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Full text of "Revue des deux mondes, Volume 2; Volume 18"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



QUATRIÈIŒ SÉRIE 



Tom XIX. — 1*' jmixn 1889. 



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IMPRIMB&IB DB H. FOURICIBE ET G»» 
■UMiiunitUBit. 



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REVUE 



DES 



lEUX MONDES 



TOME WX-NEUVIÈME 




*- • '* • » . - . • 



PARIS 

AU BUBEAU DE LA BEVUE DES DEUX MONDES 

>UB I«S UAUX-ASTS, 10 

1839 

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GABRIEL. 



S^SCiW 2S)Si^2Ei®(&l£ne« 



A ALBERT GRZTMALA. 

(souTEHiA D*im ra&u âmbkt.) 



PERSONNAGES. 

Ul PAIHCB JULES DE BRAMANTE. FB^BE COME, oordelier , confesseur de 

GABRIEL DE BRAMANTE, son petit-fils. Seltimia. 

LE COMTE ASTOLPHE DE BBAMANTB. BABBE , Tieille demoiselle de compagnie 

ANTONIO. de Settimia. 

MVNBIQUE. UN MAITBE DE TAYEBNE. 

SETTIMIA, mère d'Astolphe. GIGLIO. 

f LA FAUSTINA. BANDITS. 

f PBBINITE, revendeuse i la toilette. ÉTUDIANS. 

^ LB PRBCEPTEUB de Gabriel. SBIBES. 

; MABC , TÎeux senriteur. JEUNES GENS ET COUBTISANES. 



Au château de Bramante. 

SCÈRÎE mbehièibe. 

LE PRINCE, LE PRÉCEPTEUR, MARC. 

(Le prince est en manteau de Toyage, assis sur un fauteuil. Le précepteur est debout 
derant lui. Marc lui sert du Tin. ) 

LB PRÉCEPTEUR. 

Votre altesse est-elle toujours aussi fatiguée? 



^■j 1/ i f> - 



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9 ufui^ BBS DEUX voraiBS* 

Non! Ce vieux vin est ami du yieux sang. Je me trouve vraiment 
mieux. 

LE PRÉCEPTEUR. 

C'est un long etpénlHe loy^st que votrf altfsai vient de Cure.. . 
et avec une rapidJH^.*. 

LE PRINCE. 

A quatre-vingts ans passés, c*est en effet fort pénible. II fut os 
temps où cela ne m'eAt guère embarrassé. Je traversais l'Italie^ 
d'un bout à rautre pour la moindre affaire, pour une amourette, 
pour une fantaisie; et maintenant il me faut des raisons d'une bien 
haute importance pour entreprendre, en litière, la moitié du trajet 
que je faisais alors à cheval... n y a dix ans que je suis venu ici pour 
la dernière lois, n'estse pa9« Marc? 

VARC, tr«t Intimidé. 

Oh! oui, monseigneur. 

LE PRINCE. 

Tu étais encore vert alors! Au fait, tu n'as guère que soixante an». 
Tu es encore jeune, toi ! 

Om', monseigneur. 

£B PRHIGE , w& i«loumai\| Ten le pré e eptc ar. 

XoiuoRT» aussi bftte., à ce qu'il puatti iPWt) Majatennp^ biapt- 
nous , mon bon Mare, laisse ici ce flacon. 

MARC. 

Oh ! oui , monseigneur. C n Miite à tortir.) 

LE PRSiGB««Tec une bonté aflwléew 
MARC 

Monseigneur... est-ce que je n'avertirai pas le seigneur Gabriel à^ 
l'arrivée de votre altesse? 

IM tUNCK^ «rec enpiirtMBiBt. 

Ne vous l'ai-je pas positivement défendu? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous savez bien qpK mm attesse veut suiprendre monseigneur 
Gabriel. 

LE PRINCE. ' 

Vous seul ici m'avez vu arriver. Mesgaiia sont incapables d'une 
indiscrétion. S'il y a une iodîacnUianrCQnmiise, je vous en rends res- 
ponsable. ( Marc sort UMa.lnniUwUl 



t 



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GABRIEL. 

ftCÉHE WÊ. 
lE FUMGK, LE PftlCSFVBBIl. 

LB PRINCE. 

(Test Un homme sûr, n'est-ce pas? 

LE PRiCEPTEUR. 

Comme moi-même, monseigDem*. 

UC PRIHCE. 

£... il eit lejeul «ycàs vous et la noarDcede 4iabriid«^ 



Xoîb la ooamoe et moi aommqa les <eiileBt|NMiWBiieB «■ monde» 
ipEès votre altesaa» gui i^ona a^toroA^IwiitConnnimanoft de^oMonof* 
imtiecret. 

LE PRINCE. 

Important! Oui, tous avn laimn ; tenJUe , effrayant secret, et 
4mt iiioR.«BRait4a9l4iMfM8 Oaqrmetttée iuuia tfwi ffmmffb. fit 
dite»-moi, monsieur Tabbé, jamais anciun'iniisirétion... 

ui PRlcn^TEtni. 
Pas la moindre , monseigMsr. 

Et jamais aucun doute ne ^iesttéltyé ^ans l'esprit des personnes 
<N le Toioit joumellementî 

LB 

Ji 



LB PBmCB. 

R'tvez pas AMé ma fantaiiia «lia im Mtna? Vaut 
«heatTiOBaolaTéiiÉêr 

I LB'PBfiCBrmB* 

Votre altesse touche au moment de s'en « 



'CSaiitvraiU.^fitjfapiKQche ée ce nomaftiavecmne imolimiiB- 
oocevable. . . 

LE PRttCBRBOR. 

ilWia a uBM pH wtt el^mm sujet de se i^uAr. 

LB PRINCB. 

flftm cœur pMemefl... L'aBbé, laissons ces mots4à aux gens qpd 



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8 REVUB DES DEUX MONDES. 

ont bonne grâce à s'en servir. Ceux-là, s'ils savaient par quel men- 
songe hardi , insensé presque, il m'a fallu acheter le repos et la con- 
sidération de mes vieux jours, chargeraient ma tète d'une lourde 
accusation, je le sais! Ne leur empruntons donc pas le langage d'une 
tendresse étroite et banale. Mon affection pour les enfans de ma race 
a été un sentiment plus grave et plus fort. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Un sentiment passionné! 

LE PRINCE. 

Ne me flattez pas, on pourrait aussi bien l'appeler criminel; je 
sais la valeur des mots, et n'y attache aucune importance. Au- 
dessus des vulgaires devoirs et des puérils soucis de la paternité 
bourgeoise, il y a les devoirs courageux, les ambitions dévorantes 
de la paternité patricienne. Je les ai remplis avec une audace déses- 
pérée. Puisse l'avenir ne pas flétrir ma mémoire, et ne pas abaisser 
l*orgueil de mon nom devant des questions de procédure ou deseas 
de conscience! 

LE PRÉCEPTEUR. 

Le sort a secondé merveilleusement jusqu'ici vos desseins. 

LE PRINCE, après un insUnt de silence. 

Vous m'avez écrit qu'il était d'une belle figure? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Admirable! C'est la vivante image de son père. 

LE PRINCE. 

J'espère que son caractère a plus d'énergie? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je l'ai mandé souvent à votre altesse; une incroyable énergie! 

LE PRINCE. 

Son pauvre père! C'était un esprit timide.... une ame timoré 
Bon Julien! quelle peine j'eus à le décider à garder ce secret à ^ 
confesseur au lit de mort! Je ne doute pas que ce fardeau n"^ 
avancé le terme de sa vie.... 

LE PRÉCEPTEUR. 

Plut6t la douleur que lui causa la mort prématurée de sa belle * 
jeune épouse.... 

LE PRINCE. 

Je vous ai défendu de m'adoucir les choses; monsieur l'abbé, ^ 
suis de ces hommes qui peuvent supporter toute la vérité. Je sais qV 
y ai fait saigner des cœurs, et que ceci en fera saigner encore!.» 



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/ 



GABRIEL. 9 

fTimporte, ce qui est fait est fait. — Il entre dans sa dix-septième 
innée; il doit être d'une assez jolie taille? 

LE PRÉCEPTEUR. 

n a plus de cinq pieds , monseigneur, et il grandit toujours e1 
pidement. 

LE PRINCE, arec une joie très marquée. 

En Yérité! Le destin nous aide en effet! Et la flgure, est-elle 
an peu mile? — Déjà! Je voudrais me faire illusion à moi-même.... 
Non , ne me dites plus rien ; je le verrai bien.... Parlez-moi seulement 
dn moral, de l'éducation. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Tout ce que votre altesse a ordonné a été ponctuellement exécuté, 
et tout a réussi comme par miracle. 

LE PRINCE. 

ScHS louée, 6 fortune!... si vous n'exagérez rien, monsieur l'abbé. 
Ainsi, rien n'a été épargné pour façonner son esprit, pour l'orner 
de tontes les connaissances qu'un prince doit posséder pour faire hon- 
neur à son nom et à sa condition? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Votre altesse est douée d'une profonde érudition. Elle pourra in- 
terroger elle-même mon noble élève, et voir que des études ont été 
fortes et vraiment viriles. 

LE PRINCE. 

Le latin , le grec , j'espère? 

LE PRÉCEPTEUR. 

n possède le latin comme vous-ihême, j'ose le dire, monseigneur, 

et le grec... • COOUne. ... ( n sourii arec aisance. ) 

LE PRINCE , riant de l>onne grâce. 

Comme vous, l'abbé? — A merveille, je vous en remercie, et vous 
accorde la supériorité sur ce point. Et l'histoire, la philosophie, les 

lettres? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je puis répondre oui avec assurance; tout l'honneur en revient à la 
hante intelligence de l'élève. Ses progrès ont été rapides jusqu'au 
prodige. 

LE PRINCE. 

n aime l'étude? Il a des goûts sérieux? 

LE PRÉCEPTEUR. 

n aime l'étude et il aime aussi les violons exercices, la chasse, les 
annes, la course. En lui, l'adresse, la persévérance et le courage 




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10 BETUB D^ DEUX MONDES. 

sopfdéeDt Lia force physique. Il a des goAts^^érieux , mais il a i 
les goûts de son Age : les beaux chevaux « les ricbes habits, les i 
étincelantes. 

Sn enert^ ainsi, tovt e^ au mien , et tous wret parAiiteneaft wsi 
mes intentions. Maintenant, encore un mot. Vous avez su domerà 
ses idées cette tendance particulière, originale^.. Vous, savez ce^ae 
je veux dîreT 

IX mËitXPTBCJll; 

OM, monseigneur. Dès sa plus tendre enfonce ( votre siftesse avslt 
donné elle-même à son imagination cette pi e uliftie itnpuléion ) , il a 
été pénétré de la grandeur du WRe masculin, et de rafajection du 
rMe féminin dans la nature et dans la société. Les^ premiers tableaux 
qui ont frappé ses regards , les p remier s traits dé Tbistofa^ qui ont 
éveillé ses idées, lui ont montiré la falUesse et Tasservissement d'an 
sese, l»illberl6 et taipiiiBMMice de Tautre. Vous pouvev voir sur ces 
paneauE les H w p q u esque j'ai fait eoiécuter par yos ordres, id Hm- 
lèveneut des;9iMnes, sur cet autre la trahison de TÉrpéii^,pms le 
crime et le châtiment des fllles de Danaâs, ta une vente de feranes 
esclaves en Orient; ailleucsoe sont des reines répudiées, des amantes 
méprisées onirahiasi» des teuvesindouesingymdégw sur teiitolierde 
lâun époui; partout la femme esclave, piopiiété.,. cy^unuftte^ mbMt 
seyant de secouer ses fers que pour enceniâEniaipw^ploi^wk 
encore, et ne réussissant à In» briser i|ue par le mensonge, la trahi- 
son , les crimes lAches et inutiles. 

LE ramsE* 

Bt^nais seEtimenaont éveillé en hii eea eoKmptesbMBÉiBBBlsT 

LE PEl^CEPTEUR. 

Un mélange d'horaeur et de compasrien, de sympathie et de 

haine.... 

£E puw». 
De sympathie, dites-vous? — A-t-il jamais vu aucune fenune? a-t-il 
jamais pu échanger quelques paroles avec des personnes d'un autr^ 
sexe que.... lésion?... 

LE PEÊCEFIEDR. 

Quelques paroles, sans doute; quelques idées, jamais. U n'a va 
que de loin les fllles de la campagne, et il éprouve une insurmontable 
répugnance à leur parler. 

LE PBOiCB. 

Et, vraiment, vous croyez être sûr qu'il ne se doute pas luHuème 
de la vérité? 



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GOmLU 11 

•MFélMrtRiii « été «l'iflMîle, IM» pen9éè!r 9Mt si pttre», tme telle 
ipiiiiiniiii t^eiifdappèp(i«rliiHa vérité d'un voHe fmpénétraMe, tpx'ïi 
ne soupçonne rien , et n'appreYidra que de Ift bouche dl; totré tiHesse 
ce qu'il doit apprendre. — Haii je dois ¥ous prévenir que ce sera un 
«ou^ bittti rade, uoe doulbdr bien tivè, bien euMé peiit?^tni«^. De 
Idles caosei devaient amener de teb effietB.4»« 

LB PEDICB* 

Sansdoile..* œkeftboB^^VoiiBle|iréiiKenr|wiiB(nlcetien 
ma qoaiioofraitaowiief oomromis. 

LE VÊÈCMÊ^MM, 

Monseiçieor, j'entends le galop d ■ wi iiiw a l .«r G*«est lui. Si VMs 
voidex le voir par cette fenêtre,... il approche. 

Ll PaOHIE y le lefani «Tec Tlfadlé et regardant 'pêr U fMiétre en te cachant 
4Tac le rideau. 

Quoi! ce jeune homme monté sur un cheval noir, rapide comme la 
teiqtëte? 

LB PRECEPTEUR , aTCc orgneO. 

Od, monseigneur. 

LB PRINCE. 

La poussière qu'il soulève me dérobe ses traits... Cette belle che- 
fehsre, cette taille élégante,.. Oui, ce doit -être tm joli cavalier... 
Iiiea posé sur son cheval; de la grâce, de l'adresse, de la force 
mtau.. Eh Ment fflht«-tl donc sauter la barrîère, ce jeune fou? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Toujours! monseigneur. 

LE PRnfGE. 

Bnrtisstmo! je n'aurais pas fait mieus à vingt-tehiq ans. L'abbé , si 
le reste de l'éducation a aussi bien réussi, je vous en fais mon com- 
pGment et je vous en récompenserai de manière à vous satisfaire. — 
Soyez-en certain. —Maintenant, j'entre dans Tappartement que 
TOUS m'avez destiné. Derrière cette cloison, j'entendrai votre entre- 
tiea avec lui. J'ai besoin d'être préparé moi-même à le voir, de le 
connaître un peu avant de m'adresser à lui. Je suis ému , je ne vous 
le eielie paa, «Eiiisieiir Tabbé. Ceci est une dreôn^anee grave dans 
ina?ieet dans celle de cet enfant. Tout va être décidé dans on instant. 
De sa première impression dépend Thoniieur de toute une famille. 
L'honneur 1 mot vide et tout-puissant !... 

LE PRÉGBPTEOR. 

La victoire vous restera comme toujours , monseigneur. Son ame 



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12 RBTDE DBS DBUX MONDES. 

romanesque « dont je n'ai pu façonner absolument à votre guise tons 
les instincts, se révoltera peut-être au premier choc ; mais rhorreer 
de Tesciavage, la soif d'indépendance, d'agitation et de gloire, triom- 
pheront de tous les scrupules. 

LE PRINCE. 

Puissiez-vous deviner juste! Je l'entends!., son pas est délibéré... 
J'entre ici.. Je vous donne une heure... plus ou moins, selon... 

LE PRECEPTEUR. 

Monseigneur, vous entendrez tout. Quand vous voudrez qu'il pa- 
raisse devant vous, laissez tomber un meuUe; je comprendrai. 

LE PRINCE. 

Soit ! ( n ontre dani rapptnemeni Toiiiii. ) 



SCEME m. 

LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL. 

Gabriel , en habit de ehaiie à la mode du temps, cheTeux longs , boudés, en désordre , 
le fouet i la main. — H se Jette sur une chaise, essoufflé, et 8*essule le flront. 

GABRIEL. 

Ouf! je n'en puis plus. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous êtes pâle , en effet, monsieur. Auriez-vous éprouvé quelque 
accident? 

GABRIEL. 

Non , mais mon cheval a failli me renverser. Trois fois il s'est dé- 
robé au milieu de la course. C'est une chose étrange et qui ne m'est 
pas encore arrivée depuis que je le monte. Mon écuyer dit que c'est 
(i*un mauvais présage. A mon sens, cela présage que mon cheval 
devient ombrageux. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous semblez ému... Vous dites que vous avez failli être renversé? 

GABRIEL. 

Oui, en vérité. J'ai failli l'être à la troisième fois, et à ce moment 
j'ai été effrayé. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Effrayé? vous, si bon cavalier? 

GABRIEL. 

£h bien ! j'ai eu peur, si vous l'aimez mieux. 



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GABRIEL. 13, 

L^ PRÉCEPTEUR. 

Parlez moins haut, monsieur, l'on pourrait vous entendre. 

GABRIEL. 

Eh! que m'importe? Ai-je coutume d'observer mes paroles et de 
dègwser ma pensiie? Quelle honte y a-^t-il? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Un homme ne doit jamais avoir peur. 

GABRIEL. 

Autant vaudrait dire, mon cher abbé , qu'un homme ne doit jamais 
avoir froid , ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu'un 
homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu'il a peur. 

LE PRÉCEPTEUR. 

n y a dans l'hoomie une disposition naturelle à affronter le danger, 
et c'est ce qui le distingue de la femme très particulièrement. 

GABRIEL. 

La femme! la femme! je ne sais à quel propos vous me parlez 
toujours de la femme. Quant à moi , je ne sens pas que mon ame ait 
11D sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne 
%os en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit ; par exemple, 
je ne me sens pas brave d'une manière absolue, ni poltron non plus 
d'une manière absolue. Il y a des jours où, sous l'ardent soleil de 
midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré 
comme moi de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, 
les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs ou le 
brait d'une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne 
pisserais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les 
ghHres du monde. Croyez-moi , nous sommes tous sous l'impression 
damoment , et l'homme qui se vanterait devant moi de n'avoir jamais 
en peur me semblerait un grand fanfaron , de même qu'une femme 
pourrait dire devant moi qu'elle a des jours de courage , sans que 
j'en fusse étonné. Quand je n'étais encore qu'un enfant, je m'expo- 
sais souvent au danger plus volontiers qu'aujourd'hui : c'est que je 
n'ayais pas conscience du danger. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Mon cher Gabriel, vous êtes très ergoteur aujourd'hui... Mais lais- 
sons cela. J'ai à vous entretenir... 

GABRIEL. 

Non, non! je veux achever mon ergotage et vous prendre par vos 



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Ik REVUB DES DBDX lIOlfDBS. 

propres argomens... Je sais bien pomiinoi tous voulez détourner la 
conversation... 

LE PRBCBBTEini. 

fe ne TOUS comprends pasn 

CUBBIEL. 

Oui-dà ! vous souvenez-vous 4e ce ruisseau que vous ne vouliez pas 
passer parce que le pont de branches entrelacées ne tenait presque 
plus à rien? et moi j'étais au mineu, pourtant! vous ne voulûtes pas 
quitter la rive, et à votre prière je revins sur mes pas. Vous aviez donc 
peur? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je ne me rappelle pas cela. 

GABRIEL. 

Ohl que si! 

EE 'PHÉCBPTEtJR. 

J'avais peur pour vous , sans donte. 

GABRIEL. 

IKfon! puisque j'étais déjà à moitié passé. Hy avait autant de danger 
pour moi à revenir qu'à continuer. 

- LE PRÉCEPTEUR. 

^t vous en voulez conclure... 

GABRIEL. 

Que, puisque moi, enfant de dix ans, n'ayant pas conscience du 
danger, j'étais plus téméraire que vous, homme sage et prévoyant, 
il en résulte que la bravoure absolue n'est pas le partage exclusif de 
l'homme, mais plutôt celui de l'enfant, et, qui sait? peut-être aussi 
celui de la femme. 

LE PRÉCEPTEUR. 

OÙ avez-vous pris toutes ces idées? Jamais je ne vous ai vu si rai- 
sonneur. 

GABRIEL. 

Oh, bien oui! je ne vous dis pas tout ce qui me passe par la tête. 

LE PRÉCEPTEUR , inquiet. 

Quoi donc , par exemple? 

GABRIEL. 

Bah! je ne sais quoi! je me sens aujourd'hui dans une disposition 
singulière. J'ai envie de me moquer de tout* 

LE PRÉCEPTEUR. 

Et qui vous a mis ainsi en gaieté? 



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MtwaMa»^ ifi m» triste! TcneiJ jlui Mt iiiitrftve<fcJMrre fui 

UfllteBPt] 

Qoel enfantillage! et ce rêve... 



fai rêvé que j!éfiBbltfiniiei 

LB PBiCBPnUR. 

Ja iréiité^ cela est étiwge.... Et^d'ou-vonsuest Kenue.oette imigi- 

oitkm? 

GABRIBL. 

D'oà viennent les rêves? Ce serait à vons de me rexpDqner, mon 
dier professeur. 

LB PRiCBPTSim; 

Et ce rêve vons était sans donte désagréable? 

GABRIEL. 

Pas le moins du monde, car, dans mon ilKve, je n*ét&is pas un ha- 
bitant de cette terre. J'avais dea ailes «I je m'élevais à travers les 
mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Ses voix snMtmesthan- 
talent autour de moi'; je ne^iiof aia peraoDneçnria^es nuages légers et 
brillans, qui passaient dans l'étber, reflétaient ma flguref^tfélaiaiine 
jeune fille vêtue d'une longue robe flottante et couronnée de fleurs. 

LE PRÉCEPTEim. 

Alors vous étiez un ange , et mm paa une femme? 

GABRIEL. 

rétais une femme, car tout à coup mes ailes se sont engmiittfes , 
l'ëtber s'est fermé sur maiêtei, conuneimewûte de cristal impéné- 
trable, et je suis tombée, tombée et j'avais au oou une lourde 

chaîne dont le poids m'entratnaR vers l'abtme, et alors je me suis 
éveiDé, accaMé de tristesse, de lassitude et d^^ffM;.... Tenei, n'en 
parlons plus. Qu'avez-vous à ra'enseigner aujourdlim? 

LE PRÉCEPTEUR. 

J'ai une conversation sérieuse à vous demander, une importante 
nouvelle à vous apprendre, et je réclamerai toute votre attention. 

GABRIEL. 

Une nouvelle! ce sera donc la première de ma vie, car j'entends 
dire les mêmes choses depuis que j'existe. Est-ce une lettre de mon 
grand-père? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Mieux que cela. 



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U miTUB 



Uo présent? Peu m'importe. Je ne sois plus mienfaDt, pour me 
réjouir d'une nomreDe anne oo d'un nourel habit. Je ne conçob pas 
que mon grand-père ne songe à moi qae poor s'occoper de ma toi- 
lette on de mes plaiârs. 

LE PnÉCBPTKUR. 

Vous aimez pourtant la parure, un peu tnf même. 

GABRIEL. 

C'est vrai; mais je voudrais que mon grand-père me considérât 
comme un jeune homme, et m'admît à l'honneur insigne de faire sa 
connaissance. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Eh bien! mon cher monsieur, cet honneur ne tardera pas à tous 
être accordé. 

GABRIEL. 

C'est ce qu'on me dit tous les ans. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Et c'est ce qui arrivera demain. 

GABRKL, tTCc nue stUsfiwtioii séripasp. 

Ah! enfin! 

LE PRÉCEPTEUR. 

Cette nouvelle comble tous vos vœux? 

GABRIEL. 

Oui , j'ai beaucoup de choses à dire à mon noUe parent , beaucoup 
de questions à lui faire, et probablement de reproches à lui adresser. 

LE PRÉCEPTEUR, efllnjr. 

Des reproches? 

GABRIEL. 

Oui , pour la solitude où il me tient depuis que je suis au monde. 
Or j'en suis las, et je veux connaître ce monde dont on me parle 
tant, ces hommes qu'on me vante, ces femmes qu'on rabaisse, ces 

biens qu'on estime, ces plaisirs qu'on recherche Je veux tout 

connaître, tout sentir, tout po^éder, tout braver!... Ah! cela vous 
étonne; mais écoutez! on peut élever des faucons en cage et leur 
faire perdre le souvenir ou l'instinct de la liberté; un jeune homme 
est un oiseau doué de plus de mémoire ou de réflexion. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Votre illustre parent vous fera connaître ses intentions , -vous loi 
manifesterez vos désirs. Ma tâche envers vous est terminée, mon cher 



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GABRIEL. 17 

élève, et je désire que son altesse n'ait pas lien de la trouyer mal 



GABRIEL. 

Grand merci! Si je montre quelque bon sens, tout Tbonnenr en 
reriendra à mon cher précepteur; si mon grand-père trouve que je 
De sois qu'un sot, mon précepteur s'en lavera les mains, en disant 
qu'il n'a pu rien tirer de ma pauvre cervelle. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Espiègle, m'écouterez-vous enfin? 

GABRIEL. 

Écouter quoi? J'ai cru que vous m'aviez tout dit. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je n'ai pas conunencé. 

GABRIEL. 

Cela sera-t-il bien long? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Non , à moins que vous ne m'interrompiez sans cesse. 

GABRIEL. 

le suis muet. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je vous ai souvent expliqué ce que c'est qu'un majorât, et com- 
ment la succession d'une principauté avec les titres, les droits, pri- 
vilèges, honneurs etricbessesy attachés.... ( Gabriel bâiiie en m cachtot.) 
Vous ne m'écoutez pas? 

GABRIEL. 

Pardonnez-moi. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je vous ai dit... 

GABRIEL. 

Oh! pour Dieu, l'abbé, ne recommencez pas. Je puis achever la 
phrase, je la sais par cœur : a Et richesses y attachés peuvent passer 
alternativement, dans les familles, de la branche atnée à la branche 
cadette, et repasser de la branche cadette à la branche atnée, réci- 
proquement, par la loi de transmission d'héritage, à l'aîné des en- 
fans mâles d'une des branches, quand la branche collatérale ne se 
trouve plus représentée que par des filles. » Est-ce là tout ce que 
vous aviez de nouveau et d'intéressant à me dire? Vraiment, si vous 
ne m'aviez jamais appris rien de mieux, j'aimerais autant ne rien 
savoir du tout. 

TOME XIX. % 



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19 BBVUB M» JPWS MONDES. 

LB BAÉCmOTE.. 

Ayez un peu de patience, songez qu'il m*enfant souvent bemcoq) 
avec vous. 

GABRIEL. 

G!est vrai,,inQaaim« pacdonnez-moL Xe suis maldisposé aujourd'hui. 

Je m'en aperçois. Peut»*élBft vmdrait^iLamix mmeltre la comrer^ 
sation à demain ou à ce soie (l4tv.biuU'daasJecabineg 

Qui est là dedans? 

Vous le saurez, si vous voulez m'entendre. 

GABBIBL, vivement. 

Lui ! mon grand-père , peut-èti£i«.^ 

LB PBÉCBPTBIJBL 

Peut-être. 

G ABBIBL , comiiil vers ta fiorte. 

Comment peut^tre ! et vous me faites languir I... ( n essaie <]*ouvrir. u 

porle est fermée en dedans.) Quoi ! il est ici , et On me le Cacbe ! 
LB PBÉCBPXBUB^ 

ArrÊte^^il repose. 

GABBIBL. 

KonJ il a remué , ila fait du bruit. 

LE PRÉCEPTEUB. 

n est fatigué , souffrant , vous ne |iwvez pas le voir. 

GABRIEL. 

. Pourquoi s'enferme-t-il pour moi? Je serais entré sans bruit; je 
l'aurais veillé avec amour durant son sommeil ; j'aurais contemplé 
ses traits vénérables. Tenez, l'abbé, je l'ai toujours pressenti , il ne 
m'aime pas. Je suis seul au monde, moi : j*ai un seul prateeteur, un 
seul parent, et je ne suis pas connu , je ne sois pas aimé de lui! 

LE PRÉCEPTEUR. 

Chassez, mon cher élève, ces tristes et coupables pensées. Votre 
illustre aïeul ne vous a pas donné ces preuves banales d'affection 
qui sont d'usage dans les classes obscures... 

GABBIBL. 

Plût au ciel que je fusse né dans ces classes! je ne serais pas un 
étranger , un inconnu poar le chef de ma famille. 



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19» 

Gabriel, vous apprendrez aujourd'hui un grand aeceet, qui yem 
I eipllqaera tout ce qui tous a seipblé énigmattque jusqu'à présent; 
je ne ?oas cache pas que vous touchez à Theure là plus soienneHe 
et la plus redoutable qui ait encore sonné pour vous. Vous verrez 
qoelle inunense » quelle incroyable sollicitude s'est étendue sur vous 
d^ais l'instant de votre naissance jusqu'à ce jour. Armei-vous de 
courage. Vous avez une grande résolution à prendre, une grande 
destinée à accepter aiqourd'hui. Quand vous aurez appris ce que vous 
igDorez , vous ne direz pas que vous n'êtes pas aimé. Vous savez, du 
moins, que votre naissance fut attendue comme une faveur céleste, 
comme un miracle. Votre père était malade , et Fon avait presque 
perdu l'espoir de lui voir donner le jourà un héritier de son titre et de 
ses richesses. Déjà la branche cadette des Bramante triomphait dans 
l'espoir de succéder an glorieux titre que vous porterez un jour... 

GABRIEL. 

Oh! je sais tout cela. En outre j'aicdeviné beaucoup de choses que 
^ousne me disiez pas. Saoa^oute la jalousie divisait les deu& frères 
Jtdieo et Octave, men ^le et mon onde ; peut-être aussi mon 
gand-pàne noHrriasait^il dans .son ameune secrète préférence pour 
son fils atné^. Jo vins au monde. Grande joie pour tous excc^pté 
ponr moi , qui ne fus pas gratifié par 1^ ciiH alun cacaotère.à.la.hau- 
ieur de ces graves circonstances. 

LB MUSiaPTBIia. 

Que dites-vous? 

GABRIEL. 

7e dis que cette transmission d'héritage de mâle en mftle est une 
I loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de posses- 
sion entre les diverses branches d'une Famille ne peut qu'allumer le 
feu de la jalousie , aigrir les ressentimenis , susciter 1& haine entre 
les proches parens , forcer les pères à détester leurs filles, fhire rou- 
gir les mères d'avoit donné le jour à des enTàns de leur sexe !... Que 
sais-je! L'ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines 
dans une famille ainsi assemblée comme uneiiiieate affiemiée autour 
de la curée du majorât, et ^histoire m'a appris^qu'il'en peut résul- 
ter des crimes qui font l'horreur et la honte de l'humanité. — Eh 
bien! qu'avez^ous à me regarder ainsi, mon cher nrattre? vous voilà 
tout troublé! Ne ra'avez-vous pas nourri de Vhistoire des grands 
hommes et des lâches? Tîe m'avez-vous pas toujours montré l'hé- 
roïsme et la franchise aux prises avec la perfidie et la bassesse? Êtes- 

2. 



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iO RBVUB INBS DBUX M01IDE8. 

Yous étonné qu'il m'en soit resté qndqoe notion de justice , quelque 
amour delà yérité? 

L£ PRÉCEPTEUR , bduaot U Toix. 

Gabriel « vous avez raison ; mais , pour l'amour du ciel » soyez moins 
tranchant et moins hardi en présence de votre arâul. 

(On remue iTec imptUence daof le cabinet.) 
GABRIEL , à Yoix haute. 

Tenez, l'abbé, j'ai meilleure opinion de mon grand-père; je vou- 
drais qu'il m'entendit. Peut-être sa présence va m'intimider, je serais 
bien aise pourtant qu'il pût lire dans mon ame, et voir qu'il se trompe, 
depuis deux ans , en m'envoyant toujours des jouets d'enfant. 

LE PRÉCEPTECR. 

Je le répète, vous ne pouvez comprendre encore quelle a été si 
tendresse pour vous. Ne soyez point ingrat envers le ciel, vous pou- 
viez naître déshérité de tous ces biens dont la fortune vous a comblé, 
de tout cet amour qui veille sur vous mystérieusement et assi- 
duement... 

GABRIEL. 

Sans doute , je pouvais naître femme , et alors adieu la fortune et 
l'amour de mes parens! J'eusse été une créature maudite, et, à 
l'heure qu'il est, j'expierais sans doute au fond d'un cloître le 
crime de ma naissance I Mais ce n'est pas mon grand-père qui m'a 
fait la grâce et l'honneur d'appartenir à la race mâle. 

LE PRÉCEPTEUR , de plus en plus troublé. 

Gabriel, vous ne savez pas de quoi vous parlez. 

GABRIEL. 

u serait plaisant que j'eusse à remercier mon grand-père de ce que 
je suis son petitnfils! C'est à lui plutôt de me remercier d'être né tel 
qu'il me souhaitait, car il haïssait... du moins il n'aimait pas son fils 
Octave, et il eût été mortifié de laisser son titre aux enfans de celui- 
ci. Ohl j'ai compris depuis long-temps malgré vous; vous n'êtes pas 
un grand diplomate, mon bon abbé; vous êtes trop honnête homme 
pour cela... 

L*ABBÉ,iTolx basse. 

Gabriel , je vous conjure. . . 

(On laise tomber un meuble avec tneu dans le cabinet.) 
GABRIEL. 

Tenez! pour le coup , le prince est éveillé. Je vais le voir enfin , je 
vais savoir ses desseins; je veux entrer chez lui. 

( u Ya résolument vers la porte, le prince la lui ourre et parait sur le seuil. Gabriel , 
intimidé, s*arr6te.— Le prince lui prend la main et remmène dans le cabinet dont il 
referme sar lui la porte arec violence. ) 



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GABRIBL. 21 

SCÈNE IV. 

LE PRÉCEPTEUR, leuL 

Le vieillard est irrité , renfant en pleine révolte , moi couvert de 
confiision. Le vieux Jules est viodicatir, et la vengeance est si facile 
iQi hommes puissansl Pourtant son humeur bizarre et ses décisions 
imprévues peuvent me faire tout à coup un mérite de ce qui mainte- 
nant lui semble une faute. — Puis, il est homme d'esprit avant tout, 
etrintelligence lui tient lieu de justice; il comprendra que toute la 
bâte est à lui , et que son système bizarre ne pouvait amener que de 
biiarres résultats. Mais quelle guêpe furieuse a donc piqué aujourd'hui 
b langue de mon élève? je ne l'avais jamais vu ainsi. Je me perdrais 
en de vaines prévisions sur l'avenir de cette étrange créature : son ave- 
nir est insaisissable comme la nature de son esprit... Pouvais-je donc 
être an magicien plus savant que la nature, et détruire l'œuvre divine 
dans on cerveau humain? Je l'eusse pu peut-être par le mensonge et 
b corruption; mais cet enfant l'a dit , j'étais trop honnête pour remplir 
dignement la tâche difficile dont j'étais chargé. Je n'ai pu lui cacher la 
îMtable moralité des faits, et ce qui devait servir à fausser son juge- 
ment n'a servi qu'à le diriger... (n écoute les voix qat te font entendre dans le 

(ibiDeu]On parie haut... la voix du vieillard est Apre et sèche , celle de 
renfant tremblante de colère... Quoi! il ose braver celui que nul n'a 
hravé impunément! Dieu! fais qu'il ne devienne pas un objet de 
haine pour cet homme impitoyable! {}i écoute encore.) Le vieillard me- 
nace, l'enfant résiste... Cet enfant est noble et généreux; oui, c'est 
nne belle ame , et j'aurais dû la corrompre et l'avilir , car le besoin de 
justice et de sincérité sera son supplice dans la situation impossible 
où OD le jette. Hélas I ambition , tourment des princes , quels infâmes 
conseils ne leur donnes-tu pas , et quelles consolations ne peux-tu 
pas leur donner aussi!.. Oui, l'ambition, k vanité, peuvent l'em- 
porter dans l'ame de Gabriel, et le fortifler contre le désespoir... 
(n écoute.) Le prince parle avec véhémence... Il vient par ici... Affron- 
terai-je sa colère?.. Oui, pour en préserver Gabriel... Faites, 6 Dieu, 
qu'elle retombe sur moi seul... L'orage semble se cahner; c'est 
maintenant Gabriel qui parle avec assurance... Gabriel! étrange et 
nabeurease créature, unique sur la terre!... Mon ouvrage, c'est- 
Mire mon orgueil et mon remords!.. Mon supplice aussi. Dieu» 
^OQs seul savez quels tourmens j'endure depuis deux ans... Vieillard 
insensé! toi qui n'as jamais senti battre ton cœur que pour la vile 



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22 REVUE DE» MM HOIIDES. 

cbimère de la fausse gloire , tu t'éÈ pas soiq>conné ce que je pouvais 
souffirir, moîl Bien, tous m*atet ijkmtié one grande force, je tous re- 
mercie de ce que mon épreuve est ftnie« Me pnoirez-vous pour 
ravoir acceptée? Non! car à ma place, un antre peut*étre eu ettt 
odieusement «abusé... et J'ai du TOâin* préservé tant que je l^ai fa 
l'être q»e je nefoUfÉis pas sauver: 

•CÈME V.. 
LE PIUNGE, «ABRIEL, I£ PRÉCEPTEUR. 

OAintlEL, arec exftspéraiioD. 

Laissez-moi, j -en ai assez entendu ; pas un mot de plus, ou j*attente 
àma^e. Otiî, t'est le châtiment que je devrais vous infliger pour 
ruiner les folles espérances de votre haine insatiable et db votre or- 
gueil insensé. 

LE PRÉCEPTEUH. 

Mon cher enfant, au nom da ciét, modérez-vous... Songez à qni 
vous pariez... 

GABRIEL. 

le paille à cehri dont je suis à jamais iWlave et ta victime! 
hontel iionteet inalédtctiOB sur te jour oA je suis né! 

LE PRINCE. 

La concupiscence parle-t-elle déjà tellement à vos sens, que Tidée 
d'une étemelle chasteté vous exaspère à ce point? 

GABRIEL. 

Tais-toi^ vieillard! Tes lèvres vont se dessécher si tu prononces 
des mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacré. Ne 
m'attribue pas des pensées qui n'ont jamais souillé mon ame. Tu m'as 
bien assez outragé en me rendant, au sortir du sein maternel, 
l'instrument de la haine , le complice de l'imposture et de la fraude. 
Faut-il que je vive sous le poids d'un mensonge éternel , d'un vol que 
tels lois puniraient avec la dernière ignominie ! 

LE PRÉCETIBOA. 

Gabriel! Gabriel! vous padez à votre aieutl«.. 

LE PRIMCB. 

Lanezrle exprimer sa douleur, et donner on Ubre coursa ao» esal- 
tatioB. Cest ub véritable accès de démenée dont je n'ai pas à m -oC' 
cuper. Je ne vous dis plus qu'un mot, Gabriel : entre le sort brillant 
d'vi^inee et l'étenteUe captivité du cloUret choisissez! Vous êtes 



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m 

ieIibre.¥oiiiyra¥QZrXake tri^ iiie6ameni&,i»ûiir teJMun 
ioi».pQiAes^âfmiUttr kiDémoire dOiOaubfpî VMf Mi iloBBé.le 
»dé8liMBuwQC4ne6xh0f«Bxb^^ Si;teUei«0l.vojte|KéfloliitMNii, 
[W^iieiliQfimMi'aUAmièrecetomlieioniM^ hkummm, tf 
SX si la aattefactkm des [Jos gwwaîflfi iaitjw^ 
creor d'une talld chate. 

s8ex,«HM,iKoi»<dis4e! I^s motifs que ^QiiicattsitafizÀiiMd^ 
sont digp0Mte Totse tmigiaatfam ,iBMûft jioi^^tola wian»,^, 

( llia*iffieilciQiçlM m télé daw jbi matoi^t 
U jniiCSPTBUl^ liv #a( princo, 

onseigneutt il faudrait en effet leJaisaer i, Itti-inâme quel^pes 
us» il ne sa GOBnatt plus* 

U(tRinC«,deiBtei«. 

OQS a^ex jraison. Venez avec moi», monsieur l'abbé. 

UEeBâcBrasua.iias. 
otre altesse est fort irritée contre moi? 

u.contraire. Vous avez atteint le but mieux qpe jene Faurais fait 
-même. Ce caractère m'offre plus de ^g^ranlies de discrétion «que 
'eusse osé l'espérer. ( iis sortent. ) 

us PKÂGEKTEURvi PVt. 

oeur de pierre I 

GABRIEL» leui. 
e voilà donc, cet borrible secret que j'avais deviné! Ils ont enfin 
me le révéler en face! Impudent vieillard! comment u'es^tu pai 
i-é sous terre quand tu m'as vu, pour te punir et te confondîre, 
cter tant d'ignorance et d'étonnementl Les insensés! Gomment 
?aient-ibcroiie que j'étais encore la dt^pe de leur insolent artK 
f Admirable ruse, en effet! BTinspirer lliorreur de ma condition, 
de me fouler aux pieds ensuite, et de me dire : Voilà pourtant ce 
vous êtes... voilà où nous allons vous reléguer si vous n'acceptez 
la complicité de notre crime! Et l'abbé! Tabbé lui-même que je 
ais si honnête et si simple, il le savait! Marc le sait peut-être 
A\ Combien d'autres peuvent le savoir? Je n'oserai plus lever les 
t sur personne. Ah! quelquefois encore je voulais en douter. 
I rêvel mon rêve de cette nuit, mes ailes I... ma chaîne! (u pleure 



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9h RBYUB DBS DEUX MOHDBS. 

amèrement. - s*etMiTant les yeux. ) Mais le fourbe s*est pris dans soD propre 
piège, il m'a livré enfin le point le plus sensible de sa haine! Je yods 
punirai , 6 imposteurs! je vous ferai partager mes souffrances, je 
je vous ferai connaître l'inquiétude et l'insomnie et là peur de la 
honte. .. Je suspendrai le chfttiment à un cheveu , et je le ferai planer 
sur ta tète blanche , 6 vieux Jules! jusqu'à ton dernier toupir. — Ta 
m'avais soigneusement caché l'existence de ce jeune homme I ce 
sera là ma consolation , la réparation de l'iniquité à laquelle on m'as- 
socie! Pauvre parent! pauvre victime , toi aussi! Errant, vagabond, 
criblé de dettes , plongé dans la débauche , disent-ils; avOi, déprafé^ 
perdu, hélas! peut-être. La misère dégrade ceux qu'on élève dans 
le besoin des honneurs et dans la soif des richesses. Et le cruel vieil- 
lard s'en réjouit! Il triomphe de voir son petit-fils dans l'abjection, 
parce que le père de cet infortuné a osé contrarier ses volontés abso- 
lues, qui sait? dévoiler quelqu'une de ses turpitudes, peut-être! Eli 
bien ! je te tendrai la main , moi qui suis dans le fond de mon ame 
plus avili et plus malheureux que toi encore, je m'efforcerai de te 
retirer du bourbier, et de purifier ton ame par une amitié sainte. Si 
je n'y réussis pas, je comblerai du moins par mes richesses l'abîme 
de ta misère; je te restituerai ainsi l'héritage qui t'appartient, et si 
je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes peut-être, et que je 
rougis de porter à ta place , je m'efforcerai du moins de détourner sor 
toi la faveur des rois dont tous les honunes sont jaloux. — Mais quel 
nom porte-tril? Et où le trouverai-je? — Je le saurai, je dissimule- 
rai , je tromperai , moi aussi ! Et quand la confiance et l'amitié auront 
rétabli l'égalité entre lui et moi, ils le sauront!... Leur inquiétude 
sera poignante. Puisque tu m'insultes, 6 vieux Jules! puisque tu 
crois que la chasteté m'est si pénible, ton supplice sera d'ignorer 
à quel point mon ame est plus chaste , et ma volonté plus ferme 
que tu ne peux le concevoir !... 

Allons! du courage. Mon Dieu! mon Dieu! vous êtes le père de 
l'orphelin , l'appui du faible , le défenseur de l'opprimé ! 



FIN DU PROLOGUB. 



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PREMIERE PARTIE. 

Une UTerne. 

SCÈNE PREniÈRE. 

GABRIEL , MARC , groupes ttublés, l'HOTE , tUant et rmiMXki , pute 

LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE. 

GABRIEL, s'asteyant à une table. 

Marc! prends place ici, en face de moi, assis, vite! 

MARC, bésiunt à s'asseoir. 

HonseigneoT... id?... 

GABRIEL. 

Dépèdie! tons ces lourdauds nous regardent; sois un peu moins 
empesé. •• Nous ne sommes point ici dans le cb&teau de mon grand- 
père. Demande du vin. ( Marc frappe sur la table. Vme 8*approcbe. ) 

l'hote. 
Quel vin servirai-je à vos excellences? 

MARC, à Gabriel. 

Quel vin servira-tron à votre excellence? 

GABRIEL, à l'hôte. 

Belle question! pardieul du meilleur. (L'hôte s'éloigne, a Marc.) Ab çà! 
œ saurais-tu prendre des manières plus dégagées? Oublies-tu où nous 
sommes, et veux-tu me compromettre? 

MARC. 

Je ferai mon possible Mais en vérité je n'ai pas Thabitude 

Étefr-vous bien sûr que ce soit ici?... 

GABRIEL. 

Très sûr. — Ah! le local a mauvais air, j'en conviens; mais c'est la 
manière de voir les cboses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu 
d*aplomb. 

MARC. 

Je soufTre de vous voir ici !... Si quelqu'un allait vous reconnaître... 

GABRIEL. 

Eh bien ! cela ferait le meilleur effet du monde. 

groupe D'ÉTUDIANS. — UN ÉTUDIANT. 

Gageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser 
et lui avouer ses dettes entre deux vins. 



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S6 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

Cela? c'est un garçon rangé. Rien qu'au plis de sa fraise on voit 
que c'est un pédant. 

UN AUTRE. 

Lequel des deux? 

DEUXIÈME ^UDIANT. 

L'oo etraoke. 
Eh bien Ice vin? 

GABRIEL, 

A menreille ! ^tngfpe plus fort 

GROUPE DE SPAIIASSIN& -*- HUOUn SPADASSIN. 

Ces geqs-là sont bien pressés! Est-ce que la goige bsAleià4ie^vknx 
fou? 

SECOND SPADASSW. 

Jb sont mis piroprement 

TROISIÈME SPADASSIN. 

Heim! un vieillard et un enfant! quelle heure est-il? 

PREMIER SPADASSIN. 

Occupe rhdte afin qu'il ne les serve pas trop vite, four peu quHs 
vident deux flacons, nous^gdgnerons bien minuit 

DEUXIÈME SPADASSIN. 

Ils sont bien armés. 

"raoïsiisB sPADiissm . 
nOilTun jms bafte , Yau^ sans dents{ {AÉUÊ^Btm.) 

PREMIER SPADASSIN. 

Ouf 1 voilà ce ferrailleur d'AsMphe. Quand serons-nous débar-' 
ftiséBMte IM? 

QUATRIÈME SPADàSSINw 

Quand nous voudrons. 

JMHfUiMft SBAHASSni. 

iLestseolcesoir? 

QUATRIÈME SPADASSIN. 
Attention ! ( n montre lei étudiant qui le lé? ent. ) 

LE GROUPE D'ÈTUDIANS.— PREMIER ÉTUDIANT. 

Toilà le roi des tapageurs, Astolpbe. Invitons-le à vider un Bacon 
avec nous; sa gaieté nous réveiHera. 

DEUXIÈME ETUDIANT. 

Ma foi non. Il se fMt tmth les rues smt mai ftéqueritées. 

PREMIER ÉTUDIANT. 

N'as-tu pas ta rapière ? 



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Ah! je auiB Itt^e-oes aotlises^à. C'est rsfTaimtaglmirM non )a 
oMre, de feire la guerre aux voleurs toutes les nuits. 

TjaoïsiÈME ÉTupuicr. 
Et pois, je n'aime guère ton Âstolphe. Il a beau être gueux, et jdé- 
bancbé, il ne peut ouMfer qii*i( est genWioromet et de temps en 
temps il hii prend , conune malgré lui , des airs desélgneiiife^^e 
donnent envie de le soufBetteri 

deuxiAmb ÉTUDïAîrr. 
Et ces deux cuistres qui boivent I& tristtément dans un coin me 
ibDt reffét de barons allemands mal déguisés. 

PREMIER ÉTUMAlfT. 

Décidément , le cabaret est mal composé ce aoir. Partons^. 

{9ê paiMl rkélt et lofienl. Let spidaiiliis^ithrent loM toart BMwvMMni* GiMel 
en oeenpé i examiner Attolphe, qui t*est jeté sur un bancd'un air forouche, loi-^qbMflii 
qipaTéf nir la table, MHS demander à boire et sang regarder perienne. } 

MilRG^ bai i GiMel. 

C'est im beau jeune homme; mais quelle mauvaise tenue! Voyez, 
sa fraise est déchirée et son pourpoint couvert de taches. 

GAMifit. 

C'est la faute de son valet de chambre ! — Quel noble front! Ah I 
si j^avais ces traits m&les et ces.Iarges mains 1... 

WtHilBR SftÂBASaiN , f e§ ar dant par la tÊnèHn^ 

Us sont loin... Si ces deux benêts qui restent là sans vider leurs 
irerres pouvaient partir mmk^. 

DBUXliMB SPADASSIN. 

Lui chercher querelle ici? L'hdte est poltron.... 

TROISliMB SPApASWI. 

Baison de plus. 

DEUXIÈME SPADASSIN. 

n criera. 

QUATR1ÊMB SPADASSIN. 

On le fera taire. ( Minuit sonne. ) 

( Aflolpbe frappe du poing sur br taMe^ Les iblret robierreut alternatif ement aféb 
GabrW, «a m r^iude qu^AaUHpb**) 

MARC, bâti GabrieL 

n 7 a là des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup. 

GARBiSL. 

Cest la gaucherie avec laquelle tu tiens toavflffmipii'iastdiytrtit. 



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28 BEYUB DBS DEUX MONDES. 

MAR€, bUTaDL 

Ce vin est détestable, et je crains qu'il ne me porte à la tète. 

(Loogiileiiee.) 
PREMIER SPADASSIN. 

Le vieux s'endort. 

DEUXIEME SPADASSIN. 

n n'est pas ivre. 

TROISIÈME SPADASSIN. 

Mais il a une bonne dose d'hivers dans le ventre. Va voir an pea 
si Hezzani n'est pas par là dans la rue; c'est son heure. Ce jeune gars 
qui ouvre là-bas de si grands yeux a un surtout de velours noir qui 

n'annonce pas des poches percées. ( U deuxième tpadtasin ti a U porte. ) 

L*HOTB,àAstolphe. 

Eh bien! seigneur Astolphe, quel vin aurai-je l'honneur de vous 
servir? 

ASTOLPHE. 

Va-t'en à tous les diables! 

TROISIÈME SPADASSIN , à niôte à demt-Toix , sans qu^Astolphe le remarque. 

Ce seigneur vous a demandé trois fois du malvoisie. 

l'hoxe. 
En vérité? 

( II sort en courant. Le premier spadassin fait un signe au troisième, qui met un banc 
en trayers de la porte comme par hasard. Le deuxième rentre afec un cinquième com- 
pagnon. } 

LE PREMIER SPADASSIN. 

Mezzani? 

MEZZANI, bu. 

C'est entendu. D'une pierre deux coups... Le moment est bon. La 
ronde vient de passer. J'entame la querelle. ( Haut.) Quel est donc le 
mal appris qui se permet de bâiller de la sorte? 

ASTOLPHE. 

Il n'y a de mal appris ici que vous, mon maître, (n 

bâiller, en étendant les bras ayec affectation. ) 

MEZZANI. 

Seigneur mal peigné, prenez garde à vos manières. 

ASTOLPHE , s'étendant comme pour dormir. 

Tais-toi, bravache, j'ai sommeil. 

PREMIER SPADASSIN , lui Unçant son Terre. 

Astolphe, à ta santé! 



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GABRIEL. S9 

ASTOLPHE. 

A la bonne heure; il me manqaait d'avoir cassé quelque cruche ou 
battu quelque chien aujourd'hui. 

( n s'éUnce au miliea d'eux en poufMDt sa table au-derani de lui arec rapidité, n ren? ene 
la table des fpadaains, leun bouteilles et leurs flambeaux. Le combat 8*eDgage. ) 

MBZZAMI, tenant Astolphe à la gorge. 

Eh! TOUS autres, lourdauds, tombez donc sur Tenfant. 

PIEMIBR SPADASSIN , eourant sur Gabriel. 

n tremble. 

(■arc se jette au-derant; il est renrersé. Gabriel tue le spadassin d*un coup de pistolet 
à bout porUnt. Un autre s'élance Ters lui. Marc se relève. Ils se battent. Gabriel est 
pftie et silencieux , mais il se bat ayec sang-froid. ) 

ASTOLPHE, qui s*est dégagé des mains de Mezzanl, se rapproche de Gabriel en continuant 

à se battre. 

Ken, mon jeune lion! courage, mon beau jeune honune!... 

(U traverse Meizani de son épée. ) 
MEZZANI, tombant. 

A moi! camarades; je suis iqort.... 

'if^Mff^ « crie en dehors. 

Au secours! au meurtrmon s*égorge dans ma maison! 

( Le combat continue. ) 
DEUXIÈME SPADASSIN. 

Mezzani mort.... Sanche mourant.... trois contre trois.... Bonsoir! 

( Il s*enfnit ; les deux autres veulent en flaire autant. Astolphe se met en travers de la porte.) 

ASTOLPHE. 

Non pas, non pas. Mort aux mauvaises bêtes! A toi, don Gibet, à 
toi, coupe-bourse!... 

(il en accule deux dans un coin , blesse Tun, qui demande grâce. Marc poursuit Tautre, 
qoi cherche à ftiir. Gabriel désarme le troisième, et lui met le poignard sur la gorge.) 

LB SPADASSIN , à Gabriel. 

Grâce! mon jeune maître, grâce! Vois, la fenêtre est ouverte, je 
puis me sauver.... ne me perds pas! C'était mon prenuer crime, ce 
sera le dernier... Ne me fais pas douter de la miséricorde de Dieu!... 
Laisse-moi!... pitié! 

GABRIEL. 

Misérable! que Dieu t'entende et te punisse doublement si tu 
blasphèmes!... Ta! 

LE SPADASSIN, monUnt sur la fenêtre. 

Je m'appelle Giglio.... Je te dois la vie!... 

( n l'éiance et disparaît. La garde entre et s*empare des deux autres, qui etsayaient de fuir.) 

ASTOLPHE. 

Bon! à votre affaire, messieurs les sbires! Vous arrivez selon Vha- 



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aO RBVUB im WRTK HOlfBES. 

bitude, quand on n'a pliis besoin de vous! £nlevez-nous ces^deax 
caddvres; 6t vots, iQronsiéutrhAle/fàitésT6lev6r^1^s^tab1es/(AGÀ^^^ 

qui se lave les mains avec empressement.; Voiià d6' )a^ COqUOttevio; €08 SOuft- 

lùTCS étaienit glorieuses , mori îeulfie ifraret 

GABRIEL, très pâle et prés de défaillir. 

J'ai horreur dii sang. ^ ' " ' ' ' * 

Vrai Dieu! il n'yparattgttèreqtiMtd^vtfiis Vous battez! Laissez-moi 
serrer cette petite main blanche qui conibat comme celle d* Achille. 

GABRlBtt s'esauyant les mains frcc.un mouchoir de sole richement brodé. 

De grand cœur, seigneur Âstôlpb'e,!le^plustéméraine dos domines! 

( n lur serre U maio.l 
MARC, à Gabriel. 

Mooseigfi6ttr,.a'Ate&^K)us pas blessé? 

ASTOLPHE. 

Monseigneur? En efTeil rous avez tout Tair (fun prince. Eh bien! 
puisque vous connaissez mon- nom, vous savez que je suis de bonne 
maison, et que vous pouvez, sans déroger, me compter parmi vos amis. 

( Se retournant' vwbIm sMrea, qui ont Inlerrogé l'hôte et qui ^àpproitmA pour te saisir. ) 

Eh bièn^^l à qui en avei*vous, maintenant, chers oiseaux de nuit? 

u CHEF 0B9 SBIRES. 

Seigneur Astdlphe, vous allez attendre en prison que la justice ait 
éclairci cette affoiire. (a Gabriel.) Monsieur, veuillez aussi nous suivre. 

ASTOLPHE, riant. 

Comment! éclairci? H me semble qu'elle est assez çlàire con^me 
cela. Des assassins tombent sur nous; ils étaient cinq contre trois, et 
parce qu'ils comptaient sur la faiblesse d'un vieiUardetd!un.enfont... 
Mais ce sont de braves compagnons..^ Ce jeune homme.... Tiens, 
sbire, tu devrais te prosterner. En attendant, voilà pour boire.... 
Laisse-nous tranquilles.... ( u fouiue dans sa poche. ) Ah ! j'oubliais que j^ai 
perdu ce soir mon dernierécu..^. Maisdemain.*^... si J^ te. retrouve 
dans quelque coupe-gorge comme celui-ci, jeté paierai double .a«- 
baine... entends-tu? Monsieur est un prince... le prince de... neveu 
du cardinal de.,.«« (a roreiue du sbire. ) Le bAtard du deroiec pqie*.... 
(A Gabriel.) GHssez-leur trois écus, et dites-leur votie nom« 

6ABRI£l.,iQur JeUBtja.h«iMsei< 

Le prince Gabriel de Braoïantei 

AfiTOLPHR; 

Bramante! mon cousin gennain. fiar Baccbuset par le diable! il 
Ji'y a|iM4e bfttardidaiis nutre fianûlle..* 



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GfkMlBt. 9i 

U CHBF DES SBIHBS, reomranl U boil|iB^«ftbriel et rrfirdaDt niôte tTec bésIUtiOB. 

Itt iatfenHfnnt niôtepovr les meobles M^ ér le vinvàpandu,... 
cela peut s'arranger... O^Md les assasshis sert>iit en JngetMnt, mê 
s^gneories compacallroiit 

ASTOtPm. 

A tous les diables! c'est assez d*avoir la peine de les larder.... Te 
ne Yeux plus entendre parler iPetix. (Bu à Gabriel) Quelque chose à 
rbftte , et ce sera fini. 

6ABEIKL,'tirtn( une antre bopfie* 

Fant-il dpnc açbeter la pûKce et les témoins, comme si noos étions 

des maUSaiteaTst 

Ainro£PH8« 

^M^ tfM aMM Pnsage datis ce pays^t^ 

Non, monseigneur, je suis bien t^«llq1ltlMll^4eid«nan^ 
saison a souffert. Je sais que voto altesse me le paiera généreo-» 
lement , et je ne suis pas pressé. Mais il faut, qne jostioeM faiworde 
Yeux que ce tapageur d'Astolphe soit arrêté et demeure en prison 
jiMqa*â ce qn*il m'ait payé la dépense quUl fait c)iei moiidepuis six 
mois. D'ailleurs , je suis las du bruit et des rixes qu'ilqyorte ici tow 
les soirs avec ses méchans çoiqpwpona. Il a réussi à déconsidérer 
■ajBaisoo^Cest loi (|Qi entame toojpm^ les quaceUes^et J0 juis 
sAr que la scène de ce soir a été provoquée par kû.*.». 

UN DBS SPADÂSSUIS, garootté. 

Oui, oui; nous étions là bien tranquilles... 

ASTOLPHB, d*une yoix tonnante. 

Yonlez-Tous bien rentrer. sous terre , abominable Termine! (it rhAie.) 
fll ah! déconsidërerla maison de monsieur ICRUnt aux écuti.} Entacher 
krèpotafion du coupe-gorge de monsieur! tfn repaire d'assassins... 
une caverne de bandits... 

l'hotb. 
Et qu'y veniei-Yous faire, mon8tenr,^ns cette caverne de bandits? 

Ce que la poUo» ne fait ^Mis, pnvger 4a terre de M^lqueft^cMpo* 
jarrets. 

£1 €lBfllF ffB& '^SSNtBSw 

Seigneur Astolphe , la pëlice hit son devoir. 

A8T6£PflB. 

4iRidl(,iiira'tnifrbre : è preuve que sans notre courage et nos 
\ nous étions assassinés là tout à l'heure. 



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32 revue des deux mondes. 

l'hote. 
C'est ce qu'il faut savoir. C'est a la justice d'en connaître 
sieurs, faites votre devoir, ou je porte plainte. 

LE CHEF DBS SBIEES, (Tan air digne. 

La police sait ce qu'elle a à faire. Seigneur Astolphe, marcb 
nous. 

l'hote. 
Je n'ai rien à dire contre ces nobles seigneurs... 

(Montrant Gabriel et 1 
GABRIEL, aux sbires. 

Messieurs, je vous suis. Si votre devoir est d'arrêter le se 
Astolphe , mon devoir est de me remettre également entre les 
de la justice. Je suis complice de sa faute , si c'est une faute < 
défendre sa vie contre des brigands. Un des cadavres qui gisai 
tout à l'heure a péri de ma main. 

ASTOLPHE. 

Brave cousin ! 

l'hote. 
. Vous, son cousin? fi donc! Voyez l'insolence! un misérable 
paie pas ses dettes! 

GABRIEL. 

Taisez-vous, monsieur, les dettes de mon cousin seront p 
Mon intendant passera chez vous demain matin. 

l'hote , f'inclinanU 

Il suffit , monseigneur. 

astolphe. 

Vous avez tort, cousin, cette dette-ci devrait être payée en 
de bflton. J'en ai bien d'autres auxquelles vous eussiez dû doi 
préférence. 

GABRIEL. 

Toutes seront payées. 

ASTOLPHE. 

Je crois rêver... Est-ce que j'aurais fait mes prières ce mat 
ma bonne feoame de mère aurait-elle payé une messe à m 
tention? 

LE CHEF DES SBIRES. 

En ce cas , les affaires peuvent s'arranger... 

GABRIEL. 

Non, monsieur, la justice ne doit pas transiger; conduisez-n 
prison... Gardez l'argent, et traitez-nous bien. 



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GABRIEL^ 33 

LÉ CHEF DES SBIRES. 

Passez « monseigneur. 

MARC, à Gabriel. 

Ysongez-YOQS? en prison, vous, monseigneur? 

GABRIEL. 

Oui , je veux connaître uii peu de tout. 

HARC. 

Bonté divine! que dira monseigneur votre grand-père? 

GABRIEL. 

n dira que je me conduis comme un homme. 

«€£]%£ II. 

Eo prison. 

GABRIEL, ASTOLPHE, le chef des sbires, MARC. 

(Asiolphe dort étendu sur un grabat. Harc est aiioupi sur un banc au fond. Gabriel ae 
promène à pas lenta, et chaque fois qu*il passe devant Astolphe, il ralentit encore n 
marche et le regarde. ) 

GABRIEL. 

Il dort comme s'il n'avait jamais connu d'autre domicile! Il n'é- 
prouve pas , comme moi , une horrible répugnance pour ces murs 
souillés de blasphèmes, pour cette couche où des assassins et des 
parricides ont reposé leur tète maudite! — Sans doute, ce n'est 
pas la première nuit qu'il passe en prison! — Étrangement calme! 
et pourtant il a ôté la vie à son semblable, il y a une heure; — son 
semblable! un bandit? — Oui, son semblable. L'éducation et la for- 
tune eussent peut-être fait de ce bandit un brave officier, un grand 
capitaine. Qui peut savoir cela? et qui s'en inquiète? — Celui-là seul 
k qui l'éducation et le caprice de l'orgueil ont créé une destinée si 
contraire au vœu de la nature : moi ! — Moi aussi , je viens de tuer un 
homme... un homme qu'un caprice analogue eût pu, au sortir du 
berceau, ensevelir sous une robe et jeter à jamais dans la vie timide 
et calme du cloître! (Regardant Astolphe.) Il est étrange que l'instant qui 
nous a rapprochés pour la première fois ait fait de chacun de nous 
un meurtrier! Sombre présage! mais dont je suis le seul à me pré- 
occuper, comme si, en effet, mon ame était d'une nature différente... 
—Non, je n'accepterai pas cette idée d'infériorité! Les hommes seuls 
Tout créée. Dieu la réprouve. — Ayons le même stoïcisme que ceux- 
là, qni dorment après une scène de meurtre et de carnage. 

• ( n se Jelle lur un autre lit.) 
TOMB XIX. 3 



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8^ REVUE DBS mmm mondes. 

SiflrOt^HB , t«tant. 

Ahl perfide Faustina ! tu vas souper avec Alberto, parce qtt*il m*a 
gagné moQ argent!... je te... méprise... ( u s^éveuie et s*assied sur m ut ) 
Voilà un sot rêve! et un réveil phis^ot encore! fa prisool Bb! tont- 
pagnons? Point de réponse; il parait que tout le monde dort. 

Bonne nuit ! ( n te recouche el te rendorU) 

GABBIEL , te souleyant , le regarde. 

Faustina! Sans doute c'est le nom de sa maltresse. D rêve à sa 
maîtresse; et moi , je ne puis songer qu'à cet homme dont les traits 
se sont hideusement contractés quand ma balle l'a frappé... Je ne 
l'ai pas vu mourir... il me semble qu'il rftlait encore sonrdéfbent 
quand les sbires l'ont emporté... J'ai détourné les yeux... je n'anrab 
pas eu le courage de regarder une seconde fois cette bouche san- 
glante, cette tête Tracassée!... Je n'aurais pas cru la mort si hor- 
rible. L'existence de ce bandit est-elle donc moins précieuse que 
la mienne? La mienne! n'est^elle pas * jumais misérable? N'est-elle 
f as crimioeHe aussi?— Mes Bieu! pardonnegHilioi. —J'ai aecôrdé 
1& vie à Tautre... je n**aurais pas eu le courage de 1» lui dter... —El 
lui!... qui dort là si profondément, il n'eût pas fait grâce; il n'en 
voulait laisser échapper aucun! Ëtait-oe courage? était-ce férocité? 

ASf OLPBB , révjinl. 

A moi! à l'aide! on m'assassine... (n t*ague tur ton lit.) Infimes! la 
contre un!..« Je perds tout mon sang!... Dieu, Dieu!... 

(n t^évèine en pouttant dea crit. Marc t*éTeille en torsaut et court au hasard; Atlofjphe 
«e fére'égflré «t le prend t la gorge. Tout deux crteiC ei ItMeM «neniSle. 6tl«ttl le 
jette an aSievd^ewi.) 

GABRIEL. 

Arrètez^, Astolphe! revenez à vous: c'estwn rêve!... Vous atl- 
tr iilez mon vieux serviteur, (n le tecom et réveiue^ 

A8TOLFHS «fa -tomber tur ton IM^el Veasuie Je troUL 

C'est «m affreux catieheaiar en effet! Oui, je vous recoanais^iea 
matnienant! Je suis couvert d'une sueur glacée. J^^i bu ce ê^tta 
irin détestable. "^^ Ne faites pas attention à moi. 

^11 t'étead poar dormir. Gabriel Jette ton manteau tur Astolphe ot Ta te rattooir tur ton WL) 

GAniBL. 

Ak\ ils rêvent 4onc aussi, les autres?... Ilscoansissent donc le 
trouble, l'^areroent, la crainte... du moins en songe! Ce lourd 
sommeil «'est que le fMt d'une organisation plus grossière... on ploi 
v^Miste; ae »'est pas le résultat d'une ame phis ferme, d'ane inMgi- 
nation plus oakne. -^ Je ne sais pourquoi oet orage qui a passé sur 
lui, m'a pendu «ne sorte de sérénité; il me semble qu'à présent je 



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j/CKom dormir... MoB Dieuv Je n'ai pos d'autre ami qq^ vougj.^^ 
9qpii6 le |0jar fatal où ce secret funeste m'a été dévoilé, Je oe me 
wsîamaîs eudormi saps remettre mou ame eotre v.os mains, et.saus 
100$ dwiandor la justifie et la Hrltél,,., Vous me deva^.plus dfi se- 
eouis et de pi:i^çUon qgi'jf tout autre, car jis suia une étrange vio- 

tÎHieL.. C» s'endort.) 

AS lOLPOP , se rclçvAul, 

l8i{KN^ble de dormir eu pai];^d*épouyantal)les images asslègipnt 
«PO caveau* U vaudra mieux me tenir éveillét^ou ho'ire une boutie^iUe: 
4» e^ vin 903 le ebarjtahliç sbire, ému J^i^u'aux larmes par la JjSUr 
ig$ae efcpar. lesico^de mon petit cousin y a. glissée par-là.^, (ii ci»«rcbf , 
mihjm tiAQi»,Qijws.i£Quyeiurà><iiiiuaecui>riei.} Cet enfant dort du sommeil. 
dfô anges! Ma foi ! c'est bien , à son ftge • de dormir apr/ès une petite. 
aventure c^mme celle de ce soir^ U a, pardieu! tné son homme plus 
lestement que moi! et avec un petit air teanquille».. G'ealJe sang du 
vieox Jules qoi coule dans ces Sne^i^es bleues, sous cette peau si 
M tp rhg î... Un beatt g»r£Qn,. vivwenti élevé, 4^Aawe une demoi- 
selle, an fond d'un vieux château, par un vieux pédant hérissé; 4(9" 
grec et de latin ; du moins c'est Q» qu'on m'a dit... II parait que cette 
ètocation-là en vaut bien une autre. ^ Ah ca ! vais-je m'attondrir 
comme le cabaretier et comme le sbire, parce qu'il a promis 4e ya^y^ 
mes dettes? Ob, non pas! je garderai mon franc parler avec lui. 
Pourtant, je sens que je l'aime, ce garçpn-là; j'aime la bravoure 
dans une organisation délicate. Beau méritera moi, d'être intrépide, 
arec des mnscles de paysan! Il est capable de ne boire que de l'eau, 
loi! — Si je le croyais, j'en boirais aussi, ne serait-ce que pour avoir 
e^soaimeH angéÛ^uet mais, conmie il n'y en a pas ici... (H prend u 
bMiciiie etu quiMe.) Eh bîenl qu^aî-je donc à le negar-der ainsi , comme^ 
■algie moi? Avec ses quinze ou seifee ans, et son menton lisse 
eaome oeM d'Une f6inBie>, il me fait JHnsiidn... je vendrais a¥oi^ 
use natiresse qni lui fessemMit. Mais une femme n'aura jamais ce* 
genre de beauté, cette candeur mêlée à la force, ou dn-moinsau sen- 
timent de la force... Cette joue rosée est celle d'une femme, mais ce 
lange et pur est celui d'on homme, (n renntiusoD verne ei 8>i•i<^<i, en 

làcb««i^iilM«Di pour resupder GiOirtel U ImiL) La FaUStîna ^t ttn»*. 

jolinfiUew mab il y a Umîmics dans c^e ciéabum:, malgré* ses min^ 
oauderies, une impudence indélébile>^^. son rire surtout me crispe 
kn ner&. Un cire 40 eonilisanel ^ J'ai Fê^,é qu'eite sauf ait avec 
Albeilo; elle en est, mille tonnnrr^es, bien, capable ! (RestiviaiiiOji^riei.}; 
Si je l'avais vue une seule fois dormir ainsi , j'en serais v^éritaUeY*' 

3. 



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36 RBVtB DBS DEUX MONDES. 

ment amoureux. — Mais elle est laide quand elle dort! on dirait 
quil y a dans son ame quelque chose de vil ou de farouche qui di^ 
paraît à son gré quand elle parle ou quand elle chante, mais qui se 
montre quand sa volonté est enchaînée par le sommeil... — Pouah! 
ce vin est couleur de sang... il me rappelle mon cauchemar... Déci- 
dément je me dégoûte du vin, je me dégoûte des fenunes, je me 
dégoûte du jeu... Il est vrai que je n'ai plus soif, que ma poche est 
vide, et que je suis en prison. — Mais je m'ennuie profondément de 
la vie que je mène; et puis, ma mère ra dit. Dieu fera un miracle et 
je deviendrai un saint.— Oh! qu'est-ce que je vois? c'est très édi- 
fiant! mon petit cousin porte un reliquaire; si je pouvais écarter tout 
doucement le col de sa chemise , couper le ruban et voler l'amulette, 
pour la lui faire chercher à son réveil... 

(H 8*approche doucement du lil de Gabriel et ayance la main. Gabriel s*éTeiUe brusque- 
ment et lire son poignard de son sein.) 

GABRIEL. 

Que me voulez-vous? Ne me touchez pas, monsieur, ou vous êtes 
mort! 

ASTOLPHE. 

Malpeste! que vous avez le réveil farouche, mon beau cousin! vous 
avez failli me percer la main. 

GABRIEL, sèchement et sautant à bas de son lit. 

Mais aussi, que me vouliez-vous? Quelle fantaisie vous prend de 
m'éveiller en sursaut? C'est une fort sotte plaisanterie. 

ASTOLPHE. 

Oh! oh! cousin! ne nous fâchons pas. Il est possible que je sois 
un sot plaisant, mais je n'aime pas beaucoup à me l'entendre dire. 
— Croyez-moi, ne nous brouillons pas avant de nous counaitre; si 
vous voulez que je vous le dise, la relique que vous avez au cou me 
divertissait... J'ai eu tort, peut-être; mais ne me demandez pas d'ex- 
cuses, je ne vous eu ferai pas. 

GABRIEL. 

Si ce colifichet vous fait envie, je suis prêt à vous le donner. Mon 
père en mourant me le mit au cou, et long-temps il m'a été précieux; 
mais depuis quelque temps, je n*y tiens plus guère. L^ voulez-vous? 

ASTOLPHE. 

Non! Que voulez-vous que j'en fasse: maissavez-vous que ce n'est 
pas bien, ce que vous dites là? La mémoire d'un père devrait vous 
être sacrée. 



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GABRIEL. ., 37 

GABRIEL. 

C'est possible! mais une idée!... Chacun a les siennes! 

ASTOLPHB. 

£h bien! moi, qui ne suis qu'un mauvais sujet, je ne voudrais pas 
parier ainsi. J'étais bien jeune aussi quand je perdis mon père, mais 
tout ce qui me vient de lui m'est précieux. 

GABRIEL. 

Je le crois bien! 

ASTOLPHB. 

Je vois que vous ne songez ni à ce que vous me dites, ni à ce que 
je vous réponds. Vous êtes préoccupé? à votre aise ! — fatigué peut- 
être? Bovez un gobelet de vin. Il n'est pas trop mauvais pour du vin 
de prison. 

GABRIEL. 

Je ne bois jamais de vin. 

ASTOLPHB. 

J'en étais sûr! à ce régime-là votre barbe ne poussera jamais, mon 
dier enfant. 

GABRIEL. 

C'est fort possible; la barbe ne fait pas l'homme. 

ASTOLPHB. 

Elle y contribue du moins beaucoup ; cependant vous êtes en droit 
de parler comme vous faites. Vous avez le menton comme le creux de 
la main , et vous êtes , je crois , plus brave que moi. 

GABRIEL. 

Vous croyez? 

ASTOLPHB. 

DrWe de garçon ! c'est égal ; un peu de barbe vous ira bien. Vous 
verrez que les femmes vous regarderont d'un autre œil. 

GABRIEL , haussant les épaules. 

Les femmes? 

ASTOLPUE. 

Oui. Est-ce que vous n'aimez pas non plus les femmes! 

GABRIEL. 

Je ne peux pas les souffrir. , 

ASTOLPHE, riant 

Ah! ah! qu'il est original! alors qu'est-ce que vous aimez! le grec, 
la rhétorique , la géométrie, quoi? 

GABBIBL. 

Rien de tout cela. J'aime mon cheval, le grand air, la musique, la 
poésie , la solitude , la liberté avant tout. 



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39 RBYIJE DBS ABUIL XONDSS. 

ASTOLPHB. 

Mais! c'est toès joli tout cela; cependant je vous aomis om tant 
soit pea philosophe. 

GABRUBL. 

Jfe le sois HDupeiu 

ASTOJLPHE. 

Mais j*espère qae vous n*ètes pas égoïste? 

GABRIEL. 

Je n*en sais rien. 

ASTOLPHB. 

QpojL! n'aimez-Yous persopue? N'avea-vous pas un seul ami? 
Pas encore; mais je désire vous avoir pour ami. 

ASTM.PBB. 

Moil c'est très obligeant de votre part, mais save^^ouasi j'en suis 
digne? 

OAJBRSBL. 

Je désire que vous le soyez. Il me semble que vous ne pourrai pM 
être autrement, d'après ce que je mepropose d'être pour vous. 

AaroLPHR. 

Oh! doucement, doucement^ mon causin! Vous avez parlé de 
paj«it mes dettes; jf ai répondu : Faites, si; cdavoDS aoMse; mais 
maintenaat, je vous dis: — Pas d'airs de protection, s'il vous platt» 
et surtout pas de sermons. Je ne tiens pas énormément à payer me» 
dettes; et si vous les payez, je ne promets nullement de n'en pas 
faire d'autres. Cela regarde mes créancieris. Je sais bien que poor 
l'honneur de la famille, il vaudrait mieux que je fusse un garçoo 
iwg^, q^e je ne bantaase point les tavernes et les maufais lieaxi« an 
du moins que j.e me:UvGa9fle à mes vices en secret. •• 

GABRIEL. 

Ainsi vous croyez que c'est pour l'honneur de la famille que je 
m'offre à vous rendre service ? 

ASTOLPHE. 

Cela peut être; on fait beaucoup de choses dans notre tonSR^Î^ 
amour-propre. 

(SABRiBL. 



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ASTOLPHB. 

Moi , jene hais personne^ je ?oas le déclare. Le oiel vom a fWt^iche 
et raisonnable; il m'a fait pauvre et prodigue; il s'est montré trop par- 
tial peut-être. Il eût mieux fait de donner au sang des Octave un peu 
de réconomie et de la prudence des Jules, au sang des Jules un peu 
de Tinsouciance et de la gaieté des Octave. Mais enfin , si vous êtes, 
eoninie vous le paraissez , mélancolique et orgueilleux ,j*aime'eticore 
mieax mon enjouement et ma boirhomie que Totre etmtii et tos 
rièhesses. Vous voyez que je n'ai pas sujet de vous haïr, car Je tfai 
pas stget de vous envier. 

GABHTBL. 

Écootez, Asto^he, vmis votis trompez sur mon gdii^. iefuis 
«lélaucollqaepamature, il est vrai, mais jenesui8|NniilorgiieiUeiix. 
& j'avais en des dispositions à l'être, l'exemple de mespnreis ni^n 
antait guéri. Je vous ai semblé un peu philosophe; je lésais assezpeur 
lifflr et renier celle chimère qui met l^isolemeBl, ii haine et letmal- 
ieiir à la place derunion, des sympathies et du boiriieiir domestiiiae. 

ASTOLPHB. 

C'est bien parler. A cfe compte , j'accepte votre amidé. Mais ne vous 
Y^Mz^ous pas un mauvais parti avec le vieux prince, mon graiïd- 
'ande , si vous toe fréquerïtez? 

OABRIBL. 

Très certainement, cela arrivera. 

ASTOLPHB. 

£d ce cas, restons-^n là, croyez-moi. Je vous remercie de vos 
bonnes intentions; comptez que vous aurez en moi un parerit plein 
f estime, toujours disposé à vous rendre service, et désireux d'en 
trouver l'occasion; mais ne troublez pas votre vie par une amitié 
romanesque où tout le profit et la joie seraient de mon éSté, où 
toutes les luttes et tous les chagrins rétomberaient sur vous. Je ne le 
veui pas. 

CÎABRfBL. 

ISt moî! je le veux , Astolphe; écoutez-^moî. II7 a huit jours , j'étais 
encore un enfant; élevé au fond d'un vieux manoir avec un gouver- 
neur, une bibliothèque, des faucons et des chiens, .je ne savais 
rien de Thistoire de notre famille et des haines qui ont divisé nos 
pères; j'ignorais jusqu'à vôtre nom, jusqu'à votre existence; on 
m'avait élevé ainsi, pour m'erapêcher, je suppose, 8'avoir une idée 
ou un sentiment à moi , et l'on crut m'inoculer tout à coup la haine 
et l'orgueil héréditali^, en m'apprenant, dans une grave ooftfémiçe. 



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40 R£YUB DBS DEUX MONDES. 

qae j.'étais, moi enfant, le chef, Tespoir, le soutien d'ane illustre 
famille, dont Vous étiez, vous, Fennemi, le fardeau, la honte. 

ASTÔLPHB. 

n a dit eela , le vieux Jules? Iftche insolence de la richesse! 

GABRIEL. 

Laissez en paix ce vieillard; il est assez puni par la tristesse, la 
crainte et l'ennui qui rongent ses derniers jours. Quand ou m*eiit 
appris toutes ces choses, quand on m*eut bien dit que , par droit de 
naissance, je devais éternellement avoir mon pied sur votre tète* 
me réjouir de votre abaissement et me glorifier de votre abjection* 
je fis seller mon cheval , j'ordonnai à mon vieux serviteur de me sui- 
vre, et, prenant avec moi les sommes que mon grand-père avait 
destinées à mes voyages dans les diverses cours où il voulait m'en- 
voyer apprendre le métier d'ambitieux , je suis venu vous trouver 
afin de dépenser cet argent avec vous en voyages d'instruction ou 
en plaisirs de jeune honune , comme vous l'entendrez. Je me suis dit 
que ma franchise vous convaincrait et lèverait tout vain scrupule de 
votre part; que vous comprendriez le besoin que j'éprouve d'aimer 
et d'être aimé; que vous partageriez avec moi en frère; qu'enfin, votf 
ne me forceriez pas à me jeter dans la vie des orgueilleux, en vous 
montrant orgueilleux vous-même et en repoussant un cœur sincère 
qui vous cherche et vous implore. 

ASTOLPHE , Tcmbrassant avec effusion. 

Ma foi! tu es un noble enfant; il y a plus de fermeté, de sagesse et 
de droiture dans ta jeune tète , qu'il n'y en a jamais eu dans toute 
notre famille. Eh bien ! je le veux ; nous serons frères et nous nous 
moquerons des vieilles querelles de nos pères. Nous courrons le 
monde ensemble; nous nous ferons de mutuelles concessions, afin 
d'être toujours d'accord ; je me ferai un peu moins fou , tu te feras 
un peu moins sage. Ton grand-père ne peut pas te déshériter, tu le 
laisseras gronder et nous nous chérirons à sa barbe; toute la ven-» 
geance que je veux tirer de sa haine, c'est de t'aimer de toute mon 
ame. 

GABRIEL , lui serrant la main. 

Merci , Âstolphe; vous m'ôtez un grand poids de la poitrine. 

ASTOLPHB. 

C'est donc pour me rencontrer que tu avais été ce soir à la taverne? 

GABRIEL. 

On m'avait dit que vous étiez là tous les soirs. 



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GABRIEL. 41 

ASTOLPHB. 

Cher Gabriel! et ta as failli être assassiné dans ce tripot! et je 
reosse été, moi, pent-ètre sans ton secours! ah! je ne t'exposerai 
jamais plus à ces ignobles périls; je sens que poar toi j'aorai la pni* 
dence que je n'avais pas ponr moi-même. Ha rie me semblera plus 
précieuse unie à la tienne. 

GABRIEL, s*approchant de la griHe de la fenêtre. 

Tiens! le jour est levé: regarde, Astolphe, comme le soleil rougit 
les flots en sortant de leur sein. Puisse notre amitié être aussi pore, 
iOMi belle que le joor dont cette aurore est le brillant présage ! 

( Le geôlier et le chef dei sbires entrent ) 
LB CHEF DBS SBIRBS. 

Messeigneurs, en apprenant vos noms, le chef de la police a 
ordonné que vous fussiez mis en liberté sur-le-champ. 

ASTOLPHB. 

Tant mieux, la liberté est toujours agréable; elle est comme le bon 
tin, on n'attend pas pour en boire que la soif soit venue. 

GABRIEL. 

Allons! vieux Marc, éveille-toi. Notre captivité est déjà terminée. 

MARC, bas i Gabriel. 

Eh quoi I mon cher roaitre , vous allez sortir bras dessus bras dessous 
avec le seigneur Astolphe?... Que dira son altesse si on vient à lui 
redire... 

• GABRIEL. 

Son altesse aura bien d'autres sujets de s'étonner. Je le lui ai 
promis; je me comporterai en homme! 



SECONDE PARTIE. 

Dans la maison d*AIstolphe. 

SCElVi: PREniÉRE. 

ASTOLPHE, LA FAUSTINA. 

(Astolphe , en costume de fantaisie très riche, achève sa toilette derant an grand miroir. 
La Faustlna très parée entre sur la pointe du pied et le regarde. Astolphe essaie plu- 
sieurs coirfures'tour i tour avec beaucoup d'attention. 

FAUSTINA , à part. 

Jamais fenune mit-elle autant de soin à sa toilette, et de plaisir à 
se contempler? Le fat! 



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42 REVUE DES. HBini MONDES. 

ASTOLPHE, qui voit FMifiiM éum la glace. A part 

Von! ja te vois fort bien, fléau de ma bourse, ennepi de mot 
saliitfl. AU tu WYîenp.nie tisouverl Je vais ta bina w peu damnée i 
mophtaur». 

( IU#lf ^Moivie «VHP iwiaaftcjatiip d*iinpaUeooe ekvrvut^ ml jclieTeliini miqptieuffiinnK,), 
FAUSTUfA, s*anled et le regarde. Toujpuri i|^art« 

Courage, admirertoi, beau^ damoiseau! £t qu'où, dise que Tes 
(emmm «oatcoquetteal H ne daigne;^ pas^^ natoumec I ' 

AUDIMra^ilMit; 

Je gage qo^oq s^ioqpatieiitei Oh ! je wtêmtA pair Jrt^deiA tôt l 

( Il recommeoce i essayer tes toques.) 
PACSTINA , i parti 

Elieeral... Ee fMt est qu'il est beau , bien plus beau qu'Antonio; 
et on dira ce qu'on* voudra , rien ne fait tant d'honneur que i*ëk%mt 
bras d'un beau cavalier. Cela vous pare mieux que tous les joyaux 
du monde. Quel dommage que tous ces Alcibiades soient si vile 
ruinés! En voHà un qui n'a plus^le moyen de donner une agral^ 
de ceinture, ou un nœud d'épaulé à une fenunel 

ASTOLPim , fleignant de se parler i lui-mêne; % 

PeutHon poser ainsi une plume sur une barrette ? Ces gens-là s'ima- 
ginent totqpurs coiffer des étudians de Pavie! 

( Il arrache la plume et la Jette par terre. FaosCtna la ramasse.) 
FAUSTINA.ipart. 

Une plume magnifique , elle costumier la lui fera payeiu Maia eâ 
prend-il assez d'argent pour louer de si riches habits? (Beganignt «luw 
d*eiie. ) Eh mais! je n'y avais pas fait attention! Comme cet apparte- 
ment est changé I Quel luxe ! C'est un palais aujourd'hui ! Des glaces! 

des tableaux I ( Regardant le sofa où elle est assise. ) Un meublo de VeloUTS 

tout neuf, avec des crépines d'or fin ! Aurait-il fait un héritage? Ah ! 
mon Dieu , et moi qui depuis huit jours.» . Faut-il que je sois aveugle ! 

Un si beau garçon !... (EUe tire de sa poche UD petit miroir et arrange sa coiflUre.) 
ASTOLPHE , i part. 

Oh! c'est bien inutile! Je suis dans le chemin de la vertu. 

FAUSTUf A, se levant et allant i lui. 

A votre aise, infidftle! Quand donc le beau Narcisse daignera-t-il 
détourner la tète de son miroir? 

ASTOLPUE , sans stt rolourner.. 

Ah! c'est toi, petite? 

FAUSTINA. 

Quittez ce ton protecteur et regardez-moi. 



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48 

ASTOLPHBt, «uM-fe retourner. 

Qae me veux-tu? Je suis pressé. 

FAUBTINArle llMBtfpar le brat. 

Hais, yraiment, vous ne reconnaissez pastma veix, JUto^e? 
Votre miroir vous absorbe ! 

ASTOLPHB, se retoome lentemeni et la regarde d^mudr tedilMMDL 

Eh bien ! qu'y a-t-il? Je vous regarde. Vous n'êtes pas mal 
Où passez-vous la nuit ? 

FACarnU^é part 

Bad^it? La jaiootie letreDduatiiioiiis'fler. I^Ms tfa awtfm < 
( Haut. ) Je soupe chez LudoviCé 

ASTOLPHE. 

J'en suis bien aise , c'est là aussi que je vais tout i l'heure. 

FAUSTINA. 

Je ne m'étonne plus de ce riche déguisement. Ce swa une fête 
magnifique. Les plus belles filles de la ville y sont conviées; chaque 
cavalier amène sa maîtresse. Et tu vois que mon costume atetipas de 
mauvais goût. 

ASTOLl^HB. 

Un peu mesqm'n! C'est du goAt d'Antonio? Ah! je ne reconnais 
pas là sa libéralité accoutumée. U paraît, ma pauvre FaiwtîM , qu'il 
commence à se dégoûter de toi? 

FAUSTINA. 

C'est moi plutôt qui commence à me dégoûter de lui. 

ASTOLPffi , etsayaiit des gattts. 

Pauvre garçon! 

FAVSTINA. 

Vous le plaignes? 

AaroLPHB. 

Beaucoup, il est en veine de malheur. Son oncle est mort la se- 
maine passée , et ce matin à la chasse , le sanglier a éventré le meil- 
leur de ses chiens. 

FAUSTINA. 

C'est juste comme inoi : ma camériste a cassé ce matin mon magot 
de porcelaine du Japon, mon perroquet s'est empoisonné avant-hier, 
et je ne t'ai pas vu de la semaine. 

ASTOLPHE, feignant d^afoir mal entendu. 

Qu'est-ce que tu dis de Célimène? J'ai dîné chez elle hier. Et toi» 
où dtnes4u demain? 

FAtSTINA. 

Avec toi. 




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ik RBTUB DBS DEUX MONDES. 

ASTOLPHE. 

Tu crois? 

FAUSTINA. 

Cestune fantaisie que j'ai. 

ASTOLPHE. 

Moi , j'en ai nne autre. 

FAUSTINA. 

Laquelle? 

ASTOLPHE. 

C'est de m'en aller à la campagne avec une créature 'charmante 
dont j'ai fait la conquête ces jours-ci. 

FAUSTINA. 

Ahl ah! Eufémia sans doute? 

ASTOLPHE. 



Fi doncl 

Célimène? 
Ah bah! 

Francesca? 
Grand merci! 



FAUSTINA. 
ASTOLPHE. 
FAUSTINA. 
ASTOLPHE. 



FAUSTINA. 

Mais qui donc? Je ne la connais pas? 

ASTOLPHE. 

Personne ne la connaît encore ici. C'est une ingénue qui arrive de 
son village. Belle comme les amours, timide comme une biche, sage 
et fidèle comme... 

FAUSTINA. 

Comme toi? 

ASTOLPHE. 

Oui, comme moi, et c'est beaucoup dire, car je suis à elle pour 
la vie. 

FAUSTINA. 

Je t'en félicite... Et nous la verrons ce soir, j'espère? 

ASTOLPHE. 

Je ne crois pas... Peut-être cependant. ( a part.) Oh ! la bonne idée. 
(Haat. ) Oui , j'ai envie de la mener chez Ludovic. Ce brave artiste me 
saura gré de lui montrer ce chef-d'œuvre de la nature , et il voudra 



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GABRIEL. 45 

biretoutde suite sa statue... Hais je n*y consentirai pas; je suis 
jaiom de mon trésor. 

FACSTINA. 

Prends garde que celui-là ne s'en aille comme ton argent s'est en 
iDé. — En ce cas, adieu; je venais te proposer d'être mon cavalier 
pour ce soir. C'est un mauvais toor que je voulais jouer à Antonio. 
Mais puisque tu as une dame , je vais trouver Henrique qui fait des- 
folies pour moi. 

ASTOLPHE, un peu ému. 

Henrique? (Se remetunt aussitôt ) Tu ne saurais mieux faire. A revoir^ 
doue! 

FAUSTINA , i ptrt, en sorUnt. 

Bah! il est plus ruiné que jamais. Il aura engagé le dernier mor- 
oeao de son patrimoine pour sa nouvelle passion. Dans hoit jours, le 
seigneur sera en prison et la fille dans la rue. (EUe soru) 



ASTOLPHE, seul. 

Avec Henrique! à qui j'ai eu la sottise d'avouer que j'avais pris 
cette fille presqu'au sérieux... Je n'aurais qu'un mot à dire pour la 
retenir... ( u ft len h porte, cl rcwcni.) Oh ! non, pas de Iftcheté, Gabriel 
me mépriserait , et il aurait raison. Bon Gabriel! le charmant carac- 
tère! l'aimable compagnon! comme il cède à tous mes caprices, lui 
qni n'en a aucun , lui si sage, si pur ! Il me voit sans humeur et sans 
pédanterie continuer cette folle vie. Il ne me fait jamais de re- 
proche, et je n'ai qu'à manifester une fantaisie pour qu'aussitôt 
fl aille ao-devant de mes désirs en me procurant argent, équi- 
page, maîtresses, luxe de toute espèce. Je voudrais du moins 
ipTA prit sa part de mes plaisirs; mais je crains bien que tout cela 
ne l'amuse pas , et que le rare enjouement qu'il me montre ne soit 
l'hircHsme de Famitié. Oh ! si j'en étais sûr, je me corrigerais sur 
rheure; j'achèterais des livres , je me plongerais dans les auteurs 
daasiques; j'irais à confesse; je ne sais pas ce que je ne ferais pas 
pour loi !... Mais il est bien long-temps à sa toilette. ( u ti rnpper i b 
panedef^iinrtcaMBidefiabrid.) Eh bien, ami! es-tu prêt? Pas encore? 
Laisse-mol entrer , je suis seul? — Non? — Allons! comme tu vou- 
dras. ( n reneat. ) D s'enferme vraiment comme une demoiselle. veut 
<pe je le voie dans tout l'éclat de son costume. Je suis sûr qu*il sera 



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&6 RBYIJE DES DBtJl MONDES. 

charmant efn fille ; la Faustina ne Ta pas tq , elle y aem prisé, et 
toutes en crèveront de jalousie. — Il a eu pourtant Ûcftt delà peint 
à se décider à cette folie. Cher Gabriel! c'est moi qui suis im enfiut, 
et lui un homme, un sage, plein d'indulgence et de dévocfemeot! 
(Il se ttoiui les rniins. ) Ah ! je vaîs me divertir aux dépens de la PaustiMl 
Mais quelle impudente créainre! Antonio la semaine deititém, 
lUenrique aujourd^huf! Gommé les pas de la femme sont rapides dto 
la carrière du vice ! Nous autres, nous savons, nous pouvons tMjom 
nous arrêter ; mais elles, rien ne k^reUeiiisar cette pente fatale, et 
qtrandtiouscroyons la leur faire renMNiter, nous ne faisons (fuellta 
leur chute au fond de Tabtme. Mes compagnons ont raison, moi qâ 
passe pour le plus mauvais sujet de la ville, je suis le moins roué de 
tous. -^ l'ai dies hi^incts deisentimentdlité, je rêve d^ ailottrs ro- 
tnarfésques, et c)uand je pres^ dans mes^ bras fine 'vile cféalan, 
je voudrais m'imagîner que je l'ahue. — Antonio a dA%ien se a»- 
quer de moi avec cette misérable folle! — J'aurais dû la retenir ce 
soir, et m'en aller avec Gabriel déguisé et avec elle, en chantant le 
couplet deux femmes valent mieux qil*une. J'aurais donné du dépit 
à Antonio par Faustina , à Fausliott par Gabriel... Allons ! il est peut- 
être temps encore... Elle a mentir elle n'aurait pas osé aller trouver 
ainsi Menrique... £Ue n'est pas si effrontée! — En attendant que 
Gabriel ait fini 4e se déguiser, je puis courir chez elle, c'est tout prés 
d*ici. ( n s'enveloppe de son mantesu.) Une femme pcut-clle descendre assez 
bas.pour n'être plus pour nous qu'un ot^et dont notre vanité fait pa- 
rade comme d'un meuble ou d'un habit ! (a sort.) 



scEBTE m. 

GABRIEL, en babU de femtoe très 4l«g«it, «trt leatoment de sa ehambce. 
' PERINNE le soit a*un air oorieux el avide. 

C'est assez, dame Pérhme,:jé n'ai plus besoin de vous. ¥oid paor 
^la peineqiae vous avez prise. ( n lui doane doTar^ent.) 

FÉRINKB. 

llfonseigneur, c'c^t trop de bonté. Votre seigneurie plaira à tontes 
les femmes, jeunes et vieilles, riches et pauvres; car, eii^ qae4e 
ciel a toiit fait pour elle, elle est d'une magnificence... 

GABRIEL. 

C'est bien , c'est bien , dame Perinne. Bonsoiri 



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PERINNE , mettant Targent dans sa poche. 

C'est yraiment trop! votre altesse œ m'a pas permis de l'aider.. « 
je n'ai fait qu'attacher la. ceinture et les bracelets. Si j'osais donner 
un dernier floas ti i àwtreteicdieMa^, je^lui> éasm gw: §m cdiier de 
dentelle monte trop haat; elle a le cou blanc et rond comme celui 
d'une femme, les égailles feraient bon elTet fiousce voile transparent. 

( EUe veut arranger le fichu , Gabriel la repousse. ) 
GABHIfilu 

ÂMÊBtL^ iboas 4jH^; îLne^faut pasî^Bi'unélKeHissement davienve' 
jmoei a jfa t imkêiiiémmd^ Jte me tmuve bîMitiisî^ 

Je le crois Uen.! Ai* caemk plu» d^nne gnodft>^hMBm qmiiwudoiit 
afoii* la fine ceinture et la peau d'albAtre de votre altesseh.. («ktbrM 

tttoB raoafoiient (Timpatlence. Perinne fait de grandes révérences ridicules. A part, en 

w4Êmmt.)te n'y^ comprends rilBBé II est Ait aatour; mai» queHe pu- 
deur Earonche I Ce doit être uu tafvaviit ! 



SCEME or. 

GABRIEL, mUi'i^DroQkaMde.k^ff^ 

Que je soufTre sous ce vêtement! Toitf me gène et m'étouiïe. Ce 
cwet est ufi supplice', etjemeseos d'une gnuobeiiel».. je n'ai pas 
eqme oflié nae regarder. L'oril ourieui de oeMe vieille me glaçait 
decrainleL.. Pourtant, sans elle, je n'aurai» jamais su* m'habiUer. 

{ n K place devant le miroir et Jette un cri de surpriaé. ) MOfl BîeU ! OSt^Ce moi? -— 

Hle disait que je ferais une belle fille;.. Est-ce vrai? — (iite regarde 
ingHempc en silence. ] Ces femmes-là donnent des louanges pour qu'on 
les paie... Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule? — Ce 
costume est indécent... Ces manches sont: trop courtes4... Ah! j'ai 

d« gUlts!.... (OnMliMgMilsallevUroau.desftts^dM'COHdes.) Quelle étrange 

fantaisie que la sienne! elle lui paraît toute simple, à lUil... Et moi , 
ioseosé qui , malgré ma répugnance à prendre (te tels vétlsmens, n'ai 
pn résister aô^ésir imprudent de Eairecatte expérjence!... Quel eiïet 

?iis-je p|OdlllI^9ttl^lMi? Je dois être sans grâce!,,, (lleaiaie de faire quol- 

^Mt pas derant la glace. ) H me semble quc cc n'est pas si difficile pourtant. 

( U essaie de faire Jouer son érenlail el le brise. ) Oh ! pOUT CCCi , je n'y Comprends 

ri^D! mais est-ce qu'une femme ne pourrait pas plaire sans ces mi- 
nauderies? ( Il resle absorbé dcraoi lAg^iCC..), 



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48 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

SCÈHTE V. 

GABRIEL , derant ta gtace; ASTOLPHE , mire doueement. 
ASTOLPHE, à paru 

La malheureuse m'avait menti! elle ira avec Antonio! —Je ne 
voudrais pas que Gabriel sût que j'ai fait cette sottise! (Après avoir 

lenné ta porte avec précaation , il te retourne et aperçoit Gabriel qui lui tourne le dot. ) 

Que vois-je! quelle est cette belle fille?. . . TiensI Gabriel ! ... je ne te re- 
connaissais pas , sur l'honneur I ( Gabriel , très confus , rougit et perd oontenance.) 

Ah ! mon Dieu! mais c'est un rêve ! que tu es belle!... Gabriel , est-ce 
toi?... As-tu une sœur jumelle! ce n'est pas possible... mon enfant!... 
ma chère!... 

GABRIEL, très effrayé. 

Qu'as-tu donc, Astolphe? tu me regardes d'une manière étrange. 

ASTOLPHE. 

Mais conunent veux-tu que je ne sois pas troublé? Regarde-toi. 
Ne te prends-tu pas toi-même pour une fille? 

GABRIEL, ému. 

Cette Perinne m'a donc bien déguisé? 

ASTOLPHE. 

Perinne est une fée. D'un coup de baguette elle t'a métamorphosé 
en fenune. C'est un prodige , et si je t'avais vu ainsi la première fois , 
je ne me serais jamais douté de ton sexe... TiensI je serais tombé 
amoureux à en perdre la tète! 

GABRIEL , TiremenL 

En vérité, Astolphe? 

ASTOLPHE. 

Aussi vrai que je suis à jamais ton frère et ton ami , tu serais , à 

l'heure même, ma maîtresse et ma femme si Comme tu rougis, 

Gabriel! mais sais-tu que to rougis comme une jeune fille?... Tu n'as 
pas mis de fard, j'espère? C"»"» louche les joues.) Non!... Tu trembles? 

GABRIEL. 

J'ai froid ainsi , je ne suis pas habitué à ces étoffes légères. 

ASTOLPHE. 

Froid! tes mains sont brûlantes!... Tu n'es pas malade?... Que tu 
es enfant, mon petit Gabriel ! ce déguisement te déconcerte. Si je ne 
savais que tu es philosophe, je croirais que tu es dévot, et que tu 
i^enscs faire un gros péché... Oh! comme nous allons nous amuser! 
(ous les hommes seront amoureux de loi, et les femmes voudront, 



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GABRIEL* 49 

pir dépit, ^arracher les yeux. — Hs sont si beaux ainsi, vos yenx 
noirs! je ne sais où j'en sais; Tu me fais une telle illusion , que je n'ose 
phis te tutoyer!... Ah! Gabriel! pourquoi n'y n-tril pas une fenune 
qui te ressemble! 

GABRIEL. 

Tu es fou , Astolphe; tu ne penses qu'aux femmes. 

ASTOLPHE. 

Et à quoi diable veux-tu que je pense à mon fige? Je ne conçois 
point que tu n'y penses pas encore, toi? 

GABRIEL. 

Pourtant tu me disais encore ce matin que tu les détestais? 

ASTOLPHE. 

Sans doute, je déteste toutes celles que je connais, car je ne con- 
nais que des filles de mauvaise vie. 

GABRIEL. 

Pourquoi ne cherches-tu pas une fille honnête et douce? une per- 
sonne que tu puisses épouser, c'est-à-dire aimer toujours? 

ASTOLPHE. 

Des filles honnêtes! ahl oui , j'en connais; mais, rien qu'à les voir 
passer pour aller à l'église, je bâille. Que veux-tu que je fasse d'une 
petite sotte qui ne sait que broder et faire le signe de la croix? Il en 
est de coquettes et d'éveillées qui , tout en prenant de l'eau bénite, 
TOUS lancent un coup d'œil dévorant. Celles-là sont pires que nos 
courtisanes, car elles sont de nature vaniteuse, par conséquent vé- 
nale; dépravée , par conséquent hypocrite; et mieux vaut la Faustina » 
qui vous dit effrontément : Je vais chez Menrique ou chez Antonio, 
qae la femme réputée honnête qui vous jure un amour étemel et qui 
TOUS a trompé la veille, en attendant qu'elle vous trompe le lende- 
main. 

GABRIEL. 

Puisque tu méprises tant ce sexe , tu ne peux l'aimer. 

^ ASTOLPHE. 

Hais je l'aime par besoin. J'ai soif d'aimer, moi! J'ai dans l'imagi- 
nation, j'ai dans le cœur une femme idéale! Et c'est une femme 
qui te ressemble, Gabriel. Un être intelligent et simple, droit et 
fin, courageux et timide, généreux et fier. Je vois cette femme 
dans mes rêves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te 
Yoilà avec ces beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfu- 
mée. Ne te moque pas de moi , ami, laisse-moi déraisonner. Nous 

TOME XIX. 4 



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Sd) REVUE DBS P^Jt MONDES. 

soumis, eo cAniav^UjCbacmi re^H l'effigfe 4fi Cft qu^H désûr/e èto 
oi|.d^rfèpQ^(J«ii; 1^1^14 3'JbabîUe en inaifara,l'iâibéqUeeod0Cr*> 
tejM:;,W>i jp t'habille eo fcfpme. Pauvce (jue jç suis, j^ me crée m 
trésor imaginaire, et je te contemple d*un œil à demi triste, a demi 
enivré. Je sais bien que demain Us» jolis pieds disparaîtront dans des 
bottes, et que t^ mmn saiïouera' mievmnt et fcatemeUeiDefit h 
mienne. En attendant, si je m*eo.pi;oyAiSi je la baiserais, cette main 
si.4Ki9a£t..^yw«u»^ t4.D)am.p:est (yis plus. grande (viu^ cdUb^ d'usé 
femme, et ton bras... Laisse^oioi baisser ton gant!.*, ton braseiL 
d'une rondeur miraculeuse... ÀUons, ma chère belle, vous êtes d^une 
vertu farouche l..^ Tiens! tu joues ton rôle oooinne un auge : tu re^- 
montes tes gants, tu frémis, tu perds contenance! A merveille! — 
Voyons, marche un peu, fais de petKsims. 

GAWlIBlk , essayant de rire. 

Tu me feras marcher et parler le moins possible, car f ai une grosse 
voix , et je dois avoir aussi bien mauvais grâce. 

ASTOLPHE. 

Ta voix est pleine, mai§ douce, peu de ftfmmes Tout aussi agréable; 
et quant à ta démarche, je t'asrare qu'irfle est d'une gaucherie ado- 
rabte. J« ie fais passer pour une iog^ue; ne t'ifiquiête donc pas de 
tesnaniàras. 

GAfiftlEt. 

llai»eertrinemeiil t» femme idéale an a de meilleures? 

ASTOLPHE. 

Eh bien? pas du tout. En te voyant, je reconnais que cette gau- 
cherie est un attrait plus puissant que toute la science des coquette^. 
Ton costume est charmant! Est-ce I& Perinne qui l'a choisi? 

GA99|EI<. 

Non! elle m'avait apporté un attirail de bohémienne; je lui ai fait 
faire exprès pour moi cette robe d^saicf blanche. 

Et tu seras plus paré , avec cette simple toilette et ces perles, que 
toutes les femmes bigarrées et empanachées qfii.s'jippn&tapt & t^4îl- 
pilter la pahne. Mais qui a posé sur Um frx)ntcette coljironqa de rom 
blanches? Sais-tu que tu ressemblesaux.ang^sxle marhr^ de noscar 
tbédrales?Qui t'a donné l'idée de o^cp^liime sisioipleet^sii jr^çjjyerché 
en même temps? 

Un rêve que j'ai fait.., il y a quelque temps. 



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GABmBt. ' in 

ASTOLPHE. 

Ahî ahl tu rêves aux anges, toi^ Eh bîenl ne t'ëveille pas, car ta 
ne trouveras dans la vie réelle que des femmes! Mon pauvre Gâbrief, 
continue, si tu peux, à m point aimer. Quelle femme serait di^ne de 
toi? ïl me semble que le jour où tu aimeras, je serai triste, je serai 
jaloux. 

tX nfals, nedéttiâH^lP^ ^^ jaloux dés femtirâ^ ^près lesquelles 
tu cours? " '_ 

' AStOEPAB. ■'-••> 

Oh! pour cela, tu aurais grand tort! il n'y ia pas de quoi !t>it frappe 

en bas !... . Vite à ton r6Ie. ( néamm m toIi qui le font enlendre sur reiBriierO 

—Vive Dieu! c*est Antonio'avec la Paoslimv'llsivieimeiit ndw^lier- 
cher. Mets vite ton masque!.^. 4e« manteau!... un manteau de satin 
rose doublé de cygne? c'est charmant!... Allons, cher Gabriel! àrpré- 
sent que je ne vois plus ton visage>m les bras, je me rappelle que tu 
es mon caowrade... Yiea&l.r* ^ie4oi un peun aikms! vive laijaie! 

(ItoMrtenU) 

SCEME VI. 

Chez Ludovic. — Un boudoir à demi éolâirâ, doDOânt êttr «m galerie très riehe , Dt 
au fond un salon étincelant. 

GABRIEL, déguisé en femme., c«t Mli'Mr an lofa. ASTOLPHE entre, 

doBWBt iciirte* là TADSTINA. 

FALSTINA , d*un ton aigrr. 

Un boudoir? Oh! qu*il est joli^! mais nous sommes trop d'une ici. 

«OASafBL , froideiuellt. 

lIad«Biea^fai80»,eit)e hii*oèdetla'{daGe. (nteiAve.) 

FAUOTIlfA^ 

IlfMill qttefousmîMesipas'jaloQMf? 

EHe «araii gtand tort! Je !te M ai dit, elle^ peut être bim traiK 
qaille. 

GABRIEL. 

Je ne suis ni très jalouse, ni très tranquille; mais je baisse pavillou 
devant madame. 

FAUSTINA. 

Je vous prie de rester, mailame.... 

ASTOLPUE. 

Je te prie de rappelerjmademoiselle, et non pas ihadame. 

k. 



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S2 REVUE BES DEUX MONDES. 

FAU8TINA , riant aux éclats. 

Ah bieni oui, mademoiselle! Tu serais mi grand sot, mon pauvre 
Astolphe!... 

ASTOLPHE. 

Ris tant qae ta voudras; si je pouvais t'appeler mademoiselle, je 
t'aimerais peut-être encore. 

FAUSTINA. 

Et j*en serais bien f&chée, car ce serait un amour à périr d'ennui. 
(A Gabriel.) Est-co quo Cela VOUS amûse , Tamour platonique? ( a part) 
Vraiment, elle rougit comme si elle était tout-à-fait innocente. Où 
diable Astolphe IVt-il pèchée? 

ASTOLPHE. 

Fausta , tu crois à ma parole d'honneur? 

FACSTINA. 

Mais, oui. 

ASTOLPHE. 

Eh bienI je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu'élit 
«'est pas ma malU*esse, et que je la respecte conune ma sœur. 

FACSTINA. 

Tu comptes donc en faire ta femme? En ce cas, tu es un grand sot 
de l'amener ici , car elle y apprendra beaucoup de choses qu'elle est 
censée ne pas savoir. 

ASTOLPHE. 

Au contraire, elle y prendra l'horreur du vice, en vous voyant , toi 
et tes semblables. 

FAUSTINA. 

C'est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondément 
que tu m'amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses? Ma- 
dame.... ou mademoitolle.... vous pouvez m'en croire, il ne comp- 
tait pas vous trouver sur ce sofa. Je n'ai pas de parole d'honneur, 
moi, mais monsieur votre fiancé en a une; faites-la lui donner!.... 
qu'il ose dire pourquoi il m'amène ici! Or, vous pouvez rester; c'est 
une leçon de vertu qu' Astolphe veut vous donner. 

GABBIEL, à Astolphe. 

Je ne saurais souffrir plus long-temps l'impudence de pareils dis- 
cours; je me retire. 

ASTOLPHE, bas. 

Comme tu joues bien la comédie! On dirait que tu es une jeune 
lady bien prude« 



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GABRISL. 53 



Je t'assure qoe je ne joue pas la comédie. Toat ceci me répugne, 
UBe-moi m'en aller. Reste; ne te dérange pas de tes plaisirs pour 
■oL 

ASTOLPHE. 

Non, par tous les diables! Je veux chfttier rimpertinence de cette 
pécore! (Huil) Faosta, va-t-en, laisse-nous. J'avais envie de mt 
leoger d'Antonio; mais j*ai vu ma fiancée, je ne isonge plus qu'à elle. 
Gfaod merci pour l'intention ; bonsoir. 

FADSTUfA, arec ftireur. 

Ta mériterais que je foulasse aux pieds la couronne de fleurs de 
cette prétendue fiancée, déjà veuve sans doute de plus de maris que 

ta D'as trahi de femmes. ( EUe t^approcbe de Gabriel d*un air mcnaçanL) 
ASTOLPHE ,' la repoussant. 

Fausta! si tu avais le malheur de toucher à un de ses cheveux, je 
rattacherais les mains derrière le dos, j'appellerais mon valet de 
diambre, et je te ferais raser la tète. 

(Faoau tombe sur le canapé, en proie à des oonTulsioni. Gabriel s*approcbe d*eUe. ) 
GAERIEL. 

Astolphe, c*est mal de traiter ainsi une femme. Vois comme elle 
souffre! 

• ASTOLPHE. 

C'est de colère, et non de douleur. Sois tranquille, elle est habi- 
tuée à cette maladie. 

GABRIEL. 

Astolphe, cette colère est la pire de toutes les souffrances. Tu l'as 
provoquée, tu n'as plus le droit de la réprimer avec dureté. Dis-lui 
on mot de consolation. Tu l'avais amenée ici pour le plaisir, et non 
pour l'outrage. (UFausUna feint de s'éranouir.) Madame, remettcz-vous ; 
tout ceci est une plaisanterie. Je ne suis point une femme; je suis le 
cousin d' Astolphe. 

ASTOLPHE. 

Mon bon Gabriel , tu es vraiment fou! 

FACSTINA , reprenant lestement ses esprits. 

Vraiment! vous êtes le prince de Bramante? ce n'est pas possi- 
ble!... Mais si fait , je vous reconnais. Je vous ai vu passer à cheval 
Fantre jour, et vous montez à cheval mieux qu'AstoIphe , mieux 
qu'Antonio lui-même , qui pourtant m'avait plu rien que pour cela. 

ASTOLPHE. 

Bhbien! voici une déclaration. J'espère que tu comprends, Gabriel, 
et((Qe tu sauras profiter de tes avantages. Ah ! ça, Faustina, tuesime 



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M RETUB DWmmL MONDES. 

bonne Bile , ne va pas trabir le^^CFèt ife notre mascarade. Tu en as 
été dape. Tftehe de n*étre pas la seiile, ^ serait honteux poor toi. 

FAOSTIMA. 

Je m'en garderai bien! Je veux qu* Antonio soit mystifié, et le |^ 
craellement possible, car il est déjà éperdument amoureux de 
monsieur, (a GabrieL) Bon! je l'aperçois qui vous lorgne 4u fond du 
salon. Je vais vous embrasser pour le confirmer dans son erreur. 

GABRÏEL , reculant devant rerobrasaide. 

Grand merci ! je ne vais pas sur les brisées de mon cousin. 

. FAC^i;U|A. 

Obi qu'il est vertueux! Est-ce qutil est dévot! Eh bien! ceci me 
platt à la foUe. Mon Dieu qu'il est joli! JMolphe^ ta es encore 
amoureux de moi , car tu >ne tme VmBis ipas présenté; tu savais biea 
qu'on ne peut le vdr impunément, i^t-ee que ces beaux cheveux: 
ioilt à vous? et quelles mains I c'est un amour ! 

ASTOLPflE , à FaiMtlnfe. 

Bon ! (ftche de le débaucher. H est trop sage , vois-tu ! c^ OabdeL) 
Eh bien ! voyons ! Elle est belle , et tu es assez beau pour ne pa^ 
erainflre qu'on t'aime pour ton argent. Je Yoas laisse ensemble. 

GABRIEL , s*atUchant i Aatolphe, 

Non, Astolphe, ce serait inutilement, je ne sais pas ce que c'est 
que d'offenser une femme, et je ne pourrais pas la mépriser assec^ 
pour l'accepter ainsi. 

FACSTINA. 

Ne le tourmente pas, Astolphe, je saurai bien l'apprivoiser quancS. 
je voudrai. Maintenant, songeons à mystifier Antonio. Le voilà ^ 
'brûlant d'amour et palpitant d'espérance , qui erre autour de cett^^ 
porte. Qu'ail a l'air lourd et suffisant! Allons un peu vers lui. 

GABRIEL, à Astolphe. 

Laisse-moi me retirer: Cette plaisanterie me fatigue. Cette robe 
me gène , et ton Antonio me déplait ! ^ 

|?AUSTINA. r- 

»AaisM déplus pour te moquer de lui, mon beau chérubin! Ohl 
AstMphe, si tu avais vu comme Antonio poursuivait ton couslD^ 
(pendant que tu dansais la tarentelle. Il foidait absolument l'enoibras-^ 
ier, et «et ange se défendait avec une pudeur si bien jouée! 

ASTOLPHE. 

AllonSt tu peuxl)ien te laisser embrasser un peu pour rireviqQ^t— 
"M .que cela te fait? Ahl Gabriel, je t'en prie, ne nous quitte pa^ 



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encore. Si tu Ven vas , je m'en ym bmA; et ce serait dommage , f ai 
siiioime eowiedè iM divertir! 

alors îe reste. 

Tàjommh. 
UaimaUe enfant! 

( Di nrtrat. Antonio lès aoootle dtns It 0iftk^ jAfPli faeliiiim molf écluuifés, Astolphe 
pjHW Je braf de Gabriel sous celui d^ÀQloDio et le» suit tfec FaosUna en ae moqutDt» 
nt f*éloignent. ) 

SCÈHTR VO. 

ASTOLPHE , ti^ft agité, GABRIEL , eoannt apréa lui. 
GABBIEL, toujoun en femme, arec une grande mantiUp de dentelle blanche. 

Astolphe « où vas-ta? qn'as-tu? pourquoi sembles-tu me fbir? 

ASTOLPIU* 

Hais rien, mon enfant* je veux respirer un peu d'air pur, voilà tout. 
Tout ce bruit, tout c£^ via», tous, x^es parfums écbauffés me portent 
ila t6te , Qt commfaici^nt k m^ causer du dégoût. Si tu veux to m- 
^i^yjfi oe te fetleusrplus. Je te rejoindrai bieutât. 

Pourquoi ne pas rentrer tout de mte ams nm ï 

AOTOLFUS. 

J*ai besoin d'être seul id un^ instant. 

«ABBIBL. 

JeMmpreiids^ Encore qudque fenmie? 

ASTOLPHE. 

Eh bien! non ;*une querelle, puisque tu veux le savoir. Si tu n'é- 
tais pas déguisé , tu pourrais me servir de témoin; mais j'ai appelé 
Menrique. 

GABBIBL. 

Et tu crois que je te quitterai? Mais avec qui t'es-tu donc pris de 
qp^rellet 

ASTOLFIK. 

Tu le sais bien : avec Antonio. 

GABBIBL. 

Alors c'est une plaisanterie, et il faut que je reste pour lui ap- 
prendre que je suis ton cousin et non pas UMfiisiiiie^ 



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56 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

ASTOLPHB. 

Il n'en sera que plus furieux d'avoir été mystiflé devant tout le 
monde, et je n'attendrai pas qu'il mè provoque, car c'est à lui de me 
rendre raison. 

GABRIEL. 

Et de quoi , mon Dieu? 

ASTOLPHB. 

Il t'a offensé, il m'a offensé aussi. II t'a embrassé de force devant 
moi , quand je jouais le rôle de jaloux , et que je lui ordonnais de te 
laisser tranquille. 

GABRIBL. 

Mais puisque tout cela est une comédie inventée pat toi, tu n'as 
pas le droit de prendre les choses au sérieux. 

ASTOLPHB. 

Si fait, je prends celle-ci au sérieux. 

GABRIEL. 

S'il a été impertinent, c'est avec moi , et c'est à moi de lui deman- 
der raison. 

ASTOLPHE , très ému , lui prcntnt le bras. 

Toil jamais tu ne te battras tant que je vivrai! Mon Dieu! si je 
voyais un homme tirer l'épée contre toi , je deviendrais assassin , je 
le frapperais par derrière. Ah! Gabriel, tu ne sais pas conune je 
t'aime 1 Je ne le sais pas moi-même. 

GABRIEL, troublé. 

Tu es très exalté aujourd'hui, mon bon frère. 

ASTOLPHB. 

C'est possible. J'ai été pourtant très sobre au souper. Tu l'as re- 
marqué? Eh bien ! je me sens plus ivre que si j'avais bu pendant trois 
nuits. 

GABRIEL. 

Cela est étrange! Quand tu as provoqué Antonio, tu étais hors de 
toi, et j'admirais , moi aussi, comme tu joues bien la comédie. 

ASTOLPHB. 

Je ne la jouais pas, j'étais furieux! je le suis encore. Quand j'y 
pense, la sueur me coule du front. 

GABRIEL. 

n ne t'a pourtant rien dit d*offensant. Il riait; tout le monde riait. 

ASTOLPHE. 

Excepté toi. Tu paraissais souffrir le martyre. 



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GABRIBL. 57 

GABRIEL. 

Cétait dans mon rAIe. 

ASTOLPHE. 

Ta ras si bien joué, qne j'ai pris le mien au sérieux, je te le répète. 
Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je sois sous Tempire 
foDe étrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, 
quoique je sacbe le contraire, cette chimère s'est emparée de mon 
imagination comme ferait la réalité, plus peut-être; car, sous ce cos- 
tume, j'éprouve pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, 
duiste, comme je n'en éprouverai certainement jamais. Cette fan- 
taisie m'a enivré toute la soirée. Pendant le souper, tous les regards 
étuent sur toi. Tous les hommes partageaient mon illusion, tous 
foulaient toucher le verre on tu avais posé tes lèvres, ramasser les 
feuiUes de roses échappées à la guirlande qui ceint ton front. C'était 
mi délire! Et moi j'étais ivre d'orgueil, comme si en effet tu eusses 
été ma fiancée! On dit que Benvenuto, à un souper chez Michel- 
Ange, conduisit son élève Ascanio, ainsi déguisé, parmi les plus 
belles filles de Florence, et qu'il eut toute la soirée le prix de la 
beauté. H était moins beau que toi, Gabriel, j'en suis certain... Je te 
regardais à l'éclat des bougies , avec ta robe blanche et tes beaux bras 
languissans dont tu semblais honteux, et ton sourire mélancolique 
dont la candeur contrastait avec l'impudence mal replâtrée de toutes 
ces bacchantes!... J'étais ébloui! puissance de la beauté et de l'in- 
nocence! cette orgie était devenue paisible et presque chaste! Les 
femmes voulaient imiter ta réserve , les hommes étaient subjugués 
par un secret instinct de respect, on ne chantait plus les stances 
(fArétin, aucune parole obscène n'osait plus frapper ton oreille.... 
J'avais oublié complètement que tu n'es pas une femme.... J'étais 
trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat d'Antonio est venu 
avec son œil aviné, et ses lèvres toutes souillées encore des baisers 
de Faustina , te demander un baiser que , moi, je n'aurais pas osé 
prendre.... Alors mille furies se sont allumées dans mon sein ; je l'au- 
rais tué certainement, si on ne m'eût tenu de force , et je l'ai pro- 
voqué.... Et à présent que je suis dégrisé, tout en m'étônnant de ma 
Mie, je sens qu'elle serait prête à renaître, si je le voyais encore au- 
près de toi. . 

GABRIEL. 

Tout cela est l'efTet de l'excitation du souper. La morale fait bien 
de réprouver ces sortes de divertissemens. Tu vois qu'ils peuvent al- 
lumer en nous des feux impurs, et dont la seule idée nous eût fait 
frémir de sang-froid. Ce jeu a duré trop long-temps, Astolphe; je 



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%è REVUE «iS mtm MONDES. 

vais me retirer, et dépouiller lié Artsgereux travestissement pour f^ 

jamais le reprendre. 

jMreuMiE. 

ta aSTaJAm^ mon Gakriel. Va« je te rgoindrai bîentAU 

Je ne m'm irai pourtant pas sans que t» me promettes de raocMcr 
iticette Mle^erâlle^ et de faircf lapaift avec Antonio. J'ai cbaifih 
Fanstina de le détromper. Tu vois qu'il ne vient fas au lendefr^att, 
«at ((n'il se tient pour satisiait. 

ASTOUPHE. 

Eh bieul j'en suis iàebé; j'éprouvaîB le 'besoin de «ne battie avec 
>hii ! Il m'a enlevé la Fanstina-, je n'en ai pas regret; mais il TaJût 
iponr m 'humilier, et tout prétexte m'eût été bon pour le obitier« 

OABRIEL. 

Celoi-'là serait ridioule. Et qui sait? de méchaifs esprits poamiaot 
7 trouver ^matière à d'odieuses interprétations. 

AStOLVIlE. 

C'ait vrai ! Périsseraon ressentiment, périsse mon hoMwur^Ja^ 
bmvoure, plutôt que cotte fleur d'innocence qui revêt ton nonu.d8 
te promets de tourner l-aCEMre en plaisanterie. 

GABUiEL. 

Vunn^ondonBeata pamle? 

ASTOLPHB. 

la te le jatel (Ui « temm ii min.) 

Las voie» <|ui donnent en riant aux éclats. Je m'esquive. ( a put) I 
est bien temps, mon Diea! Je suis plus troublé, plus éperdu-qaehL 

v(n-8*eBve1oppe dant sa manlUle, Asiolphe Taide à «lurtofer^ 
ASTOiPHE, le serrant dans ses bras. 

Ah! c'est pourtant dommage que tu sois un garçon ! Allons, n- 
t-en. Tu trouveras ta voiture au bas du perron, par ici !..^ 

(Gabriel disparaît sous les arbres, Astolpbe le suit des jeux, et reste aM«M 
i|u^aes insuns. An bruit des rires d*Antonio m de PattëtiM, il pMMli wi> 
snr soB noBt , oonmie eu •ortir d*Qn rè^e.) 

mcifeiinB Tni. 

ANTONIO, FAUSTINA , MENRIQUE, groupes de jeunes GBK 

ET ']»E COURTISANES. 
ANTONIO. 

Ah ! la bonne histoire. J'ai été dupe lu^lélà de la permission; ttû 
ee qiri me console , c'est fue je ne suis pas le ^ul. 



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Al^l ^«RHftvlÂen , j'ai soupiré tout le temps do sDiiper; et ett^ttfit 
ante ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche. 

ÎBBLbimdevv^iistoiiS* 
El de^ TOUS toutes! 

FAUSTINA. 

Eicepté de moi. Je Yhi reconnu tout de suite. 

ASTOLPBB, à Antonio. 

fciie m'en toux pas trop ? 

AirrONIO, lui serrant la main. 

Mous donc I je te dois mille louanges. Tu as joué ton rdie comme 
•comédien de profession. Otello ne ftat jamais mieux reodu. 

HENRIQCE. 

llris où est donc passé ce beau garçon ? A présent , nous pourront 
l^e^rembrasser sans façon sur les deux joues? 

ASXOLPHE^ 

ffaété se déshabnier, et je ne crois pas qu'il revienne; mais de- 
«ÎD, je vous ilivite tous à déjjeuoer chez moi avec lui. 

LA FACSTINA, 

Noos en sommes? 

ASTOLPHE. 

Non « au diable les femmes I 

MARC, GABRIEL. ASXOtPHE. 

(b lÉiMiii I de Galirial dam la naiaoD d'AaiolpiMu Gttbrièl, ▼élu m Cmineet ente- 
loppé de tes manleau et de aen voile, eetre et rèfeUle Mare qui derl sur «ne chaise.) 

MARC. 

Ah{ mille pardons!... Madame demande le seigneur Astolphe. H 
B^st pas rentré... C'est ici la chambre du seigneur Gabriel. 

GABKIELt Jetant son roile et son manteau sur une chaise. 

Ta ne me leconnais donc pas, vieux Marc? 

MARC ,se frottant les yeux. 

Bon Dieu , que yois^je?... £n feDune, monseigneur, en femmel... 

GABRIEL. 

S(MS tranquille , mon vieux , ce n*est pas pour long-temps. 

( n arrache sa couronne et dérange stoc empressement la symétrie de sa chevelure. ) 



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60 REVUE DES DEUX MONDES. 

MARC. 

En femine! J'en suis tout consterné! Que dirait son altesse?... ' 

GABRIEL. 

Ah ! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas 
en homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras denuiin 
plus garçon que jamais , je t*en réponds 1 Bonsoir^ mon brave. 

(Mare fort.) 
GABRIEL, seul. 

Otons vite la robe de Déjanire , elle me brûle la poitrine , elle 
m'enivre, elle m'oppresse! Oh! quel trouble, quel égarement, mon 
Dieu!... Mais comment m'y prendrai-je?... Tous ces lacets, toutes 

ces épingles... (Il déchire 80D flchu de dentelle et Tarrache par lambeaux.) Astolpho, 

A^tolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion. Quand j'aurai quitté 
ce déguisement pour reprendre l'autre , tu seras désenchanté. Mais 
moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon sang et 
r^mocence de mes pensées?... Sa dernière étreinte me dévorait!... 
Ah! je ne puis défaire ce corsage ! Hàtons-nous!... (« prend son poignard 
sur la table et coupe les lacets.) Maintenant, OÙ cc vicux Marc a-t-il caché 
mon pourpoint? Mon Dieu! j'entends monter l'escalier, je crois! 
( Il court fermer la porte au verrou.) H a emporté mon mautcau ct le voilo!... 
Vieux dormeur! Il ne savait ce qu'il faisait... Et les clés de mes cof- 
fres sont restées dans sa poche , je gage... Rien ! pas un vêtement, 
et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en rentrant... Si je ne lui 
ouvre pas, j'éveillerai ses soupçons! Maudite folie!... Ah! avant qu'il 
entre ici, je trouverai un manteau dans sa chambre.... 

( Il prend un flambeau , ouvre une petite porte de côté et entre dans la chambre 
voisine. Un instant de silence, puis un cri. ) 

ASTOLPHE, dans la chambre voisine. 

Gabriel , tu es une femme ! mon Dieu ! 

(On entend tomber le flambeau. La lumière disparaît. Gabriel rentre éperdu. 
Astolphe le suit dans les ténèbres et s'arrête au seuil delà porte.) 

ASTOLPHE. 

Ne crains rien, ne crains rien! Maintenant je ne franchirai plus 
cette porte sans ta permission. (Tombant à genoux.) mon Dieu, je vous 
remercie ! 

George Sand. 

(La suite au prochain n"*.) 



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DE 

L'INDUSTRIE LINIÈRE 

y 
EN FRANCE 



L'industrie du Un et du chanvre a subi depuis quelques années une f énoya- 
ùm complète, qui est devenue le signal d'une véritable révolution industrielle. 
Le problème de Tapplication de la mécanique au traitement de ces matières, 
problème sur lequel tant d'intelligences se sont exercées depuis un demi-siècle, 
a éfé résolu avec bonheur. Des machines ont été inventée, aussi puissantes, 
aiisn parfaites que celles qui ont déterminé le développement inoui de la fabri- 
cation du coton , et, grâce à l'emploi de ces merveilleux instrumens, le lin se 
travaille aujourd'hui avec une économie et une perfection dont on n'avait 
point d'idée. C'est ainsi que l'industrie linière est réservée à des destinées nou* 
lelles, qui déjà commencent à se réaliser. Pendant long-temps l'usage de ses 
produits, s'il n'avait pas diminué, était demeuré comme stationnaire, malgré 
les progrès continus de la population et de la richesse, modéré qu'il était par 
nnvasion toujours croissante du coton ; mais aujourd'hui que cette industrie 
ponède les mêmes élémens de puissance, elle s'avance à grands pas, et il est 
permis de croire qu'elle ne tardera pas à s'élever aussi haut que sa rivale. L'in- 
flneDce de ses progrès sera d'ailleurs plus sensible, parce que la plante qui 
kanût la matière première est un fruit propre à nos climats. 

Toute l'Europe doit participer tôt ou tard aux bienfaits de cette révolution, 
taquld pourtant l'Angleterre en a recueilli seule le bénéfice. C'est chez elle 
fie les madiines ont été, sinon inventées, au moins perfectionnées et mises 
m cevfie , et , par un esprit d'exclusion dont elle s'est fait une règle et que l'on 



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6S REVUE DBS DEUX H02n>B$. 

blâmerait peut-être sans raison, elle s*en est réservé le monopole. Par là , elle 
s'est acquis dans le présent une supériorité irrésistible qui lui permet d'écraser 
sans effort toutes les industries rivales à l'étranger. Aussi cette révolution, qui 
doit être un jour si féconde , n'a-t-elle été jusqu'aujôurd'lmi , pour tous les 
pays de l'Europe, hors l'Angleterre, que la cause d'une grave perturbation. 

La France en particulier en a été atteinte dans ses intérêts les plus chers. 
L'industrie linière, qui a toujours occupé chez elle une si grande place, et qui 
est entrée si avant dans les habitudes de ses populations rurales, a été mena- 
céviÊbroiilléB 4e toutes parts. Le m^il s'est fait sentur avec d'autaot pUis^ 
rigv^r .^yi'om y était mpinsr^ prépaies ^38îila iloUire 4 i^ Iis39gie eu lintet 
du chamTC , ces deux sources antiques et si précieuses de travail et de richesse» 
désertent nos campagnes, non pour se transporter au sein de nos villes , mais 
pour aller grossir le domaine de l'Angleterre, où ils étaient demeurés jusqu'à 
présent presque inconnus. Noire culture en soufX^ elle-même dans une de ses 
branches les plus fécondes, et les pertes que l'industrie éprouve retombent 
sur elle de tout leur poids. 

Cependant quelquesteotatEwc^oniélé âiites , non sans^uccès , pour dérober 
à l'Angleterre le secret de ses inventions. Malgré toute la rigueur de ses lois, 
ces précieuses machines ne sont pas demeurées long-temps son partage exclu- 
sif, et, grâce aux soins de quelques industriels intelligens et actifs, elles n'ont 
pas tardé à rompre toutes les barrières qu'une surveillance jalouse leur oppo- 
sait. Déjà elles sont installées en France et en Belgique, dans quelques vastes 
manufactures , et à Paris même des ateliers se sont formés , où elles se con- 
lïtruiseat avec ojtUant de peifectioa qjuie de l'autre isoté d^i détroit;. Ainsi l'in- 
duatcia française ae nenouvaUfi h son tour^ afin de soutenir la lutte avec d€6ij 
aunes égales, et de rendi» au pays, sous une autre forjne, les avantage qu'il 
aura perdus. Malheuieusement ce travail de rénovation , mal secondé pjr ta 
législation exifitaote, B'apas.eoooi^ produit les résultats ^'oo en devait at-^ 
twdie. Faute de quelq]ues eoQouragemeos oéeessaires, il se tcauve ocmune- 
^crété danssou.Qcnuis^c^usod^ q/yia^^dansle mciiii^mâoiooùiiioAiséccivjiNNV. 
Dfiti» ifïdijstm liuià» est taujçucs eu péci|« et. le# bi^b^s çL^'eU0 a^^qo^uasi 
alétoi^ssenkdejom'eojftur. 

TeUeest»a«ecses>Gkco»s^nces essentielles, la ocise dont nous alk)iis<es98^iW 
da retracer le tableau. Tous^oes fûts, que nous veuous de i^mer eu qmilques> 
Ugne^ formaroot un jour uue des pages les plus ij^éres)»utefi de l'bistQiMi 
da l'industrie moderne, et n'y occuperont pas moinsde place q^ielespnodi^p^* 
de Ifindusirie du, coton>, sur lesquels la statistique et llbistoise ne se tasmoli 
B^ut de revenir.. Ëaatteodautqiiie l'histoire les joepreone,^ eu les liant àoau» 
qpû les^ suivcoot dans l'aveuic.» nous iadigueirons leur sucqessiou jusq/m'a» 
moment présent. 

Mais;à4Qs,latts curieuK.se Ue, gour la. plupart des peuples de l'Euco^e^ et 
QB pactieMUer pour taFjraoQe,.uue das^l|li^bautes>qjiie^ d'intérêt piiUir, 
quis le gottvaroeuiaut oula législature ail;, à résoudre. U était impossîblaqua^ 
<m peuples^ atteints,, daiUk la.jibis vitale de l^ttrs iudiisUries, jp^ rioviWÉ)ilr 



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Hé l'iNiytstim Lr^ÈM. %3 

lAite èegpttMk& amglais, « résfgmtssetft smis martntire à tme petteSmn' 
Aie. Âustà des phhifes et Aés Téclamations 6e ^m élevées de lovtes paUls, 
iBQitoiit en T'rance, piinclpaT dét>ôaché dés fifs anglais, él dès le cormneiiee- 
méat de Pâûnée dernière des pétftions cômertes d*iimoinibrabf^ signatures 
ont été adreaséestour à tour au gouvernement et aux chambi^, pour récla- 
mer one assistance, cette fois trop lé^time. H faut le dire, ces plaintes, sî 
bien justifiées par fes circonstances, ont éveillé de bonne lieure la soflicitade 
du poDfvoir. Elles ont été, dans les mois de mai et juin 18^, l'objet d*mie 
enquête lumineuse, qui a mis à mi les ravages du mal et démontré Turgeiite 
nécessité d*un remède , et le gouvernement a compris dès-lors ce que la sittta- 
lion hii cimnnandaft. Mais il est arrivé , ce qui n^arrive que trop souvent dstns 
ia cir c onstances semblables, que les résistances des hiténSts coittraires ont 
d*abord suspendu l'effet de ce bon vouloir , et que les vicissitudes ministérielles 
MA ensuite devenues Toçcasion d*un ajournement indéfini. 

Celte qtiestion d^hftérét public est trop pressante -pour que nous hi séparftfns 
èb rexpoBé des faits. Ainsi, après avoir jeté un coup d'œil sur îëtat antérieur 
^Tindnstrîe linière , nous prendrons à son origine et notfs suivrons dans sa 
marche la révolution qu'elle a subie. T^us essiaiei^ons de détermitier fô nsttore 
«la valeur des découvertes qui ont été faites, en même temps que nous indi- 
filerons par aperçu les progrès qui re^nt encore à accofmplir. l.*iilftt)rence 
que ees découvertes ont exercée sur la situafticm respective de la Fnmceetde 
rÂBgieierre n*échappera poitft à nos remarquin. l^tis dirons aussi ce* qn'on a 
Ait en France pour se les approprier, et à quel point ce motrvemettt de liéHo- 
^mien est arrivé parmi nous. Enfin , après avoir présenté , autant que l'espAoe 
10ns ramra permis, rensènAUe des fàfts qui appartiennent à ndsto}re,'n<n]8 
nous eroirons autorisé à aborder la question d'économie pofitiqne , en ifidi- 
^aam sonmiairement les mesures de conservation et fle prévoyance qnela 
sltasi^n actnéfie nous siefmble commander. 

Llndustrie du fin est fort ancienne; il y a long-temps qu'elle est conmm'en 
Corope, et 8 y a Tong-temps aus^ qn'elley cAccupetm rangfbrt distingué dans 
Tordre ées travaux produciib. SI hatft que Ton remonte dansl%i^ire*des 
feopies modernes, on trouve des monumens qui attestent à la fois smi'exls- 
*lBnce et sa vigueur. C'est une de ces vieifies industries dettotrrce primithre, qui 
ont vécu, qui ont grandi avec les peuples de fStmipe, en suivant pas à pas 
tous tes progrès de leur accroissement. La planve qui fournit la matière pre- 
mière, le fin, est, dit-on, origîimire du grand plateau de la Haute-Asie, d\)ù 
««fle a été transport en Europe ; mais elle V<!St nafurafisée 'Si tôt dans sa neo- 
^éDe jiatrie, elle 7 a f»rospéré si bien , qu^ peine imagine^^on qu'elle y ait 
été absolument étrangère. Be bonne béure cétDe industrie a partagé 
; eelie des laines le privilège de vét!r les hommes , sans oompier qn'elte té- 
fondflit à un nombie infini d'usages domestiques et antres, pour lesquefo^es 
Iksus deOafne n'étalent pas propres. Aussi sPèst-eUè idMtifiée dè»-tors à Peitis- 
Mce des peuples, en se n^fam à tous les acddens de la vie humaine. 

Par sa nawre, célté Industrie n'était guère^useeptaHe de se eoneeiiti^r^ur 



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6k RBVUB DES DBUX IKHODES. 

quelques points donnés. Ses produits étaient d'un usage trop immédiat, trop 
général, pour que chaque peuple ne s'efforçât point d'en avoir la création 
sous la main. On sait d'ailleurs qu*il n'y a guère de pays en Europe qui se 
refuse absolument à la production de la matière première, bien qu'il y ait à cet 
égard des inégalités fort grandes, soit pour l'abondance, soit pour la qualité. 
Ajoutons à cela que les procédés même de la fabrication r&istaient à une 
concentration absolue. Ainsi la production des ûls était partout l'ouvrage de 
fileuses isolées, répandues dans les campagnes, sans aucun rapport direct, ni 
entre elles, ni avec les établissemens manufacturiers, et le tissage lui-même 
s'exécutait à la main, soit dans les campagnes, soit dans les petites villes , où 
la main-d'œuvre était .moins chère. Ce genre de fabrication était donc dissé- 
miné partout, et partout développé dans un rapport assez constant avec les 
besoins locaux. 

