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Full text of "Revue des études anciennes"

Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux 

et des Universités du Midi 

QUATRIÈME SÉRIE 
Commune aux Iniversités d'Aix, Bordeaux, Montpellier, Toulouse 



REVUE 

DES 



ÉTUDES ANCIENNES 



Tome 6 
1904 



SWETS & ZEITLINGER N.V. 
AMSTERDAM - 1967 



Réimprimé avec le consentement des 
propriétaires de la Revue 



l«£Gc^"CFNT£R 



CANDAULE ET CAMBLES 



A M. Radet, doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux, 

Mon cher Camarade, 

N'est-ce pas à l'auteur de La Lydie au temps des Mermnades 
qu'il convient d'abord de soumettre une hypothèse relative au 
passé le plus lointain de ce pays? Elle est hardie, vous allez 
en juger; je souhaite qu'elle ne vous paraisse pas absurde. 

Les Grecs d'ionie savaient que Candaule n'était pas un nom, 
mais un surnom. Hérodote (1, 7) nous apprend que le vrai 
nom de Candaule était Myrsilos. Hipponax, dans un vers cité 
par Tzetzès, dit que y-uvâ-^j^a (vocatif) est synonyme de Candaule 
en méonien. Le mot -Awiyyx est transparent, étant formé de 
/.ûwv et de oiyyiù ; on n'a même pas besoin de l'ancienne glose 
rA'j\zT.r:/.-r,c, ni du rapprochement avec le mot xuviYxr,, qui 
signifie « collier de chien » ou « esquinancic ». Je ne com- 
prends pas comment Raoul -Rochette a pu interpréter gxuXc- 
•/./i7cr/îç, c'est-à-dire « celui qui emporte les dépouilles » ; si 
vous avez commis la même erreur {La Lydie, p. 66), c'est 
Rochette qui en est responsable, non le bon Tzetzès. 

Hipponax décerne l'épithète xuvayxrjç, mot à mot « l'étrangleur 
de chiens », à Hermès, et Hésychius donne la glose: KwSxjXaç* 
'EpiJ.ï5; r, 'Hpr/.X^ç. D'autre part, Tzetzès raconte que lo, délivrée 
par Hermès, était gardée par un chien nommé Argos {Exeg. IL, 
p. i53); enfin, on lit dans Hésychius : xuva^f/a àvT- zo^ xXéxTa. 
Tout cela est de la fausse érudition, qui dérive d'une source 
unique, le vers d'Hipponax. En effet, de ce que Hermès était 
appelé éirangleur de chiens, épithète qui ne lui convient pas, 
Tzetzès, ou l'auteur qu'il suit, a déduit l'histoire d'Hermès 
tuant le chien Argos, dont il n'y a pas la moindre trace ailleurs. 
Une autre exégèse s"est tirée d'embarras en admettant que 



3 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

•/.jvâ-f/r;; signifiait « voleur », sens qui conviendrait bien à Her- 
mès, mais qui n'est pas et ne peut être celui de y^xii^/r^;. Un 
troisième a pensé à Héraklès enchaînant Cerbère; comme cela 
est raconté d'Héraklès et non d'Hermès, la glose recueillie par 
Hésychius crut aplanir les difficultés en faisant de KavoajXaç, 
synonyme de -/.xiix/r,^, suivant Hipponax, une épithète d'Her- 
mès ou d'Héraklès. Cet « ou » est bien d'un scoliaste ! 

Grâce au vers d'Hipponax, on peut démêler ce tissu de 
conjectures arbitraires, qui se présentent avec une assurance 
empruntée. Mais que deviendrions-nous, dans cette occurrence, 
si le vers d'Hipponax s'était perdu? 

Hipponax d'Éphèse avait ses raisons, qu'il ne nous a pas 
dites, pour qualifier Hermès d'étrangleiir de chiens. Cette épi- 
thète, ainsi employée, dut sembler bizarre aux anciens, puis- 
qu'ils ont fait tant d'efforts malheureux pour la justifier. Il me 
semble pourtant qu'Hermès, en sa qualité de voleur habile, 
devait savoir étrangler les chiens qui gardaient les maisons. 
Un scoliaste, plus intelligent que ses successeurs, aura donné 
cette explication laconique : /.XÉzx/iç. Hésychius, comprenant 
mal la finesse, écrivit y:jii.y/x tH: -oj -/XÉrTa; mais sa glose suffit 
pour nous mettre sur la bonne voie. 

Personne ne supposera que Candaulès, étrangleur de chiens, 
soit devenu un nom royal par suite de l'assimilation d'un roi 
à Hermès. Ce dieu a pu, une fois par hasard, étrangler des 
chiens; mais cela ne lui était pas habituel. Ce ne sont ni les 
dieux ni les hommes qui ont coutume d'étrangler des chiens : 
ce sont les lions, quand ils sont traqués par les chasseurs. 
Donc, v.jvdcYyY]; = KavîaûXxç signifie a lion ». 

La dynastie à laquelle appartenait Candaule prétendait des- 
cendre d'Héraklès, le dieu vêtu d'une dépouille de lion '. Mais ce 
costume n'est pas d'origine grecque. Avant la fin du vi" siècle, 
on ne le trouve que sur la côte d'Asie, à Chypre, à Rhodes 
et — détail à noter — dans l'art étrusque archaïque. Ce fut un 
poète rhodien, Pisandre, qui introduisit dans l'épopée le motif 
d'Héraklès vêtu de la peau du lion. M. Furtwiingler a soupçonné 

I. La dynastie aiiti'rieurc dos Alyadcs cil une firtioii (Ed. Mcvcr, Gesch. des AUerlh., 
l. I. p. '187). 



CANDAILE ET CAMBLÈS 



que l'origine de ce type était étrangère {(tp. Roscher, art. 
lierakles, p. 2i4.'}); je le crois lydien, parce qu'il paraît dans 
l'art archaïque de l'Étrurie et que les Lydiens avaient une 
dynastie d'Héraclides. 

A cela viennent se joindre deux arguments. Parmi les riches 
offrandes que Crésus envoya à Delphes, la plus importante 
était un lion d'or fin, du poids de dix talents (Hérodote, I, 5o). 
Ce lion était comme l'emblème de la dynastie. Une autre his- 
toire d'Hérodote autorise la même conclusion. La ville de 
Sardes fut prise par un point qui avait été jugé inexpugnable : 
« c'était la seule partie de l'enceinte où Mélès, autrefois roi de 
Sardes, n'avait point fait porter le lion qu'il avait eu d'une 
concubine. Les devins de Telmessos lui avaient prédit que 
Sardes serait imprenable si l'on portait le lion autour de ses 
murs » (Hérodote, 1, 84). Il me semble, comme à Creuzer, — 
qui parle déjà du « roi-lion Candaule » ' — , que ce lion, né 
d'un Héraclide et d'une mortelle, atteste suffisamment le carac- 
tère léonin de la dynastie. Ce que Creuzer ne savait pas, c'est 
que ce lion ancêtre et prophylactique, génie tutélaire de la 
capitale, ex-voto symbolique du souverain, est ce que les sau- 
vages d'Amérique et, d'après eux, les savants de nos jours ont 
appelé un animal totem. Comme le loup à Rome, comme le 
sanglier en Gaule, le lion a été totem en Lydie. C'est lui qui 
fut assimilé plus tard à Héraklès, comme le loup de la légende 
romaine à Mars, quand le dieu anthropomorphe, suivant un 
procédé connu, prit pour vêtement la peau du totem auquel il 
succédait. 

Héraklès ne fut pas le seul héritier du lion lydien, car Cybèle 
est aussi une déesse lionne (cf. Perrot-Chipiez, t. V, p. Sy), 
L'importance religieuse du lion lydien se constate dans le 
groupe des monuments lydo-phrygiens, les tombes d'Ayazinn, 
de Kumbet, le monument d'Arslan-Kaïa. Mais elle me semble 
surtout attestée par la céramique étrusque dite bucchero. Tout 
le monde est d'accord pour attribuer à l'influence ionienne les 
éléments décoratifs de cette céramique. Le mot d'Ionie est 
cependant bien vague. Il y avait un art local à Milet, à Smyrne, 

I. Creuzer-Guigniaut, t. II, p. i88. 



4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

à Phocée; mais il y avait aussi un art à Sardes. Comme les 
textes nous apprennent que les Étrusques venaient de Lydie 
et que les Étrusques se sont crus, jusque sous l'Empire 
romain, originaires de ce pays, il vaudrait peut-être mieux en 
revenir à l'ancienne mode, qui faisait qualifier de tombeau 
lydien le grand sarcophage étrusque du musée Campana. 
Quand il s'agit de motifs évidemment asiatiques, mais qui 
se rencontrent seulement, ou se rencontrent surtout, dans 
le plus ancien art étrusque, il serait plus simple et plus franc 
de les appeler lydiens au lieu d'ioniens. 

Un de ces motifs est le lion ailé, animal divin, puisque la 
nature n'en produit pas de tels. Un autre est le lion, ailé ou 
non, qui tient dans sa gueule une partie d'un corps humain. 
Sur une œnochoé de bucchero, au Louvre (G 563 ; Pottier, 
Vases, p. 3i), on voit un lion dévorant un homme dont les 
jambes et le ventre sortent de sa gueule. Ailleurs, ce sont deux 
jambes humaines ou une cuisse (Karo, De arte vascuL, p. 21, 
42), Ce motif est complètement inconnu de l'art grec. En dehors 
des vases noirs étrusques, il paraît seulement dans le groupe 
des bronzes gravés que l'on appelle illyriens ou vénètes et qui 
se sont rencontrés dans l'Italie du nord-est et l'Autriche 
actuelle. Des lions tenant des cuisses d'homme ou d'animal se 
voient sur la situle de Bologne, sur celles de Boldù-Dolfm et 
de Watsch, sur le couvercle de Hallstatt (gravures dans Ber- 
trand et Reinach, Les Celtes, fig. 56, 65, 68, 72). L'art de ces 
situles, antérieures à 55o, est étroitement apparenté à celui du 
bucchero étrusque; s'il n'en dérive pas directement, il est cer- 
tain qu'il remonte à la même source orientale, qui ne peut 
être, à mon avis, que lydienne. 

Dans ces deux groupes de monuments, les animaux, ailés 
ou non, occupent une grande place et offrent des types parti- 
culiers. Les herbivores ont très souvent des rinceaux dans la 
bouche; cela ne se voit pas non plus sur les vases grecs. 

Si le type étrusque et illyrien du lion marchant (et non com- 
battant), qui tient un corps ou un membre humain dans sa 
gueule, est vraiment, comme je le suppose, d'origine lydienne, 
il faut qu'il ait existé en Lydie soit une image célèbre, soit 



CANDAULE ET CAMBLES l) 

une tradition qui répondait à ce singulier "motif. Je le qualifie 
de « singulier » non seulement parce qu'il est rare, mais 
parce qu'il est peu naturel. Ce lion lydien ne dévore pas sa 
proie; comme l'herbivore, il se promène en la portant; ce 
n'est pas une proie, mais un attribut. 

Si une telle image a existé, il devait y avoir, à son sujet, un 
[sphq Xôvcc. Et quand le lion totem s'est anthropomorphisé, le 
'.spi; AÔY'? ^ fïû se transformer aussi; la légende du carnassier 
royal a du devenir celle de l'ogre royal. 

Or, précisément, cette légende de l'ogre royal existait en 
Lydie; Athénée nous l'a conservée d'après l'historien Xanthos. 
Un roi lydien, prédécesseur de Candaule, s'appelait Camblès; 
il était vorace, yajxpqzapYcç. Une nuit, il coupa sa femme en 
morceaux et laniangea. Le malin, voyant la main de sa femme 
arrêtée dans sa bouche, il se tua, la chose étant devenue publi- 
que {ï-xf.TX ^pw;, eûpôvxa rJ;v yvpx xî;? -rxn'.'Acq èvcjjav h xw cxG'j.axi, 
Éa'jxov à-;75â;a'., -îp'.Soïjx^j x-^;; T:pz;:o); yvnu.i-iri:, Fragm. hist. 
Graec., I, p. Sg). 

Si ((la chose était devenue publique», c'est qu'on avait 
aperçu le roi tenant encore entre ses dents la main ou le bras 
de son épouse. Ce ne sont pas là seulement les mœurs d'un 
fauve androphage : c'est le type même du lion lydien. 

Qu'est-ce que Camblès? M. Kretschmer déclare, avec raison, 
que le vocable est obscur; par analogie avec Kan-daalès, l'étran- 
gleur de chiens, ce peut être une épithète du lion (Kan-blès), 
ou l'un de ces euphémismes dont se servent certains sauvages 
pour désigner le lion ou le tigre, qu'il n'est pas prudent 
d'appeler par leurs noms (Frazer, Golden Bough^, t. I, p. 456). 
Quoi qu'il en soit, Camblès n'est pas un personnage histori- 
que; c'est un dieu lydien, ogre successeur d'une bête fauve, 
qui, appartenant à la dynastie des Héraclides, a dû être assi- 
milé à Héraklès. Peut-être la voracité d'Héraklès, yxz-pi[j.7.pftq 
célèbre, trahit-elle encore son origine lydienne et léonine. 

Tacite [Annales, XII, i3) parle d'un mont Sambulos en Assy- 
rie, siège d'un culte d'Héraklès chasseur, qu'on y vénérait avec 
des rites particuliers. Sambulos n'est pas Camblès et l'Assyrie 
n'est pas la Lydie; mais les légendes attestent, à défaut des 



REVIE DES ETUDES ANCIENNES 



monuments, l'existence de relations très anciennes entre ces 
pays. 11 y a longtemps qu'on a reconnu une affinité mythique 
entre les bûchers d'Héraklès, de Sardanapale et de Crésus. Si 
riléraklès chasseur de Sambulos ou dit Samhoulos (Camblos?) 
doit être un jour identifié à Camblès de Sardes, je n'en serai 
pas étonné ; mais, pour l'instant, je ne puis planter qu'un jalon. 
J'oubliais de vous dire qu'il y a deux exemples du carnassier 
androphage en pays celtique, absolument isolés dans le trésor 
de la sculpture gréco-romaine; je compte les publier prochai- 
nement et en tirer d'aventureuses conséquences sur des 
influences lydiennes en Gaule. Qui l'eiit cru? Je serai, à mon 
tour, victime du mirage oriental. 

Tout à vous, 

Salomon REINACH. 




FiG. I. — Coupe Dutuit (motif extérieur). 

I 

L'HIPPALECTRYON 

CONTRIBUTION A L'ÉTUDE DE L'IONISME 
(Planche I) 

Je voudrais revenir sur la question de l'hippalectryon, dont 
M. Lechat s'est déjà occupé ici même', dans un travail réim 
primé depuis =». 



Dionysos et Euripide, dans les Grenouilles, raillent Eschyle 
d'avoir parlé de l'hippalectryon : 

AI. N-î] Toùç 6eo6;, èyw youv 
fjBiQ tcot' èv [Aay.pt5 ypévo) vu-atoç StiQYpÛTCVYjda 
Tov ÇouObv 'TncaXéxxopa î^yjtûv, tîç èjttv opvtç. 

AL 2Y;|xeÏ3V âv xaïç vauatv, wixaôéaxa-: ', èvevÉYpazTO... 

EY*. ETt' èv xpayiùoiaiç è-/?^'' y.àXexTpuova zc.fjja'. ; 

AI. 2ù â' w Oeoïatv ix^pé, TCoTi y' èaxtv Stt' è^sîetç; 

ET. Oix ÎT:xaXéy.TCipaç j^à AC, oùSè TpayeXâss-jç, arep tj, 
av toTji TcapaTreTidiAaJiv toTç MïîSi/.oiç Yp^çoiictv 3, 

De ce passage M. Lechat infère qu' « Eschyle dut imaginer, 
dans une ou plusieurs de ses pièces, de donner un hippalec- 

I. Revue'-des Universités du Midi, 1896, p. lai. 
a. Au musée de l'Acropole d'Athènes, p. /iSS. 
3. Grenouilles, 980-8 Kock 3. 



8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

tryon pour monlure à l'un de ses personnages», et il est 
tenté d'en conclure, avec Gamurrini', «que dans le Prométhée 
enchaîné la monture d'Okéanos était peut-être un hippalec- 
tryon. » — Faut-il admettre ces hypothèses, et en induire 
que le groupe archaïque trouvé sur l'Acropole d'Athènes, 
qui représente un hippaleclryon monté par un homme nu% 
aurait été dédié en souvenir d'une victoire dramatique? Dans 
la pièce commémorée par cette offrande bizarre aurait figuré 
un personnage, ou un chœur, monté à cheval-coq, de même 
qu'on voit, sur un vase attique du v* siècle commençant, 
deux chœurs comiques montés l'un sur des autruches, l'autre 
sur des dauphins ^. — Je crois qu'il n'en est rien. 11 serait 
surprenant qu'un ex-voto commémoratif d'une victoire drama- 
tique eût été dédié sur l'Acropole, et non dans le sanctuaire 
de Dionysos, ou aux abords de ce sanctuaire. D'autre part, si 
un poète dramatique avant Eschyle avait mis l'hippalectryon 
dans une de ses pièces, et dans une pièce couronnée, Aristo- 
phane n'aurait pas trouvé si étrange qu'Eschyle l'ait mis dans 
les siennes. 

Mais est-il exact de dire qu'Eschyle ait mis l'hippalectryon 
dans plusieurs de ses pièces? 11 semble bien, à lire Aristophane 
et ses scholiastes, que tout se réduise en fin de compte à ceci : 
dans un vers d'une de ses pièces, les Myrmidons, Eschyle avait 
parlé du « cheval-coq couleur de feu », ^cjOc; îzTvaXéx-rwp. Si Aris- 
tophane dans les Grenouilles s'est espacé sur le cheval- coq, s'il 
s'en était déjà égayé, avant les Grenouilles, dans la Paix et dans 
les Oiseaux, l'origine de ces plaisanteries, ou, qu'on me passe 
le mot, de cette « scie », est dans ce passage unique des 
Myrmidons'*, le seul que visent et que citent les scholics, aussi 

I. Annali deW Instilulo, 187^, p. a/|o. 

î. La meilleure reproduction dans Lechat, p. 455; pour la bibliographie, 
cf. Keinach, Répertoire de la sculpture, II, p. 533, cl Lccliat, p. /|56. 

3. Rohinson, Boston cal. of vases, p. 137; Reinach, Rép. des vases peints, I, p. 486; 
Fougères, La vie publique et privée des Grecs et des Romains, fig. 45o. Ce vase et d'autres à 
représentations analogues (Gerhard, Trinkschalen, pi. XXX, i-3=iJourn. of hell. stud., 
1881, pi. XIV A : amphore avec choristes à tète de coq ; — J. H. S., 1881, pi. XIV B : 
œnochoé avec choristes déguisés en oiseaux) sont intéressants pour l'histoire de la 
comédie attique avant Aristophane : en rapprocher le passage des Chevaliers, bio sq., 
où Aristophane parle des travestissements fantastiques chers au vieux Magnés. 

4. Nauck, Fragm. trag. graec, p. 32. L'épithète io\jfi6t; rappelle le vers pittoresque 
âc Hugo : « Un beau coq vernissé qui reluit au soleil. » 



L HIPPALECTRÎON 9 

bien celles des Oiseaux i et de la Paix^ que celles des Grenouilles . 
— Le passage des Myrmidons nous est, du reste, parvenu dans 
un tel état qu'il est incompréhensible. 

Les hardiesses de style du vieux tragique prêtaient aisément 
à la charge. Aristophane plaisante Eschyle de l'audacô et de 
l'étrangeté de ses lyrismes, pY;iJ.«0' Î7:-c6â[j.ova, Î7r::cy.pr,p.va, ce qui ne 
l'empêchait pas, remarque M. Croiset^, de les admirer. Pour- 
quoi le çoijôsç ÎTCuaXéy.Twp a-t-il tout spécialement excité sa verve? 
Il serait difficile de le dire aujourd'hui; les raisons qui font 
qu'une expression lyrique se trouve en deçà ou au delà des 
limites subjectives du ridicule et du sublime ne sont guère, 
en général, perceptibles de si loin. 

Il est croyable que le mot t-7:aXr/,T(op (ou Ir.Tzy.Xzv.puiù-i) avait 
été forgé par Eschyle; c'est l'avis de M. Alfred Croiset'', et je 
le partage volontiers. En effet, si ce mot n'avait pas été un a-xE, 
un mot jusque-là inouï, le Dionysos des Grenouilles ne dirait 
pas s'être creusé la tête toute une nuit pour savoir ce que 
désignait ce vocable étrange. 

Il résulte de là, notons-le en passant, une conséquence 
curieuse. Nous avons des exemples d'hippalectryons bien plus 
anciens qu'Eschyle : comment les artistes archaïques appelaient- 
ils ce monstre? Peut-être n'avaient-ils pas de mot spécial pour 
le dénommer. S'ils avaient eu un mot pour désigner chacun 
des êtres fantastiques de l'art de leur temps, on aurait avec ces 
mots de quoi faire tout un lexique. En somme, jamais le mot 
d'hippalectryon n'a tant servi que de notre temps, depuis qu'il 
est entré dans la langue archéologique. 

Quant à la monture d'Océan dans le Prométhée, Gamurrini, 
qui a supposé que c'était un liippalectryon, eût été bien en 
peine d'appuyer sa conjecture d'une preuve. C'était un cheval 
ailé 5, que le dieu menait sans rênes, par suggestion, — tel 



I. Ad V. 800. 
a. Ad V. 1177. 

3. LUt. grecque, III, p. 220. 

4. /d., p. 219. Je n'ai pu voir Todt, De Aescliylo vocabulorum invcnlore (VïaUc, i855). 
Cette brochure figure au catalogue de la Bibliotlièque de la Sorbonne, mais elle a, 
paraît-il, disparu des rayons. 

5. Fliigelross, dit Wecklein dans son édition du Prométhée, p. a3. 



lO REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

le cheval ailé qui, sur le grand camée de France, emporte au 
ciel Germanicus ou Marcellus. Eschyle ne dit pas autre chose : 

Prom. 286 TGV TrrepuY^^"'] "^^vS' ct'wvcv 

Yva)!J.T) ffTCfi.îci)v oiztp eùOùvwv... 
394 Xeupcv yàp cT[xov a'!6épo<; d/at'pei wrepoTç 

-£Tpa7/,£XT,Ç OÎWVCÇ. 

Ti-rsar/.cAT;; clwvô,; : la périphrase est inattendue et frappante, 
comme il est naturel dans un passage lyrique, et dans 
Eschyle, ce qui ne Tempêche pas d'être claire. Ne cherchons 
pas midi à quatorze heures. Océan devait arriver sur un 
cheval ailé, comme ceux que l'art archaïque avait accoutumé 
de prêter aux divinités', quand elles ont à se transporter à 
travers les espaces de l'air; Océan s'en servit une fois, par 
extraordinaire, le jour où il alla visiter Prométhée sur la 
cime vertigineuse du Caucase; dans son royaume, dans son 
élément, le Père des eaux montait un monstre marin. 

