 

t — Ecrire par s ou 5 clou.fièine, troisième, sisième, disième, 
disainr, ou douzième, eic. 

3. — A l'indicatif présent des verbes en re, oir et //•, terminer 
toujours par un t la troisième personne du singulier, et supprimer 
toute consonne qui ne se prononce pas devant 1'.'' des deus premières 
personnes et devant le t de la troisième : je m'assiés, il s'assiet; je 
cous, il coût: je prens, il prent; je pers, il péri; je connains, il 
roncaint; je pennés, je combas, j' interrons. 

4. — Ne jamais redoubler 17 ni le t dans les verbes en eler et en eter. 

5. — Ne jamais faire l'accord du participe quand le complément 
direct est le pronom en, et quand le participe est suivi d'un infinitif 
sans préposition ou d'un prédicat. Faire ou ne pas faire l'accord, 
sans y attacher aucune importance, pour les participes coûté et calu, 
qu'ils soient pris au propre ou au fignié. 

Ce prograiiiino vise, non à simplifier l'ortliographe, mais 
à la rendre plus correcte; il se trouve d'ailleurs qu'en deve- 
nant plus rationnelle, elle devient aussi plus facile; car notre 
réforme, bien que partielle, supprime déjà une vingtaine de 
règles, exceptions ou remarques des grammaires, qui ne 
peuventse justifier par aucun argumentsérieus. Les personnes 
qui concevraient des doutes sur la légitimité de telle ou telle 
modification sont priées de se reporter aus fascicules de la 
Reçue de Philoloc/ie française, où chaque article du pro - 
gramme esl proposé et discuté (tome III, page 270; tome IV, 
pages 85, 153, 161, 235; tome V, pages 81 et 308). 

Les premiers adhérents ont été MM. Michel Brèal, Edouard Hervé, 
Francisque ."^arcey, Paul Passy, Camille Chahaneau, Eouis Havet. 
Charles I.ebaigne, Ferdinand Brunot, Eugène Monseur. etc. 



Nous recommandons particulièrement aus directeurs de 
Périodiques, favorables à la réforme, la mise en pratique de 
l'article 1, qui n'e.vige aucun effort d'attention de la part de 
MM. les Protes. 

Dans sa (irdininaire historique posthume, .Arsène Uarmesteter dit 
exrcdleininenl : « C'est à une succession d'erreurs qu'est due la 
fiichcuse habitude de l'orthographe moderne de noter par a; presque 

toute .s qui suit un u Il serait grand lonips qu'une orthographe plus 

correcle et plus vimp|i> r<''i.ihlii parloiit l'.s flnah^ ;") la \\\:\c.e do optip .<■ 
baibare. » 

CllAI,ON-SUH-8AÔNIi, I.MI'. I)F K. IIKU ni AND 



REVUE 



DE 



PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ET HE LITTÉRATURE 



RECUEIL TRIMESTRIEL 

PUBLIÉ PAR 

Léon GLÉDAT 

PROFESSEUR A l'uNIVERSITÉ DE LYON 



Tome XVII — 1903 




^•' 



PARIS 
LIBRAIRIE EMILE BOUILLON, ÉDITEUR 

67, RUE DK RICHELIEU. AU PREMIER 

(Tous droita rései'cés) 



1>(L 



t.l^ 



LA RÉPÉTITION DE a SI » 

dans les Propositions conditionnelles coordonnées 



Dans SCS derniers Vermischte Beitrâcje .7uv fran- 
^ôsischen Grammatik', M. Tobler examine en par- 
ticulier le procédé qui consiste à remplacer par que la 
répétition d'une conjonction telle que si, quand, etc. 

Soit, dans une phrase, deus ou plusieurs proposi- 
tions subordonnées de même nature, temporelles, ou 
causales, ou conditionnelles,- coordonnées entre elles. 
En tête de la première, on exprime nécessairement la 
conjonction de subordination, lorsque, puisque, si, etc. ; 
devant la seconde et les suivantes, on peut ou réjjéter 
chaque fois cette conjonction, ou la remplacer par que. 
Mais le chois entre les deus tours est-il indifférent? 
Cette question a été, jusqu'ici, fort négligée des 
grammairiens. M. Tobler essaie de la résoudre et 
d'établir une règle logique, 

a) Propositions temporelles. — Reprise intégrale de 
la conjonction, là où chaque proposition temporelle se 
rapporte à un temps différent. — Sinon, la deusième 
proposition et les suivantes commenceront par ([ue. 

b) Propositions conditionnelles. — C'est là l'objet 
principal de l'étude de M. Tobler. — Les deus conditions 

1. Extrait des Sitsangshcrirhie dcr Kônif/lich Pi-ciis.slsrhcn 
Akddêinie dcr Wisscnschaftcn, 1901, XI. 

RKVUK 1)13 PHILOLOGIE, XVII \ 



4 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

exprimées par les deus conditionnelles coordonnées 
sont-elles nécessaires toutes deus simultanément à la 
réalisation de la principale? Alors « l'emploi de si dans 
la première proposition et de que dans la seconde est 
indubitablement de règle », et cela, même si les deus 
proi)ositions ont des sujets différents. 

Au contraire, chacune des deus conditions, prise 
séparément, suffit-elle pour la réalisation de la prin- 
cipale? Alors, c'est s/ répété qui « est seul possible ». 

Bref, tout dopent du rappoi't qui lie les subordonnées 
à la principale. 

Cette règle est assurément fort logique. Est-ce bien 
pourtant la règle véritable? Est-elle conforme à la réa- 
lité des faits? M. Tobler cite tant d'exemples où elle 
n'est pas observée que leur nombre môme nous met déjà 
en garde contre elle. C'est que « l'usage », dit-il, est resté 
sur ce point tout à fait indécis. On peut s'en étonner. 
Il y a plus. Certains exemples cités s'opposent à la 
théorie de M. Tobler. Dans G. ^-ànû. Maîtres Sonneurs^ 
253, la substitution de que k si changerait le sens. Dans 
J.-J. Rousseau, IX, 251, elle est toutà fait inadmissible : 
la ])hi'ase ne serait plus française. En somme, nous 
croyons, avec M. Tobler, qu'il y a lieu d'établir une 
règle; mais nous ne croyons pas que le principe sur 
lequel il s'est fondé soit bien le vrai, celui auquel 
obéissent, plus ou moins consciemment, les Français 
en parlant ou en écrivant. 

Essayons donc de reprendre, dans son ensemble, la 
question. 

Ainsi, lorsque deus propositions subordonnées con- 
ditionnelles sont unies l'une à l'autre par et, la seconde 
peut se présenter sous deus formes: l'') 6"ï' avec l'in- 
dicatif (ou, s'il y a lieu, le plus-que-parfait du sub- 



LA RÉPÉTITION DE (( SI )) 3 

jonctif)^ ; 2°) que suivi du subjonctif. Ex. « Si cola 
était et s'il m'en parlait... » 

(( Si cet homnie-là était vivant et qu'il vous entendit 
me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être 
content. )) G. Sand-, Le Meunier d'Angibault, 1, xin, 
et I, vr. 

Il s'agit de savoir si ces deus tours, tous deus usuels, 
tous deus également corrects, sont tout à fait équiva- 
lents. 

Ils ne l'étaient certainement pas à l'origine. Le 
subjonctif (avec ou sans que) de la deusième propo- 
sition, — qu'il exprimât un ordre^ un souhait, une 
menace, etc., — ne correspondait pas absolument au 
si de la première. Si l'on veut se rendre compte de la 
différence de sens qu'il y^ avait entre l'un et l'autre 
tour, il suffit de les comparer en les prenant séparé- 
ment, puisque, pris séparément, ils ont, même dans le 
français moderne, conservé toute leur valeur. Dans les 
exemples suivants, on pourrait remplacer ^/^e par si : 
«Qu'il parle, tout se tait. — Qu'il vive, je serai con- 
tent. — Qu'il m'aperçoive, c'en est fait de moi! — Que 
je vous y prenne encore, je me charge de votre affaire ! 
etc. » Avec s/ au lieu de que, la sens resterait à peu 
près le môme, mais à peu près seulement; car, outre 
tout ce que l'expression perdrait de vivacité, il dis- 
paraîtrait une nuance de sens assez importante : la 
condition, au lieu d'être exprimée sous la forme d'un 
ordre, d'un souhait, d'une menace, etc., ne se pré- 
senterait plus que comme une condition pure et 
simple. 

1. Il va sans dire que le second si peut, dans certains cas, 
quand le sujet des deus propositions est le môme, 6tre sous-en- 
tendu. 



4 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Cette valeur du subjonctif précédé de que ne s'est 
maintenue que dans les propositions isolées. Coordon- 
née avec une première proposition introduite par .s?, 
la proposition formée par que et le subjonctif paraît, 
dès les plus anciens exemples, corr-espondre, sans plus 
ni moins, à cette première proposition. L'assimilation 
est si complète que,|à la seconde place, que qX le sub- 
jonctif en viennent à se substituer presque complète- 
ment à la répétition de si. C'est ce que constate 
Vaugelas au XVIP siècle : « La conjonction si peut 
recevoir une mesme construction aux deux membres 
d'une mesme période, comme on dira fort bien sr vous 
y retournez et si l'on s'en plaint à moy, vous verrez 
ce qui en sera. Mais la façon de parler la plus ordi- 
naire et la plus naturelle est de dire : Si vous y retour- 
nez et que l'on s'en plaigne à moy, etc. Et il est certain 
que pour une fois que l'on répétera le si, on dira mille 
fois et que au second membre de la période. » Re- 
marques, éd. Chassang, II, p. 115. Cf. I, 137. 

Ainsi, quelle qu'ait pu être la différence de valeur 
des deustoursà l'origine, cette différence a disparu au 
XVIP siècle. L'emploi de l'un ou de l'autre n'est 
qu'une question d'usage. Il n'y a plus entre « les 
deus façons de parler » aucune nuance de sens. 

En est-il de môme aujourd'hui? Question d'usage à 
part, est-il indilîérent de s'exprimer de l'une ou de 
l'autre manière? 

A priori, on peut dire qu'il serait étrange que deus 
tournures, qui ont pu être équivalentes à un moment 
donné, le soient resté complètement à travers deus 
siècles. Il en est des constructions syntaxiques comme 
des mots isolés: deus formes identiques ne peuvent 
coexister longtemps sans se diiïérencicr. Et cela est ar- 



LA REPETITION DE (( SI )) 5 

rivé pourles contructions enquestion. Sans doute, cette 
différenciation n'est pas encore parfaitement évidente; 
mais elle est déjà fort sensible. Dans la phrase suivante 
de Bossuet, que nous semble aujourd'hui presque 
inadmissible: a Si on trouve la sainteté dans les em- 
plois les plus bas, et qu'un esclave s'élève à la perfec- 
tion dans le service d'un maître mortel... » Or.fun. 
Le Tellier, édit. Jacquinet, p. 355. Nous ne l'admet- 
trions pas du tout dans ce passage de J.-J. Rousseau^ : 
(( Il serait resté seul dans cet état si un pauvre mercier... 
ne l'eût fait asseoir sur son petit banc, et si une ser- 
vante... ne lui eût apporté un verre d'eau. » Par 
contre, on voudrait que au lieu de s/dans cette phrase, 
critiquée avec raison par M. Pellissier et par M. To- 
bler' : « Si jamais je fonde une boutique de parfumerie, 
et si je confie à un autre la rédaction de la réclame... » 
Bourget, Duch. bleue. De même, Cosmopolis, 109. 

Il nous semble ressortir suffisamment de ces exemples 
que l'emploi' d'un tour pour l'autre n'est plus simple- 
ment affaire de style et de caprice. Il y a déjà, entre 
les deus manières de s'exprimer, une différence, qui 
peut être la base d'une règle. Quelle doit être cette 
règle ? Sur quel principe doit-elle reposer? 

D'après M. Tobler, qui s'est occupé dès longtemps 
de la question (voir Fritz Biscliofî, der Corijuiictio bei 
ChveMien, dissert. Berlin, 1881 — notamment, p. 1^4), 
tout déi)endrait, comme nous l'avons vu, du rapport 
qui unit les subordonnées à la principale. 

Quelque logique qu'elle paraisse, la règle proposée 
est insuffisante. Son principal tort est de se trouver en 

1. Cité par M. l'obier, p. M. 

2. PeUissier, Zi7»cZc'.s' de lut. coiUcinp.. II, 132; — Tobler, up. 
cit., p. 14. 



6 REVUK DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

désaccord avec l'usage, ainsi que l'avoue M. Tobler 
lui-même. Il est vrai que, dans sa pensée, elle est 
précisément destinée à rectifier cet usage. N'y aurait- 
il pas moyen de l'expliquer, tel qu'il est, dans la 
plupart des cas? 

En réalité, l'emploi de el si ou de et que dépent 
directement, non pas du rapport des conditionnelles 
avec la principale, mais du rapport de ces condition- 
nelles l'une avec l'autre'. Ce qui n'est point la même 
chose; car les diverses conditions peuvent être toutes 
ensemble nécessaires à la réalisation du fait exprimé 
par la principale et néanmoins parfaitement indé- 
pendantes les unes des autres. La règle sera donc la 
suivante : 

a) Si la réalisation de la deusième condition dépent 
de la réalisation de la première, et que doit introduire 
le second membre. On dira donc très correctement: 
« Ce serait une chose plaisante si les malades guéris- 
saient et qu'on m'en vînt remercier. » Molière, 
Do?i Juan, III, 1. — « Si celui-ci est à table et qu'il 
prononce d'un mets, le maître et les conviés, qui en 
mangeaient sans réflexion, le trouvent friand. » La 
Bruyère, Caraet., V, 13. — « Si vous êtes sot et in- 
considéré, et (ju'il vous échappe devant eus quelque 
impertinence, ils rient de vous; si vous êtes sage, et 
que vous ne disiez que des choses raisonnables et du 
ton qu'il faut les dire, ils rientde même. » Id., XI, 74. — 
« Si une jeune lille commettait une faute et (jue sa 
mère lui jetât del'eauau visage^ cette seule réprimande 



1. Ce pi-iiicipe est dc'jà reconnu parLaveaux, Dirtionrun'rc ries 
difficnlii's de la la/u/ ne française, 1818 (l'' édition, 1873), s. v. 
Si. 



LA REPETITION DE « SI » 



portait quelquefois cette jeune tille à s'étrangler, o 
Chateaubriand, Voyage en Amé/7^?(e(dansBrunetière, 
Extraits, p. 10). — « Si j'étais encore au fond de 
l'Inde et que je soupçonnasse l'existence de ce que je 
vois en ce moment, je partirais sur-le-champ pour en 
jouir et pour l'admirer. » Taine, Voyage aux Pure- 
nées, p. 214. — (( Si vous preniez mon fusil et que 
vous me visiez, je ne bougerais pas. o Revue bleue, 
1900, I, 808 a. — « Si les Français venaient au- 
jourd'hui et faisaient notre conquête, et que nous 
essayions de les jeter dehors..., est-ce que vous nous 
appelleriez des révoltés? » Id., ibkL, 810 a\ etc. 

Plus le lien logique, qui unit la deusiomc condition 
à la première, est évident, plus l'emploi de que s'im- 
pose. On est choqué par les exemples où que se trouve 
indûment l'emplacé par st. On est choqué, parce qu'il 
semble que l'auteur n"a pas eu conscience de hi relation 
qui unit les idéescju'il exprime. C'estle cas des phrases 
de Bourget citées plus haut. 

b) Si les deus conditions sont sans lien logique l'une 
avec l'autre, si la réalisation de la deusième ne dépent 
point de la réalisalion de la première, c'est la répé- 
tition de si qui est correcte. Ainsi dans cette phrase 
de George Sand, quene saurait se substituer l'égulière- 
ment à si, quoi qu'en dise M. Tobler: « Si vous ne le 
méprisez pas trop, et si vous ne in'iui (>inpéchez |)as, 
je lui ferai une petite surprise. » Maîtres Sonneurs, 
2r)3. — De même dans cette autre phrase du même 
auteur : « Valerio est un jeune homme sans cervelle, 



1. Ces flous dei'iiiois oxcinples sont cités par M. 'l'oblei', <>p. 
cil-, p. 15. ()ii reinaniuerale présent au lieu de l'imparfait du sub- 
jonctif. 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

je dirais presque sans moyens, s'il n'était pas mon fils, 
et s'il n'avait pas fait parfois preuve d'intelligence » 
(Les deus conditions sont tout à fait indépendantes 
l'une de l'autre). De même encore dans J.-J. Rousseau, 
IX, 251, cité plus haut. De même dans l'exemple suivant 
emprunté à Fénelon: « Si la division et la jalousie se 
mettaient entre eus; s'ils commençaient à s'amollir 
dans les délices et dans l'oisiveté; si les premiers de 
la nation méprisaient le travail et l'économie ; si les 
arts cessaient d'être en honneur dans leur ville; s'ils 
manquaient de bonne foi envers les étrangers ; .s'ils 
altéraient tant soit peu les règles d'un commerce libre; 
s'ils négligeaient leurs manufactures, et s'ils cessaient 
de faire les grandes avances qui sont nécessaires pour 
rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son 
genre, vous verriez bientôt tomber cette puissance 
que vous admirez. » Téléinaque, III, 37 (édit. Chas- 
sang)\ 

Il y a toute une catégorie de phrases, dont la règle 
de M. Tobler ne nous semble guère rendre compte, et 
qui s'expliquent facilement d'après celle que nous 
venons de formuler. 11 s'agit des périodes, où par une 
sorte de redoublement oratoire, la même idée se trouve 
exprimée plusieurs fois de suite sous des formes plus 
ou moins différentes,- ou encore détaillée, pour ainsi 
dire, trait par trait, au moyen d'une série de propo- 
sitions toutes introduites par si: « Il tomberait â tes 
pieds, si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait, et 
s'il savait ce que tues. » George Sand, Jac(jues,329~. 
Du reste, en pareil cas, et manque très souvent, pour 

1. Voir un exemple analogue, presque aussi long d'ailleuis, 
dans La Bruyère, Caractci-es, VIII, 94. 

2. Cite par M. Tobler, p. 15. 



LA RÉPÉTITION DE (( SI )) 9 

plus de vivacité, avant le dernier s? .-«Si l'on écrit 
comme l'on pense, si l'on est convaincu de ce que l'on 
veut persuader, cette bonne foi avec soi-même... lui 
(= au style) fera produire tout son elïet. » Bufïon, 
Discours sur le style. — « Si, en le (= le ton) sou- 
tenant à cette élévation, le génie fournit assez pour 
donner à chaque objet une forte lumière, si l'on peut 
ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin; si 
l'on peut, en un mot, représenter chaque idée par une 
image vive et bien terminée..., le ton sera non seule- 
ment élevé, mais sublime. » Id., ibrd. 

Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien. 
Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, 
Si l'aurore humectait mes cheveux de ses roses, 
Si mon cœur recelait toute la paix du tien; 

Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure, 
Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, 
J'abriterais Tabeille, et l'oiseau familier... 

De L.^prade, Odes et Poèmes^ le Poème 
de r Arbre, I. 

Toutes ces conditions sont également nécessaires à 
la réalisation de l'idée exprimée par la principale \ 
puisque, au fond^ toutes ens(Mnble, n'en sont qu'une; 
mais elles ne sont nullement dans la dépendance les 
unes des autres, et dès loi's, la répétition de si est 
tout à fait justiliée. 

Ainsi, dans un cas {si... el si), l'on a afî'aire à deus 
ou i)lusieurspropositions parallèles, égales, simplement 
coordonnées entre elles; dans l'autre (.s"?... et que), au 
contraire, il n'y a plus coordination (pi'en apparence; 

1 . Donc, d'après la théoiie de M. Tobler, si devrait être, dès la 
seconde, remplacé par '/uc. 



10 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

en réalité, la deusième proposition se trouve, logique- 
ment, dans la dépendance de la pi'emicre; elle lui est 
subordonnée; c'est, pour ainsi parler, une « sous-su- 
bordonnée ^ ». 

Telle nous semble être la véritable règle ', celle qui 
répont le mieus à l'usage réel. Elle doit expliquer la 
très grande majorité des cas. Tous? Nous ne saurions 
le dire, et qu'il nous soit permis de présenter à ce sujet 
quelques observations. Aussi bien l'exception confirme 
la règle. 

D'abord, comme il s'agit — on ne l'a pas oublié — 
d'une distinction de sens encore à demi latente, on ne 
sera pas étonné de trouver chez les auteurs quelque 
hésitation. C'est ce que montrent assez les exemples de 
Bourget déjà indiqués. 

1. De quelle nature est cette « sous-subordiuation ))"? Il est 
assez difflcile de préciser sur ce point, parce que l'idée de cette 
subordination est encore vague et ne fait que se former. Nous 
y verrions volontiers une idée de consécution. 11 n'y a là rien 
d'étonnant : la deusième condition, dépendant étroitement de la 
première, peut en être regardée, dans une certaine mesure, comme 
une conséquence. 

2. Appliquons-la tout de suite à une phrase citée et longuement 
discutée par M. Tobler (p. 13, n. 1) : « Ils (=les candidats) 
seront considérés comme ignorants et condamnés aus examens de 
tous les degrés, s'ils ne connaissent pas ces règles et s'ils ne les 
observent pas. » Clairin, Préface de l'arrête inuiistèriel du 
31 juillei l'JOO. La répétition de si est assurément voulue. Il 
est bien certain que l'auteur eût pu dire : s'ils ne connaissent pas 
ces règles, et qu'ils ne les observent pas. On voit aisément, en 
effet, quel lien logiqu3 unira'it la deusième proposition à la pre- 
mière. Mais il a préféré laisser subsister côte à côte et comme 
indépendantes l'une de l'autre les deus conditions. Et il a eu 
raison. Tous ceus qui fréquentent un peu les élèves savent qu'il 
ne suiïit pas de « connaître une règle pour l'observer»; et d'autre 
part, quand il s'agit, comme ici, de grammaire française, un Fran- 
çais peut fort bien observer une règle qu'il ne connaît pas, tout 
comme M. Jourdain parle en prose sans le savoir. 



LA RÉPÉTITION DE « SI » H 

D'iiutro part, il arrive souvent que le rapport de dé- 
pendance logique entre la première et la deusiéme pro- 
position, tout en étant fort possible, n'est pas d'une 
évidence telle qu'on ne puisse pas ne pas l'exprimer; 
L'auteur, alors, a le chois entre les deus tours : libre à 
lui de proférer si... et si, à .S7'... et que, ou inversement: 
(( Si elle est reconnue et si elle est arrêtée en fuyant, 
c'est peut-être fait d'elle pour toujours. » Prévost, 
Manon Lescaut, 115. — « S'il aimait Fernande comme 
je l'aime, et s'il y renonçait comme il fai(, je m'incli- 
nerais devant lui. » G. Sand, Jacques, 296. — a Voilà 
le roman que chacun a le droit, et pour dire tout, le 
devoir démettre dans sa vie, s'il a le titre d'honmie et 
s'il le veut justifier. » Feydeau, Jeune H., 278'. 

Les exemples sont fréquents. Du reste, c'est le 
nombre même des cas où l'on peut librement choisir 
entre l'un et l'autre tour qui les empêche l'un et l'autre 
d'acquérir une valeur propre bien nette. 

Il est d'autres cas où le caractère encore indécis de 
la règle permet de substituer un tour à l'autre. On sait, 
par exemple, combien est désagréable et paraît lourde 
en français une succession d.Qque, surtout accompagnés 
du subjonctif. Le désir de l'éviter j)eut faire réi)éter.s/ 
dans (les phrases où et que semblerait |)lus juste: a S'il 
agit en conscience et si l'on voit qu'il peut réussir, on 
ne le laissera pas achever. » Comtesse Dash, Second 
F.mpire, 66. 

1)(! mémo aussi pour éviter un imj);u'rait du sub- 
jonclif. Al. Tol)ler le l'ait remarquer avec raison, et il 

1. M. 'l'oblor, à qui sont cMiiprunlés ces exeiii[)lo!5 ainsi (|ue les 
suivants, voudrait ici d '//"' au lieu de cial. Ce tour serait, on le 
voit, ni plus ni moins correct que celui que les auteurs ont pré- 
féré. 



12 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

en apporte des exemples fort concluants p. 15), 
comme celui-ci: « Si j'étais libre demain et si je rap- 
pelais à M. de Favreuil le propos qu'il m'a tenu nn 
jour, il ferait semblant de ne pas comprendre. » Duru}^ 
Sa?is Dieu ni maître. 

De ces observations diverses il résulte que, depuis le 
XVIP siècle : 

1° Et que a pris, ou plutôt a commencé à prendre 
une valeur spéciale, qui tent à le ditïérencier nette- 
ment de et si; 

2° Ce n'est pas seulement la valeur de ces tours (du 
second tout au moins) qui a changé, c'est aussi leur 
usage relatif. « Pour une fois que l'on répétera le si, 
remarquait Vaugelas, on dira mille fois et que. « On 
ne pourrait sans doute pas aujourd'hui renverser la 
proportion ; mais il est certain que, toutes les fois qu'il 
peut y avoir hésitation, et si prent la place à laquelle 
et que pourrait non moins légitimement prétendre. 
Et cette préférence pour et si s'explique fort bien, car 
elle se rattache à une cause générale. Depuis la lin du 
XVII*^ siècle, la période, avec ses groupements savants 
et sa hiérarchie harmonieuse de subordonnées, tenta 
disparaître; on lui préfère les petites phrases, nettes 
et courtes, simplement juxtaposées ou coordonnées. 
D'autre part, le désir d'être clair conduit à répéter 
volontiers tous les mots dont la répétition peut aider 
le lecteur à Ijien entendre la phrase. Est-ce à dire que 
et que soit on danger de tomber en désuétude ? Nous 
ne le croyons pas: il subsistera préciiîjément parce qu'il 
prent un autre sens c[\\e et si ; de cette manière il cesse 
de faire double emploi avec lui. A mesure que sa 
nouvelle valeur deviendra plus nette, il regagnera le 
terrain usurpé, sur quelques points, par « son rival ». 



LA RÉPÉTITION DE (( SI » 13 

Mais cette transformation s'achèvera-t-elle? L'intérêt 
de cette étude était précisément de montrer qu'elle 
était bien commencée; pourquoi s'arrêterait-elle? La 
langue française y aura gagné encore un peu plus de 
précision. 

P. HORLUC. 

Sans doute, lorsqu'on dit: « Qu'il vive, je serai con- 
tent ! » en exprimant par la 1'" proposition un désir 
dont la réalisation doit avoir pour conséquence l'action 
ou l'état marqué par la principale qui suit, on exprime 
indirectement une condition ; c'est comme si l'on disait : 
« s'il vit, je serai content. » Mais « s'il vit » et «qu'il 
vive » sont deus expressions très différentes de la 
même idée, et ces deus modes d'expression ne sau- 
raient être accouplés. Il est de toute évidence que dans 
« s'il se remet et qu'il vive, je serai content », qu'il 
vive n'est pas et n'a jamais été une proposition opta- 
tive accolée à la ])roposition conditionnelles'// se remet. 
Dans ces constructions, les deus propositions amenées 
par si et par^we ont été, dès l'origine, de même nature, 
exactement comme les deus propositions amenées par 
quand et par que dans: « Quand il a bien plu et que 
la terre est mouillée. » 

Lorsque que, dans la seconde proposition, se subs- 
titue à si, au lieu de se substituer kquandM subjonctif 
est amené pnr l'idée de doute, résultant de riiyi)othèse. 

L'ancienne langue employait le subjonctif même 
après si; [)uis, le doute étant considéré comme suffi- 
samment marqué par la conjonction si, l'indicatif a pi'is 
la place du subjonctif, mais seulement après si, et non 
après que, (pii ne marcjuc aucun doute par lui-même. 
D'ailleurs, lorsque les deus propositions dépendent de 
si, sans qu'un que s'intercale devant la seconde, on a 



14 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

l'indicatif dans les deus : o Si Pierre se décide et /)ar«! 
avec nous. » Dans ce cas, comme le montrent les 
exemples de M. Tobler, l'ancienne langue hésitait, 
pour le second verbe, entre les deus modes. 

Je ne pense pas qu'il faille attacher grande impor- 
tance uu témoignage de Vaugelas, d'après lequel, de 
son temps, « il n'y avait pas de différence entre « si. . . 
et si . . . » et (( si. . . et que », si ce n'est que la seconde 
construction s'employait mille fois plus souvent que 
l'autre. » La différence est fort délicate et a pu lui 
échapper; mais il est extrêmement vraisemblable 
qu'elle a existé de tout temps. 

Il faut remar(|uer qu'une conjonction se décompose 
en deus idées, qui peuvent être d'ailleurs exprimées 
séparément, une idée adverbiale se rattachant à la 
proposition princi])ale, et une idée proprement con- 
jonctive: « J'irais s'il le demandait » équivaut à 
(( j'irais à la condition — qu'W le demandât. » 
« J'irai quand il sera là » équivaut à : a J'irai alors — 
quW sera là. )) 

Lorsque nous répétons la conjonction, nous expri- 
mons deus fois l'idée adverbiale: 

Si... et si... z= ù la condition, que... et à la condi- 
tion que. . . 

Quand.. . et quand . .. = dan^ le tenjps où ... et dans 
le temps où. . . 

Il y a deus conditions et deus temps. 

Lorsque que est substitué à la seconde conjonction, 
l'idée adverbiale est une ; 

Si.. . et que. . . = à la condition que. . . et que. . . 

Quand. . .et que. . . = dans le temps où . .. et où. . . 

Il n'y a qu'une seule condition et qu'un seul tcmps^ 
mais comportant plusieurs actions. 



LA RÉPÉTITION DE (( SI » 15 

Il en est donc de la répétition d'une conjonction 
devant plusieurs propositions comme de la répétition 
d'un substantif devant plusieurs compléments. Dansa la 
connaissance de Dieu et de soi-même », il n'y a qu'une 
seule connaissance, embrassant Dieu et l'homme. Si 
l'on dit: « la connaissance de Dieu et la connaissance 
de soi-même, » on considère DieuetThomme comme 
objets de deus connaissances distinctes. 

Ces considérations générales nous aideront à serrer 
la question de plus près. M. Horluc a fort bien re- 
marqué qu'il s'agit là du rapport des condition- 
nelles l'une avec l'autre, et non avec la principale. 
Mais quel doit être exactement ce rapport des pro- 
positions conditionnelles entre elles pour permettre la 
substitution de que -à ^i? a. 11 faut, dit M. Horluc, que 
la deusième condition dépende de ta réalisation de la 
première, )) et il considère la seconde conditionnelle 
comme une sorte de proposition consécalive. Mais 
alors on ne pourrait pas dire : « Si Paul nous accom- 
pagne, et que\e temps soit favorable, lapromenade sera 
charmante. ))Car le temps ne dépent en aucune façon de 
ladécision de Paul. Dans cette phrase, les deus condi- 
tions sont simultanément nécessaires à la réfilisation de 
la principale, mais ce n'est point la raison de la substi- 
tution de quek^i, puisque M . Horluc a surabondamment 
démontré que la substitution n'est pas possible dans 
des cas où, comme ici, l'action de la principale suppose 
l'accomplissement des deus conditions. Mais l'une des 
deus propositions peut être considérée comme c/rco/^s- 
/a/ic/e/Ze relativement à l'autre: «Si Paul nous accom- 
pagne, le temps étant d'autre part favorable... », ou 
(( si, Paul nous accompagnant, le temps est en outre 
favorable. » Il n'est donc pas nécessaire que l'une des 



16 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

actions soit la conséquence de l'autre, il suffit qu'elle 
en soit la circonstance, pour que la condition soit con- 
sidérée comme luie, et que la répétition de si ne soit 
pas obligatoire. Il n'en est pas de môme lorsqu'une 
seule condition est détaillée comme dans le Poème de 
l'Arbre (ci-dessus, p. 9), c'est-à-du^e lorsqu'elle est 
exprimée par une série de propositions conditionnelles, 
sans que l'une puisse être, par la pensée, subordonnée 
à l'autre. Dans ce cas, la répétition de si est obliga- 
toire, exactement comme la répétition de quand, 
lorsqu'on détaille de la même manière un seul et même 
temps. 

En résumé, on peut remplacer « et si » ])ar « et 
que », lorsque l'une des deus actions peut être consi- 
dérée comme la « circonstance » de l'autre^ lorsque 
Tune des deus propositions peut être assimilée à une 
subordonnée adverbiale relativement à l'autre. Mais 
on peut aussi, le plus souvent^ répéter si : « Si Paul 
nous accompagne et .s'il fait beau^ » il y a formelle- 
ment deus conditions, le compagnon et le beau temps. 
(( Si Paul nous accompagne et qu"\\ fasse beau, » il n'y 
a pour ainsi dire qu'une seule condition, mais com- 
plexe : la compagnie de Paul ])ar un beau temps. 

A-t-on le cbois entre les deus tournures dans des 
phrases telles que celle de La Bruyère, citée ci-dessus: 
(( Si celui-ci est à table et qu'il prononce d'un mets, 
le maître et les conviés le trouvent friand o ? Logique- 
ment non, car ici la vraie condition « s'il prononce 
d'un mets (étant à table) » ne peut être logiquement 
dédoublée^ la première conditionnelle exprime pure- 
ment et simplement une circonstance de la seule 
action-condition: «s'il prononce d'un mets. » 

Mais en fait, même dans ce cas, la langue répète 



LA RÉPÉTITION DE « SI )) 17 

volontiers la conjonction'. Et cette pratique est de- 
venue si courante que les meilleurs écrivains la 
suivent. Notre langage le plus châtié est ainsi rempli 
d'anciennes fautes, légitimées par l'usage. Lorsque le 
solécisme « je me souviens » a triomphé de « il me 
souvient », il n'eût servi à rien de protester. Les gram- 
mairiens doivent se borner à constater, sans essayer de 
régenter l'usage. 

Ainsi la répétition de si n'implique pas nécessai- 
rement l'existence de deus conditions distinctes. Mais 
l'emploi de fjue an lieu de si indique la subordina- 
tion plus ou moins étroite d'une des conditions à 
l'autre^; d'où il résulte que la substitution de que à 
si peut changer le sens, comme le remarque juste- 
ment M. Horluc, ou du moins le déterminer avec 
précision, tandis que, avec la substitution inverse, 
les deus sens sont possibles, bien que l'un soit plus lo- 
gique que l'autre. Avec: « S'ils ne connaissent pas ces 
règles et qu'ils ne les observent pas, » le sens serait 
forcément : « S'ils n'observent pas ces règles, faute 
de les connaître. )) La répétition de si, sans exclure ce 
sens, rent possible et plus vraisemblable celui que dé- 
veloppe M. Horluc. 

Il faut mettre à part la phrase de Bossuet: « 6'/, 
selon la doctrine de ce grand apôtre (saint Paul), on 
trouve la sainteté dans les emplois les plus bas, et 
qu\m esclave s'élève à la perfection dans le service 
d'un maître mortel, à quelle perfection l'âme humaine 
ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste et saint minis- 
tère de la justice? » Si a ici la valeur causale de 

1. Voy. des exemples anciens dans Toblei-, p. 16. 

2. C'est, à mon sens, la valeur normale et ancienne de cet 
emploi, et non pas une valeur nouvelle qui tende à se développer. 

REVUli DE riJILOLOGIE, X\ 11 g 



18 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

(( piiis(|ue », et il serait assurément naturel d'écrire: 
« Puisqa on ivoiwQ la sainteté... et qu'un esclave, 
etc. » Mais, avec cette valeur cle s/, il est rare qu'on 
ait roccasion d'ajouter une seconde proposition, et 
c'est ce qui explique que la phrase de Bossuet nous 
étonne un peu. Il n'en faut pas moins admettre que 
l'emploi de et que suppose dans la pensée de l'auteur 
une certaine subordination d'une des propositions à 
Tautre : « Un esclave peut s'élever à la perfection, 
parce qu on trouve la sainteté dans les emplois les plus 
bas. )) D'ailleurs, quelle que soit la conjonction em- 
ployée, si ou puisque, c'est ici un cas où la répétition, 
de cette conjonction (avec suppression de et) se justi- 
fierait fort bien. Les deus propositions, en effet, 
peuvent être considérées comme « détaillant » une 
seule et même vérité, celle de la sainteté ou de la 
perfection accessible à tous les états : « Si on trouve 
la sainteté dans les emplois les plus bas, si un esclave 
s'élève à la perfection dans le service d'un maître 
mortel, à (pielle perfection l'àmo humaine ne peut-elle 
pas aspirer, etc. ? » 

L. Clédat. 



LE PARTICIPE PASSE, LE PASSE COMPOSE 
ET LES DEL'S AUXILIAIRES 



I. — Lie Participe dit passé 

Au point de vue de la forme, il est évident que 
tombé est à tomber ce que blessé est à blesse/', ce 
qu'admiré est à admirer. Et il parait naturel de 
donner un même nom ans formes tombé, blessé, 
admiré. On les appelé en effet des participes, parce 
qu'elles participent de la nature du verbe et de la 
nature de l'adjectif. Mais les formes en ant, tombant, 
blessant, admirant ont ce même caractère et s'ap- 
])èlent aussi des particii)es. Pour distinguer les deus 
espèces de participes, on appelé les formes en ant 

PARTICIPES PRÉSENTS, et ICS autrCS PARTICIPES PASSÉS. 

Mais la seconde appellation est loin d'être tout à 
fait satisfaisante. En elïet, cpiand vous dites de quel- 
qu'un qu'il est estimé, vous indicpiez ([u'on l'estime 
présentemeid. a Estimé » est donc en réalité un p;u'- 
ticipe présent, comme a estimant ». Mais le premier 
est un participe /)r<.s.s//', et le second un participe ac///'. 
Eaudra-t-il donc cliaiigcr hi nom des paiiicipi's i)assés, 
et les appeler des participes /)a.s.s7'/s.^ Ce nouveau terme 
ne serait pas ]diis exact que le ])remier. Car lorsqu'on 
dit de (juelqn'iin (|u'ii est arrivé^ on indicpuî (pi'il a 
fait l'action d'arriver, et non pas qu'il l'a subie. 



20 REVUE DE nilLOLOGlE FRANÇAISE 

Mieus vaut encore garder l'appellation actuelle de 
« participe passe », mais en se rappelant que cette 
forme peut avoir la valeur d'un participe prcsent 
passif. 

Le participe est proprement un mot exprimant non 
pas une action, mais la qualité d'agent ou de patient 
de l'action. Cette qualité [)eut accompagner l'action 
(on est craint tant que dure l'action de craindre) ou 
la suivre (une maison est couverte après que l'action 
de couvrir est terminée). Ce peut être un état actif ou 
un état passif : on e^i parti, quand on a fait l'action de 
partir, on est hattu quand on a subi l'action de battre. 

Ainsi l'action qui a produit la qualité exprimée par 
le participe passé peut être présente ou passée et avoir 
été faite ou subie par le sujet. Autrement dit, ce par- 
ticipe, bien qu'appelé /jassc^ et considéré ordinairement 
comme passif, peut être présent ou passé, actif ou 
passif. D'où théoriquement quatre significations pos- 
sibles : 1" présent actif; 2° passé actif ; 3° présent passif; 
4° passé passif. 

La première valeur ne se rencontre jamais, par la 
bonne raison qu'il y a un mot spécial pour cette signi- 
(ication, c'est le participe dit présent, lequel est essen- 
tiellement un participe prése/iif actif. 

Les trois autres valeurs ont été attribuées au par- 
ticipe dit passé, en latin et en français, faute d'une 
forme spéciale pour chacune d'elles'. Mais elles n'ont 
pas été réparties en français de la même manière qu'en 
latin. 

]. Le grec, lui^ possède des foniies multiples de paitieipes se 
rapportant au passé: aoriste et |)arfait actif, aoriste et parfait 
passif, aoriste moyen; et le participe présent passif a aussi sa 
forme propi'C. 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 21 

Dans les dons hingiios, hi valeur princi[)alc est celle 
de })articipe passé passif. En latin, le participe à forme 
passive a la signification d'un participe passé actif dans 
les verbes déponents et dans quelques autres verbes 
généralement intransitifs et exprimant un changement 
d'état (adultus = qui adolevit; nupta = qu;o nui)sit). 
En outre, il y a un certain nombre d'exemples de 
participes passés employés comme participes présents 
passifs^ . 

En français, le participe dit passé est un participe 
passé acti/ôan^i les verbes intransitifs^ : je suis venu, 
j'ai dormi . C'est un participe présent passif dans les 
temps composés de la vois passive (il est condamné par 
tout le monde), et, pour certains verbes, quand le 
participe est employé isolément (un homme estimé =^ 
([m est présentement estimé); pour d'autres verbes le 
participe employé isolément est un participe passé 
passif (un soldat 6/t'.ssé = qui a été blessé). Cette 
dernière signification est d'ailleurs la valeur normale 
primitive de ce participe, telle qu'on la constate dans 
les temps composés de la vois active des transitifs : j'ai 
reça une lettre (la lettre a été reçue); mais en em- 
ployant ces temps composés, même quand on fait 
l'accord, on n'y sent plus, si la réilexion n'intervient, 
qu'un i)artiçipe [)assé actif. Quand on dit : « la peine 
que ]aL prise d, on i)ense, non pas que la i)eine a 
subi l'action de « prendre )), mais que le sujet a fait 
cette action. Si la connaissance de l'o'rigine des temps 

1. Voyez là-dessus Riemann, Sijntaxe latine, § 156. 

2. Tous les verbes in transi tifs ont un participe passé actif en 
fi-ançais; quelques-uns seulement en possédaient uu en latin. 
C'est que le latin, n'ayant pas, sauf dans les verbes déponents, 
de temps composés de la \<)is active, pouvait plus facilement se 
passer de ce participe. 



22 REVrE DE PIHI.OLOGIK FI'.ANÇAISE 

coniposë-s n'avail pas clé entretenue dans les études 
par l'ulililé d"exi)li(iuer l'accui'd des participes, il fau- 
drail'autaiit de réllexion pour rcconnaîti'e un participe 
l)assif dans « la peine que j'ai prise » que pour se 
rendre compte que des lunettes sont ëtymologiquement 
de petites lunes. 

La ditîërence capitale entre le français et le latin 
consiste en ce que, dans les temps composés de la vois 
passive, le participe avait en latin classique la valeur 
de « passé passif », tandis qu'il prent en français la 
signitication d'un « présent passif ». Aniatus est n'est 
pas l'équivalent de il est aimé, qui le traduit mot pour 
mot, mais de // a été aimé. C'est que le présent et 
l'imparfait passifs étaient en latin des temps à flexions: 
amor, amabar . Le français, ayant perdu ces flexions, 
a dû recourir à des formes composées, où le participe 
a reçu la valeur de participe /^/'é.se/^/; passif, qu'il n'avait 
gardé en latin que dans quelques emplois; on a dit au 
présent et à rimi)arfait : « il est aimé, il était aimé, » 
Dès lors, au parfait et au [)lus-que-parfuit, on a du 
dire : a il a été aimé, il avait été aimé, » pour traduire 
« aniatus r.sV, amatiis erat ». Et c'est ainsi que, dans 
tout(^ la conjugaison française du passif, le ])articipe 
])assé est dcNcnu un i)artici])e pressent. 

Cep(Midant, dans « il est condamné, il est battu, 
etc. », non suivis d'un complément amené par /)r//^ le 
participe a bien conservé sa valeur de participe /)rt.s.sc'. 
Mai> // est condamné n'est j^as l'iMiuivalent de c il a 
été condamné ». Dans les deus cas, l'action est passée, 
mais il y a une ditîérence essentielle entré « il a été 
condanuK'' » et « il est condamné ». La première 
exj)ression (>st un temps de la conjugaison passive du 
\ (.'ibe <-(in<lini)ner. La seconde comprent le verbe 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 23 

être (non pas Vau.riliaire être) et le participe passé 
passif employé adjectivement en fonction de prédicat. 
// est condamné (sans complément indicjuant l'auteur 
de la condamnation) doit ê'tre analysé comme il est 
content. 

Si l'on compare maintenant a il est condamné « et 
« il est aimé )), on remarquera que le participe em- 
ployé adjectivement a la valeur d'un passé dans a il est 
condanitié)) (il est ainsi parce qu'il a été condcunné et 
la valeur d'un présent dans « il est aimé, très cunié » 
(il est ainsi parce qu'il est ainié = aniatur) . 

Le participe passif employé adjectivement a donc 
pour certains verbes la valeur d'un présent, et pour 
d'autres la valeur d'un passé. Il a la première valeur 
dans les verbes qui expriment une action de durée 
indéfinie, et la seconde dans cens qui expriment une 
actipn de durée limitée. Condamner, frapper, blesser, 
tuer, récompenser, habiller, couvrir, etc., sont des 
actions de durée limitée. Aimer, admirer, craindre, 
_suirre, écoute/-, etc., sont des actions de durée indé- 
finie. Les premiers sont assez rarement employés au 
présent, parce qu'on n'a guère l'occasion de parler 
d'une action de dunie limitée pendant qu'elle se pro- 
duit; on en parle plutôt après coup, et dès lors le par- 
ticipe passé, étant constamment employé avec sa 
valeur normale de passé, a conservé cette valeur 
(excepté dans la nouvelle conjugaison passive). On 
se place bien moins souvent après une action de 
durée indéfinie; aussi, dans les verbes qui ex|)riment 
une action de cette nature, la valeur nouvelle donnée 
au participe passé par la conjugaison passive est-elle 
devenue prépondérante (excepté dans la conjugaison 
active). 



24 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Ainsi s'explique la différence de valeur qu'on re- 
marque dans les participes passés lorsqu'ils jouent le rôle 
d'adjectifs: « UestsuÎDi, » c'est-à-dire qu'on le suit; 
(( il est blessé)), c'est-à-dire qu'on l'a 6/essé, etc. 

II. — Le Passé composé et les deus Auxiliaires, 

PARTICULIÈREMENT DANS LES INTRANSITIFS 

Le latin n'avait qu'une seule forme pour exprimer 
l'aoriste et le parfait. Nous avons conservé cette forme 
en lui attribuant exclusivement la valeur d'aoriste, et 
nous avons constitué à côté un temps composé, déjà en 
en germe dans le latin classique, qui est essentiellement 
un parfait, mais auquel nous avons donné par surcroît 
la valeur d'un aoriste : « Il est parti, » la chose est 
faite, parfait, a II est parti à cinq heures et il est 
rentré à dis, « aoriste. 

A défaut d'indication contraire du contexte, le passé 
composé est un parfait. Or, le parfait exprime que 
l'action est actuellement faite. Il faut donc qu'elle 
n'ait pas été défaite entre le moment où elle s'est pro- 
duite et le moment présent. Si l'on dit de quelqu'un 
qu'il est parti ou qu'il a quitté le pays, sairs rien 
ajouter (|ui transforme ces parfaits en aoristes, cela 
implique qu'il n'est pas revenu depuis. Mais on voit, 
par l'exemple, que cette signification n'est pas propre 
à un auxiliaire plutôt qu'à l'autre. D'autre part, même 
avec l'aoriste, une indication sein])lal)lc peut résulter 
du contexte ou des circonstances. Si vous allez voir 
quelqu'un et que le concierge vous dise : a II est parti 
ce matin » ou « il a dénwnafjé hier », les deus verbes 
sont à i'aoïisle, mais il est bien évident que la personne 
en question n'est pas rentrée, dans le premier cas, et 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 25 

qirelle !i'a pas repris possession de son ai^pnrtement 
clans le second. 

Comparons les significations de « il est mort » dans 
les trois exemples suivants : a. L'un est vivant, et 
l'autre est mort — h. Madame se meurt! Madame est 
morte! — c. Il est mort l'année dernière. — Il est clair 
c|u'oii a un aoriste dans l'exemple c, un parfait dans 
l'exemple b, et que l'exemple a contient non pas un 
temps composé du verbe mourir, mais le verhe être 
(non plus l'auxiliaire être) avec le participe passé du 
verbe mourir employé adjectivement et en fonction de 
prédicat. C'est ce que nous appèlerons une « locution 
prédicative ». 

Ainsi, dans une locution composée du verbe être au 
présent et du participe passé d'un autre verbe, le par- 
ticipe peut être partie intégrante d'un aoriste ou d\m 
parfait, exprimant l'action dans le passé ou l'action 
présentement accomplie, ou bien il peut conserver sa 
valeur propre qui est d'exprimer adjectivement la. 
qualité résultant de- l'action, et il est alors prédicat 
du sujet de la locution. 

Dans la locution composée du verbe ca')oir et du 
participe passé d'un antre verbe (il a réussi), le par- 
ticipe ne peut évidemment pas être prédicat du sujet, 
il est toujours partie intégrante d'un aoriste ou d'un 
parfait; le verbe aooir, uni à un participe i)assé, est 
toujours auxiliaire. 

Donc, la locution verljale composéedu participe et du 
verbe eï/'c' a une valeur de plus que celle qui est com- 
posée du participe et du verbe avoir : le verbe « être » 
peut n'y être pas auxiliaire. Mais en fait, cette valeur 
seconl'ont 1(3 plus souvent avec celle du parlail, donl- 
elle dilTcre à ])ein(\ Pic/'/'c est sorti signilie : « Pierre 



26 REVL'E DE PHILOLOGIE FRANÇALSE 

a pi'éseiiicment accompli l'action de sortii\ » c'o.sl un 
fait, ou (( Pierre est, se trouve après l'action de sortii', 
il c.s7 absent », c'est la conséquence du fait. Ces deus 
significations sont très voisines et issues l'une de 
Tautre. Elles se mélangent ordinairement dans notre 
pensée; mais, si l'une prévaut sur l'autre, on a, dans un 
cas, le parfait du verbe sorti/', et dans l'autre une locu- 
tion prédicative, l'indicatif présent du verbe être accom- 
pagné d'un prédicat qui est le participe du verbe sortir. 

Les deus significations se distinguent nettement 
lorsque le participe passé est celui d'un intransitif pro- 
nominal comme : s'éva/touir. Du parfait « il s'est éva- 
noui )), on tire le participe évanoui, qui signifie « s'étant 
évanoui d. Ce participe employé adjectivement peut se 
joindre comme prédicat au verbe être ; « il est éva- 
noui. » ]\Iais cette locution ne peut pas se confondre 
avec le parfait de « s'évanouir », puisqu'il y manque le 
pronom réfléchi. Dès lors, « il s'est évanoui » se dis- 
tingue très nettement de « il est évanoui ». Il est éva- 
noui, il est dans l'état d'évanouissement, parce qu'il 
s'est évanoui, parce que l'action de « s'évanouir » est 
présentement accomplie. 

Le verbe déchoir, comme choir, a un participe expri- 
mant l'état résultant de l'action ; ce participe s'emploie 
adjectivement, o un ange déchu o (cf. un hoininc 
arrivé ^ qui est arrivé). ( )n a dit jadis au [)arfait « il 
est déchu»; puis le verbe déchoira changé d'auxiliaire 
par suite de la transformation de l'idée d'un change- 
ment de lieu en l'idée d'un changement d'état (voir 
j)lus loin, p. 39), et le parfait est aujourd'hui « il a 
déchu », peu employé d'ailleurs. Dès lors, la locution 
« il est déchu », qui n'a plus qu'une valeur (la valeur 
(jue nous avons appelée prédicative), qui ne peut plus 



LE PARTICIPR PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 27 

être le j^arfait de décJioir, qui est toujours le vmrhf, être, 
accoinpa,ii'né du participe de l'ancien déchoir employé 
adjectivement, cette locution ofîre avec « il a déchu » 
la même différence que « il est évanoui » avec « il 
s'est évanoui ». " 

Même ditïérence, et pour la même raison, entre les 
parfaits // a disparu, il a passé, il a trépassé, et les 
locutions prédicatives: // est disparu, il est passé, il est 
trépassé ' , 

Même différence encore entre « il est condamné », 
locution prédicative, et « il a été condamné », aoriste 
ou parfait passif. Nous avons signalé ailleurs l'emploi 
prédicatif du participe passif des verbes transitifs'. Nous 
nous bornerons ici à étudier l'emploi du participe des 
intransitifs. 

Tous les intransitifs réfléchis n'ont pas comme 
s'éoanouir un participe qu'on puisse employer adjecti- 
vement. Ainsi les participes emparé', abstenu, désisté, 
ne s'emploient pas en dehors des temps composés. 

1 . Il y a une différence d'un autre genre entre J'ai cottrit et 
/V' suis couru. Racine (L.) : 

J'y suis courue en vain, c'en était déjà fait. 

Courir, qui signifie proprement « se déplacer d'un pas spécial, 
plus rapide que la marche », a pris aussi le sens de « se rendre 
quelque part de ce pas ». Courir à quelqu'un, c'est uJlcr à lui en 
courant, et, dans ce sens, courir, comme aller, prent l'auxiliaire 
« être », ou du moins le prenait, car ce verbe tent à se conjuguei- 
toujours avec l'auxiliaire « avoir ». Est couru a été un parfait et 
un aoriste, mais n'a jamais été employé comme locution prédi- 
cative. Cf. La Fontaine (Littré^ Sauter, 15") : 

Soyez sûr qu'à mon cou, 
Si j'étais seul, elle serait satUéc. 

l'iusieurs autres verbes, nous le verrons, se conjuguent avec un 
auxiliaire ou avec l'autre d'après l'acception. 

2. Voir notre licruc, IV, 1. 

;{. Hicn (^u'riii/Ki/'r soit à l'orii^ine un participe passif. 



28 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

D'autre part, comiiie nous Tavon.s fait remarquer, les 
intransitifs conjugues avec avoir ne peuvent avoir un 
participe-adjectif que dans des cas spéciaus, et 
notamment s'ils ont été jadis conjugués sivec être. Le 
nombre des verbes dont le participe peut former une 
locution prédicative distincte du parfait est donc assez 
restreint. Il importe de préciser l'emploi respectif du 
parfait et de la locution . 

En joignant, par le verbe êire, le participe passé au 
sujet, on indique que le sujet estda/is l'état qui résulte 
de l'action (car telle est la valeur propre du participe 
passé en dehors des temps composés); c'est le participe 
qui exprime l'état, le verbe être marque simplement 
le rapport de convenance entre cet état et le sujet. On 
emploiera donc la locution prédicative au lieu du par- 
fait, toutes les fois qu'on voudra insister sur l'état du 
sujet résultant de l'action, plutôt que sur l'accomplisse- 
ment actuellement réalisé de l'action par le sujet : a il 
est dans une triste situation, il est bien déc/ni » (plutôt 
que // a bien déchu); « il est évanoui depuis dis mi- 
nutes » let non // s'est évanoui (\q\)v\\^ dis minutes). Ce 
n'est pas qu'avec le parfait on ne puisse exprimer le 
temps de l'action en le ramenantau présent (depuis...); 
c'est au contraire la seule manière d'exprimer le temps 
d'une action y;r//:/â//e : « il est arrivé depuis hier, il a 
(iiii depuis ce matin. » Si l'on disait : a il est ari-ivé 
hier, il a fini ce matin, o on aurait un aoriste et non 
un parfait. Rien ne s'op|)Ose donc en soi à ce ([u'on 
dise: « il s'est évanoui depuis dis minutes'; » mais 



1. Notez qu!avec un verbe e.\i)riinaiil un rtat ou une action 
de durée uidcfinie a depuis » marque le coninieiicement et non 
la Hn do l'action parfaite : « il a dormi depuis ce matin. » 



LE participé: passé, le passé composé 29 

comme ici la langue a la faculté d'employer la locution 
prëdicative, il est naturel (lu'elle la préfère (piand 
l'idée porte principalement sur l'état du sujet. 

Quand, pour marquer cette nuance, on dit que, dans 
les temps composés d'un même verbe, Vaurxiliaire cire 
exprime l'état et l'auxiliaire avoir l'action, cette for- 
mule a, entre autres inconvénients, celui de ne pas 
s'appliquer ans intransitifs réfléchis, puisqu'ils se 
conjuguent toujours avec l'auxiliaire être; et cependant, 
entre //s'es^ évanoui ai il est évanoui (et aussi entre 
// a été blessé et // est blessé), il y a exactement la 
même nuance qu'entre // a dispara et il est disparu. 
En outre, la formule attribue à tort à Vaujiliaire être 
une valeur qui est celle du participe passé joint au 
VERBE être. 

Si l'on considère la signification propre des deus 
verbes avoir et être, avoir n'exprime pas plus une 
action qu'être; avoir soif n'est pas plus une action 
qu'être alté/'é, ni avoi/' mal qu'être malade. . 

Avoir et être sont des verbes d'état, qui se prêtent 
l'un et l'autre à l'expression de {'action dans les temps 
composés. Il est arrivé = il est dans l'état qui résulte 
de l'action d'arriver. Il a dormi, il possède le résultat 
de l'action de dormir . Caiie constatation d'un état 
actuel postérieur à l'action est le moyen indirect, 
employé par une langue dépourvue de parfait flexionnel, 
pour exprimer que Vaction est actuellement accomplie 
(ou que l'état, s'il s'agit d'un verbe d'état comme 
dormir, a actuellement cessé). 

Il y a des verbes d'ÉTAT, comme avoir^ être, dormir, 
souJJ'rir, séjourner, (jui se conjuguent avec avoir; 
d'autres, comme rester, qui se conjuguent avec êii'c. 
11 y a des verbes d'AcrioN, comme arriver, partir, (pii 



30 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

se conjuL^iieiit avec cV/'c; d'autres, comme débaïujner, 
niai'cher, etc., qui se conjugent avec avoir. 

Donc, un auxiliaire ne se prête ])as plus que l'autre 
à l'expression de l'état ou de l'action. Mais le verbe 
êlre seul (à l'exclusion du verbe avoir), en se joignant 
au participe passé ou à un adjectif, peut exprimer que 
l'état ou la qualité marquée par ce participe ou cet 
adjectif convient au sujet. Dès lors, les intrausitifs 
réllécliis dont le participe s'emploie adjectivement et 
les intransitifs non réfléchis qui se conjuguent avec 
avoir, mais qui ont aussi un participe-adjectif, ces 
deus catégories de verbes peuvent former avec le 
VERBE être une locution prédicative distincte du parfait. 

Tandis que les verbes disparaître, croître, dé-, 
choir et quelques autres ont passé de l'auxiliaire e//'e à 
l'auxiliaire '^/ro//', d'autres verbes comme entrei', sortir, 
partir, après avoir hésité quelque temps entre les deus 
auxiliaires, ont repris définitivement l'auxiliaire ctre. 
C'est à ces verbes que Ménage et \'augelas avaient 
a})pliqué ladistinction enti'C l'auxiliaire r/ro//'inar(|uant 
l'action et l'auxiliaire eï/'e marquant l'état. Mais comme 
ils confondaient le parfait et la locution ])rédicative, 
la formule revenait pour eus ;i dire que l'aoriste se 
formait avec l'auxiliaire avoir et le parfait avec l'auxi- 
liaire cii-c. 11 serait (Mrange (pie, dans (|uelques verbes, 
l'auxiliaire avoir perdît la ])ropriété qu'il a dans tous 
les autres d'exprimer le parfait {j'ai déjeuné, la chose 
est faite), et l'auxiliaire être celle qu'il a aussi partout 
ailh'uis (rcxprimor l'aoriste (il est né en 1830). Cette 
distinction semble donc à priori factice; M""' deSévigné, 
lidèle élève de Ménage, l'observe de son mieus, et les 
autres écrivains du grand siècle s'appliquent aussi à 
n'y pas maïKpicr; mais ils s'y eiiilirouillent, et Littré 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 31 

a des occasions fréquentes do leur compter des fautes'. 
D'ailleurs, Vaugelas reconnaît qu'on dit a Je suis sorti 
ce matin pour telle alïaire », et la rédaction même de 
la remarque de Ménage atteste cet emploi de je suis 
sorti comme aoriste : « Comme le remarque M. Ménage, 
on doit dire : Monsieur a sorti ce matin, et non pas 
est sorti, pour faire entendre qu'il est sorti et revenu. » 
Pour être d'accord avec lui-même, Ménage aurait dii 
dire : a pour faire entendre quil a sorti et qu'il est 
revenu. » Du moment où l'on disait « il est sorti et 
revenu », on pouvait dire aussi, et Vaugelas n'en dis- 
convient pas : « Il est sor// ce matin. » C'est le môme 
temps, l'aoriste. D'autre part, à l'époque où on i)0uvait 
conjuguer sortir avec avoir, il a sorti , ce matin ne 
])0uvait i)as im[)liquer qu'il était rentré; connne nous 
Tavons montré (p. 24j, cette indication no peut résulter 
que du contexte ou des circonstances. L'aoriste place 
simplement l'action dans le passé. 

Cette discussion n'a d'ailleurs aujourd'hui cpi'un 
intérêt historique; car, malgré les efforts de Littré 
pour maintenir la fausse règle de Ménage, sorti/', 
entrer, partir et les autres se conjuguent exclusive- 
ment avec l'auxiliaire être. Mais il reste encore dans 
nos grammaires une trace fâcheuse de l'ancienne sub- 
tilité. Au XVII'' siècle, comme aujourd'hui, aller ne se 
conjuguait qu'avec l'auxiliaire être, et, comme aujour- 
d'hui, on employait aussi le passé du verbe être pour 
exprimer le fait de s'être trouvé dans un endroit déter- 
miné : // a été à Paris, c'est-à-dire « il s'est trouvé à 
Paris », et par conséquent, « il est allé à Paris », 

1. Dans beaucoup do cas, l'emploi de l'auxiliaire aroir là où 
nous mettons l'auxiliaire r>/;/Y', ou vice veisa, s'explique par des 
acceptions particulières des verbes. Voyez ci-dessous. 



32 REVUE DE PHILOLOGIE FKANÇAISE 

mais avec cette idée accessoire qu'il en est revenu, 
sans quoi il faudrait dire, non « il a été )), mais « il 
est )) à Paris. Dès lors, il a été et il est allé ont été 
assimilés respectivement à il a sorti et il est sorti ; on 
leur a appliqué la même distinction, qui n'est pas plus 
raisonnable dans un cas que dans l'autre, et qui abou- 
tirait à interdire comme des incorrections l'emploi du 
passé composé d'a/Ze/'aus dcus premières personnes de 
chaque nombre (je suis allé^ tu es allé, nous sommes 
allés, vous êtes allés). Seuls, // est allé, ils sont allés 
seraient français, et encore à la condition de parler de 
gens qui ne sont pas revenus; « ils sont allés hier 
au^théâtre » serait une incorrection ! 

Il est certain que « il a été à... » implique qu'il est 
revenu de l'endroit dont on parle', mais « il est allé 
à... )) n'implique pas du tout qu'il y est resté, à moins 
(|ue le contexte ou les circonstances ne l'indiquent nette- 
ment. Remarquez que la formule de l'Académie, inter- 
l)rétée par M. Faguet, dit simplement : a Etre allé..., 
avoir été..., ces deux expressions font entendre un 
ti;in.-^port local, avec cette différence : qui est allé 
a quitté un lieu pour se rendre dans un autre ; qui a été 
a de plus quitté cet autre lieu où il s'est rendu. » Cette 
formule est exacte si on n'y ajoute rien : qui est allé 
a en eiïet (juilté un lieu ])0ur se rendre dans un autre; 
est-il resté dans cet autre lieu ou en est-il reparti ? Y 
est-il même arrivé au moment où l'on parle? Tout 
dépent, et dépent uniquement, des circonstances ou du 

1. Toutefois, la langue courante tent à assimiler complète- 
ment il (I rtc à il est <(Hi', et à l'employer même en parlant de 
quelqu'un qui n'est pas revenu de l'endroit en question, et 
l)arfois qui n'y est pas encore arrivé : " Il vient de sortir à 
l'instant, il d clé accompagner son ami à la gare. » 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 33 

reste de la phrase. // est allé, dit l'Académie, marque 
simplement le voyage sans indiquer le retour. 
— Sans doute ! mais sans Vexclure non plus. Tout 
est là. 

.Francisque Sarcey, dans un des derniers Fagots 
qu il ait publiés (Le Temps du 28 février 1899), com- 
mentant la fausse règle en vertu de laquelle être allé 
impliquerait le non-retour, remarquait spirituellement : 
(( En sorte que, si je parle de deus frères qui sont 
partis pour la guerre, dont l'un a été tué et l'autre est 
revenu officier, je suis obligé de dire, pour parler con- 
grûment : Ils sont l'un, allé, l'autre été... non, ça no va 
pas. Ils ont l'un été, l'autre allé..., non, ça ne va pas 
encore. Ah! mon Dieu, qu'il est difficile d'écrire en 
français !» Il constatait très justement (15 février) que 
tout le monde dit : a Je suis allé hier à la Comédie- 
Française et j'y ai vu Mercadet. » Et rien, absolument 
rien, dans la logique de la langue, n'empêche de parler 
ainsi. « Je suis allé hier à. . . » est tout aussi régulier 
que (( je suis sorti hier, il est parti mardi, il est mort 
la semaine dernière, etc. » 

Sarcey disait encore avec inhniment de raison 
(15 février) : « Le verbe être, après tout, vous n'avez 
qu'à consulter nos grammairiens, les lexicographes et 
le bon sens, n'exprime que l'état ou l'existence. C'est 
par extension pure qu'il a [)ris la signification d'aller. 
(( J'ai été à Rome » marque qu'on a habité Homo un 
certain tem])s. et que, l'ayant habitée^ on y est allé, on 
s'y est rendu. C'est de là apparemment que le verbe 
être est parti pour exprimer le mouvement. « J'ai été » 
a remplacé « je suis allé » ; mais ce n'est qu'un suc- 
cédané du pi'emicr, il ne le vaut pas. » 

( )n est arrivé à dire incorrectement : « Il a été se 

UEVUE DE PniLOLOUIb), XVII 3 



34 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

promener' » au lieu de « il est allé se promener », et 
même « Wfut à Rome » dans le sens de « il alla (il se 
rendit) à Rome. » Ces expressions ont été certaine- 
ment, à l'origine, de véritables solécismes, ausquels on 
s'est habitué, et que de grands auteurs ont consacrés^ 
placés qu'ils étaient sous rinlluence de la règle néfaste 
de Ménage. Toutefois, grâce au discrédit où est tombé 
le passé défini, il fut pour il alla a cessé de se dire. 
Voltaire s'en moquait déjà, quand il citait ces deus 
vers de Lefranc de Pompignan : 

Je fus dans mes déserts 
Ensevelir ma honte et le poids de mes fers. 

Il ajoutait, en soulignant /l(/î : « L'auteur qui fut de 
Moutauban à Paris donner cet ouvrage fut assez mal 
conseillé. » 

On peut se demander pourquoi certains verbes se 
conjuguent avec l'auxiliaire avoir, et poui-quoi d'autres 
préfèrent l'auxiliaire être. La question ne se pose pas 
pour les verbes transitifs, dont le parfait s'est formé 
à l'aide du participe passif se rapportant au complé- 
ment direct d'avoi/-: a il aécrit une lettre ))z=il a tme 
lettreécrite. Quant aus intransitifs, ils pouvaient avoir 
pour modèles les verbes naître et mourir, qui étaient 
déponents en latin, et qui, à ce titre, se conjuguaient 
dès l'époqu(^ lalino avec l'auxiliaire être. Comme ces 
deus verbes expiininiciit le passage d'un état à un 
autre, les verbes qui indiquaient aussi un changement 
d'état ou de lieu (ou le maintien dans un état ou dans 
un lieu) se sont conjugués de même. D'ailleurs, en se 

1. Pour se rendre compte de l'incorrection, on n'a qu'à mettre 
le verbe ^V/v à un autre temps : " il est se promener, il sera se 
proincnor, » 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 85 

plarant à rcpo(|uc où se sont constitués les temps 
composés, on remarquera que les verbes exprimant 
un changement d'état ou le maintien dans un état 
étaient les seuls, parmi les intransitifs, qui dussent 
avoir déjà un participe passé pouvant se joindre au 
verbe être. 

En elïet, le participe passé a pour fonction d'expri- 
mer adjectivement la qualité d'avoir fait ou subi l'ac- 
tion. -Or, quand un verbe marque un changement 
d'état (ou de situation), il indique le passage d'un état 
précis à un autre état précis ; quand l'action est 
accomplie, le sujet est dans le nouvel état, et le parti- 
cipe passé, exprimant la qualité d'avoir fait l'action, 
exprimera par là même cet état nouveau, qui résulte 
de l'action du verbe. Un homme qui entre dans une 
maison passe de l'extérieur à l'intérieur : le participe 
entré exprimera l'état ou la situation à l'intérieur. On 
pourra, avec ce participe, former une locution prédica- 
\\\Q, il est entré. i\\\\ donnera naissance à un parfait, 
et celui-ci à un aoriste. Le verbe se conjuguera avec 
l'auxiliaii'c èti'e. 

Quand un vorbo m:ir({UG un état (et non un change- 
ment <rétal), il n'exprime que cet état, sans aucune 
référence à l'état qui doit hii succéder : dormir n'ex- 
prime que l'état de sommeil et non le passage à l'état 
de réveil. On ne peut donc pas tirer de ce verbe un 
participe exprimant l'état de réveil, pas plus que de 
vivre on ne peut tirer un participe exprimant l'état de 
mort. Le participe passé formé sur dorn^ir n'aurait [)u 
avoir ((ue le sens de notre ))articipe composé actuel 
« ayant dormi o et aurait marqué, non pas un état pro- 
prement dit du sujet, mais le fait pour hii d'avoir ("'té 
dans l'état de sommeil. Il n'était pas utile de pouvoir 



36 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇALSE 

exprimer adjectivement une idée pareille'. Aussi ce 
verbe n'a-t-il pas eu de participe passé jusqu'au mo- 
ment où la langue a créé les temps composés. Alors 
on a fabriqué le parfait et les autres temps composés 
de dormir, sur le modèle des temps semblables des 
verbes transitifs, avec Tauxiliaire avoir suivi dîme 
forme dormi, qui n'a du participe que l'apparence et 
le nom, qui est un simple élément de temps composé, 
et n'a pas d'existence indépendante. Si le partie i])e 
vécu a, lui, une valeur propre, qui lui permet, à ren- 
contre de dormi, de s'emplo^-er adjectivement, c'est 
qu'il se rattache dans cette valeur non à vivre intran- 
sitif, mais à l'acception transitive de ce verbe. Ainsi 
l'auxiliaire avoir est seul utilisé dans la conjugaison 
des verbes qui marquent un état. 

II en est autrement des verbes qui expriment non 
pas un état ou une situation, mais le maintien dans 
une situation ou dans un état antérieurement acquis : 
« il est resté à Paris, il est resté sourd. » Il y a un état 
qui résulte de ces verbes, c'est l'état antérieur main- 
tenu : on est encore à Paris, on est encore sourd. 
Demeurer, quand il a le sens de « continuer à être », 
se conjugue de même. Dans l'acception d'habiter, il 
prent naturellement l'auxiliaire avoir. 

Quant aus verbes intransitifs d'action dont l'action 
n'est pas un changement d'état, ils sont tout à fait 
semblables aus verbes intransitifs d'état. Si on avait 
formé sur parler un participe passé llexionnel, il n'au- 
rait pu avoir d'autre valeur que le participe composé 
actuel « ayant parlé », il ne pouvait exprimer un état 

1. Nous la rendons aujourd'hui par le temps composé « ayant 
dormi »; mais nous pourrions nous passer de ce participe avec la 
plus grande facilité. 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 37 

proprement dit, mais simplement le fait d'avoir ac- 
compli Taction de parler. Dès lors, il était inutile, et 
on s'en est passé jusqu'au moment où la langue a créé 
les temps composés ; on a formé à ce moment le pseudo- 
participe /:)a/7t\ mais à titre d'élément des temps com- 
posés, inséparable de l'auxiliaire avoir\ 

Rester et demeurer sont les seuls verbes intransitifs 
marquant le maintien d'une situation ou d'un état 
antérieurs. Les autres verbes qui se conjuguent avec 
être marquent un changement de situation ou d'état. 
Nous avons montré que ces verbes avaient produit 
naturellement un participe exprimant l'état nouveau, 
comme mort et /^é expriment l'état nouveau résultant 
des actions de mourir et de naître. Mais il peut arriver 
que ce participe ne s'emploie qu'adjectivement et 
dans la locution prédicative, et que les temps composés 
du verbe se forment avec l'auxiliaire avoir. On dit : 
« il est bien vieilli », mais a il a vieilli » comme temps 
du verbe. 

C'est que les verbes qui expriment un changement 
d'état ont une signification complexe. Ils désignent 
d'une part l(> ch;mgement d'état en lui-même, et d'autre 
part l'action par laquelle s'o'pèi'e ce changement. Sui- 
vant que l'idée qui prévaut est celle de la modification 
d'état ou celle de l'action modificatrice, le verbe se 
conjuguera avec l'auxiliaire être ou bien avec l'auxi- 
liaire avoir. Et dans ce dernier cas, le verbe aura en 
réalité dons ])arlicipes : l'un, élément inséi)arable des 
temps composés avec avoir, l'autre qui exprime 
l'état nouveau r(''snllanl de raclion et (pii s'emploie 
adjectivement (t dans la loc.iilidii [)r('dicali\ c. 

1. L'ad joctif /H//7/', opposô à rhiuiir. est le paiiicipo de l'ac- 
cei^tinn li-iiiisttirc du vcilie. Cl', ri'cii ci-dossus. 



38 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Les verbes aller q[ voiiii- expriment sim|)lement un 
changement de I'kmi, dans nn sens ou dans Tautre. 

Monter, (oniher, entrer, etc., expriment un chan- 
gement de lieu ou de position, qui se fait par un 
mouvement d'ascension, de chute, de pénétration, etc., 
autrement dit par un mouvement du dedans au dehors 
ou du dehors au dedans, de haut en bas ou de bas en 
liant. Partir et arriver expriment, outre un chan- 
gement de lieu, le mouvement initial ou le mouvement 
final du changement. C'est l'idée du mouvement qui 
explique que ces verbes aient pu se conjuguer avec 
avoir. D'autres, comme courir, sauter, expriment 
seulement, en principe, un mouvement, sans qu'il y 
ait dans l'esprit une idée de changement de lieu en 
résultant, et se conjuguent dès lors avec avoir ; mais 
on les emploie parfois avec une acception qui implique 
l'idée du changement de lieu, et dès lors on peut légi- 
timement leur d(Miner l'auxiliaire être (\'oy. la note 1 
de notre page 21). 

Les "verbes croître, vieillir, etc., expriment un mou- 
vement de transformation, d'où résulte un changement 
d'état. L'idée du mouvement, de l'acte de transforma- 
tion est l'idée es.sentielle, de ces verbes, ce qui explique 
la conjugaison avec Pauxiliaire avoir. Mais leur par- 
tici|)e passé oxpriiiK" normah-ment l'état qui résulte 
de l'action, et dès lors pont s'employer adjectivement 
et en prédicat avec le verbe être. L'.mcienne langue 
employait même le plus souvent la locution i)r('dii'ative 
comme temps du verbe, de sorte (pi'on trouve ces 
verbes conjugués avec l'auxiliaire cY/'c'. Aujourd'hui, 
on peut dire qu'ils se conjuguent exclusivement avec; 
Vaa.riliairc avoir, et que le partiri[)e s'emploie comme 
adjeclif, i>n coimno i)r<''(licat avec le w.rbv. être, pour 



LE PARTICIPE PASSÉ, LR PASSÉ COMPOSÉ -39 

exprimer l'état résuliaiit de raction. C'est la loi'inule 
qu'il y a lieu de substituer à l'ancienne règle inexacte, 
en vertu de laquelle ces verbes se seraient conjugués 
simultanément avec les deus auxiliaires, l'un expri- 
mant l'état, Tautre l'action, de sorte que le i)arfait 
aurait pris l'auxiliaire être, et l'aoriste l'auxiliaire 
avoir. 

En résumé, et sous réserves de certaines particula- 
rités, se conjuguent avec l'auxiliaire être (outre rester 
et f/ez/zé"?^/'*?/- signalés plus haut) les verbes qui expriment 
un changement de lieu; tnourir et naître rentrent, 
méta[)horiquement du moins, dans cette définition, 
puisque mourir, c'est a sortir )) de la vie, et naître, c'est 
« venir » au monde. 

Se conjuguent avec l'auxiliaire avoir, mais possèdent 
un participe passé actif, qui peut former une locution 
prédicative, les verbes qui expriment un changement 
d'état. 

Il importe surtout de ne pas oublier que la formation 
d'un véritable participe passé actif (c^ui a produit en 
français soit une conjugaison complète avec l'auxiliaire 
être, soit au moins une locution prédicative) est la con- 
séquence naturelle de la signification du verbe, quand il 
exprime un changement de lieu ou d'état. Le faits'était 
déjà produit en latin ; INladvig (s^ 110, rem. 3) cite : 
adultus, eoalituSj exoletus, cretits, inveteratus, nupia, 
obsoletus et quelques autres. Ajoutez : « tempus /)/'«> 
ieritiun ». Conjurare n'exprime pas en soi un change- 
ment d'état, mais il r(''sulte cependant de raclion un 
état nouveau bien défini, ce (jui explique la formation 
du participe actif eonjaratns. 

Nous allons maintenant reprendre, i)Oui' les examiner 
en détail, les ditîércn tes catégories de ces verbes. 



40 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

1' Verbes qui expriment le maintien dans un lieu 
ou dans un état. 