Il est pourtant vrai que certains pays étaient plus favorisés que d'autres, en 
cela surtout qu'ils jouissaient de l'avantage de fournir des produits d'un ordre 
supérieur, ce qui leur permettait de chercher des débouchés et des consomma- 
teurs au loin. Tels étaient notamment la Belgique, dès long-temps renommée 
pour ses belles toiles , et quelques cantons du nord et de l'ouest de la France. 
D'autres semblaient, au contraire, plus spécialement déshérités, soit en ce 
sens qu'ils ne fournissaient que des produits inférieurs, soit encore en ce que 
la matière première ne suffisait même pas à leurs besoins. Chose remarquable! 
l'Angleterre, où l'industrie du lin tend , depuis l'invention des machines, à se 
concentrer d'une manière exclusive, figurait autrefois parmi les pays de l'Eu- 
rope les moins avantagés sous ce rapport. La matière première, d'une qualité 
d'ailleurs médiocre, n'y abondait pas; et ce qui ne paraîtra pas moins digne 
d'attention, c'est qu'il eu est encore de même aujourd'hui, en sorte que déjà 
les filateurs y sont obligés de tirer une grande partie de leur matière première 
de l'étranger. D'où vient cette infériorité de l'agriculture anglaise dans une 
branche de production si étendue et si riche , lorsqu'à tant d'autres égards elle 
l'emporte sur l'agriculture du continent? De savans agronomes l'attribuent à 
la nature du sol anglais, peu propre, dit-on, à la production du lin et du 
chanvre, et nous n'avons aucun motif pour révoquer en doute leur assertion. 
Toutefois nous croyons qu'on trouverait une autre explication plus naturelle 
du même fait dans certaines circonstances du régime économique de ce pays. 
Dans un temps qui n'est pas encore fort éloigné de nous, l'Angleterre était 
couverte de pâturages communaux , qui nourrissaient d'innombrables trou- 
peaux de moutons, et l'étendue du sol labourable en était diminuée d'autant. 
Plus récemment, les lois des céréales ont apporté un autre obstacle au dé- 
velbppement de la culture du lin-, car, donnant aux différentes espèces de 
céréales une valeur factice, elles ont vraiment découragé, en les frappant d'un 
désavantage relatif, toutes les branches de l'industrie agricole qui ne jouissent 
pas de la même faveur. Quoi qu'il en soit, Tinsufiisance de la matière pre- 
mière chez les Anglais, aussi bien que l'ancienne infériorité de leur industrie, 
sont des faits constans, d'où l'on peut assez raisonnablement conclure que 



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DE L'iNDUSTRIB LDflÉBS. fô 

TAngieterre n'était pas destinée à devenir le principal siège de l'industrie 
- ImJère. 

Cette vérité semble même avoir été si bien comprise dans le pays , que le 

[ goavemement ne s'y est jamais occupé que d'une manière secondaire de la 

^ ûbrication des fils et des tissus de lin, sa principale attention ayant été con- 

: stanunent tournée vers le développement de l'industrie vraiment nationale de 

la manufacture des laines. On trouve bien , à la vérité, dans les anciens actes 

[ publics, quelques témoignages d'intérêt pour les producteurs de toiles; maia 

* ee sont des actes isolés, qui n'ont pas le caractère d'une politique suivie, et 

qui prouvent seulement que l'industrie linière , féconde de sa nature , avait de& 

radnes partout. 

Uq acte plus décisif, qui n'appartient pas seulement au gouvernement an- 
glais, mais a la nation elle-même, montre mieux quelle fiit à cet égard s» 
peosée dominante, en même temps qu'il témoigne du despotisme exercé par 
elle sur la malheureuse Irlande. Mous laissons parler un écrivain anglais : 
« Vers la fin du xvii* siècle, dit-il , la fabrication de la toile fut encouragée en 
Irlande par un acte d'oppression parlementaire que, de nos jours, l'opinion 
publique couvrirait certainement de réprobation. Alarmés des progrès que fai- 
sait en ce pays la manufacture de laines, les marchands de laine d'Angleterre 
soUidtèrent Guillaume lU , par l'Intermédiaire du parlement, de supprimée 
les&briques de l'Irlande. Le roi, en réponse à leur pétition , prit rengage- 
ment suivant : « Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour entraver le dé- 
« veloppement de l'industrie des laines en Irlande, et pour y encourager la £a- 
« brication des toiles, afin de faire fleurir le commerce d'Angleterre. » Et ce 
oefiit pas une vaine promesse : un acte du parlement interdit bientôt à l'Irlande 
Texportation de ses lainages, excepté pour les ports d'Angleterre ; exception 
Ipu ne venait, du reste, aucunement au secours de l'industrie irlandaise, puisque 
des droits excessif en interdisaient déjà , en quelque sorte, l'importation dans 
nos marchés. Par une espèce de compensation à cet acte d'injustice, on prit ^ 
i différentes époques , plusieurs mesures pour encourager, en Irlande , le 
eommerce des toiles; mais il est douteux que ce soit à elles que les Irlandais 
doivent Tétat de prospérité auquel est parvenue cette industrie. L'une de ces 
fflesores établissait, pour l'exportation des toiles, une prime qui a subsisté plu& 
d'un siècle, et n'a été supprimée qu'en 1830 (1). » Ainsi , une sorte de par- 
tage, partage dicté par Taoïsme et réglé par la force, s'était fait entre l'Angle- 
terre et llrlande. A l'une l'industrie des laines, à l'autre celle des toiles ; tant 
il est vrai que le peuple anglais ne se croyait pas appelé à exceller dans cette 
dernière. 

Les véritables sièges de l'industrie linière étaient donc, dans les dernier» 
siècles, la Hollande, la Belgique, et les provinces du nord et de l'ouest de la 
France. C'était là que la matière première abondait , et qu'on trouvait géné- 
ralement les ouvriers les plus habiles. Non que ces pays aient jamais eu le- 

(t) Progrès de la Grande-Bretagne, par M. J.-R. Porter. 

TOME XIX. 5 



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$B Revus DES' DEUXH o?n>BS; 

monopole dè-te g^nre de fhbrîcatito; nous arons dit qu'elfe n'éfaît pas de* 
nature à se concentrer à ce point : mais elle y était , grâce aux circonstances* 
tocafes, pldS' développée que partout ailleurs, à tel point qu'elle donnait Ifea à 
une grande exportation de ses produits. A c6té dé ces pays, on peut encore 
dter llrlande^y où la fal)rication des toiles s^ccrut considérablementsur la fin du 
XTii' siècle et dans le cours du siècle dernier. L*Éeosse ne vient qu'après, hiénr 
4ue supérîeure en cela à rAngteterre, sa voisine, et ce n'est guère que vers Hi 
niilîeu du dernier siècle que rindttstrîe linière y a pris une extenaon réelle; 
Mais ir semble que, dans ces deux derniers pays, la fabrication ne sesoîtdê^ 
telôppée que par des mojrens artificiels, et sous Finfluencedes encouragement 
qu'elle a reçus. Quoi qu'en dise M. Porter, elle a dû beaucoup en Irlande amt 
actes dé là législature. En Ecosse, elle a été singulièrement excitée par Téta- 
BRssement, en ]74(r; d\ine banque {briiish lînen company) spécialeraenl 
destinée à la favoriser, et qui lui a rendu dimmenses services Ainsi , la prtH 
doction, qui n'avait été, en 1728, que de trois millions d'aunes, s'éfeva, en 
1759", grâce aux encouragemens prodt]gués par cette compagnie, jusqu'à onze 
mutions: Au contraire, en Hollande; en Belgique, et dans une partie de là 
B*ance, dïè^ n'a rien dû qu'à elle-même et au travail de la nature. 

Ces rapports 3e sont maintenus sans altération notabfe jusqu'à une époqve 
ftUrt rapprochée de nous. « En 1824, par exemple, disent les déléguée de l*ln« 
dtistrie Ifnière, BfM: Défitte et Feray, dans une lettre adressée récemment A 
pftrsiéuis journaux^ ITâdustrie llhière prospérait en France: la Belgiqueel 
rAltémagne nous envoyaient bien une certaine quantité dé leurs fffe et dé 
leurs tissus; mais nous fournissions, du reste, entièrement le marché fittinçaft 
et celui de nos colonies; nous exportions-dans le midi de l'Europe^ en Espagne 
et'dàns les colonies espagnoles de l'Amérique du sud; nous aurions exporté 
en Angleterre et dans les colonies anglaises, si le tarif de douane anglais ne 
nous eût opposé une barrière insurmontable. » Màb déjà , vers cette demîête 
époque, commençait à se produire un fait nouveau , qui ne devait pas tarder 
à bouleverser ces relations anciennes : c'était i'appKéationr de fo mécanique I 
là filature et au tissage. 

La mécanique est une puissance moderne. Il n'y a guère plus d'un sièelé 
ig[u'elle a marqué sa place dans le monde : à peine si , dans les temps anté^ 
rieurs, on trouve quelques rares empreintes dé ses pas. MBxi depuis que son 
règne a commencé, elle s'est signalée par une telle succession de prodiges, que 
l'imagination s'étonne en interrogeant son avenir; L'industrie ne connaît pha 
rien d'impossible; elle ne voit plus d'obstacle si grand dont elle n'espère 
triompher un jour, depuis que la mécanique est venue seconder sa marche. H 
semble que lia nature elle-même soit vaincue , qu'elle doive se courber sous 
cette puissance nouvelle, et faire fléchhr pour elle ses inflexibles lois. Un jour 
la mécanique gouvernera le monde; en attendant, elle le renouvelle et l'em* 
befiit. Nous considérons à bon droit, avec une admiration méîée de stupeur; 
les travaux gigantesques qu'elle a déjà semés autour de nous, et peut-être n'as- . 
sistons-nous encore qu'au début de sa carrière. 



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Âky jm nombre «des menrinlles «dont laménaoùiQue nous a rendus fénaoïm, 
«i.peiit jttstem ent conayter totprpgrès accomplis dans riodustriedes tissus: 
«r^lMea ^pii9 das progrès de ce geiwe éblouissent jnoias les regaipds , ,paro9 
|H'iJs€eooiisomiiieot à roœbre, avec moins d'édat^t de bcuit, ils sont, au-» 
Ont que cextaÎBs auties , dignes d^uoe adnaîrtfon réûécbiey et leur iailueiiffe 
fttauisi grande sur les destinées ibumaiiies. 

Mais ce n'est pas sur la fabrioalion du lin 4ue la. mécanique s'est exercée 
d'abord. Avant d'agiter et débranier cet antique rameau de d'industrie euro* 
|Î0BBe , eHe s'était iNnparée de la fabrication du coton , production étrangère 
iuQS climats, et c'estt là, qu'elle avait produit une de ces révolutions étoa*» 
liBtcs ^ niarquent daas Jes fastes des nations. Comme cette révohition se lie 
par des rapports étroits à celle que riodustrie linièresubit eu ce moment , jfue 
fnae est ûlle de l'autre, ^^fu'iiy^wutitre utile de les comparer dans Jeu» ré- 
altate définitifs» on nous pardoaniera de rappeler la fureniière en peu de mots. 

< C'est dans Flnde y dH un auteur français (1) ^ qu'ont existé les premièies 
^briques de colon «et^ mal^ la gnissièrcÂé 4c leurs instrumens» graoe à wm 
nre perfeetîoa d'oiganes ,-à t^ne patience à toute épreuve dans tous les geaves 
ie travaux qui a^esigeat pas Je déploiement d'une grande activité physiqu^it 
kl Hindous portèrent fort loin l'art de filer et de tisser lecoton. » Daas Je 
eaus du jl' siède, cette industrie fut introduite en £^pagne par les MauMS 
^ oocnpaieBt alors ce paj^; mais l'état de barbarie où le reste de l'Emrç^ 
ItaitploB^é ne permit pas qu'elle se répanditimmédiatement hors de la pénin- 
ade espagnole, et les recberchesdeU. Edward Baines n'ont ipu hil faire déi 
CMvrir aucune trace de la fabncation du coton dans d'autres parties de l'Eu^ 
rope, antérieuremeat au xiv^ siècle. Apartir de cette dernière époque, elie se 
l^pandit peu à peu en Italie , dans laSouabe et dans la Saxe , puis en, Flandre , 
ea Hollande et en Turquie; mais, dans tous ces pays, elle ne s'éleva tguèreau^ 
(ksnis de l'imperfecdon des procédés iisités par les livndous. Aussi l'Inde 
fwserva-t-elle long-temps le privilège de pourvoir à la plus grande, partie de 
h consommation de rEuvope. Il était réservé à l'Angleterre de l'en déposséder 
pvunesuîte non iaterrompuede merveilleuses inventions. » En 1733, continue 
M. Simon, dans un petit viUiigCrprès de LichtGeld , iin ouvrier obscur, Jo^a 
Wjfait, obtient par des mo^y^eas mécaniques le premier éolieveau de fil de 
fotoa qui ne soit pas dû aux doigts d'une iileuse. Quiase 4ins plus tai4« 
Uwis /^aii< , son associé, crée une première ébauobe de la carde cylindrique; 
pais eette double découverte demeure en quelque aorte oubtiée , jusqu'à ce 
^'un simple perruquier, homme d]un caractère ardent et industrieux , Rt- 
àmwd Arckterighi, s'en empare, la perfectionne, et dote enfin son pays du 
biac(2) à broebe,ide la carde sans £n, mvealion qu'il complétait plus tard 
pveeUe du dMnrii^ et du nming .frmnu^ peur l-étirage et le tordage da 

(1) BêeueU d^bservaiiamssur VÂn^leterrt,f*r M. G. SimoQ. 
<2) Richard Arckwrighi est l'iaveiiteur de métier coûliau, appelé waier frawis^ 
mis non du banc à broche , qui n.'a été inventé que trente ans plus tard. 

5. 



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0B REVUE DES DEUX MONDES. 

coton en ruban. A peu près à la même époque ( 1767 ) , un pauvre ouvrier tis- 
serand du Lancashire, James Hargreaves^ faisait faire à la mécanique un 
pas encore plus audacieux en inventant sa spe^ming-Jenny ^ littéralement 
Jeanne la fileuse; bientôt Samuel Crompion, autre ouvrier, combinant avec 
adresse ces deux dernières inventions, produit une machine métis , plus par- 
faiite que les deux autres, ^t dont le travail délicat mettra au défi les plus 
adroites fileuses de Tlndostan , machine à laquelle sa double origine valut le 
nom de Mule-Jeanne ou MuU-Jenny. » 

Enfin , toutes ces découvertes sont couronnées par Tinvention de la machine 
à vapeur, due à Tillustre Watt , et qui donne aux mécaniques un moteur ca- 
pable de décupler leur force productive. Ce fut en 1769 que Watt commença 
. à fabriquer sa machine en grand. Toutefois, ce ne fut qu*en 1785, selon 
M. Porter, que le premier moteur appliqué au moulin à coton fut construit 
par ce mécanicien , et monté à Papplewick , dans le comté de Nottingham. 

Les résultats de ces inventions ont été si souvent rapportés, qu*il serait su- 
perflu dMnsister à cet égard. On sait quel immense développement elles ont 
donné, en Angleterre, à Tindustrie si nouvelle des cotonnades, et quoique 
depuis lors cette industrie se soit communiquée de proche en proche à tous 
les pays de TEurope, à mesure que les procédés anglais y ont été connus, Fim- 
pulsion vigoureuse qu'elle avait reçue en Angleterre ne s*est pas ralentie. 
Ainsi , en 1790 , Texportation en fils et tissus de coton ne se montait encore 
qu*à une valeur totale de 41,892,000 francs; en 1800, elle s'élevait déjà à 
136,244,000 francs, et, en 1835, elle n'allait pas à moins (valeur déclarée) 
de 553,300,000 francs. Si Ton syoute à cela les valeurs consommées à Tinté- 
rieur, on comprendra que ces valeurs réunies forment un chiffre effrayant. 

Mais un fait qui ne doit pas échapper à nos remarques , c'est le changement 
de position que ces découvertes ont opéré entre l'Inde et l'Angleterre. L'Inde, 
ce pays d'origine , qui avait autrefois le privilège d'approvisionner l'Europe de 
ses cotonnades, les reçoit de l'Angleterre à son tour. Depuis long-temps, les 
foulards de coton fabriqués à Glasgow ont remplacé les foulards indiens, et 
se vendent en grande quantité, qui le croirait! aux Indes même et à la Chine. 
A Calcutta, dans cette ville qui a donné son nom au calicot, les boutiques sont 
garnies de calicots de fabrique anglaise; et tout cela, quoique l'Inde ait encore 
aujourd'hui la matière première sous sa main, et que la main-d'œuvre y soit 
sept fois moins chère qu'en Angleterre : tant il est vrai que la mécanique se 
joue de tous les obstacles, et qu'il n'est point de si étonnante transformation 
qu'elle ne sache accomplir. 

C'est ainsi que l'invention de quelques instrumens en apparence chétifs, 
et dont les trois quarts des hommes ignorent encore le nom , est devenue pour 
TAngleterre une source inépuisable de richesses et l'un des fondemens actuels 
de sa puissance. 

De tels progrès réalisés dans l'industrie du coton éveillèrent de bonne heure 
ridée et firent naître l'espoir d'en obtenir de semblables dans l'industrie du 
lin. A peine donc cette première révolution était-elle déterminée, que les es- 



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DB L'mmJSTRIB LINIÊRB. 49 

fntË se mirent en travail pour en préparer une autre. Cependant le nicoès ne 
Alt pas immédiat. Les matières premières étaient trop différentes pour que les 
némes procédés fussent applicables. En effet, le coton est une sorte de duvet 
l^er, court, moelleux, tandis que le lin, aussi bien que le chanvre, est un 
fifeunrat long, nerveux et sec. Dans la fabrication du coton, retirage se fieiit 
en tordant : c'est le propre de la Mvtt-Jenny, qui produit dans retirage l'effet 
dn tire4x>uchon, et cette légère torsion qu'elle imprime à la matière soutient 
le ruban lorsqu'il s'allonge. Mais le lin , plus sec et moins liant , veut être étiré 
sans torsion , et c'est tout un autre système à établir. Il fallait, d'ailleurs, pour 
mettre en oeuvre ce dernier, et le soumettre aux métiers à filer, lui faire subir 
dlmportantes préparations que le coton n'exigeait point, et chacune de ces 
piéparatîons était le sujet d'un problème épineux dont la solution devait long- 
temps se faire attendre. Aussi , à côté de l'existence toute nouvelle de sa rivale, 
rindustrie du lin continua-t-elle à se traîner dans ses anciens erremens. 

Cependant l'éveil était donné. On avait mesuré la puissance de la mécanique 
et compris le sens de ses applications. Cette idée seule était un germe précieux 
qui devait tôt ou tard porter ses fruits. On fit donc des tâtonnemens, des essais. 
Une fermentation sourde agita le monde des fabricans, des ingénieurs et des 
mécaniciens-, fermentation d'autant plus féconde, qu'elle avait un objet fixe, 
qu'on apercevait de loin le but, et qu'on n'ignorait point la nature des obsta- 
cles. L'Angleterre ne fut pas seule à tenter la voie des découvertes : d'autres 
peuples la suivirent, et la France ne tarda pas à y occuper le premier rang. 

Si l'on en croit M. Porter, les essais qui se succédaient, particulièrement en 
Angleterre, conduisirent, dès la fin du dernier siècle, à quelques résultats, 
d'ailleurs imparfaits. « Ce fut , dit-il (1) , vers la fin du siècle dernier qu'il s'éta- 
blit, dans le nord de l'Angleterre et en Ecosse, des moulins à filer le lin. Jus- 
que-là il n'en était pas un écheveau qui ne fût sorti des doigts d'une fileuse. » 
Mais ces premières tentatives, si tant est qu'elles aient été poussées aussi loin 
que M. Porter l'assure, n'étaient encore que des préludes annonçant la réno- 
vation qui devait s'opérer beaucoup plus tard. Selon toute apparence, les éta- 
blissemens dont parle M. Porter ne furent jamais en état de lutter contre le 
filage à la main , quelque imparfait qu'il fût alors en Angleterre. Ce qui est 
sûr, c'est qu'ils n'eurent point d'imitateurs. Ils disparurent eux-mêmes bientât 
après, soit qu'ils aient succombé sous le poids de leur infériorité propre, soit 
qu'ils aient été ruinés au milieu des embarras de la guerre qui mit long-temps 
l'Europe en feu. 

A la France était vraiment réservé le rôle d'initiatrice. Napoléon , pénétré de 
rimportance de cette découverte , surtout pour la France où le lin et le chanvre 
abondent, et voulant opposer à l'industrie anglaise du coton une rivale digne 
d'elle, proposa un grand prix d'un million (3) pour celui qui parviendrait à filer 
le lin à des numéros aussi élevés qu'on était parvenu à filer le coton. Grâce è 

(1) Frogrii de la Grandê^Brttagne, pag. S6fl. 
<f) Décret du 7 mai 1810. 



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Cj0t «BCOurageineBt«dQDiié juir Je chef de Tétat^ la filature mécanique 4eviol)eii 
France Tobjet d*une préoccupation. générale. De 'Ce côté se tournèrent tc^ia lit 
oprits ardens et spéculatif. On s^ingénia , on inventa , on combina. De U)ntim 
I^arts^ des ateliers se formèrent où Top multiplia les essais. Il est lâobeux .d» 
dire que ce mouvement ^aéreux entraîna la ruine de bien des fortones^et 
qjoe le miUion offert par fiîapoléon en fit dévorer plusieurs; maisau moîna «a; 
ne. fut, jias sans quelques. fruits^ car, dès cette époque, Jes principes âireot 
poaés, st l'ontroui^a: la plijipâirt des idéeft-mères d'où la filatuire juéeanique 
devait sortir uii jour. 

Il y avait alprsen France un homme d'un grand mérite f dont le nom doi^ 
rystÇE^attacbé^iu souvenir de cette rénovation industrielle ^ parce qu'il en atété 
dans rorigine Tun des ogens les plus aotifis. C'est M. de Girard, ingBniemr 
frangais, aotucUfiment ingénieur ides mines en Pologne. Des premiers, M.iia 
Girard se iança avec ardeur dans Ja carrière ouverte par Napoléon ; il y port»^ 
av^cïunrgrandibnd^^ eonnaissane^s acquises, un esprit .pénétrant, inventif^ 
une imagination vive^iéconde, et dans ce champ, où Ton marchait enooai 
au hasard, il sut tracer phis d'un sillon lumineux. La plupart des machinei 
actuellement en .usage en Angleterre ne .sont ^e la réalisation 4es idées deicet 
homme éminent. 

. Kul doute que, dès ce temps-là, presque tous les proUèmes proposés nV 
été bien ou mal. résolus. X)n était parvenu.à substituer le travail des manhL 
au travail.de rhomme. La ^lature mécanique était donc organisée, co^alîtifté^ 
elle tpouvaitis'asseoir et accomplir son oeuvre. Mais il ne suffisait pas de pn>* 
duiretdu fil par des machines, il fallait arriver à ce pointée aoutenir dans Ici 
^hlisscmens manufacturiers la redoutable concurrence des fileurs à la maln^ 
et là était recueil des inventeurs. !Nous avons vu, en effet, que cette indus&te 
du iilage n'était guère exercée par les ouvriers des villes; elle était répandnf 
dans les campagnes,. où la main d'œuvre est en général à si bas prix. C'était 
rindustrie des chaumières , et elle y était surtout le partage des fuîmes qui o^ 
çonsacraientmémeengénéral que lesmomens de loisir laissés par les travaux 
des champs. Aussi la main. d'œuvre entrait-elle pour bien peu de obose4ans Ja 
laleur des .produits. £n France, par exemple, dans les provinces les plus richect, 
le salaire des fileuses ne s'élevait guère à plus de 7 ou 8 sous par Jour, on 
comptant la journée pleine. Ailleurs , il se réduisait ù la moitié de cette somm^ 
et quelquefois les fileuses, ne s'adonnant à cette occupation que dans les mo* 
mens perdus, ne comptaient pas même sur une rétribution. Si l'on ajoute À 
cela^e Ja matière Jfemièrerétait^à leurs pieds, et que leurs frais de transport 
étaient nula^ on comprendra oomhiaail était difficile que la mécanique hiOftt 
4ès^mn.début contre jôb «tels ooncurrens. 

])iéanmQins, «quelques établissemensse formèrent où les madûnes inveoUéet 
vitrèrent en fonction; et, après 1815, le commerce et l'industrie s'étant la- 
nîmés sous l'influence de la paix, ces établissemens se multiplièrent à l'envL 
lïous ne dirons pas que le nombre en ait jamais été bien grand, ear malheu* 
leusement la durée de leur existence n'était pas longue; mais ils se succédaient 



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«et ii pi fciiie iit. Ce quil y a de Tvmarqeable , éVtfl ^U9, âtas e et up t cal li» 
pÉMé-de la flialare mécanique, elfe tenta suftooli lés feKiniMS étnager^à^ 
IWàstrie et que leur position socfale semblait en éM^er: ètomagktnrtft^ én^ 
fMniiix ^ des hMiunestle seienoe on de loisir; soU quela réeompense* offérfl» 
parlf^poléon eût jeté sur cette Industrie |>articnli^ un* reltet de gia n d e u i v 
nit que, âàas une afâlre où la mécamqne promettait dés* miiracfes, oir erM 
pKmnr se passer des connaissances et des haUtudes in dto trle Hes . 

firfilature mécanique était donc inventée , et c'est à fa Fnnce qu^en revenif 
Honneiir. A la vérité, ce n'était encore qu^une împarfiiite et grossière- ébati-^ 
cèr ries machines fbnctfonnnient mal, elles se détraquaient souvent; efVtove* 
frodaîsaient que de gros fliâ , incapables de soutenir, méAne pour té* prnr, H* 
canc u rre u c e éBs fils fôbrtqués à la mainr; mais enfin le système était compfef; 
er nul autre pays n'avait neu de semblable à produire. Afalheureusement Ikr 
ftanee s^^n tint à cette première ébauché , comme sf le travail de réfeboratioii 
Mt épuisée; ce fut alors que TAngleterre, bien moins avancée qu'teHe, vkll 
l e pituAc en sous-main roeuvre commencée , pour la pousser èBostMrme'^ 
CD cueiilir les premiers fruits. 

Ed 1834 vint en FVance un Anglais, alors obscur, et que rfinr ne reoom* 
■uidaît eneore à Fattention des hommes , ni sa fortune , m ses tnvanx '. é'éM 
■. MarsfaalT , dont le nom ne- se prononce aujourd'hui qu'aveeuoe B&r%ê êê 
Mpeet parmi ceux qui s'occupent de Pindastrié du lin. M. MaPskâH afli 
ffiter nos étaUissemens, nos ateliers, et trouva partout lés portes ouvertSii 
ff s'enquit de tous les procédés usités , recueiflit toutes les idées^ touM lui 
iMiBéea éparses. Tout ce que la France avait produit! jusqu'alors, eespiv* 
eédés si laborieusement conçus, si chèrement payés, ces machines, fhiftt êà 
tait de pénibles travaux et de si dures épreuves , if 8*sippfOpria tout eela d^Vkuf 
seul eoup , et bientôt, muni de ce précieux bhgage, il aHa feMer à lieedb^ 
iinrle nord de TAngl^erre, un établnsemenr qui prospéra. Que l pas per* 
kamies^ d'ailleurs bien instruites, ne font pas remonter wa^-èéAh de eem 
épmpàe l'origine de la filature mécanique du II»; elles ont ranon, si elles ne 
considèrent dans cette industrie nouvelte que ses résultais ÉliaiielerB*. CPM 
aiars, en effst, que la filature mécanique est sortie de f ordre dés essais te« 
pw d i itt ifi; qu'elle s'est assise , consolidée; qi^elira acquis une valéuriadÉs^ 
ttleflè. Mais ees personnes se trompent, si elles prétendent altribBer à riAngiÉ^ 
llrre lémérite de la découverte; toutes les ma ch i ne s ' qui font la baie éà 
étaient eo usage en France avant IfiM, et Ton peut s^«n 
f anjouid^biH même, car H existe obook quel^ois étabttneniaim^i 
tant Men que mal dans leur aneien élat. Ettes étaieni 
sans éonle encore bien imparfiiites^ mais, h peu de chose près, letravaB'dk 
Hn ie n t iu u y était accompli. Qu'a donc fait l'Angleterre? Elle a p eifet t fonné, 
il vniEi tant : c^est beaucoup , comme travail d'arts c'est tout , an pomrdè 
I ; mais il ne feut pas oublier pour eela les travaux , bienantm- 
If cl peut-être aussi plus méntans , dea pieuiiers 1 
t Baye ni lunie-oà^ les aulicj ont marché. Snis nier le i 



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72 RBYUB DBS DBUX MOMDBS. 

ont su perfectionner et féconder, il faut rendre aux initiateurs l'honneur qui 
leur est dû , et d'autant mieux que cet honneur est trop souvent le seul avan- 
tage qui leur revienne. Quoi qu'il en soit , l'établissement fondé par M. Mars- 
hall , en 1834 y est le premier où le problème de la filature mécanique ait été 
finalement résohi; on peut le considérer comme la pépinière de tous les éla- 
blissemens du même genre qui peuplent aujourd'hui les trois royaumes. 

A partir de ce moment, l'Angleterre acquit sur nous une supériorité mar- 
quée ; le système s'y perfectionna de jour en jour, pendant qu'il demeurait à 
peu près stationnaire en France. On marcha de progrès en progrès , avec une 
rapidité sans égale, au point que, six ou sept ans plus tard, ces machines, 
auparavant si grossières, pouvaient défier tous les parallèles. Leur mécanisme 
était simplifié , et leur puissance étendue. Elles produisaient déjà des numéros 
élevés et à des prix considérablement réduits ; elles surpassaient , par la rëgu^ 
laritédu travail , jsinon par la finesse, la fabrication à la main, en même 
temps qu'elles tiraient un bien autre parti de la matière première. Aussi, 
après avoir pourvu à toute la consommation de la Grande-Bretagne, elles 
commencèrent, en 1830, à répandre leurs produits à l'étranger. 

Ici une réflexion se présente. C'est en France, et par des mains françaises, 
que le système de la filature mécanique a été préparé, élaboré, formé; c'est 
en Angleterre, et au profit des Anglais, qu'il est devenu , à l'aide de perfec- 
tionnemens successifis, un fait industriel puissant. Pourquoi toujours cet 
étrange partage entre l'Angleterre et la France ? car ce n'est pas dans un cas 
seulement qu'un pareil phénomène a été observé. Partout, d'ailleurs, l'Angle- 
terre triomphe dans la mécanique, soit qu'elle ait inventé ell&inéme, soit 
qu'elle ait repris les inventions des autres pour les perfectionner. Pourquoi 
donc cette supériorité constante? Le fait est d'un assez haut intérêt pour qu'on 
s'applique à en rechercher la cause. 

Quelques personnes l'expliquent par le génie différent des deux nations. Le 
Français, dit-on , invente, et l'Anglais perfectionne; et par ces seuls mots on 
croit avoir rendu compte de tout. En fait, rien de plus vrai que cette obser> 
vation; mais elle n'explique rien, et la question reste entière. 

Si l'on en croit les délégués de l'industrie linière, MM. Defitte et Feray, 
l'Angleterre ne doit qu'à ses lois prohibitives la supériorité qu'elle s'est ac- 
quise dans le cas particulier dont il s'agit. C'est parce que ses filateurs ont été 
protégés contre l'importation étrangère par des droits prohibitif , qu'ils ont pu 
consolider, perfectionner leur oeuvre. C'est là ce qui a fait tourner vers leur 
industrie les capitaux, et qui leur a permis de se lancer avec vigueur dans la 
voie des découvertes. Peut-être est-il vrai que l'industrie de la filature méca- 
nique devait, selon l'ordre naturel des choses, s'exercer d'abord et se per- 
fectionner dans un pays plus mal partagé que tous les autres quant à la pro- 
duction des fils à la main , et qui fut d'ailleurs prot^é contre Timportation 
étrangère par des droits presque prohibitifis. Telle était l'Angleterre. C'est là 
que les établissemens naissans pouvaient, avec moins d'effort, prendre posses- 
âon de la durée , et cette durée était une condition néoesssmre du perfectionne^ 



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DE l'industrie liniêrb. 73 

ment des moyens; car quelle apparence de pouvoir suivre un progrès dans 
des établissemens qui se renouvellent sans cesse, et qui ne naissent que pour 
mourir? Cependant , à partir de 1824, il y a eu en France des filatures qui, tant 
bien que mal , ont subsisté. Elles sont même parvenues , après 1830 , à réaliser 
de raisonnables bénéfices , et ne sont mortes que lorsque, plus tard, Fimporta- 
tbn anglaise est venue les écraser. Pourquoi donc sont-elles demeurées sta- 
tîonnaires? Qui les empêchait alors de marcher du même pas que leurs rivales? 
n nous semble que la cause de leur allanguissement est ailleurs. Au reste, ce 
n*est pas dans ce cas seulement que l'Angleterre s'est rendue supérieure quant 
au perfecUonnement des procédés mécaniques, et la raison alléguée par 
MM. Defitte et Feray ne saurait évidemment s'appliquer à tout. 

On peut dire avec quelque vérité que la situation économique de l'Angleterre 
réunit toutes les circonstances propres à favoriser le développement de la mé- 
canique. La main d'oeuvre y est tr^ chère, et les capitaux y abondent : double 
motif pour remplacer le travail de l'homme par le travail des machines; car la 
première droônstance en fait naître la pensée, et la seconde en fournit les 
BMyyens. Ajoutez à cela que le fer et le charbon y sont très abondans et à très 
bas prix; ce qui rend l'emploi des machines à tous égards plus avantageux 
({u'ailleors. Cependant ne suffit-il pas que d'autres peuples aussi aient intérêt 
à s'en servir, et dans certains cas cet intérêt n'est pas douteux, pour qu'ils 
sachent aussi bien que les Anglais les inventer et les perfectionner? Et quand 
Q leur arrive par hasard , coamie à la France , de s'engager les premiers dans 
cette voie et de s'y porter avec ardeur, quel motif alors peut les empêcher d'y 
bm les mêmes progrès? 

Sans méconnaître la valeur des explications que nous venons de rappeler, 
qall nous soit permis d'en présenter une autre. Nous la trouvons tout simple- 
ment dans cette loi anglaise qui défend l'exportation des machines : loi propre 
à l'Angleterre, et que nul autre peuple, à ce qu'il nous semble, n*a imitée jus- 
qa*à présent. En France, on ne s'est guère occupé de cette loi que pour en 
£ûre l'objet de critiques banales ou d'amères récriminations. On la taxe d'im- 
puissance, en même temps qu'on la relève comme un acte d'égoïsme national, 
n semble que par là l'Angleterre s'isole des autres peuples; bien mieux, 
qu*elle leur fasse tort, en réservant pour elle seule ce qui devrait appartenir à 
tous. A sa conduite on oppose avec orgueil la conduite généreuse de la 
France, qui jette libéralement à la tête des étrangers toutes les découvertes Élites 
dans son sein. Reproches injustes ! glorification puérile et fausse! 

Qu'un peuple ait le droit de se ménager, par tous les moyens qui sont en son 
pouvoûr, l'exploitation exclusive des procédés qu'il a inventés ou perfectionnés, 
cela ne peut fsûre l'objet d'un doute sérieux. Il ne fait en cela qu'user des avan- 
tages qu'il a conquis par son travail , et qui peuvent, en certains cas , lui avoir 
coûté fort cher. On trouve fort naturel qu'un homme , un particulier, en pos- 
session d'une découverte fruit de ses sacrifices et de ses veilles, prétende en 
jouir, au moins pendant un certain temps, même à l'exclusion des autres. 
Pourquoi donc ne reconnaîtrait-on pas les mêmes droits à tout un peuple? En 



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;ab> péfl aaaat<»A«kgy un i^aupte'fle trahit liûontoe; il se 4^pûttiU€f«ii|8 
rnîBcm^'iiA noyen46 loolnneiiobleiiient a<)^^ 
< CestMea ;à torli^e4'«n oenfond cette loi relative à rci^pectatîoa detna- 
i areetofoiilaides^aisTOStnctives qui fornieDtee,qii'on^pe]leJe.^r8tà^e 
. JEHft aa,roMemhle à celles-ci .que dans la fecine4)u dans les na^yai!» 
j£«sk«lîitB : ^eUei aot diffewt «wpntieUeaieBt .quant .au cacactère et imx etUl$, 
Bh fmrHî i'm ^'^ -*^. r"'"*'Tjn . "* f'^ '^ »*^»c/«>«t i^a»^^^ r'tiw mmi, 
Mielfatete omyft am^qn^ (qu'aii syrtè m e Aa» iwHwats d'iA¥eDÉMtt.v.Oa'«aiHiia 

•Al pnwîiéga partîMlier é^i^pkiîiahaaoÂavfliMîaBw^B^ 
publique. Ehibîon;! to4tfBBaa4l'ttpaitoc.4apriiiai>bànfl8 A^att agitée ^ebfeopn 
4»<ttéiift^yriiiiléy<iteoda»oc>n>PMH^ 

.ida aaBili0a4ifiQpe;^3aar^caaraBie ona natioA A'a(tpa94'aiitiiiité pMu^éfcBdie 
.anxiamtiaajiaaaaararideias «oachiaes^^Ue ast^bU^^ejprooédei^pacmaavpe 
^deud<MMBa^>o*ia6tÀiâHa leu 4é&a4aat rexpertation. ^ le^pimipe «syoata^aa 
,immêau^^M daBa4»n lappJicatioatà de& partiooUeis^ paimuoi^fliMi aaaaMkyi 
M^MAxm^fm^fitd ua KetseiaiMlef §a»? £lla est ^nâme dans iMeadag câs.4nifliix 
t aiitaaJwa etjitoBaiiM;; car il est jaBe qu'une 4éooiweKtade quelqtta;iii]|Kif- 
i$mm poiaJeiaît d'jun^seiil.iMiiniQe, et aela est^uitout ymûd'ira €aeainbl«,de 
^tàèoowmkds ae4(i|y^QkaBt an laéaie o^. Ce sont là des arainmisoUectîvai, 
;iawnfiiffie»4<nyèa.auide. iaÎA un j^rauduomMe danatiouaux oencauMot : il 
-.aaidaBe^nafiuiel a^jHsta^'au faire ^inpiî^ôl^g^^naïauji à la oaiMo aïoîèia. 
. Si, :|Ar tafffwlÀ aUe^iéme, une nation ne^t.gu'user.dlHn^nQât. an dé- 
fendant Texportation de ses machines , ce droit se obange |iour elle ^ dawir 
WHi iàiiHs4^s iadâ¥idBft.pbiS'dira6|enient intéressés. 3w^QB0iiS/4pia« dans ces 
jdflnûèiwannéa^vianiqua las nouvelles^ ttaobines prapitSiàiiler ie iin étaiflat 
;^noora4nca— nastborsde TiingletaRe, le^gauvemement anglaisen eût iautori^ 
ia Ubve ei^rtadon^ n-est-il pas clair ^u'il eût violé Je droit aaqws de tENat 
Â'kmmnwïïffÊk avaientei^gagé ià Jewrs oapkanx , 4eur travail ou laiustalena241 
48St€âtid^pmiiUés;d!|iaayantagechèaeroentaobeté; ilaalûlAMntxé;généDeux 
la.lBiuBS dépens. Voilà pourtant cetque ia France aiait et eeiqu^eUa fait enooK, 
et^oilàiaeiqu'andéooredu beau nom de libéralité! Ne aojK>B6pasH8l£ei|: 
aatle fffétanétta ^béralilé «'«A rienifu*/un enbli coiiy^ble des inliéBétB nalâo- 
. ioanx ^ ja« «ne révoltante iniquité. 

.Hnloiila.faisûnj^an toute justice^ TaipoitationdeB mactoesipfoppesàiin 
pays ne denonit étue famifie que pour les inventeurs; jnais «quand il sîitgitide 
•^snBMP^out.unriystèaae^maobinas se rapportant an même objet, ^^^ fl 
l'a £dl«uparttfeapfle«foi]r lafiiateeduJûiau ducolon^âln'y aplus^ÀJe 
>èiim ^Mendre , d'învenleurs paoliculiersr car irop d'hoanoas ont participé à ce 
;4ravail de Tinvention, et la part de oliacun se confond «dansTensemble. Ce 
s|istàme.devJetttdQnc une propriété collectiveet nationale y qu'il Ji*appaitiapt 
il ameun individu ^aliéner. C'est pourquoi Texportation doit étre>eloKS.indî8* 

ibaasjnéaiejfu'anparticttUer peut s'attribuer à lui aeul Tiavantion d'aiie 



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9, encoie nedék-âPélre antoriKé li I^iq^pler'qfi^Èliitantqii^ MHHice% 
r dans la pigrs le privUégedériimrenteur ; autrsmeirtir plbee4éB'int^tmaià^ 
rmiepositioattrtfp défavorable yb*à-^is dés éMngcm. En eflél^ sa dlMum- 
pouvant aton élre exploitée au Miors librement par le preiiiiér Tenir, 
\ qu'an dedans elle veste assojettle à uft privfTi^e onéimai , teut ravantafje 
4tkén, côÊé des éttangeis eeiilireleB natkiBaax; Vdîlâ ee qui avrivei en ei!ft«, 
iMvisBJOHB par rapport à la Fk'an(»;Ifiiiis voyons nosidéeomoites-pknser'à 
?étraiiger et s'y popnladser avant que nous ayons pu'iMms'e»servièi- noos- 
aièae6..lArADglinseii tSiwntpartlàvaat novstetoontMtaefUs : Hse^fiiïit des 
aun e s pour nous comiMrtire; Ils s'énricfafsssent par elle»* à nos dépens» C/èn 
Mtm Que, grâee à Timprévoyancedes loia^ les tt^avana d^oventiondonl le'pejis 
Aonore tournent contre lui. 

De btHUM heure PAngleterre a compris Id justesse éscesfiâieipesi pent- 
Ike^mtee en a-t*eUe quelquefois poussé trop loia l^appKealibik Sa 1^99;^ ub 
premier bill défendît rexportation du métier à bas ; vm demi»«iMe apaès^ celte 
y e hibitSo n fut appliquée ant madhines peepiss à la mamiÊMtafo^iîiseotarles 
d-des lainages, machines alors bien impar&itesi Eq li774>, uo jMuvel aole^ 
: prohiba Texportation de certains outils propces àJa manuâieturo^ 
[ kirs ce qistèmiB s'étendit de pijoche en proche et descendit bien- 
tll joaqK'aox ^1^^ ^Is moindre iaiiportance, tels que matriees dfestampage 
pourbootonade oomp, etc., etc. Certes, l'Angleterre eût pu>s*anréterphM'tit 
dans œcae voie; elle n'aurait pas dû surtout confondre les hommes aveo/I^ 
I , et dJéfeodre, eomme elle l'a fait pendant un eortain temps , lasovlle 
I des owiîess* Peulnétre aussi eûbelle dû borner chaque fois la dovée^du 
fi i vii é ge ' ^efle se donnait, en permettant la sonjedesesmaohtaes apeès 
1 années de jouissance, ne f(!lt-ce que pour ouvrir des débouchés aux 
iqui les. confectionnaient. Mais enfin le principe était salutaire, 
e^Dooa n'héCtooBS pas àdive que son adoption a été le prineipal fondementde la 
eapérioneé si géiaénrle et si mattiftete>qii0^rAngleleFr6<s^est aequiseen ce genre. 
J& les indîvidas ni les peuples n^ment à se donner une peine dont ils ne 
le e ertuBi pas letsalabe. Personne ne travaille avec aardeur pour le proobali» , et 
BBlneaiogénle à Êûve des découvertes dont il ne doit pas recaeillir le fruit. 
Gest paves qo^ona compris cette vérilé qu'on a admis 4ans les lois le principe 
des brevets d'invention. Nous vouions bien quîoo aiti été guidé eaeela par<aD 
attle juatiae, car ilétait juste que fauteur ^^ned4cooverte eojeotfele 
r; Bsai&oi» s'est dit enméme temps, et avec raison, que le pinvilég9itena- 
i que 1*0» consacrait était un stimulant nécessaire pour les îi^venteurs. 
SuppriflMS le privilège, etvoussuppvîmez le travail' mémo de- llnvenlionw On 
fia confris, et Toilà comment on a cfu servir l'itttérôl général pw^'établisso- 
BHDt d'un privilège partieuiieri Pourquoi faus-il qu'on <se. soit arrêté li^, et 
fuTon n'ait passu faire aux peuptesméme Tâpplitationdriine véiité^siisimplo! 
liillait se dire que lesdéeowreites purement individuelles on| rarMuenSause 
grande portée; elles n*acquièrent de valeur qu'autant qu'elles ^associent à 
d*aulna ^ les secondent el les complèteat; souvent méme^ e» sodanft des 




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76 ^ RBVUB BBS DBUX MONDBS. 

nudns de leurs auteurs, elles ne soat encore que des ébauches, qui ont besoin 
d'être achevées par des perfectionnemens sucoessifis. N'attendez rien de grand 
d'un travail isolé. Pour enfanter quelque chose de large, de complet et d'achevé, 
il faut un travail commun et solidaire , une élaboration générale et collective. 
Or, puisqu'on avait reconnu que les privilèges individuels garantis par les 
brevets d'invention étaient nécessaires pour provoquer des découvertes indi- 
viduelles, n'était-il pas naturel de penser que des privilèges collectifis seraient 
nécessaires aussi pour provoquer des découvertes collectives? 

Veut-on savoir maintenant pourquoi les Français inventent tandis que les 
Anglais inventent et perfectionnent? c'est qu'en France, où la loi n'établit 
point de privilège collectif ou national, mais seulement des privilèges indivi- 
duels, les inventeurs procèdent isolément, chacun pour soi, nul n'ayant 
intérêt à seéonder les travaux des autres; tandis qu'en Angleterre, où le pri- 
vilège national est garanti, il s'établit entre tous les hommes engagés dans la 
même voie une solidarité féconde. 

Qu'importe au fabricant français qu'on invente dans son pays quelque pro- 
cédé nouveau, ou qu'on perfectionne un procédé ancien applicable à Tindustrie 
particulière dont il s'occupe? C'est toutiiu plus s'il sera disposé à s'en réjouir. 
Si le. procédé reste secret et s'applique avec mystère dans l'établissement de 
rinventeur, ce sera tout simplement pour lui, qui ne jouira pas du même 
avantage, une dangereuse concurrence de plus. Si le procédé se divulgue, il ' 
pourra s'en servir à la vérité , mais tous ses confrères feront de même, et non- 
seulement eux , mais encore tous ses rivaux , tous ses cohcurrens à l'étranger. 
Peut-être l'impulsion générale que cette découverte pourra .donner à son in- 
dustrie favorisera-t-elle pour un moment ses intérêts ; mais ce sera toujours un 
avantage partagé, bien peu sensible, quelquefois même hypothétique, et qui 
compensera tout au plus à ses yeux la dépense certaine que lui occasionnera le 
renouvellement de ses instrumens. Que si par hasard la découverte qu'on vient 
de faire est importante, si elle doit apporter un grand perfectionnement, une 
grande économie dans la confection des produits, et que l'inventeur juge en 
conséquence devoir s'en assurer le privilège à l'aide d'un brevet d'invention, 
loin de se réjouir d'un pareil fait, notre fabricant devra trembler; car, outre 
ce dangereux rival qui s'élève au dedans, il peut en voir surgir mille autres 
au dehors, puisque ce procédé nouveau , dont l'usage lui est interdit par la 
vertu du brevet, peut dès demain s'installer sans obstacle dans toutes les 
Êibriques è^angères. Le progrès tournera donc contre lui , et il sera bien heu- 
reux s'il y résiste. C'est ainsi qu'une découverte faite en France peut devenûr 
pour l'mdustrie française une cause de ruine. Ne voit-on pas ici tout ce qu'il y 
a de monstrueux dans une législation qui consacre le privilège au dedans sans 
le garantir au dehors? L'industriel français a donc trop de raisons de se sou- 
der peu du progrès général des inventions dans son pays. Elles n'ont d'intérêt 
et de valeur pour lui qu'autant qu'il en est lui-même l'auteur, ou qu'il peut 
s'en assurer la possession exclusive. Voilà pourquoi chacun se retire en lui- 
même et s'isole. Les découvertes sont alors presque toujours des oeuvres indi- 



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DE l'industrie LINIERE. 77 

S, et c'est pour cette raison qu'elles restent en chemin. Elles peuvent 
Imo élre tour à tour reprises par des individus dilférens, de manière à ètxt 
pomaées un peu au-delà de la première idée, de la première ébauche; mais il 
est impossible qu'elles deviennent Fobjet d'un concours actif, d'un travail 
I , d'une élaboration large et sympathique : jamais d'ensemble dans les 
B , ni de communauté dans les efforts ; jamais , de la part des fabrk 
I, cette soUidtude générale qui anime les inventeurs, ni cette surveillance 
attentive qui les soutient et les redresse; rien enfin de ce qui peut conduire 
progressivement à un système complet et achevé. 

U n'en est pas de même en Angleterre. Là , chacun fait son affaire propre 
do perfectionnement général des procédés. Qu'importe qu'une découverte soit 
mine secrète par son auteur; le fabricant anglais sait bien qu*elle se dlvul- 
gaara tôt ou tard , et que, grâce à la loi de non-exportation , il en jouira tou- 
jours avant les étrangers. Lors même que l'inventeur se réserve le privilège de 
son invention au moyen d'un brevet, n'a-t-on pas toujours la chance de s'en- 
tendre avec lui à l'aide de quelques sacrifices? et c'est encore un avantage 
que l'étranger n'a pas. Quant aux perfectionnemens de détail , qui se font pour 
la plupart dans les ateliers de construction, qui ne restent jamais secrets pour 
les Cabricans, puisque leurs auteurs même sont intéressés à les leur faire con<^ 
nahre, et dont chacun a trop peu d'importance pour devenir l'occasion de la 
délivrance d'un brevet, ils deviennent tout aussitôt le privilège commun de l'in- 
dustrie anglaise. Par eux, cette industrie grandit et s'élève en masse, dans son 
ensemble ; l'égalité est maintenue au dedans, et l'on se rend maître au dehors. 
Or, ces perfectionnemens de détail sont incomparablement les plus nombreux , 
et, à vrai dire, c'est par eux, bien plus que par des inventions toutes faite», 
qu'un vaste système arrive à sa maturité. Chacun a donc tout à gagner et rien 
à perdre dans les inventions des autres. De là vient que tout le monde slnté- 
lesse au progrès, de quelque part qu'il vienne. Le perfectionnement des dé- 
couvertes devient une affaire commune à tous, et chacun y concourt de son 
mieux; chacun apporte sa pierre à l'édifice; chacun donne son coup de truelle, 
de lime ou de rabot; et ceux même qui ne concourent pas à l'accomplisse- 
ment de la tâche, ou par leurs travaux, ou par leurs idées, ou par leurs capi- 
taux, applaudissent au moins du geste et de la voix pour encourager les autres. 
Fautril s'étonner que, dans une position semblable et avec ce vaste ensemble 
de moyens, les Anglais sachent pousser si loin ces mêmes découvertes, ces 
mêmes procédés, que nous leur transmettons toujours dans un état informe ? 
On se tromperait si l'on ne voyait en ceci qu'une question de rivalité natio- 
nale. Outre que la question de justice s'y mêle, on peut dire, et ce n'est pas un 
paradoxe, que l'intérêt général de l'industrie européenne demande que chaque 
peuple adopte pour son compte la loi de non-exportation des machines. C'est 
parce qu'elle a suivi cette ligne de conduite, que l'Angleterre a inventé ou 
perfectionné tant et de si beaux systèmes, à son profit d'abord , et , en fin de 
compte, au profit de toute l'Europe , tandis que les autres pays n'ont guère 
produit que des découvertes sans portée. Que Ton dise après cela si l'Angleterre, 



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Avec cet esprit d^i^xehision qn'dn lai repfoehe, n!a pas mfoox servi la caito»4ft 
progrès général ^ qoe la France, avec tonte c^tte libérSlflé'dont eHe^w^vaaW. 

Quand on considère tout ce que la mécanique a fait depuis un siècle^ les 
tnerFeilIss qu'ellëa enfantées chez nos voisins, rîrrésistflble supériorité qu*elfe 
kur a donnée sur tous les autres peq^, les richesses dont elle a été<po«reax 
fInlarissaMe source^ on est presque tenté dédire que c'est cette ldt>sS siaipife 
sur la non^xportatîon des machines qui a fait rAngtéterrtee qii?eN#eit> etfltt 
Iftlidigne que les peuples du continent , ta France surtout , qd^ont empeunSê 
à rAngleterre tant de choses, n'aient pas su lui emprunter une dispoiMdttif 
tkoUkàê, et )Bn même temps si naturelle et si logique. 

On prétend cependant qve la ptfobièîtion qu'elle porte est Ulumre, et oesott 
éeséerivahm anglais^ d-ailleun* fort instruit», qui miBneiilen aicast eeUè asm^ 
lioft^ « La prohibition dont R s^agit, dit M: IPûrfier<17, n'est ^'ilittnoirr, et 
laiiiaie il n'a été possible d'empédier eomplètenieat rexporlaliônj des^ ma- 
éhînes. Rien de plus feofle, en* effet, que de tsmemetcreie dessin et k des- 
eriptiOft détaillée d^m^ métier quelconque, et lé^premier mécenîdien: imni'poum 
«erlalnement, sur ces plans, établir une machine qui suppléera, en partie au 
ttoins, à celle dont Tinventeur eût iuî«inéAie suwetUé I» construc^oa. » U se* 
-oit certainement absundé de prétendre que rAnglelsnre puisse consenrtr 
afteiiiellement la possession exehisive de ses machiàes. Malgré toutes lespié- 
^ulioas' qa'fXI» prend , il doit arrhrer qu'on les lui' dérobe tôt oa tard; et 
l^périeoce leprofu^Si Cest par là qu'elle sert en définitive Tintérét généraiée 
FEMope sans le vouloir. Mais cette exportaHon est loin d'être aussi facile qae 
BlJ Porter l^assurei Non , il ne suffit pas de transmettre le dessin et la descrip- 
ittoo détaillée d'un métier queloonque, et ce<i^èst pas le €ait du premier mééa- 
niden vemsde le rétablir, avec ces seuls élémens, de manière à ce qu'il rem* 
plaee, en partie dii moias, celui d&rinwenleuf ; Ces dessins même ne sont pas 
tsij^urs si fEusHe» à obtenir, surtout dans, les prenûevs temps, lorsque les 
«m sU a cte u rs peuvent à: peine satisfaive abx demandes des £BJi>ricans natio- 
■MK. Ajoutons qu'un- dt peu prés ne suffit paa pour des machines qui denuM- 
éeot ondânirementtuie préeisioa sî rigouteusev eomnie<, par exeo^ile, ceàlB 
ipû sevvent à la filature d» fîn^ Mais, ssas eotMr è cet égard dans des dlwtts- 
■m»ii«tiles^ consultons les fiails; 

U eat vraî que toujours les peuples, du. eonliDent sont parvenus à dérober 
au AtighJs knrt'mafihnes ; mais ifeand? Sept, buit^ âh ani$ et.plos apais 
quei les fàbrioans anglais avaient «oonneatté àen jouie^ Voilà ce ^aitise, 
forexen^ite, dans lecasparticuUerdelafitaluredn lin. Long^tippflaiva«tl880, 
la^ttotweiaBglaise prospérail, grâce, à ses nsachinesv et s'élevak; an^déssus 4e 
ti wles 4es industries rivales, et ce n'est que damces derniers temps que ses 
mânes machines ont été transportées en Franoei Uy a bîea ei» quelques ciqMr- 
tallMSpartieliesdès l'année 1834; mais, à le bien pvendso» c'est d'hiepisenk- 
meut que> la France s'en est réellement mise ea possesdon , et eneoDeà titre 

(t) Jhrogvéide la Gramde-'Bretagne , pag. Stl. 



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iiE i.*i&i>iîSsrEiE xiKiÈaE. ait 

Jimonènix. Rien n'a âé négligé .poiutaat de œ o6té<i du. détroit^ jet Vta^ 
joitilire ^nelaiTraQceaiak cequi était iaisable ; rexportatiom de&oiétîeE^ 
IKQpres à filer 4e coton n'avait, pas été sx beaucoMp près jsà prompte. Ma» 
B>str€e4oQC rîea pour rinduBtrie d'un pays d'avoir dix années d'avance cor 
tontes les antres? C'est -pendant ces dix années ^ue l'industrie an^^îse &'efit 
SDmt des déixMichés ài'extérieur^ <|u'«Ue a'est créé ûes relations dans-tous les 
jajs noa productifs de lia, qu'elle y a supplanté les industries irançaisa^ 
bc^ etqu'ensuite eUcest venue ébcanler ces industrie^ jusque sur kurpro^piip 
tenitûre : c'est pendant oes dix^années que d'immenses fortunes se sont faitas 
dans la fabrique anglaise^ lortanes dpnl.quelques-unes s'élèvent, dit^Urnomi 
bésitons à reproduire les elû£&es^tan|Us4[uuai8sent£^ SO.nûl- 

fions. CTest dans le même teo^ps que les ouvriers se «ont formée, 4ue.les fabri- ' 
foesne sont établies sur une immense éclielle, qu'elles ont^goossi JeurnutérMl 
de manière à suffire à tous ies besoins variésde iaJabrication^, en .un ^mot 
^K riadustrie.s'est afferma s^I saJaase, en mémelenips qu'Ole. élendaitsi^ 
JbaSwaM loia; «t ^juand enfin,, après ces 4iix années, piéciensas, les A hricMy 
icaiiçaiaatbdges viennentàsex^ndpeinaltresdesmaoliines,^^ iii* 

Ues Bityen^ de&ressûuroes épuisées;, des connaîssapeesin^paria 
ixîflES^jnal babiles, qu'ils xmt à kitter contre un telioolosse. Jl n'«stiplu&qiMi- 
tîon pour eux de recouvrer les débouchés extérieurs qu'ils •nt.feidus, Xeot 
ee qu'ils peuvent faire, c'estde reconquérir leur propre marcliéi,^«nfieiiein'y 
parviendront-ils qu'avec l'assistance 4e la législature. Ajoutons à cela que, 4b 
jfmgrès continuant toujours et les mêmes causes aginont de part»et d'entre, 
•rien n'empédie <pie l'Anj^etene ne consens éternellement ia 9^périon|6 
ftt^elles'estaïqquîse. Certes, une di|^positionjquiprôd4iit4e)leis«ffiMs a. b^ 
son importance ; 41 n'y a rien damoins illusoire que tout4sela. 

Ce n*est pas des Français seulement qu'on peut dire qu'ils i««iatentffov 
ipie les Anglai&,perfiBCtîonnentet ^^iquent. ToubJcs peuples en «ei^U^, et 
nen ne raootre phis clairement ceqni leur manque A tous, ^rmi.les ionom- 
braUes inventions dont l'Angleterre a-su tirer un si.giiaBd partie il enett^Mi 
dont lapremièreidée lui appartienne. EUes sontd'originesiMen diveives. Les 
ones sont venuesde l'Espagne y jd'autres. de laBelg^ue, de la Hollande, 4e 
r A llfmagne, quelques-unes même de l'Amérique (i). Tous les^pei^ples^nt^paigié 
leur tributs cet heureux pays. Or,Japk^rt de ces déeeuveitessontanivà» 
m Angleterre à Tétat d'idées ingénieuses^ nais sans ^application , ou 4épeiir- 
lues des accessoires nécessaires à leur mise en œuvre : c'est en Angletan» 
fu'elles ont acq«% en se perfectionnant une valeur positive, lieus c ro yi ez 
fiermement qu'il easeca tosjouisainsi , et gue nul autie peuple ne. sauoo fié- 
eonder ses inventions;, tant qu'il n'aura pas adopté la politique anglaise. 

L'eiemple qu'on^peut nous exposer de laiabrication du^nicve de betterave, 

(i) ItaasdsvonsàuoeiieycndesEtat^lJBisleiiiétievàilin'iepIssgénénlei^ 
^iUos lel^anoashife. ;, Porter, 318. ) 



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SO REYUB DES DEUX MOICDES. 

qui s'est perfeetionnée si vite et d'une manière si remarquable en France, cet 
^exemple, qui est peut-être unique dans notre histoire industrielle, loin d'é- 
t)ranler notre assertion, lui donne un singulier appui. L'industrie du sucre 
Indigène n'a pas été, plus que les autres, protégée par la loi contre l'exporta- 
'tion de ses procédés; mais des circonstances tout-à-fait particulières ont sup- 
pléé pour elle à cette lacune. Ce n'était pas contre les industries des autres pays 
de l'Europe qu'elle avait à lutter, mais contre l'industrie coloniale. Or, les co- 
lons, ne tirant pas le sucre de la même plante que les fabricans de la métro- 
pole, ne pouvaient en aucun «ens se servir des mêmes procédés. Toutes les 
découvertes faites en France étaient donc sans application pour eux et demeu- 
raient forcément le privilège commun des fabricans français. A le bien prendre, 
«eci rentre dans le cas de la non-exportation des machines. Une seule fois donc, 
«t grâce à des circonstances exceptionnelles , les fabricans français se trouvè- 
rent dans une position semblable à celle que la loi anglaise crée pour les fabri- 
cans anglais; cette fois aussi ils imitèrent leur conduite, et malgré les tracas 
auxquels leur industrie fut constamment en butte , et la perpétuelle incertitude 
^e leur avenir, ils obtinrent des résultats équivalens. Que l'on réfléchisse sur 
cet exemple, qu'on veuille bien le rapprocher des observations qui précèdent, 
et qu'on nous dise ensuite s'il ne tranche pas la question d'une manière son- 
^veraine et décisive. 

Cette digression, que nous n'avons pas cru étrangère à notre sujet, nous a 
conduit un peu loin. Hâtons-nous de reprendre notre récit. 
r C'est en 1831 ou 1832 que le s^'stème de la filature mécam*que du lin est 
arrivé en Angleterre à son point de maturité. Dès les années précédentes, il 
•avait déjà produit de beaux résultats, et dans la suite il s'est encore perfectionné 
dans les parties accessoires; mais à cette époque on pouvait le considérer 
<!omme achevé. 

Il serait curieux de pouvoir suivre pas à pas le progrès des découvertes qui 
l'ont amené à cet état, de rapporter les dates des inventions successives, d'en- 
registrer les noms de leurs auteurs; mais à cet égard les données manquent. 
Quoique ces découvertes soient beaucoup plus récentes que celles qui se rap- 
portent à la fabrication du coton , leur histoire est plus obscure, et plusieurs 
causes contribuent à cette obscurité : le soin que les Anglais ont toujours pris 
de dérober leurs machines aux regards des curieux; la complication même du 
système , qui se compose d'un bien plus grand nombre de pièces que celui des 
métiers à filer le coton , et enfin le concours des travaux qui ont préparé ou 
avancé la tâche. Nous avons vu, en effet, que tout cela est le fruit d'une éla- 
boration commune. Quelques machines, il est vrai , portent le nom de leurs in- 
venteurs ; mais ce ne sont ni les plus importantes, ni les meilleures : telles sont, 
par exemple , les peigneuses de Peeters , de Robinson et de Wordsworth. Nous 
avons nommé tout à l'heure deux hommes, MM. de Girard et Marshall, que 
nous regardons comme les promoteurs ou les principaux agens de cette révo- 
Jution. A ces deux noms, nous croirons pouvour dans la suite en associer un 



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DE l'industrie uioère. 81 

, Don moins digne , selon nous , de figurer dans cette oèurle et honorable 
fine. Ce sont là les chefe de la grande armée des novateurs : après eux nous 
ne voyons plus que des soldats. 

Sans entrer fort avant dans une explication techmque sur la construction 
àe ces machines et sur leurs différens emplois , nous croirions manquer à notre 
tâche â nous ne donnions au moins une idée de Fensemble du système et.de 
ses principes essentiels. Si ces explications paraissent arides, elles auront du 
moins, pour la très grande majorité des lecteurs, le mérite de la nouveauté, 
et d'ailleurs nous serons court. 

Yotd d'abord la nomenclature exacte des machines : 

OPÉRATIONS PRELIMINAIRES. 

1* ISiIachine à battre. 
2* Machine à couper. 
3^ Machine à peigner. 
4** Machine à affiner. 

PREPARATIONS POUR LES LONGS RRINS. 

V Table à étaler, ou !•' étirage. 
2^ Étirages, 2% 3*. 

3^ Banc à broches. 
4"* Métier à filer. 

PREPARATIONS POUR LES ÉTOUPES. 

V Carde briseuse. 

2"* Machine à doubler. 
3"* Carde fine. 
4*» Éth^ges, 2* et 3^ 
5" Banc à broches. 
G"* Métier à filer. 

Cette nomenclature est complète. Il faut observer cependant que, dans la 
construction des machines pour la filature, il y a plusieurs systèmes : système 
circulaire , système à vis, système à chaînes. De même pour quelques opérations 
accessoires, telles que le peignage. En outre, les métiers s'ajustent de diffé- 
rentes manières, suivant les résultats que Ton veut obtenir, ce qui semble mul- 
ti^ier à Tinfini les données applicables. Mais cela revient toujours à ce que 
nous venons d'exposer. 

Écartons avant tout les machines qui servent aux opérations préliminaires. 
La machine à battre est particulièrement destinée à assouplir le chanvre : 
c'est une opération qui n'est encore bien exécutée qu'en France, à l'aide 
d'une machine de l'invention de M. Decoster, sur laquelle nous reviendrons. 
La machine à couper n'est employée que lorsqu'on ne veut pas travailler le lin 
dans sa longueur. On connaît l'usage de la machine à peigner. Quant à la ma- 
chine à affiner, c'est un mécanisme extrêmement simple , quoique fort ingé- 
nieux, de l'invention de M. de Girard, et qui a pour objet de dépouiller le lin 

TOME XIX. 6 



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1^ RIVUB DBS DEUX MONDES. 

de sa ch^evotte ; il n'est pas en usage partout. Toutes ces opérations ont s 
cément leur importance; mais elles n'appartiennent, pas proprement à la ffli* 
ture èTIe-mëme. 

Le lin une fois préparé, vous avez donc, pour le convertir en fil , une Xaïk 
'2k étaler, deux étirages, un banc à broches et un métier à filer. Cette série de 
Biadhines présente encore une succession d'opérations en apparence assez ooah 
piquée; mail;, aufond^rien de phis simple. A le bien prendre , c'est toujouis 
le nféme procédé, avec quelques circonstances de plus ou de moins. En consi- 
dérant ces mécanismes daniï leurs principes essentiels , on trouve qn^ils ne sont 
tous au fond que des étirages. Il s'agit donc de bien comprendre ce que c'ett 
que rétirage, et comment cette opération s'exécute. 

Supposez deux appareils placés à quelque distance l'un de l'autre, et com- 
posés chacun de cylindres superposés, qui tournent sur eux-^némes par un 
mouvement rentrant. La matière passe successivement entre ces deux appa- 
reils, dont le premier s'appelle fournisseur^ et le second êiireur; elle y est 
pressée entre les cylindres qui tournent sans cesse et qui la4^ussaDt en avant 
Comme les deux appareils fonctionnent dans le même sens, la matière suit le 
mouvement qu'ils hii impriment, et forme ainsi une filière continue; mais 11 
vitesse des deux appareils n'est pas égale : le second fonctionne ar\-ec plus de 
rapidité que l'autre , et c'est dans cette différence des mouvemens que Topé- 
ration réside. On comprend que l'appareil étireur, marchant plus vite , exerce 
sur la matière une traction qui la détend sans cesse; les filamens-ou brios 
glissent les uns sur les autres pour obéir à cette traction; la filière s'along^, 
tout en suivant sa marche, et c'est là ce qu'on appelle Cètiroffe. C'est dans 
l'existence de ces deux appareils, et dans la fonGtioa qu'ils reHi|ftssent , qui 
réside le principe fondamental de la filature mécanique; en ^trouve partout, 
et dans chacune des machines que noua venons de Doiamer. C'est en ce sens 
que ces machines ne sont toutes, au fond , que des étirages; voici {wurtant 
les circonstances qui les différencient : 

Quand le lin se présente à la table à étaler, il est encore en jnèches détachées 
les unes des autres. Il s'agit d'abord d'unir ces mèches, pour en former uoi 
filière continue , ou cç qu'on appelle , dans le langage de la filature, un ruboa. 
L'appareil fournisseur est donc ici précédé d'une table en tôle, sur laquelle 
les mèches de lin s'étalent , et qui donne son nom au métier ; cette table est 
elle-même garnie d'un large cuir qui se meut a sa surface; la fonction de oe 
cuir est de conduire le lin , régulièrement et sans interruption , jusqu'à Fap- 
pareil fournisseur qui le saisit. On y dispose donc les mèches à la suite les 
unes des autres, en ayant soin de superposer les bouts , et le cuir les entraine 
ainsi jusqu'aux cylindres. Rien que par la pression de ces cylindres, les bonis 
des mèches commencent à s'unir ; mais ensuite , dans Fintervalle de l'apparol 
fournisseur à l'appareil étireur, se trouve une rangée de peignes nul marchent, 
par files régulières , d'un appareil à Fatitre , en allant plus vite que le premier, 
moins vite que le second , et qui unissent encore mieux ces bouts, en forçant 
les brins ou filamens à se croiser. L'union s'achève enfin dans l'api^aiâ 



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BB^ L'iHDtJSniK LlNliBS;: flt 

pour mieBi la chnoitar, oo' ftfît suivie ee> dernier de deu autoas 
ifINunflfli» dbat le nTOvemeiit se régie d*ailleui» sur le ilea ^ et qui n'agisseiit 
feeparUeuepianbiic Bftflertantdelà, le lia forme un vubaaoootiou., et oe 
nban est d^à beaucoup pbs alongé que les mèches doat il est formé, bien 
que fort loin encore d'avoir la flnesse requise» Pouf cempléter eettecdeteriptiont, 
il £iut dire qua sur la même machine on focm^ à la fois deux rubans qui 
SBocheat parellèlemeiit; Tua à Tautre» 11 y a donc deux cuics sm la table en 
ttHB^ deux pi««ions à chaque appareil, et deux rangées da peignes sur le 
wènoe encadiement; i\jouions à œta que , lorsque les deux rubans sont fimnés, 
m les véliiûft eo les ùteant repasser ensemble par le dernier des appareils. I^ 
hH de cettB uitioft est de coorîger les inégalités de Tua par les iaégalitiés éa 
IBKIM^ et ea même temps de mieux a£fermnr les endroits où les mèches se 



On voit quades rangeas de peignes4 qvi^ont d^ua. appareil àrautre> jouent 
iEÎaaigr«id rMe; on les trouve dans toutes les machines suit^mtes^ exoepeé 
k laétiei à^er. Au reste , leur fonction ne consiste pas seukment à unir les 
bouts des mècfaa»^ eUes ont encore pour objet de maintenir les filameosdii 
ligtet de las fwermareber aveeoRdse, de manière que Pappaoeil étîreur les sei- 
silK> avtant que possible,, uaà ua ^ avec une sorte da précision et de méthode, 
mHam de les saiaiv par masses iirégulières» 

la dflseriptioB: que nous venons de faire de la taUe à étaler conwieoliajiK 
laétiers suivans. Retrancbes-^nla table en vitoi et vous avez les élkagas» Bp 
eSet, on retrowre dans oeuxsii tout ce qui constitue le premier métier^ savoir 
hideux appareils et: les rangées de peignes^ et tout cela fonetioooaat de lia 
même maiiière et suivant les mêmes pritiaipes* Il n*y aqjHime légère di££éreo^ 
dsos la fbmae. Dans les étirages^ les deux appareifc sont placés à la. même 
banlear, et par conséquent les rangées de peignes qui vont de Tun à FaiHne 
amuchenthonionSBieaisnt, tandis que^ dans la table à étaler, roppareil four- 
liSNor est plaeé plns»bes,qitt.l'autee^ afin de. pouvoir s*unir à la tâble^ oeiffi 
ttftipwles peignes-s'avanoenten montant sux un plan ineHné» Oi,com|NriS|d 
que les étirages n*ont d'autre objet que d'amhicir successivenumt le subaifei^fP 
àÎKfiiHiam tonjflossphtt répiMefl. Le ntban devenant (llus mince^ la rangée 
dStpfiipnwi peut êtes aussi ;piiia'étroite^ ce qui. fait que dana. la suite on peut 
eamnodément Dure maaehar quatiei rubans au lîmt.de doux sur le même mi- 
lim flsaiscette dieonslanierne change rien^aux pmoeipes ceoatitutî&t 

lietbano àlnroebssa'est hûraiênet qu:un étînage^ et iteOiféunit toMftJies 
TM^ucs'lesdeuit appareils et lea peignes» G*estd'ailleursJftmême 
Kquo dans les étoages; mois voua tnomres loi une cireonsftanee de 
fiasi Jnsque^là, soit pour la tabie à ételer^ soit pouv 'les éticagas, lorsqna«ie 
nbaasodda. Tappareil édreur, il est reçu, sanaauctme autre* préparatâon, 
4aBS nn pot eafcr blane, pour être pcéseaté dans> le même état au métkr 
jnipoMt Au oootraise, sur le bonc à bvoches, le ruban est reçu « apnès Té- 
Ikagn^ surnoa broche qui , en tournant, lui imprime une légère tousioa, et 
tta^ewonle ensuite sur nae bobine, tt en est ainsi de chacun des rubans que 

6. 



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8i RBYCB DBS DEUX MONDBA. 

ce métier édre; il a donc autant de broches que de rubans; de là le nom qu'il 
porte. La torsion que ces broches donnent au ruban n'est que d'environ un 
tour sur une longueur d'un pouce Elle n'est que provisoire, et doit disfia- 
raître sur le métier à filer. Son unique but est d'empêcher que le ruban ne 
s'enchevêtre en se roulant sur la bobine. 

On arrive enfin au métier à filer. Là se remarque un changement plus nota» 
ble. On y retrouve encore les deux appareils fonctionnant comme dans toutes 
les machines précédentes , mais on n'y retrouve plus les peignes. On comprend , 
en effet ,' que le lin approchant de son état de fil , on n'a plus besoin de s'oc- 
cuper des filamens. Par cette raison même que les peignes sont supprimés, 
les deux appareils peuvent se rapprocher. Au reste, la distance de ces appa- 
reils varie selon la qualité du fil que l'on veut obtenir. Il résulte encore de 
cette suppression des peignes un changement non moins considérable dans la 
forme du métier. Jusque-là nous avons vu que les deux appareils étaient placés 
à la même hauteur, sur un plan horizontal, dont le milieu était occupé par 
l'encadrement des peignes ( excepté dans la table à étaler, où le plan s'incline 
comme nous l'avons dit), et ce plan formait la partie supérieure de la machine. 
Ici, au contraire, les deux appareils sont placés sur le côté du métier, l'un 
au-dessus de Fautre. C'est l'appareil fournisseur qui occupe le dessus. Plus 
haut sont placées les bobines chargées de leurs rubans , et qui sont apportées 
là du banc à broches. Plus bas est l'appareil étireur, et au-dessous de ce dernier 
de nouvelles broches, plus petites, plus fines que celles dont nous avons parlé. 
Comme la machine forme un carré long, on répète les mêmes dispositions sur 
chacun des grands côtés, en sorte que le métier est double. On comprend 
d'ailleurs qu'on peut travailler ici un bien plus grand nombre de rubans à la 
fois. Les choses ainsi disposées , l'appareil fournisseur tire à lui les rubans 
dont les bobines supérieures sont chargées, et qui se déroulent à mesnre : il 
les livre à l'appareil étireur, placé au-dessous, qui les allonge; de là ces ru- 
bans descendent sur les broches, qui leur donnent une torsion définitive, et 
les roulent sur de nouvelles bobines. Après quoi tout est fini : le ruban est 
devenu fil parfait. 

Nous avons peu de chose à dire sur la filature des étoupes. La suite des 
opérations est la même que pour les longs brins; il n'y a de différence essen- 
tielle qu'au début. Les étoupes n'étant pas en mèches comme le lin , mais en 
masse brute, fort irrégulièrement mêlée, il faut une machine pour démêler 
tout cela. C'est l'office de la carde, dont nous croyons inutile de donner ici la 
description. La carde remplit, du reste, pour les étoupes, la même fonction 
que la table à étaler pour les longs brins. Comme elle, elle est précédée d'une 
sorte de manteau en guise de table sur laquelle la matière s'étale; comme elle 
aussi , elle forme deux rubans que l'on réunit ensuite par les raisons que l'on 
a vues : après quoi les opérations se suivent exactement comme pour les long» 
brins. Seulement, dans toutes les machines dont on se sert pour les étoupes., . 
les appareils fournisseur et étireur sont plus rapprochés l'un de l'autre; les 
rangs de peignes intermédiaires sont plus courts; en un mot, les métiers sont 



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0B L*IinN78TmiB LINIÉRE; 85 

Y par la raison fort simple que les filamens ou brins sont moins 

11 ne nous reste qu'une observation à faire pour compléter notre exposé. Il y 
a trois manières de travailler le lin : à sec, à Teau froide, ou à Feau chaude. 
CeA sur le métier à filer que ces différences s'observent. Quand on travaille à 
aee, les choses se passent exactement comme on Fa vu. Pour travailler vMuiUé» 
OD se contente de placer aurdessus du métier, dans sa longueur, un bac rempli 
feau, frmde ou chaude, selon le résultat que l'on veut obtenir. Dans ce cas, 
les bobines qui portent les rubans sont placées au-dessus de ce bac, de manière 
que les rubans traversent Feau avant d'arriver à l'appareil fournisseur. Cette 
en, dans laquelle le lin trempe avant l'étirage, a pour effet, au moins Feau 
«èaude, de dissoudre le gommo-résineux dont il est enduit. De cette façon , il 
m relâche davantage. Les fibrines, dont chaque filament est composé, se dé- 
tachent I» unes des autres , de manière que , sans qu'il survienne aucune rup- 
ture, il se produit un grand nombre de solutions de continuité qui favorisent 
rallongement de la matière. Mais , pour que cet allongement se fasse sans rup- 
tne, on est obligé de rapprocher les appareils. On comprend d'ailleurs que 
Teau chaude ne s'emploie que pour les numéros plus fins. 

Tel est ce système avec tous ses principes constitutifs. Comme on le voit, 
H est £Drt simple au fond ; ce qui n'empêche pas que, dans le travail de l'inven- 
tkm, il n'y ait eu d'immenses difficultés à vaincre. Aujourd'hui que ces diffi- 
eahés sont vaincues , on s'étonne quelquefois qu'elles aient arrêté si long-temps 
tes inventeurs ; mais , quand on examine de plus près , on tombe dans un éton- 
oement contraire. En voyant Fharmonie qui règne entre toutes les parties de 
ee système, l'heureuse disposition des mécanismes, la perfection de leur jeu, 
et la prévoyance infinie qui a présidé à Fexécutîon des détails, on ne peut s'em- 
péeber d'admirer le génie de l'homme, et Fon comprend que ces machines 
soient le firuit de cinquante années de travaux , aussi bien que du concours de 
tant d'intelligences. 

Qui le croirait? Cet emploi de Feau chaude, si facile à comprendre aujour- 
d1)ui, est une des difficultés contre lesquelles Fandenne filature firançaise a con- 
stamment échoué. On a tourné long-temps autour d'elle; et combien d'hommes 
vont consumé leurs veilles, mais sans succès? C'est qu'en raison du relâche- 
ment de la matière produit par l'eau chaude , le ruban se rompait. C'est finale- 
ment en Angleterre que le problème a reçu sa solution, et comment? Par le 
ample rapprochement des appareils (1). On comprend, en effet, que, plus les 
ippareib sont rapprochés ^ moins il y a de danger de rupture. 

(1) Ce rapprochement des appareils est peut-être le plus grand pas que F Angle- 
terre ait fait faire à la filature mécanique. Non seulement il lui a permis d'employer 
feau chaude , et par là de filer les numéros élevés, mais il Fa conduite à travailler 
tes étoupes; car les étoupes , dont le brin est naturellement toujours court , ne pou- 
voient se filer avec des appareils si distans Fun de Fautre. Mais les anciens fllateurs 
français avaient jugé nécessaire de conserver les lilamens du lin dans leur longueur, 
tandis que , dans le système à Feau chaude , tel qu'il se pratique aujourd'hui , ^ on 



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Oa se dcnmndte e(mfBi8iit , aTee4lte 
établies dans de vastes bâtiment au sein des viHes ou daiis leur voisfiiagè^ el 
servies pardescaTriérs trè^bien' payés, <in a pu parteflii' à iKniIttilf la lutte avec 
«tantage contre ôet aiidèn filage àlamaiàquis'exéetttailàsibmipmL Le 
fwblèiiie a.été résolu par l^neellenelB<^és^prë{wratMylir, par le^mémgMiieBt* 
Ici madère première, lé metUëur ^plof dl».fi>ree8> Ui. xâpéâilé é»l^eiéàitioa; 
k régulante dii tratait ëfcia pttcfeeUon ^dttf proAidlBr 

C'est jmqueidjrosies opératîbna préi i tei iBah t s ^ueeeiid Mi ii OMxiiiifo bBCT 
ifit notamment danâ<le> peignage^, là phift4inportftnliÉéÉ-tooliM; .A^iImMs le 
t»«gnagr s'exéeatait« mal y qu'uneénoiana' quaiiM d^ Kn sy changeait «s 
éloupes, sans que pour cela: la* pantieireitante fait bien peignée. Onestparvenii^ 
il Talde des machines^ à obtenir un peignage beaucoup^ phisimtfott avee^dl» 
pertes beaucoup moiiuirés. Opposons, par enmple., I1incieftf«igriage à oefan 
qats-eBéeufee^avaeiuie maobinede rinventiottidëM. db Girard i, petAotionaéfc 
par M. Heoostar. 

Dans lepeiftnagBàla main , voloi coramest tàs^oaaÉae passaient: UstNiiiilâr 
prenaiedfliiis naîtt une mèèbe^de liiiioude ciianne« et Témlgnaît fortenert 
entre ses doigts. Ainsi comprimé df un: cété, le lin' prenait la forme d*une queue 
de cheval. En cet étot^ on le faisait passer et repasser soréis pointes en hat ou 
«a acier, qut tenaient lieu de peigpwv Quand oa- aiait finindHin eété, on veoonh 
«lençait de Taufere. Rien de plus sîmplei que cette opératîKm ; mais , otits» aa 
lenteun, eOe avait 'des inoonvéttienstrè^grvvesi Là où. la main de FcHmisr 
étreignaît lelia, îLiteltsieeuvé, sideoae, 9un(iesidBnts.dta peigne aneatdb 
là peine à pénétier. Atn lieu) de le diviser^ éHes lé déchivalânt eu brisant les filn- 
nens. AuoontraÎDe;, à Féi^tnMtédiéia queue, learfilMens étaient si flnttana^ 
m lâches, qne les dents du. peigne n'avaient plus det prias sur eux'; de là ce 
double inconvénient d'une énorme déperdition de matière première et d'un 
feignageimparfait 

On a changé tout cela. Dans le système MM. de Girard et Deecater, ICilineit 
nnné..pnv to^ftsémîtéftjnpésieuMa^ entre deux aïs en bois qm lemplacaot la 
main de«l^ewiîep^ Itn;y«e8bpag.rénni eakisoeMt, earmanei, oMÛarépaEli sur 
Iatong«eur4esai8,demanièveàpiiendiielafèinie^ non- d'une ^nene^ mail 
d^une criniè» de. chevaiJOette crinière pendante est ensatemlse.en mowa- 
■wnt , avec les ais qui la portent , et va passer entee deux rang» de manivdlei, 
qui doivent la battre derdeux côté& en mémetemps), .à peu près comme un 
soldat pQnd0rané aux verges passe enire< deux rangs d/exécuteucs. Au lieu de 
Ycrges, les manivelles sont armées de pointes ou d^aiguilles en acier dont 
l'épaisseur diminue à mesure que l'on avance. Les premières aiguilles que le 
Utt rencontre dans, sa marche sont assez épaisses et a^sez distantes Tune de 
l'autce :. elles n'oi)èrent qu'un premier démêlage en gros; mais ensuite el|i^ 
d^yieuneot de plus en plus fines., en même temps qu'elles se rapprochent. A la 

obUentpar le rapprochement des appareils un étirage plus régulier, ce n^est aussi 
qu'en brisaiK les tilnmens. 



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Mf «^is.sç^oadMBiiMpris^uei^^oi^ toiuité inocuapa- 

. Qnand leBnjotf de là^ il pwt 4éû^ Toil le^l^osiaurGé, et oepeii4aiit 
id'éuiiiipes^fffQdHUe«s^^atiKeiDepy»B^ 

il y a pbis.i OeséiwfçesiJi^ Fag poêlait autrefoîa cagomfi xnatîères de iehuj(, 
jiéMit 4)aiaV»hteiiailj9i)er*de4ws^£;^ iUs-vCliargés de,jkaiilB6jetd*4indiirct, 
M.ilÊta îMpjiHird^Ami avec wie.iiett»té,e^4mafiii«Kai«ma];q;aabl^^ au 
fB'«apeatà peine les di^^guer^ ceux /^ui |NX)iJeiiiieiit du 
Awiipwjn^iiran ii^ lM.XaJ^ripati<ui du ooutil ne r^daoïe, pa&au-delà du 
jrJtt^A^Iftdeii linons le ji''41Q^ c'a^t-À-dire ^*on, peutayiecleB^UtmNAâ- 
kîpiT fBeitiie.teul|B Jeslpî|es.jp.B(ia^ dans Jeapinicrce, la.diffîcenoe 
«m ces toiles et celles qui Tiennent .du. lia sobsist^^. en^sorte ,gu*eUes se 
iiJBnr uaipeu jmoittsdier venais cette dtfit^^ est siiieus^nsiblit, quleHe 
idvppe à robaarsatinn des empleyé&de la 4ouane. Qr^ponr faire comprendvB 
jpdle est rmportancede eette mise en ceuvredes étp^peç , il suffîtde dire jiie 
h yianfîlé |iroduite était, avec Tanden peignage, de 40, 43 et souvent io 
fSBT cent. Qjieljuefois imâme » iarsfpikui voulait obtenir un pejgnage plus par» 
lût,afia de pouvoir Jier plus fiii,;Onarrivait« selnn la nature desliîui, à un 
iédbet de 60 et ^ pour cent {2}. 

Quant à iarapidké .deTexécutioa età la sooune des résultats, même ava^- 
fifBpovr la mécanique* Suivant des calculs ^gue nous avons toutlieu de croupe 
«MU^Je travail ^^«neJUeuse.nsdinaire dans: nos. campagnes peut produire, 
l—ie jBoyai^yMg^ne semaine wunpoBéedfrciiiqjourSven faiaantdéductiQndu 
iMyt anyinycàdes oouiipesanmaccbé^une Mviede il d'une iinesse moyennes 
Qr,daBS une filaïuiîe niéfani<|ue».en yi^^nant .pour . exeaaple une des filatures 
deJL Manihall ,jdftt.efids,^me seule brochej^t doggerapour trois eent§ jours 

(1) n j a d^autres machines à peigqer, et nous Tes avons nommées plus haut; mais 
efles ne nous semblent pas soutenir la compataîson avec cclle-cî. On reproche pour- 
mt à la pelgneuse de MM. de Girard et Deooster deux choses : 1» tpiVIle ^est trop 
t h èy e; 1* qo\ille donne demanraises étdnpesrir<hieoinrénietit dèlac^Mé esitéei; 
«aisll noosseoîblelffBraieiit omnpeasé'pn^easertiee'. (^tMmvepiMhe'Jeiëcaier 
JB ■ittiliiift etnmwB r'noas<tetcsmpfeBfloasiMl1idnieMre.felBgé>BM|waoatnutt 
«iMft,c*«ilif|uteD'B'«Bi^ie^qQ'uiieMale piiignoiise,<oii^ pour 4DieiuL4lke#«B/€aul 
CBadvement de peignes^ Dacello ffiçoB,ii8ifiBes.a^;iiiUes.tuocédaatUrppTite aux 
ym, laiiranritioa élaat trop ibnisqwe , le il a &*aixache , il se forme des noeuds , 
elles nœods sont Ja.peste des élonpes. Hais employez plusieurs eneadremens, de 
nanière que la gradation soit observée, et cet inconvénient disparaîtra. Il est vrai 
qœeela ne convient qn*aux grands établissemens; mais c^est une des conditions de 
h prospérité de cette industrie, que les établissemens se forment snr une giadde 
édidle. 

(f) Aiijourâ^ai*ffl<>roe cela se renouvèUe qn^oéMs doM certaine» 'fileiuNBiili* 
IJUses, oùlVm ne fut pasMage^de la4)e^nai9aidaatiBensi««»Bfrpa»>é:â»7nq$utfe 
peut-être moins, parce ifo'on a lanMyendatnvaiMeriaaétovpasriMdsffeignnd 
déchet ■*en est pas moins «n mal , car, outre que led fils d'éloopesne valent jamais 
thwhiaipnt les aniies , et ne se vendent pas aussi cher, il y a toujours un nouveau 
déchet fi>rt considérable dansle travail des cardes. 



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88 UTUB BBS DEUX HOIIDBS. 

de traTail, à dix heures par jour, cinquante-deux kilogrammes du n* 30 an- 
glais , soit , en taisant déduction des jours fériés , un kilogramme par semaine. 
Ainsi une seule broche produit autant que deux fileuses à la ,main, et une wàt 
oarrîèresufiStpoursurveillerunmétierdecent Tingtbrocbes.il est vrai qu'A 
faut des ouvriers pour les machines préparatoires; mais il s'en faut bien qv 
cela fasse compensation. Si Ton suppose dans chaque filature un service de 
trois mille broches, et ce n*est qu'une grandeur très moyenne, une seule de ees 
filatures fera le travail de six mille fileuses; deux ou trois suffiront pour rem- 
placer le filage qui s'exécute dans toute une province. — Remarquons ici eo 
passant que, dans l'ancien S3rstème français, une ouvrière ne pouvait mener 
que de vingt-huit à trente-six broches. 

Les différences ne sont pas moins remarquables, si l'on considère la régah- 
rite et la perfection du travail. Quelle que fût l'habileté traditionnelle de n» 
fileuses à la main , elles n'avaient jamais pu parvenir à donner à leurs fils one 
épaisseur et une force partout égales. Même dans les numéros les plus fins, on 
trouvait des inégalités frappantes dont l'œil était blessé, et qu'on eût regardées 
avec raison comme des défauts choquans, si on n'avait pas été accoutumée 
les rencontrer partout. L'ancien système français n'avait pas corrigé ce vice; 
mais la mécanique anglaise l'a fait disparaître avec bonheur. Les fils qa^eile 
produit sont d'une rondeur et d'une régularité parfaite. Pas une inégalité ne 
s'y rencontre; on dirait, tant ils sont réguliers, des fils de métal passés au la- 
minoir. De là vient que , même dans les qualités communes, ils ont une belle 
apparence , et offrent quelque chose de séduisant à l'odl , que les autres n'ont 
jamais; qualité précieuse, à ne la considérer même que comme une coadjlk» 
de la beauté des produits, qualité qui n'est pas encore assez appréciée par ks 
consommateurs, et qui excite aujourd'hui peut-être plus de surprise que de sa- 
tisfaction , mais qui doit, tôt ou tard, à fnesure qu'elle deviendra plus £uni- 
lière, faire dédaigner les autres fils. Mais outre cet avantage de la beauté, qui 
a quelque chose de conventionnel et d'arbitraire, la r^[ularité des fils méca- 
niques en présente un autre tout positif et tout pratique; c'est l'économie è 
temps et la facilité du travail qu'elle procure dans l'opération du tissage. Cette 
économie est telle, qu'un tisserand à la main, qui ne pouvait fabriquer avee 
les anciens fils que six aunes de toile par jour, arrive sans peine à en fabriquer 
sept et demie avec les fils mécaniques. Aussi les derniers ont-ils été prompte- 
ment adoptés par les tisserands, qui bientôt même n'en ont plus voulu d'autres. 
De là un accroissement notable dans la fabrication de la toile, accroissement 
qui s'est concilié avec la baisse des prix, aussi bien qu'avec l'élévation du sa- 
laire des ouvriers. C'est pour cette raison que plusieurs des hommes intéressés 
dans la fabrication des toiles se sont portés d'abord les adversaires de la fila- 
ture française, en embrassant la cause des fils anglais, dont ils ne voulaient 
pas entendre qu'on modérât l'importation en France. 

Un autre avantage reste à signaler : c'est que les machines anglaises élèvent, 
pour ainsi dire, la qualité de la matière première, en permettant d'obtenir avec 
du lin d'une qualité donnée des fils beaucoup plus fins. C'est ainsi, par 



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DB l'industrie linierb. 89 

, qu'avec les lins russes, qu'on n'eslimaît guère propres autrefois qu'à 
b Êriwicatîon des toiles à voiles et des cordages, les Anglais ont d'abord 
«tenu le n** 36, ce qui était déjà fort beau , et qu'aujourd'hui , par un progrès 
MQfeau , ils sont parvenus , dit-on , à en tirer jusqu'au n*" 50 et au-delà. Ainsi 
s'opfiquent ces paroles de M. Scrive, qui résument assez bien tout ce que 
nos venons de dire : « Si vous parlez de la filature à la main , il est évident 
fie les machines remportent par la vitesse et la r^[ularité du travail, par 
féeonooûe du salaire, et par cet autre fait très important, qu'avec du lin 
twae qualité donnée, on peut filer beaucoup plus fin, et que d'ailleurs ces 
■aefaines font avec des étoupes ce que la main n'aurait pas pu faire : c'est ce 
dernier point qui caractérise le grand avantage du nouveau système, en ce 
fsll donne une valeur considérable à ce qui n'était, pour ainsi dire, qu'un 
Rbnt ou un déchet (1). » 

A cdié de ces avantages, il y a pourtant quelques inconvéniens qu'il ne faut 
ps oublier de mentionner. Ils sont assez exactement indiqués dans les réflexions 
^ soivent : « Dans la pratique de ce commerce nous avons eu occasion de 
itmaïquer que les fils d* Angleterre , si ronds, si unis, si séduisans pour le coup 
taàl , manquent de consistance pour la couture, se rétrécissent à la lessive, en 
BD mot qu'ils sont inférieurs pour l'usage à ceux qui ne sont point filés à la 
nécanique. Quelles sont les causes de cette apparence de supériorité, qui n'est 
qa'iHie infériorité réelle? Il faudrait connaître les secrets de la fabrication an- 
pàK pour les pénétrer. Pïous pensons, nous, sans vouloir donner à notre 
opîmon une importance qu'elle ne mérite point, que ce qui donne la solidité 
ao fil est précisément ce qui empêche qu'il soit parfaitement uni; nous vou- 
bos dire la conservation de la longueur des filamens de la matière manipulée. 

r, si Ton en croit des bruits encore vagues, mais pourtant appuyés sur 
qidque fondement, les Anglais détruisent, pour obtenir les qualités recon- 
nn dans leur marchandise, ce que nous avons cru le principe de la solidité. 
En comparant des fils de laine avec des fils de chanvre ou de lin , on pourrait 
fKÎlement se convaincre que notre opinion est beaucoup plus fondée qu'elle 
ne semble Tétre au premier aperçu (2). » Ces reproches, ainsi que les con- 
jectures qui les suivent, conjectures qui témoignent de la sagacité de leur 
auteur, sont justes, sauf quelques rectifications. 

On a vu en quoi consiste ce brisement du lin que les machines opèrent 
Mais ce n'est guère que dans les numéros élevés, pour lesquels on emploie 
Peau chaude, qu'il produit des effets sensibles. Ces trois modes , à sec , à l'eau 
froide et à l'eau chaude, modes auxquels chaque fabricant accorde plus ou 
moins , sdon ses idées propres , sont pourtant assez généralement employés de 
h manière suivante : pour les gros fils, jusqu'au n** 6, on file à sec; du n"* 6 
an n* 3S, on emploie l'eau froide; plus haut, l'eau chaude est nécessaire. Cest 
àms ce dernier cas seulement qu'on brise les filamens. 

(1) Enquête. Séance du 5 juin 1S38. 

(1) Dkti9mmair9dmOmmerce9id9êMarchandiêes, arUclelt'n, par M. J. MignoL 



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99 KVfW BB^' BBCnt' H0!fMB9; 

H TêMtéàè là' (foe 'liés fifi^ sont ^ 6ti êfM, pHfes fSMcs; car*'f6S 
Kfrisés, lorsqa^on les superpose les 'uns am entres dans lé foftàst^^ adttiul 
noms fortement qne des fifômens entiièrs : il enTésaRê'tneore que tes'ttite 
ftbHqaées avec ces ffls présentent à Pteil et an toucher qneVitne ehose«ée^ 
Ibnneux; pent-étre anssî qn'eTfes uioNî^nt' à ' la Iteshre , et enfitr qu'^HMi w 
CDnrrenr ék petits boutons perceptibhés an toucher. Cépend^mtie preimertt 
èe» inconTéiiiens est fbrt atténué par un meimurtordagr, et parier réguMH 
inéme des fif^, car c'cistidâns les endit>fts plus fiiAlés que les ^Is se rompeflL' 
tjaant aux autres, nous croyons quHs subsistent; sans nier pourtant qne It 
perfection du travail) etie bon choix de la matière première ne puisseoti 
xemédier jtisqu*à un ceftahi point. 

Cest pour cette raison que jamais la mécanique ne pourra , quor qu^ i 
dit un écrivain anglais, remplacer certains produits de fâncien filage, teS, 
par exemple, que nos batistes. Otitre leur finesse, que Fbn égaTera peut-ÀR 
îm jour, lés batistes se recommandent précisément par toutes les quafite eoip 
fa^ires aux défauts que noiis venons dé signaler. Pour les fabriquer,- on choci 
parmi les lîns rames lés tiges lés phte hautes , et de ces tiges on dlSMehe Hi 
ifrins tout à la fois les plus fins et les plus longs. Cëst avec le produit dire? 
triage, appelé lin dé fin, qu'on forme les fiîs pour Id batiste. La longueur H 
filament est donc ici une qualité essentiellement requise, à tel point quefbi* 
des conditions de la perfection pour ce genre de toifes est que chaque îSê 
ment y règne dans toute la longueur du tissu. Cëst là ce qui donne aux batM 
cette netteté, ce lustre, ce poli qui* les distinguent. C'fest là ce qui fâ'rt qu'cBi 
glissent sous la main, comme ferait nne mèche de fin soigneusement peignée 
èsns sa longueur. CTèst à cela qu'elfes doivent encore leur soupfesse, leor 
âtisticité, et, malgré leur finesse, leur force indestructible. Êvidëmmenlii 
mécanique ne tend pas 13. C*ëst par des qualités tout autres qne ses pnKM 
se recommandent. Elle doit renoncer à remplacer jamais la batiste. fM^ 
peut dliilleurs sans regret; car la batiste , malgré sa richesse, ouphitfiti 
cause de cette richesse mé^me, est un produit de peu d'Importance , parce qoe 
rùsage en est mfinhnent borné. 

Malgré ces fnconvéniens partiels , dont nulle chose humaltie n'éSTexempliri 
la mécanique n'en offre pas moins des prodtorîts supérieurs, à tout^rendre, 1 
lii majeure partie de ce qu'on fhbriqualt auparavant, et, ce qui tranche irré- 
sistiblement la question en sa faveur, c'est Tîivantage du bon marché, pov 
lequel ranctenne fabrication ne saurait entrer en lutte avec eflë. 

L'économie produite pat la nouvel^ fitature serait fort difficile à détemiiiier. 
Cést un fait qui, pour liô moment, échappe à toute appréciation exacte. U 
filateurs anglais ne se sont pas toujours réglés dans leurs ventes sur les pA 
dé revient, et il est impossible d'apprécier les bénéfices de leur fabrication 
Eux-mêmes seraient fort embarrassés d'ailleurs de marquer la difliâ-ence exactt 
du revient, faute d'un point de comparaison fixe et bien établi. On ne pent 
donc en juger que par des résultats éloignés. 

Dans le temps dé leurs premières expéditions pour la FVance , par exenple 



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im, lesJlilwKS aagUb D*ét3iieiit;paa ^msto de veii^;4iar, Men 
piiifaiie»tidi^8ntièsiO0mbrattXy Us ae p^VivaiBol encore répoqdre aui; ha» 
■■tt^^a fOMommutîon. C'est àee^poUitqae W. M^ffshall, de Leede^ faisait 
teMttndresix.iiiois^les fil3 qu'oaJui demandait , tandis. que dans la suite il 
tfë|MBda m» damandee^n.qtiinge jours,. Rien ne les pnessant, ils se conteor 
linrtidefnKiitBrlennfiiasiiriiBaniarcbés à,5<^ 10 oulâpoor lOQ au-dtt» 
e^uBfB élib)i&.Mai& dans la. suite , rimportation eroisvmte ayimt.iatt 
ieBfrâ ^de:iiefi| pampres fila ^ils^rédinsiiiMitiles leurs,«ttoiiyQuraà 
fHLfù'do» la même proportion. Ainsi^ ce qui se vendait «n 1833 de iUhk 
IIOÀaocs X<le pafttetideia6Q,0(M)jiaids^ du ii*" 60 anglais^ par exeii^i,) 
«Tendait plus, en 1838, que 75 francs, quoique lepwx^duiiil bmtm^eût pai 
Mae; ce qui praïuia que les Anglais étaient loin d*avoir iâohé d'aèovd 'leur 
ènûor jBot.i)att8 l'enquête de 1888>, on demandait à M< Boisseau , négooianl 
t^hriont >à Laval (Ma^renne)^ quelle •différence il y avait entre le prii dcf 
flida pftjs^t celui des fite anglais* U répondit : « Aujourd'hui elle n'est ^àr« 
ps de 16 à 18 poor 100, soit un sixième^ car on a à Laval , tout renda, un 
A«^glaift àxL n° 40, bonne sorte ordinaire^ au prix de 2 francs 50 cent, ia 
ine , el>ce jnémeifil , faiteaBretagne , vaudrait aiyourd^bui environ 3 £ranes« 
Ims pour parler de l'ancien état<de choses, U faudrait çoi^parw le prix 4# 
IfmmaêO cent. à4in prix de 4 francs 25 <»nt. au moins. Voilà ,1a tinesure du 
fui s'est opérév c'est un abaissement d^un tiers >de la valeur piî^ 
» C«6t «donc une réduction 'd'.un tiers que les machines anglaises au» 
■iaiitpaoduîte; et si lk>n^n6idère)que les iils anglais ont d'assez grands firaif 
à £Hre pewr arriver sur nos luarcbés, ûrais ^e transport, de commissioii^ 
Mtiid^eatKée, etcu, on conipi:endra «que la réduction est même enoore phif 
b piouve d'aiUeuxSique le>dernier teune de la.baissesoit arrifév 
.par rapport . à l'état actuel de- la filature mécanique^ et , à coup sûr, Jl 
He encoce à celleHÛ bien du chemin.à faire. 

Il est £adie de pressentir maintenant ^uels ont été pour l'Angleterre les rér 
de ces inventions. Les rôles ont été changés. L'Angleterre^ qui était;ai| 
rang parmi les (peuples {de rEurope pour la pvoduction des fils et des 
4elia, s'est éle¥ée d'un èond jusqu'au pfemier, et s'est «acquis en peu 
une supériorité sans rurale. L'abseneedeilamatière première n'a ipat 
M^mir elle un obstacle; elle s'est adressée à la Belgique et à la Russie , à k 
ÉBÉièBesurtout, etelley a trouvésans peine l'aliment de son travail. U hiieu 
a coété de nouveaux, frais ^ traaaport, double ^désavantage sur les anciens 
inx de prodttotîon; mais-la supértonté<dcs machines. a> tout oouwert. Jl «et 
«■ide'dire, au surplus,. que la Bussie lui a loausni des lins a bien meilleur 
UMicbé tpne la^Fnmce n'aurait pu le fain , et que, par un autre effet de Ja p*- 
fitique anglaise , qui faixorise toujours le travail , ces lins bruts n'ont payéà tenr 
«Me<en Angleteere que^desdioilBvnisîgnifiaH. 
Il est difficile d'établir avec quelque certitude la somme des produits que 
Angleten*e cegenre.de fabrication. Si„ peuv le coton et pour la soie, 
aoot des matières exotiques , on peut , à la seule imipection des rele¥és*de 



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d2 EftVUB DBS DEUX MONDES. 

la douane, évaluer la consommation des manufactures, il n'en est pas de 
même pour le lin et pour le chanvre , dont le sol anglais fournit au moins une 
partie, et Timportation qui 8*en fait ne saurait donner la mesure de ce qui en 
passe par les métiers. Voici pourtant quelques indications En 1814, la ville de 
Dundee , en Ecosse , n'importait pas chez elle plus de 3,000 tonnes ( 3,048,000 
kil. ) de lin; en 1881, cette importation s'éleva à 15,000 tonnes, plus 3,000 de 
chanvre. En 1883 il y eut encore progrès : 18,777 tonnes de lin et 3,380 de 
chanvre ( en tout 23,000,000 de kilogrammes ). Les produits manufacturés que 
donnèrent ces matières premières, toiles, toiles à voiles, à emballage, etc., et 
qui sortirent la même année du port de Dundee , se montèrent à 60,000,000 de = 
yards ( 54,900 kilomètres ) (1). 

Ce n'est pas là d'ailleurs un fait isolé et propre à une seule ville. D'après le 
rapport de l'inspecteur des manufactures Horner, on a constaté en Ecosse , vers 
1834 , l'existence de cent cinquante-neuf filatures de lin à la mécanique, dont 
quatre-vingts à Forsar; on en a trouvé trente-deux dans la'partie nord de l'ir- ' 
lande, et cinquante-deux dans les comtés du nord de l'Angleterre. Dans la 
suite, le progrès, loin de se ralentir, s'est encore activé. On en jugera par l'ex- 
trait suivant d'une lettre, écrite de Leeds au mois de juin 1838, par M. Lahe- 
rard, de la maison Laherard et Millescamp. « Dans cette ville, dit-il, on voit 
quatre cents cheminées de pompes à vapeur , on compte cent cinq filatures de 
lin. M. Marshall en possède trois qui occupent dix-sept cents ouvriers et quatre 
cents peigneuses. Il en construit encore une d'une plus grande importance et 
avec des perfectionnemens. » Ainsi, en 1838, le nombre des filatures était de 
cent cinq dans la seule ville de Leeds , et on en construisait encore. Si l'on con- 
sidère quelle est la puissance de chacune de ces manufactures, dont quelques- 
unes font mouvoir trente et quarante mille broches , et quelle énorme quantité 
de produits elles livrent tous les jours à la consommation , on pourra se faire 
une idée de la puissance actuelle de cette industrie, qui date à peine d'hier. 
On remarquera en même temps que, dans^sa croissance, elle suit presque une 
progression géométrique. 

En 1834 , Mao-Culloch estimait le produit total des filatures anglaises à 7 mil- 
lions 500 mille liv. st. ( 187 millions 500 mille fir.). Mais cette estimation était 
fort au-dessous de celle qui était faite par plusieurs autres écrivains, notam- 
ment Colghoun , et, sans admettre les données de celui-ci , on peut croire que 
Mao-Culloch s'est montré beaucoup trop modéré dans ses évaluations. Dans 
tous les cas, le chiffre est aujourd'hui bien dépassé. En 1838, M. Scrive, de 
Lille, estimait que depuis deux ans le nombre des filatures anglaises avait 
doublé. Il y a peut-être quelque exagération dans ce calcul ; mais il donne au 
moins une idée de la rapidité vraiment miraculeuse avec laquelle cette indus- 
trie progresse. 

S'il n'est pas facile de se rendre un compte exact de la production totale de 

(1) Porter, Frogrii d$ la Grande-Bretagne, et Mao-Gulloch , Dietiannaire eom- 
nrntiai, édition de lS3i. 



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DB l'industrie liniârb. 98 

rABgielarTe, en peut oonnaftre du moins la somme de ses exportations. En 
mid le tableau exact, josques et y compris Tannée 1837. Nous le donnons à 
Il fokponr les fils et les tissas, ainsi que pour les articles de rubannerie et de 
«rcerie , a^ec la double indication des quantités et des valeurs , telles qu'elles 
mt déclarées à la douane. 

FILS ET TISSUS DB LIN, RUBANNERIE ET MEBCEBIE. 

EXPORTATIONS 



ANNÉES 


TISSUS 


FU 


LS 


auBAKinniB 
et 










QCAXTITBS. 


TALBtrm 

DBCLAKÛ. 


QUANTITÉS. 


YALBUm 
DBCLARBB. 


MBBCBRIB. 




Mètres. 


Francs. 


Kitogrammes. 


Francs. 


Francs. 


1933 


57,79i,513 


59,431,825 


349,196 


1,800,000 


1,743,775 


lS3i 


es,000;555 


58,949,775 


974,505 


3,407,800 


2,133,875 


1835 


71,971,059 


72,328,475 


1,175,047 


5,415,875 


2,475,100 


1335 


75,028,460 


80,950,775 


1,707,206 


7,969,300 


2,207,350 


1837 


53,401,668 


51,585,625 


3,124,841 


11,982,675 


1,600,500 



On remarquera que, pour les tissus, la somme des exportations, qui s'était 
aeenie d'une manière assez rapide dans les années précédentes, a diminué en 
1837. Il en a été de même pour les articles de rubannerie et de mercerie. C'est 
qu'à cet égard le grand débouché de l'Angleterre est aux États-Unis, et que la 
crise commerciale de 1837, dont ce pays a été le principal théâtre , a resserré ce 
dâiooché. T^ul doute qu'il ne soit maintenant rétabli. Quant aux fils, la pro- 
gienion s'est soutenue, grâce aux expéditions dirigées sur le coptinent euro- 
péen et particulièrement sur la France. Au surplus,' l'exportation des fils est 
eelle que nous avons surtout à considérer, et c'est ici que la progression dépasse 
toute mesure, puisque l'exportation , qui n'était encore en 1833 que de 1 mil- 
Eoo 800 mille francs, s'est élevée en 1837 à 11 millions 982 mille 675 firancs; 
e^c8t-à-dire qu'elle a été plus que sextuplée dans l'espace de cinq ans. L'année 
1838 a produit des résultats encore plus étonnans; car l'exportation pour la 
France seulement s*est élevée à plus de 6 millions de kilogrammes, ce qui 
donne une valeur d'environ 23 millions de firancs. 

En voyant ces progrès, on se demande si l'industrie du lin est vraiment 
destinée à renouveler les prodiges de l'industrie du coton; si elle doit donner 
une seconde fois au monde le spectacle de cette élévation rapide, soutenue 
pendant plus d'un demi-siècle , et de cette fortune gigantesque. Il y a des 
rasons de douter, mais aussi des raisons d'espérer. 



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9k RBVCB 9MS HOTX lfQ9D«9. 

Bèa à ipréMBt'ies maelnuetrar 'lasqueUesTîadiifltrie du lin s'appuie, Mttt 
tout aussi puÈsaiites. qas <*elles dont iut «usagt Findustrie idu ooloo ^ et elles «e 
perfectîoiiBent enoore. ▲ celégavd^'iil y a<tout au tnmas égalité 4e Ibraea; 
mais, à v?ai!dn*e,>ee!a.ne sufiBt pas. Quoi qu'oa fasse, la manufacUife est 
toujours plus ou moins liée au sort de llodustrie agiioole qui tlui fournît m» 
aliment, et, pour que son élévation se soutienne, il faut que celle-ci la suive 
dans sa marche , en répondant toujours à ses besoins. Que devenait , par 
exemple , la manufacture anglaise du coton , si la matière première eût /ait 
défaut? Or, ce résultat était inévitable, si la production, renfermée dans ses 
a n c i e nn e s limites , n^edt pas trouvé tout à coup , dans un monde nouvoMt, 
une assistance inespérée. Certes , ce n'est pas Flnde qui eût jamais suffi à 
ITavidité croissante des machines anglaises; ear^ •outre qu'elle oonsommalt elle- 
même une bonne partie de sa matière première^ ses cultivateurs indolens 
Aaient bien éloignés de pouvoir suivre , d'un pas égal , les progrès inouis de 
il fabriealien. 'Pour -que *ees machines, toutes merveilleases quelles étaient, 
ne fussent pas arrêtées au beau milieu <Ie leur œuvre, il a fallu qu'il se ren» 
eontrât, dans un autre hémisphère et dans un pays neuf, un peuple jeune,^ 
énergique , ardent , assez actif pour semer et récolter aussi vite que les ma- 
éhines dévoraient les récoltes : c^était un prodige d'une autre sorte, sur lequel 
9 n'était guère permis de compter. Si, à l'époque où les machines conmien- 
faient à fonctionner en Angleterre, il eût été donné de prévoir a quel degré dé 
puissance elles arriveraient un jour, et qu'on se fût demandé d'où leur vien- 
irait cette incroyable quantité de matière première à mettre en œuvre, quel 
homme au monde eât eu répondre à cette question? Cest qu'en eSety-èé 
quelque côté que l'on tournât alors ses regards , il était impossible dedécouràr, 
dans aucune partie du monde habitable , ni une terre assez riche, ni un peuple 
assez fort pour répondre à de pareils besoins. Mais, dans le même tempe, 
l'Amérique du Nord ouvrait à l'homme les inépuisables trésors de ses terres 
lierge^, et là naissait et croissait, avec cette rapidité phénoménale que l'on 
connaît , un peuple dont toute l'existence est un prodige , et que la tâche pio* 
posée n'effraya point. Cepei^le des États-Unis intervint donc, iui, sur ^ui 
l'on était bien loin de compter, et le problème fut résolu. 

La culture du coton , aux Etats-Unis, ne date que d'un peu plus.d'un4emî- 
àède; jusque-là, on avait même douté que le ^1 et le climat pussent s^ 
prêter. Quand , en 1 78 1 ^ les : premières balles de ooton de provenance améit- 
calne furent expédiées, au nombre de huit, à Liveipool, les*en^loyés de Jâ 
douane anglaise refusèrent d'admettre , comme entaché .de faux , le 4xrtifioit 
constatant leur origine. Qui aurait pu croire que de oe même lieu,^ors sus» 
pect, sortirait, sitôt après , cette masse de produits qui devait inonder l'Esh 
sope.' Mais cette culture .naissante marclia. à .pas de géans, comme le pe«iple 
même qui venait de l'entreprendre. Aiiûoucd'ihui , la. production totale^iden 
ÉtatSrUnis en coton peut s'estimer^ d'après des évaluations récentes^ à^près^ 
trois «ents millions de kilogsammes , et forme pius 4iu triple ^e la production 
totale du reste du globe. PluS'desdeux tiers de œtte quantité sontexpédiés.niir 



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D£ l'industrie limkre. 9S 

CCiDDpe (î). Cest à cette source iaespérée, et qui s'élacgîssait à vue d'œil , qf^ 
iBsnachiiiesaiiglaisefii, devenues européennes, ont puisé, et voilà comment 
dn ont ixxmsé saoa cesse un alimenl à leur activité croissante. Il n'en falbit 
ps moins; mais c'était là, il faut en convenir, une de ces rencontres provi- 
deatieiles placées en dehors de toutes les prévisions humaines; c'était un p^o- 
4ig^qui surgissait à point nommé pour en féconder un autre , et Fétonnante 
fntune de Fîndustrie cotonnière est le fruit de leur alliance ou de leur con- 
jpDCtion. Or^ une pareille rencontre doit-elle se renouveler pour enfanter, de 
los jours, une autre fortune semblable? Il ne faut pas dire non, car qui saâ; 
ce^e l'avenir nous réserve; mais il est permis de douter. 

Ce n'est pas qu'on puisse mettre en doute que la production totale des fib 
(t des tissus de lin ne vienne à égaler un jour en Europe la production totale 
fa fils et des tissus de coton. Dès à présent,, si l'on pouvait faire le relevé 
oact de ca qui se récolte en lin et en chanvre dans toute l'étendue de l'Europe^ 
•DOS erojrons q^e la quantité n'en serait p^ fort au-dsssous de celle du coton 
giifie récolte sur la surface du globe» La France seule, qui consacre à la cul-» 
lire de ces deux plantes 180,000 hectares de ses meilleures terres, produit, en 
isaant la moj^enne de 700 k^ilogrammes par hectare, tant pour le lin que pour 
ie chanvre, une quantité totale de 126,000,000 kilogrammes. Aussi nos doutea 
m portentr41s pas sur la somme de la production future, mais sur la con^' 
ioité de son accroissement. 

Le lin a'est pas une plante dont la production puisse s'étendre à volonté 
Sans être précisément exclusive, elle affecte pourtant certaines natures de ter-, 
nda, et ne prospère que là. Une autre circonstance limite encore sa produor 
liDn, c'est qu'elle épuise la terre et ne peut y reparaître qu'à de longs inter? 
lalles. En bonne cultiure, le lin ne se présente ^e tous les sept ans dans là 
rotation de Fassolement , d'où il suit qu'il ne peut occuper chaque année que 
h septième partie des terrains qfil lui conviennent. Tout cela s'applique éga- 
lement au chanvre, comme, en général, à toutes les plantes textiles. Il reste 
«pendant encore bien des pays, bien des terres, où la culture du lin pourrait 
Aie entreprise avec succès. C'est ainsi que, dans ces dernières années, elle 
ewnmençalt à pénétrer dans qpelques-uns de nos départemens , où elle était 
jusqu'à présent inconnue, lorsque l'invasion des fils anglais, réagissant sur la 
icnte de nos produits agricoles, est venue décourager ces essais. Il faut re- 
marquer, d'ailleurs,, qu'en raison de l'imperfection de la culture, les terres 
cultivées en lin et en chanvre sont, en général ,. bien loin d'atteindre, quanta 
b somme de la production , les limites du possible; or, il est permis d'espérer 
q^'à mesure que la demande deviendra plus forte, l'agriculture, excitée par la 
ficîUté de la vente, perfectionnera ses moyens. Une autre circonstance bien 
çemarquable vient favoriser l'accroissement de la manufacture, c'est que, dèl 

(1) La France, qui ne recevait encore, en 181S, que 6,343,330 kil. de coton en 
bine , et en 1815 , 16 millions, en reçoit aujourd'hui plus de 50 millions. Les États- 
Vfûs eo foomissent les 4/5. 



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96 ESYUB DBS DEUX MONDES. 

aujourd'hui, les machines , en tirant un si bon parti des étoupes, qui étaient 
auparavant presque rejetées comme matières de rebut, ont elles-mêmes 
augmenté, d*une manière inattendue, les ressources de la production. Cest 
cette dernière circonstance qui explique comment, malgré le développement si 
rapide de la fabrication, la culture du lin et du chanvre est demeurée compa- 
rativement presque stationnaire. 

Nous avons dit que c'est principalement de la Russie , et ensuite de la 
Hollande et de la Belgique, que l'Angleterre tire ses matières brutes. En 
effet, sur une quantité totale de 1,000,025 quintaux, tant de lin brut que 
d'étoupe de lin et de chanvre, qu'elle a reçue en 1837, 682,025 quintaux sont 
provenus de la Rusâe, 134,916 de la Hollande, et 118,298 de la Belgique. La 
France n'a figuré dans cette importation que pour une quantité de 89,557 
quintaux , et encore a-t-on compris dans ce chif&e ce qui a été expédié par son 
territoire en transit (1). Il semble donc que la Russie soit destinée à faire , pour 
la manufacture du lin et du chanvre, ce que les États-Unis ont fait pour la 
manufacture du coton. Il en est ainsi jusqu'à présent. Nous croyons cependant 
la Russie incapable de soutenir jusqu'au bout un pareil rôle. Ce n'est pas dans 
un pays gouverné despotiquement , écrasé par une aristocratie dévorante , et 
cultivé par des mains asservies , qu'on peut voir se renouveler le prodige dont 
la terre libre de l'Union américaine a donné le spectacle au monde. 

Oserons-nous hasarder sur ce sujet une conjecture? Il ne serait pas impossi* 
ble qu'une seconde fois les États-Unis vinssent apporter à TAngleterre et à 
FEurope un secours inespéré. En 1837, ce pays n'a expédié à l'Angleterre que 
la faible quantité de 5,347 quintaux de chanvre brut. Ses expéditions en lin, 
dont nous n'avons pas trouvé le chiffre dans les états de la douane, n'ont pas 
été probablement plus considérables. La production américaine est donc 
aujourd'hui presque insignifiante à cet égard. Mais en 1825, les États-Unis 
n'avaient expédié en Angleterre qu'un seul quintal de chanvre, en 1829, 234 
quintaux, en 1833, 1,241, et en 1835, 3,157. On voit que ces expéditions si peu 
importantes en elles-mêmes s'accroissent au moins de jour en jour. La pro- 
duction du coton est devenue, contre toute apparence , l'apanage des états du 
sud et de l'ouest de l'Union américaine ; il ne faut pas jurer que ta production 
du lin et du chanvre n'y deviendra pas , dans la suite , l'apanage des états du 
nord. Espérons toutefois qu'à cet égard l'Europe conservera ses droits. 

Ch. Coquelin. 
(La fin au prochain n*". ) 

(1) M. le ministre des finances disait, il y a quelques jpnrs, à la chambre des 
pairs, en se fondant sur quelques faits plus récens, que la somme de nos exporta* 
tiens pour T Angleterre , en lin brut, tend à s'accrottre d*une manière sensible. Nous 
croyons que M. le ministre se trompe , et nous essaierons de le prouver. 



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CHEVELEY 



VHE HAIV OF HOUrOlJR, 



BT LADT BULWER. 



Toici une qaerelle de ménage, rédigée en six yolames, et dont 
tonte rAogleterre, dn moins T Angleterre qui lit, a en la bonté de 
s'oGcnper. 

M. Balwer, aujourd'hui baronnet par la grâce de la reine Victoria, 
Boo pas M. Henry Bulwer, coupable d'une médiocre analyse des 
mœurs françaises, mais H. Lytton Bulwer, auteur de Pelham et de 
CUffcrdy i^ Eugène Aram et des Pèlerins du Rhin; le célèbre ro- 
mancier de l'Angleterre actuelle, le défenseur des droits littéraires au 
parlement, a fait paraître, il y a une année , trois volumes intitulés 
Maltravers j qui firent quelque bruit. On y reconnut plusieurs traits 
embellis de la vie de Fauteur. Le caractère de Haltravers, c'estrà-dire 
de Bulwer, homme de lettres et homme d*étaty s'y montrait idéalisé 
sous une gaze transparente et brillante. Le romancier frappait ses 
ennemis, caressait ses amis, parlait de ses maîtresses, cultivait sa 
propre gloire, et se faisait un piédestal honnête, sous lequel tous ses 
rivaux foudroyés ou agenouillés se courbaient en silence. Le style, 
fart, une certaine force rapide, Thabitiide d'écrire, la verve de la 
vanité, beaucoup d'observations heureuses finement dites, un coup 
d'oeil juste , ferme , prompt, et l'éloquence de l'égoïsme mêlée au 
talent de l'écrivain, valurent du succès à l'œuvre; on se l'arracha^ 
les commentaires furent nombreux; on voulut savoir quel était 

TOME XIX. 7 



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98 REVUE DES DEUX MOVn». 

Lnmley Ferrers, le maciiîavéliste constitutionnel, et Castmccio Cesa- 
Tinî, Tenvieux au génie méconnu. Des noms furent placés sous les 
portraits; on remarqua particulièrement rèubli de Bulwerqui né 
parlait pas de sa femme, et attirait toute Fattention et tùot Fintérêt 
du roman sur le personnage d'une jeune mattresse , villageoise naïve, 
Alice Lee. La soc!étfr^ng|Biisè,4:iDfiéQse^ cèniibé tineprndë, et ba- 
varde comme une prude* cctrletise,Ti'etrt de repos qtiô lofsqtî*éllè eut 
découvert son Alice Lee. La voilà qui se met à cf eusèi*, qut fouillé, 
qui scrute, qui demande , qui s*agite^ qui nage entre dëut eaux , qui 
babille, consulte , et Dnît par trouver ce qu'elle ùKèrébe. H parait que 
Bulwer, le lion dandy, avait en effet étevé de ses propres mains et 
tenu en réserve, pour sa personnelle satisfaction, une jetmé fllte du 
peuple qu'il avait abandonnée indignement , selota ses ennéÉnis, mais 
<iui l'avait quitté volontairement selon ses amisi Les conqùëteè; les 
torts, les crimes, les succès, comme vous voudrez, de ntonorrible 
baronnet, ne se bornaient pas là; on nommait d'autres femmes du 
inonde; c'était quelque chose de semblable i la fameuse Bste dé 
•don Juan. Les duchesses y donnaient la main âiix bourgeoises, et 
«'était une sarabande de victimes. 

CependMÉtatroipeimrtoflieiitaireàim^cite Mh^ 
oÉDlinoait set attaques et>fâsm le pouvoif «É ses uioaim Éi ca â ptÊUê^ 
ques. Grand défenseur des lettres, représentant de la presse, M «Nean 
partît ^«nesHnatioB iMnifdIe péttr ara payt; iiÉiMÉioif «icaytita- 
Deie, trເBiMe,«aiB«ièskflUle, téméraire en appareace,fadte 
en léflUté. M. Mi«r n^est ptstiiifersonÉnige mri«lmt il vojoit 
te penebattt air leqRlél reutaîtk Gr«iide4retaglie,R 
sétàmtfi^fÊèrmt^ofmYat^^ et prenant te Tadîea^ 

li^ie pour^rempart, te tateirtimir arme, i ortait saposiUon. iQm 
dcme aaeaît 9ét attaquer sas tacdon , aephÉidpede lôi^ uàfÊnt dasa 
cette mèrenpatiie Je la pvuderie <rt; de l'étiquette? il éispose de phn 
sieufs joarnaoi ,.comaHinde à quelques revue», ÏÊ/tm sur presque 
tante la presse, et se raltadé fr ufiefraétien desaeanooaes, que ta vâix 
populatre rend importaDie? Qui soimera lîbiilali «oailfe ce rei ée te 
faièt?Qii le potuMiirà,^îeir(Nii»ie«temandert^Qul?-^€é sera ter 
pjMTBQttnageftemeatiipielephsaiidaeiein et tepluamcôai^^ 
il se méte deTétre; ee sera sa feflamë ! V** Bnh»er, aûJMsnl^faui la^ 
Bulwer, bç voulut pas soaffrir que tes elieaes'se patsasseat atesi , ^ne 
son mari nestèt^lorten et Mqraiii ; d6n Jmo donarié, Lovetece aaaf 
vea^ew, oouronaé par te teurter pépoteire, épMx infiiète^ moraMate 
admiré, cbef de parti aiNigniique , pfaiteaepfae aaos ceaifadioleins. B 



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ERTÉSAItnS AWitillSI. 401 

bit aègScè M-* Salir» Gdle«ivJ|N9è9^s'étii&4ép9rée de hiji légah^r 
MBitr • xditvch^faofieaMa* âo^v^ditf»^ mgeanee seerète^ 
Mte^ pmwif^M», f&pomoe? Nom Ji*^ sstind rien « rUitoire ne le dit 
^ qnaiqne IP* pQlver elle^mèinesemfaft rhidKiwr ch»ie«ie«t daas^ 
M OBWVie* C^apU k vç»(S!Miieep^^ k* voici, c'est son româii^ 
mmtK^ amiHpttrtlii doptoii s'fttcelieiMI «kpois de» noiftdw» tel» 
ïpitkmçinfrnmiu (fe k QfVide^Bel^^; il »|iMr titre Cheveky, 

LeTDOMD.da mifjiy £rri0f/ifo/i!hitimyes|ffe«v«niéf de fond en 
MiUe,4Mir le p9iqum4el^k«iaie.Eiki£|NreBde»8^^ 
pMMMNkgesi^MfORiMurjavin.e^^ ette tes montre fakocs^ 

fpMid il les « fmUipoii»; bleoit i|BaBd il les « faMs verts; petits, qoMul 
lleiamQBtr69éiionvieSvtà |ieii.prৠtomme ces mîioi» d'optique^ 
fu iHiigept «I fie c oT<;teient tai yisages* Voosvow amineriez fort 
fc celle doirideii^mttkiiromaiifisqw, oè toat^s^ qii est iMdem à 
ètite devient «doruMeigaiiehe^ oà toiUceipiî eit homiÊie d'une 
fM devteot «•IhonaMe et maUfak iTune Mrtre. C'est k ee qui 
anse TAngMene ^fnknde^ cet 86aadale9;iimei«0«6e de ces foir^T 
^etikces erioaied îiilîme»^ comow âne bourgeoise 
i qaà a^a rien i faine* Ou oopupene CiievefeT i Mtitravers, MaU 
à€te9vsekj.Oa4imii^det toctaaiiinaii, dies fmblesflesà k 
; 4m rit tant: bas( on WkiM toot haut» Ce monde étrange de 
riai^elerre « ceinende4'i([ifBieMe€t«keé fiarsea babitude&, se sent 
koKOB d'namoonNnaajtfoiigitono twaea*ya(^esmor^ U y a 
fa eAlé ëa mari hnaoconp de talenl» dncAté de la Cems^e un graod^ 
4ésir de maBee* Si fenaari a«Me, a» ks ptalonîsant, ses coaquétef 
m» dévaîk avaç bcaacoop de eandeur le» agita» 
I de son ame el son, isKlinatioo viveponr krd Cbeveky. Lim 
Maltmwss a lécn ktif^emps aaec une Agnès Sore! de 
tlayàlafaclk il a kîl appsendielepkHo; l'antre raeante iogéi»H 
MBt ooè soirée aaiitaiiie i Venise, pendant laquelle soirée krd Glif- 
hfd (e*es| k Mattcaners 4k hdf Bnlwar) éHataa bal; puis un éva- 
saaiwfnafnt , no bras démis par k brntalitédiiiMri, na corset délacé^ 
aasoCs, nue naît sur rAddatique^ tard Chaveky presse lè.Qae sais- 
ie? La scène de rcnsan ksMins éqiuYoqae, et ceUe qui se concilie 
k moins avec fcs.CMgepces de k lai cnajngalew 

Ladf Balfsarn'eiÉpas^nossrkcaoyonadamoiAa^de.race anglaise, 
■ak de sang bel^e. EBe a e* glande pcâae, coiwne tantes ks étraa- 

1. 



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100 RBYTE DBS DBUX MONDES. 

gères , à s'accoutamer au joug , à se ployer an lacet, à vivre sous Té- 
tiquette anglaise. La pauvre reine Charlotte ne fut pas moins embar- 
rassée, lorsque, au sortir de sa Germanie sentimentale et pleine 
d'indulgence pour les erreurs des cœurs faibles , elle vint habiter 
Carlton-House. Lady Bulwer a'en veut pas seulement à son in- 
fidèle , mais à tout le monde; elle trace des caricatures de TancieuDe 
noblesse, delà nouvelle noblesse, du frère de Bulwer (le diplomate 
Henry), des élections, des électeurs, des gens de province, des lions, 
des lionnes^ des colonels , des gens de lettres , des hommes politi- 
ques. Elle fait moisson de tout cela, et ce serait une très piquante 
satire, si Texécution répondait à l'intention , et si elle avait le quart 
du talent que comportait sa malice. Mais le décousu et la mauvaise 
humeur gfttent presque toutes ses pages. Cette vie domestique bru- 
talement esquissée, ces peintures grossières de la réalité, ne tou- 
chent et n'intéressent pas. La main de l'artiste manque partout; on 
n'a d*estime pour aucun acteur; les continuelles médisances dont le 
livre est rempli piquent médiocrement la curiosité. Que nous im- 
porte, après tout, que lord Clifford (ou M. Bulwer) ait été un mari 
sourcilleux et dur, que son frère ait joué dans la famille un rôle in- 
férieur et comique, que la gouvernante de miss Bulwer ait eu des 
charmes pour le père de sa pupille? Au romancier comme au peintre, 
nous demandons qu'il nous plaise et nous séduise; nous nous sou- 
cions peu du reste. Lady Bulwer a cru exercer une vengeance ter- 
rible; j'ai peur que son arme d'attaque n'ait éclaté entre ses mains ; 
c'est elle qui est la plus dangereusement blessée dans cette escar- 
mouche de ménage. On savait très bien que la vie de son mari était 
mêlée d'amour et d'intrigues ; on ne regardait pas comme un être 
parfaitement pur celui qui nageait si violemment à travers toutes les 
agitations de la politique , tous ses cahots, toutes ses trames, toutes 
ses déceptions, jointes au fracas de la presse et de la Ittérature 
militante. Ainsi, le livre de cette lady mécontente ne soulève aucun 
voile et ne détruit point de masque. Que nous apprend-elle? Qu'elle 
méprise la société anglaise , qu'on y trouve une foule d'idiots gour- 
més, de sottes prétentions, de douairières corrompues, de dandies 
imbéciles , et de bourgeois crédules. Ce n'est pas assez de nous dire 
cela ; la race des sots est immortelle, infatigable, prolifique; chaque 
pays a ses variétés en ce genre; sans doute, nul ne doit prendre 
la plume pour donner au monde une instruction si peu nouvelle. 
Faites un bon livre; c'est tout ce qu'on veut de vous. Pour nous 
autres étrangers, il y a quelque attrait de malice et.de recherche in- 



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LITTÉRATURE ANGLAISE. 101 

coDRne dans les portraits satiriques de l'auteur; les Anglais ne peu-- 
reol y voir que de la malice sans grâce et du lieu commun sans style. 
D*lsraëli jeune, Grattan jeune, Théodore Hook, Galt,Bulwer lui- 
même, ont. beaucoup mieux décrit ces ridicules de la société an- 
glaise; ils ont mis plus de vérité et moins d'Apreté dans leurs ta- 
bleaux; ils ont esquissé des silhouttes plus vraies, et ne sont pas 
tombés dans l'exagération que lady Bulwer se permet. 

n y a cependant quelque éclat dans le Qel dont elle détrempe ses 
couleurs. Elle déclame plus amèrement que ne pourrait le faire une 
Anglaise d'origine; le mauvais style de son pamphlet, qui écor- 
che tour à tour très audacieusement le français, l'italien et le vieux 
saion , donne une vie assez originale aux portraits qu'elle trace. 
Voici son vieux whig , l'ami de Fox, le héros de l'ancienne école libé- 
rale anglaise : « C'était, dit-elle, un libéral de la souche primitive, 
fidèle jusqu'au bout aux bottes à revers, au groom en livrée et au 
spencer par-dessus l'habit. Vous le trouviez aussi souvent à la fenêtre 
du club que chez lui , et son ménage était bien le type du vrai ménage 
whig. Le coulage de sa maison, la misère de son luxe mal dirigé, 
le ruinaient sans honneur; et cela lui importait très peu, pourvu 
que l'on regardât son hôtel comme étant à la mode et son salon 
comme agréable. Quand on s'est grisé avec Sheridan , qu'on a discuté 
avec Fox, et qu'on a écrit des sonnets à la duchesse de Devonshire, 
il n'y a pas moyen de ne pas s'estimer infiniment. C'était ce que fai- 
sait M. Neville. Sa vogue d'autrefois, parvenue à l'état de momie, 
loi semblait néanmoins incontestable; il s'adorait. L'intérieur de sa 
maison le représentait tout entier. Tapis fanés , rideaux flétris, pas- 
sementeries usées, vieilles ottomanes de couleur chamois, avec des 
grecques pour bordures; fauteuils grecs, peints en blanc et ornés de 
bois doré; petites cheminées étroites avec des feux imperceptibles; 
candélabres de forme arriérée , aux chaînettes suspendues et aux 
omemens passés; valets sans poudre, mal chaussés, mal tenus, en 
culottes de nankin, avec des boucles en argent; sommelier au gilet 
de daim et au pantalon gris-de-fcr; salle à manger obscure, aux 
rideaux rouges, aux tables mal cirées, aux chaises de maroquin rouge. 
C'était l'exacte copie d'un intérieur whig à l'époque où Napoléon 
levait des armées et où William Pitt levait des taxes. Whig dans la 
rie privée comme dans la vie publique, il avait invariablement re- 
cours à son grand principe : les expédions et les demi-mesures. Son 
dief était ivrogne, mais excellent cuisinier. Comment s'y prit-il? Il 
lui donna carte blanche après dtner seulement; mais, avapMfrSCEnêiT,^^ 

Digitted by LiOOSle. . ., \.JJ^ 



. •••• 

lOir RETtnr 1HIS mcx MOillMàL 

il ftltaititré mge. C^UR mi ekcetlent ^re, hb ikjà iHarf, èà patolèf. 
Il aurait tKmt hit pour rendit sa femme betiréttsé é| ses ettfasiâ satis* 
faits, â rèxceptioÀ dé la gêde à s'iiiiiK)ser; cela était hoi^ de sa^ 
nature. Dès qu'on lui demandait de Tàrgent, il répondait toujourt : 
c Ma cbèrè attiie, je ne sais où donner de la tête; cent livres sterling 
« me sont absolument impossiUes à trou?er. Prenez étiez les four-' 
« nisseurs tout ce quH ?o«s plaira , et qu'ils n'envoient leér note à 
a la fin de Tannée. Surtout, ma feomié amie, pë Vous privez de rien « 
« je V0B8 le demande en graee. » — Il talssaîC ses eirfans 6rer & vue 
sur lui, les y engageait même, permeMait aux choses d'aller feur 
train, et s'apercevait en définitive (résultat peu étonnant) que sob 
passif débordait son actif. » 

A la bonne beuiel voilà une peinture Ihcile, franche, peu pro- 
fonde, et, après tout, vraie. Comme fauteur n'y a pas mis d'âpreté 
ni d'amertume, onla lit^vec plaisir, t^ourquoi n'a-t^Ue pas écrit son 
roman de cette même plume? Mais elle avait à coeur de se venger; 
elle ne savait pas que Timpartialilé constitue une très notable portion 
du talent, et que nous ne Usons avec un grand plaisir que ce qui 
nous semble ingénu, vrai et simple. Quand on fait les gens trop^ 
noirs, on invite te pullfic aies blattehir. H. Bnlwer est, on le dit au 
moins, un peu gourmé dans ses manières, un peu superficiel dans son 
savoir, noi» savons que ces défauts hiî sont reprochés. Il est encore; 
possible qu'il ait en commun, avec tous nos aspirans au génie, ce 
charlatanisme, cette outrecuidance, cette certitude de soi-même, ces 
joues gonflées, ce front haut, cette mine de rodomont que la fai- 
blesse du temps actuel récompense et couronne; c'est très possible; 
mais ce qfue nous déclarons invraisemblable et faux , c'est la ressem-» 
blance absolue de Bulweravee le portrait suivant de lord Clifford, 
nuùri persécuteur delà femme persécutéedans le roman de M'^^'Bulwer. 

«( Lérd Ctifford était un personnage perpendiculaire, aspirant à 
sept pieds. On eoncei^it, en le voyant, Tidée que, même endormi, 
jamais il ne s'était rendu coupable d'une attitude aisée; raide comme 
une barre de fer (o^apoA^r), il avait les cheveux bruns, durs, droits^ 
inflexibles (très inflexibles), de petits yeux d^un gris clair, un nez sî 
aquifin f« sa courte anmit pu passer pour une caricature, la lèvre 
supérieure longue el droite, symptôme irrécusable de rentêtement 
le phis inf IneiMe. il est peut-être inuff le de faire observer qu'il por- 
tait toujours en soirée un habit Meu à boutons d'or, avec une cravate 
blanche tnèB empesée, très raide conum son mattre , et que vous au- 
riez cm tuilto daat le m»toe. La Mluré M avait fait cadeau d'une 



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ioleniseiice acteqpfloe, cMiposée de pièces «t et porcMOX incôhé- 
feii6, ioe^ngnis, dont lepr possesseur neeavait qte faire « et qa'Q 
s'ocimpatt étemeHemeoi à rapiéeer» à pecosdr^^ À raeltre en onîm; 
iepauvre bpÊOÊm n'en fiùjgsoit pas et s'occïipnt petpétaeilemnit à ee 
inrail , aVec oae arroganoe qw se erayait capable de tout Sa pné- 
tentîGtn à rueiversaUté faisait ressembler son esprR à un eieaiplam 
un Penny Cffçlapœdta^ imprimé la tète en basw Les lieux communs 
aortaient de sa bottche a^ç une emphase gigintesdltte et pompeuse 
qui rappelnit refibrt ridicule d*ttn éléphant qui courberait sa trompe 
pour recueillir un brin de paiUe. Cet homme qui croyait avoir tout 
appris avait sans doute entendu parier au coHé^^e du centre ide 91a* 
vite et de son importance; aussi s'étadiait-il à Be lé perdrç jamais; 
son éqiiitibre ae se^lécangeait eu aucune circoastanœ» et l'evtrènae 
iatérftt qu'il attachait à sa personne le persuadât qu*il était TakMe 
nécessaire à la pondération de Tuoivers; aiussi en psenait-S le plus 
grand soin et le plus coostanL il ne riait pas, et qtnnid il lui arrivait 
par hasard de faire rire les antres, la contu^an ne s^éteiriait jamaÎB 
jusqu'à lui. UHra-libéral en poKtique ,( cela rend la diclamatiou plus 
fMnîe) , aotocraieet tyran dans la vie privée , sans donle par compen- 
sation ; Caiigula dans ses 4ccès de clétpeuee^ et Dracon dans ses 
accès de mauvaise humeur* tout ce qui lui «pparteiiait était mer- 
"teilleai , parfait, incomparable, sa femme exceptée. Elle n'apparte- 
Bail pas précisément à sa race, elle u'élait pm de sa acmcfae; on la 
tolérait , et voilà tout s 

La femme irritée se laisse trop seaAir dana œ polirait. Eh! non, 
ce n'est pas là Bidwer, le dandy élégant, aux tnsques de salin riolel, 
aux gants irrépracbables; raide eu effet, mais d'une raideur jtm 
fcyronienne qu'aristocraliqne. M** Bohrer a oanCoarinia hauteur de 
raristocratie de naissance avec celle de rhpanne à la amde. Elle n'a 
pas eu le tact de distinguer cette soufcilleueot démaaalique fan*- 
meur qui coudoie et fend orgueiileusenent la foule «pour ne pas s'y 
perdre et s'y confondre, de cet autre nrgucU d'une noèlesBe antique, 
fier de ses aïeui , fier de sf position, fid marche la tèle haute et les 
yeux termes. Ce sont deux telés bien difGireoles. M. Bulwer a la 
morgue de l'homme nouveau, qui capte la popularMé. Il faut bien 
faire le fat et le fier, pour se frayer un passage à travers le pett|de; 
les masses écrmeut cens qui ne les écrasent pm, et M. Bulwer s'est 
fait l'homme des masses. Yoyex Mirabeau, OH>raiell et tom les tri- 
tons, ils ont une démarche et des tans de lupiter ; s'ils se faisaient 
pettts, toirte la canaine les foulerait ans pinds. 