II 

Mais revenons au groupe de l'Acropole. 

« Il serait vain, » écrit M. Lechat, « de chercher le motif 
d'une pareille offrande. Aussi bien, c'est l'offrande seule qui 
nous intéresse, à savoir la représentation de l'hippalectryon 
dans une sculpture de ronde bosse. » Je crois, pour ma part, 
que l'hippalectryon de l'Acropole intéresse moins l'histoire 
de la sculpture en ronde bosse que l'histoire des croyances 
populaires, et que c'est seulement du point de vue du folk- 
lore qu'on peut apercevoir la raison pourquoi cette offrande 
surprenante fut placée sur le rocher sacré. 

S'il s'est trouvé vers l'an 5oo un Athénien pour dédier à la 
déesse, sur l'Acropole, un hippalectryon, et si les magistrats 
l'ont laissé faire, c'est que cette offrande, qui nous paraît 
bizarre, ne l'était point pour les Athéniens de ce temps-là; 
c'est qu'ils la jugeaient, au contraire, convenable et bonne. Je 

I. Cf. à Delphes, sur la parlic de la frise du Ircsor de Gnidc qui représenlc l'apo- 
llicose d'Héraclès, le quadrige ailé d'Alhéna; et Euripide, Iphigénie à AuliSf a5o-i : 



l/HlPPALECTPyox , , 

ne puis m'expliquer cela qu'en supposant que la représentation 
de riiippalectryon jouissait d'une vertu magique, qu'elle était 
un i-oipô-x'.o-n. Il y a plusieurs raisons à faire valoir à l'appui 
de cette hypothèse. 

Peut-être l'ofï'rande dont nous parlons fut elle vouée pour 
commémorer un exploit naval, puisque Eschyle, dans les 
Grenouilles, explique que l'hippalectryon était un rçj.v.z-^ qu'on 
oeignait sur les galères de l'ancien temps : 

Il est assez connu que les navires anciens étaient munis 
de figures prophylactiques : l'avant, dans les vaisseaux de 
guerre, affectait la forme d'une hure, et portait deux grands 
yeuxpeintsa, l'arrière portait desparasèmes3.G'est donc comme 
à-oxpô-aio-f, je m'imagine, que l'hippalectryon a été sculpté' sur 
les vaisseaux de l'Athènes archaïque J; et ce n'est pas en saisir 
la vraie nature que de le définir, avec M. Lechat, « une de ces 
figures emblématiques qu'on fixait à la proue des vaisseaux.» 
Les sculptures allégoriques que Puget taillait pour les vaisseaux 
du roi étaient des emblèmes; l'hippalectryon des galères 
d'Athènes était une figure magique. 

De même, c'est comme xr.-pi-xio^/ que l'hippalectryon fut 
peint sur les vases attiques. La preuve, c'est que presque 
toujours il y paraît associé à d'autres àr.ozpô-v.x, les occhioni, le 
gorgonéion. On associait ces figures prophylactiques pour en 
multiplier l'effet. Sur un vase à figures noires 'J, deux Sirènes, 
c'est-à-dire deux revenants, l'une mâle, l'autre femelle, n'ont 

I. Il n'est pas iiôcessaiie, je pense, Je réfuter Gerhard, pour qui le cheval -coq 
était un symbole agonistique (Griech. und etr. Trinlachalen, p. 3). 
3. LoUing, Schiffsaugen, dans Ath. Mitth. Ilf, p. 38i. 

3. Cf. la Ttdtpooo; d'Iphigénie à Aulis, notamment les vers aii, aSo, 275. 

4. Aristophane dit peint, ÈveyiypaTtTO. Entendez qu'il était non point peint sur les 
voiles, mais sculpté ou découpé dans du bois, bariolé de couleurs vives, et dressé sur 
la proue, comme le Patèque des vaisseaux phéniciens (B. C. H., XV, pi. 16) ou le 
Triton des galères romaines (Gr. coins, Mysia, pi. XII, 16) : 

Jadis, cher aux marins, sur un bec de galère 

il se dressait, vermeil, joyeux de la colère 

écumante et du rire éblouissant des flots. (Ilérédia, llorloruin dctis.) 

5. Cf. Furtwângler, Antike Gemmen, pi. XLVl, Go : <( Karneol. Ein KricgschilT, an 
Vorder- und Hintertheil wie ein Ilahn gebiklct. » 

6. Micali, Mon. pcr servire..., pL LXXXXIV. 



12 HEVUE DES ETLUES ANCIENNES 

de l'ois^eau-sirène que les pattes et la queue; le corps est 
remplacé par un occhiono. De même, sur une amphore de 
Nicosthène (Louvre F io4) et sur l'amphore plus ancienne 
du musée de Bonn (fig. 6), l'hippalectryon est figuré entre 
deux sirènes; il devait les conjurer, comme sur une coupe du 
Louvre (F 127, Pottier, pi. 78) la sirène est conjurée par les 
occhioni. Sur le vase d'Ahènes (le n" 18 de notre catalogue), 
deux éphèbes font des gestes d'etlVoi à l'aspect de l'hippa- 
lectryon, et s'enfuient à son approche. 

Sur des pierres gravées de basse époque, de l'espèce qu'on est 
convenu d'appeler grylles, on voit des figures monstrueuses qui 
diffèrent de l'hippalectryon tel que le figuraient l'art ionien et 
l'art attique du vi'' siècle, mais qui offrent, elles aussi, la combi- 
naison de la tête de cheval avec les pattes et la queue de coqi. 
Ces hippalectryons d'époque tardive sont sûrement des figures 
prophylactiques, comme toutes celles qu'on voit sur les grylles. 

Mais pourquoi les gens superstitieux ont-ils pu prêter des 
vertus prophylactiques à l'image de l'hippalectryon? D'abord, 
parce que l'hippalectryon est une (j Moitié -de -coq », et que, le 
coq est une bête prophylactique par excellence 2 : le cocorico 
perçant de Chante -clair, qui, lorsque revient le jour, éclate 
brusquement en criarde fanfare, met en fuite démons et reve- 
nants 3. C'est pourquoi on offre le coq aux dieux infernaux'' et 

1. Stephani, Compte rendu de Pêlershourg, 1874, p. '((); Bathgen, De vi ac signijîca- 
lione gain (Gôttingen, 1887), p. 22; S. Ucinach, Pierres gravées, pi. 25; Dieterich, 
Pulcinella, p. aJu; Furtwangler, Ant. Gemmen, 111, p. 353, qui dit : « Im Grunde ist 
dies sellsame VVcscn nichls anderes als die Woiterl)ildiing des altgriechischcn Hippa- 
Icktryon, desseii Griindidec inimer weiler wirkte. » 

2. L. Gurlilt, Ilistor. und philol. AufsiitzeE. Curlius gewidniet, p. 157-8; Furtwangler, 
Coll. Sabouroff, I, p. 27; Bathgen, op. cit., cxcursus I (De galli vi averruDcanti) ; 
Lôschckc, Aus der Unlerwelt (progr. de Dorpat, 1888, in- 4°). 

3. Shakespc>arc, Uamlet, I, i, i5o. D'autres textes, très curieux, dans Hchn, Kultur- 
[ijlanzen und Jlauslliiereij, p. 325. 

.'1. Furtwangler, Coll. Sabouroff, I, p. 27; Slengel, Clithonischer und TodtencuU, dans 
Festsclirift fiir L. l'riedlûnder, et Uohde, Psyché^, I, p. 3^2. La chair du coq était, pour 
les luysles d'KIcusis, une nourriture tahouée (Porphyre, De abstin , IV, iG): comme 
l'explique très bien Uohde, c'est que le coq était offert aux /Ôôvtoi, autrement dit 
que ceux-ci en faisaient leur nourriture; si un vivant avait mangé la nourriture 
des /Oôviot, il leur aurait appartenu, de même (jue ("oré appartint à Hadès dès qu'elle 
cul mangé la grenade (ju'il lui offrait. — Les Spartiates, après une guerre heureuse, 
immolaient un coq; non pas, certes, comme le dit IMutarque (Agésilas, Sy), que les 
Sjiartiates crussent, tant ils étaient accoutumés à vaincre, qu'une victoire ne valait 
pas un sacrifice plus considérable, ni, comme le dit Hchn {op. laud., p. 32 1), parce 
que le coq est une bêle très batailleuse : les Spartiates devaient offrir ce coq à la 
rolkf tivilé (les yOôviot que la guerre venait de faire : ( 'était une victime funéraire. 



l'hippalectryon 1 3 

aux morts héroïsés', aux dieux de la lumière^ et aux divinités 
secourables, à celles que l'on implore contre les maladies, — 
tel Asclépios3 ou Héraclès Alexicacos'» chez les Grecs, et MênS 
chez les Asiates. C'est pourquoi encore les Grecs l'ont appelé 
àXéxTwp, àXsxTpjwv*^, c'est-à-dirc « celui qui écarte le Mal ». Enfin, 
c'est pourquoi les Grecs d'autrefois avaient des amulettes en 
forme de tête de coq7, et pourquoi chez les Grecs d'aujourd'hui, 
comme chez les Grecs d'autrefois*^ et chez bien d'autres peuples, 
le sacrifice du coq subsiste encore dans les rites magiques». 

I. Offrande d'un coq aux morts suj" la stèle de Chrysapha (Collignon, Sculpt. gr., 
I, fig. m), sur le monument des Harpyes (Collignon, I, lig. i3o), etc.; cf. Furtwàn- 
gler, Alh. Millh., VII, p. 1C7. 

j. Le texte le plus significatif est Pausanias, V, 25, 5 : Sxoy 5k 6 àXe/Tpuojv èoriv 
è7tîOYi|J.a TY) aaittoi, 'ISo[X£v£-j; suTtv ...-cio oï 'lôo[i£V£t ylvo; àizh toO 'HXc'o-j... 'H),t'o'j 5è 
Upôv <pa<Tiv £ivat xbv ô'pvtôa xai àyyéXXEiv àviévat [xéXaovtoî toO yiXcou. Cf. encore 
Diogène de Laërte, VIII, .^5, et Jambliquc, Vie de Pylhagore, 84. 

3. Platon, Phédon, 118 A; Hcrondas, IV; Artémidore, V, 9. Sacrifices de coqs dans 
l'Asclépiéion de Titane : Pausan., II, 11, 7. Sacrifices de poules (xaXXaiSe;) à Épidaure : 
'Ecpoi^- àpx-, 1899, p. I = Dittenberger, Syllog.^, 988. L'EscuIapc de l'île Tibérine 
guérit un aveugle avec un collyre fait de miel mélangé à du sang de coq blanc 
(I.G.S.I., 966). Le coq facilitait l'accouchement (Élien, Hist. aniin., IV, 29). Le roi 
Pyrrhus, qui, comme le roi des îles Tonga (Frazer, Rameau d'or, I, p. 349), avait 
le don de guérir certaines maladies en posant le pied sur la poitrine du malade, 
n'opérait qu'après avoir sacrifié un coq blanc (Plutarque, Pyrrhus, 3). 

4. C. /. ^l.jIII, 77 ; Plut., Quaest. symp., VI, 10. Élicn parle d'un sanctuaire d'Héraclès 
et d'Hébé dans lequel on entretenait une basse-cour sacrée do coqs et de poules (Hist. 
aninu, XVII, 46). 

5. B. C. H., 1896, p. io3; Roscher's Lexicon, II, col. 2762. 

G. Ces mots, qui sont plutôt des surnoms, comme x£p6w = àXw7i/il, dérivent de la 
même racine que le verbe àXÉÇu, et que les noms "AXe^t; (cf. l'épithète àXsÇe'xaxo;). 
'AX£Çt'iJ,axo<;, 'AXé^avopo;, 'AX£?'xvti)p Cpetit-fils d'AscIépios), 'AXéxTpmva (déesse adorée 
à lalysos; cf Dittenberger, Syll.-, 5Go). 'AXextpyw'j 'existait déjà comme nom avant 
l'introduction du coq en Grèce (Iliade, XVII, 602). C'est une erreur que de rapprocher 
àXéxTiop de TjXlxtwp. Hehn, qui tient pour ce rapprochement, auquel les linguistes 
renoncent aujourd'hui (cf. Léo Meyer, Handbuch der griccit. Elymologie, I, p. 297 
et 682), en déduit celte conséquence que le coq est avant tout un symbole solaire. 

7. Jahn, Bôse Blick, p. 79, pi. V, 2, 6; cf. pi. III, 2 (Uev. des Et. gr., tgoS, p. 54). 
Pline, H. N., XXXVII, 54, sur la gemma alectoria. 

8. A Méthane, quand le sirocco (\.i'\i) menaçait les vignes, deux hommes faisaient, 
en sens inverse, le tour du vignoble; à l'endroit où ils se rencontraient, ils enterraient 
un coq blanc; l'espace délimité par le chemin qu'ils avaient suivi était censé former 
un cercle magique d'ofi le sacrifice du coq bannissait les influences malignes (Pausan., 
II, 34, 2, et Frazer ad. loc). D'autres exemples dans le papyrus magique de Leyde 
réédité par Dieterich, Jahrb. fur Philol., Suppl., Bd XVI, p. 827. 

9. Mélusine, III, 497 (rites de construction). Grimm, Deutsche Mylhol., p. 962, et 
Politis, NeoXX. My6oX., I, p. ^196 (sacrifice au Diable), p. i5o (aux iTOf/etâ)- En 
Macédoine, à l'entrée des maisons, sont pendues des tètes de coq, pour préserver des 
esprits (Kahn, Courriers de Macédoine, p. 80, dans les Cahiers de la quinzaine, IV, 33). 
Comparez encore le rôle du coq ou de la poule dans les offrandes à la mer, et dans la 
cérémonie juive dite Kappara, la veille de Yom Kippour. Le coq qui surmonte nos 
clochers (cf. en dernier lieu E. Martin, Le coq du clocher, essai d'archéologie et de 
symbolisme, dans les Mémoires de l'Académie de Stanislas, 19034) a, sans doute, une 
origine superstitieuse. 

Rev. Et. anc. a 



14 



HEVLE DES KTUDES ANCIENNES 



Lu prédilection de l'art grec archaïque pour les 'i^ûiy.x doit 
s'expliquer en partie par des croyances superstitieuses; l'usage 
de décorer les caveaux et monuments funéraires de tôil'.y. pro- 
phylactiques est attesté pour toute l'Antiquité « . En tout cas, si 
le coq a été l'un des rwc-x préférés des archa'iques, le fait paraît 
tenir surtout aux superstitions dont cet oiseau était l'objet. 
Les coqs de Jean Lamour, qui tiennent dans leur bec les 




»#«^ 




. — Chevet d'un sarcophage de Clazomèwes, 
AU MusKE Britannique ; 
au i/8 de l'original ; 
d'après les Ant. Denkmuler, I, pi. 'iC^. 



lanternes des grilles de Nancy, n'ont 
assurément rien de prophylactique ; en 
dira-l-on autant des coqs qui servaient 
d'épisèmes aux boucliers archaïques 2, 
ou du triscèle à tètes de coq des mon- 
naies lyciennes, ou des deux coqs chantant à plein gosier 
qui sont peints à l'entrée de la tombe de Beit-Djebrîn? 

— M. Luschcke^ a fortement insisté sur le rôle prophylactique 
du coq à propos d'un fragment de sarcophage de Clazomènes 

— un fragment de chevet — où l'on voit (fig- 2j un éphèbe 

1. Micali, Storia, pi. LXIV (Tarquiiiics); Noël des Verg-crs, L'Élrurieet les Étrusques, 
pi. \XI1-XXIX (Vulci); Mac Phcrson, Antiquities of Kerlch, p. 76; Comptes rendus 
de l'Acad. des Iiacr., 1903, p. 699 (Beitl)jebrin, en Palestine); etc. 

2. .\l(<jc, ap. .Slrab., Xlll, 600; Pausanias, V, aS, 5; Inghirami, Maseo elrusco 
ChUisino, pi. LX ; Ucinach, liép., I, a38 (Gcryonie d'Euphronios); Jahreshcfte, III, 71 
(amphore d'Andocidc, à Madrid); Furtwanglcr, Die Bronzen von Olympia, p. iG5. Un 
fragment d'applique en lilech de bronze, trouvé à Olympie (11° 735), provient peut-être, 
d'après ses dimensions, d'un cpisème en forme de coq; le bouclier de la planche XLIX 
est une restitution dont M. Furtwanglcr a eu la fantaisie de grossir son ouvrage. 
Les appliques de l'Acropole (De Uidder, 378-9) ne doivent pas, d'après les dimen- 
sions, provenir de boucliers. 

3. Aus der i'nlerwelt. M. Joubin (De sarcoph. clazomen.) parait avoir ignoré cette 
publication et a laissé sans interprétation le fragment du Muëce Britannique. 



l'hippalectryon i5 

nu assailli par deux chiennes et tenant un coq dans chaque 

main; de chaque côté de l'homme étaient d'autres coqs, deux 

énormes et deux de taille ordinaire. M. Luschcke pense que la 

figure nue serait l'ombre du mort dont la tête a reposé contre 

ce chevet; les chiennes, seraient les 

bêles de IHadès, les Érinyes ou les 

Kères, que les Grecs primitifs se 

représentaient comme des chiennes 

féroces « ; et tous ces coqs auraient 

eu pour mission de défendre l'ombre 

contre les monstres infernaux. 

Celte explication a été générale- 
ment contestée. Je ne puis pourtant 
pas me résoudre à voir une simple 
scène de genre, eine harmlose Geii- 
rescene^, dans la peinture en ques- 
tion. Pour les contradicteurs de 
M. Lôschcke , l'éphèbe aux coqs 
s'amuse avec ses animaux favoris, 
— comme, sur les stèles d'Orcho- 
mène, de Naples et d'Apollonie, on 
voit un homme s'amuser à agacer 
son chien. Mais pourquoi cetéphèbe 
n'aurait-il dans son chenil que des 
chiennes? Que fait autour de lui 
toute celte basse-cour? Basse-cour 
étrange, car à côté de coqs ordinaires 
il s'en trouve de taille gigantesque et fantastique. Les contra- 
dicteurs de M. Lôschcke paraissent n'avoir raisonné que sur le 
dessin qu'il avait publié, et qui est reproduit dans le Lexicon de 
Roscher, II, 1128 : c'est un extrait qui ne donne que le groupe 
central, l'éphèbe entre les chiennes. — Au reste, la meilleure 
façon de corroborer l'interprétation de M. Lôschcke, c'est de 




FiG. 3. — Cruche du Phalère, 
AU Musée Britannique; 

hauteur, o"i7; d'après Bôhlau, 

Friihatt. Vasen, 

lig. 8 {Jahrbuch, II, p. !,8). 



1. Roscher, Das von dcr Kynanlhropie hamtelnde Fragment des Marcellus von Side, p. dG 
(Abh. de Saxe, t. XVII). 

2. Deneckien dans Roscher, Lexicon, I, 2690; cf. Iminisch, id., Il, 1128, et Rohde, 
Psyché, I, 281. Pour s'èlrc prononcé en faveur de l'hypothèse de Lôschcke, je ne vois 

■qu'Usencr, Zwillingsbildung, dan« Strena Hclbigiana, p. 3i8. 



i6 



UEVLE DES ÉILUES A>C1E>.>ES 



prouver que l'image du coq, parliculièrement sur les monu- 
ments funéraires, avait une vertu magique. 

Sur la cruche du Phalère ijig. 3j, qui est jusqu'ici le plus 
ancien vase grec où le coq soit représenté > , notre oiseau n'a peut- 
être pas un sens prophylac- 
tique, le motif de la chasse 
au lièvre, qui décore la 
panse, étant purement déco- 
ratif. Mais on admettra diffi- 
cilement que les coqs peints 
sur la stèle d'Antiphanèsa 
et sur la slèle publiée par 
L. Gurlitt n'aient pas eu de 
signification superstitieuse; 
de même pour les coqs qui 
servent de type ou de diffé- 
rents sur les monnaies de 
tant de villes^. Sur les vases 
chalcidiens -» et corinthiens 5, 
où l'on voit des coqs affron- 
tés entre lesquels rampent 
des serpents, l'intention 
prophylactique est évidente. 
F.G.'..-AMPHOBBFu.ÉR.mE,ATT.co.o>,EN>E, Ellc Hc l'cst pBs moins pour 

AU Musée d'Athènes, l'amphorC funéraire du Pi- 

hauteur, i" lo; 

d'après rEçriiJ.. àpx-, 1897, pi. 5. rcc*^, OÙ un coq superbe est 

figuré sur le col (fig. U). Les 
hippalectryons que Nicoslhène aimait à peindre sur le col de 

I. Les plus anciennes représentations du coq en Grèce paraissent ôtre des pende- 
loques en bronze, de style géométrique, trouvées à Olympie (Furtwângler, pi. XllI 
et XXIV, n" an et 420). 

a. Girard, Peinture antique, fig. 80 = Perrot, VIII, fig. 33(j. Je me demande si sur 
les monnaies de Sclinonte le coq devant la slèle est vraiment une allusion au cullc 
d'Asclépios (Mead, llist. numorum, p. 147). On laissera de côté les coqs de l'inscription 
de Boulos parce qu'il n'est pas sûr que celle inscription soit, comme SchilT s'est eflbrcé 
de l'établir (.S'/rc^ia llelbigiana, p. 271), une inscription funéraire; cf. IGlns., V, i, a3. 

3. Arch. Zeit., 1878, p. iGq; Imhoof et Kellor, pi. V, p. 34-5. 

'1. Mon. delV Inst., I, pi. XX.V1I, 27; Arch. Zeit., 1881, p. aao. Les coqs seuls : Pollier, 
Vases du Ijjucre, II, pi. 57, E 810. 

5. Pollier, id., I, pi. 40, E Gag; Berlin 11° looa. 

0. 'E^Tiii. ip/-, 1897, pi. V, p. C(j (Couve). 




sîiùif.^ 



L HIPPALECTRYON 17 

ses amphores avaient la même destination prophylactique que 
l'alectryon de l'amphore du Pirée. 

