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Full text of "Revue des deux mondes, Volume 101"

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REVUE 



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:XLII« ANNÉE. - SECONDE PË 




M«« Cl — *•' SEPTEMME 1872. 



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REVUE 



DBS 



DEUX MONDES 



XLII* ANNÉE. — SECONDE PÉRIODE 



TOME CENT-UNIÈME 



PARIS 



BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

tVB BONAPAKTB, 47 




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LETTRES FAMILIÈRES 



D'UN MARIN 



IL — 1848-1861^ 



A bord de la frégate la Retn&-Blanche, 
le 15 septembre 1848. Rade de Booibay. 

le n*ai pas reçu le moindre petit avis, soit direct, soit of&ciel, sur 
mon remplacement. Je suis aujourd'hui exactement comme il y a 
ak mois. J'sd voulu venir ici parce que j'avais besoin de savoir ce qui 
se passe en France. A Bourbon, nous étions au milieu d'une incer- 
titude étouffante; les nouvelles qui nous arrivaient tous les jours 
étaient si vagues, si contradictoires, si alarmantes, qu'il n'y avait 
plus moyen de tenir; il semblait que la France fût plongée dans 
une abominable anarchie et livrée à des bandits. Enfin nous respi- 
rons un peu : toute civilisation n'est pas encore éteinte en France. 
Nous nous croyions menacés d'une invasion de barbares; mais l'as- 
pect de cette assemblée nationale n'est pas encore rassurant : la 
république nous paraît tituber, il nous semble qu'elle est bien peu 
d^s les mœurs et les besoins de la France. Et pourtant nous n'a- 
percevons aucun homme de cœur et de talent pour nous tirer du 
gâchis où nous allons tomber. A l'allure de gaspillage qu'adopte 
l'assemblée, il est évklent que l'état sera obligé de suspendre in- 
cessamment ses paiemens; c'est la crise financière qui amènera la 
vraie crise politique. Tout ce qui s'est pasçé depuis février ne nous 
inspire que dégodt et horreur. Le roi semble avoir été frappé de 

(1} Voyei la Revw da 15 août. 



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6 REVUE DES DEUX MONBEB. 

paralysie, les princes d'incapacité, le ministère de folie, la garde 
nationale de stupeur, la chambre des psdrs et des députés d'une 
insigne lAcheté; on dirait que tous ces gens- là avaient tellement 
la conscience qu'ils trahissaient leur pays, que pas un n'a eu le 
courage de rester, dût-il mourir à son poste. Cet abandon du gou- 
vernement de juillet est inimaginable. La république n'a été qu'un 
escamotage, personne n'était prêt. Le premier qui a osé prendre le 
pouvoir, délaissé par tous, est devenu souverain. Et puis ces scènes 
de juin I II n'y a plus de sentiment à faire; la question est bien 
posée : entre la baii)arie et la dvilisation, qui triomphera? De tout 
cela, il est évident que nous allons avoir en France de bien mau- 
vais jours à passer, que l'hiver prochain sera dur, et l'année sui- 
vante! Ohl cette assemblée nationale ne méritera que le mépris... 
Je suis venu à Bombay pour chercher des ordres; dans deux mois, 
je puis avoir une réponse, si le ministère veut bien me répondre 
par le prochain courrier de l'Inde. J'ai fait de la Reine-Blanche une 
frégate admirable. Le bâtiment, l'équipage et la musique, qui est 
délicieuse, tout cela est merveilleux. On ne peut rien imaginer de 
plus complet, de plus satisfaisant pour Torgueil national, et main- 
tenant que je me suis donné tant de peines pour obtenir ce ré- 
sultat, que je n'ai plus qu'à en jouir, il faut que je le remette 
aux mains d'un successeur I Voilà la vie; ce n'est jamais pour soi 
qu'on travaille. Au moins j'ai la satisfaction, au milieu de l'ébran- 
lement général de la France, d'avoir conservé et préparé à mon 
pays un élément de force dont il peut être fier. Tout est soudé 
à bord, et tout fonctionne avec un ensemble, avec une habileté 1 on 
dirait que ce n'est qu'un seul corps, qu'une seule âme. Nos amis 
d'Angleterre n'en reviennent pas, c'est une admiration perpétuelle. 
On m'a dit que M. Febvrier-Despointes venait me remplacer; je n'en 
ai reçu aucun avis positif; sa nomination n'est même pas dans te 
Moniteur. C'est une chose singulière que ce mystère qu'on a fait : 
suis-je donc un homme si redoutable que personne n'ose signer et 
me signifier mon rappel? Le fait est que je suis peu disposé à flé- 
chir lâchement. Ma correspondance ne doit pas leur laisser le 
moindre doute à cet égard. J'irai leur demander compte de ce 
qu'ils font de ma patrie et pour ma patrie, et si je puis, par un 
moyen honnête, devenir membre de cette assemblée nationale, je 
les ferai marcher droit, ou ils m'emporteront. Je ne saurais vous 
exprimer l'indignation dont je suis saisi à la vue de la lâcheté dont 
tous les partis font preuve. Et les hommes de l'ancien gouverne- 
ment et les républicains sont également saas caractère. Il n'y a que 
les communistes qui montrent du nerf; mais c'est le féroce cou- 
rage du tigre, ce sont des cannibales qu'il faudra traquer et ponr- 



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iVmE0 I> UM MAKH» 7 

flUTre. Aiad nous eotross dados une voie de révolutions et de ba- 
tailles. 

Ab ! la Franee a'eoniiyaît. Eh bien I elle va avoir des drames pour 
se distraijre, nous ne faisons que commencer. S'il ne s'établit pas 
bientôt un bon et rude despotisme pour fouetter la France tous les 
matins, nous nous entre-décbirerons. Je ne me rends pas bien 
compte de la conduite de Jkl. de Lamartine et des motifs qui l'ont 
reoda incompatible à tous les paortis. Je me tiens prêt à retourner 
«n France dès que j'en aurai reçu l'ordre; sera-ce avec ma frégate 
oa à bord d'une gabare? Sera-ce comme passager ou comme com- 
mandant? J'espère qu'ils A'auroot pas eu la bassesse de songer i 
me rappela comme passager, car j'ai le droit de porter le front 
haut et fier. Je ne souiTrirai pas la moindre insulte; je suis par^ 
iaitement résolu, quoi qu'il arrive, à conserver l'énergie de mon 
langage tout comme celle de mon âme. Malheureusement c'en 
est fait de notre mariue : dans un an, l'argent nous manquera, 
les armemens seront considérablement diminués, car c'est une 
chose chère que la flotte; mais tout cela n'est pas une raison 
pour se dégrader personnellement. Que vais -je retrouver en ar- 
rivant en France? Si vous me répondez à Bombay par le courrier 
de l'Inde du 2A, je pourrai recevoir votre lettre; donnez-moi des 
détails sav ce qui se passe. Nous avons bien des journaux, je les 
trouve d'une étrange pâleur : le National lui-même me semble 
tomber en déconfiture. Enfin j'ai perdu le fil des événemeas; les 
hommes et les caractères m'échappent, je ne vois plus les ficelles 
de la coulisse. Si j'avais le Journal des DébaUy à son ton, à son 
Jangage, je devinerais bien des choses; mais le NëUional devenu 
journal ministériel! et défendant timidement la république! c'est à 
^'y plus rien comprendre. Je n'écris pas à M. de La Grange par ce 
Gourrier-ci : je vous prie de lui donner de mes nouvelles. Vous voyex 
que mon esprit n'est pas abattu, je mè sens des forces pour la pa- 
tà^ et je veux les aller dépenser là. — En me rendant ici, je me 
suis vu repris aux Seychelles d'une atteinte de coliques végétales 
ou sèdies qui m'a fût bien souffrir; je suis resté huit jours au lit, 
an lieu d'ailer courir les forêts de File et les curiosités naturelles 
qu'on y trouve. Les bains chauds, très chauds, m'ont guéri. J'y ai 
mé sang et eau. La transpiration m'a couvert de ce qu'ils appeUeoi 
ici des hourbouilles; c'est le cachet de la bonne santé, et en effet 
depuis ce moment je me porte bien. Je suis ici en pays de connais- 
sance : j'y ai eu autrefois bien des distractions et des plaisirs; je 
les retrouverais encore, û je pouvais, dans l'état de convulsions où 
est anjeord'lnii mon pays, chercher des distractioDS et des plaisirs. 
Je n'ai jamais compris ces bals des victimes de la révolution. Qud 



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8 REVUE DES DEUX MONDES. 

esprit faut-il donc avoir pour se réjouir des désastres de la patrie? 
Les Anglais me font des avances et des gracieusetés infinies; je 
n'ose m'y livrer. Je ne puis plus détacher ma pensée de la France : 
je ne savais pas ce que c'est qu'une révolution, tout en est ébranlé. 
Gomment! le roi et M. Guizot avaient vu la révolution de juillet, et 
ils ont pu mener leur barque avec tant de maladresse? J'en reste 
stupéfait. L'expérience ne sert à rien, qu'à faire faire plus de sot- 
tises. Je ne vois pas le nom de H. de La Grange à l'assemblée na- 
tionale; je suis inquiet de sa santé. Ce sont de rudes coups que 
ceux qu'on reçoit sdnsi, qui menacent votre existence, et le passé et 
l'avenir. Les esprits doivent être dans un vague alarmant. J'espère 
pour vous, pour H. de La Grange, pour H. le duc de La Force, que 
vous aurez passé tout l'été à la campagne, ne vous occupant que le 
moins possible de tout ce bouleversement social. J'ai bien vu votre 
nom dans des réunions de bienfaisance, mais toute cette charité 
n'est plus bonne à rien. C'est les armes à la main que doit mainte- 
nant se décider le sort de la patrie; priez Dieu pour nous, et aux 
armes ! Je vous dépose ici tous mes souvenirs; ne m'oubliez pas ! 

A bord de la Reine-Blanche, le 3 octobre 1848. 
Rade de Bombay. 

Je VOUS ai prévenue que je resterais ici jusqu'au 2â novembre 
pour recevoir la réponse à mes lettres du 15 septembre dernier. Je 
ne sais absolument rien sur moi ni sur ma frégate. C'est une chose 
surprenante que les journaux français ne renferment rien qui nous 
soit relatif. La chaleur est très grande en ce moment; nous avons 
une quinzaine de jours encore de ces temps lourds à supporter, 
puis viendra ce qu'on appelle le renversement de la mousson, et le 
temps sera plus frais. Nous employons nos heures à lire vos jour- 
naux, nous nous efforçons de comprendre Je passé et le présent et 
de deviner l'avenir. Cependant nous sommes enchantés d'être venus 
à Bombay chercher des nouvelles. A Bourbon, nous étions comme 
étouffés dans une ignorance absolue et n'ayant pour alimenter nos 
opinions politiques que des bruits plus ou moins absurdes , plus 
ou moins atroces. Ici nous avons des communications constantes 
avec la France : tous les quinze jours nous arrivent des liasses de 
journaux qui n'ont que vingt-huit ou trente jours de date; nous 
avons pour ainsi dire le doigt sur le pouls de la France. Au moins 
je puis prendre une résolution aujourd'hui en connaissance de 
cause. L'avenir de la marine ne nous semble pas beau ; la grandeur 
de la marine repose sur la grandeur des finances, c'est purement et 
simplement une question d'argent. Or, à la manière dont l'assemblée 
nationale manie le crédit et les finances de notre pays, je prévois que 



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LETTRES D'ON MABIN. 9 

nous ne tarderons pas à tomber dans un désarroi complet. Vous ai- 
je déjà dit qu'à Bombay on ne veut pas recevoir nos traites sur le 
gouvernement français? Le commandant Lapierre de la station de 
Chine, naufragé sur la Gloire, avait tiré des traites sur le trésor 
pour ramener en France les équipages naufragés; le gouvernement 
provisoire a laissé protester ces traites pendant dix jours, et notre 
crédit est déshonoré dans l'Inde. A Bombay, je suis connu : le com- 
merce m'ofire sur ma seule signature 200 ou 300,000 francs, si je 
les déàre; mais il refuse les traites du commandant de huit bâti- 
mens de guerre, de 2,000 hommes et de 100 canons. Déplorable 
effet des révolutions I Tout ce qui s'est passé en France cette année 
nous fait pitié. L'incroyable mollesse du gouvernement de juillet, 
l'affreuse alliance des républicains et des communistes, le peu de 
tenue, de dignité et d'intelligence de la nouvelle assemblée, — 
tout cela nous attriste. La grande majorité, la presque universalité 
de la France veut l'ordre, mais nous n'apercevons personne qui ait 
le courage de prendre les mesures propres à l'assurer. 

Enfin, malgré l'état dans lequel je vais retrouver ma patrie, je ne 
sois pas fiché d'y retourner; je désire être témoin de ces convulsions 
au milieu desquelles elle se déchire elle-même. Et puis il n'y a plus 
d'orgaeil possible pour un Français en face de l'étranger. Nous nous 
rendons méprisables; les Français apparaissent comme un peuple 
de gamins. Je fais tout ce que je puis pour maintenir la dignité 
nationale autour de moi; la Reine-Blanche est tellement admirable 
que les anglais en sont stupéfaits, ils y sentent comme l'émanation 
d'un grand peuple. Us ne comprennent pas que la même nation 
puisse produire tout ensemble et cette honteuse révolution de fé- 
vrier et ces ignobles scènes de juin et un noble navire comme la 
Reine-Blanche. Ils font sur nous les plus étranges réflexions. Pour- 
quoi n'êtes-vous pas Anglais? Quant aux plaisirs et aux distrac- 
tions, on nous en offre de tous les côtés; mais je n'ai pas la moindre 
disposition à m'y livrer. Quelques dîners acceptés et rendus, voilà 
à quoi se borne ma représentation ; si jt n'ai pas refusé tout, c'est 
que je n'ai pas jugé convenable de m' effacer complètement. Les 
dames admirent surtout mon appartement, elles sont folles de mon 
cabinet de toilette; cependant j'ai terminé l'arrangement de tout 
cela avec le dégoût au cœur. Dans un mois peut-être, il va falloir 
livrer cette noble Reine-Blanche à d'autres mains. 

Hais vous, que devenez-vous au milieu de tant d'agitations, de 
tant de bouleversemens? Je me figure que vous avez été chercher 
un asile à la campagne; puis en d'autres instans je me prends à 
penser que vous êtes restée à Paris, que vous n'avez pas voulu dé- 
serter la patrie en vous éloignant des hommes et des événemens. 



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10 RETinB BES BEDX MOSDES. 

que TOUS ares tenu. bon Aaas votre me de Grenelle, sauf quelques 
absences forcées pour scrigiier yos iDtéréts dans le midi et en Nor^ 
maadie. Enfin tous comprenez que je suis à votre égard dans te 
même vague où j' états à Bourbon à Tégard du gouvernemezit : la 
chaîne est bnsée, je ne devine plus rien; il y a des événemeas si 
grands et ai inattendus qui m'échappent, que je ne sais phts rien 
conclure* Gomme la physionomie de la France et surtout de la s<^ 
ciété nous est inconnue, nous poussons Ires choses au piie : d'après 
nos lectures, il semblerait que la France, qoe Paris surtout, n'est 
plus qu'une agglomération de sauvages, qu'une ville em^ahie par 
un déluge de barbares, le ne vous dis plus rien de M» de La Grange^ 
je comprends son affaire, elle n'est pas belle : il a eu un moment 
d'éclat, puis il a pu jouer un grand rôle en prenant la tftte d'un 
mouvement sinon contre-révolutionnaire, du moîjss cons^v&teur; 
mais il était trop engagé, il s'est perdu. La position était critique; 
plus forte tête que la sienne y aurait péri. Je me dis encore que 
tous vos amis se cachent; pourtant ce n'est pas le moment, il vau- 
drait mieux se montrer et se rallier. La victoire de la civilisation sur 
la barbarie ne me semble pas douteuse, mais il faut livrer bataille 
hardiment, et surtout ne pas reculer devant les conséquesices« Il y 
a maintenant en France deux races qui ne peuvent plus coexister; il 
fisiut faire de la déportation la consécfuence inexorable de la défaite, 
la foi de la vktoire. Nous nom reverrons bientAt. 

A bord de la. Bêine-Blanch», le 17 octobre 1848. 
Rade de Bombay. 

Je suis toujours ici l'arme au bras, attendant des ordres. Croiriez- 
vous que je n'ai pas le moindre avis officiel de mon remplacement? 
Quelques bruits vagues seulement me sont arrivés; mais j'ignore 
complètement si mon successeur est déjà parti de France. J'ai eu 
tout le temps de me préparer à ce changement; aussi je n'en serai 
en aucune manière blessé. À vous dire vrai, la perspective de com- 
mander la station de Bourbon n'a plus rien qui me charme : les 
embarras ne feront que s'accroître de jour en jour; il n'y a plus que 
des eimuis à attendre sans aucun dédonmsiagement. Ajoutez à cela 
que le séjour de Bourbon m'est insupportable, qu'au mouillage j'y 
suis exposé à d'intolérables douleurs. Je n'ai pas encore reçu les 
lettres que vous m'avez adressées à Aden. rai écrit au gouver- 
neur, le capitaine Hiynes, avec lequel j'û eu, il y a sept ans^ des 
relations assez intimes, de vouloir bien me les envoyer. Je les at- 
tends avec impatience, j'espère qu'elles me fixeront sur uml posi- 
tion; le prochain pocket du 2& doit me les apporter. 

Ifak vie est toujours austère, monotone et triste ; je ne bouge pas 



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LETTRES d'un MÀBUf. 11 

da bord. Lbs nouvelles de France ont jeté dans mon équipage des 
idées qu'il m'a iallu comprimer énergiquement : le communisne 
n'est pas bien venu près de moi; c'est à mes yeux Te^rit du bagne, 
et je fiais résolu à l'éCouiTef comme on étouffe ume sédition de for- 
çais. Tout cela ne contribue guère A aemer des fleurs dans ma vie.«. 
11 faut que je fasse observer une discipline rigoureuse, cinnme si 
nous étions devant l'eBiDemL Cependant j'ai accepté pour demain 
une invitation à dîner chez le gouverneur lord Falckland; le connais- 
se£-vous ? & la première occasion, je vous dirai ce qu'il est, je vous 
parlerai de lady Faickland. Ces dîners anglais me sont insupportar- 
bles. Noitre position financière ne s'améliore pas, nos traites sur le 
trésor n'ont pas cours; heureusement que j'ai de l'argent à bord; 
sans cela, je me trouverais dans un grave embarras. Les négocians 
n'ont aucaue confiance dans le gouvernement français. Je ne sau- 
rais vous dire quel seatiment d'humiliation nous en éprouvons. 
Quelle impression pénible que celle qui résulte de l'abaissement de 
la patrie ! nous en sommes suffoqués. Autrefois nous supportions lé- 
gèrement les tracasseries et les ennuis de la navigation; l'espoir 
de revoir la France, de nous y reposer, était au fond de nos ccaurs 
comme une consolation et un appui. Aujourd'hui tout cela est as- 
sombri, nous n'osons plus penser à notre pays, nous écartons toute 
conversation qui pourrait en ramener l'idée; ce sont de sombres 
images. La révdution de février ne parait justifiée par rien aux 
yeux des étrangers; il en résulte une sorte de dégradation pour le 
caractère national. Quel peuple est-ce donc que ces Français? Que 
veulent-ils? Où tendent-ils? Est-ce seulement un besoin de chan- 
gement ? Mais alors qaeà fonds faire sur une pareille nation? Voilà ce 
qu'il est impossible de faire comprendre clairement aux gens que 
nous sommes appelés à voir tous les jours. Us nous examinent avec 
nne curiosité moqneuse, et sont tout surpris de voir que nous avons 
k tournure et l'allure de bipèdes doués de raison; quand ils se 
sont aperçus, après longue conversation, qu'il n'y a rien de détra- 
qué dans nos cerveaux, que toutes les cordes du sens {commun sont 
bien entières chez nous, alors ils nous prennent en pitié;, ils font 
tous leurs efforts pour chercher à nous consoler de la folie de nos 
compatriotes. Il faut avaler leurs consolations : autre amertume I Ge 
n'est que quand ils viennent à bord qu'ils se sentent saisis d'un as- 
pect inattendu : l'air de force, de puissance, d'ordre, d'autorité 
qu'ils respirent les frappe d'admiration , et il ne leur vient plus 
d'autre idée sinon qu'ils ne comprennent rien à ces Français. 

L'existence dans un pays comme Bombay offre peu de distrac- 
tions. Quand on a parcouru la ville hmdoue et qu'on s'est donné 
le spectacle de toute cette population qui descend le soir dans les 



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12 REVUE DES DEUX MONDES. 

rues, à moins qu'on n'en fasse une étude philosophique, on se 
trouve à bout de curiosité. On ne parle pas le même langage; c'est 
une race dégradée avec laquelle on ne peut entretenir aucun com- 
merce, aucune relation ; il faut donc se rejeter sur la société an- 
glaise, lourde, suffocante, qu'on ne peut guère fréquenter qu'à 
table, c'est-à-dire au milieu d'orgies que notre santé ne nous per- 
met pas d'affronter dans un pareil climat. Restent les livres, l'étude 
des religions et des monumens de l'Inde; or vous savez ce que tout 
cela vaut pour des Français, c'est stupide. Pendant les premiers 
temps de notre séjour ici, la chaleur était accablante, on ne pouvait 
guère sortir que le soir et en voiture. La température devient de 
jour en jour plus tolérable, mais les promenades à pied sont encore 
à peu près impossibles. Notre, seule ressource est donc dans la 
lecture des journaux de France, et Dieu sait quelle désolation nous 
ressentons aux scènes sanglantes, ou barbares, ou avilissantes, dont 
notre pauvre patrie est aujourd'hui le théâtre. J'ai lu les explica- 
tions de M. de Lamartine; je l'ai plaint de toute mon âme. Sa sen- 
siblerie et sa poésie l'ont perdu; il est à côté de la réalité. Si son 
caractère eût été d'une trempe énergique, s'il avait été homme 
d'action autant qu'il est homme de phrase et de cadence, il aurait 
pris l'autorité que la nation jetait à ses pieds, et son rôle eût été 
beau et grand. Maintenant nous n'apercevons plus que le général 
Cavaignac, qui nous fait l'effet d'une fourmi un peu plus grosse 
que les autres fourmis dont se compose l'assemblée nationale. Je 
ne sais vraiment comment en France vous jugez les hommes et les 
choses, mais pour nous la France n'est plus qu'un pays de Lilli- 
putiens; tout y semble amoindri et dégradé. Où donc tout cela va- 
t-il aboutir? Nous désirons la république et un président énergique, 
car c'est la seule chose qui semble pouvoir nous relever. 

Pendant que notre patrie se vautre dans le désordre, qu'elle se 
ruine comme à plaisir, qu'elle perd touj crédit à l'extérieur, toute 
force au dedans, en un mot qu'elle descend rapidement dans l'é- 
chelle des nations, l'Angleterre poursuit ses plans d'agrandissement 
avec une persévérance et un succès qui nous humilient. Oh I quel 
spectacle que celui de tous ces établissemens anglais à Bombay ! 
Voilà de la grandeur nationale ! Je ne conçois que trop l'orgueil des 
Anglais en présence de leur noble drapeau, qui flotte ici sur des 
centaines de navires. Tout s'incline devant eux. Vous le voyez, mon 
âme est pleine d'amertume, j'ai perdu la voie que va suivre la 
France, je n'entrevois que désastre et déshonneur. Il faut que j'aillt 
me retremper en France; il n'est pas possible que nous ne nous 
relevions pas, il y a trop de vitalité chez nous. 



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I.ETTBES d'un HABIN. IS 

Bombay, le 16 novembre 1848. 

Rien, rien encore de certain sur mon sort. J'attends des lettres 
de France et des ordres da ministère dans huit ou dix jours par la 
malle du 25 octobre de Paris. Voici ce que je suppose qui doit 
m*arriyer. Je suis remplacé sans doute. Bien que mon successeur 
ne fût pas encore arrivé à Bourbon ou, comme on dit aujourd'hui, 
àïlle de la Réunion le 12 septembre dernier, je pense qu'il a pu 
arriver dans les premiers jours d'octobre. J'espère non pas retom*- 
Ber en France avec ma Reine-Blanche y ce serait trop beau de la 
part de la république, mais tout au moins que mon successeur me 
transmettra le commandement du bâtiment sur lequel il sera venu 
en échange du mien. Je me suis donné tant de peine pour faire de 
la Reine-Blanche un magnifique instrument de navigation et de 
combat, et» maintenant que j'ai complètement réussi, il faut que je 
le Uvre à un autre. Je n'ai pas perdu courage un seul instant, je ne 
me suis pas dépité, je suis resté jusqu'à ce jour dans tout mon 
orgueil de commandant, mais je ne vous dissimule pas que depuis 
quelque temps je ne suis abreuvé que d'amertumes. La révolution 
de février n'a pas grandi la France à l'étranger. En pareille circon- 
stance, le mieux est d'aller s'ensevelir dans un asile ignoré jusqu'à 
ce que l'heure sonne de servir honorablement son pays; mais ce 
malheureux pays, dans quel état vals-je le trouver? Ce que je lis 
des discussions de l'assemblée nationale est loin de me rassurer; il 
faut que je ne comprenne rien à l'état des esprits en France, car, si 
les hommes qui font des discours à la tribune sont sérieux dans 
leur langage, il faut que le sens commun ait disparu entièrement de 
notre patrie. Les principes les plus vulgaires, les idées les plus 
simples, établis par l'expérience de plusieurs siècles de révolutions, 
les choses sur lesquelles il semblait que toute contestation était 
impossible, sont traités de nouveai^ et résolus dans un sens re- 
connu absurde. En vérité, notre patrie est malheureuse, le nom 
de Français n'est plus un honneur. Rien ne peut détourner mon 
attention de ce qui se passe en France, j'en suis frappé d'une ma- 
nière singulière; il me semble que nous sommes menacés d'une 
guerre civile sanglante malgré l'adoucissement des mœurs. La vie 
que je mène ajoute encore à mes sombres appréhensions; il y a plus 
d'un mois que je n'ai pas quit^ mon bord. J'éprouve en face des 
Anglais, de ce peuple si stable, dont la puiskance va toujours pro- 
gressant, un sentiment d'humiliation qui me suffoque. Et puis il 
me parait toujours qu'on nous regarde comme des banqueroutiers : 
B'obtenir de l'argent que sur gage! comprenez-vous l'humiliation? 
Toutes les phrases de M. de Lamartine ne peuvent consoler de cette 



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Il REVUS DBS 1>E0X «MMS. 

insulte. Au senrice de quelle cause, grand Dieul cet homme a mis 
son talent I II couvre de vôtemens d'or des idées de fange! Il jette 
aux vents de pompeux bavardages, et la France n'en recueille qae 
de l'abaissement et des mépris. Je voudrais bien savoir si tous ces 
rbétoridens qui font des amplifications françaises sur la constitua 
tion s'imaginent de bonne foi qu'ils font une œuvre sérieuse et du- 
rable et même possible. J'ai perdu tout à fait la clé de ce qui se 
passe chez nous; je ne comprends rien. Il est vrai que je n'ai pas 
assez de journaux de diverses couleurs pour me rendre compté des 
choses; en outre je tix)uve dans tous ces journaux un air contraint, 
mal à Taise, comme s'ils étaient menacés au moindre mot de la 
mort ou du cachot. Alors de nouvelles alarmes naissent dan&r mon 
esprit; quels dangers menacent donc la France pour qu'une pareille 
terreur ait saisi toutes les Ames? Pendant que je me ronge le foie 
dans ma prison flottante, les Anglais vivent autour de moi dsdis une 
sécurité qui contraste rudement avec mes préoccupations. Je reste 
à bord volontairement, mais non pas de mon plein gré; j'y suis 
enchaîné par le devoir. Les folTes idées de vos tribuns sont arrivées 
jusqu'ici; le besoin de distraction, d*insulte à toute croyance, à 
toute autorité, que toute Ame française renferme plus ou moins en 
soi, s'est réveillé. II y a eu une sorte de fermentation dans les es- 
prits, mais tout cela s'est trouvé bientôt étouffé sous une griffe de 
fer. Gomme je suis parfaitement décidé à me foire sauter plutôt que 
laisser déshonorer la Rtine-Blanckey comme personne, moi vivant 
et la commandant, ne la souillera avant de m'avoir arraché le 
cœur, l'agitation est tombée soudain. Il m'eût été désagréable d'être 
d>ligé de brûler la cervelle de ma propre main à deux ou trms 
mauvaises têtes. Tout le monde a senti mon inexorable détermina- 
tion, et tout est rentré dans Tordre. Cependant vous comprendrez 
que je me soucie peu d'abandonner mon bâtiment quand une ex- 
plosion d'indiscipline peut tout A coup éclater. Rien ne bronche, 
mais aussi je ne néglige rien; ma pensée est toujours là veillant et 
menaçant. 

Je veux remettre à mon successeur ma Reine-^Blanche intacte et 
a^imirable de tout point, véritable honneur pour la France. 11 me 
tarde de voir ma tâche terminée; je ne comprends pas que ma 
santé résiste A la vie que je mène. J'ai pourtant dîné un jour chez 
le gouverneur de Bombay, lord Falckland; je ne pouvais pas me 
dispenser d'y aller au moins une fois officiellement. J'étais à table 
à côté de lady Falckland. Vous savez qu'elle est fille de Guillaume IV 
et d'une actrice. M"* Jordan. Elle a environ quarante ans. Je ne croîs 
pas qu'elle ait jamais été d'une beauté remarquable : ses yeux très 
saillans, hors de la tête, rappellent tout à fait ceux de Guillaume 



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lATSKES DCIC MAB». Ift 

de flaaovie ; msdft elfe est aussi agréable qu'il est possible de Tétre , 
aimable, gncieme, Tesprit TÎf et plein de saillies. Quoiqu'elle n'aii 
jamais été en Fraxioe,. elle parle français avec une grande pureté. 
Du reste beaooonp d'aoaace daos les manières, Thabitude du grand 
monde, faisant bien les bonneurs de sa maisoa sans afféterie ai 
coquetterie. La première impression lui est favorable. Comme je 
ne Tai plus revue, que j'ai refusé toutes les invitations qui m'ont 
été adressées, je ne puis vous donner d'autres détails, ni porter un . 
antre jugement. Le Cas$im est veau me rej^iindre. Je ne vous ai 
lîea dit de la conduite que je tiens envers M"** de Tb...; elle n'existe 
pas |M>ar moi, je ne lui ai jamais fait de visite, j'ai fui toutes les 
occamoDS de me rencontrer avec elle, et biea m'en a pris. Le peu 
de jeurs qu'elle a passés ici m'a fait sentir combien des lappiHis 
plus fréqueoB avec elle aunieni pu âeveoâr dangereux : iûmiie 
sans nesure, privée du moindre tact, active, remuante, habituée à 
dominer, d'un e^>rii infatigable, discuâeuse, bas-bleu ; quoique je 
R*aie pas voulu la vor, elle était pour moi un grand embarras. 
Je m'en suis déKvré depuis neuf jours. — J'ai reçu vos lettres du 
6 avril. A cette époque, vous étiea sous une compression d'épou- 
VMite. A vous entendre, la patrie croulait, la société craquait de 
toutes parts, l'onivers tremblait. Je comprends cette alarme du pre- 
mier mom^it; mais il n'est pas possible que vous ne vous soyez un 
peu rassurée. Les partis ont dû se ccMnpter en France; on doit 
s'être familiarisé avec l'idée de ré^sler à l'invasion de la barbarie; 
on d(ttt trouver des gens décidés à combattre et à mourir pour leur 
casse et pour le sens commue , je n'ose pas ajouter pour ia graiv- 
deor de la France. Cette ignominie qoe Je système de M. D... avait 
imprimée à toutes les âmes doit s'être un peu effacée. On doit avmr 
bonté de l'abandon où on a laissé tomba: le gouvernement et le 
pouvoir, et l'espérance doit revenir avec le courage; autrement il 
fiuidrait désespérer de notre pays. Aussi j'ai bâte de recevoir une 
lettre de vous; j'en attends une dans huit ou dix jours, sous la date 
da 2A octobre* J'espère que votre langage sera un peu moins dé- 
primé. Au milieu des champs où vous avec passé votre été, votre 
âme se sera rassérénée* Écartes vos appréhensions dramatiques, et 
vous reconnaîtrez qne la France a été bien plus bas autrefcHS qu'elle 
se semble aujoard'boi devcâr descendre. On se dégoûtera de la 
misère plus vite qu'on ne s'est ennuyé de la paix et du bien-être, 
poorvu que tout courage ne soit pas encore éteint chez nous ! On 
fera justice des folles déclamations de M. de Lamartine et consorts; 
il y a trop de vitalité parmi nos contemporains pour que cela dure. 
Le seul danger est daos la guerre civile, car elle serait effroyable 
ei pourrait réduire la France à l'extrémité. 



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16 REVUE DES DEUX MONDES. 

A bientôt I C'est peut-^tre la dernière lettre que je vous écris 
d'ici à mon retour en France; je suppose que j'y serai au mois d'a- 
vril prochain. Quel sombre hiver s'ouvre pour vous! Que de sinis- 
tres appréhensions I II ne s'agit pas de vaines paroles, ce sont de 
lugubres scènes. A bientôt! 

A bord de la Rêine-Blanchê, le 28 décembre 1848. 
Rade de Bombay. 

Je suis définitivement remplacé, et de la manière la plus désa- 
gréable qu'il sût été possible d'employer à mon égard. J'en ai 
reçu l'avis du ministre de la marine, M. de Verninac. Le citoyen 
Arago m'a remplacé le h mars dernier dans le commandement de 
la station de Bourbon par le citoyen Febvrier- Despointes, et l'autre 
citoyen Verninac m'enjoint de remettre audit citoyen Despointes le 
commandement de la Reine-Blanche ^ laissant à mon successeur le 
soin de pourvoir à mon retour en France.' C'était précisément dans 
la prévision de ces gracieusetés que je m'étais transporté à Bombay. 
En demeurant à Bourbon, je restais comme une victime dévouée 
attendant le coup de ses bourreaux; encombré de bagages dont je 
ne pouvais me défaire dans cette malheureuse colonie, au milieu 
de tous les désagrémens dont la charité de ces misérables créoles 
est bien aise d'abreuver un chef remplacé, mon successeur serait 
tombé sur moi à l'improviste, et, livré ainsi à sa discrétion, j'au- 
rais été obligé de lui demander quelques jours de grâce pour em- 
baller mes débris. Comme tout cela m'allaiti Je ne me serais plus 
reconnu, si je m'étais exposé bénévolement à tant d'humiliations. 
La république sortie du gâchis de février ne produit pas sur moi 
l'effet de la tôte de Méduse; je la regarde très bien en face, et je 
lui demande sa raison d'ôtre et d'agir, surtout en ce qui me touche. 
Je me suis' donc transporté à Bombay : là je me trouvais à un mois 
de distance du cabinet du ministre; je lui ai déclaré que, pour recon- 
naître des ordres émanés d'un gouvernement précédant le 2à juin, 
j'avais besoin d'une confirmation de la part des ministres actuels, 
car tout le reste me paraissait empreint de complicité avec de 
vrais cannibales, et je ne pouvais pas remettre à pareille race la 
partie de l'honneur de la France dont je répondais. Voilà pour le 
sentiment général. A Bourbon, j'étais à la discrétion de mes enne- 
mis ; à Bombay, je pouvais tranquillement juger les événemens, 
choisir mon heure et la forme de mon exécution. A Bourbon, j'étais 
brutalement chassé; à Bombay, j'abdique, et j'ai l'air de le faire bé- 
névolement; j'ai presque le droit d'exiger qu'on m'en sache gré. A 
Bourbon, on m'aurait f£t perdre près de 8,000 ou 10,000 fr., sans 
compter des ennuis, des embarras, des dégoûts, l'encombrement et 



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LETTRES d'un HARIIC. 17 

la marche alourdissante d'un ménage capable de charger un navire. 
k Bombay, j'ai tout vendu, mon vin, mes provisions de mer, ma 
vaisselle, et sans perte sensible; j'aurais même pu gagner, si j'avais 
voulu spéculer. Je n'ai gardé que mes livres, chose peu gênante, 
puiscjue ça ne se casse ni ne s'altère, une fois bien emballé, mon 
linge et quelques restes de ménage, en un mot un bagage de simple 
particulier, que je puis envoyer devant moi ou dont je puis me faire 
suivre sans difficulté, — Au reçu de la lettre du ministre qui m'an- 
nonce les dispositions prises à mon sujet, j'avais envie d'expédier 
la Reine-Blanche à mon successeur sous les ordres de mon second, 
et de m'en revenir par Suez avec la malle de Bombay, de sorte que 
vous m'auriez vu arriver le 1" février prochain. Je n'ai pas voulu 
mettre à pareille épreuve l'absurdité de mes bons amis du ministère. 
Je pouvais le faire sans danger pour moi; mais un sentiment de pa- 
trie m'a retenu : rien de ce qui m'a été confié ne doit péricliter entre 
mes mains, ni même être livré aux moindres hasards. Je sais que 
je m'inflige quatre mois de mer, et quatre mois de mer non plus 
de commandant en chef, mais de simple passager : il n'importe; 
notre pauvre France a bien le droit d'exiger cela de moi. 

Or il faut que vous sachiez ce qui m'a mis en mesure d'agir avec 
tant d'indépendance au milieu du discrédit où nous a fait tomber 
la révolution de février. J'avais à bord en dépôt de l'argent des- 
tiné à la colonie de Mayotte; dès que j'appris la débâcle, je serrai 
mon dépôt en prévision de circonstances plus difficiles, — instinct 
nécessaire, car à Bombay je n'aurais pas trouvé un sou de crédit 
comme général de la république, tandis que mon dépôt d'argent 
a tout à coup relevé nos affahres et donné à mes traites une va- 
leur négociable que je vends pour l'état jusqu'à 12 ou 14 pour 100. 
Maintenant me voici prêt; dans deux jours, je me mettrai en route 
pour Bourbon, lorsque j'aurai reçu la malle du 25 novembre de 
Paris, qui doit nous arriver aujourd'hui ou demain. J'ai le regret 
de vous dire que j'ai cédé le baril de madère que je vous avais 
destiné. Pendant la traversée, j'emballerai le reste de mes ba- 
gages avec le plus grand soin, et j'espère pouvoir me présenter 
devant mon successeur avec le porte-manteau du voyageur, ma 
canne à la main, en lui disant : Cher citoyen, je viens réclamer la 
place que la république a retenue pour moi dans votre diligence. 
Ce n'est pas que je ne m'attende à mille tracasseries, peut-être à 
de graves désagrémens, à des dangers même, car je rallie Bourbon 
à l'époque des ouragans; mais tout ce qu'il est donné à la prudence 
humaine de préparer à l'avance, je l'ai fait. Ma Heine" Blanche n'a 
pas un seul point faible; c'est une noble frégate. Maintenant à la 
grâce de Dieu ! S'il plaît à la Providence de me casser la tête, cela 

1 CL - 1878. 2 



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18 REfUE DES nsUX UONDES. 

ne me regarde pas; je ne puis faire phis. Le s^our de Bombay n'a 
pas été pom* moi ub lit de roses; c'est un oreiller cruel tjue Tinquié- 
titdel surtout celle qui embrasse la patrie, car à chaque instant b 
terreur vous prend au cœur pour tout ce que Ton aime, et l'onee 
fourre dans le cerveau des scènes de désolation et d'épouvante. Une 
chose m'a frappé dans le bouleversement de février, c'est la panique 
qui s'est emparée de tous les soutiens du gouvernement de juillet. 
Aujourd'hui même, je ne puis pas revenir de la stupéfaction qu'a 
produite en moi la lâcheté de tout ce qu'on a stigmatisé en le qua- 
lifiant de pays légal. On peut être vaincu et tomber; mais se jeter 
à plat ventre dans la boue, tout armé, sans combati Je croyais les 
Chinois seuls capables de tant d'infamie. Faut-il que j'aie vécu assez 
pour voir mon pays donner un tel spectacle I Dieu fera bien de 
protéger la France, car d'elle-même elle n'a que des inspirations de 
folie vagabonde. Je ne sors guère de ces sombres idées, je m'en 
repais. Cependant, il y a quelques jours, en secouant toutes les 
pailles de mon ménage, voici que nous mettons la main sur une pe- 
tite bouteille de sirop de cerises oubliée depuis bien des mois. Quel 
souvenir I C'est comme si un autre monde s'était ouvert soudain. 
Mon âme s'est décrampée : mille images ont surgi tout imprégnées 
de sentimens affectueux et doux ; alors j'ai vu dérouler sous mes 
yeux les scènes calmes de nos bois, nos sentiers tracés sous des 
voûtes de branchages et la nappe tortueuse de la rivière de Chan- 
day, j'ai respiré Tair tiède de vos serres, la fraîcheur de vos coteaux 
et les senteurs de l'atmosphère pleine de mystères de votre bou- 
doir, de la rue de Grenelle. C'était une délicieuse vision; la voix 
rauque de la république l'a fait fuir. Sans doute la fraternité ci- 
toyenne exclut la charité et le dévoument affectueux, et l'amidé 
délicate et tendre. 

Je viens de recevoir votre billet du 24 novembre, où vous dites 
qu'on me fait un grief à la marine de m'être servi de l'argent que 
j'ai en dépôt à bord pour relever notre crédit et vivre. Vous pouvez 
être tranquille, je n'ai pas fait le moindre acte en vue de mes inté- 
rêts. J'ai jugé cela avantageux au gouvernement de la France; main- 
tenant, quant à l'appréciation des gens du ministère, c'est autre 
chose : en révolution, on s'assassine, on ne se juge pas. La hauteur 
de mon langage les gêne, ils voudraient me mordre au talon, soit; 
mais j'ai fait de cet argent l'usage que j'ai cru le plus utile à Tin- 
térêt de la marine. Je n'avais aucune instruction relativement à ces 
fonds, je n'en ai même pas donné reçu; je ne possède aucune lettre 
du ministère qui me fasse connaître l'importance ou l'utilité d*un 
prompt envoi de ces fonds; je sais seulement par une facture qu'ils 
étaient destinés à Mayotte. J*explique très tranquillement dans mes 



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uxnBS d'un ji abiv. iA 

lettrts cetpii est arrivé. L'argent est en dép6t, intact , tout prât i 
être expédié à sa destination. Vous comprenez que dans toutes cis 
affaires je n'agis pas seul; j'ordonne, mais j'ai des gens qui signent 
avec moi. La dépense est faite par la frégate; l'argent en répond, 
voilà tout. Que le ministère acquitte les traites émises par nous, et 
f aigeat déposé retourne à sa destination première. II faut que j'in- 
terrompe ici ma lettre; j'ai des affaires par-dessus les yeux. 

30 décembre. — J'ai l'intention de partir aujourd'hui à deia 
henres de l'après-midi, si rien n'accroche. Sans l'argent que j'avais 
i bord et que j'sù déposé en garantie de mes traites, j'aurais été 
obligé, pour doBDer à manger à mon équipage, de vendra mes oa- 
SODS et mes boulets. On dit que la Bayonnaiscy en Chine, est réduite 
i la dernière extrémité. Honte et misère I la révolution de février 
nous barbouille de iange. Pas un sou de crédit, môme pour vtvim. 
Gomprenez-voQS la nécessité où je me suis trouvé de donner ia ga- 
rantie d'argent qu'on exigeait impérieusmient de moi? Comprenes- 
vous aussi la vexation du ministère, qui sent par là que tout crédit 
hd est refusé, qu'il subit le déshonneur de la patrie, et que bul i 
rétranger n'a foi dans le gouvernement? Je leur ai mis le poiguard 
sur la gorge en leur faisant toucher au doigt le mépris qu'ils inspi- 
rent, et je ne lem* ai pas mâché les termes. Nous sommes en révolu- 
tion, pettt*étre en guerre civile; il ne s'agit plus d'avoir une pru- 
dence timide. Chacun de nous doit à la patrie tout ce qu'il peut. 

A bientôt donc I J'espère être en France dans cinq mois. Qu'y 
«iia*i41 d'ici là? 

Nantes, le 21 mai iSiS. 

J*arrive à Nantes par un bâtiment de commerce. Il n'est pas pos- 
mble, comme vous voyez, d'être plus brutalement traité que je ne 
le suis. Je vais partir pour Paris. Je supprime le bavardage que je 
TOUS avais écrit pendant ma traversée : ça répond à des choses 
bien différentes de ce que je trouve ici. Les affaires vont très mal. 
faurai sans doute bien des tracasseries personnelles à essuyer; 
mais qu'est cela au prix de l'état où je trouve cette pauvre Fiance 
et des appréhensions que tout cela m'inspire! A l'heure qu'il est, 
on parle de coups d'état; des combats ignobles en perspective et 
des dégoûts privés sans nombre : quel retour ! 

Je vous adresse ce griffonnage à Paris, où je pense bien que vous 
ne serez pas; mais sans doute on vous l'enverra, soit en Norinandie, 
soit dans le midi. — On ne sait vraiment plus que souhaiter à ses 
•mis, quel compliment leur faire. Il faut serrer les rangs pour ré- 
lister à l'orage. Si l'on en croyait tout ce qu'on dit, nous serions à 
la veille de la dissolution de toute société. Espérons que la France 



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20 REVUE DES DEUX HONDES. 

est dans un état de fièvre chaude dont elle reviendra ; mais que de 
débris en perspective! Reverrai-je M. le duc de La Force et M. de 
La Grange? 

Paris, samedi 26 mai 1849. 

A tout hasard, je vous écris; le pis-aller, c'est que ma lettre 
courre après vous de Paris à Blaye, puis de Blaye à Paris. Demain 
. j'irai voir si vous êtes arrivée; je ne crois pas cependant que votre 
retour s'eflectue si vite, et, dans mon esprit, je vous donne encore 
quelques jours de campagne. Vous dire pourquoi, je n'en sais rien. 
Je ne me sens pas d'alarme au cœur; vous m'avez si bien rassuré 
au sujet de votre indisposition que, malgré la malignité universelle 
de l'influence cholérique, je ne m'inquiète pas. Je ne dis pas moins 
partout que vous avez été touchée par le choléra, et peu s'en est 
fallu qu'on ne l'annonçât publiquement. Enfin venez vous-même 
confirmer tous ces bruits vagues, ou plutôt leur donner un démenti. 
A force de répéter une chose qui n'est pas rigoureusement exacte, si 
elle allait devenir vraie! II faut être un peu superstitieux pour les 
gens qu'on aime; l'instinct à leur égard doit suppléer souvent à la 
raison. Ne me demandez pas des bruits de Paris, il n'y en a point. 
G^est singulier : il y a quelques mois, tous les esprits étaient préoc- 
cupés de révolution, et voilà que tout à coup cette émotion géné- 
rale est tombée comme une soupe au lait. Le général Changarnier 
déclare qu'il n'y a aucun danger; tout le monde le croit sur pa- 
role, et l'on s'endort comme les Napolitains sur la lave à peine re- 
froidie. A part toute alarme, il serait pourtant bien à propos de 
changer de ministère. L'ineptie et l'inertie des hommes qui le com- 
posent finiront par nous amener quelque malheur. La secousse im- 
primée aux esprits par les aflaires de Constantinople a fait éclater 
à tous les yeux l'insuflisance de ce malheureux cabinet. Il y a aussi 
quelque chose de risible dans ce qui se passe à propos du drame 
de Rome , c'est l'ampleur des proportions qu'on lui donne. Ou en 
parle dans les mômes termes que des terribles journées de juin 
1848. Quel ennuyeux pays pour les aflaires I On n'y a qu'un lan- 
gage, le jargon des partis; rien de sérieux dans les expressions, 
dans l'appréciation des choses, des hommes et des évéoemens. Au 
fond, le ministère a fait une sottise en laissant jouer le pape et 
l'armée. Il ne faut pas d'ailleurs s'attendre pour cet hiver aux 
grandes émotions politiques de l'an dernier, l'attention commence 
à s'écarter ou à se détendre. 

Je ne me fais pas une idée nette de votre position à La Grange. 
Je vois que vous y soignez votre nid comme une fauvette des ro- 
seauxi que tout y respire le bien-être, la douce mollesse de la vie; 



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lETTBES d'un UARIN. 21 

mais qu'est-ce qae ces vastes terres dont voos avez hérité? qu'y 
faites- vous 7 quel charme nouveau ajoutent-elles à votre existence? 
quelle influence y exercez-vous? Je ne sens rien de tout cela. J'y 
vois de l'occupation pour M. de La Grange, quelques traces d'af- 
fadres; mais je ne vous suis pas bien dans vos pérégrinations à tra- 
vers vos domaines, je me figure même que vous restez au logis, et 
c'est là que ma pensée va vous chercher et s'établit côte à côte sur 
un fauteuil près de vous. 

Paris, rendredi matin, 15 Juin 1849, 

J'ai passé la journée d'hier et celle d'avant- hier à courir la ville; 
il m'importait de me faire une idée de la lutte que la société livre 
en ce moment, j'ai voulu juger par mes propres yeux de la physio- 
nomie de Paris. J'ai recueilli de mes courses un accroissement de 
mépris pour l'administration et le gouvernement qui se sont jetés 
dans la boue le 2h février, un dégoût profond pour cette population 
qui se laisse insulter, bafouer, fouetter, et pis encore, par une 
poignée de goujats, la bave de la nation, — enfin la satisfaction 
de ne m'étre pas trompé sur le compte de Changamier, qui a très 
bien mené son affaire; mais quel spectacle honteux et hideux pré- 
sente aujourd'hui Paris I En pleine paix, une armée de près de 
100,000 hommes bivouaque sur les places publiques, aux Tuile- 
ries, sur le Carrousel, au milieu de la place Royale (c'est-à-dire 
des Vosges), au Panthéon, au Conservatoire des arts et métiers, 
dans la cour du Palais-Royal; nos soldats, nos propres soldats, font 
bouillir leurs marmites sur des pavés arrachés et disposés en foyers. 
Des patrouilles innombrables parcourent la ville. A la tôte de plu- 
sieurs rues qui débouchent dans la rue Transnonain, j'ai vu des 
pavés remués, des blousiers perchés sur ces ruines comme des vau- 
tours; une fainéantise sauvage, l'œil au guet, attendant sa proie, 
mais refoulée par des piquets de soldats; j'ai entendu quelques cris 
de vive la Constitution poussés par des hommes pris de vin ou par 
des gamins et des voyous; les boutiques étaient fermées presque 
partout. Au faubourg Saint-Marceau, les figures m'ont para hé- 
bétées par le choléra. Pas le moindre mouvement d'émeute; des 
femmes qui pleurent, des convois funèbres qui passent, voUà ce 
qui m'a frappé. 

Maintenant nous jouissons de la tranquillité de l'état de siège. 
La majorité de l'assemblée se conduit avec assez de résolution et 
entraîne le ministère. Le président de la république se conduit avec 
calme et fermeté; on est fort content de lui. Les qualités qu'il déve- 
loppe, entièrement exemptes de fanfaronnade, surprennent tout le 
monde. Il a l'esprit, dans ses proclamations, de sortir enfin du bul- 



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9t RBYcr tfBs DE0r wniMs. 

Itthi impérial. SI les hommes qoi sont au ponvoiTt minislres et i 
jorîté, ont la moindre tenue, a'ilâ ne se dmseat pas sar des niair- 
séries, sur de misérables questions d')amoar*in'oprey ils penreni 
rétablir l'ordre et rassurer la civilisation. 

J'ai peu de particularités à vous écrire; aujourd'hui on yit dans 
la rue, on imprime tout. Vous trouvères dans les journaux des dé* 
tails sur les événemens de ces jours passés, sur le rôle de Ledni* 
Rolliu et celui de votre ami Considérant, décrétés enfin d'accusar- 
tion. Voulez-vous juger de la valeur de toute cette canaille et de 
leur estime mutuelle? Ledru, Pyat et Pilhes s'étaient réfugiés chez 
an citoyen de ma cpnnaissance avec leurs papiers pour rédiger 
leurs actes révolutionnaires. Pyat écrivait je ne sais quelle procla* 
mation, Pilhes s'approchait de temps en temps, et Ledru disait à. 
l'oreille de Pyat : « Défie-toi de Pilhes, c'est un espion, il te trahira. » 

Décidément le choléra nous quitte : la mort du maréchal Bu- 
geaud semble l'avoir contenté, il ne lui fallait rien moins que cette 
grande victime; — voilà qui nous coûte cher. M. Passy va mieux, 
il assistait hier matin au conseil; mais il est encore trop faible pour 
aller à la chambre. M. de Tracy sort à présent. On a poussé Dufaure 
bien malgré lui; il est enfin dans l'action, il en mourra bien sûr 
d'émotion et d'effroi. Ne voilà-t-il pas qu'on distribue par les rues 
et pour rien le discours de M. Dufeure ! C'est sans doute Carlier 
qui lui joue ce tour-là et qui le compromet avec lui. 

Quelle leçon ce doit être pour le gouvernement de juillet que les 
événemens de ces jours derniers 1 S'est-il abandonné assez lâche- 
ment I Si D n'étouffe pas de Jbonte, c'est qu'il a rude écorce» 

Et ce brave roi qui répète à chaque instant que, s'il avait à recom- 
mencer, il ferait encore de même I Nous allons voir maintenant ce 
que fera l'assemblée pour rassurer la marche du gouvernement* 
C'est surtout la question finances qui est grosse et difficile. Je n'en- 
tends parler que politique, et je vous en renvoie les échos. Pendant 
quelques jours, l'état de siège vous garantît une sorte de sécurité; 
vous ferez bien d'en jouir et de vous laisser aller au charme de 
Cbanday . Présentez, je vous prie, à M. le duc de La Force tous mes. 
seniimens de fraternité républicaine et autres, et dites à M. de La. 
Grange que nous faisons des vœux pour son retour à Paiîs et sur* 
tout son retour à la santé. 

Paris, le 17 Juin 1849. 

Malgré le succès du IS, je ne rencontre sur mon chemin que des 
prophètes de malheur. Représentans et représentés ont le môme 
langage de terreor ou d'appréhension. Ces premiers craquemens 
de la société, on les prend pour l'écroulement prochain de notre 



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mmcle. Personne ne voit luire à Tborizon la mtrindre étoile; Poaiv 
tant il faudra bien que quelqpie ordre social sorte de tout cela. En 
ne vivant qu'au jour le jour, voici déjà deui grands points de ga^ 
gués : le choléra est en fuite et la république détnocratiqpie et sa- 
date en échec. Jouisses à la hâte de vos beaux ombrages de Ghan- 
day, da calme et du silence de vos bois; fermez votre porte aux 
échos de Paris, a\uc hurlemeos des passions haineuses qui grondent 
autour de nous. Laissez-vous aller à l'espérance, mais surtout hu- 
mez à pleins poumons l'air frais et parfumé de vos prairies» car dès 
votre arrivée ici vous retomberez dans un tourbilloa de désolation. 
Le 18. — J'ai été dérangé par des visites qui m'ont empêché de 
terminer ma lettre. — Aujourd'hui les fronts «sont moins sombres; 
les nouvelles des provinces sont satisfaisantes, et l'on se livre im- 
médiatement aux plus beaux rêves d'ordre public. Quel peuple que 
celui-ci I il est comme son ciel. Dans la même journée, il voit des 
aspects sombres, des tempêtes et puis un soleil radieux. Pas la 
moindre stabilité dans tous ces esprits 1 Hier la république sociale 
criait aux armes contre la constitution, aujourd'hui on dit que les 
réactionnaires vont renverser la république. C'est fatigant de vivre 
an milieu de toutes ces fluctuations. 11 y a pourtant quelque chose qui 
me rassure : la jeunesse n'a pas la moindre appréhension de l'avenir. 
Le jeune de Caux déclare qu'on ne s'est jamais tant amusé que de- 
puis la révolution de février. Il est fort occupé à manger son oncle; 
absolument comme il Teùt fait autrefois. 11 faut conclure de tout 
cela que nos terreurs sont imaginaires, que les nuages dont nous 
Toyons le monde enveloppé n'existent que dans notre tête. 

L'alTaire du 13 juin a balayé les mes des blouses qui les racom- 
braient. C'était devenu presque intol<^rable. Dans les jours qui ont 
précédé cette démonstration, on ne pouvait plus s'aventurer sur la 
voie publiqpie sans être coudoyé, heurté et presque menacé par des 
groupes de gens de fort mauvaise mine; maintenant tout ce monde 
a disparu. On ne peut guère comparer ces êtres qui s'en allaient 
rOdant sur les boulevards et aux abords de l'assemblée qu'à des oi- 
seaux de proie qui flairent une charogne; la majorité a donné signe 
de vie; elle leur a prouvé par la main de Changarnier qu'elle n'était 
pas encore réduite à l'état de cadavre, et les oiseaux de proie se 
sont envolés. Du choléra, il n'en est plus question que comme d'un 
onge passé; je n'en entends plus parler. Il me semble seulemrat 
qt'on rencontre par la ville plus de vêtemens noirs que de coq» 
tome. Dans le peuple, personne ne veut plus avoir été rouge; tous 
ceux qui se partageaient les propriétés des riches sont d'une humi- 
lité» d'une cajolerie dont rien n'approche. Pas un ne veut avoir fak 
partie de la colonne insurrectionneUe ; ils ont oublié leurs menaces. 



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2& RETUE DES DEUX HONDES. 

de la semaine dernière; ils ne respirent et n*ont jamais respiré que 
Tordre. Aussi je ne puis m'empécher de penser, en examinant cette 
nouvelle phase, qu'il n'y a rien de bien sérieux dans tous ces ébran- 
lemens, dans ces bouleveri^emens dont on prétend la société mena- 
cée. C'est une vapeur noire qm n'a d'importance que dans nos 
cerveaux malades, qui n'a de force que dans notre lâcheté. Ce mal- 
heureux gouvernement de juillet n'a eu à combattit qu'une ombre, 
et c'est devant un fantôme qu'il a jeté sceptre et couronne. Eh 
bieni aujourd'hui c'est à peu près de même. Le socialisme n'a 
rien de sérieux; notre sottise seule peut le rendre dangereux. Si 
l'assemblée nationale veut bien ne pas se détruire elle-même par 
des nisdseries d'amour-propre , elle a la force en main ; elle peut 
fonder un gouvernement solide, irrésistible , et que tout le monde 
respectera. Que l'assemblée veuille , et le socialisme disparaîtra de 
la France comme une brume du matin aux rayons du soleil. On 
ne doit redouter que les hommes de trouble et de désordre, qui 
sont toujours prêts à profiter de nos dissensions. 

Mais voilà bien des discussions politiques; je suis au bout de mon 
papier. Le fait est que je ne puis guère vous parler que de ce qui 
remplit l'air, et notre atmosphère n'est que politique. Dites à M. de 
La Grange que la chose importante c'est la santé, le reste ne suit 
que de bien loin. 

Paris, samedi 18 août 1849. 

Je suis en mesure de vous donner des nouvelles de tous les vôtres. 
J'ai rencontré avant-hier au Palais-Royal votre neveu Edmond, ac- 
compagné de sir William, tous deux bien portans et bayant à toutes 
lés boutiques comme d'honnêtes flâneurs; j'ai su par eux que M"*^ de 
L... se porte bien. Puis voici que sur la place Bourgogne je me 
trouve nez à nez avec un cheval de fiacre traînant un milordy et 
dans ce milord je reconnais M. le duc de La Force, qui flânait aussi 
dans les rues de Paris. Maintenant il faut que je vous parle de la 
république, quelque ennui que vous puissiez en ressentir. Tout le 
monde se prononce contre l'impôt de 1 pour 100 sur le revenu. 
Passy, sentant que ses lois fiscales trouveront forte résistance et 
qu'elles ne passeront probablement pas, est tout prêt à quitter le 
ministère. Les citoyens Odilon Barrot et Dufaure restent. Voilà donc 
l'ami Dufaure qui s'en va colportant de rue en rue le portefeuille de 
son patron et qui ne trouve point placement pour sa marchandise. Je 
ne connais rien de plus triste que ce spectacle, car enfin qu'est-ce 
que Dufaure? Un homme d'élite de notre société, et voilà où nous 
en sommes! On ne peut le donner à Fould, ce portefeuille, Fould 
est à l'index et n'offre aucune confiance. Reste Benoist-d'Âzy; mais 



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UÈTTRES d'un HARIN. 26 

deux portefeuilles aux mains des carlistes, cela donne l'alarme. On 
propose alors comme expédient un revirement dans le cabinet : 
de Falloux passerait aux affaires étrangères en place de Tracy et 
réciproquement. L'influence carliste se trouverait par ce moyen 
un peu amoindrie. Pendant que les chefs s'agitent dans ce misé- 
rable bourbier, la propagande antisociale chemine sourdement et 
gangrène la classe ouvrière. Ce n'est point une appréhension, nous 
nons ferions en vain illusion, les ouvriers regardent la guerre comme 
déclarée et préparent leurs armes avec un vif sentiment de ven- 
geance. 

Ainsi votre La Grange est charmant; la Gironde caresse douce- 
ment vos rives; vos fleurs sont éclatantes. Eh bien! je dois me bor- 
ner à voir tout cela en rêve ; je n'irai point en Anjou, c'est décidé. 
II est clair que je n'ai pas eu un instant la pensée de me rendre 
dans les Pyrénées. 

Ces niaises affaires du ministère vous assomment; elles mar- 
chent cependant. Il a fallu que M. Rullière prît un instant V intérim 
du portefeuille de la marine pour que j'obtinsse enfin une signa- 
tnre , car arracher de ce vizir fainéant nommé Tracy qu'il appa- 
raisse un instant à son divan, c'est chose presque impossible. Il ne 
me reste plus que l'expédition dans les bureaux et au trésor. Vous 
voyez que je ne suis encore qu'à mi-chemin; mais tout finit pourtant 
dsoïs ce monde. 

Votre lettre vient de m' arriver. Quant au choléra, je suis obligé 
de vous dire qu'il y a trois jours une sorte de recrudescence nous a 
pris : il est mort 200 personnes ; les jours suivans, le chiffre a 
constamment diminué jusqu'à 60 et &0. C'est l'effet de quelques 
jours de chaleur soudainement reparue. 

le reviens à la politique : avec Passy sauteraient Tracy et La 
Crosse. — Je suis impatienté d'être retenu par des bagatelles. Ma 
pauvre vieille mère m'attend, et je sens au fond du cœur un grand 
besoin de l'embrasser encore une fois. Je ne sais pourquoi les larmes 
me montent aux yeux ; comme si je pressentais que ce sont mes 
adieux que j'irai lui faire. 

Vendredi, 25 août 1849. 

Ce n'est que dans dix jours que je pourrai recevoir le mandat de 
solde de ce qui m'est dû en arriéré; au moins est-ce une affaire 
faite, et, comme je n'ai pas rigoureusement besoin d'argent, je puis 
laisser là le mandat et courir chez ma mère. J'ai eu avant-hier à 
dloer Armand Bertin et Génie : c'était, vous pouvez le penser, une 
rénnion de souvenirs ; mais pas la moindre nouvelle que je puisse 
vous mander. Je crois que ce pauvre Génie cherche une position : il 



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Sft REVUE BIS DEOl HORINBB. 

est question poar lui de la direction d'une usine à gaz; ce que c'est 
que de nous I Quand je me rappelle la physionomie des affaires étran- 
gères il y a deux ans, et que je vois tous les acteurs de cette époque 
dispersés, réduits aux expédiens pour vivre, j'en ressens toujours* 
use sorte de tristesse. Quelle nation que la nôtre, où tout est si in^ 
stable I quelle foi avoir en ces hommes qui jouent follement leur va- 
tout dans un présent où tout tremble et menace à chaque instant de 
se bouleverser? Avant le gâchis de février, la société avait pris un 
ton qu'elle ne pouvait pas soutenir; le luxe extérieur de la plupart 
des particuliers était hors de proportion avec leurs ressources, oa 
escomptak l'avenir, et les événemens sont venus bafouer les vaines 
espérances; on dirait que c'est justice divine. Que j'ai applaudi alors 
à votre résolution de ne rien changer à votre établissement de mai- 
son au moment où la fortune est venue vous visiter I Tout autour de 
vous était convenable, élégant, marqué d'un cachet particulier de 
distinction : ce caractëre-là vous est resté; c'est de tous les temps, 
de tous les lieux, de tous les âges, de toutes les fortunes. Tout le 
monde peut aller chez vous et s'y trouver à l'aise, et l'élégante en 
équipage, et Thonnète femme à pied, et l'incroyable en bas de soie, 
souliers vernis, qui descend de son tilbury et saute dans votre saloa 
sans toucher terre, et le promeneur par force majeure soit de ré- 
gime, de santé ou de bourse, soit même par goût, par caprice, par 
horreur du coffre à mort qu'on appelle voiture sous ce maussade 
climat, comme un certain citoyen de votre connaissance. Enfin c'est 
arrangé de manière qu'avec un peu d'esprit, une tenue à peu près 
décente, nul n'est déplacé chez vous. £t pourquoi auriez -voua 
changé cela? Pour un ameublement d'épicière enrichie? J'ai par le 
monde un ami qui a épousé la fille d'un fournisseur d'armée dont 
les coffres se sont remplis de pillage sur les nations du soldat : il 
faut voir ses salons; or sur blanc, brocarts, crépines d'or et de soie, 
dentelles, tentures éclatantes, dorure, on tremble de poser le pied 
sur les tapis fond blanc qui couvrent le parquet. Moi, j'affront&tout 
cela; je suis enchanté de trouver des affranchis qui étendent sous 
ma botte poudreuse de riches étoffes, ça m'amuss de les fouler; 
mais il y a quelque chose qui me peine : c'est quand je vois entrer 
un brave et digne homme qui se sent humilié de ce luxe de Turca- 
ret, qui perd contenance et s'en va. Aussi quelle société que celle 
qu'on trouve là! quels sotsi quelles insupportables créatures I Voilà 
ce que vous auriez gagné à dorer les dossiers de vos confortables 
fauteuils, à blanchir à la céruse et à lameller de feuilles d'argent 
les corniches de votre salon. Les choses à usage doivent être com- 
modes et faciles; qu'on en use et qu'on en abuse sans trop de re- 
gret. Autrement vous introduirez l'abrutissement dans votre cercle. 



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txrrKES Tfmx HàRtii* 97 

Vbtre bon esprit ne tous eût-il psts rèrélé tout cela^ j'aurais donné 
le mot cTordre à S... pour faire une razzia dansTos appartemens» si 
?ois les aviez transformés en boutique d'ébéaisterie^ en mombroi» 
Urie en un mot. — J'ai eu hier la visite du chef de cabinet du duc 
de HoQtebeth) au moment de février (depuis il s'est retiré dans ses 
terres à Fontenay-le-Gomte, sur le chemin de Saumur à La Ro* 
dielle), charmant garçon dont je vous ai parlé et qui est resté ai- 
mable, spirituel et charmant après comme devant : chose rare et 
que je vous signale. — Qu'est-ce que c'est que ces vomissemens 
dont vous me parlez? sont-ils passés? Est-ce fatigue, changement 
d'air, de nourriture? Ces chaleurs caniculaires, cette sécheresse 
inexorable, ce ciel d'airain, sont insupportables; tout le monde B9i 
plus ou moins influencé, plus ou moins malade. — Ne dédaignez 
pas trop le plus petit malaise; en pareille saison, tout est redoutable; 
il faut vous soigner. J'ai toujours là votre veratrum bien cacheté, 
Imk ficelé, bien enveloppé. Je n'ai pas eu occasion de m'en servir; 
que vos remèdes vous servent à vous-même et vous maintiennent 
en bonne santé I 

Vitiy-1&-Français, le i^ septembre 1849. 

Vous voyez par la date de ma lettre que je suis chez ma mère. 
Une lettre de ma sœur m'avait tellement alarmé que j*ai quitté 
Paris en toute hâte, redoutant d'arriver trop tard pour recevoir un 
dernier soupir. Voici ce qui est amvé. Ma pauvre vieille mère s'en 
va s'affaîblissant; à cela, il n'y a rien de surprenant, c'est l'effet de 
l'âge, effet progressif et pourtant à peine sensible. Il y a quelques 
jours, des maux de tête violons l'avaient saisie, ce n'étaient sans 
doute que des douleurs rhumatismales; cependant le médecin, crai- 
gnant un engorgement de cerveau et par suite une paralysie, lui 
appliqua des sangsues. La moindre goutte de sang retirée d'un 
corps si frêle est une perte sensible : la vie sembla s'être retirée 
presque tout à fait; les yeux s'éteignirent, l'effroi gagna l'entou- 
rage, et Falarme vint jusqu'à moi. J'accourus : ma vue produisit 
snr ma mère un effet électrique; le sang reflua vers son cerveau, la 
vie reprit ses fonctions comme par enchantement, et en l'exami- 
nant bien il m'est presque impossible de sûsir en elle depuis deux 
ans d'autre altération qu'un amoindrissement général très peu mar- 
qué. Quand on laisse à l'air un morceau de camphre cristallisé, il 
s'évapore lentement, et peu à peu le cristal diminue de dimensions; 
mais il faut une grande attention pour constater cette diminution. 
Sh bien I voilà l'effet que me produit ma pauvre vieille mère. A 
moins d'accident imprévu et violent, elle s'éteindra lentement; ce 
qui me frappe en elle, c'est encore la fraîcheur de son imagination. 



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L 



28 KEYUE DES DEUX MONDES. 

Ainsi vous voilà dans le plein exercice de vos fonctions de reine 
d*ÂquitaineI Eh bien! belle majesté, puisque vous daignez parfois 
laisser tomber sur votre serviteur un regard de grâce, il faut que 
je vous remercie des deux lettres de M. de 6... et aussi des ordres 
qu'il vous a plu de donner, afin d'assurer Tapprovisionnement de 
ma cave pour les pèlerins qui s'aventurent jusqu'à mon ermitage. 

Dans ce pays- ci, on n'est point socialiste, la république n'y est 
pas non plus accueillie avec faveur, je ne rencontre point de chauds 
adhérens à cette forme de gouvernement. Nos paysans disent : Que 
fait donc cette assemblée nationale? Comment! il leur faut tant de 
temps pour nommer un roi ! Leur intelligence ne va pas jusqu'à 
comprendre l'autorité mobile d'un président. Hier j'ai été visiter 
une ferme au sein de la Champagne pouilleuse; vos fraîches pro- 
menades sur les bords de la Gironde me revenaient en mémoire 
pendant que je parcourais les champs arides et brûlés de nos col- 
lines crayeuses ; je comparais les bouquets de pins, que nous avons 
tant de peine à faire prendre, aux riches arbres qui jaillissent pour 
ainsi dire de vos fortes terres, nos frêles graminées, dont la tige 
tremble seule, sans souffle de brise, à vos riches herbages. Oh ! il 
ne me viendrait pas dans l'esprit de vous inviter à partager de pa- 
reilles promenades; il faut être né dans la Champagne pour en to- 
lérer les arides aspects. Et puis votre beau fleuve tout couvert de 
voiles, quelle opposition avec nos puits qui vont chercher l'eau à 
des centaines de pieds dans les entrailles de la terre! Enfin dans un 
mois nous nous retrouverons sur les bords de la Seine. C'est un ter- 
rain neutre qui appartient à tout le monde. 

Vous avez vu M. de S..., qui revient courtiser l'opinion publique. 
En vérité, pour ce qu'il en doit retirer, ce n'était pas la peine. Je 
vois les candidats à la représentation nationale se précipiter dans 
les professions de foi les plus démocratiques; mais il ne me paraît 
pas que ceux qui réussissent soient préciséjnent ceux-là mêmes qui 
aient flatté les plus basses passions. Je remarque aussi qu'il n'y a 
d'inquiétude sur les afiaires que dans la classe élevée de la popula- 
tion; les classes inférieures ne semblent pas saisir ou sentir le 
moindre danger; elles s'étonnent qu'au milieu de l'abondance le 
commerce ne reprenne pas, leur sentiment de l'avenir ne va pas 
plus loin. Est-ce un bonheur? est-ce un nouveau danger? 

Âuteuil, le 14 septembre i8S9. 

Me voici de retour à Paris, où je trouve deux lettres de vous et 
un journal de la Gironde qui renferme un discours de M. de La 
Grange. Nous déplorons tous avec vous la mort de M. Ravez : c'est 
une perte pour l'ordre que nous devons soutenir; mais enfin il 



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LETTRES d'un HABUf. 29 

fallût bien nous y attendre : quand on a vécu soixante- dix-huit ans, 
on devrait considérer chaque jour comme un jour de grâce. Ce qui 
m*étonne« c'est qu'on ne veuille pas se décider à faire entrer la 
mort dans les conditions de l'existence, à ce point que, lorsqu'elle 
nous atteint, on est tout surpris. Du reste, je remarque que per- 
sonne n'est indispensable en ce monde, et j'admire combien faci- 
lement on trouve à remplacer les hommes qui paraissent le plus 
nécessaires; les choses n'en vont pas mieux pour cela, mais elles 
vont. J'ai laissé ma pauvre vieille mère aussi bien que possible; 
on souffle peut me l'enlever, et pourtant j'espère la conserver en- 
core quelques années. Malgré tous mes raisonnemens sur la né- 
cessité de mourir, bien que je me sois dit depuis vingt ans qu'il 
fallait me préparer à la perdre, quand on m' alarma sur son exis- 
tence, j'en ressentis une secousse qui retentit jusqu'au fond de mes 
entrailles et qui me glaça le cœur. J'eus beau chercher à écarter 
cette préoccupation, j'en étais comme étouffe. A quoi bon philoso- 
pher, si dès le moment où l'on se trouve en face des malheurs de 
la vie on perd sur-le-champ contenance et courage? 

On continue à vivre ici dans une parfaite quiétude, comme si 
tous les dangers qui menaçaient la société il y a quatre mois 
étaient entièrement dissipés. Le fait est que tout repose en ce mo- 
ment sur la force militaire et sur l'usage intelligent que le général 
Changamier parait disposé à en faire. On ne parle que de l'affaire 
de Rome, comme si c'était quelque chose de sérieux. Eh ! que nous 
importe au fond que le pape octroie ou n'octroie pas les garanties 
de liberté qu'on exige de lui? En supposant qu'on nous donne 
toute satisfaction, que notre armée revienne en France, en serons- 
nous moins en présence de notre lutte intérieure? C'est là qu'est le 
danger, là qu'il y aura une grande bataille... 

Ne me demandez pas de nouvelles, il n'y en a point. Falloux ne 
veut pas quitter le ministère, de sorte que nul changement n'aura 
lieu. Passy dit à ses collègues : Mes lois de finances alarment le 
pays, et vous voulez me sacrifier. C'est de votre aveu que je les ai 
présentées; prenez -en l'endos tout aussi bien que moi : elles ont 
été discutées en conseil. — On met ici sur le compte du choléra 
tous les cas de mort subite arrivés soit naturellement comme dans 
les autres années, soit par maladresse des médecins, qui sont en- 
chantés d'avoir ce manteau pour couvrir leur ignorance; mais, 
soyez tranquille, il n'y a plus de danger. 

Auteuil, le 21 septembre 1849. 

Tout dort ici; Paris semble plongé dans une sorte de léthargie. 
Rien ne remue l'attention publique, on ne s'émeut guère; on vous 



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30 R£¥€B DES DBUX MONDES. 

attend. On avait répandu beaucoup de bruits sur le résultat des con- 
seilS'géséraux : en réalité, ils n'ont rien produit; ils ne nous ont rien 
appria. La composition de l'assemblée nationale et son eq>rit re- 
présentent bien l'esprit de la France. On ne sait pas ce qu'on veut, 
et pourtant on voudrait autre chose que ce que nous avons. C'est 
étrange comme on oublie facilement dans ce. pays. Je ne vois quA 
gens qui cherchent des distractions et des plaisirs. L'effroi dont on 
était suffoqué l'an passé est effacé, on n'en trouve presque plus de 
trace. Chacun s'étourdit de son mieux. La république se traîne, 
mais elle tient : personne ne se montre ardent à la soutenir, pour- 
tant personne n'oserait lui porter les premiers coups. Que mettre à 
la place? On n'a pas la moindre nouvelle à se communiquer, pas 
d'espérances pour l'avenir; le présent tolérable, mais nulle sécu- 
rité sur la durée de ce qui existe; beaucoup d'inquiétude sur les 
finances; on parle beaucoup des dispositions de la Gironde contre 
le rétablissement de l'impôt sur les boissons. Le fait est que la po- 
sition des représentans de ce pays sera difficile; il faudra bien qu'on 
s'assure de l'argent par ce moyen; comment resteront-ils? Gela 
m'intéresse à cause de M. de La Grange. Je suis tout aise de savoir 
que vous avez quitté Bordeaux; c'est un séjour de mauvsdse répu- 
tation en ce moment. Votre retour ici est retardé, mais ce ne peut 
être que de quelques jours; il faut bien que vous veniez reprendre 
avec M. de La Grange le collier de misère. Je conçois que vous n'en 
éprouviez aucun désir,- vos jours doivent ôtre heureusement rem- 
plis là-bas au milieu des charmes de la campagne. Je me figure que 
vous êtes déjà en pleine vendange, occupée et distraite du malin 
au soir, avec des visiteurs sans nombre, des gens d'afiaires, des 
ouvriers, des bavardages sans fin. Moi, je trouve qu'il y a bien 
longtemps que vous êtes absente. — J'ai repris ma vie de travûl, 
de méditation et de rêverie. Puisque la république m'en laisse le 
loisir, je m'empresse d'en jouir; je n'en ai peut-être pas pour long- 
temps. Depuis des mois, j'avais oublié le charme de l'étude et des 
lectures : je m'y remets. Le gouvernement ne ratifie pas le traité 
signé avec Rosas par l'amiral Le Predour. — On va envoyer l'ami- 
ral Romain- Desfossés en mission temporadre pour tâcher d'obtenir 
quelques modiCcations à ces terribles conditions qui nous sont faites; 
cependant on ne s'exprime que timidement, c'est une grâce qu'on 
va demander. Voilà où en est réduit ce pauvre gouvernement de la 
France. C'est ce qui me fait craindre que Louis- Napoléon ne dure 
pas; notre pays n'a ni tenue ni caractère, mais il a besoin de glo- 
riole, il faut flntter sa vanité; or tout ce qui se passe est loin de le 
fidre. Ce misf^rable ministère ne sait que trembler. Si seulement il 
avait un but 1 mais rien. — J'ai bien pensé à vous à la nouvelle de 



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LETTRES J>'UN MARIN. M 

la mort de B^* de Nesselrode. Voilà comme vos amis sont successi- 
Tement fauchés. C'est une leçon^ il faut se seiTcr. 

Que d'agitations vous allez avoir cet hiver I Tant de gens pivote- 
ront autour de vous. En général je remarque que dans le désordre 
où sont les esprits, au lieu de se rapprodier les uns des autres, on 
s'écarte; c'est une fâcheuse disposition. Vous serez précieuse avec 
votre esprit de ralliement et de concentration au milieu de cette 
société qui se disloque. — Les affaires reprennent un peu; l'anima- 
tion revient aux boutiquiers; ils se remuent beaucoup, et ils espè- 
lent. Vous n'avez pas d'idée du monde qui va à Saint-Cloud dans 
l'espérance de voir le président. Vraiment c'est chose curieuse. Il y 
a plus d'un mois que je n*ai rencontré personne avec qui je pusse 
parler de vous. Je ne sais plus où vous en êtes ni ce que vous faites. 
J'ai aperçu H. de Saint-Mauris avant-hier; quel air défait! J'en ai 
ressenti une sorte de désolation : le malheureux! ce n'est que 
rombre de lui-même !.. A bientôt, n'est-ce pas? 

Auteuil, le 24 septembre 1849. 

• 

Il était temps, j'éprouvais une vive inquiétude à votre sujet; 
votre lettre m'a tranquillisé. Tous ces bruits de choh'ra m'avaient 
jeté dans une alarme superstitieuse qui me troublait dans ma soli- 
tude. Je cherche en vain à vous féliciter de votre vie dissipée; au 
fond du cœur, je sens que, malgré tous les honneurs dont on vous 
entourera au bal, vous serez là comme iin corps sans âme. J'ai re- 
marqué que Dieu vous a donné une véritable grâce d*état : vous 
êtes habîmée au monde à peu près comme un écureuil à tourner 
dans sa cage; c'est un manège que vous n'aimez pas, mais vous le 
fautes machinalement avec un tel naturel qu'on croirait que vous y 
mettez de l'âme et un vif intérêt. Je vous laisse donc applaudir aux 
grâces et aux muses girondines, inspirez-les, encouragez-les; mais 
je suis sûr qu'un vague instinct de retraite et de recueillement 
vous fait regretter qu'on ne vous laisse pas un peu plus de loisir 
pour la vie intime. Singulière femme! vous arrangez ce qui vous 
touche de près, et votre salon et votre boudoir et votre chambre 
à coucher, comme sainte Thérèse arrangeait son oratoire. Évi- 
demment vos goûts secrets, vos instincts les plus cachets, les 
plus profonds de votre être, se révèlent dans cet entourage, dans 
cette atmosphère d'onction, de demi-mystère, de demi-dévotion; 
c'est là ce que vous aimez, et la plus grande partie de votre vie se 
passe en distractions mondaines, en honneurs de salon, rie récep- 
tions, où, par une double faculté, vous circulez comme dans votre 
véritable élément, dans le milieu de votre choix. Faut- il que je 
cflnciae que vous êtes tout simplement une femme d'esprit qui sa- 



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32 RETUE DES DEUX MONDES. 

vez vous accommoder à tout, vous faire toute à tous? Ce n'est pas 
vrai, car vous êtes d'un caractère si net, si tranché, tellement tout 
d'une pièce, que, dès qu'une chose froisse vos secrets instincts, 
rien ne peut vous faire plier. J'aime mieux me dire que pour être 
femme du monde admirable il faut, avec de l'esprit, n'avoir pas le 
goût du monde, y porter un certain degré d'indifférence, pas de 
passion, ce qui vous permet de sentir délicatement les goûts et les 
passions des autres, de leur donner égale satisfaction sans heurter 
personne. Pourquoi heurteriez-vous qui que ce soit? Vous ne ren- 
contrez personne dans les penchans exclusifs de votre âme; mais 
aussi, si vous plaisez de la sorte à tous, ou du moins à beaucoup, 
malheur à qui met le pied dans l'étroite enceinte de voti*e for inté- 
rieur, dans la partie réservée de votre âme I Là vous êtes d'un ab- 
solutisme, d'une exigence, d'une impétuosité! là tout doit se fondre 
en vous; autrement c'est une bataille incessante. A propos de quoi 
tout cela? Je ne m'en souviens plus. Revenons à votre vie de la Gi- 
ronde. Les représentans accourent à Paris; cependant je ne crois 
pas qu'il y ait nécessité absolue pour M. de La Grange d'être exact 
à la rentrée. Malgré la rage des passions qui fera explosion tout 
d'abord, les premières séances ne seront guère que d'inutiles passes 
d'armes. Quant au résultat, il n'y a rien à attendre. Ce qui jette un 
assombrissement sur le présent, c'est l'état des finances. M. Passy 
déclare qu'il est au bout de son rouleau, et qu'il ne voit, pour sortir 
d'une manière quelconque de la gêne qui l'étouffé, qu'une révolu- 
tion ou la banqueroute. Oh I ce ministère est pitoyable. M. de Falloux 
ne court aucun danger; les journaux ont singulièrement aggravé 
sa position. L'amiral, que j'ai rencontré avant-hier, m'a dit que ja- 
mais il n'y avait eu d'inquiétude sérieuse. Quand je vous dis qu'il 
n'y a pas d'homme nécessaire, je ne prétends pas que la perte de 
tel ou tel homme de tète ne soit pas un grand malheur; je dis seu- 
lement que le monde se soucie assez peu que les affaires soient me- 
nées par des sots ou par des hommes de génie. Que tout prospère 
ou s'abîme, qui s'y intéresse? qui s'y dévoue? On laisse aller la 
machine. — Tourne ou verse ! et l'on dit : Il devait en être ainsi; 
c'était écrit ! 

Lundi, 15 octobre 1849. 

Allons, exécutez-vous, revenez, revenez dans ce sombre Paris, 
dont le ciel n'est plus qu'une calotte de plomb, — le soleil, quand 
par hasard il se montre, un mauvais plat d'étain, — l'air qu'on est 
censé respirer un verre d'eau glacée. Revenez jouir des nombreux 
plaisirs que vous prépare l'hiver, à savoir les rugissemens des mon- 
tagnards contre M. Thiers et l'Italie, leurs hurlemens sur le che^ 



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LETTRES DUN MABIN. 33 

ffliû de Versailles, la maussaderie générale de tous les hommes qui 
prennent part aux affaires, soit du geste ou de la voix. Je vous di- 
rais bien à quoi tient la mauvaise humeur répandue partout; c'est 
que personne n'est plus à sa place, personne ne fait ce qu'il vou- 
drait, désirerait ou aimerait faire. Venez, quoi que vous en ayez, 
faites eomme tout le monde la moue et grondez, c'est bien porté. 
A jeudi donc, et tâchez de ne pas trop vous fatiguer. On nous dit 
qu'à La Teste le choléra fait des ravages : ce n'est pas loin de Bor- 
deaux; ainsi, pour la sécurité de la vie, vous serez mieux à Paris 
que sur les bords de la Gironde. Après tout, que perdez-vous à 
revenir? Hors le soin de votre santé, qui vous rendait congénial le 
climat du midi, vous perdez quelques beaux jours. C'est beaucoup 
dans la vie, mids enfin les beaux jours reviennent avec le prin- 
temps. M. de La Grange aurait profité sans doute de son séjour 
forcé à La Grange pour surveiller ses travaux, mais la république 
réclame tous ses soins. 

M. Thiers fait rage sur les affaires de Rome, et ce qui m'amuse, 
c'est que voilà le Constitutionnel qui déclare la guerre au Journal 
des Débats. Nous sommes vraiment des Grecs du Bas-Empire. L'as- 
semblée nationale, assez calme dans les premiers jours, commence 
à s'exaspérer; en revanche, les esprits s'apaisent, vous serez sur- 
prise de la tranquillité qui règne ici. On s'endort complètement sur 
la parole du général Changamier. 

On voudrait bien se débarrasser du ministère, mais nous l'avons 
sur les épaules comme le vieillard des Mille et une Nuits. Ils se 
tiennent tous par la main, on dit môme qu'ils ont pris les uns pour 
les autres une affection très tendre, qu'Odilon Barrot et M. de Fal- 
loux mangent à la même écuelle. Vous savez donc quel est le cabi- 
net sous lequel vous aurez le bonheur de faire votre entrée à Paris. 
A bientôt! 

Aateml, le 23 août 1850. 

De quelle politique voulez-vous que je vous parle dans mes let- 
tres? Ne savez-vous donc pas qu'il n'y en a plus? Tout est envolé 
avec l'assemblée et avec le président. II n'y en avait déjà plus 
quand ils étaient réunis; ne croyez-vous pas qu'il puisse y en avoir 
maintenant que chacun vagabonde de son côté! Si vous voulez ab- 
solument que je tâte le pouls à l'opinion publique, ce que vous 
pouvez faire tout aussi bien que moi, je vous dirai que le président 
a pu voir dans son voyage qu'il n'y a pas dans ce pays matière à 
coups d'état, — il faut, bon gré, mal gré, qu'il reste M. Bonaparte^ 
— qu'on le renverra à ses choux dans dix-huit mois, que la républi- 
que se fonde, et que nous y sommes rivés. Envers et contre tous, 

TOMs CL ^ 1872. 3 



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ih REYUE D£S DEUX MONDES. 

la. France s^a républLoaine : nos moeurs orient contre. cela, soit; il 
faudra nous y façonner^ La népuhlique doit Uîompherpar la raison 
qu'elle est seule contre trois principes monarchiques antipathiques^ 
ainsif vive la républiqpe.I il n'y a plus que cela. Tout ce que noua 
aurions pu désirer^ c'est la république avec un président à vie ouvà 
dix ou quinze ans;Jes. esprits s'en éloignent, viYe>la constitution l 

J'ai rencontré hies S.».. y; il est revenu. des Pyrénées^ il arrange 
ses affaires. Il part dans trois semaines ou un mois pour aller &a 
Syrie résider huit mois ou un an; il en sent le besoin, surtoiiUpouc 
son ûls; tâchez d! expliquer cela« Il se plaint' de votre dureté. Il m'a 
parlé de la mortdje sa. femme en des termes qu'il aurait voulu 
rendre touchans. Tout cela est escompté d'avance.^ 

M., de L.... a beau. faire parler de lui, ce n'est plus qu'un oripeau 
à. reléguer chez. les fripiers du. Temple. Êtes-vous dui nombre des 
femmes qui s'habillent, là? Quelle chute! Pourquoi ne pas restes 
fidèle à sa vie entière? Gh... a bien fait de mourir,. il a. bien choisi 
sonheure, il ne survk ni.à lui-même ni à son idole.. 

le vais bientôt partir pour aller chez ma mère.. Je viens d'avoir 
l'avant-gpût des plaisirs qui m'attendent en Champagne;. tous ces 
jours- d, .je me suis trouvé au milieu de messes, de déjeuners, « dî- 
ners et. soirées de noce. Comme je dois jouer bientôt le rôle de père 
noble,, j'ai, regardé avec attention en me disant : Voilà pourtant 
comme je serai dimanche I Ce n'était pas gai, mais enfin telle est 
la .vie. 

L'amiral de Mackau est parti pour l'Angleterre, il voyage sur 
mémoire pour cause d'utilité publique. Sa femme m'a beaucoup 
parié de vous, et j*ai riposté de la. plus douce manière. 

L'herbe est encore fraîche,, rien ne jaunit sur les arbces, excepté 
les poires et les mirabelles. Il pleut, il fait froid, c'est tout. le con- 
traire de vos étouffantes chaleurs. Vos sujets d'Aquitaine vous re- 
çoivent-ils avec l'ardeur du climat? J'ai aperçu dans la rue du Bac 
M"»* de L....y; nous nous sommes salués comme deux bêtas qui dé- 
shrent se parler et qui n!osent se rien^ dire; elle voulait, me dem'andcr 
de vos nouvelles; je ne me souviens pas quelle niaiserie m'a fait 
filer mon chemin* Je voue envoia des. riens» des ombres, c'est la 
représentation fidèle de tout.ce qui se passe^,-^ A bientôt I 

Âuteuil, le 28 août 1850. 

Voilà le roi mort. C'est la. reine qu'il, faut plaindre; La la- 
mille va-t-elle demeurer unie? Resteront-ils eu Angleterre? 

Vous voulez de la politique;. eh,I qiielje politique vous servir? 
Voilà ce président (vous savez ce que c'est) qui s'en va se traînant 
d*un point à Tautie de la France, s'offrant à tout le. monde comme 
Tinstrument qui doit détruire le pacte national, et le cri de vive la 



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I.BTTRE8 Ï>'UN MARIN. 8S 

république est un cri de révolte! C'est ignoble! Parlons d'autre 
chose : la France, j'espère, n'est pas tombée si- bas que ces misé^- 
rables scènes de tréteaux puissent réussir. Le dégoût nous amve 
de partout. 

C'est le 10 que se marie mon neveu. Je vous/ écrirai quand^ je 
partirai. J'ai rencontré hier M>. V...«, toujours. dans ses spéculations 
sur Implantes saosair. Savez^vous ce qu'il voit dans les fleurs^qn'il 
fait ainsi pousser? Ce ne sont pas les pétales qu'il compte, les^pûsn 
Uls ou les étamines qui l'intéressent; ce sont les gens qui viennent 
le visiter, membres de l'Iastitut, banquiers, banquières et mar- 
quises. Nous avons parlé de S... .y, de son voyage en Syrie; il n'en 
augure rien de bon, il voit de la femme là-dessous. Et vous? Il 
faudra que j'aille voir le pauvre S.... y au preaûer jour; je n'esr 
père pas le faire changer de voie, mais enfin, si je puis lui faire en*- 
tendre une parole de sens commun, mon temps ne sera pas perdu. 
— M. de M.... est en pleine fonction de censeur. Il est venu me 

voir hier, m'exprimer sa reconnaissance pour M. de L Ce sera 

un de nos assidus l'hiver prochain. Dites donc après cela que je ne 
place pas votre influence à intérêt; mais vous êtes une ingrate, c'est 
Gonnu^ -^ Paris est dépeuplé de Parisiens; en revanche force pro- 
vinciaux, force étrangers, tout cela arrive par les trains de plaisic 
du dimanche. Aussi le lundi a une physionomie singulière. — Je 
ne sais plus rien, les affaires dorment. Les ouvriers ne veulent pas 
travailler plus de trois jours par semaine, ils passent les quatre 
autres à boira et à rêver la fortune dans la prochaine révolution. A 
bientôt! 

Auteuil, le 23 septemlMV 1S50^ 

Me voici de retour à Auteuil. Je vais prendre langue au minis- 
t^. Je suis à moitié abruti par la vie que je viens de mener. Je 
respire, et j'en ai besoin. J'ai diverses choses à faire, continuation 
de noces, petits cadeaux à acheter, à envoyer. Quelle corvée! mais 
enfin on ne marie pas son neveu tous les jours. 

Je ne vous (tirai pas grand'cbose de la politique par la raison 
qu'il n'y en pas. C'est un chaos, c'est un g&chis, c'est une véri- 
table honte pour ce pays. Les légitimistes s'agitent d'une manière 
amusante; ils font les affaires des autres^ L'épouvantail du comte 
de Chambord fera proroger le petit Napoléon. Pour rien au monde, 
nos campagnes ne veulent de la légitimité. Quant à la fusion des 
partis, il n'y faut pas penser. Je ne parle pas de la réunion des 
deux branches; qui diable s'en soucie, hors les légitimistes? U 
leupr serait commode d'alisorber tout à coup l'ancien parti d'Or* 
léaas. Les gens qui reviennent de Wiesbaden sont loin d'être enr- 
obantes. Leur héros n'est pas propre. Son entourage mériterait des 
verges. 



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36 REVUE DES DEUX MONDES. 

Il y a ici un toile général contre notre ami^. Il parait qu'à Cla- 
remonton s'est exprimé sur son compte d'une manière plus que 

verte : « se fait tirer des coups de canon par tous les bâtimens 

anglais pour l'honneur de la république, et il n'a pas même fait une 
visite à son vieux roi mourant, ni à sa famille ! n Puis d'injurieuses 
épitbëtes que je ne veux pas vous redire. Le prince de J... ne le 
ménage guère. Tout cela m'attriste. Je l'ai fait prier d'aller faire sa 
visite. Ce que c'est que de se mettre dans une situation équivoque ! 
la conduite si noble de Ghangamier ajoute encore à l'indignation 
de nos amis. 

Ne rêvez pas coups d'état, il n'y en aura point. Si nous arrivons 
jusqu'aux élections, le prince Louis espère être renommé. Je suis 
persuadé, d'après ce que j'ai vu dans mon département, que, si les 
élections ont lieu, bien des représentans actuels resteront sur le 
carreau. 

Il faudrait être dans la Gironde pour se bercer d'espérances; au 
bord de la Seine, tout est sombre. 

Auteail, le 14 octobre 1850. 

Définitivement il faut que je renonce à l'idée d'aller à Blaye. Ge 
n'est pas que je sois pressé par mes commissions : l'amiral L... est 
en voyage et ne revient guère avant la fin du mois; mais mon équi- 
page de la Reine-Blanche réclame tous mes soins. Vous ne pouvez 
vous figurer l'état d'abandon où sont tous ces braves gens. Mon 
successeur a laissé tomber cette noble frégate, que je lui avais li- 
vrée si brillante, si fière, à un degré d'abaissement vraiment déplo- 
rable. Je suis resté le vrai commandant pour tous les matelots, et 
c'est encore à moi qu'ils s'adressent aujourd'hui. Vous dire quel 
oubli de tout droit, quel abandon de tout devoir pèsent sur cette 
estimable race d'hommes, c'est à n'y pas croire. On dirait qu'on 
tient leurs services pour un souffle de vent; dès qu'ils sont passés, 
personne ne veut s'en souvenir. 

J'ai vu M y. — Sa majesté le président est un peu désappointé 

de la revue de Satory; on espérait plus d'entrain, plus de sponta* 
néité : on n'a réussi qu'à troubler un peu les gens d'affaires. G'est 
un spectacle misérable que celui qui nous est donné, aussi bien du 
côté du président que du côté de la commission de permanence. La 
France a bien mérité d'être menée par de pareils hommes. Elle 
n'a pas été assez punie, il nous faut de grandes misères; ce qui se 
passe est trop ignoble. Tout semble privé du souffle de vie. Les 
gens à fusion sont à faire pouffer de rire, si l'on pouvait rire de pa- 
reilles choses. — J'ai rencontré hier dans la rue des Ghamps-EIy- 
sées, par un grain à tout noyer, un beau cavalier suivi d'un groom 
et courant à bride abattue, le nez penché, faisant tête à des nappes 



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LETTRES d'dN HA.RIN. 37 

d'eau; ce n'était ni plus ni moins que votre frère que je contem- 
plais, moi, tranquillement établi au sec sur le trottoir à l'abri de 
mon parapluie. 

Le traité avec Rosas est accepté par le cabinet; il n'y manque 
plus que l'approbation de l'assemblée, à qui on le soumettra. Il 
n'est guère meilleur que le premier, peut-être même de prime 
abord heurte-t-il davantage la vanité nationale; mais que faire? Le 
refuser serait une folie, il faut l'avaler. 

Vous avez dû lire dans les Débals le compte-rendu des deux 
séances successives de la commission de permanence; c'était Dupin 
lui-même qui avait envoyé les notes. Eh bien ! croiriez-vous que ce 
grand citoyen, en allant trouver l'autre président, lui a dit : « Ne 
vous effarouchez pas, tout cela n'est rien, vrais bavardages, dont il 
n'y a pas à tenir compte. » Âmen ! 

Mes souvenirs à M. de La Grange et au duc de La Force. 

Vitry-le-Français, dimanche 2 février 1851. 

Je n'ai pas pu vous écrire hier. Ce sont de tristes affaires que ces 
dépouillemens de succession. Et puis ce vide sans fond de la 
chambre d'une morte où l'on retrouve tout, tout, excepté sa mère. 
Ça resserre le cœur. Nous sommes à la porte de l'église, les cloches 
ne font que sonner, il me semble toujours entendre un enterrement, 
l'espère être à Paris demain. 

Vitry-le-Français, mardi 4 février 1851. 

Tout est fini. Hier soir en rentrant chez moi, j'ai trouvé quel- 
qu'un de la maison de ma mère qui m'attendait. Je me suis mis en 
route dès ce matin; à mon arrivée, elle rendait le dernier souffle. 
Elle s*est éteinte sans que personne puisse dire le moment précis. 
La vie s'est effacée chez elle par degrés insensibles; pas un soupir, 
pas une plainte. Je l'ai bien embrassée, rien n'a changé dans son 
visage. Chose étrange I elle sourit encore; mais son front est froid, 
froid ; oh ! ce froid de la mort vous pénètre jusqu'aux os. Quand je 
la regarde attentivement, il me semble qu'elle respire encore. Pour- 
tant sa langue est glacée, tout est consommé. Pauvre mère! ses 
enfans Font ensevelie de leurs propres mains, comme elle le dési* 
rait : pas un étranger ne l'a touchée, ses derniers vœux sont tous 
remplis. C'est donc bien vrai que je ne l'entendrai plus I 

Mercredi soir, 5 février 1851. 

Je ne veux pas vous écrire. Ce sont des scènes déchirantes, mais 
elles doivent rester au fond du cœur. A demain l'éternel adieu 1 Je 
crois toujours qu'elle va se réveiller. Elle n'a pas cessé de sourire* 

Page. 



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■¥i^ 



LES 



FORMES PRIMITIVES 

DE LA PROPRIÉTÉ 



III. 

LES COMMUNAUTÉS DE FAMILLES ET LE BAIL HÉRÉDITAIRE. 

VVilhge eommunitiei in the east ani^weit, by Henry Sumner Maine, 18: 1. -^ II. Aneieni 
lM9, its emnecti$n wilh the tvriy hUtùry of Society, hj the tame aulhor,-5« édit., 1870.' 



A. mesure que progresse ce que nous avons coutume d'appeler la 
civilisation, les sentimens et les liens de la famille s'aflaiblissent et 
exercent moins d'empire sur les. actions des hommes. Ce fait est 
si général qu'on peut y voir une loi du dévelQppement des sociétés. 
Comparez la constitution de la famille chez les Romains dans l'an- 
tiquité ou chez les classes. rurales de la Russie, encore engagées 
dans la période patriarcale, à celle qu'on rencontre chez les Ânglo- 
Saxons des États-Unis, qui ont poussé à l'extrême le principe mo- 
derne de l'individualisme : quelle dilTérence! En Russie comme à 
Rome, le père de famille, le patriarche exerce sur tous les siens une 
autorité despotique. Il règle l'ordre des travaux et en répartit les 
fruits; il marie ses filles et ses fils sans égard pour leurs inclina- 
tions; ikest Tarkitrede lear sort et comme leur souverain. Aux États- 
Uniaau contraire, l'autorité paternelle est presque nulle. Les jeunes 
gens de quatorze et quinze ans choisissent eux-mêmes leur carrière 
et agissent d'une façon complètement indépendante. Les jeunes 

(1) Voyex Ift^éftte da l» JaUlet et da !«' août. 

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DES F0BME8 PmMITiyES DE lA PROPRIETE. *30 

filles sortent librement, voyagent seules, reçoivent seules qui leur 
plaît, et choisissent leur mari sans consulter personne. La généra- 
tion nouvelle se disperse 'bientôt aux quatre coins de rtiorizon. li^in- 
dividu se développe ainsi dans toute «oq énergie; mais le groupe de 
la famille ne joue aucun r6Ie social : il ne fait qu'abriter les enfans 
jusqu'au moment, bientôt arrivé, 'OÙ âls prennent leur essor. Ces 
mœurs domestiques des Américains sont un des traits qui frappent 
le plus les étrangers. 

Dans les sociétés primitives, (tout l'ordre social est concentré dans 
la famille. 'La famrlie a son culte, ses dieux particuliers, ses lois, 
ses tribimanx, son gouvernement. C'est elle qui possède la terre. 
Toute nation est composée d'tme réunion de familles indépendantes, 
biblement reliées entre elles par un lien fédéral très Iftche. En de- 
hors des groupes de familles, l'état n'existe pas. Non-seulement chez 
les différentes races d'origine aryenne, mais presque chez tous les 
peuples la famille présente à l'origine les mêmes caractères. C'est 
le T^ç en Grèce, la yens à Rome, le clan chez les Celtes, ia cogna" 
tio chez les Germains, — pour emprunter le mot de César. Comme 
l'a très bien démomtré M.Fustel de Goulanges dans son livre la C-té 
antique^ la gens romaine, qui fait encore si grande figure dans les 
premiers temps de la république, a pour base la descendance d'un 
ancêtre ccHmmun. En Ecosse, chez les highlanders^ le clan se consi- 
âère comme une grande famille dont tous les membres sont liés 
par une antique parenté. Dans le pays de Galles, on compte encore 
fix-buH degrés de parenté. La cousinerie chez les Bretons est pro- 
vei4>iale : elle s'étend à l'infini dans la Basse- Bretagne; le 15 août, 
— jour où tous les habitans d'une paroisse se réunissent, — est 
appelé la fête des cousins. Chez tous les peuples que leur isolement 
a soustraits aux influences des idées et des sentimens modernes, on 
peut encore juger de la puissance que possédait TancTenne organi- 
sation «de la femille. 

Dans les temps reculés où l'état avec ses attributions essentielles 
aVxiste pas encore, l'individu n'aurait pu subsister ni seMéfendre, 
sll aviut vécu isolé. C'est dans la famille qu'il trouvait la protection 
et les secours qui lui sont indispensables. La solidarité entre tous 
les membres de la famille était par suite complète. La vendetta 
a'est point partîculiëre à la Corse; c'est la coutume générale de 
tons les peuples primitifs. C'est la forme primordiale de la justice. 
La famille se charge de venger les offenses dont l'un des siens a 
été victime : «'est Tunique répression possible. Sans elle, le crime 
serait impuni, et la certitude de l'impunité multiplierait les méfaits 
au point de mettre fin à la vie sociale. Chez les Geimains, c'est 
aussi la famiUe qui reçoit et qui paie la xançon du crime. Je voehr- 



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&0 REVUE DES DEUX KONDES. 

Nous avons vu que partout, à Java et dans l'Inde comme au Pé- 
rou et au Mexique, chez les noirs d'Afrique comme chez les Aryens 
d'Europe , c'est la famille qui en s'élargissant a formé la commu- 
nauté de village, groupe social élémentaire, possédant la terre et 
la répartissant également entre tous. A une époque postérieure, 
quand la possession commune avec partage périodique est tombée 
en désuétude,, la terre n'est pas devenue immédiatement la pro- 
priété privée des individus; elle a été possédée comme patrimoine 
héréditaire inaliénable d'une famille vivant en commun sous le 
même toit ou dans le même enclos. 11 ne nous est plus donné de 
retrouver partout ce « moment » transitoire de la longue évolution 
économique qui a conduit la possession territoriale de la commu- 
nauté primitive jusqu'au dominium quiritaire; mais nous pouvons 
encore l'étudier aujourd'hui sur le vif chez les Slaves méridionaux 
de l'Autriche et de la Turquie. Nous possédons des détails circon- 
stanciés sur ce régime au moyen âge, et, même après qu'il a dis- 
paru, il a laissé des traces nombreuses dans les coutumes et dans 
les lois. Ainsi dans la plupart des pays il est interdit de disposer des 
biens-fonds sans le consentement de la famille. A l'origine, le tes- 
tament est complètement inconnu, les peuples primitifs ne compre- 
nant pas que la volonté d'un homme puisse après la mort disposer 
d'une propriété dont la transmission dans le groupe patriarcal est 
réglée par l'autorité sacrée de la coutume; même plus tard, quand 
le testament est introduit, le testateur ne peut disposer que des ac- 
quêts, non de ce qu'il a hérité (1). 11 est le maître absolu de ce qu'il 
a créé par son industrie et son économie, mais le fonds patrimonial 
est le produit héréditaire des travaux accumulés de la famille; il 
doit le transmettre comme il l'a reçu. Primitivement les femmes 
n'héritent point de la terre, afin que par le mariage elles ne la fas- 
sent point passer dans une famille étrangère. De là la fameuse 
maxime de la loi salique : de terra nulla in muliere hereditas. 
Dans le nord Scandinave, où les anciennes traditions se maintin- 
rent plus longtemps qu'ailleurs, les femmes n'eurent point part 
à l'héritage jusque vers le milieu du moyen âge. Chez les Anglo- 
Saxons, elles n'étaient pas complètement exclues de la succession 
du boclandy mais dans le folcland elles n'avaient aucune part à ré- 
clamer. De même que, sous le régime de la communauté de village, 
nul ne peut disposer de son bien propre, — la maison et l'enclos, 
— qu'avec le consentement des autres habitans de la marche, ainsi 
plus tard l'on ne pouvait aliéner la terre qu'avec le consentement 

(i) Voici comme exemple une disposition d'une ancienne loi anglaise de Henry I*'. 
« Adquisitiones suas det cui magis velit; si bocland autem habeat, quam ei parentes 
sui dederint, non mittat eam extra cognationem suam. » La môme distinction est faite 
dans la plupart des coutumes françaises. 



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DES FORMES PRIMITIVES DE Là PROPRIÉTÉ. &1 

des membres de la famille. Â défaut de cette formalité, l'aliéna- 
tioa était nulle, et le bien pouvait être revendiqué. Le u retrait- 
lignager, » qui s'est maintenu en Allemagne jusqu'au xyV siècle, 
et en Hongrie presque jusqu'à nos jours, a pour fondement l'ancien 
principe qui attribuait à la famille le domaine éminent. Si les mem- 
bres de la famille pouvaient se faire rendre le bien en restituant 
le prix, c'est évidemment parce qu'ils avaient sur la chose un droit 
supérieur qui avait été méconnu. Le fidéicommis et le majorât, qui 
transformaient le possesseur en simple usufruitier, sont la forme 
aristocratique de la communauté de famille; la propriété constitue 
encore le domaine inaliénable et indivisible de la famille, seulement 
c'est l'aîné qui en jouit et non plus tous les descendans en commun. 
Étudions d*abord les communautés de familles chez les Slaves méri- 
dionaux, nous tâcherons ensuite de les reconstituer telles qu'elles 
ont existé au moyen âge. 

L 

Les Slaves, entrés en Europe peut-être avant les Germains, ont 
conservé néanmoins plus longtemps que ceux-ci les institutions et 
les coutumes des époques primitives. Quand ils apparaissent pour 
la première fois dans l'histoire, ils sont dépeints comme un peuple 
vivant principalement des produits de leurs troupeaux, très doux, 
quoique braves, et aimant singulièrement la musique. Us n'étaient 
donc pas encore sortis du régime pastoral, quoiqu'ils eussent re- 
noncé en partie à la vie nomade. La terre appartenait à la gmina^ 
— en allemand gemeindey commune, — qui opérait chaque année 
dans des assemblées générales {vieiza) le partage du sol entre tous 
les membres du clan. La possession annuelle était attribuée aux fa- 
milles patriarcales en proportion du nombre des individus qui les 
composaient. Chaque famille était gouvernée par un chef, le gospo- 
dar, qu'elle élisait elle-même (1). Ce que l'ancien historien des 
Slaves, Nestor, loue surtout chez eux, c'est la force du sentiment 
de famille, qui était, dit-il, la base de la société. Il ajoute que c'é- 
tait par excellence leur vertu nationale. Celui qui s'afiranchissait 
des liens de la famille était considéré comme un criminel qui avait 
violé les plus saintes lois de la nature. L'individu n'avait de droits 
à exercer que comme membre de la famille. Celle-ci était véritable- 
ment l'unité sociale élémentaire, et dans son sein régnait la com- 

(1) Si Ton veut connaître plus en détail les anciennes institutions des Slaves, il faut 
lire pour la Bobéme la belle bistoire de M. Palaçki, pour la Russie Ewers, ÀtUestes 
hecht der Russen, pour la Pologne Rôssell, Polniscke Geschichte, et Hieroslawski , la 
ùmmune polonaise du dixième au dix-huitième siècle, enfin pour les Slaves méridio- 
Bsiu l'étude si complète de H. UtiesenoTitcb, Die Hauskommunionen der SlidrSlaven. 



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A2 REVUE DES DEUX MONDES. 

mimauté sans mélange; 'Omnia ^erarit eis communiay dit Dn ancien 
chroniqueur. 

Les anciennes poésies nationales, dont la découverte à K(miginhof 
en Bohême a donné l'impulsion au mouvement littéraire tchèque, 
permettent de saisir cette antique constitution de la famille. Dans 
le poème intitulé Libusin Sud (le Jugement de Libusa), deux frères, 
Staglav et Hrudos, se disputent un héritage, et cela paraît si mon- 
strueux que la Moldau en gémit et qu'une hirondelle s'en lamente 
sur les hauteurs du Visegrad. La reine Libusa prononce son juge- 
ment. « Frères, fils de Klen, descendans d'une famille antique qui est 
arrivée dans ce pays béni à la suite de Tchek, après avoir franchi 
trois fleuves, il faut vous accorder comme frères au sujet de votre 
héritage, étions le posséderez en commun d'après les saintes tra- 
ditions de notre ancien droit. Le père de famille gouverne la mai- 
son, les hommes cultivent la terre, les femmes font les vôtemens. 
Si le chef de la maison meurt, tous les enfans conservent l'avoir 
en commun et choisissent un nouveau chef, qui dans les grands 
jours préside le conseil avec'les autres pères de famille. » 

fin Pologne, en Bohème et même chez les Slovènes de la Carinthie 
et ^e la Gamiole, les communautés de familles disparurent au moyen 
âge sous l'influence du droit romain, qui, datant d'une époque où 
la propriété privée est constituée dans toute sa rigueur, devait 
peu à peu miner l'antique indivision par les décisions hostiles des 
jurisconsultes. Les Slaves méridionaux échappèrent à l'action du 
droit romain à cause des guerres perpétuelles qui dévastèrent leur 
taritoire et surtout par suite de la conquête turque. La civilisation 
fut brusquement arrêtée dans sa marche. Les Slaves vaincus, iso- 
lés, repliés sur eux-mêmes, ne songèrent qu'à conserver religieu- 
sement leurs institutions traditionnelles et leurs antonomiesJocales. 
C'e^t ainsi que les communautés de familles sont arrivées jusqu'à 
nous sans subir l'action ni des lois de Rome, ni de celles de la féo- 
dalité. Aujourd'hui elles forment encore la base de l'orgaoïisation 
agraire chez tous les Slaves méridionaux depuis 'les bords du Da- 
nube jusqu'au-delà des Balkans. Dans la Slavonie, en Croatie, dans 
la Voivodie serbe, dans les Confins militaires, en Serbie, en Bosnie, 
en Bulgarie, en Dalmatie, dans l'Herzégoviae et le Monténégro, l'an- 
tique institution se retrouve avec des caractères identiques. 

Sauf dans les villes et dans cette partie «rès restreinte du littoral 
dalmate où l'influence vénitienne a fait pénétrer le droit romain, 
les vicissitudes de l'histoire qui ont soumis la moitié de l'empire 
slave de>Douchan a;ux Turcs et l'autre moitié aux Hongrois et la dif- 
féreAce des institutions politiques qui ont été la suite de ce partage 
n'ont point porté atteinte aux coutumes rurales, qui ont continué à 
subâister.obscttrémeatt sans attirer Inattention des conquéaBans^Xl'est 



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DES FORMES PRIMITIYES DE hA PROPRIETE. i3 

seolement à une époque récente que le régime des cominuoautés 
de familles a été réglé par la loi, comme en Serbie par exemple. Ail- 
leurs il «n'existe qu'en vertu de la coutume; mais partout les prin- 
cipes sont les mêmes, parce que les traditions nationales sont sem- 
blables. Comme le dit M. Utiesenovitch, la reine Libusa pourrait 
dresser son trône de justice dans toute la Slavie méridionale et pro- 
noncer, aux applaudissemens des chefs de village, le .même juge- 
ment que jadis sur la colline du Visegrad, lors du débat légendaire 
entre les frères Stagiav et Hrudos. 

Étudions maintenant de plus près cette curieuse institution qui 
imprime ici à la propriété foncière une forme si différente de celle 
qu elle a prise dans notre Occident. L'unité sociale, la corporation 
civile qui possède la terre est la communauté de famille, c'est-à- 
dire le groupe de descendans d'un même ancêtre, habitant une 
même maison ou un même enclos, travaillant en commun et jou»- 
sant en commun des produits du travail agricole. Cette communauté 
est appelée par les Allemands hauskommunion et par les Slaves 
eux-mêmes dnizina, druztvo eu zadruga, mots qui signifient à peu 
près association. Le chef de la famille s'appelle gospodar ou star- 
$kina. II est choisi par les membres de la communauté, c'est lui qui 
administre les affairesL communes. Il achète et vend les produits au 
nom de l'association, comme. le fait le directeur d'une société ano- 
nyme. Il règle les travauxà exécuter, mais de concert avec les siens, 
qui sont toujours appelés à délibérer siu' les résolutions à prendre, 
lorsqu'il s'agit'd'un objet important. C'est donc en petit un gouver- 
nement libre et parlementaire. Le gospodar a le pouvoir exécutif; 
les associés réunis exercent le pouvoir législatif. L'autorité du chef 
de famille est beaucoup moins despotique que dans la famille russe. 
Le sentiment de l'indépendance est ici bien plus prononcé. Le gos^ 
podar qaiYOudnAi agir sans consulter ses associés se ferait détes- 
ter, et ne serait point toléré. Quand le chef de la famille se eent 
vieillir, il abandonne ordinairement ses fonctions conformément au 
proverbe eerbe : ko radi, onaj valja, da sudi, « qui travaille doit 
aussi diriger. » Celui qui lui succède n'est pas toujours l'alné; c'est 
celui des fils ou parfois celui de ses frères qui paraltle plus capable 
de bien administrer les intérêts communs. Les vieilianis sont res- 
pectés, on écoute volontiers les conseils de leur expérience; mais ils 
ne-joaissent pas de ce prestige presque religieux qui les entoure en 
Rome. La femme du gospodar ou une autre' femme, choisie dans le 
sein de^la.&mille, dirige le ménage et soigne les Intérêts domes- 
tiques. 

La demeure d'unexommunauté de village «e campose^d'un assez 
grand nombre de faftiimenB, eouvent construits tout en bois, prin- 
C9sy[eiMnt>enSeibie et en Croatie, où les chênes. abondent en- 



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hà REVUE DES DEUX MONDES. 

core. Dans un enclos ceint d'une haie vive ou d'une palissade, 
ordinairement au milieu d'une pelouse plantée d'arbres fruitiers, 
s'élève d'abord la maison principale, occupée par le gospodar et ses 
enfans, et parfois par un autre couple avec sa progéniture. Là se 
trouve la grande chambre où la famille prend ses repas en commun 
et se réunit le soir pour la veillée. Dans des constructions annexées 
sont les chambres des autres membres de la famille. Parfois de 
jeunes ménages se construisent dans l'enclos une demeure séparée, 
sans sortir néanmoins de l'association. À côté, il y a les étables, 
les granges, les remises, le séchoir de maïs, ce qui constitue un 
ensemble de bâtimens considérable. C'est un corps de ferme qui 
rappelle assez bien les grands chalets du Simmenthal, en Suisse, 
avec leurs nombreuses dépendances. Chaque communauté est com- 
posée de 10 à 20 personnes : on en rencontre qui comptent 50 ou 
60 membres; mais celles-ci forment l'exception. 

La population jusqu'ici n'a pas augmenté très rapidement. Les 
jeunes générations remplacent celles qui s'en vont, et ainsi la 
composition d'une communauté de famille reste à peu près fixe. 
Dans celles que j'ai visitées en Croatie et dans les confins militaires, 
j'ai trouvé généralement trois générations réunies sous le même 
toit, les grands parens qui se reposent, les iàls dans la vigueur de 
l'âge, dont l'un remplissant les fonctions de gospodar, enfin les 
petits-enfans de différens âges. Quand il arrive qu'une famille de- 
vient trop nombreuse, elle se divise et forme deux communautés. La 
difficulté de trouver à se caser, la préoccupation du bien-être de la 
famille, la vie en commun, font obstacle aux mariages trop pré- 
coces. Beaucoup de jeunes gens vont en service dans les villes, 
s'engagent dans l'armée ou dans les fonctions libérales. Ils conser- 
vent néanmoins le droit de reprendre leur place dans la maison com* 
mune tant qu'ils ne sont pas définitivement fixés ailleurs. Les jeunes 
filles qui se marient passent dans la famille de celui qu'elles épou- 
sent. Parfois, mais rarement, quand les bras manquent, on reçoit 
le mari de la fille, qui entre alors dans la communauté et y acquiert 
les mêmes droits que les autres. 

Chaque ménage obtient souvent pour l'année la jouissance privée 
d'un petit champ', dont le produit lui appartient exclusivement; il 
y sème du chanvre ou du lin, qui, filé par la femme, fournit la 
toile nécessaire aux besoins du couple et de ses enfans. Les femmes 
filent aussi la laine de leurs moutons sur un fuseau suspendu 
qu'elles peuvent faire tourner en marchant ou en gardant le bétail. 
On en tisse ces étofies de laine blanche ou brune presque exclusi- 
vement portées par les Slaves méridionaux. Les vêtemens blancs 
des femmes, tout brodés à l'aiguille avec les couleurs les plus vives, 
sur des dessins qui rappellent l'Orient, sont d'un effet ravissant. 



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I 



DES FORMES PRIMITIVES DE LA PROPRIÉTÉ. i5 

Chaque groupe produit ainsi presque tout ce que réclament ses be- 
soins, très bornés et très simples. II vend un peu de bétail, des 
porcs surtout, et achète quelques articles manufacturés. Les fruits 
de l'exploitation agricole sont consommés en commun ou répartis 
également entre les ménages; mais le produit du travail industriel 
de chacun lui appartient. Chaque individu peut ainsi se faire un petit 
pécule à lui et même posséder en particulier une vache ou quel- 
ques moutons qui vont paître avec le troupeau commun. La pro- 
priété privée existe donc, seulement elle ne s'applique pas à la 
terre, qui demeure la propriété commune de l'association. 

L'étendue moyenne du patrimoine de chaque communauté est 
de 25 à bOjochs (1), divisés en un grand nombre de parcelles, con- 
séquence ordinaire de l'ancien régime du partage périodique, depuis 
longtemps abandonné. Le bétail qui garnit cette exploitation se com- 
pose de plusieurs couples de bétes de trait, bœufs ou chevaux, de 
i à 8 vaches, de 15 à 20 jeunes bêtes, d'une vingtaine de moutons 
et de porcs, et d'une grande quantité de volaille, qui entre pour 
une large part dans l'alimentation. Presque toujours le produit des 
terres et des troupeaux de la communauté suflSit à ses besoins. Les 
vieillards et les infirmes sont entretenus par les soins des leurs, de 
sorte qu'il n'y a ni paupérisme, ni même, sauf de rares exceptions, 
de misères accidentelles. Quand la récolte est très abondante, le 
surplus est vendu par le gospodar, qui rend compte de l'emploi 
qu'il fait de l'argent ainsi reçu. Les individus ou les ménages se 
procurent les objets de fantaisie ou les vétemens de luxe, dont ils 
ne se privent pas, au moyen des produits de leurs petits travaux 
industriels ou de leur champ particulier. Dans certaines régions, les 
femmes prennent alternativement, chacune pendant huit jours, la 
dh-ection des différons soins du ménage, consistant à faire la cuisine 
et le pain, à traire les vaches, à faire le beurre et à nourrir la vo- 
laille. La ménagère temporaire s'appelle redma, ce qui signifie « celle 
qui arrive à son tour. » 

Les communautés qui habitent un même village sont toujours 
prêtes à s'entr'aider. Quand il s'agit d'exécuter un travail pressant, 
plusieurs familles se réunissent, et la besogne est enlevée avec un 
e&tradn général; c'est une sorte de fête. Le soir, on chante des drs 
populaires au son de la guzla, et on danse sur l'herbe, sous les 
grands chênes. Les Slaves du sud se plaisent à chanter, et les ré- 
jouissances chez eux sont fréquentes; leur vie semble heureuse. 
C'est que leur sort est assuré et qu'ils ont moins de soucis que les 
peuples de l'Occident, qui s'efforcent de satisfaire des besoins chaque 
jour plus nombreux et plus raffinés. Dans cette forme primitive de 

(1) Le joch Aotricbien éqnivant à 57 ares 53 centiares. 

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Ad REVUE DES DEUX MONDES. 

la société où il n'y a point d^héritage^ point de vente on d'achat de 
terres, le désir de s'enrichir et de change sa condition n'existe 
guère. Chacun trouve dans le groupe de la famille de quoi vivre 
comme ont vécu ses aïeux, et il n'en demande pas davantage. Ces 
rëglemens d'hérédité qui donnent lieu entre parons à tant de con* 
testations, cet âpre désir du paysan qui se prive de tout pour arron- 
dir sa propriété, cette inquiétude du prolétaire qui n'est pas assuré 
du salaire du lendemain, ces alarmes du fermier qui craint qu'on ne 
hausse son fermage, cette ambition de s'élever à une position su- 
périeure, si fréquente aujourd'hui, toutes ces sources d'agitation 
qui troublent ailleurs les âmes sont inconnues ici. L'existence s'é- 
coule uniforme et paisible. La condition des hommes et l'organisa- 
tion sociale ne changent point; il n'y a pas ce que l'on appelle le 
progrès. Aucun effort vers une siUiation meilleure ou différente 
n'est tenté, parce qu'on ne s'imagine pas qu'il soit possible ds 
changer l'ordre traditionnel qui existe^ 

Au point de vue juridique, chaque communaurtè de famille fovme 
une personne civile qui peut posséder et agir en justice. Les biens 
immeubles qui lui appartiennent constituent un patrimoine indivi- 
sible. Quand un individu meurt^ aucune succession ne s'ouvi^, sauf 
pour les objets mobiliers. Ses enfans ont droit à une part du pro- 
duit dtes fonds de terre non- en vert» d^ua droit d'hérédité, mais à 
raison d'un droit personnel. Ce n'est point parce qu'ils représentent 
le défunt, c'est pai-ce quUls travailleront avec les autres à faire va- 
loir la propriété commune, qu'ils participent à la jouissance de ses 
fruits. Nul ne peut disposer d'une partie du sol par donation ou par 
testament, puisque nul n'est véritablement propriétaire et n'exerce 
qu'une sorte< d'usufruit. C'est seulement dans le cas où. tous les 
membres dis la famille sont morts, sauf un seul, que le dernier sur- 
vivant peut disposer de la propriété comme il le veut. Celui qui 
quitte la maison commune pour s'établir ailleurs perd tous ses 
droits. La jeune fille qui se marie reçoit une dot en rapport avec 
les ressources de la famille, mais elle ne peut réclamer aucune part 
de la propriété patrimoniale. Cette propriété est, comme le majo- 
rât, le fond solide sur lequel s'appuie la perpétuité de la famille; il 
ne faut donc pas qu'elle puisse être réduite ou partagée. 

Dans certaines parties dfe la Slavîe méridionale, les. coutumes qui 
régissent les communautés de familles ont reçu une consécration lé- 
gale. La loi du 7 mai 1850, qui règle rbrganisation^ civile des Con- 
fins militaires, a complètement adopté les principes de Tinstitution 
nationale; seulement ce qui est particulier aux Confins, c'est l'obli- 
gation de porter les armes, imposée à tous ceux qui dans les com-- 
munautés ont droit à une part indivise du sol. C'est exactement la 
base du régime féodal.. La terre appartient aux hûmmâ&seuJs parce 



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DES FORMES PBIHITIV£S DE LA PROPRIÉTÉ. 47 

qa'ils n*en obtiennent la concession que sous la condition du service 
militaire. Dans les«pays slaves soumis à la couronne hongroise, en 
Croatie et en Slavonie, les lois civiles n*ont point eu égard aux cou- 
tumes nationales concernant les communautés. £a Serbie au con^ 
traire, le code leur a donné force de lois, mais non toutefois ^ans 
admettre certains principes, empruntés au droit romain, qui^ s'ils 
étaient appliqués, amèneraient infailliblement la. ruine de Tinstitur- 
tion. Ainsi, d'après Tarticle 515, un msmbre de la communauté 
peut donner en hypothèque sa. part indivise dans le bien commun 
comme garantie d'une dette contractée par lui personnellemen'u, et 
ainsi le créancier peut se faire payer sur cette part. Cet article est 
en contradiction complète avec la. coutume traditionnelle et avec 
les articles précédens du même code, qui consacrent rindivisibllité 
du domûne patrimonial (1). 

Dans la Bosnie» dans la Bulgarie et dans le Monténégro, la cou- 
tume nationale n!a pas été réglée par la loi, mais les populations 
s*y sont montrées d'autant, plus attachées qu'elles ont été plus op- 
primées*. Les hommes s'associent d'instinct pour résister à ce qui 
menace leur existence. Le groupe de la famille pouvait bien mieux 
que llindividu isolé se défendre contre la rigueur de la domination 
turque* Aussi est-ce. dans cette, partie de la région slave du sud que 
les communautés de famille se sont le mieux conservées et qu'elles 
forment encore la base de l'ordre social. En Dalmatie, Venise avait 
tiré parti de cette organisation agraire pour établir dans les cam- 
pagnes une milice, destinée à. repousser les incursions des Turcs. 
Quand la France occupa le. littoral iUyrien, à la suite du traité de 
Vienne de 1809, les prioûipes du code civil fuirent introduits daas 
ce pays, et la légalité du régime des communautés cessa d'ôtre re- 
connue* Celles-ci n'eu continuèrent pas moins à subsister, et dans 
l'intérieur du pays elles ont duré jusqu'à nos jours, en dehors de 
la. protection des lois, tant, cette coutume a de profondes racines 
dans les mœurs nationaJes. Aux environs des villes, la mobilité des 
evstences a an alTaiblir l'antique esprit de famille. Beaucoup de com- 
munautés se sont dissoutes, les biens ont été partagés et vendus, 
et les aoûicais sociétali*es so^t devenus des fermiers ou des prdé- 

(1) D*a{yrès rarticlo 508, «les biens et ravoir de la communauté apparticnnenlnon 
à au des membres en particulier, mais à tous ensemble. » D'après l'articlo 510, a au- 
cun des membres de la famille ne peut ni vendre ni engager pour dette riea de ce qui 
appartient à la coounuaaaté sans Is consentement de tous les homme» majeu:-s. » — 
« La mort du. chef de la famille, porto TarUole 516, ou celle de tout autre membre* ne 
changrî point la situation, et ne modifie aucunement les relations qui résultent à^ la 
possession en commun du patrimoine qui appartient à tous, n — « Les droits et les 
devoirs d'an membre de la communauté sont les mêmes, quel que soit le degré de 
parentô, oa même si, étant étranger, il a été admis dans Tassociation du consentement 



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hS REVUE DES DEUX MONDES. 

taires. On cite cependant, même dans les villes, de grandes et ri- 
ches familles qui vivent sous le régime de la communauté [zadruga). 
Par exemple, dans l'Ile de Lussin piccolo, la famille Vidolitch se 
composait de plus de cinquante membres; elle faisait de grandes 
affaires de négoce et de transport maritime. C'est un type curieux 
de l'ancienne communauté agraire transportée dans un milieu com- 
plètement différent. 

Bans les provinces slaves de la Hongrie, après 18&S, un esprit 
d'indépendancç et de mouvement s'empara de la population tout 
entière, et amena la dissolution de beaucoup de communautés. Les 
jeunes ménages voulaient vivre isolés et indépendans , et récla- 
maient le partage, auquel les lois ne mettaient point obstable. Le 
patrimoine commun était morcelé, et il se forma ainsi une classe de 
petits cultivateurs dont la condition fut d'abord assez malheureuse. 
Le pays n'était ni assez riche ni assez peuplé pour que la petite 
culture intensive de la Lombardie ou de la Flandre pût y réussir. 
L'Autriche traversait une période de crises; les contributions étaient 
subitement presque doublées, et le recrutement enlevait les jeunes 
hommes valides. Beaucoup de ces petits cultivateurs isolés furent 
obligés de vendre leurs parcelles de terre et de gagner leur salabre 
comme journaliers. Pour mettre fin à un morcellement qui allait, 
craignait-on, ruiner les campagnes, on crut devoir décider qu'en 
cas de partage la ferme appartiendrait à l'alné, et on fixa en même 
temps un minimum au-dessous duquel on ne pouvait point diviser 
les lots de terre arable. La construction des chemins de fer, l'ex- 
tension sans cesse croissante des relations commerciales, les idées 
nouvelles qui pénètrent dans les campagnes, en un mot toutes les 
influences de la civilisation occidentale contribuent à détruire les 
communautés de familles en Croatie, en Slavonie et dans la Yoivo- 
die. Elles continuent à subsister dans les Confins, parce que la loi 
en fait la base de l'organisation militaire, et au sud du Banube, 
parce que dans ces régions écartées elles sont en rapport avec les 
sentimens et les idées de Tépoque patriarcale, qui y sont encore 
en pleine vigueur. 

Les hommes les plus éminens parmi les Slaves méridionaux, 
comme le ban Jellatchich, l'archevêque d'Agram, Haulik, et Stross- 
mayer, l'éloquent évêque de Biakovàr, ont vanté les avantages du 
régime agraire de leur pays. Ces avantages sont réels. Ce régime 
ne s'oppose pas aux améliorations permanentes et à l'emploi du 
capital, comme la communauté de village avec partage périodique. 
Chaque famille a son patrimoine héréditaire, qu'elle a autant d'in- 
térêt que le propriétaire isolé à rendre productif. Grâce à ce sys- 
tème, tout cultivateur prend part à la propriété du sol. Chacun 
peut se vanter, comme (Usent les Croates, d'être domovit et imovii. 



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DES FORMES PRIMITIFES DE LA PROPRIETE* A9 

c*est-à'dire d'avoir à lui sa demeure et son champ. Les lois an- 
gladses ont pour résultat d'enlever la propriété foncière des mains 
de ceux qui la cultivent pour l'accumuler en immenses latifundia 
au profit d'un petit nombre de familles d'une opulence royale. Les 
lois françaises au contraire ont pour but, par le partage égal des 
successions, de faire arriver le grand nombre à la possession du 
sol; mais ce résultat n'est atteint que par un morcellement excessif 
qui fréquemment découpe les champs en languettes presque inex- 
ploitables, et qui s'oppose ainsi à un système rationnel de culture. 
Les lois serbes, en maintenant les communautés de familles, font 
de tout homme le co-propriétaire. de la terre qu'il fait valoir, et 
conservent aux exploitations l'étendue qu'elles doivent avoir. Grâce 
à l'association , on réunit les avantages de la grande culture et de 
la petite propriété : on peut cultiver avec les instrumens aratoires 
et les assolemens en usage dans les grandes fermes, et en même 
temps les produits se répartissent entre les travailleurs comme dans 
les pays où le sol est morcelé entre une foule de petits propriétaires. 