Ce sont rester et demeurer (au sens de rester). Il 
est certain que l'origine des aoristes-parfaits « il est 
resté, il est demeuré », est une locution prédicative 
exprimant que le sujet est encore dans le lieu ou dans 
l'état indiqué. Mais cette locution, devenue temps du 
verbej n'implique plus rien de semblable quand elle 
sert d'aoriste : il est resté signifie alors qu'à un certain 
moment on s'est maintenu dans un lieu ou dans un 
état déterminé : « il est resté deus jours à Paris. » Il 
n'y est plus. Cette façon de dire est tout aussi correcte 
que « Henri IV est mort en 1610 ». Mais on a introduit 
ici la fausse distinction des auxiliaires avoir et être. 
Girault-Duvivier, cité parLittré, nous dit : « Ce verbe, 
qui se conjuge d'ordinaire avec l'auxiliaire e7/'e, prend 
l'auxiliaire aooir quand on veut exprimer que le sujet 
n'est plus au lieu dont on parle, qu'il n'y était plus ou 
qu'il n'y sera plus à l'époque dont il s'agit. // a resté 
deux Jours à Lyon. » Et de même : « // a demeuré long- 
temps pensif. » Les auteurs s'embrouillent dans la règle, 
à moins que ce ne soient seulement les grammairiens 
dans leur interprétation, et Littré reproche à Rousseau 
d'avoir écrit: « Si j'avais l'esté trop longtemps avec 
elle » et « comme s'ils allaient se délasser (ïavoir 
resté assis au salon », tout en l'approuvant d'avoir 
dit : « L'engourdissement où ils on.t resté si long- 
temps. » 11 ne reste plus rien de ces subtilités. On a pu 
b.ésiter à un cortain inonuMit ciitr(> les deus auxiliair(;s, 
non pas d'après la distinction rappoh'c plus haul, mais 
suivant que l'idée de séjourner, do s'attarder, contenue 
aussi dans ces verbes, prévalait ou non sur l'idée de 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 41 

maintien dans le même lieu'. Toujours est-il ((ue la 
seconde l'emporte dans la signification actuelle et que 
nous mettrions être dans tous les exemples cités, ou 
bien nous emploierions un autre verbe. Demeurer 
prent seulement l'auxiliaire avoir, comme il est natu- 
rel, quand il signifie AaôrYer. 

9o Verbes qui expriment un chanijcment de lieu {y 
compris mourir Qi naître). 

Ces verbes se divisent en trois catégories : A, cens 
qui se sont toujours conjugués avec être; B, cens pour 
lesquels la langue a hésité entre les deus auxiliaires; 
C, quelques-uns qui se conjuguent aujourd'hui avec 
avoir, mais qui ont un véritable participe passé actif, 
employé en dehors des temps composés. 

A 

Les verbes qui se sont toujours conjugués avec être 
sont : naître et mourir, aller et venir, et quelques 
composés et synonymes de ces verbes : 

D'abord naître et éclore. Le composé renaître ne 
s'emploie pas aus temps composés. Littré applique â 
ressusciter la règle de Ménage. 

Mourir Qt décéder. La métaphore étant encore sentie 
dans trépasser, ce verbe se conjugue avec avoir, mais 
il a un participe-adjectif comme /jr/.s.se/'. Périr n |)assé 

1. Expliquez ainsi ces deus exemples de La l'ontaiiie (I..) : 

Son fauconnier, qui pour loi's le suivait, 
!{('(/ deincKi-r volontiers en la place. 

Et : 

... Le reste du mystère 
Au fond de l'antre est deineuri'. 

Et de Molii'Tc : 

Que. je n'ai (Ifini'iirr qu'an quai't d'IicuK^ h le faire. 



42 REVl'E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

de l'auxiliaire f'i^/'e à l'auxiliaire avoir, en raison d'une 
légère évolution de sens- Étymologiquement, ce verbe 
signifie « aller par delà », d'où, par figure, moui'ir. L'idée 
d'anéantissement [)ar une action violente s'est ajoutée 
à ce sens primitif, et a fini par devenir prépondérante. 
Or, subir une violence », c'est un état comme /)«;//% 
ce n'est pas en soi un changement de lieu ni d'état; de 
là l'emploi de l'auxiliaire avoii'. De rancienne vaieui', 
il est resté le |)articipe passé adjectif />^^/'/, qui d'ail- 
leurs tombe en désuétude, bien qu'on le trouve deus 
fois dans l'article 1601 du Code civil. Littré (10") donne 
un certain nombre d'exemples de périr avec l'auxiliaire 
être; dans tous ces cas nous em])loierions aujourd'hui 
un autre verbe (mourir, être anéanti, etc.), ou nous 
conserverions /)é/v/' avec une idée un peu différente et 
un autre auxiliaire. — Expirer signifie proprement 
{( rendre le dernier soupir »; ce n'est pas en soi un 
changement^ c'est un acte comme respirer ; de là l'auxi- 
liaire avoir. Mais, en pensant au changement d'état, 
que le verbe n'exprime pas, mais qui est Inconséquence 
de l'acte, on a formé un participe passé expiré qui 
signifie ((mort, fini »,et qui s'emploie en locution pi(?- 
dicative; Racine s'en est môme servi en dehors de la 
locution prédicative : « Ce héros expiré » [Phèdre, V, 6). 

Aller n'offre pas de difficulté. Accourir signifie 
« ve/iit' en couranV », et a pu se conjuguer comme 
venir ou comme courir. 

Venir et les composés revenir, devenir, survenir, 
souvenir {[[ lui est souvenu Hq), parvenir , advenir , inter- 

1 . Dans l'exem pie de Darmesteter, (( elles ont accouru l'an noncer » , 
et dans celui de Littré « elles ont accouru nous portei' secours », 
on constate un emploi inusité d'accou/-ir régissant l'inlinitif. On 
dit, dans ce cas : accoiu-ir pour {eWas sont accourues pour). 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 43 

venir, impliquent tous changement de lieu. « Provenir» 
ne s'emploie guère aus temps composés. « Circon- 
venir » et (( prévenir » sont des transitifs. L'idée de 
changement de lieu a dis[)aiu de contreuenir ÙQi de suh- 
venir à, l'un synonyme (ÏCKjir à Rencontre de, et 
l'autre de faire les frais de; aussi ces verbes se con- 
juguent-ils avec (( avoir ». de même que eonvenir au 
sens de/j/«//'t'. Quant à convenir au sens de tomber 
d'accord, son acception comporte l'idée d'un chan- 
gement de disposition, du passage à un avis commun, 
qui justifie l'auxiliaire être. 

B 

Les verbes pour lesquels la langue a hésité entre les 
deus auxiliaires sont e/?;'/'e/' et sortir, monter et des- 
cendre, arrive/' et partir, enlin tomber, ausquels 
s'ajoutent des composés et des synonynries. 

Sortir et le composé ressortir. Ayer dit : « et les 
composés ». Mais le verbe assortir intransitif (cette 
couleur n'assortit pas à l'autre) ne s^emploie pas aus 
temps composés ; le participe assorti se rattache au 
verbe transitif a assortir (des couleurs) ». 

Résulter, c'est sortir au figure. Littré applique à ce 
verbe la règle de Ménage, mais il ne s'emploie guère 
qu'avec l'auxiliaire être. 

Saillir, c'est primitivement sortir avec force. Dans 
ce sens et aussi dans le sens de sauter (sur un objet, 
sur un cheval), l'un et l'autre disparus, l'ancienne 
langue employait régulièrement l'auxiliaire « être ». 
Roncevaux L.;\ a Du pleine terre est saillie en l'ar- 
çon. » Encore dans Calvin : « Du sacré costé de Jésus 
Christ pendant en la croix est sailli so-ng et eau. » 

JLntrer et le composé rentrer (ainsi que retourne/'). 



44 REVrE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Darîs Littrë, au mot cvi/'/v/', rem. 1. on trouvera des 
exemples de ce verbe conjugué avec a avoir » sous 
l'intluence de la règle de Ménage. Littré lui-même 
constate que cette construction n'est « plus guère » 
employée, et, pour rentrer, que l'usage confont les 
deus emplois. En réalité, ces verbes se conjuguent 
toujours avec être quand ils sont intransitifs. 

Monter (et le composé intransitif remonter). Dans 
certaines acceptions, on emploie l'auxiliaire avoir. 
Exemples du Dict. D. : « Une jeune fille qui a monté 
en graine. — La rente a monté. » Littré, qui applique 
la règle de Ménage, cite : '< il a monté quatre fois à sa 
chambre dans la journée. — La rjvière o monté de dix 
centimètres depuis hier. » Le second exemple seul 
doit être maintenu, en raison de l'acception spéciale; 
la rivière, en montant, ne change pas de lieu, elle ne 
change que de niveau. 

Descendre et redescendre . Racine emploie l'auxi- 
liaire être à l'aoriste; Britann., V, 3 : <( Jusqu'aux 
moindres secrets est d'abord descendue. » Et La Fon- 
taine (D.) emploie l'auxiliaire avoir au parfait du 
conditionnel : « Tu n'aurais pas à la légère descendu 
dans ce puits » (III, 5). C'est l'inverse de la distinction 
de Ménage, mais on hésitait simplement entre les deus 
auxiliaires. Aujourd'hui on n'em])loie que l'auxiliaii'o 
êti'e, sauf cependant lorsque descendre signifie ôr/Z.s .se/' 
de niveau, ce qui n'est pas un changement de lieu : « le 
h^vowi'aivçi a descendu. «Comme ou dit a la rente « 
monté », il semble qu'on devrait dii'e aussi « la r(Mite a. 
de.'icendu », ce qu'on ne dit guèr(\ pa^ plus d'ailleurs 
que (( la rente est descendue )) . Vm n'alih', ondii auli'C- 
inenl ; dans ce sens, monter a pour contraire, non pas 
descendre, wvm'^ baisser. — Dans condescendre, svno- 



Lli PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 45 

iiymc de consentir, ridée de changement de lieu a 
disparu, et le verbe se conjugue avec avoii\ 

Partir (et repartir). Pour ce verbe, Littié maintient 
bien à tort la distinction de Ménage : « Je m'approclie 
d'un chasseur et je lui demande quand le lièvre a 
parti. Il me répond : Il y a longtemps qu'il est parti. » 

Arrioerj échoii'. 

Tomber et retomber. Tomber, comme descendre, 
indique un mouvement de haut en bas, mais avec cette 
idée que le mouvement est produit par une cause na- 
turelle lia pesanteur). Littré (61°) cite un- certain 
nombre d'exemples de tomber ^nqq, l'auxiliaire « avoir)), 
mais dans des acceptions où l'idée du mouvement do 
la chute prévaut sur celle du changement de lieu ou 
de situation : « Vulcain a tombé du ciel pendant un 
jour entier. » Nous dirions autrement. Littré ajoute à 
tort : « Cette phrase mon enfant est tombé ne peut 
signifier tout à la fois « mon enfant est par terre » et 
« il a fait une chute tout à l'heure )). Il faut dire, dans 
ce dernier cas : mon enfant a tombé.\ C'est toujours 
la confusion de la règle de Ménage. On dit bien : « Il 
est venu hier et il est reparti le soir môme. » Pourquoi 
ne dirait-on pas : « mon enfant est tombé tout à 
l'heure? )) 

Clioii', qui signifie ^o/??6e/", se conjugue naturellement 

comme ce verbe; Molière (D.) : 

Un monde 
Est clin tout au travers de nou-e tourbillon. 

Mais choir est tombé en désuétude, et quand on 
s'amuse à l'employer, on est tenté de lui donner l'auxi- 
liaire ordinaire et de dire : « il a chu. » 

Le comi)Osé c/rcAo//', au sens propre où il était à 
peu près synonyme de choir, prenait comme lui 



46 HEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

rauxiliaii'o ('7/"c' Au fureta mesure que, dans le sens 
figuré, l'image s'est effacée, riclêa d'uu changement 
d'état s'est substituée à celle d'un changement de lieu, 
et le verbe a passé à l'auxiliaire acoir, tout en con- 
servant un participe passé actif qui peut former mie 
locution prédicative : « il est déchu. « 

C 

Les verbes des séries A et B expriment le transport 
d'un lieu à un autre, avec ou sans détermination de la 
nature du mouvement. D'autres verbes expriment 
essentiellement une action d'une certaine espèce, d'où 
résulte un changement de lieu.- Pour bien se rendre 
compte de la ditTérence, il faut comparer deus verbes 
qui expriment un même changement, par exemple 
softir eijai//i/' : dans les deus actions, il y a mouve- 
ment du dedans au dehors; maisjW/////' exi)iime essen- 
tiellement l'action de s'élancer, en parlant d'un liquide, 
et le changement de lieu n'est qu'une conséquence de 
cette action, tandis que, dans so/ii/', l'idée du chan- 
gement de lieu est prédominante. Jaillir et les 
verbes de la même catégorie, n'ex[)rimant pas en soi un 
changement de lieu, se conjuguent ordinaireinent au- 
jourd'hui avec avoir, mais ils peuvent avoir un par- 
ticipe [nissé exprimant la situation nouvelle qui l'ôsulte 
de l'action. 

Ces verbes sont écliappcr, suryir, jaillir, aborder, 
débarquer, déménager, passer, couler, percer. 

Au mot éc/iappc/', Littrédit (remarque 5" : « D'après 
l'Académie, écAr/p/^cr signifiant a être fait ou dit par 
mégai'de )) veut toujours l'auxiliaire ('//"f^. Cette décision 
est, en fait, contraire à l'usage d'excellents auteurs 
(voir les exemples); et, en grammaire, il n'y a aucune 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSE COMPOSÉ 47 

raison pour qu'eu cet emploi on ne puisse signifier 
aussi l'état ou l'action avec les auxiliaires cù'c ou avoir. » 
En réalité, le verbe échappe/', dans le sens indiqué, 
comporte d'une part une idée de changement brusque 
de situation, d'autre part l'idée de se débarrasser d'une 
contrainte ou celle de dépister une recherche ou une 
surveillance, au propre ou au figuré. La première idée 
appelé l'auxiliaire eï/^e, comme tout changement de si- 
tuation, les deus autres l'auxiliaire avoir, et on emploie 
('trc ou avoir suivant qu'une idée ou l'autre prévaut. 
Comparez Fénelon : « Jamais il ne m'a échappé une 
seule parole qui pût découvrir le moindre secret, » et 
Voltaire : « Ce mot m'est échappé, pardonnez ma 
franchise. » Le mol m'est échappé indique seulement 
que le mot est sorti brusquement de mes lèvres, presque 
à mon insu, mais non pas malgré moi; le mot m'a 
échappé indique en plus un efîort que j'ai fait i)Our le 
retenir. Il y aiu^ait en plus de l'hiatus) contradiction 
entre la première et la seconde parlje du vers de 
Voltaire s'il avait dit : a Ce mot m'a échappé, par- 
donnez ma franchise. » Ce serait dire : « Je n'ai pu 
retenir la vérité, pardonnez ma franchise. » Si jecherche 
une ei'reur dans un calcul, et si je ne la trouve pas, je 
dinii (\\\eUe m'a échappé, il n'y a pas de changement 
de situation de l'erreur. Si je commets une erreur, je 
dirai qu'elle m'a échappé ou qu'elle m'est échappée, 
suivant que je voudrai souligner ou non le soin que 
j'ai ])ris i)olu' l'évitei'; la seconde expression indi(iue 
seulement que l'erreur est sortie de moi sans que j'y 
l)risse garde. Aujourd'hui, quand l'acception du verbe 
comporte l'idée d'elïort pour éviter le changement ou 
(pi;iiid il n'y a [)as ;i proprement ])ai'l('r de changement 
de situation, on emploie l'auxiliaire a(;o//". L'ancienne 



48 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

langue usait plutôt de l'auxiliaire être toutes les fois 
qu'il y avait changement de situation. De là des con- 
tradictions apparentes dans les exemples. Le participe 
échappe, qui s'emploie encore adjectivement, se rat- 
tache au réfléchi s'échapper, et signifie a qui s'est 
échappé » : un cheval échappé. L'ancien participe 
échappé, au sens de « ayant échappé », qui se ratta- 
chait à échappe)' conjugué avec l'auxiliaire être, a 
disparu devant l'autre. Il en résulte que nous n'avons 
plus de locution prédicative correspondant au parfait 
« il a échappé ». Quand on dit « il est échappé », on 
entent qu'il s'est échappé, et non pas qu'il a échappé. 

Les verbes surgir et jaillir, et les acceptions intian- 
sitives de débarquer et aborder, et de déménager, 
expriment des modes d'action d'où résulte un chan- 
gement de lieu. Mais l'idée du mode d'action prévaut, 
et ces verbes se conjuguent avec avoir; cependant 
Littré croit utile d'avertir que jaillir se conjugue 
ainsi, et il admet implicitement ou explicitement les 
deus auxiliaires pour les autres. En tout cas, ces verbes 
ont ou ont. eu un participe actif exprimant la situation 
nouvelle. 

Lamartine (L.) : 

Comme le filet d'eau qui, siirijl de la terre, 
Y rentre de nouveau par la terre englouti. 

On dit : « Les pleurs jaillis de ses yeus. » M'"'' de 
Sévigné (L.) : « Le prince d'Orange est abordé. » Un 
homme « ivàichamani débarqué » n'est pas celui (pii a 
été débarqué., mais qui a débarqué. Le Dictionnaire 
Génôrab au mot déménager, a comme exemple du sens 
de changer de demeure : « ils sont déménagés. » 
L'idée du parfait se confont avec celle qu'exprime la 
locution prédicative, et on pourrait croire que ces 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 49 

verbes admettent l'auxiliaire être. Pour s'assurer du 
contraire, il suffit d'essayer de les mettre à l'aoriste, 
c'est-à-dire d'ajouter au temps composé une détermina- 
tion de temps; on ne dirait pas : a la source est JaiUie 
ce matin, il est abordé hier, etc. » Cependant, l'idée 
d'arriver est tellement fondue avec celle de débarquer, 
que « il est débarqué hier » ne nous choquerait pas. 
Ce verbe peut donc être considéré comme prenant l'un 
ou l'autre auxiliaire, suivant qu'on pense surtout à 
l'arrivée en elle-même ou au mode d'arriver. 

Échouerâu sens propre, en parlant d'un bateau, c'est 
arriver à un endroit où il n'y a pas assez d'eau pour 
flotter. Là encore nous avons un changement de lieu 
et un mode d'action particulier, la langue hésite entre 
les deus auxiliaires, et le verbe a nécessairement un par- 
ticipe passé actif, échoué =z qui a fait l'action d'échouer. 
Au sens connexe et figuré de « ne pas réussir », il n'y 
a plus de changement de lieu, et le verbe se conjugue 
nécessairement avec l'auxiliaire avoir. 

Passer j c'est essentiellement, au propre ou au figuré, 
marcher pour changer de lieu. L'idée du mouvement 
effectué appelé l'auxiliaire avoir, et celle du change- 
ment de lieu explique la formation d'un participe 
passé actif qu'on trouve employé adjectivement dans : 
« Il est passé; le temps passé (qui a passé), etc. » 
On peut dire, pour ce verbe, que la langue hésite 
encore entre les deus auxiliaires, car les exemples 
suivants^ relevés dans Littré, no nous choquent pas, 
et plusieurs d'entre eus au moins ne sont pas des 
locutions prédicatives, mais de vrais temps du verbe' : 

1. Dans l'exemple d'Ayer (§§ 193, 4, a) : « L'hiver est bientôt 
passé, » on n'a pas un temps de passer intransitif, mais le par- 
ticipe parfait passif de passer transitif. Cf. : « Cela est bientôt dit.» 

REVUK DE PHILOLOGIE, XVII 4 



50 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

La Fontaine : 

L'autre était passé maître en fait de tromperie. 

Montaigne : « L'envie de vomir luy estait passée. » 
M™® de Sévi'gné : « Je suis passée courageusement de 
Bretagne en Provence, » La même : « Je suis passée 
de l'excès de l'insolence à l'excès de la timidité. » La 
même : « Le courage de M. de Turenne est passé à 
nos ennemis. » 
Voltaire : 

Des dieux qui sont passés dans le camp des vainqueurs 

Pellisson : « Il était passé en proverbe que... » 
Dans la plupart de ces exemples, on pourrait subs- 
tituer avoir à être en pensant plutôt à l'acte de 
« passer » qu'au changement de lieu. 

Couler intransitif, c'est passer en parlant d'uu 
liquide. On comprent donc Texistence d'un participe 
adjectif coulé au sens de « qui a coulé », analogue à 
passé au sens de « qui a passé ». Ce participe a existé 
en viens français, et avait produit la conjugaison avec 
être; Roncevaux (L.) : « Aval la face (l'eau) lui est 
clére cotée. » Le participe intransitif coulé ne s'em- 
l)loie plus (en dehors des temps composés) que dans 
les expressions métaphoriques « fleurs coulées, fruits 
coulés », c'est-à-dire qui ont coulé (comme un liquide, 
le germe ayant été noyé par la pluie). 

Percer, c'est passer à travers un obstacle : la dent 
perce à travers la gencive. Une dent percée est une 
dent qui a percé. Dans un abcès, le pus perce quand 
la tumeur crève; mais, par une confusion d'idées, 
quand on dit que l'abcès a percé, on pense que la 
tumeur a crevé, qu'elle s'est ouverte, de telle sorte 
qu'ici le participe passé percé signifie « qui s'est ou- 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 51 

vert », à moins que ce ne soit le participe passif du 
transitif percer : l'abcès est percé, parce qu'il a percé 
ou parce qu'on l'a percé. 

3° Verbes qui expriment un changement d'état 

Devenir, c'est venir a un état nouveau, c'est un 
changement d'état exprimé métaphoriquement par un 
changement de lieu, et le changement de lieu, sans 
idée accessoire, comporte toujours, comme nous l'avons 
vu, l'emploi de l'auxiliaire e/re. Il n'est donc pas 
étonnant que devenir, comme venir, .se conjugue avec 
être; mais les verbes tels que g ratidir, que l'on traduit 
par « devenir grand )), ne contiennent pas la même 
métaphore que devenir, ils expriment proprement une 
transformation et non pas un changement do lieu mé- 
taphorique. Dès lors, ils peuvent prendre l'auxiliaire 
avoir ; mais, comme nous l'avons exp^qué, ils forment 
en même temps un participe passé exprimant l'état 
nouveau. 

Parmi les verbes de cette catégorie, le plus général 
est changer. Le participe changé exprime l'état de ce 
qui a changé: « Pierre est bien changé (moralement 
ou physiquement). » Ce participe doit être distingué 
avec soin du participe passif du verbe TiiANsrriF 
changer. Comparez : « Une étoffe changée (qui a 
changé) » et : « Un pardessus changé au vestiaire 
(qui a été changé). » 

Le changement d'état peut être purement subjectif : 
un objet, jusqu'alors invisible pour nous^ paraît ou 
a/)/)a/-ai^ à nos yeus ; un objet, d'abord visible, dispa- 
raît. Les participes paru, apparu, disparu expvimeni 
l'état de ce qui a paru, etc. Il va sans dire que 



52 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ces verbes prennent des acceptions où ils perdent leur 
valeur purement subjective, mais ils expriment tou- 
jours un changement d'état, et leur participe l'état 
nouveau : « Un livre récemment joarw ; une ville dis- 
parue. )) On a conjugué ces verbes avec l'auxiliaire 
être, en faisant prévaloir l'idée du changement sur 
celle du mouvement. Littré n'ose pas leur appliquer 
tout à fait la théorie de Ménage, car il faudrait alors 
condamner le vers de La Fontaine (VIII, 11) : 

Vous m.'C'fes, en dormant, un peu triste apparu. 

Mais il imagine une autre distinction non moins 
inexacte, d'après laquelle avoir indiquerait une appa- 
rition momentanée, et être une apparition prolongée : 
« Ces spectres m'ont apparu au moment où j'éteignais 
ma lumière ; ils me sont apparus, et j'ai pu longtemps 
les contempler. » 

Les objets peuvent changer d'état en perdant leur 
forme de différentes manières : ils peuvent pourrir, 
crever, crouler, éclater. 

Tout ce qui est susceptible de développement na- 
turel peut croître, grandir, grossir ou décroître. 
Tout ce qui vit peut vieillir ou rajeunir et peut dégé- 
nérer. Le végétal passe par les états successifs de 
germination, de pousse^ de feuillaison, de floraison : 
il germe, pousse, feuille, fleurit. L'animal peut mai- 
grir et engraisser. 

Au point de vue esthétique, les objets peuvent em- 
bellir ou enlaidir. Les choses vénales peuvent enchérir 
ou diminuer (de pris). Certaines matières peuvent 
rancir', d'autres aigrir, passer (au sens de s'altérer), 

1. Ayer (§ 102) cite à tort rancir parmi les verbes qui se con- 
juguent avec être, et de même rabougrir intransitif. Au lieu de 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 53 

tourner. Un objet coloré peut pâlir, blanchir, etc. Un 
cours d'eau peut déborder (ce qui n'est pas un chan- 
gement de lieu, - bien qu'on dise aussi sortir de son lit, 
— mais une extension), et les mariés peuvent divorcer. 
Enfin une action quelconque peut passer à l'état d'ar- 
rêt, elle peut cesser. 

Tous ces verbes se conjuguent avec l'auxiliaire avoir, 
et tous ont de véritables participes passés actifs, plus 
ou moins employés, qui peuvent former des locutions 
prédicatives. 

Il y a d'ailleurs des changements d'état qui n'ont 
pas de verbe intransitif pour les exprimer, et que l'on 
rent soit i)ar une locution, soit par un réfléchi : 
prendi^e femme , se marier, etc. 

On a remarqué dans nos listes un grand nombre de 
verbes appartenant à la conjugaison inchoative en ir. 
Mais tous les intransitifs de cette conjugaison n'expri- 
ment pas des changements d'état. Ainsi languir n'est 
pas un changement d'état, mais ^ un état; aussi ce 
verbe n'a-t-il pas de participe passé qu'on puisse em- 
ployer adjectivement. De même faiblir, malgré sa 
ressemblance avec vieillir, pâlir, etc. Quoi qu'en 
disent les dictionnaires, faiblir ne signifie pas a de- 
venir faible », car un homme qui a faibli n'est pas 
faibli. C'est le réfléchi s'affaiblir qui a vraiment au- 
jourd'hui le sens de « devenir faible ». Faiblir n'ex- 
prime pas un changement d'état, mais un état, comme 
languir, un état de faiblesse plus ou moins prolongée, 



ce dernier verbe, on emploie plutôt le réfléchi se rabou;/rir, au- 
quel il faut rattacher le participe-adjectif rabonr/ri. Mais si on 
se servait du non-réfléchi rabuiu/rir, il n'y aurait aucune raison 
pour no pas le traiter comme les autres verbes marquant chan- 
gement d'état. 



54 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

tandis que vieillir n'exprime pas l'état de vieillesse, 
mais le passage à cet état. 

Nous avons dit que le participe passé actif des 
verbes de changement d'état était plus ou moins em- 
ployé. Le moindre emploi peut tenir à différentes 
causes. D'abord, la plupart de ces verbes ont une 
acception transitive dont le participe passif peut se 
confondre avec le participe actif de l'acception intran- 
sitive. Ainsi diminuer peut signifier devenir moindre 
ou rendre moindre, d'où deus participes diminué, 
l'un signifiant devenu moindre, l'autre rendu moindre ; 
l'état qu'ils expriment (l'état moindre) est le même, 
et c'est pourquoi on les confont. Quand on dit que le 
paiîi est diminué (de pris), on peut penser qu'il a été 
diminué par les boulangers ou qu'il a diminué, mais 
en réalité on ne pense qu'au résultat, on ne distingue 
pas les deus participes. De même, quand on dit : « le 
pain est augmenté. » Le verl)e enchérir a signifié éga- 
lement rendre cher et devenir cher ; mais le premier 
sens tent à tomber en désuétude, si bien que le parti- 
cipe enchéri ne nous fait plus penser qu'à enchérir =^ 
devenir cher. Un objet enchéri est pour nous un objet 
qui a enchéri, et non pas qui a été enchéri. 

Les verbes croître et décroître ont été remplacés 
dans la langue populaire par augmenter et diminuer. 
Ils n'ont puisqu'une existence factice, littéraire; aussi 
leur pailicipc passé ne s'emi)loie plus adjectivement. 
Les phrases citées par Littré ne se disent plus : « La 
rivière est crue, cet enfant est crû de deux pouces, la 
rivière est beaucoup décrue. » Mais rien n'empêche 
qu'on dise « la rivière est augmentée ou grossie », 
quand elle a augmenté ou grossi, et « la rivière 
est diminuée », (juand elle a diminué. Ces valeurs de 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 55 

participes sont tout à fait conformes à la logique de 
la langue. Toutefois, l'emploi extrêmement fréquent 
d'augmenter et diminuer au sens transitif (factitif), 
— c'est leur sens primitif — nous fait instincti- 
vement considérer augmenté et diminué comme des 
participes passifs; et dès lors, au sens intransitif, nous 
employons plus volontiers le parfait que la locution 
prédicative, « la rivière a diminué » plutôt que « elle 
est diminuée ». 

La conjugaison avec avoir a définitivement prévalu 
pour les changements d'état, et la conjugaison avec 
être, à de rares exceptions près, pour les changements 
de lieu. Mais il est certain que la locution prédicative 
formée avec le participe pouvait engendrer un parfait 
et un aoriste, — et par conséquent la conjugaison avec 
être, — aussi bien dans les premiers verbes que dans 
les second. Aussi n'est-il pas rare de trouver, dans les 
auteurs, des verbes de changement d'état conjugués 
avec être. Tel le verbe croître. Commynes (L.) : 
« Pour lors le cueur lui estoit creii. » Amyot (L.) : 
(( L'herbe estoit crue si haute. » Le même : « Le 
cueur lui estant creii. » Pascal : « Cette pierre est 
crue en une grande montagne (s'est formée). » Littré 
(1°) cite le proverbe : « 11 est crû comme un cham- 
pignon tout en une nuit, » que Darmesteter corrige 
en « il a ci^û, etc. » 

Le verbe \2iXmf altère signifie proprement « tromper » , 
d'où le sens de « devenir infidèle à quelqu'un, lui 
faire défaut », ce qui est un changement d'état. La 
personne à qui une chose « fait défaut» ne l'apas, après 
l'avoir eue. Mais, par extension, ce verbe s'est employé 
à propos d'une chose qu'on n'a pas et qu'on n'a jamais 
eue; dès lors le verbe exprime l'état de la chose, son 



56 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

absence, et non plus un changement d'état, le passage 
de la présence à l'absence. Le verbe manquer a les 
deus sens : ce livre me manque peut se dire d'un livre 
qu'on n'a plus ou d'un livre qu'on n'a jamais eu. Du 
second sens, on peut passer, par connexion, à l'accep- 
tion de {( être nécessaire », c'est ce qui s'est produit 
pour le verbe dérivé de fallere, qui a pris, dans 
cette signification, une forme d'infinitif particulière, 
falloir au Wqw àe faillir . De là deus verbes qui ont 
longtemps gardé des formes communes : il faut, il fau- 
dra étaient à la fois des temps de l'acception « faillir » 
et de l'acception « falloir ». Il fautent encore l'indicatif 
présent régulier, mais inusité, de faillir, et non pas 
seulement de falloir. Molière : « Le cœur me faut. » 
Aujourd'hui, falloir signifie exclusivement « être 
nécessaire », mais il a donné naissance à un réfléchi 
intransitif et impersonnel qui a conservé l'acception 
la plus générale de manquer : « il s'en faut. » Dans 
les deus sens, il n'y a pas de changement d'état, mais 
s'en falloir se conjugue nécessairement avec être 
comme tous les réfléchis. Quant h faillir, du sens de 
(( devenir manquant », conservé dans quelques locu- 
tions comme « le cœur, la mémoire lui a failli », il a 
passé aus acceptions de « faire une faute » et de « être 
sur le i)oint de », qui ne comportent évidemment pas 
l'emploi de l'auxiliaire être. L'ancien participe actif 
failli, se rattachant à l'idée primitive du changement 
d'état, ne se rencontre plus que dans quelques locu- 
tions archaïques telles que cœur failli (encore très 
usité en Amicnois, d'après M. Lnng\o\s), failli de cœur, 
coup failli, JOUI- failli, cliecrons faillis, ei dans le 
substantif failli, qui a pris un sens tout spécial. Sur 
ce substantif s'est greffé un nouveau sens, peu employé. 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 57 

du vQvhe. faillir : « faire faillite. » Exemple ancien du 
participe/a///?' au sens primitif, formant un parfait : 

Quant Charles veit que tuit H sont faillit. 
Roland (3815). 

CONCLUSION 

En résumé, dans les verbes qui expriment un chan- 
gement d'état {changei^ vieillir, etc.) et dans ceus 
qui expriment une action d'où résulte nécessairement 
un changement de Weu {surgir, jaillir, etc.), l'idée de 
l'action prévaut aujourd'hui sur celle du changement 
d'état ou de lieu qui en est la conséquence, et ces 
verbes se conjuguent avec avoir. Mais la plupart ont 
conservé un participe passéactif en dehors des temps 
composés, et l'ancienne langue pouvait les conjuguer 
avec l'auxiliaire être, en faisant prévaloir l'idée du 
changement d'état ou de lieu sur celle de l'action. 

Inversenient, on trouve souvent avec l'auxiliaire 
avoir, aus XVIP et XVIIP siècles, des verbes que 
nous conjuguons aujourd'hui avec être. Ce sont les 
verbes qui expriment un changement de lieu s'opérant 
par un mouvement déterminé {entrer, sortir, etc.); on 
leur donnait l'auxiliaire avoir en faisant prévaloir 
l'idée du mouvement sur celle du changement de- lieu. 
La fausse conception qu'ont eue Ménage et Vaugelas 
du rôle des auxiliaires a certainement contribué au 
succès de ce mode de conjugaison dans la langue litté- 
raire. Il peut arriver cju'un auteur ])réfère un auxiliaire 
à l'autre d'après la commodité qu'il offre pour le vers. 
D'autres fois, le verbe conjugué avec l'auxiliaire avoir 
a une acception plus ou moins différente de celles que 
uous lui (lonnous aujourd'hui, et qui justilierail, si elle 
s'était maintenue, l'emploi actuel de cet auxiliaire. 



58 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Aussi évitons-nous d'employer aus temps composés, 
dans des acceptions q<ui n'impliquent pas changement 
de lieu, les verbes qui se conjuguent normalement 
avec être. Ainsi, nous disons que quelqu'un va bien, 
au sens de a est en bonne santé », mais nous ne dirions 
-p'às qu'il était allé bien; nous tournerions autrement, 
trop habitués à conjuguer aller avec eïre pour oser 
dire : « il avait allé bien, » et ne pouvant logiquement 
dire « il était allé » quand il n'y a pas changement 
de lieu. Commynes écrit : a et n eus mes guère allé 
que le vimes de loin. » Dans cette acception, l'idée 
du mouvement prévaut sur celle du changement; nous 
dirions : « nous n'avions guère marché, nous n'avions 
guère avancé. » 

Enfin quelques verbes {échapper, passer, etc.) 
prennent encore aujourd'hui l'un ou l'autre auxiliaire 
d'après des nuances de sens quelquefois assez délicates, 
mais se rattachant toujours à la distinction essentielle 
entre l'idée du changement de lieu proprement dit et 
celle de l'action qui le produit, ou entre l'idée du 
changement de lieu et celle du changement d'état' . 

APPENDICK 

De quelques Participes passés qui ont l'apparence 
de Participes actifs de verbes transitifs 
(Cf. Tobler, Vcrinischtc Beit/'àge, 1" série, 2' édition, p. 146). 

En viens français : renié, foimenti. 
Aujourd'hui : votre affectionné, sentiments distin- 
gués, un juré, un lioinmo onlcndu. 

1 D'api-ès les pi-incipes exposé.s dans cet article, on expliquera 
facili'inent les emplois si,a;nal('s par V. Hoffmann dans .son étude 
sur les auxiliaires en viens français (Berlin, 1890). 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 59 

Les participes passés des verbes transitifs sont essen- 
tiellement des participes /)as.s7/s signifiant « qui a subi 
l'action exprimée par le verbe ». Quelques-uns cepen- 
dant paraissent signifier « qui a fait l'action exprimée 
par le verbe ». Ainsi en viens français, un renié est 
un homme qui a renié sa religion et non pas qui a 
été renié, un foimenti est un homme qui a menti sa 
foi, qui a manqué à la foi jurée. Aujourd'hui, quand 
on signe « votre affectionné )), on pense qu'on a de 
l'affection pour la personne à qui on écrit, et quand on 
l'assure de ses sentiments distingués, on indique qu'on 
ne la confont pas avec tout le monde. Ces participes ne 
sont cependant pas des participes actifs de verbes tran- 
sitifs, et voici comment on peut les expliquer : 

A priori, on pourrait supposer qu'il a existé un verbe 
intransitif renier au sens de a renier sa foi )), et cet 
intransitif, exprimant une action d'où résulte un état 
bien déterminé, aui'ait pu normalement donner nais- 
sance à un participe passé actif e^y^rimant l'état qui. 
résulte de l'action, comme le latin conjurare a produit 
le participe actif conjuratus. Mais, en fait, ce qu'on 
rencontre dans les anciens textes, c'est un réfléchi se 
renier, au sens de « renier sa foi )), et nous savons que 
d'un réfléchi peut sortir un participe ayant le sens de 
« qui a fait l'action )) ; ufi renié était celui qui s'était 
renié, comme un homme évanoui est un homme qui 
s'est évanoui. Le verbe italien correspondant avait 
aussi dégagé un participe passé actif, rinegato, dont 
nous avons fait notre moderne renégat qui a remplacé 
l'anéien renié. Le viens participe mescreii, au sens 
de 7>iec7'éa/^^, se rattache aussi au réfléchi se niescroire 
= passer de l'état de croyance â l'état d'incrédulité. 

On a d'abord « un foimentie », ce qui signifiait : un 



60 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

'homme) à la foi parjurée, à la foi mentie, de même 
que un pied-à-terre Q^inn (logement) pour mettre pied 
à terrée. C'était un nom composé, avec ellipse de l'idée 
substantive, et mentie y était le participe passif fémi- 
nin du vieus verbe transitif me/i^ï'r (mentir sa foi), se 
rapportant au nom composant /b/, qui est du féminin. 
Puis le sentiment de la composition du mot s'est 
efïacé, et on l'a assimilé dans son ensemble, en raison 
du sens, à un adjectif en / employé substantivement, 
ayant le sens de parjure et devant prendre le genre 
de la personne ainsi qualifiée : de là unfoimenti. La 
suppression de l'e final de foimentie au masculin est 
tout à fait semblable à la suppression, au singulier, de 
\'s finale de porte-feuilles quand ce mot composé a été 
soudé et assimilé à un mot simple. 

Affectionner a le sens de « éprouver de l'atiection 
pour ». La Bruyère (D.) : « Je ne sais point si le chien 
choisit, s'il se souvient, s'il affectionne, s'il craint. » 
Ce verbe a naturellement un participe passif, ajjec- 
tionné, c'est-à-dive objet d'à ffection. Mais le participe de 
la formule « votre affectionné », qui était jadis « votre 
affectionné à vous rendre service », se rattache au 
réfléchi intransitif s'q^ec^/o/i/ze/*, employé par Bossuet 
(L.) : « Les citoyens s' affection/iaie/U à leur pays. » 11 
y a donc deus participes affectionné, l'un signifiant 
« qu'on affectionne », l'autre signifiant qui s'est 
affectionné. 

Le verbe transitif distinguer signihe (( mettre â 
part »; il a un participe passif, distingué = mis à part, 
d'où lu sons de « qui n'est pas commun ». Les senti- 
ments distingués, doni on assure ses correspondants, 
sont do.i scntimoiiLs (|ui ne soiiL i)as communs, qu'on 
est censé ne pas accorder à tout le monde; ce ne sont 



LE PARTICIPE PASSÉ, LE PASSÉ COMPOSÉ 61 

pas des sentiments « qui distinguent ». On n'a donc pas 
là un participe actif, mais une acception adjective 
dérivée du participe passif. 

Un y^ré est proprement un homme « qui a juré », 
qui a prêté un serment déterminé. Ce participe actif, 
se rattachant at< sens intransitif du verbe, s'était formé 
en latin, de même que le participe actif de conjurare, 
conJu7'atus = conjuré, c'est-à-dire « qui a conjuré » 
au sens ancien du mot. Ce sont là des participes de 
verbes intransitifs exprimant une action d'où résulte 
un changement d'état\ 

D'après la défînitiDn du Dictionnaire Général, un 
homme « entendu » est un homme qui « s'entent à 
quelque chose ». Ce participe ne peut cependant pas 
être rattaché au réfléchi « s'entendre », car alors il 
signifierait non pas « qui s'entent », pais « qui s'est 
entendu », comme un homme évanoui est celui qui 
s'est évanoui, einon \)'àti qui s'évanouit. Mais entendre 
est à l'origine un intransitif, qui signifie « appliquer 
son attention », par conséquent passer de l'état d'inat- 
tention à l'état d'attention, d'où, par connexion de 
cause à efïet, saisir par l'ouie ou saisir par l'intelligence; 
de ce dernier sens, par une nouvelle connexion de cause 
à etïet, on passe à l'idée de être habile à, qui s'est 
localisée en quelque sorte dans la forme intransitive 
réfléchie « s'entendre à quelque chose ». Le participe 
passé actif entendu a été créé nécessairement sur l'ac- 



1. L'ancienne langue allait jusqu'à conjuguer avec être les 
verbes ((transitifs)) exprimant une action (iont le résultat était 
un changement de lieu. Commynes : (( Les entrepreneurs dessusdits 
se trouvèrent mal servis, et étant montés les degrés du palais... » 
On pourrait dire que, dans ce cas, le complément direct est en 
réalité' une sorte de complément circonstanciel. 



62 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ception primitive qui comporte changement d'état, et 
a signifié par conséquent « qui a passé à l'état d'atten- 
tion, attentif », d'où par une évolution parallèle à celle 
du verbe, mais indépendante, habile. 

L. Clédat. 

P. -S. — M. Bastin nous envoie des exemples de convenir 
conjugué avec avoir dans le sens de « tomber d'accord ». 
D'après ce qui est dit plus haut (p. 43), cette conjugaison 
suppose la prédominance des idées de « reconnaître )) on 
de « faire un accord» sur celle de « venir à l'avis que... » 
Ce sont, à vrai dire, divers aspects de la même idée; avec 
l'un des auxiliaires, la métaphore est encore obscurément 
sentie, avec l'autre elle ne l'est plus du tout. Voici lesexemples 
de M. Bastin : 

Ne lui i-oprochons^pas (à Montesquieu) d'avoir été heureux et 
d'en AVOIR convenu (Petit de JuUeville, Littérature française, 
VI, p. 182). — L'auteur en a convenu de bonne foi (Id., VII, 
]). 209).' — Tous les hommes d'esprit pondéré ont convenu que le 
ministre avait parfaitement raison (Hector Delpasse; Indépen- 
dance Belge, Lettre de Paris, 12 février 190^). — Les deux cor- 
respondants ONT convenu que leurs paiements respectifs se 
feraient en francs (J.-J. Martin, Correspondance commerciale). 
— Nous AVIONS convenu, dès le premier jour, que pas une car- 
touche ne serait brûlée contre un autre animal, tant que nous 
n'aurions pas inscrit sur nos tablettes le lion et la lionne (Pierre 
Dornin, un Coin de Suisse au Soudan français. Reçue heb- 
domadaire, 29 mars 1902, p. 583). — Était-ce de la jalousie? Il 
n'en aurait certes pas convenu (Revue liebd., 8 nov. 1902, le 
Comte de l^era^ari, par E. Desclauze de Bermon). — Depuis que 
la Russie et l'Autriche ont convenu de régler en commun cha- 
cune des difficultés des questions balcaniques, l'intérêt qui se 
manifeste à l'étranger au sujet des événements de Belgrade n'est 
que très faible (Indépendance Belge du 24 novembre 1902. 4* p., 
sous la rubrique : Dernière heure) . 



LES PREIIÈRES DÉFIIITIOIS FIAIÇAISES DE L'HOiOOR 



C'est aus confins du XVIP et du XVIIP siècle que 
la terminologie anglaise de l'esthétique et de la cri- 
tique s'annexa décidément le mot hiunour, longtemps 
réservé à la médecine ou à la psychologie. Ce terme 
ne fut pas accueilli par la critique française avec de 
moindres réserves que le genre d'esprit qu'il dési- 
gnait. Le mot et la chose s'imposaient cependant à 
l'attention de la France, à mesure que l'Angleterre 
faisait une distinction plus profonde et plus nette entre 
mit et humour, à mesure aussi que le sarcasme para- 
doxal de Swift ou tel persiflage ingénieus du Spec- 
tator étaient signalés et traduits de ce côté de la 
Manche'. 

Béat Louis de Murait, on 1694, entendait parler 
uniquement de la comédie anglaise^ — et il le faisait 
avec la préoccupation morale (jui le distingue assez 
communément, — lorsqu'il définissait l'humour dans 
la seconde de ses Lettrci^ sur les Anglais et les Fran- 
çais. Les poètes anglais, écrivait-il, « ont ce qu'ils 

1. Le traducteur des Œtwres mêlées de Monsieur le chccalier 
TciHpU', Utrecht, 1693, trciduisait par Humeur le mot Humour. 
employé par l'auteur anglais pour désigner la « veine particu- 
lière » des comiques de son pays (Tome II. p. 361). Cf. la note 
de la page 64. 



64 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

appellent Houmour, qu'ils prétendent leur être sin- 
gulier, et qu'on poiirroit leur abandon nei-, sans que 
pour cela ils en fussent là où ils croient. Cette Hou- 
mour est à peu près, ce que fait le Diseur de bons 
mots chez les François, et précisément ce que nous 
appelons Einfall. Mais, sans nous arrêter à la signi- 
fication du mot, il me paroît qu'ils entendent par là 
une certaine fécondité d'Imagination, qui d'ordinaire 
tend à renverser les idées des choses, tournant la 
Vertu ridicule, et en rendant le Vice agréable. Je suis 
fort trompé si c'est là ce qui fait une bonne Pièce 
de Théâtre, c'est-à-dire, qui corrige autant qu'elle 
divertit... Si l'Angleterre avoit eu son Molière k la 
place de tous ces Poètes avec leur Houmour, peut- 
être s'y seroit-on corrigé de quelque grand Ridi- 
cule. ./ )) 

Quand les Lettres de Murait parurent en librairie, 
en 1725, l'humour anglais avait acquis d'autres repré- 
sentants qu'un Shadwell ou un Congreve. Il ne semble 
pas, néanmoins, que d'autres définitions aient précédé 
la publication de celle-ci. En dépit de la renommée 
croissante d'un humoriste avéré comme l'auteur de 
GuUioer, les rédacteurs de la Bibliothèque anglaise, 
des Mémoires littéraires de ta Grande-Bretagne, 
plus tard de la Bibliothèque britannique, ne paraissent 

1. Lettres sur les Anglois et les François et sur les Voyages 
(Genève), 1725, p. 55, La critique anglaise de l'époque voit en 
effet dans la liberté facétieuse de rhumour un privilège et un 
apanage des poètes comiques de. l'Angleterre; cf. ce qu'écrit 
\V. Temple : « I am deceived if our English has not in sorae 
kind excelled both the modem and the ancient [dramatic poetry] 
which has been by forcç of a vein natural perhaps to our couiitry, 
atid wiiich with us is called humour, a word peculiar to our 
laiiguage too, and hard to be expressedinany other» (O/Poeir;/). 



LES PREMIÈRES DÉFINITIONS FRANÇAISES DE l'hUMOUR B5 

même pas employer le terme d'humour. Il en va de 
même de Voltaire, qui fait, dans ses Lettres anglaises, 
une assez large place à Butler et à Swift sans employer 
le mot qui paraîtrait le plus propre à caractériser leur 
genre de plaisanterie. Quelques années plus tard, en 
revanche, l'abbé Le Blanc, dans la 12'' de ses Lettres 
d'un Finançais (écrites de 1737 à 1744), s'étent 
sur la signification psychologique et sur le sens 
esthétique de ce terme. « De notre mot d'Humeur, 
les Anglois ont fait celui d' Humour ; mais ils lui 
ont donné une signification toute différente de celle 
qu'il a dans le François. Le mot d'Humeur, pris 
absolument dans notre Langue^ emporte une idée do 
tristesse et de mécontentement. Acoir de l'Humeur, 
c'est être fâché. Celui d'Humour au contraire, exprime 
l'idée d'une joye singulière, et peut-être un peu folle. 
\J Humour, dit un de leurs Auteurs, est l'eœtraua- 
gance ridicule de la conversation^ par laquelle un 
homme diffère de tous /es autres. C'est quelque habi- 
tude, quelque passion, ou quelque affection bizarre et 
particulière à une seule personne. Mais ce n'est pas là 
le seul sens que ce mot qui leur est très familier, ait 
dans leur Langue; il se dit aussi bien au sujet d'un ou- 
vrage d'esprit, qu'au sujet du caractère d'une per- 
sonne, et signifie toujours dans l'un et l'autre cas un 
certain tour de plaisanterie qui ne soit pas trop près du 
ton naturel, et qui cependant n'y soit pas totalement 
opposé... Ils disent qu'un Ecrit en est rempli lorsqu'il 
y règne une plaisanterie singulière. Tel est l'ouvrage 
de Rabelais, tels sont ceux du Docteur Swift, qui bien 
qu'il ne soit que son écolier, peut passer pour le 
Ralx^lais d'Angleterre... Ainsi quoique les Anglois 
regardent Y Humour comme une chose qui n'a été 

REVUE DE l'HILOLOGIE, XVII 5 



66 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

donnée qu'à leur Nation, et qui est inconnue à toute 
autre, si nous n'en avons pas l'expression, nous avons 
la cliose qu'elle signifie; et si en effet elle n'est pas 
si commune parmi nous, s'il y ainoins d'Humour dans 
nos écrits et dans nos caractères, cela pourroit bien 
venir de ce que nous n'en faisons pas autant de cas 
qu'eux'... )) 

La définition de Murait et celle de l'abbé Le Blanc 
se trouvent combattues dans une lettre datée de 
Londres, 30 décembre 1752, et adressée à Clément, 
rédacteur des Ci/iq Années littéraires, ou Nouvelles 
littéraires des années 1748 à 1752^. Le correspon- 
dant anonyme répont à une demande d'éclaircisse- 
ments sur r (c liumor » (il serait mieus, remarque-t-il, 
d'écrire A«mozi7') et, se déclarant mécontent des expli- 
cations antérieures, il propose la sienne, plus justifiée 
assurément. « Ce que nous entendons par notre humor 
est une plaisanterie aussi naturelle que singulière, 
naïve même, et qui n'a rien de particulièrement 
opposé ni au bon goût, ni aux bienséances... cette 
sorte de plaisanterie singulière, et dont la source 
semble moins être dans l'esprit que dans le tempéra- 
ment, dans ce que vous appelez humeur en francois 
dans le caractère distinctif d'une personne, et dans sa 
passion, ou fantaisie actuelle. Tout prend couleur sous 
ce point de vue. » Après avoir donné des exemples de 
ce genre d^i plaisanterie, l'auteur distingue des traces 
d'humour chez divers écrivains français, La Fontaine, 
Molière, Regnard, Lesage, etc., — mais des traces seu- 
lement : « Vous avez des saillies d'/nimor, des étin- 

1. Lrttras d'un Français, la Haye, 1745, 1. 1, p. 114. 

2. (Clément), Les Cinq Années littéraires, la Haye, 1704, 
t. IV. lettre CXIV, p. 228. 



LES PREMIÈRES DÉFINITIONS FRANÇAISES DE L'hUMOUR 67 

celles, de ces petites fusées qui se jettent à la main: 
et nous des fusées longues, à baguettes, à serpen- 
teaux, des gerbes de fusées. .. » 

(( Que ne nous prenez-vous ce mot, puisque vous en 
avez besoin ? » s'écriait le correspondant des Nou- 
velles littéraires. Et l'on s'étonne en effet de trouver 
si rarement employé, dans les périodiques du temps, 
un terme qui dispenserait parfois la critique d'expli- 
cations embarrassées, « un génie surprenant et bizarre, 
une imagination féconde et emportée..., des réflexions 
fines, mais presque toujours assaisonnées de fiel » : 
c'est ainsi, par exemple, que Swift est caractérisé en 
1753\ Du moins Thumour n'est-il plus tenu pour un*' 
forme du paradoxe moral, connue chez Murait, ou 
pour une manifestation de la malséance, comme chez 
Le Blanc. Un rédacteur du Journal étranger rent 
compte, en avril 1755, d'un Essai sur les différentes 
espèces du Ridicule, paru à Londres l'année précé- 
dente, et signale « cet Humour dont les Anglois se 
vantent, et qu'ils ont souvent possédé; mot dont 
l'explication est aussi difficile en François, que l'imi- 
tation de la chose. Il renferme la triple idée de plai- 
santerie vive, enjouée et naturelle' ». 

Mais l'Angleterre a-t-elle vraiment le monopole de 
cette variété d'esprit? et convient-il de prendre ce 
terme d'humour dans un sens si spécialement exo- 
tique? Voltaire s'inscrit en faus contre cette exclusive 
prétention des Anglais : et c'est à l'abbé d'Olivet, — 
a qui était adressée la lettre de l'abbé Le Blanc, — 
qu'il fait part d'objections que celui-ci avait exprimées 

1. I. étires sur f/iwli/ucs ùcrits de ce temps, Nancy, 1753, t. X, 
p. 294. 

2. Journal ètrancjer, Paris, avril 1755, p. Gu». 



f)8 REVUE DE PHILOT.OGIE FRANÇAISE 

en partie avant lui. « Les Anglois, écrit-il le 21 avril 
1762, ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce 
vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies 
qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute, et 
ils rendent cette idée par le mot humour qu'ils pro- 
noncent yumor, et ils croient qu'ils ont seuls cette 
humeur, que les autres nations n'ont point de terme 
pour exprimer ce caractère d'esprit; cependant c'est 
un ancien mot de notre langue, employé en ce sens 
dans plusieurs comédies de Corneille. » 

Plus tard, dans le Dictionnaire philosophique^ à 
l'article Longus, Voltaire revient à la charge: la pira- 
terie de l'Angleterre lui fait horreur! « Les Anglais 
ont pris leur humour, qui signifie chez eux plaisanterie 
naturelle, de notre mot humeur employé en ce sens 
dans les premières comédies de Corneille, et dans 
toutes les comédies antérieures. Nous dîmes ensuite 
belle humeur. D'Assoucy donna son Ovide en belle 
humeur; et ensuite on ne se servit de ce mot que pour 
exprimer le contraire de ce que les Anglais entendent. 
Humeur aujourd'hui signifie chez nous chagrin. Les 
Anglais se sont ainsi emparés de presque toutes nos 
expressions. On en ferait un livre. » C'est que Vol- 
taire avait à cœur d'empêcher la naturalisation de ce 
mot: le président de Brosses, dans son Traité delà 
formation mécanique des langues, avait en efifet 
observé, en 1765, que a les mots anglois humour, 
spleen, etc., ne se peuvent traduire exactement. Les 
termes de cette espèce n'ont point d'équivalens ni 
même de dérivés dans d'autres langues' ...» « 11 en 

1. Traite de la J'oriHcdlon mèchanique des langues, Paris, 
17G5, t. I, p. "t'i. L'abbé L,e Blanc avait de même examiné le mot 
spleen. 



LES PREMIÈRES DEFINITIONS FRANÇAISES DE l'hUMOUR 69 

a cru quelques Français mal instruits, » réplique Vol- 
taire. Que dit-il en voyant V Encyclopédie faire au mot 
Humour, substantif masculin, l'honneur d'un long 
développement consacré à cette « plaisanterie origi- 
nale, peu comnuuie, et d'un lour singulier? » Du 
moins les rédacteurs de l'article ne laissaient-ils pas 
aus auteurs d'Outre-Manche le monopole de l'humour: 
« même en général cette sorte de plaisanterie paraît 
plus propre au génie léger et folâtre du Français, 
(|u'cà la tournure d'esprit, sérieuse et raisonnée, des 
Anglais. » 

En dépit de ces témoignages qui reconnaissaient au 
mot hiuiiour une signification bien particulière et ne 
lui attribuaient point d'équivalent, il est certain que 
ce terme devait rester longtemps encore un pur 
anglicisme. Quant au conflit des définitions, on sait 
qu'il est loin d'être clos. L'indécision des premières 
tentatives françaises d'explicatioYk fait prévoir la mêlée 
confuse des définitions futures, et rappelé un peu les 
interminables discussions qui, autour de 1825, so sont 
livrées autour du terme de romantisme. C'est qu'il 
s'agit, en effet, dans l'un et l'autre cas, de concepts 
nouveaus ou rares qui prétendent forcer les portes de 
l'esthétique consacrée. 

F. Baldknspergkr. 



COMPTES RENDUS 



Auguste et Georges Doutrepont. — Traduction fran- 
çaise de la Grammaire des langues romanes par 
Meyer Liibke, tome III, Syntaxe Paris, Welter, 1900 ; 
xvi-857 p. grand in-8'^'). 

Le volume consacré à la syntaxe est particulièrement im- 
portant dans l'œuvre de M. Meyer- Lûbke, et MM. Auguste 
et Georges Doutrepont ont rendu un grand service aus roma- 
nistes en le traduisant', avec toute l'attention et tout le soin 
qu'on pouvait souhaiter. J'ajouterai : avec toute la compé- 
tence, ce qui est capital dans une œuvre scientifique où Tin- 
terprélation inexacte d'un seul mot peut fausser le sens et 
dénaturer la pensée. La concordance constamment indiquée, 
non pas seulement avec les paragrnphes, mais avec les pages 
de l'édition allemande, permet d'ailleurs de se reporter très 
facilement de la traduction à l'original, et vice versa. 

Il serait superflu d'analyser la syntaxe bien connue de 
M. Meyer-Lùbke. Nous préférons montrer par un exemple 
le parti qu'on en peut tirer, en étudiant avec ce secours une 
question importante de grammaire française. 

Dans son § 410, M. M.-L. signale l'emploi de de en viens 
français devant le sujet qualifié par un prédicat, quand ce 
Ijrédicut est un substantif (il faudrait ajouier : tout particu- 
lièrement un substantif accompagné d'un adjectif). Ex. : De 
voire mort /uni fjrans damages. La Grammaire historique de 

1. Ils vieiiiieiu de mettre sous presse un nouveau volume, la tra- 
duciioii delà Table générale, dont nous avons un spécimen sous les 
yeus KUe sera plus complète que l'original, et elle est dressée de 
manière à pouvoir servir aussi aus possesseurs de l'èdilion allemande. 
Lo pris de souscription pour cette Table est d'un franc la feuille de 
16 pages. 



COMPTES RENDUS 71 

Darmesteter [Syntaxe, § 450, de) indique cet emploi dans 
les termes suivants : (( Là où nous disons: La paix est une 
belle chose, le mensonge est une chose honteuse, l'ancien 
français disait ; Bonne chose est de paix, chose honteuse est 
de mensonge. » Mais l'ancien français disait aussi comme 
nous : La pais est une bonne chose. Cf. Villehardouin (L.) : 
« Moult grans merveille estoit leur biauté a regarder. >) La 
tournure actuelle qui représente le mieus l'ancien français 
« Bonne chose est de pais, » en mettant en relief le prédicat, 
est incontestablement : « C'est une bonne chose ^«e la pais. » 
Cette tournure n'était pas non plus inconnue du viens fran- 
çais. M.-L. cite (§ 408) : (^est li nons qui plus droit se 
nomme, que /(" tuens, et il voit bien que la répétion du verbe 
est sous-entendue apTës que : c C'est une bonne chose que 
(est) la pais ; cela, que est la pais, est une bonne chose. » 11 
y a là un pléonasme analogue à celui qu'offre la formule 
qu est-ce quec^est (pour qu'est-ce ?) = a ce que cela estent 
(juoi ? » Nous a\ons même la formule doublement pléonas- 
tique Qu'est-ce \ que c'est | que ça F 

Mais comment expliquer la préposition de dans « Bonne 
chose est de pais » ? M. Tobler, suivi par Darmesteter, in- 
terprète la phrase par: (( Bonne chose vient de (ou est sortie 
de) pais. » Mais « bonne chose vient de la pais » ne signifie 
[)as que la pais est une bonne chose, l'idée est sensiblement 
(lid'érente, et cette différence saute aus yeus dans tel autre 
exemple, comme Povre cose est de mortel vie. où l'on ne 
saurait voir, môme approximativement: a Pauvre chose vient 
de la vie mortelle )). Sans doute, la valeur primitive de la 
locution aurait pu se modifier; mais il ne semble pas que 
« être » ait jamais pu équivaloir à « venir ». M.-L. pressent 
l'objection, qu'il ne formule pas, et, dans son explication, il 
conserve au verbe être sa valeur propre, en donnant à de la 
signification de /K//' rapport à\ Mais, au point de vue sé- 
mantique, « il existe une l)onne chose par rapport à l;i, pais » 

1. Dans l'exemple du Boiicc « Del fiel Deu no volg aver amie )), la 



72 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

est encore moins satisfaisant que : « bonne chose vient de 
pais. )) 

11 me semble qu'il y a une explication beaucoup plus 
simple. Si nous reprenons le premier exemple, De voslve 
mortj'uf^t (jrans damages, n'est-ce pas l'équivalent exact de : 
« Le dommage de votre mort eût été un grand dommage? » 
Le véritable sujet est le mot dommage, qui se trouve être à 
la fois sujet et prédicat, et dont la langue économisait la ré- 
pétition. La préposition rfe a la même valeur que dans « la 
peine de mort », c'est le de de spécification, qui remplace le 
genitivus dejinitivus des Latins, De même, noble ordene est 
de chevalerie = l'ordre de chevalerie est un noble ordre. — 
Povre cose est de mortel vie = la chose de la vie mortelle 
est une pauvre chose. Nous n'employons plus le mot chose 
avec un génitif de spécification, mais nous continuons à em- 
ployer ainsi un mot analogue, /arV ; 

Pour/af£ d'outrage, aux enfants d'Henri quatre 
De par le roi payez dix mille francs. 

BÉRANGER (L.). 

M.-L. constate qu'on se servait aussi de la tournure : C'est 
povre chose de mortel vie. Ici, le substantif prédicat est re 
présenté comme sujet par le pronom neutre. Entendez : 
(( Cela, cette chose, de la vie mortelle, est pauvre chose. » 
Encore dans Molière: C'est un étrange fait du soin que vous 
prenez ==■ (( Cela, ce fait, du soin que vous prenez, est un 
étrange fait.» M.-L. croit à tort que l'on dit encore: Qu'est-ce 
de ce langage, qu'est-ce lui? Il n'y a de vivante que la lo- 
cution populaire ce que c'est que de nous! qui est un mé- 
lange des deus tournures : ce que c'est que {est) nous, ce que 
c'est que nous (sommes), et ce que c'est de nous (cela de 
nous, ce que nous sommes). 

On pourrait formuler comme suit l'ancien usage : « Lors- 

pi'éposltion a la môme valeur que dans le français : « lia voulu se 
faire un ami de sou élève. » 11 u'y a là aucune similitude avec le 
cas que nous étudions, et de u'y signifie pas davantage « par rapport 
à ». 



COMPTES RENDUS 73 

qu'on qualifiait un objet par un terme générique accompagné 
d'un adjectif (ou par un substantif équivalent à un terme gé- 
nérique suivi d'un adjectif)', le nom de cet objet pouvait 6tre 
précédé de la préposition de, ce qui le faisait dépendre soit 
du terme générique, lequel aurait dû logiquement être ex- 
primé deus fois, comme sujet et comme prédicat, soit du 
pronom neutre ce, quand on ajoutait ce pronom pour re- 
présenter le terme générique en qualité de sujet. Quand on 
emplo3'aii ce, le nom de l'objet pouvait être amené, non plus 
par la préposition (( de définition » de, mais par le pronom 
relatif (fue, avec ellipse du verbe être. Enfin, par une con- 
fusion des deus tournures, on trouve à la fois que et c?e devant 
le nom de l'objet. » La construction avec que seul est en- 
core en plein usage. 

Dans le paragraphe suivant, M.-L. examine le cas oih 
l'objet à qualifier est un fait exprimé par un verbe à l'infi- 
nitif. On retrouve les mêmes constructions qu'avec le subs- 
tantif : 

1° Infinitif sujet : N'e^t mie petite chose estre gendre le 
rei. 

2" Infinitif amené par de : Bone chose est u'aprandre. 

3° Construction encore usuelle par ce et de : Ceo est kir 
dreiz ue mespnrler. — C'est leur droit de se plaindre. 

4° Construction par ce et que. Je n'ai pas sous la main 
d'exemple tel que : C'e.s^ bonne chose Qu'apprendre (qu'«?s^ 
apprendre). Mais nous employons couramment ce... que, en 
mettant le verbe à un mode personnel (le subjonctif , quand 
il faut exprimer le sujet de ce verbe : C'est une bonne chose 
QVEvous le sachiez {cela, à savoir que vous le sachiez). 

5° Tournure hybride, avec que et de: C'est une belle chose 
QUE DE garder le secret. 

D'après M.-L., le français moderne n'a plus de la pre- 
mière construction que H fait beau noir. Cette construction 



1. Mcrocillr. est de sage koininc = « chose mcroei lieuse est rie sage 
homme ». 



74 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

est au contraire fréquente; mais, bien entendu, on donne à 
Vinjinitif sii/'et sa place normale avant le verbe, conformé 
ment à la syntaxe actuelle : Etr^e le gendre du roi n'est pas 
une petite affaire. Quant à il fait beau voir (à rapprocher de 
il fait bon se promener), ce gallicisme se rattache au cas où 
le prédicat est un adjectif, au lieu d'être un substantif accom- 
pagné d'un adjectif, comme dans : « 11 est agréable de se 
promener. » 

Or, le cas où la prédicat est un adjectif comporte d'autres 
explications. Si le sujet logique est un substantif, il est tou- 
jours aussi sujet grammatical, et se place aujourd'hui avant 
le verbe : La vie est bonne. 

Si le sujet est une proposition non infinitive, il pouvait 
dès l'ancienne langue, et il doit toujours, dans la langue ac- 
tuelle, être représenté devant le verbe par le pronom per- 
sonnel neutre. Joinville (E.) : « Acordé fut que Ton les li 
bailleroit. » Roland : « // est jugé que nous les ocirons. » 

Si le sujet logique est un infinitif, il peut rester sujet gram- 
matical, en se conformant à l'usage actuel qui place le sujet 
avant le verbe : Savoir se taire est toujours utile. Quand 
l'infinitif sujet suit le verbe, la langue exige aujouid'hui le 
pronom personnel neutre comme sujet grammatical, et on 
prépose de (jamais (jue de) à l'infinitif, par analogie avec la 
tournure où le prédicat est un substantif et où l'infinitif est le 
complément spécificatif de ce substantif ou du pronom ce qui 
le remplace (n"* 2 et 3 ci-dessus). Dans le gallicisme // fait 
beau on bon, suivi de l'infinitif, l'analogie était moins appa- 
rente, et la préposition ne s'est pas introduite- 

L. Clédat. 



J. Haas. — Études sur le subjonctif en français. — 

Revue scolaire de IW/b-niuf/z/c du .S'/^r/, année 1900, ii" 11: 
année 1901, n" 3 et n» S. 

(](^s troisarticles sont destinés particulièrement aus profes- 
seurs qui enseignent le français dans les gymnases de l'Aile- 



COMPTES RENDUS 75 

magne du Sud(Bade, Hesse et Wurtemberg). Spécialement 
dans la seconde moitié du troisième article, M . Haas indique 
comment il voudrait que l'on enseignât aus élèves allemands 
l'emploi du subjonctif en français. 

1. — Sur la signification du Subjonctif 

Dans cet article, M. Haas se propose surtout de donner 
du subjonctif une définition qui convienne à tous les emplois 
de ce mode. Il critique la définition de Grober : -4 l'indicatif, 
t existence et le devenir sont exprimés comme perception, 
avec sens interne ou externe; au subjonctif T existence et le 
devenir non perçus, n'existant que dans la pensée de celui 
qui parle, purement imaf/inés. A la définition de l'indicatif, 
M. Haas oppose les exemples suivants, dont le premier est 
donné par Grober : Je crois qu'il est venu, et j'espère qu'il 
viendra, à celledu subjonctif: // m'est désagréable qu'il soit 
venu hier soir. 

U propose ensuite la définition suivante : L'indicatif sert 
à l'expression de l'existence ou du devenir conçus subjec- 
tivement comme réels, le subjonctif à l'expression de l'exis- 
tence ou du devenir conçus subjectivement comme irréels. Il 
n'importe d'ailleurs absolument pas que cette réalité ou ir- 
réalité subjective soit identique avec la réalité objective. 

Ce n'est donc pas, comme le disait Grober, la perception 
ou la non-perception, mais un jugement purement subjectif 
sur la réalité ou la non-réalité qui règle l'emploi de l'indi- 
catif ou du subjonctif. En somme, M. Haas dit, dans un 
style métaphysique, ceque disent plus simplement nos gram- 
maires françaises. 

M. Haas passe ensuite en revue tous les cas d'em|)loi du 
subjonctif (eu proposition subordonnée): après les verbes 
croire ex penser, il faut ni diXX\t&s impersonnels, désirer, re- 
gretter, craindre, s'étonner^ le seul, le plus, l'un des, con- 
cevoir ci comprendre. Il ne dit rien qui ne se trouve dans 



76 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

les grammaires françaises'. L'explication qu'il donne à pro- 
pos de regrette et surtout de craindre et s'étonner, est bien 
compliquée. Il nous semble aussi que M. Haas attribue à 
Rétif de la Bretonne et au marquis de Sade une autorité ea 
matière de langue que l'on n'accorde pas en général à ces 
deus auteurs. 

II. — Eniploie-t-on en néo-français le sahjonctij 
en proposition principale f 

Après avoir précisé quelques points de la définition du 
subjonctif donnée dans l'arlicle précédent, M. Haas s'en 
prent de nouveau à une affirmation de Grôber, que voici : 
// ny a de proposition principale que sur le papier, non dans 
la langue parlée : là, au contraire, il n'y a que des proposi- 
tions subordonnées dépendant non d'un verbe sans doute, 
mais d'un sentiment qui s'exprime à l'auditeur par l'atti- 
tude ou par le geste. Le subjonctif français est exclusive- 
ment le mode de la proposition subordonnée. Pour com- 
battre cette opinion, M. Haas a recours à tout l'arsenal de la 
psychophysiologie et expose longuement le mécanisme 
nerveus qui donne naissance à la parole : tout cela pour 
conclure que dans un sens Grôber a raison, puisque toute 
proposition est dépendante de l'excitation nerveuse qui l'a pro- 
voquée, excitation sans laquelle il n'y aurait ni proposition 
principale, ni proposition subordonnée, ni même de langue 
du tout. Grôbet ne s'attendait sans doute pas à cette inter- 
prétation. 

Il semble qu'on pouwiit lui objoder [)lus simplement (et 
M. Haas l'indique au moins page 75), que les formes qu'il 
entre ei plaise à Dieu, correspondent l'une à l'impératif latin, 
l'autre à l'optatif grec, et qu'il paraît bien établi que l'im- 
pératif et l'optatif s'employaient en proposition principale. 

1. Voir notamment Clédat, Grammaire classique de la langue 
française, liAges 213 et suivantes. 



COMPTES RENDUS I i 

Les explications de M. Haas pour montrer comment le 
subjonctif en est venu à remplacer l'impératif [qiCil menne 
se dégageant de. /e veau, je désire, il faut quil vienne) sont 
justes, de même que l'observation sur laquelle il conclut que 
les locutions puisse-t-il venir., plaise à Dieu qu'il vienne, plût 
à Dieu qu'il fût venu, ne sont pas de style courant. Toute- 
fois M. Haas, dans cet article comme dans le précédent, 
nous paraît accorder une place exagérée aus théories méta- 
physiques et physiologiques et ne pas tenir suffisamment 
compte de l'histoire de la langue. 

III . — Sur la subordination enfrançais et sur le traitement 
du Subjonctif dans l'enseignement du français 

Cette étude (du moins la première partie) ne répont pas 
exactement au titre, puisque après deus pages de considéra- 
tions psychologiques et physiologiques sur le mécanisme du 
jugement et de la subordination, ce que M. Haas étudie, 
c'est la valeur de la conjonction que. Il montre, à l'aide 
d'exemples empruntés à la langue populaire et à l'argot, que 
la conjonction que est si bien la conjonction par excellence, 
qu'on la joint à d'autres conjonctions (si, quand, etc.), età 
des pronoms personnels, de manière à remplacer le pronom 
relatif [C'est moi que Je). Les observations de M. Haas sont 
moins justes en ce qui concerne le style soutenu. Il af- 
firme notamment (page 247), qu'au lieu de: // ny avait 
d'homme ai souillé qu'elle n'admît au repentir (Chateau- 
briand, Génie du christianisme), on pourrait dire sans mo- 
difier essentiellement le sens: qu'elle ne l'admit au repentir. 
Il nous semble qu'il y a une différence sensible. La première 
tournure signifie : // n'i/ avait aucunliomme quelle n'admJt au 
i-ep(-jttir, si soiiilb' fùl-il. La proposition quelle n'admît est 
bien une proposition relative qui modifie Aorn/r^e/dans la 
seconde tournure elle devient une proposition consécutive 
dépendant de si souillé, et laphrase signifierait : il n'ij avait 



78 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

pas dliomme aasez souillé pour qu^elle ne Vadmît pas au 
repentir. Ce n'est pas le même sens. 

Quelques lignes plus loin. M- Haas rapproche ces deus 
phrases : Que dirait-elle (une lettre) qu'un mot, un regard, 
ou même le silence n'exprimassent cent fois mieux, et Que 
peux-tu couloir que par cette même raison je ne le veuille 
aa.9Si( Laclos, Liaisons dang creuses)? Da^ns la seconde phrase, 
le que signifie sans que, comme dans ce vers de Tartufe : 

Ou ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes (I, 1,50). 

M. Haas pour montrer commentl'on passe de la proposition 
relative à la proposition consécutive imagine les trois phrases 
suivantes : Je n'ai pas proféré des idées si étranges que je 
puisse défendre, — d'idées si étranges que je ne puisse dé- 
fendre, — d'idées si étranges que je ne puisse les défendre. 
La dernière seule de ces phrases est correcte, puisque, dans 
les trois cas, ce que veut dire l'auteur, ce n'est pas que ses 
idées sont défendables, mais qu'elles ne sont pas assez 
étranges pour ne l'être pas. 

M. Haas montre ensuite par des exemples que la conjonc- 
tion que peut prendre une valeur adverbiale, généralement 
temporelle, et il conclut que cette conjonction n'a le rôle de 
particule purement conjonctive que dans les propositions 
complétives, comme ya oois qu'il vient. Il annonce l'inten- 
tion d'écrire un nouvel article pour exposer la différence 
psychologique qu'il voit entre les propositions: Si Dieu man- 
quait dans toute la nature, on le retrouverait dans le cœur 
d'Antonia, et Dieu manquerait dans toute la nature quon le 
retrouverait dans le cœur d'Antoaia. 

Des considérations pédagogiques qui suivent, nous ne 
retiendrons que les lignes suivantes, qui nous paraissent 
curieuses à relever au moment où l'on vient de remanier l'en- 
seignement des langues vivantes: « Si l'on veut dans l'ensei- 
gnement du français obtenir des résultats durables, si 
l'élève doit apprendre un peu largement à parler et à écrire, 
il est absolument nécessaire d'approfondir les études de syn- 



COMP'IES RENDUS 79 

taxe. La grosse affaire n'est pas de lui inculquer des mots 

et des expressions françaises; sans aucun doute, c'est bien 

quelque chose, le nécessaire, mais ce n'est que la partie la 

plus facile de l'enseignement. La connaissance de mots et 

d'expressions n'est jamais qu'affaire de mémoire : si on n'en 

fait pas un usage continuel, ils sont vite, étonnamment vile 

oubliés. » 

H. Y VON. 

Ch. Guerlin de Guer. — Atlas dialectologique de Nor 
mandie, l^r fascicule, région de Caen à la mer. Paris, 
Welter, 1903, in -S" de 158 pages. 

M. Guerlin de Guer poursuit avec une ardeur infatigable 
son enquête sur les patois normands. Le 1«'' fascicule de 
l'Atlas, dont il commence la publication, comprent 124 cartes, 
dressées avec le plus grand soin par des procédés aussi 
simples qu'ingénieus et accompagnées de tous les éclaircis- 
sements dési.ables. Chacune d'elles est destinée à " exposer 
la distribution lopographique d'un produit patois, choisi soit 
comme type phonétique, soit comme type lexicologique » ; 
cl l'ensemble de ces 124 cartes forme un tableau sommaire 
du patois parlé dans la partie de la Normandie qui est com- 
prise entre Caen et la mer. Les fascicules suivants seront 
consacrés aus régions de Troarn, de Falaise, etc., et la 
réunion de ces atlas partiels formera l'Atlas dialectologique 
de la Normandie. Le plan adopté par M. G. de G. paraîtra 
sans doute un peu singulier, et il n'est assurément sans 
inconvénients ni pour l'auteur ni pour le lecteur. L'auteur, 
ne pouvant se résigner à attendre l'achèvement de son 
œuvre pour émettre quelques conjectures, fort ingénieuses 
d'ailleurs, sur l'évolution et le mode de propagation des 
phénomènes linguistiques, a dû secontenler de conclusions 
« provisoires », et c'esllui-même (juiliîs qualifie ainsi. Quant 
au lecteur, s'il veut se faire une idée nette de l'extension 
géograplii(|ue en territoire normand de chaque « produit» 
étudié, il sera obligé de chercher dans les différents fascicules 



<S0 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

de l'Atlas les cartes partielles consacrées à ce produit, de les 
réunir et do les juxtaposer, pour reconstituer une carte d'en- 
semble; et ce sera fort incommode. M. G. de Guer ne nous 
indique pas les raisons qui l'ont poussé à partager ainsi le 
territoire normand en un certain nombre de régions, pour 
les étudier successivement, au lieu de suivre chaque phéno- 
mène à travers la j^rovince entière; mais il est possible que 
ce soient simplement des raisons d'ordre matériel, plutôt 
que le désir de soumettre au plus tôt à la critique les premiers 

résultats de ses investigations. 