Il y aurait aussi à considérer la moitié chevaline du cheval- 
coq. Si l'on a eu l'idée de souder l'avant-train du cheval à 
l'arrièrc-train du coq,, c'est qu'il devait y avoir quelque affinité 
entre le folk lore du coq et celui du cheval, ou du cheval 
ailé. Je me bornerai à rappeler combien sont fréquentes, dans 
l'art ionien et chalcidien et dans le bucchero étrusque, la pro- 
tome de (( Pégase » ou les deux protomes chevalines accolées'. 
D'autre part, la signification funéraire du cheval sur les 
stèles, de la tête de cheval sur les amphores sépulcrales^ et 
sur les reliefs du repas funèbre, paraît certaine^; or, il y a une 
union intime entre le sens prophylactique et le sens funéraire, 
les vivants craignant les âmes des morts, et les morts ayant 
besoin d'être préservés dans leur vie souterraine. L'hippalec- 
tryon entre les sirènes, sur l'amphore de Nicosthène et sur 
l'amphore de Bonn, est un exemple de cette sorte d'endosmose 
qui s'établit si aisément entre le sens prophylactique et le sens 
funéraire; de même plusieurs des coqs dont nous avons parlé; 
ils avaient un rôle prophylactique; mais on peut aussi les dire 
funéraires, parce qu'ils sont représentés sur des monuments 
funéraires (amphore du Pirée, stèle d'Antiphanès), parce qu'ils 
sont offerts aux morts (stèle de Chrysapha, monument des 
Harpyes), parce que le mort s'en sert pour se garder dans 
l'Hadès (sarcophage de Clazomènes)^. Les superstitions antiques 
relatives au chant du coq témoignent de ce double sens, funé- 
raire et prophylactique : le chant du coq, au milieu de la nuit, 
est un présage funèbre ; ïrimalchion, quand il l'entend, se hâte 
d'accomplir certains rites magiques pour écarter la Mort qui 
rôde. Si le coq a chanté, c'est qu'un voisin vient de mourir; 



I. Furlwângler, Die Bronzen von Olympia, n° 875, p. i/|o(où l'on trouvera beaucoup 
d'autres exemples); De Ridder, Br. de l'Acropole, i45-8, 197, 454, 5o/i; Pottier, Vases 
du Louvre, pi. a6, C 635, etc. Un vase de bucchero nero (Micali, Storia, pi. XXIII, 3) 
porte deux zones de reliefs, en bas des protomes de cheval, en haut des coqs. 

a. Ant. Denkmâler, I, p. 67; Louvre, E Bao-zi. 

3. Lôschcke, Jahrbueh, 1887, p. 376. 

4. Je ne sais si la frise aux coqs (CoUignon, Sculpt. gr., I, fig. 121), qui a été trouvée 
« built into the Acropolis of Xanthos » (A. Smith, Cat., I, p. 48), provient d'un monu- 
ment funéraire. 



l8 UEVl'E DES ÉTUDES ANCIENNES 

une ùme erre donc aux environs; il faut se garder d'elle: et 
Trimalchion de faire passer son anneau d'or d'une main à 
l'autre (ce geste doit etro un simulacre d'oblation, ou plutôt 
la survivance d'un tabou de l'or)'. De plus, comme le coq est 
une victime qui agrée aux morts, Trimalchion fait incontinent 
quérir et saigner le coq présagieuxa. 

Mais l'hippaleclryon n'est pas un coq ordinaire; c'est un coq 
absurde et monstrueux, et qui fait rire par sa monstruosité 
même. C'est le cas de rappeler les curieux vers qui commen- 
cent VÉpitre aux Pisons : en les écrivant, Horace devait avoir 
en vue quelque représentation du genre de ces « grylles n dont 
nous parlions tantôt : 

Humano capiti cervicem pidor equinam 
iungere si velit, et varias inducere plumas, 

undique collaiis membris, , 

speclatum admissi, risum tenealis, amici ? 

C'est justement parce que l'hippalectryon faisait rire qu'il 
avait la vertu d'écarter le Mal. On se rappelle ce conte des 
frères Grimm : les Nains ont volé un enfant, et lui ont substi- 
tué un horrible gnome; les voisines viennent jacasser autour 
du berceau : « Il faut faire rire le monstre, » disent- elles à la 
mère; (( si une fois le monstre se met à rire, il sera obligé de 
partir^.» Le Malin est donc comme le personnage de la 
comédie : il est désarmé du moment qu'il a ri. C'est pour- 
quoi un si grand nombre de phylactères sont destinés à le 
faire rire; c'est pourquoi la superstition antique a multiplié 

1. Frazer, Le rameau d'or, I, p. ayj. 

2. Gallus gallinaceus canlavit; qua voce confusus Trimalchio vinum sub mensa iussil 
effundi lucernamqus eliam mero spargi; itnmo anulum traiecit in dexteram manum et « non 
sine causa » inquit « hic bucinus signuin dédit; nam aul incendium oportet fiât aut aliquis in 
vicinia animam abiciet. Longe a nobis! Ilaque quisquis hune indiccni attulerit, corollarium 
accipiet. » Diclo cUius de vicinia gallus allalus est, quem Trimalchio occidi iussit. (Bûche- 
ler3, p. 5o.) La libation versée sous la table est destiaéc à prévenir l'incendie 
(cf. Pline, H. N., XXVIII, aC, cité par Friedlander, Cena Trimai., p. 3i3 : incendia 
inter epulas nominata aquis sub mensam perfusis abominamur). De même, le rite de jeter 
du feu sur la flamme de la lampe : pour éteindre un incendie, on le noie dans l'eau; 
la magie imitative le prévient en versant quelques gouttes d'un liquide sur une 
lampe allumée : similia similibus cwanlur. Il est curieux qu'une expression de la 
langue allemande mette en rapport, comme la magie antitjue, le coq et l'incendie: 
einen rothcn llahn auf das Ilaus setzen signifie « mettre le feu à tine maison ». 

'i. Les Nains magiques, p. i30 des Contes choisis, traduits par Baudry (conte 89, S 3 
du recueil original). 



I, IlIPPAI.rr.lUYON IQ 

à profusion les figures comiques et obscènes, ce que les 
Grecs appelaient des i'Ts-a ou des yeXoTa : animaux ailés ou 
prolomes de quadrupèdes ailes, si nombreux comme épisèmes 
sur les monnaies archaïques de l'Asie Mineure et sur les bou- 
cliers, monstres formés de deux prolomes animales à rebours 
l'une de l'autre', discèles, Iriscèles ou tétrascMcss, vases baro- 
ques, en forme do poisson à tiHe humaine ou de lete humaine 
surmontant une jambe', hommes aux membres à rebours'', 
Pygmées, Silènes, nains myxa'démaleux'', Bès'', Baubo, singes:, 
masques comiques et satyriques, terres-cuites grotesques et 
caricaturales, etc. Lorsque Xanthos eut fait l'acquisition d'Esope, 
les compagnons de servitude du malin bossu s'écrièrent que 
le mai Ire l'avait acheté to; r.z-.z%z7.Tr.yi toj 7o)y.aTc;;.-oce(oj'^. J'em- 
prunte ce Icxte significatif à Otto Jahn, qui a fait d'une façon 
décisive la théorie do Xy-z-o) comme phylactère .). 

Si ces remarques sont justes, on ne peut accorder à 
M. Lechat que l'hippaleclryon «ne répondait à aucune concep- 
tion religieuse)), et que c'était ii une création de pure fantaisie, 
un motif de décoration cl rien de plus». 

1. Miculi, Slurid, pi. CXVI, i.'! (lioii-coq) ; Ànmdi, iS83, pi. 11, 73. 

2. L'Iiypotlirsc gciRTulciiiL'iit rcruc pour expliquer les discèles, Iriscèles, télrascèles, 
des monnaies Ivcienncs est celle de 1,. Miiller : ce seraient des symboles du mouvement 
rotaloirc du soleil (llead, ///s/, mua., p. '<- 1 ; Haljelon, Perses Arhcniéiiides, p. xi). La 
sigriilicalion magique me paraît dénioiUrée par les pièces qui portent d'un cùté le 
triscèle, de l'autre un œil humain (Babelon, Cuti. Waddinglon, 2878, 29^3). 

o. Ingliirami ; Miiseo Cliinsino, pi. lAWl ; Micali, Storia, pi. Cl, 12 ; Mon. deW Inst.. 
suppl., 1)1. X, 07; Pottier, l'ases du Louvre. I, pi. 28, C 718-9: Calalofjue, II, p. 302. 

^. Mélusiiie, I\, icj'i. 

5. Bùldau, Ans der ion. ISekrop., p. i5(); Delattre, Musée Laviijerie. pi. XVI, 8, etc. 

(j. Cf. Ivrall dans Benndorf, Dos Ileroon von djobaschl-Trysa, p. 72; Drexier, dans 
Ilosclier, Lexiron. s. v. Besa. et Mylli. Beilruge, I, p. gS et ir>2 ; Julircshrfle, njod. 
pi. VI (IJôhlau). llelbig', Guide des musées de Home, I, p. (i'i, (;t Coll. Barracco, expl. de 
la pi. 1)8, dit très bien : « De ce que des images de Bès ont été trouvées en Italie, il ne 
faut pas conclure (jue le culte de Bès s'y soit introduit. Très souvent, ces figures, 
comme plusieurs autres types grotesques, ont servi chez les Romains de phylactères 
contre le mauvais œil. n 

7. Micali, Sloria, pi. Cl, 2-0; Salzmann, Jo(//'/i«i des fouilles de Caniiros, dans \c 
Bull, archéol. du musée Parent, p. .H.'t ; Oragendorll', Then'iisclie Griiljer. fig. (jo, p. la'i. 

8. \ ie d'Ésope, $ 3. 

(). Bôse Blitlc, p. 1)7 (cf. Mélusinr. I\, i.'j.'i). Quelques cnrieux exemples d'atona : 
1" la cigogne à cornes de cerf, gravée sur une calcédoine du Mnsée Britannique, pro- 
venant de Caniiros (Cecil Torr, Rliodos in uncicnt limes, pi. I ; Cat. of ijems, 121), et qui 
date du \' siècle, quoieiue M. Pcrrot {llist. de l'art, VI, lig. '432^') l'ait donnée comme 
mycénienne; — 2° les chouettes à bras de femme, sur les poids de fuseau ou de métiers 
il tisser, lrou\és à Tarente (Mélumjes Pcrrot, p. 2G'i ; Bev. arch., i<)o3, II, p. 1 23; encore 
aujourd'hui, dans l'Italie du Sud, les pesons des fuseaux sont ornés d'emblèmes 
prophylactiques; cf. Mélusine. IX, 79). 



30 UEVUE DES ETUDES ANCIENNES 

III 

Un autre point sur lequel je dilTère d'avis avec M. Lechat, 
c'est sur la question de savoir qui a inventé l'hippalectryon. 
M. Lechat y voit une création de la fantaisie orientale, d'après 
ce que dit Euripide dans les Grenouilles : 

zjy '-.T.xKiv.-zpx:, [j.t. AT, ojIï -paye^âscu;, ôcTrep au, 

Ce texte est-il vraiment décisif? Faut-il prendre le Comique 
à la lettre, et croire que sur les tapis <( médiques » étaient 
représentés souvent des hippalectryons? Le bestiaire magique 
de l'Asie est riche, mais il ne contient pas cette bête-là. Aris- 
tophane trouvait l'hippalectryon d'Eschyle aussi cocasse et 
horrifique que les monstres tissés sur les lapis d'Orient; il n'y 
a, je crois, rien de plus à conclure de ces vers des Grenouilles. 

Les « tapis médiques » dont parle Aristophane n'étaient, du 
reste, pas forcément des tapis fabriqués en Médie; ce pouvait 
être tout aussi bien des lapis faits en Grèce, à l'imitatLon de 
tapis orientaux. Un. poète de la nouvelle comédie, Ilipparque, 
parle d'un tapis sur lequel étaient représentés des Perses et 

des griffons : 

ox-îs'.ov sv àYXTTTjTbv 7:oiy.(Xov 
Ilépsa; è'yov y.a\ yp^jzxz è;o)At'.ç -rivà; 

T(ÔV Utp'Z'./M') '. 

On devait voir, sur ce tapis, soit une représentation analogue 
au relief d'Athènes =* où un personnage royal ou divin, habillé 

1. Cilû par Athénée, XI, 477 f = Kock, III, p. 373. Je ne pense pas qu'on préfère 
la lcf;on de Botlie (Coin. gr. fr., p. 653 de l'édil. Didot), qui, au lieu de lllpTa;, 
propose TtÉp/a; = perches (sorte de poisson). 

2. Attribué par M. Perrot(6.C//., 1881, p. ii))au temps d'Hadrien, par comparaison 
avec les reliefs du siège du prêtre de Bacchus, qu'on datait autrefois (cf. Friederichs- 
Wolters, 2i5o) de la période impériale, pour raisf)n paléographique. Mais l'inscription 
du siège est de beaucoup plus récente que le siège inèuie, ()ui doit dater du iv' siècle 
(Dorpfeld-Keiscli, Griecli. Thcaler, p. l\i')). Comme il y a les plus grandes analogies 
entre la frise du trône en (juestion et le registre supérieur du relief publié par 
M. Perrot, c'est du iv' siècle que nous daterons ce relief. Les textes littéraires qui 
parlent de tapis décorés de broderies représentant des Perses et des Arimaspes 
datent, comme les sculptures que nous venons de mentionner, de la fin du iv» siècle. 
Il est vraisemblable que la faveur dont paraissent avoir joui à cette époque les motifs 
<< perses » s'expli<jue^par les événements contemporains, l'expédition d'.\lexandre et 
la conquête de l'empire acbéménide. 



I, miM'ALECTlWON 21 

ù la perse, est en adoration cntic deux griflbns, soit comme 
sur le siège du prêtre de Dionysos, le combat des griftbns et 
des Arimaspes, lesquels sont, comme on sait, vêtus à la 
perse. Mais le motif du combat des grillons et des Ari- 
maspes est un sujet grec. — Tliéoplirastc, d'autre part, parle 
d'cune portière sur latiuelle étaient tissés des Perses d'. On 
comprend par ces exemples ce que les Grecs entendaient par 
tapis médiques ou persiques. 

La tapisserie, en Grèce, se rappelait ses origines exotiques. 
A l'imitation de la tapisserie d'Orient, elle prodiguait les 
figures chimériques; mais ce n'est pas à dire qu'elle renonçât 
au répertoire fantastique, si riche, si amusant, de l'imagerie 
hellénique, pour copier docilement les monstres des arts 
orientaux. Le tapis de haute lice que lisse Pénélope sur un 
vase attique du V siècle porte des Pégases, un griffon, un 
Boréade 3. 

L'auteur du Ylzp: Oaj;xar'wv i/.cj-aztwv (ch. XCIX), qui figure dans 
la collection des écrits aristotéliques, mais qui est bien posté- 
rieur à Aristote^, rapporte qu'un Sybaritain avait dédié dans le 
temple de Héra Lacinienne, pour vêtir la déesse, un '.•j.i-.::-t 
splendidement historié; on y voyait les principales divinités 
de la Grèce, entre la déesse (ou le dieu -fleuve) Sybaris et le 
donateur; deux zones de Zdyy.x formaient bordure; chose sur- 
prenante, ces ZmI'.x, à en croire le texte (du moins tel qu'il 
nous est parvenu), n'étaient pas grecs : c'étaient, en haut ceux 
des Susiens, en bas ceux des Perses : ky.x-:ipbif)v/ o:ii\r-,-o C';>î''''; 

Ce texte assez tardif a été souvent allégué depuis Longpéricr^', 

1. Caract., 5: ajXai'av k'xoy^av IlÉpffx; è-/uça'ï|j.évo'j;. Voir le commentaire de 
rédition de Leipzig (1897), P- ''*^- 

2. Monumenti deW Jnst., IX, '12 (Baumeister, fig. 2382; Helbig, Guide des musées de 
Rome, I, p. bit). 

3. Christ, Gr. LH.^, p. /170. Athénée (XII, p. 5/iia), qui croit le llspi 6a-jîxaat'(ov 
d'Aristote, résume le passage en question sans parler des :;o)6ta. Il nous apprend que 
Vi\i.izi.oy fut vendu aux Carthaginois par Denys l'Ancien et décrit par Polémon le 
<7Tr|),oa-/.ô;ia;. C'est à Polémon, peut-être, que remonte l'erreur archéologique que 
nous signalons; il vivait dans la première moitié du ii* siècle avant J.-C. {BCH, 189G, 
p. C55). 

h. Journ. aslat., i855, II, /418; Musée Napoléon III, notice de la planche XV. Cf. 
Birch, Hist. of anc. pottery, p. i8G-, De Witte, Et. sur les vases peints, dans Ga:. des 
Beaux-Arts, i8G5, p. iGo; Stcphani, Compte rendu, i8G5, p. 53; 1878-1879, p. io4; 



22 HEVLE DES LTLDES ANCIENNES 

surloiit par les archéologues français, pour expliquer l'appari- 
tion en Grèce du décor « oriciilalisaiil ». Ou peut se demander 
si c'est à bon droit. Car l'apparition du décor orientalisanl 
remonte au commencement du ^u" siècle, et Tex-voto du Svba 
ritain paraît bien moins ancien. Admettons que les m^.x en 
fussent vraiment inspirés de la mythologie iranienne. On croira 
diiricilement qu'au vn" siècle des Grecs, même des Ioniens, aient 
eu connaissance des 'l<'>l:y. de la Susiane et de la Perse, pays, à 
cette époque reculée, sans rapports avec l'Ouest hellénique, 
dont ils étaient séparés par les royaumes lydien et babylonien; 
Antiménidès, le frère d'Alcée, combattit comme mercenaire de 
Nabuchodonosor contre Néchao'; mais il y a loin encore de 
Babylone jusqu'à Suse. Sybaris fut détruite en 5io. Il est vrai- 
semblable que le fameux manteau avait été fabriqué en lonie, 
ou (|u'il était l'a-uvre de quelque Ionien, chassé dans le 
Far-West du monde hellénique par la conquête perse, proba- 
blement même d'un Milésien, car, au témoignage de Timées, 
les Syl)arilains ralToiaient des lii-.'.x de Milet, et, au témoignage 
d'Hérodote ', il n'y avait point de villes grecques aussi amies 
et alliées que Sybaris et Milet. 

Mais où voit-on que la Perse et la Susiane aient eu chacune 
leurs ':ii)l:x particuliers!' Le griffon à tète de lion cornu, ou 
griflbn perse'', se trouve aussi bien en Susiane qu'en Perse; 
les prolomes ailées de cheval et de taureau des chapiteaux 
achéménides, les lions passant semblent autant d'emprunts à 
l'art ionien ; les taureaux ailés androcéphales de Persépolis 
soni un legs de l'Assyrie. Donc, ou bien le texte du-Ilep'i 
Ozyj.7.-'ojv 7:/.tj7[j.y.-A,y/ cst altéré, OU bien, ce qui est beaucoup plus 

F. Lcnoniianl, Grande Grèce, I, p. 280; Uaycl-CoUignon, Céramique, p. Vr, Joubin, 
De sarcopli. clazoïn., p. <y). Dus priitlraiilcs .sont les rcinanjucs de lieiindorf et de 
llclijif,': pour Hclliig, rcx\olo]dii .S> harilaiii est bien moins ancien que Tépoquc 
où naquit le style orientalisanl; pour Heniidorf, le sujet brodé sur la zone centrale 
«'■tait emprunté aux Kvîxfia. Cf. llelbif,', L'éjioiiée liainériiiiic, p. 2i)> de Ted. française. 

I. O. Mûller,',LJ//. <jr., t. II, p. S4 de la traduction; Hergk- lliller, AiUhol., p. 187. 

s. 'E^ôpo-jv ô' ot luêafÂTai xai i|j.âTia Mi/.riTi'wv cpiiov 7;î7ioir,[j.iva... w; 6 Tt|j.ato; 
i-îTooEl" TjyàTTwv "l'àp... to-j; "lojva;, Sti Tpo^r, Trpoaï'./ov (Athénée, Xll, p. 5i9 h). 

'S. Ilô/.tE; aôxat (li/.iara ôr, "cwv r,ij.Ei; i&(Xîv (i"AAr,/,r,ut ÈEEivùjOr.Tav (VI, 31). Sans 
doute, il devait y avoir de cette grande amitié une autre raison que celle que dit 
Timce, une raison économique, de très actives et Iructueuses relations commerciales. 

(t. Dicidafoy, L'Art aiitiiiucde lu l'erse, III, pi. 17; Furlwanglcr, Aid. Gcinnieu, .VI, 
ifi; Xll, '1 ; lAI, .'lo; clc. On ai)pclle souvriil ce ;:rill'oii ■• licorne ", par erreur. 



L iiii>pam;ctuy(in 



vraiseinhlablc, l'auteur s'est trompé, a cru perses et susiens 
des molifs qui ne Tétaienl pas. D'aucune façon, ce n'est un 
texlc à prendre à la lettre ni à recevoir sans discussion, 
pas i)lns que les vers d' \ristophane sur lliippalectryon 
et les tapis de Médie. On a dit que les divinités à corps de 
serpent ou de poisson des vases corinthiens avaient été emprun- 
tées à Babylone', que la Démètcr zoocéphale de Phigalie 
venait tie Phénicie; on admet, sur la foi d'une plaisanterie 
d'Aristophane, que lliippalectryon provient de Médie. Ce sont 
là les effets du mirage oriental. En réalité, la Démèter des 
Phigaliens n'est pas plus phénicienne que le Minotaure, — les 
divinités à corps de serpent ou de poisson des vases corin- 
thiens ne sont pas plus babyloniennes que Triton, Typhon et 
l'itA'.:; Y£p(.)v. Pour Ihippalcctryon. on va voir qu'au va*" siècle 
déjà il figurait au répertoire de l'imagerie industrielle, chez les 
Grecs d'Europe. Croira-ton qu'à une époque si haute, une ou 
deux générations avant Cyrus, l'Elam et l'Iran aient exercé une 
influence quelconque sur les croyances et sur l'art de la Grèce.»* 
Oii se fabriquaient ces tapis grecs, dits médiques ou persiques, 
dont parlent les textes du v'' et du iv' siècle? Surtout, semble- 
t-il, dans la ville de la laine, à Mileta, c'est-à-dire en lonie. Et 
en effet, c'est vers Plonie qu'il faut se tourner si l'on veut se 
faire une idée juste de l'origine des figures fantastiques de l'art 
hellénique. J'ai déjà essayé, ici même3, de revendiquer pour la 
Grèce l'invention de beaucoup des motifs fantastiques dont on 
fait souvent honneur à l'Orient. Avant Homère, à la période 
mycénienne, on constate, en Grèce, comme on pouvait s'y 
attendre chez un peuple encore adonné aux religions thério- 
morphiques, une prédilection pour les formes monstrueuses, 
pour les figures composites et hybrides; M. Milchhôfer l'avait 
depuis longtemps remarqué; les empreintes de terre cuile 
trouvées naguère dans la grotte de Zacro'', à Phtcstos, à Gour- 
nia, viennent de donner à ses observations une confirmation 

1. Uayet-Collignon, p. 5G; Potticr, Cal., 1, p. 3i ; 11, p. li'jO. 

2. Pour Milet comme ville de la laine, cf. dans la version des Seplanlc, E/écliiel, 
XXVII, i8 (ëpta È-A MiXriiou); Virgile, Gcor., III, 3o(j; etc. 

3. Rev. des Études anc, igoo, p. 877. 

/i. J. II. S., 1902, pi. VI-X; Annuul, \'ll, p. i33; Mumim. onliclii, p. 3o, pi. V-Vl. 