Les charges sociales et les accidens de la vie sont bien moins ac- 
cablans pour une association de familles que pour un ménage 
isolé. L'un des hommes est-il appelé à l'armée, atteint d'une mala- 
die grave ou momentanément empêché de travailler, les autres 
font sa besogne, et la communauté pourvoit à ses besoins, à charge 
de revanche. Que par une cause quelconque l'individu isolé ne 
poisse gagner son pain quotidien, et le voilà, lui et les siens, ré- 
duits à vivre de la charité publique. Chez les Slaves méridionaux, 
avec le système de la zadruga, il ne faut ni bureaux de bienfai- 
sance comme sur le continent, ni taxe des pauvres comme en An- 
gleterre. Les liens et les devoirs de la famille remplacent la charité 
officielle. Le travail ici n'est pas une marchandise qui, comme 
toutes les autres, se présente sur le marché pour y subir la loi par- 
fois très dure de l'offre et de la demande. Très peu de bras cher- 
chent de l'emploi, car il n'y a presque point de salariés. Chacun est 
co-propriétaire d'une partie du sol, et s'occupe ainsi à faire valoir 
Son propre fonds. Il n'y a par suite ni paupérisme endémique, ni 
même misère accidentelle. 

Les associations de familles permettent aussi d'appliquer à l'agri- 
caltore la division du travail, d'où résulte une économie de temps 
et de forces. Dans trois ménages isolés, il faut trois femmes pour 
veiller aux soins domestiques, trois hommes pour aller au marché 
vendre et acheter les produits, trois enfans pour garder le bétail. 
Que ces trois ménages s'unissent sous forme de zadruga^ une femme, 
an homme, un enfant suflSira, et les autres pourront se livrer à des 
travaux productifs. Les associés travailleront aussi avec plus d'ar- 

I CL — 1873. 4 



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50 BSTUl DBS MUX MONDES. 

deiir et d'attention que des valets de ferme salariés, car ils seront 
soat^us par l'intérêt individuel, puisqu'ils participent directement 
ans produits de leur labeur. 

La réunion dans les mêmes mains du capital et du travsâl, que 
l'on s'efforce de réaliser dans l'Occident par les sociétés coopéra- 
tires, se trouve ici complètement en vigueur, avec cet avantage que 
le fondement de raâsociation est non pas l'intérêt seul, mais l'affec- 
tion et la confiance que créent les liens du sang. Les sociétés coopé- 
ratives de production n'ont eu jusqu'à présent, sauf de rares ex- 
ceptions, qu'une existence éphémère^ tandis que les communautés 
de famille, qui ne sont autre chose que des sociétés de production 
Impliquées à Texploitatian de la terre, existent depuis un temps 
inunémorial, et sont le véritable fondement de l'existence économi- 
que d'un groupe puissant de populations pleines de vigueur et d*a- 
veair* 

Le nombre des crimes et des délits est moindre chez les Slaves 
méridionaux que dans les autres provinces de l'empire hongro-au- 
trichien, et cela semble provenir de l'influence favorable qu'exerce 
l'organisation agraire des zadrugas. Deux causes contribuent à ce 
résultat* D'abord presque tout le monde a de quoi satisfaire à ses 
besoins essentiels, et cette grande source de méfaits, là misère, 
n'apporte qu'un assez faiUe centingeat aux tables de la criminalité. 
En second lien, les individus vivent, au sein d'une famille nom- 
breuse, sous le regard des leurs; ils sont contenus par cette sur- 
v^aace involontaire de tous les instans; ils <Hit d'ailleurs une cer- 
taine dignité à conserver, ils ont une position, un nom, comme les 
nobles des pays occidentaux, et on peut leur appliquer aussi le pro-' 
verbe : noblesse oblige. Il parait évident que cette vie de famille doit 
ex^cer une action moralisante. Elle développe la sociabilité. Le 
s<nr à la veillée, le jour au travail et aux repas, tous les membres 
de la famille sont réunis. dans la grande chambre commune, ils 
causent, ils se communiquent leurs idées; l'un ou l'autre chante ou 
raconte une légende. Il s'ensuit qu'il ne leur faut pas aller au ca- 
baret pour chercher des distractions, comme le fait l'individu isolé, 
qui se dérobe ainsi à la monotonie et au silence du foyer. 

Dans ces communautés de familles, l'attachement aux traditions 
aadennes se transmet de génération en génération; elles sont un 
puissant élément de conservation pour Tordre social. On sait la 
force extraordinaire que la gens a communiquée à la république ro- 
maine. Comme le dit M. Mommsen, la grandeur de Rome s'est éle- 
vée sur la base solide de ses familles de paysans propriétaires. Tant 
que la terre est aux mains des communautés de familles, nulle ré- 
volution sociale n'est à redouter, car il n'existe aucun ferment de 
bouIevei|ement. 



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DES FOBJIfli PinUTITIS DB LA FBOPRiiTS. 51 

Ces assocâationfl ont également nm rôle très utile dans l'orga- 
BisatîMi politique. Elles sont Tintermédiaire entre Tindlvidu et la 
comminie, et servent ainsi cTinîtiation à la pratique du gouverne- 
ment local. L'admimstration de la zmiruga ressemble en petit à 
celle d'une commune ou d'une société anonyme* Le goêpodar rem- 
plin des fiondioDS sembhUes à celles d'un directeur : il rend compte 
de sa gestion aux siens, qui délibèrent et discutent. C'est comme un 
mdîffient du régime pailemeiitairs qui prépare à la pratique des 
libertés pal^iqnes. Si la Serbie, à peine émancipée, s'accommode 
ai admirablement d'im régime presque républicain et d'un système 
de 9€lf-gavemmenî que supporteraient cBfficilement bien des états 
ocdkfentaax, cela provient die ce qoe les Serbes ont fait au sein des 
communautés l'apprentissage des qualités nécessaires pour vivre 
libres et se gouverner eux-mêmes. 

La vie commune dans la zadruga a encore pour effet de dévelop^ 
per certaines vertus de l'homme privé, l'affection entre parons, le 
support mutuel, la discipline volontaire, l'habitude d'agir ensemble 
pour un même but. On a dit que la famille n'était plus qu'un 
moyen d'hériter. 11 est certain que la succession, suite ordinaire de 
la perte d'un parent, évâlle de mauvais aentimens que le théâtre, 
le roman et la peiartnre ont souvent mis en relief. Dans la zadruga y 
on n'hérile pas. Cbaooft ayant df^ perscmndlement à une part du 
prodmt, la cupidité n'est pas en lutte ooBtre l'affection « familiale, » 
et à la douleur que cause la mort d'un père ou d'un oncle ne vient 
pttnt se mêler l'idée d'un héritage à recueillir. La poursuite de l'ar- 
geM n'enfièvre pas les âmes, et il y a plus d( place pour les senti- 
mens naturels. 

Ai- je trop Tante les mérites des communautés de ûtmilles, tracé 
UB tableau flatté de l'enstence patriarcale qu'on y mène? Je ne le 
crois pas. Il suffit de visiter les pays daves situés au sud du Danube 
pour retrouver exactement l'organisation sociale que je viens de 
décrire. Et pourtant cette oiiganisation, malgré tous ses avantages, 
tombe en ruines et disparaît partout où elle entre en contact avec 
les idées modernes. Cela vient de oe que ces institutions conviennent 
à l'état statioimaire des sociétés primitives; mais elles résistent dif- 
ficHeasent aux conditions d'une aadété en progrès, où les hommes 
veulent améliorer à la fois leur sort et l'organisation politique et so* 
dale dans laquelle ils vivent. Cette sotf de s'élever et de jouir tou- 
jours davantage qui agite l'homme moderne est incompatible avec 
l'existence des associations de familles, où la destinée de chacun est 
fixée et ne peut guère être différente de celle des autres hommes. 
Une fois le désir de s^enrichir éveillé, l'homme ne peut plus sup<* 
porter le joug de la xmdmgay quelque léger qu'il soit; il veut se 
mouvoir, agir, entreprendre à ses risques et périls. Tant que rè- 



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52 REVUE DES DEUX MONDES. 

gnent le désintéressement, l'affection fraternelle, l'obéissance au 
chef de famille, la tolérance des défauts respectifs, la vie commune 
est possible et agréable même pour les femmes; mais, quand ces 
sentimens ont disparu, la cohabitation devient un supplice, et cha- 
que ménage cherche à posséder sa demeure indépendante pour s'y 
soustraire à la vie collective; les avantages de la zadruga^ quels 
qu'ils soient, ne sont plus comptés pour rien. Vivre à sa guise, tra- 
vailler pour soi seul, boire dans son verre, voilà ce que chacun 
cherche avant tout. Sans la foi, les communautés religieuses ne 
pourraient durer. De même, si le sentiment de famille s'affaiblit, les 
zadrugas doivent disparaître. Je ne sais si les peuples qui ont vécu 
paisibles à l'abri de ces institutions patriarcales arriveront un jour à 
une destinée plus brillante ou plus heureuse; mais ce qui parait 
inévitable, c'est qu'ils voudront, comme l'Adam du Paradis perdu, 
entrer dans une carrière nouvelle, et goûter le charme de la vie in- 
dépendante malgré ses responsabilités et ses périls. 

II. 

Les chroniques, les chartes, les cartulaires des abbayes, les cou- 
tumes, nous montrent qu'il existait au moyen âge, en France, dans 
toutes les provinces, des communautés de familles exactement sem- 
blables à celles qu'on rencontre encore aujourd'hui chez les Slaves 
méridionaux. Ce n'est qu'à partir du xv« siècle que nous trouvons 
des détails circonstanciés sur ces institutions; mais, comme le dit 
M. Dareste de La Charnue, il n'y a pas dans l'histoire de la France 
un seul moment où quelque texte ne révèle sur un point ou sur un 
autre l'existence de ces communautés. Les documens manquent 
pour nous apprendre comment elles se sont formées, et les opi- 
nions varient à cet égard. M. Doniol soutient, dans son Histoire des 
classes rurales en France, qu'elles ont été « créées tout d'une pièce 
comme la corrélative du fief, » et il ajoute que a cette interpréta- 
tion est celle qu'ont donnée la plupart des auteurs chez qui l'étude 
du droit a eu pour lumière la connaissance de l'histoire, )) notam- 
ment M. Troplong dans son livre sur le Louage. H. Eugène Bon- 
nemère, qui s'est beaucoup occupé de ces communautés dans son 
Histoire des paysans, est d'avis qu'elles se sont développées sous 
l'influence des idées chrétiennes et sur le modèle des communautés 
religieuses. « Sous l'inspiration de leur faiblesse et de leur déses- 
poir, dit-il, les serfs se groupèrent, à l'imitation des moutiers, 
s'associèrent, et arrivèrent à la possession du sol , non plus in- 
dividuellement et isolés, mais rapprochés en agrégations de fa- 
milles. » Ces explications sont manifestement erronées. Elles re- 
posent sur les témoignages des commentateurs de coutumes du 



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DES FORMES PRIMITIVES DE lA PROPRIETE. 53 

vr et du XTi* siècle, qui ont parlé les premiers de ces communautés 
en France, mais qui ne soupçonnaient pas l'antiquité reculée de ces 
institutions primitives. Ce n'est point dans les circonstances parti- 
culières à la France et au moyen âge qu'il faut chercher l'origine 
de ces associations, qu'on retrouve chez tous les peuples slaves, 
chez les Hindous, chez les Sémites, et qui remontent aux premières 
formes de la civilisation. Déjà, quand tout le territoire appartenait 
encore en commun au village, les lots en étaient répartis périodi- 
quement non entre les individus, mais entre les groupes de familles, 
comme cela a lieu aujourd'hui en Russie et comme, suivant César, 
cela avait lieu chez les Germains. « Nul, dit-il, n'a de terres en 
propre, mais les magistrats et les chefs les distribuent chaque 
année entre les u clans » et entre les familles vivant en société 
commune (1). » Ces cognationes hominum qui una coierunt sont ma- 
nifestement les associations de familles semblables à celles de la 
Serbie. Comme le partage primitif avait lieu entre les familles asso- 
ciées, il arriva tout naturellement que, quand ce partage fut tombé 
en désuétude, les associations se trouvèrent en possession du sol, 
et elles continuèrent à subsister obscurément, résistant à tous les 
bouleversemens, jusqu'à ce qu'elles eussent attiré l'attention des 
juristes vers la fin du moyen âge (2). 

Toutefois il est certain que les conditions du régime féodal favo- 
risèrent singulièrement la conservation ou l'établissement des coni- 
munautés, parce qu'elles étaient dans l'intérêt des paysans et des 
seigneurs. La succession n'existait point pour les serfs mainmor- 
tables, dont la propriété à chaque décès retournait au seigneur. 
Lorsqu'au contraire ils*vivaient en commun, ils héritaient les uns 
des autres, ou plutôt aucune succession ne s'ouvrait; la commu- 
nauté continuait à posséder sans interruption en sa qualité de per- 
sonne civile perpétuelle, u Assez généralement, dit Le Fèvre de 
La Planche, le seigneur se jugeait héritier de tous ceux qui mou- 
raient : il jugeait ses sujets serfs et mortaillables; il leur permettait 
seulement les sociétés ou communautés. Quand ils étaient ainsi en 
communauté, ils se succédaient les uns aux autres plutôt par droit 
d'accroissement ou jure non decrescendi qu'à titre héréditaire, et 
le seigneur ne recueillait la mainmorte qu'après le décès de celui 

(1) Ce texte est û important que nous croyons devoir le reproduire ici : « Nec quis- 
qoaai agri modum certum aut fines habet proprios, sed magistratus ac principes in 
aooot singules gentibus cognationibusque hominum qui una coierunt, quantum iis 
et quo loco yisum est, agri attribuunt atque anno post alio transira cogunt. » 

(3) Avant cette époque, on saisit d^à de temps en temps des traces de Texistence 
des communautés. Ainsi nous voyons, dans le Polyptique d*!rminon, sur les domaines 
de l'ibbaye de Saint*Germain-des-Prés, une association de trois familles de colons cul- 
tiuot dix-sept bonniers de terre; seulement ce sont les commentateurs du droit cou- 
tofflier qui les premiers ont donné à ce sujet des détails précis. 



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5& ItfiTUE DEB DEUX IfOHOES. 

qni restait le dersicor de la commanauté. » Cest donc seulemeiit aa 
sein de Tassociation que la famille serve arrivait à la propriété, et 
trouvait le moyen d'améliorersa conditioa en accumulant un c^- 
tain capital. Grâce à la coopération» elle acquérait assez de force et 
de consistance pour résister à l'oppression et aux guerres inces- 
santes de l'époque féodale. D'autre part, les seigneurs trouvaient 
un grand avantage à avoir comme tenanciers des communautés plu- 
tôt que des ménages isolés : elles offraient bien plus de garanties 
pour le paiement des redevances et pour l'exécution des corvées. 
Gomme tous les membres de l'association étaient solidaires, si l'uB 
d'eux faisait défaut, les autres étaietit obligés de s'acquitter des près* 
tations auxquelles il était tenu. C'est exactement le même principe, 
la solidarité des travailleurs, qui a permis l'établissement des ban- 
ques populaires auxquelles se rattache le nom de M. Schulze-De- 
litsch. On ne peut escompter les promesses d'un artisan isolé parce 
que les chances de perte sont trop grandes; mais associez un groupe 
d'ouvriers, établissez entre eux une responsabilité collective ap- 
puyée sur un capital que l'épargne aura constitué, et le papier de 
l'association trouvera crédit aux meillenres conditions, parce qu'il 
présentera pleine garantie. Les documens du temps nous montresit 
partout les seigneurs favorisant rétablissen^nt ou le maintien des 
communautés, u La raison, dit un ancien juriste, qui a fadt établir 
la communion entre les mainmortables est que les terres de la sei- 
gneurie sont mieux cultivées et les sujets plus en état de payer les 
droits du seigneur quand ils vivent en commun que s'ils faisaient 
autant de ménages. i> Souvent les seigneurs exigent, avant d'accor- 
der certaines concessions, que les paysans se mettent en comma- 
nauté. Ainsi, dans un acte de 1188, le comte de Champagne n'ac^ 
corde le maintien du droit de paccaiurs que a si les enfans habiteat 
avec leur père et vivent à son pot » En 1545, le clergé et la no- 
blesse font rendre un édit qui interdit aux cultivateurs sortant de la 
mainmorte de devenir propriétaires de terres, s'ils ne s'y consti- 
tuent pas en communauté. Jusqu'au xvn* siècle dans la Marche, les 
propriétaires font de l'indivifion une cradition de leurs métayages 
perpétuels (1). 

L'organisation de ces 0)nuninuuntés reposait sur les mêmes prin- 
cipes que la zadruga serbe. L'association exploitait une terre en 
commun et habitait une même demeure. Cette demeure était vaste 
ou composée de plusieurs bâtimens annexés, en face desquels s'é- 
levaient les granges et les étables» Elle s'appelait cella^ celle, et ce 
nom est resté sous différentes formes à une foule de villages, comme 

(1) Powr les tooroes, noas remrojODi spécialement le lecteur «nx trois oatragn dé{à 
cités de MjL Dtreste de La ChsTaone, Deniol et BOBBemère , ainsi qa'aux ttvi«& de 
TroploDg sur le Louage et le ConUnU de iêàéti» 



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DES FORMES FtmiTITES SE XA PEOPRIÉTÉ. &5 

La Celle-Saut-Cload, Havrissel, Goarcelles, Yaucel. Les associés 
étaient appelés compains, oompam^ parce qu'ils vivaient du même 
pain, pariçormiersy parce que chacun prenait sa part du produit, 
frart$ehenXy parce qu'ils vivaient comme frères et sœurs. La so- 
ciété était nommée compagnie, coterie, fraternité, datmu f rater- 
nitatis^ dit le Polyptique dC Irminon. Le plus ancien auteur qui fasse 
connaître la constitution juridique des conuDunautés, Beaumanoir, 
explique ainsi le nom qui les désignait souvent : u compagnie se 
fait par notre coutume, par seulement manoir ensemble, à un padn 
et i un pot, un an et un jour, puisque les meubles des uns et des 
antres sont mêlés ensemble, a 

La communauté était généralement reconnue comme existant de 
iait quand les paysans babitaient la même maison et vivaient t au 
méaie pot n pendant un an et un jour. Cest seulement assez tard et 
pour éviter les procès naissant du partage, alors que l'institution 
tendait déjà à disparaître, que quelques coutumes exigèrent un 
contrat pour la mise en commun des immeubles. Certaines cou- 
tumes n'admettent la communauté que quand « il y a lignage entre 
les parsonniers. » C'était li évidemment la forme primitive de ces 
associations agraires ; ce n'est que plus tard et sous l'influence du 
régime féodal qu'il se constitua às communautés entre p^sonaes 
qui ne descendaient pas d'un auteur commun. On appelait oommu- 
aautés laisibUs celles qui s'établissaient tacitement, sans inven- 
taire, et qui se continuaient indéfiniment entre les survivans. Comme 
dans la tadruga slave, les associés cboi^ssaient un chef, le mayor, 
maistre de cownmnauti ou chef du chanteau (du pain). C'est lui 
qui distribuait la besogne, achetait ou vendait, administrait et gou- 
vernait; il exerçait k pouvoir exécutif (1). Une femme était aussi 

(1) Cn andtn Juriste da droit ooataxnidr, Guy Coqaille, décrit d'une façon nalye 
«owomtt se fdnieiit les trarftui agricoles dans ces aasocîactloBs de paysans, c Selon 
l'aacieB élabliafleiDeot du ménage des cbamps, plusieors perionnes doivent être aa- 
seaiblte cn une famille pour démener un ménage qui es4 fort laborieux et OOA- 
aiste en ploaieurs fonctions en ce pays de Nivernais, cpii do soi est de culture mal 
aisée. Les uns servent pour labourer et pour toucher les bœufs, animaux tardifs, 
et il fimt communément que les charrettes soient tirées de six bœufs, les autres 
psor saener les Taches «t les Jeunes jomeiis ea champs, les autres pour mraer les 
brebis et les moutons, les autres pour conduire les porcs. Ces familles, ainsi com* 
postes de plusieurs persoanes, qui toutes sont employées selon leur âge, sexe et 
moyeas, sont régies par ub seul, qui se nomme mattre de communauté, élu à cette 
cfaaigs par les «uCres, lequel commande à to«s les autres, va aux affaires qui se pré- 
sealMt daos les vUles, foires et aiHears, a pouvoir d'obliger ses parsonniers en 
choses mobiliaires qui concernent le fut de la commuaauté, et hrf seul est nommé 
tu rUea des taélttes et sobiides. Par ces argvmens, il se peut comprendre que ces 
rwMBMaiités sont de vmies fieiraiUes «t oolWges qui par considération de rinteltoct 
tau comme «b corps composé de plusieurs a«embres, bien que les membres soient 
s^arés Fun de l'autre, mais par fraternité, amitié et liaison économique font un seul 



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56 REYDE DES DEUX MONDES. 

élue pour s'occuper de tous les soins domestiques et pour diriger le 
ménage. C'était la mayorissa, qui figure déjà dans la loi salique et 
dans l'ancien cartulaire de Saint-Père de Chartres. Les Français, 
plus défians quQ les Slaves, ne permettaient pas que la mayorissa 
fût la femme du mayor^ afin qu'ils ne pussent point s'entendre au 
détriment de l'association. Quand les filles se mariaient, elles 
avaient droit à une dot, mais elles ne pouvaient plus rien réclamer 
de la communauté dont elles ^étaient sorties. 

Tous les travaux agricoles s'çxécutaient pour le profit commun. 
Cependant les ménages avaient parfois un petit pécule qu'ils pou- 
vaient grossir par certains travaux industriels. La femme filait, le 
mari tissait les étoffes de laine ou de chanvre, et ainsi le groupe 
familial produisait lui-même tout ce dont il avait besoin. Il avait 
peu de chose à vendre et à acheter. Cependant plus tard, quand 
l'industrie se développa, les communautés n'y restèrent point étran- 
gères; elles s'y livrèrent en appliquant la division du travail, mais 
cependant au profit de tous. Legrand d'Aussy décrit, dans son 
Voyage en Auvergne^ qui date de 1788, des communautés adon- 
nées à la coutellerie. « Tous, dit-il, travaillent en commun pour la 
chose publique, logés et nourris ensemble, habillés et entretenus 
de la même manière et aux dépens du revenu général. Tout ce qui 
leur sert, tout ce qu'ils portent, linge, meubles, habits, chaus- 
sures, est fait par eux ou par leurs femmes. Faut-il construire un 
bâtiment, couvrir un toit, fabriquer des instrumens d'agriculture, 
des tonneaux de vendange, ils n'ont recours à personne. Eux seuls 
remplissent les différens métiers qui leur sont nécessaires. » 

Tous les auteurs contemporains qui ont parlé des communautés 
disent qu'elles assuraient aux paysans l'aisance et le bonheur. Il 
paraît que vers la fin du moyen âge, quand un certain ordre fut 
établi dans la société féodale, le bien-être des classes rurales et 
la production agricole étaient parvenus à un niveau beaucoup plus 
élevé que sous la royauté centralisée du xvii* siècle (1). Les juristes 
du droit coutumier affirment que, quand ces associations venaient à 
se dissoudre, c'était la ruine pour ceux qui auparavant y avaient 
vécu dans l'abondance. Ce qui prouve qu'elles devaient être en 
rapport avec les nécessités sociales de l'époque, c'est que nous les 

corps. Or, parce qae la yraie et certaine ruine de ces maisons de village est quand 
eUes se partagent et se séparent, par les anciennes lois de ce pays tant dans les mé- 
nages et familles de gens serfs que dans les ménages dont les héritages sont tenus à 
bordelage, il a été constitué que ceux qui ne seraient point en la communauté ne suc- 
céderaient aux autres, et qu'on ne leur succéderait aussi. » 

(1) Cette phase curieuse de l'histoire économique de la France a été parfaitement 
étudiée dans un mémoire de Thistorien belge Moke sur la Richesse et la population 
de la France au quatorzième siècle. (Voyez les mémoires de TÂcadémie de Belgique, 
t. XXX.) 



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DES FORMES PRIMITIVES DE LA PROPRIETE. 57 

retrouvons dans toutes les provinces, dans la Normandie, la Bre- 
tagne, l'Anjou, le Poitou, l'Ângoumois , la Saintonge, la Touraine, 
la Marche, le Nivernais, le Bourbonnais, les deux Bourgognes, l'Or- 
léanais, ]e pays Cbartrain, la Champagne, la Picardie, le Dauphiné, 
la Guyenne, à l'est et à l'ouest, au centre et au midi. «L'association 
de tous les membres de la famille sous un même toit, sur un même 
domaine, dit M. Troplong, pour mettre en commun leur travail et 
leurs profits, est le fait général, caractéristique, depuis le midi de la 
France jusqu'aux extrémités opposées. La géographie coutumière 
en conserve les traces dans les provinces les plus opposées d'usages 
et de mœurs.» On peut donc dire que, sous l'ancien régime, le tra- 
vail agricole était exécuté dans toute la France par des associations 
coopératives de paysans, exactement comme il Test encore aujour- 
d'hui chez les Slaves méridionaux. 

Quand et comment les communautés de familles ont-elles dis- 
paru? On l'ignore. Les changemens profonds dans l'organisation 
sociale des campagnes se sont toujours opérés insensiblement et 
sans attirer l'attention des historiens. À partir du xvi^ siècle, les 
juristes se montrent moins favorables et même plus tard hostiles au 
régime de l'indivision. Dès que l'esprit de fraternité qui en faisait 
la base venait à s'aiTaiblir, ce régime donnait lieu à beaucoup de 
^f&cultés et de contestations, parce qu'il reposait sur la coutume et 
non sur un acte écrit. Il rencontrait deux causes de ruine, l'une 
dans Tesprit d'individualité qui caractérise les temps modernes. 
Vautre dans ce goût de la clarté et de la précision en matière juri- 
dique que les juristes contractaient dans l'étude du droit romain. 
D'autre part, la disparition successive du servage et de la main- 
morte enlevait à ces associations uue de leurs plus puissantes rai- 
sons d'être. Tant que les serfs et les gens de mainmorte n'héritaient 
que dans l'association familiale, ils ne pouvaient sortir du régime 
de la propriété collective; mais, dès que les droits du seigneur se 
bornaient à recevoir, sous la forme de diverses prestations, l'équi- 
valent de la rente, les paysans pouvaient se laisser aller à cet esprit 
d'individualisme qui les poussait à se rendre, par le partage, pro- 
priétaires indépendans. Les progrès de l'industrie, l'amélioration 
des routes et l'extension des échanges portèrent aussi les popula- 
tions rurales à se mouvoir et à jeter les yeux au-dessus d'elles, et 
ces aspirations nouvelles devaient être funestes à des institutions 
faites pour abriter des cultivateurs soumis aux règles invariables 
des antiques coutumes. 

Les communautés de familles ont duré depuis les premiers temps 
de la civilisation jusqu'à l'époque moderne. Quand le besoin de tout 
changer, de tout améliorer , s'est emparé des hommes , elles ont 
peu à peu disparu avec les autres traditions des époques anté- 



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58 «BTUB MS BEDl HONDES. 

rieures. Cependant an xvii^ et au i^ni* tiëcle, il existait encore 
beaneoup de ces associations raraJies : les terriers et les Sitbts de 
partage en font fréquemment mention; seulem^it on sent qu'elles 
soulèvent une hostilité presque générale. Un rapport adressé à ras- 
semblée provinciale du Berry de 1783, analysé par H. Dareste de La 
Gbavanne (1), montre parfaitement comment les sentimens de la 
personnalité égoïste devaient détruire une institution qui ne pou- 
vait durer que par une mutuelle confiance et une fraternelle en- 
tente. C'est seulement dans les provinces les plus isolées, dans le 
Nivernais, l'Auvergne et le Bourbonnais, qu'il s*en est conservé 
quelques vestiges jusque dans ces derniers temps. 

M. Dupin atné a décrit une de ces communautés, qu'il avait visi- 
tée vers 18A0 dans le département de la Nièvre. Les détails qu'il 
donne sont si caractéristiques qu'il ne sera pas inutile de les repro- 
duire ici. « Le groupe d'édiflces dont se composent les Gault est 
situé sur un petit mamelon, à la tête d'une belle vallée de prés. La 
maison principale d'habitation n'a rien de remarquable au dehors; 
à l'intérieur, on trouve au rez-de-chaussée une vaste salle ayant i 
chaque bout une grande cbendnée, dont le manteau a environ 
9 pieds de développement, et ce n'est pas trop pour donner place i 
une si nombreuse famille. L'existence de cette communauté date 
d'un temps immémorial. Les titres, que le maître garde dans une 
arche, remontent au-delà de 1500, et ils parlent de la communauté 
comme d'une chose déjà ancienne. La possession de ce coin de terre 
s'est msûntenue dans la famille des Gault, et avec le temps elle s'est 
successivement accrue par le travail et l'économie de ses membres; 
au point de constituer, par Ik réunion de toutes les acquisitions, un 
domaine de plus de 200,000 francs, et cela malgré les dots payées 
aux femmes qui avaient passé par mariage dans des familles étran- 

(1) La rapporteur, qui tait le procès aux communaotés, affirme qaa les asaociéft ne 
visaient qu'à le tromper rédproquemeat au profit 4e leur intérêt iadividueU « On yoit, 
disait-il, un des associés acheter pour son compte et placer du bétail, pendant que le 
maître de la communauté n'a pas d'argent pour remplacer un bœuf mort ou tatropié. 
Aucun des communiera ne met en éridence Us profits particuliers qu'il fait, ancun 
n'achète d'immeubles, et oè ils oai des mchee et des bètes à laine, il aufilt qu'Us 
▼oient les afbires oommuaes dans le délabremest pour qu'ils cachent leurs alfeu mo- 
biliers. • Le rapportaor ajoute que, chacun voulant profiter des aTantagea de Tassod»- 
tlon sans prendre sa part des charges, il en résulte qu'avec beaucoup de bras il s'y 
fait très peu d'ouvrage. En outre le chef de Tassociation administrait et ne travaillait 
pas. Les autres associés, n'ayant à gérer aucun intérêt, demeuraient plongés dans llgno- 
rance et dans l'ioertie. — Le tableau est probablement quelque peu assombri, mais il 
révèle en tout caa deoi ùMa certains, l'opposition que rencontrait l'existence des com- 
munautés et Teaprit individualiste qui devait en amener la ruine. Les mêmes causes 
agissent de la même façon aujourd'hui ches les Slaves méridionaux. L'évolution éco- 
nomique est partout fort semblable, même dans des pays très éloignés et très dliSé- 



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DES FORMES niHITITCS M tk FBOPRIETÉ. 50 

gèares (1)^ » Plus loin, dans la commune de Pr^rcfaé, M. Dapin 
trouTa les traces d'une communauté autrefois très florissante et 
tEès nombreuse, celle des €ariots; mais depu» la révolution elle 
avait opéré le partage, et la plupart des partçonniers étaient tom- 
bés dans la misère. Les grandes chambres avaient été divisées; la 
grande cheminée avait été partagée en deux par un mur de refend. 
Les habitations isolées étaient chétives, malpropres. Les habitans 
étaient mal vêtus et avaient un aspect sauvage, a A Gault, dit 
tf. Dupin, c'était l'aisance, la galté, la santé; aux Gariots, c'était 
la tristesse et la pauvreté. » 

M. Emile Souvestre, dans son livre sur le Finistère, signale l'exis- 
tence des comnounautés agraires en Bretagne. Il dit qu'il n'est pas 
rare d'y trouver des fermes exploitées par plusieurs familles asso- 
cia en camortisey et il constate qu'elles vivent en paix et pro- 
spèrent, quoiqu'aucune stipulation écrite ne détermine l'apport et 
les droits des associés. D'après la notice de M. l'abbé Delalande, 
dans les ilots d'Hcadic et d'Houat, situés non loin de fielle-lie-en- 
Mer, les habitans vivrat en communauté. La terre n'est point di- 
visée en propriétés privées. Tous travaillent dans l'intéi^èt général 
et vivent des fruits de l'industrie collective. Le curé est le chef de 

(I) Mi DapIn expoie très daixomeat les c&iActèrai jDricUqaM de ces iiistîtixiians, 
c Les faadê de la comimaiiaiijté ae composent : 1* des biQtm aBcisna, 2<» des acquisitions 
faites ponr le compte commun avec les économies, 3» des bestiaox et meubles de 
toute nature, 4® de la caisse commune. En outre chacun a son pécule, composé de la 
dot de sa femme et des biens qu*elle a recueillis de la succession de sa mère, on qoi 
lui sooe «dfenos par don on legs. La eoBimnnauté ne compte parmi ses membres tP- 
iecti£i que les mâles ; onz seuls feni tftte daaa la cemmunanté. Lorapie les filles se 
aarient, on les dote en argent comptant. Ces dota, qui étaient fort peu de cbose à 
TarigiDe, se sent élevées dans ces derniers temps Jusqu'à la somme de i,3&0 francs. 
Moyennant ces dots une fols payées, elles n*ont plus rien à prétendre, ni elles ni 
leim deseendans, dans les biens de la communauté. Quant aux femmes du dehors 
qui épousent l'un des membres de la communauté, leurs dots ne sV confondent point, 
par le laolif qa*on ne yeut pae qu'elles acquîèroat un droit personneL Tout homme 
qd menrt ne transmet rien à personne. C'est une tftte de moins dana la communauté, 
qui demeure aux autres en entier non à titre de succession de la part qu'y avait le 
d&mt, mais par droit de non décroissement; c'est la condition originaire et fonder 
mentale de l'association. Si le défunt laisse des enfans, ou ce sont des garçons, et ils 
deiîennettt membres de la communauté, où chaenn d'eux fait tête non à titfe hérédU 
tafaa, car le pèce ne leur a rien traasmia, mais par le seul fait qu'ils sont nés dans la 
eonunonaoté et à son profit, ^ ou ce sont des fiUes, et elles n'ont droit qu'à une dot. On 
▼oit quel est le caractère propre et distinctif de ces communautés. II n'en est pas 
csnme des sociétés conventionnelles ordinaires, où la mort de l'un des associés em- 
porte la dissolation de la société, parce qu'on y (lût ordinairement cboii de l'industrie 
^ capacité des personnes. Ces anciennes <fommunautés ont un autre caractère : elles 
eosititaeac mie eapèce de eoi^, de collège, une personne dvUe, comme un couvent 
oa vm boorgade qni se perpétue par la subslitntion des personnes sans quil en r^ 
■site d'altération dana l'existence même de la corporation, dans sa manière d'être et 
daos le gouvernement des choses qui lui appartiennent. » 



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60 REVUS DES DEUX MONDES. 

la communauté; mais en cas de résolutions ifnportantes il est assisté 
d'un conseil composé des douze vieillards les plus considérés. Ce 
régime, s* il est bien décrit, présente une des formes les plus ar* 
chaïques de la communauté agraire. En 1860, la commission pour 
la prime d'honneur de l'agriculture dans le Jura a été frappée d'un 
fait que le rapporteur a pris soin de faire ressortir (1) : presque 
toutes les fermes sont dirigées par un groupe de ménages, de mœurs 
patriarcales, vivant et travaillant en commun. — Il reste donc en- 
core par-ci par-là quelques traces de ces anciennes .communautés 
qui ont abrité pendant tant de siècles l'existence des populations 
agricoles; mais, comme ces représentans de la faune primitive qui 
sont sur le point de disparaître, c'est dans les endroits les plus 
sauvages et les plus écartés qu'il faut aller les chercher. On ne peut 
se défendre d'un sentiment de regret en songeant à la ruine com- 
plète de ces institutions qu'inspirait un esprit de fraternité et d'en- 
tente mutuelle aujourd'hui inconnu. Elles ont jadis protégé le serf 
• contre les rigueurs de la féodalité, et, fait non moins important, 
elles ont présidé à la naissance de la petite propriété, qui caracté- 
rise la condition agraire de la France. 

Nous avons vu qu'en Angleterre la noblesse avait profité de sa su- 
prématie dans l'état pour constituer des latifundia aux dépens des 
petites exploitations, qu'elle s'est annexées peu à peu en rendant 
leur existence de plus en plus difficile. D'où vient qu'en France, où 
la noblesse était armée de privilèges bien plus excessifs qu'en An- 
gleterre, et où les paysans étaient beaucoup plus dénués de droits 
et plus écrasés, ime évolution économique semblable ne se soit pas 
produite? Gomment, même sous l'ancien régime, la petite propriété 
a-t-elle fait des progrès dans le pays où tout lui était contraire, et 
a-t- elle disparu dans celui où la liberté politique semblait devoir 
lui donner une garantie complète? Je n'ai point encore rencontré 
d'explication de ce contraste si frappant que présentent les deux 
contrées voisines. La cause principale de ce fait me parait être que 
les communautés agraires se sont conservées en France jusqu'au 
XVIII* siècle, tandis qu'elles ont disparu en Angleterre de très bonne 
heure. Tant qu'elles ont existé, elles ont fait obstacle à l'extension 
du domaine seigneurial, d'abord parce qu'elles avaient une exis- 
tence assurée et une durée permanente, ensuite parce que la col- 
lectivité leur donnait une grande force de cohésion et de résistance, 
enfin parce que leur propriété était pour ainsi dire inaliénable, et 
se trouvait à l'abri des morcellemens et des vicissitudes des par- 

(1) J*emprunte cette mention à un petit livre, la Commune agricole, où M. E. Bon- 
nemère.a réuni un grand nombre de faits curieux sur les conununaatéi de familles. 
Voyez aussi, dans la Revue du 15 avril 1872, l'étude de M. Baudrillart sur la familh 
en France. 



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DES FORJfES PRIMITIVES DE LA PROPRIETE. 61 

tages de succession et des ventes. Ces associations ont traversé 
tout le moyen âge sans changemens notables, comme les couvens, 
parce qu'elles avaient une constitution semblable : étant des cor- 
porations, elles en ont eu la pei-pétuité. Quand les paysans sont 
sortis des communautés et ont créé par le partage la petite pro- 
priété rurale, la noblesse avait perdu toute force d'extension, et déjà 
approchait la révolution, qui allait anéantir ses privilèges et donner 
pleine garantie aux droits des cultivateurs. Entre le moment où l^s 
communiers se sont transformés en petits propriétaires et celui où 
le code civil est venu les émanciper complètement, l'aristocratie 
féodale, affaiblie déjà, n'a pas eu le temps d'user de sa supréma- 
tie et de sa richesse pour agrandir ses domaines. En Angleten-e au 
contraire, les communautés ayant cessé d'exister à une époque où 
la noblesse était encore toute-puissante, les petits propriétaires- 
cultivateurs, se trouvant isolés, n'ont point su défendre leurs droits, 
et leurs terres ont été successivement absorbées par le lord of the 
manor. Les populations rurales sont donc arrivées trop tôt à la pro- 
priété privée, et ainsi les latifundia ont pu se constituer à leurs dé- 
pens. Si la propriété collective s'était maintenue plus longtemps, les 
associations rurales auraient, en disparaissant, laissé à leur place, 
comme en France, une nation de propriétaires. Chose étrange, c'est 
parce que l'Angleterre est arrivée plus tôt que les autres pays à 
sortir de l'organisation agraire des temps primitifs que la noblesse 
féodale a pu s'y perpétuer, et c'est l'établissement trop hâtif du 
régime moderne qui a empêché une démocratie rurale de s'y con- 
stituer comme en France. 

le régime des communautés familiales a été aussi très général 
autrefois en Italie. Il en subsiste encore des traces nombreuses dans 
différentes provinces. M. Jacini, dans son excellent livre sur la Lom- 
bardie, a décrit celles qu'on rencontre dans la région des collines de 
ce pays. Elles s'y combinent avec le métayage, dont elles facilitent 
la pratique. Le propriétaire aime mieux avoir pour tenanciers des 
cultivateurs associés que des ménages isolés. L'association, on l'a 
dit, a plus de ressources et présente plus de garanties pour le paie- 
ment des redevances en nature et pour l'exécution fidèle du con- 
trat : elle est plus capable de diriger une culture étendue, de résister 
aux pertes des mauvaises années et à tous les accidens inséparables 
d'une entreprise agricole. Les communautés jouissent en général 
d'une aisance relativement grande, et se distinguent par ce que l'on 
appelle les vertus patriarcales. Ces associations se composent habi- 
tuellement de quatre ou cinq ménages qui vivent en commun dans 
de grands bâtîmens de ferme. Elles reconnaissent l'autorité d'un 
chef nommé reggitore et d'une femme de ménage, la massara. Le 
reggitore règle les travaux, vend et achète, place les épargnes, 



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02 B£VU£ D£S DEUX MOimES. 

mais non sans consulter ses aessociés. La masiora s'occupe de tous 
les soins domestiques. Le chef des étables se nomme hifolco; c'est 
lui qui dirige prinôpalement les labours. Le goût de Tindépen- 
dance, le désir de s'enrichir, Tesprit moderne en un mot, minent 
ici, comme aux bords du Danube et autrefois en France, ces anti- 
ques institutions. M. Jacîni a parfmtement analysé les difiërens sen- 
timens qui vont en amener la complète disparition. Les hommes 
commencent i dire : a Pourquoi resterions- nous arec tous les 
nôtres sous l'antmltë d'un mattre? Il vaut bien mieux que chacun 
travaille et pense pour soi. « Les bénéfices résultant du travail in* 
dnstriel formant un pécule particoliar, les associés sont tentés de 
grossir celui-ci au détriment du revenu commun, et ainsi les dis- 
sensions et les querelles d'intérêt troublent l'entente fraternelle. 
Les femmes surtout excitent, paralt*il, l'iasubordinalîon des maris. 
L'autorité de la massara leur est à charge; elles éprouvent le besoin 
d'avoir un ménage i elles. Chacun voit bien les avantages de l'as- 
sociation patriarcale, le vivre et le couvert plus assurés, les mar* 
ladies mieux supportées et moms ruineuses, les travaux agricoles 
plus facilement exécutés, et malgré cela le désir de vivre indépen- 
dant l'emporte; on sort de la comnmnauté. 

Aujourd'hui il semble qu'on vemlle reconstituer les anciennes 
communautés agraires sous une forme nouvelle. En Angleterre, plu- 
âeurs exploitations agricoles ont été établies sur le principe coopé- 
ratif. L*une des plus anciennes est celle de Balahine, en Irlande, 
établie en 1S30 par un disdple d'Owen, John Scott Yandeleur. Elle 
donnait, paratt-il, les meilleurs résultats, tant au point de vue 
économique que moral (1), lorsque l'expérience prit fin tout à coup 
par la faite de Yandeleur, qui s'était ruiné complètement au jeu. 
Le rapport du révérend James Fraser, aujourd'hui évéque de Man- 
chester, commissaire du gouvernement dans l'enquête sur l'emploi 
des femmes et des enfans dans l'agriculture, fait connaître deux 
sociétés agricoles coopératives qui semblent réussir parfaitement. 
Elles ont été établies sur les terres et par le concours de M. J. Gur- 
don, d'Assington-HalI, près de Sudbury, dans le Suflbik. La pre- 
mière remonte à 1830. Elle s'est constituée sous Tinspiradon de 
M. Gurdon par l'association de 15 simples ouvriers des champs, qui 
versèrent chacun 8 liv. sterl., et à qui le propriétaire en prêta &00, 
Aujourd'hui ils ont porté l'exploitation de 60 à 130 acres; ils ont 
restitué la somme prêtée, et chaqoe part vaut environ 50 livres, ce 
qui représente plus de 16 fois la mise primitive. L'un des coopéra- 
teurs, élu par ses associés, dirige l'exploitation avec le concours de 

(1) Voyez le livre de H. William Pare, Coopérative agrictdtur$. U contient des dé- 
tails intëressans; mais lenteur, sédait par Tattrait de ses propres utopies, pourrait 
bien &Toir m les choMt trop en beM. 



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DES FORM£S PRIHITIVCS Bfi LA PROPRIETE. 6S 

quatre commissaires. Les associés peuvent vendre leur part; ce- 
pendant il faut le consentement du propriétaire et de l'association 
pour que la vente soit définitive et le nouvel associé admis. La se- 
conde société a été fondée en 185& dans les mômes conditions» et 
avec le même succès. M. Gurdon a également fait une avance de 
&00 livres sterling, qui lui ont été remboursées* L'exploitation s'est 
successivement agrandie ; elle s'étend aujourd'hui sur 212 acres, 
dont le fermage s'élève k 325 livres (environ 8,000 fr.)* Les parts 
primitives, sur lesquelles 3 liv. 10 ahill. ont été versés, valent main- 
tenant plus de 30 livres» M. Fraser n'hésite pas à vanter les avan- 
tages du système, et un autre écrivain, qui a visité également les 
Assington coopérative agricuUural oêsociaiions, a confirmé dans le 
PaUnmall gazette du k juin 1870 l'exactitude des faits rapportés 
par H. Fraser. Le célèbre économiste allemand von Tbunen avait 
introduit après i8&8, sur sa terre de Tellow, dans le Mecklembourg, 
le système de la participation aux bénéfices en faveur de ses ou- 
vriers agricoles. D'après les indications fournies par le docteur 
Brentano du bureau de statistique de Berlin, l'expérience, qui se 
poursuit malgré la mort de von Tbunen, donne d'excellens résul- 
tats, car chaque travailleur touche annueU^nent un dividende 
d'environ 25 tbalers, et les plus anciens d'entre eux ont à la caisse 
d'épargne un capital de 500 thalers. 

L'idée d'appliquer la coopération au travail agricole est en 
grande faveur aujourd'hui en Angleterre parmi les classes ou- 
vrières; elle est même patronnée par M. Mill, qui voudrait que 
l'état concédât une partie des terres communales qui existent encore 
à des sociétés agricoles coopératives. Ces plajas ont trouvé de l'écho 
jusqu'aux antipodes, et il vient de se constituer à Melbourne, en 
Australie, une association, la Land reform league^ qui a pour but 
d'obtenir que l'état cesse de vendre les terres publiques et en con- 
serve la propriété en prévision de l'avenu: (1). Nul doute qu'il ne 
soit désirable de voir appliquer l'association coopérative à l'exploit 
tation du sol. Plusieurs économistes, entre autres Bossi, en ont par- 
faitement montré les avantages. Les deux principaux sont premiè- 
rement qu'on opère ainsi la conciliation du travail et du capital, 

(1) n est certainement regrettable de Toir Tétat en Amériq[uo et en Australie vendre à . 
tQ prix des terres dont le revena suffindt plus tard pour remplacer tous les impôts. Aux 
Êtate-Ca», le congrès a concédé aux écoles des millions d*acres qui sont aliénés au prix 
de I deUmr Tacre, et même à meilleur marché. On pourrait concéder ces terres on Itas^ 
pfur qaatr&-viagi-dix ou cent ans, comme od le fait pour les chemins de fer. Puisque 
ce terme est assez long pour permettre les énormes dépenses qu'entraîne rétablisse- 
ment des voies ferrées, à plus forte raison il ne ferait pas obstacle au travail agricole, 
qui n*exlge pas une semblable immobilisation de capitaux. A la fin du lease, les terres, 
comme les cbemiat de fer, feraient retour à l'état, qui le» louerait oa les concéderait 
à nouveau* 



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Qi RETUE DES DEUX MONDES* 

aujourd'hui partout engagés dans une lutte déplorable, secondement 
qu'on associe la petite propriété, très désirable au point de vue so- 
cial, à la grande culture, très profitable au point de vue économique 
parce qu'elle emploie des machines et des assolemens rationnels. 
Cependant, il ne faut point se faire illusion, l'association entre cul- 
tivateurs sera difficile à généraliser. Le succès des expériences faites 
à Assington, en Angleterre, et en Allemagne sur le domaine de Tel- 
low, est dû en grande partie à l'influence prépondérante de M. Gur- 
don et de von Thûnen. Les anciennes communautés agraires étaient 
en réalité des sociétés agricoles coopératives; elles avaient pour 
fondement les liens du sang, les affections de la famille et des tradi- 
tions immémoriales, et pourtant elles ont disparu, non par l'hos- 
tilité des pouvoirs publics, mais lentement minées par ce sentiment 
d'individualisme, d'égoïsme, si l'on veut, qui caractérise les temps 
modernes. A la place de l'esprit de famille, qui s'est affaibli, un nou- 
veau sentiment de fraternité collective se développera-t-il avec assez 
de puissance pour servir de ciment aux associations de l'avenir? On 
peut l'espérer, et les difficultés de la situation actuelle le font sin- 
gulièrement désirer; néanmoins il est trop évident que les classes 
laborieuses, surtout celles des campagnes, manquent encore des 
lumières et de l'esprit d'entente mutuelle qui sont indispensables à 
la bonne marche de l'association coopérative. Tout en espérant pour 
celle-ci un brillant avenir, on peut dire que son heure n'est pas en- 
core venue. 

Il est une autre forme ancienne de la propriété que les législa- 
teurs et les économistes ne doivent point négliger d'examiner, parce 
qu'elle peut apporter un élément de conciliation dans le débat en- 
gagé partout entre celui qui met la terre en valeur et celui qui 
touche la rente : cette forme est celle du bail héréditaire, connu 
en Hollande sous le nom de beklem-regt^ en Italie sous celui de 
corUratto di livellOj en Portugal sous celui Saforamento. On le re- 
trouve également en France dans différentes provinces et sous dif- 
férentes dénominations. En Bretagne, on l'appelle quevaises, ailleurs 
domaine congéable et en Alsace erbpacht. Comme dans le système 
féodal, la pleine propriété est pour ainsi dire scindée en deux droits 
distincts, le droit du propriétaire, qui n'est au fond qu'une sorte de 
créance hypothécaire, et le droit du tenancier, qui est comme un 
usufruit héréditaire. En Portugal, Yaforamento (1) donne à celui qui 
occupe une terre le droit de continuer à la détenir indéfiniment à 
la condition qu'il remplisse exactement les clauses du contrat. Il 

(1) J'ai eu Toccasion d*étudier sur place ce curieux mode de tenure, avec Taide de 
réconomiste M. Venanzio Deslandes et de réminent historien, mort récemment, 
M. Rebello da Sylva, qui tous deux se sont spécialement occupés de l'économie rurale 
du Portugal dans le présent et dans le passé. 



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DES FORKES PRIMITIVES DE LA PROPRIETE. 65 

doit d'abord payer la rente, fixée une fois pour toutes et que le 
propriétaire ue peut augmenter. Quand la terre change de mains, Iq 
propriétaire touche aussi un certain droit, que Ton appelle luctuosa^ 
quand la transmission a lieu à la suite d'un décès, et laudemium 
quand elle a lieu par suite d'une vente. La terre tenue en afora- 
mento est essentiellement indivisible; ilïaut donc que Tua des hé- 
ritiers prenne tout le domaine en donnant un équivalent aux autres^ 
ou que le bien soit vendu. A défaut d'héritiers au degré successible, 
Vaforamento expire, et le nu- propriétaire arrive à la pleine pro- 
priété. M aforamenlo est plus ou moins en usage dans tout le Por- 
tugal; il n'est pas inconnu dans l'Àlemtejo, et il est assez fréquent 
dans les Àlgarves, mais au nord du Tage c'est le mode de tenure le 
plus usité, et on lui attribue l'excellente culture et l'aisance des 
cultivateurs qui distinguent la province du Mlnho. Uaforamento 
semble remonter aux premiers temps de la monarchie; on suppose 
qu'il a été établi d'abord sur les terres des moines bénédictins. 

En Italie, le contralto di livello était très général au moyen âge, 
et il existe encore dans plusieurs provinces, notamment dans la 
Lombardîe et la Toscane. Dans d'anciens documens du vi* au 
xni' siècle, on voit souvent figurer les libellarii. Les règles princi- 
pales du contrat datent, croit M. Jacini, du temps de l'empire ro- 
main. M. Roscher en trouve l'origine dans l'empby téose, que le moyeu 
âge emprunta au droit romain. Aliéner un immeuble dont on ne 
pouvait tirer parti à des cultivateurs qui s'engageaient à le faire va- 
loir moyennant une rente fixe ou canon et le paiement de certains 
droits, laudemiiy en cas de transmission, c'était un contrat avanta- 
geux aux deux parties, et il n'est pas étonnant qu'au moyen âge 
les grands propriétaires, qui manquaient de capitaux et de fermiers 
pour exploiter leurs vastes domaines, aient eu recours à ce moyen 
de s'assurer un revenu parfaitement garanti. Aujourd'hui les livelli 
tendent à disparaître en Italie, d'abord parce qu'ici, comme en Por- 
tugal, la législation civile et les tribunaux sont hostiles à ces rentes 
perpétuelles, qui rappellent, dit-on, les droits féodaux, — en second 
lieu parce que le régime de la pleine propriété parait désormais 
seul rationnel, et qu'on supporte difficilement tout ce qui le res- 
treint. Le bekletn-regt y qui est général dans la province néerlan- 
daise de Groningue (l), est entièrement semblable à Yaforamento 
portugais. C'est une preuve de plus à l'appui de cette remarque de 
Tocqueville qu'au moyen âge, sous les dehors d'une grande diver- 
sité, les coutumes étaient au fond partout les mêmes. Pour que le 
beklem-regt et Yaforamento présentent aujourd'hui des caractères 

(1) Pour les détails, voyei mon Essai sur Véoonomie rurale de la Néerlandê, 
XOMB eu — 1873. ^ 



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66 l£TUi; DES I>EDX MON0B8. 

identiques aux deux extrémités de l'Europe, il faut que ce contrat 
ait été autrefois en usage dans les régions intermédiaires. Il en est 
de ces antiques institutions exactement comme de certaines plantes 
alpines qu'on retrouve à la fois au pôle nord et sur les hautes mon- 
tagnes de la Suisse» et qui vivaient à l'époque glaciaire dans toute 
l'Europe. En Néerlande, l'opinion se montre très favorable au be- 
klem^regty et les économistes n'hésitent pas à lui attribuer la ri- 
chesse agricole et le bien-être des classes rurales de la Groningue. 
Ce contrat exceptionnel, respecté avec raison par le code civil néer- 
landais, loin de disparaître, gagne au contraire du terrain, et il est 
même appliqué aux polders nouvellement conquis sur la mer au 
moyen de digues. Dans L'Ile de Jersey, le même mode de tenure 
est aussi en usage. En France, les quevaises avaient également tous 
les caractères du bail héréditaire; mais, d'après les renseignemens 
qu'a bien voulu me communiquer M. de Lavergne, le propriétaire a 
peu à peu acquis le droit de donner congé au tenancier en lui rem- 
boursant, à dire d'expert, la valeur des édifices. C'est du moins ce 
qu'autorise le domaine congéabley encore usité en Bretagne. Anton, 
dans son Histoire de t agriculture en Allemagne^ cite de nombreux 
exemples de baux héréditaires qui remontent au xii* et au xm"" siècle. 
Ce contrat était aussi très fréquent dans les colonies agricoles fon- 
dées en Allemagne au moyen âge par des cultivateurs flamands et 
hollandais. En Prusse, en Saxe, en liesse, dans la plupsurt des pays 
de l'Allemagne, Verbpacht ou bail héréditaire fut établi sur les do- 
maines de l'état au commencement du xv!!!"" siècle ; on condamnait 
alors les baux temporaires. Au contraire les lois qui datent du siècle 
actuel interdisent ce qui est l'essence même du livelloy la consti- 
tution de rentes non rachetables, parce qu'on y a vu un reste du 
régime féodal. Cependant le bail héréditaire avec les conditions du 
beklem-regt et de Yaforamento présente des avantages réels. Ce 
qui le prouve, c'est la prospérité exceptionnelle qu'il assure à deux 
régions, qui d'ailleurs n'ont absolument rien de commun, le Mioho 
en Portugal et la Groningue dans les Pays-Bas. Ces avantages sont 
incontestables. MaforamenlOy imposant l'indivisibilité du domaine, 
empêche le morcellement excessif; il donne pleine sécurité au te- 
nancier, et l'encourage ainsi à faire toutes les améliorations néces- 
saires, même les plus coûteuses. Il est donc bien supérieur sous ce 
rapport au bail temporaire, qui enlève au fermier toute garantie 
pour l'avenir et tout stimulant pour l'immobilisation du capital. 

J'ai cru faire chose utile en appelant l'attention sur ces formes 
anciennes de la propriété , parce que je pense que les sociétés mo- 
dernes ne sont pas encore arrivées à une organisation agraire par- 
faite et définitive. L'avenir social est assez sombre pour que Ton 



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DES FOBMES PBIUITITES DE JJL PROPRCÉli. 67 

cherche partout, même dans le passé, les moyens d'en conjurer les 
dangers. Sans doute, ces institutions des époques primitives ne re- 
naîtront pas; les besoins, les idées, les sentimens de l'âge patriar- 
cal les avaient produites et pouvaient seuls les faire durer. Or tout 
cela s'est évanoui sans retour. La confraternité et l'association in- 
time qui en résultaient ont disparu d'abord du village, puis de la fa- 
mille. Aujourd'hui l'individu reste isolé en face de la société ano- 
nyme et du couvent, qui prennent la place des communautés et des 
familles patriarcales. Or qui l'emportera définitivement, du petit 
propriétaire indépendant, comme on l'a vu en France depuis la ré- 
volution, ou des latifundia j comme à Rome et en Angleterre? Une 
opinion très accréditée veut que ce soient les latifundia^ par les 
mêmes raisons qui permettent à la grande industrie d'écraser la pe- 
tite, l'emploi des machines, la supériorité d'intelligence du grand 
entrepreneur, la toute-puissance des capitaux; mais en agriculture 
le triomphe des grandes entreprises n'est pas aussi décisif, parce 
que les travaux agricoles, étant intermittens, n'admettent pas aussi 
bien l'application de la machine, ensuite parce que l'étendue bor- 
née des terres productives fait que le prix des denrées agricoles se 
règle sur les frais de production de celles qui reviennent le plus 
cher. Néannroîns il n'est pas impossible que, comme, le croient 
beaucoap d'économistes, la suprématie du capital n'amène à la 
longue l'absorption de la petite propriété par les latifundia^ de 
même que les petits artisans succombent sous la concurrence des 
maBufactures géantes. Si le résultat final devait être de nous ra- 
mener ainsi à une situation agraire semblable à celle de l'empire 
romain, où quelques propriétaires immensément riches vivent en un 
faste orgueilleux trop souvent accompagné de dépravation, tandis 
qu'au-dessous d'eux le travailleur agricole reste plongé dans un 
état d'ignorance et de misère, où l'envie et la haine mettent sans 
cesse deux classes en hostilité et presque en guerre ouverte, on ar- 
riyerait i jeter en arrière un regard de mélancolique regret sur ces 
époques primitives où les hommes, unis en groupes de familles par 
les liens du sang et de la confraternité, trouvaient dans le travail 
collectif de quoi satisfaire à leurs besoins peu nombreux et peu raf- 
finés, comme aujourd'hui encore en Serbie, sans les grandeurs, 
mais aussi sans les amers soucis, sans les cruelles incertitudes, sans 
les luttes incessantes qui troublent nos sociétés modernes. 

ÉMItE DE L&fELEtE. 



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LA 



DÉLIA DE TIBULLE 



O Richter, Délia, ein Beitrag zur UbenigeschiclUe Tibull's, {Wuinisehts Muteum fur 
Philologie. N. P. xxt, 518^27. Fraakftirt a. M. 1870.) 



Le souvenir que les belles âmes laissent après elles sur la terre 
s'évanouirait tôt ou tard, si la piété de T historien n'aimait à re- 
cueillir jusqu'aux moindres reliques de ceux que l'humanité acclamie 
comme ses héros et dans lesquels elle contemple l'Idéal de sa propre 
nature. Le plus pur, le plus tendre, le plus sympathique des poètes^ 
le doux TibuUe, ne nous est connu que par ses poèmes et par quel- 
ques vers d'Horace et d'Ovide. Celui-ci n'était guère fait pour 
comprendre cette âme simple et candide, et celui-là n'avait point 
l'idée de cette exquise sensibilité, déjà un peu maladive, qui fait de 
Tibulle, comme de Virgile, un poète presque tout moderne. Certes 
ils sont bien tous deux de notre sang et de notre race. Notre langue 
est comme un écho alTaibll de l'idiome fort et sonore dans lequel ils 
chantèrent, et jusqu'au plus profond de notre conscience retentit et 
vibre toujours la note aimée que nul n'oublie lorsqu'il l'a une fois 
entendue. 

Même langue, mêmes idées. Cette Italie romaine peut à peine 
s'appeler une moyenne antiquité; notre civilisation moderne y 
plonge par toutes ses racines. Cet héritage de Rome, qui fit jadis 
notre force, fait aujourd'hui en partie notre faiblesse. Notre concep- 
tion de l'état, notre idée de l'administration, notre façon d'entendre 
la liberté, nos formules naïves d'égalité, la creii^se rhétorique à qui 
nous décernons les premiers honneurs de l'esprit français, tout, 
jusqu'à nos codes et à nos méthodes d'enseignement, est un legs de 
l'antique génie romain. Voilà pourquoi, lorsque nous lisons une 



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Lk DÉLIA DE TIBULLE. 69 

^logue de Vîrgîle on une élégie de TibuUe, U nous semble par 
momens que c'est un compatriote, un ancêtre divin de notre La- 
martine qui nous tient ainsi sous le charme. 

Tandis que d'autres peuples ont eu de vraies épopées, une poésie 
lyrique et dramatique incomparable, une littérature originale, puis- 
sante, éternelle comme la beauté et la vérité qu'elle reflète, la lit- 
térature des Romains n'a été, pour ainsi dire, qu'une littérature de 
seconde formation, comme la nôtre, dans la période classique, n'a 
été qu'une littérature tertiaire. Et cependant aucun des glorieux 
chantres de l'ionie, aucun poète de THelIade, aucun écrivain d'A- 
thènes n'a trouvé, comme Virgile et Tibulle, ces accens pénétrans 
de tristesse sereine, de douce mélancolie, qui vous font rêver des 
choses infinies. 

C'est surtout dans cinq élégies célèbres du premier livre de Ti- 
bulle, toutes consacrées à Délia, que l'on retrouve cette note suave 
et attendrie de la muse latine. Tibulle est bien de cette famille de 
poètes qui, comme Virgile, ont la rougeur prompte et « la tendresse 
du front (i). » Timide et réservé, un peu gauche et naïf peut-être, 
l'âme sereine et constamment élevée, Tibulle a l'innocence, la grâce 
chaste et suprême d'un bel enfant pensif. A ne considérer que l'en- 
semble, ses compositions ne sont guère que des lieux-communs 
poétiques, des réminiscences, très affaiblies il est vrai, d'écrivain? 
grecs, des thèmes d'école sans aucune originalité, qu'on a lus cent 
fois chez tous les poètes du temps. Telle élégie n'est qu'une mo- 
saïque où chaque pièce, travaillée avec un goût exquis, a été rap- 
portée avec un art consommé. Tibulle avait évidemment dans ses 
tiroirs des descriptions du Tartare et des Champs-Elysées, des ta- 
bleaux de l'Aurore et de la Nuit, des incantations et des malédic- 
tions de sorcière, petits chefs-d'œuvre de ciselure dont il se servait 
comme d'ornemens pour relever la beauté de son œuvre immortelle. 

Notez que ces ornemens, qui nous semblent si artificiels, sont 
précisément ce qui valait déjà le plus d'applaudissemens aux poètes 
dans les lectures publiques. La difficulté vaincue, l'habileté de 
mdn, la science approfondie de tous les secrets de la langue et du 
rhythme, étaient comme aujourd'hui bien plus estimées que l'inspi- 
ration véritable. La poésie d'Ovide nous donne une très juste idée 
des goûts littéraires qui, dès l'époque de Tibulle, commençaient i 
régner. Nul doute que Tibulle lui-même n'ait cru s'immortaliser 
par le genre de perfection dont nous parlons. On voit de reste qu'il 
ne songe qu'à bien dire, et il y a pleinement réussi. Il est, comme 
dit Quintilien (2), le plus pur et le plus élégant des élégiaques. 

(1) Mut., Ep., IV, yi. 

&) Inst. onUar., 1. X, i, 03. 



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70. BEYUB. ras DSCX ]IOn>E8« 

Toutefois TibuIIe ne nous ferait guère songer à Virgile, s'il n'a*« 
yait été qu'un virtuose de la fbrme« Si nous associons volontiers 
ces deux noms, si le souvenir de Tamant de Délia nous paraît uni 
à la mémoire du chantre de Didon^ im peu, il est vrai, comme ie 
lierre au chêne, c'est que Tibulle est tout autre chose qu'un versi- 
ficateur, c'est qu'il a laissé échapper, malgré lui peut-être, de ces 
cris du cœur qui retentissent jusque dans les âges futurs, c'est qu'il 
a aimé avec assez de puissance pour faire entrer dans l'idéal les- 
êtres qui ont charmé et torturé son cœur, c'est qu'il a tressailli du 
frisson sacré qu'éprouvent les grands poètes devant la nature. 

h 

«Marchand, jette l'ancre, décharge ton vaisseau, tout est 
vendu (1). » C'était là un dicton passé en proverbe parmi les gens 
de mer, pirates ou marchands, qui des côtes de Phénicie, de Syrie, 
de Pamphylie, de Cilicie, abordaient avec leurs cargaisons d'es* 
claves dans l'île de Délos. La traite des blancs, fort commune dans 
toute l'antiquité, était un trafic comme un autre, mais plus lucratif, 
bien connu pour procurer des fortunes colossales. Les pirates de 
l'ancien monde, Phéniciens ou Grecs, de l'Asie antérieure aux co- 
lonnes d'Hercule, n'ont jamais cessé d'être les rois de la mer. Aux 
temps môme où Rome était dans toute sa puissance, on vit ces au* 
dacieux marins pousser leurs barques jusque dans les ports d'Italie, 
enlever des préteurs romains. Pompée, d'un coup terrible, fit tomber 
leur insolence; mais le commerce des hardis écumeurs de mer n'en 
fut nullement atteint. D'ailleurs Rome consommait en quelque sorte 
à elle seule plus d'esclaves que le reste du monde, et ses pour- 
voyeurs étaient bien aises qu'il existât de grands marchés où, 
comme à Délos, on pouvait en un jour importer et exporter des 
« myriades » d'individus de cette espèce. 

L'Asie-Mineure et la Syrie, pays où la misère et la servitude 
semblent avoir été de tout temps des fatalités sociales, étaient na- 
turellement les régions les plus riches en ce genre de denrée. On 
volait sans vergogne ce qui d'aventure ne voulait point se vendre* 
Là où le marchand avait échoué, le pirate triomphait, entraînant 
pêle-mêle dans une razzia des gens de tout âge et de toute condi- 
tion. Si quelque homme libre, si quelque citoyen romain se trouvait 
parmi eux, protestait, devenait un embarras, on lui rendait la li- 
berté après l'avoir rançonné, ou l'on se dédisait de cette marchan- 
dise compromettante en la vendant à quelques receleurs discrets 
qui, avec le fouet et les supplices, tiraient presque autant d'un 

(1) Strab., XIV, 668-69. 



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lA' DélffA I» TIBCLLE. 71 

bomiiie libre qae d*on esclave véritable, et n'avaient garde de lais- 
ser arriver aax magistrats la voix du malheureux. A Rome, dans les 
bouges de la v<He Suburra ou de la voie Sacrée, près du temple de 
Castor, le Grec des tles, au fin et dur profil, montrait à racheteur 
des créatures de prix fort divers, les pieds blanchis à la craie, ex- 
posées sur une sorte d'échafaud tournant. Là, entassés comme un 
vil bétail, des troupeaux de Lydiens, de Gariens, de Mysiens, de 
Ciliciens, tous gens de peu de valeur, étaient pargués près des 
foules de Syriens, « Tespèce d'hommes la plus dure au mal (1), » 
de Sardes et de Corses d'un prix encore moindre, de Gappado- 
dens, de Bithyniens, de Libumes, de Germains et de Gaulois, esU- 
més comme porteurs de litières, de Numides, coureurs excellens, 
d'Éthiopiens, baigneurs athlétiques, de Phrygiens, de Lyciens et 
de Grecs asiatiques, fort recherchés pour le service de table, les 
belles-lettres, la musique et la danse. On rencontrait dans ces ba- 
zars jusqu'à des Indiens, des Parthes, des Daces, des Alains. Quant 
aox Juifs, qu'on ne distinguait pas toujours des Syriens, des Phé- 
nidens, des Égyptiens et des Chaldéens, ils devaient être fort nom- 
breux. Tout cela payait l'impôt, les droits d'exportation, d'importa- 
tion et de vente (2); mais les esclaves de choix, les sujets rares et 
de haut goût, les objets de luxe en un mot, que le marchand dé- 
Ttbsài aux regards du vulgaire, c'étaient, avec les tout jeunes en- 
ians d'Alexandrie, les nains difformes, les monstres, les fous, les 
bouffons, les pantomimes et les histrions, qui, depuis la fin de la 
république, formèrent avec les joueurs et les joueuses de flûte, de 
psaltérion et de sambuque, l'accompagnement obligé des repas et 
des fêtes de tout riche Romain. 

Pourquoi la sainte Délos, lieu de pèlerinage pour toute la Grèce 
du continent et des lies, où tous les cinq ans des théories parties 
d'Athènes, de Milet, de Samos, célébraient encore à l'époque ro- 
maine ces fêtes d'Apollon et d'Artémis où des chœurs de jeunes 
gens et de jeunes filles, au son de la flûte et de la cithare, chan- 
taient des hymnes et exécutaient ces danses fameuses dans les- 
quelles on représentait le drame sacré de la sombre Latone et la 
naissance de ses blonds enfans, — pourquoi l'Ue flottante de Délos, 
dont aucune sépulture ne souillait les flancs vierges, était-elle de- 
venue un des plus célèbres marchés d'esclaves de l'ancien monde, 
une terre maudite où les captifs, entassés sur le sable des grèves, 
devaient laisser toute espérance? Je ne sais; mais, outre qu'il faut 
se bien garder de transporter dans l'antiquité notre philanthropie 
romantique, Délos devait à sa position géographique et à l'inviolar- 

(1) Plant., Trinumus, II, iv, 599. 

(2) Voyez le sayant ourrage de H. H. WaUon, Histoire de Vesclavage dans Vanti" 
Tiité (f $47). 



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72 REVUE DES DEUX MONDES. 

bilité de son territoire le renom d'être une des places de commerce 
les plus sûres et les plus fréquentées. Après la destruction de Go- 
rinthe, c'est de Délos que l'Italie tira tous les articles de luxe d'ori- 
gine orientale jusqu'à l'époque des guerres de Mithridate, époque 
où fut anéantie dans un épouvantable massacre presque toute la 
population commerçante de l'tle, composée surtout d'Italiens. C'est 
alors que Pouzzole, cette o petite Délos, » comme l'appelait le poète 
Lucilius, trafiqua directement avec la Syrie et Alexandrie. 

Délos n'est point la seule lie de la mer Egée où le commerce d'es- 
claves ait été florissant. Chios, Samos, Lesbos, les grandes cités 
d*Éphèse et de Milet, sur les côtes de l' Asie-Mineure, ont eu la 
même célébrité. Les esclaves gardaient souvent le nom du pays 
d'où ils venaient (1), et, bien que cet indice soit quelquefois trom- 
peur, on doit cependant en tenir compte. Ainsi il pouvait arriver 
qu'on appelât « Lesbienne » une esclave achetée à Lesbos, maïs 
venue d'une tout autre contrée, dont nul ne savait plus le nom, 
pas même l'esclave, laquelle avait peut-être été enlevée tout en- 
fant, ou était née de parens déjà captifs. Cependant les noms d'es- 
claves que nous trouvons dans Plante et dans Térence, Joriy Ephe- 
siusy Thessala^ Lydus^ Syra^ Lesbia^ Phrygia^ etc., sont un bon 
critérium de l'origine ou de la provenance des classes serviles à 
Rome. Si l'esclave avait été élevée avec soin, si elle dansait avec la 
grâce voluptueuse des Ioniennes, si au son des crotales, du tam- 
bour de basque, des castagnettes de Bétiqne, elle était habile à 
imiter les pas et les mouvemens lascifs des danseuses de Cadix, si 
elle savait chanter avec charme une ode de Sappho, quelque molle 
mélodie, quelque légère chanson des bords du Nil, en frappant du 
plectrum d'ivoire les cordes d'une lyre, ou en promenant deux 
belles mains sur la harpe de Phénicie, ou tout simplement si elle 
était jolie et plaisait à quelque Romain, celui-ci achetait au mar- 
chand la belle captive et la faisait affranchir. C'était là Thistoire de 
presque toutes les femmes du demi-monde (de celles du moins qui 
n'étaient pas étrangères et ae s'étaient point rachetées de leur 
p^'opre pécule), de toutes ces affranchies^ adulées comme des reines 
par la jeunesse de Rome, célébrées à Tenvi par les élégiaques la- 
tins, par Gallus, Tibulle, Properce et Ovide. Cette histoire-là était 
aussi ancienne que commune; on était habitué à la voir représenter 
dans les comédies : c'est le sujet du Persan de Plante par exemple 
où Toxile, pour le dire en passant, conseille à un leno (sorte de ruf-- 
ftano antique) d'acheter une belle fille que des piiates sont censés 
avoir enlevée. 

Si quelque fière matrone romaine, très pure encore dans quel- 

(1) Morera, Die PhOnnier, B. m, p. 81. 



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LA DÉLIA DE TIBULLE. 73 

qoes grandes familles, les cheveux noués avec la vitta^ superbement 
drapée dans les longs plis de la stola et de la palla tombant jusqu'aux 
talons, écrase d'un regard hautain la petite aiTrancbie d'hier, — vile 
esclave qui peut-être porte encore au sein et sur les bras la trace 
des coups de fouet et des piqûres d'épingle, créature vénale qu'un 
beau fils a tirée à prix d'or de quelque impur repaire, mais qu'on ne 
saurait sans doute ni aimer ni prendre au sérieux, — celle-ci, l'af- 
franchie, n'a pas moins de mépri^ pour les malheureuses aux bot- 
tines crottées, à la mitre peinte, qui parcoucent la voie Sacrée ou 
se tiennent aux environs du Cirque. Bonnes amies de gardes-mou- 
lins, reste de galans enfarinés, délices des canailles d'esclaves, 
horreurs parfumées de lavande que jamais homme libre n'a voulu 
toucher, filles à deux oboles, scorta diobclariay quelles injures les 
affranchies ne jettent -elles pas à la face des pécheresses de bas 
étage I Elles se vengent ainsi du dédain des matrones, a Elles font 
de nous grand mépris parce que nous ne sommes que des affran- 
chies, 9 s'écrie une femme de cet ordre dans la Cassette (1). « Oui, 
moi et ta mère, dit-elle à Silenium, nous avons fait le métier de 
courtisane. Elle t'a élevée comme j'ai élevé ma fille, pour moi; vos 
pères étaient de rencontre. Ce n'est point par dureté de cœur que 
j'ai fait prendre à ma fille l'état qu'elle exerce, mais je ne voulais 
pas mourir de faim. » Et comme Silenium insinue avec une naïveté 
touchante qu'il aurait mieux valu la marier : «Par Castor! ricane la 
vieille, elle se marie tous les jours. » 

Bien des affranchies ne pensaient point ainsi et préféraient marier 
leur fille. Elles-mêmes allaient avec leur enfant habiter la maison 
du mari. Voilà précisément comme Délia et sa mëje nous apparais- 
seift dans les poèmes de Tibulle. Nous savons d'une manière posi- 
tive que ces deux femmes appartenaient à la classe des affranchies. 
Après comme avant son mariage. Délia n'attacha jamais ses blonds 
cheveux avec la vitta des matrones, jamais elle n'embarrassa ses 
pieds dans les plis de la « longue stola. n C'est un de ses amans, 
Tibulle lui-même, qui nous l'apprend dans des vers où il n'y a pas 
ombre de dépit ou d'amertume d'aucune sorte (2). On pense bien 
d'ailleurs qu'un poète comme Tibulle, dont les manières étaient 
naturellement grandes et délicates, se serait bien gardé de faire 
une telle allusion, si elle avait pu blesser Délia; mais jamais sans 
doute il ne vint à l'idée de cette jeune femme de vouloir passer 
pour une patricienne. Elle connaissait sa condition, et savait qu'il lui 
manquait bien plus qu'une longue robe et des bandelettes pour de- 
venir l'égale de la mère et de la sœur de Tibulle. 

(1) Plant., Cistell,, I, i, 39 wi^, 

^) I, Tf, 68-€9. — Taraèbe, Vobs, Heyne et DisseD, sans parler des derniers édi- 
teoTB de UbaUe, sont unanimes sur ce point. 



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7i RETiri DES DEUX MOMDES. 

Délia paraît avoir été une étrangère, uno fille de rAsie-Mineare 
ou des lies de FArcbipel, peut*^tre une Syrienne. Il n*est pas dit 
un seul mot de son père, qui semble bien aussi « avoir été de ren- 
contre. » Sans avoir la prétention de dire avec certitude quelle fut 
la patrie de Délia, on peut supposer qu'elle ou sa mère venait des 
pays d'Orient, d'où la plupart de ces femmes tiraient leur origine. 
Ëtait-elle de Délos? Elle y naquit peut-être, mais elle n'était certes 
pas plus Grecque qu'Italienne. Contentons-nous de ce résultat né- 
gatif. Telle autre amie.de poète à jamais immortelle, dont on croit 
savoir le vrai nom, n'est guère mieux connue. Je ne voudrais pas 
ébranler la foi de ceux qui voient dans la Lesbia de Catulle la pa- 
tricienne Clodia, la sœur du fameux agitateur Clodius, la femme de 
Q. Metellus Celer; mais il faut bien reconnaître que nous n'en avons 
aucune preuve directe, aucun témoignage contemporain, et que 
l'opinion actuelle demeure une supposition vraisemblable, sinon 
une pure hypothèse (l). Je ne crois pas qu'il faille tenir grand 
compte du fameux passage d'Apulée (Apol., p. 106, Oud.), où l'on 
a cru retrouver les noms des amantes de Catulle, de Ticidas, de 
Properce et de TibuUe. C'était un esprit prodigieusement actif 
et curieux que celui d'Apulée, mais si faux et si bizarre que le 
personn-ige semble avoir quelque chose de fantastique, d'équi- 
voque, de glissant et de peu sûr, comme ces gros serpens sacrés 
qu'il dut voir bien souvent au fond des vans mystiques, enroulés 
sous des feuilles de lotus, dans les innombrables mystères auxquels 
il se fit initier. Songez que le passage en question est dans un plai- 
doyer, sorte d'écrit où l'on se pique rarement de critique histo- 
rique, que' notre avocat se propose uniquement d'écarter une ac- 
cusation, et déclare que, si ses adversaires ont raison, ils devront 
aussi incriminer Catulle, Ticidas, Properce et TibuUe, lesquels ont 
tous chanté leurs belles sous des noms fictifs. « Plania est dans son 
coeur. Délia dans ses vers, » s'écrie-t-il en parlant de TibuUe. L'an* 
tithèse est jolie, et de cette élégance recherchée qu'on aimait fort 
dans les écoles d'Afrique; mais qui donc a révélé à ce rhéteur car- 
thaginois tant de choses précieuses sur la biographie intime des 
plus grands poètes latins? Où les a-t-ii prises ? Comment personne 
ne paralt-il les avoir connues avant lui? Je ne dis pas qu'il a forgé 
les noms qu'il cite; il les a sans doute tirés de quelque inâ«- 
pide recueil anecdotique de ces temps absolument dénués de cri- 
tique. En somme, on comprend la réserve de Catulle, si ce poète a 
été l'amant de la patricienne Clodia; mais quelle apparence que Ti- 
buUe ait eu les mêmes scrupules à l'endroit d'une affiranchief Dirar- 

(1) Rud. WettphaL, CaiitUs (sMBcftto i» ikrev^ gêichiBhtIkhm Zu9amnmnhan§$ 
Ubwsetzt und erldutert, p. 34-35. Breslaa, 1^3. 



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t-on que cette afirancbie était mariée? Oui, certes, elle Tétait: 
rezcellent travail de M. Otto Richter a surtout pour objet d'établir 
que les cinq élégies où il est fait mention de Délia s'adressent 
toutes à une femme mariée; mais à Rome comme à Paris il y avait 
bien des sortes de mariage. C'est peu de dire que Délia était ma- 
riée, ffi l'on ne demande tout aussitôt : comment l'entendez-vous? 
Oq n'attend pas de nous sans doute quelque nouvelle déclama- 
tion sur cette fameuse « orgie romaine, » qui n'a jamais existé que 
dans l'imagination des ascètes, des rhéteurs et des poètes, tous 
gens de peu de critique. Les mœurs de Rome aux temps de César 
et d'Auguste ne différaient guère des nôtres. Elles rappelaient celles 
qu'on a toujours observées dans les grands centres de population 
cosmopolite aux époques de civilisation très avancée. Il y avait à 
Rome des patriciens, des chevaliers, des affranchis, dont les richesses 
prodigieuses, accrues par l'usure, le fermage des impôts publics et 
les rapines de toute sorte exercées sur le monde entier, dépassaient 
de beaucoup les plus grandes fortunes de ce temps-ci. II y avait 
dans la même ville 320,000 citoyens inscrits sur les registres de 
distribution de vivres. César réduisit en vain ce nombre à 150,000. 
Le « paupérisme, » sorte de maladie sociale qui se développe fata- 
lement avec le luxe au sein des grandes agglomérations d'hommes» 
n'est point chose qui cède à des mesures administratives. Avec l'o- 
pulence des uns, la misère des autres avait augmenté. En haut, sur 
les sommets inaccessibles d'un lumineux olympe, loin, bien loin de 
la terre où les nations leur dressent des statues, le chœur des dieux 
et des demi-dieux, pour qui l'existence est une fête éternelle; en 
bas, aux plus obscures proifondeurs, misérable et famélique, la vUe 
multitude, ohl la plus vile et la plus hideuse qui fut jamais, dirais- 
je, si elle s'était saturée d'alcool autant que notre populace I Quant 
à la classe moyenne, il y avait longtemps qu'elle avait entièrement 
disparu à Rome, a Grands seigneurs etmendians, tous deux cosmo- 
polites à égal degré, voilà, dit Mommsen, tout ce qui restait dans 
la ville. » Lorsqu'à l'avènement du principat ce qu'on appelait en- 
core le peuple romain perdit le prix de ses votes et de ses cris 
dans les émeutes, il fallut bien le nourrir, ce peuple, et TamJi'-er. 
lavénal a dit le mot, mais la chose existait depuis longtemp^>. I 
suffit de relire l'inscription d' Ancyre pour se bien persuader qu .^.u- 
gttste amusa le peuple par les jeux du cirque qu'il donna, les spec- 
tacles de gladiateurs, les combats d'athlètes, les chasses de bêtes 
d'Afrique, de môme qu'il le nourrit par ses innombrables distri- 
butions de blé, de sesterces et de deniers. Ce peuple - là n'avait 
plus de romain que le nom. a Depuis longtemps, dit Appien, le 
penple romain n'était plus qu'un màange de toutes les nations. Les 
affranchis étaient confondus avec les citoyens, l'esclave n'avait plus 



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70 BEVUE DES DEUX MONDES. 

rien qui le distinguât de son mattre. Enfin les distributions de blé 
qu'on faisait à Rome y attiraient les mendians, les paresseux, les 
scélérats de toute ritalîe. » Admirez maintenant la naïveté des his- 
toriens modernes qui, après le meurtre de César, après la mort 
d'Auguste, de Tibère, et, j'imagine, de tous les empereurs, s'éton- 
nent et s'indignent de ne pas voir renaître la république I II ne 
manquait pour cela que des citoyens. Quelques misérables halluci- 
nés, sorte de maniaques dangereux, un fou furieux, Cassius, un 
hypocondriaque, Brutus, un esprit étroit et borné, Caton, purent 
bien éteindre en un instant l'immortel génie qui avait assuré pour 
des siècles la durée de la puissance romaine et propagé jusqu'aux 
limites de l'Occident une civilisation supérieure d'où est sorti le 
monde moderne : l'univers, étonné de tant d'impiété, laissa aux 
dieux eux-mêmes le soin du châtiment, et, loin de répondre aux 
cris de délivrance qu'avaient poussés les conjurés, les peuples se 
rangèrent en silence pour éviter jusqu'au contact des parricides. 

Dans une telle société, il y aVait longtemps que le caractère sacré, 
essentiellement religieux du mariage antique avait disparu des 
mœurs. En se mariant, l'homme n'associait plus la femme au culte 
secret de ses ancêtres et des dieux de sa famille : il suivait la cou- 
tume, recherchait quelque avantage, ou obéissait aux lois. D'an- 
cêtres, il ne pouvait en être question pour cette tourbe cosmopolite 
d'affranchis, sans passé et sans tradition, qui à la troisième géné- 
ration devenaient dans leurs petits- fils des citoyens romains, des 
chevaliers, voire des sénateurs. Tout homme né libre, à moins qu'il 
ne fut sénateur ou fils de sénateur, pouvait épouser une affranchie; 
il en avait des enfans légitimes. La loi Julia permit aux chevaliers 
cette sorte d'union. Rome fut ainsi peuplée d'étrangers qui servi- 
rent à recruter les tribus, les décuries, les cohortes même de la 
ville. Par contre, on ne voyait que Romains et Italiens dans les 
provinces, en Gaule, en Asie-Mineure, en Afrique. La vie commune 
à Rome était celle' d'une ville où le luxe et le plaisir sont la grande 
affaire, où s'enrichir, faire fortune à tout prix, parait à chacun le 
commencement de Ja sagesse, où les classes serviles, — nous di- 
rions aujourd'hui les classes industrielles, — pâles et frémissantes 
de désirs, trouveraient douce la mort, s'il leur était donné de s'é- 
tendre un instant sur le lit d'or des voluptés banales où se vautrent 
leurs patrons. 

Les élégans, les petits-mattres, tous les gens du bel air ne se ma- 
riaient plus. Avoir des enfans, procréer des « citoyens » pour l'état, 
cela paraissait grossier et presque ridicule à de fins lettrés comme 
Properce. Le mal, on le sait, datait de loin. Bien avant l'époque de 
Tibulle et d'Horace, le censeur Q. G.Métellus le Macédonique, ISl ans 
avant notre ère, exhortait déjà les Romains à ne pas s'exempter d'une 



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Lèi DELIA Dfi TIBUtLE. 77 

charge publique, bien lourde sans doute, mais qu'il fallait subir par 
devoir et en boa patriote. Auguste, qui lut dans le sénat et fit con- 
naître au peuple par un édit le discours de Métellus, Auguste, qui se 
présente à nous, dans Tinscription d'Ancyre, comme un réformateur 
des mœurs, qui par de nouvelles lois entreprit de faire revivre les 
coutumes et les usages des ancêtres, essaya vainement, dès 727 de 
Rome, de combattre le célibat chez les deux sexes. Neuf ans après, 
il ne fut guère plus heureux avec les lois juliennes, ni plus tard 
encore avec la loi Papia Poppœay qui frappait de peines très sé- 
vères les hommes de vingt à soixante ans non mariés, ou qui, au- 
delà de vingt-cinq ans, n'avaient point d'enfans, et les femmes de 
vingt à cinquante ans non mariées, ou qui, au-delà de vingt ans, 
étûent sans enfant. Cette loi, dit Tacite, ne fit pas contracter plus 
de mariages ni élever plus d'enfans. On s'en douterait bien un peu, 
même sans ce grave témoignage. Là où nous ne voyons aujour- 
d'hui qu'un assez lourd contre-sens d'Auguste, une faute de goût 
toute romantique qui surprend fort dans un esprit si lucide et si 
juste, les contemporains que la loi atteignait ont vu un véritable 
attentat contre ce que les modernes devaient appeler la liberté in- 
dividuelle, notion encore bien confuse, mais dont on commençait 
d'avoir un vague sentiment. En cessant d'être citoyen, le Romain 
devenait homme. Une très haute philosophie, peu comprise, bien 
qae très répandue à Rome, la doctrine d'Épicure, présentait volon- 
tiers le célibat comme une condition de paix, de sérénité, d'indé- 
pendance spirituelle et de vraie liberté. Sans doute, chacun usait 
de cette liberté d'une manière un peu dilTérente, et ce n'était pas 
toujours la philosophie qui gagnait ce que l'état perdait. 

Mais il faut avouer que le mariage, tel que l'avaient fait les nou« 
velles mœurs, n'était guère de nature à tenter les gens délicats, 
amoureux du repos et de l'étude, ou simplement soucieux de leur 
honneur. Dans les derniers temps de la république, le mariage était 
devenu une union passagère, une sorte de contrat de louage aussi 
facilement rompu que conclu; renouvelé à volonté sans le moindre 
empêchement, il laissait aux deux époux toute liberté de se livrer 
à leurs fantaisies. Le divorce, si contraire à l'institution religieuse 
du mariage et à peu près inconnu à Rome jusque-là, était mainte- 
nant un événement de tous les jours. Les registres publics étaient 
couverts d'actes de divorce. Les grands avaient donné l'exemple. 
Sflla, comme Pompée, épousa cinq femmes. César quatre comme 
Antoine, sans compter Gléopâtre. La fille bien-aim(2e de Cicéron, 
ToIIia, eut trois maris. On comprend que Sénèque, avec sa manière 
de dire un peu exagérée qui rappelle le convitium sœculi de nos 
prédicateurs, ait eu quelque raison d'écrire que certaines femmes 



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78 BETUE DES DEUX MONDES. 

de noble race ne comptaient plus leurs années par le nombre des 
consuls, mais par celui de leurs maris. La grande liberté qui régnait 
dans ces sortes d'unions dégénérait bien vile en nne tolérance réci- 
proque souyent très large. Un moyen infaillible de se couvrir de 
ridicule, de passer pour un ruBtre qui n'entend rien aux belles ma- 
nières de la ville, c'était de paraître jaloux. Ovide et Sénèque, le 
poète libertin et Taustère moraliste, notent tous deux à leurs points 
de vue les mêmes traits de mœurs. « Amusez-vous, ô belles, dit la 
Dipsas du poète de Sulmone; celle-là seule est chaste que personne 
ne prie d'amour. Si elle n'est point novice, c'est elle qui fait le 
premier pas... Se fScber contre une épouse adultère, quelle gros- 
sièreté!.. Si tu es sage, sois indulgent, qoitte cet air sévère et ne 
revendique pas tes di oits d'époux. Cultive les amis que te donnera 
ta femme (elle t'en donnera beaucoup!). Honneur et crédit te vien- 
dront ainsi sans fatigue aucune. Tu seras de tous les festins de la 
jeunesse, et tu verras dans ta maison mille objets que tu n'y auras 
point apportés (1). » Et le philosophe : <c A-t-on aujourd'hui la 
moindre honte de l'adultère? On en est venu au point qu'une femme 
ne prend un mari que pour irriter les désirs de l'amant. La chas- 
teté est une preuve de laideur... (2). n 

L'homme du monde le mieux doué pour la tie innocente et fa- 
cile, pour les studieux loisirs, un TirgiJe, un Tibulle, échappait 
difficilement à l'élégante corruption d'une telle société. Tout jeune 
homme bien né qui ne se serait pas affiché avec une courtisane cé- 
lèbre, qui n'aurait pas entretenu une femme mariée, aurait passé 
aux yeux des dames romaines pour un débauché de bas étage, 
pour un coureur de servantes (3). Les lois juliennes semblèrent 
surtout tyranniques à cette classe de délicats et de raffinés qui 
avaient appris à connaître aux dépens d' autrui tous les inconvéniens 
du mariage. Quant aux femmes, on pense bien qu'elles avaient 
trouvé le moyen d'éluder ces lois tout en paraissant s'y soumettre. 
Prendre pour mari un homme pauvre, sans autorité dans la maison, 
qui supporte sans plainte les amis de sa femme et sache à merveille 
qu'au moindre signe de rébellion il sera mis à la porte comme un 
amant ruiné, voilà un des artifices dont usaient souvent les riches 
affiranchies. D'autres au contraire avaient un mari avide, une vieille 
mère rapace, qui les poussaient en quelque sorte dans les bras de 
l'amant. L'adultère passait dans les mœurs de la famille; on en vi- 
vait. Horace nous montre l'épouse qui se lève devant l'époux, mn 
complice, pour suivre quelque vil ruffkmo ou quelque patron de 

(1) Ovi<k, Amor., î, vm, 43; m, i?, 37. 
(8) Scnec, De Benef., m, xti. 
(3) /M., I. IX. 



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LA DÉLIA DB TIBULLE. 79 

mmre dont la ceintiire renferme assez d'or pour payer toutes les 
hontes (1). Dans Juvénal, cet honnête homme (je parle du mari) a 
i'aÎT de compter les soUves ou de ronfler sur les veiTes (2). II ne voit 
rien, ne sait rien, n'ent^d rien; il dort. Pour tout le monde? Non, 
certes. De là le vienx proverbe : non omnibus dormio. Que le mot 
soit de Cepins ou d'un autre, il peint fort bien en sa brièveté Tin- 
tërieur de certaines maisons romaines. Le madré compère distingue 
très nettement dans son rôve le geste furtif de l'esclave qui s'ap- 
prête à saisir quelque coupe de falerne; mais ce qui parfois le fait 
vaguement sourire, ce qui l' empêche en s^parence de voir et d'en- 
tendre, c'est la vision de son propre nom qui luit en lettres d'or 
dans le testament des galans de sa femme. 

Telle se montre Délia entre son mari , sa mère et ses amans. 
IRbulle se vante en propres termes d'avoir plus d'une fois endormi 
le mari : il lui faisait boire du vin pur; lui, il mettait de l'eau au 
fond de sa coupe, si bien que la victoire lui restait (3). Tibulle 
étaitrU dupe? J'ai bien peur que le mari eût pu dire avec Ovide : 

Ip«e miser vidJ, qamn me donnire putarei. 

Le poète ét^t jeune et sans doute fort novice lorsqu'il connut Dé- 
lia. Que lui importait d'ailleurs? Jamais il n'a été jaloux du mari. 
Celui-ci tensdt peu de place dans la maison, il s'effaçait à propos, 
et n'était mis en avant par la vieille mère que lorsqu'il s'agissait 
d'éloigner un amant importun ou ruiné. 

Kous avons eu la mère d'actrice ; les anciens avaient la mère 
d'a/Tranchie et de courtisane. Dans les poèmes de Tibulle, la mère 
de Délia n'est appelée qu'une seule fois de son nom de « mère. » 
Selon que le poète est dans la joie ou dans la douleur, c'est une 
bonne et douce vieille, attentive, précieuse comme l'or, » ou une 
« sorcière rapace, » et même une a entremetteuse. » Alors il accu- 
mule sur le chef branlant de la misérable ces malédictions terribles 
dont tous les poètes du temps se montrent si prodigues à l'endroit 
des vieilles de cette sorte. « Que les âmes dolentes des amans mal- 
heureux voltigent autour d'elle, et qu'en tout temps la chouette si- 
nistre crie du haut de son toit I Bondissant sous l'aiguillon de la 
faim, qu'elle aille arracher l'herbe des tombes et ramasser les osse- 
mens abandonnés par les loups voracesl Qu elle coure nue par les 
villes en hurlant, poursuivie de carrefour en carrefour par des chiens 
XorleujL (&). » Au contraire, si des resseniimens plus ou moins graves 

(i) Horat., Od., m, Yi, 29. 
(S) Jav., Sat., ly 55 sqq. 
C3) Tib., I, VI, 27-28. 
(4) TIb., I, ▼, 51-56. 



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80 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne régarent point, TibuIIe reconnaît volontiers tout ce que la mère 
de Délia a fait pour le rendre heureux. Dans la sixième élégie, il a 
laissé percer un sentiment affectueux très réel sous l'expression dé- 
daigneuse de sa reconnaissance. « Si je t'épargne, ce n'est pas 
pour toi, ma Délia; mais ta mère me touche, et cette excellente 
vieille désarme ma colère. C'est elle qui t'amène vers moi dans les 
ténèbres, qui, toute tremblante, nous met dans les bras l'un de 
l'autre. C'est elle qui la nuit m'attend immobile à la porte, et de 
loin reconnaît mon pas. Vis longtemps pour moi, douce vieille! 
Combien je voudrais pouvoir ajouter mes années aux tiennes I Toi, 
et ta fille à cause de toi, toujours je vous aimerai. Quoi qu'elle fasse, 
c'est ton sang (1). n 

Je ne sais, mais il me semble que la mère de Délia revit pour 
nous avec des traits au moins aussi nets et accusés que le triste 
mari de la belle enfant. Décrépite, hideuse comme toutes les vieilles 
femmes des pays méridionaux, elle aime sa fille comme une louve, 
et la défendrait avec ses ongles contre tout le genre humain. Mi- 
sérable esclave de Syrie ou des lies de l'Archipel, vendue, re- 
vendue peut-être à des maîtres cupides et cruels, elle hait les 
hommes. Ignore profondément la morale des gens qui naissent libres 
et riches, et n'a d'estime au monde que pour le fauve éclat des 
pièces d'or. A la vue des dariques, ses petits yeux perçans comme 
des vrilles s'allument et pétillent, son cou se gonfle comme celui 
d'un reptile, et sur son front terreux s'agitent quelques rares che- 
veux gris qui semblent jaunes sous l'étoffe rouge dont se coiffaient 
à Rome les femmes de cet âge et de cet état. 

IL 

Quand il vit Délia pour la première fois, Tibulle n'était guère 
qu'un enfant. Tibulle était alors un gentil cavalier, riche, élégant, 
de manières douces et distinguées. Bien que, par bon ton, il affecte 
parfois d'avoir les mœurs des Cœlius, des Dolabella et des Curion, il 
ne parait pas que la débauche, môme brillante et de noble appa- 
rence, ait jamais eu pour lui un attrait réel et durable. Quoi qu'il en 
dise, on ne l'imagine guère enfonçant la nuit les portes des belles 
Romaines, faisant tapage dans les rues et provoquant le passant 
attardé dont le falot jette une lueur indiscrète sur ses traits qu'il 
s'efforce de dissimuler dans l'ombre (2). Il n'y a là que réminis- 
cences de Plaute et de Térence. Parce qu'il mourut jeune, il ne faut 
point faire de Tibulle un poète phthisique, mais il ne faut pas ou- 

(i) TibuU., VI, 57-CC. 

(2) m., I, I, 73-74î II, 33, 36-37. 



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LA DÉLU DE TIBULLE. 81 

biier non plas qu& lui-même se donne comme étant d'une com- 
plexion délicate. Horace, qui le connaissait, parle de sa beauté (1). 
Dn ancien biographe du poète, Hieronymus d'Alexandrie, vante sa 
belle stature, la souplesse et l'agilité de ses membres, la grâce ai- 
mable de sa parole et la douceur de ses mœurs. Le môme auteur a 
bien raison de s'élever contre ceux qui prêtaient à notre poète un 
visage triste et austère; il a tort de le représenter hilare et joyeux. 
Sur le visage de TibuUe, où brillait alors l'heureuse sérénité de la 
jeunesse et de la force, il n'y avait que l'expression sérieuse et 
calme d'un paysan latin, né à Rome, il est vrai, mais qui plus que 
personne tenait au sol de ses pères, à sa terre et à ses bois de Pédum, 
à la rustique habitation de sa famille, à la religion de ses ancétYes, 
aux rites et aux cérémonies sacrées de ses dieux lares. 

Tibulle réalisait pour Horace Tidéal que cet esprit excellent s'é- 
tait formé de l'homme. Il avait celte santé de l'esprit et du corps 
qui, en un temps où l'épanouissement harmonieux de la nature hu- 
maine était encore le but de la vie, paraissait être le souverain bien. 
Rarement l'homme accompli selon les idées grecques s'était déve- 
loppé avec plus de bonheur parmi les descendans plus ou moins 
civilisés des gens agrestes du Latium. Toutes les qualités de l'âme 
et du corps, toutes les « vertus » rares et précieuses dont Platon et 
Aristote ont doué à l'envi leur citoyen idéal, — beauté, force, 
santé, richesse, noblesse, tous les dons exquis de l'intelligence la 
plus cultivée, — Tibulle les avait reçus, ces biens, de la nature et 
des siens. Il y a dans cette existence naturellement heureuse je ne 
sais quoi d'antique qui fait qu'on songe aux paroles d'Hippias : « ce 
qu'il y a de plus beau pour un homme, c'est d'être riche, bien por- 
tant, honoré par les Grecs, de parvenir à la vieillesse, de faire de 
belles funérailles à ses parens quand ils meurent, et de recevoir lui- 
même de ses enfans une belle et magnifique sépulture (2). » 

Toutefois on ne vit pas impunément en des temps aussi profon- 
dément troublés. La plante humaine a beau être forte et vivace, si 
tout change et se transforme autour d'elle, si la terre et le ciel se 
montrent inclémens, elle s'arrêtera net dans son développement, 
elle languira, stérile, et mourra sans pousser de rejeton. Telle fut la 
destinée du poète. Non-seulement il ne parvint pas à la vieillesse, 
mais, loin de faire de belles funérailles à ses parens, ce furent sa 
mère et sa sœur qui recueillirent ses cendres sur le bûcher. Ajoutez 
que, si les affaires publiques et la guerre sont la chose par excel- 
lence du citoyen antique, nul ne fut jamais moins citoyen que Ti- 

(1) Epi>f., 1, IV, 6. 
(^ Platon., Hipp. maj,, 2(1. 
lOiiB CI. — i}(72. 6 



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sa. REVCE: DBfi jDBQXiUOMDBa. 

buUe* Enfin ^ bien que rioer. ne nous ait éftéi tranaixôs sor renfiance- 
du poète et sur son ééuoajtion, il suffit.de lire, dix vers de n'im^- 
porte quelle élégie pour être intimemeot persuadé qu'il a été élevé 
pac des feoimes, et. que jamais il n'a pu vivre, même ea pensée^ 
loin de sa mère et de sa sœur. Parfois on serait tenté. de croire 
que ce sont pclut-étre les seules fenunes qu'il ait aimées. H est si 
ikcile de s'imaginer qu'on aime les autres, j'entends les Délia, les 
Némésisl Lorsqu'on, a le maiheur de se. survivre,, que l'on a tout 
loîsîr de descenîdre en soi-même, les premiers êtres cliers qu'on a 
aimés, et. qui. nous oat aimés pour nous-mêmes, se dressent seuls 
dans les 'lointains fuyans de nos joui-s écoulés. Bien que la mère 
et. la sœuir du poète ne soient nommées qu'une fois dans les élé- 
gies, on devine dans, toute l'ceuvre la présence sanctifiante de ces 
âmes élues, qui sans doute ont été lâ>meilLeure part du génie de 
Tibulle. 

Le poète ne pado pa& de son père. II semble l'avoir à peine 
connu. Peut-être pérît-iji dans les proscriptions et dans les épou*< 
vantabiles massacres qui eDBanglan talent le:moaàe après Je meurtre^ 
de César, à l'avènement du triuniivicat d'Ocrave, d'Antoine et de 
Lépide, dans les mois (711-&3).qui précédèrent la. bataille de Piû-* 
lippee. (712-/1)2). Au rapport d'Appien, 2,000 chsevaiierset 30O sé^- 
Bajteuirs furent' tué^ Llltalie fat livrée aux'vétéians, qui brutale- 
ment dépossédèrent les anciens maîtres du sol et se partagèrent les.^ 
terres- Virgila et Properce furent atteints comme TîbuUe sans doute 
par ce fléau te-rrible; d'ailleurs ceux qui avaient échappé au « par- 
tage » de 711. n'échappèrent pas à celui de 713- Avant comme 
après Phili[)pes, et plus tard encore, après Actiam (723-31), nœili 
ne fut sûr de possédcir en pais le champ paternel. L'enfarce de 
Tibulle s'écoula dans le domaine, certainement amoindri (t), de 
ses ancêtres (il était d'une ancienne famille de chevaliers latins), 
entre sa mère et sa sœur, sous la protection dos bon&s vieux dieux 
eu bois que l'on vénérait dii génération en génération dans la clw- 
pelJe de famille. 

Dans, la dixième élégie du premier livre, laqîiello trahit çietlà 
quelque ijnexpérience, et eu tout cas est bien de la première ma- 
nière de Tibulle, le poète nous a. parlé de son Miliy ou, si l'on 
veut, de ses Feuillantines, mais en quelques, vers seulement, avec 
le:tact et le bon goût d'uu ancien. Nous le voijons, tout enlant, 
dansla vieiJIe maison de Pédum, courir sons his beaux arbres du 
v:îrger ffue garde. quoique Priape rougi de vermilloo, effroi des oi- 
seaux du ciel. Il passe, repasse tout le jour devant ces antiques 
dieux lares qui l'ont nourri, dit-il, et dont la bienfaisante provi- 

(i) I, I, 19 sqq. 



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LA/ . VEUkf DE • TOWLLE. 8t * 

doDcen'ax^essé de veiller sur lui da berceau, à la tombe. Ces pren 
miëres impressions, à la fois douc&s et religieuses, déposèrent dans 
rAme de TenfaDt un fonds de piété qui devait très bien s'allier avec 
sa nature tendre et sérieuse. Tibullewra pieux^ superstitieux mèmet 
comme un vieux paysan du Latium« S'il voit en un cbamp une . 
pMtre isolée, une berne antique dans un carrefour, il adore (1).. 
Qiaque année, il ne manque pas de purifier ses bergers et d'as- 
pecger de lait le simulacre de la. bonne déesse Paies, patronne de»> 
troupeaux. Tous les dieux ont leur part des fruits nouveaux de 
l'année :il la- leur offre dans les vases d'argile <le ses pères. Lui-- 
même en de blancs vétemens, le front couronné de myrte, et te- 
nant dans ses mains la corbeille sacrée, il suit. la victime qu'il va 
immoler. Quant aux. lares, il sait qu'on les apaise avec une grappe 
de raosin ou une couronne d'épis placée sur leur chevelure vénérée. 
On vœaa-t41 été exaucé, ces divinités amies se contentent de quelr- 
qoes gâteaux, et d'uni rayon de miel qu'une petite fille, — la sœur 
du poëte^ j'imagine, . — leur apporte dans la rustique chapelle. Le 
culte officiel de Rome, avec des pompes et ses cérémonies, laisse: 
TUnille assez froid et indifférent; mais tous les vieux cultes natura- 
listes des ancêtres revivent avec une étrange puissance dans cette 
âme antique. Certes voilà un vnd descendant de ces graves Latin»,, 
de ces nobles tribus aryennes, qui, comme les Germains, adoraient 
dans les mystérieuses solitudes des bms et des forêts ce que leurs. 
yeux: ne voyaient points et tenaient* leurs assemblées auprès des. 
sources' et des fleuves sacrés. 

Tous les ans, Tibulle venait sans doute avec sa famille passer 
l'hiver à Rome. Nous avons vu qu'il^était. né dans cette ville. II y 
suivit certainement les cours des maîtres les plus célèbres du temps*. 
A l'âge où les fils de sénateurs et.de chevaliers allaient aeliever 
leers études à Athènes:, Tibulle demeura auprès des siens. Il semble 
YAea que, moins heureux qu'Horace, le fils du digne affranchi, ii 
descendit chez les ombres sans avoir visité la ville sainte d'Athéné.. 
Naturellement il n'en appliqua pas moins son esprit à cette élude 
approfondie de& modèles grecs, qui était le fond et la substance 
même de toute éducation: libérale. Tout* Romain bien élevé savait 
écrire et déclamer dans l'une ou l'autre langue^ Il n'y avait d autre^. 
littérature proprement dite que celle des Grecs. Les* Italiens s'^é- 
talent essayés dans tous les genresi ils avaient même créé quelque». 
œuvres admirables; mais, pour être écrite en latin, leur littérature: 
n'en restait pas moins toute grecque d'inspiration. Bour ne pas. 
nous écarter de l'époque de Tibulle, que l'on songe à Virgile,. à. Car 
tulle, qui a non pas imitév ^^ traduit Sappho, — à Horace, dans les . 



(l)I,i,fMt. 



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8& REVOE DES DEUX MONDES. 

odes duquel on retrouve la moitié des fragmens connus des lyriques 
grecs, — à Properce, qui lui-même s'appelle le Callimaque romain, 
et qui s'est souvenu de son modèle au moins autant peut-être 
que Gallus d'Euphorion de Chalcis. Quelques historiens de la litté- 
rature latine, comme Bernhardy, ont remarqué que TibuIIe est le 
seul poète du siècle d'Auguste dont l'œuvre ne trahisse aucune trace 
d'imitation grecque. Un examen plus attentif -des élégies et un plus 
grand souci de l'ordre chronologique dans lequel elles ont été com- 
posées ne permettent plus de douter de l'influence tiès réelle que 
les poètes alexandrins ont exercée sur les premiers essais de Ti- 
buIIe. Ce qui est vrai, c'est qu'avec une connaissance très étendue 
de la littérature grecque , Tibulle a su rester Latin , et de bonne 
heure s'est abandonné au cours paisible de ses douces rêveries. 
Dne très grande paresse de mémoire s'allie très bien au sentiment 
exquis de l'art le plus raffiné. Tibulle est allé à la postérité avec 
une vingtaine d'élégies dont la moitié seulement lui a paru digne 
d'être publiée. Toute son œuvre immortelle tiendrait dans deux co- 
lonnes du Times. Il n'écrivît pas pour écrire, comme Ovide ou Mar- 
tial. En toute chose, Tibulle montra cette nonchalance de grand 
seigneur, disons mieux, de chevalier romain opulent et lettré, sans 
dédain ni amertume, qui n'est plus guère dans nos mœurs litté- 
raires. Jamais il ne s'imagina qu'il avait charge d'âmes, que la 
poésie est un sacerdoce, que le poète a pour mission d'éclairer 
et de conduire l'humanité. Tout ce pathos était réservé à d'autres 
temps. Il n'est pas fait une seule allusion h un événement politique 
dans l'œuvre de Tibulle. Malgré tout, si, plus heureux dans l'élégie 
amoureuse que dans l'ode, lea^Romaîns peuvent être sans trop d'in- 
fériorité comparés aux Grecs, c'est à Tibulle qu'ils le doivent. 

On ne peut dire en quelle année il connut Délia à Bome, mais 
ce fut sûrement avant l'époque où il suivit en Gaule M. Valerîas 
Messala Corvinus, l'an de Rome 723 (=31). Bien qu'il paraisse peu 
vraisemblable qu'en des temps aussi troublés les fils des chevaliers 
fussent encore astreints, comme au temps des Scipions, suivant 
Polybe, à servir pendant dix ans, on peut admettre que Tibulle 
avait passé quelques années dans les armées romaines ; autrement 
on s'expliquerait peu l'espèce d'horreur que lui inspire tout ce qui 
rappelle la guerre et le métier des armes. Tibulle avait alors envi- 
ron vingt-trois ans. Aucun document ne nous a transmis la date de 
la naissance du poète. Un vers de la cinquième élégie du livre III 
a longtemps fait reporter cette date à 711 (=43), l'année même 
où naquit Ovide, où périrent les deux consuls Hirtius et Pansa 
dans la victoire de Modène remportée sur Antoine; mais le même 
vers se retrouve en propres termes dans les Tristes (IV, x, 6). En 
appeler à Horace, qui nommait Tibulle «juge sincère de ses écrits, » 



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LA DiUk DE TIBULLE. 85 

pour soutenir que notre poète devait être plus âgé qu'Ovide, et en 
conclure avec Scaligeret Heyne que le vers en question est inter- 
polé, voilà qui parait assez inutile aujourd'hui, J. Heinrich Yoss 
ayant établi, il y a bientôt un siècle, que le troisième livre des 
âégies n'est point authentique. Ce résultat de la critique, adopté 
parle plus docte des éditeurs de TibuIIe, par Dissen, confirmé par 
bien d'autres fins connaisseurs de notre poète et de la littérature 
latine, comme Paldamus, Lachmann, Gruppe, Hertzberg, Binder, 
Eberz, est désormais acquis à la science. Le Romain inconnu qui 
s'est caché sous le nom grec de Lygdamus, inscrit en tête du troi- 
sième livre, a pu naître la même année que le poète de Sulmone ; 
voilà tout. Aussi bien celui-ci a marqué lui-môme sa place dans le 
cortège des poètes ses contemporains et ses « aînés, n II nomme le 
vieux Hacer, qui lui lut ses Oiseaux y Ponticus et Bassus, ses com- 
pagnons, Horace, Properce, qui n'avait qus quatre ans de plus que 
loi. A peine a-t-il entrevu Virgile. Quant à TibuUe, les destins ja- 
loux l'avaient nivi trop tôt à son amitié. Tibulle avait succédé à 
Gallos; Properce succéda à Tibulle. « Dans la série des temps, dit 
Ovide, je vins le quatrième. » A la mort de Virgile et de Tibulle, 
en 735 (s= 19), Ovide n'avait encore que vingt-quatre ans, car, si 
l'on ignore l'époque de la naissance de Tibulle, on connaît l'année 
de sa mort par une épîgramme d'un précurseur de Martial, Domi- 
tîus Harsus, ami de Mécène, qui composa aussi des élégies, une 
épopée et d'autres écrits encore : a Toi aussi, Tibulle, la mort inique 
t'a envoyé jeune retrouver Virgile dans les Champs-Elysées, afin 
qu'il n'y eûit plus personne ni pour pleurer les molles amours dans 
J'éJ^ie ni pour chanter en vers héroïques les guerres des rois. » 
Ainsi, quand Tibulle expira, peu après Virgile, en 735 ou 736, il 
était jeune, » ou, suivant l'expression même de son ancien bio- 
graphe, Hiéronymus d'Alexandrie, « dans la fleur de la jeunesse. » 
Comme on étsât juvenis au moins jusqu'à quarante ans, Tibulle n'a- 
vait donc alors pas plus de trente-cinq à quarante ans, et partant 
il doit être né en l'an 695 ou 700 de Rome (1). 

Nous laissons de côté l'hypothèse d'Oebeke, qui a cru recon- 
naître le poète Cassius de Parme dans l'auteur du troisième livre 
des Élégies, et celle de Gruppe, pour qui Lygdamus ne serait autre 
({u'Ovide, ce qui rendrait raison et du vers prétendu interpolé et 
des réminiscences de ce poète, assez fréquentes dans ce livre : on 
abandonne bien vite cette manière de voir quand on connaît les ar- 
gamens que Hertzberg a produits contre cette supposition , et qu'il 
a tirés de l'examen du style et de la versification. Lygdamus n'est 

(1) Vo9s et Dissen ont adopté la première de ces dates, Eberz et la plupart des exé- 
iHes réoens la seconde. 



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86 REVUE DES DEUX ^MONDES. 

pas plus Ovide que Tibulle, qu'il imite et suit commodes modèles. 
Ce Romain appartenait, comme notre poète, à la société de Mes- 
sala, dans la maison duquel doit être fié le) recueil des poésies de 
Tibulle. On connaît les vues de Fr. Haase à ce sujet. Messala, qui 
est avec Asînius Pollion et Mécène un des protecteurs des belles- 
lettres les plus éclairés et les plus magnifiques de l'époque d''Aa- 
guste, Messala, l'ami d'Horace, qu'il avait connu à Athènes, le 
patron de Tibulle, le guide d'Ovide en ses premières études, vivait 
•au milieu d'une cour de lettrés et de. beaux esprits qu'il aimait 
fort, protégeait au besoin contre les violons et les puissans de' la 
terre. Sa maison, qui devait ressembler beaucoup à celle de Lh- 
cullus et des grands seigneurs romains du* temps, était en petit use 
sorte de nmsûe d'Alexandrie, ain centre de culture raffinée, un col- 
lège de lettrés hellènes qui retrouvaient sous les portiques et daas 
les salles les chefs-d'œuvre incomparables de la sculpture et de la 
peinture grecques de tous les siècles. La bibliothèque devait être 
' très riche et renfermer les ouvrages les plus rares et les plus pré- 
cieux. Orateur déjà illustre au temps des guerres civiles, puisque 
dès 711 Cicéron fait son éloge à Brutus, Messala avait une élo- 
quence tempérée, élégante et sobre. Tibère, qui vit Messala dans sa 
vieillesse (il ne moumt qu'à soixante-douze ans, l'an 762 de Rome), 
goûtait fort son genre d'éloquence, et se le proposa pour modèle. 
Grammairien érudit comme César, il connaissait à fond la langue 
latine, et estimait que l'on pouvait tout dire en cette langue sans 
rien emprunter aux Grecs et sans recourir aux néologisme». 11 n'en 
recommandait pas moins; avec Horace de lire, relire nuit et jour 
les livres grecs. A l'exemple de Crassus et de Cicéron , il conseillait 
de traduire les orateurs attiques; lui-même fit sans douteiun grand 
nombre de traductions de ce genre. Quintilien parle de sa version du 
' discours d'Hyp(^ride pour Phryné. Il écrivit en grec des poésies bu- 
coliques; peut-être rc^digea-t-il aussi en cette langue ses mémoires 
sur la guerre civile, où Plutarque, Appieu et Suétone ont maintes 
fois puisé. Je ne parle pas de l'homme politique et de Thomme de 
guerre : ce que je viens de dire du lettré peut donner une idée de la 
culture raffinée et étendue d'un patricien romain à cette époque. 

Tibulle n'ayant publié lui-même, vers 728 (= 26), que le premier 
livre jde ses Élégies, les trois autres ont dû être mis au jour par les 
soins de Messala. Prêter à un patricien les scrupules et l'exactitude 
d'un éditeur moderne serait quelque peu naïf. Le recueil des poé- 
sies de Tibulle, dans l'état où il nous est parvenu, est une sorte de 
« livre de famille » dans lequel les actions d'éclat, les honneurs et 
les triomphes de Messala et des siens occupent une très grande 
place. A coup sûr, plusieurs poèmes ne sont pas de Tibulle : ils 
sont donc l'œuvre des poètes et des lettrés qui fréquentaient fat ] 



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LA DiUA DE TIHTOLE. ^«7 

son de Messala. Le célèbre panégyrique, si étrangement feîbte, tjui 
oavre le quatrième livre, est d'un contemporain demeuré incomîu. 
Quant aux petites élégies tii-xh du livre FV, elles sont, conrme tm 
sait, de quelque, grande et belle dame du temps, qui vivait dans 
rintiunté de Messala. Elle-même se nomme « Suîpicia, fille de 
Servias. » 11 est probable qu'elle descendait de la vieille gent p»- 
tricieDDe des Sulpicii. Horace, en ses satires, parle d'un Servitis 
qui est ie mdme que celui que Pline le Jeune compte parmi les au- 
teurs de poésies erotiques; ce Servius, sans doute fils du jurisco»- 
suite Servius Sufpicius Rufus, est le père de la Sulpicîa dont l'œuvre 
est venue jusqu'à nous dans le volume de vers qiii porte en tête le 
nom de Tibulle. Bien de moins authentique, on le voit, que ce re- 
cueil pris eq bloc. Depuis éeux siècles, les plus doctes philologues 
de rAltemagne se sont évertués à résoudre les mille problèmes de 
cridque et d'histoire littéraire que soulèvent ces textes, et leur» 
descendans ont eu au moins la piété de consacrer tant de savantes 
veilles en faisant passer dans les livres classiques les résultats prin- 
cipaux auxfjuels on est arrivé* Dans une édition populaire de Teub- 
ner datée de 1870, revue par M. L. Muller, les élégies du livre JII 
poiteBt le nom de Lygdamus, le panégyrique de Messala estaUri- 
bué à un auteur inconnu, et les petites élégies vii-.xii du livne iY 
^Dt rendues à Sulpicia. 

C'est dans l'île de Corcyre, l'antique Pha)acia, en vue des côles 
d'Épire, que Tibulle malade, seul, abandonné de ses compagnons 
d'armes, a composé, en songeant à Délia, la première des élégies 
qui nous occupent (1). Depuis douze mois déjà (on était dans Taii- 
toffioe de 7âÂ), il avait quitté Rome pour suivre en Gaule son tout- 
puissant protecteur, M. Valerius Mcssala Corvinus, à qui il devait 
peut-être ie rétablissement de ia fortune de sa famille. Après avoir 
embrassé le parti du sénat, combattu à Phi lippes avec Brutus et 
Cassius et servi quelque temps Antoine, Messala avait passé dans 
les rangs d'Octave, et, nommé consul avec le jeune dictateur à la 
place d'Antoine, il avait commandé à ALCtium le centre de la lotte. 
Agrippa et Mécène pouvaient seuls l'emporter sur Messala dansla 
faveur du maître. La lutXe suprême pour l'empÂre du monde avait 
été livrée le 2 septembre 723 (= 31). Quelques jours ou quelques 
semaines après., Octave envoyait en Gaule Messala pour étouiler 
une formidable insurrection qui venait d'^édater dans rAqultaioe. 
Tîlmlle, qui dans la guerre civile n'avait pris les armes pour aucun 
parti, accompagna son ami dans les forêts et sur les monts 4les 
Pyrénées, où les druides entretenaient vn foyer de rébellions to*- 

(1) ttMsi 1. 1, sié -* l«V>rtre dironologiqtie de» elti<i <él^gle9 Miennes; mdopl& par 
i it'tinvi pu" M. 0«to> Rkbter, est le -Baivaiit t tu, ly n, ▼, ru 



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SS REVUE DES DEUX MONDES. 

jours renaissantes contre l'autorité romaine (1). Les coutuofies et les 
cultes indigènes disparaissaient rapidement dès que le sol d'une 
province avait été colonisé et couvert de places fortes : les dieux 
gaulois qui persistaient devaient prendre des noms latins comme 
Jupiter Axur et adopter les rites de la religion des vainqueurs; mais 
la conquête était loin d*étre achevée dans toute cette partie des 
Gaules, qui offrait aux révoltés des retraites presque inaccessibles. 
Toute révolution politique à Rome ou dans les provinces avait là 
son contre-coup. On ne sait presque rien de cette campagne, qui 
se termina rapidement par une victoire remportée sur les bords de 
l'Aude, et pour laquelle Messala obtint le triomphe quatre ans plus 
tard, en 727 (2). C'est à cet événement, auquel un client de Mes- 
sala ne pouvait rester indifférent, au moins en apparence, que nous 
devons la septième élégie du premier livre. Le poète revendique sa 
part d'honneur dans les hauts faits qui ont été accomplis : 

Non sine mest tibi parlas honos, 

et îl prend à témoin les tribus de l'Aquitaine, au pied des Pyré- 
nées, les rivages de l'Océan qui baigne les côtes de Saintonge, la 
Saône, le Rhône rapide, la vaste Garonne, et la Loire, dont les 
flots bleus arrosent le pays des blonds Garnutes. Il parait probable 
qu'après la soumission des .montagnards, Messala parcourut avec 
TibuUe toute l'Aquitaine, qui s'étendait alors des Pyrénées à la 
Loire, pour pacifier toutes les tribus et recevoir leur soumission. 

Tibulle ne revint pas immédiatement à Rome; il s'embarqua avec 
Messala pour l'Orient : il fallait achever de soumettre à la domina- 
tion d'Octave l'Asie -Mineure, l'Egypte et la Syrie; mais à Cor- 
cyre il tomba malade, et ne put suivre l'armée plus loin. C'est 
^, au milieu des flots de la mer Ionienne, que Tibulle dit adieu à 
ilessala, et pensa mourir loin de tout ce qu'il aimait sur la terre, 
tt mort, noire mort, je t'en supplie, retiens tes mains avides ! Je 
n'ai point de mère ici pour recueillir dans son sein mes ossemens 
brûlés, point de sœur pour verser sur ma cendre des parfums de 
Syrie, pour pleurer, les cheveux épars, devant mon tombeau. » Puis 
il songe à Délia. Avant son départ, elle avait consulté tous les dieux. 
En vain les sorciers du Cirque, les oracles ambulans du Forum, les 
devins de carrefour, toute la tribu nomade des Chaldéens et des 
Égyptiens, lui assuraient qu'elle reverrait Tibulle. Elle pleurait, la 
pauvre Délia, et maudissait ces courses lointaines. Tibulle la conso- 
lait; il s'évertuait d'ailleurs à trouver mille prétextes pour retarder 
l'heure fatale : le vol des oiseaux, quelque sinistre présage, le jour 

(1) E. Henog, Gallim narboMmis prov. rom. hùioria (Lipi., iSM), p. 933. 

1%) FasU Capit.; App., B. C, iv, 38; Ut. cixxv, 4; Tibul., I, vu; II, i, 33, t, 117$ IV, i. 



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LA DÉUA DE TIBULLE. SP 

de Saturne, tout lui était bon. Le jour de Saturne I Nous savions 
bien que Tibulle était superstitieux; mais voilà qui le rend sem- 
blable au Fuscus Aristius d'Horace, aux têtes faibles, aux petites 
gens, uniis tnultorum. A ses vieilles superstitions de paysan latin, il 
avait mêlé, dans une certaine mesure, les superstitions orientales 
des Juifs, de la horde fantastique qui tout le jour grouillait sur les 
places ou dans les rues de Rome, étalait ses lèpres et ses haillons 
SOT le pont Sublicius et à la porte Capëne, mendiait à Toreille des 
passans, vendait pour quelques as des prophéties renouvelées d'Ézé- 
chiel ou de Jonas, interprétait les songes en vraie fille de Jacob,« col- 
portait des philtres et des amulettes dans les maisons des dames 
romaines ou échangeait des allumettes soufrées contre des mor- 
ceaux de verre cassé. Il observait au moins le sabbat de ces hôtes 
étranges de la grande cité, qui, avec un panier pour tout mobilier, 
campaient en pleine civilisation comme des nomades dans le dé- 
sert, de ces créatures aux allures équivoques et lubriques, vives, 
souples, agiles et sombres comme des serpens, qui, la nuit venue, 
disparaissaient dans les quartiers d'au-delà du Tibre ainsi que dans 
les profondeurs de la terre, se blottissaient aux fentes obscures des 
villes pierres, et faisaient qu'on disait de leur nation, comme on 
le dira des chrétiens et de leur vie souterraine, « qu'elle fuyait le 
jour, n Tibulle observait-il aussi les jeûnes, les cérémonies judaï- 
ques, comme beaucoup d'autres Romains de ce temps, où, à côté 
d'esprits éclairés et cultivés, surtout sceptiques, tels que Gicéron 
et Horace, on rencontrait tant d'hommes distingués, instruits même, 
au sens qu'avait ce mot à Rome, comme Yarron et Nigidius Figu- 
lus, qui étaient adonnés à toutes les pratiques de la magie, de la 
tbéurgie et de la nécromancie? Je ne crois pas, mais peu de Romains 
portant l'anneau d'or et l'angusticlave devaient être aussi connus 
des sorcières de l'Esquilin. 

Quant à Délia, dès le premier mot que son amant nous dit d'elle, 
nous voyons qu'elle est non-seulement superstitieuse, mais dévote, 
qu'elle est initiée à tous les cultes, affiliée à toutes les confréries 
religieuses, qu'elle fréquente toutes les communautés monastiques, 
tous les couvens de moines mendians, qui dès cette époque fai- 
saient déjà de Rome « la ville sainte » par excellence (1). Le poète 
consacre dix vers de la troisième élégie à nous montrer Délia ve- 
nant assister chaque jour, le matin et le soir, aux offices de la « Notre- 
Dame » du temps, de la grande déesse Isis, qui, depuis Sylla, avait 
à Borne et dans les faubourgs des sanctuaires et des prêtres égyp- 
tiens. Que de fois, mêlée à la foule des adorateurs, les cheveux cou- 
verts d'un yoile, Délia agita le sistre d'airain, tandis que les prêtres 

il) Apjml., Meiamarph., xi. 



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90 REVDE DES DEUX MOMDES. 

à la iéte rasée, aux blaires vétemens de lin, après Touvertare des 
portes da temple, emonnaient 4e salut du maUin et oonsacraient les 
offrandes apportées but l'autel ! La flamme jaillissait, activée par le 
flabellum d'un desservant, le chant des flûtes ^datait, lea cymbales 
retentissaient, les tambours de basque mugissaient, la statue peinte 
d'Isis, habillée d'oret de pierreries, ' tenant d'une main le eistre et 
la croix ansôe de l'antre, étincelaît aufond du 6anctuan*e, le Aom- 
bino Harpocrates, un doigt dans la bouche, suivait d'un vague re- 
gard la cérémonie, Anubis^ le dieu à la téite de chacal, paraissait 
flaiier quelqpie piste funèbre^ ies' longues fites de brun» personnages 
sculptés sur des tables isiaques, couvertes de caractères hiérogly- 
phiques, semblaient s'animer et s'avancer en silence, d'un pas hié- 
ratique, vers le trône d'un Osi rie infernal de couleur verte, au diar- 
dème blanc. Alora, l'ime envahie par mille terreurs, subji)guée par 
le sombre génie des dieux d'Egypte, écrasée sous le pcûds de ses 
souillures. Délia se traînait aux pieds des prêtres pour obtenir l'ab- 
solotion de ses péchés; elle donnait, promettait tout, faisait des 
vonix, se livrait à de longues et minutieuses purifîcatioiis dans une 
cella du temple, éloignait ses amans, demeurait pute pendant un 
certain nombre de jours, puis, vêtue de lin, la chevelure dénouée, 
prosternée devant les portes du sanctuaire, deux fois par jour elle 
disait tes louanges d'Isis (1). Ces dévotions à Isis, avec leur cortège 
de purifications, d'heures d'oraison et de retraite, n'étaient point 
rares d'ailleurs danjj le monde ^ies affrancbies, presque toutes d'ori- 
gine orientale, et il serait facile d'indiquer dans les poèmes de 
Properce et dOvide plus d'un passage analogue. 

Bien qu'au milît^u de ses langueurs maladives le poète cherche 
à dissiper sa tristesse en évoquant de riantes visions d'amour, 
bien qu'il se laisse aller à peindre en un ravissant tableau d'inté* 
rieur la scène de son retour dans la maison de Délia, un soupçon 
jaloux le mord au cœur, et il envoie dans son enfer quiconque a 
violé ses amoiirs et désire qu'il reste longtemps dans les camps; 
mais il se rasséi-ène bientôt. Le sentiment des basses réalités l'aban- 
donne; d'un puissant coup d'aile, son génie l'emporte loin de oe 
monde. Grandie et purifiée dans l'idéal. Délia apparaît au poète 
comme une « Gretchen au rouet, » et l'homble vieille qui la garde 
comme une mère attentive et tendre qui pendant la veillée ra- 
conte à son enfant toute sorte de merveilleuses légendes des anciens 
temps. « Reste chaste, ma Délia, je t'en prie; gardienne de la sainte 
pudeur, que ta vieille mère veille toujours auprès de toi. Qu'elle 
te conte des histoires à la lueur de la lampe, tout en dévidant sa 

• 

(1) Tib., 1. 1, m, 27-32. Cf. Antiquités d'Herculanum, gravées par Th. PiroU. Pein- 
ture!, t. U, pi. XXX et xxxr. 



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lA DELIA DE TIBITLIB. .01 

qoenouille. Et toi, toute i ta tâche, cédaat peu à peu au sommeil, 
laisse lonber l'ouvrage de tes mains. Puissé-je venin tout àtcoup, 
sans être annoncévetapparaltretàtescdlés comme un envoyé du 
dell Alors, comme tufseras, tes longs cheveux en désordre, accours 
au-devant de moi, ma Délia, les piedfi.nus. Voilà ma prière : que 
sur ses coursiers de; rose TAunore . blanchissante m'apporte ce Jour 
radieux! » 

Je ne voudrais point affaiblir rimpressiont^uave et pure que lais- 
seot dans rame les beaux vers detTibuIle, cependant il ne faut pas 
être dupe deS' apparences. Non <* seulement le poète idéalise ici des 
choses et des personnes qu'il sait fort teiTestres, mais il compose 6on 
tableau avec des réminiscences et des lieux-^conimuAS poétiques. Sa 
Délia est une Lucrèce quelconque qu'Ovide ou tout autre, artisan 
de poésie vous montrera, la* quenouille* en nutin, entourée de cor- 
beilles et de flocons de laine, distribuant l'ouvrage à ses servantes, 
avec lesquelles elle s'entretient, à la rouge lumière d'une lampe 
fumeuse, des hauts faits de Collatin. En Tab^ence de l'ami, éloigné 
pour une cause ou pour une autre, toute jeune amante doit filer 
solitaire au milieu denses lescbves, être vôtue de vétenïens som- 
bres, avoir les cheveux épars ou rejetés négligemment autour de la 
tète, et laisser dans l'écrin les colliers d'or et Jes pierreries. Ce 
type était classique, populaire même, depuis que Ménandre et ses 
imitateurs l'avaient njis sur la scène (1). Vérité et poésie sont les 
denx élémens constitutifs de toute œuvre d'art. Dans l'éclosion in- 
consciente des images et deSirhythraes, le poète confond ces élé- 
mens dans une synthèse! supérieure et crée ainsi des formes immor- 
telles, des types héroïques ou divins, des modèles de vertu, de 
grâce ou de bonté, dans lesquels l'humanité aime à se contempler 
comme en une sorte d'apothéose. L'ofiteede la critirfue, après avoir 
isolé ce que le génie avait combiné d'instinct, est de îaire la part 
de vérité et de poésie qui entre dans œs grands composés orga- 
aiqaes qu'on nomme œuvres d'art. 