L. V. 

CHRONIQUE 



Litiré et le Dictionnaire général enregistrent les mots 
(( cocotte » et « cocufier », avec les restrictions que comporte 
leur emploi. Or, les journaus nous annoncent avec une 
plaisante solennité que, certain jeudi, l'Académie française a 
décidé d'exclure l'un de ces mots de son Dictionnaire, et d'y 
introduire l'autre, qui attendait à la porte. Depuis ce jour 
mémorable, rien n'est changé en France ; de ces deus termes 
le second continue à être peu usité dans les salons, et le 
premier à s'employer dans la conversation familière, avec la 
légère saveur d'un néologisme devenu rapidement archaïque. 
Jusques à quand les Académiciens abuseront-ils de leur 
immortalité pour perdre leur temps? Depuis que nous avons 
le dictionnaire de Littré et celui de Darmesteter, Hatzfeld et 
Thomas, qu'on saura tenir au courant, le Dictionnaire de 
l'Académie est devenu un meuble inutile, mais encombrant. 

— Nous avons communiqué à M. Henri Lavedan l'article 
où notre collaborateur M. Nédey (tome XVI, p. 308) se 
demande si, dans le Nouveau Jea, la phrase de M""*^ La- 
bossc : « Gardons-nous de se presser, » contient une faute 
d'impression ou si c'est un provincialisme prêté à dessein au 
personnage. M. Henri Lavedan nous écrit: « Aucun doute 



CHRONIQUE 81 

possible. Quand la triste et malheureuse M™e Labosse 
s'écrie: « Gardons-nous de se presser, » elle emploie un pro- 
vincialisme. Maintes fois, en revisant les épreuves, j'ai dû 
rétablir la phrase que les correcteurs s'obstinaient à écrire 
« Gardons-nous de nous presser 1 » — ce qui est moins savou- 
reux. » 

— A propos de nos articles sur « La famille du verbe céder)) 
et sur « Les formules négatives » (tome XVI, pp. 165 et 
189), iM. Michel Bréal veut bien nous envoyer quelques 
observations : « Pourquoi dites-vous toujours le suj)infhes 
dérivés dont vousparlez {te\s que concession) ne se rattachent 
pas au supin, forme rare, mais au participe passé- » Dans 
la première rédaction de l'article, j'avais mis en efïet parti- 
cipe passé au lieu de sapin; puis il m'avait semblé qu'il 
était difficile de parler du participe passé quand il s'agit de 
verbes intransitifs non déponents, et que d'autre part la si- 
gnification des dérivés se rattachait mieus à l'idée qu exprime 
le supin. Me suis-je trompé? « Page 211, vous opposez nihil 
à nihiium. C'est la môme chose. » 11 me semble cependant 
que, dans 1' « emploi » de niliil et du déclinable nihiium, on 
constate la même nuance qu'entre les deus valeurs de rien 
dans « il ne sinquiète de rien » et dans a il s inquiète de 
rien ». Ne traduit on pas dans un sens par nihit ou 
par nulla res, et dans l'autre par les différents cas de ni/ii- 
Zam'? 

J'ai consulté sur ce point M. Fabia, professeur de philo- 
logie latine à l'Université de Lyon ; il me répont que « il 
s'inquiète de rien » peut se traduire soUicitus est de nihilo, 
et (( il ne s'inquiète de rien » : nihil eum sollicitât ou de nulla 
re soUicitus est, mais non pas de nihilo, etc. Et il me donne 

l. Fuule d'un meilleur synonyme, nous avons dans notre article, 
à l'exemple de Littré, interprété rien, au sens de nihiium, par «nulle 
chose », alors que nulle rhosa est la traductiou littérale de nulla res, 
synonyme latin de ni/ul. Mais la contradiction n'est qu'apparente; en 
réalité nulla res doit se traduire en français par nulle chose ne ou 
rien ne, et c'est biea nildLum qui équivaut à nulle chose sans ne. 

REVUE DE PHILOLOGIE, XVII 6 



82 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

à ce sujet les références suivantes du premier livre de Lu- 
crèce : « Nullam rem e nilo gigni (v. 150j. — Nil posse 
creari de nilo (155-6). — Nil igitur fieri de nilo posse (205j. 
— Haut igitur possunt ad nilum quaeque reverti (237). » 
Dans un seul exemple (v. 265-6), on a côte à côte ml et 
nilum avec le même sens : « res . . . non posse creari De 
/it'/o neque ad /uV revocari. » Sans doute, la distinction n'est 
pas étymologique, mais il paraît certain que, dans l'usage or- 
dinaire, les deus formes correspondent aus deus valeurs de 
notre mot rien. C'est d'ailleurs un phénomène fréquent dans 
l'histoire des langues, que cette attribution de deus valeurs 
différentes à deus formes d'un même mot. 

J'aurais dû citer l'article que M. Michel Bréal a publié 
dans les Mémoires delà Société de Linguistique, tome VIII, 
p. 313, et où il insiste sur un cas que je signale p. 209 (il 
ne gagne pas rien) et p. 214 (il n'en vent pas que la moitié) ; 
il en donne les exemples suivants : « Cette affaire n'a pas 
été pour rien dans la chute du Ministère. — Une diminu- 
tion de 500 fr. sur mon revenu, ce n'est pas rien. — Il 
n'y a pas pas que lui qui soit lésé. — La chose ne s'est point 
passée devant personne. — Le marché n'aura pas 
profité à personne. » Seulement, comme rien, à la différence 
di;s autres termes négatifs, peut avoir une valeur négative 
intrinsèque, « ne pas rien » sera tantôt le contraire de « ne 
lien )), tantôt celui de « rien » dans cette valeur spéciale. 
Ainsi « Il ne travaille pas pour rien » est le contraire de <( II 
ir,i\;iille pour rien » et non pas de « Il ne travaille pour /-/en». 

Je profite de l'occasion pour ajouter une remarque sur 
l'emploi de pas sans ne dans la locution (( pas mal. » Nous 
disons couramment: « Il a fait pas mal de bruit, » qu'il 
serait assurément ridiculede corriger en: « il n a.pas fait mal 
di; bruit. ■' 11 est plus facile d'introduire ne quand le verbe 
n'est pas à un temps composé, et on s'applique à écrire: « Il 
n 11 pas mal d'ennuis », mais on ne c^îÏ jamais ainsi. 



PUBLICmONS ADRESSEES A LA REVUE 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la « Revue » 
sont mentionnés. Ceus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



Abbé Casse et chanoine Chaminade. — Les vimlles chan- 
sons patoises du Péingord (Périgueux, Cassard, 1902. 
xxxii-119 p., in-4o. Pris : 6 fr.). — Ce livre s'adresse au 
grand public; mais les philologues pourront aussi l'utiliser 
et le citer, — fortune bien rare, — grâce au bon sens dos 
auteurs qui ont figuré exactement la prononciation des textes 
recueillis par eus dans les différentes régions dialectales du 
Périgord. Ils s'excusent modestement de s'être « attardés ^ 
l'orthographe phonétique »; loin d'être des retardataires, ce 
sont des initiateurs, et on ne saurait trop les en féliciter; car 
bien peu de ceus qui ont fait avant eus des publications ana- 
logues ont compris l'absurdité de l'orthographe pseudo-éty- 
mologique, puérilement copiée sur l'orthographe française, 
sous laquelle disparaissent toutes les nuances dialectales, 
qu'il est si intéressant de faire au contraire ressortir. Ce 
n'est pas que le système graphique adopté nous semble par- 
fait; nous en disons ailleurs notre sentiment' et proposons 
quelques modifications; mais tel qu'il est, il permet de se 
rendre un compte suffisant de la prononciation. Nous avons 
là cent douze pièces diverses, profanes ou sacrées', chansons 

1. Lou Bournat clou Pcrigord, nunv'TO de janvier l'.»03. II y a aussi 
quelques traces, faciles à corrig-er, de préoccupalioiis éirangères à la 
phonétique, par exemple, p. 69, ainou (pour énou), amené sans doule 
par le rapprochement avec anoun, comme si, en français, on écrivait, 
rnair à cause de marin. Ajoutons que le simple y correspondant h 
runcienne !■ mouillée nen est pas distingué comme il conviendrait. 

2. .Signalons le n° 43, intéressante collection de cris des rues, avec 
la musique. 



84 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

OU légendes, quelques-unes sous deus, trois et jusqu'à sept 
formes différentes, avec la musique soigneusement notée et 
parfois harmonisée par M'^*' Chaminade, M. de la Tombelle 
ou M. le chanoine Boyer. Les auteurs n'ont pas connu les 
deus chansons du Périgord tt la version des Ghiyoniii que 
nous avons publiées ici mémo (tome II, p. 222; tome III, 
p. 222; tome IV, p. 311) et à propos desquelles nous avons 
donné les appréciations autorisées du critique musical Weber 
(tome II, p. 309, et tome III, p. 313), qui leur reconnais- 
sait une très grande originalité. Puisque nous parlons des 
Ghijjonèu, nous signalerons les deus notes que MM. Casse 
et Chaminade leur consacrent pp. 21 et 113. Le Dictionnaire 
de Kôrting (n° 376) renvoie aus principales étymologies qui 
ont été proposées pour ce mot\ La véritable origine est 
encore à trouver; mais les formes que nous offrent les vicus 
textes du nord et du midi de la France permettent de fixer 
deus points : 1° la présence, dans la forme primitive, d'un 
a initial, qui s'est ensuite agglutiné à l'article; 2<^la présence 
au milieu du mot d'une l mouillée, qui n'a été réduite à y 
qu'à une époque toute récente, ce qui écarte l'étymologie par 
Guyenne et aussi l'hypothèse d'une composition avec le mot 
an précédé de l'article. Il est extrêmement vraisemblable, 
d'autre part, que la désinence eu n'est autre que le suffixe 
diminutif, dérivé du latin ellum, qu'on a dans nouvèu; le 
latin novo a donné en Périgord nibu et non pas nèu, et 
ovum : ibu. Quant aus formes françaises en ouf, que l'on 
rencontre, elles sont factices et s'expliquent par la fausse 
élymologie, fort ancienne, qui rattachait le mot à l'an neuf. 

E. Lavissk. — Histoire de France, tome IV, 2^ partie, et 
premiers fascicules du tome V (Paris, Hachette, 1902-1903). 
— La publication de la grande Histoire de France se pour- 
suit régulièrement. Nous avons rendu compte des chapitres 



1. Voyez aussi dans le Temps, du 29 jaiiv. 1901,railicle de M. Cou- 
teaux, intitulé : La oie à la campagne. 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 85 

littéraires des premiers tomes. La seconde partie du tome IV, 
due à M. Petit-Dutaillis, a été achevée récemment, et déjà 
ont paru les premiers fascicules du tome V, confié tout entier 
à M. H. Lemonnier. On sent dans toute l'œuvre, sans qu'y 
disparaisse la personnalité des collaborateurs, une véritable 
unité de méthode et d'esprit, que l'on trouve bien rarement 
dans les travaus collectifs, et qui est due évidemment à la 
direction effective et très attentive de M. Lavisse. Les règnes 
de Charles VU, de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII 
ne sont pas parmi les plus féconds de notre littérature. On a 
pu dire que la fin de la guerre de Cent Ans avait été une 
période d' « interrègne )) dans l'histoire intellectuelle de la 
France; mais il faut reconnaître avec M. Petit- Dutaillis que 
cet interrègne n'a été ni stérile ni sans gloire. Si les univer- 
sités sont en décadence, on trouve encore des Mécènes 
comme Philippe le Bon et le roi René pour protéger les 
lettres, et, pour les représenter avec éclat, des poètes d'une 
personnalité très marquée, tels que Charles d'Orléans, et sur- 
tout Villon, le créateur de la poésie lyrique moderne, dont 
M. G. Paris nous a raconté d'une façon si attachante l'exis- 
tence mouvementée. En même temps paraît le premier chef- 
d'œuvre de notre théâtre : Maître Patelin. Et cette litté- 
rature est bien française, à la différence de l'art de la même 
époque, qui subit fortement l'influence des Flandres et déjà 
même de l'Italie. Puis vient le temps des rhétoriqueurs et 
des premières manifestations de l'humanisme, favorisées par 
l'invention de l'imprimerie. Et bientôt, suivant le mot de 
Quinet, la nation « change de tempérament ». M. Lemon- 
nier, qui rappelé ce mot, fait remarquer très justement que 
les histoires de la littérature passent fort rapidement sur 
l'époque de Charles VIII et de Louis XII, « sans doute, dit- 
il, parce que leurs auteurs ne se placent pas au même point 
de vue que nous «. Et c'est en efïet l'originalilé de cette 
histoire de la littérature, mélangée k celle des faits et des 
mœurs, qu'elle éclaire puissamment et dont elle r(>çoit elle- 



86 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

même une lumière nouvelle. Nous recommandons tout par- 
ticulièrement, à cet égard, la lecture du chapitre sur les dé- 
buts de la Renaissance française \ 

Capitaine Léon Lamouche. — Essai de grammaire 
languedocienne, dialectes de Montpellier et de Lodève 
(Paris, Welter, 1902, xi-200 p., petit i 11-8° carré). — Cet 
ouvrage a obtenu en 1900 le pris Boucherie au concours 
institué par la Société des langues romanes, et il a d'abord 
paru en feuilleton dans la Campana, de Montpellier, de 1899 
à 1901. Sans être un spécialiste, l'auteur s'est mis au courant 
des méthodes modernes : il a su notamment s'affranchir du 
préjugé qui s'obstine à conserver, dans la classification des 
verbes romans, la division latine en quatre conjugaisons. 
Son orthographe est suffisamment phonétique ; nous re- 
grettons seulement qu'il ait cru devoir se conformer à une 
habitude locale en notant inexactement par iea la diphtongue 
iou. Comme dans tous les travaus analogues, la syntaxe est 
réduite à la portion congrue. M. Lamouche devrait com- 
pléter son œuvre en nous donnant une bonne syntaxe des 
patois qu'il a étudiés ; il est certainement à la hauteur de 
l'entreprise. 

Emile Roy. — Études sur Ip théâtre français du XIV^ et 
du XV'' siècle (Paris, Bouillon, 1902, (:cxviii-366 p. in 8'^'). 
— M. Roy publie pour la première fois, avec un soin 
extrême, une comédie latine do la l""" moitié du XV'^' siècle, 
intitulée Comoedia sine nomme, que nous a conservée un 
manuscrit unique de la Bibliothèque Nationale (n» 8163 du 
fonds latin . Il nous donne une grammaire succincte du t^xte, 
un glossaire, des notes abondantes, et un matériel considé- 
rable de rapprochements avec les auteurs de l'antiquité tt du 



1. M. Lemonnier est bien sévère pour Commyne.s, dont il recom- 
mande de ne pas « exagérer le mérite >>. Il ne nous semble pas qu'on 
ail formulé avant Commynes des conceptions polilicjues « aussi vi- 
goureuses » que celles qu'on rencontre daus ses Mémoires. 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 87 

moyen âge ; et il tire lui même tout le parti possible de cette 
ctude grammaticale et de ces rapprochements dans les deus 
premières parties de son livre. La Comédie ^am^ titre ^ dont le 
sujet se rapporie au thème populaire de la jeune femme per- 
sécutée, est un vrai « miracle de Notre-Dame », où Notre Dame 
est remplacée par la prêtresse de Delphes. C'est pour M. Roy 
l'occasion de nous donner une étude très documentée sur 
les Miracles de Notre-Dame, et les Mystères de Sainte-Ge- 
neciéve, c'esl-à-dire sur le théâtre français du XIV'' et du 
XV^ siècle. On voit que le commentaire dépasse de beaucoup 
l'intérêt que peut présenter par lui-même le texte inédit qui 
nous est offert. 

G Paius. — Extraits de la (^hanao/i de Roland, 7'' édition 
(Paris, Ilacliette, 1903). — M. G. Paris remet à la pro- 
chaine édition un tableau historique de la phonétique fran- 
çaise, tracé en ordre descendant, et un remaniement de l'in- 
troduction où il compte examiner à nouveau les questions 
relatives « à la date, à la patrie, à l'élément historique, à la 
genèse même de notre poème national ». Cette septième édi- 
lion n'en est pas moins soigneusement revue et corrigée, tant 
|)our le texte que pour la r/rammaire et le glossaire. 

Le même. — La Vie de saint Alexis^ texte critique, nou- 
velle édition (Paris, Bouillon, 1903,63 p. in-12). — Cette 
édition, comme la précédente, est destinée à servir de texte à 
d(.'s leçons d'explication. M. G. Paris a amélioré le texte, 
apporté un assez grand nombre d'innovations dans la repro- 
duction typographique et ajouté un lexique et une table des 
assonances. 

.1. Durandeau. — Dictionnaire français-bourgaignon, 
loine \\ (Dijon, 1902, 196 p. petit in-8o). — Ce nouveau vo- 
lume, digne des précédents, comprent les lettres F. et G. 

Marius Sepet. — Le drame religieux au moyen âge 
(Paris, Bloud, 1903, 64 p. petit in-H"). — Il y après de qua- 



88 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

rante ans que M. Marius Sepet s'occupe du drame religieus 
au moyen âge ; il en expose l'histoire dans ce petit livre, 
destiné au grand public, sous une forme claire et attrayante. 
Nul n'était mieus désigné que lui pour s'acquitter de cette 
tâche délicate. 

Eugène Gaufinez. — Azotes sur le vocalisme de Meigret, 
Extr. des Beitvcige.. . Festschrift fur Wendelin Foerster 
(Halle, Niemeyer, 1902, p. 363 à 420). — Cette courte et 
substantielle étude nous fournit des renseignements précieus 
sur la prononciation française au XVI® siècle. 

A. Constantin et J. Désormaux. — Dictionnaire sa- 
voyard (Paris, Bouillon, 1902, lxii-î45 p. grand in-8°) . — 
Nous publierons prochainement un compte rendu détaillé de 
cet ouvrage important, publié sous les auspices de la Société 
Florimontane, d'Annecy, et qui lui fait grand honneur. 

F. Baldenspërger. — Notes sur la prononciation fran- 
çaise du nom de Gœthe (dans Euphorion, 1902, p. 423). — 
Notre collaborateur établit par des exemples curieus que le 
nom de Gœthe s'est longtemps prononcé chez nous Go-èt\ 
o-\-ë comptant ordidinairement pour une seule syllabe 
dans la versification. 

L'abondance des matières nous oblige à remettre notam- 
ment au prochain fascicule les comptes rendus des publica- 
tions suivantes : Les fonctions d'i pronom relatif français 
lequel, par E. Polentz. — Die Schickaale der lateinischen 
Proparo sj/tona im Franzosischen, par G. Klausing. — Choix 
de proverbes et dictons patois, par Haillant et Virtel. 



Le Gérant : Vve Emile Bouillon. 



Cn.VLON-S-S., IMI'. FIIA.N ;AISE liT ORIK.NT.VLE L. MAKCEAU, E. BliKTliAMJ S' 



LES 

PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE' 



Le Pronom régime de la 3*" personne (Suite) 



Le Régime direct : le Féminin singulier^ 

Parmi les formes issues de illam, la plus fréquente 
dans notre région est la, qui domine surtout au centre; 
au nord illam a abouti à tè, lé, dans une partie des 
départements du sud à lo. Dans les zones intermé- 
diaires, on trouve quelquefois la avant le verbe, lo ou 
le après ; l'inverse est rare. On rencontre encore çà et 
là le avant le verbe^ lo après. 

Toutes ces formes élident leur voyelle devant une 
autre voyelle : devant consonne elles ne se réduisent 
jamais à /, comme il arrive parfois pour les formes 
du masculin'. 

Nous avons vu dans un précédent article que illum 
avait donné lo sur un domaine assez étendu, lé ou le 
dans quelques communes seulement. Mais il est très 
rare que ces formes se rencontrent dans les mêmes 

1. Voir le t. XII de la Rome, p. 1, note 1, et les t. XIII, 
XIV, XV et XVI. 

2. Le pron. féni.sing. était contenu dans les phrases suivantes 
de nos questionnaires : // la ronnait, il l'aime, on ne petit 
lacasscr, amène-la, dans le 1"; elle la menaçait de la donner an 
loup 4, dans le 2*. 

3. Voir le t. XVI de la Revue, p. 292, sqq. 

REVUE DIS PHILOLOGIE, XVII 7 



90 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

lieus que lo, lé, lé, issues de illam. En général au 
masc. lo correspont/a, lé, le fém. Ce n'est qu'à Lans- 
lebourg (Savoie) que lo est commun aUs deus genres. 
Toute distinction entre le masc. et le fém. tent aussi 
à s'effacer à Sardieu (c. de Saint-Étienne-de-Saint- 
Geoirs, Isère), où illum > lô, illam > Ib; dans un 
village voisin, à Commelle (c. de la Côte-Saint-André), 
à côté du masc. lô on trouve deus formes pour le 
fém., laetlb\ Tandis que illum > lé, le est rare, 
illam > lé, le est fréquent; dans les quelques com- 
munes des Vosges et de la Haute-Saône, où nous avons 
relevé le masc. lé\ le fém. est le; mais partout ail- 
leurs, au masc. lé ou /è correspont le fém. la. 

Les successeurs de illam se répartissent entre nos 
quinze départements de la façon suivante' : 

Ain : la. 

Alpes (Hautes-) : la, la-lo. 

Ardèche : lo, la, la-lo. 

Belfort : le, la, lè-la. 

DouBS : le, lé, lo, la, la-lo, lè-la. 

Drôme : la, lo, la-lo. 

Isère : la, lo, la-lo. 

Jura : la, lo, lé, le. 

Loire : la, lo, la-lo. 

Loire (Haute-) : la, lo, la-lo. 

Rhône -.la. 

Saône-et-Loire: la, le, lé, la-lè. 

Saône (Haute-) : le, la. 

1. Au témoignage de notre corr., M. Vincendon, professeur 
de langues vivantes au lycée du Puy, le o du masc. est nettement 
fermé, celui du fém. a le même son que le a de l'angl. irater. 

2. Voir le t. XVI de la Revue, p. 292. 

.3. Lorsque la forme employée après le verbe n'est pas identique 
à la forme proclitique, elle est mentionnée à la suite de cette der- 
nière et réunie à elle par un trait d'union. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 91 

Savoie et Haute-Savoie : la . 
Vosges : /è, lé. lè-la, lè-lo. 

1° Les formes lo, la-lo, lè-lo 

Lo<iUam est complètement inconnu au centre de 
notre rëgion, mais il occupe au nord-est et surtout au 
sud des territoires assez étendus. 

Au nord-est, le domaine de lo comprent une partie 
des arr. de Pontarlier et de Besançon, dans le Doubs, 
et de l'arr. de Poligny, dans le Jura. Il touche à celui 
de la au sud, à l'ouest et au nord-est, à celui de le au 
nord; à l'est, il atteint la frontière suisse. On nous 
signale lo dans les c. de Pontarlier (Bouverans, les 
Fourgs, Touillon-et-Louthelet) et de Levier (Levier, 
Bians), à Saint-Gorgon dans le c. de Montbenoît dont 
les autres communes ont conservé la; à Boujeon, à 
Remoray et aus Longevilles dans le c. de Mouthe : un 
peu plus au sud, à Mouthe même, on dit la, et au 
village des Pontets-, qui est sur la limite de la et de 
lo, la est passé à lo après le verbe : u la kouiiyè, mais 
ainënne lo. Dans l'arr. de Poligny, lo est employé à 
l'est et au nord-est, dans le c. deNozeroy (Cerniébaud, 
Nozeroy), à Sapt au nord du c. de Cliampagnole, et 
dans les c. d'Arbois (Arbois, Montigny), de Salins 
(Ceruans) et de Villers-Farlay (Port-Lesnay); mais 
lo n'atteint pas Sirod ni le Vaudioux (c de Cliampa- 
gnole), Aumont ni Cliainprougier (c. de Poligny), qui 
disent la. Dans l'arr. de Besançon, illani n'a donné lo 
qu'au sud, dans les c. d'Amancey (Amancey, Fertans^ 
Naiis, Hefranche) et de Quingey (Courcelles, Chouzc- 
lot, Épeugney) ; Boussières et Mamirolles, situées 
un peu plus au nord, appartiennent déjà à le. 

D'après Adam, on emploie lo après le verbe, mais 



92 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

le avant, dans quelques communes des Vosges. C'est 
au nord-est du département^ au milieu même du do- 
maine de lé, le, mais tout près d'une petite enclave de 
la (terr. de Belfort, est de la Haute-Saône), qu'on voit 
apparaître lo : è \é knon,^ mais èmwonne lo dans le 
c. du Tliillot; de même à Tendon dans le c. de Re- 
miremont et à Gérardmer. 

Mais le domaine le plus important de lo est celui 
qu'il occupe au centre de la Drôme, au centre et au 
sud de l'Ardècbe, et auquel se rattachent quelques 
cantons des départements voisins, les Hautes-Alpes, 
l'Isère, la Haute-Loire et la Loire. Dans l'Ardèche, les 
arr. de Largentière et de Privas', appartiennent 
presque en entier à ce domaine de lo; on nous signale 
cette forme à Joyeuse, à Lablachère et à Payzac (c. de 
Joyeuse), à Largentière*, à Valgorge, à Saint-Étienne- 
de-Lugdarès, à Thueyts et à Jaujac (c. de Thueyts), à 
Burzet et au Béage (c. de Montpezat) dans le premier ; 
à Gras ic. du Bourg-Saint-Andéol), à Lavilledieu et à 
Saint-Jean-le-Centenier (c. de Villeneuve-de-Berg), 
à Rochemaure, à Ailhon (c. d'Aubenas), à Antraigues, 
à Saint-Pierreville, à Privas', à Baix et à Saint-Julien 
(c. de Chomérac) dans le second. A l'est, le Rhône sé- 
pare lo de Za, qui occupe sur la rive gauche l'arr. de 
Montélimar; sur la rive droite même, /a s'est maintenu 
au Teil dans le c. de Viviers; à Viviers, la n'est passé 
à lo qu'après le verbe : él la kounéy, mais adu lo. Au 

1. Signalons lo déjà au XVIP siècle à Aubenas, d'après Vas- 
chalde, Anthol. du Vicarais, p. 21; lo et la au XVIIP siècle à 
Joyeuse, ibid., p. 26 et 28. 

2. Cf. lu dans un texte en patois de Largentière. Rcr. du Vie, 
II, 490-491. 

3. Cf. ccsliss)'' li lo (mettez-la-lui) dann la Par. en patois de 
Privas, réimp. Favre, p. 103. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 93 

sud, lo ne paraît pas dépasser la limite méridionale du 
département, car on trouve la à Bourg-Saint-Andéol', 
à Salavas (c. de Vallon), à Saint-Paul (c. des Vans), 
la avant le verbe et lo après à Vallon. Au nord-est, lo 
n'atteint pas tout à fait la limite nord de l'arr. de Pri- 
vas, puisqu'on dit la à Gilhac-et-Bruzac dans le c. de la 
Voulte; mais il la franchit au nord-ouest : on emploie 
en effet au Cheylard et à Saint-Martin-de-Valamas, 
dans l'arr. de Tournon, /a avant le verbe^ mais lo après 
d'après un premier corr., lo dans les deus cas d'après 
un second, à la Chapelle-sous-Chanéac (c. de Saint- 
Martin-de-Valamas) /a avant le verbe, /o après. A l'ouest, 
lo pénètre dans la Haute-Loire, où il est signalé dans 
toutes les positions à Pradelles et à Saint-Hostien 
(c. de Saint-Julien-Chapteuil); dans quelques com- 
munes qui conservent la avant le verbe, au Monastier, 
à Freycenet-Latour (c. du Monastier), à Fay-le-Froid, 
à Cayres et à Pinols, il n'apparaît qu'après le verbe'. 
En revanche, dans l'arr. de Largentière, quelques 
communes des c. de Burzet (Sainte-Eulalie^ Sagnes- 
et-Goudoulet) et de Montpezat (Cros-de-Géorand, 
Montpezat) ne connaissent que la, et à Coucouron lo 
n'est employé qu'après le verbe. 

Si l'on franchit le Rhône, au confluent de la Drôme 
et du fleuve, pour remonter la Drôme, on ne tarde pas, 
après avoir traversé le c. do Loriol, à retrouver la 
l'orme /o; elle domine sur les bords même de la rivière ', 



1. Toutefois on lit lo avant le verbe dans un texte cité par 
Vaschalde, toc. cit., p. 33. 

2. Au nord même du dép., la est fort ébranlé et tent à passer 
à /o ou à le. 

3. L'abbé Mqutier dans sa Grani. dauphinoise donne la-lo pour 
la vallée entière. 



94 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

notamment à Crest d'après les poésies de Grivel, à Die 
et àMenglon; mais il suffit de s'écarter de quelques kilo- 
mètres vers le sud ou vers le nord, pour entendre la: 
à Loriol, à Mirmande et à Cliousclat, dans le c. de 
Loriol, à Pont-de-Barret (c. de Dieulefit), lo n'appa- 
rait qu'après le verbe; de même à Sauzet (c. de Mar- 
sanne), et même un second corr. de Sauzet emploie la 
dans toutes les positions; à Montjoux (c. de Dieulefit) 
et à Bouvières (c de Bourdeaux) on ne trouve plus que 
la. Il en est de même au nord : la avant le verbe, lo après 
à Beaufort(c. de Crest-N.), à la Chapelle-en-Vercors, 
à Cliabeuil et à IMontmeyran (c. de Chabeuil), la par- 
tout a Beaumont (c. de ^"alence et à Bourg-de-Péage. 
A l'est du Vercors et du Diois, on trouve encore 
quelques traces de lo dans leRoyans, dans le Trièves et 
dans le Gapençais : avant et après le verbe dans une 
partie du c. du Monestier-de-Clermont (Gresse, peut- 
être TrefEort)' , dont les autres communes (le Monestier, 
Roissard, Saint-Paul) ne connaissent que la; seule- 
ment après le verbe â Presles (c. de Pont-en-Royans), 
à Monestier-du-Percy (c. de Clelles), à Cornillon 
(c. de Mens) et à Aspres-sur-Buëch^ pour lequel un 
2" corr. n'indique que la. Enfin lo se rencontre isolé- 
ment à Chantelouve dans lec. de \'albonnais et tout 
près (le la frontière italienne, à Lanslebourg (Savoie)". 
11 faut ajouter que Chabrand et de Rochas signalent 
/o après le verbe, la avant au Queyras; mais notre 
C0I1-. de Molines-en-Queyras ne connait que la. 

Au nord de lArdèche et de la Drôme, lo est encore 
employé dans (pielques cantons : dans l'Ardèclie, à 

1. Le pronom nous manque, mais l'article, i.s.su comme lui de 
l'/lani, a les deus formes, lo, la. 

2. Voir ci-dessus, p. 90. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 95 

Saint-Romain-d'Ay et à Quintenas (c. de Satillieu), 
et à Charnas (c. de Serrières ; mais la au chef-lieu) ; de 
là lo pénètre dans la Loire, où on le trouve, mais 
seulement après le verbe, à Bourg-Argental. Un peu 
plus au nord et à l'ouest, sur la rive gauche de la 
Loire, il forme deus petites enclaves au milieu du 
domaine de la : l'une comprent Chambles (c. de Saint- 
Rambert), Margerie (c. de Saint-Jean-Soleymieux) 
et Moingt (c. de Montbrison), l'autre seulement les 
Salles dans le c. de Noirétable ; à Saint-Didier- 
sur-Rochefort, dans le même canton, où pourtant 
illam article n'a donné que lo, lo pronom ne paraît 
usité qu'après le verbe- — Au nord de la Drôme, à 
Chanos-Curson (c. de Tain), lo tenta passera le ; non 
loin de là, à Saint-Donat, à Triors (c. de Romans), 
il ne s'emploie qu'après le verbe. Pour lo à Commelle 
et à Sardieux, voir plus haut, p. 90. 

2*^ Les formes le, lé, la-lé, lé-la 

La forme lé ou lé s'étent au nord de notre région, 
depuis les Vosges jusqu'au centre du Doubs et au nord 
du Jura;elle occupe en outre la lisière nord et le centre 
de la Saône-et-Loire. 

Le département des Vosges appartient tout entier 
à lé, lé '.• c'est à peine si, au sud-est du département, 
on a pu citer quelques communes où lo est employé 
après le verbe*. Dans la même région, à Saulxures, à 
Basse-sur-le-Rupt et à la Bresse (c. de Saulxures), le 
fait place à la après le verbe. Le è àa le est partout 

1. Voii'los iK.insfbiiis l;i B,;rae, XIV, 181. 18!), 1!»2. 

2. Voir ci-dessus, p. 1)2. 



96 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

très bref et un peu ouvert^ sauf pourtant dans quelques 
communes de la lisière nord, à Saint-Maurice et à 
Saint-Pierremont (c. de Rambervillers), à Charmes, à 
They-sous-Montfort (c. de Vittel) et à Landaville (c. 
de Neufchâteau), où le pronom a un ê bref fermé ; à 
Avillers (c. de Charmes) /é et /t* nous sont également 
signalés. — Dans la Haute-Saône, les arr, de Gray et 
de Vesoul ' n'emploient que le ; la, à côté de le, à Roche- 
et-Raucourt (c. de Dampierre) età Borey (c. deNoroy), 
est peut-être un emprunt au français. Mais au sud de 
i'arr. de Lure et sur le terr. de Belfort^ qui lui est 
contigu, il faut signaler une enclave importante de 
la qui comprent tout ou partie des c. de Villersexel, 
de Héricourt, de Champagney, de Giromagny et de 
Rougemont ; on emploie le avant le verbe, la après, à 
Bermont (c. de Belfort), mais le dans toutes les positions 
partout ailleurs, dans les c. de Vauvillers ', de Saint- 
Loup (Aillevillers, Fougerolles)\deFaucogney( Amont, 
Raddon), de Luxeuil (Beaudoncourt), deSaulx (Villers 
lès-Luxeuil), de Mélisey (Haut-du-Them, Miélin, Ser- 
vance, Mélisey'), de Lure (Lyoffans), et même dans une 
partie de cens de Champagney (Clairegoutte) et de 
Héricourt(Coisevaux), et sur le terr. de Belfort, à Belfort, 
à Grnndvillars (c. de Délie) et dans le c. de Fontaine. 
— Dans le Doubs, le couvre les arr. de Montbéliard et 



1. M. Ilingre signale de même /é à la Bresse, et M. Passy aus 
Granges (c. de Plomljièrej; voir la Reçue, V, 244. 

2. Voir les noms dans la Rei-uc, XIV, 182, 188-189. 

3. A Bouligney, à Cuve et à Pont-du-Bois; mais à Ambiévil- 
1ers, où pourtant l'article est lé, on n'emploie que la comme pro- 
nom. 

4. Cl. /('■ à Corijenay, d'après M. Passy, lac. cil., X, 7. 

5. (Jl. Ii'u à Tornuay, ihid., X, 12. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 97 

de Baume ' ; il touche à peine à Tarr. de Pontarlier, où 
onnelerencontrequ'àrextrémiténord, àLac-ou-Villers 
(c. de Morteau) ; mais il occupe le nord de l' arr. de 
Besançon, c'est-à-dire-les c. de Marchaux (Bonnay 
Germondans, Rigney), d'Audeux(Chaucenne, Franois, 
Ruffey), de Besançon — N. (banlieue de Besançon), de 
Besançon — S. (Gennes, Mamirolle) et de Boussières 
(A vanne, Boussières) ; les c. de Quingey et d'Aman- 
cey au sud ^ appartienent à lo. — L'extrême nord de 
Tarr. de Dôle (Jura) rentre encore dans le domaine de 
le, lé : on trouve le à Offlanges (c. de Montrai rey) et lé 
àOur (c. de Dampierre) ; mais les c. de Dôle, de Mont- 
barrey et de Chaussin sont dans le domaine de la. 

Il faut remonter la Saône jusqu'au département de 
Saône-et-Loire pour retrouver le sur la lisière nord 
des arr. de Chalon etd'Autun : Écuelles et Navillydans 
le c. de Verdun, Demigny dans lec. deChagny, Dezize 
dans le c. de Couches', Épinac, ÉpertuUy etCollonges 
dans le c. d'Épinac, Igornay et Cussy dans le c. 
de Lucenay, la Comelle dans le c. de Saint-Léger, 
et Marmagne dans le c. de Montcenis emploient le ; 
à Antully (c. d'Autun) on emploie le et la d'après un 
premier corr., seulement la d'après un 2'; le semble 
isolé à Sevrey, au centre de l'arr. do Chalon, où 
d'ailleurs il est souvent remplacé par la avant le 
verbe. — Au nord de l'arr. de Charolles, le occupe 
encore un petit domaine, parallèle au précédent: il com- 
mence à l'ouestsur les bords de laLoire^à Saint-Agnan 



1. Voir les noms dans la Rcxuc, XIV, 183, 207-208, et cf. en- 
core iéh Boui'nois (c. de l'Isle-sur-le-Doubs), Rcr. des Pat. f/.-r-, 

IV, 2.5.5, sqq., el le à Sancey, voir notre Rcruc, XI, 126. 

2. Nous n'avons pas de renseignements pour le c. d'Ornans. 

3. Mais la à Couches. 



98 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

et aus Guerreaux (c . de Digoin) où la et le sont égale- 
ment usités, et il comprent Curdin et Rigny dans le c. 
de Gueugnon, Oudry et Saint-Bonnet-de-Viei lie- Vigne 
dans le c. de Palinges; à laGuiche ondit lé. A l'est, /é 
s'avance jusqu'à Ameugny (c. de Saint-Gengoux, arr. de 
Mâcon), où il n'est employé qu'avant le verbe (la après) ; 
au, nord il atteint Toulon-sur-Arroux et Saint- Vallier 
(c. de Montceau), où pourtant il ne nous est signalé 
qu'après le verbe [la avant). — Ces deus petits do- 
maines de le sont séparés par la, qui domine au sud 
de i'arr. d'Autun, au centre et au sud de l'arr. de 
Chalon; mais il faut noter que, si la pronom s'est 
maintenu dans cette région, la article y est passé, 
comme on le verra, à le. 

3° La forme la 

Parmi les départements du centre de notre région, 
le Rhône, l'Ain et la Haute-Savoie ne connaissent 
pas d'autre forme que la; elle domine encore presque 
exclusivement dans les départements voisins, la Savoie, 
les Hautes-Alpes et l'Isère, où c'est à peine si l'on si- 
gnale quelques exemples de /o'. C'est aussi la forme 
la plus employée dans lo Jura, dans la Saône-et-Loire 
et dans la Loire, où, comme on l'a vu plus haut, lo et 
le occupent dos domaines importants. 

Dans le Jura, l'extrémité septentrionale appartient à 
lè\ la lisière nord-est à lo\ la occupe le restant du 
département, c'est-à-dire les arr. de Lons-le-Saunier 

1. Voir ci-dessus, p. !)4. Les textes de Gratiei- ne contiennent 
que In. 

2. Voir ci-dessus, p. 97. 
■i. \'<)ir ci-dessus, p. 91 . 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 99 

et de Saint-Claude entiers', Foncine-le-Haut (c des 
Planches), Sirod et le Vaudioux(c. de Cham|)agnole), 
Amont et Champrougier (c. de Poligny) dans l'arr. de 
Poligny, Foulenay et Vincent (c. de Chaumergy), la 
Loye et la Vieille-Loye (c. de Montbarrey), Tavaux et 
Molay (c. de Chemin'), Chaussin, Gevry (c. de Dôle) 
dans l'arr. de Dôle. 

Dans la Saône-et-Loire, les arr. de Louhans et de 
Mâcon sont tout entiers ncquis à /a'. Dans l'arr. de 
Charolles, on emploie le au nord'", mais la-àw centre et 
au sud, dans les c. de ChaufEailles (Saint-Igny-de- 
Roche), de la Clayette (Saint-Racho, Vauban), de 
Semur (Ligny)^ de Marcigny (Bourg-le-Comte), de 
Paray-le-Monial (Poisson, Vitry), de CharoUes (Saint- 
Julien-de-Civry), de Saint-Bonnet-de-Joux (S.ivignon, 
Saint-Bonnet) et dans une partie des c. de Digoin (la 
Motte-Saint-Jean; mais le et la aus Guerreaux et à 
Saint-Agnan) et de la Guiche (Collonges et Joncy ; lé 
à la Guiche). 

Dans les arr. de Chalon et d'Autun, on se sert de 
le sur la lisière nord, mais /a domine au centre et au 
sud ; nous avons déjà cité les quelques communes où 
la et le se rencontrent ' ; la est seul employé à Fontaines 
(c. de Cliagny)''', à Saint-Germain-du-Plain, -à Sasse- 

1. Voir les noms dans la Rerac, XVI, p. 280, 282, 292. Mais 
au sud de l'ai-r. de Lons-le-Saunier, à Saint-Amour, comme à 
Coligny dans l'Ain, d'après M. Clédat, le a de la se rapproche 
de o. 

2. Cf. encore la à Petit-Noir, d'après Richenet. 

3. Voir les noms dans la Reçue, XIV, 185, 195-196, 201, 211 ; 
pour Ameugny, voir ci-dessus, p. 98. 

A. Voir ci-dessus, p. 97. 
5. Voir ci-dessus, p. 98. 

0. D'après le Dlcl . de M. P'ertiault, la s'emploie dans toute la 
plaine qui s'ctenl d'" Verdun à Chalon. 



100 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

nay (c. de Chalon-N.). àGivry, à Mercurey et à Saint- 
Jean-de-Vaux (c. de Givrj^j, à Marcilly^ à Sercy et à 
Bissey (c. de Buxy), à Sennecey et à Étrigny (c. de 
Sennecey), à Mont-Saint-Mncent et à Saint-Eusèbe 
(c. de Mont-Saint-Vincent), à Couches-les-Mines, à 
Saint-Bérain (c. de Montcenis), à Charbonnat (c. de 
Mesvres) et à Issy-l'Évéque (cf. art. là ou ld)\ il faut 
y joindre Bourbon-Lancy et Maltat dans l'angle nord- 
ouest de l'arr. de Charolles. 

Dans la Loire, le domaine de la coraprent les arr* 
de Roanne et de Saint-Étienne entiers', et la majeure 
partie de l'arr. de Montbrison : Viricelles (c. de Saint- 
Galmier), Montclial, Essertines et Saint-Barthélemy- 
Lestra (c. de Feurs^) sur la rive droite de la Loire, 
Ailleux (c. de Boën^)^ Estivareille et Rozier (c. de 
Saint-Bonnet), sur la rive gauche; les c de Mont- 
brison^ de Saint-Rambert, de Saint-Jean-Soleymieux 
et de Noirétable se partagent entre la et lo '' : la est 
signalé à Savigneux et à Chalain-d'Uzore par nos cor- 
respondants, et par Gras à Saint-Jean-Soleymieux, 
p. 211, et à Luriecp. 212. 

Dans les départements du nord de notre région, la 
forme quelques îlots de peu d'étendue. Le principal est 
constitué par le c. de Montbenoît (sauf Saint-Gorgon) 

1. Voir les noms dans la Revue, XVI, 295, 276. Pour l'arr. 
de Saint-Étienne, il faut ajouter Rive-de-Gier d'après les poésies 
de Roquille, Lupé (c. de Pélussin), d'après Teyssier, Recueil de 
poésies, p. 6, 7, etc. L'auteur des clironiques patoises du journal 
la Loire de Saint-Étienne, emploie toujours la. Pour Saint-Haon 
dans l'arr. de Roanne, cf. l'article de M. Blanchardon publié 
ici même, XV, p. 53. 

2. Ajouter Feurs mêmed'après un texte de Gras, Dict., p. 245- 

3. Ajouter Boën, ihid., p. 240. 

4. Voir ci-dessus, p. 95. 



LES PATOIS DE LA RÉGION LYONNAISE 101 

au nord de l'arr. de Pontarlier (Doubs), entre le au 
nord et lo au sud. Dans le même arrondissement, le 
c. de Moutlie, dont le nord (Boujeon, Remoray, les 
Longevilles) appartient à lo, se rattache par sa partie 
sud (Mouthe) au domaine jurassien de la ; aus Pontets, 
au centre, on se sert de la avant le verbe, de lo après. 
Un autre îlot comprent, au nord du terr. de Belfort, 
Giromagny, Auxelles-Haut et Rougemont, et à l'est 
de la Haute-Saône, une partie des c. de Champagney 
(Cliampagney et en particulier la section de Sous-les- 
Chênes, mais le à Clairegoutte) et de Héricourt (Cliam- 
pey et Étobon, mais lèk Coisevaux) ; la est connu en- 
core dans quelques communes voisines, à Bermont 
(c. de Belfort), où il ne s'emploie qu'après le verbe 
{le avant), à Villersexel où il se substitue quelquefois à 
le avant le verbe^ à Borey (c. de Noroy), où il parait 
aussi fréquent que le ; pour Roche-et-Raucourt, voir 
ci-dessus, p. 96. Mais la est isolé au milieu du domaine 
de le, au nord du département, à Ambiévillers (c. de 
Vauvillers), où l'article est le, et d'après les textes de 
M. Passy, à Saint-Bresson (c. de Faucogney); voir la 
Revue, V, 251. Quant aus traces de la qu'on rencontre 
dans le c. de Saulxures, au sud-est des Vosges, nous 
les avons signalées plus haut, p. 96. 

Dans les départements du sud^ la Drôme, l'Ardèche, 
la Haute-Loire, la occupe des territoires étendus. 
Dans la Drôme, il n'y a guère que la vallée de la ri- 
vière où il soit presque inconnu. On l'emploie dans 
l'arr. de Nyons tout entier, sur la lisière sud de celui 
de Die, à Cliaudebonne (c. de la Motte-Chalançon), à 
Bouvières et à Félines (c. de Bourdeaux). L'arr. de 
Montélimar lui appartient presque tout entier; Saint- 
Paul-Trois-Châteaux et Suze-la-Rousse dans le c. de 



102 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Saint-Paul, Grignan et Taulignan dans le c. de Gri- 
gnan^ Donzère dans le c. dePierreiette, Dieulefit, Vesc 
et Montjoux dans le c. de Dieulefit. Mais, à mesure 
qu'on se rapproche de la rivière, on voit la faire place 
à /o\ Au nord de la rivière, Ja reparait, mais seule- 
ment avant le verbe à Beaufort (c. de Cresl-N.), à la 
Chapelle-en-Vercors, à Chabeuil et à Montmeyran 
(c. de Chabeuil). Il est employé dans toutes les posi- 
tions à Saint- Jean-en-Royans, à Bourg-de-Péage, à 
Beaumont (c. de Valence), à Saint-Paul et à Chatillon- 
Saint-Jean (c. de Romans), à Anneyron et à Claveyson 
(c. de Saint-A'aliier), à Montrigaud et à Saint-Bonnet- 
de-Valclérieux (c. du Grand-Serre); mais à Triors 
(c. de Romans) et à Saint-Donat, il n'apparait de 
nouveau qu'avant le verbe, et le c. de Tain ne lui ap- 
partient qu'en partie (la Roclie-de-Glun) . 

Dans l'Ardèche. /a couvre presque toute l'étendue de 
Tarr. de Tournon, entre les deus domaines de /o,run au 
nord du département, l'auti-e au centre et au sud'. On 
le trouve à Scrrières, à Saint-Félicien et à Saint-Mctor 
(c. de Saint-Félicien), à Plats (c. de Tournon), à Saint- 
Péraj', à Lamastre, à Vernoux, à Botïre et à Silhac 
(c. de Vernoux), à Saint-Agrève et à Devesset ^c. de 
Saint-Agrève); /a atteint même Gilhac-et-Bruzac c. de 
la Voulte) au nord de l'arr. de Privas. En revanche, 
quelques communes de l'arr. de Tournon, comme nous 
l'avons vu plus haut, emploient lo ou la avant et lo 
après le verbe'. Ajoutons qu'à Saint-Agrève le a de 
la est voisin de o, et qu'à Bolïres et à Saint-^'ictor la 



1. Voir ci-dessus, p. 93-94. 

2. Voir ci-dessus, p. 92-93. 

3. Ibid., p. 93. 



LES PATOIS DE LA REGION LYONNAISE 103 

après ie verbe tent à passera /o, comme l'indiquent 
les graphies de nos correspondants; laou, laon. Dans 
les arr. de Privas et de Largentière, /a n'est guère em- 
ployé que sur les frontières : à l'est, au Teil, qui touche 
à l'arr. de Montélimar, et seulement avant le verbe à 
^Mviers; au sud, à Bourg-Saint- Andéol, à Saint-Paul 
(c. des VanSy), à Salavas (c. de Vallon/ et à Vallon 
même, mais seulement avant le verbe; à l'ouest, dans 
une partie des c. de Montpezat (Cros-de-Géorand, 
Montpezat) et de Burzet (Sainte-Eulalie, Sagnes-et- 
Goudoulet), avant le verbe à Coucouron. 

Nous avons déjà mentionné les communes de la 
Haute-Loire, voisines de l'Ardèche, qui n'erftploient 
la qu'en position proclitique \ Dans le restant du 
département, on ne connaît que la ; mais la voyelle du 
pronom, comme celle des finales atones', est en train 
de s'affaiblir en un son voisin de l'o atone provençal ou 
du e muet français. Tel est le cas pour la plupart des 
communes du nord du département, Auzon, Frugières- 
Ic-Pin, Collât et Domeyrat (c. de Paulhaguet), la 
Chaise-Dieu et Jullianges (c. de la Chaise-Dieu)^ Cra- 
ponne, Chomelix et Saint-Georges-Lagricol (c. de Cra- 
ponne), Vorey , Bas et Boisset (c. de Bas), Saint-Julien- 
Molhesabate (c. de Montfaucon), Tence, Saint-Voy et 
le Çhambon c. de Tence). Mais ailleurs et surtout au 
centre du département, la semble avoir gardé son a 
intact : a Blesle, à Brioude, à Lavoute-Chillac, à Au- 
bazat et à Cerzat (c. de Lavoute), à la Chomette (c. de 
Paulhaguet;, à Saint-Arcons (c, de Langeac), à ^^er- 
nassal (c. d'Allègre), à Craponne, â Saiiit-\'incenl 

1. P. 93. 

'Z. Voir la R<'rae, t. XIV, p. 266-267. 



104 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

(c. de Saint-Paulien), à Coubon (c. du Puy-S.-E.) à 
Saugues, à Saint-Étienne-du-Vigan (c. de Pradelle), 
à Champclause (c. de Fay-le-Fruid), à Saint-Julien- 
Chapteiiil, à Araules (c. d'Yssingeaux), à la Chapelle- 
d'Aurec (c. de Monistrol). 

L. ViGNON. 



le latin et le proMèie (le !a langue internationale 

(A propos d'oan livre i-écent) 



Le titre de cet article est celui dun opuscule que 
vient de publier M. Ch André, le distingué sous- 
biljliothécaire de l'Université de Lyon'. L'auteur 
essaye de prouver cju'avec c|uelques modifications le 
latin pourrait redevenir, sinon la langue universelle 
qu'il a été un assez long temps, du moins la langue 
internationale dont les savants et les di})lomnt(\s eu- 
ropéens se sont servis jus(piev(M^s la lin du XVII'' siécl(\ 
La thèse s'appuie surtout sur des raisons historiques, 
(|ue nous voudrions résumer à grands traits, sauf à 
présenter ensuite quelques réserves sur les conclusions 
qu'en tire M. Ch. André. 

I 

Les soldats et les colons romains apportaient dans 
leB pays conquis un latin /jop/</''7//v',- analogue au fran- 
çais (pic nos soldats et nos cohdis ;ippoiicnt dans nos 
[jossessions (routic-nicr. Mais les iudigcnos tic liante 
naissance (lu'aiguillonnait !(,' double désir de {)arler cor- 
rectement et d'obtenir des fonctions publitpies, s'as- 
ti'cigiiaiciit a rétiidc du htliii classKjnc ; Us fi'écpien- 
taicnt les écoles (|ue les Romains multipliaient clic/ 

1. Paris, Le Soudier. 191)3. 
r.i:vuK 1)1'. l'iiii.oi.ocii:. xvii 8 



106 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

leurs nouveaiis sujets, et dont quelques-unes devaient 
acquérir une célébrité mondiale, comme en Gaule celles 
d'Autun, de Besançon, de Lyon et de Bordeaux. C'est 
ainsi que de nos jours les fils des grandes familles 
arabes et kabyles vont apprendre dans les collèges et 
les lycées d'Algérie un français épuré, qui leur per- 
mettra de briguer plus tard des charges de cadi, de 
caid, etc. Le latin populaire et le latin classic^ue rem- 
placent donc peu à peu les idiomes nationaus et même 
les dialectes locaus. — Mais avec le V*' siècle com- 
mencent les invasions. Le parler vulgaire se mêle de 
termes germaniques, (|u"introduisent les Barbares; les 
mots latins eus-mêmes, prononcés par des Burgondes 
ou par des Francs, perdent leur physionomie propre, 
leur cachet national. En un mot, la langue populaire 
s'altère, ainsi l'anglais s'est altéré en Amérique, ainsi 
le français s'altère dans nos colonies de l'Afrique mi- 
neure, où, sous l'afflus de mots italiens, espagnols, 
maltais et arabes, il tent à devenir cet idione bizarre 
et bariolé, ce parler « cagayous », qu'un spirituel 
écrivain algérois, Musette, a excellé à tourner en ridi- 
cule. Le latin vulgaire va donc, se modifiant sans cesse, 
avec les races diverses qui le parlent, et il donne nais- 
sance à l'italien, au français, à l'espagnol, au por- 
tugais, etc. — (^uant au latin classique, il reste la 
langue des prêtres et des savants pendant tout le moyen 
âge ; mais il vit d'une vie étiolée dans les Universités 
et dans les cloitres, et il faut attendre la Renaissance et 
le retour aus études anticpies, pour le voir reprendre 
son énergie première et fleurir, plein de grâce, dans 
les livres des humanistes. Alors, en eflet, philosophes, 
iiistoriens, orateurs, polémistes et poètes se reprennent 
à écrire leurs œuvres en un latin élégant, joli, har- 



LE LATIN ET LF PROBLEME DE LA LANGUE INTERNATIONALE 107 

monieiis. On put croire que la langue de Cicéron et de 
Virgile était ressuscitée, et que l'éclat dont elle brillait 
serait durable. Il fut passager. En vain jusqu'à la fin 
du XVIP siècle des prosateurs et des poètes s'exer- 
ceront-ils en latin. Les langues nationales puisent des 
énergies nouvelles, et gorgées de sève, s'épanouissent 
au grand jour. C'est en français, en espagnol, en italien, 
que s'écrivent les œuvres maîtresses. D'autre part nos 
ambassadeurs obtiennent de rédiger en français certains 
traités de pais (Nimègue, 1678 ; Rastadt, 1714) ; et l'on 
s'accoutume, malgré les protestations intermittentes 
des puissances étrangères, à voir notre langue sup- 
planter la latine et devenir celle de la diplomatie. Le 
français a perdu aujourd'hui ce privilège, et l'amour- 
propre des autres nations ne lui permet pas de le re- 
prendre. Mais si notre langue est impuissante à rede- 
venir la langue internationale, pourquoi ne pas recourir 
de nouveau au latin? Ici plus d'amour-propre à froiss(M\ 
plus de rivalité politique à craindre. Et ne voit-on pas 
aujourd'hui encore, les membres des congrès interna- 
tionaus se servir de cette langue pour se bien com- 
prendre entre eus ? 

On objecte, dit M. Cli. An(lr(\ la pauvreté du vo- 
cabulaire et les dillicultés de la grammaire. Mais il 
serait aisé, d'enrichir l'un et de simplifier l'autre. Pour 
exprimer les idées et désigner les objets modernes, on 
créerait des termes à désincuce latine, ou bien on lati- 
niserait les néologismes grecs. — A cet accroissement 
du vocabulaire correspondrait une réduction importante 
de la mor|)liologie. ( )ii conserverait les d(''clinaisons, 
mais on lanièncrnit ;'i (pichiues types les inionialies et 
l(,'s irrégularités. La vois |)assive serait supprimée, 
les déponents d(!vien(lr;iient ;ic1ifs. La conjupiison 



108 REVUE DE PHILOLOOIE FRANÇAISE 

active elle-même se simplifierait sans inconvénient ; 
les formes qui font double emploi [amavere, synonyme 
d'aniaoefunt, audicisd synonyme d'audisti) dispa- 
raîtraient ; les futurs se termineraient uniformément 
en ho {a/jiabo, mo/iebo, Icgebo^ ai/diho); enfin aus 
verbes irréguliers yo/o, noio, fero, tol/o, etc., on subs- 
tituerait des verbes réguliers de même signification. 
— Quant à la syntaxe, on la rejèterait en bloc : la 
phrase latine suivrait désormais le mouvement analy- 
tique de la phrase moderne ; le sujet précéderait in- 
variablement ses compléments, direct et indirect. Pas 
d'inversions : l'inversion obscurcit le sens. Pas de ces 
période's, où la pensée directrice ne se montre qu'ac- 
compagnée d'un long cortège d'idées accessoires; tel le 
patron romain qu'escorte la théorie interminable de 
ses clients et de ses amis. Pas d'ali'ectation, ni d'af- 
féterie ; pas de préciosité ni d'emphase : une phrase 
maniérée n'est plus limpide, et la pensée disparait 
sous les broderies qui la parent. Une langue interna- 
tionale doit être claire et sobre ; la beauté en réside 
dans la simplicité, et, pour ainsi dire, dans la nudité. 
On se sei'vira d'un style lapidaire, presque télégra- 
phicpie. et on parlera sans plus de coquetterie quedeus 
capitaines de navire qui se croisent au large en échan- 
geant des signaus. Tout ornement sera banni comme 
une surcharge ; toute gentillesse serait un danger, 
toute fleur une fleur du mal. 

Telle est la thèse que présente M. Ch. André : elle 
est fortement documentée. L'auteur y multiplie les 
citations et les références ; il est un guide précieus, 
(pli connait a fond le sujet et les alentours du sujet ; 
avec lui, on a l'impression (pie l'on marclie sur un 
terrain solide. L'opu.sciile est en même temps d'une 



LE LATIN LT LK t^iOBLÈME DE LA LANGL E L\ rEH.NATlON ALE 109 

lecture agréable: tout y est net, ordonné, lumineus. 
A un grand savoir M. Cli. André joint une grande 
clarté d'esprit ; c'est un érudit français. 



Il 



Mais peut-être permettra-t-il que parmi nos éloges 
se glissent quekjues objections. Pourquoi bornerait- 
on la simplification du latin aus légères modifications 
que nous avons énumérées plus haut? M. Ch. André 
souhaite évidemment conserver au latin dans la plus 
large mesure sa pureté, sa physionomie, sa couleur 
latine, et il trahit son désir lorsqu'il avoue que 
l'adoption du latin comme langue internationale 
offrirait l'avantage de continuer dans l'enseignement 
la tradition des lettres classiques. N'est-ce pas assez 
dire que, s'il le pouvait, il imposerait volontiers le 
latin savant, sans aucun changement ? Mais personne, 
ou presque personne, n'admettrait comme truche- 
ment international une langue aussi fertile en irrégu- 
larités, aussi compliquée en sa syntaxe. M. Ch . 
André s'en est rendu compte ; et, sûr ({u'on n'adoptera 
le latin que simplifié, il le simplifie. . . insuffisamment 
à notre avis. Aussi bien M. Ch. André semble-t-il 
songer surtout à la nécessité d'une langue interna- 
tionale pour les seuls savants : «Un savant, dit-il, doit 
posséder, en dehors de sa langue maternelle, l'allemaud, 
l'anglais, le russe, l'italicMi, l'espagnol, et souvent 
même le tchèque, le danois, le iiollaiulais. (Quelle 
sim|)licité si l'on pouvait écrire en latin V » Rien de 
plus juste en eiîet, une langue internationah' parait 
indispensable à la science ; elle permettrait une do- 
cumentation plus rapide, elle accélérerait le progrès. 



110 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Mais pourquoi cette langue ne serait-elle pas plus 
simple encore que celle que propose M. Ch. André ? 
Ce serait tout profit pour les savants, qui l'appren- 
draient plus vite. . . et pour les autres. Car et l'auteur 
de l'opuscule effleure à peine ce point) l'adoption d'une 
langue internationale n'est pas moins utile aus né- 
gociants et aus touristes. La multiplication des routes 
et des voies ferrées, le développement de la marine à 
vapeur, l'invention de la bicyclette et de l'automobile 
facilitent les échanges, excitent aus voyages. De plus 
en plus on visite les pays étrangers, on vent et on 
achète au dehors, le commerce se fait international, 
une langue internationale devient nécessaire. Mais elle 
ne saurait atteindre son but, si elle n'est à la portée 
de tous. Et le latin, tel que le veut M. Ch. André, 
nous parait encore embrouillé à l'excès. — Il faudrait }• 
apporter les modifications essentielles que réclame 
M. Regnaud dans la préface de l'opuscule. L'éminent 
professeur de l'Université de Lyon supprimerait no- 
tamment les déclinaisons et appliquerait l'orthographe 
])lion<''ti(|U(\ Rien de plus juste à notre avis, et nous 
le suivrions volontiers dans cette voie. Nous irions 
même plus loin, et dans les conjugaisons nous ne garde- 
rions qu'une pcrsonnepourclia(|ue temps, sauf à la faire 
précéder des pronoms : Cfjo, ta, ille, nos, vos, i/li. La 
conjugaison latin(» deviendrait plus simple que la con- 
jugaison anglaise, aussi simi)le (|ue la conjugaison 
(( espéranto » . 

M;iis ii'y-a-t-il pas (h* langue qui, tout en oITiant 
les mêmes avantages (jue ce laliii, lui soit supérieure 
à d'autres égai'ds? ,Sans doulc, les ri\;ilit('"s ])()liti(|ii('s 
et rainonr-|)roj)rc cmpécheraicnl de choisir telle ou 
Irllc (les laiii^ues vivantes; sans doulc les langues 



LE LATIN FT LE PROBLÈME DE LA LANGUE LNTEKNATION ALE 111 

mortes, comme riiébreu, le sanscrit, le grec, sont hé- 
rissées de tant de difficultés que l'on ne peut songer à 
les proposer; sans doute enfin la plupart des langues 
artificielles créées depuis deus siècles sont d'une com- 
plexité qui rebute les mieus disposés. Mais l'espéranto 
n'oiîre-t-il pas les garanties que l'on exige d'une langue 
internationale ? Le latin, dit-on, s'apprendrait aisé- 
ment ; car la plupart des mots usités dans les langues 
romanes ont des racines latines; et l'on rappelé que 
sur 4.200 mots simples que compte le français, il y en 
a environ 3.800 qui viennent du latin. D'accord; mais 
ne sait-on pas que le docteur Zamenhof a tiré les trois 
quarts de ses termes de racines latines ? Et dès lors 
Français, Italiens, Espagnols, Portugais étudieront sa 
langue sans effort. Bien mieus, comme l'espéranto 
admet un certain nombre de racines prises dans le vo- 
cabulaire des autres peuples, les Anglo-Saxons, les 
Allemands et les Slaves apprendront la langue du doc- 
teur Zamenhof avec plus de facilité que le latin. L'es- 
péranto ne semble donc pas inférieur au latin ; peut- 
être nous paraîtra-t-il supérieur, si nous poursuivons 
le parallèle. — Dans cette langue en effet le sul)s- 
tantif, l'adjectif, l'adverbe et le verbe ne différent que 
par la voyelle de la fin : o désigne le substantif ; a l'ad- 
jectif; e l'adverbe; / l'infinitif du verbe; par exemple: 
/A7,ro/o signifie parole; paroi a, oral; pai'ole, verba- 
lement ; /i^/'o//, parler. Connaître l'un (jueh'oii(jU(> de 
ces quatre termes, (-'est connaître les liois anlrcs. 
Or, si en latin ces (piatre formes vicimciil parfois 
d'une seule racine, le plus souvent elles viciuicnl de 
deus, ou (\i\ trois, ou même de (piatre racines dill'i^- 
rentes. Dans ces trois derniers cas, la langue du doc- 
teur Zamenhof se recommande par une brièveté in- 



Ufî REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

comparable du vocabulaire; elle exige un moindre 
effort de mémoire. Mieus encore, l'espéranto diminue 
aussi le nombre de ses mots au moyen d'aflixes. 
Le préfixe iiud désigne le contraire : honesta, hon- 
nête; nia/Iionestd, malhonnête; le suffixe // marque 
l'instrument: 1,'udri, coudre; kudri/o, aiguille. En 
latin, il faut d'ordinaire recourir à des termes diffé- 
rents : suere, coudre ; anis, aiguille. Non pas que cette 
langue n'ait aussi de>^ atfixes; elle en a, mais le sens 
en est essentiellement variable : par exemple in, qui 
est privatif dans infans, est augmentatif dans jjiun- 
(larc. Ici, pas de règle fixe; c'est l'incertitude, le 
chaos. — Faut-il conclure ? En espéranto, le vocabu- 
laire est plus sobre ; les procédés de dérivation sont 
plus simples et invariables ; les règles sont moins nom- 
breuses et ne souffrent pas d'exception. En deus 
heures on sait la grammaire, en deus mois on possède 
la langue. Décidément la supériorité de l'espéranto 
ne saurait se contester. 

VX pourtant, au début, en 1<S87, cens <|ui le prô- 
naient excitaient les railleries et les sarcasmes, a Une 
langue artificielle, faite de toutes pièces ! Allons donc! 
Souvenez- vous du vola])Uk, disait-on, et de son mi- 
sérable destin. On fabricjuc une pendule, une loco- 
motiv(>, on ne fabricpic pas une langue. » Et nos 
bonnes gens de crier au païadoxe, et les rires de 
soiHier, dédaigneus. — Aujourd'hui les ol)stacles 
s'aplanissent; de grands philologues, Max Mûller, 
Henri l'Iiillips, ont donné au docteur Zamenhof leur 
approbation foi'inelle; des Sociétés espérantistes se 
sont fondées dans la plupart des pays européens ; des 
journaus espérantistes se publient, tous les mois, en 
l'Vance, en Hongrie, en Bulgarie, en Belgicpie, en IIol- 



LE LATIN ET LE l'KOBLÈMK DE LA LANdL E IN'IKHNATIONALE 113 

lande, en Espagne, au Canada même. Le succès, le 
triomphedeTespéranto est maintenant assuré. Dès lors, 
pourquoi se retourner vers le latin, vers le passé? Ne 
nous entêtons plus à soutenir qu'une langue artificielle, 
parce qu'artificielle, n'enferme aucune énergie vitale. 
Arrière les formules vides et les idées fausses ! Démail- 
lotons-nous des préjugés qui nous entravent et nous 
ankylosent, et apprenons l'espéranto : il est la langue 
de l'avenir. 

F. Vézinet. 



VIEILLES CHANSOiNS PAÏOISES DU PÉRIGORD 

(avec traduction adaptée au rythme musical) 

Recueillies et traduites par Emm. Casse et Eue. Chaminade' 



Remarques sur Vorthographe 

L'orthographe de nos transcriptions est rigoureusement 
phonétique, sans lettres non prononcées'. La voyelle e, sans 
accent, représente toujours IV fermé, jamais \'e muet comme 
en français (ce son n'existant pas dans les dialectes méri- 
dionaus). Mais l'è ouvert porte l'accent grave, et l'accent cir- 
conflexe a la même valeur qu'en français dans /)à/(',«pd^/'e, etc. 
Le son è n'est jamais écrit par ai ni par ei; le son o jamais 
par au ni par eau. 

Diphtongues. — Dans les diphtongues composées d'une 
voyelle et d'un ou semi-consonne (/r anglais , la voyelle est 
surmontée de l'accent grave, et la semi consonne est repré- 
sentée par u: au, ru, ou, ui. La voyelle ou est écrite comme 
en français; la diphtongue bu (bw) s'en distingue donc, dans 
notre orthographe, par l'accent sur l'o. 

L'/ semi-consonne des diphtongues est écrit // après une 
voyelle, mais / après une consonne (pour éviter la trop 
grande fréquence du signe /y)' fio {/eu), ai/r/o {eau). 

lo, ia, iu. formant deus syllabes, s'écriront: i'o, ïa, ïu. 

Voyelles nasales. — Le son an est toujours écrit par un a, 
jamais par un e. En a toujours la même valeur que dans 

1. 'MM. Enim. Casse et liug. Cbaniiiiaiie commencent ici un 
recueil conipiéraciilaire lie vieilles chansons du Peiigord, pour faire 
suite au beau livre dont nous avons rendu compte dans notre dernier 
fascicule.] L. C. 

iî. Elle est conforme aus propositions formulées par M. Clédat dans 
une lettre au llournà c/ôu Pcrijjôr (Janvier 1903). 



VIEILLES CHANSONS PA TOISES DU PÉRIGORD 115 

les mots français chien, examen, et ce son n'est jamais 
écrit, comme en français, par in, ain, ein. Le son représenté 
en patois par m est un véritable f nasal, et le son représenté 
par un est un véritable u nasal; le français ne possède ni 
l'une ni l'autre de ces voyelles nasales (le son qu'on écrit un 
en français est un en nasal; celui qu'on écrit in, ain, ein. est 
un è nasal). 

Consonnes. ~ L et n mouillées s'écriront l/i., nh. Dans la 
prononciation française, /mouillée s'est réduite à une simple 
mouillure; on prononce ,^,?/e (fille), f/r^e/^o/z/ye (quenouille). 
Nous n'écrirons Ih que dans les mots patois où l'on fait 
vraiment entendre une /. Qu^md 1'/ mouillée sera réduite, 
comme en français, à une simple mouillure, nous écrirons y. 

Le son /.■ sera écrit c devant a, o, u, et k devant e, i, 
jamais qv. 

Le son g dur sei'a écrit </ devant a, o, n, et (jh devant e, /, 
jamais gu. 

Le son .s- sera toujours écrit .s, jamais c comme dans le 
français ceci. 

L's dite douce, comme dans le français i-ose, sera toujours 
écrite %. 

La consonne que l'orthographe françiise écrit tantôt ./ 
(jeune), tantôt g (genou), sera toujoui's écrite./; a je (âne). 

Nos patois possôdeiil des silllantcs analogues ans deus tli 
anglais. Nous les écrirons .s7/ et zli . 

Les silllantes et les chuintantes précédées d"une dentale 
s^âcriront normalement Icli, dj , etc. 

.\ccciti ionitjiic. — (finaud la dernière voyelle (ou la der- 
nière diphtongue d nu mot de plusieurs syllabes ne sera 
surmontée d'aucun ace. Mit, c'est que le mot se prononcera 
a\ec Varcenl lonif/nc sur l'avant-dernière syllabe, c'est-à dire 
en appuyant sur l'avant dernière. Pagre (père) se prononce 
l'A^/veii appuyant sur'///; eginaro il aimait) se prononce 
cgwMd en appuyant sur l'a. 

<x>uaud la derrière syllabe sera tonique, c'est-à-dire quand 



116 REVUE DE PHII.OLOGIK FKANÇAISE 

le mot se prononcera en appuyant su.' la dernière syllabe, 
cette syllabe sera toujours surmontée d'un accent, grave, 
aigu ou circonflexe selon le timbre de la voyelle: otropà 
(attraper , appuyez sur la dernière syllabe comme en français. 
Quand il y aura lieu d'accentuer, en qualité de tonique, la 
voyelle finale or/, on mettra l'accent sur Vu [où], pour dis- 
tinguer la voyelle ou de la diphtongue bu, accentuée sur Vo. 



1. — Lou Lou ch'en vay a l'Aje 

(Patois de ViUanrhlardj 

-^-^-•-^ H — ■ — b-^-^ ^ 

Lou Lou ch'en vay a l'A - je. Lou Lou ch en vay a 
Le Loup va trouver l'A - ne, Le Loup va irouver 



l'A - je : « Fal que te min - ze lou. Vi - ro - vi-ro, Fal 
l'A -ne : « Je veux te man - ger tout, Vi - ro - vi- ro, Je 



•J'y'''' 

que te min-ze ton. Vi-ro - lou.» 
veux te maii-gei' tout, Vi ■ ro - lou.» 



Te.etc patois Traiiiicti'tii njtliiniqnc 

— « Farà pa, chc di l'Aje, — « Ne feras p.is, dit lAiie, 
Nh'à de melboiir que you. Il y ;i mieus qm^ moi. 

» Y'o iay un couder d'àuco, Vois dans ce pré des oies, 

D'àuco-j-e de beloù. » Des oies et des oisons. » 

Lou Lou yi fugue veyre, Le Loup s'imi fui y voire', 

N'eu uôb) iioumâ doù. 11 n'en trouve que deus. 

Lou Lou cli'en torn' à l'.Vje: Le Loup revient à l'Ane: 

— « Fal (lue te minze lou! » — « Je vais lo manger tout. » 



1. Nous admettons, pour conserver le rythme, celle forme d'infi- 
nilil, que l'on rencoulrc dans les poésies populaires françaises. 



VIEILLES CHANSONS PATOISFS Dt' PERIGORD 



117 



— « Vay-t'en au couder d'oui ho, 
D'oulho-j-e df^ mouton. » 

Lou Lou yi torno veyre, 
N'eu tràpo nounià doù. 

A sa nou, yi fan festo, 
Maridèn lur Baroù : 

— « Lou Lou, you te couvide 
A noclio dun baron. » 

l^ou Lou niouniè chu l'.Vje. 
E quo trouttavo tan ! 

Lou Lou chê boit' a làulo. 
Eu ch' enbocavo tou. 

Lèumen un fijdepalho, 
E yi conhen lou Lou. 

Lou Lou brulè chey pàuto, 
A may chn pc'iutichoù. 



V'a-t'en voir au pacage 
Ds:^ brebis, âe< montons. 

Le Loup s'en fut y voire, 
N'en attrape que deus. 

Chez nous, c'est grande fête, 
On marie le Baron : 

— « Le Loup, je te convie 
.\us noces d'un barou. » 

Le Loup monta sur l'Ane, 
Oh ! comme ils trottaient bien! 

Le Loup se met à table, 
S'en fourre jusqu'au cou. 

S'allume un feu de paille, 
On y jète le Loup. 

Le Loup rôtit ses pattes 
Et môme ses petons. 



2. — Doban lo porto d'un Bourtzé 

{Patnis fie St-Arit-Riciè/T, Ste-Croix-de-B. 



3_ ^ 

Do - ban lo por - lo 
Devant la por - le 



(l lin bourt - /c 
d'un bour -geois 



Lo Ghilho - nèu nou choi dou - né, Lo (îhillio - nèu nou 
La (Ihilho - nèu nous soil don - née, La Ghilho • nèu nous 



=^=: 



::îi: 



N _— t^--i> =l 






choi dou-né, bo - Ihan Ché-gnonr, Lo Ghilho- nèu don- 
soit don-nt'e. vail - lant Sei - gneur, La (ihillni - nèu don- 



:=d^z:^=iR==zr=q: 



=*=' 



nà - lo nou ou coun- po 
u(>z - ia-nous ans com - pa 



::d-\Sz=z-. 



nhoii. 
liions. 



118 



REVl'E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Texte patois^ Trac/uctio>ï ri/i/imique^ 

De loy cohstanho, dèu cocàl, Et des châtaignes et, des nois. 

De lo-j-ôulano en del boun bi, Des noisettes et du bon vin, 

Chi yo ire-j-io, douna-nouii doù, S'il est trois œufs, donnez - en 

deus. 

Chi uh'o pa d'eu, pourlà lou gai, S'il n'est pas d'œufs, portez le 

[coq. 

Dounà dèu chou, ou de l'ortzên, Donnez des sous ou de l'argent, 
Déu-j-eccû, ou dèu loubl d'or. Des écus ou des louis d'or. 



3. — Din lo rebeyreto d'Ehspanho 



{Potjcs de Manataie] 



::^--i--iy 



3^ 

Din 
Dans 



-^-^=^: 



d^: 






lo re - bey - re - to d'Elis - pa - nho, Nh'o 

le pe - tit val- Ion d'Es - pa - gne Sont 



irey raou-li 
trois mou lins 




bi - rèn d'o nioiir. 

tour-nants d'à mour. 



Tcœte patoi.< 

Lo Moulinhèro ke fay niorle 
Rajo tan bien louy counpohnoi'in I 

Choun trey gorchoù de l'Ole- 
[inanho: 
Tut trey lo volen per omoùr. 

Tutluy moti, dobàn cho porto, 
Tou li chouaten lou bountzoùr; 

— « Mè odissià, bèlo borbièi'o: 
Lo borbcto iorià-lo noù"' » 



TraduclLO/i ri/t/iinique 

Et la Meunière qui fait moudre 
Rase si bien les compagnons! 

Sont trois garçons de l'Alle- 

[magne. 

Qui tous les trois l'aiment d'a- 

[mour. 

Tous les matins, devant sa porte. 
Tous les trois lui disent bonjour : 

— « Hé! bonjour, la belle bar- 

[bicre, 

La barbe nous couperiez-vous? » 



— « Ochièla-voù ciiu mo codiéro, — «.\sseyezvouslàsurmachaise, 
Lo borbéto lo vou forày. » El la barbe je vous ferai. » 



1, 2. Le refrain, Lo C/iil/ionèu, etc., s'iiilercale après chaque vers. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PÉRIGORD 119 

Me tan ke d'elo lou rojabo, Tandis qu'elle coupait la barbe, 

Lou gorchoù conizo de couloùr: Le garçon change de couleur: 

— i< Obfi pou ke lou rojoii cope. — « Avez-vous peur que je vous 

[coupe? 
Oiibe ke ne cope pa prou? » Mon rasoir n'est-il pas coupant?» 

— « Yon n'ay pa pou ke rojoù — « Du tasoir je n'ai nulle 

[cope, [crainte, 

Oiibe ke ne cope pa prou. Ni qu'il ne coupe pas assez. 