24 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

éclatante. Sur les hanches de Scylia, telle que l'art classique la 
représentait, se greffent des protomes de chiens : cette combi- 
naison extraordinaire était un legs de l'art mycénien'. La 
période mycénienne finie, la disposition de l'imagination 
achéenne à concevoir des êtres chimériques ne pouvait pas 
(Hre brusquement abolie; sous l'inlluence de l'Orient, elle ne 
devait que grandir; pendant la période archaïque, on la 
reli'ouve, à un degré vraiment extraordinaire, chez les descen- 
dants et les héritiers de la culture mycénienne, chez les 
Ioniens, ceux des Grecs sur qui l'Orient influa le plus; et 
l'esprit grec ne devait jamais s'en afîranchir tout à fait, même 
aux temps tardifs du byzantinisme. Pour résumer ma pensée, 
si j'avais, au musée de l'Acropole, à expliquer le groupe de 
l'iiippalectryon, je n'irais pas chercher bien loin des points de 
comparaison : l'hydre aux sept têtes, le Triton, le triple Typhon 
des frontons de tuf me suffiraient : ce sont des produits de 
la même imagination que celle qui a conçu notre cheval-coq. 
Si l'on veut s'expliquer l'hippalectryon, il faut donc ne pas 
l'isoler de ses congénères. Or, sa parenté est nombreuse. Pour 
ne parler que de ses plus proches, il est cousin de l'hippocampe ^ 
et du capricorne, il est frère d'oiseaux étranges, le coq à tête 
d'une ^ ou de lion'', l'oiseau à tête de lièvre-^, de bouc ou de 
chien '^, l'oiseau-griffon à crête de coq?, l'oiseau-çâXX;;'*, etc. : il 
y en aurait de quoi peupler toute une volière. Je n'en produirai 
qu'un, inédit, le Iragalectryon qui figure sur un scarabée i^ 
ionien, du Cabinet de France (pi. I, 6). Tous ces monstres 
sont inconnus à l'art oiiental; leur origine est purement 
ionienne; et il était naturel qu'un artiste aussi pénétré 
d'ionisme que Nicosthène peignît des hippalectryons. 

1. Furhv;int,'l(r, Aitt. Gernmen,p\. LXV,i (inlaillemycénicnnedu Musée Brilanuique) 

2. Micali, Sloria, pi. XCV (vase ionien); XXVIIF, i et 5 (char de Péroiise); XWI, 
3 (Ijucciiero nero); etc. 

3. Fiirtwangler, Anl. Gemnien, XLVF, 3. Cf. Kdro,Streiia Ilelbigiana, p. i54(cruciie 
à f. II., Karlsrulie 21/1); Cat. de l'Union des ai ts décoratif (Varia, haischel, i884), p. 20 
(vase coriiilhien). 

^1. Micali, Sloria, CXVII, i3. 

5. Amphore à f. n. du musée Faina (Karo, loc. cit.). 

G. Karo, p. 1^7. 

7. Karo, p. iSj, 

8. lienndorf, Griech. und sic. Vas., XII, It. 
(|. Cliaijouillet, 1073. 



L IIIPPAI.ECTRYON 2D 

IV 

C'est Raspe, dans son Catalogue raisonné (1791), n" 9082, qui 
a le premier décrit un hippalectiyon, mais il ne l'a pas 
reconnu : il en a fait un Pégase. Gerhard, dans son fameux 
Rapporta Volcenle (i83i), fut meilleur observateur : sur deux 
vases à figures noires, une amphore (aujourd'hui à Munich) 
et une coupe, il remarque un « animale mezzo gallo e mezzo 
cavallo cavalcato da un giovane ». Mais le mérite de s'être le 
premier souvenu d'Aristophane paraît appartenir à Charles 
Lenormant (dans la Description da cabinet Durand, n" 206). 

Je voudrais dresser le catalogue des représentations de 
Ihippalectryon d'une façon j)Ius complète que ne l'ont fait 
MM. Lechat et Karo". Ils n'en connaissaient que dans l'art atti 
que (M. Karo, il est vrai, avait prévu qu'on en trouverait un 
jour ou l'outre dans l'art ionien). L'hippalectryon ionien est 
sans cavalier; l'hippalectryon attique est toujours monté. On 
aurait pu remarquer que le cavalier de l'hippalectryon attique 
n'est jamais un Asiate : c'est un argument de plus contre 
l'origine orientale du motif en question. 

A. Hors de l'art attique. 

1. PI. I, I. F'ragment d'une bande en feuille de bronze, de la catégorie 
improprement dénommée argivo-sicyonienne; acquisition récente du Musée 
Britannique, que M. Cecil Smith m'a signalée. Au milieu, deux hippalec- 
tryons, cabrés, affrontés ; à droite, un cheval ailé ; dans le champ, des 
rosaces, des oiseaux volant, un zigzag à quatre branches accompagné d'un 
cercle ponctué (le zigzag, ou sigma à quatre branches accosté du cercle 
ponctué O ou des deux cercles concentriques, constitue pour certaines 
poteries très archaïques comme une marque distinctive qui décèle l'origine 
ionienne; cf. Poltier, Cat., II, p. SgS, pi. 3o, D 39; — il convient de rappeler 
encore le cercle ponctué O des monnaies archaïques de l'Épithrace, qui sont 
aussi des produits ioniens; cf. Imhoof-Blumer, Monnaies grecques, p. 1071. 

Pour plus de détails, je reproduis une lettre de M. A. S. Murray, auquel 
je dois la permission de publier ce précieux fragment : 

« From one of a séries of long strips of bronze found at Eleutherae, 
Megarid, and acquired last year. Thèse strips of bronze are embossed vvith 
designs of sphinxcs, lions, gryphons, chariots to front, etc., in heraldic 
groups like thèse fragments from the same locality aiready published in the 

I. Strena Helbigiana, p. i54. 



3() 



iu;vti: Dts i;iLui;s a.ncienmos 




Journal of hell sludies. Mil, pp. -2:^^^ scjq.. aiid De Uiddcr, De eclypis, pp. -y-,".. 
.My opinion is thaï llic sliips ol" bionzc liad bccn allaclicd lo a woodcn 
larna.v and llial in a gênerai way lliey reprcscnt llio Jjands of design in llic 
laina\ of Cypschis. The date would be abont llic end of tlic "'"' cent. B. C, 
1 snppose. Aniong Ihe fragments, wc obtaincd several large rosettes of very 
tiiin l)ronze wliicii liad been fastened on lo llie larnax: yoii will see Ihc 
reniaiiis of oiic of lliese rosclles still fastened over Ihe hii)j)aleclryon. ;> 

2. l'I. I, •>. Scarabi'-c de la cdlleclion Ilamillon. entrée 
en 1777 au Musée i5rilanni(|ue. Sardoliie. Cf. Raspe, 
('.(tl.. \)oS->: |.\. II. Snii(h|. Cal. nf (jenis, n" '\ni; Inilioof- 
lUnnier et Keller, Ticr-und l>Jlan:biUler, pi. WVI. (io. 

3. CoLiialine mentionnée par Dennis, TJn' ciliés and 
cenieterirs of IJtruria 11, p. 83 : « Tliis chima-ra [lliippa- 
lcclryon| lias been Ibnnd on ancien! gems, and recenlly 
on a eoniclian from Arezzo. " 

A. l'I. I, .'> et '|. Bague d'or à clialon minubcule, d'un 
travail plus lin et sans doute moins ancien que le u" 2. 
•ladis dans la collection Durand (J. de Wille, Description 
du cabinel Durand, n" ■>.i:>a\). D'après le Snpplcnient relié 

à la suite de la Descriplioii dans l'exemplaire 

de la bibliotliè(iue de l'inslilnl. la^bague 

fui adjug(''e à ranli(|uaire RoUin; elle esl 

maintenant au Musée Riilanniciue. .l'en 

dois le dessin reproduit ci-conire (fnj. o ) 

à M. (lecil Smith. Le chaton ligure sur 

notre planche eu grandeur d'original et 

agrandi au triple. 

1>. \ht ArrKjuE. 



fil.. .'.. I5a(.LE Ll'dU 

HK TU \\ \1L lUME.X, 



Mlm.u: 15ullA^^l<>LE. 




.\\n\)\iorcs. 

5. Kig. G (ensemble) cl pi. I, .") ('détail 
agrandi). Amphore « attico-corinthiennc", 
provenant, croit-on, d'Kgine (Loschcke, 
Alh. Mitlh., i8(j7, p. aGS), aujourd'hui au 
Musée universitaire de Bonn. (if. Arcli. rp. 
Viltli., Il, p. :to; Zimmcrmann, hunslije- 
schichle des Alterlinns, j). .'i.'), (ig. 10; 
Thiersch, « Tyrrenische » Aniphoren, n' 27, 
p. '|0, (jG et 157. Je remercie M. Loschcke 
de m'en avoir procuré d'excellentes photo- 
graphies. 

6 et 7. Le> dcn\ amphores de INicoslhcne, 
Louvre, I'. 100 et lo'i: Poltier, ] ases anliques, 11, p. un-:>. et Léchai, p. '|.">7. 

8. \mphore (inédilci'j trouvée à (^hiusi: l'hippalectryon, peint en rehaut 
blanc, .sert d'épisème à un bouclier : Annali, i^~'\, p. ■■'■'i'-'>. 

9. Fragment, au musée de Florence, d'une amphore à figures noires : 
Annali, 1874, pL F; Dennis, Tlie cilirsand n nielcries of Elruria, 11, j). H\: 

10. Amphore de Munich (ancienne coll. (landelori ; mentionnée par 
(jcihard. Uapporlo Volcente, n" 'xjS; Jalin, 8G;, à figures noires. D'un côté, 



FiG. (i. — Aiii'UûuE .v■rT^co-IONIE^^L■, 
vu Musée L.mvershaiue de Bos.n. 



L HIPPALECTRYON 37 

un éphèbe avec lance el manteau, monté sur l'hippalectryon ; de l'autre, 
un centaure lançant un quartier de roc sur le Lapitlic Gieneus. 

Coupes. 

11. Coupe de Xénoclès (Berlin, 1770) : Gerhard, Trinkschalen, I, 5-G. 
Provenance probable : Ga;ré. 

12. GoUection Dutuit, aujourd'hui au Petit Palais, Paris. Gf. Collection 
Auguste Datuit, antiquités, médailles et monnaies exposées au Palais du Troca- 
déro (Paris, Lévy, 1879), p. 89, n" 08. Goupe à figures noires rehaussées de 
blanc el de \iolet; hauteur, 8 centimètres; diamètre, 28 centimètres. A 
l'intérieur, gorgonéion (Jlg. 7); à l'extérieur, de chaque côté, entre deux 
occhioni, un éphèbè en chlamyde, tenant une lance, et monté sur l'hippa- 
lectryon (fig. IJ. 

13. Provenance : Vulci. Jadis dans la collection Durand; cf. J. de Witte, 
p. 6/i, n- 20O ; le vase y est décrit par Gh. L[enormant] dans le chapitre consa- 
cré aux « Divinités Infernales» parce que Lcnormant expliquait comme un 
àXâaTwp le cavalier du cheval-coq. (Sur les àXicTope;, cf. Roscher, Lexicon, 
s. v., et Wilamowitz, Lesebuch, II, p. 35.) D'api'ès le Supplément à la descrip- 
tion des antiquités du cabinet... Durand, la coupe Durand fut adjugée, au prix 
de 200 francs, au chevalier Brondsted pour le Musée Britannique. G'est bien 
là' qu'elle se trouve aujourd'hui ; cf. Cat. 0/ the greek and etruscan vases in tlie 
British Muséum, II, B 433. — Figures noires. A l'intérieur, gorgonéion; à 
l'extérieur, de chaque côté, un éphèbe à cheval sur l'hippalectryon, entre 
deux occhioni. 

14. Provenance : Vulci. Jadis dans la collection Pourtalès-Gorgier ; cf. la 
Description des antiques faisant partie des collections de M. le C" de Pourtalès- 
Gorgier (Paris, Panckouke, i84i), par J.-J. Dubois, p. 79, n» 3i5. La vente 
de cette collection eut lieu le 6 février iBGô et joure suivants ; cf. le Catalogue 
des objets d'art... de Jeu M. leC"" de Pourtalès-Gorgier {Paris, i865). La coupe y 
est décrite à la page 83, sous le numéro 33o, textuellement comme dans la 
Description de Dubois; on a seulement ajouté l'indication des dimensions : 
diamètre, 21 centimèli'es ; hauteur, 9 centimètres. — Figures noires. A 
l'intérieur, gorgonéion. A l'extérieur, « un homme vêtu d'un petit manteau, 
tenant unehaste à la main, » et monté sur l'hippalectryon. Ni la Description 
de Dubois ni le Catalogue de vente ne i^arlcnt d'occhioni. 

15. Louvre, F i4i. Goupe à figures noires, trouvée en Italie,. entrée au 
Musée en i848 (coll. Gornctti); inédite; en tout cas, non décrite dans 
Pottier. Album des vases antiques, t. II. A l'extérieur, cavalier sur le cheval coq. 

16. Provenance : Vulci. Notice d'une collection de vases peints tirés des 
fouilles Jaites en Élrurie par le prince de Canino (Paris, i845), n" 66 des 
coupes à figures noires. A l'extérieur, sur chaque côté, un hippalectryon. 

La coupe signalée par Gerhard dans \e Rapporto Volcente, n° 598, doit être 
l'un de nos n''' ii-i5; de même, la coupe signalée par Gerhard encore {Arch. 
Anzeiger, i853, p. 4oo;, d'après Papasliotis, qui l'avait vue dans une collection 
parisienne. 

Vases divers. 

17. Provenance : Vulci. Jadis dans la collection Beugnot; cf. la Description 
de la collection d'antiquités de M. le V" Beugnot, par J. de Witte (Paris, i84o), 



a8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

p. :i6, n° At- Cyathis à figures noires. « Une femme voilée, enveloppée d'un 
grand péplos, et tenant des rameaux de myrte ou de lierre; de chaque 
côté, un grand œil; vers les anses, deux éphèbes, chacun monté sur un 
hippalectryon ; l'un est revêtu d'une tunique blanche, l'autre est entière- 
ment nu. n 

18. Lécythe à figures noires, au musée d'Athènes: Collignon- Couve, 
n° 723 ; Roscher, Lexicon, I, 26G3, etc. 

Divers. 

19. Statue de l'Acropole. 

20. Tessère de plomb (Monuin. dell' Inst., Vlll, 62, n° 458) expliquée par 
Benndorf, Beilràge :ur Kentniss der ait. Theaters, p. 74, n° 18. 

Quant au parasème sculpté sur la stèle d'Épidaure i, je ne 
crois plus qu'il faille y reconnaître un hippalectryon. Il y man- 
que tout ce que le cheval -coq tient du gallinacé, les grandes 
plumes recourbées de la queues et les pattes à ergot. C'est un 
cheval-oiseau, non un cheval-coq. Lé relief est de la fm du 
iv" siècle; on n'avait plus alors le don de l'invention mons- 
trueuse. Le cheval- oiseau de la stèle d'Epidaure n'a que deux 
pattes ; la chose irait, si c'étaient des pattes d'oiseau; on 
aurait un monstre analogue à l'oiseau -bouc 3 ou à l'oiseau- 
chien-' publiés par M. Karo'»; ceux-ci sont des monstres.fort 
admissibles; ils ont l'air viable; ils sont amusants à voir; mais 
le cheval-oiseau de la stèle d'Epidaure est vraiment absurde; 
c'est un monstre raté. 

Je ne serai pas aussi sévère pour l'hippalectryon. Peut-être, 
parce que je l'ai beaucoup fréquenté, me fais-je illusion sur ses 
avantages; mais j'avoue qu'il me paraît aussi bien conformé, 
aussi dru et drôle que ses frères les monstres ailés du bestiaire 
archaïque. M. Lechat, qui ne ^l'aime pas, lui applique l'apho- 
risme de Diderot que « c'est au goût à créer des monstres ». 
Le mot est bon, et je le retiens pour le Cronos mithriaque^ ou 
pour ces horribles choses du musée Guimet, cauchemars d'une 
symbolique en délire : Dourgâ aux dix bras, Jigs-byed qui en 

1. B.c. //., XX, p. 553. Cf. C. I. Pel, I, n" 918. 

2. Tb o'jpaîov TtTEpôv TÔ (j.-r,xtffTov S ôi' à7ra)-ÔTr,Ta c7nxa[i7téî èutî (xoi (Lucien, 
Le coq, 38). 

3. Strena Uelbig., p. i .'47 ; d'après un ary balle « prolocorinlhien » du Louvre (A 439). 
.'1. M., p. i4G et i/iS, d'après un deinos italo-ionien du Louvre (E iai). 

5. Cumonl, Textes cl monum. fig, relatifs au culte de Mithra, I, p. 75. 



L HIPPALEGTRÏON 39 

a seize, avec dix têtes et trente-quatre jambes, Ganéça, « dieu 
de la littérature, qu'on représente avec un gros ventre, quatre 
bras et une tête d'éléphant» ; » les imaginations de Rabelais, 
les (( Lanternes », les « Andouilles farouches », choquent le 
goût; je conçois même qu'on n'aime guère les diableries de 
Bosch et de Callot. Mais les Grecs archaïques, dans leurs 
créations monstrueuses, n'ont point perdu, à mon avis, le 
sens de la beauté et de la vie. 

Il est vrai que l'hippalectryon meurt au v* siècle, qu'on n'en 
connaît pas d'exemples dans la céramique à figures rouges», 
qu'au temps d'Aristophane (c'est ce qui résulte de plus clair du 
passage des Grenouilles) les Athéniens ne savaient plus tous ce 
que c'était, et que Lucien ne l'a pas ressuscité dans son Histoire 
vraie, où figurent pourtant des monstres bien extraordinaires. 
Mais l'hippalectryon n'est pas le seul monstre qu'on voie dispa- 
raître à l'époque classique : que deviennent les sangliers ailés 3, 
les dauphins ailés'', les mulets ailés 5, l'Achéloos ailé 6, le Mino- 
taure ailé?, les sirènes barbues, les dieux marins à corps de 
poisson ou de serpent, les dieux -fleuves à corps de taureaux, 
et tant d'autres êtres fantastiques dont il serait aisé de grossir 
la liste avec les vases, les sculptures, les terres cuites, les mon- 
naies, les pierres gravées de l'âge archaïque? Les occ/i/oni aussi 
disparaissent au v° siècle ; c'était pourtant un beau motif déco- 
ratif. Tous ces monstres disparaissent peut-être parce qu'il se 
produit un changement dans les croyances, parce que les 
superstitions diminuent, ou qu'elles se cachent, ou qu'elles 
changent; les vieilles conceptions thériomorphiques perdent 
du terrain, sous l'effort combiné du rationalisme et de l'art, de 
la réflexion critique et du goût. Du reste, si l'on cherchait bien, 



I. L. de Milloué, Petit Guide illustré du musée Gaimet, p. 109. 

3. M. Karo dit le contradre (Strena, p. i5/i): il a été induit en erreur par Klein 
(Meistersig., p. io5, n» i6). Cf. Lechat, p. 459. 

3. B. C. H., XX, p. 554; Reinach, Rép. des vases, I, p. a38; Ant. Geinmen, XLV, 36. 

4. Pottier, Vases du Louvre, pi. 74, F i43. 

5. Babelon, Perses' Achéménides, pi. XII, 4- 

6. Id., pi. XV, 21 =rHill, Coins of Lycia, pi. XLIV, 6; Ant. Gemmen, IX, 5, et t. II, 
p. 43. Furtwângler a tort de dire que « die Reflugelung- kommt soiist boi Acheloos 
nicht vor ». 

7. Furtwângler, Ant. Geinmen, VJl, Sa. 

Hev. Et. anc. 3 



3o REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

peut-être trouverait -on des survivances de l'hippalectryon : 
le plat d'Épictétos, qui montre un éphèbe à cheval sur un coq, 
les reliefs altiques du iv* siècle, on l'on voit le dieu Mên à 
cheval sur un coqi, les terres cuites de la Russie méridionale 3, 
qui représentent un enfant, ou un dieu-enfant juché sur un 
coq, se rattachent, somme toute, aux mêmes superstitions 
que l'hippalectryon. Et je ne puis m'empêcher, en terminant, 
de citer ces lignes que m'écrivait M. Gecil Smith : « Do you 
know our nursery-rhyme : 

ride a cock-horse 
to Banbury -cross? 

» I wonder how the hippalectryon comes into an English 
nursery. » La même question s'était déjà posée à l'esprit de 
Dennis : « It is strange to find so ancient and classical an 
origin for our old friend of the nursery and on illustration of 
the familiar doggrel in the Greek pottery. » 

Paul PERDRIZET. 

1. R C. «., XX, p. 84. 

2. Smirnoff, mémoire en russe sur Mên, dans STÉçavo; (Recueil offert à Sokoloff), 
p. ia5. 




■y FiG. 7. — GORGONÉION PEINT 

■' A l'intérieur de la coupe Dutuit. 



ANTIQUITÉS DE SYRIE 



I. Inscriptions grecques. 

Les divers petits rrionuments qui suivent, et qui provien- 
nent tous d'Antioche, me sont connus grâce à l'obligeance 
de M. A. Toselli, ingénieur civil établi dans cette ville, et de 
son fils, mon compagnon de voyage d'il y a trois ans en 
Syrie et Mésopotamie. 

1. Petite stèle de marbre, haute de o^SS sur o^Sô de large. 
Le croquis de M. Eugène Toselli montre qu'elle se termine 
par un entablement grossier : le sommet du fronton est 
dominé par un acrotère; deux demi-acrotères plus petits au 
bas des rampants. Dans le tympan, une rosace à quatre 
feuilles. Au milieu de la stèle, un espace évidé en forme 
d'arcosolium; dans le bas, un personnage couché sur un lit 
sommaire, pourvu d'ornements lenticulaires. Au-dessous : 

OEOAOIlElIlAOTOYAAYnE 
XAIPE 

ôeoSécie 'Ifftc6~o'j aXuTue 

La forme des lettres ne laisse pas supposer une très basse 
époque. 

2. Épitaphe en grandes lettres d'environ 6 ou 7 centimè- 
tres. — Estampage. 

A A e Z e 'AXe^e- 

I CO N AA twv aX- 

Y tr e X e P e uTce xepe. 




Sa UEVtE DES ÉTUDES ANCIENJiES 

3. Petite dalle étroite, cl longue de o"'22. 

KYPIAAAAAYneXAlP KOp-.XXa «autts yaXç> 

e e. 

/i. Plaque de marbre cassée, actuellement au Musée du 
Louvre. — Hauteur des lettres : 3 à A centimètres. — Estam- 
page. 

tj '0 Xp'.î[TCÇ 

|j.]e6' u[y.wv. 



Les lettres sont trop minuscules pour laisser supposer que 
cette inscription figurait à la porte de quelque sanctuaire 
chrétien, comme un salut adressé aux arrivants; elle doit, 
elle aussi, avoir été gravée sur une pierre tombale. L'invo 
cation qu'elle renferme se retrouve sur d'autres monuments, 
mais avec des variantes : 

CIG, 9096 (sur une sardonyx) : Xpst^xbç T/)joj? [xe-:' è,acD. 
9697 (Rome) : XptjTcç \}.t\i cou. 