Quand TibuUe put : supporter la mer, il quitta l'Ile de Corcyre, 
s'embarqua pour l'Italie, et alla^sans doute passer quelques semaines 
inprès die sa mère et de sa sœur dans son domaine de Pédum. C'est 
li, dans l'automne de 724, qu'il écrivit les premiers vers de la se- 
conde élégie d/'lienne {*!), Tout entier au bonheur de retrouverce 
qu il aime, les êtres chers, les dieux du foyer, la vieille maison 
latine, ses bois, ses champs, le poète convalescent s'abandonne 
d'abord à un sentiment de bien-être, de joie in:ime et profonde 
<iuilai iasf ire fies plus beaux vers. Nul doute qu'en suivant Mes- 

(1) Tcrent, Beautonlimorumenosi 11^ m, 44 Cf. Prop., HI, vi, 9-18; Ovîd., Fatt., 

n,:4i 

pj Tib., L I, I. 



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02 RETUE DES DEUX MONDES. 

sala, Tibulle n'ait eu, comme tout Romain, l'espoir de s'enrichir à 
la guerre. Gloire et butin sont deux mots qui ne vont guère l'un 
sans l'autre chez les écrivains latins. Patriciens et chevaliers, divi- 
sés sur tout le reste, s'entendaient à merveille pour piller les pays 
conquis, c'est-à-dire les provinces. Tibulle savait sans doute à quoi 
s'en tenir sur la promenade militaire que Messala faisait alors dans 
la Gilicie, la Syrie et l'Egypte. Lui, revenu pauvre comme devant, 
car il s'en fallait qu'on lui eût rendu tous les biens de sa famille, 
il charme ses loisirs en chantant l'heureuse médiocrité de sa for- 
tune, aussi éloignée de l'opulence que de l'indigence. C'est là en 
effet, comme le poète d'ailleurs nous le dit lui-même, ce qu'il faut 
entendre par ce qu'il appelle « sa pauvreté. » Nous verrons plus 
tard, en relisant l'épttre qu'Horace lui adressa vers la fin de sa vie, 
que la « pauvreté » d'un chevalier à cette époque serait la richesse 
de plus d'un grand seigneur de notre temps. 

Qu'importe? Voici les froides soirées d'automne, et la flamme 
brille dans l'âtre antique (1). Le poète s'abandonne avec délices à 
une de ces rêveries délicates et tendres od l'imagination et le sen- 
timent l'emportent tour à tour, et finissent par s'unir dans une 
prière. « Qu'il est doux d'entendre de son Ut les vents furieux et 
de presser son amie contre son sein ! ou, quand le vent d'hiver ré- 
pand à torrent l'eau glacée, de s'endormir libre de souci au bruit 
monotone de la pluie I Que ce bonheur soit le mien!.. Je n'ai cure 
de la gloire, nia Délia; pourvu que je sois près de toi, qu'on m'ac- 
cuse, si l'on veut, de mollesse et d'oisiveté 1 Quand mon heure su- 
prême sera venue, puissé-je te contempler, t' embrasser mourant de 
ma main défaillante I Tu pleureras. Délia, quand on me placera sur 
le bûcher, tu me couvriras de larmes et de baisers, tu pleureras... 
Pourtant n'afilige point mes mânes : épargne tes cheveux dénoués, 
tes tendres joues, ma Délia ! » Tibulle, on le voit, a le don heureux, 
le parfait bon goût de sourire dans les larmes, comme cette statue 
mélancolique du « Sommeil éternel » que j'ai si souvent admirée au 
Louvre. Jeune et triste comme elle, il a la grâce touchante de ceux 
qui meurent à la fleur de l'âge parce qu'ils sont aimés des dieux. Je 
ne connais pas de meilleur commentaire de l'œuvre de Tibulle que 
le charme énervant, la suprême morbidesse de ce doux génie 
funéraire. 

IIL 

A Rome, Tibulle trouva Délia souffrante, peut-être très malade. 
11 semble qu'elle était en proie à ces fièvres d'automne si fâcheuses 

(IjTib., 1,1.». 



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LA déha de tibclle. 98 

à Rome (1) alors qu'un froid vif succédant brusquement à une cha- 
leur accablante on se sent affaibli, énervé, brisé de langueur. Le 
bon TibuUe fut navré. De sa tristesse, il ne dit rien, mais il n'a 
garde d'oublier toutes les cérémonies religieuses qu'il célébra auprès 
du lit de la dolente créature. Tandis que quelque sorcière de l'Es- 
quilin murmure des paroles magiques, il promène trois fois le soufre 
puriflcateur autour de la malade. Yétu de lin et la tunique flottante, 
il fait neuf vœux à Hécate dans le silence de la nuit. Que ne fit-il 
pas dans sa ferveur mystique de poète et d'amant (2) I Enfin Délia 
guérit, et pendant quelques jours au moins Tibulle put croire qu'il 
allait voir revenir les jours heureux dont le souvenir avait charmé 
et torturé son cœur depuis douze mois, douze siècles pour lui ! Il 
revoyait Délia telle qu'elle lui était apparue pour la première fois, 
semblable à Tbétis portée sur les vagues par un dauphin, ses blonds 
cheveux lissés comme ceux des nymphes océanides, entrelacés 
d'algues marines, de corail et de violettes (3). Comme à un vrai 
poète antique, il suffit à Tibulle d'un seul trait pour nous montrer 
la beauté du visage de Délia, ses bras souples et nerveux et sa 
blonde chevelure ; mais c'est moins un portrait qu'une légère vi- 
sion aussi vite évanouie qu'évoquée. Délia n'est rien moins qu'une 
créature unique de son espèce, une sorte de déesse descendue des 
hauteurs de l'olympe, à laquelle aucune mortelle ne saurait être 
comparée sans impiété. 

Ses pareilles n'étaient point rares sous les portiques, rendez- vous 
habituel du monde élégant, au théâtre, dans le cirque, au temple 
d'Isis, partout où l'on allait pour voir et être vu. On ne rencontrait 
qu'el/es à la promenade, précédées et suivies par des esclaves noirs, 
ou, si elles redoutaient le pavé de basalte des rues, en chaises 
à porteurs et en litières. Vêtues d'écarlate, de violet et de toutes 
les sortes de pourpre, on les apercevait de loin. Le goût des belles 
et riches affranchies n'était pas toujours très pur et rappelait leur 
origine asiatique. Beaucoup ne savaient pas assortir et marier les 
couleurs ; les tons rouges ou jaunes du vêtement de dessus tran- 
chaient parfois avec une crudité excessive sur les teintes bleues ou 
blanches de celui de dessous. Que dire de celles qui, comme des 
rdnes d'Orient, portaient de lourdes étoffes de brocart d'or constel- 
lées de pierreries (4)? La plupart au contraire préféraient de beau- 
coup ces fins tissus de soie, d'un vert tendre comme celui de la 
vague marine, apprêtés dans l'Ile de Cos, si légers et si transpa- 

(1) p. Menière, Études médicales sur les poètes UUins, p. 243.— Ovid., A, amat, II, 
où ceUe maladie est décrite; mêmes circonstances, mômes incantations magiques, etc. 
(î) Tibul., I, V, 9-17. 

(3) Ibid., 45-46. 

(4) Ovid., A. amat, lU. 



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9i REVUE DES DEUX HORDES. 

rcB^qu'oB voyait hûre dèucement, ainsi qu'à fleur d*eau, 1» blan- 
ches nudités de ces Néréides. 

Presque toutes, à Rome, étaient bbndès. La Délia dèTibulIe 
avait de blonds cheveux comme la Gynthia de Properce* Cela ne 
laisse pas d'abord que de paraître étrange en Italie, ou, puisqu'il 
s'agit d'afiranchies, en Syrien en Judée, à Alexandiie; mais chacun 
sait qu'on donnait aux cheveux ia'couleur d'un bran roux ou l'éclat 
fauve de l'or en les teignant au moyen de certaines préparations 
caustiques, souvent trèe funestes à la conservation de la chevelure* 
témoin la jeune fille devenue chauve dont parte Ovide^ Lesfemmes. 
riches aimaient mieux acheter dans -les tavernes élégantes ûes por- 
tiques de Minucius ceschevelarespostiobesd'un blond-ardent qui 
venaient de la Germanie. Tonte dame romaine un peu soigneuse de 
sa parure, à moins qu'elle n'affectit l'austérité d'une antique ma- 
trone, avait de faux cfaeveux.de cette nuance ou d'une couleur plus 
foncée. Les blondes chevelures soyeuses en effet ne furent d'abord 
portées que par des courtisanes. Quand' Messaline, devenant Ly- 
cisca, qaittait'pour une étroite cellule mal odorante son lit d'ivoire 
d'impératrice, elle avait soin de rouler les tresses rudes et épaisses 
de ses lourds cheveux noirs sous une perruque blonde (1). D'ail- 
leurs, avec les mille façons de se coilfer alors connues^ par exemple 
avec la coiffure étagée-en forme de tour, aucune femme n'aurait en 
assez de cheveux si elle n'en avait emprunté à autrui. Voilà com- 
ment Délia était blonde. Pas plus aveugle que Properce ou Ovide 
n'était Tibulle lorsqtfil chantait'lesbkMids cheveux de sa maîtresse; 
il acceptait en toute simplicité une gracieuse fiction consacrée paor 
la mode. 

D'ailleurs, comme tous les jeunes- élégans, il avait dû assister 
souvent an petit lever et à la toilette de Délia, alors qu'une esclave 
enfermait ses cheveux dans un réseau d'or, ou les enserrait dans un 
bandeau de lin orné de broderies qui rétrécissait le front. Le front 
bas et mat des dames romaines a passé dans tous* nos révcs d'ado- 
lescens ! 

Jnsignem teirai fi^te L^j^eoridi^ 

a dit Horace précisément dans l'ode qu'il adtessa à Tibulle (2). Il 
savait de reste comment on donne à la peau des tons d'ambre otx 
des teintes nacrées^ avec quels philtres préparés par ses bonnes 
amies de l'Esquilin on dilate la pupille de l'œil pour lui faire lan- 
cer des flammes. Les sourcils, les cils, les lèvres, les veines des 
timpcîs de sa maîtresse exerçaient tour à tour l'industrie délicate 

(1) JDV.,iSaf., ▼1,120. 

(2) I, uxiii, 5. 



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desrbelles esclaves empressées au natliea des boites à parfums en 
iroire avec oq anoaoïsr ciselé en bas-reiÎL'f, des magnifiques peîgneS': 
de bronze incrustés de pierres de couleur, des aiguilles à cheYv.*ux. 
d'or ou d*iYoire, terminées par une petite statue de Vénus sortant^ 
des flots et tordant sa chevelure ruisselante. Quand elle se regar- 
dait dans un de ces grands miroirs de métal poli où elle se voyait 
des pieds à la tête, combien Délia devait se trouver différente des 
filles de sa nation qu'elle avait pu connaître dans son enfance I Le 
front étoile de pierreries, les poignets, les bras et les chevilles ser- 
rés dans des nœuds de serpens d'or incrustés d'émaux, les oreilles 
ornées de grosses perles blanches venues des pêcheries du golfe Per- 
siqne ou de l'Océan indien, les doigts chargés d'anneaux et de 
bagues où hrillaieait enchâssés des diamans et des pierres gi*a- 
Tées, le con et la poitnne couverts de colliers à plu^urs rangs, 
coo^Kfiés d'étoiles d'or, de vipères enlacées ou de feuilles de lotus, 
séparés par des perles, des pendeloques de rouge corail, de vertes 
éineraudes ou de bleues turquoises^ et terminés par une chaînette à 
laqnelle pend une petite bulle^ merveilleux chef-d'œuvre de cise- 
lure, où sa vieille mère a enfermé quelque grimoire de papyrus 
contre le mauvais œil, qu'elle ressaesr^lait peu, la Délia de Tibulie, 
à la Syrienne des Momormeurs de Théocrite, à la pauvre joueuse 
de flftie, maigre et brûlée du soleil (1) ! 

Le moyen d'imaginer qu'une fille aussi pieuse, livrée corps et 
âfoe aux sombres cultes d'Egypte et de Syrie, n'ait point aimé par- 
fcns, dans ses mystérieuses retraites, à se couvrir d'habits somp- 
tueux comme une Notre-Dame^ je veux dire comme la statue d'Isis 
ou de Cybèle^ qu'elle voyait les prêtres stolist^s coiffer de la cidaris 
baate et droite assyrienne, charger de colliers , de bracelets et de 
périscélides, habiller de la tunique sacro-sainte que serrait une 
ceinture ornée de gemmes, de l'épfaod et de la. longue stola talaire 
couverte de broderies? Avec ses grands yeux vagues, avivés d'an-. 
tiflioioe, noyés d'eilluves mystiques, ses mollesses infinies, ses lan- 
gueurs et ses fiëvrest Délia n'avait pas même besoin de ses jolis 
bras souples et nerveux dont parle Tibulie pour l'entraîner au pâle 
séjoor des ombres avec les derniers fils épuisés de la Grèce et de 
Rome. Pour Tibulie, Délia n'était que tendresse, et il semble bien 
en effet qu'elle fut toute, d'amoureuse et sensuelle bonté. J'ai noté 
qne le mot tener se rencontre sous le calame du poète toutes les 
f(âs qu'il parle d'elle. Peut-être, comme il arrive, lui prêtait-il un 
peu du sentiment dont son cœur débordait; mais en même temps 
il sait, à ne s'y point tromper, que dans cette fiile rêveuse et douce, 
en proie à quelque mal sacré, humble comme une esclave, il y a 

P) Théocr., tdylh, X, 20-27. 



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96 REVOE DES DEUX MONDES. 

une créature singulièrement fine, habile, rusée, perfide (1), qui, 
instruite par les leçons de sa mère , trouvera peut-être un jour que 
plusieurs amans rapportent plus qu'un seul , et montre déjà une 
habileté pratique au moins aussi raffinée que Test sa piété et sa 
science profonde de la volupté. 

TibuUe eut bientôt tout loisir de méditer sur cette étrange fille 
« à double langue, » dont la grâce tour à tour languissante et vive, 
les allures équivoques et sinueuses, rappelaient le colubrinum in- 
genium du vieux poète comique. La porte de Délia se ferma devant 
celui qui n'avait pas même su rapporter d'Orient quelques millions 
de sesterces. Nul doute qu'à sa manière Délia n'ait aimé TibuUe; 
peut-être l'aimait-elle encore. Elle ne l'avait pas vu partir sans dou- 
leur. Quand son amant la trouvait seule, il lui suffisait sans doute 
d'un long regard muet, tout chargé de tendresse et de reproches, 
pour l'amener à ses pieds, aimante et dévouée comme une prêtresse 
introduite dans la cella du dieu. Elle devait éprouver une sorte de 
vénération pour cet homme d'une autre race dont la belle âme, les 
grandes manières et le contact exquis semblaient purifier et en- 
noblir. Elle avait certainement une conscience obscure de Fim- 
mense supériorité morale de son amant. Toutefois elle était plutôt 
étonnée que touchée. Elle avait porté avec amour le doux joug du 
maître, mais l'idée ne lui était jamais venue qu'elle pût être de la 
même espèce que lui. Dans les premiers jours, quand Tibulle com- 
prit qu'il avait une sorte de rival, il bondit sous l'aiguillon de l'or- 
gueil et de la douleur, parla en maître, se rendit impossible; on se 
sépara (2). Rien ne prouverait mieux au besoin que l'affection de 
Tibulle pour Délia n'avait rien de commun avec les banales amours 
des jeunes élégans pour les belles affranchies. Gelies-ci avaient na-- 
turellement beaucoup d'amis. Le trouver mauvais eût paru d'un 
Scythe. Le premier précepte du codç de la haute galanterie, c'est 
qu'on doit avoir le bon goût de supporter un rival, et que le mieux 
est de paraître tout ignorer (3). Tibulle connaissait les maximes de 
ce code : il les pratiquera plus tard avec Némésis; mais il aime Dé- 
lia avec la simplicité sérieuse d'une âme neuve et naïve. Il l'aime 
assez pour faire taire son ressentiment et pour étouffer son orgueil; 
il revient le premier aux pieds de son amie, il s'y roule avec des 
emportemens de tendresse enfantine, veut qu'elle le foule sous ses 
sandales de papyrus (4). 

Il était trop tard. Pendant les douze longs mois qu'il avait passés 
loin d'elle. Délia, obsédée par sa mère, par son mari peut-être, 

(i) Tib., I,vi, 5-Cetl5. 

(2) Discidium, Tib., I, v, 1-8. 

(3) 0?id., A. amat., JI, 539. 
4) Tib., I, V, 1 »qq. 



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LA DELIA DE TIOULLE. 97 

céda sans résistance, se soumit, passive. Un amant plus riche pos- 
sédait l'affranchie. Tibulle s'avoue qu'alors que Délia était sienne, 
il a follement agi en lui préférant o le butin et les armes (1). » Qu'un 
autre triomphe des Giliciens et revienne à Rome couvert d'or et 
d'argent; quant à lui, pourvu qu'il soit près de Délia, volontiers il 
attellerait lui-même ses bœufs , ferait paître son troupeau sur un 
mont solitaire. Malheureusement (qui le sait mieux que Tibulle?) la 
mère de Délia ne partage point ces goûts champêtres. Aussi n'est.-ce 
point l'amant qui parle ainsi, c'est le poète, l'artiste, qui se livre à 
son génie et trouve de beaux vers dans sa tristesse. Les plus beaux 
à mon sens sont encore des vers inspirés par un profond sentiment 
religieux. Le paysan latin que nous connaissons, l'Italien d'une 
dévotion un peu étroite et bornée, foncièrement superstitieux, perce 
tout à coup avec une certaine grandeur antique sous le brillant ca* 
yalier qui gémit à la porte des belles donne. Voici, comme toujours, 
le sens littéral de ces vers, car je n'ai pas la prétention de traduire 
les poètes. « «Ai-je offensé par un mot la puissante Vénus, et ma 
langue expie- t-elle maintenant son impiété? M'accuse-t-on d'avoir 
approché impur du séjour des dieux, et d'avoir dépouillé de leurs 
guirlandes les foyers sacrés? Je n'hésiterais pas, si j'avais péché, à 
me prosterner dans les temples et à baiser le seuil consacré; je 
n'hésiterais pas à me traîner à genoux, suppliant, sur le sol, et à 
frapper misérablement de ma tête la porte sainte (2). » 

Dn moyen presque infaillible restait cependant au pauvre poète 
pour se faire ouvrir la porte de l'amie : c'était d'y frapper les mains 
pleines (3). C'est là, on le comprend, une simple figure poétique. 
Tibulle n'est point un personnage de comédie qui n'entre chez le 
ruffiano qu'en lui jetant une bourse à la tête; il est fort probable 
que la a porte (â), » — cette fameuse porte tant exécrée, tant célé- 
brée chez les poètes lyriques et élégiaques (5), — n'est ici qu'un 
prétexte à variations sur un thème classique. Il faut en dire autant 
et des vers de la troisième élégie délienne (ii), dans lesquels il 
croit devoir enseigner à Délia l'art de tromper un mari jaloux, et 
des distiques de la cinquième (vi), où il s'adresse au mari pour l'in- 
struire de tout ce qu'il doit faire pour surveiller la perfide Délia. 
Feindre d'admirer la pierre gravée ou le cachet d'une bague pour 
pouvoir, à l'ombre de ce prétexte, presser la main de l'amie, faire 
certains signes de tête muets dont le sens échappe au mari, tracer 

(1) 'nb., I, n, 65 sqq. 
p) Tib., I, n, 79-86. 

(3) I, ▼, 67^8. 

(4) ], n, &-i4. 

(5) P. ei., Hor., Od^, I, uv, 3-8; HI, x, 1-4, et surtout Prop., I, xvi. 
W« a. — 1872. 7 



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98 REVUE Des DEUX MONDES. 

d€S caractëresf sur la table avec le vin d'une coupe renversée dans 
un festin, connaître les herbes propres à effacer les taches livides 
qu'ont laissées au sein ou sur les bras les baisers et les morsures 
de l'amant, voilà, entre cent autres, quelques-uns des beaux pré- 
ceptes versifiés à satiété par tous les poètes erotiques. Délia n'avait 
pas besoin des leçons du bon Tibulle,,et lui-môme n'eut sans doute 
point la naïveté de lui en vouloir donner. L'épisode de la sorcière 
qui, comme toutes les sorcières de Virgile, d'Horace, d'Ovide, fait 
descendre les astres des deux, amoncelle ou dissipe les nuages, 
évoque les mânes de leurs sépulcres^ et, pour la circonstance, a 
composé une sorte d'incantation que Délia n'aura qu'à prononcer 
trois fois en crachant pour rendre son mari incrédule et stupide 
comme on ne l'est pas, — qu'est-ce encore, sinon un lieu-commun 
poétique (i) 2 II n'y a pas jusqu'à la magnifique description de 
l'oracle de la prétresse de. Bellone qui ne soit un pur exercice de 
versiGcation (2)^ 

Si à toutes ces digressions de TibuUe, qui sont, je le répète,, de 
merveilleux petita chefs-d/œuvre de fine ciselure, on ajoute les im- 
paiécaition» obligées contre la vieille mère de Délia et les prédictions 
sinistre» à l'adresse du rival préféré (3), il semble qu'il n'a pas dft 
rester grand'place au poète, même en cinq élégies, pour dire les 
choses qui lui tenaient surtout au cœur dans l'automne et l'hiver 
de 72&. Rien, de plus vcai» Le sentiment qui dominait alors Pâme, 
de Tibullo a pénétré toute son œuvre et l'a comme imprégnée, jus- 
qufen ses moindres parties, d'une sorte de parfum subtil et rare 
que Ton respire toujours avec délices, mais qui, disséminé en 
qudqae sorte dans chaque vers, n'est dans aucun en particulier» 
Une impression très générale, l'amour très sincère de TibuIIe pour 
Délia et son goût idyllique et pieux pour la nature, champêtre, un 
vague ensemble de formes indécises et flottantes, des sensations 
fugitives, qui sillonnent l'œuvre comme des étoiles filantes et s'é- 
vanouissent avant de devenir des aentimens, bien loin de se trans- 
former en idées, voilà ce qui résulte d'une étude prolongée de ces 
cinq poèmes. U faut en prendre notre pai*ti : les anciens, les poètes 
surtout, n'étaient point tourmentés de notre insatiable besoin d'a- 
nalyse psychologique, ni de l'ardeur maladive avec laquelle nous 
portons le scalpel jusque dans les moindres replis de la conscience. 
En conclure qu'ils sentaient moins que nous serait téméraire; c'est 
le contraire qui est vrai. Les anciens vivaient plus que nous, mais 
ils se regardaient moins vivre. 
Quatre ans plus tard, en 728, le poète réunissait aux cinci élégies 

(1) Tib., I, II, 41^. 

(3) VI, 43-55.. 

(3) n, 87 sqq., et V, 69 aqq. 



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LA DÉLIA DE TIBUUB. 9% 

inspirées par Délia cinq antres poème» de même nature, et publiait 
son premier volume de vers. D*une époque antérieure aux élégie 
diliennts sont V Éloge de la paix (I, x), et les trois élégies (I, iv, mi, 
ix) dans lesquelles TibuUe a chanté sou jeune et beau Marathas, 
comme YirgÙe avait chanté son Alexis, Catulle son Juventius, fass 
anciens ne rougissant point d'aimer la beauté partout où elle bril* 
laiu Le poème écrit pour célébrer ranniversaire de la naissaace et 
le triomphe de Messala (I, vu) est seul postérieur, puisqufil fut 
composé vers 727. Il y avait un an qu'Octave avait reçu le titre de 
prince du sénat. Sur la proposition de Munatius Plancus , le aésal; 
venait de lui décerner le surnom religieux à* Auguste. Ovide nous 
apprend qu'alors TibuUe était déjà « lu, comui et. goûté du pu- 
blic. » 

Legitttrqaa TibaUns 
Et plaoet^ et Jam te principe notoB eni (i). 

n ne parait pas pourtant qu'il ait rien écrit durant plusieurs an- 
nées. Les élégies du deuxième livre et les parties authentiques du 
quatrième sont des derniers temps de sa courte existence. Que fit-il 
pendant les sept années de vie que les « destins avares, » comme 
dit le poète de Sulmone, lui accordèrent encore? Il fit sans doute 
ce qu'on fait lorsqu'on a achevé son roman, lorsqu'on a une fois 
touché le fond de la nature humaine, lorsqu'on n'a plus la capacité 
de souffrir ni le désir même d'être heureux ; il véeut. Il pouvait due 
avec Sappho : « L'amour a secoué mon ftme comme lorsque le vent 
s'abat sur les chênes dans la montagne (2). » 

U véeut, dis-je, et il faut convenir qu'il n'eût pu mieux choisir 
son temps. L'immense majesté de la paix romaine commençait à so 
lever sur le monde. Le pouvoir d'un seul avait paru l'unique remède 
des discordes civiles. Si Tacite lin-même Ta reconnu (3), TibuUe 
aurait eu mauvaise grâce à le nier; il ne combattait pas à Philippe». 
Le nom d'Auguste n'étant point dans les élégies de TibuUe qui sont 
venues jusqu'à nous, quelques critiques ont supposé que le poète 
n'avait pas pardoimé à Octave la mort de son père et la perte de 
son patrimoine; mais, outre que rien absolument ne nous a été 
transmis sur la mort du père de Tibulle, nous avons vu que le fils 
a suivi ea Gaule un lieutenant d'Octave, et que très vraisemblable- 
ment il a dû au crédit de Messala le rétablissement de sa fortune. 
Qiie sxvoiuHDOus des idées politiques de Tibulle? Rien, ear il n'7 
en a pas trace dans toute son œuvre. Naturellement cela fit scan- 
dale. Il fallait vivre en ce temps pour entendre reprocher à Tibulle 

(1) Ovid., Trist., n, 463^64. 

9) FragB. i3, ecL TtwBergfc (lipi iWt). 

(3) iljm., 1, 9. 



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100 RETUE DES DEUX MONDES. 

de n'avoir voulu chanter que Tamour et la nature. M. Beulé* dans 
des pages d'ailleurs d'une grande éloquence, en a fait un crime au 
poète. Au dernier siècle du moins, La Harpe s'écriait : « Heureux 
l'homme d'une imagination tendre et flexible, qui joint au goût des 
voluptés délicates le talent de les retracer, qui occupe ses heures 
de loisir à peindre ses momens d'ivresse, et arrive à la gloire en 
chantant ses amours! » Depuis la révolution, on a changé tout cela. 
Un citoyen digne de ce nom n'a plus « d'heures de loisir. » Le salut 
de la patrie et les destinées de l'humanité occupent tous ses mo- 
mens. Je ne sais, mais il me semble que reprocher à TibuUe ses 
langueurs amoureuses et le charme énervant de ses vers, c'est 
comme si l'on trouvait mauvais que Sappho, la molle Lesbienne, ait 
chanté sur la lyre l'ode A une femme aimée (Eiç 'EpcûfjLfvnv) au lieu 
de composer un cantique édifiant pour la postérité I 

Si l'on veut bien connaître la vie de Tibulle en ses dernières an- 
nées, qu'on relise l'épltre qu'Horace lui adressa vers cette époque 
dans sa terre de Pédum (1). a Àlbius, juge sincère de mes discours 
en vers, — que fais-tu maintenant dans les champs de Pédum? — 
Écris-tu quelque chose qui doive surpasser les poèmes de Cassius 
de Parme? — ou bien, errant en silence dans les bois salubres, — 
médites-tu sur ce qui convient au sage et à l'homme de bien? — 
Tu n'es pas, toi, un corps sans âme. Les dieux t'ont donné la beauté, 

— ils t'ont donné la richesse et l'art d'en jouir. — Que souhaiterait 
de plus à son doux nouveau-né la mère la plus tendre, — s'il a reçu 
du sort la sagesse, le talent de bien dire, — le don de plaire, la 
gloire, la santé, — une vie élégante et facile, avec une bourse tou- 
jours pleine? — Au milieu des illusions et des tristesses, des 
craintes et des dépits, — pense que chaque jour est le dernier qui 
te luit. — Elle sera la bienvenue, l'heure que tu n'espérais point. 
— Gros et gras, tout brillant de santé, voilà comme tu me trouveras 

— lorsque tu voudras rire, un vrai porc du troupeau d'Épicure. » 
Voilà bien Tibulle, le voilà tout entier, tel que nous l'avons montré 
lorsque tout enfant il courait avec sa sœur dans le verger ombreux 
et déjà révérait les antiques dieux en bois du lararium. 11 se pro- 
mène sous ses arbres, parmi ses troupeaux, et, ce que « l'épicurien» 
Horace aime mieux paraître ignorer, il célèbre avec ses bergers et 
ses laboureurs toutes les fêtes des divinités champêtres (2). 

 la femme, Tibulle ne demande plus que le repos et l'oubli des 
maux passés. On s'accorde assez à voir dans la treizième élégie du 
livre IV un poème inspiré par une certaine Glycera dont parle Ho- 

(1) Horat., Ep., I, iv.— Cette épltre serait, selon Kirchner, de 720 : elle est peai-dtre 
d*ane date un peu postérieure. 

(2) Tib., IJ, I. — Tableau de la fête des Rogatiùns cbes les Romains. -- Cf. sur cette 
él^ie célèbre Alex, de Humboldt, Kosmos, II, 20. 



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LA D£UA DE TIBULLE. 101 

race dans son ode à Tibulle (1). Il y a cinq ou six vers dans cette 
élégie qui, rapprochés de l'ëpltre d'Horace, montrent qu'avec les 
années Tibulle avait retrouvé, sinon la joie et le bonheur, du moins 
la douce sérénité de son innocente nature. « Â quoi bon exciter 
l'envie? Loin de moi la vanité vulgaire I Que le sage se réjouisse en 
silence dans son cœur. Je puis vivre heureux ainsi au fond des fo- 
rêts, où aucun pied humain n'a frayé le chemin. Tu es le repos de 
mes tristesses, ma lumière dans la sombre nuit, et dans ma solitude 
tu me tiens lieu d'un monde. » Inutile d'ajouter que Tibulle ne se 
maria point. Alors même qu'il n'eût pas eu l'âme blessée mortelle- 
ment, je doute qu'il se fût jamais assez intéressé aux choses de la 
vie réelle pour devenir chef de famille et donner des citoyens à l'é- 
tat. En dépit des efforts et des tendances romantiques de quelques 
princes, comme Auguste et Tibère, les lois renouvelées de Lycurgue 
sur le célibat avaient paru parfaitement ridicules, et n'avaient eu 
aucun effet sur les esprits éminens du siècle, comme Virgile, Ho« 
race. Properce. L'idée de patrie, après avoir réalisé de grandes 
choses dans le monde, avait évidemment fait son temps. Elle ne di- 
sait plus rien à ceux qui ouvraient l'ère de la démocratie univer- 
selle. Certes, comme Properce, Tibulle aurait pu écrire ces paroles, 
qu'un Romain du temps d'Annibal n'eût pu entendre sans mouru: 
de hoBte et d'indignation : u Qu'ai-je besoin de donner des fils aux 
triomphes de la patrie? Aucun soldat ne naîtra de mon sang (2). » 
Ah! que nous comprenons trop ces vers-là, car enfin, quoi qu'en 
disent nos Gâtons, nous sommes revenus à ces beaux jours de la 
décadence où il fait si bon vivre I Laissez-les de leurs cris aigus 
remplir l'école et appeler la colère des dieux sur les vices du siècle. 
Ces hommes à la barbe hérissée, au long manteau sordide, qui 
sans pitié frappent de leur bâton ferré les précieuses mosaïques 
de nos petites maisons, ces êtres bizarres et mélancoliques, qui ap- 
paraissent comme des spectres, étendent pour nous maudire un 
bras décharné, puis rentrent dans l'ombre, produisent sur l'esprit 
des convives de l'universel banquet une diversion qui a son charme, 
et dont l'effet est de réveiller la volupté au cœur alangui du sage 
couronné de roses. Les dames romaines le savaient de reste. Pen- 
dant les longues heures de la toilette du matin, en attendant l'a- 
mant, en litière, à la promenade, eUes aimaient fort la vue, les . 
grands discours austères de leur philosophe, sorte de chapelain de 
ce temps-là. Plus d'une l'écoutait rêveuse, tandis que le singe et 
le fou hdsaient assaut de cabrioles pour attirer un regard, mériter 
une caresse de leur bonne maltresse. Ces jours-là, elles étaient 

(1) Hortt., Od,, I, xvxm, de la môme époque que l'ëpltre (Kirchner). 
(3) Prop., n, vn, 13-14. 



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101 RETUE DES VBVJi MONDES. 

plos tendres, plus abandonnées, et comme envahies par un déU- 
eiaux malaise. Elles sentaient mieux alors le prix de l'existence, ap- 
prenaient à jouir de l'heure qui passe. De là ime science profonde 
de la volupté, un sentiment exquis des joies fortes et délicates de 
rfttnc et des sens, une capacité d'émotions de plus en plus nom- 
breuses et finement nuancées, une sensibilité nerveuse exaltée, 
sarexcitée, presque maladive, faisant osciller tout l'être humain, si 
je puis dire, au moindre souffle des passions, de la frénésie du 
délire à Taccabiement infini de la torpeur. Lentement acquises par 
les pères, transmises par voie d'hérédité, ces manières d'èive de- 
viennent instinctives chez les enfans, qui naissent vieillards, épou- 
vantent par leur effrayante précocité. Toute riche matrone, toute 
grande dame, Livie elle-même, avait dans sa maison quelques-uns 
de ces jeunes lutins d'Alexandrîe, petHs satyres dont on n'eût pu 
dire l'âge, dont l'œil de lynx voyait tout, ne se baissait jamais, fai- 
sait rougir les belles donne, et dont le méchant babil, effronté et 
cyuique, ïnettait en liesse la compagnie. Ce n'est plus là de la dé- 
cadence, mais bien de la décrépitude. De tout temps, les grandes 
villes ont produit de ces créatures rachltiques qui retournent au 
type simien. Gomme Paris, Alexandrie avait son Gavroche. 

liais si le monde grec et oriental penchait vers la décrépitude, 
le monde romain proprement dit n'en était encore qu'à cet état de 
paix sereine et joyeuse, de doux loisir et d*énervement voluptueux, 
où des générations fortunées recueillent le fruit des luttes sécu- 
laires des ancêtres et récoltent dans l'allégresse ce qui a été semé 
dans le sang et dans la mort, ^oilà l'&ge d'or que tous les paran- 
gons d'une triste sagesse flétrissent du nom de décadence. S'ils 
veulent dire par là que l'heureuse et molle créature, affinée par la 
réflexion et brisée par le plaisir, est une proie toute préparée pour 
les durs conquérans qui ne manqueront pas devenir, ils ont de 
tout point raison. Quoi I faut-il donc, pour ne pas mourir, se con- 
damner à ne jamais vivre? Demander à Horace ou à Tlbulle, le 
front couronné de myrte et la chevelure humide des parfums de 
Syrie, de revaiir à la rude existence des Romains d'avant les guerres 
pnniqnes, n'est-ce pas montrer qu'on a oublié la réponse du soldat 
de Luculltts? Que veulent-ils dire enfin avec leur mot de déca- 
dence? S'ils se contentaient de constater un fait sans l'accompagner 
d'un cortège d'épithètes malsonnamtes, peut-être se rendrait-on 
de bonne grâce; mais ils font un crime aux peuples d'un acci- 
dent tout aussi naturel que la maladie et la vieillesse, il n'appar- 
tient à personne de revivre après avoir vécu, et n'est-ce pas folie 
que de se refuser à voir dans la mort naturelle autre chose que 
l'usure des élémens mêmes de la vie ? Le plus grand progrès accom- 
pli par la pensée en ce siècle a été de substituar partout .la aotion 



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lA DÉLIA 0E TIBULLE. 108 

du devenir à celle de Tétre^ en d'autres termes de ne plus consi- 
tdérer qu'une succession d'états d'une seule et même chose là où 
Ton distinguait autrefois des objets essentiellement divers. Santé 
et maladie par exemple sont ainsi devenues deux simples modes 
de la vie, régis par les nuémes lois, interrogés par les mômes pro- 
cédés scientifiques. Ramenés à leurs conditions véritables, ks dilTé* 
rens états pathologiques ont paru réductibles aux lois générales de 
la physiologie. La vieillesse ou l'usure progressive des tissus or- 
ganiques inaptes à renouveler les élémens de la vie est un état 
particulier à tout ce qui vit, à l'animal connne au végétal, an mode 
spécial de développement, un moment de l'être. . 

Délia survécut à Tibulle. S'il fallait en croire Ovide (1), elle au- 
rait même assisté aux funérailles de son ancien amant avec la mère 
et la sœur du poète. Némésis, la triste héroïne des élégies du 
deuxième livre, serait ventre, elle aussi, couvrir de larmes et de 
baisers le corps exposé sur le bûcher. Chez le poète de Sulmone, 
Délia et Némésis, ainsi mises en scène, se disputent la gloire d'a- 
voir donné le plus de bonheur à Tibulle. Si la fiction n'était aussi 
transparente, rien ne serait plus indécent. Ovîxle a cependant écrit 
sous l'empire d*un sentiment pieux et tendre. Il aimait le « doux 
génie » (2) de Tibulle. Ici comme souvent, il s'inspire des vers 
mêmes du poète, mais il est clair quMl a manqué d'un sens spécial 
pour les bien entendre. Quoi qu'il en soit, Ovide n'a rien vu ni 
rien su, et tous les élémens de son allégorie sont tirés des élégies. 
11 n^est point vraisemblable que, par sa présence auprès du lit ou 
du bûcher funèbres, Délia ait réalisé un des voeux les plus cbers. 
que Tibulle avait formés autrefois en des vers immortels qu'elle 
seule, sans aucun doute, n^a jamais lus. Retiré dans sa terre de 
Yédum, Tîbulle tf avait peut-être jamais revu Délia. 

Il aimsât mieux, loin d'elle, écouter en silence la voix triste et 
dolente qui parfois s'élève et chante ea nous au doux ressouvenir 
des jours qui ne sont plus. Heur ou malheur, qu'importe? on a 
vécu. Et void que déjà l'on se survit. Les natures exquises conmie 
Tîbulle, mais en même temps vives et sensuelles, sont moins que 
d'autres à Fabri de certaines -erreurs qui empoisonnent souvent 
toute l'existence. Le th&timent 'sort de la faute comme l'épi du 
grain. Tel qui a aimé avec assez de puissante pour douer un être 
cher de toutes les perfections reconnaît un jour qu'il s'est peut-être 
trompé. D'un bloc de chair, il avait su tirer une statue de marbre, 
statue vivante et plus belle dans l'idéal que toutes les choses d'ici- 

(i) Ovid., Amor., m, n. 

(S) Ovid., Trist., V, i, 18. Ingenium corne* 



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10& R£TUE DES DEUX M0NDE8. 

bas. L'amant, comme le poète, donne avec sa joie sa vie à l'œuvre 
qu'il a créée. L'idéal ne serait plus l'idéal, si, vraie dans l'infini 
du rêve, cette forme divine pouvait jamais devenir réelle. Ironie ou 
douleur, la contradiction éclate tôt ou tard, l'expiation commence. 
Souvent l'être cher n'a rien perdu de ce qui l'a fait aimer, et, pour 
peu qu'il consentit à redevenir statue, on le placerait encore dans 
son sanctuaire, on l'adorerait avec la ferveur des anciens jours; mais 
l'idole redevenue femme ne se prête guère à ces apothéoses. Si 
dans la foule elle reconnaît le prêtre, c'est pour le suivre d'un re- 
gard étonné. N'attendez d'elle aucun retour de tendre sympathie. 
Pauvres poètes, si vous pouviez voir ce qui se passe au plus pro- 
fond de son cœur 1 Est-ce donc la faute des Délia, s'il s'est rencontré 
des Tibulle? Implacable et sereine comme la nature, la femme n'a 
nul souci des êtres qu'elle écrase. Au tiède renouveau, d'autres 
fleurs, d'autres créatures naîtront en foule sous ses pas de déesse; 
ce ne seront plus les mêmes sans doute, qu'importe? L'homme 
souffre, languit, rattache sa vie à un souvenir. La femme ignore, 
renaît chaque matin à une existence nouvelle, se sent fille de la 
terre, et, comme elle, immortelle. 

Délia fut une de ces créatures inconscientes que le monde appelle 
légères, et qui sont simplement de belles formes animées, comme 
un arbre au feuillage gracieux, comme un élégant animal aux 
grands yeux sombres et doux. Il faudrait être bien frivole ou bien 
égoïste pour en vouloir à ces êtres charmans du mal qu'ils ont pu 
nous faire. Entendu au sens d'un Virgile ou d'un Tibulle, l'amour 
est un sentiment rafiiné qui ne va guère sans quelque imagination. 
Ainsi transformé et spiritualisé, l'amour devient un fait d'ordre in- 
tellectuel, une création de Tintelligence, j'ai presque dit une forme 
de l'entendement. Le génie d'un Goethe lui-même ne sera pas trop 
vaste pour comprendre et noter toutes les nuances fugitives, de 
délicatesse infinie, de ce vague idéal où l'âme la plus haute s'abîme 
comme une goutte d'eau dans l'Océan. N'y aurait-il pas eu quel- 
que cruauté à demander tant de choses à Délia? La pauvre enfant 
n'avait guère de cœur, mais elle avait encore moins d'imagination 
et d'intelligence. Sa petite âme ingénue et candide se donnait 
chaque printemps comme l'arbre livre ses fruits. Que l'on pût 
mourir du bien qu'elle vous avait fait, voilà qui l'aurait fort sur- 
prise, et, j'imagine, un peu flattée. 

Jules Soury. 



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LE SOCIALISME 

AU XVr SIÈCLE 



DEUXIÈME PARTIS (1). 
Là PROPAGANDE ANABAPTISTE APRÈS LA GUERRE DES PAYSANS. 



Si VaDabaptisme n'avait eu d'autre foyer que la Thuringe, les 
défaites de Frankenhausen et de Milhlbausen auraient sans doute 
clos ses destinées : il eût disparu comme avaient jadis disparu la 
secte des albigeois, celle des taborites et tant d'autres, qui s'atti- 
rèrent par leurs excès les rigueurs d'une répression souvent plus 
condamnable dans ses moyens que les erreurs et les désordres 
qu'elle arrêta; mais on a vu qu'aux portes de l'Allemagne s'était 
formée une communauté religieuse dont les principes se rappro- 
chaient beaucoup des idées de Storch et de Mûnzer. D'autre part, 
le radicalisme théologique, qui avait prêté un si puissant appui à 
Tinsurrection des paysans, était loin d'être abattu. Il comptait en- 
core de nombreux apôtres et avait trouvé plus d'un asile où il gar- 
dait sa liberté et échappait à la discipline que l'école de Witten- 
berg prétendait lui imposer. En beaucoup de provinces, le retour 
à l'ordre était plus apparent que réel ; si l'agitation et la révolte 
n'éclataient plus dans les villes et les campagnes, elles persistaient 
dans bien des esprits. Les anabaptistes zurichois s'étaient fait une 
doctrine où se reproduisaient toutes les tendances qui venaient 

(1) Vojez U Revue du 15 Juillet. 



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106 KCyUE DES BETTX MONDES. 

d'être refrénées par les armes. Ce qu'ils revendiquaient avant tout, 
c'était la liberté complète dans Tordre spirituel, liberté que le lu- 
théranisme enchaînait d'une main après l'avoir donnée de l'autre. 
Grebel et les théologiens qui se rattachaient à ses enseignemens 
repoussaient les opinions de Luther sur la justification, lesquelles 
portaient, selon eux, atteinte à Texistenoe du libre arbitre; ils se 
proposaient d'affranchir la société de l'autorité politique aussi bien 
que de l'autorité religieuse, la voulaient constituer de façon à se 
passer de tout gouvernement civil, de toute institution législative, 
n'acceptant d'autre code qiie la Bible, d'autres lois que ses pré- 
ceptes, réprouvant l'emploi du serment, refusant de comparaître 
devant les tribunaux, de recourir à aucune des justices établies, 
supprimant la propriété individuelle et s'imaginant qu'ils amène- 
raient les hommes à s'unir par le seul lien de l'amour et de la foi. 
Si un tel plan de rénovation impliquait la destruction totale de 
l'ordre de choses jusqu'alors universellement accepté, les anabap- 
tistes zurichois n'entendaient pas pour cela l'imposer par la vio- 
lence. Pénétrés de l'esprit de l'Évangile, ajant toujours présentes 
à la pensée les paroles du Christ à saint Pierre lorsque celui-ci tira 
l'épée au jardin des Oliviers, ils ne manifestaient que des intentions 
pacifiques, ne comptaient pour atteindre leur but que sur la per- 
suasion et l'exemple, donnant eux-mêmes le modèle en petit de 
l'organisation qu'ils promettaient à l'humanité. Aussi ces sectaires, 
quoique ayant eu leur part dans les excitations qui poussèrent les 
paysans de la Suisse et ceux de l'Allemagne à la rébellion, se tin- 
rent-ils à l'écart du grand mouveoient insurrectionnel de 1625. ils 
durent à cette conduite de n'être point compris dans les poursuites 
auxquelles étaient exposés les instigateurs et les complices de la ré* 
volte; ils purent continuer une propagande qui devait préparer dans 
l'empire germanique un nouveau soulèvement, ressusciter uu parti 
religieux qui semblait à tout jamais écrasé. L'anabaptisme suisse 
fournit le noyau d'une nouvelle école de réformateurs radicaux qui, . 
comme la première, se perdit par ses exagérations et ses fureurs, 
après avoir ouvert un moment une libre carrière au .fanatisme et à 
l'anarchie. Dans ses effets, cette secte peut être comparée à un feu 
caché sous la cendre et qui, mis tout à coup au contact de l'air 
libne, lance avaot de s'éteindre quelques vives étincelles. Le vent 
delà révolte s'étant levé derechef eu Allemagoe, l'anabaptisme^ qui 
couvait sous les restes fumans de l'insurrection des payauiSt ee ra- 
Dima subitemeot et jeta uue demiëjce lueur d'incendie. 

.1 



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LE SOGULISMB ÂXJ XVI' SBSGLE. 107 



I. 

La petite communauté fondée par Grebel, qui se réunissait chez 
Mantz, inquiétée par les magistrats de Zurich, trouva des auxiliaires 
dans les prosélytes qu'elle fit en diverses parties de la Suisse. De 
son sein étaient sorties plusieurs communautés constituées à son 
image, régies chacune par un pasteur que le troupeau élisait géné- 
ralement lui*Diéme. A ce pasteur appartenait le soin d*exhorter les 
fidèles ou, pour les désigner par le nom qu'ils se donnaient entre 
eux, les frère$; il commentait la parole divine, il priait au nom de 
tous, et dans la cène, le seul rite qu*eût gardé la nouvelle église, 
et qui ^tait pour elle la commémoration de la mort du Sauveur et 
le symbole de ralliance entre Thomme et Dieu^ il brisait le pain 
pour le distribuer aux assistans. Les sectaires regardaient comme 
essentielle cette manière d*administi*er la communion, désignée par 
eux pour ce motif sous le nom de brotbrechen (brisement du pain); 
elle les distinguait surtout des autres réformés. SchafTouse, Grû- 
ningen, Saint-Gall, eurent leur communauté anabaptiste, où l'on 
rebaptisait les adultes, où l'on organisait la résistance contre l'or- 
thodoxie zwinglienne. Brôdli, expulsé de Zurich, s'était rendu dans 
la première de ces villes; il y fut bientôt suivi par Grebel, qui avût 
d& pareillement s'exiler, et qui alla un peu plus tard se fixer dans 
la seigneurie de Grilningen, où il travailla de concert avec Blaurock 
àl'avancement de sa foi. Les frères poussèrent leur propagande jus- 
qu'à Berne, même jusqu'à Bile; mais c'est à Saint-Gall que leurs ef- 
forts furent couronnés de plus de succès. Dès la fin de l'année 1523, 
un disdple de Grebel, le tisserand Hochrutiner, banni de Zurich pour 
avoir brisé des images, y avait apporté les germes de la doctrine ana- 
baptiste. Il était venu à Saint-Gall prendre part à la dispute publique 
sur la question du baptême, où les deux partis^ baptiste et anabap- 
tiste;, se trouvaient en présence. Doué d'une éloquence naturelle, il 
avait si bien tenu tète à ses adversaires, que plusieurs des assistans 
sTétaient convertis à son opinion. L'un d'eux ne tarda pas à devenir 
k chef des anabaptistes de Saint-^alL II s'appelait Wolfgang Scho- 
laot, mais fut plus connu sous le nom d'Dlimann. Fils du syndic 
d'une des corporations d'artisans de la ville, il avait été d'abord 
noioe à Goire, puis avait embrassé les idées de Zwingli. Passé dans 
k camp des anabaptistes, il reçut de Grebel le second baptême. De 
ntour dans sa patrie, il gagna par sa parole nombre d'axihépens k 
la secte. Prêchant en plein air, tantôt an milieu d'une piairie, tan- 
tôt au pied d'une montagne, il voyait se presser autour de lui toute 
la population envbonnante. On accourait pour l'entendre jusque de 



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108 REVUE DES DEOX MONDES. 

l'Appenzell; en quelques mois, Saint-Gall comptait plus de 800 ana- 
baptistes. 

Les progrès de leurs doctrines remplissaient les sectaires d'es- 
pérance; ils se flattaient déjà d'un triomphe prochain sur ce qu'ils 
appelaient l'église des impies, quand la défaite de l'insurrection des 
paysans allemands vint leur porter un coup terrible. Waldshut, 
qui était devenu, avec la petite ville de Hallau, où Brôdli et Reu- 
blin avaient entraîné la majeure partie de la population, le grand 
boulevard de l'anabaptisme sur la frontière suisse, rentra sous l'au- 
torité de l'Autriche. Les deux villes durent renoncer à leur indé- 
pendance religieuse et chasser les pasteurs radicaux qu'elles s'étaient 
donnés. Les anabaptistes de l'Helvétie se trouvaient maintenant iso- 
lés et plus exposés que jamais aux attaques de Zwingli, qui poussait 
contre eux à la persécution. Déjà ils avaient été contraints d'aban- 
donner Schaflbuse, quand les magistrats de Saint-Gall prirent une 
mesure manifestement dictée par l'intention de les exclure de la 
ville. Les ministres de la nouvelle secte furent convoqués à une as- 
semblée dans l'église de Saint-Laurent pour y faire exposition de 
leurs principes et les soumettre au jugement de quatre pasteurs 
évangéliques spécialement désignés. Des menaces obligèrent Uli- 
mann d'obtempérer à cette invitation impérieuse. Il ne parut dans 
l'assemblée que pour être condamné. Il n'était pas convaincu, mais 
à qui pouvait-il appeler de cette décision? On était au mois de juin 
1525 : les partisans de Storch et de Mûnzer avaient été mis en 
pleine déroute; ils étaient réduits à se cacher. Zwingli venait pré- 
cisément de dédier à la ville de Saint-Gall un livre virulent contre 
la rebaptisation. Grebel écrivit vainement au bourgmestre de la 
ville, Vadianus, qui était son beau-frère, pour le détourner de prê- 
ter les mains aux projets intolérans de ses adversaires. Celui-ci en- 
couragea lui-même le sénat à prendre contre les novateurs des 
mesures rigoureuses. Toute profession de foi anabaptiste fut inter- 
dite sous peine de détention ou de bannissement; ceux qui se fai- 
saient rebaptiser encouraient une amende pécuniaire, et, pour 
mieux assurer l'exécution de ces mesures, le sénat réunit à la mai- 
son de ville tous les bourgeois, auxquels il fit jurer de donner leur 
concours à l'autorité. Un seul refusa; il fut immédiatement expulsé 
du territoire avec sa femme et son jeune enfant. 

La persécution devint alors générale dans toute la Suisse. Les 
nectaires étaient dénoncés et emprisonnés. On arrêta Mantz, qui 
prêchait à Coire, et on le livra au gouvernement zurichois. Hof- 
meister avait reçu auparavant l'ordre de quitter Schaflbuse. Grebel 
et Blaurock furent appréhendés au corps à Gruningen, tandis que 
ce qui restait d'anabaptistes dans Waldshut et Hallau n'avait plus 



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LE SOCUUSME AU XTI* SIECLE. 109 

à choisir qu'entre Tabjuration ou la fuite. Le troupeau dispersé, les 
pasteurs abandonnèrent le théâtre de leurs prédications et se ré- 
pandirent de différens côtés. Ils se mirent à la recherche de lieux 
où ils pourraient reformer des communautés de leur foi et reprendre 
Fœuvre si violemment interrompue. Ils s'encourageaient par l'exem- 
ple que leur avaient légué les apôtres du Christ, comme eux con- 
damnés à fuir et à vivre misérablement; ils se persuadaient que 
Dieu avait permis la persécution pour que la parole pût être prê- 
cbée dans tout l'univers, car l'exil des frères aurait pour effet de la 
propager. Beublin, dont l'existence avait été fort errante depuis 
plusieurs années, de Waldshut gagna Strasbourg, qu'il quitta pour 
visiter la Souabe et revenir y fixer sa résidence. Hâtzer se rendit 
dans la même ville, après avoir habité quelque temps Âugsbourg, 
où Hubmaîer était venu le rejoindre; mais ce dernier, ne trouvant 
pas là l'accueil qu'il avait espéré, poussa jusqu'en Moravie, en quête 
d'un endroit où il pût continuer ses prédications et mettre sous 
presse les écrits qu'il préparait en réponse àZwîngli. Ayant ren- 
contré dans la petite ville de Nikolsburg deux ministres évangéli- 
ques en complète communion d'idées avec lui et que le seigneur 
du lieu, Lienhart de Lichtenstein, avait pris sous sa protection, il 
s'y établit. Au milieu du désert qui s'était fait en Allemagne pour 
la foi anabaptiste, c'était là une véritable oasis; aussi Hubmaîer 
appelait-il Nikolsburg son Emmaûs de Moravie. Il y fit, à partir de 
1526, assez de prosélytes pour que Nikolsburg soit alors devenu 
une des principales communautés anabaptistes. D'autres furent 
fondées par Hubmaîer à Znaîm, à Brûnn et en diverses localités de 
la Bohême. 

Les sectaires rencontrèrent en Allemagne quelques-uns des adhé- 
rens de Hûnzer, comme eux errans et proscrits, et se les attachè- 
rent. Ils entretinrent dans l'ombre une propagande dont le cercle 
allait tous les jours s' élargissant. Elle s'exerça surtout dans les pro- 
vinces de l'empire où le luthéranisme n'avait pas prévalu et qui 
étaient demeurées catholiques; il subsistait là un levain de haine 
contre l'église, qui maintenait tous ses privilèges temporels et son 
autorité séculière; les aspirations de réforme politique et religieuse 
y avaient été comprimées, mais non anéanties. Comme toujours, 
les anabaptistes recrutaient leurs prosélytes dans les classes infé- 
rieures et ignorantes, attirées par la simplicité de la doctrine de 
Grebel, les promesses d'une prochaine félicité, surtout par Tesprit 
égalitaire sur lequel reposait sa reconstitution de l'église. En moins 
de trois années, une grande partie de l'Allemagne se trouva enve- 
loppée d'un vaste réseau de communautés anabaptistes, répandues 
de la Hesse jusqu'au Tyrol, de l'Alsace jusqu'en Silésie. Augsbourg, 



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ItO EEVUE DBS DEUX MOIVDES. 

OÙ a' étaient rendus nombre de frère$ fugitifs, devint pour quelque 
temps une sorte de métropole de la secte. Cette ville le dut d'une 
part à la position œntrale qu'elle occupait par rapport aux contrées 
où l'anabaptisme comptait le plus d*adhérens, de l'autre à la liberté 
d'opinions religieuses qu'y avaient introduite les interminables dis- 
putes des luthériens et des zwingliens, largement représentés dans 
la population. Aussi est-ce à Augsbourg que l'on trouve d'abord 
les plus infatigables et les plus influens promoteurs de la doctrine 
proscrite par la Suisse : lacob Dacbser, d'Ingolstadt, Sigmund Sal- 
minger, de Munieb, tous deux anciens moines, prêcheurs éloquens, 
Jacob Gross, marchand fourreur de Strasbourg, qui avait été banni 
de cette ville, et le plus considérable de tous par sa fortune et son 
talent d'écrivain, Eitelhans Langenmantel, d'une famille patrkienne 
de la cité souabe. 

Toutefois rbégémonie d' Augsbourg ne pouvait assurer entre les 
sectaires une unité doctrinale que contrariait l'initiative laissée à 
chaque pasteur. La divergence d'opifoions naissait en outre de la 
difficulté qu'avaient à communiquer entre eux les groupes de fidèles» 
éloignés les uns des autres et contraints le plus souvent de diasîmu- 
lisr leur existence. Ainsi isolées, les communautés se faisaient à cha- 
cune sa règle et son enseignement évangélique. Certains sectaires 
se tenaient rigoureuseffient à la letti'e de l'Écriture et en observaient 
les préceptes de la manière la plus étroite et la plus ridicule. Le 
Christ ay^mt dit à ses apôtres* que, pour entrer dans le royaume des 
,cienx, il fallait qu'ils se fissent semblables aux petits enfans, il y 
avait des anabaptistes qui en concluaient que les cbrétiena devaient 
imiter de tout point l'enfance, en affectaient le naïf et imparfait lan- 
gage, la. faiçon d!agir et jusqu'aux amusemens puérils. D'autres, 
cherchant dans la Bible un sens mystérieux et surnaturel, s'imagi- 
naient être itt6ph*és de l'Esprit-Saint, entraient dans des extases^ 
s'abîmaient daos une contemplation si vive que leur raison s'alté* 
rait. II se produisait alors chez eux ces phénomènes d'un caractère 
tout névropatbique qui reparurent chez les tiembkitrs des Ce- 
venues, les quakers et les convulsionnairea de Saint-Médaid. Ces 
crises déterminaisnt quelqiœfois des accès de véritable démence. 
Due femme anabaptiste s'imagina qu'elle était le Christ, que ses 
compagnes étaient les douze apôtres. Un fanatique, Thoman Schug- 
ger, avertit son frère qu'il avait reçu de Dieu l'ordre de lui couper 
la tète, et celui-ci tendit la gorge avec résignation pour obéir à la 
volonté du Père célesle. Sous prétexte de mortifier leur chair et 
d'en dompter l'aiguillon, d'auti*es sectaires se livraient sans pudeur 
et devant tous aux actes les plus impudiques et les plus rèvoltans. 
Les frèxes et les sœurs^ vivanl. dans une réelle pTomiacttllé, refiir- 



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LE SOGIAUSIIB AU XVI^ SIECLE. 111 

saient d'accepter le lien conjugal quand il les avait unis à un infi- 
dèle, et convolaient à. de nouveaux hymens avec les justes» La pré- 
occupation constante de la fin prochaine du monde mentionnée daus 
les prophéties de Hans Hut et de Bader, son continuateur, poussait 
aussi les sectaires aux plus bizarres résolutions,, et suscitait, en eux 
des seaiimans qui s'éloignaient absolument de ceux que Grebel et 
son école avaient préconisés. Hut ailirma que cette catastrophe au- 
rait lieu le jour de la Pentecôte 1528. Il disait qu'aux approches de 
révéoexnent le Sauveur assemblerait autour de lui le petit nombre 
de justes existant sur la terre, et que le reste des humains serait ex- 
terminé. Les frères tenaient en conséquence tous ceux qui n'appar- 
tenaient pas à leur communion comme voués à la destruction. De 
là l'horreur de beaucoup de sectaires pour les hommes étrangers à 
leur foi^ les^dées de haine et de vengeance qu'ils nourrissaient 
contre la société.. Ce n'est pas impunément qu'on exalte, fût-ce 
même seulement dans l'avenir ou le passé, les moyens violens et 
l'emploi de la terreux ;. ceux qui se laissent persuader sont bientôt 
tentés d'appliquer dans le présent ce qu'on leur dépeint comme 
ayant été ou pouvant devenir légitime. 

En vue de remédier à un tel débordement d'extravagances, les 
plus judicieux et les plus modérés de la secte firent accepter l'idée 
de la réunion d'un synode. A Nikjolshurg, on avait eu déjà recours à 
une conférence générale pour écarter Hut, qui était venu prêcher 
dans la ville et dont les prophéties bouleversaient les tôtes. Une pre- 
mière assemblée de ce genre se tint en février 1527 à Schleitheim, 
sur la frontière du canton de Schafibuse. Peu après, on convoqua 
un synode à Augsbourg. où fut agitée la question du don pro- 
phétique. C'était le principal sujet de trouble dans les comnmnau- 
tés. Hut était mort, mais la non-réalisation de ses folles prédictions 
n'avait pas désabusé les esprits. Bader annonçait le milléniumy et 
répétait partout qu'une ruine totale de l'ordre présent devait prê- 
cher la rénovation universelle.. Ses prosélytes, aussi imprévayans 
(joe les révolutionnaires de tous les âges, sans s'entendre sur ce que 
pouvait être cette rénovation, ne songeaient qu'à tout abattre. Le 
synode d'Augsbourg mit des bornes aux prétentions qu'avait chacun 
dimposer ses révélations. Bader fut condamné. Il se reth^a de l'as- 
semblée plein de colère, anathématisant ses frères et les accusant 
d'être possédés non de l'esprit de Dieu, mais de celui du démon. 
Quelques schismes se produisirent En Moravie, la désunion continua; 
lei querelles intestines avaient souvent les causes les plus puériles. 
A Niiol^burg, une partie des sectaires, entendant littéralement les 
paroles du Christ sur l'emploi du glaive, condamn^âent absolument 
le port de cette arme et voulaient que» pour se défendre, on ne re* 



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112 REVUE DES DEUX MONDES. 

courût qu'à des bâtons. De là le sobriquet de Stâbler (les bâton- 
niers) qu'on leur donna. Les autres persistaient à faire usage de 
l'épée; on les surnomma les Schwertler (les épéistes). Entre ces 
deux camps, il était facile de prévoir qui aurait le dessus. Les bâ- 
tonniers furent excommuniés et les Schwertler demeurèrent maîtres 
de l'église. Les premiers allèrent fonder, sous la protection du sei- 
gneur de Kaunitz, une nouvelle communauté à Austerlitz; mais deux 
années ne s'étaient pas écoulées qu'un schisme la déchirait. Il était 
né à propos de certaines observances que les purs repoussaient 
avec horreur : nouvelle séparation. Les purs se retirèrent à Auspitz 
et constituèrent une église à part. 

Cependant, si les synodes ne réussirent pas à rétablir complète- 
ment l'unité d'organisation et de foi, ils exercèrent du moins sur 
les mœurs des fidèles une influence salutaire, et resseffferent le lien 
qui rattachait les diverses communautés et les membres de chaque 
communauté entre eux, à ce point que quelques-uns adoptèrent la 
vie en commun et se constituèrent en une sorte de monachisme ou, 
si l'on veut, de phalanstère. Telle était l'organisation que Jacob 
Huter imposa à la communauté d' Austerlitz, lorsqu'il fut parvenu à 
rétablir l'union entre les frères^ orgapisation sur laquelle se mode- 
lèrent d'autres communautés. Les mariages n'y étaient pas laissés 
au libre choix des époux. Ceux qu'on appelait les serviteurs de la 
parole réglaient les unions et désignaient les conjoints. La famille 
était pour ainsi dire abolie; on enlevait les enfans à leurs mères et 
on les confiait à des nourrices, des mains desquelles ils ne sortaient 
que pour être placés à l'école, où ils étaient nourris, habillés, in- 
struits aux frais de la communauté. Les parens n'avaient plus sur 
eux aucun droit; leur surveillance était remise à celui qui prenait 
le titre de serviteur des nécessiteux. La vie de chaque anabaptiste 
était réglementée comme celle d'un moine dans son couvent. Mal- 
heur à qui se dégoûtait de cet esclavage et qui osait revendiquer sa 
liberté! On lançait contre lui l'excommunication; on l'expulsait de 
l'association sans lui rendre ses biens, dont il avait dû faire don à 
son entrée. 

La propagande des sectaires, l'activité de leurs pasteurs ne pou- 
vaient échapper à l'autorité allemande. Dénoncés comme des enne- 
mis des lois et de dangereux hérétiques, les anabaptistes ne tardè- 
rent pas à être dans l'empire l'objet de sévérités bien autres que 
celles qui les avaient atteints en Suisse. Une année s'était à peine 
écoulée depuis l'amnistie qui promettait de mettre fin aux pour- 
suites dirigées contre les complices de l'insurrection des paysans, 
qu'une persécution plus cruelle sévissait contre les adeptes de la 
doctrine sortie de la petite communauté zurichoise. Augsbourg eut 



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LE SOCIALISME AU XYl'' SIÈCLE. 113 

naturellement à souffrir de ces rigueurs une des premières. Les 
poursuites y commencèrent dès septembre 1527. Langenmantel fut 
arrêté et condamné au bannissement. Tombé quelque temps après 
aux mains d'ofTiciers appartenant à la ligue de Souabe, il subit le 
dernier supplice. On fit éprouver le même sort à plusieurs de ses 
compatriotes qui partageaient ses opinions. Quelques chefs anabap- 
tistes d'Augsbourg furent toutefois plus heureux; ils réussirent à 
tromper les investigations de la police. En Autriche, l'archiduc Fer- 
dinand fît sommer Lienhart de Lichtenstein de lui livrer Hubmaïer. 
Ce seigneur n'était pas en position de résister, et l'ancien professeur 
d'Ingolstadl fut brûlé vif, montrant jusque sur le bûcher un cou- 
rage sans forfanterie et une résignation toute chrétienne, dont un 
autre réformateur de la Bohême, Jean Huss, avait jadis donné 
Texemple. Brôdii et Blaurock périrent de même. Hâtzer monta sur 
réchafaudT*^outefois son exécution, qui eut lieu à Constance en 
1529, avait pour cause non une condamnation d'hérésie, mais un 
crime d'adultère dont il était convaincu. Moins ferme dans sa foi 
que les autres apôtres de l'anabaptisme suisse, moins pénétré des 
préceptes de l'Évangile, il varia souvent d'opinions, et, après avoir 
abjuré la foi des rebaptiseurs, il y était revenu. Grebel n'aurait 
certes pas échappé au martyre, si une mort prématurée ne lui eût 
épargné la triste destinée de ses frères. 

La perséc4ition fut surtout violente dans les états de la maison 
d'Autriche, où l'église catholique continuait à être armée contre 
l'hérésie d'une pénalité inexorable. Dans le Tyrol et le comté de Go- 
rice,de 1527 à 1531, près de mille anabaptistes furent mis à mort. 
A linz, en moinsr de deux mois, 73 exécutions avaient eu lieu pour 
le même fait. En Bavière, l'autorité épuisa toutes les rigueurs. En 
vertu des ordres du duc Guillaume, tout anabaptiste devait subir la 
peine capitale; se retractait-il au dernier moment, tout ce qu'on loi 
accordait, c'était d'avoir la tête tranchée; s'il persévérait jusqu'au 
bout dans son erreur, il était brûlé vif. En Souabe, on ne prit,gé- 
néralement pas la peine d'instruire le procès de ceux qui étaient 
accusés; on recourait à des exécutions sommaires. Les supplices 
étaient au xvi* siècle, et surtout en Allemagne, d'une incroyable 
cruauté, et les tortures ne furent pas épargnées aux malheureux 
nectaires. En 1527, à Rothenbourg sur le Neckar, Michel Sattler, l'un 
des docteurs de la secte, était condamné à avoir la langue arra- 
chée, à être tenaillé avec des pinces ardentes, puis à expirer sur le 
bûcher. Les états qui s'opposaient à l'exécution de l'édit de Worras 
et tenaient conséquemment pour la réforme, sans pousser aussi 
loin l'inhumanité, poursuivirent cependant les anabaptistes avec une 
grande sévérité. Là les plus coupables étaient décapités, ici on les 

10HB CL — 1872. 8 



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ili B£f OE DBS TJEU% HONDBS. 

noyait; ce dernier supfplîce fut adopté en Suisse contre- les sectaires 
dont on redoutait le retour. A Zurich, on fit périr plusieurs anabap- 
tistes par immersion, et c'est ainsi que Mantz, Ysam de Grebel, 
reçut la mort en 1527. Zwingli était sans mi6éri«corde pour le» 
sectaires, qu'il traitait d'hypocrites et d'ambitieux, auxquels il re- 
prochait d'être sortis de la lie du peuple, ne lear pardonnant pas 
d'avoir fait une opposition souvent victorieuse à. ses doctrines. li- 
sons à l'honneur du landgrave Philippe qu'il désapprouva cette 
répressîoa sanguinaire et refusa de l'appliquer daiie la Hesse maK 
gré les instances de l'électeur de- Saxe. Il agit à l'égard des nou- 
veaux anabaptistes comme il l'avait fait pour les adhérens de Mûn- 
zer et pour les paysans révoltés. Il se contenta de faire emprisonner 
les plus compromis, prescrivant que^ pour les ramener à la vérité, 
on recourût à la persuasion, non aux tortures. 

Cependant les excès de la répression indignèrent les honnêtes 
gens; des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre de si atroces 
rigueurs, et l'autorité dut se relâcher en bien des lieux de son zèle 
impitoyable. Le mandat impérial du 23 avril 1529 enjoignit d'user 
de miséricorde envers ceux qui n'étaient coupables que de s'être 
fait rebaptiser; mais la peine de mort fut maintenue contre les pré- 
dîcans. L'enthousiasme de ceux-ci était tel que les menaces, loin 
de refroidir leur ardeur, ne firent que l'exalter davantage. Les frères 
bravaient résolument la mort; ils se fortifiaient par ia prière, et 
croyaient reconnaître dans les épreuves qu'il leur fallait traverser 
le baptême de sang que le Père avait annoncé à sesenfans. Hommes 
et femmes montaient sur le bûcher et sur l'échafaud avec une fer- 
meté qui étonnait les bourreaux : ils entonnaient en marchant an 
supplice les louanges du Seigneur; ils ne laissaient échapper aucune 
plainte, car en entrant dans la communauté ils avaient appris à 
quel sort ils s'exposaient, et le premier enseignement qu'ils y avaient 
reçu, c'est que le baptême est un engagement, la cène une force, 
la prédication une exhortation à endurer la souffrance. On petit 
nombre abjura sous le coup de la terreur; de nouvelles conversions 
venaient incessamment combler les vides que faisaient dans les 
communautés ces exécutions. Les misères et les tribulations com- 
munes resserraient l'union des fidèles. Loin de les désabuser de 
leurs rêves de régénération sociale, la persécution raffermissait 
leurs espérances. A l'instar des premiers chrétiens, chaque com- 
munauté tenait une liste exacte de ses martyrs et en colportait les 
noms. Ces listes étaient imprimées et circulaient de ville en ville 
chez les ad ^ptes comme des encouragemens à bien mourir et des 
titres glorieux de la véritable église du Christ. Les âmes s'épuraient 
par la souffrance, et» exposées aux plus dures calamités, elles ne se 



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LE S0GIM.IS1IE AU XTI* SIECLE. 115 

détftcfaaieBt xfae davantage des Gonroitises et des passkms iiaineiiees 
ou jalousée' qui s'étaient mêlées aux préoccupations de plus d'an 
de&ap6tresde lasectei Le sentiment religieux > reprenait le dessus 
surnilamfliisraeeùle dérergondage mystique qui troublaient au- 
paravant tant de cerveaux. Les> écrits publiée par quelques-uns des 
docteurs anabaptiètes* témoignent de Teq^rit de renoncement et du 
profond'désir de sanctification dont beaucoup étaient pénétrés; les 
cantiques qu'ils composèrent exhalent un souille de pur christia- 
msiBe, respirent une pieuse et douce exaltation. 

C'est par la vertu morale et le caractère pratique de ses ensri- 
gnemens, par laforce qu'il communiquait pour U bienaux volontés, 
que l'anabaptisme réussit à former des hommes capables de sou- 
teDirla lutte inégale dans laquelle il était engagé; ii retrouvait par 
h puissance de>sa doctrine morale ce qui lui manquait sons le rap* 
port dogmatique. Plus que la réforme de Luther, l'anabaptisme ré- 
veiHait au fond des cœurs cette vie religieuse et cette activité de 
la conscience «que le formalisme' et les pompes du culte extérieur 
araient graduellement étouffées^ chez le peuple. Concentrant tous 
ses efforts sur'le développement du sentiment intérieur par lequel 
rhoimne se met en rapport arec la Divinité , l'anabaptisme réus- 
sissait souvent à' transformer* le viril homme en un homme nou- 
Tcaa, et cela préciséiinent au moment où le luthéranisme tendait 
i perdre cette même vertu, qui fut à ses débuts l'un de ses plus 
pnissans ressorts» A l'enthoissiasme des premières années succédait 
en effet chez ies disciples de Luther une sorte de religiosité sèche 
et ffeide; sans attrait pour les âmes ardentes; la théologie évan- 
géligue tendait à devenir raisonneuse et plus calculée que sincère. 
Dans les pays qui avaient déjà répudié le catholicisme et adopté 
le nouveau culte, la haine des prêtres et des moines, qui soutenait 
auparavant l'ardeur des réformés, s'amortissait tout naturellement 
par le fait de la. suppression de l'ancien clergé et des couvens. 
i Les fidèles se sont si fort attiédis, écrivait en 1531' Wicel, l'un 
des apêtres du luthéranisme, que, si un pasteur parle avec trop de 
feu de la nécessité de revenir à Dieu, de mener une vie exemplaire, 
de se corriger sérieusement de ses fautes et de se conformer aux 
prescriptions de l'Évangile, on le traite d'anabaptiste. »' Pouvsût-on 
plus explicitement reconnaître l'énergie et la conviction que les apô- 
tres de la secte portaient dans leur œuvre de moralisation? On ne 
s'ètoimera donc pas que la doctrine anabaptiste ait été embrassée 
parceax qui ne trouvaient plus dans le luthéranisme de quoi satis- 
bire lem- ékin religieux et leur besoin d'un commerce intime avec 
^ monde idâal et* surnaturel. 

li^anabaptisme vécut plusieurs années en Allemagne comme vé- 



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116 REVUE DES DEUX MONDES. 

eut en France vingt-cîifq ou trente ans plus tard le calvinisme, 
dans un perpétuel état d'incertitude et d'appréhension. Les frères 
se réunissaient à la dérobée dans quelque habitation reculée, quel- 
que forêt ou quelque endroit désert, toujours exposés à se voir ar- 
rêtés et punis de mort, comptant sur la tolérance ou la négli- 
gence des magistrats, avant tout sur la protection de Dieu. Cette 
existence précaire et tourmentée, si elle séparait les anabaptistes 
du commun des hommes, n'avait au reste rien que de conforme à 
leurs principes. Par l'idéal qu'ils s'étaient fait de la société, ils 
étaient forcément condamnés à ne pas se mêler au monde. Leurs 
docteurs n'enseignaîent-ils pas que le juste doit se passer du gou- 
vernement et des lois, qui ne sont, comme les superstitions, qu'à 
l'usage des enfans de ténèbres? Ne répétaient.- ils pas que les 
fidèles ne doivent obéir qu'à la volonté divine? Tous ceux qui se 
refusent à son obéissance, disaient encore les maîtres de leur foi, 
deviennent pour le Tout-Puissant un objet d'abomination, car il 
n'en peut sortir que des œuvres abominables. De telles idées engen- 
draient chez les frères une aversion pour la société poussée parfois 
jusqu'à la sauvagerie. Non -seulement ils ne paraissaient jamais 
dans les églises, les salles d'assemblée des corporations, les ta- 
vernes, les lieux publics, mais ils ne rendaient même pas le salut 
à ceux qui n'étaient pas de la secte, et évitaient de leur donner la 
main. Les anabaptistes formaient donc en réalité une petite société 
dans la grande. De telles façons d'agir ne les signalaient que da- 
vantage aux regards inquisiteurs de la police. On les reconnaissait 
d'ailleurs à l'extrême simplicité de leur mise, à la manière dont ils 
s'abordaient entre eux. 

IL 

Quand la persécution eut chassé d'Âugsbourg et de la Moravie 
les communautés qui y avaient un instant fleuri, Strasbourg de- 
meura le foyer presque unique de la secte. J'ai déjà dit que quel- 
ques pasteurs anabaptistes de la Suisse y étaient venus chercher un 
refuge. Par sa position géographique, cette ville se prêtait à la pro- 
pagande que les novateurs allaient y poursuivre. Son vaste com- 
merce la mettait en rapports fréquens avec les principales provinces 
de l'empire, et le Rhin la rattachait au nord comme au midi. Le 
protestantisme le plus avancé trouvait là un de ses boulevards, car 
les apôtres de la réforme y avaient tout d'abord adopté des opi- 
nions plus voisines de celles de Zwingli que de celles de Luther. En 
outre, à côté de l'espèce de tiers-parti protestant qui reconnais- 
sait pour chef Martin Bucer, il s'était élevé des écoles dont les 



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LE SOGULISME AU XYI^ SIÈCLE. 117 

prindpes s'éloignaient davantage du luthéranisme. Elles tenaient 
pour ainsi dire en échec ce qu'on pouvait appeler Torthodoxie lo- 
cale. Bucer, qui aspirait à prendre dans Strasbourg la même posi- 
tion que Zwingli s'était arrogée à Zurich, s'efforçait dlmposer à tous 
les habitans sa confession de foi; mais la direction de la réforme 
lui échappait parce que celle-ci n'avait pas été dans la cité alsa- 
denne son œuvre : elle était née presque spontanément du mouve- 
ment de l'opinion publique; les consciences s'étaient émancipées 
elles-mêmes avant l'arrivée de cet habile théologien. Les. écoles 
dissidentes avaient à leur tête des hommes qui balançaient son in- 
fluence, tels que Wolfgang Gapito et Schwenckfeld, son ami, Gas- 
par Bedio, et le plus populaire des prédicateurs strasbourgeoîs, le 
curé de Saint-Laurent, Matthis Zell, qui le premier s'était prononcé 
avec quelque éclat dans la ville contre l'église catholique. Bucer 
avait de son côté les conservateurs, qui, dans l'intérêt de Tordre et 
pour endiguer une foi toujours prête à rompre les barrières que lui 
imposât encore la nouvelle théologie, poussaient k l'adoption d'une 
confession de foi obligatoire. Les pasteurs des autres écoles, divisés 
d'opinions et unis seulement dans leur aversion pour tout ce qui se 
rapprochait du luthéranisme, réclamaient la liberté d'examen, dont 
ils usaient largement. Ils représentaient aux bucériens, ainsi que le 
iaisait notamment Wolfgang Schultheiss, le danger d'un schisme, et 
appuyaient sur la nécessité de ne point se diviser en face de leurs 
redoutables ennemis. Les libéraux eurent le dessous, et Bucer réussit 
à fadre adopter, du nioins en principe, l'établissement d'une confes- 
sion de foi; mais la minorité était trop nombreuse, surtout trop ac- « 
tive, pour qu'on pût facilement arriver à l'application de la mesure 
adoptée par le sénat de la ville. La lutte se continua sans profit 
pour la religion, sans autre résultat que d'ébranler toute espèce de 
foi religieuse et de donner aux catholiques la satisfaction de voir la 
séparation d'avec Rome conduire à l'anarchie ceux qui l'avaient 
consommée. C'est ce qu'attestent les témoignages contemporains. 
Capito se plaignait amèrement du refroidissement du zèle religieux; 
il avouait que la prédication évangélique avait perdu toute effica- 
cité morale. « A Strasbourg, où toutes les hérésies sont permises, 
s'écriait avec un accent de douleur Bucer, il n'y a plus d'église; on 
ne se soucie pas plus de la parole divine que du sacrement. » 

L'anabaptisme trouvait donc dans la cité alsacienne, plus encore 
que dans les contrées où le luthéranisme dégénérait en un ensei- 
gnement froid et déclamatoire, le terrain préparé pour répandre sa 
nouvelle semence; les âmes altérées de foi vivante vinrent y étan- 
cher leur soif d'idéal. Beublin et Hâtzer, dès leur arrivée à Stras- 
bourg, firent quelques prosélytes ; mais, aigris par la persécution. 



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118 «CTra VEB DIUX /IfOHMS. 

animés d'une haine 4np]aoabIe «contre 2wiDgli, ils s'élevèrent avec 
violence contre les doctrines de ce réformateur tant autant que 
contre ceUes du gr^satà docteur de Wit4enberg. Us se mirent :ain8Î 
à dos les deux partis qui divisaient alocs la grande msyorité des 
protestans. Les magistrats et les pasteurs s'indignèrent de l'audace 
de ces prédicans étrangers, et, déjà prévenus contre une seclequi 
était .partout l'objet des rigueurs de l'autorité, ils firent rendre 
contre les .téméraires théologiens une ordonnance de bannissement. 
Quelques-uns des principaux anabaptistes furent expulsés au conn 
mescement de l'année .1527; on s'en tint là. Ijis frères se rassuré- 
rent.bientôt et reprirent leur propagande. La peine édictée efirayait 
si peu, on fermait si bien les yeux sur les agissemens de la secte, 
que des prosélytes qui s'étaient enfuis des diverses provinces de 
l'Allemagne pour échapper à la proscription vinrent grossir la pe- 
tite communauté strasbourgeoise; quelques-uns des bannis se ha- 
sardèrent même à rentrer. Bucer se plaignit de la mollesse appor- 
tée dans la répression. De .nouvelles mesures coercitives furent 
édictées; mais les anabaptistes étaient sur leurs gardes. Gomme ils 
en agissaient partout où ilieur fallait tromper les investigations des 
magistrats, ils évitaient les regards, se réunissaient secrètement, 
soit dans quelque maison isolée, soit dans les villages des envi- 
rons. Le sénat en fut averti^ et il résolut d'en^Ioyer les moyens 
plus énergiques qui avaient xéussi ailleurs. Les pasteurs ana- 
baptistes sur lesquels on put mettre la main furent jetés en pri- 
son. Reublin, après une détention de plusieurs semaines, fut banni 
«avec menace, s'il rentrait, d'être puni de mort; mais les habitans, qui 
avaient pris dans les disputes religieuses des sentimens de tolé- 
rance, désapprouvèrent ces rigueurs, et, redoutant quelque émotion 
populaire, le sénat se désista. graduellement de sa nouvelle ligne 
de conduite. On laissa lessectaires continuer des assemblées et des 
prédications qui [n'avaient lieu que dans l'ombre; on se bornait à 
expulser de temps à autre ceux de leurs prédicateurs qui avaient 
trop élevé la voix. De leur côté, les anabajptistes évitèrent d'aborder 
les questions dogmatiques les plus irritantes; ils s'occupèrent sur- 
tout de moraliser les pauvres, d'exhorter les malheureux^ et firent 
ainsi parmi eux de nombreuses conversions. L'adhésion que donna 
à quelques-uns de leurs principes un des théologiens les plus en 
renom de^la ville, Capito, .accrut notablement leur influence. Ce 
chef de la plus radicale des écoles protestantes de Strasbourg par- 
tageait les^dées des. frères sur le sens et l'usage du sacrement de 
la cène; il£ condamnait Icibaptéme des enfans, et croyait, comme 
beaucoiip de. docteurs protestans de son époque, au prochain avè- 
nement du règne.mUlénaire du Christ sur la terre. .Toutefois Ca- 



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LE ftOfilAUSlIE AU XTI* filàCLE. il9 

jttio ae défait, pas persévérer jusqu'au lx)at dans ces opinions. Les 
anabaptisteststrâsbouigeois rencontr<ërent un auxiliaire bien^iutre- 
ment résolu dans un homnae cpii n*avait;pas la science de Gapito, 
mais qu'animait un enthousiasnie sans ^al, Afelcbior Hofinanii, 
qui occupe «ne des; premières places dans l'iûstoire religieuse àe 
l'Allemagne au xyi® siècle. 

Bien n'avait été plus agité qu^lairie de €et apôtre, dont les écrits 
et les prédications Tenaient de^produlre un certain* retentissement 
dsDs lescoBtrées du *Bord. Né à Hall en Souabe, il s'était d'abord 
livré au commerce des -fourrures; les soins 4e son négoce l'avaient 
conduit en Livonie,'oùil se trouvait en 1523, quand la réforme de 
Luther y fut accueillie avec une faveur qui amena promptement la 
conversion >des provinces baltiques« Il emi>rassa la nouvelle doctrine 
avec ardeur, et, «ne des ' communautés èvangéliques qui se f<H>- 
maient alors de tous côtés dans la Courlande se trouvaa^t sans pas^ 
tsnr, il en a^ait pris pour elle les fonctions, bien que continuant 
s(m traGc. La méditation «assidue de la Bible développa chez Mel- 
chiorfiofmannides idées qui l'éloignèrent graduellement du luthé*- 
ranisme. Son imagination «exaltée, la confiance sans bornes qu'il 
avait en ses propres lumières, lui firent recherober dans l'Écriture 
un sens caché et traoscendastal. 11 se persuada que la fin du monde 
était procbe, et il crut en reconnaître tous les tsignestels qu'il les 
voulait voîr dans les prophètes et le Nouveau-Testament. GesrJiar^ 
diesses effarou^èrent les pasteurs courlandais» qui suivaient aveu- 
glément l'école de Wittenberg. La. contradiction qu'il rencontra ne 
fit qu'exciter sa bouillante ardeur, et safprédication prit un carao- 
tère de plus en plus agressif et violent. Il échauffa si bien les tètes 
que des troubles éclatèrent là où il avait élevé la parole. On l'ex* 
pidsa de la Goiurlande : il retourna en Livonie; ses serm6ns y pro- 
voquèrent également des désordres. Quoique s'étant complètement 
écané ^âes enseigoemens de Luther et de ceux de Bugenha'gen, 
l'un des plus savans émules du gr^md réformateur, Hofmann gar^ 
dait cependant peureux mi respect et une admiration que la voie 
ooavelle où il se fourvoyait n'avait point détruits. Il attachait un 
graûdrprix à ieur'appr<dxition, et, voyant ses propres idées si for- 
teoient vepousséea, il ae rendit à Wittenberg en vue de se justifier 
des accusations ^dont il était l'objet. Lutlier et Bugenhagen , qui 
ne prirent sans doute qu'une consaissance roparfaite des^opidione 
du téméraire prédicateur, ne lui refusèrent pas un témoignage fa«- 
vomble. Fort de oette approbation, Hofmann retourna dans Iles 
provinces baltiques. De nouvelles liardiesses ameutèrent cotise 
lui les ^angéliques, étil dut une seconde fois ^ abandonner i% 
pays. Il paspa en Suède, où il fu4; choisi pour pasteuT; par la, pe- 



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120 BEYUE DES DEUX MONDES. 

tîte communauté allemande de Stockholm. Il renouvela dans ses 
sermons les propositions téméraires et les spéculations hétéro- 
doxes qui avaient déjà soulevé contre lui tant de réformés. Ses 
ouailles en furent blessées, et le gouvernement en prit ombrage. 
Bientôt il recevait Tordre de quitter la Suède. 11 se rendit à Lubeck, 
où sa mauvaise réputation l'avait précédé : un mandat de prise de 
corps fut lancé contre lui; on le menaça de la peine capitale. Il 
passa dans le Holsteîn, et y fut plus heureux. Son éloquence, l'ori- 
ginalité de ses interprétations bibliques, l'ardeur de son enseigne- 
ment moral, lui gagnèrent la bienveillance du roi de Danemark, 
Frédéric P'. Liberté lui fut laissée de prêcher dans tout le pays, et 
pendant deux années il y poursuivit le cours de son apostolat; mais 
plus il méditait TÉcriture, plus il se plongeait dans ses aventu- 
reuses interprétations, plus il s'éloignait des principes de Luther, 
scandalisant ceux qui s'étaient habitués à regarder le grand doc- 
teur de Wittenberg comme le souverain arbitre de la vérité théolo- 
gîque. Il engagea une violente dispute avec les autres prédicateurs 
réformés sur la question de la cène, où il soutint les opinions de 
Zwingli, qui comptait déjà dans le Holstein de nombreux partisans. 
Carlstadt, après avoir échappé au châtiment qui le menaçait pour 
la part qu'il avait prise à l'insurrection des paysans, s'était réfugié 
dans ce duché; on le vit prêter à Hofmann l'appui de son savoir et 
de sa parole. On décida qu'une conférence spéciale serait tenue pour 
débattre le point de foi litigieux. Bugenhagen la vint présider en 
personne. L'avantage n'y fut pas pour les sacramentaires. Protégés 
par l'héritier de la couronne de Danemark et le duc Christian, gou- 
verneur du Slesvî g- Holstein, les luthériens firent prononcer l'ex- 
pulsion des prédicateurs zwingliens. Carlstadt dut quitter le pays, 
et Hofmann ne tarda pas à être obligé d'en faire autant. Proscrit, 
ayant perdu son modique avoir et réduit presque à l'indigence, il se 
rendit à grand'peine avec sa femme et son enfant dans l'Ostfrise, 
où il résida peu de temps, l'autorité lui ayant donné l'ordre de 
sortir du pays. Il gagna dès lors Strasbourg, où il savait que les 
zwingliens se trouvaient en force. C'était en 1529. Bucer l'accueillit 
avec bienveillance, espérant se faire de lui un puissant auxiliaire 
dans la lutte qu'il soutenait contre les luthériens ; mais Hofmann 
ne devait pas s'arrêter longtemps aux idées du réformateur suisse; 
son imagination l'entraîna bien au-delà, et il fut promptement poussé 
sur la pente de l'anabaptisme. 

Il tomba dans ces mêmes aberrations prophétiques dont tant de 
protestans étaient alors le jouet. Il se persuada que le dernier jour 
était proche. Il se déclara pour la rebaptisation et le retour à la 
simplicité de la société chrétienne primitive, sans cependant ap- 



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LE SOGULISME AU XYI* SIECLE. 121 

prouver la rupture complète que faisaient les frères avec le monde. 
On pouvait continuer, selon lui, d'obéir aux autorités établies et prê- 
ter un serment; il concédait même le droit de prendre les armes. 
Au moment où Hofmann accomplissait cette nouvelle évolution re- 
ligieuse, les anabaptistes de Strasbourg avaient perdu leurs prin- 
cipaux guides. Marbeck s'était vu expulser en 1531. Nul n'était 
par:ni eux assez versé dans la théologie pour pouvoir combattre les 
changemens que le nouvel apôtre apportait dans leurs principes, 
et son éloquence les séduisît. La majorité l'accepta pour chef, un 
petit nombre persista dans la doctrine que leur avaient préchée 
Reublin et Kautz. Les orthodoxes anabaptistes eurent ainsi le des- 
sous, et la communauté strasbourgeoise se départit quelque peu de 
l'esprit séparatiste qui l'avait auparavant dominée. Les tempéra- 
mens apportés par Hofmann aux idées des anabaptistes zurichois 
profitèrent aux progrès de la secte. Grâce à l'activité dévorante et 
à la puissance de parole du nouvel apôtre, doué au plus haut de- 
gré du don de convaincre les masses populaires, les conversîons'se 
multiplièrent, et il y eut un véritable réveil de l'enthousiasme qui 
avait poussé les premiers prosélytes de Grebel. Les écrits du pré- 
dicateur strasbourgeois étaient lus avidement, et, comme il ne pas- 
sait point encore pour appairtenir à la secte détestée des réformés, 
il jouissait, pour sa prédication, d'une liberté que l'on refusait à 
celle-ci. La hardiesse et l'imprudence de ses discours éveillèrent 
cependant à la fin l'attention du sénat, auquel il'avait osé adresser 
une requête en des termes peu mesurés. On en agit à son égard 
comme on l'avait fait envers les autres prédicans anabaptistes. Un 
mandat de prise de corps ayant été lancé contre lui, il prit la fuite 
et se rendit dans le^ Pays-Bas, où il avait naguère résidé et.dont il 
parlait avec facilité l'idiome. Il y répandit ses doctrines, qui trou- 
vèrent grande faveur. Il se forma en Néerlande des communautés 
anabaptistes qui s'attachèrent exclusivement aux enseignemens de 
Hofmann, et que l'on désigna, du nom de baptême de celui-ci, par 
l'épithète de melchiorîtes. Je reparlerai plus tard de ces sectaires, 
auxquels un rôle important était réservé dans la crise religieuse 
qai se produisit en Westphalie. Après avoir exercé dans la Frise 
son apostolat , l'enthousiaste docteur rentra furtivement à Stras- 
bourg vers les premiers jours de l'année 1533. 11 apporta aux^frères 
qu'il y avait laissés des paroles d'encouragement et d'espérance, et 
reprit la direction de leur troupeau. Pour ne pas éveiller les soup- 
çons de la pd!ice, il évita d'abord de se montrer en public; puis, 
voyant qu'il avait échappé à l'attention du sénat, il s'enhardit gra- 
duellement, se mit à prêcher publiquement, et fit si bien qu'on 
Tarrèta. Bucer travaillait alors à constituer définitivement l'ortho- 
doxie qu'il avait crééet et un synode était assemblé pour régler la 



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122 .RETI2E DES UUX .MOVDfiS* 

confession de foi .«ur laquelle devait reposer l'église officielle de 
Strasbouig. Hofmann xieiDanda^À âtre* admis à âoutenir- dev;aat ses 
adversaires les propositions qu'il avait avancées. Le sénat fut con-- 
traint de x^éder à l'opinion» qui demeurait dauds la ville.peu £avonable 
aux moyens coerdtifs en matière de foi et voulait qu'on tentât sim* 
plement de d^ger par la discussion la vérité théologique. Hof- 
mann fut donc r^çu à con^paraitre devant une commission de doc- 
teurs et à développer ses. idées sur le baptême • et les principaux 
points pour lesquels il n'était pas jd'accord avec les protestans. Il ne 
réussit pas à persuader ses juges, fiucer triompha dans le synode. 
Gapito et Schwenckfeld se virent contraints de désavouer leuis 
principes. Les choses prenaient une tournure fâcheuse pour les 
anabaptistes; mais leur conflance dans Hofmann n'en fut nullement 
ébranlée. Celui-ci avait été ramené en prison. Ses coreligionnaires 
accoururent le «visiter, et, le regardant comme un martyr, ils s'at- 
tachèrent d'autant plus à lui. L'autorité strasbourgeoise voulut faire 
cesser ces visites, et rendit la détention de l'apôtre plus rigoureuse 
et plus étroite. On l'enferma dans l'une des toors de la ville, et 
toute conamunication avec ses amis lui fut interdite. Alors les fidèles 
allèrent s'attrouper au pied du donjon où le maître était empri- 
sonné, et à taravers les barreaux d'uni^ fenêtre qui donnait sur le 
fossé Hofmann pouvait encore adresser à la foule avide qui se près* 
sait au-dessous de lui des exhortations et.des discours. On eut beau 
interdire ces rassemblemens, le prisonnier n'en demeuia pas nioins 
pour les anabaptistes le guide vénéré et l'ai^bitre de toutes leurs 
pensées. Ils se repaissaient plus que jamais de ses prédictions sur 
la fin prochaine du monde et l'apparition de Jésus- Christ. Hofmann 
prétendait être Élie, tandis qu'un de ses adhérens, le Hollandais 
Poldermann, qui avait été arrêté avec lui , se donnait pour Enoch. 
Les prédictions de ces illuminés allaient promptement recevoir un 
éclatant démenti. La mort vint frapper le nouveau précurseur, 
quand il avait déjà pu se convaincre de la vanité de ses prévisions; 
mais le misérable dénoûment de la prétendue 'mismon divine de 
Hofmann ne désabusa pas des esprits dont le bon sens semblait à 
tout jamais banni. Le fantôme que les crédules anabaptistes avaient 
adoré comme une réalité ne se fut pas plus tôt évanoui, qu'ils cou- 
rurent se prosterner aux pieds d'un autre, œuvre plus manifeste 
encore de Tinoposture et.de .la iblie. 

IIL 

L'introduction du luthéranisme «dans la WestphaUe avait axneaé 
depuis plusieurs ^ wnées une suite d'agitations et de troubles qui 
ronontaieat & TiûisiurcectiDa des paysans. .Des ^^meutes s^étaient 



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LB SOGULIftME AU XYI* SIECLE. 123 

produites sur diiTérexm points, et là où la discorde régnait entre la 
puissance ecclésiastique et l'autorité urbaine antérieurement à l'ap- 
parition deLuther l'avantage était généralement resté aux partisans 
d«s idées nouvelles. Dans les cités épiscopales* la guerre avait éclaté 
entre le baut clergé, investi d'un pouvoir à la fois spirituel et tem- 
porel, et la moyenne bourgeoisie, les artisans, qui se rangeaient 
du côté des réformateurs dans l'espoir d'abattre la domination clé- 
ricale et de se soustraire à la suprématie du prélat et du chapitre. 
J'ai déjà parlé dans la première partie de ce travail des désordres 
doDt Osnabiûck, Paderbom, Munster, avaient été le théâtre en 
1525. La défaite des paysans n'enraya que pour un temps assez 
court les progrès du lutbéranisaie dans les villes de Westphalie, 
favorisés qu'ils étaient par les princes protestans du nord et du 
centre de l' Allemagne, spécialement par le landgrave de Hesse. Les 
rdigieuz de Lippstadt et de Hervord, entraînés par l'exemple du 
grand hérésiarque, ayant abjuré la foi catholique, foulé aux pieds 
leur règle, contribuèrent, en répandant les q)inioQS évangéliques, à 
faire admettre dans ces deux villes le culte réformé. Dans d'autres, 
à Dortmund^ à Minden, à Soest, les corporations d'artisans, les 
classes marchandes, soutinrent les prédicans et s'appuyèrent des 
principesda Luthéranisme pour combattre l'autorité établie, en sorte 
que la cause protestante s'y confondit avec celle de la démocratie. 
A Maaèter, d'où devait bientôt rayonner dans toutes les parties du 
diocèse une propagande réfonnée qui porta ses fruits, les doctrines 
nouvelles trouvèrent un écho chez ces mômes gildes qui avaient na- 
guère dicté leurs conditions au conseil ou sénat de la ville, obligé 
les chanoines de la cathédrale à fuir et à renoncer momentanément 
à plusieurs de leurs droits. 

La lutte fut plus violente et non moins prolongée en quelques 
cités voisines. L'évèché de Munster venait à la fin de l'année 1531 
de passer à un nouveau titulaire. Le comte Frédéric de Wied, par 
un de ces trafics scandaleux habituels à l'époque, avait vendu pour 
une somme énorme sa dignité épiscopale à Éric, évoque d'Osna- 
btûck et de Paderbom, fatigué qu'il était des soins d'un troupeau 
qu'il avait constamment négligé pour ses plaisirs et son bien-être. 
Cette ^aliénation, qui menaçait de faire peser sur l'église de Munster 
etla population de lourdes chargea, avait mécontenté les esprits, 
et ce mécontentement s'ajoutait à tous les griefs qu'on nourrissait 
contre la puissance temporelle du prélat. Aussi, tandis que l'atten- 
tion du chapkre, peu satisfait des conditions du marché, se tournait 
vers les négociations auxquelles il donna lieu, une voix qui se faisait 
l'interprète des sentimens d'un grand nombre s'élevait-elle dans 
U&nstv en iaveur de la réforme; c'était celle d'un chapelain de l'é- 



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12A BETUE DES DEUX MONDES. 

glise d'un des faubourgs de la ville, Saint-Maurice; îl s'appelait 
Berndt Rothmann. Originaire d'un village du bailliage westphalien 
d'Ahues et d'une naissance obscure, il avait dû à la protection d'une 
famille puissante et à son mérite la prébende dont il était alors en 
possession. Après avoir été élevé comme enfant de chœur à Muns- 
ter, îl s'était rendu à l'université de Mayence pour y prendre le 
grade de maître ès-arts, et en était revenu imbu des idées de la ré- 
forme, déjà propagée à Munster avant la révolte des paysans. Roth- 
mann n'avait pas tardé, dans ses sermons à Saint-Maurice, à lais- 
ser percer ses nouvelles tendances, ce qui lui valut les avertissemens 
de ses supérieurs. Loin de se rétracter, il ne fit que parler avec 
plus de hardiesse. Son éloifuence brillante et incisive remuait pro- 
fondément un auditoire déjà indisposé contre l'église romaine. On 
accourait des divers quartiers de la ville pour l'entendre. 11 gagna 
surtout la faveur des gens de condition inférieure, chez lesquels 
l'hostilité était plus marquée contre l'autorité cléricale. Il traitait de 
superstition et d'idolâtrie la messe et le culte établi, et fit si bien 
partager ses sentimens à son auditoire qu'un jour, à l'issue d'un de 
ses sermons, les assistans brisèrent les images saintes et se portè- 
rent sur la personne des prêtres à des actes de violence. Le promo- 
teur d'un pareil scandale dut quitter la ville, mais il le fit avec l'in- 
tention arrêtée d'y revenir. Investi de la confiance des luthériens, 
aidé de leur argent, il alla visiter les principaux foyers des doctrines 
nouvelles, et, ayant conçu le projet de devenir le réformateur de 
Munster, il étudia l'organisation religieuse que s'étaient donnée les 
diverses cités protestantes qu'il parcourut. 

Il était précisément de retour et reprenait le cours de ses prédi- 
cations quand le comte de Wied songeait à résigner un siège épi- 
scopal peu fait pour lui. Le prélat s'occupait conséquemment moins 
que jamais des intérêts spirituels de son diocèse. Aussi, lorsque le 
chapitre lui dénonça la hardiesse du jeune chapelain, le mépris qu'il 
affectait des réprimandes, le refus qu'il faisait de s'acquitter des 
devoirs imposés par l'église, ils ne purent obtenir de réponse. Les 
paroles de Rothmann n'en devinrent que plus agressives et plus in- 
sultantes, ses sermons que plus suivis. Les conversions au luthéra- 
nisme se multipliaient. On renouvela au prélat les plaintes, et l'on 
finit, non sans peine, par arracher l'interdiction pour Rothmann de 
continuer à prêcher. Le chapelain se soumit en apparence et garda 
le silence quelques semaines. Il fallait le temps de se prémunir 
contre les dangers au-devant desquels il courait et**de s'assurer 
l'appui des princes protestans, des docteurs les plus écoutés de la 
réforme. Il repoussa comme injustes les accusations dont il était 
l'objet, tout en entamant une correspondance avec Mélanchthon 



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LE SOCIALISME AU XVI^ SIÈCLE. 125 

et CapîtOt afin de se concilier leur amitié. Quand il eut ainsi for- 
tifié sa position, il remonta en chaire, d* abord avec tant de cifcon- 
speclion que l'autorité ecclésiastique n'eut rien à lui reprocher, 
pais il haussa la voix par degrés, et, Tafiluence de son auditoire 
exaltant son audace, il transporta le siège de ses prédications du 
faubourg au sein même de la ville, qui retentit ainsi de ses attaques 
contre l'église. Nouvelles plaintes des chanoines, qui insistent près 
de l'évêque pour qu'une punition exemplaire soit infligée à l'incor- 
rigible hérétique. Le comte Frédéric, qui gardait rancune au cha- 
pitre métropolitain de l'opposition qu'il lui avait faite, n'eut cure 
de ses dénonciations. Il fallut que l'affaire vint aux oreilles de 
Charles-Quint pour que le prince-évêque se décidât à sévir. L'em- 
pereur en écrivit au prélat et au sénat de MUnster, laur enjoignant 
de faire cesser immédiatement les scandaleuses prédications. Un 
décret d'expulsion fut en conséquence lancé contre Rothmann, mais 
celui-ci comptait sur la puissance de son parti. 

Dans la haute bourgeoisie, composée de ce que l'on appelait les 
erbmànner (propriétaires fonciers), plusieurs avaient embrassé le 
luthéranisme. La réforme rencontrait plus de partisans chez les 
boulais, qui constituaient le fond de ce qu'on appelait la corn- 
mvine {gemeinheil). A celle-ci appartenait, par une (élection à deux 
degrés, la nomination du sénat, conseil supérieur de 2& membres, 
qui élisait dans son sein les deux bourgmestres et se partageait les 
diverses branches de l'administration municipale. Toutefois les erb^ 
marner entraient presque seuls au sénat, et leur prépondérance 
réduisait à peu de chose l'action de la commune. Le corps des arti- 
sans exerçait en fait bien plus d'influence, et c'était là que le pro- 
testantisme comptait le gros de ses adhérens. Ces artisans compo* 
saient dix-sept gildes ou corporations, qui avaient chacune à leur 
tête deux maures; elles jouissaient du privilège de s'administrer 
elles-mêmes, rédigeaient leurs propres rëglemens, faisaient leur 
police et avaient leur juridiction spéciale. Les membres des gildes, 
ou, comme l'on disait, les compagnons, quoique ne jouissant pas 
des avantages dont étaient en possession les bourgeois, dominant 
dans la commune et s'en séparant d'habitude , exerçaient une in- 
fluence politique considérable. Les deux anciens [olderleute) que 
l*assemblée des maîtres choisissait chaque année au Scholuius^ et 
qui étaient préposés à la gestion des intérêts communs de toutes 
l^s gildes, se trouvaient investis d'une magistrature populaire qui 
o'était pas sans quelque analogie avec le tribunat de l'ancienne 
Rome. Aucun compagnon ne pouvait être arrêté ni traduit en 
justice sans l'assentiment des anciens, qui balançaient ainsi sou- 
vent le pouvoir du sénat. Le Scholiaus entrait conséquemment en 



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126 RBTUB DES DEIHL IfONDESé 

rivf^lité avec lè RùihKaus (hôtel' de ville), où siégeait cette aseen^ 
blée, juge en dernier ressort des contestations élevas aas^ dss 
gildes. 

Kothmann trouvait dans ces cor|>s de métiers dé précteux auxi- 
liaires. Au lieu de s'éloigner; il alla établir sa denieure chez rtin de 
ses prosélytes» dans la maison commune d'aune des gildes, celle 
des merciers. On eut beau le sommer de vider lesr lieux , il ne bou^ 
gea pas. L'affaire fît grand bruit; la population, ne tarda pas à se 
diviser en deux camps. Tua qui approuvait et' l'autre qui condam- 
nait cet acte d'insubordination. Les homme» de» gildes se signa- 
laient par leur ardfeur à soutenir l'audacieux chapelain. L'esprit qui 
avait suscité la sédition de 1S25 s'était tout à' coup réveillé. A la 
tête des rothmannîstes, on retrouvait la plupart de ceux qui six ans 
auparavant avaient été les instigateurs de l'émeute. L'un de ces 
meneurs , qui devait plus tard jouer un si grand'rôlè dans l'insur- 
rection anabaptiste, était le drapier- KnipperdoHinck, depuis long- 
temps l'implacable ennemi-de l'évêque et des moines, un de ces 
hommes chez lesquels une présomption téméraire a' allie à une am- 
bition sans bornes. Peut-être le sénat, par une conduite résolue, 
eût-il pu triompher d'une opposition qui était alors plus bruyante 
que raisonnée; mais les quatre ou cinq partisans que le novateur 
avait dans cette assemblée réussirent à empêcher qu'elle agît : ils 
insistèrent sur la prudence qu'il fallait apporter dans une affaire 
qui risquait d'amener un soulèvement populaire, et, tandis qu'ils 
faisaient perdre du temps, Knîpperdollinck et quel(jues autres agi- 
tateurs attisaient le feu de la révolte. Rothmann continuait à pro- 
tester de l'orthodoxie de ses sentimens et offrait de faire examiner 
sa doctrine par des théologiens ibfipartiaux , pressant en même 
temps Mélanchthon et Gapito d'intéresser à sa cause les princes pro- 
testans. Le sénat, craignant de se briser contre tant d'obstacles, se 
contenta d'intimer au téméraire prêcheur la défense dft remonter 
en chaire. Le chapitre de la cathédrale se montrait moins condes- 
cendant, et travailFait sans relâche près de l'évêque pour que l'ordre 
fût exécuté. Il ne parvenait cependant point |l vaincre l'apathie du 
prélat, qui abandonnait aux chanoines la responsabilité de me- 
sures dont les conséquences menaçaient d'être fort graves» 

Les luthériens, voyant la tournure que prenaient les choses, affi- 
chèrent hautement leurs projets. Rothmann traitait avec le sénat 
comme une puissance, et lui écrivait pour lui déclarer que les bruits 
de sédition qu'on faisait courir étaient une invention des impies, 
l'effet d'une manœuvre contre lui, que le calme régnait au con- 
traire dans les esprits; en même temps, il préparait une émeute 
pour le cas où l'on voudrait par la force le contraindre à quitter la 



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LE SOCfAlISSlfE AU XVI* SIECLE. t27 

Tille. II ne tarda point à lancer comme nn manifeste du parti dont 
» il était devena le chef l'exposé de priticipes qa'il avait annoncé au 
sénat. On y retrouvait tout le fdnd des idées dé Luther, mais les 
réformes réclamées étaient conçues de façon à ne pas entraîner la 
SDppression immédiate de l'ancienne liturgie et le renversement 
du système ecclésiastique. Rotbmann espérait ainsi donner le 
change au clergé et aur catholiques. L'efltet de cet écrit fut consi- 
dérable, et les luthériens jugèrent Toccasion bonne pour tenter une 
nouvdie entreprise. Ih s'emparèrent de l'église de Saint-Lambert 
et 7 installèrent Hothmann en qualité de pasteur. Ses sermons y 
fiireot plus agressifs que jamais. La guerre entre lui et les prédica- 
teurs dès autres paroisses prit un caractère des plus vîolens. L' ex- 
chapelain de Saint^Maurîce voyait chaque jour grossir le nombre 
de ses adfaérens. Le dttc Éric de Brunswick, qui avait fait à la ré- 
forme une opposition résolue dans Paderbom et Osnabrûck, ne pou- 
vait manquer d*en agir de même dans son troisième diocèse, dès 
ga*ii en aurait pris possession. Il intima bientôt au sénat l'ordre 
d'expulser Rothmann et d'interdire toute prédication réformée dans 
MûDster; mais le conseil urbain suMt encore en cette circonstance 
l'inflaence de ses membres luthériens, et, au lieu d'obéir aux man- 
éemens épiscapaux, il s'efforça de pallier le caractère qu'avait Ten- 
sdgoement du novateur, rejetant sur le compte de la calomnie les 
aausations dont celui-ci était l'objet. 

Une mort soudaine empêcha l'évêquo de poursuivre ses projets 
de répression; il expira le 14 mai 1532, et Mtinster, délivré pour 
un moment de l'autorité de son prince ecclésiastique , devint un 
champ tout ouvert aux entreprises des partisans de la réforme. Un 
mouvement protestant éclata dans les trois métropoles épiscopales 
qni avaient été réunies sous la domination spirituelle et temporelle 
du dac Éric. Tandis qu'à Osnabrûck et à Paderborn les luthériens 
tentaient de substituer le prêche évangélique aux vieilles obser- 
vances àb la liturgie catholique, à Mtinster ils procédaient avec plus 
d'audace encore. Les adhérens de Rothmann se portèrent dans di- 
verses églises, en chassèrent les curés et les prêtres et y introdui- 
sirent de force le nouveau culte. Déjà, profitant de la suspension 
de Tautorité épiscopale, des ministres réformés étaient accourus 
dans la ville pour prêter appui à l'ex-chapelain de Saint-Maurice. 
La résolution et la hardiesse des luthériens en imposèrent à la 
haute bourgeoisie, qui n'était pas en mesure de lutter contre une 
populace prête à tout oser. Le sénat se montrait irrésolu, l'émeute 
l'intimidait; il évitait de se rassembler à l'hôtel de ville, et tenait 
secrètement ses séances dans la demeure de l'un de ses membres. 
Chaque jour, on entendait parler de quelque nouvel attentat contre 



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128 REVUE DES. DEUX MONDES. 

le clergé et les choses saintes. Les événemens de l'extérieur ne fai- 
saient qu'accroître la hardiesse du parti du désordre. L'empereur, 
venait, par la paix de Nuremberg, de reconnaître l'existence des 
états protestans qui étaient entrés dans la ligue de Schmalkalde. 
L'attention du gouvernement impérial se détournait de la question 
religieuse pour ne plus s'occuper que de la guerre contre les Turcs. 
Les membres du chapitre se voyaient exposés à être chassés de 
Munster à la première occasion. La ruine de l'église catholique 
était inévitable dans cette ville, si le diocèse demeurait plus long- 
temps sans chef. Les chanoines se hâtèrent donc d'élire un succes- 
seur à Éric, et leur choix se porta sur le comte Franz de Waldeck, 
chargé déjà de l'administration épiscopale de Minden. Cet acte 
prévoyant eut d'abord d'heureux effets pour l'orthodoxie. Le sénat, 
ayant reçu du nouveau prélat une lettre enjoignant de rétablir par- 
tout l'ancien culte et d'éloigner les prédicans, s'en servit pour 
repousser la pression exercée sur lui; mais l'arme s'émoussa promp- 
tement contre les menaces des gildes et des petits bourgeois. 

Les meneuns, Knipperdollinck et les deux anciens, le boucher 
Moderson et le fourreur Redeker, ne cessaient d'exciter la multi- 
tude. Une assemblée fut tenue au Schohaus, à laquelle assistèrent 
tous les maîtres des corporations. L'un des plus chauds partisans 
de la réforme, WindemoUer, y proposa de faire une alliance étroite 
avec la commune, en vue de protéger Rothmann. La motion fut vo- 
tée d'enthousiasme, sans qu'on permît à aucune voix d'y contre- 
dire, et on ne s'occupa plus que d'organiser la résistance. Les an- 
ciens et les maîtres s'abouchèrent avec les membres de la commune 
qui partageaient leurs idées. On constitua un comité exécutif de 
36 membres que l'on chargea de tout diriger. Le comité se trans- 
porta immédiatement à l'hôtel de ville pour s'entendre avec le sé- 
nat, ou plutôt pour le sommer de marcher de concert avec lui. Les 
commissaires luthériens insistaient sur l'injustice qu'il y aurait de 
refuser au peuple le droit d'entendre la parole divine et de s'in- 
struire du véritable enseignement de Jésus- Christ. Les sénateurs 
objectèrent que les réformateurs n'avaient pu se mettre d'accord 
sur les changemens à introduire; avant de toucher à ce qui exis- 
tait, il fallait arrêter les principes à suivre. Ils proposèrent en con- 
séquence qu'on demandât à l'évoque l'autorisation de mander aux 
frais de la ville deux savans théologiens auxquels on remettrait le 
soin d'élucider la véritable doctrine évangélique. 

Les partisans de Rothmann avaient suggéré ce dernier expédient, 
leur intention étant de faire confier à deux docteurs imbus des 
idées nouvelles la rédaction du programme. Le comité accepta ce 
moyen terme, en mettant pour condition que le sénat prendrait 



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LE SOCIALISME AU XVX® SIECLE. 129 

rengagement de ne pas séparer sa cause de celle du peuple. Les 
luthériens comptaient rendre ainsi l'indépendance de Rothmann 
solidaire de celle du sénat. Ce fut là l'objet de longs débats. L'as* 
semblée n'entendait pas s'engager; tous ses efforts tendaient à écar- 
ter une clause qui n'allait rien moins qu'à lui faire consacrer par 
avance les principes que condamnait l'église. Rothmann insistait 
de son côté pour qu'une conférence solennelle eût lieu où seraient 
discutées les questions en litige. C'était le moyen que réclamaient 
partout les novateurs, confians dans leur savoir et leur habileté à 
manier des textes avec lesquels le clergé orthodoxe n'était guère 
familiarisé. Sur ce point, le sénat se sentit si vivement pressé qu'il 
céda. Le clergé fut donc invité à prendre part à la conférence ; il 
demanda du temps afin de se préparer à répondre, mais en reje- 
tant les bases que son adversaire voulait exclusivement donner à la 
dispute, les saintes Écritures, seul fondement infaillible à ses yeux 
de la foi chrétienne. 

En se laissant arracher une concession qui permettrait de con- 
tester l'autorité de l'église, le sénat se mettait à la remorque du 
parti de Rothmann; toutefois il aimait mieux en passer par une telle 
exigence que d'entamer une lutte qui pouvait entraîner son com- 
plet renversement. Restait à parer au danger que créait l'inexé- 
cution des ordres de l'évèque. La réponse que le sénat fit à ce 
prince lui fut dictée par les luthériens. Il y évita de s'expliquer sur 
la question du rétablissement de l'ancien culte et de l'éloignement 
des prédicans ; il rappela les franchises dont jouissait la ville en 
tout ce qui touchait l'administration intérieure, et appuya sur la 
ferme volonté qu'avaient les habitans qu'on leur prêchât la pure 
doctrine de l'Évangile. Cette lettre trahissait la victoire que la ré- 
forme venait de remporter, et, redoutant que le prélat ne recourût 
à la force, l'assemblée ne négligea rien pour le détourner de l'idée 
que Hûnster pût être réduit à l'obéissance par une intervention 
armée. En même temps, le comité des trente-six s'adressait au 
landgrave de Hesse et le sollicitait de s'entremettre près du comte 
Franz, avec lequel il était en bonne relation, pour que les évangé- 
liques de Munster ne fussent pas inquiétés, que satisfaction ne fût 
pas donnée au chapitre. Le landgrave se rendit à ces désirs, mais 
il avertit le comité qu'en lui prêtant appui il n'entendait pas pour- 
tant porter atteinte aux droits temporels de l'évèque et de son 
clergé. Philippe, tout zélé réformé qu'il fût, n'en demeurait pas 
moins le défenseur de l'autorité prîncière, dont il faisait passer les 
droits avant les prétentions de ses coreligionnaires. Il usa en con- 
séquence de beaucoup de réserve dans sa démarche, se bornant à 
iaLe appel aux intérêts bien entendus du prélat; il lui représenta 

ion CI. — 1872. 9 



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ISe REVUS DES DEUX MûMOEfi. 

que le: plos sûr moyea d'assurer l'obéissaiice de sujets chatoui^ 
l6ux sur leurs droits, c'était de ne pas violenter leur conscience, et 
pour que le chapitre de Munster, n'eût point à souffrii du mau- 
vais vouloir des babhans, le plus prudent était de laisser k ceux-ci 
un prédicateur qu'ils aimaient. 

Pendant ces négpciationsv Rothmann ne demeurait pas inactif ;, il 
appelait de Uarbourg et d'ailleurs de nouveaux apôtres du protes- 
tantisme» Jlûnster se trouva ainiû pourvu d'un clergé évangélique 
qui ne tarda pas à laisser percer ses intentions d'expulser le clergé 
Gatboliq^e• Soutenu qu'il était par le peuple,^il y réussit.. Les pré- 
dicans, escortés d'une foule qui les encourageait,^se portèrent dans 
toutes les paroisses. et sommèrent les eurésiet les desservans de 
leur céder la place; mais, ils trouvèrent de la part de ceux-d une 
résistance. énergique. Les anciens et les maîtres,, dépotés parle 
corps des gLldes,.se rendirent alors à l'hôtel deville^ réclamant 
qu'il leur fût délivré contre les récalcitrans un mandat de dépossea- 
sion en forme. Le sénat reçut assex mal la requête; il représenta à 
la députation cpi'on avait pris l'engagement de^ laisser, avant de 
rien innover,, le temps au clergé de se préparer à la« conférence. 
Une discussion assez aigre s'engagea : la multitude q^i entourait 
l'hôtel de ville faisait entendre des clameurs et menaçait les séna- 
teurs; ils. cédèrent encore une fois. Chaque paroisse fut confiée en 
conséquence à un pasteur évangélique, et la nouvelle liturgie rem- 
plaça la messe.. En six mois,» les «choses avaient tellement marché 
q^e ces mêmes luthériens qui. ne sollicitaient d'abord que la fau- 
culté d'écouter la parole de Rothmann s'emparaient maintenant 
de tou& les sanctuaires, et, aussi intoléraos que ceux qu'ils dt^pouil-r 
laient de leur sacré, ministère, ils affichaient le ppo^et d'extirper 
jusqu'aux derniers restes du papisme. Du clergé catholique, il ne 
subsista plus après cette agression qjue le chapitre et les cauvens, 
dont Texistence était rendue bien précaire^ Le sénat avait en fait 
abdiqué aux mains du parti luthérien triomphant. La commune et 
les gildes imposaient leur volonté. Les deur bourgmestres, Jugeant 
la position intolérable, abandonnèrent la> ville. Un gjrand nombre 
de familles bourgeoises suivirent leur exemple. Chez tous ceux qui 
gfirdaient quelques sentimens catholiques, Tappréhension était ex- 
trême. Les moines,, qui' s'attendaient à être victimes de mesures 
arbitraires, cachaient leurs archives et. leurs objeta les plus pré- 
cieux. Le clergé de la cathédrale n'avait plus d*espoir que dans 
les troupes de révê(^e„dont le chapiltre métropolitain pressait ren- 
voi. Les luthériëna s'attendaient en effet à être attaquée par les 
forces épiscopalés ; ils. activaient les moyens de défense. Le co- 
mité des trente-six, transformé» en une véritable municipalité révo-* 



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LE SOGtAnSftE AU XTl^ SliCLE. ISi 

htSbnnaire, fâî^it mettre les imirailles en état, achetait des armes 
et ramassant des munitions. On somma llss bourgmestres de rentrer 
dans la ville,«et comme ils ne tinrent aucan* compte de cette injonc- 
tion, oir contraignit te sénat de préposer à leur place na syndic. 
Ees sénateurs comme toujours courbèrent h, tête devant Toilage, ne 
fissimulant pourtant pas^ leur irritation et leurs inquiétudes. De tefs 
préparatifs étaient un défi Jeté' au pri^ice-éVéque, qui réitérait plus 
que jamais ses sommations, menaçant, s'il n'y était pas fait ditrit, 
de traiter Munster en tilla rebelle. 

Le sénat, dans ses réponses au prélat, avouait que Tautorité M 
'''chappait. Aîors Prana de Wàldeck résolut d'agir vigoureusement 
le péril était d'ailleurs pour l'église plus imminent que jamais. Les 
luthériens avaient pris une svttitude audacieuse dans plusieurs villes 
de ses états, et quelques-unes^ étaient compiétement entre leurs 
mains. Paderbom s'était déclaré pour la réforme, et Tarchevèque 
de Cologne, qui en occupait le siège épiscopal, songeait à soumettre 
cette ville pai les armes. Une diète provinciale fut convoquée à 
Rfrebecle le 17 septembre 1532. Fran2 j représenta le danger mie 
faisait courir à la religion la révolte des habitans de Munster, dont 
l'exemple pouvait devenir contagieux dans toute la province. Il fit 
appel chez sa noblesse à l'intérêt qu'elle avait de maintenir Toïdi'v 
et de soutenir l'autorité légitime. Son discours convainquît les 
membres de la diète. Les seigneurs, les chevaliers assurèrent Té- 
vêcpe de leur concours; mais ils demandèrent qu'on épuisât préala- 
blement les moyens de conciliation. Franz de Waldeck y consentît, 
et une députation de la noblesse westphalienne ouvrit des pourpar- 
lers à Wolbeck avec les délégués de MSinster. Voici quelles étaient 
les conditions auxquelles devaient souscrire les habitans : suppres- 
«VMt de toutes les innovations introduites dans le cuhe, élorgnement 
des prédicans, soumission à l'autorité épiscopale. Les négociations 
se conttmièrent plusieurs jours sans aboutir. Il d'evenuit manifeste 
fpt te s^nat, oru plutôt le parti qui h dominait, ne cherchait qu'à 
gagtier du temps. L'évêque brisa là; il comprit qu'il fallait agir 
par fa force. Gomme une tentative d'assaut pouvait coûter la vie à 
bieu du monde, il fut résolu ^'on se bornerait à un blocus. Les 
tnupes épiscopalès interceptèrent les routes qui aboutissaient à la 
ville, defa^n à Tempécher de recevoir des vivres et d'entretenir 
avec fe dehors ses relations babitueBes de commerce. La disette ne 
tarda pas à se Ikire sentir danar Munster, et les bourgeois pariaient 
^accéder aux conditions de Févéque; mais la classe inférieure ne 
voulait point entendre parier de se rendre. Les gildes, excitées par 
les prédicans, menaçaient les lâches qui prononçaient le mot de ca- 
pitûhtion, et, comme leurs cheb gouvernaient de fait la ville, tout 



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132 BEVUE DES DEUX MONDES. 

donnait à craindre qu'on n*en fût réduit aux dernières extrémités. 
Dès le 1& octobre, les corporations avaient exigé qu'on exclût du sé- 
nat ceux des membres qui opinaient pour qu'on se rendit. Le peuple 
souffrait d'ailleurs moins de la disette que les classes aisées, car, la 
place n'étant que fort imparfaitement investie par suite de l'insuffi- 
sance de l'armée épiscopale, il n'y avait pas de jour qu'il ne tentât 
au dehors, ici ou là, une expédition de maraude dont il rapportait 
des approvisionnemens ou du combustible. Entre ceux qui se pro- 
nonçaient avec le plus de véhémence pour la défense à outrance 
étaient Knipperdollinck et un autre énergumëne, Kibbenbroick. 
« Mieux vaut, s'écriaient-ils, dévorer nos propres cnfans que de 
nous soumettre. » 

La terreur régnait parmi les catholiques, qui n'osaient plus venir 
entendre la messe ou présenter leurs nouveau- nés au baptême dans 
la cathédrale, seule église où se célébrât encore leur culte. Le cha- 
pitre, qui y maintenait son autorité, était réduit, par la fuite de la 
plupart de ses membres, à quelques chanoines en proie à la plus 
vive anxiété. Le sénat engageait lui-même les catholiques à s'abs- 
tenir de toute démonstration religieuse extérieure. Son action était 
paralysée, et les négociations qu'il tenait encore ouvertes avec Té- 
vêque et les états du diocèse restaient toujours au même point. 
Plusieurs mois s'écoulèrent : on arriva ainsi à la fm de décembre. 
Franz de Waldeck s'était avancé jusqu'à Telgt, bourg distant de 
Munster de deux lieues seulement. De là, il avait adressé une nou- 
velle sommation au sénat. Celui-ci se montrait disposé à accepter 
un arbitrage. On s'entendait pour remettre le règlement de la que- 
relle à deux personnes, l'une désignée par l'évêque, l'autre par la 
ville. Déjà Franz avait fait choix, de son côté, de l'archevêque de 
Cologne. Tout donnait donc à espérer qu'on allait enfin s'entendre; 
mais cela ne faisait pas l'affaire du parti avancé, qui visait à renver- 
ser l'autorité spirituelle de l'évêque et assurer Tintroduction de la 
réforme. Il résolut de frapper un grand coup, afin de rendre im- 
possible toute transaction. Avertis que le comte de Waldeck n'avait 
autour de lui à Telgt qu'un petit nombre d*hommes, les meneurs 
formèrent le projet de s'emparer par surprise du bourg, tandis que 
le trompette qui avait apporté la dernière dépêche épiscopale at- 
tendait encore dans Munster la réponse. Tout à coup les portes de 
la ville sont fermées, les chefs du mouvement veulent empêcher 
\ que quelque habitant n'aille donner l'éveil à Telgt; ils convoquent 

au Bathhaus tous leurs adhérens, et là on décide une expédition. On 
fait prévenir de maison en maison les bourgeois de prendre les armes 
et de se tenir prêts. À minuit, le beffroi sonne, des bandes armées 
descendent dans la rue, et, appuyées des 300 lansquenets que la 



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f 



U SOCULISME AU XTI* SIECLE. 138 

municipalité erttretenaît à sa solde, elles se précipitent hors de l'en- 
ceiote. Alors eut lieu une de ces scènes dont nos révolutions nous ont 
offert tant de sinistres répétitions. Une populace furieuse s'avançait 
à la lueur des torches, traînant avec elle des bouches à feu et des 
munitions, pour donner le sac à la résidence épîscopale. Nul à Telgt 
ne soupçonnait l'agression; chanoines de la cathédrale et gros bour- 
geois échappés de Munster, conseillers de l'évêque et députés des 
états y dormaient tranquillement. On s'en fiait à la vigilance des 
guetteurs, qui, fatigués au contraire de leur faction nocturne, étaient 
rentrés chez eux. Les Mûnstérois, à la pointe du jour, s'élancent 
vers les portes et réussissent à en abaisser les ponts-levis; en un 
clin d*œil, ils sont maîtres du bourg. Franz de Waldeck était heu- 
reusement parti la veille au soir pour Iburg. Quelques chanoines, 
réveillés en sursaut, curent le temps de fuir de leur demeure et 
traversèrent demi-nus TEms, qui se trouvait alors gelée; mais on 
s'empara de la majeure partie du chapitre et des sénateurs qui 
étaient venus chercher un refuge près de l'évêque. La populace, 
ivre de joie, ramène triomphalement à Munster, fifres et tambours 
en tête, les prisonniers, que poursuivent des menaces de mort; elle 
se partage pour butin soixante beaux chevaux des écuries du pré- 
lat. Los chanoines et les sénateurs réactionnaires sont jetés dans les 
cachots; à tous ceux qu'on soupçonne d'être favorables à l'évêque, 
défînse est faite de sortir de leurs maisons. 

Ce succès inattendu des luthériens changea la face des choses. 
Le peuple de Munster dicta ses conditions. Les états du diocèse, fa- 
tigués d'une lutte qui menaçait d'être préjudiciable à tous les in- 
térêts, et qui insistaient depuis quelques semaines pour une trans- 
action, pressèrent le prélat de souscrire aux exigences de la ville. 
Le landgrave intervint, et exerça sur les négociations uhe influence 
considérable. On traité de paix fut signé, après un débat assez pro- 
longé, entre la ville et l'évêque le 14 février 1533. Il reçut la 
garantie des principaux seigneurs de la province. Par ce traité, 
l*eiercice de la religion évangélique était formellement reconnu 
dans Munster. Toutes les paroisses y étaient affectées, moins '^• 
cathédrale, qui restait sous le gouvernement du chapitre. En re- 
tour, le clergé catholique ne devait pas être inquiété. Si le car- 
tbolicisme avait succombé, la liberté de conscience ne pouvait 
cependant s'enorgueillir de cet avantage : il appartenait au luthé- 
ranisme seul, et le traité n'appelait pas à en jouir les autres com- 
munions protestantes. La noblesse westphalienne et la bourgeoisie 
iniinstéroise avaient réglé les conditions de la paix de façon à n'en 
attribuer le bénéfice qu'aux seuls adhérens de la ligue de Schmal- 
lalde et à respecter le droit de souveraineté, dont les chefs de cette 



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ili usaruE A&s mvx uofuxMg. 

ligue prenaient ayant tout la 4éfeose. Véyèque gardait sa haute 
«uxecainelé sur Mûoster, grftce ila concession par lui Xaite de ga* 
rantir dans Ja ville resercice du culte tel que ie réglait la conDes* 
sion d'Âugsboui^; mais les guides, à l'intervention desquelles les 
éva^gôliques devaienX la victoire, ji'€intendâieDt pas se remettre 
sous le joug d'un sénat qui avait éXé plutôt leur instrument que 
leur inspirateur. Unies à la petite bourgeoisie, elles étaient les mat- 
tresses de la situation. Quand, .quelques semaines après, lut arrivé 
le jour de procéder à l'élection annuelle des sénateurs, les suffrages 
ne se portèrent plus sur les aorns qu'on s'était habitué à voir figu- 
rer sur la liste 4u conseil urbain. Les familles traditionnellement jen 
possession du pouvoir, et qm pour la plupart restaient attachées au 
catholicisme, furent écai tées. Vingt honuoes nxniveaux entrèrent 
dans le sénats plusieurs n'étaient que de petits marchands ou de 
simples artisans. On n'avait pas consulté dans les choix la capacité; 
«n ne tenait compte que des fientimens protestana. Le syndic ^u, 
Jean van der Wieck,.s'était acquis la jrecomiaissaAce du parti ré- 
formé par l'ardeur qu'il avait déploiyée pour soutenir l'ind^n- 
dance religieuse de Munster lors des négociations avec l'évéque^par 
les efforts qu'il avait tentés pour conclure avec Brème, d'où il était 
originaire, et avec les états protestans une alliance ayanX pour but 
d'assurer dans la cité westpbaUenne la liberté des évangéliques. 
Un esprit nouveau allait donc présider à l'administration kIb 
Munster. La vieille aristocratie catholique était définitivemfint écar- 
tée, et les réformés disposaient de tout. Au lendemain de leur vie- 
toire^ ceuxHci pouvaient paraître un parti homogène; mois l'union 
ne dura pas longtemps. Tandis que les uns voulaient s'en tenir k oe 
qui avait été arraché de l'évêque, d'autres étendaient bien plus loin 
leurs visées. La division se mit ainsi dans le camp -des vainqueurs, 
et la révolution, un instant enrayée, reprit vite sa marche. Roth- 
mann, qui avait^eonquis une position considérable dans la nouvelle 
église de Munster, inclinait vers les idées de Zwingli; déjà il l'avait 
laissé percer avant que le traité du 1& £êvrîcreût installé légale- 
ment la réforme dans la ville. L'ex-chapelain de Saint-Maurice en- 
tretenait des relations amicales. avec Gapito et Schwenckfeld, qu'il 
avait naguère connus à Strasbourg. Il était devenu en fait l'arbitre 
de la réG^rme dans Munster^ et tout en matière religieuse s'y fai- 
sait par son initiative. :I1 en profitapour introduire graduellement 
dans le culte les pratiques des sacramentaûres, trouvant des com- 
plices dans les autres prédicateurs réformés de la viUe , qui parta- 
geaient ses tendances^ Qr la protection que la paix de Nuremberg 
accordait au luthéranisme en Allemagne ne s'éteadût pas à la rè- 
fbirme de ZwingU, >que les disciples .zâéa du grand docteur de Wit- 



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LE 8<ICtâII6]B AU XVI* SHteLE. IS5 

leDfterg^lMueal-poarime erracrr presque aussi condamnable que le 
papisme. Le traité da li ftvi4er lif'autorisait donc point rétablisse- 
mem à Mânster de la religioa que Rothmam y constituait de son 
plein gré. Ses agissemens n*écfaappèrent pas aax catholiques, qui 
sorveillaieiil son cmivre d'un- oeil inquiet. Uo de leurs prédicateurs, 
RoBiberch, sigoala 1^ caractère tout zwinglien des innovations ap- 
portées dans le culte. L'attention des pasteurs luthériens de la 
Wes^halie fat éveillée. Luther et Mébmditbon en écrivirent à Roth- 
mann. L'évêque Franz de Waldeck, qui épiait Toocamon de res- 
saiftr son autorité spirituelle, alla porter plainte à la diète de Bruns- 
wick, et, arguant des clauses du traité du Ih février, rédama 
Fappui de la ligue de Schnalkalde pour obliger les Mftnstérois à 
De pas (fiftpasser les limites de la réforme de Luther. C'était en eflfet 
sux membres de la ligue qull appartenait d'après les stipulations 
de sanetîooner la constîtaÉion religieuse qoe Munster s'était réservé 
de rèéBger. Une telle clause n'avah pas empêché le sénat de s'en 
recnettre à Rothmannpour rorganisalion de la nouvelle église. L'ex- 
diapdaîn n'avait-«t pas été le grand promoteur de ht réforme dans 
h, lîlle? A quel autre que lin pouvait revenir une pareille tftche? 
Quel tiièologien aurait pu balanoer son influence? N'était-il pas 
IMdole des gildes, «vec lesquelles il fallait compter? Ro!:hmann avait 
d'ailleurs ses t^réatnres dans le sénat, sa parole était toute-puis- 
sante, il le savadt, et il profita de ses avantages pour conduire à sa 
gaisela réforme de Féglise mûnstéroise, sans souci de l'orthodoxie 
htthérienne. H visait avant tout à garder sa popularité, et il com- 
prenant qu'il la maintiendraat d'autant plus qu'il romprait davan- 
tage a\'ec les anciennes institutions, pour lesquelles les agitateurs 
avaient inspiré au peuple une aversion prononcée. 