» E co n'ey vo.str'omoiii. lo Bèlo, » Hélas! c'est votre amour, la 

[Belle, 
Ke me fay cont/'à de couloùr. » Qui me faitchanger de couleur.» 



4. — L'autre jour en me promenant 

(l'(itoi.< de Manaurie] 

:t:rp=r;=--irl±=£=E=^=lrt=i3zn:^^=:?î:l 

L'autre jour, en me pro-me- nant Le long de 



la ri — vie — re, A mon che - min j'ai rencon - tré une 



ai ■ ma • ble l)er - gè re. 

Moi, je lui dis d'un air riant: 

— « Mon aimable chérie, 
.\cceptez-vous dans ce moment 

Un berger pour la vie? » 

<( Mouclin,loghi i)a de berlzit', — « Monsieur, je prens pas de 

[berger, 
You gardi bien choulMo; Je garde bien seidette; 

I'- de tut okcu pocholziè Et de tous ces mauvais passants 

Yod ne fou pa enpleyto. Je ne fais pas emplette. 

» Moucliù, de colità bou cliè, » Vous êtes un trop beau Mon- 

[sieur, 

E you chey postourèlo: Ne suis que pastourelle : 

Counchervà vostros oniilié Conservez donc vos amitiés 

I*er uno doumeyjùlo. » l'our une demoiselle. >» 



120 



REVUE DE PHIF.OLOGIE FRANÇAISE 



— w De demoiselles en ce jour, 
Moi je u"ou ai que faire: 

J'ai conservé tout mon amour 
Pour vous, belle bergère. » 

— « iVlouchù, n'ouriàpade proufi, — « Monsieur, vous n'auriez pas 

[profit, 

En fe de mertzondijo, Eu fait de marchandise, 

De ue contzà de lintze fl A changer votre linge fin 

Per de lo tèlo giijo. » Pour de la toile grise. » 

— « Moi je l'aime bien mieus ici. 
Ici, sur la verdure, 

Que les dames dedans Pans 
Et leur belle parure. » 



— « Moun boun moucbù, ke bou 
[chè don, 

Dou, (\vmable e tendre! 
Adissià! moun troupèlch'en bay, 

You lou voli 'na dzouendre.» 



— Mon bon monsieur, oh! com- 
bien dous, 

Tendre, charmant vous êtes! 
.Adieu! car mon troupeau s'en va, 

El je vais le rejoindre. » 



5. — De bon matin la Jeanneton 

{Pdtois de Mananrle) 



^n^ig 



:i5 
:bz: 



Du bon ma — lin, la Jeanne 




^=^^ ^ • ^ 

ton \'a- 1 - au jar- 



'=£F^==5:~2E^EJ 



-^ ^ '- ,— >- 

din : Sou cher o — màn l'o per-ché - gu - do Un' ou-ro o- 
Sou cher a — mant l'v a sui - vi - e Une heure a- 




>-'—M • rl-T — F-t 



.-=f 



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:|^^ 



:^_^: 



^m 



prè : Che l'o trou- va — do en -dur- mi - do: Uo re-ve-lhè. 
près: Il la irou-va tout (Mi-dor- mi - e : Ua réveil- i 



— «Réveillez-vous, la Jeanneton. 

Tant dormez-vous! » 

— « Pàure, you dermi ni nou 

[velhi: 
You pench' en von. 
M'en vou culi lo\' viouleto: 
N'an voule-voù ? « 



— ((Réveillez-vous, la Jeanneton 

Tant dormez-vous! » 

— « Hélas! je ne dors ni ne 

[veille: 
Je pense à vous. 
Je vais cueillir les violettes: 
En voulez-vous? » 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DL PERIGORD 



121 



— « Mïo, faites-moi un bouquet 

Qui soit bien fait, 
Qui soit lié de choyo verclo, 

Bien proprement. 
Ke vostros omoùr e loy miïuno 

Li chin dedàn. » 

Tout en liant ce beau bouquet, 
Belle pleurait: 

— « Mais de quoi pleurez-vous, lo 

[Bèio, 
Vous chagrinez? » 

— « Mè you puri lo-j-omourelo 

Del temps passé. « 

(( Pàure, ay bien de ke purà, 

Me tzogrinà, 
Ke me deyche oychi chouléio 

En d'un anfàn. 
Can tu tournera de lo guerro, 

El cbirô grau. » 

— » Mïo. can l'anfàn cliirô 

[gran, 

Viurèn contàn : 
Nh' otzotorèn uno coucardo, 

Un ribàn blan : 
L'envouyorèn pel los ormado 

01 regimàn. » 



— '< Faites-moi, mie, un bojiquet 

Qui soit bien fait. 
Avec un rubau de soie verte 

Bien proprement. 
Que vos amours avec les miennes 

Y soient dedans. » 

Tout en liant ce beau bouquet, 
Belle pleurait : 

— « Mais pouniuoi donc pleurer, 

[la Belle, 
Vous chagriner? » 

« —Je pleure, hélas! les amou- 

Du temps passé. » Trettes 

«Hélas! j'ai bien de quoi pleurer, 

Me chagriner: 
Car tu m'abandonnes seulette 

Avec l'enfant. 
Quand tu reviendras de la guerre, 

Il sera grand. » 

— « Ma mie, quand l'enfant sera 

[grand, 

V'ivrons contents : 
Nous lui mettrons une cocarde. 

Un ruban blanc. 
Et nous l'enverrons à l'armée, 

Au régiment. » 



liRVUK nii IMIILOI.O'iU:, xvii 



SUK LE TRAITEMENT DE C 

après la Protonique et la Pénultième atones 



On admet généralement que la protonique atone est 
tombée après la pénultième' . La protonique serait 
tombée après la sonorisati(jn des consonnes intervo- 
eales, et la pénultième avant. Il en résulterait qu'à 
l'origine on aurait conjugué : tu cuites, vous cuidiez, 
tu doutes, vous doude^ ; tu plaites, vous plaidie:: ; 
tu vuites, vous vuidie^ ; tu couches, vous cougiez ; 
tu juches, vousjugie:^; tu venches, vous vengiez, etc., 
exactement comme on disait: tu pleures, vousplourez; 
tu preuves, vous prouvez, etc. Puis l'une des deus 
formes aurait prévalu, tantôt l'une, tantôt l'autre, ce 
qui expliquerait douter à côté de cuider, coucher à 
côté de Jufjer, de même qu'on a pleurer à côté de 
prouver ; et l'hésitation entre les deus assimilations 
explicjuerait les doubles formes telles que penger et 
pencher, comme on a eu à un certain moment plourer 
et pleurer. 

Mais il y a, à ce rapprochement, deus objections sé- 
rieuses : d'abord on a réellement conjugué tu pleures, 
vous plourez ; tu preuves, vous pn'ouvez , etc., tandis 
qu'on ne constate dans aucun texte la conjugaison sup- 
posée ^a/j/a?7c\s', vous plaidiez ; tu juches, vousjugiez; 

1. Voy. les phonétiques de Meyer-Liibke, §;M1; Nyrop, § 255; 
Bourciez, 2' édil., § 122, rem. II, et § 141, 2% Hi.s(. 



SUR LE TRAITEMENT DE C 123 

etc. En second lieu, s'il est facile de comprendre ({u'une 
même voyelle ait produit ou ou eu suivant qu'elle 
était semitonicjue ou tonique, on ne voit pas du tout 
pour(|uoi on aurait prononcé plactat alors qu'on con- 
tinuait à prononcer placitare, et colcat alors qu'on 
continuait à faire entendre Yo de colloca7'e\ 

On admet généralement aussi' que la pénultième a 
disparu plus vite, (|uand la dernière voyelle était un 
a, que lorsque c'était un a ou un o : de là débita, 
debta, dette, à côté de cubito, cubedo, coude. Mais 
cette hypothèse ne s'applique qu'à un petit nombre de 
faits, (pii peuvent être expliqués autrement, et elle est 
en contradiction avec beaucoup d'autres, comme on 
le verra plus loin . 

D'autre part, on a peine à croire {[ue le maintien 
ou la chute d'une atone ait pu dépendre de la nature 
de la voyelle (jui suivait (et qui se maintenait dans les 
deus cas), ce qui conduit à cette supposition invrai- 
semblable qu'on avait une forme féminine cubita à 
côté de cubitum, pour expliquer les doublets coude et 
coûte. 

Si la chute d(î l'atone protoni(|ue ou pénultième ne 
dépent ni de sa place avant ou après l'accent, ni du 
timbre de la voyelle qui suit, on est obligé d'admettre 
que^ cette atone a été traitée de même dans ces dilie- 

1. On a pu supposer un phénomène analogue, mais inverse : la 
réductioiitle (//'intervocal à /•/• se produisant d'abord avant la to- 
nique (v(),y. notre Reçue, IV, 44) ; et les exemples recueillis par 
M. Ferdinand Lot (/?o/aa/ua, XXX, 481 ), pour établir la chute 
très ancienne de la dentale intervocale, semblent confirmer cette 
hypothèse. Mais on conçoit facilement qu'une consonne appuyée 
sur la tonique ait été plus résistante que la même consonne 
appuyée sur la semitoniqin' de la syllabe initiale. 

2. Meyer-Lûbke, § 336 ; Bourcrez, § 15, 



124 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

rents cas. M. Marcliot, dans sa Petite phonétique du 
français pi^élit ter aire, ne recule pas devant cette con- 
clusion ' . Il faut dès lors choisir, semble-t-il , entre 
l'hypothèse de la chute de l'atone avant la sonorisation 
de la consonne intervocale, qui expliquerait les formes 
telles que douter, pencher, etc. (avec la consonne 
sourde), et l'hypothèse inverse, qui expliquerait les 
formes telles ([iie plaide/', Juger, etc. (avec la consonne 
sonore). M. Marchot n'hésite pas à transformer en loi la 
première hypothèse, et à considérer plaider Juger, etc., 
comme des exceptions . Mais les exceptions sont aussi 
nombreuses que les exemples de ra})plication de la 
loi, et si l'on adoptait la solution inverse, elle se heur- 
terait a la même objection. 

Comment soi'tir de cette dithculté ? 

Il n'y a (|u'un moyen, c'est de renoncer à établir 
une loi générale. Si la chute de l'atone ne dépent ni 
de sa situation posttonique ou protonique, ni de la 
voyelle qui suit, elle peut dépendre d'une autre con- 
dition, notamment de la nature des consonnes qui 
l'avoisinent. Au lieu de chercher une loi générale re- 

1. Comme beaucoup d'autres romanistes, il appelé contrefinale 
la protonique atone. Il conviendrait de renoncer à cette expression 
qui assimile la protonique à la finale. Sans doute, si l'on se place 
après la cil ute générale des atones, on constate que dans soUdare 
= soude/' r/etl'r ontégalement disparu : mais ils sont tombés à des 
époques bien ditl'érentes. La voj'elle finale aune situation à part 
et ne saurait être com])arée à aucune autre. Elle n'a de commun 
avec la protonique atone que ce qui est commun à 'toutes les 
voyelles atones. L't atone de .so/Zr/a/v, placé «c«/î(' la tonique, est 
au contraire comparable à 1"/ atone de sulidat, placé «ra/i(! l'ul- 
tièinc ou la finale, et les termes de prolonique et de pénultième 
atones ont l'avantage de préciser le caractère qui rent ces deus 
atones comparables. Le terme de « protonique atone » ne se prê- 
tera à aucune équivoque si l'on cesse d'appeler atone la syllabe 
initiale, qui n'est pas atone, mais sentitoni'/iœ. 



SUR LE TRAITEMENT DE C 125 

connue impossible, essayons donc de formuler des lois 
particulières rattachées à la nature de ces consonnes. 
On sait, par exemple, que la protonique et la pé- 
nultième atones sont tombées de très bonne heure: 

1" Devant une dentale, après toute autre consonne 
qu'une labiale' : virde, caldo.frigdo, preposto, metj- 
tatem ^ . 

2" Quelquefois devant une autre consonne qu'une 
dentale, mais après une liquide : coipum, clercum. 

Si l'atone est tombée de très bonne heure dans ces 
deus cas, c'est que les consonnes qu'elle séparait 
pouvaient facilement s'unir dans la prononciation, et 
se rencontraient côte à côte dans d'autres mots latins : 
« perc/it, a//a, smaray/c/um,pas/a, ta//)a, ci/'cum, etc. » 

Au contraire, la difficulté de prononcer par exemple 
h -\- t, t -{- A', a maintenu l'atone intermédiaire assez 
longtemps pour que, dans les mots qui contenaient 
CCS groupes après l'accent, la voyelle finale se soit 
conservée en français sous forme d'e muet : coude, 
courage, etc. 

Il faut donc distinguer à ce point de vue, deus ca- 

1 . Toutefois, iiiOnie devant une dentale, IV protonùiue s'est 
maintenu plus longtemps après 1er quant cet i était tonique dans 
un mot voisin, tel que (iinl, nicndi ; delk l'i' des anciennes l'orines 
ainistiè (omise par le Dlcdonnain' (/('iwral dans la série des 
formes de ce mot) et mc^/ic/tsitti. Antérieurement à Tassibilation 
du c devant i, on a dû dire factis, dîctis, d'après fdctum, dictani, 
et de même cxpli,c:ii/n d'aprèa J'act ai a, dictuin, etc. On a dû 
même avoir les troisièmes personnes /«c/, dict, d\w faii. dii. 
tandis (jue le maintien temporaire de Vc d(^. filncrl , lacet, licft, 
d'après les formes de l'inlinitif où il est tonique, a produit 
plaist, lais/, lolst. 

2. La voyelle atone s'est maintenue plus longtemps dans adln- 
torcqwp dans iiicdicfdh-, pan-',' qu'elle é'tait toniquedans ndiidal ; 
delà aidier à cotéde nutitlc. 



126 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

tégories de mots. Il est bien évident que, dans la pre- 
mière, l'atone est tombée avant la sonorisation de la 
consonne qui suivait ; mais il peut en être autrement 
dans la seconde. 

Quel que soit le moment où la protonique ou pé- 
nultième atone est tombée, il a pu se produire alors 
une rencontre de consonne sourde et» de consonne 
sonore qui a nécessité l'adaptation de l'une ou de 
l'autre C'est ainsi que le d de nitida s'est changé en 
t sous l'influence du / précédent, français nette, et il 
est vraisemblable que le t de cogitare s'est changé en 
d sous l'influence du g, d'où cogdare = cuidier ; de 
même que l'yod primitif après labiale produit ge 
après sonore et che après sourde. 

Par conséquent, la présence d'une sonore, à la place 
d'une sourde précédée en latin d'une protonique ou 
d'une pénultième atone, ne prouve pas nécessairement 
que cette atone n'est tombée qu'après la sonorisa- 
tion de la consonne comme consonne intervocale. 

Enfin, rien ne prouve à priori que les différentes 
espèces de consonnes sourdes se soient toutes sonorisées 
à la même époque dans la position intervocale. Il est 
possible que la sonorisation du t par exemple soit 
postérieure et celle du c antérieure à la chute de l'atone 
protonique ou pénultième. Il convient donc d'étudier 
séparément chaque consonne. Nous nous occuperons 
ici du c, et nous cherciierons la loi de sa transforma- 
tion après la i)r(»t()iii(ju(> et la |)énulli('mo atone. Mais 
il faut distinguer avec soin \c r devant a, o, a du r 
assibilé devant e, i. 



SUR LE TRAITEMENT DE C 127 

I. — C DEVANT UN A OU UNE VOYELLE LABIALE 

Liquide -\- atone -{- ca ou co 

Il est certain qu'il est facile de prononcer un c après 
/ ou T. Mais si la facilité de prononciation de deus 
consonnes rapprochées est la condition indispensable de 
la chute ancienne de l'atone intermédiaire, elle n'im- 
plique pas nécessairement que cette chute se soit pro- 
duite. 

De fait, entre / ou /' et c, tantôt l'atone est tombée 
de très bonne heure, d'où le maintien du c (quand il 
était placé devant une voyelle labiale) ou son change- 
ment en ch (devant a), tantôt elle s'est maintenue 
assez longtemps pour que le c se soit sonorisé comme 
intervocal et ({ue les formes françaises aient la chuin- 
tante sonore fje : 

*clercutn : clerc *clericalvm : clergé 

*èasj7er( .• basoche' ^^aorovicum : vi. serorge 

*colcare: couCher *rar/Y'care ; charger 

*cabalcaro : chevaucher *seri.ca : serge 

*cevLCum : cierge 
*'infevvicave : vf. enfergicr 
*biiUicare : bouger 
delicatuin : vf. dougié 
*ftllravi(i : fougère 

Le // latin, dans les mêmes conditions, a subi natu- 
rellement la même loi : asparagum -d donné asperge. 

Le changement en fje parait s'être fait comme suit : 
clericato, cleregato, clereiei, clergé. Delicalam aurait 

1. Les noms de lieu se raUachaut à hasilicc ont Uuitot r/i'' et 
tantôt jy*" (voy. Quicherat, Fonnadon des noms de lieu, |>. o2). 



128 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ainsi passé par la phase deleiê. A ce moment, j'ad- 
mettrais pour ce mot une bifurcation : d'une part, il 
aurait subi sa loi phonétique et serait devenu deJgié, 
puis deuf/ié, dourjié ;d'autrepart, il aurait été confondu 
avec un composé de leié '~- lif/atuin, et serait devenu 
en conséquence de-h'c\ d'où la forme actuelle délié au 
sens de « délicat, fin ». 

On a proposé de tirer enferr/ier d'inferriarc, en 
s'appuyant sur la forme méridionale moderne enjérria ; 
mais cette forme semble refaite sur le substantif . Je 
ne crois pas (jue 1'/ latin en hiatus après /' puisse pro- 
duire une chuintante en français\ 

A côté dejongère, on afouchère, qui suppose une 
prononciation filcarta, laquelle a pu coexister avec 
rautre\ ou se produire dialectalement. On pourrait 
encore dérixer Jbuchère dejbugère par le changement 
de la chuintante sonore en la chuintante sourde sous 
l'influence de l'initiale sourde,/. 

Enfin, pour vei'ecundia, il faut admettre la chute de 
la protonique avant la syncope de la gutturale devant 
la voyelle labiale: verecundia, veregundia, vergogne. 
Si la protonique avait survécu à la gutturale inter- 
vocale, on aurait eu vereundia, veriundia, verjogné\ 

1. Les subjonetilsy/r'/v/i^, niuert/r sont dus à une analogie et ont 
été formés d'après sez-qe (serviam), donjo (dormiam). 

2. De même qu'on a prononcé sinuiltanénient .sc/a'o/' et ,sf!o/-, 
d'où si'ndrcal sire. 

'■'>■ Dans toute une région de la France, l'atone après r ou après 
// uliaiigé bientôt en /) est ainsi tombée avant la, chute complète 
di' la gutturale exj)losive ou sa transt'orniai ion en continue: Ca- 
MAiiiiA, C(('ina/-('f/((, Ctdiiai'ijtie ; monacum, moneçjo, monyiir, 
inoi-;/i((; ; Mairanicas, Maifanf/iies, Mci/rarr/nes (Bouclies-du- 
Rhône) ; liuruF.NUvyi. Ruuerqiic. Voy'. Quichcrat, Le, p. 33. 
Sur deus autres transformations des désinences nico, nica, voy. 
|)lus loin. 



SUR LE TRAITEMENT DE C 129 

A plus forte raison, l'atone n'est-elle pas tombée 
quand elle suivait un /' précédé lui-même d'une autre 
consonne, comme û?ins fabricare deyenufaoregare, 
/aureiar,/brr/er. Elle ne serait même pas tombée du 
tout, et on aurait abouti kjaoj'ojjer, si la consonne qui 
précédait 1'/^ n'avait pas eu la facilité de se vocaliser 
et de former une diphtongue avec la voyelle précé- 
dente. Auctoricarc, aussi bien qn'aactorùare, aurait 
produit otroyer. 



Dentale ou labiale ~\- atone -j- ca ou co 

Une dentale ou une labiale se lie difficilement avec 
une gutturale. Aussi est-il tout naturel (ju'après deti- 
taie ou labiale Qi avant (juttarale, l'atone- se soit 
maintenue assez longtemps pour que la gutturale se 
soit transformée comme consonne intervocale. 

Sedico >■ sedego, sedeo, sedyo, sied-dje 
Judicat > judegat, judeiat, judyat, jud-dje 

Comparez la transformation du pronom ego don- 
nant co, io,je. Pour judicat, on pourrait admettre la 
chute de l'atone aussitôt après le changement du c 
en // (ou même avant, en expliquant le g par la con- 
tagion de la sonore); le résultat serait le même en 
français. Mais le parallélisme constant entre les formes 
dérivées de ico et les formes dérivées de ica, et la 
présence de la chuiiilanlc dans les formes picardes, 
rendent seule possible rhypolhèse judegtit, judeiat, 
juge.. 

(^uand la labial»,' ou la dentale, qui précédait l'atone, 
était isolée, ou (jiiaïui, appuyée par une autre con- 



130 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sonne, elle était sonore d, h. v , on a constamment en' 
français la chuintante sonore ge : 

Suf^xe -aticum : -âge; Gemmeticos : Jumièges ; here- 
ticuin : eriège ; natica : nage' ; fevoiicum : farouge' . 

Sedicum : siège; judicum et judicat : juge; Judicai'e : 
juger ; pedicu/n ou pedicam : piège' ; inedicare : vf. megier ; 
fodicare : vf . fougier ; fidicare : figer. 

Tardicat, tardicave : vf. targe, targier ; hlandicare : vf. 
blangior; manducnve : manger; vindicare : venger; Ande 
cavinn ; Anjou. 

Plwnhicat, plu mhi cave : plonge, plonger; beTbicarium : 
berger*. 

Dans les quelques mots où l'on a, en latin, la gut- 
turale sonore g au lieu de c, le résultat est nécessai- 
rement le même : navigare a donné nager, et runii- 
gare : ronger . 

Quand la dentale qui précédait l'atone était une 
sourde appuyée, on a constamment en français la chuin- 
tante sourde cJœ : 

J'oriicuf)) : \)OYche; pertica: perche; Pcrticvrn : Perche 
(le) ; torticat, torticave : torche, torcher; reverticave : vf. re- 
verchier; coacticavc : cacher; allectlcare : dAXèchev; excor- 

1-2. Nousexphquerons plus loin les formes nachc et farouche, 
qui ont prévalu. 

3. Iinprdicare SiVira.it donné einpcgicr, et prœdœare : prcf/icr(ou 
prc'dcier, prcdwr en supposant le mot senti comme un composé, 
et cette forme se rencontre). Mais les deus mots ont été em- 
pruntés au latin après la sonorisation du c intei'vocal et avant 
le changement du c devant (i en cit. Ils ont été soumis à ce der- 
nier changement qui devait atteindre aussi bien le c intervocal 
conservé devant a (dans un mot d'emprunt) que le c initial devant 
la même voyelle; plus tard, ils ont subi aussi la loi de la chute 
de la dentale intervocale. Do là empccchicr, prcccJdcr, devenus 
ensuite emprc/wr, prêche/'. 

4. Assoun(/cr et neitjrr peuvent s'expliquer soit par udsuaci- 
care, nicicare, soit par adsuaolarc, niciare. 



SUR LE TRAITEMENT DE C 131 

ticare : écorcher ; domesticnm : vf . domesche ; lecistica : li- 
vèche; nia^ticat, masticare : mâche, vakohQV^ ; Aventicum : 
Avenche. 

Suspicare : vf . soschier ; cloppicare : clocher. 

Les exemples tout à fait certains sont assez nom- 
breus pour qu'on puisse formuler la loi suivante : a A 
la protonique ou pénultième atone précédée d'une 
dentale ou d'une labiale et placée devant ca, co, cor- 
respont toujours en français la chuintante sonore ge, 
sauf quand la consonne qui précède est une sourde 
appuyée^ » 

Mais il faut rendre compte de quelques exceptions : 
Natica etfcroticum, à côté de nage et de Jarouge, 
ont produit nache et farouche, qui ont prévalu. Je 
croirais volontiers qu'au moment où \ e final était de- 
venu à peu près muet, la chuintante^, qui précédait, a 
pu être assimilée par la langue à une consonne finale : 
or, on sait qu'une sonore s'assourdit lorsqu'elle devient 
finale. Ainsi s'expliquerait le changement de ge en c/ie'. 
Ce changement, d'ailleurs, n'aurait pas été général, 
et dans les mots tels que courage, juge, il aurait été 
absolument empêché par les dérivés ou les formes du 
mot dans lesquels la chuintante s'appuyait sur la to- 
nique : <-oiirageas, juger, etc. — Mordaclw, (jue l'on 
tire de itiordatica, peut s'ex])li(|ucr de même; mais 

1. C<7,s7/7r//7' aurait dû donner rliàrlwr, car uiarc produit né- 
cessairement le môme résultat que Icare; mais, comme Vi de cas- 
tùjarc est long, on avait le radical tonique chasti (il chastie), sur 
lequeirinfinitif a ('té refait. C'est ainsi qu'on a mendier, d'après 
il mendie, vlwVvqvx de la l'orme phonétiquement régulière //ie«i/r/\ 

2. Il faut qu'elle soit appuyée, sans quoi elle se serait sonorisée 
comme intorvocale: aHeo était devenu ((dei/o. 

3. Farouche se prêterait aussi à la même explication que /'ci«- 
r/ière (ci-dessus, p. 12ll. 



132 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

j'y verrais plutôt une forme dialectale de mordace, qui 
viendrait de inordacca. 

Pencher, épancher, revancher, arracher' et nicher 
seraient aussi des exceptions notables, si ces mots ve- 
naient de pendicare, crpandiccwe, r^evindicai'c, abra- 
dicare, nidicare, cjui auraient dû donner : penger, 
épanger, revanger, arrager, niger. Les iovm.es penger, 
revenger et niger se rencontrent d'ailleurs, mais com- 
ment explicjuer les formes en cher f Je crois cju'on 
peut, sans invraisemblance, supposer en latin populaire 
un pendit-icare fait sur le participe pjetiditum, dont 
le féminin pente nous est resté. Comparez allect-icare 
et coact-icare, d'où l'on tire allécher et cacher. 
J'admettrais de même ej-pandit-icare pour épancher ; 
et vendit-icare, au sens de « vendre (faire payer) un 
coup, une défaite », aurait produit vencher, revan- 
clier, à côté de venger venant de vindicare. Cette 
divergence d'origine rendrait compte de la différence 
de sens entre vengeance et revanche, ce dernier mot 
impliquant simplement une réparation, et non la 
satisfaction d'un ressentiment' . Il y a une nuance ana- 
logue de signification entre « il me le paiera » et a je 
me vengerai ». Quant à esrachier, arrachier, arra- 
cher, il viendrait de ex ou ah et rapt-icare. 

Plonchier, à côté de plongier, suppose un pluncuni, 
formé par analogie avec trancum etjuncani. 

Dans venditicare, pendidcare, nous av(Mis, entre la 
seniil()iii(|U(' initiale et la lonicjue, deus voyelles atones 
((■e ()ui iK' se rencontre pas après l'accent, où l'on n'a 
jamais qu'une voyelle atone entre la tonique et la 
semitoni(iue finale). Dans ce cas spécial, la première 

1. Les verbes se rf'i-fn<jer et .se recanclwr se j^ont confondus 
dans l'ancienne laiiiçuc 



SUR LE TRAITEMENT DE C 133 

atone tombe avant la seconde, et de même que int(i)- 
ditatem a donné nettedat, nètedê, nëteé, on a eu 
pend(\ jticare ,pentte(jai\ pentejjfii\ pen(c]iipi' , peiicJier . 
Par une transformation toute semblable, nid(r)Jîcare a 
dû produire nitjègar, niffeyar, nij'chier, nicher, et 
fruct{i) ficaire: frottfeyar , frojchier , Ji-oadacr. Mais 
dans les désinences iticarc et ifirare, le premier i 
atone devenait tonique aus trois personnes du sin- 
gulier et à la troisième du pluriel de l'indicatif pré- 
sent,- et iticat ou i/j rat devait donner régulièrement 
ège, qu'on ne rencontre pas, mais qu'on déduit sûre- 
ment des intinititX//'o/C7/c/', pdiiegier, cuujici-, formés 
sur Jj'otègc (fructificat , panège (panificat), aège (jedi- 
ficat;', comme aiuer^ a été formé sur aiuc (adjutat). 
I.a désinence ège, au lieu de produire un nouvel infi- 
nitif, a pu simplement amener le changement en -gier 
de l'infinitif régulier en -cliier (comme, à l'inverse, 
mangier a changé mundueen nianjue). Ainsi s'expli- 
queraient nigiei\ pengier,J'rougicr à côté de nichier, 
penchici', fi'oacJùer, sans (|iril soit nécessaire de 
supposer tddicarc, pciidicarc , l'ructicare k (loié de ni- 
dificare, pcnditicat'e, J'raciificare . Enfin, le mélange, 
dans les verbes de cette espèce, des formes en (je et 
des formes en cAe, a pu produire aussi pan echier, que 
l'on nuicontre, à côté de /xincf/ic/'. Pour résumer mon 
hypothèse en un seul exemple, la forme supposée, 
mais sûre, // froiUège, a amené d'une part le change- 
ment de froun/uer en/j'oiigier (et naturellement une 
conjugaison complète s'est greftée sur chacun de ces 
innnitifs), d'autre part la foiination d'une nouvel iuli- 

1. Sans qu'il soit besoin de i-ecouiii' à i'Iiypotlièse de raccen- 
tuatioii biliaire. 
. 2. Dirtionrutirc de GodefrOi/, v" (lidirr. 



134 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

nitii froutegier, ou, par une sorte de fusion defj'ou- 
tège et de frouchter .\f7'ouiec/uer . La coexistence d'in- 
finitifs tels que frougier et fi'outegier est aussi peu 
surprenante que celle d'aidier et aiuer, parler et 
paroler. 

s, G ou g -{- atone -\- ca ou co 

Ces groupes sont rares. Persica a donné régulière- 
ment pêclie, et intoxicare : enioschier. L's n'est pas 
appuyée dans le nom de lieu Auvasica, qui dès lors a 
donné Orange avec la chuintante sonore. 

Dans fïgicare, \'i atone a dû tomber de bonne heure 
entre les deus gutturales, dont la première s'est assi- 
milée à la seconde. De \i\'.Jiccare,ficJiier, ficher. 

n -(- atone -|- ca ou co 

Lorsque \ atone ^ ic est précédée d'un n, il semble 
que le cas soit le même que lorsqu'elle est pré- 
cédée d'une liquide, car n -\- c n'olïre pas de diffi- 
culté de prononciation et se rencontre en latin. On 
s'attent donc à trouver tantôt j et tantôt ch. Et, en 
effet, pour *nianicuin, on a mange et manche, et pour 
manica : manche. Mais on a surtout ge. Granica a 
donné grange; excommunicare : escomengier. Es- 
trange, — à côté de estrain, produit régulier d'extra- 
neum, — parait bien venir d'extranicum, et linge et 
lange de linicum, lanicum. 

Les mots moine et chanoine (au lieu de monge, 
chanonge), et bétoine de bettonica, présentent une 
autre trausformation de n -|- icuin. On comprent 
qu'arrivée à la forme monyo, la hîngue ait pu 
hésiter entre la métathèse de n et y, d'où mogne, 
moine, et la transformation de Vgod en chuintante, 



SUR LE TRAITEMENT DE ( ' 135 

d'où monge. De même^ diem-doinitiicam a donné 
dimaine et dimanche, et radjectif dominicum a pro- 
duit le substantif domaine. 

On rencontre d'ailleurs des doubles formations du 
même genre pour ico, ica précédés d'une dentale non 
nasale. Medico devenu medyo^ a donné d'une part 
mied-je, miège, par le changement de Y yod en chuin- 
tante, d'autre part par la métathèse de Vyod, mieyde, 
mide, d'où l'on passe à mire\ probablement par le 
changement du d en une continue sonore voisine du *, 
puis par le changement bien connu de * en r (Nyrop, 
P/ionétique, § 360,. Il en résulte que le suflixe aticnm, 
devenu adyo, aurait pu produire ait^e, et de fait, on 
a f/ramaire de grammatica, daumaire de dalmatica, 
a}'tiimaire de *arte-matica. Et les mots d'emprunt en 
dio, qui sont entrés dans la langue avant le change- 
ment dont nous parlons, ont aussi des formes en 
ire : remire de remediam, estuire de studium, à 
côté de est aide (d'où étude). 

Il n'y a pas de raison pour que des doubles formes 
analogues ne se soient pas produites» lorsque l'atone 
était précédée d'mie autre consonne qu'une dentale. 
Dès lors, si l'on suppose sapicum, au lieu de sapium 
(comme extranicum à côté d'extraneumy, on aura 
sabego, sauego, saveo, savio, et de savio pourront 

A.Mcdjio primitif aurait donné ou plutôt a donné (dans l'adjectif 
incduiiii) la loi'nie mi. 11 est tout naturel que nwdi/o secondaire, 
issu de medico, longtemps après la translormalion de mcdi/o 
primitif, ait été soumis à des lois phonétiques dillcrentes. 

2. Ou encore à mie par la chute complète du r/, et c'est ce qui 
explique la forme /('(V,/o;>, issue de *Jidirum. Ct. notre Rcriir, 
t. XV, p. 237. 

3. Les sullixes iam, ician, idiim doivent permuter facilement, 
ayanfla même valeur. 



136 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sortir les deus formes sage et sa^ct?, semblables à monge 
et moine, tandis que sapium, même avec l'hypothèse 
invraisemblable que le/) avait eu le temps de devenir 6 
avant la consonnilication de 1'?' en hiatus, n'aurait pu 
produire qnQsage, l'yod primitif après laljiale donnant 
toujours une chuintante. 

Conclusion. — Sous réserve des quelques cas où la 
protonique ou pénultième atone était tombée de très 
bonne heure devant ca, co, elle s'est maintenue jus- 
qu'après la. transformation du c en continue palatale, 
et a produit la chuintante sonore ge. On a eu la 
sourde che, au lieu de la sonore ge, quand l'atone était 
précédée d'une consonne sourde appuyée. Parfois, 
l'yod, notamment après une dentale, au lieu de se 
consonnifier, est allé former diphtongue avec la 
voyelle tonique (jui le précédait. 

II. — c DEVANT E OU I 

L'atone s'est aussi maintenue très tard avant le 
c (ts) suivi d'<' ou /, comme le montre la conservation 
de la finale dans puce, pouce. Mais ici la sonori- 
sation de la consonne a encore été plus tardive, car 
elle n'avait pas cessé de se prononcer ts quand l'atone 
est tombée. 

pulicrni, puce pii/licell/i, pucelle. 

poliiccDi, pouce palliccnnii), poucin, poussin. 

riuiiicciii, ronce ramicellvm, rinceau. 

La conservation de la sourde c, même après la dentale 
sonore d, dans luidicina = racine, et dans rnedicina 
=■ mecine, permet de croire (jue duodecini, tredecim, 
sedecim ont d'abord donné doce, ù'ece, sece. On ren- 
contre d'ailleurs la forme doce. Mais, lorsque la den- 



SUR LE TRAITEMENT DE C 137 

taie sonore était appuyée, elle a eu la force de sono- 
riser le c assibilé qui suivait ; de là onse, quatorze, 
quinze, d'après lesquels doce, trcce, sece ont été refaits 
en do^e, doiue, et trèze, sèze. 

L'atone n'est pas tombée du tout dans domniceda, 
où elle était précédée d'un groupe de consonnes appe- 
lant une voyelle d'appui ; dès lors, quand le c inter- 
vocal devant e ou / est devenu yod -j- s, on a eu 
domneiseUe, d'où darneiseUe, damoiselle, demoiselle. 

L. Clédat. 



p. -S. — J'ai envoyé l'épreuve de cet article à un certain 
nombre de romanistes. Je remercie ceus qui ont bien voulu 
me répondre, notamment MM. Tobler, Fœrster, Scbuchardt, 
Meyer-Lùbke, Koschwitz, Marchot, Thomas, Bourciez. La 
plupart réservent leur opinion, n'ayant pas actuellement les 
loisirs nécessaires pour reprendre l'étude de cette difficile 
question. Je me bornerai donc à répondre brièvement à 
quelques objections. 

On conteste les formes sororicum, lanicam, linicum, qui ne 
se rencontrent pas. Mais il n'est pas douteus que ces formes 
devaient produire les mots français «e/'or^/e, /an^^, linge. Et, 
d'autre part, contre l'explication de ces mots par sororium, 
laneum, lineum, il y a une objection capitale, c'est que, dans 
tous les exemples vraiment sûrs, rio aboutit à y-\-r, nia h 
n mouillée. 

En supposant clericatum parvenu à l'état clereiat, n'au- 
rait-on pas dû aboutir à cleroijé, comme necatuin, neyat, 
neiat a donné noyé >' Je ne le crois pas. De ce qui s'est passé 
pour l'yod après une voyelle semi-tonique, on ne peut légi- 
timement conclure à ce qui a dû se passer pour Vyod après 
une voyelle atone. L'e médial atone des formes telles que 
clereyeat devait tomber, comme toute atone, d'où.la trans- 
formation de Vyod en chuintante, — sauf, bien entendu, 

UEVUK DE PHILOLOGIE, XVII. 10 



138 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

quand cet e se trouvait après un groupe de consonnes exi- 
geant une voyelle d'appui. 

D'ailleurs, puisqu'on est obligé d'admettre qu'entre une 
liquide et un c l'atone n'est pas tombée à la même époque 
dans tous les mots, rien n'empêche de supposer que, pour 
clericato en particulier, la chute de l'atone s'est produite 
alors que le c était à l'état g : clericato, cleregat, clergat, 
clergié. Mais il est certain que, pour d'autres mots analogues, 
la chuintante provient de Y yod issu du g et non pas direc- 
tement du g, comme le prouvent les formes picardes de 
bouger, forger (citées par Marchot, o. /. , p. 86-87). 



COMPTES RENDUS 



E. l^OLENTz . • — Les fonctions du pronom relatij français 
LEQUEL, d''^' partie, Berlin, 1901. Programme 43 pages. 
2"^ partie, Berlin, 1902. Programme 31 pages.] 

Ces deus parties contiennent : 

1" Un exposé historique de la question (1'" partie, 3 à 15). 

2° Lequel comme adjectif (15 à 25). 

3° i>e(/MeZ comme substantif, c'est-à-dire comme pronom. 

Généralités (25-26). Lequel indépendant de prépo.sitions 
(26 à 43, et 2° partie, 3 à 31). 

Une troisième partie traitera de lequel après les préposi- 
tions. 

Première partie. Dans l'exposé historique' M. Polentz 
constate que lequel, rare dans l'ancienne langue, a été em 
ployé plus fréquemment au XV-^ et surtout au XVI" siècle, 
sous l'influence sans doute du latin, où les propositions rela- 
tives jouent un rôle si considérable. Il y a réaction au XVII** 
et au XVI II" siècle, qX. lequel se trouve presque complète- 
ment banni de la prose ou des vers, mais au XIX*" siècle on 
recommence à l'employer fréquemment. Il semble d'ailleurs 
qire cet emploi dépent du goût de chaque auteur, du soin 
qu'il apporte à son style, comme aussi du genre de sujet 
traité : par exemple, les Concourt emploient très fréquem- 
ment lequel, surtout après des prépositions, et M. Paul 
Bourget l'emploie plus fréquemment que Maupassant, tandis 
qu'on le rencontre dans presque tous les articles de M. Bru- 
netière et de M. Faguet. (>et exposé, nourri de nombreuses 



1. L'auteur y renvoie fn'queininoiit à l'histoire de la laiigut> publiée 
par M. IBruuot daus l'Histoire littéraire de Petit de JuUeville. 



140 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Statistiques, est intéressant surtout parce que l'auteur in- 
dique que les variations dans l'emploi du pronom lequel cor- 
respondent aus transformations de la phrase française. Plus 
elle est rapide, moins on emploie lequel; au contraire, plus 
la phrase est ample et périodique, plus on a l'occasion de 
l'employer. En général, on peut dire, conclut M. Polentz, 
qu'au début du XX^ siècle le lourd pronom lequel reprent 
une importance qui ne peut que nuire à la rapidité du style. 
M. Polentz passe sans transition à lequel comme adjectif 
(bien que l'exposé que nous venons de résumer se rapporte 
presque exclusivement au pronom). Après trois pages sur 
quel, il dit que l'ancienne langue (jusqu'au XVP siècle) 
emploie lequel adjectif : 

a) Pour renforcer un substantif déjà exprimé. 
6} Pour substituer au substantif antécédent un substantif 
plus général ou analogue. 

c) Après un verbe, pour accompagner le substantif verbal 
tiré de ce verbe. 

d) Enfin pour accompagner un substantif qui résume l'idée 
d'une proposition précédente. 

Lequel comme adjectif est de moins en moins fréquent. 
Au XIX'' siècle, il ne s'emploie que : 

a) Quand on répète le substantif qui vient d'être employée 

h) Plus rarement pour substituer au substantif précédent 
un substantif plus général. 

c) Lorsque le contenu de la proposition précédente est ré- 
sumé par un substantif; la locution auquel cas est souvent 
employée. 

AI. Poleniz passe ensuite à l'étude de lequel comme 
pronom, particulièrement de lequel employé sans préposition, 

1. IIDT lie lueniioiiiie pas l'emijloi de lequel comme adjectif. 

2. « Le royaume d'Alger, pays situé en Achaïe, laquelle Achaïe 
touche à la Petite-Albanie. » (V. Hugo, Notre-Dame do Paris, U, 25). 

3. «Rien n'advint de notable jusqu'au lundi de la semaine suivante, 
auquel jour... » (A. France, Puits de Sainte-Claire, 277). 



COMPTES RENDUS 141 

c'esl-à dire comme sujet ou complément direct'. Cette étude 
est fort intéressante, bien que des redites, des digressions, 
des divisions nombreuses et l'abondance des exemples 
rendent difficile de suivre la pensée de l'auteur. 

La thèse, c'est que, contrairement à ce que disent nombre 
de grammairiens français, ce qui pousse à employer lequel, 
ce n'est pas seulement le besoin d'éviter une erreur, ni la fa- 
culté qu'il a de marquer le genre de son antécédent", mais le 
sentiment de la différence de valeur qu'il y a entre les di- 
verses propositions relatives. En eflfet, lequel, devenu d'adjectif 
pronom, doit toujours se rapporter à un substantif déterminé, 
ce qui n'est pas nécessaire pour qui ; tandis qu'une proposi- 
tion qui commence par qui peut se rapporter non seulement 
à un substantif, mais encore à un antécédent abstrait, à un 
pronom, auquel la proposition relative donne le contenu qui 
lui manque, la proposition introduite par lequel ajoute tou- 
jours une indication nouvelle au substantif auquel elle se 
rapporte. (( Lequel » sujet ou complément, n° peut introduire 
qu une proposition appositice ou amplifiante; «qui », au con- 
traire peut introduire aunsi des propositions attributives ou 
dislinctives\ 

Si la thèse de M. Polentz est exacte (et les exemples qu'il 
donne la confirment alors même qu'il les explique par d'autres 
raisons), il y a là un nouvel exemple de l'aptitude d'une 
langue à ne pas perdre un mot une fois créé et à lui donner 
un emploi particulier, lorsqu'elle possède antérieurement un 
mot synonyme. Ce qui rent la question obscure, c'est que si 
l'on trouve rarement lequel là où qui est nécessaire, en re 
vanche, et l'étude de M. Polentz le prouve abondamment, qui 
est possible partout oîi l'on emploie lequel. 



1. M. Polenlz dit au iiomiiialif et à l'accusatif. Nous conserverons 
clans notre compte remin ces termes qui sont commodes. 

<J. Ces deus raisons n'en font à vrai dire qu'une. 

3. M. Clédat établit une distinction analogue entre propositions re- 
latives nécessaires et propositions relatives explicatives. Grammaifc 
cUn^^irjua, p. 206. Nous nous servirons de ces deus expressions. 



142 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Cette opinion pourraitexpliquer aussi Thistoire du pronom. 
Pour l'ancienne langue, lequel est un mot nouveau : elle 
emploie indifféremment qui et lequel. Au XVI'' siècle, on 
trouve lequel avec des pronoms comme antécédents, et il y a 
encore au XVIP siècle quelques exemples de lequel intro- 
duisant une proposition relative nécessaire. Au XVI^ siècle 
aussi, quelques écrivains pénétrés de latinisme, en parti- 
culier Calvin, ont employé lequel pour commencer non une 
proposition relative, mais une proposition déjà subordonnée 
(participiale, conjonctive, relative ou infinitive)'. 

Au XVIIe siècle vient la réaction : mais tandis que Mé- 
nage, Thomas Corneille et l'Académie rejètent lequel sans 
concession, Vaugelas, avec un sentiment plus juste des be- 
soins delà langue, s'est rendu compte que cette forme plus 
lourde pouvait mieus attirer l'attention, et il autorise l'emploi 
de lequel^ pour commencer quelque récit important ». Cet 
usage s'est maintenu dans le style judiciaire : lequel com- 
mence à être spécialisé, et il a survécu'. 

On l'emploie, lorsqu'il n'y a dans la phrase qu'une propo 
sition relative, pour ajouter à un récit un éclaircissement, 
pour remplacer une liaison comme et, car, mais, cependant 
celui-ci (surtout dans l'expression lequel consii<te), lorsque le 
relatif est séparé de son antécédent% lorsqu'il y a à la suite 
plusieurs substantifs de genre différent, ou pour prolonger 
une période. On l'emploie aussi pour plus de clarté lorsqu'il 
y a dans une phrase plusieurs propositions relatives se rap- 
portant à des antécédents différents et pour introduire une 
proposition relative déjà subordonnée à une autre proposi- 
tion relative qui commence par qui'^; pour plus de variété, 



1. Cet emploi a disparu complètement, dit M. Polentz. 

2. M. PoleiUz remarque qu'un tel relief étant moins nécessaire à 
l'accusatif, on rencontre plus rarement lequel à l'accusatif. 

3. M. Polentz montre par de nomljreus exemples que, malgré la 
règle de Vaugelas, qui est souvent séparé de son antécédent. 

4. Lequel peut être le premier relatif, mais si à une proposition 
commençaul par lequel on unit parla conjonction et une autre pro- 
position relative, le second relatif ne peut être que qui. 



COMPTES RENDUS 143 

lorsqu'on a une longue série de propositions relatives subor- 
données les unes aus autres. 

Telles sont les fonctions de lequel au nominatif et à l'accu- 
satif dans la langue moderne. On l'emploie moins souvent 
que qui : même dans les propositions relatives explicatives, 
l'emploi de qui est aussi, sinon plus fréquent que celui de 
lequel, et le domaine de qui comprent en outre toutes les pro- 
positions relatives nécessaires. Mais si l'on considère qu'après 
la phrase courte et vive du XVI il'^ siècle, le français actuel 
semble revenir à des périodes plus amples analogues à celles 
de Balzac ou de Bossuet, la fortune de lequel semble assurée. 

Nous espérons avoir montré par ce compte rendu l'intérêt 

de l'étude de M. Polentz, Nous souhaitons que la troisième 

partie soit, pour les idées et le nombre des exemples, digne 

des deus premières. 

H. YvoN. 



A. Constantin et J. Désormaux. — Dictionnaire Savoijard 
publié sous les auspices de la Société Florimontane . 
(Paris, E. Bouillon, et Annecy, imprimerie Âbry, 1902. 
Un vol. grand in 8° Lxn-446 pages.) 

C'est en 1891 qu'A. Constantin avait fait « à la Société 
Florimontane le dépôt de son projet de Dictionnaire. Depuis 
lors, il n'avait cessé d'amasser des matériaus. .ladis il allait 
de localité en localité, interrogeant les habitants et de préfé- 
rence cens qui n'avaient guère quitté leur village. Puis, 
forcé par l'âge et par son état de santé d'interrompre ses 
courses, il ne laissa pas de recueillir de nouvelles informa- 
tions. Pour lui, de dévoués correspondants n'épargnèrent ni 
leur temps ni leur peine » (Préface du Dictionnaire). Mais 
la mort le surprit le 22 mars 1900, avant qu'il eût achevé 
son œuvre : à vrai dire, le Dictionnaire était à peineébauché, 
et il risquait fort de ne jamais voir le jour ; heureusement 
M. Désormaux, professeur au lycée d'Annecy, sur l'invita- 
tion de M""' Constantin et de la Société Florimontane, vou- 
lu! l)ion se charger de continuer l'œuvre delérudif savoyard. 



144 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

La tache était ardue : il ne s'agissait pas seulement de mettre 
en ordre les malériaus entassés un peu pêle-mêle par Cons- 
tantin, il fallait encore et surtout, par des recherches nou- 
velles, combler des lacunes souvent fort étendues. Deus .ans 
ont suffi à M. Désormaux pour mènera bien une entreprise 
aussi considérable, et l'année 1902 n'était pas encore écoulée, 
que le Dictionnaire savoj/ard était imprimé. 

L'œuvre fait grand honneur à l'érudit qui l'a conçue et 
préparée, et à celui qui l'a accomplie et publiée ; elle se dis- 
tingue de la plupart des recueils analogues, qui embrassent 
les parlers d'une vaste région, par deus qualités précieuses : 
la notation exacte des sons et l'indication précise des sources. 
Pour des raisons diverses on a dû conserver le système gra- 
phique que M. Constantin avait inventé et qu'il avait exposé 
à plusieurs reprises dans des publications antérieures ; il 
est un peu compliqué, notammentdans l'emploi des accents, 
trémas, apostrophes, etc., mais il a l'avantage d'être précis 
et d'indiquer la qualité des sons, leur durée, leur intensité, 
avec une rigueur suffisante pour satisfaire les phonétistes les 
plus exigeants. Au reste, ce n'est pas là le principal mérite 
du Dictionnaire. Le patois savoyard est loin d'être homogène, 
et, à vrai dire, il n'y a pas an patois savoyard, pas plus qu'an 
patois lyonnais, bressan ou dauphinois, mais une infinité de 
parlers savoyards, souvent fort différents les uns des autres 
et qui varient de commune à commune. C'est celui de 
Thônes qui a fourni le contingent de mots le plus important; 
en outre près de 250 communes de la Haute-Savoie, de la 
Savoie et du canton de Genève, ont apporté leur contribu- 
tion. Mais, loin de chercher à nous donner l'impression 
fausse d'un parler uniforme, en enregistrant pêle-mêle des 
mots de provenance diverse, les auteurs ont soigneusement 
indiqué toutes les sources oij ils ont puisé. Grâce à un iogé- 
nieus système d'abrévations, chaque mot est accompagné, 
pour ainsi dire, de son certificat d'origine : nous savons 
d'où il vient, de quel canton, de quelle commune. C'est là 
une heureuse innovation, qui permettra aus philologues de 



COMPTES RENDUS 145 

tirer parti, pour étudier la phonétique des patois savoyards, 
des richesses accumulées dans les colonnes du Dictionnaire. 
Un Dictionnaire, conçu sur un plan pareil, ne peut être 
complet, et comme le dit fort bien M. Désormaux, le sera-t-il 
jamais ? Mais le cadre est tracé : il suffira, pour le remplir, 
que les Sociétés locales et les travailleurs de bonne vo- 
lonté répondent à l'appel chaleureus que leur adresse M. Dé- 
sormaux. Qu'il nous permette d'apporter ici une modeste 
contribution'. Acôté d'articles fort riches, comme «^^y/e (aigle), 
çharwi, ç/urra, capëssa, la/'é (\vi\t), luge, saim, etc., il en 
est d'autres qui pourront s'augmenter de variantes ou de 
synonymes nouveaus. A l'article cache (lit), on peut ajouter 
cutsë (Bozel, Bourg-Saint-Maurice), cutche (Aime), cusè 
(Séez) c?<6-ï(Tignes),cac/ie(Montmélian),cr<r'/?ê (les Échelles), 
cocAê(les Houches), A;e«çAê( Domancy). Parmi les succes- 
seurs de popidus (peuplier) il faut compter perëqui s'emploie 
à Saint-Genix et au Pont-de-Beauvoisin. A Saint-Genix, au 
Pont-de-Beauvoisin, àla Motte-Servolex, aus Échelles, on fait 
la bui/a (lessive), comme dans le Lyonnais et dans la Bresse; 
à Lanslebourg, on fait lo hlantcho. Le 6 de laborare est passé 
àr dans la Haute-Maurienne tout entière : lavorèl à Saint- 
Michel, laveoà à Albanne, Inrora à Valloires, lavonrar à 
Avrieux et à Lanslebourg. Ae/)o^em est continué par neveu 
que donne le Dictionnaire, et aussi par névo, jiecô, jievon, 
ndvonr, nérmv, nevtrë^ neveuï, névu ; à la liste des succes- 
seurs de lupum, il faut ajouter lu, lou, 16, lo, lot, leuï, etc.; 
toutes ces variantes sont intéressantes pour l'étude du sort 
de ô tonique latin. On pourra encore enrichir le Dictionnaire 
d'une autre façon, en déterminant l'aire de chacune des 
formes enregistrées : on pourra montrer, par exemple, que 
cabra <i capram n'est pan particulier à Thônes et à Dou- 
vaine, mais qu'on l'entent encore à Saint-Genix et au Pont- 



1. Les mois cités sont (ransciils daii.s le système graphique de 
Constantin : i"' est un e l'éiniiiin atone, /• un c fcminin accentue, '.'/t le 
t/t dur anglais. 



146 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

de-Beauvoisin; que cuç/ie (lit) et lahorà (labourer) occupent 
un vaste domaine dans l'arrondissement de Chambéry, entre 
le cours du Rhône et celui de l'Isère. D'autres articles trou- 
veront leur complément naturel dans Y Essai de grammaire 
que prépare M. Désormaux. La Maurienne et la Tarentaise 
sont particulièrement riches en formes curieuses : nostrum 
par exemple n'est pas devenu nutron, ntron, comme dans 
les autres parties de la Savoie ; le groupe sir se conserve ou 
se réduit à &-7', rji,s,r. Le champ des études patoises est 
vaste et presque illimité; les auteurs du Dictionnaire savoyard 
ont eu le mérite d'y tracer un sillon profond et durable et 
de montrer la voie aus travailleurs de bonne volonté, leurs 
compatriotes. 

Voici encore quelques observations de détail : 

p. 62, art. boulïà. — Le mot se trouve encore dans le 
Prologue publié par Constantin, p. 10, vers 149 : l'éditeur 
le traduit à tort par boulotte; c'estjille qui convient au sens. 
Il se peut d'ailleurs qu'il n'ait jamais appartenu au patois 
savoyard, la langue des textes où on le lit paraissant mélan- 
gée d'éléments étrangers. 

P. 33, azi. — Acetum nepourraitexpliquer l'ancien français 
aisil ; on a proposé *' acetukan, *aceclnm; voir \a.Bomania, 
XXI, 87. Le mot s'emploie, dans d'autres parties de la 
Savoie, comme adjectif, au sens de aigre. 

P. 23S, Jhwèro. — 11 ne semble pas qu'on puisse l'expli- 
quer par y arfa/cH/y; ; la ressemblance avec medicum >> mire 
n'est qu'apparente. Peut-être faut-il y voir le suffixe arius, 
ou ator, cf. moléro, rémouleur. 

P. 239, A'èsi vient plutôt de *(/a/e^iV/7'e que de quiescere. 

p. 257, maltru. — Matra s'emploie au Pont-de-Beauvoi- 
sin et, semble-t-il, sans aucune nuance péjorative, au sens 
ào, petit garçon. 

P. 293, ou, pron. neutre, ne peut remonter jusqu'au 
latin archaïque olle; c'est hoc ou ille. 

Le, vocabulaire patois forme la partie essentielle du Die- 



COMPTES RENDUS 147 

tionnaire ; mais une large place y est faite au français popu- 
laire, tel qu'on le parle à Annecy. Quelques-uns des mots 
enregistrés auraient pu être laissés de côté : tels sont les 
termes de métier, comme baigneuse, chevillière, et cens qui 
ne sont pas propres à la Savoie^ mais qu'on entent un peu 
partout dans la bouche du peuple : arborisev, j'en suis bleu, 
brise, c'est le cadei de mes soucis, cartable, causette, chaud 
et froid, colidor, etc. Certains appartiennent à l'argot: 
cnbouÂô, cambuse, canuler, rhahuter, etc. Mais il en reste 
un grand nombre qui offrent un intérêt plus spécial, 
archaïsmes qui se sont conservés dans la Savoie ou ternies 
empruntés au patois par le français local. Si l'on ajoute que 
beaucoup de traditions ont été recueillies et expliquées, 
qu'une foule de comparaisons populaires, de formules 
enfantines, de devinettes et de proverbes sont cités et traduits 
çà et là ou réunis en des articles plus développés, on aura 
quelque idée de l'ampleur et de la richesse du Dictionnaire 
savoyard. M. Désorniaux l'a fait précéder d'une bibliographie- 
très complète, à laquelle il sera bien difficile de beaucoup 
ajouter. Parmi les travaus des philologues modernes, il 
convient pourtant de mentionner deus articles, qui ont paru 
dans les Etudes romanes dédiées à G. Paris et qui inté- 
ressent tout particulièrement la Savoie: l'un de M. Gillié- 
ron sur la tnlalilé phonétique des patois, l'autre de M. Rous- 
selot sur s devant t, p, c dans les Alpes. Parmi les textes 
anciens, deus phrases en patois savoyard, citées par 
H. Estienne dans VApolof/ie pour Hérodote, méritent 
d'être recueillies'. 

Le Dictionnaire savoyard n'est que le premier d'une série 
de travaus, dont M . Dé.sonnaux nous annonce la publication 
prochaine et qui comprendra, outre un supplément au Dic- 
tionnaire, une Anthologie d(! textes anciens et modernes, un 
Essai de Grninmaire, une Ph()néti(iue et un Glossaire du 



1. Pages 1d et 54 S de l'iidiliou de t.ô7'9. H. EsUciuic avait une 
proprictc à Viry, dans le canton de Saint-Julieu. 



148 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

savoyard ancien. Le programme est vaste; espérons que 
M. Désormaux pourra le remplir tout entier. Il est encou- 
ragé et soutenu par la Société Florimontane, qu'il faut 
remercier de savoir susciter et patronner des entreprises 
vraiment utiles, tandis que tant d'Académies de province 
dépensent leur temps et leur argent à redécouvrir périodique- 
ment l'Amérique. 

L. ViGNON. 



N. Haillaxt et A. Virtel. — Chois de Proverbes et Dic- 
tons patois de Damas {près de Dompaire) . Épinal et Pa- 
ris, E. Bouillon, 1902, in-8o, de 36 pages. 

M. Haillant ne se lasse pas d'étudier les dialectes vosgiens. 
Tout le monde connaît ses excellents travaus sur le patois 
d'Uriménil ; il prépare un Glossaire vosgien ancien et mo- 
derne; et, en attendant, il nous donne, en collaboration avec 
M. Virtel, un petit recueil de proverbes en patois de Damas, 
qui intéresse à la fois le folk-lore et la philologie. Damas est 
une petite commune du canton de Dompaire, sur les fron- 
tières des arrondissements d'Épinal et de Mirecourt, à peu 
près au centre du département des Vosges. Le patois qu'on 
y parle présente un intérêt particulier, parce qu'il forme la 
transition entre les patois de l'est, de la Montagne, comme 
dit M. Haillant, et ceus de l'ouest ou de la Plaine, tout en 
se rattachant plutôt à ces derjiiers ; celui du village voisin, 
Bettegney, qui forme commune avec Damas, appartient au 
contraire aus premiers. Dans une brève introduction, M. H. 
a relevé les principaus traits de la phonétique de ce patois; 
il a laissé de côté les formes; elles sont bien telles qu'on 
s'attendrait à les trouver dans une zone intermédiaire. Par 
exemple, ille sujet a donné <'{l) au sud et au sud-est des 
Vosges, i{l au centre et au nord, eu[l) dans les cantons de 
Dompaire et de Darne}^ à Damas aussi ea/'i, mais /'(/) devant 
les verbes impersonnels ; cf. encore ///a sujet> ew/eau nord- 
ouest, é/e ailleurs, à Damas ealle, n»' 45, 52, et elle 158; 



COMPTES RENDUS 149 

illum régirne>> lo au centre et au nord-est, le dans la zone 
occidentale, à Damas lo 53 et le 49. 

M. Haillant a joint à son recueil un petit lexique, très pra- 
tiquement fait: il ne contient que les mots patois les plus in- 
téressants, mais tous les mots français, correspondant aus 
mots patois du texte, y sont mentionnés à leur rang alpha- 
bétique; on gagne ainsi de la place et on- facilite les re- 
cherches phonétiques. 

L. ViGNON. 



Dr Phil. Gustav Klausing. — Die Schickaale der latei- 
nisc/ien Pvoparoxytona im Franzôsiacheii. (Kiel, P. Peters, 
1900, in-8°,de90pages.) 

Simple recueil de matériaus, dit M. Klausing en parlant 
de son livre, et c'est assurément fort modeste ; destiné, ajoute- 
t-il, à fournir une base solide à des travaus ultérieurs et à 
servir de guide sûr aus romanistes débutants, et voilà qui 
est déjà un peu plus ambitieus. A-t-il atteint ce double but? 
il est permis d'en douter. M. Klausing n'a pu entièrement 
passer sous silence les problèmes importants que soulève 
le sort des proparoxytons latins en français ; mais il les a ré- 
duits à la portion congrue : tout ce qu'il dit, dans une brève 
introduction et dans un appendice tout aussi court, de la 
syncope des post-toniques, de la date de cette syncope et du 
sort des atones finales, n'est qu'un résumé, souvent peu pré- 
cis, des travaus antérieurs ; encore ne semble-t-il pas avoir 
connu le meilleur de ces travaus, je veus parler de l'article 
publié ici-même (t. XI, p. 193 sqq.) par M. Staaf, à propos 
d'une nouvelle édition de la Grammaire de Schwan. 

Dans les listes, qui forment la partie principale du livre, 
les proparoxytons sont classés d'après la nature des sudixes 
latins. Pour l'étymologie, M. Kl. s'appuie surtout sur les 
travaus de M. Kôrting, et il est vrai qu'on ne peut guère se 
passer du secours de son Lat.-Romanisches Wôrlevbuch ; 
mais M. Kl., disciple trop fidèle, a suivi son maître jusqu'en 



150 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

ses hypothèses les plus aventureuses: il admet, sans sour- 
ciller, que hanter vient de *amitare, pâle de *patilus, et il ne 
doute pas que l'ancien français J7iire (médecin) ne soit un 
postverbal de inirer, et il s'évertue à le démontrer en trois 
pages. D'autres étymologies, pour être peut-être plus per- 
sonnelles, n'en sont pas plus heureuses. M. Kôrting tire 
rustre de ruatidus ; M. Kl. voudrait bien nous faire croire 
que 7v<rfe aussi en est sorti. M. Korting abandonne *ira6aca- 
lum > travail, pour adopter, après M. P. Meyer, ^trepalium ; 
M. Kl. reprent *ti'abaculum à son compte, mais c'est peut- 
être qu'il a lu un peu trop vite -l'article du Wôrierhudi ; voir 
encove encombre p. 62 etpoterice p. 14. Pour lui dette est un 
emprunt à l'italien, vanne le féminin deran, etferia ^ foire 
a été influencé par /br/a '^ foire, etc., etc. Ajoutons que les 
listes dressées par M. Klausing sont bien incomplètes ; sans 
parler des noms propres, on y chercherait vainement des 
mots comme arbouse, cimaise, connil, corbeille, coup, diacre, 
empire, épice, éponge, grenouille, huile, ivre, juize, nice, 
oreille, orgue, pièce, poêle, pou, servize,vis. Les fautes d'im- 
pression, les erreurs de quantité y fourmillent, et toutes ne 
sont pas vénielles. Écrire /rr^/tc^us et famïlia au lieu de frî- 
gidus et de famïlia, sa.ns avertir le lecteur, est un moyen 
commode d'éluder les difficultés : le premier de ces mots a 
pourtant fort embarrassé M. Meyer-Lûbke, qui, mécontent 
de sa première explication, vient d'en proposer une seconde. 
Ces exemples suffisent pour montrer que, si le travail de 
M. Klausing n'est pas complètement inutile, loin d'être un 
guide sûr pour les romanistes novices, ausquels il s'adresse, 
il risque fort de les égarer. L. Vignon. 



COMPTES RENDUS 151 

D? Eugen Herzog. — Untersuohungen zu Macé de la Chari- 
té'^ alffranzôsisch er Vehersetzung des Alten Testamentes^ . 
- Wien, Cari Gerold's Solin, WOO ; gr. in -8'\ 82 pages. 

Il y a lontemps déjà que M. Herzog s'occupe de l'œuvre 
de Macé de la Charité, et il a été rendu compte ici même 
de la brochure où il en commençait l'étude. Le présent 
travail est plus long et plus important. 11 comprent deus 
parties. Dans la première (pp. 1-47), M. Herzog a condensé 
les remarques historiques, littéraires, grammaticales, qu'il 
a pu faire concernant son auteur. C'est comme l'introduction 
de l'édition complète que M. Herzog donnera sans doute 
quelque jour. Pour le moment, il se contente de quelques 
extraits, un millier de \evs environ, pris çà et là. C'est la 
seconde partie (pp. 47-82). 

Malgré ses efforts, M . Herzog n'est point parvenu, en géné- 
ral, à trouver les sources directes de Macé. Il les soup- 
çonne plus qu'il ne les indique, sauf sur quelques points 
particuliers ; et sur ces points mêmes on peut, à notre avis, 
douter de la valeur des résultats obtenus. Quelques rapports 
que l'on constate entre Isidore, ou Paterius, ou Radulfus 
Flaviacensis et Macé, il est peu probable que Macé ait eu 
recours directement et successivement à tant d'auteurs. N'est- 
il pas plus vraisemblable qu'il a eu tout le temps sous les 
yeus, et pour le récit et pour les commentaires, quelque 
grande compilation qui l'a dispensé de plus de réllcxions et de 
recherches.'' Source unique? Dans une œuvre si étendue, 
pareille bonne fortune ne pouvait guère échoir au bon curé. 
Il a eu certainement plusieurs guides, mais en très petit 
nombre. Combien au juste? Il nous semble que M. Herzog 
aurait pu nous le dire, et que, d'avance, l'étude attentive des 
commentaires, dans leur esprit et surtout dans leurs propor- 
tions respectives, aurait permis d'en déterminer le nombre 
avec certitude. Espérons que ses recherches ultérieures con- 

1. Dans les Sitzungsberichte der Kais. Akadcinle dcr Wissen- 
sc/ia/ïen in Wien, philosophisch-historische Classe. — Band CXLII. 



152 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

duiront M. Herzog à des résultats plus positifs sur ce point. 

La langue, phonétique, morphologie, vocabulaire, syn- 
taxe, est étudiée avec précision, comme il convient, et c'est 
bien là vraiment la partie la plus intéressante de ce travail. 
Les particularités dialectales de l'ancien français sont 
encore mal connues. Les remarques de ^L Herzog font faire 
un pas à cette connaissance. M. Herzog a aussi le mérite de 
ne pas négliger la syntaxe ; il étudie également la versifi- 
cation, il étudie même le style de son auteur, si tant est 
qu'on puisse parler d'un « style >> à propos de Macé. Et 
maintenant, qu'il nous soit permis de lui soumettre quelques 
observations. 

P. 19. — Pourquoi M. Herzog ne veut-il point admettre 
chez Macé d'infractions aus règles de la déclinaison? Les 
considérations ausquelles il est obligé d'avoir recours sont 
bien subtiles, et pour l'exemple 6984-85 vraiment inadmis- 
sibles. — P. 27: emploi des temps. Les exemples cités sont 
curieus en effet. Dans le premier, v. 1848 : Qui eatoit ne qui 
fa ce donquea Don fé viande recëaef la double question — 
quelle que soit d'ailleurs l'explication des deus temps diffé- 
rents — peint admirablement l'anxiété du vieil Isaac. — 
P. 29: l'explication proposée pourg-ae... que... nous paraît 
inadmissible. — v. 1161 De aen en issi vint et net Et quinze 
en issi de Jafet. C'est l'accord tel qu'il a lieu aujourd'hui : il 
en sortit vingt-sept. — P. 31 : v. 18242. Les deus des sont 
différents : le premiei' est indéfini, le second seul est partitif. 

— P. 32 : V. 932, ne faut-il pas corriger qui en que.>' — 
P. 33: V. 1605 : mont désir quemesjizëust Une famé. L'em- 
ploi de l'imparfait à la place du présent ne saurait être un 
adoucissement d'expression [bescheidenerer Ausdruck). 
C'est sur désirer d'ailleurs que porterait cet adoucissement 
s'il y avait lieu, et non sur ëust. Il nous semble que l'impar- 
fait est employé ici, dans une subordonnée, avec le sens 
optatif q u'il a couramment dans les propositions indépendantes. 

— P. 34 : V. 5496. Si ce est sujet, comme il semble. Et au 
mystère point ne vient se trouve coordonné avec Ce note la 



COMPTES RENDUS 153 

simple letre, et la construction n'a rien d'extraordinaire. — 
— P. 35 : V. 3855 sqq. Est-il bien sûr que ce soit là une 
inadvertance de l'auteur? N'est-ce pas un peu voulu? N'y 
a-t-il pas désir de varier rénumération? Du reste, il faudrait 
tout le passage pour en décider. 

Vi'rsijication. — P. 36: v. 1217: qui jadis tant se ovgail- 
list. L'hiatus après se n'est guère siir, du moment qu'il est 
fondé sur cet unique exemple. Il est trop facile de corriger 
en senorgaillitr — I^. 37 : Les exemples 5827 et 15176 seuls 
sont sûrs. Dans les autres vers cités, on peut eu effet sup- 
poser un hiatus ; que est or [v. 4074), comme M. Herzog 
suppose lui-même : que elle pour le vers 25218, et : blasiaë 
et pour le vers 16991. — Au vers 25218, la leçon de P. n'est 
nullement dépourvue de sens, mais écrire : de devant ce. — 
Pour les rimes comme David: ravii, s erriz, etc. ; Ar/ad : 
laz; Eliud : euz, etc-, ne peut-on supposer que les copistes 
ne sont point ici d'accord avec Macé ? Macé a pu décliner 
ces noms à la française; alors, en admettant que David, 
Agad, eic, se trouvent au cas sujet, la rime avec rariz-, laz, 
euz, etc., est parfaite. Les copistes trouvant ces formes 
étranges, parce que la déclinaison leur était déjà moins 
familière, les auront ramenées à la forme savante uniquo. 
C'est une hypothèse à vérifier, facile à vérifier en tous cas, 
ou à détruire, par le simple examen des textes. 

Les extraits qui suivent sont publiés avec soin. M. Herzog 
note les variantes des deus mss. , sans toutefois signaler les 
différences simplement orthographiques. Le texte est établi 
avec prudence. A la lin viennent un certain nombre d'ex- 
plications (pp 77-82). Voici quelques observations tant h 
propos du texte que des explications : V. 6015 : corriger évi- 
demment eu : qui se i-aporte. — 'V. 6021 : ponctuer : Oez 
cornent : sovent m'avient, etc., v. 6039-42. La construction 
n'e:ii pas absolument régulière, mais il n'y a pas anacolutiie: 
Li terres de son larrecin Et li usuriers de ce qu'il a gagné 
par usure, [en la /in Quand des premiers maus s'est sou//'ers. 
Lors] a ses dons a dieu oj/ers. On voit que : de son larrecin 

REVUE DE PHILOLOGIE, XVII 11 



154 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

dépent évidemment de : a aes dons a dieu ojfers. Il n'y a 
d'ailleurs accord qu'avec le dernier sujet. — Quant à s'est 
souff'ers (v. 6041), il ne saurait avoir ici le sens de s'abstenir 
(aufgeben, sich entbalten) que lui attribue AL Herzog {Aii- 
mevkungen, p. 77). Il signifie « a souffert à cause de » : Le 
larron, comme l'usurier, à sa mort, quand il a commencé à 
en ressentir les souflErances (Zes premiers maus), offre (vite; 
alors à Dieu des présents (pris sur ses larcins), etc. — P. 49, 
corriger le en les. — P. 51, v 6460. La leçon de P, por, n'est 
nullementdénuéede sens : porsa boydie{=boudiej signifierait 
pour son ventre. — P. 52, v. 6473-480. A prendre le passage 
de Macé en lui-même, les vers 6477-78 : Qui pi^imes omi- 
cides sont D'eaux m eismes, ne peuvent être guère interprétés 
que d'une seule manière, au figuré : ils se tuent morale- 
ment, ils se perdent, au point de vue du salut, par les mau- 
vaises actions qu'ils commettent. L'emploi du mot omicide 
est expliqué par ce qui suit : (( et puis tant font Qu'otreement 
sont si nuisant Qu'estrange gent vont destruisant. » Est-ce la 
véritable explication? Elle peut convenir au texte de Macé, 
mais non, assurément, à QeXm Aq Radulfas Flaviacensis qui 
y correspont (Anmerk., p. 78) •■ qui per carnis immundi- 
riam decolovati erga se ipsos primitus homicidae, etiam 
mortihas pascuntur alienis = perdant leurs- couleurs, par 
l'impureté de la chair, ils se tuent eus-mémes (par leurs 
|)ropres excès), et se repaissent en outre delà mort des 
autres (qu'ils tuent pour « nourrir » leur vicei. L'explication 
est toute physique. La traduction de Macé est peut-être sim- 
plement maladroite, pour ne pas être assez explicite : les vers 
suivants, 6481 sqq., qui seraient inintelligibles sans le texte 
latin, offrent un exemple de cette maladresse de l'expression 
chez Macé. Mais ici, quelque frappants que soient les rap- 
ports entre le texte de Radulfus et celui de Macé, il nous 
semble évident que Macé n'a pas traduit directement 
Radulfus. Il y en a même une preuve caractéristique : le 
corbeau ne représente pas, pour Macé et pour Radulfus, la 
même sorte de pécheurs ; pour Radulfus ce sont, on l'a vu, 



CHRONIQUE 155 

les impurs ; pour Macé, ce sont ceus qui, par des machina- 
tions secrètes s'emparent des biens d'autrui et conspirent au 
besoin la mort des autres : Notans ceaux qui prenent les 
biens Covertement ou il n'ont riens. — Signalons enfin 
quelques légères inadvertances. — P. 53, v. 6515, virgule après 
gras. — P. 68, notes critiques, ligne 1, 708 et non 706. — 
p. 76 notes critiques, ligne 1, lire 29 au lieu de 20. — P. 7i). 
La remarque 6509-6532 devrait venir avant celle qui con- 
cerne le vers 6559. 

Bref, ces travaus préliminaires font bien augurer de l'édi- 
tion promise. Elle ne pourra être que bien accueillie. Venu 
au XIV<^ siècle, Macé, a recueilli toute la (( science » du moyen 
âge. Son livre sera une mine de renseignements. A ce point 
de vue, comme au point de vue strictement linguistique, la 
publication intégrale de son œuvre doit être vivement 
souhaitée. P. Morluc. 



CHRONIQUE 

La philologie françaisevientde faire une perte irréparable en 
la personne de M.Gaston Paris, qui partage avec Raynouard 
et Diez, l'honneur d'avoir créé les études romanes. Le Gouver- 
nement, l'Institut et le Collège de F'rance ont su lui faire des 
funérailles dignes de lui ; mais les orateurs qui l'ont célébré 
n'ont pu qu'esquisser à grands traits la brillante carrière du 
savant, et signaler les rares qualités de l'homme, qu'attestait 
l'émotion mal contenue de tous les assistants. Il reste à 
écrire l'histoire de sa vie scientifique, si exlraordinairement 
active : ce sera l'histoire même des études romanes pendant 
un demi-siècle, car il est bien peu de découvertes impor- 
tantes, dans l'ordre de ces études, qu'on ne doive à son puis- 
sant esprit ou à son inspiration féconde. 



PUBLICATIONS ADRESSÉES A LA « REVUE » 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la «Revue» 
sont mentionnés Ceus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



A. ToBLER. — Verniischte Beitrnge zur franz-osifichen 
Grammatik, extr. des Sitz-unfjshericlde de rAcadérnie des 
Sciences de Berlin. 1901, XI ; 1902, XLIX. — La dernière 
do ces communications est consacrée au ne explétif. Les 
autres sont relatives à la tournure « de la manière dont » 
(Voy. notre Revue, t. XV, p. 132-136), aus subordonnées 
conditionnelles coordonnées i.Voy. ci-dessus, p. 1) et à la 
locution Quarit il dut ajorner. 

Les significations du verbe decoir sont très variées, et cela 
se comprent. l'idée qu'il exprime — qu'il s'agisse du do- 
maine matériel ou du domaine moral — comportant mille 
nuances On comprent aussi que ces nuances soient, 15, plu- 
part du temps, fortdifficiles à déterminer avec précision et à 
distinguer les unes des autres. M. Tobler entreprent de fixer 
le sens exact de devoir, en ancien français, dans un cas par- 
ticulier : quand il est accompagné d'un infinitif, et plus spé- 
cialement de l'infinitif d'un verbe qui exprime un phénomène 
survenant régulièrement dans la nature, comme la nuit, le 
jour, K' soir : quant il dut aresprir, quant devra esclairier, 
quant il did ajorner, etc. On connaît l'explication générale- 
ment admise : Devoir, en pareil cas, sert à marquer le retour 
habiiuel du phénomène, retour qui prent ainsi un caractère 
en quelque sorte obligatoire. W Tobler en propose une autre : 
y^f^To//- indiquerait simplement un futur immédiat. Quant il 
dut ajorner équiv audiail à : quand le jour fut sur le point de 
paraître. Cette explication est assurément plus simple que 
l'auirt'. i<;ile nous semble aussi plus vraie. Le verbe devoir, 
soit en anoirn français, soit dans l'usage moderne, a souvent 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 157 

ce sens. Pourquoi ne pas le lui laisser? D'ailleurs, l'exemple 
de la Suite de Perceoal, 27887, prouve suffisamment que 
ridée d'habitude, de renouvellement habituel de l'acte, n'est 
pas indispensable pour l'emploi de devoir. 