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10k REVUE DES DEUX MONDES. 

H** Balwer ne ménage pas lord ClifTord; elle porte tonte son 
indulgence snr Julia , l'héroïne, sur lady ClifTord , c'est-à-dire elle^ 
pième. Elle lui prodigue les lys et les roses, la beauté, les grâces, 
les gentillesses, les amabilités, les conquêtes, les douleurs intéres^ 
santés, et aussi les amans. madame Bulwer! ceci ressemble trop à 
une caresse devant le miroir; vous ne pouvez, en conscience, avoir 
toutes ces perfections d'ange^ Êtes- vous ou n'ètes-vous pas ladj 
Clifford ? Si vous ne l'êtes pas, votre œuvre est plate, c'est un mau* 
vais roman qui ne peut exciter aucun intérêt; si c'est bien vous, 
l'amour-propre est excessif, et le public prendra parti contre votre 
outrecuidance. C'est dommage vraiment que vous n'ayez pas vouki 
peindre, avec aigreur, si cela vous semblait bon , mais du moins 
avec franchise, cette étrange société anglaise que vous avez l'air de 
détester si fort. La lutte corps à corps de M. Bulwer lui-même contre 
l'opinion , ses efforts vigoureux pour se procurer une place ou plutôt 
se la creuser dans le bloc de l'aristocratie solide et généalogique de 
l'Angleterre, méritaient d'être observés : il y avait là tout un drame. 
Il lui a fallu, dites-vous, se poser, se gourmer, faire le matamore» 
braver, attaquer, critiquer, intriguer, pour arriver à son but. Aussi 
souple que Beaumarchais et plus altier que lui en apparence, il in- 
dique (nous le pensons du moins) un point de transition, un mou-* 
vement, une époque dans les destinées de la société anglaise. Il n'est 
pas vertueux. Je voudrais bien que l'on me montrât des personnages 
vertueux, commandant à la scène politique. £h! mon Dieu! il y a là 
trop de dupes à faire et de vices à combattre. Un ingénu qui essaie* 
rait de se démêler innocemment de ce grand chaos, de cet imbroglio 
immense, ferait une trop ridicule figure; ce serait l'abbé Lamourette 
dans la révolution , un mouton parmi les loups. Je crains qu'il n'y ait 
chez la plupart des gens qui réussissent dans cette sphère un peu du 
loup, beaucoup du renard, quelque chose encore du tigre. Lady Clif- 
ford savait bien qui elle avait épousé. Un bon romancier eût indiqué 
finement les hautes qualités cachées sous cette peau féroce , car Tbu- 
manité n'est jamais expressément et complètement détestable. Il y a 
des fils d'or enchevêtrés dans les trames les plus abjectes, et de bons 
côtés chez les pires des humains. La grande et profonde science qui 
découvre ces fils d'or est inconnue à lady Bulwer. 

Nous voudrions savoir dans quelle espèce de société française 
M"* Bulwer a eu le malheur de vivre; les personnes de notre nation 
qu'elle a connues lui ont donné de bien mauvais exemples, lui ont 
appris un très mauvais ton, et lui ont laissé des notions très erro- 



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LITTÉRATURB ANGLAISE. 105 

lées sur tontes choses. Ce n'est pas certainement dans nos salons 
qa'elle a pn voir l'espèce de Français dont elle nous montre les 
tristes et misérables échantillons dùns son livre. C'est un M. de 
Kivoli, qui ne procède que par calembours et par éloges de lui- 
même; c'est une M"' d'Antoville, qui s'évanouit à tout bout de champ, 
et qui est à la fois pédante comme M"* Dacier et facile comme Ma- 
non I>eIomie. Après avoir présenté au lecteur ces ravissans modèles 
de la civilisation française, et prouvé ainsi qu'elle a vu le monde 
et observé les conditions humaines, lady Bulwer cite les auteurs 
français qu'elle a lus : c'est la parodie de Werther^ farce des Variétés, 
t laquelle elle emprupte une page; Heureusement^ ce conte de Mar- 
montel que vous savez ; le Tableau de Paris^ qu'elle attribue à M. Né- 
pomncène Lemercier, et dont elle loue lé bon sens philosophique et 
les vues justes. Les vues justes et le bon sens de Mercier I juste ciel ! 
Elle étale de l'italien et du français à perte de vue, et chacune de ses 
citations est un massacre de syllabes, un hachis de voyelles, une meur- 
trissure du dictionnaire et de la grammaire, à faire pitié. Les Anglais 
•ot la fureur de citer du français, surtout quand ils ne le savent pas; 
M. Bulwer, le mari, a commis dans ce genre-là des bévues incroya- 
bles. Mais au moins il a placé dans son Maltravers un portrait de 
Français réel, un Français véritaUe, un M. de Montaigne, qui ré- 
sume fort bien l'homme de cinquante ans, tel qu'il est, en France, 
avec son ironie tempérée, son activité modérée, son expérience ha- 
bile, son scepticisme invétéré, sa politesse mesurée, son peu de foi aux 
hommes et son peu d'enthousiasme pour les choses. Nous conseillons 
ilady Bulwer, si elle veut devenir bonne romancière, de relire cette 
partie de Maliraversy qui est excellente. Quand elle raconte des anec- 
dotes françaises, elle devrait réellement s'assurer du sens des mots 
qu'elle emploie, de celui du mot rouéy par exemple, qui ne veut pas 
dire voleur j comme elle le croit, mais supplicié par la row. Elle a 
sur ce pauvre mot une note merveilleuse, merveilleuse de pédanterie 
et d'ignorance. La voici toute entière, cette belle note : v Avant la 
révolution française, le mot roué s'appliquait à tous les bandits, 
escrocs et meurtriers, et ne s'appliquait pas comme aujourd'hui seu- 
lement aux libertins ; il y avait seulement quelques personnes qui 
l'employaient ainsi , mais elles avaient soin d'ajouter cette épithète 
tout-à-fait française : un roué aimable^ c'est-à-dire un. libertin par 
excellence, par opposition au simple vagabond ou roué. » Pas du 
tout , madame , vous perdez votre philologie, et vos études de mœurs 
sont incomplètes comme vos études de grammaire. Les roués de la 



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lOB BX¥Um WB VEUT iÊO^^ 

régence, maavais Mgeifi qui se pemiettaieot tout et se joi^iettt 
dignes de la r«Be, Ml fait entrer dans la langue française ee mot q«e 
le plia petit éeoUereomiirend. Galas a été rooé» Desraes Ta été; les 
ania du evdfaal. Dubois élafent aussi des roués, nnis d'ine espèea 
diffèsentc Oaesl fimiment hoBten de faire de teHeafeçens à oae 
bêle éMKv <pii«.4it^oii, eiC ttte jtiir; elle en eameni elle^niène 
BiodiaateneBt, ^piasd eNie panle de hâàa, aon kénaoïe peraéculée,. 
à lafMlia cHe atÉritaa les floa beaax yeoi , fe pfeis joli eoa> la piM 
dé<WmM(MBV(#iin|l'i9M^ 
publiai ÀmiMMàxièBtk^ 



joamrifele firaBcais qnfeUe vencoBÉite à Vema,. et qu'elle nomme 
M. BartiMiiiBr, eaCnssi bêtement spiriAïieletaïasi spirilHrilement 
msttppoftafafe fue sa li^^AntaviHe et aa» M. de UmIL Encore une 
fois, oè Mj Bnhreif a^t^lfe Va èeÉ geifii^^ ^ ^ 

Elle M Imite paa bien M. Fonblanfoe qu'elle appdie IL FoMoir, 
ni iea entes lédcRtenn de l'E^aiMsiiar qu'elle oomoR l'/nevaN^ntor, 
et cpi'cUe moBÉTB abBofauMnt.Ji;wpis ans volontés de IL Bidwer; 
sonmisrion aaCle el Ikàte^qd n'a jamais lien : les bomones sent moins 
abswda qne IT* Lytton MiPer ne les fait Un parà maieiie d'ac*- 
eord sons un drapon, et c'est le porte^lrapeaii qui recueille ordi* 
naireraent les bénéfices do. eoBÉpt; mais les antres oe prétendent 
pas abfniet lenr tntdiét : ils ae eotiservent une bonne pari. C'est voir 
grossièrenKniot,nié(tenaM»t femoode^ Leshoopoes, qoe d'aîooter 
foi i cer excessives et extraondinairefr a^n-vitudles dé rhunmoité. 
M** Bntaver exagèie aussi les niaiserie^ électorales* Enfin tofis les 
vices d'auto]* defienneot pour elle des monstres, et toutes ses propres 
vérins s^élèveni i des proportions infinies comme sea souÉrances. 
Panvre hdr Bulwer! die aura donné à la société anglaise le plaisir 
passager (pK celte soriéké préfère & taiB les plaisî», l'agitalinn d'un 
peu de scandale; die aura détruit sa position sans nuiite à son mari , 
anmsé las badandi ëana venger ses îiipHea^ddétrail on réputation 
de femme spirittelle sans taceonnAoder>soa ménage; 

PsiLAnÉn CHAsifa. 



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LE» 



CONSCBITS m PLO-MEUR 



( C«R]r«VAIJLIiBli). 




» , » 



L 



Jeunes gens désolés, qiri pertes p«iir la Ttanoe, 
Conscrits dlm len^ 4e paii , enuoeDes Teapéfaoce! 
Elle vous guidera loûàde^MS lerU.taBCs, 
Un jour vous reviendrez aisec eUe «i pays. -^ 



H. 



UnieiapafiBt (qwjaflaai^, Seigoenr^ ilmiieiiaiasel) 
Où tous ceoji. de ^i^gf, ans mandisisiûent leor ifimwe : 
Par bandes chaque année on les vojpait partir; 
Hélas 1 on ne voyait aucun d*eux revenir. 



(t) Composé anssi dans ridiome de Bretagne par M. Briieux, le chant des Cbiii- 
fera« de P/d-meiir fait partie de ses poésies enlingiieceMqiie» inpriraées chez 
E. Davergcr. Peu de personnes eonaaissent aaioi«nai Futlede fériantion hé^ 
rolque ici coDsignc ; quant auft croftaoes pqputoîKt sar IbH^Qiéon , ellaa tendent 
de même à s*eflkcer. 



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108 RBYUB DBS DEUX MONDES. 



IIL 

Les bourgs étaient déserts; des gens usés par Tflge 
Ou des enfans erraient seuls dans chaque village; 
Partout les bras manquaient pour semer et planter, 
Et les femmes enfin cessèrent d'enfanter. 

IV. 

Or, BonapaKe iHait le chef qui pour ses guerres 
EnIcTait sans pitié leurs fils aux pauvres mères : 
On dit qu'en Tautre monde il est dans un étang , 
Il est jusqu'à la bouche en un marais de sang 



ti>r^u^ c«>ux de Ptd-Meùr pour ces grandes tueries 
Furt>ut marqués : ^ Le loup est dans nos bergeries , 
K l>irt)ut-ils eu pleurant , soumettons-nous au mal 
^ Kt tondons uoUe gorge aux dents de Fanimal. » 

M 

lU diront au curé : « Nous partirons dimanche , 
\{ IVoiios pour iK>us bénir letole noire et blanche; d 
A louni parens : u Mettez vos vètemens de deuil ; » 
Au menuisier : « Clouez pour nous tous un cercueil. » 

VU. 

Iltirrlblo chose! on vit, traversant la bruyère, 
CrH Jeunes gens porteurs eui-mèmes de leur bière; 
lU menaient le convoi qui pleurait sur leur corps, 
lit, vivans, ils chantaient leur office des morts. 

VIIL 

Beaucoup de gens pieux des communes voisines 
Étaient venus; leurs croix brillaient sur les collines; 
Hur le bord du chemin quelques-uns à genoux 
l>i»aient : a Allez, chrétiens ! nous prlrons Dieu pour vous. 



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LES CONSCRITS DB PLO-MSim. 109 

IX. 

le soir, dans la lande où finit la paroisse , 
6te le convoi ; ce fat l'heure d'angoisse : 
la bière on jeta leurs cheveux, leurs habits , 
ut l'enterrement chanta De Profundis. 

X. 

>ères sanglottaient. On eût dit que les femmes 
leurs cris forcenés voulaient jeter leurs âmes, 
appelaient leurs fils en se tordant les bras ; 
ne s'ils étaient morts, eux ne répondaient pas. 

XI. 

es et sans jeter un regard en arrière , 
irtirent, laissant à Dieu leur vie entière : 
: à deux ils allaient tout le long des fossés , 
3rnes qu'on eût dit de loin des trépassés. 

XIl. 

reçut ces martyrs. Dans quelque fosse noire 
s os depuis long-temps sont plus blancs que l'ivoire, 
it aux parens, la mort n'en laissa pas un seul. 
> et fils tiendraient dans le même linceul. — 

xra. 

es gens désolés qui partez pour la France , 
crits d'un temps de paix, à vous bonne espérance ! 
londe est beau, partez! de retour au pays, 
ment vous direz un jour : J'ai vu Paris ! 

A. BftiZEUX. 



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il i jiui- i>« I j.ji. . > un,.ja.. ' .m. m» 1 1 r"P i 






LETTRES POtlTiôCESw 






IL 



^ Vous loyes, moo qber monsieur, que Bagdad ain^i iipie Baasorah^ 
ces deux villes fersanes^ u'oBt pQ3 été prises par les lieutenant de 
Méhémet-Ali. La Kussits n'a pas, non plus, nolisé des bàtîmens pour 
le transport de ses troupes dans la mer Noire , sa flotte ne s'iest pas 
avancée entre Bourgas et Boujpfkderé jusqu'à Anada; la flotte tur» 
que n'a pas fait voile de Bamal-Bakcherch pour la côte de la Syrie, 
et sans doute l'armée du suitem tfn pas escore firaniditla ftotittère du 
pachalik d*Alep pour attaquer Ibnihfm-Pacin par le eéd»^érieur 
de TEuphrate. Ainsi, b paix n^est pas encore .très eompvofiiJise, et, 
bien qu'on parle de Toccupatlon de quelques irHIage» syrten» par des 
détachemens turcs, je persiste à croire que le statu quo ne sera pas 
détruit ; s'il est ti^Mblé quelques momens. 

En fait d'hostilités, depuis ma dernière lettre, je ne vois que le 
discours de lord Dudley Stuart en faveur de la Pologne ou pour 
mieux dire contre la Russie. Pour moi, je suis charmé toutes les fois 
qu'il m'arrive d'entendre quelque petite sortie de cette nature, et 
c'est une joie toute patriotique que je ressens. Pendant beaucoup 
d'années, il n'était question dans les journaux du continent, tous 



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iiioddés sur les tMresi, (pie dé la seéléraCcsse &ritâifNiiqtie et ëe la peip- 
Sde Albimi. Maintenaflt les imprécsHbfts pobiiqms s^àdiressent à te 
Russie, aux baitafes Méseofttes, et j'éti sois rsYi; car puisqu'il 
(M mie bête lUfire à FEiirope, autant qae ce s^ft la Russie que nous: 
Ce que je reproehe seOtemeirt à lonf IhitHe^ Stuart, à H. Fer^ 
giBsm^««L4d|i|r^^ fifissl. iMsto 

pu le uiCM t angfaisi^ génératrcTest, sdon une Rk^è que je vmisaf 
d^eiprimée, de voir lies chosesmoins grates qu'elles ne sofnt. Hf 
toi donc que je me rtpété. En repredianC èr lerd MPelbourne sef 
fampUneiis As poHtesse au jeuîSe ftétffief ittpérial , lord DtvAey 
Stoart a sonné Taitarme disais toute TAnflelme , au si^et de Ilnsou^ 
ciante imprévoyance de notire premier iMflistre. le ne saï^ jusqu'à 
qael point il mérite ce repnidie, et Jesois loin d'ajouter foi à fAryus, 
ne de nos feuHles qui , d^, i^ fçç^^^^logue entre le vicomte 
Bei ftmun e et Ibnf liormanby /repr^leotaii , H y a peu de jours , le 
premier ministre couché sur un sopha , lè^ Mémoires dierGrammont 
i là nain , et se faisant attifer les cheteu en< attemfant rteure de 
monter à eheral avec la reine/Ouot qo^H en soit ries inqtiiétudes 
de lord Budley Stuart me semlMent maf dirigées. Sirlbfin Mae-!feîil , 
après atoir écrit durant deui amiées à notre gouitememenK que tes 
roules à travers fti >Wfee, vértrflftaf et Caodatiar, sont ft peu près im- 
praticab|l6», ^ qu^ lai eominuoication jusqu'à Tbidiis est une chi- 
mère, s*est tpiot à cmtp ravisé,. Les dernières dépêches qu'il écrivit 
avant ^on départ de Téhéran annonçaient qu^une armée nombreuse 
peut traverser la Perse sans inconvéniens , et qiVlte trouverait 
sans nul éoqte de ^rapdes facilités à gagner tfndus. A mon sens , sir 
JohnJMac-NeîB çxagère eneore, et iord Dudtey Stuart conclut mal 
de ces obseryatSons. Sachez donc, monsieur^ pour ne pas tomber 
dans les mêmes erreurs, qu^tané armée russe ou persane attein- 
diait difficilement rfndos à travers rAsie, etqu^une fois fà , je né 
sais en vérité ce qu'elle pourrait y faire. SescetKfre gaiement le 
grand fleuve pour aOet conquérir llnde s^r tes traces dé Bacchus 
et d'Alezandre-le^Grand? Hais malgré tout Tavantage qa^il y aurait 
pour les Rosses qnf, une fois à Flndus, n'ont qu*à le deseenthre pour 
venir à nous, tatdts que pour vetiir à«ui nous serions obligés de le re- 
mootçr, je ne comprends pas lé but de celle expédiliont at, sr je le 
comprenais, je n'en verrais pas moins toutes le^ diflDcullés. Lord 
Dudiey Stuart, encore une fois, Vis pas senti toute l'étendue et la 
gravité do danger, et ^ pour ma part , je trouve qu'iî a été trop mo- 
dèle dans ses i mp réca t ions de Frec'Màson's Bail y oà il s'agissait « 



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112 REVUE DBS DEUX MONDES. 

après tout et malgré les apparences , beaucoup moins de la Polo- 
gne et de la Russie que des iptérèts commerciaux de l'Angleterre, 
compie partout où deux mille Anglais, plus ou moins, se mettent à 
manger, à boire ou à pérorer ensemble. Eh bieni monsieur, les in- 
térêts de l'Angleterre méritaient une colère et une indignation bien 
plus grandes que celles de lord Dudley Stuart , car qu'est-ce qu'une 
expédition militaire à travers l'Asie centrale, sinon un fait passager 
avec mille chances contraires , tandis que le mal dont souffre l'An- 
gleterre est un fait permanent, qui a lieu chaque jour , et qui s'ac- 
complissait au moment même où parlait le noble lord? Vous voyez 
bien que je parle des expéditions commerciales, qui s'opèrent sans 
cesse entre la Russie et cette partie de l'Orient. 

Un de nos intrépides voyageurs a traversé récemment TAsie cen- 
trale. Vous avez entendu parler de lui, monsieur. Saxelation est 
un document précieux. Ce voyageur est M. Alexandre Bûmes , alors 
lieutenant au service de la compagnie des Indes , et formé à sa mis- 
sion, comme tous les jeunes gens qui se destinent a ce service , par 
l'étude de la langue persane, de Thindoostani et de quelques autres 
dialectes de l'Orient. On lui donna toutes les facilités et on lui fournit 
tous les prétextes possibles pour remonter l'Indus. C'était un projet 
qui roulait depuis long-temps dans la tête du jeune officier, et, en 
cela, il avait devancé le gouvernement anglais. Employé comme 
officier d'état-major dans le Cotch , à l'embouchure même de l'Indus, 
il offrit, en 1829, de traverser tous les déserts entre l'Inde et les 
rives de l'Indus, et une fois arrivé par terre à la partie supérieure 
du fleuve, de le descendre jusqu'à la mer. Ce projet fut agréé par 
sir John Malcolm, gouverneur de Bombay, qui attacha le jeune offi- 
cier à la partie politique du service, afin de lui donner un caractère 
public et plus d'autorité dans le pays qu'il devait traverser. Il venait 
à peine de partir quand une dépèche du gouvernement suprême de 
l'Inde le rappela, et ce ne fut qu'un an après qu'il reçut la même 
mission sous une autre forme. Il fut nommé pour porter les présens 
envoyés par le roi d'Angleterre à Rindjit-Sing, roi de Lahor, en 
remontant les rives de l'Indus jusqu'à cette capitale. Là, il jugea à 
propos de quitter son caractère public d'envoyé, et pénétra comme 
simple voyageur dans le Kondouz, dans la Boukharie et dans le Tur- 
kestan, d'où il se rendit en Perse. Permettez-moi de vous' dire 
quelques mots de ce curieux voyage. 

Les présens consistaient en cinq chevaux gigantesques et un im- 
mense carrosse. Remarquez, mon cher monsieur, le choix de ces 



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LETTRES POLITIQUES. 1F13 

présens. Les chevaux venaient d'Angleterre; d'après le conseil de 
M. Bornes, on y ajonta le carrosse, qa*on fit faire à Bombay. Les 
émirs du Sindhi ont toujours montré une grande défiance des Euro- 
péens, et ils n*ont jamais permis à aucun de leurs ambassadeurs de 
remonter Tlndus, ou de se rendre par terre au-delà de Haiderabad, 
qui n*est pas à une longue distance de son embouchure. Or, des che- 
▼aux et un grand carrosse doré avec les chevaux, ne pouvaient 
ïoyager par terre sans que les uns devinssent fourbus, et que l'autre 
De fât grandement endommagé; et quant à renvoyé, il avait ordre 
de remettre les présens en personne. Nonobstant ces bonnes raisons, 
ta lutte fut bien longue pour pénétrer dans Tlndus; le grand navire 
qu'il avait fallu introduire dans le fleuve pour porter le grand car- 
rosse, avait un fort tirant d'eau, et il n'avait pas été choisi sans des- 
sein; mais les agens des émirs en conçurent de Tombrage , et il fallut 
presque livrer bataille pour pénétrer plus loin. L'envoyé , parvenu à 
one certaine distance, fut obligé plusieurs fois de redescendre le 
fleuve jusqu'à son embouchure; mais il ne se rebuta pas, et se pré- 
seflta chaque fois à une autre bouche, et ainsi il en étudia presque 
toQtes les branches. 

Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, toutes les difficultés qu'é- 
prouva ce pauvre jeune homme, même comme ambassadeur, et en- 
core était-on bien loin de se douter que ce directeur d'un carrosse et 
de cinq chevaux était un habile ingénieur, muni de tous les instru- 
mens nécessaires, chargé de reconnaître la profondeur des eaux de 
riodus, sa largeur, la direction de son cours, les facilités qu'il offre 
pour la navigation des bâtimens à vapeur, les qualités et la quantité 
de matières combustibles qui existent sur ses rives, ainsi que l'état 
des princes et des peuples qui vivent dans ces contrées , car telles 
étaient ses instructions. Il se présente à l'entrée du Gora, la bouche 
principale. A peine est-il à trente-cinq milles de la mer, que les sol- 
dats des émirs s'emparent de ses bfttimens, les visitent, et refusent 
de laisser passer outre le carrosse, qui leur semble une machine in- 
fernale , destinée à dévaster le Sindhi. On lui fait donc descendre 
rindus, défendu par quatre mille hommes, et on l'oblige à revenir au 
point de son départ, en lui expliquant dans le plus grand détail, et 
par écrit , l'impossibilité de naviguer sur l'Indus , où , lui dit-on , il ne 
peut passer que des barques , sans mâts ni voiles , et on , en beaucoup 
d'endroits, l'eau n'atteindrait pas au genou d'un homme. L'Indus 
sans eau! Ces gens-là se figuraient qu'eux seuls connaissaient l'Indus, 
et ils ignoraient qu'ils avaient parmi eux des traîtres qui nous avaient 

TOME XIX. S 



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ffS REVei tIES BBUX M^VBIS. 

<l^4^'iiéefk sés^^^ pnfrfwMf^ çt ifMÎiUonnant^^ ainsi q^e }èat 
ef^^ishiiài ^m^i mm iieu qâe moi, moi^- 

sîéflr, queeêiB éra^reis sont Arrien, Qitinlë-C^ , Wédirque ^ et tocé 
ibsttgtorièiwifefe 

'^^^iflMiîmVp^^ àe G<Nra« iiWe compatriote se présente à la bouc^ 
(«'{tfaâ'onénisrfe; nais Mi YMIiemSsieid de nouvelle^ entraxes et w» 
aolife éeri^ eu Ton éaiiniénait tes rochers, les sables mouvàns, le$ 
todrbniîydi, Ws baals-^(kî(^ dîî ftenve. Au mîlieii ^^toute cette soK- 
^(àOiiàë perçait !a pensée que fenToy^ était ie précurseur d*QQ€l 
àirnîéé, et ({u'il' Tenait trâo^ la Wiite pour une expédHîbn (^nç 
àiÂre ntiliùre/ Cepbidbht taii^^^ à tri^in-^ 

ptîér, et l^on offrit au lieutenant Burnes de lui ouvrir la route de tenr^ 
pour Wi^méme^ jpibur ses gens, son carrossé et ses chevaux. Mais le 
iièùienanl Sé recria vivemefrt. Faire voyager par terre, sur leunf 
pièd^, sur s«s f^uei, tes chevaux et le carrosse de sa majesté le re| 
dé'LàlHMVci'était un sacrHége! Il menaça tant de s*en ptaifidra k 
ittttdjîè-Sfng/qBe» s^étant présenté au Hadjamri, Tune des ouïe boçH 
èfaes dû Qesfie et ao«î énitMuchùre centrale; on lé laissa passer, en hi} 
réfas(knt un pilote toutefois, dans l'espoir qu'il périrait en francWs- 
sàht Ta biéî^èl Tous Je^yéi déjà sur r Indus? Nullement, mo&sîew. 
Arfifé à Veau douce , on l'^arréta, en M renouvelant la proposition 
Jte voyager par terre, el il y eut dés conférences qui durèrent dix 
jours,' après lesquelles on te laissa encore un peu s'avancer. 

Je TOUS fais grâce des autres diflScultés qu'éprouva notre explora*» 
téûr, éfià nous à rapporté de ce voyage à Lahor une excellente carte 
du cours die Tlndus, que j'aî sous les yeux, et qu'il a relevée au raî- 
KendesT volées de canon et des coups de hsil qu'on tuf envoyait sou-^ 
vent soQS divers prétextes. Le voilà donc au pied des monts Hima>« 
layas, à Laber. Il a reoionté rkidiis à travers mHIe obstacles, en échap^ 
pant aux embèehes s«i»s nombre qM lui tendaient les petite princes 
dont il traversait tes états. Eb bien! il n'est encore qu'au début de 
soii voyage, et s'il veut aller toucher à la Perse o« à la rive de la mer 
Caiipienne, opposée à la rive rose de cette mer, it lot reste à tra- 
verser le Kondouz, la Boukarie^ leTurkestsn, et Taffreux grand dé^ 
sert, oà une caravane de cinq e«rts dlatlieaux suflK pour mettre à 
sec tous les puits. 

Il résulte de cette exploratiou de rfcuhs que l'espaae à parcoarit 
entre ses emboiichiit«s et L .hor aat de mille mille» Mglaia^ Aprè0 
avoir reçu les rivière» du Penjab , Flndos ne baisse juMais , dans 
les tempa de sécheresse, aa-^deasous de quinze pieds. Les piui^ 



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jriQ l i i lMiw 4f0à MvtgBOiit SOT. FIfiéiis MMVt 4e w Uai^M| |É aiç 

tameam aRgbdl. lis sont i mid pM, €A les Mime^ 

qpfan desfiiier*^ à là n^vi^tion ite flmim de^vork êb^ feits rar 

€è vMéMe. Ovine jours suflhpaieiyt i tin baHeac è vep^ fov 

•e veadre de Teaibbttehure de îlndw, è'esft-éHiire dé rdeéan fsH 

êkn, ii Làbor. Or pense q«11 eiiste èes férFaiBS ioiiillers dàij» lea 

«lBli»i»T6i6ttM dli eosrs snpériesr du fleuve; maris, ém le eas cé/th- 

Mf«, le 1)o}s, qui est ftrès-abondanl le long de ses rhies, servirait 

nbuèat eotnbâstifele. A ea est aiBsi dans i* Amérique An NON , «o 

tëà eaiploie êû eharbo» de 1)ois po v lies batean à vapear. Quant 

-en fesaéurees que ponrr ait trouver mie avimée, tes bestmpx el le^ 

approfjsiefmenieiis de toutes sortes èiisteirt e» aftofMkuoe le lofig 

des rvM» de Flndus. Éniii , pour terniner la^noRienclature de toutes 

ceséitamÉCê bvoraMe», la populaltp» est impatieHle de secouer le 

fsmgtfr àwmiqnt des vadjas, et diaprés «ne propliétie bfaen populaire 

êm CM pays, le» Aurais daif eut fes socnnettre uu ^or à leur 4o- 

■i aati »!» . Toulea ces notions, reeneiHies «vec une aapaeité et una 

perféréraiioe admirables par le fievtenant Vétbos, ont été fi o ns ignécs 

|ir loi av«e le pH» grand détail dans ses diivera «lénoires. I^uBie 

autre pnvt, ks forces aa^oiaes 'Hennenl déjà tas enAoncliaHres de 

rindtaSv et eommaodent sanaiigatiofi fw t^ooeupafio^despffovÎDecs 

4i Cotcb , perttton qui nous donne une eevtittne sécurité pour icelte 

frontière de Vlude anglaise. C'est là le beau eOté de TAsie centrale, 

fonaidérée fcpoMtdé vue aogliisu Jepnrie de la disposilâoD des 

iMveSv ^ de 4a possibtiilé dir tes renonter «vec ée oenbreusea era^ 

tareatiea»; car pour tis disposifiom des ebefset des peuples, malgré 

fes prophéties, malgré las eompKmena Jlalteof» adressés à notre 

.aMToyé pomr le gouveEnenMBt brilanmque, ileifale parmi em une 

haîne proCbmie et lune crainte sérieuse de In dorainatfon «ngbJse. 

Re conupCoua éaiic que sur 9ea choses, et rédtiaona à tour jwte va-* 

kar les paroles séduisante» de nos voyageurs^ de«esécrivaiBs. Ce 

aTeat pi& la première fois, d^allleufs, que f ai tien d^admlrer Feicés 

4e te crédulité, je dirai , sî vous voûtes, d^ pntrioCisBieile mes eem- 

pitria<es. Nousoei» aimon&tanÉ en généîal, nous éutiw Anglais, 

qoe nous soanmes trèfr<disposés ft regarder les nations que nous ne 

canoaissefis pas comme animées des son B mens que nous éprouvons 

pour DOUSHoèmes. C'est ainsi que }'eQtendais dire, il>y a peu de temps, 

ta plein parlement, que tonte la population de l'Asie centrale redoute 

la puiseance russe, et cherche à s'appuyer sur TADgleterre; et cette 

pensée était fondée sur ce que l'Asie centrale consomme annuelle- 

8. 



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116 RBYUB BBS DSUX MONDES. 

ment pour je ue sais combien de nos marchandises , en sorte que les 
sentimens de bienveillance pourrÀngleterre y augmentent en raison 
de rétendue de nos communications. Or, je vous montrerai toute 
rheure, monsieur, quelle est la nature de nos communications, ainsi 
que celles des Russes, avec TAsie centrale, et vous me direz après 
vous-même s'il peut s'ensuiVre quelque bienveillance pour l'une de 
ces deux nations. Je crois donc très peu à tous ces sentimens prèles 
aux Asiatiques centraux ; et s'il existe des pensées de ce genre dans 
ces populations , selon mon opinion très humble, les voici : les Tor- 
comans et les Boukhares, plus voisins de l'empire russe, craignent la 
Russie t ainsi que les habitans de Lahor, du Penjab et du Beloul* 
chistan redoutent la puissance anglaise, dont ils sont moins éloignés. 
Dans l'Asie centrale, en un mot, on se défie des infidèles selon qu'ils 
sont plus ou moins proches, et on les hait tous indistinctement. 

Vous allez en juger. Le jeune Burnes était venu comme ambassadeur 
à Lahor; il en partit sans caractère officiel, la prudence le comman- 
dait, et n'emportant d'autres instructions que celles qui lui avaient 
été données par H. Court, un de vos officiers français au service de 
Rindjit-Sing. Ces instructions se bornaient aux recommandations 
suivantes, faites par votre compatriote au nôtre : « Conformez-vous 
aux mœurs des pays que vous traverserez. — Dépouillez-vous de tout 
ce qui pourrait vous faire reconnaître pour un Européen , car vous 
seriez assassiné. — Ne faites aucune liaison sincère avec les Orientaui ; 
leurs paroles flatteuses cachent presque toujours de sinistres desseins. 

— Évitez toute conversation sur la religion. — N'écrivez qu'en secret. 

— Soyez toujours armé jusqu'aux dents. — Prenez l'apparence mi- 
sérable d'un fakhir, et que Dieu vous fasse arriver a bon port!» 
D'après ces instructions et d'autres verbales, l'officier anglais se cou- 
vrit de la robe des Afghans, se fit raser la tète, et quitta ses bottes 
pour prendre des pantoufles. Puis, ayant donné sa tente, son lit, ses 
malles, et n'ayant gardé que les instrumens nécessaires à ses obser- 
vations, il partit pour traverser la moitié de l'Asie, n'ayant pour tout 
bagage qu'une couverture destinée à couvrir sa selle et à lui s^vir 
de lit, car il ne devait plus avoir désormais que la voûte du ciel pour 
abri. Voilà, monsieur, à quel prix les Européens, Anglais et autres, 
peuvent avoir des communications avec les habitans de l'Asie centrale. 
Vous verrez tout à l'heure jusqu'à quel point les sentimens de bien- 
veillance pour l'Angleterre s'y animent et s'y répandent, pour parier 
comme nos écrivains de gazette et nos orateurs du parlement. 

Grâce à ces généreuses précautions de Rindjit-Sing, M. Bûmes 



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LETTRES POUTIQUES. 117 

traversa benrensement le royaume de Lahor^ et même, à Pechaîver, 
le sultan Hahmoud-Khan lui fit un bon accueil. Dans le royaume de 
ce prince, soumis par la terreur à Rindjit-Sing, on commence d^à 
à slnquiéter des Russes et à parler d'eux sans cesse , comme on 
(ait des Anglais dans le Beloutchistan. Il est vrai qu'une fois Lahor 
passé, on ne trouve plus personne qui craigne les Anglais, de 
5orte qu'on pourrait dire que les Busses auraient quelques chances 
de s*état>Ur dans la partie de l'Asie voisine des possessions britanni- 
ques, et les Anglais dans la partie contiguë à l'empire russe; encore 
l'occupation changerait-elle bientôt tout cela, et rendrait-elle a 
chacun des deux peuples la haine qui lui revient du côté des Asiati- 
ques en ce moment. Mais continuons de suivre notre hardi mis- 
sionnaire. 

Avant de s'avancer plus loin, il se rendit près d'un saint person- 
oage, et il obtint de lui des lettres de recommandations pour les 
principaux chefs du Turkestan. Outre ces lettres , il reçut du saint 
homme cette dernière instruction : a Ta réussite dépendra de tes 
soins à mettre de côté le nom d'Européen , et surtout d'Anglais , 
car les habitans de ce pays regardent les Anglais comme des intri- 
gans politiques, qui possèdent de grandes richesses. » Muni de ces 
a?is et de ces recommandations, il entra dans le Kaboul , et bientôt 
après commencèrent ses terribles misères. Dost-Mahamroed-Khan, 
roi de Kaboul, lui facilita, il est vrai, le passage de ses états; 
mais le voyageur ne révéla sa qualité d'Européen qu'au prince et 
à ses ministres, et il n'aurait pu pénétrer jusqu'à eux sans la con- 
naissance parfaite qu'il avait des idiomes de l'Orient. Tantôt sous 
le titre de mirza (secrétaire), qu'on donne à ceux qui n'en ont 
pas et qui répond assez bien à notre esquire; tantôt salué, malgré 
ses haillons, du nom à'aghaj seigneur; tantôt pris pour un horloger 
arménien, tantôt pour un marchand persan, ce qui n'est pas par- 
tout une recommandation; se donnant tour à tour pour un Hin- 
dou, pour un Afghan , vêtu comme un mendiant, n'écrivant que la 
nuit à la lueur des étoiles et au fond du panier où il se perchait 
pour voyager sur un chameau, à demi aveuglé par la réverbéra- 
tion des neiges, brûlé par un soleil ardent, demi-mort de fatigue, 
sans cesse en danger d'être assassiné ou emmené en esclavage par 
les Ouzbeks, trouvant sur sa route les tertres qui recouvraient les 
restes de Hoorcroft et d'autres voyageurs anglais , triste indice et 
présage de son sort, réduit à vivre avec les domestiques des pèlerins 
«le caravane pour mieux se cacher, privé souvent d'eau, toujours de 



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.118 uiiji^,^,!»^ m^^^ 

p^tBBt grâce i lanouy^iiK, dî^ yi^j9k\,^r^^ 

il ïttM^ine, ^ >oijiver > m J^i^icH» retfiigp,^(^ 4aM;ip 
^elie de là jfeligHHi f^ de la ii^j^^ ou, jffj Ukm ^iafiW9ef 

à la seete d*OBuur et imI swiûtesr les Persaos ,ii/e ^nt ,4^ 
dio&toutç celle pi|rtî^ d|p IX>fîeiiVqpeeoaa Je iioaide ris/i^^cfi 
ioeA», e'est-à-^iiie Jl^ëtiques|. Voiift i^oyea^ga'Us «u^aîent gi^ 
i JTrajer par leur cr(^U aw ftmfe» la TjMite d^Inde^par i 
Candahar, Ghazna et taboul, et qa*il Taudrait s'ouvrir le chipj 
compter ^reiKi. 

A BoAikbara«,uatre cûipfi|tri44fi^'<M))i(«^ cependant d^^ P^^s^ 
jf vit des Busses; aiais les up^^et les antres étaient es^clavts 
fnoQsiieur^ esclaves; telle «e%t la aaoièce;, hk aeide loaiûère 4 
itiiss^ et les Persans pf&nètreot dwas le p»jf»,des TiireQpEian& 
JteukJhares,, qui premieiit mtae lapeine d'aller lins chwsker. A 
bara, sur le Beghistan^ igai est une lasli^ place o» le tisa 
pidaîs du roi, o^ aperçoit souxent, aasia prë&d'w esclafe cl 
dont la 4Me«e est i^upée et la tête coiCEée d'wà twlHUi» f 
aiiti« pauvre esclave, fuxjioix blfus et à la liarbe miçe. C 
Rusae» c*est un de ces conq^éraiEis, un de ces dominateurs de 
centrale, qoe mus nous apprêtons ij^vc^er cbe^^^ew» tai 
pré^nce en Boiddiarie nous inquiète ^t nons effraie. Le 4 
aoi esclaves se tient tons )es stinedis matin ; on y trouve des B 
des Peoans, des Chinois; mais, grâce & Dien, pasd'Ai^giai 
heurensement habitent trop loin pour être pris. Les Russes c 
%'o;é phKîenrs fois des ambasiadeurs en BouLharie, pour Cake 
le commerce d'esclaves; mais ils n'ont pas été écoutés. JLes ei 
russes n'ont même jias cacheté les lems, car la plupart d'ent 
#!étaient fsits mnsnlmans poor échapper «ux mauvais Irait 
ifn'on mflige aux chrétiens. £t« d'ailleurs, disaient les ;Be^ 
les Russes achètent, aur notre frontière, des Kirghixkaïsafc 
isont mpsulmans, et leur font abandonner leur foi. Ne soaune^ 
.pas fondés à en faire autant? Bornes lui-même ne put s^a 
Boukbara qu'en rendant encore plus misérable son misérable i 
Içement, en changeant son turban pour un chétif bonnet de p< 
ipouton le poil en dedans, en jetant son ceinturon pour le rem 



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Uf fnv rWlf VQPLfK* iW 

ptf on ^c 






IHettè^ tt^sfé viRé^éé ilm^jitJtAi^i^^^ 

liir'fièhkte (fe^ ë^ (^liÀ^ il BoîikHàîiil tf éerivàitla 

Mit; lifàtM^Va^ici-odi^ ^^^ Mtf/,' k'ie cirps étitt^ertient cëwrért 

(Msiiéëré ijë '^' Tfertç ; 2l trayçrji le patV (les 3*i^ le lop^ rfp 

Ttfcéf,*dli»èét tèiTÎMiw d^êre^è^^ soiirtre â ta rots à^ùn fr^^^ 
senblaMe à ee^ de iaf Russie et d%oe t^evnr ^ussi In-Atont^ ,qne 
cflte'iléT loéff. Pifesez avec hiî li)itis sW Wie élendtre <fc glptes, de 
dêoi mîrte yfêds^^t blétitOt'Vous aWîtprde^^^^ 
l&atfé; de eéséé fouf^ chilisat^n^éé'cotn^ le g;ran(I désert , dont 
lé sofilBde if est k6A\èe qtae par (^élques Bandes de brigands tprco- 
éans q^r vent vendre de matïieuretiï csclaVesj russes et pereoris, ^ 
Bookharè. Notre jeane compatrîéte rencévtiii une expédition $em- 
SaMé dè§ soif enfrëe dans eèdésert, efft rapporte cet incident if miè? 
manière toochante. — a Ces esclaves étaient pepians, di^-iT. <!jnq 
(Tetttrr en» éteîent' eàdwfbés ensemble, etVaTançaîent an mî1fe^ 
iés sables amoncelés. Cn crf général dé compassion s^éleva de notre* 
cartraiie, ((itand elle passa devant ces panvres misérabfes, et notre 
synputhie ne maiM^ pa9 d^iffectér ces infortunés. Vis ponssêrent un 
cri et hncêvent tm regard dé^ regret quand tes derniers cftameaux Se 
tocaraTane, altafnt (fims leur pattie, se tfouvètent près d'eux. Cehif 
qae je montais fii^it partie dé iWriëre-gardé. Je m'arrètd pour 
écouler les triste» récits de ces captifs. Hs avaient été prîs par 
]» Tareonans i GMm, peu de semaines avant, au moment oit 
Il fiiltore de^ leurs champs les avait fait sortir de leurs maisons. Je 
lear donnai tout ce que je pus, un melon; c'était bien peu de cbose^ 
mais il UA reçu avec gratitude, car les Tm-comans ne leur fournissent 
fc Feaii et des alimens qu>n petite quantité , afin que la faiblesse 
les emféèbe des'efifuir. i^ — Bans lia caravaae même dont le voyageur 
faisait partie , se trouvaient quelques Persans qui avaient vécu eu* 
esda\age dans le Tuitestan, et quA s'en retournaîeot à la dérobée, 
après avoir radieté leur liberté. Us fiotiHirent plusieurs fois être 
re(nris, et lears^crriàtes, durant ee voyage, n'en forent pas un âe» 



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120 REVUE BE8 DEUX MONDES. 

épisodes les moins intéressans. Quant à ToflBcier anglais, il passait 
alors pour un Hindou, et, sous ce titre, il échappa à tous les dan- 
gers qui le menaçaient. Il commença seulement à respirer à Meched, 
qui est la limite du pays occupé par les Turcomans nomades, et il 
put gagner de là Astrabad , sur la mer Caspienne, en passent par les 
montagnes et les défilés où s'exercent les brigandages des féroces 
Mamans. Le meilleur moyen de vous rendre compte de ce trajet, 
monsieur, est d'ouvrir la carte où le lieutenant Burnes a tracé, au 
moyen d'une ligne rouge, la route qu'il a suivie. En prenant un 
compas, et en fixant Tune de ses pointes surLahor, vous n'aurez 
qu'à le faire tourner, en traçant une circonférence , pour vous as- 
surer que la distance de Lahor à Astrabad , sur le bord de la mer 
Caspienne, est plus que double de la distance de Lahor à Haïder- 
abad, près de l'Océan indien. Quant aux difficultés de ce trajet, 
vous les connaissez maintenant : d'un côté , pour les Anglais, l'Indus 
à remonter, à travers des populations défiantes et belliqueuses; de 
l'autre , pour les Russes, le grand désert à traverser, ainsi que la 
Boukharie ou l'Afghanistan. Voilà , monsieur, de terribles voyages, 
des espaces effrayans, et vous conviendrez que, si nous devenons 
ennemis de ce cdté, les Russes et nous, ce ne sera par le motif de 
proximité, qui fait aussi souvent qu'on devient amoureux, coomie le 
disait votre spirituel Benjamin Constant. 

Vous allez sans doute me demander comment se font les impor- 
tantes communications de l'Angleterre et de la Russie avec l'Asie 
, centrale. Il y a eu de tout temps, monsieur, des marchands de l'Asie 
centrale qui sont allés chercher des produits étrangers, et exporter 
des marchandises du pays, en Egypte, en Perse, et dans les pays voi- 
sins de la mer Caspienne. Ce commerce de caravanes est de toute 
antiquité, et dans les grottes sépulcrales de l'Heptanomide ou de 
l'Egypte moyenne, on trouve encore des peintures qui représentent 
des caravanes de NamoUy conduisant des animaux chargés de mar- 
chandises. Les hiéroglyphes indiquent expressément que ce sont des 
marchands, et on ne peut douter que ce ne soient les aïeux des mar- 
chands qui font encore le commerce extérieur de cette partie de 
l'Asie. J'ai vu moi-même nombre de ces marchands boukhares, et je 
les ai fréquentés pendant quelque temps. Vous ne pouvez vous figurer 
la patience, la sobriété, la persévérance, le courage et l'ardeur com- 
merciale de ces gens-là. Dans l'espoir du moindre bénéfice, ils par- 
courent des distances dont vous seriez effrayé, et ils ont surtout la 
première des qualités des marchands, qui est de savoir risquer beau- 



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LETTEBS POUTIQCBS. 121 

>op pour gagner peu de chose. On ne peut comparer ces négocians 
mkhares qu'aux marchands russes qui sont esclaves, et qui vont 
mmercer à Kiachta, sur les frontières de la Chine. C*est ia même 
idace, la même intelligence, sous la même apparence de rudesse, 
I simplicité. 

Ce oe sont donc pas les Russes qui pénètrent dans l'Asie centrale^ 
lis leurs marchandises; ce sont également les marchandises an- 
lises qui traversent l'Inde pour se rendre dans cette contrée, mais 
i Anglais ne dépassent jamais leurs frontières, et le voyage de 
. Bûmes nous prouve qu'ils ont raison. C'est donc, comme je vous 
disais, une guerre de ballots et non une guerre d'hommes qui se 
épare dans TAsie centrale. La guerre qui se fait sourdement au- 
ard'hui n^a lieu que pour frayer la route à ces ballots. II est vrai qu'à 
tte question se lie, à Constantinople, une question de politique 
DS directe, puisqu'il s'agit là de l'influence que la Russie cherche à 
quérir depuis Pierre-le-Grand dans la Méditerranée. Il s'ensuit 
te, pour l'Angleterre et la Russie, la question est double, tandis 
Telle n'est qu'une pour les autres puissances maritimes, telles que 
France. C'est vous dire assez franchement, monsieur, que, dans 
tte question de l'Orient, vous êtes en droit de ne suivre l'Angle- 
rre que jusqu'à moitié chemin , c'est-à-dire jusqu'à Constantinople, 
i doit être maintenu l'empire ottoman; et que, passé Erzeroum et 
Perse, c'est affaire entre les Russes et les Anglais. 
Je vous ai parlé des quatre routes commerciales de la Russie vers 
Lsie centrale; nous en avons un nombre égal, — par le cap de Bonne« 
pérance, — par Trébizonde et la Perse, — par la mer Rouge et 
$thme de Suez — et par le golfe Persique. Une de ces routes est à 
u près abandonnée, et vous savez quels efforts nous tentons depuis 
elque temps pour l'ouvrir de nouveau. Ces efforts sont motivés par 
Qx des Russes, et dus aux nouvelles idées qui se sont répandues en 
igleterre au sujet du commerce de l'Asie. Nous avons long-temps 
éprise, en Angleterre, le commerce des caravanes. En regardant 
s navires de la compagnie des Indes, qui sont en général de 
uze cents tonneaux , et qui portent en conséquence vingt-quatre 
ille quintaux et soixante hommes d'équipage, le transport par 
ameaux nous semblait bien mesquin. Un chameau ne porte pas 
us de six quintaux , il faut un homme au moins pour conduire dix 
t ces animaux ; ainsi la cargaison d'un seul bâtiment de la compa- 
lie des Indes exigerait une caravane de quatre mille chameaux 
de quatre cents conducteurs. C'est fort bien , mais nos marchan- 



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daa8 )a r(^0DJVieijidiapi»le^^^^^^ Partie )MÇi»ip^ 

KCNTtante de ^ç^ OMi^q^^ r^iie ^e .^^ foi?ç^ap&oi fiir t| 

Tur^ifie ^ la Pei(8i^^ ](,'€j^)^i1ai4M) «Bf^ a liei^ 4e c/t «6t| 
était ds)hs ces derniers temps d'une valeur d*un million sterling |ji 
demi adeoi miirH>nft,,.c*ert-4r4ipe£galeàk mcMU^ toutlecefo- 
merce que nbû^ Çaispns ^yec l^Asie centrale. Or, les derni^ évèoi^ 
meo^ qu| ont eu lieu e|i. Pêne, sont bien feils pour nous dloon^r d^ 
inquiétudes,, et jiouç hiire ap^iger à /éprendre I>oip|eDO/e foiite çoo^ 
menciale de rÂsie par l^ilg^pte. Kous avoua déjà^perdu, par T^ccf: 
patiofi de h ûé^rgie^ le$ bcilités de trauait que immis aviou» f\|Û4 
que la Russie ne fût eu poss^io^n des paasages dq montagnes fu 
aéparent cette proviàce dç TArménie. Que serait-ce donc si la Rus^. 
s'établissait, non pas aujii.DardaAeltes/ce qui serait une entreprise 
que TEurope entière ^rait intéressée a copbattre^ mais à TréiM- 
tonde, dont elle n*est^^arée que par une très petite distance? 

Permeitez-moi, mpnsieur, de m'acrèter avec vous quelques ma- 
meiMS à trébizoï^de, qui est Tentrepôt du commerce anglais avec h 
Perse et l*Asie centrale; ^r c'est là que se débat uue question biei 
importante pour i^ Angleterre en ce moment. Je vous ai dit, et voof 
savez que de Trébizonde à Erzeroum. et d'Erzeroum à Tauris a lien 
on commerce régulier de caravanes qui portent dans rinlérîeardç 
l'Asie les marcbandises expédiées, par nos navires, de Cons(fD^ 
tinople au port de Trébizonde. Ce commerce était très florissant 
d^epuiâ plusieurs aanées; niais cet état de choses tenait surtout à une 
fausse mesure commerciale pri^e par le gouvernement russe. î 
but vous r^ippeler qu'autrefois un grand commerce de transit pooç 
les marchandises étrangères à la Russie se faisait d'Odessa aveclei 
provinces transcaucaiienoes par Redout-Kalé. Un faible droit de 
transit avait été fixé, en 180&, par le gouverneaient russe. La valeur 
^tkère des marchandises ou un cautionnement équivalent était dépoa£ 
à rentrée, et restitué, moins le droit de transit, au lieu destiné pw 
la sortie. En 1808, pendant Tarmistice conclu entre la Russie et)a 
Porte ottomane, après le traité de Tilsilt, ce transit s*éleva à vingt 
millions de roubles. La plupart des marchandises de TAsie venues! 
Constantinople étaient dirigées sur Odessa, de là à Rrod; en Pologne, 
d*où les juifs les transportaient à la foire de Leipzig. En cette années 
ce transit produisit à la Russie environ deux millions de roubles. 1 
la paix ^nérale , le commerce de transit diminua et ne reprit q9*ea 
1818, époque oÀ Odessa fut déclaré port franc Les négocîans rufiseï 



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tapéaàèrédkaÊé ^feht admli j^r 1ë JsoQvérQèiiiétit I tbàrtitr eiî 
hjffibllbêqire siir iectrs iiimieiiÙes le (^Mtfonrieinent <iu'èn (}evai1t dé^ 
lé^rfii^dll ta soitie dès marcflaiMfise^. Gétt^ memire taforabJë aux' 
]tlM»esiiifféisàieiiCpa^er désintérêts Ô€^ marchaodft 

étMigersr^ empèi^Ka le fFansIt de prendre' Mbmt d*e$$or qb'atrtrefois; 
nifice^Maeedé diéi-elha[>di6eâ était dèfénnhhpoftantpfmr lespro^ 
HaùBi tni)asca«caâtèiHies, et on pirkaâe aya^ donné de grands pri?w 
légesaHl marctiands de cette partie d^ Templre, lés marctvmdises 
éfeimgjlrea f fiuhent dirigées par ie^. Les méreharids;dè f^eipsig se 
reÉlaieiit nussf à Triesie, d*où ils espié;dia|ént leors transporta i Re* 
dîll-Kdè; Itaais Tés fakricans russes, grands mnis des probOritions, 
c(»Éme to8s les fabricans du nonde, i^ctamèrenft, et des entravel 
fiipent Bsftses à la eircmiatîon des prodaits ^ran^rs. l>«tes les m^^ 
dttnttses expédiées eii transit à Odessa iFarent soumises immédia- 
tement aax droite, tandis qu'on ne lés acquittait jusqu'alors qv'à ïâ 
soiSe, nM)f€n«ant un caufiomienieni qui exigeait ie paieinent de 
q[DeIques intérêts, mais non des avances consîdérabies, et Timporta- 
tiên cessa dé la sorte presque enlièreHiei^. Ce fcrt alors q^e le conen, 
merce étranger, parficuRèretnent cefei de d'Angleterre, prilt la route 
dttrébizofide. 

Le but de& mesures de restriction friaea par le gouvemementrosse, 
eiiSSt, élait d'ouvrir mie toie aux produits devoiamifaetnres russes, 
ea flene^ en Turquie et daos te midi de l'empire; mais les fabriquer 
nnses prcMluisaient encore peu et produisaient mal. Jadis tes Armé^ 
ii(ens venaient acheter des produits russes à Makarief ou à Novgorod-» 
la-NeuTe, en remontant la Volga depfiis A8lracan,'et, la redescen* 
dant, ils gagnaient quelque port méridional 4e la mer Caspienne, 
fou ils se rendaient , en peu de jours, par terre, à TifRs ou à Tauris. 
Ces temps étaient passés , et on ne les vR pas i^venir. Depuis que les 
ports transcaucasiens avaient été ouvertsaux manchandises étrangères, 
les Arméniens s'étaient accoutumés à acheta de bonnes marchandises 
à bon manche, et ces infatigables marchands limèrent mieux se rendre 
ileipsig, et faire venir leurs marchandises par TriesteetTrébîzonde 
josqffè Tauris. Les marchands russes eux-mêmes Hrent ce con»- 
meree, et le relevé des douanes de Tauris pour f 833 prouve qu'ils sont 
venus 7 vendre pour &3d,000 roubles de mardiandises de Leipzig , et 
4M,ilO roubles de marchandises anglaises et autres achetées à Con- 
stniinople. Le port de Trébizonde est devemi ainsi très florissant 
par reflet même des mesures prise» fer le gowrernement russe» et a 



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iSk REVUE DES DEUX MONDES, 

été sortoot fréquenté par les Anglais, qui y ont fait des étabUssemens 
eoosidérables. On n'y payait jusqu'à présent que deux pour cent au 
proQt des gardiens des magasins, et jusqu'à la fronUère de Perse les 
marchandises n'étaient soumises à aucun droit. Le commerce de 
Trébizonde, fait principalement par l'Angleterre, s'élevait , il y a deux 
ans, à vingt-cinq millions de francs. C'est encore l'Angleterre qui 
approvisionne la Perse, l'Anatolie, et une partie de l'Asie centnde, 
de draps, d'indiennes, de papier, de sucre, de café, de verreries, de 
porcelaines et d'objets d'acier. Une seule caravane, partie de Taons 
en 183i^, était de six cent cinquante chameaux. Il est vrai qu'elle 
fut en partie pillée par les Kourdes. Il est également vrai que le port 
de Trébizonde est dangereux durant six mois de l'année, et que de- 
puis le mois de septembre jusqu'au mois d'avril les bfttimens sont 
forcés de jeter l'ancre dans une anse mal abritée des vents; mais le 
commerce a ses périls, et l'Angleterre fera l'impossible pour con- 
server l'usage libre de ce port, à peine abrité, ainsi que de cette 
dangereuse route, infestée par les Kourdes. 

L'Angleterre conservera long-temps de grands avantages sur la 
Russie par l'excellence et le bon marché de ses produits ; mais la 
Russie a déjà reconnu que ses mesures restrictives ont augmenté 
l'importance du commerce anglais, en même temps qu'elles ont 
privé le commerce russe du bénéfice du transit, et elle a modifié 
ses dispositions. De plus, elle améliore chaque jour ses produits, 
en faisant venir d'Angleterre nos meilleures machines, qu'elle s'ap- 
plique à imiter, et enfin elle cherche à s'attirer la prépondérance 
en Perse, dans un but tout commercial, et c'est ce qui nous in- 
quiète le plus. Ajoutez , monsieur, que la Perse et la Russie ont m 
intérêt commun à pénétrer un peu avant dans le Turkestan et le 
Khiva, pour y mettre fin au commerce d'esclaves, qu'une expédi- 
tion a même été déjà proposée par la Russie à la Perse dans ce des- 
sein, et vous ne douterez plus que nous n'ayons quelque sujet d'être 
ombrageux en ce qui nous concerne au-delà de Constantinople et de 
la mer Noire. Je sais qiie l'industrie russe ne fait que naître; maisfl 
y a dix ans qu'elle marche d'un pas rapide, et dix ans de progrès 
semblables laisseront bien peu à faire. La Russie, comme le d^it 
un de vos écrivains, M. de Ronald , est en ce moment dans des con- 
ditions convenables pour faire de grandes choses, car elle offre b 
réunion d'un gouvernement éclairé et d'un peuple barbare; et jV 
joute qu'elle a affaire à des états qui sont, non pas dans des condi* 



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LETTRES POLITIQUES. 125 

lions contraires , mais dont les formes mêmes s'opposent k Texécu- 
tîon rapide des conceptions politiques, et au secret que demandent 
certaines combinaisons. 

Je veux seulement vous rappeler ce qui se passa à Constantinople 
an sujet du traité d'Unkiar-Skelessi, et vous me direz si notre gou- 
vernement et le vôtre n*ont pas beaucoup à faire pour rendre la partie 
égale. Vous n'avez pas oublié qu'à l'époque où Ibrahim-Pacha me- 
naça Constantinople , le divan s'adressa alternativement à l'Angle- 
terre et à la France. Les politiques turcs, plus intelligens qu'on ne le 
pense dans nos pays respectifs, comprenaient très-bien que la pru- 
dence voulait qu'on n'eût recours qu'à des puissances éloignées, et 
qui auraient intérêt à maintenir l'empire ottoman tel qu'il était. Vous 
savez comment l'Angleterre entendit alors ses intérêts. Elle refusa 
son appui, et cet acte lui fut, je le dis, plus funeste que la bataille 
de Navarin. La France imita l'exemple de I Angleterre,* et rappela son 
ambassadeur, qui avait eu la pensée de proposer à la Porte une con- 
vention toute semblable à celle que la Russie a fait signer depuis. La 
France ne jouissait pas alors de son libre arbitre ; elle n'était pas en- 
tièrement maîtresse de sa politique comme l'était l'Angleterre , et 
son système d'alliances, encore mal assis, pouvait l'empêcher de vou- 
loir s'engager trop avant dans les affaires de l'Orient. Peut-être aussi 
s'exagérait-elle alors l'importance du pacha d'Egypte, et les avan- 
tages des bons rapports qu'elle entretenait si soigneusement avec 
hii. Toujours est-il, quels que soient les motifs, que la Porte fut aban- 
donnée par ses deux alliés, et que la Russie fit avancer l'escadre de 
Sébastopol et un corps de troupes pour la secourir. C'est à cette 
époque que le comte Alexis Orloff , que nous venons de voir à Lon- 
dres avec le grand-duc impérial , arriva à Constantinople. Le comte 
OriofT, que j'ai eu souvent l'occasion de contempler dans nos cercles, 
fly a deux mois, est, à mes yeux, la représentation vivante de la 
Russie. Sa taille gigantesque, sa force, sa puissance t^orporelle, ré- 
pondent déjà à l'idée que nous nous faisons de l'empire russe, idée 
qae complètent ses formes militaires. Son visage est ouvert, sa parole 
est nette, son accent porte un caractère de franchise, et cependant 
au fond de cette large poitrine, sous cette apparence si simple et si 
naturelle, se cachent profondément tous les secrets de la politique 
russe et les desseins inconnus que se transmettent tous les empereurs 
depuis Pierre-le-Grand. Un seul mot vous fera connaître l'importance 
du rôle que joue en Russie le comte Orloff. Sans portefeuille, sans 
vinistère« n'ayant que le titre d'aide-de-camp-général de l'empereur. 



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iSê rbtubMi NBUX iioflniis. 

toasl^ss papiers cl^état de qu^ue ifBfK>rtan€e, toutes les ^iff^ires, tous 
les traita lui étaient déjà oommiiniiiiiés avant n%*A n*eàt remplace 
te prînce Lieven près dé la personne du grand-due bérîMer. Arrivé 4 
CkMi6taBUnople« <ooune f i6B&p<>tentMtire et eommandaiit 4^ coips 
d'armée d'expéctàien, le comte 0rtoff déclara avec gafté qu'il airi-: 
yf A comme la m^Hiardfi aj^pè$ 4iiné. Ce sont se^ propres terme^ 
tèo^ était fini à donstantÎBéfdeY diaait-U; il n'y a¥«it plus qa*k at- 
tendre les ordres de Saint-Pétersboufig. pour, repartir bien vite eomm^ 
on était. véott. Ce^ ordres arrivèfent, le eooite Orloff se, félicita piv-^ 
pfiquenent d'être (^barrasse d'iiae mission désormais sans but, et 
akisî devenue iB8ignifia»te« et le II juillet la Bette russe mit à ht 
voile. Le conrieOrloGT emportait avec lui le traité d'Uftkiar-Skelessi I 
Quelque temps après, un Irlandais, membre du parlement, M. Sbiel, 
prononça un discours sur les affaires d^Orieotf et parla d'utt traite 
(}ai venait d^ètre signé, disait«il , par le sultan et la Russie, en vertu 
duquel la mer Noire se trouvait interdite aux vaisâeapx anglais; à 
quoi lord Palmerston ayant répondu par une dénégation vraiment 
sincère, M. Shiel lui etwoya un iaurnal, te Meming-^emid, où sfsi 
trouvait l'indication de ce traité. Ce hii la première communieriez 
que reçut notre minière à ce sujet, et le vèlre -apprit «ma do«fea 
l'existence du traité par la même voie. Est-il donc bien sûr, mon* 
sieur, que nos ministres sachent ce qui se passe à Constaatinople en 
ce moment? 
\ Le premi^ partage de la Potogne n'est pas si ancien qu'on puisse^ 
en avoir oublié les circon^nces. Les cours de Russie, de Prasaa et 
d'Autriche traitaent directement depuis plusieurs années du partage 
de la Pologne, et k France et l'Angleterre n'en étaient instruiiefl»^ 
Ce ne fut que cinq ou six ans après , lorsque ces projets éttûent mirs^ 
et toutes les dispositions du plan bien arrêtées, qu'on jeune Alsaeîen,^ 
employé dans les rangs les plus inférieurs de la légation française^ 
à Vienne , eut connaissaBce , par hasard , dm pian de partage. Le M&r- 
nm^-^raM n'existant pas eMore, l'ambafiaadeurd* Angietorre l'apprit 
le dernier; pour la France, le duc d'Aiguillon ^ alors ministi^, traita 
de visions les avis de l'env^^yé français. Pendant ee temps , les troia 
puissances échangeaient une déclaration par la€|uelle dles iCenga- 
geaient à admettre le principe d'égalité daaa le partage. C'était aa 
mois de mars 1772, et au nads d'aoèl suivant, le traité de démeo»» 
hrement était conclu à Saifitr^Pétersboiiig. Lesi nôsohittons des eoura 
alliées ne furent publiées q«e deua mois aynès, à Varsovie « et la 
note tardive présentée au cabînet^aaglaiatpar le duc d'AtguiUQB q^ 



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latts effet U eti vrai, BH)Dsieiir, ^ue le départeo^iit ide^ Wfi^i^ 
étraogèrtt était àim$ remis, eo Frau€€,^u^ ioç (l'AîgiifUw 
était toutrè-faît wcapafaieide le ëiriger, ei que FAogk4<^re éproiiys^ 
éê graads eipbcrras inlérieucs «.saps compter ^ne TAinéf Ique 9e]^t^Pr 
trimale eomménçait dé^ sa réYolte, tandit qu'aujomilW ¥(» ffr 
6ireâ extérieivres sont entre ka mains de M. le raaréçtii^ ,Sqi^U« ejl 
^e Dous sommes parfaitement libres de,spacis do côté dep el^ac-^ 
fistes,.de$ radicaux , el affrancbif d'iaquiétiides aa ai|)et <te l'Irbipde 
et du Canada! Aussi je n*éftablis pas la moii^dre lîmilitod^ çaU^ 
deux époques si différâtes. 

Poor eo fink de çetle ôtatioo , qae}e vooç laisse libre île suy^ 
frfaner, je veux encore vous faire somvei^r d'one petite ciramsti^W 
dé ce lemps^. La FQlogne« qui était me fa9>lepm8i^Ree etipiî se 
ttvait tdie, se voyant dépouilt^ede sesfdus belles prpvÎDeeSt et 
ayant tourne ses regards tour à tour vers la France et vers rAuU>- 
Âe, s^avisa de s'adresser i Tua de ses plus proches voisins, 4Iq loi de 
Prusse « et de conclure avec lui un traité de garantie féciproque do 
territoire des deux puissances. Ce traité ressend>lait à celui d'tJnlùar^ 
SLde^, et les tenm^ en étaient presque lesmémea.. « Si uoepui^ 
saace étrangèce , queUe qu'elle soft , y était^l dit , réclamait de s'im-i 
■Bscer dans les affaires tntérieupes de la Pologne , sa majealé le rai 
de Prosse s'engage à employer ses bons offices, pour prévemr lea 
bostilUés qui pourraient naître d'une lelle prétention. Si ses bcna 
offices demeuraient sans résultats, et si les ^stilités coittre la Pologne 
lenaieot à éclater, sa majesté le roi de Prusse, considérant un tei 
événement comme un cas prévu dans le traité, prêterait assistance 
i la républkine, conformément i la teneur de l'article ik dn présent 
faite. A 0eux ans après la Prusse envabîssait me partie de la Polo^ 
goe, et Irrrait aui troopes russes toute la Hgne frontière «qu'elle ne 
pauvait occuper. Voilà comment finissent cpKlqnefois les traités de 
gKantie rédproqine. 

Depuis ma dernière lettre, rien n'est cbangé en Eusope, monsieor» 
ks nouvelles ne sont pas pins positives, et le «fote gtn n'a pas été 
dérangé, à moins epse vous ne prenies pour des évèneraens milîtairef 
fadcpics engagenens entre les maraudeurs turcs et égyptiens qiue la 
Um et la soif poussent les uns contre les aiitres, pour se disputer 
qodquessacs de riz et des melons d'ean« Je vois cependant que les 
gnves et sérieux organes de vos partis ont changé bien souvent de 
flan de solution. Un seul d'entre eux a proposé en quinae jours troia 



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1S8 RBYUB DKS DEUX MOUXOES. 

projets d'accommodement différens : noe confédération orientale, la 
saisie de l'Egypte comme gage si le statu guo était détroit « et enfin 
le partage de la Syrie entre le padia d*Égypte et la Porte. Vous 
conviendrez qne, si votre gouvernement n'arrange pas les afTaires 
d'Orient, ce ne sera pas faute de conseils. Vous n'aurez pas de peine 
à croire que de ce c6té-ci du détroit on est plus sobre en fait de spé- 
culations, et qu'on s'occupe beaucoup moins de l'équilibre européen 
que de la nécessité de conserver les débouchés ouverts aux mar- 
chandises anglaises. A défaut de solution anglaise à vous envoyer en 
échange des vôtres, en voici une dont je vous dois certainement 
communication , car elle a été mise en circulation en ma présence, 
par un de vos compatriotes, qui a la réputation de ne parler jamais 
sérieusement, mais qui pourrait bien avoir dérogé cette fois à ses 
habitudes. — Que peut-il arriver de plus fâcheux? disait-il. Un conflit 
entre le sultan et le pacha d'abord, puis une expédition de la Russie 
pour soutenir le sultan à sa façon , et enfin un conflit de l'Angleterre 
et la Russie pour déloger celle-ci des Dardanelles; car les Anglais ne 
peuvent, en aucun cas, souffrir l'établissement des Russes à Con- 
stantinople. Or, la France n'a rien à perdre, et peu de chose à faire 
surtout, dans ces trois cas; car, ou la Turquie redeviendra une 
puissance en écrasant le pacha , et l'équilibre sera rétabli en Europe, 
ou l'Angleterre et la Russie auront à lutter pour l'Orient, et l'Eo- 
rope sera forcée de prendre part pour l'Angleterre , et peut-être de 
choisir la France pour arbitre. Ainsi le rôle de la France est tou- 
jours le meilleur, et ses intérêts sont les moins compromis. — Cette 
boutade a un cêté vrai , je le dis avec mon impartialité ordinaire. 
La France est intéressée au maintien de l'empire ottoman sous le 
point de vue politique, tandis que l'Angleterre a un intérêt politique 
et un intérêt commercial immense à la conservation de cet empire. 
La France, il faut le dire, a le beau rôle; nous verrons si elle saura 
le jouer. Elle seule peut-être, parmi les quatre grandes puissances, 
n'est pas intéressée pour l'heure à éviter le démembrement de l'efli- 
pire ottoman , et, toute épigramme à part, je suis sûr que c'est elle qui 
s'y opposera le plus sincèrement. La Russie a pris aux Turcs tout ce 
qu'elle pouvait leur prendre sans s'exposer à donner envie à l'Europe 
de faire une croisade en faveur des infidèles. Elle leur a enlevé une 
partie de la Tartarie , la Crimée , les forteresses des provinces tur- 
ques septentrionales, les côtes d*Abasie, la domination de la m& 
Moire, le commerce de la Persie; elle s'est créé, par la protection, des 
sujets au sein même de Tempire turc ; elle l'a forcé de recourir à une 



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LETTRES POLITIQUES. 129 

réforme qui affaiblit les sentimens religieux et uationaux, sauve- 
gude de cet état; enfin , récemment, elle a fermé la mer Noire aux 
flottes des autres puissances. Que peut-elle vouloir de plus? La pos- 
aesâon de Constantinople, la clé de sa maison, comme disait Tempe- 
reor Alexandre? Mais les avantages qu'acquiert une puissance doi- 
vent toujours être mis en balance avec les inconvéniens qui peuvent 
en résulter pour elle. La Russie s'ouvrirait, par Constantinople, l'en- 
trée de la Méditerranée; mais elle réunirait par cela même , contre 
die, toutes les puissances méditerranéennes, en tête desquelles figu- 
rent la France, l'Autricbe et l'Angleterre, et une foule d'états secon- 
daires qui seraient entraînés. Je ne sais si la Russie voit assez froi- 
dement sa situation pour raisonner ainsi; mais assurément aujour- 
d'hui ce serait son meilleur calcul. Pour l'Autriche, l'Orient lui est 
ouvert, sous le rapport commercial, par deux voies, le Danube 
et les Dardanelles. Ses produits nombreux débouchent par les deux 
seules ouvertures de la meir Noire , et elle fait dans cette mer un 
double conuuerce, italien et allemand. Les produits de cet empire 
industrieux s'avancent même par ces voies dans l'Asie centrale , et 
FAutriche figure avec avantage dans le tableau des exportations qui 
se font par Trébizonde. En un mot, conmie puissance méridionale, 
r Autriche est intéressée commercialement à la conservation de l'em- 
pire turc , et, comme puissance du Nord, elle est obligée de mainte- 
nir ce poids dans la balance politique de l'Europe. Quant à la Prusse, 
elle se trouve déjà trop anéantie par le voisinage de la Russie , pour 
De pas arrêter de tous ses efforts le développement ultérieur de cette 
puissance colossale, colossale surtout relativement à la Prusse et à 
rétroite voie qu'elle dessine entre les états de l'Allemagne, depuis 
la frontière de la Russie jusqu'à la frontière de France. Je pourrais 
ainsi, monsieur, vous exposer successivement toutes les raisons 
qu'ont devers eux les différens états de l'Europe, même les plus 
petits, pour concourir au maintien de l'empire de Turquie; et plus 
j'examine, plus je vois que la France seule n'a pas un intérêt aussi 
majeur à contribuer à la durée de cet état de choses. Le commerce 
direct de la France avec le Levant n'est pas très étendu, il diminue 
même chaque jour; ses relations avec l'Asie centrale sont nulles, 
la présence d'une puissance maritime de plus dans la Méditerranée 
ne peut que diviser l'empire de cette mer , et empêcher, dans l'ave- 
nir, l'Angleterre de s'en faire la dominatrice exclusive, comme il 
arriva dans la guerre contre Napoléon. Enfin , n'importe quel serait 
l'état d'assoupissement où se trouverait plongée la politique fran- 

TOME XIX. — SUPPLÉMENT. 9 



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180 REVUE DBS DEUX MONDES. 

çaise, aa moment dn partage de l'empire ottoman « on ne pourrait y 
procéder sans donner des dédommagemens à la France; et , si la 
France ne dormait pas ce jour-là trop fort , ces dédommagemens ne 
pourraient être moins qu'une tie on deux dans l'Archipel , un port 
en Egypte, ou le lîhin. Peut-être même diriez-vous : Et le Rhin. 
Vous voyez bien , monsieur, que vous serez des héros de désinté- 
ressement , en prêchant une croisade en faveur de l'empire ottoman. 
Prêchez-la donc bien haut, car vous ne pouvez être suspects. De- 
puis que vous avez renoncé à la chevalerie féodale que vous exer- 
ciez, sous Napoléon, quand vous détroussiez les rois sur les grandes 
routes de Vienne, de Berlin ou de Moscou, vous avez embtiassé les 
véritables principes de la chevalerie espagnole, qui consistait à com- 
battre pour l'honneur, et l'Europe en a eu des preuves assez fré- 
quentes pour ne pas douter de votre sincérité. L'Europe tout entière, 
et à sa tête l'Angleterre avec son aristocratie , ont déposé l'armet et 
la lance pour s'asseoir paisiblement dans le comptoir, l'aune à la 
main; la France seule fait encore passer ses sentimens avant ses in- 
térêts. C'est une noble conduite qui ne vous enrichira pas, mais qui 
ne manquera pas de vous faire beaucoup d'honneur; et c'est toujours 
une grande satisfaction que de vivre en gentilshommes dans cette 
sordide Europe de marchands. Je vois, par un rapport qui vient 
d'être fait à votre chambre des députés au sujet des affaires d'Orient, 
que vous comptez encore ne pas déroger en cette circonstance. Vous 
avez, comme le dit très bien ce rapport, le double avantage d'être 
puissans et de n'être pas suspects dans cette affaire d'Orient. Non, 
monsieur, vous n'êtes pas suspects; quant à nous du moins, nous ne 
vous suspectons pas le moins du monde de songer à vos intérêts com- 
merciaux, et c'est là ce qui fait que nous vous admirons. La commis- 
sion que vous avez nommée, et dont émane ce rapport , entend admi- 
rablement cette politique, et nous accepterons , pour notre part, avec 
un vif empressement la combinaison qu'elle prescrit à votre gouver- 
nement. Il s'agit d'intervenir pour que la paix soit maintenue, et de 
forcer la Porte ottomane à signer, avec la France , l'Angleterre et 
l'Autriche , un traité de garantie réciproque tout semblable à celui 
qu'elle a contracté avec la Russie. L'Autriche proposait en 1829, 
comme je vous l'ai dit, à la France, le partage de la Turquie; mais 
long-temps avant, le ik^ mars 1812 , elle avait signé avec la France 
un traité qui garantissait l'intégrité du territoire de l'empire ottoman , 
et elle est libre de revenir à l'un ou à l'autre de ses antécédens. L'in- 
tervention est donc possible, et pour nous autres Anglais, elle est 



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LETTRES POLITIQUES. 331 

mfioiment préférable au maintien par et simple da statu quo, accom- 
pagné seulement de Tespoir d'empêcher la Porte ottomane de renoH- 
Teler le traité d'Unkiar-Skelessi, cet engagement que l'Europe ne 
peut admettre. Toutefois il faut s'entendre. Si la Russie persiste à 
demander l'exécution provisoire de son traité, si l'Autricbe hésite 
entre ses idées de 1812 et ses idées de 1829 , si la Porte, craignant 
de ne pas être soutenue suffisanunent, refuse de déchirer le traité du 
9 juin, une fois la nécessité de leur intervention proclunée, la France 
et l'Angleterre seront forcées de faire la guerre, et de détruire le 
ttatu quoy afin de maintenir le statu quo. Va donc pour la guerre. 
Tontes les guerres finissent par des traités, et pour l'Angleterre par- 
tienliérement, par des traités de commerce. Mous consentirons donc 
i faire la guerre avec vous^ pour nos intérêts s'entend. 

La France joue ici , monsieur, permettez-moi de vous le dire avec 
ma franchise habituelle, le rôle de ces hommes accusés de faiblesse, 
et qui cherchent une occasion quelconque de montrer de l'énergie. 
Nous devons assurément être très satisfaits en voyant cette énergie 
96 manifester dans la commission de votre chambre , au sujet d'une 
affaire qui nous tient tant au cœur; mais n'est-ce pas dépasser le but? 
Pour moi, je ne crains pas pour les intérêts de l'Angleterre, et s'il 
m'arrivait quelque inquiétude de ce genre, il me suffirait d'entrer 
dans la chambre des séances du parlement. Le sang^froid avec lequel 
s'y traitent nos affaires ne manquerait pas de me rassurer. Je ne 
craindrais rien de ce côté, même si la France traitait ses affaires avec 
k mèflae calme. Je crois même que la sécurité générale y gagnerait, 
et qu'il serait de l'intérêt de tout le monde que la France eût, comme 
Doos, une politique commerciale au lieu d'une politique d'enthou- 
siasme. Oui, monsieur, je mets en fait que si depuis neuf ans vous 
TOUS étiez occupés particulièrement de traités de commerce, si les 
affaires de vos colonies, si vos tarifs de douanes, si vos voies de com- 
munication , chemins de fer et canaux , si votre marine marchande , 
û vos débouchés lointains, qui diminuent chaque jour, avaient 
absorbé exclusivement les méditations de vos chambres et de vos 
ministres, la France n'éprouverait plus d'embarras intérieurs à 
l'heure qu'jl est, et elle ne serait pas, par conséquent, un sujet d'in- 
quiétude pour l'Europe. C'est une réflexion qui vous paraîtra singu- 
lière dans la bouche d'un Anglais ; mais je suis de ceux qui pensent 
que l'Europe (l'Angleterre comprise] a tout à redouter des radi- 
caux, et d'ailleurs le cœur me saigne en voyant une nation brave, 
ingénieuse, active, spirituelle et laborieuse à la fois, pourvue de tout, 

9- 



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132 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la douceur du ciel et de la fertilité de la terre, comprendre si mal 
la destinée que tant d'avantages lui réservaient. Interrogez ceux qui 
se plaignent, ceux qui se révoltent en France. Que demandent-Hs, 
qu'exigent-ils? Une existence occupée, du travail. Ceux-là même qui 
ont d'autres désirs, qui veulent renverser l'état social pour en créer 
un autre , quel moment choisissent-ils pour exécuter leurs projets? 
Une époque de misère et de malheur, et ils s'adressent à ceux qui 
manquent de pain et de travail ? Le gouvernement anglais a tenté tons 
les moyens d'accroître l'industrie et le bien-être du pays; son œil vi- 
gilant a pénétré dans les ports , dans les marchés du monde entier, 
pour s'assurer s'il pouvait s'y trouver un mouillage nouveau pour nos 
navires marchands, et un magasin de plus pour nos produits. Quelle 
serait actuellement la situation de l'Angleterre , si son gouverne- 
ment n'avait été si exclusivement préoccupé de ses intérêts? Cette 
politique de boutiquiers a donné plusieurs fois à l'Angleterre l'empire 
du monde , et il ne lui est disputé aujourd'hui que par les nations qni 
commencent à s'élever au rang de peuple boutiquier. La France a 
plus que l'empire du monde à acquérir par une politique semblable; 
elle peut conquérir ainsi la paix intérieure , abattre les factions, êter 
tout prétexte aux cris furieux de ses républicains et de ses légiti- 
mistes, qui offrent à la partie souffrante de la nation un avenir qu'ils 
ne pourraient lui donner, mais que le gouvernement actuel de votre 
pays réaliserait en peu d'années, s'il visait à la proie , au lieu de s'é- 
lancer, comme il le fait, vers l'ombre. Voici , monsieur, les conseils 
d'un ami et non d'un allié , et surtout d'un allié anglais; c'est un peu 
malgré moi que je vous les donne; mais je ne puis garder pour moi 
seul ces pensées charitables en voyant la manière dont vos députés et 
vos publicistes entendent l'alliance anglaise. Croyez-moi donc votre 
sincèrement dévoué. 



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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 



30 juin I8S9. 

Les dernières discussions de la chambre ont porté particulièrement sur les 
affimres extérieures, et le ministère a essayé d'établir sa politique sur plusieurs 
points. Le traité conclu avec le Mexique par l'amiral Baudîn , et les instructions 
données ou plutôt renouvelées aux commandans de nos stations navales sur 
les cotes d'Espagne , ont donné lieu surtout à de sérieuses explications. Le mi- 
nistère nous permettra de lui adresser quelques observations au sujet des pa- 
roles que plusieurs de ses membres ont prononcées dans ces deux discussions. 

Nous ne nous arrêterons pas aux tergiversations et aux contradictions des 
ministres , au sujet du traité du 9 mars, conclu par l'amiral Baudin. Le minis- 
tère est maître de ratifier ou de ne pas ratifier ce traité , et même de changer 
eomplètemeut d'avis du jour au lendemain , comme a fait deux fois en cette 
circonstance M. le maréchal Soult. C'est pour le ministère une question de 
considération dans la chambre, et nous ne nous eu mêlerons pas; mais un 
droit que nous ne lui reconnaissons pas, c'est celui d'altérer ou de dénaturer 
les ùîts, et c'est ce qui a eu lieu, ce nous semble, dans la discussion relative 
au traité du Mexique. 

La commission de la chambre, chargée de l'examen des crédits , donnait son 
approbation au traité conclu entre la France et le Mexique; mais elle reprochait 
au gouvernement d'avoir agi avec lenteur, et de n'avoir pas bloqué assez éneigi- 
quement le port de la Yéra^ruz, lors de l'expédition qui précéda celle de 
M. ramiral Baudin. Il y avait plusieurs choses à répondre à ces reproches, et 
unanden ministre du 15 avril s'est chargé d'en dire une partie à la chambre. 
Les plaintes des négocians français établis au Mexique ont donné lieu, de- 
puis plusieurs années , aux réclamations du gouvernement français , et , en 
dernier lieu, M. le baron Deffaudis, notre ministre plénipotentiaire au 
Mexique , formula ces réclamations en une sonunation directe qu'il adressa 
m gouvernement de la république mexicaine. Par cette note, M. Defiaudis 
rédamait, en faveur des Français résidant au Mexique, le paiement d'une 
iodemnité de 600,000 piastres , le libre commerce de détail , et l'exemption des 



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A L 



13i REVUE DES DEUX MONDES. 

emprunts forcés. Notre représentant exigeait de plus la destitution des officiers 
et des magistrats coupables d'abus de pouvoir contre les citoyens français. 
Une escadre, sous les ordres du commandant Bazoche, se rendit au Mexique, 
pour appuyer les réclamations de M. Deffaudis, qui ne tarda pas, après l'expi- 
ration du délai quMl avait fixé, à quitter Mexico et à se rendre à bord d'un des 
vaisseaux formant le blocus du port de la Véra-Cruz. Nous ne nions pas que la 
célérité et l'exactitude parfaite du blocus ne fussent nécessaires pour le succès 
de cette expédition, surtout depuis la résolution de se retirer de Mexico, prise' 
par M. Deffaudis» et les dépêches du gouvernement, ainsi que les lettres du 
ministre de la marine, paraissent ne laisser aucun doute là-dessus. M. Def- 
faudis lui-même Fentendait ainsi, car il hâtait de tous ses voeux, dans ses 
dépêches, l'arrivée de la frégate l'iphigéniep commandée par le capitaine Per- 
seval, qui devait compléter le blocus. Malheureusement, les ordres du gou* 
vemement ne reçurent pas l'exécution rapide qu'on pouvait attendre, et ce 
bâtiment arriva dans une saison défavorable, quand il devenait difficile de 
tenir la mer dans le golfe du Mexique. Un conseil de guent, tenu à bord de 
Feseadre, et où assistait M. Deffaudis, décida qu'on n'était pas en mesure 
d'attaquer le fort de SainMean d'Ulloa, et le gouvernement dut songer à 
prendre d'autres mesures. 

En se déterminant à bloquer le seul port considérable du Mexique, et les 
sept ports abordables de ce littoral , le gouvernement n'ignorait pas à qudles 
plaintes il allait s'exposer de la part des États-Unis et de l'Angleterre. De nom- 
breuses et fréquentes représentations avaient été faites pendant le blocus, par- 
ticulièrement par le cabinet de Londres, et lord Palmerston écrivit même à 
son ambassadeur, à Paris, qu'il ne pouvait résister plus long-temps aux in- 
stances du commerce anglais, en souffrance du côté du Mexique. Malgré la 
gravité de ces communications, qui ne laissaient pas de doute sur les intentions 
du gouvernement anglais, le minîstèr&du 15 avril fit procéder avec une admi- 
rable rapidité à l'armement d'une seconde expédition , qui devait avojr des 
résultats très-décisifs. Le commandement en fut remis à M. Baudin , un de ces 
hommes résolus et capables qui doivent, ainsi que le maréchal Vallée, la haute 
récompense de leur mérite au cabinet dont nous parions. M. Baudin emporta 
avec lui des instructions verbales et écrites qui lui tracèrent sa ligne de con- 
duite. On l'instruisit des dispositions du cabinet anglais, et il fut mis ainsi en 
mesure de soutenir, dans toutes les éventualités, l'honneur du nom français. 
Un des membres de la oommissiaii a bien jugé les instructions de M. Mole, 
en disant à la chambre qu'il les avait trouvées pleines de' dignité et de fermeté 
à la fois. L'honorable député a toutefois ajouté que le langage a changé depuis, 
et il se fonde sur ce qui est arrivé au Mexique, où le fort de Saint-Jean-d'Ulloa 
a été évacué avant le paiement total de l'indemnité réclamée par l'amiral 
Baudin. Mais l'honorable M. Taillandier ne peut savoir si le langage a changé, 
car il assure lui-même qu'il existe une lacune dans les communications faites 
par le ministère à la commission , et qu'elle n'a eu sous les yeux aucune pièce 
de la correspondance entre M. Mole et l'amical Baudin ^ du 10 novembre ISSS 



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REVUE. — CHROIHQUE. 135 

jiiiqii*ao 9 mars 1839, jour de la signature du traité. Il s'agit donc desavoir si 
ramîial Baudin était autorisé par les instruetions de M. Mole à se dessaisir 
en gag» qu'il avait ordre de prendre , ou si depuis, quelque dépêche Tautori- 
HBt à agir ainsi. Pour les instructions, la commission les connait, et elle a 
dédaié à la chambre, par un de ses membres, qu'elles étaient fermes et dignes 
à la fois. Le dernier reproche de la commission porte donc sur les dépêches 
étt 10 Bovembre 1838 au 9 mars 1839, dépêches qu'elle ne connaît pas, dit- 
elle, et si elle ne les connaît pas, comment peul-elle en foire la base d'un re- 
pnMslie? 

Noua deouffidarons aussi comment il se fait que le ministère n'ait pas jugé 
à propos de donner un mot d'explication à la commission à cet égard. Pfous 
eaoeefoiis, sans toutefois l'approuver, oetto humeur peu courtoise de quelques 
nMoibrea du cabinet actuel contre l'administration du 15 avril. C'est ce sen- 
t, peu politique d'ailleurs, qui a dicté à M. le maréchal Soult la courte 
\ qu'il a foite à la tribune. — Tout ce qui se rapporte à la négociation 
aiee le Mexique, a-t-îi dit, appartient exclusivement au cabinet du 15 avril.— 
Nous ioiiimes bien sûrs que le cabinet du 15 avril en accepte toute la respon* 
sabilîté, et qu'il ne désavouera pas publiquement ses agens, diplomates ou 
■■MS, même s'ils avaient dépassé leurs instructions. Les ministres du 15 avril 
savent que le gouvernement est responsable, non-seulement de ses actes, 
nais eneore de ses agens, et d'ailleurs, un officier aussi distingué que l'amiral 
1 n'agit pas sans des motife puissans, dont il peut ouvertement rendre 
i k la Franee. Mais le cabinet du 12 mai agit-il bien loyalement en lais- 
sant croire que ses prédécesseurs ont donné une autorisation dont il serait im- 
possible de trouver la moindre trace dans les instructions et les dépêches.^ Les 
instmedoBS, nous le répétons, ne laissent aucun doute, la commission de la 
chambre les a lues et elle en a rendu compte. Restent donc les dépêches. 
ITexiste-l-il aucune dépêche du gouvernement à l'amiral Baudin depuis le 
10 novembre 1838 jusqu'au mois de mars 1839? £t s'il en existait; si ces 
dépêches sueœssivea recommandaient expressément à l'amiral Baudin de 
■e pa» aeeepler la médiation du ministre anglais, M. Packenham, tant que 
les faces navales de sir G. Paget n'auraient pas été éloignées du golfe du 
lltxîqBe , car w serait abaisser la dignité de la France; si elles lui recomman- 
daient eneore de n'accepter, en aucun cas, l'arbitrage de l'Angleterre, mais 
seulement sa nM&tion qui pouvait être acceptée après la prise de la Véra- 
Gras, quand nous avions fait sentir aux Mexicains la force de nos armes; 
■ elles Ini recommandaient de plus de ne se dessaisir en aucun cas de son 
gage, fni étoil le prix du smng français, avant le paiement de tous les termes 
de rindemnité; si ces recommandations expresses se trouvaient écrites dans des 
dépêches adressées à l'amiral, de la main même du chef du cabinet du 15 avril, 
que devraiton penser du chef et des membres du cabinet du 12 mai , qui , en 
possession de ces dépêches , auraient laissé leurs prédécesseurs sous le coup 
kê reproches de la commission de la chambre ? Dira-t-on que M. le maréchal 
SsuH ponvait ignorer Tenstenee de ees dépêches? Mais si M. le nuréchal Soult 



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136 REVOE DES DEUX MONDES. 

s'était fait apporter ces dépêches la veille de la discussion, et s'il avait passé 
quelques heures à les lire avec M. le marquis de Dalmatie , le procédé ne se- 
rait-il pas encore plus inconcevable? Pour le ministère du 15 avril, nul doute 
qu^il n'accepte toutes les conséquences de ses négociations, et même celles de 
ses instructions et de ses dépêches. Tout ce que nous lui souhaitons, c'est que 
ses successeurs mettent ses actes au grand jour, au lieu de les caclier. On peut, 
en e£fet, repousser la solidarité d'actes auxquels on n'a pas eu part, comme 
on peut refuser de ratifier les traités; mais on ne doit pas laisser accuser injus- 
tement ses prédécesseurs , eussent-ils été vos adversaires ! 

Venons à l'Espagne. C'est maintenant à M Dufaure que nous nous adres- 
sons. Que les journaux de l'opposition , par une tactique qui leur est propre, 
recueillent un mot prononcé à la tribune par un ministre , torturent ce mot, 
l'isolent, et lui donnant une signification contraire à celle qu'il a , s'en empa- 
rent et s'en fassent une arme contre le gouvernement , cela peut se concevoir, 
jusqu'à un certain point, de la part des journaux. Mais qu'un homme aussi haut 
placé qu'un membre du conseil , qu'un ministre du roi use de cette méthode, 
c'est ce qu'on ne saurait trop déplorer. Nous comprenons que M. Dufaure, 
interpellé par M. de la Redorte, et accusé de contradiction dans sa politique, 
ait eu à cœur de se justifier. Mais fallait-il le faire aux dépens de la vérité? 
Le ministère actuel a adopté, à l'égard de l'Espagne, un plan qu'il a l'espoir 
de faire réussir du côté du centre gaudie de la chambre. Ce plan consiste à 
faire exactement ce que faisait le ministère du 15 avril , à donner les mêmes 
instructions, à établir les stations navales sur les côtes d'Espagne, telles que le 
cabinet du 15 avril les avait établies avant que l'expédition du Mexique n'eût 
forcé d'en détacher quelques bâtimens. Le système est le même , mais les pa- 
roles sont autres. On dit bravement à la chambrcqu'on veut sauver l'Espa- 
gne, secourir la reine Isabelle, et qu'on agira quand il faudra. En un mot, on 
veut s'écarter du ministère du 15 avril par le langage, si on ne le fait par les 
actions, et pour mieux réussir, on dit, comme a fait M. Dufaure, que la politi- 
que du 15 avril se résumait , à l'égard de l'Espagne, par le mot jamais, et l'on 
s'écrie, comme il a fait : « Dites-le-moi, si ce n'est pas là une politique qui 
nous soit propre, et si elle a quelque chose de semblable à celle du cabinet 
qui nous a précédés? » Or, nous allons prouver à l'instant même à M. Du- 
faure que sa politique n'est rien de plus que celle du 15 avril , et en outre, que 
son langage est encore au-dessous de celui que tenait ce cabinet. 

Nous ferons d'abord remarquer que ce fut sous le ministère du 6 septembre 
qu'eut lieu une première explication au sujet de l'Espagne, où M. Mole 
exprima sa pensée. M. Guizot, avec sa hardiesse, sa vivacité d'esprit ordinaire, 
s'était écrié que si don Carlos arrivait à Madrid , le prétendant ne serait que 
plus embarrassé, et qu'il serait encore plus à la merci de la France. C'est à 
cette occasion que s'éleva une nuance de dissentiment dans le cabinet, et que 
M. Mole déclara une première fois que l'arrivée du prétendant à Madrid serait 
un malheur immense , et que la France de>Tait faire tous ses efforts pour le 
conjurer. L'occasion de se prononcer de la même manière se présenta souvent 



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EBVUB. — CHRONIQUE. 137 

depuis pour le chef du cabinet du 15 avril , et il répéta plus d'une fois cette 
dédaration. A Fépoque du ministère du 6 septembre, M. Mole expliqua dans 
la ebambre des députés comment la question d*intervention avait changé. Il 
rappela qu*il avait émis le premier, après la révolution de juillet, le principe 
de noD-intervention , qui consistait à établir que chacun est seul maître chez 
soi, et que nul n*a le droit d'intervenir dans letf affaires de son voisin. C'est 
avec ce principe, tout favorable à la révolution de juillet, que M. Mole arrêta 
la Prusse qui se disposait à intervenir en Belgique. C'était, comme 11 le disait 
très bien, mettre hors de cause la propagande de la sainte>alllance. M. Mole 
rappela en cette occasion le changement qui se fit depuis dans la presse oppo- 
sante , quand elle crut que le ministère allait intervenir en Espagne. Le cri de 
réprobation fut général. On crut que le parti du gouvernement , désigné alors 
8008 le nom de parti de la résistance, allait arrêter le mouvement en Espagne, 
et suspendre le développement du principe révolutionnaire. Toute la presse se 
déclara contre l'intervention. 

Mais bientôt l'incertitude à l'égard de la conduite du gouvernement fran^ 
cais vis-à-vis de l'Espagne, cessa par la publication du traité du 33 avril 1894, 
dit de la quadruple alliance. En ce qui concernait la France, il y était dit : 
< Dans le cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire par les 
hautes parties contractantes pour atteindre le but de ce traité, sa majesté le 
roi des Français s'engage à faire à cet égard ce qui serait arrêté d'un commun 
aœord entre elle et ses trois augustes alliés (art. 4). » Le 18 août 1834, un 
traité additionnel , signé entre la France et l'Angleterre , spécifia mieux la na- 
ture de leur concours. Il consistait en ces deux articles : « 1*" Sa majesté le roi 
des Français s'engage à prendre , dans la partie de ses états qui avoisine l'Es- 
pagne , 1^ mesures les mieux calculées pour empêcher qu'aucune espèce de 
secours en hommes, armes et munitions de guerre, soient envoyés du terri- 
toire français aux insurgés en F^agne. 2<' Sa majesté le roi du royaume-uni 
de la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engage à fournir à sa majesté catholique 
tous les secours d'armes et de munitions que sa majesté catholique pourra ré- 
clamer, et en outre à l'assister avec des forces navales, si cela est nécessaire.» 
Cest en cela que consistent les obligations de la quadruple-alliance. Le minis- 
tàre du 15 avril a cependant entretenu des statk)ns navales sur les oêtes d'Es- 
p^ne pour empêcher la contrebande carliste , et souvent nos vaisseaux ont été 
employés à transporter les troupes constitutionnelles d'un point vers un autre. 
Du côté des Pyrénées, il a défendu le passage des carlistes autant qu'il a été 
possible; il a, au contraire, accordé le passage sur notre territoire aux soldats 
de la reine toutes les fois qu'il a été demandé; et le cabinet espagnol ayant 
demandé, en 1838, le passage pour un corps considérable qui allait renforcer 
les lignes d'Hemani et de SaintpSébastien, non-seulement M. Mole l'accorda, 
mats la réponse fut transmise par le télégraphe, de peur qu'elle n'arrivât 
trop tard. Le traité obligeait le gouvernement à ne prohiber que les secours 
en hommes , en argent , en armes et en munitions portés à don Carlos ; le ca- 
binet du 16 avril prohiba de son chef les efito d'babiltonent et d'équipe* 



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138 RBVOB DES BBUX MOIIDBS. 

meDt, les chevaux, les bestiaux, les viandes fratches et salées, les légumes, 
les grains, et de ces prohibitions résultait une perte de deux millions par année 
pour les départemens du midi , aux réclamations desquels H. Thiers loî-méme 
avait été obligé de céder sur ce point. H rendit, en effet, le blocus moins sé- 
vère, et modifia Tordonnanoe du 3 juillet 1885. Les bâtimens de nos stations 
étaient au nombre de douxe , Us avaient ordre d'aider de tous leurs efforts aux 
oonstitutoinels, sans cooptotion armée toutefois. Deux corps de troupes à 
r^t de rassemblement, quatorze brigades de gendarmerie, et une légion de 
douaniers, cernaient la frontière des Pyrénées. Que fait de plus le ministère 
actuel? 

Il parle vivement en faveur de FEspagne; mais nous n^avons jamais entendu 
M. Moié parler contre l'Espagne. Il niait seulement la convenance d'aller en 
Espagne consolider, par nos armes, la politique du gouvernement de la reîne^ 
et il prononçait ces paroles, en 1837, à la chambre des députés : « Henri I>% 
messieurs, disait à Sully qu'un roi de France ne devait jamais recourir à des 
baïonnettes étrangères; ajoutons, croyez-moi, qu'aucun peuple ne leur devra 
jamais ses institutions et sa liberté. » Quel est, nous le demandons, le lan-. 
gage le plus libéral et le plus élevé, celui de M. Mole ou celui de M. Dufaure? 

Le cabinet du 16 avril n'a pas fait assez pour l'Espagne , au gré de M. Du- 
faure qui ne fait et qui ne fera rien de plus? Voyons encore les faits. Pouvaitr 
on intervenir, même si on l'avait voulu ? A une autre époque que celle du 
ministère du 15 avril, en juin 1835, le gouvernement de la reine Christine 
réclama, il est vrai , l'assistance militaire de la France. La France consulta 
l'Angleterre son alliée, avec laquelle il était obligatoire d'agir de concert. Les 
trois questions suivantes furent adressées au cabinet de Londres : « Y a-t-il 
lieu à déférer à la demande d'une intervention? L'Angleterre y coopérera-elle? 
L'Angleterre verra-t-eUe dans une intervention un ea$us firderis , c'est-à-dire 
une juste application des traités du 22 avril et du 18 août 1834? L'Angletenre 
répondit à ces trois questions de la manière la plus négative. Pendant un 
an , la politique du cabinet anglais fut toujours la même; il refusa d'intervenir 
et de reconnaître à la France le droit d'intervenir seule. Ce ne fut qu'en 1836, 
au mois de mars, que le gouvernement anglais annonça à notre ambassadeur, 
à Londres, que le moment lui semblait arrivé de débarcpier des soldats de 
marine, pour défendre les places maritimes dé l'Espagne, menacées par les 
carlistes, et il invitait , en conséquence , la France à prendre part à la coopé- 
ration, en occupeant le fort du Passage, Fontarabie et la vallée de Bastan. 
M. Thiers, que les ministres actuels ont écarté des affaires, sous prétexte qu'il 
était trop prononcé pour la coopération , en même temps qu'ils cherchent à 
gagner les partisans de M. Thiers, en s'éehauffant à froid pour l'Espagne, 
M. Thiers fefusa. M. Thiers ne se montra pas seulement modéré et prudent 
en cette circonstance, M. Thiers se montra politique profond. Sa dépêche, 
datée du 18 mars 1836, est un chef-d'oeuvre. Il établit, avec la plus haute 
raison » que toute .coopération de ce genre mènerait in&iUiblement à l'inter- 
^psntioa la plus dimUe; que l'intervealkm serait sans biit^ sans dignité^ si 



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EBVUS. ~CIIB0HIQUB. IM 

efle ii*étâit feile de manière à pacifier l'Espagne, outre qne Hmervention ou 
la coopération ne comptait plus ni majorité, ni partisans influons en Franee; 
et Isi choses en restàrent là. M. Dufaure et M. Passy étaient alors les admira- 
tiBiseidasi£s de M. Thiers, et ils faisaient bien. Us admiràfeat sans doute 
cette lésolalîon; maisqu'étaiH», au fond et en résultat, sinon la pensée du 
Uavnl? 

Phis tard , le cabinet du %2 février crut à la nécessité d'une intenention. 
M. de Boîs-le-Gomte, note envoyé à Madrid, écrivit dans un sens contraire, 
et insista sar les traités qui n'admettent pas Tintervention. Ainsi, ce cabinet 
timnait deB sentimens contraires à l'intervention dans ses meilleurs agens. 
Suis le cabîiMt mteie du 33 février se trouvaient des adversaires de Finter- 
mÉon et de toute espèce de coopération. Les ministres actuete du âers-paiti 
ngnorrat moins que personne. 

Où donc, encore une fois, est cette politique si afférente de la politique du 
U avril? Nous la cherchons en vain. Nous avons dit que les paroles mêmes du 
akmî do 16 avril étaient aussi favorables à l'Espagne que les déclamations 
da ministres actuels. M. Dufaure a dit héroïquement, il y a deux jours : 
« Kotre cabinet ne prononce pas le mot jamais. Il agira quand il fendra. » Le 
cabinet actuel fiait bien, en effet, d'éviter le mot jamais, car le chef de ce 
c^net a tenu, dans la même semaine, deux langages dififérens, dans la 
dambre des pairs et dans la chambre des députés; ce qui feisait demander 
spirituellement par M. de la Redorte : « S'il y avait deux Espagnes, comme il 
T a deux chambres. » Quant aux paroles de M. Duâiure, M. Mdé en a dit , 
avant Im , de semblables. Il disait , dans la séance du 18 janvier 1897 : « Si 
les chances devenaient favorables au prétendant, à ce point que l'on pût crain- 
dre ses succès , je prendrais conseil des circonstances , et je calculerais ce que 
la France peut mettre d'hommes et d'argent au service d'une cause quelcon* 
que. « Dans une autre séance, le 4 janvier 1898, le président du conseil disait : 
« Une fois engagé dans l'intervention , je serais d'avis, plus que personne , d'y 
employer, s'il fallait réussir, toutes les forces de la France. » Et quelques jours 
plus tard : « Je ne dis pas qu'en aucun cas nous ne devions aller en Espagne. 
Ponr une détermination pareille, il n'y a que les circonstances à consulter. » 
Et enfin, M. Mole répéta, comme il l'avait déjà dit, contrairement à M. Gubsot, 
que l'arrivée de don Caries à Madrid serait un malheur immense, et que la 
France devrait , en pareil cas , user de toutes ses ressources pour le repousser. 
5ous demandons à M. Du&ure s'il peut raisonnablement placer parmi toutes 
c«8 paroles prononcées dans une longue période de temps, le fameux mot 
jasiafs, prêté à M. Mole.' 

U £aut le dire aux ministres du 12 mai , ce n'est pas en faisant une guerre 
li puérile à leurs prédécesseurs qu'ils s'élèveront bien haut. Nous voyons bien 
rembarras qu'éprouvent à parler à la tribune les ministres actuels, séparés de 
piinripes, divisés d'opinion comme ils sont; mais le besoin de remplir quel- 
(jaes vides dans undisoours ne devrait jamais entsatter au*delà das Umitesde 



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IM REVUE BBS DEUX MONDES. 

la justice et de la vérité. Quant à noiis, on nous trouvera toujours prêts à y 
rappeler ceux qui s*en écarteront. 

Si les dernières nouvelles deConstantinople se confirment , la question d^O- 
rient changerait subitement de face, et il faudrait se résoudre à l'anéantisse- 
ment du siaiu quo et à la guerre. Le manifeste de la Porte ottomane, pu- 
blié par la Gazette d'Augshourg^ est, à coup sûr, une pièce bien importante, 
si elle n'est pas apocryphe. Le sultan élève contre son vassal des griefe 
de religion, et en cela, l'esprit de l'Orient se montre tout entier; mais 
d'autres grieâ ont été inscrits dans ce document, ce sont même les seuls qui 
aient une portée politique. Or, ces griefis étant tout anglais, on est amené à 
se demander quelle main les a glissés dans cette pièce. Méhémet-Ali est ac- 
cusé par le sultan de n'avoir pas voulu laisser traverser ses états par un corps 
de troupes anglaises qu'on voulait embarquer à Suez pour Bombay, et il in- 
trigue, dit le maiiifèste, pour empêcher l'Angleterre de s'emparer d'Aden et 
de s'y établir. En conséquence, il est regardé eomme un traître par le gou-^ 
vemement ottoman , qui déclare qu'il ne peut tolérer cet état de choses. D'au- 
tres lettres , venues également par l'Allemagne , annoncent que c'est Tin- 
fluence anglaise qui pousse le sultan à la guerre, et Ton attribue les efforts 
que lord Ponsonby fait pour exciter le sultan contre le vice-roi d'Egypte à 
Vexcentricité de l'ambassadeur. Si lord Ponsonby agit dans le sens qu'on 
lui prête, et déjà le manifeste de la Porte donne à penser à ce sujet, il n'y 
aurait pas la moindre excentricité dans sa conduite , et elle serait , selon 
toutes les apparences, conforme aux instructions qu'il reçoit d'Angleterre. 
Mais, encore une fois, toute la question d'Orient se trouverait changée, et 
d'une manière bien subite. 

L'Angleterre a fait depuis quelques années de grands efforts pour s*ouvrir 
un chemin permanent à travers l'Égy'pte; tout le monde le sait. Le traité de 
commerce du 18 avril 1338, qu'elle a fait signer au sultan, était surtout dicté 
par le sentiment qui anime l'Angleterre contre Méhémet-Ali depuis le refus 
de eouper une partie de ses états par un chemin de fer à l'usage de l'Angle- 
terre. La prise d'Aden a suivi de près les nouvelles combinaisons du gouver- 
nement britannique. Trois cents pièces d'artillerie ont été envoyées par les 
Anglais dans cette place, et leur dessein est d'en faire un Gibraltar en Orient. 
La ville d'Aden , située au midi de l' Yemen , est extrêmement favorable à ce 
projet , et on ne conçoit pas l'aveuglement de la Porte, qui prend fait et cause 
pour l'Angleterre dans cette circonstance. L'arrivée toute récente des Anglais 
dans le Sind annonce également qu'un vaste plan se combine dans les conseils 
de cette puissance, pour prendre en Orient une position aussi forte et aussi 
étendue que serait celle de la Russie, si cette dernière s'emparait de Constanti- 
nople. Le plan de l'Angleterre date de deux ans environ , et quelques gouver- 
nemens étrangers en ont déjà eu indirectement connaissance. Il consiste à 
s'emparer de TÉgypte aussitôt que la Russie aura envahi les provinces turques 
par suite du traité dIJnkiar-Skélessi, ou de quelque autre combinaison. 



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I 



REVUB. — GHBONIQUB. 111 

à étendre la domination anglaise sur le royaume de Grèce , avec lequel T Angle- 
terre vient précisément de rompre , et à relier cette double position par Aden , 
k Sind , le Lahor, et les possessions anglaises des Indes orientales. La France 
se trouverait ainsi tout à coup en présence de deux colosses, F Angleterre et 
la Russie, et on répondrait à ses réclamations en lui montrant Alger et la 
partie de TAfrique qu'elle s*est adjugée. L'Angleterre ne commencera pas la 
guerre, elle ne se jettera sur ses gages que lorsqu'elle y sera forcée; nuds il 
est permis , à la lecture du manifeste de la Porte et des nouvelles récentes de 
Constantinople, de se demander si la diplomatie anglaise ne bâte pas indbree- 
tement ce moment. Dans un tel état de choses , la France et l'Autricbe se 
trouveraient liées par des intérêts communs. Dans tous les cas , en poussant la 
Turquie à la guerre, l'Angleterre courrait peu de risques d'après les projets 
qui se révèlent aujourd'hui. Si la Turquie triomphait du pacha , la route par 
FÉgypte serait ouverte à l'Angleterre, grâce aux bonnes dispositions du sultan , 
et l'équilibre européen , un peu rétabli , permettrait à l'Angleterre d'observer 
encore les évènemens et de les attendre avec patience. Dans le ^as contraire, 
l'Angleterre se trouverait nantie, et pourrait combattre avantageusement l'in- 
fluence de la Russie en Orient. En attendant, et dans l'incertitude, malheu- 
r^isement très facile à dissiper, où nous sommes, le manifeste de la Porte 
ottomane ne vient-il pas comme à pomt pour montrer l'impossibilité de pra- 
tiquer le système que la commission de la chambre a proposé au gouverne- 
ment, par l'organe de son rapporteur, M. Jouffroy? 

Cette politique est celle qui a été déjà proposée par M. Janvier, député 
doctrinabre, et dont on doit la pensée, dit-on , à M. de Broglie. Elle consiste à 
s'avancer délibérément à la conquête du statu gt/o, en formant une confédé- 
ration pour le maintenir. A cet effet, la Turquie serait invitée formellement à 
signer un traité de garantie réciproque avec la France, l'Angleterre, et, s'il 
se peut, avec l'Autriche. Assurément, si ces trois puissances consentent à si- 
gner un tel traité, toutes les difficultés seront résolues ; mais il ne faut pas se 
bercer de chimères : si le manifeste de la Porte est authentique , l'Angleterre ne 
se joindra pas sincèrement à nous, et il lui sufQra d'influencer le gouverne- 
ment turc pour faire échouer toutes les négociations. Or, de bonne foi , où est 
l'intérêt de la France à se lancer ainsi dans les affaires d*Orient, en présence 
des symptômes qui se manifestent? Devant de tels indices, la France doit se 
montrer prudente, se maintenir, il est vrai, dans l'alliance anglaise, mais se 
(aire rendre promptement compte des desseins de l'Angleterre, et faire, vis-à- 
vis d'elle-même, ses réserves sur l'Orient. L'Angleterre ne se réserve-trelle pas 
aussi sur certains points? 

Une alliance , comme toutes les grandes affaires de ce monde ^ est une chose 
complexe; deux nations n'englobent pas tous leurs intérêts dans les stipula- 
tions bienveillantes d'un traité d'alliance, nous le voyons chaque jour depuis 
neuf ans. Au Mexique, nous étions menacés de la guerre avec l'Angleterre et 
les États-Unis, qui ne sont pas alliés cependant, mais que leurs intérêts eus- 
sent rapprochés là contre nous. Dans la mer de Marmara, nous pourrions 



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itô Rinnm ms veux Hoiides. 

atoir quelqna jour contre nous la Russie et T Angleterre. Soyons ^one de 
la France et pour la France. MettonsHious activement en défense et dans le 
cas de prendre au besoin une attitude agressive, et profitons des avantages 
d'une rituation qui en a quelques-uns, toute critique qu'elle est. En présenee 
de deux cabinets qui ont leurs plans arrêtés, ayons un plan , s'il est possible, 
et ftf pelons-nous surtout que la Russie n'a que des pensées russes, l'Angle- 
lenre que des vues anglaises. L'isolement, en pareil cas, est la force, car 
nous ne pouvons vouloir tout ce que veut F Angleterre; si elle veut l'Egypte 
et la Grèce, nous ne pouvons pas raisonnablement les lui donner. Les vues 
de l'Angleterre resteront peut-être long^temps sans exécution. Un événement 
peut les précipiter; mais elles sont de telle nature, qu'elles se transmettront 
sans doute d'un cabinet à l'autre, et que les tories, plus encore que les whigs, 
SttX)nt ardens à les exécuter. Le temps ne fait rien à l'afiaire. Les projets des 
Russes s'accomplissent bien depuis un siècle et demi. Le râle de la France est 
bien difficile au milieu de ces fortes et audacieuses comUnaisons , et nous le 
disons à regret la direction de nos affaires étrangères, conduites par des 
mains si inexpérimentées, en cette matière, que celles de M. le maréchal Soult, 
n'est pas faite pour nous rassurer. 



On vient de jouer une étrange pièce sur un théâtre qui veut prendre àek 
allures littéraires. La Jeunesse de Goeihe est un mythe, mais un mythe par- 
faitement intelligible, chose rare. La clarté du symbolisme tient sans doute 
à ce que la pièce n'est pas seulement allemande, mais aussi française : aile- 
mande, en ce qu'elle personnifie je ne sais quelle lutte imaginaire do génie 
Contre la critiqué; française, en ce qu'elle renouvelle rorgueilleuse extase 
d'Olyitapio se diamant à luî-mAne Fhymne de sa destinée dominatrice. Chez 
M** Colet, lecrfâque est un eunuque, un parasite, un çéani sur des èchas" 
ÈÊtf etc., comme il est un cham'piqnon dans Us Vo\x Intérieures: mais il n'y 
a qu'égalité d'injures, et j'admire trop lé génie puissant de M. Victor Hugo 
pour le nommer à propos de M^* Colet. La pièce jouée, il y a quelques jours, 
au théâtre de la Renaissance , affiche très haut la rare prétention d'être litté- 
tare, Nous ne blâmerons certainement pas une aussi louable tendance; mais 
plus le dessein annonçait de grandeur, plus il fallait que l'exécution y répon- 
dît : or, la Jeunesse de Goe^e ne nous parah remplir aucune des lois les plus 
éiémentaStes de l'art théâtral. 

Le lieu de la scène ne me semble pas choisi avec ce taet exquis qu'il faudrait 
quelque peu demander aux femmes, de plus en plus nombreuses, qui font 
métier d'écrire. Lebrun, venant dire que Vencre sied mal aux doigts de rose, 
serait aujourd'hui hué; mais, sans vouloir nous reporter aux innooens mou- 
tons de M"'''Deshoulières, n'est-il pas permis de croire, qu'à moins d'être 
M""* de Staël ou George Sand, et de se mettre ainsi, par le génie, hors des 
conditions ordinaires, la réserve et la délicatesse dans l'art siéent surtout aux 
femmeà? L'hfltefierie de PEldotadb ne tesseiâbte oliBefliem, àafis auc^n 



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aBYUB. — GHitmaQUB» 143 

doute, au lieu où se passe le quatrième acte du Rot s'amuie: mais oe n'est pas 
cepeodant un salon de très bon ton , et Charlotte fait bien de comparer sa joie 
à celle d'une jeune griseiie, II y a des vases de fleurs, des amphores, des 
tableaux, des instrumens de musique sur la seène ; mais, dans la prosaïque 
réalité des choses, ce n'est là qu*une auberge où de jewmes foui manent , le 
soir, souper, danser, faire de la musique avec les aeiriees, les élèfes du eoB- 
«nratoire , que le plus souvent ils ne connaissent pas. Goethe dit : 

Amis , faisons des vers pour ces enchanteresses, 
Si nous sommes leurs dieux, qu'elles soienrnos prétresses! 
Cueillons leur frais sourire et leur brûlant r^ard , 
Demandons-leur l'amour en échange de l'art. 

Ced, j'imagine, se passe le plus simplement du monde, dans rinnocence 
parÊûte des mœurs allemandes. C'est un point de vue qu'il faut accepter. 

Devenue libre, par la mort de son mari, Charlotte, la première maltresse 
de Goethe, qui avait été forcée de faire passer les intérêts de sa famille avant 
aoQ amour, Charlotte se déguise parmi les jeunes actrices qui viennent chaque 
loir à l'Eldorado se divertir avec des jeunes gens comme Goethe, Lavater et 
Schlegel. La récitation d'tme scène de Faust, analogue à la circonstance, 
fournit à Goethe l'occasion de déclarer la passion violente que lui fait rite 
eoaoevoir une ressemblance si exacte et si émouvante. Mais Chariotte, trou- 
vant que oe nouvel amour rit exclusivement de souvenir et s'adresse trop au 
passé, s'enfuit, dit-elle, pour ne plus revenir. Cela donne à Goethe de grandes 
eolères contre les femmes , colères qui s'exhalent en tirades de mauvais goût, 
parodie romantique des phrases de Gros-René, dans le Dépit Amoureux, 
Lavater et Schlegel, absens un instant, reviennent à propos : on soupe, et 
Goethe, dont l'humeur dure toujours contre toute une moitié du genre 
humain , s'engage d'honneur à épouser la première femme qu'on lui amènera « 
et il se trouve que Charlotte , qu'on croyait disparue , est très habilement intrih 
duite, avec un voile ingénieux sur le visage, voile qui prolonge l'action de 
quelques instans, et empêche Goethe de la reconnaître tout de suite, et de bénir 
le hasard et son bonheur. Pour ma part , je suis un peu ici de l'avis de Schl^el : 

Le dénouement est digne du poème... 

Cest tout-à-fait le contraire à'Hemani; dans la pièce de M. Hugo, un inepte 
senneht empêche le mariage, ici il Tamène. 

mais il est facile de voir que ce n'est là qu'un canevas théâtral , pour la 
pensée symbolique qui a présidé à l'œuvre, je veux dire l'apothéose du génie 
poétique et l'immolation de la critique. Goethe est le mythe du barde prédes- 
tiné et élu ^ qui expUq;ue la science, devine le ctel, comprend l'infini , etc ; 
Schlegel est un homme de néant, un nain qui paraît un qéant (comme cela 
est de rigueur pour la rime), un envieux, un eunuque, un critique enfin, 
c'est-à-dh«, dans la pensée de M"" Colet, une espèce de garde chiourme litté- 
raire. Voilà, j'espère, une formidable tête de Gorgone présentée à ceux qui ne 
•IncUnent pas devant le dithyrambe du Uusée de VersaWies de M"« Louise 



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lU RBVUB DBS DEUX MONDES. 

G)let. Mais , dans la bouche de Goelhe , cela n'a pltu» de sens ; il était trop poli 
pour dire de pareilles impertinences à son ami Sehiegel. 

Tout ceci n'est donc que ridicule, et on laisserait passer toutes ces petites 
tirades gonflées de venin , toute cette petite rage littéraire, toute cette mes- 
qiûne parodie d'Olympio , s'il n'y avait ici des tendances aristophaniques plus 
que singulières. Passe encore pour l'imitation des hymnes personnelles de 
M. Hugo et des anachronismes qu'on pardonne au prodigieux génie de 
Shakspeare. Il y a , dans la pièce de W Colet , un vieux caporal de la famille 
des sergens de M. Scribe ; il en a le patois et les plaisanteries de bon ton , et , de 
plus qu'eux, il s'enivre sur la scène et compare les pages de Werther à du 
kirsch, ce qui procède d'une belle Imaginative, et est assurément un progrès. 
Ce Truman ressemble à Mathusalem, car il a servi, au temps de Riche- 
lieu , sous Wallenstein , et il verse à boire à Goethe dont la mort date d'hier. 
On rencontre des anachronismes pareils dans Shakspeare; mais , ce qu'on n'y 
trouve pas, ce sont ces inconvenantes prétentions aristophaniques qui mettent 
en scène les gens vivans. Dans sa solitude de Bonn, notre illustre et savant colla- 
borateur, M. Guillaume de Sehiegel , tiendra sans doute fort peu de compte de 
ces injures qui ne l'atteignent pas , et qui paraissent s'adresser bien plutôt à lui 
qu'à son frère Frédéric, l'érudît, mort il y a quelques années. Les critiques sont 
accusés, à presque tous les vers de la pièce de M™' Colet, de n'avoir que de 
Tesprit et point de cœur. Sehiegel , toutefois , n'y a pas même cette part et ce 
rôle; car, si M™" Colet ne lui a point donné d'ame, elle s'est fort gardée aussi 
de lui donner de l'esprit. Quoi qu'il en soit, M. de Sehiegel est et restera le 
premier critique, et l'un des plus remarquables poètes de l'Allemagne mo- 
derne. S'il a plu à une jeune femme de le travestir sur la scène , dans une 
comédie que ne peuvent sauver quelques vers colorés et un incontestable 
talent poétique, nous tenions à ce qu'il y eût , à cette occasion , dans un pays 
qui apprécie et respecte depuis long-temps la haute renommée des Sehiegel , 
une protestation énergique. C'est là surtout le but de ces lignes. 

— L'intéressant voyage du lieutenant Alexandre Burnes, dont il est ques- 
tion dans la lettre politique sur VOrient de cette livraison , a été traduit par 
M. .Eyriès , sous le titre de Voyages de Vembouchure de V Indus à Làlior, 
Cahwd-BaVkh et à Boukkara , et retour par la Perse. Cet ouvrage forme trois 
volumes in-8°, qui sont accompagnés d'un atlas parfaitement gravé, où se 
trouve la carte de l'Asie centrale , des vues de l'Inde et des portraits (1). 

— M*"' Desborde^-Valmore, l'auteur de tant de charmantes poésies, vient de 
publier un nouveau roman d'un intérêt simple et vrai, sous le titre de VioletU (2). 

(1) Chez Arthus Bertrand , rue Hautefeuille , S3. Prix : 30 fr. avec Tatlas. 
(8) 2 vol. in-8«, chez Dumont , au Palais-Royal. 



V. DE MABS. 



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GABRIEL. 



3E®SGJ^Sf 2I^ILI^2L<DSllrïB» 



TROISIÈME PARTIE.* 

Du» un vieux petit ctstel pauvre et délabré , appartenant à Astolphe et situé au 
fond des bois. — Une pièce sombre avec des meubles antiques et fimés. 

•CÂinS FREHiÈmE. 

SETTIMIA, BARBE, GABRŒLLE, FRÈRE GOMB. 

(IIBeUimU et Btrbe traTalltent prèf d'une fenêtre ; Gabrlelle brode au métier, préside 
rauire fesélrt; fk^re CAme va de Tune à Tautre, en te traînant toardement , et l'ar- 
réiant tootioun prêt de Gabrielle.) 

FRisS COm, à GabrleDe, à demi-voix. 

Eh bien ! signora , irez-vons encore à la chasse demain? 

GABRISLLB, de même , d'an ton firoid et bmaqne. 

Ponrcfooi pas, frère CAme, si mon mari le tfonye bon? 

FRÈRE COMB. 

Oh! TOUS répondez toujours de manière à couper court à toute 
oonyersationi 

GABRIELLE. 

G*est que je n*aime guère les paroles inutiles. 

. FRÈRE COME. 

Eh bien! vous ne me rebuterez pas si aisément, et je trouverai 
matière à une réflexion sur votre réponse. (GabHeUe garde ic sUence,C6me 

(1) Tojez la livraison du 1« Juillet. 

TOMB XIX. » 15 lUILLBT 1889. 10 



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1V6 UBYUB DBS MinX HOHIffiS. 

reprend.) C'est qu*à la place d*Astolphe je ne vous verrais pas volontiers 
galoper, sor un cheval ardent, parmi les marais et les broossaiDes. 

(Gabrielle garde toujours le silence, Côme reprend en baissant b roix de plut en plus.} 

Oui! si j*avais le bonheur de posséder une femme jeune et belle, je 
ne voudrais pas qu'elle s'exposAt ainsi... (Gabrieiie se lère.) 

SETTmiA ,d*iiBe ? oix£ôi|ie et«igre. 

Vous êtes déjà lasse de notre compagnie? 

GABRIELLB. 

J*ai aperçu Astolphe dans l'allée de marronniers; il m'a fait signe, 
et je vais le rejoindre. 

FRÈRE COME, bas. 

Vous accompagnerai-je jusque-là? 

GABRIELLE , haut. 
Je veux aller seule. (EUe son. Frère Côme revient vers les autres en ricanant.) 

FRERE COME. 

Vous l'ayez entendue? Vous voyez comme elle me reçoit? Il feudra, 
madame, que votre seigueurie me dispense de travailler à l'œune 
de son salut; je suis découragé de ses rebuffades : e'est un petit esprit 
fort , rempli d'orgueil , je vous l'ai toujours dit. 

SBTtlMIA. 

Votre devoir, mon père , est de ne point vous décourager quand 
il s'agit de ramener me ame égarée; je u*tà pas besoin de vous 
le dire» 

BARBE , se lère, met ses lunettas sur son nez et ra ejaminer le métier de GabrieUe. 

J*en étais sûre ! pas ua point depuis hier 1 Vous croyez qu'elle tra- 
vaille? elle ne fait que casser des fils, perdre desaigmHes et gas- 
piller de la soie. Voyez eamme ses éebefeaux sont embrouillés! 

FIÂIB CQÊÊE , regardant le néHen 

Elle n'est pourtant pas maladroite! Voilà une fleur tout4-fait 
jolie et qui ferait bien sur un devant d'autel. Regardez celle Icnr, 
ma sœur Barbe ! vous n'en feriez pas autant peut-être. 

BARBE, atgremeiit. 

J'en serais bien fâchée. A quoi cela sert-il, toutes ces bellas 
fleurs-là? 

FRÈRE COME. 

Elle dit que c'est pour faire une doublure de manteau à son mari. 

SSTTIMIA« 

Belle sottise! son mari a bien besoin d'une doublure brodée eo 
soie, quand il n'a pas seulement le moyen d'avoir le manteau! Elle 
ferait mieux de raccommoder le linge de la maison avec noos. 



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GABRIEL* Wï 

BAHBB. 

Nous n'y mffisoBS pas. A quoi nous aide-t-elle? à rien ! 

SETTIBOA. 

Et à quoi est-elle bonne? à rien d'utile. Âh! c'est un grand mal- 
heur pour moi qn'mie bru semblable! Mais mon fils ne m'a jamais 
causé que des chagrins. 

FRÉRB COME. 

Elle paraît dumoinsaimer beaucoup son mari?... (Un sticnce.) Croyez* 
TOUS qu'elle aime beaucoup son mari? (sucnce.) Dites , ma sœur Barbe? 

BARBE. 

Ne me demandez rien là-dessus. Je ne m'occupe pas de leurs 
affaires. 

SETTIMIA. 

Si elle aimait son mari , comme il convient à une femme pieuse et 
sage, elle s'occuperait un peu plus de ses intérêts, au lieu d'encou- 
rager toutes ses fantaisies et de l'aider à faire de la dépense. 

FRÈRE COMB* 

Us font beaucoup de dépense? 

SETTUIA. 

Us font toute celle qu'ils peuvent faire. A quoi leur servent ces 
deux chevaux fins qui mangent jour et nuit à l'écurie, et qui n'ont 
pas la fOTce de labourer ou de traîner le chariot? 

BARmCf froniqaeimiiU 

A cfaasaer ! C'est un si beau plaisir que la chasse ! 

SETTIHIA. 

Oui , un plaisir de prince ! Mais quand on est ruiné, on ne doit plus 
se permettre un pareil train. 

FRÈRE COME. 

Elle monte à cheval conmie saint George! 

BARBE. 

Fil frère Côme ! ne comparez pas aux saints du paradis une peD* 
sonne qui ne se confesse pas , et qui lit toutes sortes de livres. 

SEITIMIA , laUsant tomber ton ocvrage. 

Comment! toutes sortes de livres ! Est-^e qu'elle aurait introduit 
de mauvais livres dans ma maison ? 

BARBE. 

Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livres-là ne sont ni les 
Heures du diocèse, ni le saint Évmgile, ni les Pères de l'Église, ce 

10. 



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us RETUB DES DEUX MONDES. 

ne peuvent être que des livres païens ou hérétiques ! Tenez , en voici 
un des moins gros que j*ai rois dans ma poche pour vous le montrer. 

FRÈRE COME , oarrant le liTre. 

Thucydide! Ohl nous permettons cela dans les collèges... Avec 
des coupures, on peut lire les auteurs profanes sans danger. 

SETTIMIA. 

C'est très-bien ; mais quand on ne lit que ceux-là , on est bien près 
de ne pas croire en Dieu. Et n*a-t-elle pas osé soutenir hier à souper 
que Dante n*était pas un auteur impie? 

BARBE. 

Elle a fait mieux , elle a osé dire qu'elle ne croyait pas à la dam- 
nation des hérétiques. 

FRERE COME , d*un ton cafard et dogmatique. 

Elle a dit cela? Ah! c'est fort grave ! très grave! 

BARBE. 

D'ailleurs,' est-ce le fait d'une personne modeste de faire sauter 
un cheval par-dessus les barrières? 

SETTIMIA. 

Dans ma jeunesse, on montait à cheval , mais avec pudeur, et sans 
passer la jambe sur l'arçon. On suivait la chasse avec un oiseau sur 
le poing; mais on allait d'un train prudent et mesuré, et on avait un 
varlet qui courait à pied tenant le cheval par la bride,. C'était noble, 
c'était décent; on ne rentrait pas échevelée, et on ne déchirait point 
ses dentelles à toutes les branches pour faire assaut de course avec 
les hommes. 

FRERE COME. 

Ah I dans ce temps-là votre seigneurie avait une belle suite et de 
riches équipages. 

SETTIMIA. 

Et je me faisais honneur de ma fortune sans permettre la moin- 
dre prodigalité. Mais le ciel m'a donné un fils dissipateur, inconsi- 
déré, méprisant les bons conseils, cédant à tous les mauvais exem- 
ples, jetant l'or à pleines mains ; et , pour comble de malheur, quand 
je le croyais corrigé, quand il semblait plus respectueux et plus tendre 
pour moi, voici qu'il m'amène une bru que je ne connais pas, que 
personne ne connaît, qui sort on ne sait d'où, qui n'a aucune for- 
tune, et peut-être encore moins de famille. 

FRÈRE GOME. 

Elle se dit orpheline et fille d'un honnête gentilhomme? 



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GABRIEL. U9 

BABBE. 

Qai le sait? On ne Tentend jamais parler de ses parens ni de la 
maison de son père. 

FRÈRE COME. 

D'après ses habitudes, elle semblerait avoir été élevée dans l'opli- 
lence. C'est quelque fille de grande maison qui a épousé votre fils en 
secret contre le gré de ses parens. Peut-être elle sera riche un jour. 

SETTIMIA. 

C'est ce qu'il voulut me faire croire lorsqu'il m'annonça ses pro- 
jets, et je n'y ai pas apporté d'obstacle, car la fausseté n'était pas au 
nombre de ses défauts. Mais je vois bien maintenant que cette aven- 
turière l'a entraîné dans la voie du mensonge, car rien ne vient à 
Tappui de ce qu'il avait annoncé; et, quoique je vive depuis longues 
années retirée du monde, il me paraît très difficile que la société ait 
assez changé pour qu'une pareille aventure se passe sans faire aucun 
bruit. 

FRÈRE COME. 

Il m'a semblé souvent qu'elle disait des choses contradictoires. 
Qaand on lui fait des questions, elle se trouble, se coupe dans ses 
réponses, et finit par s'impatienter, en disant qu'elle n'est pas au tri- 
bmial de l'inquisition. 

SETTIMIA. 

Tout cela finira mal ! J'ai eu du malheur toute ma vie, frère Côme ! 
Un époux imprudent , fantasque ( Dieu veuille avoir pitié de son 
ame! ], et qui m'a été bien funeste. Il avait bien peu de chose a 
faire pour rester dans les bonnes grâces de son père. En flattant un 
peu son orgueil et ne le contrecarrant pas à tout propos , il eût pu 
l'engager à payer ses dettes, et à faire quelque chose pour Astolphe . 
Hais c'était un caractère bouillant et impétueux comme son fils. Il 
prit à tftche de se fermer la maison paternelle, et nous portons au- 
jourd'hui la peine de sa folie. 

FRÈRE COME, d*un air cafard et méchant. 

Le cas était grave... très grave!... 

SETTIMU. 

De quel cas voulez-vous parler? 

FRÈRE COME. 

Ah! votre seigneurie doit savoir à quoi s'en tenir. Pour moi, je ne 
sai^que ce qu'on m'en a dit. Je n'avais pas alors l'honneur de con- 
fesser votre seigneurie. ( n ricue groMiérement ) 



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IfiO REVUB DES BEUX MONDES. 

SETTIMIA. 

Frère CAme^ vous avez quelquefois une siof^ère maniàre de 
plaisanter; je me vois forcée de vous le dire. 

FRÈRE COMB. 

Moi, je ne vois pas en quoi la plaisanterie pourrait blesser votre 
seigneurie. Le prince Jules fut un grand pécheur, et votre seigneurie 
était la plus belle femme de son temps... On voit bien encore que la 
renommée n'a rien exagéré à ce sujet; et, quant à la vertu de votre 
seigneurie, elle était ce qu'elle a toujours été. Cela dut allumer dans 
l'ame vindicative du prince un grand ressentiment, et la coodutte de 
voU^ beau-pèce dot détrure dans l'esppit du comte Ooteve, volie 
époux , tout respect filial. Quand de tels évènemens se passent dans 
les familleSf et nous savons^ béiasi qu'ils ne s'y passent que trop sou» 
vent, il est difficile qu'elles n'en soient pas boulereisées. 

SETtTMIA. 

Frère Côme, puisque vous avez ouï parier de cette horrible his- 
toire, sachez que je n'aurais pas eu besoin de l'aide de mon mari 
pour repousser des tentatives aussi détestables. C'était à moi de me 
défendre et de m'éloigner. C'est ce que je fis. Mais c'était à lui de 
paraître tout ignorer, pour empêcher le scandale et pour ne pas 
amener son père à le déshériter. Qu'en estnl résuHé? Astolphe, élevé 
dans une noble aisance , n'a pu s'habituer à la pauvreté. a dévoré 
en peu d'années son faible patrimoine, et aujourd'hui il vit de priva- 
tions et d'ennuis au fond de la province, avec une mère qui ne peut 
que pleurer sur sa folie , et une femme qui ne peut pas contribuer à 
le rendre sage. Tout cela est triste, fort triste ! 

FRÈRE COME. 

Eh bien I tout cela peut devenir très beau et très riant ! Que le 
jeune Gabriel de Bramante meure avant Astolphe, Astolphe hérite 
du titre et de la fortune de son grand-père. 

SETTIMU. 

Ah ! tant que le prince vivra, il trouvera un moyen de l'en empê- 
cher. FallAt-il se remarier à son âge, il en ferait la folie; fallAt-il 
supposer un enfant issu de ce mariage , il en aurait l'impudeur. 

FRERE COME. 

Qui le croirait? 

SBTTIMIA. 

Mous sommes dans la misère; il est tout-puissaAt! 



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<ubbibXm 151 

FBÈM COME. 

Hais sayei-*TOUS ce qu'on dit? Une chose dfmt j*06e à peine vous 
parler, tant je crains de vous donner une folle espéraiioe. 

BARBE. 

Quoi donc? Dîtes, frère Côme! 

FBERB COMB. 

£h bien l ou dit que le jeune Gal>riel est mort. 

SETTmA. 

Sainte Vierge 1 serait-il bien possible! Et Âstolphe qui n'en sait 
rien!... II ne s'oceupe jamais de ce qui derrait Tintércsier le plus au 
monde. 

THÈHB COmS. 

Oh! nenons réjouissons pas encore! Le lieitx prince nie formelle- 
ment le fait, n dit que son petit-fiis voyage à Tétranger, et le prouve 
par des lettres qnH en reçoit de temps en temps. 

SETTIMU. • 

Mais ce sont peut-être des lettres supposées ! 

ittiiB oon. 
Feut^ètoel Cependant il n'y a pas aisez longtemps q«UB le jemie 
hemne a disp«u pow qu*ofi soit fondée le soutenir. 

BARBE. 

Le jeune homme a disparu? 

FRÈRE COilB* 

n avait été élevé à la campagne, caché à tous les yeux. On pou- 
vait croire qu'étant né d'un père faible et mort prématurément de 
maladie , il serait rachitique et destiné à une fin semblable. Cepen- 
dant , lorsqu'il parut à Florence Tan passé, on vit un joli garçon , bien 
constitué, quoique délicat, et svelte comme son père, mais frais 
conune une rose, allègre, hardi, assez mauvais sujet, courant un 
peu le guilledou, et même avec Astolphe, qui s'était lié avec lui 
d'amitié^ et qui ne le conduisait pas tro(> matadroitement i encourir 
la disgrâce du grand-père« cseuimu bit un geste (fétoanemeot.) Ohl nous 
n'avons pas su tout eda« Astolphe a eu le bon esprit de n'en rien 
dire, ce qui ferait croire qu'il n'est pas si fon ipi'on le cnût^, 

SETTlIlfA , avec fierté. 

Frère Come ! Asiolpbe n'aurait pas fait an pareil ealcol ! Astolph 
est la franchiie même. 



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152 RBTUB DBS DEUX MONDES. 

FRÈRE COMB. 

Cependant son mariage voos laisse bien des doutes sur sa véracité. 
Mais passons. 

SETTUilA. 

Oui , oui , racontes-moi ce que vous savez. Qui donc vous a dit.tout 
cela? 

FRÈRE COME. 

Un des frères de notre couvent qui arrive de Toscane , et avec qui 
j'ai causé ce matin. 

SETTIMIA. 

Voyez un peu I Et nous ne savons rien ici de ce qui se passe, nous 
autres! Eh bien? 

FRÈRE COMB. 

Le jeune prince, ayant donc fait grand train dans la ville, disparut 
une belle nuit. Les uns disent qu'il a enlevé une fenune; d'autres 
qu'il a été enlevé lui-même par ordre de son grand-père, et mis sous 
clé dans quelque château, en attendant qu'il se corrige de son pen- 
chant à la débauche; d'autres enfln pensent que, dans quelque tripot, 
il aura reçu une estocade qui l'aura envoyé ad patres, et que le vieux 
Jules cache sa mort pour ne pas vous réjouir trop tôt et pour retarder 
autant que possible le triomphe de la branche cadette. Voilà ce 
qu'on m'a dit; mais n*y ajoutez pas trop de foi, car tout cela peut 
être erroné. 

SETTIMU. 

Mais il peut y avoir du vrai dans tout cela , et il faut absolument 
le savoir. Ahl mon Dieu I et Astolphe qui ne se remue pasi... Il faut 
qu'il parte à Tinstant pour Florence. 



scEins II. 

ASTOLPHE, LES PRÉCÈDEHS. 
FRÈRE COME. 

Justement, vous arrivez bien à propos; nous parlions de vous. 

ASTOLPHE, sèchement. 

Je VOUS en suis grandement obligé. — Ma mère, conmient vous 
portez-vous aujourdliui? 

SETTIMIA. 