.8972, 8973, 8976, 8977 (Monza, Italie) : 'Ei^-ixavou-^X' 
^.eO' YjtAwv b 6(e6)ç. 

Dans notre texte, elle a une valeur rigoureusement person- 
nelle : c'est une prière pour les seuls morts de cette tombe; 
ils devaient être au moins deux, les chrétiens n'éprouvaient 
pas à cet égard les scrupules des païens. 

5. De Harbié (nom actuel de l'ancienne Daphne, faubourg 
(l'Antioche) : Petite dalle, large de o"'25, haute de o"'i8, 
bizarrement et maladroitement ornée. D'après le croquis de 
M. Eug. Toselli : au milieu, une table, du type appelé 
Delphica, soutenue sur trois pieds reliés entre eux à mi- 
liautcur par une barre horizontale'; elle porte une coupe, un 
peigne et, semblc-t-il, des fleurs mal rendues. A droite et à 

1 r l);iicitil)<T;r-Snjrlio, fJictioa. <l. (iitliq., arl. Meiisn (de Uiddci). 



ANTIQUITES DE S\niP, 



33 



gauche de la table deux pilastres, avec moulures en forme 
de disques séparés par un ove allongé. Au bas de la pierre : 



AAESANAPEAYTOAYKE 
AAYnOIXAIPETA 



'A)vé,^av3pe AùtôAuxe 



L'intérêt de ce petit monument est dans son grossier bas 
relief : c'est surtout dans les pays de langue latine, plutôt 
que dans le monde grec, qu'on trouve des mensae funéraires, 
où sont représentés des plats et des écuelles; on en a beau 
coup d'exemples pour l'Afrique, en particulier à l'époque 
chrétienne, où le mot mensa servit principalement, vers les 
IV' et v* siècles, à désigner une tombe de martyr (cf. Bull, 
de la Soc. nat. des Anliq. de Fr., 1902, p. 269). 



II. Plombs byzantins. 
Les frottis m'ont été également communiqués par M. ïoselli 





tKeB0TCOCCOA5ACOOeO[ACO]POKANCûACnAOAP 
Bl:eniT«XTP, KAIN»SCTP[A]TirGOT»APTAK' 

+ K(upi)î P(or()6(£'.) T(o aw ocyXo) ©£o[â(i)]po-Aâvo) (7rpw:o)77:aOap(ia)) 
h) '. 'Ext TOîi }((p^^'2)'cp(i)xXivou (xa'i) ffTp[a]TiYw toù 'ApTay.((a)v). 

Un Constantin Theodorokanos, personnage considérable du 
XI' siècle, figure sur un autre sceau (Schlumberger, Sigillo- 
graphie de l'empire byzantin, Paris, 1884, p. 707). Le thème 
d'Ariake n'était pas encore connu, que je sache; c'est sans 
doute un de ces thèmes temporaires, comme il s'en forma 
surtout à l'époque des Comnènes (xi*-xn* siècle). Une localité 
de ce nom était située tout près de Cyzique; Procope en fait 
un zpoa^TîTcv de celte ville {Bell. Per.-i., p. i35), et Théophane 



34 



REVUE DES ETUDES ANCIENNES 



(p. 299) mentionne une église de la Vierge qui s'y trouvait 
(textes cités par Ramsay, Historical Geography of Asia Minor, 
Londres, 1890, p. 162). 





t OUCOPAnCGIMITHN 
H|: rPAOHNBAenCON ■ • . 



YpaçTjV 3^é7:o)v ...... 



Une formule à peu près analogue se retrouve assez fré- 
quemment (Schlumberger, op. cit., p. 60 sq.). Le dernier 
mot est alors NO H ou NOGI, conçois, imagine^. On ne saurait 
le lire ici; je suis tenté d'interpréter : "l3[6J(t), sache, ou 
(0)!t7[6]a, sais-tu? — C'est précisément cette dernière variante, 
du reste abrégée, qui devait servir à distinguer le sceau de 
beaucoup d'autres presque semblables. 

Vu le manque d'effigie, il est sans doute à peu près contem- 
porain du précédent. 





Effigie d'un saint debout et de face, tenant dans la main 
droite une longue croix. Peut-être saint Jean ; aucune trace 
de légende n'est plus visible. 



B): t KeB-0,IOOACnA0eniTtT[PI]SCTPATTAACOAlK' 

1" K(ûp'.)î ^(pr^^{e'.) 'I(i)(âvvY;) (7rpa)xo)77rx0(ap(o)) âirl t(o3) y{p\iao)- 
T[p'.](/.A(voy) (v.T.) z-:px-.{:'[(~)) t(sj) Aaoj5i-/,(Î6)v). 

I. Autre expression exceptionnelle: (ppov<v)lojTa, donnant l'authenticilé (à 
l'écriture), sur un sceau à l'eingie de saint Basile (Miller, Rev, nuniism., n"" s", t. XII 

(18C7), p. l,y.-;). 



ANTIQUITÉS DE SYRIE 35 

Bien que ce plomb se trouve aujourd'hui à Anlioche, le 
thème de Laodicée qui y est nommé ne tire pas son nom de 
la Laodicée de Syrie; le sceau date probablement du xi' ou 
XII* siècle; cette contrée appartenait alors depuis longtemps 
aux Arabes. Il s'agit, je pense, de Laodicée du Lykos. Voilà 
donc encore un thème temporaire; par ailleurs, Laodicée de 
Phrygie ne nous apparaît que comme une ville et église du 
thème des Thracésiens (Schlumberger, p. 254). 

Je joindrai ici la reproduction d'une monnaie byzantine, 
intéressante pour sa rareté et son bon état de conservation; 
aucun exemplaire ne s'en trouve reproduit dans les planches 
médiocres du recueil unique de J. Sabatier, Descr. gén. des 
monnaies byzantines, Paris, 1862. 

M, 34 mill. 





Buste de face et diadème de Zoé, vêtue de la robe à 
carreaux, tenant dans la main gauche le globe crucigère et 
dans la droite le nariex ou sceptre à trois pointes. 

Légende: tICOH A4 rOYST(A). 

1^ : Buste de face et nimbé de la Vierge, les deux mains 
élevées, dans un cercle de grènetis. 

Comme légende, la formule fréquente : ©KG — B,0/ — MP — 
0V. 

0(£Ot6)xs, lâ(oYÎ)9(£0, V-{r,-zt)^ K^o)^- 

L'effigie de Zoé n'étant accompagnée d'aucune autre, ce 
ne peut être que la fille de Constantin XI Porphyrogénètc ; 
la pièce est de io4i, l'unique année où elle régna seule, 
entre l'abdication de Michel IV le Paphlagonien et l'adoption 



30) HEVLE OES lillOF.S VNCIENNES 

de Michel V Calapliales, qui la fit exiler. — Le nom de Zoé 
est orthographié autrement d'habitude (10 H), d'après le 
Lexique de Rasche (YI, pp. 1282-4). — La pièce appartient à 
la série — peu nombreuse avant les Ducas — des monnaies 
à légendes en caractères grecs ; de même, le sceptre est le 
plus souvent remplacé par la croix ou le labarum. 

Victor CHAPOT. 



L'AFFAIRE DES RHETORES LA TtNl 



La sentence rendue en G62/92 contre les rhéteurs latins par 
les censeurs L. Licinius Grassus et Cn. Domitius Ahenobarbus 
a été diversement expliquée. On y a vu souvent une preuve de 
la persistante hostilité des conservateurs romains contre la 
rhétorique, a 11 y avait longtemps, dit M. Boissier, que des 
rhéteurs grecs s'étaient établis à Rome, et l'autorité ne s'en 
était pas émue ; elle pensait sans doute que des leçons données 
dans une langue étrangère n'étaient pas dangereuses et qu'elles 
ne pouvaient attirer que fort peu d'auditeurs. Mais pour les 
rhéteurs latins on s'était montré plus sévère'. » — D'autres, 
comme M. Jullien, pensent que les rhéteurs latins ont été frap- 
pés parce que c'étaient des Latins, des Italiens, suspects au parti 
purement romaine — Je crois que la mesure en question a 
bien eu un motif politique, mais que ce motif doit être cherché 
plutôt dans la politique intérieure et dans la lutte des partis. 

Le texte même de l'arrêté des censeurs, qui nous a été trans- 
mis par Aulu-Gelle (XV, xi), ne nous apprend rien sur les 
causes qui l'ont fait prendre. Les magistrats invoquent simple- 
ment la tradition ; ce qu'ils condamnent, c'est une nouveauté, 
nouum genus disciplinae, praeter consiietudinem ac morem maio- 
rum : argument classique pour les hommes d'État romains, 
qu'on peut faire servir à toute fin. — Notons cependant que le 
décret ne vise que les rhéteurs latins ; il ne s'agit pas d'une 
mesure générale comme celle qui avait été prise par le Sénat, 
sur la proposition de M. Pomponius, sous le consulat de 
G. Fannius Strabo et de M. Valerius Messala, laquelle menaçait 
tous les philosophes et rhéteurs. (Suétone, De Gramm., 25.) 

A défaut du texte officiel, sommes -nous mieux renseignés 
par les paroles que Gicéron met dans la bouche de Grassus (De 
Oralore, III, 24), au sujet de cette décision? Oui, peut-être, à la 
condition de savoir interpréter ces paroles (nous y reviendrons 

1. G. Boissier, La fin du paganisme, t. I, p. i/|(j. 

2. E. Jullien, Les professeurs de Uttéralurc dans l'ancienne Rome, pp. 9(1 et suiv. 



38 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

plus tard); mais, à première vue, elles sont fort vagues et pas- 
sablement embarrassées : Crassus dit seulement qu'il n'a pas 
voulu empêcher l'esprit des jeunes gens de se développer, 
mais bien au contraire d'être émoussé par une mauvaise édu- 
cation, dont le seul effet aurait été d'accroître leur impudence. 
— Cependant, ici encore, une remarque s'impose : c'est que 
Crassus a eu sa part, et même, semble-t-il, la part principale, 
dans la décision prise en commun par lui et son collègue. Sans 
le témoignage du De Oratore, on pourrait être tenté d'attribuer 
l'arrêté à l'initiative de Cn. Domitius Ahenobarbus : c'était un 
homme très attaché aux anciennes mœurs, un imitateur de 
Caton, criant comme lui contre le luxe et contre les raffine- 
ments de la civilisation ; la fondation des nouvelles écoles 
devait lui déplaire... Mais si Domitius avait joué en cette occa- 
sion le principal rôle, Cicéron y eiit fait allusion. Son Crassus 
semble gêné par le souvenir de cette affaire; on lui a reproché 
d'être hostile au développement de l'instruction, et il s'en dis- 
culpe avec un peu de gaucherie. Il devrait, semble-t-il, rejeter 
sur son collègue la responsabilité de son acte ; et, s'il ne le fait 
pas, c'est qu'il ne peut pas le faire, c'est quUl est bien, au vu 
et au su de tout le monde, le véritable auteur du décret de 
fermeture'. 

Il faut donc démêler ce qui pouvait être, entre les rhéteurs 
latins et Crassus, un motif de mésintelligence. 

Était-ce une divergence littéraire? Ce n'est guère probable, 
et pour bien des raisons. D'abord, il ne semble pas que les rhé- 
teurs latins aient eu d'autres principes oratoires que les autres 
professeurs. — En outre, Crassus, tout grand orateur qu'il a 
pu être, ne paraît pas s'être beaucoup soucié des questions 
d'école et de doctrine; il était, je crois, plus homme d'action 
qu'homme de lettres. — Ses goûts personnels, enfin, si l'on en 
juge par les réflexions et les boutades que lui prête Cicéron, ne 

I. On dira peut-être que le Crassus du De Oratore est un personnage de dialogue, 
dessiné à plaisir par Cicéron, et qu'on ne peut pas conclure de ce qu'il dit à ce qu'a 
fait le Crassus réel. — Mais, sans s'astreindre à une vérité historique rigoureuse, Cicéron 
s'est efTorcé de conserver le plus possible à ses personnages leur caractère propre; il 
dit lui-même (II, ii, 9) que s'il les avait trop fortement travestis, tous ses lecteurs, qui 
les avaient connus, se seraient récriés. On peut donc, comme je le ferai dans toute 
cette étude, prendre le De Oratore comme un document relativement exact sur Crassus. 



l'affaire des RIIETOnES LATIN I Sg 

devaient pas en faire un défenseur de la culture grecque et un 
adversaire de la rhétorique latine, car il aime peu les Grecs; il 
raille leur amour des vaines discussions (I, 48), leur ineptia 
(II, 4), et son ami Scaevola se moque comme lui des bavarda- 
ges stériles des rhéteurs grecs (I, 28). On ne peut donc suppo- 
ser que Crassus, par admiration pour la rhétorique grecque, 
ait mis à son service, afin de la protéger contre la concurrence, 
son autorité officielle. 

Les motifs littéraires étant écartés, restent les motifs politi- 
ques. Mais, avant de les examiner, il faut préciser un peu plus 
et les innovations des rhéteurs latins et le rôle de Crassus 
comme homme d'État. 

Les rhéteurs latins enseignaient la même chose que les rhé- 
teurs grecs, mais pas de la même manière ni dans les mêmes 
conditions. D'abord, ils donnaient leurs leçons en latin et non 
en grec : or, si la noblesse connaissait bien le grec, les plé 
béiens étaient moins nombreux à le savoir. Qu'on se rappelle, 
dans Salluste, les attaques de Marins contre ceux qui savent le 
grec; on voit bien que la possession de cette langue était chose 
aristocratique. — I>e plus, les rhéteurs latins paraissent n'avoir 
enseigné que la rhétorique seule; chez leurs confrères grecs, 
on enseignait aussi la grammaire' (c'est-à-dire une sorte de 
science encyclopédique : grammaire proprement dite, histoire, 
musique, mathématiques, astronomie, etc.) et la philosophie. 
Le programme était donc moins chargé, partant plus accessible 
chez les novateurs. — Peut-être, enfin, avaient-ils davantage 
d'élèves. Les maîtres de l'ancienne école, ceux qui enseignaient 
à la fois la rhétorique et la grammaire, travaillaient surtout 
chez les nobles et pour eux (Antonius Gnipho enseignait chez 
le père de César; Cornélius Epicadus était un affranchi de 
Sylla, Lenaeus un affranchi de Pompée^). Les rhéteurs latins, 
au contraire, étaient non plus des précepteurs, mais des profes- 
seurs. Plotius Gallus, par exemple, avait une grande afHuence 
de disciples, qui n'appartenaient pas tous aux familles nobles^. 



I. Cic, De Oratore, III, a/j. 
■ 2. Suétone, 7, 12, i3. 
3. Suétone, jG, 



/|0 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

— Ainsi donc, par la langue dont ils se servaient, par le pro- 
gramme de leurs études, par les conditions matérielles de leurs 
leçons, les rhéteurs latins donnaient un enseignement bien plus 
accessible au peuple. Ils vulgarisaient la science de la rhétorique. 

C'était un grand danger pour l'aristocratie. — Par les éloges 
que les anciens donnent à l'éloquence, on voit bien qu'ils 
apprécient surtout les services pratiques qu'elle peut rendre 
dans les luttes politiques. Peser sur les tribunaux et sur les 
assemblées, attaquer et se défendre, se concilier des amis, des 
clients, des électeurs, voilà pour eux ce qui rend si enviable 
le talent oratoire'. — Jusqu'ici, ce talent a été à peu près le 
monopole des grands seigneurs : le nouvel enseignement en 
rendrait l'acquisition plus facile — trop facile — aux hommes 
de basse naissance. Une des armes les plus fortes de l'aristo- 
cratie lui échapperait. On comprend qu'elle ait dû s'en inquié- 
ter et qu'un de ses défenseurs ait dû essayer de s'y opposer. 

Mais Crassus était-il un défenseur de l'aristocratie? On le 
regarde, en général, comme un esprit versatile, sans convic- 
tions. Je crois pourtant saisir dans sa carrière politique plus 
d'unité qu'on ne le dit. Il débuta à vingt et un ans (ôSS/iig) 
en accusant avec beaucoup de violence le démocrate G. Papi- 
rius Garbo, partisan des Gracques ; il lui reprochait d'avoir 
déploré la mort de Tib. Gracchus et d'avoir fait établir le vote 
au scrutin secret dans les comices, — mesure qui assurait l'in- 
dépendance du peuple et ruinait en partie l'autorité de la 
noblesses, — L'année suivante, il est vrai, il sembla se rappro- 
cher du parti populaire en appuyant le projet de loi sur la 
colonie de Narbonne; il attaqua même le Sénat^; mais il eut 
soin de rappeler qu'en prenant les intérêts du peuple la 
noblesse restait fidèle à ses vraies traditions'*. 11 agissait non 
en démocrate, mais en aristocrate libéral et intelligent. En 
tout cas, à supposer môme qu'il eût été vraiment démocrate, 
il ne le resta pas longtemps. En 648/io6, il appuya la loi de 
Servilius Gaepio, qui retirait les fonctions judiciaires aux che- 

I. Cf. Cic, De Oral., I, i8; II, i8; — Tac, Dial. de Ornt.. r, el suiv. 
j. Cf. Cic, brutus, 1,3; De Oral., II, /|0. 
3. Cf. Cic, Drulus, 43; Pro Cluentio, 51. 
l,. Cf. Cic, De Off., II, 18. 



l'affaire des RllETORES LATIM 4l 

valiers au profit des sénateurs'. Et, d'autre part, il mourut, 
peut-on dire, en défendant la cause aristocratique, puisque c'est 
en parlant violemment contre le consul Philippus, adversaire 
du Sénat, qu'il contracta la pleurésie qui l'emporta quelques 
jours après» (663/91). — Il ne serait donc pas étonnant qu'avec 
une telle ardeur pour les privilèges de la noblesse, il eût 
voulu empêcher le parti opposé d'acquérir ce grand art de 
l'éloquence, dont il connaissait la force mieux que personne. 
Là est, je crois, la vraie raison de la mesure prise contre les 
rhéteurs latins, et j'ajoute que, si l'on sait lire entre les lignes, 
le témoignage du De Oratore se concilie bien avec cette hypo- 
thèse. En somme, les reproches que Grassus y adresse aux rhé- 
teurs latins se réduisent à ceci : les rhéteurs grecs, tout en 
apprenant l'éloquence, savent former en même temps des hom- 
mes instruits et sages^; les latins ne forment que des parleurs 
audacieux et effrontés'». Autrement dit, la facilité oratoire, 
chez les uns, est appuyée, lestée en quelque sorte par un fonds 
de réflexion solide, de sérieuse philosophie ; chez les seconds, 
elle subsiste seule et se tourne en faconde vaine et brouillonne. 
Les élèves de la culture grecque seront donc des gens plus 
rassis, plus calmes; de la rhétorique latine sortiront des agita- 
teurs remuants et ambitieux. La première ne peut, par consé- 
quent, nuire à la noblesse, bien au contraire ; la seconde peut 
lui devenir très funeste, et c'est pourquoi Grassus, défenseur 
avisé et énergique des nobles, a voulu les préserver de ce péril. 
Il n'y a pas réussi, mais, à ne considérer que les intentions, 
la mesure prise contre les rhéteurs latins a été une mesure de 
défense aristocratique 5. René PIGHON. 

I. Cf. Cic, Brutus, A3, 44; De Oral., I, 62 ; Pro Cluentio, 5i. 
3. Cf. Cic, De Oral., III, i. 

3. Cic, De Orat., III, 24 : Apud Graecos uidebam esse, praetcr hanc exercitationem 
linguae, doctrinam aliquam et huuianitatem dignam scientia. 

4. Cic, De Orat., III, 24 : Ingénia obtundi nolui, corroborari impudentiam... Hos 
uero nouos magislros nihil intellegebam posse docere nisi ut auderent... Cum impu- 
dentiae ludus esset, putaui esse censoris, ne Jongius id serperet, prouidere. 

5. Une objection reste possible. Si cette mesure a été prise dans une intention aris- 
tocratique, comment Cn. Domitius, très ardent démocrate, a-t-il pu s'y associer? Je 
crois que Crassus a dû lui présenter l'arrêté en question comme inspiré par l'atta- 
chement au mos maiorum, par la haine de la civilisation raffinée et corrompue, par 
l'esprit de Caton en un mot. Cela aurait suffi pour le duper. Il n'était pas, semble-t-il, 
très intelligent. On connaît le mot de Crassus : « Non esse mirandum quod aencam 
barbam haberct, cui os ferreum, cor plumbeum esset. » (Suétone, Nero, a.) 



NOTE SUR LUCAIN 

{PHARSALE, II, V. 93-96) 



Les commentateurs et les traducteurs ne sont pas d'accord 
sur le sens des vers 93-96 du livre II de Lucain. 

Le poète vient de nous représenter Marins proscrit foulant 
aux pieds les cendres de Carthage : 

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. 

Libycas ibi colUgit iras. 
Ut primum fortuna redit; servilia solvit 
Agmina, conjlato saevas ergastula ferro 
Exseruere manus. 

Une variante : sibi au lieu de ibi, et une différence de 
ponctuation : le point et virgule après iras, ne suffisent pas à 
expliquer les divergences d'interprétation que l'on peut cons- 
tater, par exemple, dans les traductions suivantes : 

Marmontel (revu avec le plus grand soin ! par Durand). 
Collection Panckoucke : 

« Mais, au premier retour de la fortune, il allume en son 
cœur une haine africaine ; il lâche des bataillons d'esclaves et 
brise les fers dont ils sont chargés. » 

Demogeot (traduction en vers, i866) : 

Le Romain d'Annibal a ramassé la haine : 
Sa fortune renaît; il revient, il déchaîne 
De serviles poignets que les fers ont flétris. 

Hauréau. Collection Nisard : 

« Au premier retour de la fortune, Marins appelle à son 
aide les colères africaines; les cachots vomissent leurs esclaves 
affranchis, sauvages cohortes dont Marius brise les chaînes. » 

Ainsi ces traductions sont en désaccord sur le sens de deux 
passages : Libycas ibi colligii iras et cor\flalo saevas ergastula 



NOTE SUR LUCAIN l\^ 

Jerro. — Voyons comment on peut essayer de résoudre les 
difficultés que ces vers présentent : 

1° Garthage et Marins, pareillement abattus, ont pardonné 
aux dieux. Alors (premier sens) Marius ramasse en lui toutes 
les haines de la Libye : Libycas sibi (Codex Berncnsis); — ibi, 
éd. Haskins, Londres, 1887; — Hosius, Leipzig, Teubner, 1892; 
— Francken, Leyde, 1896. 

C'est-à-dire : Marius sera non seulement son propre vengeur, 
mais encore celui de Carthage et de Jugurtha : 

Nuda Iriumphati jacuit per régna Jugurthae ' . 

{Ibid., V. 90.) 