Faut-il aller plus loin, etàcette notion fondamentale d'im- 
minence du fail, ajouter l'idée plus ou moins consciente 
d'une volonté supérieure, toute-puissante, dont l'intervention 
oblige le phénomène à se produire ? Cette complication ne 
nous semble nullement nécessaire. Oui, dans // dut ave.-^prir, 
il dut ajorner, on peut admettre l'idée d'une puissance sur- 
naturelle, qui fait ajorner ou avesprir. Mais cette idée, 
c est avesprir, d'est ajorner qui l'amènent; elle n'est pour 
rien dans l'emploi de decoir. — P. Horluc. 

Bulletin du parler français au Canada., publié par l'Uni- 
versité Laval, à Québec. — Nous souhaitons la bienvenue à 
cette intéressante publication, dont le premier numéro a paru 
en septembre 1902, et qui a adopté, avec quelques modifica- 
tions, l'alphabet phonétique de MM. Gilliéron et Rousselot. 
Il est à désirer que la Société dont ce Bulletin est l'organe 
s'occupe plutôt de const.iter que d'épurer, comme elle en ma- 
nifeste l'intention, le français du Canada'. 

1. Nous avons communiqué celle note au secrétaire de la Société, 
M. Adjiitor R,ivaiil, donl nous sommes heureus de publier l'iiiléres- 
sante réponse : « Sans doute, nous devons avant tout, constater Vètat 
de nos parlers. C'est, noire premier objet. Nous travaillons actuelle- 
raciU à déterminer les limites linguistiques du français et de l'anglais 
dans tout le Canada; nous avons commencé une vaste enquête pour 
constater la distribution topograpliiciue des produits, .s'(7 y a. lieu (car 
ncus Unirons, je pense, par constalcr que les mêmes formes, les unes 
normandes, lés au tressainiongeaises, etc., ont triomphé dans toute l'éten- 
due du territoire) ;' nous voulons faire le relèvement complet de tous nos 
vocables populaires, et les ratlacber à tel ou à tel dialecte de France; 
des éludes se poursuiveiu. au sein de notre Société, sur la phoné- 
tique, la morphologie cl la syntaxe du parler de nos campagnes... 
Nous voulons, en somme, l'aire les études el les recherches que vous 
nous conseillez. Mais on attent aussi de la Société atUre chose, et 
notre but est double. Si, d'un coté, nous voulons constater et con- 
ffe/Lcr, s'il se peut, le langage archaïque et dialectal de nos cam- 
pagnes, de l'autre, le devoir est urgent de combattre l'anglicisme, qui 
nous ronge. Le parler, ((uo dis-je? les écrits des gens instruits .en 
sont infestes. Le langage do^ piysans, nou> ne voulons pas Vc/iurer; 



158 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Jules Feller. — Essrd d'orthographe wallonne et Règles 
d'orthographe icallonne, 3^ tirage (Liège, Vaillant Car- 
manne, 1900 et 1902, 237 et 52 pages). — M. Jules Feller a 
proposé à la Société liégeoise de littérature wallonne et a 
fait adopter par elle un système uniforme d'orthographe 
pour les publications patoises de la région wallonne. C'est 
une très louable tentative, qui devrait être imitée ailleurs. 
Le système, très sérieusement étudié et habilement défendu 
par l'auteur, fait à l'orthographe étymologique quelques 
concessions qu'on ne pouvait guère éviter dans la cir- 
constance, mais il repose sur les principes phonétiques, et 
c'est l'essentiel. 

Kr. Nyrop. — Manuel phonétique du français parlé, 
2'3édition, traduite et remaniée par L. Philipot (Paris, Picard, 
1902, VIII 184 p. in-8°). — Ce manuel, écrit pour les Danois 
qui veulent parler français, ne sera pas inutile aus Français 
qui, trop souvent, se rendent un compte fort inexact de leur 
propre prononciation et s'appliquent à la déformer pour la 
modeler sur notre ridicule orthographe. Dans la. Remarque 
du § 132, nous notons, pour les prononciations populaires 
je irai eu, tu W as dit, une explication qui a été donnée ici 
même, — pour la première fois, croyons-nous, — tome IX, 
page 293. Même observation pour la Remarque ? du § 164, 
2", sur la différence de sens entre « un savan-t étranger « et 
« un sav;Lnt(t) étranger » (V. notre Revue, XIV, p. 88'. 

Julien TiERSOT. — C/iansons populaires des Alpes fran- 
çaises, Savoie et Daaphiné (Grenoble, librairie dauphinoise; 



ce sérail une folie, presque un crime, et k coup sûr une chimère. 
L'anglicisme n'esi pas le seul ennemi, du rcisie. — Ce double point 
de vue, auquel nous nous plaçons, est justifié par la situation parti- 
culière où se trouve notre peuple, situation dont peut-être ou ne se 
renl pas bien compte en Europe. Notre champ est vaste, et la tâche 
est rude. Mais notre œuvre est en bonne voie, et quand les travaus 
seront plus avancés, ils ne seront peut-être pas tout à fait inutiles à 
la philologie romane. Nous aurons du moins recueilli des matériaus, 
et c'est toute notre ambition. » 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 159 

Moutiors, librairie savoyarde, 1903, xxviii-xxix-550 p. grand 
in-4"). — Ce magnifique volume, qui fait le plus grand honneur 
à l'auteur et à l'imprimeur (François Ducloz, de Moutiers), 
commence par une double préface de M. Julien Tiersot, dont 
la première est son rapport au Ministre de l'Instruction pu- 
blique au sujet de l'enquête qui lui avait été confiée sur les 
chansons populaires des Alpes françaises. Les chansons sont 
réparties en onze chapitres, dont voici l'énumération : chan- 
sons historiques, chansons traditionnelles (aventures), chan- 
sons satiriques, chansons d'amour, chansons relatives au 
mariage, chansons de bergers, chansons de conscrits et de 
soldats, chants des fêtes de l'année, chansons de travail, ber- 
ceuse (une seule), danses. Pour les textes patois, M. Tiersot 
a eu le concours d'un savait de premier ordre, notre collabo- 
rateur, M. A. Devaux*. Il va sans dire que ce recueil est 
d'une importance capitale pour le folklore, non seulement en 
raison du nombre et de l'intérêt des chansons réunies, mais 
aussi grâce aus rapprochements et aus commentaires qui 
accompagnent constamment les textes ; on ne pouvait sou- 
haiter un commentateur plus compétent ni mieus informé 
que M. Julien Tiersot. 

Joseph Fabre. — La chanson de Roland, et Récits épiques 
(Paris, Belin, 2^ édition, 1903,664 p.in-12).— Ce livre, dédié 
à l'armée nationale, est une œuvre excellente de vulgarisation. 
Comme le dit l'auteur [Préface, p. 10) : « De même que les 
enfants de la Grèce étaient nourris de V Iliade, les enfants de 
France devraient être nourris de Roland, mis à leur portée 
dans un français moderne. » Kt il nous donne non seulement 
la Chanson de Roland, mais des extraits de Girard de 
Vienne eX&e. nombre d'autres chansons de geste, telles que 
le Couronnement de Louis, le Charroi de Nhnea, Aliscans, 

1. Si lu pi'ëfucc lui avait passé sous les yeus, il aurait rcctiflô 
quel(iues assertious, comme celle qui présente « Dieu vous gard, 
grand pénitence» comme des cas de «suppression de finales muettes». 
— Notons une faute d'impression fàciieuse (p. 45) : Guillaume d'O/-- 
naije (pour Guillaume d'Orange). 



160 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Percecal, Aïol, Ogier le Danois^ Berthe aux (jrands pieds, 
Girard de Roussillun, Raoul de Cambrai. Renaud de Mon- 
tauban, la Chanson d'Andoche, le Chevalier au Cygne, 
Amis et Aniile, etc. C'est une véritable anthologie de la 
poésie épique du moyen âge. Enfin un copieus appendice, 
intitulé (( Roland à travers les âges », contient notamment la 
curieuse Chanson de Roland imaginée par M. de Tressan,le 
Roland à Roncevaux de Rouget de Vl^fAe (avec musique), 
le Cor d'Alfred de Vign}-, le Mariage de Roland de Victor 
Hugo, la Chanson des Kpées d'Menri de Bornier. La Chan- 
son de Roland est traduite d'après un système que l'auteur 
[Préface, p. 24, note 1) déclare être conforme à celui que j'ai 
recommandé et pratiqué dans mon élude sur Rutebeuf. On 
pourrait relever t|uelques menues 'erreurs, comme « en ap- 
peler )), qui signifie /Hanc/er ou interpeller, traduit par en 
appeler à. Mais ce sont là des taches légères, qu'un spécia- 
liste seul pouvait éviter, et qui ne déparent pas une œuvre, 
d'ailleurs très soignée et très utile, conçue et exécutée avec 
un enthousiasme communicatif et une sincérité parfaite. 

Adolf ToBLER. — Verniisclite Beitràge zur franzôsisclien 
Grammatik {Leipzig, Hirzel, 1902, xii-306 p. in-8").— Nous 
avons déjà eu l'occasion de nous référer (ci-dessus, p. 58 , à 
cette seconde édition, revue et augmentée, de la première 
série des Vermischte Beitràge de M, Tobler, etnous comptons 
y revenir prochainement en reprenant la question des « par- 
ticipes passés au sens actif », sur laquelle, comme sur beau- 
coup d'autres, M. Tobler nous apporte des clartés nouvelles 
et une précieuse documentation. 

1. M. Joseph Fiibrc semble ne pas connaitro la traduction que j'ai 
donnée, d'après ce système, de la Chanson de Roland elle-même 
(C/iansons (le geste, Paris, Garnier. 18'.)!)). 



Le Gérant : V^e Emile Bouillon. 



Chalon-s. -Saône. - Im/irimerie Française et Orientale, £. BERTRAND 



MÉLANGES SAVOISIENS 



1, — Chanson de 1816 

Sous ce titre : Le Plébiscite occulte du département 
du Mont-Blanc en 1815 et la Restauration en SaDoie\, 
M. Max Bruchet, archiviste du département de la 
Haute-Savoie, vient do ])ublier, en les commentant, 
des documents inédits qui jètent un jour nouveau sur 
l'état des esprits en Savoie, à l'époque de la Restau- 
ration. Il n'est pas sans intérêt d'apprendre que a les 
adversaires acharnés de l'œuvre de la Révolution, le 
parti royaliste et le clergé, invoquèrent, pour défendre 
les droits de la maison de Savoie, le principe révolu- 
tionnaire du plébiscite ». 

Nous avons trouvé, dans les papiers laissés par 
A. Constantin, deus chansons qui pourraient être 
citées à l'appui des réflexions de M. Max Bruchet. 
L'une d'elles, imprimée à Chambér}^ (en juillet 181G), 
et fort répandue dans les campagnes à cette époque, 
est en patois. 

L'auteur est le chanoine Gazel. 

Elle a pour titre: S/iansnn d'on bon vioeu Savoijar<t 
de 92 ans. Nous la reproduisons textuellement. 

1. Extrait du 7iH//<'///i Histori'iui' ri P/ii/n/oi/ii/nr. Iinpriinerie 
nationale, 1902, 47 p. 

lîF.vi'E dp; t'iiii ni.o';ii", wii ]2 



162 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Shanson' d'on bon vioeu Savoyard de 92 ans 

Air dé Shaasou Savoyarde Panât o-, u bein Liodo'^ ruto te leva; U 
bien oncore No n'arein zu (/ey t/ran tel m. 

1 

D'ai mo quatre vein doze ans, 
Mai vo ne saria creyre 

1. S/iaiifion. L'auteur emploie la graphie .-V/ pour noter un son 
cori'espondant au t// dur anglais. 

2. Panaro. 11 s'agit probablement d'une chanson contre les Espa- 
gnols, dont Pa/iaco est le refrain. Elle date de 1750. Elle a été publiée 
par J. Dessaix, in Mémoii es de l<i Société Sarolsienne d'Histoire et 
d'Arc/iéolorjie, t. I. 

Le manuscrit d'où elle est tirée offre un mélange de différents 
patois avec nombre de mots fram.ais. Toutefois, le parler de Cham- 
béry y domine. 

Voici le premier couplet de cette chanson, d'après une copie 
relevée par M. Tavernier, l'auteur de l'Histoire de Samoi-ns, sur 
un original conservé dans les archives de la mairie de Morzine 
(arrondissement de Thonon): 

Les Espayiiots en Italie 

(1742-1749) 

Montemar s'étay campa 
Bien pré du Panario 
Y voUiève le passa 
Lo Savoyars on cria 
Panavo, paaavo, panavo, 

Le sens de ce refrain (panâ-rti) est: essuyez-voiïs, ou mouchez- 
vous, torchez-vous. 

3. Liodo. Nous n'avons pas retrouvé cette chanson ni la suivante. 
Liôdb signifie Claude. Comme beaucoup de prénoms, il a pris sou- 
vent un sens péjoratif: imbécile, niais. Suivant M. A. Despine 
(Reclierehes sur les Poésies en Dialecte Sacoi/ard. p. 69), cette déno- 
mination de Liaudo fut conservée jusque vers la fin du XVIIP siècle 
pour désigner les citoyens momentanément arrachés aus campagnes 
et venant jouer au soldat; cens, dit-il, que plusieurs de nos 
vieillards se rappèlent avoir vus camper au Pà(|uier (à Annecy). 

On tiouve ce mot dans le second couplet delà chanson citée plus 
haut: 

Les Modenois megiou d'ognon 
Fachevo bien lo bravo 
Mais y se son recolla 
Quand notre Liodo on cria 
Panavo, etc. 



MÉLANGES SAVOISIENS lfi3 

Combien d'ai fai de bon san ' 
Dey^ qui n'ia plu de guerre 
E que noz sein shoeur d'avey 
Totafai noutron vrai Rey ; 
Que' vive, que vive, que vive. 

2 

No' zatre vioeu no zamein 
Raconta lé zislouaire 
Que dey noutron joueine tein 
No zein^ diein la mémouaire: 
Tojoeuren parlein du Rey 
On n ajoutav' atre fey: 

Que \'\\e. [treij feif. Idie on leva son cJuipinii^', 
ponai on le verni']. 

8 

Devan'' la Revoluchon 
Le plu petiou blasphênae' 
Contre Rey u Religeon 
No zaré rendu blême; 
Jamais mot contre lo drey 
Ne du Bon Diu ne du Rey; 
Que vive, etc. 



Mai quant l'einfer désheinna 
Contre lo Rey lo Prêtre 



1. (]f. Dictionnaire Sufoi/a/'d, v" saii cl \san>i. 

2. (,a locuiioiw/c// {./è) fjn'[i\ signilio depuis qno. 

H. (jia; = (ju'é. Sur le pronom persounei (•, cf. Dict. Sai\, v" p. 
1. A'o zatfc. Ou voit que la consonne de liaison est incorporée au 
mol qui suit: no zi'in, Ir :-i.stniioii-c, i>n ianwin. 
•T. A'o zein:= no.-^ habcmas ; cf. s^cin représentant de .s'Mni«s. 

6. C/iapiau. Nous pouvons préciser maintenant l'origine do la 
phrase transcrite dans le /). .S., v° ç/ui/nn. 

7. Dcoan, avant. 

S. Les mots français sont assez iionibrcus, comme on 1<' verra, 
dans ce texte, dû à un lettre. 



164 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

A zu na fey renvarsa 

To bon ourdre é bon maitre, 

Su tote sourte de ma 

No n'ein plu zu qu"a plora 

Sain cessa, etc. 



A fource d'avey recor 

U bon Diu é preïére, 

E no za manda secor 

Don na^ tala manière 

Que nion'- n'are poui prevey, 

Pé no reindre noutron Rey; 

Que vive, etc. 

6 

Mé d'ai tojoeur espéra, 
Surtot quan le Saint Père 
A ita tan matrata, 
Vey^ la fin dé misère, 
Que toz vcindrét u bon drey, 
Que no zarion nouti'on Rey; 
Que vive, etc. 

7 

D'ai viu, quan d'avou six an, 
Lo rey Victor' é Charles = ; 
D'ai viu à cinquant'iou an 
Atroz "Victor" è Charles'', 

1. Ou voit que les mots sont, parfois bien mal coupés: Don na, pour 
d'onna. 

2. Nion. Voyez ce mot daus le Dictionnaire Saooyard. 
'6. Vey, de ci.iei-c. 

4. Victor-Amédée 11, ué en 166G, mort eu 1732, duc de Savoie, qui 
obtint le litre de roi en 171:^ au traité d'Utrecht, et abdiqua eu 1730, 
année où se reporte le vieillard de 9;i ans. 

5. Charles-Emmanuel 111, second roi de Sardaigne, qui régna après 
l'abdication de son père en 1730 et mourut en 1773. 

6. Victor-Amédée lU. 

7. Charles-Emmanuel IV. 



MÉLANGES SAVOISIENS 165 

Pér' é frère de sti Rey ' , 
Le darnié que de veirrey ; 
Que vive, etc. 



Guarrié bravoz', just' è bon, 
To cei": tein ' la loour race, 
On di su bonne raison 
Que stiche oncore surpasse, 
Qu'on é bonhiroeu dzo* lui, 
Porvu qu'é sey bien sarvi; 
Que vive, etc. 

9 

D'ai oui parla quarainto an 
De la Reinna d'Hongrie'', 
L etai ja la mère gran 
De Therése-Maiue, 
Que par'' noz e pé Victor 
Le plu préchieu trésor; 
Qu' le vive, etc. 

10 

Y nia pa zu de son teini 
Se granda sovereinna; 
La lega pè testamein 
Son nom à noutra Reinna, 

1. \'iftor-EmmaiiU('l I".(lensième fils de Victor-.Amédéc JH el suc- 
ccî^sour de son fiire Charles-Emmanuel IV. Devait abditiuer cinq 
ans après l'année où lui composée cette chanson, en 1821. 

2. 11 est intéressaiil de relever cette notation graphique de l't' atone, 
qu'on trouve encore; dans les noms de lieus et les patronymiques 
(Cf. licruc de Philoloi/ip /r. et de Litt.,XU, 76). 

Celte graphie est particulièrement fréquente dans les Moeh et 
C/innson.-' de Nicolas Mnrtin, de SaintJean-de-Manrionne (1555). 
Voyez l'édition A. Constantin (Annecy, l«8(i), ou celle de M. J.-F. 
Oii'siKR (Paris, 1883). 

3. To (tein = tout cela.. Tein ta = tient ;\. 

\. f);o. Voyez ce mol dans le Dictionnaifc Siuui/afd . 

■"'. La reine Marie-Thérèse; ilc Hongrie. 

(). J'ai- nu;. On rcnianiuera les doublets />ar et /«,', issus de pro. 



166 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Avouai son san, sou zattrai, 
On cœur, on esprit parfai ; 
Qu' le vive, etc. 

Rcposeinno on uiomein, Bevein on coup to plein è tan ka 
fin liiir', à la santa de Victou, comme y é clé dieiu la Sa- 
voyarda' de sthiver. 

11 

EinOn no sein zarreva, 
To va parc lie ' à m ar veille, 
Diein le cœur on é charma 
Diein lo ziu ' lé zoreille; 
On crie parlot bien for, 
Vive noutron Rey Victor! 
Que vive, etc. 

12 

Le veytia' donc cho'' bon Rey: 
Yé du Bon Diu l'image; 
Bonta, grandeur, bonna fey 
Sont peint su son vesage; 
Ne lit-on pas diein son cœur 
So souein pé noutron bonheur? 
Que vive, etc. 



1. 7Vy'( /,u fin l/or. l.a loc. tan q'à = jusqu'à. Cf. tan, ouvrage 
ci ni. 

2. Il .>'agit probableraeul <J'une. autre chausoii du chanoine {'<.vmî,l. 
;i. l'nrc/ii' se dit encore à Annecy pour siguitier par ici. 

'i. Lo S(u = tWo.s oculo.<. On aura plus loin /' sicu. 

5. Vcijtùu = voilà. 

6. C/io. Nous n'avons pas relevé à sa place ali)babélique, dans le 
Dictionnaire, la forme actuelle équivalente, qui correspont à l'adj. 
déni, niasc. sing. ce. Mais nous avons cité (v" J'erï-) l'exemple 
suivant (patois lie Marthod, cauiou d'Albertville) : Chô q'a trûè pou 
d' Jure fië Ui s dtre, àj'd rê par lici [celui qui a trop peur de faire 
pour les auu-es, (il) ne fait rien pour lui]. Cf. h' dio que trompa lira 
{\uvl (lu XVII" siècle, (jue no is avons publié dans la Reçue Sacoi-' 
nienr.e, l'JUl, p. 22b). 



MÉLANGES SAVOISIENS 167 

13 

Cho que refuse d'ama 
On Prince si aimable, 
L'aïain bien considéra, 
E coquin pi qu'on diable: 
D'espéré portan na fey 
L einteindre bénir cho Rey; 
Que vive, etc. 

14 

Noulron Victor brav' é bon, 
Avouai son caractère, 
Para mai' de convarclion - 
Qu'on zéla michenaire; 
Proeu déjà font raia culpa, 
E d'on f ran cœur von cria : 
Que vive, etc. 

15 

Son voïage a fai queisi ' 
To plein de meinterie; 
Sequaquon vou reveni 
A ce lé forberie, 
1 fau bien lui rire u na, 
E vive Victor cria ; 
Que vive, etc. 

1() 

Necréycin pa que nion soin' 
Parfaitamein lot aille, 
Se sovein y a quaque riein 
Que ne va rien que vaille; 

1. Mai, de /nrt///s, plus. Cf. mr. ouvrage cité. 

2. Au groupe fr. ssï des mots eu ion conespoiit le groupe c/i ; il 
eu est de même pour les dérivés: michenaire. 

3. Quci.<i (/,6si],dii *quieàcére ou de *quictiarc. taire. 

4. Nion sein, uulle part. Cf. v" nïoiisân, ouvr. cité. 



1G8 HEVLE DE PHILOLOGIE ERANÇALSE 

Nan, bien shoeur, noutron Victor 
N'y ara jamais de tor; 
Que vive, etc. 

17 

Si reste dé Savoyar 

Conlrair' u Rey qu'on ame, 

Ein Savoy i son batar, 

I n on ne cœur ne ame: 

U paï arion-ti drey 

Sain la gran bonla du Rey? 

Que vive, etc. 

18 

1 ne tau pa demanda, 
On i cogney sain peinna, 
On ne pou pa s"y trompa, 
Queinta ' Dam' é la Reinna? 
La majesta de son por 
Frappe to io zieu ' dabor; 
Qu" le vi\e, etc. 

19 

Mai quan le pari' u agi, 
Que son ama s'épanshe, 
Que de bonta, que despri 
Que jamai ne s'étanshe! 
Oh qu'i son bien assourti, 
La Reinn' é le Rey béni ; 
Qui \ ivon, eic 

20 

N'outra vesena Daudon-' 
Lo regardav'* ein face, 

1. Ce mol iurnie le composé lc(jiii, laqlnU'i, lequel, laiiuellc. 

2. Voyez p. 1C6, note 1. 

3. Daudon, Claudine. 

4. Remarquer la flexion abat = ace. 



MÉLANGES SAVOISIENS 169 

La Reinna, don charnian ton, 
Lui a dé t'a bonna grâce; 
I n'on riein de raépresein 
Pé lé plu petioute gein ; 
(^ui vivon, etc. 

Na païsanna ein vegardein le Rej/ è la Reinna s'écria: 
oh comme i on bonna grâce! la Reinna Veinteindé é lui 
deza^ einproeu bon savoyar : é té auasi Va bonna grâce. 

21 

Yé bien- vrai comm' yzi dion^ 
Que lé joueine Preincesse 
A dé zange ressemblon, 
Ein gracé' zein noblesse; 
Le bon Diu loeu zaccordey 
D'être fénn' é scpur de Rey ; 
Qu' le vivon, etc. 

Vive le Rey, la Reinna é lé Preincesse! que le Bon Diu 
accreisseé bénisse la Famellie Royala présenta é a veni. 

22 

Véyein la Reinn" é le Rey 
É loeu zauguste fellie ; 
On vodrey vey ion, dou, trey 
De plu diein la famellie; 
Ion, dou, trey Prince garçon 
Pé sautein de la maison ; 
Qui venion, etc. 

23 

Pricin to bien le Bon Diu 
Qu'à sa bonta i plaise 

.1. Cette phrase a did Iranscrile dans le patois actuel do Chanibéry, 
V" chà. 

2. L'auteur écrit tantôt bien, taiilôt bein. 

3. Dicunt a donné dio/it comme cadunl et */aruiU le fi'. vont et 
font. 

4. /un rjracé sein, pour ein graç' 6-z ein (en grâ';' é-z en). 



170 KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Balli' ion é plujeur fiu 

A Maria-Thérèse; 

1 - saré pé la Savoy 

E jjé Victor na gran' Joy ; 

Qui venion, etc. 

24 

Eimplorein la prolocchon 
De San Francey de Sale, 
Recorein zé dévouchon, 
Honible fervent' é taie 
Que le pouission no valey 
Dé Prince fiu desti Rey ; 
(Jui venion, etc. 

25 

De dioz' mon Nunc diniili 
Que le Bon Diu me prenie, 
Me conduise ein paradi, 
Que tojoeui' é mantenie 
U paï la sanla fey 
E la race du bon Rey ; 
Que vive, etc. 

Amen, Amen. Vive le Rey, Vive la Reinna! 
Chaiabeijri, ein j aillé 1816 . 



1. BalU, de bajalarf, porter, doiiuer. A côté de baillicr, l'auc. fr. 
a uue forme eu //■, hai.lUr, qu'on n rapportée à uu t^pe 'bajulire. En 
frauco-proveriçal, palatale -f à/-e aboutissent gcnèraloraeiU au son yi 
(Ci). On n'a donc pas bcsoiu de recourir à l'intinitif analogique en ire. 

2. / est un prouoni personnel neutre correspondant au pronom 
neutre fr. il, dans « il pleut «. 

3. Le féminin actuel de <jraa est, suivant les localités, grancld 
ou granta. Gran est un archaïsme qu'on retrouve encore çà et là, 
par exemple à Kumilly : ï et arcd ma gran J'ainnd [il est arrivé une 
grande famine]; de même à Marthod, îi Modane, à Montagny. 

4. Dioz est une forme intéressante pour la 1" personne du siug. 
de l'ind. présent du verbe dire, à moins qu'il ne faille comprendre t/'c 
dïo, j'ai dit?"? 



MÉLANGES SAVOISIENS 171 



II. — Savoyard golÏâr 



Un mot bien connu en Savoie et dans les régions limi- 
trophes est ,90/^/', fém. golïàrda, gourmet, friand (d'où le 
dérivé franc, local r/oZmrc?f.se, dans la Suisse roniande r/o^t- 
liardise; le composé agolïardi, etc.). [Voir dans le Diction- 
naire savoyard, v° f/olïàr, les citations que nous avons 
tirées du Mi/f^icre dp aaint Martin et du Mijstère de saint 
Bernard de Ment/ion]. 

Ce mot est fort intéressant. Entre autres souvenirs, il 
évoque toute une série de productions poétiques sur lesquelles 
un érudit italien vient d'attirer de nouveau l'attention, en 
ajoutant un certain nombre de découveries à des faits déjà 
connus. Nous voulons parler de la poésie dite t/oUardic/ne et 
des f/oliards du moyen âge. 

Dans un travail \ni\iu\e Studio .sidla poe.sia goliardica', 
M. Saxtangelo constate l'existence de goliardfi au XII I« s.: 
(( Trutaunos et alios vagos scliolares aut ,^oZ/«/'f/o6-)) (Concile 
de Sens, 1239). Ce seraient des sortes de jongleurs ou de 
bouffons, et non des poètes. Les pièces satiriques ou ba- 
chiques appelées goUardiqua^, dont plusieurs ont une ori- 
gine italienne, sont dues soit à des étudiants, soit à des 
prêtres ou moines. 

Il est probable, comme le pense M. Santangei.o, que 
golïdr se rattache à gida (dérivé savoyard _7o/a, etc.). Mais 
comment expliquer la présence de / mouillée? Constatons 
d'abord que golïdr a aussi, en Savoie, l'acception de « ro- 
buste, fort, courageus ». Cette signification peut être ratta- 
chée au sens primitif. Mais, à notre avis, il s'est produit 
vraisemblablement de fréquentes confusions entre deus 
formes aussi voisines ([uq galiàr el goliàr. 11 en est de même 
pour les dérivés (moyen fr. goillardg', gaillardg), si l'on 

1. Halcnuo, Reber, in-12, 92 p., 1902. 

2. \ i/otiard se rallachc le i)atroiiyra. Goliardi, qu'on l'etroiive 
dans le iiotnd'iiii passage, à Annecy. Celte appellation, d'après une 
communication de M. Serand, pruvieudrait d'un ancien hôtel mal 



172 RKVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

admet Thypothèse que nous avons proposée, au sujet d'un 
vers du Noël cfAnnemasse. 

L'influence analogique de galïàr expliquerait fort bien à 
la fois la présence d7 mouillée [golïàr] et la dérivation sé- 
mantique : robuste, fort'. 

Il resterait à indiquer l'origine de (/a/m/-, gaillard. L'étym. 
a été, elle est encore fort controversée. Littré a bien vu 
qu'on ne peut tirer ce mot de gai. II mentionne les explica- 
tions de DiEz. Elles sont contestables, puisque le Dictionnaire 
général de 'MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas donne 
gaillard comme « d'origine incertaine; peut-être dérivé du 
même radical que galant )). 

Nous adopterons volontiers Tétym. récemment proposée 
par M. G. de Gregorio, dans les Miscellanea ling. in onore 
di G. Ascoli (Turin, 1901). 

Le fr. gaillard (ital. gagliardo) serait issu de Gallia, 
Gaule, à l'aide du suffixe arrf {cf. Savoge et Savoyard). 
Les dialectes d'oïl, ainsi que le franco-proveaçal, auraient 
emprunté ce mot à l'italien. 

Rappelons que les Gaulois avaient une réputation bien 
méritée de force et de bravoure; ils fournissaient d'intrépides 
gladiateurs. Cette étym. devient plus plausible encore quand 
on songe à l'origine et à la dérivation sémantique de franc. 

Dans une fort intéressante étude parue dans la Reçue den 
iJeus-Mondes-, M. A. Thomas a montré de nouveau, avec 
beaucoup de talent, quel attrait pouvait offrir l'étude des 
mots. Une seule forme du vieus fr., eniperedor. par exemple, 
est comme un raccourci d'histoire. On voit que certains 
termes usités dans les parlers franco-provençaus ne sont 
guère moins suggestifs. J. Désormai-x. 

fréqueiilô. Faut-il y voir le vieus subst. fém. çjoliard({c), qu'on aurait 
pris pour un patronymique? 

1. Ne pourrait-on pas aller plus loin? Golïdr, rjalïdr, ne serait-ce 
pas deus variantes d'un seul et même mot, dont la première aurait 
été altérée sous l'influence de termes se rattachant à guUx (comme 
par exemple fjolû, f/olu, (/oU-, etc.)? 

2. La Science étijmoloyique et la Laïujuc J'ran'riie'e iV déc. 1902). 



Refflarpes sur pelpes Vertes proiomiiiis 



Toutes nos grammaires nous enseignent qu'il faut 
dire nécessairement : 

Je m'en suis allk, tu t'en es allé, et non : je me suis en 
ALLÉ, tu t'es en allé, etc. 

Mais il faut reconnaître qu'il y a aujourd'hui une 
forte tendance à accepter comme correcte la seconde 
tournure. Nous serions loin rnaintenanfc de reprocher 
au Gouvernement de la République, comme les jour- 
naus le faisaient il y a une quarantaine d'années, 
d'avoir nommé anibassadeur un homme qui écrivait : 
Je me suis en allé. 

Les écrivains emploient maintenant très bien cette 
tournure, et nous ne sommes peut-être pas loin du 
temps où nous écrirons s'enaller (un mot), il s'est 
enallé, comme nous écrivons s'enfuir, il s'est enfui. 

Molière savait encore écrire s'en fuir (deus mots), 
comme le faisait la vieille langue : 

Il s'en est fui (il s'est enfui) de chez moi. 

( Pourceaugnac, 11,2). M.a.isfuyezDous-en (id.i. 

On trouve ailleurs s'en //«/r. (Haase, § 9, 1,b) et 
s'enfuir. 

Les Barbares s'en étoient fuis (Vaugelas, Trad. de Q.-C. , 
m, 1). Lequel s'en étoit fui aux Indes (id., ihid., VI, 6). 
Fuis-t'en (La Font., Contes, IV, 12, 155). On l'accusa de 
s'en cU'e FUI (Fléclîier, T/iéocL, I, 81). Celui qui s'en est 
fui au désert (Balzac, le Prince, VIII). — II s'est enfui 



174 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

(Malherbe, II, 415). Les fantômes s'en sont enfuis (Balzac, 
Diss. crit., III). 

Voici des exemples sur en aller, s en aller, dont 
quelques-uns ont été donnés par A. Tobler : 

Voilà une fortune en aller (RodK Les sanglots oiî Ton 
appelle l'être en allé (Richepin). On s'était en allé sans 
bruit (idem). Je me serais en allé (Bourget, Cri me d'amour). 
Il s'était en allé dans la campagne (idem). La petite fille 
paraissait s'être en allée (idem). Ce scélérat avait perdu tous 
ses droits sur la propriété, puisqu'il s'était en allé (id., 
Outre-Mer). Ah, tu t'es en allé (Daudet). C'est moi qui me 
suis en allé (J. Quesnay de Beaurepaire, Marie Glouvet). 
Quelques rêves se sont en allés en fumée [Rev- pol. et litt., 
1889). — Zola dit, comme l'avait déjà fait G. Sand : La 
fille ENSAUVÉE d'un concierge [U Argent, 85). — Voir les 
Vermischte Beitrcige de M. A. Tobler (Berlin, 1894). 

Victor Hugo a dit : 

Dieu, comme il se sera brusquement en allé [Le Roi 
s'amuse). Ils se sont en allés (idem ; voir Petit de Julleville, 
Litt. fr.,YU,p. 268). 

Scribe, dans son vaudeville Héloïse et Abailard, 
fait dire à un docteur : 

Et s'il s'était en allé, que fei'ions-nous? ,(I, 1). 

Frédéric Soulié avait déjà dit, en 184G, avant Zola 
(voir plus haut) : 

Elle s'est ensauvée avec son enfant [Closerie des genêts, 
V. 8). 

Dans le verbe s'en aller, nous trouvons chez \Vace 
{Roman de Rou), l'adverbe pronominal e/i toujours 
employé comme nous le faisons maintenant, à l'ex- 
ception des deus cas suivants : 

AfT s'en (s'en aille) li dus(le duci quant lui plaira 107.")!). 



REMARQUES SUR QUELQUES VERBES PROXOMINAUS 175 

E si (et ainsi) t'en va (va-t'en i en ta contrée ainz (avant) 
qu'entre vos sorde ^surgisse) nieslee (6901-8902). 

Nous avons vu \o verije s'e/i allei' o^niployé sans le 
pronom se dans rexcniplo de liod; en voici d'autres 
exemples : 

(Li reis Marsilies) alez en est en un verger suz (sous) 
l'ombre [Roland, 11). Desuz un pin en est li Reis alez (id., 
I63'i. Si (tu) as juget qu'a Marsiliun j')en alge (id., 288). — 
En un lointain reialme, se (si) Deu plaist, en irez ( Yoijaçie 
de Charlemogne à Jérusalem, 68). A grant procession (il) en 
est al rei alez (id., 144). Li reis Hugue li Forz en est avant 
ALEZ (id., 394). — Or (vos) en ires en France [AioL 180, 
exemple sis fois répété, jusqu'au vers 493). — Il lairoient 
(laisseraient) l'ost (l'armée) en aler (Ville-Hardouin, 113). 
Quant l'os (armée) en seroit alée (id., 113). — La mes- 
chine devant sa dame en est alée (Marie de France, Za/.s, 
Guigemar, 389). Walwains en est a lui alez (id., Lanval, 
521). Laistl'EN aler, il volera (id., Milun, 245). Les créa- 
tures à la destinée en alerent id,, Fable VI, 5, 6). Al bois 
(il) en ert (erat) alez tut dreit (id., ibid., XXX, 8). — Li roys 
en ala grant pas (Joinville, 162). (Nostre oste), qui en fu 
ALEZ après les Sarrasins lid., 197 1. Li connestables et je en 
alames amont (id., 247 . 

La vieille langue disait: 

Fuir s'en voeli [lîolnnd, 600). Uns miens escuiers qui s'en 
estoit fuis (Joinville, 229). Erec s'en va, sa femme an 
mainne (emmène; Erec et Énide, 2766 : chez Chrestien de 
Troyes on trouve partout an pour en : PATiANCE,etc.). Fuions 
nos ent {Aliscan.H, 3042). Vous ra'EN .vierriez (emmèneriez) 
(avec) vous (Huon de Bordeaux). Li jones (jeune) contes 
de Flandres s'en estoit volés en France (Froissart, ch. 250). 
Se (si) il I'en meinent (emmènent; Ron, 2662). 11 an porte, 
(emporte) le pris (tUigès, 2957). Le temps de ma jeu- 



176 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

nesse s'exvolé est (s'est envolé) soudainemeat (Villon, 
p. 26, édition Longnon). 

Le XVIP siècle savait déjà employer s'ensuiure, 
s'en ensuivre, comme toutes nos grammaires, tous nos 
manuels apprennent que nous devons le faire, et non 
se suivre, s'en suivre a qui, dans cet emploi, ne sont 
pas français », dit ici Littré, d'accord avec les gram- 
mairiens : 

Les inconvénients qui auraient pu s'en ensuivre (Molière, 
Amplntrijon. 0,3). Il s'en est ensuivi un malheur (idem . Des 
accidens s'en ensuivirent (Vaugelas, Trad. de Quinte- 
Cvrce, IH, 6). 

Bernardin de Saint-Pierre a cependant dit, pour ne 
pas répéter le pronom en : 

Elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante nièce 
et la perte de sa mère qui s'en étoit suivie [Paul et Vir- 
ginie). 

Alfred de Vigny écrit aussi : 

Le hasard nous les a fait rencontrer ; il s'en est suivi 
quelques propos un peu vifs {Cinq-Mars, ch. xiv). 

Je trouve encore dans la Revue des Deus-.Mondes 
du 1'"' octobre 1897, p. 549 (et les exemples sont nom- 
breus dans nos journaus et revues : 

Il s'en est suivi (de la révolution espagnole) que le ser- 
ment royal et les décrets signés par le roi ont été nuls [ Cha- 
teaubriand et La guerre d' Espagne, par le marquis de Ga- 
briacj. 

Et dans le bel ouvrage de Petit de Julloville, Hist. 
de la ffuif/ue et de la littéi'aiui'i' J'ranraises^ IV, p. 309 : 

Et si un prologue nous avait fait voir les événements, 
nous n'aurions plus aucune peine à débrouiller les compli- 
cations qui s'en suivent (Jules Lemaître). 



REMARQUES SUR QUELQUES VERBES PRONOMINAUS 177 

Dans V Indépendance Belge du 22 avril 1903 (p. 1, 
6" colonne) : « Une altercation se produisit entre les 
deus honimcs et un échange de témoins s'e/z est suivi. » 

Ces exemples et tous ceus que Ton rencontre au 
jourd'hui chez nos bons écrivains (romans, revues, 
journaus), prouvent à l'évidence que la langue évolue 
et que s'e/i suivre s'emploie ici tout aussi l^ien que 
s'ensuivre. Littré, s'il vivait encore, et nos grammai- 
riens, s'ils lisaient davantage et mieus, ne donneraient 
plus la règle absolue à laquelle ils veulent tous nous 
asservir en se copiant, comme à l'envi, les uns les 
autres. Qui en a lu un, dans cette question comme 
dans les autres, les a lus tousV 

F. Bastin. 

.Saint-I'*étersbourg, le 1/17 avril 1903. 

1. [Dans la langue courante, s'cnsuicre ne s'emploie plus qu'à 
la S"" peisonne de l'indicatif présent: «Tout ce qui s'cnsidl ; W 
s'ensuit que. . . » Dans la langue littéraire et réfléchie, il est na- 
turel qu'on décompose logiquement le mot aus temps composés. 
Mais s'il était resté de la langue populaire, comme au temps où 
on écrivait «il s'en est ensuivi», formule essentiellement popu- 
laire, il est certain que nous dirions aujourd'hui aussi: « il s'est 
ensuivi », commeale prisonnier s'est enfui» et comme nous disons 
dans la conversation : (( il s'est en allé » ; car « il s'en est allé » 
n'est plus de la langue courante. Les deus verbes s'cnsukrc et 
s'en aller vont donc dans une direction opposée, en raison du ca- 
racttre actuel des temps composés, dont l'emploi est devenu pu- 
rement littéraire pour l'un et devient tout à fait populaiie pour 
'autre. I L. C. 



llliVUE Uli l'IULOLOGlli, XVll 13 



DES DIFFÉREMTS SEMS DE L'EXFRESSIOI " EUE LÉOME " 

AU MOYEN AGE 



On sait qu'au moyen âge on entendait par rime 
léonine ou léonime la rime dans laquelle l'homophonie 
s'étent jusqu'à la voyelle de la syllabe pénultième. En 
voici la définition d'après l'Ai't et science de retlwrique 
pour faire rigmes et ballades (circa 1493 , qu'on a 
attribué jusqu'ici à Henri de Croy, mais qui semble 
bien être de Jean Molinet ' : Ritjine leonisme est 
quant deu.jo dictions sont semblables et en pareille 
consonance en sillabes comme il appei't ou chapitre 
de ialousie. 

Exemple : 

Prudes femmes par saint Denis 
Aidant est que defenls. 

(f° b, i, y% 

La définition de Molinet n'est pas tout à fait complète 
en ce qu'elle ne dit rien du fait que l'on tenait compte 
de l'e féminin, de sorte que la rime léonine féminine 
était équivalente à celle que nous appelons maintenant 
rim(3 [('Uiinine sujjisante. On lit en elïct dans Ylnsn-nc- 

1. Voii- sui' cotte question la thèse de AI. Ernest Langlois : De 
(irlilniK i-hciaricac r/ti/Z/iinicac. Parisiis, 1890, p. 51. 



DIFFÉRENTS SENS DE l'eXPRESSION ,"r1ME LÉONINE " 179 

tif de la seconde rethovicque, e. 1503, qui se trouve en 
tête du Jardin de Plaisance : 

Leoninate diffinicio 
Mais léonine s'appelle 
Quant la sillabe derveniere 
Et pénultième toijelle 
Est de rime bonne et entière 
A tout le moins au féminines 
Dictions; mais ilpeult suffire 
D'une sillabe aux masculines 
Si trop commun terme ntj vire 
Et tant en balades quen vers lai:: 
Et la léonine rime 
Soit en rondeaalj; ou en virlaiz 
Et par tout comme rrajj exprime. 

(^b, i,v"). 

La définition de Pierre Fal)ri dans Le f/randct r/riij 
Art de pleine rlietoriij ne (1521) revient au même .• En 
âpre::; il est une aulii'e /-if/une léonine qiti se fàiet, 
quant la dei'niere syllabe, et de la pénultième depuis le 
vocal du moins, sont semblables en accent, oft/iogra- 
pJiie et prononciation, ainsij qu'il a esté[dict] cy deuanl 
en jiarlant de rit/une de deux syllabes. 

Exemple: 

Glorieuse vierye pucellc. 
Qui es de Dieu mère el ancelle, 
Pardonne moij tous mes péchez- 
Desquelz je suis fort entecliez, etc.' 

II ressort en même temps des [);ii(»l<'s de riiutrur de 
V Instructif de la seconde retkoricque (uroii était moins 
regardant pour les mots masculins; (juc pour l(>s mois 

1. Vuirédit. A. Iléi-oii. Koucii, 18'.)ll. II p. L>3. 



180 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

masculins d'une syllabe on se contentait de la consonne 
d'appui, c'est-à-dire de la rime riche ordinaire. C'est 
du reste ce qui dit Fabri également, dans le passage 
qui suit : Item, les monosyllabes /'ont rithme léonine, 
quant ih sont enfin de ligne, se les dernières syllabes 
précédentes correspondent etconuienneni aux syllabes 
des aultres termes (éd. Héron, II. p. 25). Mais ce dont 
on ne s'est pas aperçu jusqu'à présent, que je sache, 
c'est que pendant le XV^ et le commencement du 
XVP siècle on a aussi employé l'expression rime léo- 
nine comme équivalente à rime plate. Cependant la 
définition de V Instructif de la seconde retJioriccpœ est 
suffisamment explicite à ce sujet : 

x\insi se fait et se termine 

La rime qui eut léonine 

Ceste rime est la plus commune 

Et plua aijsee (pie n'est eue 

Elle est a cela conynoissable 

Que uncj vers est a Vanltre semblable 

Sans intermediacion 

De vers d'interposicion 

Et sans que ligne si interpose 

Comme sont cenlx que ie propose 

Desquels mêmes ie speciffie 

La façon et la notifie. 

(f" b, i, r'^). 

Ainsi que celle de Pierre Fabri, qui y ajoute une 
explication du mot léonin dans cette acception, la- 
quelle semble assez probable: Et se fait rithme léonine 
de courtes lignes ou longues a la plaisance du facteur, 
tant en masculin que en féminin, de deux lignes du 
moins de semblable rit/une, ou de plus, sans entre- 
mesler aultre lysiere. Et se dict léonine, pource qu'elle 



DIFFÉRENTS SENS DE l'eXPRESSION " RIME LÉONINE " 181 

est apropriee a la semblance de rithme en termes 
léonins qui ont deux sillabes en conuenience, sans 
riens entremesler, ou plus qui veult, ainsi qu'il plaist 
au facteur (éd. Héron, II, p. 29). Outre les deus té- 
moignages qu'on vient de lire, je puis en fournir encore 
deus autres. On trouvera le premier dans une Epistre 
a noble et puissant messire Loys Roussart de la pre- 
mière édition des Triumphes de la noble et amou- 
reuse dame et l'art de honnestement aymer composé 
parle trauerseur des voy es périlleuses. Cette édition 
de l'ouvrage de Jean Bouchet est de 1530 : 

En tous mes vers de epistres leonrjns 
le entre ineslay depuis les féminins 
Et masculins deux a deux, dont la taille 
Resonne fort, s'il adulent qu'on n'i faille. 

(fo A, II, V). 

J'avoue que ce passage n'est pas des plus clairs. En 
voici un autre, fourni également par le procureur de 
Poitiers, qui se trouve dans l'épître adressée à Louis, 
seigneur d'Estissac, en tête de l'édition de 1536 des 
Angoysses et Remèdes d'amours. On verra qu'il ne 
laisse rien à désirer au point de vue de la clarté : Et 
en rithme plate, qu'on appelle Leonyne,ne ordonnois 
ne entrelassois les masculins et féminins vers comme 
a communément fait monseigneur Octovien de S. Ge- 
lais, evesque d'Angoulesme, en ses Epistres d'Oui de 
et Eneides de Virgille par luy de latin en françois 
traduictes\ 

1. On remarquera que, par une étrange coïncidence, les deus 
passages cités ci-dessus contiennent chacun une allusion directe 
(et qui jusqu'ici a passé inapen^ie) à la règle de l'alternance des 
rimes. Ce lut Jean Bouchet qui, le premier, appela l'attention 



182 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Avant de terminer cette petite notice sur la rime 
léonine, je tiens à corriger une erreur commise jadis 
(et souvent répétée depuis) par Quiclierat dans son 
Traité de versification française (Paris, 1850, 
p. 453), faute de ne pas avoir compris ce que l'on 
entendait au moyen âge par rime consonnante, et 
aussi parce qu'il ne se doutait pas que l'expression 
rime léonine équivalait des fois à rime plate, ainsi 
(jue nous venons de le démontrer. Voici d'abord 
le passage où Quiclierat émet son opinion : On a 
vu ci-dessus, dit-il, que les pièces latines de Léo- 
nin, citées par Estienne Pasquier, riment de la 
muette et d.e la syllabe accentuée, et en même temps 
sont monorimes. De là un sens particulier et plus 
restreint de V expjression rime léonine. Elle désigne 
le système de rimes uniformes suivi dans la plupjart 
des romans de yestes. Un autre système s'était pro- 
duit presque concurremment : c'était celui des rimes 
plates. Elles se nommcdent rimes consonnantes\Y,Q 
point de départ de cette singulière méprise semble 
être le passage suivant de Pierre Fabri, qui se trouve 
à la suite de sa définition (citée ci-dessus) de la rime 
léonine : En ceste manière de lignes léonines, les an- 
ciens Hures et roinmans ont esté escript^, et metoyent 
XI I et XI 1 1 sillabes pour liyne, et XX ou XXX lignes, 
toute de une lisière et terminaison; et encores de pré- 
sent, moralité.^ et plusieurs liuj-es sont J'ai cts de celle 

sur cette règle, qu'il avait apprise d'Octavien deSaint-Gelais,età 
laquelle il s'astreit^nit rigoureusement à partir de 1520 environ. 
1 . Je laisse de côté la question de la l'inic consonnante, tout en 
faisant remarquer que cette expression n'a jamais eu la valeur que 
prêtent Quiclierat. On sait qu'au moyen âge on donnait ce nom 
à la rime /nasmlinp sulfisante. 



DIFFÉRENTS SENS DE l'eXPRESSION " RIME LÉONINE " 183 

taille. Et maistre Alain enfaict jusques à XXIII en 
Hon Espérance, comme il s'ensuit, etc. (éd. Héron, 
II, pp. 29-30i. Au premier coup d'œil et considérées 
isolément, les paroles du brave curé de Meray sont 
(juelque peu déconcertantes, je l'admets, et avaient 
déjà fourvoyé Fauchet au XVI*' siècle, qui conclut son 
examen de cette question en disant que la rime léo- 
nine est celle qui a dix, vingt et trente vers d'une 
lisière^ . Ce qui a trompé Fauchet, et Quicherat après 
lui, c'est de vouloir y voir une allusion à l'ordre des 
rimeSj tandis qu'il ne s'agit que de la nature de la 
rime. Mais même si l'on rejeté l'explication (pie je 
propose et que l'on admette l'opinion de Fauchet, 
l'absence de tout témoignage à l'appui de cette ma- 
nière de voir montre clairement que nous avons à faire 
aune erreur de la part de Fabri, et (pii plus est, à une 
erreur toute personnelle. Quant au Lay de deu.r cent 
soixante deux vers léonins de Christine de Pisan, dont 
Quicherat cite les quelques premiers vers (qui se 
trouvent être tous sur la même rime) pour conlirmer 
sa thèse, il aurait dû s'apercevoir, s'il ne s'était pas 
contente; <le lire h; d(''but seulemeut. (pic le hty de 
Christine n'est nullement construit sur \e système? ào. 
vers monorimes/ et que i)ar ('ons(''(pient la rubricpie se 
rappojte non pas à l'ordi'i? des rimes, mais bien à leur 
nature. Voici la première strophe du htij en (jues- 
tion, que je cite d'après l'excellente édition de 
M. Maurice Roy : 

Amours, phiisaiit nourriture, 
Très fade et doulce pasture, 

1. Cf. Claude Fauchet, Recueil do l'oi-ù/ine de lu lanf/ne et 
poi'sie françaises, édit. do 1581, p. 79. 



184 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Pleine de bonne aventure. 
Et vie très beneureuse. 
Du vray loial cuer roïntture, 
Qui entour lui fais ceinture 
De joye, c'est ta droitture, 
Doulce espérance amoureuse. 
Et qui toute créature 
Esjoïs de ta nature 
Peine fais par aventure ; 
Mai;? elle est si doulcereuse 
Qu"on te suit tout a esture, 
Nil n'est ponce ne rasture 
Qui effaçast ta pointure 
Tant est au cuer savoureuse. 

[Œuvres poétiques, I, pp. 125-6). 

On voit que cette strophe est construite sur deus 
rimes différentes, et non pas sur une seule. 

D'ailleurs, tous les anciens poèmes où la rime con- 
sonnante et la rime léonine sont opposées, étant com- 
posés en rimes plates, prouvent à l'évidence qu'il ne 
s'agit pas d'un contraste entre les rimes plates et les 
vers monorimes, mais de la plus ou moins grande 
richesse des rimes. Un seul exemple suffit pour 
trancher la question. Je l'emprunte au début du 
Conte de Guillaume d'Angleterre de Chrétien de 
Troie : 

Chrestiiens se viaut antremetre 
Sans rien oster et sanz rien mètre 
De conter un conte par rime 
Ou consonante ou lionime. 

Il résulte de ces explications que rexpressi(^n rime 



DIFFÉRENTS SENS DE l'eXPRESSION " RIME LÉONINE" 185 

léonine a été employée au moyen âge pour désigner la 
rime plate aussi l>ien ([ue la rime dissyllabique, mais 
([ue cette expression n'a jamais été employée pour 
désigner le système de rimes uniformes des chansons 
de geste. 

L. E. Kastner. 

Manchester, le 8 mai 1903. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PËKIGORD 

(avec traduction adaptée au rythme musical! 

Recueillies et traduites par Emm. Casse et Euo. Chaminade 

(Suite') 



Andanle 



Ah ! vène doun, bruneto 

(Patois de Manaiirio) 




Ah! vène doun, brune 
Ah! viens donc, ma brunet 



to, Nou-j-àu forèn l'o- 
te, Nous par - le-rons d'a- 




moùr, Càujo ke nous ec-cbi-to 
mour, Chose qui nous ex - ci - te 



i^i^i^^i 



ne fa 
fai-re 



milo 
mille 




tour, 


E 


lo net 


è 


lou 


dzour 


tours, 


Et 


la nuit 


et 


le 


jour. 



Texte patois 

Te fal kità, l)runeto, 
Ok61 poghi dzormàu, 
Frayre-j-è chor broboto, 
Lou popà, lo momàn, 
F^ei' playr' en duu omàn. 

Coumo foriôy you, pàure I 
Per kità moun poghl, 
Per kità payre è mayre? 
Eu m'an tro bien nurri 
Pel ious lo mal chervi ! 



Traduction rijtli inique 

Il faut quitter, bruneile. 
Ce pays si charmant, 
Frères et sœurs gentilles, 
Le papa, la maman, 
Pour plaire à ton amant. 

Comment ferais-je, pauvre! 
Pour quitter mon pays. 
Pour (luitter père et mère? 
Us m'ont trop bien nourri, 
Pour si mal les servir ! 



1. Ci-dessus, p. 114. 



à 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



187 



En troverchàn loys aygo, 
Contabo lou marùn. 

— « Canto, morinhè, canto ! 
Cherto podéy conta; 
Podéy churtoù purà. 

» Ey bien mal to minbardo; 
Coy ruclo molàudio! 
De che veyre molàudo 
Choun cur ne bè tou gro; 
Gran pou ke mouriro! » 

— « Chi bèlo ne po vlure 
Enterra lo forèn : 

01 dzordi de choun payre 
Yo' n irandziè dzôuvén ; 
Dedzou l'enterrorén. » 



En traversant les ondes, 
Le marinier chantait. 

— « Chante, marinier, chante! 
Certes, tu peus chanter; 

Tu peus surtout pleurer. 

» Elle est bien mal ta belle : 
C'est un mal dangereusl 
Et de se voir malade, 
Son cœur en est tout gros ; 
Grand peur qu'elle mourra!» 

— « Si belle ne peut vivre, 
Enterrer la ferons: 

Au jardin de son p(M'e 
Est un bel oranger; 
Dessous l'enterrerons. » 



7. — Cal potèn din lou viladze 



(Pdtoi.-: (le Manauru') 



Andanlo 



^ilitii^ill^ 




Cal po - ton diu lou vi-la 
Quel po - tin dans le vil-Ia 



dze, Can nun 
ge, Lorsqu'on 



ii*i»i|i^^êli^lpi| 



chen vay nou - go-lhà, E ch'omu - jà. Par vey - re chi 
va casser les nois, Et s'amu - ser. Pour voir si tout 




tout ey cha - dze, Loy may doblen luy pa. 
est bien sa - ge, Mè - res doublent leurs pas. 



Allegro 



Hrfr.iiii 






--^zx 



^Ië^ee^e^Î 



Vi - vo doun loy nou - go-lha 
Vive donc les Nou - gail-la 



do ! Can lo cho- 
des ! Lorsque ce 



188 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 




joû mèno 
goût est de 



kel goii, Loi] go-làn mè-no 
sai - sou, Le ga-lant mè-ne 



fho 
?a 



bè- 
bel- 




T— O 



gi 



Jo; E-lo port'uu cro-bo-toù. 
le; El-le porte un beau fi -chu. 



•Texte patois 

O tàulo codùn che placho: 
Luy gorchoù, scorrovilhà, 

Chouu endzontà. 
Lo filho ke lour ogrado 
Che bot' o lour coustà. 

Kèu golhàr, k'eymeu o rire, 
Ne fan re ke coketà, 

Che remudà, 
De loy filho, chaii re dire, 
Luy dzinoùl van monhà. 

Lo gran may che despochinto: 

— « Couki, voy-tu te teyjà, « Veus-tu te taire, coquiu, 

E trovolhà! ù Et travailler ! » 

— v< Mè, moun Diu, chou di lo — « Mais, mon Dieu, répont la 

[bèlo, [belle, 

Luy tè del fay tounbà. » Coques il fait tomber. » 



Traduction rythmique 

A table chacun se place; 
Les garçons, l'air éveillé, 

Sont enchantés. 
La fille qui leur agrée 
Se met à leur côté. 

Ces gaillards, aimant à rire, 
Ne font rien que caqueter, 

Se remuer, 
El des filles, sans rien dire, 
Les genous vont toucher. 

La grand'mère s'impatiente : 



Veyki medzonè vengudo, 
Ne fal fa lou revelhoù, 

E clian feychoù! 
O tàulo re ne remudo, 
Noumà lou bobinhoù. 

Eu ch'ennluren de pikèio, 
Verchado dedin-t-un go, 

K'ey bien brobo. 
E ne fal pa de fourdzeto 
Per picù lou frico. 

Oprè co, vivo lo dancho! 
Crèden tut okèu gorchoù, 

O pie polmoii. 
E tut viren en codancho: 
Eu n an lou cur dzouvoù! 



L'heure de minuit venue. 
Faut faire le réveillon, 

Et sans façon ! 
A table il n'est rien qui bouge. 
Si ce n'est le menton. 

Ils s'enivrent de piquette. 
Mise dans un gobelet 

Bien joliet. 
11 ne faut point de fourchette, 
Pour piquer le fricot. 

Après ça, vive la danse! 
S'écrient tous ces bons garçons, 

A pleins poumons. 
Et tous virent en cadence: 
Us ont le cœur joyeusl 



VIEILLES CHANSONS PAtOISES DU PERIGORD 



189 



Can lo daucho n'ey Huido, 
Filho-j-è gorchoù cheii van, 

Tout en cbuùn ; 
E codùu nièno cho bèlo, 
Dzusco dza lo inomàu. 



Quand la danse est terminée, 
Filles et garçons s'en vont, 

Tout en sueur; 
Et chacun mène sa belle, 
Jusque chez leur maman. 



Voyez une chanson de ce genre dans les Vieilles Chansons 
patoises du Pcrlijoi-(l, p. 40. V'ers la mi-ociobre, les hommes et les 
femmes se réunissent le soir. Les hommes cassent les nois au 
moyen d'un petit maillet de bois et les femmes les épluchent. Le 
cassage des nois s'appèle, dans le Sarladais, loy nouQolhado. 



8. — A. Gotorino n'ey molàudo 

(PatoiK (le M((.iiuurie] 
.\iKlanle 

Cote - rino n'ey molàu-do, E ye 
Ca-the- rine est bien mala-de, Il lui 



fal lou mede 
faut le méde 



chi, 
cin, 



Coto 
Cathe 



n-no a ey mo- 
riue est bien ma- 



mt 



:=rii=ir:t5:: 



B=::6: 






-jpi-zt 



lâu-do, 
la-de. 



ye 

lui 



fal, 
faut. 



fal, 
faut. 






i^iiiiiii^Ë^iliisi 



E ye fal lou mede-chl. 
Il lui faut le niéde-cin. 



Tente patois 

Elo medi'chi vay veyre: 
El ve défende lou vi. 



Traduction /■yt/imique 

Médecin elle va voire : 
11 lui défendit le vin. 



— « Medecbi, vay l'en ol diable! — (( Médecin, va-t'en au diable! 

You ke n'oyine tan lou vi! Moi, qui aime tant le vin! 

)) Ciii you niori, ke m'eiilcrroun » Si je meurs, que l'on m'enterre 

Din lo cav'ount'ev lou vi. Dans la cave où est le vin. 



190 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



» Luy pè countro lo muralho 
E lo test'ol roubiné. 



» Les pieds contre la muraille 
Et la tête au robinet. 



') Chi ne tombo calco gouto, 
Chiràn per me refreski. 



» Sil en tombe quelques gouttes, 
Elles me rafraîchiront. 



» E clii lou toune] ch'enfouncho, 
A mouu ayje ne bèurày ! 



» Et si le tonneau s'enfonce, 
A mon aise j'en boirai! 



» E luy catre pu-j-ivronho 
Pourtoràn luv couèn del dra. 



» El les quatre plus ivrognes 
Porteront les coins du drap. 



» E lou resto dèu-j-ivronho 
Contorô lou Libéra. 



>) Et le reste des ivrognes 
Chantera le Libéra. 



» O lo fi de lo cronteno, 
Catr' ivronho m'an proumé 



» Au bout de la quarantaine. 
Quatre ivrognes m'ont promis 



» De che randre chu mo tounbo 
Per conta De profundis. » 



)) De se rendre sur ma tombe, 
Pour chanter De ///•ofundi.'?. » 



Texte et musique en vogue dans plusieurs provinces: Savoie, 
Dauphiué, etc. « Encore une chanson des plus populaires et géné- 
ralement dédaignée des collectionneurs... Le môme sujet est traité 
en chanson patoise dans plusieurs provinces et les chants ainsi 
dérivés ont souvent un grand accent de rusticité » {C/ian$ons popu- 
laires des Alpes françaises, par Julien Tiersot, p. 190). Voici le 
premier couplet de la version dauphinoise: 

Marguerite, elle est malade. 
Il lui faut le médecin : 
Marguerite, elle est malade, 
11 lui faut, ho, ho {bis) 
11 lui faut le médecin. 



M. Tiersot transcrit cette mélodie en mineur et dans une mesure 
composée, tandis que notre mélodie (la mèrae pourtant) est à mesure 
simi)le et se termine curieusement sur la tierce. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PEUIGORD 



191 



B. Lou moti can y ou me lèvi (Même thème) 
(Patois de Manaurle] 



Allesro 






Lou moll, cao you me le 
Le matin, quand je me lu 



You m'en vou cl 
ve, Je m'en vais au 



:È====to= 




-m^^m'im 



mandi o l'où-tècho: « Ke n'o vè per deyd-zu- 
deman - de à l'hô-tesse: «Qu'avez - vous pour dé - jeu- 



mm^^m^^^ 



to, Toudzour 
to, Toujours 




Texte patois 

L'oulccho, ke n'ey pu choto, 
Fay pourtcl del molhoû vi ; 

Lou detesli bii! 
Lo boutelh' ey chu lo tiiulo ; 

Toudzour lou veyr' o lo mo. 

Chi mourioy, you voudrioy eslre 
Din lo cav'oun-t-ey louvi; 

Lou deiesti bri I 
Luy pè countro lo muralho, 
Lo testo dzoul roubiné. 

Clie ne tombe calco gouto, 
Eloy me refreskiràn, 

Me reverdiràn, 
Et chi lou tounôl ch'cufouncho, 
O raoun ayje you bôuray 



Traduction ri/t/i inique 

L'hôtesse, qui n'est poiul sotte, 
Fait porter du meilleur vin ; 

Je ne le hais mie! 
La bouteille est sur la table; 

Toujours le verre à la main 

Si je meurs, je voudrais être 
Dans la cave où est le vin ; 

Je ne le hais mie ! 
Les pieds contre la muraille, 
La tête sous le douzil. 

S'il en toml)c quelques gouttes, 
Elles me rafraîchiront. 

Me reverdiront, 
Et si le tonneau s'enfonce, 
A mon aise ie boirai. 



192 



KEVUE DE PHILOLOGIE FHANÇAISE 



10. 



— Coy din lo dzoli me d'Obrial 

Patois du Manaurie [Le BiKjue) 



Larghello 



:^==È: 



iSigi^Uil^^ 



s 



:iû: 



:±==:^- 






^\ 






«Coy din lou dzo-li me d'Obriàl, Ke niouu o 

«C'est dans le jo-li mois d'A-vril, Que mon a- 



• — — 

màn ne déu tour- nà.» « Bountzour, Na - ne - to, Dun-pey lou 

maut doit re - ve nir.» «Bon jour, Na - net - te, De-puis le 

_J__^. ^^__^_ 

to N'ôu-ri-tu pa cont-za?» 



ten po-cha, To-j-o-mou rf 



'-^-v:. 



ii^i 



temps pas-sè, Tes a-mou-rel - 

Texte patoia 

— « Nani, nani, moun cheromi, 

Cbabey cho ke you t'ay proumé: 

Coy de t'otendre 

En gran fidelità, 

E de te pré ne 
Cau tu chirà tourna. » 

— « Mè y' aube dire cado tzour 

C'un àulr' oraàn te fay lo cour; 

Co me tzogrino, 
Co me don' un tourmèu 

D'entendre dire 
Ke tu cantzey d'omàn. » 

— « Leycho porlà, leycboroUià: 
You t'eymi, you, may ke tzomay. 

Coy keloy filho 
Ke te dijion oco. 

Lo tzeloujïo ! 
Nou las ebscouiey pa! » 

— « En tournàn de nou moridà. 
Àubi lou rouchinhol conta. 

Diu uou-j-odzudc I 



tes N'au-rais-tu pas chan-gé?» 

Traduction ri/t/iiniquc 

— « Ob! non, oh non. mon cher 

lami. 
Tu sais ce que je t'ai promis : 

C'est de l'attendre 

Avec fidélité, 

El de te prendre 
Lorsque tu reviendras. » 

— « Mais j'entens dire chaque 

[jour 
Qu'un autre amant te fait la cour: 

Ça me chagrine, 
Ça me donne un tourment 

D'entendre dire 
Que tu changes d'amant. » 

— « Laisse parler, laisse railler: 
Je t'aime, moi, plus <pie jamais. 

Ce sont ces filles 
Qui le disaient cela. 

La jalousie! 
Ne les écoule pas ! » 

— « En venant de nous marier, 
J'entens le rossignol chanter. 

Que Dieu nous aide! 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



193 



Kel tzaii ey bien tsormâal 

Co-j-uno marco 
Ke chirèn bien uroù.» 



Ce chant est bien charmant, 

C'est une marque 
Que nous serons heureus. 

Usité en français dans les Hautes-Alpes. Dans la Hante-Mau- 
rionne, les paroles et la musique sont les mêmes que celles de notre 
chanson : 

Voici le joli mois d'Avril 

Que les amants vont revenir. 

Oh I dis-moi, belle, 

N'as-tu rien oublié 

Des amourettes 

Du joli temps passé ? Etc. 



11. 



Andante 



A. Coy lou chè de nouvenbre 

(Patois de Manaurie) 






Coy louché de nouvenbre Ke nous enbor -kè 
C'est le sept de novembre Que nous nous embar- 



i^iig^^:}|^^gii 



ràn, Coy lou chè de nouvenbre Ke nous enborkè - ràn, Ke 
quious. C'est le sept de novembre Que nous nous embarquions , Que 



:P=P 



ElUill 



nous enbor -kè -ràn Per o-nâ 
nous nous em-barquions Pour aller 



v=^ 



^S 




\VL Diu tou - pui - chèn 
ani Dieu tout - puissant 

Teœle patois 

En orribàn ol lardze, 
01 lardz' en pleuo mer, 
Che lèvo' n co de ven, 
E lo mer furioujo 
Dzièto nostrôy botèu 
Bien loun din kelos îio. 

r.UVUK DE IMlII.OLOCJIIi, XVII 



din los î - lo, Pre 
dans les î - les, Pri- 

De voulé nou coundui — re. 
De vouloir nous condui — re. 



iâ 



Traduction rythmique 

En arrivant au large, 
Au large en pleine mer, 
Se lève un coup de vent, 
Et la mer en furie 
Lance nos bâtiments 
Bien loin dedans ces îles. 



14 



194 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Lou chouu de lo chirèno 
Eudèr luy motelô, 
E pendôn lour choumèl, 
Prè dèu botèu orribo 
Un mounstre de lo mer 
K' opèlen lo boleno. 

Lou pe de lo boleno 
Dey vire luy botèu; 
ElouDrogoùn voulàn, 
Ke copèlo loy voilo 
Enpadzo ke vedziàn 
Lo luno e loys estèlo. 

Obén fa lo roncountro 
Detrey botèu Ongle 
Ke nou-j-an di : « Fronché, 
Fronché, voy-tu te randre? 
Coy trey botèu Ongle: 
Choun vengù per te prène. » 

— « Chen okidouy chen-j-ome, 

Et tut de bouy Fronché; 
Choufrirèn be lo nior 
Pu lèu ke de nou raudre; 
E che nou fal mou ri, 
Mourirèn tut enchenble. » 

Nostre boun copitani 

Ordi coumo 'n lioùn, 

Ne monto chu lou poun, 

E nou credo : « Couradze, 

Couradze, muy chouldà! 

Lou boun Dlu nou-j-odzudel « 

Oprè 'no loungho luto 
Luy-j-Onglè choun fourcha: 
Olôr iratèn lo pâ 
En graudo dilidzencho; 
E 'n pregàn lou bon Diu, 
Countunhèn nostro routo. 

Yo din noslr' okipadze 
Un mestre dzorpentiè : 
Reparo luy botèu 
Per nou cholbà lo bito; 
E grachi' o choun irobàl, 
Orriborèn en Francho 1 



La vois de la sirène 
Endort nos matelots, 
Et pendant leur sommeil, 
Près des vaisseaus arrive 
Un monstre de la mer, 
Qu'on nomme la baleine. 

Le poids de la baleine 
Renverse nos bateaus 
Et le Drat/on colant\ 
Obscurcissant nos voiles, 
Nous empêche de voir 
La lune et les étoiles. ■ 

Nous faisons la rencontre 
De trois vaisseaus Anglais, 
Qui nous ont dit: h Français, 
Français, veus-tu te rendre? 
Ces trois vaisseaus Anglais 
Sont venus pour te prendre. » 

— « Nous sommes deus cents 
[hommes, 
Et tous de bons Français; 
Nous souffrirons la mort 
Plutôt que de nous rendre ; 
Et s'il nous faut périr. 
Nous périrons ensemble. » 

Notre bon capitaine. 

Hardi comme un lion. 

Court vite sur le pont, 

Et nous crie: « Du courage. 

Courage, mes soldats 1 

Que le bon Dieu nous aide I « 

Après un long combat, 
Les .\nglais sont forcés; 
On traite alors la pais 
En grande diligence, 
Et, priant le bon Dieu, 
Nous suivons notre route. 

Est dans notre équipage 
Un maître charpentier; 
Répare nos vaisseaus 
Pour nous sauver la vie, 
Et grâce k son travail, 
Nous gagnerons la France. 



1. .\u dire des gens du pays, le Dragon volant signifie les nuages. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



195 



Oprè tan de mijèro, 
Vedzèn lou por de Brest; 
En d'un co de couoù 
Onounchén o lo vilo 
Lo dzoyo dèu Fronché 
De veyre lour potrïo 

Loy damo de lo vilo 
Montén chu luy ronpàr, 
Moutén chu luy ronpàr 
Veyre luy militari ! 
Dunpèy trento chiè mè 
Eu u'an pa vi de terro! 

Lou ven e lo tonpèto, 
Nou pouchàn chu loy mer, 
Nouj-obin re leychà 
K' un bouchl de courdadze, 
Ke nou-j-o bien eydà, 
Per gonhàlou rivadze. 



Après tant de misères, 
Voici le port de Brest; 
Et d'un coup de canon, 
On annonce à la ville 
La joie qu'ont les Français 
De revoir leur patrie. 

Les dames de la ville 
Montent sur les remparts, 
Montent sur les remparts 
Pour voir les "militaires. 
Depuis trente-sis mois 
Ils n'ont point vu de terre I 

Le vent et la tempête, 
Nous poussant sur les mers, 
Ne nous ont rien laissé 
Qu'un morceau de cordage. 
Qui nous a bien aidés 
A gagner le rivage. 



12. — B. Pitito Galièto (Même thème) 
{Patois de Manaurie) 



Andantc 




to, T'en va din lou Bre- 
te. Tu t'en vas au Bré- 



:fi=în 



:^-T. 






zil. Pi - ti - to Gali — è — to. T'en va din lou Bré- 
sil, Pe- ti - te Gali — o — te, Tu t'en vas au Bré- 



îl? 



f 



5p::: 



*=f: 



y=i=f=^ 



Si 



zil, 
sil. 



T'en va din lou Bre - zil : Coy un bien 
Tu t'en vas au Hré- sil: C'est un bien 



fe-*-- '- 



'^ 



m^^: 



i=-;:zs=iz=#:r 



-^\ 



Ë^î 



gran vouya 
long voya 



— dzel 

— ge! 



Lou boun Diù chiask'en 
Que Dieu soit a — vec 



196 



^^ 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

;-_*=qi;i=S: 



fe?= 



tu, May eu toun e - ki 
toi, A-vec ton é- qui 



pa — dze ! 
pa — ge ! 



13. — Coy un dzouyne codé 

{Patois de Manauiie] 



.Moderato 









'^-^-^zi-zi^-é— 



Coy un dzouyne co — de, En porlin pel l'orraa 
C'est un jeune ca — det, Qui, partant pour l'armé 






do, Chen vay dir' o cho mes- trecho : « Voy- tu ve-r.i cou-mo 
e, S'en va dire à sa mai-tresse: «Veustu ve-nir a-vec 



rail 



fe 



-r--^t. 






a tempo ^ 



_=^2: 



:2=t 



you ? You le 
moi ? Je te 
raU. 



dzu-ri, 
ju-re 



per moun 
sur mon 



â - mo ! De dzomày n'ey- 
â • me! De n'aimer ja- 



:É=:t^ 



ma ke tu. » 
mais que toi.» 

Texte patois 

— « Clierto, brabe codé, 
You podi pa te clicgre; 

Nou n'ay l^e mo pàuro mayre: 
Elo me di lut luy dzour: 
<i Une (ilho din l'ormado,- 
Risco perdre choun ounoùr. » 

— « Perdra pa toun ounoùr, 
Mo pitito mignardo; 

You te doni mo chenturo, 
Mo copol' trey bouloù, 
Moun copèl è mo coucardo; 
Ne chenblorà-j-un drogoùn! » 



Traduction rythmique 

— « Certes, brave cadet. 
Je ne puis pas te suivre; 

Je n'ai que ma pauvre mère. 
Elle me dit ciiaque jour: 
« Une fille dans l'armée, 
Risque perdre son honneur. » 

— « Ton honneur ne perdras, 
Ma petite mignarde ; 

Je te donne ma ceinture. 
Ma capote i\ trois boutons. 
Mon chapeau et ma cocarde; 
Tu sembleras un dragon ! » 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PEKIGORD 



197 



— (( E be ! brabecodè, 
You creji cho ke dijey; 
Ochepli tou cho ke m'ofrey ; 
En d' ocô, bri pou u'ôuray I 
Ne vôu fa par o mo mayre, 
E chan relàr te chegrày. » 

Cante liiy douy choiildà 
Din lou Pièmoùn oniben ; 
Diu-j-un' àuberdzo ch' orresteii 
Per refà lour estoumà : 
Eu l'ôutècho domanden : 

— « K'ovo-vou per uou dounà?» 

— « Ay del po, del bouu vi, 
O may de bouno viando; 
V'ou vôu pourtà chu lo làulo 
Tou cho que you n'ay de bou. 
Oprè co, dzouynècho bélo, 
Vou chervirèy chan feychoù. » 

L''oùtècho co boun el 
Lou pu dzoyne n'obijo: 
E coumo toudzoùr bobilho 
Eu riren ye domondè: 

— « Ke chè vou? dzouyn'om'ou 

[fllho, 
Berdzièro din loy fourè ? » 

— « Berdzièro non chey pa, 
Coy fachir à couneyche: 
Chorti d'uQO noblo racho: 
Gorchoù, ke porto' n bel iioun : 
Ay voulgù kili» lo Francho 
Per entra din lou Pièmoùn. » 



— « Ehl bien, brave cadet, 
Je crois ce que tu me dis; 
J'accepte ce que tu m'offres; 
Avec ça, n'aurai point peur! 
Je vais le dire à ma mère 
Et sans retard te suivrai! » 

Lorsque les deus soldats 
Dans le Piémont arrivent; 
Dans une auberge ils s'arrêtent 
Pour refaire l'estomac: 
Ils demandent à l'hôtesse: 

— « Qu'avez-vous à nous dou- 

[ner ? » 

— « J'ai du pain, du bon vin, 
Et puis de bonne viande; 

Je vais porter sur la table 
Tout ce que j'aurai de bon. 