Ah ! mon fils! je me sens ranimée, et , si je pouvais croire à ce qui 
a été rapporté au firère Gôme, je serais guérie pour toujours. 



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GABRIEL. 153 

ASTOLPBB. 

Le frère Cdme peut être un grand tnédecin , mais je l'engagerai 
i se mêler fort peu de notre santé à tous; de nos affaires, encore 

IDOiOS. 

FRÈRE COMB. 

Je ne comprends pas. . . 

ASTOLPHE. 

Bien. Je me ferai comprendre; mais pas ici. 

SETTQIIA , toute préoccupée et stns faire attention i ce que dit Astolplie. 

Astolphe, écoute donc! Il dit que l'héritier de la branche aînée a 
disparu, et qu'on le croit mort. 

ASTOLPHE. 

Cela est faux; il est en Angleterre où il achève son éducation. J'ai 
reçu une lettre de lui dernièrement. 

SETTIMIA , arec abattement. 

En Tenté! 

BARBE. 

Hélas! 

FRÈRE COMB. 

Adieu , tous vos rêves ! 

ASTOLPHE. 

Pieux sentimensi charitable oraison funèbre! Ma mère, si c'est là 
la piété chrétienne conune l'enseigne le frère Côme, vous me per- 
mettrez de faire schisme. Mon cousin est un charmant garçon, plein 
d'esprit et de cœur« H m'a rendu des services, je l'estime, je l'aimç , 
et, s'il venait à mourir, personne ne le regretterait plus profondé- 
ment que moi. 

FRERE COME, d*un air malin. 

Ceci est fort adroit et fort spirituel ! 

ASTOLPHE. 

Gardez vos éloges pour ceux qui en font cas. 

SETTIMA. 

Astolphe, est-il possible? Tu étais lié avec ce jeune homme, et lu 
ne nous en avais jamais parlé? 

ASTOLPHE. 

Ma mère, ce n'est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce 
que je pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent à re- 
fouler mes pensées dans mon sein. Mais aujourd'hui je serai très franc, 
et je commence. Il faut que ce capucin sorte d'ici pour n'y jamais re- 
paraître. 



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Itt^ REVUB DES mXTL MONDES. 

ssimnA. 
Boolé du cieU qa'e»teiids*je? Mon fib tmrierde tosôite i nkm 
confefttiul 

ASTOLPHE. 

Ce n'est pas à lai que je daigtie perler, ma mère , c'est à vous 

}e vous prie de le chasser à l'heure même. 

SKITIMIA. 

Jésus I vous l'entendez. Ce fflts hnpie donne dès ordres i sa mère ! 

JUnOLMOU 

Vous avez raison. Je ne devais pas m'adresser i vms^ nmdanmi. 
Vous ne savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas 
dire. Mais cet honune me comprend. ( a nrère Côme. ) Or doac^ ]e vous 
parle, puisque j'y suis forcé. Sortez d'ici. 

FBâSB cicmB. 

Je vois que vous êtes dans un accès de démenée ftarieuse. Mon de- 
voir est de ne pas vous induire au péché en vous résistant. Je me 
retire en toute humilité, et je laisse à Dieu le soin de vous éclairer, 
au temps et à Toc^ion celui de ne disculper de tout ce dont il vous 
plaira de m'accuser. 

ssnuÊÊkw 

Je ne aoirffeiiii poi que sous mes yen» dans ma mbIsmi, men 
confesseur SQilt -oatatgé «t expulsé de la sorte. C'est vons^ Jksto^pbe, 
qui sortirez de cet ippartement et qui n'y rentrerez que pon me de^ 
mander pirdM de vos torts. 

AffTOLPHE. 

Je vous demanderai pardon , ma mère, et à genoux si vous voulez; 
mais d'abord je vais jeter ce moine par la fenêtre. 

( Frère Côme , qui avait reprto son impudence, pâlit et recule Jusqu'à la porte. Sètltmia 
tombe sur une chaise, prête i défaillir. ) 

BARBB , loi fretlaot les nudns. 

Ave Maria! quel scandale! Seigneur, ayez pitié de nous!... 

FBÂRE COME. 

Jeune homme! que le ciel vous éclaire! 

( Astolphe fait un geste de menace. Frère G6ffle i*en(ùit. ) 



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OAWICL. 155 

scEmsiu. 

fiETTmiA, BASSE, A6T0LPHE. 

ASTOLPHE , 8*approchtiit de sa mère. 

Pour Tamour de moi, ma mère, reprenez vos sens. J'aurais désiré 
que les choses se passassent moins brusquement , et surtout pas en 
Totre présence. Je me Tétais promis; mais cela n^a pas dépendu de 
moi : le maintien cafard et impudent de cet homme m*a fait perdre 
le peu de patieiioe que j'ai. isetumia piaiire.) 

BAKBB. 

Et ijiie Tomi4*n donc bit, cet homme , prar tow mettre ainsi 
en fureur? 

ASTOLPHE. 

Dame Barbe, ceci ne vous regarde paa. Laissez-moi seul avec ma 
mère. 

BARBB. 

lllez-Tous donc me chasser de la amûsou , moi aussi? 

ASTOLPHE , lui prend le bras et remmèMe ren la porte. 

Allez dire vos prières, ma bonne femme, et n'augmentez pas, 
par TOtre bamew reydche , l'amertume qui règne ici. 

(Btfbe tort en jn^nuDdant.) 

•CfiVC IT. 
ASTOLPHE, SETTIMIA. 

SBrrOIIA» lan^otanu 

Maintenant, me direz-vous, enfant dénaturé, pourquoi vous 
agissez de la sorte? 

A9T0LPVE. 

Eh bienl ma mève, je tous supplie de ne pas me le demander. 
Tous savez que je n'ai que trop d'indulgence dans le cairactère, et que 
Ba nature ne ne porte ni au soupçon, ni â la haine. AimezHnoi» 
estimez-moi assez pour me croire : j'avais îles raisom 4e la plus haute 
importance pour ne pas souffrir une heure de plus ce moine ici. 

SBTTmiA. 

Et il faut que je me soumette à votre jugement intérieur, sans 
même savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint 
homme qui depuis dix ans a la direction de ma conscience? Aatolphe, 
ceci passe les limites de la tyrannie. 



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156 REVUE DES DEUX MONDES. 

ASTOLPHE. 

Vous Yoalez que je vous le dise? Eh bieni je voos le dirai pour — 
faire cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains?- 
vous aviez remb les rênes de votre volonté et les secrets de votre 
ame. Ce cordelier poursuivait ma fenune de ses ignobles suppli- 
cations^ 

SETTIMU. 

Votre femme est une impie. H voulait la ramener au devoir, et 
c'est moi qui l'avais invité à le faire. 

ASTOLPHE. 

ma mère! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas com- 
prendre... votre ame pure se refuse à de pareils soupçons!... Ce mi- 
sérable brûlait pour Gabrielle de honteux désirs , et il avait osé le 
lui dire. 

SETTIMIA. 

Gabrielle a dit cela? Eh bien! c'est une calomnie. Une pareille 
chose est impossible. Je n'y crois pas^ je n'y croirai jamais. 

ASTOLPHE. 

Une calomnie de la part de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que 
vous dites, ma mère! 

SETTIMIA. 

Je le pense! je le pense si bien , que je veux la confondre en pré- 
sence du frère Côme. 

ASTOLPHE. 

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mère! non , vous ne le 
feriez pas! 

SETTIMIA. 

Je le ferai ! Nous verrons si elle soutiendra son imposture en face 
de ce saint homme et en ma présence. 

ASTOLPHE. 

Son imposture? Estr-ce un mauvais rêve que je fais? Est-ce de 
Gabrielle que ma mère parle ainsi ? Que se passe-t-il donc dans le 
sein de cette famille où j'étais revenu , plein de confiance et de piété, 
chercher l'estime et le bonheur? 

SSTTIMU. 

Le bonheur! Pour le goûter, il faut le donner aux autres , et vous 
et votre femme ne faites que m'abreuver de chagrins. 

ASTOLPHE. 

Moi! Si vous m'accusez, ma mère, je ne puis que baisser la tête et 
pleurer, quoique en vérité je ne me sente pas coupable; mais Ga- 



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GABRIEL. 157 

taiellel qaels peayeDt donc être les crimes de cette douce et ange- 
liqoe créature? 

SETTIUIA. 

Ah! vous voulez que je vous les dise? Eh bien! je le veux, moi 
anssi, car il y a assez long-temps que je souffre en silence, et que je 
porte cooune une montagne d*ennuis et de dégoûts sur mon cœur. 
Je la hais, votre Gabrielle , je la hais pour vous avoir poussé et pour 
vous aider tous les jours à me tromper en se faisant passer pour une 
fille de bonne maison et une riche héritière, tandis qu'elle n'est 
qu'une intrigante sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, 
et, qui plus est , sans religion ! Je la hais , [larce qu'elle vous ruine en 
vous entraînant à de folles dépenses, à la révolte contre moi, à la 
haine des personnes qui m'entourent et qui me sont chères... Je la 
hais, parce que vous la préférez à moi, parce qu'entre nous deux, s'il 
y a la plus légère dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez , 
au mépris de l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais... 

ASTOLPUE. 

Assez, ma mère; de grâce, n'en dites pas davantage! Vous la 
haïssez , parce que je l'aime , c'est en dire assez. 

SETTIMI A , pleurant. 

£h bien ! oui ! je la hais parce que vous l'aimez , et vous ne m'aimez 
plus parce que je la hais. Voilà où nous en sommes. Comment voulez- 
vous que j'accepte une' pareille préférence de votre part? Quoi! 
l'enfant qui me doit le jour , que j'ai nourri de mon sein et bercé sur 
mes genoux , le jeune homme que j'ai péniblement élevé , pour qui 
)*ai supporté toutes les privations, à qui j'ai pardonné toutes les 
fautes; celui qui m'a condamné aux insomnies, aux angoisses, aux 
douleurs de toute espèce , et qui , au moindre mot de repentir et d'af- 
fection , a toujours trouvé en moi une inépuisable indulgence, une 
miséricorde infatigable : celui-là me préfère une inconnue, une fille 
qui l'excite contre moi , une créature sans cœur qui accapare toutes 
ses attentions, toutes ses prévenances, et qui se tient tout le jour 
vis-à-vis de moi dans une attitude superbe , sans daigner apercevoir 
mes larmes et mes déchiremens , sans vouloir répondre à mes plaintes 
et à mes reproches, impassible dans son orgueil hypocrite, et dont 
le regard insolemment poli semble me dire à toute heure : Vous avez 
beau gronder, vous avez beau gémir, vous avez beau menacer, c'est 
moi qu'il aime, c'est moi qu'il respecte, c'est moi qu'il craint! Un mot 
(le ma bouche, un regard de mes yeux , le feront tomber à mes genoux 
et me suivre, fallùt-il vous abandonner sur votre lit de mort, fallût-il 
marcher sur votre corps pour venir à moi ! Mon Dieu , mon Dieu! et 



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16B REVUE DBS DBITX KONDES. 

il s'étonne que je la déteste, et il veiit que je raioie 1 (U 

ASTOLPHE , qui a écouté m mère dans un profond silence , les bnis croiiàf nir sa poitrine. 

jalousie de la femme ! soif inextinguible de domination ! Estnl 
possible que tu viennes mêler ta détestable influence aux séntimens 
les plus purs et les plus sacrés de la nature ! Je te croyais exclusive- 
ment réservée aux vils tourmens des âmes lâches et vindicatives. Je 
t'avais vue régner dans le langage impur des courtisanes, et, dans les 
ardeurs brutales de la débauche , j'avais lutté moi-même contre des 
instincts féroces qui me rabaissaient à mes propres yeux. Quelque- 
fois aussi, A jalousie ! je gavais vu de loin avilir la dignité du lien con- 
jugal, et mêler à la joie des saintes amours les discordes honteuses, 
les ridicules querelles qui dégradent également celui qui les suscite 
et celui qui les supporte. — Mais je n'aurais jamais pensé que dans 
le sanctuaire auguste de la famille, entre la mère et ses enfans (lien 
sacré que la Providence semble avoir épuré et ennobli jusque chez la 
brute) , tu osasses venir exercer tes fureurs 1 déplorable instinct, 
funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je 
te rencontre jusque dans le sein de ma mèrel 

( U cache 90I1 Tlatge^Bt aet raiiiis et déroTO tet larmes. ) 
nTTUIiA , essuie les siennes et se lère. 

Mon fib, la lefon est sévèrel Je ne sais ptis josqu'A quel point il 
sied à un flb de la donner à sa mère; mais, de quelque fNurt qu'elle me 
vienne , je la recevrai comme une éprea?e A liqudie Dieu me coth 
damne. Si je l'ai méritée de vous, elle est assez cruelle pour expier 
tous les torts cpie vous pouvez avoir à me reprocher. -(EUe veut se reucer.) 

ASTOLPHE, Ucliaiit Ile li reieidr. 

Pas ainsi, ma mère, ne me quittez p^aiBsi. Vous souffrez trop, et 
moi aussi I 

SETTIUU^ 

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolpbe. J'ai besoin 
d'être seule, et de demander à Dieu si je dois jouer ici le rôle d*une 
mère outragée ou celui d*une esclave craintive]et repentante. ( Eiie sort.) 

ASTOLPHE seul , puis GABRIELLE. 

ASTOLPHE. 

Orgueil] toute fenmie est ta viotime, tout amour est ta proie!... 
excepté toi , excepté ton amour, 6 ma &ri>rieUeI... 6 ma seule joie, 
è le seul être généreux et vraiment grand que j'aie rencontré sur la 
terre! 



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Mon «mi , j'ai tout eateodiL J*élaift là aous la feâètfe « AKiae mt le. 
Innc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille à cause 
de moi. Je sais que je suis un sujet de scandale « une source de dis- 
corde, un objet de baine« 

ASTOLPim. 

ma sœur! A ma Temme! depuis que Je faime, je croyais qu'il 
ne m'était plus possible d'être malheureux ! Et c*est ma mère !... 

GABRIBLLB. 

Ne Faccuse pas, mon bien-aimé, elle est vieille, elle est feuune! 
Elle ne peut vaincre ses préjugés, elle ne peut réprimer ses instincts^ 
Ne te révolte pas contre des maux inévitables. Je les avais prévus 
dès le premier jour, et je ne t'aurais fait pressentir, pour rien au 
monde, ce qui t'anrive aujourd'hui Le maléckle toyours assez tAt. 

MTQLPmé 

GabrieUel ta as entendu ses invectifcs cùùltt UÂl^ Si tonte 
aitie que ma mère en eût proféré la centîèaiefartîe. •• 



Cabne-ioi! tout cela ne peiiliii'6aèn8er;jesaiirn le supporter avec 
rtâgDatiM et j^atienee. NTeiffe fas dâwton amotr «ne cOmiMnsc-* ^ 
tiooà tooi lei9M«&t et fMtv«4|M tu iKNifea dans le fldftnto^lérce 
de sdMT toBtea liet aiièKs attachées à lurtresitifllira 

Je pus tout supporter, exMpté de te faîr etMé e( persécutée. 

Cea outrages ne n'atleigMiit pas. Yois-Ui, A^Mf^é, ta m'as fait 
redevenir feomie , mais je n'id pas toatrè-fait reaèneé è être hmnme. 
S j'ai repris les vMemens et les occupations de m&a sexe, Je n'en ai 
pis moins conservé en mai cet instinct de la graMeur morale et ce 
calme de la forte qu'une éducation mtte a dételf^ipés et enlthés dans 
mon sdn. n me semble toujours que je sais quelqM obeee de plus 
qa'one femme, et aocnne femme ne peut m'iûs^frer ni avenlen, 
ni reaaentimert, ni colère. C'est de rergtteil peut^dtre^ mais il me 
semble que je descendrais aiHlessoiu 4e moi-même, si je me laissais 
émouvoir par de misérables queréHes de ménage. 

ÂSTÙLnUL 

Oh! gardeceCergael, il est bien légitiBie... Être aAoféltu es plos 
gmd à toi seul ^e tout ton sexe réuttt. Rapportes-en rhomienr à 
ton éducation si ta veux; moi, j'ea fais homieiir à ta nature, et je 
crois qu'il D*était|MS besoin d*tine destinée bizarre et d'une existence 
en dehors de toutes les lois, pour qae ta fosses le cheM'œuvte d^\% 



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100 RBTUB DBS VEXHL KOIVDBS. 

création divine. Ta naqnis douée de tontes les facultés, de toutes les 
vertus, de tontes les grâces, et l'on te méconnaît! Ton te calomnie !... 

GABRIELLB. 

Que t'importe? Laisse passer ces orages; nos tètes sont à l'abri sous 
l'égide sainte de l'amour. Je m'efforcerai d'ailleurs de les conjurer. 
Peutrêtre ai-je eu des torts. J'aurais pu montrer plus de condescen- 
dance pour des exigences insignifiantes en elles-mêmes. Nos parties 
de chasse déplaisent, je puis bien m'en abstenir.; on blAme nos 
idées sur la tolérance religieuse, nous pouvons garder le silence à 
propos; on me trouve trop élégante et trop futile, je puis m'habiller 
plus simplement et m'assujettir un peu plus aux travaux du mé- 
nage. 

ASTOLPHB. 

Et voilà ce que je ne souffrirai pas. Je serais un misérable si j'ou- 
bliais quel sacrifice tu m'as fait en reprenant les habits de ton sexe et 
en renonçant à cette liberté , à cette vie active , à ces nobles occupa- 
tions de l'esprit dont tu avais le goût et l'habitude. Renoncer à ton 
cheval? hélas l c'est le seul exercice qui ait préservé ta santé des alté- 
rations que ce changement d'habitudes conmiençait à me faire 
craindre. Restreindre ta toilette? elle est déjà si modeste I et un peu 
de parure relève tant ta beauté! Jeune homme, tu aimais les riches 
habits, et tu donnais à nos modes fantasques une grâce et une poésie 
qu'aucun de nous ne pouvait imiter. L'amour du beau, le sentiment 
de l'élégance est une des conditions de ta vie , Gabrielle; tu étouffe- 
rais sous le pesant vertugadin et sous le collet empesé de dame Barbe. 
Les travaux du ménage gâteraient tes belles mains, dont le contact 
sur mon front enlève tous les soucis et dissipe tous les nuages. D'ail- 
leurs, que ferais-tu de tes nobles pensées et des poétiques élans de 
ton intelligence, au milieu des détails abrutissans et des prévisions 
égoïstes d'une étroite parcimonie? Ces pauvres femmes les vantent 
par amour-propre , et vingt fois le jour elles laissent percer le dégoût 
et l'ennui dont elles sont abreuvées. Quant à renfermer tes sentimens 
généreux et à te soumettre aux arrêts de l'intQlérance, tu l'entre- 
prendrais en vain. Jamais ton cœur ne pourra se refroidir, jamais tu 
ne pourras abandonner le culte austère de la vérité , et malgré toi les 
éclairs d'une courageuse indignation viendraient briller au milieu 
des ténèbres que le fanatisme voudrait étendre sur ton ame. Si , d'ail- 
leurs, toutes ces épreuves ûe sont pas au-dessus de tes forces, je 
sens , moi , qu'elles dépassent les miennes; je ne pourrais te voir oppri- 
mée sans me révolter ouvertement. Tu as bien assez souffert déjà , tu 
t'es bien assez immolée pour moi I 



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GABRIEL. 161 

GABRIELLB. 

Je n'ai pas soufTert , je n*ai rien immolé; j'ai ea confiance en toi, 
ToOà tout. Tu sais bien qne je n'étais pas assez faible d'esprit pour 
ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelle^ habitudes 
dont ta paries pouvaient me causer dans les premiers jours; j'avais 
des répugnances mieux motivées, des craintes plus graves. Tu les as 
tontes dissipées; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous 
do rang où, comme homme, ton amitié m'avait placé. Je n'ai pas 
cessé d'être ton frère et ton ami en devenant ta c<Hnpagne et ton 
amante; ne m'as-tu pas fait des concessions, toi aussi? n'as-tu pas 
changé ta vie pour moi? 

ASTOLPHB. 

Oh! loue-moi de mes sacrifices! J*ai quitté le désordre dont j'étais 
harassé, et la débauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour 
un amour sublime , pour des joies idéales ! et loue-moi aussi pour le 
respect et la vénération que je te porte! J'avais en toi le meilleur des 
amis; un soir, Dieu fit un miracle et te changea en une maîtresse 
adorable : je ne t'en aimai que mieux; n'est-ce pas bien charitable et 
bien méritoire de ma part? 

GABRIBLLE. 

Cher Astolphe, je vois que tu es calme; va embrasser et rassurer 
ta mère, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J'adoucirai son 
antipathie contre moi, je détruirai ses préventions; ma sincérité la 
toudiera , j'en suis sûre; il est impossible qu'elle ne soit pas aimante 
et généreuse , elle est ta mère ! . . . 

ASTOLPHB. 

Cher ange! oui, je suis calme. Quand je passe un instant près de 
toi, tout orage s'apaise^ et la paix des cieux descend dans mon ame. 
J'irai trouver ma mère , je ferai acte de respect et de soumission , c'est 
tout ce qu'elle demande; après quoi nous partirons d'ici, carie mal 
est sans remède, je le sais, moi! je connais ma mère, je connais les 
femmes, et tu ne les connais pas, toi , qui n'es pas à moitié homme 
etè moitié femme comme tu le crois, mais un ange sous la forme 
humaine. Tu ferais ici de vains efforts de patience et de vertu, on 
n'y croirait pas; et, si on y croyait, on te serait d'autant plus hostile, 
qu'on serait plus humilié de ta supériorité. Tu sais bien que le cou- 
pable ne pardonne pas à l'innocent les torts qu'il a eus envers lui ; 
c'est une loi fatale de l'orgueil humain , de l'orgueil féminin surtout, 
qui ne connaît pas le secours du raisonnement et le frein de la force 
intelligente. Ma mère est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un 

TOMB XIX. 11 



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163' REVUE DES jmtax kondbs. 

modèle des vertus domestique»; tristet vertus , crois-moi , quand elles 
ne soBt inspiréea m par r«iB«uc« m par le dévodeiMoi. Pénétrée 
depuis iMig'tefliiMi de rimiimrtaace de soar^le dans la CflmUle et da 
méiite avee lequel elle s'en est acquittée , ^elle songie beaoeoap plui 
àaMiinteDir ses pràrogatives qu'à doMier du bonheur i ceaiL qui Vea- 
toureat Elle eaide ce» peradaneft qui {Mm^^mt voloatiers la nuit à 
raocMunoder voa chaosaeSt et qui, d*ufi moi*, vous briseront le 
cœufi pensant que la peiae qu'eues opt prise pour vous remke un 
senice matériel les aulorisei vous causer toirtes les douleurs de 
l'arae^ 

GABRIELLE. 

Astolphe! tu juges ta mère avec une bien froide sévérité. Hélas! 
je vois que les meilkurs d'entre les hommes n'ont pour les femmes 
ni amour profond, ni estime complète, û» afait ralsoa quand on 
m'enseignaîisi soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue 
sur la ttfve le rftle le plus abject et le plus malbeoreui ! 

ISTQLF&B. 

O mon mm! ^'est mm amour pour toi qui uk donue le eoumge 
de juger ma mère avec cette sévérité. Est-ce à loi de m'ea faîve ua 
reproche? T'ai-je donc autorisée à plaindre si douloureusement la 
condilioR où je t'ai rétabUe? 

GABRIELLE, Vombraaaasl avee effiiti»!!. 

Oh non ! mon Astolphe , jamais ! Aussi je ne pense pas a moi quand 
je parle avec cette liberté des dioses qui ne me regardent pas. Per- 
mets-moi pourtant d'insister en faveur de ta mère : ne la plonge pat 
dans le désespoir, ne la quitte pas à cause de moi. 

ASTOLPHE* 

Si je ne le fais pas aujourd'hui , elle m'y forcera demain. Tu oublies, 
ma dière Gabrielle, que tu es vis-à-vis d'elle dans une position déli- 
cate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu'elle a tantâ 
cœur de connaître : ton passé, ta famille, ton avenir. 

GABRIEIXIk 

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prévoir? dans quel 
labyrinthe sans issue t'es-tu engagé avec moi? 

ASTOI.FBE. 

Et quel beaoin avons-nous d'en sortir? Eitods ainsi toute notre 
vie, sans nous soucier d'atteindre le but de la fortune «et déshon- 
neurs. Ne faisons-nous pas ensemble ce bizarre et déliciau voyage, 
qui n'aura pomr terme que la mort? N'es-4u pas à moi pour jamais? 
Ëh bien! qu'avofis*-nou8 besoin l'un ou l'autre d'être riche et de 



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OAB&m. 163 

DùQS appeler le prince de Bramante? Mon petit prioce, garde ton 
titre, garde ton héritage, je n'en veux à aucun prix; et si le vieux 
Joies trouve dans sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention 
eacliée pour fen dépouiller, coosole-toi de n'être qu'une femme, 
pauvre, inconnue au monde, cachée, mais riche de mon amour et 
{iorieuse à Hies yeux. 

GABRIEIXB. 

Crains-to que*cela ne me suffise pas? 

^TOJLPHB » to prêt sut daiu ses bras. 

lion« eu ¥éritél je n'ai pas cette crainte. Je sens dans mon cœur 
comme ta m'aimes. 



QUATRIÈME PARTIE. 



M)BSS PMBHUSRE. 

Itasme peUte msiaini de campagne isolée an fond des montagnes. — Une ehtmbfe 
tiès itafie, nnugée avec goût. Des iiettrs,4les Uftes, des la rtiMieus de 



OABRIELLE. seule. 

( KUe dilue ci slntenompt de temps en temps poir rogaider A Is fenéire. ) 

Marc reriendra peufr*étre aujourd'hui. Je voudrais qu'il arrivflt 
iTant qn'AstoIphe fût de retour de sa promenade. J'aimerais à lui 
parler seule, à savoir de lui toute la vérité. Notre situation m'inquiète 
chaque jour davantage , car H me semble qu'Astolphe commence à 
s'en tourmenter étrangement.. Je me trompe peut-être. Mais quel 
serait le sujet de sa tristesse? Le malheur s'est étendu sur nous insen- 
siblement , d'abord comme une langueur qm s'emparait de nos âmes, 
^ puis conune une maladie qui les faisait délbrer, et aujourd'hui 
camroe mne agonie qui les consume. Hélas! l'amour est-41 donc une 
laninie si subtile, qu'à la moindre atteinte portée i sa sainteté il nous 
foitte et remonte aux cieux? Astolphe ! A^tolphel tu as eu bien des 
torts enrers moi, et tu as fait bien cruellement saigner ce cœur, qui te 
ht et qui te sera toujours fidèle! Je t'ai tout pardonné, que Dieu te 
firiemie! Mais c'est un gcand crime d^avoir flétri m tel amour par 
le soupçon et la méfiance , et tu en porter la peine , ear cet amour 
s'est afEaibU par sa violence même, et tu sens chaque jour mourir en 
lai la flamme que tu as trop attisée par la jalousie. Malheureux ami ! 
e'est en rain que je t'invite à oublier le mal que tu nous as fait à tous 

11. 



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16i RBVUB DBS DEUX liONDBS. 

deux; ta ne le peux plus! Ton ame a perdu la fleur de sa jeunesse 
magnanime; un secret remords la contriste sans la préserver de no(K 
velles fautes. Ah! sans doute il est dans l'amour un sanctuaire dans 
lequel on ne peut plus rentrer quand on a fait un seul pas hors de 
son enceinte, et la barrière qui nous séparait du mal ne peut plus 
être relevée. L'erreur succède à l'erreur, l'outrage à l'outrage, IV 
mertume grossit conune un torrent dont les digues sont rompues.... 
Quel sera le terme de ses ravages? Mon amour, à moi, peut-il devenir 
aussi sa proie? Succombera-t-il à la fatigue, aux larmes, aux soucis 
rongeurs? Il me semble qu'il est encore dans toute sa force, et que 
la souffrance ne lui a rien fait perdre. Astolphe a été insensé, mais 
non coupable; ses torts furent presque involontaires, et toujours le 
repentir les effaça. Mais s'ils devenaient plus graves, s'il venait à 
m'outrager froidement, à m'imposer cette captivité à laquelle je me 
dévoue pour accéder à ses prières.... pourrais-je le voir des mêmes 
yeux, pourrais-je l'aimer de la même tendresse?... Est-ce que ses 
égaremens n'ont pas déjà enlevé quelque chose à mon enthousiasme : 
pour lui?... Mais il est impossible qu' Astolphe se refroidisse ou s'égaie l 
à ce point! C'est une ame noble, désintéressée, généreuse jusqu'à 
l'héroïsme. Que ses défauts sont peu de chose au prix de ses vertus!... 
llélas! il fut un temps où il n'avait point de défauts!... Oh!.Astolphe! 
que tu m'as fait de mal en détruisant en moi l'idée de ta perfection! 
(On frappe.) Qui vicut ici? C'cst peut-être Marc? 

SCÈME II. 

MARC, GABRIELLE. 

MARC , boité et le fouet en mtin. 

Me voici de retour, signora , un peu fatigué; mais je n'ai pas yoqIo 
prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte 
exact de mon message. 

GABRIELLE. 

Eh bien! mon vieux ami , comment as-tu laissé mon grand-père? 

KARC. 

Un peu mieux que je ne l'avais trouvé, mais bien malade encore, 
et n'ayant pas, je pense, trois mois à vivre. 

GABRIELLE. 

A-t-il été bien irrité que je n'allasse point moi-même m'informef 
de ses nouvelles? 



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GABSIBL. 165 

MARC. 

On pea. Je lui ai dit, ainsi que cela était convenu, que voire sei- 
gneurie s'était démis la cheville à la chasse, et qu'elle était retenue 
sur son lit avec grand regret. 

GABRIELLB. 

Et il a demandé sans doute où j'étais? 

MARC. 

Sans doute, et j*ai répondu que vous étiez toujours à Cosenza. Sur 
quoi il a répliqué : « Il est à Cosenza cette année comme il était 
Tannée dernière à Palerme, et il était alors à Palerme comme il était 
Tannée précédente à Gênes, d J'ai fait une figure très étonnée , et , 
conune il me croit parfaitement bète (c'est son expression], il a 
été complètement dupe de ma bonne foi. a Comment , m'a-t-il dit , 
ne sais-tu pas où il va depuis trois ans? — Votre altesse sait bien , 
ai-je répondu, que je garde pendant ce temps le palais que monsei- 
gneur Gabriel occupe à Florence. Aux environs de la Saint-Hubert, 
sa seigneurie part pour la chasse avec quelques amis, tantôt les uns , 
tantôt les autres, et elle n'emmène que ses piqueurs et son page. Je 
voudrais bien Taccompagner, mais elle me dit comme cela : a Tu es 
trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc; tu n'es plus bon 

qu'à garder la maison. £t la vérité est b Alors monseigneur m'a 

interrompu.... n Moi , j'ai ouï dire qu'il n'emmenait aucun de ses do- 
mestiques, et qu'il partait toujours seul? Et Ton a remarqué qu'As- 
tolphe Bramante quittait toujours Florence vers le même temps. » 
Quand j'ai vu le prince si bien informé , j'ai failli me déconcerter ; 
mais il me croit si simple , qu'il n'y a pas pris garde, et il a dit en se 
tournant vers M. l'abbé Chiavari : « L'abbé , tout cela ne m'effraie 
guère. Il est bien évident qu'il y a de Tamour sous jeu; mais ils sont 
plus embarrassés pour sortir d'affaire que je ne le suis de les voir em- 
barqués dans cette sotte intrigue. » 

GABRIELLE. 

£t Tabbé, qu'a-t-il répondu? 

MARC. 

Il a baissé les yeux en soupirant, et il a dit : La femme.... 

GABRIELLE. 

Eh bien? 

MARC. 

..•. Sera iovjours femme/ — Son altesse jouait avec votre petit 
chien, et semblait rire dars ^a Larlîc blanche, ce qui m'a un peu ef- 



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166 REVUE PIS MRS MONDES. 

frayé; car, lorsque le prince nMilie quelque chose de sinistre, il a 
eoutume 4le sourire et 4e faire crier œ pauvre Mesca en lui tirant 
les oreilles. 

GABRIEtlE. 

Et que t'a-t-il chargé de me dire? 

MARC. 

n a parlé assez durement... 

GABRULLE. 

Bedis-lennoi sans rien adoucir. 

MARC. 

a Tu diras à ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qn*H preimei 
la chasse, ou quelque entorse qu*il ait au picNi, fl ait à Tenir preodie 
mes ordres ayant huit jours. Il a peu de temps à perdre, s*9 Teut m 
retrouver vivant, et s'il veut que je lui fasse conférer légalement son 
titre et son héritage , qui, après ma mort, pourraient fort bien ki 
être contestés avec succès. » 

GABRIELLE. 

Que voulait-il dire? Pense-tr-il qu'Astolphe veuille faire du scandale 
pour rentrer dans ses droits? 

MARC. 

n pense que le seigneur Astolpbe a fortement la chose en tête, et 
si j'osais dire à votse seigneurie ce que j'en pense, moi ansâ... 

GABRIELLE* 

Tu ii'«n penses rien , Karc. 

MARC. 

Monseigneur veut me fermer la bouche. H n'en est pas OMunsde 
mon devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolpbe a fait venir 
rété dernier à Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert 
de Fargent si elle voulait témoigner en justice de ce qu'elle sait et com- 
ment les choses se sont passées à la naissance de votre seigneurie... 

GABRIELLE. 

On t'a trompé, Marc; cela n'est pas. 

MARC. 

La nourrice me l'a dit elle-même ces jours-H^i au chAteau de Bra- 
mante, et m'a montré une belle bourse, bien ronde, que le seigneur 
Astolphe lui a donnée pour se taire du moins sur sa proposition, car 
elle lui a nié obstinément qu'elle eût nourri un enfant du seie 
fémifiin. 



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m 



de cette iénine est«aM {ita» ofliaiit, ear elle a été nn 
mon grand^pèrey sans auean deate. 



GABRIELLE. 

!? Astolphe a fait sans doute cette démarche pour éprou- 
de mes gens. 

HAftC 

I sott rintention da seigneur Astolphe, je crois qu'il 
lœ votre seigneurie obéit aux intentions de son giand- 
t plus qu'au moment où je quittais le château, l'abbé 
i de moi furtivement et m'a gÛssé ceci è l'oreille : a Dis 
la part d'un véritable ami, qu'il ne fasde pas d'impru- 
Fîenne trouver son giand-père , et lui obéisse ou feigne 
iVeog^ément ; ou que, s'il ne se rend peint à son ordre, 
bien, qu'il soit k l'abri d'une embûche. Il doit savoir 
t grave, que l'honneor de la Camille serait compromis 
r<e démarebe hasaidée^ et que dans un xM semblable le , 
>able de tout. i> — Voilà, mot pour mot , ce que m'a dit 
leur, et il vous est sincér^œnt dévoué, monseigneur. 

Je ne négligerai pas cet aveittissemeiii. ~ Mamtenant , 
, mon bon Marc; tu en as Uea besoin* 

MARC. 

Peut-être que, quand je me serai reposé , je retrouverai 
lofa^ encore quelque chose , quelque parole qui ne me 

mS ce moment-ci. ( U se retire. GabneUe le nppelle. ) 

GABRIELLE. 

irc : si mon mari t'interroge, aie bien soin de ne pas lui 
tourrice... 

MARC. 

garde, monseigneur! 

GABRIELLE. 

c l'habitude de m'appeler ainsi! Quand nous sonmies 
e porte ces vêtemens de femme, tout ce qui rappelle 
xe irrite Astolphe au dernier point. 

MARC. 

Meul je ne le sais que trop! Mais comment faire? Ans- 



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168 RBTUB DBS DEUX MOIVDBS. 

sitdt que je prends Thabitude d'appeler votre seignearie madame, 
voilà que noas partons pour Florence, et qu'elle reprend ses habits 
d'homme. Alors j'ai toujours le madame sur les lèvres, et je ne com- 
mence à reprendre l'habitude du monseigneur que lorsque votre 
seigneurie reprend sa robe et ses cornettes. ( o tort ) 

SCÈHTE III. 

GABRIELLE. 

Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C'est une nouvelle 
ruse de mon grand-père pour m'indisposer contre Astolphe. Il aura ^ 
payé cette femme pour faire à mon pauvre Marc un pareil conte, 
bien certain que Marc me le rapporterait. — Oh! non, Astolphe! ^ 
non! ce genre de torts, tu ne l'auras jamais envers moi! C'est toi 
qui m'as empêchée de démasquer la supercherie qui me condamne - 
à te frustrer publiquement des biens que je te restitue en secret, , 
et du titre auquel tu dédaignes de succéder. C'est toi qui m'as dé- ^ 
fendu avec toute l'autorité que donne un généreux amour de pro- 
clamer mon sexe et de renoncer aux droits usurpés que l'erreur des , 
lois me confère. Si tu avais eu le moindre regret de ces choses, , 
tu aurais eu la franchise de me le dire, car tu sais que moi, je ^ 
n'en aurais eu aucun à te les céder. Dans ce temps-là, je ne peD- . 
sais pas qu'il te serait jamais possible de me faire souffrir. J'avais 
une conGance aveugle, enthousiastel.... A présent, j'avoue qu'il me 
serait pénible de renoncer à être homme quand je veux, car je n'ai ^ 
pas été long-temps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est 
devenu notre tourment mutuel. Mais, s'il le fallait pour te satisfaire, 
hésiterais-je un moment? Oh! tu ne le crains pas, Astolphe! et tu 
n'agirais pas en secret pour me forcera des actes que ton simple 
désir peut m'imposer librement! Toi, me tendre un piège! toi, 
tramer des complots contre moi! Oh! non, non, jamais!... Le voici 
qui revient de la promenade; je ne lui en parlerai même pas, tant 
j'ai peu besoin d'être rassurée sur son désintéressement et sur sa 
franchise. 

ASTOLPHE, GABRIELLE. 

ASTOLPHE. 

Eh bien! ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu? J ^ 



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riens de Yoir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t'a-t-ll appor- 
tées de Bramante? 

GABRIELLB. 

Selon loi, notre grand-père se meurt; mais, selon moi, il en a pour 
long-temps encore. Ce n*est point un homme à mourir si aisément. 
Mais désirons-nous donc sa mort? Quels que soient ses torts envers 
nous deux ( et crois bien que les plus graves ont été envers celui qu'il 
semblait favoriser au détriment de l'autre ) , nous ne hAterons point 
par des vœux impies l'instant suprême où il lui fauclra rendre un 
compte sévère de la destinée de ses enfans. Puisse-t-il trouver là- 
baot un juge aussi indulgent que nous, n'est-ce pas, Astolphe? Tu 
nem'écoutespas? 

ASTOLPHE. 

n est vrai , tu deviens chaque jour plus philosophe , Gabrielle , tu 
argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. 
Ne saurais-tu être femme , du moins pendant trois mois de l'année? 

GABRIELLE , tourianl. 

C'est qu'il y a bien long-temps que ces trois mois-là sont passés, 
Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second 
en eut six, et l'an prochain, je crains que, malgré nos conventions, 
le trimestre n'envahisse toute l'année. Donne-moi le temps de m'ha- 
bitoer A être aussi femme qu'il me faut l'être à présent pour te plaire. 
Jadis tu n'étais pas si difficile avec moi, et je n'ai pas songé assez 
tôt à me défaire de mon langage d'écolier. Tu aurais dû m'avertir, 
dès le premier jour où tu m'as aimée, qu'un temps viendrait où il 
serait nécessaire de me transformer pour conserver ton amour I 

ASTOLPHI. 

Ce reproche est injuste, Gabrielle! Mais quand il serait vrai , ne me 
sois^je pas transformé , moi , pour mériter et conserver l'affection de 
tonccsurt 

GABRIELLB. 

n est vrai , mon cher ange , et je ne demande pas mieux que d'avoir 
tort. J'essaierai de me corriger. 

ASTOLPHE, marehe d'un tir aoucieax , puii s*aiTète et regarde Gabrielle arec . 
aUendrlMemenL 

Pauvre Gabrielle ! tu me fais bien du mal avec ton étemelle rési- 
gnation. 

GABRIELLB , hii tendant U main. 

Pourquoi? Elle ne m'est pas aussi pénible que tu le penses. 



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170 REVUE DM IVn liONDES. 

avec agitation. 

Je le sais ! Tu es forte, toi ! Nul ne peut blesser en toi la suscepfi-^ 
bilité de Torgueil. Les orages qui bouleversent Tame d'autrui ne peu- 
vent ternir Técht du beau ciel où ta pensée s'épanouit libre et ftère! 
On chargerait aisément de fers tes bras dont une éd^K^tion spailiflte 
n'a pu détruire ni la beauté, ni la faiblesse; mais ton ame est isdé- 
pendante comme les oiseaux de Tair, comme les flots de rOcéan, 
et toutes les fwrces de Tunifcrs réunies ne la pourraient fMre pKcr, 
}e le sais bien ! 

A«-4e88ii6 de tootes ees forces de la auttièie ^ il €ft iiae for^ 
qui m*a toujours enchaînée à toi, c'est ramoor. Mfla oigaeiiiie 
s'élève pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi? 

ASTOLPHE , rarrétanu 

Oh! ceh est vrai, ma bien-aimée! Mais n'ai-je rien perdu de cet 
amour sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser? 

GABRIELLE, arec tendresse. 

Pourquoi Taurais-tu perdu? 

ASTOLPHE. 

Tu ne t'en souviens pas, cœur généreux, A vrai cœur dliomme! 

( II la presse dans ses bras. ) 
GABRIBLLE. 

Yois , mon ami, tu ne trouves pas de plus grand éloge à mettre 
que de m'attribuer les qualités de ton sexe , et pourtant tu vendrais 
souvent me rabaisser à h faiblesse du mien! Sois donc logique! 

ASTOLPHE, rembrassaiît. 

Saîs-je ce que je veux? Au diable la logique! Je faime avec 
passion ! 

«ABRIELLS. 

Cher Astolphel 

ASTOLPHE , se laissant tomber à ses genoux. 

Tu m'aimes donc toujours? 

GABR1ELLE. 

Tu le sais bien. 

ASTOLPHE. 

Toujours comme autrefois? 

GABBIELLE. 

Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-être. 

A8TOLPBB. 

Pourquoi pas comme «ntrefois? Tu ne me refusais rien alors! 



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GAraUBL. 171 

est-ce que je te refuse à présent? 

ASTOLPHK. 

iDt il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde 
emander. 

GABRIBIXB. 

erfide! tu veux m*entratûer dans un piège? 

ASTOLPHE. 

« ! oui , je le voudrais. 

GABRIELLE. 

Q supplie, pas de détours avec moi , Astolphe. Quand je te 
t-ce avec prudence , est-ce avec des restrictions et des ga- 

ASTÔLPHB. 

e hais les détours, tu le sais. Mon ame était s! naïve! Elle 
i6i confiante, aussi découterte que la tienne; mais , bêlas I f ai 
>upable! J'ai appris à douter d'autrui en apprenant à douter 
ai£me. 

GABRIELLE» 

s ce que j'ai oublié, et parle. 

ASTOLPHE. 

3ment de retourner à Florence est venu. Consens à n'y point 
i détournes les yeux? Tu gardes le silence? Tu me refuses? 

GABRIELLE , avec tristesse. 

Je cède. Mais à une condition, tu me diras lé motif de ta 
e. 

ASTOLPHE. 

me vendre trop cher la grâce que tu m'accordes; ne me de- 
>as ce que je rougis d*avouer. 

GABRIELLE. 

je essayer de deviner? Astolphe, est-ce toujours le même 

U'autrefoiS? (Astolpbe fait un signe de tète affinnatif. ) La jaloUSiC? 

me d'Astoiphe. ) Eh quoi! encore! toujours! Mon Dieu, nous 
I bien malheureux , Astolphe ! 

• ASTOLPHE. 

\e dis pas cela! cache-moi les larmes qui roulent dans [tes 
e me déchire pas le cœur ! Je sens que je suis un lâche^ et 
t je n'ai pas la force de renoncer à ce que tu m'accordes avec 
IX humides, avec un cœur brisé! — Pourquoi m'aimes-tu 



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172 RBVUB BBS DBUX MONDES. 

encore, Gabrielle? Que ne me méprises-tu! Tant qne ta m*aimeras, 
je serai exigeant, je serai insensé, car je serai tourmenté de la 
crainte de te perdre. Je sens que je finirai par là, car je sens le mal 
que je te fais. Mais je suis entraîné sur une pente fatale. J*aime mieux 
rouler au bas tout de suite, car, dés que tu me mépriseras, je ne 
souffrirai plus, je n'existerai plus. 

GABRIELLE. 

amour! tu n'es donc pas une religion? Tu n'as donc ni révéla- 
tions, ni lois, ni prophètes? Tu n'as donc pas grandi dans le cœur 
des hommes avec la science et la liberté? Tu es donc toujours placé 
sous l'empire de l'aveugle destinée , sans que nous ayons découvert 
en nous-mêmes une force , une volonté, une vertu'pour lutter contre 
tes écueils , pour échapper à tes naufrages ? Nous n'obtiendrons donc 
pas du del un divin secours pour te purifier en nous-mème, pour 
t'ennoblir, pour t'élever au-dessus des instincts farouches , pour te 
préserver de tes propres fureurs , et te faire triompher de tes propres 
délires? U faudra donc qu'éternellement tu succombes dévoré par les 
flammes que tu exaltes, et que nous changions en poison, par notre 
orgueil et notre égoïsme, le baume le plus pur et le plus divin qui 
nous ait été accordé sur la terre? 

ASTOLPHB. 

Ah! mon amie, ton ame exaltée est toujours en proie aux chimères. 
Tu rêves un amour idéal , comme jadis j'ai rêvé une femme idéale. 
Mon rêve s'est réalisé, heureux et .criminel que je suis! Mais le tien 
ne se réalisera pas, ma pauvre Gabrielle! Tu ne trouveras jamais un 
cœur digne du tien, jamais tu n'inspireras un amour qui te satisfasse, 
car jamais culte ne fut digne de ta divinité. Si les hommes ne con- 
naissent point encore le véritable hommage qui plairait à Dieu , com- 
ment veux-tu qu'ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont 
le parfum n'est point encore monté vers le ciel? Descends donc de 
l'empyrée où tu égares ton vol audacieux, et prends patience sous le 
joug de la vie. Élève tes désirs vers Dieu seul , ou consens à être 
aimée comme une mortelle. Jamais tu ne rencontreras un amant qui 
ne soit pas jaloux de toi, c'est-à-dire avare de toi, méfiant, tour- 
menté, injuste, despotique. 

GABRIELLE. 

Crois-tu que je rêve l'amour dans une autre ame que la tienne? 

ASTOLPHE. 

Tu le devrais, tu le pourrab, c'est ce qui justifie ma jalousie et la 
rend moins outrageante. 



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GABRIEL. 173 

GABRIELLK. 

flélas! en effet, Tamour ne raisonne pas, car je ne puis rêver un 
amour plos parfait qa*en le plaçant dans ton sein , et je sens que cet 
amour, dans le cœur d'un autre, ne me toucherait pas. 

ASTOLPHB. 

Oh! dis-moi cela, dis-moi cela encore! répète-le-moi toujours! Va, 
Bsécoonais la raison , outrage l'équité, repousse la voix du ciel même, 
si elle s'élève contre moi dans ton ame; pourvu que tu m'aimes, je 
consens à porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras 
«courues pour avoir eu la folie de m'aimer dans celle-^i. 

GABRIBLLE. 

Non , je ne veux pas t'aimer dans l'ivresse et le blasphème. Je veux 
t'aimer religieusement et t'associer dans mon ame à l'idée de Dieu, 
«Q désir de la perfection. Je veux te guérir, te fortifier contre toi- 
même et t'élever à la hauteur de mes pensées. Promets-moi d'essayer, 
et je commence par te céder comme on fait aux enfans malades. Nous 
Elirons point à Florence, je serai femme toute cette année, et, si tu 
"veoi entreprendre le grand œuvre de ta conversion au véritable 
amour, ma tristesse se changera en un bonheur incomparable. 

ASTOLPHE. 

Oui , je le veux , ma femme chérie, et je te remercie à genoux de 
le Touloir pour moi. Peux-tu douter qu'en ceci je ne sois pas ton es- 
clare encore plus que ton disciple? 

GABRIELLE. 

Tu me l'avais promis déjà bien des fois , et comme , au lieu de tenir 
ta parole, tu abandonnais toujours ton ame à de nouveaux orages; 
comme, au lieu d'être heureux et tranquille avec moi dans cette re- 
traite ignorée de tous où tu venais me cacher à tous les regards , mes 
concessions ne servaient qu'à augmenter ta jalousie, et la solitude 
qu'à aggraver ta tristesse, de mon côté je n'étais point heureuse, car 
je voyais toutes mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner à 
ta perte. Alors je regrettais ces temps de répit où, sous l'habit d'un 
lioomie, je puis du moins , grâce à l'or que me verse mon aïeul , f en- 
tourer de nobles délassemens et de poétiques distractions... 

ASTOLPHB. 

Oui, les premiers jours que nous passons à Florence ou àPise 
DDt toujours , pour moi , de grands charmes. Je ne suis pas fait pour 
la solitude et l'oisiveté de la campagne; je ne sais pas, comme toi , 
n'absorber dans les livres, m'ablDier dans la méditation. Tu le sais 



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iV* REVUE DES DEUX MONDES. 

bien, en te ramenant ici chaque année , le tyran se condamne à plus 
de maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma 
souffrance intérieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu rei^ 
viens le beau Gabriel , recherché , admiré , choyé de tous , c'est encore 
une autre souffrance qui s'empare de moi ; souffrance moins lente, 
mofns profonde petït-^tre, mais tiofeate, mais ifisnpportàblë. Je 
ne puis m%abituer à voir les autres hommes te serrer la main oa 
passer familfèrement leur brassons le tien. Je ne veux paâ me per« 
sdader qu'alors tu es un homme tol-méme, et qu'à l'abri de ta roétt- 
morphose tu pourrais dormir sans danger dans leur chambre, coamie 
tu dormis autrefois sous le même toit que moi , sans que mon som- 
meil en fût troublé. Je me souviens alors de l'étrange émotion qui 
s'empara peaà peu de moi à tes côtés, combien je regrettai que ta 
ne fusses pas femme, et comment, à force de désirer que tu le 
devinsses par* miracle, j'arrivai à deviner que tu l'étais en réalité* 
Pourquoi les autres n'auraientr-ils pas le même instinct, et com- 
ment n'éprouveraient-ils pas, en te voyant, ce désordre inexprimable 
que ton déguisement d'homme ne pouvait réprimer en moi? Obi 
j'éprouve des tortures îoouies quand Menriqiie pousse son cheval 
près du tien, ou quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes 
cheveux en disant d'un air qu'il croit plaisant : — J'ai pourtant brûlé 
d'amour tout un soir pour cette belle chevelure^là! — Alors je ml^ 
magine qu'il a deviné notre secret, et qu'il se plaît insolenunent àme 
tourmenter par ses plates allusions; je sens se rallumer en moi la 
fureur qui me transporta lorsqu'il voulut t'embrasser à ce souper cbex 
Ludovic, et, si je n'étais retenu par la crainte de me trahir et de te 
perdre avec moi , je le souffletterais. 

GABRIELLE. 

Comment peux-tu te laisser émouvoir ainsi, quand tu sais que ces 
familiarités me déplaisent plus qu'à toi-même, et que je les répri- 
merais d'une manière tout aussi masculine, si elles dépassaient les 
bor&es de la plus stricte chasteté? 

ASTOLPHE. 

Je le sais et n'en souffre pas moins! et quelquefois je t'accue 
d'imprudence, je m'imagine que pour te venger de mes injustices, 
tu te fais un jeu de mes tourmens ; je t'outrage dans ma pen^e... et 
c'est beaucoup quand j'ai la force de ne pas te le laisser voir.- 

GAERIELLE* 

A\àTs je vois que ta force est épm'sée, que tu es près d'éclater, de 



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CÂMIEL. 175 

te couvrir de honte et de rLdieale , ou de dévoiler ce dangereux se- 
cret, etjeowlaiMé riiiiieDerîct, où ta m'aimes povrtant moins, car, 
tes la Iraw^Ile possession d*an objet tant dis^é, il sokiible que 
Ion am6m'8*€Bganrdisaeet s'éteigne comme ime flamme sans aliment. 

ASTOLPBE. 

Je ne pois le nier. Dieu me punit alors d'avoir manqué de foi. Je 
sens bien que je ne t'aime pas moins, car, au moindre sujet d'inquié- 
tude, mes fureurs se rallument; puis, daus le calme, je suis saisi 
même à tes côtés d'un affreux ennui. Tu me bénis, et il me semble 
({ne tn me hais. La nuit , je te serre dans mes bras, et je rêve que 
c'est un antre qui te possède. Ah! mh bien-aimée, prends pUié de 
moi, je te confesse mon désespoir, ne me méprise pas, écarte de moi 
cette malédiction, fais que je t'aime comme tu veux être aimée! 

GA3RIELLB. 

Que ferons- nous donc? Le monde avec moi t'exaspère, la solitude 
auprès de moi te consume. Teux-tu te distraire pendant quelques 
jours? Yeux-tu aller à Florence sans moi? 

ASTOLPHE. 

11 me semble parfois que cela me feraft dn bien , nais je sais qu'à 
peine j'y serai , les plus affreux songes viendront troubler mon som- 
meil. Le jour je réussirai à porter saintement ton image dans mon 
ame , la nuit je te verrai ici avec un rival. 

GABRIELLE. 

Quoi! tu me soupçonnes à ce point? Enferme-moi dans quelque 
souterrain , charge Marc de me passer mes alimens par un guichet, 
emporte les clés, fais murer la porte; peut-^tre seras-tu tranquille? 

ASTOLPHE. 

Non! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien 
qu'à te voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas. 

GABaiEIXE* 

Tu vois bien qne la jalousie est incurable par oeamoyeas ^Igairuf. 
Plus on lui cède <, plus on l'alimente; la volonté seule peut t'en guérir. 
Entreprends cette guérison comme on entreprend l'étude de la phi- 
losophie. Tâche de moraliser ta passion. 

ASTOLPHE, 

Mais où donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la sou- 
mettre à ta volonté? Tu n'es pas jalouse de moi , tu ne m'aimes donc 
que par un effort de ta raison ou de ta vertu? 



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176 RKVUB DBS DBUX MONDES. 

GABRIELLB. 

Juste ciel ! où en serions-nous si je te rendais les maux que tu we 
causes! Pauvre Astolphe! j*ai préservé mon ame de cette tentatioo, 
je Tai quelquefois ressentie , tu le sais ! mais ton exemple m'avait bit 
faire de sérieuses réflexions, et je m'étais juré de ne pas limiter. 
Mais qu*aMu? comme tu pftlis ! 

ASTOLPHE, regardant par la fenêtre. 

Tiens, Gabriellel qui est-ce qui entre dans la cour? voisl 

GABRIBLLE , arec iDdinérenee. 

J'entends le galop d'un cheval. (Eiie regarde dans laeoar.) Antooio,il 
me semble I Oui, c'est lui. On dirait qu'il a entendu l'éloge que ta 
faisais de lui , et il arrive avec Yà-propos qui le caractérise. 

ASTOLPHB, agité. 

Tu plaisantes avec beaucoup d'aisance... Mais que vient-il faire 
ici? Et comment a-t-il découvert notre retraite? 

GABRIELLB. 

Le sais-je plus que toi? 

ASTOLPHE, de plos en plus agité. 

Mon Dieu ! que sais-je I... 

GABRIELLB, d*im Ion de reproche. 

Obi Astolphe!... 

ASTOLPHE, arec une foreur concentrée. 

Ne m'engagiez-vous pas tout à l'heure à aller seul à Florence! 
Peut-être Antonio est-il arrivé un jour trop tôt. On peut se tromper 
de jour et d'heure quand on a peu de mémoire et beaucoup d'impi- 
tience... 

GABRIELLB. 

Encore ! Oh ! Astolphe ! déjà tes promesses oubliées ! déjà ma sou- 
mission récompensée par l'outrage ! 

ASTOLPHE, arec amertume. 

Se fâcher bien fort, c'est le seul parti à prendre quand on a fait 
une gaucherie. Je vous conseille de m'accabler d'injures, je seni 
peut-être encore assez sot pour vous demander pardon. Gela m'est 
arrivé tant de foisi 

GABRIELLB , IcTant lés mains Tcrs le ciel aree Téliéniaiiee. 

Oh 1 mon Dieu! grand Dieu! faites que je ne me lasse pas de Uml 
ceci!... 

( EUe sort , Astolphe la suit et renferme dans sa chambre, dont fl met la dé dani la 

e.) 



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GABEIBL. 177 

scÈMi: V. 

MARC, ASTOLPHE. 

MARC. 

Seigneur Astolphe, le seigoeur Antonio demande à vous voir. J^ai 
eu beau lui dire que vous n'étiez pas ici , que vous n'y étiez jamais 
veno, que j'avais quitté le service de mon maître... Quels mensonges 
ne loi ai-je pas débités effrontément!... 11 a soutenu qu'il vous-avait 
aperçu dans le parc , que pendant une heure il avait tourné autour 
des fossés pour trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il était dies 
vous, et qu'il n'en sortirait pas sans vous voir. 

ASTOLPHE. 

Je vais à sa rencontre; toi , range ce salon , fais-en disparaître tout 
ce qui appartient à ta maîtresse, et tiens-toi là jusqu'à ce que je f ap- 
pelle. (A pirL ) Allons ! du courage ! Je saurai feinàre; mais , si je dè- 
conTre ce que je crains d'apprendre, malheur à toi, Antonio! mal- 
beor à nous deux, GabrieUel ( ii tort ) 

SCÈME m. 

MARC. 
Qu'a-t-il donc? Comme il est agité! Ah! ma pauvre maltresse 
n'est point heureuse I 

GABRRLLB , firappaiit dtrrière U porte. 

Marc ! ouvre-moi ! vite ! brise cette porte. Je veux sortir. 

MABC. 

Mon Dieu! qui donc a enfermé votre seigneurie? Heureusement 
j'ai la double clé dans ma poche... (u <wrre.) 

GAinUELLB, tiim un manteta et vu dupeau dliomme. 

Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je 
veux partir d'ici à l'instant même. 

MARC. 

Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne 
songe qu'à votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je 
sois bien fatigué, je vous reconduirai avec joie au château de Bra- 
mante. 

GABRIELLE. 

Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas à Bra- 
mante. — Obéis-moi, si tu m'aimes; cours préparer les chevaux. 

TOMB XIX. 13 



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178 REVUE DBS DEVX MONDES. 

MARC. 

Le mien est encore sellé , et le vôtre Test déjà. Ne deviez-Yous pa 
vous promener dans le parc aujourd'hui? U n'y a plus qu'à leur passe 
la bride. 

GABRIELLE. 

Cours donc ! — (Marc flôrt.) Yous savez , mon Dieu ! que je n'agis poir 
ainsi par ressentiment, et que mon cœur à déjà pardonné; mais, 
tout prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je ter 
terai tous les moyens pour foire triompher l'amour de la jalousie . Toc 
les remèdes déjà tentés se changeraient en poison ; une leçon vie 
lente, inattendue, le fera peut-être réfléchir. Plus l'esclave plie, c 
plus le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une fore 
injuste, plus Tinjustice lui devient nécessaire! Il faut qu'il apprenn 
l'effet de la tyrannie sur les aoMS fières , et qu'ilme pense pas qa'il ei 
si iicile d'd)Haer d'an noUe amour l—*Le voki qui MKNitereflcalic 
avec Antonio. Adieu, Astolpbe ! puissiens* naos nous retrouver dan 
des jours meHleufs! Tu pleureras dorant cette nuit solitaire 1 Puîss 
ton bon ange murmurer à ton oreille que je t'oime toujours! 

( Elle referme U porte de m chambre et en retire U clé; puis elle sort par one dei 
portes du salon , pendant qu*Astolpbe entre par Tantre , suif! d*Antonlo.) 

George Sand. 
fLaJUtmuproàkainn^.J 



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VUE GÉNÉRALB 



DR 



LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

AU MOYEN-AGE.* 



J'qipeHeineyen-ége, dans llilstoire de la Mtératofe fhmçdae, les 
nr, xvr et xpT siècles. Ces trois siècles me paraissent constltner 
une époque distincte, séparée dé ce qui la prtcède et de ce qui la 
snil. Le commeQceineDt de cette époque est marqué en Europe par 
une crise sociale, de laquelle sortent tout à la fois les communes, 
rorgamsation compte de la féodalité et de la papauté, les idiomes 
modernes de rEorope, Tarchitecture appelée gottiique. Les croisades 
sont 1» brittante inauguration du moyen^flge. 

En France , le moyeiFàge a son consmencement, son milieu et sa 
fin. Le xfP nècle forme la période ascendante; dans le xni* est le 
point culminant, et le yiy* voit commencer la décadence. La pre- 
nuère périodeaboutit à Miilippe-Auguste; la seconde est signalée par 
le règne de saint Louis, dont les lois et les vertus représentent la 
plus haute civilisation du moyen^ge; la troisième période, celle de 

(1) Ce morceau est non le résumé, mais le résultat sommaire d*un cours de' deux 
années, qui sera publié par M. Ampère sous le dire d'Histoire de la littérature 
française au tnoyen-ô^, et qui fera suite à VHÎitoire littiraire de France avant 
k douJiétM êièeh, dont les deux pren^r» volumes viennent de paraître cbez 
Hacbeile. 

12. 



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180 RETUB DBS DEUX MONDES. 

la décadence, commence à Philippe-le-Bel et expire dans les troubles^ 
et l'agonie du xiv* siècle. 

La littérature elle-même suit un mouvement pareil , et offre trois; 
périodes correspondantes aux trois périodes historiques que je viens 
d'indiquer. Dans la première, qui est la période héroïque, on trouve 
les chants rudes, simples, grandioses, des plus vieilles épopées che- 
valeresques; en particulier, la Chanson de Roland. On trouveYillehar- 
doin au mftle et simple récit. La seconde, plus poHe, plus élégante, 
est représentée par celui qui en est l'historien, ou plutôt l'aimable 
conteur, Joinville; c'est le temps des fabliaux, c'est le temps où 
naissent les diverses branches du Roman de Renartj c'est-à-dire ce 
que la littérature française a produit de plus achevé, conune art, au 
moyen-âge. La troisième est une ère prosaïque et pédantesque; à 
elle la dernière partie du Roman de la Rose^ recueil de science aride, 
dans lequel il n'y a de remarquable que la satire , la satire toujoois 
puissante contre une époque qui approche de sa fin. Au xrr siècle, 
la prose s'introduit dans les romans et dans les sentimens chevale- 
resques, l'idéal de la chevalerie déçheoit et se dégrade; enfin, cette 
chevalerie artificielle, toute de souvenirs et d'imitations, dont l'ombre 
subsiste encore, reçoit un reste de vie dai^sla narration animée, mais 
diffuse et trop vantée, de Froissart. 

Aux trois phases littéraires, on pourrait faire correspondre trois 
phases de l'architecture gothique : celle du xic siècle, forte, majes- 
tueuse; celle du xnr, élégante, et qui s'élève au plus haut degré de 
perfection ; et , enfin , -celle du xrV' siècle, surchargée d'ornemens et 
de recherche. 

Après avoir déterminé, dessiné, pour ainsi dire, le contour delà 
littérature française au moyen-Age, et en avoiresquissèles principales 
vicissitudes, je vais présenter une vue rapide de ses antécédens, de 
ses rapports avec la littérature étrangère contemporaine, et enfin, de 
ce qui la constitue elle-même, des grandes sources d'inspiration qui 
l'ont animée et qui lui ont survécu. 

La littérature française du moyen-Age n'a guère que deâ antécé- 
dens latins. Les poésies celtique et germanique n'y ont laissé que de 
rares et douteux vestiges; la culture antérieure est purement latine. 
C'est du sein de cette culture latine que le moyen-Age français est 
sorti, comme la langue française elle-même a émané de la langue 
latine. Il est curieux de voir les diverses portions de notre littérature 
se détacher lentement et inégalement du fond latin, selon qu'elles 
en sont plus ou moins indépendantes par leur nature respective. 



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DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOYEN-AGE. 181 

n est des genres littéraires qui n'ont pas cessé d'être exclusivement 
latins, même après l'avènement de la langue et de la littérature vul- 
gaires. Telle est, par exemple, la théologie dogmatique, qui n'a pu 
déposer, au moyen-Age, son enveloppe < son écorce latine. Le latin 
était une langue pour ainsi dire sacrée ; et il faut aller jusqu'à l'évè- 
Dément qui a clos sans retour le moyen-ftge, jusqu'à la réforme, pour 
trouver un traité de théologie dogmatique en langue française; il faut 
aller jusqu'à V Institution chrétienne de Calvin. 

La prédication se faisait tantôt en latin pour les clercs, tantôt en 
français pour le peuple. C'est dans l'homélie, le sermon , que la lan- 
gue vulgaire a été employée d'abord , et cet emploi remonte jus- 
qu'au IX* siècle; mais le latin, comme langue de l'église, comme 
langue de la religion , semblait si approprié à la prédication , que long- 
temps après cette époque on le voit disputer la chaire à l'envahisse- 
ment de la langue vulgaire; et quand celle-ci s'en est emparée, il ré- 
siste encore. Le latin macaronique des sermons du xv* siècle, l'usage 
qui existe de nos jours , en Italie, de prononcer un sermon latin dans 
certaines solennités, enfin, jusqu'aux citations latines si souvent 
répétées dans nos sermons modernes, sont des témoins qui attestent 
avec quelle difficulté, après quels efforts de résistance long-temps 
soutenue, le latin a fait place à la langue française dans la prédica- 
tion. Des compositions d'un autre genre, appartenant de même à la 
littérature théologique , se sont continuées en latin , et en même 
temps ont commencé à être écrites en français; telles sont les lé- 
gendes , traduites en général d'après un original latin , mais qui , dans 
ces traductions, prennent assez souvent une physionomie nouvelle, 
et même une physionomie un peu profane; tournent au fabliau po- 
pulaire, parfois même au fabliau satirique. 

n est une autre portion de la littérature du moyen-Age dans la- 
qDelle on voit aussi le français venir se placer à côté du latin , sans 
le déposséder entièrement: c'est tout ce qui se rapporte à la littéra- 
ture didactique , soit morale , soit scientifique. Dans cette dernière 
Tiennent se ranger les recueils de la science du moyen-Age, qui por- 
taient le nom de Trésors ^ A* Images du monde, de Miroirs, de Bes- 
tiaires, etc. Ces recueils étaient originairement en latin; quelques- 
ans pourtant ont été rédigés ou en provençal ou en français. Le Trésor 
de Brunetto Latini fut écrit en français par ce réfugié toscan, à peu 
près en même temps que Vincent de Beauvais, confesseur de saint 
Louis, publiait en latin sa triple encyclopédie. 

Quant à la philosophie proprement dite, eUe a été, comme la théo- 



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183 BEVCB DBS DEUX MQKPESU 

logie dogmatique, constamment écrite en latin au moyen-âge; et de 
même qu*il faut aller jusqu'à Calvin pour trouver un traité français de 
théologie dogmatique, il faut aller encore plus loin, il faut aller jus- 
qu*aagrand novateur en philosophie, jusqu'à Descartes, pour trouver 
l'emploi de la langue française dans des matières purement philoso- 
phiques. Le premier eiemple, qu'on en peut citer, est \e Discours 
sur la méthode; les Méditations elles-mêmes ont été écrites d'abord 
en latin, et traduites, il est vrai, presque aussitôt en. français. 

L'histoire a commencé, au moyen-âge, par être une traduction de 
la chronique latine. Les deux grands ouvrages qui portent le nom 
de Roman de Brut et de Roman de Rou, ne sont que des transla- 
tions en vers, l'un d'une chronique , l'autre de plusieurs. L'histoire 
fait un pas de plus; elle devient vivante, elle est écrite immédiate* 
ment en langue vulgaire, sans passer par la langue latine, et ceci a 
lieu dans le midi comme dans le nord de la France, en provençal et 
en français, en vers et en prose, presque simultanément: en vers 
provençaux dans la chronique de la guerre des Albigeois, si pleine 
de feu, de mouvement, de vie, si fortement empreinte des sentinoens 
personnels du narrateur; et, en prose française,, dans l'histoire de 
YiUehardoin, marquée d'un si beau caractère de vérité, de gravité, 
de grandeur. 

Les deux successeurs de YiUehardoin , Joinville et Froissart , bien 
que d'un mérite inégal, continuent à mettre la vie dans l'histoire, 
en y introduisant l'emploi de la langue vulgaire, et en l'animant de 
leur propre individualité; entre leurs mains Thistoire passe.de l'état 
de chronique latine , à celui de mémoire français. 

La plupart des autres genres de littérature n'ont pas une origine 
aussi complètement latine que ceux dont je viens de parler. Ainsi, 
la poésie lyrique des troubadours et des trouvères , et surtout la 
portion de cette poésie qui roule sur les sentimens de galanterie 
chevaleresque, n'a pas une source latine; cette poésie est née avec 
la galanterie chevaleresque elle-même, et l'expression n'a pu pré- 
céder le sentiment. Cependant on trouve encore des liens qui rat- 
tachent à la latinité les chants des troubadours et des trouvères» 
La rime qu'ils emploient a commencé à se produire insensiblement 
dans la poésie latine des temps barbares. Enfin, le personnage même 
des troubadours procède des jongleurs, et ceux-ci sont, conmie leur 
nom l'indique, une dérivation de l'ancien ^'oci«/a(or/ qui faisait partie, 
aussi bien que les histrions et les mimesy d'une classe^d'hommes con- 
sacrée aux jeux dégénérés de la scène romaine. 



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DE LA LITTÉBATURB FRANÇAISE AU MOYEN-AGE. 183 

II ta sans dire que la poésie épique, chevaleresque, n'a rien à faire 
non*plus avec les origines latines; elle est dictée par les sentimens 
contemporains : ce qu'elle raconte en général , c'est la tradition popu- 
laire telle qu'elle s'est construite à travers les siècles et par l'effet des 
siècles ; il faut eicepter cependant les poèmes qui ont pour sujet 
des évënemens empruntés aux fables de l'antiquité : la guerre de 
TVoie, par exemple, telle qu'on la trouvait dans les récits apocryphes 
de Darès le Phrygien ou de Dictys de Crète; la guerre de Thèbes» 
l'expédition des Argonautes , telles qu'on les trouvait dans Ovide ou 
dans Stace. Là le moyen-âge a eu devant les yeux des modèles latins, 
mais là encore la donnée populaire, nationale, moderne, a puis- 
samment modifié, ou plutôt a complètement transformé la donnée 
antique. Si les hommes du moyen-âge n'étaient pas tout-à-fait 
étrangers aux aventures de la guerre de Troie, de la guerre de 
Thèbes ou à l'expédition des Argonautes, ils ne pouvaient corn- 
prendfe l'antiquité dans son esprit, dans son caractère, dans ses 
mœurs. Le moyen-ftge, en donnant le costume et les habitudes 
dievaleresques à des guerries grecs ou troyens, les enlevait en quel- 
que sorte à l'antiquité, et se les appropriait par son ignorance. 

Les poèmes dont Alexandre est le héros, bien que ce personnage 
appartienne à l'histoire ancienne, ne doivent pas cependant être 
confondus arec les précédens, car cet Alexandre n*est ni celui d^Ar- 
rien, ni celui de Quinte-Gurce; c'est un Alexandre traditionnel et 
non historique, c'est celui que racontent les Vitœ Alexandrî magni, 
écrites d'après des originaux grec», et contenant, non pas l'histoire, 
mais la tradition orale sur Alexandre, formée après sa mort dans 
les provinces qu'il avait soumises. Ainsi, l'Alexandre des épopées 
du moyen-Age n'appartient pas à l'antiquité , mais à la légende 
comme Chariemagne ou Arthur. Pour ces derniers , le fait est in- 
contestable , et ce n'est pas de l'histoire qu'ont pu passer dans le 
domaine de la poésie chevaleresque ces deux noms qu'elle a tant 
célébrés. Quant aux chroniques dans lesquelles Chariemagne figure 
d'une manière plus ou moins analogue à celle dont il figure dans les 
romans de chevalerie , c'est , comme dans la chronique du moine 
de Saint-Gall, un récit fait d'après les traditions vivantes, ou, comme 
dans la du^onique de Turpin, un récit fait d'après des chants popu- 
Itires. Ces Chroniques ne peuvetit donc pas être considérées comme 
une source latine à laquelle auraient puisé les poèmes de chevalerie 
sur Chariemagne , mais conune un intermédiaire qui aurait recueilli 
svant eux des chants et des récits plus anciens. La chroulq^ie d^e 



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I9k BEVUE DES DEUX MONDES. 

Geoffroy de Monnmoath^ dans laquelle sont racontés de fabuleux 
exploits d'Arthur, ne peut pas être envisagée non plus comme la 
source des poèmes chevaleresques sur ce personnage et sur les héros 
de son cycle, car elle ne contient que quelques germes des évène- 
mens qu'ont développés, multipliés, variés à l'infini ces poèmes. 

Les fabliaux n'ont pas un original latin; ils sont, en général, ré- 
digés d'après là transmission orale , et appartiennent à cette masse de 
contes , d'histoires qui circulent d*un bout du monde à l'autre; c'eaC 
dans cette circulation que les a trouvés la poésie française du 
moyen-Age , c'est là qu'elle les a recueillis pour leur donner son emr 
preinte. Il n'en est pas même de l'apologue; bien qu'il soit aussi de 
nature cosmopolite, et qu'il voyage, ainsi que le conte, de pays en 
pays, de siècle en siècle, l'apologue n'est arrivé au moyen-Age que 
par l'intermédiaire des fabulistes latins. Il faut faire une exception 
pour l'apologue par excellence, le Roman de Renart. Celui-ci etf 
sorti d'une donnée populaire , et bien qu'il ait été mis en latin de 
très bonne heure, et que le monument peut-être le plus ancien 
qu'on en possède, soit latin, il n'en est pas moins certain que ce 
monument lui-même suppose des originaux antérieurs en langue 
vulgaire. La poésie satirique ne procède pas non plus du latin, 
les Bibles sont nées à l'aspect des désordres du temps; elles sont nées 
ou de l'indignation sévère, ou de la joyeuse humeur que ces dés- 
ordres^ont fait naître dans les âmes des auteurs; elles ne sont pas le 
résultat d'une savante imitation de Perse ou de Juvénal. 

Pour la poésie dramatique en langue vulgaire , sa partiexeligieuse, 
le mystère et le miracle, se rattachait aux mystères latins antérieurs, 
qui eux-mêmes étaient une partie du culte, et tenaient à cet ensemble 
de représentations théâtrales que l'église avait empruntées originai- 
rement au paganisme. Le drame bouffon, la farce, appartiennent 
plus en propre au moyen-Age, mais encore ici il y a un certain rap- 
port de filiation entre les acteurs des tréteaux du moyen-Age et les 
derniers histrions de l'antiquité. 

Tels sont les divers points par où la littérature nouvelle tient à la lit- 
térature latine antérieure , et par où elle s'en détache. On voit que les 
genres littéraires qui existent au moyen-Age, à la fois en latin et en 
français, et qui n'existent alors en français que parce qu'ils ont existé 
'auparavant en latin, sont ceux qui contiennent une espèce d'ensei- 
gnement : ainsi tout ce qui tient à la théologie, jusqu'aux légendes 
et aux mystères, qui en sont comme la partie épique et dramatique, 
tout ce qui tient aux moralités , jusqu'à l'apologue ; — tandis que ce 



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BE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE AU MOTEN-AGE. 185 

qai est parement d'imagination « d'inspiration spontanée, sans but 
ou religieux, ou moral, ou scientifique, ne procède pas de la litté- 
rature latine , mais de soi-même , et appartient en propre au moyen- 
Age français. Ainsi, la poésie lyrique , la poésie épique, les fabliaux, 
la satire , sont des genres dont on peut dire : 

Prolem âne matre creatam , 

qui n'ont pas d'antécédens latins, d'origine latine, qui surgissent 
spontanément dans la langue vivante et populaire du moyen-âge. 

Passons du rapport du moyen-&ge français avec la culture latine qui 
r a précédé , à ses rapports avec les littératures étrangères contempo- 
raines. Les influences qu'il a pu recevoir, si on ne considère que l'Eu- 
rope, sont à peu près nulles. Au moyen-Age, nous avons beaucoup 
donné et très peu reçu ; si Ton tient compte de quelques traditions gal- 
loises qui ont dû se glisser en s*altérant beaucoup dans les romans de 
chevalerie , de quelques traditions ou plutôt de quelques allusions aux 
traditions germaniques qui y tiennent fort peu de place, on a évalué à 
peu près complètement tout ce que nous pouvons devoir aux autres na- 
tions européennes. En revanche, nous avons reçu beaucoup de contes 
de rorient, nous, comme tous les autres peuples de l'Europe, peut-être 
plus qu'aucun autre , et en outre c'est très souvent pour nous que la 
transmission s'est opérée. L'Espagne, où les points de contact établis 
avec les Arabes, soit directement , soit par rinterinédiaire des juifs 
convertis, ont dû amener de fréquentes communications entre 
rOrient et TOccident; l'Espagne est à peu près le seul pays de l'Eu- 
rope qui ait pu, au moyen-Age, je ne dis pas nous conununiquer 
quelque chose du sien, mais agir sur nous indirectement, en impor- 
tant dans notre littérature des emprunts faits A l'Orient. A cela près, 
nous avons été constamment le véhicule par lequel les contes orien- 
taux, transformés par nous en fabliaux, ont été disséminés dans le 
reste de l'Europe; en sorte que, lors même que ce n'est pas nos 
propres créations que nous répandons autour de nous, nous sommes 
encore propagateurs en transmettant ce qu'on nous a transmis. Ainsi, 
la collection des Gesta Romanorum^ dans laquelle se trouve un assez 
grand nombre d'apologues et de contes orientaux qui ont eu cours 
en Europe au moyen-Age, cette collection a été rédigée par un 
Français. 

n faut remarquer que cette portion de la littérature du moyen- 
Age est peut-être la plus piquante , mais A coup sûr est la plus 
frivole, et, sauf quelques influences de la poésie arabç 9ur la poésjo 



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tS6 REYUB DBS DEUX MOXII^^. 

provençale qui portent plus sur la forme que sur le fond^ c'est 
à peu près tout ce que la France doit aux Ârabe&; on a beaucoup vanté 
l'influence des Arabes sur la civilisation du moyenne. C'est surtout 
dans le deinier sièele que cette théorie a trouvé faveur. Son suceàs 
provenait en partie, je pense, d'une certaine hostilité au christia- 
nisme, en vertu de laquelle les honmies du xvnV siècle étaient très 
heureux de pouvoir attribuer une portion de la civilisation chrétienne 
aux ennemis de la foi; l'on s'est exacte, ea^^nséquence à dessein et 
à plaisir l'influence des Arabes. J'ai eu. occasion (l).de la restreindre 
pour la chevalerie,, qui n'est pas et ne saurait être musulmane par 
son origine» mais qui est chrétienne et gennaniq^e; le christiaoîsHie 
et le germanisme forment, selon moi, la chaîne et. la. trame de ce 
tissu; les Arabes y, ont ajouté la broderie* U en est de même de la 
rime,,qu'il n'est pas besoin de faire venir d'Arabie, rpuisqp'on la voit 
naître natiûiellement et par degrés de la poésie latinedégéoérée. U en 
est de même de la scholastique, <m'on a dit être due aux Arabes, 
tandis qu'une étudeplus approfondie de l'histoire de la philosophie 
dans les sièdes qui ont précédé ceux qui nous occopeotnuiintenant, 
a montré que jamais la dialectique d*Aristote et ceux de ses ouvrages 
qui la contiennent n*ont disparu de l'Europe, et n'ont cessé d'y être 
plus ou moins connus* H en est de même encore, de l'architecture dti 
moyenne; après l'aivoir appelée gothique , on a voulu la faire arabe. 
Je crois volontiers qu'on a trouvé des ogives dans des mosquées très 
anciennes et juscpie dans les ruines de PersépoUs, de même que l'on 
en trouve en Italie dans les monumens étrusqpes; mais l'ogive n'est 
pas l'architecture gothique; cette architecture se compose de tout ce 
qui lui donne sou caractère , et, prise dans son ensemble, elle porte 
trop évidemment le sceau de la pensée religieuse des popubtions 
chrétiennes, pour qu'on puisse chercher son origine hors du christia- 
nisme. 

Si les influences que nous avons reçues au moyen-ège sont bientât 
énumérées, il n'en est pas de même de celles que nous avons com- 
muniquées; le tableau des secondes serait aussi vaste que le tableau 
des premières est restreint. Nos épopées chevaleresques , provençales 
et françaises , ont été le type des épopées chevaleresques de l'Angle- 
terre et de l'Allemagne, qui n'en sont en général que des traduc- 
tions, tout au plus des reproductions un peu modifiées; et il en a été 
ainsi non-seulement pour notre héros national, Charlemagne, mais 

(1) Voir la Rwuê des Deux Mondes du 15 février 183S. 



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BB LA LITTÉaATtHE FAANÇATSE AU HOTEN-AGE. fS7 

même pour des héros qui ne nous appartiennent pas par droit de 
naissance, comme Arthnr ou Tristan. Ces personnages, empruntés 
aux traditions étrangères, ont été phis tôt célébrés par notre nmse 
épique qu'ils ne l'ont été dans leâ autres pays de l'Europe et dans la 
patrie même de ces traditions (1). 

Les nouTelles italiennes ne sont pas, pour la plupart, empruntées 
à nos fabliaux; un très grand nonÂre d'entre elles a pour base des 
anecdotes ou locales ou puisées aux sources les plus variées, n en est 
cependant plusieurs , et des plus remarquables , qui n'offrent que des 
rersions à peine altérées de nos fabliaux , soit dans Boccace, soit dans 
ses prédécesseurs ou ses continuateurs, soit enfin dans son imitateur 
anglais Chaucer. Quand La Fontaine a retrouré chez Boccace des 
sujets qui étaient originairement français, 11 n'a fait que reprendre 
notre bien. Dépouillant ces récits enjoués de l'enveloppe quelque peu 
pédantesque dont Boccace les avait affublés, il leur a rendu , comme 
par Instinct, leur caractère primitif. Avec beaucoup d'art et de finesse, 
il a reproduit, en fembellissant, la naïveté de ses modèles, quTil 
ignorait. 

Maintenant que nous avons vu d'où venait le moyen-Age français , 
qnels étaient ses rapports avec les autres littératures, il nous reste à 
l'étudier en lui-^nème, à lé considérer dans les quatre grandes inspi- 
rations qui ont fait sa vie , dans les quatre tendances principales qui 
le caractérisent; c'est Tinspiration chevaleresque « l'inspiration reli- 
gieuse , la tendance par laquelle Fesprit humain aspire à l'indépen- 
dance philosophique; enfin, c'est l'opposition satirique qui fait la 
guerre à tout ce que le moyen-ftge croit et révère le plus. 

L'inspiration chevuleresque fut plus puissante encore au moyen- 
ftge qu'on ne le pense d'ordinaire. La chevalerie n'est pas seulement 
one institution; cTestun fait moral et social immense, c'est tout un 
ordre d'idées, de croyances, c'est presque une religion. La cheva- 
lerie est née de l'alliance du christianisme avec certtins sentimens 
terrestres de leur nature, mais élevés et pénétrés de l'esprit chrétien. 
Ayant prise sur les âmes par ces sentimens naturels qu'elle respec- 
tait, mais qu'elle épurait et qu'elle exaltait , elle a lutté avec avantage 
contre la barbarie, contre la violence des mœurs féodales; elle a fait 
énormément pour la civilisation intérieure, pour ce qu'on pourrait 
appeler la civilisation psychologique du moyen-Age. Aussi les idées, 

(1) Les publications importantes que prépare M. de La Villemarqué restreindront 
peutrètre cette assertion. 



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188 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

les mœurs chevaleresques tiennent-elles une place immense dans la 
littérature de ce temps. Non-seulement elles animent et remplissent 
la poésie épique et la poésie lyrique, mais elles se font jour dans des 
genres de littérature très différens, et dans lesquels on s'attend bien 
moins à les rencontrer, jusque dans les traductions de la Bible. Cer- 
taines portions de l'ancien Testament ont été transformées, pour 
ainsi dire, en récits chevaleresques; tels sont les livres des Rois et le 
livre des Machabées. L'esprit chevaleresque s'est insinué dans les 
légendes, particulièrement dans celles où la vierge Marie joue le 
principal rôle. Les chevaliers ont pour Notre-Dame une dévotion ana- 
logue à celle qu'ils ont envers la dame de leurs pensées ; Notre-Dame 
les aime, les protège, et va au tournoi tenir la place de l'un d'eux, 
qui s'était oublié au pied de ses autels. La chevalerie pénètre même 
les fabliaux railleurs, et jusqu'au roman satirique de Benart. Les 
héros quadrupèdes de ce roman sont représentés chevauchant, pi- 
quant leurs montures, et portant le faucon au poing, tant était iné- 
vitable et invincible la préoccupation de Tidéal chevaleresque. La 
chevalerie a envahi le drame, composé primitivement pour les clercs 
et pour le peuple. Il n'y a pas de drame chevaleresque au moyen-Age, 
parce qu'il n'y a pas, pour les représentations théâtrales, de public 
chevaleresque. Mais l'empire des idées et des sentimens de la cheva- 
lerie est si fort, que, même dans ce drame, qui n'est pas fait pour les 
chevaliers , l'intérêt chevaleresque a souvent remplacé et effacé pres- 
que entièrement l'intérêt religieux , comme on peut le voir dans les 
miracles duxiv* siècle. 

C'est surtout l'inspiration religieuse qu'on s'attend à trouver dé- 
veloppée énergiquement au moyen-ftge, et je puis dire que j'ai été 
bien surpris, quand, après deux années passées à étudier l'histoire 
de la littérature et de l'esprit humain à cette époque, je suis arrivé 
a ce résultat inattendu , que l'inspiration religieuse tient dans la 
poésie de ces siècles de foi une place assez médiocre. En géné- 
ral, tout ce qui appartient à la littérature religieuse est traduit du 
latin en français, et par conséquent froid; ce qui n'est pas traduit 
n'est guère plus animé. U n'y a aucune comparaison entre la langueur 
de la poésie religieuse et l'exaltation de la poésie chevaleresque, 
la verve de la poésie satirique. Si l'on excepte quelques légendes, 
comme l'admirable récit du Chevalier au Barizel; si l'on excepte 
quelques accens religieux assez profonds dans la poésie des trouba- 
dours, et quelques traits d'un christianisme qui ne manque ni de 
naïveté ni de grandeur, dans les plus anciennes épopées carlovin- 



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DE LA UTTERATCEB FRANÇAISE AU MOTEN-AGE. 18^ 

giennes, on ne découvre, en général, rien de bien saillant dans la 
poésie religieuse de la France au moyen-Age. Où est-elle donc, cette 
inspiration religieuse? Je la trouve ailleurs, je la trouve dans les ser- 
mons latins de saint Bernard, dans les ouvrages mystiques de saint 
Bonaventure, dans Tarchitecture gothique; mais je la cherche presque 
inutilement dans notre littérature, et même dans la littérature na- 
tionale des autres pays de l'Europe. Quelle est la grande œuvre de^ 
TAllemagne au moyen-Age? Quel est son produit littéraire le plus^. 
éminent? Les Niebelungen, poème païen pour le fond , chevaleresque^ 
pour la forme. Le christianisme, qui est, pour ainsi dire, appliqué à 
la surface, n'a pas pénétré à l'intérieur, n'a pas modifié les sentimens 
de fougue et de férocité barbare, qui sont l'ame de cette terrible 
épopée. En Espagne, quel est le héros du moyen-Age? C'est le Cid; 
mais le Cid des romances, et surtout celui du vieux poème, est un 
personnage héroïque plutôt que religieux. Dans le poème, il s'allie 
avec les rois maures; dans les romances, il va à Rome tirer Tépée au 
milieu de l'église Saint-Pierre et faire trembler le pape. En Angle- 
terre, quel est l'ouvrage le plus remarquable du moyen-Age? C'est le 
très jovial et passablement hérétique recueil de contes de Cantorbéry. 
£n Italie, il y a Dante qui, à lui seul, rachète tout le reste, qui a 
élevé au catholicisme un monument sublime; mais hors la poésie de 
Dante et quelques effusions mystiques, comme celles de saint Fran- 
çois d'Assise, je vois bien dans Pétrarque l'expression de l'amour 
chevaleresque élevée à la perfection de l'art antique, je vois bien dans 
Boccace des plaisanteries folAtres et des narrations badines; mais je 
ne vois pas que la poésie catholique, la poésie religieuse, tienne plus 
de place en Italie que dans le reste de l'Europe. 

U est difficile de s'expUquer un semblable résultat. Faut-il dire que 
précisément parce que l'église avait une autorité supérieure à toute 
antre autorité , le moyen-Age , dans tout ce qui n'a pas été écrit par 
uoe plume sacerdotale, a été porté à faire acte d'opposition à l'église, 
au moins de cette opposition qui se trahit par l'indifférence? Quand 
les clercs écrivaient, ils écrivaient en latin ; ceux qui écrivaient dans la 
langue vulgaire n'étaient pas, en général, des clercs, mais des individus 
sortis, ou des rangs du peuple, ou des rangs de l'aristocratie féodale, 
deux classes d'honunes qui chacune avait sa raison pour être en lutte 
avec réglise : la première par un instinct de résistance démocratique 
contre le pouvoir régnant, la seconde par une jalousie aristocratique 
d'autorité. Il serait arrivé ici le contraire de ce qui se passe dans l'apo- 
logpe du Peintre et du Lion, ce seraient les lions qui auraient été les 
peintres. 



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IM «ETOE BBS BBUX HONBISS. 

Quoi qu'il tm soSt ded caosefl qoi ont restreint au nÉ^y!Sli-A9& Yi&sfi' 
ration r^gieose , ce fait se rattache à on antre (teit TemartpiaMe , an 
monvement latent et comprimé, mais réel, de respritvers rindépen- 
dance de la pensée. Je ne parie ici t[ue de ce qull y « de aériem 
dans ce meirrement ; le tenr de la ^tire viendra tout è rhem^. 

Le prenner pas de ce qn'on peut considérer comme «mè «en-* 
dance de l'esprit à s'éraanc^^dn joog de l'autorité, ce sent tes tra- 
ductions de la Kble en langue vulgaire; ces traductions furent, dès le 
principe, suspectes à l'antorité ecclésiastique^ et on les voit depuis se 
renouveler de siëde en riède, toutes les fois qull y a ^elque part 
une lentalive d'insnrreetioB contre cette autorité. Non-seulement la 
translation de la lUMe dans une langue vulgaire soumettait les fifres 
saints au jugement particulier de tous les fidèles, mais aussi à cette 
translation se joignit bientôt quelque chose de i^us que la traductioR 
pure et simple; des interprétations, d'abord morales secdenent, puis 
allégoriques, mirent sur ki voie de ce que l^ég&seiroriait ériler , et 
de ce que la réforme a proclamé depuis, rexamen indivMuel de 
l'Écriture. 

Si , au sein même de la Kttératnre ttiéologique , M , dans les tra- 
duetiens de la BRrfe, on surprend déjà ce qu'on peut appeler une 
aspiration à l' in d ép en d ance intellectu^ , à plus forte raison en 8U^ 
prendra-t-^n tinssi le principe^ans la littérature didactique ^ ph9o- 
sophique, rivale de la littérature théologique. 

Parmi lestraités de morale qui eurent le plus de vogue au moyen- 
Age, quelques-uns étaient, pour le fonds, purement ou presque 
purement païens, comme les prétendus apophtegmes de Caton , h 
Consolation de Boëce. L'église devait se tléfier de la moralité puisée 
à ces sources profanes. H y avait aussi des ttrres ide* monde pratique 
dont les principes, pour n'être pas pmens, n'étaient pas beaucoup 
plus acceptables pour l'église; c'étaient les traités qui avaient pour 
base lesttiiomes et en quelque sorte le code de la morale chevale- 
resque, de cette morale tm partie différente de la morale dogma- 
tique du christianisme, et par là suspecte à l'église. 

Dans la littérature scientifique, dans ces irésorsy ces imaçe^éu 
monde y ces encyclopédies en prose et en vers qui contenaient le 
dépôt confits de toutes les connaissances du temps, il y en avait no^ 
une portion dont la foi pouvait s'ahumer. Là se trouvaient des idées 
sur la structure du monde , sur la disposition des êtres , qui citaient 
empruntées soit à l'antiquité, soit aui Arabes, soft mème^HOii fuBs, 
et qui ne s'accordaient pas avec la science ecclésiastique. C'étaient 
donc, dans les deux cas, un commencement d'indépendancei un ef- 



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BB LA UTTIWATWB. VEàlfÇÀiW AU JIOTBN-AGE. Ifil 

fort de b penste peor suivre sa voîe^ pour se sonrtraire iosensible* 
ment an joug de l'autooté; elle était donc par là sur le dienrin qui 
défait orâdiiireit la lébmne. ttk littérature pbilesopiiique du oioyen- 
ige, ceHe qui a'a guère é^éerite qu'eu latiu^ coutenaîtphis qu'a»- 
cBue autmda»0eii»ead^iiidé|ieBdancefetaUea twjQucs, à diverses 
reprises^ eneeuru^ les oeusures de regUse.Be là les persécutions 
contre Âristota, esprit libre, païen ,. et par conséquent dangereux; 
bleu qu'on chercfaAt dans^ ses livrée sa dialecti^pie^ qui n'était qu'Ain 
Boyes, bien plua que ses oonclttsîooaoïétaphfsiquas^ le seul fait d^un 
moyen , d'un instrument iodépendantide l'^gKse, Inî faisait ombrage. 
Les divers corps «u >9eiii descpiels a fleuri la; philosophie du moyeuf- 
Ige ont partagé les mêmes disgmcnSé L'universîtide Paris a^isovoqué 
souvent leailéfianee» da Borne. Quand leslriaes mineurs se sont em- 
parée de renseignement «ils n'ont pes taidéii devenirsuspecttè leur 
toor. Enfln, même dans Ies4)uvragesenlauguevulgaire9 comme dms 
la deuxième partie du Baman' 4$ la ifoi^a'esl; montrée une eitréme 
hardiesse, une extrême libi^té de pensée,. et jusqu'à une sorte de 
naturalisme et même de amtériaUsme psêcbé hautement, et nés 
dans la bouche deGenins, prêtre delà aatui^r^it^mnve à certaines 
conséquences exinrimées £(Mrt grossièrement, jetasses semblables àce 
qu'on a voulu établir^ dan^^eademiers temp^, sous te nom de r^a- 
lûitation de la cbair« 

Un autre nésnltat auquel condmt l'étude impnrtiate et un peu 
approfondie du meyeinêge^ c'est que l'oppeaition satiriqpe occupe 
dans la littérature de ce temps une place infieiment plus. considéra- 
ble qu'on neserait porté à le crmre. Je ne sache pas une époque 
dans laquelle Ja raillerie, la satire , ait joué un aussi grand rôle que 
dans ce moyenne, qu'4)n &'estplu quelquefois éi^présenter comme 
une ère de sentimentalité et de /mélancolie. 

La satire n'est pas seulement dans les poèosea satiriques propre^ 
ment dits ; elle se trouve partout ; dans les poèmes moraux las plus 
lugubres comme les vers de Thibaut de Marly sur la mort , parmi les- 
quels l'auteur a soin d'intercaler une satire contre Rome; dans les 
légendes, empreintesd'une dévotion ascétique, comme celle de l'évè- 
que Ildefonse et de sainte Léocadie, légende que son pieux auteur 
inteiTompt brusquement pom* adresser à l'église romaine lapins vé* 
hémente des^invectives. 

Dans les^Dabliaux^ la satire peree^k cjbaque vers; ^e semble s'être 
eoDca^ée dans! le Baman de Benarty pour se développer ensuite 
dans les plus vastes proportions^ embrasser toute la société du moyen- 



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193 REVUE DBS BBCX MONDES. 

fige et se prendre corps à corps isvec ce qui dominait cette société, 
avec l'église. 

Toutes les fois que la satire apparaît dans notre littérature française 
tlu moyen-Age, c'est toujours avec beaucoup de verve et d'énergie, 
^vec un charme de naturel et un bonheur d'expression que les autres 
^genres littéraires sont loin d'offnr au même degré. Autant, comme 
je le disais, ce qui se rapporte à la poésie religieuse est, en général, 
'p&le, décoloré, languissant, autant ce qui appartient à l'ironie , à la 
-satire, est vif et inspiré. Ce déchaînement satirique est un grand fait 
historique, car dans cette portion si riche, si ardente de la littérature 
du moyen-Age, est le principe de la ruine et de la fin do la civilisation 
du moyen-Age. Chaque époque vit de sa foi ; et son organisation repose 
sur sa foi. Mais chaque époque a la formidable puissance de railler 
ce qu'elle croit , ce qu'elle est , et par là de se désorganiser elle-même. 
Pour les croyances, pour les formes sociales, comme pour certains 
rtalades, le rire c'est la mort! c'est ce rire qui a tué le moyennâge, 
car de lui sont nées les deux forces destructrices du xvi' siècle, très 
différentes l'une de l'autre par leur nature, mais qui avaient toutes 
deux pour caractère commun de combattre la société du moyen-Age, 
en combattant l'église sur laquelle reposait tout l'édifice de cette so- 
ciété; ces deux forces sont le protestantisme et l'incrédulité, les deux 
grands marteaux du xvi'' siècle I Ce sont eux qui ont frappé sur l'édi- 
fice et qui Font brisé, c'est par eux qu'un autre temps, une autre civi- 
lisation , ont été possibles. Eh bien ! tout cela a commencé par le 
sarcasme du moyen-Age; et conunent l'église aurait-elle pu tenir, 
quand on avait ri pendant trois siècles des reliques, des pèlerinages, 
des moines et du pape, quand les mêmes attaques se continuaient 
renforcées par la vigueur nouvelle que l'esprit humain puisait dans le 
commerce de l'antiquité? Ainsi, aux limites d'une époque déjà par- 
courue on pressent par avance ce qui va agiter, ébranler la société et 
la peYisée humaine dans les temps qui suivront. 

Ces quatre grandes tendances, qui ont fourni à la littérature autant 
d'inspirations et de directions fondamentales, n'ont pas cessé après 
te moyen-Age; elles se sont prolongées dans les siècles postérieurs, 
elles ont duré jusqu'à nous. L'inspiration chevaleresque a produit le 
roman et une grande partie de notre art dramatique; l'inspiration 
religieuse n'a pas tari , le siècle de Louis XIV est là pour l'attester; 
elle n'a pas même tari de nos jours. Dieu soit loué ! J'en atteste le 
(lénie de Chateaubriand , les beUes pages de Ballanche, les beaux vers 
de Lamartine. La tendance qui porte invinciblement l'esprit humain 



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DB LA LUTÉRATUEB FRANÇAISB AU MOTBN-AGB. 193 

i s^émanciper de ce qui le domine et le contient, à chercher en lui- 
même, à ses risques et périls, son principe et sa raison ; cette ten- 
dance n'a pas péri, et il faut l'accepter, car elle ne périra pas. Enfin , 
la puissance satirique, cette puissance plus souvent mauvaise que 
bonne, mais qui; est pourtant dans les desseins de la Providence, car 
elle a sa p]ace dans le monde, car elle y agit, y combat, y détruit 
toujours; cette puissance dévorante n'a pas péri non plus, et le der- 
nier siècle n'en a que trop largement usé. 

Je m'arrête, ce n'est pas encore le temps de faire l'histoire des 
quatre derniers siècles; seulement, avant de quitter les trois siècles 
du moyen-ftge, j'ai voulu montrer déjà vivantes les tendances dont 
les combinaisons et les luttes formeront, en très grande partie, la vie 
complexe des siècles modernes. En arrivant à ces siècles plus connus, 
ou du moins plus étudiés, peut^tre sera-t-il possible de donner encore 
à des études venues après des travaux justement admirés, quelque in- 
térêt de nouveauté, non par la ressource facile et misérable du para- 
doxe, mais par la rigueur du point de vue historique; peut-être com- 
prendra-tron mieux le développement de l'esprit moderne , après 
en avoir surpris l'embryon dans les flancs vigoureux du moyen-Age. 
Toutse tient dans l'histoire, etl'on ne peut s'arrêter en chemin; il faut 
suivre le mouvement et le flot des Ages, il faut aborder avec eux. On 
consent à se plonger longuement et courageusement dans de grandes 
obscurités, mais on ne veut pas y rester enseveli , on veut arriver au 
présent, à l'avenir; ce n'est que pour cela qu'on se résigne au passé. 
Étudier le passé c'est le seul moyen de comprendre le présent et 
d'entrevoir autant que possible l'avenir. On ne sait bien où l'on va 
que quand on sait d*où l'on vient. Pour connaître le cours d'un fleuve, 
il faut le suivre depuis sa source jusqu'à son embouchure; pour 
s'orienter, il faut savoir où le soleil se lève, et dans quel sens il 
marche; c'est ce que nous savons déjà : nous avons traversé cette 
longue nuit du moyen-Age, qui s'écoule entre deux crépuscules, 
entre les dernières lueurs de la civilisation ancienne et la première 
aube de la civilisation moderne. 

Et maintenant, nous poursuivons notre chemin comme le voya- 
geur qui s'éveille après la liuit et reprend sa route, éclairé par le 
soleil qu'il a vu se lever sur les montagnes. 

J.-J. Abipére. 



TOMB XIX. 13 



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DE 

L'INDUSTRIE LINIÈRE 

EN FRANCE 



lUSRSlÉRE VABXIBJ 



Pendant que llndiiMriedn Kn al diDcteiivm, si nouvelle pour TAngieierre, 
y prenait tout à eoup, graee aa progrès cks iBTentioiiff mérauiques, no déie- 
loppemeat û prodigieux, elle marchait eo France, par le oontre-eonp des 
inàues évènemens, vers une décadence rapide. Kousafons suIti coi progrèscn 
Angleterre. Voyons-la maintenant décliner en France, pour aisîster ensuile 
au travail de sa régénération. 

On sait déjà quelle était pour nous Tancienne importance de cette industrie. 
On jugera par les chiffres suivans de celle qu*elle a conservée jusqu^à nos jours. 
Bien que nous manquions à cet égard «de documens statistiques irrécusa- 
bles , on peut croire , d'après des évahiations approximatives qui ne paraissent 
pas exagérées, que la culture du lin et du chanvre emploie annuellement en 
France 180,000 hectares de terre, dont environ 126,000 en chanvre et 55,000 

(I) Voyez la livraison du !«' juillol. 



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nS L*15IUJSTRIS .LISIÈRE. 19g 

produit brut de cette culture peut s*estimer à 175,000,000 fr. : sa- 
tnillioDS pour la valeur des tiges, et 31 millions pour lès graines; à 
iTaux agricoles , c'est-à-dire les préparatioas dont les cultivateurs se 
telles, par exemple, que le rouisss^ et le teillage, travaux qui sont à 
s mêmes pour lei deux plantes, ajoutent une valeur de 1 1 5,000,000 fr. 
e, eo outre, et m Tévaluation nous paraît trop modérée, que Tindus- 
filature et le tissage triple la valeur des matières brutes, et procure 
tm 300 milf ons de main d'oeuvre, outre les 1 15 millions de travaux 
En réunissant ces chiffires , on arrive à un total de 590 n^illions ; et 
on .négligé d*y .conyreiidie certaines (jtbtînatians açccsioirescqui 
: dans les cfimpagnes. 

*, dire, cette grande industrie languissait en France depuis vingt ans 
industrie cotonmère qui s'étendait de jour en jour. La consomma- 
um s'est accrue parmi nous depuis rempire^vec une grande rapi- 
les TÎngt dernières années surtout, le coton a été appliqué à tous les 
jiMrefoLs réclamaient le fil de lin. Il s'est emparé de tous les genres 
lepois la dentelle jusqu'à la toile à voiles. On fait aujourd'hui , avec 
poKr 3 fr. 50 c. deegros'Inons pour modes qu'mi ne peut établir en 
GUL 10 francs. Dans tout l'arrondissement de Saint-Quentin, arron- 
sl manufacturier, la fiaÉdoation des batistes a élé remplacée parcelle 
s, qui les imitent. Partout les tissas de coton ont cha^ les tissus de 
la devait être, puisqu'on substituait une matière qui , dans rinde , 
s la Hvre, et qui se filait à la mécanique. Aune matière qui vaut chez 
>iis la livre, et^pie l'on filtttlla^oanouîUe. L'industrie iiaière était 
loin d'itie en prqgrès. Cependant elle se soutenait encore tant bien 
gxaoe à d'anciennes habitudes prises et à la supériorité réelle de ses 
liais l'importatioB des fik et destissusanglaissimiiaîres^st venue lui 
is ces derâières années un coup plus direct et plus sensible. 
roos dit fH6«'état?eisi830 que la filature anglaise avait ooamiencé 
I besmn d'exporter «es. produits : c'est dam le même teaps que l'im- 
a commencé à seiiûresentir ea France. Jusque-là , la Fiance n'avait 
! de fils ^le de la Belgique , de la Pnis8e>et de quelfpies autres parties 
saigne; mais k moyenne de ces m^rartalkuis , prise sur trdze ani^ 
B ia25, ne s'élevait {;uèzs , pour la Belgique, qu'à 746^600 kilogr . , 
russe à 70,000, et pour le reste de rAllan9gns à 168,000; ^piantités 
dérabks relalivementà la consommation totale , qui étaient d'ailleurs 
s uniformes, et qu'on était accoutumé à recevoir depuis long-temps, 
lire , du jour où l'importation anglaise eonunença , «lie s'accrut sui- 
prpgressîon rapide, et «lie ne tarda pas à surpasser de bemiooup celle 
s autre) pays réunis. On ea jiigeoa par le tableau suivant. 



13, 



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196 



RBTUB DES DEUX MONDES. 



FRAUTCE. 

FILS DB LIN ET DE CHÂNYIIB. 

IMPORTATIONS. 



ANPflftF-S. 


PAYS DE PROVENANCE. 


TOTAL (1). 


BBUMQCB. 


AMfiLBTnU. 


1825 
1826 
1827 
1828 
1829 
1830 
1831 
1832 
1833 
1834 
1835 
1836 
1837 


Kilogrammes. 

826,759 
794,101 
862,645 
926,008 
768,746 
831,243 
676,655 
688,125 
824,782 
714,591 
654,749 
635,690 
541,950 


Kilogrammes. 

161 

1,151 

42 

455 

524 

3,049 

14,532 

56,478 

418,383 

826,439 

1,295,593 

1,901,074 

3,199,917 


Kilogramme!. 

983,031 

933,286 

1,010,814 

1,092,279 

934,206 

1,018,309 

795,217 

860,498 

1,423,324 

1,731,715 

2,126,652 

2,746,767 

3,919,783 



On voit que rimportation des fils anglais, qui était à peu près nnlleara 
1830, 8*est élevée rapidement, de la quantité de 3,049 kilogrammes, oùd 
était encore dans cette dernière année, à celle de 3,199,917 kîl. , où eDe ( 
arrivée en 1837, c'esthà-dire qu'elle a été centuplée dans ce court espace de se 
ans. Mais la progresfflon a été encore plus étonnante pour Tannée 1838; q 
quoique les relevés de la douane pour 1838 n'aient pas encore été publié 
on sait déjà que l'importation s'est élevée à plus de 6,000,000 kil. A ce compi 
on peut bien dire, avec les délégués de l'industrie linière, que si rien n'ain 
cette progression, les fils anglais envahiront, avant peu, la France entière, 
mettront l'industrie nationale au néant. U est vrai que, pendant que llmpc 
tation anglaise augmente , celle de la Belgique parait tendre à dinûnuer de jo 
en jour, et c'est pour rendre ce fait sensible que nous avons cru devoir con 
crer à l'importation belge une colonne du tableau qui précède; mais l'inspi 
tion seule des totaux fait voir que cette diminution d'un cAté est loin 
compenser la prodigieuse augmentation qui se manifeste de l'autre. 

L'importation des toiles anglaises n'a pas suivi , à beaucoup près, une pi 
gression aussi rapide que celle des fils , et cette différence s'explique. Le tissa 
mécanique est loin d'avoir fait, en Angleterre, les mêmes progrès que la fi 
ture. En ce moment , il n'offre pas encore des avantages bien marqués sur 

(1) On remarquera que ces totaux comprennent, outre rimportation anglaise 
belge , celle de tous les autres pays que nous n'avons pas cru devoir meniionner. 



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DB L*INDUSTRIB LINliRB. 



19T 



dngeàlamain. Pluâean industriels, assez bons juges en cette matière, afiOr- 
ment même que oe dernier remporte en bien des cas sur Tautre, tant pour 
réeonomie du travail que pour la perfection des produits. Ajoutez à cela que 
b tisserands firançms ont une habileté reconnue d^uis long-temps. Ils savent 
raurîer Jeois toiles à^Tinfini, ce que la mécanique ne peut faiire, et leur im- 
primer un certain cachet qui leur £Edt accorder la préférence, même à finesse 
igale. Us ont su, d'sdlleurs, dès les premiers temps de l'importation anglaise, 
dopter les fils mécaniques, dont la r^;ularité a singulièrement facilité leur 
nvaD, œqui leur a permis de vendre moins cher leurs produits. Malgré cela, 
m verra par le tableau suivant que les toiles anglaises n'ont pas laissé de se 
tpandre de plus en plus sur nos marchés. 

FRAlirCE. 

TOILES DB LIN BT DB GflANVBE. 

IMPORTATIONS. 







TOILES 




TOILES 




TOn.FS 


■caun. 


TOII.KS 


■LAHCBliS. 


ANNÉES. 


MCtLJJMê 
ANGLAim. 


TOTAL POCK 
TOCS LES PATS. 


BLAVOUf 
AMCLAUIS. 


TOTAL POUR 

TOUS LIS PATS. 

• 




KUogrammet. 


KUogrammes. 


Kilogrammes. 


Kilogrammes. 


1825 


340 


4,502,310 


669 


131,990 


IMS 


857 


4,058,906 


4,833 


115,900 


18*7 


371 


4,092,803 


623 


71,055 


1838 


MIS 


4,130,907 


933 


97,397 


1839 


996 


3,825,534 


su 


80,890 


isao 


1,560 


3,612,299 


337 


69,830 


1831 


3,446 


2,998,028 


229 


37,411 


1832 


9,097 


3,071,615 


l,13i 


75,187 


1833 


9,550 


3,830,969 


626 


87,761 


t83i 


6,802 


3,830,920 


2,713 


93,358 


1835 


8,976 


3,8U,190 


4,255 


64,166 


1836 


71,204 


4,906,910 


12,726 


111,085 


183T 


333,103 


4,409,989 


142,315 


228,726 


1838 










8 1*" mois. 


» 


3,218,970 


» 


437,319 



Comme , dans l'ordre des travaux qui mettent en œuvre le Un et le chanvre , 
le tissage ne vient qu'après la filature, il était naturel que le tissage mécanique 
ne saivtt qu'à distance les progrès de la filature mécanique. Voilà peut-être ce 
ijui explique le mieux comment l'importation des toiles anglaises est encore si 
loin d'égaler celle des fils. Mais, si l'on en juge par les derniers chiffres du ta- 
bleau qui précède, chiffres qui ont été bien dépassés en 1838 (1), les toiles vîen- 

(1) L'importation des toiles anglaises en 1838 est évaluée à 550,600 klL 



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198 EKTVB DBS mtrX 'lfDm>BS. 

nent à leur tour, et rien n'empêche de croire que , dans peu d*années , on la 
▼eiTâ sewbsiîtuer avec la même abondance à nos produits. Il j a deux onirofs 
ans, un grand nombre de fabrieans de toiles, voyant oombfm remploi des 
fils mécaniques ftnrorisml le tissage, s'étaient persuadé que llmportation an- 
glaise, si fatale à nos fileurs, leur élait favorable à^ux^ititoies, et fis if étaient 
boxsés de Tespoir de voir leur industrie particulière grandir et sMlev^ sor lêi 
milles de la filature; aussi s'opposaâent-îis avec force à tout changement dam 
les tarifs : mais les derniers relevés de la douane les ont oon^incus de leur e^ 
reur. Ils ont reconnu que les deux brandies de fîndustne finîère étaient ^ 
kraent en péril. Depuis lors , la plupart d'entre eux ont Jcnnt leurs rédamatioos 
à cdles de nos fileurs. 

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le développement inoui de l'industrie an* 
glaise n'ait pas tourné mémeau profit de notre agrieulture. On aurait pu croire 
que les besoins croissons de s» fabrioalioiitunîentiMiQé l'Angletarre à veûr 
s'approvisionner chez nous des matières brutes que notre sol fournit avec tant 
d'abondance. Quelques écrivains ont supposé qu'il en devait être ainsi, et, 
partant de cette supposition comme d'un fait, ils ont afifirmé que la vente pk» 
active des matières premières nous dédo—mageait, à certains égards, de la 
perte denolre industrie. Cest le contiabvqui est arrivé, et le tableau suifant 
mettra cette vérifié enévMeace. 



FRAIVCE. 

tm TEILLE ET ETOUPES DE LIN. 

EXPORTATlOjNS. 





PAYS DE DESTSRkTIDV. 




ANNÉES. 




TOTAL 




AKOurriRaB. 


Âvnuis PÀVS. 










KHof^mmê- 


ISSS 


2,ra^i 


ie2,iss 


2,685,1«T 


1826 


137,681 


123,440 


iei,i»i 


1827 


578,674 


06,365 


675,639 


1828 


1,803,698 


<4,18S 


1,867,881 


1829 


1,151,237 


ittfili 


l^Nt^tt 


1830 


1,247,581 


107,518 


1,355,099 


1831 


S,û33,39i 


77,102 


2,110,«ll 


1832 


1,225,877 


59,539 


1,285,416 


1838 


1,t7^,M0 


135,87» 


1,411,3» 


isai 


287,882 


1U,209 


482,091 


1835 


600,112 


129,840 


729,989 


1836 


914,571 


278,768 


1,228,334 


Moyenne. . . 


Ô35,i55 


186;rM 


7iM51 


1,091,875 


138,811 


1,230,686 



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911 fripn» d'alMwddaiB^taUMv, ce mot teg e 1 Iriam laéplitéi qni 
aarqpMDl d^uie année à VaxOtef inéplMa lettes qu'il semble imponlble 
klir aaeaoe pragrMRoa. Ceet que kt-réoohn en J» ient trèi Tarieblee, 
I leorab on da n eeUifltie beaueonp'Hir leseiporMfoBr Maie, en tomne, 
itbMAqpM^réoouienialde^iMelînebnilis pMtieiiMèrctteiil pour l'As- 
n, a àïmmé m lien ô^w^bêM». I/eipertaliett de*10t7 ne dépasse 
In moitié de la moyenne de tieiie années. Ilen«elde mémeponr les 
ren; car la BMfsnne de noe^ ex po l ali e u s ponr Ràngleinrre est de 
kil0g^ et celle de 1897 nTa étéqne de 14» Ulof. No«a sanms bien 
pnseîUe aNtfièie il ne finit •pee cbnsidéwR lee ré sn ltalB d^nne année seole- 
: mnssifdanele tableaa qui précède, on prend la aseyenne dss der- 
nDDéBS, et qu'on la convoiera celle d'/on nenibvedgid d'années anié- 
ni,oa taonve unedjannntion n eSa ble . By a deaiSyeneflbtinnepiogreesion 
idnata Ainsi se tiouméinbliei malgaé lee assettlenneonMins, cette 

B, ses achats en France diniinnfBt«.An Teste;» oephénomènef qui parait 
se au premier abord, a son efpiieatîon toute n atûtf eil» dans les ûâtii La 
» produit, en^ifetflelinetieuBhanfrecn abondÉnee,ni8isellene les 
Ht pas à bon maicbé : à esiégard la Ruade l'enipoite de beancoup sur 
D'autre part, nos linseont, A la yérité« d'unaqnailté sénéraleroeotsupé- 
e à celle des lins russes, et^aeux que nous récoltons partieulièrettient dans 
lues cantons du départementduJIord et de la Normandie, se reoom- 
deotpar une finesse dont ces derniers n'approchant pas. Mais sur ce point 
Ksommes eneorevainouspar les Hollandais et les Belges, qui produisent 
qualités supérieures plus coofaoraient que noua. De là vient que TAngle- 
^s'adrease pour les lins commuas à la Ruade, et pour les lins fins à la 
Daode et à la Belgique. La France ne ^dsnl là que comme un pie-aller, et 
o'a goèce reeouiaà elle queleiiqiie ailleurs la laéoûlteiait défaut. 
^ résultatsde l'année dernière et ceux des premiers moîs de cette année 
'^fempourtant infirmer oetre assfrtion , ete'est en ce sens qu'ils ont été pro» 
'> par M. le ministre des finanees^dans une discussion qui a eu lieu tout 
^i^meat à UchanoyiNre des pairs, à propos de quelques pétitions. Selon M. le 
''^f quand on invoque l^léfét de ragricultore dans la question des 
) on s'appuie sur des faits déjà vieillis, et les derniers résultats prouvent, 
contraire, que l'Angleterre se dédde. enfin à s'approvisionner en France 
litières brutes qu'elle met en <BuvBe. C'est ce qu'il faut examiner. 
^<^ exportation en lin s'estélevée, en 1688^ àunpeu plus de 1,800,000 kil. 
OQ compare ce chi£fire, comme l'a fait M. Passy , à cehii de notre exportâ- 
mes 18S7, on trouve, en effst, une augmentation notable, et, en considérant 
6 augmentation comme le commencement d'une progression r^fulièrement 
Qdante, on sera porté à en tirer des inductions très favorables pour l'avennr. 
\œ n'est pas ainsi qu'il fisnt l'envisager. En pareille aMtIère, il ne suffit 
k comparer une année à l'autre; il faut étendre son observation sur une 



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j 



aOO RBTUB DBS DBUX MONDBS. 

succession d'années; et alors que trouve-t-on? Cette augmentation q\ 
manifestée en 1838 , au lieu de se montrer comme le eommenœmentd*a 
gression suivie, n'apparaît plus que comme une de ces variations accid< 
que nous avons signalées tout à Theure et dont la cause est dans Tinéga 
récoltes. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que cette exportation de 182 
l'on présente comme un symptôme de progrès, est inférieure à celle d 
époque où la filature mécanique ne faisait que débuter en Angleterre; 
est inférieure encore à celle de 1831 , époque où l'importation des fils 
a commencé à se faire sentir en France. Mais , sans insister sur les rap] 
mens particuliers, on peut faire une comparaison plus décisive. Le tabi 
précède comprend treize années; en y joignant 1838, on en trouve qu 
qui peuvent se diviser en deux périodes de sept années chacune. Eh bie 
la première de ces périodes , la moyenne de nos exportations pour I 
terre est de 1,346,408 kilog., et dans la seconde, qui comprend 183 
moyenne n'est plus que de 938,490 kilog.; tant il est vrai que le fait pai 
de 1838 ne prouve rien, et qu'en somme nos exportations pour l'An 
tendent plutôt à diminuer qu'à augmenter. 

Mais on allègue Texportation des quatre premiers mois de 1839, ( 
en effet des limites ordinaires : dans ces quatre mois, l'Angleterre a 
la France environ 1,600,000 kilog. de matières brutes; quantité qui s 
déjà la moyenne générale. C'est sur ce chifi&e que M. Passy triomph 
ne prétendons pas nier la valeur du fait; mais il ne faut pas Texagérer 
envisager d'abord ses conséquences. 

De c^ que l'exportation s'est élevée pour les quatre premiers mois d< 
1,600,000 kilog., M. Passy conclut qu'elle s'élèvera pour l'année ei 
5 millions. C'est à notre avis une conséquence bien hasardée. Il n'en 
des produits agricoles comme des produits manufacturés : l'exports 
ces derniers suit ordinairement une marche assez régulière , en sorte qi 
le cas d'une crise commerciale, les résultats obtenus dans les pr^mie 
d'une année peuvent servir de base pour calculer approximativement 
l'année entière. Mais il en est autrement des produits agricoles, et 
d'un produit aussi variable que le lin. Id, les accidens des récoltes d 
tous les calculs, et il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'année agi 
coïncide pas avec l'année administrative. 

Cela posé, deux observations bien simples suffiront pour faire corn 
à M. le ministre des finances qu'il s'est trop avancé. 

Supposons d'abord qu'il soit vrai de dire, comme nous l'avons fai 
demment, que les Anglais n'ont recours à nos lins qu'à défaut des lini 
il faudrait voir alors si en effet la récolte de la Russie a manqué , et c 
son insuffisance a pu inûuer sur nos ventes. Suivant des lettres éc 
Riga, et datées du commencement de septembre 1838, la récolte 
année se présentait comme abondante et de belle qualité; mais ce n'e 
récolte de 1838 qui a pu influer sur les achats effectués en France 



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BB l'industrie LINlâRB. 201 

fbner dornier. En effet, les lins d'une récolte n'arrivent de rîntérieur de la 
à Riga, à Ssdnt-Pétersboiirg et dans les autres ports de la Baltique, 
ifK nn la fin de septembre, e'est-À-dire en automne. U ûiut alors leur £aire 
abîr les préparations qu'ils reçoivent sur les lieux : le rouissage , le teillage et 
, fDdquefois même le peignage. Durant le cours de ces opérations, l'hiver sur- 
WDt, et la Baltique cesse d'être navi^le jusqu'au mois de mai. U s'expédie 
toc fort peu de ces lins avant l'hiver, et la plus grande partie est réservée 
JBfqu*aa mois de mai de l'année suivante, c'est-à-dire à la réouverture de la 
négation. Le mouvement des achats durant l'hiver dernier, en France, a 
à)Qc été déterminé par l'importance de la récolte russe de 1837. Eh bien! il 
6t préctsémoit arrivé que cette récolte n'a pas suffi fiux besoins; car, aux 
Dois de juillet et d'août 1888, les lins étaient, à Riga et à Saint-Pétersbourg, 
fins rares et plus chers qu'à aucune autre ^[K>que. Voilà ce qui fait que la de- 
niDde s'est accidentellement portée en France durant l'hiver dernier; mais 
aees données sont exactes, et il est ûicile de s'en assurer (1), l'abondante 
récolte de 1838 venant à être expédiée des ports russes aux mois de mai et 
4e juin 1839, les achats, en France, ont dû s'arrêter tout à coup. En sorte 
que les prévisions favorables de M. le ministre des finances, prévisions fon- 
dées sur le résultat des quatre premiers mois de l'année, auraient été déjà dé- 
BKDtîes par l'événement au moment même où ils les exprhnait. 

D est une autre observation à faire, et, pour vérifier l'exactitude de cdle-cî, 
iln*est pas besoin de sortir de France. En France même, les achats et les 
HBtes de lin ne se continuent pas uniformément durant l'année entière. D'or- 
&uâré, nos cultivateurs sont occupés jusqu'à l'automne avec les récoltes et 
kl semailles; c'est alors qu'ils commencent à faire subir au lin et au chanvre 
kl préparations qui s'exécutent sur les cbstmps, le rouissage et le teillage. Ce 
tnrail les conduit ordinairement jusqu'au milieu de l'hiver, c'est-à-dire vers la 
in de décembre ou le commencement de janviei^; c'est alors, et alors seule- 
iieot, qu'ils vont porter leurs lins au marché. Dès ce moment les offres se 
snltqilîent, parce quelespaysanssont toujours pressés de vendre, et, pourvu 
que la demande y r^nde, la marchandise s'écoule rapidement. Pendant les 
mus de janvier, février, mars ^ même avril, les transactions s'activent; au 
sois de mai, tout est fini, la récolte est écoulée et les ventes s'arrêtent. Ce 
qâ reste encore est peu de chose, et les ventes qui ont lieu dans le reste de 
Pannée ne s'élèvent pas ordinairement à plus du sixième de celles qui se con- 
mnmeot pendant les premiers mois. Il n'est donc pas exact de dire que 
les 1,800,000 kilog. vendus dans ces quatre premiers mois de l'année annon- 
cent, pour l'année entière, une vente de 5 millions, et l'on serait mieux fondé 
à croire que cette vente ne s'élèvera pas à plus de 2 millions, c'est-à-dire 
qo'elle ne dépassera pas encore celles de 1825 et de 1831 . 

Mais notre exportation de 1839 s'élevâ^elle en effet à 5 millions de kilog., 
ne verrions encore là qu'un fait isolé, acddentel, qui ne détruirait pas 



(1) Voir les docomens annexés à l'enquête. 

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RB9VB BIS BUTS 'MONDIS. 

dn caloate iMués mr les résttlMi 4e ^pnlorBe asnées. C'est pea de ^^^ 
après tout , que 5 inittîoiHde kilog. de las brats', la France en reça^^^^ 
même Umt aotamt «ooée .«oyemw. Le leoè port de Riga en a expèil^^ ,^ 
27iiiUlions«Qia88. ny«letfilateiir,àLeedsvÇui «n censomme à li 



b 



4 ou 5 millMiis par an. Pour délemifiaeraecidealellenent, en notre fir^j^ée 

une exportation d'une si faMe importance, il suffirait done quednq <m 9^^|^(^ ^ 

ces filateurs, vouknt influer sur la détermination que le gouTemement ^^i^^^ 



est sur le pomt de prendre à Pégaidde rîndostrie du lin , et sachante 

itead 

anglais , pour efifeetnec chacun , tpeîsdant quelque temps , une petite pai^ <^L 



les intérêts de Fagriottlture doÎYcnt peser dans la balance, se fussent «ntead^^''''^^^ 
et la supposition ne paraîtra- pas invraisembiafaie à ceux qui connaissent Tesp^^^^ 



leurs achats en France. Eépétoos-le d'ailleurs, 5 millions de kilog. de fi^^ 
brut sont si peu deoheee, relaltveinent è la consommation totale de TAù^e^^ 
terre, que la moîndie circonstance qui «eit venue Uoubler le cours ordinaire 
des choses a pu sirfire pour déterminer par hasard une semblable demande, 
sans qu'on puisse en tirer aucune induction pour l'avenir. C'est la tendanee 
générale quil faut considérer, et celte iendanee , constatée par une successioB 
imposante de faits, sst^vidMmnent à la décroissance de nos exportatioiis. 

Ainsi , toutes les branches denotre industrie linlcre-sont attaquées à la M. 
Sous la forme de filsoude toHes, l'Anglelene noâs apportedes matières étran- 
gères qui suppriment^'unseol coup les travaux de nos cultivateurs, de nts 
(Matours fk de nos tisserands. La <nilture , la filature et le tissage sont menacés 
d'uneruioe eommune , tant 11 est Trai que pour nous ces trob Industiies sont 
solidaires , et que la prospérité de l'une est intimement liée à la prospérité de 
l'aune. 

Qn se ferait di ffic ilem en t uneMéedutroiAieet du désordre causés dansnoi 
campagnes par cstiBciffvasio» aoudaîne des fsoduftséirangers^ Coet , en effiBt, 
dans les campagnes que la pertuitetîon S'est manifestée, pukqBc c'était là 
que notre ifldiMtiîes'exerçttty et voilà pourquoi, sans doute, les b^itansdv 
villes n'en ont été d'abord ^ue méfiocreflaentimus. On a vu toutàeouplii 
oceupations suspendues , la vie comme arrêtée ^ et lesToutes couvertes de mal» 
heureux manquant de travail et de pain. Ilost.vrai quelemaloes'<e8tp8s6il 
sentir partout avec unoforoe égale. Il a sévi avec plus ou ifkHns de rigueur, 
selon les directions que l'importation anglaise a prises , comme aussi sdoa k 
nature des fils et des toilesque l'on avak coutume de febriquer. Quelques eaa- 
tons ont été respectés; mais ailleurs la misère a été portée en peu de tempsà 
ses dernières limites. 

Il résulte d'un tableau que nous avons sous les yeux , tableau ibumi par 
M. Saude, alors député, que, dans les enrirons de Roanne, le nombre da 
fileuses, qui était en 1S35 de 35^00 , n'était plus , en 1887, que de 5,040 ; qœ 
la quantité de Kn filé , qui était de 682,600 kilog. dans la première de cas deux 
années, était tombée à 1 80,000 kilog. dans la seconde; enfin qu'il javalt eu dam 
cet intervalle une baisse de 8 pour 100 sur la matière première, et de 80 pour 100 
sur la main d*œuvre. Au rapport de M. Moret, délégué du département de 



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riine, kftiéoQltes, dans noepaitiade oedéparteneii^ deoMuraient niveadves 
flt les^Koîeras'eacombraiBDt. Dans leméme temps, si Ton en eroit M. B(Miâiii* 
D0V«|gas, le lia avait svàù une baisse de|Spoiir lOddaosledépanemeDtde 
r&xie. En beaucoup d'endroits, le salaire des fileuses était tombé de 7 o« 8 sous 
à4«tBiémeà2 80us>far j6«r. Ailiens^ les €Bniiiies,netr0iivant plus même 
d^onnageà ces iwsécabkscoiiditioBs, se voyaient rédoiles à aller ramasser do 
fîflm sur les restes. On sait ^d'ailleurs, earoefisilvplusteppant, mais non 
floignis^ie tant d'airtres^a été rappettédans plusiews journaux, que la 
ffltitsviUede MoBflontouf, qui a* vit que de^rindustrie du lin , a déelaré, daas 
mM péHiien À la efaambr» des députés , que , sur 1 ,800 babitans amqnels cette 
jJMfastEiedonBaît jadis dnpaîu , l^iaoétaîent déjà léduils, sur la in de 1888, 
àûsplonr la ehaiïté publique. 

Userait inutile autant qu'afiligeant de s'appesantir sur les détails de ces ca» 
teiMs^ mais on nous pardonnen peutrétie de rapporter on trait natf , qui 
jpot leut à la foisia détressede nés campagnes, elletiouUe oà nos paysans 
asot jetés par la puissance Ineonnueqtti lesatteint. Noua empruntons ce inAt 
àkdépg^îûn deM. I^Saulnîer Saînt-leuao, membre ducooseikgéaéraldes 
Gotm dn Nord. • Dernièrement, dit-il , j'étais à la ebasse, lorsque, pâmant 
demnt une ferme, jelusappeli par 4« fileuses qui se tenaient dans une étable 
dent la chaleur leur permettait de ûnvailler à leur aise. L'une d'elles me dit : 
ji £st41 vrai , monsieur k maire, que U métvoané^ue» eetti femioe qui fi^ 
«deélsf (i) à la fois, va venir id? Noua ne aérons paeeiiiyvinrij^s si naos 
«l'énanglens, puisqu'elle viens manger le pain de nous et de nos enfjumt 
itj^eslHcepas?» 

Au reste , l'importation anglaise n'a pas seulement moissonné nos fiieurs à 
JamaÎA* Du même coup ellea lait disparaître ee queneus possédions Refila* 
tores mécaniques montées suiffant Taneien ^tème. Il y en avait un certain 
aembve en 1880 et dans les années suivantes , ce qui oonirme ce que nous 
avona dit précédemment : elles conmiençaient niéme à prwpérer, et promet* 
taient de meilleurs résultats dans un avenbr prochain ; mab l'Invasion des fils 
aurais les a détruites pour la plupart^ avant même qu'elles aientpu renouveler 
hors procédés. Voici cequerapportakàoetégard;, en 1886, nnéerivain digne 
de fol. « £a 1881 , la France possédait trente^pt filatuies de lin à la mécani« 
que : Lille seule en renfermait douse. Situées ancentre de la production delà 
■Mâère première, ces douze machines à filer dennaîènt des résultats, sinon 
fanllaos, au moins assez^ satisCaiisans pour encourager les efforts et les saerl* 
Bces qu'exigeait le perfectionnement d'une industrie naissante; maisbieniM 
Det état prospère fut troublé par l'iovasion des produits des filatures anglaises, 
fe telle sorte qu'aujourd'hui quinze à seise de oes^étabUssemens subsistent i 
psinedans toute la France: il en reste huit à LiUe (2). > 

(1) Terne du pays qui s'emploie pour désigner imbHn de fli 

(t) Waiêmmairt du Commtreê 9t du MankmdiHi, article mU, par M. Hau^ 

rive (xle Lille). 



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2M REVUE DES DEUX MONDES. 

Cependant, tandis que P Angleterre Tattaquait ainsi chaque année avec un 
redoublement de vigueur dans une de ses industries les plus vitales, la 
France ne s^abandonnait pas elle-même, et travaillait en sous-main à répara 
ses pertes. 

A peine le système des machines anglaises était-il arrivé à sa dernière per- 
fection , que des manufacturiers firançais conçurent le dessein de dérober ces 
précieux instrumens à leurs heureux possesseurs. L*entreprise, quoi qu'en ait 
dit M. Porter, n'était pas d'une exécution facile. On sait avec quel soin jaloux les 
fabricans anglais veillent à la conservation des machines qui sont de nature à 
leur assurer quelque avantage sur leurs rivaux. C'est, en effet, un trait parti- 
culier des mœurs anglaises, et qiû caractérise assez bien le génie industriel de 
ce pays , que lorsqu'un procédé mécanique est inventé, tous les fabricans qui 
le mettent en oeuvre, s'entendent, par une convention tacite, mais inviolable, 
pour en dérober la connaissance, pour en interdire jusqu'à l'abord aux étran- 
gers. Le gouvernement, loin de contrarier cette disposition, la favorise. La 
législation elle-même lui vient en aide , comme on l'a vu , en prohibant l'expor- 
tation des machines, et cette loi de non-exportation est sévère , car elle punit 
les infracteurs d'une amende de 5000 francs et d'un an de prison. Elle s'exé- 
cute, d'ailleurs,, avec une ponctualité plus qu'ordinaire, parce que tout le 
monde s'intéresse à son maintien. Au reste , la conservation des machines pro- 
pres à filer le lin a été pour les fabricans anglais l'objet d'une sollicitude pa^ 
ticulière , et c'est ainsi que, dès l'année 1833, époque où les premières tenta- 
tives d'exportation ont été fautes, ils ont organisé à leurs propres frais une 
contre-ligne de douanes destinée à fortifier le service de l'autre. Il n'était assu- 
rément pas facile de traverser ce double réseau. Maïs de quels obstacles ne 
triomphe pas une volonté persévérante? Si la surveillance des fabricans an- 
glais était inquiète, la poursuite de leurs rivaux était ardente , infatigable. 

C'est dans l'année 1835 que la première exportation fiit consommée. Deux de 
nos plus habiles manufacturiers partagèrent l'honneur de cette expédition : ce 
sont MM. Scrive et Feray, qui tous deux installèrent les machines nouvellement 
conquises dans de vastes établissemens qu'ils possédaient , le premier à Lille, 
l'autre à Essonne. Les démarches qu'ils avaient faites remontent à une époque 
plus reculée, à l'année 1833 : mais il n'avait pas fallu moins de deux ans pour 
mener à fin cette oeuvre délicate , tant il est vrai qu'elle était entourée d'autant 
de difficultés que de périls. Il avait fallu expédier ces machines pièce à pièce 
a des destinations diverses, et par des ports différens, pour les réunir ensuite 
sur un point donné. Que l'on juge des dépenses qu'une telle opération ^traî- 
nait, et du travail qu'elle avait exigé. La seule prime de contrebande, sans 
compter les autres frais , s'était élevée à 70 ou 80 pour 100; ce qui donne la me- 
sure des risques courus. Dans la suite, elle s'est quelquefois élevée à plus de 
100 pour 100. Des deux manufacturiers que nous venons de nommer, M. Scrive 
entra le premier en possession de ses machines; aussi obtint-il , à titre de pre- 
mier importateur, l'exemption des droits à l'entrée ea France : faible dédom- 
magement de tant d'autres frais. 



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BE l'industrie lihièrb. SOS 

Un peu plus tard , M. Vayson , fabricant de tapis à AbbeviUe , parvînt aussi 
ï rapporter d* Angleterre quelques métiers , non dans le but d^établir une fila- 
tore, mais afin de pouvoir, à l'exemple des Anglais, former les chaînes de 
ses tapis avec des fils d*étoupes. Ces machines, qu'il avait payées en partie 
d'avance , lui arrivèrent, apr^ une longue attente , chargées d'un surcroît de 
frais de 130 pour 100. Après lui , vinrent MM. Malo et Dickson , de Dunker- 
qae. Il paraît que ces derniers importateurs avaient fait leurs premières démar- 
ches dès Tannée 1832 , c'est-à-dire avant tous les autres; mais, soit que ces 
démarches aient été moins actives, ou que des circonstances particulière aient 
retardé leur succès , elles n'eurent d'effet que beaucoup plus tard, et MM. Malo 
et Dickson ne commencèrent à obtenir des produits qu'en 1837. Quelques 
autres encore suivirent ces exemples avec des succès divers. 

Ainsi peu à peu les machines anglaises s'introduisaient en France, et notre 
industrie, toujours battue en brèche, commençait du moins à entrevoir l'es- 
poir d'une résurrection prochaine. Il faut le dire toutefois, ces importations 
partielles, quelque précieuses qu'elles fussent, avaient des avantages bornés, 
nies ne profitaient qu'à un petit nombre de manufactures, sans aucun espoir 
d'extension; car nos premiers importateurs, suivant en cela l'exemple des 
ûJ)ricans anglais, s'étaient imposé la loi de n'admettre personne au par- 
tage de leurs conquêtes. Deux d'entre eux, MM. Scrive et Feray, avaient 
même adjoint à leurs filatures des ateliers de mécanique, où ils essayaient de 
construire ces machines pour leur usage particulier, interdisant l'entrée de leurs 
établissemens à tous les visiteurs. Qui pourrait les en blâmer? La possession de 
ces instrumens nouveaux était le fruit de leurs soins , de leurs travaux et de leurs 
sacrifices , et elle le^r avait coûté assez cher pour qu'ils songeassent à s'en ré- 
senrer l'exploitation. Si le pays avait eu quelque chose à leur demander, c'eût 
été peut-être de communiquer leurs modèles, avec certaines conditions, à des 
hommes capables de s'en servir utilement dans l'intérêt de notre industrie, 
eomme le fit ensuite M. Vayson , mais non de les montrer au hasard , et en- 
core moins de les étaler, comme on le fait aujourd'hui , dans une exposition 
publique. En les dérobant aux regards, ils étaient donc dans la raison comme 
dans leur droit. Toujours est-il que le système anglais ne franchissait pas l'en- 
eônte de leurs manufactures. Aux conditions où ils se l'étaient approprié , il 
ftaut mime difficile que ce système se propageât parmi nous; car, quelle appa- 
rence de renouveler pour un grand nombre d'établissemens , et tous les jours , 
ces expéditions aventureuses que nous venons de rappeler? Disons mieux , des 
établissemens ainsi formés se seraient trouvés dans des conditions trop dés- 
avantageuses pour l'avenir, puisqu'ils auraient dû, ou posséder chacun des 
atdi^rs spéciaux de mécanique, méthode onéreuse et même impraticable, ou 
recourir sans cesse à l'Angleterre , soit pour réparer, soit pour renouveler leurs 
instrumens. Pour que l'usage de ces instrumens se généralisât en France, il 
fallait donc qu'un mécaniden habile s'en emparât. Cette tâche fut remplie par 
M. Deeoster, que nous avons déjà nommé, et auquel revient, en définitive, 
rhonoeor d'arrâ naturalisé en France le système anglais de la filature du lin. 



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966 RBYUB DBS DBUX MONDES. 

M« Deeoster partit pour l'Angleterre en 1834, d^ recommandahle^ àeette 
époque, par de nombreux travaux en mécanique et par d'iogéiMeuses inven- 
tions. Il portait avec hii cette peigneuae, de Tinvention de M. de Girard , maïs 
qu'il avait, lui , perfectionnée et qu'il devait perfectionna encore. Le but avoué 
de son voyage était do trouver, de l'autre côté du détroit, l'enqiloi de cette 
macbiae, qui n'avait guère jusque-là son application en France; mais» dansk 
fond , il nourrissait une autre pensée , celle d'enlever aux Anglais , en échange 
de la peigneuse , le système entier de leurs mécaniques. Parti sous les auspices 
d'un riche négociant anglais, il visita d'abord les principaux centres de la 
manufacture; puis il alla se fixer à Leeds, Leeds le centre par excellenoe, tant 
de la construction des machines que de la filature du lin. C'est là que, par un 
privilège spécial , M. Deeoster se vit admis en peu de temps, non-seulement à 
visiter, mais même à fréquenter assiduement la plupart des ateliers de construc- 
tion et les principales filatures : la peigneuse qu'il portait avec lui , et dont on 
appréda le mérite , fut le talisman cpû lui ouvrit toutes les^portes* Grâce à œUe 
ingénieuse machine, il pénétra partout; avantage inappréciable, que nul 
autre, ni avant ni depuis, n'a obtenu au môme degré, et4ont il sut tirer un 
merveilleux parti. 