Naudet, dans une note de son édition classique, précise bien 
ce sens : « 11 ramasse en son cœur la haine carthaginoise, qui 
semble respirer encore en ces lieux. » 

Pour l'expression colligere iram, Weber (éd. de Lucain, 
Leipzig, 1821) cite Lucain lui-même (I, 207), parlant du lion 

de Libye : 

Sabsidil dubius, totam dum coUigit iram, 

et Martial, Speciacula, XXII, i : 

Seque diu magnae coUigit ira ferae. 

Ce sens est celui qu'a adopté Haskins. Marius, dit-il, est 
comparé à Antée, dont Lucain raconte plus loin la légende 
(1. IV, v. 595 sq.). Il emplit son âme des colères d'Hannibal et 
de Jugurtha. Il devient une sorte de furie de l'Afrique, « true 
African fury ^. » 

Francken adopte aussi cette explication : « Hannibalis et 
Jugurthae animum induit. » 

L'édition Lemaire propose un sens analogue, mais légère- 
ment différent. Libycas iras équivaudrait à « iras immanes, 
vel Carthaginiensibus atrocissimis populi Romani hostibus 
dignas ». Une des scolies du Commenta Bernensia explique de 
même : « Libycas iras =: Romanis inimicas. » Il faudrait donc 

1. Cf. ibid., V. 84: 

Si libel ulcisci deletae fanera gentis, 

Hune, Cimbri, servate senem. 
3. Le rapprochement que fait Haskins avec Manilius (IV, 44-48) me parait peu 
concluant. 



^4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

alors traduire par : des hai/ics libyennes, comme on dit : la foi 

punique '. 

Weber, se déclarant peu satisfait du premier des sens que 

j'ai indiqués, serait porté à adopter une correction de Bentley 

et à lire : alas au lieu de iras, alas signifiant corps de cavalerie 

comme dans ce vers de Claudien : 

Geticae dux improbus alae. 

(Eiitrop., II, 175.) 

Colligeve serait pris ici dans la même acception que dans les 
expressions très usitées : colligere exercilum, copias, etc., et l'on 
devrait traduire : Marins lève de la cavalerie numide. 

Mais alas ne se trouve pas dans les manuscrits, non plus que 
rabidas, proposé par Schrader, au lieu de : Libycas. 

Toutefois, sans avoir recours à cette conjecture : alas, on 
pourrait, je crois, arriver au même sens, et c'est cette troi- 
sième explication que je proposerai. 

Marins, au premier retour de la fortune (texte de Hosius, la 
virgule après iras), rassemble, groupe autour de lui les ressen- 
timents libyens, il forme une petite armée de ceux qui comme 
lui haïssent Rome. Puis il débarque en Italie où il délivre des 
esclaves, dont sa troupe se grossit. Voilà les faits que résument 
les vers de Lucain. Ce récit est, d'ailleurs, conforme à l'histoire. 

Plutarque {Vie de Marias, ^l) écrit: IlapaXaôwv h. -^; AtêJv;? 
Maupudouç T'.vàç IzTrcxaç xai xwv àizb i:f,ç 'Ixa/iaç -zv/xq xaïaçepop.évwv 
7Uva[j.©o-:£pouç où ■£/^v.O'ixq -/C/Jm-i Y£vc[i.évouç p-eô' wv àvv^^ÔY)... 

Appien {Guerres civiles, I, 7, 62, 67) nous donne les noms 
de plusieurs des proscrits qui sont venus rejoindre Marius 
en Afrique : Gethégus, Granius, Albinovanus, etc. Cf. aussi 
Florus, III, 21. 

Sous une forme poétique, Lucain n'aurait donc fait que 
résumer ici des faits strictement historiques. Dès que Cinna le 
rappelle, en 87, Marius lève en hâte ce qu'il trouve en Afrique 
d'ennemis de Rome, d'où le mot : iras. Expression hardie, je 
le reconnais, d'une concision excessive et un peu énigmatique, 
mais assez en rapport avec le génie de Lucain. 

I. Cf. Martial, VU, iq: 

El perjuria Piinici furoris. 



NOTE SUR LL'CAIN ^5 

Nous savons, de plus, que celui-ci est d'ordinaire un histo- 
rien assez fidèle et qu'il suit de près Tite-Live. Or tout le 
morceau est narratif. 

On peut se demander ensuite, en revenant sur le premier 
sens proposé, si Marins a bien besoin d'ajouter à sa haine celle 
de Carthage pour s'exciter à la vengeance, lui, le 

Vir férus et Roinam cupienti perdere falo 

Sufficiens. 

(II, V. 87.) 

Le sens auquel je m'arrête est aussi celui d'un des scoliastes 
des Commenta Bernensia, qui explique ainsi Libycas iras : 
«Romanis scilicet coUegit inimicos secum Afros.» 

Ce sens est encore indiqué dans une note de l'édition 
Lemaire : « sibi colligil, id est in suam causam excitât Mariano- 
rum e Libya iras. » 

Hauréau paraît avoir compris de même quand il traduit : 
«Marins appelle à son aide les colères africaines.» Mais il 
aurait dû préciser davantage. 

2° Les vers suivants expriment également avec un laconisme 
énergique et un peu obscur des faits historiques. Une fois 
débarqué en Étrurie, Marins attire sous ses vexilla six mille 
esclaves par la promesse de la liberté et les joint à ses Numides : 

Servilia solvit 
Agmina. Conjlato saevas ergastala ferro 
Exseruere manus ' . 

A l'exception des mots conjlato ferro, diversement interprétés, 
le sens général est clair : il délivre des bataillons d'esclaves. 
Les ergastules détachèrent, dégagèrent de leurs manicae des 
mains féroces. 

Quelques-uns considèrent conjlato ferro comme un simple 
équivalent de catenis. Ferram peut, en effet, chez les poètes, avoir 
le sens de chaînes. Cf., par exemple, Virgile, Aen., VI, 558 : 

Tarn stridor ferri tractaeque catenae. 

I. Cf. Florus, 111, 31 : Servitia, proh nefas! el eryastula arinanlur. et fuciie invenit 
fjcercituin miser imperator. 

Hev. Et. anc. 4 



^6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Mais alors conjlalo est assez inutile au sens: fer forgé en 
entraves. Ce remplissage surprend chez un auteur concis 
comme Lucain. Aussi doit-on chercher à conjlalo une signifi- 
cation plus expressive. 

Francken l'explique ainsi qu'il suit : « Conflalo ferro lantum 
solvi poterant catenae, quibus collum pedesque constricti, ut 
rem fingit Lucanus.» 

Je ne crois pas que cette interprétation soit la vraie. D'abord, 
on ne voit pas bien ce que ce détail, tout technique, de manicae 
et de compedes que l'on fait fondre pour délivrer les esclaves, 
ajoute à l'intérêt du récit. D'autre part, il est vraisemblable 
qu'on a plutôt détaché ou brisé que fait fondre leurs chaînes. 
Solvere ou rumpere vincula ou catenas sont les termes couram- 
ment employés en pareil cas. Le véritable sens de conjlalo 
ferro me semble devoir être suggéré par un vers de Virgile 
dont Lucain se souvient sans doute ici : 

El cnrvae rigidum falces conflanlur in ensetn. 

(Georg., 1, 5o8.) 

Ces mots désignent probablement les chaînes des esclaves 
forgées en épées. Il faudrait construire : « manus saevas conflato 
ferro, » saevas signifiant : armées de... Ainsi c'est le fer de leurs 
entraves qui fournit aux esclaves leurs armes'. 

Ce sens a été adopté par Haskins, dont voici la note : 
« Conjlato, meltcd down. The chains of the slaves in the ergas- 
lula were melted down to form Aveapons. » 

Nous traduirons donc ainsi les vers 93 à 96 : 

'( Là, dès le premier retour de la fortune, il groupe autour 
de lui les ressentiments libyens (ou les haines africaines). 
Il lâche des bataillons d'esclaves; les fers des ergastules forgés 
en épées armèrent ces mains féroces. » 

A. COLLIGNON, 
l'rofesseur à l'Université de Nancy. 



I. Cf. Flonis, III, XX : Afjîuentibus in diem copiis, cum jam esset justus exercitus, e 
viminihua pecudumque legumentis incondilos sibi clipeos, e ferro ergastulorum recocto 
fjladios ac tola fecerunt. 



NOTES GALLO-ROMAINES 



XXI 



REMARQUES SUR L\ PLUS ANCIENNE RELIGION 
GAULOISE (Suite) i 



Rituel militaire 

Les cérémonies religieuses que nous connaissons le mieux, et 
pour cause, sont celles de la guerre. L'état de guerre exaspère 
la vie religieuse; il ramène les tribus à leurs plus anciennes 
habitudes de piété; il est nourricier d'archaïsmes et fauteur de 
cultes intenses. Les dieux retrouvent alors tout leur empire et 
l'exercent suivant les vieilles formes, comme en temps de danger 
le dictateur romain reprenait lappareil et l'énergie de la 
royauté primitive. — Toute sortie du peuple en armes implique 
une série d'opérations religieuses. La loi sacrée est en vigueur ^. 

1° Départ, marche et arrêt^. — En cas d'exode ou de guerre 
à la recherche de terres nouvelles, ce sont les dieux qui 
indiquent la route que les armées doivent prendre : ils mon- 
trèrent à Ségovèse la direction de la forêt Hercynienne, à Bel- 
lovèse celle des Alpes 4. — Ils guident le peuple dans sa marche, 

I. Voir 1903, fasc. a, 3, 4; igoS, fasc. i, a et 3. 

a. Expression employée par Tite-Livc à propos des Ligures cd igi : Ligures lege 
sacrata coacto exercitu (XXXVI, 38). 

3. Jusqu'à nouvel ordre, je ne sais si ces exodes de tribus doivent être appelés des 
« printemps sacrés », c'est-à-dire des troupes d'hommes voués et consacrés aux dieux 
(cf. Wissowa, Religion, p. 354). Sans doute, Justin dit velut ver sacrum (XXIV, 4, i); 
mais, outre qu'il y a quasi, Titc-Live dit, à propos de la même migration : Quantum 
ipsi vellent numerum hominum excirent (V, 34). 

4. Tite-Live, V, 34. — Le rôle de conducteurs militaires continua à être assigné 
aux êtres religieux dans les derniers temps de la Gaule indépendante. 11 suffit 
d'examiner, à ce point de vue, les monnaies qu'elle a frappées (et l'on peut remar- 
quer à ce propos l'élroite corrélation qui existe entre les types monétaires de la 



48 REVLE DES ETUDES ANCIENNES 

l'arrêtent sur la terre qu'ils lui ont réservée, et lui fixent rem- 
placement de ses villes i. 

2. Enseignes^. — Le peuple en armes est accompagné de ses 
enseignes de guerre, signa militaria^, signa. Il les plante lors- 
qu'il s'arrête, il les arrache lorsqu'il part^; elles marchent 
avec lui contre ses ennemis, elles combattent avec lui hommes 
et murailles^. Elles sont, dans la bataille, placées derrière les 
premiers rangs des soldats s. 

La présence des enseignes est le gage de l'alliance militaire'. 
Elles sont réunies en un groupe compact lorsque tous les 
guerriers «se conjurent» en une levée en masse i*. 

On peut conjecturer, d'après le chiffre des enseignes, qu'il 
y en avait une par clan ou par tribut. Devant Crémone, 
en 200, il fut tué ou pris aux Gaulois plus de 35,ooo hommes; 
6,ooo ou moins s'enfuirent : il y eut 700 enseignes de capturées '<>. 
En 196, les Boïens laissèrent entre les mains des Romains 
807 enseignes et plus de 4o,ooo cadavres". En 197, contre 

Gaule, sa vie militaire et sa religion : ils sont, pour un très grand nombre, des 
emblèmes des cultes ou des rites ou des mythes et des marches de guerre et des 
combats) : ces monnaies qui représentent un cheval ou un char dirigé ou surmonté 
par unecpée (6923^, ou par un homme mégalocéphale (un nain? 6953; cf. OgSS; autre 
monstre à queue de poisson? 6954 ; autre à tète d'oiseau? GgS^), ou un monstre aîlé 
(plutôt qu'une Victoire, 4586-7), ou un danseur (GgSa ; cf. 6983), ou une tête humaine 
(65o'4 et s : je crois à.une tète coupée conduisant le cheval, comme le voulait Hucher, 
I, p. 58, plutôt qu'à un « aurige réduit à une tète »), ou un oiseau (4o68, CgSi-a, 64ai a), 
ou un hippocampe (pi. XXIV, coll. Robert V), ou peut-être un marteau (6981; 
cf. 6929), etc., signiûent, je crois, la conduite de la guerre par le fétiche ou le symbole 
religieux, et ce groupe de figurations est fort nombreux. (Cf. 1902, p. 272,0. 2; 279, n. 2; 
285, n. 6.) 

1. Justin, XXIV, !x, 3; Tite-Live, V, 34; légende de la fondation de Lyon chez le 
Pscudo-Plutarque, De Fluviis, VI, 4- — Refus de marcher, provoqué par des raisons 
religieuses : chez les Galates, alliés d'Altale (Polybe, V, 78, éclipse); chez Dumnorix, 
allié de César (V, 6, 3, religionibus impedirî), 

2. Cf. licvuc, 1902, p. 285. 

3. Tite-Livc réunit toujours ces deux mots lorsqu'il indique le chiffre des enseignes 
prises aux Gaulois. 

'i. Signis convulsis citalo agmine iler ingrediuntur, en 890; Titc-Live, V, 37. 

5. Si(jna in fesla partis sunt illata, en 890; Tite-Live, V, 89. Silius ,ltalicus, XV, 716. 

<). Post si<ina in subsidiui, Titc-Live, XXXII, 3o. 

7. L'I... signis sublalis aul domos redirent aut ad Romanos transirent, Tite-Live, XXXII, 
3o. Dese ri is signis, Justin, XXIV, 7, 5. 

8. Polybe, II, 32 : lyvaOpoiVavte; ovv aTiâia; £7t\ xaÙTÔv xat tàç ^(pvdâi: «Truxaîaç, etc. 
(cf. 1903, p. 280) : on a supposé ôwâiTst; après âitiioLi, il faut sous-entendre, au 
contraire, «jr.ixataç; cf. César, VII, 2 : CoUalis militaribus signis, quo more corum gravis- 
sima caerimonia continelur ; Tacite, Histoires, IV, 22. 

9. Cf. Revue des Études anciennes, 1901, p. 82. 

10. Titc-Live, XXXI, 21. 

11. Tite-Live, XXXIII, 3G, d'après Valérius Antias (Peter, 34). 



NOTES GALLO-UOMAINES ^Q 

4o,2oo morts ou captifs gaulois (Insubres, Boïens et partie des 
Cénomans), on ne compta (juc i3o enseignes de piises '. En 19^, 
les Boïens perdirent, en morts ou prisonniers, environ 16,000 
hommes et 212 enseignes^; en 191, ils perdirent 3 i,/joo hommes 
et 124 enseignes 3. On peut accepter comme exacts les chiffres 
des enseignes, qui ont dû être empruntés à des statistiques de 
triomphes. Le chiffre de 124, qui est le plus récent que nous 
possédions pour les enseignes des Boïens, et qui est celui de la 
suprême défaite de la gens, est à peine supérieur à celui que 
Gaton donnera, 112, comme nombre des tribus de ce peuple'». 

Les Insubres avaient, outre leurs enseignes ordinaires, « les 
Immobiles, » déposées dans leur temple de Minerve, et qu'ils 
en enlèvent aux heures de danger national^. Peut-être 
étaient-ce les enseignes communes à tout le peuple, les autres 
étant particulières aux tribus ou aux groupes sociaux. Faire 
sortir de leurs sanctuaires, bois ou temples, les enseignes qui 
y reposent, c'est annoncer que la nation tout entière sort de 
ses champs pour aller combattre <^. 

3. Costume. — Voici, sans que nous voulions rien affirmer, 
les particularités du costume militaire ou de l'armement qui 
peuvent avoir une origine rituelle ou une valeur symbolique. 

C'est évidemment une pratique d'ordre religieux que celle 
des couronnes portées pendant le combat; je ne crois pas, du 
reste, qu'elle fût générale:. 

Le port du collier ou torques chez les guerriers de lépoque 
primitive^ devait avoir également un sens divino, 

I. Titc-Live, XXXII, 3o. 
a. Tite-Live, XXXV, 5. 

3. Tite-Live, XXXVI, 38, sans doute d'après Valérius Antias (Peter, (m). 

4. Caton apud Pline, III, iiG (Peter, 44). — Rapprochez de cela, en Transalpine, la 
très faible proportion des signa aux effectifs militaires : 74 enseignes prises en 52 pour 
260,000 hommes engagés et en grande partie pris ou tués (César, VII, 88). Mais cela 
résulte de ce fait que les nations de la grande Gaule étaient morcelées en beaucoup 
moins de tribus ou de pagi que les Boïens : il n'y avait, par exemple, que quatre 
tribus chez les Helvètes. 

5. Cf. 1902, p. 286. 

6. Cf. Tacite, Histoires, IV, 22 : Depromptae silvis lucisve ferarum imagines. 

7. Élicn, Historia varia, XII, 22 : Mâ/ovrai ôà Èdxsçavwjilvot. Élien (comme ont 
toujours fait les anciens quand ils ont parlé des costumes barbares) aura généralisé 
le cas de quelques guerriers plus particulièrement consacres aux dieux. 

8. Tite-Live, XXXIII, 36; Silius, IV, i54 : Colla viri fulvo fulgebant laclea torque. 

9. Voir chez M. S. Reinach (Bron:es, p. 198 et s.) la fréquence du torques, à l'é- 
poque gallo-romaine, comme attribut des divinités ; cf. les textes de Florus, 1, ao, 4, 



OO REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

L'emploi des casques à cornes monstrueuses, à masques 
d'oiseaux ou de quadrupèdes», est sans doute une institution 
d'ordre mystiques II serait possible que le casque zoomor- 
phique fût pour le guerrier ce que l'enseigne au sanglier 
était pour la tribu tout entière, une arme parlante et un 
emblème de force 3. Il est la transformation artificielle de la 
dépouille véritable d'un animal^» et peut-être, par là même, 
la survivance d'une communion entre la bête et l'homme^ : il 
donne au guerrier quelque chose de la puissance, de l'action 
terrible de la bête qu'il représente. 

Les épées ou les poignards ornés de têtes humaines ou de têtes 
de bêtes ont dû à l'origine correspondre à la même pensée 6. 

de Justin, XLIIl, 5, 7, et de Quintilien, VI, 3. Rappelons l'extraordinaire abondance 
des torques dans les monnaies gauloises, soit isolés, soit portés au cou, soit tenus à 
la main, en particulier la danse d'un homme devant l'épée, un torques à la main 
(6944-6). Le torques est évidemment une des caractéristiques du guerrier, un des 
emblèmes ou des éléments mystiques de sa force, et le premier soin du vainqueur, 
après avoir coupé la tète de son ennemi, est de prendre son torques et de se le passer, 
ensanglanté, autour du cou : geste qui est de même nature que celui de boire du sang 
d'un adversaire tué. (Claudius Quadrigarius apud Aulu-Gelle, IX, iS; Peter, 10''). 

I. Dioilorc, V, 3o : Toî; jjlev TrpÔTxetTat a-j(j.yyr, y.lpaTa, xoî; ok opvéwv r, xETpxTiôoojv 
^(i'ywv £XTcrjnti)ii.Évai 7ipoTO[j.at. Plutarque, Marius, XXV, parlant des Cimbres : Kpâv/] 
|iÈv £Îxa<T|i£va 6r(piMv ço6£pâ)v ydaiioLii xai irpoToiiaîç IôioiJ.ôp;pot; £;<ovt£c, a; £7tatpô[i£vot 
Xôçot; TiTcpaiToîç eI; u'{/o; ÈçaîvovTO [ieî^o'j;. — Dictionnaire Sd.g\io, lig. 343 1 -3. — Je crois 
apercevoir la naissance de deux cornes sur le casque de la tète dans la monnaie-de 
Vcrcingétorix de la collection Changarnier à Beaune. — Sur ces casques gaulois, 
cf. notamment Alex. Bertrand, Bev. ArchéoL, 1894, I, P- laa et s. 

a. Rapprochement justifié par la présence d'une rouelle à la fois comme enseigne 
(cf. 1902, p. 285, n. G), comme ornement de casque (fig. 3432) et comme cmblèmededieu. 

3. Voyez les excellentes remarques de Reinach, Dictionnaire Saglio, \° galea, p. i438 
et 1429. 

4. Il est k remarquer que les dicuv gaulois sont coidés parfois de cornes, parfois 
de dépouilles de loups (Reinach, Bronzes, p. i85 et s., p. 175, 181, etc.), comme ils 
sont ornés du torques. C'est ainsi que les Gaulois, lorsqu'ils eurent l'idée de repré- 
senter leurs dieux, répandirent et disposèrent autour de leurs figures les plus anciens 
symboles de leur humanité. 

5. V a-t-il eu chez les Gaulois relation entre ces casques zoomorphiques et les 
noms propres zoonymiqucs, tels que ' Brannogenos, etc.? cela n'est pas impossible, 
Virgile disant du Ligure Cupavo (Enéide, X, 18C-7) : 

Cujus olorinae surgunt de vertice pinnae, 

Crimen amor vestrum, fonnaequc insigne patcrnae. 

I^ casque du roi boïen Gargénus, décrit par Silius Italicus (V, iSa-iSp), n'a pas 
du tout l'aspect d'un ca.sque barbare: ou c'est une œuvre grecque faite pour un 
Gaulois, ou à Ini donnée, ou c'est une fantaisie du poète. 

0. Sur ces armes zoomorphiques, cf. en particulier Reinach, La Sculpture en 
Europe avant les influences gréco-romaines, 189G, p. 52, 54, etc. — Je suis convaincu 
qu'on trouvera peu à peu, comme ornements des poignées d'épées ou de poignards, les 
mêmes emblèmes religieux que ceux qui, dans les monnaies, conduisent ou chevau- 
chent les chevaux : comme si la figure de la poignée, elle aussi, dirigeât l'arme. Nous 
avons cité (p. Ci, note) les poignées à têtes humaines et à têtes de béliers; une autre 
arme (Reinach, /-o Sculpture, p. 62) présente une sorte de gnome qui rappelle celui 



NOTES GALLO-ROMAINES 01 

D'une manière générale, on peut dire que c'est un devoir 
religieux pour le Celte de paraître avec ses armes ; elles sont, 
en quelque sorte, sa raison d'être sur la terre; s'il est 
dépouillé de ses armes, il doit mourir. Elles l'accompagnent 
dans son tombeau. Elles sont les emblèmes de sa qualité 
d'homme libre devant les autres hommes et peut-être aussi 
devant ses dieux'. 

Un Gaulois, pendant la guerre de 218, avait voué sa chevelure 
à son dieu 3 : il dut s'abstenir de la couper pendant la campagne. 
Il est probable que c'était un usage fort répandu chez les Gaulois 3. 