Après ça, belle jeunesse, 

Vous en prendrez sans façon. -» 

L'hôtesse a de bons yeus; 
Le plus jeune elle avise: 
Et comme toujours babille, 
En riant elle lui dit: 

— « Qu'êtes- vous, garçon ou 

[fille, 
Bergère dans les forêts? » 

— « Bergère ne suis point, 
C'est facile à connaître : 
Je viens d'une race noble; 
Garçon, je porte un beau nom : 
J'ai voulu quitter la France, 
Pour entrer dans le Piémont, o 



14. A. — Depuis longtemps, ô ma Fleurette 

(Patois (le Marnac) 

« De-puis longtemps, ô ma Fleu-ret-te, Tu fais le 



tourment de mes jours, Mais je ne puis iilus en ca- 



198 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



b_?^§^^^i^^3E^EE^P 



chet - te Gar-der le feu de mes amours.» — «Ah! yo, de 

«Monsieur, de 

t± f- ^ ^-' ' 



i=ï 



Î5: 



^: 



i=^±=f==^ 



gra - chio, Mou - chù, boun pre - ghi, Dey - chà m'es- 
grâ — ce, je vous en pri — e, Ah! lais - sez- 




'm^^^Ê^^^ 



ta : me por 
moi, Sans me 



le pu d'o-moùr:Car che 
par - 1er d'à - mour : Car d'un 



tzo- 
ga- 



P^ 



^-: — [>- 



:^ 



ISEET- 



R^==:^ 



mày 
lant 



b5É=? 



en d'un go - làn you ray - bi Che - ro pa 
ah! si ja - mais je rê — ve, Ce n'est pas 

Refrain 



:4^5=::fi: 



^- 



^-- 



bon : te — ni trot o l'ou - noùr. 
vous: je tiens trop à l'hon-neur. 



Lo dif — fe- 
La dif — fé- 



1^ 



^ 






ren 
ren 



cho de mo noy-chen - cho, 
ce de ma nais - san - ce, 



Co - j-e, Mou- 
C'est que, Mon- 




:è 



chù, 
sieur. 



ke nou chè pa per you, 
vous n'ê ■ tes pas pour- moi, 



Lo dif - fe- 
La dif - fé- 



Δ^ 



^^=^s. 



m 



-^. 



i 



ren ■ 
ren 



cho 
• ce 



(le 
de 



mo noy • chen-cho, 
ma nais - san - ce, 



Co - je, Mon- 
Me dit, Mon- 






chù, 
sieur, 



ke nou chè pa per you. 
vous n'é-tes pas pour moi. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



199 



Teœte patois 



Traduction rythmique 



Pourquoi ne pas vouloir m'entendre, 
Quand nos coeurs sont à l'unisson? 
Ma Fleurette, ah! puis-je prétendre 
A ton amour? Dis-moi, répons. 



— « Oh! ke tzomày atzi lo fe- 

[blécho 

De bou douiià moun cur e moun 

fomoùr! 



— « Oh! que jamais je n'aie la 

[faiblesse 

De vous donner mon cœur et 

fmon amour! 



CouménI d'un Rey me bèji lo Comment! d'un Roi je me vois 

[mestrêchol la maîtressel 

O Rey, me fay un ofroùn bottr' Roi, votre amour me fait un 

[ounoùr: [affront: 

Lo ditïerencho, etc. La différence, etc. 

Est-il bien vrai que tu refuses 
Mon nom, ainsi que mou amour! 
Où peus-tu bien trouver excuse 
Pour mépriser de beaus atours? 

— » Helà! chobè be ke you pre- — » Ah! vous savez bien que je 

[féri [préfère 

De mo bertu gordù, tou l'echelà: De ma vertu conserver tout 

[l'éclat: 

Aymi bien may no crou pel che- J'aime bien mieus la crois du 

[menlèri, [cimetière 

K'okelo ounto ol dechù de Que cette honte au-dessus de 

[moun ca. » [mon front. » 

Lo differencho, etc. La différence, etc. 

Les paysans intitulent celte chanson: Les Amours d'Henri IV. Le 
texte et la musique sont de facture moderne. Mais l'héroïne n'est pas 
un pro(Uiit de l'imagination. On raconte qu'elle mourut de chagrin en 
apprenant que le seigneur (|ui l'avait courtisée et qu'elle aimait était 
devenu roi de France et qu'ainsi elle ne pourrait l'épouser. La ville 
de Nérac à élevé une statue à la douce Fleurette. 



15. B. —Ta belle vois, belle bergère (Môme thème) 
(Patois de Lalindc) 



^m^^^^^^^ 



« Ta belle vois, belle ber — gère, Mat - ti - rc dans 



200 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 




Hi^^^^i 



Si je viens i 



Cl, 






chère, C'est pour appren- dre ton nom. Renonce à la berge- 



ii^=iii:rî^^^Si:i^^;i 



rie, Viens vi - vre en tranquil-li - té, Tu fe - ras heureu-se 



vi — e Et sans cai) - li — vi — té. 




Renonce 



S3ÉE3 



l^g 



:q=izzi: 



â^E: 



m 



la berge — rie, Viens vi - vre en tran - quil — li- 



Pï^ys^^Ê 



:fi: 



te. 



Tu fe — ras heu — reu — se vi — e 



Et 



à 



^3=^ 



=f^i 



-&--■ 



sans cap — ti - vi 



té. 



Texte patois 

— « Mouchù, vou Irounpà bé 
[chan cloute, 
Crejià d'estre en d'oconmèy, 
Fal pa ke you vous escoute. 
Per aco u'àures pas mey, 
Màugré vostro bouno raino, 
Ne ganhoré res aychl : 
Creze-mé, birà l'eskino. 
Cheglic vostre cami. » 



Traduction rythmique 

— « Monsieur, vous vous trom- 
[pez sans doute, 
Vous croyez donc être ailleurs. 
Faut pas que je vous écoule. 
En tout cas, n'aurez pas mieus. 
Malgré votre bonne mine. 
Ne gagnerez rien ici : 
Croyez-moi, virez l'échiné. 
Suivez votre chemin. » 



— « Ah ! suis donc, belle créature, 
Suis donc la vois de l'amour : 
C'est la vois de la nature : 
El comme dame de cour. 
Tu porteras pour parure 
Ce qu'il y a de plus beau : 
Tu seras, je le le jure. 
Maîtresse en mon château. » 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



201 



— « 01 bousquê coumo din la 
[prado, 
Moun berzié lou pu chouvén 
Me dzogo de lo ghitarro 
E me ran lou cur countén. 
You n'enlende lou ramadze 
De milo pitioùs àuzèl : 
You prefèri lou bouscadze 
A vostre bel castel. » 



— « Au bosquet comme en la 
[prairie, 
Mon berger le plus souvent 
Vient jouer de la guitare 
Et me rend le cœur content. 
Puis j'entens le dous ramage 
De mille petits oiseaux : 
Je préfère le bocage 
A votre beau castel. » 



— « Adieu donc, ô la plus cruelle 

Que bergère n'ait été. 

Mais tu n'es pas la plus belle 

Sur qui j'aie pris liberté. 

Je me moque de tes charme?, 

Je voulais te badiner: 

Tu ne verras pas mes larmes, 

C'était pour taquiner. » 



— « Una-voun, mouchù zentil- 
[home: 
Coumeuchà a galoupà. 
Vou ne che pa tan brav' home 
Ke lou berdzié de mouy pra, 
Me voiilhà dzougà las carto, 
Avè perdu vostre parti. 
A you doun resto la farço 
A vou loudevmenti. » 



— « Allez, monsieur le genlil- 
! homme, 
Commencez à galoper : 
Vous n'êtes pas si brave homme 
Que le berger de mes prés : 
Vous vouliez piper les cartes, 
Vous avez perdu le jeu. 
A moi reste la victoire, 
A vous le démeutti. » 



Les versions de cette chanson abondent dans tous les pays. Voyez 
les Vieilles C/umsons patoii^cs du Pêrifjofd, p. 28 et 29. Voyez aussi 
notre n" 4. 



16. G. - Bien lou boundzoùr (Même thème) 
(Patois de Manaurio) 



Vile 



:3:i^: 



AijÉ: 



iÊp=^:i^iiii^i^ 



« Bien lou boundzoùr, moun eyma-blober-dziè-ro!» «E be, mou- 
ce Bien le bon • jour, mon airaa-ble ber- gè -re! » «Eh bien! mon- 




ïï^l^^ilFs^I' 



chù, ke-j-o co ke vou — le? » 
sieur, quoi donc me voulez-vous?» « Je 



« You voudrioy bien per un 
voudrais bien une 



202 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 
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4?=^; 



i 



co din 
fois dans 
rail. 



mo vi- to » « A — né, mou - chù! porlà 

ma vi- e » o A — lions, mon - sieur! parlez 



^=P= 



=5=2= 



coumo de — vè ! » 
comme de — vez I » 

Texte patois 

« You voudriôy bien u'obé 

[loun cur eu gadze; » 

« N'ay un omi, lou li gardi 

[par el. » 

« Ey bien uroù toun omàn, mo 

[berdzièro; d 

« Leychà lou fa, chiro p;i 

[moluroù. » 

« Digo, Nonoùn, volèy kc 

[you t'enbrachi? » 

« 01 t... del dze, mouchù,tan 

[ke vourlé. » 

« Ke co te chier d' esta to ri- 

[diculo ? )) 

« E vou mouchù. d'està tant 

[omouroù? » 

« Chcy omouroù per te raudr' 

[omouroujo ; » 

(( E you, mouchù. per me 

[moucà de vou. » 

« Digo, Nonoùn, lou noun de 

[toun viladze? » 

« L'oprendré be, mouchù, 

[can li chiré. » 

« Digo, Nonoùn, eu yo din 

[toun viladze ? » 

« Un gro lourdàu, mouchù, 

[can li chiré. » 

■ « Digo, Nonoùn, eu t'o tel 

[bien oprejo? » 

« E vou, mouchù, ounl' obô-j- 

[estudià? » 



Traduction rythmique 

— « Je voudrais bien avoir ton 

[cœur en gage ; » 

— (( Jai un ami, je le garde pour 

[lui. » 

— « Il est heureus lou amant, 

[ma bergère; » 

— « Laissez-le faire, il n'est pas 

[malheureus. » 

— « Dis-moi, Nanon, veus-tu 

[que je t'embrasse? » 

— « Le c... du chien, monsieur, 

tant (jue voudrez. » 

— c< Que te sert-il d'être si ridi- 

cule? » 

— « Et vous, monsieur, d'être 

[tant amoureus? » 

— « Suis amoureus pour te 

[rendre amoureuse;» 

— « Et moi, monsieur, pour me 

[moquer de vous. > 

— « Dis-moi, Nanon, le nom de 

[ton village ? » 

— « Vous l'apprendrez, mon- 
|sieur, quand y serez.» 

— u Dis-moi, Nanon, qui de- 

I meure au village? » 

— « Un gros lourdaud, mon- 

[sieur, quand y serez. « 

— (1 Dis-moi, Nanon, qui t'a si 

bien apprise? » 

— <i Et vous, monsieur, où avez 

[étudié ? n 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



203 



« Oy estudià ol costél de 

[moun payre; » 

« E you, mouchù, en gordàn 

[muy moutoù. >< 

« Eymoriôy may uno chimplo 

[berdzièro ; » 

« May you tobé lou fil d'un 

[boun peyzàu. » 



— « J'ai étudié au caslel de mon 

[père ; » 

— « Et moi, monsieur, en gar- 

dant mes moutons. » 

— (( J'aimerais mieus une simple 

bergère ; » 

— « Et moi, bien sûr, le fils d'un 

[bon paysan. » 



17. D. — Odîu dzormanto Bocajèlo (Même thème) 
{Patois de Manaurie) 



Andante 



Aiiaanie v ^ 

O-diu, dzorman-to Bo - ca - 
A-dieu, charraan-te Bo - ca - 



:^«5 



::^ 



^- 



^ 



f 



- b— •— •- 



:^ï=r: 



1 



"F==^ 



je - lo, You chey ven- 
gé - re, Je suis ve- 



iî 



gù per te por - là»- No- bè l'er fre cou-nio lo 
nu pour le par - ler»- Vous a - vez l'air froid cora-me 



:î 



pu?: 



grè - lo; Moun bour-ri - ké vou ne chem-blà; No - bé ki- 
grè - le; Vous res-sem- blez à mon à - non; Vous a- vez 



[=P£=^^:4^^: 



=liili^ 



S 



ta vos-tro fo - mi-lho, Per go- lou - pii peu cben-do- 
fui vo - tre fa - mil - le, Pour ga - lo - per dans les sen- 



^ 



iliiiiiiti^ 



rèu. 0-nén, o-nén, trounpùr de 
tiers. Al-lons, al-lons, trompeur de 






fi - Ibo, Es - pli - cà 
fil - les, Ex - pli-quez- 



|1iri|ïâ^Ji^ 



vous è fo - jô lèu. » 

vous et vi - le — ment.» 



•204 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Texte patois 

— « Bèlo, ne chiaskey pa tau 

[duro, 
Escouto lo voi de mouii cur; 
N'es uu pàu rudo mo iiguro, 
Mè ne cherki ke loun bounûr. 
Olày, dedzoù kel ver felhadze, 
O l'ouubro d'okèu-j-ourme bel, 
Medouuèrey touu cur en gadze, 
En prejencho de toun iroupèl. « 

— « Aùro you coumenchi de 

[creyre 
Ke cho ke me dijè n"ey vray: 
Chavi ke me vengheria veyre, 
Y'oguè chet an ol mè de may. 
Chey counteuto, chey cholis- 

[fadzo, 
Moun tendre cur es endzontà: 
N'ay pu pou de vostroy mous- 

[tadzo. 
Vou permet! de m'enbrochà. << 



Traduction rythmique 

— « Belle, ne sois pas si sévère, 

Ecoute la vois de mon cœur. 
Ma figure est un peu sauvage, 
Mais je ne veus que ton bonheur. 
Là-bas, dessous ce vert feuillage, 
A l'ombre decesbeaus ormeaus, 
Tu me donnas ton cœur en gage, 
En présence de ton troupeau. » 

— « Maintenant je commence à 

[croire, 
Que vous dites la vérité: 
Je sais que vous me viules voir, 
Il y aura sept ans, eu mai. 
Je suis contente et satisfaite, 

Mon tendre cœur est enchanté. 

Je n'ai plus peur de vos mous- 

[laches. 

Je vous permets de m'embras- 

[ser. » 



QUESTIOÏS DE PHÛIÉTIQUE FRAIÇAISE 



I. — Sur les sifflantes et les chuintantes 

PRODUITES PAR LES PALATALES EXPLOSIVES ET PAR 
LÎ CONSONNE DU LATIN 

Dans son excellent manuel de Plionêti que française 
(2* édition, §114), M. Bourciez explique que le c latin 
devant e ou i, qui se prononçait k, s'est « palatalisé' » , 
c'est-à-dire mouillé, qu'il a abouti au son A-^, devenuen- 
suiteïî^, et que « le son transitoire », c'est-à-dire l'yod, 
s'assimilant à t, est devenu .s en français, de telle sorte' 
qu'on a eu successivement k, ky, PJ, ts, et que kervo a 
finalement produit tserf. Mais entre kera et tsire, il 
admet (§ 59) une autre étape, tsneire. Ts, issu de k 
mouillé, se serait donc mouillé à son tour dans certains 
cas. 

Rendant compte de la l'" édition du manuel", 
M. G. Paris demandait à ce propos pourquoi l'on 
n'avait pas tsve/fde même que taVeire. Il ne me semble 
pas qu'il y ait deus réponses possibles. Il faut croire 
qu'on a eu tsv dans tous les cas, mais que l'yod s'est 
efïacé devant les toniques entravées, tandis qu'il s'est 
combiné avec les toniques libres\ 

1. Le mot palalalisè manque de précision, car le c lui-même 
est une palatale (Voy. G. Paris, Annuaire de l'École pratù/ue 
des /taules études^ 1893, p. 11). 

2. Roniania, XVIIIj p. 585. 

3. Peu importe qu'il se soit préposé à la diplitcuigue tonique. 



206 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

M. Bourciez admet ailleurs (§ 147, 2°) que l'yod de 
tsy, issu de ti en hiatus, s'est effacé devant Vo de 
ratione, devenu vatsyone^ rad^yone, JYiy:;on. Il est 
vrai qu'ici l'yod, disparu devant o, se retrouve après 
l'a de la syllabe initiale. Mais, placé devant une 
voyelle sur laquelle il peut agir, comme Va libre, le 
même yod a persisté, tout en dégageant un yod anté- 
rieur : preticœe, pretzyare, predzyare, preyzyer. Il 
en est de même pour le c devant e, i, lorsqu'il est 
intervocal, et M. Bourciez l'indique fort bien dans 
son § 117, où il résout par là la difficulté que signale 
M. Nyrop dans le § 413 de sa Photiétùjiœ. En effet, 
mcino devenu vedzino, n'explique pas l'yod de veysùi, 
et placere devenu pladzere n'explique ni l'yod ni 1'/ 
tonique deplaysir. Il faut évidemment supposer dz^ ; 
l'yod se joint à la voyelle qui précède, et agit aussi 
sur celle qui suit, à moins que celle-ci ne soit entravée 
comme dans placentem ou aucellum. 

Je crois donc que c devant e ou i, comme ti en hiatus. 
a toujours produit /s", de la manière suivante : 

ce (ke)> \OQ, t^e, ts^e (puis dz^e dans la position in- 
tervocale). 

Et j'admettrais de même, pour ca et ya {ouye, yi) 
initiaus ou appuyés : 

ca > k>'a, t>a, tclPa 
ga> g%, d>a, djJ'a 

Dans tcky, djy, comme dans ts^, dzv, il y a eu efface- 
ment de l'ybd devant la tonique entravée. Le même 

ou qu'il ait seulement influé sur le premier élément de la diph- 
tongue, conformément à l'hypothèse de M. Marchot (Petite Pho- 
nétique, % 13), qui attribue d'ailleurs cette influence à la sifllante 
ou à la chuintante, sans y adjoindre d'yod. 



QUESTIONS DE PHONETIQUE FRANÇAISE 207 

yod s'est combiné avec la tonique libre et a changé en 
e Va semitonique également libre (cheval) et même 
entravé dans gallina = geline. 

i' L'élément sibilant ou chuintant, écrivait G. Paris', 
s'est substitué à la fricative palatale (à l'yod) qui était 
venue s'adjoindre à l'explosive. » D'après notre hypo- 
thèse, il n'y a pas eu substitution, mais intercalation . 
Le c étant devenu PJ et le^ ; c/'', il s'est intercalé entre 
l'explosive et l'yod une sifflante ou une chuintante, qui 
seule subsiste aujourd'hui. Il ne reste plus rien de 
l'explosive primitive ; quant à l'yod, ou bien il a dis- 
paru, ou bien il s'est combiné avec les voyelles voi- 
sines, mais on ne peut pas dire que la chuintante ou 
la sifflante ait pris sa place^ pas plus qu'on ne dirait 
que le ^ s'est substitué à l's latine dans ancêtre. 

On ne peut pas dire davantage que \'i en hiatus, après 
une labiale, s'est « consonnifié » en di ou eny. Quand 
nous disons : « il faut que vous sachiez, » nous faisons 
encore entendre, dans « sach/e^, » Vi en hiatus de « sa- 
Y)iatis. On a eu successivement/)'', ipuis pc/ty avec une 
chuintante intercalée entre la labiale et l'yod issu de 
Vi en hiatus. Cet yod a disparu de très bonne heure 
devant les atones [rabgye, i-abge, rage) et devant les 
YOjeWes entravées {servgyente, servgent, sergent), plus 
tard dans les mots en gié et chié ; il en reste trace dans 
Vi des noms de lieu en «7/ et chi, tels que Clicliy, mais le 
ch et le j ne peuvent être considérés comme étant la 
transformation de l'yod; ce sont des consonnes nou- 
velles (|ui, à un certain moment, se sont introduites 
entre la labiale aujourd'hui disparue et cet yod; elles 
représentent aussi peu celui-ci que celle-là. Dire que 

1. Annuaire cité plus haut, p. 13. 



208 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

IV de gobionem s'est changé en 7 dans goujon, c'est 
comme si l'on disait que \'s de consuere s'est cliangé 
en cl dans coudre. 

De même encore, dans di en hiatus, initial ou ap- 
puyé, la chuintante s'est intercalée entre la dentale ex- 
plosive et l'yod : diurno, d^orno, d/Jorno, djorn. Enfin, 
même dans les mots tels que Jeu, joue7\ etc., il n'est 
pas exact de dire que Vi consonne du latin iocum, 
iocare, s'est changé en la chuintante française. Une 
dentale s'est préposée à 1'/ consonne, et une chuintante 
s'est intercalée comme dans diurno. De là dvoco, 
djyoco, etdjoco, djeu,jeu, par suite de l'efïacement de 
l'yod après la consonne intercalée, qui finit par de- 
meurer seule. 

Dans le groupe c-' issu de ci en hiatus, on est obligé 
de supposer l'intercalation non plus d'une simple s, 
mais de la consonne double ts : faciat > fac^at, 
factsyat (cf. lectsyonein, delectionem). Nous avons en- 
core Vi/od dans le français actuel Jcissie:: ; le c du latin 
a disparu, sans laisser de trace, devant le groupe de 
consonnes qui le suivait', et la consonne double ts s'est 
réduite à s (redoublée dans l'orthographe). 

On me permettra de revenir rapidement à ce propos 
sur un point que j'ai traité ici même (t. IV, p. 42). 
Je crois toujours que l'yod, placé devant une tonique 
labiale, libre et non suivie de nasale', a pu se changer 
en M semi-voyelle (comme à l'inverse I'm de lueujueu, 



1. Voy. notre Revue, t. XVI, p. 322. 

2. Les nasales empêchent complètement la diphtongaison des 
voyelles labiales, tandis qu'elles se bornent à arrêter à un certain 
degré la transformation à' a et d'/-; or, les palatales n'exercent 
d'action progressive que sur les dipiitongues ou sur les voyelles 
susceptibles de se diphtonguer. 



QUESTIONS DE PHONETIQUE FRANÇAISE 209 

h,eus est devenu yod dans lieu, fjieit, yens) : iovene, 
dyovene, djyovene, djuovene, d'oùjuene. Et de même : 
octobj^e, oytyovj^e, oytuovre , d'où oHuevre, forme 
admise par Gaston Paris. Le suffixe or est resté intact 
dans o/sso/", comme le suffixe cis dans /ranceis . 

D'autre part, on sait que dans certains dia- 
lectes le c s'est mouillé même devant les voyelles la- 
biales. Si l'on suppose Cju'en français aussi on a eu à 
l'origine co donnant l>-'o, et si l'on admet la trans- 
formation de l'y en m ou w devant lal^iale, on expli- 
quera facilement copcrit donnant jC'?<ou/t, cueci'e, etc. 
Il semble qu'en aurait dû avoir le même phénomène 
après (j ; or, yôla n'a pas donné guele. Mais le <7 n'est 
pas nécessairement et toujours traité comme le c. On 
peut donc admettre que le c seul a produit une semi- 
voyelle qui a formé avec l'ô fermé tonique, libre et 
non suivi de nasale, la diphtongue uo, ue, qui s'est 
confondue avec r^e provenant de l'ù ouvert. 

On m'objecte que le parallélisme avec le traitement 
de l'r' fermé n'est pas complet. Mais pourquoi le se- 
rait-il ? 11 suffit d'admettre, pour expliquer la diffé- 
rence, que l'action de la palatale s'est produite sur l'o 
avant la diphtongaison normale de la voyelle et sur 
\'é après. A tout le moins, si l'on persiste à supposer 
(luel'o fermé est devenu ouvert dans jovene, coperit, 
cogitât, excotit, etc., devra-t-on attribuer ce change- 
ment de timbre à l'influence de la palatale. 

II. — Consonnes intervocales après la protonique 

ET LA PÉNULTIÈME ATONES 

Dans l'étude historique d'une consonne latine, 
après avoir constaté ce qu'elle est devenue : 1" (|iiaii(l 

HEVUE UE PHILOLOGIE, XVII 15 



210 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

elle était initiale ou appuyée en latin, 2° quand elle 
était intervocale^ entre une voyelle semitonique et 
la tonique ou entre la tonique et la finale, il est indis- 
pensable d'étudier à part le cas où elle était intervo- 
cale après une atone, car son sort dépent alors du 
sort de l'atone, ou plutôt de la facilité ou de la diffi- 
culté qu'elle peut avoir elle-même à se prononcer 
après la consonne qui précède l'atone; cette facilité 
ou cette difficulté précipite ou retarde la chute de 
l'atone, et il en résulte des conséquences variées 
pour la consonne qui suit l'atone et aussi pour celle 
qui la précède. 

En efiet : 

1" Quand la consonne intervocale après l'atone était 
une sourde, suivant que l'atone qui la précédait 
est tombée plus ou moins tard, cette sourde a pu 
se changer en la sonore correspondante, conformé- 
ment à la loi des consonnes intervocales, ou bien 
elle est devenue « appuyée » avant de s'être sono- 
risée, et alors elle s'est maintenue telle quelle^ 

2° La chute de l'atone peut amener la consonne qui 

1. On dit aussi int<'rc(jc(dt(/ur ; le mot « intervocal » est moins 
bien formé, mais plus bref, et partant plus commode. On dit 
aussi consonne « médiale '>, mais l'expression est équivoque, car 
elle peut s'appliquer logiquement à toute consonne au milieu 
d'un mot, quels que soient les sons qui l'avoisinent. 

2. Même lorsque la consonne qui suit l'atone est de celles qui 
se conservent sans changement, qu'elles soient intervocales ou 
appuyées, comme /, /•, n, m, le contact avec la consonne précé- 
dente, après la chute de l'atone, peut amener un changement 
exceptionnel de l'une ou de l'autre ou des deus. En outre, quand 
la consonne qui suit l'atone est /■, et quand la consonne qui pré- 
cède est une .s intervocale, le maintien prolongé de l'atone peut 
amener la sonorisation de l'-s en ,-, et par suite l'introduction de 
(/ euphonique (au lieu de t) entre cette s et !'/•. 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISE 211 

la suit en contact avec une autre consonne d'ordre dif- 
férent, avec laquelle elle doit s'assimiler. Ainsi, dans 
nitida, après la chute de 1'/ atone, le d en principe, 
comme consonne appu\'ée, aurait dû ne pas subir de 
changement ; mais, comme il se trouvait en contact 
avec une consonne soiu^de, t, une assimilation devait 
se produire, et le groupe ï -\- d devenir dd par assi- 
milation régressive, ou tt par assimilation progressive. 
C'est la seconde transformation que l'on constate : 
nitida > nette, puis nète. 

3° Le maintien prolongé de l'atone, quand c'est e 
ou i et qu'elle est précédée d'un c, peut déterminer 
l'assibilation du c et par suite la production d'une s 
dans le mot français. 

Ainsi le sort de la consonne intervocale qui suit la 
protonique ou la pénultième atones, et celui de la 
consonne qui précède, dépendent de la facilité plus 
ou moins grande que peuvent avoir ces deus con- 
sonnes à se prononcer l'une après l'autre. 

En étudiant les intervocales après atone, il convient 
donc de supposer successivement l'atone placée après 
les différentes catégories de consonnes, comme nous 
l'avons fait pour le c dans notre dernier fascicule. 

Palatales (suite) 

Nous compléterons ici ce que nous avons dit, dans 
notre dernier fascicule (p. 122), de la palatale c, et 
nous dirons quelques mots de la palatale g . 

Aus exemples on^e, quatorze, quinze (p. 137), il 
faut joindre berzil, de a ber^ecile », où le c s'est aussi 
sonorisé sous l'influence de la sonoi-<> appuyée qui 



212 REVT'E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

précède. On ;i dû avoir concurremment les pronon- 
ciations domiiiccUa (d'où damoi selle), et domireUa ou 
donicella, d'où doncelle, dancelle (cf. rinceau), et 
donzelle, dancelle par imitation de Vs sonore de la 
forme damoiselle\ Dans suppUcem devenu soplece, 
puis sople, souple, le c a disparu parce que, lors de 
la réduction des derniers proparoxytons à l'état de 
paroxytons, le c ne pouvait coexister avec le groupe 
pi, et que celui-ci a dû naturellement l'emporter. De 
même, simplicem et duplrcem ont donné simple et 
double, sans qu'il soit nécessaire de recourir à des 
formes ^simplum, *dupluni. 

Nous avons indiqué en passant que le g intervocal, 
devant a, o, u, devait être traité comme le c. Il en est 
tout différemment du // intervocal devant e ou /; 
on ne le rencontre guère, après atone, que dans colli- 
git, *colligire, et aussi dans quadragesi inuin, quadra- 
ginta, quinquagitita, etc., où l'atone qui le précède 
est un a, ce qui pourrait clianger les conditions. Mais 
il est tomI)é de si bonne lieure dans ces mots, que 
l'atone a simplement mouillé 1'/ du verbe colligire, et 
s'est substituée à la tonique ou élidée devant elle dans 
les noms de nombre. 

Il y a lieu de signaler aussi les cas l'ares où la palatale 
qui suit l'atone est accompagnée d'une liquide, g + r 
diins integrinuin, *pelegri?iuin, c-\-l dans '^matricla- 
riuin. 

Le g devant /"paraît être tombé de très l)onne heure, 
d'où '*lnte/-inuin, *pele/'intun. Le premier aurait pu 
donner eniriii, l'atone a dû se maintenir sous lin- 



1. ( )n peut encore supposer que ces léiuinins ont i- té faits sur 
donz, dan:, formes proclitiques syncopées provenant de doniinas. 



QUESTIONS DE PIIOxNÉTIQUE FRANÇAISE 213 

fluence 6.' entier ; enteriti peut d'ailleurs être un dérivé 
français à.' entier. La difficulté de prononciation qu'of- 
frait / devant r a été résolue régulièrement après 
laccent par l'intercalation d'un d euphonique [moldre). 
Avant l'accent, la langue pouvait hésiter entre l'inter- 
calation du d et le maintien de l'atone; c'est l'atone 
qui a prévalu dans pèlerin. 

Matricidariam est un mot de la même couche ((ue 
« aboculare )), où c-hl devient ^^/ au lieu de l mouillée. 
Delà marre gli er ; mais, par métathèse, on a eu mar- 
guelier, puis marguillier, avec le changement ordi- 
naire de l'atone en i devant l-\-y ■ 

Dentales explosives 

A. Dentale intervocale aprc.s atone précédée d/anc 
liquide, d'u,nc palatale ou d. une autre dentale. 

Il était facile de prononcer / on r/ a|)rèsun<» li(|iiidc. 
après une palatale ou après une autre dentale (y 
compris n et s); aussi, quand t ou r/ n'était séparé 
d'une de ces consonnes que par une atone, celle-ci 
était loml)('K' do bonnes Ii(mu\\ ainsi (pie le prouve 
notamment, après l'accent, la chute de la voyelle 
finale, qui autrement se serait maintenue en (pialité 
de finale semiloiiique d'un proparoxyton {comme 
à^.ns pulicem =puce) : 

viridem, virdem, vert calidum. cal d uni, chaut 

explicitum, expAictum , frigidun}, J'ricjdun}, froit 

esploit 

prœpoHituin , prcpost niu, nitidnm, net; pufiduin, 

prevost. put . 

Il est loiij ii;ilurel fjuc la protoni(pie atone, tout 

(•oiniiic !a p('iiiilli(''ni(' aloiic, soi! lonilx'c de bonne 



214 REVUE DE l'HILOLOGIE FRANÇAISE 

heure dans les mêmes conditions, c'est-à-dire après 
liquide, palatale ou dentale, et devant dentale, et 
cela bien avant l'époque où la dentale sourde s'est 
sonorisée entre deus voyelles. De là claritatem, clar- 
tatem : clarté, avec la maintien du t, qui n'avait pas 
eu le temps de se sonoriser. Et de même : 

bonfi )tatem, honte mat(u)ti?ium, matin 

cons(ue)tudinem, coustume eœplic(i)tare, esploitier' 
medietatem, mey(c)tatem, 
moitié. 

Sous rinfluence des formes où ils étaient toniques, 
Y il atone de (idiatare et 1'/ atone de visitare se sont 
au contraire maintenus assez longtemps pour (ju'on 
ait. eu aindare, vtsidare, d'où aîdi'er, visdei\ Il y a 
bien d'autres exemples de réaction du radical tonique 
et du radical semitonique l'un sur l'autre. 

L'? atone de cogito, cogitare a dû tomber d'aussi 
bonne heure que celui de frigidum, digiium. Mais, 
au contact de la sonore g,\e ^ de cogito, cogitare, di- 
gitiim, s'est changé en la sonore d : cogdo, cogdare, 
digdo^ . Au moment de la chute de la finale atone, 
la dentale de cogdo, digdo est redevenue sourde (de 
Vd je cuit, LUI doit), mais elle est naturellement restée 
sonore dans cuidier. C'est par une assimilation pro- 

1. L'atone, quoiqu'elle soit tombée avant la sonorisation du t 
qui suivait, s'est cependant maintenue plus longtemps dans 
mo.ndicitaiem, ainlcitateni que dans explicitarc, puisque dans 
ces deus mots le c a eu le temps de s'assibiler, d'où Vs de ainistic, 
mcndlstiè. La raison que j'en donne ci-dessus, dans les trois pre- 
mières lignes de la note 1 de la page 126, est le résultat d'une 
distraction. Il reste que cxplicituni, explicitarc ont pu être 
inlluencés pàrjcicfuni, dictam, iractarc, etc. 

2. L'assimilation inverse, dicto, est indiquée dans V Appciidix 
Prohi. 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISh; 215 

gressive toute semblable que le d de putida, putldi- 
tatem, nitida, nitiditatem s'est changé en t dans patte, 
pute^ putedé; nète, nette, nètedé\ et que le d de obsida- 
ticum [opsidaticLim] est devenu t dans ostage quand 
il s'est trouvé en contact avec Vs sourde qui précédait 
l'atone. Il est inutile et peu vraisemblable de supposer 
pour ce dernier mot, comme le fait le Dictionnaire 
Cjênéral, que obsidaticum était devenu obsitaticuin 
sous l'influence dehospitem. Comparez encore *buxida 
donnant bois te. 

Placitare et vocitare devaient produire plaitier et 
Diiitier. Selon toute vraisemblance, l'analogie de 
aidiez' et de cuidier a amené le changement très 
ancien de ces formes en plaidier et vuidier, et l'ad- 
jectif féminin ■'^uuite a suivi la fortune du verbe 
*vuitier. 

On considère pâle, de pallidum, et rance, de ran- 
cidam, comme des mots d'emprunt. Mais il est pos- 
sible que l'atone se soit maintenue normalement 
devant le <i après / redoublé et après le groupe n-[-c. 
De là les anciens proparoxytons pal/ede, rancede, 
(|ui ont pu, normalement aussi, se réduire à palle, 
rance, comme CDcsqneve s'est réduit à evesque et 
soplece à sople, souple \ De même, anatein a donné 
anede, puis ane. 

Dans *niusci>huii, muskedo, la dilliculté de pro- 
nonciation a été résolue par la métathèse de sk en ks, 
ce qui a permis à la pénultième de tomber et à la 

1. On peul i'oii:ai(|ii<'r (|U(! lorsque l et ri se rencontrent, c'est 
toujours la sourde (|ui l'emporte: ren(li/(i , vcnio ; p''ndil((, pente; 
rridifnra, rature. 

2. Si l'on n'avait pas la tornio romane ;/or;/ii, il serait bien 
teritauLil ' tii-er ;/<>i-</i' de ■■'(jor;/ifi'iii devenu i/iji'</r(/c, puis fjor/r. 



216 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

dentale de se maintenir, mais en passant de la sonore 
à la sourde sous l'influence de la sourde qui précédait, 
de là moiste, moite. Episcopo, traité de même, aurait 
donné evoisfe. Et muscido, traité comme episcopo et 
rancido, devait donner nwscede, mousce ; c'est peut- 
être l'origine de notre adjectif />?o?(s.st^- cf. Paré, cité 
par Littré : « yeux pleurans, moites ou mousses. » Et 
notre substantif féminin mousse pourrait n'être que 
cet adjectif employé substantivement^ . Au point de 
vue sémantique, on comprent fort bien qu'un adjectif 
latin exprimant la qualité de la mousse ait pu aboutir, 
par deus restrictions légèrement divergentes, aus 
deus sens actuels de nos adjectifs moite et mousse, la 
mousse donnant l'impression d'une chose à la fois 
moite et mousse. 

Lorsque la consonne, qui précédait la protonique 
atone devant t ou d, était elle-même un t précédé 
d'une autre consonne, l'atone s'est maintenue non 
seulement jusqu'à la sonorisation de la dentale inter- 
vocale, mais jusqu'à son amuïssement complet : 

custodire : costedir, costeïr 
castitatem : chastedét, chasteé 
vestitura : vestedure, vesteùre, véture' 
*com{i)titatem : contedét, conteé, conté (fém.) 
iiit{i)ditntem, nittitatem: nettedét, nèteé 
puttitatem : putedét, puteé. 
sanctitatem : saintedét, sainteé 

1. Lo latin inuscAim aurait donné mois, et une forme féminine 
*i)iiL<ic(i aurait donné inonchc, comme le substantif qui désigne 
l'insecte. Mais il arrive qu'un adjectif dérivé d'un substantif se 
substitue à celui-ci; cf. piKjensein devenu synonyme de p<ii/iiin, 
et (liiiriiniii, synonyme de dicin. 

2. Il ost inutile de rccourii' à l'Iix-potliAse *(v\s^aY«/'rt. 



QUESTIONS DE PHONETIQUE FFÎANÇAISE 217 

*qaeijtitatetn: quitedét, quiteé' . 

L'atone, aurait dû, semble-t-il, se maintenir aussi 
comme voyelle d'appui, après r précédée d'une autre 
consonne, dans niUritura, qui aurait donné nodrc- 
dure., norrellre, noarrure, comme oblitare a donné 
obleder, obleer, onh/ic/-. Mais le groupe tr s'est réduit 
de bonne heure à /•/• avant l'accent, particulièrement 
lorsqu'il ne s'appuyait pas sur la tonique (le latin a 
déjii panicidiani); dès lors l'atone a pu tomber avant 
la sonorisation du t: iiortare, devenu ultérieurement, 
sous l'influence de nourrir : nourreture, puis nourri- 
ture^ . 

Postérieurement à la chute de l'atone dans les mots 
tels que bonitateni, sanitatem, alors (jue ces mots 
étaient devenus bontat, santnt, on a tiré du latin 
benedicerc un verbe auquel on a donné une désinence 
inchoativc : beaedir, devenu bcneïr au moment de la 
chute du f/ intervocal, et enfin bénir. 

B. Ih'ntfdc interoocale apri's atone précédée d\w ou 
de gn. 

Ici encore, l'atone est tombée avant hi sonorisation 
du t intervocal : 

semitarium : sentier dignitateni : deintié 
dormito7'ium : dortoir firniitateni : ferté 
doniitnre : douter 

1. l'cjilatcin (pictatein) a pu être rclait, par confusion, et) pcji- 
iihdciit. d'où pitoè à côté de [lifiv. 

2. De même, lafrnclnin ,:i ndonné do bonne heure /arr/»., puis 
lurri'ccn, sous l'influence de larron; enfin larrrcin est redevenu 
litriin. Il est do toute nécessité que l'atone ait disparu avant la 
franslorniation du c intcr\'ocal et n'ait éti' rt'tablioinraprés, sans 
quoi on aurait en " larroisin <> cdmme " demoisoilo ». 



218 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Mais, après la chute de la pénultième atone, on a 
eu les groupes de consonnes rn.-{-tet n-{-t, qui ont be- 
soin d'un appui, ce qui a empêché l'atone finale de 
disparaître complètement. De là : 

comitem : comte cognitum : cointe. 

Dans quomodo, après la chute de l'atone, la dentale 
d aurait pu se nasaliser en n sous l'influence de la 
nasale voisine, d'où coinne, puis régulièrement corne. 
Mais il semble que ce mot, en sa qualité de procli- 
tique, se soit réduit à quomo, d'où com, (|ue l'on 
trouve très anciennement; et corne serait une forme 
postérieure, due à l'analogie. 

C. Dentale iiitervocale après atone précédée d'une 
labiale autre que m. 

Il n'y a aucune difliculté de prononciation lorsque 
la dentale et la labiale sont toutes les deus explosives 
et sourdes; dès lors l'atone est tombée de bonne 
heure, avant la sonorisation de la dentale : 

reputare, reter ; -^cespitare, cester 
capitale, captale, chatel ; hospitale, osptale, ostel 
computare, comptare, conter; ^eniputa, ente 
capitaneurn, captaneum, chataing, châtaigne ' . 

Quand la lal)iale (Mait appuyée, elh^ a formé avec la 
dentale, après la chute de la péniiltiènie atone, un de 
ces groupes de consonnes qui maintiennent l'atone 
finale : coniputuni, compte, conte ; hospitem, osptein, 
oste. 

Il y a des dialectes où, nièmc entre p et /, l'atone 
s'est maintenue assez longtemps pour que la dentale 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISE 219 

se soit sonorisée : capitale, cabedale, cabdal, chadel. 
Cf. le mot gascon cadet (capitellum) . 

Quand la labiale (jui précédait l'atone était sourde, 
et la dentale qui suivait sonore, comme dans tepidum. 
ou inversement, comme dans cubitum, la chute de 
l'atone devait rapprocher deus consonnes difficiles à 
prononcer l'une après l'autre. Cependant, cette atone 
aurait pu tomber de bonne heure, mais alors les deus 
consonnes se seraient assimilées : tepidum aurait 
produit tepto, tept, tet, et cubitum serait aujourd'hui 
coLtt. Avant l'accent, ou même après l'accent devant 
a atone, la consonne sonore aurait pu l'emporter sur la 
sourde; inale-habita aurait pu donner malate ou ma- 
lade, subita donner soute ou soude, etsubitaiiiim aurait 
pu devenir soit suptano, d'où soutain, soit subdano, 
d'où soudain. Le mot soudain n'implique donc pas que 
l'atone se soit conservée jusqu'à la sonorisation du t; 
mais elle a dû tomber dans subitanum au même mo- 
ment que dans cubitum, tepidum, male/iabitum, et la 
forme française de ces trois mots suppose le maintien 
prolongé de l'atone'. Tepidum est devenu tebedo, tié- 

1. L'atone s'est évideminetit conservée nitacte jusqu'après la 
diphtongaison de Vè tonique libre en ic (de là tiède). Ensuite, 
avant la transformation de Va et de l'ô toniques libres, elle s'est 
affaiblie de telle façon que la voyelle tonique précédente a dû être 
prononcée à peu près connue |ors<(u'elle était entravée. Entre 
nialaredo et /ita/aodo. on pi-iit admettre un état intermédiaire 
que je figurerai par nudnr'di), avec maintien de Va au moment 
où l'a de n«.s7<,s-, réellement libre, devenait ('; puis Vu atone de 
ncsKs est tombé, tandis que la finale du proparoxyton inalar'dn 
se maintenait comme semitonique. De là /u'.s d'une part, et de 
l'autre mala.c'dc, inalardr, nxdadc. Contrairement à l'avis de 
M. Staaff (v. notre Renw, t. XI, p. 199 et passiin), je ne crois pas 
que la pénultième atone soit roinpIrlcnifiU tombée avant la chute 
de la finale, car si on a prononcé en même temps pulcoei dulcc, 



220 RKVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

vede, après quoi le proparoxyton tiévede pouvait se 
réduire de deus façons : ou parla chute de la première 
atone, d'où tièvde, tiède, ou par la chute de la dentale 
et la confusion des deus atones, d'où tiève (cf. ci-des- 
sus rance et pâlé\. Nous avons conservé tiède, mais 
les anciens textes nous offrent aussi la forme tiève. 

Dans les mots où la dentale qui suivait l'atone était 
un /, ce t avait eu le temps de se sonoriser avant la 
chute de l'atone : cubito, covedo, covdo, coude. De 
même, male-habitum : malade; ^bombitire : bondir; 
subitam et subitain : soude; cucurbitam : coorde, 
courde. D'après cela, civitatem aurait dû donner cive- 
dat, aidé. Il faut que l'atone soit tombée plus tôt 
entre le v primitif et la dentale, ou que le mot ait 
subi l'analogie des autres mots en té, comme bonté, 
comté, etc. C'est ainsi que netteé a été refait, — plus 
tard, il est vrai, — en netteté. 

Le mot fjabata a subi, d'une part, la réduction 
ancienne à f/apta, que nous considérions ci-dessus 
comme possible pour cubituin et tepidum. De là la 
forme jatte. D'autre part, avec le maintien tempo- 
raire de la pénultième atone, il est devenu rjavata, 
forme que l'on rencontre au W siècle, et qui donne, 
suivant que la pénultième atone est tombée plus ou 
moins tôt : 

(jauta^ , Jote, Jode, Joe, Joue, 
ou fjavada,Javede, Joude, Jade. 



la (lillLM-eiu'o entre /u^r<" et f/('^^s- ne s'explique pas. Il me semble 
physiologiquement impossible d'admettre avec M. Staaiî que les 
j)r'oparoxyt()US, rcdidls à Vi'Uit de jxwoj-iitons, aient conservé un 
accent secondaire sur la finale. 

l.Lo provençal a conser\'é la diplitongne un, qui a i'nipi"'clié la 
sonorisation de la dentale (|ni suit, l'u dialccleoii la (li|ihlungue, 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISE 221 

Jade pourrait aussi venir de gabda, comme jate de 
gapta. 

La forme ganta s'explique par la facilité qu'a la 
labiale de former diphtongue avec Va qui précède. 
Male-habitum aurait pu devenir malaut (qu'on trouve 
en provençal), puis malot, au féminin malode, maloe, 
mal o lie. 

Dubitat, dubitare, débita, ont été traités comme ga- 
bata donnant ja^î^e. De là doute, douter, dette. Les 
formes verbales où Ton avait àé]h p^t, comme i^ecepta, 
captare, ont pu contribuer au changement de débita 
en depta et de dubitare en duptare. En supposant le 
maintien de l'atone jusqu'après la sonorisation des 
consonnes, on expliquerait dette au lieu de dède, et 
douter au lieu de douder, par un phénomène de dissi- 
milation . 

Bibita, traité comme débita, aurait dû donner bette. 
On rencontre cette forme, mais tardivement, et elle 
paraît dériver de boite, qui est constant au moyen 
âge, et qui doit sans doute s'expliquer par une forma- 
tion sur le singulier do l'indicatif présent, d'après les 
nombreus substantifs participiaus en te {perte à côté 
de il pert, etc.). Ou bien encore, bibita, traité comme 
tepida, a pu donner boide, refait en boite par l'analogie 
des substantifs participiaus en te. 

J'admès parfaitement que, sur un même point du 
territoire, il ait pu y avoir deus prononciations diffé- 
rentes du même mot, comme actuellement, par 
exemple, pour l'adjectif démonstratif devant voyelle, 
qui se prononce sèt et st. Jatte, Joue et même Jade 

sans se maintenir jusqu'à nos jours, a persisté assez longtemps 
pour que le t ait survécu à la sonorisation des dentales intervo- 
cales, doit avoir la forme yo^fi, qu'on rencontre en Berry. 



222 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

peuvent coexister dans un même dialecte, car on a pu 
simultanément prononcer gapta et gabata, et plus 
tard simultanément gauta et gavata. Nous avons vu 
que .S7i6?ïa pouvait aboutir à soiUe ou ii soude, et male- 
licibita à inalate^ ou malade. Les formes, d'ailleurs 
rares, soute et malate s'expliqueraient ainsi, à moins 
que ce ne soient simplement des graphies inexactes et 
approximatives. Conte, qui est si fréquent, est plus 
difficile à expliquer, à moins de supposer une forme 
féminine cwèïïa (qui ne me parait pas vraisemblable), 
car cubitum ne pouvait donner que coût ou coude. 
Peut-on admettre une influence assimilatrice de la 
sourde initiale sur la dentale de la syllabe suivante? 
Il est remarciuable, en tout cas, que des traitements, 
phonétiques divergents, dans des conditions iden- 
tiques, se rencontrent surtout lorsque la chute de 
l'atone devait rapprocher des consonnes difficiles à 
prononcer ensemble, comme une sourde et une sonore. 

Sifflantes 
T -|- yod 

On sait que t -\- yod a produit tsu.^ exactement 
comme, mais bien plus tôt cpte a c devant e ouï)). 
On peut donc s'attendre à trouver des ressemblances 
et des différences entre le traitement àe, t -\- yod et 
celui de c. 

Nous avons vu que le c assibilé n'était pas sonorisé 
quand l'atone est tombée (puce, racine); mais, quand 
cette atone était précédée d'une sonore appuyée, le c 

1. Et les formes malate et soute, bien qu'oi-iginairement fémi- 
nines, ont pu s'employer au masculin, comme louche et large, 
qui sont devenus des deus genres. 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISE 223 

s'est sonorisé par contagion: imdec'im, onze; *ber6e- 
cile, berzil. 

En appliquant cette double loi à ^ -|- ij, on obtien- 
drait: 1° parçon, àe, partit iotiem ; mençonge, de me/i- 
titionica ; plançon, de plantitionem ; comencier, de 
cuminitiare ; — 2° venzon, de veNDitionem. Les pre- 
mières formes sont celles que l'on rencontre en effet; 
mais on a vençon (au lieu de ven;;on), soit que la 
sifflante sourde issue de ï -|- ^ ^i^ su plus de solidifé 
que celle que produisit plus tard le c devant e ou /, 
soit qu'il faille admettre une influence analogique des 
autres mots en çon, ou supposer une forme ^venditi- 
tionem (cf. ^'^pietitatem qu'on est obligé de supposer 
pour expliquer le vieus français piteé. Voy. ci-dessus, 
p. 217, n. 1). 

Dans traditionem, Vi atone s'est maintenu sous 
Tinfluence des formes du verbe où il était tonique, et 
la sifflante, restée intervocale, s'est naturellement 
sonorisée ; de là traïson. 

Pour nourreçon, le Dictionnaire Général suppose 
une forme ^nutrectionem, peu vraisemblable. On pour- 
rait songer h nutricionem, sous l'influence de nutricia, 
nutricium. Mais pour tirer simplement le mot de 
nutritionem, la difficulté n'est pas plus grande que pour 
dériver nourrelare de nutritura (ci-dessus, p. 217) 
et larrecin de latrocitiium. Il suffit d'admettre la 
réduction très ancienne, devant la protonique atone, 
de tr à rr, d'où norrçon, norçon, refait ensuite en 
norreçon d'après norrir. 

Un atone de acutiare, minutiare, a été maintenu 
par l'influence des formes où il était tonique [acutiat, 
minutiat); de là aguisicr, menuisier, au lieu de acier 
(par actsyare, cf. factsyonera = façon) et de mencier. 



224 REVI'E DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Le vieus verbe mincier, en raison de son /, doit avoir 
une autre origine. 

C -|- yod 

La sifflante issue de c -|- yod ne se sonorise jamais. 
On ne peut donc s'étonner de trouver un c dans heii- 
çon (hericionem) souspeçon (suspicioneni)', Coucy 
(Codiciacum). 

La seule question est de savoir dans quels cas et 
dans quelles conditions l'atone qui précède s'est con- 
servée . 

Une dentale se lie ou se font facilement avec le 
groupe dental issu de c -\- //. Aussi l'atone est-elle 
tombée après d on t dans: Codiciacum, Coucy; Pon- 
ticiacum, Poinsat. 

La difficulté de prononciation du groupe sifflant cts^ 
après une nasale et après sp a maintenu l'atone dans 
hameçon, séneçon, et dans souspeçon, qui n'a pu 
perdre l'e médial qu'après la chute de l'.s. 

Au contraire, l'atone aurait pu, semble- t-il, facile- 
ment tomber après r, auquel cas *liericiare, *heri- 
cionem auraient donné hercer, herçon. Mais l'i atone 
de ces mots était tonique dans les formes telles que 
hericiat: herice: de là son maintien dans héricev, 
héricon. 



On rencontre rarement l'.s intervocale après atone, 
On peut citer refusare, ^petrosilium, et, pour s 
mouillée, ^pertusiare et des noms de lieu tels que 
Cam.isiacum . 

1. li est inutile de recouiir a ^suspccrionont. 



QUESTIONS DE PHONETIQUE FRANÇAISE 225 

Refusare a donné revusei\ redsej\ ruser, avec le 
maintien constant de Vu atone sous l'inlluence des 
formes du verbe où il était tonique. Et Vs, restée 
intervocale, a naturellement subi la sonorisation. 

'*Petrosilium a dû se réduire de bonne heure à persil 
(cf. ce qui est dit plus haut de latrociiiium, nutritura, 
nutritionem); on trouve cependant la iorme perresil, 
due sans doute au sentiment de la parenté de ce mot 
avec pierre, perron, ee que semble indiquer la graphie 
pierresil. 

L's se liant facilement avec une dentale, l'atone 
est tombée dans pertusiare, qui a donné pertsier, 
persier, percer. On trouve d'ailleurs la forme per- 
tuisier, refaite sur « il pertuise^ » . 

L'atone est aussi tombée dans Camisiacuin, mais 
probablement après que Vs s'était sonorisée; de là 
Chansy (prononcé Chanj^y), qui est devenu Changy 
par assimilation progressive. 

Labiales 

P 

Entre / et/), l'atone tombe de bonne heure, et le yj 
se maintient: 

cclapum: colp", coup;/ja//f/)etZem,polpiet, pourpier. 

1. Ainsi, la protonique atone longue d'un infinitif peut se 
conserver (ou être rétabliedans une forme refaite), sous l'intluence 
du radical tonique. Cette action analogique est favorisée soit par 
le fait que Tatone se trouve entre deus consonnes difficiles à pro- 
noncer successivement (comme dans refusant), soit parla grande 
fréquence de l'emploi des formes à radical tonique, comme pour 
les verbes /lèrisscr, aif/ui,si'!\ mendier. 

2. M. A. 'l'iiomas a signalé la coexistence des formes colhc, 

HEVUH DIÎ l'IlII.OI.OGIK, XVII 16 



226 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Après le groupe se, l'atone se maintient, et le p 
intervocal se transforme en b, puis en v : 

episcopum: ebesquebe, evesqueve. 

Comme ce proparoxyton doit nécessairement devenir 
paroxyton, le groupe de consonnes sAx^ se réduit à sh\ 
de là evesque'. 

Un phénomène semblable a pu se produire après 
ne, et prinee peut être la réduction d'une forme pro- 
paroxytonique princeve. 



B 



Comme atone protonique devant le h, nous trouvons 
plusieurs fois l'a .- aldubastrum, mira.bilia, *seara.- 
bottum. Toute trace de cet a a disparu dans albâtre, 
merveille, échaj'bot. Le premier est un mot d'emprunt, 
mais non point les deus autres, qui montrent que Va 
atone peut disparaître aussi bien que les autres atones, 
non seulement quand il est pénultième, ce qui est 
acquis depuis longtemps, mais encore quand il est 
protonique. Il ne s'est régulièrement conservé que 
dans les suffixes qui se rattachent à la 1'"'' conjugaison (y 
compris les désinences e/*a/, ei^ais du futur et du condi- 
tionnel') : ement, edure (puis eûre, uré), erfor (puis eor, 
eur), edù (puis eïs, is), oison. L'e issu de l'a proto- 
nique atone s'est conservé plus longtemps dans le mot 
seremeiit que dans mereveille, précisément parce qu'il 
appartenait au suffixe ement; quand on n'a plus senti 

couhe, qui supposent le maintien de l'atone jusqu'après le pre- 
mier changement qui atteint \e p intervocal en français. 

1. Voy. ci-dessus, p. 215. 

2. Encore a-t-on eu les formes inevvai, don-<ù, etc., refaites 
plus tard. 



QUESTIONS DE PHONÉTIQUE FRANÇAISE 227 

le sulTixe, Ve atone a disparu. En dehors de ces dési- 
nences, dans les mots tels que paredis, Aleman, pa- 
lefroi, la conservation prolongée de Ve issu d'à pro- 
tonique atone s'explique par une influence savante 
ou par la difficulté de prononciation des groupes de 
consonnes. 

Ceci posé, nous remarquerons que alebastre est un 
mot d'emprunt, postérieur au changement du b inter- 
vocal en D, et qu'il s'est réduit à albâtre postérieure- 
ment à la vocalisation de l devant une autre consonne. 
En formation populaire, on aurait eu alevastre, al- 
vastre, auvâtre. 

Entre une liquide et 6, bien qu'il n'y eût pas de 
difficulté particulière de prononciation, l'atone n'est 
tombée qu'après la transformation du b en fricative : 

cerebellum, cerevel, cervel, cerveau. 
mirabilia\ mereveille, merveille. 

Et de même entre n et b : 

cannabeni , chaneve, chanve, chanvre. 

Avant l'accent, l'atone entre n et v n'est pas tombée 
nécessairement comme après l'accent (pour ramener le 
proparoxyton à l'état paroxytonique) ; elle s'est main- 
tenue jusqu'à nos jours dans chènevis, non pas parce 
qu'elle correspoiit à un a latin, mais parce que le 
groupe n -[- v offrait une difhculté particulière de pro- 
nonciation (résolue après l'accent par la nasalisation 
de la voyelle précédente). 

Dans *(sca/'abottum, entre la syllabe initiale semito- 

1. Il est inutile de supposer *//iî777>(7ta. L'a et l'^^ atones proto- 
niques de cerebellum et de inirabilia ont été traités de môme, 
tout comme Va et 1'/ atones protoniques de monasicriuin et de 
iiiinisle/'iiuii, qui ont disparu entre n et s appuyante. 



228 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

nique et la syllabe tonique, il y avait deus atones, qui 
se sont réduites à une, comme toujours en pareil cas : 
iscarbottum . Le b, devenu ainsi appuyé, s'est main- 
tenu à ce titre dans escharboi. 

L'atone s'est maintenue entre c et b dans Jacobum, 
et ici le /> au lieu de se changer en la fricative v, s'est 
nasalisé en m ; Jaqueme, d'où Jaque^ . 



Dans les quelques exemples où nous trouvons /^ in- 
tervocal après atone, l'atone était précédée de liquide 
ou d's, et elle est tombée de bonne heure: 

aurijabrum, orfèvre; ossif/'aga, osfraie, orfraie; 
*calefnre, chalfer, chaufer. 

V 

Entre /* et v, l'atone est tombée de bonne heure 
dans cerevisia = cervoise. Entre / et v, elle s'est 
maintenue jusqu'à nos jours dans '^'allevamen = ale- 
vin (alevain), peut-être parce qu'on y sentait à l'ori- 
gine le verbe lever, élever. 

L'atone s'est maintenue entre liquide et le groupe 
vr (devenu fr') dans *paravredut)i = palefroi. 

(A suivre). L. Clédat. 

1. Toutefois, il semble que Jacoinum ne pouvait produire que 
Janine ou Jaintc, formes que d'ailleurs on rencontre. Pour la 
forme franc^-aise, il faut supposer Jaccom ma?;, avec deus c. Le pro- 
paroxyton Jaqucine existait encore à Lyon au XV' siècle, au 
moins dans la graphie. On l'a lu plus tard Jaquèiae et écrit 
Jaquesme. Et c'est ainsi qu'on trouve mention d'une chapelle 
Saint- Jaquème, qui en réalité était consacrée à saint Jacques. 
Jaquèmi' est un barbarisme, dont on a fait dans la région un 
surnom, devenu nom de famille. 



COMPTES RENDUS 



I 



E. PoLENTZ. — Les propositions relatives en tant que 
déterminations prédicatives et les constructions analogues 
en français. — Programme, Berlin, 1903, 55 pages. 

M. Polentz ne nous donne pas dans ce travail la suite de 
son intéressante élude sur le pronom lequel, dont nous avons 
précédemment rendu compte. Il reprent et développe un 
sujet indiqué par Tobler ( Vermischte Beitràge, 111. 63-67). 
Tobler constate que plusieurs auteurs allemands de gram- 
maires françaises ont remarqué avec raison que certaines 
propositions relatives se rapportant à un complément direct, 
au lieu de déterminer simplement ce complément direct, 
ajoutent au verbe une détermination, en montrant par 
rapport à quelle qualité, ou situation ou activité du complé- 
ment s'accomplit l'action exprimée parle verbe. 11 appelé 
prédicatives les propositions relatives ainsi employées. Il 
indique également que la proposition relative prédicative 
peut se rapporter au sujet de la proposition principale; mais 
il ne prêtent pas faire un dénombrement exact des verbes 
avec lesquels cette construction se rencontre, et il déclare 
qu'une étude ultérieure pourra certainement augmenter le 
nombre de cens qu'il cite. C'est cette étude que M . Polentz a 
entreprise. 

Il ne semble pas que les grammairiens français aient 
étudié de ce point de vue les propositions relatives' . Cela se 
conçoit, car pour un Français ces propositions relatives pré- 
dicatives ne .se distinguent en rien par leur forme des propo- 



1. Nous n'avons trouvé des indicalions à peu près analogues que 
dans Ayer (§g 363 ei 43.5). Encore n'est.-oe pas exactement la même 
chose, et Ayer n'est-il pas absolumeut un grammairien français. 



k 



230 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

sitions relatives ordinaires. Un Allemand est au contraire 
forcé de les remarquer, parce que sa langue n"a pas de tour- 
nure correspondante. Sur un point cependant, noté par 
M. Polentz et par Tobler, les propositions relatives prédi 
catives se distinguent des autres; elles peuvent avoir pour 
antécédent un pronom personnel atone : (( Je l'ai vu ce 
matin. . - qui passait en fiacre. . . » Bourget, Cosmo/j., 33'. 

M. Polentz définit ainsi qu'il suit la proposition relative 
prédicative : « La fonction de la proposition relative ainsi 
employée consiste soit à exprimer à elle seule le prédicat de 
la proposition principale, soil à compléter le prédicat dans 
le cas où il a une signification telle qu'une détermination 
supplémentaire soit nécessaire pour le compléter. » Cette 
définition donnée, M. Polentz a développé de trois façons 
différentes l'étude de Toblev: 

1" En élargissant beaucoup la liste, esquissée par Tobler, 
des verbes après lesquels on trouve une proposition prédi- 
cative se rapportant au sujet du verbe. Il relève de nombreus 
exemples après être là, être nfisis, se trouver, que le sujet 
soit un substantif ou un pronom personnel atone (Un valet de 
chambre était là, qui faisait le ménage. Herm., Fris.de Par., 
365. — Elle est là qui se cache, parce qu'elle a peur. Sand, 
Mare au Diable, 127) ; après le verbe être suivi d'un adjectif 
numéral ou de quantité, même quand cet adjectif accom- 
pagne uB substantif (Nous fûmes une demi-douzaine qui 
partîmes d'un rire instantané. Bévue Bleue, 4, VIII. 587 b. 
— Nous étions là deus ou trois misérables qui avons pâli de 
frayeur. Mol.); après les verbes venir, survenir, passer, 
arriver, surr/ir, sapproclier, éclater, s'engager, qui tous 
expriment l'arrivée d'un personnage, ou la production sou- 
daine d'une action (La Mort vient qui le tire par les pieds 
hors de la scène. Taine, Kss. de Crii., 41); surtout dans les 
tournures comme cest ton frère, c'est lui qui fa fait, après il 
csi, il ij a, voilà, voici, môme directement après un substantif 

1. Cité par Tobler, l. c, p. 64. 



COMPTES RENDUS 231 

avec suppression de cest (Et après les étapes du Calvaire, 
après le cortège des infirmités, l'esprit qui ha.\sse et la lampe 
qui s'éteint. Margueritte, Deux Vies). Un certain nombre des 
exemples cités par M. Polentz (p. 26 à 29) s'expliquent en 
effet de cette façon ; il nous paraît plus difficile d'appliquer 
la même explication à des phrases exclamatives comme : 
Et cette chasuble qu'on a promise pour dimanche ! (Z., /?èfe, 
52). Coquin de sort! Et le conseil que j'oubliais! (D., 
N. i?., 109). 

2" En relevant un plus grand nombre de verbes après 
lesquels on trouve la proposition relative prédicative se 
rapportant au complément direct; ce sont: nvoir là, laisser, 
avoir, voir (voici et voilà), revoir, apercevoir, regarder, 
admirer, considérer, écouter, entendre, sentir, surprendre, 
trouver^ rencontrer, découvrir, aviser. Tous ces verbes 
expriment des opérationsdes sens'. M. Polentz constate que 
les propositions relatives prédicatives se rencontrent plus rare- 
ment après les verbes qui expriment une opération de l'esprit 
{croire, penser, savoir, connaître, dire, prétendre, assurer, 
avouer, etc.); on les trouvealors exclusivement avec un pro- 
nom relatif comme antécédent, c'est-à-dire que cette cons- 
truction donne naissance à des propositions relatives doubles, 
surtout en ancien français. Dans l'exemple: les bestes que tu 
vois 7»/mostrent félonie (R., Alix, 507, 3), M. Polentz con- 
sidère comme prédicative la seconde proposition relative, en 
la rapprochant d'une proposition simple qui serait : tu vois 
ces bestes qui mostrent félonie^ M. Polentz no donne pas 
d'explication pour la différence de traitement qu'il constate 
entre les verbes qui expriment une opération des sens et 
ceus qui expriment une opération de l'esprit. 

1. A(^//H//y;rpourlaiU semble bien exprimer une opération de l'esprit, 
mais liée intimement à l'acte de la vision. 

2. Voir sur cette ((uestion des propositions relatives doubles, lar- 
ticle de !.. Clôdat, hccai; de P/)llolo(/ie Irançaine, XVI, 11)03, p. \hb. 
Dans l'exemple que nous citons, le verbe mir exprime une opération 
des sens; M. l'oient/ donne un grand nombre d'exemples de la 
même consiniction a|)r'ès un verbe exprimant une opération de l'esprit 
p. 48 et 49. 



232 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

3" M- Polentz enfin a développé l'étude de Tobler, en rele- 
vant un grand nombre d'exemples qui montrent que presque 
toujours la proposition relative prédicative peut être rem- 
placée par un participe actif ou passif (Voltaire trouva à 
Paris un accueil enthousiaste : cest Franklin qui lui de- 
mande sa bénédiction pour son petit-fils; c'ef<t le peuple ne 
pressant dans les rues sur son passage. Doumic, Hist. de la 
litt.fr., 439), ou par l'infinitif seul, ou précédé des préposi- 
tions à et pour (Vous m'avez laissée toute la nuit à cous 
attendre. Tinayre, j\Iais. du Péché, 24). M. Polentz range, 
sans explication, parmi les propositions prédicatives, les 
propositions infinitives indépendantes, qui équivalent à des 
propositions ayant un verbe à un mode personnel, comme 
dans l'exemple suivant: « Ah! Jésus! et le mari qui croyait 
tenir sa femme dans sa main. . . qui l'aimait à lui donner sa 
peau pour qu'elle s'en fasse des semelles... ^'e voir ainsi 
quitté pour le premier mâle venu! » R. bl., 4, LXVIII, 323 b). 
Quelques mots d'explication auraient été nécessaires. 

En résumé, ce travail est surtout un recueil d'exemples, 
presque tous bien choisis, judicieusement interprétés et bien 
classés; il dénote chez M. Polentz une connaissance très 
exacte de la langue française. Ce n'est pas une étude histo- 
rique, puisque la très grande majorité des exemples est 
empruntée à la littérature contemporaine. Il ne nous semble 
pas non plus que l'auteur en ait dégagé une thèse générale. 
M. Polentz commence, il est vrai, en constatant qu'une des 
tendances de la langue française actuelle consiste à mettre 
au premier plan la personne qui fait une action, ou dans 
certains cas, l'objet par rapport auquel l'action s'accomplit, 
et à exprimer l'action elle-même par une proposition subor- 
donnée, relative, participiale ou infinitive. Mais, dans la 
suite et surtout dans la conclusion, il nous paraît a\ oir un 
pou perdu de vue ses prémisses. 

II. Y VON. 



PUBLICATrONS ADRESSÉES A LA « REVUE » 



Tous les ouvrages adressés à la Direction de la «Revue» 
sont mentionnés Ceus qui sont envoyés en double exem- 
plaire font l'objet d'un compte rendu. 



J. DuRANDEAU. — Dictionnaire français-bourg iiip non, 
t. V, lettres H, I, J, K, L (Dijon, bureaus du Réveil bour- 
f/uignon, 1903). 

J. Bastin. — Chrestomnihie littéraire, morceaus de lec- 
ture, ou exercices de conversation, de narration et de mé- 
moire, 11^ édition (Saint-Pélersbourg, 250 el 130 pages in-8°\ 

A. Constantin et Désormaux. — Parabole de l'Enfant 
j)rodi(/ue, recueil de traductions en patois savoyard colla- 
tionnées dans treize localités de la Haute-Savoie et de la 
Savoie, avec une carte, des remarques philolof/iques et une 
traduction en latin cfj/mologirjue (Annecy, imprinaerie 
Abry, 1903, 38 p. in-8"). 

Georges Doutrepont el le baron François Ektihine. — 
Bulletin d'histoire linf/uisti(fue et littéraire française des 
Pays-Bas, année 1901 (Bruges, imprimerie L. de Plancke, 
1903, 56 p. in-8°). 

H. MoRF. — Gaston Paris (Extr. de FranLfurtcr Zeituny, 
11 et 12 mars 1903). 

E. MoNACi. — Gaston l'ari.s (Extr. do la Nuova Antologia, 
P'-'- avril 1903). 

(J. Grojean — Gaston Paris (l'^xtr. de la Revue de 
Belgique, 15 avril 1903). 

Raymond Weeks. — sVimer le C/tetif (24 pages. Tirage à 
part). 



234 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Edmond Lefèvre. — Bibliographie mistralienne (Mar- 
seille, édition de ïldèio prouvenralo, 1903, 154 p. in-S^). — 
Ce volume contient une bibliographie sommaire des œuvres 
de Mistral, avec l'indication de nombreuses études, biogra- 
phies et critiques littéraires, ainsi que des notes et documents 
sur le félibrige et la langue d'oc. 

Alice Ke.mp-Welch. — La Châtelaine de Vergi (Londres, 
David Nutt, 1903, xxni-95p.). — Ce charmant petit volume, 
illustré d'après un ivoire du XI 11"^ siècle, contient le texte de 
la Châtelaine de Vergy d'après G. Raynaud [Romania, 
t. XXI), avec une traduction en anglais par Alice Kemp- 
Welch, et une introduction par L. Brandin, archiviste- 
paléographe. Notons une correction très sûre proposée par 
M. Brandin pour levers 393: chienet au lieu de chevalier. 

E. Langlois. — Recueil d'arts de seconde rhétorique 
(Paris, imprimerie nationale, 1902, Collection des documents 
inédits sur fhistoire de France, lxxxviii-497 p.,in-4°). — 
M. Langlois publie, avec une introduction très soignée et 
très documentée, les sept arts poétiques suivants du XV'^ et du 
XVI« siècle : Des Rimes, par Jacques Legrand, les Règles de 
la seconde rhétorique, anonyme, le Doctrinal de la seconde 
rhétorique, par Baudet llerenc, le Traité de l'art de rhéto- 
rique, anonyme, VArt de rhétorique rulgaire, par Molinet, 
le Traité de rhétorique, anonyme, et ÏArt et Science de rhé- 
torique vulgaire, anonyme. Quatre de ces traités étaient 
inédits, et le texte dos autres est complété ou sensiblement 
amélioré. C'est là une très précieuse contribution à l'étude 
de l'ancienne versification et aussi, par les listes de rimes, de 
Tancienne prononciation fram^-aise. 

D. Beiirens. — liihliograp/iie der franzôsischen Patois- 
forschung fur die Jahre lSO-^-1902 (71 p., extr. de Zeit- 
schrij't fur franz-osische Sprache and Litteratur) . — Nous 
avons là le complément indispensable et la continuation 
jusqu'en 1902 delà Bibliographie des patois g allô- romans, 



PUBLICATIONS ADRESSÉES 2o5 

dont M. Rabiet a traduit la deusième édition, revue et aug- 
mentée par l'auteur. 

E. MoNACi. — Poésie provenzali allegate da Dante nel 
(( De valf/ari cloquentia » (Rome, Lœscher, 1903). — Ce petit 
fascicule fait partie des Teati rnmanzi per uso délie ftcuole, 
publiés par le distingué professeur de langues romanes de 
l'Université de Rome, Ernest Monaci. 

A. CoLLiGNON. — N^otes historiques, littéraires et biblio- 
graphiques sur VArgenis de Jean Barclay. — Paris et 
Nancy, Berger-Levrault, 1902; in-8°, del82 p., avec un por- 
trait de Barclay . 

Auteur d'une étude sur VEnpI/ormionde Barclay, M. Col- 
ligaon a été tout naturellement amené à s'occuper de 1'^/-- 
^en/6- du môme auteur. Le livre qu'il lui consacre détermine 
surtout les conditions dans lesquelles fut composé et publié 
ce roman latin, — qui loucbe d'ailleurs de si près, par ses tra- 
ductions et son influence, à l'histoire de la littérature et de la 
société françaises. Et si l'on considère avec quelle faveur 
l'étranger, de son côté, accueillit cet ouvj'age, on saura le 
plus grand gré à M. C. d'avoir ajouté à son érudite et fine 
étude une bibliographie des éditions et des traductions de 
VArgenis. — F. B. 

C. Latreille et M. Roustan. — Lettres inédites de 
Sainte- Beupe à Collombet. — Paris, Société française d'im- 
primerie et de librairie, 1903 ; in-16, de xv-271 p. 

Cette correspondance échangée par Sainte-Beuve, de 1834 
à 1853, avec un Lyonnais, auteur lui-même, est précédée d'une 
étude qui rattache les lettres du grand critique aus divers 
aspects de sa pensée et aus altitudes successive> d'un esprit 
« rompu à toutes les méiamorphoses )) : c'est un préambule 
ingénieus et qui justifierait à lui seul la publication de ces 
lettres. Elles ont d'ailleurs leur intérêt ; Sainte-Beuve y appa- 
raît dans toute la conscii^nce de sa méthode critique d'inves- 
tigation et de documentation'. — F. B. 

1. La (( brochure » de Kalcoanet, dont il est question page tJ n'osl- 
elle pas, plus cxacleinent, un article de la Reçue du Midi ? 



236 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

KoNRAD Meier. — Racine und Saint-Cyv (Extrait des 
Neuere Sprachen). — Marburg, Elwert, 1903, in-S», de 71 p, 

Michelet écri\'ait en 1861 : « Esther et Athalie sont deus 
machines de guerre qui agissent en cadence avec les tenta- 
tives contre Guillaume. » M. Meier a pris cette proposition, 
conjecturale ou divinatrice, du grand historien, pour point de 
départ d'une enquête minutieuse, trop minutieuse peut-être, 
mais dont les résultats sont fort intéressants. S'appuyant prin- 
cipalement sur la Relation de la Cour de France de Spann- 
heim, M. M. démontre que les deus « machines de guerre » 
montées par Mni*^ de Maintenon avec l'aide de Racine 
n'avaient pas un moindre objectif que le rétablissement de 
Jacques H sur le trône d'Angleterre : le triomphe de la nou- 
velle favorite sur l'ancienne et sur Louvois, hostile à la 
politique jacobite, le conflit entre la lignée légitime et l'usur- 
pateur, tels sont les « dessous » réels des deus pièces écrites 
en apparence pour l'édifiante distraction des demoiselles de 
Saint-Cyr. Même à la juger aventureuse, on accordera à 
l'hypothèse de M. M. d'être entourée d'un séduisant faisceau 
de preuves et de garder le plus étroit contact avec les témoi- 
gnages et les indices historiques de la Hn du XVI P siècle. 
— F. B. 

G. Beaulavon. — Du contrat fiOciaL par Jean-Jacques 
Rousseau, nouvelle édition, acec une introduction et des 
notes explicatives Paris, Georges Bellais, 1903, 336 p. 
in-12j. — Edition très commode pour tous ceus qui voudront 
lire ce texte difficile. On fait remarquer avec raison que le 
Contrat social, qui figure depuis dis ans sur les programmes 
des examens et des concours, n'avait pas encore été l'objet 
d'une édition classique. 

Joseph Lkhiehuk. - Le niouvenient ré/orinisle des .'J5 der- 
nières années et réiat actuel de la lanf/ue/ranraise (Leipzig 
et Berlin, Teubner, 1902, 54 p. in-4" . — Sans être com- 
plet, cet exposé du mouvement réformiste des 35 der- 



PUBLICATIONS ADRESSéES 237 

nières années en donne une idée suffisante'. On peut re- 
gretter que l'auteur n'ait pas réussi à dominer son sujet, et 
que tout en s'efforçant d'être impartial, il reste trop imbu 
des vieus préjugés el confonde encore parfois la réforme de 
l'orthographe et celle de la langue ; il distingue cependant 
dans son titre « le mouvement réformiste » (de l'orthographe) 
et « Vétat actuel de la langue française ». La brochure est 
d'ailleurs, d'un bout à l'autre, d'une lecture agréable ; le 
chapitre final sur la poésie (et la versification) est particu- 
lièrement intéressant. 

A. TiMMERMANS. — Dictionnaire et j/mo logique de mille 
et une expressions propres à Vidiome français (Paris, Henri 
Didier, 1903, 420 p. in-8"). — Dans un article que M. Tim- 
mermans a donné à la Revue scientifique (28 mars 1903), 
et qui est comme la préface de son Dictionnaire, il nous dit 
que cet ouvrage contient « l'élymologie d'environ dix mille 
mots appartenant au langage familier, populaire ou à l'ar- 
got ». Il a recueilli en effet un très grand nombre de mots et 
surtout de locutions populaires. Le commentaire de ces lo- 
cutions, alors même qu'il est fort ingénieus, — et celui de 
M. Timmermans est toujours tel, — comporte bien souvent 
un certain doute, que l'auteur ne semble jamais éprouver 
lui-même, mais qui se glisse invinciblement dans l'esprit 
du lecteur, et qui est ici d'autant plus naturel que les expli- 
cations proposées par d'autres ne sont jamais signalées ni 
discutées. Pour nous borner à un exemple, au sujet de l'ex- 
pression « c'est son père tout craché », les avis de Nyrop et 
de Gaston Paris ne sont pas rappelés ; l'explication de l'au- 
teur se rapproche d'ailleurs beaucoup de celle que nous avons 
proposée ici môme. Quant aus étymologies proprement dites, 
elles ne sont pas davantage discutées, mais on les trouvera 
souvent discutables ou inadmissibles, comme « bougre » 
rattaché à houc^ et le « cri aïe! hi )) des cochers, dérivé sans 

1. L'auteur ne cuunaîLpas les discussions sur t'accord du participe 
passé qui ont été publiées ici-même et à part (Paris, Bouillon). 