Le parti démocratique usa encore d'intimiâstion. La ccmstitution 
ecdé^astique rédigée par Rothmann firt sanctionnée au Rathhaus; 
elle était conçue de façon à transporter aux hommes de la bourgeoi- 
se et des gildes toute Fioffuence que les luthériens éclairés eussent 
voulu donner aux familles bourgeoises les phis instruites entre 
ceHes^i ^miient accepté la réfgrme. Les 'pasteurs étaient à l'élec- 
fion des paroissiens. Le sénat, uni aux anciens et anrx maîtres des 
^Ues, cfaoL»8sait des examinateurs chargés de s'assurer de la ca- 
pacité des ministres ainsi éhis. Les écoles, l'achninistration des de- 
mers de l'église, la (fistribution «des aumOnes, étaient confiées à 
des lonctinnnaires placés sous la surveillance de ce même sénat, 
de ces mêmes anciens et des mattres des gildes. Cette constitution 
se rapprochait i)eauooup de ceRes qu'avaient întroduites Bucer i 
Stra^urg, '(Sbdampade à Bftle, ZwingM à Zurich; eUe ouvrait la 
porte a«x principes de ces réformateurs, plus avancés que les 



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136 REVUE DES DEUX MONDES. 

idées de Luther; aussi une fois adoptée, Rothmann imprima à la 
prédication évangélique une direction qui devait aboutir à faire 
substituer les doctrines des sacramentaires à celles de la con- 
fession d'Augsbourg. Munster se trouvait donc exposé à perdre la 
protection des princes qu'unissait la ligue de Schmalkalde et à re- 
tomber sans défense sous l'autorité spirituelle de Tévêque. Les 
plaintes de celui-ci rendaient le danger plus imminent. La partie 
de la bourgeoisie qui se tenait fermement au luthéranisme le com- 
prit, et ne tarda point à se trouver en opposition avec l'cx- cha- 
pelain de Saint -Maurice, Au premier raug des adversaires que 
Rolhmann se créait au lendemain de sa victoire se plaçait Van der 
Wieck, zélé luthérien auquel ses fonctions de syndic, les services 
signalés qu'il avait rendus à la cause de la réforme, donnaient dans 
le sénat une influence considérable. Chaque jour, la situation deve- 
nait plus tendue. Plus Rothmann se rapprochait des façons d'agir 
de la communion de Zwingli, plus le parti évangélique opposait de 
résistance. Les instincts conservateurs de la haute bourgeoisie la 
groupaient autour de Van der Wieck, tandis que la petite bour- 
geoisie, les hommes des gildes et tout ce qu'il y avait dans la ville 
de turbulens et d*amis de la nouveauté soutenaient Rothmann. La 
lutte ne se traduisait encore que par des tiraillemens et des pour- 
parlers. L'ex-chapelain, qui mesurait toute la force de ses adver- 
saires et craignait de s'aliéner complètement la portion la plus 
éclairée de la population, qui d'autre part ne voulait pas abdiquer 
son initiative personnelle pour devenir l'instrument d'une multitude 
incapable de régler les matières théologiques, n'avouait pas franche- 
ment sa rupture avec les doctrines de Wittenberg. Il équivoquaît 
quand il était mis en demeure d'appliquer les principes de la confes- 
sion d'Augsbourg, qu'il travaillait sous main à faire écarter. L'église 
munstéroise n'était plus un sanctuaire; c'était une arène où la con- 
troverse remplaçait les exhortations, où l'on s'occupait plus de se 
contredire que de servir Dieu et d'observer ses commandemens. Un 
tel état de choses entretenait dans les esprits des habitudes de ré- 
volte et d'indiscipline que les luthériens de Munster étaient impa- 
tiens de faire disparaître, afin de ne plus s'occuper que de l'œuvre 
véritablement évangélique, la sanctification des âmes et l'épuration 
des cœurs. Aussi la plupart des nombreux articles de la nouvelle 
constitution religieuse adoptée depuis le mois de mars restaient-Us 
lettre morte. On avait installé des écoles protestantes dans les cou- 
vens, mais l'instruction n'y portait pas fruit. Nul symptôme d'amé- 
lioration des mœurs ne se manifestait, et les désordres étaient 
aussi grands depuis la réforme qu'avant cette réforme, qui n'avait 
rien réformé. Au lieu de s'affermir, les convictions religieuses s'ë- 



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LE SOCIALISI[£ AU XYI* SIÈCLE. 1 S7 

branlaient, et, si cequelesprotestans appelaient la superstition ca- 
tholique ne dominait plus les consciences, aucune autie foi solide 
et efficace n'en avait pris la place. 

Van der Wieck résolut enfin d'arrêter un mal qui menaçait d'a- 
néantir l'œuvre à laquelle il avait coopéré avec autant d'ardeur 
que de sincérité; il fit au sénat la proposition formelle d'enlever à 
Rothmann la direction de l'église et d'en investir exclusivement 
cette assemblée; c'était songer à chasser l'ennemi de la ville quand 
il était déjà maître des points principaux. Non-seulement Rothmann 
avait pour lui une démocratie entreprenante et décidée, mais aux 
pasteurs qui le soutenaient dans ses projets ecclésiastiques étaient 
venus se joindre de nouveaux apôires du radicalisme religieux, 
dont les principes menaçaient bien plus le luthéranisme munsté- 
rois que le zwiuglisme mitigé contre lequel il luttait. 

La réforme avait recruté de nombreux partisans dans les duchés 
de Clëves et de Juliers, alors réunis sous un même sceptre; ils s'y 
étaient multipliés grâce à la tolérance du gouvernement ducal, pé- 
nétré du désir de porter remède aux abus et aux désordres dont 
l'église catholique donnait, là comme ailleurs, le triste spectacle. 
Sans prétendre toucher à renseignement théoiogîque et nourrir le 
projet de se séparer du saint-siége, ce gouvernement tentait de se- 
couer la domination cléricale. Ainsi s'explique sa condescendance 
pour des doctrines qui favorisaient ses vues, bien qu'elles les dé- 
passassent. Il se gardait d'inquiéter les protestans quand ceux-ci se 
bornaient à parler et à écrire , sans porter aucune atteinte directe 
au respect et aux formes du culte établi. Cette tolérance s'accrois- 
sait encore de la faveur marquée que témoignaient pour les nou- 
velles idées divers seigneurs de l'un et l'autre duché. Les fauteurs 
de la réforme trouvaient dans les domaines de ceux-ci une protec- 
tion plus avouée que ne leur en accordait le gouvernement du 
prince. On vit bientôt affluer dans le pays situé entre le Rhin, la 
Neers et la Roer une foule de gens que la hardiesse de leurs opi- 
nions exposait à des poursuites dans le reste de l'Allemagne. Les 
plus nombreux étaient les partisans de Zwingli, qui étendaient leur 
active propagande dans toute la région qu'arrose le Rhin, dont les 
ea^x avaient en quelque sorte apporté cette secte de SchafTouse et 
de B&le jusqu'en Hollande. A eux se mêlaient d'autres radicaux en 
opposition bien plus décidée avec l'église, les prosélytes des idées 
de Helchior Hofmann et des principes anabaptistes. Plusieurs de ces 
missionnaires de la réforme surent assez se concilier l'appui des 
seigneurs westphaliens pour être choisis par eux comme prédica- 
teurs ou chapelains; ils en profilèrent pour faire subir dans quel- 
(pes localités au service divin des changemens où se Uahissait un 



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138 REirilE ABS DEUX XOHDfiS. 

coBimeiioenMOt de sttbsfitoëoB de Tégli» érao^élîqiie à Tiéglise de 
Rome. Le d«c de Clèws ayerti s'alansa, et, aiin d'empôcker un 
mouvement réformiste qui tendait ii jeter ses états dsuDs rbénéiiet ii 
prit lai-mèHie Tinitiative de la réforme, de façan à ia oonàenirdans 
les bornes de l'orthodoxie. Il arrêta, d'accord avec boq lûonséil, un 
plan de rëformation de TégUse catholique qui ne s'appliquait qu'à 
la discipline^ et qui avait pour objet de la purger de tous ses désor* 
dres et de la relever dans l'estime des fidèles. <Cne vaste «nquèle 
ÙU. instituée sur les moeurs et les actes du clergé dans tes duchés, 
et, pour qu'on ne pût se méprendre sur les intentiotafi orlbodoxes 
dont il était animé, le dmc prohiba en mèoie temps de la manière 
la plus expresse toute attaque contre les dogmes, toute entreprise 
contre les formes du culte divin. Ces mesures atteignreat ^nrtoat 
les zwingliens et les adeptes de l'anabaptisme. Les luthériens, qui 
req>ectaient les formes traditionnelles et dissimulaient adroitement 
leur hérésie sons des interprétations analogues en apparence à celles 
qu'à toute époque on s'était permises dans l'égiise, jouirent cnom» 
d'une certaine tolérance. 

Entre les vUlas du duché de Juliers, oùTesprit novaAeor avait pris 
de plus gnandes libertés, Wassenberg s'était partLculiërenaeDt fait re- 
marquer.. Celui qui y exerçait les foBctions judiciaires et adnûnistra- 
tives de droêsarty confiant dans le crédit qne lui domutîtà la cour du- 
cale son attachement bien connu pour son prince, n'avait pas craint 
de s'>émanciper complètement de l'autorité ecclésiastique. Tout dé- 
voué à la réforme, il avait accueilli dans sa petite TiUe lesreprésen- 
tans des doctrines les plus avancées. Là s'étûe&t nendas : Jean €am- 
panus, tête ardenle, mêlé dès l'or^iine rau hittes des luthériens 
contre le pape, depuis obligé de fuir de la Saxe à cause de ses opi- 
nions awioglieanes, qu'il avait 'déjà maaifestées à la confévence de 
Torg«ii, oinnions qu'il al)andonna bientôt pour ne plus suivre que 
sa propre inspiration, niant da Trinité, admettant en Dieu un dua- 
lisme qu'il considérait comme le prototype du dualisme de la nature 
humaine, — Denis Yinfue, de Diest, qui avait autrefois aocompagné 
ce mâtte <]ampaa:ias à Wittenberg, — Jean Klopriss, récemment 
éehapf»é des prisons de Cologne, — Henri Schliidrtscaef ide Ton- 
gves, longtemps errant et proscrit, — Dietrich Fafaricius, — enfin 
Henri Boll, carme défroqué de Harlem, asteur dbn rrrve sur TEu- 
charistie, où le rationalisme nvinglien était largement dépassé. Ces 
apôtres répandirent leurs doctrines dans la ville et ila eostrëe envi- 
ronnante, s'installèvent en qualité de pnédicatenrs dans quelques 
égHaes ou ee mirent à la rtôte de petites eomamiiioiis; mais me fris 
que l'on eut commencé à sévir dans les duchés de Clèves et de Ju- 
Ûers centre les nevateursi Wasseaberg fut signalé comme on vA 



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LE 90QIAIdSM£ AtJ XVl* SlàOLE. . i}9 

d'kéréâest ^ la plujpairt des colporteors des idées 1e9 flm hardies, 
¥iiuie, Klqpriss» BoU, d'autres encore, qniuèrant la {>ays, et ga- 
gnërrat MûBBier, qui leur offrait, à peu de distance, la liberté qu'ils 
ne trouvaient plus soua la protection du droêsart. Le sénat et les 
pasteurs de Milnsl^r, qui connaissaîeni mal leurs opinions, les ac- 
cuiilliraitaYec empressement. UéglisiB luthérienne manquait demi* 
oistres; <m ccmiptait utiliaear leur lèle; Rothmann, qm avait avec 
leur manière de voir plus d'une a£Bnité, trouva dans ces étraogers 
un précieux renfort, et favorisa leurs prédicalions. Le succès en 
fut rapide ; le peuple recevait avidement une parole dont les pro- 
loesses exsdtaientâOii Imagination et flattaient ses instincts de ré* 
Tolte. L'ex-chapelain de Saint-Maurice en subit lui-même l'influence, 
et adopta peu à peu toutes les opinions des émigrés wasseabergeois. 
D'autres pasteurs furent entraînés comme lui sur une pente qui con- 
duisait droit à raoabapdsme. Dès lors l'église protestante de Miins^ 
ter ne se pénétra point seulement du zwinglbme ; un radicalisme 
bien autrement avancé s'y infiltra. Rotbmann se serait peut-être 
arrêté dans la voie oà son alliance avec les téméimires théologiens 
allait l'engager sans l'ambition qui le dominait; mais il compre- 
nait que, s'il cherchait à retenir l'élan qui poussait le peuple vers 
la nouvelle prédication, il courait risque de perdre sa popularité. 
Déjà il redoutait dans l'un des prédicateurs arrivés de Wassenberg 
au rival. Ce rival, c'était RoU; dont l'éloquence, mélange singu- 
lier de violence et de mysticisme, remuait la multitude, et chez 
lequel ae retrouvaient tous les talens et tout l'enthousiasme de 
Hofmann. Roihmann ne voulut pas se laisser dépasser, et ses ser- 
moos respirèrent Inentôt le môme radicalisme que professaient les 
pastems wasseobergeois. 

Le sénat somma plusieurs fois les prédicans de cesser leurs atta- 
ques contre lebaplôme des enfans et de renoncer à leurs paradoxes. 
Ceax-ci ne tenaient aucun compte des injonctions. Cinq d'entre eux 
idfeisèreBt même au conseil urbam un mémoire où ils s'élevaient 
cootre rintrasion de l'autorité civile en des matières qui n'étaient 
du ressort que des ministres de Dieu; iis en appelaient, si l'on re* 
poussait leur réclamation, à la décision de la réunion générale des 
fidèles. Le sénat passa outre, et, pour couper court à ces clameurs, 
ordonna la fiemaeture des églises; rentrée en fut interdite aux prê- 
cheurs fécalcitrans. L'émotion populaire, déjà excitée par les pas- 
tears vassenbergeois, fot alors à aon conUe. Aossi, dans la crainte 
d'un soulëvemttit des gildes, le corps municipal revint-il bientôt sur 
b iiesure estrême qu'9 avait adoptée. 

U réyolution religieuse se précipitait. Munster entrait dans une 
^ qui «conduisait à la dissolution de l'église réoensment édifiée. 



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lAO 



BEVUE DES DEUX MONDES. 



Bolhmann et Roll déclamaient avec plus d'audace que jamais contre 
le baptôme des eofans. La conTession d* Au gsbourg n'existait plus 
pour eux; mais le traité du lA février subsistait, il demeurait le 
seul rempart derrière lequel pussent encore s'abriter les conser- 
vateurs. L'ex- chapelain de Saint- Maurice comprenait que sa résis- 
tance pourrait s'y briser, et il s'efforçait d'amuser ses adversaires 
par des déclarations de principes ambiguës en contradiction avec 
ses propres discours. Il demandait qu'une conférence publique fût 
instituée où l'on discuterait les questions théologiques qui divi- 
saient les protestans de Munster, moyen que repoussait le sénat» 
convaincu qu'il était que Rothmann ne s'avouerait jamais battu. 
Celui-ci continuait en même temps d'agir sur les hommes des 
gildes, dont il était encore l'oracle; il s'appuyait à l'hôtel de ville 
sur les amis qu'il y avait fait entrer, sur les alliances avec des fa- 
milles influentes que lui avait créées son récent mariage avec la 
veuve d'un ancien syndic, femme au reste fort décriée, que le bruit 
public accusait d'avoir empoisonné son premier mari. Enfin, met- 
tant tout à profit, Bothmann poursuivait sans relâche, dans la 
constitution ecclésiastique qu'il avait naguère fait adopter, des 
changemens conformes à ses nouvelles idées et qui en dénaturaient 
complétemetit l'esprit, exerçant une véritable dictature et paraly- 
sant l'action déjà affaiblie du gouvernement municipal. Au milieu 
de cette anarchie, la terreur qui avait régné dans la ville peu avant 
le traité du 14 février recommençait. Ces bandes de gens sans aveu 
qu'on appelait les mangeurs de soupe avaient reparu. Les artisans, 
excités par des prédications furibondes, étaient tout prêts à courir 
aux armes. Il n'y avait plus de sécurité pour tout ce qui était mo- 
déré et respectable; les luthériens tremblaient presque autant pour 
leur vie que les catholiques. Telle était la situation de Munster 
quand un prêtre de la cathédrale, indigné du triomphe de l'héré- 
sie, osa monter en chaire et lancer contre les novateurs d'impru- 
dens anathèmes. Van der Wieck saisit cette occasion pour frapper 
les deux partis extrêmes prêts à se déchirer. Le sénat, à son in- 
stigation, déclara ne vouloir souffrir aucune violence, de quelque 
côté qu'elle vint. Il commença donc par expulser le téméraire pré- 
dicateur de la cathédrale, puis le 2 novembre, Rothmann ayant 
renouvelé avec plus d'insolence que jamais ses invectives contre 
la doctrine évangélique, il lui fit signifier de ne plus prêcher, et 
l'on ferma les églises. L'imminence du danger avait en ce mo- 
ment rendu le courage aux conservateurs. Le sénat convoqua les 
anciens et les maîtres des gildes à l'hôtel de ville. On leur exposa 
la nécessité de mettre un terme à l'état de trouble qu'avaient 
amené les prédications. La réunion fut tumultueuse, et Ton ne par- 



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LE SOCIALISME AU XVl' SIÂCLB. ihl 

vint pas à 3*eDtendre. Une seconde fut arrêtée pour le lendemain; 
on y appela tous les erbmanner et les bourgeois catholiques. Les 
conservateurs se trouvaient ainsi en majorité, et des mesures ré- 
pressives furent votées d'acclamation. Les bourgeois étaient si ré- 
solus qu'un grand nombre, pour braver la populace, vinrent se 
faire inscrire nominativement comme étant tout prêts à donner 
leur concours armé au rétablissement de Tordre. Les luthériens 
se voyaient dans la nécessité de tendre la main aux catholiques 
pour résister au flot montant de la démagogie. Eux qui avaient 
naguère poussé les giides contre ceux qui tenaient pour l'ancien 
culte imploraient maintenant contre ces corporations l'appui de 
leurs adversaires de la veille. L'exil des prédicans fut décidé. Le 
sénat écrivit à l'évoque pour solliciter de lui une escorte destinée à 
accompagner les bannis. Le peuple fut indigné d'une pareille dé- 
marche, et il accusa le corps municipal de trahir la cause évangé- 
lique. Les catholiques relevaient la tête et parlaient de ressaisir 
l'autorité. Ils reprochaient publiquement aux luthériens d'avoir été 
la cause originelle de tout le mal, et quelques notables de ce parti se 
virent en butte à leurs injures. Cette conduite maladroite fit perdre 
aux catholiques tout le terrain qu'ils avaient gagné. 

Assurément, les évangéliques craignaient le triomphe des radi- 
caux, mais ils redoutaient plus encore le retour d'un régime qu'ils 
avaient contribué à renverser. Van der Wieck, préoccupé du danger 
qu'avait pour la réforme à Munster une alliance avec la réaction, 
mit tout en œuvre pour dissiper les attroupemens, sans faire inter- 
venir l'évéque et le chapitre. La collision était pourtant bien près 
d'éclater. Rothmann et ses partisans s'étaient réunis en armes, avec 
du canon, à l'église Saint- Lambert, tandis que les autorités et les 
luthériens occupaient l'hôtel de ville. Les catholiques attendaient 
dans leurs demeures avec anxiété l'issue d'une lutte qui parais- 
sait inévitable; mais l'activité du syndic parvint à tout arranger. A 
force d'insistance, il obtint de la commune de souscrire aux condi- 
tions suivantes : Roll, Kiopriss, Staprade et tous les pasteurs was- 
^bergeois quitteraient la ville avec un sauf-conduit de l'évéque; 
ils seraient indemnisés de la dépense qu'entraînait pour eux cette 
expulsion. On leur accorderait même un sursis pour qu'ils pussent 
mettre ordre à leurs affaires; Rothmann aurait la liberté de rester, 
mais interdiction lui serait faite de prêcher. Les artisans reprirent 
leurs travaux^ les bourgeois retournèrent chez eux, et le calme sem- 
bla rétabli. Les luthériens se croyaient enfin débarrassés d'adver- 
saires qui avaient bouleversé leur église. Ils travaillaient avec ar- 
deur à en raffermir la constitution. On écrivit au landgrave de Hesse 
pour lui demander de nouveaux pasteurs dont la prédication devait 



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142 uruz Ms BEOX yoixmn. 

rameser à des iéies plus saines une popalatioo égarée ; mm^ si la 
reTolte éiail momestanément comprimée, les dectrined qui l'avaient 
sascîtée gardaîeal Jeoîs adeptes^ Les priocipes répands par les 
émigrés de Wasseaberg deaiearaÎMt chers anx hommes des gitdes. 
Les radicaux ne perdireM pas conage et n'acceptèrent point les 
faits accompKs ccname «ne irrémédiable défaite. Si teurs apfttres 
avaient abandonné la vilte, ils restaient en relations avec les parti- 
sans qrfils s'y étaient faits. Rothmann tenr servait d'intermédiaire. 
Si la chaire lenr était! fermée, ilis avaient encore la presse. Des écrits 
destinés à soutenir leurs idées circalaient dans le peuple. Les la- 
thérlens y étaient i^présestés comme les oppresseurs de ht liberté 
chrétienne. Tandis que Van der Wieck ne songeait qu'à repousser 
les prétentions de Tévêque et du chapitre, cette sourde propagande 
gangrenait les classes inférieures. Rothmann réveillait chez les 
gitdes une agitation d'où pouvait sortir an nouveati conflit. 

Le parti luthérien,, qui s'imaginait avoir assuré tordre, tournait 
ses sévérités contre les catholiques, dont les «renées l'inquiétaient. 
Quelques mois auparavamt, ie h mai, l'évèque était veau à Mtnster 
recevoir le serment de fidéli^ des babitams. Malgré les fêtes qui ac- 
compagnèrent cette solennité, on avait pu se convaincre, au» me^ 
sures prises, des sentimens profondément hostiles que le gros de la 
population nourrissait à l'égarti du prélat, auquel' elle ne serrait au- 
cun gré de ta libeiié reKgieuse qu'il venait d'octroyer. Des demandes 
d'argent adressées ensnhe par ce prince n'amôent rencontré qu'un 
refus catégorique; la ville insistait sur ses franchises. JSi&ùtJbt le 
clergé catholique avait été l'objet die mesures vexatoives; on l'avaH 
dépouillé d'une partie de ses établiissemens malgré les stipulaUons 
du 1& février. Les; cbeses en étaient là pour les catholiques qua«id 
éclata le conftit que le syndic avait fait cesser. Depuis la transaction 
intervenue entre les luthériens et la laction populaire^ la situation du 
clergé épiscopal et de leurs adhérons n'avait fait qu'empirer. Van 
der Wieck, dans son zèle évangélique, s'en prenaât à des ennemis 
bien moins redoutables que ceox qui reformaient l&ac armée dans 
Tombre. Cependant l'imminence do péril devait lui dessiller les 
yeux. Il s'aperçut que la transatttion n'avait été qu'un palliatif, et 
recommença la lutte contre les radicaux; mais les moyens* auxqaels 
on avait eu recours pour rétablir à Ifftnster l'orthodoxie protestante 
tournaient précisément contre les intentions qui le» aivsdent dict^. 
Les pasteurs envoyés par le landgrave étaient plus occupés de cem* 
battre Ib catholicisme que de résista aux entralhemens du radica- 
lisme religieux. Aussi cherehèrent^ils k s'entendre avec Rothmann. 
Celui-ci, en dépit des mesixres prises contre ceux qu'il s'était ré- 
cemment donnés pour collaborateurs, gardait sur la p<^ulation de 



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LE sacutuswL JLU xri* sêècle. l&S 

M&asffer toute auù action* Loift de songer à revenir aip principes du 
tethâmiisDie, 'û se déiacbait définitivement de la doctrine de Zwin- 
gliv qui avait «a se» préférencesi» et se jetait dans» le courant de nour- 
veattti^s intffodutes par les prédicateurs que Mûiiâter avait élob- 
goés. Il finît par déclaier liaateniettt que le baptême des enfans 
élait chose abcmifiaUe dewt Diea, et avança d'autres proposi- 
iioQS qui respiraient le plus pur anabaptiôme. Sa d^iection do camp 
<ks sacramentaires devenait manifeste malgré les ambages dont il 
s'efforçait encore de la eovvrir. Sesandeas amis de Straslwnrg en 
furent informés, et h sommèrent de s'expliquer. Bacer le mit en 
demeure de rettcer ses assertions téraéraives ou de renoncer à tout 
commeite avec kû; maisirancieai clMhpelain de Saint-Maurice n'avait 
Biille inteatioB de se rétracter, sa détenooiinadon était irrévocable. 
Les anabaptistes devenaient désormais ses alliés^ et au moment où 
le sat?ant théologien de Scheieaitadt lui envoyait sa catégoriqae in- 
jooctioa, la nouvelle se répandait à Strasbourg, chez lea diseii^esde 
Ho(mami, que le célèbre réfornmteur de Mûnstec venait de se dé^ 
clarer pour eftx, qa'il Usait, qu'il admirait les livres de leur maître, 
qoe leur doctrine était préchée dans la cité westphalienae, ap^lée 
à devenir la nouvelle Sno d'où la lumière se répandrait sur tonte 
k terre. Cette lumière était celle d'une tcnrciie jetée encofre une fois 
dans les paya du Rhin, et qui j allumerait, non pic» comme en 
152& on vaste incendie» mais un effirofablebcafiier. 

l^ parti ohra-sadical seneontrait enfin une ville où il' pourrajft 
libiement aj^liquer seftpariacipes et tenter de vefaire la société sur 
le modèle qu'il avait prépaarè dans les petites communautés anabap^- 
t^tes. Mûnater allait s'offrir aux adeptes des croyaneesécloses dans 
la Snisse 6t> la Thuriuge comme la Jérusalem eéleste où le Christ 
éiablirait son £ègne de mille ans. Après s'y être introduits à la dé- 
robée» y atotc tcouvé un asile contre la persécution, les sectaires, 
abusant de cette bospîtalitéi travaillèrent à g^en rendre maîtres; ils 
pn)scri«ireotf une ibis qu'il» y furent parvemis, leurs bMes trop 
confiaBs. Tant q«^il» se sentait les plus faibles^ ils ne rédamaient 
qae le dnoit de vivre et ne sollicitaient que la Kberté de se réunir 
(KXir servir Dieu sel(m leur coi^Qience* Lorsqu'ils forent devenus 
^ phis forts, ils aspir^ent à la dominatbn, et ne souffrirent au* 
cune opposition à- leurs plans et à leurs idées^ a;acune résistance à 
leurs folles entreprises. Le but auquel ils tendaient, ce n'était que 
peu à peu qu'ils l'avaient laissé apercevoir. Pour ne point éveiller 
^ défiancoy ils avaient aui début diasboonlé kuos visées, désavouant 



1 

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Ihh RETUE DES DEUX MONDES. 

au besoin ce que leur système présentait de plus choquant, affectant 
de poursuivre la même œuvre que les missionnaires de la réforme, 
et recourant, quand ils étaient contraints de s'expliquer, à des faux- 
fuyans et à des formules ambiguës. En cela, ils reprenaient la tac- 
tique dont avaient usé les luthériens avec l'église. Quand le parti 
évangélique de Munster soupçonna leur duplicité, ils s'étaient assez 
fortifiés pour ne point redouter la lutte, et il fut facile aux hypocrites 
sectaires d'obtenir pour leur culte des garanties qui ne pouvaient 
plus être refusées sans compromettre l'ordre et la tranquillité. Ces 
garanties devinrent entre leurs mains un nouveau moyen d'attaque 
et un piège où tombèrent leurs adversaires, auxquels ils allaient 
bientôt arracher le gouvernement de la ville. C'est le procédé ordi- 
naire des factions extrêmes, qui, n'ayant tout d'abord ni le nombre 
ni l'autorité, s'effacent derrière les partis plus modérés, chez les- 
quels la résistance au pouvoir n'a pour objet que d'imposer de légi- 
times réformes et des changemens mitigés, les poussent en avant, 
et, se faisant accepter sous le couvert de ce même parti, saisissent 
à l'improviste les rênes de l'état, quand, par l'effet d'une sédition 
populaire qu'ils ont provoquée ou d'un déchirement intérieur dont 
ils sont les fauteurs, ces rênes s'échappent de la main qui les te- 
nait. Voilà comment dans la cité westphalienne le luthéranisme fit 
place au zwinglisme, lequel fut renversé à sou tour par une réforme 
plus radicale qui devait aboutir aux sanglantes saturnales d'une 
théocratie démagogique. En aucune ville d'Allemagne au xvi' siècle, 
les classes inférieures n'étaient plus turbulentes et plus agitées qu'à 
Munster. Nulle part il ne régnait des sentimens plus envieux et 
plus malveillans envers les classes gouvernantes et l'autorité suze- 
raine, car nulle part les abus de la puissance temporelle d'un prince- 
évêque, le luxe, la morgue et la dissolution du haut clergé, ne s'é- 
talaient plus au grand jour ; nulle part l'exercice du gouveraement 
spirituel n'était devenu matière à un trafic plus honteux, et n'avait 
amené up plus déplorable oubli des devoirs du saint ministère. 
L'hostilité de la populace, des artisans, de la petite bourgeoisie 
contre les membres du chapitre et l'aristocratie bourgeoise, unie 
d'intérêts et d'idées avec ce corps ecclésiastique, était un puis- 
sant élément révolutionnaire dont s'emparèrent les novateurs. Ils 
flattèrent les passions de la multitude et la nourrirent de leurs pro- 
pres illusions, promettant de rendre à l'église une pureté et un dé- 
sintéressement dont les mœurs du siècle ne permettaient guère le 
retour. L'évoque devait être df^pouillé de sa puissance, le clergé de 
ses biens et de ses droits. De là le succès que rencontra la prédica- 
tion évangélifiue chez les hommes des gildes, qui, tant que les pro- 
testans ne furent pas au pouvoir, en formèrent l'armée, et qui. 



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LE SOCIALISME AU XTI* SliCLE. . Ii6 

lorsque ceux-ci eurent saisi Tautorîté, travaillèrent à les renverser, 
puis passèrent sous l'étendard des anabaptistes quand Rothmann 
1 eut emporté sur les luthériens. 

Les premiers promoteurs de la réforme à Munster avaient mis en 
mouvement les masses populaires pour dominer le gouvernement 
égoïste et autocratique de l'évéque et du chapitre métropolitain. Il 
ne s'agissait pour ces réformateurs que de substituer Tadministra- 
tion plus intelligente et plus ménagère d'une bourgeoisie libérale 
au despotisme quelque peu capricieux du prince-évôque. Us s'ima- 
ginaient naïvement, dans l'infatuation de leur supériorité relative, 
que tout rentrerait dans Tordre sitôt que les abus ecclésiastiques 
auraient disparu et que l'autorité serait passée entre leurs mains, 
comme si les masses populaires s'apaisaient aussi vite qu'on les 
soulève, comme si l'esprit de licence, une fois qu'on lui a laissé 
libre carrière, se laissait docilement renchalner quand on a tiré de 
lui le service qu'on en attendait. Ceux que l'émeute porte au pou- 
voir sont promptement submergés par les flots qui les ont poussés; 
celui qui est à la barre du navire doit en eflet plutôt réagir contre 
l'impulsion du courant que se laisser conduire par lui. Le nouveau 
sénat, la nouvelle magistrature urbaine, sortis de la révolution opé- 
rée par les luthériens, n'eurent qu'une existence précaire et se sen- 
taient incessamment menacés; ils se trouvèrent bientôt à l'égard 
des corporations dans la même situation où avaient été l'évoque 
et le chapitre de la cathédrale. Formant un nouveau parti conser- 
vateur, ils étaient d'autant moins armés contre les classes ouvrières 
qu'ils les avaient auparavant plus soutenues dans leur révolte, plus 
entretenues dans des espérances qu'ils ne pouvaient satisfaire. Ces 
classes mécontentes reçurent alors leurs chefs du parti religieux plus 
avancé, qui les opposa aux évangéliques, et conquit sur elles d'au- 
tant plus d'influence qu'il se prononçait pour une réforme plus 
radicale. Ce parti, plus hétérodoxe que les luthériens, Rotbmann 
eo fut fâme; car, si les révolutions ne sont jamais l'œuvre d'un 
seul, si elles ont toujours leur cause dans des a^^pirations répandues 
soit chez la multitude, soit chez une classe nombreuse de citoyens, 
dans les îniéréts d'une faction entreprenante et énergique, elles 
ont cependant besoin pour réussir d'individualités qui les person- 
nifient et les conduisent. Pour qu'il triomphe, il faut au peuple, 
même quand il s'élève contre toute autorité, un chef qui lui impose 
une direction et qui attende son propre succès, de celui des masses 
qu'il pousse. Les radicaux rencontrèrent ce chef dans RothmanUi 
qui, comme tant d'autres démagogues, après avoir maîtrisé la mul- 
titude, finit par ne plus être que le serviteur des passions qu'il 
avait soulevées. Ce réformateur nous offre au xvi* siècle un type 

TOME CI. ^ un. 10 



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146 ASrCE DES DEUJl HOND£IS. 

dont Tbistoire nous a depuis présenté bien des r^roc^uctions «gran* 
dies w. réduites. Plus entreprenant que hardi» plus insubordonné 
qu'indépendant, d'un esprit plus chimérique que novateur» il n'avait 
ai des talens assez exceptionnels, ni une situation assez impor- 
tante pour arriver dans sa ville à la suprématie, les choses de* 
meucant dans leur ancien état. Trop orgueilleux et trop impatient 
pour être l'homme de ^es intrigues et de ce savoir-faire qui sont 
les moyens des ambitieux médiocres en temps <»:dinaire, Rothmann 
chercha près des classes qui lui étaient fort inférieures en éducation 
et en lumières le crédit et la puissance qu'il ne pouvait obtenir dans 
une sphère plus relevée. Il se fit l'apdtre et l'inspirateur des gildes. 
On le retrouve à la tête de toutes les émeutes que ces corporations 
préparent contre l'autorité. C'est par la poptikirité qu'il domine, et 
de peur de la perdre il ne veut jamais se laisser dépasser dans les 
idées de réforme, qui montent incessamment comme une marée sous 
le souiDe des doctrines nouvelles. Quand le catholicisme règne à 
l'hôtel de ville, il est luthérien; quand le luthéranisme l'emporte, 
il est zwingUen; quand Munster adopte une constitution ecclésias- 
tique dont les principes se rapprochent fort de ceux des sacramen- 
tairesi il se fait anabaptiste, et quand l'anabaptisme dégénère en 
une théocratie extravagante et cruelle où l'Apocalypse prend la 
place de l'Évangile et un obscur imposteur celle de l'évêque et du 
sénat, on le voit se déclarer en faveur du prétendu prophète et se 
£ûre complice des monstruosités qui déshonorent la ville. Il avait cru 
diriger le char de la révolution religieuse dans Mûaster parcs qa'ii 
s'était attelé à cette redoutable machine; mais c'est par derrière 
que sont les hommes qui la poussent. Rothmann ne fait qu'obéir 
aux impulsions qui lui arrivent de l'étranger; il accélère sa mardie 
pour ne pas être culbuté par ce qu'il tratae après lui. Vaine précau- 
tion! un jour devait arriver où, lancé à toute vitesse dans une voie 
sans issue, le char irait se briser contre la base indestructible de 1a 
société humaine, qu'il n'a pu réussir à ébranler, écrasant dans sa 
chute les insensés et les fanatiques qui le montaient. Telle fut la 
dernière phase de l'anabaptisme, ou plutôt de ce grand mouvement 
religieux radical dont le centre se transportait à Munster par la 
conversion de Rothmann aux principes que Melchior Hofmann avait 
prêches en Westphalîe et dans les Pays -Bas. La cité épiscopale 
devient, à partir de ce moment, le quartier-général des forces ré- 
volutionnaires, et l'insurrection, naguère vaincue en Thuringe et 
sur les bords du Rhin, s'y relève pour tenter un elTort suprême et 

Alfse» Maurv. 



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IMPRESSIONS 

DE YOYAGE ET D'ART 



V. 

SOUVENIRS DE BOURGOGNE (1). 



I. — SBMUa KR AUXOII. 

Stendhal, qui ménageait peu les expressions lorsque soQ goût 
étaât blessé ou que ses antipathies étaient en jeu, ne s*est pas gêné 
pour écrire tout net que la riche Gôte-d'Or était le plus laid pays 
de France. Point n'est besoin d'une exagération aussi cassante pour 
mettre à son rang la nature de Bourgogne. Il est certain que la 
partie la plus pittoresque de cette province est justement celle que 
traverse le chemin de fer de Lyon-Méditerranée ; c'est Joigny , 
c'est Tonnerre, c'est Montbard, c'est surtout la grasse et riante 
vallée de l'Ouche aux portes de Dijon; mais, dès qu'on s'écarte tant 
soit peu de cette ligne droite, les occasions ne manquent pas de 
s'assurer que dans la nature comme dans le monde richesse n'est 
pas synonyme de beauté. Quelle triste et monotone campagne. par 
exemple qpe celle de l'Auxerrois avec ses monticules blanchâtres 
et pelés semblables à d'énormes crânes chauves et ses plaines sans 
arbres! Quel pays désagréablement accidenté que celui qui s'étend 
d'Avallon à Semur avec ses éternelles gibbosités sans caractère I et 
lorsqu'on dépasse Dijon* comme ces riches plaines où se récoltent 
les plus fameux crus de Bourgogne sont ennuyeuses au regard et 
laissent l'imagination lourde I Les beaux paysages et les situations 

(i) Voyes la R0mte da i« Juillet. 



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1A8 REVUE DES DEUX MONDES. 

pittoresques ne manquent pas cependant, mais il faut se donner 
la peine de les chercher et souvent assez loin. Trois de ces paysages 
surtout méritent une attention particulière : ceux d'Avallon, de Ve- 
zelay et de Semuren Auxois. II est vrai que c'est à peine si la Bour- 
gogne peut revendiquer les paysages d'Avallon et de Vezelay, car la 
proximité du Morvan, dont ils forment la frontière, les rattache ea 
partie à une autre province; en revanche, elle peut se vanter du pa- 
norama de Semur, et l'opposer victorieusement aux voyageurs qui 
se hâteraient trop de proclamer son infériorité pittoresque. 

Ceux qui voudront jouir d'une des plus instructives surprises que 
puisse donner aujourd'hui un voyage en France doivent soigneu- 
sement se garder d'arriver à Semur par une autre route que celle 
d'Avallon. Le spectacle rare et frappant d'une ville du moyen âge 
se présente alors aux regards, aussi entier, aussi complet que purent 
l'avoir les contemporains de ces temps reculés. Ce n'est pas là ce 
moyen âge en ruines, semblable à un cadavre en décomposition ou 
à un amas de débris mélancoliques dont nous avons si souvent 
contemplé le tableau quasi funèbre; c'est un moyen âge tout neuf 
en quelque sorte, sans altération ni mutilation, vivant, robuste, 
d'aspect viril, exempt de marques de sénilité, et comme conservé 
à souhait pour engendrer une des illusions les plus proches de 
la réalité qui se puissent concevoir. Semur a cela de particulier 
que, bâtie sur une éminence, elle ne se laisse pourtant apercevoir 
que de très près, masquée qu'elle est par un monticule qui lui fait 
face et sur les flancs duquel serpente la route. Tout à coup au der- 
nier tournant de ce monticule qui lui sert de rideau, elle découvre 
brusquement son attitude et son aspect, à la fois hardis, agrestes 
et négligés comme ceux d'une ville qui se sentirait à l'abri de l'es- 
pionnage de ses environs. Solidement assise sur le fsdte d'un ro- 
cher, elle laisse nonchalamment pendre ses jambes tout le long de 
la colline, et va plonger ses pieds jusqu'à l'affreux Armançon, qui 
quelquefois les lave et le plus souvent les salit. En bas, deux po- 
ternes énormes, reliées entre elles par une maçonnerie massive dont 
la solidité n'a subi aucune ébréchure, et percées dans toute leur 
épaisseur de deux ouvertures étroites et quasi défiantes, offrent 
l'accès de la ville qu'elles défendaient autrefois. Involontairement, 
lorsqu'on s'engage sous ce passage voûté, l'on se retourne pour 
voir si les portes ne se sont pas refermées derrière soi; on dirait 
deux énormes chiens de garde qui, ayant cessé de mordre et d'a- 
boypf, ont encore conservé l'habitude de grogner à tout passant et 
de bâiller en découvrant des crocs démesurés dont ils ne savent 
plus se servir. En face des poternes, un pont gatment à cheval sur 
l'Armançon relie les deux collines et présente un spécimen on ne 



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IMPRESSIONS DE TOTAGE ET D*ART. Ià9 

peut mieux choisi de ce que furent les promenades des bourgeois 
d'un autre âge, habitans de villes dont les portes se fermaient avec 
le couvre-feu et qu'ils ne pouvaient en conséquence jamais perdre 
de vue. C'est un décor à peu près semblable qu'on imagine pour 
certaines scènes du Faust de Goethe, par exemple celle où le doc- 
teur, perçant avec son fidèle Wagner les groupes populaires, fait la 
rencontre du barbet magique, et je l'indique aux décorateurs de 
raveuir pour le cas où l'on essaierait chez nous une interprétation 
fidèle du célèbre drame. 

Cette physionomie du moyen âge est tout extérieure cependant, 
et ne se continue pas dès qu'on a dépassé les poternes. Semur est 
une ville complètement renouvelée et dont les maisons, sans ca- 
ractère d'aucun genre, n'ont d'autre prétention que celle de loger 
les habitans. Contraste curieux, cette ville, dont l'aspect extérieur 
est tout féodal, donne dès qu'on y est entré l'impression de la plus 
bourgeoise et de la plus démocratique des cités. Aucune trace d'in- 
fluence dominatrice ne s'y fait remarquer, aucun souvenir d'un 
passé même récent ne semble conservé chez ses habitans. On dirait 
même que de tout temps les bourgeois de cette petite cité ont eu 
ce dédain des jours écoulés qui est très particulier aux populations 
démocratiques. Dès qu'on cherche l'explication du détail le plus 
simple, on ne la trouve qu'avec difficulté. Les archives de Semur 
ont été détruites dans un incendie, et il ne parait pas qu'on se soit 
jamais donné beaucoup de peine pour les reconstituer, ou du moins 
pour arracher à l'oubli ce qu'on pouvait isauver de la tradition. 
Toutes les villes de Bourgogne ont eu leurs historiens locaux; Semur 
seule semble n'avoir pas eu souci de conserver mémoire d'elle- 
même. Le seul écrit de quelque valeur qui ait été composé sur cette 
vîUea, par une négligence presque inexplicable, dormi jusqu'à ces 
derniers mois parmi les manuscrits de la bibliothèque : c'est un 
essai historique à la fois rapide et circonstancié écrit aux appro- 
ches de la révolution française par le marquis Ponthus de Thiard. 
Enfin un éditeur intelligent s'est rencontré pour tirer de l'oubli 
ces pages uniques où restent fixées nombre de particularités et de 
détails qu'on chercherait vainement ailleurs. Ce miroir est bien 
exigu et bien imparfait sans doute, mais c'est le seul qui existe, et 
c'est un devoir pour nous d'avertir les amateurs de curiosités his- 
toriques que le précieux manuscrit, désormais livré à l'impression, 
forme depuis quelques semaines un joli petit volume qu'on peut se 
procurer à peu de frais (1). 

(1) Noos ne saurions assez remercier M. Verdot, Ubraire-éditeur à Semur, de TobU- 
geaooe qa*il nous a montrée en nous réyélant reiisteoce du manuscrit de Ponthus 
fc Tbiard et en n<mfl envoyant à Paris même les bonnes feuilles de sa publication. 



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160 BJE^UE DBS DEUX MONDES. 

Le Mémoire historique de Ponthua de Thiard nous apprend pea 
de chose sur le earactère et les dispositions movales de la popular- 
tiûs, et œpendant on peut induire assez aisément de l'ensemble, 
de faits qu'il présente que de tout temps l'esprit le plus foncière- 
ment bourgeois, c'est-à-dire un esprit à la fois conservateur et plé- 
béien, a rég^aé dans cette petite ville* Jamais Semur n'a épousé avec 
une passion exclusive ou ardente aucune des grandes causes qui 
nous (mt divisés dans le CAurs de notre histoire. Ses habitans se 
sont toujours distingués par une certaine fidélité envers leurs 
maîtres, fidélité fort prosaïque et banale, où l'on n'aperçoit au- 
cune force d'amour ni aucune profondeur de convictions : selon 
les temps et les circonstances, on les voit fidèles aux ducs de la 
nmson de Yalois, partisans de Mayenne et de la ligue, royalistes 
avec Henri lY et la dynastie des Bourbons; mais leur afiection ne 
semble avoir jamais survécu longtemps à la défaite du drapeau 
qu'ils avaient arboré et défendu. Leur politique locale fut aus^ pa- 
cifique que leur politique générale fut tiède. Dès l'origine de l'é- 
rection de Semur en conunune, c'est-à-dire depuis le premier tiers 
du xiii*' siècle, on les voit se gouvernei fort paisiblement par le 
moyen de leurs six échevins élus, présidési par le bailli d'Âuxois» la 
seule autorité qui chez eux relevât des ducs. Si ce n'est pas là une 
population d'hommes libres dans le beau sens du mot, c'est au 
moins une population de bourgeois indépendans, maîtres chez eux» 
et qui, comme dit le peuple, n'ont jamais été gênés dans Leurs en- 
tournures. Tel est le trait principal qui ressort, du mémoire de 
Ponthus de Thiard; mais il existe à Semur un document autrement 
riche et autrement indestructible, qui proclame que de tout temps 
l'esprit bourgeois et plébéien, sinon absolument démocratique, pré- 
valut à Semur, et ce document n'est rien moins q^e la cathédrale 
môme de cette ville. 

La même difEérence singulière que nous avons observée entre 
l'aspect exitérieur de la ville et son aspect intérieur se remarque 
dans cette cathédrale, dont l'origine et la première histoire sont 
foncièrement féodales, et dont la décoration est entièrement démo- 
cratique.. Par la. date de sa fondation, elle nous rdmène au berceau 
de notre monarchie, car le fondateur ne fut autre que le premier 
duc héréditaire de famille capétienne, Robert dit le Vieux^ fils du 
pieux rai Robert et frère du roi Henri P% le seul mauvais pri&ice 
qui ait, je crois, gouverné la Bourgogne. Une courte anecdol£, qui 
peint merveilleusement les mœurs de l'époque et le prodigieux pou- 
voir de la religion à cette date du moyen âge, mettra le lecteur à 
même de juger de la violence du personnage. Un de ses officiels 
avait volé la génisse d'un paysan et reûisait de la rendre; un moine 



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IMPRESSimS DE TOYAGÏ ET B'arT. l&l 

boargtrignon prit parti pour le paysan. « Ta as ToIé la génisse de cet 
homme, dit le moîne aa dac, tu dois la rendre ou la payer. — Je ne 
rendrai rien^ répondit le duc; naoi et mes officiers nous devons vivre 
de ce que nous trouvons. » Sur cette réponse, le meôie prononça 
rexce«nniiBication et fît fermer au duc les portes de Tégllse. Robert 
savait quelle était la puissance de l'excommunication pour en avoir 
▼n les terribles effets sur son père, dbnt il n'avait ni la piété ni la 
charité, et après s'être heurté inutilement à la porte de l'église 
il jogea prudent de ne pas prolonger la résistance (1). A cette 
époque, îl était plus facile d'avoir raison du plus grand seigneur 
que du plus simple moine, car on pouvait employer contre le sei- 
gneur la violence et au besoin le crfme, tandis que ces moyens em- 
ployés contre le moine n'amratent fait qu'augmenter les difficultés 
qu'on aurait cm tramiber. Robert fit plusieurs fois cette sinistre 
expérience, notamment lorsqu'il usurpa à main armée les états du 
comte d'Aaxerre, et qu'il assassina son beau-père Dalmace, sei- 
gMir de l'autre Semur, Semur en Briennois. C'est à ce dernier 
crime que nous devons la belle et originale cathédrale, élevée par 
Robert entre les années 1060 et 10&5 en expiation de son forfait. 
Ao-dessus d'un des portails latéraux , de curieuses et gothiques 
sculptures racontent dans tous ses détails l'affreuse aventure. H 
Mmble que ce fut dans mi festin que Dalmace fut assassiné , car la 
principale de ces scènes représente une table entourée de connves, 
et au pied de la table glt un cadavre. Plus loin, la duchesse Alix, la 
fille de Dalmace et la femme de Robert, se dresse jusqu'à mi-corps 
hors d'une tour en levant ses mains vers le ciel en signe d'afflic- 
tion. En face â*elle, Rc^ert, agenouillé devant un moine, implore 
le pafdon de l'église; ailleurs un personnage qui désigne du doigt 
mie cathédrale lui indique la manière de racheter son crime, et 
enfin une dernière scène où les traditions de l'enfer classique se 
mêlent aux senttmens du christiamisme nous montre le duc Robert 
passant la barque à tîaron. L'artiste n'a pas eu îa bardresse de pous- 
sa* plus loin le voyage et de nous dire si l'inflexible Minos avait 
jugé suffisant le moyen d'expiation employé par le duc. Pour nous' 
qui n'avons pas à remplir les terribles fonctions de Minos, nous ne 
deTMs pas trop regretter h meurtre de Dahnace, puisque ce crime 
BOQS a valu un "bel édifice que nous n'aurions pas eu sans cela* 
L'Écossais Thomas de Quincey, naguère célèbre sous le nom de 
fntm/eur d*opium^ a fait un ingénieux essai sur le crime considéré 

(1) Nom tmoToai odtte trén corivaae anêcd^t» dan» une Bi9ioir$ de Bêawkê par 
M. RosiîgDoI, oooMTvsteur dm vcbives de la CAtA-4*0r, Ktk plein de reBaoifoamMil» 
précSeu, et qui ierait excellent de tout point, si le style, psr une pompe on peu ix^p. 
coDtiaue, n*étatt pas en disproportion avec la modesUe relative du sujet. 



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152 BETUE BES DEUX MONDES. 

comme un élément des beaux-aris; la cathédrale de Semur est une 
excellente preuve à l'appui de la thèse de Vessayste. 

La cathédrale de Semur est la plus mince, la plus fluette, la plus 
svelte des églises goihiques, et elle doit cette originalité à une iné- 
galité remarquable eyptre ses dimensions. La nef, longue de i^O pieds, 
n'en mesure que 20 de largeur. Ainsi rapprochées et comme res- 
serrées par cette étroitesse, les deux rangées de colonnes ne s'en 
élancent vers la voûte que d'un vol plus hardi et plus léger. Je ne 
saurais mieux faire comprendre l'eflet de sveltesse qui résulte de 
cette disproportion qu'en rappelant avec quelle élasticité s'élance 
une colonne d'eau lorsque son volume se trouve comprimé trop 
étroitement entre deux parois rapprochées. L'abside, au5isi impo- 
sante que la nef est svelte, est formée par une rangée circulaire de 
colonnes énormes en granit rougeâtre dont les chapiteaux sont or- 
nés de vigoureux feuillages exotiques pareils à ceux des plantes 
tropicales; ces colonnes robustes que l'on rencontre fréquemment 
en Bourgogne, qui forment la nef même de Notre-Dame de Dijon, 
semblent comme une importation d'un autre culte et d'un autre 
climat, et ont l'air d'avoir été taillées pour un temple égyptien 
consacré à Isis ou à Sérapis comme ces colonnes de Sainte-Marie au 
Transtévère et de Sainte-Croix de Jérusalem à Rome, dont elles ré- 
veillent le souvenir. Même pour ceux qui ont vu beaucoup d'églises, 
le contraste de cette abside vigoureuse et de cette nef fluette produit 
une sensation de nouveauté singulière. 

C'est cette église d'origine si foncièrement féodale dont la déco- 
ration est presque entièrement démocratique. Sculptures, vitraux, 
tableaux, chapelles, attestent que de génération en génération le 
môme esprit s'est transmis à Semur : tout cela est sorti de mains 
plébéiennes, a été créé par des libéralités plébéiennes, ou porte la 
marque de pensées plébéiennes. L'astronomie par exemple tient sa 
place dans ces encyclopédies de pierre qui s'appellent des cathé- 
drales, et il n'est pas rare d'y rencontrer les signes du zodiaque 
mêlés avec les sujets sacrés. Cette astronomie n'est pas absente de 
la cathédrale de Semur; mais, au lieu d'être exprimée d'une ma- 
nière scientifique ou symbolique, elle est exprimée d'une manière 
réaliste et populaire. Autour des sculptures qui représentent le 
meurtre de Dalmace, l'artiste a disposé douze petits sujets relatifs 
aux douze mois, ou plutôt aux occupations agricoles des douze mois 
de l'année, et parmi ces occupations agricoles il a choisi de préfé- 
rence celles qui sont plus particulièrement chères au peuple de 
Bourgogne, les divers travaux de. la vigne. Au beau milieu d'une 
des colonnes de ce même portail, un caprice de l'artiste a sculpté 
sur la surface parfaitement lisse une arabesque inutile. Or que repré- 



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IMPHESSIONS DE VOYAGE ET D'aRT. 168 

sente ce paraphe sculpté? Un colimaçon sortant de sa coquille, fan- 
taisie toute populaire et souvenir des vignobles où ces sortes de bes- 
tiole,s abondent. Voilà pour ce qui reste des sculptures de l'extérieur, 
ailreusement mutilées. A Tintérieur, en haut de l'abside, au point 
où naît l'arc de l'ogive, trois ou quatre monstres bouffons se pré- 
sentent, et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'ils ont été placés là par 
simple fantaisie d'amusement, et comme par facétie, car ils sont 
distribués sans symétrie, et ne sont pas assez nombreux pour for- 
mer une décoration. Ces monstres ne sont point, comme ceux des 
gargouilles, des chimères fantastiques ou des animaux de blason, 
ce sont des caricatures humaines, fantoches bizarrement taillés et 
grotesquement accroupis, qui rappellent à l'imagination le Quasi- 
modo de Notre-Dame de Paris et les attitudes que l'on se plaît àrô- 
verpour cette bizarre créature. C'est encore un trait plébéien, la ca- 
ricature étant par excellence, comme on sait, les délices du peuple. 
EatroDs maintenant dans les chapelles : d'emblée, et sans avoir be- 
soin de cicérone , nous reconnaissons que deux d'entre elles ont 
appartenu à deux corporations de bourgeois, celle des marchands 
drapiers et celle des bouchers : les vitraux qui décorent leurs fe- 
nêtres ne laissent aucun doute à cet égard, car, par un caprice 
assez rare, ces deux corporations ont eu l'idée de remplacer les su- 
jets ordinaires de sainteté par des sujets tirés de la nature même 
de leurs professions. Dans le vitrail de la chapelle des bouchers, 
nous voyons entouré de ses aides le maître qui lève sa hache pour 
assommer un bœuf; dans la chapelle des drapiers, nous assistons 
aux opérations du foulage et du cardage. Ces représentations de la 
vie populaire placées là en pleine cathédrale sont curieuses à plus 
d'un titre, mais surtout en ce qu'elles indiquent l'indépendance dont 
jouissaient les bourgeois de Semur. Il est de toute évidence que, 
pour qu'un tel caprice ait été obéi, il a fallu que ces corporations 
tinssent dans leur ville le haut du pavé et ne fussent pas gênées 
par le voisinage ou l'imitation d'exemples plus nobles : dans des 
localités moins démocratiques, l'artiste s'en serait tenu aux sujets 
sacrés tirés de l'histoire du saint auquel la chapelle était dédiée ou 
dupation de la corporation. Si nous passons aux objets d'art qui 
proviennent de dons personnels, nous trouverons que ces donataires 
sont de pure extraction populaire. Voici* un tableau sur bois de la 
fin da xin" siècle, très laide rareté qui représente une figure du 
Christ : le nom du donataire est Philippe Blanchon, bourgeois de 
Seoinr. La chapelle voisine de celle des bouchers contient un groupe 
sculpté représentant le saint sépulcre, œuvre touchante par son 
caractère foncièrement populaire; c'est un cadeau de deux bour- 
geois de la fia du xv* siècle. Jacobin Ogier et Pernette, sa femme. 



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IH REYDE MS DEUX MON0E8. 

Et l'artiste qui exécuta œ travail a servi les donataires selon leur 
goût, on peut le dire. Quelle douleor de bonne femme qoe ceDe 
de cette vierge I Quel attendrissemen;t, et, s'il est permis de s'ex-' 
primer ainsi, qad bon cœur dans Taide que saint Jean prête à 
la Vierge! Et chez les autres personnages quelles expressions de 
narve compassion I Rien ne dépasse les démonetrations ordinaires 
du désespoir populaire dans cette œuire, qui plaît cependant aux 
lettrés précisément par lo peu de sonci de sentiorens plus nobles 
qu'elle révète. Dans tonte cette cathédrale, je ne vois d'antre trace 
d'une influence aristocratique que la chapelle des fonts baptis* 
maux, autrefois la chapelle de la famille Saint-Phalle, puissante 
famille bourguignonne qui depuis deux Âècles déjà s'est retiré«^ 
en Nivernais. CTest une chapelle de l'époque Louis XIH, richement 
surchargée de sculptures et de statuettes à la manière des chapelles 
italiennes et spécialement de celles des églises de G6nes, qui sem- 
blent avoir été prises pour modèles. Ainsi la seule décoration d'ordre 
aristocratique que contienne cette église est relativement récente et 
se rapporte à une époque où régnait déjà Tordre monarchique; la 
liberté la plus entière et l'esprit le plus démocratique caractéri- 
sent au contraire celles des siècles les plus lointains, curieux petit 
contraste qui fait songer à des choses plus grandes et plus géné- 
rales. 

Avant la révolution française, cette cathédrale de Semur possé- 
dait un objet bien autrement extraordinaire que tous ceux que nous 
avons nommés. La légende de cet objet est des plus curieuses, et 
comme elle est entièrement inconnue et qu'elle va pour la première 
fois sortir de l'a localité où elle prit naissance avec la publication 
du manuscrit de Ponthus de Thiard, je ne puis résister à l'envie de 
lui faire faire une forte étape pour les débuts de son voyage à tra- 
vers le TSiSte mondç. 

Au temps des croisades, il y avait à Semur un particnfier nommé 
Gérard. Gérard n^était point un chevalier ni un homme de noble 
extraction, — car il faut décidément que tout ce qui se rapporte à 
Semur ait un caractère strictement plébéien, — c'était un bourgeois 
ayant pignon sur me et écus au soleil; aussi ses compatriotes Ta- 
vaient-il^ surnommé le riche. Gérard, poussé par sa dévotion, eut 
désir de faire le pèlerinage de terre-sainte; mais laissons ici parler 
le marquis Ponthus de Thiard, nous ne pourrions raconter sa lé- 
gende avec plus de brièveté. « A son retour de Palestine, Gérard 
rapporta le prétendu anneau de la Tierge que l'on conserve encore 
dans le trésor de Notre-Dame de Senmr; il échappa dans sa route à 
mille périls, et il attribua son salut à la relique dont il était por- 
teur. Quelques gens prétendent qu'il la tenait tevjours dans sa 



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IMPRESSIONS DE VOYAGS KX d'âRT. IM. 

boQcbe. Quoi qu'il en soit, son projet était d'en faire présent à Té- 
gltsa de Saint-Maurice. 11 arriva dans sa patrie le premier jour de 
mais, oà l'église célèbre la fêle de saint Aubin. A peine parut-il k 
la vue de Semur, que toutes les cloches de NoUe-Dame se mirent à 
sonner d'elles-mêmes. Gérard ne fit apparemment aucune attentioa 
à ce signe, car il persista dans son dessein, et, entrant dans l'église 
de Saint-Maurice, il posa la relique sur Tautel; mais l'anneau, s'é- 
lançant de lui-même, sauta dans sa bouche : ce ne fut qu'en ce 
moment qu'il comprit que la mère de Dieu n'agréait pas que son 
anneau fût ailleurs que dans un temple consacré sous son nom. Il le 
porta donc à Notre-Dame, où, l'ayant placé sur l'autel, il y resta, 
et le saint homme en fit présent au prieur et à ses religieux. Gé- 
rard, étant mort quelques années aprës^ eut sa sépulture au cloître 
Notre-Dame, dans une bière de pierre qu'on y voyait encore il y a 
environ cinquante ans. Tous les ans, le premier jour de mars, on 
lavait ses os; ensuite on faisait ime distribution en pain et en vin 
à treize pauvres, et l'on sonnait confusément toutes les cloches à la 
fois, comme si elles eussent sonné déciles- mêmes. Cet usage a cessé, 
comme je l'ai dit, depuis quarante ou cinquante ans; on a porté les 
os du bon Gérard au cimetière; je ne sais ee qn'est devenue sa bière, 
mais en faveur du peuple on a conservé la sonnerie singulière et 
l'aumône. Quant à l'anneau, les chanoines mieux instruits, sachant 
que plusieurs églises se vantaient de posséder une pareille relique, 
et qu'en 1486 le pape Innocent YllI avait jugé en faveur de l'é- 
glise de Pérouse le difl*érend qu'elle avait i ce sujet avec celles de 
Chiusi et de Sienne, on n'expose plus celui de Semur à la vénéra- 
tion publique, et bien des gens dont les pères s'applaudissaient 
de l'avoir dans leur patrie ignorent qu'il existe dans la sacristie. » 
Aujourd'hui l'anneau a disparu, et la légende du bon Gérard est 
oubliée ; mais je crois fort que, malgré teur peu de souci du passé, 
les habîtans actuels de Semur, s'ils étaient observés de près, mon- 
treraient qu'ils sont restés fidèles à cet esprit de leurs pères qui a 
rempli leur cathédrale d'œuvres et de souvenirs populaires. Le pre- 
mier objet que je rencontre en me promenant à travers la ville est 
une chanson du cru exposée aux vitrines d'un libraire : Im légend 
ou chanson de saint Vemîery patron des vignerons de tout le pay 
i entre Bourgogne et Morvany telle qitetle vient d'être retrouvée 
dans les archives de la mairie de Pont-et-Massène^ par 3/. F. Main- 
froyy habitant de Semur en Auxois, ajustée et mise en musique sur 
un vieux air nouveau^ par M» A. Beroye, en ce moment aussi bour- 
geois de Semur. Les deux ingénieux habitans de Semur ont eu, 
comme on voit, l'intention de faire œuvre de Chattertons et de Mac- 
phersons populaires;, enréalité. Us ont rénaai à faire une bonne imn 



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156 REVUE DES DEUX MONDES. 

tatîoQ de la verve bachique et plébéienne des chansons de Pierre 
Dupont et de Gustave Matthieu, si célèbres il y a quelques années 
dans le public démocratique. Il y a de la vivacité, du mouvement, 
des tours heureux, et même du rhythme dans cette petite chanson 
dont nous voulons citer quelques couplets : 

Les vignerons de TArmançon, 
Pays d*Auxois, Basse-Bourgogne, 
Jadis ont choisi pour patron 
Le meilleur d*entre eux en besogne. 

C'est le grand saint Vernler; . 

l\ était tonnelier 
Et vigneron pendant sa vie; 

Sa vigne s*étendait 

De Presle en Mondrejay, 
Tout au fond du vallon blottie. 

A sa fête le deux janvier, 
Qu'il pleuve, qull vente, qu'il gèle, 
Ou que, comme un blanc tablier, 
La neige en flocons s'amoncelle, 

A minuit saint Vemicr, 

Les bras chargés d'osier. 
Revient, trottant parmi les treilles. 

Ses pieds dans des sabots. 

Sur son dos l'hotriau (1;; 
Il chante! prêtons-lui l'oreUlc. 

Bon compagnon du bois tortu. 
Dit-il, tes douleurs sont passées. 
Pour toi l'espoir est revenu 
Àvecque la nouvelle année... 



Le sarment pleure et le bourgeon. 
Dans sa barbe de laine blanche. 
Se gonfle, éclate et montre au fond 
Le raisin, ses feuilles, sa branche. 

Le Messie apparaît. 

Ce petit chapelet. 
C'est lui! Dieu veuille le soustraire 

A la bise de mai. 

Car celui qui l'a fait. 
Et qui tout fait, peut tout défaire. 

Mais voici qu'il a passé fleurs. 
L'été s'en va, voici l'automne. 
Voici les Joyeux vendangeurs. 
De leurs cris le coteau résonne. 
Et sous ton pied, foulant 



(1) La rime est exécrable, mais, comme dans les chansons réellement populaires la 
simple assonance tient fréquemment lieu de rime, les auteurs peuvent répondre qu'ils 
ont commis cette incorrection pour être plus près de leurs modèles. 



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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D*ÂRT. 157 

Les raisins débordant 
La cave aux lèvres violettes. 

Dans ton cellier croulant 

Tu redis en chantant : 
Adieu paniers, vendange est foite. 

Eh bieni que vous en semble? N'est-il pas vrai que ce présent 
n'est pas en grand désaccord avec le passé que nous avons raconté, 
et que les bourgeois qui firent célébrer les travaux de leurs profes- 
sions sur les vitraux de la cathédrale reconnaîtraient assez aisé- 
ment leur esprit dans cette chanson composée par deux de leurs fils? 

II. — LES CBATBADX. — TAI«I«AT. — AHCT-LB-PRMIC. 

Par un hasard heureux qui facilite singulièrement la tâche du 
touriste, les trois plus beaux châteaux de Bourgogne, Tanlay, Ancy, 
Bassy, se succèdent sur la ligne de Lyon à une heure à peine d'in- 
tenralle. Tous trois mérittnt à des titres divers une attention sé- 
rieuse, Tanlay et Ancy pour leur architecture, Bussy pour les mé- 
moires et documens en images dont le célèbre auteur de Y Histoire 
amoureuse des Gaules y par une nouvelle incartade de cette intem- 
pérante médisance que l'exil put châtier, mais non réprimer, a cou- 
vert ses murs. 

Les deux histoires des châteaux de Tanlay et d'Ancy présentent 
une assez curieuse analogie. Tous deux ont été originairement pos- 
sédés par deux des plus grandes familles de France, et tous deux 
ont passé ensuite à deux familles d'élévation plus récente et d'éclat 
plus nouveau. Tanlay était un des châteaux des Coligny, et pen- 
dant les guerres de religion l'illustre Gaspard y fit plus d'une fois 
résidence, soit pour se reposer des fatigues du commandement, soit 
pour concerter avec les chefs du protestantisn;e français les plans 
politiques et militaires utiles à sa cause. A l'époque même où la fa- 
mille de Châtillon jetait ses dernières lueurs de renommée, c'est- 
à-dire à l'aurore du règne de Louis XIV, Tanlay fut acheté par le 
surintendant des finances Émeri, ce compatriote et cette créature 
de Mazarin, dont les édits furent au nombre des circonstances de 
nature si variée qui allumèrent le feu de la fronde, et par Émeri 
il passa aux Phélippeaux, qui l'ont conservé cent cinquante ans. 
Émeri fit reconstruire en partie ce château, dont il sut respecter 
l'architecture bourguignonne, lourde, mais forte, massive, mais de 
grand air. Avec ce sentiment exquis des choses de l'art qui semble 
avoir été inséparable de tous ces Italiens d'autrefois, il le fit précé- 
der d'un édifice servant de porche, qui est un des plus jolis spéci- 
mens existans de l'architecture Louis Xiil, et qui, en outre de sa 



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idS 



HgrUE BBS DEtJK IfMDSB. 



grâce architecturale, a le mérite cTétre ce qu'on pouvait inventer 
de plus ingénieux pour faire valoir le corps de logis principal; le 
tact d'un connaisseur consonanié en élégances seigneuriales a évi- 
demment passé par là. €e ponbe^ qui sb présente de face, est placé 
de telle façon qu'il masque presque entièrement le château, qui se 
présente an contraire de flanc, en sorte qne de loin on prend l'ac- 
cessoire pour lé prindpaU tt le bâtiment d'entrée pour le logis 
même, trompe -l'œil des plus heareusement trouvés , puisque la 
beauté dtt vestibaïe est plus grande que celle de l'édifice. L'er- 
reur cependant se dissipe lorsqu'on s'arrête à l'angle du petit pont 
jeté sur l'eau courante des fossés ; alors ce charmant trompe-l'œil 
rend au château un nouveau service, <:'est de ne le montrer que 
de biais. Comme vu de la sorte il ne présente que les flancs 
arrondis de ses tourelles et les dômes de ses toits, rimagination 
étend le caractëne de ce détail à rédPSce tout entrer, et se platt à 
attribuer une magnificence presque orientale à ce qui n'est en dé- 
finitive qu'une résidence rustique d'un grand seigneur issu de l'âge 
féodal. Ainsi précédé de son charmant châtefiiu Louis XIII, tout oc- 
cupé à le faire valoir, le massif édifice fait f eflèt d'une grasse douai- 
rière bourguignonne aux formes robustes qui se fierait accompa- 
gner par le plus élégant et*Ie plus mignon des pages. 

Pour ce qui est de ce petit château Louis XIII, je voudrais en 
parler de manière à faire conq)rendre au lecteur la nature particu- 
lière du plaisir qu'il m'a donné; mais en vérité je ne sais comment 
m'y prendre. Depuis que j'ai commencé cette carrière nouvelle de 
touriste, j'éprouve que de toutes les œuvres de l'art les plus difli- 
cîles à décrire sont celles de l'architecture, et que de toutes les sen- 
sations que donnent les arts, celles qui sont données par l'architec- 
ture sont les plus incommunicables. Tout ce que je pois et tout ce 
que je veux faire, c'est de rendre en quelques mots le caractère gé- 
néral de cet art de la première partie du xni' siècle, dont il est 
un des derniers et des plus coquets échantillons. Da tontes les 
formes de l'architecture nationale moderne, c'est celle qui me platt 
davantage, non pas parce qu'elle est la pins belle, mais parce 
qu'elle me semble la plus française. Dans l'époque précédente, 
notre architecture, quelque brillante et variée qu'elle soit, m'appa- 
ralt toujours comme une transcription lapidaire du génie de l'Italie. 
Dans l'époque qui suit, je retrouve moins l'âme nationale que la 
monarchie; mars dans cette architecture Louis Xlil, qui finit avec la 
fronde, c'est cette âme même de la France qui m'apparaît, sans al- 
liage exotique d'aucune sorte, avec ses qualités éternelles et même, 
si l'on veut, quelques-uns de ses plus aimables défauts, avec le 
tour particulier de son bon goût à la fois pur et recherché, avec sa 



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IMPEESêlOlU 9K TOTAfiE ET D'ABT. 169 

iaiblesse pour la grâce ^ sa gentillesse et quetqaefoiB sa mièvre*- 
rie. Il n'y a pas là seideineiii la Erance éteraelle, il y a la France 
d'an temps déterminé : c'est Traînent le chant du cygne de l'an- 
cienne vie seigneuriale. 11 n'y a qa'nne antre époque où Tarchitec- 
ture me semble avoir été française au même degré, le ztiu* siècle, 
art charmant aussi, mais avec quelles différences, toutes en faveur 
de l'époque Louis XIII I Tandis que dans l'époque Louis XIII on eon- 
tempto le monde féodal expirant dans l'élégance, an xtiu* siècle <m 
coQtemple une noblesse étante expirant dans le simple luxe. Ici, 
le grand seigneur se prépare à se transformer en homme de cour; 
li, l'homme de cour rejoint le monde de l'argent et se prépare à 
devenir simplement l'homme riche. Toutes proporticms gardées, on 
peut comparer l'architecture. Louis XIII au costume de cette même 
époque, le plus réellement beau qu'on ait porté en France; c'est la 
même richesse, le même bel ur et, ne craignons pas de répéter un 
mot qu'aucun autre ne saurait remplacer ici, la même élégance. 

Tanlay est aujourd'hui tout entier à l'extérieur, peut*on dire avec 
vérité, car, à l'exception de son vaste vestibule, ses salles ont été 
coupées en petits appartemens modernes sans caractère d'aucune 
sorte. Dn fait curieux, c'est que les Pfaélippeaux, qui ont possédé 
ce château pendant cent cinquante ans, n'y ont laissé aucun sou- 
venir; nous allons retrouver à Ancy cette même particularité. Pas 
on portrait, pas une peinture, pas une inscription, pas une sculp- 
ture ne protège la mémoire de cette famille qui tint sous la monar- 
due une place si importante et parfois si néfaste. Au contraire le 
souvenir des Goligny s'y maintient avec une vigueur remarquable, 
giice i un vestige d'art du plus sérieux intérêt. Tout en haut de la 
tourelle de droite, qui s'appelle encore la tour de la Ligue, se trouve 
une petite salle ronde, absolument nue, d'un aspect austère et froid. 
Le mobilier de cette salle fait corps, peut-on dire, avec l'édifice 
même, car il se compose de quelques bancs de pierre scellés à la 
muraille, sur lesqu^ se sont assis, les jours de grand conseil, les 
Coligoy et les Condé. Le tout est d'une rigidité huguenote et presque 
d'une dureté vraiment saisissante. Cette salle est voûtée, et sur la 
vo6te un artiste du temps, dont l'inspiration fut supérieure à la 
main, a peint une fresque qui a l'importance d'un docunAent .histo- 
rique. 

Mi le sujet ni l'exécution n'ont rien cependant de bien nouveau 
ni de bien émsnent : le sujet, presque banal, est un de ceux qui 
étaient familiers aux artistes de cette époque, rassemblée des 
dieux de l'Olympe. L'exécution, qui est passable sans originalité, 
pe dépasse pas ce degré d'habileté que les plus minces artisans de 
la renaissance ont attmnt dans les innombrables décorations qu'ils 



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160 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous ont laissées; mais le sentiment qui se -dégage de cette œavre 
est un sentiment de génie, car il nous rend encore présentes les 
passions de l'époque, et nous les fait partager comme si nous étions 
des contemporains. Toute l'ardeur des guerres de religion est dans 
cette fresque, qu'elle anime de ses emportemens et de son vacarme. 
Les dieux sont en conseil; oh que ce conseil est agité et présage 
de tempêtes I Tous les orages de Jupiter, toutes les hautes marées 
de Neptune, tous les volcans de Pluton sont là menaçans et visi- 
bles. C'est la chaude confusion, l'inquiétude fébrile, le brouhaha 
tapageur, qui précèdent les heures de grandes crises, l'adoption 
des mesures de colère, les départs précipités, les prologues des 
affaires violentes en un mot. Ici, Vénus et Mars sont engagés dans 
un colloque qui n'a plus l'amour pour objet, et qui visiblement 
se rapporte à des préoccupations plus austères; derrière eux, 
Vulcain donne ses ordres et surveille les travaux de ses cyclopes, 
qui forgent et frappent l'enclume avec l'activité des jours d'ur- 
gence. Y aura-t'il jamais assez de foudres pour Jupiter, de tridens 
pour Neptune, de flèches pour Apollon, de coulevrines, de cui- 
rasses, d'arquebuses, de glaives et d'éperons pour Mars et ses 
soldats? Au centre, le jeune Mercure, complètement nu, un mi- 
gnon sans rien d'efféminé, semble en proie à une colère bouillante, 
car il fait avec la main le geste de jeter quelque chose contre 
terre pour l'écraser et le briser. Que de messages, que de cour- 
riers, que de communications pressantes supposent cette véhé- 
mence et cette pantomime agitée! Sur le second plan, Jupiter 
soulève sa foudre avec une expression d'un sérieux redoutable; il 
n'attend plus que la minute précise où il devra la lancer. Non loin 
de lui s'élève, au-dessus d'un groupe serré et confus, le dieu Janus; 
l'un de ses visages est celui d'un vieillard vénérable, l'autre est 
celui d'une femme; il n'est pas difficile de reconnaître dans ce Ja- 
nus hermaphrodite un irrévérencieux symbole huguenot de la cour 
de Rome, centre, but et mobile de toute cette agitation. Ailleurs, 
quelques-uns des grands dieux, entre autres le sombre Pluton et 
l'aquatique Neptune armé de son trident, regardent le spectacle que 
nous venons de décrire avec une curiosité sympathique; le premier 
acte, dirait-on, ne les regarde pas, et ils attendent Theure où leur 
tour viendra d'entrer en scène et de prendre part au drame qui va 
se jouer. C'est en particulier le cas pour Neptune, qui ne soulèvera 
la tempête de l'Armada que bien des années après; c'est aussi le 
cas pour Hercule, que voxi tout près de lui armé de sa massue, 
trapu et musculeux comme un portefaix, velu comme un ours mal 
léché, vraie figure de sauvage au sourire bestial, symbole de cette 
force populaire qui va déployer ses fureurs dans les journées de la 



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IMPRESSIONS DE TOYAGE ET D'aRT. 161 

Sûnt-Barthélemy, ses galtés sinistres dans les processions de la 
ligue et son entrain d'anarchie dans la journée des barricades. Si 
la force d'exécution avait secondé la force de sentiment, cette 
fresque pourrait compter à juste titre pour une des œuvres les plus 
importantes que nous eût laissées la renaissance française. 

fû dit en commençant ce chapitre que les deux châteaux de 
Tanlay et d'Ancy avaient une histoire analogue. En elTet, bâti vers 
le milieu du xvi* siècle par un des comtes de la grande maison de 
Clermont-Tonnerre, Ancy fut acquis en même temps que la sei- 
gneurie de Tonnerre, en 1683, par Louvois qui était alors au faite 
de sa puissance, et il est resté aux héritiers de son nom jusqu'en 
18&6, époque où le représentant actuel de la maison de Clermont 
est rentré en possession de cet héritage de sa famille. Les Louvois 
ont donc possédé ce chftteau pendant plus de cent soixante ans, 
mais, pas plus que les Phélippeaux à Tanlay, ils n'ont laissé vestige 
d'eux-mêmes. Le seul souvenir qui en reste se trouve dans la pe- 
tite église de cette grosse bourgade; c'est un mauvais tableau, en- 
core inspiré par nos discordes civiles, qui représente M"« de Lou- 
vois débarquant sur la terre de France au lendemain des orages de 
la terreur, et élevant son fils dans ses bras pour le placer sous la 
protection de Dieu. Je ne crois pas avoir jamais vu rien de plus 
exécrable, à l'exception toutefois d'un tableau de même nature, don 
des parens de l'illustre Fénelon au sanctuaire de Rocamadour, et 
représentant le père et la mère du futur auteur de Télémaque 
vouant à Dieu leur fils nouveau-né. Et cependant, en dépit de sa 
détestable facture, on ne voit pas sans attendrissement ce témoi- 
gnage des souffrances de la génération passée. Est-ce par recon- 
naissance envers la clémence divine que cette femme, à peine dé- 
posée sur le rivage, élève son fils dans ses bras? Remercie-t-elle 
Dieu que la barque de hasard qui l'a transportée ait échappé au 
naufrage et aux écueils? Non, le sentiment qui l'anime est un sen- 
timent de crainte bien plus que de reconnaissance. Le vrai danger 
n'est pas celui qu'elle vient d'affronter sur la mer houleuse, c'est 
celui qu'elle va braver sur cette terre, où', pour parler comme le 
poète latin, l'audacieuse race de Japhet se rue encore à toute sorte 
de crimes interdits, et qui abonde en périls plus redoutables que 
les infâmes rochers acrocérauniens. Voilà ce que dit dans son mau- 
vaûs langage cette laide croûte, dont le sentiment vaut mieux que 
Texpression. Ce tableau est détestable, d'accord; Test-il beaucoup 
plus que la prose emphatique et bourrée d'interjections sentimen- 
tales dont se servirent pour raconter leurs douleurs tant de con- 
temporains du drame de la révolution, et sous laquelle nous sa- 
Tons cependant retrouver sans grand effort l'émotion naïve? Après 
CI. — 1872. il 



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162 REVUE DES DEUX MONDES. 

tout, rbumasité prise en masse ne s'est jamais exprimée av«c beau- 
coup plus de force et de grâce que n'en possède ce tableau, et ils 
sont vraiment en petit nombre, les sentimens bistoriques que nous 
pourrions comprendre, s'il était nécessaire pour cela qu'ils fussent 
revêtus d'une belle forme. 

Le cbâteau d'Ancy, commencé par le Primatice, achevé par Ser- 
lio, est dç tournure aussi peu féodale que posâble, et, lorsque les 
contemporains le contemplèrent pour la première fois, il dut cer- 
tainement leur paraître comme la critique vivante des résidences 
seigneuriales encore en faveur. En effet, cet énorme carré d'une 
barmonieuse régularité, qui tient plus du palais que du château, 
est la demeure fastueuse d'un grand seigneur ami des arts pIutAt 
que la demeure d'un grand seigneur militaire : esprit de paix, 
richesse, luxe de la vie, voilà ce qu'annonce l'extérieur de l'édi- 
fice, et l'intérieur ne dément pas cette promesse. Cet intérieur ce- 
pendant ne laisse pas que de surprendre par son étendue; on a 
peine à comprendre que tant de galeries, tant de vestibules, tant 
de vastes salles aient pu être renfermées dans un espace aussi res- 
treint; rarement on a mieux atteint la grandeur en évitant mieux 
le gigantesque. Des anciens intérieurs féodaux, il n'est resté qae 
es dispositions nécessaires pour marquer cette habitation d'un ca- 
bet seigneurial; l'esprit de la renaissance a consacré tout le reste 
au faste et à la magnificence. Je n'ai rien vu qui parle plus volup- 
tueusement d'une vie noble et plus noblement d'une vie voluptueuse 
que cet intérieur, même dans l'état où il est aujourd'hui. Qu'était-ce 
donc lorsqu'il se présentait dans toute la fraîcheur de son premier 
éclat, que ses fresques prodiguées à toutes les murailles n'avaient 
encore reçu aucun outrage du temps, que son mobilier n'avait pas 
changé de maître, et que ses souvenirs n'avaient pas été dispersés 
à tous les vents du ciel I Alors les peintures du sentimental petit 
boudoir du Pastor fido n'avaient pas encore poussé au noir, la 
galerie de la Bataille de Pharsale n'avait pas été salie par le ba- 
digeon sous lequel il a fallu la découvrir, et les fresques du Pri- 
matice, non encore écaillées et effacées par le temps, exposaient 
librement dans la cbaiAbre de Diane leurs ironiques conseils de 
chasteté en sensuel langage. Heureusement cette noble demeure 
est assurée contre le retour de pareilles mésaventures, et peut- 
être dans un jour prochain pourra-t-on la contempler à peu près 
telle qu'elle fut à l'époque de son ancienne splradeur. Tous les 
amis des arts doivent remercier le comte actuel de Clermont-Ton- 
nerre, qui est mieux qu'un simple lettré (1), du zèle avec lequel 

(1) Le comte de Clermont-Tonnerre est rautcor d*ane traduction disocnte, publiée 
i) y a quelques années arec le texte grec en regard, et ce trayail est, me dit-on, estimé 
de tous ceox qui ont le droit d*aYOir une opinion sor an pareil sujet. 



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IMPBESSIOirS DE TOTAGE ET B'aRT. 103 

il a poussé la restauration du château d'Ancy et du désintéresse- 
ment avec lequel il a consenti à dépenser pour cette œuvre une 
somme qui suffirait à elle seule à constituer une fortune. Je dis que 
c'est un désintéressement véritable, car l'avantage privé qu'il peut 
retirer de l'embellissement de sa demeure est moindre que le ser- 
vice public qu'il rend aux arts en nous mettant à ses frais à même 
de contempler dans sa réalité la plus vivante et avec son caractère 
propre la magnificence d'une grande maison d'autrefois. 

Les appartemens et les galeries ornées de peintures sont en 
nombre considérable ; je me contente de citer ceux qui me sont 
restés présens au souvenir : la chambre de Diane, — la chambre 
du cardinal, — le cabinet du Pastor fido^ — la galerie des sacri- 
ficesy — la galerie de Pharsaley — la galerie de Judithy — la ga- 
lerie de MédéCy — la chapelle. Les noms de ces appartemens et de 
ces galeries sont tirés des sujets dont les artistes les ont ornés, à 
Vexception d'un seul, la chambre du cardinal, ainsi désignée en sou- 
venir d'une visite de Richelieu. Ce n'est point que toutes ces pein- 
tures soient exceUentes et puissent rivaliser avec les belles déco- 
rations de l'Italie ; on peut même compter facilement celles qui 
possèdent un mérite véritable. Les meilleures sont de beaucoup 
celles qui sont attribuées au Primatice ou qui sont en tout cas 
l'œuvre de ses disciples les plus immédiats; malheureusement elles 
ont été fort éprouvées par le temps, et il est à craindre qu'elles 
n'aient bientôt disparu, si on ne peut leur venir en aide d'une ma- 
nière quelconque. H y a du mouvement et quelques très beaux 
groupes de femmes dans la galerie de Pharsahy œuvre de Nicolo 
del Abbate. De toutes ces fresques, celles qui me plaisent davan- 
tage sont celles de la galerie de Médée; ce sont justement les moins 
renommées, ce n'est pas une raison pour que je m'abstienne de ca- 
cher ma préférence. L'artiste a représenté les divers épisodes de la 
vie de Médée dans de petits ovales placés sur un fond clair rehaussé 
d'arabesques ménagés avec goût. Cela est léger, lumineux, riant à 
l'œil, et ressemble à une série de tableaux que l'on regarderait par 
le gros bout d'un lorgnette. Je ne sais trop quelle est la date exacte 
de ces miniatures de fresques, car, le château d'Ancy n'ayant guère 
été achevé en moins de cent années, ses diverses parties se rap- 
portent à des dates assez différentes; mais elles m'ont offert quel- 
que chose de l'intérêt que pourrait présenter une combinaison in- 
génieuse et discrète des petites décorations d'Annibal Carrache et 
du système d'arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. 

Peu importe cependant le mérite ou la médiocrité de chacune de 
ces fresques prise isolément; l'intérêt en est dans l'ensemble. Dans 
ces pages agréables, on peut suivre sans trop d'effort quelques-unes 



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16& RETUE DES DEUX MONDES. 

des variations les plus curieuses de la mode et du goût dans notre 
pays. Voici dans les peintures du Primatice la vraie décoration de la 
renaissance, qui n'a d'autre souci que la grâce et la beauté; il ne s'a- 
git pas de représenter plus ou moins ingénieusement un sujet com- 
pliqué, il s'agit avant tout de représenter des figures dont la contem- 
plation soit pour Tâme ce que la possession physique de la beauté est 
pour le corps, c'est-à-dire une volupté. Les peintures du cabinet ou 
plutôt du boudoir du Pastor fidOy qui représentent les principales 
scènes de la célèbre pastorale de Guarini, nous reportent à la fin du 
XTi® siècle et nous font assister à l'agonie de la renaissance. Cet ad- 
mirable sentiment de la beauté qui fit la renaissance, ce sentiment 
si large, si libre, est allé se diminuant toujours lui-même avec cha- 
cune de ses transformations, et le voilà qui s'est réduit à ne plus 
présenter qu'une miniature de ce qu'il fut, qui s'est ramassé tout 
entier sous la forme étroite et aimable de la pastorale sous laquelle 
il expire. Nous revoyons avec plaisir nos vieilles connaissances du 
joli drame de Guarini, Mirtillo, Gorisca, Silvio, Dorinda, Amaryllis, 
Hontano; ce sont de bien petits acteurs, mais de faibles mains ont 
souvent opéré de grandes choses, et d'un jeu de marionnettes il est 
souvent sorti un théâtre tout entier. C'est précisément le cas pour 
ces gracieuses poupées de l'imagination dont voici les aventures 
peintes sur les boiseries de ce cabinet. Comment ne pas penser en 
les regardant que cette mode, encore à son aurore, dont elles sont 
une expression, va devenir générale, universelle, exclusive, presque 
tyrannique dans son amabilité, presque écrasante dans sa grâce, 
qu'elle va noyer des flots de son lait et engluer des flots de son 
miel les âmes et les cœurs de toute une génération, pénétrer de son 
charme la poésie, le théâtre, le roman, s'emparer souverainement 
de la cour, de la ville et de l'église même. Honoré D'Drfé, saint 
François de Sales, Camus , évêque de Belley, Rotrou, Corneille à 
son aurore, Racan, Segrais, M"® de Scudéry, qui sais-je encore? 
vont tous plus ou moins dépendre du patronage de ces gracieux 
fantoches. La mode qui les mit au monde va bientôt engendrer 
XAstréCy VAstrée engendrera l'hôtel de Rambouillet, et l'hôtel de 
Rambouillet cette chose si célèbre qui s'est nommée la politesse 
française. 

Entrons maintenant dans la chapelle, qui fut peinte au xvii» siècle 
par un artiste peu célèbre du nom de Ménassier. C'est encore une 
mode qui prévaut sur ces murailles, mais que cette mode est aus- 
tère I Tous les motifs de décoration de cette chapelle ont été em- 
pruntés sans exception aux légendes des ascètes et des ermites des 
premiers siècles chrétiens, Origène, Antoine, Macaire, Copraîs, 
d'autres encore. Ces peintures oiTrent une ressemblance assez étroite 



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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D*ART. 165 

avec les toiles de Philippe de Champagne; même sécheresse, même 
aspect terne, même tristesse de composition, tout, sauf bien en- 
tendu le feu caché du génie (1); mais pourquoi donc, parmi tant 
de sujets religieux et légendaires, avoir choisi sans exception au- 
cune ceux qui se rapportent aux pères du désert? C'est que la 
mode est pour l'heure aux sujets monastiques, et que cette mode 
a déterminé le choix de l'artiste ou le désir du mattre du logis. 
Ce Philippe de Champagne que nous venons de nommer n'a-t-il 
pas consacré toute une interminable série de petites toiles à l'his- 
toire de saint Benoit? Eustache Lesueur n'a-t-il pas composé une 
série analogue sur l'histoire de saint Bruno? Arnaud d'Andilly a 
traduit les Vies des pères du disert y et ce livre a obtenu un suc- 
cès de lecture même auprès des lecteurs mondains. Faut-il d'ail- 
leurs s'étonner de cette vogue qu'obtiennent les solitaires? A ce 
moment même, des solitaires célèbres font l'entretien de la ville et 
de la cour, et leur nom retentit dans la catholicité tout entière. 
Port-Royal est dans tout l'éclat de sa gloire, et les actes de ses 
pieux reclus reportent les imaginations vers l'héroïsme chrétien 
des premiers siècles. C'est ainsi qu'en parcourant du regard les dé- 
corations de ce beau château, le promeneur embrasse en se jouant 
les modes, les engouemens et les révolutions de l'imagination fran- 
çaise pendant plus d'un long siècle. 

Le mobilier et les souvenirs d'Ancy ayant été dispersés à di- 
verses reprises, et lors du transfert de la propriété aux Louvois, et 
lors de la révolution , il reste en dehors de ces décorations peu de 
choses anciennes qui soient dignes de mention. Nous devons faire 
une exception cependant pour deux portraits de deux membres de 
la famille de Clermont-Tonnerre, prélats l'un et l'autre. Le pre- 
mier, François de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, s'est ac- 
quis une réputation des plus singulières. C'est ce prélat qui ne dé- 
signait jamais le pape autrement que par le titre de monsieur de 
Rome y indiquant ainsi qu'il le considérait simplement comme le 
premier gentilhomme de la chrétienté, de même que certains mem- 
bres de la noblesse considéraient le roi comme le premier gentil- 
homme de son royaume. Ses ennemis prétendaient qu'il vivait dans 
l'unique contemplation de lui-même et de la gloire de la maison à 
laquelle il appartenait, et que cette préoccupation exclusive nuisait 
à la justesse de son esprit en lui montrant toutes choses à la clarté 
de sa propre personne. Leur malice fut longtemps inoifensive, mais 
on jour elle rencontra l'occasion d'éclater. Nommé membre de TA- 

(1) Une de ces fresques, qui représente, Je crois, saint Eyagre, relève cependast 
d'an art bien plus éclatant, car elle est une imitation directe et presque une copie des 
ptuwrs ^or de Quentin Matsys et des docteurs grotesques de Jordaens. 



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166 



REVUS DES DEUX UONBES. 



cadémie française, sa réception fut une des meilleares boofionnenes 
^ue nous ait transmises l'ancien régime, bouffonnerie voilée bien 
entendu, et telle qu'on pouvait se la permettre avec un homme de 
cette qualité, mais d'autant plus acérée qu'elle était plus fine et 
discrète. Son récipiendaire, l'abbé de Gaumartin, lui décerna le 
plus adroitement du monde le genre d'apothéose que semblaient 
ambitionner ses préoccupations habituelles, en le louant comme un 
homme pour lequel la mesure de toute louange serait trop courte. 
Le monde goûta fort la plaisanterie, que l'évêque accepta naïvement 
comme l'expression de ce -qui lui était dû, mais non pas Louis XIV, 
fui, avec un bon sens tout royal, ne pardonna pas à l'abbé de Gau- 
martin d'avoir manqué au respect que mérite la vertu même ridi- 
cule. Le portrait du château d'Ancy ne dément pas trop, il faut le 
iii'e, la réputation que s'est acquise le prélat. Le visage sombre, ta- 
citurne, est bien celui d'un homme retiré eu lui-même, intérieure- 
ment obsédé, qui ne voit rien de ce qui se passe, et n'entend rien 
de ce qui se dit autour de lui. Bien différent est le portrait du se- 
cond prélat, celui-là évêque de Langres. C'est un ravissant jeune 
homme , de physionomie aussi éveillée que celle de son oncle est 
taciturne, avec un teint d'une suavité d'incarnat indicible, en un 
mot une véritable fleur de chair et de sang. En contemplant ce pré- 
lat plus gracieusement grassouillet que ne le fut jamais le gentil roi 
Pantagruel à son aurore, il m'est passé par l'esprit une singulière 
pensée. Est-il bien réellement chrétien d'être aussi joli que cela? 
Et à supposer que le christianisme ne condamne paà un tel degré 
de grâce, est-il permis de porter dans ses rangs une beauté pareille? 
Répondre à ces questions serait peut-être téméraire; ce qui est sûr, 
c'est que le renoncement au monde ne se présenta jamais sous une 
forme plus aimable et plus souriante. 

III. — LE CHATEAU Dl BUSST-BABUTIN. 

Si jamais demeure a été le miroir fidèle de son propriétaire, c'est 
bien le château de Bussy. On peut dire sans paradoxe qu'on ne con- 
naît réellement le célèbre auteur de VHistoire amoureuse des 
Gaules qu'après avoir visité ce château, qu'il a rempli, pour se 
distraire des ennuis de l'exil, des images de sa personnalité; mais 
alors on le connaît à fond, sa nature est percée à jour, et sa des- 
tinée reste sans mystère. 

Cette destinée est étrange et mérite l'attention du moraliste en 
ce qu'elle repose sur un accident de psychologie qui est, je croîs, 
à peu près unique. J'entre d'emblée dans le cœur de mon sujet, et 
je demande : qu'est-ce que Bussy? Un honnête homme? Non certes, 



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IMPRESSIONS 0E TOTALE ET B*ART. 167 

le scanâde de Roissy et les médisances salissantes, noires, vrai- 
œnt atroces sons lenr élégance et lenr sûr de légèreté, de V Histoire 
amoureuse des Gmdes répondent assez à cette question. Un homme 
de cœor ou, si vous trouvez l'expression trop forte, simplement ce 
que le monde appelle un galant homme? Nous possédons ses mé- 
moires et sa correspondance, et nous y découvrons assez aisément 
qu'il fat amant perfide, souvent officier négligent , courtisan irres- 
pectueux, mari coupable, père imprudent. Un homme d'une réelle 
intelligence? Il n'en donna jamais aucune preuve. Je défie qui que ce 
soit de lire ses Mémoires autrement que par acquit de conscience; 
toates les fois qu'il s'attaque aux choses sérieuses de la politique et 
de la guerre, il tombe au-dessous du médiocre; son talent ne s'é- 
veille et sa verve ne s'anime que lorsqu'il rencontre une frivolité 
de page on une aventure obscène de jeune officier. Quant à sa vo- 
lumineuse correspondance, les seules lettres de lui qui aient un in- 
térêt réel sont celles où il nous révèle les défauts les plus choquans 
de son caractère, et où sa susceptibilité stu'exdtée le pousse à écrire 
à des hommes comme le maréchal de Créqui ou le maréchal de 
Bellefonds des impertinences qui ne seraient supportées aujour- 
d'hui dans aucune condition. Fut-il au moins un homme d'esprit? 
Ohl assurément, mais avec cette restriction importante que cet 
homme d'esprit fut tout près d'être un sot. Que fut-il donc en réa- 
lité? Il fut médisant et vaniteux : de là son succès, son malheur et 
sa gloire. D'ordinaire les hommes atteignent à la célébrité en dépit 
de leurs défauts, ou bien, si leurs défauts entrent dans la compo- 
âtlon de leur gloire, c'est dans une proportion restreinte, comme 
l'alliage de cuivre dans la monnaie d'or ou d'argent; mais Bussy 
présente le phénomène d'un homme qui n'a dû sa célébrité qu'à 
ses dé&uts et à ses vices, et qui n'aurait rien été sans leur secours. 
Il n'eut ni vertu, ni héroïsme, ni génie; mais, heureusement pour 
loi, la nature l'avait créé vaniteux et médisant, et il fut sauvé et 
perdu tout à la fois : sauvé pour la postérité, car Y Histoire amou- 
reuse des Gaules fut le fruit de ces jolis dons de nature; perdu 
pour la vie, car cette incartade lui valut la longue disgrâce d'où 
Louis XIV ne le releva jamais. Voilà une renommée d'un genre ex- 
o^tionnel, il en faut convenir, et qui donne envie de lui appliquer 
les paroles que, dans V Histoire amoureuse des Gaules^ il applique 
aux mœurs de son ami Manicamp. » Souvent on arrive à même fin 
par différentes voies ; j^our moi, je ne condamne pas vos manières, 
chacun se sauve à sa guise; mais je n'irai point à la béatitude par 
le chemin que vous suivez.» 

On omnatt les causes de son exil. Une première fois, pendant la 
semaine sainte de l'année 1659, le comte de Bussy-Rabutin, âgé déjà 



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163 BEVUE DES DEUX MONDES* 

de quarante-un ans sonnés, iieutenant-général et mestre de camp 
de la cavalerie légère du roi, commit l'insigne étourderie d'arran- 
ger, en compagnie de jeunes fous qui avaient au moins pour eux l'ex- 
cuse de l'âge, une coupable partie de débauche où l'impiété faisait 
l'assaisonnement du libertinage. Cette incartade fit le bruit qu'elle 
méritait de faire, et l'exil s'ensuivit. A-t-il été vraiment chanté à 
cette orgie une chanson où Louis XIY était tourné en dérision? Le 
fait a été révoqué en doute et nié par Bussy lui-même; mais il im- 
porte vraiment bien peu. Bussy nous a fait lui-même dans Y Histoire 
amoureuse le récit de l'orgie de Roissy; ce qu'il avoue suffit am- 
plemeht pour justifier la sévérité du roi. Cependant ce scandale est 
pardonné, et après une courte disgrâce de moins d'un an Bussy 
est autorisé à reparaître à la cour. Or à quoi avait-il employé le 
temps pendant l'expiation de cette incartade? À en commettre une 
nouvelle, moins coupable peut-être que la première, mais qui fut 
plus grave en résultats. C'est pendant cet exil d'un an qu'il écrivît 
pour le divertissement de sa maîtresse. M"* de Montglas, ce chef- 
d'œuvre de la méchanceté polie qui a nom Histoire amoureuse des 
Gaules. L'existence de ce pamphlet fut bientôt connue, grâce à cette 
faiblesse du caractère féminin que La Fontaine a si bien décrite 
dans sa fable les Femmes et le secret} les amies et les ennemies de 
Bussy en furent curieuses; le spirituel étourdi en fit des lectures 
intimes, le manuscrit en fut prêté, déloyalement retenu, perfide- 
ment copié, et cet écrit, passant de main en main, alla soulever la 
fureur, le ressentiment et le désir de la vengeance chez toutes les 
personnes nommées. Comme la plupart de ceux qui étaient atteints 
se trouvaient fort près du trône, l'orage monta jusqu'au roi, qui 
cette fois frappa cruellement et pour toujours. Un emprisonnement 
d'une année à la Bastille, un exil de vingt années en Bourgogne et 
la perte de ses charges furent la dure punition d'un des plus mali- 
cieux, mais des plus spirituels attentats qui aient jamais été diri- 
gés contre la plus belle et bien réellement, au moins s'il faut en 
croire Bussy, la plus fragile moitié du genre humain. 

Relégué en Bourgogne, Bussy, pour passer le temps, appela auprès 
de lui des artistes âe second et même de troisième ordre, et s'amusa 
à leur faire couvrir d'emblèmes et de portraits toutes les murailles 
et toutes les boiseries de son château. Ces peintures sont de simples 
barbouillages pour la plupart, mais ces barbouillages sont singu- 
lièrement précieux aujourd'hui, car ils composent une autobiogra- 
phie morale des plus curieuses. Les véritables Mémoires de Bussy, 
ce sont non pas les pages sèches écrites en style de procès-verbal 
qu'il a décorées de ce nom, mais bien les peintures du château de 
Bussy. Le père Bouhours, l'ingénieux jésuite, qui fut au nombre 



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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D'aBT. 169 

des correspondans les plus fidèles de Bussy pendant sa disgrâce, 
ayant entendu parler de ces décorations, témoignait dans une lettre 
du désir de les voir et proposait au comte pour sa bibliothèque cette 
devise tirée de Cicéron : mens addita videtur œdibus mets (il me 
semble que ma maison ait pris une intelligence). Je ne sais trop si 
Bussy en fit usage, mais en remplaçant le mot mens par le mot ma- 
litia la devise aurait pu parfaitement convenir au château tout en- 
tier, car ce qui saute aux yeux dès l'entrée , c'est que le don de la 
médisance fut vraiment chez Bussy incorrigible et irrésistible. Au 
moment même où il est frappé, il continue sa faute sous une nou- 
velle forme. Ne pouvant plus écrire la suite de cette Histoire amou- 
reuse des Gaules y qui lui vaut son exil, il la met en peintures; ces 
décorations ne sont autre chose qu'une continuation et une aggra- 
vation de son célèbre pamphlet. En effet, V Histoire amoureuse des 
Gaules se terminait sur les amours de Bussy et de M*"* de Mont- 
glas, et les décorations du château concluent l'aventure avec l'in- 
fidëlité de cette dame. 

Comme Bussy n'était pas une de ces natures qui sont faites pour 
inspirer un dévoûment plus fort que toutes les infortunes, et que 
d'ailleurs H*"' de Montglas semble avoir été une de ces femmes qui 
cessent d'aimer quand cesse le plaisir ou l'intérêt, cet amour ne 
survécut pas à la disgrâce. Bussy s'en vengea par des épigrammes 
en peinture du plus amusant caractère, où l'infidélité de sa mal- 
tresse est présentée sous toute sorte de symboles fantasquement 
boniques. Pour plus de malice, il leur a donné non une place d'hon- 
neur, bien en vue, mais une place basse et infime, au-dessous des 
fenêtres, comme pour nous dire : Bas fut son cœur, que basse soit 
sa punition! Ces symboles de l'infidèle sont au nombre de quatre. 
D^abord nous la voyons en sirène s'élever au-dessus des eaux : 
alliât ut perdaty elle séduit afin de perdre, dit la devise qui l'ac- 
compagne; puis la voici en hirondelle qui vole vers les climats 
chauds : fugit hiemesj elle fuit les hivers, dit avec amertume le 
vindicatif Bussy. Le troisième symbole de l'infidèle est un arc-en- 
del avec cette devise en assez médiocre latin : minus iris quam 
niea^ moins Iris que la mienne, ce qui veut dire que la messagère 
des dieux est moins fugitive que sa maîtresse. Enfin un quatrième 
cadre nous la montre sous la forme d'un croissant de lune entouré 
d'étoiles, avec la devise hœc ut illa^ toutes deux sont semblables, 
on, pour plus de clarté, changeante est la lune, changeante aussi 
ina maltresse. Tout cela est déjà vif; mais une seule salle n'a pas 
snffi pour apaiser sa colère, et nous retrouvons dans la dernière 
chambre du château H"*'' de Montglas, que nous avons rencontrée 
dès l'entrée, en sorte que la perfide, châtiée au seuil et châtiée au 



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170 



RETUE DES DEUX MONDES. 



faîte, forme comme V alpha et V oméga de cette demeure. Dans la 
chambre en rotonde qui termine l'édifice et s'appelle la tour dorée, 
Bussy a fait représenter les héroïnes de son Histoire amoureuse ^ gL 
W"^ de Montglas tient sa place dans leurs rangs. C'était pourtant 
pour son plaisir que Bussy avait écrit les aventures galantes de ces 
femmes dont les portraits entouœnt le sien; maintenant la voilà 
rangée par un dépit de l'amour parmi ces belles capricieuses qui 
lui avaient été sacrifiées, et encore moins épargnée qu'elles. Elle 
est vraiment jolie, cette infidèle poursuivie avec une rage que son 
portrait fait paraître quelque peu absurde, car le visage est sen- 
suel et dénonce une âme d'essence plus terrestre qu'éthérée. Â ce 
portrait est attachée cette inscription, où la fureur arrive à l'in- 
sulte : (( Isabelle- Cécile Huraut de Cheverny, marquise de Mont- 
glas, qui, par la conjoncture de son inconstance, a remis en honneur 
la matrone d'Éphëse et les femmes d'Astolphe et de Joconde. » Puis, 
sur la cymaise au-dessous, ces deux vers détestables, mais où l'a- 
mour perce encore sous la forme d'un regret mélancolique : 

Il est bien malaisé que l'on s'aime toujours, 
Cependant on a vu d'éternelles amours. 

Autour de M"'^ de Montglas sont rangés les portraits en pied des 
héroïnes galantes stigmatisées de célébrité par les médisances de 
Bussy, avec accompagnement de devises caractérisant leurs pas- 
sions et leurs aventures. Une seule est réellement épargnée, Gi- 
lonne d'Harcourt, a marquise de Tiennes en premières noces, en 
secondes comtesse de Fiesque, femme d'un air admirable, d'une 
fortune ordinaire et d'un cœur de reine, » Certes l'éloge est d'un 
beau tour, et le portrait ne le dément pas. C'est une personne d'une 
noblesse parfaite, presque redoutable par une énergie calme qu'on 
devine formée par la combinaison de la fierté et de la raison. On 
n'en peut dire autant de M'?* de La Baume, l'amie déloyale qui re- 
tint, copia et mit en circulation le dangereux manuscrit de Y His- 
toire amoureuse^ personne d'une expression absolument charnelle, 
lardée par Bussy de cet étrange éloge que nous avons peine à 
comprendre autrement que dans un sens tout matériel : « la plus 
agréable maltresse de France. » M"*« de Sévigné est là aussi avec 
sa physionomie ouverte et cordiale, un peu plus ménagée qu'elle 
ne l'est dans \ Histoire amoureuse par son indiscret cousin; mais au 
milieu de ce cénacle de déesses on cherche avant toutes les autres 
les deux célèbres victimes de l'impertinence de Bussy. Un même 
compartiment réunit les portraits d'Henriette d'Ângennes, comtesse 
d'Olonne, et de sa sœur. M"** de La Ferté, toutes deux jolies à ra- 
vir, avec cette devise sèchement brutale ; « la comtesse d'Olonne, 



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lUPBESSIONS DE VOTAGS £T d'âRT. 171 

la plus belle femme de son temps, mais moins célèbre par sa beauté 
que par Tusage qu'elle en fit. » En face de M"* d'Olonne se pré- 
sente la plus noirement diffamée de toutes les béroînes sur les- 
quelles s'est fixé le regard diaboliquement pointu de cj^jettatore de 
Bossf : c( Isabelle de Montmorency, duchesse de Châtillon, à la- 
qielle on ne pouvait refuser ni sa bourse, ni son cœur, mais qui ne 
faisait pas cas de la bagatelle* » Cette devise d'un tour passablement 
gaulois, jointe à l'examen attentif du portrait, nous permet de ré- 
soudre un doute qui s'est souvent élevé dans notre esprit, et que 
plus d'un lecteur probablement aura conçu comme nous. 

Bo somme, quel est le degré de culpabilité de Bussy? Est-ce un 
impertinent ou un menteur, un ^mple médisant ou un calomnia- 
teur? A notre avis, Bussy est ajssez chargé devant la postérité pour 
qu'il ne soit pas juste de dire que malheureusement ses commérages 
portent la marque de la vérité. Diffamateur sans circonstances atté- 
nuantes, oui, — calomniateur, non; ce portrait de la duchesse nous 
en fournit par induction une preuve presque certaine. Je lis la devise 
qui est au bas, et puis je regarde l'image physique de la personne 
qu'elle caractérise si singulièrement; c'est un adorable visage, de 
migoons traits d'enfant, un air naïf avec de la froideur, ou, pour 
être plus exact, de la chasteté dans la physionomie. Ainsi la devise 
et le portrait concordent déjà parfaitement : ce que Bussy appelle 
dans sou effronté langage gaulois « ne pas faire cas de la bagatelle » 
pourrait s'appeler chasteté en langage plus discret; du propre aveu 
de Bussy, la duchesse de Châtillon méritait donc de passer pour une 
personne chaste; mais alors, vous écriez- vous, il l'a calomniée horri- 
blement dans cette seconde partie de V Histoire amoureuse des Gaules^ 
crescendo de scandales devant lesqpiels s'effacent et disparaissent 
coDune d'inoifensives peccadilles et presque comme d'avouables gaî- 
tés les aventures de la première héroïne. De la chasteté chez cette 
personne en regard de laquelle M"*"" d'OIonne apparaît comme une 
excusable étourdie I de la chasteté avec cette interminable procession 
d'amans, procession qui parfois se transforme en attroupemens : le 
duc de Nemours, le prince de Condé, le maréchal d'Hocquincourt, 
l'abbé Fouquet, milord Graft, milord Digby, Gambiac, Yineuil, 
00 se iatigue à les compter I Eh bien ! le récit de V Histoire amou- 
raise où la duchesse de Châtillon est si cruellement chargée ne 
dément ni l'affirmation du portrait ni le jugement de la devise. Du 
récit de Bussy, il ressort très clairement que toutes les aventures 
galantes de la duchesse eurent leur source dans la difficulté des cir- 
constances que la desdnée lui fit à un certain moment de sa vie. 
Pour se défendre contre ces circonstances, elle eut recours à ces 
^nnes que sa grande beauté devait lui faire croire invincibles, la 



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!! 172 BEVUE DES DEUX MONDES. 



I 



ruse et ri&trigue; elle eut des amans par stratégie, non par pas- 
sion. Le nombre même de ces amans démontre sa froideur natu- 
relle. Plus ardente, elle en aurait limité le chiffre; de tempérament 
paisible, elle n'eut au contraire d'autre souci qu6 de les augmenter, 
puisqu'ils n'étaient que des pions sur l'échiquier de ses calculs ; 
mais en cherchant à se défendre contre les circonstances elle ne fit 
qu'en grossir les difficultés. Cette stratégie amena des éclats, et ces 
éclats la livrèrent en proie aux intrigues, aux ressentimens et aux 
violences de ses amans, qui exploitèrent au profit de leurs passions 
une situation qui la laissait à leur merci. Dans toutes les aventures 
que Bussy met à sa charge, il n'y a pas, à proprement parler, une 
seule aventure galante, sauîf la première, celle de M. de Nemours, 
qui est plutôt une inclination sentimentale qu'autre chose. Toutes 
jl les fautes dont il l'accuse sont des manèges, non des sensualités et 

j des caprices; seulement, comme ces manèges se fondent sur les rap- 

f ports de sympathie amoureuse naturelle entre les deux sexes, ils 

jj prennent nécessairement la couleur et le nom de la galanterie. Si 

|. Bussy était plus qu'un diffamateur, s'il avait calomnié, le caractère 

de la duchesse de Ghâtillon ne ressortirait pas de son récit avec une 
si parfaite unité, nous ne saisirions pas avec la même clarté le 
principe de ses aventures, et nous ne remarquerions pas la même 
^ fine et exacte concordance entre le récit et le portrait. 

I Aimez-vous les devises? Bussy en a mis partout dans cet appar- 

^ tement où il a fait peindre les portraits des belles contemporaines 

îl de sa jeunesse galante. Il y en a sur la voûte, sur les murailles, 

l tout le long des croisées; elles se suspendent en festons, elles se 

jj déroulent en arabesques, elles se replient en paraphes; les unes 

i- conseillent, les autres regrettent; celles-ci sont galment plaisantes, 

4. celles-là cyniquement amères. Disons cependant qu'en général la 

•! philosophie amoureuse qu'elles expriment évite assez bien les ex- 

;; trêmes de l'optimisme et de la misogynie^ et se maintient dans un 

;| moyen terme solide dont un cynisme naturel fait l'élément prin- 

!■ cipal. Citons-en quelques-unes des plus caractéristiques sans longs 

\ commentaires, en laissant à chaque lecteur le soin d'en juger d'a- 

\ près son expérience. En général Bussy porte peu d'illusions dans l'a- 

•J mour, comme le prouvent les deux devises suivantes, où ne se trahit 

{i pas une confiance exagérée en la vertu féminine : crede mihi; res 

est ingeniosa dare^ « crois-moi, donner est chose ingénieuse;... » — 
casta est quant nemo rogavitj a celle qui est chaste est celle que 
personne n'a sollicitée. » Si Bussy ne croit guère à la vertu, il croît 
encore moins à l'amour dans le sens idéal et élevé du mot; mais il 
croit à la passion, c'est-à-dire aux préférences de l'appétit sensuel, 
aux affinités électives de la chair, et c'est à ce genre d'amour que 



«t 



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mPRESSIONS DE VOYAGE ET D'ART. 173 

se rapportent les plus jolies et les plus pénétrantes de ses de- 
TÎsea. En yoici une à laquelle auraient souscrit, je crois, tous les 
grands peintres des phénomènes de la sensualité passionnée, Ca- 
tnile, Horace, Properce, car ils ont dit plus d'une fois quelque 
chose d'analogue : amantium ircûy amoris redintegratio estj « que- 
reOes d'amant, recommencement d'amour. » Cette autre se rap- 
porte assez bien à ce que Properce appelle avec force la fatigue, le 
dur travail d'aimer : non satis in amorCy si non nimis; « en amour, 
il faut qu'il y ait trop pour qu'il y ait assez. » Dans ce genre d'a- 
mour, les particularités physiques doivent jouer nécessairement un 
grand rôle, et nous voyons par une de ses devises que Bussy n'est 
pas parUsan d'un trop grand embonpoint ni d'un excès d'ampleur 
chez les amans : P inguis amor nimiumque potens in tcedia multis 
vertitur-y « un objet aimé gras et trop puissant engendre le dé- 
goût chez beaucoup. » Cette devise, passablement tournée, a le 
tort de présenter sous la forme générale d'une sentence une pré- 
férence tout individuelle, et il est clair que chacun a le droit de 
dire à Bussy : Parlez plus pour vous seul; mais on ne fera pas le 
même reproche à cette dernière que je me permets de trouver jolie 
et que je croîs d'une vérité très générale : 

Et Phœbo faeris si polchrior, omlne faaflto 
Ni genitas, Veneris captabis premia nuxiqnam. 

Et quand bien même tu serais plus beau que Phœbus, si tu n'es 
pas né sous une étoile heureuse , tu ne conquerras jamais les fa- 
veurs de Ténus. » Bussy, on le voit, pense sur l'amour comme Boi- 
leau snr.la poésie, et au fait ces deux vers ne sont qu'une traduction 
des vers célèbres de VArt poétique sur V influence secrète du ciçl, 
qui forme les poètes, et sans laquelle Pégase reste rétif. 

La décoration de cette tour dorée , remplie jusqu'à la moindre 
corniche, jusqu'à la plus étroite cymaise, est, il faut l'avouer, ingé- 
nieuse au possible, car elle est comme une sorte d'encyclopédie de 
la science de la galanterie. En haut, dans les portraits des contem- 
poraines, nous avons l'histoire de la galanterie ; les devises, par- 
tout semées, nous en donnent la métaphysique et la morale , et 
en bas nous en avons la théologie et l'histoire symbolique sous la 
forme de petits cadres représentant les diverses scènes des Meta- 
morphoses d'Ovide : Europe et le taureau, Pygmalion et la statue, 
Danaé et la pluie d'or, etc. On conçoit que cette partie de la dé- 
coration ne peut avoir l'intérêt des portraits des belles galantes; 
aussi ne nous arrêterons-nous un instant encore dans cette salle 
îue pour y regarder un portrait de Bussy peint sur la muraille, 
au-dessous de ses amies et ennemies. 11 est là très jeune, dix- 



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17& RETUE DES DEUX MONDES. 

huit OU vingt ans au plus, en tenue bizarre» à demi romaine, à 
demi militaire, la tète nue, les bras nus, tenant à la main quelque 
chose comme une lance ou une pique, qui lui donne Tair d*un ao- 
teur de société costumé en Adonis partant pour la chasse au san- 
glier. Le visage est sans réelle beauté, mais très vif et libertin à 
l'excès; c'est un blond sans fadeur, avec une pointe assez marquée 
de ridicule cependant, qui provient de la vanité que l'on sent pé- 
tiller dans toute sa personne. En tout cas, il est un ridicule auquel 
il échappe, car il ne viendra jamais à la pensée de le prendre pour 
un représentant de cet amour sentimental qu'une sorte de supersti* 
tion erotique prête plus volontiers aux blonds qu'aux bruns. L'âme 
qu'on devine sous cette enveloppe est un composé des instincts de 
l'écureuil et de la chèvre ; ce jeune garçon n'a jamais connu la ti- 
midité de la nature, l'étonnement de l'ignorance, la pudeur farouche 
de l'adolescence; c'est la hardiesse même, il faudrait employer une 
autre expression, s'il appartenait à une condition plus modeste; en 
somme, qualités et défauts pesés et balancés, un luron, comme di- 
saient nos pères. 

Oh I que nous aimons mieux un second portrait qui se trouve 
dans la salle d'entrée, et où il est représenté à un âge bien diffé- 
rent, quarante ans environ I J'avoue que celui-là plaide vivement 
en faveur de Bussy, car il m'est impossible d'y lire trace de vanité, 
de fatuité et d'impertinence. Le jeune luron de l'étage supérieur 
s'est transformé : le visage est plein de noblesse avec beaucoup de 
douceur et une rare affabilité , les joues légèrement tirées et un peu 
maigries ont même un certain pli de mélancolie. Nous sommes bien 
loin de l'impertinence et de la vanité que nous y cherchions volon- 
tiers, et ce portrait sendt fait pour dérouter, s'il n'était pas flanqué 
de deux petits panneaux barbouillés de pemtures, l'un représentant 
un jet d'eau avec cette devise : altus ab origine alta^ — l'autre un 
arbre surmonté d'un oiseau avec cette devise : de miei amori canto. 
Voilà la vanité et la fatuité demandées : avec Bussy, elles ne pou- 
vadent être loin. Altus ab origine alldy cela se rapporte à sa nais- 
sance. Ah I certes elle était illustre, et Ton conçoit qu'il pouvait en 
tirer gloire ; cousin de l'admirable M""' de Sévigné , neveu de la 
sainte M"'"' de Chantai, arrière -neveu du François de Rabutin des 
Commentaires militaires du règne de Henri II, cinq cents ans de 
noblesse bien authentiquement établis par ses propres recherches 
depuis le premier Rabutin, qui apparaît lui-même comme un per- 
sonnage considérable dans la première charte où figure son nom, 
oui, tout cela fait un ensemble plein de grandeur; cependant il y a 
des degrés même dans les hauteurs, et en lisant cette devise je ne 
pm's m'empêcher de penser que c'est justement ainsi que, dans 



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IMPRESSIONS DE VOYAGE ET D^ART. 176 

Shakspeare, Richard Plantagenet, duc d'York, parle de sa fa- 
mille. 

Dans cette même salle, deux petits panneaux semblent faire une 
allusion mélancolique à sa disgrâce : Tun représente une fleur se 
dressant sous les rayons du soleil au milieu d'un parterre avec cette 
inscription : 9a vue me donne la vie; dans l'autre, cette même fleur 
penche langaissamment la tête, privée qu'elle est de lumière; son ab- 
sencemetuey dit l'inscription qui l'accompagne. Ailleurs une montre 
est représentée sur une table avec ce commentaire : quieto fuori e 
movedeniro} « tranquille à Fintérieur, elle se meut en dedans. » Il 
n'est pas fort difficile de comprendre que la fleur est un symbole de 
Bassy, le soleil présent ou absent un symbole de la faveur et de la 
défaveur royale, et que la montre fait allusion aux sentîmens de co- 
lère intérieure dont l'exil remplissait son cœur. On pourrait en effet 
conserver des doutes sur la nature vraie de Bussy, s'il eût été con- 
stannnent heureux ; maïs le malheur qui le frappa permet de péné- 
trer à fond la qualité de son âme : décidément elle fut en déshar- 
monie avec sa condition. Jamais exil ne fut supporté avec moins de 
dignité et de noblesse; un simple vilain se serdt tiré de l'épreuve 
avec plus de gloire. Il accable de placets remplis des expressions les 
pins humbles le roi, qui ne daigne pas lui répondre, ni même ou- 
vrir ses lettres; il ennuie de ses sollicitations, aussi réitérées qu'in- 
efficaces, les ministres, les officiers de la couronne, les confesseurs 
dn roi; il s'abaisse devant les influences les plus infimes et fait sa 
cour à de simples valets de chambre. Ne croyez pas cependant pour 
cela que Bossy soit repentant, ni que l'exil dont il gémit ait changé 
sa nature; ces mêmes personnages qu'il accable de supplications 
presque basses, il les crible de mépris dès qu'ils ont le dos tourné 
ou qu'il croît qu'ils ne peuvent entendre. Ces plates adulations qull 
adresse à tel de ses correspondans, il s'en venge avec un autre. Ja- 
mais hypocrisie ne fut moins prudente, moins logique, n'eut moins 
de suite que celle de Bussy. A chaque instant, le gentilhomme se 
révolte en lui, et détruit en une minute, par une incartade de sus- 
cepUbilité, l'édifice que son humilité jouée cherchait à élever. Au 
moment même où il sollicite auprès du maréchal de Créqui une fa- 
veor pour son fils, il ne peut se résoudre à l'appeler monseigneur^ 
et, comme le maréchal se trouve assez justement blessé de cette in- 
convenance, Bussy prend la plume pour lui expliquer qu'il a le 
droit de ne l'appeler que monsieur y parce qu'il était son supérieur 
en grade au moment de sa disgrâce, et qu'il aurait sans cet accident 
été maréchal de France avant lui. Même aventure avec le maréchal 
d'Estrées. Dn quidam perd quelques centaines de pistoles au jeu 
avec le maréchal de Bellefonds, et, ne pouvant s'acquitter, lui passe 



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176 rëvuë des deux mondes. , 

une prétendue créance sur Bussy. Le maréchal de Bellefonds écrit 
à ce dernier dans les termes les plus polis pour lui demander 8*il 
reconnaît cette dette et s'il lui plaît de l'acquitter. Bussy, qui ne 
doit rien, refuse ; mais, s'imaginant que la politesse dont usait le 
maréchal était pour le narguer et qu'il ne montrait tant de courtoi- 
sie que pour trancher du grand seigneur avec lui, il lui fait sentir 
son ancienne supériorité dans les termes les plus blessans. 11 est 
vrai de dire pour excuse que ce titre de maréchal de France, toutes 
les fois qu'il est prononcé, a le privilège de réveiller les douleurs de 
Bussy, et de lui faire perdre toute retenue et tout bon sens. A cha- 
que promotion, il se dit : « J'aurais été maréchal de France avant 
tous ceux-là sans cette funeste aventure, » et l'amertume coule par 
torrens. Certes Bussy aurait été maréchal de France, sa naissance 
et ses services passés lui donnaient droit de prétendre à cette charge. 
Y aurait-il été supérieur à tant d'autres que nous le voyons railler? 
Il est permis d'en douter. Bussy n'en doute pas ; comme tous les 
hommes, il a son illusion favorite, son rêve secret, et ce rêve, c'est 
qu'il aurait été un grand homme de guerre. Cette préoccupation 
amëre se trahit dans la décoration du château d'une manière pres- 
que touchante, oix la vanité et la malice ne jouent cette fois aucun 
rôle, et qui laisse soupçonner un noble et avouable regret. Une 
salle entière a été consacrée à ces grands hommes de guerre du 
siècle, dont il aurait voulu , dont il aurait pu être l'émule et le 
successeur. Us sont tous là, quelque cause qu'ils aient servie et 
à quelque pays qu'ils appartiennent, Condé, Turenne, Bernard de 
Saxe-Weimar, Olivier Gromwell, Gustave-Adolphe, Spinola, Octave 
Piccolomini, Waldstein, Till^, Mansfeld. Ces portraits n'ont pour la 
plupart aucune valeur d'art, mais ils ont le mérite de présenter une 
collection complète de tous les généraux célèbres de la première 
moitié du xvii' siècle, et de nous montrer Bussy sous le jour qui 
l'honore le plus. N'ayant pu réaliser son rêve, Bussy a voulu s'en- 
tourer au moins des images de ceux qui, plus heureux que lui, 
avaient eu Vastre^ pour employer son langage, car il faut avoir 
l'astre en guerre comme en amour. Un regret de gloire où sa no- 
blesse reprend son avantage, voilà Bussy dans ce qu'il a de meil- 
leur; qu'il lui en soit tenu compte comme de la larme de la péri à 
la porte du paradis. 

La guerre et les femmes, tout Bussy est là, car les connaissances 
et les goûts de lettré de cet homme dont l'esprit est parfois d'un 
tour si fin et qui a la grossièreté si délicate ne vont pas bien loin : 
ne confesse-t-il pas lui-même quelque part qu'il n'a jamais lu Ho- 
race? Une autre galerie, exclusivement composée des portraits des 
femmes les plus illustres du xvi« et du xvn* siècle, fait pendant 



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IMPBESSIONS DB TOYAGE ET D'aRT. 177 

à cette galerie militaire. Comme œs portraits, bien que meilleurs 
pour la plupart que les précédens , sont cependant d'authenticité 
peu prouvée , nous n'en^parlerions pas plus longuement, s'il ne 
s'y rencontrait deux œuvres hors de pair, dignes de la plus cu- 
rieuse attention. L'une est un portrait par Mignard de M*"* de La 
Sablière, dont le souvenir reste cher à tous les lettrés pour avoir 
été la providence de cet admirable baguenaudier de La Fontaine 
qui, sans elle, aurait porté souvent des habits veufs de boutons et 
des souliers privés de boucles. N'eût-elle pas ce titre pour mériter 
notre attention, l'originalité piquante de son visage et la singula- 
rité exceptionnelle de l'attitude que le peintre a choisie pour elle la 
lui obtiendraient aisément. Debout, vêtue d'une robe de soie bleue 
relevée d'or du coloris le plus heureux, les cheveux soulevés par 
un vent léger, le corps gracieusement penché en avant, elle court 
à travers les allées d'un parc, légère comme une des nymphes de 
Diane. Il faut voir ce charmant portrait pour comprendre comment 
il est possible de captiver sans vraie beauté; un attrait presque irré- 
^stible s'échappe de chacun de ces traits, de ce visage arrondi sans 
trop de perfection, de ce teint blanc sans beaucoup d'éclat, de ces 
yeux fermes et assurés sans hauteur, de ces lèvres serrées sans dé- 
dain agressif : le tout donne l'impression d'une personne tirée par 
la nature d'un moule qui n'a servi qu'à elle seule, d'une rareté na- 
turelle par conséquent, et faite pour comprendre et aimer ce qui 
lui est semblable, c'est-à-dire les choses rares. Le second portrait 
est celui de Mademoiselle, fille du régent, la future duchesse de 
Berry, par Coypel. Elle est encore tout enfant, enveloppée de naï- 
veté et d'ignorance comme une rose en bouton est enveloppée de sa 
coque verte. Les yeux, qui s'ouvrent tout grands avec l'étonnement 
de.radolescence, ont la limpidité des sources, la chair est fraîche 
comme le matin avant que le soleil ait monté sur l'horizon. Ce por- 
trait de Coypel surprend presque comme une révélation par son 
expression virginale, tellement l'imagination s'est habituée à se créer 
une vision différente. Un attendrissement de nature singulière s'em- 
pare du spectateur en songeant avec quelle rapidité cette candeur 
va disparaître. Cette limpidité de source, comme elle va prompte- 
ment tarir dans ces yeux où le feu de la fièvre va la remplacer I 
Cette fraîcheur virginale, comipe elle va se dessécher sous l'action 
du soldl caniculaire de la passion, qui va monter pour elle deux fois 
plus prompt, deux fois plus brûlant que pour les vulgaires mor- 
tels! Comme il sera court, l'intervalle qui séparera cette enfance 
pure que nous contemplons ici des emportemens sensuels de l'ago- 
nie navrante dont Duclos dans ses Mémoires sur la régence nous 
retrace le tableau! Et cependant si violens seront les orages qui 

To«i a. — 1872. 12 



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178 RTUE DES DBUX MORDBS. 

bouteverseroort cette courte existence qu'il semble que des siècles 
auront dû s*écouler entre ces deux périodes st voisines» 

Nous avons donné aussi complète que possible la description des 
choses exceptionneHement curieuses que renferme le château de 
lassy : pour celles qui restent, quelques courtes mentions nous 
suffiront. Nous n'avons pas i insister sur la partie de la décoration 
de la première salle que Bussy a consacrée aux châteaux royaux de 
France. Gomme toujours, Bussy a fait accompagner ces peintures de 
devises auxquelles il a joint de petits symboles souvent cherchés fort 
loin, et dont le sens n'est pas toujours aisé à saisir. On comprend 
aisément que Ghambord soit représenté sous la forme d'un colima* 
çon, et que sa devise soit in me involvo^ je me roule sur moinoiême, 
définition ingénieuse de l'originalité de ce château, on comprend 
qu'Anet soit représenté par la lune dans son plein, le nom de la lune 
étant le même que celui de la belle Diane qui le posséda; mais qui 
nous dira pourquoi Sceaux est représenté par un oignon avec cette 
devise en mauvais italien : chi me mordera^ piangeray qui mts mor- 
dra en pleurera? Il n'est pas non plus facile de comprendre que le 
symbole des Invalides soit un oiseau perché sur un arii>re et en- 
voyant avec son chant ses adieux à la lumière disparue : piango la 
luce morta di mia viia. Est-ce encore une allusion aux regrets 
que lui causait sa carrière militaire brisée? Gela est bien probable. 
La chapelle offre plusieurs morceaux intéressai» psumi lesquels un 
petit tablean sur bois représentant Y adoration des bergers ^ char- 
mant de naïve bonne humeur bourguignonne. On dirait un Téniers 
transcrit en style bourguignon, ou encore une traduction par la 
peinture d'un des Noëls du Dijonnais La Monnaie. Les portraits des 
deux premiers évoques de Dijon, tous deux appartenant à la famille 
parlementaire des Bouhier, s'y trouvent aussi; mais ces portraits 
sont fort postérieurs à Bussy, car ce n'est qu'au dernier siècle que 
Dijon fut enfin détaché du diocèse de Langres et érigé en évècbé» 
Enfin, quand nous aurons signalé un petit portrait de M** de Coli- 
gny, la fille aînée de Bussy, que son aventure avec Larivière a resh- 
due célèbre, un autre petit portrait du cardinal Sciarra Colonna, 
fils de Marie Mancini, et une jolie page de Natoire représentant une 
allégorie du printemps sous la forme d'une jeune fille portant des 
fleurs dans son sein, notre tâche aura pris fin. 