Dès-lors il s'appliqua à étudier, à comparer et à juger tous ces appareils ia- 
giénieux avec leurs modifications et leurs combinaisons diverses, tantôt daas 
les atelieis de construction où ils se confectionnaient, tantôt dans les manu- 
âctures où ils fonctionnaient, et sous les yeux même des fabricaos. Durant 
un séjour de dix-huit mois , il n'eut pas d'autre pensée ni d'autreJmt , et il le 
poursuivit avec une persévérance infatigable. Si l'e^ce ne nous manquait, 
nous raconterions les curiem détails de cette longue exploration , et nous le fe- 
rions avec d'autant plus de plaisir qu'on y verrait l'exempte trop rare d'un beau 
dévouement à une pensée féconde; mais nous sommes contraint de nous 
borner. Au surplus^, les travaux de M. Deeoster ne se sont point arrêtés là, et 
l'on jugera bientôt de leur valeur par les résultats qu'ils ont produits. Conten- 
tons-nous de dire ici que, malgré les obstacles que lui opposait encore la suscep- 
tibilité inquiète des fabricans , il parvint, grâce à une attention soutenue et à 
une recherche ardente, à pénétrer jusqu'au dernier, tous les mystères de la 
fabrication anglaise^ 

De retour en France à la fin de 1835 , il songea aussitôt à mettre à profit les 
études qu'il avait faites. Alors un premier atelier de construction se forma 
dans l'enceinte même de Paris. On peut dire que, dès cette époque, b Fran<^ 
entrait vraiment en possesâon de l'industrie nouvelle. Tous les secrets en 
étaient connus. Son établissement définitif n'était plus qu'une question ifi 
temps. Cependant il restait eneore de grandes difficultés à vaincre. Que de 
pièces qu'on ne savait pas confectioBn^ en Franee, parce que les outils man- 
quaient ! Et quel moyen de pourvoir à tout au milieu du travail d'une première 
formation? Les ouvrieiv même n'étaient pas encore formés; car, bien qu on 
se trompe assurément en donnant sans cesse le pas aux ouvriers anglais sur 
les nôtree, et qu'il ne manque à eeuxrd q^ d'être bien dirigée po«r surpasser, 



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DE L'industrie liniére. 397 

dans la mécanique, leurs rivaux d*outre*iner, il est certain quHl leur 
ùMt un temps d^épreuve pour se former à cette construction s! nouvelle pour 
en. D faut dire aussi que l'atelier de M. Decoster était alors insuffisant pour son 
objet, et qu'avec toutes les connaissances nécessaires pour confectionner les 
maduoes, l'habile mécanicien ne possédait pas les moyens matériels et finan- 
ciors qu'une semblable construction réclame. Afais bientôt ce premier atelier 
s'agrandit, Toutillage se compléta, les ouvriers se formèrent, et tout cela se 
fit comme par enchantement. Dès Je commencement de Tannée 1837, ce nouvel 
atelier fat en opération, et les travaux s'y exécutèrent avec ensemble. Ge fiit 
alors qu'on vit apparaître des machines de construction française à côté de 
celles que l'Angleterre nous abandonnait encore de temps en temps ; et , ce qui 
surprendra peut-être , ces première» imitations , exécutées au milieu de circon- 
stances défavorables, ne furent pas indignes de leurs modèles. Un peu phis 
taard, M. Decosler fit construire, sur une échelle encore plus vaste, d'autres 
a&iiers qui furent ouverts au commencement de septembre 1838. Là se trou- 
Tèrent eiiGn réunis, outre un outillage désormais suffisant pour toutes les 
engeaces, un nombre con^dérable d'ouvriers exercés, et une collection 
ceaplète de modèles anglais dans les systèmes les plus divers. Dès ce moment , 
Q ne restait phis de difficultés à vaincre , plus d^épreuves à subir : l'oeuvre de 
la transplantation en France de l'industrie nouvelle, cette oeuvre délicate et 
péaR»le , était entièrement consommée. 

fions avons entendu, dans l'enquête de 1888, deux de nos filateurs mettre en 
dftite que les mécaniciens français fussent, quant à présent, alssez habiles pour 
Rprodinre les machines anglaises avec la précision voulue. Us se trompaient , 
or, au moment où ils exprimaient ce doute, le problème était déjà résolu. 
Des machines de construction française fonctionnaient dans quelques filatures, 
ecatec autant d'avantage pour le moins que celles qu'on avait tirées directe- 
BKStd* Angleterre. Mais il était dit que l'industrie française n'en resterait pas 
là, et qif en peu de temps , malgré les embarras ordinaux des premiers essais , 
efle surpasserait ses maîtres. 

Do jour où la construction des nouvdles machines fut définitivement ac- 
qdse à la France, la filature mécanique s'y propagea rapidement. En peu de 
temps, dnq établissemens considérables se montèrent avec des métiers sortis 
da ateliers de M. Decoster. D'autres complétèrent leur matériel par le même 
ooTen; et comme, pendant ce temps, l'exportation d'Angleterre, bien que 
toijours lente et pénible, ne s'arrêtait pas, on vit, en France, dès le com- 
DMeemeot de 1889 , le noyau , déjà respectable , de quatorze filatures , sinon 
entièrement achevées, au moins sérieusement entreprises, et en pleine voie 
d'tiéoution. 

floQS n^insisteroni pas plus qu'il ne faut sur les circonstances particulières de 
eeteafiMitement. Qn'on nous permette cependant une réflexion sur le sort de ces 
naiëines, tà laborieusement acquises à la France, réflexion qui se rapporte assez 
Men à ce que noos avons dit ailleurs. On vient de voir qu'un petit nombre 



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208 HEYUB BBS DEUX JfONDES. 

d'homnifis, intelligens et actiù , se sont avancés les premiers pour doter le pays, 
à leurs risques et périls , de ces instruroens puissans. L'un d'eux surtout a cob- 
sacré à cette grande œuvre, et avec un bonheur rare, deux ou trois années d'une 
vie active et pleine. Peut-être une récompense était-elle due à ces travaux utiles : 
telle est liotre pensée, et nous avons été heureux de voir qu'elle ait été expri- 
mée à la tribune même de la chambre des pair» par un de nos plus illustres 
savans, M. Thénard. Au moins est-il vrai que ces hommes courageux avaient 
le droit d'espérer qu'on les laisserait jouir du fruit de leurs sacrifices et de 
leurs soins. Le pays lui-même, auquel ces machines ont été jusqu'à présents 
funestes, ne devait-il pas prétendre, après ce qu'il lui en avait coûté pour les 
conquérir, à s'assurer par elles , sur les autres peuples du continent, une supé- 
riorité analogue à celle que l'Angleterre a prise sur lui? Or, voici ce qui arrive. 
Deux ou trois ans après que cette pénible transplantation est accomplie , quand 
ni ses auteurs , ni le pays , n'ont encore eu le temps d'en profiter, deux hommes 
viennent, à la suite de tant d'autres, et les derniers peut-être, tirer de l'An- 
gleterre quelques modèles , et le premier usage qu'ils en font , c'est de les étaler 
dans une exposition publique. Ainsi , ce secret si chèrement acheté s'évente en 
un jour. Le voilà livré à quiconque, parmi les étrangers, voudra le prendre. 
La France perd l'avantage qu'elle s'était donné par trois années d'efforts : les 
premiers importateurs perdent eux-mêmes la moitié du fruit de leurs travaux. 

Notre intention n'est pas de déverser le blâme sur les deux mécaniciens aux- 
quels le tort de cette exposition appartient; ils n'ont fait , en cela , que suivie 
la pente générale et obéir au préjugé régnant. C'est, en effet, une idée reçue 
parmi nous, qu'il est beau, qu'il est grand de trahir les secrets de l'industrie 
nationale, de les livrer sans condition à l'étranger. La plupart des inven- 
teurs en donnent l'exemple, la presse tout entière y applaudit, et le gouverne» 
ment lui-même pousse à cette trahison par ses encouragemens. Le fait parti- 
culier qui nous occupe ne saurait être plus blâmable que tant d'autres du 
même genre; mais il nous est du moins permis de nous élever contre un pré- 
jugé funeste. Les réflexions que nous avons déjà faites au sujet de la non-expor- 
tation des machines , trouvent ici leur application toute naturelle. C'est avec de 
tels procédés que l'on décourage tous les efforts utiles, et que l'on condamne 
l'industrie nationale à une éternelle infériorité. 

La filature mécanique du lin et du chanvre appartenant désormais à la 
France, on se demande quelles doivent être, pour le pays, les conséquences de 
cet événement? Elles seront graves, n'en doutons pas, et pas une révolution 
industrielle n'aura laissé sur notre sol des traces plus protondes. Essayons 
d'en indiquer les principaux caractères. 

Il est permis d'espérer, d'abord, que l'invasion des produits anglais, cette 
invasion si funeste et qui s'accroît toujours, sera bientôt, grâce à la ooncur^ 
rence de nos manufactures, modérée dans son débordement. Notre industrie 
linière s'arrêtera sur le penchant de sa ruine; les produits de notre agriculture 
seront préservés d'un immense discrédit. U est vrai que la protection dés lois 



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BB l'industrie LINIÉRB. 209 

est nécessaire pour que cet espoir se réalise, car notre filature naissante a trop 
d'obstacles à vaincre , non seulement dans les embarras naturels de ses débuts ^ 
maû encore dans les conditions permanentes de notre régime économique , 
pour qu'il lui soit possible de soutenir la lutte à visage découvert. Mais du moins 
la protection , et une protection modérée , sera suffisante pour atteindre le but ; 
et comment croire que cette protection soit refusée , quand nulle autre n'a 
jamais été justifiée par des raisons si légitimes ? 

Cependant les choses ne se rétabliront plus dans leur ancien état, et la ré- 
volution commencée suivra son cours. Le filage à la main , déjà si fortement 
â)ranlé p&r l'importation anglaise , aura maintenant à compter avec nos pro* 
près manufactures, et sa condition n*en sera pas meilleure. Cette vieille indus» 
trie des campagnes ne se remettra point de ses pertes. Ces nourriciers du pauvre, 
le fuseau et la quenouille, seront chassés de la chaumière, dont ils étaient de- 
pois tant de siècles les fidèles compagnons. Cen est fait de l'industrie du filage 
à la main; quoi qu'on fasse, elle est condamnée à disparaître sans retour. 

Est-ce un bien? est-ce un mal? Bien des considérations compliquent cette 
question délicate, et l'on comprend que des esprits sérieux hésitent à pronon- 
cer. Certes, on ne peut songer, sans une sorte de terreur, à l'immense lacune 
que cette disparition va laisser dans les travaux des champs. Nos fileurs à la 
main se comptent par millions; ils sont laborieux, ils sont pauvres; et qm 
pourrait voir sans une émotion profonde cette multitude privée tout à coup de 
ion modeste gagne-pain? D'anciennes habitudes, des habitudes invétérées, 
seront détruites. Plus de travaux intermittens dans les travaux champêtres; 
phs d'occupations pour cette population invalide de femmes, de vieillards, 
dinfirmes , que la culture n'employait pas. Avec ces occupations disparaîtront 
aosâ les restes des moeurs patriarcales. Adieu les réunions à la veillée, et tous 
ces rassemblemens paisibles qui faisaient le charme du foyer domestique. Nos 
populations rurales , si constantes dans leurs allures , auront à se faire une 
existence nouvelle ; et qui peut dire de quel trouble , de quels déchiremens une 
semblable révolution sera suivie ? 

Une de ses conséquences inévitables sera le déclassement des masses. On a 
remarqué souvent, peut-être sans en définir la cause, qu'en Angleterre les 
deux tiers de la population peuplent les manufactures et les villes , tandis qu'en 
France 25,000,000 d'hommes sur 33,000,000 sont adonnés aux travaux des 
diamps. Pourquoi cette différence? Ce n'est pas seulement, comme on l'a dit, 
parce que l'agriculture est plus avancée en Angleterre qu'en France, et que 
les travaux s'y exécutent à moins de frais; c'est encore, et bien plutôt, parce 
que les cultures différent, et que les travaux n'y ont pas généralement le même 
d)jet. L'agriculture anglaise est moins variée que la nôtre : trois ou quatre 
branches, riches, mais peu complexes, en constituent le fond. C'est d'abord 
la culture des céréales, non-seulement du blé pour la nourriture des hommes, 
mais encore de plusieurs autres espèces de grains pour la nourriture de cette 
multitude incroyable d'animaux dont le pays est couvert, et pour la fabrica* 

TOMB XIX. 14 



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^^0 f^EVjUB DjBS.PBUlC fiOKWS. 

tîon de la bière et des eaux-de-vîe de psdas, dont il se fait en Angleterre upe 
si prodigieuse consommation. Ce sont ensuite les |>âturage8 pour les moutoi», 
jes prairies artiûcielles, et certaines plantes sarclées : toutes cultures qui laissent 
reposer rhomme, et qui , à des degrés divers , s'ex^écutent avec un p^tît nomlKe 
de hras. A côté de ces cultures la France a ses nombreui^ vignobles, qui de- 
mandent des travaux répétés et des soins assidus ; elle a ses champs immeoçes 
de Un et de chanvre, qui appellent la main de Thomaie dans tous les temps; et 
outrç qi)e ces deux cultures exigent plus de travaux que les autres, elles sont 
suivies chacune , après la récolte , d'autres travaux de préparation qui s'exé- 
cutent encore sur les champs. Voilà ce qui explique Fétrange disparité qui se 
remarque dans Ip constitution sociale des deux pays. Mais parmi les causes qui 
contribuent le plus à |ixer dans les campagnes une si grande partie de la 
population française, il faut compter au premier rang Timmense dévelop^^ 
ment du filage et du tissage mapuels. C'est dans oes deux branches d'in4l98- 
U'ie, surajoutées aux travaux agricoles, quêtant dliQomies trouvent leur si^ 
^çistajice. Vienne le «moment où ces 4<bux ^urce$ d'entretjien ajoront tan, il 
faudra bien. qu'une partie de cet^ pop^lation exubécai^te aille sefluer daps 
lescjtés. 

Un autre changement pou moins ien^arq.uable se prépare daps la divîsipn 
de la prop)nété. Çp efiget, l'e^fsli^qe dapi le$ ^capipagpes de cette double ip- 
^ustrie 4u Qlage et 4u tissage à la ipain n'a p^ ifé çan$ ioflp^pcfs çpr fsfi 
extrême mprcell^ipept des prof^rié^és q^ tapt d'homp^^ .éclairés (jéploioept. 
^0}is ne 9pniin.e^ p^ç bien çionyaipcp , h vrai iij» , q^e c^ morcelleg^jppt ff^ffB 
s^vec lui tojiis ies jnc^nvénieps que l'on $igpale : peut-être ç'adapt^e-MI ^Sflfi 
biep à l'organisatiop sociafe de la France, et r!^n4-il mieux qp'up ^ul^ 
système à ses besoins, sauf pourtant le^ cas où il s^ bjeurte pour ainsi iife 
pQntre djcs lois qui ne l'ppt point prévu. Mais il est cjair qu'il cessera quand il 
«aiura perdu sa raison d'être. Dans les pirovincesoù l'ipdustiîe linière est e;n hon- 
neur, la pqssessiQp d'up hec^arie die terre suffit pour assurer à toute une famillf , 
avec l'indépendance, la satisfaction de ses premiers besoins. Dans la maîspç, 
les femnaes filent et les hcunipe^ tissent : jC'^t ce travail exécuté près du foyer 
^i procure le fonds de leu|r subsistapce cppip^une; ppiç, quand le soin de legr 
petite proppété les réclame, libres qu'ils sppt de dispp^r de leurs heures, ^ 
Tpnt ensemble vaquer à d'aubes ^ay^ux sur les champs. Du jour ou rinduf- 
\rie Upière se sera retirée dans les manufactures, ces existences ^ront mn- 
tilées; il s'y |era comme un vide; l'exploitation de ces petites propriétés ne 
suffira plus pour les remplir. Que si les membres de la famille vont chercha 
eux-mén^es dans les manufactures l'équivalent de l'occupation domestique 
qu'ils auront perdue, enchaînés désormais par la règle invariable d'un travail 
quotidien, i)s n'auront plus le loisir de donner à leur propriété les souis qip 
lui sont dus. Force sera d*y renoncer. Ainsi, toutes ces propriétés parcellairiQS 
s'évanouiropt pour ^ller se fondre dans les grandes : changement regrettable 
peut-être, si l'on devait regrjettar ce que le progrès naturel des temps a dét^iit. 



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m L'fiwusms LimAm. 211 

CeKt aind que la Févolotion êo ob m^ dans rindiKfirie dn Kii rènhiera la 
soâélé£r2urçaÎ8eji»4iie dans ses profondeora. EUe sera bien auCrement grate 
ea eela que la réYokition anaiogite qui s'est faite dam Findustne du celefn. 
Celle-ci s'est manifestée, pour ainsi dire, à la suriaee de la société; éfie en a 
changé , embelli leacootours; Fautie la modifiera dans sa oon8tttutioB iatiiiA. 
fl n'est pas élooiiaiit que ces innovatioDa soienl^ envisagées atec terreur par 
des honunes réfléchis. Us j voient aveé raisDn une caote de vires souffiranee^ 
peur nos populations rurales; soufËranoe» passagères, il est vrat, mais pro- 
fondes et douloureuses. Ils y voient de plua une aitératioii durable dans nos 
mâouvB, qiû se coossrvaîetit pures dans les campagnes et se corrompront dans 
kivilles. Assurément, cescraînieB ne sont pas sans fondemem^mais'il né fant 
pat les pousser jusqu'à rextréme. Il n'est ptt bien sdr d'i^rd que céitte pd^ 
ptUation infime des campagii eë sest, en effet, air milieu de ta vie presque vé^ 
g^tive <|a*elle mène, douée dHme moralilé plus haute que la population ac- 
tive de nos villes. Quant aux souf&aneea qu'elle aura sans doute à endurery 
outre qu'elles ne seront que passagères, eHéa ne seront ()èut-étre pas atissl 
9ran^8 qu'on l'imagine. Le fibga à hK mam ne sera paa détruit en un jour. 
Long-temps encore il disputera le terrain pied à pied à nos ma n ufa c t orea, et 
esUes^ d'fûUeuia ne s'élèveront pos toujours sur ses ruines : elles se pteéer oàt 
sswent à aia oâtéa^ en agrun&sant looerele où Findustiiè Knlère avait à 
s'HAcroèr. Quelques refogearestéroiit même à nos filem^^ car il exiile des em- 
plois que la mécanique n'est péaenoore prêle à usrtrper sur eut. Le tissag» 
prospère et prospérera long-^emps dans nos campagneÉr où il oc^perd bléÉ 
des bras; car il n'a pas encore, lui, de concurrence bien sérieuse à redotiter 
de la partdu tissage mécanique, et FexSension de la filature en France ne pe/kit 
que con^ibuer à lui donner unnoitvel élan. Enfin, les mamiftletures elles*' 
m&nes absorberont une portion eofisidérable de ce^poindaiion déshéritée, et 
la partie la plus faible v la phis nilulbile anx travaut rudes , left femmes et les 
enfims.. Après tout, aux maux réels qu'il est permis de ei^aîndre , on peut en>' 
tievoir, d^ à présent, de magnifiques compensations. 

La plus belle de ces compensations sera, sans contredit, l'extension de la 
culture du lin et du chanvre, culture déjà si étendus et si riche. Nul doute, 
en effet, que la filature mécanique ne donne une valeur plus grande aux pto- 
dufts de cette culture, en même temps qu'elle en augmentera l'usage. C'est à 
son détriment que la consommation du lin et du cbanVre avait été refoulée 
depuis vingt ans par la consommation toujours croissante du coton. Une réac- 
tion va se faire, réaction dont notre agriculture profitera. Elle s'est déjà ma- 
nifestée en Angleterre d'une manière bien sensible : elle sera plus rapide , plaS 
étendue en France, où l'industrie du coton n'a pas encore jeté d'aussi pro- 
fondes racines, et où les tiasus de lin ont toujours conservé leur place dan^ les 
habitudes ^ dans les goûts. Ge n'est peut^tre pas que Findustrie du coton 
doive reculer et s'amoindrir à son tour, encore moms qu'elle soit destinée à 
dis^rs^tre. A Dieu ne plaise qu*il en soit ainsi ! Il y d plaee en France pour 

14. 



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212 RBVUB DES DEUX MONDES. 

les deux industries rivales , et , avec le progrès de la population et de la richesse, 
<sette place va s*agrandissant de jour en jour. Mais l'industrie du coton se verra 
arrêtée dans ses eropiétemens successifs, et celle du lin reprendra le premier 
rang qui lui appartient de droit. 

Jamais plus belle conquête n'aura été feite au profit de notre agriculture. Le 
lin est, en effet, de toutes les plantes que nous cultivons la plus prédeuse et 
la plus riche. Outre ses tiges auxquelles l'industrie des tissus donne une valeur 
si grande, elle produit des graines qm fournissent une huile abondante et dont 
le résidu forme tout à la fois une excellente nourriture pour les bestiaux et un 
précieux engrais. Elle a sur bien d'autres plantes , et par exemple sur les vi- 
gnes, l'avantage d'occuper les meilleures terres, et celui , non moins considé- 
rable, d'en changer souvent. Par là, elle alterne avec le blé, et forme avec lui 
le complément d'une riche culture. Pour juger de la valeur de cette plante , il 
suffit de dire que, dans les cantons où elle se cultive avec quelque suite, c'est 
elle qui forme, avec le blé, le contingent de l'impôt. Que cette culture aug- 
mente seulement d'un quart sur la surface de la France , et ce n'est pas porter 
ses espérances trop loin , elle réalisera bien au-delà de tout ce que la betterave 
pouvait promettre. 

Il est permis aussi de compter pour quelque chose l'établissement de plu- 
sieurs centaines de manufactures nouvelles qui remplaceront, certes , avec un 
grand avantage pour l'état et pour la population elle-même, cette industrie 
des campagnes, qui ne traînait , après tout , qu'une existence chétive et misé- 
rable. Ne médisons pas des manu&ctures, dles sont la force de l'état et l'ome- 
ment de nos cités. 

Mais , pour que ces espérances se réalisent, il faut que notre filature mécani- 
que, désormais affranchie, soit en position de lutter avec avantage contre la fila- 
ture anglaise. Il faut qu'elle reprenne à cette dernière le marché national envahi; 
en un mot, il faut que l'importation anglaise s'arrête. Autrement, plus de 
compensation possible : industrie, agriculture, tout périt à la fois, sans dé- 
dommagement et sans retour. U s'agit donc d'examiner si cette industrie nais- 
sante est vraiment en mesure de remplir la tâche qui lui est dévolue, et à 
quelles conditions elle le sera. 

A la considérer dans son développement actuel , notre filature mécanique 
se réduit encore à de bien faibles proportions. En voici la statistique , aussi 
exacte qu'il est possible de la faire quant à présent. 

Au commencement de 1839 , et même dès la fin de 1838 , H existait, en écar- 
tant les projets assez nombreux qui n'avaient pas reçu un commencement 
d'exécution, quatorze entreprises sérieusement constituées. Dans la suite, 
'le nombre ne s'en est point accru; circonstance assez remarquable et qui 
semble d'un mauvais augure pour l'avenir. En effet, tous les établissemens 
qui fonctionnent déjà, et ceux même qui s'élèvent en ce moment, ont été 
entrepris à une époque antérieure à l'enquête de 1838. Depuis lors, il y a 
eu comme un temps d'arrêt. Ce n'est pas qu'il ne se soit encore formé des 



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DB L*11IDUSTRIB LINIÉRE. 213 

projets nouTeaux : le nombre en était grand dès Tannée dernière, et il s'acerott 
de jour en jour ; mais ces projets sont demeurés jusqu'à présent sans résultat. 
(Test qa'on s'attendait autrefois au concours du gouvernement et à la protec- 
tion de la lot , et que cette protection , souvent promise, ne s'est pas encore 
réalisée. Toute cette situation peut se résumer en deux mots : depuis plus d'un 
an le gouTernement délibère et l'industrie attend. 

Cependant les choses ne sont pas demeurées absolument dans le même état. 
Le temps a été mis à profit en ce sens que les établissemens qui étaient l'année 
dernière en voie de formation ont poursuivi leurs travaux. Les uns sont sortis 
de terre; les autres, plus avancés , ont augmenté leur matériel et formé leurs 
ouvriers. Malgré cela , nous ne comptons aujourd'hui même que huit établis- 
semens en pleine activité; ce sont ceux de MM. Scrive, à Lille; Feray, à Es» 
sonne; Malo et Dickson, à Dunkerque; Liénard, à Pont-Remy; Berard, à 
Bâair; Gachet , au Blanc; Giberton , à Vemou , et Mercier, à Alençon. De ces 
établissemens, les trois premiers ont été montés avec des métiers de construc- 
tbn anglaise, les cinq autres avec des métiers sortis des ateliers de M. Decoster . 
Ils font mouvoir en tout 14,880 broches; savoir : 

Celui de Lille. . . * 2,500 broches. 

— Dunkerque 600 — 

— Essonne 1,800 — 

— Pont-Remy 4,380 — 

— Bélair 300 — 

' — Le Blanc 3,440 — 

— Alençon 1,060 — 

— Vernou 800 — 

14,880 broches. 

A cela on pourrait ajouter deux métiers de cent broches chacun, l'un de 
construction anglaise, l'autre fourni par M. Decoster, qui fonctionnent dans 
rétablissement de M. Vayson , à Abbeville; mais nous avons déjà dit que cet 
établissement n'est pas une filature. 

Le prodidt annuel de ces 14,880 broches peut être évalué , en prenant pour 
moyenne 45 kil. par broche , à 669,600 kil. de fils. C'est peu de chose assuré 
ment, et une semblable production mérite à peine de figurer dans la produc* 
tion totale du pays. On trouve, à la vérité, un résultat un peu plus satis&isant 
ai l'on tient compte des établissemens qui s'élèvent. Malheureusement les fon- 
dateurs de ces établissemens, en s'adressant à l'Angleterre, non-seulement 
pour en obtenir des modèles, mais encore pour fabre dresser un matériel com- 
plet, et quelques-uns même pour faire construire les bâtimens, établir le 
moteur et composer leur personnel , n'ont pas pris la voie la meilleure ni la 
plus courte, et il est difficile de dire à quelle époque ils commenceront à ob- 
tenir des produits, après avoir triomphé des embarras qu'ils se sont volontû* 
remeiit créés. 



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2li RBTBB t/BS DBUl: MONPBd^ 

Si Fem jtige de rimiyertafiee des établittemens qui exisieiit fstt la Mimie de» 
Gapitawt d€»l ils disposetrt^ on trouvera que le p\m emuridéfaMe delonsesl 
cehii de la société Maberlej, fondé pfèed'AbbeTîlle, afveeBBeapitBl4e4^CO0,00tf 
de fraoes, suseeptible d'être porté à ((,006^000. Après kii tient FéUÉbliaseMMbY 
de la sôtiiété de Botdogne, capital 2f400y00e francs; p«is esM de M. Liéttvd, 
à Pont-Remy, capital 1,500,000 fr. , et cehd da Blsiie, csfpftid l,>00,00afr4 
Biais, en ne tenant compte cfoe de la puissants aetuelle de prodtiatitfn, il Mt 
placer an premier rang la belle filatore de M. Liénard 4 à PonMlemy, 4«l lyt 
déjà mofQvoîr plus de 4^000 brecl^es, et ne tardera pas àeà posséder 6^600. 
Ge magnifique toblissement, monté ayee des madùnes tentes de eonstfw)^' 
tîoft française, se place a«jourd'hBî hors Kgâe. Par son heareuse sittiatiotf^ 
anssi bien que pbr Texcelleiite eompeeition de son matériel et la capacité 4e 
rbomme qui le diHge , if semble réservé au pHis brillant avenb^. La labdcasle» 
y a été long-temps interromime pour des travaux d'àgrandisseméBtv mais eié 
a été reprise V avee m> Ks^râblement d'aethrtté, au mois d<$ juin dernier. ÏM 
fils produits au mHie» même des pteralcrs embansas de estte reprise sont atf 
nombre des plus beaux que nous ayons vus^ 

La somme totale des capitaux engagés dans notre industrie linière peut être 
estimée à 20,000,000 francs. Tout cela est encore bien peu dé cbose ; m^Js 
il ne faut pas tant consictérer, dans une industrie qui débute, son développe- 
ment actuel que ses conditions dé vitalité et sa puissance d'accroissement 
€*est sous ce dernier point de vue que nous allons Fenvisager, en observant sa 
marche aussi bien que les circonstances au miliçu desquelles d&e se produit. 

Certaines erreurs ont été commises au début dans le choix des noodèies, et 
ces erreurs, il importe d'autant plus dé les signaler qu'elles se renouvellent 
encore de temps en temps. Nos premiers importateurs, éblouis par les pro- 
diges que la mécanique réalisait sous leurs yeux de Tautre côté du détroit, se 
prirent d'une sorte de respect superstitieux , qui ne leur permit pas de m^tre 
en doute rinfailllbilité des mécaniciens anglais. Ils regardèrent comme des pre> 
grès toutes les Innovations tentées par eux et les adoptèrent, aveuglément. Les 
progrès accomplis étaient d'ailleurs strée ens , qu'il était assez naturel de penser 
que l'on marchait toujours, et il était bien difficile de v^fier le fait, puisque 
les procédés de la fabrication étaient inconnus en France, et que les fitatores 
an^alses étaient inabordables. De là vient que nos fabrîcans acceptèrent aree 
confiance tous les remaniemens qaW avait plu aux constructeurs anglais d'e»- 
stfyer. Ils ne se demandèrent pas ^Is étaient les meilleurs modèles dé ma^' 
chine», chose diOftoile à constater afors , mais quels étalent les plus nouveaux , 
leur nouveauté même étant à leurs yeux l'incontestable preuve de leur mérite. 
C'est cette idée, fausse à bien des ^ards, qui en a conduit plusieurs à faire 
de mauveris choix. 

Parmi les remaniemens exécutés depuis quelques années, le phis coiraidé- 
rable est la subs^utioà du système à vi» ov spiraUf au système à ékûfneÈ. 
Sur quoi porte oe remaniement? Est-ce une innovation plus ou moins heiK 
xeuse dans les procédés de la fabrication.' Nullement : ces procédé» n'c^ soM 



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pas même altérés. Ceet un changement dans les ressoirts des macbiœç» 4^s 
îa man^re 4e transmettre le mouvement; obangement purement mécan^jHie, 
et qui laisse de tous points Tart du Qlateur Intact. ^ deiox mats , voicîen^uoi 
ee remaniement cousiste. Dans Tanciea système , qm est encore générialiemant 
en usage en 4>ngleterre , les rangées de peignes qui i^ont d'un appareil à Tartre 
4ans les machines préparatoires, telles que la table à étaler, les étirages et le 
kinc à broches , £ont mises en mouvement par des chaînes tournant autour de 
ieux arbres en fer placés h chaque extrénnté de Tencadrement. Ç» çhivùoes 
poussent en ayant des barrettes qui portent les aiguilles, et les ramènent c^n- 
«dite par dessous , de manière à former un mouvement continu. Les extrémités 
des barrettes sont du reste fixées dans des coulisses qui règlent toyr mouveii^t 
«t les soutienn^t. Dans les machines plus nouvelles, les chaînes sont rempla- 
cées par des vis ou spirales. Deux vis placées de chaqipe côté de renoadremapt 
font marcher les barrettes en avant; deux autees vis plaeé» apus les pne- 
mières les ramènent. C'est cette simple modification , regai^ée fort mal à 
propos comme une invention , car l'usage des vis est connu depuis iong-temps 
en mécanique, qu'on a décorée du beau titre de syslèn^e nouveau , en lui attri- 
buant çiéme , pendant un certain temps , toute la portée d'une I^ViOlu|iel^ d^^ 
la fabrique. 

On con^nrend que la substitution dont il s'agit ne change ep rien la iv^ture 
4e l'opération , Qi ses effets; car les pe^ne? seujs opèrent, et, qu'ils soient mps 
par des chaînes ou par des vis , l'effet produit est le i^éfî^e. Mais cette subsfî- 
JXition, à ne la considéror que ooipme une foptaisie de mécapicien, et ce n'u^ 
iguère autre chose , donne-trclle au inojns au^ nouyeties machiaeQ une wffé- 
ponté réelle sur les anciennes? Loin de là. 

fji Ai^ttant les deux systèmes en prései^ce, et en les c^omparant ayc^ soin, 
^ous ayons cherché à nous expliquer les avantages qji^e le dernier pouvait avpir 
.aor l'autre, et ces avantages nous ont paru tout au moins hypothétiques. Afais 
pour les désavantages, ils sont frappans. P'abord, les vis sont încompar^- 
|)leraent plus dures , plus difficiles à faire mouvoir que les chaînes ; ce q^e t^t 
jpécanicien comprendra facileipent. Elles exigent (jonc une plus grande dé- 
pende de force motrice, circonstance qui n'est indifitériente nulle pajrt, et^iyai 
est surtout digne de considârs^n dons un pa^ tel que la France , x>ù la p|[«p- 
. dpaie for:ee motrice, la vapeur, est à si haut prix. Il parait bien difficile d'^ail- 
Jeurs d'obtemr des vis le même degré de vitesse, même en employant unefoiyse 
plus graude.'^f I y aur^t donc tout à la fois perte de foroe et perte de temps. Ce 
n'est pas tout. On comprend que les peignes agissant constamment sur la 
matiène, dont ils sont destinés à maintenu: les filamens , en ^retiennent à cha- 
j^ie fois qjuelque chose , et sont par conséquent sujets à s'eiagorger. Eh bien ! 
4ans le ^^tème à chaitnes, cet engorgement esit toujouis prévenu ou réparé. A 
mesmie que les binettes amyeipit à l'extrémité de l'encadrement , .et qju'^les 
passeot dessoios pour revenir sur levrs pas , elles se renversent , ide manière ^e 
les pointes des aiguilles sont alors fournées en bas. Op a donc pv disposer sous 
^encadrement une petite brosse, qui to^ru(e 3ans ee$9e dans m 3eQS oppo^ f^n 



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216 REVUE BES BEUX MONBES. 

mouvement des peignes, et qui nettoie régulièrement les aiguilles sans que 
Touvrier ait à s*en inquiéter. Dans l'autre système, rien de semblable, id, 
quand les barrettes arrivent à Textrémité des vis supérieures, elles ne se ren- 
versent pas, mais, retombent perpendiculairement sur les vis inférieunes, qui 
les ramènent ainsi dans la même position , c'est-à-dire la pointe des aiguilles 
tournée vers le baut. Cette disposition est d'ailleurs inhérente à remploi des 
vis. Nul moyen alors de faire agir la brosse. Par une bizarrerie inexplicable, 
qm montre que Tesprit d'imitation servile se rencontre quelquefois avec Tin* 
tempérîe d'innovation , cette brosse a néanmoins été conservée dans le noih 
veau système; mais il suffit de jeter un coup d'œil sur les machines pour re- 
connaître qu'elle n'est plus là que pour la forme , qu'elle n'y a été mise que 
par imitation. Elle n'agit plus que sur le dos des barrettes , sans attdndre les 
aiguilles. Autant vaudrait qu'elle n'y fût pas. On dirait , à la voir agir aina 
dans le vide, qu'elle n'a été conservée que pour rappeler ce qui manque à ces 
machines, et pour attester l'imprévoyance du constructeur. Les aiguilles s'en- 
gorgent donc sans que rien y remédie. Pour les nettoyer, il faut de toute né- 
cessité arrêter le mouvement et suspendre le travail : nouvelle perte de temps, 
qui devient bien sensible quand elle se renouvelle tous les jours et qu'elle se 
répète sur un grand nombre de métiers. 

Ajoutez à cela que ces machines sont plus pesantes que les autres; que les 
rouages en sont phis compliqués et plus lourds ; qu'il y entre par conséquent 
plus de matière et plus de main d'œuvre , en sorte que le prix en est plus élevé 
d'environ un cinquième; qu'en raison de cette complication même des rouages, 
jointe à la dureté du mouvement, les accidens doivent être plus firéquens et la 
détérioration plus sensible; qu'en outre le corps du métier y est comme en- 
caissé dans ces énormes vis, qui l'obstruent de chaque côté, de manière 
qu'il est impossible de pénétrer dans l'intérieur à moins de tout démonter, ce 
qui rend les réparations plus difficiles, et vous comprendrez à combien d'égards 
ces machines sont inférieures à celles qu'elles prétendent remplaoer. Quels 
avantages ne faudrait-il pas pour compenser tous ces mconvéniens? Et que 
sera-ce s'il est vrai que les avantages sont nuls? Ce n'est pas qu'après tout ces 
machines ne soient d'un beau travail ; la combinaison en est ingénieuse et 
l'exécution parfaite. Nul doute qu'elles ne produisent de tout aussi beau fil que 
les autres, puisque les procédés de la fabrication n'y sont pas altérés; mais 
dans l'usage elles sont vaincues par les anciennes, en ce sens que, tout en 
coûtant plus cher, elles demandent une plus grande force et donnent moins 
de produits. 

Telles sont pourtant les machines que plusieurs de nos fîlateurs ont adop- 
tées. Si nous sommes bien informé , ce système n'a pas fait fortune en Angle- 
terre, où l'on savait déjà par expérience que les tentatives de progrès ne sont 
pas toutes heureuses, et que dans les combinaisons nouvelles il y a toujours 
à prendre et à laisser; mais il n'a que trop bien réussi auprès des filateurs hi- 
expérimentés du continent , qui se sont laissés séduire par ces mots magiques : 
système nouveau. Il a suffi que ce prétendu système eût apparu le dermer, 



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DB l'industrie liniérb. 217 

pour que ron crût, en Tadoptant , se mettre au nWeau des progrès aoeomplis. 
Il est à craindre que ce choix mallieureux ne laisse certains de nos filateurg 
dans une position d'infériorité relative %1s-à-vis des filateurs anglais* S11 ne 
les empêche point de lutter avec eux , quant à la qualité des produits, il leur 
nnîra du moins dans la rapidité de Texécution , et par conséquent dans Téco- 
nomie du travail; et qui ne sait que l'économie est a^jourd'hui le dernier 
terme du problème industriel ? 

Cependant Terreur n'a pas été générale. Parmi ceux de nos fabricans qui se 
sont pourvus en Angleterre , plusieurs y ont échappé , soit parce qu'ils ont pa 
se ii?rer à un examen plus attentif, soit parce qu'ils se sont adressés à d'autree 
constructeurs. Quant à ceux qui ont acheté, leurs machines en France, ils en 
ont été fadlement préservés; car, dans les ateliers de M. Decoster, qui ont été 
jusqu'à présent, en France, les seuls ateliers de construction pour la filature 
du lin , les deux systèmes sont depuis long-temps en présence, avantage qu'on 
ne trouve guère en Angleterre, et il a été possible de se décider entre eux après 
un examen comparé. L'expérience personnelle de M. Decoster lui a d'ailleurs 
permis de diriger les choix de ses diens. Déjà même les vices de ce système ont 
été reconnus par plusieurs de ceux qui s'en sont servis. On nous assure que 
M. Feray, qui, lui aussi, avait cru devoir renouveler en partie son premier 
matériel , pour adopter les machines à vis, a renoncé depuis lors à leur emploL 
L'erreur est donc déjà signalée, reconnue , et il est vraisemblable qu'elle ne se 
propagera point. Il est vrai que les deux mécaniciens qui viennent de se mettre 
sur les rangs pour la construction des machines à filer le lin , MM. Schlum- 
berger et Debergue, ont précisément adopté, comme on a pu s'en assurer à 
l'exposition des produits de l'industrie, ce même système auquel d'autres plus 
avancés renoncent (1); mais ces erreurs particulières ne sauraient plus être 
contagieuses, du moment que la supériorité des deux systèmes a été seulement 
mise en question , et que tous les moyens de comparaison existent parmi nous . 

Au reste, le point important est obtenu. La grande difilculté, celle qui 
oonâstait à construire les machines en France avec autant de précision qu'en 
Angleterre , cette difficulté dont nos fabricans s'embarrassaient encore l'année 
dernière avec si peu de raison , n'a pas arrêté long-temps nos constructeurs. 
Tout le monde a pu se convaincre , en voyant à l'exposition les essais de 
MM. Schlumberger et Debergue , que notre mécanique est plus avancée qu'on 
ne le supposait; car, bien que les machines exposées par ces deux construc- 
teurs ne soient pas, selon nous, du meilleur système, à ne considérer que 
l'exécution, elles ne sont pas inférieures à leurs modèles. Déjà les choses 
ont été poussées plus loin dans les ateliers de M. Decoster, où, dès l'année 
dernière, la précision anglaise a été surpassée. Cest ici que nous devons nous 
arrétor quelques instans sur les travaux de ce mécanicien distingué, auquel 

(1} M. André Kœchlip, d'Alsace, qui entreprend aussi la construction des nuH 
chines, a adopté le système à chaînes. 



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2i^ REtÛB ra^ Mtn MON^B». 

n6ttë tttdiUtte doit eu gtànde parrtiaison existenee aetaellé , et snl^ qui i^t^dêe^ 
nôiïs pouvons te dfi^, le méillettr espoir de ses succès futdt^. 

Ceist âSssuréthieiKt tme éiroonstance fort hedreuse pour là France, qu'ati mo*^ 
nKént Où fa( itràtuite tùétàsttûqUei essayait de s'y produire, il se soit rencontré oH 
horn^^ C[(û eti Cbttnâlfinaît d'avance tom les secrets pour les ti^dk étudiéB sitf 
leâ tfétix. Qfué'd'embaFk'afS dfcf tOûs les genres^ que d'erreurs et de ftrut pas eeitt 
heureuse rencontre ne nous a-t-elle point épargn)^? Oà en serîoDS-iMMMi Mtt 
céfà , et (Itretleâ épfettvés n^auitotis-notô pas eAoofe à stAI^ .^ l'exfiéHenoe l^ 
hiétt pYôuté'; 6ar, dés ttùîs ttécauibien^ qui (mi eMtrétn^, eH ébàeattéiÉ» avet^ 
]tf . ï)èé<)5ter, ra cottsftM^tr dlM macfafiMiv V^ ^ A'M eiiMi^ parv«kiti it 
nîetM la ^Mâoiièi^ fitMlie eà jeu, et d'auto pM, di^ n^élàblîsàeiMeiisquf 
offf tôSàyé de se motrtef a^tte éei rtiétiers de coh ^ Utte C wi' éngiatoè , fh^is tfeth 
léA^éftt, fes pltoàMiétts, déttt étt attr^flé, tatâidS^ que léé aoÉres i» débattent 
eàcbré à« Mliiëti de dftSùUltés sans; emt l'eualssflfMés; sous lés^Mles il est à * 
cfalntfre que ptusiéui» lie to<5condbeiM , avatft même que les thrvaux i^àfenx 
cùtùmeticé. B^iS oé qui est plus heureux encore, c*esf ^e cet avantage d^a^ 
v61r éhidïé la filatui^ en Angleterre sôit échu à Putf de ces horihne^d'éltte qui 
sàvaiit f£60iidei^ tout Ce qti'tfs touchent. 

iLieû û'é^Xe PàiàlSvîté déplbyée par M. DebOstei' daitt PacisompRsseiiietft dé' 
la tâché qu*it àVâlt eUti^ptise. On eU jugera par le éiniple l^approchtinèlit de 
quéî^ùéà taM, Apti» kott téunnr en France, vers le commencenmnt de 1836, 
il exécuté seul , sàtts aielieïr, sans ouiSIs, sans ouvriers', n'ayanft pour étaUisÉe- 
ment qu'ulîe chiaiubi^, et pour ikioteur qu'utile nmpfe manivelle, deux cent 
qùatré-vîngt-àetif brôèhés, ^u'il MVre pour essai à l'établissement dé H. Lié^ 
nafd!, à Pont-Rehiy. Tel eàt son point de départ. Quelques capitalistes luf 
\iennent alors en aide, et notamment M. Liénard luî-méme, capitaliste ausst 
éélairé qu'indùstiTél habile. Bientôt sa sphère s'agi^andît. Dès le coihmeàeé- 
ment de f83ï, 06 té voit à la tête de deux ateliers ; l'un, éû passage Laurette, 
de soixante pîéds dé long sur dix-huit de large; l'autre, rue Notre-Dame^Ié^ 
Cïiamlps, de cenft vingt pîedà dé long sur vingt de large, et qui ont pour mo- 
teur un manège à deux chetaux, avec deux chevaux de rechange. Quatre- 
vingts ouvrieris y travaillent sovA ses ordres, tous recrutés en France, tous 
formés par ses mains, sans lé secours d'un seul ouvrier ni d'un seul contre- 
iiiaitre anglais. Avec leur aide, il commence à livrer des métiers à trbiâ fila- 
tures. Êîen des choses manquent encore dans ces ateliers trop étroits, et no^ 
taniuient piusîeurs outils ; car la plupart de ces outils ne sont eux-mêmes rieff 
moins que des machines complète^, qui occupent me assez large place, et Ue 
s'établissent pas à peu de frais. On ne trouve pas même dans ces ateliek^ M 
inoctèles des machines, et Ton e^ encore réduit à travailler sur de simples des^ 
sins rapportés d'Angleterre (I). Malgré cela, le travail marche, et les métiers 

(0 Les modèles comniandés par M. DecOster à hr fin de Me^ n'ànrivèi^eàt à lettr 
<Jcstination'qu'àlla fin de 183S. 



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neietfèdBiiipMiteB f^^x^fmàmw (m Im Af^tMf fm- 
mêmes ooiis MiRrenC. 

£b iS38, UQ {imHrel ét^WiiseBieiit s'^èw dans )a piie Sla^ski». ClalwTfH «t 
jM tout d'une pièee, 6uv uo terroki aiifaïava^t iaDoeoptéf-dt d^as des piopcvr* 
j|îMie{»lii»TiistBS,digBe8 99findea«aolôet-Il a powr o^olepr une mae^M^e à 
99peiv 4a la {Droe d^ doip^ ehevanir. T^aami m vem deii#pMiliae 19^« il 
eaBBMBQifiea traraiK le i^eelobse. Su pe^ de t^niget «la y ^mt rà^uMa pn 
^iMidiieooDsîdéiaUBd'oaTviersliab^ et^jcU plupyt^diiakp^mpdèlei^^^p^s 
te omâls. Oèa le ixwiaeiiwieBieiit; de l^BIO, ^\§ ^iia^pràa Aw l^il^ délits 
fB'oQ viepi devoir^ ci^4lMàm%}m9$^ i^^ a«|L deu^ aiiliii^a, liras k l'JMv^* 
tiîe Ênnçaiae de dix4iiiit oenls à deux laille teopbaç W ^(91^, jaip <mH^ 
un oombre ooosidérable de pièœs et de machip(Qj»da tQuagipKe^ fl^Hls 1^ op^ 
lalioiis pc^paraftoiies ou {urétinihiaiies, et M acbàve ^ HH^mer (Biof jpyk^^res, 
païaû iasq jae il f M-ggipwnt laadeiix^^ 0QQ8id(^bi^4e <^Ief gMS ppgspqiié- 
doDsjuafu^piâse^t. 

Qbî u'appbûpdiiak iee^ 90lMlé PiÛW^t^? (G'^et p^ieU^^fil^ HqIqb Mqs- 
inea pi^wiwips^ta^eufu^o^stitute. Par)al|^,.<«Biii d# lipeftat^p^dui 
eatélé ^^nez b^ueoiL m 98m b^esfour ii'avaip pn^f^^P^Wl TAffglejtiiffe, 
#otélé eseoipts^e ises tribulatif^as qui oiH a«^Mé li» «ulgres. |lsfpfpp(t p<\9^ 
à s'inqpipéMr, eau^^à, de ^ l^ima^a d^fii^ve d^ Im» i^fih^mmm^i fis 
n'ont pas épuisé dans le tranri} 4a eeftd âNrmatfeo^ 9l'ii^il^iJiep^ 4'#Pfn;ie 
«rde nspemoes ; ils a'oirt eu gu'è Mtir, q^aqd las Mti«a99 9'ei»4aîfM; pas, 
iH tenr^pM^ieii i^iail «rg^iiisé de lni-nAaie, gflt^s U^yail , saiiB tei^uai, |Q»4md8 
te UKÎIlepwi jeonéitiQus po6si|)les, eominB si rindunNe exteaH ep Wxm» 
lupujs ^^teglaos. Mie a été la fiMjUté et la vapidiléde teirmanste. /qu'ils wt 
de?anoé de bien loin la plupart de ceux qui étaient entrés avant eux dans la 
carrière. Exempts des soucis et des embarras de l'organisation première, ils 
ont pu aussi , mieH eu pius tte fue les àuttesySoigBerietraml de la fabrica- 
tion, et lennierlewslêâes vers ie progrès. G^est, eu eifet, une eircoBStance 
tien resaarqualile, que a quelque part l'intention du progrès se manilieste, 
fpÊt d^ins I^ fila:tures montées par !)f.'Decoster; et, ce qui n'est pas moins 
$g^e d'atteption^ c'est qye, dès à présent, la production y est moins chèsre 
qu'aillesars, vérité qu'il nfm ^ait faoljs d'é^ljr p^r des pr^uv^ iriqécusables. 

4n n«li^u4ic fDQS tn^aw 4'ai^miao ai rap^deç^ sîaoutenu^, ^t qui s^ip- 
Mitnnf devoir abaMrher feaus ses iualans; M. Daaoslar ne laissait uas de s'oc- 
■cuperJoi-uiéme^ awasftodeamsaèsqiie peipoune, à» fwifactiftnneffiiiig^» 4^ 
fiôgfès. non eontapl dfavoir introduit peto à peu daqa^esateiîars tousies mi- 
lils dont on se aeit en Angletenre , et qu'à avait étudiés «wr les iieuK , il en créait 
plusieurs. On trouve aujourd'hui , dans FétaMissement qu'il a fondé , cinq eu 
six machines de ce genre, inventées ou perfectionnées par lui , soit pour rem- 
placer celles qui répondraient mal à leur objet, soit pour remplir certains vides 
léels qui subsi^ient»eacore dans les travaux niécanîques. Tous ces outils , 
dmplfô mais ingénieux, sont d'un admirable service. I)s donnent aux pièces 
qu'ils façonnent une régularité encore plus grande, en même temp^ qu'ils 



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SSO REYUB DBS DEUX MOIIBBS. 

ablrègent et idinplifient le travail. C'est par eux , non moins que par l'habilelé 
réelle de ses ouvriers, et l'admirable direction des travaux , que M. Deooster a 
maintenant surpassé ses maîtres , et que la construction des métiers est arrivée 
chez lui à un degré de perfection que les Anglais même n'ont pas atteint 
Quant à l'économie qu'ils ont produite , elle est , pour quelques pièces , de plus 
de moitié des anciens prix. Aussi, dans cet établissement, le prix total des 
machines n'excède>t4l maintenant que de 18 à 30 pour 100 celui des construc- 
teurs anglais : résultat prodigieux, si l'on considère, nous ne dirons pas la 
nouveauté de notre industrie, car là cette industrie est déjà vieille, mais Tex- 
tréme cherté de nos fers et de nos charbons; résultat d'autant plus admirable 
qu'il a été produit spontanément, sans avoir été provoqué par aucune espèce 
de concurrence dans le pays (1). 

Faut-il revenir sur cette peigneuse que M. Deooster avait emportée avec hii 
en Angleterre, et qui lui a , pour ainsi dire, ouvert la route? Nous n'en dirons 
plus qu'un mot. U l'avait beaucoup améliorée durant son séjour en Angleterre, 
et c'est à la faveur de ces améliorations qu'elle avait été acceptée par un grand 
nombre de filateurs; mais il n'a pas laissé de la retoucher depuis son retour 
en France, pour la porter à une perfection encore plus grande. Aussi, est-n 
vrai de dire que cette machine, telle que nous la possédons aujourd'hui , est 
supérieure à celle qui est demeurée en Angleterre, et que nos fabricans ont, à 
cet égard , un avantage sur les fabricans anglais. 

Mais la phis belle découverte dont M. Decoster puisse s'honorer, et qui est 
peut-être aussi la plus importante que l'on ait faite pour l'industrie linîère 
depuis huit ans, est celle du battoir propre à assouplir le chanvre; invention 
vraiment capitale, et pour laquelle son auteur a jugé nécessaire de réclamer 



(1) Enquête de 1838; séance du S6 juin. — Interrogatoire de M. Decoster : 
<( D. Ainsi, il n'y aurait, entre vos prix et ceux des mécaniciens anglais, qu'une 
différence de 20 pour 100 au plus? — R. Pour le moment, mes prix dépassent de 
plus de 20 pour 100 ceux des Anglais, parce qu'il faut encore que je fasse venir cer- 
tains petits articles de préparation , que le défaut de place m'empêche de confec- 
tionner, et à cause de la complication du mouvement que j'adopte dans mes prépa- 
rations. Il faut, en outre, les monter, faire des fhiis de déplacement, et perdre du 
temps pour mettre en activité les machines sortant de mes ateliers. Mais, lorsque 
j'aurai formé quelques sujets capables au courant de cette besogne , et que je n'aurai 
plus, comme les constructeurs anglais, qu'à soigner la construction, je réduirai la 
différence excédant 20 pour 100 à zéro. Je le pourrai , quoique en France la fcmte, 
le fer, l'acier, le charbon, soient plus chers, parce que mes ateliers seront montés, 
pour ce genre de fabrication, d'une manière plus spéciale que ceux qui existent en 
Angleterre même* Ce que je promets, je ne l'ajourne pas beaucoup : c'est dans cinq 
mois que je serai à même de le réaliser. » 

Et en effet, cinq mois après, c'est-à-dire à l'ouverture de l'établissement de la 
rue Stanisbs, ces promesses étaient largement réalisées; mais M. Decoster n'avait 
pas dit qu'il emploierait à cet effet des moyens supérieurs, qui ne sont pas à la portée 
de tous. 



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DE L*IIVDU8TaiB UlflÈRE. 221 

on brevet. U n'est pas inutile de dire qu'on n'est pas encore parvenu , même 
en An^etenre, à travailler le chanvre comme le lin. Ce n'est pas que le chanvre 
ne puisse se filer de la même manière, et à l'aide des mêmes machines; mais 
son filament, beaucoup plus dur, a besoin d'être préalablement assoupli , et 
eHte (opération , qu'on n'était pas encore parvenu à exécuter par les machines, 
s'eiécutait trop difficUement et trop chèrement par le travail manuel , pour 
que le chanvre devint, dans les manufactures, l'objet d'une fabrication cou- 
rante. Aussi ne le file-t-on , dans les établissemens d'Angleterre et d'Éoosse, que 
très rarement , avec fort peu d'avantage et à des numéros très bas. M. De- 
eoster, qui avait été témoin , pendant son séjour en Angleterre, des nombreux 
essais que l'on faisait de toutes parts pour inventer une machine propre à cet 
usage, se mit aussi à la recherche du problème, surtout après son retour en 
France, et ses efforts ne tardèrent pas à être couronnés du plus brillant succès. 

Le battoir inventé par lui a été mis en usage , pour la première fois , il y a 
près de deux ans, dans l'établissement de M. Liénard , h Pont-Remy; et, bien 
qu'il fût encore fort imparfait et sujet à plusieurs accidens, il rendait déjà de 
grands services. Dans la suite, il n'a pas cessé de s'améliorer. Aussi, sans 
prétendre qu'il n'ait plus de porfectionnemens à recevoir, on peut dire qu'il 
remplit aujourd'hui toutes les conditions d'un battage prompt, efficace, et par- 
dessus tout économique. Un ouvrier ne peut, à l'aide du maillotage qui est 
encore généralement usité, préparer que 15 livres de filasse de chanvre par 
jour, et encore la préparation en est-elle imparfaite : avec l'un des battoirs de 
M. Decoster, on en prépare 150 livres par jour, et l'opération est beaucoup 
imeux exécutée. Au reste, la valeur de cette machine a été constatée par une 
expérience décisive. C'est après l'avoir essayée et en avoir reconnu les avantages, 
que M. Mercier, d'Alençon , s'est déterminé à ne plus filer que du chanvre 
dans sa manufacture, r^lution neuve, hardie en apparence, mais dans la- 
quelle ce fabricant s'est affermi de jour en jour par de nouveaux succès. L'é- 
tablissement de M. Mercier produit aujourd'hui couramment des fils de 
chanvre du n*" 30 et au-delà. Rien de semblable n'a été obtenu en Angleterre. 
Si les tarifs actuels sont maintenus, et si nos filateurs se trouvent en consé- 
quence hors d'état de soutenir la lutte contre les fabricans anglais quant à la 
production des fils de lin , la fabrication du chanvre pourra , grâce à la ma- 
chine de M. Decoster, et pourvu que cette machine ne leur soit pas enlevée 
comme tant d'autres par leurs rivaux , leur offrir une belle compensation. Ce 
battoûr sera d'ailleurs toujours d'un grand effet, puisqu'il ne tend à rien moins 
qu'à livrer à la filature mécanique cette immense quantité de chanvre qu'elle 
n'avait pu s'approprier jusqu'à présent. Une telle découverte, bien qu'elle 
n'ait pour objet qu'une des opérations préliminaires de la filature, est à elle 
seule presque une révolution. 

Avec son outillage si complet et si riche , avec sa collection si variée de mo<» 
dèles de tous les genres; avec toutes les inventions qui lui sont propres, et 
tous les perfectionnemens qu'il a produits, l'établissement de M. Decoster se 
place dès aujourd'hui hors de ligne. Il va sans dire qu'il marche à la tête de 



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SB2 MX¥m D» Dvra honms. 

la âlature française , dont le sort est comme lié an sien : il la devanee, it la 
dirige; on pourrait dire qu^il la poste to«t entière dans ses flanos. Mais quand 
on considère le nombre et surtout l'habile rare des ouvriers qu^U occupe, 
l'actiTité surpsenante et la capacité de rhommequi te ikige^ la grandeur 
même des bâtipiens et leur belle ordonnance, enfin Fadmirable emenledes 
travaux, on est obligé d'ajouter que c^ une créatîoB d'un mère supériMr, 
digne de servir de modèle à nos industriels de toutes les dasses. Un tel éta- 
blissement honore le paj», et la France peut le monter avec oi^i^oeil. Il ast 
certain que, dans cette spécialité, l'Angleterre n'offirerien qu'on puisse lui com- 
parer. Avions-nous tort de dire, dans la première partie de ce travail, que 
nous aurions un troisième nom à lyouter aux beaux noms de MM. 4b Gtod 
et Marshall (1).' 

L'industrie qui v(Mt marcher à sa iéte un étabiiasenent pareil, nénled^ 
d'être comptée. Si son développement actuel est eoeore fiîUe, elle est au 
moins douée, autant qu'aucune autre, de la ûiculté .d'acmNiisaeneitf . £b «e 
moment , l'établissement de M. Deeoster Uvse ségulièrement à ^'industrie fiap- 
çaise de 1,800 à 9,000 broches par mois; maie sa puisMnœ de production m 
plus grande. Du jour au lendemain , ai la denipiDée était pressante , il poun^t 
l'élever jusqu'à 8,000 brodics , et cela , sans nuke^en rien à lapv^ednciioBdes 
pièces et des machines accessoires , qui man^e^toujoups conenrremment. Il y 
» même, à cêté de Fétablissement princ^ , un terrain résenré , sur feaqueiàl 
pourrait s'étendre au besoin , de mamère à porter la production au douM^; 
et l'on peut juger, partout ce qui précède, que cet accroissement ne se ferait 
fes Ipng-temps attendre , si la situation des choses le réolamait. U Usait bien 
ausâ tenir compte des travaux annoncés par d'autres constructeurs; car, lasn 
tpe ces derniers n'aient encore rien produit , et qa^'ûs n'aient figuré qu'à Vm- 
position, avec des machines fiibriqu^ tout expiés pour cHe, il est permis d'es- 
pérer qu'on les verra bientêt réaliser qiielqueaHines des promesses qu'ils qnt 
jai|f9 depuis longHtemps. 

Les choses étant en cet état, ou ne voit ipi^ ce qui pourrait arréler noire 
industrie dans son essor. La voilà , quant h h puissanoe de production , pcsr 
le moins égale à l'industrie anglaise. Ses maÂiaes sont aussi bonnes : el|es 
MTQDt meill^ires quand die aura le bon esprit de se contenter de (selles qui fe 
fabriquent en France, et qu^elle ai«ra appris à les choisir. U lest vrai qu'elle 
aura bien encore à essuj^er dans ses débuts certains embarras , cauaéa par 
rmfixf#îence des febricans autant que par rinhabileté des ouimn ; mes 
,iee9 embarras ne sQN>nt ni ausri nombreH^c ni aussi graves qu'on rim^gîne. Jjl 
filature mécanique n'est pas, au fond, d'une pratique fort difficile; ta na- 
^tnes^put si bien entendues et si parfaites, qu'dles tiavaiHe»! aeules, pour 
ainsi dire, et ne demandent à l'homme qu'une surveillance et des soins peu 
, compliqués. Quelques opérations en bien petit nombre exigent de la pact de 

{!) M. John Marshall, qui tient aujourd'hui le premier rang parmi les filatcuis de 
}jè&ùfiy est le fils et le si^çcesseur de celui dont nous p^loi^s. 

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rdtitilet' une certaine dextérité qui ne ^'acquiert que par FhabKu^e : tel est 
le rattachâge des boût6 lorsque le fil se rompt siit té métier à filer. Quelques 
autres deinanderalent aussi de la part du fabricant des connaissances assez 
plaises et une éertaine e^tpérience; telle est èelle, par exemple, qui consiste à 
déterminer fespèee de Ql quil convient ^è produire avec telle ou telle qualité 
dé iîn. Maïs, outre que ces dîfBcultéè sont peu nombreuses , elles ne sont pas 
dé nattire à arrêter ni même â entraver sérieusement là marcbe du travail. Elles 
Dé sont d*ailleurs que passagères, et disparaîtront bientôt avec le reste, ^ùrVti 
que Voti ne tombe point dans le traverà, — car c*en eàt lin , et nous en dèmah- 
doùà t>ardon aux manu&cturiers habiles auxquels ce reproche ^'adressé,— 
pourvu , disons-nous, qu*on ne tombe point dâni lé travers d'appeler à sot dès 
odtriers ou deà eôiitré-mattres anglais. 

n ÙLUt le dure, en ce ïhoïùètit le plus girâtid obâtàélè àùx ptogrH ié ht>frè (ilà- 
ture mécanique est dans lès préjugea dé Cetix ^i rèhtreprehnent. Son plus grah J 
edoemi , c'est cette sorte dé déférence servilè, nous voudrions pouvoir employer 
on autre mot, que nos fabricans ont conservée vIs-à-vis de la classique Angle- 
terre. Pour avoir emprunté â rAngletenfe leurs premiers méyené, ifs se croient 
obligés de tîij emprunter encore, de lui emprunter toujours. La plupart, nous 
ne dlâoin pas tous, se tiennent à Tégard des Anglais dahà la position d^éo6> 
liers à maîtres, fit ne semblent ambitionner d'autre genre dé mérité que de ré- 
péter fidèlenient leurs leçons -, Ile né Se ctoieùt hàbilèà ^û^à lei Itmiéf è! à Jés 
smvre; ils n'osent encore agir et juger que par eux : disposition qui s^explîqùe, 
quand on considère que notre entrée daiis la carrière est toute récente; dispo- 
position fâcheuse toutefois, et ^ui méùacéràit, eii se prolongeant, de retenir 
nôtre Industrie dans une éternelle enfance. Il faut que nos fabricans se per- 
suadent qulls n'ont plus rien à demander à l'Angleterre, et qu'ils aient la nar- 
diesse de s^àf&anchir de sa tutelle. Il est bon sans doifte qu'ils l'observent eh- 
cùté de loin , afin de profiter de ses progrès, s'il lui arrivé d'en faire; mais, 
hors de là, il faut qu'ils apprennent à marcher seuls et à se servir tu leur ma- 
nière des découvertes déjà faites. Ils le peuvent , et ils le doivent : là est la ga- 
rantie de Tavenlr. Qu'ils cessent de demander à l'Angleterre leurs ihaéhines, 
car la France les leur offre maintenant à des conditions meilleures, et ils ne 
feraient, en allant les chercher ai loin, qu'acheter fort cher, à travers dés 
lenteurs et des ennuis sans fin , le triste privilège de faire de mauvais choix. 
Qnlls laissent à FAngleterre ses ouvriers, ses contré-maîlrés ; ils ne feraient, 
en les appelant chez eux , qu'y introduire le gaspillage et la routine : le gas- 
pillage, car II règne toujours, sous une forme ou sous une autre, là où ce n'est 
pas l'œil du maître qui dirige; la routîhe, Car, outre que lés ouMners ainsi 
ddbauchés à léiit pays ne sont pas toujours les meilleurs, une fois transplantés 
sur une terre étrangère, ils s'immobilisent, pour ainsi dire, dans les pratiques 
qu'Us ont observées cfhez eux; ils ne s'en écartent plus, de péùr de s'ëgarel*; 
bien mif^ut. Ils s'y reiifenneût Vôlontahretff^ftt et s'y obstinent, avec d'autant 
plus de raison qu'ils n'ont été choisis que comme les dépositaires de ces pra- 
tiques, et que leur autorité cesse dès qu'on les abandonne. lié tels hommes 



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^Sk REVUS DES DEUX MONDES. 

peuvent bien encore oublier, mais ils n'acquièrent plus rien; et ce qui rend 
surtout leur intervention funeste, c'est qu'ils détournent le maître des soins 
qu'il devrait prendre, en même temps qu'ils deviennent les ennemis naturels 
de tout ce qui s'agite autour d'eux pour le progrès. Que nos fabricans aient 
donc le courage de se passer de ce dangereux secours ; qu'ils entreprennent 
tiardiment de diriger eux-mêmes, et cela , dès leur début. Il leur en coûtera 
peut-être quelques fautes; niais ces fautes, qui seront moins graves qu'on ne 
mippose, seront bientôt réparées. Ils ne tarderont pas, soyez-en sûrs, à obtenir 
tout à la fois une direction meilleure dans l'ensemble et une plus grande éco- 
nomie dans les détails, et les fautes même qu'ils auront faites leur deviendront 
•dans la suite une source d'utiles enseignemens. 

Ce n'est pas tout : il faut que nos fabricans se mettent dans l'esprit qu'ils 
ont dès à présent autant de droit que les Anglais eux-mêmes d'imaginer, de dé- 
'Couvrir, de prendre l'initiative du perfectionnement et du progrès. Et pour- 
quoi donc l'Angleterre en aurait-elle le privilège? Il n'est pas vrai de dire, 
€omme on l'a fait quelquefois, que nos filateurs doivent actuellement s'absorber 
dans le soin de former leurs ouvriers , et qu'ils n'auront de long-temps pas 
^utre chose à faire. Cette excuse est tout au plus admissible pour ceux qui en 
sont encore à leurs premiers essais. Sans doute il faut un peu de temps pour 
que les ouvriers acquièrent toute la dextérité et toute l'habileté possibles dans 
le travail; mais, en attendant que ces qualités leur viennent par la pratique, 
pourquoi donc le fabricant s'abstiendrait-il , tout en suivant les travaux d'un 
céil attentif, d'observer, d'imaginer et de créer? Ce travail de surveillance n'ex- 
clut pas le travail de l'invention : tant s'en faut; il en est , au contraire, le plus 
utile auxiliaire. C'est au milieu de cette surveillance quotidienne que les bonnes 
inspirations viennent à l'homme doué des qualités requises; c'est là que, par 
une observation assidue, il reconnaît les vices des procédés, s'il en subsiste 
«ncore, et qu'en luttant contre eux, il en découvre le remède. Les filateurs 
. -anglais n'ont pas fait autrement. C'est en formant leurs ouvriers qu'ils ont 
perfectionné leur art; les fautes commises, loin de les arrêter, leur sont venues 
«n aide, et c'est au milieu de ces mêmes embarras dont on fait tant de bruit, 
qu'ils ont achevé toutes leurs conquêtes. 

Jusqu'à ce qu'ils aient eux-mêmes perfectionné ou inventé , que nos filateurs 
sachent du moins apprécier les découvertes que d'autres ont faites à leur profit. 
Qu'ils n'attendent pas pour les adopter, ou du moins pour s'informer de leur 
valeur, que l'Angleterre les ait sanctionnées de son approbation en les leur 
dérobant. Vous avez passé le détroit pour entrer avec l'Angleterre en partage 
de ses inventions; vous avez multiplié pour cela vos démarches et vos soins; 
vous vous êtes résignés même à de pénibles sacrifices : c'était bien , et le pays 
tout entier ne peut qu'applaudir à votre courageuse résolution; mais faut-il 
négliger pour cela les inventions qui sont propres au pays, qui sont sous votre 
main, à votre porte, et dont l'usage n'appartient qu'à vous seuls jusqu'à 
présent? 

Cette confiance en eux-mêmes et dans leurs propres forces, cette ardeur du 



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DB l'industrie LINlâRB. 225 

progrès, œ juste sentiment d'appréciation qui fait estimer les choses à leur 
▼ateur, de quelque endroit qu'elles viennent, voilà ce qui manque surtout à 
nos fabricans pour les placer à la hauteur de leur tâche. Du jour où ils auront 
acquis ces qualités précieuses, il ne leur restera plus rien à envier à leurs rivaux. 
U ne faut pourtant pas se flatter que notre industrie linière puisse dès-lors 
soutenir une lutte corps à corps avec Tindustrie anglaise. Les circonstances 
an milieu desquelles ces deux industries se meuvent sont trop différentes pour 
qu'un semblable rapprochement soit permis. A les considérer en elles-mêmes, 
comme nous venons de le faire, peut-être que leurs forces sont pareilles, puis- 
que rinfériorité qui existe encore sur certains points est déjà compensée par une 
supériorité acquise sur quelques autres; mais il n'en est plus ainsi quand on 
ooosidère les faits extérieurs dont elles dépendent, et la situation respective 
des deux pays. Égales en puissance virtuelle , ces deux industries n'ont pas les 
mêmes facilités pour se produire; elles ne trouvent pas les mêmes garanties 
dans les lois; elles ont à lutter contre des obstacles d'un autre ordre, avec des 
Rssources fort inégales pour les vaincre; et, dans ce sens, on est obligé de 
nconnaitre que tous les avantages sont pour les fabricans anglais, tous les 
désavantages contre les nôtres. Voilà pourquoi l'intervention du pouvoir est 
nécessaire. P«os industriels ont fait à peu près ce qui dépendait d'eux; c'est 
maintenant au gouvernement de faire le reste. 

Cest un fait constant, que toutes les matières que nos manufacturiers em- 
ploient, et tous les agens qu'ils font mouvoir, leur coûtent beaucoup plus cher 
qu'aux fabricans anglais : désavantage qu'ils peuvent attribuer encore plus à 
notre régime économique qu'à la situation propre et naturelle du pays. La 
différence ne porte pas sur tel ou tel objet en particulier, elle s'étend indis- 
tinctement sur tous : sur la matière première, le lin; sur la machine à vapeur 
qui sert de moteur à l'établissement, et plus encore sur le charbon que cette 
madiine consomme; sur les machines que Ton emploie pour la filature et sur 
Toitretien de ces machines ; sur le fer dont on fait usage pour les divers besoins 
de la fabrique; sur l'huile, le suif et l'éclairage, et enfin sur les capitaux. Une 
seule chose semble coûter moins en France qu'en Angleterre, c'est la mmn 
d'oeuvre; mais, outre que cet avantage n'est pas universel , et que dans certaines 
de nos provinces , qui sont les plus propres à la filature du lin , comme le dé- 
partement du JNord , par exemple, la main d'œuvre est au même prix que dans 
eertaines parties de l'Angleterre où cette même filature est établie, on peut dire 
que cet avantage est déjà compensé par la différence considérable dans l'abon- 
dance et dans le prix des capitaux. Les autres causes d'infériorité restent donc 
sans dédommagement, et, pour en faire sentir la gravité, il nous suffira d'éta- 
blir la comparaison sur quelques points principaux. 

Nous avons déjà dit que le lin abonde en France , mais qu'il n'y est pas à 

bon marché. En effet, telle qualité commune de lin de Russie ressort pour 

les fabricans anglais à 90 francs les 100 kilog. rendus en Angleterre, tandis 

qu'elle coûte en France, sur les lieux même de production , 110 francs. Les 

TOME XIX. 15 



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29» RE^toi ÎM iÈbt iNtttfB». 

étèttfteildéRiiâsM^v (jfÉliiHfeéaaiflôg^ aux Atitglaîs à 47 fr. 50r.,é( 

le^B^tRëooilèét a& Ma(È. Mêtae êitiètéhtie pour lear duAivritt. On pdurndf 
dU^ ft cda : ^miih[}iid àos fabdcàris tfe èè seihrent-ils pas atâsî éea Hns iuAto ^ 
MeSs leà droits à FînbpdrtàtioD sont eri France de 5 francs 50 oentimes pont 
leÈ fîtes tdRé^ et les étoupes , et de 16 francs 50 centimes pour les Ims peignés, 
tsMSà qtfèn Angleterre, poo^ les lins bruts, les étoupes, leâ Une tdflés et 
peignés, 91 ififîiite qtf M drdt hisigùHfaiit de 21 eebtimés. Les Anighiîs ont 
d'afflètt^ stir Èèiis le glràûd avantage d'atoii* aVee la RtiSSîe deè relations régu- 
lièi^ dès loàg^mps étàliflîès; et otÉre, n«tré liatigation eM beancbtip phts 
chère que là leiar, ce qm d'est pas dhmni^oe^ TàitéMtpoar mie maitliandii^ 
d'èticèïx^yrement comnie le/ lin , et àuMorit les étoupes. Ajoilteî k càà (fixe nos 
établiSsemenÀ ne so^ pas gériérdlenfient Sitiiés à la c8te, comme le sont la pHh 
part des établissemens anglais, et qu'ils ne pourraient s'y mettre en grand 
ntfmb^ ÈHiB s'expodèr à des înconvéniens d'util aut^ ordre qu'il sentit trop 
long d'énumâher. Presque toutes les filaturèft itiigralses sont proches de la mer, 
et eelies même qui en sont éloignées ont avec elle des eotnmunicaftions ÛM^kâ, 
qiti mafnqueAt f^néralemeat aux nôtrea. 

On iiaTt qiié les mactnneâ à vapeiBr coûtent plus eber en l^ranoe qu^èni Atigle> 
tei^e , et il siràH Inutile d'eÉ eipetser les raisons. Toutefois cette différence si 
ferait peu sentir, si ce n'était le prix éndrme du Charbon. £n Angleti^irre, M 
prix du ëiie^biofi Tarie, selon 1^ localités, de 0(i à i50 ceùtîmes l'hectolîtiv; 
mais pour hsè illatutea de lîà les prix sont gé^ralemeM lés plus bas , car lÉ 
plupart sont établies sur les lieux même d'extracticfÉr. Ainsi la TiHé de Léedi, 
qA compte cent eijiq filatttrès i est assise sur ito bassin hooiller d'une incom- 
parable richesse. Plusieurs puits d'extraction ^ht ouverts dan^ rintérieuT 
mtèfue! dé la Ville, quelques-uns jusque dahs là cOuT diBs ^bfissemens ittatftt- 
faetuTlerSi A Dumfries, les filateurs ne paient la hotrîlle qti'à raisqn de GOe. 
rbèletelitre. Elle est plus diècè h Dundee; mai^ elle ne retient encore qcdk 
1 fi'. 10 c. l'hectolitre de 100 kilog. En établissant donc utte hioyenne de 
80 «enttmes, on est phitôt afu-deMiS qu'au^eissb^ AU prît réel. En fYanet, 
ce prix tarie de 2 à 4 francs rhectoRtre, et Va même au^ëtà. A!D(si , pour citeT 
des exemples , MM^ Mak) et Biekson , de Dte hkèrqtie , dont l'établissement est 
situé à la côte , et qui profltent de cet avainlagé pour tirer l€tor charbtfia d'An- 
gleterre et d'Ecosse, ne robtiennent qu'à î franci 50 centimes l'hectdRtTe, ea 
comptant les frais de transport et les drOitS. M. Scritè, de Lilfe , le psrie , roah- 
gré le voisinage des mines d'Anzin et de ^kfm , à ralison de 2 francs 25 centime^ 
rhectolitre ras de 80 kilog., ce qui le parte à ittûtti 80 cedtiàies pottr YhfXh 
tolitre plmn de 100 kilog. comme à Dundeef. Le charbon cofite â franco ou 
3 francs 10 centimes l'hectolitre à Abbetîlie , autant à Essonne, dans l'établis- 
sement de M. Feray , et dans certains autres Ireux btèfn da\antage. Notii ht 
portons cependant 1* raeiyennè qu'à 2 frtincs 80 éentimes. C'est ëbnd iiÊàfèfdà 
et demi le prix anglaî»^ Or^ dans une fillatutiè de 3,000 broches ,- ^ èftcemple, 
il se consomme 36 hectolitres de charbeti par jour. C'est donc povtt Tannée 



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toitraSf InqiMli ne ooûtierost tn Angtetenoeq» 9^640 fkaiics , et en France 
at449 ff M Mo . Il cBt bon ie lanafqver, d'MtteuFç, que cène dépense ie 
S0^84K> tenet en eonÉbastible fome, dtms l'étabKflBement que nous avons 
pdi pour œnple , phis^dn dnqulèrae ée la^ dépense totale. 

On dit eneore à cela : Que ne vons serve^^vous des couvs d^eau? Cest une 
o t i jmio n qui a^ ûtedanB Fehqnéie de 18t8, et nous sommes étonné qn*on 
1^ ait point répondu. -Il noue seMble pourtant que la Tépepse^it halB, A la 
fèM, in coo» d*eaa M raanquaûtpasen France; mais Us ne sont pas à ia 
dîqMBtion dtr4)opiieiiionde, et pour s^en assurer la possesât» ,11 faut ^inai- 
ranent passer par des formalités de tous les genns, se ^ier à des dénuffohes 
faUgnntes et sabir dlateraolnablerleittears. Oest bien aisec deslenteurs inhé- 
MMsàStontes les fondations, sans 7 en ajouter encore de cette espèce. Les 
eomsd'ieatt ont d'aîlkttrs le grand inoonvénimt de n^ayoir pas une puissance 
tégaHae d unifonne. Si quelques-uns peuvent marcher dans tous les tempe, 
d^aoties, en pbis grand nondirevsnbii^t lintfuenœ des saisons. L*eau y 
sorabonde en fajver et manque 09 été. Dans le premier cas, il y a excèsde 
pussanfce, et dans l^aime, défont. Aussi, en tenant eomple des exceptieiis, 
âp fcnf du» qulen ^énérid les eenrs d^èau eoûtiennent beaucoup mieux aux 
«mm dnàt lelmvail seiÉ&s des îolennittenqes, qo^aipc étabBesemens qai 
dwBfflMltnit,canBntlwfilaiMSs d»iia, un travail régute et constant. Mais 
» n'cBi peot-^ pas «aaraeièle^ pte gruidtM. Gequi diminue singuKè- 
i le^ laleur, le'estqa'ilaae pouvant pas se déplacera volontié. lé^vtmm-^ 
* qnt adopte I9 maohine à vapeur «amme (tow moi^ce, la tr^meppi^ 
oè il lui plah. Il consulte alors tout à la fois sesixmwepa^cns pereomeUM»^ 
\m isiMivenanoes^localeB. U paiil Dboisir «n lieu où il trouvera des méeanieiens 
fomtwé^àmtm nwcbinee, «etAftP^Miyriieii pour les condwe; 119 Ue«#)la 
miiiilKe piffiniteaboiide, #t0u deiionibMUE débeuchés s'aunreelt ppjipr tes 
miaif^* S'U wmt ^^mki^m «ww d'eau, il fout qul> |^ piw^ où Uie 
im^rM. Peu loiyoM due je lieu apit sauvage^ ipbalHté, qufB (es roo^en^^e 
ooHBDunieation y soient rares et difficiles , que la metièpe pDBpyjèirp y i)[|aiNil|e, 
fie lee 4ébmfik6i^mm ébwMi» îl n'y a pes ^eboiiir, le eoiw4'«!W^t là 
0tna «e^épteair^ piûot.*AMykceqi|iimi cette force, d'aiNra» priéeieiiAe, 
fm vmfidmok^Mtmi^q^'wmh pense. Dene flirMip^ lit^oa^tés, I^b oojKirs 
t(dm¥m%m9Biïïmif^^nifm^ s^^ii» t$»iM;leiMenm9iiVBepaur la r^iMmte 
df»<éfttbliaBiwiepa mapufi^i^^mers. Aîltoin 1 toutes |ea câreon^acw aogt invio- 
lables, et on ne trouve plus de cours d'eau. Le département du Nord en offre 
«a remarqu2d)le exemple. Nul autre n'est aussi fevoraMe pour FétsMissement 
des filatures de lin, et, pe qui le prouve, e'est que nos anciennes filatures s'y 
pressaient en plus grand nombre qu'ailleurs. Eh bien! ce département , pays 
Iflat , n'est pas riche en cours d'^au. Ils y sont rares et d'une médiocre force , 
et le petit nombre de ceux qip feraient capables de servir sont occupés depuis 
long-temps. Dîra-t-on par hasiurd qu'il ne fout pas qu'il s'établisse de filatures 

15. 



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228 RKYUB DBS DEUS H0NDB8. 

mécaniques de ce cdté? On ne l'oserait pas. Sans nier donc les avantages bien 
réels que les cours d'eau peuvent ofi&ir dans certains cas particuliers, nous 
croyons qu'on se trompe gravement en les comptant conune une ressoum 
générale. Malgré le haut prix du charbon , on peut être assuré que la plupart 
de nos manufacturiers seront encore forcés de se servir de la vapeur. Ils sidii- 
ront donc malgré eux tous les inconvénîens de la cherté. 

Le fer, cette matière si nécessahre à toutes les industries, qui s'emploie dans 
les manufactures pour tant d'usages et sous tant de formes , le fer est encore 
grevé à l'importation en France d'un droit de ao pour 100. £n comptant les 
frais de transport, il est de 100 pour 100 plus cher qu'en Angleterre : nouveUe 
cause d'infériorité pour nous. 

Grâce à cette cherté du fer et du charbon , on comprend qu'il est impossible 
à nos mécaniciens, quelle que soit d'ailleurs leur habileté, de lutter avec les 
mécaniciens anglais quant aux prix. Pour eux, d'ailleurs, il n'y a point d'a- 
vantage h espérer sur la main d'œuvre; car, à Paris, les ouvriers mécanicieQS 
sont payés exactement sur le même pied qu'à Leeds. La différence du coût de 
la matière qu'ils emploient et du charbon qu'ils consomment, retombe donc de 
tout son poids sur le prix des machines; et ce n'est pas estimer trop haut le 
surcroît que de le porter à 80 ou 35 pour 100 (1). U faut donc, quels que 
soient les progrès que nous puissions faire , s'attendre à une différence assez 
constante de 80 pour 100 sur les machines dont nos filateurs se serviront. Cette 
^fférence serait bien plus considérable si, remontant vers le passé, on tenait 
compte du prix des machines qui ont été extraites d'Angleterre; mais nous 
avons déjà dit que c'étaient là des sacrifices passagers, qui ne sont d'aucune 
considération pour Favenir. 

Nous n'insisterons pas sur les autres dépenses d'un ordre plus secondaire. 
On trouverait presque partout les mêmes différences à remarquer. C'est ainsi 
que, pour l'éclairage au gaz, généralement usité dans les filatures anglaises, et 
qui commence à se répandre en France, nos fabricans sont encore surchargés, 
à ce point que le gaz, qui ne coûte, à Leeds, que 4 francs les 1,000 pieds 
cubes, revient, à Lille, à 12 francs. 

Pour couvrir tant de désavantages, quels sont les droits protecteurs que 
notre législation actuelle assure? Les voici. Dans le tarif, qui date d'une autre 
époque , il existe une distinction assez marquée entre les fils d'étoupe et les fils 
de lin. Les premiers ne sont chargés à l'importation que d'un droit de 14 francs 
les^lOO kilog., les autres paient un droit de 24 francs. Cependant la difiSculté, 

(!) La difTérence est moindre chez M. Decoster, comme on Ta vu ; mais c'est an 
résultat anormal , dû aux travaux particuliers de cet habile mécanicien, et qu'il 
ne faut pas généraliser. Nous avons sous les yeux les prix courans puhliés par 
MM. Schiumberger et Debergue; ils marquent une difTérence beaucoup plus forte. 
U est vrai que ces constructeurs n'ont encore livré de machines à aucun étahlisse- 
ment ; mais , par cela même , ils ont dû établir leurs prix par la comparaison générale 
des frais. 



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DB L'INDUSTEIB LINIÉRB. 229 

00, pour imem dire, Fîmpossîbllité qv'il y avut pour la douane à distinguer 
déaomuôs les fils d'étoupe d'avec les fils de lin, a forcé de modifier Tapplica* 
tien de la loi. La distinction a disparu en fait , en attendant qu^elIe ait été sup- 
primée en droit; mais ce n'est pas à l'avantage de nos filateurs. Au lieu de per- 
eevnr le droit de 24 francs sur tous les fils indistinctement, ce qui semblait 
naturel , puisque tous avaient désormais acquis la valeur supérieure des fils de 
fin , on a pris le parti de oonridérer comme provenant des étoupes tous les fils 
dnnr 30 an^aîs et au-dessous, et de ne percevoir le droit de 24 francs que sur 
les numéros plus âevés. Ainsi, par le fait, le droit est maintenant de 14 fir. 
les 100 kilog. pour tous les fils, jusqu'au n"" 30 anglais, c'estrà-dire pour les 
qualités conmiunes qui sont d'un usage plus général ; il est de 24 firancs pour 
les qualités plus hautes. 

Comme le prix du fil augmente à mesure que le numéro s'élève, il est dif- 
ficile d'établir exactement la proportion de ces droits fixes avec la valeur des 
produits. On peut dire cependant que, dans la première catégorie, le droit 
de 14 francs ressort pour les numéros les plus bas à 5 ou 6 pour 100, et pour 
ks numéros les plus élevés à 2 et demi. Pour la seconde catégorie, celle pour 
laquelle le droit de 24 francs est maintenu , le rapport est à peu près le même, 
CD ne tenant compte que des numéros 30 à 00; mais au-dessus la proportion 
fiminue sensiblement. Si l'on passe le n*" 100, l'importance du droit devient 
tDut-à-£rit insignifiante. 

Cest sous l'abri de cette misérable protection que notre filature mécanique, 
qui date à pdne d'hier, est forcée de lutter, au milieu de tant d'obstacles qui 
l'entourent, avec tant de charges qui l'accablent, contre une industrie déjà 
vieille et qui prospère depuis long-temps. Evidemment, la position n'est paa 
tenable. Quand on ne considérerait que l'aggravation permanente des frais 
qu'elle supporte, ce serait déjà trop pour l'écraser; mais encore taut-il après 
tout lui tenir compte des embarras de ses débuts. Nous avons fait bon marché 
de ces embarras , en tant qu'on voudrait y voir un obstacle à sa marche; mais 
3i ne lui créent pas moins un désavantage relatif qui n'est pas encore près de 
s'efiEacer. Les ouvriers se rendront habiles sans que les Anglais s'en mêlent; 
mais ils ne le sont pas encore et ne le deviendront qu'avec le temps. Les 
maîtres acquerront s'ils le veulent, et sans leçons , l'expérience et les connais- 
sances requises, mais ils ne les poœéderont qu'après les avoir payées par quel- 
ques fautes et d'assez longues tribulations. Nous avons passé sous silence la diffé- 
rence énorme qiû existe entre la France et l'Angleterre quant à l'abondance 
et au prix des capitaux , parce que nous supposons cette différence compensée 
par celle du prix de la main d'oeuvre : mais, en laissant à part ce qui tient 
à la âtnatîon relative des deux pays, la filature anglaise possède en propre 
des capitaux accumulés durant quinze années d'une prospérité croissante. Et 
quel avantage n'est-ce pas pour elle d'avoir depuis long-temps couvert tous les 
frais de premier établissement , et de se trouver encore maîtresse de tant de 
€a|«taux acquis, à l'aide desquels elle multiplie ses moyens, économise ses 
frais , double sa pmssance , étend son influence partout , renverse les Obftadei, 



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290 wnm >BS MHiir mormss. 

et fi^Mse» quand il te iaiit« les Toiei ménedeia oonsominatioii? fl ne ftut pas"^ ^ 
joiAtier n(Hï pku sea lilatîoiis déjà feanées ^b&b débouchés étaMis avec art €fl* 
de longue main, oon plat que aon orgaaisalioa tome fiiite, aussi bien qilè^ 
celle des industries secondaires qui s'y rappcntenl. £t ce dendcr pdnt esttii-^ 
portant; car c'est le malbeur de toute industrie naiaante, que fini dansie^' 
pa^ n'est pr^pavépoitt son usage et qofîl luittoiit ciéer. Aûnâ, jauzoalistt^' 
penoanentes d ->u£ârierité , il s'en joint d'antres tras«toires , .qu*il serait fqjuÉe^'-| 
d*oiftk4iev. STest-K» pas 9ss»z de tout cela pour jusdier les plaintes et ies séda-^' ' 
mations que nos industriels jant fjrit eitflsndne ? Qmub ùboxAÏ de plus pour que la ' ^^ 
soUicttiade du pouvoir #éveîlte ? ^ 

Il faut te jneeonnallref le gou^v^rneuiieii^ u^est pas resté akaolument aouni à ^ 
la voix des réclamans; mais, à côté de la sympathie ^u^il leoar a mamfe st fe ' 
quelquefois, il y a Kfip dea*élonner de Ja firddeBr qu^il a montréB en d'antres ^ 
^lnp8,e^s^rto|adesalmi|e^r iisé6oudi)e,qu^odttHi8lesf^ ' 

Dès Tafinée i#3a ^ 4flS laits poedoits ftièisnt Fattention du numstse du eom- ^ 
m(me; diM^ m visyi^ qu'il fit à Liite et en Angteterre, il s'informa 
flems^detojittcequîai^r^piiH'tittefiBbriea^ ^ 

fa, ^t '4 ji^g^ime edt »))jet ayailt ^lesag d^unnpmtance pour qae ies conaeas gt- ' 
j^ésqi^x ite Fagd^tioiB, dfss âèriques et du oammeree, qui s'assemUaint 
filial»:, ^oss^ot à s'/i9^iQ!e0uper.l4»iCOfia^ '■ 

avait rien à £Bdre, celui des manufactures nomma une eoBHriaslQa do«t f ssb ' 
|i|t 4eforts!B#94à |(M ^ancs te dxpit anr te fil de Ké 
port^ à ?otcr jy» djQpl^temmit du droit. C'est d'après ce TOte que le gearaoïe- 
ment piréiM^ , te 4 ftnrier f«^ 

. jdroît sur tes &^ #ii9ptea énm. Le ttNnptetieB ^e te cbanf)ie dsidépnlés 
94eptaleppbiçipedieiiepie)qjf^. Iliseoiblait donc que dàs^stta ipoque, oàle 
4ai^er était lamui pMoia^ çt^iuijonnMiai , jqi^jb mesnee aU^ît étze prise et ipe 
.li^ginei^oo qm^aoïMiiie yOé^ mate des Hîat— ilnnr É'^ant éieséas snrb 
a9(^tjtédudroit»e(JiLi«DiinmisaîQD ne ne Iwiif aqt |ms encpos en mesneie 
Ipjre ^^ne lyiï^on a^ajpgne du taril^es tote 
\^ jQlMnifcae$., ^t te gimwm^mm^ ne te «peodmsit plus. 

Dansi^ ^te) temale!^6uitaecru, on fioft eontrunt des'en occuper de noa- 
ve^. Pane te iç)<H8 4» Hcmbtê 1A>7, te^jKuiaeiSigénéraaK de Fagricultae, 
decf f^^iq^f^^ et du ^inmerqi , fpiwt , poiur te aa^ 
Mil8yfq|t^^n^,teadjfmxplmnien, peur une au^pneptalion, «t te dernier pqjnr 
m 9to ampte iu^rmé. &» méme^Mopsdb noubiseusas pétitione adressées 
§i^ d^M nimàmy m mm 4» ragrii^uttiu» ^i souffrance, des popda* 
tiops 4^ \'Pm^ ^mmt d» plage à te nudn, des industrieb qui avaient eii- 
txf^s te pJifii^e ^QiifHMMqpe et -des divesses aortes de tteserands, aCtiraieot 
I- atteotteii^ 4a la tegisteture , et accusaient Tinerlie du gonvemement. Çss péti- 
tions fifrent rapportées ; mais aters des résistancefs s'élevèrent de te pefft d'un 
gr^ UpmlM» d'uitérjâ^, tête que ceux des yigniooles du midi, de la ÊMque 
4e IL^yon , ,4e^ coui^erçans en fite et en toiles étrangèaes , etiine lutte sVingagBi . 
G^t^T inviter une dpa^is^on qni lui semblait intempeeUve, et qui n'annit 



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i€k de tes6ï M!fiiAM9,- ^[U6 M. lé D^iffit^ €Ri MsiiûMv dcÉMnA et t^sùil 
OB lui eotoâât d'abord le soin de oonMter iet figûtt, el d'ëlaèore^ la qaeê^ 
I par tme enquête préafeibie. Toutes leis pétîâeiiÉ M forent doue renvàyéi» 
les deux chambres , et , eonfermémetft à feMgajgement'^pâfll avait prî» , fé 
Mtre du eoromerce tendif , le 86 mai iët^ , un arrététpi} hiatitnait , au sdn 
eenseH supérîétir du cbMinerce , un comfté ehargé d'enteihl^ tons lès in* 
felet de présenter alu ebnseil le i^ésultat de son ti^tail. I/ènf^uéte, àdm*- 
Méeà lafindu mois de mai, se ptoiursVHvit daitf leeounrtM du inoAlâeJiân. 
nippon de la oommissîon fut présenté bîefttôt aptfètf, ei e^n/tekit^ èomme oà 
wn fj aftteiid^e, à une augmentation de dr<iil,>d'alll«iÉ« kiiuffiÉante. tJfle 
Mée Mt doncla dlsôliiBSion parateaflai^rhëe à soir lame : le» âiits (Meïà 
iMs, il n'y ahrait piusqifà résotidre, et, iâ Ton en er^ ceMinai^^poM, 
ïtmgart aUaît être pite^une ordonwuièe élaii fivéie,qifl allait, tant bien 
f mal, donner satlsfoetion à tantdMntâ^qtt» souflfrfilSeÉt, lorsque, par une 
iié inexplicable, rAngletenre intervînt à éon to^nr. Soiis le prétexte de ré- 
r avec la Franee les bases d'une contention comibârcîàfe , et , dana le fond , 
tdeMispeHdre et d'arrêter feffet de la mescB^e j^riojeCée, elle etvùfa de» 
uÉisÉaires; des couférenees to«ttt ouvertes, et, p^ suite de oè nouvel in** 
Gdt, bi mesure attendue et promise ftit indéfiiâmeÉt ajoitf née. Aujourd'hu! 
ekoMS en aont.ebodte an Même élat, en sèMe ffae^ maigfé tant de dîsd^ 
is ÈaûHs , malgré l'enqnêie et le rappiô^ qm Fa suivie % malgré les promesHeâ^ 
t de fois renouvelées f otf sTa pti parvenir à lendi^ une dédsioh dont Vvtt»-' 
lee a été recoànue depuis cinq aKis. 

te système d'àKârmoieineiiÉS sans fin , (fdt Fon appliqite à tout , dont tous fei 
màn se vendent complices , et qin aenfible tourner eh habitude , a quelque 
•e de déplorable et de fatal. C'est par le que les meilleures entreprises atôr- 
t, que tontes les plaies s'envetiiiifitenty et que dea perturbations, d'afborS ' 
ères, se changent eh maux îrrédiédiablet. 

I &ut rendre justice aux tafens el à Hmpartmlké de ceux qui ont dirîgé 
iqute ; ils n'ont rien négligé ponr mettre touteé les vérités en lumièfé. Le 
icè^verbal de leurs trafvaux est un document précieux; nous n'en connais 
18 pas un en ce gen^e qui soit ^ la fbis plus claiiT et plus satisfeîsant^ On 
it le dter comme ttà exemple, en France surtout , oè Ton n'a ^as siSBei Tha- 
Bde de ces sortes d'investigations. Le rapport de lia sous-commisson d'en- 
He est hH-méme un beau travail , exact , clair, sfdmtantiel et concis ; mais 
irquoi faut-il que tout cela n'aboutisse à rien , et que tant de soins né 
vent qu'à mettre inutilement à déc()uvert toutes nos plaies? 
&n reoonnaiasattt oé qu'il y a de médite réel dans le rapport de h sous-€»m- 
Bion d'enquête, il nous est impossS!^, toutdoi^, d'en adopter les conclu- 
tts. Après avoir reconnu Tétat de choses, tel à peu pires que nous l'avons 
iaenté nous-métne , qafe ptopose-t-on ? 

[Sabord, la commission demande que l'on supptin^e le droit de 15 p. tob 
rîmportation des machines; En cela , il nous semble qu'elle s'est corn- 
tement ^arée. Sans doute, les membres de la côihmission ont été frap- 



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232 RETCB DBS DBUX MOIIBBS* 

pés, comme nous, de ce fait étrange que, dans un temps où les modèle^ 
des machines anglaises n'existaient pas en France, où il y avait tant d'intérêt 
pour nous à les obtenir, nos tarifs semblaient les repousser, faTorisant ainsi, 
contre nous-mêmes, la politique de nos rivaux, qui en défendait sévèrement 
Texportation. Ils ont pensé avec raison que, loin d'aggraver alors les frais 
énormes que Timportation entraînait , il eût fallu récompenser, payer ceux 
qui en avaient couru les risques. Mise en pratique dans ce temps-là, cette 
suppression des droits que la commission propose eût été convenable et juste, 
bien qu'insufiOsante pour son objet; mais aujourd'hui elle manquerait son but, 
et serait , à d'autres égards , d'un effet désastrueux. Il ne s'agit plus pour nous 
d'obtenir les modèles des machines anglaises, puisque nous les possédons, 
r^ous n'avons plus besoin d'arracher à l'Angleterre ses secrets, puisque ce8 
secrets sont connus, non-seulement dans quelques fabriques, mais dans ks 
ateliers de construction. A quoi tendrait donc maintenant la suppression du 
droit? Elle n'aurait plus pour but de nous faire obtenir des modèles désormais 
inutiles, mais de faire des machines anglaises l'objet d'une importation cou- 
rante. Entendue de cette façon, elle serait aussi impolitique qu'injuste. Tant 
que l'Angleterre maintiendrait aussi sévèrement qu'elle le fait aujourd'hui la 
défense d'exporter les machines , la mesure proposée ne serait qu'ilfusoire, et 
on le comprendra sans peine; mais elle serait d'une révoltante injustice du jour 
où elle sortirait son effet. Ne serait-ce pas violer à l'égard de nos constructean 
tous les principesderéquité,quede les exposer sans protection à la concurrence 
anglaise, alors qu'ils ont à payer d'énormes droits sur tous les matériaux doot 
ils se servent? Mais la commission n'a pas vu , nous en sommes sûr, les de^ 
nières conséquences de la mesure qu'elle propose. Cette mesure ne tendrait à 
rien moins qu'à mettre le sort de notre industrie à la discrétion du bureau dû 
commerce établi à Londres. On sait que ce bureau a le pouvoir d'autoriser ou 
de défendre l'exportation des machines à son gré. Eh bien ! si tout droit à Tim- 
portation était supprimé en France, ce bureau , muni d'un tel pouvoir, pourrait 
tour à tour, selon les cas , permettre l'exportation pour ruiner nos construc- 
teurs , ou la défendre pour ruiner nos fabriques. Il tiendrait les écluses , qu'on 
nous pardonne le mot , et serait maître de nous faire périr à son gré par la sèche 
resse ou par l'inondation. Une telle situation n'est évidemment pas acceptable: 
aussi croyons-nous que l'erreur de la commission n'aura besoin que d*étre 
signalée. Quant à l'abus dont elle s'est préoccupée avec raison , c'est par d'au- 
tres moyens qu'on peut le corriger. Il ne faut pas régler des cas exceptionnels 
par des mesures générales. Si la commission désire, et à cet égard nous sommes 
de son avis, qu'à l'avenir les importateurs soient exempts de droits dans les 
circonstances semblables à celles où nous nous sommes trouvés, qu'elle pro- 
pose l'établissement en France d'un bureau du commerce à l'instar de celui 
qui existe à Londres, et auquel appartiendrait le droiid'autoriser l'importation 
en franchise dans certains cas particuliers. 

L'augmentation de droits que la commission propose sur les fils étrangers 
nous paraît tout-à-fait insufQsante. En évaluant le droit actuel à 3 ou 4 p. 100 



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DE l'industrie liniâre. 233 

de la Talenr, évaluation qui se rapporte assez bien à celle que nous avons 
laite nous-méme , la conunission juge qu'il faudrait le porter à 7 pour 100, 
en ayant soin toutefois de le graduer, de manière à ce qu'il demeure à 
peu près à ce même taux pour les différentes qualités de fils. Sur le principe 
de la graduation , nous n'avons rien à dire t il est d'une justesse incontestable , 
et nous le croyons universellement admis ; mm qiû ne sera firappé de la fai- 
blesse de oe chroit, 7 pour 100, pour sauver une immense industrie menacée 
d'un grand péril, quand il n'y a pas dans le pays une industrie si futile, 
a ingrate , si misérable , qui ne jouisse d'une protection beaucoup pluf forte? 
Si nous avons réussi à exposer clairement l'état des choses , on a dû compren- 
dre qu'une protection si mesquine n'atteindrait pas le but. Nous avons Heu 
de croire que la commission d'enquête a délibéré sous l'empire d'une illu- 
Bon. A ceux qui , l'année dernière, réclamaient l'augmentation du droit, on 
£sait, on répétait sans cesse : Voyez ce qui se passe, considérez tous ces éta* 
bfissemens qui se forment , et ces projets en plus grand nombre , qui sont à la 
veille d'édore; tout cela ne témoigne4-il pas contre la justice de vos plaintes 
et la valeur de vos réclamations ? Ce mouvement, qui se manifeste de toutes 
parts, n'est-il pas la meilleure preuve de la prospérité de votre industrie et de 
la bonne dispontion de nos tarife? L'objection était forte alors , et la commis- 
sion , qui l'a recueillie , s'est laissée visiblement influencer par elle. Mais les 
évènemens se sont chargés d'y répondre. Si les membres de la conunission ne 
sont pas maintenant désabusés, c'est que la situation présente ne leur est qu'im- 
parfiiitement connue. Le fait est que tous ces projets dont on se prévalait contre 
les rédamans sont encore aujourd'hui ce qu'ils étaient, des projets. Pas un 
n*€St venu à terme, tant il est vrai que la protection promise était attendue, 
qu'on y comptait , et qu'elle était l'appui nécessaire des établissemens à naître. 
"Les délégués de l'industrie linière ont demandé, eux , un droit de 18 pour 100 
sur les fils, et de 38 pour 100 sur les toiles; et ce droit, dont nous n'avons 
pas le loisir de justifier le chiffre , ne nous parait avoir rien d'exorbitant , rien 
qui excède la mesure d'une protection raisonnable et normale. 

D y a lieu de s'étonner vraiment de la rigueur avec laquelle on marchande 
à l'industrie linière une protection dont tant d'autres jouissent sans raison, 
et qu'elle peut réclamer à tant de titres. Nous ne répondrons pas à toutes les 
(éjections qu'on lui oppose; ces objections n'ont pas en général une grande 
valeur. Disons seulement quelques mots à ses principaux adversaires. 

Ce sont d'abord ceux qui craignent les représailles de l'Angleterre, ou qui 
voudraient voir nos relations avec elle s'étendre; ce sont ensuite certains parti- 
sans indiscrets de la liberté commerdale, qui viennent jeter au travers de 
cette discussion leurs principes mal digérés. Aux premiers , nous répondrons 
que r Angleterre n'a pas aujourd'hui de représailles à exercer; que ses tarifs, 
combinés en vue de ses intérêts propres, ne sont guère susceptibles d'aggrava- 
tion à notre égard, et qu'elle ne les aggraverait point sans se nmre à elle- 
même; que, s'il est désirable, et nous le croyons aussi , que nos relations avec 
elle s'étendent , c'est à la condition que cette extension de rapports servira nos 



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EBVUB DBS DEUX MONDES. 

ment rétrograde dans le progrès ^ quand on attaque de front toutes les 
industries vivantes de la civilisation. D'ici là , nos poètes d'album doi- 
vent renoncer à voir retracer leurs légères inspirations sur l'alb&tre 
et sur le granit. Quel jour glorieux pour la littérature, monsieur, que 
celui où je pourrai vous annoncer une couple de stances tirées sur - 
porphyre de la prenaière qualité, avec des marges à volonté pour les 
amateurs? Nous ne produirons plus un distique qui n'ait en vue le 
monolithe , et c'est alors qu'elles auro'nt le droit d'aspirer à l'immor- ' 
talité, ces heureuses productions du génie qui défieront hardiment ^ 
toutes les conflagrations naturelles et sociales , si ce n'est le marteaa ' 
du tailleur de pierres ! 

Quand l'on considère cependant la masse énorme de papier im- 
primé qui surcharge déjà notre pauvre globe, et qui en dérange sen- 
siblement l'équilibre, on doit convenir, et je ne dissbnulerai pas 
cette objection, qu'il y aurait péril inuninent dans la demeure suÛu- 
naire de l'homme, si toutes les feuilles volantes de la publicité se 
trouvaient soudainement transformées en pierres de taille. Grâces 
soient donc rendues à l'inventeur de la litho-typographie de n'avoir 
inventé que l'application fort naturelle d'un procédé fort connu. Je 
suis bien persuadé que s'il avait voulu inventer autre chose, il ne lui 
en aurait pas coûté davantage. 

L'art de la litho-typographie se réduit en effet à décalquer sur une 
ou plusieurs pierres lithographiques qui rendent des épreuves à vo- 
lonté, autant de feuillets manuscrits, imprimés ou gravés, qu'il loi 
semble bon, c'est-à-dire à mettre en œuvre dans un tirage expéditir 
une des pratiques vulgaires An fac-similé. Le secret que le gouver- 
nement se propose d'acheter à haut prix , consiste dans la préparation 
du feuillet qui doit être préalablement imprégné d'une matière chi- 
mique, ou, pour s'exprimer correctement, d'une matière employée 
par la chimie, car il n*y a point de matière chimique proprement dite. 
Si vous prenez la peine de venir à Paris pour joiiir des progrès de la 
litho-typographie, vous découvrirez facilement cette matière chimique 
avec votre dégraisseur ou avec votre teinturier. 

Voilà, monsieur, la nouvelle que les journaux nous annoncent de- 
puis un mois dans le style laconique de la réclame, qui devient de 
jour en jour plus concis , à cause du grand renchérissement des célé- 
brités dans les temps d'exposition. Au cours ordinaire , les réputa- 
tions les mieux conditionnées ne valaient pas plus de trente sous la 
ligne , et il fallait n'avoir pas six francs dans la poche pour se passer 
d'être un grand homme. Aujourd'hui, la gloire est hors de prix , ^ 



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LA UTHO-TTPOGRAPHIB. 287 

pour qa^un génie se rév^e avec quelque éclat, il faut qu'il se dépouille 
de la tète auxpieds. C'est ce qui a fait dire aux philosophes que les 
faveurs de la renommée coûtaient bien cher! 

Yoici maintenant les résultats promis par la litho-typographie, et 
vous me permettrez de me servir d'un exemple pour vous les faire 
«ippréder. 

En votre qualité de membre du club de Roxburghe, vous avez 
nécessairement l'honneur de connaître mylord duc de Marlborough. 
Si M. de Malbrouk n'est pas mort, comme on nous le chante , ne 
manquez pas de passer chez lui avant votre départ, et de lui de- 
mander à emprunter le précieux Décaméron de Yaldarfer, qu'il paya 
52,000 fr. en 1812. Il s'en fera un véritable plaisir ; mais n'entreprenez 
pas d'en tirer parti à Londres , où le genre de spéculation que je veux 
TOUS proposer ne serait pas bien vu de ces esprits routiniers qu'on 
tient diez vous pour raisonnables. Venez à Paris où tout est bon. 

Une fois arrivé, détachez un à un tous les feuillets du Décaméron 
de Valdarfer, et imprégnez-les soigneusement de la matière chimique 
que vous savez , sans vous soucier de mylord duc et de son splendide 
Tolome. L'exemplaire n'y perdra pas la moindre chose, un beau 
lirre ancien ne perdant rien à être débotté de sa vieille reliure, coupé 
feuillet à feuillet, imprégné de matière chimique, et soumis à l'ac- 
tioo du cylindre ou de la presse. Le programme et les journaux vous 
e& sont garans. Tirez ensuite à six mille, et hardiment, car vous avez 
pour souscripteurs assurés : 

Messieurs les pairs de France; 

Messieurs les députés; 

Messieurs les ministres; 

Messieurs les conseillers d'état; 

Messieurs les membres des cinq académies; 

Messieurs les officiers de l'Université; 

Messieurs les préfets ; 

Messieurs du jury d'exposition; 

Messieurs les actionnaires, directeurs, rédacteurs et gérans des 
journaux progressifs; 

Messieurs les dix-sept cents de l'association des gens de lettres; 

Et , surtout , Messieurs les banquiers toiqours si disposés à encou- 
rager les entreprises utiles. Monsieur le baron Rotschild vous prie 
instanmient de lui tenir soixante-trois exemidaires en réserve, pour 
les soixante-trois bibliothèques de ses soixante-trois châteaux. 

Tous pouvez lyouter à cela sept ou huit amateurs qui ne regar- 



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2S8 RBTBM VB8* HBCHE ■ONâSê. 

detit IMS k la dépet»e, quand il s'afK de d^êiiiKnuiiiiMr d'un in^fMo 
de pla9 V sauf à (mmihet «tecM ^'it ne resté pÉd d'étiré pleee, eoimne 
feu mon ami M. Pilkt. U n'e^ pdfs un de ce» Imioràbtës persm- 
ni^es qiB ne soit ehcl^Miè 40 panètetidêniiquénuntïe Déùamétm 
de Yaldarfer^ au même prti que If. le due de ilarikorough. ToM, 
trois cents millionsy c*est un assez joli denier. Je ne parle jm des 
frais de tirage et de papier^ qui sont une pifine bagatelle indif^e d'ètte 
po#tée en compte dans une afTaire de cette hnpeirtancei 

Ou bieDv à vous voulea simplifier Tepéràtion, faitea ndiem. Je 
suppôt (pe vous avez un billet de mille francs^ cela se trouve joar-^ 
neHemenI daiïs le portelèaille d*uti savant; p^enée voire* biHet de 
mUie francs^ imiprégnéz Votre bilM de mtUe franco de loMSUèft t1i¥ 
vti§uej el tkeit k un miHion. U ne faut regardet nfi àla valeur dtt 
pierres (on en tteave maintenast à Monionptrb), ni ècelle dspapier 
serpente Ktfadsralpbîqne (on en faK anjom'd'btti ffvee4ea orties). Sa 
vingt^qiiatre béates, vous;aTea un miièiard^ et vous l'eiivdyei à la 
caiase d'épargne^ le sage met tonjours qM^pie ebose de oMé pour ^ 
VMiHessea' 

Tels sont^ mènsiew, tes résaMats infaillibtes de cette sublime ùb^ 
eborerte fri fart (iàmer dé joie tote les adeptes du progrès. L'impri^" 
raerie et ta graVûre onl vécu; eltea sont ènfmcées cotefme Radae. 
Etzevir est une pertaguB^ et Marc^iintoine un pùlissM. Nous atte»" 
dons ifi€es»fflnient l'ordonnanee qui envoie la bibliolhèque du lâ 
au vieux papier. 

il Arrêtez I me direz-vous ; cette prétendue découverte est abauMe 
et infftme : absurde, parce que son usage apparcM n'aura jamais qàe 
des résultats ridicules; infâme, parce que son ^sage iHioite pwmt en- 
traîner les plus grands dangers. Ce qu'elle mérïte d'un gouvernement 
intelligent, c'est une répression rigoureux, ou< du moins une e^àde 
surveillance. Malédiction sur vos livres* litho^ippographié^, et boffte 
éternelle aux sots qui les regarderont comme des livres. Votre lUkù- 
typographie est l'abomination de la désolation dans la grande Sion de 
lacivtUsationl... » 

£h ! mon Dieu, monsieur Old-Book, ne vous emportez pas ! je M suis 
pas » éloigné de votre opinion que vous l'imaginez, et j'allais dire à 
peu prés ce que vousditesy en me servant dé termes plus modérés. La 
lHho4ypographie a des inconvéniens sensibles qui la dénoncent aa 
conmeree , k la diplomiatie , k la justice , mais elle ne peut rien adu 
innocens plaisirs des bibKopfailes. £Ae ne mérite pas leur cblère. . 

B y a deux espèces de livrés rares : premièrement , eeui qui Mit 



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4igi^ Céire réwHurîiDés, et rkoprimerie y po^'^ira, ù elte ^*f a 
pas poarvu; secondement, cenx dont la riretiâ fait tout le, prix » pi 
^ la lHh(kniiffM>gt',(i^hie reifioàuijr^it ^ cex^lt aftiHe, saaa at^éniafr la 
^eor de rédUioo ofiginales par^ce que xaelte valeur consiste dans 
ndentité de la chose et non pas daos sa Uf^ve* La verEoterie prodoit 
de bnx diamaos, et an souffle de fausses perlas avec des écailles 
4'aUett&^ mais la P^régrim elle Régent pespirt pas eopore tombés 
dans un grand discrédit. 

Le fac simile d'un livre rare n'a jamais joui d'une bien grande 
considération anx yeux des amateurs. La contre-façon 4e la Mère 
/(?aj»ne dePostel, dont l'original val^t deux cents francs, se trouvait 
liséqseot dans le^omnjierce pour vingt sous, et le Cymlnihm mHn4i 
fk jDeaperriers s'est inutilement .enri^ de |a curieuse préface de 
l^resper. Marchand» des nal^ss piquantes de>L,a Mononjoye, des cbar- 
jpantes vignettes de Bernard Piçart : Ijes édiUpns du xvr siècle ^e 
feraient pas payées au poids de l'Qr, les réimpressipos du %ynV sièfile 
^iftiept surpayéesau po|dsdu biUon. Cqneodaut, le Cymbaium m/m4i 
est un livre délicieux dont la rareté ne fait pas le seul mente; Bia|s 
£eci est un d^s caractères I/es plus di^tinpltifs de la bifolj^nanie. ^e 
jt^^oucîe peu du livre i et fait des folies pour l'exen^Uaire. 

Si des réiippressians de ee^ genria Qjki été jugées dignes qi^lqmefj^ 
4eprei]i4re place 4aps les bi|b|lp,thèque& choisies, elles ont dû cçt 
irantage k des circonstances particulières qm les élevai^n^t elliaf- 
pèmes au rang des livri^s précieux. La collection de Çaron e$t un 
(ji.oix slOjgu)îer et bien fait qui se recQ^^nande par un fonD^jt éiég^t 
li commode, et par une sorte de rareté relative. La coHection de 
I^hener ei^t une bibliothèij^ facétieuse tout entière, (fistii^g^ée |^r 
kfbûii du papier et la perfection 4e l'exéciim^n jtypograpbique, jl 
en est de même de quelques autres, et on ne voit pas toutefois q^e 
ls& jolis volumes dout x^es ingénieqses eiitreprises ont fait native le 
f/oiA chez œrjbains amateurs , s'élèveut beaucoup dans les vei^teç #g- 
4ess]93 d^s prix ordinaires, ^ moins que l^jui valeur propre, qu^ i^t 
fort peu de chose , ne soit ^élevée par le lu^e d'un tirage ,^ part^ on 
(mae reliure de Bau^nnet. Ajoutons ici que l'exactitiude typogra- 
phique (ïnnfacrsimile parfaitement Qg^ré n'augmente ^n aucjmp^ 
mnière Ifi^ cha^^^es de succès de ces ^ditioQS postiches. La Qdélitiè 
4a calque est «ne chose^^ considérer dans la neproductiop d^un m^ 
jiwscritoudans jCjBlled'mie édfilon princepsy parce qu'elle peqjt domv^r 
Heu I des compar^soQsuiUyi/eset curieuses. Dans la reproduction d'wp 
lÎTire plus onmoms ra^e, sorti d'upe Iqt^nniefiie qui en a produit mU!^ 



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240 EBVUB DBS DEUX MONDES. 

autres plus ou moins communs, c'est une superfluité fort insigni- 
fiante, et, le plus souvent, fort maussade. 

La réimpression du livre rare est d'ailleurs une œuvre d'industrie 
et de goût; elle demande un compositeur habile, un correcteur in- 
telligent , des ouvriers attentifs à la pureté , à l'égalité du tirage. C'est 
un livre qu'elle produit. La contre-épreuve litho-typographigue n'est 
qu'un cadavre. Elle ressemble beaucoup à l'original, j'y consens; 
mais elle lui ressemble comme une figure de Curtius ressemble à une 
statue. La litho-typographie vous donnera des bibliothèques, le jour 
où Curtius vous composera des musées. 

Et puis, cette ressemblance n'est pas d'une identité si désespérante 
qu'on l'imagine. Cette magnifique hyperbole est tout bonnement da 
style de programme à l'adresse des ignorans. Il n'y a rien de moios 
identique qu'une feuille de papier imprimé et une feuille de papier 
litho-typographie. Ce qu'il y a de désespérant y c'est Taudace avec la- 
quelle on débite des bourdes pareilles à la face d'une nation éclairée 
et d'un jury de savans qui la représentent à leurs risques et périls. II 
n'est personne qui ne sache que le caractère d'imprimerie est en 
saillie sur la forme quand elle se trouve pressée par le tympan; les 
arêtes s'y détachent donc avec netteté, les déliés avec finesse; l'œil 
de la lettre y reste limpide et brillant. Rien de tout cela dans la liihih 
typographie y qui retrouverait en vain l'introuvable papier des impri- 
meurs anciens, si elle ne trouve en même temps quelque moyen de 
faire illusion sur \e foulage ^ et je la mets au défi d'y parvenir. Cest 
qu'elle n'agit pas par impression, mais par expression. L'imprimerie 
a fait empreinte^ elle fait tache; le type métallique mord sur le papier, 
elle y bave. La litho-typographie s'est trompée sur son véritable nom, 
qui est connu de temps inunémorial ; elle s'appelle la màccu- 

TURE. 

Vous voyez, monsieur, qu'il n'y a pas de quoi s'indigner contre un 
procédé qui ne saurait faire illusion au plus maladroit des connais- 
seurs. Notre vieil ami Jean-Chrétien Fabricius, irrité conmae vous, il 
y a quarante ans, de l'audace d'une autre espèce de contrefacteurs, 
fulminait contre eux cette terrible imprécation , dans le goût d'Oba- 
diah : Damnandœ vero memoriœ sunt John Hill et Louis Rexard, 
gui insecta ficta proposuere. Qu'en est-il arrivé? C'est que Jean ffiD 
et Louis Renard en ont été pour leurs frais, et que l'insecte factice 
n'a jamais été reçu dans une collection d'amateurs. Il en sera de même 
du livre factice des litho-typographes, à qui Dieu fasse paix. J'attends 
ces présomptueux chiffons à la première vente, et vous verrez corn- 



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LA LITHO-TTPOGRAPHIE. 241 

ment justice en sera faite. Il n'y a pas d'assez petites subdivisions 
dans les valeors monétaires pour en exprimer Testimation. 

Quant aux autres inconvéniens que vous avez aperçus, et que les 
prAneurs même de cette sotte industrie ne se dissimulent point , 
c'est une autre question. Oh! sans doute, l'imprimerie et la librairie, 
déjà si sérieusement compromises dans leur existence , doivent en 
redouter les progrès. La contrefaçon contre laquelle nos savantes 
associations littéraires se prononcent avec tant de vigueur, n'aura 
plus besoin de se réfugier en Belgique, et l'on pourra, au besoin, 
s'épargner la dépense d'une matière chimique, de quelque nature 
qu'elle soit, pour reproduire, avec une désespérante identité , un livre 
fraîchement imprimé, avant que les exemplaires brochés soient 
rendus à l'éditeur. Toute feuille qui sort de la presse donne sa 
contre^ épreuve à un coup de barre, et il n'y a plus qu'à jeter cette 
contre-épreuve sur la pierre lithographique. Les forbans étrangers 
trouveront là une dangereuse concurrence, et les nôtres y gagneront 
une bonne prime. Ceci est une des conséquences inévitables du pro- 
grès, et ce que le progrès veut , Dieu le veut. 

La reliure, qui commençait à peine à reprendre une place parmi 
les nobles métiers, et à balancer les anciens chefs-d'œuvre de nos 
Derome et de nos Padeloup , sera ruinée de fond en comble , et j'en 
ai quelque regret. Qui voudrait, en effet , d'un exemplaire d'un vieux 
livre, établi defvAs l'an de grâce 1839, et par conséquent suspect de 
fabification, sinon dans son ensemble, ce qui «st impossible, an 
moins dans quelques-unes de ses parties, tant qu'il se trouvera des 
exemplaires authentiques, munis par le cachet d'un ouvrier mort du 
sceau imprescriptible de leur âge , qui sera désormais le seul garant 
de leur pureté? Combien n'est-il pas de volumes dont l'absence d'un 
feuillet peut modifier la valeur, et cela dans une proportion incalcu- 
lable? Hais ceux-là n'ont pas eu Thonneur du maroquin antique, des 
solides .tranchefiles de Duseuille, reconnaissables entre mille, et des 
riches dentelles de Boyer. La vieille reliure augmentera encore de 
prix; la nouvelle perdra sa considération naissante, et Simier sera 
obligé de se faire litho-typographe. 

Ce danger n'est pas de conséquence pour nous, monsieur, qui prê- 
terons deux ais de bois couverts d'un cuir brut, une bonne peau de 
truie estampée d'Allemagne, ou un bon vélin cordé de Hollande, à 
toute cette basane maroquinée que Bozérian et Courteval ont brodée 
de si lourdes arabesques. Nos incunables ne seront jamais confondus, 
grâce au ciel! dans leur costume à la vieille mode, avec le fac-similé 

TOMB XIX. 16 



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^3 RBVCE DSS BBCX JIONBES* 

litho-typographique. La litho-typographie ne s'ert pas encore atisée 
de litho-typographier la couverture de ces volâmes véDéraUes que 
le vulgaire appelle des bouquins. 

Reste le grand péril social , doot l'inventioD que vous savez menace 
le conunerce. C'est matière de cours d'assises. Puisque la société fait 
le progrès, que la société s'en défende. Il n'y a rien de plus juste. 
Kous sommes tout-à-fait étrangers à ce débat, nous autres élaboriK 
leurs obscurs de savantes inutilités, prolétaires inconnus de la répiH 
blique des lettres, ouvriers sans lucre et sans trafic, dont le nom ne 
vaut pas les frais d'une couche d'encre et d'une feuille de papier. 
L'industriel qui parviendrait à tirer quelque chose du mien chez on 
banquier^ posséderait un secret plus rare que celui de la litho-typo- 
graphie. Qu'on aille plutât demander à H. Agoado quel crédit il ert 
disposé à faire sur un billet signé Néophobusy et on m'en dira des 
nouvelles. Je ne vois donc aucune raison pour m'inquiéter d'un mal 
qui ne peut m'atteindre, et j'en laisse le touchant souci à messieurs 
les philantropes de l'Académie des Sciences .morales. Ils sont payés 
pour cela. 

£n attendant que la Utho-iypographie embarrasse la justice disbri- 
butive dans l^pplicatîon de la pénalité , elle loi donne bien da ml 
dans l'application de la récompense. Et, d'abord, comment atseï 
reconnaîtffe le mérite d'une découverte qui ne tend rien moins fu'à 
l'avilissement de toutes les bibliothèques et à l'anéantissement de 
toutes les presses? Les médailles sont si chétives , les pensions natid^ 
nales si sordidement écon(Mniques, et la croix d'hMineur ^ eom- 
munel A qnid'ailleurs décerner cette palme réclamée deioutes parts! 
Croiriez-vous que la /t7Ao-^/>o^ra/7Ai6 a maintenant quarante-quatre 
éditeurs responsables, tons également possesseurs du fameux secret 
de la matière chimique, tous également habiles à maculer du papier 
blanc avec du vieux papier imprimé , tous imprégnant, imprimant, 
défigurant, dénaturant, contrefaisant et postulant? Le parti le pins 
sûr serait d'accorder le prix à Senefelder, qui a du moins inventé 
quelque chose. L'art de la lithographie, qui n> est pas sans reprodie, 
rachète, en effet, ses inconvéniens par de préciera avantages; il sert 
la facilité du génie comme celle de la médiocrité; il permet aux talens 
inspirés d'autographier leur pensée avec une vivacité qui disparaît 
souvent sous le travail correct et pur, mais lent et froid du burin. 
C'est une assez belle chose» Hais quoi? Senefelder Iui-4nènie ne ^at^ 
tribuait pas tout l'honneur de «a découverte. Il convenait, dans la 
sotte naïveté de sa modestie, que son procédé lui avait été enseigné 



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LA IITHO-TTPOGRAPHTB. H3 

par on de ces jongleurs de la foire qui le vendent cinq sous sur les 
places publiques, et qui n'en tirent pas vanité. On est donc pour le 
moment à la recherche du jongleur de Senefelder, sauf à en cou- 
ronner un autre , si celui-là ne se retrouve pas ; après quoi il restera 
démontré ce que vous savez depuis long-temps : c'est que toutes les 
sciences du progrès commencent à un charlatan et finissent de même. 
Si j'avais l'honneur d'être membre du jury, j'accorderais sans hési- 
ter ta céoompense promise à M. Toebener, notre actif et ingénieux 
Pickering, qui a publié il y a dix ans les premiers essais de la litho^ 
typographie dans deux jolies contrefaçons des Dits de Salomon et des 
Faits merveilleux de Virgile; je lui donnerais ^suHe, au nom des 
gens de goût, une seconde récompense plus flatteuse et mieux mé- 
ritée, pour avoir su renoncer de bonne heure à ce mode économique 
mais grossièrement matériel de réimpression , qui ne satisfait ni les 
yeux ni l'esprit, et qu'il faut dévouer à toute l'indignation des bi- 
bliophiles. Delenda est Cartkago. Cela veut dire littéralement : Qu'on 
nous délivre de ce vilain papier^ si méchamment barbouillé par des 
wutnceuvres/ 

MOPflOBUS. 



16. 



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DE 

L'ÉTAT DES PERSONNES 

DANS LA MONARCHIE DES FRANCS, i 



On observe dans les chartes et dans les autres documens des deax 
premières races quatre principales classes de personnes : les hommes 
libres, les colons, les lides et les serfs. L'homme perdait de plus en 
plus de sa liberté à mesure que de la première classe il descendait 
dans les trois autres. L'état du colon était meilleur que celui du lide, 
et l'état du lide meilleur que celui du serf. Ces trois états « qui finirent 
par se confondre, restaient séparés dans le principe par des barrières 
insurmontables. On se formera tout de suite une idée de chacun 
d'eux , si l'on se représente le colon comme astreint au service de la 
terre, le lide primitif ou lète, hetusy au service des armes, et l'es- 
clave à celui des personnes, c'est-à-dire que la servitude du premier 
était terrienne; celle du second, militaire, et celle du troisième, 
personnelle. 

DES HOMMES LIBRES. 

L'homme libre du moyen-Age est en quelque sorte défini par la 
formule ordinaire des actes d'afiTranchissement; c'est l'homme qui 

(1) La Revue, dans son numéro du 15 avril 1838, contenait, sur Yétat de» per^ 
sonnée et dee terrée en France^ un article qui sert d'introduction à celui que nous 
publions aujourd'hui, et qu*un travail analogue sur les lides et les serfs complétera 
plus tard. Nos lecteurs accueilleront sans doute avec faveur les recherches de 
M. Guérard sur un point important de notre histoire nationale. Les travaux anté- 
rieurs de M. Guérard à Tlnstitut et à FEcole de Chartes le mettaient mieux que 
personne à même de porter la clarté en ces difficiles et obscures questions. 



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HECHERCHES HISTORIQUES. 2<k5 

jouit da droit d*aHer où il veat sans pouvoir être légalement réclamé 
par ancan maître (1). 

n ne faut pas confondre, dans la classe des hommes libres, les 
ùu^énus avec les affranchis^ c'est-à-dire les hommes libres de race 
aYec les hommes libres par affranchissement. Vingenuus était par 
conséqnent d'une condition supérieure à celle du liber, à moins quUl 
ne fût tombé dans la servitude, auquel cas le /i&erétait au-dessus de lui. 

On peut distinguer trois espèces d'hommes libres, suivant qu'ils 
ont: !• liberté, propriété et juridiction; 2* liberté et propriété sans 
juridiction; 3^ liberté sans propriété ni juridiction. 

I. — La première espèce se compose des hommes libres établis sur 
leurs propres terres, dont l'administration et, du moins en grande 
partie, la juridiction leur appartiennent. Les hommes nés de parens il- 
lustres, puissans ou riches, et les hommes investis ou sortis de charges 
considérables, composaient parmi eux ce qu'on peut appeler la no- 
blesse. Tels étaient les sénateurs ou les nobles de Grégoire de Tours, 
de Fortunat, de Frédégaire, et la plupart des optimaiesj des primates, 
des proceres, des potentes, mentionnés dans un nombre infini de 
textes. Cette noblesse, soitde naissance, soit d'illustration, jouissait, 
entre autres privilèges, d'une composition plus forte, principale- 
ment chez les Saxons et chez les Frisons. Mais , dans un très grand 
nombre de cas, surtout du ix"* au x* siècle, le titre de nobilis désigne 
simplement un ingenuus (2) ou un liber. Ces deux derniers termes 
sont même indifféremment employés l'un pour l'autre , dès les pre- 
miers temps de la monarchie. D'autres fois le mot ingenuus semble 
t)^oir conservé sa vraie signification. Très souvent il désignait encore 
soit un affranchi, soit une personne exempte de la capitation, ou qui 
n'était pas inscrite dans les livres de cens. Enfin , on le donnait aux 

colons et en général à tout ce qui n'était pas servus. 
Les propriétés des hommes libres portaient le nom d'a/Zei/j:, et ces 

dieux ne doivent pas être confondus, comme on le verra plus tard , 

(Tec les terres saliques. 

(1) Eam deniqae pergat partem, qaamcunque volens canonice elegerit; habens- 
^ portas aperus, etc. ( Fomi. lAndênhr., 101. ) ^ Cette formule rappeUe ces vers 
^Fbnte, dans Menœehm., v. 7, 39-iO : 

—Sic sine igîtnr, si tnum negas me esse, abire liberum. 
— Mea qaidem hercle caussa liber esto , alque ito qno voles. 

(i) Fedt te IU)erum non nobilem , qaod impossibile est post liberUtem. ( The^ 



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2i6 EEYUB DBS DSUX MDNDEd. 

Le dénombrement des hommes libres de chaque comté devait être 
fait, sous la surveillance des commissaires généram , par les comtes 
ou par les centeniers. 

Au nombre des droits dont jouissaient les hommes libres, jedterai, 
outre ceui de propriété et de juridiction ou d'immunité et de sei- 
gneurie, celui de port d'armes et de guerre privée, c'est-à-dire le 
droit qu'ils eurent pendant long-temps de poursuivre et de vedgef 
à main armée les injures et les torts reçus par eux ou parleur famiUe. 
Les compositions auxquelles ils avaient droit étaient «n général d'oi^ 
taux plus élevé que les compositions assi^^ées am personnes^ d'u» 
condition inférieure. De plus, ils étaient soumis à une pénalité diffé- 
rente. Quiatit aul charges qui leur étaient imposées, elles consis- 
taient dan^ robligation d'ctller à l'armée , d'assister aux assemblées^ 
publiques, de siéger dans les tribtmaur, et de procéder, dans cei^' 
tàins cas, à l'exécution des jngemens; de ooncourit à la répatnticm 
des chemins, dés ponts et des chaussées; de hire teguet, de loger et 
d'entretenir les envoyés du prince , et de leur fourtilr des chevaux (1). 
Us pouvaient s'attacher à des seigneurs particuliers et s'engager dans* 
le vasselage, sainsperdre ordinairement, pour cela, leur liberté m 
leur noblesse (2f). Mais ils ri'afvaient pas le droit, pour s'affiranchir dH' 
service de guerre, de s'engager dans les ordres, ni d*abandonn^ 
leurs biens aux églises, sans Tautorisation du souverain. Toutef(HS, 
cette autorisation n'était pas exigée par la Ibi des Allemands. 

Les hommes libres établis sur le même territoire formaient entre 
eux une espèfce de société civile, et jouissaient en conmiun de cer- 
tains usages , suivant la nature des lieux. 

II. — Les hommes libres de la seconde espèce ne jouissaient d'au- 
cune immunité ni jtiridiction, soit parce qu'ils n'habitaient pas sur 
leurs propres terres, soit parce qu'ils étaient soumis à la juridiction 
du propriétaire sur les biens duquel ils habitaient , ou du seigneur 
qu'ils s'étaient choisi. Un assez bon nombre d'entre eux demeuraient 
dans les domaines du roi. En général , ceux qui s'établissaient sur les 

(1) Sot tous ees droits et ces devoirs des liomnies libres , voyez le saYant oavnfli 
du professeur Eichhorn, Histoire du droit et de Vétai deê Gêrmaim^ I iS, 75, 71^ 
et 86 (en allemand). 

(a) Montesquieu se trompe lorsqu'il reconnaU {Esprit des Lois, XXX, 17 et 25; 
XXXI , Si ) sous les deux premi^'res races Pexistence d'une noblesse privilégiée, à 
laquelle scdle aurait appartenu, jusqu'à Chartes Martel, le droit de tenir des 
Jbénéfices. 



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terres des^églises ou des abbayes sortaient de la juridiction ordinaire, 
at passaient sous celle des ivéques ou des abbés. Ceux qui s'étaient 
angagésdans le vassdage vivaient sous la juridiction de lenupsseî^ 
geeurs, quoiqullsfussent tenus de jurer fidélité au roi^ 

Les hommes libres propriétaires v établis sur un fonds étranger, et 
mant sous la juridiction des évèques ou des abbés , étaient soumis 
«I mômes charges que les hommes libres de la première espèce; 
seaiement, ces charges tournaient au profit de leurs patrons ou 
ttigneurs* Ainsi les hommes libres des terres de Févèqae de Paris, 
antre qu'ils étaient obligés de le suivre à Tarmée, devaient faire et 
piyer au profit de aon église ce qu'ils fais^aient et payaient jadis au 
profit de l'^mpereuc 

n faut observer, au sujet de ces juridictions particulières, dont 
joaisaaieDtle&éYéques , les abbés et les bommes libres de la première 
aqpèce, qu'eHes restaient placées sous l'inspection des officiers du 
ni, et 91e oeui-KÛ devaient nonnseulemeat veiller à Ja poursuite et 
à Ja punition des crimes (pii s'y commettaient , mais encore réserver 
certains cas à la justice de leur propre tribunal» 

QI. -^ Les hommes fibres de la troisième espèce ne possédaient ni 
terres, ni juridiction ; c'étaient en général des hiHiunes soumis à des 
cens. Ilsavaientmoins de droits.eten même tenq>s moins de charges 
que les autres hommes libres. 

Lorsqu^nn honune ne se sentait pas assez fort pour se maintenir 
par luÎHSième dans b' jouissance de sa Uberté et de sa propriété, il 
avait recours à quelque seigneur puissant et se rangeait sous son 
patronage. Il lui remettait les biens qu'il possédait, sous la condition 
d'en conserver la jouissance perpétuelle et héréditaire , moyennant 
un cens annuel et fixe, a En Suisse, dans le bourg de Wolen, près 
de Bremgarten, canton d'Argovie, habitait un homme puissant et 
riche, nommé Contran, qui convoitait ardemment les biens de son 
voisinage. Des hommes libres du même bourg, jugeant qu'il serait 
bon et clément, lui offrirent leurs terres, à condition, d'une part, 
qu'ils lui en paieraient le cens légitime , et de l'autre , qu'ils en joui- 
nûent paisiblement sous sa protection et tutelle. Contran accepta 
leur e{&« avec joie; mais il travailla sur-le^^bamp à leur oppression. 
JDttBsleaoomnieocemens, il leur demanda toutes sortes de choses a 
titre purement gratuit; ensuite il voulut tout exiger d'eux avec auto- 
rité, enfin il prit le parti d'en user à leur égard comme envers ses 
propres serfs. Il leur conunandait des corvées pour le labour de ses 



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2hS RBVUB DES DEUX MONDES. 

champs, pour la récolte de ses foins et pour la moisson de ses blés; 
c*était de sa part ane suite continuelle de vexations. Comme ils récla- 
maient et jetaient les hauts cris, il leur signifia, pour toute réponse, 
que rien de ce qu'ils possédaient ne sortirait de chez eux , s'ils refu- 
saient de défricher ses terrains incultes , d'enlever les mauvaises 
herbes de ses champs, et de faire la coupe de ses bois. Il exigea de 
chacun de ceux qui habitaient en-deçà du torrent deux poulets de 
cens annuel pour leur droit d*usage dans la forêt, et un seul poulet, 
de ceux qui habitaient au-delà. Les malheureux habitans sans dé- 
fense furent obligés de faire ce qu'on leur demandait. Cependant, le 
roi étant venu au château de Soleure, ils s'y transportèrent et se 
mirent à pousser des clameurs en implorant du secours contre Top- 
pression. Hais les propos inconsidérés de quelques-uns d'entre eux 
et la foule des courtisans empêchèrent leurs plaintes d'arriver jusqu'au 
roi, de sorte que, de malheureux qu'ils étaient venus, ils s'en retour- 
nèrent plus malheureux encore (1). » — « Ce ne fut que long-temps 
après, en 1106, ajoute l'historiographe, dont nous avons reproduit 
fidèlement le récit, que les religieux de Mûri achetèrent tous les biens 
possédés à Wolen par Rodolphe, successeur de Contran, et que les 
habitans obtinrentuntraitementplus équitable et plus doux, d — Cet 
exemple, quoique emprunté à des temps postérieurs à ceux qui nous 
occupent, nous a paru propre à faire voir combien la liberté sans la 
force était de difficile garde pendant le moyen-flge. 

Les hommes libres qui payaient la capitation, c'est-à-dire un 
droit annuel fixé d'ordinaire à quatre deniers par tête, soiît désignés 
dans les textes sous les noms de capitales^ capitalitii, homines de 
capiiCy cavaticarii. D'autres étaient appelés mtene^m/ès ou munhortUiy 
parce qu'ils vivaient sous la tutelle, mundium, munboratio, d'un 
homme puissant, auquel ils payaient une redevance. 11 ne paraît pas 
toutefois que beaucoup d'hommes libres aient été soumis à la capita- 
tion avant le milieu du i\^ siècle; du moins , la plupart des personnes 
qui la supportaient avant cette époque sont rangées par les docu- 
mens au nombre des colons ou des serfs. 

En général , les hommes libres et les affranchis placés sous la main- 
bourg ou tutelle des églises ou des monastères, et composant la classe 
nombreuse des tributaires ecclésiastiques, étaient obligés envers leurs 
patrons à certains services et tributs. Ils furent connus plus tard sous 

(1) Aeta fund. Murent, monast. , dans Herrgott, Genealog. Habshurg.y tom. I , 

iKlg.8M. 



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RECHERCHES HISTORIQUES. S49 

le nom de conditionales , et sont appelés dans nos anciennes con- 
tâmes conditionnés et gens de condition y parce qu'ils ne jouissaient 
qae sous des conditions plus ou moins onéreuses de la liberté ou du 
patronage qu'ils avaient obtenu. Quelquefois ces conditions se rédui- 
saient à de simples marques extérieures de respect ou de soumission. 
Ainsi, en 615, Bertramnus, évèque du Mans, après avoir donné par 
testament la liberté à plusieurs serfs, tant romains que barbares, et 
les avoir mis sous ta protection de Fabbaye de Saint-Pierre-de-la- 
Coature, leur prescrit de se réunir tous les ans, le jour de sa mort, 
dansTéglise de cette abbaye, et, pour tenir lieu d'of&andes de leur 
part, de raconter, au pied de l'autel, le présent de la liberté et les 
autres dons qu'il leur a faits; puis, de remplir pendant ce jour l'an- 
cien ministère dont chacun d'eux avait été chargé avant son af- 
fraochissement, et de prêter en même temps assistance à l'abbé. Le 
lendemain, celui-ci devait à son tour les convier à un repas, après 
lequel ils retourneraient chez eux , pour y vivre en paix sous la pro- 
tection de l'église (!]: cérémonie pieuse et touchante, digne de la 
charité chrétienne , qui seule en pouvait inspirer l'idée , et dont le but 
était, non plus de témoigner orgueilleusement de l'inégalité des 
conditions sociales, mais de perpétuer avec le souvenir des bienfaits 
de l'ancien maître la reconnaissance de l'ancien esclave! Elle unis- 
sait de cette manière le patron à l'affranchi , non pas avec des chaînes 
pesantes , mais avec les seuls liens du respect , de l'attachement et de 
la religion. 

Enfin , on peut mettre au nombre des hommes libres sans juridic- 
tion ni propriété , ceux qui , n'ayant pas de quoi subsister, prenaient 
le parti, pour s'assurer la nourriture et le vêtement, de se recom- 
mander aux gens riches, en s'engageant pour la vie, envers eux, 
an service des ingénus. 