On a souvent parlé de la nudité des combattants gaulois^. Je 
ne puis admettre qu'il y ait là une règle générale. En suppo- 
sant que les anciens n'aient pas employé parfois le mot « nus » 
dans le sens de « non cuirassés » ou de « la poitrine nue » , 
cette nudité absolue a pu être la plupart du temps soit le 
résultat d'un vœu, soit le fait de quelque possédé^. 

des monnaies (n°' 6933-3-53-4). — Dans le même ordre d'idées, il faut se rappeler la 
forme bien connue de la trompette de guerre gauloise, terminée en mufle d'animal 
(Cabinet des Médailles, /155i, Itbba, 6398, etc.; cf. Bertrand, l. c, p. i53; Saglio, G, 
p. 936). — Il semble même que les Gaulois aient eu des haches au manche terminé 
en tête humaine (cf. Bertrand, l c, p. i53, n° 8; Babelon, Monnaies, t. Il, p. 17; 
le même, Vercingétorix, pi. I, 9). 

1. Cf. ce que dit Silius des Gantabres qui se suicident dès que l'âge les éloigne de 
la guerre (III, 328-3i) : Nec vilani sine Marte pati: quippe omnis in armis lucis causa sita. 

2. Silius Italicus, IV, 200- 2o5. 

3. Cf. Appien, Celtica, 8 : Kat x6[xaî a'twpoOv-re;. — Les tètes hirsutes ou chevelues 
(4590, etc.) de certaines monnaies gauloises peuvent rappeler ces consécrations 
militaires. De même celles, assez semblables, et toujours de Gaulois, sur des deniers 
romains (Babelon, Vercingétorix, pi. 1, n" 17, 18). — Remarquez encore, à ce point de 
vue (cf. note 4, et p. 53, n. i), le parallélisme des types de nature gauloise dans 
les monnaies indigènes et romaines, mais présentés là en vainqueurs, et ici en captifs. 

4. Remarquez les contradictions qui existent chez Diodore : après avoir dit (V, 29) : 
"Eviot 5'. aÙTwv £7t\ TOffoÛTO xoO ÔavaTOu xataqjpovoùo-iv mitte yu|j.vou; xat iTïpteî^WffjxÉvouî, 
il généralise et exagère (V, 3o) : 0\ ôï... yjjj.vo\ |xaxô|i.£vot. Polybc, 11, 28, 8; 29, 7; 
3o, 2, parlant de la campagne de 226, oppose les Insubres et les Boiens, qui combattent 
avec braies et saies, aux Gésates, qui se placent, nus, aux premiers rangs, 3ià te x-r^v 
çtXooo^'av xai to 8âpo-o;. Au surplus, il est très vraisemblable que cet usage, perdu en 
Cisalpine, se soit conservé chez les Gésates transalpins ou de la Belgique, nouveaux 
venus plus rudes et plus sauvages. — Plutarque dit des mille cavaliers gaulois que 
César envoya à Grassus pour combattre les Parthes (^Crassus, XXV) : El; £jcrTa>.r| xa\ 
yyiivà (Ttô(jiaTa xwv TaXaTcôv. — Tite-Live parle de la nudité des Gaulois qui combat- 
tirent à Cannes, super umbilicum nudi (XXII, 46). — Autres textes : Denys, XIV, i3, et 
Appien, Celtica, 8 (Gaulois adversaires de Camille); Tite-Live, XXXVIII, 21 (Galates 
en 189). — La figure nce de Bituit ou d'un guerrier gaulois sur les monnaies de 
Domitius (Babelon, Vercingétorix, p. 6, pi. I, n°' 2 et 3;, si elle a une valeur historique, 
peut rappeler le vœu ou l'attitude particulière d'un adversaire de Rome. — Voyez les 
cavaliers nus et armés des monnaies attribuées aux Redones (6766-64), aux Unelli(&<jiZ-li). 

5. Cf. les excellentes remarques de de Belloguet {Le Génie gaulois, p. 94 et suiv.), 
qui ia souvent raison de nous mettre en garde contre les exagérations des anciens. 



02 UEVUE DES ETUDES ANCIENNES 

4° Les possédés. — Ce qui m'amène à poser cette question 
à laquelle je ne peux encore répondre : les armées gauloises 
ne renfermaient -elles pas des catégories particulières de com- 
battants plus spécialement consacrés aux dieux ou possédés 
par eux, géants nus placés sur le front de bataille, sauvages 
hirsutes 2, fous ou nains dansant et grimaçant^, nazir ou 
berserker du monde celtique? — Il y avait dans les bandes 
cimbriques des voyantes attitrées, chargées à la fois des sacri- 
fices et de la divination^. 

5° La parlicipation des bêtes. — Une armée gauloise doit donc 
être regardée comme une mobilisation de toutes les forces 
matérielles et morales de la nation et même de son sol, et, si 
je peux dire, de ses monstres et de ses êtres. Outre ses chevaux 
et ses chiens, qui s'y trouvent en chair et en os, les bêtes 
sauvages du pays y sont présentes par leurs figures : ces 
enseignes à forme de sangliers, ces casques à cornes, ces bou- 
cliers qui figurent des animaux^, ces trompettes qui imitent 
leurs mugissements iJ, tout cela est l'évocation de la faune des 
forêts?, l'ennemie ordinaire du Gaulois dans ses jours de 
chasse, son auxiliaire religieux dans ses jours de guerre. 

6' Serments. — Les Insubres et les Gésates firent le serment, 

i. Il y a, parmi les géants des armées gauloises, à distinguer : i" les chefs 
renommés pour leur haute taille, tels que le dux Gallorum que combat Valérius 
en Sig, vasla el ardua procerilate, armisque auro praefulgenlibus. (Aulu- Celle, IX, ii), 
le Gésate Viridomar que combat Marcellus en 222 (Properce, V, 10, 4o ; Plularque, 
Marcellus, Vil), Vercingétorix (Florus, I, 45, 21; Dion Cassius, XL, 4i); 2° ce que je 
pourrais appeler les géants de profession, tels que celui que combattit Manlius 
Torqualus en 384 (ce qui achève de différencier le récit de ce combat d'avec celui de 
Valérius en Sig); ce dernier géant est une sorte de monstre, nudus, remarquable viribus 
et inagnitudine, tirant la langue, linguam exertare, terrible à voir, immanilatem faciès 
(Claudius Quadrigarius chez Aulu -Celle, IX, iS); c'est sans doute un être de ce 
genre, monstre ou géant, mégalocépbale hirsute, qui est figuré sur certains deniers 
de Jules César (Babelon, II, p. 17, n° 28; cf. le même, Vercingétorix, p. 1 1, pi. I, n° i5). 

3. Cf., chez les Sarrasins (Ammien, XXXI, lO, G): Crinitus quidam, nudus oninia 
praeler pubem, etc. 

3. Cf., dans les monnaies gauloises, ce personnage nu et échcvelé qui conduit 
un cheval, soit dansant ((J93a-3, pi. XX et XXIV), soit assis (G953-4)sur la croupe : si ce 
n'est pas une figure de légende ou de conte populaire, c'est quelque auxiliaire ti'-ra- 
tologique des armées régulières; le dernier (Gg53) est un monstre mcgalocéphalc, 
qui, taille à part, n'est pas sans analogie avec le captif du denier de César (note i). — 
Cf. le gnome du poignard de William (lleinach, Sculpture, fig. i5i ; Musée de Saint- 
Germain, p. 109). 

4. Strabon, VII, 3, 3. 

5. Diodore, V, 3o. 

6. Diodore, V, 3o. 

7. Cf. Tacite, Histoires, IV, 22 (cf. plus haut, p. 49, n. 6), 



NOTES GALl^O-ROM AINES 53 

en 225 et bien d'autres fois, de ne point quitter leurs baudriers 
avant d'avoir gravi le Capitole'. 

7° Vœux. — Il semble qu'il y ait deux catégories de vœux ou 
de choses promises aux dieux en cas de victoire : soit le butin 
ou une partie déterminée de ce butin % soit une chose apparte- 
nant déjà en propre au combattant, par exemple sa chevelure : 

Occumbit Sarmens, Jîavani qui ponere viclor 
Caesariem, crinemque tibi, Gradive, vovebat, 
Auro certantem et rutilum sub vertice nodum^. 

S° Préliminaires du combat. — Les Celtes se préparent au 
combat en immolant des victimes, humaines ou autres ; les 
entrailles révèlent l'issue de la bataille; si elle est annoncée 
comme funeste, on peut encore la conjurer par de nouveaux 
et plus terribles sacrifices, par exemple par ceux de membres 
de sa famille^. — Avant d'engager la lutte contre les Romains, 
la reine bretonne Boudicca sollicite de la divinité un présage 
favorable, et invoque ensuite, par une prière solennelle, la 
déesse de sa nation, « et, après cette prière, elle mit en route 
son armée ^. » 

9° Chants et danses de guerre. — A la suite des hurlements 
confus qui précèdent la bataille rangée, les Gaulois entonnent 
en chœur un chant qu'ils accompagnent de bruits cadencés, 
faits avec leurs armes, et d'une danse particulière, où s'agitent 
également les armes et les chevelures, ces deux instruments 
de leur force ^'. 

1. Florus, I, 2o (II, 4), 3 : Hi saepe et alias et Brittomaro duce non prius posituros se 
baltea quam CapitoUiim ascendissent juraverunt. — Serment des cavaliers gaulois avant 
la seconde campagne de 62 (César, VII, G6, 7; 67, i): Sanclissimo jurcjurando... ne 
tecto recipiatur, ne ad liberos, ne ad parentes, ne ad uxorem adilum habeat, qui non bis 
per agmen hoslium perequitasset. — Ces deux serments, malgré la différence des for- 
mules, feviennent au même. Ils sont l'aflirmation de l'étal de guerre et, par suite, 
de l'état de chasteté qui doit être celui du vrai guerrier. <( Et Urie répondit à David : 
« L'arche et Israël et Juda logent sous des tentes... et moi j'entrerais dans ma maison 
» pour manger et boire et pour coucher avec ma femme! » (II Samuel, XI, 11.) 

2. Cf. plus loin, p. 62, n. a et 4. 

3. Silius Italicus, IV, aoo-3. Il ne semble pas que, dans ce cas, elle ait été 
brûlée; sur le tabou militaire de la chevelure, cf. en dernier lieu Schwally, p. C»_). 

Ix. Justin, XXVI, 2, 1. Cf. ici, igoS, p. 20. — On reprocha à Brennos de n'avoir 
pas consulté ses dieux avant de combattre les Grecs (Pausanias, X, ai, i). — Les 
Germains viginti cenlurionibus in crucem actis hoc velut sacramento sumpserunt bellum 
(Florus, II, 3o, 24). 

5. Dion Cassius, LXII, 6 et 7. 

G. Appien, Celtica, 8 (en Sgo) : Ta oTtXa lïai-ayoOvTeç xa\ Çiçtj iiaxpà xat xwfiac 
xIwooOvte; : cette agitation ou ce balancement de la chevelure pendant la danse 



5/| REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Même prélude dans les combats singuliers ; mais, dans ce 
cas, le Gaulois déclame plus souvent qu'il ne chante, et récite 
ou improvise quelque hymne en l'honneur de ses ancêtres et 
en son propre honneur». 

Après la bataille, d'autres chants sont entonnés si elle a été 
favorable ^ . 

lo" Cri de guerre. — Il faut le distinguer très nettement du 
chant de guerre. Il est proféré, je crois, immédiatement après 
la fin des chants et au moment précis où les combattants 
prennent leur élan 3. 

Ce cri de guerre devait consister en une seule formule'^, ou 
mieux en un seul mot, hurlé ou modulé par tous en même 
temps, ayant une valeur solennelle et magique, et adressé à la 
divinité même. Il est probable que ce mot était le nom ou un 
des noms de la divinité^, et que cette manière simultanée et 

apparaît dans les monnaies gauloises (6721 : est peut-être une danse de guerre; 
CgSa, danse à cheval). — Tite-Live, XXI, 28, lors du passage du Rhône par Han- 
nibal en 218 : Cum variis ululatibus cantuque moris sui quatientes scuta super capita 
vibrantesqae dexteris tela. Polybe, III, 44, à propos du même événement, est plus 
court: Ilaiavt'ovTWv xoi iïpoxa).ou|Jiéva)v tov xîvôuvov. Tite-Live, XXX\ III, 17, disant 
des Galates en 189 : Cantus inchoantium proelium et ululatus et tripudia et quaiienlium 
scuta in patrinm quemdam modurn horrendus armorum crépitas. Le trux cantus d'avant 
la bataille de l'Allia n'est "peut -être pas le chant rituel (Tite-Live, V, 87, 8). Dion 
Cassius, LXII, 12, i, lors du combat des Bretons et des Romains en 61 : Oc (lèv 
pâpoapoi y.pa'jyr, T£ 7ro),/.Yi y.a\ woaî; à7t£iVr,Ttxaî<; ypiôfievot. — Le chœur n'est, à vrai 
dire, indique que pour les Ambrons-Germains (Plutarque, Marias, XIX). — Il est 
presque inutile de rappeler l'universalité de ces chants et danses de guerre : Diodore, 
V, 34, 5, chez les Lu si tans ; Tacite, Histoires, II, 22; IV, 18, chez les Germains, 
où la danse des boucliers super humeras est identique à celle des Gaulois de 218; 
Annales, IV, 47, chez les Thraces; etc. 

1. Tite-Live, VII, lo, 5 et 8 (en 36i); Silius Italicus, IV, 278 et suiv. (en 218); 
Appien, Iberica, LIV (chez les Celtibères). Cf. Diodore, V, 29, 3. 

2. Tite Live, X, 26, 11 : Ovantes moris sui carminé, en 295; XXIII, 24 : Spolia Boii 
ouantes templo intalcre, en 216. Cf. Diodore, V, 29, 4. 

3. Tite-Live, V, 38 (bataille de l'Allia): Simul est clamor... auditus..., ne clamorc 
quidem reddito... fugerunl; VII, 23 : Truci clamorc adgreditur. — Appien, Celtica, 8 : 
OZxoi elo-tv oî TT-iv pÔTîv Tr,v fjapeîav Tevre; y(iîv èv xatç |iâx*'' (^ers 890). — PolyWe, II, 29 
(bataille de Télamon en 220) : T/iXtxa-JxriV xa't totajTrjv mjvéêatve yavÉCTÔai xpa'jy/jv, etc. 
Cf. Dion Cassius, LXII, 12, i : Kpouy^i te tioXXt^. 

4. Le passage de Tite-Live (V, 37,' avant l'Allia) : Truci cantu clamoribusque variis, 
n'a rien à voir avec le cri de guerre consacré d'avant la bataille. 

5. Ou, peut-être, le nom de guerre ou un des noms du peuple : Ambrons-Germains 
et Ambrons-Ligures avaient également pour cri de guerre ce nom d'Ambrons 
(Plutarque, Marius, XIX). Mais, dans ce cas aussi, proférer le nom du peuple avait 
pour bul de faire entrer ce peuple, par la vertu de son nom, en communion avec ses 
dieux, et de déterminer un effroi magique chez l'adversaire (Trpoe/.çoêoûvxer, dit 
Plutarque). — Sur le cri de ralliement, différent du cri de guerre, mais qui a dû 
avoir une valeur magique semblable, Roscher (At>ue Jahrbiicher, 1879, t. CXIX, 
p. 345 et s.) a. bien dit qu'il fut d'ordinaire Naifien von Gôttern... an deren besonderm 
Schut: ihncn gelegen war. 



NOTES GALLO-UOMAINES 55 

énergique de l'appeler était comme une consécration de sa 
présence au milieu de son peuple, de sa communion profonde 
avec lui ». 

Il doit être, semble-t-il, accompagné de la sonnerie de toutes 
les trompettes de guerre : et le tout devait faire un bruit 
formidable 2. 

On sait que, chez les Germains, la manière dont ce cri 
retentissait était un indice de victoire ou de défaite; il y a lieu 
de croire, d'après ce qui est raconté sur la bataille de l'Allia, 
qu'il en était de même chez les Gaulois, et que ce jour-là « ils 
épouvantèrent les Romains, parce que leur cri résonna bien n^. 

Inversement, après chaque victoire singulière, le Gaulois, 

coupant et soulevant la tête de l'ennemi vaincu, profère son 

cri de guerre : 

Demetit aversi Vosegus tutn colla, jubaque 
Suspensam portans galeain atque inclusa perempti 
Ora viri, patrio dlvos clamore salatat^. 

C'est ainsi que la bataille est comme encadrée dans un 
double appel ou un double salut à la divinité. 

II" Terreurs religieuses. — C'est l'horreur de ce cri qui 
détermine parfois, chez les ennemis, la fuite immédiate, sans 
combat. Les Gaulois remportèrent ainsi la victoire à la bataille 
de l'Allia : lorsqu'ils eurent poussé leur cri de guerre, les 
Romains s'enfuirent et ne se battirent pas, tremblant devant 

I. Deo... quem adesse bellantibus credunt, dit Tacite des Germains {Germ., VII). 

a. Polybe, II, 29 : 'Avapt6|XY)T0V yàp ^v tô twv pyxavr]Ttôv xat ffa),TriyxTùJv ttXîiOoç' oiç 
(î|xa ToO Ttavxb; orpaTOTtéôou (nj[jntatavcÇovToç (je crois bien qu'il s'agit ici de cris plutôt 
que de chants), et cette sonnerie doit contribuer autant que le cri à donner la victoire. 
De même, Juges, VII, 18 : o Vous sonnerez des trompettes autour de tout le camp et 
vous crierez..., » etc. — Voyez sur les cris de guerre, les nombreux exemples (surtout 
récents) réunis par de Watteville, Le cri de guerre chez les différents peuples, Paris, 1889. 

3. Tacite, Germanie, III, qui distingue fort bien les chants de guerre des cris 
magiques ou carmina, dont il dit : Terrent trepidantve prout sonuit acies; c'est le bar- 
dilus, Kriegsruf ou plutôt Schildsruf, Golther, p. 079. Voyez les autres textes chez Ihm, 
Encyclopœdie Wissowa, t. III, col. 10. 

4. Silius Italicus, IV, ai3-3i5. — On me reprochera peut-être d'abuser de Silius 
llalicus : mais ma conviction est que ce poète archéologue mérite en ces récits et ces 
descriptions beaucoup plus de confiance qu'on ne lui en accorde. Ses guerriers ne sont 
pas, comme on l'a dit, de pâles contrefaçons des héros d'Homère : ce sont bien des 
barbares de l'Occident, auxquels Silius a tenu à conserver leur physionomie natio- 
nale. Il n'y a rien, dans ce qu'il dit des Gaulois, qui ne soit exactement conforme à ce 
qu'en dit Posidonius. Sa description des Barbares de l'Espagne est faite avec soin : il 
est visible qu'il se sert de Posidonius ou d'un Romain qui l'a traduit. Rarement, 
dans les détails de couleur locale qu'il nous donne, on peut le trouver en défaut. Sur 
plus d'un point, je préfère son récit à celui de Tile-Live et mênje à cçlui de Polybe, 



56 KEVUE DES KTIIDT.S ANCIENNES 

cette clameur qui annonçait un ennemi inconnu'. La victoire 
des Gaulois fut l'œuvre de leur dieu, miraculum, prodige opéré 
par la vertu magique de leur cri national. Et les Gaulois eux- 
mêmes furent effrayés de cette fuite, et ils s'arrêtèrent dans 
leur émoi comme s'ils sentaient que « la terreur d'un dieu » » 
avait passé sur le champ de bataille^. 

Inversement, lors de la bataille du Métaure, les Gaulois 
d'IIasdrubal se sont enfuis sans combat, saisis d'une terreur 
panique à la vue des Italiens : 

Procerae stabant, Celtaram signa, cohortes, •'■ 

Prima acies : hos impulsa cuneoque feroci 
Laxat vis subita; el fessos errore viarum... 
Avertit patrius genti pavor^, 

et de ce dernier texte, patrius pavor, il s'ensuit qu'ils étaient 
sujets a ce genre de fuite éperdue, provoquée peut-être par 
quelque incident qu'ils supposaient mystérieux. 

C'est d'une terreur d'un autre ordre, mais toujours religieuse, 
que les Galates ont été victimes, après la bataille de Delphes s : 
(( Une nuit, » raconte Pausanias, « ils furent pris d'une épou- 
vante panique... Ce trouble s'empara de leur armée dans 
l'obscurité profonde du soir... Ils crurent entendre un bruit de 
chevaux courant sur eux... La démence les envahit peu à peu... 
Ils s'entr'égorgèrent, ne se reconnaissant plus et ne compre- 
nant plus la langue de leur pays. » — Il s'agit là non pas 
d'une fuite en commun, provoquée par le cri de guerre, mais 

1. Tilo-Li\e, V, 38: Simul est clamor proximls ab lalere, ultimis ab tergo auditus, 
ignoium tioslcm prius paene quam vidèrent, non modo non templato rrrtaminesed ne clamore 
(luidem reddito inletjri intartique fugerunl; ^i) : Gallos quoque velut obsliipefactos mira- 
culum victoriae tam repcniinae tenait, et ipsi [lavorc dffixi primuni steterunt, velut ignnri 
quid acridissel. Ce rccil do Tile-Live a une couleur épique el religieuse qui manque 
à celui do Diodorc (VI\ , ii^), el qui p ul venir d'une source gauloise ou gallo- 
romaino ; la halaillo do l'Allia chez l'iiislorien latin esl le type de la bataille sacrée ou 
magique chez les peuples anciens, el il y eut chez les Gaulois dos récils de ces événe- 
ments de Sgo (Tile-Live, X, iG, (); Silius Ilalicus, IV, i5o-i ; Polybe, 11, aa, /i). 

2. Cf. Schwally, p. a5 et suiv. 

3. Un autre exemple peut être de fuite panique des Romains devant les Gaulois 
Boïcns e-l rapporté par Tile-Live en 291 (XWl, 2): Pavor fugaque etiam armatos cepit. 

It. Silius Italiens, XV, 715-9; cf. 786 : Galtoruni pavor. Le récit de Tile-Live (XXVII, 
'18, ifi) ne parl(! pas d'une terreur de ce genre. 

5. De celle hataillc même, les Grecs ont raconté que le dieu (Justin, XXIV, 8) et les 
héros (Pausanias, X, 23, 2) vinrent les aider, en outre ou plutôt à la faveur d'orages 
et de Ircmblemenls de terre (ibidem). Mais, quoique Justin dise des Gaulois : Praesen- 
tiam dei et ipsi statim scnsere, ils ne paraissent pas avoir éprouvé une véritable panique. 



VOTES GALLO-ROMAINES O7 

d'une folie collective, produite par des bruits de la première 
partie de la nuit', "fureur» également «venue d'un dieu» 2. 