Telle est dans ses plus exacts détails la décoration de ce diàteau 
de Bussy, qui constitue une des pages historiques les plus com- 
plètes, les plus vivantes que le xvif» siècle nous ait laissées. Pro- 
tégée par la bonne étoile de Bussy, — car Bussy, en dépit de sa 
disgrâce, peut être dit favorisé du sort, puisqu'il a eu la chance de 
s'acquérir une immense réputation avec une spirituelle bluette, — 



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niPRESSIOÎïS DE TOTAGE ET D'aET. 179 

elle a été épargnée par la sottise et la malice des hommes, et reste 
aussi intacte qu'au premier jour. Les dangers d'altérations mala- 
droites ou d'ignorantes mutilations ne sont pas à craindre à l'heure 
présente pour cette page d'histoire : elle se trouve placée en des 
mains soigneuses, celles du propriétaire actuel, M. le comte de 
Sarcus, qui aime son château et en fait libéralement les honneurs 
aux lettrés et aux artistes. Beaucoup de ces derniers se rappel- 
leront sans doute que ce nom de Sarcus était porté dans ces der- 
nières années par un modeste et aimable jeune homme qu'une 
cruelle maladie avait privé de l'usage de ses jambes, et qui, pre- 
oant sqn inCrmité avec la bonne humeur d'un homme bien né, 
ûgnait galment du pseudonyme de Quillenbois de petites vignettes 
dans le genre de Gham. H. de Sarcus est artiste lui-même à 
ses heures t et c'est avec plaisir que nous avons rencontré dans 
la chapelle une figure de saint Jean l'évangéliste de sa composi- 
tion. Cependant qu'arriverait-il, si, par un accident de transfert de 
propriété, ce château passait en des mains auxquelles on ne pour- 
ndt avdr la même confiance? Ce n'est pas sans crainte que nous 
prérojons une possibilité de destruction ou de mutilation pour 
un document de cette importance, document de premier ordre et 
indispensable à qmconqae vent pénétrer à fond le xvn* siècle. Aussi, 
pour parer à ce péril, nous permettrons-nous d'indiquer deux pré- 
cautions qu'on pourrait prendre dès à présent. Pourquoi ne crée- 
raût-on pas une classe particulière de monumens- historiques dans 
la prévision d'acddens pareils à celui que nous redoutons? Pour- 
qwH n'y aurait-il pas une classe d'édifices et de demeures qui res- 
teraient propriété privée, mais qui, en vertu de leur caractère 
défini d'avance, seraient protégés par l'état contre les foKes ou les 
bratalités de propriétaires futurs qui n'offriraient pas les garanties 
nécessaires de savoir et de piété historique? Si cette classe mixte 
de monumens historiques était créée, le château de Bussy-Rabutin 
devndt y occnper une des premières places. La seconde mesure est 
plos facile, et pourrait être prise dès maintenant par l'industrie 
privée. Pourquoi la librairie de luxe ne nous donnerait- elle pas une 
écEdon de Y Histoire amoureuse ornée de nombreuses gravures qui 
présenteraient, en guise d'ilhistrations, les aspects du château de 
Buny et de son joli parc incliné, et reproduiraient avec exactitude 
les diverses décorations de l'intérieur? 

Emile Moittégut. 



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RIT A 



SOUVENIR D'UN VOYAGE DANS L'ATLANTIQUE 



Il y a longtemps déjà, le navire belge le Rubensy sur lequel je 
me rendais aux Indes orientales en qualité de passager, se brisait 
sur les récifs qui entourent l'ile de Boa-Vista. L'équipage, composé 
de seize personnes, gagna difficilement la terre à Taide de deux 
embarcations; il fut recueilli par un mulâtre qui remplissait dans 
cette possession portugaise les fonctions de vice -consul anglais. 

Notre désastre avait été complet. Boa-Vista n'offrait aucune res- 
source ; le pays est pauvre, aride, désolé, et ravagé par des fièvres 
pernicieuses. Je dus m' embarquer pour aller chercher des secours 
à Porto-Praya de San~Yago, c'est le nom de la capitale du misé- 
rable archipel du Gap- Vert. Je partis en compagnie de six noirs 
originaires de la côte occidentale d'Afrique. Après huit jours d'une 
périlleuse traversée, j'eus l'heureuse fortune d'arriver au terme 
du voyage sans aucune des mésaventures qui pouvaient aisément 
survenir pendant le cours d'une navigation faite à contre-mous- 
son, avec un équipage de couleur, dans un canot non ponté, en 
plein Océan-Âtlantique. Conduit le lendemain de mon arrivée à 
San-Yago en présence d'un jeune homme à l'âme bonne et géné- 
reuse, nommé Francisco Cardozzo de Mello, je devins aussitôt son 
protégé. Quelques jours après, le brick portugais le Funchal fut 
affrété par de Mello avec mission d'aller chercher mes compagnons 
sur l'Ilot où je les avais laissés, et de nous transporter ensuite à 
Lisbonne. 

Au moment de quitter Boa-Vista, un jeune Suédois, appelé Chris- 
tian, novice à bord du Rubensj ne se présenta pas. Cette dispari- 
tion nous surprit, car il connaissait l'heure fixée pour le départ du 
brick. Le vent étant très propice, le capitaine du Funchal mit à la 



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UN SOCYENIR DE TOYAGE. 181 

Tolle sans vouloir tenir compte de mes instances pour obtenir quel- 
ques minutes de sursis. Je fus d'autant plus affligé de cette déser- 
tion étrange que j'étais attaché à celui qui s'en rendait coupable. 
Élevé dans un des meilleurs lycées de Bruxelles, parlant plusieurs 
langaes, Christian était la seule personne du bord avec laquelle je 
pnsse m'entretenir. Au moment où le Rubens sombra, j'javais reçu 
de loi une marque d'amitié dont le souvenir ne pouvait s'effacer en 
moi. J'avais espéré reconnaître ce service en allant me mettre à la 
recherche d'un navire à San-Yago ; il m'aurait dû son retour en 
Earope. 

Depuis longtemps j'étais en France, et aucune nouvelle de Chris- 
tian n'était parvenue soit à Stockholm, lieu de sa naissance, soit à 
Anvers, résidence de sa famille. Il y a quelques semaines, je rece- 
vais par la poste un pli portant le timbre de San-Vicente, nom d'une 
des lies du Cap-Vert; c'est un port où font escale les bateaux à va- 
peur qui vont au Brésil ou en reviennent. Ce pli renfermait les notes 
qu'on va lire; elles sont de Christian. 

I. 

Boa*VisU, le 30 septembre 1871. 

Vous souvient-il encore de moi? Avez-vous gardé la mémoire de 
Taspirantde marine qui, du canot où capitaine et équipage s'étaient 
réfugiés, vous appela quelques secondes avant la disparition de 
notre beau Rubens dans les flots? Placé au gouvernai! du navire 
par un commandant éperdu, on vous y aurait oublié, vous y auriez 
péri infailliblement sans l'appel que je vous jetai dans cet instant 
de trouble suprême. Aussi est-ce à vous le premier que je veux 
dire le motif qui me fit rester seul de notre ancien équipage sur ce 
roc désolé qu'on appelle l'île de Boa-Vista. 

n y a beaucoup de folie amoureuse dans mon aventure; je n'é- 
prouve pourtant à cette heure aucune honte à confesser que j'ai 
cédé sans lutte aux entratnemens d'une ivresse morale. L'amour 
que j'aî éprouvé devait être victorieux de tous les raisonnemens, 
puisqu'il se déchaîna comme un ouragan sur un cœur de vingt ans. 
^ous le savez, je n'étais qu'un adolescent lorsque je quittai l'Eu- 
rope. Ha transformation fut rapide : à peine eus-je respiré le souffle 
des chaudes régions où la perte du Rubens nous jetait, à peine, au 
lieu des blanches et froides neiges de mon pays, mes pieds eurent 
touché les dunes embrasées de Boa-Vista, que tout mon être devint 
viril; mon âme s'ouvrit à la vie, au bonheur d'aimer, comme au 
printemps la nature s'épanouit et répond sans réserve aux pre- 
nùëres caresses du soleil. 



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182 RSYUE DES DBUX MONDEJS. 

Le soir où fut convenu pour le leudemain mfttin le départ du. 
brick qui devait tous ensemble bous ramener en Europe, j'avais 
déjà formé le projet insensé de vous laisser partir sans mou Xe fis, 
dans cette veillée cruelle, des eiforts vraiment surhumains pour 
donner à mon visage Texpression souriante que je voyais sur les 
traits de tous ceux qui m'entouraient. Peu ezpansifs d'habitude, les 
grossiers matelots flamands du Bubens semblaient être devenus 
aussi saïvenskent gais que les hommes de couleur au milieu des- 
quels nous vivions depuis le naufrage. Bien que rudement éprouvés 
par des privations incessantes, l'horreur de leur situation avait dis- 
paru comme par enchantement dès votre arrivée de San-Yago. Ne 
leur aviez- vous pas amené Tembarcation qui devait les rendre à la 
patrie et à leurs familles? Aussi quelle ivresse I quelle joie 1 quelles 
étreintes I Habitués dès leur jeunesse aux durs travaux de la ma- 
nœuvre, préférant aux faibles brises de la terre les âpres tourmentes 
de la mer, ces infortunés regreJ^taient le ciel nébuleux des froids 
pays du nord; ils abhorraient ce ciel éclatant du tropique qui les 
énervait et mettait cruellement en lumière les taches et les bail* 
Ions sordides de leurs vareuses rouges. Vous m'avez peut-être vu 
embrasser avec effusion ceux qui à bord, depuis notre départ d'An- 
vers, m'avaient montré pendant la navigation de l'intérêt et de la 
douceur. J'espérais ainsi cacher mes inquiétudes. Je ne voulus pas 
vous parler dans la crainte de vous laisser deviner mon trouble. A 
minuit, quand je crus tout le monde endormi, je me levai sans 
bruit du lit de sable où pêle-mêle nous couchions depuis un mois : 
je vins, en retenant mon soufHe, auprès de la couchette où vous 
dormiez; voyant une de vos mains entr' ouvertes, je la pressai dou- 
cement. Je vous dis adieu i voix basse; puis, me précipitant hors 
de l'habitation, je m'élançai comme un fou vers l'intérieur de File. 

Je courus toute la nuit au milieu de dunes interminables sans 
r^arder une seule fois derrière moi. Le ciel était magnifique, pldn 
d'étoiles brillantes; pas un soufHe dans l'air, le silence des sables 
solennel, mystérieux, comme il doit être au désert. A quatre heures 
du matin, arrivé au sommet du cratère d'un volcan éteint, je m'ar- 
rêtai. Si des matelots avaient été envoyés à ma poursuite, du lieu 
élevé où je me plaçai, leur approche n'eût pu m' échapper. Bientôt 
*fi le soleil se leva et éclaira en quelques secondes les blocs de lave au 

milieu desquels je me trouvais : les dunes à couleur fauve déroulè- 
rent devant moi leur affreuse nudité; au loin, la mer étincelait, 
m'enfermant de tous côtés comme un anneau d'azur. 

Pendant quatre heures, je ne cessai de regarder avec une impa- 
tience fiévreuse dans la direction où je supposais que devait être 
la rade de Boa-Vista. Soudain vers le nord-est, je distinguai un 



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UN SOUTENIR DE VOYAGE. ItS 

^tit point blanc mobile; coii»ae un gigantesque oiseau de mer, ce 
point doublait un promontoire. Je reconnus votre Funchal à s» 
voilure coquette et hardie. Par momens, le brick s'approchait de 
terre, comme s'il eût voulu s'y briser; plusieurs fois il disparat 
Umt à ùdt à mes yeux, perdu presque entièrement dans la blan- 
cheur des falaises. Enfin, mettant le cap sur l'horizon, traversant, 
avec une audace qui me semblait inouie les récifs sur lesquels le 
Rubins avait sombré, le brick se déroba pour toujours à ma vue. 

Gomment vous décrire l'émotion qui alors s'empara de moi? Je 
me mis à envisager la situation que je venais de me faire; je la vis 
affreuse. En Europe, ma disparition plongeait toute ma famille dans 
la douleur et le deuil; à vingt ans, je me trouvais sans ressource 
aucune, sur une lie aride de l'Atlantique, au milieu d'une popula* 
tion composée en grande partie de noirs. J'y aimais une femme, 
presqae une enfant, aussi différente de moi par la condition, la race 
et la naissance que l'eau peut différer du feu. 

C'est pendant que vous étiez à Porto -Praya de San-Yago en 
quête (Tun navire que je vis pour la première fois celle qui devait 
prendre sur moi un empire absolu. Vous rappelez-vous Juan da 
Silva de las Montes y d'Oliveira, cet harpagon mulâtre, fantastique, 
squelette vivant, qui, en qualité de vice-consul d'Angleterre, nous 
recueilHt? H n'y avait pas à Boa-Vista de consul de Belgique, et da 
Slva voulut bien agir comme s'il eût eu cette qualité. 11 se consti- 
tna notre protecteur plutôt dans un esprit de spéculation que par 
charité; il espérait trouver dans les épaves du Rubens^ que le flot 
poussait journellement au rivage , un paiement usuraire des dé* 
bourses qu'il allait faire en hébergeant tant bien que mal seize 
naufragés. Placés par lui dans une maison abandonnée et ouverte 
à tous les vents, n'ayant pour couche qu'un sable brûlant, nous y 
recevions une nourriture insuffisante : du maïs grillé sur des 
briques rougies au feu nous tenait lieu de pain, pas de viande, 
jamais de vin; le poisson que nous allions pêcher nous-mêmes 
sous un soleil de feu, à l'aide des filets empruntés, composait notre 
principal aliment. La pauvreté de l'Ile était évidente, et nous avions 
dû accepter toutes ces misères sans murmurer. 

Dn jour pourtant, dans l'espoir d'obtenir quelques vêtemens qui 
nous faisaient défaut, je fus délégué par mes compagnons d'infor- 
tune auprès de da Silva. Je parle l'anglais; je me fis l'interprète de 
leurs doléances en songeant plutôt à la détresse de mes amis qu'à 
Ja nuenne. Vous n'avez pas sans doute oublié le personnage. Haut de 
six pieds, la tète blanche, la figure olivâtre, le vice- consul da Silva 
était d'une telle maigreur qu'elle le faisait ressembler à un roseam 
dMséché. 11 avait soixante ans, disait-on^ je hii en eusse donné 



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18& BEVDE DES DEUX MONDES. 

quatre-vingts. Étendu sur un canapé en rotins de Chine, il écouta 
ma demande en bâillant sans relâche, puis d'une voix dolente il 
me dit qu'il lui serait difficile de faire pour nous plus qu'il n'avait 
fait. — Je suis malade, murmura-t-il; ma femme vient de mourir, 
— ici un long bâillement, — et de quarante personnes qui compo- 
sent ma maison, une seule, uma criançny n'a pas été atteinte par 
les fièvres qui frappent en ce moment toute la population de Boa- 
Tista. — Pour me faire juger par moi-même de^l'impossibilité où 
il était de nous venir en aide, il daigna se lever, et me dit de jeter 
un coup d'oeil dans l'intérieur d'un réduit voisin de sa chambre, 
réduit d'où pendant notre conversation j'avais entendu sortir des 
plaintes. — Regardez 1 — ajouta-t-il d'un ton qui ne voulait pas de 
réplique, en ouvrant la porte d'un vaste couloir. 

Je restai comme pétrifié d'horreur au spectacle qui s'offrit à ma 
vue. Sur des nattes en latanier, couvrant en désordre le parquet, 
gisaient une dizaine de personnes hâves et livides; quatre ou cinq 
petites créatures à peu près nues et d'une maigreur inouie sem- 
blaient expirantes. Tous ces malades paraissaient succomber aux 
fièvres paludéennes qui chaque année sévissent dans ces parages 
à dater du mois de juin jusqu'à la fin de décembre. Une table, un 
crucifix fixé à la muraille, et sur ce crucifix une palme desséchée, 
composaient tout l'ameublement. Au milieu du couloir, une belle 
jeune fille était debout. La santé rayonnait sur son visage, de longs 
cheveux noirs et abondans tombaient en désordre sur ses bras et 
ses épaules nus; ses grands yeux pleins d'une douceur infinie in- 
terrogeaient à tout instant les malades auxquels la fièvre arrachait 
des gémissemens. Dès qu'elle remarqua qu'il y avait un étranger 
avec da Silva, elle jeta sur ses épaules une longue mantille en co- 
tonnade bleue; se voilant ensuite la figure selon la coutume mo- 
deste des filles du pays, je la vis rester inunobile, absorbée dans le 
navrant tableau qui était devant nous. — Me croirez-vous? Admet- 
tez-vous qu'une passion puisse entrer comme un glaive dans un 
cœur? Moi, j'en ai fait l'expérience, et mon histoire vous le prou- 
vera, — Malgré la rapidité qu'elle avait mise à s'envelopper de sa 
mantille, j'avais parfaitement aperçu son visage. Dès cet instant, je 
ne vis plus qu'elle. Ravi, troublé, ému, je n'entendis plus un mot 
de ce que le vice-consul marmottait à mon oreille pour justifier son 
avarice. Je sortis du consulat, cherchant déjà dans ma tète un pré- 
texte plausible à un prompt retour dans cette maison. 

Les matelots, pour combattre l'ennui et l'oisiveté qui les tuaient, 
avaient imaginé de donner précisément ce jour-là un bal aux filles 
noires de l'Ile. La réunion s'était tenue sous un hangar abandonné, 
ouvert à tous les vents. Rien de plus simple que cette fête : pour 



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UN SOUVENIB* DE VOYAGE. 18& 

sièges, des planches élevées du sol à l'aide de pierres d'une égale 
hauteur, pour orchestre deux noirs frappant à tour de bras sur une 
grosse caisse ou raclant du bout de leurs ongles trois cordes ingé- 
nieusement tendues sur une noix de coco coupée en deux, la lune 
éclairait, — pour rafralchissemens, de petits morceaux de canne à 
sucre servis dans une calebasse desséchée. Goût baroque I presque 
toutes les danseuses, pieds nus, au visage couleur d'ébëne, mais 
aux traits réguliers, portaient des robes blanches à falbalas. Rien 
cependant n'est ridicule dans leur costume journalier, composé in- 
variablement d'une longue jupe bleue et d'un canezou très large 
sur lequel elles jettent une mantille en cotonnade» Malgré leur ac- 
coutrement, les hommes du Rubens les trouvèrent belles à ravir; il 
faut croire que l'admiration était réciproque, car les' danses durè- 
rent tard dans la nuit. Dans un groupe silencieux de vieilles femmes 
accroupies bouches béantes autour des danseurs, j'avais reconnu 
tout à coup une négresse attachée au consulat. Je lui avais fait 
signe de sortir de l'atmosphère trop échauffée de la danse, et, une 
fois en plein air, je m'étais empressé de lui demander le nom de 
celle dont l'image ne me quittait plus. — Rita, me dit-elle. — Je 
sus encore que, née à Porto-Praya de San-Yago, elle n'était ni la 
fille de da Silva ni son alliée. 

Le lendemain , je la vis sortir de la misérable hutte couverte de 
palmes sèches qui tient ici lieu de temple. Ses traits ont toute la 
noble régularité des visages européens; elle est grande, svelte, et 
sa lente démarche m'a rappelé celle des femmes de la Judée. La 
pâle couleur de sa peau jette dans mon esprit un grand trouble. 
Quelle est l'origine, la race de cette femme? Ses bras, son col, ses 
fines épaules, ont les reflets du bronze florentin. Il y a de l'or dans 
sa chair. La Sulamite du Cantique des cantiques devait avoir cette 
étrange beauté; comme celle que Salomon appelait la plus belle 
d'entre les femmes, elle eût pu dire : « Je suis brune, mais de 
bonne gr&ce... Ne prenez pas garde à moi de ce que je suis brune, 
parce que le soleil m'a regardée. » 

A tout instant, vous pouviez entrer en rade avec le bâtiment qui 
devût nous rapatrier; bien décidé à vous laisser mettre à la voile 
sans moi, si j'apprenais que je pouvais épouser Rita, je retournai 
chez le vice*consul da Silva dès le lendemain de ma première visite. 
En ma qualité d^ blanc, — qualité dont jusqu'à ce moment je n'avais 
pas soupçonné le privilège, — le mulâtre n'osa pas me faire un 
trop mauvais accueil ; il me reçut avec son indifférence habituelle, 
sans attacher aucune importance à cet empressement, sans se dou- 
ter du motif qui m'amenait chez lui. Je n'avais qu'un but cepen- 
^t, loi parler de celle que j'aimais, entendre parler d'elle, con- 



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i86 



BBTUS DES DCUX MOIIDES. 



fesser mon amour dès qn'il s'offirirait une occasion propice. J'étais 
étonné que le vice-consul, en me regardant avec quelque atteniioD, 
ne lût pas dans mes yeux, ne vit pas dans ma contenance embar- 
rassée tout ce qui se passait en moi, et ne vint pas de lui-même 
au-devant des explications que je brûlais d'obtenir de lui. Heu- 
reusement le hasard servit mes désirs. Importuné par la demande 
de quelques secours pour un de nos matelots malades, da Silva rae 
dit avec une grossière brusquerie de m'adresser désormais pour cm 
sortes de requêtes à Rita, que cette fille seule connaissait les res- 
sources de sa maison, qu'il lui avait donné ses pleins pouvoirs de- 
puis qu'il était malade, et qu'il agréait d'avance tout ce qui serait 
convenu entre nous. — Rita, lui dis-je avec quelque étonnement^ 
est bien cette jeune fille que j'ai vue hier veillant sur vos malades? 

— Précisément. 

— Je comprends mal le portugais; il est à craindre qu'elle ne 
puisse pas elle-même comprendre ce que je lui demanderai, si, 
comme à vous, je lui parle anglais. 

— Soyez tranquille. Des relations d'affaires avec ks Américains 
qui viennent à Boa-Vista tous les ans chercher des sels et des peaux 
de chèvres ont rendu cette langue familière à toutes les personnes 
de rtle. La nature, qui nous a faits noirs, a racheté sen injustice en 
nous accordant le don des langues. 

— Et le français, monsieur le vice-consul, quelqu'un le parle- 1-41 
dans nie? 

— Personne; il n'y pas même de vice-consul de France à Boa- 
Vista. 

Une idée que je croyais très heureuse traversa mon cerveau. 
— Vous plairait-il de l'apprendre de moi? 

— Apprendre le français à un vieux gorille? Vous n'y songez 
pa9. Vous pourriez partir demain, — ce que je vous souhaite, — 
et il est bien inutile de se casser la tête pour un travail qu'on ne 
peut pas finir... à moins, s'écria -t-il avec un rire lugubre qui se- 
couait les os de sa mâchoire comme des castagnettes, que vous ne 
vouliez vous fixer dans Tarchipel du Cap- Vert comme maître d'é- 
cole. Vous seriez sûr de n'y avoir aucun concurrent,... et par rao- 
mens, quand la mort fauche cette lie, pas un élève 1 

— Pourquoi pas? — rëpliquai-je sans me laisser rebuter par 
ses sinistres plaisanteries, en songeant sérieusement qu'il m'iiodi- 
quait ainsi pour l'avenir une ressource contre rabaadon et la 
misère. 

Le vice-consul ne daigna plus me répondre; il alluma un cigare 
de Bahia, tout en me regardant en dessous et peut-être avec quel- 
que admiration; cependant était-ce bien de l'admifation, et ne pen- 



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UN SOUTENIR DB TOYAttS. 187 

aBh-il pas plutôt qu'il av»t un foa devant lui? Ce qoi me parat 
éfîdenU d'est qu'il n'encourageait pas men idée. C'eût été d'ail- 
leurs un crime. Je pouvais échapper & l'épidémie de la saison, 
OMÛs dans iuiit mois, après le retour des pluies, les fièvres revien- 
draient avec leur affireux cortège de soufiranoes. Pour un homme 
habitué à l'air tempéré de l'Europe, le danger devait être plus grand 
qaepour ceux qui, nés id, se sont accoutumés à vivre dans l'attente 
d'oBB mort prématurée. Comment comprendre que ces lies mal- 
saînes ne soient pas désertes? Quel lien invincible a.ttache donc 
ses habitans à cette terre sans arbres, sans (leurs, à ce sol où le so- 
leil fait germer la mort, lorsque partout ailleurs ce même soleil 
donne la vie, la verdure, les prairies, la forêt aux ambres impéné- 
trables? Et quelle existence ne devait pas être la mienne désor- 
mais, si je persistais dans ma résolution 1 Séparé de l'Europe pen- 
dant de longs jours, je ne pouvais e^rex avoir des nouvelles des 
miens et de ma patrie que lorsqu'un bâtiment américain viendrait 
cberdier les produits misérabies de l'Ile, ou encore lorsqu'un capi- 
taine inexpérimenté, par une nuit obscure, jetterait son navire sur 
les récifs qui perdirent le Rubens. — A quoi diable songez-vous? 
groffimela le vieux consul. Allez donc trouver Rita, et ne vous faites 
pas doDBer toute la maison par elle. 

le m'éloignai sans être troublé ni par la brosqume de da Silva^ 
ni par les pensées sinistres qui venaient de traverser mon esprit; 
je n'ensse pas aimé, si mon cœur en eût été ébranlé. Je ne songeais 
qu'à fadorable vision que j'avais eue la veille, je ne voulais vivre 
que pour me faire aimer de Rita; je n'avais qu'un but, lier sa des- 
tîjiée à la mienne. Je la trouvai sous la vérandah d'une vaste cour. 
Tontes les habitations riches de cet archipel sont construites à la 
moresque, c'est-à-dire ayant au centre du logis un large espace 
quadiangulaire formé par les murailles de l'habitation et entouré 
d'une galerie en bois, qui s'élève ordinairement à la hauteur d'un 
premier étage. Les portes des chambres à coucher, du salon, de la 
salle à manger, s'ouvrent toutes sur ce balcon, où les maîtres du 
logis circulent continuellement; les femmes y travaillent le jour, y 
prennent le frais le soir, et les enfans, étendus entièrement nus sur 
des nattes, y jouent pendant de longues heures. La domesticité, les 
slaves, — il y en a encore, je ne le sus que trop, dans les posses- 
^OBs portugaises, — vivent pêle-mêle au rez-de-chaussée avec les 
chevaux, les chiens et les smimaux domestiques. Quant aux habi- 
tations pauvres des indigènes, elles n'ont qu'un rez-de-chaussée 
eitérieureamt blanchi à la chaux; l'intérieur est des plus misé- 
rables. Les familles qui y vivent sont composées de noirs, an- 
^ens eadarves affranchis. La température étant continuellement 



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188 REYUE DES DEUX MONDES. 

élevée, ils donnent sur le sol foulé» enveloppés dans une couver- 
ture en coton fabriquée sur la côte d'Afrique. Parfois dans une de ces 
demeures l'œil étonné découvre un piano, un meuble élégant, des 
défroques d'Europe, des vins excellens et de tous les pays : ce sont 
des épaves que la mer a rejetées sur les côtes de ces lies, triste* 
ment fertiles en naufrages. Si les diamans y brillent aux doigts de 
presque toutes les négresses, c'est qu'elles les ont enlevés, en les 
mutilant sans scrupule, aux mains crispées des noyées. Sans la 
pèche, fort abondante d'ailleurs, sans les épaves, il n'y aurait peut- 
être pas un habitant à Boa-Vista. 

Lorsque j'aperçus Rita, elle distribuait à des chèvres avides quel- 
ques feuilles fraîches de maïs; accroupie aux pieds de la jeune fille* 
se trouvait la négresse que j'avais interrogée la veille. Dès que 
celle-ci me vit, elle s'élança vers moi, et, s'emparant de mes mains, 
y posa ses grosses lèvres selon la coutume humble des esclaves. Je 
devins cramoisi autant des étranges marques de soumission que je 
recevais d'une pauvre femme que de l'ennui de me voir reconnu. 
— Où as-tu fait connaissance avec cet étranger, Nora? lui demanda 
sa maîtresse. 

Je n'entendis pas la réponse, qui fut dite à voix basse; mais la 
négresse parlait avec volubilité, roulant à tout instant ses grands 
yeux de mon côté, et j'eus la certitude que tout ce qui avait été 
échangé en paroles entre elle et moi était fidèlement rapporté. 
Rita me considéra longuement; il y avait un étonnement craintif 
dans son regard, presque une question. J'étais tout interdit. Lors- 
qu'elle me demanda ce que je cherchais, je fus quelques secondes 
sans pouvoir répondre. — Da Silva, lui dîs-je enfin, m'a fait es- 
pérer que vous consentirez à être pour nous tous , pauvres naufra- 
gés, mais surtout pour un de nos matelots qui vient d'être atteint 
par les fièvres, ce que vous êtes pour les malades de cette maison, 
une sœur de charité. 

— De tout mon cœur, reprit-elle simplement. 

Elle se leva aussitôt, et me conduisit, suivie de Nora, dans une 
petite chambre où elle gardait et préparait sans doute les médica- 
mens. Elle y prit ce qui convenait au matelot souffrant; nous par- 
courûmes ensuite la maison, afin d'y découvrir des objets très utiles 
à des Européens naufragés, mais sans valeur pour un habitant de 
Roa-Vista. — Le vice-consul, me dit tout à coup la jeune fille, vous 
a-t-il autorisé à me demander tout cela? 

— Oui. Le vice-consul approuve tout ce que vous ferez; seule- 
ment, connaissant votre générosité, il m'a chargé de vous recom- 
mander de ne pas dévaliser toute sa maison pour nous. 

Elle sourit avec une légère ironie, puis d'une voix douce : — 



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UN SOUTENIR DE TOTAGE. 189 

Gomme vous avez l'air très bon, dit-elle, je vais vous faire la meil- 
leure part dans le peu que j'ai à donner. 

—Je ne veux rien pour moi, encore moins voudrais-je d'une pré- 
férence. Je ne me plains pas, et je ne demande rien«.. Je me trompe, 
Rita, voulez- vous m'autoriser à être témoin du bien que vous faites 
ici? Accordez-moi cette faveur, et je vous affirme que jamais dé- 
Dûment, misère, ennuis, n'auront été pour moi plus légers à sup- 
porter. 

— A quoi bon me revoir? fit-elle confuse, naïvement étonnée, 
ne paraissant pas comprendre le prix que j'attachais à ma demande. 
Cela ne changera pas la farine de manioc et le maïs que vous avez 
à manger en pain blanc, l'eau saumâtre de nos citernes en eau de 
source limpide. •• Pourtant, si la vue des misères de cette maison 
vous fait trouver moins pénible votre situation de naufragé, venez. 
J'ai quelques bons livres anglais et portugais; les voulez-vous? 
\otre séjour dans l'Ile ne peut être bien long; mais, quelle qu'en 
soit la durée, si j'ai pu vous aider à supporter un instant les hor- 
reurs de cette résidence, je serai heureuse et contente. 

Je me précipitai, sans réflexion, en les baisant comme un fou, sur 
les petites mains de l'adorable créature, qui, tout en parlant, levait 
ses yeux humides vers le ciel comme pour me dire d'y chercher un 
secours supérieur à ceux qu'elle pouvait m'oifrir. Je sentis mes 
larmes jaillir à flot, et prêt à s'échapper de mes lèvres un aveu 
brûlant. Je me contins pourtant, car il me paraissait insensé que 
Bita put at>ire à la spontanéité de ma passion. Après avoir par- 
couru le logis, reçu les livres et les objets destinés à mes compa- 
gnons, je voulus encore une fois lui dire que je l'aimais : ma voix 
expira sur mes lèvres; par le regard que la jeune femme lança sur 
moi en me quittant brusquement, je compris qu'elle avait con- 
sdeoce des sentimens qu'elle m'inspirait. Ce regard était glacé, 
d'une froideur tellement calculée, que je sortis de chez da Silva 
pleurant comme un enfant. 

Le lendemain même de cette visite et jusqu'au jour de votre ar- 
rivée, je revins à la maison du consul avec la tenace et audacieuse 
persistance des homnoes de mon âge. Gomme je ne pouvais m'y pré- 
senter que dans l'après-midi, je m'asseyais, en attendant l'heure 
désirée, sur le sable au. bord de la mer. J'avais soin de me placer 
sur un point élevé de la côte d'où mes yeux pussent sans peine dé- 
couvrir la demeure de ma bien-aimée. Si un instant je perdais de 
^e sa maison, c'était pour contempler le mouvement des vagues 
déferlant à mes pieds : j'entendais sortir du frémissement des flots, 
lorsqu'ils touchaient la grève, conmie un écho confus des plaintes, 
des sanglots, des colères, dont mon cœur était plein. N'avais-je 



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190 



RBTUB DES DEUX MONDES. 



pas, hélas I sujet d'être malheureux? Depuis le moment où Rita 
devina que je Taimais, son regard ne s'était plus adouci. Genifois 
j'avais voulu lui demander l'explication de son indifférence, cent 
fois elle s'y était dérobée. J'allais sans doute me décider à tout dire 
à da Silva, avec l'espérance de gagner son appui ou son approba- 
tion, lorsque je vis les voiles blanches du Funchal arrivant av^c 
vous de San-Yago. 

Dès que j'appris que vous veniez pour nous ramener en Europe, 
je courus chez le consul. 11 me fallait savoir» sans perdre une mi- 
nute, si rien ne s'opposait à ce que Bita devint ma femme. Si je 
pouvais l'espérer, je vous laissais mettre à la voile sans moi, saiKS 
rien communiquer à personne de mes projets; dans le cas contraire, 
il fallait monter tout de suite à b(H*d et ensevelir mon amour dans 
l'oubli. 

. Dès que Rita entendit le bruit de mes pas sur les planches so- 
nores de la Yérandah, je la vis accourir à ma rencontre. A ma grande 
surprise et avec peine, je remarquai que son beau visage avait re- 
pris l'expression de douceur ineffable qui m'avait si fortement sub- 
jugué lorsque je le vis pour la première fois. — Je sais la bonne 
nouvelle, me dit-elle, et je viens de remerder la Vierge de ce qu'eUe 
a fait pour vous. Dès demain, vous serez en route pour r£urope. 

Je demeurai interdit. — Vous croyez donc que je suis heureux 
de partir? m'écriai-je. 

— Gomment ne le seriez-vouspas? On dit des choses merveil- 
leuses éà votre pays. Toutes les femmes, m'assure-t-on, y sont 
blanches et libres. Qu'on doit être heureux d'habiter de telles con- 
trées ! Gomment peut-on les quitter? Néanmoins ne dites pas chez 
vous trop de mal de nos îles; — quoique pauvres, elles sont hos- 
pitalières. Si les hasards de votre vie de marin vous ramènent un 
jour dans notre archipel, venez nous voir. Da Silva, j'en suis per- 
suadée, vous pressera de nouveau la main avec plaisir. 

— Peu m'importe da Silva I Vous, Rita, aurez-vous qudque joie 
à mon retour? 

— Oui, beaucoup,... je puis vous le dire à présent que vous par- 
tez;... mais, j'y songe, reprit-elle avec tristesse, si vous restez de 
trop longues années sans revenir, peut-être ne me retrouverez*vous 
plus. Les fièvres ne m'épargneront pas toujours. Dans ce cas, pro- 
mettez-moi de faire un pèlerinage là-bas, vers les dunes blanches, 
au cimetière, où je reposerai. 

— Ghassez cette idée, Rita; vous vivrez pour moi, comme je veux 
vivre pour vous. Je ne pars pas : je vous aime; ne le savez-voas 
pas? Vous serez ma fanme, si vous y consente. Demain même., après 
le départ de mes compagnons, je demande votre main à da Silva. 



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UM SOUTENIR DE TOTAU. 191 

— Hctt, votre fesune? fit la jeune fille avec un geste d'épouvante, 
c'est impossible! 

— Impoaâii^, gcaBd Dieu I Pourquoi? 

— Ne aavee-vous pas qui je suis?.. Partez, au nom du cîell ne 
m'interroges pAS; je ne pub ôtre à vous I 

J'étais atterré; j'allais continuer lorsqu'elle éclata en sanglots, et 
malgré mes efforts pour la retenir elle s'échappa de mes bras, me 
laissant comme foudroyé. Je ne sais combien de temps je fusse resté 
soos le coup de mon égarement sans une voix triste et dolente qui 
munnnra en portugais à côté de moi : — Que faz ahi^ o senhor? 
(que faites-vous là, monsieur?) 

C'était la vieille négresse Nora, que j'avais toujours vue auprès 
de Rita. J'écrivis à la bâte quelques mots au crayon sur un papier, 
et je la priai de les porter à sa maltresse. — mia, no arnuy.. me 
dit-elle. (Rita, pas maitresse.) — Je la regardai avec fureur ; elle 
n'eût pas été femme, je l'eusse fripée. — Ob I reprit-elle d'un air 
triste, comme fàcbée d'avoir été mal comprise, eu sou humilde 
aiada{\à suie sa servsJite dévouée )« fiita empêcher toujours moi 
d'être battue. 

— Porte-loi donc cecU si tu l'aimes; mais ne remets oe papier 
qu'à elle seule... Jure-le I 

Nora se signa et jura ce que je voulus. Je disais : u Rita, je ne 
partirai point. Je reste pour vous mériter, pour vaincre les obstacles 
qoi s'opposeraient à ce que j'ose espérer. Au nom du ciel, gardez le 
secret de cette résolution jusqu'à demain. u Ghriszun. m 

Je Tirns ai dit qu'après la lente dij^)arition du Funchal derrière 
Thorism j'avais envisagé avec effroi toute l'étendue de la situation 
sans issue où volontairement je Ai'étais placé. Le \x:kk parti, je 
défais sans retard aller trouver da Silva; mais comment l'aborder? 
que hd dire pour expliquer mon étrange séjour à Boa-Vista? Bien 
qn'en parlant de l'attachement d'un blanc pour une fille de cou- 
kor, n'allais-je pas lui fournir un motif de raillerie? Si je lui di- 
sais que la personne aimée était Rita, que je la voulais prendre 
pour femme, n'était-ce pas faire éclater une inimitié terrible? Je 
venais ravir à un vieillard avare son trésor, l'âme de sa maison, 
l'u^ge gardien de ses malades, la femme qui devait remplacer près 
des Qiphelins la mère récemment perdue. Il ne fallait pas oublier 
un seul instant qu'en sa qualité de vice-consul, da Silva avait le 
droit de me tenir enfermé jusqu'au passage d'un navire; cet homme 
n'avait qu'un seul mot à dire au commandant d'un bâtiment de 
gaene anglais, pour que dès mon arrivée en Europe je fusse remis 
cooune déserteur à l'un des représentans de la nation sous le pa- 



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192 RETCE DES DEUX MONDES. 

villon de laquelle je venais de naviguer. Je devais donc agir avec 
la plus grande circonspection. Voici, après bien des hésitations» ce 
que j'avais arrêté : ne pas laisser soupçonner à da Silva la passion 
que je ressentais, me faire passer pour un garçon enthousiaste de 
la vie d'aventures, capter par un dévouaient absolu la confiance de 
celui qui disposait de Rita, de manière à lui faire employer mon 
activité à étendre ses relations d'affaires avec l'Amérique, lui deve- 
nir tellement indispensable qu'il n'osât rien me refuser. 

Dès que le vice*consul me vit arriver chez lui, il se leva de sa 
chaise comme mû par un ressort; en vrai Portugais créole, il m'ac- 
cueillit par des apostrophes précipitées à l'adresse de tous les saints 
et saintes du paradis catholique. — Jésus ^ santa Maria ^ Joséî 
s'écria-t-il en ne cessant de me regarder tout effaré, que vois-je? 

— Puis, devenant tout à coup païen en changeant de langage, il 
s'écriait en anglais : — Par Jupiter, est-ce réellement vous, maître 
Christian? — Nora se confondait en signes de croix incessans; Rita 
n'osait me regarder. Il me parut, en considérant attentivement la 
jeune fille, qu'elle avait pleuré; à la vue de ses beaux yeux encore 
humides, mon aplomb tomba. Je sentis devant cette tristesse inat- 
tendue fondre mes projets et mes résolutions comme la neige fond 
au soleil. 

Quand da Silva eût retrouvé son flegme habituel, il me demanda 
ironiquement si j'avais pris au sérieux mon projet d'enseigner le 
français à des négrillons. Il aimait mieux croire pour mon jugement 
que j'étais mal avec mon ancien capitaine, et que, craignant de 
mauvais traitemens, je l'avais laissé partir sans moi. En agissant 
sdnsi, je n'étais pas strictement dans mon droit; néanmoins je pou- 
vais me croire libéré vis-à-vis d'un commandant qui avait brisé sot- 
tement son navire sur des écueils. Me trouvant un air embarrassé : 

— Si vous vous plaisez, par un miracle de Dieu, à Boa-Vista, me 
dit-il, sur ce grain de sel toujours léché par la mer, ce n'est pas 
moi qui vous laisserai mourir de faim. Vous me parlerez souvent de 
votre Europe et m'apprendrez à la connaître. Rita, voilà une bonne 
occasion pour toi d'apprendre le français à peu de frais; quant à 
moi, je suis trop vieux pour cela. Cherche dans la maison un bâton 
où puisse percher ce bel oiseau blanc pris en cage de Boa-Vista : il 
logera ici, s'il n'a pas peur des fièvres; il mangera le riz de ma 
table, s'il ne croit pas déroger en s'attablant avec un mulâtre, — 
mais un mulâtre libre et vice-consul de sa majesté britannique à 
Boa-Vista, senhor Christian ! 

Je comprenais bien que l'orgueil de l'homme de couleur se plai- 
sait à l'idée de secourir un blanc. L'amour-propre triomphait de 
l'avarice. Je ne m'en inclinai pas moins reconnaissant et doublement 



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UN SOUVENIR DE VOYAGE. 193 

respectueux devant Tolivâtre représentant de la reine d'Angleterre. 
Gq l'écoutant parler ainsi, je sentis revenir mon courage un instant 
évanoui, et ce fut avec une joie réelle que je répondis à da Silva que 
je n'avais point quitté l'ex-capitaine du Rubens par crainte d'être 
maltraité, vu que je n'étais pas homme à souffrir un outrage. Si 
j'avais décidé de laisser partir sans moi mes compagnons, c'était 
tout simplement parce qu'il ne me plaisait pas de retourner en Eu- 
rope, où ma famille, effrayée par mon naufrage, ne m'eût pas per- 
mis, selon toute probabilité, de reprendre la mer. — Lorsque je me 
suis embarqué à Anvers, ajoutai-je, j'étais pauvre comme je le suis 
aujourd'hui, et à la charge de vieux parens; en les quittant, j'a- 
vais juré de ne les revoir qu'après avoir fait fortune à l'étranger, 
dans les colonies. Le hasard m'a jeté ici, j'y reste. Je suis sur la 
route d'Amérique, à moitié chemin des États-Unis, d'un libre et 
admirable pays où l'on atteint neuf fois sur dix le but que je 
poursuis, quand on a, comme moi, la jeunesse, la volonté et le cou- 
rage. En attendant qu'une occasion de partir se présente, — j'espé- 
rais bien tout bas qu'elle ne se présenterait pas de sitôt, — dispo- 
sez de ma personne comme vous l'entendrez, monsieur le consul ; 
mais donnez-moi tout de suite une occupation. 

Aussitôt da Silva s'écria que la Providence ou le diable me pro- 
tégeait. II m'apprit que son voisin, vice-consul d'Amérique, at- 
tendait chaque jour de Lisbonne un grand navire, le Camoëns. Dès 
son arrivée à Boa-Vista, ce bâtiment serait vendu. Comme les for- 
malités de vente demandent beaucoup d'écritures, il espérait me 
faire travailler chez son collègue, l'engager à m'allouer une jolie 
somme en dollars pour prix de mon travail, enfin m'obtenir un 
passage gratuit pour le Nouveau-Monde, si décidément je ne vou- 
lais pas rester dans son lie. 

J'avoue que je trouvai tout cela trop providentiel. Que répondre? 
Avant le départ de ce maudit navire, pensai-je, je serai peut-être 
devenu indispensable à da Silva. Cela me paraissait aisé avec un 
bomme aussi nonchalant et maladif. — En attendant l'arrivée du 
Camoënsy voulez-vous, lui dis-je avec chaleur, que je me mette en 
campagne dans l'intérieur de Boa-Vista et des lies environnantes 
pour acheter en votre nom des sels et des peaux de chèvres? 

Il allait, en vérité, accepter ma proposition, lorsque Rita, qui 
jusqu'à ce moment nous avait écoutés, s'approcha du vice-consul 
et loi parla en portugais avec animation. Je ne comprenais pas as- 
sez bien cette langue pour savoir exactement ce que la jeune fille 
pouvait dire, mais il#fut évident pour moi qu'elle le dissuadait 
d'accepter mes offres. Comme il hésitait et selon son habitude ne 
répondait pas, je vis Rita insister avec une force nouvelle. Je finis 

TOME a. — 1872. 13 



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lOA RETUE DES DBDX MONDES. 

par comprendre qu'elle disait à da Silva qu'en prenant à son ser- 
vice un garçon comme moi il s'exposait à ce que dans peu de 
temps je lui fisse d'amers reproches. Je n'étais point parti avec 
mes compagnons du Bubem pour l'Europe, finit-elle par lui dire; 
qui pourrait lui garantir qu'au départ du Camoëns je consentiraiis à 
m'en aller? 

Cette question fut sans doute pour da Silva un trait de lumière, 
et l'air soudainement consterné de Rita me prouva qu'elle en com- 
prenait, mais trop tard, l'imprudence. Jetant aussit&t les yeux sur 
moi, le vice-consul vit mon regard attaché avec une telle expres- 
sion suppliante sur ceux de la jeune fille que le soupçon qui tra- 
versait son esprit devint une certitude. Je me sentis démasqué, et 
j'avoue que j'en eus du contentement, car le rôle hypocrite que 
j'avais voulu jouer ne convenait pas du tout i mon caractère. 

— Pardonnez-moi, monsieur le consul, de n'avoir pas eu vis- 
à-vis de vous plus de franchise. J'aime Rita, et c'est rattachement 
que j'ai pour elle qui m'a fait déserter. 

Da Silva devint blême et menaçant; se dressant devant moi, il 
allait me frapper lorsque Rita l'arrêta d'un geste suppliant, et se 
plaça entre lui et moi. — Traitez ce pauvre jeune homme avec in- 
dulgence, en enfant, senhor da Silva ! Dites-lui la distance qui me 
sépare d'un Européen; les sentimens généreux de la jeunesse la 
lui ont cachée ou fait oublier. Qu'il comprenne qu'en vous parlant 
comme je l'ai fait je suis plus dévouée à son bonheur que si j'eusse 
gardé le silence. 

La colère et la fureur du vice-consul, au lieu de s^apaiser de- 
vant l'intervention de Rita, parurent s'accroître : de blême, sa 
figure devint verte; ses grands yeux noirs, roulant dans des orbites 
démesurément creusés par les fièvres, semblaient vouloir me fou- 
droyer; étendant vers moi ses doigts décharnés comme ceux d'un 
squelette, il m'eût déchiré, s'il n'eût craint de ne pas sortir victo- 
rieux d'une lutte avec moi. — Nora, cria-t-il avec fureur, cours 
chercher la force armée, afin qu'elle s'empare de ce voleur de 
fille, et le jette en prison... Brute que j'étais! comment, e» te 
voyant si belle et si douce, n'ai-je pas deviné la raison des vi- 
sites journalières de ce drôle? Et moi qui allais comme un imbécile 
enfermer l'hyène avec la chèvre ! Il est heureux qu'il n'ait pas eu 
une galère à lui, ce Christian, peut-être t'aurait -il enlevée et con- 
duite en Europe, comme autrefois les forbans espagnols enlevaient 
les nègres et les négresses pour en faire des esclaves dans leurs co- 
lonies. Rita, tu es un bijou précieux,... il le savait bien, puisqu'il 
voulait te voler. Combien j'ai eu raison de niettre en toi toute ma 
confiance! D'ailleurs, si tu eusses été assez folle pour aimer cet 



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UN SOUTSmR DE YOYAGf . 105 

homme en lait caillé, je n'aurais pas été longtemps sans m'en aper- 
cevoir. Ton séducteur eût pourri dans un cachot, le ealabozo aux 
esclayes, et toi, avec des fers aux pieds et aux mains, conduite à la 
côte d'Afrique, je t'aurais fait vendre à un noir de mon choix, à 
quelqu'un qui m'eût vengé de ton hypocrisie. Pourquoi pleumi- 
ches-lu7 Aimerais- tu cet amoureux goudronné? Non, puisque tu 
viens de le confondre et m'engages à le faire partir. C'est ma co- 
lère qui t'épouvante? Tranquillise-toi. Dès que cet homme sera 
hors de ma vue, ma fureur tombera; mais qu'il parte, ou je le tue 1 
Le navire que j'attends prendra tout de suite à son bord maître 
Chriitian, et je ne garderai plus 'que pour en rire le souvenir de 
cette sotte histoire. Si tu veux te marier, donzella^ il faut que tu 
attendes la mort de ton vieux maitre, car je ne t'échangerais que 
contre la couronne d'Angleterre; demande à ce va-nu-pieds s'il l'a 
dans sa poche. La femme que je viens de perdre t'aimait comme sa 
fille; eût-elle voulu plus que moi te voir quitter la maison? Non, ne 
le pense pas. Mon deuil fini, les petites créatures délivrées de leurs 
fièvres, les beaux jours revenus, nous verrons ensemble s'il ne 
sera pas possible de t' offrir un sort plus doux que celui de devenir 
la femme d'un matelot. 

En entendant ces dernières paroles, Rita regarda le consul comme 
pour deviner sa pensée; il y avait de la terreur et de l'étonnement 
dans les grands yeux interrogateurs de la jeune fille; da Silva ne 
parut ou ne voulut pas s'en apercevoir. Il s'approcha de son es- 
clave, l'embrassa au front, tout en me regardant d'un air railleur. 
Si je n'avais vu sur les traits de Rita une répulsion bien marquée, 
un effroi manifeste, je ne puis cire à quel acte de folie désespérée 
je me fusse livré. 

A ce moment, la vieille négresse entra toute tremblante, suivie 
de deux noirs armés de sabres rouilles. Ces malheureux nègres, 
minés par la fièvre, avaient dû sortir de leur lit pour me saisir. 
Cétût la « force armée » ridiculement demandée par da Silva, 
tont ce que Nora avait trouvé d'hommes valides parmi les quinze 
douaniers qui composent la garnison habituelle de Boa-Vista. Je 
demandai en haussant les épaules si c''étaii avec ces moricauds en- 
fiévrés qu'on avait la prétention de me faire SErrèler. — Renvoyez, 
di»-]e à da Sîlva, ces malheureux, que je jetterais par terre d'un 
reven de ma main, s'ils osaient me toucher. Faites^mol indiquer la 
rnaistm du vice-consul américain, afin que j'aille me placer sous sa 
protection ; s'il me la refuse, je vivrai bien de pêche jusqu'à l'arri- 
vée du Camoëns. Je puis souffrir les privations, mais jamais la vio- 
te&ce. le ne suis en somme ni Belge, ni Anglais, ni Portugais, je 
^uis Suédois, et je ne vous reconnais absolument aucun droit sur 



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196 RETUE DES DEUX MONDES. 

ma personne. — Me tournant alors du côté de Rîta, je lui dis que 
mon cœur était mortellement attristé d'avoir vu à ce point mon 
amour incompris et dédaigné. — La dureté de la déclaration que 
vous venez de faire à da Silva, ajoutai-je avec une colère sourde, 
éteint à jamais cet amour. Soyez donc la maîtresse ou la femme de 
cet homme, il est digne de vous! 

A peine cette insolente apostrophe échappée de mes lèvre?, je vis 
Rita chanceler et pâlir; je m'élançai vers elle pour la soutenir, car 
je crus qu'elle allait tomber; pourtant son visage s'éclaira bientôt, 
ses yeux brillèrent d'un vif éclat. — Mais cet homme ne sait donc 
pas ce que je suis? Regardez ! s'écria- t-elle en s' adressant h moi 
avec douleur, et, relevant la manche de sa robe avec un geste na- 
vrant, elle posa un doigt sur les veine» de son bras nu. 

— Je ne comprends pas, balbutiai-je en regardant ce bras gra- 
cieux tout étincelant de cette belle teinte dorée qui déjà m'avait si 
vivement frappé. 

— Eh bien 1 je ne puis être à vous, parce qu'il y a du sang noir 
dans ces veines, et que dans les vôtres il y a du sang rouge, du 
sang libre; comprenez-vous? C'est impossible parce que je suis la 
fille d'une esclave de San-Yago, et que je suis esclave aussi. J'ap- 
partiens à ce vieillard, qui ne me rendra la liberté qu'à sa mort ou 
contre de l'or, que vous n'avez pas... 

— Vous à cet homme ! 

— Ma mère, séduite par un blanc, a donné le jour à une enfant 
esclave, et cette esclave, c'est moi. Puis-je, n'étant pas libre, vous 
laisser croire un seul moment que je vous aime ou que je vous 
aimerai? Non, la mort mille fois plutôt que renouveler un tel 
crime! 

— Pardonnez- moi, lui dis-je éperdu en me jetant à ses pieds, de 
n'avoir pas compris dès le premier moment votre rigueur. Je vous 
aime plus que jamais, Rita, et plus que jamais je vous demande à 
genoux de m'aimer. Espérez !.. Je connais désormais ma tâche, je 
ne faillirai pas au devoir de vous donner la liberté. Vous pourrez, 
continuai-je en me redressant et en parlant à da Sylva, vous pour- 
rez me forcer à partir, me faire enlever, si vous l'osez, par les 
hommes du Camoëns; mais je reviendrai à Boa-Yista dès que j'au- 
rai de quoi y vivre dans l'indépendance, et assez riche pour vous 
arracher cçtte enfant. Jusqu'au jour où je lui annoncerai qu'elle est 
libre, respectez-la, monsieur. N'oubliez pas une seule minute que 
vous me répondez d'elle sur votre vie. 

Je partis de chez le vice-consul. Sans la prostration dans laquelle 
il était tombé à la suite de cette scène violente, je suis sûr que je ne 
serais pas sorti vivant de ses mains. 



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UN SOUVENIR DE TOYAGE. 107 

II. 

Le Camoëns resta seulement huît jours en rade , et partît sans 
moi. Conduit chez le vice -consul d'Amérique, d'Oliveîra, j'eus la 
bonne fortune de lui convenir. Détestant et méprisant da Silva, — 
moins il y a de résidens dans une île, moins il y a naturellement 
d'accord entre eux, — il me promît son appui et sa protection à la 
s«ule condition de lui servir de secrétaire lorsque, chose rare, il 
aurait un navire de passage à expédier, à condamner ou à vendre, 
le crois que, l'ayant fort innocemment assisté dans l'acte de vente 
du Cûmoënsy — acte que j'ai su depuis avoir été illégalement dressé, 
— il avait eu tout intérêt à ne pas me laisser partir sur ce navire. 
Exilé de la mère-patrie pour une cause que je ne connais pas, mon 
protecteur a su obtenir des États-Unis d'Amérique un exequatur 
qui le met à Boa-Yista non- seulement au-dessus des lois du Por- 
tugal, mais au-dessus de celles du monde entier. Depuis dix ans, il 
a quitté Lisbonne, m'a-t-il dit un jour, et il ne songe plus à y re- 
venir. Le pourrait -il? Ce n'est pas mon affaire. Sa fortune est con- 
sidérable ; il prend plaisir à me montrer avec une vanité comique 
un coffre-fort dont Tîntérieur est éblouissant de piastres blanches 
et d'onces d'or mexicaines. Comment a-t-il pu acquérir tout ce 
trésor, étant arrivé ici gueux et sans un reis? Je l'ai ignoré long- 
temps; depuis qu'il a quitté furtivement l'archipel du Cap-Vert, il 
y a quelques années, j'ai su que le vice -consul d'Oliveira s'était en- 
richi par une série d'opérations en apparence très légales, mais qui 
n'étaient en réalité que des actes de baraterie admirablement orga- 
nisés. 

Vous me demanderez peut-être comment, sans bourse délier, 
avec la presque certitude d'échapper aux galères, le résident d'une 
colonie lointaine, agissant en qualité de vice-consul, peut acquérir 
une fortune considérable. Rien n'est plus facile lorsque l'habile 
homme qui se livre à ces opérations a en Europe des complices in- 
telligens. Ces derniers commencent par acheter en Angleterre une 
vieille carcasse de navire : elles y abondent. A coups de rabot, avec 
des applications intelligentes de couleur et de goudron, on remet 
cette coque à neuf, de manière à cacher « des ans l'irréparable 
outrage » aux yeux curieux d'un courtier d'assurances maritimes. 
Conduit d'Angleterre dans un port du continent européen, le vieux 
oavire retapé s'assure alors, comme s'il était neuf, pour une valeur 
de deux cent mille à trois cent mille francs, c'est-à-dire pour une 
somme qui représente quatre ou cinq fois le prix de l'achat. Cette 
fonnalité remplie, on met à bord un capitaine intelligent qui prend 



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196 R£TU£ DBS MUX MONDES. 

au plus vite le large. A peine à la hauteur des lies du Cap- Vert, — 
je nomme ces ties-là au hasard, comme je nommerais les tles Caro- 
lines, les lies Canaries ou les Sandwich, — il arrive tout à coup comme 
à souhait que le navire fait eau. Pour ne pas sombrer, on fait force 
de voiles vers la plus proche relâche, supposons toujours Boa- 
Vista. Le vice-consul, prévenu d'avance et qui attendait à coup sûr 
le navire en détresse, constate en bonne forme que ce dernier ne 
peut plus naviguer. On le condamne^ on le vend, et sur les actes 
régulièrement dressés de vente et de condamnation les assurances 
maritimes en Europe sont forcées de payer la valeur du bâtiment 
assuré, deux cent mille ou trois cent mille francs, moins le produit 
de la veDt3 à Boa- Vista, produit toujours dérisoire lorsque, comme 
dans beaucoup d'Iles pauvres, il ne peut y avoir d'acquéreurs sé- 
rieux. Ce n'est pas tout. On rebouche les complaisantes voies d'eau, 
et on L3 conduit tant bien que mal dans un port d'Amérique, où le 
vieux navire est vendu une dernière fois. 

D*01iveira, dont alors je ne soupçonnais pas, comme vous devez 
bien croire, le commerce ténébreux, me donna une jolie chambre 
dans sa maison. Vous ne sauriez vous imaginer quelle jouissance 
infinie j'éprouvai, après en avoir été si longtemps privé, à m'y voir 
installé comme chez moi, ayant sous la main une table chargée de 
livres, du papier, des plunies, a^ec un lit garni de beaux draps 
blancs. Une des fenétrea de ma chambre donnait sur l'Océan; j'avais, 
avec l'aspect de la pleine mer, la vue d'une partie des brisans for- 
midables qui rendent les abords de l'Ile excessivement périlleux. 
Ces écueilfls qui commencent près du livage, s'avancent jusqu'à la 
distance de quatre ou cinq milles marins vers le large. Lorsque les 
vents soufflent sur eux en tempête, les flots viennent s'y heurter 
avec une violence terrible. Des colonnes d'eau, des arceaux liquides, 
s'élèvmt alors dans les airs à perte de vue, se brisant pour retom- 
ber en pluie diamantée. C'est vraiment un spectacle admirable, 
surtout lorsque le soleil, soit qu'il monte à l'horizon, soit qu'il se 
oouche dans la mer, frappe les eaux mouvantes obliquement de ses 
layoftSk A mes heunes perdues, — elles étaient nombreuses, *— j'^ 
tudiais leportugab. Le aoir, je jouais sur la vérasdah avec les e&- 
âme; d'Olhfeira en avait cinq, tous fort jolis, mais pâles, étiolés, 
sans vigueur. Lem* père venait de ae marier en troisi^es noces* Je 
B'eiagère lâea ; ici les femmes qui; ont eur trois ou. quatre maris 
ne sont pis rares. L'Affection dea époux se ressrat beaucoup de ces 
uaîcnis farusquemeifit rompues et na^dement nouées. La mert^ tou- 
jomrs pn)Bip^;â frapper dans, ce pays malsain, n'ins$>ire paa non 
plus la jcraioteet liborseur au même degré qu'en Biirope* Si la doub- 
leur causée par iai peste de l'être aimé y est pendant quelques joues 



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I 



UN SOLTEMB DE VOYAGE* 19» 

plus vive que dans nos contrées, l'inapression est bien moins du- 
rable. Pourquoi pleurer aujourd'hui ceux qui s'en vont, lorsque 
deoiaiD, si vous les aimez, la mort vous joint à eux? 

M<» d'Oliveira était une nonchalante créole d*une douceur pres- 
que exagérée. Entraîné vers elle par une sympathie bien naturelle, 
je dus lui confesser le secret de mon séjour àfioa-Vista; sans cette 
coofession, comment expliquer ma présence dans Tlle? Elle ne vit 
qu'ooe folie dans l'attachement profond que j'avais pour Rita. Mal- 
gré son bon cœur, l'amour du prochain s'arrôte en elle, comme 
dans le cœur de toutes les femmes créoles, aux personnes de sa 
condition et de sa race. Pour elle, Marianna d'Oliveira, Rita ne 
pouvait pas être digue d'inspirer un dévoûment et un sacrifice 
comme ceux que je m'imposais. Lui parlais-je avec passion de 
la charité, de la délicatesse, de l'élévation des sentimens de celle 
qui était mon idole, elle n'osait pas me répondre, car elle voyait 
que je disais vrai, et ne voulait pas en convenir. — Le père de l'in- 
fortonée Rita était Européen comme votre époux, lui disais-je 
exaspéré; pourquoi mettre la fille d'un Européen et d'une femme 
Doire sur la même ligne qu'une Africaine barbare du Dahomey? — 
Rien n'eut raison de dona Marianna, ni la bonté vraiment excep- 
tionnelle de son caractère, ni les idées chrétiennes qu'elle avait la 
prétention de mettre en pratique. Après tout, comment s'étonner 
de ces préjugés, aussi vieux que les colonies? N'est-ce paâ exclu- 
siyement dans les possessions catholiques que l'esclavage existe 
encore? 

On joar,.aprës avoir lu jusqu'à minuit, j'allais m'endormir lorsque 
j'entendis un bruit de pas légers sous ma fenêtre, et tout aussitôt la 
chute d'un caillou sur le psu^quet de ma chambre. La chaleur se 
faisant déjà sentir à Boa-Yista, j'avais laissé ouverte la fenêtre qui 
donne sur la plage. Je me levai et je ramassai une pierre autour de 
laqueUe un papier était attaché au moyen d'une fine tresse de che- 
veux noirs. J*y lus ceci : a Monsieur Christian, un grand danger 
TOUS menace. Quittez Boa-Vista dès qu'une occasion de partir se 
présentera. Rita vous aime. Au nom du ciel, fuyez en Amérique ou 
dans une Ue voisine. Si, à la mort de da Silva, vos sentimens pour 
l'eniant esclave sont toigours ce qu'ils sont aujourd'hui, Rita sera 
i vous. Partez, le consul veut vous tuer. Songez que, dans un pays 
où il n'y a ni loi ni justice, un étranger a tout ai craindre. » 

Abandonner Boa-Viata au moment même où j'apprenais, que 
j'étais aimé^ c'était demander l'impossible. Qui donc eût protégé 
celle que j'aimaist contre ca da Silva^ qui, pouvait la forcer à se don- 
ner à loi comme maîtresse ou comme fenune? Je fis serment qu«^ 
s'il n'y avait pas de justice légale aux lies du Cap-Yert, J'en ferais 
une, mais «ommaice, eomme elle se pratique en Amérique. 



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200 BETUE DES DEUX MONDES. 

Avec l'arrivée de là belle saison et dès qu'il n'y a plus de pluies, 
les fièvres cessent ici comme par enchantement. Je vis tout à coup 
dans nie une animation que j'étais loin de soupçonner. Un grand 
nombre de malades sortaient de leurs demeures guéris, avides de 
jouir du grand air et du soleil. Une partie de la population s'occu- 
pait de pêche, quelques hommes traçaient et creusaient des salines, 
d'autres allaient semer des maïs dans les rares vallées où il y a de 
la terre végétale. A deux kilomètres de Boa-Vista, dans l'ancienne 
propriété d'un médecin, j'aperçus des cocotiers superbes, des oran- 
gers, des cotonniers et de la belle canne à sucre. La vue tout à fait 
inattendue de cette végétation tropicale fut pour moi toute une ré- 
vélation. Ce rocher, que je croyais partout inculte, pouvait donc 
produire de la verdure et des fruits ! On m'affirmait pourtant de 
tous côtés que ce beau résultat n'était pas aisé à obtenir, que dans 
nie de Mayo, la plus voisine de Boa-\ista, il n'y avait qu'un seul 
arbre, un tamarin gigantesque. M™" d'Oliveira m'a raconté que, 
s'étant trouvée un jour de fête à Mayo, elle avait vu la petite colo- 
nie portugaise que le sort a jetée là se promener sérieusement en 
rond sous l'ombrage de l'arbre immense, mais unique. Elle y avait vu 
les nonchalantes créoles portugaises, des négresses en robes blan- 
ches à falbalas, des hommes en habit de ville, les fonctionnaires en 
brillant uniforme, jouir de cette promenade aussi satisfaits que s'ils 
se fussent trouvés au bois de Boulogne ou dans Hyde-Park. 

Comme d'Oliveira avait deux chevaux magnifiques qu'il ne mon- 
tait jamais, il m'avait autorisé, dès le premier jour, à les faire 
sortir à ma guise. J'aimais ces nobles bétes, jumens arabes pleines 
d'ardeur, toujours avides de courir dans les dunes de la plage ou 
de galoper sur les crêtes escarpées des hauteurs. Je profitais lar- 
gement de leurs solides jarrets pour faire des excursions dans les 
montagnes abruptes de l'ile. Comme je voulais connaître exactement 
tout l'intérieur, j'avais eu soin de prévenir d'Oliveira de ne pas 
trop s'étonner si quelquefois il m'arrivait de faire des absences pro- 
longées. Lorsqu'un terrain que je croyais propre à la culture s'of- 
frait à moi, je cherchais de l'eau courante dans le voisinage, et, 
s'il se trouvait loin des marais, je ne l'abandonnais qu'après y 
avoir semé des graines intertropicales ou du midi de l'Europe. 

Dans une excursion au nord de l'île, à l'opposé de Boa-Vista, à 
un kilomètre au plus de la mer, je découvris une vallée sauvage, 
étroite, véritable val d'enfer creusé au milieu d'énormes blocs de 
lave. Au centre même de la déchirure rocheuse courait un filet d'eau 
limpide et glacé. Lorsque j'y vins la première fois, un martin-pé- 
cheur au plumage de saphir passa en sifflant sur ma tète. Un autre 
jour, j'y fis lever tout un vol de pintades sauvages. C'est le seul en- 
droit de l'Ile où j'aie vu des oiseaux, et ce fut pour moi un indice 



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UN SODVEiSIR DE VOYAGE. 201 

certain de grande salubrité. Je passai quelques délicieuses journées 
dans ce lieu pittoresque, solitaire, abrité du vent. Sur un espace de 
quelques mètres, j'enlevai sans beaucoup de fatigue les pierres po- 
reuses qui couvraient la terre végétale. J'ai planté quelques bou- 
tures de manioc, de cannes à sucre, et semé également des graines 
de cotonnier. A Tendi-oit où je me proposais de creuser la terre 
pour recevoir l'eau de la source et en faire un réservoir, je mis des 
semences de grands cocotiers en me disant que, si le ciel et le soleil 
leur donnaient vie, j'aurais là une oasis délicieuse. Je me promet- 
tais de revenir au bout d'un mois voir mes premiers essais de plan- 
tation, et, s'ils avaient quelque chance de réussite, d'y faire travail- 
ler activement. J'espérais bien trouver dans l'Ile des gens oisifs, des 
nègres vagabonds, qui pour quelques poignées de farine de manioc 
f ulvériseraîent les blocs de lave dont la grosseur gênerait trop mes 
cultures. Je me figurais, non sans raison, que toutes ces vallées 
rocheuses, formées à la suite de gigantesques convulsions terres- 
tres, pourraient être cultivées. Ce sont les hommes qui manquent; 
lorsqu'on apprend que, sur les deux cent quinze lieues carrées qui 
forment l'archipel du Gap-Yert, il n'y a que dix mille habitans, on 
çsi moins surpris de l'aridité et de la désolation que l'on voit ici. 
Il faudrait ouvrir jusqu'à la mer de nombreux conduits pour l'écou- 
lement des eaux stagnantes, et alors ce triste pays serait bientôt 
meneilleusemsnt transformé. Je faisais toutes ces réflexions, je 
m'abandonnais à tous ces rêves, soutenu par l'espérance obstinée 
de rendre mon existence possible et d'y associer celle de Rita. 

Cn soir du mois de mars, j'étais sorti vers les six heures, seul, à 
pied, avec l'intention de faire une promenade au bord de l'Océan. 
Je m'étais proposé, si la chaleur me le permettait, d'aller voir un 
lever de lune sur la mer, du haut d'une falaise distante de Boa- 
Vista de deux kilomètres environ. A sept heures, la nuit tomba 
brusquement, comme elle tombe sous les tropiques. Un léger brouil- 
lard augmenta bientôt l'intensité de l'ombre, déjà fort grande. Je 
n'eus plus pour me guider que l'éclat phosphorescent des vagues 
qui s'étalaient, avec un bruit doux et régulier, en festons mouvans 
sous mes pieds. Tout en cheminant, je pensais à ma chère Rita : 
depuis un mois, je n'avais plus eu l'occasion de la voir; elle restait 
invisible à tous les yeux, même à ceux de M"* d'Oliveîra, qui m'a- 
vait promis de lui parler en mon nom. Un instant, je m'interrogeai 
avec inquiétude, me demandant si mon amour pour elle avait fai- 
bli. Mon cœur répondit qu'il adorait toujours l'être beau et parfait 
qui le premier avait précipité ses battemens et lui avait révélé l'a- 
mour. Au souvenir des premières émotions éprouvées, je tombais 
dans une sorte d'ivresse dont je ne m'arrachais que pour m'y jeter 



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20S REYOE DES DEUX MONDES. 

avec une volupté plus vive. Tout à coup j'en vins à m'accuser de 
lâcheté et à me dire que ce n'était pas en me berçant seulement de 
rêves que j'arriverais à mon bat. Qae faire pourtant? D'Olîveira et 
sa jeune femme m'aideraient assurément dans mes projets d'éta- 
blissement et de culture : ils m'avanceraient sans crainte la somme 
nécessaire à Tachât du terrain que j'aurais choisi; mais comment 
espérer d'attirer Rita jusqu'à moi, si je restais àBoa-Vista? Une 
grosse somme d'argent pouvait seule désintéresser da Silva et 
lui fuire céder son esclave; je n'avais que quelques dollars, à 
peine de quoi vivre pendant quelques jours. En songeant à mon 
dénûment, je frappais du pied avec fureur le sable du rivage. 
Courant comme un foj, tantôt je me la:s:ais couvrir par l'écume 
des flots qui déferlaient à mes pieds, tantôt je m'égarais dans la so- 
litude sombre des dunes; puis, revenant à moi, je me dirigeais, 
brisé par la douleur, harassé de fatigue, vers le point culminant 
que je m'étais proposé d'atteindre. 

J'y arrivai enfin. Quittant la rive, je me mis à monter lentement 
la falaise, du haut de laquelle je ne devais pas tarder à distinguer, 
dans la direction de l'est, la lueur blanche et vaporeuse de l'astre 
naissant, lime sembla que quelques rochers, en S3 détachant sous 
mes pieds et en roulant avec fracas dans la mer, réveillaient sur 
une faliise voisine les chèvres d'un troupeau que j'avais souvent 
rencontré dans ces parages. Plusieurs fois j'avais parlé au gardien 
de ces chèvres, un vieil esclave de da Silva, pauvre noir qui vivait 
toujours là, brûlé le jour par le soleil, glacé la nuit par le brouil- 
lard. Je me mis à le héler pour lui faire, selon ma coutume, l'au- 
mône d'un peu de tabac à fumer. Rien ne répondit; je fus surpris 
de ne pas entendre la voix rauque et brisée de l'infortuné chevrier. 
— II dort probablement, me dis-je, — et, tout entier au spectacle 
du grandiose lever de lune, je n'y songeai bientôt plus. 

Il y avait à peine cinq minutes que la msr et les falaises s'étaient 
lentement éclairées aux doux rayons de l'astre qui sortait des flots, 
lorsqu'à cinquante pas de moi un éclair brilla dans la nuit, une dé- 
tonation épouvantable se fit entendre, et je sentis au même instant, 
à mon bras gauche, une vive douleur. J'étais blessé; un nuage passa 
devant mes yeux. Comment ne suis-je pas tombé? Je l'ignore. Ce 
que je sais, c'est qu'en quelques bonds descendant la falaise où j'é- 
tais je courus vers la hauteur voisine, à l'endroit même où j'avais 
vu briller l'éclair. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, 
je m'y trouvai au milieu d'un troupeau de chèvres affolées, dont les 
ombres mouvantes tranchaient en masses noires srur le sable que la 
lane argentait. Une de ces ombres mi parut plus opaque et plus 
a'iongéû que toutes celles qui m'entouraient; je reconnus le che- 



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UN «OU I ^HliR DE TOTACT. 208 

vrier à sa nudité presque complète. J'allais me précipiter sur lui 
pour l'étrangler, lorsque derrière moi j'entendis un jurement hor- 
rible et une respiration haletante. C'était da Silva, et en vérité sa 
présence ne me surprit pas. Je vis que le misérable, tenant levée 
sur moi comme une massue la crosse de son fusil, allait la laisser 
retomber pour me briser le crâne. Je pus éviter le coup : alors, 
aveuglé plus encore par la colère que par la douleur, je pris mon 
gigantesque ennemi à bras le corps. Le soulevant de terre comme 
une plame et le maintenant sur ma hanche droite avec mon bras 
valide, je tourbillonnai deux fois sur moi-même; enfin, dans un ef- 
fort suprême, je le lançai dans l'abîme à dix pas de moi. Il y eut un 
grand silence, puis un cri lamentable. Tallais courir vers le gouffre 
et peut-être dans mon trouble y suivre mon ennemi, lorsque, épuisé 
par tant d'émotions, je me sentis défaillir. Je tombai dans les bras de 
quelqu'un qui doucement cherchait depuis un instant à me retenir. 
Avant de fermer les yeux, je vis le vieux chevrier, qui, affectueuse- 
ment penché sur moi, me regardait. Le pauvre esclave n'avait pas 
osé m'avertir du danger, mais il me plaignait et me secourait de son 
mieux. 

Quinz3 jours après cet événement, je me souviens qu'il faisait 
presque nuit lorsque j'entendis à l'entrée de ma chambre comme 
un frôlement de robes, un doux chuchotement, des pas légers. 
J'ouvris les yeux, alanguis par là fièvre que me causait la bles- 
sure de l'arme à feu. Je vis Rita, qui, guidée par M"* d'Oliveira, 
s'avançait toute tremblante vers mon lit. Les deux femmes mirent 
un doigt sur leur bouche et me firent signe de ne pas m* agiter. 
Sur un geste amical de M*"" d'Oliveira, Rita s'inclina lentement vers 
moi, posa ses lèvres sur mon front ; puis, voilant son beau visage 
sous sa mantille bleue, elle me dit tout bas : — Guérissez-vous, 
Christian, et je serai votre femme devant Dieu; da Silva est 
mort. 

Je vous envoie ce récit, que j'ai pu écrire chez moi, dans ma 
plantation, avec ma chère femme à mes côtés épluchant le produit 
dj mes cotonniers, et mes jeunes enfans, plus blancs que beaucoup 
d'Européens, jouant à l'ombre de nos cocotiers presque aussi jeunes 
<Tn'eQi. Grâce au travail, nous avons pu conjurer la misère, braver 
la mort, nous préserver des fièvres paludéennes en assainissant 
oolre solitude;. noua avons réalisé le rêve hardi que l!amour m!avait 

EnaoND Pladghut. 



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L'ILE 

DE MADAGASCAR 



LES TENTATIVES DE COLONISATION. — LA NATUEB DU PATB. 
UN RÉGENT VOYAGE SCIENTIFIQUE. 



TROISIÈME PARTIE (I). 
I. 

On a pu s'en convaincre, — jusqu'au moment où s'arrête notre 
récit, l'île de Madagascar n'a été visitée par les Européens que sur 
le littoral et dans une portion très circonscrite de l'intérieur, l'An- 
kova et la contrée adjacente ; les recherches et les observations 
scientifiques n'ont été poursuivies que sur des espaces assez res- 
treints. Les Français qui vinrent au xvii* siècle s'établir sur la 
îîrande-Terre connurent principalement la partie méridionale; dans 
le siècle présent, on ne s'est presque plus occupé de la région du 
•sud. Les investigateurs en général, botanistes et zoologistes, ont 
borné leure courses au pays qui s'étend d*Andouvourante à l'entrée 
de la baie d'Antongil et à Tlle Sainte-Marie; plusieurs ont exploré 
la côte du nord-est : les rivages de la baie de Vohémar, du port 
Leven, de la baie de Diego-Suarez; quelques-uns, surtout depuis 
notre occupation de Nossi-Bé, ont parcouru la côte du nord-ouest : 
le littoral des baies de Passandava, de Mazamba, de Bombétok, et 
V€rs le sud les environs de la baie de Saint-Âugustiu. Les études 
sérieus3S ont été rares dans la partie centrale, dans cette province 
d'Imerina dont on parle si souvent depuis que les Européens fré- 
quentent Tananarive. Il reste donc beaucoup à faire pour les natu- 

(1) Vjyez la Revue du l*' JaiUet et da !•' août. 

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l'Ile de hadagascae. 205 

ralistes ; néanmoins les récoltes de plantes et d'animaux ont été 
assez importantes pour donner une idée déjà satisfaisante de la 
flore et de la faune de la grande lie africaine. Infiniment moins 
avancées sont les connaissances relatives à la constitution du sol; 
c'est à peine si dans ces dernières années de véritables géologues 
ont commencé l'examen de quelques points des côtes de Mada- 
gascar. Des voyageurs avaient parlé d'une manière générale des 
signes d'anciennes actions volcaniques, indiqué le caractère de cer- 
taines roches et la nature de diverses couches superficielles, signalé 
en maints endroits l'existence du minerai de fer, énuméré des 
richesses minérales, — toute précision scientifique faisait absolu- 
ment défaut (1). 

L'espoir de rencontrer de la houille ou des gîtes métallifères de- 
vait déterminer l'entreprise d'explorations un peu méthodiques. On 
affinnait, sans en apporter grande preuve, la présence du char- 
bon à Nossi-Bé et à la côte occidentale de Madagascar. En 1853, 
d'après les ordres du commandant de notre petite colonie, on tenta 
une première recherche. Des puits furent creusés à Nossi-Bé, une 
galerie fut pratiquée sur le littoral de la Grande-Terre, à Bava- 
toobé; dans cette dernière localité, on put extraire d'une argile 
schisteuse un combustible mal défini (2). Vers la même époque, la 
topographie et la constitution géologique de Nossi-Bé devinrent 
pour le docteur Herlandle sujet d'un ensemble d'observations (3); 
il importait en effet de connaître l'île définitivement acquise à la 
France. Dossi-Bé, d'une étendue de 22 kilomètres de long et de 
15 kilomètres dans la plus grande largeur, se trouve comme escor- 
tée par les Ilots Nossi-Faly et Nossi-Coumba, devant la baie de Pas- 
sandava, entre 13« 11' et 13*» 25' de latitude sud, et 45*» 58' et 46^ 7' 
de longitude orientale. Trois groupes de montagnes s'élèvent sur 
cette petite terre : l'un, au centre de l'Ile, présente un sommet dé- 
passant 500 mètres de hauteur; près du point culminant, on compte 
sept lacs qui occupent des cratères d'effondrement, — les princi- 
paux cours d'eau descendent des montagnes centrales. Le groupe 
du nord est une chaîne dirigée nord-sud, taillée à pic du côté de 
l'ouest, ayant une large coupure qui livre passage à la rivière Dja- 
marango. Le troisième groupe, le morne Loucoubé, situé au sud, 
est on pic granitique haut de 600 mètres, profondément raviné 

(1) Od citait tealeinent quelques remarques du célèbre géologue anglais Buckland, 
suggérées par des échantillons de roches recueillis au port Louquez. — Notic$ on thê 
(feologicat structure ofa part of ihe itland Madagascar^ — Transactions of the gedO' 
gical Society, London, t. V, p. 478. 

(2) Annales des Mines, 5« série, t. VI, p. 570; 1854. 

(3) Essai sur la géologie de Nossi-Bé, par le docteur J.-F. Herland, chirurgien de 
la marine. — Amudes des Mines, 5* série, t. VIII, 1856. 



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N^'H*^— »^ 



206 RErt£ 0£S 1>£UX MONDES. 

et couvert d'une ricke végétation. Au sommet, où l'osi a plaaié le 
mât des signaux, la vigie découvre Nossi-Bé tout entière, ain8i que 
les lies voisines. La petite terre est arrosée paa* des ruisseaux et 
trois belles rivières; la plus importante, le Djabala, après avoir tra- 
versé une plaine fertile et un marais rempli de palétuviers, se jette 
dans la mer à peu de distance d'Helville, la capitale de la colonie 
française. Sur toute la partie centrale de Nossi-Bé, les traces de Tac- 
tion d'anciens volcans frappent les yeux; vers la côte orientale, on 
suit une coulée basaltique fort épaisse, cachée sur une grande étea- 
due par un dépôt de tiîf et de matières sablonneuses. Loucoubé est 
une masse de granit revêtue d'une coucbe de terre végétale; au pied 
et sur les flancs de la montagne, d'immenses blocs forment des ca- 
vernes profondes; on en voit qui servent de lit à des ruisseaux lim- 
pides. Dans les ravins et Les anfractuosités, une argile jaime ou 
rougeâtre s'est déposée; on emploie maintenant cette matière à la 
fabrication de briques excellentes pour les constructions. Une zone 
de schiste bleuâtre plus ou moins bien stratiiié entoure le massif, et 
dans plusieurs localités le schiste, se détachant par lames minces, 
parait devoir fournir de très bonnes ardoises. Au nord de Tile, on ob- 
serve une formation particulière, des couches de grès d'une épais- 
seur considérable superposées aux roches granitiques. Comme des 
cendres ou d'autres débris volcaniques les recouvrent en certains 
endroits, on juge que le soulèvement de cette portion de Tile est 
d'une époque plus ancienne que celui du centre. 

Une circonstance particulière a été l'origine de quelques études 
sur le sol de la Grande-Terre. L'envoyé dj France au couronne- 
ment du roi Radama II, M. le capitaine dj vaisseau Jules Dupré, 
avait reçu la mission de conclure un traité de commerce et d* ami- 
tié avec le nouveau roi. Par cet acte, signé â Tananarive le 12 sep- 
tembre 1862, ratifié à Paris le 11 avril 1863, toute sécurité était 
garantie aux Français qui s'établiraient à Madagascar; le droit de 
propriété était reconnu, la juridiction consulaire admise. Le même 
jour, en présence des principaux chefs malgaches et .des mis- 
sions de France et d'Angleterre, le souverain signait une cJbarte 
accordée à M. Lambert dès l'année précédente; Radama donnait à 
son ancien ami pouvoh: exclusif de fonder une compagnie pMr l'ex- 
ploitation des mines de Madagascar et pour la mise en culture de 
toutes les parties inoccupées du pays, avec le droit d'ouvrir des 
routes, des canaux, et d'établir des chantiers de construction. Ja- 
loux d'assurer le succès de l'entreprise, désirant faciliter les opé- 
rations de la compagnie, le roi expédia sans retard des ordres à 
différons chefs de la côte, afin d'éviter les difficultés au sujet de la 
prise de possession des terrains. L'empereur Mapoléon III donna 
son adhésion au projet. Par un décret en date du 2 mai 1863, 



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JL'ILB de MADAGASCAR. 207 

la (kmpagttie de Madagascar de trouva autorisée i M. le baron 
Paul de Bichemont en devint le gouverneur; la charte accordée à 
X. Lambert fut transmise à la compagnie. Sans perdre de temps, 
la DouTelle société réunit un personnel assez nombreux, iug^ 
nieurs, médecins, agriculteurs, agens commerciaux, quelle char- 
gea d'aller faire une étude des ressources des côtes du nord de 
llle et de l'intérieur du pays; M. Dupré, chef de la mission, fut 
tûYesti de tous les pouvoirs du gouverneur et du couseiL Gomme 
la saison avançait, on se hâta de partir. En arrivant à Maurice le 
30 juin, le commandant apprit l'assassinat du roi, et dès le lende- 
main on l'informait à Bourbon que des letties de M. Laborde, notre 
€ODsal à Tananarive, annonçaient de la part des Ovas, qu'excitaient 
les pasteurs méthodistes, les plus mauvaises dispositions, et de la 
part du gouvernement la volonté d'annuler le traité. Lorsque M. Du- 
pré S3 trouva le i"^' août devant Tamatave, il reçut du cabinet de Ta- 
nanarive l'invitation de monter à la capitale, afin de s'entendre sur 
les termes d'un nouveau traité. Cette ouverture n'ayant pas été ac- 
cueillie, quelques semaines après, un ministre de la reine Rasob&- 
rioase présentait à bord du navire portant le pavillon du chef de 
l'expédition, et communiquait un contre- projet qui fut aussitôt 
repoussé avec énergie; il n'était plus question ni d'aucune garan- 
tie, ni du droit de propriété pour les Français. L'annulation du 
traité de Radama II et le rétablissement des douanes furent Tocca- 
sionde bruyantes réjouissances à Tamatave. Le commandant Du- 
pré, lié par les ordres du ministère, dut rester témoin impassible 
de rinsolence des Ovas. Tout était iini pour la compagnie de Ma^ 
dagascar; des membres de la mission qui s'étaient flattés d'accom- 
plir de grands et utiles travaux déploraient de se voir condamnés 
à l'inaction; le chef voulut mettre à profit cette disposition et ne 
pas laisser absolument stériles des dépenses assez considérables (1). 
Q autorisa un ingénieur à faire une excursion dans le nord-est, et 
lui-même, accompagné de M. Edmoad Guillemin et de quelques 
agens, alla visiter plusieurs points de la côte nord-ouest. Ainsi ont 
été acquis à la science certains renseignemens sur l'orographie et 
la géologie de Madagascar. 

Comme le constate notre illustre géologue M. Élie de Beau- 
mont, M. Edmond Guillemin a su décomposer les systèmes des 
HUBtagnes de la Grande-Terre, et il a observé la direction des prin- 
eipaux soulèvemens. — Avec cet habile ingénieur des mines, nous 
prendrons une idée des reliefs du sol sur les côtes de la partie du 
nord (2). A l'est, un cordon de sable provenant de l'action de la i 



(1) Après de longues et difficiles négociations, une indoomité pécuniaire a été payée 
ptr le gouTernement de Madagascar. 



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208 RETUE DES DEUX MONDES. 

barre tous les cours d'eau, et d'Ivondrou au village de Mananjai-y, 
sur une étendue d'environ 300 kilomètres, il encaisse une série de 
lacs. Dans la saison des pluies, le niveau des lacs s'élève, et Teau 
qui déborde, s' écoulant par des dépressions de la zone littorale, 
ouvre aux fleuves des embouchures nouvelles, bientôt refermées par 
la mer. Des collines sans ordre et arrondies mouvementent laplaine; 
ce sont les dunes que la végétation a fixées. Au-delà des lacs, les 
dépressions du sol forment de vastes marais couverts d'une bril- 
lante végétation. A 30 ou hO kilomètres de la côte commence la ré- 
gion montagneuse. Des plLssures parallèles ont façonné les gradins 
que traverse le sentier qui conduit à Tananarive. Au pied de la pre- 
mière chaîne de montagnes, à l'extrémité de la plaine sablonneuse, 
l'altitude, d'après des indications barométriques recueillies par le 
commandant Dupré, n'est que de 45 mètres au-dessus du niveau 
de la mer; à Befourouna, elle est de A&7 mètres. La région d'Anala- 
mazaotra est composée de chaînons serrés et parallèles; au pied du 
pic basaltique, connu de tous les voyageurs, la hauteur est de 
7&2 mètres; au passage de la rivière Mangourou, qui contourne à 
l'ouest la plaine d'Ankay, de 804 mètres, de 1397 au col des monts 
Angavo; l'altitude de Tananarive serait d'environ 1,345 mètres au- 
dessus du niveau de la mer. 

La direction des chaînes parallèles qui constituent le système des 
montagnes s'écarte par l'orientation de 8 à 9 degrés de celle de 
l'axe de figure de Tile; le relief de Madagascar résulte des efforts 
de plusieurs soulèvemens qui se sont produits sur cette terre à dif- 
férentes époques. Le soulèvement de la partie centrale, parallèle 
aux montagnes de la côte orientale d'Afrique et à la direction du 
canal 5e Mozambique, qui a été le plus considérable, a joué le grand 
rôle dans l'orographie du pays. La niasse soulevée est granitique; 
par suite de la dislocation du système, les basaltes ont surgi en 
proportions énormes. La roche la plus abondante, surtout dans la 
région de rAnalamazaotra,est le basalte, après les quartzîtes et les 
granits; on a signalé en beaucoup d'endroits des couches sédimen- 
taires d'argile, de grès, de calcaire, sans' néanmoins fournir à ce 
sujet d'indications vraiment précises. Ainsi que l'ont remarqué les 
premiers qui explorèrent l'Ankova, sous l'influence des agens atmo- 
sphériques, les basaltes, venant à se désagréger, forment les terres 
argileuses de couleur rougeâtre qui donnent une physionomie par- 
ticulière à certaines régions. Les quartz subissent une décomposi- 
tion analogue; de là les sables sans cesse charriés par les fleuves au 
moment des grandes crues et rejetés par la mer sur le rivage. Sur 
le littoral, la présence de fragniens de basalte semble l'indice d'un 
mouvement du sol. D'après l'orientation, on juge que l'île Sainte- 
Marie est UQ chaînon du môme système. Comme dans le centre. 



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l'Ile de hadagasgab. 209 

les basaltes ont trouvé des voies par la dislocation produite pen- 
dant le soulèvement. En se décomposant, ces roches deviennent 
granuleuses; mêlées à la chaux obtenue par la calcination des co- 
raux, elles donnent un excellent mortier hydraulique. On rencontre 
à Samte-Marie des filons de quartz un peu laiteux; ils coupent obli- 
quement la chaîne de montagnes, dont l'altitude ne dépasse pas 
100 mètres. Le quartz hyalin, le beau cristal de roche, est apporté 
des rives du Manangourou : on se souvient que Flacourt a men- 
tionné le fait; jusqu'ici aucun observateur n'a vu le gisement. La 
direction de la chaîne peu accentuée qui constitue l'Ile Sainte-Marie 
se retrouve sur la presqu'île d'Antongil (1). Un ingénieur de la com- 
pagnie de Madagascar, M. Coignet, a visité le pays et fourni à ce 
sujet sa part de renseignemens (2). Au nord de la baie, une ligne 
de sable empêche aussi l'écoulement des eaux, et les marais s'é* 
tendent en arrière. Dans cette région, pour pénétrer dans le pays 
la seule ressource est de remonter les rivières ou de suivre deux 
sentiers, vestiges des routes qi^e fit tracer le fameux Benyouski; 
partout ailleurs, c'est la forêt absolument impénétrable. 

A l'ouest, des chaînons granitiques étages du bord au milieu de 
la presqu'île demeurent parallèles au rivage de la baie (3) ; à l'est, 
un chaînon également granitique présente une orientation diffé- 
rente [h); jusqu'au cap Est, les basaltes occupant l'espace compris 
entre ce massif et le rivage offrent la même orientation que Sainte- 
Marie. Au nord du cap Est, la côte change de direction (5), les 
chaînons de basalte suivent la même ligne, et, interrompus par in- 
tervalles, ils laissent place à des plaines couvertes d'une belle vé- 
gétation. Au delà du 1&^ degré de latitude, la zone voisine du lit- 
toral est une plaine basse; après les sables du rivage, le terrain est 
calcaire, plus loin les chaînons basaltiques se succèdent. Au nord 
de la baie de Vohémar, les plaines, chargées de dépôts calcaires, 
s'étendent dans l'intérieur du pays; seuls quelques pitons montrent 
des pointes granitiques. 

La direction des différentes parties rectilignes des côtes depuis 
le cap Est demeure complètement parallèle à celle du soulèvement 
des basaltes; c'est une ligne brisée dont les ressauts sont des baies, 
des criques, des ports naturels, comme la baie de Vohémar, les 
ports Leven et Louquez. Tout au nord, l'Ile de Madagascar est pro- 

(1) EHfl est de nord 2i degrés à 25 degrés est. 

(î) Excunion gur la côte nord-est de Vile de Madagascar; — Bulletin de la Société 
de 9éographu, 5» série, t. XIV, p. 253 et 334; 1807; — et Documens sur la compagnie 
de Madagascar, p. 201; 1807. 

(3) Direction nord 33 degrés ouest. 

(4) Nord 45 degrés ouest. 

(5) Nord 13 degrés à 14 degrés ouest. 

TOttt a. — 1872. i^ 



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210 RETVE DES DEUX M09IDES. 

fondement étranglée par la vaste baie de Diego-Suarez; ainsi Tex- 
trémité de la Grande-Terre est une presqu'île, — plateau couvert 
de collines arrondies, basses, presque entièrement formées de cal- 
caires coquiliiers. Sur Tisthoie, le terrain se compose de graait et 
de basalte ; au centre, cette dernière roche forme un massif que 
son aspect de forteresse a fait nommer par les hydrographes an- 
glais Windsor-Castle. 

Lorsqu'on double l'extrémité nord de la grande île africaine, le 
cap d'Ambre, c'est la montagne d'Ambre, située à plus de 60 kilo- 
mètres au sud du cap qui sert de poiat de reconnaissance. La hau- 
teur de cette montagne n'avait jamais été déterminée; M. Guillemin 
a pris des mesures, et nous savons maintenant que le sommet le 
plus élevé dépasse 2,700 mètres d'altitude. Au rapport des habi- 
tans, il existe en arrière du massif un effondrement à parois ver- 
ticales, sorte de vallée inaccessible où Ton ne pénètre que par un 
passage souterrain; les Antankares, peuplade de la contrée, y trou* 
vèrent plusieurs fois un refuge assuré pendant les incursions des 
Ovas. A l'ouest, le cap Saint-Sébastien est la dernière colline d'une 
petite chaîne granitique qui est Taréte de la presqu'île. 

Sur la côte occidentale de Madagascai*, il fallait songer à la 
recherche des dépôts de houille dont on s'était préoccupé depuis 
l'établissement des Français à Nossi-Bé; le littoral de la Grande- 
Terre situé en face de la colonie ayant été exploré^ quelques affleu- 
remens de schistes charbonneux avaient été découverts. Les m- 
vestlgaiions de M. Guillemin, exécutées un peu trop à la hâte par 
suite des circonstances, ont permis néanmoins une constatation 
déjà importante. — Le bas^n houiller de la côte nord-ouest s'étend 
du cap Saint-Sébastien par 12* 20' de latitude sud jusqu'au port 
Radama par ih?. Dans l^s baies de Bavatoubé et de Passandava, 
la nature de la stratification a été reconnue sur une épaisseur de 
terrain de plus de 000 mètres : c'est une superposition de grès de 
différentes sortes et de schistes. Cinq affleurements de houille à la 
baie de Bavatoubé, deux à la baie de Paseandava ont montré le com- 
bustible minéral; les couches sont minces, il est vrai, mais elles 
donnent à peu près la certitude de rencontrer des couches exploi- 
tables dans dos localités plus éloignées des côtes. 

Depuis notre premier établissement au fort Dauphin, on vante 
les richesses minérales de la grande île africaine; les richesses exis- 
tent, à n'en pas douter; des échantillons reçus des indigènes ou ra- 
massés au liasard le prouvent (1). On parle toujours de l!or, on cite 
des filons de plomb argentifère, on rapporte du cuivre diversement 

(1) L. Simonin, Ut Bichêsset naturelles de Madagascar, -^ Rêw^marUèm et e&bh 
niale, t. V, p. 628; 18G2. — Voyez aussi une étude du même autour, Im Mksimt d$ Ma- 
dagascar, dans la Revue du 15 avril 1861. 



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L*l£E DE UlDAGàSGAR. 211 

combiDé avec d'autres substances nÊnérales; mais en fait d'étude 
scientifique tout se borne encore à Tanalyse de quelques minerais. 
Dans les granits se trouve du fer oxydulé eontenaot du titaneet da 
maiiganèse, et ain»i très analogue à celui de la Suède; comme ce 
dernier, c'est un minerai donnant du fer et de Tader de qualité su- 
périeure. Les Yoyageurs rat appris qu'en beaucoup d'endroits (m le 
ramasse à la surface du sol; en effet, par la coatiouelle désagréga- 
tion des granits, le minerai, isolé et entraîné avec les sables, se 
dépose en grande abondance. Ainsi qu'en jugeaient nos compa- 
trîoles du xvii'' siècle, le sol de Madagascar est bien riche; mais 
peur cette terre l'oeuvre de la science est à peine commencée. 

IL 

Les formes sous lesquelles la vie se manifeste dans la grande tle 
africaine dirent un saisissant intérêt. Déjà connues d'une façon qui 
permet d'apprécier le caractère de l'ensemble, longtemps encore 
elles aj^lieront Tinvestigation scientifique. Sur ce sujet, remar- 
quable au plus haut degré, l'étude de chaque détail apporte un 
enseignement; on n'a pas oublié l'exclamation de Philibert Gom- 
mersoa à la vue de cette nature à la fois étrange et magnifique. 
Pins l'examen a été sérieux, la recherche profonde, la comparaison 
poussée loin, plus la pensée a été conduite à la méditation. Le 
voyageur instruit qui visite Madagascar après avoir exploré les ri- 
vages de l'Afrique, de l'Iode, des îles de la Mer du Sud, se trouve 
jeté au milieu d'un monde nouveau ; plantes et animaux ont un 
aspect particulier; ce sont des espèces qu'on n'a observées nulle 
part ailleurs, souvent des types très caractérisés qui n'existent en 
aucan autre pays. En considérant la position géographique de la 
Grande-Terre, on aurait pu s'attendre à voir une flore et une faune 
pleines de ressemblance avec celles des parties orientales de l'A- 
frique, et la différence est extrême. Mieux encore peut-être on se 
serait imagioé cpe Bourbon et Maurice donnaient déjà l'idée de la 
végétation et de la population animale de la grande lie, et c'est 
à peine si quelques espèces témoignent d'un certain voisinage. Par- 
fois l'observateur est frappé d'une analogie, c'est alors dans l'Inde 
on à la côte occidentale d'Afrique qu'il faut cliercber le terme de 
CMparaisoa. Ainsi chaque espèce végétale ou animale qu'on ren- 
contre sur la Grande-Terre ouvre la carrière à l'esprit qui s'efforce 
de parvenir à la coanaîssance des lois de la distrilmtion de ht vie à 
la surface du globe. Au-dessous de cet intérêt d'ordre supérieur se 
présente, accessible à tous, l'intérêt dont s'est tant préoccupé Fla- 
coort: l'abondance et la variété des produits utileus. à l'homme que 
fournit la riche nature de Madagascar. 



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■ i^»^l 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

Lorsqu'on rassemble les observations éparses qui ont été faites 
sur les végétaux de la grande lie africaine, au premier abord on est 
dans Teachantement; l'attention est arrêtée sur une foule de types 
remaniuables. En poursuivant la recherche, un autre sentiment 
agite bientôt Tesprit : on s'aperçoit que beaucoup de sujets dignes 
d'un examen approfondi n'ont pas eu d'investigateurs attentifs; on 
s'afflige d'ignorer à quelles espèces appartiennent les racines dont 
se nourrissent les Malgaches réfugiés dans les forêts; on s'indigne 
contre les voyageurs qui citent les arbres d'une contrée en les 
appelant par des noms absolument vagues. Les écrits sur la flore 
de Madagascar n'embrassent qu'un champ très restreint; depuis les 
travaux inachevés d'Aubert Du Petit-Thouars (1), deux botanistes 
seulement se sont occupés d'une manière spéciale de la végéta- 
tion de la Grande-Terre : M. Bojer, de l'Ile Maurice, a signalé di- 
vers arbres et beaucoup d'arbrisseaux qu'il avait vus pendant ses 
voyages (2); M. Tulasne a étudié quelques familles avec l'herbier 
du Muséum d'histoire naturelle de Paris (3). Il faut ensuite recourir 
aux ouvrages où l'on traite indifféremment des plantes de toute ori- 
gine pour trouver la description de certaines espèces. Quand les 
sources d'information sont épuisées, on constate à regret que des 
notions bien assurées manquent à l'égard de plusieurs groupes de 
végétaux. Parfois les auteurs se sont vraiment trop peu appliqués à 
faire ressortir les analogies ou les dissemblances des plantes de 
Madagascar avec celles des autres contrées; en pareille matière, 
c'est la comparaison qui met dans tout son jour le caractère d'un 
pays. Assez souvent on cite des végétaux observés sur la grande 
lie africaine sans s'inquiéter s'ils n'ont pas été introduits à une 
époque plus ou moins ancienne. Sous ce rapport, notre éminent 
botaniste, M. Decaisne, qui sait toujours à quel besoin ou à quelle 
fantaisie des hommes les végétaux ont été soumis, nous a tenus 
en garde contre plus d'un piège en nous fournissant d'ailleurs de 
précieuses indications. Enfin, malgré nos désirs mal satisfaits, avec 
les renseignemens qui sont entrés dans le domaine de la science, 
une excursion sur les rivages de Madagascar, à travers la grande 
forêt d'Analamazaotra, au milieu des montagnes de la province d'I- 
merina, doit être instructive et intéressante. 

En abordant la côte orientale de la grande île, tout contempla- 
teur de la nature est charmé par l'aspect imposant d'une végétation 

(1) Histoire des végétaux recueittis sur les isles de France, La Réumon (Bourbon) 
et Madagascar, Paris 1804. — Gênera nova madagascariensia, 

(2) Rapports sur les travaux de la Société d'histoire naturelle de Vile Maurice 
(iO«, lit, i2« et 13»), Manrice 1839-1843. 

(3) Ftorœ madagascariensis fragmenta, in Annales des Sciences naturelles, 4* série, 
t. VI, p. 75, t. Vni, p. 44, et t IX, p. 29:?; 1806-1857. 



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l'Ile de Madagascar. 21 S 

des tropîqfues; mais qu'il se trouve à la baie d'Antongîl, à la bàîe 
deDiego-Suarez, en face des grèves de Tamatave ou de Foulepointe, 
devant les montagnes du pays des Antanosses, le sentiment ne sera 
pas le même. Aujourd'hui c'est à Tamatave que les voyageurs en 
général reçoivent la première impression, et l'endroit est un des 
moins favorables pour exciter l'enthousiasme. Les habitations» qui 
vers le sud paraissent descendre jusque dans la mer, sont des cases 
de pauvre apparence; les dunes de sable qui* se dressent près du 
rivage forment une ceinture d'un aspect médiocrement agréable; 
pins loin, il est vrai, la scène ne manque pas de séduction. Le sol 
est brillant de verdure; surtout au nord de la baie, des buissons 
et des joncs sont heureusement groupés au milieu d'une herbe 
touffue, des cocotiers de haute taille dominent des vaquois d'espèces 
diverses, les montagnes, noyées dans une vapeur bleuâtre, complè- 
tent le tableau. Ce n'est pas encore tout à fait la richesse et l'éclat 
de la végétation de quelques-unes des baies de la Mer du Sud, di- 
sent les navigateurs; néanmoins c'est un paysage d'un caractère 
imposant. Une fois à terre, l'explorateur à chaque pas est arrêté 
par la beauté de certains arbres ou l'étrangeté de quelques plantes. 
Sur le littoral, souvent à la végétation indigène se mêlent des es- 
pèces étrangères qui ont été importées à diverses époques. Des ci- 
tronniers propres au pays (1) donnent de charmans ombrages, et 
des acacias, des jujubiers, des orangers venus d'une terre étran- 
gère, croissent avec une vigueur remarquable; l'acacia de l'Inde 
étale une profusion de fleurs d'un ton jaune plein de galté; puis ce 
sont de jolis arbrisseaux des tropiques dont chaque tige se termine 
par un bouquet de fleurs du plus beau rose (2), puis des ricins aux 
larges feuilles, les unes vertes, les autres empourprées. Les indi- 
gotiers se pressent sur de grandes surfaces, l'un d'eux se distin- 
guant entre tous les autres par des feuilles petites et sombres avec 
des points d'un violet rougeâtre. En plusieurs endroits, on rencontre 
des arbres de la famille des euphorbes (3) qu'on croirait saupoudrés 
de farine : c'est un un duvet qui couvre presque toutes les parties 
du végétal. 

Sur le littoral de la grande lie, les vaquois ou les pandanus des 
botanistes attirent particulièrement l'attention : arbres d'un port 
singulier, abondamment répandus dans les parties basses et maré- 
cageuses de Madagascar, ils se font remarquer par de volumineuses 
racines qui s'échappent du tronc jusqu'à une hauteur assez grande; 
on croirait voir des cordes attachant au sol la tige, pourtant ro- 

(1) Imonia madagaicariûnsit, décrit p^ Lamarck, Citrus média, etc. 
(^ Lochnera rotea, de la famille des apocynées, dont la pervenche et le laurier-rose 
loot les représentans les plas connas. 
(3) Alewrites eordata de la Chine et de llnde transporté à Bourbon et à Madagascar. 

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21 & REVUE DES DEUX MONDES. 

buste. Les vaquois ont une écorce lisse, un bois de faible consis* 
tance» de très longues feuilles lancéolées, en général garnies de 
piquans sur les bords, des fleurs dioîques accompagnées de spathes 
plus ou moins colorées, des fruits char&us dont le noyau renferme 
une seule graine. Du Petit-Tfaouars a pris un vif intérêt à l'étude 
de ces végétaux monocotylédonés qu'on observe dans les régions 
tropicales de l'aDcien monde. Sur la Grande-Terre, le vaquois co- 
mestible (1) donne des grappes de fruits d'une saveur douce que les 
Malgaches tiennent en estime; l'arbre, haut de A à 5 mètres, a une 
dme étalée comme un parasol. Plusieurs espèces du même genre 
croissent dans les marais (2). Pendant ses excursions, iubert Du 
Petit-Tbouars apercevait à distance, au milieu des marais les plus 
profonds, des arbres droits comme des obélisques, atteignant la 
hauteur d'une vingtaine de mèti'es; le port tout à fait étrange de 
ces arbres mettait l'esprit du savant dans une cruelle perplexité. 
Une fange presque liquide défendait l'approche du curieux végétal. 
Âpfës bien des efforts, il parvint cependant au but; alors il recon- 
nut une espèce toute particulière du genre des vaquois (3). Si l'on 
pénètre dans les forêts, on rencontre d'autres représentans du même 
groupe : le vaquois sylvestre, U vaquois pygmée, ne dépassant pas 
la hauteur de 2 mètres, ayant une cime étalée, des feuilles assez pe- 
tites et des fruits qui ne sont pas plus gros que des noix ordinaires. 
Jusque sur les grèves battues des flots, dans les terrains vaseux 
aux embouchures des fleuves, à plus ou moins grande distance de 
la mer, abondent, surtout vers le nord de l'ile, ces végétaux du 
littoral de toutes les régions des tropiques si connus sous le nom 
de palétuviers et de mangliers. Dans les endroits sablonneux, on 
remarque de singuliers arbres sans feuillage qui font songer à 
l'Australie^ des casuarinas, certainement importés. Plus loin, ce 
sont ces arbres beaux et gracieux dont les feuilles, rangées en 
grand nombre aux deux côtés d'une longue tige, forment des colle- 
rettes ou des couronnes qui se superposent avec les années, des 
cycas; mais l'espèce est répandue dans toute l'Asie tropicale (&), 
et selon toute probabilité elle a été introduite à Madagascar. On 
peut voir ce curieux représentant du règne végétal sans entre- 
prendre un bien long voyage : un superbe individu se trouve daas 
les serres du Jardin des Plantes. Dans la plupart des lieux hunûdes 
foisonne un palmier qui est pour les Malgaches la plus précieuse 
ressource : le rajphiayxm aagoutier (5). Vieilles et dures, les feuilles 

(1) Pandanus edulis. 

(3) Pandanus «nsifiaààsMsPOndmimâmuriftttM, décriift ftt Din ItetîiTIldiian. 

(3) Pamdantu obûuems. 

(4) Cycas circinalis. 
(^ S(WMfpêduneuht4t. 



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l'île de MADAGASCAR. 215 

servent à couvrir des cases; jeancs et tendres, elles donnent une 
matière textile employée à confectionner des pagnes, des lambas, 
des nattes, des corbeilles; naissantes, elles fournissent une excel- 
lente noorriture. De l'intérieur du tronc, on tire celte fécule connue 
de tout le monde sous le nom de sagou. D'autres palmiers à longues 
feuilles pennées, les arecs (1), sont aussi fort communs dans les 
parties chaudes et humides de Madagascar : groupés en masses 
touffues, ils parent d'une façon charmante la vallée que traverse 
riarouka; ainsi que le chou palmiste des Antilles, qui est, sinon 
du même genre, du moins du môme groupe, ils ont des bourg:ons 
très recherchés comme aliment, 

A rentrée des bois, près de Foulepointe, de Tamatave ou de la 
région des lacs, d'Ivondrou à Andouvourante, à côté des fougères, 
des cycas, d^s raphias, comme en divers endroits sur les sables des 
bords de la mer, se montrent communément des strychnos; les 
graines vénéneuses, fournissant l'alcaloïde qu'on appelle la stry- 
chnine, les ont rendus célèbres; le nom est connu de tout le monde. 
Plusieurs de ces végétaux sont répandus dans l'Inde, aux îles de la 
Soude, aux Philippines. Sur la Grande-Terre, outre une espèce sans 
doute d'origine indienne, qu'il ne faut pas distinguer du strychnos 
des buveure, dont les graines ont la propriété de clarifier l'eau 
trouble, existe en abondance le strychnos vontac, arbre rameux 
haut de 3 à 4 mètres, portant des fruits de la grosseur des coings, 
revêtus d'une enveloppe dure, ayant une chair de saveur douce très 
prisée des Malgaches. Eh considérant les vontacs ou d'autres arbres 
de la lisière des forêts, si la saison est propice, l'explorateur s'ar- 
rêtera, peut-être en extase devant un spectacle saisissant et inat- 
tendu. Sur de vieux troncs, sur quelque souche pourrie, retombent 
suspendues à de longues tiges de grandes fleurs qui sont du nombre 
des plus belles et des plus étranges : des orchidées du genre des 
angrcc^que notre botaniste Du Petit-Thouirs fit connaître au com- 
mencîment du siècle. Sous les couverts semblent se cacher Tangrec 
ébumé et Tangrec superbe, tandis qu'au grand jour, au plein so- 
leil, là où les arbres sont clair-semés , s'offre aux regards la plus 
extraordinaire orchidée du genre (2). La plante s'empare à la fois 
d'un tronc et des branches, enfonce ses racines dans la vieille écorce, 
projette de longues tiges gracieusement courbées vers le bout, gar- 
nies de deux rangées de fouilles d*un vert bleuâtre, et chargées à 
certains momens de quatre ou cinq fleurs, — fleurs sans pareilles, 
fermes comme si elles étaient de cire, d'un blanc laiteux, portant 
UQ éparon semblable à une énorme queue longue de plus de &0 cea-- 

(1) Areea madagascariensit, 

W Angrœcum eburmum, A, superbum. A» sesquipedale. Du Petit-Thouars. 



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216 REVUE DES DEUX MONDES. 

timètres. L'angrec à longue queue a été apporté en Europe, et par- 
fois on Ta vu fleurir dans les serres chaudes pour la plus grande 
joie des amateurs. 

Au milieu des bois et des forêts des provinces orientales et du 
nord abondent des arbres et de charmans arbrisseaux d'une famille 
qui n'est représentée en aucun autre lieu du monde, la famille des 
chlénacées. Une sorte de parenté existe entre ces végétaux et les 
mauves, mais des différences considérables ne permettent pas Tas- 
sociation. Signalés au siècle dernier par Commerson et par le bo- 
taniste espagnol Fernan de Noronha, dont l'œuvre n'a jamais été 
publiée, ces arbres ont été décrits par Du Petit-Thouars. Les chlé- 
nacées, qui composent plusieurs genres, se font remarquer par des 
feuilles alternes et par des fleurs en grappes pourvues d'un invo- 
lucre persistant. 11 y a les sarcolènes et les leptolènes, qui se cou- 
vrent de belles et grandes fleurs en panicules (1), les schi^olènes 
atteignant une hauteur de plus de & mètres, tout gracieux lorsqu'ils 
sont chargés de fleurs teintées de rose, suspendues à des pédon- 
cules qui naissent aux aisselles des feuilles (2) ; il y a encore la 
rhodolène, la plus belle des chlénacées, un arbuste plein d'élé- 
gance. Trop faible pour vivre isolé, il croît en s' appuyant aux ar- 
bres les plus robustes; les tiges sont garnies de feuilles éparses, 
et au mois de septembre d^ fleurs portées deux à deux sur un pé- 
tiole commun, — fleurs magnifiques entre toutes, larges comme les 
plus beaux camélias, avec une corolle à six pétales qui se recou- 
vrent et forment une sorte de campanule d'<<m pourpre éclatant (3). 
Les brexias, arbrisseaux à grandes feuilles, ayant une parenté bo- 
tanique avec les saxifrages, composent, de même que les chléna- 
cées, une petite famille caractéristique de la flore de Madagascar. 

D'autres types de végétaux également propres à la grande île 
africaine se montrent plus ou moins répandus dans les forêts de 
la baie d'Antongil, du voisinage de Foulepointe, de Tamatave, des 
lacs qui s'étendent d'Ivondrou à Andouvourante, ainsi que du pays 
des Antanosses. Voici le ravensara des Malgaches ou Tagathophylle 
aromatique des botanistes, unique représentant connu d'un genre 
de la famille des lauriers (&), arbre de taille plus haute que celui 
dont le feuillage servait autrefois à couronner les vainqueurs, et 
comme ce dernier très en faveur pour les usages culinaires. Les 
Malgaches emploient comme condiment les feuilles et les fruits du 
ravensara, et Flacourt rapporte que souvent les misérables, ne vou- 
lant pas prendre la peine de monter à l'arbre, coupent les troncs. 

(i) Sarcolœna grandi flora, S, multiflora, S. eriophora, Leptolœna muUifhra. 

(2) Schizolœna rosea. S, elongala. S, cauli flora. 

(3) Rhodolœna altivola', 

(i) Agathophyllum aromaticum, de la TamiUs des lauracéo». 



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L'IlS de MADAGASCAR. 217 

Maintenant ce sont le didymelès, un arbre de moyenne dimen- 
sion, à cime touffue, d'un type si étrange que les botanistes long- 
temps ne surent à quelle famille le rattacher; les bécatéas, du 
groupe des euphorbes, hauts de 6 à7 mètres, ayant de petites fleurs 
réunies en panicules; les harongas, gentils arbrisseaux de la famille 
des millepertuis, dont les feuilles fournissent une liqueur jaune ou 
rougeâtre servant à teindre des étoffes, des nattes et des paniers. 
Parmi les types de végétaux qu'on ne voit également que sur la 
Grande-Terre, il y a le dicoryphe, un arbuste à rameaux grêles, 
presqfue toute l'année chargé de fleurs ou de fruits (1); les bona- 
mies, de la famille des liserons, à feuilles ondulées sur les bords, à 
fleurs ramassées au sommet des tiges; les ptélidies, avec des fruits 
comprimés et bordés d'une aile membraneuse qui les fait ressem- 
bler à des feuilles (2); l'astéropéia, un arbre se couvrant de petites 
fleurs en panicules (3); des passiflores remarquables donnant des 
fruits savoureux, les unes des arbustes, les autres des plantes grim- 
pantes ayant de magnifiques fleurs violettes et des fruits ressem- 
blant à des œufs (A). Dans les grandes forêts, des arbres superbes 
inconnus hors de la grande lie africaine dominent toute la végétation 
d'alentour : ce sont les hazignes des Malgaches ou les chrysopias 
des botanistes. La cime est étalée comme un parasol ; aux beaux 
jours de l'année, les rameaux se terminent par des fleurs à cinq pé- 
tales disposées en corymbes ou en ombelles d'un pourpre éclatant 
qui tranche admirablement sur le feuillage. Quand on entaille Té- 
corce, un suc jaune s'écoule en abondance; au contact de l'air, le 
liquide s'épaissit et devient une résine très bonne pour fixer les 
couteaux dans le manche. Les hazignes fournissent d'excellent bois 
pour les constructions navales; d'un tronc, les Malgaches façonnent 
une pirogue (5). Partout on remarque sur la côte orientale un arbre 
plein d'élégance, dont les rameaux dressés portent aux extrémités 
des panicules de petites fleurs roses ou des fruits de forme ovale 
il est de la famille du laurier-rose et de la pervenche et seul de son 
genre; c'est le tanghin, l'arbre sinistre de Madagascar (6). Le fruit, 
un des plus redoutables poisons, a été le principal instrument des 
épreuves judiciaires et du plus grand nombre des crimes de la fa- 
meuse reine Ranavalona. 

A côté de ces végétaux, de genres ou même de familles qu'on ne 

(1) Dicùryphe, de la famille des hamunélidacées. 

(2) Ptelidium, de la famille des célastrinées, dont le fusain est le représentant le 
plosconna; la plupart des célastrinées appartiennent aux régions tropicales. 

(3) Astiropeia multiflora, de la famille des homalidées. 

(4) Paropsia edulis; — Deidamia noronhiana, D, commersoniana; Toycf Tulasne, 
Annalet de$ ScUnces naturelles, 4< série, t. VIII, p. 44. 

(5) Chrysopia fasciculata, C, verrucosa, etc., de la famille des clusiacées. 

(6) Tanghinia ventnifiua, de la famiUe des apocynées. 



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218 REVUE DES DECX HONDES. 

voit point ailleurs que sur la GraDde-Terre^ se montrent les espèces 
particulières à Madagascar appartenant à des groupes représentés 
en Afrique et en Asie. Dans les épaisses forêts, il existe u!". baobab 
à fruits plus ronds et moins gros que ceux du colosse de la Séné- 
gambie (1). En quelques endroits se trouve une singulière plante 
grimpante, la kigclia, ayant des fruits charnus de la longueur et 
du volume du bras; une autre espèce du même genre se rencontre 
en Nubie (2). Voici, dans les bois et sur presque toute la côte , 
de curieux arbrisseaux tels qu'il en existe à Bourbon et à Maurice; 
comme sur nos arbres de Judée, les fleurs poussent en paquets sur 
le vieux bois : ce sont des coléas, la plus belle porte pendant pres- 
que toute Tannée des masses de fleurs jaunes (S). Un arbuste est 
signalé à cause de son produit : de la famille du laurier-rose et du 
tanghin, il est d'un type qu'on observe dans les riions tropicales 
du continent africain, c'est le vabéa de Madagascar, très répandu 
dans les grandëls forêts, près des lacs,, sur les bords de la rivière 
d'Ivondrou (A). Le yahéa donne en quantité de la gomme élastique 
aussi bonne que celle du caoutchouc de la Guyane. Principale- 
ment au voisinage des lacs, du mois d'avril au mois de juin, se 
font admirer de charmantes fleurs de liserons (ô).; on les reconoak 
aussi pour être d'un genre qui est représenté en Afrique. Pais ce 
sont de petits buissons d'un vert frais et gai, parés de fleurs ramas- 
sées en bouquets à l'extrémité des rameaux, des alsodéias delà fa- 
mille des violettes, — on en cite des lies de la Sonde; puis encore 
la vigne malgache, toute gracieuse avec ses fleurs mignonnes {6). 
Les dombeyas, arbres et arbustes de l'Asie tropicale, des îles Bour- 
bon et Maurice, sont nombreux dans les forètâ de Madagascar; liés 
avec les mauves par des afllnités assez étcoitea, on les considère 
néanmoins comme un groupe particulier. L'un des plus beaux dom- 
beyas qu'on voit près de Beifourouna est un arbre haut. d*une dizaine 
de mètres, ayant de larges fleurs blanches en corymbes (7). 

Les plantes de la. famille des combrètes (8), arbres, arbrisseaux 
ou lianes, disséminés dans les régions chaude de TA^e et de l'A- 
frique,, occupes t. une place importante dans la végétation de Mada- 
gascar; l'une des plus communes et des plus jolies est un arbre à 

(1) Adansonia digitata, de rAfriqne occidentale, — de la (kmille dea boxDhacéea. 

(2) Kig9lia africana, de la famille des bignoniacées. 

(3) Colea floribunda, Hooker, de la Caiciile des bigaanlarées. 

(4) Vahea madûgascarien$is (gummifera, Lamarck). — le TahernmnumtanAnonn-' 
hiofui du même groupe est commun prôa de Foulepointe. 

(5j Pharbitis flagrans, Bojer. 

(6) BuddXeia madagascarieruis, figuré dans le BoUmicalMagaxine^pL 282i. 

(7) Dombeya tpectabilis, décxit par Bo)er, de la. famille des.dambçyactea. 

(8) Familles des comhrétacées, comprenant les genres Combrêtum^ Pœona, r«rmi- 
M/ta. 



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l'Ile de miBiG^scm. 219 

gnffldas feuiHes, portaurt des fleurs 'd'un rocpge vif^ qui ont fait l'ad- 
mlra^on de plus d*un voyageur (1); les tadamiers ou terminalias 
d'espèces nombreuses se reconiïaissent de l(Hn aux rameaux grou- 
pés vers le sommet. Un arbrisseau qu'on remarque à cause de son 
beau feuillage, le sadacia calypso, est aussi d'un type qui a des re- 
présenlans en différentes parties du monde (2) ; ses fruits, très esti- 
més, paraissent dès les premiers jours de l'été, circonstance expri- 
ma d'une façon poétique par les Malgaches : sur la Grande-Terre, 
ce sont les fruits du soleil. Dans ce pays comblé des faveurs de la 
nature, il y a les yanguiers qui portent des quantités de fruits gros 
comme des pomiEes et bons à manger (3). 

On parle souvent à Bourbon, à Maurice ainsi qu'à Madagascar, 
de boi9 rouge, de boi€ d'olive ou de bais de cadoque; l'arbre qui le 
fournit, l'éléodendron oriental, existe également dans l'Inde; nous 
ignorons s'il croit naturellement, ou s'il a été introduit dans la 
grande Ile africaine (â). Les voyageurs énumérant les essences les 
plus recherchées des forêts de la cftte orientale citent les copaliers, 
lesiotds, les nraltiers, les ébéniers, et plusieurs autres qu'il est ^- 
fidle de reconnaître avec certitude. Les copaliers abondent surtout 
yerslenord-^est; arbi^es du même groupe que les acacias, ils ont un 
bois asses estimé, et, comme ils fournissent de la gomme copale, 
on y attache um grand prix (5). Les intsis et les nattiers acquièrent 
des dfanensiens considérables, et sont employées pour les construc- 
tions (6). On ne saurait oublier Tharami , dont on tire de la ré- 
sine «(T), ni Tambora, le bois tûmbonr des colons, arbre qui croit, à 
Madagascar comnEie à Maurice, dans les forêts humides; ses fleurs 
poussent en grappes sur le tronc et à l'origine des branches (8). 

Au xni* siècle, on apporta en Hollande un magnifique arbuste 
éj^wm des lies de la Sonde, la poinciane brillante; ses fleurs 
grandes, d'un rouge orangé, bordées de jaune, portées sur de longs 
pédicules et Eéuaie» de manière à former des grappes spleiKlides, 
étaient toujours citées comme une des merveilles du règne végé^; 
près de Foulepoiote, une espèce du n^me genre, ayant des fleurs 
plmgraBdea, plus belle», plusextraordimûres encore, a été décou* 



iCn Anmb e^csîma, D« Oindoll^ ilgaré att BoHmifai Jfo^axifis, pi. S'IOS. \\ a été 
^yi^Vttfbii .appelé «n frasçai» ohi9>ma]âer, du nom malgache chigowma.. 

(2) Soiacta ealupio. De CandoUe, de la. famille des hippocratacôes. 

(3) VoÊigtùêria edulii, de la famille des nibiacées-cofféacées. 

(i) Hmodèndrvn 'Orientaie, de la fl^mille des célastrf nées; — d'autres espèces décrites 
P« IL TàUne pusIsMnt nViTi^ été obserrées qn*& HMagascar. 
W «fiyaiMoii mrfuooia, dalla fandUe des Jéeâmtnenses^iapilloaaeées. 

(6) Iniiia maiagascariens'u, De CandoUe, de la famille des papilionacées ; — nat^ 
^Mnr» 6^ièoev4a«geiu« ^a senre^ fNmtwep»; del»fiaBille*dea'sap(^lacé6s. 

(7) Canarium harami, Bojcr, de la famfiieâea Imraéraeéea. 

(8) Àmbora kmbùmisM, de la fomilie âes monlBiiacées. 



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220 REVUE DES DEUX HONDES. 

verte par M. Bojer : c*est la poincîane royale, un arbre s*élevant à 
la hauteur de 10 à 12 mètres (1). 

Au voisinage des rivières ou dans les vallées humides, les yeux 
demeurent ravis à la vue d'un feuillage splendide; c'est l'arbre du 
voyageur ou le ravenala (2), l'un des plus beaux, l'un des plus carac- 
téristiques représentans de la végétation de Madagascar. Une vérité 
et une erreur également propagées ont fait le ravenala poétique 
comme la légende. II y a peu d'années encore, dès qu'on le nom- 
mait, chacun en imagination voyait au désert le voyageur épuisé de 
fatigue et prêt à succomber aux angoisses de la soif secouru tout à 
coup par l'arbre qui tient en réserve une eau fraîche et pure; le rave- 
nala, espèce magnifique de la famille des bananiers, ne vit que dans 
les lieux où il est facile de s'abreuver à d'autres sources. Lorsqu'on 
quitte Andouvourante pour se rendre à Tananarive, après un court 
trajet sur la belle et large rivière larouka et sur l'un de ses af- 
iluens , il faut près du village de Maroumby commencer à gravir 
les collines. A ce moment, un délicieux paysage s'oiTreàla vue; 
dans tous les vallons, les ravenalas au feuillage glauque, en masses 
pressées, fout oublier le reste de la végétation; les uns en pleine 
. croissance, les autres dans toute la magnificence d'un développe- 
ment achevé, forment des groupes ravissans. Les regards s'arrêtent 
sur les plus beaux : les troncs s'élèvent droits à la hauteur de 8 à 
10 mètres; au sommet de cette tige robuste s'étalent, semblables 
à un gigantesque éventail, quinze, vingt ou vingt-cinq feuilles 
énormes, régulières, luisantes, montées sur des pétioles longs de 
2 mètres à 2 mètres 1/2: — Entre les tiges apparaissent quelques 
branches supportant des fleurs ou des fruits; ces derniers en s'ou- 
vrant laissent échappez- trente ou quarante graines vêtues d'une en- 
veloppe soyeuse et parées de teintes vives, bleues ou pourprées. 
Les réservoirs de l'arbre du voyageur sont à la fois simples et par- 
faits : la pluie qui tombe sur les feuilles s*écoule en partie dans les 
pédoncules constitués en rigoles; ces pédoncules, larges à la base 
et recourbés, deviennent des tubes où l'eau se conserve jusqu'à la 
fin des mois de sécheresse. Il suffit donc d'entailler la paroi du tuyau 
avec une pointe de fer pour voir s'échapper une gerbe liquide. Des 
Malgaches assurent que, se trouvant au travail, altérés par la cha- 
leur du jour, ils s'évitent la peine d'aller jusqu'au torrent voisin, 
lorsque les ravenalas sont à portée. Pour les habitans de Madagas- 
car, l'arbre du voyageur a une bien autre utilité que de dispenser 
les gens qui ont soif d'aller à la rivière. Les feuilles, comme le rap- 
porte Flacourt, font des nappes, des plats et des assiettes; on eu 

(1) Poinciana regia, de la famUle des légamiiieuses-papilionacées, décrite et figurée 
par M. Hooker, Botanical Magaxin», p\. 2884. 

(2) Bawnala nMdagcucariensis, Sonnerat et Adanson. 



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l'Ile de Madagascar. 221 

fabrique des cuillers et des gobelets; tous les matins, le marché en 
est amplement approvisionné , et chacun vient compléter son mé- 
nage. Ces feuilles larges et résistantes servent à faire les toitures et 
à tapisser les murs des maisons; Técorce, après avoir été aplatie, 
est excellente pour les planchers, et les troncs restent de précieux 
matériaux pour les grosses charpentes. L'arbre, superbe et unique 
en son genre, devrait être nommé Y arbre du constructeur y disent 
ceux qui ont vu les Malgaches de la bande orientale occupés à bâtir 
des habitations. 

Le takamaka (l), ainsi qu'on l'appelle dans les colonies, assez 
répandu sur la côte orientale et fort estimé pour les constructions, 
paraît croître avec prédilection dans les lieux où prospère le rave- 
nala. C'est un bel arbre d'un aspect qui le signale de loin; il a des 
feuilles luisantes, vraiment ornées par les nervures fines, régu- 
lières, se confondant au bord du limbe, et par de nombreuses 
grappes de fleurs blanches; — du tronc, noirâtre et presque tou- 
jours crevassé, s'écoule une résine. 

III. 

En général, les herbes aquatiques de la famille des naïades, si ré- 
pandues dans les ruisseaux et sur les étangs de l'Europe comme 
de l'Asie, n'appellent l'attention par aucun signe bien remarquable; 
il faut aller à Madagascar pour voir un type de ce groupe vraiment 
extraordinaire. Dans les torrens et les ruisseaux, à peu de distance 
de Tamatave, de Foulepointe ou du fort Dauphin, et sans doute sur 
presque toute l'étendue de la côte orientale, croit l'ouvirandre fe- 
nestrée (2), la plus curieuse production végétale de la nature, si 
l'on s'en rapportait à une parole jetée au moment de la surprise par 
le botaniste anglais W. Hooker. L'ouvirandre a des racines fort 
épaisses qui s'étendent dans toutes les directions et forment de 
multiples couronnes; de cette base s'élèvent des touffes de grandes 
feuilles qui s'étalent à la surface de l'eau, portées sur des pétioles 
s'allongeant plus ou moins selon la profondeur du courant; au centre 
du bouquet se dresse dans la saison favorable la tige, qui se bi- 
furque au sommet et se termine ainsi par deux branches portant 
de petites fleurs roses. Ce sont les feuilles, véritables dentelles 
vivantes, passant par toutes les teintes, du vert tendre un peu 
jaune jusqu'au vert sombre de l'olivier, qui donnent à la plante une 
beauté singulière et un caractère étrange. A ces feuilles, le paren- 
chyme manque, les nervures , disposées avec régularité, semblent 

(i) Cahphyllum inophyllum, de la famiUe des gutUfères, parait être originaire do 
llnde; le Calophyllum taeamahaca est particulier à Bladagascar. 
(S) Ouvirandra fenestralis. 



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222 REVUE DE» DEUX MOBIDES. 