238 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

hésitation de « courir grande erre ». Ce livre n'en rendra pas 
moins de bons services, à la condition d'être contrôlé ; il 
contient une foule d'expressions courantes que les diction- 
naires n'enregistrent pas, avec des rapprochements curieus 
et suggestifs. Ajoutons qu'il est de lecture agréable et de 
consultation commode. 

F. GoHiN. — Les transformations, de la langue française'^ 
pendant la deuxième moitié du XVIII' siècle Paris, Belin 
frères, 1903, 400 p. grand in -8"). — Comme le dit l'auteur 
dans sa préface, l'histoire de la langue au XVI 11^ siècle est 
à peine commencée, et notamment le vocabulaire de la 
seconde nioilié du siècle n'avait encore fait l'objet d'aucune 
étude d'ensemble ni d'aucun travail spécial. Cette lacune est 
aujourd'hui en grande partie comblée, et dans des conditions 
qui font honneur à l'auteur et à son maître, M. Brunot. Le 
livre est divisé en deus parties : 1" Doctrines et tendances; 
2° Lexique méthodique; et un index final reprent très utile- 
ment, dans l'ordre alphabétique, les mots réunis dans le 
lexique méthodique. Je reprocherais à M. Gohin l'abus qu'il 
fait du mot métap//ore,k\a. suite d'ailleurs des grammairiens 
et des auteurs qu'il cite. Ainsi, il range parmi les métaphores 
« les locutions abstraites et périphrases »; même parmi les 
métaphores qu'il qualifie de « proprement dites )), il y en a 
plus d'une qu'il faudrait rattacher à un autre procédé de 
dérivation. Le terme « extension du sens des mots » est 
aussi bien vague, du moins dans l'abus qu'on en fait, et 
arrive à ne plus désigner qu'un changement quelconque de 
sens. Il y aurait eu grand avantage à classer rigoureusement 
tous ces changements suivant qu'ils se sont produits par 
comparaison, par connexion logique, par extension (au vrai 
sens du mot) ou par restriction. Ce sont là quatre procédés 
bien différents de dérivation des sens, et l'étude psycholo- 
gique du langage ne peut se passer de les distinguer. Je dois 

1. Plus exa''temeni « <lu Vocabulaire français ». 



PUBLICATIONS ADRESSEES 239 

dire que dans la deusième partie, sinon dans la première, la 
distinction est faite des cas de restriction et des cas d'exten- 
sion. M. Gohin formule ainsi ses conclusions ; « Les écri- 
vains du XVII« siècle ont eu l'honneur de créer une langue 
nationale et d'établir une tradition : mais il fallait lui donner 
des fondements plus larges et plus solides; il fallait abolir 
les étroites conventions, rendre à la langue la liberté; c'est 
en ce sens que les novateurs du XVIII'^ siècle ont accompli 
une œuvre utile et féconde. » 

L'abbé Rousselot et Fauste Laclotte, — Précis de 
prononciation française (Paris, Welter, 1902, 256 p. in-8°). 
— Cet excellent livre est orné de figures, dont un certain 
nombre, empruntées aus Principes de phonétique expéri- 
mentale àQ l'abbé Rousselot, auraient gagné à être refaites et 
simplifiées pour un « précis de prononciation ». Les auteurs 
nous disent que l'italien ou l'allemand sont des langues arti- 
ficielles imposées par de puissantes œuvres littéraires (il y 
aurait au moins une distinction à faire entre « langue parlée )) 
et « langue écrite »), tandis que le français, c'est « la langue 
du roi portée par l'administration dans les provinces ». 
L'opposition est sans doute excessive, mais nous ne pouvons 
la discuter ici. Les auteurs en concluent que le français est 
la langue de Paris, « de la bonne société parisienne », et 
c'est cette langue qu'ils noient et qu'ils recommandent. Nous 
admettrions une base plus large : toute la région du Nord 
oîi le français ne peut vraiment pas être considéré comme 
importé. Les diflférents sons de la langue sont décrits et 
classés avec la précision la plus scientifique. Ace propos, il 
est fâcheus que les mômes consonnes soient appelées par les 
uns continues, par les imXvG^J'ricatiocs, par d'autres .s/j/Vvrn/es, 
par d'autres encore constrictices, etc.. MM. R.et L. semblent 
adoptfjr d'abord le terme de constrictices (p. 52), mais il leur 
arrive d'appeler ces consonnes des fricatives, et à partir de 
la p. 58, ils les qualifient généralement de spirantes. Il serait 
bien souhaitable qu'on s'entendît enfin pour affecter toujours, 



240 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

dans les ouvrages de phonétique, la même dénomination à 
chaque catégorie de sons. — Dans les cas où la prononciation 
hésite, et où l'influence de l'orthographe risque de faire pré- 
valoir une prononciation vraiment contraire aus saines tra- 
ditions de la langue, il serait bon, au lieu d'indiquer simple- 
ment les deus tendances, de recommander la bonne, ce que 
MM. R. et L. n'osent pas faire assez souvent. Ils auraient 
pu aussi expliquer sommairement les anomalies qu'ils si- 
gnalent, ce qui aiderait à les retenir. Par exemple, si la 
sifflante se fait entendre à la pause dans sis et dis et non plus 
dans deus et trois^ c'est que, dans les derniers mots, c'était 
une consonne de flexion. Et si, dans les mêmes conditions, 
on fait entendre le t de huit et de sept, et non plus celui de 
vingt et de cent, c'est que vingt et cent s'employaient au 
pluriel, et que le t final avait disparu devant l'^- de flexion. 
— P. 178. Il est certain qu'on dit plutôt neuf amis que neuv 
amis. Mais on dit toujours neuv heures et neuv ans, grâce à 
l'extrême fréquence de l'emploi des noms de nombre devant 
heures et ans. — P. 77. Le redoublement de 17 dans le pari- 
sianisme (( je U'ai vu » n'a rien de commun avec l'implosion 
des consonnes intervocaliques,car c'est un véritable redouble- 
ment, et il ne se produit que pour le pronom l, dans un cas 
spécial qui s'explique par une analogie. 



Le Gérant : Vv<' Emile Bouillon. 



Clialon-s. -Saune. - Imprimerie Fraiiçnjsc cl Orientale, E. BERTRAND 



LE SONGE 

POÈME ALLÉGORIQUE ET RELIGIEUS DU XIII' SIÈCLE 



Lu copie qui suit, d'un poème resté inédit jusqu'à 
présent, se trouve dans le manuscrit Roy. 19. B. XII 
(fol. 179-181) du British Muséum. Ce ms. contient le 
Romande la Rose, et en outre le Testament ûc ^emi 
de Meung et le Codreile également attribué à l'auteur 
du Romande la. Rose. On trouve à la suite du Tes- 
tament le |)etit poème dont il s'agit ici, avec la ru- 
brique suivante à droite, écrite en encre rouge et en 
marge : c y fine le Testament Jehan de Meunet eom- 
mence le Songe. On voit que le Testament (et il en est 
de même du Codirile) est qualilié de Testameni de 
maistreJean de Meun, ainsi que dans les autres ma- 
nuscrits. m;iis il n'est rien dit de raut(nH' du Songe. 
soit dans la iubri(|ue ou dans le cours du poème. 

Le Songe se compose de .'M ([uatrains monorimes 
(Ml alexandrins, clia(|U(' iKMnisticlie formanl une lii^'iie. 
La place cpie ce poème occupe dans un manuscrit con- 
sacré entièrement ans œuvres de Jean de Meung, la 
forme qui est la même que celle du Testament, et le 
sujcl, portent a croire (pie le Songe a èt('' c()mpos('', 
vei's la lin i\\\ Xlil" siècle, par l'auteui' du Jiomande la 
Rose. ()n sail (pi'cn vieillissant Jean d(>. Meung inclina 
fortement vcis la religion ; il semble même s'être re- 
penti (le ses (cuvnîs de jeunesse. C'est du moins (îc 

KuvuK nie PHii.oi.oGii:, XVII 17 



242 itKVCE i)E pmLoLO(;ii': fhançaise 

(|iril dit lui-même, en termes très explicites, dans la 
seconde strophe de son Testament : 

J"ai fait en ma jonesce maint diz par vanité. 
Ou maintes gens se sont pluseurs fois délité; 
Or me doint Diex ung faire par vraie charité 
Pour amender les autres, qui peu m'ont profité. 



LE SONGE 

I . J'estoie l'autre jour en conteni|)latinii. (f. 179, eol. i) 
Et avoie tourné vers Dieu m'entention. 

Je ne scay se ce fu par révélation, 
4 Mais je vy, dont je ja vous feray mention. 

II. ,Selon(d) ce qu'il me puet d'un songe souvenir. 
Mon cuer voulsist, pour voir pèlerin devenir, 
Pour savoir s'il peust tant aler et venir, 

H (^hi'il ptMi'^t par aler ajoye |).'irvenir. 

III. L'autre jour l'ouydire et niainte>fois l'avoie, 
(Jue droit a paradis est moult roiste la voie; 
Et le (diemin qui droit a [)aradis s'avoie 

12 Est moult fort a teinr, se compter lesavoie. 

IV. J'estoie en Babiloine en celle grant cité, 
Quant je pour cheminer oy mon cuer excité; 
A l'issu démon huis dis bénédicité, (col. ii) 

1(! Je me cominant au roy qui maint en trinité, 

V. Je erray voulentiers quant j'ay ma voie emprise. 
Car j'eus voulentéde parfaire m'emprise ; 

('e scevent bien pluseurs {(ueciui attent grant prise, 
20 A hi fin du hdjour le traveil moins en prise. 



LE SONGE 24'.^ 

VI . Toute jour clieminnay, jusques a la vesprée, 

Par un pays plaisant plus plain que nulle prée ; 
Li sires de pitié que l'en requiert et prée, 
24 Me nionstra qu'il avoit bien ma voie menée. 

VII. Car quant celle heure vint qu'on se dut osteler. 
Les murs d'une cité souvent retinceler 

Vy, contre le soleil ne se parent celer. 
28 Ce est la cité du cuer ; si louy appeller. 

VIII. La cité fut très forte et très bien bataillée, 
Pour estre fort assez en tous sens bien taillée, 

Je ne cuit que par force poust estre prinse, (v^col. i) 
32. Se ne feust par engin minée ou soubztaillée. 

IX. Quant a la porte vins, j'appellay haultement 
Ouvrez! l'en me ouvri sans nul arrestement. 
Quant ens fui, près de moy trouvay tout preste- 

[ment 
36 Une dame qui scot trestout mon estement. 

X. Conscience avoit nom. Garde estoit de la porte. 
Laide estoit durement et contrefaitte et torte. 

Je cuidasse qu'elle feust ou en transses ou morte, 
40 S'el ne parlast à moy, maisatant m'en dei^ortc. 

XI . La nuit pour hosteller avec elle me mena , 
Une fille ({u'elle ot au couchier me donna. ; 
Ma mère qui tant scot en ([ui tant raison a, 

44 A savoir tous mes fais maintenant m'assena. 

XII. Conscience me lut trestoute nuit ma vie. 
Qui toute est surondant de pcchié ot d'enuie, 
Kt dit (pie se jatcn (aiit (pic la mort me lie, 

4H Que je n'aiiray jamais l'amour D'wu desservie 

Ifcol. ii) 



244 RF.VtR DR PHILOLOGIE FRANÇAISE 

XIII. Toute preste est la mort, des (ce) qu'il commandera, 
Qui de tous mes pechies raison demandera ; 
S'ainsi sans repentir nuiir, m'ame que fera ? 

52 Ou puant puis parfont d'enfer mise sera. 

XIV. Moult fui toute la nuit des dames ramené, 
Car trestous mes pechiés m'ont devant ramené, 
A poy que je ne di que mar fusse oncques né, 

5H Tant fut la nuit mon cuer de leurs dis esgené. 

XV. L'endemain au matin me mistrent a raison 
De mon chemin tenir, qu'il estoit saison. 

Assez, me tirent honte. One plus n'eu ot mais hom. 
60 Dont tart me fut que hors feusse de leur maison. 

X\T . ^Uiant hors fui de leur huis, me prins à cheminer 
Contreval la cité, sans cesser ne finer. 
Un preudom m'encontra ; a lui me fist parler ; 
64 La nuit en son hostel me fist o lui aler (f. 180. 

[col. i) 

XVII . Li sires de l'ostcl paoïir est a|)pellez. 
Velus et hericez et tout entrepelez. 
Je cuyday celle nuitestrc l)ien hostelez, 
68 Mais bon hostel me fut celle nuit bien celez. 

X \' Il I . Car un vent en l'hostel toute la nuit venta. 
Qu'a poy ([ue li hostelx ne nous acraventa. 
La mort, ([uj U' treu des cor[)s et la rente a, 
72 Pour son vous demander, à moyle présenta. 

XIX. <»Uiant rc^aiardc la mort paour m'a regardé. 

Lors médit : (jue voulez sire vassaux par dé . 
Pour néant m'esgardez ; vous avez trop tardé ; 
76 (^ar vous serez ennuit ou feu d'enfer lardé. 



LE SONGK 245 

XX. (Jnant des peinnes d'enfer paour parler j'ouy, 
Saichiez certainement que point ne mesjouy, 
Pour l;i paour que ]"()>■ tel douleur m'envay 

80 Tel dueil et tel anji'oisse (pi'en la lièvre chey. 

XXI. (^uant lafievrenie tint acueilli, a trembler (col ii) 
Souvent mefist les dens l'un à l'autre assembler. 
Ne me pesastà cui je peusse sembler, 

81 Ne mais que de l'ostel je me peusse embler. 

XXII . Deux lilles ot paour (pii m'ont fait .i^rand secours, 
Car j'estoie cheus en moult mauvais tlecours. 

Se l'ainsnée ne feust, (jui vint a moy le cours, 
88 Je ne cuit que jamais peusse estre ressours. 

XXIII. lîepentance avoit nom celle qui iert ainsnée, 
l'reudefemmeert et saige, s'elle feust renommée. 
Confession sa suer ainsi estoit nommée. 

92 Je ne cuit qu'on trouvast en nul lieu meilleur née. 

X X I\' . Quiconque ce vouldroit en son cuer esprouver, 
11 le pourroit pour voir certainement prouver. 
Plus saigcs qu'elles sont ne pourroit l'en trouver, 
96 (»)u'clles sc-event esclore(|uan (pie cuer puet couver. 

XW. J'espoire bien la nuit (ju'il sont de jurant mesure, 

[(V'col. i) 
Car repentanco vint a tout une mesure. 

IMainc d'une poison, (jui moult me seml)la sure. 

100 J'en hu\ tant (ju'el me iist alonj;ier ma ceinture. 

XXVI. La poison maintenant droit au (;uer me toucha. 
Confession (jui scot que son lieu ap})rouclia. 
Pour bouchier, les deux dois bouté en ma bouche a, 
104 Si (pTelle mist dehors tout ce qu'elle acroucha. 

1. y;, coi-i-. (|mVi. 

2- \'M. Cofr. Ce |Mil, (Ml liicii, Cl' piiet. 



24(î KEVUE nt; philologie française 

XX\'I I . (^)uant je senti ses dois tout le cuer me remist. 
Souvent les atrais hors, souvent les y remist. 
De moy donner sente ^•oulentiers s'entreniist. 
108 Et tant me fist bouchier qu"ou corjDS riens ne 

[remist. 

XX\'I1I. (^»uant il lui fut avis que j'oy bouchié assez. 

Lors me dist : beaux amis vous estes moult lassez, 
Vous avez grans douleurs et moult de maulx 

[passez, 
112 Mais or soiez seur vous estes repassez. 

XXIX. Vez cy un oingnement que vous emporterez. 

Ce que je vous diray longuement le ferez (col. ii). 
Vostre corps en oingnez, et si en userez. 
116 Ne ja pour qu'il vous dure malades ne serez. 

XXX . Je vueil que vous sachiez lo nom de l'oingnement. 
Si vous prie et requier qu'il dure longuement. 
Il a nom penitance. Oingnez vous en asprement, 

120 Car ne vous fauldra il ; se poy non autrement. 

XXXI. A la taigne ressemble la penitance fainte, 

Car la taigne remaint quant elle n'est bien attainte ; 
Je n'oy guère parler ne de saint ne de sainte, 

121 (^)ui sans peine aitlajoye de paradis attainte. 

XXXI I . Pour ce doit l'en de cuer sa penitance faire, 
Et le corps asprement démener et detraire; 
Qui a Dieu \cult aler atourt si son affaire, 

128 (^Hi'il puisse dirca Dieu: j'ay fait sans plus refaire. 

XXXIII. J'ay fait :i mon pouoir tout ce que me déistes, 

Or pensez de moy rendre ce que me promeistes; 

f. 181, col. i) 
La joye pardurable que \ous nous acqueistes, 
132 Quant pour nous en la crois le corps mourir meistes. 



LE SO.NGE 



•247 



XXXiV. <^»iii ainsi le fera, sachiez certaineiiieiit. 

Ja s'anie n'ert dainpiiéc au jour du jii;:,enuuit. 
Si nous doint Dieux ou siècle si bon definement. 
I3(i (^Ui'il nous maint en sa joye lassus eonimunemcnt. 



L. E. IVASlXliK, 

Aberystw ytli. 



Pays de Galles. Juillet l'.»Oi. 



VIHILLES CHANSONS PATOISES DU PÉRIGORD 

avec traduction adaptée au rythme musical) 

Recueillies et traduites par Emm. Casse et Eug. Chaminade 
(Suite') 



18. 



Corbounhè. moun omi. 

(Patois rie Belcès). 



m 



âz::fi=:=:i^: 



:4=i 



— « Cor - boun - hè, moun o - mi. N'a lo co - mi - jo 

— « Char - bon - uier, mon a - mi, T'as la che - mi - se 




^^m^ 



■^^--r-' 



ne 
noi 



gro.» — «Oh! oui, Mo-dou-mouey-jèlo, O- cô chu- 
re.» — «Oh! oui, Ma - de -moi-selle, Ain - si le 



S^îiîi^iiilli 



i 






-:=^--:^ 






por - to lou mehs-tiè:Cu- mi - jo ne-gro, corbou-nhè.» 
veut no - tre mé - lier: Che -mi - se noire au charbonnier.» 



Texte patoiii 

— (' Corbounhè. moun omi, 
I^.Tke non nou loylave? » 

— « Heià! mo doumoueyjèlo, 
Ocoy loy damoy de Pori 

Ke voloii j)n loy me bloiiUi. » 

— « Corl>ounh(', moun oiui, 
Me tu n'a be tre filho? « 

— « Oh! oui, mo doumoueyjèlo, 
Ke choun to bolo coumo bou : 
flmay iriojoun monn corl)nù. » 



Traduction rythmiqua 

— (' Charbonnier, mon ami, 
Pourquoi lu ne les laves? » 

— « Hélas ! ma demoiselle. 
Ce sont les dames de Paris 

Qui ne les veulent ])lus blanchir.» 

— (( Charbonnier, mon ami. 
Mais n'as-tu pas trois filles'? » 

— (( Oh! oui, ma demoiselle, 
Elles sont belles comme vous, 
El savent trier mon charbon. » 



1. Ci-dessiis, pp. 114 el 186. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PKHKiORI) 



249 



t 



— « Corbounhè, moun omi, 
Ke fa ke ley moridey ? o 

— « Helà! modoumoueyjèlo, 
Coyke me raaiico de l'ortzén : 
Me prestorià nàu milo fran ? >^ 

— (( Corbounhè, moun omi, 
Pervù ke luey me loruey ! » 

— « Oh! oui, modoumoueyjèlo, 
Coumo de dzuste e de rojoù, 
Mè de l'ortzèn de moun corboù. 



— « Charbonnier, mon ami. 
Marie-les donc bien vite. 

— « Hélas! ma demoiselle, 
C'est qu'il me manque de l'argent : 
Me prêteriez neuf mille francs?» 

^ Il Charbonnier, mon ami, 
Pourvu que tu les rendes! » 

— «Oh! oui, mademoiselle, 
Comme de juste et déraison. 
Avec l'argent de mon charbon.» 



19. — Goy lo pito Dzano del Rey (Moissonneuse) 
(Patois de Bellesblce^ ) 

lo pi - 10 Dza - no del Hey; 

pe - li - le Jean - ne du Roy; 

:E^=:i=^pii^iiliïl 



Coy 
C'est 



:/_qi: 




ti che le • 
tin se le - 



ïo boun rao - ti che le - vo Oh! 

Si bon ma - tin se le - ve Oh! 



:=:d^: i zqi=::^i=q==ZTzqi] zz^z 



oh! 
oh! 



To boun n)o - ti che \h - vo, Oh! — 
Si bon ma -tin se lé - ve. Oh! — 



Texte patois 

\'Ao ne iircn clioun cruboù d'or; 
Ch'cn vay o lo louni(Mio. 

O choun L'oml n'o roncoiinlrà, 
N'o roncounirà rarmi-yo, 

Elo credo: « (;r;in Diu del clii'l, 

Vo cliey filho i)erdudu. » 



Traduction rijthmi(juc 

Elle, prenant son cruclioii d or, 
S'en va vers la fontaine. 

Chemin faisant a rencontré, 
A rencontré l'armée. 

I',lle s'écrie: « Grand Dieu du 
[ciel! 
Je suis fille perdue. » 



1. lîcUeselve est un villa.;i' pittoresque situé sur les limites de 
Fleurae, Manaurie et 'l'ursac. 



250 l;E\LE DL: PHlLULCJGlt. H;ançai.se 

— « Filbo penludo iiou chè pa. — « Fille perdue tu ii'e< pas, 
Ke chè l'o bien gordado. Tu seras bien gardée. 

» You te voli ta moridà » Je veiis te faire marier 

En d'un chouldà de gberro. » Avec soldat de guerre. » 

— (( Per de chouldà, t'en voli pa. — » De tes soldais je n'en veus 

I point. 

Voli lou copitèno. » Je veus le capitaine. » 

— « Lou copitèno vourlo pa. — « Capitaine ne voudra pas: 
Che pa prou doumeyjèlo. » Pas assez demoiselle 1 » 

— « Moun payre n'èro be mouchùr. — u Mon père (Hail bien un 

monsieur, 

Mo mayr' èro beidzièro. Ma mère était bergère. 

» N'obin doniontàl de chordzoù: » Elle avait tablier fil colon, 

Ràugo de ligounàudo. » Et robe fil et laine. » 

— « Chi toun payie n'èro mou- - « Si ton père était grand 

(chiir, [monsieur, 

N'ôurà lou copitèno. » Auras le capitaine. » 

Lou copitèno ch' oproudzè: Le capitaine s'approcha: 

— (( Cal' es okelo fUlio";"» truelle est donc celte fille? 

— « Coy lo piio Dzano del Rey, — « C'est petite Jeanne du Hoy. 
Filho bien counegudo! Fille bien renommée! 

» Ciioun pa\ re n'i'io gran )) Son père était un urand mon- 

Imoiichiir [sieur, 

E clio mayre bcnlzièro. » Et sa mère bergcn'. » 

Lou copitèno rcspoundè : Le i;apitainc répondit; 

— ;< Coy nu (illio d/anliiho. — « Geiilille est cette fille. 

» You lo forày bc moridà, » Je la ferai bien marier, 

E lo preudrày you mémo. » Je l;i piciidrai moi-même. » 

E lo pito Dzano del Uey Et petite Jeanne du Roy 

N' oghé bel copitèno. Evu le beau capitaine. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PEKIGORD 



251 



20. — De boun moti me chey levado 

(Patois de Bellescfce.) 



Assez vite 



^if=: 



:î^ 



De bovin mo - lî me choy le - va - do : Coy per cu- 
Ue bon ma tin me suis le- vé - e : C'est pour cueil- 






=;^^-.=. 



Refrain v v 



Refrain 

li ro - jo mus-ca-do. You pound-zi, you gu - ji, you 
lir ro - se do - ré - e. J'ap - poin-ie, j'ai- gui- se, je 




=t=:?:;:=tij 

fia - 11, you cou - ji, you ter - ni, you vi - ri, you 
cous et je fi - le, je tourne et re- tour- ne, je 



fou louy bou - ton, you 
tais les bou - tons, je 



fia - 11 mo cou - nou- 
fi — le ma (lue-nouil- 




Ihe - to, May gar - di mou moutoù, May gar - di mou mou- 
let - te, Et gar -de mes moutons, El gar - de mes mou- 



^=;;-^:- 



toù. 
tons. 



Tc/jIc /iat< 



Traduction ri/t/i m irjuc 



En 
O 



mouy chijùu you Tay cou- De mes ciseaus je l'ai coupée, 

[pado, 
moun coustà you l'ay bou- A mon côté je l'ai placée :j 

liado : 



Obio 'n' (Sudoiir to porl'umaiio. 
Ko vou n'i/ri tout enl)i'um ido. 



Elle étall Heur si parfumée 
(iuc j'en étais tout embaumée. 



252 



REVIE DL; IMlIl.OLOGlIi KRANÇAl.SE 



L"ii moulinhé fay cho tournado 
El ii'o chenti rojo muscado. 

Pcr moun bra dre del m'o tro- 

[pado : 

— « Doiio-lo-iiie to flour dou- 

i^rado? » 



Notre lueunier fait sa tournée, 
11 a senti rose dorée. 

Par mon bras droit il m'a saisie: 

— (c Donne-la moi ta fleur 
[dorée? » 



<i Okelo flour ey bien plo- — « Oh! cette fleur est bien 



chado, 
O mouncoustà n'es estocado. » 

Tan c'a\- pescû you l'ay cod- 
l^zado. 
Mè lou couki l'o be trouvado. 

El ne tenio moy mo chorrado! 
Okel fripoùu me l'o voulado. 



■placée, 
A mon coié je l'ai fixée. » 

Tant que j'ai pu, je l'ai cachée, 

Mais le co luin l'a bien trouvée. 

Il me tenait les mains serrées! 
Et ce fripon me l'a volée.» 



— (( Bélo, non chè pa- raori- — « Belle, n'êtes pas mariée"? 

dado •? 
Volev-Ui n'estre rao flonchado"? Veus-tu être ma fiancée'? 



» Te tournorày rojo muscado. 
Chi moun omoùr chegùr t'o- 
[grado. » 

— « Monliiihé, vay fa to tour- 

[nado, 

O d'un berdzié you chey (lon- 

[chado. » 

De l'cscoulù chc\' e\ iiond/ado 



» Je te rendrai rose dorée, 
Si mes amours pour sur t'a- 
[gréent. » 

— «Meunier, va faire ta tournée, 
.\ un berger je suis fiancée. » 

De récont(M' suis açracée. 



N'ay fa un tour, me chey no- J'ai fait un tour, m'en suis allée, 
[nado, 

!•; n'a\ purà rojo muscado, El j'ai phniré rose dorée. 

l'cr moun bcrdzic l'obiny cou Pour mon berger l'avais coupée, 
[pado. 



21. - .\. Le Roi fut averti 

( \'e/'.-/o/( (le Month'i-raiiiK] 



I.c Koi fut a - ver - ti par un de ses gens 



VIEILLES CHANSONS PATOISLS Dl" PKHIGORI) 25î^ 

d'ar - mes, Par uu nom - mé La - fleur, ca- 

:rt^zz=z^=zzz— zT:3Zi^-inzit5:l::S:fo-^===,===T 
2zz^zhz=*=hz=Lr:t:4=ziz!ziSz— *:±4=*zz=i=:^=32zT 



pi - lai- ne des gar - des : «Fre - nezvous gar-de. 



Si - re! Le ca - det de Bi — ruii 



&- 






ipizii 






fait une eii-tre - pri - se de vous mettre à la 




En tenant ces propos, voilà Biron qui entre: 
Son chapeau à la main, au Roi fait révérence : 

— (' Bonjour, bonjour, mon prince, bonjour vous soit donné ! 
Cinq cent millions d'Espagne voulez-vous me jouer? » 

Et le Uoi répondit d'une vois douce et Hère : 

— « Biron, si tu les as, va-t'en trouver la Reine; 
Va-t'en trouver la Reine, qu'elle te les jouera. 
Car la vie de ce monde ne te durera pas. » 

Birou s en part de là, s'en va trouver la Reine, 
Son chapeau à la main, faisant la révérence: 

— « lionjour, bonjour, ma Reine, bonjour vous soitdoniii'. 
Cinq cent millions d'Espagne voudrie/-vous me jouer? » 

La Reine répondit d'une vois douce et fiére : 

— « Biron, si tu les as, va-t'en chercher les cartes : 
Va-t-en chercher les cartes, que l'on te les jouera. 
Car la vie de ce monde ne te durera pas. » 

Biron s'en part de là, s'en va chercher les cartes. 
Après deus ou trois coups Biron se pcrt en cartes. 

— « Qu'as-tu fait? dit la Reine: dis-moi, Biron, qu'as-tu? 
Il senil>le que tu trembles: encor n'as rien perdu? » 

L Les complaintes concernant le maréchal de Biron sont très 
usitées dans le Périgord. Voir les VicilU's ('haiisons patoines du 
['('/■if/on/, p. 4()-r)(). 



254 



RK.VUE HE PHII.OLOr.lK FRANÇAl.SI': 



En tenant ces propos, le grand prévôt qui entre: 
Son chapeau à la main, Biron fait révérence: 

— c< Bonjour, bonjour, mon prince, bonjour vou-< soit donn 
Ce soir ilans la Bastille vous faut aller conclicr. » 

Biron lui répondit d'une vois eîTrayanle : 

— « Un prince comme moi coucher dans la Basiille! 
Si j'avais mon i''pée et ma poignée dorée. 

Ce soir dans la Ba^-tille je n'irais point coucher. » 



22. — B. Dedans la ville de Paris 

(S,u-lat.) 



e-dans la vil - le de Pa - ris, Il y"a des messieurs 

ii^Êl^^:Plllii§liiiiË{ 



et df^s da - mes : II v'a des corn'/ et des ba - rous 



iJiiilE[E^PfiiiÊfiil 



Re - sret-tani la mon de Bi ■ ron. 



Quand Biron fut sur l'échafaud. 

Fit appeler son petit page : 
— « Petit page, venez, venez. 
Car ]c veus vous récompenser. 

» Page, va-t'en trouver le Roi; 
Monte promptement dans sa 
(chambre, 
Et dis au Roi de >e lever 
l^our voir Biron exéculer. » 

I.e Roi prcnt ses hal)ill('.menl.s. 
Sort promple;nent dedans sa 
jcliambre, 
En >'appuyanl sur son balcon 
Pour voir e.Kécuiei' Biron. 



— O Roi, ne t'en souviens-tu 
[pas 
De tant de guerres savoyardes? 
.le t'ai sauvé la vie trois fois : 
.Sauve-la-moi pour une fois. 

)) La première fut dans Piémont, 
I-a seconde dans la Lorraioe, 

La troisième fut dans l'aris: 
.'^ans moi tu y perdais la vie. » 

— « Biron, tu as trop taril parlti; 
J'en ai perdu la souvenance, 

La souvenance et le souci. 
Pauvre Biron, te faui mourir! » 



VII'.ILLES CHANSONS l'ATOISIiS DC PÉRKiOKD 25') 

— « Puisque mourir, mourir me » Ce que je regrète eu mourant, 

[faut, 
Rendez-moi <lonc mes équi- Je ne regrd'le (jne ma mère: 

[pages, 
Mes équipag' et mes chevaus : M'a élevé si noblement, 

Tout soit ren lu dans mon ehà- Me voir mourir honteusement! » 
1 teau. 



23. — Dedin lo Counbo 

IPatoift de Belloselcc.) 



Assez lent 



.i^zi5==È=-%E^=E*EEi==!^:iE~E=feE?^-~=^= 






r^z;^ztfzzzÉzz::Éz:tza ", — f=zÉ: 



:p=^: 



::|EiEE=PEE?^--E^z| 



De - din lo coun-b'è-ro lou lou; Lo cra - bo 
De dans la combe é - lait le loup; l,a chèvre é- 

-Ê:zziÉz:zzî5=zzz|^zr:Jzzz 



*£p:zzn:^z:zzî5=zzzi^zpzzqzi=q=z:zp=-z:a 



u'è - ro pel lou 
tait dans le c6 



pe. 
teau. 



Tccte patois 

I.ou lou lo vedzè lou pruniii 
I'"l vp credè ke decliendè. 



Ti-adtiction ri/t/i m i(/i(c 

l,e loup l'aperçut le piemier. 
Va de descendre il lui cria. 



Mè nostro crabo respoundè: 
— « VIouchii lou lou, resti pel 
fpè. .) 



Mais notre chèvre répondit : 
— (( Monsieur le loup, je reste 
ici. » 



— « Podéy veni, chou di lou Ion, « Tu peus venir, lui dit le loup; 
De mal chegûr nou te forèy. » Du mal, pour sur, ne le IViai. 

Lo crab' olor yé leplilcè: La chèvre alors lui répliqua : 

— « Ches un poultrorm. me « Poltron, tu voudrais me inau- 

|miud/.ori. » [o^''- >' 

— « Chou di lou lou. nou forày « Ne ferai pas, lui dit le loup, 

Ipa, 

Chev lout-a-fè un boun gouci/à.» Suis ton! ;~i l'ait un bon Lrarçon.» 



Lo bouno crabo ye dighè: La bonne chèvre rè]iondit : 

— « Chè del bestial bien tro — « Etes bétail par trop mau- 
Imoùvè. » vais. » 



256 



REVUK DK l'HlLOLOOIK FIÎANÇAISK 



Loii lou dighé : « You chey bien Le loup lui dil : >. Je suis bien 
[dou : [dous. 

Mindzi uouinà déu-j-ogneloiï : Ne mange que des agnelets: 

» Onè, n'ey divendre-nioti, » Aujourd'hui c'est vin vetidredi, 

Kel dzour de car yon mindzi lui. De chair ce jour ne mange brin. 

» Podey me creyre, clian menli, » Tu peus me croire! sans mentir, 

Voli resta boun cotoli. » Bon calhoiique veus rester. » 



Lo crabo cholo ne fughè : 
Dedin lo coumbo dechendè. 



La clièvrc bien nigaude fut, 
Dedan.s la combe descendit. 



El lo prenghè per choun borboy Par sa barbiche il la saisit. 
Lin foghè creda : Domine .' Et lui fil crier : Domine.' 

Cette curieuse ciianson reproduit note pour noie la formule psal- 
modique du 7' ton. 



24. — Del Ghegoun dzour del mè de May 



(Patois de Manaurie. 



SiUff 






Del chegoùn dzour del mè de May, 
Au second jour du mois de \hii, 



Lou Rey per - de cho fi — 
Le Roi per - dit sa fil — 
rail. ^ ^ 



::|^: 



Iho, 
le. 



Lou rey per- 
Le roi per- 



de cho fi — Iho, 



de cho fi 
dit sa fil 



Ttxte ontois 

L'o perdudo, lo fay cliercà; 
Mav el mémo lo ch'^rco. 



l'rad action /■fjt/iiiu(/in' 

11 l'a perdue, la lait chercdier, 
Et lui-même la cherche. 



Lou liey, o forclio de chercà, 
]'",n ( ihilhiinme lo vi^lo. 



Le Roi, à force de chercher. 
L'a vue avec (Juillaume. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



257 



Erén tut duy bien ochiètà, 
O coustàrun de l'autre. 



Ils étaient tous les deus assis. 
L'un à côté de l'autre. 



Lou Rey ch'oprodzo douchonièn. Le Hoi s'approche doucement, 



Dorrè dèu bouychoù roudze. 

El èro to bien estudzà 
Ke poudin pa lou veyre. 

Olôr, liro chuy gan dèu de," 
Chur Ghilhàume luy rouncho. 

De lo redoùrke luy gan van, 
Ghilhàume ne trechalho. 

— " Bèlo, nou-j-an fat un preséii, 

Lou couneycherià. bélo? » 

--« Paùre! chiloucouneycheriôyl 
Coy luy gan de moun payre! 



Derrière buissons rouges. 

Et lui s'était si bien caché, 
Qu'ils ne pouvaient le voire I 

Lors, il lire ses gants des doigts, 
Sur Guillaume les jète. 

De la roideur que les gants voni, 
Tout Guillaume tressaille. 

— (( Belle, on nous a fait un pré- 

[sent. 
Le connaitriez-vous, belle'' » 

— « Pauvre ! si je le connaîtrais ! 
C'est les gants de mon père! 



» Liiys ay tolhà. luys ay ouvra, «Je les ai taillés, puis ouvrés, 



Lou cher, o lo condèlo. » 

— « Bèlo, vou fal tourna' Icostel, 
Orrivà lo prumièro. 

•) Lou Rey chegroluy gran comi, 
E vou los escourcliièro. 

» Vouy orrivorèy o medzonr, 
E lou Rey prendzièro^ » 



i>e soir, à la chandelle. » 

— <( Belle, faut gagner le castel. 
•Vrriver la première. 

» Le Roi suivra les grands che- 
[mins. 
Et vous ceus de traverse. 

"Vous arriverez à midi, 

Et le Roi vers quatre heures. » 



Lou Rey frapo dous co'l pourtal, 11 frappe deus coups au portail, 
E dous co pel lo porto. Et deus coups à la porte. 

— « Paùrel eu mo vendiù drubi? — « l^iuvre! qui donc viendra 

[m'ouvrirî 
Noun pa Rojo, mo filho ! » Non pas Rose, ma fille! » 



— « Chi forày. payre, chi for;\y 
Trounporày vo-;tr' irèyo! » 



— « Si ferai bien, père, ferai, 
Tromperai votre idée ! » 



1. Vieus mot patois qui signifle collation. 



mvIK liK l'HIl.ul (KJlf. WII 



1« 



258 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



25. Dza you vènen. 

{Patois de Manaurie.) 



Andaute 




Hgî^igi^ 



— « Dza you vè - nen o med - zo - ne; Tus - tén e 

— « On vient à ma porte à mi - nuit; On frappe et 







me crè - dea : « Dru - bè! » Me re - vè - Ihi dou-cho- 
l'on me dit : « Ou-vrez! » Je m'é - veil - le dou - ce- 




mén : Coy lo 
ment : C'est la 



voi de moun o - man. Ho - là! Coy lo 

vois de mon a-mant. Ho -la! C'est la 

Rail. 



-f- 




4^=i: 



V^=zip 



voi de moun ber - dziè Ke de lo gher - ro 
vois de mon ber - ger Qui de la guer - re 



Texte patois 

» O I chè-j-oki, cher Joliboi, 
Ke to chouvén ay regretà, 
Ke to chouvén ay purà; 
You le crejioy trespoohà; 

Engrà 1 
Te crejioy mor en choiildà 
Chu lou dzan del counbàl 



Traduction ry thm iq ue 

)) Oh I te voilà, cher Jolibois, 
Que tant de fois j'ai regretté. 
Que tant de fois j'ai pleuré, 
Je te (Toyais trépassé, 

Ingrat 1 
Te croyais mort en soldat 
•Sur 1« champ du combyi. 



» Ovàn d'onà din kel poi 
K'opèlen lo bèl'Ilali, 
M'obi proumetù chouvén, 
De m'enbrochà en portin, 

Holàl 
Engrà, tu n'a pu pencha 
() lo pàuro Kuiichoiin ! 



» Avant d'aller dans ce pays 
Qu'on nomme la belle Italie, 
Tu m'avais promis souvent 
De membrasser en partant, 

llolà! 
Ingrat, tu n'as plus pensé 
A la pauvre l-anclionl 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PÉRIGORD 

» M'obi toudzoùr bien proumetù, 



259 



Ke loun de you, de toun poï, 
M'envouyori dèu-j-ehscri, 
Per to mïo counchoulà. 

Engrà! 
Eymado chi tu m'obi, 
Counchoulado m'oùri! » 

— « Kanohoùn, tu me crébe lou 
[cur: 
Crey-me, te trouupey, bien che- 
[giir ; 
Tu luy co k'èri'n facçiu, 
Can-t-opreniôy mo leychoù, 

Fancboùn! 
Penchabi o toy fovoùr 
E me foundiôy en plour. >> 



» Tu m'avais toujours bien pro- 
[mis 
Que loin de moi, de ton pays, 
Tu m'enverrais des écrits, 
Pour ta mie consoler. 

Ingrat! 
Bien aimée si tu m'avais, 
Consolée tu m'aurais. »> 

— « Fanchon, tu me crèves le 
[cœur : 
Crois- moi, tu te trompes, bien 
[sûr; 
En étant en faction, 
Quand j'apprenais ma leçon, 

Fanchon ! 
Je pensais à tes faveurs, 
Et me fondais en pleurs. » 



26. De voun moti, can you me lèvi. 

{Patois de Manaarie.) . • 



De voun mo - ii can you me 
De bon ma - tin quand je me 



lé - vi, To ièu key 
le - ve. Au point du 



I 



:E4 i__J U Z \ -A-^jE:*r 



dzour, 





lo 


por 


jour, 


A 


la 


por 


Q. j_ 


zqzD- 


^; 




iztE=^=:;i 


-^:: 


^ 




vôu fa'n 


tour. 






faire un 


tour. 







to de mo mes 
te de ma mal 



tre- cho You 
très - se Vais 



Texte patois 

Gorchoù, can vendrcy de lo 
Igherro, 
Pocha Isa nou. 
Y'o un mouUé de Izirouflado, 

Chiio lier vmi. 



Traduction rythmique 

Garçon, quand viendrez de la 
[guerre, 

Passez chez nous. 
Va un bouquet de giroflée. 

Sera pour vous. 



260 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



l'er un mouké de tzirouflado, 
Xi may per doù, 

N'onïoy pa tsa vostre payre, 
Chi u'ero vou. 



Pour un bouquet de giroflée, 
Pour deus non plus, 

Je n'irais pas chez votre père. 
Si n'était vous. 



Del moridatze de lo bèlo 

Ne porlhàn pa, 
Ke uichoun payre, ni cho niayre 

Jou volèn pa. 



Du mariage de la belle 
Ne parlons pas : 

Hélas! son père, ni sa mère 
N'en veulent pas. 



Cbi choun payre ni may cho 
[mayre 

Jou volèn pa. 
M'en onirày, you, o lo gherro, 

Me foràv tua. 



Puisque son père ni sa mère 

N'en veulent pas. 
Je m'en irai, moi, à la guerre 
Me Taire tuer. 



Me you n'ay re dedin mo potS( 

Per vou dounà, 

Nouma-j-uno poumo reyneto, 

Chi lo voulhà. 



Mais je n'ai rien dans ma mu- 
[selte 

Pour vous donner; 
Je n"ai qu'une pomme reinette, 

Si la vouliez. 



K'ey de boun cur ke you vou 
[l'oSre, 

Me gorda-lô. 
Houta-lo dedin vostre coffre. 

L'v flourirô. 



C'est de bon cœur que je vous 
[l'offre, 

Mais gardez-la. 
Mettez-la dedans votre eoSre ; 

Y fleurira. 



.Mè lo (ilho tan friscoleto 

Chi lo mintzé; 
En penshàn o choun pàure payre, 

Elo tromblé. 



Mais un beau jour fille volage 

Las ! la mangea. 
Et pensant à son pauvre père. 

Elle trembla. 



— « Ke me forô moun pàure 
[payre. 

Can jou chouro? 
El ne crejio cho filbo chatzo, 

Mè nou j'ey gro. « 



— « Que me fera mon pauvre 
[père, 

Quand le saura? 
Sa fille qu'il avait cru sage 

Ne l'était point, o 



Choun payre che bot'en coulèro 

Can j'o chougù : 
I-'.l ne liro cho loungh'espajo 

E lo irantzè 



Son père s'est mis en colère 
Quand il l'a su : 

-Mors, tirant sa longue épée, 
La décolla. 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



261 



27. Din lo vilo de Lolindo. 

{Patois de Manaurie.) 



Andante 



Anaanie ly 



drryrr^rzgr: 



J^:| 



^=^^E= 



Din lo vi - lo de l.o - lin - ilo, 
Dan.s la vil - le de La ■ lin - de, 



(Echo) 



lÀ fay tan boun 
11 fait si bon 







de- mou-rà au - ro! au - roi Li fay tan boun de-mou-rà, 
de-meu-rer O - res ! O - resl II (ail si bon de-meu-rer. 



y ■ 


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..' V ! 


• 




•^ 


" 




au - 


10. 


O - 


res. 




Teœl 


p patois 



E yo tau de dzoyuôy fil ho, 
De gorchou-j-o moridà, 
iiuro! 



Tradwtion fiithmiqite 

Il y a tant de fillettes, 
De garçons à marier, 
Ores! 



Ne manken fièro ni bolu, 
Ke pertoù n'anghen donchà. 
àuro ! 



Il n'y a foires, frairies 
Où partout n'aillent danser. 
Ores! 



Per Chen D/an. chul bor de 
[l'aygo, 
Oki chouii na tut donchà. 
àuro ! 

Codùa nienabo cho hclo; 
Eu lo menaben pel bra, 
àuro! 

E chul borde lo Dourdouuho, 
Oki che choun omujà, 
àuro ! 

E pendent uno boun'ouro, 
Dnnohen coumo dèu Iroublà. 
àuro! 



A la Sain-t-Jean, sur la rive, 

Ils sont tous venus danser, 
Ores! 

Chacun conduisait sa belle : 
Ils la menaient par le bras. 
Ores! 

Sur le bord de hi Dordogne, 
Ils se sont bien amusés, 
Ores ! 

Kl pendant une bonne heure, 
Ils dansent comme des fous, 
Ores ■>. 



262 



REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



Mè-j-eu poiiiu de Lolindo, 
Obin pre per merendà, 
àuro 1 



Mais en partant de Lalinde, 
Ils avaient pris pour goûter; 
Ores 1 



E chu lo verto peloujo, 
Oki che choun ochiètà, 
àuro! 



Et sur la verte pelouse 
Ils sont tous venus s'asseoir, 
Ores 1 



Pourtabeu de lo car fredzo 
May del po bien preporà. 
àurol 



Ils portaient des viandes froides 
Et du pain bien préparé, 
Ores ! 



Ne pourtaben del vi rojo 
Veniô de Mounbojilhà, 
àuro! 



lis portaient du vin rosé: 
C'était du Monbazillac, 
Ores I 



Pourtaben de brabôy poumo; 
N'obin rompU lour cobà, 
àuro ! 



Ils portaient de belles pommes: 
Leur cabas en était plein, 
Ores ! 



Paùjen tout ocô chu l'erbo 
E'che boten o mindzà, 
àuro ! 



Ils posent tout ça sur l'herbe, 
Et se mettent à manger, 
Ores ! 



Beghèren bounôj' rojado, 
D'okèl boun Mounbojilhà, 
àuro ! 



Ils burent bonnes rasades. 
De ce bon Monbazillac, 
Ores I 



Okelo licoùr lour dono 
De lo forcho per porlà, 
âurol 



Et cette liqueur leur donne 
De la force pour parler. 
Ores ! 



Mè tobé gorchoù-j-e filho 
Fojin re ke bobilhà 
àuro ! 



Mais aussi garçons et filles 
Faisaient rien que babiller 
Ores ! 



E din l'espacbo d'un ouro 
J'odzèren tout obolà. 
àurol 



Et dans l'espace d'une heure 
Ils l'eurent tout avalé 
Ores! 



Olor eu kilén lo taùlo 
E choundzén o ch'entourna, 
àurol 



Alors, eus, quittent la table. 
Et songent à repartir. 
Ores I 



Tut, clioludàn lo Dourdouiiho, 
l'roumineii de li tourna, 
àuro I 



Tous, saluant la Dordogne, 
Promettent d'y revenir, 
Ores ! 



VIEILLES CHANSONS PATOISES DU PERIGORD 



263 



En orrivàn o Lolindo 
Fojin un bru de cbobil, 
àuro! 



En arrivant à Lalinde. 
Faisaient un bruit de sabbat. 
Ores I 



Can fughèren din lo viio, 
Ne falghè che cheporà, 
àurol 



Lorsqu'ils furent dans la ville, 
Il fallut se séparer, 
Ores ! 



Loy filhôy dintren dzo-j-eloy 
E luy gorchoù van dzougà, 
àuro ! 



Les filles rentrent chez elles ; 
Les garçons s'en vont jouer, 
Ores ! 



Ores, c'est-à-dire maintenant. Vieus français. 



CONSONNES INTERVOCALES 

APRÈS Lk PROTONIQUE ET LÀ PÉNULTIÈME ATONES (Suite'; 



La nasale N 

n intervocale après atone précédée d'une palatale 

C'est presque toujours l'atone /, que l'on trouve entre 
palatale et n. 

Or, le g intervocal devant i ou e était tombé de 
bonne heure, en dégageant un ynd (Voy. ci-dessous, 
p. 282). Il en résulte que la désinence agine, de- 
venue ayne, était paroxytonique ; la voyelle finale 
n'avait donc pas d''accent secondaire; et comme, d'autre 
part, le groupe y-\-n n'est pas de ceus qui appèlent 
une voyelle d'appui, — agiîie s'est réduit à ain: plan- 
tain, provin pour provain, parpain{g). Vertigine, pré- 
cédé du préfixe a, a donné avertin; puis on u refait 
x:iertige sur le mot latin (Voy. image ci-dessous). 

Au contraire, le c intervocal devant/ se maintient 
en s'assibilant; de là Vs interne et Ve final des mots 
aisne (acinum, marc de raisin) et cisne {cicinum pour 
cycnum)\ 

1. Voyez ci-dessus, pp. 122et209. 

2. La présence de Vs dans les formes anciennes du mot (Cf. 
l'esp. risnc) empoche de tirer cygne du classique cj/gnum par 
voie d'emprunt^ comme le fait le Dictionnaire général. Mais cisne. 
devenu cine, s'est écrit ci/gne par imitation du latin, et l'ortho- 
graphe par gn a introduit la mouillure dans; la prononciation. 



CONSONNES INTERVOCALES 265 

Dans circinum, le c appuyé persiste sous forme de 
c; de là le proparoxyton cercene, puis cerce (aujour- 
d'hui féminin) ou cerne. Avant Taccent, l'atone peut 
se maintenir, et elle se maintient dans lusciniolum = 
rossignol. 

Lorsciue le g, qui précédait 1'/ atone, était appuyé, 
il ne pouvait plus tomber; il devait aboutir à une 
chuintante, et l'atone se maintenir longtemps, après 
cette chuintante qui ne se lie pas facilement avec 
une n. Marge est considéré comme un mot d'emprunt, 
mais il est aussi normal que cerce, de circinum^ à côté 
de cerne.L.e viens proparoxyton margene devait aboutir 
soit à marne, soit à marge. De même mrgine, ver- 
gene aboutit à verge {virge sous l'inlluence du latin 
d'église, puis vierge, peut-être sous l'influence de cierge, 
ou par une sorte de fusion des deus formes vii^ge et 
verge). 

Imaginem, en formation populaire, aurait donné 
eniain, parce que le ^7 y est intervocal. Le mot a été 
emprunté après la chute générale du g intervocal de- 
vant e, i; dès lors, le g qu'il contenait devait subir le 
sort du g des mots populaires et par conséquent être 
traité comme un g appuyé, puisque à ce moment les 
mots populaires n'avaient pas d'autre g devant /; on a 
donc eu le proparoxyton imagene' , puis image, naux- 
h\2ih\e k margene, \)\ù^ marge. Même remarque à pro- 
pos de page -< pagina. 

1. Les proparoxytong de nos anciens textes sont en général 
consicK'rés comme purement grapliiques, parce que les deus syl- 
labes posttoniques ne comptaient que pour une dans la versifica- 
tion ; mais il se peut qu'elles aient été simplement assimilées à 
une syllabe unique en raison de la rapidité avec laquelle la pé- 
nultième se prononce dans tout proparoxyton. J'ai dit ailleurs 
qu'on continuait à écrire Imagerie, devenu paroxylonique, pour 



266 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Le mot or^ganuni a été emprunté après qu'avait cessé 
d'agir la loi de mouillure du g appuyé ou initial de- 
vant a, sans quoi on aurait eu org^ene, orgene et orge, 
au lieu de orguene et orgue. On trouve aussi la forme 
orgre, où Vn, au lieu de disparaître après g dur, a eu 
le même sort qu'après une dentale appuyée ou une la- 
biale (Voy. ci-dessous). Même changement pour c-\-îi 
dans un autre mot d'emprunt, diacre de diaconum. En 
formation populaire, diaconum. aurait ^voàmi jaune. 
Seq{u)ana a donné régulièrement Seine. 

Lorsque le ^r appuyé était devant une voyelle labiale, 
il devait rester dur : Lingones > * Languenes. Au mo- 
ment de la chute deTatone, g dur-^n est devenu gr, de 
là Lan grès. 

Dans sang[u)inat , comme dans Lingones, le g se 
trouve entre deus n; comme il est placé devant i, il se 
mouille, et il mouille Vn, ce qui empêche le dégage- 
ment de la chuintante. De là saigne. De même, sang{u)i- 
nare donne saigner, et inguina: eigne, écrit plus tard 
aigne et devenu irrégulièrement aine. 

Dans ce cas, comme on le voit, \'n mouillée est ac- 
compagnée d'un yod qui agit sur la voyelle précédente, 
tandis que Xn mouillée produite, par les groupes latins 
gn et ny laisse cette voyelle intacte [agneau, montagne). 

n iniervocale après atone précédée d'm 

Le groupe mn existe en latin. Il est donc naturel que 
latoiic, entre mein, ne se soit pas maintenue. Maisoe 

indiquer la valeur chuintante du çi ; mais tant qu'on a prononcé 
no. apr^s cette chuintante, le mot peut ("tre considéré comme étant 
resté proparoxyton, car il est presque impossible de ne pas faire 
entendre un son vocalique entre une chuintante et n. 



CONSONNES INTERVOCALES 267 

groupe tenta se réduire par assimilation. En latin, Vm 
finale de cum devient n notamment devant une racine 
commençant par n {corinexus,connubium, etc.). Dans la 
transformation du latin en français, c'est l'm du groupe 
mil qui l'emporte et chasse Vn. h'n, séparée par une 
atone d'une m qui précède, a été traitée, au moment de 
la chute de l'atone, comme Vn contiguë à l'm dans les 
mots latins tels que sornnum^ somniculum. De là dom- 
{i)num QÏ domij)tiain'> dame. Et de même: homme, 
femme, lame, entame et entamer, sème et semer, 
nomme et nommer, lumière, allume et allumer, terme, 
germe et r/ermer, charme et charmer (de *carminare). 
Dans dom{i)nionem, Vn était devant / en hiatus 
comme dans somniare. De là donjon, semblable à 
songer. 

n intervocale après atone précédée d'une dentale 

En latin, bien que la dentale finale du préfixe ao?^ 
puisse s'assimiler à lanasale qui suit, on a de nombreuses 
formes où cette assimilation n'est pas faite {adnare, 
admodum, admittere). En français, le groupe dentale 
-\-n est toujours suivi d'un e final après l'accent. 

Lorsque la dentale qui précède l'atone n'est pas ap- 
puyée, elle tombe purement et simplement devant n. 
Ex.: platanum, plane; abrotonwn, aurone ; Redones., 
Rennes; retina, rêne; Latiniacum, Lâgny^; Cotonia- 

1. Le traitement des consonnes finales des préfixes latins donne 
des indications utiles sur les tendances de la langue. C'est ainsi 
que c.r est réduit à '■ préfisément devant les consonnes devant les- 
quelles r.s- appuyantedu français a commencé à tomber, c'est-à- 
dire devant les sonores, tandis qu'on a ex devant les sourdes (cx- 
pcdirc, exfcndorc, excatcro). 

2. La plupart des noms de lieu que nous donnons comme 
exemples sont empruntés à l'article bien connu d'A. Darmeste- 



268' REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Wrts.Coignières; Stadunensem, Estenois ; Audenacam, 
Aunay . 

Toutefois, la terminaison dine après une voyelle est 
devenue mne, d'où me : enclume, coutum,e, amertume. 

Notons que l'atone est tombée devant «, alors que le 
d intervocal, avant de s'amuïr complètement, était à 
l'état de fricative sonore : Rhodanum, Rosne, Rône; 
Vedunetta, Besné; cf. les vieilles formes auroane, 
resne. 

Mais lorsque le d est appuyé, il persiste^ et alors, 
quand l'atone tombe après l'accent, Vn se change en 
/'. Ex: ordinem, ordre; Londinum, Londres. Même 
dans ces conditions, il peut arriver que le d tombe, au- 
quel cas Vn se maintient telle quelle: orne (d'où or- 
nière) ?i côté de ordre. Avant l'accent, la difficulté de 
prononciation peut être résolue par la persistance de 
l'atone, et alors les consonnes se maintiennent telles 
quelles : Vindonessa, Vendenesse ; ordinaire, or- 
dener. 

Lorsque la dentale est appuyée par une palatale, la 
palatale prévaut et mouille \'n: pectine,pectinat^=pîgne, 
\)uiii peigne par analogie a.Yec peigner pectinore). 

n interoocale après atone précédée d'une labiale 

Nous avons un certain nombre de mots où l'atone 
devant n est précédée de la fricative labiale ph-=f. 

Après Taccent, l'atone est tombée avant ou après 
que Xf intervocale se fût sonorisée en v ; et comme le 
groupe V ou f-\-n est de prononciation difficile, ou bien 

ter sur la Protoni'ifw non iniiiidi', non en position. — Caicnia- 
ncni serait probablement devenu chaînon, sans l'influence de 
chaeine (catena), qui en a fait chaeif/noa, plus tard chi(/iion. 



CONSONNES INTERVOCALES 269 

Vn s'est transformée en r, ou bien la labiale, non ap- 
puyée, est tombée devant n\ De là: 

cophinum : cofre 

Stephanum: Estiévene, Etienne 

*antephona : antiévene, antienne. 

Même changement de Vn en r après v primitif dans 
le proparoxyton d'origine germanique havene, havne, 
havre. Mais jiwenem=:jo\Gne, jeune (prov. Jove) et 
non pas j'euvre. 

Avant l'accent, la difficulté de prononciation est ré- 
solue par le maintien de l'atone dans : 

Avenionem: Avegnon, Avignon. 
Juviniacum : Juvigny ' . 

Il en est de même dans orphaninum, où l'atone pro- 
tonique a persisté moins parce que c'était un a (ci- 
dessus, p. 226) qu'en raison de la difficulté de pro- 
nonciation {rf-\-n); et Vf étant appuyée est restée 
aussi telle quelle. Si l'atone était tombée, on aurait eu 
vraisemblablement orfrin. Ultérieurement, orfenin est 
devenu orjelln par dissimilation, et aussi peut-être 
par euphonie alors que l'e atone commençait à devenir 
muet, et ly à rejoindre Vn. 

Vn n'est pas plus facile à prononcer après les labiales 
explosives qu'après les fricatives. L'atone protonique 
se maintient (toujours sous forme ù.'i devant une con- 
sonne mouillée) dans Sabiniacum=^Savigny et Sévigné, 
où l'explosive, restée intervocale, est nécessairement 
devenue fricative. Nous avons surtout des exemples où 

1. On a une troisième transformation, par le maintien de Vf et 

la chute de Vn, dans orphanum, orfenc, vfr. orfo (au lieu de 
Offre). 

'Z. l'uulefoi.s. on u Bnrinidi-inn- Hnyiiv. 



270 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

la labiale est appuyée, et après Taccent, situation où 
l'atone doit nécessairement tomber. Après sa chute, 
nous trouvons Vn changée en /' dans pampinum = 
pampre et dans ^tymhanum = timbre'. 

Lorsque la labiale explosive est précédée d'une li- 
quide, elle se nasalise en m et chasse Yn, dans caryi- 
num'^charmne, charme (et non charprë); elle tombe 
et Vn persiste dans galbinum:> Jalne, Jaune (et non 
j'aubre ni Jaume). 

Avant l'accent, l'atone se maintient sous forme d'/ 
devant n mouillée dans *campinioiiem donnant cham- 
pignon. 

n intervocale après atone précédée d's ou d'une 
liquide 

Tandis qu'après les palatales, les labiales (y compris 
m) et les dentales, Vn en général se mouille ou se change 
en mou en r ou disparait, elle reste telle quelle après s 
ou /, qui, de leur côté, subissent devant Vn les trans- 
formations qui les atteignent devant toute autre con- 
sonne ; elle persiste aussi après r: 

baronaticum : barnage 

molinarium : mounier, meunier 

mansionile: maisnil 

mansionata : maisniée 

fraœinum: tvaisne, frêne 

salinarium : saunier 

elemosina: aumône 

asinum: asne, âne 

Gratianopotim : Graisnoble, Grenoble 

1 . Le ^ de timbre, au lieu du p de lijnipanum, est peut-être dû 
à l'analogie de tabour, qui a subi à son tour l'analogie de timbre 
en nasalisant sa première voyelle. 



CONSONNES INTERVOCALES 271 

rationabilem : raisnable 
ad-rationai^e : araisnier 
*caœanum : chaisne, chêne 
taxonaria: taisnière. 

Dans *quatrinionem, l'atone se maintient après den- 
tale-\-r, et sous forme d'r en raison de i'n mouillée, 
d'où le vieus français carignon, et par dissimilation, 
carillon. Dans Petronilla=^Perrenelle , Tatone est aussi 
voyelle d'appui de t-\-r. 

La nasale M 

Lorsque la pénultième atone est suivie d'm, la voyelle 
finale s'est toujours maintenue, soit comme voyelle 
d'appui, soit comme finale semi-tonique d'un propa- 
roxyton : 

quadragasimum : caresme 

metipsimum : mesme 

deci/num : disme (adj. masc.) 

ca/amum : chaume 

— auimus : — âmes. 

Dans dicimus ,J'acimus, \'i atone est tombé de bonne 
heure (analogie avec dict, fact, dictis, factisf , d'où les 
anciennes formes « nous dimes, nous faimes » (et non 
nous dismes, nous faismes). M. Rydberg, suivi par 
M. Nyrop, suppose une chute invraisemblable du 
c dej'acimus. 

En général, devant m, l'atone protonique ou pénul- 
tième a disparu, et les consonnes qui la précédaient 
ont, après sa chute, subi leur changement normal de- 
vant une consonne quelconque: 

r s'est maintenue purement et simplement: e/'emita 
= ermite. 

1. Voy. ci dessus, p. 120. n. 1. cl |». 21 I. ii. 1. 



272 REVUE DR PHILOLOGIE FRANÇAISE 

S s'est maintenue, puis amuïe: quadragesimum=: ca- 
resme, carême; *abbissimum = abisme. 

/ s'est vocalisée : e/emosyna = almosne, aumône; ca- 
/amum = chalme, chaume\ 

cr est devenu yod -\- v : lac/'yma = lairme'. 

Les dentales et les labiales tombent : 

ar^emisia = armoise 

tesdmonium = tesmoin; œstimare^ vfr. esmer. 

blaspAemare = blasmer, blâmer. 

Dans parchemin , de *percaminum, l'atone s'est 
maintenue', moins parce que c'était un a (ci-dessus, 
p. 226), qu'en raison de la difficulté de prononciation 
de chuintante + m. 

On voit l'atone persister, après labiale isolée et de- 
vant m, dans pavement et aussi dans mouvement (de 
movimentum), qui d'ailleurs peut être expliquécomme 
un dérivé français avec le suffixe ement, lequel se rat- 
tache à la première conjugaison. Il faut noter aussi la 
conservation de l'atone a entre cl et m, dans adaman- 
tem >> ademant, aemant, aimant, aimant. 

Le groupe n -^ m offrait certainement une difficulté 
de prononciation', qui explique la forme proparoxyto- 
nique aneme, suivie d'une forme syncopée où la pre- 
mière consonne s'est transformée ou amuïe : arme 
(dialectal), âme. Cf. Hieromjmum : Jérôme. Avant 



l.A calaiiu'llnni correspondent d'une part le nom propre 
Chaumel, d'autre part la forme Chalemel et le nom commun 
chalemel, chalimteau, où la protonique atone est maintenue. Al 
leinand, Alleinat/nc sont des mots d'emprunt. 

2. Sur sacrainentuin, voy. ci-dessus, p. 226. 

3. Cf. *Ver</cnionuiii : Bargemont. 

1. Attestée en latin par le changement de in en ///; dans ///t- 
miUerft, immfit'gero. etc. 



CONSONNES INTERVOCALES 273 

l'accent, la difficulté pouvait se résoudre soit par la 
chute de Vn ou sa transformation en liquide {armaille et 
almaille, d'animalia), soit par le maintien de la voyelle 
atone, et c'est ce qui s'est produit dans inimicum = 
enemi. Il est inutile de supposer inamicum. Inimi, de 
Sainte-Eulalie, paraît être la graphie savante d'un 
mot populaire (comme anima au vers précédent), et non 
pas un mot savant devenu ultérieurement e/ze«i/, comme 
l'indique le Dictionnaire général. 

La liquide L 

L interoocale après atone précédée d'u/ie palatale 

Quand l'atone qui précède / est elle-même précédée 
d'une palatale, il faut distinguer avec soin le cas où 
cette atone est labiale et le cas où elle est linguale. 

1° L'atone labiale commençait à tomber en latin dès 
l'époque classique, où l'on trouve periculum et pe/'i- 
clum, etc. Le c ou le g, rejoignant /, l'a mouillée, et 
quand ce groupe se trouve après l'accent, il n'y a pas 
de voyelle d'appui : 

peric{u)lum, péril 
guhernac{u)lum, gouvernai 1 
soliciu)luni, soleil 
coag{u)lare, cailler. 

Un certain nombre de mots contenant c+ïi+/ ont été 
empruntés après qu'avait cessé d'agir la loi en vertu 
de laquelle cl aboutit à / mouillée. Dans ces mots, 
l'atone n'a pas persisté davantage, mais le c s'est sim- 
plement changé en g, et après l'accent le groupe gl 
appelé naturellement une voyelle d'a|)pui : 

nnVUK HK HMILOLOOIK, XVII 19 



274 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

aboc{u)lare^ avougler 
aboc{u)lat, aveugle 
joc{u)latorem, jongleur\ 

A l'approcher de ces mots : *secàle, où l'atone est a 
et a retardé la jonction de la palatale et de 17; de là 
seigle. 

Même dans les mots du fond primitif^ lorsque le 
groupe cl ou gl était précédé d'une autre consonne, la 
mouillure ne s'est pas produite, le c a disparu après s, 
le g après /', ailleurs la palatale a persisté, et il y a 
toujours eu, après l'accent, une voyelle d'appui : 

avunc{u)lum , oncle 
circ{u)lum, cercle 
bucc{u)la, boucle 
ung{u)la, ongle 
marg{a)la, marie (puis marne) 
masc{u)lum, masle, mâle 
misc{u)lare, mesler, mêler. 

Toutefois, lorsque le c se trouve entre deus /, la 
mouillure (sans voyelle d'appui) reparaît' : 

calc{u)lum : oXimX , mot conservé dans les locutions 
provinciales cliaii aigre (silex) et chail de moulin. 
\'oy. le Dictionnaire général. 

Sous rinlluence du latin d église, Vu de sœculum 
s'est maintenu assez longtemps pour que le c intervo- 

1. Devenu probablomentyy/i///'7</' par une fausse lecture, alors 
que le mot n'était plus usité, et rentré dans la langue courante 
avec cette fausse prononciation. L'influence supposée de Junc/leui- 
(médisant) est peu vraisemblable. 

2. Cf. n mouillée provenant de deus n séparées par la palatale 
ij dans S(iiii/{i()iii((rc = snùjni'r. 



CONSONNES INTERVOCALES , 275 

cal devant labiale soit tombé^ ; de là la l'orme seule que 
l'on trouve dans S^^ Eulalie. Ce mot serait vraisem- 
blablement devenu .smfe, puis suite, mais il a été chassé 
par une autre forme du même mot, entrée dans la 
langue par voie d'emprunt avant la diphtongaison de 
l'e bref tonique et après la transformation de cl en / 
mouillée ; c'est notre mot siècle, d'abord secle. 

Il faut aussi admettre dans le latin populaire la 
double prononciation régula et régla. A la première 
se rattaclie la forme reule, riule, ruile, d'où le verbe 
ruiler, dont le substantif participial ruilée figure 
encore dans le Dictionnaire général. De la seconde 
dérive le viens mot reille, dont on trouvera des exemples 
dans Godefroy. La forme savante règle l'a emporté 
sur les deus autres. 

*Frigolosum donne J'ruileus ,friuleus , frileus. 

A côté de ruile, il faut citer notre mot tuile (d'abord 
teule, tiule, puis tuile), qui vient de tegula et non de 
tegla*. 

Aiguillon parait être un augmentatif à: aiguille. 
Aculeonem aurait produit oillon. 

2° L'ï atone a persisté assez longtemps entre c et / 
pour que le c se soit assibilé, ce qui n'a pas permis la 
niouillurc de 17. Le seul exemple est d'ailleurs graci- 
lein = g rais le, grêle. 

Le g, dans la même situation, étant intervocal de- 
vant un i, a disparu en dégageant un yod (ci-dessous, 
p. 282: Fragilem a produit ^//•a^î'e/e, frayele,frayle, 
fraile {puis Jraisle, frêle, par analogie avec graisle. 
grêle). Cf. ci-dessus plantaginem donnant plantain. 

1. La prononciation scclani aurait produit siril . 

2. U'api-iis M. Nyrop (J5 430), c'est le f/ qui aurait produiCl'» Je 
tiiila. 



276 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

A noter que le mot en gilem est resté proparoxj^tonique 
plus longtemps que ceus en ginem, d'où le maintien 
de la finale. 

Dans angelum., le g, étant appuyé, ne peut pas 
tomber. On a eu angVele, puis andyele. A cette étape, 
Vyod aurait pu mouiller Vn et le d se joindre à la 
liquide, comme dans plandvere = plaindre. Mais le 
groupe dl est de prononciation difficile ; c'est ce qui a 
conservé la voyelle atone qui séparait ces deus con- 
sonnes jusque après le changement de andyele en an- 
o(/Ve/e,arz^e/e.Mais la nouvelle consonne ne s'unitpas plus 
facilement à 17 que le <i. La difficulté de joindre dans 
la prononciation la consonne ge et / explique la forme 
proparoxy tonique angele réduite ensuite à ange. Cf. 
ci-dessus mar ginem donnant margene, puis marge. 

Dans plusieurs mots, g non appuyé -\- i -{- ^ ^ été 
traité comme g -\- u -\- l dans coagulare, c'est-à-dire 
que ces mots se sont contractés avant la chute du g, 
qui, dès lors, a mouillé 17 :vig{i)lare =veiller ; brog{i)- 
lum =z breuil (et non bruile, qui serait semblable à 
fraile et s'expliquerait par bro{g)ilum). 

Dans aquila, *aquilentum, Vi atone se trouve non 
plus après c, mais après c-\-w. La palatale, placée 
ainsi devant une autre consonne, subit son changement 
normal en yod, le w se change en g dur comme lorsqu'il 
est initial dans les mots d'origine germanique, et le 
groupe gl, résultant de la chute de l'atone, reste tel 
quel et ne produit pas / mouillée, parce qu'il est ap- 
puyé par l'yod (tel le groupe c/ appuyé par r dans a>- 
culum). On obtient ainsi aigle et aiglent (églantier). 

Entre la palatale yod et /, l'atone tombe : Mediola- 
num^ Meyolanunt > Meillan et Milan; baiulare, 
bailler. 



CONSONNES INTERVOCALES 277 

L interuocale après atone précédée r/'une nasale 

Entre nasale et /', l'atone disparaît, mais il s'intro- 
duit une consonne euphonique, h après m, g après n, 
et il y a naturellement voyelle d'appui après l'accent : 

rumuhim, comble 
tremulare, trembler 
insimul, ensemble 
flammula, flamble, flambe 
AmeUacum. , Amblis 
spinula, espingle 

Il semble que c'est un d qui aurait dû s'introduire 
après la dentale /^ comme entre n et l'autre liquide r 
dans gendre, moindre, etc. Mais entre /i et /, le d 
n'aurait pas été une consonne euphonique, puisque dl 
se prononce difficilement; l'intercalation d'un d aurait 
entraîné le changement de / en /*, et nous dirions au- 
jourd'hui épr'ndre. 

Camiliacuni, où l'atone protonique est suivie d'/ 
mouillée, a donné Chambly, mais aussi (-heniillé, 
avec maintien de l'atone. Cf. Roniifiacam = Romilig . 

L intervocale api'ès atone précédée d's 

Kntre s et /, l'atone tombe, il y a voyelle d'appui 
après l'accent, et iiltérieui'cnicnt l's s'amuit : 

*is{u)la, isle, ile 
oassalittuni, vaslet 
pess(u)lum, pesle, pôle. 

1. La diiïiculti? de prononciation de nasale -f ' est aUestée en 
latin par le changement de in. en il et de ront en col dans illuini- 
nare, colligere, etc. 



278 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

L7 de pèle a subi un changement anormal en 71 ; de 
là la forme actuelle joé;ze\ 

L intevcoccde après atone précédée d'une liquide 

L'atone entre deus / disparait, mais postérieure- 
ment à l'époque où deus consonnes identiques consé- 
cutives se réduisaient à une seule; la première / se 
change en r. De là ululare > uller, urler (hurler). 

L'atone disparaît aussi entre /' et /, et il arrive par- 
fois que 17 se change en n (comme ci-dessus dans 
marne de margula et pesîie de pessulum). Il y a 
voyelle d'appui après l'accent. 

par{au)lare, parler 
mer{u)luni, merle 
pir{u)la, perle 

poster{u)la, posterle, poterne 
Aur[e)lianis, Orliens. 

On a prononcé aussi palier, etc., par une assimilation 
d"r à / (|u'on trouveen latin danspellicere, intelligei^e^ etc. 

1, intervocale apj'ès atone précédée d'une dentale 

Une dentale suivie d'/ otïre une difficulté de pro- 
nonciation' qui se résout de deus manières différentes : 
1" Par l'assimilation de t{u)lum à c{u)lum. 

vetulum, Declutn, vieil 
situla, sida, seille. 

2" Par l'assimilation de In dentale à 1'/ qui suit, 
avec voyelle d'appui après l'accent. 

1. Cl'. ci-de8sus marne de luart/ii/n, et ci-dessous putcriic de 
posterula. 

2. Attestée en latin par le cliaiiyi'iiieiii de mi en al dans allu- 
di'i-c, alUgarc, etc. 



CONSONNES INTERVOCALES ^79 

spat{u)la, espalle 
rot{u)luni, relie 
mod{a)lum, molle 
cerced{u)la, sarcelle. 

Puis la première de ces deus / se vocalise en u 
comme devant une consonne quelconque {espalle, es- 
paule ; molle, moule), ou bien elle tombe comme dans 
le groupe II primitif [sarcelle, sarcèle ; rolle, rôle^). 

Avant l'accent, l'atone se maintient d'abord et la 
dentale disparaît comme intervocale dans Catalaunis 
>Chadalons, Chaalons, Châlons. 

Lorsque la dentale qui précède l'atone est protégée 
par une autre consonne qui l'appuie, elle persiste, et 
alors la difficulté de prononciation est résolue, avant 
l'accent, par le maintien de l'atone; après l'accent, par 
le changement de / en /'. 

*scland{a)lum, esclandre 
cart[u)la, chartre 
amygd{a)la^, amandre, amande 
gland{u)la, glandre, glande 
*candelorum, Chandeleur 
Andelavum, Andelot 
Andeligum, Andely 
Vandalenum, Vandelein. 

Le même changement de / en /' s'est produit dans 
les mots d'emprunt où l'atone posttonique était pré- 
cédée d'une dentale appuyée ou non : épitre, apôtre, 
chapitre, datre (puis datte). 

1. Dans roUeau. voiler, Yo est semitonique et doit de toutes 
façons devenir ou. 

2. Le/;, suivi de d ou à' m dès l époque latine, n'avait pas dégagé 
d'yod, maiss'étaitchangé en n ou /, dans anii/rjdala, sagmn, etc. 



280 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Subtelare, par lequel on explique soûler, soulier, 
aurait vraisemblablement produit souteler, ou peut- 
être soutrer. a Soulier » doit être un dérivé du viens 
mot sole ■=-. semelle. 



L iateroocale après atone précédée d'une labiale 

Une labiale (du moins p, h onf) s'unit facilement 
avec /; les groupes/)/, bV , fl .^e rencontrent en latin. 

Lorsque/)^ b, ou/était séparé d'/ par une atone, 
l'atone a dû tomber anciennement, mais la voyelle 
finale s'est conservée comme voyelle d'appui : 

*garyophulum, girofle 
Gratianopolim, Grenoble- 
populum, peuble' 
tabula, table 
*sifilat, sifle 
flebilem, faible 
sabulum, sable 
trifolium, trèfle 
capulum, diable. 

PI intervocal est devenu régulièrement bl. D'après 
la loi générale des consonnes intervocales, bl primitif 
ou issu de/)/, et aussi,/?, auraient dû aboutir finalement 
à r/, comme hr donne vr. Mais la langue a évité le 
groupe vl, trop difficile à prononcer; elle a maintenu 
bl et_/Z et arrêté au degré bl la transformation de pi. 