Les serfs auxquels on donnait, avec la liberté, quelques biens en 
propre, devenant ainsi propriétaires, appartenaient à la seconde es- 
pèce d'bonunes libres dont nous avons parlé ; il en était de même des 
hommes libres propriétaires qui se mettaient au service d'autrui, ou 
qui cultivaient, avec leurs propriétés , des terres étrangères. Mais on 
doit rapporter à la troisième espèce ceux qui n'avaient d'autres terres 
que celles quMls prenaient à bail , moyennant un cens et des services 
déterminés. Leur témoignage était reçu en justice dans toutes les 
questions , excepté dans celles de propriété. Le service de guerre 

(1) Testam, Bftramn. episc. Cenom. , dans Bréq. , pag- 113. 



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^0^ KfiVOS MS-VBtX WÊOimBÊ. 

n'était pas dû par celui qui ne possédait ni terres, ni serfs^; d'oùîT 
arrivait, comme on Fa yu, que Ttiomme libre renonçait è sespRH 
priélés pour s'affranchir de ce service. Cependant celui qui, saat 
être propriétaire foncier, possédaRun mobilier de la valeur detimf 
sôli^(i), â^efdjotgnait à cinq autres personnespiaoéea daM t»iaêne 
positfoii de fortune, pour fournir un homme à Farmée^ 

Les hommes Iibres;établfB9ur un fonds^èlranger; ef vivant sauste 
pattronag^ d^autitif , étaient aliénés avee iefsnds qui la bidiitaieni et 
passaieiit dans le domaine du nouveau propriétaire; Eli 755, le lOi" 
Pépin fit à rabbaye de Saint^Dtois eeasion de ta maison^ Saidt*^ 
Mihiel et des biens qui en dépendaient , y compris leaec^MAasUqaes 
et 1^ seffs. Xong^temps après, en Tan 1000, un nonlMé Atftelnms 
donna aux religieux de Cluni une terre avec deux homme» libres et 
teur patrimoine ^. 

Il arrivait même que des hommes libres étalent vendus, domiés 
ou échangés isolément. C'est-à-dire sans lé territoire occupé par eux. 
Ainsi, le roi Pépin céda au monastère dé Saint-Gall plusieurs hommes 
libres du Brisgau, et au monastère de Morbach cinq hommes libres 
avec leur postérité. Mais je dois faire observer que ces concessions 
(confirmées, la première en 828, par les empereurs Louis-fe-Débon- 
naire et Lothaire; la seconde, par l'empereur Lôthaire, en 8&0] cooh 
prenaient moins les personnes elles-mêmes, que les droits et les ser- 
vices auxquels elles étaient obligées envers le souverain. 

Les hommes libres placés sous la puissance d'autrui pouvaiâft 
d'ailleurs améliorer leur condition , en faisant faire à leurs frais, par 
d'autres personnes, les services de jour et de nuit, dont ils étaient 
chargés. Ils pouvaient aussi la détériorer en se Chargeant eux^némes 
de nouveaux services de cette espèce; ils s'engageaient en effet i 
servir de toutes les manières (3). Un grand nombre d'entre eux exer- 
çaient aussi des professions réservées ordinairement aux serfs: les 
lins étaient pêcheurs, d'autres laboureurs, d'autres palefreniers, etc^ 

Souvent les hommes libres , pressés par la misère, se mettaient ea 
servitude, en vendant leur liberté pour une sonune d'argent; mais, 



(1) Environ ISOfiraaes, parce qu'il s'ag^ssaft de» nouveaux sens €^aIgeBt*—Vo^ 
ma Dissertation sur U Système monétaire des Francs, tables yi et ix. 

(2) Una colonia cum Francos duos ( sic ) Bernoardo et Leodegario atqne eonim 
hxreditate; servum vero, nomine Gotbertum, cum uxofe sua, ^tuOiier; llem aUul 
servum , etc. ( Chart. Antelmi, à la Bibliothèque du roi, original. ) 

(3) Capitul , 1. vn , c 395.— MTofwlf. , H ,17; et Appétit 15^ 



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^-r 



ESCHWCIUB3 mSTOEIQUES. . 251 

dans ce cas , ils avaient la faculté de se racheter en remboorsant leur 

prix de vente augmenté d'uo.ciiU|uiènpye. Souvent aussi, dans l'im- 

possibilité d'acquitter leurs dettes ou d'autres obligations, ils s'en- 

^gigeaiflnt par on aote , appelé obmwatio, à servir, soit à perpétuité, 

-sait iodéfiniiMftlv jusqii'À ce qu'ibse fussent Ubéré$, sott pour un 

impsi&ié d'aiuMa, tiNièSi lequel ils r«d«^Y^weitf lUvas ^^ooime^aa- 

paravant (1). 

n résulte de ce qui précède que l'état de liberté était loin d'offrir 
les mèmea droits ^^Hesmèwi^avaQtagjeSià tous.cciji^ qiii en jouis- 
saient. U parait d'ailleurs constant qu'en général on était d'autant 
pins libre qu'on était plus fçrt, et que plus on avait de richesse on de 
pnissaiiçe, pins on était ménagé non seulement par le souverain 
et par le magistrat, mais encore par la loi. Dans tons les cas, la 
ooiûlition de la terre était indépendante de la condition de la per- 
sonne qui l'occupait, et réciproquement (2) , de sorte qne les terres 
entièrement franches pouvaient être occupées par les personnes 
d'une condition plus ou moins servile, et les hommes libres pou- 
vaient habiter et posséder les terres plus ou moins grevées de rede- 
vances et de services. 

Le nombre des hommes libres en France, avant Tinstitation des 
communes, alla toujours en augmentant ou en diminuant , suivant 
ridée qu'on attache à ce nom. Si l'on entend par liberté l'état des 
p^sonnes qui n'étaient ni des vassaux, ni des colons, ni des serfs, 
les hommes libres, qui , dans ce cas, ne sont antres que les hommes 
indépendans, furent toujours de moins en moins nombreux, et fini- 
rent par disparaître à peu près entièrement au x* siècle; alors presque 
tout ce qui habitait en France était l'homme de quelqu'un , quoiqu'â 
des conditions fort différentes. Hais si l'on entend généralement par 
libres tous ceux qui n'étaient pas serfs, la classe des hommes libres 
se grossit continuellenDient (3) sons l'influence et sons la protection de 
M religion cbrétieqnç, qui attaqua Ja servitude dans son principe, et 
^^i««n,la eombatttont sfliQs j#Qbe, finit. par eji délivrer la plus 
panda part^ de TEnrope. 

{t> CaroLC. e^t. Pi$t. , jin. 86i , c. ^i.-r-frrpg.JJSAn^. , VII, 45. — Mareulf. , 
. n , SS; — 4|>pefid. , 16 et M. 

(S) Décret. Childth. //, eirea an, 595, cap. viii.— Vpy. HQuard ^ ÂndemMi lois 
i9t Françaii^ toym. I ^ jvig, 351. 

(S) |i. Jacqiie9 Grin^m conjecture qu'au x» siècle la moitié au moins de la popu- 
lation e^n Allemagne ne jouissait pas de la liberté. ( ArUiq. du Jhroit germanique, 
1 1, chap • iT, B. 9 , p. g. 331, en allemand. } 



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252 REVUE DES DEUX MONDES. 

DES COLONS. 

Le colon do moyen-Age prend sa place entre rhomme libre et le 
serf. U descend du colon romain , et nous avons besoin , pour con- 
naître sa condition sous les Francs, de remonter au colonat de Tem- 
pire, tel qu'il fut réglé par la législation romaine. 

DU COLONAT SOUS LES EMPEREURS ROMAINS (1). 

.D*après les codes de Théodose et de Justinien, le colon est Thomme 
qui , inséparablement attaché à la culture d'un fonds étranger, en 
fait les fruits siens, moyennant une redevance fixe qu*il paie au pro- 
priétaire. Vivre et mourir sur le sol où il est né , c*est là son destin , 
comme celui de la plante. Mais, esclave par rapport à la terre, il est 
libre à l'égard des personnes ; et , quoique placé ainsi dans une con- 
dition intermédiaire entre la liberté et la servitude, il est en défini- 
tive mis au rang des honmies libres par le droit romain. 

Les colons, tels qu'ils viennent d'être définis, apparaissent claire- 
ment, pour la première fois, en 3^, dans une loi de Constantin; 
mais conune dès-lors ils étaient répandus dans tout l'empire , on 
doit les croire plus ainciens. On pourrait même constater leur exis- 
tence au commencement du m*" siècle de notre ère, par deux pas- 
sages des jurisconsultes Marcien et Ulpien (2], qui florissaient vers 
cette époque, si l'interprétation de ces passages n'était pas sujette à 
controverse. Quant aux textes de César, de Varron et de Columelle, 
il n'est guère possible de voir autre chose que des fermiers libres 
dans les coloni qui s'y trouvent mentionnés. Mais ce que rapporte 

(1) On peut consulter sur le colonat romain , après le Paratitkm et les commen- 
taires de Jacques Godefroi dans le Gode théodosien ( liv. V, tit. ix ] , la dissertation 
allemande de M. de Savigny ( dans son journal consacré à la science historique du 
droit, tom. VI , cahier m , pag. i73-320, et dans les Mémoires de l'Académie de 
Berlin , année 1SS5 ); l'analyse de cette dissertation , par M. Pellat ( dans la ThénUs, 
tom. IX, pog. 62-87); le Ck)urs de M. Guizot, tom. IV, leçons 7 et 8, de Tannée 
1830, pag. 133-282.— Perreciot a consacré [aux colons un article assez étendu dans 
son ouvrage intitulé : De VÈtat civil des Personnes (tom. I, pag. 98-100 , in-io] : 
mais il s'écarte des auteurs qui précèdent, en distinguant, avec plusieurs autres 
savans, les adscriptieii des eoloni. 

(2) Si quis inquilinos sine praediis, quibus adhaerent, legaverit, inutile est lega- 
tum. (Digest, , XXX, 1, 112. ] — Si quis inquilinum vel colonum non fuerit pro- 
t'essus, vinculis censualibus tenetur. ( Ibid, , L , xv, 4 , § 8.) — Vinquilinus était 
de la môme condition que le colon. 



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BBCHWCHRS HlST<AiQUES. 253 

Sflirien des hooMiies libres qui convertissaient leurs propriétés en 
en^bytéoses (de même que plus tard on convertit les alleux en béné^ 
fices) pour vivre sous la protection des grands auxquels ils abandon* 
naient leurs fonds; ce qu'il raconte, en outre, des propriétaires qui 
renonçaient entièrement à leurs biens pour se faire colons des riches, 
tout cela remontait, sans aucun doute, à une date antérieure, proba* 
Uement même avant Constantin , et semble être, sinon Torigine, au 
moins une des principales causes de l'accroissement du colonat (1). 
La modification et l'amélioration de l'état des esclaves agricoles , 
aiosi que la transplantation des barbares dans l'empire pour la cul- 
ture des terres laissées en friche (2) , contribuèrent aussi beaucoup au 
progrès de cette institution (3). 

On entrait dans le colonat de plusieurs manières : 

Par la naissance, lorsqu'on avait pour mère une colone, cohna (ï) ; 

Par contrat, lorsqu'on déclarait dans les formes exigées par la loi 
sa volonté d'être colon ; 

Par le mariage, lorsqu'on épousait une colone, dont on s'enga- 
geait , devant le magistrat, à suivre la condition ; 

Par la prescription , lorsqu'on avait passé trente années dans le 
colonat. 

Le colonat étant un état mixte, composé moitié de liberté, moitié 
de servitude, nous indiquerons d'abord ce que le colon avait de com- 
muQ avec l'homme libre, puis ce qu'il avait de commun avec l'es- 
clave. 



(1) Gubem, Dei,Y,S et 9. ^ Il n*y a guère d'apparence que le colonat soit ne 
ou de la conquête, ou d'une espèce d'affranchissement imparfait ou conditionnel, 
inconnu au droit romain. On le ferait dériver plus volontiers de Tesclavage germa- 
nique, surtout si Ton avait la preuve que, chez les Germains, l'esclave était insé- 
parablement uni à la glèbe avec toute sa postérité. 

(2) Voyez surtout la constitution des empereurs Honorius et Théodose de l'an 409, 
découverte par M. Amédée Peyron, et publiée dans les Mémoires de T Académie 
royale de Turin , tom. XXVIII , Cod, Theod. , fragm. inéd. , pag. 120-121. 

(3) Les colons étaient désignés de différentes manières. On les appelait coloni 
oHginaiei, originarii colont, ou simplement originarii, parce que leur naissance 
les liait indissolublement au sol qu'ils occupaient. On les appelait aussi trUmtariit 
centiii, eensibusohnoxii, censibits adscripti, adscripticii ou adscripticiœ condi- 
tUmis, parce qu'ils étaient soumis à l'impôt personnel ou capitation. Ils étaient de 
la même condition que les inquilini, auxquels ils sont assimilés par une loi des 
empereurs Arcadius et Honorius et par les Institutes de Justinien, 

(i) Les enfans nés d'un colon et d'une femme libre étaient colons; mais Jiisti- 
uien les déclara libres; puis il les soumit de nouveau au colonat; enfin ils furent 
rendus à la liberté avec certaines restrictions. 



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iSk MSYVE BBS DEUX 1C0NBS8. 

Ce qni Tassimilait à rhomme libre, c^est que k» Me le^qoattiflMii 
d'ingenuusy et le mettarent en opposition avec Vesclafve; qall eaa 
tractait an véritable mariage; qu'il payait des impôts publics; qu'i 
pouvait posséder à titre de propriétaire, quoiqu'il ne lui fit «pa 
.permis d'aliéner sa propriété. 

Ce qui le rattachait à la condition de l'esclave,c'est que les loisleqsa 
usaient ^rrtM^^rr(9 et l'opposaient au /t^; qu'elles lui soppoocieii 
jun maître, dominus; qu'elles donnaient le nom de p^culium à cequ'i 
possédait en propre; qu'il était vendu avec le fonds sur lequel il étai 
établi; qu'il était déclaré incapable de parvenir aux honneurs, d'e» 
trer dans les charges muuieipales et de faire le service de guerre; qu'i 
avait besoin du consentement de son mattre pour s'engager dans li 
cléricature (1); qu'il était compris, avec l'esclave, dans la descriplioi 
des terres ;,qa'il ne poiswiit , sauf un petit qcNnhre de cas, intente 
d'action contre son mattre (2); que le colon fugitif était réputé voleu 
de sa propre personne; enfin , que le colon subissait des chàtimea 
coiporels. 

Quoique la terre colonaire ne pAt être vendue sans le colon , ni 1 
colon ssms elle, néammoins, dans certaines ch'coDstanees, il fut permiis 
par une constitution de Valentinieu III, que Justinien n'a pas admis 
dans son code, d'échanger un colon contre un autre colon. On avai 
aussi le droit de transférer des colons d'un fonds sur un autre, lo» 
que le premier fonds en avait sprabondanunent et que le second e 
manquait, pourvu toutefois que les deux fonds appartinssent « 
même propriétaire. Mais, dans aucun cas , l'époux ne devait être se 
paré de sa femme, ni le père ou la mère de leurs enfans. Ces dispo 
sitions bienveillantes de la loi restèrent sans force au milieu des inva 
sions et des guerres des barbares dans l'empire d'Occident. Le 
calamités qu'elles produisirent retombèrent principalement sur k 
malheureux habitans des can4>agttes. Ce fut le colon qni resta le plu 
exposé aux violences des conquérans; ce fut lui surtout qu'ils piUè 
rent et emmenèrent captif à la suite de leurs armées; lorsque le 
Goths prh-ent la Haute-Italie, les terres étaient déjà dépeuplées d 
leurs colons (3). 

(1) Lowqtte Justinien affranchît tes colons de cette fomâlilé , ce fut sous la coi 
ditlon qu'après avoir embrassé TéUt ecclésiaslique, ils continueraient de culUver 
terre à laquelle ils restaient attachés, à moins qu'ils ne fussent élevés à Tépiscopa 

(S) Savoir : lorsqu'il s'agissait de son origine , de sa condition , on de la proprié 
du fonds colonaire; lorsqu'il subissait des surtaxes, et lorsque raffaire éuit cr 
rainelle. 

(3) rUa S, Epiphan. epiic. Ticin, , n« 47. 



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MCHÉRCHES HISTORTQ17È9. 255 

L'imposition personnelle ou capMation , établfe sur les colons, était 
acqniUéepar leurs maîtres, qui se là Taisaient ensuite rembourser. 
Ces rembounemens devenaient souvent le sujet de coupables eitor- 
sions, et donna^nt lieu à d'autant phis de difficultés, que l'impAt va* 
liait d'une indiction fr l'autre, en augmentant tôt jours. Un tel mode 
de^ perception avait ainsi PinconvébienI de metHre en quelque sorte 
le cdlon â la disorétim^ du propriétaire. 

Outre TimpAt payé à l'état, les colons* acquittaient ordinairement 
CD fruits , quelquefois en argent , une redevance annuelle fixe , 
canon, epïi ne profitait qu'à leurs mattres^, et qui ne pouvait être 
fiogmentée. 

n y avait pour le colon pltMleurs- moyen* dfe- sortir du colonat. D'a- 
bord, conmie on l'a déjà fait remarquer, te coion qui s'était enfui et 
qui avait vécu en homme libre pendant un espace ée temps fixé par 
la loi , acquérait définittvémentia' liberté. Ce'fnt seulement après que 
f empereur Justinieti eut abrogé cette disposition, que la liberté du 
erion cessa de se prescrire. Un autre moyen pour lui de^e dégager 
lies liens de se condition, c'était d^aequérir hr propriété dix fends co- 
lonaire. Du moment , en effet , que le maître kti cédait ce fonds par 
donation, par vente, ou aufrement, fe colonv devenu aussitôt pro- 
priétaire, jouissait de tous*les droits de l'homme libre. Enfin , je pen* 
dierais à croire, contre l'oi^inionconmiune de* jurisGonsultes et des 
historiens, que le maftre avait la faculté de détbcher lé colon de la 
glèbe pour le gratifier de la liberté. Les deuï principales objections 
qoe l'on ftit à eela sont : lapi^mière, que, dans" les codies , les lois 
fiT raffiranchissemeM^ ne éUséni Men des colons^; la seconde, qu'une 
loi de Justinien semble exclure la possibilité de rompre le lien cfai Tes 
attachait au sol (!]. Mais on peut répondre à la première qu'il n'était 
pas nécessaire, pour dégager du colonat, de recourir à la manumis- 
sion proprement dite, attendu que le colon n'était Fesclave de per- 
sonne; et l'on peut supposer qu'on employait, pour le délivrer de la 
glèbe , une forme moins solennelle, qui ne se retrouve pas daps lea 
livres du droit romain. Quanta la seconde objection , ne sait^m paa 
que trente an& d'absence pour le colon, et vingt iins seulement pour 
la colone , les mettaient hors du domaine de leur mettre, quoique le 
fonds colonaire continuât d'y rester incorporé t N'avons-^poua pas vu 



(1) Qnae enîm differentia inter serroe et adscripUcios inteUigatur; cum uterqu^in 
domini sui positus sib p#te9late , et possit servum eum pecalio manumittere , et ad- 
scripticiiim cum terra dominio suo expellere? ( Coéti ,y[iyVff%i,) • ^ 



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256 HBTUB DBS DEUX UONDBS. 

aussi que les colons pouy^ieot être séparés des fonds sur lesqueb ils 
étaient trop nombreux , pour être attachés à d'autres fonds qui man- 
quaient de cultivateurs? De plus , si la loi eût prohibé ce qu'on peot 
appeler Taffranchissement des colons, n'eût-il pas toujours été en la 
faculté du maître, désireux de se soustraire à cette disposition , de 
laisser prendre la fuite à ceux qu'il voulait rendre libres, en se pro- 
posant bien de ne jamais les revendiquer? Enfln , puisqu'il avait le 
droit de réduire en esclavage le colon qui cherchait à fuir (1], ne pou- 
vait-il pas s'entendre avec son colon, pour que celuin^i prît la fuite, 
et, après l'avoir réduit en servitude, le mettre en liberté suivant les 
formes propres à l'affranchissement des esclaves? Bref, rien n'empê- 
chait le colon de descendre à l'esclavage pour remonter à la liberté. 
Personne, en effet, ne supposera que le droit d'affranchir tout es- 
clave ait été refusé à son maitre. Un auteur de la seconde moitié du 
V siècle paraît d'ailleurs nous fournir une preuve directe de l'affran- 
chissement des colons. «Le fils de votre nourrice, écrit Sidoine Apol- 
linaire à Pudetis, vient de ravir la fille de la mienne.... Mais je par- 
donnerai volontiers à cet homme si, de son maître que vous êtes, vous 
consentez à devenir son patron, en le dégageant de Yinquilinat où il 
est né. La femme, à qui je viens de donner la liberté, paraîtra non 
plus avoir été trompée, mais avoir été prise en mariage, si notre cou- 
pable, pour lequel vous intercédez , devenu de tributaire client, sort 
de la condition des plébéiens pour entrer dans celle des colons.... La 
liberté du mari procurera sa grâce au ravisseur (2). x> De ce passage 
et des observations précédentes, on est, je pense , en droit de con- 
clure que le colonat, aussi bien que l'esclavage, pouvait cesser par la 
volonté du maître. 

DU COLONAT SOUS LA DOMINATION DKS FRANCS. 

Le colonat, de même que la plupart des institutions romaines, 
s'altéra sous la domination des peuples barbares. En s'écartant de la 
liberté pour se rapprocher de l'esclavage, il dégénéra de jour en jour; 
la servitude, au contraire, tempérée par la charité chrétienne, tendit, 
en devenant de plus en plus douce , à se confondre avec lui. Ce qui 
distingue surtout le colonat romain du colonat du moyen-âge, c'est 
que, sous les empereurs , le colon n'était soumis qu'à des redevances 
envers le maitre, tandis que sous les rois des Francs et des autres 

(1) Cod. Th. , V, 10, t. — Nov, Talent. , lit. ix. — Cod. Th. , V, 9, 1. 

(2) Sidon. ApolL Epist. V, t9. 



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BECHERCHES HISTORIQUES. 257 

peuples germains « le colon, qui descendit au rang des non-libres, 
fut en outre assujetti à des services corporels connus plus tard sous 
le nom de conrées. 

Le mot colonusy pris absolument, n*en continua pas moins de 
désigner une personne appartenant par sa naissance, ou autrement, 
au colonat, et non simplement un homme attaché à la culture de la 
terre. On trouve même des colons qui ne paraissent pas avoir été de 
\Tais cultivateurs. Ainsi, dans un document du x*" siècle, un colonus 
est qualifié /a^er^ un autre siUory un autre btibulcus; et, dans le po- 
lyptyque de Tabbé Irminon, les fonctions ou professions de mq/or, 
de decanusy de cellarius^ de meunier, de messier, sont exercées par 
des colons. On ne doit donc pas oublier que le nom de colonmy 
eomme ceux de Mus et de servusj emporte avec lui Tidée d'une 
condition forcée et permanente , et non celle d*une profession que 
Ton aurait pu prendre ou quitter à son gré. 

Dans les textes rédigés après la chute de l'empire d'Occident, les 
colons sont aussi désignés tantôt sous le nom d'originarii, comme du 
temps des empereuk^ romains, tantôt sous les noms de liberi ecclesia- 
rum ou ecclesiasfici y de mancipia ecclesiarum, de servi ecclesiasiici. 
Os se divisent en plusieurs espèces, suivant qu'ils sont des colons 
ordinaires ou des colons libres, qu'ils appartiennent au roi ou à 
l'église, qu'ils font service de leur corps trois jours dans la semaine, 
auquel cas ils étaient appelés iriduani, ou que le nombre de leurs 
jours de service est différent. 

Ds sont, comme on l'a dit , opposés aux hommes libres, et souvent 
ponis corporellement, de même que les serfs. Enfin, ils sont mis au 
Dombre des mancipia (1). 

On donnait le nom de pares ou de consortes aux colons d'une même 
terre, et le droit sous lequel ils vivaient était appelé la loi de la 
terre ou de la cour^ en allemand hofrecht. Ils restaient, comme 
dans Torigine, attachés à perpétuité aux fonds qu'ils occupaient, et 
avec lesquels ils étaient légués , donnés ou vendus. Ceux qui pre- 
naient la fuite devaient être restitués à leurs maîtres. Néanmoins il 
semble que le lien qui les retenait au sol n'était plus aussi fort qu'an- 
ciennement, et que leurs maîtres avaient une plus grande faculté de le 
relâcher ou de le rompre. Ainsi, dans le polyptyque d'Irminon, des 

(1) Corot. C. eapitul, Silvac, , an. 853, c. 5; ediet. Carié. , an. 861; edict. Pist. , 
an. 86i, c. M et M. — Edici. Thead. , c. 97, 104 et 109. — JL. Burg, , XXXVIII, 
7 et 10 ; XXXIX , 3. — Décret. Childeb, II, circa an. 595 , 5 13 ; etc. — Poîypt, Irmin., 
XQ , I , pag. lii; XII , xLi , pag. 128, etc. 

TOME XIX. 17 



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2SB RSVUt DES B£tJ)C MOltlMSS. 

oMonesétaient passées du fisc de Tillemeax dans celui de Béconcelte, 
pour demeurer avec leurs maris, colons, à VHUers-Ie^Mahîeux, et 
dans le même fisc, un colon de Giily près de Nuits-sous-Beanne 
tenaiC an manse à Dreuil , dans le diocèse de Chartres. Les mutations 
de cette espèce furent, comme nous Tàvons dit, autorisées dans 
rempîre'par le code de Justinien , pounru qu'elles eussent lieu dans 
les biens du même propriétaire. Il paratt aussi que Tabbaye de Saîn^ 
Germain->des^*Prés établissait , dans les terres nouvellement acquises 
par elle, des colons aussi bien que des serfs, qu'elle déplaçait alors, 
puisqu'elle les tirait de ses autres domaines. 

Hais le colon ne pouvait se soustraire lui-même à sa condition : 
quiconque avait été une fois engagé dans le colonat devait y rester 
attaché. Il n'y avait que deux moyens d'en sortir : 

D'abord par la prescription. Lorsque le colon avait |oui pendant 
trente ans , et la colone pendant vingt , de la liberté , sans fitre rêve» 
diqués par personne, ils restaient définitivement libres (f) , si leor 
maître était un Romam ou un Lombard; car si c'était un Franc de 
un Allernand, la prescription n'avait pas lieu. Bfàis, d'après une M 
de Louifl-^le-Débonnaire, celui qui se prétendait libre depuis trente 
ans, devait prouver qu'il était né d'un père ou d'une mère libre, m 
justifier d'une charte d'affranchissement (2) ; 

Ou par l'affranchissement. Le colon, comme le serf, était afhrancU 
avafit d'entrer dans les ordres. Il pouvait l'être égatemmt sans qo1l 
embrassât l'état ecclésiastique. Le maître dispesait alors à son gr< 
des serfs , du côlon et du fonds colon«ire (3) . 

La condition du colon était meilleure que celle du serf. D'après^li 
. loi salique, la composition pour le meurtre d'un Ronaîn Mbotalre, 
la.ifième^à ce qu'il me pandt, que pour le coloo, était fixée è qua- 
rante-cinq sous, tandis que le meurtre d'un esclave se rachetait par 
trente-cinq sous de composition. R'epfès la loi des Allema«is, le 
colon avait une composition égale à celle de l'AUemand lui^méne. 
Néanmoins, lorsqu'un père ne laissait en mourant que deux GUes, 

(1) CapitHi. adtcriptum eapitul. Wormat. , an. S29, c. 3; dans Ealoza, tom.l, 
col. e7i. — Cette espèce de cipitulaive, âfé tkr Code tiiéodosien , a été tuai recaeUR 
par Regioon , De Ee€l$$. diseipk , I , M ; et c'est vue dea raisons q^l l^nt firitu^ 
mettre par Baluze , et [par M. PerU. 

(S) Corol. ///» addit. ad L* longfih.^ c. S,dansBaliize,.toiii^^ftgi^aie.<-* 
L. Longob, Lud, P. , 58. 

(3) Coucil. Aurel. Ili, an. 5SS, c. M. ^ Lud. P. eapUuL Afuiêgr.^ an. S17, 
c. 6, etc. — retram. B.Remig, , dans Bréq. , pag. 31. 



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BBCHBRCOBS HISTORIQUBS. ^ 

edle qui se mariai! «wc na colon n'ayait aaeune part à la terre pa- 
lerpelle, tan^ que celle qui épousait son pareil la possédait entiè- 
remeot. Quant aux autres objets de. la succession ^ ils se partageaient 
entre les deux soeitfs par portions égales (1). 

Le droit des colons de poursuivre leurs actions en justice rie parait 
pas avoir été pins restreint sous les rois des Francs que sous les em- 
pereurs. A la vérité , Védit de Théodoric, plus sévère en Cela que la 
loi romaine, défendait aux tribunaux d'accueillir les plaintes des 
cobtts contre leurs maîtres, soit en matière civile , soil en matière 
criminelle; mais cette interdiction cessa bientôt d*êtfe observée, 
m même me fut jamais en vigueur dans le royamue des Francs , sur- 
tout pour les causes dans lesquelles les colons avaient à défendre 
CMitre leurs maltres>leur état et leur toi. Ainsi y d'un cAté » des coloùs 
se prétendant libres, défendent eux-mêmes leiir cause au tribunal du 
comte ou du vicaire; et,. de l'autre, en 828, les cotons d^Antoigné 
citent, pai^deffant le roi Pépia d'Aquitaine^ l'abbé de Corméri, leur 
JBtfitret qu'ils aceuaest d'exiger d'eux plus qu'ils ne lui devaient; 
v€t tos colons de Mitri , en 861 , s'étant rendus à Compiègne ^auprès 
ds rci Charles^le^baore,^ procl«aent qu'ils soirt par leur/naisBioee 
ées cokms libres , comme les autres colons de Saint-Denis ,. et qœ 
c'est à tort que l'officier de. ce monastère veut leur imposer de force 
desacrvioes onéreux qu'ils ne doivent pas. 

Cepeudant les colons d'une égRse ou d'un monastère étaient m*- 
diuairement Tenq^acé» «u veprésentés en justice par Tavoué de 
celle église ou de œ nouastère; et cette coutune, qui s'observait 
'à regard dQS ecclésiastiques aoasi bien qu'à l'égard de Jeors hom- 
mes, loin d'offrir rien d'humiliant pour eux, avait, au coutraite, 
éàé îBstilBée dans su tait ;de pcotecUon et dans FintérÊtdii clergé. 
fie. ne fut qu'en jsécartaat du jprinejpe de leur institution que tos 
ÉVQiiéa ceasèrent d'(ètse« tos défenseurs des église» et des aû>a|es, 
IfQBr en devenir toaly^ans eties déprédateurs, Le» connuissaires gé- 
néraux ne devaient pas citer les colons pauvres à leur tiftunal , an 
^toinsidaos phntotm oas^tet iparlicalîèveniâiit torsque^emb^i refu- 
-mtoni , dans tos marchés^ tos deniers de bdn atoi :'€'étaient<ator8ttos 
•avoués qi^on mettait. en cause pour les déUnquMs, et qui, apcès 
-avoir payé turoiFaniendeM ban des hommes Ubres, deAOsMiS, 
faisaient battre les colons de verges (2). 

(1) L. 5al. Afoid., XI, a; XLIV, 7.^ L,Aim. , Ut. 9 et 57. 
(S) Carol. C. Met. Cmit.^ ao. a61. 

17. 



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260 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

D'autres fois c'étaient les maîtres eux-mêmes qui se préseotaient 
en justice pour leurs colons. Ainsi un seigneur réclamait, deYantle 
tribunal des commissaires royaux , le serf que son colon avait adieté. 
Si le colon dépendait d'un monastère, l'action en revendicaUoa était 
exercée par Tabbé ou par son avoué (1). 

Les colons servaient de témoins dans les transactions, et remplis- 
saient certains offices subalternes et d'économie rurale, tels que ceux 
de maire, de doyen , de messier. Enfin les colons et les serfs des fiscs 
royaux et des églises prêtaient serment de fidélité au roi , s'ils étaient 
honorés de quelques bénéfices ou de quelques emplois du genre de 
ceux dont nous venons de parler, ou s'Us remplissaient quelque 
charge dans la maison ou auprès de la personne de leur maître, et 
s'ils pouvaient avoir des chevaux et des armes, telles qu'un bouclier, 
une lance, une épée longue ou une épée courte (2). 

De même que le colon jouissait de la liberté, mais d'une liberté 
imparfaite , de même il avait la jouissance du droit de propriété, 
mais d'un droit restreint et conditionnel : néanmoins il était capable 
de posséder et d'acquérir à titre perpétuel et héréditaire. Sa teome 
étant devenue conune une espèce de fief infime, grevé de diarges 
onéreuses et avilissantes, soumis en général à la loi des fiefs, il se 
trouva lui-même sur l'échelle féodale, à la vérité sur le plus bas éche- 
lon. U pouvait aussi disposer à son gré de ce qui lui appartenait e» 
propre. Un colon du comté de Brioude ayant laissé, en mourant, à 
l'égUse de Brioude les vignes et les autres biens qu'il avait acquis de 
ses propres deniers, Charles-le-Chauve confirma cette dispositioo, 
soit pour la rendre valable, soit plutôt pour empêcher qu'elle ne f&t 
violée. 

Quelquefois même les colons démembraient leurs tenures et vea- 
daient les terres pour ne se réserver que les bàtimens. Un édit da 
même roi proscrivit cet abus. Déjà Charlemagne leur avait défendu 
de faire aucune vente ou donation à des personnes d'une seignemie 
étrangère (3). 

Il y avait donc pour les colons , comme pour les honunes libres, dif- 
férentes manières d'acquérir et de posséder, ainsi qu'on l'observe su^ 
tout dans le polyptyque d'Irminon. D'abord ils possédaient lems 
fonds colonaires à titre de fermiers héréditaires et perpétueb; en- 



(1) Marculf. , Append» 3 et 6. 

(2) Capitul. Pipp. reg. Ital. , cirea an, 793, c. 36, dans Baluze, U>m. I , ool. Mi* 

(3) Ediet. Pist. , an. 863, c. 30. — Capitul. III, an. 803, c. 10. 



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EBCHERcmn msTORiQtriBS. 261 

plusieurs d'entre eux possédaient en même temps des biens en 
e. Le colon Âdricus, outre sa tenure, possédait avec ses fils neuf 
aux en toute propriété. Le colon Gulfoinus tenait la propriété 
n père, après l*avoir donnée à l'abbaye de Saînt-Germain-des- 
Les colons possédaient en outre à titre de bénéfice, de cens et de 
(1). 

; colons acquéraient ainsi pour leur compte, et disposaient de 
j leur appartenait en propre (2) ; de plus ils héritaient de leurs 
\Sy et transmettaient leurs biens à leurs descendans ou à leurs 
IX. Mais ce qui mérite d'être remarqué, c'est qu'en général la 
lété n'était pas franche entre les mains des colons, attendu que 
voyons , dans le polyptique d'Irminon, les colons de Saint-Ger- 
grevés envers l'abbaye de redevances et de services, non seule- 
à raison de leurs tenures colonaires, mais encore à raison des 
qu'ils possédaient en propre. Si l'on voulait reconnaître dans ces 
;es imposées aux propriétés des colons quelques vestiges de l'an- 
e capitation romaine, à laquelle les colons de l'empire étaient 
is, on devrait alors supposer que l'impôt avait été converti en 
et en corvées, et que la seigneurie avait été substituée à l'état; 
il ne faut pas s'y tromper : on observe un grand nombre de cas 
s redevances établies représentent des droits utiles et le prix de 
sssions avantageuses faites aux colons, 
s colons, quoique attachés à la glèbe, et jouissant ainsi d'une 
:é fort incomplète , pouvaient néanmoins acheter et avoir eux- 
es des serfs; ce qui ne doit pas nous étonner, surtout lorsque 
verrons des serfs posséder eux-mêmes d'autres serfs, 
droit du colon sur la terre qu'il habitait alla toujours croissant , 
lit, vers le déclin du x* siècle au plus tard, par devenir un vê- 
le droit de propriété. Alors le colonat s'éteignit tout-à-fait, au 

Les manscs tenus par les colons sont appelés héritages. « Hereditates, id est, 
i qnam (oolonl) tenent » [EdieL PUt., L. c.) Dans le polyptique dlrminon, 
itsdéeêt hofres ont été écrits par une main ancienne, à la marge des s 30, iO, 
(2 du eh. XIV, sans doute parce que les colons qui tenaient les manses décrits 
:es paragraphes, étant venus à mourir sans postérité, avaient laissé leurs te^ 
vacantes. — Beaucoup de colons étaient hotpites, et ceux-ci, qui se rap^ 
aient beaucoup des inquilini romains , étaient des espèces de locataires. 
Quatre colons ou colones de Saint-Germain , après avoir acheté une terre 
seigneurie indépendante , libéra potestat, en vendent une autre à un nonmié 
dus, d'une seigneurie étrangère. Cette vente était une contravention à la dé- 
de Charlemagne dont nous avons parlé , en supposant que la défense Wl 
eure à la vente» 



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REVUE DES DEUX, MONDES. 

moins en FrancCt et le nom de colon ne servit plus à désigner qu'oD 
vhotmne livré à la culture de^laterre. 

Le fonds eolonaire était en général composa à'm ixmme^t»!^ 
ment de deux , souvent d*u& denûrmanse , ou de moiiis tocwfi. Il 
n'était pas^extraordinaire qo*iin seul manse fût tenu.par deui, tiws 
et quatre ménages de cokms; quelquefois ce nombre allait jusqn^à 
dnq et môme aunlessus. D'un autre cAté, tt arrivait que. plusieurs 
ménages de colons étaient établis dans la moitié oadansJeqqirt 
d*unman>e. 

Le manse moyen, ainsi qae je Tai établi ailleurs, peut Atre consi- 
déré comme composé de douze bonniers , qui représentaient cbacan i 
environ cent vingt-huit ares, au^uoins dans les terres de Tabbafede i 
Saint-*GermainHdes-Prés et sous le r^oe de GhaflemagDe>desorte i 
que la< contenance du manse moyen était d'environ qnince hectares, i 

Les colons occupaient aussi des hospiiia et des portions de temiD { 
sans dénomination particulière. Dans la plupart des cas, les mum ! 
.ou parties de r manse qu'ils cultivaient sont qualifiés d'ingémûta; i 
néanmoins , on en trouve un grand nombre qui n'étaient que Udiles 
ou servîtes. Toutes, ces différentes espèces de biens et deieunnis 
seront expliquées plus tard. 

Les redevances payées par les colons étaient nombreuses et variées. 
Les principales dérivaient des contributions de guerre, du droit dus inr 
chaque tète de bétaiUbatbie, du droit de faire d^ l'heihe, 4es drnts 
d'usage et de paisson dans les boi3, dis.Ia ci^pitation et des pmdmts 
des terres. Elles étaient acquittées en aigent « en bétail , en volaille, 
en œufs, en blé, en houblon, en vin, en huile, en miel, en cirer en 
poix , en lin , en drap , en peaux , en bardeaux , en douves , en icer- 
clés , en filets de pédie , ea armes , en instrumens et outils de diffé- 
rentes sorjtes. Elles variaient pour l'espèce et pour la quantité d'un 
domaine à l'autre , et quelquefois aussi dans le même domaine. Le 
total des redenances d'un manse occupé par un ou deux ménages de 
€oloiis,ilans}l6p0lyptique d'Irminon, peut être évalnéd'une mmiire 
génémie'à^ne somme^'SOO à 900' francs de notre raonnaîe. 

Xes services corporels imposés aux colons étaient, dans la règle « 
moins durs que ceux des serfs; toutefois, ils étaient encore pénibles 
et nombroipx. On peut les distinguer en .services ordinaires et en 
wrvices*ex)traordinaires. Les premiers embrassaient to«9 lestrafaux 
nécesSAhres pour la ctilturedes champs , pour les ckMmres des pro- 
priétés, pour la fauchaison, la moisson et la vendange, pour la 
rentrée, la garde, le transport et la vente des fruits^ Ces service 



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étaient réguliers et fixes : pour s'en adquUter, les eôfons dèvaietit à 
limns mrilres quelcfoefèis un, plos ioa?eiil deux, comraatiément 
lioi» jenrsde leor>teiiipspar8eiBaiDe, rtflûmeiiidaYttDtage, sanSTeee- 
mir aocan salaire. Les seivîoes 4e la seeeode espèce • étaient^ pôar 
iiiiri dire, arbilraiies, c*est-à-dive laissés à la discrétion des naltrea: 
Ua iiBposaient anx eôlons l'obligation de condnire ou d'escorter les 
lOBieiB tant par tetveqne par eau, de porter des^ordres^et de fiûre' 
toutes sortes de commissioDS, le toat ordinairement gratis; d'entre 
temr et de réparer les édifices, d'en coostiiiire de nevTs^ et pat con^^ 
ifeipieDtde feumir on A'ameMr les pierres, la chauretlesbeianéces- 
Mbea, de racaeiHk les abetlIes^daBs les forêts, de refiler ammcherr 
naliiirds ouaitftGicfc, et de fairedea^eafrages-detoote nature. Mais 
il était aaaei rare, au moinadans les lerres^de l'abbaye de Saioft-€er-* 
■itfiiHka^réavqueleB eoloos ftisseiitasirefails-i cultiver les^rigaes 
le rabbèoudeansoiBes^cette tàcbe était <»rtfMireiBeat réserrée aux 
leifiSf €± presque excluatvemeirt aux teBaneiersdesmansesserviles. 
Le aerrice de guerre, pour le roi, n'étaitifliposéiaux colons ni par' 
laa. lois des nations barbares « m par les ordonnanoesr des Hérovin-* 
gieiis;2d^après les oapitulaires de la seconde race, il n'était dû que 
jmx les hoBHues libres. Eu général, lorsquedes hommes d'une con^ 
ittlADWFTilefigurtnt dans les^améesdea Francs, ce n'est pas comme 
p e iiic t s ^ mais coBame servitaurs ^ou ralets* Les Udes et les serfs de 
I» loi salMpie qui vont à Parmée, y vont à la suite de leurs maîtres, 
pour les servir, et non pour faire' eux-Huémes la guerre. Cette dis- 
tinction'expliqpie la contradiction apparente de plusieurs teites. Si 
¥bb tfon;re que des serfs ont été armés et s'ils paraissent avoir pris 
une paît ifirecte à des expéditions mfitlaires^ générales, on ce»cas spnt 
rares, exceptionnels, particuliers à une ou deux espèces de serfs, et 
contndres à Tusage commun (1) , ou bien ila ne se pimentent qu'après 
le démembrement de l'empire, dans un temps où les colons avaient 
isocpé la pff«^iété de leurs tamuies. Toutefois, en Allemagne, on 
observe de bonne bmre quedes homnMS non lH>res étaient amenés à 
la guerre par les comtes. La lettre de Louis-le-Débonnaire à Badu- 
radus, évèque de Paderborn , en est un des plus remarquables exem'- 
pies. Au IX* siècle le^service militaire était, suîvanttouteapparence, 
imposé, dans te même pays, mx lides et aux colons, puisqu'ils 
atavent besoin d'un dtpi6me royal pour en être exemptés (2). 

(1) jL SaL Eerold. , Epilog. Si; Bàlus. , XXVItt, 1. -- Voy. Armai Bertin,, 
ui« 83S, dansPeru, tom. I, pai^. ^as. 
(a) H(»nines ejuadem ecclesi» {J. £• Cori)ei£ novae } liU et colon! , et nectores 



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264 REVUE DES DEUX KOlfDES. 

Qaoiqae le colonat fût un état régulier, dont les obligations prin- 
cipales étaient à peu près fixes, les colons n'en restaient pas moins 
soumis à la loi commune du temps , c'est-à-dire à la loi du plus fort 
Aussi étaiei\t-ils souvent tourmentés et dépouillés par les hommes 
puissans, et surtout par les officiers des terres royales. Hais, dans la 
règle, la plupart jouissaient d'une certaine aisance, qui leur permet- 
tait non-seulement d'avoir des serfs pour leur propre service et de se 
donner des fêtes entre eux, mais encore d'obtenir un état prospère 
avec quelque considération . 

De ce que la loi des Allemands définit le colon un homme libre 
de l'église, et de ce que les colons mentionnés dans les textes an- 
ciens appartiennent généralement à l'église ou au clergé, il ne fau- 
drait pas conclure qu'il ne s'en trouvât pas aussi sur les terres des 
laïques. Outre que la loi des Allemands parle en même temps des 
colons du roi, il est question dans tes actes du synode de Soissons, 
tenu en 853 , de colons qui devaient être flagellés par les évéques ou 
par les officiers épiscopaux , quoiqu'ils fussent sous la dépendance 
d'autres seigneurs. Dans un autre titre, il est fait mentiond'un colon 
appartenant aux terres du comté de Brioude. On trouve aussi dési- 
gnés ailleurs des colons dont les maîtres ne paraissent pas avoir été 
des ecclésiastiques (1), Toutefois on est obligé par les documens de 
reconnaître que c'était dans les domaines de l'église, ou, pour parler 
plus exactement , dans les terres dont les maîtres suivaient la loi ro- 
maine, que la plupart des colons étaient établis. 

En résumé, la condition des colons chez les Francs n'était pas 
mauvaise. Si , d'un côté, comme on l'a dit en commençant, eUe in- 
clinait vers la servitude, de l'autre, la servitude s'élevait de plus en 
plus vers la liberté. La possession se convertit en propriété entre les 
mains des serfs cultivateurs, comme entre celles des bénéficiers; le 
simple tenancier se rendit propriétaire de sa tenure , en même temps 
que les officiers du roi et les vassaux s'approprièrent leurs honneurs 
et leurs bénéfices. Il me semble donc, contre l'opinion émise , il y a 

ipsius monasterii in expeditionem , cum suis hominibus, ire non cogantur, sîcut a 
nostris progenitoribus olim eis concessum fnisse constat. {DipL Lud, III, reg. 
Germ. IV id. , ocU 900 , dans Nie. Schaten , Annal. Padêrb. , pag. i37. ) — Si Ton 
s'en rapportait au moine de Saint-Gall ( II , 5], les hommes de condition serrile 
auraieut été admis à combattre dans les rangs de Tarmée dès- le temps de Gbarle- 
magne. 

(1) L, Alam, , IX et XXIII , 1. — Synod. Suession, , an. 853 , c. 9, dans Baluz. , 
tom. II , col. 56. — Dipl, Carol. C. , an. 874, dans Bouq. , lom. VIII , pag. 6i5-6. — 
Marculf, append, , 6. 



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RECHERCHES HISTORIQUES. 265 

quelques années, par Tnn de nos plus savans historiens, que l'état des 
colons et des serfs cultivateurs ne fut pas plus aggravé que celui des 
grands feudataires, parla chute des institutions monarchiques sous 
les petits-Gls de Charlemagne. L'état des premiers fut, au contraire, 
considéraUement amélioré, de même que celui des seconds, ou 
phtdt les uns et les autres quittèrent leur condition en même temps 
pour passer dans une autre toute différente et bien supérieure; car 
de simples possesseurs qu'ils étaient jadis, ils se trouvèrent au 
X* siècle de véritables propriétaires. A partir de cette époque, les 
chartes et tous les autres documens témoignent d'une grande révo- 
lution dans les moindres comme dans les plus hautes sphères de la 
société. Ce sont d'autres institutions, d'autres droits, d'autres usages. 
Les colons et tous les hommes non libres sont confondus avec les 
serfe pour ne composer avec eux qu'une seule classe de personnes. 
Les redevances et les services apparaissent sous une forme nouvelle, 
et ne représentent plus, comme autrefois, le prix du fermage ni les 
charges de l'usufruit : ce sont des droits féodaux payés par des 
hommes de pdié à leurs seigneurs. Les seigneurs levaient sur les ha- 
bitans de leurs flefs ce que les propriétaires francs ou romains perce- 
vaient jadis de leurs colons : il s'agissait de droits seigneuriaux et 
non plus de fermages. La propriété de son champ n'était plus con- 
testa au villainy qui l'avait définitivement conquise : s'il a désormais 
à combattre , ce n'est plus pour la propriété , mais pour la franchise 
et l'indépendance de sa terre. 

A partir de la ifin du ix^ siècle , le colon et le lide deviennent de 
pins en plus rares dans les documens qui concernent la France , et 
ces deux classes de personnes ne tardent guère à disparaître. Elles 
sont en partie remplacées par celle des coUiberiiy qui n'a pas une 
longue existence. Le serf, à son tour, se montre moins fréquem- 
ment, et c'est le villanusy le rusticusy Yhotno poiestatisy qui lui suc- 
cèdent. Enfin l'ancienne unité terrienne, le mansus même se retire 
peu à peu; de sorte que, si l'on descend jusqu'au xnr siècle, on ne 
trouve dans les livres censiers de ce temps presque plus rien de la 
physionomie des anciens polyptiques, tant alors étaient changées 
la condition des personnes et la condition des terres. 

B. GUÉRARD. 



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REVUE LITTÉRAIRE- 



Qnand Sallo fit paraître , le 5 janvier 1665 , le premier cahier de son Jound 
des Savans, 11 ne se doutait guère de Tinfluence qu'exerceraient un jour dans 
les lettres françaises les publications périodiques dont il donnait le premier 
fe&eniple. Au xti* siècle et «ous Louis XIII, les ooivespondaneesdei érodlts, 
copiées «ti répandues éans le^monde seîeiitifique, semblaient, il esterai,!» 
liur «anétèunfea ptéleolituseiet confuse, ^nnoéoer le» vecucilt ttttininsdt 
4ïègiie de I/nits XIV. Mais entrtte&dant qu?on< restitue peut«étre màx Romaini; 
4)om{ne Ta fait ingénieusement M. Vietor Le Clevc pour les journaux pdilî^M^ 
ridée première des journaux: littéraires, rhonneur en appartient à SaUo. 

Ce serait un bien intéressant et curieux travail que d'écrire l'hiatoire à 
la littérature dans les journaux, que de suivre cette critique improvisée, on 
peu lente encore sous la plume de Sallo et de Gallois, mais vive déjà, nette €t 
discursive avec Bayle, ardente et acérée avec Fréron , que de la suivre, disons- 
nous, de Visé à Geoffroy, de La Harpe à Dussault, à travers les transforma- 
tions de toute- sorte et les nuances rapides et changeantes des deux demien 
siècles. Si ce n'est point là le côté des lettres le plus soKde, le plus sérieux, ii 
ht rapidité même et la bâte inévitable de ces comportions, de ces jugemeos'vift 
et promptement formulés, leur donnent trop souvent un caractère aiolod et 
transitoire, une pareiUe étude toutefois ne serait pas sans profit pomr aaisri 
m source, dans sa spontanéité même, dans sa partie la plus pratique et la piv 
vraie, la pensée littéraire d'une époque. 

En ces dernières années, les journaux ont de plus en plus attiré à eux et 
comme absorbé la littératura , en sorte quMl n'est guère mis au jour, de la part 
des écrivains connus, de livres qui n'aient , au moins en partie, subi dans b 
presse l'épreuve d'une première publicité. L'élaboration calme, assidue, sdi* 
taire, était, sans contredit, meilleure; mais maintenant que les longs loisiiS 
sont perdus, et que La Bruyère serait peut-être forcé de gaspiller sa v«fï« 
si sobre et si admirablement avare entre un compte-rendu des asàses et une 



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BEVUE LITTÉRAIRB. 267 

annoDoe d'industrie, îl faut bien aussi savoir apprécier les bons cotés de cette , 
situation des lettres, inouie jusqu'ici, et à laquelle il est presque impossible 
d^édiapper. Ce gouffre de la presse toujours ouvert, et tous les matins insa- 
tiable, où disparaissent tant d'esprit, d'efforts et de ver>'e, est une nécessité 
qn^l faut subir, et qui n'a que trop son charme. Dès l'abord on est un peu ef- 
frayé, mak on s'habitue vHe, hélas! i ces exigences impérieuses; comme lest' 
Romains dégénérés aux invasions des barbares. Cela de plus semble répondre 
à la nngatière hâte de toutes choses qui nous caractérise. Avec cette bizarre 
inquiétude qu'on trouve dans le cœur de tous, et qui fait qu'on ne croit que 
jetff une tente à l'endroit on pourtant on demeure, avec notre ardeur à la fois 
et nos découragemens, avec cette attentetriste de Taveiiir en même temps 
qae cette imprudente confiance dans le présent, qu'il est devenu presque banal 
de Temarquer, comment ne pas prendre vite son parti sur ce point, comment 
ne pas^ se disperser dans les journaux? Il y a d'ailleurs de grands exemples 
derrière lesquels il est commode de se réfugier. Je ne veux point dire du tout 
que chaque journaliste puisse se croire d'avance Tauteur des Martyrs ou de 
VHUMrtde la^viligation^ parce que M. de Chateaubriand a écrit au Mer- 
aant, parce que M. Guizot a feât le feuilleton du PidflicisU. Ce n'est pointià, 
àeoap sdr, qu'est la similitude. Mais enfin 11 faut convenir que plusieurs deS' 
lifres les plus importons de oe tempi^ sont nés au sein même de la presse, 
er comme dans la lutte et la mêlée. Les éloquentes lettres de M. Augustin' 
TtS&rrf sur l^iistofaie de France n'ont^lles pas para d'abord'dansl^ Couirter; 
et iteMe pas-dans hiilobe que M. Joufliroy écrivait les phis belles pages dr 
sar lÊHunge^î En qudque abaissement que soient tombés les journaux danr 
eotstnes mains, c'est donc là une fimne nouvelle acquise dorénavant aux' 
«■nmes^e l'esprit, et qui sans doute restera. Quand une chose conquiert de 
Pélendiie et de la puissance, il fbut que le vulgaire l'envahisse au moins en sear 
Sraites reculées; de là cette dégradation inonie du joumaKsme secondaire, qui 
fiutde la charmante république des lettres de Bayle un assez triste bas^mpire: 
Mais ce sont là des zones extrêmes , auxquelles , heureosement , ne ressemblent! 
en rien les vrais climats littéraires. 

B était utile, il était nécessaire que de grands esprits, en descendant dan^ 
les journaux, fissent tourner au profit des idées vraiment littéraires et sérieu- 
aenient politiques une forme aussi rapide et aussi puissante donnée à la pensée 
éty par conséquent, à la vérité comme au mensonge. De là, la collaboration' 
de la plupart des hommes célèbres de la fin du dernier siède et do commen- 
cement du ndtre aux journaux politiques de la révolution , aux journaux litté^ 
rsdres de Tempire. Il n'est presque pas un nom glorieux qu'on n'y retrouve. 
Waàs fabus, Fenvahissenient des médiocrités, sont venus vite, selon la triste 
néoes^té des choses humaines, et le mal est si grand à l'heure qu'il est, qu'auenff 
lioilime vraiment éminent ne veut passer pour écrire dans les journaux quotf* 
dienr, et qu'on ne se risque à ces sorties aventureuses que sous le couvert 
éhnî% discrétion facile* quelquefois à percer, mais qui, officiellement, laisse le 
plëisir et liBf garantie de la négation. En Angleterre, b presse quotidreime en 



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269 REVUE PES WSXJX H05BES. 

est arrivée à bien plus d^abaissemeat encore et a perdu presque toute paissanoe 
sur les affaires et la littérature. L'influence est venue presque exclusivenieot ' 
aux recueils périodiques» comme VÉdinhurgh-Review et le QuarterlyrBemtw^ 
que les hommes d*état et les écrivains de talent appuient ouve^ment de ieun 
travaux, tandis qu*ils se défendraient de prendre part à ces journaux quoti- 
diens qui ne sont plus, pour la plupart, que des. feuilles de nouvelles politiques 
chèrenent achetées et d'annonces chèrement payées. 

Le mal est très loin d'en être arrivé en France à ce degré. Si l'on n'en croyait 
cependant que le dernier et répugnant écrit de M. de Balzac : Un Grand homm 
de Prùtince à Paris , les bureaux de journaux seraient exclumvement des at^ 
liers d'industrie sans moralité et sans talent, des espèces de bagnes littéraires. 
Mais c'est là une caricature tout aussi éloignée de la vérité que le serait la des- 
cription du cabinet.de tel romancier moins préoccupé de l'argent que de l'art, 
et des échéances de son libraire q^ de la correction de son ^le. D'aiUeuis, 
la plaie n'est pas dans les petits journaux , comme le dit M. de Balzac Per- 
sonne ne prend au sérieux les articles des petits journaux, non plus que les 
nouvelles qu'y insère M. de Balzac. Au point de vue littéraire, le mal est ail- 
leurs , !1 est dans la presse quotidienne , là où M. de Balzac a autant contribué 
que personne à l'introduire et à l'invétérer. L'auteur ôi!EuQènu Grandet accuse 
les feuilletons d'étouffer le talent , tandis qu'il faudrait les accuser de fomenter 
la médiocrité qui les choie; il leur reproclie de nuire plus à la vraie littéra- 
ture que ne nuit la contrefaçon belge à la librabrie. La littérature , je le crains , 
est de trop en cette affaire, et il ne doit être question que d'industrie. Qui a 
tué, en effet , dans les journaux, la critique littéraire, pour y substituer les 
réclames et les éloges payés? IN'estrce. pas l'industrie ? £t pourrait-il en être 
autrement? Les journaux ont une partie d'annonces, partie ouvertement 
mercantile et commerciale? Comment veut-on, en ce temps d'argent, que 
l'annonce ne passe pas de la quatrième page des journaux sur la première? La 
distance est si courte à franchir, et l'industrie va si vite, même quand il ne s'agît 
pas de la vapeur et des chemins de fer ! 

Il y a d'autres causes encore à l'abaissement où est tombée la littérature des 
journaux quotidiens , et M. de Balzac les connaît mieux que personne. Toute- 
fois il n'en parle pas dans son livre. Qui ne sait pourtant ce que sont les ar- 
ticles de camaraderie et de complaisance, lesquels oi^t dégoûté le public de la 
critique , et ont amené ces nouvelles brisées, ces romans bâtés, sans plan, sans 
style, sans élévation, sans talent, et dont Un Grand homme de Province à Paris 
est un triste et trop convaincant exemple. M. de Balzac ignore-t-il aussi qu'on 
impose des éloges pour des nouvelles, et que le roman en feuilletons trouve 
là une espèce d'assurance contre la critique ? Ne criez donc pas tant à propos 
du journalisme; si la presse avait fait son devoir à votre sujet , vous seriez peut- 
être devenu un bon romancier; elle vous a laissé fabre, elle vous a laissé perdre 
le sentiment de l'art, de la vraie littérature, de la sobriété digne, de la tenue 
de l'écrivain; elle a accepté vos productions morcelées, écrites au jour le jour, 
en même temps et selon le hasard d'une verve épuisée. Les journaux dont 



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REVUE LITTÉRAIRE. 969 

¥OQs feltes ie procès , sont tos frères, ils sont ce que vous êtes. Embrassez- 
fous , faîtes alliance, au lieu de vous quereller : il ne s'agit ici que d'industrie. 
Heoreusemcnt il est à tout cela, même dans la presse quotidienne, d'hono- 
rables exceptions qu'il faut reconnaître et proclamer. Il ne nous appartient pas 
de dire que la dtodence littéraire des journaux produira les mêmes résultats 
qu'en Angleterre; mais il est évident que la création des recueils périodiques, 
en France, a donné aux articles de littérature un caractère plus sérieux, une im- 
portance nouvelle. Au xvin* siècle, V Année liiièraire et le Mfrrure étaient 
presque exclusivement des cahiers périodiques donnant les extraits des llvTes 
réeens , les évènemens de l'étranger, et quelques énigmes et madrigaux. En y 
publiant ses Contes moraux un à un , Marmontel était le précurseur un peu 
fade des modernes auteurs de nouvelles. Sous l'empire, ni la Décade philoso' 
fhiqfie , ni le Mercure renouvelé, ni même les Archives Utléraires qui durèrent 
peu , mais qui donnaient lldée déjà d'un recueil sérieux et varié, ne ressem- 
blaient en rien aux Revues actuelles. Les analyses de livres tenaient exclu- 
sivement le premier rang , et le reste n'était que miscellanées sans impor- 
tance, que mélanges complémentaires. C'était toujours le journal à la ma- 
nière de Chamfort, de La Harpe, de Suard, de l'abbé Aubert. On était biea 
loin encore du GIo6e de la restauration. Là, au moins, il y eut une doctrine 
suivie , un cercle nourri des mêmes principes philosophiques, et par consé- 
quent, avant tout, une polémique vive, intelligente, tout un tournoi et toute 
une lotte. De là l'importance qu'a déjà le Globe en histoire littéraire. Venue 
pins tard, au seuil presque de l'établissement de juillet, qui allait rom- 
pre runité des écoles littéraires, disperser tous les groupes et isoler chacun 
dans son talent ou dans son orgueil , la Revue des Deux Mondes ne devait 
accepter servilement aucune tradition précédente, ni recommencer quelque 
joumi mort. Sans prétendre à une originalité exagérée, elle se fit un centre 
d'étades variées, où la science et l'imagination avaient leur part; à la stricte 
m âtéd cs ëocùrines, qui n'était plus possible, et qui d'ailleurs l'eût rattachée 
trop directement, en littérature, à une école exigente, en politique, à un parti 
absola, elle a substitué en toute chose l'examen à l'affirmation; elle a souvent 
donné ^èaee aux travaux d'écrivains bien différens, aux essais les plus variés 
dn talent. T avait-il là préoccupation insoflSsante du vrai , et l'exclunon théo- 
rîfK eût<Oe mieox valu? Nous ne le pensons pas, et, qu'on nous permette 
de le dne, le aneeès de la Renie des Deux Mondes a peut-être tenu un peu à 
onveiles et eondliantes qu'elle a toujours montrées, en gar- 
snr les points împortans, sa foi vive, et souvent aussi, on le 
de protestation énergiqoe. Par là elle semblait répondre aux 
;, à eeUe curiosité mobile, éveOlée sur tous les poîoU, à 
qne déffioppe le génie critique des époques de transition et 
à ee besoin d'étndes sévères, de travaux graves, à e^ de lee- 
qaâ sont comme le caractère des générations nouvelles. 
dJefOrurUr/adéf a en anssi une autre ambition, élevée et âii&âit 
qni a tou joncs été ion premier désîr, son bot le plus cher. 




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2T0 BEVUE DES DEUX MONDES. 

die a voulu être, non pas un recueil qu'on feuillette seulement à mesure ^e sa 
publieotion , 6t qu'on consulte çà et là ensuite, mais plutôt un llyre qu'oa 
puisse relire €t qu'on lise toujours. Y a-t-elle réussi? 

Ifous disions tout à Tlieure que beaucoup d^on^Tages remarquables de ce 
temps-ci étaient nés au sein de la presse. La Berne dts Deux Mondes a aussi 
donné la pubtidté première à plusieurs travaux qui depuis sont devenus des 
livres. Cest ainsi que lesPoriraiis de M. Sainte-Beuve, qneV Allemagne ei lialie. 
de M. Quinet, dont nous voulons d'abord parier aujourd'hui, sont bien plutôt 
des ouvrages véritables que des collections de mélanges littéraires sans rap* 
poitet sans cohésion. Nos lecteurs sont trop familiarisés avec les apprécia- 
tions délicates de M. Sainte-Beuve, avec la prose élevée de M. Edgar Qulnct, 
pour que nous ayons besoin d'énumérer les morceaux contenus dans ces deux 
publications. Il sufQra , et il sera aussi convenable d'en rappeler seulement ici 
lecaractère et d'en indiquer à la hâte et un peu au hasard quelques traits dig» 
tînoafB. 

Not^VEAUX P0BTRA.ITS LiTT^RAiBES, par M, Samte^euve (I)i — Les 
ânq volumes des CrWqttes ei Portraits^ de M. Sainte-Beuve,, dont les deux 
derniers viennent de paraître, composent maintenant, par leur étendue el 
leur variété, une galerie littérahre presque complète des principaux écrivaim 
français des deux derniers siècles, et de nos plus célèbres <^ntemporatns. Les 
trois ou quatre premiers morceaux du volume publié en 1832 , ont seuls g:»dé 
Temprdnte de la vive polémique du Globe, à laqudle M. Sainte-Beuve s'éisât 
mêlé avec toutes les jeunes illusions, avec toute la verte ardeur d'un grand 
talent au début. Les portraits suivans ont perdu de plus en plus le caractèrt 
théorique, pour devenir des notices littéraires , pleines de vues morales, d'a- 
perçus élev^, et où les apprédations fines de détail et d'ensemble sont nieFveit« 
leusement mêlées à la biographie des écrivains. M. Sainte-Beuve, avec laperspi* 
cacité singulière de son esprit et la prodigieuse souplesse de son talent si originid 
et É\ délicat, a introduit dans la critique une manière personnelle, un proeédA 
nom^au et propre , qui , nous le croyons, sont appelés à farire date «n hislok« 
littéraire. Ce n'est plus seulement Térudition maligne et un peu bavarde par 
pédantisme, qu'on rencontre dans Bayle; ce ne sont plus seulement les spiri^ 
tuels^, mais étroits et évasifs points de vue de FonteneHe; pas phis enfin Tes^ 
tîmable rhétorique de La Harpe ou de Marmontel, que les froides énumé* 
rations de Ginguené. L'art, un art profond, donne à tons ces portraits UM 
valeur créatrice, et nous pensons qu'en peignant avec une si étonnante res- 
semblance, avec une habileté si consommée, Molière, La Bruyère et tous oss 
autres grands écrivains, l'honneur de la France, M. Sainte-Beuve a pour toi^ 
jours attaché son œuvre à leur gloire. Quand ces études auront été eomplétées 
par quelques noms qui manquent encore, parie cardinal de Retz, par exemple, 
et Lesage, placés l'un au seuil, l'autre à la dernière liniile du i^ne dtf 

(1) 3 vol. iii-8». 1939, chez F. Bonnaire , rue des Beaux-Arts , 10. 



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JU5VDE LITTÉRAIRE. 371 

iÉMMrXIV, ^uaiidM.fiamte-Bettve aura abordé les deux grandet figures du 
xviii^ sièote, Aousseau et Voltaire, qui appellent son habile pineemi ;.oe sera 
là une véritable histoire, par groupes et par porti^its, de la littérature £raD«' 
çiise^a deux grands siècles. Nul autre recueil dé^ n'offre une lecture phit 
iostructive, plus pleine de vues ingénieuses et de finesses énidites; par l'en- 
aunble, enfin, c'est un grand et durable monument élevé à nos glonres intel- 
lectudles. Les lecteurs de la Revue des Deux Mondes, qui est dépuis long-temps 
déjà la patrie littéraire de M. Sainte-Beuve , connaissent la plupart de ces mor- 
«aux , et sont habitués à y retrouver le poète aimé , avec son art qudquefois 
laffioé, et aussi le critique spirituel et plein d'ame. La Revue ne s'est jamais abs- 
ttnoe de caractériser les talens auxquels elle devait le plus; autrement il lui eût 
Ultt se taire sur plusieurs des premiers écrivains de ce temps*d. Le grand ou* 
mgeque M. Sainte-Beuve prépare sur Port-Royal «et dont son prochain retour 
dltalie hâtera, nous Tempérons, l'achèvement, nous sera une occasion natuh 
nUe de classer aussi à sa place, et dans la série de no& portraits, un des écri" 
laiiis dont s^hooore le plus la moderne littératare. Qu'il nous suffise de dure 
aojoiiid^buî que les deux derniers volumes des Criiiqmes de M. Sainte-Beuve 
aaroot, comme les précédens, le sueeès sérieux et sans firaoas qu'obtiennent 
les bons livres. Les convenances littéraires veulent que nous n'en disions pat^ 
pkis, et qu'à propos d'un livre né de la Revue, on ne nous soupçonne point âe< 
ne Boettre quede l'amitié là où il y a avant tout sympathie pour un grand talent. 

Allekaone et Italie, par M. Edgar Quinet (i). — VAllemagneet Italie 
a la même origine que les Portraits, et les lecteurs de ce recueil connaissent 
à lavanoe les deux remarquables volumes de M. Edgar Quinet. Les principaux 
■nreeaox écrits, depuis 1880, par M. Quinet, sont là , reoueilfis dans ienf 
«Blre logique, et on y peut saisir les nuances diverses et les très notables 
progrès de ce fierme et puissant prosateur. Dans les fragmens qUi se rapporlsnt 
à FAIiemagne , et qui , composés à des dates très dii/erses, sont ici rapprochés, 
y. est faidle de saisir la vaste oourfoe qu'a suivie son talent, et nous n^avons pas 
be»in de dire que nous préférons de beaucoup oe qu'il a écrit plus récem- 
ment. Les premiers morceaux sans doute ont toute la fougue, toute l'élévatioii 
dHme imagination Jeune, ardente et non contenue; c'est souvent un hymne 
fai toome au verset biblique, une course rapide à travers des steppes éblouis* 
suites, à travers de riches plaines dont on n'aperçoit qu'à la hâte les grands 
IMjsages. On sent que le temps doit venir pour calmer ce talent qui a le goûtde 
rélaa hasardé et du cirque, qui préfère trop le bourdonnement d'une ruche 
«nportée sur Taile des vents au travail solitaire de rabeille industrieuse , les 
ij^ières infinies et recalées de l'idéal à la triste et nécessaire poésie de la réa* 
Kté. Dans ces études ardentes et qu'une si haute philosophie caractérise, se 
Mrouvent déjà bien des pages sereines et écrites avec une admhrable ampleur 
4e8t}'le. M. Quinet a surtout le sentiment des grandes choses, des grandes 

(1) i TOi. ÎD-^, jdiez Desforges, rue du Pont de Lodi, 8. 1839. 



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372 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

destinées, des grands contrastes, des grands tableaux. Le sphinx oriental 
accroupi dans la solitude des déserts du vieux monde, la végétation désor- 
donnée des forêts primitives, les songes ouvrant doucement leurs portes 
dorées pour laisser apparaître les syrènes voluptueusement assoupies de la rie 
italienne et les vagues ondines de la poésie allemande , Rome et les maremmes, 
les civilisations et les systèmes qui s'entrechoquent et tombent, Taspiration 
d'un avenir meilleur, le spectacle éternel de la vie dans la mort, c'est là sur- 
tout ce qu'on retrouve dans la prose forte et colorée de M. Quinet. 

Dans les morceaux qui se rapportent aux dates les moins récentes , M. Qoioet 
est séduit par les brillantes s> nthèses. Quelquefois ridée générale qu'il énonce 
est vraie au fond, mais devient douteuse parce qu'il la mène brusquement à 
toutes ses limites, à ses extrémités les plus reculées, et, pour ainsi dire, aux 
sommité particulières des moindres détails. Quelquefois aussi M. Quinet prend 
pour des résultats déjà absolus et sûrs ce qui n'est encore qu'en germe, et, 
par ses transitions rapides, il tient peu de compte du travail lent des eq^rits, 
de leur morcellement successif et de cette espèce d'incubation intellectuelle 
que les idées doivent subir avant de se produire dans les sociétés. Mais si, 
dans quelques-uns de ces morceaux écrits de 1830 à 1834, M. Quinet faisait 
une part un peu large à Vhumaniié; si l'auteur poétique d'Ahasvérus repa- 
raissait un peu trop dans le critique; si enfin il donnait aux poètes des con- 
seils humanitaires, des conseils dont a trop profité M. de Lamartine , un wa- 
veilleux bon sens, au milieu de ces hasards de pensées , présageait déjà chez 
M. Quinet cette voie sérieuse, plus contenue, plus vraie, qu'il a suirie avec 
éclat dans son article sur la philosophie allemande, et dans son travail si éle?é 
et si éloquent sur le livre du docteur Strauss. Les hypothèses de Wolf et de 
Niebuhr étaient admirées, mais souvent contredites; Vico était appelé un titan 
qm agite sur leurs gonds d'ivoire les portes des songes , et il était dit que les 
vertus cosmopolites dispensent le plus souvent de la pratique. La terminologie 
volontairement obscure de la philosophie allemande n'avait pas non phis sé- 
duit M. Quinet, et, plus que personne, il s'était moqué de ces abstractions 
béantes et creuses, de ces chimères sur le concret et le subjectif, tentuie 
pédacnte et scolastique jetée sur le vide de h pensée. 

Les deux volumes publiés par M. Quinet , et qui contiennent ses études sur 
l'Allemagne et l'Italie, ses notables travaux sur les épopées, et divers articles 
d'art et de philosophie, sont un nouveau titre littéraire ajouté aux titres déjà 
nombreux de l'auteur d'Ahasvérus, Après la poésie ardente des dâiuts, 
M. Quinet devait rentrer dans les routes purement rationnelles : c'est là qu'il 
est à cette heure , et que de nouveaux et plus sûrs succès l'attendent. L'ensei- 
gnement qu'on lui a confié à la Faculté des Lettres de Lyon, et où son talent 
de parole, qu'on dit très remarquable, attire un concours croissant, ne le 
détournera pas sans doute de ses travaux littéraires, et, pour gagner un boa 
professeur, nous ne voudrions pas perdre un grand écrivain. D'ailleurs la place 
de M. Quinet n'est pas à Lyon; le ministre de l'instruction publique Iç com- 
prendra sans doute. M. Villemain professait tout récemment encore, nous le 



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REVUE LITTÉRAIRE. 273 

ons, une admiratîoD Tive pour M. Quinet, et nous espérons que le grand- 
ittre de TUniversîté gardera Topinion du secrétaire perpétuel. 

Lbs CiLTACOMBBS, par M. Jules Janin (1). ~ M. Janin est à coup sâr un 
i plus spirituels écnyains de ce temps-ci , un des plus Infatigables athlètes 
cette presse dévorante que chacun , selon ses goûts, peut comparer à tout 
qui est insatiable, à tout ce qui ne peut se combler, les mythologues au ton- 
lu des Danaîdes, les enfans à Togre du petit Poucet. Personne plus que 
Janin n'a ainsi jeté au vent une verve plus originale, un meilleur style, plus 
talent enfin ; aucun peut-être n'a gaspillé avec cet entrain facile, cette pro- 
^alité insouciante, cette abondance quelquefois prolixe, autant de véritable 
ginalité, une veine aussi heureuse. Il en convient lui-même sans^trop de 
^n et avec beaucoup de charme dans sa femilière dédicace à M. Burette, 
(ur ma part, j'avoue que presque tout ce qu'écrit M. Janin a le don de 
amuser, et que cela me dispose singulièrement à Findulgence; mais au nom 
Sme des principes littéraires sérieux, que M. Janin a souvent défendus avee 
e ardeur toujours vive et alerte, au nom de cette saine littérature à laquelle 
pousse vertement les autres, on doit lui demander compte de cette dépense 
)aie d'épithètes parasites, de cet intarissable entassement de paroles qui a, 
le sais, sa fougue séductrice, de ce train de poste enfin que ses idées courent 
nvent à travers champs, et qui fait éprouver aux lecteurs quelque chose dn 
ûsir enfantin et factice des montagnes /usses. On ne sait où le prendre, car 
se pomet tous les caprices, toutes les boutades, tous les tours de force Utté- 
ires, et cela , il faut eil convenir, avec une merveilleuse prestesse. Ses phrases 
chappent promptes, nettes, rapides, en tout sens, sans savoir où elles vont, 
itdt longues, tantôt courtes, quelquefois diffuses et chargées. Vous le croyez 
rdu; point: tout à coup le jet revient plus limpide, plus jaillissant, plus 
!vé. Sa plume avait couru bien plus vite que sa pensée. Elle avait fait, la 
rfide, comme Vautre du Voyage autour de ma chambre^ ou comme, la Vie- 
re de Béranger : 

Elle était lasse, il ne l'attendit pas. 

Toutefois il ne faut pas trop se plaindre de M. Janin , et la sévérité serait 
jvete; car, l'avouerai-je, une fois qu'on a pris son parti sur toutes ces espié- 
srîes, les défauts charment le plus souvent ceux mêmes qui les déplorent. 
I prend plaisir à ce vocabulaire inépuisable qui passe par bandes armées 
a légère, un peu indisciplinées, et ravageant sans pitié le plus souvent l'en- 
mi Intime, mais quelquefois aussi ceux qui auraient le plus de droit aux 
fpecta et aux admirations de la saine critique. 

Si le style de M. Janin a eu sur ceux qui ont voulu l'imiter une déplorable 
[luence, on ne saurait lui refuser un caractère individuel et propre. M. Ja- 
n a trop le sentiment de l'art pour ne pas regarder ceci comme un très 

^1) 6 vol. in-18, chez Werdet, rue de Seine. 

TOMB XIX. -« SUPPLÉMENT. 18 



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27& RKVUE DES DEUX MONDES, 

grand, et disons un très légitime éloge, qui nous permet bien des critiqua. 
On a vite fait le compte dans un âècle des écrivains qui ont eu un style dis- 
tinct et une manière à eux. Sans doute il y a dans M . Janin toute une partie 
factice, de méder; il a l'enivrement de la forme, et il prend plaisir à prâd- 
l^ter sans pHié ses idées dans les abîmes, comme ces esdaves que les emperem 
Kimains jetaient aux lamproies. 

M. Janin , qui a écrit d'excellentes pages de critique contre nos défiants litté- 
yaires, en a cependant lui-màne gardé l'empreinte, et bien des auteurs quH a 
plus d'une fois spirituellement fustigés auraient pu lui répondre : iiséem in 
armis. Mais si ses défauts reviennent toujours les mêmes, ses qualités, en re- 
¥anehe, se transforment merveilleusement et à plalshr. H a de l'esprit peer 
toutes les rencontres, pour les bonnes plutôt que pour les mauvaises passiens; 
il a des larmes touchantes et sincères pour les amis ou les talens enlevés trop 
tôt; pour Béquet, ce sobre émvain dont la notice est charmante; pourJo- 
hannot et la princesse Marie, deux artistes frappés avant l'âge. Le voieî, la 
lance en main, comme un chevalier du moyen-âge, frappant, avec une élo« 
quence ardente, ferme et souvent élevée , les ignobles parodies de Fabbé CbM 
ou les immondes écrits du marquis de Sade (I) ; puis , comme sur l'âne gogue- 
nard de Sancho, il montre au doigt les moeurs et les ridicules, il suit le 
Parisien dans les cloaques de sa grande cité , dans ses petits métiers , partout, 
jusque chez les marchands de chiens. Si vous croyez que ce sont là toutes ses 
promenades, vous n'êtes point au bout, et vous le retrouverez tout à l'beon 
faisant , sur quelque cheval de bois, comme Xavier de Maistre sur son fauteuil , 
le tour de l^telier de Charlet , de la boutique de fleurs de M"* Prévost , de la 
prison pour dettes de Clichy. 

Les Catacombes contiennent aussi plusieurs nouvelles comme la Soptir-Rose, 
te Mariage Vendéen^ et la Comtesse d'Eqmont^ nouvelles quelque peu fantas* 
tiques, assez bizarrement présentées , mais pleines d'une verve sphrituelle qui 
va toujours en avant, s'inquiétant peu, après tout, de l'histoh^ à raconter. Iâ 
récit vient quand il peut ; mais en attendant , l'auteur s'arrête à toutes les belles 
fleurs qu'il rencontre , ramasse de beaux cailloux dans tous les ruisseaux, et 
se perd à tous les détours des sentiers pour se retrouver bientôt. Cela impa- 
tiente quelquefois , mais on ne s'en aperçoit gu^, parce que M. Janie wus 
fait oublier la longueur de la route , comme aux enlans qui marchent plusieurs 
lieues quand on les amuse à sauter les fossés. Pétrone, Apulée, Mmial, » 
raient peut-être un peu étonnés de ce que leur fiait diro M. Janin, et de celte 

(1) Je trouve dans VAlmanackdes ifuMi de 1704 un très curieux quatrala sur 
Marat, signé Sade, et que j'indique à M. Janin. Un pareil poète convenait merveîl^ 
leuscment à un tel héros : 

Du vrai républicain unique et chère idole , 
De ta perte, Marat, ton image console; 
Qui chérit un grand homme adopte ses vertus; 
Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus. 



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RBVCE LITTÉHAIRE. 275 

manière leste et toute moderne de trûter les cho$ei^ q^tiqu^. Mais ces récita 
sont, à le bien pirendre, très intéressant, et je ^e voudrai^ pas détourner 
M. Janin de cette admiration pour l'antiquité , qu'où 9if^e h lui voir garder et 
qa'il conserve comme des dieux lares toujours cliers auxquels il espère un jour 
reirenir. 

Les six petits volumes publiés aujourd'hui par M. Janin, sous le titre trop mo- 
deste de Catacombes j s'ajoutent donc aux huit tomes de Contes Fantastiques» 
et complètent le recueil de ses principaux articles depuis 1830: l'ombre, sans 
doute, doit s'étendre sur plusieurs de ces esquisses légères ; mais néanmoins ce^ 
mélanges variés et curieux, d'une lecture attrayante et facile, demeureront 
oooune ua monument intéressant pour l'histoire des improvisations littéraires 
de ce temps-ci. Peut-être M. Janin aurait-il dû être plus sévère dans le choix de 
ses morceaux^ ne pas recueillir des improvisations sur des courses de chevaifx 
oubliées, des analyses sans intérêt de romans connus? Ainsi dégagé de ses 
parties futiles et de ses longueurs, ce recueil, qui a tant de qualités vraiment 
littéraires , mériterait d'être mis à part. U sera lu par tous ceux qui aiment en- 
core l'esprit français , vif, ingénieux , coloré^ et original , même en ses hasard3. 

Histoie:^ d£ saint Louis , boi de Fhaincb, par M. le marquis de Yille- 
Deuve-Trans (1). — L'histoire de France est encore à faire, a-t-on dit souvent. 
Cela est vrai; et pourtant, omTez la bibliothèque du père Jjd Long. Quarante- 
dnq mille ouvrages historiques, depuis César jusqu'au xviir siècle, ont été 
écrits sur la France. Combien peu sont restés ! A voir ainsi se multiplier pour 
iQourir tant de livres que leurs auteurs regardaient sans doute comme défini- 
tifs, il y a lieu de douter que l'œuvre se réalise jamais. Les travaux d'ensemble 
cales monographies s'accumulent. Mais quelques écrivains d'élite, trois ou 
quatre au plus de ce temps-d, ont pris seuls dans la science un rang supé- 
lieur et durable. Les autres, pour la plupart, s'épuisent en efforts, afin d'ar- 
river à un oubli rapide, et leur érudition, malgré l'amour-propre , n'atteste 
peut-être que l'impuissance complète et bien sentie de toute œuvre originale. 
Quelques rares pubhcations méritent cependant d'être distinguées çà et là , soit 
par l'exactitude des recherches, soit par leur ensemble et leur pensée première. 
Le travail de M. le marquis de Villeneuve , bien que coutestable dans les points 
les plus saillans de ses doctrines, a des droits mérités à l'attention. Les écrits 
surannés du père Jean de Vernon , de Mathieu , de Balthazar de Riez , sur le 
vainqueur de Taillebourg, sont plutôt de la légende que de l'histoire. M"''' de 
Sévigné disait, pour tout éloge, du travail de Fileau de la Chaise sur le saint 
roi, qu'il était fait avec esprit, et la louange était encore exagérée sans nul 
doute. Quant au livre de M. de Villeneuve, on peut affirmer, sans craindre le 
reproche d'erreur, qu'il a été inspiré avant tout par un enthousiasme chevale- 
resque : « Après Dieu, l'honneur, » voilà sa devise. Louis IX est, pour M. de 
Villeneuve, le saint, le héros, le roi légitime par excellence; l'auteur aime sa 

(t) 3 vol. in-8o, 1S39 , chez Paulin , rue de Seine , 33. 

18. 



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376 REVUE DES DEUX MONDES. 

sagesse, son courage, sa mort, et eet amour toujours vif se prolonge sur la 
lignée tout entière. Les royales infortunes , n fréquentes , et qui ne sont , dans 
la réalité des choses, ni plus tristes , ni plus profondes que les obscures mi- 
sères de chaque jour, exdtent en lui une sympathie lyrique^ vive, n les pleure 
à Damiette comme à Goritz. Mais la ferveur des affections, les espérances 
amèrement déçues de la foi politique , ont-elles toujours laissé à l'historien une 
indépendance entière de jugement? Nous sommes loin de le penser. M. de Vil- 
leneuve, d'ailleurs, s'éprend trop facilement de cette poésie des vieux âges, exa- 
gérée outre mesure par l'école monarchique et religieuse. Marchangy avec ses 
ridicules assertions d'honnête paladin , et Dulaure avec sa mauvaise foi insigne, 
nous semblent tous deux des limites extrêmes , dont il faut s'écarter avec un 
soin pareil . M. de Villeneuve est bien loin de Dulaure , et il a grandement raison ; 
mais il me paraît s'être approché un peu trop près de Tristan le Vùyagew-. Les 
grandes choses, au moyen-âge, sont toujours tellement voisines de la ba^ 
barie, que l'admiration , pour rester juste, a besoin d'être constamment con- 
tenue. On pourrait dire encore que trop d'élémens dissemblables, et surtout 
de travaux de seconde main , ont été consultés pour la rédaction de cette his- 
toire. M. CapeGgue, par exemple, le Varillas de ce temps-ci, est invoqué, en 
bien des pages, près du Journal de l'Institut historique, comme une autorité 
sérieuse. Gela s'excuserait à peiné dans les mémoires de l'académie de Pézenas. 
A part ces observations, VHistoire de saint Louis se recommande par des par- 
ties estimables. L'auteur a épuisé les textes. Il donne sur l'admimstratîon , les 
moeurs publiques et privées du tonps , des détails intéressans et peu connus, 
et il a le mérite d'être complet. Le récit ne manque pas de netteté, et marche 
presque toujours directement au but. Les pièces justificatives, rejetées sage- 
ment à la fin de chaque volume, peuvent satisfaire la curiosité la plus minu- 
tieuse, sans nuire à la forme et à la mise en oeuvre. C'est là, ce nous semble, 
un point essentiel trop négligé par les hommes d'érudition. Qu'importent, en 
effet, les livres remplis de science, si personne n'a le courage de les lire? Ils 
ne fournissent pas longue carrière. On pourrait même, à ce propos, consulter 
certains membres de l'Académie des Inscriptions, parfaitement étraiigeis à 
tout soin de style et d'art; ils ont dû reconnaître, par l'expérience de leurs 
savans volumes, la vérité de cette observation. 



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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE. 



P—9€ 



U juillet 1859. 

Dans la marche rapide des érènemens qui se passent sous nos yeox , c'est 
dé^ un fait éloigné que la discussion et le vote du crédit de dix millions des- 
tinéB à augmenter nos forces navales dans la Méditerranée. Le ministère aura 
Ame très prochainement ces dix millions dans les mains , et il les emploiera , 
nkm leur destination , à solder les équipages et les fournitures de notre ma- 
nne. Ce chiffire de dix millions, placé en face des dépenses maritimes extraor- 
dinafam des autres puissances, suffit pour répondre à tous les orateurs qu! 
l'étaient fait inscrire lors de la discussion de ce crédit. Il est évident , rien qu*à 
«tte demande , que la France se donne une nûssion très limitée dans raffaive 
d'Orient, et c'est, en effet, le rôle qu'elle s'apprête à Jouer, selon toutes les 
apparences. 

La question des afi&iires d'Orient, telle qu'elle se présente aujourd'hui, 
aortout depuis le vote du crédit de dix millions , se divise en deux parties bien 
teînctes. L'une était indiquée par le rapport de M. Joufiroy, c'est la partie 
laphis longue, la plus diffidle, et peut-être la partie impossible de cette 
afûre , quoiqu'elle ait été présentée, par le rapporteur, comme la chose la plus 
Énple et la plus naturelle du monde; c'est celle qui consiste à lier la France, 
TAngteterre, l'Autriche et la Turquie, par un traité d'alliance et de garantie 
Téciproque. Mettre une pareille tâche dans un des bassins de la balance, et 
dans l'autre le ministère actuel, appuyé sur dix millions, pour l'accomplir, 
cfest vouloir réaliser un peu plus qu'un miracle, on en conviendra. Heureu- 
ment, cette mission dont on voudrait vohr se charger notre gouvernement 
n*est pas l'oeuvre d'une dépêche, et il pourra arriver que quelques hommes 
d'état, d'un talent éprouvé, passant parle ministère des affaires étrangères, 
travaillent quelque jour à la réaliser. Heureusement, répétons-le, que c'est 
une affidre de temps, d'habileté et de patience, et qu'il peut s'ouvrir ainsi 
pour nous quelques chances d'y réusàr; car, si la solution devait être immé- 
diate, nous ne serions pas en mesure de la mener à bien. 

De quoi s'agit-il en effet? De forcer trois puissances à s'entendre pour cou- 
lenrer le statu quo en Orient , quand de ces trois puissances , l'une , l'Angle- 
terre, dissimule mal la nécessité où elle se croit de détruire le staht qwo du 
^ de l'Egypte , et quand une autre, V Autriche , a adopté un sysitëme d« t«- 



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278 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

virement et de tenii)orisation qui ne permet pas d'attendre un appui durable 
ou même momentané de sa part. Pour la troisième, la Turquie, il s'agit de 
plus encore, il s'agit de l'arracher à une protection qui lui est imposée ks 
armes ù la main , et que lui commande de subir un traité qui l'engage deux ans 
encore. Ajoutons que la lutte où la France trouve des auxiliaires si peu déter- 
minés ou si peu sûrs, aura lieu contre la Russie, qui a pour elle le voiânage, 
l'activité , l'intelligence et les moyens de corruption ou de séduction qui sont 
presque toujours infaillibles en Orient. Et c'est quand elle a le poids d'une telle 
obligation contractée par la France vis-à-vis d'elle-même, commandée par les 
nécessites les plus pressantes, que la direction des affaires étrangères se troufe, 
en quelque sorte, dans un état d'impossibilité réelle! L'Angleterre sait bien ce 
qu'elle fait quand elle se félicite de l'attitude de la France en cette circonstance; 
ell6 ne peut penser^ en effet, que nous cherchions à l'efifocer. 

Quant à la partie immédiate^ et en quelque sorte plus matérielle de la mis- 
ilon de la France en Orient, nous ne doutons pas qu'on ne parvienne à ^a^ 
coniplir, quelques difGcultés qu'elle semble ofifrir en ce moment. L'état mail- 
dif, peut-être désespéré du sultan, est mène loin d'être une droonstanee 
aggravante. La disparition d'un prince dont le caractère servait de contrepoiÉ 
en Orient à celui du pacha d'Egypte, serait assurément fatale à la Turquie; 
mois les puissances européennes trouveraient plus facilement des moyens de 
INicification auprès du successeur du sultan, jeune prince qui n'aurait pu 
liasse, comme son père , par toutes les phases de la lutte qui a lieu depuis plu- 
sieurs années entre la Porte et son vassal. On parle de l'accord parfait des trois 
principales puissances , et même de la Russie , pour maintenir l'état des choses 
et arrêter les progrès de la guerre. C'est encore un point qui ne nous semble 
pas douteux pour le nxunent , et c'est dans la conviction que cet accord mo- 
mentané existe, que nous croyons à l'efficacité des dispositions de la Fraoœ. 
Autrement, nous ne verrions pas comment elle pourrait jeter le rameau de b 
paix entre les deux adversaires , et empêcher les flottes turque et égyptienae 
de se rejoindre dans la l^Iéditérannée, comme les armées turque et égyptienne 
se sont déjà rejointes dans la Syrie. Un simple coup d'œil jeté sur les força 
navales des différens étaU contendans ou pacificateurs en dira phis que toutts 
nos paroles. INous ne connaissons pas le nombre et la nature des vaisseaux que 
l'Autriche peut mettre en ligne dans œs parages; et pour l'Angl^erre , on sait 
que sa principale escadre , commandée par l'amiral Stopford , est restée jusqu'à 
ces derniers jours paisiblement à Malte, et senible avoir ordre de ne pas apporter 
trop d'influence à l'Angleterre dans cette opération pacifique. Quant auxautm 
puissances , voici un dénombrement des forces dont elles disposeat dans ks 
mers du Levant. 

L'escadre turque, partie pour Gallipoli le 17 juin, se composait dedeo 
divisions réunies, formant ensemble vingt-six voiles. En voici le détail : ub 
vaisseau de 140 canons, un de 110, six vaisseaux de 74 à 90 canons, deiu 
frégates de 72, huit frégates de 50 à 60, quatre bricks, deux schooners, plus 
deux bateaux à vapeur. Cette flotte porte huit ou dix mille hommes de troupes 



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REVUE. — CHRONIQUE. 279 

a>arqQemiettt. Deux autres vaisseaux et une frégate doivent avoir fait voile 
(is pour rejoindre la flotte. 

s forces égyptiennes, qui avaient été signalées entre Alexandrie et Rhodes 
juillet, se composaient de dix vaisseaux de dififérens rangs, de cinq fré- 
3 et dix bâtimens inférieurs. Elles se trouvaient ainsi moins nombreuses 
les forces ottomanes. 

» forces navales de la Russie , qui paraît ne pas devoir jouer un rôle actif 
\ cette coercition , mais qu'on doit compter, et qu*il est nécessaire de ba- 
er pour exercer une influence réelle, se composent , en tout, de cinq dîvî- 
5 au grand complet. Chaque division consiste en un vaisseau à trois ponts, 
à deux ponts, y compris deux vaisseaux de 84 et six frégates, plus une 
ette et deux avisos. Chaque vaisseau de ligne est monté par un équipage 
,100 hommes, y compris l'état-major, ce qui porte Teffectif de Tarmée 
de à 50,600 hommes. Deux de ces divisions stationnent dans la mer Noire, 
lombre des hommes qu'elles portent est de 19,800. 
es forces de la France, augmentées de tous les bâtimens armés qui se 
rtnï dans le poit de Toulon , qui ont reçu Tordre de partir successivement 
r le Levant , porteront Tescadre de Tamiral Lalande à huit vaisseaux , trois 
Ëites, quatre corvettes et quatre bricks. 

à Turquie a donc une escadre de vingt-neuf voiles, dont dix vaisseaux; 
ypte, une flotte de vingt-cinq voiles, dont dix vaisseaux également; la Rusae, 
;t-quatre voiles, dont dix-huit vaisseaux ; et la France, dix-neuf voiles, dont 
vaisseaux. En supposant la neutralité la plus absolue de la part de la Rus- 
la France , si la flotte de Malte n'arrive pas promptement , aura à comman- 
la paix à un ensemble de forces de cinquante-quatre voiles, dont vingt 
seaux. On voit s'il est important d*augmenter nos forces dans les^mers 
Levant, et si les dix miflions que la chambre a votés à cet effet seront de 

a France ne peut donc, pour le moment, vu Tétat de ses forces maritimes, 
que par son ascendant moral dans la question d'Orient, et cependant elle 
e peut réellement agir, car les puissances avec lesquelles la France marche 
cord , en y comprenant ou non la Russie , ont des intérêts trop compliqués 
r hasarder une démonstration nette et vigoureuse. L'escadre britannique 
I; encore , il y a peu de jours , à Malte , et les actes de l'ambassadeur d'An- 
erre à Constantinople n'ont pas encore été expliqués de manière à prouver 
son gouvernement a sincèrement désiré , dans ces derniers temps , le main- 
du staiu quo. L'Autriche est trop occupée des avantages de son commerce 
; rorient par Trieste , et des ressources que lui offre , pour transporter ses 
chandises à la mer Noire, le Danube, avec ses cinq cents lieues de cours 
es cent vingt afiluens, pour ne pas ménager à la fois la Turquie et la 
sie, en restant plus ou moins dans l'attitude neutre qu'elle affectionne, 
t donc la France qui va prendre le rôle actif, c'est elle qui vient s'inter- 
îr, avec des forces minimes , entre les deux flottes , c'est elle qui envoie des 
ners d'état-major sommer la Porte de retirer ses troupes de la Syrie , et c'est 



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280 HEVUE DBS DEUX MONDES. 

elle encore qui manifeste par la commission de la chambre, approuvée par le 
ministère , le dessein de former une alliance entre les puissances qui sen^tent 
appelées , par leur intérêt , à maintenir Tempîre ottoman. La Franee se diarge 
donc, on peut dire seule, d'arrêter le sultan dans ses desseins contre son 
vassal , de Tempêcher d'entrer en Syrie ou d'y demeurer, quand il a rassemblé 
à grands frais toutes ses troupes qu'il a retirées de l'Europe pour les concen- 
trer en Asie. La France fera virer de bord la flotte qu'il a équipée avec une 
persévérance inouie, surmontant tous les obstacles, et venant lui-même chaque 
jour encourager les travaux dans les fonderies de canons et les arsenaux. Par 
une seule signification intimée au chef de l'empire ottoman , elle l'obligera k 
renoncer au projet en faveur duquel il avait souscrit le traité de commerce av» 
l'Angleterre , qui livrait à cette puissance tout le trafic de la Turquie, mais qu 
mettait en opposition les intérêts anglais et ceux du pacha d'Egypte. Lerâb 
est beau, mais mille antécédens, aussi glorieux que déplorables, nous fout 
craindre que la France n'oublie dans cette affaire qu'un seul soin , celui qu'elle 
oublie d'ordinaire , le soin de ses intérêts. 

Les dernières discussions de la chambre à ce sujet ne nous semblent pas de 
nature h, éclaircir beaucoup cette question , quoique les orateurs les plus émî- 
nens, et des orateurs nouveaux d'un talent véritable, aient pris la parole. Non 
avons beaucoup entendu parler de généralités et d'équilibre européen; mais 
c'est à peine si un orateur a touché la question des intérêts commerciaux, cette 
question si respectable en Angleterre, en Autriche, en Rusâe, et qui est, eo 
effet, aujourd'hui la première des questions politiques. On nous a démontré la 
nécessité de maintenir le statu guo, mais non la nécessité de multiplier nos 
rapports avec l'Orient , et d'y introduire , par des voies si faciles à établir 
pour nous, les produits de notre industrie. £n un mot , il a été beaucoup trop 
question de la dignité de la France, mais beaucoup trop peu de sa prospérité, et 
cependant cette dernière question renfermait la première, car le soin de la pro- 
tection des intérêts d'une nation entraîne toujours le soin de sa dignité et de 
son honneur. C'est en ceci que la politique diffère de la morale ordinaire, et 
la lettre, loin de le tuer, y vivifie l'esprit. 

L'Angleterre a de grands intérêts en Orient, nul n'en doute. A-t-<»n vu k 
parlement anglais délibérer sur la vie ou la mort de l'empire turc, et la chambre 
des communes a-t-elle mandé le ministère à propos d'un crédit, pour lui im- 
poser une ligne de conduite? Nullement. C'est qu'en Angleterre on sait paiûô- 
tement que les intérêts matériels doivent diriger la politique anglaise, et il ne 
peut y avoir les moindres doutes à ce sujet. En Angleterre, la balance da 
commerce a levé toute incertitude à cet égard , et l'on y sait de quel oeil on doit 
regarder la France, la Russie et l'Autriche, du point de vue où les intérêts an- 
glais se placent en Turquie. Toutefois, comme en France on n'en est pasvemi 
à cette politique pratique, la discussion qui a eu lieu au sujet du crédit de dix 
millions, quelque vague qu'elle soit en certains points , aura un résultat favo- 
rable, non en affermissant le gouvernement dans le dessein de jouer en Orient 
un rôle qui pourrait nous devenir préjudiciable , mais en montrant que la 



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R£VIJ£. — CHROMIQUB. S81 

FïaiMe est déddée à ne pas supporter Pabandon de ses iméréts politiques ou 
airtres dans cette affaire. 

Le discours du président du conseil qui a ouvert cette discussion indiquait 
en peu de mots la marche suivie par le cabinet. La première nécessité, aux 
yeux du ministère, était d'éviter un conflit entre le pacha et le sultan , de sus- 
poidre les hostilités entre les deux armées si elles avaient commencé. Le mini»' 
tère annonçait donc qu'après un concert entre les deux gouveraemens, les 
«cadres de France et d'Angleterre avaient été munies d'instructions à cet effet. 
Cest sans doute par une clause de ce concert que la France a fait les pre- 
miers pas, et que deux officiers d'état-major ont été envoyés l'un à Alexan- 
drie et l'autre à Constantinople, pour sommer les deux contendans de s'arrêter. 
L'escadre anglaise de l'amiral Stopford , composée de treize hâtimens dont six 
vaisseaux, n'a quitté Malte que le 2 juillet, et il est question d'une bataille 
livrée en Syrie entre les troupes turques et égyptiennes , le 21 juin. Il est donc 
évident que l'Angleterre a mis moins d'empressement que la France à inter- 
venir dans le débat oriental , et que sa dignité ni son influence ne se trouveront 
compromises , si les armées comme les flottes turques et égyptiennes, n'obéis- 
sent pas aux sommations pacifiques qui leur sont adressées. Dans le cas con- 
traire, l'Angleterre se trouvera avoir contribué à cet heureux dénouement par 
son concert avec la France, annoncé au parlement par lord Palmerston ; et 
pour ce qui est des idées de guerre entretenues à Constantinople par les agens 
asglais, on ne sera pas embarrassé de les désavouer. Déjà , depuis la nouvelle 
de la maladie du sultan , on insinue à notre cabinet que lord Ponsonby pour- 
rait bien avoir dépassé ses instructions. On voudra bien cependant remarquer 
que la passion de lord Ponsonby pour les intérêts du divan ne saurait être 
andenne, car les démêlés de cet ambassadeur avec M. Urquhart , son ancien 
lecréCaire d'ambassade , et qui motivèrent Féloignement de celui-ci , n'avaient 
d'autre cause qu'une passion toute semblable que M. Urquhart avait conçue 
pour b nationalité turque, qu'il cherchait, par tous les moyens, de préserver 
des usurpations du pacha d'Egypte. 

Les réflexions qui découlent naturellement de l'observation de tous ces faits 
ne nous conduisent pas toutefois à nous ranger à l'avis de M. le duc de Valmy 
et à regarder l'empire turc comme entièrement anéanti et démembré. Un ar- 
gument fondé sur l'étude sérieuse et intelligente de l'Orient nous a frappés 
dans le discours de M. le duc de Valmy. Il a montré, en effet, la Russie pres- 
sant l'empire ottoman vers le nord , et s'efforçant de rallier les élémens cliré- 
tiens de l'empire , tandis que le pacha , maître des provinces méridionales , at- 
tire à lui les élémens musulmans, à la faveur de l'ascendant religieux qu'il 
emprunte de son titre de protecteur de la Mecque. C'est sans doute définir très 
justement le double danger que court l'empire turc que de le juger de part et 
d'autre sous le point de vue religieux; et nous ne doutons pas que si la Tur- 
quie se desorganise, elle périra par la destruction des deux élémens musul- 
Boan et chrétien dont elle se compose. Toutefois le sultan a encore, sous ce 
p;)int de vue, plus d'une ressource. Nous avons vu , il est vrai , que le grand 



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282 REVtJB BSS BEUX MONDES. 

schérif de la Mecque a proposé tout récemment à Méhémet-ÀIî d*aller lui lever 
toute la population du Hadzchas, qui formerait une ai;mée de cinquante mille 
hommes. On en a conclu que , le sultan étant abandonné par les gardiens du 
tombeau du prophète, serait bientôt abandonné par toute la population mu- 
sulmane de Tempire. On a oublié que le schérif, qui se trouve au Cabre, a été 
déposé par Méhémet-Ali , et qu'il n'a sans doute eu d'autre dessein que de re* 
gagner te Hedzchas, et de se soustraire à la captivité véritable dans laquelle 
on le retient en Egypte. Ce seul fait prouve que , malgré les démonstrations 
du pacha en faveur des anciennes formes de Tislamisme, modifiées par le sul- 
tan, rélétnent musulman est loin d'être dans ses mains, comme il est facile 
de le voir dans la partie de la Syrie où se sont avancées les troupes turques. 
Quant aux chrétiens d'Orient, malgré la conformité de religion, la Russie 
aura beaucoup de peine à les faire entrer dans ses desseins. Sur quatorze 
millions d'hommes dont se compose la population de la Turquie d'Europe, on 
compte près de dix millions de chrétiens, en y comprenant les tributaires; 
oe qui réduit la partie musulmane au tiers de la population. Assurément si la 
Russie parvenait à s'assurer des sympathies de ces dix millions de chrétiens, 
elle serait bientôt maîtresse de l'empire; mais cette population, où figurent 
les Serviens, les Yalaques, les Boulgares, désire si peu un joug chrétien quel- 
conque, qu'elle s'est tournée, dans tous les temps, tantôt vers l'Angleterre, 
parce qu'elle la supposait plus décidée à soutenir le divan, tantôt vers la 
France, dont elle n'a cessé, depuis long-temps, et par le même motif, de sou- 
haiter la prépondérance. Pour la Russie, pour l'Autriche, les sentimens qu'elles 
excitent dans ces populations rappellent la situation de la Russie et de l'Angle- 
terre dans l'Asie centrale , où les Anglais sont redoutés du côté des possessions 
anglaises , et les Russes haïs dans les contrées voisines des possessions russes. 
La Servie et la Moldavie sont ainsi disposées à l'égard du gouvernement autri- 
chien et du gouvernement russe. La population chrétienne de l'empire turc 
serait donc, au contraire, un élément favorable au maintien de l'empire otto- 
man , d'abord si le grand-seigneur se l'attachait en la faisant participer aux 
mêmes droits que ses autres sujets, puis si le concert annoncé entre la France 
et l'Angleterre avait pour but de rétablir, dans les principautés tributaires, 
l'influence du gouvernement musulman , ce qui serait , en réalité , leur rendre 
une sorte d'indépendance. Cette tâche est difficile et demande à la fois la persé- 
vérance et l'énergie : pour la remplir, la France et l'Angleterre n'obtiendraient 
pas le secours de l'Autriche, dont les consuls ont récemment abandonne les 
agens anglais dans l'affaire de la Servie ; mais les deux puissances concertantes 
réveilleraient ainsi les forces de la Turquie, et ce serait un appui suffisant. Si 
la France et l'Angleterre abandonnent les principautés, on verra se détacher 
encore de l'édifice ces deux ou trois pierres , pour nous servir de l'expression 
de M. Guizot, ou plutôt on les verra tomber sur l'édifice même pour l'écraser. 
Il faut, toutefois, rendre justice à l'Angleterre, elle a placé dans ces localités 
des agens supérieurs et habiles, et elle a fait tous ses efforts pour lutter contre 
les principes qui lui sont contraires. Quant à la France , selon sa louable cou- 



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REVUE. -^ CHRONIQUE. 283 

me , elle est à pdne représentée dans ces contrées , et les Informations qu'elle 
çoit de ses agens sont à peu près nulles. Ceci nous obligera dVxaminer pro- 
laînement la situation de toutes nos agencés politiques, et de montrer à quelles 
^Torables conditions on les a réduites. 

Nous le répétons, la Turquie n'est pas encore effacée de la carte, comme Tout 
it M. de Valmy et M. de Lamartine, elle a de grandes et nombreuses res- 
mrces dans ses populations musulmanes, dévouées au chef de la religion , et 
le R^a pas encore appelé à sa défense les populatiobs chrétiennes, qui sont 
raves et Aguerries, et qu'elle s'attacherait en leur accordant quelques droits. Ces 
Dpulatîons de tributaires et de rajas seraient la meilleure défense de la route 
e terre à Constantinople; et la réforme ne sera pas complète tant qu'on ne 
s aura pas convertis en soldats , en les élevant au même rang que les autres 
ijets musulmans. En deux années, l'empire turc, sérieusement menacé au- 
^urd'hui , serait ainsi sauvé de sa perte. 

n nous est impossible de suivre M. le duc de Valmy dans son long discouis, 
ont un seul paragraphe nous entraîne déjà bien loin. Ce discours renferme 
e graves reproches adressés à la politique française; nous ne les croyons pas 
MIS immérités, comme l'a dit M. de Carné, et nous pensons que le gouver- 
lement aurait quelque proGt à tirer de ces observations d'un de ses plus ardens 
dversaires. 

M. de Carné, initié par sa position à la plupart des affaires politiques exté- 
ieures qui ont eu lieu il y a quelques années , a très bien établi , comme nous 
avons fait, les deux parties distinctes , l'une immédiate , l'autre d'une nature 
lus sérieuse encore, mais moins pressante, qui constituent la question des 
fiaires de TOrient On s'est évidemment trompé en disant que M. de Carné a 
iroposé de créer une nationalité arabe. M. de Carné est un homme trop 
olitique pour ignorer que les siècles seuls créent les nationalités ; pour les 
lommes , ils n'ont déjà que trop de peine à sauver les nationalités qui exis- 
mX. M. de Camé a simplement examiné la situation de l'Egypte, et il a 
onclu , de cet examen, que la France a là une tutelle obligée. En un mot, 
f. de Carné a cru voir que la France, qui a aujourd'hui, selon lui, in- 
érét à maintenir la vice-royauté d'Egypte dans un état d'indépendance vrai- 
oent réelle, aura bientôt à la défendre contre une domination qui la me- 
lacede bien plus près que la domination du sultan. M. de Carné a dit toute 
a pensée quand il a indiqué que le moment était peut-^e venu de couper dans 
3n centre ce qu'il nomme judiciemement rimnyense blocus maritime formé 
ar l'Angleterre, de Calcutta à Londres. L'indépendance de l'Egypte est, selon 
I. de Carné, le seul mo}'en de parvenir à ce résultat, — l'indépendance de 
Egypte, mais avec le patronage de la France, qui l'aurait réclamée la pre- 
lière. L'influence anglaise domine le Portugal, l'influence autrichienne pré- 
aut en Italie, l'influence de la Russie se fait sentir en Allemagne, l'influence 
rançalse serait enfin quelque part, si le gouvernement parvenait à l'établir eh 
:gypte. Bref, M. de Carné vouhiit qu'on prit parti pour le vassal ou pour 1^ 
altan , et que la France lie mtl pas ses vaisseaux à la mer pour fah^ durer, 



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aSb REVUE DES DEUX MONDES. 

pour entretenir la situation la plus critique du monde, et pour porter une po- 
litique désintéressée au milieu de cinq puissances, les unes armées, les autres 
déjà en état de guerre pour les plus grands intérêts. La pensée de M. de Camé 
est très juste, très noble, très française , très haute; mais elle ne s'aooomptiia 
pas. La France fera hardiment et valeureusement le modeste métier de eoos- 
table. £lle répandra ses trésors et le sang de ses marins, s'il le faut , pour arrêter 
la guerre de l'Egypte et de la Turquie. Si elle réussit à Fempécher, elle aura 
noblement contribué à laisser mûrir les combinaisons politiques et mercantiles 
de TAngleterre et de la Russie. Si la France échoue, elle^ mettra, nous le 
craignons du moins, à la suite d'intérêts qui ne sont pas les siens; mais quant 
à se prononcer, la France ne le fera pas, et M. de Carné le sait mieux que 
nous. Pious pensons toutefois que M. de Carné n'a pas voulu dire que la 
France devait se prononcer hautement , faire de sa politique extérieure un ma- 
nifeste, et devancer les évènemens, mais avoir un parti arrêté dans ses con- 
sdls, et diriger toutes ses démarches vers le but de ses desseins. £t c'est encore 
à cela que nous répondons , en disant qu'à notre sens la France est sans des- 
seins dans ce moment en Orient, et qu'elle improvise chaque jour sa politique 
en présence de cabinets prudens et habiles, qui ont leur thème fait depuis 
long-temps. Nous voudrions voir démentir nos assertions par les évènemens, et 
nous ferions avec joie amende honorable au présent ministère, si nous l'avions 
méconnu en ce point. Malheureusement , en voyant la composition du cabinet, 
et particulièrement la direction actuelle du département des affaires étrangères, 
l'Europe entière s'est trouvée de notre opinion , et elle ne s'étonnera pas de voir 
la question d'Orient se terminer comme l'a indiqué si énergiquement M. de 
Carné : le blocus maritime de l'Egypte et son protectorat par l'Angleterre ré- 
pondront au blocus maritime de Constantinople et au protectorat de la Tur- 
quie par la Russje. 

Nous ne voulons pas rentrer dans une discussion déjà ancienne, puisqu'elle 
date de dix jours; mais il nous semble qu'on n'a pas accordé dans le public 
assez d'attention au discours prononcé par M. Denis. Ce discours, plein de 
faits substantiels , eOt été plus goûté dans le public anglais et dans le par- 
lement d'Angleterre; mais, en France, on s'attache aux généralités, et, 
en politique surtout, on ne veut procéder que par grands effets. Nous nous 
arrêtons moins aux conclusions politiques de M. Denis qu'aux renseignemeos 
importans que renferme son discours. M. Denis a cru voir dans le discours de 
M. de Carné la proposition de créer un empire arabe, tandis qu'au fond 
M. de Camé proposait de soustraire, d'une manière ou d'autre, l'Egypte à 
l'Angleterre, qui a résolu de s'en emparer dès que les évènemens la favorise- 
ront. Quant à la conclusion matérielle de M. Denis, elle est parfaitement 
juste et motivée par les plus exactes observations. Elle consiste à modifier le 
projet du gouvernement, qui décèle, en effet, ou l'incertitude dans laquelle 
nous le croyons plongé, ou la faiblesse et l'impuissance. La chambre devait 
donc voter les fonds nécessaires pour tenir dix-huit vaisseaux sur les côtes de 
l'Asie mineure , et l'orateur ajoutait que le nombre clés vaisseaux de haut bord 



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RBYUB. — CUAONIQUB. 285 

és dans la situation des ports, sufiQrait pour fournir une seconde esca- 
sez forte pour faire respecter nos intérêts , nos droits et notre pavillon, 
lisoours dont nous parlons, porte entièrement sur le commerce de la 
i avec rOrient; c'est pourquoi nous le regardons comme le discours le 
entablement politique qui ait été prononcé dans cette discussion où 
16 tous nos hommes d*^t ont pris la parole. L'Orient, M. Denis Fa 
lit , n'a été regardé long-temps par la France que comme une suite de 
si bien caractérisés par nous, sous le nom d'échelles du Levant, et où 
rafiquions avec plus de facilité que les autres nations européennes. C'était 
: ce qui nous intéressait en Orient. Depuis, nous avons dû nous enquérir 
îe politique, de la tendance, de l'origine des peuples d'Orient ; car le bruit 
ups sourdement frappés par la Russie est venu jusqu'à nous , et nous 
été forcés de la suivre , de loin du moins , dans l'étude qu'elle fiait si 
tdément des affoires intérieures de l'empire turc , et de l'état de ses dif- 
» localités. Sous la restauration, une première faute a été commise, 
tf. Denis, en suivant avec les puissances barbaresques, dépendantes de 
te, un système qui a rompu et morcelé nos précieuses relations directes 
I Porte. Une faute non moins grave de la politique française a été la 
tde d'abolition du monopole, que la France, poussée par l'Angleterre, 
citée et obtenue. M. Denis a prouvé, en effet, que ce monopole était 
ment celui que nous exerçons à l'égard de nos colom'es, et que s'il 
semble bon de l'admettre là , il pourrait être bon de l'admettre ailleurs, 
ontent d'avoir nui à l'intérêt général de son commerce, le gouverne- 
^nçais , toujours généreux aux dépens des intérêts de ses administrés, 
1 deux escadrilles détachées de l'escadre d'Alger pour obliger les deys de 
et de Tripoli à accepter des traités dans lesquels la France stipulait pour 
les nations, ne se réservant aucuns droits particuliers, contrairement 
lages suivis par toutes les puissances en pareil cas. Ces traités ruinèrent 
imerce français en Afrique; et, plus tard, le principe de l'abolition du 
M>le, qui était tout favorable à la France, fut invoqué partout à notre dé- 
it par les puissances rivales. Son adoption établie, grâce à nous, met au- 
huî en péril, et a déjà frappé de décadence toutes nos relations commer- 
avec l'Egypte, la Syrie, l'Asie mineure, et les autres provinces de la 
lie. Or, il s'agit d'un mouvement commercial d'exportation et d'impor- 
qui se monte à 160 millions. SI cette source de richesse achève de se 
on ne saurait dire jusqu'où s'étendra la crise financière dans nos ports 
marchés de la Méditerranée; et c'est à notre manque de politique arrêtée 
îent, depuis un demi-siècle , que nous devons cet état de choses î 
fluctuations, et surtout les dernières, nous ont frappés d'impuissance, 
lypte d'abord. Nos consuls y ont perdu leur influence dans les conseils 
[ues et industriels du pacha, où les ont remplacés successivement les deux 
Is russes, M. Duhamel, aujourd'hui ministre à Téhéran, et M. de Mé- 
agens habiles, comme la Russie en oppose partout aux nôtres, qui sont 
e les égaler. En Syrie, notre influence était telle que, naguère encore, 
irchandises anglaises qu'on voulait faire accepter dans cette contrée y 



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étaient expédiées par Marseille. Depuis l'arraogjBiUAat de Kutaya, qui remella 
Syrie dans les mains du pacha d^Égypte, i*AngIeterre s'est emparée des béné- 
fices du commerce et de presque toutesles transactions. 

Pour Constantinople, pour Smyrne, pour la Turquie proprement dite, 
M. Jouffroy a pensé que, pour raviver notre commerce, une simple révisioa 
de( tarifs suffirait, comme si une révision de tari$^ n'était pas une affaire des 
plus majeures, à laquelle tous les prédécesseurs actuels de l'amiral Roussin, et 
l'amiral lui-même, n'ont pu parvenir, malgré le zèle de cet ambassadeur. Pour 
le dernier traité de conunerce exigé par l'Angleterre, ^uscrit par la France, et 
auquel d'autres puissances se voient forcées d'accéder, M. Denis en juge ea 
deux mots la portée. L'Angleterre a eu pour but de porter attdnte à noUe 
conunerce dans le Levant, et en même temps de s^ Caire upe arme contre Mé- 
hémet-Ali s'il refusait d'admettre le naonopole, ou de l'afïiaibUr en le for^t 
de l'accepter. Pour les Russes, M. Denis voit également leurs projets politiques 
dans leurs combinaisons commerciales, et il les montre luttant habilement avec 
l'Angleterre à Constantinople et à Alexandrie» QÙ notre influence politique a 
subi les mêmes vicissitudes que notre commerce. M. de Carné nous avait mootré 
quels résultats matériels aurait pour nous le hlocys commercial de l'Egypte par 
l'Angleterre^ M. Denis nous montre, en perspective, notre conuneroe du Le- 
vant détruit par l'occupation russe de Constantinople, nos ports de la Médi- 
terranée déserts, l'Orient fermé à nos capitaux , et notre marine militaire, qui 
ne s'alimente que par notre marine marchande, réduite à un état qui ferait de 
npus une puissance maritime secondaire. 

11 y a bien loin du discours de M. Denis au discours de M. de Lamartine. 
L'illustre orateur regarde l'empire turc comme ayant déjà disparu de la terre; 
c'est un spectre que le corps a abandonné, et sa chute sera si prompte, sll 
£aiut en croire M. d? Lamartine, que la France doit se hâter et prendre im- 
médiatement en Orient une de ces positions maritimes et militaires oonune 
l'Angleterre en possède une à Malte , et la Russie dans la mer Koire. Le stafi 
(jfuo commercial semblait , avec raison , à M. Denis désastreux pour la France; 
M. de Lamartine assure que la France étouffe dans le statu ijuo politique, d 
qu'il faut se hâter de profiter de cette intervention devenue indispensabie, 
pour en sortir. Si les idées de M. de I^amartine devaient mener à l'exécutioo 
des idées de M. Denis, il faudrait se hâter d'y applaudir; mais un gage quel- 
conque saisi en Orient ne rétablirait pas nos affaires commerciales, et la 
France a uo parti à la fois plu^ énergique et plus prudent à suivre. II y 2 
jquelques années « M de Lamartine prononça, au sujet de l'Orient, un dis* ' 
cours qui eut un grand retentissement dans cette partie du monde, et auquel 
répondit le Moniteur ottoman. La feuille turque reprochait à M. de Lamortioe, 
voué au culte d,e la civilisation chrétienne et européenne^ de ne psis vouloir 
admettre qu'il en existe une autre. Les Orientaux, devenus publicistes, lui 
demandèrent pourquoi il voulait étendre sur eux des institutions moins appro- 
pjîées h leur sol et à leur nature que celles qu'ils possèdent. Ha se récriaient 
beaucoup contre les assertions de M. de Lamartine , qui aTançait que le patno- 
ti we leur était inconny , et lui faisaient remarque^^ a99ÇK judicieusement que, 



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RBVUE. — CHRONIQUE. 387 

pour cent ipille Européens qui se transportent en Orient, à peine un seul 
Asiatique passe-t-il en Europe ; et cependant les Asiatiques ne redoutent pas les 
distances. L'Oriental n'a pas de patrie? répondaient-ils; le voit-on quitter le 
sable du désert pour aller habiter les environs enchanteurs de Damas ou de 
Bagdad? Il ne possède pas? dites-vous; mais un sultan n'oserait, sans la 
permission expresse d'un propriétaire entrer dans sa maison, tandis qu'en 
Europe on fouille, on séquestre, on ferme les habitations. M. de Lamav* 
Une avait dit que les habitans actuels de la Turquie ne forment pas un 
peuple; on lui demanda si l'Arabe et l'Osmanli, soumis au même sultan, 
diffèrent plus l'un de l'autre que le Polonais et le Russe, le Hongrois et 
le Bohémien soumis à l'Autriche. Enfin on lui montrait les conquérans 
chrétiens extirpant, quand ils le pouvaient, le mahométisme, tandis que 
les conquérans mahométans respectaient la religion, les moeurs et jusqu'à 
la législation de leurs sujets chrétiens. Ce n'était pas trop mal répondre pour 
des Turcs, et il nous semble que la réforme n'a pas tout-à-fait anéanti un gou- 
vernement qui raisonne de la sorte. Le moment de sa mort pourrait donc avohr 
été un peu avancé dans la pensée de M. de Lamartine; et si la France savait ae 
former dès cette heure une politique conforme à ses Intérêts , elle aurait encore 
le temps de la pratiquer de manière à retarder pendant longues années le partage 
de l'empire turc, ou à prendre la part qui lui convient lorsque l'heore de sa chute 
aura sonné. M. Villemain, qui s'est donné la tâche de montrer Fempne otto- 
man encore tout plein de vie, et qui a un peu exagéré, de son côté, leaforess 
vitales de cet empire, n'a pas eu dessein, nous l'espérons, de dispenser lo mi- 
nistère de prêter secours à la Turquie, en montrant qu'elle peut se secourir 
eile-méme. Quant à la politique de la France en Orient depuis neuf ans, poli- 
tique que M. Villemain est venu défendre, l'état de nos relations avec le 
Levant la fait mieux juger que ses paroles, et toute l'éloquence du spirituel 
ministre échoue devant les chiffres de nos statistiques commardaies et de nos 
budgets. 

U &ut s'arrêter, et renoncer à suivre les orateurs , et même M. Guisot dans 
son beau plaidoyer en faveur du maintien de l'indépendance ottomane. Nous 
nous bornerons à une seule observation sur le diseours de M. Guinit. L'Égjple 
et la Grèce sont, selon lui, deux pierres tombées naturellement de l'édiflce 
turc; il faut les laisser tomber, et se consoler en pensant qu'il n'y a pas eu dé- 
membremoit , mais un simple écroulement qui laisse subsister l'édffiee. <^ Il en 
est ainsi pour la Grèce peut-être. La Turquie peut encore tirer parti de la Grèce. 
Organisée comme elle est , la Grèce a intérêt à ce que la Méditerranée jouisse 
de son indépendance , c'est-à-dire à ce qu'un plus grand nombre de puissances 
y dominent; elle a surtout intérêt à ce que son voisinage soit occupé par un 
gouvernement réduit à se maintenir et à se défendre 'comme est la Tur- 
quie. Le voisinage de la Russie serait fatal à la Grèce , et son gouvernement , 
quelles que soient les apparences, ne peut souhaiter un événement qui le met- 
trait à la merci de la Russie ou de l'Angleterre. Mais pour l'Egypte émancipée, 
la simîlitode de croyances et de mœurs en feront toujours la rivale de la Tur- 
quie, et si c'est une pierre tombée naturellement , elle est tombée de manière à 



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288 RBVCE DBS DEUX MONDES. 

obstruer singulièrement Fédiflce. Et, en effet, ne voyons-nous pas que c'est 
de ce côté que se trourent tous les embarras de la Porte, et que de là , sans 
doute, viendra la cause réelle de la ruine de l'empire turc , si elle doit avoir liea. 
Après cette mémorable discussion, qui aura du moins pour résultat d'appren- 
dre à la France tout entière quels immenses intérêts français se rattachent à la 
question d'Orient, la chambre a passé à la discussion des chemins de feretde 
plumeurs projets de loi exclusivement industriels. Dans ces différentes discas- 
sions, le ministère a montré beaucoup plus de sollicitude pour les petites ques- 
tions que pour les grandes; nous avons vu M. Dufaure, notamment, com- 
battre avec ardeur pour le chemin de fer de Versailles et abandonner le che- 
min de fer du Havre. La chambre elle-même, sans direction, suivie pas à 
pas par le ministère qui s'étudie dans les commissions à flatter *ses penchans, 
n'a pas trouvé le temps d'examiner et de discuter la question des sucres, 
celle des canaux et de l'amélioration des ports; mais ses commissions trouTent 
le temps de s'occuper longuement de la grande question du remplacement de 
l'efBgie de Henri IV par celle de Napoléon sur la décoration de la Légion- 
d'Honneur, et elle donne des séances entières à de misérables débets sur quel- 
ques souscriptions littéraires, débats mêlés de calomnies et de mensonges, et 
sttsdtés par de pauvres animosités. M. de Salvandy a été particulièrement 
l'objet des attaques qui ont eu lieu dans la dernière séance de la chambre. 
Nous le félicitons à la fois et de la manière dont il a été attaqué, et de b 
manière dont il a su se défendre. Un député l'avait accusé injustement, la 
veille, d'avoir souscrit aux Mémoires du Diable, Hier, il lui a reproché d'an* 
très souscriptions à quelques recueils plus littéraires que politiques. M. de 
Salvandy n'avait qu'à lire la lettre par laquelle il imposait à ces recudls des 
conditions toutes favorables à la propagation des sciences et des notions 
de civilisation, pour enlever l'approbation de la chambre. M. de Salvandy a 
préféré dédaigner des attaques sans portée, et son exemple doit être suivi. 
Quant au reproche d'avoir dépassé ses crédits, M. de Salvandy s'était refusé 
la satisfaction que se procurent chaque jour les ministres actuels; il n'avait 
pas voulu se défendre en déclarant que son prédécesseiur lui avait légué pour 
600,000 francs d'engagemens. La discussion a amené d'elle-même ^éclai^ 
cissement de ce fait; il est resté démontré que l'accusation avait grossi de 
moitié des actes d'ailleurs très honorables, et en même temps on a été forcé 
de reconnaître toute la délicatesse et la loyauté de l'homme politique qu'on 
attaquait. M. de Salvandy et ses collègues ont donné déjà plus d'une fois 
l'exemple des égards que se doivent les hommes qui ont participé à différentes 
époques au pouvoir; mais malheureusement cet exemple n'a pas profité aux 
ministres actuels, qui semblent encore faire de l'opposition par habitude contre 
ceux à qui^ par habitude aussi , ils donnent à la tribune le titre de ministres. 



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V. DE MàRS. 



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LES 

ILES SANDWICH. 



PREMIÈRE PARTIE. 



Partis de Guayaquîl le 14 août 1836, nous arrivâmes en vue de llle d'Hawaii 
(Owhyfaee), dans la nuit du 39 septembre. Depuis le matin nos yeux se por- 
taient avec impatience dans la direction où nous supposions que 111e devait se 
trouver. A en croire les relations de tous les voyageurs, nous devions aperce- 
voir, à une très grande distance, le sommet du Mouna Roa, cette montagne 
dont la dme mystérieuse n'avait depuis long-temps été visitée par aucun Euro» 
péen. U entrait dans les projets de notre relâche d'explorer ses gorges presque 
inaccessibles, de franchir les neiges qui la couronnent , et d*ailer inscrire nos 
noms sur le pic le plus élevé ; c'était là , dans les derniers jours qui précédèrent 
notre arrivée , l'objet de presque tous nos entretiens. En vain les relations que 
nous avions sous les yeux nous citaient-elles les nombreux accidens auxquels 
nous allions nous trouver exposés; en vain nous disait-on qu'un naturaliste 
anglais, M. Douglas, avait péri , dans une entreprise semblable, sous les cornes 
d'un taureau sauvage; le danger semblait donner un nouvel attrait à notre 
expédition scientifique, et nos regards, franchissant les distances, cherchaient 
à distinguer au milieu des nuages ce théâtre de nos prochaines explorations; 
mais un épais rideau de vapeurs le cacha toute la journée à notre vue. Cda, 
du reste, arrive très souvent : les nuages, chassés presque toute l'année par les 
veots alises du nord-est, rencontrent dans leur passage cette muraille formée 
par le groupe des îles Sandwich , et s'y arrêtent retenus et comme accrochés 
aux sonunets des montagnes. La nuit vint, et , vers une heure du matin , une 

TOMB XIX. — 1*' AOUT 1839. 19 



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290. REV1IB BE9 DEUX MONDES. 

grande ombre , le bruit des brisans sur la côte , nous annoncèrent que nous 
étions près de terre ; nous virâmes de bord , et , au point du jour, nous nous 
trouvâmes à dix ou douze lieues de Tile d'Owhyhee; nous aperçûmes devant 
nous le Mouna-Roa s'élevant par une pente presque insensible, et nous noos 
étonnâmes, nous regrettâmes même de ne pas le trouver plus élevé. Vous verrez 
bientôt que nous avions mal jugé les difficultés qui nous attendaient. 

Toute la journée nous eûmes du calme ou des vents tellement faibles, que 
nous ne pûmes approcher de la cote; ce ne fut que le lendemain, V octobre, 
que nous atterrîmes. 

La journée du 29 septembre ne se passa pas, cependant , sans of&îr quel- 
que satisfaction à notre curiosité ; nous vîmes approcher de nous une pirogue 
montée par quatre sauvages. Nous étions à quatre ou cinq lieues de terre ;U 
fallait que, de leur coté, ils fussent poussés par un bien vif désir de nous voir, 
pour avoir entrepris un si long voyage sur une si faible embarcation ; nous les 
distinguions , nus et la tête couronnée de feuillages. C'était le premier spécimen 
de rhomme à Fétat sauvage que la plupart d'entre nous eussent aperçu; aussi 
conce\Ta-t-on facilement quel fut notre désappointement lorsque nous vîmes 
qu'au lieu d'incliner notre route vers eux, nous marchions, fiers et superbes, 
presque sans daigner leur jeter un regard. J'eus pitié de ces pau\Tes gens; le 
navire passa à cent toises de leur pirogue; les bras leur en tombèrent; ils s'ar- 
rêtèrent un instant, essuyant du revers de leurs mains la sueur qui ruisselait 
de leurs fronts ; puis , a mesure que le navire s'éloignait , nous pûmes les voir 
nous faisant des signaux avec leurs pagayes : était-ce en signe d'amitié? était-ce 
itn stpie de rtproehe? Ils reprirent enfin leur voûte veisie rivage, ^ur lequel 
-MkUsdistittgiitQns, à i'atde de nos loogiie&^viMs,. quelques cobanes au miiieii 
^'un bois de oacoticns. 

Le leademaîny naus fûows plu» que dédonuBagés. A masore que noiiaap- 
^lEQchioDsdu rivage, aous vime^^une^aiultitude ioaombrable de jnroguaa^ 
-diriger vers nans , et , enjoins d?uiie lieure , le poot ée in fiouitefut «owart 
^'insulaires. Leaprenuers liésitèrent à laonter; mais bianlto ils s'enhardifeot 
dde talleaoïrte, qu'on fut obligé de placer dessentiaelles aux échelles a6n d'éviier 
mae invasion complète. Presque tous étaientAus; attt(Mur des reins sanleoMot 
ils portaient une espèce de .ceinture appelée inaro; quelques-uns, les vîeiUajNb 
priiicipaleiiient , étaient tatoués; plusieurs portaient leur iiomiorilaQ graodes 
^itttres'sur les bras ou ^ur 4a poitrine. Il nous fut aisé de nous apercevoir qu'ils 
^eammençaîent à s'habituer à la vue des Ëurqpéeas; c!éiait surtout dans las 
"iuarchés qu'ils cherchaient à faire avec nous que nous potiv«ans voir que daa 
hoinmea civilisés avaient passé par là : tcda • iala ( dollar, piastre } était ce qu'ils 
MUS den^andaient le plus^énéralement. £n échange de coquiUes, de pouèes, 
,ée<»chans, etc., qu'ils nous apportaient , ils ne voulaient que de l'argent ou 
«des vétemens; et certes, à voir avec quelle fierté marebait,.au milieu deaes 
compagnons, ceUii qui se trQUTait l'heureurpossesseur d'un gilet, d'une elie* 
«niae ou de n'importe quelle partie de l'iiabillaaient européen ^ nous eoneeviofla 
«isément le prix qu'ils y attachaient. 



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LES nxa SANiywiCH. 291 

ami que nous fûmes presque tous désappoiAtés : œ n'étaiesl plus là les 
( de Cookv, et, quoique Finfluence de Tétat sauvage domioât encore 
soient dans la coostitution physique et morale de chaque individu, ce 
us cette nature nue el-sans fard que nous nous attendions à étudier, 
pendant à cette première relâche que nous pûmes le mieux aperce- 
races de ce qu'étaient les ties Sandwicii lors de la découverte; phi& 
( trouvâmes des Tilles presque eui^péeanes , et dés populations pres^ 
victeuses que ceux qui les ont cîriHsées. 

rtu^is, qui habite 111e depuis très long-temps et que Ton aurait eu 
leîne à distinguer d'un sau^-age, nous senit de pilote^ à niMi, nous 
mîHésdans la baiede Ke-ara-KakotM, Il y avait alorsà Tentour de 
? pli» dedenx cents pirogues, et nous n'avions pas encore vu une 
ime. Cette aiiseno&do b^nsexe nous surprit; nou» avions lu, dans 
des divers voyageurs , qu'un navire à son anrivée se trouvait immé<> 
t entouré d'une foule de femmes^ véritables naïades qui plongeaient 
ent autour du vaisseau», indiquant aux matelot», par leurs geste» et 
tes lascives , la terre et les plaisirs qui les y attendaient; mais le 
us donna bientôt la é\é du mystère : les navires, nous dît-il, sont 
acres) pour lerfemmes; c'est une loi des missionnaires. Il nous cita 
i temps divenes mesures prises par les missionnaires dans^^ l'intérêt 
raie et de la religion : j'en parlerai en temps et lieu^ 
3 de Ke^ra-Kakoua peut avoûr quatre ou cinq lieues du nord au sud', 
ond est une espèce de crique formée par deux pointes delerre basse 
Dcent dans la mer à droite et h gauche; ceUe crique est domîÉée par 
tagneou muraille de lave noirâtre, haute de quatre ou cinq cents 
intièrement à [hc. Sur la pointe qui s^étend vers la gauche, en regar^ 
»nd delà baie, est le village de Kaavo^Aoa; à droite, au milieu de nom« 
sotiers ^ notis apereevioa? le village de Ke^ra-K akoua qui a donné son 
baie , et pins loin , vers' l'extrémité delà poiiMe, un autre village dont 
rappelle pas le nom. En arrivant au mouillage , nous avions distin- 
lesonrNnet des terres- hautes qui dominent la baie, quelques maisons 
squelles une nous sembla bâtie à l'européenne : c'est , nous dit le 
r malisondu mifisionnalre Forbes; le village qui l'entoure s'appelle 
ocr supiriewr. 

'après^mi<y , nous allâmes à Kaava^Roa. Nom eûmes quelque peine à 
r; cependant, lorsque nous approcha mes ^ une foule d^ndiens se 
lu pour nous porter secours , et après quelques cliutes sur les rochers 
ent le rivage, nous nouft trouvâmes en terre ferme. Jje village dé 
Da me parut composé d'une cinquantaine de maisons^seulement^ 
ooeoiérs, quelques arbres à pain en rendent l'aspect assez pittores* 
I espèce de matelot àngteîs, homme d'alûiires de la dame Kapielani , 
e district, vint nous annoncer que sa maitresse était prête à nous re^ 
ous nous empressâmes de nouvrendre aux désirs de la noble dame, 
la tromâMes assise en debors^e la ddtnre qnî entoure sa maison*^ à 

19. 



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292 RBYUB BBS DBUX HONDBS. 

Tombre d'un arbre à pain. C'était une femme de cinquante ans environ, d'une 
taille colossale, cinq pieds huit ou dix pouces au moins, très grasse et fort 
laide; elle nous reçut très poliment. J'hésitai un instant si, suivant ce que 
j'avais lu dans les voyages de Cook, je ne la saluerais pas à l'ancienne mode 
du pays , en frottant mon nez contre le sien ; je cherchai dans ses gestes si 
quelque chose ne m'indiquerait pas que ce fût là son désir; mais, ne remarquant 
rien dans son attitude qui me rendit le salut hawaiien obligatoire, je me con- 
tentai de prendre la main qu'elle m'offrit. Des sièges, de véritables chaises 
européennes, nous furent apportés, et nous nous assîmes autour de Kapio- 
lani ; cinq ou six femmes d'honneur, vêtues d'immenses sacs qu'on appelle 
robes à Hawaii , et dans lesquelles elles semblaient fort embarrassées , se te- 
naient sur l'arrière-plan ; tout à l'entour de nous, la population de Kaava-Roa 
était étendue à plat ventre sur les rochers , le menton supporté par les deux 
mains , et attachant sur nous des regards fixes. Kapiolani était complètement 
vêtue à l'européenne ; une robe de mousseline anglaise à fleurs, une ceinture 
de soie bleue, des souliers, composaient sa toilette; deux peignes d'écaillé 
retenaient ses cheveux ; elle avait aux doigts trois ou quatre grosses bagues 
d'argent. Quant à la population qui nous entourait , c'était bien le plus bizarre 
assemblage qu'on pût voir : l'un avait pour tout vêtement un gilet sans bou- 
tons, celui-ci une chemise , celui-là un pantalon; la plupart étaient nus, ne 
portant autour des reins que l'indispensable maro; toutes les femmes étaient 
sinon habillées, du moins couvertes; quelques-unes étaient vêtues comme les 
femmes d'honneur de Kapiolani ; d'autres, et c'était le plus grand nombre, 
étaient tout simplement enveloppées d'un larg^ pagne d'étoffe du pays. 

Notre conversation avec Kapiolani ne fut pas longue; le matelot anglais noos 
servit d'interprète; une espèce de grognement était le plus souvent la seule 
réponse qu'elle fît aux longs complimens que quelques-uns d'entre nous loi 
adressaient. Cependant il y avait sur toute sa figure une singulière expression 
de bienveillance et de bonté naturelle , et quand nous lui témoignâmes le désir 
^'aller le lendemain au village supérieur et d'y entendre le service divin, ce 
projet parut lui faire grand plaisir; elle s'empressa de mettre à notre disposition 
des chevaux sellés et un guide pour nous conduire. 

En quittant Kapiolani , nous allâmes voir l'endroit où le capitaine Cook a 
été assassiné ; c'est justement dans ce lieu que nous avions débarqué; on nous 
montra le rocher où il se trouvait quand il reçut le coup mortel ; en regardant 
autour de nous, nous nous voyions entourés de ce même peuple qui l'assas- 
sina ! Certes , la mort de Cook a été un grand malheur; mais peut-être ne 
faut-il attribuer ce malheur qu'à lui-même et à la violence de son caractère; 
c'est , du moins, ce qui parait prouvé aujourd'hui. Il n'y avait et il n'y a en- 
core rien de sanguinaire dans le caractère de ce peuple, mais bien un respect 
sans bornes pour ces étrangers qu'il considérait comme des dieux : il fallut 
toute l'horreur que lui inspira le sacrilège que Cook était au moment de com- 
mettre en saisissant le roi de l'Ile , pour le porter à cet excès. Nous pûmes 
voir des traces de la vengeance exercée par les compagnons de Cook, après 



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LES ILES SANDWICH. 293 

sa mort; on nous montra des cocotiers percés par des balles , et des rochers 
brisés par Fartillerie. 

Le lendemain , nous trouvâmes à Kaava-Roa les chevaux et le guide que 
Eapiolani nous avait promis. Les chevaux sont importés aux Iles Sandwich de 
la côte de Californie; ils commencent à se multiplier 4ans le pays. Ceux qu'on 
nous amena étaient sellés tant bien que mal , les uns avec des selles anglaises , 
les autres avec de lourdes selles mexicaines. La distance du village de Kaava- 
Roa supérieur à Kaava-Roa inférieur est d'environ trois milles; on y monte par 
une route assez bonne , taillée sur le flanc de la montagne , au milieu de rochers 
à lave; cette route est due aux missionnaires, qui se sont servis d'un singulier 
moyen pour la faire construire. D'après une loi que, par leur influence , ils 
ont rendue obligatoire dans les îles Sandwich , toute personne , homme ou 
femme, convaincue d'adultère, est condamnée à une amende de 15 piastres 
(75 francs), ou, en cas de non paiement, à travailler aux routes pendant 
quatre mois. La population d'Hawaii a si bien secondé le plan des mission- 
naires, que la route que nous suivions a été faite en moins de deux ans, et 
qu'une autre route qui va de Kaava-Roa à Kai-Loua (grande bourgade), et 
qui parcourt une distance d'environ vingt-cinq milles, est déjà presque ache- 
vée; enfin , grâce aux amoureux penchans des habitans d'Hawaii , nous gra- 
ilmes fort aisément les trois milles que nous avions à parcourir. 