être le» cadres de petites fenêtres bien alignées. Pendant la saison 
de la sécheresse, tout se flétrit : seules les racines, puisant dans la 
terre un peu d'humidité, ne périssent pas; le jour où les pluies vien- 
nent reniplii! le lit de la rivière,, s'élance une nouvelle végétation* 
L'ouivirandre, sorte de merveille aux yeux du botaniste, fournît aux 
Malgaches une ressource alimentaire; la racine est fort estimée* 
Flacourt n'en avait point appris davantage; Du-Petit^Tbouars le 
premier a donné une description de la plante; qu'on a pu voir de 
nos jours dans les serres de quelques villes d'Europe. Longtemps 
la curieuse plante demeura le représentant unique d'un genre ex- 
trêmement particulier; il y a trente et quelques années, M. Bsmier, 
médecin de la marine, s'occupant avec ardeur de l'histoire natu- 
relle de la grande lie africaine, a découvert une seconde espèce 
d'ouvirandre qui a été l'objet d'une étude de la part de M. De^ 
caisne (1). L'ouvirandre de Bemier, d'apparence beaucoup moins 
singulière que l'ouvirandre fenestrée, a les feuilles pleines et les 
nervures peu distinctes; c'est la condition que présente une troi*- 
sîème espèce du genre observée au Sénégal. 

Dans la partie orientale de Madagascar, où il y a tant de rivières 
et de ruisseaux, tant de lacs et de marais, on peut le croire aisé- 
ment, les plantes aquatiques abondent. Outre les joncs et différentes 
herbes d'un aspect assez ordinaire, beaucoup d'espèces sont vrai- 
ment remarquables. Elles sont trop nombreuses pour qu'on les cite 
tontes ici, mais il en est d'un type si curieux qu'il faut les signaler; 
Aubert Du Petit-Thouars les a découvertes et les a nommées les 
bydrostachiS) Adrien de Jussieu les a étudiées (2). Ces hydrostachis 
ont des touffes de feuilles plongeantes; au centre des touffes s'élè* 
vent des tiges portant des fleurs dioîques disposées en épis. Plantes 
d'apparence modeste, l'examen du savant est nécessaire pour en dé- 
voiler les particularités et pour mesurer la distance qui existe entre 
dles et les formes les plus voisines observées sur d'autres terres, 
tandis que les ravissantes fleurs bleues ou un peu violettes du nénu- 
far de la grande lie africaine répandues à profusion sur les eaux tran* 
qailles chiffmeiit tous les yeux (3). Les voyageurs allant d'Ivondroa 
à Andouvourante, traversant ou contournant les lacs Rasouamas- 
saî, Rasooabé, Imoasa, se trouvent en présence d'une admirable 
nature. Au matin, il y a des scènes délicieuses : Teaut verdâtre, 
les ûves herbues pai'semées ée belles- fleurs, les petits villages 
épar»,. les fraîches prairies couvertes de rosée^ tes arbres se nrirant 

(i) (hmàrandra hemitriam^ Dooains, ia Iconm mlfoUÊ I^tUamm, edit. a BaoJ. 
Delessert, t. III, p. 62, pi. 100. 

(S) Qastre m^km Mot déerite» pir A. d6 JouIoq, lovmê mâêoteB^FUmUtnmg edlto 
a BeoJ. Delesflert, t. UI, |»« 57«es, pk SI-4*^ 

(3) Nymphœa madag€ucan€nsis, Dt Candolle. 



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L'iifi DE MADAGàSCAR, 223 

dans le lac, les palmiers, les fougères entassées, toute cette bril- 
lante Tégétatîon dont nous ayons esquissé le tableau compose des 
paysages encfaantèurs. 

Comme dans Tlnde et à la Chine, à Madagascar les bamboius oc- 
cupent une grande place; cetle richesse, détruite ou très amoindrie 
en beaucoup d*eodroits voisins du littoral, reste considérable sur 
difRirens points. Lorsque, sur le chemin qui conduit à Tananarive, 
on entre dans la région où manquent les palmiers, où devient rare 
l'aibie du voyageur, les bambous apparaissent sur de vastes éten- 
dues, — les vallées et la base des collines en sont couvertes. Ils 
sont d'espèces variées ; les uns, robustes, s'élèvent droits à la 
hauteur de 12, 15, 20 noètres; les autres, plus faibles, inclinent 
leur tète gracieuse et légère : Teffet est charmant, étrange au pos- 
sible. An m<Hndre souffle, les grandes cannes noueuses se courbent, 
les feuilles longues et minces s'agitent comme des plumes, les tiges 
s'entrechoquent, rni frisson semble se communiquer et parcourir le 
champ tout entier; le spectateur a k joie de contempler une scène 
sans puoille soofi d'autres climats. 

Après avoir gravi une foule de collines depuis, le village de Ma- 
roumby jusqu'au village de Befourouna, on atteint cette fameuse forêt 
d'Analamazaotra, qui, sur une largeur variable, occupe à peu près 
toute la longueur de l'Ile. Les arbres, les arbrisseaux, les lianes,. les 
fougères, les plantes de tonte sorte, pressées, mêlées, enchevêtrées, 
forment des massife impénétrakto; là où les homimes ont essayé de 
pratiquer une voie, les raviira, les marais fangeux, les fondrières, 
les flaques d'eau, les pentes inégales, lesiroches, rendent esKore le 
passage bien pénible. En présence du désordre sublime, du luxe 
d'une végétation répandant fombre et la f ratcbenr ou par inler- 
valles laissant passer un rayon de soleil, le voyageur demeure en 
eitaae. Il voit la plupart des arbres, des arbrisseaux, des plantes 
herbacées qu'il a plus ou moins souvent rencontrés dans lea bols 
Toiaios de Foolepointe, de Tamatave, d'Andouvoorante, et sans 
doute bien d'antres enoore* Jusqu'à présent, nul botaniste n'a bâti 
sa cadiane au pied d'un hazigne ou d'un baobab, aucun ne s'est 
installé dans une grotte pendant une ou deux saisons pour étudier 
cette riche nature, 

Sar une lie, on ne s'attend guère à constater d'une partie à 
Tautredu littoral de bien grands cbangemens dans la végétation; 
cependant, sous ce rapport, les divers pomts des c6tes de Mada- 
gascar doivent éveiller l'attention. Trop restreintes ont été les re- 
cherches pour insister stir les modifications qui peut-être exis- 
tent dans la flore suivant les régiona, mais il y a un fait dont il 
û&porte de se préoccuper. Les récoltes de plantes effectuées dans 
la contrée montagneuse, dans les vallées, au bord des rivières, au 

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S2& REVUE DES DEUX MONDES. 

fond de la baîe de Vohémar si vantée (1), au port Leven, sur le ter- 
ritoire qui s'étend autour de la baie magnifique de Diego-Suarez, 
semblent indiquer que plusieurs genres de végétaux connus sur 
toute la côte depuis le fort Dauphin, au moins depuis Andouvou- 
rante jusqu'à la baie d'Ântongtl , sont assez souvent représentés 
dans la flore du nord par d'autres espèces. On s'étonne presque 
de ne pas rencontrer sur les rives occidentales la même végétation 
que sur les côtes orientales, car il existe le long du littoral des baies 
de Passandava, de Mazamba, de Bombétok, des espèces qu'on n'a 
point jusqu'ici observées ailleurs. Si en réalité certaines plantes 
demeurent confinées sur des espaces restreints, ce sera l'indice de 
différences dans la nature du sol, dans des conditions climatériques 
dont il importera de s'assurer. Dans la flore des environs de Foule- 
pointe, de Taraatave, d'Ivondrou, nous avons cité un charmant ar- 
brisseau de la famille des combrëtes portant de superbes fleurs 
rouges; un arbrisseau du même genre à fleurs violettes se trouve 
à la baie de Diego-Suarez, d'autres à fleurs blanches à la baie de 
Bombétok (2). Plusieurs espèces de terminalias n'ont été remarquées 
également qu'au nord de la Grande-Terre, ainsi que des dombeyas 
à fleurs jaunes, des passiflores, des salacias, et nombre d'espèces 
appartenant à divers genres. Une astéropéia très distincte de celle 
qu'on admire près des lacs Rasouabé et Imasoa a été découverte 
dans les forêts de la baie de Diego -Suarez (3). Sur les plages du 
nord-ouest, on voit le henné épineux (A), dont les Orientaux font 
usage depuis l'antiquité, — il aura été apporté par les Arabes; dans 
cette partie de la grande île africaine, le tanghin n'existe pas. Au- 
tour de la baie de Bombétok, près de la ville fameuse de Madsanga, 
sont très répandus des arbres de la famille des légumineuses» les 
uns à fleurs rosées, les autres à fleurs rouges, des érythroxyles, 
des bignonias, que personne n'a rencontrés sur la côte orien- 
tale (5). 

Le littoral de Madagascar, de la baie de Saint-Augustip à la baie 
de Bouëni, on s'en souvient, est partout cité comme une région 
désolée; du sable, des arbres rabougris et claîr-semés, les explo- 
rateurs n'ont pas vu autre chose. Aussi est-il de quelque intérêt 
de voir la récolte d'un botaniste dans ses courses à travers cette 



(1) Haandrell, A Visit in the North-East province of Madagascar; — The Journal 
of the royal geographical Society, t. XXXVII, 1867. 

(2) Pœvrea violacea, P, albifiora, P. villosa, décrits par M. Talasiia. 

(3) Asteropeia amblyocarpa, Tulasne. 

(4) Ijiwsonia alba, de la familln des lythrariécs. 

(5) Dahlbergia {Chadsia) verticolor, D, fiammea, Bojer, de la famille des léga mi- 
neuses. Erythroxylon jossinioïdes , de la famille des érythroxylées. Bignonia euphor- 
bioides. 



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L'tLE DE MADAGASCAR. 226 

contrée misérable. Outre des aloès, il a observé des câpriers plus 
ou moins épars, Tun ayant les feuilles d'un vert gai avec les pé- 
tioles munis de pointes rouges et les fleurs blanches, Fautre cou- 
vert d*un duvet laineux portant des fleurs jaunes (1); au milieu des 
sables, une boerhavia (2), espèce d'un genre qui a des représeu- 
tans sur divers points de la Grande-Terre et d'une famille dont le 
type le plus connu est la belle-de-nuit cultivée dans nos jardins. 
Sur les collines calcaires ont été rencontrées des dombeyas (3) et 
des bignonias qu'on n'a trouvées jusqu'à présent en nul autre en- 
droit. Dans cette contrée si triste, M. Bojer a découvert un des plus 
beaux arbres du monde, le colvillea, delà famille des légumineuses 
et seul de son genre (A)^ L'arbre, qui atteint la hauteur de 15 à 
20 mètres, est garni d'un élégant feuillage et couronné de rameaux 
Têtus d'une écorce rougeâtre, parsemée de points d'une couleur 
plus vive; il a des fleurs d'un jaune orangé nuancé de pourpre, 
suspendues à des pédoncules rouges et réunies de façon à former 
des grappes splendides. Par cette description, on juge de l'effet que 
doit produire le colvillea lorsqu'il est dans toute sa magnificence. 
Nous venons de prendre une idée de la végétation du littoral 
de Madagascar, riche et magnifique à l'est et au nord, pauvre et 
chétive à l'ouest; il faut maintenant suivre dans l'intérieur de l'île 
les rares observateurs qui ont parcouru l'Ànkova. Après avoir fran- 
chi la vallée de l'Iarouka, escaladé depuis le village de Maroumby 
une foule de collines et d'escarpemens, traversé la grande forêt et 
gravi les derniers sommets de la chaîne d'Ânalamazaotra, le voya- 
geur se trouve transporté dans un autre pays : plus de ravenalas, 
plus de palmiers; la nature des tropiques a presque disparu, on 
est à une hauteur au-dessus du niveau de la mer déjà considé- 
rable; le climat est celui d'une région tempérée. Néanmoins le sol 
tourmenté, l'entassement des montagnes, produisent encore des 
effets grandioses. Souvent on a parlé du spectacle impo.^^ant qui 
étonne et enchante le voyageur au moment où il atteint les cimes 
del'Analamazaotra; c'est la plaine d'Ankay, vaste, immense, limi- 
tée dans sa largeur par deux chaînes de montagnes, qui vient tout 
à coup de s'offrir aux regards. Quand une vive lumière inonde 
l'espace, que les ombres fortement accusées font ressortir avec 
netteté les moindres détails, la scène est splendide : les yeux s'ar- 
rêtent sur le village de Mouramanga, où les différentes routes se 
rencontrent; celle de Tananarive, plus large que les autres, se des- 

(<) Cofparis fiyracaniha, C, ehrytcmêia, Cadaba virgata, décrits par Bojer. 
(S) Bûêrhaoia jUkata, de la famiUe des nyctagiaées. 
(3) Dambeua iriumfHtœfolia, D. cutpidata. 
V) ColviiUa racemosa* 
TOMi CI. — 1812. 15 



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380 RETU£ MS OSCX HONDlS. 

sine GOiftme un niba^ de couleur d'ocre qui traverse 1» TaUée, ser- 
prate sur les fiancs des collines, ^^[mrall derrière tne crête pour 
se mofitrer eucore une fois dans le lointain semblable à nm fil d^sr 
bîentftt perdu dans les moaiagnes bleues. On se souvient de fai 
physionomie de TAnkova (1); à l'exception de certaines vallées et 
de quelques coteaux boisés» Taridité du sol cause une impressioB 
de tristesse. Il est intéressant de voir avec M. Bojer, le seul botar 
niste qui ait exploré les environs de Tanaearive et les mœtagnes 
de la province d'Imerina, le caractëire de la végétattoo cbs cette 
contrée. 

Plusieurs espèces particulières de ce genre dombeya que nous 
avons appris à. connaître sur les côtes contribuent à former la mo- 
deste parure des alentx)urs de la capitale des Ovas; au milieu des 
champs rocailleux et stériles,, elles formest quelques buissons. Dans 
les mêmes localités croissent des arbrisseaux d'assez chétive zppa" 
rence, dont les espèces appartiennent à des genres et môme à des 
&miUes qui caractérisent le» régiQps intertropiceiles de l'Asie et de 
l'Afrique (2); on voit un arbuste, de la famille qui a pour type le 
G&prier dn midi de la France, remarquable par ses feuilles glabres 
suspendues à de longs pétioles et par ses fleurs d'un blanc d'al- 
bâtre, disposées en corymbes (3). Dans les vallons hunûdes végè- 
tent des plantes herbacées d'un groupe depuis longtenops signalé 
en Asie et en Amérique (&). 

Certaines montagnes de la province d'Imerina un peu éloignées 
de la capitale ont encore des forêts qu'on peut admirer; sur l'An- 
gavo, on voit des arbres d'un port magnifique qui s'élèvent à la 
hauteur de 30 mètres, une essence du type du câprier, le cratéva 
gigantesque (&). La force, la grâce^ la beauté sont unies pour faire 
du cratéva de Madagascar une des merveilles du règne végétal : près 
de la base, le tronc a souvent plus de 1 mètre 1/2 d'épaisseur; vers 
la ciine, les branches, étendues sur une ligne horizontale, paraissent 
protéger les humbles arbrisseam; les feuHles d'un vert clair, vei- 
nées de rooge en dessous, — les plus nouvelles, entièrement teintées 
de poari»*e, s'agitent sous le moindre souffle au bout de grêles pé- 
tioks longs de plus de t dédmètre. II est nn moment de l'année 
ok la parure est dans tout son éclat; au milieu du charmant feuil- 
lage, si richement coloré, se détachent des corymbes de fleuns oo 

(i) Vof e» ht tew# du t«' août, ^ 631. 

(2) Quisqualis madagascariensis, Bojer [Hortus mauritianut)^ de la famille de» 
combréiaeées; CisMmjitfoi nmp k iv f k§ H m, d*ki fcniWie daa. wMitpnwmÊén», 

(3) Thylachium Sumangui, BoJ«r, dt te» CanUto daa 

(4) Polanisia brachiata et P. micrantha, déciit» par Buiar». 

(5) Cratœva excelsa, de la famille des capparidées. 



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l/tCS DE lUSMASCAR. 827 

d'oB rose tasâre tm il'un ton incamajL Les Malgaches tirent des 
Uoncs du cnUéva de larges plaAches gui servent à faire les coQti^- 
veos des maisoos. Des doiobeyaa de différentes sortes abondent 
dans les forêts de rAnkova; Tune d'elles^ l'astrapée caonahine (1)* 
qui se distingue par de grandes feuilles ovales et pair des fleurs 
pendantes d'une entière blancheur, est très répandue snr le mont 
Angavo et en beaucoup d'autres endroits de la province d'Ime- 
rina. C'est une espèce précieuse pour les Ovausi; l'écof ce fournit une 
matière textile qui remplace le chanvre. Aux mêmes lieux crois- 
ant plusieurs de ces curieiix arbustes du genre coléa, dont on 
roit le plus bel échantillon ^dans toutes les forêts voisines de la 
G5te, ainsi qu'une singulière plante de ht famille des bignonias 
propre à la grande lie africaine : l'arthrophylle de Madagascar, <{fii 
a deslemlles articulées au milieu du limbe (2). Sur les flancs ro- 
cailleux du mont Antoungoun, entre les rochers poussent des ar- 
briaseau d'un type bien connu dans les régions tropicales de TAsie 
et de TAlfîque : les érythroxyloas (3). Dans les forêts sombres de 
l'ADgayo, surtout dans les vallons, des vaquois d'une espèce par- 
ticulière, se faisant remarquer par des feuilles semblables A des 
rubaos (A)» conti^astent par l'aspect avec le reste de la végétation. 
Tous ces arbres et ces arl>risseaux comme relégués dans quelques 
solitudes formaient sans doute autrefois un manteau de verdure sur 
le pays aujourd'hui nu et presque désolé d'Ankova, Si l'on compare 
la flore de cette région élevée de la Grande-Terre à celle du litto- 
ral, la différence est facile à reconnaître ; les genras de végétaux ne 
changent guère, mais les espèces en général ne sont pas les mêmes 
et les types les plus caractéristiques demeurent attachés aux par- 
ties baiflea, cbatuies et humides^ 

Maintenant, malgré les lacunes dans nos connaissances, se dessine 
arec netteté le surprenant caractère de la flm*e de Madagaacar. L'en- 
senble se compose de plantes de quelques familles et d'une longue 
suite de giem-es n'existant que sur cette terre, ensuite d'une foule 
d'espèces tout à fait particulières à Tlle, mais de types r^'présentés, 
les uns ejbdusiveiaefit en Afritpie, les autres, — peut^^tre en plus 
gnyad nombre, -*- seulement dans l'Inde et ke lies adjacentes, enfin 
d'espèces dont les formes génériques sont trop disséminées pour 
jeter beaucoup de liamière dans uae question de géographie phy- 
sique. Rien n'accuse donc mieux l'isolement de Madagascar que 
cette fbre à la fois ri spéckle et si caractérisée. La grande Ue, 

[i) ÀttrapcBa (Hilsenbergia) cannahina, décrite par Bojcr. 

(S) Jtlknfàffllmm madagt ao armmii^ 4ti U lamilto itet l>igsoiiiaoé«B. 

(?) Eryth r ê x ^l m -diiCûkt, B* n^pHMeê» 

W Pandamu vittarifolius, décrit par B^tr. 



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228 REVUE DES DEUX MONDES. 

voisine du contiaent africain, ne rappelle l'Afrique par la végéta- 
tion que dans certains traits, et semble offrir des analogies un peu 
plus prononcées avec l'Asie tropicale; mais au sujet de ces rela- 
tions diverses d'un si réel intérêt, la réserve est encore nécesssûre; 
il sera difficile de conclure d'une manière définitive tant que la 
flore du Mozambique n'aura pas été parfaitement étudiée. On re- 
marque à Madagascar plusieurs végétaux qu'on ne distingue pas de 
ceux de l'Inde : pour quelques-uns, l'identité reste douteuse; pour 
les autres, elle est évidente, et dans ce dernier cas il est besoin 
d'examiner si la présence de ces végétaux sur la grande tie est 
toujours due soit à l'intervention de l'homme, soit à des circon- 
stances particulières; l'attention des savans n'a pas encore été di- 
rigée de ce côté. 

Dès le temps où des Européens vinrent s'établir sur la Grande- 
Terre, les Malgaches se livraient à la culture de plusieurs végé- 
taux ; ils avouent le riz, la canne à sucre, différentes espèces d'i- 
gnames. D'où les tenaient-ils? Personne ne parait s'être inquiété 
de la provenance de ces plantes. A cet égard, une recherche appro- 
fondie serait peut-être fort instructive. On a fait déjà de véritables 
efforts pour retrouver l'origine des peuples de Madagascar : les traits 
du visage, des coutumes, des superstitions ont conduit à des rap- 
prochemens; des mots de la langue ont été regardés, non sans rai- 
son, comme des indices d'une parenté avec des nations d'une autre 
partie du monde, — on ne s'est pas douté que par l'examen et la 
comparaison des plantes cultivées il ne serait pas impossible d'être 
amené sûrement au point de départ. 

Flacourt nous a informés que les Malgaches possédaient plusieurs 
variétés de riz; la culture de cette céréale, soit dans les bas-fonds, 
soit sur les collines, était alors répandue chez la plupart des peu- 
ples de la grande lie. Il est permis de croire que le riz a été intro- 
duit par les Arabes; pour la canne à sucre, surtout pour les ignames, 
on doit probablement en chercher ailleurs l'origine. Notre premier 
historien de Madagascar a énuméré les diverses sortes d'ignames 
cultivées; quelques-unes d'entre elles échappent encore à la dé- 
termination scientifique. Ces végétaux, à racines énormes, sont de 
la famille des aroldées (1); ils se rapportent au genre colocasia (2), 
plantes de haute taille, ayant de larges feuilles, de jolies fleurs, un 
port superbe; elles produisent grand effet lorsqu'on les voit en 
masses dans un site pittoresque, comme par exemple sur la rive 
droite de l'Ivondrou. Cultivées de temps immémorial dans l'Inde et 

(i) Une espèce de cette famille, qui «e trooTe dans nos bols, est connue de tout le 
nonde sous le nom rolgaire de gouet et de piêd-d&^au (Arum vulgar^» 
(S) Colocasia eicultnêum, C, antiguonim. 



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l'Ile de Madagascar* 229 

dans les lies de la Mer du Sud, c'est peut-être de ce côté qu'il faut 
porter l'attention pour apprendre par quelles mains ces ignames 
ont été transplantées à Madagascar. Il conviendrait aussi de s'oc- 
coper dans le même dessein de la grande cardamome de l'Inde» la 
longouze des Malgaches (1), devenue si abondante en certains en- 
droits que de ses fruits on chargerait un navire, dit Flacourt. C'est 
one belle plante que la cardamome, portant des fleurs fort élégantes 
et des fruits d'un rouge écarlate, qui ont une chair blanche» aigre- 
lette, de goût agréable. Le coton nous est cité dès le xvu' siècle 
comme d'un usage très général dans plusieurs provinces de la 
Grande-Terre, et pourts^nt les botanistes ne signalent aucune es- 
pèce particulière de cotonnier à Madagascar; là encore il y a une 
étude à poursuivre, une origine à rechercher. 

A tous les points de vue, la richesse et la singularité de la flore 
de Madagascar nous attirent. La richesse de la végétation, c'est 
l'existence facile pour les habitans, la misère impossible. Chacun 
peut cueillir des fruits, arracher des racines autant qu'il en a be- 
soin pour sa subsistance, se procurer sans peine des feuilles et des 
écorces qui donnent des matières textiles propres à la fabrication 
des vétemens, avoir en abondance du bois pour construire des ha- 
bitations. L'étrangeté de la flore conduit à se préoccuper de l'état 
du monde à son origine. Souvent on a supposé que des îles avaient 
pu être détachées des continens à des époques plus ou moins ré- 
centes; les espèces végétales les plus caractéristiques, celles que 
nous avons décrites, apportent une preuve irrécusable que l'Ile de 
Madagascar n'a jamais été unie soit à l'Afrique, soit à l'Asie* depuis 
l'apparition de la vie sur cette terre. Les espèces liées par une 
sorte de parenté avec celles d'autres régions indiquent des analo- 
gies dans les climats et contribuent ainsi à répandre quelque lu- 
mière sur la physique du globe. Plus encore que l'étude des végé- 
taux, l'observation des animaux de la grande île africaine rendra 
ces vérités saisissantes. 

Emile Blanchard. 

(La suite au prochain n\) 
(t) Âmomum cardamomum, de la famUle des amomacées. 



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•CHRONIQUE D£ LÀ QUINZAINE 



31 août 1871 

À voir commeDt les oh06e8:se passent, (oommeot cm oublie ies misères 
id'bier etiles difficultés ule demain :pourse livrer à tous œs jemassoar- 
•dissans des vaines |>aroies, odes iinveniions futiles > et tdes ipolémiqBas 
oiseuses, ou serait tenté deicraite iqoe oe (temps de vAcasces donné pour 
tle irepos lett le Becueillement.a été «cEéé pour être le règne du icommécage 
et de la mystiûoaition. Leorôle duxommécage et de ia déclamation iia- 
nale danslaipolidque.xe serait .un chapitre curieux^fit^mBlheureuasmait 
d'uu'cruel à-propo6. Que Tûulee-wyu&7JaLKranQe a^aas doute des ioisicsl 
Les Prussiens ne. sont jplus à NoBcy etià>fielfort «LAeniprimt, qui.a été 
^éclatante attestation. de aotne cnédit, a^jétéipayé touttentier, «t.0Dapu 
donn^ un congé définitif à rinvasioou.Les.Tuises de la.guene stde la 
révolution. sont néparées..t^ousjie portons plus au .flanc tl* horrible (plaie 
de nos provinces p^dues, et les Alsaciens ou les Larrons nfoatpiusà 
secsauvor .nuitamment, à.déjouer la surveillance. allemande ipenr' venir 
réclamer te droit de ^ervir>4nfiore 90us île olrapeau deileur .vieille patrie. 
Non, tout «cela n'existe plus, ices deux années n^'ont-^étéiqu'un manvas 
rêve, le moment. est venu^de reprendre cette ^nae vie* d!aitfrefsis>où 
Ton s'amusait de tout, où la France, enfoncée. danssa mollesse élégante 
et dans son scepticisme corrupteur, pardonnait tout, pourvu qu'on flattât 
sa curiosité, sa vanité et quelquefois ses passions! On dirait vraiment 
qu'il en est ainsi, qu'on a tout oublié, tant nous sommes envahis depuis 
quelques semaines par tous les bavardages et les histoires de fantaisie. 
La France, pour son malheur, a été trop souvent une nation aimant à 
être trompée ou amusée par ceux qui se chargent de nourrir son espnt 
et son imagination. On ne s'en apercevait pas toujours au temps des 
prospérités. Maintenant que le pays a subi les plus terribles épreuves, 
que les événemens lui ont laissé une existence lourde à porter, un avemr 
difficile, il y a une sorte de contraste poignant entre tant de réalités 
douloureuses et ce déchaînement de déclamations, d'inventions frivoles, 



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i» poiémiqaea taptgeuaes qm ont la prétention de représenter Iz vie 
foÛique du moioeiU*, 

fi ests trop Tcaii â est. UKXf feeile de le voir qaehpiei&is, on ne peut 
afiUKaotunier enoore à. o^tle eonditioû nomreile d'une nation qui sort à 
p9m de la plus efiroyable crise, et qui ar tant à faire pour se relever. 
On II» voii pas qu'il y a des momens où, par une soirte de complicité 
tadtft da patriotisme, tons ceux <|ai ont une part quelconque dtans la 
poUtiqnoi bommes publics; écrivains^ journalistes^ sont tenus de s'ob- 
swwr, de pespecter le pays dans son repos^ dans la dignité de son Infor- 
taa^ daos ses iotérèbs,. qui restent en suspense Ce qu'il y a de cruel dans- 
ksitifiiticm faite à la France, on le^sent bieniévidemment, et on le répète 
sur tou& les tons;- mais on oublie bien vite que cette situation a des né- 
ceaités qui pèsent sur tout le monde. On se laisse aller aux- hasards de 
rimpndVésaiion» aux colères de l'esprit de parti, aax' représailles de la 
vanité blessée oui de l'ambition: déçue. On s^adrease au public et on 
^Qttve le besoin de piquer saouriosité, de poursuivre le succès par des 
imiginatifms toujours nouvelles^ par le^ travestissement de tonte chose, 
pv'lsdéaigrement.des hemmes, On se livreeofin aux dangereuses fas- 
dnattoQs de cet eeprit saoS' scrupule et sans frein qui fait dire aux 
étmogera malv^Ilans : Vous voyes bien, la- France est toujours la. 
iota», rien :n'est changé. Aujourd'hui, comme auU^fois, la légèreté, la. 
présomption el> rigooranoe se déploient, en toute liberté. Ces Français 
eseaUent.à;parler de toutes^ les choses sur lesquelles ils devraient se 
taioe, à soulever, toutes les questions dont ils ne devraient pas s'oecu- 
par.. Us. font de leur malheur un :Spectacle[, de leurs épreuves un: thème^ 
de rècôminatioas^. iti souvenir, de leurs plus néiastes journées une oc^ 
cnaioa de manifestations. Rour un bon mot ou pour un calcul de parti; ils< 
saai&eraient tout, méme^l'intérét de leur paysl II faut' qu'ils fassent des* 
disceara^des.maaÂfestQS et des: articles^ de journaux àsensation; il faut: 
p«Hl88Su»to«i: qu'ils: s'amusent des autres et* d^ux^mémes. — Et dè> 
fait^ne prête-t-on peint trop »aisémeat; ajoutée ces accusations si souvent 
reproduites^ contre la légèreté, la vanité et les intempérances présomp- 
tueuses de reprît français? 

De qaoi pense-tHonjoneCEst qu'on s'^t le pius occupé depuis<quelques 
snainea, depuis^que rassemblée nationale a quitté Versailles? Assuré^ 
ment'Ia&ohoses qui peuvent offrir un' intérêt sérieuxne manquent pasi 
UaoQQaeil»<génér£uix: viennent, de* se. réunir; ils sont restés quelques 
jours en* sesaien,. lai ^upart sentrmfimie encoreèf leurs travaux. Au te* 
tat, ces* modestes assemblées ont faitr leur* devoir en* demeurant fidèles* 
ileiirnission toutelooaie.' Excepté- dansiquelquestdépartemeos où lesi 
nidÎBaiixv qiiioiiubda>]aajorffté, éprouvent toojeaTsle besoin de montrer^ 
leor respeoDpour ladleireftdépassaïu^lefif» attributions, en- voulant à tout' 
prix faire de la politique, excepté dans ces départemens, tout s'est passé»" 



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232 ABVUE DES DEUX MONDES. 

simplement, régulièrement. Le meilleur esprit a régné dans ces assem* 
blées; on s'en est tenu aux affaires locales, aux questions pratiques, à 
tout ce qui intéresse le plus directement le^ays. Cette session des con- 
seils-généraux avait sans aucun doute son importance. C'était la seconde 
application de la loi de décentralisation. N*était-il pas curieux de suivre 
de près cetie réalisation d'une idée libérale dont le succès peut exercer 
une influence décisive sur le développement des institutions représenta- 
tives en France ? Mais non, les conseils-généraux sont bien modestes, ils 
n'offrent qu'un médiocre attrait à la curiosité. Ne vaut-il pas mieux se 
mettre en campagne à la suite de M. le président de la république, ac- 
compagner M. Tbiers sur la plage de Trouville pour pouvoir racooter ses 
moindres démarcbes ou répéter la moindre de ses paroles, pour avoir 
l'occasion de dénombrer les personnages qui se succèdent au cbalet pré- 
sidentiel ou de décrire les expériences d'artillerie qu'on n'a vues que de 
loin? Il est certainement assez simple qu'on s'intéresse au cbef de l'état 
sous la république comme sous la monarchie; mais franchement où 
veut-on en venir avec tout ce luxe de bulletins et de récits qui ne lais- 
sent pas un instant de répit à M. le président de la république? 
M. Tbiers a-t-il fait une promenade le matin? dans quel costume a-t-il 
paru sur la plage? qui a-t-il vu? qu'a-t-il dit?' Est-ce qu'il ne serait 
point occupé par hasard de quelque machination pour organiser une se- 
^nde chambre? Quand doit-il aller au Havre ou à Honfleur? 

Ce doit être un peu dur pour M. le président de la république de ne 
pouvoir se reposer en toute tranquillité, de se sentir sous Tœil de lynx 
des Dangeau de toute sorte occupés à raconter sa villégiature. Et ce 
n'est pas tout encore : que les populations se permettent de témoigner 
leur déférence au chef de l'état, non par des ovations serviles, mais par 
les marques familières d'une affectueuse confiance, ceci devient plus 
grave; les nouvellistes sont toujours là aux aguets pour compter les ac- 
clamations, pour les tourner en ridicule au besoin, et par une circon- 
stance assez étrange, ce sont les journaux qui se disent les plus con- 
servateurs, les journaux légitimistes, qui ont de ces belles railleries. 
Àh! si c'était le roi, ce serait une autre affaire, ce serait alors tout na- 
turel et bien évidemment de la plus touchante sincérité ; mais pour un 
homme, pour un vieux patriote qui se contente de se dévouer à son 
pays, c'est une usurpation de la faveur publique, c'est une comédie visi- 
blement arrangée. Encore un peu, vous verrez que M. Tbiers aura man- 
qué au pacte de Bordeaux parce qu'il recueillera pour le prix de ses 
efforts une simple et honnête popularité. Et voilà cependant à quoi on 
peut passer son temps dans un pays où ceux qui ont la prétention de 
diriger et d'instruire l'opinion n'ont pas toujours un sentiment sérieux et 
vrai des choses. Il faut bien se distraire et combler ce terrible vide des 
vacances! 



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RETUE. *^ CHRONIQUE. 233 

Cest peat-étre encore assez innocent, quoique passablement puéril. 
Ce qui est moins inofTensif, ce qui peut môme être dangereux, c'e^t de 
se laisser aller, par une imprévoyante ardeur de polémique, à soulever 
les questions les plus délicates, les plus inopportunes, au risque de 
compromettre l'intérêt le plus grand du pays. Où est la nécessité de sus- 
citer ce qu'on pourrait appeler la question de Belfort? Voilà quelque 
temps déjà qu'on s'acharne à cette affaire avec toute sorte d'interpréta- 
tioDS et d'interrofçations, toutes plus pressantes et peut-être plus dange- 
reuses les unes que les autres. Que font les Prussiens à Belfort? Les for- 
tifications qu'ils construisent sont-elles dans leurs droits, dans les droits 
de la guerre dont ils usent et abusent? Ne révèlent-elles pas la pensée . 
secrète d'un établissement plus définitif? Que fait le gouvernement pour 
défendre Tintérêt de la France ? S'est-il seulement assuré des alliés pour 
Taider à soutenir sa cause? Quand on agite ces questions brûlantes, on 
le fait sans doute dans les meilleures intentions « par un sentiment de 
prévoyance ou de crainte patriotique. On ne voit pas cependant qu'on 
risque de faire plus de mal que de bien en admettant un doute là où 
il ne peut pas y en avoir. Quoi donc? est-ce qu'il existe une question 
de Belfort? Les engagemens dictés, imposés parle vainqueur lui-même, 
peuvent-ils être sans valeur pour celui qui les a souscrits dans la plé- 
nitude de la victoire? Est-ce qu'il est possible d'admettre comme base 
de discussion que les Prussiens songent à se délier de leurs obligations 
en restant là où ils n'auront plus le droit de rester le jour où ils auront 
reçu l'indemnité de guerre qu'ils nous ont infligée? La dernière con- 
vention négociée avec l'Allemagne n'en a rien dit, et elle ne devait en 
rien dire; la moindre parole de nos négociateurs sur ce point eût été 
une imprudence, une marque d'incertitude. Allons plus loin. Quand 
même il serait vrai que les Allemands eussent une arrière-pensée, qu'ils 
voulussent, sinon garder Belfort définitivement, du moins prolonger leur 
séjour dans un prétendu intérêt de sécurité, est-ce qu'on croit porter 
on secours bien efficace au gouvernement par des polémiques intempes- 
tives? Sait-on quel est encore pour la France le meilleur moj'en de main- 
tenir ses droits? C'est de remplir jusqu'au bout, avec une courageuse 
désignation, les engagemens qu'elle a dû subir, de ne fournir à l'Alle- 
inagne aucun prétexte de manquer à ceux qu'elle a pris; c'est de ne pas 
se livrer en face d'un ennemi tout-puissant à des discussions qui ne 
peuvent que Texciter sans le désarmer, et surtout de ne point offrir à 
la Prusse l'occasipn de se croire fondée ou intéressée à réclamer des ga- 
ranties nouvelles contre des menaces d'agitations révolutîonnaii'es. 

La meilleure des politiques est de traiter sérieusement les choses 
sérieuses, de se défendre de ce système d'agitations factices, de dé- 
clamations arbitraires, de polémiques inutiles ou périlleuses dont le 
P^ys porte la peine sans y participer, car le pays n'y est pour rien cer- 



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281 RJSYTO DBS DfiUl MiWRSeS. 

jainement Le pftys vît ilranquille et âravaîUft, x'est sa^polilique à lui. 
Penâant oe temps^ on brode des ihistoires de faDtaiflie sar les viUégia* 
linreB de M. te président de la répuUiqae, on diaoute sur Iles foctiflca*- 
lions de Belfort, oa réreiUe par intervalles, qfnoiqueplas tîmidagneat, la 
question de ia dissolution de rassemblée^ on disserte fior les deux 
ctaanitees, .on pu-blie d^ maufesles du centre gauche ou du ceolis 
4roît« et même on a eu l'air un instani; de vouloir ^commencer une caoïr 
pagae qui n*est pas la moins curieuse ide toutes, ^u'oa pourrait af^nter 
la campagne des aaniversaires. Depuis quelque temps en vérité, le çaût 
des anniversaires s'est développé d'une maniève presque inquèétaiitte; 
il y a eu même tout récemment un journal qui n'a pas voalu laisser 
passer la date de la Saint-Barthélémy sans faire le procès rétrospectif 
die celte nuit lugubre de l'histoire. Peu auparavant, c'était l'anniver- 
saire de la prâe de la Bastille qu'on célébrait. Maiatemot il s'a- 
gissait de fêter l'anniversaire dn k septembre. iL iemiinstre 4o .l'in- 
térieur y a mis bon ondre, il est vrai; ii a interdit les exhibitions, les 
banquets, les résinions publiques-et mêmeiesiréuaions privées qui pour- 
raient avoir un objet politique* M. le mîxiistre de l'intérieur nejiy>uaait 
certes mieux iaére, et ce qu'H y :a d'étrange, c'est qu'il ait eu besoia de 
rappela qu'an ne ae livrait pas aujourd'hui à des réjouissances (hh 
bMquBSi» que le U sefKtfflnbre n'avait rien )de giorioux pour la France. Il 
ne s'agit auUement à coup sûr de juger le caractère politique du 4 sep- 
tembre, de ce jour de révolution où sombrait un pouvoir qui veomt 4» 
plonger nom» pairie dans le pJus affreux abîme. Dans tous les cas, si le 
.i( «septembre rappelle la chute de r<empim, il .rappelle en même teasyala 
chute de la France à Sedan. Que le pard xadical songe à «éléhrar ua tel 
azmiversaire, fiels donne une Ibis de plus la mesure de son paferiotisBW 
et même de .son esprit politique. C'est je signe de cette triste paaùon 
de parti qui sufaoffdonne .toujours Ilintéfôt national à un fanatisme de 
secte. Les organisateurs de fôtes et de banqueta français, ai onleuravsait 
laissé la liberté de se livrer h leurs ébals, jiuriaieot eu l'avantage de se 
rencontrer avec les Prussiens* qui, euK.aussi, vont célébr^er «comme une 
fête nationale allemaade i*anniversaire de Sedan. Le spectacle ^id été 
complet; radicaux françtis et Prussiens a.uraiient fêté ensemble le même 
événemenu pendant que la Fraooe humiliée eût vu passer ces réjouis- 
sance de la victoire implacable et du fanatisme révolutionnaire.. Et voili 
comment les radicaux ûot la prétention de servir ileur pays daas ce 
temps de vacancesl M'est-ce pas étrangement employer des loisirsqu'on 
pourrait consacrer à tous lies intérêts publics? 

Pourquoi tient-on absolument à nous donner an rôle, ne fiOLt-ce que 
celui d'écouteurs aux .portes, dans la pièce diplomatique à grand speo- 
tacle qui va se jouer à Berlin? De queto commentaires, de quelles oan* 
jectures de fantaisie, de quelles .mystifications cette entrevue des trois 



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JUI1WS.. -«- CBBOaiQOB. 2Sft 



epipereiirs d'Allemagne, de Roflaie et d'Autriche nVt-eHe poiat été 
roenaîoal OA' veut à tout frâ. péDéirer le terriUe mystère, oa en a 
mèoe parlé dao» h comniadoQ de permaoence de rassemblée, qui se 
réiuil de lemp^à autre à Versailles» eommet si M. ie BÛDistre des effares 
étnagèras poavait rieadîre et avait fîen k dire. Que les journaux alle- 
naads dooneol caeriène à lear imagiiiatioQ , à leurs haines eu à leurs 
désffs» bredenl tooiesofte d'aB4>lifieationft sur Tentrevue des empereurs, 
et cpie des jotàmsux qui ne sost pas allemands se fossent Técho de teut 
ce qui se dk ou de lout ce qui se murmure, tes intérêts des peuples ne 
reateat pas moàos œ qu'ils sent, la force des dioaes ne domine pas 
Dwiiis toutes les résolutions. Les tout-^puissans qui croient mener le 
monde ne feat pas toujours eux-mémee œ qu'ils veulent, et, qu'on se 
rasBire» tous ces soaverams, chanceliers et conseillers de toat ordre qui 
vont se tpottver réunis seront peut-être plus occupés d'éviter certains su- 
jets de coQversadoD que de travaiUer à de vastas combinaisons. On se 
sera doané le luxe d'une représentation de gala, on aura assisté aux 
maomivFes d'automne, le vieux Guillaume de Prusse aura montré à ses 
bans ffères ren4>erear Frangois-ilosepë et l'empereur Alexandre les sol- 
dits qui ont battu les Autrichiens à Sadowa ou qui pourromt avrâ* à se 
mesurer af ec les Russes, puis en déflnîtive il en sera de cette nouvelle 
saime^Uanœ comme de toutes les bulles de savon diplomatiques qui 
depois longtemps coerent périodiquement les airs.. 

€e serait à coup sûr une légèreté singulière de prétendre refuser toute 
imptftaoce à une entrevue comme celle-là. Des empereurs ne se réu- 
nissent pas pour rien, surtout quand ils se font suivre de leurs premiers 
nûaistres; ils peuvent être conduits au rendez-vous par des mobiles dif« 
féreas, ils ont toujours une pensée. Les souverains de l'Allemagne, de 
la Russie et de l' Autriche oo4 certainement aujourd'hui la préoccupation 
du maintien de la paix, ils Vefforceront d*entourer cette paix de toutes 
lesgaraaties générales de bonne amitié et de bonne intelligence' qu^ils 
pearroat trouver dans leur zèle de conciliation. Nier ce qu'il peut y avoir 
de sérieux dans oes tentatives de rapprochement serait de ta plus vul- 
gaire imprévoyance; mais ce serait aussi dans un autre seos une mé- 
prise évidente d'allé chercher la significaiioA et le secret de la réunion 
de Berlin dans toutes les iijbstoires fabuleuses qu'on sème à plaisir, de se 
laisser prendre à tous ces bruits qui représentent l'entrevue des empe- 
re«ratanl6t cooKne ie préliminaire d'uo congrès destiné à régler la 
silD^en de Tâirope. taatôt connue une sorte de sanhédrin de sainte- 
dUianoeott les trois souverains concerteraient une politique pour tenir la 
Fraaceén échec, et, qui sait? peut-ôtre pour lui imposer une limitaiion de 
forces militaires. Les expériences df artillerie qui viennent de se faire à 
Trooville sont manifestement une raison d^ioquiétude profonde pour 
rEuropel H n'est que temps d'opposer un coogrès au nottveau camp de 
Boulogne. 



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236 RETUB DES DEUX MONDES. 

Eh bien! non, quoi qu'en disent les colporteurs d'imaginations saugre- 
nues, la France n*est point en cause à fierlln, on n*a point à s'occaper 
d'elle, non -seulement parce qu'on n'a pas le droit d'insulter à ses mal- 
heurs, mais parce qu'en réalité on ne peut rien, parce qu'il n'y a pas 
même les élémens d*une négociation, d'une entente quelconque. Ima- 
gine-t-on M. de Bismarck, qui a décliné et traité avec dédain pendant 
la guerre tous les conseils de l'Europe, venant aujourd'hui demander à 
cette même Europe la garantie de tout ce qu'il a fait sans consulter 
personne? Quoi donc? après avoir seul vaincu la France au point de lui 
arracher des provinces, il se sentirait obligé de s'assurer l'appui, ne 
fût-ce que l'appui moral, de la Russie et de TAutriche pour mettre son 
œuvre à l'abri des retours de fortune? Le terrible chancelier irait appe- 
ler du secours contre ceux qu'il a dépouillés? Ce serait de la part de 
l'Allemagne l'aveu d'une étrange inquiétude. Et d'un autre côté se 
figure-t-on des cabinets, des empereurs appelés à mettre le visa de la 
légalité européenne aux conquêtes de la Prusse, sanctionnant d'une fa- 
çon plus ou moins directe, plus ou moins déguisée, les transformations 
du centre du continent, et tout cela pour mettre en repos la conscience 
de l'empereur Guillaume, pour assurer à M. de Bismarck la durée de 
son œuvre? En quoi la Russie et l'Autriche seraient-elles intéressées à 
entrer dans cette voie, à traiter la France en suspecte ou en ennemie, 
à partager avec l'Allemagne la solidarité d'une politique qui ne leur a 
valu jusqu'ici que des craintes et des menaces? Quel intérêt auraient- 
elles à se lier pour l'avenir, à laisser M. de Bismarck libre d'épuiser à 
l'égard de la France les rigueurs de la plus implacable victoire? Autre- 
fois cette alliance des cours du nord était possible et pouvait garder un 
certain caractère permanent, parce qu^elie était l'expression d'une pensée 
supérieure, la pensée de défendre en commun l'ordre européen, les prin- 
cipes conservateurs contre la révolution dont la France était le foyer. 
Aujourd'hui tout cela n'existe plus, M. de Bismarck est le plus grand 
des révolutionnaires, et en prêtant au chancelier allemand un concours 
indirect contre la France la Russie et l'Autriche serviraient simplement 
une ambition territoriale, une politique de conquête, sans avoir la 
chance de trouver ailleurs leurs compensations, puisque sur un autre 
tenain, en Orient par exemple, elles ne s'entendraient plus. 

Comment donc une alliance nouvelle pourrait-elle naître de cette en- 
trevue des empereurs? La Russie et l'Autriche n'ont aucun intérêt à en- 
courager une politique d'hostilité contre la France, et M. de Bismarck 
lui-même n'est peut-être pas si pressé de courir de nouvelles aventures. 
Avec l'instinct et la prévoyance du politique, il sent bien que l'œuvre 
entreprise par lui n'est pas simplement une affaire de force, et l'entre- 
vue de Berlin lui aura probablement donné tout ce qu'il demande pour 
le moment, si elle lui procure une certaine période de paix qui lui per- 
mette de pousser jusqu'au bout le travail intérieur qu'il a commencé. 



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BEYUE. — CHRONIQUE. 237 

Sans doute PAllemagne est irrésistiblement entraînée aujourd'hui dans 
le mouvement unitaire, elle se soumet sans résister à la suprématie 
prussienne. Qui peut dire œpendant si une crise prématurée ne serait 
pas une redoutable épreuve, non pas pour Tunité nationale elle-même, 
qui est vraisemblablement désormais un fait accompli, mais pour l'unité 
allemande par la main et au proGt de la Prusse? M. de Bismarck a plus 
d'une besogne sur les bras, sans compter sa guerre avec les jésuites. 
S'il n*est point homme à s'arrêter devant les obstacles, s'il n'a point à 
craindre des résistances invincibles, il sait bien qu'il y a dans certaines 
contrées des mouvemens de mauvaise humeur, des révoltes secrètes, — • 
que les sentimens particularistes ne sont pas éteints partout, et qu'ils 
se révèlent quelquefois jusque dans l'attitude des princes. Nous ne sa» 
vous pas si l'empereur Guillaume et son chancelier s'étaient promis 
d'attirer le roi de Bavière à Berlin pendant le séjour des empereurs. 
Ce qui est certain, c'est que le jeune roi Louis ne sera pas de la fête, 
et le roi de Wurtemberg ne semble pas non plus devoir aller grossir le 
cortège impérial. Il y a mieux, il se passe depuis quelques jours en Ba- 
vière des faits assez étranges. Le prince de Prusse est allé récemment 
dans ce royaume soit pour y passer quelques jours en résidence d'été, 
soit pour faire l'inspection des forteresses fédérales; il s'est même con- 
duit avec beaucoup de tact. Il n'est pas moins vrai qu'il a cherché par- 
tout le roi, il n'a pu le trouver nulle part. Le roi était invisible à Mu- 
nich comme au château de Berg. Le prince impérial de Prusse a été 
obligé de s'avouer que le jeune roi Louis aimait peu les visites venant 
de Berlin, et il est parti sans le voir. Bref, le roi de Bavière, qui n'a 
pas reçu le prince de Prusse, n'ira pas naturellement à la grande entre- 
vue des empereurs. Ce n'est pas bien grave, cela peut prouver du moins 
que tout n'est pas facile, et qu'il y a bien des choses à faire en Alle- 
magne avant qu'on puisse songer de nouveau à des entreprises contre 
la France. 

Qu'est-ce qu'une élection là où la vie populaire se déroule dans toute 
sa force et dans toute sa spontanéité? C'est assurément l'acte le plus 
sérieux, et il a cela de particulier chez les peuples réellement formés 
aux mœurs libres, qu'en mettant aux prises toutes les passions, tous les 
intérêts, toutes les ambitions ou même toutes les vanités, il ne dépasse 
pas la limite d'une de ces manifestations agitées, mais régulières, où 
tout le monde se dispute la victoire dans le combat et où tout le mondfi 
se soumet le lendemain. Un spectacle de ce genre, plein d'une anima- 
tion croissante, s'offre en ce moment aux États-Unis. Là aussi une élec- 
tion va s'accomplir, et la plus grave des élections. Le général Grant 
touche tu terme de sa première période présidentielle ; c*est au mois de 
novembre que le scrutin décidera s'il doit rester à la Maison-Blanche, si, 
comme beaucoup de ceux qui l'ont précédé, il gardera le pouvoir quatre 



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289 RETVC MS DEUX MONbBS. 

ans encore, m a'O aura un successeur, et dès ce moment toutes les pas- 
sions s'agitent, tous les partis se préparent à la lutte. Le moaveimnl 
électoral a môme commencé depuis quelques mois déjà, et de jour en 
jour il prend on caractère plus ardent, plus tranché, sans laisser en- 
trevoir ce qui sortira de ce nouveau scrutin. Toujours est-il que, si le pré- 
sident actuel obtient la confirmation de son pouvoir dans Félection du 
5 novembre, ce ne sera pas sans difiiculté et sans combat. Sa candida- 
ture d^aujourd^hui, tout en gardant les plus sérieuses chances, ne se 
présente plus évidemment dans les conditions exceptionnelles et favo- 
rables où sa première candidature triomphait si aisément. Il y a cinq 
ans, te généra! Grant était presque naturellement désigné : il avait la 
poputarité du soldat sans être trop connu oomme politique ; on voyait 
en lui le vainqueur de Richmond, le paciflcateur de la grande repu* 
blîque. Son élection était en quelque sorte la sanction de. la victoire 
qu'on venait de remporter sur Tinsurrection du sud et comme le dernier 
mot d^Adi guerre de ia sécession. Le parti républicain, rallié à son nom, 
constatait sans effort sa prépondérance en face des démocrates battus, 
désorganisés, même privés du droit de vote. (Tétait une situation ex«- 
ceptionnelh;; aujourd'hui tout est changé. Le général Grant a donné sa 
mesure comme président, comme homme politique, par quatre ans de 
gouvernement, et durant ces quatre années qui viennent de s^écouler 
les partis ont en le temps de se reconnaître, les vaincus ont commencé 
à se relever, les vainqueurs se sont divisés, les opinions et les intérêts 
se sont modifias; de là Timportance de l'élection qui se prépare. 

La présidence du général Grant, pour tout dire, n'a peut-être point 
entièrement répondu aux espérances qu'elle avait éveillées, elle n'a pas 
tenu tout ce qu'elle promettait. Ceux qui se sont associés à l'adminis- 
tration actuelle, qui la soutiennent encore et lui restent fidèles dans la 
lutte électorale, peuvent sans doute se prévaloir toujours des services 
rendus par le président; ils peuvent lui faire honneur de la reconstitu- 
tion graduelle de l'Union, de l'affermissement de la paix, de rabolition 
définitive de l'esclavage, de Textinction croissante de la dette nationale. 
Ce n'en est pas moins là justement la question de savoir dans quelle 
mesure, à quel prix cette œuvre a été accomplie, et sur ce terrain la divi- 
sion s'est mise dans le parti dont l'union assurait si complètement, il y a 
quatre ans, le succès du général Grant. Que les griefs personnels, tes am- 
bitions déçues, les vanités impatientes jouent un certain rôle dans ces di- 
visions et aient fait des ennemis à l'administration, ce n'est pas douteux; 
quoi qu'il en soit, le parti républicain s'est démembré, et il s'est formé ré- 
cemment un parti sous le nom de républicains libéraux. Ce groupe nou- 
veau existe maintenant; il a son drapeau, son mot d'ordre, ses chefjSt 
comme îl a ses griefs. Ce qu'on reproche à Tadministration du général 
"^-•^^t. c'est de prolonger trop longtemps les souvenirs de la guerre ci- 



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vile efi nminenaiit pluB qu'il m Israt les amendemens constltuttonoets 
qui «QJevaieiit les droits politiques à des e«tégories •entières <ie ci</eyefiS| 
c'est de n'être qu'âne diotature déguisée s'appnyaiitsar une oentraHsik* 
tioo esœssife, une tentative <4e pouvoir so^xiatesque menaçant la vie civile* 
On hû reproche hien d'autres choses ^encore, un arbitraire sans scropole, 
le nëpotîBne, Tîntoléraiiies, la<xrriiptioB. Les gros mots ne sont pas épat^ 
gaés, et Dat«rslleB>e&t ies libAranix républicains se sont fait uti pre« 
Snomie qui a pour principal objet la réforG»e de tout <» q«i'on reproche 
4 radministration actuelle* Us venlent la restitution complète de tous 
ks droits constitutionnels à MB eeuK qui en ont été privés par suite 
de la guerre, ta répudiation de toute politiqne de centralisation par le 
maintien absolu du seif^§ovetmnent local 4ans les états, la subordina- 
tion da pouvoir militaire au pouvoir civil , la suppression des abus qui 
se sont produits dans la distribution des emplois et de toutes les faveurs 
admialsaratives, l'abandon du système des concessions de terres aux 
Gonpapies indii^riefles. QuelqueSHins de ces articles peuvent paraître 
MStt ragaes; ils répondent en définitfve aux sentimens d^opposition qui 
f« sont produits dans ces derniers temps, et c'est ainsi qu'on approc^ 
de l'élection. Deux camps se sont formés : celai des partisans de la réé- 
lection du président et celui des républicains libéraux. 

Tout ce qui tient b T administration soutient naturellement le général 
finuit. Le candidat des républicains dissidens est M. Horace Greeley, er. 
aa premier abord, à ne juger que par l'importance apparente des deux 
coacarreos, h lutte semblait s'engager dans des conditions qui promet- 
taàent au siicoès facile au président au j^ard'hui en fot%cttons. €e d'est 
pas que M. Horace 4reeley lui-même soit le premier venu : c^est te ré* 
dacteur en chef de la TribvoH de New^York, un des pûiiliciens les plus 
ooû^érables des États-Unis, liomme d'un talent supérieur, d'une grande 
IflOueoos, qui a pour lui <nne longue et laborieiuse carrière; oiais un 
journaliste aspirant aux honneurs de la Maison-Mancbe, c'est un pliéno- 
mèoo qui ne sTétait pas prodah encore anx Étaus-dnis, et de plus, d ftat 
en convenir, M. Horace Greeler est un personnage asseac excentrique 
fbabitfjdesi iâème de costume. Il est renommé pour l'origitioAité de «a 
teaoeet pour son îAEKMiciant dédain des usages de la dvilisati^n. S'il est 
ooauné, il est certain que la grande répobliqM aura un pnamier nagiitrait 
im extérieur pasaaMement bizarre. Que représente réettemeot M, HO- 
'«œGreeiley f On œ peut trop le dire; ii a professé bien des opinions iàr 
^mfis, il a été quelque peu fouriériste, protectionisle« surtout partisia 
de l'abolition de l'esdavage. Il a fait losglemps «ae guerre îmiidacable 
SQX démocrates du sud, ce qui ne l'empêchait pas, au lendemain de la 
guerre, de se porter caution pour M« leflTeraon Davis, lorsqu'il s'agissait 
de mettre en liberté provisoire l'ancien président de la confédération se- 
; cessioniste. Aujourd'hui il est un des chefs des républicains libéraux, et 



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2i0 REVUE DES DEUX MONDES. 

ce qu'on choisit manifestement en lui, c'est l'homme de talent! La lutte 
est dcync engagée entre le général Grant et M. Horace Greeley. L'élection 
présidentielle aux États-Unis est préparée, on le sait, par des conven- 
tions où les partis se comptent, choisissent leurs candidats, et, cette 
opération préliminaire une fois accomplie, au jour du scrutin, chaque 
parti accepte scrupuleusement les désignations qui ont été faites. Il y a 
eu d'abord une première convention des républicains libéraux à Cincin- 
nati, et c'est là que la candidature de M. Horace Greeley a été proclamée 
pour la première fois. Une autre convention a eu lieu depuis à Philadel- 
phie, et celle-là s'est ralliée complètement à la réélection du général 
Grant. Une troisième convention enfin a été tenue plus récemment à 
Baltimore, et ici M. Horace Greeley a été le candidat acclamé. On n^est 
pas au bout, bien d'autres réunions se produiront encore avant qu'on 
touche au dénoûment. 

L'issue de cette lutte dépend évidemment de bien des circonstances. 
Jusqu'ici, M. Horace Greeley n'est point sans avoir gagné du terrain. 
Non-seulement plusieurs conventions ont ratifié sa candidature, mais 
encore des hommes d'une certaine importance dans la politique se sont 
prononcés hautement pour lui. 11 a vu se rallier à sa cause le général 
Banks, l'ancien président M. Andrew Johnson, M, Ch. Sumner, le sé- 
nateur qui était, il y a peu de temps, président du comité des affaires 
étrangères du sénat. En somme, ce ne sont pas là des adhésions com- 
plètement décisives, et, s'ils restent livrés à leurs propres forces, les 
républicains dissidens risquent fort d'échouer. Ce qui peut exercer une 
influence sérieuse, c'est l'attitude que prendront les démocrates, demeu- 
rés jusqu'ici en dehors de ces compétitions. Depuis quelques années, 
les démocrates ont été réduits à la condition d'un parti vaincu et humi- 
lié. Ils commencent maintenant à se remettre de leur défaite; ils ne 
sont pas en état de disputer le pouvoir pour eux-mêmes, ils échoueraient 
misérablement; mais ils peuvent aider singulièrement au succès de celui 
des deux candidats républicains vers lequel ils se tourneront, parce 
qu'ils croiront son élection plus favorable à leur cause, et si, comme 
l'indiquerait la convention de Baltimore, ils se prononcent pour M. Ho- 
race Greeley, ils portent à ce dernier un gros contingent. De son côté, 
le général Grant ne garde pas moins de grandes et sérieuses chances. Il 
n'a pas seulement l'appui de la fraction considérable du parti républi- 
cain qui lui est restée fidèle, il aura aussi les noirs pour lui, à ce qu'il 
paraît; il a J'avantage de la position, il a toutes les forces du gouverne- 
ment, qui ne resteront pas inactives, par cette raison très simple que 
tous ceux qui sont attachés à l'administration travaillent pour eux- 
mêmes en travaillant à la réélection du président. 

Qui l'emportera? On ne peut le savoir encore, on peut d'autant moins 
le pressentir que des élections d'un autre genre qui se succèdent en ce 



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REVUE. — CHRONIQUE. 241 

moment sont loin d'offrir une mesure précise de là forcé des partis. Ainsi 
il vient d*y avoir des élections dans la Caroline du nord; le gouverneur 
éla, M. Caldwell, est républicain, mais les démocrates ont la majorité 
dans la législature de Tétat, et ils pourront envoyer un représentant de 
leur opinion au sénat de Washington; de plus, sur buit membres du con- 
grès, cinq des élus sont démocrates, de sorte que chacun peut s*attribuer 
la victoire. Il va y avoir des élections dans le Maine, dans la Virginie oc- 
ddentale, dans Tétat de New-York, dans la Pensyivanie. Toutes ces élec- 
tions seront le prélude de la grande bataille et laisseront sans doute 
mieux entrevoir à qui restera la victoire définitive. ch. de mazade. 



ES8AI8 ET NOTICES. 



U U MAlIltRB D*éCUU L*B1ST0IRE EN FRANGE ET EN ALLEMAGNE DEPUIS CINQUANTE ANS. 



Orighui de V Allemagne et de l'empire germanique, par M. Jules Zeller; 
1 ToL in-8*. Paris, Didier. 

Voici une nouvelle histoire d'Allemagne qui diffère de celles que nous 
avions jusqu^ici : elle n*est pas un panégyrique de TÂllemagne. Pçndant 
les cinquante dernières années, il ne venait presque à Tesprit d'aucun 
Français qu'on pût parler de ce pays autrement qu'avec le ton de Tad- 
miratioD. Cet engouement date de 1815. Notre école libérale, en haine 
de l'empire qui venait de tomber, s'éprit d'un goût très vif pour ceux 
qai s'étaient montrés les ennemis les plus acharnés de l'empire, c'est- 
à-dire pour l'Angleterre et pour l'Allemagne. A partir de ce moment, les 
études historiques en France furent dirigées tout entières vers la glori- 
fication de ces deux pays. On se figura une Angleterre qui avait toujours 
été sage, toujours libre, toujours prospère; on se représenta une Aile- 
n^gae toujours laborieuse, vertueuse, intelligente. Pour faire de tout 
cela autant d'axiomes historiques, on n'attendit pas d'avoir étudié les 
Wts de Thistoire. Le besoin d'admirer ces deux peuples fut plus fort 
îue l'amour du vrai et quç l'esprit critique. On admira en dépit des do- 
cumens, en dépit des chroniques et des écrits de chaque siècle, en dé- 
pit des faits les mieux constatés. 

Que n'a-t-on pas dit depuis lors sur la race germanique I Nos histo- 
riens n'avaient que mépris pour la population gauloise, que sympathie 
pour les Germams. La Gaule était la corruption et la lâcheté; la Ger- 
ma cl — i87S, 16 



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Sft2 RET0E BE8 DEUX MOlfDBS. 

manie était la terta, la chasteté, h dësîDCéresseme&t, la force, ia liberté. 
Dans le petit livre de Tacite, coas ne vocrliODs tire qm les lignes qui 
sont réloge des Germains, et nos yeux se refusaient à voir ce que Vïùb^ 
torien dit de leurs vices. Quand Hérodien et Annaten Maroetlia nous 
parlaient de leur amour de for, iMis ne Toufions pas y croire. Lorsque 
Grégoire de Tours nous décritaôt les mœurs des Mëroviogieos et de leurs 
guerriers, nous nous abstinions à parler de la chasteté germaine. Parœ 
que nous rencontrions quelques actes d'indisdpline, nous vantions Vêr 
mour de ces liomin<e3 pour la liberiéT nous allions jusqu'à supposer que 
le régime parlementaire nous venait d'eux, que c'étaient eux qui nous 
avaient enseigné à être libres. L'invasion nous apparaissait comme une 
régénération de l'espèce humaine. Il nous semblait qu'ils n'étaient venus 
en Gaule que pour châtier le vice et faire régner la vertu. Un artiste 
français voulait- il peindre l'empire et la Germanie en parallèle à la 
veille de l'invasion? Au lieu de représenter (a race gallo-romaine au tra- 
vail, occupée à labourer, à tisser, à bâtir des villes, à élever des temples, 
à étudier le droit, à mener de front les labeurs et les jouissances de la 
paix, il imaginait de nous la montrer la coupe aux lèvres dans une nuit 
de débauche. En face d'elle, il plaçait aux coins du tableau la race ger- 
manique, à laquelle il prêtait un visage austère, un cœur pur, une con- 
science dédaigneuse; on dirait nœ rsoe de piûlosoifthes et de stoïciens. 
Si M. Couture avait lu les dpcumens de ce temps-là, il n'eût pas mis dans 
les traits de ses Germains la haine du luxe et l'horreur des jouissances; 
il y eût mis Tenvie et la convoitise. Regarde2-leS bien, tels que les écrits 
du temps nous les représentent : ils ne détestent pas ce vin, eet or, œs 
femmes, ils songent au moyen d* avoir tout ceta à eux; quand itesenont 
les plus forts, ils se partageront et se disputeront tout œla, et, à partir 
du jour où îls régneront, il y aura en Gaule et en Italie nxoms de travatf 
et moins dlntelTigence, mais plus de déhanche et plu? de crimes. 

Nous portions ces mêmes illusions et cet engouement irréfléchi dans 
toutes les parties de Thistoire. Partout nos yeux prévenus ne savaient 
voir la race germanique que sous les plus belles couleurs. Nous repro- 
chions presque à Charlemagne d^avoir vigoureusement combattu la bar* 
barie saxonne et la religion sauvage d'Odîn. Dans îa longue lutte entre 
le sacerdoce et Tempîre, nous étions pour ceux qui pillaient f Italie et 
exploitaient l'église. Nous maudissions les guerres que Chartes VIII et 
François I" firent au-delà des Alpes; mais nous étions indulgens pour 
celles que tous les empereurs allemands y portèrent durant dnq siècles. 
Plus tard, quand la France et l'Italie, après le long et fécond. travail du 
moyen âge, produisaient ce fruit incomparable qu'on appelle la renais- 
sance, d'où devait sortir la liberté de la conscience avec l'essor de la 
science et de l'art, nous réservions la meilleure part de nos éloges pour 
la réforme allemande, qui n'était pourtant qu'une réaction contre cette 



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UVUB. — GHBOVIQUS. 2&S 

réDâîssance^ qui n'était qu'une lutte brutale contre cet essor de la 11- 
bertét qui arrêta et ralentit cet essor dans l'Europe entière, et qui trop 
souvent n'engendra que l'intolérance et la haine. Les événemens de 
rtûsloire se déroulaient, et nous trouvions toujours moyen de donner 
raisûo i rAUemagoe contre nous. Sur la foi des médisances et des igno- 
rances de Saint-Simon^ nous accusions Louis XIV d'avoir fait la guerre 
à l'AHemagne pour les motifs les plus frivoles, et nous négligions de 
v(Hr dans les documens authentiques que c'était lui au contraire qui avait 
été attaqué trois fois par elle. Nous n'osions pas reprocher à Guil- 
laume III d'avoir détruit la république en Hollande et d'avoir usurpé un 
royaume, nous pardonnions à l'électeur de Brandebourg d'avoir attisé 
la guerre en Europe pendant quarante ans pour s'arrondir aux dépens 
de tous ses voisins; mais nous étions sans pitié pour l'ambition de 
Louis XIV, qui avait enlevé Lille aux Espagnols , et accepté Strasbourg, 
qui se donnait à lui. Au siècle suivant, nos historiens sont tous pour 
Frëdàricll contre Louis XV. Le tableau qu'ils font du xviu* siècle est un 
perpétuel éloge de la Prusse et de l'Angleterre, une longue malédic- 
tion contre la France. Sont venus ensuite les historiens de l'empire ; 
voyez avec quelle complaisance ils signalent les fautes et les entraîne- 
mens du gouvernement français, et comme ils oublient de nous mon- 
trer les ambitions, les convoitises, les mensonges d^s gouvernemens 
eurc^ens. A les en croire, c'est toujours la France qui est l'agresseur; 
^ a tous les torts; si l'Europe a été ravagée, si la race humaine a été 
décimée, c'est uniquement par notre faute.. 

Ce travers de nos historiens est la suite de nos discordes intestines. 
Vous voyea qu'à la guerre, surtout quand la fortune est contre nous, 
nous tirons volontiers les uns sur les autres; nous compliquons la 
guerre étrangère de la guerre civile , et il en est parmi nous qui pré- 
fèrent la victoire de leur parti à la victoire de la patrie. Nous faisons de 
même en histoire. Nos historiens, depuis cinquante ans, ont été des 
hommes de parti. Si sincères qu'ils fussent, si impartiaux qu'ils crussent 
être, ils obéissaient à l'une ou à l'autre des opinions politiques qui nous 
divisent. Ardens chercheurs, penseurs puissans, écrivains habiles, ils 
mettaient leur ardeur et leur talent au service d'une cause. Notre his- 
t(âre ressemblait à nos assemblées législatives : on y distinguait une 
droite, une gauche , des centres. C'était un champ-clos où les opinions 
luttaient. Écrire l'histoire de France était une façon de travailler pour 
^ parti et de combattre un adversaire. L'histoire est ainsi devenue chez 
nous ttoe sorte de guerre civile en permanence. Ce qu'elle nous a appris, 
c'est surioi^rt à nous haïr les uns les autres. Quoi qu'elle fit, elle atta- 
quait toujours la France par quelque côté. L'un était républicain et se 
croyait tenu à calomnier l'ancienne monarchie, l'autre éiait royaliste et 
calomniait le régime nouveau. Aucun des deuj^ ne s'apercevait qu'il ne 



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2ii RETUE DES DEUX MONDES. 

réussissait qu'à frapper sur la France. L'histoire ainsi pratiquée n'en- 
seignait aux Français que l'indifTérence, aux étrangers que le mépris. 

De là nous est venu un patriotisme d'un caractère particulier et 
étrange. Êire patriote, pour beaucoup d'entre nous, c'est être ennemi 
de l'ancienne France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent 
qu'à honnir nos rois, à détester notre aristocratie, à médire de toutes 
nos institutions. Cette sorte de patriotisme n'est au fond que la haine 
de tout ce qui est français. Il ne nous inspire que méGance et indisci- 
pline; au lieu de nous unir contre l'étranger, il nous pousse tout droit 
à la guerre civile. 

Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est l'amour du 
passé, c'est le respect pour les génératioàs qui nous ont précédés. Nos 
historiens ne nous apprennent qu'à les maudire, et ne nous recomman- 
dent que de ne pns leur ressembler. Ils brisent la tradition française, et 
ils s'imaginent qu'il restera un patriotisme français. Ils vont répétant 
que l'étranger vaut mieux que la France, et ils se figurent qu'on aimera 
la France. Depuis cinquante ans, c'est l'Angleterre que nous aimons, 
c'est l'Allemagne que nous louons, c'est l'Amérique que nous admirons. 
Chacun se fait son idéal hors de France. Nous nous croyons libéraux et 
patriotes quand nous avons médit de la patrie. Involontairement et 
sans nous en apercevoir, nous nous accoutumons à rougir d'elle et à la 
renier. Nous nourrissons au fond de notre àme une sorte de haine in- 
consciente à l'égard de nous-mêmes. Cest l'opposé de cet amour de soi 
qu*on dit être naturel à l'homme; c'est le renoncement à nous-mêmes. 
C'est une sorte de fureur de nous calomnier et de nous détruire, sem- 
blable à cette monomanie du suicide dont vous voyez certains individus 
tourmentés. Nos plus cruels ennemis n'ont pas besoin d'inventer les ca- 
lomnies et les injures; ils n'ont que la peine de répéter ce que nous disons 
de nous-mêmes. Leurs historiens les plus hostiles n'ont qu'à traduire les 
nôtres. Quand l'un d'eux écrit que « la race gauloise était une race 
pourrie, » il ne fait que répéter ce que nous avons dit en d'autres termes. 
Quand M. de Sybel parle de « la corruption incurable » de l'ancienne 
société française, il n'est que l'écho affaibli de la plupart de nos histo- 
riens. M. de Bismarck disait naguère que la France était une nation or- 
gueilleuse, ambitieuse, ennemie du repos de l'Europe; c'est chez nos 
historiens qu'il avait pris ces accusations. Nous avons appris récemment 
que l'étranger nous détestait; il y avait cinquante ans que nous nous 
appliquions à convaincre l'Europe que nous étions haïssables. L'histoire 
française combattait pour l'Allemagne contre la France. Elle énervait 
chez nous le patriotisme; elle le surexcitait chez nos ennemis. Elle nous 
apprenait à nous diviser, elle enseignait aux autres à se réunir contre 
nous, et elle semblait justifier d'avance leurs attaques et leurs convoitises. 

Pendant cette même période d'un demi-siècle , les Allemands enten- 



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RETUB. — CHRONIQUE. 2A5 

daient d'une tout autre façon la science ^historique. Ce peuple a dans 
l'érudition les mêmes qualités que dans la guerre. Il a la patience, la 
solidité, le nombre, il a surtout la discipline et le vrai patriotisme. Ses 
historiens forment une armée organisée. On y distingue les chefs et les 
soldats. On y sait obéir on y sait être disciple. Tout nouveau-venu se 
met à la suite d'un maître, travaille avec lui, pour lui, et reste long- 
temps anonyme comme le soldat; plus tard, il deviendra capitaine, et 
\iDgt têtes travailleront pour lui. Avec de telles habitudes et de telles 
mœurs scientifiques, on comprend la puissance de la science allemande. 
Elle procède comme les arm^ de la même nation; c'est par l'ordre, par 
raoité de direction, par la constance des efforts collectifs, le parfait 
agencement de ses masses, qu'elle produit ses grands effets et qu'elle 
gagne ses batailles. La discipline y est merveilleuse. On marche en raog, 
par régimens et par compagnies. Chaque petite troupe a son devoir, 
son mot d'ordre, sa mission, son objectif. Un grand- plan d'ensemble est 
tracé, chacun en exécute sa part. Le petit travailleur ne sait pas tou- 
jours où oo le mène, il n'en suit pas moins la route indiquée. Il y a très 
peu d'initiative et de mérite personnel, mais aucun effort n'est perdu/ 
Une volonté commune et unique circule dans ce grand corps savant qui 
n'a qu'une vie et qu'une âme. 

Si vous cherchez quel est le principe qui donne cette unité et cette 
vie à l'érudition allemande, vous remarquerez que c^est l'amour de TAI- 
lemagne. Nous professons en France que la science n'a pas de patrie; 
les Allemands soutiennent sans détour la thèse opposée. « Il est faux, écri- 
vait naguère un de leurs historiens, M. de Giesebrecht, que la science 
n'ait point de patrie et qu'elle plane au-dessus des frontières : la science 
ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être alle- 
mande.» Les Allemands ont tous le culte de la patrie, et ils entendent le 
mot patrie dans son sens vrai; c'est le Vaterland, la terra patrum, la terre 
des ancêtres, c'est le pays tel que les ancêtres l'ont eu et l'ont fait. Ils ai- 
ment ce passé, surtout ils le respectent. Ils n*en parlent que comme on 
parle d'une chose sainte. A l'opposé de nous qui regardons volontiers 
notre passé d'un œil haineux, ils chérissent et vénèrent tout ce qui fut 
allemand. Le livre de Tacite est pour eux comme un livre sacré qu'on 
commente et qu'on ne discute pas. Ils admirent jusqu'à la barbarie de 
leurs ancêtres. Ils s'attendrissent devant les légendes sauvages et gros- 
sières des Niebelungen. Toute cette antiquité est pour eux un objet de 
foi naïve. Leur critique historique, si hardie pour tout ce qui n'est pas 
TAilemagne, est timide et tremblante sur ce sujet seul. Ils en sont encore 
au point où nous étions en France quand nous condamnions Fréret pour 
avoir porté atteinte au respect dû aux Mérovingiens. 

L'érudition en France est libérale; en Allema|?ne, elle est patriote. Ce 
n'est pas que les historiens allemands n'appartiennent pour la plupart 



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a|0 RETCT BBS uns MOUDIS. 

aa parti libéraL Ils ont presque tOQS la haine des iBStHutionsdef aiicleiL 
régime; mais cette haine, aa liea de a^adredser à rAllemagae» a'esdialt 
contre Tétranger. Yeuleat-ils attaquer le régime féodal, ils ^ortsnt 
tontes leurs malédictions cofitre la féodaUté française. Veuknt-ib ponr- 
snivre la monarchie absolue, ils s'en prennei^t à Louia XIV, comae à 
les priooes aUemands, grands et petits^ n'avaient pas été des despotes. 
Plutôt que de condamner rintolérance allemande, ils condamnent la 
révocation de Tédit de Nantes. Ils ae peuvent pardonner aox autres 
peuples d'avoir quelquefois aimé la guerre; ils ont de généreuses iodi- 
gnations centra les conquéràns tontes les fois que les conquérant sont 
des étrangers, mais ris admirent dans leur propre histoire tous ceux qui 
owt envahi, conquis, pillé. M. de Gîesebrecht dédare sans aucun scru- 
pule que la période qu'il aime le mieux dans l'histoire d'Allemagne est 
(( celle où le peuple allemand ^ fort de son unité sous les empereurs, 
était arrivé à son plus haut degré de puissance, aiu il commandait à 
éFatUres peuples, on l'homme de race allemande valait le plus dans te 
monde. » Ainsi l'admiration de M. de Giesebrecht est pour ces siècles 
odieux dn moyen âge on les années allemandes envahissaient périodi- 
quement la France et l'Italie, et il ne trouve rien de plus beau dans 
l'histoire que cet empereur allemand qui campe sur les hauteurs de 
Montmartre ou cet autre empereur qui va enlever dans Rome la couronne 
impériate en passant sur le corps de li,0(H) Romains massacrés sur le 
pont Saint-Ange. Mais que la France mette enûn un terme à ces perpé- 
tuelles inva^ons, que Henri II, Richelieu, Louis XIV, en fonlGant Metz 
et Strasbourg, sauvent la France et l'Italie elle-même de ces déborde- 
mens de la race germanique, voilà les historiens allemands qui s'indi- 
gnent, et qui vertueusement s'acharnent contre l'ambition française. Ils 
ne peuvent pardonner qu'on leur interdise de commander aux autres 
peuples. C'est manie belliqueuse que de se défendre contre eux; c'est 
être conquérant que de les empêcher de conquérir. 

L'érudit allemand a uneardeur de recherche, une puissance de travail 
qui étonne nos Français; mais n'allez pas croire que toute cette ardeur 
et tout ce travail soient pour la science. La science ici n'est pas le but; 
elle est le moyen. Par-delà la science, F Allemand voit la patrie; ces sa- 
vans sont savans parce qu'ils sont patriotes. L'intérêt de l'Allemagne est 
la fin dernière de ces infatigables chercheurs. On ne peut pas dire que 
le véritable esprit scientifique fasse défaut en Allemagne; mais il y est 
beaucoup plus rare qu'on ne le croit généralement. La science pure et 
désintéressée y* est une exception et n'est que méJiocrement goûtée. 
L'Allemand est en toutes choses un homme pratique; il veut que son 
érudition serve à quelque chose, qu'elle ait un but, qu'elle porte coup. 
Tout au moins faut-il qu'elle marche de concert avec les ambitions na- 
tionales, avec les convoitises on les haines du peuple allemand. Si le 



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f&sçieMBmBaâ oaûvoite TAlsaoe et U Loartaine, il imt qoeJa science 
aUeffiande, «ÎBgt laiiB d^'avance, mette ia main sur ces deux provinces» 
Avant qu'on oe s'empare de la .Hollande, Thistoire )démontPe déjà que 
les lialkadais.6eiDt>des AUeœaaQds. Elle prouvera aussi bien que ia Lom^ 
bardîe, comme son nom Tiiidique, est une terre allemande, etque Home 
est la capitale natureiie de i'erapire germanique. 

• Ce qu'il y a de plus singulier, c'est ique ces savane Bont d'une sincé* 
rite parfaite. Ledr iio|)uter k moindre mauvaise foi serait les calom- 
aier. Noos ne «pensons pas qu'il y en ait ua seul parmi eux «qui oonsente 
à écrire sciemment un mensonge. Ils ont la meilleure volonté d'être vë^ 
ridîqiies et Joni.de sérieux efforts pour l'être; ils s'eutourent de toutes 
les précautions de ia critique historique pour s'obliger à être impar* 
tiaux. Ils le seraient, s'ils in'étaient ÂiUemands. Ils ne peuvent faire 'que 
leur patriotisme jie soit pas le plus ioitt. On dit avec quelque iraison 
au-delà du Rhin que la conception de la vérité est toujours subjective. 
L'esprhjie voit «jn effet que ce qu'il peut voir. Les yeux ides historiens al- 
lemanës sont laits de telle façonqu'i^ n'aperçoivent «que oequi est favo* 
rable à Tintérèt de leur pays; c'^at leur mamène de oomprendre l'histoire^ 
ils œ «auxaient la comprendre antremeat. Aussi l'histoire d'AïUemagne 
eat-elle devenue .tout natnrellemeat dans>leurs anains un véritable ipané- 
fyriqoe; jamais nation ne sfest tant vantée, ils «ont profité très habile* 
BNDt du reprodie de vantardise que nous nous adressions pour se vanter 
tftut à leur aise. Nous nous |>roclamion8 vantards; ils se vantaient avec 
candear. Nuos faisions croire au monde entier <que nous nous vantions, 
alors mène que nos propres hiatoniens semblaienit s'appliquer à nous 
rabaisser; iis^se vantaieotrsans avertir ^personne, modestement, humble- 
ment, jdenttfiquement, comme modgné eux et par pur devoir. Cela a 
dufé oinquaate ans. 

Quand on s'admire lant, (on ne peut guère admisrer les autres. Aussi 
les historiens allemande sont-ils eévères pour l'étranger. Il >faot à la vé- 
rité leur rendre cette justice, qu'ils savsent distinguer entre les peuple. 
Leur cnfeiqne bistorique est assez dairveyasite pour ne s'acharner que 
sur ceaot qni ont été Jes ennemis de l'AUemagne. Dans l'aDOttiquîté^ ils 
looeot voloatieTs la ûrèce en faisant cette seule réserve, que « les Grecs 
fl'einrent jamais >k sentiment poétique on même degré ique la raoe aile* 
maade. » Ils sont moins JiienveiUans poor Bome, qai <eut le tort dans 
l'aoïiquité 4e relarder ie» invasions germaii'iq&es, et an imoyen âge de 
poser aoe limite aux convoitisesimpériales.PacmiJes nations modernes, 
ils apprécient TAngletecre et ia Hollande, dans lesquelles ils croient se 
rocaooaUre;ilS(loiieat volontiers les stathouderset n'attaquent parmi les 
toisanglais que ceux qui ont été les alliés de la jî'rance. Ils sont moins iiH 
dulgenspour la Russie, surtout «dispuis que ce pajs a cessé d'ôtne exploité 
par les Allemands. C'est siurtout .pour la Pologne et pour la France que 



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2i8 REYUE DES DEUX MONDES. 

leur érudition est impitoyable. Ils démontrent que ces deux nations doi- 
vent être détestées, que leur caractère n'a jamais été qu'ambition, légè- 
reté, mauvaises mœurs, indiscipline, corruption, — qu'elles ont été de 
tout temps perfides, querelleuses, débauchées, — que leur existence est 
un danger pour le repos de l'Europe et surtout un danger pour la mo- 
rale, — que Tune d'elles a mérité d'être supprimée, que l'autre mérite 
de l'être, toutes les deux au profit de la Prusse. 

Ces qualités de l'érudition allemande n'ont pas été assez admirées chez 
nous. On n'a pas assez calculé combien elles ont été utiles et fécondes. 
L'histoire ainsi pratiquée était à la fois un moyen de gouvernement et 
une arme de guerre. Au dedans, elle faisait taire les partis, elle matait 
les oppositions, elle pliait le peuple à l'obéissance et fondait une centra- 
lisation mprale plus vigoureuse que ne l'est notre centralisation admi- 
nistrative. Au dehors, elle ouvrait les routes de la conquête, et elle faisait 
à l'ennemi une guerre implacable en pleine paix. En vain aurions-nous 
eu les plus habiles diplomates ; les historiens allemands écartaient de 
nous toutes les alliances. En vain avions-nous le droit de notre côté; 
les historiens allemands prouvaient depuis cinquante ans que le droit 
serait toujours contre nous. On préparait la guerre depuis un demi-siècle, 
et c'était nous, quoi qu'il arrivât, qui devions passer pour les agresseurs. 
D'ailleurs la guerre des soldats devait avoir les mêmes caractères et la 
même issue que la guerre des érudits : d'un côté, la discipline, le boo 
ordre, le courage collectif; de l'autre, le courage personnel, la méûance, 
l'indiscipline, la division. L'histoire allemande avait, depuis cinquante 
ans, uni et aguerri l'Allemagne; l'histoire française, œuvre des partis, 
avait divisé nos cœurs, avait enseigné à se garder du Français plus que 
de l'étranger, avait accoutumé chacun de nous à préférer son parti à la 
patrie. L'érudition allemande avait armé l'Allemagne pour la conquête; 
l'érudition française, non contente de nous interdire toute conquête, 
avait désorganisé notre défense : elle avait énervé nos volontés, paralysé 
nos bras; elle nous avait à l'avance livrés à l'ennemi. 

Avec l'ouvrage de M. Zeller, il semble que nous entrions dans une 
voie nouvelle. Le banal engouement pour les étrangers a disparu; nous 
osons ouvrir les yeux, regarder leurs défauts, contrôler leurs préten- 
tions. Le premier volume (les autres suivront à des intervalles de quel- 
ques mois) expose rhi>toire de la race allemande depuis les origioes 
jusqu'à l'an 800 de notre ère. Cette existence de dix siècles se résume 
en un seul fait, l'invasion. C*est une invasion continuelle, elle s'essaie 
longtemps ; arrêtée par Marins, par Drusus, par Marc-Aurèle, elle est 
reprise à chaque g'^nêration. Tous les moyens lui sont bons ; si elle ne 
peut réussir contre l'empire, elle se fera par l'empire et se couvrira du 
masque du service impérial. Elle l'eqiporte enfin, elle triomphe; 1^ 
Gaule, l'Italie et l'Espagne lui sont livrées en proie. Elle règne : durant 



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REYUE. — CHRONIQUE. 2A9 

trois siècles, l'iDvasion est à Tétat permanent; elle est une institution, 
elle est, pour ainsi dire, l'institution unique de ces temps-là... Les 
Francs seuls font un continuel effort pour Tarréter, les Francs, qui sont 
Teutons d'origine, mais qui ont eu cette singulière destinée d'être tou- 
jours les ennemis des Teutons, et qui depuis Clovis jusqu'à Charlemagne 
se sont épuisés à les combattre ou à les civiliser. Ils y réussissent à la 
fin; avec Charlemagne, l'invasion germanique est décidément arrêtée, 
et c'est au contraire la religion et la civilisation de la Gaule qui s'empa- 
rent de la Germanie. 

Cette longue invasion n'inspire à M. Zeller ni la franche admiration 
des historiens allemands ni Tindulgence naïve des historiens français. 11 
n'a pas l'ingénu té de rabaisser l'empire romain; il n'abuse pas de quel- 
ques lignes déclamatoires de Salvien pour prétendre que la Gaule fût 
une « société pourrie. » Il ne lui semble pas que la Gaule eût besoin 
des Germains pour se régénérer. L'invasion lui apparaît tout simple- 
ment comme une série d'incursions de pillards qui n'avaient que la 
guerre pour gagne-pain. Ce « peuple-invasion», cette « race de proie » 
ne songeait pas du tout à régénérer l'humanité. L'auteur dit de ces 
hommes ce qu'en disent les documens de ce temps-là : ils aiment le 
vin, ils aiment l'or; ils se battent et s'assassinent entre eux pour se 
disputer cet or, ce vin, cette terre. Il décrit, d'après les cftroniques, 
leur manière de combattre, et il signale déjà leur adresse et « leur fein- 
tise. 1» Il cite Grégoire de Tours sur les mœurs des Mérovingiens, et il 
ajoute : tt Voilà la chasteté germaine. » Il parle de ces barbares qui, à 
peine convertis, mettaient la main sur les riches abbayes et les fruc-* 
tueux évêchés, et qui a installaient les vices germains sur les sièges 
chrétiens.» 11 calcule les maux de l'invasion, les dé-ordres des gouverne- 
meos, l'administration mise à ferme, la justice disparue, l'explosion des 
convoitises, le débordement des débauches et des crimes, et il se de- 
mande si les plus mauvais empereurs romains ne valaient pas cent fois 
mieux que ces rois barbares, et si les époques les plus désolées et lès 
pins tristes de l'empire n'étaient pas infiniment préférables au temps 
où les Germains ont régné. Il cherche ce que ces envahisseurs ont fait, 
et il ne trouve que des ruines, — ce qu'ils ont apporté au monde, et il 
ne trouve que désordre et brutalité. Il cherche en retour ce que la Ger- 
manie a reçu des peuples latins, et il trouve le christianisme, l'apaise- 
ment, la fixité au sol, l'art de bâtir des villes, l'habitude du travail, la 
civilisation. — Il montre que la Germanie, en tant que nation civilisée, 
est l'œuvre de Rome et de la Gaule. 11 met surtout en lumière un fait 
caractéristique : c'est que le progrès intellectuel, social, moral, ne s'est 
pas opéré dans la race germanique par un développement interne, et ne 
fui jamais le frnit d'un travail indigène. 11 s'est opéré toujours par le 
dehors. Du dehors lui est venu le christianisme, implanté par Tépée 



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9ft0 RBTUB D8Si BE» IBQCIINB, 

puissante de Gharlemagne; du^ dehocs sontt veims cewm qnf lui ontapiicis 
à; coQStruire des villes; dw dehors; M eût été apportées des hns qui fusr* 
sent auflra diose que de vagues conluines, une justice qui fut shUiq 
ehose que la- guerre privée et te wehrgdd, une liberté <|ui fût. aiUM 
chose que la turbulence*. Elle a reçu du ddwrs la chevalerie^ du d^K» 
la liberté bourgeoiseï, du dehors Tidée d'empire, du dehors les lettres 
e^ les sciences, du dehors les umv«rsité:3^ copie de notre vieiUe écolo 
parisienne, du dehors l'art gothique, imitation des cathédrales fran-* 
çaises, du dehors la tolérance religieuse, enseignée par b* France aux 
catholiques et par la Hollande auir protestans. Un AUemaad a fiait cet 
ayeu, que « la race allemande n'a jamais, par ses propres forces et saos 
une impulsion extérieure, fait un pas vers la civilisation. » M^2)eUer r&* 
Barque en effet que depuis César et Tacite jusqu'à Gharlemagae, c'est- 
k-dire durant huit siècles, l'Allemagne a donné ce spectacle assez rare ea 
histoire d'un pays absolument stationnaire, toujours, barbare,, toujours 
ennemi de la civilisation qui florissait tout près de lui. Pour la civiliser^ 
il a fallu employer la force; les guerriers de Gharlemagne ont dû CDuric 
ringt fois des bords du Rhin, de la Seine, de la Loire, pour soutenir eo 
Germanie les missiannaires et les hâiisseurs de villes. La Germanie n'a 
pas fait le progrès; elle Ta reçu, elle l'a subi. 

Cette' manière de juger Phistoire de l'Allemagne est conforme aux 
documens historiques des sièeles passés. Si nouvelle qu'elle puisse par 
raître, elle est ancienne; il n'y a guère qu'une cinquantaine d*auaées 
que nous nous étions accoutumés à voiries choses autrement. M. Zeller 
n'a eu qu'à écarter de son e^rit le préjugé d'admiration que le& histo- 
riens allemands et français avaient établi de connivence depuis un deoii^ 
siècle. Ge ne sont pas nos récens désastres qui ont appris à M> Zeller à 
connaître la Germanie. Le livre qu'il vient de publier était écrit il y a 
dix ans. La préface seule est nouvelle, et ce n'est pas elle que nous 
louons ici; nous oserons môme dire qu'elle fait tache, qu'elle dépare un 
livre de pure science historique^ Elle sent l'ennemi, et nous ne voudrions 
pas qu'un historien lût un ennemi. Elle est faite pour la guerre, et nous 
ne croyons pas en France que l'histoire doive être une œuvre de guerce. 
Dans le corps même de l'ouvrage, un ton d'amertume perce trop sou- 
vent. L'auteur semble avoir de l'antipathie et presque de la rancune à 
l'égard de son sujet. Il ne dit que la vérité ; mais il ne se cache pas d'être 
heureux quand la vérité est défavorable à l'Allemagne. Le fond est d'une 
érudition exacte et sûre; 1^ forme est trop souvent œile de la récrimiDS- 
tba et de la haiue. €e défaut choquera sans nul douta quelques lacteurs 
firauQ^îSt ^ moins ne sauvait-iLdioquer les* Allemands : qpiel est l'his* 
torien d^oO^-Rhia qui jetiterait la* première pierre? 

Assurément il serait pvéfârable que l'histoire eât toujours ana' afiura 
pfus pacifique, qu'elle mstàt une* sdenee* pure- el absolument désnatét- 



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s. ~- cmoNn^iiB* SU 

miée. NcMis Tondrioi» k voir ptaner dans cette régian «ereâDe où il 
A'y s si pafBîenB, m ranouoes, ni déÙTB de Tengeaiioe* N<»is lui de- 
msDdoBS œ dtarne d'iapastiaUtë paorfaite qyi esl la ohagteté de J^ina- 
leiie. NoBS «coatHiiioQS h profesaer^ leadépil des AUemacids, que f au- 
ditioB n'a pas de pafirie. Nous Bimpriens qu'os ne rpât pas la soupçonner 
de partager nos taristes lesseatimens, tel qu'elle aie se pliât pas plus à 
servir nos dégiiâmes regrots qu'à servir les aanbùtions des autres. Ubis- 
tiiie qoenKHiSiaiinoDevG^eet cetle loraiencienûe irauçaise d'autre&ns^ cette 
éroditiQB si calsie, si simpk» ei .haute de .nos bénédictinfi^ de uotne aca- 
démie des inscriptions, des Beaufort, des Fréret., «de tant d'antres, il- 
lostres ou anonymes., qui enseignèrent à l'Ëurepe œ que c'est que la 
sdenoe histûdque., at iqui .semèrent, ponr ainsi dire, toule il'érudhâan 
d'aujeord'IiuL L'iiiatairB en ce ten^-là ine eonnaissait ni les ihaines 
âe parti, ni les liâmes de race; elle ne cherohait qae ie vnai, ne louait 
qoe le boasL, ne baissait que la gueme et la oonvoitise. Elle ne servait 
aucune cause; elle n'eivait pas ide patrie; n'^nseignani pas l'invasion, 
elle n'enseignait pas non>pIus.lairevanGheu Mais nous vivions aujourd'hui 
dans une époque de .guerre, il est poesque impossible que la science 
conserve sa sérénité d'autrefois. Tout est lotte autour de nous et contre 
noB&; ji est inévitable ique Téradition elle-môme s*arme du bouclier et 
de répée. Voilà cinquante ans que Ja France est attaquée et ibancelée 
par ia iroope des érudîts. Peut-on la blâmer de songer «m peu à parer 
les coeps? il est bien J^itime que nos histoiiens népondent enûn à ices 
incessantes agressiona, 'Confondent les mensonges, arnftftent les ambi- 
tions, et défendent,:»*!! en est temps encore, contre le flot de oette inva- 
sion d'un aouveau genre les frontières de netre «conscience nationale «et 
les abords ide notre patnotisme. «ustel db GouLaiiraes. 



CORRESPONDANCE. * 
À M. LB niRBCTBUR DB LA REVUE DES DEUX MONDES, 

t 
Sfiiiii-Patrioe, Sioût 1878. 

Monsieur, 

la Atfvue des Deux Mondes a publié le 1*^ août un article de M. Emest 
finveciier de ilauranne intitulé ia Jièpublique et Us conservateurs. 

Tj JtKm% le passive suivant : 

a Parmi les bommes qui représentent le parti conservateur, peut-Atre 
certains d'entre eux préfèrent- ils les solutions violentes, parce qu'ils 
voient dans le succès du radJcaliame om espoir de réaction prochaine. 



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252 BETUE DES DEUX MONDES. 

Ils pensent que le bien pourrait sortir de l'excès du mal, et ils spécu- 
lent d'avance sur les désordres qu'ils comptent provoquer. Un député 
royaliste n'écrivait-il pas dans un ouvfage récent (1) que l'avènement 
de la droite au pouvoir ne manquerait pas de soulever des troubles, 
mais qu'il ne fallait pas s'en inquiéter, car ces troubles mêmes fe- 
raient sa force en lui fournissant l'occasion de réunir tous les hommes 
d'ordre pour écraser le parti radical? Ainsi (conclut l'auteur) on n'/ién- 
terailpas à provoquer la guerre civile pour se donner f occasion de vaincre, 
et les hommes qui font ces calculs patriotiques osent encore se dire et 
se croire conservateurs 1 » 

Si M. Ernest Duvergier de Hauranne avait cité en regard d'une telle 
accusation le passage de l'écrit auquel il fait allusion, j'aurais laissé au 
lecteur le soin d'apprécier si une seule de mes paroles peut en quoi que 
ce soit la justifier. 11 a négligé de le faire. Je me vois donc obligé de ré- 
parer une omission. L'imputation dirigée contre mes opinions dont la 
Revue des Deux Mondes, sans doute par mégarde, s'est faite l'écho, est 
trop grave pour que je puisse garder le silence. 

Il y a un mois et demi environ, au lendemain des élections du 9 juin, 
j'écrivais les paroles suivantes : 

Si, avant que l'assemblée ne se sépare, une proposition était faite 
à la tribune, signée par des noms considérables, affirmant qu'au re- 
tour de ses vacances le parlement sera appelé à nommer une commis- 
sion de constitution, il est à peu près certain que M. Thiers en accepte- 
rait la prise en considération sans y mettre obstacle. 

« Or c'est là ce que beaucoup de gens considèrent comme le seul 
moyen pratique de sortir de la situation actuelle sans jeter le pays dons 
les surprises, dans les commotions, tandis que l'étranger foule encore le 
sol de la patrie. 

(( Le dépôt d'une pareille proposition aurait pour premier résultat 
d'affirmer que, loin de s'affaiblir, loin de s'éteindre, l'assemblée vit; 
qu'elle n'a pas perdu toute énergie, et que le pays conservateur peut 
encore compter sur elle pour le sauver. Cet acte de virilité rassurerait 
l'opinion publique, donnerait du courage à ceux qui n'en ont plus, im- 
primerait à tous les bons citoyens une vigueur nouvelle pour se liguer 
contre le désordre. En un mot, l'exemple parti de haut aurait immédia- 
tement son contre-coup dans le pays et chez les honnêtes gens. 

« Un second effet se produirait en même temps et viendrait, lui 
aussi, au secours du parti de l'ordre. Ce serait le sentiment de fureur 
qui, à la vue d'un pareil acte, s'emparerait du parti radical. Lorsque 
celui-ci verrait la majorité de l'assemblée, qu'il croit blessée à mort, re- 
naître à la vie, agir et se mettre en lutte ouverte avec lui, sa colère 

(i) QtMlfiiM mots sur la situatto», par le marquis de CasteUane. 



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BETUE. — CHRONIQUE. 253 

irait probablement jusqu'à se traduire par des actes de violeuce, dont 
le résultat serait de rapprocher de plus en plus les conservateurs et de 
réunir dans une action commune ceux qui sont responsables, c'est- 
à-dire les représentans de la nation. » 

£o écrivant ces dernières lignes , qui ont excité à un si haut point 
l'indignation de M. Ernest Duvergier de Hauranne, je ne pensais pas 
que les événemens viendraient si tôt les justîGer, et cependant voilà 
que le seul fait d'avoir engagé la majorité de l'assemblée nationale à 
user de ses droits, à agir, suffît à soulever ces colères, ces rancunes, 
qu'an acte seul semblait devoir susciter. 

Comment expliquer autrement les imputations, tout au moins étranges, 
dirigées contre mes paroles par M. Ernest Duvergier de Hauranneî A 
quel endroit de notre écrit est-il parlé de l'avènement de la droite au 
pouvoir? Où est-il dit que cet avènement soulèverait des troubles? Où 
avons-nous annoncé que ces troubles, nous les souhaitions, parce que 
dt Vexùs du mal pourrait sortir le bien? 

Nous n'avons imprimé nulle part une seule de ces idées, par la bonne 
raison que nous ne les avons jamais partagées. 

Nous avons souhaité de toutes nos forces Vavènement du régime par^ 
lemeniaire, que nous avions cru jusqu'ici devoir être particulièrement 
cher à M. Duvergier de Hauranne. — Ce régime amènerait l'avènement 
au pouvoir, non pas de la droite, mais de la majorité conservatrice, de 
celle à laquelle je me fais honneur d'appartenir; elle se compose de 
toutes les fractions libérales de l'assemblée nationale, depuis la droite 
modérée jusqu'à cette portion du centre gauche que M. Duvergier de 
Hauranne côtoie sans cesse sans y entrer. 

Cette majorité-là est formée d'hommes qui peuvent avoir une préfé- 
rence pour la forme monarchique, et qui n'éprouvent pas le besoin de 
rougir lorsqu'on les qualifie de monarchistes; mai3 avant tout elle est 
française. — Comme telle, en ce moment, elle a mis de côté ses préfé- 
rences; elle accepte loyalement la république de M. Thiers, pour ne 
poursuivre qu'un but, la ligue des hommes d*ordre contre les hommes 
de désordre, et pour empêcher ainsi l'avènement au pouvoir de ceux qui 
en auraient bientôt fiùi de la société, si la France leur était livrée. 

Cette ligue excite les colères du parti radical; elle amènera peut-être 
des actes vîolens. Eh bieni ce sont ces actes, s'ils venaient à se produire, 
devant lesquels, avons-nous dit, le grand parti de Tordre ne devrait pas 
s'arrêter, et nous avons pu constater il y a peu de jours, à la façon 
énergique dont les troubles du département du Nord ont été réprimés, 
que nous n'étions pas les seuls à penser de la sorte. 

Quant à prétendre que nous appelons de nos voeux les perturbations 
publiques, parce que de V excès du mal devrait sortir le bien, ce sont là 
des a£9rmations que nous dédaignons de relever, car elles ne nous at- 



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25& RCTOS DBS DEUX H^NDIS. 

tetg^nent pas. Pareilles théories ne sauraient être celles d*aucun membre 
de la majorité conservatrice» 4'aucnn bon Français. M. Cmest Duvei^ier 
de Hauranne savait mieax que persomie que nous sommes un de œu 
qui de tout temps les ont le plus hautement répudiées. Gomment expli- 
quer alors qu'il nous les ait attribuées? CTest ce que noas ne nous char- 
gerons pas de faire; nous laissons œ soin au public. 

J'espère, monsieur, que, dans votre inq^^artialité, vous voudrez bien 
reproduire cette lettre. 

Agréez Texpression de ma considération très distinguée. 

Marquis de CaSTEIXANE, mtnbN de PAMemblée naUondt. 



De son côté, M. Davergier de Hauranne nous adresse la lettre suivante 
en r^ose à M. le marquis de Castellane : 

BagMx ($«iMe), 83 Août ISTS. 
Monsieur, 

Le moment serait mal choisi peur se livrer à des récriminations. Le 
pays jouit avec une satisfaction biea naturdle de la trêve inespérée qoi 
vient de se produire entre les partis. Je ne veux donc pas ranimer d'an- 
ciens débats en relevant et ea réfutant une à une les assertions de mon 
collègue et ami M. le marquis de Castellane. J*y ai d'ailleurs répondu 
d'avance par la publication même qu'il me fait l'honneur de discuta. 

Je tiens seulement à constater deux choses : la première, c'est que je 
me suis trompé sur les désirs de M. de Castellane en attribuant à ses 
paroles le sens qu'elles paraissaient avoir. Nous savons maintenant qu'en 
fondant ses calculs sur les « actes de violence du parti radical, n M. de 
Castellane n'entendait pas pousser les choses jusqu'à la guerre civile. Il 
est acquis également qu^en conseillant à l'assemblée de faire dans le 
plus bref délai possible une constitution applicable iodifféremmeot à la 
monardiie ou à la république, il ne voulait en aucune façon préparer l'avé- 
nement phis ou moins déguisé de la monarchie. Enûn il est entendu 
que je me suis trompé en confondant la droite de l'assemblée avec la 
« majorité conservatriœ, n celle qui, suivant les paroles de M. Tbiers, 
se révèle par les votes. La droite et la majorité sont deux choses dis- 
tinctes; je m*en étais toujours douté, et rien ne saurait me faire plus de 
plaisir qu'un tel aveu dans la bouche de M. de CaMellane. 

Le second point sur lequel je désire appeler votre attention.est d'une 
importance beaucoup ^us grande. Je veux parier de rheur»]x change- 
ment qui s'est accompli depuis quelques semaines dans l'attitude de 
ceux qui passaient jusqu'à ee jour pour les adversaires du gouveniement 
actuel, n y a deux mois, vous vom en souvenez^ ces hommies d'état se 



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RBTUB. -^ cttAomqBM. 255 

mettaient en ompagne et aDOmiçaieiit à qui voulait l'entendre ^u'iU 
aOaleDt oonstitoer un parti d'oppositioD parlementaire pour s'emparer du 
pouvoir à la prenûëre oecasioa favorable. Ils allaient jusqu'à dire qu'ils 
étaient las des équivoques, qu'ils voulaient en sortir à tout prix, et que 
pour avejir eiiGn une sitnation nette ils étaient prêts à jouer le r6le de 
minorité, jusqu'au jour où le pays reviendrait aux idées conservatrices, 
dont ils se vaotaient d'être lés seuls défenseurs. Aujourd'hui ces mêmes 
hommes se déclarent pleiaement satisfaits; le régime actuel ne leur pa- 
rait plus une équivoque* « La majorité, disent-ils, a reconquis son chef, » 
et h république elle-même trouve grftoe devant eux. Peu s'en faut 
qu'ils ne chantent victoire et qu'ils ne prennent à leur compte le succès 
de la poliuqoe de M. Tbiers, comme si cette politique était la leur, et 
comme s'ils ne l'avaient pas combattue de tout leur pouvoir. 

Que s'est -il donc passé? Faut-il croire, comme l'aflarnaait dernière- 
ment un homme grave, que le gouvernement a joué la comédie en pro- 
clamant la république conservatrice, et que, sitôt la gauche dupée par 
ce grossier stratagème, il s'est hâté de revenir à ses anciennes affections, 
G^est-à-dire à la monarchie parlementaire? Rien dans sa conduite ni 
dans son langage n'autorise ses nouveaux partisans à faire de pareilles 
insinuations. La politique de M. Thiers est restée constamment la même, 
indépendante de tous les partis, opposée à toutes les opinioDs extrêmes, 
et, si Tune d'entre elles est venue plus souvent que les autres s'exposer 
à des reproches mérités, elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même; elle 
a été la plus maltraitée, parce qu'elle a été la plus présomptueuse, la 
plus maladroite et la plus turbulente. Dirons-nous encore, comme on 
l'a également affirmé, qu'il y avait un malentendu entre les chefs de la 
droite et le président de la république? Je vous avoue que j'ai peine à 
croire à ce malentendu entre des hommes politiques sérieux, auxquels 
la situation présente de la France commande impérieusement de ne pas 
se diviser sans des motifs graves. A qui feront-ils croire qu'ils aient pris 
M. Thiers pour un révolutionnaire, ou qu'ils l'aient cru capable d'un 
coup d'état? Ce sont là des contes de vieille femme dont certains jour- 
naux réactionnaires peuvent se servir pour effrayer la foule^ mais qui 
n'ont jamais pu être pris au sérieux par les chefs de la droite. La vé- 
rité, c^est qu'en déclarant la guerre à M. Thiers ils espéraient lui arra- 
cher le pouvoir et provoquer contre lui un mouvement des opinions 
coDservatriees. S'ils se ravisent à présent, c'est qu'ils ont compris qu'ils 
faisaient faute route, et que le pays ne voulait pas les suivre. 

EbbienI monsieur, quoi qu'en dise M. de Gastellane, ce changement 
me platt, loin de m'indigner. J'y vois un heureux symptôme de la pa- 
ciûcation qui commence à se faire, et une confirmation éclatante de 
la politique que je m'efforce de soutenir, et que vous avez vous-même 
adoptée avec tant de raison. Cette politique, nos adversaires eux-mêmes 



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256 REVUE DES DEUX MONDES. 

cherchent en ce moment à nous la dérober, parce qu'elle est la seule 
possible. Quel plus grand compliment pourraient-ils nous faire? M. de 
Castellane nous déclare que ses amis sont Français avant d'être roya- 
listes, et qu'ils ne demandent à la république que de maintenir Tordre. 
Comment n'en serions- nous pas enchantés, nous dont les sentimens 
sont les mêmes et qui ne désirons pas autre chose? Bien plus, ils 
triomphent de leur propre défaite; ils oublient la conduite qu'ils ont 
tenue depuis dix-huit mois, et ils revendiquent presque pour eux- 
mêmes la paternité de cette république conservatrice, dont le nom seul 
les mettait en fureur il y a quelques jours. A Dieu ne plaise que nous 
les en blâmions! ce n'est pas nous qui pouvons nous en plaindre. Leur 
conversion, pour être tardive, n'en est que plus précieuse; elle est un 
hommage involontaire rendu par eux à la force des choses et à la cause 
que nous soutenons. 

On me dira que la joie qu'ils affichent en ce moment n'est peut-être 
pas beaucoup plus sincère que leurs griefs n'étaient fondés il y a quel- 
ques jours. Qu'importe aux républicains conservateurs ? Nous n'avons 
pas la prétention de sonder les consciences, ni encore moins de les con- 
traindre. Le fait nous suffit, et nous comptons sur l'avenir pour en dé- 
velopper les conséquences. Hier les chefs de la droite montaient à l'assaut 
du pouvoir;. aujourd'hui ils sentent la nécessité de faire la paix avecla 
république. M. de Castellane, à leur exemple, vous déclare qu'il accepte, 
au moins pour le moment, la république conservatrice de M. Thiers. 
Ce n'est pas nous qui lui en fermerons les portes. Si même il veut 
qu'elle soit son ouvrage et s'il tient beaucoup à s'en attribuer le mérite, 
nous ne nous y opposerons pas; nous le laisserons dire sans y mettre 
aucun amour-propre d'auteur. Oui, je le veux bien, la république con- 
servatrice est non pas l'œuvre de ceux qui luttent pour elle depuis un 
an, mais celle des hommes qui vont à Anvers saluer le roi légitime, qui 
font chaque jour de nouveaux complots parlementaires, qui rédigent des 
manifestes monarchiques (d'ailleurs prudemment gardés en portefeuille), 
et qui s'en vont tous les trois mois déclarer la guerre au gouvernement. 
Qu'il en soit ainsi, si bon leur semble et si cette illusion peut adoucir l'a- 
mertume de leur sacrifice. Ce n'est pas ici une question de parti ou une 
lutte de personnes. Laissons-leur donc l'innocente consolation de cou* 
vrir leur retraite par quelques rodomontades. Peu nous importe qu'ils 
se disent victorieux ou vaincus, pourvu qu'ils nous aident loyalement à 
fonder les institutions auxquelles est attaché, suivant nous, l'avenir de 
la France. 

Veuillez agréer, etc. ernest duvergier de hauranne. 



Le directeur-gérant, G. Bulos. 



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LA 



GUERRE DE FRANCE 



— 1870-1871 



I. 

I.A PREMIÈRE ARMEE DE LA LOIRE. 



L La pri-murt armée de la Loire, par le génôral d'Aorelle de Paladines. — II. Orléanê, par 
le génénl Ifarlin des Pollières. — III. La deuxième aimée de la Loire, par te général 
Chanzy. — lY. La Guerre en province, par H. Ch. de Freycinet — V. Opérations des 
armées allemandes depuis la bataiile de Sedan jusqu'à la fin de la guerre, par W. Blâme, 
major aa grand éUt-nu^or prussien, tradaction du capitaine Costa de Cerd&t ~ YI. Guerre 
des frontiér s du Rhin, 1870-1871, par le colonel RQstoir, traduction du colonel Savin de 
Lardaose, 2 toL — YII. La Campagne de 1870, par le correspondant du Times, etc. 



Une nation qui depuis César a passé pour la race la plus guer- 
rière du inonde, qui a grandi dans les combats et par les combats 
au point d'exciter l'envie ou les ombrages des autres peuples en 
s'enivrant elle-m'érae de ses propres succès, cette nation, une fois 
de plus descendue dans l'arène, se sent tout à coup frappée dans sa 
puissance et dans son orgueil. A peine a-t-elle le temps de se re- 
connaître dans cette carrière de foudroyantes déceptions où elle 
est lancée à l'improviste. Elle se croyait invincible, elle est vaincue 
presque avant d'être entrée en campagne. Elle se fiait avec une 
sorte de superstition à son vieux prestige, à la puissance de son 
organisation militaire, à l'habileté entraînante et hardie de ses 
généraux , et en un clin d'œil elle voit son organisation militaire 

Tovg a. -. 15 sipTsaBBB 1813. 17 



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258^ REYTTE DES DEUX MONDES. 

pulvérisée, ses armées régulières coupées, cernées et captives, ses 
généraux paralysés par une stratégie qui surprend et déconcerte 
leur courage. Elle se flattait, on la flattait d'une de ces grandes mar- 
ches soudaines qui la portaient autrefois sur le sol ennemi, dans les 
capitales européennes, et au premier choc elle voit ses frontières 
rompues, ses provinces livrées à l'implacable invasion qui déborde 
sur son territoire, ses villes assiégées et tombant l'une après l'autre. 
C'est yhîstoiiie da 1 S06, d'Iéna, ^{n' isecomnenee; et celte fois ocotre 
la FraBûe» Quoi encaïc! le premier auteur de la g^enre, Fempire 
tombe, la république naît au coup de tocsin de Sedan, et alors par 
une dernière illusion, on se figure du moins qu'on va pouvoir oppo- 
ser à l'envahisseur les levées en masse, les armées improvisées, les 
murs inexpugnables de Paris; mais non, tout est inutile, la résistance 
est vaincue jusque dans ses derniers retranchemens, jusque dans 
ses derniers efforts, et il ne reste plus qu'à rendre les armes, à subir 
la poignante nécessité d'une paix achetée au prix d'un démembre- 
ment, d'un déchirement de l'indissoluble territoire de France. 
Comment cette tragédie militaire et nationale s'est-elle accomplie? 
Comment a-t-eile été possible? 

Rien n'est plus simple, dit l'un, le premier de tous, celui qui 
s'efforce aujourd'hui de relever la France et de lui refaire une 
armée, — ce qui est arrivé est la suite de toutes les fautes qui ont 
été commises. 

Première faute, on s'est jeté étourdîmeut, précipitamment, dans 
une guerre pour laquelle on n'était pas prêt, sans même se dk)imer 
le temps de rassembler, d'organiser les forces dont on aurait pu 
disposer, qui en quelques semaines auraient pu doubler nos con- 
tingens. On est parti en désordre avec des régi mens incomplets, au 
milieu de toutes les difficultés d'une formation fiévreuse, d'une mo- 
bilisation bien plus compliquée que celle de la Prusse. Seconde 
faute, on n'a pas eu même le bénéfice de cette apparente rapidité; 
on est resté vingt jours à piétiner sur place, avec des corps îneufB- 
sans, mal liés, disséminés de Tbionville à Belfept,.sans prendre une 
position militaire, en face d*uh eonemi qui s'avançait en masse, 
prêt à s'enfoncer comme- un coin dans nos lignes débiles. Troisième 
grande faute, après des revers qui aiirraient dû êt?re nn avertisse- 
ment, on n'a pas su prendre nn parti* et se replier; avec une arm'ée 
nouvelle formée en toute hâte, déjà démoralisée, on a cru pouvoir 
aHer se jerter sur <îes armées' victorieuses qui mcmmuvraieBt autour 
de nous, sur « la muraille d'aicaio » qui d'heure en heure étreignait 
Metz, — on est allé à Sedan 1 Dernier malheur enfin, en avait joué 
le tout pour le tout d*s lé prenrier jour; à partir de ce* moment,. la 
France a pn résister encore avec courage, elle ne-po«vait plus se re- 



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£A GUERRE DS FRANGEA 259 

lever, parce qu'elle n'ayah plus que des apparences d*aTmées, parée 
qu'eue avait perdlr toaa se» effectifs régufiers et tous ses cadres, à 
Sedan, prai» è 1/lHx. Tout est )&» tout Tient de là, la Pïusse était 
prête, ta France ne rétait pas (1). — Non, dit un autre, qui a eu le 
doaloureux mérite de pressentir nos désastres bien avant la guerre, 
dès 1867, non, dit le général Troclru, cela ne suffit pas pour tout 
expliquer. La France a été la yictime d^une catastrophe qui se pré- 
parait depuis longtemps. Elle a 8ul>i le sort de tous les peuples qui 
ont une éclatante légende* et qui « périssent par leur légende, n La 
France a péri poar s'être enivrée de sa légende napoléonienne, 
pour avoir reçu d'iNusions et d'infatuations, en se. répétant à elle- 
néme qu'elle était la grande nation, qu'elle avait toujours les pre- 
miers soldats du Diende, et en négligeant tout ce qui pouvait la 
maintenir à son rang par la vigueur rajeunie des institutions, 
par une sève incessamment renouvelée. Les révolutions par leurs 
iofluences, les gouv«rnemens eux-mêmes par leurs captations ou 
par leurs faux systèmes ont aidé à la décadence croissante de l'es- 
prit militaire. On n'a plus connu ces grands mobiles, ces fortes ver- 
tus qui font les armées, l'abnégation, le dévoûment, le travail, la 
discipline. On s'est livré aux habitudes frivoles, aux calculs tout 
personnels, aux préoccupations de l'avancement et des distinctions. 
Il y avait toujours des soldats, des chefs vaillans, l'armée n'existait 
plus avec ses qualités nécessaires de cohésion, d'émulation virile, 
d'instruction sérieuse et de solidhé* — Non, non, ce n'est point 
encore cela^ diront bie^ d'autres^ La France a dû ses désastres à 
des raisons plus générales et plus profondes, à la confusion de 
toutes les idées, à l'invasion de tous les instincts matérialistes et 
amollissans de bien-être et de jouissance, à ce cosmopolitisme 
foervant qui éteint dans l'âme d'un peuple jmsqp'au sentiment de 
la patrie. 

Ainsi on va à la redierche des explications, et toutes ces causes 
qu'on se platt à énumérer ne s'excluent pas, elles se complètent 
eomme pour former la philosophie amère die nos malheurs. Elles 
agissent ensemble ou partiellement selon les circonstances dans 
cette sanglaate crise nationale qui d'un seul coup a dépassé les 
^ndes invasions de 181& et de 1815t.. La question est maintenant 
de serrer de plus près ce drame à la fois militaire et politique de 
1870; qui six mois duiamt semble échapper à toute direction, où 
tout se mêle et se confond, la révolution et la guerre, le patriotisme 
et Pespvit d'avvnture, les inspirations les plus généreuses et les 
passions les plus meurtrières ou les plus bruyantes. Ces évéae- 

(1) Dlflcours de M. Thien, séance de l'assemblée nationale du 9 juin 1872. 

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260 REVUE DES DEUX MONDES. 

mens d'ailleurs commencent à n'avoir plus rien de mystérieux, ils 
prennent par degrés leur vraie physionomie et leur caractère. Ce 
qu'on n'apercevait pas ou ce qu'on avait de la peine à comprendre 
dans la fumée du combat, on peut le saisir plus distinctement. Les 
documens et les révélations ne manquent plus. La lumière vient un 
peu de tous les côtés, d'Allemagne et de France, de l'état-major 
prussien et de nos généraux, des belligérans et des neutres, de ceux 
qui ont été.acteurs ou observateurs et qui racontent ce qu'ils ont 
fait ou ce qu ils ont vu, des enquêtes parlementaires qui instruisent 
le procès de toutes les responsabilités de la guerre. Ce n'est point 
encore l'histoire tout entière sans doute, c'est le commencement 
de l'histoire par le concours de* tous les témoignages sérieux, pas- 
sionnés ou intéressés, qui forment déjà comme une littérature de 
nos désastres, qui substituent peu à peu la réalité à ce tissu de 
malheurs légendaires. 

Je voudrais, avec tous ces récits qui se succèdent, essayer de 
préciser ce que j'appellerais volontiers la vérité vraie sur les 
hommes et sur les choses, sur cette campagne de 1870, qui n'est 
plus à un instant donné qu'un ensemble d'efforts brisés, d'épisodes 
incohérens, de tentatives désespérées et inutiles. Jusqu'au h sep- 
tembre, c'est la guerre de l'empire, marquée par les premiers 
combats et les premiers désastres, par la catastrophe de Sedan et 
par cet investissement de Metz qui prépare une autre capitula- 
tion, dernier et sombre épilogue de la période impériale. A partir 
du 4 septembre et en dehors de cette agonie de Metz, qui appartient 
encore à l'empire, c'est la guerre de la défense nationale ramas- 
sant les tronçons de l'épée de la France, disputant pied à pied le 
pays à l'invasion jusqu'au moment où la résistance expire partout 
à la fois, sous les murs de Paris, aux frontières de Suisse et au 
Mans. Quelle est justement la vérité sur cette seconde partie de la 
lutte, sur cette guerre de la défense nationale où Paris et la pro- 
vince essaient vainement de se rejoindre? Quelle est' la part des 
chefs militaires et des dictatures improvisées qui disposent des 
forces de la France? Qu'a-t-on fait, en un mot, ou qu'a-t-on voulu 
faire? C'est là le tragique problème qui se débat encore, et ce qui 
apparaît certainement désormais, c'est que, s'il y a eu d'invincibles 
fatalités, il y a eu aussi, après comme avant le h septembre, tout 
ce que l'aveuglement et la présomption peuvent accumuler de 
fautes, tout ce que la politique peut jeter de contre-temps et de 
confusions dans une entreprise militaire déjà presque impossible 
par elle-même. 



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LA GUEHBE DE FBANCE. 261 



I. 



Une méprise étrange plane encore sur ces événemens, sur cette 
heure d'angoisse où Tempire, en s'écroulant, laissait à un gouver- 
nement nouveau Tbéritage et la responsabilité d'une lutte déjà plus 
qu'à moitié désespérée. Pouvait-on s'arrêter au & septembre, au 
lendemain de Sedan, cet autre Waterloo, bien plus terrible que le 
premier, éclatant dès le début d'une campagne? Devait-on se hâter 
déplier sous la mauvaise fortune, ne fût-ce que pour limiter les 
sacrifices qu'on pouvait avoir à faire? La lutte jusqu'au bout, la 
lutte à outrance n'a-t-elle été que le coup de désespoir et d'audace 
d'un pouvoir d'aventure sorti d'une révolution? Rien n'est plus fa- 
cile, après ce qui s'est passé, que d'accabler le gouvernement de 
septembre sous le poids des désastres qu'il n'a pas pu empêcher et 
qu'il a peut-être aggravés. La guerre de la défense nationale n'a 
pas été plus heureuse que la guerre de l'empire; mais ce serait as- 
surément la plus singulière illusion de croire que cette guerre, on 
était libre de la décliner ou de l'accepter, que, si le régime impé- 
rial était resté debout, il aurait pu faire la paix. Les bonapartistes 
le crient sans cesse aujourd'hui, parce qu'ils pensent alléger ainsi 
les responsabilités de l'empire, et, chose plus curieuse, ces hommes 
de septembre qu'on accuse, quelques-uns du moins, n'étaient point 
éloignés, aux premiers jours de leur avènement, d'avoir la même 
idée dans un autre sens; ils avaient la naïveté de croire que, puis- 
que celui qui avait déchaîné la guerre était désormais hors de cause, 
la réconciliation des deux peuples redevenait possible, que la révo- 
lution dont ils étaient les chefs pouvait désarmer ou désintéresser 
TAllemagne victorieuse. M. Jules Favre était conduit à Ferrières 
par cette illusion généreuse d'une diplomatie candide; ce n'étiit 
qu'une illusion qui s'évanouissait à l'instant sous le sarcasme tran- 
chant et hautain de M. de Bismarck. 

La vérité est que la paix après Sedan était aussi impossible pour 
le gouvernement de la défense nationale que pour l'empire lui- 
même, parce que dès ce moment, pour l'Allemagne, il n'y avait 
poiat de paix sans la cession de l'Alsace, et qu'aucun pouvoir, quel 
qu'il fût, n'aurait pu souscrire à l'impitoyable loi de la guerre. La 
paix était impossible, parce que la France, si cruellement éprouvée 
qu'elle fût, n'était point arrivée à ce degré d'épuisement où l'on se 
soumet à tout; elle se sentait encore pleine de force et de ressources, 
elle était plus exaspérée que découragée. Rendre les armes, livrer 
l'intégrité nationale après un mois de combat, c'eût été une de ces 
trahisons d'un peuple envers lui-même qui ressemblent à un sui- 



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!268 R£TU£ AES D£UX ilOKDKS. 

cide. Qui aurait osé, qui aurait pu en ce moment signer la paix, à 
moins de commencer par étouffer jusqu'à la dernière palpitation de 
patriotisme dans le pays et d'être réduit peut-être à subir le secours 
ou la connivence de l'ennemi victorieux pour comprimer les ré- 
voltes du cœur naUoaal? Si c'était une « folie, » c'était la folie de 
tout le monde. Les bonapartistes n'en étaient pas encore à repré- 
senter comme un bienfait la chance de se racheter au prix d'une 
mutilation de nationalité, sans avrâr ^uisé la ré^stance. 

Continuer la guerre était donc une sorte de fatalité à laquelle oa 
ne pouvait se dérober. Il est bien clair seulement que, par la cata- 
strophe militaire de Sedan, comme par le coup d'état populaire du 
h septembre, tout était changé, que cette guerre nouvelle, inévi- 
table, pleine d'inconnu, qui allait commencer, s'engageait dans des 
conditions étrangement compromises. Qui ne se souvient de ces 
jours d'anxiété où la situation s'aggravait d'heure en heure, où, 
avec la volonté de combattre, on ne savait si on aurait le temps de 
retrouver des moyens de combat, où il iallait chercher à tâtons et 
dans la fièvre les hommes, les armes, les approvisionnemens, pour 
soutenir un siège à Paris, pour reprendre la campagne au dehors? 
Les armées allemandes désormais libres s'avançaient cependant par 
toutes les routes au coeur de la France; dès le 15 septembre, leurs 
têtes de colonne étaient à Meaux, et pour reconstituer les forces 
françaises en face de l'ennemi, pour reprendre d'une main vigou- 
reuse la direction de cette lutte inégale^ que restait-il ? Un pouvoir 
sorti d'une émotion publique, un gouvernement de bonne volonté 
et de hasard qui pouvait avoir les meilleures intentions, mais qui 
portait en lui-même les germes de toutes ks faiblesses, l'incohé- 
rence d'une origine révolutionnaire, les préjugés de parti, l'inex- 
périence des affaires. 

* On en était là lorsque, le cercle de l'investissement se resser- 
rant et se fermant tout à coup le 19 septembre, Paris et la pro- 
vince se trouvaient séparés avant qu'on eût eu la prévoyance ou 
le temps de se mettre en garde contre cette désastreuse éventua- 
lité. Tout ce qu'on avait imaginé de mieux à l'approche de l'in- 
vestissement avait été en effet d'expédier à Tours une délégation 
de deux médiocres vieillards et d'un homme de guerre, Tamiral 
Fourichon, qui aurait pu certainement rendre les plus utiles ser- 
vices, s'il n'eût été immédiatement assailli par toutes les influences 
de révolution. M. Crémieux, M. Glais-Bizoin, l'amiral Fourichon, 
c'était toute l'autorité politique en province, et ici évidemment 
éclate la première faute dans cette période nouvelle. Le gouverne- 
ment de la défense nationale, né à Paris, composé des députés de 
Paris, n'avait vu que Paris, sous prétexte que là « se concentraient 



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LA GUERRE DE FRANCE. 2jS8 

les espérances de la patrie^ » que « là ^ù était le combat, là de- 
Tait être le pouvoir* » Il trouvait tout simple, comme il le disait 
dans Qoe de ses premiëiies proclamations, que a la population pari- 
sienne eût choisi pour chefs les mandataires qu'elle avait déjà in- 
vestis de sa confiance. » C'était assez simple en appairence, c'était 
surtout selon la tradition révolutionnaire ; seulement, avec cette 
idée si simple, on anivait à une situation telle que pendant cinq 
mois la France tout entière devait rester sous la dictature de la dé- 
patation parisienne prisonnière des Prussiens, que tous les intérêts 
nationaux, même les relations extérieures, allaient dépendre d'une 
tille investie d'où rien ne pouvait s'échapper que par les airs, — de 
sorte que dans la plus redoutable des crises, entre la province et 
Paris, il y avait tout à. la fois une indissoluble solidarité de gouver- 
nement et une impossibilité presque absolue de combiner une action 
conumme. 

Ce n'étdt peut-être que d'une gravité relative pour Paris, la ville 
anx immenses ressources où tout était concentré, où l'on avait 
appelé dès le premier jour tout ce qu'on avait pu réunir de forces 
et où le gouvernement restait presque tout entier. C'était un dé- 
sastre pour la province, qui se trouvait subitement livrée à elle- 
même, à ses incertitudes, avec une révolution sur les bras, an mo- 
ment où elle aurait eu le plus grand besoin d*être soutenue et 
rassurée, de sentir une direction énergique et précise. C'est ici que 
commence réeUement cette guerre de province, et pour se prépa- 
rer à cette lutte inattendue tout était à faire. Qu'on se rappelle un 
instant ce qu'était cette situation militaire après un mois de com- 
bats, c'est-à-diie de défaites. Pour pouvoir porter à la fm de juillet 
et anx premiers jours d'août un ,peu plus de 200,000 hommes sur 
le Rhin, il avait fallu épuiser l'armée française, envoyer tous les 
Tëpuens, tant les effectifs des corps étaient appauvris et insufB- 
sans. Pour faire l'armée de Sedan, on avait été obligé ^e ramasser 
tout ce qui n'était pas enfermé à Metz, d'appeler l'infanterie de 
marine, d'improviser déjà des régimens de marche avec les dép6ts, 
avec les quatrièmes bataillons, de telle sorte que le jour où de 
ces deux armées l'une était captive, l'autre immobilisée sous les 
nmrs de Metz, il ne restait plus rien, ni soldats mi cadres. Un des 
historiens de cette guerre, le général Martin des PalHères, qui 
s'est retrouvé sur la Loire après avoir vaillamment conduit Fin- 
fanterie de manine à Sedan, assure qu'on pouvait disposer encore 
de ploB d'un miUion d'hommes. Évidemment la France n'était point 
épuisée. Le corps législatif, dans le dernier mois de son existence, 
avait voté des levées nouvelles qui, avec les gardes mobiles, of- 
fraient une ressource considérable; mais ces honunes, dont ia plu- 



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26A HEYUE DES DEUX MONDES. 

part n'avaient jamais manié une arme, étaient dispersés nn peu 
partout, les uns dans les dépôts, les autres sur les chemins, le plus 
grand nombre encore dans leurs foyers. Il fallait les rassembler, 
les armer, les équiper; il fallait avoir des officiers, des sous-offi- 
ciers, pour faire de tout cela des corps constitués; il fallait enfin 
avoir des généraux, qu'on ne pouvait plus trouver que parmi les 
vieux serviteurs passés à la réserve ou parmi des chefs plus jeunes 
qu*on ne connaissait pas. Ce qu'il y avait de plus effectif dans les 
forces françaises de province était une division, bien incomplète 
elle-même, appelée d'Afrique et destinée à devenir le noyau le plus 
solide du 15* corps, dont l'organisation commençait dès le 20 sep- 
tembre à Bourges sous la direction du général de Lamotterouge. 
Ces premiers contingens, ébauche de la future armée de la Loire, 
un rassemblement formé dans l'est sous le général Cambriels, qui 
allait être promptement obligé de se replier des défilés des Vosges 
sur Besançon, des groupes incohérens de mobiles bretons dans 
l'ouest sous le général Fiereck, c'était là pour le moment toute la 
puissance militaire de la France. 