1. Le /> final des préfixes <%h, oh, suh, se maintient invariable- 
ment devant /. 

2. Les formes pfiipir, qui a prévalu, et peuplier semblent dues 
•JL une assimilation. 



CONSONNES INTER VOCALES 281 

Toutefois, dans les dialectes de l'Est, bl intervocal s'est 
changé non pas en vl, mais en u semi-voyelle -j- /; de 
là le doublet de table, qui est taule, tôle. Cf. para- 
bola > parole. D'autre part, avant l'accent, la trans- 
formation de la labiale a pu aller jusqu'au v, parce 
que l'atone qui séparait cette labiale de / pouvait se 
maintenir ; ainsi sepelire > sevelir, et papilionem 
> pavillon^ 

Dans^fundabalurn (fronde), l'atone a n'est pas tombée 
aussi vite qu'une autre voyelle ; le b avait eu le temps 
de devenir v : fondévele. Lorsque, par suite de la chute 
de l'atone, ce v s'est trouvé en contact avec /, il s'est dé- 
sonorisé en /V de là le vieus français,/bn<iè/?e. 

Dans *nespilum_, \e p étant appuyé ne peut se sono- 
riser, mais il se change en la fricative sourde/.' nespele, 
nesjle, nèfle. D'autres dialectes maintiennent le p 
[néple), ou bien on a passé de nespele à nespe ou 
à nesle, comme ievede a donné tiève et tiède. 

Dans le latin inaolare, lorsque Vu consonne est de- 
venu f , Vn s'est labialisée en m : imvolare. Et, lorsque 
l'o atone est tombé, le v entre m et l s'est transformé 
en la consonne euphonique b, qu'on trouve régulière- 
ment entre m et /. De là embler. 

Dans *umbiliclum, nous avons, avant l'atone proto- 
nique, un h appuyé (et non plus un o), qui se maintient 
n^tirellement; mais l'/sechange en r par dissimilation, 
de là nombril\ 



1, Toutefois, Nobiliacaia adonné .\Vat7/// et non Notnlli/. Maig 
ici le n issu du h se trouvait en contact avec une voyelle labiale. 

2. Un initiale paraît provenir de l'agglutination de IVt finale de 
mon, ton, son (explication de M. Vernier). 



282 KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

La liquide R 

iR intervocale après atone précédée d'une palatale. 

Pour éclairer l'histoire de ces groupes, il est néces- 
saire d'indiquer rapidement le traitement normal des 
palatales intervocales. 

On admet, pour la transformation de ca et de ga au com- 
mencement des mots, les étapes fcVa, Oia d'une part, et g'Ja, 
du a de l'autre. Pour g devant e, i, qui a été traité comme 
devant a, rien n'empêche d'admettre aussi gVe, dVe. On a 
donc : 

ka (ca) ga ge 

kJ'a g^'a g>e 

t>'a dya d5e. 

C'est avant le changement de k en t que la consonne c 
devant a a commencé à subir un traitement spécial quand 
elle était intervocale' . De là pacare devenu pagat\ alors 
qu'une forme « pat>are » serait devenue (( pad^ar ». Mais il 
est extrêmement vraisemblable que la palatale était déjà 
mouillée, sauf dans le voisinage d'une voyelle labiale, et 
qu'on a prononcé pagVar, et aussi legVar (ligare), png'ies 
(*pagese). Puis il n'est plus resté que la mouillure : payar^ 
leyar, payes, enfin pai-ier, loi-ier, pai-is. 

La loi phonétique du g intervocal devant e, i, serait donc 
la même que celle du g intervocal devant a. Toutefois, il ta.u^ 
admettre que l'yod dégagé par la palatale s'était effacé devan 
les voyelles entravées (ci-dessus, p. 206) et fondu d'autre 
part avec riïong tonique. Or, *pagesem est le seul mot où le 
g intervocal devant e, i, soit suivi d'une voyelle libre autre 
qu'un i long. Il en résulte que partout ailleurs le g inter 
vocal devant Cyi, disparaît sans laisser de trace*. 

1. Tandis que v devant c, i était arrivé non seulement à (j mais 
à ts au moment de sa sonorisation comme consonne intervocale. 

2. .le considère /!!««» comme venant de Jhiel (et non defhiirl), 
de môme que prùau vient de pracl. 



CONSONNES INTERVOCALES '283 

Nous admettons donc que le g intervocal, primitif ou issu 
de c, était mouillé, sauf avant ou après voyelle labiale. Or, 
après une voyelle, les consonnes suivies simplement d'une 
liquide sont toujours traitées comme lorsqu'elles sont inter- 
vocales. Il est donc vraisemblable que gr issu de cr\ et gl 
primitif ou issu de cl étaient mouillés dans la position intor- 
vocale, et que la mouillure passant de la palatale à la liquide, 
on a eu gry et ghi (ici, quelles que fussent les voyelles avoi 
sinantes). Ainsi : 

acre, agre, agrUe, d'où ai/gre, aigre 
oclo, oglo, ogl^o, d'où œil. 

L'yod après gl mouille 1'/ et le g tombe. Pour grU, on 
constate le maintien du g dans aigre, maigre, alaigre, et sa 
chute : 1" dans sagrVement, sairement, serment, 2° dans les 
infinitifs /atVe, dire, duire, et aussi dans le viens mot ceire, 
venu de cicer par l'intermédiaire de cegre. Il n'y a pas eu de 
mouillure quand cl et cr étaient appuyés, pas plus qu'il n'y 
en a lorsqu'ils sont initiaus (comparez creta et cancrum, 
clacem et avunclum). 

On voit qu'après l'accent, cl intervocal aboutit à des 
formes sans e final, tandis que cr appelé la voyelle d'appui. 
D'autre part, le groupe y -\- r se passe de voyelle d'appui 
1° dans air (de aère), 2° lorsqu'il provient de /•-[-// [txdr, 
cuir, dortoir, etc.), sauf dans douaire, suaire, empire, Mon- 
7o/'/'c' Montem aureum); il appelé au contraire la voyelle 
d'appui lorsqu'il provient de yod latin séparé d"/* par une 
voyelle : maire, pire. 

Si l'on admet le traitement parallèle de g devant a et 
devant e ou i, on comprendra difficilement que plangat n'ait 
pas produit plang'Jat, plandyat,d^où plaigne (cf. cerecundia 
donnant vergogne), comme plangentem a, donné plangv ente, 
pland'Jente, d'où plaignant.. Ng produirait donc normale- 
menl n mouilh'o aussi bien devant a que devant <\ i, et les 

1. Quani a iji- piimitif, il .sérn-blti. s'être, n'-duit à /•, sauf dari-s 
/lîftf/ra/'c, qui pouvait être /Zac/'rt/'c'-pai' assimilation.- - ^'\ ^ 



284 REVLE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

adjectifs féminins longe et longue seraient également des 
formes refaites, l'une d'après larc-large, l'autre directement 
sur lonc. 

Ces remarques préliminaires permettront de mieus 
se rendre compte du traitement de la palatale devant 
latone suivie dV. 

Entre palatale appuyée et r, l'atone a disparu de 
bonne heure ^sans quoi carcerem aurait donné rharstre, 
avec s provenant du c assibilé), et on trouve après 
l'accent une voyelle d'appui. 

D'autre part, on constate les phénomènes eupho- 
niques suivants : 

1" Après s, le c devant /' subit une métathèse, scr 
devint csr; la palatale appuyante produit un yod, 
comme toujours, et un t s'intercale, comme toujours 
aussi, entre s sourde et r ; pasc(e)re, pacsre, paistre; 
conosc(e)re, conocsre, conoistre, etc. 

2° Après n et les deus liquides, qui toutes les trois 
sont des consonnes dentales, comme Vr qui suit, la 
palatale se change en la dentale correspondante, g en 
d, c en t; ou plutôt, r et g appuyés devant e ou a 
donnant d'abord respectivement ty et dy (ci-dessus, 
page 282), l'atone est tombée après cette dentalisation 
et avant le dégagement de la chuintante. 

torq(ue)re, tortre {tordre par assimilation) 
carc(e)re, chartre sparg(e)re, espardre 

surg(e)re, sourdre terg(e)re, terdre 

*fidg(e)re, foildre, foudre fîng(e)re, feindre 
plang(e)re, plaindre ung(e)re, oindre 

vinc(e)re, veintre (remcre par assimilation). 

Si Bulgarum et Hungarum n'étaient pas des mots 
d'emprunt, ils auraient donné Boadre et Oindre, au 
lieu de Bougre et Hongre. 



CONSONNES INIERVOCALKS ^85 

On remarquera que la mouillure de la palatale 
s'efface, sauf lorsqu'elle peut agir sur la consonne 
voisine, c'est-à-dire sauf quand cette consonne est une 
/ ou une 71. La mouillure a disparu ensuite par la voca- 
lisation de 1'/ à'àn^foildre àQweiwi foudre ;Ti\2i\& Vn mouil- 
lée a laissé des traces dans les infinitifs en aindre, eindre, 
oindi'e, qui sans cela seraient en andre, endive, ondre. 

La palatale ne se mouille pas devant une voyelle 
labiale; c'est pourquoi anckora a donné non pas 
(lintre, mais ancr'e, comme cancrum a donné chancre. 
La phonétique de Nyrop considère à tort ces deus 
mots comme étant de formation postérieure. 

Lorsque l'atone e devant /' est précédée d'un g non 
appuyé, il n'est pas probable que l'atone soit tombée 
de bonne heure, car Ligerim, devenu Lîgrim, aurait 
donné Loir et non Loire, comme nigrum a donné 
noir; légère aurait donné tir ou lier, et Jrigere : f'rir. 
M. Nyrop [Gr. hist., II, par. 49), est obligé de supposer 
une analogie. 

On peut admettre avec plus de vraisemblance le 
maintien de l'atone et par suite le changement de // 
d'abord en g^, puis en y (voir page 2H2) : 

Ligerim, Leg^ere, Leyere, Loire 
légère, leg^ere, lieyre, lire. 

La présence de Ve final dans Loire et lire s'explique 
alors comme dans fraile (p. ^75). 

Lorsque l'atone e devant /' est précédée d'un c non 
appuyé, elle est tombée avant l'assibilation du c', et 

1. Du moins après l'accent; car avant l'accent on constate 
l'assibilation dans occrai'liorcm devenu aisorahlc, plus tard 
csfable (à une époque où il n'y avait plus intercalation de den- 
tale entre .s' et /■), puis érable. On aurait eu sans doute au futur 
dlsfi-dl, sans l'intluence de l'iiiliiiitir diif. 



286 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

même avant le changement de rv en ty, sans quoi 
dtcere aurait produit distre ou diti^e. Il faut partir de 
dicre,facre, ducre, cQ(7r^,qui ont produit digre,fa(jrey 
dugre, co^re^ puis dire, faire, duire, cuire'.De même, 
fecrunt a produit feirent, firent. La forme fîstrent 
résulte d'une analogie avec misti-ent, distrent, dnis- 
trent, qui proviennent de formes latines ayant .s 
devant /". 

D'ans pj'eca7'ahet, negarahet, etc., l'atone s'est main- 
tenue (ci-dessus, p. 226), et la palatale a subi sa 
transformation de consonne intervocale. L'atone a 
d'ailleurs cessé depuis longtemps de se faire entendre. 
D-dns Jrigoj'osum, la palatale intervocale est devant o, 
de là friu7^eus,fiHuleus,fruileus, fiHleus (p . 275)w 

On a la palatale latine / consonne devant l'atone 
dans impejoi^at, impejorare; l'atone tombe et la pala- 
tale s'ajoute à la voyelle précédente : empire, empeirier. 

R inter vocale après atone précédée d's. 

Entre s et /•, en raison de la difficulté de prononcer 
s avant r, l'atone s'est maintenue assez longtemps ]30ur 
que l's non appuyée se soit sonorisée, et dès lors. 
quand l'atone est tombée, c'est nnsL et non un /, (jui 
s'est intercalé entre s, devenu ^, et /' .• ^cosere, coz-ere, 
co:;dre, coudre'- . Cf. Lazarum, lajsdre, ladre. On voit 
que îniserunt devait donner « misdrent»; la forme 
mistrent provient d'une analogie avec distrent, où s 

1. L'analogie avec la conjugaison inchoative en //• et avec les 
formes inchoatives en Istre (paistre, croistre) explique d'une part 
beneir, maleir, d'autre part beneisti-e. 

2. Il n'y avait pas la même difficulté de prononciation pour s 
devant t ; de là la cliute plus ancienne des atone« dans 'cosidura, 
*cosaetudlne, "masuetinutn, et les irormes couslurc, coustume, 
raastin. 



CONSONNES INTERVOCALES 287 

était resté sourd parce ({u'il n'était pas intervocàl, 
mais appuyé, dans dixerunt. 

Avant l'accent, la voyelle atone aurait pu se main- 
tenir, et on aurait eu des futurs comme cosera (au lieu 
de cosdra), naissera (au lieu de naistra). Mais l'infi- 
nitif a^ réagi sur le futur. On trouve cependant la forme 
naissera. 

Dans les mots dérivés d'/sara^ *passarem, *passa- 
1-ellum, Ve atone, provenant d'un a, s'est maintenu 
après que la loi d'intercalation de la dentale aMiit 
cessé d'agir. Dès lors, cet e a persisté jusqu'à nos 
jours, devant l'accent, &àTi^ passereau. Après l'accent, 
sere se réduit a se dans Oisere > Oise et dans pas- 
sere > passe. 

R intervocale après atone précédée d'une nasale. 

U)- se prononce difficilement après une nasale. En 
latin, la nasale finale des préfixes in et cuin s'assimile 
à \'r qui suit : irrumpere, corrumpere. 

Lorsque l'atone est tombée entre nasale et r\ il s'est 
intercalé une consonne d'appui, la labiale b après la 
labio-nasale m, la dentale d après la nasale-dentale îi : 

gen(e)ro, gendre. num(e)ro, nombre. 

niarm(o)re, mar(m)bre. 

\Ua atone s'est maintenu dans les futurs sous forme 
d'e .■ donerai. Mais ultérieurement cet e est tombé 

1. Elle est tombée avant la diphtongaison des voyelles toniques, 
sans quoi Vi bref tonique de rincrcm serait devenu ci, et i sous 
l'influence du c initial. On aurait cindre au lieu de cendre. 
L'atone de la syllabe finale n'est pas tombée aussi tôt dans ininor. 
qui donne moindre et non nicadri', comme minus donne moins 
et non mens. La réduction des mots tels que eincrem à l'état 
paroxy tonique est donc antérieure à la chute des tinales des pa- 
roxytons. 



288 REVUE DE PHI[,Oï.OGIE FRANÇAISE 

entre n et /■; on a eu donrai, dofv^ai, formes fréquentes 
encore au XVP siècle. 

^ intervocale après atone précédée d'une Liquide. 

Même difficulté, résolue aussi par l'intercalation 
d'un d, pour le groupe / -|- r ; mol(e)re, moldre, 
moudre ; fall(e)rabat, faldra, faudra. 

Il semble au premier abord que, lorsque l'atone se 
trouve entre deus r, elle doit facilement tomber. 
M. Nyrop admet en effet (II, § 49) que quœrere s'était 
réduit à querre qui serait devenu quer sans l'ana- 
logie des autres verbes en re. Mais la langue ne 
recherchait pas les consonnes doubles, car elle a par- 
tout réduit à une consonne simple les groupes de con- 
sonnes doubles qui existaient en latin. Il est donc pos- 
sible que quercre soit resté proparoxyton jusqu'après 
la chute des finales des paroxytons, ce qui expliquerait 
ï'e final par l'accent secondaire des finales de propa- 
roxytons. En tout cas, l'atone est tombée avant la 
diphtongaison de Ve tonique bref. L'infinitif courre 
appelé les mômes remarques que querre. 

R intervocale après atone précédée d'une dentale. 

En latin, la dentale finale du préfixe ad s'assimile 
généralement à 1'/- qui suit. Cependant, dans les mots 
latins, les groupes tr, dr, surtout le premier, sont 
fréquents. Ils n'offrent pas de difficulté de prononcia- 
tion (et l'atone qui pouvait séparer la dentale de Yr ne 
s'est jamais maintenue), mais après l'accent ils appèlent 
la voyelle d'appui. Les exemples sont trop connus 
pour qu'il soit nécessaire de les citer. 

La dentale non appuyée a fini par disparaître devant 
\'r; elle s'est maintenue lorsqu'elle était appuyée. 



CONSONNES INTERVOCALES 289 

Entre cette dentale maintenue et 1'/' on trouve parfois, 
dans les formes de futur, un e muet (prendera, frain- 
dera, mettera), mais cet e ne provient pas de Ye latin 
de p}-cndefe, fvcuigere, mittere; cela est du moins sûr 
pour J'raiïidera, car si l'atone Ao, framjerahet s'était 
maintenue par euphonie, on aurait eu J'vamjera et 
non Jraindera. Ces formes, qui ont persisté jusqu'au 
XVP siècle, et que Ronsard a blâmées, comme le 
rappelé A. Darmesteter, s'expliquent par l'analogie 
des futurs en crai de la première conjugaison. On peut 
admettre cependant que J'ratujet'abet et prenderabet 
ayant donné régulièrement fraindra et prendra, la 
rencontre des groupes J'r et dr, pr et dr, dans deus 
syllabes consécutives, ait été dure à l'oreille, et qu'in- 
stinctivement on ait dissocié le second groiq)e en 
prononçantymmc/era, prendera (cf. la dissociation du 
groupe vr -f- y dans la prononciation populaire oave- 
;v>/'pour ouvrier, jadis dissyllabi(iue).Pour une raison 
semblable, tourtrelle est devenu tourterelle. 

R i/ftervocale ap)rs atone précédée d' une labiale. 

La labiale finale des préfixes ab, ob, sub persistait 
devant /• dans abrado, subrideo (à côté de surripio), 
obrepo, etc. D'ailleurs, les groupes pr, br,fr sont fré- 
(juents dans les mots latins. Il n'y avait donc pas de 
raison pour que l'atone persistât entre p, b ou,/ et /'," 
d'ailleurs, si elle s'était maintenue quelque temps, le 
résultat eût été tout à fait le môme en français, puis([ue 
les labiales, comme les autres consonnes, sont trai- 
tées exactement de mômc^ quand elles sont suivies 
d'une voyelle ou suivies d'une /*. 

L'atone protonique ou pénultième est donc tombée 

UliVUE bU PIIILOLOGIIi, XVII "^U 



290 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

entre labiale et r, que ce fût un a ou toute autre 
voyelle : 

separare ou scperare, sevrer operare, ouvrer 

fiber^are, livrer leporem, lièvre 

arboi^em, arbre sulfure, soufre 

temperare, temprer, tremper asperum, aspre. 
■'^seccej'c, sivre 

Il est arrivé, par suite de l'application des lois pho- 
nétiques, ({ue p et h 71011 appuyés ont abouti au soy 
r devant v . Le groupe vr n'existait pas en latin, mais 
nous le prononçons facilement (sauf quand il est suivi 
d'un yod). Il semble pourtant qu'il ait présenté à nos 
ancêtres (pielque difficulté. De là des formes telles 
que poveriii (pauperinum), et des hésitations entre 
ouverer et ouvrer, souverain et souvrain, avrai et 
avérai , et finalement aurai (par la vocalisation du v 
et son union à Va (pii précède, sous forme de la 
diphtongue aw, prononcée ensuite o). De mèuK', on a 
savrai et saverai, et finalement saurai. 

Dans absolvere,puloerern,\QV appuyé entre / et/' se 
change en la dentale correspondante d (absoldre, 
poldre), exactement comme le g entre les mêmes con- 
sonnes (ci-dessus, p. 284). 

L. Clédat. 



;io i 



NOTES LEXICOLOGIQUES 



accidenté : 

. . . une nuit des plus accidentées, comme on dit 
aujourd'hui dans les romans nouveaux. 

J. Janin, Feuilleton des Débats, 8 mars 1841. 
arsouille : 

Ce mot était fort usité à cette époque (1830- 
1835) dans le langage populaire de Paris, il est 
aujourd'hui presque tombé en désuétude : c'est 
probablement l'anagramme du \ocablc souillart 
(du verbe souiller), qui eut la même signification 
au moy(ui âge. 

Max. Ducamp, Souvenirs litlcraires. Paris, 
1882, t. I, p. 52, en note. 
bibelot : 

, . . ces riens curicu.x; que l'on désigne à présent sous 
le nom nouveau de hihelois, et ([ui seraient mieux 
nommés hrihelots. Notre époque, curieuse et cher- 
cheuse, a, du reste, le droit de donner le nom 
qu'il lui plait à un genre d'exploration (|ui lui est 
tout spécial, et nous acceptons de grand conu' k; 

1. Il m'a semblé intéressant de rassembler de temps en temps 
des témoignages, recueillis au passage, sur l'origine ou la vogue 
des mots. Ces notes ne font que reproduire, sans y adhérer ni y 
contredire, des observations rolevées chez des écrivains qui ne 
sont en aucune façon des lexicographes. 11 serait souhaitable, sur- 
tout pour la langue du XIX'' siècle, d'accumuler de ces notes 
prises au hasard des lectures. 



292 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

verbe bibeloter, bien qu'il ne soit encore qu'à 
l'usage des adeptes. 

G. Sand, /e.s Beaux-Messieurs du Bois-Doré. 
Paris, 1858. t. I. p. 69. 

blague : 

11 y a déjà quatre ans que Robert Macaire a 
introduit ce mot énergique dans la langue des 
affaires, et ce mot-là est resté comme aussi Robert 
Macaire est resté. 

J. Janiu. Feuilleton des Débats. 7 janvier 1839. 
camaraderie : 

La guerre constante qu'il [Henri de Latouche] 
fit aux coteries et aux réputations usurpées lui 
donna occasion d'enrichir la langue d'un mot 
nouveau, qui a fait une grande et juste fortune, 
le mot camaraderie, par lequel il désigna une des 
plaies littéraires et artistiques de noti'e époque. 

Dictionnaire de la Conversation, t. XII, p. 157, 
art. DE Latouche. 

Un homme d'esprit, M. de Latouche, me disait 
un jour : « C'est pourtant moi qui ait créé le mot 
camaraderie : j'ai un barbarisme au soleil ! » 

Ch. Blanc, Réponse au discours de réception 
de V. Sardou à l'Académie française, le 
23 mai 1878. 

chic (substantif) : 

. . .tu sais que je conte mieux (jue toi, et que j'im- 
pressionne mon auditoire. Jamais tu n'as pu attra- 
per mon chic. . . 

Ch. de Bernard, Gerfaut, p. 315 de l'éd. Lévy 
dans la bouche du peintre Marillac, en 1832). 



NOTES LEXirOLOGIQUES 298 

Le moindre objet qui passera devant vos yeux 
aura son chic particulier, 

G. Sand, Lettres d'un voi/afieuv, p. 137 de 
l'éd. de 1857 dans une lettre à Rollinat, en 
janvier 1835). 

démodé : 

M. Kératry tient-il beaucoup à sa création du 
mot démodé? Le croit-il nécessaire à sa langue? 

D. S. — Journal des Déha(s du 17 avril 1828, 
à propos de Frédéric Stijndall, ou la Fatale 
Année, roman de Kératry. 

désoler : 

Le verbe désoler n'est pas moins à la mode; et 
quand une personne veut dire présentement qu'une 
autre la fatigue, elle dit qu'elle la désole : quand 
on veut dire qu'on est chagrin, on dit qu'on est 
désolé; et l'on applique enfin ce mot à toutes les 
choses qu'on veut marquer qui font de la peine. 

Mercure de France, 1672, t. I, p. 323. 

dramaturge : 

Dans ses opinions si fameuses sur le drcime, 
M. Mercier n'était que la caricature de Diderot; 
on créa, pour caractériser le zèle du disciple, un 
titre qu'aurait sans doute rejeté l'enthousiasme du 
maître, tout exalté qu'il était. M. Mercier fut 
appelé dramaturge; qualification comique qui 
semble désigner moins une doctrine littéraire 
qu'une espèce de fanatisme religieux. 

Dussault, Journal des Débals du 15 mai 1814. 
Cf. L. Bôclard, Séb. Mercier, Paris, 1903, 
p. 353. 



294 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

drame de famille : 

C'était un véritable drame de famille, selon 
l'expression à la mode. 

Mémoires de Mm« d'Oberkirch. t. I, p. 36-*), à 
la date du 30 juillet 1782. 
esbroufïe : 

Un sait ce que ça veut dire, esbrouff], et c'est 
bien heureux; je ne me chargerais pas de Texpli- 
quer. 

.1. Janin, Feuilleton des Débats, 8 août 1853, à 
propos de Sir John Esbrouff, un acte de 
Mélesville et de Courcy, au Palais-Royal. 

fin de siècle : 

Une Fin de Siècle, ou Huit Ans, par M. Ké- 

ratry... Voilà un beau titre et un roman plein 

d'intérêt. Quelle fin de siècle! et quelles années! 

Ph. Chasles, Feuilleton des Débais, 14 mars 

1840. 

fioriture : 

. . .fioriture (importé par moi) et que je rencontre 
sans cesse. 

Stendhal, Vie de Henri Bralard (publiée par 
C. Stryienski, p. 189). 
flirtation : 

... cet exercice dangereux qu'on appelle en ?iï\- 
glsiïsjlirtation, et que nous définirions par le mot 
badinage avec l'amour. Sentimentaliser, jouer 
avec les émotions du cœur, s'approcher des limites 
extrêmes de la passion sans y tomber, tous ces 
tours d'adresse assez équivoques et légèrement 
immoraux, sont contenus dans ce mot flirtation... 
Eni. Montégut, La vie et la littérature améri- 
caines, Rec. d. D.-M., 1854, t. IV, p. 903. 



NOTKS LEXICOLOGIQUES 295 

impressionnant : 

Marillac . . .eut beau appeler à son secours . . .la 
quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses 
récits les plus impressionnants, le succès ne ré- 
pondit pas à ses efforts. 

Ch. de Bernard, Gerfaut (18.38), p. 128 de 
l'éd. Lévy. 
individualité : 

. . .de grands mots qui sentent leur Globe (Wxna 
lieue, comme, par exemple, les indioidualités. 

Journal intime de Cuvillier-Fleury, 27 avril 
1830. Paris, 1900, p. 179. 
larmes dans la vois : 

. . .la tendre Gaussiti, pour cpii La Harpe inventa 
l'expression figurée : rwoir des larmes dans la 
voix. 

Courrier des spectacles du Moniteur universel 
du 14 juillet 1834. 
lune de miel : 

Cette expression, lune de miel, est un anglicisme 
qui passera dans toutes les langues, tnnt elle dé- 
peint avec grâce la nuptiale saison, si fugitive, 
pendant laquelle la vie n'est que douceui" et ravis- 
sement. 

Balzac, PJit/.siologie du Mariage (1829). médi- 
tation VII. 
mal du pays : 

Le Mal du Pays, on la Batelière de Brien;, 
par Scribe et Mélesville, 1827. 

Vous qui avez tant soullVrt, connnont ave/.- 
vous encore le mal du paysf 

Chateaubriand s'adrcssant à Madame, fille de 
Charles X, en 1833, à Carlsb:id [Ménioircx 
d' outre-tombe, éd. Birê, t. VI, p. ir>9). 



296 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

motif (thème, sujet) : 

Nos sentiments sont mystérieux comme la mu- 
sique. Qui nous dira comment des torrents d'har- 
monie peuvent découler de tel ou tel sentiment 
appelé avec raison motif? 

Bonstetten, l'Homme du Midi et l'Homme du 
Nord. Genève, 1824, p. 124. 

mousser (faire mousser, faire valoir à force de réclame) : 

. . .ce panégyrique . . .par lequel on a voulu, selon 
une expression délicatement romantique, faire 
mousser les romans de M. d'Arlincourt. 

Z. — Variétés des Débats, 18 janvier 1825. 

Pérou (ce n'est pas le Pérou) : 

Un clubiste, en parlant d'un noble dont on fai- 
sait l'éloge, s'avisa de dire que ce n'était pas le 
Pérou. Le mot devint un adage général; on ne 
disait pas un mot de bien d'un individu ou d'une 
chose quelconque, qu'on ne vous répondit : « Ce 
n'est pas le Pérou ! » 

Mémoires du comte Dufortde Cheverny, t. II, 
p. 170 (la Révolution). 

persiflage : 

. . .le moi persiflage qui s'introduit peu à peu, et 
dont le sens n'est pas aussi vague que d'abord il 
paraît. Le persiflage est à mes yeux la décompo- 
sition des objets imposants réduits à leur juste 
valeur. 

Dorât, Discours sur la poésie en général, et 

particidièrement sur les Pièces fugitives, 

dans Mes fantaisies, p. 27 de la S"" édit. La 

Haye, 1770. 

Le Persifleur, comédie de Sauvigoy en 1771. 



NOTES LEXICOLOGIQUES 297 

pignouf : 

Il parait que tu étudies le pignotif; moi, je le 
fuis, je le connais trop. . . le mot pignouf a sa pro- 
fondeur; il a été créé pour le bourgeois exclusi- 
vement, n'est-ce pas? 

G. Sand à G, Flaubert, lettre du 17 janvier 
1869. 

poseur : 

Les Poseurs, comédie en trois ;ictes de Lambert 
Tliiboustet Duval, aus Variétés, en mars 1862. 

Cf. le feuilleton de J. Janin dans les Débats du 
25 mars : « On pourrait très bien l'intituler : 
les Charlatans. » 

progresser : 

...M. Magnin, quoiqu'il dise : Le siècle pro- 
gresse! Quel joli mot qui rime avec graisse! 
. . .demandez-lui pourquoi il invente progresse. 

Stendhal, Lettres à ses amis, t. Il, p. 203, 
lettre du 21 déc. 1834. 

puff : 

Je propose au public d'adopter le verbe poffer 
(du mot anglais /)iff/'), qui veut dire vanter à toute 
outrance, prôner dans les journaux avec effron- 
terie. Ce mot manque à la langue, quoique la chose' 
se voie tous les jours dans les colonnes des jour- 
naux à la mode, auxquels on paye \e pq/fen raison 
du nombre de leurs abonnés; car, je dois l'avouer, 
monsieur, avec le verbe pojfer (vanter elîronté- 
ment et à toute outrance), je propose aussi le 
substantif poff. Ce mot serait bien vite reçu, et 
avec joie, si tous vos lecteurs pouvaient com- 



298 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

prendre le langage du personnage de PuffWnn^i la 
charmante comédie du Critique de Shëridan. 

Stendhal. Lettres à se.s" ainis, t. II, p. 38. lettre 
du 6 déc. 1825. 

Le puff' est un mot nouveau comme la chose 
toute nouvelle qu'il représente. On dit en Angle- 
terre que lepu/fe^t un mot français; on soutient 
en France que c'est un mot venu d'Angleterre; la 
France et l'Angleterre ont raison de décliner 
l'honneur d'avoir trouvé cet horrible mot, qui ap- 
partient à un certain argot de spéculateurs et de 
gens d'afïaires, tout frais éclos de nos jours, etc. 
J. Janin, Feuilleton des Débats, 7 janvier 1839, 

à propos d'une revue de fin dannée intitulée 

le Puff. 
. . .ce mot brutal, grossier, anglais, cet argot des 
mauvais lieux politiques et littéraires, cette parole 
que Ton ne sait comment prononcer : Puff, pouff, 
peuff, qui l'eût osé écrire sur l'affiche du Théâtre- 
Français? etc. 

J. .lanin, Feuilleton des Débats, 24 janvier 

1848, à propos du Puff, comédie en cinq 

actes de Scribe. 

réalisable : 

. . . regardez tout le reste comme des rêves réali- 
sables (le mot n'est pas français, mais vous l'enten- 
drez), mais comme des rêves. 

Mirabeau à .lulie, 22 octobre 1780 [Lettres à 

Julie, publiées par D. Meunier, Paris, 1903, 

p. 26). 

trimer : 

Trim, vaudeville de Duvert et Lau/anne. . . Le 
l)ut de ce vaudevillo parait être de donner lety- 



NOTES LEXICOI.OGIQUES 299 

mologie du verbe trimer, que les aut(3urs font des- 
cendre de Trim [le personnage du Trisham 
Shanchj de Stern], qui fait beaucoup d'allées et 
de venues inutiles à travers l'action de leur pièce. 
N'en déplaise à MM. Duvert et Lauzanne, trimer 
vient de trimard, aimable terme d'argot qui si- 
gnifie, ou, du moins, qui %\g\\\fidM grand chemin. 
Th. Gautier, VArt dramatique en France. 
t. III, p. 170 (feuilleton du 25 mars 1844). 

vulgarité : 

Madame de Staël me paraît moins heureuse, 
lorsqu'elle veut défendre le mot vulgarité. Cette 
expression empruntée de Dryden' est-elle bien 
conforme au génie de notre langue? 

Pougens, Bibliothèque française, décembre 
1800, p. 163 (article sur la Littéraire de 
M"!'^ de Staël : cf. l^'*' partie, ch. xix). 

zigzaguer : 

Quand, par un néologisme audacieux, vous faites 
le vQYhe ^igj^aguer . . . 

G. Sand, Lettre à Ch. Poney, 24 août 1842. 

(A suivre). F. Baldensperger. 



Nous ajouterons ci-après quelques remarques sur les mots 
relevés par notre collaborateur. 

Bibelot. — Le nom de (( bibelots » était loin d'être nou- 

1 . Is the giandesoplios of Persius, and tho sublimity of Juvenal 
to be circumscribed with tlie meanness of words, and ciihjnritt/ of 
expression. Diyden's Dedicatlon to Jucenal. 



300 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

veau en 1858, bien que l'Académie ne Tait admis dans son 
dictionnaire qu'en 1878. En 1432, dans son « Doctrinal de 
la seconde rhétorique », que M. E. Langlois vient de publier 
pour la première fois. Baudet Herenc enregistre le mot bibe- 
lots, qu'il fait suivre de cette définition : « qui sunt choses 
d'estain en mercerie'. » Sous la forme bimbelol (admise par 
l'Académie en 1762), on le trouve chez Robert Estienne. 
Dans un compte de 1427, cité par Godefroy [Supplément), on 
lit : «Croisettes d'argent, verges etautresè?6/o^«,» et Godefroy 
signale une série de textes du XV^ et du XYI^ siècle, oîi l'on 
rencontre non seulement bibelot, mais ses dérivés bibelotier, 
bibeloterie, notamment : (( Potiers d'estain, bibelotiers. — 
Joyeliers, bibelotiers. — Marcliandes qui vendent mercerie 
et biblotterie. — Anneaux, verges, attaches,... kinkaillerie. 
biblotevie, miroirs. » Mais il y a plus; il ne semble pas 
douteus que nous ayons le même mot, sous une forme un 
peu différente, dans les « beubelets » dont parle Garnier de 
Pont-Sainte Maxence (XII^ siècle' : 

Cuillers, cupes, hanas d'argent, d'or esmeré,... 
Et tus ses beabelez qu'il aveit fet garder 
Et qu'il ne voleit pas a tute gerit mustrer. 

Il n'y a pas jusqu'au verbe bibeloter, qui ne soit fort an- 
cien, car, dans le texte de 1427 cité plus haut, on relève son 
dérivé bibelottéres {= bibeloteur). 

Camaraderie. — Henri de Latouche n'a pas ■(( créé le 
mot» camaraderie, qui est employé au X'VII" siècle, bien 
que l'Académie ne l'ait admis qu'en 1835. Littré donne un 
exemple de M«i« de Sévigné et cet autre de Chamfort : (( La 
plupart des liaisons de société, la camaraderie... tout cela 
est à l'amitié ce que le sigisbéisme est à l'amour. » Tout au 
plus Latouche aurait-il créé le senfi de « aide mutuelle entre 
camarades ». 

Dramdiiuuje. — C'est sans doute par suite d'un rappro- 

1. Voy. E. Langlois, Recueil d'arts de la seconde rhétorique, 1902 
(dans la Collection des Documents inédits), p. 105. 



NOTES LliXlLOLOGIQUES i^Ol 

chenient inconscient et saugrenu avec « liturgie » ou avec 
« thaumaturge » que Dussault a pu émettre l'idée bizarre 
que le mot drauiatui-f/e impliquait « une espèce de fanatisme 
religieus ». 

Impressionnant. — « Impressionner, » au sens matériel, 
existait au XVIII'' siècle, et avait produit le dérivé « impres- 
sionnable » employé par Thouvenel en 1780 (Voy. le Dic- 
iionnaire (jénéral). 

Individualité. — Littré distingue, pour ce mot, le sens de 
(( ce qui constitue l'individu », dont il cite des exemples du 
XVIII'' siècle, et celui de (( individu », qu'il considère comme 
un néologisme. Mais les exemples qu'il donne pour le pre- 
mier pourraient presque être rangés sous le second, nolara- 
ment : (( C'est toujours la mùme individualité, le même moi, 
mais qui est appelé à sentir et à agir par différents organes 
en différentes périodes de la vie » (Ch. Bonnet). Cf. personne 
et personnalité . 

Larmes dans la vois [Avoir des). — Le Dictionnaire 
fjénerril donne une définition bien insuffisante du sens de 
cette expression, en l'interprélant par c exprimer l'émotion 
en parlant ». On peut assurément « exprimer l'émotion en 
parlant » sans « avoir des larmes dans la vois ». Littré dit 
mieus : " a\ oir une voi.'; qui, dans les moments d'attendris- 
sement, fait partager l'émotion. » Encore faut-il distinguer 
deus sens, suivant qu'on veut désigner une qualité perma- 
nente ou un état momentané de la vois. Dans les deus cas, 
il s'agit dinllCNions de la \ois qui sont ou semblent pro- 
duites par des lai-mes mal contenues. Mais la locution n'in- 
dique pas que l'émotion est « partagée ». 

Lune de miel. — Voltaire icité par Liltré) : « Zadig 
éprouva que le premier mois de mariage, comme il est écrit 
dans le livre du zend, est la lune de miel, et que le second 
est la lune de l'absinthe. " 

MoiiKxer. — A noter ces deus exemples de Lillrc; : (( l''aire 
mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi » M""' de 



302 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Staël). « Saint-Just s'écria : Je demande (jue Bai-rère ne fasse 
plus tant tnousser toutes ces victoires » Mémoires de Bar- 
vère). 

Pérou [ce nest pas le Pérou). — On a commencé par 
dire : « C'est le Pérou, c'est U7i Pérou. » Saint-Simon (cité 
par Littré) : « Dis ou douze mille livres de rente serait un 
Pérou pour l'abbé de Janson et ne l'engagerait à rien. » 

Persiflage. — Persifler, persifleur, persiflage sont dans 
l'édition du Dictionnaire de 1762. D'après La Harpe, cité par 
Littré, persiflage daterait à peu près du temps où Duclos 
composait ses Considérations et Gresset son Méchant. Le 
Dictionnaire général définit persifler par « railler légère- 
ment )). Le mot exprime plutôt une ironie mordante qu'une 
raillerie légère. 

Piiff. — Ce mot, sous sa forme anglaise puff, ou sous sa 
forme française, pouf, est visiblement une onomatopée. Nous 
l'avons emprunté aus Anglais avec le sens qu'il avait pris 
chez eus. Mais on le trouve antérieurement en français avec 
des acceptions différentes. 

Vulgarité. ■ — Littré fait remarquer qu'à son insu M°^'' de 
Staël avait été précédée dans l'emploi de vulgarité par un 
auteur obscur du XVIo siècle. Le Dictionnaire général cite 
même un exemple du XIV' . 

L. C. 



A PROPOS D'UN PASSAGE DE CORNEILLE 



M. Hauvette, dans hi Revue latine du 25 mai 1903, 
a proposé une explication intéressante d'un passage 
réputé obscur de Corneille, Polyeticte, acte II, se. I, 
V. 445-452 : 

Sévère dit à Fabiaïi : 
p]lle n'est point parjure, elle n'est point légère : 
Son devoir m'a trahi, mon malheur et son père. 
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison ; 
J'impute à mon malheur toute la trahison : 
Un peu moins de fortune, et plus tôt arri\ ée, 
Kiît gagné run jxir rauire, et me l'eût conservée. 

A propos de F un par l'iuiifc, \^)ltair(' dit en note: 
(( L'iui fxtr rantre ne se rapporte à rien; on devine 
seulement (jiril eût gagné Félix par Pauline. » Tous 
les commentateurs ont adopté hi même opinion, que 
M. Hauvette trouve inacceptable: elh? est en désac- 
cord a\cc tout ce ((lie dit Corneille du caractère de 
Pauline; celle-ci aurait ét('' iudinércute à la fortune 
de Sévère. I.e personnage qui aurait pu être sensible 
à cette fortune, c'est Félix, et c'est justement ce ([ue 
Corneille a dit : 

Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée 

eût gagné Félix, et par Félix, Pauline, lidèlement sou- 
mise à son père. Uiui désigne donc le devoir de Pau- 
liii<> et Vautre son pci'e, l'un par l'autre i^appelant 
l'opposition exprimée dans un vers précédent. 

Mais son denoir fut juste, et son père eut raison 
M. Hauvette ajoute : « L'usage de désigner une })er- 
soiuie par le nom abstrait fl'une cpialib' (pii lui est 



304 IxEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

propre' n'a rien de surprenant ni de rare cliez Cor- 
neille. » 

Reprenant la question dans le numéro du 25 juillet de 
la même revue, M. L. Parmentier est d'avis, comme 
M. Ilauvette, que l'explication de Voltaire est inac- 
ceptable, mais se déclare encore moins satisfait de 
l'explication de M. Hauvette, parce qu'elle est fondée 
sur une analyse logique du passage tout entier et que 
le spectateur n'avait point le temps de se livrer à un 
pareil travail. « 11 faut, dit-il, pai'tir de l'idée qu'il a dû 
saisir le sens à la simple audition, sans effort et du pre- 
mier coup. » M. Parmentier pense que le passage s'ex- 
plique tout naturellement, si l'on considère que dans 
l'ancienne langue Vun et Vautre sont assez souvent 
employés au sens du neutre. Voici son raisonnement : 

« Une fortune même un peu moindre, mais plus 
rapide, eût gagné une chose par V autre ; une chose 
c'est-à-dire Pauline, par l'autre, c'est-à-dire par la 
foiiune. Après les vers précédents, le devoir de Pau- 
line et son père étant mis hors de cause, l'auditeur 
savait qu'il n'y avait plus que deus choses en ques- 
tion : le malheur, nous dirions la malechance de Sé- 
vère d'où avait r(''sulté pour lui la perte de Pauline: 
une chose avait amené l'autre, et inversement, une 
chose, à savoir une chance plus rapide, eût gagné 
l'autre, c'est-à-dire Pauline. » 

De ces deus expliciitions, celle de M. liauvetlc nous 
j)arait seule satisfaisante, celle de M. Parmentier in- 
soutenable. D'abord^ il s'appuie sur un princii)c faus. 
S'il est vrai en théorie que tout ouvrage dramatitiue 
deorait être écrit de manière à être compris à la simple 

1. Ici l'auline pai- devoir, selon M. Hauvette. 



A PROPOS DUN PASSAGE DE CORNEILLE 305 

audition, il n'en est pas toujours ainsi dans la réalité, et 
le style de Corneille en particulier n'est pas exempt 
d'obscurités. Il n'y a donc pas lieu de rejeter une ex- 
plication d'un passage de Corneille, seulement parce 
qu'elle suppose chez l'auditeur un petit efïort d'at- 
tention. 

D'ailleurs, après avoir reproché à M. Hauvette une 
analyse trop délicate, M. Parmentier en propose lui- 
même une beaucoup plus subtile, comme on a pu en 
juger. En elîet, lorsque après l'énumération du vers 445, 

Son (ieroi> m'a trahi, mon mallieurei son père, 
Sévère a mis hors de cause, au vers suivant, le devoir 
de Pauline et son père, ce n'est pas dens c/ioses qm 
restent en question, mais* une seule, le inallieur de 
Sévère. Il n'y a pas dans le passage un mot relatif à 
la perte de Pauline, et par suite l'idée de cette perte 
ne peut pas venir à l'esprit de l'auditeur à la simple 
audition, sans effort et du premier coup. 

De plus, Texplication de M. Parmentier aboutit à 
dire que Pauline eût été gagnée par la fortune : c'est 
presque exactement l'interprétation de Voltaire (jue 
M. Parmentier a commencé par déclarer inacceptable. 
Enfin, il attribue à Corneille un style bien étrange; 
si en ettetTon remplace, comme il le propose, les mots 
/Vm et l'autre par leurs équivalents Pauline Qi for- 
tune, on aboutit à la phrase suivante : la fortune eût 
gagné Pauline par la fortune. C'est à peu près une 
vérité de M. de la Palice. Il est bien surprenant aussi 
que dans V expression l' un pa/- l'autre, hui représente 
un mot pris en dehors do hi pliiase, tandis que l'autre 
désigne justement le sujet de la phrase. Le sens neutre 
que M. Parmentier propose de donner à ces mots ne 
sert donc qu'à obscurcir le passage. 

REVUE DE IMULOLOGIE, XVU. 21 



306 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Au contraire, si Ton accepte l'explicalion de 
M. Hauvette, /'/«/i désignant \q devoir, V autre \e père 
de Pauline, le masculin des deus côtés est tout na- 
turel. L'auditeur, dont Tattention a été attirée par les 
vers 446 et 447 sur les mots père et devoir, peut sans 
grand effort s'en souvenir au vers 450. L'ensemble du 
passage offre un sens satisfaisant, bien en harmonie 
avec les caractères des personnages. Nous irons même 
plus loin que ^L Hauvette: Vun désigne bien exacte- 
ment le devoir de Pauline, et non Pauline représentée 
(( par le nom abstrait d'une qualité qui lui est propre ». 
En effet, pour gagner Pauline, Sévère n'a besoin ni 
de Félix ni de la fortune, puisque Pauline est prête à 
l'aimer si son devoir le lui permet ; mais son devoir 
dépent de son père. Corneille a donc fait dire très jus- 
tement à Sévère qu'une fortune plus rapide eût gagné 
Félix, et par Félix le devoir de Pauline. 

II. YVON. 

[L'interprétation de MM. Hauvette et Yvon nie parait 
tout à fait sûre, et je crois, avec M. Yvon, que Vun repré- 
sente simplement « le devoir ». L'obscurité vie.it de ce que 
le vers: « J'impule à mon malheur toute la trahison » éloigne 
les mots deooiv et pèreâes pronoms /';(/; et l'autre qui les re- 
présentent. Corneille aurait pu intervertir l'ordre des vers 3 
et 4; on aurait alors : 

Lille n'est point parjuie, elle n'est point légère : 
Son devoir m'a trahi, mon malheur et son pèie. 
.l'impute à mon malheur toute la trahison, 
Car son decolr tut juste et son père eut raison ; 
Un peu moins de fortune et plus tôt arrivée 
Kût gagné /'///; par Vautre et me l'eût conservée. 
11 me semble que toute hésitation disparait si l'on rétablit 
ainsi l'ordre logique des idées.] L. C 



L'APPAUVRISSEMËP^T DE LA SYNTAXE 



Les langues mortes ou vivantes, les patois des pro- 
vinces, l'argot des métiers sont des mines précieuses 
où sans trop de peine il nous est loisible de nous 
approvisionner en mots. Mais il est plus malaisé d'in- 
troduire dans une langue des tours et des construc- 
tions, qui risqueraient de répugner à son génie. Aussi 
les plus hardis de nos auteurs ont-ils respecté la syn- 
taxe, dévotement, comme on respecte la divinité ou 
les idoles. Qu'on se rappelé le cri de V. Hugo : 
Guerre à la Rhétorique et paix à la si/ntaxe-' 

Est-ce miracle dès lors si le français est riche en 
mots et pauvre en tours? Splendide en effet est la 
lloi'aison de notre langue en termes et en expressions ; 
et notre dictionnaire est à la lettre un thésaurus, un 
trésor où dans un ruissellement de cuivre, d'argent et 
d'or étincèlent les mots, ceus du passé et cous du 
jour, gravés à l'effigie à demi effacée ou luisant neuf 
d'un Louis, d'un Napoléon ou de la Semeuse. Par 
contre, la syntaxe glisse au dénuement : elle refuse 
d'adopter des constructions nouvelles et rejeté les aii- 
ciennes, celles qui faisaient merveille chez les Racine 
et les Bossuet, chez les La Fontaine et les Molière. — ■ 
Pourquoi ne pas secourir pareille misère? Il ne s'agit 
pas d'accomplir une révolution : la syntaxe est un 



30B KEVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

organisme délicat, auquel il convient de ne toucher 
qu^avec d'infinies précautions. Loin de nous le désir 
de fabriquer de nouveaus ressorts, d'imaginer de nou- 
veaus rouages : on courrait le danger de disloquer ce 
qu'on voudrait assouplir'. Mais peut-être serait-il sage 
de reprendre cens dont se servaient les classiques : la 
marche en était aisée, et le jeu harmonieus. Revenons 
à la syntaxe du XVIP siècle ; elle était compréhensive 
et variée, elle abondait en ressources. On pourrait 
en multiplier les preuves; il suffira de citer comme 
exemples quelques constructions maintenant disparues. 



Soi n'est correct de nos jours qu'autant qu'il se 

rapporte à un sujet indéterminé. Ainsi ce vers de La 

Fontaine : 

Vous que \'on aime à l'égal de so/-même, 

Fables, XII, 15. 

est français aujourd'hui comme il l'était hier. Mais au 
XVIP siècle, l'usage autorisait l'emploi de soi partout 
où le latin se servait du réfléchi se : 

« 11 crache presque sur soi. » 
La Bruyère : Les Caractères, VI, portrait de Phcdon. 

Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi. 

Raciue : Andromaque, IV, 3. 

Et qui voyant un jour la douleur vertueuse 
De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse. . 

Hoileau : E/ntres, VII, SU^ 

1. et. Paul-Louis Courier : « Depuis, sur une autre barque, 
je passai près d'une fn-gate anglaise, qui mayant tiré quelques 
coups, tous mes rameurs se jetèrent à l'eau et se sauvèrent à terre. » 

Lettre à M. de Sainte-Croix : Mileto, le 12 septembre 1806. 

2. Cf. Haase, Si/nlaxr 'rançaise, § 13, \. 



l'appauvrissement de la syntaxe 309 

Petit de Julleville aimait à s'écrier : a Comment 
serait-il possible à notre époque de rendre un vers 
aussi nettement expressif que celui de Corneille : 
Qu'il fasse autant pour .soi comme j'ai fait pour liùf 

De même en était usité dans des cas où les règles 
actuelles l'interdisent formellement\ Il ne se dit plus 
qu'en parlant des choses; il se disait en parlant des 
personnes. Il remplaçait l'adjectif possessif son : 

Attaquer Chapelain ! ah ! c'est un si brave homme ! 
Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers. 

tioileau, Sat., IX, 205. 

ou le pronom personnel de lui : 

« Jésus que l'on a attaché à une croix pour en faire un spec- 

[tacle d'ignominie. » 
Bossuet, Sermon su/- l'/tonneur. 

ou encore le pronom rélléchi de soi : 

« On s'oublie soi-même et on s'en éloigne insensiblement. » 

La. Rochefoucauld : Maximes. 

Traduisons ces exemples en langue moderne ; rem- 
plaçons en par son équivalent, .so/i, de lui, de .so/ .• la 
première de ces phrases n'y gagnera pas en grâce, 
mais n'y perdra pas non plus ; les deus autres y per- 
dront. 

Que de constructions encore, qui étaient exquises de 
souplesse et de naturel ! Ainsi le verbe admettait deus 
compléments de nature dilïérente, un substantif et une 
proposition subordonnée. Le substantif était un régime 
direct : 

Je vois votre chagrin, et que par modestie 

Vous ne vous mettez point, monsieur, de la partie. 

Molière : Les Femmes sacantes, IV. 3. 

1. Cf. Haase, Jii 0, n. 



310 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

OU indirect : 

Quand je songe au héros qui me reste à décrire, 
Qu'il faut parler de toi, mon esprit éperdu 
Demeure sans parole, interdit, confondu. 

Boileau : Le Lutrin, VI, 162. 

Quelquefois on a un pronom personnel au lieu du 
substantif : 

Notre chien se voyant trop faible contre eux tous, 
Et que la chair courait un danger manifeste. 

La Fontaine. Fables, VIII, 7. 

Quant à la proposition subordonnée, elle est à un 
mode personnel comme dans les exemples qui pré- 
cèdent ou à l'intinitif comme dans celui qui suit : 

Elle voit le barbier qui d'une main légère 
Tient un verre de vin qui rit dans la fougère, 
Et chacun tour à tour s'inondant de ce jus 
Célébrer, en buvant, Gilotin et Bacchus, 

Boileau, Le Lutrin, 111, 29. 

A quel titre proscrire cette tournure? Pris isolé- 
ment, les deus compléments sont corrects ; pris 
ensemble, ils doivent continuer à l'être. La pensée 
s'obscurcit-elle, s'empâte-t-elle? Nullement. Dès lors, 
aucune raison ne saurait nous empêcher de la reven- 
diquer comme bien française, et il faudrait féliciter 
un poète moderne de l'avoir déjà fait : Musset a repris 
ce tour si usité à l'époque de Molière dans des vers 
célèbres sur notre grand comique : 

J'écoutais cependant celle simple harmonie 
El comme le bon sens fait parler le génie. 

Une soirée perdue. 

Imitons Musset, malgré nos grammairiens. 

Ceus du XV1I1« et du XIX« siècle se sont comme 
entêtés à forger des chaînes, à tresser des liens, à nouer 



L APPAi'VRi^>;i:Mi:Nr ni; la svxtaxi; 31 1 

des entraves. Toutes les fois que la phrase a des ailes, 
ils coupent, ils grattent, ils rognent. Les voici encore 
qui crient à l'incorrection, quand le relatif ou l'adverbe 
de lieu ne suivent pa« immédiatement le substantif ou 
le pronom ausquels ils se rapportent. rnc()iTectos, ces 
lignes : 

« Ses chevaux respiraient un air marin qui les Taisait 
hennir et les avertissait que la mer était proche, où l'on dit 
que leur maître se couche toutes les nuits. » 

ScaiTon : Roman comique, déhut. 

« Pussort a dit qu'un certain Espagnol nous devait faire 
bien de la honte, qui avait eu tant d'iiorreur d'un rebelle... » 
M"" de Sévigaé : Lettre à M. de Pomponne, 20 novembre 1('>64. 

(( La cadette est sur le point de faire ses vœux, (jui n'a 

[point d'autre volonté... » 
La Bruyère, Los Cnrnctèros, II. 

Incorrects^ ces vers : 

Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate, 
Qui miaulait d'un ton fort doux. 

La Fontaine: Fahliii, II, 18. 

Qui ne voit cependant ce (pie de telles constructions 
acquièrent en souplesse, tout en gardant leui- clarté? 

Nos classiques le savaient; et à la grammaire ils 
préféraient Tordre logicpie. Los anacoluthes (uKjt bien 
rébarbatif pour désigner des tournures souvent déli- 
cieusement élastiques) abondent chez les meilhuns. 
Les textes sont nombreus où l'on voit se rappoiler a 
un complément direct ou indirect tels ou tels mois ipii 
d'après les règles strictes devraient nécessaii'cmont se 
rapporter au sujet. Ces mots sont des substantifs : 

Indomptable taureau, drar/on impétueux, 
Sa croupe se recourbe en replis tortueux. 

Hacine : Phèilre, V, iS. 



312 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

des adjectifs : 

Il cède, il dîne enfin; mais toujours plus /aroacAe, 
Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche. 

Boileau : Le Lutrin, I, 109 

des infinitifs : 

Eh ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Épire, 
Du matin jusqu'au soir, qui vous défend de rire? 

Boileau : Ép., I, 85 

des participes passés actifs : 

(( ayant commencé trop tôt l'œuvre de son détachemen 
moral, le temps lui a manqué... » 

Bossuet : Sermon sur V impénitence finale. 

des participes passés passifs : 

Sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau, 
Les labyrinthes d'un cerveau 

L'occupaient 

La Fontaine : Fables, VIII, 27. 

Dans le marais entrés^ notre bonne commère ^ 
S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau. 

La Fontaine : Fables, IV, 11. 

des gérondifs : 

S'il ne sent point du ciel l'influence secrète 

Si son astre en naissant ne l'a formé poète 

Boileau : Art poétique, I, 4. 

Ces tournures ne trouveraient pas grâce devant nos 
puristes modernes; elles leur paraîtraient barbares. 
Barbares! L'étrange épithète pour flétrir des construc- 
tions si propres à suivre le processus de la pensée, et 
à dessiner, à décalquer pour ainsi dire, la courbe 
sinueuse de l'idée ou du sentiment ! 

La syntaxe du XVII" siècle se trouvait donc avoir 

1. Ici, le participe se rapporte et au sujet et au complément 
direct. 



l'appauvrissement de la syntaxe 313 

comme la sensibilité d'un appareil enregistreur; et 
l'idée se présentait dans le discours, telle qu'elle éciôt 
dans l'esprit. 

Pareillement, on se dispensait de la concordance des 
temps lorsque la rigueur du parallélisme aurait nui à 
la pensée : 

On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère. 

Racine : Andromaque, I, 4. 

« On craint qu'il n'essuie » signifierait : « il essuiera; 
on le craint ». En réalité, l'auteur voulait exprimer une 
nuance plus fine : « il essuierait... » C'est la même 
nuance qu'on trouve marquée dans ces vers de La 
Fontaine : 

Le compère aussitôt va remettre en sa place 

L'argent volé, prétendant bien 
Tout reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien. 

Fables, X, 4. 

Faut-il conclure? La syntaxe des classiques parais- 
sait malléable à souhait; et c'est merveille comme elle 
reproduisait le fonctionnement de la pensée qui se 
cherche, qui se trouve, qui s'épanouit. L'idée était 
souveraine; et^ servante docile, la syntaxe se pliait, 
s'accommodait à ses exigences. Mais depuis, notre 
langue a vu se durcir son élasticité première. Une à 
une disparaissent les plus souples de ses constructions : 
on a restreint l'emploi des pronoms soi et en ; au 
relatif, qui de près ou de loin, à sa guise, suivait son 
antécédent, on a interdit sa libre allure; l'anacoluthe 
a été condamnée à mort, et c'est à peine si l'inversion 
obtient les circonstances atténuantes. Pauvre syntaxe! 
Je me la figure sous les traits d'une petite vieille, des- 
séchée, anguleuse, revéche, et comme toutes les 



314 REVUE DE l'HlLO!/)(;lE FHANÇAISE 

vieilles, sottement attentive aus minuties. Les gram- 
mairiens du XVIIP et du XIX^ siècle, ces Diafoirus de 
la langue, l'ont anémiée, à force de saignées et de pur- 
gations ; elle se ratatine; le souffle lui manque, ses 
articulations se nouent; elle souffre de Tasthme, et 
déjà la paralysie la guette. — Ne tenterons-nous pas 
de réchauffer cette mourante? Rendons-lui ce qui la 
faisait saine, forte, belle, au temps où la jeunesse l'au- 
réolait. Rendons-lui la liberté de ses mouvements, la 
hardiesse de ses constructions, la grâce de ses tour- 
nures. Qu'elle recouvre l'héritage du XVII® siècle 
après tout, une indigente ne saurait refuser un legs, 
une malade la santé ! 

F. Vézinet. 



[Il est très légitime qu'un écrivain maintienne des tournures 
qui sont en train de di=paraître de la langue courante, ou en 
reprenne d'autres qui en ont complètement disparu, à la con- 
dition qu'elles nous soient facilement intelligibles, comme 
les propositions relatives doubles, chères à M. Faguet. Ainsi 
reprises, si elles sont adoptées par le commun des auteurs, 
il peut arriver qu'elles se réintroduisent dans la langue cou- 
rante. Peu importe, d'ailleurs. 

En ce qui touche le vers : « On craint qu'il n'essuyât les 
larmes de sa mère, » aucune grammaire sérieuse ne conteste 
que l'imparfait du subjonctif n'y soit parfaitement conforme 
à la syntaxe actuelle. On dirait de môme: «Je crains qu'il ne 
prît peur, si on lui montrait le danger. » Toutefois, on évite 
cette tournure dans la langue parlée, d'où l'imparfait du 
subjoncuf est en train de disparaître; les deus premières 
personnes ne sont plus jamais employées, et la 3* personne 
du pluriel l'est bien rarement. 

On exagère un peu l'importance de la nuance marquée par 
cet imparfait du subjonctif. Entre» on craint qu'il n'essuyât ») 



l'appauvrissement de la syntaxe 315 

et « on craint qu'il n'essuie », il y a exactement la même 
différence qu'entre : « Il essuierait les larmes de sa mère, si 
on le laissait vivre, » et (( il essuiera les larmes de sa mère, si 
on le laisse vivre. » Le premier temps laisse entendre qu'As- 
tyanax est considéré comme perdu, l'hypothèse de sa déli- 
vrance est présentée comme particulièrement douteuse, c'est 
le conditionnel au lieu du simple futur avec condition. Il y 
a donc une nuance, mais il est certain que Racine ne tenait 
pas particulièrement à l'exprimer, car, au vers précédent, il 
écrit : 

Hélas ! On ne craint point qu'il r^ençio un jour son père. 
Logiquement, il faudrait veiifie et essaie, ou rengent et 
essuyât. C'est uniquement la mesure du vers qui a imposé 
uewçe d'une partet e<î.<i«//«7ide l'autre, et il n'y faut point voir 
tant de finesse.] L. C. 



316 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 



ÉTYMOLOGIE : Or et lors 

Or a signifié à l'origine maintenant (hac iiora), et il 
y avait jadis, entre or et lors, la même opposition qu'au- 
jourd'hui entre maintenant et alors, comme le prouve 
notamment le vers 31 du Couronnement Louis : 

Lors fist l'en dreit, mais or nel fait l'en mais. 

Or, on considère lors comme formé sur or, ors, par 
l'adjonction de l'article. On ne voit pas bien cependant 
comment, en préposant l'article à maintenant dans 
son sens actuel, et en disant « le maintenant », on 
pourrait former une locution ayant le sens de « alors ». 
L'article, préposé à un mot, peut changer sa fonction, 
mais non point sa signification. 

Mais puisqu'on tire or, ors, de har liora, pourquoi 
ne pas expliquer lors par illac hora ? L'opposition 
entre hic = celui-ci et illic = celui-là rendrait fort 
bien compte de la différence de sens primitive entre or 
et lors. L. C. 



COMPTES RENDUS 



A. Constantin et J. Désormalx. — Parabole de L'Enfant 
prodigue, recueil de traductions en patois savoyard. 
Annecy, imprimerie Abry, 1903, in-S*', 38 p. (Extrait de 
la. Reçue Saooisienne). 

Nous possédions déjà quelques versions de la Parabole en 
patois savoyard, dont quatre publiées par M. de Verneilh en 
1807', une autre publiée par Pont en 1872et une dernière, plus 
récente, due à Brachet ; tous ces textes sont bien difficiles à 
utiliser, à cause de leur graphie inexacte et incohérente. La 
riche collection formée par Despine en 1862 est restée ma- 
nuscrite, et nous n'y avons pas perdu grand'chose, puisque 
ces 90 traductions sont, dit M. Désormaux, « assez sou- 
vent fauti\es ou d'attribution inexacte ». Le recueil de 
MM. Constantin et Désormaux ne contient au contraire que 
des textes de provenance sûre, bien localisés et soigneuse 
ment notés à l'aide du système graphique employé par les 
mêmes auteurs dans leur Dictionnaire saroi/ard". Il comprent 
13 versions, dont 8 en patois de diverses communes de l'ar- 
rondissement d'Annecy ; les arrondissements de Saint-Julien, 
de Bonneville, d'Albertville, de Saint-Jean-de-Maurienne et 
de Moutiers enont fourni chacun une; seuls, les arrondisse- 
ments de Thonon et de Chambéry ne sont pas représentés. 
Une heureuse disposition typographique, qui réunit sous 
chaque mot du texte fran(,ais les mots correspondants des 

1. Ces 1 iraduclioiis soiU-elles les seules qui soient sorties de l'en- 
quête ordonnée on 1807 par le bureau de la statistique du Ministt're 
de rinlérieur? Nous s.ivons par M. P. Meyer [lioni., XXIV, p. 'l'M, 
note 1) qu'une f,ail)le partie sfuleiuent de cotte enquête a été publiée, 
r.a partie inédite, conservée à la lîibl. Nationale, ne renfermerait-elle 
pas quelque autre version en patois savoyard? 

2. Voir la R^'m,', I. XVII. p. 143 sqq. 



318 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

13 textes patois, permet de se rendre compte rapidement et 
facilement des différences phonétiques et morphologiques, et 
il y en a d'intéressantes : ce n'est pas sans surprise qu'on voit 
le successeur de illonun adjectif possessif, supplanté par 
celui de suos à la Clusaz dans le c. de Thônes [sou vzin^ 
leurs voisins, p. 9) ; cet emploi, qui est de règle en provençal 
moderne, ne s'avance pas vers le nord au delà de la lisière 
méridionale du dép. de la Drôme ; il est inconnu dans les 
Hautes-Alpes et dans llsère ; dans les Savoies, il semble 
restreint à la Clusaz ; mais bien plus au nord, on le trouve 
encore dans quelques communes groupées sur les confins des 
arr. de Pontarlier et de Montbéliard (Lac-ou-Villers dans le 
c. de Morteau, la Chenalotte dans le c. du Russey). 

Au texte de la Parabole M. Désormaux a joint un copieus 
commentaire, où il faut signaler surtout une petite disserta- 
tion sur l'introduction du français dans la Savoie (p. 30 à 
33). Quelques étymologies peuvent paraître discutables : je 
ne crois pas quejin soit une réduction de fassin (faisons) ; 
Jin doit s'expliquer, comme les formes bien connues du pro- 
vençal ancien et moderne, far, fam, etc., probablement par 
un infin. *J"a7^e et un présent formé avec le thème /'« en latin 
vulgaire'. — Les formes assetô, assetà, etc., prouvent que 
achtd, p. 33, ne remonte pas kad-\-'''sitare, mais à ad-{-'''se- 
ditare. — La phonétique du patois de Leschaux permet-elle de 
donner la préférence à aurc/ere sur '"'sortere pour expliquer 
sourire, p. 34 ? Dans les Alpes, on trouve souertre, qui sup- 
pose ^sortere, ô devant r entravé restante 

L. ViGNON. 

Ernst Foss. Die i( Nuits » cou Alfred de Musset. Erlâute- 
rungen zu denselben {Berliner Beitriuje zar germanischen 
and roraanincJien Philologie, XXIII)., Berlin, 1902, in-8" 
de 175 pages. 
Tant que les lettres de Musset à George Sand n'auront |>as 

1. Cf. Rydbcrg. Le dûrcl. (la fa<-crc dans les laïujucs romanes. 



COMPTES RENDUS 319 

été intégralement publiées, une étude documentaire sur les 
iVwiïs risquera de demeurer incomplète et prématurée. Qui- 
conque a eu la bonne fortune de feuilleter cette correspon- 
dance sait assez que la Nuit de mai en particulier y trouve 
son cadre le plus assuré: « Maintenant les arbres se couvrent 
de verdure et l'odeur dos lilas entre ici par bouffées ; tout 
renaît et le cœur me bondit malgré moi » (l"'i' mai 1834) ; (( ce 
sont ces fleurs et toute cette verdure qui m'appellent à la 
vie ') (10 mai 1834) : des passages comme ceus-là, bien 
d'autres encore, sont — ou seront — le meilleur commentaire 
qui se puisse des confidences poétiques de Musset, à consi- 
dérer précisément leur valeur confidentielle. 

A leur défaut, rien de plus légitime que de rapprocher et 
de confronter des vers du poète avec d'autres passages de son 
œuvre et avec les ouvrages dont la lecture et le souvenir ont 
pu alimenter son imagination. M. F'oss nous a donné, à cet 
égard, bonne mesure, et son ingéniosité et son érudition ont 
fait merveille. Il pousse même trop loin la recherche des an- 
técédents possibles d'un seul détail, comme lorsqu'à propos 
du vers: 

Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier ? 
il s'avise de rappeler les scènes du second Faust où Méphis- 
tophélès met à la disposition de l'empereur des troupes com- 
posées d'armures vides. Regretterons nous qu'en revanche 
M. F. n'ait point poussé son investigation dans deus sens? La 
question de 1" « hallucination », très importante au sujet de 
Musset, méritait plus d'approfondissement que le paragraphe 
de la p. 102 ne lui en accorde. Et la forme même des Ahiits, 
ce dialogue entre le poète et la Muse, cette sorte de chant 
alterné et pres(|ue d'oaristys, a des précédents qu'il n'eût pas 
été sans intérêt de rechercher. 

F. liALDENSPERGEn. 



GMI=lO]NriQUE 



FÉLIX PELEN 

La Revue de Philologie fvanoai^e vient de perdre un col- 
laborateur qui n'avait guère fait encore que ses débuts, mais 
des débuts qui semblaient bien promettre un phonéticien de 
grande valeur. La vocation chez lui était de date assez récente; 
toutefois les circonstances au milieu desquelles elle s'est pro- 
duite, comme aussi la façon dont elle a brûlé les étapes de la 
préparation technique, prouvent jusqu'à l'évidence que, pour 
être tardive, elle n'en reposait pas moins sur des aptitudes 
natives de qualité rare, qui n'attendaient que l'occasion de se 
manifester. 

Félix Pelen, né à Belley, le 14 mai 1870 et mort, dans la 
même ville, le 29 octobre 1903, ne s'est tourné vers l'étude 
des parlers vivants, ou plutôt, de son patois bugiste, qu'au 
cours de l'année 1896. A vingt-sis ans, rion ne lui avait en- 
core fait soupçonner l'intérêt que peuvent présenter ces études. 
Elève du petit séminaire de Belley pendant dis ans, il a\'ait 
été plutôt réfractaire à la discipline intellectuelle ; de nature 
indépendante, il ne se pliait pas aisément aus programmes 
imposés, et le pris de la fantaisie en matière d'études et 
de lectures fut, pour cet élève si foncièrement intelligent, 
l'échec répété au baccalauréat. Soldat de 1888 à 1891, il était 
tourmenté du besoin de lire, et il savait trouver dans les 
loisirs de la caserne, un dédommagement aus servitudes du 
mélier. Frappé d'une insolation grave aus manœuvres de 
1891, il rentra dans sa famille avec une santé si compromise 
qu'il ne lit guère que végéter Irisleiuent jusqu'à la paralysie 
qui l'envahit en 1895. Enti'c temps, il faisait un court pas- 
sage à travers le journalisme, interrompu par deus séjours à 



CHRONIQUE H21 

Wœrishofen, où il allait se soumettre, avec plus de persé- 
vérance que de succès, au traitement du célèbre Kneipp. Ses 
articles de journal, comme aussi ses lettres d'Allemagne, d'une 
observation si curieuse et si aiguë, marquaient déjà la lutte 
que l'esprit, chez lui, soutenait contre un corps voué à l'in 
firmité et qui s'y avançait à grands pas. 

L'échéance fatale arri\a, ainsi que je l'ai dit. au cours de 
1895 : mais la lutte intellectuelU' ne cessa pas pour autant, 
et même, si je ne m'abuse, rarement fut-il montré de façon 
plus péreraptoire que (( l'âme », suivant le mot de Bossuet, 
« est maîtresse du corps qu'elle anime ». Paralysé et presque 
aveugle, il ne pouvait à peu près ni lire ni écrire ; une sœur 
dévouée lui servit de lectrice et de secrétaire. On peut croire 
qu'avec un tel malade, si acharné à chercher dans l'étude une 
diversion à la souffrance, l'emploi ne fut pas une sinécure. 

C'est alors, dans le courant de l'année 1896, que Félix 
Pelen s'avisa que l'étude de son patois pouvait lui fournir, 
avec la diversion cherchée, le seul moyen à sa portée de 
servir la science. Mais comment aborder une étude quiexigp. 
à défaut de l'enseignement directement reçu, tant de lectures 
préparatoires? Comment acquérir dans les conditions où il 
se trouvait, infirme et loin des bibliothèques spéciales, les 
principes essentiels, la méthode, la langue même de la 
science ? Il Ht l'honneur à celui qui signe ces lignes de lui 
demander quelques conseils et, au besoin, les livres les plus 
indispensables. Je regarde comme une des rares bonnes for- 
tunes de ma vie de professeur d'avoir pu mettre les trop mo- 
destes ressources de ma bibliothèque au service d'un travail- 
leur aussi intéressant par sa vivacité d'intelligence que par les 
conditions si particulières où il était condamné à travailler. 
Les livres étaient dévorés avec une rapidité qui n'allait pas 
sans m'inquiétersur les chances d'assimilation. Quelle ne fut 
pas ma surprise, quand, après quelques mois, je pouvais lire 
son travail d'essai sur les Modijications de La tonique en 
patois bufjiste [fieoue, t. XL 62), travail qu'à raison, sinon de sa 
perfection, au moins de ses qualités d'ol)servation minutieuse 

RKVUK DK l'fin.OI.OGlK, XVII 22 



322 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

et précise, le directeur de cette Revue n'hésita pas à 
accepter ! L'accueil que voulut bien lui faire M. Clédat f ut^ 
pour Félix Pelen, le plus précieus des encouragements. 
D'emblée, Félix Pelen se révélait un linguiste au courant 
des bonnes méthodes et en possession des principes essen- 
tiels; et d'emblée aussi, délaissant la phonétique élémentaire, 
il se jetait bravement sur le terrain, assez difficilement 
abordable à un débutant, de la phonétique syntaxique. 

Si ce premiei' essai montrait un observateur délicat, les 
notes par lesquelles il le compléta à deus reprises différentes 
(t. XI, 309. t. XII, 135), firent voir quelle conscience il ap- 
portait à un travail destiné à préparer les conclusions de la 
science sur un point des plus intéressants. Même scrupule et 
même finesse d'observation dans ses articles sur les Change- 
ments du timbre de UE français (t. XIV, 68) et sur laPro- 
nonciation de X en français (t. XV, 286)- C'est à propos du 
premier de ces articles que se manifesta, avec le plus d'éclat, 
son don d'observation ; il était arrivé, sans concert préalable 
et sans autres moyens que l'audition directe, aus mêmes 
constatations que M. l'abbé Housselot aidé des palais arti- 
ficiels. 

On peut le dire sans exagération aucune, Félix Pelen, dé- 
buta dans la science spéciale de la phonétique à la façon de 
cens qui, avec le temps et la santé, sont d'-stinés à devenir 
des maîtres. Si la mort, pour le laboi'itnix infirme, a été une 
délivrance, elle fut, en même temps qu'un grand deuil pour 
les siens, — et un deuil vivement ressenti par tous cens qui 
approchèrent celte âme que la souffrance courageusement 
supportée fil si belle, — une véritable perte pour la science 
dont cette /i'er»eest l'un des organes. 

A. Devaux. 



TABLE DU TOME XVII 

DE LA Revue de Philologie française, 1903 

HorJuciP. etClédat (L.). 

La répètilion de si dans les propositions condition- 
nelles coordonnées 1 

Glédat(L.) 

Le participe passé, le passé composé et les deus 

auxiliaires 19 

Consonnes intervocales après la pénultième et la 
protonique atones 122, 209, 264 

Sifflantes et chuintantes produites par les palatales 
explosives ... 205 

Liymologie : or et lor.s 316 

Baldensperger (F). 

Les premières définitions françaises de l'humour. . . 63 

Notes lexicologiques 291 

Vignon ( L. ) 

Les patois de la région h^onnaise : le pronom régime 

de la 3" personne (suite) 89 

Vézinet ( F . ) . 

Le latin et le problème de la langue internationale. . 103 

L'appauvrissement de la, s^mtaxo 307 

Casse (Emm.) et Ghaminade Eug.). 

Vieilles chansons patoises du Périgord 114, 186, 248 

Désormaux (.1 . ). 

Mélanges savoisiens 101 

Bastin(.L). 

lîemarijues sur quelques verbes pronominaus 173 

Kastner (L.-E.). 

Différents sens de l'expression rime léonine 178 

Le Songe, poème allégorique et religieus du 
XII le siècle 241 



324 REVUE DE PHILOLOGIE FRANÇAISE 

Yvondl.). 

A propos d'un passage de Corneille 803 

COMPTES RENDUS 

A. et G. DoiUrepont : Traduction de la Grammaire 

Meyer-Lii bke, l. 1 1 1 ( L. CJ^dat 70 

/. IJaas: Étude sur le subjonctif en français (H. Yvon). 74 

Ch. Guevlin de Guer: Atlas dialectologique de la Nor- 
mandie (L. V.) .. 79 

E. Poieniz : Les fonctions de « lequel » 139 

A. Conffiantin et J. Désorinaux: Dictionnaire savoyard 

(L. V.) 143 

N. Haillant et A. Virtel: Choix de proverbes- patois 

(L. Vignon) 148 

G. Klausing : Die Schicksale der lateinischen Propa- 

roxytona (L. Vignon) 149 

Eug. Herzog : Untersuchungen zu Mai'é de la Charité 

(P. Horluci 151 

E. Paient z : Les propositions relatives en tant que 

déterminations prédicatives (H. Yvon). ... ..... 229 

A. Constantin et J. Désormaux : Parabole de l'enfant 

prodigue en divers patois savoyards (L. Vignon). 317 

Ernst Foss : Die « Nuits'» von Alfred de Musset 

(F. Baldensperger] ;....... 318 

Comptes rendus sommaires (L . C . ) . . .83, 156, 233 

CHRONIQUE 

L'Acadé-mie française et le Dictionnaire. — Lettre de 
M. Henri Lavedan. — Remarques de M., Michel 

Bréal sur les formules négatives • ■ 80 

Gaston Paris . . . '. 155 

Félix Pelen 320 

Le Gérant : V^e Ému.e Bouillon. 

Cha1on-s. -Saône. - Imprimerie Française et Orientale, E. BERTRAND ■ 



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PC 

2701 

R5 

1. 17 



Revue de philologie française 



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