A mesure que nous montions , le terrain prenait un aspect différent. Toutes 
«s îles ont été évidemment formées par les éruptions successives de volcans 
sous-marins ; partout vous trouvez la lave comme une preuve irrécusable de 
leur origine. Sur le rivage , on la voit encore telle qu'au moment où elle s'est 
durcie; on distingue les différentes couches qui se sont étendues les unes sur 
les autres; puis, à mesure qu'on s'élève, l'action alternative de l'humidité et 
de la chaleur ayant brisé la lave , on la trouve décomposée en partie. Quand 
on arrive au sommet du plateau , continuellement arrosé par les nuages qui, 
s'amoncelant toute l'année sur la crête des montagnes, s'y dissolvent en pluies 
abondantes , on trouve la lave transformée en une terre fertile ; là s'élève en 
abondance le kukui {candie mii irce), qui donne une espèce de noix dont on 
&itune huile très claire et très bonne h brûler, et qui forme déjà une branche 
d'exportation ; Tarbre à pain , l'oranger, le mûrier ( importé de Manille ) , le 
bananier, la canne à sucre, le taro (arum esculentum) , racine croissant dans 
Teau et dont les insulaires font leur principale nourriture; à travers les cre- 
vasses des rochers s'échappent quelques arbustes rabougris, une espèce de câ- 
prier, le nai'hi , dont la racine, nous dit-on , sert de thé aux naturels, et le 
tefpa , avec les-filamens duquel ils font leurs vétemens, et dont la fleur, d'un 
jaune de safran , rivalise d*éclat avec les magnifiques convolvulus bleus, blancs 
et roses qui tapissent le chemin. 

Vers le milieu de la route est le monument élevé , en 1825 , par lord Byron , 
commandant la fir^ate anglaise la Blonde , à la mémoire de Cook. On a choisi 
I^endroit où ce qu'on put rassembler de ses membres épars a été enterré; c'est 
^ poteaa élevé et fixé au milieu de rochers de lave qu'on a entassés et dont 



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2M REVUE DES DEUX MONDES. 

on a formé une espèce de tuinulus; au sommet du poteau, on a doué une 
plaque de cuivre sur laquelle est gravé le nom de Cook; Tépitaphe qui raccom- 
pagne est devenue illisible; le poteau est couvert des noms de marins anglais 
qui sont venus rendre hommage à la mémoire du célèbre navigateur. Mais ce 
monument est bien mesquin , et on s'étonne que le gouvernement anglais n'ait 
pas pu reconnaître d'une manière plus convenable les immenses services ren* 
dus à la navigation par le capitaine Cook ; il y a des cendres qui reposent sooi 
les voûtes de l'abbaye de Westminster qui n'ont pas autant de droits à la recon^ 
naissance du peuple que celles qui gisent abandonnées sous la lave d'Owbyheet 

La maison de M. Forbes est située au milieu d'un jaidin assez négl^, et 
entourée d'une haie vive formée de plantes de fi; le ti est un arbuste à larges 
feuilles, dont lar racine cuite a le goût de caramel ou de sucre brûlé; les naturels 
en extrayaient autrefois une liqueur très forte. Aujourd'hui la distillation de cetl»^ 
racine est sévèrement défendue par les missionnaires. — M. Forbes nous reçut 
très cordialement et nous présenta à sa famiUe, composée de sa femme, na<^ 
tive , comme lui , des États-Unis , et de deux enfains cbarmans. Kapiolani vint 
nous rejoindre , et bientôt la cloche nous appela^ à l'église. 

L'église de Kaava-Roa est en tout semblable aux maisons du pays : c'est 
un grand hangar, qui a la forme d'un cône très élevé ou plutôt d'un toit posé 
sur la terre; les parois sont soutenues par une clmrpente dont les parties sont 
attachées l'une à l'autre par des cordes, car il n'entre pas un seul clou dans 
la construction des maisons ; cela forme une espèce de treillage recouvert aa 
dehors de feuilles de pandanus, de cocotier ou de canne à sucre; dans les 
maisons des chefis, l'assemblage de ces feuilles est caclié par des nattes qm 
tapissent tout l'intérieur. L'église a environ quatre-vingts pieds de longueur 
sur quarante de largeur, et cinquante environ de hauteur dans la partie la 
plus élevée du cône ; elle peut contenir plus de mille personnes. Sur des nattes 
grossières étaient agenouillés ou assis environ six cents insulaires. Quelques 
chaises avaient été disposées pour nous , auprès de la chaire du ministre. C'était 
un spectacle intéressant que cette multitude rassemblée pour écouter la parole 
du Christ sur cette même terre où , il y a à peine cinquante ans , elle offiraît 
encore des victimes humaines à de monstrueuses divinités. Il y a , il est vrai, 
bien peu de véritables chrétiens parmi les naturels, et presque tous conservent 
encore dans l'intérieur de leurs villages et de leurs maisons leurs absurdes surr 
perstitions; pourtant c'est déjà beaucoup que de les avoir amenés à venir 
écouter des paroles parfois trop mystiques sans doute et auxquelles ils ne 
comprennent rien , mais qui renferment souvent des le^x)ns de cette morale 
chrétienne, si sublime et si simple, si propre à leur ouvrir peu à peu les voies 
de la civilisation. — Les femmes étaient d'un côté, et les hommes de l'autre; 
aucun individu nu n'était admis, mais M. Forbes avait été obligé de ne pas être 
trop sévère quant à la forme du vêtement. Généralement, les hommes étaient 
couverts de larges pièces d'étoffe du pays qu'ils drapaient comme un man* 
teau; nous vîmes surgir, au milieu de la foule des femmes, plusieurs cha* 
peaux de paille, et surtout de ces disgracieuses capotes dont les Anglaises se 



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LIS ILBS SAlflKWIGH. 9S^ 

lerteût eaeore aujourd'hui à la campagne. Quelques personnes avaient des 
-lirres de prières imprimés à HouoImIu et à LaktLiua » en langue Itawaiienne, 
it quand , suivant le rite presbytérien, M. Forbes entonna les psaumes du 
rituel , des voix, d'abord inoortaines, et ensuite plus hardies , accompagnèrent 
Me du missionnaire. En somme, sauf quelques distractions causées sans 
ioule par notre présence, sauf quelques coups d*œil agaeans des femmes qui 
» trouvaient près de nous , tout se passa assez décemment ; mais il était aisé de 
voir, cependant, que la plus grande partie des assistans était là par obligation. 
Eapiolani , ce jour-là, avait revêtu ses habits de fêtes; sa robe était de satin 
loir, et elle avait sur la tête une capote en étoffe du pays , dont le luisant rap- 
pelait assez Fapparence du satin ; elle paraissait sui>Te avec attention le ser- 
vice divin dans le livre qu'elle avait devant elle ; sa contenance ne manquait 
pas d'une certaine dignité, et une paire de lunettes rabattues sur son nez lui 
danoait une Ggure qui,. même à Owhyhee, nous parut très singulière. 

Le lendemain , j'allai visiter le village de Ke-ara-Kakoua , en compagnie de 
M. £ydoux, chirurgien-major de la corvette, et de M. Hébert, aUaché par le 
Duaistre du commerce au consulat des îles Philippines. Là, tout débarque- 
■ent à pied «sec était impossible; nous fûmes obligés de nous mettre en quel- 
iqiie sorte à la nage pour arriver à terre , ce qui ne laissa pas que d'exciter Tlii- 
Mrité de la population qui nous attendait au rivage. Il est certain que le cos- 
tume du pays eût beaucoup mieux que le nôtre convenu à la eirconstanee. 
Keus fûmes immédiatement entourés d'un cercle de jeunes garçons et déjeunes 
fiUes. Quoiqu'à deux milles à peine de Kaava-Roa , la population de Keara- 
Kakoua nous parut se ressentir beaucoup moins de l'influence du missionnaire, 
lions pûmes le reconnaître sans peine à l'habillement des insulaires et à la 
Mduite qu'ils tinrent avec nous. Ici tous les hommes avaient le corps nu, si 
JViD excepte les feins qu'entourait le maro; les femmes. n'étaient guère plus 
vêtues qu'eux. Mais ce qui nous prouva clairement que leurs actions n'étaient 
|Ms, aussi immédiatement que celles des babitans de Kaava-Roa , sous le con- 
^k de M. et M""* Forbes, ce fut la manière dont les femmes nous accueillf- 
liot. £Ues employèrent toutes les séductions possibles pour attirer notre aKen- 
tioo et captiver nos bonnes grâces ; il est vrai que les/bagues et les colliers que 
^ messieurs distribuaient aux plus jolies n'étaient pas sans quelque influence 
SDf leur bienveillante humeur. La gale semblait être une maladie dominante 
^ez elles ; presque toutes en étaient plus ou moins atteintes ; cette circonstance, 
jiNate à la couleur cuivrée de leur peau et à l'extrême malpropreté de leurs 
Tétemens, diminuait de beaucoup le prix de leurs attraits. Autant les hommes 
|ue nous avions vus jusquerlà nous avaient semblé avoir de prédilection pour 
Targent et les babUlemens , autant les femmes , à Ke-ara4Lakoiia , nous faru- 
i^t avoir conservé ce goût que les premiers navigateurs avaient remarqué 
chez elles pour les coliiicliets ; un collier de verroterie, une bague de cuiiore 
avec une pierre de couleur, les comblaient de joie. 

Vers le milieu de la journée, nous eûmes le spectacle de toute la. population 
bnsUe de Ke-ara-Kakoua , réunie pour le bain dans une petite baie bordée 



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296 RBYUB DES DEUX MONDES. 

de rochers de lave; une roche servit de paravent aux baigneuses, et de là 
elles s'élancèrent entièrement nues au milieu des vagues qui venaient se brisor 
sur le rivage; une planche, de la longueur du corps et terminée en pointe 
à une des extrémités , leur servait à se soutenir sur la crête des vagues. C'était 
vraiment un ângulier tableau que cet essaim de jeunes femmes s'éloignant 
à une grande distance du rivage , puis revenant avec la rapidité d'une flèche, 
portées sur la cime écumeuse des lames qui déferlaient avec fracas de chaque 
côté de la baie. Je croyais, à chaque instant, les voir s'abîmer contre les pointes 
aiguës des rochers; mais elles évitaient ce danger avec une adresse surprenante; 
elles semblaient s'y complaire, et le bravaient avec un courage qui m'étonna. 
Le moindre mouvement de leur corps donnait à la planche qui les soutenait 
la direction qu'elles désiraient lui voir prendre , et , disparaissant pour un mo- 
ment au milieu des brisans, elles surgissaient bientôt de l'écume et retour* 
naient au large pour fournir de nouveau la même carrière. Je vis une mère 
qui , après avoir placé son enfant, âgé d'un an à peine, sur une planche de 
deux pieds de long, le poussait devant elle h une grande distance, et là, 
l'abandonnant à la furie des flots , le suivait, dirigeant seulement de temps en 
temps avec la main la planche qui le portait. Je crus revoir cette population 
telle que Cook l'avait trouvée, libre , indépendante , et le contraste ne me paru^ 
pas, je l'avoue, en faveur du moment présent, quand je revis ensuite ces* 
femmes couvertes de sales haillons. 

Le soir, les difficultés que nous avions éprouvées en débarquant nous sug- 
gérèrent l'idée de retourner à bord de la Bonite sur une purogue du pays. Nous 
avions pu apprécier, pendant la journée que nous venions de passer à terre , 
les avantages que ces embarcations légères et d'une manœuvre aisée ont, dans 
une mer houleuse, sur nos pesans canots. Nous nous plaçâmes tous les trois 
dans une pirogue de quinze pieds à peu près de long sur un pied au plus d^ 
large. Cette pirogue avait, ainsi que toutes celles des îles de l'Océanie, un 
balancier fait d'une pièce de bois léger, soutenu parallèlement à la pûrogu^ 
par deux barres transversales de quatre ou cinq pieds de long. Nos Indiens 
attendirent ce qu'on appelle un embelli , c'est-à-dire le moment où les lames ^ 
qui arrivent ordinairement quatre ou cinq l'une après l'autre, semblent s'ar- 
réier un instant; alors, soulevant la pirogue au moyen du balancier, ils la 
traînèrent rapidement à une certaine distance du rivage; puis , s'élançant sur 
leurs bancs et pagayant avec rapidité, ils pureut, avant que la lame ne revînt, 
s'éloigner assez pour que nous n'éprouvassions que deux ou trois fortes ondu<^ 
lations. Nous arrivâmes sains et saufs à bord de la Bonite. 

Le lendemain , je parlais à M. Forbes de l'habileté extraordinaire que j'avais 
remarquée , la veille , chez les naturels qui se li^Taient à l'exercice de la nage : 
« Vous ne pourriez vous en faire une idée exacte, me répondit-il ; ils sont plus 
à l'aise dans l'eau que sur la terre; un Indien pourrait, ajoutà-t-il, nager 
vingt-quatre heures sans s'arrêter. » Et, à l'appui de ce qu'il nous disait, il 
nous cita une aventure qui me parut trop intéressante pour que je l'omette id. 

Les naturels traversent fréquemment dans leurs pbrogues les bras de mer 



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LES ILES SANDWICH. 99T 

qui séparent les diverses tles de Tarchipel. Un jour, un d'eux partit dans sa piro* 
guede la pointe nord de File Ranai; il allait dans la partie sud de Morokoi: 
il avait donc à parcourir un espace de sept à huit lieues. Ses deux petits en* 
fans raccompagnaient ains^ que sa femme. Le temps était beau au moment 
du départ; mais tout à coup un gros nuage noir obscurcit Thorizon, bientôt 
après le vent souffla avec violence, et la mer devint très grosse. Long-temps 
rhabileté avec laquelle Finsulaire dirigea sa frêle nacelle au milieu des vagues 
la préserva du naufrage; mais un coup de mer rompit le balancier, et la 
pirogue chavira. Ses deux enfans étaient beaucoup trop jeunes pour pouvoû* 
nager; il les saisit au moment où la mer allait les engloutir, et les posa sur la 
pirogue, qui, faite d*un bois léger, était restée renversée au-dessus de Teau; 
sa femme et lui se mirent à la pousser en nageant vers le rivage qui leur sembla 
le plus rapproché; ils étaient alors au milieu du bras de mer. A force de travail 
et après plusieurs heures de fatigues, ils arrivèrent assez près de la côte; mais 
là ils trouvèrent un courant très violent qui les repoussa en pleine mer. Lutter 
contre la force de ce courant eût été s'exposer à une mort certaine; ib se déci- 
dèrent donc à pousser leur pirogue vers une autre partie de 111e. Cependant 
la nuit arriva , et le froid commença à se faire sentir. La femme, moins robuste 
que rhomme, fut la première à se plaindre de la fatigue; mais le désir si na* 
turel d'échapper h la mort , la vue de ses enfans dont la vie était attachée à la 
conservation de la sienne , lui donnaient du courage, et elle continua à nager 
auprès de son mari, poussant toujours la pirogue en avant. Bientôt les pau- 
vres enfans fatigués, car il fallait qu'ils se tinssent fortement cramponnés sur 
la surface ronde et polie de la pirogue , transis de froid , finirent par lâcher 
prise l'un après l'autre , et tombèrent dans la mer; le père et la mère les saisi- 
rent de nouveau , et les replacèrent sur la pirogue, tâchant de les encourager. 
Hélas! leurs forces étaient épuisées, leurs petites mains se rouvrirent, et la 
vague les engloutit une troisième fois. Il ne fallait plus songer à conserver la 
pirogue; chacun d'eux prit un des enfans sur son dos, et nagea vers la terre 
qu'ils distinguaient à peine dans l'obscurité. Une heure après, la femme s'aper- 
çut que l'enfant qu'elle portait sur son dos était mort , et elle se mit à se lamenter 
amèrement; en vain son mari l'engagea-t-il à abandonner l'enfant et à prendre 
courage , lui montrant le rivage dont ils commençaient à approcher : la mal- 
heureuse mère ne voulut pas se séparer de son enfant mort, elle continua de 
le porter jusqu'à ce que, ses forces s'affaiblissant par degrés, elle dit à son 
mari qu'elle allait mourir, qu'elle ne pouvait plus nager. Le mari fit tout ce 
qu'il put pour l'engager à se débarrasser de son fardeau, et, ne pouvant y 
r^issir, il se mitlii la soutenir d'un bras, tandis qu'il nageait de l'autre; mais 
la nature était épuisée : bientôt la femme disparut sous l'eau avec son enfant. 
L'homme continua tristement à nager; le désir de sauver son dernier enfant le 
soutenait seul. Enfin, après plusieurs heures de fatigues inouies, il arriva pres- 
que mourant sur le rivage. Son premier soin fut d'embrasser le fils qu'il avait 
sauvé. C'était tout ce qui lui restait d'une famHIe adorée ; en le prenant 4ans ses 
bras, il s'aperçut qu'il était mort, et tomba sans connaissance sur le sable. Au 



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^M^ RBYUB DBS DEUX MQNDBS. 

pokit du jour, des péebetirs le trouvèrent étendu sur le rivage. Il revînt à ]amm 
vie, mais il mourut peu de temps après des suites de ses fiatigues, et peut-étr^9 
aiiS6k>de chagrin. Il avait passé dix-huit heures dans Teau. 

Nous restâmes six jours dans la baie de Ke*ara-Kakoua, visitant les natQ= — 
relsdaAs leurs maisons* et recueillant tous les renseignemens 4iii nona pam^ — 
reat ofirir qfielque intérêt; Kapiolani , nous>dit^n , fut , avee Kaakou-Mamn^ 
femme. de^aosea^Mea, la piemièraà embraner ktclufîttâ«Û8ine;.iiiais.sa toâf^^ 
versionnoiut.pasd*al)ovd très^ioeère; « II y a douze an»;, c^étaitienoore, nou^ 
ôkM^ Forbes, une trèftiiiéehaate femme* Elle.était oeostanmeat ivre etavaîlK 
^alxe ou cinq maris; même après avoir reça Je baptême, cilo en avait coip^ 
sarvé deux^etcene fiitquesur nos représentations qu^le-se décida à n'ek^ 
avoir, plus qu'un .seul; » Aujourd'hui c'est une jGsmme vertueuse, et eUe est d^r- 
venue je plusiernier^soiUien des innovations morales et reUgieuse&è Owhybee. 
Kiapiolaniaplusisurs fois fait preuve d'une grandaénergie. Un JQur, il arriva 
qu'un' matelot d'un bâtiment américain fut arrêté et. mis en prison^, «omrae 
convaiBca dudélit.à l'aide duquel on construit les grandes roate&àOwhybee. 
Le.cs4»itaiBe dubâtiment allatrouver Kapiolaniet lamenaç^ de mettre JeHn 
aa- village, si le matelot n'était relâdié à l'instant mêbM. a Voici ma Id, loi 
répondit KLapiolani ; le matelot paiera l'amende de 15 piastres, ouira travail]» 
aux routeS' pendant quatre mois, ainsi que sa complice. A présentf.sii^^ons ava 
la force, oietteiJe feu.au village; mais, tant queKapiolani \ivra, sa loi sm 
exécutée dans, son pajfs. » Le csq;iitaine fut obligé de payer, l'ameade pour 
avoir son matelots 

Malgré tout lezèle de M. Forbe&et de M*"*" Forbes, qui partage tous lestra- 
vaux dason mari , le nombre des véritables chrétiens a peu augmenté dans le 
district d&Ke^ara-Kakoua. M. Forbes étant seul dans ce district , et son éesifi 
de Kaava-Roa demandant des soins non interrompus, il n'a pas le loisir di 
foire des excursions lointaines. Aussi, à peu de distance de Kaava^Roa, aoB 
influence devient tout-à-foit nulle, et les naturels conservent presque tout«&les 
superstitions de leur< ancienne religion. J'aurais beaucoup désiré visiter lespu^ 
tie& de Ftle où les missionnaires ne résident pas , afin de voir les naturels plus 
rapprochés de leur état primitif; mais mon sort se trouvant, jusqu'à mon airi- 
vée à ManiUe, attaché à cehii de la Bonite, il fallut me résoudre à ne vm^ 
(pie les ports où la civilisation a pénétré. 

Kapioiani fut très gracieuse envers moi ; elle me fit cadeau d'un magnifique 
ka^lèiii, espèce de grand plumeau; c'est, chez les chefiB, une-marque d'aulo* 
rite. Elle nous lit visiter la maison qu'elle a au village d'en bas et celle qu'elle 
a fait bâtir au village supérieur ; celle-ci se ressent du voisinage du misdea* 
naire et a pris un certain air européen. Sur le même terrain, elle faisait bâtir 
une maison en pierre et à deux étages. Sa maison d'en bas , sauf les portée et 
les fenêtres qui ont été élargies, est encore ce qu'elle était avant la déeownerte 
de l'île. Du reste, les maisons des naturels sont en général assez oonfortabtet; 
le plancher est ordinairement recouvert de nattes parfaitement tressées, soat 
lesquelles on étend une couche épaisse de fougères sèches. Autrefois il a'y 



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LES ILES SAIfDWICir. 999 

aiait qu'une seuie pièeedaas cha^ie maison; c'était à la fois la salle à man- 
gtf, le salon et la chambre à coucher; aujourd'hui les misnonnaires sont 
parvenus à obtenir qu'il y eât des séftarations^ et on emploie presque toujours, 
dans ce but , de larges rideaux d'étoffe du pays ou d'indiennes anglaises. Ces 
séparations forment les chambres à coucher. Le lit est composé d'une grande 
.quanliléde nattes^ disposées les unes sur les autres, de manière à former une 
istEade; les plus grossières sont placées en dessous; c'est là que tréne le chef 
jDÉle ou linDelle. Cette place est «0601» (prohibée ) pour lout le monde. 

Auprès de la maison de Kapiolani est le tombeau de son mari, assez vaste 
édifice en pîarre,et recouvert d'un toit de planches. L'époux de Kapiolani 
était un chef puissant et très riche; mais , à sa mort , un fils qu'il avait eu de 
la première fenune enleva à Kapiolani presque tout ce qu'elle tenait de lui, 
et eVe est avgourd'hui presque pauvre. 

Quelques calehasww pour faire et pour manger le jMérpftte farnwntée faite 
avec la racine du faro» un ou deux plumeaux, quelquefoisun filet et des pa- 
^yies, voilà tout l'ameublement d'une maison de Hawaii. La nourriture des 
insulaires consiste principalement en poisson légèrement salé et très souvent 
eni, et en poe. Je vouhn goûter de cette pâte, mais elle me parut détestable; 
>^le a la couleur etla consistance de l'amidon , et un goâtacide très prononcé. 
A Ke^ara<J!Lakotta y on. ne mange jamais de viMide de boucherie. Quelques vo- 
lailles, des cochons, du lait, des cocos, quelques finnts, voilà pour les Euro- 
péens toutes le& nssouroes dé la vie animale. 

L'importation des liqueurs fortes est prohibée à Owhyhee : nous pûmes 
voir, cependant, que les insulaires ne sont pas encore guéris de cette passion 
des spiritueux qu'on a remarquée chez presque toutes les nations sauvages, 
liisfienunes même ouvraient la bouche avec avidité pour recevoir l'eau-de-vie 
que noHsienr versions. En général , la crainte des châtîmens, et non la con- 
Jiîction , empêche les insulaires de se livrer à toutes leurs anciennes habitudes ; 
chaque fois que roceasion se présentade secouer le joug qui leur a été imposé , 
ils la saisissent avec aideur.il.y a quatre ou cinq mois , Kauikeaouli , roi des 
lies Sandwich , vint faire une tournée à Owhyhee ; 11 amena une partie de sa 
cour, et se livra, nous dit-on , à des excès auxquels prirent part non-seule- 
ment les personnes qui L'accompagnaient, .mais encore toute la population de 
JLfrara-Kakona. Si Kapiolani , ni M. Forbes, n'iosèrent ùm la moindre re- 
montrance ; ils attendûrent impatiemment dams leurs maisons que le pays fAt 
délivré .delà présence des impies. 

Nous eûmes ,.pendant notre séjour à Ke^ara-Kakoua , la visite de KouakinI , 
gouverneur d'Qwhyhee et l'un des principaux chefs.des Iles Sandwich ; il ré- 
side à Ka»-Loua ,.et est également connu sous le nom de John Adams. Il vint 
nous voira bord. Nous le visses arriver de loiivsursa double pirogue, conduite 
par une vingtsdne de robuetes Indiens. C'est un homme de six pieds trois 
pouces; il était vêtu plus que simplement : une veste de printanière bleue, 
un pantalon de toile grise, des souliers sans bas et un chapeau de paille com- 
posaient tout son accoutrement. On eut soin de nous dire toutefois qu'il 



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300 RBYUB DBS DEUX MONDES. 

avait un très bel uniforme et de très grosses épaulettes. Kouakini parle assee 
bien Tanglais; c'est, nous dit-on, un homme intelligent, mais d'une avarice 
sordide : il n'en fit néanmoins pas preuve dans le marché qu'il conclut pour 
les provisions qu'il iCournit à la Bonite, On nous assura, il est vrai, que œd 
provisions ne lui coûtaient rien , et qu'il n'avait eu que la peine de les envoyer 
chercher par ses gens chez les pauvres insulaires; tel est, en effet , l'usage du 
pays : les che£s peuvent mettre en réquisition tout ce qui est à leur convenance. 
Il faut ajouter aussi que Kouakini reçut de la corvette une certaine quantité 
de fer en barres et des outils. Le gouverneur était accompagné d'un autre che£ 
nommé Kekiri (tonnerre), qui pouvait rivaliser de taille avec lui. Ces braves gens 
vinrent tous les jours à bord de la Bonite, dont la table et le vin leur avaient « 
sans doute, paru bons; leur api)étit était insatiable et tout-à-fait en harmonie 
avec leur immense embonpoint. Malgré les lois de tempérance établies dans le 
pays, le vin de Bordeaux , et surtout le vin muscat semblaient être tout-à-fait de 
leur goût. Kouakini nous donna pourtant une preuve de l'influence qu'exercent 
les missionnaires sur toute cette population : un jour qu'il dînait avec nous 
en compagnie de M. Forbes et de Kapiolani , ce fut à peine s'il osa mettre du 
vin dans son eau , tandis que nous l'avions vu , lorsque M. Forbes n'était pas 
présent, se bien garder de mettre de l'eau dans son vin. Cependant Koua* 
Uni est, dit-on, tout-è-fait opposé aux missionnaires; il lit et comprend très 
bien l'anglais et les accuse de n'avoir pas traduit fidèlement la Bible. Quant à 
cette pamTc Kapiolani , elle ne faisait jamais le moindre geste sans consulter 
des yeux M. ou M™*' Forbes. 

La population de Tile d'Hawaii (Owhyhee) s'élève à peine aujourd'hui à 
29,000 âmes; elle en contenait, au moment de la découverte, au-delà de 
i)0,000. Nous rechercherons plus tard quelles peuvent être les causes de cette 
effrayante diminution. Les villages de la baie et du district de Ke^ura-Kakoua 
contiennent 3000 habitans. — La température qui règne sur le rivage est extrê* 
mement chaude; le thermomètre Fahrenheit marquait généralement de SG"* à 
89 ' {'25° environ de Réaumur), tandis qu'au village supérieur l'air était frais et 
pur, la brise du large se faisait sentir, et on se trouvait tout à coup dans une 
atmosphère différente. 

J'avais remarqué , en débarquant , le premier jour, de nombreux trous pra* 
tiques dans cette immense muraille de roches noires qui domine la baie , ils 
m'avaient paru être l'ouvrage des naturels : je ne m'étais pas trompé. C'est là 
qu'ils enterrent leurs morts. Le trou est ordinairement fermé par un treillage 
de bois. Il y a aujourd'hui un cimetière dans le village où réside M. Forbes, 
et on y enterre ceux qui meurent dans la religion presbytérienne. 

Le principal objet de notre relâche à Ke-ara-Kakoua ne fut pas rempli; 
nous fûmes obligés de renoncer à explorer la cime du Mouua-Roa. Tous les 
reuseignemens que nous prîmes nous démontrèrent que , dans les circonstance^ 
où nous nous trouvions, l'expédition projetée était tout-à-fait impossible; 
on nous assura qu'il nous faudrait au moins huit jours pour atteindre au 
sommet du Mouna-Roa, et presque autant pour revenir ; on nous d^ignit , on 



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LES ILES SANDWICH. 301 

nous eiugéra même, je le crois, les dangers et les obstacles que nous reiicou- 
trerioos. Cette dernière considération ne pouvait avoir la moindre influence sur 
la détermination que ces messieurs avaient à prendre ; mais le temps leur man- 
qua , les jours de notre relâche à Owhyhee étaient comptés , deux mois seule- 
ment nous restaient pour nous rendre à Manille ; nous avions à visiter File 
d'Oaikoii, résidence du roi ; les chances ordinaires de la mer pouvaient rendre 
notre traversée beaucoup plus longue que nous ne le pensions : force fut dofr& 
d'abandonner notre beau projet. Nos jeunes officiers , et surtout M. Gaudi- 
chaud, botaniste de l'expédition, le regrettèrent vivement. En effet, je suis 
certain que Texploration du Mouna-Roa aurait produit des résultats utiles , et 
que l'histoire naturelle, par les soins de MM. Eydoux et Gaudichaud , se se- 
rait enrichie d'un grand nombre de découvertes intéressantes. Conune les 
neiges de la cime du Mouna-Roa et ce fameux cratère éteint, dont la circon- 
férence, nous dit-on, est de 26 milles, avaient été depuis long-temps l'objet 
de nos conversations et le but de nos désirs , nous déplorâmes tous la néces- 
sité du sacrifice. 

Vue du large, l'Ile d'Owhyhee est on ne peut plus pittoresque; la côte est 
très accidentée, et le sol parait couvert partout de la plus riche végétation v 
mais la partie est et nord de 111e est beaucoup plus fertile et plus riante que 
œUe que nous venions de visiter, laquelle manque presque entièrement d'eau 
courante. Les habitans de la baie de Ke-ara-Kakoua sont obligés d'aller cher- 
cher leur eau à cinq ou six milles ; aussi ne boivent-ils que de l'eau presque 
salée. Les habitans du village supérieur ont l'eau beaucoup plus près, et 
d'ailleurs, les pluies y étant plus abondantes, ils peuvent facilement con- 
server des eaux pluviales. Il serait aisé, au moyen de canaux , de conduire l'eau 
de la montagne jusqu'au bord de la mer, la pente très inclinée du terrain s'y 
prêterait volontiers; mais il se passera bien du temps encore avant que la po- 
pulation de cette Ile soit en état d'exécuter un travail de cette nature. Les 
parties est et nord de l'Ile sont parfaitement arrosées ; plusieurs torrens les tra- 
versent, et plusieurs lacs d'eau douce servent comme de réservoirs pour les 
inondations régulières des champs de taro; cette partie de l'île est beaucoup 
plus peuplée que celle que nous avons vue , le climat y est aussi meilleur. C'est 
dans l'est de 111e que s'élève le fameux volcan du Mouna-Kaa , dont les fré- 
quentes éruptions tiennent les habitans dans un état continuel d'épouvante; 
c'est la demeure de la déesse Pelé, Les traditions qui se rattachent à cette 
divinité des lies Sand^^ich ont été reproduites d'une manière si pittoresque par 
M. Dumont d'Urville dans son Voyage autour du monde, que je ne pourrais 
qu'affaiblir le tableau poétique qu'en fait ce navigateur en cherchant à les 
retracer. 

Le 6 octobre , nous levâmes l'ancre , et à midi nous étions par le travers 
de Kailoua, résidence du gouverneur, où Kouakini nous avait précédés; la 
corvette mit en travers et nous descendîmes à terre. Comme nous n'avions 
que trois ou quatre heures à y passer, nous voulûmes voir tout ce qui méritait 
d'être vu. Nous allâmes d'abord visiter Téglise, qui n'est pas encore achevée. 



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REVUE IkBS DEUX MONDES. 

Cette église est Fouvrage d'un Anglais : c'est un bâtiment enipienae^ lift^locfatr 
a 130 pieds d'élévation, 125 pieds de longuettrv4adaJaigeuryet34 eœrîroode 
hauteur sous le plafond ; rintérieur de révise est assez élégant, imeiasge tri- 
bune de bois soujpté en fait le tour ; au-dessous de la tribune sont des J^anes; 
le pupitre ou chaire du missKNinaire est eniioîs de koa, qui irake miripeu 
l'acajou, sans en avoir les qualités. En définitive, <mi se croîfait:4MM va 
temple d'Europe, et la plupart de nos villages sont loin d^avoir mme^éfjàÊt 
comparable à celle de Kailoua. Kouakini nous y conduisit lui • mène, Jl 
était très fier de ce qu'il appelait «on monument, et semblait jouir de «lotfe 
admirs^on. Il nous mena ensuite à sa maison, qui nous parut en toutsem- 
blable à celle de Kapiolani ; de longs rideaux >d*iAdienne anglaise dérobaieiit 
aux regards-profanes lesappartemens secrets des femmes. Sur Testrade d'bon- 
>iMur était étendue dans toute sa longueur «ne femme giganttsfae Têtue 
dlune rpbe de satin b)eu de ciel : jamais je n'ai rien vu ide plus moQSiDaoux , 
de plus hideur que celte femme; c'était M"''' Kouakini. ^"**' Jj^jouakini avait, 
autant qu'on pouvait en juger, une taille d'au moins cinq pîedS'dîx pouces, 
et elle était complètement ronde. Au reste , t9«8 les ohefe.que j'ai ¥us m'ont 
paru gigantesques ; c'est chez eux une marque de liasae naissance que d'étie 
petit et grêle. M. Eydoux et mol, Bûua4[MM8iflns«ii^Ka4es insulaires poui.de 
grands personnages, et nous obtenions d^euxibîen pkis de respect que si noos 
n'eussions pas été en possession 4'un eroboi^Qt fuî ne laissait pas deaous 
gêner sous cette chaude latitude. La vie .91e mèneat les chefe convient an ae 
peiit mieuxà l'acquisition de cet embonpoint sidésirable pour eux : ils passent, 
pour ainsi dire, leur vie, coucliés, ne marchent que très rarement et maagent 
depuis le matin jusqu!au soir. 

Une nombreuse cour entemait l'estrade d!hen«eur ; la jeune fille de Koua- 
kini, vêtue de satin noir^^^^t aeevoi^pie aiipaès de sa mère; des femmes, 
balançant au-dessus de&prinGesaa84efrAoltti^,de,pluaQes, les débarrassaient 
des numcheSy qui en reranehe venaient ^ nous dévorer. Autour de la >saHe 
étaient étendus sur des nattes lespciaoqpMixiiabitans de Kailoua. Kouakipi 
prit place sur nn sofa et nous'fil signe , ayee aasas de digâtté , de nous asseoir 
sur des chaises placées' en oesole devant .lui. lious étions très altérés , car rla 
chaleur était extrêmement forte , et nous avions paesé au moins depx hmm 
en canot; mais Kouakini ne semblait pas s'en apercevoir. Lui «qui, nhaque 
fois qu!ii venait à bord , y recevait mille politesses , et paxaissait tvouver eml- 
lens les vins qu'onneinanquait jamais de lui offîrir , il neeengaait anâmepis 
.à soulager le besoin bien visible que nous avions de smus nafralohir. ISous 
fûmes obUgés de lui demander de l'eau , et il se décida alois à ne(usifaBre«ervir 
du vin de Madère. 

^'ous eûmes, avant de^partîr, le plaisir de le voir pi^adre son r^pas en fa- 
miUeill segarda,bien de nous inviter. Il prévoyait, sansdonte,(q.ueaettsnoiis 
serions difficilement acconunodés de sa manière de mai^r; en^^t, rien n'est 
plus dégoûtant. La vue seule des mets qu'on servit eût suffi pour ;ôter l'ap- 
pétit. Le repas consistait en viande de cochon bouttUe^^en poisson salé cru et 



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LB9^ ILB» SaMiDWlCH.. 363^ 

eD|v0^^^ tiest lieaide paiil ; sans poë, où nefàit pas q» seul rafiMaiix Îfe9: 
Siadi^'teh; diacon de ces mats était oonteilu daim ime énorme caMasse^ 
Koùabini s^étendit tout de son long aupfè» de sa graoîense éponsé, et \k 
s!Aablil'enmea]&«ne ea^èee delutteà qui imngefaît le ' plûs^ gtootoim wnawU 
eiie plus salemenl. Cbaeiin' p«iisaît àNaott^tonr date lés caièbasaeé aveer laa^ 
dsîfiitt; eda m'étondù^ oarj'araiîs vil, à notre table, Kouakim se sifffîr één 
sm œwtert attez batHlemenU On dé^aanraîl 8r*iHUginerki>qiiantité de Wanée^^ 
d»peë et de p^itaon^que ce couple menMttienx- consomma ; je <en(îndrmd'4lra' 
tiié-d>xagératioii<8i yiesaayaift d'eQ<d«nnélr imeidée; toutes le» calebatta se; 
trauvèrenl vides en un instant. Je remarquailenr'manière^ manger \e peëv 
qui me parut assesrsinguKère'iils^se^servefit pour cekidesdeui pilemietfs doigtiit 
delà maÎDqu'il8^agitenten formant des cefcle^dans-la pâte, et, ^tand il lenr^ 
Mnbie qu*une assez ^nde quantité de pâte- 8?y trouve aifionclèléov iis lar 
portent à la boocliec Pendant tout le tempedurépaa^ leurco!ferle»«baetvait: 
dan»un silence respectueux^ Quand les caMNliaes furent vidéeë^ nnmrvitoofr 
iWitoelle'qui contenait le poé^ puis^ renaissant ^avès les doigta les moitiem^^ 
daf âteottbliés^sur lea parois intérieures de4a enlebaaso^ il entonna Une bovU^ 
eneara asse» appétissante que Konaiini avala sans^açeni 

Noii8fâHiead'<autantplu»surpriaderappétit-av6ole9ael noua viàieftflfaogM!' 
M^ Kouakinr^ queson mari venait de noua^dire qn^eUo étalidang o r e nse ii i eti 
naïade et avait prié M. le doctettr< Eydoux de la voir^ Sa maladie^ ne pfovenantr 
que de son^excessif embonpoint* et de Tinactivité complète dans laqMloeUe 
passe sa vie, le docteur venait doiui conseille» rexereice etla4ièt6y deuxpraa^ 
mptioDS qu'il lui était bien pénibledemettreen pratique, à ce Renoua dit 
Kouakini : en ^et, elle devait avoir de la pràie à^se mouvoir, etpar la^ me^^ 
nière dont elle dévm-a son dîner^^ une demî^heure environ après l-orcfennariicÉ 
du médecin', nous- pûmes juger qu'elle ne s'y conformerait pa^v«Io»Hera. 

Le ctoer de leurs excellrace» étant terminé, noos'toulûmea mfetlte à- profit 
l'beure que nous avions encore <à passer à KaHoua; noua allâmerdonc vîsitér* 
le fort, qui contient environ vingt pièces de canoflf de différons calibres et^ 
montés sur des affîlta de bois^ Dans l'intérieur du fort est le Meral ou maison? 
sacrée, où ont été déposés les restes de Tamea-Mea, fondateur de la dynastie^ 
aetuelle -, des dieux do bois au visage monstirueux' sont placé» en SentioeUéi à 
tous les angles, et semblent mi d^endre l'approche : ce aonit lee derniers vè»^ 
tiges extérieurs de l'ancienne religion. 

£n général, l'aspect de la ville de Kailoua, quoiqu'elle soit conférée 
comme la capitale de File d*Owbybee, ne nous donna pas une trèsiiaute idée 
de la civilisation des habitaas. Quelques cabanes éparsesçà et là, sans ordre 
ni symétqe, uuo foule d'hommes et de femmes déguenillés nous^ suivant 
partout et épiant jusqu'à nos moindres gestes avec une curiosité fatigante , 
voilà ce que nous trouvâmes à Kailoua^ et ce que nous devions retrouvera 
Uonolulu , capitale de toutes les lies Sandwich , située dans Tile d'Oahou, vers 
laquelle nous allions nous diriger. 

Le 8 octobre, au point du jour^ nous étions en vue de Oahou^ et à dix heures 



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aO<^ REVUE DES DEUX MONDES* 

nous avions jeté Fancre en dehors des brisans qui forment le port d'Honolula, 
et ne laissent qu'une étroite entrée aux navires qui veulent y pénétrer. L'as- 
pect de l'ile d'Oahou est plus riant que celui d'Owhyhee; la terre y est plus 
découpée , moins imposante peut-être , mais plus variée , plus verte , plus pit- 
toresque. La ville d'Honolulu est située au bord de la mer, au milieu d'une 
riche vallée qui peut avoir deux milles de large et cinq à six milles de long. 
Nous pouvions apercevoir, derrière la ville et sur le versant des collines, de 
nombreuses plantations de taro; la ville elle-même se présentait à nous avec 
un certain air européen. A droite du port , un fort blanchi à la chaux nous 
laissait voir à travers ses embrasures une trentaine de canons de tous les ca- 
libres, dont les extrémités, peintes en rouge, n'avaient rien de bien mena- 
çant. Au milieu de la masse peu compacte des maisons , s'élevaient quelques 
miradores, des clochers et des cocotiers. Nous découvrions au loin de blanches 
façades , des balcons verts, des toits bâtis à l'européenne, et, dans un horizon 
assez rapproché , les vertes collines qui couvrent la baie. Sur notre droite 
étaient deux cratères affaissés dont l'un a reçu des Anglais le nom de Punch 
Bowl (bol de punch ) ; la crête en est comme dentelée, et forme des embrasures 
où Ton a placé des canons de très gros calibre. A droite et à gauche du port 
s'étendent des bancs de rochers sur lesquels la mer brise avec force , et qui 
restent presque entièrement à découvert à marée basse, laissant entre eux un 
passage de 70 à 80 toises : c'est là l'entrée du port. Sur ces bancs nous pouvions 
apercevoir une foule de naturels s'a vançant presque sous les brisans, et se bai- 
gnant ou péchant des poissons et des coquillages. 

Notre arrivée, nous l'apprîmes depuis, avait porté l'alarme au sein du gou- 
vernement des îles Sandwich. On croyait que nous venions demander satis- 
faction du renvoi arbitraire des missionnaires catholiques français. A peine 
avions-nous jeté l'ancre , que le secrétaire du roi , accompagné du consul amé- 
ricain et de l'éditeur de la Gazette d'Oahou, était à bord , sous prétexte d'of- 
frir ses services au commandant, mais bien plutôt pour connaître le but réel 
de notre arrivée; aussi, lorsqu'il sut que notre mission était toute paciGque, 
ses traits, soucieux au moment de son arrivée, prirent-ils une expression 
rayonnante. 

Peu de pirogues quittèrent la terre pour venir nous visiter; il était aisé de 
voir que l'arrivée d'un grand bâtiment et même d'un bâtiment de guerre n'est 
plus chose nouvelle à Honolulu. Nous remarquions déjà une grande diffé- 
rence dans les vêtemens et les manières des naturels; le secrétaire du roi por- 
tait une redingote et une casquette d'uniforme; un ruban noir passé en ban- 
doulière soutenait sa montre, et sa chemise de batiste brodée avait tout-à-fait 
bonne mine. Honolulu est, en effet, devenu le siège fixe du gouvernement 
des îles Sandwich ; c'est l'entrepât du commerce de tout le pays. Nous pûmes 
nous en convaincre, lorsqu'en arrivant au port, nous vîmes, au mouillage, 
plusieurs trois-mâts anglais et américains , déchargeant leurs cargaisons ou 
prenant à leur bord des produits du pays. Nous étions, cependant, dans la 
siiison où le port est le plus dégarni de bâtimens; nous sûmes depuis que les 



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LES ILES SANDWICH. 305 

baleiftiers qui viennent s'y ravitailler ou s'y réparer, y arrivent ordinairement 
en février et en novembre , et qu'on y compte quelquefois jusqu'à trente ou 
luarante bâtimens. La corvette américaine Peacock , à bord de laquelle le 
Dommodore Kennedy avait mis son hroad pennani, était à l'ancre dans le port 
d'Honolulu , où se trouvaient aussi plusieurs bâtimens sandwichiens , parmi 
lesquels nous remarquâmes un brick de construction américaine qui sert de 
yacht au roi Kauikeaouli; il porte le nom de Harrieiia , soeur du roi , beau« 
coup plus connue sous son véritable nom de Nahiena Hetna, 

Un môle, assez bien construit en grosses poutres et rempli de pierres, facilita 
notre débarquement, et nous nous trouvâmes bientôt dans la capitale des Iles 
Sandwich. Nous fûmes immédiatement entourés et escortés de cette popula- 
tion oisive que nous avions rencontrée partout , et que la civilisation n'a pas 
encore trouvé le moyen d'occuper; elle était, comme à Owhyhee, couverte de 
baillons et de gale; mais c'était un spectacle auquel nous étions habitués et 
qui ne nous surprit pas. La population d'Honolulu avait toutefois une ap- 
parence de propreté plus générale que celle d'Onhyhee , mais il s'y joignait 
quelque chose de plus repoussant que dans cette dernière Ile; les hommes pa- 
nissaient plus fins, mais aussi plus fourbes , et le vice semblait avoir marqué 
les femmes au front, rentre dans ces détails, parce que je parle d'un peuple 
qui, il y a à peine soixante ans , n'avait jamais eu de contact avec les nations 
européennes : on doit trouver quelque intérêt à voir les altérations morales et 
physiques que ce même peuple a éprouvées , altérations qui , laissant subsister 
randenne physionomie du pays en regard de sa physionomie actuelle, ouvrent 
un champ vaste et fertile à l'observation. 

La ville d'Honplulu ne nous parut pas séduisante , vue de près. Les maisons 

qui bordent le quai sont tout simplement des cabanes bâties dans l'ancien 

style du pays. Nous en vtmes sortir une foule de femmes et d'enfans dégue- 

Ailles qui accouraient pour nous voir passer. Nous laissâmes h notre droite le 

^urt, dont les murailles blanches ressortalent au milieu des toits de chaume 

^nt il est entouré; et, en pénétrant dans l'intérieur de la ville, nous pûmes 

teoonnattre quelques jolies habitations européennes , des rues assez larges et 

fresques alignées, des places publiques, enfin des jardins assez bien entretenus. 

Us contrastes que nous avipns souvent sous les yeux ne laissèrent pas que 

^ nous intéresser vivement. Ce mélange continuel de civilisation et de bar- 

^e produisait un singulier effet. Ici passait un léger cabriolet dans lequel 

^us distinguions un gentleman et une dame dont le teint n'annonçait pas 

Qu'elle fût née sous le climat des tles Sandwich ; plus loin , un naturel tout 

^u, n'ayant qu'un manteau d'étoffe du pays attaché par un nœud sur l'épaule 

droite, montait sans selle un cheval fougueux qu'il maniait habilement; là, 

^es enfans blancs vêtus à l'européenne , avec la blouse brodée et le pantalon 

^e percale, jouaient dans une cour, et auprès d'eux reluisait au soleil la peau 

du pays , qui n'avaient pour tout vêtement que l'in- 

e vastes magasins offraient aux yeux les produits de 

t à la porte un Indien , habillé et couronné de feuilles 

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3M REVl» DBft DBCX MONDES. 

déooiijpèBfr id^-bananler, vou» anrélak en vous ofifr&nt dev'CO^îHesF te f ro twâ ;, 
dtB crastacfée» on dteoisifeRix : queiquefbis nous ponriîoiis distinguer, à tra^ 
vel*sinie jalousie eAtfouirerte, d'éf^antes écharpes et de blondes télés dr 
ftromeSf r6||[;Mrdant passer les mniveanx arriTés, tandis que nous étions 6«^ 
tirarés^d'unef foule de SandwksHîens, aux cheveux épars^et aux jambes mm, 
9tl,fixafrt<8urûoiisdesyettX^^malina,eberchaient à provoquer lie notre paitiuM 
marque d'attention. Il y a troisiéglisesàfioniilulu. La prîneîpale est le Stame» 
Chapel (chapelle des gens de mer). C'est là que raristoeratie du pa^-s, la po« 
pulatiom blanehe, se réunitJe jour du sabbat. Sous le même toit est un cabioet 
doleetureoù on trouve, à deS' dates souvent reculées, il estvrai, les princi^ 
panx journaux du monde civilisé. Auprès du'cabinet de leettire estune espèce 
de cabinet d'bisfohre naturelle dont toutes les richesses se bornent à qùdquot 
odquiUes du pays ou de la c6le de Californie et à une douzaine d'arcs et di 
flèdies' venus des îles Fidgi. La seconde église est oelle des naturels; è'Mt 
sans contredit , celle qui ofËre le plus d!intéfét à un Européen , et c'est ^qpM 
j^laî«ntendre le service divin; mais, comme j'ai déparié d'une eérénramf 
sembldUe à Owliyhee, je me bornerai à dire qu'ici les costumes étaient m«os 
biaaiffes qu*à Kaava-Roai D'ailleurs ^ l'église eUe^méme, bâtie en pierre, avti 
S0n<olochef et ses cloches , ses tribunes sculptées-et ses hanes déjà polis ptir lai 
vétuMé) ne pouvait se comparer à l'église de Kaaiva-Roa, avec ses nniraUkr 
etâonrtoit de chaume, sa charpente nue et attachée avee dès txnrdes', ses naMsp 
etson modeste pupitre. Nous trouvâmes la population native en liabits de fÉMl^ 
e$, au milieu de la foule^ nousdtstingnâmesde nombrettx dia p ca ux trèseoml^ 
quement mis et des capotes encadrant de larges etbrbns visages qui n'avaient 
pas> besem de cet ornement pour être singuliets^ Il y avait vraiment là des 
seènesr'dignes du>pinceau d'Hogitrth. 

Le lendemain de notre arrivée , nous fîmes notre visite solennelle au roi; Up 
noaison dans laquelle il nous reçut appartient à Naliiena-4ieina , sa sœur : il 
neusGt la galanterie de nous y recevoir plutôt que dansf sa propre maisoavà 
cause de l'éloigneuient où celle-ci est du rh^age; il eut pitié de nous et ne vm* 
lut pas nous exposer à faire une longue course sou» un srieil brûlant. Cette 
maison était , comme toutes celles du pays , composée d^une^seulé pièee; on em 
avait enlevé les compartimens. Une large estrade de nattes d'une grande finesse 
oecupait le fond de la salle; les parois intérieures, ainsi que le plafond ou 
toit, étaient tapissées d'autres nattes recouvertes de branches vertes desti* 
nées a attirer les mouches et à en délivrer les assistans» En avant de l'estrade, 
et assis sur des fauteuils, étaient le roi Kauikeaouli, et les trois sœurs el 
femmes de Rîo-Rio, son frère et prédécesseur. Un certain nominre de chaises, 
complétant le cercle, avaient été disposées pour nous. Dj^rrière le roi et les 
princesses se tenaient debout, ou étaient couchés sur Festrade, les princi- 
paux chefs avec uniforme et épaulettes, et quelques dames d'honneur. Deux 
sentinelles nous portèrent les armes à l'entrée de la cour et à laporte de la 
maison. Le gouverneur du fort vint au-devant de nous et nous présenta au roi. 
Sa majesté sandwichienne était vêtue d'un habit bleu à boutons d'uniforme. 



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LES ILBS SANDWICn. ^'SK 

et partait deux Js^ges épaiiiettas de général, de fabrique pénixmme.Katti- 

keaouti est ua bomiae de viagtriBois ou vingt-^iiatre jtiis; sa û^ure est asaez 

^eiiprefisive, quaîqve un peu gâtée par «n uez épalé et de grosses lèvrps; dm 

reste, c'est là eu général le type de la pbjraiomœie des naturels des îles 

&Ddwieh;8a taille est de oioq pieds trois ou quatre pouces eomron; il est 

fortement constitué. Il nousoceœiUit très jcofdiaieiBeot; mais nous crûmes 

■découvrir sur aa figure un certain eflabanras , jqui provenait pnobablement dps 

cnÂates qu'on lui avait inspirées aur notre arrivée , ou pemnélre «issi 4lu peu 

d'habitude qu'il a de eea réceptions solennelles. Peu à peu, cependAnt, cet 

.embarras ee dissipa, etaa pkysiooomie prit une expression de francbise et de 

bonne humeur., A sa.droite était assise Kinao {Kinan) , veuvedu roi Rio^Rio 

tt réfseote pendantia minorité de Kauil^eaouli ; à sa gauche était Kekauuoli , 

autre veuve de Rio-Rio, et à la droite de Kinao, une trokrième ve«ve de Rio- 

Aîo , noipniée liliha. 

Tamea-Mea , premier roi des Iles Saadwicb léuaies, eut plusieurs^fils, parmi 
4Biipiels RâotJUq et K^MiUieaottli sont ks. seuls : connus. Aptes, la mort de 
•Taaiea>Mea, RionRio fut appelé au trône semiJa rég^noe^ Kaai^a-Mou, sa 
aière; Riq-rRioiuMirut en AngkHene, pendapt un :M9»ge<qa'il y ^t,on oe 
.^it trpp pourquoi. U ^wl idors. cinq «femmes ,^ dont trois étaient ses propres 
jœurs, et les deuxAutw se9 4aaiFe(ettis,.i)éeaide la..méme.mère,un|iis.dlun 
.4Ktre.père. Sa favoritemaunit en Angleterre presqu!en>méroeilenips^pie h^î; 
4me^eoonde moucut,q«e)que.teiups après à nie4e>Mawi. U resta donc trois 
veuves de Rio-Rio; c'étmentèis^lKois fommes^que nous avions sous, les 3«ux, 
et ds veuves jsont aomra oa^emîteoBursjde Kanikeaouii. Cehii^clsuocédaià 
Rio-Rio , et ^ala mort deiKaama^Nou 4 qui arrivaipendant la minoritéde Kaui- 
leaooli, la <«égeiieelatdévohie.à Kinaof^i iNsoupeit le premier. rang .parmi 
^les veuves 8ttrvjvantes^Bio«Aîo.£lle.gardaile^ponroir jiisqu'àla^majorit^^ 
|iîauiheaouU;maisJl parait «que son tnflueneaa annécu à aa^digaicé, et^ue, 
fdonûiiée.eomplètementellerméBiepar les^missionnaîresamfricains ^ niteemee 
4miempirstabsoluiaur lejemMuroi. 

JjflsIraÎBj princesses tétaient iGétnes de robes.detsoier et^ panleortalUe^ime 

DBfpelèrint -tonles 'M""" Konakini. Jl est certain que 'ce serait .mneidMae 

moQslrueise, eafinnpe ^iquedde voir tioi8.iémmeB de:eette*immenseieoYptt- 

leaperéuQiss<dans.une6loa;.laipluaipntilearait.aujttQin8 cinq pîedft^ptÀ 

Jhiût^poauMe, ^ louteaisemblairat riraliaec>àiqufe prrfnnolf iiilt la^plustgrande 

ieîiewfpre»ce,à l'admiratiott du -wilgairp. Att^reste, i'embonpoiniest^ceomme 

> l^eifdAJà dit » une marquojdo idisrinarion ianx Uea ^ndwiefa , et oeaiesipeu 

de femmoBi peuvent tse vaiSterid^étre, aouac6;vapport, aoisi'^distinguées qae 

Im fonunes en^préacnecdeiquellfs nous aoositrouvioos. Xeiroi , quniqBe/^très 

robuste, est loin dcipowroir entrer* en conemnrence. avec seS'Soeurs; et comme 

Jlimonteàoheval, fa£t^dfls acmea et prend ^de l'ex«ceiee,iil est dov^enx. qu'il 

fArrieone jamais un grand bonune en style <fai pa>'s. 

Jome la cour noua reçut très poliment. Le roi parle assez bien Tanglais; 
le commandant de la Bonite ne pariait pas cette langue et encore 

30. 



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306 RBVtB DES DEUX MONDES. 

moins le sandwiehien , la conversation dat nécessairement languir. Pendant 
tout le temps que dora cette entrevue, je crus m'apercevoîr que le roi, avant 
de rendre, semblait consulter Kinao; le jeu de la physionomie de cette 
femme et la vivacité de son regard dénotaient en effet un caractère absolu. 

M. Charlton, consul d'Angleterre , qui avait eu la bonté de nous accompa- 
gner, demanda au roi s'il lui serait agréable que quelques ofiBciers de la oorreltt, 
qui se trouvaient présens , fissent son portrait; il y consentit après avoir oon* 
suite de Toeil Kinao. Nos jeunes gens se mirent donc à Fceuvre , et une denn* 
heure après leurs albums contenaient des portraits assez exacts de Rauikeaooli 
et des princesses. On les leur présenta ; chaque femme ne parut que médiooe* 
ment satisfaite de son propre portrait, mais chacune rit beaucoup en voyant 
ceux de ses sceurs. L'entrevue finit par la promesse que fit le roi de venir, le ^a 
lendemain, visiter la Bonite. 

En effet, le 11, il vint à bord, accompagné de Kinao et d'un nombrem 
état-major; il était en grand costume de AVindsor et portait des plumes Man- 
ches à son chapeau : ce costume est un cadeau de George IV. On nous dit que 
ce n'était pas sans quelque crainte qu'il s'était rendu à bord de la corvette fran- 
çaise, et qu'il appréhendait qu'une fois sur la Bonite, on ne lui fît quelque 
violence pour obtenir réparation du fait dont j'ai déjà parlé. Je serais fondé à 
croire que o^te supposition était fausse; dans tous les cas, l'accueil distingué 
qu'il reçut à bord de lA Bonite dut le guérir de ses craintes , si toutefois il eo 
avait conçu. Il voulut tout voir dans les plus grands détails, il demanda qu'on 
fît devant lui l'exercice du canon et du fusil ; mais ce qui l'amusa le plus, ee 
fut l'exercice du bâton , dans lequel plusieurs de nos matelots étaient maîtres. 

Les goûts de Kauikeaouli , d'âpre ce que nous avons pu remarquer, sont 
toutrà-fait militaûres ; il possède même quelques connaissances en marine, et 
remarqua la différence qui existait entre le gréement de la corvette et celui des 
différons bâtimens qu'il avait vus jusque-là. Il lui arrive souvent de fiiire des 
excursions dans les lies voisines sur son brick Uarrietta, et il le conduit en 
partie lui-même. Malheureusement son éducation est toute matérielle, et k 
missionnaire Bingham , dont il a été l'élève , semble avoir pris à tâche de fo« 
mer son esprit aux connaissances qui lui eussent été le plus nécessaires pour 
apprendre à bien gouverner. Ausn est-il resté complètement, ainsi que je Tai 
dit déjà , sous l'influence de sa belle-sœur Kinao, qui règne en son nom. Il a, 
du reste , de l'intelligence et de la mémoire , et ses questions, quelquefois judi- 
cieuses, révèlent un ardent déshr d'apprendre et de connaître. Le moment 
viendra peut-être où il saisira lui-même les rênes de l'empire et demandera 
compte à Kinao de sa gestion et aux missionnahres de leurs conseils. 

Kauikeaouli et sa suite quittèrent la Bonite parfaitement satisfaits de tout 
ce qu'ils avaient vu et de la réception qu'on leur avait faite. 

Quelques jours après, le roi voulut donner une fête à l'état-nuyor de is B^ 
nite; il chargea M. Charlton de m'y inviter, et je m'en félicitai, caria flK 
devait avoir lieu à la campagne, à deux lieues d'Honolulu , et être débanaa- 
sée, nous dit-on, de toute étiquette. Nous devions avoir un dfn^ sous la 



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LES ILES SANDWICH. 

fouillée, puis des chants et les ancteimes danses du pays; les chanteurs et les 
danseuses devaient ^tre vèbas comme avant la découverte. Tattendis le jour 
fixé avec impatience; il arriva enfin. Nous nous réunîmes tous à la maison du 
roi, ceux du moins que le service ne retenait pas à bord. On partit à dix heures 
du matin. Nous formions une cavalcade d'environ trente ou quarante per^ 
sonnes. En tête était le roi , monté sur un très beau cheval blanc aux oreilles 
baies, et certes il eût été difficile de rencontrer un cavalier plus ferme et plus 
âégant à la fois. Nous marchions péle-mAe, et, si les*cavaliers du pays exci- 
taioit notre curiosité, nous les amusions aussi par notre manière de monter 
à cheval. Queiques-ims de nos jeunes officiers faisaient ce jour-là leur ap* 
prendssage, et, au bout d'une demi-heure démarche ou plutôt de course, 
leurs mouvemens n'étaient plus aussi aisés qu'au moment du départ. Tous les 
naturels, au contraire, qui nous accompagnaient étaient excellens cavaliers. 
Derrière nous couraient à pied une foule d'hommes et d'enfans qui nous sui* 
vaient quand nos chevaux étaient au galop, et qui nous devançaient lorsque 
nous allions au pas. Des serviteurs du roi formaient l'arrière^arde, montant 
leurs chevaux à nu; ils me rappelaient par leuc aplomb, je dirai même par 
leur gracieuse attitude, ces cavaliers romains que nous venons sur les an- 
ciennes gravures. 

Nous fîmes ainsi âx ou sept milles au milieu d'une verte vallée , renfermée 
entre, deux montagnes qui semblent avoir été réunies autrefois , tant il y a 
d'analogie et de rapport entre les divers accidens de terrain qu'on y remarque^ 
A notre droite coulait une rivière ou plutôt un torrent. Caché le plus souvent 
à nos yeux , le torrent se montrait parfois , . et nous voyions ses cascades ar» 
gentées courir sur des rochers de lave noue. Nous pûmes juger de la fertilité 
du terrain que nous parcourions, à la vue des riches plantations de taro qui 
s'âendaient de tous côtés : cette racine, moins farineuse que la pomme de 
terre , doit produire immensément , car on m'a assuré qu'un petit champ qu'on 
me montrait, et qui pouvait avoir au plus 100 mètres de circonférence, pou- 
vait nourrir une famille de sept à huit personnes, pendant toute l'année. A 
droite et à gauche, nous passions auprès des cabanes isolées des naturels, dont 
ks faces bronzées venaient se montrer aux portes; une herbe épaisse tapissait 
ks parties non cultivées de la vallée , et les montagnes me parurent couvertes 
de ku-kvy, dont le feuillage argenté contraste avec les roches noirâtres au mi- 
lien desquelles il croît. 

Nous arrivâmes enfin au terme de notre promenade. Nous avions coostam* 
ment monté , pendant notre trajet , d'abord par une pente insensible et douce, 
plus tard au milieu de précipices que le roi descendait et gravissait avec une 
intrépidité remarquable; mais, lors même que nous n'aurions eu pour bu^de 
notre promenade que le magnifique spectacle qui s'offrit à notre vue, nous 
anrions été plus que récompensés de nos fatigues. An-dessus de nous, et s'de- 
rant à une très grande hauteur, nous apercevions les sommets menaçans des 
montagnes, dont les pics nus et arides semblaient prêts à s'écrouler sur nos 
(êtes ; derrière nous s'étendait la vallée d'Honolulu , et , à une tris grande d\v 



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SiO REVUE DBS HB1^.1ieHBES. 

tance, nous déaouvrians la mer et les bftIiiiMDSidao&le port; à nos pîi 
«ne profondeur à pic de quati^e à cinq oeats toises , nous distingaions 
4es arbres qui tapissent la belle vallée d'Hunaou , dont la pente s'indin 
mment jusqu*à la mer, qui , de ce o6té<îi, comme de Taotre, «ocadia 
-Menu d'une ceinture de brisans. Il serait impossible de peindre , et plus 
«d'exprimer par des mots , les accidens de terrain si variés «t & pittoeesq 
font de^sette vue un des plus magnifiques panoramas que la- natuorefulsi 
-à Tentbousiasme de ses admirateurs. Nous étions au sommet de œ j 
montagnes qui divise llle ea deux partits^ies ^ nous étions au Par 
-un lieu célèbre dans Thistoire des tles Sandwich ; c'est là qi^e le jpère 
aotuel , Tamea-Mea, qui vainquit tous les chefs des dlfiëreales îles et qv 
para du pouvoir absolu, gagna sa dernière bataille. Ce sont les Theri 
d'Oahou. Là , le roi d'Oahou, vaHMu, fugitif , préféra une mort volonta 
-iDort crueUe^que le vainqueur lui réservait ; il se poécipita , diboa, du 1 
iMlte muraille à pic avec tous ceux de ses g«enîei&qui n'étaient pas 
«ous le casse-této^de l'ennemi. On dit que Tamea-Mea avait Êûtpla 
âlets.denrièi»*ses troupes , afin que, n'ajantauBon e6pmr4'échapper à 
par la fiiite , ses guerriers combattissent avec plus de courage. 

Du sommet du Part , nous apercevions les préparatifs de noire éiné 
TogrioBS Jes iiabîtans des. vallées. gravir Je sentier jqui seqieBte mxt kf 
de la montagne, iportant sur leurs têtes lesjpvoviaions qne.les gens 
avaient Eequj8es;deiûhaeun d'eux; e2Br,^ux Iles Saadiv^ich ^ le roi est 
afasoiujde la fortunejde ses sujets. Un: toit reoouvertde feuillage amit é 
-pendant la junt; on 'avait étendu ^sur la terre de vertes et fraîches lîM 
fmis .une nappe ^et sur œtte nappe de&èouteilles, des assiettes,. deao 
«iropéettsctaientran^aveouneceinaiBe symétrie, rawue que tout eei 
teil 4e etvilisation ne me phitipas : tout cela ressemblait trop à un dîner 
èoBS bourgeois de Paris sur la> verte pelouse de Montmorency ; j'aurais 
yawpiiwne manière du pajrs. Mais il fadlut bien nous contenter de ce qv 
avioas.;le remarquai ;quQ la faïeoee était de manufeicture anglaise , et la 
â!un Jâssujde.ootontUancjnaârieaîn ; ces deux nations ont réellement 
tout JeocoaHB9rQa>de TAm^nque et;de l'Iode. L'heure du dîner ne se 
attendre. Nous nops éteodâmeft tous survies fougères , et le roi en ayant 
l'ordre, ea>8eBfitieioiiaeu. Une. fête jgastranomique, aux îles San 
s'appelle louaou; elle prend son nom d'un plat indispensable fait de 
poussesidoutaro .«Mlles à l'eau oiudaas;ia:graîsse.i fin un instant, la na] 
0Qurart&4eiooolMMls.;de lait,.de volaîttes,.de paU«esidouoes,,de loua 
poisson ,.eilc., UHitcebenvrioppé de feuilles et.emt^en terre au.moyen. 
fMeSîBougîesrau feu. licuiu^Miis^Eécriâines Uwsaur l'eiMdlle&t goût de 
nous (lit ffwvi : Je poisson surtout, cuit dans des feuiUes de taro , nouf 
déKcNeu3(, et nnous dûmes convenir tous que nous n'en avions jamais 
d'auesi bon. Une^eule chose nous sembla manquer au repas ; nous nous 
Aionfiitoiis. h manger du chien , mais nous n'eu vîmes pas paraître. Il faut 
qa» le&mis8ioanaJBes.o;itiotepdit aux naturels l'usage de cette viande. 



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hBS ILBB SANDWIGHw Bit 

5 im de mes vcMsîns me dit à Toreille qu'il smipçoonaît fort un des oockonSf 
i nous fut servi sans tête, d'appartenir à une plus noble race. Au reste , oa 
que la chair de ces ohiens, exclusivement nourris de poisson et de peé, est 
it-à-fait semblable à edle du cochon. Les naturels ne mangeaient pas , d'ailf^ 
m, toutes les espèces de chiens; une seule était coononée à leor nourriture: 
taît une espèce deehien basset, au museau allongé, au poil ras, «uk oreilles 
oitei. 

Le service se ûi arec assez d'intelligence. Une foule deservitenrs nous^en*- 
unit , quelques-uns vêtus de vestes et de pantalons , les autres portant la 
rée fraîche et commode du pays. Je remarquai qp'avantde servir un* piaf 
avaient toujours soin d'entr'ouvrir les feuilles qui le recouvraient, et de 
endre avec les doigts un morceau de ce qu'il contenait, pour le goûter. On 
e dit que c'était l'usage à la table du roi , et que rien n'y était servi saos^avoir 
k %oM par ses serviteurs. 

Les vins de Madère et de Bordeaux circulèrent en abondance : des santés 
lent échangées , à la manière anglaise, entre les convives du pays et nous ; 
le franche gaieté régna pendant tout le repas; on porta la santé deTamea- 
ea ni , et il nous rendit notre politesse, en proposant la santé de Sa Majfêià 
9uiS'Philippe, roi des Français. Notre louaou fut donc, au local près, un 
pas presque européen. Nous étions environ trente à table; aucune dame 
assistait à la fête. Parmi les convives , je remarquai les deux filsd*nn Fran<* 
lis qui s'était établi aux Iles Sandwich comme voilier, il y a un grand non^ 
e d'années. Ces deux jeunes gens parlent par&itement l'anglais, etPun d'eus 
it la coraplaisefûce , après le dîner, de m'interpréter les chants des naturels^ 
is-è-ifis de moi était Lelehoku, fils de Karai*Moku., plue connu sous^ le 
Rade Pitt,et qui fut baptisé, en 1819 ou 20, à bord de la corvette francise 
Uranie , commandée par M. de Freycinet. Karai-Moku était le général en 
lef et le premier ministre de Tamca-Mea. C'était un homme extraordinaire ,< 
fftoot si on considère le pays et l'époque où il vivait. Lelehoku est aujour^ 
hui un des principaux chefs des Iles; il a épousé la joenr du roi, Nahieoep 
ona , et a eu d'elle un fils, mort en naissant , qui eût été l'héritier présomptif 
i l'autorité souveraine. 

Après le dîner, on sonna le boute-selle , et nous^ remontâmes tou» à cheval 
inr nous rendre à une maison de campagne du roi, où nous devions entendre 
i chants et voir les danses du pays. Nous avions bissé cette maison sur nelte 
oîte, en venant d'HonoluIu. Tout y avait été disposé à l'avance; des nattes 
lient étendues devant la cabane et des chaises disposées en cercle. Cinq 
auteurs parurent d'abord et s'agenouillèrent. Chacun d'eux était armé 
une grande calebasse qui s'amincissait vers le milieu; cette calebasse, passée^ 
moyen d'un cordon, dans leur bras gauche, aidait singulièrement à l'ex^ 
Bssion de leurs gestes. Ils étaient nus jusqu'à la ceinture , leurs bras et leur 
itrine étaient tatoués , de grandes draperies en étoffe du pays et de couleurs 
riolées comTaient la partie inférieure de leur corps. Leurs chants cousis* 



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312 REVUE DES DEUX MONDES. 

talent en une espèce de récitatif on de conversation cadencée , s^animant oa 
se ralentissant suivant le sujet qu'ils chantaient. 

Le texte qu'ils avaient choisi ou qu*on leur avait donné était Féloge du roi; 
ils parlèrent d'abord de Tamour que les peuples lui portaient. « Une fleur, 
dirent-ils, croît sur le pic de la montagne. Lorsque les étoiles se cachent et 
que le soleil sort de la mer, elle se retourne d'elle-même et présente son calice 
à la rosée du matin. Nous gravissons jusqu'au sommet de la montagne, et nous 
cueillons la fleur pour porter a Kauikeaouli cette rosée salutaire. » 

Puis ils vantèrent ses vertus guerrières. « Son cheval, disaient-ils, tourne 
la tête pour le regarder, car il sent qu'il ne porte pas un homme ordinaire; sa 
lance est toujours rouge du sang du cœur de ses ennemis, et son casse-tête est 
hérissé des dents des guerriers qui sont tombés sous ses coups. Quand il parle, 
èa voix traverse les montagnes , et tous les guerriers d'Oahou accourent se 
ranger autour de lui , car ils savent que bientôt , avec un tel chef, leur pied 
marchera dans le sang. » 

On voit que les poètes des îles Sandwich se permettent aussi quelques licen- 
ces, et que les flatteurs de cour sont partout les mêmes. Kauikeaouli écoutait 
tout cela avec la plus grande indifférence, et ne semblait pas y attacher le 
moindre prix. 

Mais ce qu'il y avait d'admirable dans ce chant qui , du reste , ne se compo- 
sait que de deux ou trois notes, c'était l'accord parfait avec lequel les cinq 
chanteurs parlaient et gesticulaient. Il leur avait fallu sans doute de nonibreu- 
ses répétitions pour arriver à ce degré de perfection. Tous les cinq pronon- 
çaient à la fois la même note, le même mot, faisaient le même geste et re^ 
muaient leur calebasse en parfaite cadence, soit qu'ils retendissent à droite ou 
à gauche , soit qu'ils la frappassent contre terre , lui faisant rendre des sons 
assez semblables à ceux d'une grosse caisse. On eût dit qu'ils étaient mus par 
le même ressort de pensée et de volonté. Quelquefois les gestes variaient et se 
multipliaient avec une inconcevable rapidité, et je n'ai jamais pu prendre ces 
hommes en défaut. Toujours la voix, les mains, les doigts, les calebasses, les 
corps des cinq chanteurs s'étendaient , s'agitaient, se balançaient par un mou- 
vement spontané. 

A ces chanteurs en succédèrent trois autres : ils étaient vêtus comme les 
précédens, mais des couronnes de feuillage ceignaient leurs fronts, le fruit 
jaune du pandanus odorantissimus, enfilé en colliers, entourait leurs cous et 
leurs bras. Tous les trois étaient admirablement bien faits et d'une beauté de 
visage rare dans ces îles. Ceux-ci chantèrent l'amour et ses jouissances, mais 
Famour tel qu'on le sent aux îles Sandwich , un peu trop matériel peut-être, et 
cet amour s'exprimait par des gestes qui auraient pu paraître hasardés. La 
volupté la plus sensuelle respirait dans les regards , les gestes , les paroles et 
même le son de voix de ces jeunes hommes. Un instant leurs fronts se rembru- 
nirent , ils agitèrent avec force les éventails de plumes qu'ils tenaient à la main 
gauche, et dont la base , formée d'une petite calebasse remplie de coquillages 



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us ILBS SANDWICH. 3iS 

et frappée en cadence par leur main droite, faisait Toffice de castagnettes; 
c'est qu^ils chantaient les fureurs de la jalousie. 

Lear chant, comme celui des premiers chanteurs, n^était qu'une conversa- 
tion animée. Au reste, on ne connaît pas d'autre chant aux lies Sandwich. La 
musique instrumentale des insulaires, qu'on retrouve encore loin des cotes, et 
dont nous pûmes observer quelques vestiges à Owhyhee, consistait en tam- 
tams et en une espèce de flûte à deux trous , dans laquelle on souffle avec le 
nez, ce qui n'est rien moins que gracieux. Les notes tirées de cet instrument, 
ne sont pas plus variées que celles de leur musique vocale. 

Enfin on nous annonça les danses. Mais le temps n'est plus où des essaims 
de danseurs et de danseuses se réunissaient dans les vertes prairies des iles 
Sandwich , et là , dans leurs danses gracieuses accompagnées de chants , rap- 
pelaient les hauts faits des guerriers. Les chanteurs et les danseuses étaient les 
historiographes du pays; c'est dans leur mémoire que se conservaient les an- 
ciennes traditions. Les détails d'une guerre faisaient le sujet d'un chant, et 
c'est dans les chants des anciens bardes sandwichiens que les navigateurs qui 
ont parlé des îles Sandwich ont puisé leurs matériaux. C'est donc avec regret 
quefai Yu ces chants nationaux défendus, sous prétexte qu'ils étaient profa- 
nes. Autant vaudrait presque condamner Homère et Virgile ! La danse surtout 
est tombée en grande défaveur par suite des injonctions des missionnaires. 
Aussi la danse qu'on nous fit voir se ressentait-elle de cette disposition. 

Une seule danseuse parut. Autrefois, gracieuses et légères, les danseuses 
avaient le buste entièrement nu; des pièces d'étoffe , élégamment drapées, se 
rdevant jusqu'aux genoux, et soutenues sur les hanches par des espèces de 
paniers, prêtaient une nouvelle originalité à leurs mouvemens; des colliers de 
fruits du pandanus, des couronnes de feuillage ou de plumes, des bracelets 
de dents de chien ou de cachalot entourant leurs bras et leurs jambes et s'agî- 
tant en cadence, complétaient leur parure. Celle qui s'offrit à nous portait 
une chemise de calicot; sa danse nous parut monotone. Elle s'accompagnait 
de la voix, et un chanteur, placé dernière elle, lui prétait le secours de son 
chant et marquait la mesure avec une calebasse dont il frappait la terre. Une 
seule chose nous parut remarquable dans cette danse, c'est que la danseuse 
réglait elle-même la mesure et donnait, de temps en temps, au musicien le 
sujet du chant. Le musicien s'attachait à suivre la cadence d'après le mouve- 
meot des pieds de la danseuse, et il y réussissait avec lune rare précision. 
Cependant, au bout d'une demi-heure, la danse commença à nous paraître 
bogue, le roi s'en aperçut, et , comihe il avait été impossible de se procurer 
d'autres danseuses, on nous fit entendre encore quelques chants; puis chacun 
remonta à cheval pour retourner à Honolulu. 

Nous avions passé une journée agréable , mais nous avions été désappointés. 
Ce roi des tles Sandwich , en veste et en pantalon, ces chefs tous habillés à 
renropéenne, ce service presque européen, ces manières communes et fami- 
lières , pouvaient presque nous faire croire que nous venions de passer quel- 
ques heures dans la basse classe d'une nation civilisée. Puis , enfin , cette 



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'914 REVUE DES DEUX M^IDES. 

danse si maigre et si monotone avait été loin de réaliser les idées qnenoos 
nous étions formées. Le chant et les chanteurs seuls nous parurent avoir 
conservé toute Foriginalité des anciens temps. La scène, par elle-même, ne 
laissait pas néanmoins d'être assez pittoresque. Derrière nous , une cabane 
bâtie dans le style de l'architecture indigène; autour de nous, une foule dlo- 
diens nus ou vêtus des costumes les plus bizarres; devant notis ces cfaanteon 
assis sur leurs nattes , avec leurs physionomies caractéristiques et leurs chants 
r étranges; a Thorizon la mer, et, au milieu de nous, un bosquet d*arbres veils 
et émaillés de fleurs : tout cela formait un coup d'oeil ravissant qui exerça le 
crayon de nos artistes. 

Autrefois les femmes aimaient passionnément ces jeux et ces danses pubfi- 
ques. Plusieurs femmes même de la famille royale avaient la réputation 
d'actrices consommées , car ce peuple avait jadis ses spectacles , et les membres 
seuls des familles distinguées paraissaient sur la scène. Aujourd'hui , ce goât 
a cédé aux conseils des missionnaires ; peut-être aussi la crainte de leur répro- 
bation empêche- t-elle seule les femmes de se livrer à leurs anciennes habi- 
tudes; toujours est-il que nous fdmes complètement privés de la société des 
dames de la famille de Kauikeaouli. 

Le lendemain , le roi nous donna en ville une répétition de ce que noHS 
avions vu la veille ; mais le prestige de la campagne et de la nouveauté man- 
quait , et la soirée nous parut assez insipide. Cependant, il faut le dire, lerei 
'fit de son mieux pour nous rendre le séjour d'Oahou agréable; sa complai- 
sance fut extrême, et sa bonne et bienveillante humeur ne se démentit pas on 
«eul hdstant. Chaque fois que nous allâmes le voir, il nous fit toujours Taccueil 
le plus cordial et parut charmé de nous recevoir. 

J'allai rendre visite avec M. Chorlton à la sœur de Kauikeaouli , ?(ahiena- 
Héina; je fus. surpris quand M. Charlton m'assura que cette femme n'avait 
'pas plus de vingt ans , elle me parut en avoir bien davantage; il est vrai qu'elle 
'relevait à peine d'une longue et cruelle maladie. Du reste , elle fut très gra- 
'Cteuse pour nous; comme toutes les femmes distinguées du pays, elle est ti^ 
^ande , et doit être fort grasse dans son état ordinaire de santé. Nous admi- 
fâmes la petitesse et la forme gracieuse de ses pieds et de ses mains. Elle était 
entourée de ses femmes d'honneur, parmi lesquelles nous remarquâmes une 
' fille de r Anglais Young , qui , enlevé par Tamea-Mea d'un navire anglais à boid 
duquel il était maître , s'attacha à ki fortune de ee conquérant et est mort à 
Oahou , il y a sept ou huit mois, à l'âge de 93 ans. Il a été enterré dansle 
•tombeau des rois, et ses fils occupent aujourd'hui un rang très distingué dans 
>le pays. 

M. Charlton me conduisit aussi chez la maîtresse favorite de Kauikeaouli. 
L'histoire des amours du roi avec cette femme est presque romanesque. H fut 
-obligé de l'enlever, quoique vivant avec elle depuis plusieurs mois, lant était 
'déjà devenue puissante l'influeace des missionnaires dans œ pays, où, il y a 
Tingt ans à peine , le nom de chrétien était presque inconnu. C^ependant, mal- 
gré les sévères admonestations qui lui ont été faites , Kauikeaouli vit en €oa- 



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LBS ILES SANDWICH. 31S> 

) avec elle , sa naissance étant trop obscure pour qu'il puisse en faire, 
reompa^ae légidinè. 

Nouseâmes, Favant^veille de notre départ, un spectacle tout-à-fait earoit^firr 
la réndenee dé M. Charlton ; ce fut une danse d^Indiens de la cdte nord-ouest 
Amérique. Un des navires qui font le commerce entre cette côte et les îles 
indwich se trouvait dans le port, ayant à bord une vingtaine de ces Indiens., 
s comiigiialalre eut la complaisance de les faire habiller dans le costume de 
Ddr pays, et le soir, à la lueor des torches de kvrkuy, ils nous donnèrent use. 
présentation de leurs danses guerrières et religieuses. Ce fut bien' certaine 
entée que nous Aimes de plus sauvage aux îles Sandwich. Ces figures bizai^ 
BMDl pentes de vermillon , ces plumes passées dans les lèvres et la «loison» 
I nez y le costume , les cris , les poses , les gestes , tout était bien combiné pour< 
ms donnerune idée d*une danse de sauvages; mais ces pauvres gens, haèi*^ 
es à une température extraordinairement froide, par 50 et 55 degrés de latî- 
de , nous parurent souffrir horriblement de la chaleur, et nous nous eno- 
cssâflies dé demander grâce pour eux. 

Od compte déjà quatre à cinq cents Européens résidant à Honohihi, tandis» 
iH n*y en a qu'un ou deux à Ke-ara-Kakoua. Presque tous les hommes àK 
classe élevée sont Américains , le commerce des îles Sandwich étant presque 
idiittvenient fait par cette nation. Mais les ouvriers , les artisans apparden»' 
wti géoéralement à la nation anglaise. Nous reçûmes partout Taoeueil le' 
DS eovdial , et tout le meode s'empressa^ile nous féto. Pendant tout le temp» 
rnetre séjour à Honolulu , il se passa rarement un jour sans que nôuseu»^^ 
mS , dans une maison ou dans une autre , une soirée dansante et musicale;- 
est vrai que les passagers et efficiers de la corvette en faisaient ordinairement 
esque tous les frais, comme danseurs et musiciens. Mais c'était là beaucoup 
BS que ce que nous dévions nous attendre à rencontrer dans une ville des. 
s Sandwich. Parmi toutes ces personnes , dont nous conserverons le souve'^ 
r, je mentionnerai la famille de M. Charlton , — consul d'Angleterre, doint lar: 
mcbe hospitalité m'a rendu le séjour d'Hoûolulu infiniment agréable et qui 
'a fourni une foule de renseignemertsintéressans, — et don Francisco MarinL 
. Marini est arrivé aux îles Sandwich il y a environ quarante ans^ il s'atta- 
a à la fortune de Tamea-Mea , et raccompagna dans les longues guerres^ 
m celui-ci eut à soutenir, en poursuivant ses conquêtes. H nous paria beau^ 
op des blessures qu'il avait reçues, et de la grande valeur qull avait dé* 
)jée dans les divers combats auxquels il prit part. On nous raconta qu^l- 
ca aventures singulières qu'on nous^ dît lui être arrivées. 
Xaraea-^Mea tomba un jour dangereusement malade. Un Français, nommé 
vas, était son médecin. Je ne sais si le grand roi avait reçux|uelque com^*' 
inîeatron semblable à celle qui fournît à Alexandre roccasion de donnert 
la si bette preuve de confiance à Son médecin , ovt si Tamea^Mèa n'avait pa» 
egrandefoi dans le talent de sonEsculàpe. Toujoursest^il qull luisordoniur 
préfMurer ses remèdes en -doa&ile {nation^ a\*ee injonction à Marrni dêboiiw 
rantlinfunede cespiMîons) et ce n'était q«ielorsqu^ilia^tiit vti Feffet produit? 



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316 REVUE DES DEUX MONDES, 

par la médecine sur le pauvre patient, que Tamea-Mea se décidait à avaler sa 
part. Or, Marin! était loin lui-même d*avoir conGance dans les talens pbar* 
maceutiques du docteur Rives, qui n'était, il le savait bien, rien moins que 
médecin; il dut souhaiter la guérison de Tamea-Mea aussi vivement que 
Tamea-Mea lui-même , et jamais peut-être courtisan ne désira à son roi une 
bonne santé aussi sincèrement que le pauvre Marîni. 

Mais il lui arriva une autre aventure bien plus tragique. Tamea-Mea loi 
ordonna un jour de couper la tête d'un prisonnier, et Marini fut obligé d'o- 
béir, employant pour cela une scie de charpentier. -Quelqu'un voulut savoir a 
cette anecdote était vraie , et lui en parla ; un frisson sembla parcourir tout le 
corps de l'Espagnol. « Hélas ! dit-il dans son mauvais anglais, que pouvais-je 
faire? Si je n'avais pas coupé la tête du prisonnier, le prisonnier aurait coupé 
la mienne. Il vaut mieux manger la tête du loup que d'en être mangé. » 

Cependant Tamea-Mea n'étai.t pas naturellement cruel. Ce fut lui qui abo- 
lit l'usage , établi de temps immémorial , d'égorger les prisonniers après le 
combat. Ceux qui, par inadvertance ou par ignorance, entraient dans un lieu 
tabou ou sacré, étaient punis de mort; il abolit également cette horrible cou- 
tume. 

. Du reste , Marini a vécu , nous dit-il , fort heureux aux îles Sandwich. Il y a 
eu cinquante-deux enfans ; mais je suppose qu'il n'était pas aussi partisan de 
la monogamie que le bon vicaire de Goldsmith. Je lui demandai s'il avait l'es» 
poir ou l'idée de retourner en Europe : « Dieu seul le sait, me répondit-il; je 
désirerais bien revoir mon pays, mais tous mes parens sont sans doute morts, 
je n'y retrouverais plus un seul ami; puis, d'ailleurs, je suis habitué à ce 
pays-ci, j'y vis heureux et tranquille. Tai soixante-cinq ans, il serait trop tard 
pour prendre de nouvelles habitudes. Ce pays était bien beau quand j'y suis 
arrivé , nous dit-il , alors c'était le bon temps pour les Européens ; les mœurs y 
étaient simples et naïves , les étrangers y étaient respectés. Aujourd'hui on ne 
sait plus ce que c'est , les hommes sauvages sont devenus civilisés, et les hommes 
civilisés sont devenus sauvages : je ne m'y reconnais plus. Les missionnaires 
ont tout gâté , ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant à droite et à gauclie 
pour voir s'il ne pouvait être entendu, ils ont changé le caractère de la popu- 
lation , ils nous ont apporté le cagotisme et l'hypocrisie que nous ne connais- 
sions pas. » Puis , craignant peut-être d'en avoir trop dit, il ajouta : « Maissaus 
doute leurs institutions sont bonnes, ils ont cru bien faire. >' 

Je causai long-temps avec ce brave homme; sa conversation m'intéressait. H 
a vu naître la civilisation aux lies Sandwich , il l'a vue se développer chaque 
jour jusqu'au point où elle est arrivée aujourd'hui ; il a vécu long-temps dans 
ce pays, libre et heureux, sans autre contrainte que celle qui est imposée à tous 
les hommes par la loi naturelle et par l'instinct du bien et du mal. Quelques in- 
ddens désagréables ont à peine foit ombre dans sa vie. Aujourd'hui , il voit une 
religion qui n'est pas la sienne envahir le pays, le gouverner, le soumettre à 
ses exigences; lui-même ne peut pas sortir du oorcle étroit qu'elle trace au- 
tour de la population ; il regrette cette liberté de consdence et de culte dont 



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LBS ILES SANDWICH. 317 

a joui peadant quarante ans ; il se souvient du temps passé , croit avoir raison 
de se plaindre du présent, et redoute l'avenir; il n'est donc pas étonnant qu'il 
floit mécontent. Du reste, on dit qu'il est riche, et ses habitudes de storicte 
économie doivent augmenter journellement sa fortune. 

Pendant mon séjour à Honolulu , je fis quelques excursions dans les envi- 
rons de la ville. La vallée au milieu de laquelle est située Honolulu est vrai- 
ment magnifique, et produirait en abondance nos denrées coloniales; les 
collines qui l'environnent sont elles-mêmes susceptibles de culture, et pour- 
raient produire du café excellent et du coton de très belle qualité. Je fis un jour 
avec M. Grimes, négociant américain, une promenade charmante. A un mille 
de la ville, nous quittâmes la route qui s'étend le long du rivage, et nous nous 
dirigeâmes vers la colline; nous la gravîmes par une route de voiture assez com- 
mode. Quand nous fûmes arrivés au sommet, M. Grimes arrêta son cheval, 
il voulait jouir de mon admiration. En effet , il est difficile d'imaginer une vue 
plus pittoresque et plus séduisante. Derrière nous, le soleil disparaissait dans 
rOeéan ; devant nous, et resserrée entre deux hautes montagnes dont les décou- 
pures bizarres se dessinaient en silhouette sur l'azur du ciel , s'étendait une verte 
et fraîche vallée , coupée par un torrent qui fuyait à travers les plantations de 
taro et de cannes à sucre ; au centre de la vallée , il y avait une cinquantaine 
de cabanes ombragées par des arbres à pain et des ku-kuy; des bestiaux pais- 
saient dans la prairie, l'ombre des montagnes se projetait sur toute la vallée, 
l'air était frais et embaumé; la colline sur la quelle nous nous trouvions s'éle- 
vait à notre gauche par une pente insensible; et une herbe fine et dorée la cou- 
vrit comme d'un tapis de velours; autour de nous tout était muet, quelques 
oiseaux seulement gazouillaient en passant au-dessus de nos têtes. Nous res- 
tâmes là jusqu'à ce que la nuit vînt nous arracher à ce ravissant spectacle. Si 
je résidais à Honolulu , je viendrais souvent rêver dans la vallée de Toonoma. 
Quoique le luxe européen commence à s'introduire à Honolulu , on y voit 
encore très peu de voitures; quelques résidens européens et américains ont 
des cabriolets et des chars-à-bancs. Kauikeaouli a une voiture dont il ne se sert 
jamais; leschefis riches, et surtout leurs femmes, qui , à cause de leur embon- 
point, semblent être dans l'impossibilité de marcher, se font traîner dans des 
espèces de brouettes tirées par des hommes. Je me rappelle avoir rencontré 
dans les rues d'Honolulu le gouverneur de l'île Mawi et sa femme faisant des 
viâtes; ils étaient étendus sur le ventre, l'un à côté de l'autre, le menton ap- 
pnyé sur leurs deux mains , et ces deux immenses corps, ballottés par le mou- 
vement du véhicule, me rappelaient parfaitement certaines charrettes qui nous 
arrivent de Sceaux ou de Poissy. Une foule nombreuse de serviteurs les sui- 
vait et les précédait, l'un portant un parasol , l'autre un chasse-mouche, un 
troisiènie l'héritier de cette noble fomille. Les hommes qui traînaient ce 
couple intéressant allaient au grand trot : il est vrai que l'attelage se composait 
d'au moins huit ou dix robustes gaillards, qui, de temps en temps, étaient 
relevés par d'autres. 
Le gouverneur de Mawi s'arrêta à causer avec mol ,• et , grâce à M. Chari- 



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318: REVrS DB9 DmX ]K>]fBES. 

tMi, avec qui je me trouvais dans ce moment , il mefh oomprenire qu'ily 
aOMiît, le lendemain , une grande revue des trompes et de la milîee devant h 
maison dn roi et m-'engagea^ à y assister. 

Je ne voulus pas manquer une si belle occasion devoir ies forces militairei 
d^ sa majesté sandwicfaïenne , et je fus exaet an rendcz-vous. Cent trente 
hdflsfnes, composant toute Tarmée de ligne , étaientrangés sur trois files*, duh 
qm homme était armé d'un fusil de fabrique anglaise ou américaine, âuos 
baioanette. Je ne chercherai pas* à dépeîiHhreleiur costume, je n*enAiendrair 
jamais à bout. J'aurais voulu voir là un de^ nos* inspecteurs-généraux dlnân- 
terie. Les uns avaient , sauf les^reias couverts par le maro , le corps complète^ 
HEient nu ; d'autres portaient sur les épaules de larges pièces d'étoffe fièrement 
drapées à la romaine; d'autres, enfin, avaient la tète et le corps en partie con^ 
verts de feuilles de cocotier ou de bananier découpées en fBstons. 

Vis^-vis la troupe de ligne, et rangée également sur trois rangs, se tenait 
la miliœd'Hoaolulu; il eût été diffîeile de la dtsHuguer des troupes régléa, 
car le vétementétait absolument le même* Seulement, peu demiKeteds avaient 
des fusils, et, à la manière dont ils se servaient de cette arme, il était àlsé d» 
vdr que les leçx)us d'exercice qu'ils avaient reçues ne leur avaient pa» été tics 
profitables. Devant la porte du palais était rangée la maison du roi, consi»> 
tant en onze hommes liabillés uniformément de pantalons et de vestes de 
calicot biane avec les revers et lesparemens écarlates; diaque homme était 
anné d'un fusil et d'une baïonnette; c'était, sans contredit, l'éKte de l'armée 
d'Oahou. Ils semblaient avoir le plus profond mépris pour les soldats de l'a^ 
raée de ligne et de la milice ,.et à leur tête fièrement relevée , à leur toumuie 
militaire, on voyait quils avaient le sentiment de leur supérîomté. 

Un roulement de tambour annonça que l'exercice allait commencer. Uâ 
officier lut un long discours dont je ne compris pas un mot ; je sus ensaite 
qpe, plusieurs hommes ayant manqué à la dernière parade , l'éloquenee de 
l'edjudant- major s'exerçait sur ce sujet. La parade commença ensuite, et 
certes, sans en excepter même la maison du roi , les soldats hawaiiens ne toi 
parurent pastrès liabiles. Au reste^ c'est là unesciencequ'iisappretidrontton* 
jours assez tdt* 11 y a bien des clioses beaucoup plus utiles que Texercice du fusil 
^'on aurait dû et pu leur montrer depuis long-temps, et doat ils n'ont pa> 
enoore la moindre idée. L'exercice était commandé en ai^kis; le>dernier coof 
mandement fut : A qemuœ ! déposez vos ^urmes I en prière! L'adjudaat lut aloÀ 
une^INrière assez longue, la troiipe se releva, el l'ordre fut donné de rompie 
les^ran^. 

Après la revue, le roi m'engagea à entrer dans sa maison; c'est ànevastr 
cabane ayant à l'intérieur une certaine apparence de propreté et même de luxe. 
Une seule pièce la compose; de larges rideaux d'indienne^ étendus danstoiiie^ 
la longueur, en divisaient uae piartie en troi» comportimens ou cbambves>, 
tandis que l'autre partie formait un vastesalon. Un treillage très fin recouvrait 
les parois intérieures; la charpente, faite d'un bois noir et dur^ était liéepitr 
des cordes tressées et peintes de différentes^^oouleurs ; desnattes très fines 0O&- 



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XBS ILES SANOWJCn. 810 

t le4»lB&QlMr;jà«liaqae;extD6mîlé et au. milieu étaient de larges portes 
■ées dans des cbâsisis de vitrage. Quelques tableaux ornaient la muraille: 
arqafti teifontmit du roi Léopold , alors due de Saxe-Goboui^,ie por- 
eCaoniog et ceux de Kîo-Rio et de sa femme, âritetn Angletern. Des 
abresjétaifWitattaeUés aux poutres. Des diaises, quelques tables, deux 
is sofa$ eompiélaieot Fameublemeat. 

ikeaouli me Gx entrer dans les ebambres intérieures; une d'elles eon- 
une magniûque estrade de quinze pieds de long sur buit ou dix de 
cette estrade ou lit , élevée de deux pieds au-dessus du sol , était faite 
tes posées Tune sur Tautrade la manière que j*ai déjà décrite; la ebam- 
Tautre extrémité, contenait un bureau sur lequel étalent éparpillée 
les papiers , et une petite bibliothèque dans laquelle je remarquai des 
religieux que Kanikeaouli ne lit sans doute pas souvent , et une bistoife 
inee, qui lui avait été donnée quelques jours auparavant par un des offl- 
e la Bonite» et qu'il ne lira, pas plus souvent que ses autres livres, quoi- 
KMis ait témoigné un grand désir d'apprendre la langue française. Le 
rtiment ou chambre du milieu servait de salle à manger; une lablc^ 
les ebaises seulement meublaient cette chambre, 
e maison ^ située à Teitrémîté d'une vaçt» cour, entourée , comme 
les maisons du pays, d'une barrière de briques séchées au soleil. Dans 
snceinte sont renfermées à peu près cinquante cabanes qui servent de 
as , de magasins, de logement pour les serviteurs du roi, et de caserne 
es .troupes de Ugne et celles de sa maison. 

ikeaottli gagne beaucoup à être eonnu. Il est naturellement timide; mais 
»Kivre en la personne avec laquelle il cause du bon vouloir et de l'indul- 
, il se livre , et on peut alors aperoevoir en lui les germes d'une inftelli- 
qui n'eût demandéqu'à être développée. Il fait beaucoup de questioas, 
fois les jréponses provoquent chez lui des réflexions très judideuees;;!! 
sentir vi vementson ignorance , quoique son caradère soit naturellement 
ït inconstant. Hais ces défauts proviennent sans doute de l'éducation 
reçue , et ses idées , constamment tournées vers des occupations futilei, 
»rétent que rarement à des sujets sérieux. Les sociétés qu'il hante ne con- 
nt pas peu , d'ailleurs, à entretenir chez lui les habitudes de dissipation 
contractées dans son enfance , et il se livre avec une déplorable facilité 
uence des mauvais exemples. 11 prit un jour, à bord des bâtimens balei- 
un goût décidé pour les combats à coups de poing , et pendant long- 
les plaisirs du roi et des jeunes gens de sa cour consistèrent à boxer; 
là le passe-temps à la mode lors de notre arrivée. Mais nous étions appelés 
diversion : dans ses visites à bord de la Bonite, il eut occasion de voir 
mmes faire des armes; il n'en fallut pas davantage pour tourner ses 
ers cette nouvelle distraction. Pendant tout le temps de notre séjour, il 
stamment des armes , soit avec des hommes qu'à sa prière le comman- 
li envoyait, soit avec ceux de nos matelots qui passaient près de sa mal- 
les arrêtait, les faisait entrer, et là, déposant avec sa veste la dignité 



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390 RBYUB HBS DEUX MONDES. 

royale, il ne craignait pas de déroger, en croisant pendant des heures entière 
le fer avec eux. 

Cest ainsi que, livré exclusivement à ses passions capricieuses, il aban- 
donne le soin du gouvernement à sa belle-sœur Kinao. Celle-d , comme je Tai 
déjà dit, est complètement sous Tinfluence des missionnaires, et ce sont eux 
qui gouvernent sous son nom. Les missionnaires, cependant, ne sont pai 
complètement rassurés sur la durée de leur domination , et TopposttioQ qui 
s*est élevée contre eux , parmi les étrangers , ne laisse pas de les inquiéter. 
Le roi lui-même et sa cour sont en inimitié ouverte avec eux. C'est avec pdoe 
que Kauikeaouli se soumet extérieurement à leurs règlemens de religion et de 
police , et le plus souvent il en secoue le joug ; mais ses velléités d'indépendanee 
ne vont pas jusqu'à la résolution de voir clair dans les affaires de Tétat; c'eit 
sa conduite personnelle seule qu'il cherche à soustraire à TinvestigatioD et à la 
censure des missionnaures. Aussi y a-t-il aujourd'hui comme un pacte tacha 
entre les missionnaires et lui ; il a été , pour ainsi dire , convenu entre eux qu'il 
ne se mêlerait pas du gouvernement, à condition que la censure évangélique 
ne franchirait jamais le seuil de son palais. En consér|uence, Kauikeaouli passe 
toutes ses soirées au billard public , jouant et buvant avec le premier venu, et 
cependant il ne faudrait, je crois, qu'une bonne direction pour faire sortir de 
ce diamant, brut encore, quelques jets de lumière. 

Nous pûmes nous apercevoir de l'antipathie que Kauikeaouli a conçue con« 
tre les missionnaires, lors de notre fête champêtre au Pari. Un missionnaire 
et sa femme, venant de l'autre partie de l'île et allant à Honolulu , arrivèieotan 
Pari au moment où nous allions nous mettre à table. Kauikeaouli les salua 
à peine et leur tourna le dos. On remarquait néanmoins chez le roi un peu 
d'embarras, car un louaou avait toujours été jusque-là un rendez-vous de 
débauche, et celui qu'on donna en notre honneur peut-être est le premiar 
qui se soit passé sans qu'on ait vu la plupart des convives dans un état complet 
d'ivresse. Quand le missionnaire continua sa route et disparut derrière le pre- 
mier angle de la montagne, le roi parut soulagé d'un grand fardeau, et fl 
gaieté naturelle prit le dessus. 

Adolphe Babrot. 
( La seconde partie au prochain n*". } 



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GABRIEL. 



?R<ffi pffJig S)2iyb(D®lQrSo 



CINQUIÈME PARTIE.* 

A Rome derrière le Golysée. Il cominenoe à faire nuit 
S€1B]¥E PREHIÈREo 



GABRIEL, en] 

(Cottome noir élégant et séTère , l'épée an côté, n tient une lettre ouTOrte. ) 

Le pape m'accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la 
loi ai demandée! Mon Dieu! protége-moi, et fais qa'Astolphe da 
moins soit satisfait de son soit! Je t'abandonne le mien, ô Provi- 
dence, destinée mystérieuse ! ( six beares tonnent i une église. ) Voici rheore 
da rendez-vous ayec le saint-père. Dieu ! pardonne-moi cette der- 
ittère tromperie. Tu connais la pureté de mes intentions. Ma vie est 
^UieTie de mensonge, mais ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, et 
QKtD cœur chérit la vérité!... 

( n agnfD aoB maatean , enfonce ton chapean inr set yeux, et te dirige rert le Golytée. 
Antonio , qni Tient d'en tortir, lai barre le pattage. ) 

(1) Voyez les livraisons des i^ et 15 juilleU 

TOXB XIX. 21 



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j 



REVUE DES DEUX MONDES. 



SCENE II. 
GABRIEL, ANTOMO. 

ANTONIO , masqué. 

n y a assez long-teii^)^ qtë jé^coMI a^rte voMs , qnë^je vous cherche 
et que je vous giieltei^Xi» vfHu^ tièni^enSA; Dette fbM, tous ne m'é- 
chapperez pas. ( Gabriel yeut paaier outre; Antonio rarrète par le bras. ) 
GABRIEL, te dégageant 

Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des vAtres^ 

Je suis Antonio , votre serviteur et votre ami. J'ai à voos parler; 
veuillez m'entendre. 

GABRIEL. 

Gela m'est tout-à-fait impossible. Une af&ire pressante me ré- 
clame. Je vous souhaite le bonsoir. ( n veut continuer; Antonio rarrMe enooie.) 

ANTONIO. 

Tous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans 
m'apprendre vdtrettemoori. J'ai 'en^ l^hranenr drTORS dire qae je 
voulais vous parler en' particulier. 

GABRIEL. 

Arrivé depo!^ utië heure â ffôirie , j'en repars à fthstànt même. 
Adieu. 

AMVONIO. 

Arrivé à Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m*a- 
voir entendu. 

«AARIBL. 

Veuillez m'excuser, nous n'avons rien de particulier à nous dire, ^ 
je vous réipéte que je suis ptess^ de vous quitter. 

ANTONIOw 

J'ai à«voiisf arler d'Astolphe. Vous mtentendrei^ 

(tilBAlEfi.. 

Efa bîendr dan» «B^antre^moilielfti Gelât né ^ < peuDaïqtiardniai 

AM-em^. 
Enseignez-moi donc votre demeure. 

GARttttilt. 
Je ne le puis. 

ANTONIO. 

Je la découvrirai. 



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VoQB voidei,iQr'^ntatemr iMlf^ré tmoi? 

autonio. 
J'y parviendrai. Vous aiireai)|iJlRB UK fini de m'entendre ici, à Fin- 

'Bh bienl^^jvos oes^teai »9«b; je^ite^OMtamf pasfim defiw. 

A3fit>mo. 
Prince de Sramante, votre- aReuetst une lèmnie. (Aptrt) C'est 
cela! payons d'andaèisl 

^inatit éiM Attpl|i|ie>ra;diti rflni^) ^Qp^^ÉigiiifieMttBMtttn? y»- 
père qaec'eflt mie plaismiterie de «niMmil? 

'BiMliB^%i»ét«eil4eslè^^8i'¥eoB n'Alfez parmefemmei «vovs n'o- 
9CTiev ^WB le Vo^^wer* 

GABRIEL, â ptrt. 

n ne sait rien I piège grosaierl (Hanu) Yonsêtes un sot, aussi yrai 
91e je «w un boaune, 

AITFÛRIO. 

Comme Je-tf en crtris rfm.... 

GABRIEL. 

Tous ne croyez pas être un sot; je veux vous le prouver. 

'('H fol donne an ■ouffleC'} 

iorrenio. 
Halte^àf 'mon mattrel^ ce wnfllet eêftdela mdin d^ne femme, 
je le punirtti par un'bidser ; mais si vous êtes un homme, vous m-'en 
rendrez fstisoii. 

Tmtde^iate. 

,A|lT0Ifl0«4k«fQD4p^. 

Un jQStaiM^! Je dois vous dîre d*abord ce ipie Je.pense; îleM bon 
que vous ne vous y mépreniez .pas. En mon ame et ^oscii^nce., de- 
puis le jour où pour la première fm Je vous vis habillé en femme à 
nn MW^ /rtez JUidovîc,je,n;ai jMi»,4:qi8^rd^icroireKHievVon3 étiez 
one femme. Votre taiUet VAtfe)%«r^i ivqtm ;céser¥^, jie^op de votre 
roix, vos actions et vos démar^Qb^^ V0mitié ombrageuse d'Astolphe, 
|iû,r«ssembkiévi#minAptji)i;aii¥)ffrt€it à|a»ff^^i tout m'a apto- 
isé à penser que vous n'étiez ^93 démise chez Ludovic et que vous 
'6t^ jQWi^Q»nt^. 

21. 



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33i REVUB DES DBUX MONDES. 

GABRIEL, 

Monsienr, abrégeons; fous êtes foo. Vos commentaires absurdes 
m'importent peu, nous devons nous battre; je vous attends. 

ANTONIO. 

Oh! un peu de patience, s'il vous platt. Quoiqu'il n'y ait guère de 
chances pour que je succombe , je puis périr dans ce combat; je ne 
Teux pas que vous emportiez de moi l'idée que j'aie voulu faire la 
cour à un garçon ; ceci ne me va nullement. De mon cAté, je désire, 
moi , ne pas conserver l'idée que je me bats avec une femme, car 
cette idée me donnerait un trop grand désavantage. Pour remédier 
au premier cas, je vous dirai que j'ai appris dernièrement, par ha- 
sard , sur votre famille, des particularités qui expliqueraient fort bien 
une supposition de sexe pour conserver l'héritage du majorât 

GABRIEL. 

C'est trop, monsieur I.Vous m'accusez de mensonge et de fraude. 
Vous insultez mes parens! C'est à vous maintenant de me rendre 
raison. Défendez-vous. 

ANTONIO. 

Oui, si vous êtes un homme, je le veux; car, dans ce cas, voos 
avez en tout temps trop mal reçu mes avances pour que je ne vous 
doive pas une leçon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe 
[oui, sur mon honneur! à l'heure où je parle, je le suis encore!), 
nous nous battrons, s'il vous plait, l'un et l'autre à poitrine décou- 
verte. (H commence i déboutonner son pourpoint.) Veuillez SUivre mOU exemple. 

GABRIEL. 

Non , monsieur; il ne me platt pas d'attraper un rhume pour satis- 
faire votre impertinente fantaisie. Chercher à vous ôter de tels soofH 
çons par une autre voie que celle des armes, serait avouer que ces 
soupçons ont une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que 
faire insulte à un homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste, est 
une lâcheté insigne. Gardez votre incertitude, si bon vous semble, 
jusqu'à ce que vous ayez reconnu, à la manière dont je me sers de 
mon épée, si j'ai le droit de la porter. 

ANTONIO, i part. 

Ceci est le langage d'un homme pourtant!... ( Htut. ) Vous savez que 
j'ai acquis quelque réputation dans les duels? 

GABRIEL. 

Le courage fait l'homme, et la réputation ne fait pas le courage. 

ANTONIO. 

Mais le courage fait la réputation... Êtes-vous bien décidé?..^ 



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GABRIEL. 325 

Tenez! vous iii'a?ez donné un soufflet , et des excuses ne s'acceptent 
jamais en pareil cas... pourtant , je recevrai les vôtres si vous voulez 
m'en faire... car je ne puis m'ôter de Tidée... 

GABRIEL. 

Des excuses? Prenez garde à ce que vous dites , monsieur, et ne 
me forcez pas à vous frapper une seconde fois... 

ANTONIO. 

Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre épée 
est plus courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions? 

GABRIEL. 

J'aime autant la mienne. 

ANTONIO. 

Eh bien! nous tirerons au sort... 

GABRIEL. 

Je vous ai dit que j*étais pressé; défendez-vous donc ! (u rituque.) 

ANTONIO, i part, mato parlant tout haut. 

Si c'est une femme, elle va prendre la fuite!... (n m met en garde.) 
Non... Poussons-lui quelques bottes légères... Si je lui fais une égra- 
tignure, il faudra bien ôter le pourpoint... (Le combat s>ngage.) Mille 
diables! c'est là le jeu d'un homme! Il ne s'agit plus de plaisanter. 
Faites attention à vous, prince! je ne vous ménage plus ! 

(Hs M battent quelques Inataos; Antonio tombe grièfement bleiié.) 
GABRIBL , relerant ion épée. 

Étes-vous content , monsieur? 

ANTONIO. 

On le serait à moins! et, maintenant, il ne m'arrivera plus, je 
pense , de vous prendre pour une femme!... On vient par ici, sauvez- 
vous, prince !... ( n euale de le releYer.) 

GABRIEL. 

Mais vous êtes très mal !... Je vous aiderai... 

ANTONIO. 

Non , ceux qui viennent me porteront secours , et pourraient vous 
tdre un mauvais parii. Adieu! j'eus les premiers torts , je vous par 
donne les vôtres. Votre main? 

GABRIEL. 

La voici. 

( Da se ferrent u main, u bnitt des arrlTani se rapproche. Antonio (Ut ligne à Gabriel 
de s'enfuir. Gabriel bésile un InMant et s*éloigne.) 



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,1^ REVUE D«S UffPX MONDES. 

ANVpmo. 
Cestpopftant biço ]k h main d'une tèvonet E^mpe go iliab)^ 
9 m'a fort mal arrangé!... Mairie AeiiiesQOcte^pas Qu'on sacbe œt^ 
aventure, car le ridicule aussi bien que le dommage est démon dUé. 
J'aurai assez de force pour gagner mon lo^... Voîlà pour quoi m 
carnaval fort maussade L^. . , : 

(U te traîne péniblement , et <lif|i«{rall i9¥^ki,lffef^ ^ GofjiÉt.) 

) ■> ■ i -' i . ' . • 

ASTOLPHE , LE PKÉCEmUR. 

ASTOLPHE , en x)omino> \p maïque i U main. 

Je me fie à vous, Gabrielle m'a ^|t cent fois, que vOuséti^nD 
honnête homme. Si vous me trahissez... qu'impoite? j^ ne puis pas 
être plus malheureux que je ne le suis. , 

LE PR^CEPTI»JR. 

Je me dis à peu prë; la même chose. Si vous me trahissiez indirec- 
tement en fai^apt^yoir au prince ^ue je m'entends avec vous, je pe 
pourrais pas être plus mal avec lui que je ne le 3uis , car jl ne p^t 
pas douter piainten^n^ qu'au lieu de chercher à faire toni][>erGi3d>rj|d 
dans ses mtpns, je ne sonjge à le retrouver, que pQur le soustrairej 
ses poursuites. 

ASTOLPHE. 

Hélas I tandis que nous la cherchons ici, Gabrielle est peut-être déji 
tombée en son pouvoir. — ^Vieillard insensé! qu'espère-t-îl d'un pareil 
enlèvement? Cette captivité ne peut rien changer à notre situatioD 
réciproque; elle ne peut pas non plus être de longue durée. «-& 
père*t-il donc éefaapper à la loi commune et vivre aiv-delà du teme 
assigné par la nature ? 

LE PRECEPTEUR. 

Les médecins Font ecmdamné il y a déjà six mois. Mais nous too- 
chons à la fin de l'hiver; et s'il résiste aux derniers froids , il p<Hm* 

Ce qu'il s*agit de savoir, c'est le lieu où .Gabdelle a^t retirée ^ 
captive. Si elle est captive, fiez-vous à moi pour la délivrer prompte- 
ment. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Dieu vous entende I yp^s sauvez que 1^ j?f înce , ^î GjBÎbriel n'est pis 



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GMftnBC SMT 

rttttfoH blefntôt; esf ddos nnrtention de vë^ dtë# eMUAé aMMift 
déf«Rtn[eei>tiMildes ImHl- 

AÉT0LPIBB, 

eitemi^oirralf . Ea Mçbel ' 

LE PRÉCEPTEUR. 

Tki des cràFhteS értcoTift ptas graVtBs... 

ASTOLPHE. 

Ne me les dites pas; je 8ui|i ||6«j^^^]ivagé, depuis trois mois que 
ie la cherche em ?aûi« 

Li4Aevebe»»voas bien consciencieusemeat « mon cher seigMur 

ASTOLPHE, avec imeriaiiie. 

tom kn àôuiezT ' ' 

LE PitËCÉPTËtTti. 

Hélas! je vous rencontre en masque, eouraiitle caffiâvaT, côknmé 
rf vous (mouviez prendre quelque amusement. . . 

ASTOLPHE. 

Tous autres instituteurs d'enfans, vous conunencez toujours par le 
bUme avant de réfléchir. Ne vous serait-il pas plus naturel de penser 
<ipe j'ai pris un masque et que je cours toute la ville pour chercher 
{du à l'aise sans qu'on se défie de moi ? Le carnaval fat toujours 
Une dicoostance favorable aux amans, aux jaloux etaux voleurs. 

LA précepteur; 

Ouvrez-moi votre ame toute entière, sei^eur Astolphe. Gabrielle 
tous est-elle aussi chère que dans les premiers temps de votre union? 

A8T0LPBB. 

MoB Dieu t qu'ai-ja donc fait pour qu'oa en» dwtei Yous- voilier 
4oDe ajouifi âmes chagrioi? 

ifr PffÉtRMËtJllv 

Dreum'ëti préserve t mai» il m'a semblé, dun^ rm fféqiittifrentt^ 
^s, qûlt se mèfoit à votre affection pour elle de» pensées d'unie 
alitre nature; 

AgtOLPHB. 

Lesquelles, selon vous? 

LE PftÉCEMEtR. 

Ne vous irrftëi: p^È contré mot; je suis résolu' à ttmfTsiii^pOflr 
vous, vous le savez, mais je ne puis vous prêter mon mlnistêré*eét!té*> 



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388 RBVUB DBS DEUX MONDES. 

siastique et légal sans être bien certain que Gabrielle n'aura point à 
s*en repentir. Vous ?onlez engager votre cousine à contracter avec 
Toos, en secret , on mariage légitime : c'est une résolution que, dans 
mes idées religieuses, je ne puis qu'approuver; mais cooune je dois 
songer à tout, et envisager les choses sous leurs divers aspects, je 
m'étonne un peu que, ne croyant pas à la sainteté de Téglise catho- 
lique, vous ayez songé à provoquer cet engagement, auquel Ga- 
brielle, dites-vous, n'a jamais songé, et auquel vous me chargez de 
la faire consentir. 

ASTOLPHB. 

Vous savez que je suis sincère, monsieur l'abbé Chiavari; je ne 
puis vous cacher la vérité, puisque vous me la demandez. Je sois 
horriblement jaloux. J'ai été injuste, emporté, j'ai fait souffrir Ga- 
brielle, et vous aveï reçu ma confession entière à cet égard. Elle m'a 
quitté pour me punir d'un soupçon outrageant. Elle m'a pardonné 
pourtant, et elle m'aime toujours, puisqu'elle a employé mystérieu- 
sement plusieurs moyens ingénieux pour me conserver l'espoir et la 
conflance. Ce billet que j'ai reçu encore la semaine dernière, et qui 
ne contenait que ce mot : a Espère/» était bien de sa main , l'encre 
était encore fraîche. Gabrielle est donc ici! Oh I oui , j'espère! je la 
retrouverai bientôt, et je lui ferai oublier tous mes torts. Mais 
l'homme est faible, vous le savez, je pourrai avoir de nouveaux torts 
par la suite, et je ne veux pas que Gabrielle puisse me quitter si aisé- 
ment. Ces épreuves sont trop cruelles , et je sens qu'un peu d'auto- 
rité, légitimée par un serment solennel de sa part, me mettrait à 
l'abri de ses réactions d'indépendance et de flerté. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Ainsi, vous voulez être le maître? Si j'avais un conseil à vous 
donner, je vous dissuaderais. Je connais Gabriel : on a voulu que 
j'en fisse un homme; je n'ai que trop bien réussi. Jamais il ne souf- 
frira un maître, et ce que vous n* obtiendrez pas par la persuasion, 
vous ne l'obtiendrez jamais. Il était temps que mon préceptorat finit. 
Croyez-moi , n'essayez pas de le ressusciter, et surtout ne vous en 
chargez pas. Gabriel ferait encore ce qu'il a déjà fait avec vous et avec 
moi; il ne vous Aterait ni son affection ni son estime, mais il parti- 
rait un beau matin , comme un aigle brise la cage à moineaux où on 
l'a enfermé. 

ASTOLPHE. 

Quoique Gabrielle ne soit guère plus dévote que moi , un serment 
serait pour elle un lien invincible. 



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GABRIBL. 
LI PRÉCEPTEUR. 

n ne vous en a donc jàm^s fait aucun ? 

ASTOLPHE. 

EDe m'a joré fidélité à la face du ciel. 

LE PRECEPTEUR. 

S'fl a fait ce serment .il Ta tenu , et il le tiendra toujours. 

ASTOLPHE. 

Mais elle ne m'a pas juré obéissance. 

LE PRÉCEPTEUR. 

S'il ne ra pas youki , il ne le voudra pas, il ne le voudra jamais. 

ASTOLPHE. 

n le faudra bien, pourtant ; je l'y contraindrai. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je ne le crois pas. 

ASTOLPHE. 

Vous oubliez que j'en ai tous les moyens. Son secret est en ma 
puissance. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous n'en abuserez jamais, vous me l'avez dit. 

ASTOLPHE. 

Je la menacerai I 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous ne l'effraierez pas. Il sait bien que vous ne voudrez pas dés- 
honorer le nom que vous portez tous les deux. 

ASTOLPHE. 

C'est un préjugé de croire que la faute des pères rejaillisse sur les 
enfons. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Mais ce préjugé règne sur le monde. 

ASTOLPHE. 

Nous sommes au-dessus de ce préjugé, Gabrielle et moi. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Votre intention serait donc de dévoiler le mystère de son sexe ? 

ASTOLPHE. 

^ A moins que Gabrielle ne s'unisse à moi par des liens étemels. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Ca ce cas, il cédera , car ce qu'il redoute le plus au monde, j'en 



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^nO REVUE MB. iWmL MOIXDBS. 

suis certain , c*est d'être leléeué pèr4a f^rce 4es lois dans le rang des 
esclaves. 

ASTOUnOE. 

C*est Yoos, monsieur ChiaYari , qni M Bfoi AisHeQ tdta toiAii ces 
folies, et je ne conçois pas qne vous ayez dirigé son éducation dias 
ce sens. Vous lui ayez forgé là un étemel thagrin. Un homme d'e^'t 
et un honnête homme comme tous e&t dû % détromper lde bcMose 
heure, et contrarier les intetffORsHhi^vieux prince. 

LE PRÉCEPTEUR. 

C'est un crime dont je me repens, et^nt rien n'effacera pour moi 
le remords; mais les mesures étaient ^ bien prisés v'rt tolère mor- 
dait si bien à l'appât, que j'réUiis arrivé à me faire illusion à moi- 
même, et à croirQAW^^^tte destinée impossible 5e>éaUsesajt,daDS 
les conditions prévues par son aïeul. ' 

ASTOLPHE. 

Et puis, vous preniez peut-être plaisir à faire une expérience phi- 
^PWpMfliiQ^^ kim 1 ><|u'av^^vous découvert? Qu'jma» j^emme jMm- 
vait acquérir par l'éducation autant d'intelligence, de mémoire et de 
courage qu'un honune? Maïs vous u^avez pas réussi à empêcher qu'elle 
eût un cœur plus tff^dci^ et^aramaur ne reu:^piot&t chez elle sur 
les chimères de l'ambition. Le cœur vous a échappé, monsieur l'abbé, 
vous n'avez façonné que la tête. 

Afai cMtdàceqoicdefrait vras tendre cette tèteéjtmaki «Bppee- 
table et sacrée! TenûSE , je vais vous^dûre une ptfoteimpnideQtofJo- 
sensée , contraire à la foi que je professe, aux devoirs religieux qai 
me sent imposésL ^ contractez pas de mariiige avec Gabnelle. 
Qu'elle vive et qu'elle meure travestie, heureuse et libre à vos côtés. 
JHéritier d'une grande fortune, il vous y fera participer autant que 
lui-même. Amante chaste et fidèle, elle sera enchaînée au sein delà 
liberté par votre amour et le sien. 

ASTOLPHE. 

Ah! si vous croyez que j'aie aucun regret à mes droits sur cette 
fortune , vous vous trompez et vous me faites injure. J'eus dans ma 
première jeunesse des besoins dispendieux; je dépensai en deux aDS 
le peu que mon père avait possédé , et que la haine du sien n'avait pa 
lui arracher. J^avais hAte de me débarrasser de oe misérable débris 
d'une grandeur effacée., le me plaisais dans l'idée de devenir un 
aventurier, presque un lazzarone, et d'aller doimir, nu et dépouillé 



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1 se«H des palais i}!^ portaient le nom ilib^i^e de nies attcétres/; 
abrief vint me trouver. Il sauva son honnèulret ïe'ùrféfn eu pa^ttf 
les dettes. Tàcceptai ses doûs sans fausse déficatbssé, eC jugeant 
'aiftis moî-4Bèmeà qu^ p«Hit aoD aneiioble devait mépriser l'ar- 
rarti Mmadàs^qw je'lëiFîttitisfeire èmeadéffB^ effrWes^san^les 
•ftagtTf î'MBfla pMiée^t ma^^Hirriflar.vet^ je eomnençaî à medé- 
BÉfBif tie UéélMMha^fBiaii iquwA y^QS^éaeuiMt^daBfr ee^raeieus- 
BmptgtaOD^oiie Um/m tvêamt^lië raéorai et-M smgdé ptas/qa'à 
lle.....EUe était prête alomà me restitaer pttMiqueHient'toiirraes 
léita. ;^ te vpi^> car nous véeAmes chastes comme frère et 
Bor dnpraiit ploai^ars mois^et elle n'avait pa^ la pensée qftie je pusse 
voir janiais.d'aiitnes droits sur elle que ceui 4e Tamitié. M«s moi , 
aspirais à son amour,, Le mien absorbait toutes mes facultés. Je ne 
omprenais plus rien à ces mots de puissance, de richesse et de gloire 
ni m*a valent fait faire en secret parfois de dures réttèxions; je A'é- 
rouvais même plus de ressentiment; j'étais prêta bénir le vieux Jilles 
our avoir formé cette créafiire sPiânpétieni-e à son sexe, qui remplis- 
m mm ame d'an amottf sans bémervOt qni^était^téte' à^lei^arli^r. 
es que J'eus respèifder devenir son amaiit , je n'en^phis un^ pmsée; 
Icû uii désir ptfvnr d*atttfes qpe pont elle; et qmnd je le fnsdevemi!» 
fM êtrtf ^astma datis Icf se^tlinent d^ontet bonheur, qtie j'étais* 
iSensIBIe à tovrtës lé^ prtvationir de' M mltérè; Petidàiit pknieurs 
Itrea mets, eflè ¥é#it)dttas BMf fomlltesitnaqile nonâ songeassions 
on ou l'autre à recourir à la fortune de l'aïénU Oabrielle passait 
oor ma fename; nous pensiMs^ qiier eela pourrait durer toujours 
ma\jfm\(PlfAm»mm»eMienit, qaênoilaB'aurioias jamais aucun 
M6lo anNielà< de l'aisance* tiras bontiée à laquelle ma mère nous 
Mdattçet^, dans notre imlBsevBete ii%it^roeMoiia pas qve nous 
iMs II «hargie ai eetoiiréi de malveillaèae; Qmoê mûm limes cette 
k^uverte pénible, nous eûmes la pensée de fuir en pays étranger, 
; d*y vivre de notre travailv àfabri^de tente persécution. Mais Ga- 
nJeHeorëignf le misère' penr mois etaoi je la^craîgws pour elle, 
iie eate«Hi>k'pëBSéedeiiiia récondlieraveC'aoBigiand'père et do 
'esseieiér àfsea' dons» EUe le tenta à mon inse ,' et ce lot en vain, 
hx^elle revint itaeiroofer^ et chaque anoéei éepuia-trois ans, vous* 
11^68 vnepasser qael^iefll^semaiDeaau château de Bramante, quel- 
les mois à Florence ou à Pise; mais le reste de rannée s'écoulait 
i fond de la Calabre, dans une retraite sûre et charmante, où notre 
rt eût été digne d'envie, si une jalousie sombre, une inquiétude 
gae et dévoraûte, un mal sans nom que je ne puis m'expliquer à 



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332 REVUB DBS DEUX MOIXDBS. 

moi-même» ne fût ?eiia s*emparer de moi. Vous «avez le reste, et 
vous voyez bien que, si je suis malheureux et coupable , la cupidité 
n'a aucune part à mes soufTrances et à mes égaremens. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je vous plains, noble Astolphe, et donnerais ma vie pour voof 
rendre ce bonheur que vous avez perdu ; mais il me semble que vooi 
n'en prenez pas le chemin en voulant enchaîner le sort de Gabridk 
au vôtre. Songez aux inconvéniens de ce mariage, et combien u 
solidité sera un lien fictif. Vous ne pourrez jamais l'invoquer à la £mx 
de la société sans trahir le sexe de Gabriel , et, dans ce cas-là, Gabriel 
pourra s'y soustraire, car vous êtes proches parens, et , si le pape ne 
veut point vous accorder de dispenses, votre mariage sera annulé. 

ASTOLPHE. 

n est vrai ; mais le prince Jules ne sera plus, et alors quel si grand 
inconvénient trouvez-vous à ce que Gabrielle proclame son sexe? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Elle n'y consentira pas volontiers ! Tous pourrez l'y contraindre, 
et peutrètre, par grandeur d*ame, n'invoquera-t-elle pas l'annulatioD 
de ses engagemens avec vous. Hais vous, jeune homme, vous, qui 
aurez obtenu sa main par une sorte de transaction avec elle, soos 
promesse verbale on tacite de ne point dévoiler son sexe, vous vous 
servirez pour l'y contraindre de cet engagement même que vous loi 
aurez fait contracter? 

ASTOLPHE. 

A Dieu ne plaise, monsieur! et je regrette que vous me croyiez ca- 
pable d'une telle lâcheté. Je puis, dans l'emportement de ma jalousie, 
songer à faire connaître Gabrielle pour I91 forcera m'appartenir; mais 
du moment qu'elle sera ma femme, je ne la dévoilerai jamais malgré 
elle. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Et qu'en savez-vous vous-même, pauvre Astolphe? La jalousie e$i 
un égarement funeste dont vous ne prévoyez pas les conséquences 
Le titre d'époux ne vous donnera pas plus de sécurité auprès de Ga- 
brielle que celui d'amant, et alors, dans un nouvel accès de colèn 
et de méfiance, vous voudrez la forcer publiquement à cette soumis 
sion qu'elle aura acceptée en secret. 

ASTOLPHE. 

Si je croyais pouvoir m'égarer à ce point, je renoncerais sui 



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GABRIEL.. 333 

rbeore à retrouver Gabrielle , et je me bannirais à jamais de sa pré- 
sence. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Songez à le retrouver, pour le soustraire d*abord aux dangers qui 
le menacent, et puis vous songerez à l'aimer d'une affection digne 
de lui et de vous. 

ASTOLPHE. 

Vous avez raison, reconmiençons nos recherches; séparons-nous. 
Tandis que, dans ce jour de fête, je me mêlerai à la foule pour tftcher 
d'y découvrir ma fugitive, vous, de votre côté, suivez dans l'ombre 
les endroits déserts, où quelquefois les gens qui ont Intérêt à se 
cacher oublient un peu leurs précautions, et se promènent en liberté» 
Qn'avez-vous là sous votre manteau? 

LE PRÉGEPTEOR , posant Moica sur le paré. 

Je me suis fait apporter ce petit chien de Florence. Je compte sur 
loi pour retrouver celui que nous cherchons. Gabriel l'a élevé, et cet 
mimai avait un merveilleux instinct pour le découvrir, lorsque, pour 
édiapper à ses leçons, l'espiègle allait lire au fond du parc. Si Hosca 
peut rencontrer sa trace, je suis bien sûr qu'il ne la perdra plus. 
Tenez, il flaire... il va de ce côté... ( Montrant leCoiysée.) Je le suis. Il 
n'est pas nécessaire d'être aveugle pour se faire conduire par un chien . 

(Ils se séparent.) 



scEifE rr. 

Devant on cabaret —Onze heures du soir. — Des tables sont dressées sous une 
tente décorée de gnirlandes de feuiUages, et de lanternes de papier co- 
lorié. On Toit passer des gronpes de masques dans la rue, et on entend de 
temps à autre le son des instramens. 

ASTOLPHE en domino bleu , F AUSTIN A en domino rose. Us sont assU i une 
petite table et prennent des sorbets. Leurs masques sont posés sur la table. 

Un personnage , en domino noir et masqué , est assis à quelque distance à une 
autre Uble , il Ut un papier. 

FAUSTINA, àAstolphe. 

Si ta conversation est toujours aussi enjouée, j'en aurai bientôt 
assez, je f en avertis. 

ASTOLPHE. 

Reste , j'ai à te parler encore. 

FAUSTINA. 

Depuis quand suis-je à tes ordres? Sois aux miens , si tu veux tirer 
de moi un seul mot. 



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SSk REVUE DES DEUX MOIOIBS. 

ASTOLPHÉ. 

Ta ne veux pas me dire ce qu'Antonio est vena faire à Reine! 
C'est que tu ne le sais pas, car tu aimés assez à médire pour ne pas 
te faire prier si tu savais quelque chose. 

FAUSTINA. 

S'il faut en croire Antonio , ce que JQ sais t'intéresse très partica- 
Uèrement. 

ASTOLPHB. 

Mille démons! tu parleras, serpent que tu es! 

j. lu lui prend coBYulsifemeBt le brpo. ) 

FA.USTINA. 

Je te prie de ne pas chiffonner mes manchettes* Elles sent dupoiot 
le plus beau. Ah! tout inconstant qi^il est^, Antoùio est encore 
l'amant le plus magnifique que j'aie eut^ei ce n'est pas- toi q^i me 

ferais un pareil cadeau? (I^edomliioiioir oommenoe â-éoouieff.} 
AflTOfiPHi; Itil pttum an brte autour^ U^âiitltti 

Ma petite FaiKtina , si tu veux parler, j& Veù domnemi une robe 
toute entîèpe; et, comme tu es toujorns jolie connue tm ange, eeb 
te siéra à merveUle; 

FAirSTINA. 

Et avec quoi m'achèteras-tu cette belle robe? Avec l'argent de ton 

cousin ?CABto1phe(Jrappe do poing sur U table.) Sais-tU que C'OSt bien CODh 

mode d'avoir un petit cousin riche à exploiter? 

ASTOLPHB. 

Tais-toi,. rebut 4es bonunest et ¥a«4'eii! Tu me fais hoReur! 

FAtrsxmA. 
Tu m'injuries? Bon! tu ne sauras rien , et j'allais tout te dire. 

ASTOLPHË, 

Voyons , à quel prix mets-tu ta délation? 

(|n tiré une bourse et Ai pose sur b tlble ) 
FAUSTINA. 

Combien y a-t-U dans ta bourse? 

ASTOLPHE. 

Deux cents louis... Mais si ce n'est pas assez... 

( Ua mendiant se {Nr^eni^ ) 
FAUSTINA. 

Puisque tii es si généreux , permets-moi de fmre une bonne action 

à tes dépens ! ( EUe jette U bourse au mendiant ) 



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GABRIEL. 33^ 

AStOLPHE. 

Puisque tu méprises tant cette somme, garde donc ton secret! Je 
ne sois pas asseï richepourle payer. 

FAU^JINA. 

Tu es;donc encore une fois ruiné , mon pauvre Astdlphe? Eh bien ! 
moi, j*ai fait fortune. Tien^ CBiieAire une bonne de» poche.) Je ?eux te 
restituer tes deux cents fouis, f^ài eu ^tert de' lesjeleraBi panrres. 
LflSsse-moi prendre -mr^mcfi cette <»u¥re< 4o ebafilé; eeia ne potCeiPU 
bonheur, et me ramènera peut-être monfnfldèle. 

ASTOLPHE , repontauCJiiAMune lYec horrenr. 

<7^4bB0 poirmeiteMne ipi!ili9stirir?i¥n<w.iA(#QRliaip.^7 

FAUSTINA. 

Beaucoup trop certaine! 

«âSTOUPPE. 

iJBtte^ mnpàisv vrat-ètnf? 

ikliT vrttt te «(îîTak apporter ^^attdPS'Wtbrts,rt><togtfl^ 
peste ^e qud tes peryer. 

( A m signe <rAiiolpha §m0ptiomtmLMtmm at«cdes glaeei et des liqueurs. ) 

J'ai encore de quoi payer l«s révélations, dussé-je vendre mon 
corps aux carabins; parle... ( n se rtmrA^^^qmintt^k^rm^vféiifi^i^^ ) 

Vendre ton corps pour un secret? Eh bien! soitiJ'jdâe.est^aKnMute: 
je ne veux de toi qu'une nuit d'^aoMmr. jCela f étonne? Tiens, Astolphe, 
je ne «ais.{das ;ime courtisai^; je suMijchQ^. et 4^ 9W Mnelfimme 
galante. N*e$t^e pas ainsi ique cela s'app^HçTJhs.tlaîjtQujoyjrsiûmé, 
viens ente^ex^te osumaïKal/jlws mon boudoir. 

Étrange fille ! tu te donnems4oiiCf our rien une fois dans ta vie? 

FAUSTINA. 

Bien mieux, je me donnerai en payant, car je te dirai le secret 
d'Antonio ! Viens-tu? ( BWese lèye. ) 

ASTOLPHE , se lertnt. 

Si je le croyais ! je serais capable de te présenter ♦un bouquet et de 
chanter une romance sous tes fenêtres. 

FAUSTnVA. 

Je ne te demande pas d'être galant. Fais seulement comme si tu 
m'aimais. Être aimée, c'est un rêve que j'ai fait quelquefois, hélas! 



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336 REVUE DES DEUX MORDES. 

ASrOLPHB. 

Malheureuse créature , j'aurais pu t'aimer, mot ! car j'étais un en- 
Tant, et je ne sa?ais pas ce que c'est qu'une femme comme toi... Tu 
mens quand tu exprimes un pareil regret. 

FAUSnifA; 

Oh I Astolphe I je ne mens pas. Que toute marie me soit reprodiée 
^au jour du jugement , excepté cet instant où nous soounes » et cette 
parole que je te dis : je t'aime! 

ASTOLPHE. 

Toit... Et moi, comme un sot, je t'écoute partagé entre l'atten- 
drissement et le dégoût I 

FAUSTUfA. 

Astolphe, tu ne sais pas ce que c'est que la passion d'une courti- 
sane, n est donné à peu d'hommes de le savoir, et pour le savoir il 
Jbut être pauvre. Je viens de jeter tes derniers écus dans la rue. Ta 
ne peux te méfier de moi , je pourrais gagner cette nuit dnq cents se- 

quinS. Tiens, en voici la preuve. (SUe Ure un bniet de m poche el le Ud préMUe.) 
ASTOLPHE, le liaut 

Cette offre splendide est d'un cardinal tout au moins? 

FAUSTINA. 

Elle est de monsignor Gafrani. 

ASTOLPHE. 

Et tu l'as refusée? 

FAUSTINA. 

Oui, je t'ai vu passer dans la rue, et je f ai fait dire de monter 
chez moi. Ah! tu étais bien ému quand tu as su qu'une femme te 
demandait. Tu croyais retrouver la dame de tes pensées; mais te 
voici du moins sur sa trace, puisque je sais où elle est. 

ASTOLPHE. 

Tu le sais ? que sais-tu? 

FAUSTINA. 

N'arrive-t-elle pas de Calabre? 

ASTOLPHE. 

furies I... qui te l'a dit? 

FAUSTINA. 

Antonio. Quand il est ivre, U aime à se vanter & moi de ses bomies 
fortunes. 

ASTOLPHE. 

Mais son nomi A-t-il osé prononcer son nom? 



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GABRIEL. 337 

FAUSTINA. 

Je ne sais pas son nom , tu vois que je suis sincère; mais si ta venx. 
Je feindrai d'admirer ses succès ^ et je lui offrirai généreusement 
jnon boudoir pour son premier rendez-vous. Je sais qu'il est forcé de 
]Mrendre beaucoup de précautions, car la dame est haut placée dans 
le monde. Il sera donc charmé de pouvoir ramener dans un lieu sûr 
ei agréable. 

ASTOLPHE. 

Et il ne se méfiera pas de ton offre? 

FAUSTINA* 

n est trop grossier pour ne pas croire qu'avec un peu d'argent tout 
s'arrange... 

ASTOLPHE, se cacbant le risase dans lei mtiof, et te laistaiit tomber lur son fiége. 

Mon Dieu! mon Dieu ! mon Dieu! 

FAVSTINA. 

Eh bien I es-tu décidé , Astolpbe ? 

ASTOLPHE. 

Et toi, es-tu décidée à me cacher dans ton alcôve quand ils y 
tiendront et à supporter toutes les suites de ma fureur? 

FAUSTINA. ^ 

Tu veux tuer ta maltresse? J'y consens , pourvu que tu n'épargnes 
pas ton rival. 

ASTOLPHE. 

liais il est riche , Faustina , et moi je n'ai rien. 

FAUSTINA. 

Mais je le hais, et je t'aime! 

ASTOLPHE , tree égaremenL 

Est-ce donc un rêve I La femme pure que j*adorais le front dans la 
poussière se précipite dans l'infamie, et la courtisane que je foulais 
aux pieds se relève purifiée par l'amour! Eh bien! Faustina! jeté 
baignerai dans un sang qui lavera tes souillures !... Le pacte est fait. 

FAUSTINA. 

Viens donc le signer. Rien n'est fait, si tu ne passes cette nuit 
<lan8 mes bras! Eh bien ! que fais4u? 

ASTOLPHB, iTatent précipitamment pluffeun Terrai de liqueur. 

Ta le vois , je m'enivre afin de me persuader que je t*aime. 

FAUSTdA. 

Toujours l'injure à la bouche I N'importe , je supporterai tout de ta 
part. AUons! 

( KBe loi Ole K» Terre et rentralue, AstolplM la mit d*aii air égaré et s*arrétaitt éperdu i 
TOME XIX. 11 



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988 REVUE DBS DEUX MONDES. 

: cbaqi^pu. I>èi qu*iU se foot éloignés, le domiDO noir, qui pea i peu i^ettripproehè 
d*eux et les a observés derrière . In rMnwcvie 1s tçndine, sort de l*endroU où Q 
.étaU4^4< »tje dém^VM.) 

ajgUUBIfien domlo9Mir, léjaafquei Is iMdn;,A8TQ{.rai&elFAU9T|]!Usi«WiU 
le fonê de la me. 

GAMtlEt. 

'le^eottiràfiie^ncttre'eA tmfers^ tim<li^ Je Tempftoheili 
44BieeonËf(Nîr >ee weisBéKe!...ptte.fêiiuBi^sitt's'iriête.) If ais me noHtrer 
à cette prostituée , lui disputer^mon amant I... ma fierté s'y >r(tee... 

Astolphe! ta jalousie est ton excuse; mais il y avait daos 

notre amour quelque cliose de sacré que cet instant vient de dé- 
truire à jamais I... 