S'il y avait eu un gouvernement sérieux, il aurait compris aussi- 
tôt qu'avant de rien entreprendre la première condition était de se 
réorganiser, que, pour obtenir de la France l'immense effort qu'on 
allait lui demander, il fallait au moins gagner sa confiance, éviter 
surtout de troubler ou de décourager son patriotisme par le spectacle 
des divisions, du dé>ordre, du gaspillage et de l'intrigue. L'amiral 
Fourîchon le sentait et n'y pouvait rien. M. Crémieux et M. Glais- 
Bizoia étaient assurément fort embarrassés de leur omnipotence, 
ils ne se rendaient même pas compte des difficultés les plus élé- 
mentaires d'une œuvre à laquelle ils n'avaient à donner qu'une fri- 
vole sénilité. Ils s'agitaient dans la confusion, laissant l'anarchie 
envahir les plus grandes villes, Lyon, Marseille ou Toulouse, — les 
esprits s'aigrir partout, les bonnes volontés s'égarer. Au lieu d'être 
le centre d'une activité coordonnée et féconde. Tours commençait 
à devenir le rendez-vous bruyant et banal de tous les solliciteurs 
à la recherche d'un grade ou d'un emploi, de tous les inventeurs 
de combinaisons merveilleuses, de tous les poursuivans de marchés 
équivoques, de tous les oiseaux de proie des révolutions et des 
grandes crises politiques. 

Tours allait être pour deux mois le caravansérail tumultueux et 
bariolé de la défense nationale. Cette délégation de province croyait 
faire beaucoup, et elle ne faisait rien. Elle se nourrissait de si 
étranges illusions que, dès le 29 septembre et le 1" octobre, elle 
écrivait au gouvernement de l'Hôtel de Ville : a La province se lève 
et se met en mouvement... Notre seule et immense préoccupation 



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LÀ GUERRE DE FRANGE. 265 

est d'activer Torganisation des forces destinées à débloquer Paris... 
Les contingens militaires forment désormais deux armées compre- 
nant chacune environ 80,000 hommes, Tune sur la Loire et qui 
va s'avancer sur Paris, l'autre ayant pour centre... » L'armée de 
80,000 hommes sur la Loire, c'était tout simplement le premier 
noyau du 15* corps, qu'on se hâtait, dès les premiers jours d'oc- 
tobre, de pousser en avant d'Orléans, à la rencontre de l'armée 
allemande, qui débordait déjà jusqu'à Toury, au-delà d'Étampes. 
Le résultat était facile à prévoir avec des hommes mal armés, mal 
équipés, mal soutenus par une artillerie insuffisante : ce fut la 
retraite précipitée de ces forces novices après un combat assez 
vif à Ârtenay, — retraite suivie de la première occupation d'Or- 
léans par le corps bavarois de von der Tann et couronnée par la 
révocation du général de Lamotterouge, qui pourtant n'avait fait 
qu'obéir à un ordre venu de Tours en envoyant ses bataillons au 
feu avant Theure. C'est du reste le système qu'on commençait à 
suivre avec les généraux. On destituait le général de Lamotterouge 
à Orléans, on emprisonnait ou on laissait emprisonner le général 
Hazare à Lyon. On organisait de cette manière, à la mode révolu- 
tionnaire, si bien que l'amiral Fourichon, impuissant et indigné, ne 
voulait p?us rester chargé de l'administration de la guerre, et, — 
chose curieuse en un tel moment, — pendant quelques jours, il n'y 
avait plus même de ministre de la guerre I 

C'est alors que M. Gambetta tombait subitement à Tours comme 
un messager de Paris investi, venant porter à la province le mot 
de ralliement de la défense et, pour ainsi dire, la parole vivante de 
la grande cité assiégée. Quelle était à ce moment, au 9 octobre, la 
situation militaire? Paris était fermé depuis vingt jours déjà et si 
étroitement bloqué, que rien ne pouvait plus passer à travers les 
lignes prussiennes. L'investissement une fois organisé, l'état-major 
allemand, campé à Versailles, s'était occupé de la protection exté- 
rieure du blocus. Il avait immédiatement jeté dans la Beauce des 
divisions de cavalerie avec quelque infanterie pour nettoyer le pays, 
pour disperser les rassemblemens qu'on rencontreniit, et surtout 
pour assurer le ravitaillement de l'armée de siège par un système 
de larges et implacables réquisitions. Dans l'ouest , des détache- 
mens s'avançaient sur Chartres. Dans la direction de la Loire, par 
Etampes, les premiers cavaliers lancés en avant étaient bientôt sui- 
vis du corps bavarois tout entier sous les ordres du général von 
der Tann, à qui on donnait de plus une division d'infanterie prus- 
sienne et une nouvelle division de cavalerie. C'est justement cette 
année qui, après le combat d'Ârtenay, allait occuper Orléans le 
11 octobre, et qui était destinée à jouer un certain rôle dans les af- 
fwes de la Loire. 



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966 RETinB BBS BEUX VONDES. 

A partir de te irioment, les Aîlemanâs restaient maîtres de cette 
zone d'Orléans à Chartres, qa'ils Milonndent de toutes parts, exer- 
çant des repi'ésailles sanglantes an moindre signe derésistiuice, d6- 
tniisant de malheureux villages comme AMis, oè des ufalans et des 
hussards de Stesvig avaient été mahraités, bombardant et brûlant 
Châteaudun dérendu par les vdontaires parisiens de Lipowski, re- 
nouvelant en un mot les traditions de la guerre de trente ans en 
pleine Beance. Dans l'est, le général de Werder, libre de ses moa- 
vemens après la chute de Strasbourg le 28 septembre, était déjà en 
marche pour refouler le général Gambriels en s'ouvrant la route de 
la Saône et de Dijon. Quant aux forces françaises, à part les fraocs- 
ttreurs, qui se répandaient un peu partout et qui haroelaîeHt pins 
qu'ils n'arrêtaient rennemi, en dehors de l'année de Metz, dont 
on ne savait rien si ce n'est qu'elle retenait encore devant -elle 
200,000 Allemands, tout se réduisait à ce ib^ corps dont une partie 
venait d'être battue en avant d'Orléans et se repliait en toute hâte 
derrière la Loire pour ne s'arrêter qu'au fond de la Sologne. Si les 
Allemands s'étaient sentis plus forts ou avaient été plus hardis» ils 
pouvaient évidemment tenter une pointe sur Bourges ou sur Tours, 
ils n'auraient pas rencontré une résistance sérieuse et organisée. 
On en était là au 10 octobre, au lendemain de l'arrivée de M. Gam- 
betta, et l'unique question était de savoir si le nouveau-venu portait 
réellement à la défense nationale la direction, l'impulsion qui lui 
avait manqué jusque-là. 

Si jamais homme eut la chance d'arriver au bon moment, c'est 
M. Gambetta. Il avait pour lui la jeunesse, une parole vibrante, 
un patriotisme plein de feu et jusqu'à la couleur romanesque de 
son évasion de Paris à travers les airs. €e qu'il y avait d'un peu 
merveilleux dans ce voyage en baUon parlait à l'imaginalîon pu- 
blique, et faisait au nouveau r^résentant de la défense une sorte 
de popularité qui pouvait l'aider singulièrement. Ce qui est cer- 
tain , c'est que les circonstances lui créaient un rôle exoeptionoid, 
c'est qu'il avait été envoyé justement pour suppléer k l'insufiSsanoe 
de la délégation de province, et que dans cette situation il pouvait 
beaucoup. A peine arrivé, il se mettait à l'œuvre, prenaiit hardiment 
le minifidière de la guerre et le ministère de l'intérieur, appelant 
auprès de lui un ingénieur, M. de Freycinet, qu'il décorait du titre 
assez étrange et assez vague de délégué du ministre de la guerre. 
Parole fait, c'était une vraie dictature politique et nnlitaire. Assor- 
rément les dffîcultés étaient immaises, elles étaient d'autant plus 
graves que les plus simples démens d'organisation manquaient» 
qu'on était souvent réduit à procéder au basard. On n'avait ni deo- 
siers du personnel de l'armée, ni étants du matériel, ni cartes de la 
France. Tout était resté à Paris, et s'il y avait à Tours un xmnîgtre 



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lA «UEAB£ M JPAdNCe. 287 

de la guerre, même un délégué du ministre, il n'y avait pcônt, à, 
]N:opreroent parler, de ministère de la guerre. L'administration se 
composait de q[uelques employés qui réunissaient dans leurs mains 
tsus les services, recrutement, Aurmation des corps d*armée, artille- 
rie, transports, approvisionnemens. Il fallait tout improviser au 
joar le jour en face de l'ennemi, et je ne veux pas dire que dans 
cette crise de la défense M. Gamhetta n'ait rien fait. Il est certain 
an contraire qu'en arrivant dans un numient où tout paraissait 
perdu il avait au moins le mérite de ne pas désespérer, de com- 
muniquer partout autour de lui un feu nouveau , de raviver dans 
le pays la passion de la résistance,' si bien qu'en quelques jours 
tout semblait prendre un autre aspect. Malheureusement M. Gam- 
betta avait une activité plus apparente que réelle , plus remuante 
qa'eiiicace, et tout ce qu'il faisait, il le marquait du sceau de ses 
illttsi(M)s, de sa présomption, de ses intempérances d'avocat, de ses 
^éjugés de parti. 

L'erreur de Ai. Gambetta était de se croire revenu à 1792, de se 
figurer qu'en parlant le langage ou en employant quelques-uns des 
procédés de cette époque, il allait en renouveler les miracles. Sans 
doute il avait la préoccupation de la défense nationale; mais il était 
eacere plus préoccupé de la r^ublique, à laquelle il subordonnait 
tout, même la direction de la guerre, même la souveraineté de la 
France, et il était si complètement enivré de sa dictature qu'il n'é- 
coutait rien, qu'il en venait bientôt à n'éti e pas plus d'accord avec 
le gouvernement de Paris, qui l'avait envoyé, qu'avec IL Grévy, 
qui ëtsdt pourtant, lui aussi, un républicain, ou avec U. Tbiers, 
doQt il redoutait l'influence modératrice. M. Gambetta ne se con- 
testait pas d'être un dictateur politique, il voulait être un dictateur 
militaire; il avait la prétention d'inspirer des plans de campagne, 
de conduire la guerre, et il ne voyait pas qu'en agissant ainsi non* 
seulement il s'exposait par ignorance à tomber dans des méprises 
qui ont été la risée du monde, mais de plus il froissait les généraux 
daas leur dignité, dans leur intelligence, dans le sentiment de leur 
respoBsabiliié. 

Assurément M. Gambetta et son lieutenant, M. de Freycinet, avec 
l'autorité sans limites dont ils disposaient, auraient pu faire beau- 
coup : ils n'avaient tout simplement qu'à rester dans leur i-61e, à 
organiser les forces nationales, à préparer les armées, à les appro- 
vÎMoner, en laissant aux chefs militaires le devoir et la responsa- 
bilité de l'action; mais cela ne suffisait pas pour être \m Garnot I Au 
lieu d'administration, on faisait de la stratégie, on écrivait aux gé« 
Qéraux pour leur expliquer comment t trois ou quatre bons che« 
vaux valaient naienx que trois cents médiocres » pour faire des re- 



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268 BETCE DES DEUX MONDES. 

connaissances, comment il fallait manœuvrer « de manière à prendre 
l'ennemi entre deux feux et à lui infliger enfin une de ces surprises 
dont nous avons été si souvent victimes. » Au lieu de soutenir des 
chefs militaires qui étaient aussi embarrassés que malheureux et 
qui ne marchandaient pas leur dévoûment, on les laissait maltrai- 
ter, on les entourait de suspicions et on les brisait. Lorsque après 
tant de déceptions on aurait dû parler au pays le langage d'une 
virile sincérité, on le nourrissait de proclamations tribunitiennes et 
de bulletins qui transformaient des escarmouches en batailles, des 
défaites en victoires, qui trompaient Paris sur la province et la pro- 
vince sur Paris. Là où il aurait fallu enfin de la fermeté, du sang- 
froid, de la méthode, on se' démenait dans la confusion. On jetait 
l'argent de la France dans des marchés dont l'histoire se fait au- 
jourd'hui, et on croyait multiplier les forces nationales par l'impro- 
visation de corps d'armée qu'on pouss«nit en avant sans se demander 
s'ils existaient réellement, s'ils pouvaient marcher et combattre. On 
éprouvait le besoin de s'étourdir et d'étourdir l'opinion par des ap- 
parences d'activité foudroyante, par des promesses qu'on ne pou- 
vait tenir. M. Lanfrey disait à cette époque, en pleine guerre, le 
mot aussi cruel que vrai : c'était la dictature de l'incapacité, d*une 
incapacité présomptueuse et agitée. Ce n'est point du premier coup 
sans doute que se sont révélées toutes les conséquences de ce dan- 
gereux système; elles ont éclaté d'heure en heure, à chaque étape 
de ces opérations de la Loire, qui allaient recommencer par un 
succès, dernier et mélancolique sourire de la fortune, pour finir par 
un double désastre aux deux extrémités. de la France. 

Au moment où l'administration nouvelle prenait le pouvoir à 
Tours, les Bavarois entraient à Orléans, et les fractions du 15' corps 
qui étaient allées combattre à Artenay n'avaient que le temps de re- 
passer la Loire pour se replier sur la ligne du centre jusqu'à La 
Ferté Saint-Aubin. C'est là que le général de Lamotterouge, qui n'é- 
tait coupable que de n'avoir point réussi dans une opération d'un 
succès impossible, était frappé d'une brutale disgrâce. Le comman- 
dement passait aussitôt au général d'Aurelle de Paladines, vieux sol- 
dat d'Afrique et de Crimée, que la guerre avait arraché à sa retraite 
et qui était connu pour sa fermeté. Ce 15* corps représentait, à 
vrai dire, le plus clair des forces régulières de la France, et il était 
lui-même bien loin de réunir les conditions d'une véritable armée. 
L'ivrognerie, la maraude, l'indiscipline, régnaient parmi ces troupes 
novices. Les soldats écoutaient à peine leurs officiers, ils les insul- 
taient souvent, et ils marchaient à la délivrance de la patrie en mê- 
lant dans leurs chants les obscénités et la Marseillaise. Le dénû- 
ment matériel aidait au trouble moral. En quelques jours, "tout 



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LA GUERRE DE FRANCE. 260 

prenait cependant une physionomie nouvelle sous l'énergique et 
YÎgilante autorité du général d'Aurelle de Paladines, qui commen- 
çait par ramener ses troupes un peu plus en arrière, dans de bonnes 
positions défensives, au camp de Salbris, derrière la Sauldre, et qui 
là s'attachait à reconstituer un ordre militaire. Le commandant en 
chef visitait son armée, régiment par régiment, bataillon par ba- 
taillon, parlant aux ofSciers et aux soldats, s' efforçant de réveiller 
chez eux le sentiment de la discipline et du devoir, stimulant leur 
patriotisme, les rappelant au respect du drapeau et s*occupant aussi 
de leur bien-être, car il y avait des malheureux, comme les zouaves 
du 2» régiment, arrivés depuis peu d'Alger, qui étaient presque nus. 
Bientôt, soit sous l'influence de la vie de camp, soit par l'interven- 
Uon des chefs supérieurs, soit enfm sous l'impression de quelques 
exemples de sévérité, la transformation était complète. Les soldats 
redevenaient bons et dévoués, les ofliciers étaient obéis. Le Ib^ corps 
existait désormais avec ses trois divisions, dont l'une dirigée par le 
général Martin des Pallières comptait 25,000 hommes. Pendant que 
le général d'Aurelle était tout entier à ce travail de jour et de nuit, 
le gouvernement de Tours se hâtait de lui donner le commande- 
ment supérieur d'un 16* corps qu'il créait à Blois sous les ordres 
directs du général Pourcet. Ce 16<> corps n'égalait pas sans doute le 
15% et il n'était pas surtout encore ce qu'il est devenu depuis sous 
le géu' rai Chanzy. M. de Freycinet le représentait comme ayant 
déjà 35,000 hommes, il n'en avait pas 20,000, et le général Pourcet 
écrivsdt que ses troupes lui arrivaient successivement, mal organi- 
sées, iodisciplinées, manquant de tout, malgré ses incessantes ré- 
clamations; mais enfin, avec le 15* corps, c'était l'armée de la 
Loire constituée, et, selon le mot du général Chanzy, l'œuvre ac- 
complie par le général d'Aurelle à Salbris allait servir de type à 
toutes les formations qui se sont succédé. 

Nul doute que, si on eût suivi cette voie, si on s'était borné à 
organiser des corps d'armée, en laissant au général d'Aurelle ou à 
des hommes de sa trempe le soin de discipliner, de manier ces 
soldats improvisés, et en prenant un peu son temps, nul doute 
qu'on n'eût pu arriver à des résultats sérieux ; mais on était pressé, 
on brûlait de voler sur la route de Paris avec les forces qu'on se 
sentait sous la main, et le général d'Aurelle commandait à peine 
depuis dix jours qu'on lui demandait déjà d'entrer en campagne. 
L'état-major allemand de Versailles commençait lui-même à se 
préoccuper de ces formations qu'il entrevoyait sans en connaître 
exactement l'importance et surtout la consistance. Il les avait peut- 
être un peu dâdaignées d'abord, ou il avait cru suffire à tout par 
Toccapation d'Orléans; il ne distinguait pas moins derrière s;3S 11- 



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270 RETUE BES DEOX IfONMS. 

gnes im mouvement qùî dépassait ses préTisions, <|m rétonnatt. 
Il faisait battre le pays de toas les côtés, Téra le Perche, vers Beau- 
gency, sur la Loire ; il rencontrait partout des forces , il sentait de 
la résistance, et mente, un jour où les reconnaissances bavaroises 
s'étaient trop avancées dans l'Orléanais, elles vinrent se heurter 
contre un poste de 38 francs-tireurs de Saint-Denis qui résistèrent 
jusqu'au dernier et tuèrent 137 Allemands, dont un colonel, sans 
parler des blessés. Il y avait de quoi donner à réfléchir. Seulement, 
si ces armées françaises encore indistinctes se disposaient à re- 
prendre Toffensive-, par où attaqueraient-elles? Viendraient-elles 
par l'ouest,, marchant sur Chartres et sur Versailles? Commence- 
raient-elles par essayer de reprendre Orléans de i^ve force pour se 
jeter sur la route de Paris par Ëtampes? 

C'était, à ce qu'il paraît, la question qu*on se faisait au camp al- 
lemand, et c'était aussi la question qm s'agitait au camp français. 
Dès le 24 octobre, M. de Freycînet arrivait au quartier-général du 
commandant en chef à Salbris; le lendemain, le général d'Aurelle se 
rendait à Tours avec son chef d'état-major, le général Borel, et le 
commandant du 16^ corps pour assister à ime délibération nouvelle 
sous la présidence de M. Gambetta lui-même. Que la marche sur 
Paris restât Tobjeciif suprême de ht campagne, ce n'était pas dou- 
teux. Pour le moment, avec une ai*mée qui valait mieux que ne le 
croyaient peut-être les Prussiens, mais qui était insuffisante encore, 
on ne pouvait aller m si loin ni si vite. Il s'agissait tout simplement 
de faire le premier pas, de reprendre la ligne de la Lofire, et l'atr- 
taque d'Orléans fut décidée. C'était là l'objet des deox conseils de 
guerre de Salbris et de Tours. L'opération étsdt du resti habilement 
conçue. Le général Martin des Pallières, avec sa. forte (fivision de 
25,000 à 30,000 hommes, devait remonter la Loire, aller la passer 
à Gien, puis se replier à travers la forêt d'Orléans pour arriver au 
momem décisif sur les derrières de lennemi; pendant ce temps, le 
reste du !&• corps allait rejoindre le 16* corps sur la rive droite du 
fleuve à Blois, et toutes ces forces marchant ensemble, appuyées 
sur la forêt de Marchenoir, devaient s'avancer, sous le commande- 
ment du général en chef lui-même, à la rencontre des Bavarois par 
l'ouest d'Orléans. Les deux attaques combinées pouvaient assuré- 
ment produire les résultats les plus sérieux, peut-être les plus im- 
prévus, si elles réussissaient. Soit dit sans ironie, le projet de IL de 
Freycînet de « pi-endre Fenneml entre deux feta nr pouvait se réa- 
liser. 



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Là. 6D£RIIE DE HAlfCE, 27i 



IL 



La qtiesUoQ était maintenADt d'exécuter cette (4)ératk>Q si bien 
conçae. De toute dau^oD, il fallait cinq ou aix j/mr& pour arriver à, 
reDBfimi des deux côtés^et c'est ici qu'où coannence à voir ce qu'il 
7 a de dangereux à ne pas tenir compte des difficultés les plus 
élémentaires, des conditions pratiques d'une entreprise de guerre. 
On ne le savais pas assex à Touis, le général en chi^f le savait en 
bomme expérimenté qu'il était. Aussitôt la résolution prise, dès le 
25 octobre au soir et le 26 au matin, il avait donné tous ses ordres 
avec prévoyance, avec précision , de telle sorte qu'où dût se trou- 
ver devant Orléans le dernier jour du mois ou le 1^' novembre, et 
malgré toutes ka précautions il ne pouvait échapper à des mé- 
comptes. Le secret était une première condition de succès, et le 
gouveroemeot L'avait si bien senti que, pour donner le change, il 
avait interdit la circulation des voyageurs sur la ligne de Tours au 
Mans, simulant avec un certain fracas de grands mouvemens vers 
l'ouest. C'était peine perdue; en arrivant à Tours le 27, le général 
d'Anrelle s'apercevait bien vite que sa marche sur Orléans était le 
secret de tout le monde. La rapidité des mouvemens et des concen- 
tratioDS était aussi une condition de réussite, et le délégué à la 
guerre, qui était cette fois dans son rôle d'ingénieur, avait mis tout 
soa zèle à organiser les convois de chemins de fer pour le transport 
des troapes et de leur matériel. Malheureusement, quand on arri- 
vait à Blois, la eonfusbn était complète. On n avait plus de quoi 
débarquer la. cavalerie; les corps se trouvaient séparés de leurs ba- 
gnes, le matériel était dispersé, les munitions ne suivaient pas les 
batteries auxquelles elles étaient destinées. C'était un chaos à dé- 
brouiUer, qui exigeait plus de temps qu'on n'en aurait mis pour 
aller en bon ordre de Salbris à Blois par la route de terre. Des 
pluies torrentielles survenaient et rendaient les mouvemens pres- 
que impossibles, l'artillerie risquait de s'embourber dans les che- 
mins défoncés* Enfin le 16* corps avait grand besoin d'achever son 
organisation; il y avait des divisions de plus de 11,000 hommes 
qai n'avaient pas un seul général de brigade, et des régimens de 
pins de 3,000 hommes qui étaient commandés par des chefs de ba- 
taillon. 

Le général dAurelle, dès son arrivée à Blois, se trouvait aux 
prises avec ces difficukés et. les sentait vivement; il les signalait à 
Tours, où Von ne voyût. dans sa prudence que de 1 hésitation, peut- 
être l'aniërer pensée de s'arrêter,, et à une dépêche du 28 au soir, 
par laquelle le général &k chef prévenait le goi»ren?ement de la né- 



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272 RETUE DES DEUX MONDES. 

cessité de retarder d'un jour le départ de Tarmée, le délégué à la 
guerre répondait cavalièrement le 29 au matin : a Ainsi que M. Gam- 
betta vous l'a télégraphié cette nuit, nous avons dû, en présence de 
votre dépèche d'hier au soir, dix heures vingt, renoncer à la ma- 
gnifique partie que nous nous préparions à jouer, et que, selon 
moi, nous devions gagner;... puisque nous devons renoncer à 
vaincre étant deux contre un, alors qu'autrefois on triomphait un 
contre deux, n'en parlons plus... » Le commandant en chef deman- 
dait vingt-quatre heures, on lui répondait par un ordre d'ajourne- 
ment indéfini, et on s'attribuait l'honneur d'avoir préparé une 
a magnifique partie n d'un succès infaillible, en rejetant sur le gé- 
néral la responsabilité d'un succès manqué ! Voilà qui promettait. 

Tout d'ailleurs en ce moment seiTait à compliquer cette entrée 
en campagne d*une armée nouvelle. Aux difficultés matérielles ve- 
naient se joindre deux circonstances politiques ou militaires d'une 
extrême gravité, la négociation que M. Thiers allait ouvrir à Ver- 
sailles pour arriver, s'il le pouvait, à un armistice, et la capitulation 
de Metz. Évidemment M. Gambetta, dans son impatience d'action, 
subissait pkis qu'il n'acceptait la mission de l'homme éminent qui 
depuis un mois avait parcouru l'Europe dans l'intérêt de la France, 
et qui venait de rentrer à Tours. M. Gambetta , sans oser refuser 
absolument son adhésion à une tentative que la Russie et l'Angle- 
terre favorisaient, que le gouvernement de Paris désirait. M, Gam- 
betta ne voulait point au fond de l'armistice, puisqu'il repoussait 
l'élection d'une assemblée qui était pour le moment Tunique objet 
d'une trêve possible, et il ne voulait pas de l'élection d'une assem- 
blée parce qu'il craignait que le pays, fatigué ou troublé, se pro- 
nonçât pour la paix, peut-être contre la république. Dans ces con- 
ditions, aux yeux des meneurs de la guerre à Tours, le voyage 
diplomatique de M. Thiers à Versailles était un contre- temps, et 
c'est pour cela sans doute qu'ils auraient voulu voir le mouvement 
de l'armée assez engagé déjà pour dominer ce qu'ils appelaient 
entre eux les a fausses manœuvres » de la diplomatie. M. Gambetta 
et son délégué, M. de Freycinet, attribuaient les hésitations du gé- 
néral d'Aurelle au passage de M. Thiers à travers les lignes fran- 
çaises dans la journée du 28. Le général d'Aurelle n'avait pas vu 
M. Thiers, il ne savait de la mission de l'illustre négociateur que 
ce que tout le monde pouvait en soupçonner. 11 n'est pas moins 
clair que le seul fait du passage d*un plénipotentiaire français à tra- 
vers les lignes pouvait et devait, jusqu'à un certain point, réagir, 
ne fût-ce que moralement, sur la marche des opérations. 

Quant à la capitulation de Metz, le général d'Aurelle l'avait con- 
nue en effet le 28 octobre au soir» non par M. Thiers» qu'il n'avait 



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LA GUERBE DE FRANCE. 273 

pas vu et qui ne pouvait savoir lui-même ce qui en était, mais par 
une sorte de hasard. Le général von der Tann, ayant à écrire au 
commandant de nos avant-postes à Mer, pour le remercier de lui 
avoir remis le corps d'un officier bavarois tué dans un combat, avait 
cru donner une marque d'esUme au général français en lui annon- 
çant un événement qu'il venait d'apprendre de Versailles, et qui 
éUût encore inconnu des deux armées en présence. Cette nouvelle, 
portée aussitôt à Blois, où elle consternait le général d'Aurelle, puis 
à Tours, où elle enflammait toutes les colères, avait assurément une 
sinistre portée. Tant que Metz avait tenu, rien ne semblait perdu. 
La chute de la citadelle lorraine livrait à la Prusse l'armée la plus 
aguerrie de la France, et laissait 200,000 Allemands libres d'accourir 
sur la Loire. Que M. Gambetta, saisi par un désastre qui ne pouvait 
pourtant pas être imprévu, sentit la nécessité de faire bonne conte- 
nance devant ce dernier coup de la mauvaise fortune, de prévenir 
la terrible impression qui allait se répandre dans le pays tout en- 
tier, dans l'armée elle-même, rien de mieux. Il s'y prenait malheu- 
reusement d'une manière étrange. Il disait et il faisait tout ce qu'il 
fallait pour aggraver le mal en ajoutant à la confusion des esprits. 
Il publiait deux proclamations furibondes au pays et aux soldats, 
récriminant contre le passé, parlant maladroitement de « l'armée 
de la France dépouillée de son caractère national,... engloutie mal- 
gré T héroïsme des soldats^ par la trahison des chefs... » 

M. Gambetta ne s'apercevait pas qu'avec toutes ces déclama- 
tions d'un souffle plus révolutionnaire que patriotique, avec ces 
Tagues accusations de défaillance ou de trahison lancées contre des 
hommes qui ne se croyaient pas des prétoriens parce qu'ils avaient 
servi dans l'ancienne armée, avec ces vaines et périlleuses distinc- 
tions entre chefs et soldats, il compromettait tout. Il risquait de 
donner le plus redoutable aliment à cette maladie du soupçon qui 
dévorait le pays, de jeter l'irritation et le chagrin dans le cœur des 
généraux, de semer l'esprit de défiance et de révolte parmi ces 
jennes soldats de la Loire qu'il croyait enflammer, et en efiet le 
résultat ne se faisait pas attendre. A peine les proclamations de ce 
jeune tribun déguisé en ministre de la guerre étaient-elles connues, 
<p^ la discipline s'en ressentait aussitôt dans l'armée rassemblée 
autour de Blois. Les chants et les cris recommençaient, et dans 
certains corps soldats et sous- officiers mettaient tout simplement en 
çaestion s'ils ne cesseraient pas d'obéir à des chefs qui les trahis- 
saient. Les généraux de leur côté étaient profondément ulcérés, et 
quelques-uns voulaient donner leur démission. Le commandant en 
chef, en pensant comme eux, ne pouvait pas parler comme eux. II 
les réunit, écouta leurs plaintes, et s'efforça de les apaiser en leur 

Ton Cl. — 1872. 18 



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27ft RETUB DES DEUX UORDJBff. 

rappelant que conrme soldats ils n'avaient point à ^'occuper de po- 
litique, qne leur umqu€ n^ission était de délivrer le sed natbnal^ 
que le meilleiir moyen pour eux.de répondre à toutes les calomnœ 
était de verser leur sang pour la France, comme on allait Is faire de 
boa cœur et de bonne volonté. — Ces braves gens, qui souffraient 
plus que tout le monde, ne demandaient pas mieux au.food que 
de se laisser remonter par une bonne parole et de se leonettre i 
l'œuvre. Ce n'était pas moins pendaat quelques jours une crise des 
plus pénibles pour le pays, pour Tarmée, pour le général d'Aurelle, 
qui avait à faii-e face non-seulement à toutes les difficultés maté- 
rielles, mais encore aux difficultés morales qui naissaieiit pour lui 
d'une situation si profondément traublée, des excitations passion- 
nées du gouvernement lui-méaiie;.Oa en: vint à. boni cependiant et 
même assez vite pour être prêt à tout événement. 

Restait toujours en effet la question essentielle, Texpédition sur 
Orléans, qui avait subi un temps d'arrêt au milieu de toutes ces pé- 
ripéties, qui dépendait de la négociation poursuivie à Versailles par 
M. Tbiers, mais qui pouvait être reprise d*uB instant à l'autre. Le 
général d'Aurelle était, dès le 3k novembre, en mesnre de se mettre 
en mouvement au premier signaL Q\xaM à prendre ime résolution 
ou même à donner des ordres précis, comment l'aurait-il pu? 11 
était réduit à chercher ses directum» dans des dépêches qui lui ve- 
naient de Tours et qui révélaient une singulière incertitude. On loi 
disait de se tenir prêt à marcher dès le lendemain, « comme si le 
mouvement était irrévocable; » mais on ajoutait : « Il est possible 
que les circonstances politiquesobligeot ce soir ou demaiaà revenir 
sur cette décision... » Ce n'était point extraordinaire d'^aîlleuis; le 
gouvernement hésitait, ne sachant rien de Versailles, agité d'une 
impatience qu'il poussait jusqu'à l'ammosité contre M. Thîers, et ne 
pouvant cependant rien brusquer; il mettait ses hésitations dans ses 
dépêches. C'eût été bien plus simple encore de ne rien dire,. puis- 
qu'on n'avait rien à dire. 

Ce qui commençait à n'être phis aussi simple^ c'est qu'au miliea 
même de ces contradictions, entre 1b: i" et le ô novembre, tf. de 
Freycinet, de concert avec M.. Gambetta^ avait imaginé une com- 
binaison assez inattendue qui pouvait bouleverser tous le^ prépa- 
ratifs faits jusque-là. Il avait expédié à Biois un jeune attaché à la 
guerre qui allait faire beaucoup parler de lui, un jeune ingénieur 
des chemins de fer d'Âutriohe, Polonais de naissance. Français de 
choix, M. De Serre en un mot, qui était chargé de proposer an gé* 
néral d'Aurelle un plan tout nouveau. On ferait la même chose, seu- 
lement ce serait tout le contraire. Gétisàt^ comme M. de Freycinet 
récrivait avec naïveté, ir le mouvement in ven5e;dè celui préoédem* 



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U GOERBE DE FBANCE. 275 

ment oombhtÊ^.enc ce sens (fae des Pallières serait le corps actif, » 
taïk^s^que d!AiurelIe représenterait la diversion ou l'action anxir 
liaire. On ferait. passer au général Martin des PaUiëres par la voie 
de terre 1& ou ISiOOd hommes de ceux qu'on avait si pénible- 
ment anœnés à Bioisr et avec ce supplément de force, portant son 
corps à près de 50,000 hommes, des PaUiëres, descendant tou- 
jours de Gien par la fbrét, se chargerait de Tatiaque principale 
(fOrléaaa. De son côté, le général d'Aureile, avec ce qui lui reste- 
rait et avec quelques forces qu'il appellerait du Mans, se présente- 
rait poizr faire une démon^ration a de manière à tenir en éveil les 
forces prussiennes massée» autour de Patay, » à l'ouest d'Orléans. Ce 
n'était pas plus compliqué que cela! Si ce projet n'était pa9 une 
fantaisie, il cachait l'arrière-pensée de déplacer le centre de Tae^ 
tioQ militaire, pour dJminaer le rôle du commandant en chef. Le 
général d'iurelle, sans s'y méprendre peut-être, faisait observer 
tranquillement que l'expédition, telle qu'on la proposait, avec les 
mouvemens de ti^oupes qui étaient nécessaires, exigeait au moins 
treize jours, que pendant ce temps le prince Frédéric-Charles, avec 
lequel il fallait compter désormais, arriverait sur la Loire et qu'alons 
ton! serait impossible, tandis que l'opération, telle qu'elle avait été 
oonçuft d'abord, avait le mérite d'être simple, tout aussi elBcace, 
et de pouvoir commencer sur- le -champ ^ Tout se débrouillait enfin, 
rinsuccèa définitif dés négociations de Versailles, connu sans doute 
le 6 novembre, levait tous les doutes, on s'en tenait au plan qui 
avait été primitivement convenu, et M. de Freycinet, dans un mou- 
vement, qui valait mieux que toutes ses combinaisons, écrivait au 
général d'Axirelle : a Bonne chance et à la grâce de Dieu! vous por- 
tez, en ce moment, général, la fortune de la France... » 

Une chose curieuse, c'est que malgré tout les Allemands n'a- 
vaient pas vu bien clair dan» ce» agitations et ces concentrations 
de troupes dont Blois était devenu le centre depuis quelques jours; 
ils ne croyaient pas à l'armée de la Loire. La 22^ division prus- 
sienne ou hessoise, qui avait d'abord suivi le général von der Tann 
à Orléans^ avait été rappelée autour de Chartres, et elle y était en- 
core avec la h^ et la (^ division de cavalerie, faisant face au Perche, 
à Vendômei à la route du IHans. Von der Tann était resté seul à Or- 
léans avec son corps bavarois et la 2' division de cavalerie, qu'il 
tenait toujours en mouvement pour faire (U'oire à des forces plus 
conddérables que celles qu'il avait réellement. Quoiqu'il, eût déjà 
rencontréde la résistance autour de lui^ il ne se doutait peut-être 
pas de ce qui se préparait^ et il nesemblepas notanniient avoir dé- 
mâlfr,,au moins dès les premiers^ momens^ le passage de deux di- 
visioQs d&il&? corps aur la riye droite delà Loire. L'inuBobiUlé des 



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276 REVUE DbS DEUX MONDES. 

forces françaises dans les premiers jours de novembre l'avait un 
peu trompé. Ce n*est que le 8 qu'il commençait à être sérieusement 
éclairé par ses reconnaissances du côté de Beaugency, et alors, 
laissant à peine quelques troupes à Orléans, il allait dans la nuit 
prendre position avec tout son corps à l'ouest de la ville, autour de 
Coulmiers. De son côté, le quartier-général de Versailles donnait le 
même soir à la 22* division d'infanterie et à une division de cavale- 
rie l'ordre de se rapprocher dès le lendemain des Bavarois. Qu'al- 
lait faire maintenant l'armée française, celte armée de la Loire, 
composée de deux divisions du 15^ corps et du 16* corps, qui venadt 
d'être mis sous les ordres du général Ghanzy ? 

Le terrain d'opérations qu'elle avait devant elle figure assez bien 
une sorte de quadrilatère irrégulier qui aurait à ses quatre angles 
Blois, Orléans, Châteaudun et Vendôme; le« deux côtés à l'est et à 
l'ouest seraient la Loire et le Loir, le côté du nord serait la roule 
d'Orléans à Châteaudun, le côté du sud la route de Blois à Vendôme. 
Vers le centre est la forêt de Marchenoir. Jusqu'au 7 novembre, 
les divisions françaises campées en avant de Blois n'avaient pas dé- 
passé une ligne touchant par la droite à la petite ville de Mer sur 
la Loire et s'étendant en anîère de la forêt de Marchenoir. Ce mou- 
vement du 8 qui avait frappé le général von der Tann était déci- 
dément la marche offensive dont le général d'Aurelle avait donné 
le signal, qui portait notre armée au-delà de Beaugency et au-delà 
de la forêt de Marchenoir. Le général d'Aurelle s'avançait résolu- 
ment et prudemment, protégeant l'extrémité de sa ligne à gauche 
avec la cavalerie du général Reyau et du général Ressayre, se ser- 
vant sur l'autre rive de la Loire d'un hardi partisan vendéen, Ca- 
thelineau, qui allait devancer tout le monde à Orléans, et de quel- 
ques milliers d'hommes qu'on avait réunis à Salbris pour garder 
la route de la Sologne. D'un autre côté enfin, le général Martin des 
Pallières, qui avait un des premiers rôles dans l'opération, qui 
avait été laissé en face de Gien, à Argent, pour passer la Loire et se 
replier sur Orléans, Martin des Pallières avait été prévenu. Seule- 
ment il lui fallait quatre jours, trois au moins s'il n'avait pas à com- 
battre en route; il ne pouvait arriver en ligne que le 11 ou le 10 au 
soir tout au plus, et c'était une question de savoir si les deux at- 
taques se combineraient bien exactement, si la lutte ne serait pas 
précipitée à l'ouest par le mouvement même du général von der 
Tann sur Coulmiers. 

Dans quelles conditions se trouvait-on en effet dès la nuit du 8 au 
9? On se trouvait absolument en présence, les Bavarois à Baccon, à 
Coulmiers, à Épieds, à Champs, à Saint-Sigismond, les Français en 
face, à Cravant, à Ouzouer-le-Marché, à Prenouvellon. On ne pouvait 



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LA GUEBRE DE FRANCE. 277 

plus faire un pas sans se heurter, sans avoir à disputer le chemin, et 
le général Chanzy, dans son ordre de marche du 16' corps, résumait 
d'avance la journée du 9 : « débusquer Tennemi de Charsonville, 
Épieds, Coulmîers, Saint-Sigismond, et prononcer sur la gauche un 
mouvement tournant de façon à occuper solidement à la fin du jour 
la route de Châteaudun à Orléans... » C'était le programme de la 
bataille de Coulmiers. 

Au petit jour, tout le monde est sur pied. Les régimens se for- 
ment sans trouble, sans confusion, et gagnent en silence les posi- 
tions qui leur sont assignées. Le temps est froid et sombre sans 
être défavorable. Les brouillards du matin, en se dissipant, laissent 
voir tout à coup un spectacle qui réchauffe le cœur des vieux sol- 
dats : c'est l'armée française, une véritable armée, rangée en ba- 
taille sur deux lignes, calme, confiante, et attendant le combat dans 
Tordre le plus parfait. Elle se déroule dans ces campagnes nues, 
dépouillées et à peine accidentées. Au loin, vers la Loire, on dis- 
langue des massifs d'arbres qui entourent des châteaux et des 
fermes. En avant, on n'aperçoit qu'un point saillant à l'horizon, 
c'est une hauteur sur laquelle est bâti le bourg de Baccon qui do- 
mine la plaine, et dont le clocher sert d'observatoire aux Bavarois 
depuis l'invasion. On ne voit pas l'ennemi, mais on sent qu'il est 
là, dans ces positions, ces villages, ces parcs qu'il a crénelés, forti- 
fiés, et qui vont coûter un sang précieux. 

Le canon commence à retentir vers neuf heures et demie : c'est le 
15* corps, chargé de l'attaque de droite, qui entre en action, d'abord 
par un combat d'artillerie, puis avec son infanterie, et, la première 
position enlevée, c'est Baccon que les soldats de la division Pey tavin 
emportent d'assaut après une lutte corps à corps. Une fois maîtres 
de Baccon, nos soldats poussent plus loin, arrivent au château et au 
parc de la Renardière, où ils rencontrent encore une violente résis- 
tance dont ils finissent par avoir raison. Au centre, dès le commen- 
cement de la bataille, une des divisions du i(^^ corps s'est mise en 
marche sur Coulmiers. Retardée d'abord, elle n'est sérieusement 
engagée que vers midi, et pendant plusieurs heures on se dispute 
avec acharnement les jardins, puis l'entrée de Coulmiers. La lutte 
semble incertaine lorsque le commandant de la division d'attaque, le 
général Barry, mettant pied à terre, Tépée à la main, prend la tête 
de la principale colonne, enlève ses hommes au cri de : vive la 
France ! et les entraîne dans le village en flammes. A quatre heures, 
on reste définitivement maître de Coulmiers. Pendant ce temps, la 
seconde division du 16* corps, conduite par un nouveau venu à 
l'armée de la Loire, l'amiral JauréguibeiTy, aborde sur la gauche 
le village de Champs fortement crénelé, s'en empare un instant, est 



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S78 RETDB D£S B£UX VOHDfig. 

exigée de Feouler et Ycemmeiice à se : troubler. L'amiral, ayec va» 
indomptable éB€i:gie;, rétablit l'ordre, ranime le oourage de ses 
jeunes soldats, les raoiëne à l'^issaut et reprend le village, où il 
défie lesTetouFs efEénsîOs. 

Sur toute la ligne, on avait gagné du^teirrain lorsque la nuit tom- 
bait, laissant nos soldats maîtres des imsitioiis si vivement dila- 
tées. Le fait est que les Bavarois battaient de toutes parts en re- 
traite. On ne voyait rien dans l'obscurité, au milieu de la pluie et 
de la neige, qui commençfldent à tomber; ce n'est que le lendemain 
matin que Tamiral Jauréguiberry, ^sissant le premier la portée de 
la défaite del-ennemi, lançait à sa poursuite le peu de cavalerie qu*il 
avait pour son escorte avec son chef d'état-major, le commandant 
Lambilly, qui atteignait un convoi allemand, lui prenait deux pièces 
d'artillerie attelées, vingt-cinq caissons de munitions, trente voi- 
tures de bagages, plus un certain nombre de prisonniers. 

Si h<morable que fût la bataille de Goulmiers, deux choses avaient 
manqué pour en faire un succès peut-étve décisif. La cavalerie du 
général Reyau, qui avait pour instruction de couvrir le flanc gaucbe 
de l'armée et de s'avancer de façon.à couper la retraite de rennemi 
sur la route de Paris, n'avait pas rempli sa mission. Le général 
Reyau avait commencé par s'engager dans un combat d'artille- 
rie assez inutile, où ses escadrons s'étaient brisés sans résultat 
et d'où ils étaient sortis fort éprouvés; puis, sur la foi d'une re- 
connaissance un peu eiïarée, il avait pris pour des masses alle- 
mandes ce qui était tout simplement le corps des francs-tireurs de 
Lipowski, et il s'était replié sur les positions qu'il avut quittées le 
matin, de sorte que le soir la cavalerie n'était plus là pour se mettre 
à la poursuite de Tennemi. Ce n'était pas tout, le général Mar- 
tin des Palliëres, qui devait avoir un rôle essentiel dans l'opéra- 
tion, se trouvait n'avoir servi à rien, et ce n'était pas sa faute. Il 
avait exécuté fidèlement «es instructions; il était parti dès le 7, il 
avait passé la Loire sans rencontrer la moindre résistance, et il est 
même vraisemblable que son mouvement était ignoré des Alle- 
mands. Le 8., le général des Pallières était à Châteauneuf; le 9, 
dans la matinée, il arrivait à la hauteur de la grande route d'Or- 
léans à Pithiviera, croyant toujours avoir jusqu'au 11, lorsque tout 
à coup il entendait au loin une formidable canonnade qui le plon- 
geait dans la plus cruelle iperplexité. Dn instant, il eut la pensée de 
changer sa direction et de se jeter vers Artenay, pour aller se pla- 
cer derrière l'ennemi, sur la route d'JÊtampes; son instinct de sol- 
dat l'y poussait. C'était cependant de sa part une résolution grave 
avec de jeunes soldats et dans l'ignqranoe où il était des conditions 
où s'était engagée cette bataille qu'il n'attendait que pour le lende- 



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Ul GQEnE DE «FRAlfCS. 279 

maiii. Il hésitait devant le i^il d'une aventure an moment où il n'y 
avait plus à tenter des aventures, et, prenant son parti, il se. déci- 
dait à {n^cîpiter sa marcbe , oonrant an canon vers Orléans, avec 
ime fiévreuse rapidité. Ses soldats firent 11 lienes dans la journée, 
ils marchèrent quatorxe heures sans prendre ni nourriture ni re- 
'^pos, sans laisser de traînards , montrant autant d'énergie que de 
bonne voIoBté. Slartin des PalUères arrivait à la nuit dose à Fleury, 
non loin d'Qi*léans, avec des troupes naturellement harassées, qui 
ne pouvaient plus rien. Le lendemain matin, il se lançait sur la 
itmte de Paris, jusqu'à Cbevilly ; mais tout était fini, Tennemi s'é- 
tait dérobé pendant la nuit. Si Martin des Pallières avait pu arri- 
ver à temps, ou même s'il eût suivi son inspiration au moment où 
il commençait à entendre le canon, le général von der Tann pou- 
vait essuyer un vrai désastre. Ce que le général d'Aurelle dit sur 
ce fait laisse croire qu'on avait compilé sur une plus longue résis- 
tance de l'ennemi, peut-être parce qu'on pensait avoir devant soi 
des forces plus considérables que celles qu'il y avait réellement. 

li'ifflporte, c'était un sérieux et brillant succès qui coûtait aux 
Bavarois pli» de 1,200 hommes mis hors de combat et plus de 
2,060 prisonnifers , qui amenait Tévacuation immédiate d'Orléans 
par les troupes aUemandes, et qui ressemblait surtout à une sorte 
de révékition de cette armée que les bulletins prussiens de Ver- 
adlles appelaient dédaigneusement., même au lendemain de Goul- 
nûers, l'armée dite de la Laire. L'armée dite de la Loire avait bel 
et bien battu les Allemands. C'était comme un regain de fortune, 
ou, â l'on veut, comme une réponse heureuse au dernier désastre 
de Metz, aussi bien qu'aux duretés par lesquelles l'état-major prus- 
sien de Yersailles avait rendu l'armistice impossible. L'armée fran- 
çaise avait payé son succès d'une perte de 1,600 hommes parmi 
lesqu^s il y avait plusieurs officiers supérieurs tués, le général de 
carâlerie Itessayre, blessé. Celui du r«ste qui parlait le plus mo- 
destement de la victoire était le général d'AurelIe lui-même. Il di- 
sait «mplemont à ses soldats : « Au milieu de nos malheurs, la 
France a les yeux sur vous; elle compte sur votre courage, faisons 
tous nos efforts pour que cet espoir ne soit pas trompé. » Et en 
même temps il écrivait à Tours : « Le moral des troupes est décu- 
plé. V Le gouvernement de son* côté se hâtait de prodiguer les té- 
mo'^nages de satisfaction et les récompenses. M. Gambetta se ren- 
dait au quaitier-général, et, prenant sa meilleure plume, il adressait, 
hii aussi, aux ^ soldats de l'armée de ht Loire » une proclamation 
oi, au milieu de bien d'autres choses,, il ne manquait pas de leur 
dire qu'avec des soildats comme eux «la république » sortirait triom- 
phante de toiiiles ks épreuvesi qu'elle était désoima'@ « en mesuie 



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280 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'assurer la revanche nationale. » Certes mieux valait le simple et 
modeste ordre du jour du général d'Aurelle. 

Coulmiers ravivait et devait raviver toutes les espérances. Est-ce 
à dire que cette brillante affaire pût avoir les conséquences déci- 
sives que les imaginations impatientes entrevoyaient, qu'il fût pos- 
«ble de se jeter sans perdre un instant sur la route de Paris^ 
N'aurait-on pas pu tirer un plus éclatant parti de la victoire? C'est 
assurément une des questions les plus délicates. « Le génie, la har- 
diesse, la résolution, manquaient à la France dans cette heure su- 
prême, » ont répété des stratégistes peu au courant de la situation 
réelle des choses. M. de Freycinet, résumant toutes les illusions, 
dit dans son livre sur la Guerre en province : a Après Orléans, si 
Ton avait marché tout de suite sur Paris, il paraît établi qu'on au- 
rait réussi. On n'aurait pas trouvé sur la route une grande résis- 
tance, et les lignes d'investissement n'étaient pas très difficiles à 
rompre. » C'est facile à dire; malheureusement l'entreprise n'eût 
pas été aussi facile à réaliser sur le terrain dans les conditions où 
Ton se trouvait. Le général d'Aurelle, qui était le premier intéressé 
à compléter sa victoire, s'il l'avait pu, savait bien que ces soldats 
qui venaient de faire si bonne figure au feu , qui avaient retrouvé 
l'ardeur et l'entrain de la race française, n'étaient pas cependant 
encore assez aguerris pour se mesurer avec toutes les difficultés. 
Il n'ignorait pas que cette armée qu'il avait faite, qui était déjà 
plus qu'une espérance, manquait de toute sorte de choses néces- 
saires à une solide organisation, si bien que M. Gambetta lui-même, 
dans sa visite au camp, disait : « Point de chevaux pour l'artille- 
rie, peu d'approvisionnemens, un mauvais service de bagages. » 
Le commandant en chef sentait que dès lors engager 70,000 ou 
80,000 hommes, — car on n'avait pas encore plus que cela, — 
dans une offensive aventureuse, c'était les exposer à un désastre et 
risquer d'un seul coup la dernière ressource militaire de la France. 

S'élancer sur la route de Paris, ne fût-ce que pour atteindre les 
Bavarois dans leur retraite, on ne le pouvait qu'au premier instant, 
si, comme le dit le général Chanzy, a le commandant en chef avait 
cru l'armée de la Loire assez complète et assez outillée pour conti- 
nuer à se porter en avant. » Le premier moment passé, ce n'était . 
plus qu'une périlleuse témérité. On allait rencontrer d'aiord le gé- 
néral von der Tann, qui s'était arrêté au-delà de Toury pour se 
reconstituer, et qui recevait le 10 au matin la 22^ division et une 
division de cavalerie envoyées de Chartres à son secours, — le 12 
la l?*" division d'infanterie prussienne et deux autres divisions de 
cavalerie expédiées de Versailles. Toutes ces forces étaient pla- 
cées noB plus sous la direction de von der Tann, dont la défaite 



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LA GUERRE DE FRANCE. 281 

avait donné de l'humeur à Versailles, mais sous le commandement 
supérieur du grand -duc de Mecklembourg-Schwerîn, qui était 
chargé de manœuvrer entre la ligne de Chartres et la ligne d'É- 
tampes. D'un autre côté, le prince Frédéric-Charles accourait de 
Metz à marches forcées, et les têtes de colonne de son armée pa- 
raissaient dès le 14 à Fontainebleau. On allait tomber dans cette 
fourmilière allemande avec bien peu de chances de battre en dé- 
tail toutes ces forces qui s'amassaient devant nous, — et voilà 
comment « il paraît établi » que, si on eût marché sur Paris après 
Coulmiers, a on aurait réussi ! » Voilà comment la prudence du 
commandant en chef n'était que trop justifiée I 

A se jeter en avant sans prévoyance et prématurément, on ris- 
quait de se perdre; on ne pouvait que gagner au contraire à se 
donner le temps de compléter l'organisation et l'instruction de l'ar- 
mée, de coordonner les forces qu'on rassemblait et qui arrivaient 
chaque jour, de se mettre en défense autour d'Orléans dans les po- 
sitions qu'on venait de reconquérir. Quant à l'idée que M. de Frey- 
cinet prête au commandant en chef d'avoir voulu en ce moment 
quitter Orléans, à peine repris, pour retourner en Sologne au 
camp de Salbris, c'est une plaisanterie que le délégué du mi- 
nistre de la guerre a trouvée évidemment dans son imagination. 
I^ général d'Aurelle ne voulait ni courir les aventures ni revenir en 
arrière; il voulait tout simplement se mettre en mesure de tenir 
tête à l'orage sans aller se briser contre l'impossible, et ici cette 
campagne de la Loire, si bien inaugurée par un succès, entre dans 
luie période nouvelle, où tout prend une importance croissante. 

111. 

A vrai dire, aux yeux de bien des militaires, c'était et c'est en- 
core une grave question de savoir si l'armée française devait com- 
mencer ses opérations par l'Orléanais et par Orléans. Ces plaines 
nues et ouvertes de la Beauce étaient un assez dangereux champ 
de bataille pour de jeunes troupes; elles offraient aux Allemands 
tous les moyens de déployer la supériorité de leur artillerie et de 
leur cavalerie, en nous rendant plus sensible l'infériorité de nos 
moyens d'action. Pour les Allemands, la possession momentanée 
d'Orléans n'avait eu que des avantages sans aucun inconvénient. 
£o tenant par là le nœud principal des communications françaises 
avec le sud, ils avaient la protection d'un fleuve, et même en cas de 
défsdteils avaient leur retraite assurée vers les lignes d'investisse- 
ment de Paris; c'est ce que venait de montrer le mouvement rétro- 
grade de von der Tann, qui n'avait pas eu besoin d'aller bien loin 
pour être en sûreté. Pour les Français, Orléans était sans doute un 



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282 RET0E DES DEUX MONDES. 

poste précieux à reconquérir et à occuper; seulement ce poste n'é- 
tait pas sans péril. L'armée française, an lieu d'être protégée par 
la Loire, était désormais adossée à un fleuve, et, si elle venaûtà 
éprouver quelque revers, elle mquait d'avoir la retraite la pins 
difficile, la plus dangereuse ; «'est ce qui allait malheureusement 
arriver. 

Le choix de la direction essentielle et pour le mentent unique dfis 
opérations avait été sans âout« déterminé surtout par des raiscHis 
politiques, par la nécessité de couvrir Tours, ce qui intportait ce^ 
pendant assez peu, car le gouvernement aurait été peut-être beau- 
coup mieux ailleurs, par. exemple à Glermont, dans ce centre inex- 
pugnable de la France, où il eût été à l'abri de toute atteinte et de 
toute panique; mais enfin, puisqu'on avait pris :ce chemin, puisqu'on 
était rentré à Orléans, il n'y avait plus qu'à s'y établir assez forte- 
ment pour ofiri^r un front de défense redoutable à l'enoemi, en 
a;ttendant de pouvoir à son tour marcher sur lui. C'était d'ailleurs 
l'avis de tout le monde, des' chefs militaires, du gouvernement 
comme des généraux, de M. Gambetta lui-même, qui, dans une 
conférence tenue le 12 novembre au qi^artier-géoéral de Villeneuve 
d'Ingré, aux portes d'Orléans, prétendait que « chaque moment 
écoulé était autant de gagné sur l'emiemi , » que u nous augmen- 
tions nos forces tous les jours, tandis que lui au contraire s'affai- 
blissait. » 

Organiser une sorte de cwip retranché, créer des lignes de dé- 
fense suffisantes, augmenter pendant ce temps Tarmée d'opération, 
c'était donc là pour le moment la premiëne pensée. Seulement il y 
avait moins que jamais une heure à perdre, et en eflet on se met- 
tait à l'œuvre aussitôt. Sans être une brillante position militaire, 
Orléans a comme un boulevard naturel dans sa forêt, qui s'étend à 
l'est et au nord-est vers Gien et Pithiviers. L'ensemble de la dé- 
fense, aux yeux du général d*ÂureIle, devait êtrebasé sur une forte 
occupation de la forêt, puis sur une ligne de retrancfaemens et de 
batteries qui serait précédée elle-même d'une autre. ligne d'avaot- 
postes fortifiés de manière à retarder autant que possible la marcfae 
de l'ennemi. Ces travaux devaient être exécutés au pltfê vile. Sans 
perdre un instant, on réunissait à Orléans des ingénieurs, des ou- 
vriers; on allait mêflEïe jusqu'à réquisitionner des outils dans cinq 
départemens voisins. On faisait venir des ports militaires tout le 
matériel d'artillerie, toutes les pièces de marine dont on pouvait 
disposer, avec le personnel nécessaire, et on appekiit au comman- 
dement de ce service de la marine à terre ie capitaine de vaisseau 
Ribourt. On ne créa pas ainsi peut-être <i une des plus fartes po^ 
tiens qu'une armée pût avoir à défendre, » comme le ^dit H. (b 
FneyciBet; mais en quelques jows on établit aux abords d'OdéauSf 



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U GUSRJtE DE JniANCE. XS3 

àGidy, i Che?lIIy fiur la rouie de Paria, des batteries qiii, ^:vec les 
défenses de la forêt, promettaieiDt de rendre une attaque au moitis 
difficile. D'un autre c6té, le gouyernement, qui venait de décréter 
des levées nouTelles, quelque chose comme la levée en masse soos 
le nom de garde nationale mobiliaée, le gouvernement mettait une 
activité fiévreuse à développer les forces militaires. En peu de jours, 
il créait un 17« corps d^armée entre Orléans et Blois; il formait à 
Nevers un 18' corps qu'il poissait aussitôt vers la Loire. Il faisait 
venir de l'est ce qui restait de l'aimée des Vosges pour en faire un 
20* corps, destiné aussi à grossir l'armée campée autour d'Orléans, 
le ne parle pas d'un 21' corps, qu'on allait composer avec les masses 
HiGohérenles de la Bretagne, et qu'on plaçait sous les ordres d'un 
officier de marine des plus énergiques, le capitaine de vaisseau 
Jaurès, élevé au grade de général. 

A ne voir que l'apparence, l'armée de la Loire était doublée; 
aes ressources, son artillerie, son matériel, s'accroissaient à vue 
d'œil. H. de Freycinet parlait même au général d'Aurelle des 
260,600 hommes qu'il allait avoir sousla main. Mallieureusement 
il y avait beaucoup de mirage dans ces chiiTres comme dans toutes 
les combinaisons du gouvernement, et il en était des 260,000 hommes 
dont parlait M. de Freycinet comme des .150 grosses pièces de ma- 
rkie qu'on croyait avoir expédiées à Orléans. La réalité est restée 
toujouis au-dt^sous de ces fictions ou de ces illusions. Le i?^ corps, 
campé du cftté de Marchenoir, était à peine formé. Il avait eu pour 
premier cbef le général Dorrîeu, on le donnait presque aussitôt à 
commander à un des phis brillans et des plus impétueux officiers de 
ciyalerie de l'armée d'Afrique, au jeune général de Sonis, dont l'en* 
traînante valeur pouvait exeroer le plus favorable ascendant. C'est 
avec de Sonis qae marchait ce régiment des « zouaves pontificaux » 
oa « voiofitaires de l'ouest, » qui, en revenant en France après 
rentrée des Ualieosà Rome le 20 septembre, étsdt allé s'offrir au 
gonyemement ide Tours, et qui comptait dans ses rangs l'élite de 
k jeunesse nobiliaire sous les ordres du oolomel de Cfaarette. Le 
IB* corps était encore moins organisé que le l?"*; il a se formait en 
BMirchant^ « comme on le disait ; il n'avait pas même encore de 
commandant supérieur^ il restait provisoirement sous ta direction 
in chef d'état^-major, le colonel Billot. Le 20'' corps , arrivé de 
Gbagoy par ies voies ferrées, sous les ordres du général Grouzat, 
oe laissait pas moins à désirer. Le 18' et le âO^ corps devaient 
rester à l'extrémité de la ligne de l'armée à droite, du cAté de Giea. 
(Tétaieiit des forces, ai l'on veut, ce nTéitaient pas des forces sof- 
Gstmment organisées, et œ n'est pas de cela que le gouvernement 
était coupable. Néoessairement plus oa allait, plus les ressources 
d'trgaiiisatioii jdîmiauaieiit, £t pour suppléer Atout, du avait ima* 



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28& RETUE DES DEUX MONDES. 

giné de créer, à rimitation des Américains pendant la guerre de la 
sécession, ce qu'on appelait « Tarmée auxiliaire. » On faisait ain^ 
des généraux, des ofTiciers auxiliaires, qu'on se bâtait de mettre à la 
tête de tous ces mobilisés de garde nationale qui affluaient; c'était 
une armée à former bien plus qu'une armée prête à entrer en cam- 
pagne. La vraie force du général d'Aurelle était toujours dans le 
16« corps, dont le général Cbanzy restait le chef aussi intelligent 
que résolu, et dans le 15* corps, qui venait de passer tout entier 
sous les ordres du général Martin des Pallières. Il y avait là six di- 
visions bien placées dès le premier jour sur les deux côtés de la 
route de Paris et capables de tenir tête en avant d'Orléans. Quant au 
reste, il fallait avoir le courage de prendre un peu de temps pour 
lier toutes ces forces incohérentes, pour donner à ces soldats im- 
provisés tout ce qui leur manquait -encore ; il fallait de plus savoir 
ce qu'on voulait faire, et surtout laisser aux généraux le soin de 
disposer des troupes nouvelles qu'on leur envoyait, d'organiser et 
de préparer leurs opérations de guerre. 

Cependant M. Gambetta et M. de Freydnet, après quelques jours 
de patience, commençaient à ne plus se contenir. Le succès de Coul- 
miers les avait gonflés comme s'il eût été une victoire de leur pré- 
voyance et de leur génie militaire. Il leur semblait qu'il n'y avait 
qu'à vouloir et à parler pour établir un camp retranché, pour créer 
des lignes de défense, pour pousser des armées en avant. A peine 
étaient-ils rentrés à Tours , après leur visite du 12 novembre au 
camp français, que déjà repris d'une fièvre de conception stratégi- 
que ils se mettaient à harceler le général d'Aurelle en lui déclarant 
d'un accent de reproche qu'on ne pouvait « demeurer éternellement 
à Orléans; » ils le poursuivaient d'objurgations et d'interrogations, 
lui demandant, tantôt de communiquer ses plans pour une marche 
sur Paris, tantôt d'exécuter des mouvemens et des dislocations de 
troupes qui pouvaient être la chose la plus dangereuse du monde 
devant un ennemi vigilant, tantôt de jeter chaque jour 20,000 ou 
30,000 hommes dans des expéditions d'aventure. Oui, M. de Freyci- 
net, ce major-général de M. Gambetta, qui de jour en jour se sentait 
devenir un de Moltke français, M. de Freycinet écrivait gravement au 
général d'Aurelle : « Si par exemple une occasion favorable s'offrait 
d'écraser à quelque distance un corps inférieur en nombre, vous de- 
vriez évidemment en profiter... Lancez chaque jour une colonne de 
20,000 à 30,000 hommes pour nettoyer le pays. » Je ne réponds pas 
que le général d'Aurelle ait gardé son sérieux en recevant ces in- 
structions, qu'il pouvait joindre à celles par lesquelles on l'invitait 
à « prendre l'ennemi entre deux feux » ou à préférer trois bons che- 
vaux à trois cents mauvais. Toujours est-il qu'on s'impatientait 
étrangement à Tours, qu'on ne cessait de gourmander le général 



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LA GUERRE DE FRANCE. 285 

en chef, et ici dans l'obscurité, dans ces conflits de directions con- 
traires, dans ces froissemens secrets et incessans d'un commande- 
ment toujours disputé, ici se nouait la tragédie militaire qui allait 
s'accomplir. 

Il y avait deux plans en présence. Le général d'Aurelle avait le 
sien, cela n'est pas douteux; il ne le publiait pas tout haut, il avait 
certainement raison. Son plan à lui était de s'enfermer pour le 
moment dans les lignes de défense d'Orléans et d'y attendre l'en- 
nemi. Il aurait désiré concentrer le plus possible toutes les troupes 
dont on disposait, de façon à les organiser d'abord et à pouvoir en- 
suite coordonner leur action à l'heure voulue. De cette manière, 
avec les retranchemens dont on se couvrait, il se croyait en état' de 
recevoir une attaque où les Allemands auraient commencé dans 
tous les cas par essuyer les pertes les plus graves, — et après une 
bataille défensive heureuse il pouvait s'élancer sur un ennemi dé- 
concerté, éprouvé, peut-être rejeté en désarroi vers Paris. Dira-t-on 
qu'on ne l'aurait pas attaqué? Ce n'était guère possible. Sans parler 
même du désir de réparer l'échec de Coulmiers, les Allemands ne 
pouvaient s'arrêter devant ce camp retranché de la France. Les 
retards ne leur auraient servi à rien, ils n'auraient profité qu'à notre 
armée, dont les forces, l'instruction, la discipline, les ressources 
matérielles, se seraient accrues de jour en jour. C'était là le plan du 
général d'Aurelle. M. Gambctta et M. de Freycînet, quant à eux, 
n'avaient qu'une idée, aller en avant sans plus attendre, marcher 
aussitôt sur Paris, qui « avait faim, » disait-on. Quel était le meil- 
leur système? La réponse n'était ni à Tours ni à Paris, elle était 
bien plutôt au camp ennemi, dans la situation des Allemands, dans 
les forces dont ils disposaient, dans leur intérêt du moment. 

La vérité est que cette immobilité de l'armée française, dont les 
Allemands avaient été étonnés une première fois à la veille de Coul- 
miers et qu'ils retrouvaient devant eux le lendemain, recommen- 
çait à les inquiéter. Ils ne savaient trop à quoi s'en tenir, ils sem- 
blaient même un instant ignorer ce qu'était devenue réellement 
l'armée qui venait de se révéler à eux. Ils se mettaient néanmoins 
en mesure de faire face à tout. Le prince Frédéric-Charles pressait 
la marche de son armée, qui se composait des in% ix' et x^ corps (i) 
avec deux divisions de cavalerie, et ces troupes, poussées rapide- 
ment, arrivaient le 17 et le 18 novembre à la hauteur d'Angerville 
sur la route de Paris, autour de Pithiviers et de Montargis. Dès ce 
moment, le prince Frédéric-Charles, établi lui-même à Pithiviers, 
avait sous la main plus de 00,000 soldats aguerris, exaltés par le 
succès, puisqu'ils venaient de Metz. Les Allemands étaient si peu 

(1) Oq indique les numéros des corps allemands en chiffres romains pour éviter toute 
eonfosion avec les corps français. 



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2S6 RETDE IVES DEUX ICORDfiS. 

fixés que, pendant ces mouYemens- du prince Frédérie^Gharles, 1» 
troupes placées sous les ordres du. grand*doe de Hecklembourg an 
lendemain de Coulmiers ayaLent été n^pelées en grande partie à 
Chartres pour faire face à la route du Mans, où Ton soupçonnait 
que l'armée française s'était trafiq>ortée..Le grand^duc passait plus 
dis huit jours à battre ces malheureusos campagnes^ à fouiller le 
pays^.poussani.ses ioeursioas assez bin, jusqu'à Nogent^le-BotioQ, 
si bien que l'alarme éclartait à. Tours, où Ton se voyait déjà sous la 
menace de quelque surprise. Legeuviemement s'agrtait, s'empressait 
de reprendre le 17'' corps, à L'armée d'Oriéaas pour le pousser vers 
Châteaudun, et dans sa panique il allait même un jour jusqu'à de- 
mander au général d' Aurelle delui envoyer au plus vite tut régîmeiit. 

Chose, bizarre et ponrt^mt vraie, on se trompait dans lesdeui 
camps,, on ne voyait clair ni à Versailles ni à. Tours» Le gouverne^ 
ment français se laissait aller à des émotions inutiles* Le grand-doo 
de Mecklembourg. n'avait nuliement la pensée d'aller à Tours; il 
n'avait d'autre mission que de faire une puissante recosDaissaQae, 
de chercher l'armée de la Loire dans l'ouest, où eite n'était pas. 
Cela, est si vrai que,, lorsquie l'étatHnajor de ^rsailles s'aperce* 
vait de sa méprise, dès. le 22 novembre, il donnait, au grand^àio 
l'ordre de se replier vers Orléans, où ses forces réunies à celles da 
prince FrédériG-Charie» allaientiporter l'armée alleœaaide à^plus do 
110,000 hommes* 

Quel était l'intérêt allemand et. quel était l'inténfit français dam 
cette situation. assez confuse? Étioas^nou» intéressés à nous laisser 
attirer par cette apparente incohérence? C'est un des officiers du 
grandquartier-gënéral de Versailles, c'est le major Blume qui tranche 
la question en révélant la varaié pensée des chefs prussiens. Où ne 
craignait pas use attaque au camp allemand, — a bien an con- 
traire on était certain du succès final dans le cas où l'adversain» 
oserait sortir- de sa position bien couverte et fortifiée pour venir 
nous attaquer dans ks terrains découverts^ dé la Beauoe. Quant i 
enlever de vive force cette position, cela constituait une tftche bien 
autrement difficile, si d'abord le défenseur n'était pas moralement 
ébranlé par l'insuccès d'une première tentative offensive... » Tout 
était là dans ce moment suprême. Le général d'Aurelie le sentait 
bien, et voilà pourquoi^ endief prudent et avisée il tenait tant à se 
concentrer, à se masser dans ses lignes de défense plus qu'on ne 
lui permettait de le faire. Les stratégistes de Tours ne le voyaient 
pas, et, voulant sans doute passer défioitivement hommes deguenre, 
ils décidaient qu'on prendrait Tofiensive par une marche sur Pitbi- 
viersu ¥ainea»ent le général d' Aurelle s'efibrçait-il de fûre obseni^ 
qu'une sortie hors des lignes pouvait entraîner une bataille générale 
qu'on ne serait plus maître de refuser, qu'on allait- livrer cette ba« 



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LA. GUERRE DE FRANGB. 387 

Uille sur le terrain de concentratioa de rennemi à une janrnée: 
de DOS propres positions : le gouvernement de Tours n'écoutait 
lien^et ce qu il y avait de plus- étrange, c'est. (|u*il prétendait ex-- 
pUquer le mouvement qu'il préparait par la nécessité de dégager la 
gauche de l'armée et l'ouest, menacés pai*'le duc de Mecklem- 
bourg» H. Gambetta.et M. de Freycinet avaient leur plan arrêté^, 
c'était leur œuvre, dont ils se proposaient de conCer l'exécution au 
18* et au 20'' corps» établis entre Giçn et Montargis, en faisant con- 
courir à l'expédition une divison de des PaUibres qu'on détacherait 
du W corps pour la porter plus à l'est, au risque d'affaiblir le centre 
des positions de l'armée. A partir du 22 et du 23 novembre, les 
ordres se pressaient, et c'était^ bien l'œuvre du gouvernement que 
M. de Freycinet dit avec une nsuveté de présomption singulière : 
i Les opérations offrirent ce caractère particulier, qui, pendant toute 
lapéiiode du 10 octobre au d février, ne. s'est retrouvé dans au- 
Gune entreprise, d'être conduites directement par T adminislration 
dv la guerre. » 

Âiosi non-«ettlement on jouait sansrle vouloir le jeu de l'ennemi 
par une imprudente tentative, non^eulement on faisait ce qui, se- 
lon le mot du major Blume, « pouvait le mieux répondre aux désirs 
dtt chef de l'armée allemande, » mais on allait le faire avec des 
forces disséminées, avec un commandement flottant et partagé, si 
bien qu'en plein mouvement lè général d'Aurelle était réduit à 
écrire au ministre de la guerre : a Ne connaissant pas le but précis 
desmouvemens que vous avez ordonnés, il m'est« fort difficile de 
dooner des instructions qui pourraient s'écarter de vos intentions. » 
Et Martin des Pallières à son tour était réduit à écrire au général 
en chef : a Ne connaissant nullement le plan qui nous fait mouvoir^ 
je crains de faire qudque mouvement qui vienne le contrecarrer 
en ne se reliant pas à ceux du reste de l'armée. » C'est ainsi que 
flfeogageàient ces opérations qui conduisaient le 28 novembre à la 
bataille livrée autour de Beaune-la-Rolande, qu'il s'agissait d'enle- 
ver avant d'aborder Pithiviers. Assurément ce fut un combat plein 
fbonneur pour les jeunes soldats du 20^ et du 18^ corps, qui allaient 
an feu pour la première fois, qui, s'avançant les uns par Batilly, Nan- 
cniy, Saint-Loup, les autres par Ladon, Maizières, Juranville, réus- 
sissaient un instant à. serrer de près la ville de Beaune-Ia-Rolande, 
défendue par le Xr* corps prussien de Yoghts-Rhetz. 11 n'était pas 
niQixm d'une triste évidence que l'attaque avait manqué. Le 18^ et 
le 20* corps, apj'ès quatre journées de pénibles efforts, d'engagé- 
BMns sanglans, n'étaient pas moins condamnés à reprendre des 
positions en arrière. Le cabinet militaire de Tours, qui, lui, ne 
ItOttvait pas, ne voulait pas a\*oir échoué, était sei^ à triompher. Il 
lépétût avec une imBertiurbable assurance que^ parce.qu'il appelait 



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288 RETUE DES DEUX MONDES. 

la « diversion sur la droite, » il avait réussi à dégager l'ouest de 
l'étreinte du grand-duc de Mecklembourg, lorsque bien avant le 28 
le gi-and-duc avait l'ordre de regagner Orléans. Il comblait d'éloges 
les deux corps qui avaient combattu, il exaltait surtout le jeune 
chef provisoire du 18* corps, le colonel Billot, qu'il faisait général. 
Il parlait enfin « des avantages signalés » qu'on avait remportés. 

On était malheureusement bien obligé de s'avouer la vérité, une 
vérité cruelle, désagréable surtout pour le gouvernement. Le com- 
mandant du 20® corps eut le courage de ne pas la cacher. II osa 
dire qu'il avait besoin de « quelques jours de repos pour se refaire, » 
que ses soldats manquaient de tout, que les bataillons de mobiles 
de la Haute- Loire « n'avaient pour tout vêtement que des pantalons 
et des blouses de toile complètement hors de service. » M. de Frey- 
cinet répondait aussitôt d'un ton napoléonien : « Vous me paraissez 
bien prompt à vous décourager, et vous n'opposez pas à l'ennemi 
cette solidité sans laquelle le succès est impossible. Vous me parlez 
aujourd'hui de quelques jours de repos. Il s'agit bien de repos... 11 
faut marcher, et marcher vite... J'attends de vous que vous em- 
ploierez toute votre activité et votre énergie à relever le moral de 
vos troupes. Si l'attitude de ce corps continuait à paraître aussi in- 
certaine, je vous en considérerais comme personnellement respon- 
sable... » 

Voilà comment du fond d'un cabinet de Tours on parlait à des 
généraux qui étaient devant l'ennemi, qui avaient le malheur de ne 
point réussir dans les aventures où on les jetait. Je me figure que, si 
le chef provisoire du 18* corps, le général Billot, connut cette lettre, 
il dut souffrir des faveurs exceptionnelles dont il était l'objet, en 
voyant ainsi traité un compagnon de guerre auprès duquel il venait 
de combattre. Le général Martin des Pallières, quant à lui, n'avait 
pu prendre aucune part à l'affaire de Beaune-la-Rolajide; il n'avait 
pas dépassé Loury dans la forêt, et c'est là, dans un petit rendez*- 
vous de chasse qui lui servait de bivouac, au milieu des soucis 
d'une opération à laquelle il était associé et dont il sentait le péril, 
c'est là qu'il recevait une visite inattendue. Celui qui se présentait 
prenait le simple nom de colonel Lutteroth. Il ne fut pas d'abord 
reconnu par le général. C'était le prince de Joînville. Il était allé 
vainement à Tours demander du service, il n'avait pas réussi à voir 
le général d'Aurelle, il venait auprès de Martin des Pallières. U 
rappelait au général qu'autrefois, dans des temps moins sombres, 
il avait eu la chance de l'aider à se distinguer au début de sa car- 
rière au Maroc; il ne lui demandait ni grade, ni position, il le sup- 
pliait seulement de le laisser se perdre parmi les volontaires de ses 
avant-postes. « Qui me reconnaîtra? Vous ne m'avez pas vous-même 
reconnu, » disait-il. Le général était profondément ému, et Qp n'est 



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IJL GUERRE DE FRANGE. 289 

qu'après une pénible lutte intérieure qu'il se croyait obligé de re- 
fuser, n Nous jouons la dernière carte de notre malheureux pays, 
répondit-il; il nous faut éviter tout ce qui pourrait donner pré- 
texte à une agitation quelconque en présence de l'ennemi. » Le 
prince serra la main du général en silence, et partit, pour se re- 
trouver cinq jours après, obscur et inconnu, à la défense des batte- 
ries d'Orléans. 

Heureux ou malheureux en effet, le combat de Beaune-la-Rolande 
ne pouvait plus être considéré que comme une sorte de prologue 
d'une action imminente, tant les événemens se pressaient tout à 
coup. On était encore sous l'impression de ce qui venait de se pas- 
ser le 28, lorsque le 30 on recevait à Tours la nouvelle que ce jour- 
là même ou peut-être la veille l'armée de Paris avait dû tenter une 
grande sortie sous les ordres du général Ducrot, qui se proposait de 
se diriger sur la forêt de Fontainebleau. Aussitôt M. de Freycinet 
donnait rendez-vous pour le soir aux principaux chefs de l'armée 
au quartier- général de Saint-Jean-de-la-Ruelle, aux abords d'Or- 
léans, et il arrivait avec M. De Serre à neuf heures. C'était le con- 
seil de guerre décisif. Il s'agissait toujours de cette marche sur Pi- 
thiviers qu'on venait d'essayer, mais qui devait être reprise cette 
fois d'une autre manière, dans de plus vastes proportions et sans 
plus de retard. Les généraux, en présence des nouvelles de Paris, 
ne méconnaissaient pas la nécessité d'agir; seulement ils deman- 
daient d'abord et avant tout qu'on ne laissât pas l'armée dans l'état 
d'éparpillement où elle était, qu'on exécutât le plus rapidement 
possible une concentration indispensable. C'était à leurs yeux la 
première condition de succès. On finit par leur dire qu'il n'y avait 
plus à discuter, que c'était l'ordre du ministre, — à quoi le géné- 
ral Chanzy aurait répliqué, assure-t-on, que ce n'était point alors 
la peine de les réunir, qu'il n'y avait qu'à leur envoyer leurs instruc- 
tions par la poste. Puisqu'il y avait en effet un ordre formel, impé- 
rieux, il ne restait plus qu'à l'exécuter, et le grand, le terrible 
drame allait commencer. 

IV. 

Dans quelles conditions se trouvait-on à ce moment décisif 7 II 
faut se représenter cette situation pour comprendre ce qu'il y avait 
de prudence dans les observations des généraux. Le grand-duc de 
Mecklembourg venait d'arriver à portée d'Orléans, et le prince Fré- 
déric-Charles, qui avait désormais le commandement de l'armée 
allemande d'opération tout entière, n'était point homme à rester 
inactif ou à négliger les occasions qu'on pourrait lui offrir. De notre 
coté, l'armée- était certainement considérable, mais elle s'étendait 

TOMB CL — 1872. io 



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SSâ* REWQE BIS osn xoroia. 

svc nue: 1%Q8 <le pi:is dwt qoatre-vijiglB kiioraMires^ Le 17«^ eorpa 
Q/*a¥ait patt encam quîtté tes. environs: àor Mardieiurir^ où il venast 
ié lentoer aprësv aai poiatB sur Ghâteainduoi» La 16^ corps, était k 
gaudie dui dseimn da* fer de Parisy Ters SoinlKPéravy. Deux dm^ 
sbns du lâ° corp& se trouvaient à cheval sor la couie de Parâ» à 
Gidy, àr Chevilly,. et allaiect jusqu'à Sakit-Lyé, à la lisiëve de ki 
forêi, tandis que la première division de ce corps était à. six lieues 
de LùLVArsil^eslîavec le général Martîii des Pallièces. loi-nrôme. Le 
2ft* et le i^* corps étaient plus:Ioin wcorev à Beilagasde, en arrière 
de Beaujie-4ar-Bolande et dansB la direction de Montajigls. Noa-seu- 
lanent cette ligue démesucément étendue* et fragile était exposée à 
ètve percée pa^ unjchûe impsu violent; maie de plus le nometère de- 
là guerve se & étaLt nulleinent deseaisL de la direction du. 17* corpsy 
éoot il veucoit de se servir pendani (Quelques jours^ du i8^ et du 
20r corps, ainsi que d& la preioî^re division) de dés. Paliières. "Voilà 
dans quelles' coodiliens le gouverocmeiit^ de s(m> aatoidté souve^ 
Faine, déatdiût le 3 (V- novembre au soir qa'on niaDafaeraût an Goml)at 
G'était positivement redoutable. 

Pithiviers; étaniH le premieD point k etilever poxir se diriger sur 
Fontainebleau^ il' s'ensuivait que la 1'^ division do* des PaUières, 
quL était vers Ghilleurs-aux*Bob, formait comme le pivot sar 
lequel allait s-'opéi^er le grand mvuvemeni.deicoaveraott de Tàr- 
mée;: que lie IG"" corpe, qui,, partant de: l'extrême gsucfae, avait te 
plus de chemin à faire, donnerait le signala de l'action es se met- 
tant en marche dès. lel^'^décembce, suivi d'aussi près que* possible 
par le 17* aorps; que re-lSf et Le 2G^ corps^qui étaient à l'extrême 
duoite un peu épruovés et qui restaient toujours d!aiiteurs sous^ tes* 
•cdres directs du ministre:» paxtiraieàt les derniers. On croyait aveîr 
fait pour le mieux,, et en. réalité \ai première partiei du programme 
s'aaeomplissait assez heureusement^ Le l^'^ décembre* au matin, le 
général. Chanzy, d'une main énergique et sûre, poussait ses tronpes 
eut asr.aDt.JI avait à s'élevei! à la hauteur de JanvîUe et de Toury 
avant de se replier sur Pithiviers, et jusque-là il avait à se frayer 
un passage, à disputer pied à pierl le -terrain aux Bavarois, peut- 
être aux autres forces du grand-duc de Mecklembourg qu'il avait 
de^nt lui. Les troupes du iô* corps étaient pleines d'enta;ain^ Suc- 
cessivement on enlevait touUs CL^St positions de Gonmiiersv de Ter» 
nxixiieus, deGuillonville-, deFaverolles,. et, comme le temps' passait, 
comme on* touchait à. la nuit, l'ami/al Jaucéguiberry,. voulant; tenni'* 
nejr le combat, par un coup de vigueur,, faisaii emporter d^ssaat 
le château et. le pacc de Villepion^ où. se: concenicait. ku réastance* 
Qa-. avaifi gagpé du terraiui et on cestait maître des positions. La 
soh% Chanzy se oroyait et avait le droit de se croire- en succès» 

Tout, semblait d'ailleurs favorable dans cette journée du 1" dé- 



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LA GUERBC BE PRAI^CË. i^t 

cemfare. Chanzy iflaugandt le monrement de Tarmée de la Ldre 
par une brillante action, et on apprenait ce jonr-là, par une for- 
tune heureuse, que la sortie de Paris s'était enfin accomplie la reille", 
qu'elle avait été couronnée par une éclatante Yictorre de Trocha et 
de Ducrot. C'était la première affaire du 30 novenorbre à TilBers. If 
Tï'j avait plus à bésîter désormais sur ce qu'on avait à faire. Du gé-^ 
néral au dernier soldat, tout le monde était électrisé. te général 
d*AureITe, dans un ordre du jour i ses troupes, disait : <r Bfarchond 
avec Félan dont l'armée de Paris nous donne l'exemple. Je fais ap« 
pel aux sendmens de tous, des généraux comme des soïdats. Nous 
pouvons sauver la France... En avant, sans calculer le danger f w 
Malbeureusement H. GambetCa dans Texubérance d'un patriotisme 
qui n'aurait rien perdu à être moias ignorant, MrGambetta réus- 
sissait à mêler presque du ridicule à des événemens qui étaient 
pourtant si sérieux. Lui qui, comme ministre de la guerre, aurait 
dû au moins être au courant de certaines chosesr on se laisser in**' 
stniirc, il trouvait le moyen de brouilîer tout, de confondre tout, 
le nord et le raidi, Épmay-sur-Seine et Épînay-sur-Orge, le général 
Tînoy, qui commandait au sud de Paris, et Tanriral La Konclère Le 
Noury, qui commandait i Saint-Denis, il annonçait à la France que 
Tamiral La Ronciëre s'était avancé sur Longjumeau et avait a enlevé 
les positions tfÉpînay » sur la roxrte d'Orléans, de sorte qu'il n'y 
avait plus qu'à &ire en pas de part et d'autre potrr se donner la 
main. Déjà on partait à Totrrs du prmce Frédérfc-Cbai-les comme 
d'un général qui aurait bien de la peine à ne pas être pris entre Tar- 
mëede Ducrot et Tarmée de I^ Loire. Pour des hommes qui avaient 
la prétention de conduire une guerre, c'était léger, et d'autant plu» 
dangereux que ces fausses indications pouvaient entraîner les plus 
graves méprises, que toutes ces exagérations de bulletins, en trom- 
pant le pays, devaient inquiéter les génératix. Une chose restait 
toujours certaine, il y avait ea évidémnment à Paris une* action déci- 
sive, heureuse, et cette seule pensée suffisait pour sontenâr f armée 
dâ la Loire dans k lotte oit elle s'était engagée. 

La marche commencée te l*' décembre en' effet, on la reprenait 
le 2 au matm sous l'impression des avantages qu'on avait (Âtenu^ 
et des grands succès parisiens; mais* on ne tardait pus à s'ajiei^e- 
^îrque'cette fois* on* ne marcherait pae aussâ aisément que la veille, 
qu'on alltdt avoir l'es plus^ sérieux embarras*. Tandis qu'une division- 
Âï ïff^ corpe devait s'avancer le Ion g^ du chemin de fer de Paris, air- 
delà de Chevrfly, vers Artenay, mesurant son action atix progrès du 
16* corps, celtri-cî, à peine engagé, rencontrait & chaque pas la ré^ 
sistance la plus opiniâtre. En réaRté, le 16* corps avait devant ïui 
toutes fes forces du grand-duc de Mectlerabourg, les Bavarois, la 
f 7» et ht 22* division d'infanterie, plusieurs corps de cavalerie. On* 



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292 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait à livrer une véritable bataille dont le centre était le village de 
Loigny. Malgré tous ses efforts, malgré l'énergie de ses division- 
naires, l'amiral Jauréguiberry et le général Barry, Chanzy n'avan- 
çait pas, ou, s'il avançait, c'était pour être obligé de reculer aus- 
sitôt. A un certain moment, il voyait sa droite désorganisée, son 
centre faiblissant et ne pouvant plus tenir à Loigny, sa gauche dis- 
putant péniblement le terrain. La situation devenait critique pour 
lui, il avait engagé tout son corps, il n'avait plus rien à mettre en 
ligne. Il avait seulement appelé le 17* corps, qui était loin et qui 
ne paraissait pas. Le général de Sonis , arrivé de sa personne à Pa- 
tay, frémissant d'impatience au bruit du canon, hâtait autant que 
possible la marche de ses troupes. A mesure que les régimens arri- 
vaient, il les formait pour les pousser au secours des divisions du 
10^ corps, et lui-même il se portait au centre de la bataille, dans 
la direction de Loigny, avec ce qu'il avait sous la main, notam- 
ment avec un bataillon de « zouaves pontificaux » sous les ordres 
du colonel de Charette ; il n'avait pas plus de 800 hommes. 

Il était quatre heures, il s'agissait de faire une suprême tentative 
pour reprendre Loigny, où quelques-uns de nos soldats se défen- 
daient encore contre des masses ennemies qui occupaient la plus 
grande partie du village. De Sonis s'avance intrépidement avec sa 
petite troupe sous une grêle d'obus; il sème la route de ses morts, 
et il est lui-même atteint d'une affreuse blessure qui le met hors 
de combat. Le colonel de Charette, dont le cheval est tué, met pied 
à terre, continue sa marche au milieu d'un feu qui redouble; il ar- 
rive jusqu'aux jardins de Loigny, et, blessé à son tour, il tombe au 
bord du chemin, poussant encore du geste et de la voix ses soldats 
en avant. La lutte devient bientôt impossible, la mort abat cette 
jeunesse guerrière. Des trois cents hommes de Charette, il en revint 
soixante! Cette héroïque charge de Loigny n'avait servi à rien. C'était 
le dernier espoir qui s'évanouissait, la bataille était perdue. Un in- 
stant, le général Chanzy, qui ne se déconcertait pas facilement, 
croyait pouvoir se borner à se replier dans ses positions du matin, 
et il aurait encore tenu tête assurément, s'il l'avait fallu, si on l'avait 
poursuivi; mais il s'apercevait bien vite que le 17« corps était pas- 
sablement démoralisé, et les chefs de ces jeunes soldats du reste ne 
luijcachaient pas qu'on ne pouvait rien leur demander de quelques 
jours; il voyait que les divisions du 16* corps, tout en restant bien 
plus fermes, étaient elles-mêmes fort éprouvées. Il ne se dissimulait 
pas qu'une retraite plus complète devenait peut-être nécessaire, et 
que c'était de ce côté l'abandon de la marche sur Pithiviers. 

Ce qu'on ne croirait pas cependant, c'est que ce même soir, au mo- 
ment où expirait la charge de Loigny et où Chanzy venait de se battre 
tout un jour contre plus de iO,000 hommes, on écrivait de Tours 



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LA GUERRE DE FRANCE. 293 

au général en chef: « D'après l'ensemble de mes renseignemens, je 
ne crois pas que vous trouviez à Pithiviers ni sur les autres points 
une résistance prolongée. Selon moi, l'ennemi cherchera unique- 
ment à masquer son mouvement vers le nord- est à la rencontre 
de Ducrot. La colonne à laquelle vous avez eu afTaire hier et peut- 
être encore aujourd'hui n'est sans doute qu'une fraction isolée qui 
cherche à nous retarder; mais, je le répète, le gros doit filer vers 
Corbeil. » Ils y tenaient, et ils voyaient clair, ces profonds straté- 
gistesl Le ministre de la guerre disait dans la même dépêche au 
général d'Aurelle : « Il demeure entendu qu'à partir de ce jour, et 
par suite des opérations en cours, vous donnerez directement vos 
instructions stratégiques aux 15*, 16®, 17«, 18* et 20«coi'ps. J'avais 
dirigé jusqu'à hier les i8* et 20' et par momens le i7«. Je vous 
laisse ce soin désormais. » — Il était bien temps, lorsque Ghanzy 
venait d'être refoulé, lorsqu'on ne pouvait plus tenter une concen- * 
tration quelconque sans avoir à défiler sous le regard et sous le ca- 
non de l'ennemi qui s'avançait, lorsqu'on ne savait pas même si on 
aurait le temps de rappejer la division de Martin des Pallières, déta- 
chée vers Chilleurs-aux-Bois, lorsqu'enfin il était absolument puéril 
de songer à rallier le 18* et le 20* corps, qui étaient bien plus loin! 
Non, certainement, le prince Frédéric- Charles ne pensait guère 
à tt filer » vers Corbeil, et ses forces n'étaient pas des « colonnes 
isolées; » elles se concentraient au contraire d'heure en heure. De- 
puis plusieurs jours, le prince Frédéric-Charles attendait de voir 
se dessiner les mouvemens de l'armée française. Le l**" décembre, il 
avait laissé s'engager le 16* corps sans lui opposer des forces suffi- 
santes; le 2, il chargeait le grand-duc de l'arrêter et de le repous- 
ser, s'il le pouvait; le troisième jour, il se disposait à frapper lui- 
même le grand coup. Il en avait du reste reçu l'ordre direct de 
Versailles dans l'après-midi du 2, — juste à l'heure où se livraient la 
bataille de Loigny, près d'Orléans, et la bataille de Champigny, aux 
portes de Paris! Le 3 en effet, le prince généralissime allemand était 
prêt à frapper le coup décisif qu'il méditait. Pendant que le grand- 
duc de Mecklembourg restait chargé de continuer sa marche à 
l'ouest d'Orléans sur les traces du 16* corps, le m* corps prussien 
devait se jeter à l'est sur Chilleurs-aux-Bois pour forcer là ligne de 
la forêt, le ix* corps devait attaquer Artenay sur le chemin de fer 
de Paris; le x* corps avait un rôle intermédiaire, prêt à se porter 
où il le faudrait. Le résultat de ce mouvement concentrique était, 
malheureusement pour nous, d'un succès vraisemblable. La division 
de Martin des Pallières, assaillie à Chilleurs-aux-Bois au moment où, 
d'après Tordre du général en chef, elle allait se replier sur Orléans, 
n'avait que le temps de faire face à l'ennemi et de le retarder jus- 
qu'au soir par un combat énergiquement, mais inutilement soutenu. 

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20A RETUE DES 0EUX MONDES. 

Les divisions du 15' coips« gui étaient sur la ligne d'Artenay» se 
trouvaient réduites k battre en retraita en disputant vigoureusement 
le terrain, en se repliant pas à pas. Dès ce moment, on peut dire 
que la ligne était percée* et le mouvement de l'ennemi se dessinût 
de façon à intercq)ter toute comjnmûcation entre tout ce qui re* 
fluait vers Orléans et ce qui restait en dehors de ce cercle. Le 
16* corl^s ne pourrait plus regagner Orléans; du 18* et du 20* corps» 
il n'j avait plus rien à dire. Martin des Palliëres seul, après soa 
combat de Ghilleurs*aux-Bois, parvenait à se replier vers Orléans. 
La situation devenait poignante. De toutes parts, la réalité appa- 
laissait nue et sinistre. Les premières lignes de défense étaient 
perdues, on n'avait plus pour s'abriter que les dernières batteries 
élevées autour d* Orléans, et pour continuer la lutte il ne restait que 
des troupes harassées, découragées par deux jours de combat où 
elles avaient senti peser sur elles les masses allemandes. Qu'arrivait- 
il cependant? Encore à ce suprême et cruel moment le cabinet mili- 
taire de Tours trouvait le moyen de donner un nouveau spécimen 
de ses calculs profonds et de sa clairvoyance. Le 3 décembre^à 
dix heures cinquante du soir, M. de Freycinet adressait au général 
d'Aurelle cette étrange dépêche : 

« n me semble que dans les divers combats que vous avez soutenus 
vos divers corps ont agi plutôt successivement que simultanément, d'où 
il suit que chacun d'eux a presque partout trouvé Tennemî en forces su- 
périeures. Pour y remédier dorénavant, je sais d'avis que vos corps 
soient le plus concentrés possible; à cet égard, il me semble que le 
16« et le !?• corps sont un peu trop développés vers la gauche. Quant 
au 18« et au 20% je les engage dès ce malin, à moins d'ordres contraires 
de vous, à appuyer sur la gauche et à se rapprocher de des Pallières, 
en marquant un mouvement de concentration vers Orléans; maîsfaî 
lieu de penser, d'après ma dépêche vers six heures, que mes instruc- 
tions ne sont pas parvenues à temps. Bref, en prenant la situation au 
point où elle est maintenant, je croîs devoir appeler votre attention sur 
l'opportunité d'un mouvement concentrique général à effectuer demain 
dimanche d'aussi bonne heure que possible... J'insiste sur cette concen- 
tration parce que, le mouvement en avant de l'armée ne me paraissant 
pas pouvoir être repris tout de suite, il n'y a plus le môme intérêt à 
conserver les 18« et 20* corps et partie du 15* en avant sur votre droite 
dans la route à suivre, ainsi que cela convenait au début de l'opéra- 
tion... » 

Cette concentration, c'était justement ce que les généraux avaîeDt 
réclamé dès le premier jour I Cette dissémination des forces, qui de* 
vait conduire fatalement à J'ineobérence des opérations, c'éù^i h 
fait dont ils n'avaient cessé de se plaindre., parce qu'ils ea pré- 

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Toyaient tes redootaèlcs cooséciiieDees I Tant que Sa concentrMiîœ 
ponvah B*aooo«plîr ms péril, saM gnoide difficulté, <on la vefii- 
•sait aBX dbeh militaires ; nuRntoRant <^*elle értait deveiNie >mi|io&- 
â>le, on les pressait âe la réaliser. Le S déoembne aa smt , len 
pleine défisûte^ M. tie Freydnet rendait a;ii général d^Axntdle le oon- 
iBandement direot Ae corps d'année qu'on ne pcravait phrs rallier; 
le S an soîTi, il lai 4ein«iidait de concentrer des tovcM «d^à coupées 
par J'feanenâ, — et le lendemain efiosne M. Ganri)etto aUait écrire «u 
général d'Aurelle axrec use ^élenrderie présomptueuse que la «gm- 
filé des choses semblait exaho* : m Jusqu'ici "vous avec été mal 
oigagé et mens vous êtes fait baibtre «en détajfl; mats «tous xvez en- 
œre 13Q;000 èommes en ét»t de combattre, si ienrs diefs savent 
par leur esesçle let par la fermeté de leur attitude grandir \*mr 
courage €t leur patriotisme. » Parler âe ^@0,000 bemvnes, c'était 
bien la plus fMiiérile et la plus cruelle des dérisious* HalbeureH* 
sèment on értait à un de oes instans où l'emphase «des paroles tus 
sert à rien. D'heure en tetine le «cercle se resserrait autour d'Oi^ 
léws, l'ennefui avançait, im général d'Aurelle sentait le péril, il 
comprenait que^ si l'oBTimiait échapper à un dernier désastre, il 
n'y avait plus qu'on parti à prendre, un parti estnème, doulou- 
reux, mais inexorablement imposé par les circonstanoes, — Téva- 
cnation d'Orléans. 

Il n*y avait point à hésiter, et alons dans «cette nuit du 3 au i dé- 
œffibre comonençait une sorte de dialogue fiévi*enx, qui était «n 
véritable drame, entre œ vieux général, placé dans la irituatiou 
la pkis terrible, et les dictateurs de Tours, qui jugeaient tout du 
liaat de kurs illusions. D'Aurelle faisait savdr à Tours qu'il n*y 
avait plus qu'à quitter Orléans, et M. Gamfoetta loi répondait : 
« Votre dépêche de cette nuit me catrsfe une douloureuse stupé- 
faction. Je a'a^rçois dans les faits qu'elle résuma rien qui soit de 
nature à motiver Sa résolution désespérée par taquelle vous t^- 
minez... Opérée, comme je vous l'ai mandé, un mouvement généaat 
de conociitratio(B.*« Ne pensez qu'à organiser la lutte et à la gé- 
n^aliser... » D'Mu-elle insistait en disant qu'il était sur le terrant, 
qu'il pouvait juger les choses mieux qu'on ne le faisait À Touis, et 
ou lui répondait par une dépêche astucieuse où le gouvememeavt 
s'étu£ait à se dégager d'avance «lui-même pour rejeter toute la 
responsabilité des événemeus sur le général «n dief. 

Un skoment pourtant, au milieu des douloureuses émotions ifvi 
l'aghaieDt, le général d'Aurelle se fit une dernière illusion et crut 
qu'il p«Mirraâi; tenter unerésîstaAice <lésespëi^e. Il vit bientôt que tOBt 
hi manquait. JLes batailhKis foodatemt :sous ia «nain des chefs. Les 
JMmmes se<débaaAaienC«t«e dÂspersaieniit dans UviUe* Les <)fiiciecs, 
înterpeUésfKar les géautwt., népôndaâent : « Ifiios soldais ti'«i peu- 

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296 REVUE DES DEUX MONDES. 

vefnt plus et n'en veulent plus. » Il n'y ayait plus rien à faire, tout ét2Ût 
fini. A quatre heures, le général d'Aurelle prenait définitivement sa 
résolution; il laissait au général Des Palliëres le soin de protéger l'é- 
vacuation, de tenir les Prussiens en respect, de négocier au besoin 
avec eux pour épargner à la ville d'Orléans l'horreur jd'un assaut, et 
lui-même il organisait la retraite sur Salbris, il ne s'éloignait qu'a- 
près avoir donné tous les ordres nécessaires, aprës^àvoir mis toutes 
ces forces confuses en mouvement. Pendant qu'il s'épuisait à rallier 
ses troupes et à les maintenir, le gouvernement de Tours annonçât 
à la France que le général d'Aurelle avait cru devoir abandonner Or- 
léans, quoiqu'il lui restât « une armée de plus de 200,000 hommes, 
pourvue de ôOO bouches à feu, retranchée dans un camp fortifié, ar- 
mée de pièces de marine à longue portée. . . » Le gouvernement insul- 
tait ainsi à la vérité, et ses agens en province, commentant sa pensée, 
parlaient dans leurs proclamations de cette retraite inexpliquée de 
l'armée de la Loire a sans combat, sans lutte, sans défaite,... et sur 
l'ordre d'un chef qu'on avait appris à connaître... » Naturellement 
on enlevait au général d'Aurelle le commandement de ses troupes et 
on l'envoyait surveiller « les lignes stratégiques de Cherbourg, w — 
ce qu'il s'empressait de refuser. La première armée de la Loire ayait 
cessé d'exister. 

Je veux résumer la moralité de cette sanglante tragédie où éclate 
à chaque pas le conflit de toutes les directions. Au premier in- 
stant, la défensive autour d'Orléans est réclamée par les géné- 
raux comme une condition de succès, comme le meilleur moyen de 
préparer la marche sur Paris. Les chefs militaires demandent au 
moins qu'on n'étende pas trop les lignes d'opérations, qu'on ras- 
semble le plus possible les troupes dont on dispose. On ne tient 
aucun compte de leur opinion, on dissémine les forces, on fait des 
plans de campagne, on prétend diriger des expéditions. Tant qu'on 
croit encore au succès, on se réserve le droit de commander des corps 
d'armée. Le jour où les affaires commencent à se compliquer, on se 
hâte de rendre au général en chef un comman^dement dont on ne 
sait plus que faire. Lorsque la défaite irrémédiable éclate comme 
tine conséquence fatale des fausses directions qu'on a voulu donner, 
on rejette tout sur le chef dont les averUssemens ont été inutiles. 
Plus d'une fois en fouillant jusqu'au fond cette cruelle histoire, 
je me suis demandé si ces généraux n'auraient pas mieux fait de 
maintenir dans leur intégrité les droits du commandement militaire, 
s'ils n'auraient pas dû se retirer plutôt que d'exécuter les ordres lé- 
gers ou dangereux qu'ils recevaient, s'ils n'avaient pas été enfin 
eux-mêmes les victimes de cette habitude d'obéissance, que vingt 
années d'empire avaient développée au point d'éteindre chez les 
hommes l'esprit d'initiative et d'indépœdance. Non , ce n'était pas 



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LA GUERRE DE FRANCE. 297 

sealement l'habitude de robéissance, c'était encore moins la rou- 
tine du métier qui les retenait à leur poste; ils étaient dominés sur- 
tout par l'instinct du patriotisme , d'un patriotisme attristé , mais 
résigné, résolu, et c'est le général d'Aurelle qui le dit : « l'amour 
du pays donnait le courage de supporter les blessures de l'amour- 
propre; on ne demandait qu'à verser son sang pour venger les 
humiliations de la France. » 

La vérité est que ces malheureux généraux ont été les souffre- 
douleurs de cette triste époque. On avait besoin d'eux, et on sem- 
blait tout faire pour les réduire à une impuissance qu'on leur re- 
prochait. Placés dans la situation la plus pénible, exposés à toutes 
les défiances, quelquefois aux insultes de la plus vile canaille, tenus 
en suspicion par le gouvernement lui - même, toujours prêt à les 
briser, émus du sentiment de leur responsabilité en face de tant de 
malfieurs publics, que pouvaient-ils? Ce n'étaient pas des hommes 
de génie, c'est possible. Est-ce que ceux qui avaient la prétention 
de leur donner des ordres avaient du génie? « Le public appré- 
ciera, » disait un jour M. Gambetta dans une de ses proclamations, 
et H"* Sand (1), dans des pages qu'on n'a pas oubliées, répondait 
spirituellement : a Le public! C'est ainsi que ce jeune avocat parle 
à la France! Il a voulu dire : La cour appréciera; il se croit à l'au- 
dience! » Eh bien ! il faut que ce procès se vide devant le pays, que 
les responsabilités se précisent : les faits sont là. 

Qui est responsable des désastres de cette campagne d'Orléans, 
de cette armée de la Loire? Sans doute il y a toujours un premier 
coupable, celui qui a conduit la France à cette situation, où, après 
deux mois de guerre, elle pouvait à peine retrouver une armée. Il y 
a d'autres responsables, ce sont ceux qui ont tout compromis non 
pas par absence de patriotisme et de bonne volonté, si l'on veut, mais 
par présomption, par incapacité et par ignorance. Il y a une autre 
responsable enfin, c'est cette tourbe de démagogues dont M. de Frey- 
cinet ne s'occupait pas, j'en conviens, que M. Gambetta aurait craint 
de blesser, et qui, au moment où la patrie sombrait, passaient leur 
temps à faire des manifestations loin de l'ennemi pour réclamer « la 
révocation de tous les généraux, la subordination de l'élément mili- 
taire à l'élëment civil ; » c'est cette bande de faméliques agitateurs 
qoi, s'il y a une justice au monde, doivent rester à jamais honnis 
devant la conscience nationale pour avoir cherché le triomphe de 
leurs convoitises, de leurs vanités, de leurs intérêts, même de leurs, 
idées, s'ils en ont, — lorsque la France, notre mère à tous, était 
dans le deuil, en proie à l'invasion étrangère. 

Charles de Hazade. 
(1) Voir ces piges d*iine si sincère éloquence dans la Bfvuê du 15 mars 1871. 

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LE SOCIALISME 

AU XVr SIÈ€LE 



.IXB&NIÈR£ J?A.aTIB S(l). 
LES ANABAPTISTES NÉERLANDAIS ET LE SlfCX DE UUNSTEU. 



La'réforme de Luther fat «.ccneîllie dans les Pays-Bas wec au- 
tant de faveur que dans la Saxe et tes autres prcmnces du Bord^ 
Tempire germanique. Les TÎlles de la Hollande, da Brabant et de la 
Frise avaient dû aux corporations d'artisans et aux associations de 
•négoce, qui furent la source de leur prospérité et de leur pmssaiM» 
mercantile, une autonomie municipale dont Tetittension graduelle tes 
constitua en de véritables républiques. Ce régime, mélange d'aris- 
tocratie et de démocratie, développa chez les habitans un esprit 
d'indépendance contre tequefl eurent bien souvent à lutter les princes 
qui exerçaient sur eux un droit de suzeraineté. Aussi le peuple "néer- 
landais ne subît-îl qu'à regret la domination de la maison d'Au- 
triche. Il ne supporta qu'impatiemment le joug que lui imposait 
Charles-Quint lorsque, déléguant à des membres de sa famille une 
*autorîté'qu'il entendait maintenir entière et absolue, il s'efforça de 
l'agrandir au détriment du duc de Gueldres et d'ajouter à l'héritage 
de Marie de Bourgogne les autres provinces des f^ays-Bas. 11 srf- 
fisaît que l'orgueilleux empereur se déclarât le défenseur de l'égfrac 
et le protecteur zélé de la foi cathoKque pour que !cs bourgeois des 

(1) Voyez la Hevue da 15 Juillet et du 15 septembre. 

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LE 80CIAUBMS AU JLTI* SIÈCXE. 200 

yïQbb hollandames et friBonnes ae seoUsysent des sympathies pour 
Ltttlier et ses adhère os. 

Le dêrgé dans ce^ contcées ezdtait d'ailleurs non moins de ja- 
lousie par «68 richesses, de mécontentemeat par sa morgue et ses 
tendances envahissaDtes, que dans l'Âllemagifte. L'université de 
Lonvain, les écales, les chambres de rhétorique, avaient sucé avec 
les litres de l'antiquité l'aversion de l'enseignement scolastique. 
Le commerce avec les états septentrionaux, où le protestantisme 
était victorieux, amenait sans cesse dans les cités faanséatiques jdes 
hommes qui professaient la religion nouvelle et en répandaient les 
principes. Dès l'annéei 1527, Delft et Amsterdam étaient signalées 
comme des foyeis d'hérésie. Le mouvement gagna rapidement le 
Biabant septentrional, l'Over-Yssel, ia Frise et la province de Gro- 
ningué. A Leyde, il se tenait en' plein air des assemblées où on li- 
sait à haate voix la Bible. La même chose se passait en 1532 à 
Bois-le-Duc, où avait déjà éclaté antérieurement contre le clergé 
une de ces émeutes telles qu'il s'en produisait à Osnabruck et à 
Uûnster. La régence, que Charles - Quint avait confiée à sa tante 
Marguerite, prit les mesures les plus énergiques. Les poursuites 
fiiFent impitoyables et les exécutions terribles. Le duc de Gueldres, 
ennemi de la maison d'Autriche, ne s'entendit avec elle que pour 
sévir sans miséricorde contre les hérétiques; mais ces rigueurs ne 
purent arrêter «n élan qui puisait sa force non-seulement dans les 
instincts d'indépendance nationale, mais encore dans une disposi- 
tion naturelle des Néerlandais vers le mysticisme et les spéculations 
religieuses, auxquels l'émancipation de la tutelle papale laissait 
libre carrière. A plusieurs reprises, des illuminés et des imposteurs 
avaient rencontré dans les Pays-Bas de nombreux disciples. Les rê- 
veries et les aberrations de certaines âmes exaltées parlaient vive- 
ment & l'imagioation de ce peuple, chez lequel se cachait, sous des 
dehors flegmatiques et froids, un ardent besoin dldéal, comme si 
les préoccupations matérielles et les habitudes mercantiles qui rem- 
plissaient sa vie eussent cherché un contre-poids. 

Les adeptes des doctrines de Luther trouvèrent un asile dans les 
villes populeuses de la Hollande et des provinces voisines, où leur 
pfésence se dissimulait plus facilement, où les privilèges, les fran- 
^ses municipales, leur assuraient une protection bienfaisante. Le 
inauvais vouloir contre la cour de Bruxelles encourageait les apôtres 
qui étaient venus se réfugier dans ces grandes places de commerce, 
et Amsterdam se montra une des plus empressées à soutenir les ad- 
versaires de l'jéglise. Les édits de la régente contre les hérétiques 
n'y étaient pas exécutés, ou la répression se réduisait à des peines 
"^signifiantes; mais, manquant de l'appui qu'obtenaient en Alle- 



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300. REYUE DES DEUX MONDES. 

magne les protestans, à savoir celui des princes hostiles à l'omnipo- 
tence impériale, les villes néerlandaises ne se sentaient pas de force 
à s'insurger contre le gouvernement de Gharles-Quînt. Elles redou- 
taient d'ailleurs le désordre qu'eût provoqué la rébellion, qui au- 
rait ruiné leurs affaires et compromis leur liberté. Ces villes se 
bornèrent donc à couvrir de leur indépendance les novateurs sans 
entamer une lutte ouverte. Le feu de la révolte y brûlait comme sur 
un autel intérieur et domestique. 

Obligés de cacher leurs sentimens, les protestans néerlandais ne 
pouvaient entretenir des relations suivies avec les états de la ligue 
de Schmalkalde, ce qui avait pour conséquence de les soustraire à 
la direction des notabilités de l'église luthérienne. Livrés à leurs 
seules méditations, ils étaient plus facilement accessibles aux mo- 
>bîle8 influences des missionnaires d'opinions diverses qui parve- 
naient à se glisser parmi eux. Toutes les nouveautés théologîques 
importées de l'Allemagne, qui leur arrivaient en contrebande, 
étaient accueillies par eux avec empressement et confiance, et de- 
venaient ensuite le thème de spéculations nouvelles où s'égarait 
leur imagination enthousiaste. Voilà comment le zwinglîsme fit chez 
eux de fervens adeptes. Toutefois les protestans néerlandais ne de- 
vaient pas s'arrêter à cette réforme, plus adaptée que le luthéra- 
nisme aux mœurs démocratiques de leur pays. Ils furent prompte- 
ment entraînés vers un radicalisme ecclésiastique bien autrement 
prononcé, et l'ardeur de leurs croyances les précipita dans une ré- 
volution religieuse qui conduisit l'œuvre de Luther à l'abîme, et 
arrêta près d'un demi -siècle l'émancipation des consciences. Les 
Pays-Bas devinrent le dernier rendez-vous des doctrines subver- 
sives auxquelles avait abouti cette sorte de débauche théologique 
dont le moine d'Eisleben donna, sans s'eq douter, le signal. Au sein 
des petites communautés indépendantes qui s'étaient affranchies de 
l'autorité de l'église, et qui, aspirant à la liberté, finirent cependant 
par se soumettre au despotisme de prétendus inspirés, se formèrent 
les soldats d'un ultra-radicalisme plus anarchique encore et plus 
extravagant que celui de Storch et de Mûnzer. Ces recrues, après 
avoir vainement tenté de soulever les Pays-Bas et d'y rallumer une 
de ces jacqueries religieuses qui les avaient désolés au siècle pré- 
cédent, se jetèrent dans Munster pour y donner le spectacle des 
aberrations les plus monstrueuses et sombrer avec les imprudens 
qui partageaient leurs folles espérances. 



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LE SOCIALISME AU XTI^ SIECLE. 301 



I. 



C'est en 1530 que Melchior Hofmann, ayant quitté Strasbourg, 
où il venait de faire prendre une nouvelle face à Tanabaptisme, se 
rendit dans les Pays-Bas pour y répandre une semence que Tor- 
thodoxie bucérienne s'efforçait d*étouffer. Il y distribua un écrit 
composé par lui en dialecte néerlandais et intitulé VOrdonnance de 
Dieu {De Ordonnantie Gots). Ses principes y étaient exposés sous 
une forme propre à frapper l'imagination populaire et à remuer les 
âmes. Aussi l'impression que ce livre produisit alors de TEms à 
TEscaut fut-elle considérable; elle dépassa de beaucoup celb qu'a- 
vaient faite en Allemagne les ouvrages antérieurs du même auteur. 
Au milieu des âpres controverses soulevées par les questions dog- 
matiques, des défaillances de la foi qu'elles engendraient, les idées 
de Hofmann apparaissaient comme une ineifable clarté. L'auteur de 
TOrdonnance de Dieu était regardé par les lecteurs enthousiastes 
comme un véritable prophète. Us voyaient en lui le précurseur des 
événemens extraordinaires dont ils attendaient le prochain accom- 
plissement. Quand le chef des anabaptistes de Strasbourg vint en 
Ostfrîse prêcher sa doctrine, il y fut tout naturellement reçu avec vé- 
nération, et les prosélytes se pressèrent autour de lui. A Emden, l'ac- 
cueil qu'il rencontra fut tel qu'il osa administrer le nouveau bap- 
tême jusque dans une salle dépendant de l'église métropolitaine. Des 
communautés anabaptistes surgirent en différens lieux de la Frise, 
et à la tête de celle d'Emden se plaça Jean Yolkerts, dit Tripmaker, 
qui prit un instant une position considérable dans la secte. Cepen- 
dant les prédications du novateur strasbourgeois éveillèrent l'at- 
tention des autorités, et lorsque, quittant l'Ostfrise pour Amster- 
dam, il s'apprêtait à revenir en Alsace, ses adeptes étaient déjà 
dans les Pays-Bas l'objet des recherches de la police. Yolkerts ju- 
gea prudent d'aller se réfugier dans cette dernière ville, et il devint 
le pasteur du groupe des fidèles qui s'y était formé. Amsterdam fut 
pour quelque temps la métropole de l'anabaptisme néerlandais, le 
centre d'où la doctrine de Hofmann se propageait dans les diverses 
provinces des Pays-Bas avec une étonnante rapidité. En Hollande, 
en Zélande, comme dans la Frise, les néophytes allaient grossissant 
tous les jours. Le peuple, dominé par des idées de réforme sociale, 
s'attachait comme à des vérités sublimes aux vues de l'apôtre stras- 
hourgeob sur le caractère de l'incarnation et de la régénération 
chrétienne, il se repaissait de ses rêveries sur la fin du monde, en 
sorte que le système théologique de^Hofmann se substituait à celui 
de Grebel et de l'école zurichoise chez ceux qui en avaient d'a- 



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S02 KETUE DES VKVX MONDES. 

bord adopté les principes. Bref, les melchiorites prenaient gra- 
duellement la place des vieux anabaptistes. 

Une propagande si active ne pouvait qu'amener un redoublement 
de sévérité dans la persécution. La cour de Hollande enjoignit au 
baîllî {sckout) d'Amsterdam de sévir sans délai contre les fauteurs 
obstinés de ta nouvelle hérésie, notamment contre le plus dange- 
reux, Volkerta. Celui-ci se déroba d'abord au mandat d'arrêt laBcé 
contre lui; maïs, l'ardeur du martyre s'étant emparée de scm inï6» 
il alla résolument se présenter au bailli et lut confessa sans détoor 
sa foi. Traduit devant le procureur-général d'Amsterdam, il futpca 
api^ès décapité sur l'ordre exprès de Tempereur avec neuf de ses 
coreligionnaires. La femme du bailli, qui inclinait elle-même à la 
doctrine de Hofmann, parvint à faire échapper plusieurs des see- 
taires qui* allaient être emprisonnés. Les têtes des victimes fiircirt 
exposées au bout de perches sur une des places les plus appai?€!rt«s 
. d*Amsterdam. Ces exécutions barbares indignèrent la populatiem an 
lieu de Feffrayer, et le bailli tout le premier ne dissimula pas 
l'horreur qu'elles lui inspirareirt. Au mépris de l'autorité impériale, 
bpurgeoîs et magistrats s'empressèrent de fournir xm refuge soi 
persécutés, dé leur ménnger les moyens de continuer à se réunir. 
Ceux qui avaient fui rentrèrent bîentdt, et, sans être retenus par le 
supplice qui fut encore infligé à l'un des leurs, lear anabaptistes re- 
nouèrent leur propagande et reprirent lieurs* assemblées*. Hofmann, 
de retour à Strasbourg, les encouragea par sesr lettres en fear re- 
commandant toutefois h circonspection et la patience. 

Deux années s'écoulèrent, pendant lesquelles les melchforitcs 
réussirent à tromper, par te mystère dont ils s'entouraient, les 
perquisitions de la poHce impériale et à recruter des adbérens à 
petit bruit; de nouvelles prophéties de leur grand apôtre les arra- 
chèrent tout à coup aux appréhensions et à la prudence. Hofnwnn 
annonçait la fin de la période de préparation et d'épreuve. 11 affir- 
mait qu'une seconde Pentecôte était proche et que T Esprit-Saint se 
répandrait sur les envoyés du Seîgneur, les marquerait du sceau de 
la mission à laquelle ils étaient appelés. La parole devait en consé- 
quence être prêchée par toute la terre. La nouvelle Jérusalem alfeal 
être bâtie, et de ce centre partiraient, suivant toutes le» cfirections, 
les messagers du Sauveur, dbnt le règne îcî-bas eommencerart dans 
peu. Toutefois avant que ces choses merveilleuses' ne s'a«tco!Bpfi»- 
sent, un grand concile devait être tenu où Hofmann enseignerait la 
vraie doctrine de Jésus-Christ. H fallait que les sept anges de PApe- 
calypse eussent fait leur oeuvre de colère, que Bâbylone eût été 
préalablement anéantie, autrement dît que toute la prêtraUlè fflt 
exterminée. H'ofinann ajoutait qu'après avoûr souiïert tontes les in- 



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LE aocsMîisàie au vni* seue. SOff 

dignités de sesi ennenirs, il refl^niterailt sur em,, par Tappni ée 
deox nns chrétiens, uae éclatante victoire. Strasbourg aeradd Laiirillei 
des élus qui arborerait l'étendard de la justice; lAO,OlàO gnerrier» 
s'y armeraient de l'espcit qui Demplit les douze apaises le jour de 
la Pentecôte^ après (fuoi le rentable évangile aérait reçm âuï& tout 
l'uDÎyefrs, le vérilable baptême admi&istcé à tous les. honnaes^ Élio 
et Enoch devaient leparalts^e, coomik il avait été- pcomia^. pmv tô^ 
mfdgser de la venue du Seigneur^ et Ia flamme qui s'éclûqpqfiecauub 
de leur boocbe consomerait ti)us ses ennemis. 

Ces prédictions étaient annoncées GOmme defaat. s'accomplâr en 
1533, et l'on était à la fia de i&32«. Aussi Hofnaïui aseurait-îi que 
le cincpiiëiDe ange a^t déjà achevé sa mission^ et que Tété- pro* 
ehaÛB lesi deux derakcs s'acquitteraÂent de la leur. Alors aurait 
UeiL la consommadoui dba siècles.. Ces prophéties, débitées d'un 
toa d'incroyable assurance et avec, un: accent de conviction pco^ 
foode^ tenaient les sectaires dans un état d^exaltation et d^émoUon 
qui ne permettait plus le silence. Lear maître redoublait d'ail- 
leurs i^BMÛyiàsè powr échauffer et fortifier leur £(n, prêchant^ écrif- 
vaut sans cesse; le temps est venu,. disaUi4I > de parler haut ^. et 
on ne doîl2 av«ir nul souci d'une mort dont cm serait bienlàt res- 
sasdté. Gb qui confirmait les anabaptistes. dan& la croyance à ces 
folles propbétÎKSy c'est que L'événement avait donné un commen- 
eefflem de réalisation à la prédictioo de Ton d'entre eux. Quand 
Bbùnaam quitta l'Ostfrise, un vieillard saisi d'une soudaine inspi- 
f^on avait aasencé que cet apôtre rentrerait dans Strasbourg, 
f a*il y serait empvisonné, demeurerait six mois captif^ et qu'en- 
suite IffUangile se répandrait dans tout l'univ-ers. Hofmann était 
en effet rentcé dans la dté alsacienne, et, comme je l'ai dit, il y 
avait été arrêté,, enfermé*, dans ua doirjon. Les. fidèles attendsient 
dan^ avœ confiâA«s que Les six mois so fussent écoulés^ ils ne dou- 
tsûent paa (pn^ leur doctrime ne fût ensuite portée dans k monde 
tatîer, et qpi'après cette prédleatibn Jésuâ-Ctarist ne vint en per* 
wone régner sur les justes. Bocer amt inutilement fiiit répandre 
dan» IcB Pays-Bas. une relaiîen écnte e» hoUaadaôs; de ce qui à'^é- 
Utt passé aut synode de Straabourgv afin de détromper ks melcMoH 
rites. Nul d'entre eias œ. voukii admettre que Hdfnmna eût été 
convaincu d/eviBur par ses conlradicteursv qu'il n'eût point terrassé 
s«s adversaires, efl les lettres, que le prisonnier réussissait à leuflr 
iaira parvenir neutralisaient tous ks efforts* du grand thédogien db 
Scfaelestadt. L' enthousiasme! pour le prophète, que devait bientôt 
âapper la main de celui qui se joue de nos prédictions et de nos es^ 
pérances, ne fut pas toutefois de longue durée. L'imagination des 
sectaires se: porta promptement ailleurs. Hofmann en prison, la 
coBmiunautâsIxasbourgeQifie perdait sa prépondérance. Munster au 



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30A REVUE DES DEUX K0MDE8. 

contraire se présentait comme la nouvelle Jérusalem tant attendue. 
Rothmann en ouvrait les portes à ceux qui se déclaraient les élus 
du Seigneur. 

L'introduction des doctrines anabaptistes dans la dté westpha- 
lienne réveilla l'agitation religieuse et annula la victoire qu'avaient 
remportée les luthériens. Tandis que ceux-ci, pour en finir avec l'op- 
position des dissidens, s'arrêtaient à l'idée d'une grande conférence 
publique où les principes soutenus par les adversaires du baptême 
des enfans seraient débattus devant des docteurs choisis pour ar- 
bitres, comptant sur une victoire pareille à celle que Bucer avait 
remportée au synode de Strasbourg, tandis que Rothmann était prêt 
à se rendre à Cassel, chez le landgrave, pour s'y entendre sur un 
arrangement à l'amiable, le soulèvement auquel poussaient depuis» 
plusieurs semaines les écrits des Wassenbergeois et leurs émis- 
saires éclata tout à coup. Les prédlcans exilés reparurent, au mé- 
pris de l'autorité municipale, et se mirent en mesure de reprendre 
les églises dont ils avaient été dépossédés. Deux des principaux 
pasteurs luthériens de la ville, Brixius et Wertheim, les actifs colla- 
borateurs de Van der Wieck dans ses efforts pour l'orthodoxie évan- 
gélique, furent contraints d'abandonner leurs paroisses. Une troupe 
de femmes se porta chez les bourgmestres, exigeant par des ciis et 
des menaces que Rothmann fût réinstallé dans sa chaire, qu'on éloi- 
gnât de Munster les prédicateurs appelés de la Hesse. L'ancien cha- 
pelain de Saint-Maurice affectait de résister aux vœux de la muld- 
tude; il ne se sentait plus, disait-il, la force de ramener les hommes 
à l'observation de l'Ëvangile; au demeurant, il s'en remettait à 
la volonté de Dieu. Peut-être en tenant ce langage Rothmann 
était-il plus sincère qu'on ne serait disposé à le croire. Il se voyait 
débordé; sa popularité entrait dans une phase décroissante. L'ini- 
tiative de la révolution qui se préparait ne lui appartenait pas. Le 
mouvement était parti de Hollande, où la folie anabaptiste arri- 
vait à son dernier paroxysme. Là se trouvaient ceux qui allaient 
prendre à Munster la suprématie spirituelle et temporelle. En se 
faisant le disciple des melchiorites, en accédant à leurs projets, 
Rothmann abdiquait son caractère de chef ecclésiastique et d'inspi- 
rateur religieux de la cité westphalienne; il passait au second rang. 
Sans doute il pouvait participer encore à la faveur du peuple, mais 
il cessait d'en être le guide. Ce rôle devait revenir à l'un de ces en- 
thousiastes hollandais qui apportaient à une population toujours al- 
térée de nouveaux enseignemens théologiques un breuvage plus 
excitant et d'une saveur moins épuisée que les sermons déjà arrié- 
rés de Rothmann. 

Cette nouvelle idole de la multitude fut Jean de Leyde. II ne pa- 
rut tout d'abord que comme le précurseur ou le lieutenant du pro- 



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LE SOCIALISME AU XVI^ SIECLE. 305 

pbète qui venait d'évincer Hofmann dans l'admiration fanatique des 
sectaires néerlandais, Jean Matbys, un de ces cerveaux malades de 
Torgueil de devenir l'exécuteur de la volonté divine. Tandis que les 
melchiorites vivaient dans l'anxieuse attente de la fin du monde, ce 
boulanger de Harlem éleva la voix ^t déclara qu'il était Enoch, le 
second témoin qui devait précéder l'apparition du Christ. HofmaDn 
avait prétendu être Élie; mais, le patriarche ressuscité devant éclip- 
ser le voyant de Thesbé qui revivait dans Strasbourg, Mathys prenait 
naturellement la direction des élus, dont la conduite avait été d'a- 
bord remise au premier témoin. Il répétait que la période d'épreuve 
annoncée par Hofmann était écoulée, et que l'œuvre du nouveau 
baptême devait commencer. Les anabaptistes d'Amsterdam n'ac- 
cueillirent qu'avec quelque défiance la prétention du boulanger 
inspiré, car les deux années assignées à la durée de cette période 
n'étaient point encore achevées, et il y avait à Strasbourg un de 
leurs coreligionnaires, Poldermann, qui se donnait pour Enoch. 
Mathys allégua une révélation formelle de Dieu, et menaça les in- 
crédules d'un anathème qui entraînerait leur damnation. Les naïfs 
sectaires finirent par se laisser convaincre. Mathys ordonna dès lors 
à ses principaux disciples d'aller partout administrer le baptême et 
répandre la parole de vérité. Us partirent, se rendirent au sein des 
diverses communautés anabaptistes des Pays-Bas, se présentant à 
leurs frères comme remplis du don de l'Ësprit-Saînt, et violentant 
les convictions en menaçant, comme leur maître, ceux qui se refu- 
saient à les croire du feu éternel. Le moyen réussit. D'ailleurs ils 
racontaient du nouvel Enoch des choses si merveilleuses, ils par- 
laient avec tant de chaleur, ils trouvaient tant de simplicité, que 
leur mission ne pouvait échouer. Les sectaires se soumirent au 
nouveau baptême. Les envoyés de Mathys mettaient à la tête des 
communautés converties à sa doctrine des |)asteurs de leur choix, 
auxquels ils imposaient les mains et qui avaient pour devoir de bap- 
tiser; chaque église anabaptiste en comptait deux qui s'intitulaient 
évoques et qu'assistaient les diacres, spécialement chargés du soin 
des pauvres. En moins de deux mois, les messagers du boulanger 
de Harlem avaient rallié autour de lui des milliers d'individus, tant 
parmi les melchiorites que chez ceux qui n'étaient point encore 
agrégés à leur secte. A Leeuwarden, à Zwoll, à Briel, à Alkmaer, ,à 
Deift et dans bien d'autres villes, on accourait pour recevoir de ces 
nouveaux apôtres l'eau baptismale. Â Monninkendam, dans l'espace 
de deux mois, les deux tiers de la population avaient embrassé l'a- 
oabaptisme de Mathys, et à Amsterdam le nombre des conversions 
allait toujours grossissant. 
Hûnster reçut aussi les messagers du nouveau prophète; le 5 jan- 

TOBi a. — 187S. 20 



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308 RETUE DBS DEUX HONDE9. 

Tier 1Ô3A, Barthélémy Boekebinder et Willem de Guiper arrivèrent 
dans la ville pour prêcher le second baptême et annoncer l'avènement 
des temps promis. Le terrain était tout préparé pour leur œuvre. Le 
récit qu'ils faisaient de la miraculeuse apparition du prophète trouva 
créance chez une population nourrie depuis plusieurs mois de sem* 
blableô rêveries. Deux jours après leur arrivée, tous les pasteurs 
wassenbergeois rentrés à Munster, Boll, Klopriss, Vinne, Stralen, 
auxquels se joignit Bothmann, se rangeaient panni les catéchumènes 
et recevaient des deux étrangers le sacrement rénovateur. Bothmann 
alla jusqu'à prêter sa maison aux envoyés de Mathys. C'est là qu'Us 
administrèrent le baptém&et tinrent registre de ceux qui adhéraient 
à leur église. L'ardeur avec laquelle le peuple de Munster se porta 
pour recevoir des mains des deux Hollandais l'eau qui devait opérer 
leur salut dépassa encore celle dont quelques villes des Pays-Bas 
avaient donné le spectacle. En une semaine, quatorze cents per- 
sonnes étaient déjà rebaptisées. Boekebinder et W. de Guiper n'é- 
taient pourtant que les serviteurs du grand prophète de Hariem, 
non ses plénipotentiaires. Ils ne représentaient point sa pensée 
complète et n'étaient pas les dépositaires de toute sa c<mGance; ils 
furent promptement suivis de deux autres missionnaires bien plus 
avant dans ses projets. C'étaient Jean de Leyde, que j'ai nommé 
plus haut, et son compagnon Gert tom Kloster, de Nienhuis. Les 
premiers envoyés n'ajoutaient que peu aux enseignemens de Hof- 
mann et se tenaient encore aux idées des melchiorites; les seconds 
furent les réels interprètes de la doctrine de Mathys. 