ASrOLPaS I «vreimt sv j» pas. 

Attends-moi , Fausta ; j'ai oublié mon épée là-bas. 

iGabriel, iMee u%|M4>ier pHér daot la po^gné» de l^épée d*^Aslolp|^» n^ 
s'enfuit, tandis qu*Asto1phe renireseiM la I^Qlef) 

ASTOLPHB, reprenant son épée sur latrie. 

Encore un billet pour me tHre û* espérer encore , peut-être I 

( Il arrache le papier, le Jette i terre e» veut Je fouler «Mns «on pied. FMfl(Uiia,'qiri Pi 
sulYi, s*emppr«^d%pifier et le déplie.) 

WémTfM. 

Un billet éwxl «HSur oe.0B«od pap^i et «vec oette jgsMse tèeii- 
ture? Impossible I Quoi? la^^snabire du pape! Que diantre sa 
SAinteté a-tneUe,à démâter «avec toi? 

ASTOLPHE. 

Que dis-tu? Rends-moi ce papier! 

TACSTINA. 

Ohl la chose me parait trop plaisante! Je veux voir ce que c'est et 
t'en faire la lecture. (EUe hl) 

«Nous, par la grâce de Dieu et rétention du sacré collège, chef 
spirituel de l'église calhoflique , apostolique et romaine... successeur 
de saint Pierre et vicaire de Jésus-<]hrist sur la terre , seigneur tem- 
porel des états romains, etc. , etc. , etc permettons à Jdcs- 

AchfHe-Gabriel de Bramante, petit-fils, héritier présomptif et suc- 
cesseur légitime du très illustre et très excellent prince Jules de 
^Bramante , comte de, etc. , seigneur de, -etc. , etc., etc... *de. con- 
tracter, dans le loisir de sa -conscienee 'OU devant tel prttre «t 
confesseur qu'il jugera convenable , le vœu lie pauvreté , d'humilité 
et de chasteté; l'autorisant, par la présente, àentrerdansun^jeevent 
ou à vivre librement dans le 4fiioiide, selon qu'il se sentira appelé à 
travailler à son salut d'me «antère ou de l'autire^ et rantofisaot 
également, par la présente, à faire passer, aussitôt après Ja mort de 



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ion ilhistre aïen), Jules de Bnemmiita, la iH)ssessioii immédiate, 
égale et. incontestable de tous ses bieni et die lovai $e$ litieâ, à son 
léritier légitime Octave-Asto^fte de Bramante, fils d'Octave de 
Iranrmnteyel coosii^genilata de Gwtirielde'BMiiMBfei à qui nOtts 
rrôns accordé cette licence efcetle'promesse, afin ddtai domier le 
epM^eiptît ètlâ^Mbertéde consoience nècmsÀire^pôm eratratter, 
n secret ou publiquement, un voeu d*0tt il nous a déclaré MIrerdiK 
^ndre le saloide s<iaaiBe. 

(E En foi de qaoi lui avons délivt^cette adtérisatioa^fefâlxiè de 
lotre signature et de notre sceau pontifical. . . » 

Goiiiinent(finie'1 mats il)a ua style channaat, lesaliH^Cvel^^Tu 
rrA» / AetDlphefriw n^ manque I... Bh bien! cetoorte véjdiait pas? 
POTOilè riche, te voilà prince de Bramante!... Je n^en suis pas trop 
»rprise4 am; ee^ fms¥n mfaiit était dévot et craintif oomBit une * 
femme... n a , ma foi , bien fait; maintenant tu peux tuer Antonio et 
in*enlever dans le repos de ton esprit et le loisir de ta conscience/ 

ASTOLPHË, lui àrfadbint'Te papier. 

Si ta comptais là-dessus, tu avais grand tort. 

( n-déè&irale pspièf, êdtkithrtïéfltémàt'cmti i laiiougie. ) 
vXvRwMF) wnUulvo fWfff 

Voilà du don Qoicfaotte! Ta seras donc toujpurs le même? 

ASTOLPHE , se ptiiMt à loi-mftme. ' 

Réparer de pareils torts, effacer un tel outrage , fermer une telle 
blessure avec de Tor etdes titres... Ahl il fau^éti^e tombé, bleu ^bas 
pour qu'on ose vous consoler de la sorte! 

Qu'estrce quetadis?ConuneBt! ton cousin aussi t'avait... (KUeriii 
iiflgestesigiiuicturiurierrontd*Aitoiphe.), Je vois que ta Calabraise n'en est 
pas avec A^oi^à^n^^él^iit. 

ASTOLPM^ «lipfff^e miiiiOfk i fFMHllÉI^ 

Ai-je besoin de cette concession insultante? Oh! maintenant, rien 
ne m'arrêtera plus, et je saurai bien faire valoir mes droits... Je 
dévoilerai l'imposture, je ferai tomber le chStiment de la honte sur 
la tête des coupables... Antonio sera apfpelé en témoignage... 

FAUSTINA. 

Hais que dis-tu? je n'y comprends rien! Tu as l'air d'un fou! 
Écoute-moi donc , et reprends tes esprits ! 

ASf^OLPHK. 

Que me veui-tu, toi? Laisse^moi tranquille, je ne suis ni riche, 
li prince; ton caprice est déjà passé, je pense? 

22. 



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340 RBVUB DBS DEUX MOHDBS. 

FAUSTINA. 

Aa contraire, je t'attends 1 

ASTOLPHB. 

En vérité 1 it paraît que les femmes pratiquent un grand désinté- 
ressement cette année : dames et prostituées préfèrent leur amante 
lenr fortune , et, si cela continue, on pourra les mettre toutes sur la 
même ligne. 

FAUSTINA, remarquint Gabriel en doniiiOf qui repiratt 

Voilà un monsieur bien curieux! 

ASTOLPHB. 

C*est peut-être celui qui a apporté cette pancarte?... (Uenime 
FtaïUDa.) n pourra voir que je ne suis point , ce soir, aux affaires sé- 
rieuses. Viens, ma chère Fausta. Auprès de toi, je suis le plus heu- 
reux des hommes. (Gabriel dlsparalu Aitolpbe et Fanalina se fiapoieiil à lortr.) 



SCENE T. ' 

ANTONIO, FAUSTINA, ASTOLPHE. 

(Anumlo, pflle et se tenant i peine, ae présente deranl eux au moment où Ui vont 

sortir.) 
FAUSTINA , jetant un cri et reculant ettnjie. 

Est-ce un spectre?... 

ASTOLPHE. 

Ah! le ciel me l'envoie! Malheur à lui !... 

ANTONIO, d'une yoIx éteinte. 

Que dites-vous? Reconnaissez-moi. Donnez-moi du secours, je 

suis prêt à défaillir encore. (II se jette sur un tane.) 

FAUSTINA. 

n laisse après lui une trace de sang. Quelle horreur! que signifie 
cela? Vous venez d'être assassiné, Antonio? 

ANTONIO. 

Non! blessé en duel... mais grièvement... 

FAUSTINA. 

Astolphe! appelez du secours... 

ANTONIO. 

Non , de grâce!... ne le faites pas... Je ne veux pas qu\)n sadie... 
Donnez-moi un peu d'eau!... 

(Astolphe lui présente de Tean dans un Terre. Faustina lui fait respirer un flacon.) 
ANTONIO. 

Vous me ranimez... 



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OABKIBL. Ski 

ASTOLPHB. 

Nous allons vous reconduire chez vous. Sans doute vous y trouverez 
qodqu'un qui vous soignera mieux que nous. 

AMTomo. 
le vous remercie. Taccepterai votre bras. Laisseit-moi reprendre 
on peu de force... Si ce sang pouvait s'arrêter. . . 

FAUSmiA , lui donnant ion moucboiry qu'il met mr n pottriae. 

Pauvre Antonio! tes lèvres sont toutes bleues... Viens chez moi 

AirroNio. 

Tu es une bonne fille, d'autant plus que j'ai eu des torts envers 
toi. Mais je n'en aurai plus... Va, j'ai été bien ridicule... Astolphe « 
puisque je vous rencontre, quand je vous croyais bien loin d'ici, je 
veux vous dire ce qui en est... car aussi bien... votre cousin vous le 
dira , et j'aime autant m'accuser moi-même. . . 

ASTOLPHE. 

Mon cousin? ou ma cousine? 

ANTONIO. 

Ah! vous savez donc ma folie? Il vous l'a déjà racontée... Elle me 
coûte cher! J'étais persuadé que c'était une femme... 

FAVSTINA. 

Que dit-il? 

ANTONIO. 

n m'a donné des éclairdssemens fort rudes : un affreux coup d'épée 
dans les cAtes... J'ai cru d'abord que ce serait peu de chose, j'ai 
voula m'en revenir seul chez moi ; mais, en traversant le Colysée, j'ai 
été pris d'un étourdissement et je suis resté évanoui pendant.... je 
ne sais combien!... Quelle heure est-il? 

FAUSTINA. 

Près de minuit. 

ANTONIO. 

Huit heures venaient de sonner quand je rencontrai Gabriel Bra- 
nuiDle derrière le Colysée... 

ASTOLPHE, sortant comme d'an refe. 

Gabriel! mon cousin? Vous vous êtes battu avec lui? Vous l'avez 
toé peut-être? 

ANTONIO. 

Je ne l'ai pas touché une seule fois , et il m'a poussé une botte dont 
je me souviendrai long-temps... (ii boit de reau.) Il me semble que mon 
«ang s arrête un peu... Ah! quel compère que ce garçon-là!... Apre- 



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;3iâi HETUE DCrmCft MONDES. 

sent, je crois que je pourrai gagtiéMtiôà'logis... Vous me soutiendr 

AI^0LPH9é i Ptit 

^ £st-ç(^ upp^ feÎQte? Aivait-il cette Iftobet^?... (Umu) Vous êtes doi 
bieti blessé? (u nginieit ^oiMnr^Am0o.A^péfv)C$ét IfrVéfîlé^ un&hq 
blessure.OGabrieU...(lliiftk)JB«oAiffF«^Toa»ohei€^^ 
dès que je vous aivai osadait flhwtVttak.v 

Non 1 chez moi , c*est plus près &lti: • 

(lit fortrat'en tentfennl Anitbio éetAsfiieeôlé.) 

une petite bMttfbfel très sombre. 
GABRIEL, MARC. 

(Gabriel en costame noir tfec ton domino irejelè'sur ses épaules. Il est assis dans um 
atlltude rèTeose et plongé dans ses pensées^ ffiM'âir1bÉ#Mà'diAMii«tO 



songez pas à TOUS repuBérl 

GABRIEL. 

Ta dormir, mon ami, je n'ai plus besoin de rien. 

MdMKk 

HôiM 1 voustombeiei nMladie«! CroyeMnai, il widiaK nkai: ¥C 
réconcilier avec leseigiiei» AsMphe, pmsque vous ne puuvei | 
l'oublier... 

GABRIEL. 

Laisse-moi, mon bon Marc; je t'assure que je suis tranqjoille. 

IIAIIC. 

Mais si je m'en vais, vous ne songerez pas à vousi eeueher, et 
vous retrouverai là demain matin, assis à la même place, et vol 
lamp« brûlant encore. Quelque jour, le feu prendra à vos cheveuj 
et , si cela n'arrive pas , le cKagrin vous tuera un peu plus ttund^ Si vc 
pouviez voir comme vous êtes changé 1 

eA:BHIBLw 

Tant mieux, ma fraîcheur trahissait mon sexe. A prdseMqAe 
suis garçon pour toujours, il est bon que mes joues se creusent 
Qu^as<-tu à regarder cette porte?... 

MARC. 

Vâiifr n'aVez rien entefndu? Quelque diose a gratté à la porte. 



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C*est ton épée. Ta as la nameië^fthtjinné jiuqae dans la chambre. 

HAW* 

Je ne serai pas en repos tant qne voiis n^anrez pas fhit M paix avec 
votre grand-père... Tenez! encore! 

fÔH entend grtaer 1 U |Mone; ifwuti p^lit |(IAilitÉiiie&t) 
GABanSLridtaBtivrt lipàtte^ 

Cest quelque animal... Ceci n'est pas m JMtrit iMmâio. 

( n Teut ouvrir U porle^ 
KAmC,îte«lfttt. 

An nom do ciel! laissez-moi e«flrir4e premier, et tirez votre épée... 
i^aOÊÊULmwAl^vm» wmlg9éi^9mm4éMmi^tm^mm99ki^tiMêÊm entre 

GABRIKL. 

Bean snjet d'alarme! Un dûeii gros comme le poing! Eh quoi! 
c'est mon pauvre li06€i1CMttiiienta-4nilpft>Biei9mirArw si 

loin! Pauvre créature ainillt6J^('Utr«4lloMa0BrieBfleQOiixetlecare8M.) 



Ceci nk'aflanini^ 160* effet. • . Hosca if a pu teÉir tost^aenl , il hut «que 
quehju'unraitamené... Le prince Jules eétidl-^On frappe eu'hasl.. 

Quoi que ce sôit,lfarc;je te défends '(Teiposer ta Tte en faisant 
résistanee. T(A»-tu ; jene^tiens plus 'dtt ttmt i^hrtiii^^ 
arrive, je ne me défendrai pas. l'ai bien assez hittè^ «et, pour arriver 
où j'en suiSi ce n'était pas.la peine. ( n regirde à u erouée.) Un homme 
seul?... Va lui parler au travers du guichet. Sache ce qu'il veut; 
mais, si c'est Astolphe, je te défends d'ouvrir. (Mtreiort.) Qui donc t'a 
conduit vers moi, mon pauvre Mosea! Vu ennemi m'aurait-il fait ce 
cadeau généreuiL du sedélre qcR^mesiyft resté 'fidèle mëigrè 4'ab- 
sence? ^ 

MARCtirefenant. 

C'est monsieur l'abbé Ghiavari, qui demande à nois parler. Mais 
ne vous fiez point à lui , .■«nëgiifiMr, il peut être envoyé par votre 
gsaBdHpère. 

«MRKLfMilaiil. 

Plutôt être cent fois victime de la perfidie que de faire injure à 
l'amitié. Je vais à sa rencontre. 

JIAftC. 

Voyons si personne ne vient derrière lui dans la rue. (u anne ms 

pistolets et le penche à U croisée ) NOU , personne. 



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34& RBYUB DES DEUX MONDES. 

scÈm: vn. 

LE PRÉCEPTEUR, GARRIEL, MARC. 

LE PRÉCEPTEUR. 

mon cher enfant! mon noble Gabriel! Je vous remercie de ne 
pas vous être méfié de moi. Hélas ! que de chagrins et de fatigues se 
peignent sur votre visage I 

HARC. 

N'est-ce pas , monsieur l'abbé ? C'est ce que je disais tout à rhenre. 

GABRIEL. 

Ce brave serviteur! Son dévouement est toujours le même. Va te 
jeter sur ton lit, mon ami, je t'appellerai pour reconduire l'abbé 
quand il sortira. 

MARC. 

J'irai pour vous obéir, mais je ne dormirai pas. ( u lort.) 

LE PRÉCEPTEUR. 

Oh! ce pauvre petit Mosca! que de chemin il m'a fait faire! De- 
puis le Colysée où il a découvert vos traces, jusqu'ici, il m'a pro- 
mené durant toute la soirée. D'abord il m'a mené au Vatican... pais 
à un cabaret, vers la place Navone; là j'avais renoncé à vous trouver, 
et lui-même s'était couché, harassé de fatigue, lorsque tout à coup 
il est reparti en faisant entendre ce petit cri que vous connaissez, et 
il s'est tellement obstiné à votre porte, qu'à tout hasard je l'ai fait 
passer par le guichet. 

GARRIEL. 

Je l'aime cent fois mieux depuis qu'il m'a fait retrouver un ami. 
Mais qui vous amène à Rome , mon cher abbé? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Le désir de vous porter secours et la crainte qu'il ne vous arrive 
malheur. 

GABRIEL. ^ 

Mon grand-père est fort irrité contre moi? 

LE PRÉCEPTEUR. 

Vous pouvez le penser! Mais vous êtes bien caché, et maintenant 
vous êtes entouré de protecteurs dévoués. Astolphe est ici. 

GABRIEL. 

Je le sais bien. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je me suis lié avec lui ; je voulais savoir si cet homme vous était 
véritablement attaché... Il vous aime, j'en suis certain. 



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GABKIBL. 3i5 

GABRIEL. 

Je sais tout cela, mais ne me parlez pas de loi. 

LB PBÉCBPTBUB. 

Je yeux tous en parler au contraire, car Q mérite son pardon à 
force de rqientir. 



Oui , je sais qu'il se repent beancoup ! 

LB PRÉCBPTBUR. 

L'excès de l'amonr a pu seul Tentralner dans les fautes dont votre 
abandon l'a trop sévèrement puni. 

GABRIEL. 

Écoutez , mon ami , je sais mieux que vous les moindres démarches, 
les moindres discours, les moindres pensées d'Astolphe. Depuis trois 
mois, j'erre autour de lui comme son ombre, je surveiUe toutes ses 
actions, et j'ai même entendu mot pour mot de longs entretiens que 
TODsavez eus avec lui... 

LB PRÉCEPTEUR. 

Quoi I vous me saviez ici, et vous n'osiez pas vous confier à moi? 

GABRIEL. 

Pardonnez^moi , le malheur rend farouche... 

LE PRÉCEPTEUR. 

Et vous étiez ce soir au Colysée en même temps que nous? 

GABRIEL. 

Non, mais je vous écoutai la semaine dernière aux Thermes de 

Oioclétien. Ce soir, j'ai bien été au Colysée, mais je n'y ai rencontré 

Qu'Antonio Yezzonila. Je me suis pris de querelle avec lui , parce 

Vi'il avait à peu près deviné mon sexe. Je ne sais s'il ne mourra pas 

du coup que je lui ai porté. En toute autre circonstance, il m'eût Até 

^ vie; mais j'avais quelque chose à accomplir, la destinée me pro- 

^eait. Je jouais mon dernier coup. J'ai gagné la partie contre le 

^Malencontreux obstacle qui venait se jeter dans mon chemin. C'est 

^e victime de plus sur laquelle Astolphe assoiera l'édifice de sa 

fortune. 

LE PRÉCEPTEUR. 

Je ne vous comprends pas, mon enfant I 

GABRIEL. 

Astolphe vous expliquera tout ceci demain matin. Demain , je 
^tUitterai Rome. 



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3lM' RBTUB DBS^mtfrilbNDBS. 

LE PftÉCEt'irfitIR. 

Aveciui , sans doaté'f 



LB raÉcfiPTBtrR. 
Ne sdvez-vous point pardonnëi^TOTe^ Tôus-mème que vous allez 
punir le plus criftHeiûent. • * 

le^tosals/^j/l^lQf pflffdoiHie^dens tdon coMir ee ^w je^Tsis sraT- 
frir. Un jour viendra où Je pourrai li»tefidretMemate*frt1imiMei 
aujourd'hui , je né saurais le volt. 

L» FRéCEPTEUR.' 

Lais0eaHnoH*liiMBefà vos pieds: qMqiBel'heivesoiirforiavanoéef 
J9 sais ^jtte je le troiivef ai débout; il a pri» un déguisement pou? vous 
ébercher; 

GABRIEL. 

A rheure qu'il est, il ne mé cherche pas. Je suis mieux informé 
q^e vous, mon'cher abbé, éf , lorsque voua entendez ses paroles, moi 
j'entends ses pensées. Écoutez bien ce ^ue je vais vous dire. As- 
tolphe ne m'aime plus. La préidièfre^fois qu'il m'outragea par un 
soupçon injuste, je compffs qlt'il bfa^MhMR i^Mtre'PbiMMr, parée 
son cœur était las d'aimer., leiottai* longtemps contre cette horrible 
certitude. A posent V je nrpirii phism^y souatffidfei Avec le douCé, 
l'ingratitude est entrée dans le cœur d'Astolpbe, et, à mesure qu'A 
tuait notre^amour par ses méflances, d'autres passions sont venues 
chez lui peu à peu, et presque à son insu, prendre la place de celle 
qui s'éteignait. Aujourd'hui son amour n'est plusqu'un orgueil sau- 
vage, une soif de vengeance et de domination ; son désintéressement 
n^est plus qu'une ambition mal satisfaitOi qiai méprise l'argent parce* 
qu'elle aspire à quelque chose de mieux... Ne le défendez pasi Je 
sais qu'il se fait encore llfusion à lui-même, et qu'il n'a pas encore 
envisagé froidement le crime qu'il veut commettre; mais je sais aussi 
que son inaction et son obscurité lui pèsent. Il est homme ! une vie 
toute d'amour et de recueillement ne pouvait lui suffire. Cent fois 
dans notre solitude il a rêvé, malgré lui, à ce qu'eût été son rôle 
dans le monde si notre grand-père ne m'eût substitué à lui ; et au- 
jourd'hui, quand il songe à m'épouser, quand il songe à proclamer 
mon sexe, il ne songe pas tant às'^sstlrét' ma fidélité qu'à reconquérir 
une place bHlIante dains la société, uii grand tî^lre, dès droits poli- 
tiques, la puissance en un mot, dont les hommes sotitpltis'jaloajt 



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ipie 4e Yïïfgf^t. lésais, cpi'fijwçor#Jù(irjiije«flp 
JSfK)i2S$^t h teatotipn et friéimsa^t à ri^.4f»jMvm^tmi 
cbeté; m9is 4em9iQ , vm» cesoltf^^tK ila ^éjà fnmchi ce pa9» 
et lepj^s gro^îer a|^t4>nert,à 8« jakKMie 4ai «(ef^a di^p^Atëp^ 
pojir Cwiler nm i¥e4s,80Qi^y»Wf5 et,pp]Wïôçputer 9PD awbition.^fr- 

.ma likierté 4'm jp^g, j'ai trouvé un expé^j^fift^ ,|'#ii «Àtéjj^^ 
jpfipe; j'Ai feint une graude e];«M«tJfW4e,pi^té.ç|[iréMienne; j^ 

.WW.»f|WfW«ser,w9Atl#JtïW^^ 

l»it.fl|i$ ie» pp^ie^sipa àiPi^ .place h,\i^^^\^4Aijpmi,igsi^ 

pape m'a écouté avec bienveillance; il a bien youlu^tenir lapuipte^cles 

préventions de mon grand;|)j^^iCpptire:4§foIp^t:Çit de, ta nécessité de 

JOhm^^ pe3,wéy^tipps, il nj'a4;>r.(pa^)e^ri?t^içtjppi'^ 

garantie pour raveqir. Ge.p^piejr, ^igné.ce mv I^^Blp, «est d^ji^t^ 

les mains d'Astolphe. < , 

XB mwwr^w- 

ImmfiBm XmH^i ^oHm^i vom^rfis^ lU^est pq9iiblejqiia>i|08ipié- 
Yisions.ioiiOt justea, et qu'on jqor^i^ttiie ttSifY(M(à4m(z «aison'4e 
TOUS armer d'un grand cojw«ge^t 4'tti^ r^igoeur inflexible» Mais en 
itliwda^t j?iadiçiyeïr^ow3.i^ tapterrto^^ le$,m(]^#i»s de.r?)^y^i;^ette 
ame abattue, et de reçppqpériif ^c^bppbppu si clièrftmwi^ dk^ JHP- 
qu'à présent? L'amoiur, mon enfapt, est une chose plus grave à mes 
jeux (aux yeux d'un pauvre prêtre qui ne l'a pa$ copnu ! ) qulh ceux 
de tous les hommes que j'ai rencontrés dans ipa vie. Je vous dirais 
presque, à vous autres qui êtes aimés , ce que le Seigneur disait à ses 
disciples : a Vous, avez charge d'ames. o l^on, vous n'avez pas possédé 
Time d'un autre sans contracter envers eHe des devoirs sacrés, et 
vous aurez un jour à rendre compte à Dieu des mérites ou des fautes 
de cette ame troublée, dont vous étiez vous-même devenu le juge, 
l'arbitre et la divinité ! Usez donc de toute votre influence pour la tirer 
de Tabime où elle s'égare; remplissez cette tAche conune mi devoir, 
et pe L'abandonnez que lorsque vpus.au^e;? «épuisé tous les moyens de 
la relever. 

GABRIEL* 

Vous avez raison , l'abbé,, vous ^mtIm comme un chrétien, mais 
non comme un honune! Vous if(parez>qpe là où l'on a régné par l'a- 
mppr, gn,ue peut pjus^régner p^rlaraiîpp puJ^joiprple^Cpttepuis- 
SM¥îe jp'pp ev.îiU îdprs, c'jéMit yamourquej'ppjes^eqt^ijttspi-ro^e. 



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3(8 RBVUB DES DEUX MONDES. 

c'est-èrdire la foi , et l'enthousiasme qui la donnait et qui ta rendait 
infaillible. Cet amour, transformé en charité chrétienne ou en élo- 
quence philosophique, perd toute sa puissance, et I*on ne termine 
pas froidement l'œuvre qu'on a commencée dans la fièvre. Je sens que 
je n'ai plus en moi les moyens de persuader Astolphe, car je sens 
que le but de ma vie n'est plus de le persuader. Son ame est tombée 
au-dessous de la mienne; si je la relevais, ce serait mon ouvrage; je 
l'aimerais peut-être comme vous m'aimez , mais je ne serais plus 
prosternée devant l'être accompli , devant l'idéal que DieH avait créé 
pour moi. Sachez , mon ami , que l'amour n'est pas autre chose que 
l'idée de la supériorité de l'être qu'on possède, et, cette idée détruite, 
il n'y a plus que l'amitié. 

LE PRÉCBPTEIJR. 

L'amitié impose encore des devoirs austères; elle est capable d'hé- 
roïsme, et vous ne pouvez abjurer dans le même jour l'amour et 
l'amitié I 

GABRIEL. 

Je respecte votre avis. Cependant vous m'accorderez le reste de la 
nuit pour réfléchir à ce que vous me demandez. Donnez-moi votre 
parole de ne point informer Astolphe du lieu de ma retraite. 

LE PRÉCEPTEUR. 

J'y consens, si vous me donnez la v<^tre de ne point quitter Rome 
sans m'avoir revu. Je reviendrai demain matin. 

GABRIEL. 

Oui, mon ami, je vous le promets. L'heure est avancée, les rues 
sont mal fréquentées, permettez que Marc vous accompagne. 

LE PRÉCEPTECR. 

Non, mon enfant, cette nuit de carnaval tient la moitié de la po- 
pulation éveillée; il n'y a pas de danger. Marc a probablement fini 
par s'endormir. N'éveillez pas ce bon vieillard. A demain! que Dieu 
vous conseille!... 

GABRIEL. 

Que Dieu vous accompagne I A demain ! 

( Le précepteur sort. Gabriel Ttccompagne jusqu'à It porte et rerient. ) 

SCÈIVE TIII. 

GABRIEL, leui. 
Réfléchir à quoi? A l'étendue de mon malheur, à l'impossibilité 
du remède? A cette hefve, Astolphe oublie tout dans une honteuse 



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GABEIBL. 3b9 

itresse! et moi « pourrais-j^ jamais oubUer qae son sein « le sanc- 
tuaire où je reposais ma tète , a été profané par d'impures étreintes? 
Eh qaoi I désormais cliacan de ses soupçons pourra ramener ce besoin 
dedéHres abjects et Tautoriser à souiller ses lèyres aux lèvres des pros- 
titoéesl Et moi, il veut me souiller aussi! il veut me traiter conune 
dles! il veut m'appeler devant un tribunal, devant une assemblée 
d*hoinmes; et là, devant les juges, devant la foule, faire déchirer 
mon pourpoint par des sbires, et , pour preuve de ses droits à la for- 
tune et à la puissance, dévoiler à tous les regards ce sein de femme 
qae lui seul a vu palpiter! Oh! Astolphe, tu n*y songes pas sans 
doQte; mais quand l'heure viendra , emporté sur une pente fatale, tu 
ne voudras pas t'arrèter pour si peu de chose ! Eh bien ! moi , je dis : 
Jamais! Je me refuse à ce dernier outrage, et plutôt que d'en subir 
TafEront, je déchirerai cette poitrine, je mutilerai ce sein jusqu'à le 
rendre un objet d'horreur à ceux qui le verront, et nul ne sourira à 
Taspect de ma nudité... mon Dieu! protégez-moi! préservez-moi! 
fédiappe avec peine à la tentation du suicide I... 

( Elle se Jette i genoux et prie. ) 



SCEWE IX. 

Sur le pont Saint-Ange. — Qnatre heures du matin. 
GABRIEL sotTi de M08CA , GIGLIO. 

GABRIEL , marchant arec agitaUon et 8*arrètant an miUeu du pont. 

Le suicide!... Cette pensée ne me sort pas de l'esprit. Pourtant je 
loe sens mieux ici!... J'étouffais dans cette petite chambre, et je 
craignais à chaque instant que mes sanglots ne vinssent à réveiller 
BiOD pauvre Marc, fidèle serviteur dont mes malheurs avancent 
hdéôépitnde, et que ma tristesse a vieilli plus que les années! 

(MoNafiritentmMlre un hurlement prolongé.) Tais-toiS, MoSCa! je Sais qUO tU 

m'aimes aussi. Un vieux valet et un vieux chien , voilà tout ce qui me 
reste!... (nbit<|ueUiaeapa8.) Cette nuU est belle! et cet air pur me fait 
da bien!... splendeur des étoiles! 6 murmure harmonieux du 

Tibre!... (Ifoaca poone un aecond hurlement.} Qu'aS-tU dOUC , frêle créature? 

Bans mon enfance, on me disait que, lorsque le même chien hurle 
trois fois de la même manière, c'est signe de mort dans la famille... 
le ne pensais pas alors qu'un jour viendrait où ce présage ne me cau- 
serait aucun effroi pour moi-même... 

( n fut eooora quelques pas el 8*appiile sur le pirapet) 



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'Mù REVUE DE! iMiK MONDES. 

X KofM hmrle^iipfar.la iroisième fçU aimdiiQC|;pn|,cqi9tre Gabriel} 

Déciâéaient c'est le manvab présage. Qu*U s^'accoinpU^, ôotoD 
fiôeiil Je soferque^paurinoi, il>o'€st plus de inalhmr possible! 
ÛlQïàO > •e^mppnHtoit «tooie. 

Le dmUa 4e chiaftl HeQi««s€ni€aik>ilii6'paMttfi0;yM^ 
:tioD..« Par le diablel (fast^i faoîte^rWie lea^'ni ptsie oonngel..... Si 
96 4ï*«v^k pai lepime ^ ^qûids , j'^en joeaterais ÛJ 

Gepenâant avec la liberté... (et ma démarebe «ofràs do pifie 
ddt me mettre à faM de tout), la solitude pourraIftAire belle eih 
core. Que de poésie dans la contemplailion de ces asIrea^oDtinoQ 
désir prend possession librement , sans qu'aucune vile passion Ten- 
chatne aux choses de la terre! liberté de l'ame! qui peut t'aliéner 
sans Tolie? ( Étendant les bru Ters le ciel.) R^Qds-moi Cette liberté, moD 
Dieu ! mon ame se dilate rien qu^à prononcer ce mot : liberté !... 

Droit au cœur, c'est fait! 

C'est bi^n.fir^pipi^» pycm maître. Je demandais la liih^,. et ta me 

«tGLIO. 

< Le voHà mert!-^Te4airas4u, maudite bète? ^^mùkieprmim^mm 
•immc en aboTMi.) n nf échappe ! 'HAtoE6*noas d'achever la besagie. 

Ml ë*tppro«faèdeiQâbilel,4et«êstale«d»le>iotMe(9erO A/h! <fl!^ Ijèwel Je 

Semble commeUBe feuSUel le nféMs pas'fast péw toe4«étier4è. 

GABRIEL. 

Tu veux me jeter dans le Tîbret Ce n'est pas la peine. Laisse-moi 
^mourir en paix à la clarté des étofries. Tu vois bien que je n'appde 
pas au secours,, et guMl lïfest indifférent de mourir. 

GJGLIO. 

Voilà pu hQi^mefluij(iie rçssewblç.^ l'hfaire qu'il est, si cç u'éluil 
raffaire de comparaître au jugçment 4*.eA tout, je vpudilii^IêtlW 
mort.^| j'irai demai» 4mnfe.s§.e,;,^, Jiftis, par tous les diables! j'ai 



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GABRIEL. 851 

trai la tâte sar le pavél 

(H fe JeQe i genoux auprès de Gabriel et Teut rillrer te poignafd ^ ioà lelo.) 
GTAttllrEt. 

lé^fais-tli, m&thêûi%tix?tù es bien ibpatiënf de méVétr mourfi*! 

GIGLIO. 

(m maître ! mon anga!... mon Dieu I Je voudrais te rendre la lôe. 
iKeu dii ciel et de la terre, empêchez ^'U ne mearel.w. , 

GABRIBL. 

est trc|K tard, 4P&t*imparte? 

mGLTO. 

ne iM'rc!^;miMK pM! Afr ! tant 'mibiiir SWmeimtudi^ft à cetféf 
e, je serais damné sans rémi^ionl 

GABRIEL. 

H'qjït ta sôiâ, je ne tisn veux pas, tu asaccompif fa'yolotité du ciéL 

eiÊêiMï 
D^ suistpay^iit Yoletr» m^Hà. Ta 1» Ymi «Miltmi^enneiyMa^pfts 
îpoiiiUar. 

GABiHBL^ 

li donc renvoie? Si c'est AstolpbB^y,, neiQele'4isya8(««« ifahâva* 
plut6L.v 

GIGLIO. 

tolphe? Je ne connais pas cela... 

GABRIEL* 

iicM Jermeofs en fiali. Je saki #ot piHt te^ tùnt^é Toit. eiV 
meurt! Ah! Dieu n'est pas juste l fl^itaeiÉrtl Je^nr^ui'pmW 

re la vie... (MoicafevtaileiUGlM U flgweM^ler'fliMiai de Gabriel.) Ahl Cette 

re bêtbi eUera^k» éé^cmÊr que RioL 

GABRin. 

ttlV neM^pfiistti^Brpfliuvre chien... 

GIGLIO. 
ni ! îf in'àppellé ami ! ( H se trappe u tète avec les poinss.) 

GABRIEL. 

ipeut venir... Sauve-toi!... Que fais-tu là?.. Je ne peux en re- 
'. Va recevoir ton salaire... de mon grand-père !.. 



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REVUE DES DEUX MONDES. 
GIGLIO. 

Son grand-père! Ah! voilà les gens qui nous emploient! Toili 
comme nos princes se servent de nous!.. 

GABRIEL. 

Écoute!., je ne veux pas que mon corps soit insulté par les pay- 
sans... Attache-moi à une pierre... et jette-moi dans l'eau... 

GIGLIO. 

Non! tu vis encore, tu parles « tu peux en revenir. mon Diea! 
mon Dieu ! personne ne viendra-t-il à ton secours? 

GABRIEL. 

L*agonie est trop longue... Je souffre. Arrache-moi ce fer de la 
poitrine. ( Gigiio retira le poignard.} Merci, je me sens mieux... je me sens... 
libre !.. mon rêve me revient. 11 me semble que je m'envole là-haut! 
tout en haut !. . . ( n expire.) 

GIGLIO. 

U ne respire plus! J'ai hâté sa mort en voulant le soulager... Si 
blessure ne saigne pas... Ahl tout est dit!... C'était sa volonté... Je 

vais le jeter dans la rivière... (» emie de fonlerer le cadavre de Gabriel.) U 

force me manque, mes yeux se troublent, le pavé s'enfuit sons mes 
pieds!.. Juste Dieu!., l'ange du château agite ses ailes et sonne b 
trompette... C'est la voix du jugement dernier? Ah! voici les morts, 
les morts qui viennent me chercher. 

(n tombe U ntee 8ttr le pavé et se boocbe lea oreiUei.) 



ASTOLPHE, LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL mort,GIGLIO éieBdaitent 

ASTOLPHE , en marchant 

Eh bien! ce n'est pas vous qui aurez manqué à votre promesse. 
Ce sera moi qui aurai forcé votre volonté ! 

us PRÉCEPTEUR, 8*arr6tant irrésola. 

Je suis trop faible... Gabriel ne voudra phis se fier à moi. 

ASTOLPHE, rentralnanL 

Je veux la voir, la voir ! embrasser ses pieds. Elle me pardonnera! 
Conduisez-moi. 

H ARC, Tenant à lenr rencontre , une lanterne à la nain, répée dans l*antre. 

Monsieur l'abbé , est-ce vous? 

LE PltÉCEPTEUR. 

OÙ cours-tu, Marc? ta figure est bouleversée ! Où est ton maître! 



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GABRIEL. 353 

MARC. 

Je le cherche! Il est sorti... sorti pendant que je in*étais endormi ! 
Malheoreux que je suis!... J'allais voir chez vous. 

LE PRÉCEPTEUB. 

Je ne Tai pas rencontré. . . Mais il est sorti armé, n'est-ce pas ? 

MARC. 

Il est sorti sans armes ; pour la première fois de sa vie , il a oublié 
jusqu'à son poignard. Ah! je n*ose vous dire mes craintes. Il avait 
tant de chagrin I Depuis quelques jours il ne mangeait plus, il ne dor- 
mait plus, il ne lisait plus, il ne restait pas un instant à la même 
place. 

ASTOLPHE. 

Tais-toi , Marc , tu m'assassines. Cherchons-le !... Que vois-je ici?... 

( 11 lai trracbe la lanterne, et 8*approche de GigUo.) Que fait là CCt homme? 

GIGLIO. 

Tuez-moi ! tuez-moi !.. 

l'abbé. 
Et ici un cadavre! 

MARC , d*une ?olx étouffée par les crli. 

Mosca !... voici Mosca qui lui lèche les mains! 

( Le précepteur tombe à genoux. Marc , en pleurant et criant, relére le caila?re de Gabriel. 
Aslolphe reste pétrifié.) 

GIGLIO, au précepteur. 

Donnez-moi l'absolution, monsieur le prêtre! Messieurs, tuez- 
moi. C'est moi qui ai tué ce jeune homme, un brave, un noble jeune 
homme qui m'avait accordé la vie, une nuit que pour le voler j'avais 
déjà tenté, avec plusieurs camarades, de l'assassiner. Tuez-moi! 
J'ai femme et enfans , mais c'est égal , je veux mourir! 

ASTOLPHE, lé prenant à la gorge. 

Misérable I... tu l'as assassiné ! 

LB PRÉCEPTEUR. 

Ne le tuez pas; il n'a pas agi de son fait. Je reconnais ici la main 
du prince de Bramante. J'ai vu cet homme chez lui. 

GIGLIO. 

Oui ! j'ai été à son service. 

ASTOLPHE. 

Et c'est lui qui t'a chargé d'accomplir ce crime? 

GIGLIO. 

J'ai femme et enfans, monsieur; j'ai porté l'argent que j'ai reçu à 
la maison. A présent , livrez-moi à la justice ; j'ai tué mon sauveur , 

TOMB XIX. 23 



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35& RBTUE DBS> Dara MONDES. 

mon maître, mon Jésus! EnvoyezHnai à la potence; vous voyez bi^ 
que je me lîvca moi-même. Monsieur l'abbé , priez pour moi ! 

ASTOLPHB. 

Ah ! l&che , fanatique , jeCécnnerai sir le pavé. 

LE PRÉCEPTEfJR. 

Les révélations de ce malheureux seront importantes; épargnez-le,^ 
et ne doutez pas que le prince ne prenne dès demain l'initiative pour — 
vooi» accuser. Du courage; seigneur Astolphe! voua dever à la m é 
maire de c^e qui vous a aimé , de purger votre boaneor de ces ca-^ 
lommes.. 

ASTOLPHE, se tordant les bras. 

Mon honneur ! que m'importe mon honneur? 

(Il se J^lte^Aur. le corpt de Gabiielle. Haro le rBfKNiate.) 
BURG. 

Ah! laissez-la tranquille à présent ! C'est vous qui l'avez tuée. 

ASTOLPHE , se relerant ayec égarenent 

Oui! c'est moi , oui , c'est moiXq^i ose dire le contraire?... C'es^ 
moi qui suis son assassin I 

LB PEÉCEPTBUR. 

Calmez-vous et venez! It firat) soustraire cette dëpouMë sacrée aux 
outrages de la publicitti. Le jour est loin die paraître, emportons-la. 
Nous la déposerons dans le premier couvent. Nous l'ensevelirons 
nous-mêmes , et nous ne la qiiitterons que qiiand nous aurons cacbé 
dans le sein de la terra ce secret q)ai lui fut si cher. 

ASXOLPBB. 

Qhl oui^4iu'eUeremp9rte.datt»^la tombe,.06>seecet que j*ai foula 
violer!... 

LE PRÉCEPTEUR, à GigUo. j 

Suivez-nous, puisque vous éprouvez des remord» salutaîras. Je tàr 
cherai de faire votre paix avec Je ciel ; et « si vous voulez faire des 
révélations sincères , on pourra vous sauver la vie. 

GIGL10« 

Je confesserai tout , mais je ne veux pas de la vie, pourvu que j'aie 
l'absolution. 

ASTOLPHE, en délire. 

Oui , tu auras l'absolution , et hi seras mon ami , mon compagnool 
Nous ne nous séparerons pltas , car nous sommes dieux assassins! 

(Marc et Giglio emportent )e eaëavre, l'abbé entraîne Aatolpbe ) 

GflOHGBSAUBu 



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an 

1 



LES 



VICTIMES DE BOILEAU. 



tuée. 



Nos malheuBs ont oertaittes cornes , 
Et des flots dont on ne peut voir 
Ni les limites ni les sources. 
Dieu seul connaît ce changeanirt; 
Car Tesprit ou le jugemont 

\Cwé^rl N*entendent à nos adventures , 

I Non pins qu'au flux secret des mors. 

^*^/ TbAofhilbdsVmv. 



^W 



té 



'i« 



ci 



Les LiLertins. — Théophile de Viau. 

B y avait de la foule et du bruit, le 25 août 1623, sur le parvis 

^Otre-Dame, à Paris. C'était une place carrée, dont les côtés étaient 

*^lendus par des bornes également espacées; jilace d'ailleurs étroite, 

^^^raséc par les deux géans qui dominent l'église , et bordée d'une 

^^nture de toits pointus ou étages, qui dataient de loin. Ces maisons 

^^ moyen-ftge, habitées par les prêtres et les chanoines, sentaient 

^^OrTîeîIle origine; elles formaient des rues tortueuses, dont les 

^lons entouraient de zig-zags obscurs la vénérable cathédrale. 

'- ) \ Quelques bourgeois et quelques artisans franchissaient d'un pas leste 

(i) Toir h Uwnimm do 15 juin fSI9. 

23. 



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356 RBYUE DES DEUX MONDES. 

ces nielles obliques qai , sous le nom de rue des Marmousets et de 
rue de la Huchette , serpentent encore sur le sol primitif de la Cité. 
Quoique les démarches fussent pressées, les bouches souriantes et les 
yeux animés, rien n'annonçait le désir ou Teffroi d'un événement 
grave. Il ne s'agissait pas d'une de ces émotions profondes qui 
ébranlent les populations dans leurs dernières fibres, mais d'une 
simple curiosité bourgeoise qui cherchait h se satisfaire. Naguère, 
quand on avait tué , en face de la rue du Coq, l'Italien Concini, et 
que la canaille avait traîné , avec des crocs de fer, son cadavre dans 
les rues, un bien autre frémissement s'était propagé dans ce grand 
corps parisien. 

C'est qu'on allait promener solennellement sur le pan is Notre- 
Dame l'image d'un homme condamné à faire amende honorable de- 
vant cette église. Une fois la cérémonie achevée , on devait conduire 
l'effigie à la place de Grève, au centre de laquelle s'élevait un bûcher. 
Le poteau qui le surmontait portait un écriteau rouge; au-dessoas 
de l'écrileau , un personnage vivant semblait enchaîné. Son feutre à 
plumes, sa moustache affilée, sa royale aiguë, son épée suspendue au 
baudrier, son petit manteau à l'espagnole et son haut-de-chausses 
entr'ouvert pour montrer le linge, comme c'était alors la mode, indi- 
quaient un gentilhomme. On riait, on se pressait, et le bourreau, les 
manches relevées , mettait le feu aux fagots de bois vert qui allaient 
consumer ce pauvre martyr. Lui ne bougeait pas; son héroïsme ne 
surprendra personne: c'était un mannequin. Le peuple, acharné 
contre l'effigie, disait beaucoup de mal de celui qu'elle représentait, 
et dont le nom apparaissait en gros caractères sur l'écriteau carré, 
au-dessus du poteau : 

THÉOPHILE DE VIAU, 
IMPIE, ATHEE, BLASPHÉMATECR. 

Si jamais vous avez vu cette belle gravure d'Etienne délia Bella qui 
représente le Pont-Neuf sous Louis XIII , vous pouvez , en la rappe- 
lant à votre mémoire, avoir quelque idée du mouvement qui se faisait 
autour du bûcher. C'étaient des gueux et des gueuses qui jouissaient, 
au grand soleil , de ce spectacle amusant; des moines graves et jouf- 
flus, les mains passées dans leurs manches, et contemplant cette 
juste punition de l'impiété; des bohémiens, étendus sur le parvis ou 
mêlés à la foule dont ils exploitaient la badauderie à leur profit ; 
beaucoup de femmes, toujours carieuses, les unes allaitant leurs en- 



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LES VICTIMES DE BOILEACT. 357 

fens, les aatres minaudant et parées; ici une vaste carrosse (1), ou- 
verte, aux panneaux sculptés et dorés, traînée par deux mules, dont 
la caisse, touchant presque la terre, contenait huit personnes, 
hommes et femmes; là un gentilhomme de province, monté sur un 
gros cheval normand caparaçonné de rouge et portant en croupe sa 
ccosine ou sa femme; plus loin quelque Italien couvert de rubans et 
faigaillettes d'or, qui détournait la tète et b&tait le pas en haussant 
les épaules. Barbara gentef murmurai t-il entre ses dents. Le gentil- 
homme français dirait bien tout haut, s'il osait, ce que l'Italien mur- 
mure tout bas; mais ce serait se faire un mauvais parti. Il n'y a pas 
quatre années que Lucilio Vanini a été brûlé, à Toulouse, pour le 
même crime, non pas en efSgie, mais en chair et en os, devant la 
populace ravie; et si vous étudiez les physionomies populaires , vous 
reconnaîtrez que la masse et surtout les classes inférieures , depuis 
la bourgeoisie jusqu'aux tire-laines, jouissent de cette cérémonie et 
regrettent de ne pas remplacer ce mannequin de bois et de paille par 
le véritable malfaiteur. 

C'est cet esprit de la population parisienne, en 1623, que j'ai 
voulu constater et reproduire en exhumant la scène précédente, 
dont le coloris pittoresque semble démentir la simplicité naturelle 
fane histoire littéraire. Je ne pouvais expliquer autrement la vie et 
les œuvres de Théophile de Yiau , que personne n'a expliquées. Le 
sentiment des époques et l'instinct des passions populaires sont 
choses si rares ou tellement méprisées, que, faute de ces lumières, la 
plupart des faits contenus dans les annales humaines restent sans 
commentaire et sans explication. Voici un innocent que l'on brûle 
par contumace. C'est un homme très distingué; le peuple applaudit. 
D*où vient une injustice aussi barbare? Pourquoi la cour, en le proté- 
geant, livra-t-elle son image à la colère de la canaille? Demftndez-le 
aux historiens , personne ne le dit. 

On frappait un symbole. Les passions de la ligue s'insurgeaient 
contre le gentilhomme huguenot, les passions populaires contre 
Thomme de cour, les passions parisiennes contre un Gascon , l'ascé- 
tisme catholique contre un voluptueux. Pour ennemis impitoyables, 
ce pauvre homme avait le boucher Guibert de la rue Saint-Martin , 
la bourgeoise Mercie de la rue Saint-Denis, le prévAt Le Blanc, 
Técolier Sajot, l'avocat Anisé, le jésuite Voisin, le déclamateur Ga- 
rasse, tous gens appartenant à la masse ardente, ignorante et crédule 



(1) Carrosse était alors du féminin. 



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35& EEYCE lOA .DSra JfOBQ>S& 

qui venait de marcher sous les étendards rdes €Uiisei. Théophile, 
rbomme delà cour qui passait pour avoir le plus d'6^^tet4e liberté 
dans l'esprit, représentait, aux yeux du peuple, les Biœms de hi 
cour, aux yeux des moines, la vje de plaisir; et tousoes gepg>€iMa>at 
attisé la flamme qui eût brûlé.devant Nolre^Dame lehneiffnot ^î- 
curien. 

Il faut nous arrêter un moment et étudier le mouvement linld- 
lectuel au milieu duquel Théophile , victime étourdie « se trouia-jeÉé 
sans le savoir. 

La réaction contre le spiritualisme chrétien, préparée de|Hiis tang* 
temps, avait éclaté au eommenoement du xvi*' siècle : elleae^mtir 
nuait au xvu^ Luther en avait été le héros« et Rabelais Je bouGEoiL 
Avec les libres .pensées sUotroduisireikt en Eranee tous las vices de 
l'Italie corrompue. Le peuple se courrouça conUe cette iBvaaiim« iéb 
fanatisme de la ligue eut à combattre à la f(US;les jmpiidittitéside la 
cour, les raOinemens voluptueux des Florentins., les har^euesithé^ 
logiques de l'Allemagne et les prétentions su^senàies des .gentib- 
hommes de province. Ce ne fut donc pas seulement contre lefifo- 
testantisme, mais contre l'orgueil , le luxe , la débauche,, cMitieJef 
poètes obseènefr et les moeurs libertines, (pie le coorrou de la^bo»^ 
geoisie et des moines tonna pendant le cours du 32Ti^tSîàele et^ 
commencement du xvir. Les gens de lettres lurent enieloppés^kM 
lamême proscription : a A quoi servent-Us, demande Puyherbadt, 
qui a. écrit en latin, vers 1540, un livre oublié (i), mais rempli de 
détails de mœurs nécessaires à l'histoire? A quoi sont-ils bons, ces 
écrivains, copistes de l'Italie? A nourrir le vice et les loisirs de coiv^ 
tisans parfumés, de femmes dissolues; à provoquer les voluptés, à 
enflammer les sens, à effacer des âmes tout ce qu'eUes avjaient de 
viril. Nous devons beaucoup aux Italiens; mais nous leur awm 
fait mille emprunts dont nous avons à gémir. Les mœurs de cerpajs 
sentent le parfum et l'ambre; lésâmes y sont amoliies comme les 
corps. Ses livres n'ont rien de fort, rien de digne, rien de pnissont; 
et plût à Dieu qu'il eût à la fois gardé ses ouvrages et ses parfuoM!... 
Qui>ne connaît Jean Boocace., «t Ange Poli tien et Le Petgge, ta» 
plutét païens que chrétiens? C'est à Rome que Rabelais a ûnaginé 
son,pantagruélisme, vraieipeste des mortels. Que faiMl , cet hemmëf 
Quelle est sa vie? Il ipaëse les journée à boire, ^ faire rantoiir,à 
imiterSoiQrate; il aourtnpnès la vapeur des cuisines; il somUed'é- 

(1) Theotimus, de toUendis malis lU)ris; 15ia. 



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LES VTCTIMES DB BOltBAtf. 3&9 

crito inftmes son misérable papier; il Tomit le poison qui se répand 
ai lam dans toiHes les régibnsv il jette sur tons les rangs et tous les 
ortres les médisances et les injures. Il calomnie lés bons, il déchire 
If probité; et ee qu'il y a de merveilleux , c'est qpe notre saint père 
lemçottàsa table, cet ennemi public, cet homme hideux , cette 
seafDare du genre humain , qui a autant de Taconde qu'il a peu de 
«gesse. » — * VoHft comment on parlait alors de Rabelais parmi les 
gm» graves. Ne toos y trompez pas: Topinion de Puyherbault était 
Topînion populaire; Ronsard et ses amis, ayant sacrifié un bouc tra- 
^Hfêe aiFdiea Bacehus, échappèrent avec peine à la vengeance catho- 
li?«e. La Place, dans ses excellens Mémoires sur les règnes de Fran- 
ce' et de Henri ir, n'attaque pas moins vivement les Italiens, les 
gms^dë cour et les poètes, trois espèces d'hommes que la haine uni- 
fWeHé'eoiifondait et vouait à la damnation. Henri Estienne débla- 
tètt! éiOqaemm^t contre le langage français italianisé; Feu-Ardent 
veot que l'on exile tous les gens de lettres aux antipodes. 

La-oourdeHenri II, celle de Henri III, même celle de Henri IV, 
jttliBmeni assez par leurs étranges déportemcns la révolte Fanatique 
et morale qui arma Jacques Clément contre Henri III , Ravaillac 
contre Henri IV. Ati commencement du règne de Louis XIII, le mé- 
contentement populaire n'est pas assouvi; il se rue avec une in- 
cn>yable fureur sur le maréchal d'Ancre, Italien, prodigue, licencieux, 
iuDlent, homme de cour, d'un Inxe^plendide, et qui d'ailleurs n'avait 
Mtde mal à personne. A peine est-il mort, le Tavori de Luydes re- 
oMltoà son tour cet héritage de haine; lès Injures lancées contre 
loi en vers et en prose, recueillies en un volume qui a eu trois édi- 
fions (1^, s'adressent à toute la gentîlhommerie parée, musquée, 
littéreire, libertine, que Puyherbault et La Place avaient si fort mal- 
tnitée. « Bonne mme, bonne piaffe (dit un pamphlet dte 1623, intî- 
tié ; la Pourmtnade des Bonshommes ou le Jugement de notre siècle) ; 

hieD frisez; perruquez, goderonnez, parfumez; le xèuetleb 

fifiquentSéz? calomnies contre les honnestes femmes qui ne lés au- 
ront vonhi escoutèr, vantises de celles qui auront esté si sottes que 
de leur presten ne point payer ses debtes quand on est aux champs; 
Kre lepefit iDjr; lever dès contributions sur ses vassaux; faire tra- 
^llerà conrées-, frapper Tun, battte l'autre, faire des mariages à 
•«wr plaisir; c'est pitié que d'avoir à vivre avec eux. La guerre vient- 

(1) Keeviêil dêi piicêi lê$ plu$ eurieusei qui oni été fttii$$ pendani le rigfk» de 
^- (econn^foMa de LuyfMi , 16S5, pag. 1S5. 



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360 REVUE DES DEUX MONDES. 

elle; on capitule avec le roy, ne le sert qu'en payant, prend tout 
pour soy, appointe ces pauvres malotrus soldats (en petit nombre} a 
courir la poule et dénicher les cochons de nos fermes, n'y rien laisser 
que ce qu'ils ne peuvent avaler ou emporter ; et Te pauvre manant et 
sa desplorable famille courbent sous ce faix insupportable, b — Ainsi 
parle des courtisans le bourgeois de Paris en 1623. L'homme d'église 
est plus sévère; il ne prend pas la chose aussi gaiement; il a des ma- 
lédictions bien plus sérieuses contre les poètes et les courtisans, les 
gentilshommes et les auteurs, contre les libertins et les athées, a Allez 
au feu, bélîtres, dit le père Garasse, allez, disciples de ce grand 
bufQe de Luther; allez avec vos écrits, empoisonneurs d'ames; vous 
qui dites qu'un bel esprit ne croit en Dieu que par contenance; voos 
qui, dans les cabarets d'honneur, traités en princes à deux pistoles 
par tête (le tout pris sur la pension des seigneurs qui vous font une 
aumône bien mal employée], après avoir vuidé cinq ou six verres, 
faites fi de la théologie et de la philosophie I Tout votre faict, tout 
l'objet de votre bel esprit, c'est un sonnet, une ode, une satyre, une 
période française, une proposition extravagante ! Allez dans le fea. 
méchans!» 

Voilà les opinions qui s'ameutèrent contre Théophile, brùlèreot 
son ellBgie, et essayèrent de le pendre. 

Ces méchansy que le terrible Garasse dépêchait si vite en enfer, 
ces athées n'étaient , comme le dit Ménage , que de joyeux scep- 
tiques , qui prétendaient raisonner leur nonchalance , s'amusaient de 
leur mieux et s'embarrassaient peu du reste. Entre les deux camps 
du calvinisme et de la foi catholique, était née une théorie d'insou- 
ciance dont Montaigne ne s'éloigne pas beaucoup, que Ninon et Cbau- 
lieu ont depuis professée sans péril , et que Ménage appelle « un 
déisme commode, reconnaissant un dieu sans le craindre et sans ap- 
préhender aucune peine après la mort. » Geoffroy Vallée, pour avoir 
imprimé cette opinion en 1570, avait été pendu , puis brûlé le 9 fé- 
vrier 1574. a Homme souple et remuant, dit Garasse (1), il s'était 
glissé dans la familiarité de ces sept braves esprits qui faisaient la 
brigade ou la pléiade des poètes , dont Ronsard était le coryphée. U 
avait commencé à semer, parmi eux , de très abominables maximes 
contre la Divinité , lesquelles avaient déji esbranlé quelques-uns de 
la troupe... Ronsard cria : Au loup! et fit son beau poème contre les 
athées , qui commence : 

(1) Doctrint eurieuiê. 



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LES VICTIMES DE BOTLEAU. 361 

O ciel ! ô terre ! 6 mer ! 6 Dieu , père commun ! etc. 

a Sainte-Marthe écrivît aussi contre lui son excellente poésie îam- 
bique in Mezentium, et l'on ne désista pas qu'il ne fût pendu et bruslé 
en place de Grève. » 

On ne désista pas! Vous entendez Garasse : il en est plein de joie. 
Hais l'athée Geoffroy Vallée n'était pas le seul de sa race. Mersenne 
prétend qne Ton comptait alors cinquante mille athées à Paris, pro- 
bablement des criminels de l'espèce de Théophile et de Vallée, aimant 
le plaisir et ne s'en cachant pas. Un petit neveu de Vallée , Desbar- 
reaui, devint célèbre à son tour par son épicuréisme; athée prover- 
bial, gastronome renforcé, amant de Marion dans sa jeunesse, et qui 
connut beaucoup Théophile. Toute la cour passait pour athée. Bas- 
sompierre donnait 200 écus de pension à Lucilio Vanini , qu'il nom- 
mait son aumônier et qui alla se faire brûler à Toulouse. Les seigneurs 
réunissaient autour d'eux des amis enjoués, qui affichaient la volupté 
elle scepticisme. Les « esprits forts du Marais d brillaient au premier 
rang. Le baron de Panât, disciple de Vanini et ami de Théophile, 
faisait des prosélytes à Toulouse; Fontrailles, ce bossu spirituel qui 
conspira contre Richelieu avec Cinq-Mars, Bois-Yvon , dont Tallemant 
s'est occupé, appartenaient à la même armée. C'était Bois-Yvon qui 
disait à un mauvais prédicateur : a Ne me parlez pas tant de Dieu! 
vous m'en dégoûteriez! » et à son confesseur : a Que voulez-vous que 
Dieu et moi nous ayons de commun? Il est si grand seigneur et moi 
si petit compagnon ! » Les hautes régions fourmillaient de ces liber- 
tins, comme on les appelait. Qu'ils eussent le goût du luxe, du plaisir, 
delà débauche, des voluptés recherchées et fougueuses ; on n'en peut 
douter quand on parcourt les productions immondes et satiriques qui 
remplissent le Cabinet y V Espadon y le Parnasse des vers de ce temps, 
et tous les recueils cyniques qui datent des premières années de 
louis XIÏL 

Tout cela était entre les mains des courtisans et les amusait; mais 
le bourgeois, le prêtre, le marchand, le magistrat, le procureur, le 
prévôt, le médecin, avaient ces abominations en grande horreur. 
Les jésuites s'emparèrent de cette haine. Mal vu alors des parlemens 
et du peuple, l'Ordre espéra tirer parti de ce mouvement national et 
bourgeois, dernier ricochet de la ligue, qui se déclarait contre les 
écrivains obscènes , les gentilshommes libertins et les athées bons 
vÎTans. On n'attaquait point la cour, on défendait seulement Dieu et 
^^ morale; c'était habile. Le roi se taisait; le parlement approuvait; 



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3fi2 JftBFIlB J>S8 nglIX MONBM* 

la boargeoisie battait des maiDs, les chaires retentîssaieDt d'anatbè- 
mes, et la coar mattée essuyait de son mieux cet orage. Un écrivain 
^ui n'est pas sans verve, intelligence ardente et logique, qui allait 
iiqpétueusemeiit aux dernièresconséquenc9s.de «es syatènes, c^j^èoe 
de tribun catholique, Marat de ce soulèvement juissagei;, {«IJ'îa*- 
tiative, et se miti brandir sa plume J»ouCfone : ce fut ftaws». Aey- 
nauld, Voisin , le père Gaussia, 1-eacortènKnt. JKons mccdm fciaaMt 
comment Théqphile attira sur lui toute Jaiûmeur^eJa im%p6ii^.im 
jésuites et le peuple Idomphèrenlon YOf anttoilto'mn «ttiêph^ Mm 
cette xidicule jlamme^ qui dévourait leniyiDACipiiii 4u^eiitilhaiMiet 
satisfaisait «ne jm^ûon populaireet signateit mi jmuyevmA de >^ 
p.ritj)ublia. 

Théophile., cependant, se promesaU ;traii9irille id«M Jes tbeUas 
allées de CbantiUy, chez le duc de MontmorcA^, qui^proU^mlm 
ieuuesseï, sa licence, son beL:esprit etjson tsdent Xà}îl/£maitidesi»is 
bien scandés.,^ bien ximés , partagés en stauces qui ne fMffîtnppf f» 
drbarjnonie, mai» Jénuésde mouvement, d'images ^<d»aw¥eaiilé; 
là;, liljdhantait ^ en deux cents strophes égales^ ee cbAtMiUi<W3)itaKar, 

|L*aua0l«ie>aon âi«u tucélaire, 

et célébrait,, dans «on ode, ce^cabinet de verdure, jAQuiméi^arJoi 
bois 4e Sylvie, et que Tdo appelle encQce^da même j)om;j9emil^ 
leuxbo^quet^ 

EAMînttdeiontakies et d^aibNB, 

qui l'abritait contre la vindicte des bourgeois. Mairet^ son coiB- 
mensal, protégé aussi par le duc, venait l'y trouver. On se pro- 
menait en causant philosophie, épicuréisme, art des vers, eU'onbii' 
vait ensemble la foudre parlementaire, les cris des jésuitea, la fureur 
de la canaille. Deux mouvemens se faisaient donc sentir alors dans 
la société française : l'un , qui partait des gens de cour et se aidait 
vers le luxe mondain , la liberté de penser, la débauche et le seniua- 
lisme; Tautre, qui, émané de l'église et du peuple, protestait coBtie 
cette licence, en faveur du vieux catholicisme et de la sévérité des 
mœurs bourgeoises. A la tète de cette dernière armée, le hurlesqjie 
(iarasse embouchait , de tout son pouvoir, la trompette de la ligue- 
Théophile de Yiau ne commandait et jie dirigeait rien; mais soo 
nom était devenu le mot d'ordre des gens d'esprit et des espritfi.focts; 
on disait vnpie comme Théophile, spirituel comme Tliéophik. Là po- 
pulace ne doutait pas que ce ne fût un diable sous fonne homainei 



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«t- iebifllftiit gascm paysH un pan cher Thonnenr S^lre k la mode, 
dbfMre aux seigneurs etde^représenter à hii seul toat le bel-espnt 
4e la coor. 

il n^avaitf ni le tact HKéreirrde Malherbe, ni rinspiraticm inégalé 
dr SMn^^lMniti, ni te^nKnient élègiaqtie de Saean , ni hi fSeondité 
MariMbte 4e Hërdy^ : c^était une intelligence vire et pnomptev un 
CMp' d*%eiiobsenrateur et fin , un jet de saillie tcrute gasconne par 
ara ardeur et scmiinprempCv; c^étaient aussi une justesse de raison*- 
nanent et une tigueur d'argumentatlbn rarement égalées ; enfin , 
«n goût déKeat poiff la rapidité et la concision dbs tours. Il réunis- 
Mat tos" quMtés qui font Ficellent prosateur, et dont le grand 
poète se passe; J^me hftte de le dire, il n'était pas poète; il se fit 
friie^ Le' brait de l'erage , 1^ ardeurs- des passions , le bleu du ciel , 
te4lnoa»dea batailles', lerouHsdela mer, tous les spectacles et toutes 
les émotions, qui font de Famé an grand miroir de poésie^ ne se réflé- 
latent pas ciiez'cet honune si* spirituel et si adhiiré; il' rapprochait les 
lÉhsB^ s^uaMt les mots, agençait les rimes, et quelquefois les^faisaft 
reluire d*une saillie énergique et imprévue; amoureux surtout de Ih 
fermeté dans la foKoae^ datraît lancé habilement, de l'arrêt prompt 
et net, dont parle Monlaignet d'une strophe qui tombe bien ^ et d'un 
quateain <pii se gmve dans la mémoire^ Raisonneur ea^vers^, il com- 
mence la série des poètes sans poésie^ qui font des odes sur une 
question de jurisprudence ou de morale, et qui, depuis Lamothe- 
Houdart jusqu'à Marie-Joseph Chénier, ont trompé l'intelligence 
française, toujours charmée de la rectitude, et armée pour la discus- 
sion. Sa vraie place ne lui apas été assignée : il continue Montaigne, 
il annonce Pascal. Je le prouverai. 

Entre la prose de la satyre Ménippée et celle des Provinciales, c'est 
la prose de Théophileqm conserve, avec laplus éne^giq^e franchise, 
le souffle naïf da génie gaulois, si. facile et si Cerme, eicelleat pour 
la polémique , inimitable dans la raiUme. Ajouter, je vous prie, le 
nom de Saint-Amant à la liste des poètes inoompleta et puissans 
qjoi ont aidé le progrès de notre civilisation littéraire; placez aussi 
Théophile de Fiaii, ce nom oublié, parmi les habiles et les éloquens 
artistes de notre prose^ Balzac a plus de pompe , et Voiture plus 
de mignardise; l'un. et l'autre ont moins de^bon sens; ils écrivent 
moins nettement, moins franchement, moins vivement^ moins en 
gens du monde. Rabelais, Calvin, Montaigne, Da Bellay, la satyre 
Ménippée, D'Aubigné, Théophile, Balzac, Voiture, Pascal et Bossuet , 
telle est la filiation de nos prosateurs, entre les années 1500 et 1650. 




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36<^ REVUE DBS DEUX MONDES. 

Théophile se rapproche de D'Aubigné, comme lui élevé dans le pro- 
testantisme « comme lui florissant au milieu de la cour de Henri IV; 
mais la violence, la caricature, la sève haineuse, Taccent grotesque 
de la Ménippée et du Baron de Féneste, ne déparent point Théophile. 
Il est grave dans sa prose, il est ironique, il est simple, il est coloré; 
le premier tableau de moeurs réelles, prises sur le fait et plaisam- 
ment ingénues, que notre langue possède, est tombé de sa plume; 
ses trois factums français et son factum latin sont des chefs-d'ceuvre. 
Après l'avènement de Racine et de JBossuet, personne ne s'est sou- 
venu que Théophile eût écrit ; nui, excepté Saint-Ëvremont , n'a re- 
levé ces preuves énergiques d'un beau talent mort dans la jeunesse. 
La littérature de Louis XIII, pauvre folle, ensevelie par Boileao, 
n'a pas encore eu d'épitaphe; elle s'est couchée, sans mot dire, après 
une vie de débauche, dans le tombeau qu'on lui creusait; et, sur ses 
restes , un seul laurier a fleuri , celui de Pierre Corneille. 

De Yiau, homme très remarquable, était né, en 1590, non pasi 
Boussères, conune l'avance la Biographie Universelle, mais à CléiK; 
il le dit dans un sonnet : 

Clérac! pour une fois que vous m'avez fait Battre, 
Hélas ! combien de fois me faites-vous mourir ! 

Son père, avocat huguenot , que les guerres civiles avaient effrayé, 
avait quitté le barreau de Bordeaux , pour se retirer dans ses pro- 
j)riélcs de Boussères-Sainte-Radegonde , à une demi-lieue de Porl- 
Snintc-Marie, et sur les bords de la Garonne. Là, 

Dans ces obscurs vallons, où la mère-nature 
A pourvu nos troupeaux d'éternelle pâture, 
Je pouvais... (dit Théophile) boire à petits traits 
D*un vin clair, pétillant, et délicat, et frais, 
Qu'un terroir, assez maigre et tout coupé de roches, 
Produit heureusement sur les montagnes proches; 
Là , mes frères et moi pouvions joyeusement , 
Sans seigneur ni vassal , vivre assez doueement. 

Au milieu du domaine s'élevait la tourelle gothique, assez peu 
haute, mais dominant les petites maisons du bourg ; elle avait abrité 
des princes et donné l'hospitalité à plus d'un grand seigneur. On 
estimait fort l'oncle de Théophile, soldat de Henri lY et gouverneur 
de Tournon; toute cette race appartenait à la gentilhonmiierie hugue- 
note : l'aïeul avait été secrétaire de la reine de Navarre (1). Le jeune 

fl) TKeophilus in carcer$. 



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LES VICTIMES DE BOILBAU. 3G5 

poète quitta de bonne heure riiéritage paternel , et vint à la cour du 
Béarnais chercher fortune, avec cette couvée de Gascons qui s'abat- 
tait sur le Louvre. Il regretta un jour avec une amertume bien vive 

Ses bois verdissans 
Et ses isles à Therbe fréche , 
Senant aux troupeaux mugissans 
£t de promenoir et de crécbe; 



... Et ses abricots ; 

Ses fraises à couleur de flamme; 

Et ses rouges muscats, si chers. 
Et ses superbes grenadiers , 
Aux rouges pommes entr'ouvertes; 
. . Et ce touffu jasmin 
Qui fait ombre à tout le chemin 
D'une assez spacieuse allée, 
Et la parfume d'une fleur 
Qui conserve dans la gelée 
Son odorat et sa couleur. 

Dès qu*il parut au Louvre, sa jeunesse, ses saillies, sa facilité à 
nmer, le mirent à la mode. Que lui manquait-il? Il était spirituel , il 
était gentilhomme, brave et Gascon. Les raffinés (Vhonneur lui 
ouvrent leurs rangs; on le reconnaît poète; il porte bien le petit man- 
teau et la dague. Facétieui et hardi, sa louange se fait accepter, car 
elle n*a rien de banal , et la liberté de sa parole rehausse Téloge 
qu'il daigne accorder. Ses gaillardises charment les oreilles liber- 
tines, ses épigrammes flattent la malice des CQurtisans; on le compte, 
car on le craint, et on l'aime, car il amuse. Peut-être trouva-t-il sa 
Inerte dans ce premier bonheur; cette habitude de liberté lui devint 
fatale. C'était une cour d'étrange espèce que la cour de Henri lY ; la 
c^hasteté n'y régnait pas plus que la modestie , et l'on y était médio* 
C!rement dévot; en revanche, la saillie y abondait avec le courage. 
Xe premier pli de l'amc et la première saillie de l'esprit, chez Théo- 
phile , datent de cette époque et de ce palais du Louvre, sous Marie 
«Je Médicis. Il a toute la sève , la verdeur, la vivacité , le libertinage 
fanfaron qui conviennent à ses maîtres. Un courtisan a-t-il comparé 
les yeui d'une dame aux clartés du soleil ; Théophile note aussitôt , 
dans un quatrain, l'extrême justesse de la comparaison, attendu, 
«lit-il, que « les bienfaits de Taslrc et ceux de la princesse sont 



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366 RBTUB WBS DEUX MONDES* 

communs à tous les roortelSé » Si le Béarnais monte mi^ « oonrtrad, » 
petit cheval d'encolure ramassée, Théophile s'écrie que la moatm 
n'est pas Bucéphale, mai»<|ae le cavalier est plus qu'Alexandre : 

Petit cheval , joli cheval , 
Doux au monter, doux au descendre, 
Peut-être moins que Bucéphal , 
Tu portes plus grand qu'Alexandre. 

La a rencontre d était heureuse , et tout le monde s'en souvient 
encore. De Viauj qui entrait dans sa vingtième année lorsque le roi 
périt assassiné, menait la vie la plus facile et la plqs douce. Où se 
louait de la facilité de son humeur^ de la gaieté de son esprit, et de 
la sûreté de son commerce; il admirait luinsème sa fortune, ses 
bons repas, ses frairies , ses vétemens splendides, et tout ce que le 
petit manoir de Boussères ne lui avait pas offert de luie et de plai- 
sirs. Il écrivait à son frère Paul de Viau , qui n'avait point abandonné 
l'héritage paternel : 

Mon frère, je me porte bien. 
Ma muse n*a souci de rien ; 
rai perdu cette humeur profane. 
€Hi me sovffre au ooudierdu roi, 
Et Ebébus, tous les jours, chez moi , 
A des manteaux doublés de p^nos. 
Mon ame sa.... rit des destins; 

— Je iaà& tous les jours des fesUns ; 

— On va me tapisser ma chambre; 

— Tous mes jours sont des mardis-gras ; 

— Et je ne bois plus d'hypocras 
Qu'il ne soit fait avec de Fambre. 

L'aoceat de la Garonne perce dans ces vers avec une charmante 
vivacité. ISiéophite , et ceoi loi fait honneur, tout enivré qu'il fûtde 
son succès, se maintenait près des seigneurs sur. un pied d'égalité 
hautaine. On le trouve toujours franc et digne dans ses lettres parti- 
culières, dont le recueil manuscrit n'était pas destiné à l'impnessiDD; 
Mairet, commensal et ami du poète, le reçut, dit-il, des mains du 
duc de Montmorency , « en un rouleau de papier retenu par des ru- 
bans de couleur de rose sèche, o La dignité et même la. fermeté de 
son ton méritent remarque et louange : il dit fort nettemeot au 
comte de Clermont-Lodève que toute liaison est rompue entre eux, 
puisque a le comte ne peut souffrir la vérité, et que lui , Théophile, 



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JOB iw I— I vmtBcmxâM. JKr 

«bonenridttineaiQnge (i)« o--»« OtotHesi» pro —nnm ^qne ifoas me 
faites fiOBt ftmaaM, et fOttsrm'oMigez emore i ke aoiwptor ^par des 
prièieSvafiD de;m£rtraaiper apiè»aieefloftd*a£iroiit. EicsiieBemeiit 
poiot infosteiisi «uw se l'esUese. ¥MnmkyostBt sotte , je ne «çaaraîs 
plus vivre à la mleDDe a:fec vens^ mj 'me «0itlf aindre là radvinûr pour 
voQB dire aeidenKet ^prèsie0og(<<(ae ije^smia ,^ete. »> -— Teleslile pied 
arn* lequel ThéopUleBe maînfient aa^Lomie eUifCiiaiittlIj:. fi^slarvèle 
^ivec Ûiileté dm les bornes d'ne Kbeitè fiàfOMit spiritadle ipii 
ne le coodiiit janais yisqn^àTiiape rt w wcp , et il fenRrtr<diaBitB àm 
|tee, sans qoitter Jb sieiiTC. Leifeune doc de^Liancoort avait ^das 
mattreases et^HiblîaitpmrieHas Ie>aoin<de8aii aveairi^t de«ODimm; 
ïhéopUfe, JOB^an antinBa^ilaî^Cfitoatle iMtoeYennMpquifMB, que 



« fl esttpenin à phiaews^te roas hiaior fiisedasillHitas, et oen 
de troatie cradiiioB ,.à qm wpste aéitta ^dransidehi jdlovaie , sont 
hicD wesfdeToetseiiifaM^ et eoiis0iiteift,^à tew w aat a ge ^map^estre 
vertn langiiisae en «n^éaîr si bas'et^en de«tBol)es oeoi^aCiens': 
mais moijy qui m'intéiesse à cirortre gloaie it^qn ne^pois eslie toute 
ma lie (^'Bneombredeiviiakre persane , jeflcp pois laîaser éiomiier 
lien doToatie, queje n'y/penlewitant d«fliieB,'-^fQ^ esitea 

malade «jnaqaes à ne sentir fl» voetM mal, j« «i^oo vau ressentir 
pQfor mof , et m'euplaindreas moim^poiirtOTS'.deinu'CoMMîssec, je 
TOUS ptie^qtte'voas estes an Uftge nàtm f»8eBt4aafoBdeaMn8 de la 
lépntatioit, «t^cnUe oonHoenaerproprenMit l'eatat^e 4a vie. «Ge qne 
voQS en/arezipassé jiisqaes^;ioT eBtfemiiiseac«t>n7eo<vaiitfpa8 le^oti^ 
venir. 11 est^vrai cpie, par tes «eof^tnaestqn'oneiiidoit tirei:, vostre 
jeunesse estide bon présiige; et, atAaotqneles tànMignages de la 
minorité peuvent atyoir defog^ on a jugé de naus^iae^oiis avei l'es- 
prit beau, le oiauageibon^etiles dispoaitioDS deillame f énéreases. Je 
parle saas ftaMesie, car jein'enaiiiriSt^à ceippapes,!iqrlei<la8sein>ny 

la matière Jen'avaisjaiBaisvenfenonDese^iaÉre de vostre 

entretien; on lirait bon Migme âe vesÉreimncoalie; 0t<vens aviez 
dans la pbysioBaniieide biiaye poor i^im fBitv0iisTe(aidiient.'Ceui 
même à qsi irons denez ia <vie lât te f artame^ Irowaîent du «bonbeur 
à vous caiesBer.iene sçaiS'pas àfqnel^poiBQt vmsen estes maintenant 
aveC'eux; nuâs ils font croire, oucpi'rlssont bien irrités, «oU'qn^ils ne 
vous aiment pins, et que s'ils perdent le soin de v«us reprendre, ils 
ont perdu l'envie^de vous oblips. dîa piiqmrt de ves amis ^ui me 



(1) Lettrée 'peslliiiDieB. 



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RETUE DBS DEUX KONDES. 

disaient mille biens de vous, depuis quelque temps se taisent et sont 
comme en doute de le dire. Ils craignent de s'estre mescontez en 
l'opinion qu'ils ont eue de vous, et d'avoir donné de leur réputation à 
faire valoir la vostre; ainsi , comme si vous estiez incapable de la garder, 
ou honteux de l'avoir perdue, vous ne rendez aucun devoir à la con- 
servation de cette bonne estime : vous n'avez plus une heure pour vos 
amis, ny pour vos exercices : tout se donne à une oysiveté bien nui- 
sible à vostre avancement, et vous jouez le personnage du plus mes- 
prisé de vostre sorte. La passion que vous eustes pour *** estait avec 
autant d'excez, mais avecque moins de malheur; et puisqu'elle a sitAt 
cessé,vous n'en devez pas continuer une, beaucoup plus injuste. Voos 
verrez qu'insensiblement cette molesse vous abattra le courage : vostre 
esprit n'aimera plus les bonnes choses. — Tant que nous sommes dans 
le monde, obligés aux sentimens du mépris et de la louange, des com- 
modités et de la pauvreté, on ne se peut passer du soin de sa condition. 
Remarquez, en la vostre, combien vous estes reculé de vostre devoir: 
combien le soin que vous avez est indigne de celui que vous devez 
avoir. Quel est le lieu ou vous faites votre cour, au prix de celui où 
vous la devez faire? Quelles sont les personnes que vous aimez, au 
prix de celles qui vous aiment? Il vous est facile de vous ruiner. Ne 
vous obstinez point mal à propos, et ne vous piquez jamais contre 
vous-même. Vous estes opiniastre à vous travailler, et ne sçavez pas 
vous donner un moment de loysir, pour examiner vostre pensée. Sou- 
venez-vous que ce qui vous allume davantage à cette frénésie, ce n'est 
qu'une difficulté industrieuse qu'on vous propose pour irriter votre 
désir, qu'une acquisition sans peine appaiserait incontinent. Sçachez 
que le temps vous ostera cette fureur, et que c'est une faiblesse bien 
honteuse d'attendre de la nécessité des années un remède qui vous 
coûtera cher, d — Il ne faut pas mépriser un homme qui écrivait ,ainsi 
avant Bahac et sous Richelieu. Avant Baisse, un tel style est digne 
d'estime; sous Richelieu, un pareil ton est remarquable. 

Cette voix ferme, amicale et courageuse était assurément propre 
a autre chose qu'à chanter la gaudriole ou à égayer une orgie , et il y 
a dans toute l'existence de Théophile une verdeur de courage et 
une fermeté de caractère que l'on n'a pas assez louées ni remarquées. 
Elles contribuèrent à le ruiner et à l'envoyer avant l'Age dans une 
tombe autrefois infâme, aujourd'hui obscure. On eut peur de lui , et 
dès que sa réputation de libertinage se fut répandue, la haine et 
l'iiostilité éclatèrent : on voyait que cet homme n'était ni un étourdi 
riaicule comme les petits maîtres de la cour, ni un innocent glouton 



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LES VICTIMBS DB BOILBAU. 

mme Saint-AmaDt, ni un mauvais plaisant comme Brnscambille; 
le sentait capable de raisonner sa sensoalité, de rédaire son épi- 
réisme en théorie, de lui prètei*, comme appuis, des argumens, de 
loqnence et de robstination. 

Sa présence et son succès à la cour de Henri lY ne nous sont ré- 
ilés que par quelques épigrammes assez heureuses. Il ébiit bien 
une. Après la mort du Béarnais, sa position semble changer, et 
}n dirait qu'il s'ennuie. Un jeune homme de dix^uit ans , fort Tain , 
^z instruit, aimant les lettres, le luxe , le loisir et le plaisir, se lie 
vec Théophile; la conformité de leurs goûts les détachant sans 
OQte de cette confusion et de cette anorchie qui commencent à 
égner en France, ils se mettent à voyager ensemble. Les deux volup- 
ueox vont en Hollande, pays de liberté pour les idées, et de sévérité 
)our les mœurs. L'un, gentilhomme huguenot, est charmé de se 
roover au milieu de ces bourgeois hardis qui viennent d'humilier 
'Espagne. L'autre (c'est le fameux Balzac) abuse des plaisirs faciles 
lue lui offrent les tavernes d'Amsterdam , et reçoit des coups de 
t)iton, que l'épée de Théophile se charge de venger. Ils se brouillent 
lu retour, et leurs mutuelles accusations nous instruisent de leurs 
Tredaines. En réduisant à leur valeur véritable ces preuves d'une 
animosité flagrante, née d'une grande intimité, il paraît avéré que 
rhéophile se montra brave et ivrogne, Balzac débauché et ingrat, et 
ïue les docteurs hollandais conservèrent de ce dernier surtout un 
^uvenir défavorable. Toute leur sympathie appartenait au huguenot 
ïui buvait sec et vantait leur liberté récente , cette a liberté qui ne 
peut mourir, d Dans une ode qui tient plus de l'éloquence que de la 
!>oésie, Théophile désavoue les éloges qu'il a pu donner à des héros 
niparfaits ; s'il a tracé, dit-il , « d'immortelles images , » c'était pour 
^s eacourager à devenir semblables au portrait qu'il leur présentait. 
1 flétrit a les âmes de cire et de boue » dont la cour de France est 
Pleine, et qu'on peut « employer à tous les crimes. » Ses véritables 
admirations, ses légitimes éloges, appartiennent à ces nobles et 
Cinéraires artisans de leur indépendance, qui ont cliàtié l'insolente 
Espagne : 

L'Espagne , mère de Torgueil , 
Qui préparaît votre cercueil 
Et de la corde et de la roue. 
Et venait avec des vaisseaux 
Qui portaient peintes sur la proue , 
Des potences et des bourreaux! 

TOME XIX. 24 



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990 wj^nsm^^m oan 

dmit AiQbeUAttv#Q|i ani ida Tepw et ém «oin «du fèvi , trop peo 
kandi .daB&l'ei&pression de sa pensée , trop assevflia» amtoritésft 
son pays. Mais Théophile ne craignait rien : t^éFlaK*d-afflears pour'k 
oalviaiste tun siKCtacle cu^ieoK , que cette république libre et active, 
%jai avait em ses^héros «.aussi grands que HilKade ou Péiopidas. Aossi 
ylad^tHytdans'laiboudK des HoIlandais^cesfarolesineorreefeesetélfH 
guenlea, adressées^JMix .vieimieside la guerre : 

Belles âmes! soyez apprises 
Que rhorreur de vos corps détruits 
N'a poinJ; rompu vos entreprises , 
£t que nous veeueiNoos les fruits 
Des.peîaBsqueivousaves prises. 
JNos ports soutililiKssi! NosjBunports 
Sont, assurés de toalas patts! 



L^Espagnol, à pleine licence , 
Venait fouler notre innocence; 
Et Tappareil de ses efforts 
Craignait de manquer de matière.! 
Hf aïs nos champs tapissés de corps 
Manquent plutAt de cimetière, 
Pour lecépulefafede ses mof»! 



Balzac blànmt la dureté de ces versetiue^mprenaît pas leur bv- 
diesse généreuse; Théophile accusait Salace tdejsouardîBe. Um, sai6 
doute, était imprudent;; l'autre était tionde. Balaac piesseotait laii' 
Forane du style et donnait déjà la manv^uséviàre JiaUiflfbe; "Hiéo^ 
phile préférait la noblesse et l'audace de la.fieiisée i la qiureté de 
la diction. Ces deux hoouuesi^e .pi»iiviitent:s'e9taDdre.:ton les i^ern 
plus tard s'attaquer avec achacnement. 

Lorsque Théophile reparaît à la couTide Louis Xlil, lUtaUen CffOr 
cini la domine; Concini , 

Cet homme dont le nom est à pétne connu , 
D'un pays étranger nouvellement venu , 
Que la Fortune aveugle, en promenant sa roue, 
Tira sans y penser d'une ornière de boue ! 

Ainsi le peint Théophile; et il est indigné de cette splendeur : 

Et nous le permettons! et le Fran^ais^^juduie 
Qu'à nos propres dépens ce9egrarvBklirill''diiwl 



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Hais va-t-il se joindre aux assassm^^oHdiris et grosêir le haro 
IK)palaire? ^od ; il a vu l'état de son pays, et san^dotitie il a mesuré 
de Vœil la faiblesse de Louis Xllf. Il se renferme dans sa propre 
dignité; il lui suffit de garder son indépendance : ' 

Qu'un homme de trois jours de soie et d'or se couvre ! 
Du brait dè^ son carrosse importunam le Louvre, 
(iDte^éÉlraBprlMniemscr moque d^ François!' 
Qpi'îlaiitmâtesinfnB', p<mmi<iU0jeii'en soîsl 



Je hais la médisance , et ne puis consentir 
A gagner avec peine un triste repentir! 

CoDcini meurt ; l'oiseleur Luynes le remplace. Théophile , bien 
accueilli par ce dernier, est chargé de foire dës^^verspourles fêtes de 
la cour. U préfère (et cela n'est pas surprenant] au faquin d'Italie le 
brillant gentilhomme de France, et le défend avec vigueur contre les 
nombreux ennemis qui lui disputent la faveur de Louis Xni. Conti- 
nue, lui dit-il, 

Goûte doucement le fruit 
Que lu bonne fortune apporte: 
Tous ceux qui sont ter ennemis 
Voudbeaîent bien ; quMl leur f âtpermis 
D-étte CBÛninelstde la aorte. 

Théophile, défenseur de Luynes, commence à se trouver en butte 
à la haine du peuple; on le confond avec les a lièvres de la faveur. » 
tes pamphlets accolent son nom à celui de Voiselcur. La liberté de ses 
discoors passe en proverbe; on dit : « libertin comme Théophile. » — 
t Moi (s'écrie l'auteur d'un libelle), croire que Luynes ferale bonheur 
6 de la France! Je croirais plutôt qu'un sot est homnoie d'esprit, que 
« la fortune est sans envieux , 

. . . . Le Pérou sans écus, 
La cour sans méeontens et Paris sans c. . . . , 
.... ou bièn(ehose plus merveilleuse) 
Que Théophile i^ tout droit en Paradis (1) ! 

Théophile voit bien qu'au milieu de cette confusion léguée par le 
xvr siècle , une main puissante est nécessaire; il appelle Richelieu 
^ le prédit ; il veut un despotisme terrible et redouté : 

Les forts bravent les impuissans , 
(1) Hèees sur Luynes , pag. 199. 

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372 RBVUB DBS DEUX M0XBB8. 

Les vaincus sont obétssans, 
La justice étouffe la rage. 
U faut les rompre sous le faix ; 
Le tonnerre finit Forage, 
Et la guerre apporte la paix. 

Cela est clair, et il ne s'en cache pas. « Écrasez, dit-il au roi, les 
esprits insensés qui cherchent la calamité publique. Tonnez, fou- 
droyez; affermissez par votre victoire la tranquillité du pays. Ban- 
nissez les dissensions; effacez de nos annales ces funestes souvenirs 
des guerres civiles, alors que 

La campagne était allumée , 
L'air gros de bruit et de fumée. 
Le ciel confus de nos débats ! 

Effacez à jamais ces jours odieux ; 

Ces jours, tristes de noire gloire» 
Où le sang fît rougir la Loire 
De la honte de nos combats ! 

Ici l'expression de Théophile a autant de fermeté que de verve, et 
Ton voit que Saint-Ëvremont pouvait sans injustice reprocher à se^ 
contemporains l'oubli de cet écrivain énergique. Quant à la pensée 
qui a dicté ces derniers vers , elle contraste avec son dithyrambe en 
faveur de la liberté hollandaise. Il désirait pour la Hollande un Mau- 
rice de Nassau, pour la France un Richelieu. Avait^il tort? C'est une 
question politique dans laquelle nous n'entrerons pas. Ce qui appa- 
raît dans tous ses ouvrages, c'est une sorte de respect antique pour 
la loi : 

II n'est rien de tel que de suivre 

La sainte majesté des lois. 

Mairet , son confident, remarque avec raison le penchant secret de 
Théophile pour les héros de t antiquité paienne, et son éloignement 
des mœurs modernes. Cependant il rimait, avec mie facilité agréa- 
ble, des vers pour les ballets du roi; il commençait aussi à grouper 
autour de lui les voluptueux et les sceptiques de la cour. Après avoir 
fait chanter les reines et les nautonniers du Louvre, il se délassait d 
table avec Lhuillier, père de Chapelle, Desbarreaux, Saint-Pavin ei 
le baron de Panât; il oubliait la contrainte que lui imposait ce métie^ 
de poète par ordre : 

Aiitî'efoîs (dîsaît-il plus tard), quand mes vers ont animé la Seine. 



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LBft VIGTIliBS DE MMLBAU. 373 

Uordre où j'étais oontraint m'a Immi tût de la peme. 
Ce travail importun m'a long4empft martyre, 
Mais enfin, grâce aux dieux, je m'en suis retiré. 
Feu , sans faire naufrage et sans perdre leur Ourse (1) , 
Se sont aventurés à cette longue course. 
Il y tout par miracle être fou sagement, 
Confondre la mémoire avec le jugement. 
Imaginer beaucoup , et d'une source pleine 
Puiser toujours dM vers dans une même veine. 

La Biographie universelle attribue à cette époque de sa vie une dé- 
stable tragédie de Pasiphaé, que le libraire Oudot Gt paraître à 
royes, en 1631 , cinq ans après la mort de Théophile, a Plusieurs, 
t le libraire , estiment que ce poème a été fait du style de feu sieur 
liéophile. 9 Assurément il n'en est rien. Cette Pasiphaéy que nous 
^ODs eu le courage de lire , est plus monstrueuse que le Minotaure; 
héophile n'a jamais écrit des vers semblables à ceux que Phèdre 
rononce dans cette incroyable tragédie : 

Amour n'est qu'un tourment de chatouilleuse braise 
Que bien peu de liqueur facilement appaiae. 
Je le dis pour l'avoir tant seulement oui. 
Ce feu perd son désir quand il en a joui. 
Pourquoi ne tentez-vous que cette rage allente 
D'un réfrigère doux son ardeur violente? 

Et Ariadne répond : 

La parque tient captif le remède bénin 
Qui seul peut adoucir mon amoureux venin. 

Théophile n'aurait pas écrit ces ridicules sottises; et même pour 
cour, en s'efforçant de mignarder son style naturellement ferme, 
trouvait des choses charmantes. Plusieurs gentilshommes , habillés 
matelots, venaient vanter les délices de leur vie, les amours se 
jant autour de leurs rames, la caresse des vents, la lueur douce des 
)iles, et la splendeur magique de l'océan des cours : 

Notre océan est doux comme les eaux d'Euphrate; 
Le Pactole ou le Tage est moins riche que by : 
Ici jamais nocher ne craignit le pirate, 
Ny d'un calme trop long n'a ressenti l'ennuy. 

Sous un climat heurenx, loin du bruit du tonnerre, 
IVous passons à loisir nos jours délicieux. 

i Étoile polaire. 



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37& HWB 9Bà Dtoint^ iiDinm* 

Ici, jamais noire œil ne ééâHra la terre, 
Ny sans quelque dédain neregarda les deux. 

Agréables beautés pour qui ramoHrfionj^Y 
Esprouvez avec nous un si joyeux destin; 
Et nous dirons partout ^m plus raœ navir» 
IN^e fut jamais chargé d^va^usriobe butîu^ 

Tout souriait à Taoteur det^s jplk•vac^.L^s^I)taa^âpiritaal9 le n- 
cherchaient; les plus nobles et les plus puissans le comptaient; le 
duc de Montmorency l'avait admis à son intimité; ses saillies faisaient 
valoir la dignité ferme avec laquelle il soutenait i lacourlerftle 
difBcile de poète gentilhomme; il avait renom de bravoure, de génie 
et de délicatesse dans les procédés; il ne souffrait pas une injure et 
n'en faisait pas. 

Dans cette prospérité et cette considération générales « Théophile, 
abusant d'une fortune qu'il aurait dû ménager, s'avisa de vouloir éta- 
blir le règne de la liberté de l'esprit. Non content de pratiquer un 
épicuréisme modéré^ ille rédmît en STStème; là commençaitle péril. 
La société qui se débroallfail?à grand' peine ne manq[uait pasde gens 
incertains et inquiets. Théophile avait la réputation d'être libertin, 
c'est-à-dire « libre penseur; x> îl passa bientôt pour le chef des im- 
pies. Ses dogmes , s'il en avait, se réduisaient à la pratique d'une vie 
commode et habile, autrefois prêchée par Montaigne; ils n'étaient 
assurément pas très coupables; et ses actions valaient celles de C1d(I- 
Mars, de Bassompierre ou de Luynes. Il avait, de plus qoe ces mau- 
vais sujets, une force de raiseniicmieiit el de jugement très rares, et 
Je taleot. d^^crire en; profie avec chaleur et feoneté, ea^ ven avec 
énergie et CQiicision. I^s passioM catboliimes et popakûrea^ q^ 
avflienjt déi^«sig;nalé Théophile comme un eaoeml public^ redoaUè' 
renl de vigilance.. On savait que les voluptueux , dans leurs festisi 
nocturnes, agitaient des qj^estions de philosophie et de théologie.!^ 
maître y soutenait ses théories favorites^ césumées en vers un pM 
durs : 

Je crois que les desliésiiie koïtxïaÊStxe'pmmnmt^ 
En rétat des mortels, qui n'ait Pâme assa fa»nne, 
Mais on veut la corrompre; et le oélesie jfeu^ 
Qui luit dans la raison ne nous dure que peu. 
Car rimitation rompt notre bonne trame. 
Et toujours chez autruy fait demeurer nostre ame. 
Je pense que chacun aurait assez d'esprit, 



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M» msn^wtm w MAUfiur. .915 

Suivant le libre train que nature prasadt. 



Qui suivra son génie et gardsra sai %, 
Pour vivre bien-heureux i\ (niwa eonmemogr. 



Ici le péché otlqpMl est érâtomwiit nié; 'h boulé native de 
)Biiiie est afBrinée* Heivétios et Lanaétrie pentmtit de infime. 
n Tbéefidh^ oe B^était pas fmtaistede poète, mns«jtftène. Il se 
queaoôieiMot^Qs tbéologieiis et des casinstoB, ardens à Mftmer 
\ peoobaei et iiestirpar les panins , qaeUhéopliUe juge tonnes : 

Us veulent arracher noSjpassionsiuunaines 
Que leur malade esprit ne juge pas J)ien saines. 
SoSt par rébellion , ou bien par mon erreur, 
Ces reprene u rs fâcheux me sont tous en horreur. 
Tappfouve qii'un éhacon suive en tout la nature; 
Sonismpire est plaisaiit et sa lo^rn^est pas dure; 
Menaeidaos 'les «Bâlbeanon passe heureusement. 
Jaaiaîsrmaii jugenvat neitronnrentilttniable 
Celuyrlàvfuls'attaifce.à'^etQuSl Hpane dinahla. 
Qui, dans JJéntinosier^ rtieat AsJiDindiffiheal : 
Aussi bien , mémejaà l!A£héroD noni xeod. 
Xa.barque de Garon , à tous inévitable > 
Non plus que le méchant n*épargne T^uitable, 
Injuste nautoniiier, hélas ! pourquoi sers^^ta, 
Avec même aviron, le vice et la vertu? 

Pour Ja pvattque de la vie , tme teHe âoettfine>ii'a pas d'autre résul- 
t'4ae l'Âdiffésenâs , la quiétnde<et la velopté. 'Beraeee^ Tliéophile 
sayaieBtid*fin isorsigerreseès parla «wdération , <la prévoyance et 
bon seiia; c'est tente 4» ph îhwyh ie 4p HÊnnidmn 4e Toltaire : 

Heureux , tandis qu'il est vivant. 
Celui qui va toujours suivant 
Le grand maître de la nature ! 



A n^eirviera jamdis autrui , 

Quand tous, bien plus hemreux que lui , 

Se moqueraient de aa^ misère ! 

Le Fire»est'toutB8a colève. 

Ln sottise d'un courtisan , 

La fatigue d'un artisaa, 

La peme qu'un amant soupire , 

Lui donne également à rire : 



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376 REVUB DBS DEUX MONDBS. 

Il n*a jamais trop affecté 
Ni les biens , ni la pauvreté. 
II n'est ni serviteur, ni maître, 
Il n'est rien que ce qu'il veut être. 

Ainsi l'on retrouve, nette et précise, cette filiation de répicuréisroe 
en France : de Lucile Yanini à Geoffroy Vallée, brûlé en place de 
Grève, de ce dernier à Vallée Desbarreaux (son petit-neveu), puis 
à Théophile Yiaud ; de Théophile à Lhuillier, père de Chapelle, et de 
là jusqu'à Molière, Ninon, Gassendi , Locke, Saint-Évremont, pnis 
jusqu'à Fontenelle, Voltaire et aux philosophes du xyiii' siècle? Cette 
généalogie est évidente, les noms qui la composent font toujours 
partie de la même société, et traversent l'histoire comme un seul 
bataillon^ Panât reçoit les leçons de Vanini et protège ensuite Théo- 
phile. Le neveu de Vallée devient disciple de Viaud. Le philosophe 
Gassendi est l'ami de l'enfant bâtard de Lhuillier. Ces filons d'opi- 
nions qui se propagent et se transmettent à travers l'histoire, en sont 
pour ainsi dire les fibres secrètes; on ne les a pas encore analysées. 

Voltaire a donc en tort de présenter Théophile comme un gen- 
tilhomme étourdi, ami de la bonne chère. Voltaire n'avait pas lu 
celui dont il parlait. Une douzaine de libres esprits formaient le corps 
d'armée des libertins, et Théophile se constituait, comme l'a dit Bal- 
zac, leur législateur. Le jeune Desbarreaux, imagination incertaine 
et fougueuse, se révoltait de temps à autre contre le maître, et Théo- 
phile s'en plaint dans une lettre éloquente , adressée à Lhuillier : il 
accuse <r l'imprudent jeune homme de lui opposer encore de vieux 
dictons philosophiques , » qu'il soutient avec une arrogance insup- 
portable, a Que m'importent (s'écrie-t-il en très bon latin] les opinions 
de tous les anciens? Ils ont pu s'enquérir de la nature des choses et 
de la création du monde; mais jamais on n'eut aucune certitude à cet 
égard. Ce sont des amusettes d'école et des impostures de pédago- 
gues mercenaires. Les hommes n'en deviendront jamais ni plus cou- 
rageux, ni meilleurs... Dites donc à Vallée qu'il se débarrasse tout- 
à-fait des langes d'une science adultère; qu'il ne songe qu'à vivre en 
paix ( quod quietem spectat, id solum curet) ; qu'il prenne soin de son 
corps et de son ame , et qu'il ne vienne plus me rompre les oreilles 
de ses argumens répétés dans l'ivresse et d'une voix chevrotante (1). » 

(t) « Vallaeus nosler (qui fuitolim meus) plusquara par est sibî licerc pulat,cl 
inlempesliYam ni fallorsuperbiam captât.... Insurgit nonnunquam in verba et vullus 
meos, adeè petulantcr, ut impudentem lé fateri aut inimicum profiteri necesse sit. 



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LES YICTIHES DE BOILEAU. 377 

a là le ton d'nn chef de secte; je ne doute pas que cette re- 
et ce titre ne flattassent Toreille da hardi Gascon, 
dant Louis XIII régnait « le plus méticuleux des hommes et 
icapable de comprendre Théophile ou de lui pardonner. Les 
la compagnie de Jésus avaient reconquis leur ascendant sur 
Le confessionai du palais était à eux. Signalé comme le porte- 
des libertins, Théophile fut la victime nécessaire. Le con- 
lu roi , Caussin , jette l'alarme dans cette misérable et faible 
ce. Il faut voir, dans les mémoires de Richelieu, ce que 
ne « ce petit père Caussin, plus plein de lui-même que de 
le Dieu , et le plus malicieux des moines; » le cardinal se dé- 
de lui , en 1637, par l'exil. Caussin avait (dit Monglat] mis 
a à deux doigts de sa perte. Théophile , dont le protecteur 
itait mort, et que le roi abandonnait, était une pfoie bien 
le. On le traita a de chef des athées secrets, de fléau et de 
. D Louis XIII, ne reconnaissant pas contre lui de véritables 
e contenta de lui faire mauvais accueil; mais Théophile vit 



beri adverteris quanta ferocift philosophicos illas nugas adversum me 
signiGcaverit : incautus adolescens ob bujusmodi deliria, mentis bons 
ibertatem pro inscitia ducit, et quidquid garrire dooet, scientiae opus 
Miratur et magni facit personatum illum libellum quem novus auctor de 
hilosopborum scrinio tamquam centonem sufTuratus est. Quid me& refert, 
sti prûci omncs de mundi causÀ investigaverint, cum plane constet nihit 
Dtâ re compertum unquam babuisse? Scbolarum sunt ista ludicra et mer- 
cdagogorum fraudes. Ego bomines bis artibus cruditos, aut meliores aut . 
vadere nunquam crediderim ; atque înter temulentorum loquacitatem et 
im strepitum parum interesse reor... Id te obsecro Vallsum nostrum qui 
oUm iterum atque iterum mone, seque omnibus adultérin» scientiae in- 
iCum eipediat. td solum mediteiwr quod quietim speetat. Corpus et ani» 
t assidui, $ibi studeat, mibi ne ulterius obstrepat. Tinniunt etiamnnnc 
i , bestemis àliquot conviciis quae , licet ore mussitante et fractis vocibus, 
ilis tamen perruperant. Acriore bac saevitift mibi sibique consulit; nam- 
odium et iras, neque meus amor unquam ferre, nec mea virtus mitigare 
isUnebit. » ^ On voit que Tbéopbile écrivait aussi bien en latin qu*en 

leopbilus Yiaud (dit le jésuite Raynauld ) , libertinorum aevi nostri, et 
clanculariorum signifer, omnium turpitudinum reus factus est : et quod 
mis Dei vestibulum de negata animae immortalitate est insimuiatus. Cred! 
quanta mala spurciloquus iste juventuti intulerit : quà infiaimatis scrip- 
[uà coUoquiis, et consuetudine familiari. Audire memini in arcano tribu- 
sapientes Pbryges, déplorantes sortem suam quodaTbeopbilo Viaudo, 
i3rstagogo, impietatem didicissent ; et ad omnia propudia , ipsumque atbeis- 
înt condocefaeU. » ( i)$ ThêophUit, SS9. ) 



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avar RflraB iNts: Dsnr mtom» 

bieD qofil étaîi pendii^dao^respritdaTOÛ Ses ambrai oeweillèfentite 
8*absenter eid'afleryoir rAngleierne , oè tMmilalors le péianUfle- 
qpie» I*^, roi de la théolcigie et du calMibeor. Théoptliié partte. Ke- 
tena quelques^ semaîDes à C«lBis>v parle maQivriatemfM^^, û advesa* 
d'assez beaii»vei!» à cet Cteéinv«TaidePdi^^ » 

Et qui nous montre, à raventure. 
Ou sa haine ou son amitié. 

Cet ir esclave du vent et de Pair, » comme il le nomme avec son 
énerve ac(9Mitoinée r lui îTispire une belle strophe : 

Parmi ces promenoirs sauvages 
Toy bruire les vents et les flots ; 
Attendant que les matelots 
ÎTemporlent loin de ces rivages. 
Ibi tes isodiers blam^hissans, 
Dit> cfaik; des vagtra gémissans ; 
liéitoent leuKB masses oomua 
Contre la colère des airs, 
Et présentent leurs têtes nues 
A la menace des éclairs. 

De M'A vcrsrne sont pas à dédaigner. La'correctJon leur manqae, 
mais non la force. îl s*embarqua enfin, et du pont du navire il 
écrivit à Desbarreaux une lettre latine, singulière par sa cencisioa: 
«Notre denieure^ dit^il,estrOcéan; demeure flottante, périNeosr, 
rtNdiem, veiitB , ondes , sables ; ici la société des hommes est dure oir 
nulle. Endormi , éveillé, ivre , à jeun , îl faut chanceler et vomir. Toi, 
dors paisible, soîgne-toL, jouis de toi-même , et jouis de Paris entier. 
Àdieo. D On l'avait sans doute recomaiandé à^ la cour de JaeqMS; 
Taccèfr du pateît lui fut fermé, et une épigramme le vengea : 

Si Jacques ,t le roy du^voir>, 
K?9 pasrtnQfuvéboii'deaie voir^ 
Ea voici la cause iiifaiUible: 
C'est que ravy de mon escrit, 
n crut que fêtais tout esprit , 
Et par conséquentinvisible. 

Hais pcfurquot la persêcntiou sait-efle ThéopHIe dfe Viau en pajs 
élrangertt)h ne peut s'empêcher dé soupçonner quelque cause pte 
réelle et plus secrète de sa disgrâce.. U avoua que le roi Louis lOII 
était fort courroucé contre lui» « Que ùwraY s'éoiie^ii-ilj,. 



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u» Yjçxua» i>K jwii^MDé ans 

Ai90iBr«Phttî qtteDieu m'abandonne, 
Que le veine me Tent pas'irair, 
QMie|oiir me luh en.œlère, 
Qne^limt non faieii tit mon «anrœr ? 

On ne rapoiot exilé ; mois il a> compris la néeessilé d'une idisenee 
iftlootaîie. — «Tu me reprends, àcril-il à unami, d'avotrqpjeb l'épmn- 
rante BMd à]>ropos , etde m'eaire banny moi-dnèaK. Je detu» cette 
obéissance à la colèpe du roy , et ne pouvais me pUmidre.^ madis^ 
pace sans m'en rendre djgne, ni appeler de mon iMMiatementaoK 
Buériter la mert. 9«— Ce ioo esibîen po^e dans «le.lalleGiiaoBalaM^* 
On coiapUît d'autres libertina que Théophile à >la tcnr de Lou» xm ^ 
et il semblerait cpie quelque particularité de sa vie ait échappé;! sei 
biographes. Ce « courroux du roi, » cette « menace ^qdiiaitp*lir,ia 
et dont ilparle fréquemment , ne sont pas.suEBaanmieot'iBolifés pv 
loirdélations du père Voisin et du père Caussin. J> poêle était hardi , 
ifast^psus étirant ; on a trouné dana ses papiers, aptes «a ' 
une singulière épttre, adressée à une gr awic dame, «tua le 
fJaU^nà Diane y et que le duc de Montmopcncy «owëiar «fitérieuse- 
iient«à Mairet, qui la SA inipfimer.viiT/^'oi» /dana celle lettre amou-* 
rfiMe»msieiBble on ne peut davantageà Théophile luiimèrae, II|mrk 
B, de son absence 8Midatne,.de«on hmifuênottmney île lea 
i, a qui, tropfinstruîts du mépris sacrilégequePenlbée,m«n 
ïoiôain-geimain t a fait depuis peu du dieu Bacchns, lorsqu'il inatiti» 
iea premières festes dans Thèbes, n'eussent pas onbUé.de m^accoaer 
le Vimpiéié de ma race. » Jl y a même dans la déclaration amoo- 
euae d*Actéon un ton de vérUiè qui ne s'accorde guère aiiec les. pe^ 
fOBoages mythologiques mis en scène. C'est en sovcpropre nan que 
Aéophile a l'air de dire à la grande dame : « Me vans imaginez ^ptoL, 
^'il TOUS plaît, que, pour estre indigne de la moindre de vos iaveura, 
e ne -sois capable de Ja recevoir, quand «a-delà de. mon espéianœ 
ît de mon mérite il vous arriverait de mcen voiilotr gmlifiar. le 
le sois pas de ceux à. qui l'excessive joye oste le jugemenit, et Jm 
g«ailiarité le respect,; plus je reçois de bénéfices d'un autel, et plus 
'y Cnylirusler d'encens. Je n!ai jamais ignoré quoile secret est.ranm 
be ramovr, et que les bienfaits qui viennent de sa main soat.d'nne 
Mbaie teUement différente de dous tes autt es^ que xlest heanconp 
riapatitiiâe.et|NBU de courage à quiconque le9 a rcigua^ide les pn- 
klÎQK..— »-^«i Je n!attrayipa6inAoio6<de disorétiaAtàarecevoirieaf i^ 
eB»diMâBli4ae<de;pajUenee41os attendre; ti^tiqiMtrésoItt^^^ 



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380 REVUB DBS DEUX MONDBS. 

moder toutes mes volontés aux vostres [pourvu que vous ne veuillez 
point la ruine de mon afTection], je vous rendrai toujours une si 
parfaite et si respectueuse obéissance , que vous n'aurez point sujet 
de vous repentir d*avoir sauvé la vie au misérable Actéon. » — Théo- 
phile ajoute que la lettre fut remise à Diane, et qu'il n'a pas besoin 
de dire le sort de celui qui l'écrivit. « Tout le monde le sait, s — 
Cette épitre renferme-t-elle le mojt caché des premiers malheurs de 
Théophile? Le temps a respecté ce mystère. Mais une telle époque et 
un tel homme permettent toutes les hypothèses. C'était alors que 
Buckingham serrait de si près Anne d'Autriche, que Richelieu joaait 
le rôle d'amant transi , que Marie de Gonzague courait les aventures 
comme la princesse de Trébizonde. Bayle a reconnu le singulier ca- 
ractère de ce règne : a Vraiment, dit-il, je me demande, en lisant 
rhistoire de Louis XIII, si ce sont là des faits réels ou des actions 
chimériques. » On ne trouverait point extraordinaire que Théophile 
eût égaré dans les plus hautes régions de la cour son romanesque 
hommage, et que la rancune silencieuse du roi, sans divulguer le 
crime, eût puni l'insolence. 

Il est certain que le Louvre ne le revit plus. A son retour en France, 
il reprit son train de vie, et Gt les délices de quelques seigneurs, de 
M. de Montmorency entre autres. Son exil de la cour s'était ébrnité, 
ses vers circulaient, ses épigrammes se répétaient; elles n'étaient 
pas toutes décentes, crime qui lui était commun avec les poètes ses 
contemporains, Sigongne, Berthelot, Motin , Bergeron , Du Rosset. 
Régnier, et tous les autres. Mais les aventures de sa vie, son intimité 
avec les grands, son récent exil , sa renommée d'audace et d'impiétéi 
le plaçaient au-dessus d'eux; et un libraire conçut l'idée lucrative de 
recueillir et de publier, sous un nom si brillant, les plus graveleuses 
des obscénités qui couraient manuscrites. En 1622 parut ce recueil, 
le Parnasse satirique du sieur Théophile, qui eut p!us de dix éditions 
en France et en Hollande , et qui contient fort peu de pièces de 
cet écrivain. Mais, à son apparition, tout s'ébranla dans le canq» 
des jésuites; Théophile n'allait plus à la cour, on le savait; le roi 
refusait de le voir; l'armure de l'impie se détachait et l'exposait aux 
attaques; un effroyable cri s'éleva contre le malheureux. Tous les 
bourgeois qui avaient eu quelques rapports avec Théophile , et qui 
peut-être l'avaient entendu parler librement , vinrent déposer contre 
lui. « Il avait médit, raillé; chanté des chansons obscènes, engagé 
les jeunes gens à boire; on l'avait entendu rire à la messe, et com- 
parer sa belle à la Divinité. Il avait soutenu des thèses à table, et oo 



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LES VICT1MB8 DB BOILBAC. 381 

le croyait chef de secte. » Pendant que le vulgaire commentait ces 
niaiseries, les dévots falminaient , le Parnasse satirique à la main ; et 
les gens graves raisonnaient sar le danger des doctrines professées 
par Théophile. Balzac, déjà célèbre et brouillé avec lui, n'était pas 
le dernier à répandre ces rumeurs et à leur prêter l'autorité d'une 
parole pompeusement perTide. Lui aussi (et c'est une des grandes 
làclietés de sa vie ) , il exagéra les torts du poète, le représenta comme 
un a Mahomet nouveau, troublant la paix des consciences, renversant 
les Taibles esprits et menaçant l'église, d C'était le pousser au bûcher. 
Théophile n'attendit pas qu'on l'y jetât. II se cacha, tantôt chez 
Lhuillier, tantôt chez Vallée ou Saint-Pavin. a Je suis une chouette, 
dit-il ; je ne vis et ne marche plus le jour. Me voici maintenant chez 
Lhuillier; j'y attends le retour de la nuit qui me conduira chez un 
autre (1) ! » Bientôt l'accusation fut régulièrement formulée et portée 
devant le parlement : a De Viau corrompait la jeunesse, publiait des 
vers obscènes, renversait la religion , et ses mœurs étaient impures. » 
Il y avait trop de lumières chez les membres du parlement pour qu'ils 
ajoutassent une foi aveugle à ces discours; ils reculèrent long-temps 
devant ce procès ridicule, et le jésuite Raynauld, pour se moquer de 
leurs lenteurs, les appela en ricanant : sera sapientes Phryges. Mais le 
bruit populaire grossissait; il fallut commencer les poursuites. Alors 
les amis de Viau l'abandonnèrent ; ce n'étaient pas des héros, les idées 
de volupté et de bien-être personnel qu'il avait répandues n'encou- 
ragent guère l'héroïsme; Vallée lui-même, son cher Desbarreaux, le 
reniaient, et il s'en plaint amèrement : a Deseruisti exulem et adversae 
e fortunœ meae ludibrio absentiam quoque tuam adjecisti , neque 
« pateris injuriam meam modo, sed auges vehementer. d Le duc de 
Liancourt et Lhuillier le protégèrent quelque temps ; à la fin , ils eurent 
peur. Lui-même s'ennuya de sa vie nocturne; les archers étaient à 
ses tronsses, et il craignait que l'on n'introduisit des espions auprès 
de loi : — « Vous prétendez me voir, écrivait-il à une personne qui 
désirait le connaître, en un temps où le soleil même n'a pas cette 
liberté. Une réputation de bon esprit, qui fait aujourd'hui tant pro- 
mener mon nom par les rues, contraint ma personne de se cacher, et 
ce qui devrait me donner de la seureté ne me laisse jamais sans péril. » 
Il crut alors se sauver en abjurant le calvinisme entre les mains du 
père Séguirand ; il demanda la suppression juridique du livre obscène 



(1) « Noue latitare cogor, noctua sam; hodiè apud Lnlerium expecto noctem 
Me me docât ad aUam. » 



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:9K) KsnE a>BS bbox mmnÊS. 

qu'un lui attribuait. VaîiiespiéeajalsoiisiiL^apmrtDlatdontBahac avait 
accusé sofi auoien ami était une-eliaigeiMn «utrenant grare qaeb 
pubUeatioQ du Bmmtme; eHe éeraaait 'Viau 4e ce iN>ids yagûe €t 
vedotttaiile qUi tue uniluinmie. 

Personne ne le protégeait. Lecourroux du rai, queTlequ^en At h 
cause , n'était pas éteint ; la jalMsie des uns , la ^«oUiae des autres, 
ks passioofi Ixmigeoises, le fionatisrae ligueur, l'intérât-des jésaites, 
concouraient à sa perte. Le^peuple , dont la haiue a' toqours besoin 
d^un lieu«*cfnniBun , demandait sa imort; Jes frédicaleurs liuriaieflt 
contre Talhée: a Maudit soia-tu, Ihéophile ! S'*écrifliit Jean Gaérin 
dans sa chaire, maudit aois-lu, ThéupÛte ! mawlît aott Tesprit q« 
t'a dictéteft pensées! maudite soit la main qui Je6« écrites! yalhni- 
reux le libraire qui les a imprimées! malbeuteux <3eux qui lésant 
ilues! malbeucenx ceux qui t'ont jamais conçu! St bénit soit V. le 
piéaident, et bénît soit M. le procureur-général, qui vont purger 
Parb de trelte peste! C'est toy qui es cause que la peaterest^ans Paris: 
je idira;, après le Tévérend père Garassus , ^ue lu es un ^bélistre, que 
taesun^eau; que dis-je, un veau?'d'un ?eau,4a«hair en est bonne 
;bouiUie^ la chair en est bonne ro^e : mais ta tienne, méehant, n'est 
honne qu'à estre grillée; aussi le^eras^u demain. Tu t'es mocqué des 
ino]rnes,fet lesmoynesse mocqueront de toy. » — •«'O beau torrent 
d'éloquence 1 6 belle saillie de Jean Guérin! » s'écrie Théophile. Sans 
doute; mais pour être ridicule, elte n'en était pas'nsôins redoutaMe; 
et le poufre Théophile, voyant les éditeurs et les imprimeurs da 
i^«nt^^ arrêtés, le peuple ameuté, le cardinal de Xa^RochefoucavIt 
et le confesseur du roi ligués contre iui , les seigneurs effrayés, 
iLouis Xin irrité, ses amis froids, la roarédhaussée «n campagoe, 
quitta Paria, ne saobant oùiilirtlait. 

ici oomnoice une efiroyable ^e qui nous pénétreruft def ifié, si 
Théophile s'était donné la peine de l'écrire. Partout atromait aroÉis 
lie caftholiciame et la bourgeoisie, ses^ennemis acharnés. I^mr édiap- 
»per à ce réseau qui courraitia France, l'esprit^ért se cacha dans les 
4iois, se fit des retraites sauvages, déguisa son nom, souffrit la fahn 
et la soif, et chercha au bout du Languedoc un toit qui voulût Uen 
l!abriter. flors la loi de la société chrétienne, iienhi, et pins que 
oeki, frappé d'interdiction et d'anaihéme, tètemaudtte, H éprouva h 
Inine deitous, Fingfatttudedeses amis les plus ohers, et rhorrible 
mélange des douleurs physiques et des douleurs morales. Baixac, 
plus haïssable que Garasse, icacouteàvacuaeoertaiBejoi&fue Théo- 
phile « ne vit plus en seureté parmi les hommes, mâîs^ë'H'e^fmif- 



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vi à outrance coiMimlaipiusfuT9uekB d^fo^ftés^Imbestes: o* Quant 
héophile, il opposa un front inimépide à cette exttéme infortune, 
leui, dit-il : 

Avec qui je vis , sont étonnés souvent 
Que je sois en mes maux aussi gai que devant. 
Et le destin fâché de ne me voir point triste 
Ignore d^où me vient l'humeur qui lui résiste. 
Cert Famé dont le ciela voulu me munir 
Oaastn ttint d*aoeidens qui devient me punir; 
Aatiement un tisn de tant de longues peinea 
M* eût gelé mille fois le sang dedans les veines» 

Fermeté digne de Thonnne qui professait la philosophie et se 
sait en chef de secte. Sa première retraite , dont nous ignorons le 
u et la durée, fut employée à traduire en vers, mêlés dç prose, 
Pkédon de Platon. Découvert, et se croyant trop rapproché de 
ris, il se dirigea vers Toulouse, ou demeurait le baron de Panât, 
^ve de Yanini , ami de Vallée et lié avec Théophile. Panât corn- 
ence par accueillir le fugitif; mais bientôt i) se rappelle qu'autre- 
is on a voulu le brûler avec Yanini; il s'ef£raie, et lui ordonne de 
dtter le logis. Où aller? Théophile résiste. Le baron , accompagné 
! deux valets, se présente Tépée à la main et réitère son ordre; le 
été tire aussi son épée. Il paraît que le baron, touché de la bra- 
ure et du malheur de son hôte, devint plus traitable. Mais Théo- 
lile quitta bientôt , pendant une nuit d*orage , cette retraite inhos- 
talière, et, s'acheminant dans les ténèbres, il fut en butte à deux 
cidens fort opposés : il tomba dans une rivière et vit la foudre frap- 
T le sol près de lui : 

Lorsque Panât me flt sa brutale saînîè. 
Que , les armes au poing , accompagné de deux , 
11 me fit voir la mort en son teint plus hideux , 
Je croyai&biea mMirir. Il le croyait de même. 
Maïs, pour cela , le front ne me devînt point blême; 
Ma voix ne changea point , et son fer inhumain , 
A me voir si constant , lui tremibla dans la main. 
Encore un accident, aussi mauvaisou pire,. 
Me plongea dans le sein du poissonneux empire. 
Au milieu de la nuit où le firent du croissant. 
D*un petit bout de corne à peine appacaissant, 
Sembkùt se retirer et chasser les ténèbres 
Pour jeter plus d'effroi dans des lieux^si funèbres. 



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384 RBVCE DBS DBUX M0NDB8. . 

Lune! romps ton silence, et pour me démentir 
Reproche-moi la peur que tu me vis sentir ! 
Que dus-je devenir, ce soir où le tonnerre 
Presque dessous mes pieds vint balayer la terre? 
Il brûla mes voisins, il me couvrit de feu. 
Eh bien ! pour tout cela , je le craignis bien peu ! 

Pour ce dernier trait , c'est une bonne gasconuade; mais elle ne 
détruit ni le souvenir de son courage, ni la pitié qu'on éprouve pour 
cet homme auquel an autre siècle eût donné gloire et fortune. Il oe 
faut pas naître avant son temps. Chassé de Toulouse, il alla du cdté 
des Landes et poussa jusqu'aux Pyrénées : 

Je viens, dans un désert, mes larmes épancher. 
Où la terre languît, où le soleil s'ennuye; 
Où ce torrent de pleurs qu'on ne peut estancher, 
Couvre Tair de vapeurs et la terre de pluye. 
Parmi ces tristes lieux , traînant mes longs regrets, 
Je me promène seul dans Thorreur des forêts , 
Où la funeste orfraye et le hibou se perchent : 

Ce sont des lieux 

Où rien de plus courtois qu'un loup ne m'avoisine , 
Où des arbres puans fourmillent d'écurieux (1), 
Où tout le revenu n'est qu'un peu de résine , 
Où les maisons n'ont rien plus froid que la cuisine , 
Où le plus fortuné craint de devenir vieux. 
Où la stérilité fait mourhr la lésine, 
Où tous les élémens sont mal voulus des cieux. 
Là le soleil , contraint de plaire aux destinées. 
Pour étendre mes maux allonge ses journées , 
Et me fait plus durer le temps de la moitié. 
Mais il peut bien changer le cours de sa lumière. 
Puisque le roy, perdant sa bonté coutumière, 
A détourné de moy le cours de sa pitié. 

Tous ces maux n'abaissent pas le ton de Théophile; tapi daui 
quelque cabane des Landes et éclairé d'un flambeau de résine ,^11r 
écrit à Louis XIII : 

Tai choisi loin de votre empire 
Un vieux désert où les serpens 
Boivent les pleurs que je répands , 
Et soufiQent l'air que je respire 

(i) ËcurcuilSi 






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LES VICTIMES DE BOILEAU. 385 

Dans l'efi&oi de mes longs ennuis. 
Dans l'horreur de mes longues nuits! 
Éloigné des bords de la Seine, 
Et du doux climat de la cour ; 
Il me semble que l'œil du jour 
Ne me luit plus qu'avecque peine ! 



Exilé parmi des sauvages , 
Où je ne trouve à qui parler, 
Ma triste voix se perd en Tair 
Et dans l'écho de ces rivages ! 

Ici , les accens des corbeaux , 
Et les foudres dans les nuages 
Ne me parlent que de tombeaux ! 

Arrachez-moi à cet exil, Yengez-moi, je suis ionocent; et vous, 
Ktes roi mortel , songez que vous serez jugé par le roi des cieux. » 
deux strophes suivantes sont à placer parmi les plus belles de la 
ue française; plus hardiment jetées que celles de Malherbe, elles 
chent avec une rapidité et une majesté que tout le monde ad- 
;ra: 

Celui qui lance le tonnerre , 
Qui gouverne les élémens , 
Et meut avec dés tremblemens 
La grande masse de la terre : 
Dieu qui vous mit le sceptre en main , 
Qui vous le peut 6ter demain ; 
Lui qui vous prête sa lumière , 
Et qui , malgré vos fleurs de lys , 
Un jour fera de la poussière 
De vos membres ensevelis, — 

Ce grand Dieu qui Gt les abîmes 
Dans le centre de l'univers , 
Et qui les tient toujours ouverts 
A la punition des crimes , 
Veut aussi que les innocens 
A l'ombre de ses bras puissans 
Trouvent un assuré refuge; 
Et ne sera point irrité 
Que vous tarissiez le déluge 
Des maux où vous m'avez jeté ! 
Tom XIX. 25 



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986 A»VTO BjBS l^mnfi ¥QNl!i9. 

Saluons pour la premièfe fois un rave talent , et eette terrible 
puissance de l'adversité qui épure ce qu'elle touche. Les morceaux 
écrits par Théophile, après sa persécution, siHiout en prose, sont 
d'une supériorité incontestable. Il trouve au pied des Pyrénées on 
seigneur qui le recueille , le protège et lui donne de bons dinés; 
l'épicurien n'oublie pas ce dernier point, et son estomac estpleîD 
de reconnaissance : 

Mon exl! ne savait où trouver sûreté; 
Partout mille accidens touchaient ma lîbwtë. 
Quelques déserts affreux , dont les forêts suantes , 
Rendaient de tant d'humeurs les campagnes puantes « 
Ont été le séjour où le plus doucement 
Tai passé quelques jours de mon bannissement; 
Là, vraiment Famitié d'un marquis favorable, 
Qui n'eut jamais horreur de mon sort déplorable , 
Divertit mes soucis ; et dans son entretien 
Jestrouvai du bon sens qui consola le mien. 
4i^|r9n)ent, dans Tennui d'un Heu si^lit^e, 
jQv l^^rit jet le. corps ne trouvent rien h fd^xe , 
Où le ç\m plUlo^plie , avecque son discours (1), 
Ne saurait, sans languir, laisser passer deux jours; 
Le chagrin m'eût saisi. Mais une grande chère 
Vint deux fois chaque jour enehanler ma misère. 

L'épicurien que rien ne cor/jgeait, comiae vous voiyez, alla visiter 
€lérac , où il admira la Garonne débordée : 

Le débord insolent de ses rapides eaux, 
Couvrant avec orgueil le faîte des roseaux , 
Fait taire nos moulins ; et sa grandeur faroucbe 
Ne saurait plus souffrir qu'un avhron la touche.... 



Je disais en voyant comme son flot se pousse : 
« Ainsi va la fureur d'un roi qui se opurrotioe ; 
Ainsi mes ennemis , contre moi furieux , 
M'ont rendu sans sujet le sort injurieux. » 



Il ne reste pas long-temps dans cet endroit : on instruit son procès 
à Paris, et rien ne serait plus facile que de venir le sc^i^r, si près de 
son manoir héréditaire. Le duc de Moptmoreçcy lui écrit , lui offrant 
Chantilly pour asile; il arrive à grandes jourpé^ et trouve sous ces 

(1) Méditation. 



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LES VICrtMBS DE BOILEAV. SSÏT 

im feuillages un accaeilbienvetllant, mêlé d'admiration et de pitié, 
ate la eovùr penchait vers Théophile, qui n'était en déflnitite que 
lèprésentBUt dés plaisirs, des talens etdes torts des gentilshommes.* 
EÉunem le prôléger cependant? Il fallait se taire de?adt le silence 
^ail, kir foienr des dévots et le préjugé du peUj^le. On était si bien 
posé pour lui à la cour, <iue, pendant son séjout forcé chez le dtiO , 
scrivit sa tragédie de Pyratney et la fit représetiter au Louvre, oè 
B fut très applaudie, a On me reprocha seulement, dit-il , l'énergie 
ma poésie et la tristesse sépulcrale da sujet, d II pense que le 
va lui devenir favorable, et s'étonne que le duc de Montmorency 
licite pour lui faiblement; dans une lettre confidentielle , il attri- 
e cette froideur au désir que le duc a de le garder chez lui. Il se 
»mpe; il ne comprend pas lui-même les caoses secrètes de son 
ilheur; il ne voit pas la fatalité de cette situation suspendue entre 
cour et les dévots; l'arrêt du parlement se charge de l'en instruire. 
1 satisfait au cri populaire en le condamnant par contumace. Déclaré 
upable de Use-majesté divine et humaine, il fera donc amende ho- 
lable devant Notre-Dame et sera brûlé vif ou en effigie. Personne 
ilève plus la voix en faveur de ce paria. Le duc lui-mèmd lui con- 
ille la fuite. Il se dirige vers la Picardie, puis vers la Flandre, et va 
«ibarquer pour l'Angleterre. — J'attends votre carrosse;... on me 
poe de fuir...v« et je vais des flammes à la mer! — a Opperior vos 
lie, aut cdrpentum tuum, que ad vos devehar^ Asseverabat heri 
naris prœfeclus nos intra triduum tandem abituros. Sic ab igUibus 
id undas vocor. d 

Mate ses ennemis le poursuivaient. On jugera bientôt si cette 
«rsirfte était sérieuse et acharnée. Le père Voisin , ami de Garasse, 
fait suivre et épier; Leblanc, lieutenant du prévost de la conné- 
biie, se met à ses trousses, ne quitte point sa piste, et finit par Far- 
ter au Cateleti Le gouverneur de la citadelle donne ordre qu'oa 
saisisse, a D'abord que je fus pris, on me tint pour condamné; 
1 détention fut un supplice, et les prévosts des exécuteurs. J'en 
s deux sur chacun de mes bras, et autour de moi autant que 
lieu par où je passais en pouvait contenir. On m'enleva dans la 
unbre du sieur de Meulier pour y faire mon procèir-verbal, qui ne 
t autre chose que l'inventaire de mes bardes et de mon argent, qui 
; fut tout saisi. Après nàon interrogatoire, qui ne contenait aucune 
rusation , M. de Caumartin m'assura que j'étais mort. Je lui répon- 
que le roi était juste et moi innocent. De là^ il ordonna que je 
se conduit à Saint-Quentin. On m'aUfeche^de grosses eordes par- 

25. 



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388 REVUE DKS DEUX MONDES. 

tout, sur un cheval faible et boiteux qui me fait courir plus de ris- 
ques que tous les témoins de mes confrontations. L'eiécution de 
quelque criminel bien célèbre n'a jamais eu plus de foule à son spec- 
tacle, que je n'en eus à mon emprisonnement. Soudain que je fus 
écroué , on me dévala dans un cachot, dont le toit même était sons 
terre. Je couchais tout vêtu , et chargé de fers si rudes et si pesans, 
que les marques et la douleur en demeurent encore en mes jambes. 
Les murailles y suaient d*humidité, et moi de peur. » 

Contre ses persécuteurs il a de violentes et justes invectives. Il fait 
une bonne caricature de ceux qui , 

Priant Dieu comme des 9postres , 
Mirent la main sur son collet 
Et marmottant leurs patenostres , 
Pillèrent jusqu'à son valet. 

Si j'estois(ajoute4-il) du plus vil mestier 

Qui s'exerce parmi les rues , 

Si j'estois Gis de savetier 

Ou de vendeuse de morue , 

Ils craindroient qu'un peuple irrité 

!Ne punît leur témérité. 

La compagnie de Defunctis vient le prendre à Saint-Quentin; on 
le mène à Paris « attaché tout le long du voyage avec des chaînes, 
sans avoir la liberté du sommeil ni du repos , et sans quitter les fers 
ni nuit ni jour. On ne suivît jamais le grand chemin ; et, comme s'il 
y eût eu dessein de m'enlever, les troupeaux ou les arbres un peu 
éloignés donnaient à ces gens des alarmes assez ridicules. Arrivé à la 
Conciergerie , la presse du peuple m'en empêcha l'entrée. Je fus 
enlevé dans la grosse tour avec deux gardes. » — Enfin on le jette 
dans le cachot de Ravaillac. Il y reste dix-huit mois au secret, l'esprit 
net et sain, l'ame courageuse , mais abandonné dé tous ses amis, t 

Pour passer mes nuits sans sommeil , 
Sans feu , sans air et sans soleil , 
Et pour mordre ici les murailles 
N'ay-je encore souffert qu'en vain , 
Me dois-je arracher les entrailles 
Pour soulier une dernière faim? 

a Mes ennemis, s'écrie-t-il , ont répandu : 

Que j'enseîgnois la magie. 
Dedans les cabarets d'honneur. 



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LES VICTIMES DE BOILEAU. 389 

Us disent que, pour me perdre, 

Oq a bandé tous les ressorts 
De la noire et forte machine, 
Dont le souple et le vaste corps 
Estend ses bras jusqu'à la Chine. 

Dans ces lieux voués au malheur, 
Jje soleil , contre sa nature , 
A moins de jour et de chaleur 
Que Ton en fait à sa peinture. 
On n*y voit le ciel que bien peu , 
On n*7 voit ni terre ni feu, 
On meurt de Tair qu*on j respire; 
Tous les objets y sont glacés , 
Si bien que c'est ici l'empire 
Où les vivans sont trépassés. 

Point de feu , point de lumière , une nourriture abjecte. C'est là 
qu*il forme son talent; de cette voûte obscure datent ceux de ses écrits 
qui doivent le classer parmi nos bons prosateurs, et justifler le rang 
élevé que je réclame pour lui. La fermeté de son courage soutient la 
vigueur de sa plume. Il repousse en vers et en prose les accusations 
qui Tont perdu, traîne Garasse sur la claie, argumente puissamment, 
mêle rironie à la discussion , flétrit la lâcheté de Balzac , et , vainqueur 
de ses ennemis, sipuissansy dit Malherbe, arrache enfin aux magis- 
trats la révocation de leur première sentence. Je ne crains pas de 
conseiller aux hommes qui étudient Tart de convaincre et celui de 
raisonner les cinquante pages qu'il a écrites dans sa prison ; style 
nerveux, précision, convenance, disposition des preuves, vigueur 
de logique , ardeur soutenue et contenue; tout y est. Patru écrit 
moins énergiquement; Pélisson est plus lent; d'Aubigné est plus in- 
correct; il faut descendre ou plutôt s*élever jusqu'à Pascal pour re- 
trouver cette forte et amère empreinte de la raison passionnée et de 
la diatribe impitoyable. 

« M'ayant promis autrefois, dit-il à Balzac, une amitié quej'avois 
si bien méritée, il faut que vostre tempérament soit bien mauvais, de 
m'estre venu quereller dans un cachot, et vous joindre à l'armée de 
mes ennemis, pour braver mon affliction! Dans la vanité que vous 
ayez d'exceller aux lettres humaines , vous avez fait des inhumanité! 
qui ont quelque chose de la fièvre chaude; mais je recognois qu'en 
disant mal de moy, vous en avez souffert beaucoup. Vos missives 



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396 RBYÙÈ DE$ imUX HONDES. 

diffamatoires sont composées avec tant de peine qaeyoas tous chas- 
tiez vous-même, en mal faisant ; et vostre supplice est si conjoinct à 
vostre crime, que vous attirez tout ensemble et la colère et la pitié, 
et qu'on ne se peut fascher contre vous sans vous plaindre. Cet 
exercice de calomnies, vous l'appelez le divertissement d'un malade. 
U est vray que si vous estiez bien sain , vous feriez tout autre chose. 
Soyez plus modéré en ce travail; il entretient vostre indisposition; et 
si vous continuez d'escrire , vous ne vivrez pas long-temps. Je sais 
que vostre esprit n'est pas fertile, cela vous picque injustement contre 
moy. Si la nature vous a mal traicté, je n'en suis pas cause; elle vous 
vend chèrement ce qu'elle donne à d'autres. Vous sça^ez la gram- 
maire française , et le peuple , pour le moins , croit que vous avez fait 
un livre; les sçavans disent que vous pillez aux particuliers ce que 
vous donnez au public, et que vous n'escrives que ce que vous avez 
leu. Ce n'est pas estre sçavant que de savoir lire. S'il y a dé bonnes 
choses dans vos escrits, ceux qui ne les cognoissent pas ne vous 
en petitetit point loùe.r, et ceux qni les cognoissent sçavent qu'elles 
ne sont pas à vous. Vostre stile a des flatteries d'esclave poor 
quelques grands> et des invectives de bouffon pour autres. Vous 
trsiictez d'égal avec le^ cardînatix et les mareschaux de France; en 
cela votis oubliez d'où vous êtes nay. Faute de mémoire qni a besoin 
d'un peu de jugement, corrigez et guérissez-vous, s'il est possible. 
Quand vous tenez quelque pensée de Sénèqùe ou de César, il vous 
semble que vous estes censeur ou empereur romain. Dans les vanitez 
que vous faictes de vos maisons et de vos valets, qui feroît l'éloge de 
vos prédécesseurs vous rendroit un mauvais office; vostre visage et 
vostre làauvais naturel retiennent quelque chose de la première 
pauvreté et du vice qui lui est ordinaire. Je ne parle point du pillage 
des autbeurs. Le gendi^ du docteur Baudius vous accuse d'un autre 
larcin : en cet endroict j'aime mieux paroitre obscur que vindicatif; 
s'il se fiist trouvé quelque chose de semblable en mon procès, j'en 
fusse itiort, €ft vous n'eussiez jamais eu la peur que vous faict ma dé- 
livrance. — J'attendois en ma captivité quelque ressentiment de l'obH* 
gatton que vous m'avez depuis ce voyage. Mais je trouve que vou» 
m'avez voulu rtuî^e, d'autant que vous me deviez servir, et que vous 
me hâïsseJr à causé cjue vohs m'avez offensé. Si vous eussiez esté 
asstte hônrieste pouf vous en excuser, j'estois assez généreux pour 
voils pfi^rdoi^nei*. Je suis bon et obligeant; vous estes lâche et malin; 
je 6r&f qte vous Émvtet touaîoui^ vos inclinations et non les 
mienne; le ufe nae répends pas d'avoif pris autrefois l'espée pour 



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LB$ VICXUHZS fis BOnLEAU. 991 

VOUS vanger du baston; il ne tint pas à moi que vostce affront ne fuct 
effacé; c'est peut-esire alors que vous ne nue 4:râtes pas assez bon 
poète t parce que vous me vîtes trop bon ^Idat. Je n'aUègue cecy 
pour aucune gloire militaire , ny pour aucun reprosche de vostre pol- 
tronnerie : mais pour vous montrer que vous deviez vqus taire de n^es 
défauts, puisque j*avois toujours caché les vostres. — Je vqus advoue 
(pie je ne suis ny poète, ny orateur. Je ne vous dispute pQint 
réioquence de vostre pays : vous estes né plus proche de Paris que 
moy. Je sais Gascon, et vous d'Angouléme. Je n'ay eu pour ré- 
gent que des escoliers escossais, et vous des docteurs jésuites; je 
5uis sans art, je parle simplement et ne sçay que bien vivre. Ce qui 
m'acquiert des amis et des envieux , ce n'est que la facilité de mes 
mœurs, une fidélité incorruptible et une profession ouverte que je 
Eus d'aymer parfaitement ceux qui sont sans fraude et sans lascheté. 
C'est par où nous avons esté incompatibles \qu$ et moy, et d'où 
aaissent les accusations orgueilleuses dont vous avez inconsidérément 
persécuté mon innocence sur les fausses conjectures de ma ruine, et 
sat la foy du père Voisin. Soyez plus discret en vqstre inimitié. Vous 
oe deviez point faire gloire de ma disgrâce; c'est peut-estfe «ne 
marque de mon mérite. Vous n'avez estény prisonnier, ny bawy ; 
vous n'avez pas assez de vertu pour estre recherché; vostre bassesse 
est vostre seureté. Je ne tire point vanité de mon malheur et n'accuse 
point la cour d'injustice; je me console seulement de voir que ma 
personne est encore bien chère à ceux qui ra'oAt condamné. J'ai 
6sté malheureux , et vous estes coupable. Hais q«>oi \ la foiiupe â'ir- 
rite continuellement de quelques grâces qu'il a plu à 0ieu ïm des* 
partir ! Si , suis-je satisfaict de ma condition , et je trouveray toujours 
parmi les bons assez d'honneur et d'aeaitié pour ne me picquer 
jaiiMûs de mespris et de la haine de vos semblables. Si je voulais vevser 
quelques gouttes d'encre sur vos actions, je noircirois toute ma vie. » 

En vain Balzac répondit-il que a lo bouche de Théophile ^it 
mo