Gert tom Kloster ne tarda pas à être mis dans l'ombre par son 
compagnon, dans lequel se personnifia l'esprit de démence et de 
mensonge dont Munster allait être le jouet. Jean de Leyde on, 
pour le désigner par son véritable nom, Jean Bockelsohn fut reçu 
comme un ange et accfamé comme un sauveur. C'était un ouvrier 
tailleur dont le père exerçait à La Haye le métier de cordonnier; sa 
mère était d'origine westphalienne. Après avoir travaillé quelque 
temps à Lisbonne, et à Liibeck, il était revenu s'établir à Leyde, 
puis avait renoncé à sa profession pour tenir avec sa femme une 
petite taverne à l'une des portes de la ville. D*un esprit inquiet et 
d'une ambition désordonnée, rêvant un avenir bien au-dessus de 
sa condition, il s^tait attaché à cultiver son intelligence et avait 
acquis une certaine instruction. Tout en vendant sa bière et son vin, 
il composait des vers et arrangeait des discours. II devint l'un des 
membres les plus actifs d'une de ces sociétés littéraires appelées 
chambres de rhétorique y qui ont marqué dans les Pays-Bas l'époque 
de la renaissance. Quand le mouvement de la réforme commença 
d'agiter les esprits, la controverse religieuse prit souvent dans ces 



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LE «0CIAU6MB ÈM Tfl* SliCLB. 807 

réuAion dn bien dire la place des défis de poécSe «t tf éloquence. 
Jean Bockelsobn e'f signala par son ardeur de prosélytisine latbé-- 
rien et soo hostilité contre l'église. II se plongea dans la lecture 
de la BiUe, et, dépoarru des luaiières nécessaires pour en coin- 
prendre le sens, il s'abandonna aox spéculations théologiques les 
plus étranges et aux idées les pins malsaines. Sous prétexte que la 
parole de Diea a été écrite pour tous, tout chrétien réformé se 
croyait alors le droit d'expliquer la sainte Écriture et de résoudre 
les qvestions dogmatiques qui avaient embarrassé les docteurs les 
pfas érndits et les plus habiles. Il en était en ce temps de la reli- 
gion oonme il en est de nos jours de la politique. Chacun se re- 
gardait cocnaie compétent, et, sans étude préalable, on décidait 
a?ec assurance, la KUe à la maiu, à la façon dont tant de gens 
prononcent maintenant snr tes lois, les affaires diplomatiques on 
les finances, sans autre information qn'nn article de leur journal. 
Quand Matbys se prétendit inspiré, Jean Bockelsohn se fit son ar- 
^nt disciple et son vicaire ixkfatigable en attendant qu'il pût être 
son soccesseor* Le tailleur de Leyde ne réra plus que rénovation de 
f haaianité, qu'extermination <ie8 impies, car, à la différence de Hof-^ 
inann, qui recommasdait la soumission aux autorités terrestres, qui 
n'en appelait, pour ibnder le règne de la justice, qu*A la persuasion, 
^ condaainait la violence et attendait de la seule action divine la 
régénératioii de» chrétiens, Mathys déclarait la guerre à toutes les 
insâtutions et prêchait la révolte. Sa mission, celle de ses frères 
était, dkait^il, d'opérer par la destruction radicale de Tordre pré- 
sent des choses la reconstitution de l'église. Le temps de Tafflic- 
tioD des saints était passé «elon lui, celui de la moisson arrivait, et 
il ajoatût : « Dieu s'apprête à délivrer son peuple, à terrasser ses 
eanemis; il le fera par les mêmes moyens que ceux- ci ont employés 
pour opprimer les fidèles. On ne doit donc pas seulement prendre 
les armes pour repousser les attaques des impies, mais encore pour 
courir sus; l'épée sera tournée contre cenx qui l'ont tirée. » Ces 
odieuses déclamations, Mathys les appuyait de citations d'Isaïe, 
d'Ézéchiel et de l'Apocalypse. A peine fixé dans Munster, Jean 
Bockelsobn enjoignit, conformément'à renseignement de son maître, 
i tous les fidèles de rompre absolument tout commerce avec cenx 
^ ae reconnaissaient point sa mission, impies auxquels on ne devait 
que des malédictions et des paroles de colère, car il était interdit a 
on chrétien de servir un païen, d'où résultait qu'aucun frère ne de- 
Tsût s'occuper d'évangéliser les infidèles. Pour briser tout lien entre 
eox et les vrais croyans, défense était faite par le prophète de eon- 
ttcrer aucun hymen en les deux époux ne se soumettaient aux vo- 
tentés de Uen manifestées par le nouveau baptême. La séparation 



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SOS REYUE DES DEUX MONDES. 

des fidèles et des impies, il la poussait jusque dans la tombe, et les 
restes des élus ne devaient point reposer dans les mômes cimetières 
où étaient enterrés ceux qui avaient ignoré ou méconnu la parole 
de vérité. Les envoyés de Mathys ayant pris possession de HûDSter, 
c'était aux adversaires de leur foi à se retirer, et Bockelsohn et ses 
adeptes annonçaient qu'il fallait que la ville fut purifiée de la pré- 
sence de ces méchans, ce qui signifiait qu'on devait recourir contre 
eux à la force. 

Rothmann s'émut de tels principes, il hésita d'abord à s'y con- 
former; il ne pouvait notamment admettre que l'Évangile ne dût 
plus être enseigné à tous, et il continuait ses prédications dans 
l'église Saint-Servais, Peut-être même aurait-il déserté le camp 
des anabaptistes plutôt que de renoncer à ses plus chères habi- 
tudes, si le chemin de l'exil ne lui eût pas été fermé. L'évoque venait 
en effet de refuser au landgrave le sauf*conduit nécessaire à Roth- 
mann. Celui-ci était ainsi exposé, une fois hors de la ville, à se 
voir emprisonné, car les ordres les plus rigoureux avaient été ren- 
dus par le prélat contre les adhérens de l'anabaptisme. La retraite 
était donc coupée à l'ancien chapelain de Saint-Maurice; il se jeta 
de désespoir dans une mêlée où il n'allait plus guère figurer que 
comme un simple soldat. Le 25 janvier 153i, il déclara solennel* 
lement en chaire qu'il cesserait de prêcher la parole aux infidèles. 
D'ailleurs la populace, qu'il avait si souvent ameutée contre le sénat 
et les autorités municipales, commençait à le délaisser pour Bockel- 
sohn. 11 ne se trouvait plus seulement au milieu d'artisans et de 
petits bourgeois désireux d'abattre l'aristocratie qui les avait à 
longtemps dominés, mais de farouches sectaires ne respirant que 
meurtre et carnage. Et pour conserver encore son crédit, il dut 
prendre le langage furieux de ces fanatiques et se faire l'écho de 
leurs extravagances. Une partie des anabaptistes de Munster, ar- 
rivés de la veille, ne pouvaient éprouver pour Rothmann les sen- 
timens qu'il avait inspirés aux hommes des gildes et à la classe 
pauvre de Munster. La ville se remplissait d'émigrés des Pays-Bas 
qm juraient par un autre maître spirituel. Elle prenait une physio- 
nomie de plus en plus différente de celle qu'elle avait présentée na- 
guère. Sur les routes qui y aboutissaient, dans la direction de la 
Frise et de la Hollande, on rencontrait de distance en distance des 
individus à l'air égaré, à la mine sombre, que leur costume faisait 
reconnaître pour des étrangers venus de cantons lointains; ils mar- 
chaient en silence et semblaient obéir à un mot d'ordre. Parfois on 
entendait la détonation d'un mousquet; c'était le signal convenu au- 
quel se réunissaient ces voyageurs mystérieux quand ils s'appro- 
chaient de leur destination. Ils s'acheminaient vers la nouvelle 



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LE SOCIALISHE AU XTI* SIÈCLE. 809 

Jérusalem, et on les voyait bientôt aux portes de Munster : ils y ap- 
portaient des germes chaque jour plus avancés de dissolution et de 
mort. Depuis l'arrivée de ces émigrés, tous les liens qui unissaient 
les habitans tendaient à se briser; les familles qui avaient jusqu'a- 
lors vécu dans la concorde et l'amour se divisaient, les époux se sé- 
paraient, les amis renonçaient à tout commerce, les relations d'af- 
faires cessaient brusquement, le marchand rompait avec sa pratique, 
roavrier avec son patron. Cependant le calme extérieur semblait ré- 
gner encore dans la ville, mais c'était la lente désorganisation de 
la vie qui précède les convulsions de l'agonie. L'inquiétude était 
d'ailleurs au fond des cœurs de tous ceux que la contagion n'avait 
pas atteints. L'autorité municipale ne savait que faire et restait 
inactive, tandis que les anabaptistes poursuivaient leur fatale pro- 
pagande. Plusieurs des principaux bourgeois, jugeant la position 
désespérée et tremblant pour leur vie, quittèrent la ville. Van der 
Wiecifut de ce nombre. Les pasteurs luthériens qui se refusaient à 
prendre ce parti imploraient l'assistance du landgrave, comme jadis 
les catholiques avaient imploré celle de l'évêque. 

Quand la consternation et le découragement se furent ainsi empa- 
rés de tout ce qui pouvait résister aux fanatiques, les anabaptistes 
jugèrent le moment opportun pour frapper leurs ennemis, ou, cdmme 
ils disaient, pour nettoyer Vaire^ où ne devait rester qile le bon grain. 
C'était au grand prophète de Harlem qu'il appartenait d'accomplir 
l'oeuvre sainte. Les sectaires députèrent en conséquence près de 
lui, à Amsterdam, pour l'engager a se transporter parmi eux. Pen- 
dant ce temps-là, tout se préparait dans la cité westphalienne pour 
l'exécution du projet dont Bockelsohn était l'actif promoteur. « Mal- 
heur! malheur! allaient criant par les rues les plus exaltés; faites 
pénitence, convertissez-vous, car le jour du Seigneur est proche! » 
La démarche des envoyés de Munster ne pouvait manquer de réus- 
sir. L'attention de la cour de Hollande était appelée une nouvelle 
fois sur les agissemens de la secte. Un des pasteurs anabaptistes, 
ex-prêtre catholique, s'était laissé arrêter. Conduit à La Haye, il 
avait révélé les noms de plusieurs de ses coreligionnaires. Un rap- 
port détaillé venait d'être adressé à la régente à Bruxelles. La tête 
des ministres anabaptistes était mise à prix. Une persécution terrible 
s'annonçait dans les Pays - Bas. Mathys s'empressa de se rendre à 
l'invitation qui lui était apportée. II quitta Amsterdam, et vint re- 
joindre à Munster les nombreux disciples qui l'avaient précédé. 



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%M lEVQE OB3 DEU3I KONOESi. 



IL 

Knipperdollinck, ce constant instigatear de ton les troubles» 
cette tôte ardrate qui avait suivi ou plutôt devancé Rothmamt dan» 
9ên évolution religieuse, salua le nouveau prophète avec transport, 
et lui donna l'hospitalité dans sa propre maison. Matbys se montia 
cemme un véritable messie à Mûoster, et recueillit les témoignages 
de l'admiration d'une foule imbécile. Les femmes surtout se décla- 
raient en sa faveur, elles firent le fond de ses premiers prosélytes, 
•a voyait parmi elles des nonnes que les récens événemens avaient 
arrachées à la règle de leurs couvens et qui accouraient pour rece- 
voir le baptême des mains du prophète; des épouses s'empressaient 
de déposer à ses pieds leurs bijoux et leurs parures, décidées qu'elles 
étaient à ne plus revêtir que le modeste accoutrement des frères. 
Bien des hommes qui avaient d'abord résisté à ce fol entraînement 
finirent par le partager. L'exemple de Rothmann agit sur nombre 
de ceux qui continuaient à se diriger par ses inspirations. 

Le sénat luthérien se trouvait maintenant dans la même situa- 
tion que le chapitre de la cathédrale trois années auparavant; il 
n'attendait plus de salut que de l'intervention des troupes éinsccH 
pales. Cependant la partie saine et raisonnable de la popukUon 
l'emportait encore par le nombre, et les anabaptistes se voyaient 
contraints d'user d'une certaine réserve. Le 8 février» le bruit se 
répandit que l'évoque, à la tète d'une force militaire et appuyé par 
les gens de la campagne, s'approchait de la ville. Les sectaires 
ceururent à la place du marché, tandis que le sénat faisait occuper 
les portes et les remparts. Pour réprimer le mouvement insurrec- 
tionnel que préparaient les gildes et la populace, acquise presque 
ea entier à Matbys et à ses lieutenans, du canon fut braqué contre 
l'attroupement du marché. La position prise par l'autorité était si 
solide que les conservateurs ne doutaient pas qu'ils n'eussent raison 
des perturbateurs, et que la répression n'aboutit à la défaite et à 
l'expulsion des anabaptistes. Déjà tous ceux des habitans qui étaient 
^^posés aux sectaires suspendaient au-devant de leurs maisons des 
tresses de paille destinées à les faire reconnaître et à les préserver 
des vengeances des soldats de l'ordre, mais une conviction in^ran- 
lable soutenait le courage des anabaptistes, réunis au marché. L'es- 
prit troublé par les visions les plus franges, ils s'imaginaient voir 
à leur tête tantôt un personnage mystérieux portant une couronne 
d'or, ayant une épée dans une main et une verge dans l'autre, tan- 
tit un fantôme dont la main était toute dégouttante de sang. A 
plusieurs, la ville apparaissait comme dévorée par un sombre in- 



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LE S0€UU8MB AD XTI* 8liCLE. tiâ 

cendie, tandis qu'au-dessus des flammes planait le cavalier de l'A- 
pocalypse armé du glaive. En présence de cette foule délirante, les 
pasteurs luthériens demeurés à Munster se sentirent pris de com- 
passion; redoutant, comme naguère leurs coreligionnaires, que la 
victoire sur l'émeute n'amenât le triomphe de la réaction catholique, 
ils s'entremirent pour arrêter toute collision et écarter tout recours 
à la force. Leur intervention eut un plein succès. Un accord fut con- 
clo entre le sénat et les anabaptistes, qui obtinrent la reconnais- 
sance officielle du droit de pratiquer librement leur religion. 

Nalle part les sectaires n'avaient conquis un pareil avantage : il 
eat pour effet d'enfler outre mesure leurs espérances et d'attirer 
chaque jour dans la ville un plus grand nombre de leurs adhérens. 
Les étrangers affluaient de tous côtés : maris convertis à la doctrine 
de Hathys et qui avaient abandonné leurs femmes parce qu'elles re- 
fassent d'embrasser leur foi nouvelle, épouses qui rompaient le lien 
conjugal pour ne plus vivre avec ceux qu'elles regardaient comme 
impies, enfans doot la jeune imagination s'était éprise des paroles 
da prophète et qui fuyaient le foyer paternel, familles entières qui, 
poussées par un enthousiasme soudain, ne pensaient plus qu'à en- 
trer dans la Jérusalem céleste. Tous ces émigrés venaient se faire 
inscrire dans la communey en sorte qu'au bout de quelques semaines 
les sectaires y étaient en majorité, et que, lors de la réélection du 
sénat et de la municipalité, leur parti eut le dessus. Knipperdollinck 
fut choisi cour l'un des bourgmestres. 

L'anabaptisme était donc désormais maître de Munster. A dater 
de ce moment, les sectaires ne parlèrent plus de liberté religieuse 
et des conditions auxquelles ils s'étaient engagés en obtenant la 
tolérance de leur culte. Ils n'eurent plus qu'un but, écraser le parti 
qui leur était contraire. Le 27 février, une troupe d'énergumènes en 
armes se réunissait à l'hôtel de ville pour délibérer sur les mesures 
à prendre; mais le peuple n'avait d'autre volonté que celle de Ma- 
thys, qui parlait au nom du Christ. Pendant qu'on débattait les di- 
vers moyens proposés, le prophète semblait plongé dans une inex- 
plicable somnolence. Tout à coup il se réveille de cette apathie; il 
déclare que Dieu veut qu'on chasse immédiatement de Munster tous 
les infldèles qui refuseront de se convertir, et termine son discours 
par ces mots : « Dehors les enfans d'Ésaû, l'héritage appartient aux 
fik de Jacob ! » Cette révélation est accueillie par des marques 
d'approbation frénétique. La convoitise et la haine se coalisent avec 
le fanatisme pour faire sanctionner une mesure qui doit livrer entre 
les mains de quiconque se prononce pour la foi nouvelle les biens 
et les emplois des catholiques et des luthériens expulsés. Le cri : 
dehors I^ impies I se répète dans toute la ville. Une populace fii- 



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812 RETUB DES DEUX MONDES. 

rieuse se précipite dans les demeures des anti-anabaptistes, que 
Ton chasse brutalement de chez eux sans leur permettre d'emporter 
de quoi subvenir à leurs plus pressans besoins. Femmes, enfans, 
vieillards, sont impitoyablement jetés hors des murs, et cela en un 
de ces jours d*hiver où la froidure glace les membres, où la neige 
est amoncelée sur le sol. Bien des malheureux n'eurent «pas même 
le temps de se vêtir, et on vit errer en proie au plus sombre déses- 
poir tout ce que Munster renfermait encore d'honnête et de res- 
pectable. 

Mathys était investi d'une dictature spirituelle et d'une autorité 
presque sans limites, car il parlait au nom de Dieu, et ses décisions 
étaient dès lors réputées infaillibles. Ce peuple, naguère en révolte 
constante contre des magistrats exécuteurs d'une loi consacrée par 
la tradition et consentie par ce qu'il y avait de plus édairé, obéis- 
sait aveuglément à un homme qui donnait toutes ses fantaisies pour 
des ordres d'en haut, — inconséquence qui serait inexplicable, si l'on 
ne savait pas qu'en retour de cet esclavage le peuple comptait pou- 
voir impunément satisfaire ses appétits brutaux et opprimer les ri- 
ches. Les gildes pouvaient maintenant en toute liberté assouvir leur 
ressentiment contre le clergé et s'en partager les dépouilles. Les 
meubles d«s exilés sont saisis; on porte à la chancellerie tout ce 
que l'on trouve dans les maisons dont les propriétaires viennent 
d'être expulsés, et le prophète désigne sept diacres pour distribuer 
cet amas de richesses à chacun selon ses besoms. 

La victoire de l'anabaptisme à Munster fut le signal d'une recru- 
descence de ses doctrines dans les Pays-Bas, dans la Westphalie et 
en différentes villes de l'Allemagne. On put alors constater l'exis- 
tence des frères dans une foule de villes où elle s'était auparavant 
dissimulée. On avait eu beau emprisonner et mettre à mort, les 
sectaires continuaient leur ténébreuse propagande, qui trouvait 
désormais un centre dans la cité westphalienne. Non -seulement 
dans la Frise , la Hollande, TOver-Yssel , la Gueldres et le Brabant, 
des communautés assez nombreuses s'étaient constituées, formant 
une chaîne presque continue du Holstein à la Zélande; mais la secte 
comptait des affiliés dans les pays de Liège, dans l'archevêché de 
Cologne, à Aix-la-Chapelle, à Maestricht, à Wesel comme à Cois- 
feld, à Hamm, à Osnabruck et dans le comté de la Mark, lesquels, 
au lieu de prendre le mot d'ordre de Strasbourg, le recevaient de 
Hûnster. Amsterdam était nn centre pour ces communautés. La 
Frise en avait un autre à Groningue, et dans le Mecklembourg 
Wismar renfermait un si grand nombre de sectaires, qu'iliutsurle 
point de devenir un second Hûnster. 

Mathys voulut s'assurer l'alliance de tous ces coreligionnaires du 



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LE 60GIALISUE AU XTI* SIÈCLE. SIS 

dehors, qui trouvaient eux-mêmes en lui un précieux appui. C'é* 
tait entre la cité westphalienne et les Pays-Bas un échange perpé- 
tuel de correspondances secrètes. Les anabaptistes de Munster fai- 
saient leur appel aux frères néerlandais, les pressant d'abandonner 
UDe terre d'sJliction pour venir se joindre à ceux qui fondaient le 
royaume des saints, et les lettres trompaient si bien la vigilance de 
la police, les intelligences étaient si habilement ménagées que les 
communautés des Pays-Bas purent sans grande difficulté expédier 
leurs membres les plus ardens pour la nouvelle Jérusalem. L'émi- 
gration, d'individuelle qu'elle avait été d'abord, devint générale; 
c'était une véritable croisade. Aussi dans les premiers jours de 
mars 153A la ville avait-elle reçu un contingent considérable d'é- 
trangers, soldats plus dévoués encore à Mathys que les hommes des 
gildes, et animés d'un enthousiasme plus aveugle. En Néerlande, la 
secte se crut bientôt assez forte pour n'avoir plus besoin de dissi- 
muler ses projets, et ses adeptes ne faisaient plus mystère du but 
de leur voyage; ils s'embarquaient en foule sur les schuites pour 
remonter la Meuse et le Rhin ; ils frétaient des bâtimens pour tra- 
verser le Zuiderzée; ils ne cachaient pas les armes qu'ils portaient 
avec eux et dans lesquelles ils mettaient surtout leur confiance, 
bien qu'ils en ignorassent pour la plupart le maniement. Ges dé- 
monstrations imprudentes finirent par amener l'intervention de 
fautorité. On s'opposa au départ des émigrans, on saisit les bâ- 
timens où ils avaient pris passage. A l'Ile de Schockland, dans le 
Zniderzée, il n'y eut pas moins de vingt et un navires sur lesquels 
l'embargo fut mis et où 3,000 anabaptistes prêts à s'embarquer fu- 
rent arrêtés. Dans l'Over-Yssel et le duché de Clëves, l'on empri- 
sonna ceux qui se réunissaient en vue de quitter le pays, l'on dis- 
persa leurs attroupemens avec de la cavalerie. Çà et là les sectaires 
tentèrent de résister. A Amsterdam, voyant qu'on empêchait leur 
départ, ils se répandirent dans la ville en poussant des clameurs 
analogues à celles qui avaient dans Munster donné le signal du 
soulèvement : « Malheur! malheur I bénies soient par Dieu les nou- 
velles mœurs I malédiction sur les anciennes I » Sur divers points 
pourtant, les anabaptistes réussirent à échapper aux vexations 
qu'ils s'étaient attirées, et le gouvernement de la maison d'Au- 
triche, celui des ducs de Gueldres et de Clèves, ne purent inter- 
cepter les relations de Munster avec les Pays-Bas, ni arrêter les 
émissaires qui se rendaient journellement de la ville assiégée en 
cette contrée, et réciproquement. D'ailleurs jusqu'en janvier 1535, 
l'investissement effectué par les troupes épiscopales ne fut que très 
imparfait ; les secours d'hommes, de vivres et d'argent continuè- 
rent d'affiner dans Munster. La convention du lA février 1533 se 



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81A BETUE DIS BEDl MOÏIOES. 

trouvant audacieodement violée par rétablissement de l'anabap- 
tisme, les habitans étant en pleine révolte avec Tévégae» celuî-d 
avait envoyé contre eux ses troupes et fait bloquer la ville dès les 
premiers jours de mai. 

Une fois les maîtres, les sectaires, au lieu de songer à prévenir 
les conséquences que le renversement de l'église luthérienoe allait 
entraîner pour Munster, ne s'occupèrent d'abord que d'assouvir 
lem- rage contre tout ce qui rappelait l'ancien culte. Statues et 
tableaux tombèrent sous les coups de ces vandales. Les plus belles 
peintures de l'école westphalienne furent alors anéanties. Puis vint 
le tour des livres; on brûla solennellement sur le marché la ma- 
gnifique collection de manuscrits que Rudolf de Langen avait réu- 
nie en Italie. La fureur des sectaii-es contre tout monument de l'art 
ou de la science était telle qu'on s'en prit jusqu'aux instrumeDS de 
musique, qui furent mis en pièces. Les anabaptistes ne voulaient 
plus d'autres œuvres de la pensée que la Bible, dont l'interprétar 
tion devait être réservée au prophète. Celui-ci, appliquant les prin- 
cipes déjà suivis par les communautés allemandes, procéda à réta- 
blissement du système communiste. Ce ne furent plus seulement 
les biens des exilés que l'on partagea aux fidèles; tout dut être mis 
en commun, et il fut enjoint à chacun, sous peine de mort, de dé- 
poser à la chancellerie le numéraire, les bijoux et les objets pré- 
cieux qu'il pouvait posséder. La propriété individuelle était abolie, 
et le gouvernement du prophète se chai^eait de pourvoir aux né- 
cessités de tous. Munster s'organisait en une sorte de grand phalan- 
stère où chacun exerçait son métier comme une véritable fonction 
publique, sous la condition de se conformer aux prescriptions im- 
posées par- le nouveau régime et de travailler exclusivement poor 
la communauté. C'est ainsi que les tailleurs confectionnaient les 
vétemens destinés à toute la population d'après un modèle dont il 
leur était interdit de s'écarter. Une hiérarchie fut introduite dans 
les divers emplois, et au-dessus de tous prenaient rang ceux aux- 
quels était habituellement confiée la défense de la ville. Les repas 
avaient lieu en commun et aux frais de l'état; ils se passaient 
comme dans un couvent, on mangeait en silence, tandis qu'un des 
frères lisait un chapitre de la Bible. Les femmes se tenaient d'un 
côté, les hommes de l'autre. 

Cependant les hostilités étaient engagées, et peu de temps après 
la direction de l'église de la ville était passée des mains de Jean 
Hathys à celles de son vicahre Jean Bockelsohn. Le prophète de 
Harlem, qui ne doutait pas que les troupes épiscopales ne fassent 
à la première rencontre couchées à terre par le souffle du Tout- 
Puissant, s'était porté avec quelques hoounes hors de là place et 



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iTmt troaTé la. iMrt dus eette téméraire sortie. Le taillear de 
Leyde asfûrait à rémiir sor sa tète tous les pouyoirs, et prépara 
les dnees en conséqaence. Ses amis aHèrent répétant partout que 
cTétait non pas sedement dans ferdre religieux, mais aussi dans 
l'ordre dvï que la parote de Dieu derait fitire loi. Ils demandaient 
qae celui qu'ils avaient choisi pour prophète fût investi d'une au*-- 
torité absolue* Bo^^lsohn feignit de redouter une si lourde charge 
et de vouloir s'en remettre à un conseil dont il exécuterait sim- 
plement les décisions. Tant que ses affidés travaillaient l'opinion 
pour l'élever à la dictature, il avait gardé le silence, sous prétexte 
que Dieu loi fermait la bouche. Dès qu'il crut les esprits suffisam- 
ment gagnés, il sortit de son mutisi&e et déclara que Dieu loi avait 
révélé la nouvelle forme à donner au gouvernement du peuple élu. 
Douze anciens devaient être choisis pour rendre la justice, ainsi 
que cela s'était pratiqué dans Israël. Rothmann, qui n'était plus 
que l'écho de la voix du prophète, confirma cette révélation et 
proclama les noms, certainement arrêtés à l'avance avec Bockel- 
sohn, de ceux qui devient être cboiâs pour anciens. Le conseil 
suprême n'était qu'une fictkMi destinée à masquer la tyrannie du 
prophète; celui-ci fut censé n'avoir que le droit de promulguer les 
sentences prononcées par les douxe, qui étaient à sa dévotion. 

Lesancîras entrèrent dooc en fonction; il y en eut toujours six 
occapés à juger. Ils rédigèrent le nouveau code de lois d'après le- 
quel allait être rendue la justice, et qui était en grande partie em* 
pnioté à la législatiou mosaïque. Bockelsohn en fît la promulgation. 
KnipperdoUinck fut revêtu de la charge de grand-justicier; c'est à 
kii qu'il appartenait de frapper les coupables avec l'épée. On s'oc- 
capa ensuite de changer tous les vieux usages. Déjà la propriété 
«?ait été abolie; on réforma ce qui concernait le mariage, et l'on 
rétablit la polygamie de l'âge patriarcal. La pensée de revenir à 
cette antique institution s'était présentée à l'esprit de quelques 
apôtres de la réforme; Carlstadt et Mûnzer l'avaient acceptée. Lu- 
ther hd-même y inclina un instant, frappé qu'il était de vobr dans 
rAncien-Testament Dieu approuver la pluralité des épouses; mais 
il avait été retenu par cette considération, que nous devons obéis^ 
saoce à ia loi dvite qui donne sa sanction au mariage et prescrit 
la moDogamîe comme plus &vorable au bon ordre des sociétés. Un 
tel motif ae pouvait être déterminant aux yeux des anabaptistes. 
Matfays, sous pitélexte de 9S conformer à l'inspiration qu'il avait 
reçue d'en haut, s'était séparé de sa Setame légitime pour s'aok à 
ooe plus jeune et plus belle nommée Divara, il avait amené celle-'d 
iHinster, ^ ses charmes firent impression sur Bockelsohn; aussi, 
après la mort du prophète de Harlem, Tancien tailleur de Leyde 



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316 BEVUE DES DEUX MONDES. 

voulut-il l'avoir pour épouse. Comme il n'entendait pourtant pas 
répudier sa propre femme, il décida le rétablissement de la polyga- 
mie, et il s'unit à Divara. Cet hymen produisit toutefois quelque 
scandale; il indigna les moins fanatiques, tandis que d'autres s'en 
autorisèrent pour se livrer à tous les caprices de leurs passions. Il se 
forma bientôt un parti résolu à s'opposer à un tel débordement d'in- 
novations et à remettre en vigueur l'ancienne constitution munici- 
pale. Un complot s'ourdit contre le prophète. On devait s'emparer 
de sa personne. A la tète ét^dt un forgeron nommé Mollenbôk, 
homme énergique; mais le secret fut éventé. Les conjurés, poursuivis 
par la populace, se réfugièrent à l'hôtel de ville. On cerna l'édifice; 
les femmes amenèrent du canon. MoUenhôk et ses compagnons 
furent réduits à se rendre. On n'épargna aucun des prisonniers : 
les uns eurent la tète tranchée, les autres furent attachés à des 
arbres et percés de flèches. Le prophète présidait en personne à 
l'exécution. Il sentait que ce n'était que par la terreur qu'il pouvait 
retenir sous sa domination une population où tant de gens commen- 
çaient à en être fatigués. C'était là au reste un régime que Matfays 
avait déjà inauguré. Un jour, il avait fait mettre sur-le-champ à mort 
un forgeron qui ne répondait à ses ordres que par des paroles mé- 
prisantes. Son successeur ne se borna pas à un seul exemple de pa- 
reille cruauté; il condamnait impitoyablement, e^t Knipperdollinck 
exécutait ses sanguinaires arrêts. On voyait l'ancien bourgmestre 
de Munster se promener dans la ville le glaive en main, suivi de 
quatre satellites, et se jetant pour les égorger sur ceux que le pro- 
phète lui désignait. 

Bockelsohn n'était pourtant pas encore satisfait de la situation à 
laquelle il était arrivé. Le pouvoir absolu ne jui suffisait pas; il 
voulait jouir des honneurs des royautés de ce monde, et, pour se 
les faire attribuer, il procéda comme d'ordinaire, en poussant l'un 
de ses séides à proposer au peuple, comme par l'effet d'une inspi- 
ration de Dieu, de conférer au prophète des prérogatives nouvelles. 
Un orfèvre de Warendorf, nommé Dusentschuer, annonça que l'É- 
temel lui avait révélé que son vicaire Jean devait être appelé à la 
royauté et représenter la puissance du Christ sur la terre. Roth- 
mann, toujours prêt à appuyer chaque nouvelle folie, affirma la vé- 
rité de la prophétie, assurant que Dieu lui avait fait pareille révéla- 
tion; le roi devait, ajoutait-il, être entouré de grands dignitaires qui 
rehausseraient l'éclat et la majesté de son trône. L'ancien chapelain 
de Saint-Haurice tira de sa poche la liste de ceux qui devaient com- 
poser la nouvelle cour : il y figurait en tête. Il la lut à haute voix 
devant le peuple assemblé, qui applaudit à ces nominations. Chacun 
de ces grands officiers de la couronne avait un titre particulier. Rotb- 



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LB SOCIALISME AU XTI' SIECLE. 317 

mann prenait celui de worthaltery c'est-à-dire ministre de la pa^ 
rôle, qualification qu'on donnait alors aux bourgmestres en certaines 
Tilles libres de l'empire. Knipperdollinck, qui s'était aussi mêlé de 
prophétiser, eut la charge de statthalter {lieutenant). Jean de Leyde 
était enfin arrivé au comble de ses désirs, et il donna toutes les 
marques de l'ivresse dans laquelle le jetait sa soudaine élévation. 
II se montrait en public le cou ceint d'une chaîne d'or d'où pendait 
un globe du même métal, percé de deux épées, emblème de la sou- 
veraineté universelle, car c'était comme roi de la terre qu'il avait été 
acclamé par ses sujets imbéciles, à l'instigation de Dusentschuer. 
U s'intitulait : « Jean, le roi juste dans le nouveau temple. » Il ren*» 
dait des décrets où il était dit qu'en lui résidait la royauté annoncée 
par le Christ. Il fit battre monnaie en son nom ; il s'entoura d'une 
pompe ridicule. Il marchait environné d'un cortège de serviteurs 
portant une livrée verte. Trois fois la semaine, il se rendait sur la 
place du marché, et là, une couronne sur la tête, il rendait la jus- 
tice du haut d'un trône qu'il appelait le trône de Davidy et au plus 
bas degré duquel se tenait Knipperdollinck, l'épée à la main. Il se 
montrait dans les rues, suivi de deux pages, l'un portant l' Ancien- 
Testament et l'autre une épée. Chacun devait alors se précipiter à 
genoux sur son chemin. Ce faste grotesque n'était pourtant pas 
sans provoquer les railleries de quelques-uns; des huées saluèrent 
plus d'une fois son passage. U lançait alors l'anathème contre les 
impies, et, comme Knipperdollinck tenait en main ses foudres, les 
railleurs reprenaient bien vite leur sérieux. Pourtant ce fanatique 
lui-même ne put maîtriser un jour l'impatience que lui causait la 
folle arrogance de son maître; il l'apostropha en termes assez durs. 
La brouille se mit entre les deux insensés; mais Bockelsohn parvint 
à reprendre son ascendant sur un homme dont il ménageait la po- 
pularité; le statthalter implora le pardon, et l'obtint. Au reste, ce 
misérable ne le cédait guère au tailleur devenu roi en fait d'extra- 
fagances. C'est lui qui faisait exécuter devant Bockelsohn, assis sur 
son trône, par des chœurs de fidèles des danses où la licence s'as- 
sociait à la bouffonnerie. Parfois il précédait à cheval le cortège 
royal, et un jour, comme la foule s'amassait sur la place du mar- 
ché, il lança sur elle son coursier en soufflant de sa bouche, afin, 
disait-il, de communiquer à tous l'Esprit-Saint dont il était possédé. 
Les fêtes religieuses que les sectaires célébraient au milieu d'un 
tel dévergondage ne pouvaient manquer de dégénérer en de vérita- 
bles saturnales. Tel fut le caractère de la cène solennelle à laquelle 
prirent part tous les habitans de la ville. On eût dit un de ces ban- 
quets en plein air qui eurent lieu à Paris pendant la terreur. Boc- 
kelsohn et Divara, son épouse favorite, y parurent entourés des 



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M8 R£TUE DBS DBCX XOHDfiS. 

officiers de la couronne et de tons leurs gens. Ils voulnreiii admi- 
nistrer eux-mêmes le sacrement. Le roi servit le pain aux ctovîves, 
sa femme versa le vin; mais, pendant ces agapes, il aperçut qb 
étranger qui n'avait point revêtu la robe nuptiale, et, jugeant que 
ce ne pouvait être qu'un nouveau Judas, il le poussa hors de l'as- 
aistance, lui trancha de sa propre main la tête, puis après €ette £é* 
roce exécution revint tout joyeux reprendre place à la table da 
festin. Ces actes de démence sanguinaire, Bockelsohn les aocom* 
plissait sous les dehors d'une piété qui en imposait au peuple. Oa 
parlait dans la ville d'une certaine femme qui se vantait qu'ancon 
homme n'avait jamais réusâ à gagner son cœur ni à triompher de sa 
vertu. Le roi, qui n'aimsdt pas^e genre d'indépendance, la désigna 
pour devenir Tune de ses épouses, et elle dut se soumettre à son ca« 
price; mais elle ne put surmonter l'aversioii que lui inspirait soa 
sultan : peu de temps après avoir partagé sa couche, elle lui déclara 
qu'elle n'entendait plus demeurer dans son sérail, et lui rendit soa 
présent de noces. Bockelsohn affecta de voir dans cette oondoite la 
plus criminelle des révoltes contre Tautorité qu'il tenait de Dieu; il 
s'empara de l'épouse rebelle et la mena lui-même sur la place da 
marché, où il la décapita et poussa le cadavre de son pied. Les fidëes 
épouses qui assistaient à cette exécution entourèrent alors le roi- 
prophète et entonnèrent le Gloria in excdsis. De pareilles atrocités 
auraient en d'autres temps fait horreur dans Munster; mais le sens 
moral était aboli chez une population nourrïe des plus pemideax 
enseignemens. La conduite sanguinaire de Jean de Leyde ne faisait 
que développer chez elle des instincts à l'unisson des siens. Dae 
femme frisonne venue de Sneek, nommée Hille Feike, après avoir 
entendu lire pendant le repas l'histoire de Judith, s'imagina qu'elle 
était appelée à renouveler son action héroïque, et, vêtue de ses 
plus beaux atours, elle sortit de Munster et se dirigea vers le camp 
de l'évêque, supposant qu'il ne serait pas moins accessible à ses 
charmes qu'Holopherne ne l'avait été à ceux de la belle Juive. 
Les assiégeans ne lui laissèrent pas le temps d'arriver jusqu'aa 
prélat: elle fut arrêtée, interrogée; elle avoua hardiment son des- 
sein, et paya de la vie sa témérité. 

En présence d'une telle exaltation chez les habitans de MUoster, 
le blocus était insuffisant pour amen^ la réduction de la ville. L'évê- 
que le comprenait, et, avant que le désordre en fût venu à cette ex- 
trémité, il avait décidé de tenter tm assaut. Le 30 août, à cinq heures 
du matin, la grosse coulevrine hessoise, qu'on avaix surnommée le 
Diable y donna le signal. Les lansquenets prireot leurs positions, et, 
voyant que les assiégés ne bougeaient pas, s'avancèrent jusqu'aux 
palissades et aux bords des fossés de la ville, puis, les franchissant, 



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LE 50aAU81IE AU XTI* SIÈCLE. Slil 

ils appliquèrent contre le rempart les échelles et commencèrent à 
l'escalader. Déjà même un porte-enseigne avait planté Tétendard 
épiscopal sur le mur; mais les Mûnstérois, informés depuis la veille 
des desseins de l'ennemi, étaient sur leurs gardes, et, s'ils avaient 
laissé les assaillans s'approcher ainsi, c'était pour mieux les acca- 
bler de leurs projectiles. La place du marché était, comme de cou- 
tame, occupée par le corps d'élite que commandait Jean de Leyde 
en personne, et qui avait pour mission de.se porter aux endroits les 
plus mraacés. Derrière les remparts se tenait tout ce qu'il y avait 
de jeune et de valide, armé de mousquets et d'arcs. Les femmes 
traioaientfavec elles de grands chaudrons remplis de poix bouil- 
lante et de chaux vive pour les répandre sur les assiégeans. Les 
soldats de l'évoque ne furent pas plus tôt grimpés aux échelles 
qu'un feu terrible, une nuée de flèches lancées par des mains très 
habiles, des torrens de matières brûlantes plurent sur leurs têtes; 
il fallut reculer, et l'entreprise avorta complètement. Les assié- 
geans avalent perdu beaucoup de monde, ils rentrèrent dans leur 
campement Ce succès enivra les anabaptistes, et le prélat, n'ayant 
plus que des forces insuffisantes^ dut recourir à de nouvelles levées 
et songer à un autre système d'attaque. 

Les Mûnstérois s'imaginaient d'autant plus être invincibles que 
les nouvelles qu'on leur apportait du dehors annonçaient l'arrivée 
prochaine de renforts. Les anabaptistes des Pays - Bas , en dépit 
de la persécution ordonnée contre eux, avaient relevé la tête; ils 
s'apprêtaient, assurait -on dans Munster, à délivrer la nouvelle 
Jérusalem. L'écrit que Rothmann venait de composer sur la mira- 
culeuse élévation de l'église des justes circulait en Néerlande, et il 
ne contribua pas peu à y entretenir l'effervescence. En octobre, une 
émeute provoquée par les sectaires éclatait à Amsterdam au mo- 
ment où le stathouder venait recevoir le serment de fidélité du 
bourgmestre et des magistrats. Deux des chefs de leur communauté, 
Jean van Wy et Jean van Scellincwoude, pénétrèrent jusqu'au mi- 
lieu de l'assemblée communale à travers les rangs de la milice 
bourgeoise, et sommèrent l'autorité d'exiger que les citoyens qui 
avaient été emprisonnés pour cause d'anabaptisme fussent élargis. 
Ces deux hommes poussèrent la hardiesse jusqu'à défier les ma- 
gistrats de mettre la main sur eux, déclarant qu'il y avait là 
1,500 frères tout prêts à prendre leur défense, et cette attitude ré- 
solue en imposa; il ne fut rien tenté contre leur liberté. Les ana- 
baptistes étaient d'ailleurs favorisés par l'opposition que la cour de 
BoUande rencontrait chez les luthériens et les sacramentaires d'Am- 
sterdam; l'agitation persista jusqu'à l'entrée en fonctions d'un nou- 
veau bailli {schouty, celui-ci était bien décidé à sévir contre toute 



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320 REVUE DES DEUX HOia>£S. 

infraction aux lois. Yan Wy et quelques - uns de ses coreligion* 
naires eurent la tête tranchée, et Yan Scellincwoude ne put dod 
plus se soustraire à la justice de la cour de Hollande. Toutefois les 
communautés anabaptistes étaient trop éparses pour opérer avec 
ensemble et réunir des forces suffisantes pour délivrer Munster. De 
plus, la division commençait à s'introduire parmi elles. Les sec* 
taires néerlandais étaient loin de s'entendre sur les points essentiels 
de la doctrine. Chacun suivait un peu ses idées particulières, et, 
échappant à la tyrannie qui courbait en Westphalie tous les fidèles 
sous la volonté du prophète, ils manquaient de direction théologi- 
que. Par compensation, les anabaptistes des Pays-Bas se préser- 
vaient des extravagances que Mathys et Bockelsohn avaient fait 
accepter dans Munster. Ils repoussaient notamment la polygamie, 
et, dans leur aversion pour les monstruosités qui se produisaient 
dans cette cité, beaucoup se refusaient à lui porter secours. 

Cependant Bockelsohn se croyait plus que jamsds investi de la 
toute-puissance; il songeait à en assurer l'exercice sur le monde 
entier. Il allégua une nouvelle révélation de Dieu, qui lui ordonnait 
d'expédier les messagers de sa royauté dans les diverses régions de 
l'univers. Il chargea en conséquence vingt- huit apôtres d'aller an- 
noncer en tout lieu l'avènement du roi de Sion. 



III. 

Une fermentation sourde régnait alors dans les classes inférieures 
d'un grand nombre des villes de l'empire. La prédication ana- 
baptiste avait ravivé chez le peuple les aspirations un instant com- 
primées par la victoire remportée sur les paysans. Les idées naguère 
représentées par Storch et Munzer reprenaient faveur, grâce à la 
nouvelle forme que les écoles de Zurich, de Moravie et de Stras- 
bourg leur avaient donnée; elles s'insinuaient chez une foule d'es- 
prits en quôte de réformes plus radicales que celles de Luther et de 
Zwingli. Protégés par quelques personnages puissans, les sectaires 
étaient parvenus à maintenir çà et là leurs communautés. En Prusse 
notamment, fiavorisés par Frédéric de Heideck, en grand orédit près 
du duc Albert, ils étaient tolérés. Une fraction de la noblesse incli- 
nait même à leurs doctrines, que venaient de propager deux apôtres 
arrivés de la Silésie. Les fidèles que la persécution avait contraints 
de quitter la Moravie s'étaient établis en Prusse, et leur présence 
y augmentait les forces de la secte. En Saxe, la vallée de la Werra 
se remplissait des adhérens de l'anabaptisme, et il était parti d'Er- 
furt jusqu'à 300 missionnaires pour le répandre au cœur de TAlle- 



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LE SOCIALISME AU XVI* SIÈCLE, 321 

magne. La secte comptait des prosélytes dans l'Anhalt, le Brande- 
bourg, la Franconie, le AVurtemberg. II en restait encore en Suisse. 
On a vu qu'ils formaient une communauté importante à Strasbourg, 
et qu'ils s'étaient constitués par petits groupes dans les provinces 
rhénanes. Les émissaires de Bockelsohn trouvaient donc le terrain 
préparé pour leur œuvre, et un premier succès couronna leur en- 
treprise. A Warendorf, le conseil de la ville se déclara au bout de 
quelques jours pour le roi de Sion, et la commune suivit son 
exemple. li est vrai que cette localité, impuissante à se défendre 
contre l'évéque de Munster, fut bientôt obligée de lui faire sa sou- 
mission. 

C'est en Néerlande que les apôtres du tailleur-prophète firent la 
plus riche moisson. Originaires pour la plupart de cette contrée, 
ils rentraient de la sorte, dans leurs foyers. Ils s'adressaient à une 
population dont ils parlaient l'idiome, partageaient les mœurs et 
comprenaient les besoins. Cependant, s'ils parvinrent à faire recon- 
naître la royauté de Mtxnster, ils ne furent pas si heureux quand 
ils tentèrent de provoquer chez elle une prise d'armes ayant pour 
but d'appuyer l'insurrection de la cité westphâlienne. On sait que 
la divergence des idées de Hofmann, qui conservaient chez ces 
sectaires un grand empire, et de celles que prêchait Jean de Leyde 
avait amené de la désunion parmi les fidèles. Les melchiorites, qui 
avaient déjà refusé leur concours, s'obstinèrent à ne point bouger, 
alléguant les préceptes de Ilofmann. Celui-ci avait dit que Dieu 
permet aux fidèles de se défendre, mais non d'attaquer. L'un des 
plus actifs entre les missionnaires arrivés de Munster, Jean van 
Geel, qui s'était rendu à Amsterdam, lutta contre cette opposition. 
Il avait triomphé de bien des scrupules lorsqu'une trahison vînt 
déjouer ses espérances. Si le nouveau messie avait trouvé des apô- 
tres prêts à tirer l'épée comme saint Pierre, des disciples dévoués 
comme saint Jean, il eut^aussi son Juda<?. L'un des compagnons de 
Van Geel était tombé aux mains de Tévêque de Munster. C'était un 
ancien maître d'école de Borken, appelé Henri Graiss. Exposé à 
perdre la vie, tout au moins la liberté, cet apôtre, afin d'obtenir sa 
grâce, promit de livrer ses coreligionnaires et pour cela de s'intro- 
duire dans Miinster, d'observer ce qui s'y préparait, puis de reve- 
nir en informer l'évoque. On accepta ses offres. Le nouveau Sinon 
rentra dans la ville. Il assurait avoir été miraculeusement délivré 
de la prison où les ennemis l'avaient enfermé. Il gagna la confiance 
du roi de Sion, qui l'appela dans son conseil. L'esprit prophétique 
s'était emparé d'une foule d'anabaptistes. Graiss se donna comme 
ayant des révélations, et ses prédictions se répandirent jusque dans 
les Pays-Bas, où Van Geel s'empressait de s'en armer pour con- 

io«« CI. — 1872. 21 



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322 HEVUE ]>ES DEUX IfORDCS. 

vaincre les tîèdes et les indifférens. Un jour, le fourbe déclara qu'il 
avait eu une vision. Un peuple immense, plus nombreux qne les 
grains de sable de la mer et que les étoiles du del, s'était montré 
à ses regards. H se dirigeait vere Munster. "Nul ne douta que ce 
ne fût l'armée des frères néerlandais qui venaient au secours de 
la ville; Graîss ne manquait pas d'interpréter aussi dans ce sens 
sa prétendue vision. 11 se proposa pour aller h la rencontre de» 
libérateurs, afin de leur servir de guide "aux environs de la place. 
On lui donna de l'argent pour son voyage et une escorte. Le traître 
ne fut pas plus tôt sorti de l'enceinte tpi'il envoya en avant ses 
compagnons dans la direction de Deventer, sous prétexte de s'as- 
surer si l'armée de délivrance débouchait par ce côté; puis il prit 
en secret la route d'Iburg, résidence de l'évéque, auquel il courut 
révéler tout ce qu'il avait appris du plan des insurgés. Le pn^lat 
l'employa ensuite comme émissaire à Wesel, où les anabaptistes 
étaient en force et s'apprêtaient à soutenir les assiégés. Graîss y 
trompa encore les crédules sectaires , qui furent livrés aux ven- 
geances épiscopales. Les rapports faits à Iburg avaient mis le pré- 
lat au courant de tout ce qui se préparaît dans les Pays-Bas. On 
prévint les projets des anabaptistes de Deventer et de Leyde, dont 
les chefs furent arrêtés et qui comme ceux de Wesel payèrent de 
leur vie. Dans la Frise, où les fidèles montraient des dispositions 
plus belliqueuses que dans la Hollande, il fut moins facile de se 
rendre maître des meneurs. Des tentatives d'insurrection très sé- 
rieuses s'y continuaient. Une émeute grave éclatait à Groningue, où 
le gouverneur faillit avoir le dessous. 

Ainsi s'évanouissaient les espérances que les premiers succès des 
apôtres du roi de Sion avaient fait concevoir; mais Jean de Leyde 
persistait à faire annoncer l'approche des auxiliaires néerlandais, et 
il continuait d'agir comme si sa domination était déjà établie. Il 
créait douze ducs pour être ses vassaux dans l'empire; il traitait 
d'égal à égal avec les princes allemands, il écrivait au landgrave 
Philippe en l'appelant son cher Lipsy lui donnait des conseils et 
l'engageait d'un air de protection à relire la Bible, afin de se con- 
vaincre de la divinité de la mission dont lui, Jean, était investi. 

Les souverains des contrées voisines de Munster commençaient à 
comprendre la nécessité d'agir avec plus de vigueur qu'on ne l'a- 
vait fait. Le duc de Clèves et l'archevêque de Cologne s'étaient d'a- 
bord bornés à mettre leurs états à l'abri de l'invasion du mal; 
mais, craignant que le landgrave n'entreprtt d'opérer à lui senl la 
soumission des rebelles et qu'il ne profitât de la victoire pour im- 
poser le luthéranisme dans les domaines de l'évéque de Mûûster, 
ils s'étaient décidés à fournir à celui-ci un secours d'hommes, de 



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LB SOCIAX.ISiI£ AU TYl* SIÈCLE. 

ehevaux et de munitions, à la charge pour le prélat de les iodem- 
lôser de toors dépenses une fois la Tille prise. Le comte Franz de 
Waideck était malfaeureusement presque à bout de ressources. II 
anût ^evé les taxes^ appelé sous son étendard tous ses vassaux 
ea ]&& obligeant de s'-éqoiper à leurs frais, c<»itraint les églises 
d'apporter les joyaux de leurs ti^sors. Tout cela n'avait pas suffi 
ponr subvenir aux dépenses d'un siège qui n'avançait pas. Le 
duc de Glèves et l'arcbevèque de Cologne songèisent alors à coopé- 
rer directesmut à la guerre faite à Mûaster. Des négociations s'ou- 
vrirent entre ces princes et le comte Franz. On ne parvint pas à 
s'entendre sur les moyens les plus propres à soumettre la ville, 
surtout sur la part que chacun devait supporter dans les charges 
qu'il était nécessaire de s'imposer; chaque état visait à débourser le 
moins pos^le. Les intérêts du oercle électoral du Rhin, dont dé- 
pendait Cologne, n'étaient pas d'ailleurs les mêmes que ceux du 
cerde de Westphalie et du Bas-Bhin, à la tête duquel était placé 
le duc de Clèves. Qn convint alers de s'adresser à la Saxe et à la 
Hesse, qui ne se montraient pas ékHgnées de prêter aussi leur con- 
cours. Fautres états manifestèrent pareillement des dispositions fa- 
vorables à une répression collective, et tandis que les représentans 
de la Saxe et de la Hesse se réunissaient à Essen, dans les premiers 
jours de novembie, aux envoyés du duc de Clèves et de l'archevêque 
de Cologne, les dépiutës des archevêchés de Mayence, de Trêves, de 
Tévèché de Wurzbourg et du Palatinat s'assemblaient à Oberwesel. 
Peut-être, avec la lenteur et l'esprit de contention des princes alle- 
mands, toujours divisés entre eux et ^e jalousant mutuellement, ne 
fùt-on arrivé à aucun rÉBuItat, si l'on n'avait eu peur que la régente 
Marie ne prit les devans et n'envoyât des Pays-Bas un secours à 
Tévèque, ce qui aurait fait tourner les choses à l'avantage de la 
puissanoe personnelle de l'empereur. Les^ats consentirent à sup- 
porter chacun propontiocnellement la dépose que devaient en- 
traîner l'envoi de nouvelles troupeset la construction des blockhaus 
par lesquels on se proposait- de resserrer et de rendre plus infran- 
chissable la ligne d'investissement. On arrêta la levée d'un corps de 
3,000 hommes pour opérer osntre la ville, et l'on vota un subside 
mensuel de 15,000 florh» destiné à leur entretien. 

Pourtant ces forces ne poaivaieii4 encore suffire, et les alliés ju- 
gèrent convenable de faire appel ou concours des autres puissances 
de l'empire. Le frère de Charles^Quint, Ferdinand, qui venait d'être 
reconnu roi des Romains, convoqua, à la demande des trois cercles 
de Westphalie, du Bas-fthm et du Haut-^in, une diète à Worms pour 
le h avril 153&, aefin d'aviser aux mesures les plus nécessaires. La 
diète se résmt au jour fixé; on y discuta beaucotq) et on eut grand*- 



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'62h BEVUE DES DEUX MONDES. 

peine à tomber d'accord. Les princes se montraient peu empressés 
à accepter leur part d'une guerre dont ils auraient voulu laisser 
tout le poids aux états voisins de Munster. Enfin on triompha de 
leur mauvais vouloir. Une intervention collective fut décidée, et le 
comte Whiricb de Dhaun, qui avait été déjà désigné par les trois 
cercles comme général de l'armée, se rendit à Coblentz pour pren- 
dre le commandement au nom de l'empire. On lui adjoignit six 
commissaires nommés cbacun par un des états alliés. Le blocus fut 
alors poussé avec vigueur. On empêcha l'entrée dans la ville de 
toute espèce de vivres et de munitions. Les assiégés ne perdaient 
pas courage, car ils se berçaient encore de l'espoir d'être secourus, 
et malgré la trahison de Graiss les apôtres envoyés au loin et main- 
tenant de retour dans Munster entretenaient ces vaines espérances. 
Il est vrai qu'à ce moment les mouvemens insurrectionnels des ana- 
baptistes dans les Pays-Bas n'étaient point tout à fait comprimés, 
et que quelques succès des sectaires pouvaient justifier les asser- 
tions des missionnaires de Bockelsohn. J'ai déjà parlé de Groningue, 
où les anabaptistes étaient parvenus à s'ouvrir un chemin jusqu'au 
couvent deWarfum. Dans la Frise occidentale, ils avaient réussi à 
s'emparer d'Oldenkloster, près de Sneek. L'agitation se réveillait 
dans rOver-Yssel, et à Amsterdam une poignée de fanatiques s'em- 
para quelques semaines plus tard un instant de l'hôtel de ville; 
mais c'était là l'agonie d'une révolte dont l'autorité devait à la fin 
extirper tous les fermons. 

La rigueur du blocus n'eut d'abord pour efiet que d'exalter le fa- 
natisme. Les sectaires, qui avaient pris la lenteur des assiégeans 
pour de la crainte, commençaiL^nt à comprendre qu'ils ne pouvaient 
plus rester simplement sur la défensive. Infatués de l'habileté de 
leurs tireurs, de la bravoure déployée par quelques-uns des leurs, 
ils ne parlaient que de se précipiter en masse hors de la ville pour 
rompre la ligne d'investissement, et d'exterminer tous les prêtres 
et les nobles; mais, comme l'entreprise était impossible, ils n'al- 
laient pas plus loin que les paroles, et restaient à veiller sur leurs 
murs. Les vivres n'entrant plus dans la place, la disette se fit 
cniellement sentir, et ceux qui désespéraient de l'arrivée de Tarmée 
de secours commencèrent à mmmurer. Plusieurs, ne résistant plus 
à la faim, s'échappèrent de la ville; les souffrances de la population 
augmentant, le nombre des fugitifs s'accrut. Les assiégeans les re- 
poussaient d'abord, mais l'état misérable de ces infortunés finit par 
les attendrir, et ils se montrèrent moins intraitables. On voyait des 
femmes, aflblées par la faim , se précipiter avec leurs enfans dans 
les fossés et chercher à escalader les palissades. Les lansquenets, 
touchés de leur détresse, tendaient à ces malheureuses quelques 



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LE SOCULISME AU XYl* SIECLE. 325 

alimens ; mais la masse ne pouvait sortir de la place : les uns re- 
doutaient leur tyran, chez les autres le fanatisme était encore plus 
fort que la faim. Alors s'offrait le même tableau que les anciens 
nous ont fait de Sagonte assiégée par Annibal, de Numance par 
Scipion , et que devait présenter soixante ans plus tard Paris at- 
taqué par Henri IV. On ne rencontrait plus dans les rues que des 
individus au visage hâve et décharné, qui pouvaient à peine se sou- 
tenir, et qui ressemblaient plus à des squelettes qu*à des corps vi- 
vans. On se jetait avec avidité sur les charognes les plus immondes; 
on mangeait jusqu'au parchemin des livres, et quelques-uns allè- 
rent même jusqu'à tuer des enfans pour dévorer leur chair; mais 
Tobstination des chefs anabaptistes était inébranlable. Les ardens 
ne permettaient pas qu'on prononçât le mot de capitulation. La po- 
pulation de Munster, durant ce second siège, qui succéda après un 
si court intervalle à celui auquel mit fin le traité du 14 février, se 
trouvait en proie à une exaltation que rien ne peut décrire. La ré- 
sistance n'était plus, comme lors du premier siège, dirigée par des 
hommes chez lesquels l'ambition et la haine de l'ancien régime 
n'avaient point étouffé le bon sens et la prudence. Munster tombait 
maintenant aux mains d'énergumènes qui avaient juré de s'englou- 
tir sous les ruines de la cité dont ils avaient fait le malheur. « Plu- 
tôt mourir que de retourner dans la servitude d'Egypte, » s'écriait 
Jean de Leyde , qui ne songeait qu'à conserver son odieuse cou- 
ronne; d'ailleurs, se réservant pour lui et ses familiers ce qui restait 
encore de vivres mangeables, il échappait aux cruelles angoisses de 
la faim. 

Au commencement de juin, les sommations du général de l'armée 
allemande étaient encore repoussées avec indignation. Les sectaires 
se déclaraient résolus à incendier Munster plutôt que de capituler, 
et sans doute ils eussent accompli cet abominable projet, si la tra- 
hison n'eût introduit dans la place l'armée qui devait la délivrer, 
tn des habîtans, nommé Langerstradt, parvint à se rendre près du 
commandant en chef des forces ennemies; il lui offrit de faciliter 
aux troupes le moyen de pénétrer dans l'enceinte, autrement dit de 
leur livrer la ville, car elles, ne pouvaient rencontrer, une fois dans 
Munster, grande résistance , la population étant épuisée et démo- 
ralisée. La proposition fut acceptée et l'entreprise fixée à la nuit 
du 24 juin. A l'heure convenue, 200 lansquenets s'approchèrent 
de l'endroit où le fossé présentait le moins d'ouverture. Aidés par 
I-angerstradt, ils arrivèrent jusqu'à la contrescarpe, là où le rem- 
part n'atteignait qu'une médiocre hauteur. Les sentinelles surprises 
furent égorgées et leurs cadavres précipités dans le fossé. Les as- 
saillans s'emparèrent ensuite du bastion attenant à l'arsenal, faisant 
main basse sur les hommes de garde, et poussèrent jusqu'au cime- 



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RETUI DIS DOUXl MONDES. 

tiëre de la cathédrale. Enhardis par ce succès et sans altendre an 
renfort, ils crièrent al^te^ et firent battre le tambour. Les anabap^ 
tistes endormis se réveillèrent en sursaut, coururent aux amies et 
marchèrent sui-devant de rennemi. Les lansquenets avaient eu le 
temps d*ouvrir à leurs camarades les portes de la. ville. U y eut 
alors une horrible boucharie. Les sectaires faisauent sur Feâsadllant 
un feu nourri de monsqueleirie et le criblaient de leurs flèches; nuds^ 
quoiqu'ils infligeassent ai£r troupes de rudes pertes, ils succombè- 
rent sous le nombre. 

Le corps d'élite que Jean de Leyde commandait» auquel la haute 
paie qu'il recevait donnait plus d'ardeur, déploya une rare intrépi- 
dité. Le roi de Sion, se voyant au moment d'être atteifit^ se dirigea 
vers le bastion le plus fortement défendu. Il tomba aux mûns des 
lansquenets avant d'y être arrivé. Rothmana trouva la mort dans la 
mêlée. Les plus résolus se retranchèrent, près de l'église Saint- 
Michel, derrière une barricade de chariots à la façon de leurs frères 
aînés de Tburinge. Gomme on ne réussissait pas à les déloger» oa 
leur promit merci, s'ils mettaient bas les armes; ils le firent, et 
on ne leur tint pas parole. Exaspérés par les pertes qu'ils venaient 
d'éprouver, les lansquenets les nmssacrèrent au moment où on les 
renvoyait chez eux. Les sectaires étaient d'ailleurs devenus par 
toute l'Allemagne un objet d'horreur ; on était décidé à ne point 
leur faire quartier. Ceux qui n'avaient pas été pris en combattant 
furent expulsés de Munster et indignement traités. Un édit impé- 
rial interdit, sous peine d'être condamné comme anabaptiste, de 
donner asile aux femmes des sectaires, qu'on avait chassés en bloc 
Ceux que Mathys et Jean de Lef de avaient contraints d'abandonner 
la cité westphaUenne y purent alors rentrer, leur nomlH*e représen- 
tait environ le tiers de la population primitive; mais il leur fallut 
payer cette rapatriation. L'évêque, qui tenait à se rembourser aa 
moins d'une partie de l'argent que la guerre lui avait ooiité, exigea 
un laisser- passer pour quiconque voulait revenir denoeurer dans 
Munster, et l'on devait acquitter un petit droit pour se le faire déli- 
vrer. Les habitans qui avaient adhéré à la secte^ mais n'étaient pas 
cependant jugés assez coupables pour encourir l'emprisonnement 
ou la mort, n'obtinrent la restitution du droit de bourgeoisie que 
moyennant une somme de &00 florins. L'ancien gouvernement épi- 
scopal fut complètement restauré. L'évêque, le chapitre et les ebe 
valiers devinrent plus puissans que jamais. La bourgeoisie perdit 
ses vieilles franchiser; le sénat fut désormais à la nomination du 
prince-évêque, qui devait toutefois prendre l'avis des danoines et 
des chevaliers. Une citadelle tat construite aux frais des habitansi 
pour tenir la ville en respect. 

La fia de lean de Leyde et de^ ses deux piinciiiaiix UestenooSi 



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LE SOCUUSME AU XTI'' SIÈCLE. 327 

Kuipperdollinck et Krechtîng, a été trop souvent racontée pour que 
j'aie besoin d'entrer à son sujet dans quelques détails. L'éphémère 
roi de Munster affecta devant ses juges un sang-froid qui tenait 
plus de la forfanterie que du courage; il soutint avec obsUnation 
une dispute contre deux théologiens hessois qui s'efforçaient de le 
coovaincre de mensonge. Toutefois il ne persista pas longtemps dans 
cette assurance et confessa son imposture, implorant sa grâce, s'en- 
gageant à ramener à l'obéissance et à la vérité tous ceux qu il avait 
abusés. Après qu'on eut promené ce misérable de ville en ville et 
de prison en prison, le donnant en spectacle à un peuple avide de 
contempler les tndts d'un homme qui avait tant fait parler de lui, 
on le ramena à Munster. Il fut exécuté avec ses deux séides, ayant 
été préalablement soumis à des tortures dont on montre encore 
dans cette ville les terribles instrumens. KnipperdoUinck fil preuve 
de plus d'énergie que son maître au milieu de ces supplices, dont 
la cruauté de nos pères était si ingénieuse à varier les raffinemens. 
L'ëvëque ordonna que les restes de Jean de Leyde fussent enfer- 
més dans une cage de fer que Ton hissa au sommet de la tour de 
Saint -Lambert, et les ossemens du tailleur -prophète demeurè- 
rent pendant plus de deux siècles ainsi exposés comme une menace 
contre ceux qui auraient tenté de ramasser sa couronne» tombée 
dans le sang et la boue« 

L'insurrection anabaptiste était à tout jamais vaincue. L'alliance 
faite par cette secte avec la démagogie, les monstrueuses extrava- 
gances de ses derniers prophètes, avaient perdu sa cause et flétri 
dans leur germe les sentimens de vraie fraternité et l'esprit sincë- 
rement chrétien dont était pénétrée sa doctrine primitive; mais ce 
qu'il y avait de pur et de réellement évangélique dans Tanahap^ 
tisme survécut à ses dangereuses aberrations, et l'héritage de ses 
idées les plus respectables passa à une communion inoffensive et 
cbaiitabie qui étendit en Angleterre et jusqu'aux Ëtats-Unis de 
vigoureux rameaux. 

Le socialisme religieux, qui avaût au xvi^ siècle enthousiasmé tant 
d'esprits ardens, exalté tant d'ambitions déréglées, armé tant de 
révoltes, leurré tant d'âmes crédules» disparut comme avaient dis- 
paru nombre d'hérésies et de fastueux systèmes dont la prétention 
était de régénérer l'humanité, et qui n'en agitèrent que la surface. 
La postérité s'étonne que de pareilles spéculations aient pu susciter 
le fanatisme et passionner des milliers d'hommes; elle ne songe pas 
qu'elle assiste à de& illusions et à des chimères qui, pour être moins 
flaîves et moina grossières^ ne sont ni plus senaéea ni plus respoe^ 
tables. 



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328 REVD£ D£S DEUX MONDES. 

IV. 

Quand, au lieu d*étre le privilège des hommes dont Féducation 
et les lumières garantissent l'aptitude et la probité, les fonctions 
de l'état sont livrées aux caprices d'une multitude incapable d'ap- 
précier les mérites et que domine la passion ou l'engouement, les 
charlatans et les fanfarons de désintéressement et de patriotisme 
s'emparent des emplois. Les gens sincères et vraiment honnêtes 
refusant de s'abaisser aux menées misérables et aux démarches 
honteuses à l'aide desquelles on capte d'ordinaire les suffrages de la 
foule, les imposteurs politiques et les intrigans de bas étage ou 
de bas sentimens amorcent le peuple par des professions de foi 
bruyantes et des promesses menteuses. On tombe ainsi dans une 
ochlocratie qui amène au pouvoir des citoyens sans valeur ou dé- 
criés, des ambitieux qui, n'ayant pu s'avancer par un travail régulier 
et persévérant, par des services réels et des qualités solides, cher- 
chent fortune dans l'arène troublée des compétitions démagogi- 
ques. Le succès est au parleur le plus téméraire et le plus exagéré, 
à la brigue la moins scmpuleuse et la plus effrontée. Ce tableau, 
que nous mettent trop souvent devant les yeux les descendans 
des austères puritains et des fiers cavaliers émigrés au Nouveau- 
Monde, chez lesquels le mensonge et l'audace sont presque devenus 
des traits distinctifs du caractère national, ce tableau, auquel notre 
France, si elle n'y prend garde, pourrait aussi fournir quelques 
couleurs, était celui que, sous un autre jour, offrait au xvi® siècle 
une partie de la société protestante. Ce n'était pas sur des matières 
de législation et d'économie politique que l'on voyait appelés à dé- 
cider des hommes sans instruction et sans expérience, ils pronon- 
çaient sur des matières de foi, moins accessibles encore à l'intelli- 
gence des masses. Tout ce qui tenait aux dogmes et à la discipline 
ecclésiastique était réglé non par l'assemblée imposante des repré- 
sentans les plus élevés du clergé, mais par une population, une 
agrégation d'hommes absolument étrangère à la théologie et que 
dominaient des passions violentes et haineuses. Des bourgeois, des 
marchands, des ouvriers, étaient institués juges des questions mé- 
taphysiques les plus obscures et des vérités les plus sublimes. Us 
votaient sur l'adoption ou le rejet d'une institution religieuse et 
d'une liturgie, comme ils l'auraient fait sur un nouvel impôt à lever, 
une route à exécuter, une halle à construire. Devant un tel tribunal, 
rarement l'avantage était pour la science la plus profonde, la vertu 
la plus austère, le sens le plus droit. Cette foule ignorante et pi'é- 
venue se laissait convaincre ou plutôt entraîner par desprédicans 



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LE SOCIALISME AU XVI'' SIECLE. 329 

habiles à exalter un enthousiasme irréfléchi ou des colères ardentes. 
Abusant des citations bibliques, des interprétations arbitraires et 
surtout des invectives contre la superstition romaine, ils se don- 
naient tour à tour pour des inspirés ou de profonds docteurs. C'était 
chez eux à qui renchérirait en fait de réformes et de retour à TÉcri- 
ture sainte, de menaces de damnation et de promesses de félicité 
future. Les fidèles qui se pressaient à leurs sermons et dévoraient 
leurs écrits, une fois Tesprit rempli de ces déclamations théologi- 
ques ou de ces mystiques spéculations, finissaient par s'imaginer 
qu'eux aussi étaient aptes à décider entre les systèmes qui se dis- 
putaient leur foi : au lieu d'un concile œcuménique, on avait une 
foule de synodes qui prétendaient chacun à l'infaillibilité et anathé- 
matisaient ceux qui se permettaient de contredire leurs arrêts. Aussi 
là où la réforme, cessant de s'élaborer par le concours d'hommes 
que leur moralité et leur science appelaient à être les guides des 
âmes qui s'étaient détachées du catholicisme, fut livrée aux suf- 
frages populaires d'une cité, aux décisions d'un amas de fanatiques 
ou d'enthousiastes, dégénéra-t-elie en une licence religieuse qui 
n'aboutit qu'au dévergondage de la foi et qu'aux plus folles aber- 
rations de l'esprit. 

Ces masses, dépourvues des aptitudes nécessaires pour connaître 
des matières théologiques, se laissaient conduire par le premier 
novateur venu qui les avait séduites de sa parole et de ses prophé- 
ties. On voyait donc se produire alors tous les abus et tous les dan- 
gers signalés de nos jours dans l'intervention de l'élection popu- 
laire appliquée au choix des magistrats et des fonctionnaires, ou 
dans l'usage du mandat impératif. Le pouvoir laïque usurpait sur 
les droits de l'église après que l'église avait usurpé sur ceux de la 
société civile. Les pasteurs, auparavant désignés par un pouvoir qui 
trafiquait des bénéfices et dépravait les consciences, étaient main- 
tenant élus par ceux qu'ils devaient instruire et diriger, autrement 
dit les îgnorans et les vicieux prononçaient sur la question de sa- 
voir quel était le plus vertueux et le plus savant. De là résultait 
que quiconque aspirait au gouvernement spirituel d'un troupeau, 
au crédit et à l'autorité que donnait le saint ministère, cherchait 
avant tout à gagner la faveur de ses futures ouailles, flattait leurs 
tendances et leurs préjugés, et composait souvent avec des passions 
qu'il aurait dû combattre. Les confessions de foi et les liturgies re- 
flétaient tout naturellement les sentimens dont la multitude était 
animée. Cette conduite n'a point été rare chez les missionnaires de 
la réforme, enfans perdus de l'armée protestante, et elle est encore 
aux États-Dnis celle des pasteurs de plus d'une congrégation reli- 
gieuse. En présence d'un peuple avide de cbangemens dans le culte, 



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230 BEYUE UBS DEUX MONDES^ 

impatient du joug clérical» aspirant à une condition meilleure, les 
prédicans se trouvaient amenés à pousser de plus en plus dans la 
voie révolutionnaire, et, subissant eux-mêmes l'influence de ceux 
qu'ils semblaient appelés à éclairer, ils devenaient dupes des illu- 
sions qu'ils avaient d'abord caressées pour contenter la multitude 
et répandaient parfois leur sang pour les défendre et les propager. 

Telle est l'histoire des derniers chefs de l'anabaptisme et de ce 
radicalisme protestant qui avait fait avec lui une étroite alliance. 
A l'esprit vraiment religieux, c'est-à-dire à celui qui échauflTe les 
cœurs sans les consumer, qui les fortifie sans les endurcir, qui les 
soutient dans l'infortune et les console au bord de la tombe, ils sub- 
stituèrent un enthousiasme extravagant, un fanatisme tour à tour 
austère et dévergondé, d'autant plus dangereux qu'ils prétendaient 
n'agir que par les ordres exprès de Dieu. Les ministres de ces sec- 
taires insensés n'étaient plus les pasteurs vénérables que le pur es- 
prit de l'Évangile pénétrait d'un profond sentiment de bien et rem- 
plissait tout entiers de sa pratique; c'étaient des rêveurs ou des 
hypocrites, plus animés de la pensée d'abattre tout ce qui faisait 
obstacle à la réalisation de leurs desseins que de rendre l'homme 
meilleur et de faire régner la charité et la paix. 

Au xv!*" siècle, tous les désordres auxquels nous ont fait assister 
nos trop fx^quentes révolutions s'étaient donc déjà produits, mais 
avec cette différence qu'ils eurent un caractère plus religieux que 
politique, bien qu'on y retrouve l'empreinte du même malaise social 
dont l'humanité est actuellement travaillée. Les factions s'appelaient 
alors des sectes, et les démagogues des prédicans ou des prophètes. 
Cette félicité que promettent aux classes ouvrières et pauvres les 
utopies de certains philosophes et de certains publicistes, les apô- 
tres de l'anabaptisme et des écoles qui s'y rattachaient l'annonçaient 
à leurs adeptes. Les uns et les autres ont mis pour condition préa- 
lable de cette régénération de la société qu'ils devaient opérer l'a- 
néantissement de Tordre existant Les égarés du xvi* siècle payè- 
rent chèrement leur erreur,, et furent exterminés avant d'avoir 
poussé bien loin leur œuvre de destruction. Puissent les égarés du 
xix% que de terribles leçons n'ont point désabusés, se convaincre 
de la leur avant d'avoir amoncelé autour d'eux les ruines d'une so- 
ciété qui les écraserait dans sa chute I 

Alfred MàURV. 



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LA FRANCE 

AU LENDEMAIN DE ROSBACH 

B* APRÈS DES DOrcUinBIlS NOUYEADX. 



I. Comtponûanoe particulière manascrite de Bemis et de Choiseul (1*757-1756) , arcbiyes des 
ai&ires étrangères. — II. Correspondance diplomatique des rnôoies personnages (1757-1758). 
Mamiscrita de la Bibliothèque nationale, n« 7134. — HT. Lettres de Soubise, de RichelieB, 
4e demont et âm Bellisle à Choiseul, même date, manuscr^ de la Bibliothèque nationale, 
s* 7137. — IV. Btat manuscrit des force* de l'armée fraoçaise ayant la guerre de sept 
ans, bibliothèque Mazarine, n* 27Q8. — Y. Correspondance imprimée de P^ria-Duvemej 
aTcc le comtfide Saint-Germain, lieutenant-général, commandant l'arrière-garde à Rosbach. 



Malgré certaines apparences, il serait injuste de placer sur la 
même ligne, en les enveloppant dans une comparaison superficielle^ 
les journées néfastes de la guerre de sept ans et les terribles ba- 
tailles où notre pays vient de succomber. L'armée française de 
1870, écrasée sous le nombre, n'a point mérité l'injure d'être mise 
ea parallèle avec les soldats de Soubise, qui lâchaient pied sans 
tirer un coup de fusil. De son camp de Rosbach, Frédéric écrivait 
ce billet à l'envoyé de Hanovre près la cour de Vienne : « L'araaée 
de France a eu l'air de m'attaquer le 5 de ce mois, mais elle ne m'a 
pas fait cet honneur, s'étant enfuie, sans que je la puisse joindre, 
dès la première décharge de mes ti'oupes. » C'est d'un tout auti» 
style, on en conviendra, que l'empereur Guillaume rédigeait se& 
bulletins; les sanglantes victoires dont il remerciait Dieu n'auto- 
risaient pas ce ton d'impertinence et d'ironie. Il y a cependant 
entre la guerre de sept ans et celle de 1870 des rapports frappans; 
mais ces ressemblances sont politiques plutdt que militaires i en 



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J 



332 BEVUE DES DEUX MONDES. 

1757, comme en 1870, il faut demander à la politique rexplîcation 
de nos désastres, le secret de la fatalité qui s'attache à nos dra- 
peaux. Alors, comme de nos jours, les fautes commises dans les * 
conseils du cabinet s'expient sur les champs de bataille; c'est à Pa* 
ris, c'est à Versailles que se préparent ces déroutes inouïes dont le 
scandale étonne l'Europe : de là partent les influences dissolvantes, 
les germes corrupteurs, la contagion du désordre, de l'impré- 
voyance, de l'indiscipline, qui énerve le cœur de la France et para- 
lyse son bras. En 1757, la France a des armées mal pourvues, mal 
commandées et partout défaites, parce qu'elle a un mauvais gou- 
vernement. 

Et qui parle ainsi? qui dénonce avec cette précision accusatrice 
le principe d'affaiblissement et de ruine? Ce sont les agens mêmes 
du pouvoir, honteux du rôle qu'ils jouent, indignés des légèretés 
coupables d'une politique aventureuse, qu'ils refusent de servir 
plus longtemps. Dépèches officielles et correspondances privées 
peignent au vif cet état chronique d'anarchie dans le despotisme, 
ce néant de l'autorité dans un gouvernement absolu, la sottise pré- 
tentieuse et brouillonne « des petits esprits qui veulent tâter des 
grandes choses, » leur agitation éperdue à l'heure des dangers im- 
prévus, leurs folles terreurs sous le coup des catastrophes provo- 
quées par leur témérité. Toutes les plaies d'un pouvoir en dissolu- 
tion sont là, signalées par des témoins d'autant plus dignes de foi 
qu'ils ont leur part des faiblesses communes et sont atteints eux- 
mêmes du mal qu'ils décrivent. — Peut-être ne sera-t-il pas mu- 
tile d'insister sur ce grand exemple des défaillances et des aberra- 
tions de la politique française, en étudiant à la lumière de documens 
irrécusables, trop négligés des historiens, les aspects les plus inté- 
ressans d'une situation qui a l'inconvénient grave de se reproduire 
assez souvent chez nous (1). 

1. 

A l'époque où commence la plus importante des correspondances 
que nous allons examiner, l'abbé de Bernîs, l'un des promoteurs de 
l'alliance autrichienne, rédacteur principal du double traité de 
1756, entre au conseil et prend le département des affaires étran- 
gères; le comte de Stainville, futur duc de Choiseul, est désigné 
pour l'ambassade de Vienne. Des rapports plus étroits que les re- 

(1) L*aiiteur d*un mémoire sur l'ambassade de Choiseul, la récemment à TAcadémie 
des Sciences morales et politiques, a consulté avec fruit la correspondance diploma- 
tique indiquée plus haut; mai» il ne semble pas avoir connu la correspondance prm, 
qui seule eiprime la Traie pensée de Bemis. 



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U FRANCE APRES ROSBACU. 333 

lations officielles unissaient nos deux personnages : engagés Tun et 
Tautre dans le parti de M"* de Pompadour, intéressés à sa gloire, 
dévoués à sa fortune, la confornfiité des vues, l'accord des ambi- 
tions, la convenance naturelle de deux esprits bien faits, avaient 
formé entre le ministre et l'ambassadeur un de ces liens d'honneur 
et d'amitié qui ne résistent jamais longtemps aux infidélités de la 
politique. 11 s'établit donc, en ce moment rapide de bonne intelli- 
gence et de réciproque loyauté, un double échange dé communica- 
tions entre Bernis et Choiseul : ce que le ministre ne saurait dire à 
l'ambassadeur dans ses dépêches, il le confie à l'ami dans ses lettres 
secrètes et lui ouvre son cœur. 

Ces lettres particulières, rassemblées en un beau volume manu- 
scrit, sont aux archives réservées des affaires étrangères; nous de- 
vons au savant et bienveillant directeur des archives, M. P. Faugère, 
d'avoir pu les consulter. Elles devancent de six mois la correspon- 
dance officielle, dont on trouvera les copies avec quelques lacunes 
aux manuscrits de la Bibliothèque nationale. La première lettre est 
datée du 20 janvier 1757 : Choiseul est en Italie, sur le point de 
revenir à Paris, où l'on songe à lui pour un grand poste diploma- 
tique; Bernis le rassure au sujet de la crise intérieure qui, après 
l'attentat de Damiens, a failli perdre latmarquise et ses amis. C'est 
d'un ton fort dégagé, fort peu ecclésiastique, que l'abbé-ministre 
parle du confesseur de sa majesté et des efforts tentés contre la fa- 
vorite par les pieux défenseurs des bons principes, a Je vous crois 
à Parme, mon cher comte, et je prie M. de Rochechouart der vous 
rendre cette lettre. Le roi a été assassiné, et la cour n'a vu dans cet 
affreux événement qu'un moment favorable de chasser notre amie. 
Toutes les intrigues ont été déployées auprès du confesseur. Il y a 
une tribu à la cour qui attend toujours l'extrême-onction pour tâ- 
cher d'augmenter son crédit. Pourquoi faut-il que la dévotion soit 
si séparée de la vertu? Notre amie ne peut plus scandaliser que les 
sots et les fripons. Il est de notoriété publique que l'amitié depuis 
cinq ans a pris la place de la galanterie. C'est une vraie cagoterie 
de remonter dans le passé pour noircir l'innocence de la liaison ac- 
tuelle. Que d'ingrats j'ai vus, mon cher comte, et combien notre 
siècle est corrompu! 11 n'y a peut-être jamais eu beaucoup plus de 
vertu dans le monde, mais il y avait plus d'honneur. Venez promp- 
tement ici. Je crois nécessaire que vous soyez envoyé à la cour de 
Vienne pour étayer une besogne qu'il est si avantageux de suivre 
et qu'il serait si dangereux d'abandonner. Vous trouverez dans le 
conseil un ami de plus, qui connatt tout ce que vous valez et qui 
se fait un plaisir de le dire. » Décidé par ces nouvelles favorables, 
Choiseul embrasse avec ardeur la cause qui triomphe et s'attache 



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SSi BETUE DES DEUX MONDES. 

plus résolument que jamais au char de la marquise, dont Them^ease 
étoile a dissipé tant d'orages. 

Uété suivant, il partait pour Tienne, chargé d'une double mis- 
sion. Diplomate et militaire, il devait tout ensemble veiller sur l'al- 
liance et concerter les mouvemens de nos troupes avec ceux des 
armées autrichiennes. Il est dès lors comme un point central où les 
informations politiques et les faits de guerre aboutissent également; 
c'est ce qui nous explique pourquoi nous avons une centaine de 
lettres adressées par les généraux français à Cboiseul pendant les 
quinze mois de son ambassade. « Je vous envoie tos derniers sacre- 
mens, lui écrit Bernis le 5 août en lui expédiafit «es instructions; 
c'est à regret que je vous vois partir, maïs c'est pour le bien de 
Tétat et pour le vôtre. Au surplus, je vous reconnnande une seule 
chose, c*est de ne pas vous lasser d avoir envie de plaire; sur tout 
le reste, je suivrais volontiers vos conseils. Comptez éternellement, 
mon cher comte, sur mon tendre attachement pour tous. » A son 
arrivée, les choses ont tout d'abord un air riant et facile : les ar- 
mées françaises se répandent en Allemagne sans obstacle, et des 
succès d'avant-garde remportés sur un ennemi U*s inférieur en 
nombre semblent promettre une canïpagne aussi rapide que déci- 
sive. Jusque-là, Bernis #raison : un ministre, à Vienne comme à 
Paris, suffit à tout avec l'art de plaire. Le débat des deux corres- 
pondances est TempR des félicitations échangées entre la cour de 
France et la cour impériale ; Louis XV comble de prévenances $a 
bonne amie T impératrice ; Marie-Thérèse jwrodîgue les démonstra- 
tions flatteuses au roi et à hi faTorite. Ge sont les derniers beaux 
jours de ralliance; l'ambassadeur nouveau-Tenu épuise en quelques 
semaines les douceurs d'une prospérité qui va finir. Il écrit au roi 
le 25 août : « Après m'avoîr parlé plusieurs fois de votre majesté 
avec le plus vif intérêt, Timpératrice m'a demandé des nouvelles 
des personnes que vous honorez, sire, de votre confiance, et m'a 
témoigné nommément pour M"* de Pompadour beaucoup d'amitié 
et d'estime. » Cest au milieu de l'illusion générale et de ces effu- 
sions d'une politique en belle humeur que vient éclater, comme un 
coup de tonnerre, la nouvelle du désastre de Roabach, qui, déchi- 
rant tous les Yoiles, mettant à nu les vices profonds de notre état 
militaire aggravés par l'impuissance du gouvernement, accomplit 
dans les esprits et dans les affaires une révolution. 

Parmi les documens dont nous avons enftrepris l'exauien, on trouve 
d'assez nombreuses relations de la bataille du 5 novembre 1757. 
Tous ces récits, d'accord sur le fond des choses et curieux aujour- 
d'hui par la vivacité de l'impression récente, attribuent aux troupes 
de l'empire une large part dans la honte de cette journée. L'his- 



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LA FRANCE AFBÉS HOSBACH. SK 

toîre semble l'oublier : Rosbach n'est qu*à moitié un désastre fran- 
çais. Nous arlons alors deux armées en Allemagne : Tune, « la 
grande armée, » forte de 185 bataillons et de 181 escadrons, opé- 
rait en Hanovre sous les ordres du vainquetxr de Mahon; elle avait 
remporté la victoire d'Hastembeck, que Bernis appelle « une plate 
victoire, » et conclu la triste convention de Closter-Seven. Dn corps 
de 30,000 hommes, joint à 30,000 impériaux, manœuvrait en Saxe 
sur la Sala; les Parisiens, nous dit Barbier, appelaient cette armée 
combinée Tarmée des tonneliers^ parce qu'on la destinait à raffer- 
mir les cercles. C'est elle qui, poussant une pointe du côté de Leîp- 
2Îg, rencontra Frédéric à Rosbach. Elle avait pour général en chef, 
non pas le prince de Soubise, mais un Saxon, le prince d'Hildburg- 
hausen, dont nos lettres font un portrait qui n'a rien d'héroïque : 
nsé par l'âge et les infirmités, dormant jusqu'à midi, ne montant 
jamais à cheval, « avançant quand les Prussiens reculaient, recu- 
lant quand ils avançaient, » d'un caractère ombrageux et tracas- 
sier, désolant les troupes par ses variations continuelles et les offi- 
ciers par son humeur, ce Saxon avait pour unique soin d'assurer 
aux impériaux le pas sur les Français, l'avantage dans les campe- 
mens et la préférence dans les distributions. Avec. une finesse toute 
germanique, il imaginait des projets tétïéraires, bien sûr qu'ils se- 
raient écartés par le conseil; mais il en gardait l'honneur dans ses 
propos et ses lettres, en rejetant sur la timidité des alliés l'avor- 
tement de ces conceptions brillantes. Ajoutez la mauvaise qualité 
des troupes de l'empire, sorte de landwehr sans consistance qui 
marchait à regret contre le roi de Prusse, en déclarant tout haut 
qu'elfe mettrait bas les armes à la première affaire. « Ne vous flat- 
tez pas, monsieur, écrivait Soubise à Choiseul dès le mois de sep- 
tembre, que les troupes de l'empire osent ou veuillent combattre le 
roi de Prusse; leurs généraux ne cachent pas l'opinion qu'ils en ont 
et ils en parlent publiquement. La plupart des soldats sont malin- 
tentionnés, le reste meurt de peur; le tout ensemble est si mal com- 
posé et si mal approvisionné que l'on ne peut former aucune espèce 
de projet ni exécuter aucune opération. Comment marcher à l'en- 
nemi avec de telles troupes, qui n'ont jamais fait la guerre et qui 
n'ont été exercées qu'à monter la garde? Je ne parle pas de leur 
indiscipline. J'aîmeraîs beaucoup mieux combattre avec les Fran- 
çais seuls que d'être abandonné au milieu d'une bataille. » 

Soubise, qui commandait le corps français sous la direction su- 
périeure du prince d'Hildburghausen, n'était pas un g<^néral plus 
incapable que Richelieu ou Clermont. Brave de sa personne, ai- 
mable surtout et d'une politesse accomplie, il mettait sa gloire, en 
présence du hargneux Saxon, dans un esprit de douceur patiente, 



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336 REVUE DES DEUX MONDES. 

sachant bien que ses bonnes amies, la marquise et l'impératrice, 
lui sauraient un gré particulier d*avo}r sauvé les difficultés de «cette 
fâcheuse compagnie, » et que c'était là un sûr moyen de leur faire 
sa cour. On Tavait choisi, non pour ses talens, mais pour son amé- 
nité. Formé au grand art de plaire, où Bernis et Choiseul étaient 
maîtres, il écrivait ses rapports militaires en style de Philinte, s'é- 
tudiait à présenter des apparences agréables, et, soit flatterie, soit 
ignorance, trouvait le moyen de peindre en beau le délabrement 
de son armée. Aussi est-il fort étonné d'être battu ; il ne sait com- 
ment cela a pu se faire : ses soldats allaient au feu « de si bonne 
grâce! » Ce pauvre général, enveloppé et culbuté en un clin d'œil 
par un ennemi imprévu, il ne réussit pas même à nous donner une 
idée un peu nette d'une bataille qui a duré moins d'une heure; en 
revanche, les euph^'mismes abondent sous sa plume pour excuser 
la panique de ses troupes; il ne peut se résoudre à dire la vérité 
qui afflige. « Quel malheur, monsieur, écrit -il à Choiseul dans le 
premier étourdissement de la défaite, quel malheur! et à quoi 
peut-on se fier? Ardeur, bonne volonté, bonne disposition, j'ose le 
dire, étaient de notre côté; en une demi-heure, les manœtt\Tes du 
roi de Prusse ont fait plier cavalerie et infanterie; tout s'est retiré 
sans fuir, mais sans jamai» retourner la tête... L'infanterie, malgré 
la déroute de la cavalerie, s'avançait de très bonne grâce; elle mar- 
cha sans tirer un coup de fusil jusqu'à cinquante pas des ennemis, 
et dans le moment où j'avais les plus grandes espérances les tètes 
tournèrent, on tira en Tair et on se retira. Il faut convenir que la 
contenance des ennemis fut très fière; je n'y remarquai pas le 
moindre ébranlement; Depuis ce moment, la ligne des Prussiens 
s'avança toujours en faisant feu et sans se rompre; nos brigades de 
la gauche reculaient sans fuir, mais, excepté quelques instans où 
l'on trouvait moyen de les arrêter, l'inclination pour la retraite do- 
minait et l'emportait. Je ne parle point de l'infanterie des cercles, 
je ne m'en souviens que pour m'affliger du moment où j'ai eu le 
malheur de la joindre... L'artillerie et les équipages sont en sûreté, 
nos traîneurs rejoignent et j'apprends que de tous côtés les fuyards 
se rallient. Pendant la nuit, presque toute l'infanterie s'était dis- 
persée. Nous commençons 'à nous ranimer, les propos reviennent 
sur le bon ton. Vous savez qu'avec les têtes françaises il y a de 
grandes ressources* Je me représente le tableau de la cour en ap- 
prenant cette triste nouvelle; mon cœur en est pénétré. » 

En regard de cette description adoucie, plaçons quelques lignes 
d'une crudité toute militaire que nous empruntons i la correspon- 
dance du comte de Saint-Germain avec Pâris-Duverney. Saint-Ger- 
main, habile officier qui se lassa bientôt de servir sous de pareils 



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LA FRANGE APRES ROSRACH. 337 

chefs, commandait Tamère-garde à Rosbach et couvrit la retraite; il 
écrit le 11 novembre au « grand-vîvrier, » comme on disait alors, à 
celui que le maréchal de Noailles appelait le général des farines^ et 
que le comte de Saxe, bon juge de ses talens administratifs et stra- 
tégiques, préférait à tous les maréchaux de France réunis : « Je 
conduis une bande de voleurs, d'assassins à rouer, qui lâcheraient 
pied sans tirer un coup de fusil et qui sont toujours prêts à se ré- 
volter. Jamais il n'y a rien eu d'égal; jamais armée n'a plus mal 
fait. Le roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la 
plus indisciplinée. Il n'y a plus moyen de servir avec de pareilles 
troupes. La terre a été couverte de nos soldats fugitifs à hO lieues 
à la ronde; ils ont pillé, tué, violé, saccagé et commis toutes les 
horreurs possibles. Notre nation n'a plus l'esprit militaire et le sen- 
timent d'honneur est anéanti. On ne peut conduire nos troupes 
qu'en tremblant, et l'on ne doit s'attendre qu'à des malheurs. » — 
Tous ceux qui en France avaient gardé, dans la mollesse du siècle, 
un cœur viril et fier ressentûrent douloureusement la blessure faite 
à l'honoeur national; le vieux maréchal de Bellisle, ministre de la 
guerre à soixante- quatorze ans, essayait de rassembler nos débris 
et d'inspirer son âme énergique à ce grand corps abattu; il confia 
à Choiseul ses tristesses et ses colères. « Je ne suis pas surpris, 
monsieur, que vous ayez le cœur navré de l'affaire du 5. Je n'ose- 
rais faire par écrit toutes les réflexions dont cette matière est sus- 
ceptible. Contre tous les principes du métier et du bon sens, on a 
enfourné l'armée dans un fond et à mi-côte, laissant ce même en- 
nemi maître de la hauteur, sur laquelle nous n'avions pas seulement 
le moindre petit détachement pour observer les mouvemens du roi 
de Prusse, en sorte que toute notre armée était encore en marche 
et en colonnes lorsque toute la cavalerie prussienne a débouché en. 
bataille sur liotre tête, et que l'infanterie ennemie a paru sur la 
hauteur avec une nombreuse artillerie, à laquelle la nôtf-e, qui était 
dans le fond ou à mi-côte, n'a pu faire aucun mal... Je ne me con- 
solerai jamais que des troupes du roi, que j'ai vues penser si long- 
temps noblement et agir avec autant de vigueur et de courage, 
aient perdu si promptement leur réputation et soient devenues le 
mépris de l'Europe. » 

Le contre -coup de Rosbach ne frappa sur personne à Versailles 
aussi rudement que sur Bernis. Ce galant abbé , créature d'une fa- 
vorite, n'était pas entièrement dépourvu des qualités qui auraient 
pu justifier son élévation. Supérieur à sa renommée et à ses ori- 
gines politiques, d'un caractère plus honorable que sa fortune, il 
avait des talens que n'expriment pas suffisamment les surnoms un 
peu lestes dont l'a gi-atifié Voltaire, Esprit sensé, conciliant, mé- 

TOMB d. — 1873. S2 



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Sft8 mSWUE îDBS ;BBUX ^MOIIDES. 

diateur écouté dans les querelles du parlement et de régli&e, ho&- 
fiéte homme au fond, itrës désireux tde marcher d'accard ayec Topi- 
nloD, il, gouverna «ans peine .les affaires diplomatiques pendant la 
période des succès militaires ; mais il n'avait à aueim degré les ver- 
tus des temps difficiles. Beirnis était né pour le genre fleuri en po- 
litique cconme en littérature* Sa peur fut si forte qu'elle lui donaa 
le courage de blesser le sentiment du roi et la vanité de la mar- 
quise : jeté>hors de ses mesures, démentant les principes de toute 
sa vie, il osa déplaire, et se perdit en effet par cette audace. G*est 
ici que se marque la différence essentielle des deux correspon- 
dances. Dans les mois qui suivent la bataille.» «n novembre et dé- 
xsembre, le style officiel de Bernis conserve un semblant de fermeté; 
selon le mot de Soubise, il est sur le bon ton. Le ministre écrit dans 
.«a dépêche du li novembre z a :Malgré cette disgrâce que le loi 
ressent en père de ses sujets et en iidèle allié, notre courage et 
notre constance ne feront que redoubler; leurs majestés impériales 
nous en ont donné l'exemple, et nous sommes résolus de le suivre.» 
L'impératrice a avait prié le roi en grâce de ne savoir pas mauvais 
^é à M. de Soubise de l'aiffaire du 5; » Bernis réppnd le 22 : a Le 
malheur arrivé., loin d'ébranler le courage du roi, n'aura d'autre 
effet sur lui que de redoubler ses efforts pour le réparer. Quanta 
M. de Soubise personnellement, l'intérêt que l'impératrice-reine a 
pris à son malheur lui scirvirait de justification auprès de sa ma* 
jesté, si l'on pouvaiten rejeter le blâme sur lui; mais le roi est per- 
suadé qu'il a fait ce qu'il a pu dans cette occasion : aussi sa majesté 
n'a rien diminué de son estime et de sa confianoe en lui, et vous 
pouvez assurer l'impératrice-reîneique ce sentiment, joint à la re- 
commandation de sa majesté. impériale, a déterminé le roi à con- 
tinuer pour toujours à M. le pcince de Soubise le commandement 
du corps de réserve de la grande armée avec état-major. » 

Que disait Bernis, aux mêmes dates, dans ses confidences à Ghoi- 
seul? Voici ses lettres particulières du 1& et du 22 novembre; on 
peut comparer ce langage plaintif et abattu à la vigueur des dé- 
pèches officielles qui partaient par le même courrier. « Jugez, mon 
cher comte, dans quel état nous sommes I Jugez de la situation de 
notre amie et du déchaînement de Paris. Le public est injuste, mais 
il est comme cela; il ne faut pas s'acharner contre le public. Il fau- 
drait un gouvernement, et il n'y en a pas plus que par le passé. Les 
malheurs affligent et ne corrigent pas. J'en suis aux jérémiades 
auxquelles on est accoutumé et qui ne font plus de sensation. Sen- 
sible et, si j'ose le dire, sensé comme je suis, je meurs sur la roae« 
et mon martyre est inutile à l'état. «On m'a vu dans la bataille per- 
due que le seul M. de Soubise; notre amie lui a donné les pks 



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UL FJELàNCB APRES AQ&BACH. S39 

fortes preuves d'amitié, et le roi aussL J*ai trop bonne opinion de 
JL de Soabise pour craindre que ma franchise me brouille avec lui 
dans lesdconseils que je lui al donnés de résigner le commande- 
ment : qui n'a pins qu'un moment à vivre n'a plus rien à dissimu- 
ler. Au reste il m'a passé mille fois par la tête de planter là un 
champ de bat£Ûlle où l'on se bat si mal; mais l'honneur et la recon- 
naissance me font une loi d'y mpurir ou le premier ou le dernier, 
ainsi que le sort l'ordonnera. Soyez sûr que j'ai toute ma tète, mais 
elle m'est fort inutile, puisqu'il n'y a plus de ministres ni de minis- 
tère. » — Le 29 novembre, le 13 décembre, Bernis redouble ses 
I jérémiades » et s'exalte dans son découragement. « Le public ne 
s'accoutume point à la honte de cette bataille; où en serions-nous 
aujourd'hui, si je n'avais pas fait rentrer le parlement? Il faudrait 
mettre la clé sous la porte, il faut trancher net et avertir nos alliés 
de faire la .paix. Je n'épargne pas la vérité, et je suis toute la jour- 
née à la bouche du canon... On ne meurt pas de douleur, mon cher 
<u>mte, puisque je ne suis pas mort depuis ces derniers événemens. 
J'ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à ses saints : j'excite 
un peu d'élévation dans le pouls, et puis la léthargie recommence; 
on oune de. grands yeux tristes, et tout est dit. Si je pouvais éviter 
le déshonneur qu'il y a de déserter le jour de la bataille, je m'enfer- 
merais à^mon abbaye. Le grand malheur, c'est que ce sont les 
iiommes qui mènent les aOaires, et nous n'avons ni généraux ni 
ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je veux 
hien qu'on me comprenne dans la catégorie, si l'on veut. Il me 
semble être le ministre des affaires étrangères des Limbes. Voyez, 
mon cher comte, si vous pouvez plus que moi exciter le principe de 
vie qui s'éteint chez nous; pour moi, j'ai rué tous mes grands coups, 
et je vais prendre le parti d'être en apoplexie comme les autres sur 
le sentiment, sans cesser de faire mon devoir en bon citoyen et en 
honnête homme* Dieu veuille nous envoyer une volonté quelconque, 
ou quelqu'un qui en ait pour nous I Je serai son valet de chambre, 
si l'on veut, et de bien bon cœur. » 

Telle est dès ce moment la véritable pensée de Bernis : sauver la 
France en fsdsant la paix, ou, si l'on s'obstine à la guerre, rompre 
ayec ce parti de la démence en quittant le pouvoir. Son style ne 
changera pas plus que son opinion ; il est devenu un homme à idée 
fixe. Les motifs de cette résolution, il les trouve partout : l'armée 
et le gouvernement les lui fournissent à l'envi. Pendant un an jus- 
qu'au jour où il disparaîtra de la scène en décembre 1758, nous le 
verrons, dans la détresse et la confusion de l'état, démontrer avec 
les^ieuves les plus fortes, avec l'énergie du désespoir, la nécessité 
d'en unir; mais ceux qui aiment la précision en ces matières feront 



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3Â0 RETUE DES DEUX MONDES. 

sagement de contrôler les apparences officielles des dépêches par 
la sincérité de la correspondance privée, a Regardez ces lettres par- 
ticulières, disait-il à Choiseul, comme la loi et les prophètes, car 
c'est le vrai fond du sacy et prenez garde qu'on ne connaisse à 
Vienne notre correspondance. » Examinons avec lui ce qu'il ap- 
pelle a les horreurs d'une décomposition totale; » apprenons de ce 
témoin peu suspect à quel degré de défaillance militaire et politique 
peuvent tomber, entre les mains de certains hommes, les nations 
les plus puissantes. 

Ce n'était pas le nombre qui faisait défaut à l'armée française 
de 1757; elle avait de ce côté-là une supériorité marquée sur 1 en- 
nemi. Dn état manuscrit des forces militaires de la France, conservé 
à la bibliothèque Mazarine, porte à 230,000 hommes le total de nos 
troupes de terre sur le pied de paix en 1752 : Tinfanterie de ligne, 
formant 236 bataillons, 121 régimens, tant nationaux qu*étrao- 
gers, figure dans ce total pour 130,000 hommes, les 84 régimens 
de cavalerie pour 27,000 hommes, la maison du roi compte 
10,000 hommes, les 100 bataillons de milice représentent 52,000 
hommes. En 1757, les deux tiers de ces forces, 150,000 Français 
environ, passèrent le Rhin sous d'Estrées et Soubise, allant donner 
la main aux troupes de l'empire, de l'Autriche, de la Suède et de la 
Russie, qui cernaient Frédéric : celui-ci, avec 150,000 Prussiens, 
tenait tête à 400,000 coalisés, et l'événement a bien prouvé, con- 
trairement au préjugé si populaire aujourd'hui, que le nombre ne 
décide pas toujours de la victoire , qu'à la guerre comme partout 
la qualité l'emporte sur la quantité. Les causes les plus actives de 
destruction, les pires fléaux qui puissent sévir sur une armée en 
campagne, désolaient nos troupes, et semblaient réunis pour éner\er 
et accabler le soldat. Première cause de faiblesse, on avait mal 
débuté. « On n'était pas prêt, » c'est Remis qui le dit, et il s'était 
trouvé des hommes compétens pour affirmer qu'on Tétait; « nous 
avons été forcés de commencer sans être préparés, les contrôleurs- 
généraux n'ont pas su nous dire qu'ils ne seraient pas en état de 
fournir; on s'est embarqué témérairement. » L'armée partit sans 
vivres, sans tentes, sans vêtemens. « Elle est sur les dents, écrivait 
Bernis dès le mois d'octobre avant les désastres ; elle n'a ni subsis- 
tances, ni souliers; la moitié n'est pas habillée, une partie de la 
cavalerie est sans bottes. •• Les troupes ont commis des maraudes 
exécrables et des actions iniques; le principe de tout cela est l'excès 
de la misère dans laquelle se sont trouvés les officiers, qui en- 
voyaient leurs soldats au pillage pour acheter d'eux le pain et la 
viande à meilleur marché, moyennant quoi vous sentez qu'il n'était 
plus question de compter sur eux pour retenu: et punir les soldats, 



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LA FRANCE APRÂS ROSBACH, 8&1 

et vous voyez d'un coup d'œil les conséqueuces que cela entratne 
par la facilité avec laquelle notre nation se porte vite du commen- 
cement à l'excès de tout. » Les lettres imprimées du comte de Saint- 
Germain ne sont pas moins précises ni d'une vérité moins poi- 
gnante. c( La misère du soldat est si grande qu'elle fait saigner le 
cœur; il passe ses jours dans un état abject et méprisé, il vit 
comme un chien enchatné que l'on destine au combat... Cette 
guerre ne peut avoir qu'une fin malheureuse ; nos armées seront 
chassées avec des vessies. » Qu'on se figure maintenant à la tête de 
ces soldats, qui volent pour subsister, des généraux « d'une avarice 
sordide, d'une âpreté insatiable, » qui pillent pour s'enrichir, ex- 
ploitent la guerre comme une affaire et avilissent par leurs « infa- 
mies » le commandement, compromis par leur insuffisance. L'ar- 
mée s'était détruite par son désordre même, presque sans coup 
férir; l'hiver, les maladies, une bataille perdue, une retraite pré- 
cipitée, l'achevèrent. Abandonnant 20,000 malades et la moitié de 
son artillerie, elle repassa le Rhin « dans un délabrement inexpri- 
mable, » que peint d'un trait ce mot du prince de Clermont, le 
vaincu de Grevelt : a nous n'avons plus que le souffle d'une armée. » 
On a tout dit sur l'incapacité des généraux de la guerre de sept 
ans; déjà en 1742, pendant la guerre de la succession d'Autriche, 
le maréchal de Noailles avait signalé au roi l'abaissement des ver- 
tus et des talens militaires dans la noblesse, et comme une dimi- 
nution de l'âme héroïque de la France. Ce fut bien pis quinze ans 
plus tard, quand une politique d'étourdis jeta sur les champs de 
bataille ces générations abâtardies par les plaisirs de Paris et les 
intrigues de cour. Les lettres des Richelieu, des Clermont, des Sou- 
bise, ne réhabilitent en aucune façon ces tristes héros; elles sem- 
blent partir de la même main, tant elles expriment des idées du 
même ordre, et trahissent des caractères de la même trempe. Ver- 
beuses et plates, noyées dans les récriminations et les apologies, 
uniquement occupées du quten dira-t-on de Versailles, pas une 
conception un peu militaire ne s'y fait jour, pas un élan du cœur 
ou de l'esprit ne vient anhner et relever ce bavardage monotone : 
nn rien déconcerte, agite à l'aventure les pauvres têtes de nos gé- 
néraux grands seigneurs; la moindre difficulté les met aux champs, 
ils n'ont de verve que pour se plaindre et accuser les autres ; le 
temps se passe en explications, en atermoiemens ; ils soupirent 
tous après la fin de la campagne, atteints de la nostalgie de leurs 
quartiers d'hiver. Remis, qui avait cependant quelques bonnes rai- 
sons pour excuser la médiocrité en faveur, ne peut retenir son in- 
dignation et son dégoût, a Tous nos généraux demandent à revenir, 
ce sont les petites-maisons ouvertes. Dieu nous préserve des têtes 



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iï^ REVUB m.9 DBBX M0!fDC9; 

légères dans le maniement des grandes affàîresi et Dieu préserve 
les conseils des rois des petite' esprits qui ne sentent pas Ta dispro*- 
portion qu'il y a entre Itenr' rétrécissenrent et Télnde des grands 
objets ! Nous sommes, mon cber comte, dans une vraie pétaudière. » 
L'invariable bulletin des « reculades » et des déroutes le fait bon- 
dir. « En vérité, notre haut militaire est incroyable!.. Mon Dieu, 
que nous avons de plats généraux! mon Dieu, que notre nation est 
aplatie! Et qu'on fait peu d'attention' à là décadence du courage et 
de l'honneur en France! » Des généraux, le mal avait gagné les 
rangs secondaires et descendait jusqu'aux deniers degrés du com- 
mandement. Bernis, Saint-Germain, B'ellisle, d'accord' en cela comme 
en tout, reprochent à Tofilcier sa paresse et son ignorance. « Il ne 
sait rien et ne s'applique à rien. Dans cent régîmens, on ne trou- 
verait pas six bons lieutenans-colonels. Nous ne savons plus faire 
la guerre, nulle nation n'est moins militaire que la nôtre, il n'y 
en a pas une qui ait moins travaillé sur la tactique. Nous n'a- 
vons pas même une bonne carte des Vosges. On dirait que chez nous 
tout est en démence... Nos officiers ne valent rien-, ilis sont indignes 
de servir. Tous soupirent après le repos, l'oisiveW et l'argent. H 
faut refondre le militaire pour en tirer parti. » Les bons sujets, 
épars dans cette décadence, opprimés sous le privilège, végètent on 
quittent l'armée. « N'os meilleurs officiers, n'ayant point de protec- 
tion à la cour et vuyant qu'il n'y a aucun avancement pour eux à 
espérer, ne peuvent supporter d^être- commandés par dfes blancs- 
becs... Comment de jeunes colonels, la plupart avec des mœurs de 
grisette, rappelleront-ils dans le militaire les sentimens dTionneur 
et de fermeté qui font la force des armées? Ignorance, frivolité, 
négligence, pusillanimité, sont substituées aux' vertus mâles et Bfé- 
roïques. Il y a ici un dégoût qui ne se peut rendre. It faut refondre 
la cloche- » 

Autre fait significatilî qui donne à ce tableara une couleur mo- 
derne : la fermentation politique, sr ardente à- Paris, avait envahi 
les camps. Attaquée par toutes les contagions' à la. fois, Tarmée, 
cette image fidèle du pays, reproduisait ayec la licence dés- mœurs 
la discorde de l'esprit public. Les cabales die l'intérieur s'agitaient 
sous le drapeau: on frondait le gouvernement qu'on servait si maK 
onr blâmait tout haut une^ guerre qu- ou était chatg* dl& conduire, on 
se^ vengeait d^avoir été battU' en faisant de Ifoppositiom Nos géné- 
raux de cour; humiliés de la tutelle que leur iinpose-la cour, acca- 
blés de plans tout fkits, d^ combinaison» décidées en conseil des* 
ministres , se révoltent* contre leurs mentoFsi « Vdus m'awuerer^ 
monsieur, écrit ffichelieu en décembre^ f787; que* le' carafon de 
neige dans lequel' je suis à là glace n'est pas un état 'favorable pour 



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LA nukncE APflÊs iH>smcB^ Sis 

Bie faire admirer Teffort du génie politique qui m'y a conduit. Les 
boreanr gouvernent et les bureaux perdront la France... » Attentif 
à cette anarchie qui nous épuise, Frédéric remplit Paris et Tannée 
doses espions; on sent sa main dems nos fautes et nos embarras au: 
dedansxomme au dehors. Les soupçons de trahison se répandent; 
Ghoiseul à Vienne, Bernis à Versailles, l'avocat Barbier à Paris, les 
aocaeiJlent également. « Je ne doute pas, écrit Ghoiseul, que le 
Foi de Prusse ne soit informé très exactement des difTérens sen- 
timens de nos généraux et des ordres qu^ils reçoivent; ce sont 
ces connaissances qui engagent ce prince à remuer avec succès 
2A,000 hommes vis^-vis de plus de 120,000 de nos troupes. » 
Bemis lui répond : « Tout sert ici le roi de Prusse, et tout y trahît 
le roi. Nos généraux h& plus huppés sont intérieurement ennemis 
de la besogne, ils rient dans leur barbe de la déconfiture qu'ils ont 
occanonnée. Notre armée est pleine de divisions, de tracasseries, 
de mauvaise volonté et de dégoût. » Ces mêmes bruits couraient 
dans les rues de Paris, et Barbier les note dans sa chronique après 
ta jauroée de Grevelt, en juin 1758. « On soupçonne que nous avons 
été trahis' par quelques officiers-généraux, parmi lesquels il y a de 
la fermentation et bien des mécontent du gouvernement. L'armée 
est divisée en partis^ ce qui est la suite de l'indépendance qui a 
gagné depuis un temps tous les esprits dans ce pays-ci. » Voilà ce 
qs'avaient fait de l'armée française, de ses traditions, de sa dis- 
dplme et de sa gloire, la politique des petits cabinets, la nullité 
d'un roi, la tout» -puissance d'une femme, cinquante ans après 
Loins XIV. 

B^mis eut le mérite, dans le trouble général, dé vœr nettement 
que la politique, qui avait gâté les attires» était aussi ce qui em- 
pêchait de les rétablir. Son découragement venait de sa clair- 
voyance au moins autant que* de* sa faiblesse. A côté de lui, le ma- 
réchal dé Bellisle, se roidissant contre les obstacles, préparait la 
revanche arec tm zèle digne- d'un meilleur succès : il réformait les 
ainiS'Ies plus crians, épurait les cadres, comblait les vides, aug- 
mentait la solde des officiers et de la troupe, incapable toutefois de 
ddBuer du talent et de la vigueur aux généraux. Persuadé qu'une 
nation se relève bien plus en cultivant son génie propre et ses qua- 
lités natives qu'en se pliant gauchement à copier l'étranger» il com- 
battait l'engouement qui régnait alors en France pour les institu- 
tions militaires de la Prusse ; SL essayait de réveiller l'âme et 
rbtelligence du pays, espérant ramener la fortune sous le drapeau 
français avee les vertus qui la méritent. « J'ai pensé tout comme 
vous, écrithil à Ghoiseul, contre Técole que HU. de Broglie et leurs 
a&érens ODt introduite dans notre ihfianterie; rien n'est plus con- 



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ihh REVUE DES DEUX MONDES. 

traire au génie et à Tesprit de la nation que toutes ces cadences 
prussiennes... Ne prenons des Prussiens que leur discipline et leur 
subordination. Que le général et les autres officiers commencent par 
donner l'exemple du désintéressement, et vous verrez, monsieur, 
régner un tout autre esprit dans nos troupes; nous serons craints, 
respectés et chéris autant que nous sommes actuellement détestés 
et que nous serons bientôt méprisés. » Cruellement frappé à Cre- 
velt par la mort du comte de Gisors son fils, il s'arrachait à son 
désespoir, et usait un reste de vie, disputé à la souffrance, dans la 
noble tâche de reconstituer la puissance militaire du royaume. « Je 
crois que je suis sans exception le plus malheureux homme qui 
existe sur terre, et je ne sais pas comment j'ai encore la force de 
m'occuper d'autre chose que de ma douleur. Je ne suis pas surpris 
qu'avec le poison que j'ai dans le cœur mon sang soit devenu du sel 
et du vinaigre: 11 en est résulté un érysipële sur toute ma tête, sur 
toute une partie du visage et tout l'œil droit avec la fièvre. Mon 
corps est nécessairement affaibli, mais ma tète et l'âme qui y réside 
ne l'est pas. Je suis aussi vif que si je n'avais que trente ans... Je 
ne dors point, je mets en œuvre tous les moyens possibles pour 
trouver les remèdes et réparer les fautes. » Admirons le fier langage 
et l'âme indomptable de ce vieillard ; mais il faut reconnaître que 
le sentiment de Bernis, moins héroïque, était plus sage, plus con- 
forme à nos intérêts et à l'état vrai des affaires : comme il arrive 
souvent, la raison était du côté des opinions modestes. Choiseul, 
autre partisan de la guerre à outrance, faisait valoir auprès de Ber* 
nis les motifs généreux et spécieux dont il est si aisé de se duper 
soi-même ou d*éblouir autrui. A tout le brillant des espérances de 
Bcllisle et de Choiseul, Bernis opposait cette réponse invariable : 
« Ce n'est pas l'état des affaires qui m'effraie, c'est l'incapacité de 
ceux qui les conduisent; ce ne sont pas les malheurs qui m'acca- 
blent, c'est la certitude que les vrais moyens d'y remédier ne se- 
ront jamais employés. Le remède n'existe que dans un meilleur 
gouvernement : accordez-moi cette condition, et je serai d'avis de 
continuer la guerre; mais c'est là précisément ce qui nous manque 
et ce que personne ne peut nous donner, je veux dire un gouver- 
nement. » — Pourquoi donc Bernis jugeait-il impossible cette con- 
dition, qu'à bon droit il déclarait nécessaire ? 

IL 

La journée de Rosbach commençait une série de désastres qui oe 
finit qu'avec la guerre en 1763; or ce « fantôme de pouvoir, » 
comme l'appelle Bernis, ce gouvernement « des petits esprits et des 



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LA FRANGE APRES ROSBACH. 3A5 

têtes étroites, » dont il était membre lui-même, mais un membre 
contrit et repentant, loin de se ranimer dans son chef, de s'éclairer 
par l'expérience, de prendre la consistance, l'unité, l'esprit de suite 
et de décision que les éyénemens exigeaient de lui, s'enfonçait dans 
sa routine indolente, dans son désordre incurable, et, selon l'ex- 
pression de ces correspondances, a semblait vouloir périr en lais- 
sant tout aller sous soi. » L'adversité frappe sur la France à coups 
redoublés : nos flottes et notre commerce sont détruits en même 
temps que nos armées sont en déroute; les Anglais descendent à 
Saint-Malo et à Rochefort au moment où les Prussiens passent le 
Rhin; Louisbourg tombe quelques mois après, le Canada est perdu, 
la chute du crédit met le trésor à sec, — comme l'écrivait M""* Du 
Deffand au président Hénault, « la France est madame Job. » Que 
fait le gouvernement dans la crise politique, militaire et financière 
où ses fautes l'ont précipité ? Menacé d'une invasion, d'une banque- 
route et d'une révolte, par quelles mesures essaie-t-il de conjurer 
tous ces dangers ? C'est ce que nous apprend une lettre de Bernis 
à la date du 6 juin 1758. a Mon cher comte, cette lettre est bien 
pour vous seul, et vous devez la brûler. Nous touchons au dernier 
période de la décadence. La tête tourne à Montmartel et au contrô- 
leur-général. Ils ne trouvent plus un écu. La honte de notre armée 
est au comble. Les ennemis ont passé le Rhin à Émeric, à six lieues 
de M. le comte de Clermont, et ont construit un pont sans qu'on s'en 
soit douté... \ous verrez par mon dernier mémoire lu au conseil si 
j'ai dissimulé la vérité. J'ai cassé toutes les vitres, j'ai dit les choses 
les plus fortes; qu'est-ce que tout cela a produit? Une légère se- 
cousse, et puis on s'est enfoncé dans sa léthargie ordinaire. La réso- 
lution que j'ai fait prendre au roi au dernier conseil est la voix du 
cygne mourant. Je sais que je n'aurai plus de force, si le roi n'en a 
pas ou n'en donne pas. Il n'y a plus d'autorité, et les têtes se sont 
démontées. Conservez la vôtre, et plaignez un ami qui le sera jusqu'à 
la mort. » Les malheurs ont beau s'aggraver; aucun n'a prise sur 
ces âmes débiles qui échappent au sérieux par leur faiblesse même, 
tt Nous vivons comme des enfans; nous secouons les oreilles quand 
il fait mauvais temps, et nous rions au premier rayon de soleil. Ce 
sont des volontés d'enfant qui dirigent les principes de notre gou- 
vernement. On attend de l'argent comme de la rosée du ciel, sans 
le chercher où il est, sans frapper les grands coups qui le font cir- 
culer, sans émouvoir la nation qui le jetterait par les fenêtres pour 
le service du roi, si l'on savait la remuer... J'achèterais la paix du 
continent par un bras ou une jambe, si elle se faisait d'ici à trois 
mois. Il vaudrait mieux ramer la galère que d'être chargé d'affaires 
dans un temps où l'on laisse tout faire également à tout le monde. 



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396" RfiV0E DES DEDX MONDES. 

£e roi n- est nullement ioqaiet de no» inquiétudes ni cHibanassé de 
nos embarras* Il n'y » pas d'exemple qu'on joue si gros jeu avec la 
même indifféreace qn-on jouerait une partie de- quadrille. »' 

Bernis ne se contente pas de gémir et de présager d€B catastro- 
phes. Ob peut distinguer deux parties dans sa correspondance' pri- 
vée : Tune, écrite sous l'impression immédiate des faits, dans la 
première frayeur d'une imagination, ombra^use, est toute à la 
plainte et aux noirs pressentimens. « Monsieur l'abbé, votre tète 
s'échaufie, » lui disait ironiquement H**^ de Pompadour. L'abbé 
avait en efletla sensibilité fiévreuse de l'homn^e de lettres; son es- 
prit juste manquait de sang-froid. A côté de cette partie tragique 
et éplorée, où le ministre, pria de vertige, ne song& qu'à se démettre 
et ne parle que de mourir, on voit se dégager du milieu des lamen- 
tations un dessein médité, œuvre des heures plus calmes, qui fait 
honneur à la sagacité de Bernis et à sa bonne foi. Il songe d'abord 
à créer un gouvernement, c'est-à-dire une volonté dirigeante, ea 
faisant nommer un ministre principal, un chef du cabinet : il se 
propose lui-même, naïvement, sans insister; il' propose Bellisie, et 
finit par indiquer Choiseul. « Nous avons besoin d'un débrouilleor 
général; il faut un maître ici, j'en désire* un, et je n'ai garde de dé- 
sirer que ce soit moi. » Pitt gouvernait alors TAngleterre et domi- 
nait le roi par l'ascendant du caractère et du génie, fortifié de l'ad^ 
hésion publique* : ce vigoureux exemple avait frappé Bernis , qui 
feint même d'en redouter les conséquences pour la royauté anglaise. 
« M. Pitt, écrivait-il à Ghoiseul, gouverne son pays avec les prin- 
cipes et peut-être le» vues de Cromwell. «Sans rêver un pareil rôle, 
sans le souhaiter à personne, il admirait oette impétueuse én^e 
si contraire à notre mollesse^ et l*enviait. Tel est son dégoût du 
chaos où le despotisme énervé a plongé laFrance, qu^il en devient 
républicain, par souvenir classique et regret tout platonique, bien 
entendu. « Quand la république romaine étadt dans rembarras, elle 
nommait un dictateur: Nous, ne sommes pas la république remaîne, 
mon cher comte*, et nous aurions grand besoin^ d^: l'être. » Malheu- 
reusement pour les projets de Bëmis et ses* réminiscences, le gon- 
vemement de Versailles était dans cettesituationdése^érée, moms 
rare qu'on ne croit en politique, où le préfugé contre un remède 
nécessaire est isr fort qu'on préfère le mal à l'unique chance de gué- 
rir; L'idée d'un premier ministre, «* ^uvantail » du» roi, de la fa- 
vorite et de l'entourage-, fut/ écartée san^diseuseion* 

Toute espérance de mieux conduire la guerre' aya^^lspaniv il ^e 
restait plus qu'à faire la paix. Avant idé' poser offieiellement la ques- 
tion, Bernis: s'en ouvrit à Ghoiseui. « 0^ ne^tppae la guerre sans 
généraux ni avec des' troupes mal disciplinée», loi éerivait-il le 



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Là FITATfCE' APRE9 H09BA<:if. SA7 

iS décembre 1757; mettez bien cela dans un Goio' de votre tète. 
PreDOBS garde de bous perdre les un&par les arutre». Charité bien 
ordonnée eommence par soi'-méme, je ne cone^Uerai jamais au roi 
dis hasarder sa eoifrenne pour F alliance. Mon ayis serait donc de 
faire la paix et de conclure* une trêve sur terre et sur mer. Quand je 
saimi ce que le roi pense de cette idée, que le bon sens, la raison 
et h nécessité me présentent, je* vous la détailleFai. En a:ttendant, 
tichez de faire sentira M. de Kaumtz deux choses également vraies, 
c'est que le roi* n'abandonnera pas l'impératrice, mais qu'il ne ^siut 
pa9 que le roi se perde avec elle. Nos &Qtes respectives ont fait 
d'un grand projet, qui les premiers- jours de septembre ét^t infail- 
aie, un casse-cou et une ruine assurée. C'est un beau rêve qu'il 
sermt dangereux de contînaep, mais qu'il sera peut*êtpe possible de 
reprendre un jour avec de meilleurs acteurs et des plans militaires 
mieux combinés. Je vous ouvre mon cœur, mon cher comte, parce 
qne vous avez de l'âme et de l'esprit. Tout ce que je vous dis dans 
cette lettre n'est que ma seule façon de penser; elle vous mettra à 
portée de m'éclaîrer sur celle de la coût de Vienne, et je prendrai 
ensoite les ordres du roi. » Bient&t le moment vint d'aborder le roi; 
FAutriche, en ce mois de* décembre 1757, avait eu sa journée de 
Kosbach à Lissa. Bemis» trouva Louis XY inébranlable sur ralliance, 
prêt à tout risquer plutôt que de la rompre, sans éloignement d'ail- 
leurs pour la paix, à la condition que Timpératrice y consentit. Au- 
torisé, sous cette réserve-, Bemis informa l'ambassadeur et lui déve- 
loppa ses raisons, aussi nombreuses' que solides, dans les dépêches 
du mois de^ janvier i75fr. «> Nous avons affaire h un prince qui joint 
à tons ses talens militants les ressources d'une administration éclai- 
rée, d'une décision prompte, et tous les moyens que la vigilance, 
radresse, la ruse et là connaissance profonde des hommes et des 
cainnets lui fournissent. Ce n'est que par' des moyens égaux qu'on 
peut espérer d'en- venir à bout. Le courage qui fait désirer à l'im- 
pératrice d'essayer encore dans I9 campagne prochaine de vaincre 
son ennemi n'est-il point aveugle? qu'a-t-e)le k espérer de plus 
cette année que l'année passée? Ce sent les hommes qui mènent les 
affidres. Le roi de Prusse sera toujours^ le même, et les ministres 
ei les généraux qui lui sont opposés lui seront toujours également 
inférieurs. »- 

L'Autriche répugnait à la paix : les avantfetges de l'alliance la dé- 
dommageaient amplement des pertes de la guerre. Elle sentait bien 
que* le- gouvernement français, même sous LouiaXV, ne serait pas 
toujours disposé à^ sacrifier ses* armées^ s» marine, ses colonies et 
ses finances aux* dlesseins ambitieux de la cour de Tienne, et que ce 
prodige* d'aborration poKUque pie se renouvellerait pas de lon|;- 



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SAS BEYCE DES DEUX MONDES. 

temps. Elle répondit aux propositions de Bernis par une promesse 
de consentir à la paix, si la prochaine campagne n'était pas plus 
heureuse, se réservant de contre-miner et de détruire Thomme 
suspect qui était resté trop bon Français pour se montrer bon Au- 
trichien. Une explication eut lieu le 28 février 1758 entre Bernis et 
le comte de Eaunitz : celui-ci, usant d'une exagération calculée, 
feignit de croire à l'hostilité du ministre, déplora la rupture immi- 
nente d'une alliance réputée si solide, et se plaignit ouvertement 
de l'abandon où la France menaçait de laisser ses amis ; en même 
temps il essayait de regagner par des flatteries le cœur de l'abbé, 
dont on savait la faiblesse. « Notre bonne étoile nous avait donné en 
vous, monsieur Tabbé-comte, un ministre fait pour les temps dans 
lesquels la Providence lui a confié la direction des affaires, éclairé, 
capable de voir dans le grand, au-dessus des anciens lieux-communs 
et préjugés, et sachant apprécier les choses ni plus ni moins qu'elles 
ne valent; en un mot tel qu'il nous le fallait. » A ces manèges 
d'une fausse bonhomie, Bernis n'opposa qu'un aveu plein de sincé- 
rité qu'il appelle sa confession générale. Il y reprenait en détail les 
raisons contenues dans ses dépêches à Choiseul, insistait avec in- 
tention sur les embarras financiers de la France, point délicat et 
particulièrement sensible à l'Autriche, qui ne se soutenait que par 
nos subsides. « Je trahirais le roi, l'état et nos alliés, si je parlais 
un langage plus obscur et plus équivoque. » Un commentaire, écrit 
pour Choiseul, accompagnait cette dépêche; le ministre y fait preuve 
d'une intelligence politique supérieure à celle qu'on lui attribue 
généralement. « La cour de Vienne, qui avait une si grande idée 
des ressources de la France, doit être bien étonnée de la voir si 
vite abattue; mais il est presque aussi aisé, avec de meilleurs prin- 
cipes, de remettre la France sur le bon pied qu'il est facile d'y in- 
troduire et d'y entretenir le désordre et la confusion. Ainsi nos amis 
et nos ennemis feront toujours de faux calculs quand ils nous croi- 
ront plus redoutables ou moins à craindre que nous ne sommes. » 
L'année 175S se passa dans ces incertitudes, que la guerre ne coq- 
tribuait pas à éclairer ni à fixer. 

Se défiant à la fois de l'Autriche et du roi, Bernis, l'homme des 
transactions , avait imaginé un moyen terme qui , supposant la 
durée de la guerre et de l'alliance, sauvegardait du moins l'intérêt 
national en rendant à la France la libre disposition de ses forces 
contre l'Angleterre. Il s'agissait de revenir au premier traité de 
1766 et au contingent stipulé de 24,000 hommes; on devait former 
ce corps auxiliaire avec les régimens suisses et allemands à la solde 
du roi, ou remplacer le secours armé par un nouveau subside. Bernis 
roula ce projet dans sa tête pendant tout l'été de 1758, le révélant 



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LA FRANGE APRÈS ROSBAGH. 3&0 

à Choîseal par échappées. « C'est un coup de partie, lui dîsait-il ; 
depuis que j'ai ainsi fixé mes idées, je suis tranquille, et ma tête est 
nette. Au bout du compte, si l'état périt, ce ne sera pas ma faute, 
mais je yeux.au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans 
reproche. Soyons nobles, mais ne soyons pas dupes. Sommes-nous 
donc obligés à porter seuls le poids du chaud et du jour? On pa- 
raît vouloir à Vienne tirer de nous la quintessence sans s'embar- 
rasser de ce que nous deviendrons. On nous regarde comme des 
créanciers ruinés dont il faut tirer le dernier écû avant la banque- 
route. L'état, vos amis, tout exige que nous sortions du précipice 
où nous descendons à pas de géant. Veut-on attendre que le soulè- 
vement de la France rompe a.vec éclat l'alliance? » La campagne 
finie, quand il fallut régler l'avenir et se décider, Bernis tenta un 
effort à Vienne et fit passer à Choiseul la copie d'une convention 
rédigée sur les bases que nous venons d'indiquer. « 11 est temps de 
rompre la glace, lui écrivait-il le 23 septembre; il faut perdre 1 idée 
de partager la peau d'un ours qui a su mieux se défendre qu'on n'a 
su l'attaquer. Je vous entasse toutes mes idées, et je vous les donne 
à digérer pour en faire un chyle convenable aux estomacs des Au- 
trichiens. Renonçons aux grandes aventures, notre gouvernement 
n'est pas fait pour cela. Ce sera bien assez de conserver son exis- 
tence, et cela doit nous suffire. Je vous avoue que je n'étais pas né 
pour vivre dans ce siècle, et que je n'aurais jamais cru tout ce que je 
vois. Sl"»« de Pompadour me dit quelquefois de me dissiper et de ne 
pas faire du noir. C'est comme si l'on disait à un homme qui a la 
fièvre ardente de n'avoir pas soif. » Les dépêches les plus pres- 
santes accompagnaient les déclarations de la correspondance parti- 
culière. « Depuis le passage du Rhin et la descente des Anglais à 
Saint-Malo, le crédit et la confiance sont tombés à un point à 
effrayer. Avec 100 millions d'efiets, le contrôleur-général est à la 
veille tous les jours de manquer. Nos places frontières ne sont pas 
pourvues, nous n'avons plus d'armées, l'autorité languit, et le nerf 
intérieur est entièrement relâché. Les fondemens du royaume sont 
ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se 
promènent sur nos côtes et les brûlent; le commerce maritime, qui 
faisait entrer 200 millions par an, n'existe plus; nous avons à 
craindre la perte totale de nos colonies, et nous serons réduits au 
rang des secondes puissances de l'Europe. Au bout du compte, le 
roi n'est que l'usufruitier de son royaume, il a des enfans, et les 
peuples doivent être comptés dans ce nombre. Levez le bandeau de 
l'orgueil, faites comprendre qu'il vaut mieux exister quand on est 
grande puissance que de se laisser détruire. On se relève de sa fai- 
blesse, on profite de ses fautes, et on se gouverne mieux. » Ce lan- 



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850 BSYJBB 1D&6 JWDX MONMS. 

gage alarmant, teou à \ieBiie pour exoessif, avait le grand dé£uitde 
n'exprimer que Topinion d'un .miolatre sans autorité; aussi ne pou- 
vait-il prévaloir contre les intérêts qui poussaient à la guerre. Bien 
loin de convaincEe la cour inspériale, il ne persuada pas noéme ram- 
bassadeur dbargé de le soutenir et de Texpliguer : Cboisenl coo- 
naissoît par les :aveux indiscrets de la correspondance privée le pea 
de crédit que les idées de l'abbé obtenaient à Versailles; ces godS- 
dences d'un ami trqp sincère avertissaient l'ambitieux diplomate de 
désobéir aux ordres du ministre* 

C'est alors que fiernis, à, bout de ressources et n'osant pas rompre 
brusquement le lien de solidarité qui l'attachait à des fautes irré- 
parables, à des malheurs sans remède^ céda aux accès d'un déses- 
poir dont il faut lui .pardonner les déiaUlances en considération de 
sa sincérité et de son patriotisme. Obsédé de visions lugubres, il se 
crut perdu, déshonoré à jamais, écrasé sous les ruines de l'état et 
sous la malédiction publique. L'idée de l'abime entr' ouvert ne cessa 
de hanter son imagination blessée. Ses lettres à Choî^eul ne sont 
plus qu'un long cri de détresse. « Notre amie dit que ma tôte s'é- 
chaufle; je ne vois noir que parce que je vois bien. Son sort est 
affreux. Paris la déteste et l'accuse de tout. Je tremble pour l'impé- 
ratrice. Je vois une révolution aOreuse dans le mande politique. 
Toutes les parties sont .anéanties ou décomposées; ceci ressemble à 
la fin du monde... Je meurs dix fois par jour; je passe des nuits 
affreuses et des jours tristes. OnpQlele.roi partout» l'ignorance et 
la friponnerie sont dans tous les marchés. La marine et la guerre 
est un gouffre; tout ce qui est plume y vole par une longue haM-