12" La bataille sainte. — Le seul exemple (en dehors de 
l'Allia) de ce que j'appellerai une bataille sainte, c'est-à dire 
faite moins de combats que de cris et de prières, de formules 
et d'actes magiques, nous est fourni par la guerre de 61 contre 
les Gaulois, ou soi-disant tels, de l'île de Mona3. Les guerriers 
de profession sont rangés en armes : « à travers les rangs 
courent les femmes, semblables à des Furies, vêtues de façon 
lugubre, portant des torches'"; » puis, « tout autour de l'armée, 
les Druides lancent des imprécations, les mains levées vers le 
ciel. » 

i3° La soumission. — La soumission à l'ennemi, au cours de 
la lutte, est une chose beaucoup plus rare chez les Gaulois de la 
première époque que chez les contemporains de César, et on 
va voir en vertu de quel principe. — 11 est parfois attesté, pour 
ces derniers, qu'elle était due à l'intervention des dieux, ceux- 
ci manifestant, par quelque signe miraculeux, qu'ils aidaient 
l'ennemi et le rendaient plus fort^. 

i4° La défaite. — Quand les Gaulois luttent jusqu'au bout et 
qu'ils sont défaits, la défaite est également une preuve de la 
colère des dieux, et il faut l'expier. Les désastres qui les acca- 
blèrent après le pillage de Delphes étaient la conséquence du 
vol de l'or sacré'j : ils détournèrent la vengeance divine en reje- 
tant ou en rendant aux dieux? le butin fatal, et le peuple formé 
par les fugitifs, celui des Scordisques, fit vœu de ne jamais 



1. 'H Tapa-/''! 't^p' PaQetav ttjv cffulpav. 

2. "H T£ £x ToO 6£oO iJLavta. Pausanias, X, aS, 7-8. — Cette terreur nocturne est 
exactement celle qu'éprouvèrent les Madianites en entendant les trompettes de Gcdéon 
(Juges, VI, 21, 22, 19) : «Ils se mirent tous à courir, à crier et à fuir, et l'Éternel 
tourna l'épée de chacun contre son compagnon... C'était au commeDcement de la 
veille de minuit. >> 

3. Tacite, Annales, XIV, 3o. 

4. Cf. chez les Germains, Tacite, Vil : Ululalus feininarum, commenté par MûUen- 
hoff, IV, I. 

5. César, 11, 3i, 3 : Les Aduatiques non existimare Romanos sine ope divina bellum 
gerere, qui lantae alliludinis machinationes tanta celeritate promoverc passent; Hirlius, VIII, 
43, 5 : Exaruil fons, tantamque altnlil oppidanis salutis desperationem, ul id non homi- 
num consilio, sed deorum volunlate factum pularent. 

C. 'Aipwa-i(ôxa(7i xbv -^puaôv, Athénée, VI, 26, p. 234. 

7. Justin, XXXil, 3, 9; Strabon, IV, i, i3; Orose, V, 10, aô. 



58 REVUE DES ÉTUDES A7iCIEN?<ES 

importer de l'or sur ses terres». Les suicides, si fréqueuts, de 
Celtes vaincus a, regorgement de leurs ble&sés, peuvent être 
regardés comme les sacrifices expiatoires de la défaite, aussi 
bien que la suite du principe d'honneur (au surplus religieux 
autant qu'humain), que le Celte ne peut vivre sans ses armes. 
Vaincre ou mourir, cette formule du courage militaire est 
en partie la survivance de l'état d'esprit religieux qui n'admet 
pas l'homme sans son épée, sa lance ou sa hache 3. 

i5° Le butin; les têtes coupées. — Il appartient en principe 
aux dieux, qu'il soit formé d'êtres ou de choses, des vaincus 
ou de leurs biens. Tout ce qui était à l'ennemi est en droit la 
propriété du dieu vainqueur. C'est sans doute dans ce sens 
qu'il faut expliquer le célèbre « Malheur aux vaincus » attribué 
au Brennos vainqueur de Rome^ 

Il y eut des cas (sans que nous puissions en trouver la vraie 
raison) où cette loi de l'interdit ou du tabou, c'est-à-dire de la 
consécration au dieu de tout le butin, fut rigoureusement 
promulguée et appliquée. Ce fut, par exemple, lors de la 
victoire d'Orange, remportée en io5 par les Cimbres, les Teu- 
tons et les Gaulois, w Par une sorte de malédiction nouvelle et 
inouïe, » raconte Orose, « ils détruisirent tout ce qui fut pris ; 
les étoffes furent déchirées et jetées au vent, l'or et l'argent 
furent pi-écipités dans le fleuve, les cuirasses coupées en mor- 
ceaux, les phalères des chevaux dispersées, les chevaux mêmes 
engloutis dans le courant, les hommes, le nœud coulant au 
cou, pendus aux arbres : le vainqueur ne laissa rien comme 
proie et rien comme objet de pitié ». » 

1. Athénée, VI, a5. 

2. Voyez plus haut, igoS, p. 21 et s. 

3. Cf. page 5i. 

4. 'Oo-'rir, TOî; x-.xpaTr)u.£votç (Denys, XIII, 9); toÎ? v£vtxri(ilvoi; oSOv/) (Plularque, 
Camille, XXVIII) ; vae victis (Tite-Live, V, 48, 9), clc. Le mot que les premiers rédacteurs 
de cette histoire ont voulu placer dans la bouche de Brennos doit être quelque malé- 
diction ou analhcme, dans le genre du Bann germanique ou de « l'interdit >> d'Israël, 

5. Le récit, que je crois très exact, doit venir de Tite-Live. Orose, V, iG, 5 : Nova 
quadam atque insolita exsecratione (ceci est, sans doute, une remarque d'Orose) ciincta 
quae ceperant pcssum dederunt, etc. Nous ne savons pas si Vexsecratio a été prononcée 
avant ou après la bataille. Les Ligures apcnnins nous offrent, en 176, une malédiction 
exactement semblable (Tite-Live, XLI, 18): Saeviiint in praedam... Captivas mm foeda 
laceratione inlerficiimt; pccora in fanis trucidant vcrius passim quam rite sacrijicant... 
Quae inanima erant parietibus adjligunt, vasa omnis generb, etc.; ce fut, pour eux, une 
manière de rentrer en grâce auprès do leurs dieux. 



NOTES GALLO-ROMAINES 5g 

Mais l'amour du gain et peut-être aussi l'adoucissement des 
mœurs ont dû faire souvent fléchir cette loi redoutable, et il 
arrive bien souvent que les dieux ne reçoivent qu'une partie 
du butin, soit vivant, soit inanimé. 

I. Le butin vivant, c'est-à-dire les ennemis vaincus ou faits 
prisonniers, a été peut-être plus longtemps ou plus souvent 
que l'autre réservé à la divinité, et c'est sans doute pour cela 
que les Gaulois, massacrant tous leurs ennemis, avaient si peu 
d'esclaves. C'est une règle, en effet, que les vaincus, pour être 
donnés aux dieux, soient mis à mort. Les Celtes, dit Diodore 
de ceux de Sgo, considèrent comme un devoir de tuer tous 
leurs ennemis, devoir religieux dont l'historien grec fait, à sa 
manière, un simple point d'honneur militaire i. 

Les ennemis qui ont été tués sur le champ de bataille doivent 
être décapités, soit tout de suite après le combat 2, soit, si le 
temps a manqué, quelques heures après. Au lendemain de 
l'Allia, dit encore Diodore, les Celtes passèrent un jour à 
couper les têtes des morts « suivant leur coutume nationale » 3. 

Cet acte de la décapitation est absolument essentiel : nul 
n'est censé avoir vaincu son ennemi s'il ne l'a décapité ; c'est 
au moment précis où il tranche la tête que le Gaulois salue de 
son cri national les dieux de son peuple^. Ce sont les têtes 
coupées qui sont les vrais trophées de guerre : qu'il les offre 
aux « âmes valeureuses » de ses ancêtres ou aux dieux ou aux 
héros de son peuple lorsqu'il les tranche et les saisit s ; qu'il 
les présente ensuite aux grands dieux de sa nation en les 

1. Comme d'autres historiens verront un simple acte de cruauté (cf. Tite-Live, 
X.LI, 18). XfV, ii5: 0Ù8' O'jtw; ày'TxavTO -zr]!; çtXoTi[ji.ta;. 

2. Silius Italicus, IV, 3i3; cf. p. 55. En 218, avant la Trébie (Polybe, III, 67), 
les Celtes assaillirent les Romains, xéXo; 6è, xà; xeçaXàç àTroTsjxovTî; twv teÔvewtwv. 
A la bataille de Télamon, id., II, 28. 

3. XIV, ii5 : Kaxâ xt [to?] TtaxpiovIeOo;. — Il n'y a pas, je crois, à s'arrêtera l'asser- 
tion de Cassius, comparant les proscriptions des triumvirs à l'attitude des Gaulois 
en Sgo : OùSevo; àitéTsixvov oî KeXto'i xeçaXâç (Appien, Civilia, IV, 95); ce sont documents 
d'avocats dans le genre de ceux du Pro Fonteio, et de Belloguet (ill, p. 97) fait trop 
d'honneur à ce texte en le préférant à celui de Diodore. — Le même de Belloguet ne 
peut croire que cet usage existât au temps de César et il se donne un mal infini pour 
en décharger la mémoire des Gaulois: les médailles (6935, 5o37-48) et les bas-reliefs 
lui donnent tort; si César n'en parle pas, c'est qu'il ne pouvait pas décrire les mœurs 
militaires des Gaulois, que tout le monde connaissait. 

4. Silius Italicus, IV, 2i5; cf. p. 55. 

5. Cf. Silius, IV, 2i5; V, 052. 



6o REVLE DES ÉTUDES ANCIENNES 

consacrant dans leur temple i ; qu'il les garde dans sa demeure, 
plantées sur les murailles a ou conservées dans des coffres 3, 
elles sont la marque immédiate et le souvenir éternel des 
victoires remportées''. Quand les Gaulois s'essayèrent à sculpter 
sur la pierre des symboles triomphaux, ce furent des têtes 
coupées qu'ils choisirent tout d'abord 5. Et enfin, quand, au 
retour, ils entonnaient des hymnes de victoire, c'était, si je 
peux dire, en accordant ces hymnes avec les têtes qu'ils 
rapportaient suspendues au poitrail de leurs chevaux ou fixées 
au fer de leurs lances c. 

Décapiter l'ennemi et emporter sa tête, ce n'était pas seule- 
ment le moyen le plus rapide et le plus sûr de s'assurer de sa 
mort et de faire constater la victoire'. Là encore, le premier 
sens de l'acte fut religieux : c'était une manière de présenter 
et d'offrir le vaincu aux dieux du pays restés dans leurs 
demeures; mais c'était peut-être aussi une façon d'enlever à 
l'ennemi ce qui faisait sa force même, c'est-à-dire sa tête et 
sa chevelure», et de transférer cette force au profit du vain- 
queur qui emportait et gardait l'une et l'autre». 

1. Tite-Live, XXIII, 2U. Corpus, XII, 1077 (tètes coupées trouvées sous un autel 
consacré à Mars). Chez les Germains, truncis arborum antefixa ora (Tacite, Ann., I, 61). 

2. Diodore, V, 29, d'après Posidonius. 

3. Ibidem, cf. p. 6i, note. 

4. Ibidem. L'ostentation de ces tètes devant les étrangers est rapportée, presque 
dans les mêmes termes, par Posidonius des Celtes et par Hérodote des Scythes (IV, G5). 
Cela, du reste, se retrouve chez beaucoup de peuples sauvages. 

5. Bas-reliefs d'Entremont. 

6. Tite-Live, X, a6, n : Gallorum équités, pectoribus equorum saspensa gestantes 
capita et lanceis infixa ovantesque moris sui carminé. XXIII, 24, 11 : Caput... Boi ovantes... 
templo intulere. Diodore, V, 29, nous montre les Gaulois emportant dans leur demeure 
les tètes coupées, ÈniTtaiavt^ovTe; xai xôovte; u(xvov èirivtxiov. — Chez les Tliraces (Tite- 
Live, XLll, 60): Cum cantu superfixa hastis capita hostium portantes redierunt. 

7. Chez les Scythes, Hérodote, IV, G4 : « Quand le Scythe a présenté au roi la 
tête d'un ennemi, il a part à tout le butin; sans cela, il en est privé. » 

8 Peut-être élablit-on quelquefois une distinction entre la chevelure et la tête : 
de Bclloguet (II, p. 119; III, p. loi) a remarqué que, sur l'arc d'Orange, presque 
toutes les tètes coupées sont chauves, tandis que les chevelures étaient suspendues 
aux trophées d'armes : la tête aurait reçu une destination particulière, offerte, par 
exemple, aux dieux, la chevelure demeurant le trophée du vainqueur (ou inverse- 
ment). 

9. Le Iransf.ïrt de la force eût été plus complet si le Gaulois avait mangé l'inté- 
rieur de la lêle, mais la chose n'est nulle part attestée, à moins qu'on ne veuille voir 
une survivance de cet usage dans le fait de se servir du crâne comme coupe, et, 
semble-t-il, de s en servir tout de suite après la mort du prisonnier et une prépara- 
tion de la tète plus que sommaire : Quae in captivas agebanl, rapiis, cum poculo opus 
esset, humanorum capitum ossibus cruentis capillatisque adhuc ac per interiores cavernas 
maie effosso cerebro obliiis avide ac sine horrore tanquam veris poculis utebantur (les 



NOTES GALLO-ROMAINES bl 

Les ennemis faits prisonniers périssent souvent d'autre 
manière. En 280, lors de linvasion de la Grèce, les Galates 
faisaient périr tous les mâles, sans exceplion, même les enfants 
à la mamelle». Un siècle plus tard, en 167, on les voit faire un 
choix parmi les prisonjiiers : les plus beaux et les plus forts, 
une couronne sur la tête, sont immolés à part 3, sans doute 
suivant un rite déterminé et après avoir été offerts au dieu 
leur destinataires; les autres sont percés à coups de flèches i. 

Scordisques d'après Orose, V, aS, i8). — Sur l'usage, chez les Gaulois, de crânes 
comme coupes, 8ilius Italicus, XIII, 462-3 : 

At Celtae vacui copilis circumdare gaudent 
Ossa, nef as! auro ac inensis ea pocula servant. 

Tite-Live, XXIII, 26 (chez les Boïens). Florus, I, Sg (III, 4) : il s'agit des Scordisques, 
et la source de Florus est la même (Tite-Live?) que celle d'Orose. Ammien Mnrcellin, 
XXVII, 4, 4 : toujours à propos des Scordisques, et sans doute encore d'après la même 
source. — Il est, du reste, probable que, chez les Gaulois comme chez les Scythes 
(Hérodote, IV, 5), on réservait cette destination découpe aux tîles des plus «grands 
ennemis» (cf. Tite-Live, XXIII, 24 : Capul ducis). Dioilore nous dit (V, 29) qu'ils 
clouaient à leurs maisons les tètes ordinaires, et n'embaumaient, pour les conserver 
dans leurs coffres, que celles tôjv èittfavs'jTâtwv 7ro)ï[ittûv. — On peut donner de cette 
chasse aux lêles que faisaient les Gaulois une explication un peu différente, encore 
qu'assez voisine, de celle que fournit l'idée du transfert de force. Les Gaulois ne 
pensaient-ils pas que tous ceux qu'ils avaient tués et dont ils possédaient la tète dans 
leurs demeures les serviraient après leur propre mort? La chasse aux tèles ne serait- 
elle pas l'équivalent d'une chasse aux esclaves posthumes? Et, de fait, il semble qu'on 
ait parfois enterré avec un guerrier les tètes des ennemis qu'il avait tués (cf. de 
Belloguet, t. 111, p. 100). — Au surplus, ces différentes conceptions ont pu coexister 
ou se succéder: l'acte demeurant le même, l'explication que les hommes en don- 
naient a varié suivant les temps et suivant les hommes mêmes. 

Nous avons parlé plus haut (igoS, p. aSa) du rôle de fétiches domestiques, joués 
probablement par ces têtes dans les demeures où on les conservait. Il me semble 
qu'elles ont servi également, elles ou leur figuration, de fétiches militains ou de 
talismans de guerre. Oa remarquera en effet que certains poignards celtiques sont 
ornés, à leur poignée, d'une ou de plusieurs tèles humaines, et que dans le poignard 
de Mouriès (Musée de Saint-Germain, 14626) ces tètes sont accompagnées de tètes de 
béliers, elles aussi des fétiches domestiques chez les Celtes (D.'clielette, Revue Archéo- 
logique, t. XXX III, 1898). — Nous avons signalé également (p. 48, note) le rôle des tètes 
comme fétiches conducteurs du cheval de bataille. — Plus j'examine enfin les pclitis 
têtes des soi-disant monnaies au type d'Ogmios, plus je suis convaincu qu'il s'agit là 
de tètes coupées et d'emblèmes militaires et non pas de l'Hercule gaulois et de son 
cortège, dont parle Lucien : et la grande tète si mal dite d'Ogmios paraît, elle aussi, 
coupée par une section très nette, et presque toujours portée ou fixée sur un support, 
comme un trophée ou une enseigne. 

1. Pdusanias, X, 22, 3 : Pévo; (xév ye uàv £Ç£xo|iav xb apnev, xai ôfxot'w; yipQvti; tî 
xat Ta v-qntx Èm twv (irjtfpwv toÎç (laTToî; Ipove'jeco. 

2. De même les Bretons de Boulicca(Dii)n, LXII, 7) : Ta; yuvaîxaç xàç eùyeveT-caTa; 
xa\ £'j7tpî7t£(TTaxaç yyavà; èxpÉfjLauav, etc. ; les tribuns et premiers centurions de Varus 
immoléspar les Germains (Tac, /inn., 1,61) Sur les détails du supplice, cf. 1903, p. 23. 

3. 'E^ ToCç Upot;, dit Dion (LXII. 7) du supplice des captives de Uoudicca. 

4. Diodore, XXXI, i3 : 'O xù>■^ ^apSàpwv l'aXarwv (rcpat/iyo; à-uo toO ôtwyaoO yevô- 
[XEvo; xa\ duvaOpotTa; Toù; atxaaXwro-j;, 7ipâ;iv infztki'JXX') pap8aptXT,v xa\ TravxsXw; 
ûit£pr,yavov. Toj; Tî yàp toî; eioîTt xaXXiTTO-j; xat Taî? ■rjXix-'ai; àxtiaiOTcxTou; xa-aTTi-j/a; 
(ms. xaTa<TTp£'{/aç) k'Ouffe toi? Oeoîç.... toÙ; oï àXXoyç uâvTa; xaT/)x6vTiT£, TtoXXwv (ih £v 

Bev. Et. anc. 5 



OJ HEVUE DES ETUDES ANClEiSNËS 

On a tout motif d'affirmer que les femmes, sauf exception, 
étaient réservées aux vainqueurs eux-mêmes'. 

II. Il semble qu'il fût fait de même parfois deux parts des 
choses. — Les objets précieux, comme les matières d'or, sont 
offerts directement aux dieux et transportés dans leurs sanc- 
tuaires : quelquefois tels quels, quelquefois fondus en un 
ornement colossal, torques ou autre 2. C'est également aux 
temples que sont destinées les armes de luxe ou les armes des 
principaux chefs ennemis. — Le reste, et notamment les 
armes, était soit laissé en place en un monceau colossal 3, 
soit formé en bûcher et incendié^. Mais, dans l'un et l'autre 
cas, brûlé ou non, ce tumulus était pour les dieux. 

C'est, je crois, cette institution du tumulus des dépouilles 
ennemies qui a été, chez les Gaulois, l'origine du trophée de 
guerre. Avant d'être une manière de perpétuer le souvenir 
de la victoire, il a été un acte d'oft'rande à la divinité 5. 

16° Retour des vainqueurs. — Tite-Live le raconte ainsi, à la 
date de 296 : « Les cavaliers marchaient en avant, portant 
les têtes des vaincus suspendues au poitrail des chevaux ou 
fixées à leurs lances, et chantant un chant triomphal à la 
manière de leur race*^.* « — Ils se rendaient ainsi, tout d'abord, 
au sanctuaire de leur dieu pour lui offrir le butin?. 

(A suivre.) Camille JULLIAN. 

«•jTot; yvwpil^oiiivwv 8ià rà; TtpoyEyevriiAÉvac eiriÇîvoicret;, ouôevô; 8e 5ià rrjv ipiXi'av 
£),£oj|xivoy. Diodore, V, 82, parle aussi des animaux pris à la guerre que Ttvèç 
(Galales ou Cimbres) ji.£Tà tûv àvôpiÔTiwv àr.o/.Tîîvo-jTiv \ y.axxxâo'jdiv r, xiirtv à>,>.ai; 
TijjLwpiai; açavî^ovxTi. 

1. Cf. la note précédente; Pausanias, X, 22, 4- 

2. J'interprète ainsi Florus (I, 20, h): Vovere de nostrorum inilitum praeda torquem. 

3. Tite-Live, V, Sg (après l'Allia) : Caesorum spolia légère arrnorumque cumiilos (ut 
mos cis est) coacervare. Le même, XXIII, 34- Cf. Plutarque, César, XXVI. 

4. C'est ainsi que j'interprète Florus (I, 20, 5) : liomana arma Volcano promiserant. 

5. Florus, I, 87 (III, 2), dit très neltimicnt que les Romains, après leur victoire sur 
Bituit, ne firent qu'imiter leurs adversaires : Ipsis quibus dimicaverant locis saxeas erexere 
turres, et desuper exornata armis hostilibus tropaea fixerunt, cum hic mos inusitatus 
fuerit nostris : nunquam enim populus Romanus hostibus domitis vicloriam exprobravit, 
Elicn, Hisloria varia, XII, 22 : TpÔTiata iyzipo-jrji'/, âjjia xt èui toi; 7t£7tpaY(iévotî 
T£|xvjvôjXEvoi, xai 'juo(xvriaaTa a'jTfov xr,; ap'.zr^- a7io"/£''T:ovTe; 'EXXovcxw;. L'usage du 
trophée élevé sur le lieu de la bataille, et peut-être aussi celui du trophée-frontière, 
paraît avoir été, à Home, d'importation étrangère, grccciue ou barbare. — Il est fait 
également allusion aux trophées sur Hituit, élevés chez les AUobrogcs, dans Strabon 
(IV, I, 11): "Ett/;t£ Tpôuatov aOtô'ji (au conllucnt de l'Isère) XejxoO XîOou xai veà»; 
8Û0, TÔv pièv "ApEw; Tov ô"npaxAÉoy;. 

6. X, sG. Cf. Diodore, V, 2<j. 

7. Tite-Live, XXIII, 24. 



FRAGMENTS 

d'un 

SARCOPHAGE GALLO-ROMAIN 

(Planche II) 

Les quelques fragments de marbre, dont l'énuméralion suit, 
et dont les deux principaux sont réunis sur la planche II, ont 
été trouvés en 1901 à Vienne (Isère), dans le voisinage du 
monument connu sous le nom de « Plan de l'Aiguille » ou de 
u Tombeau de Ponce-Pilate )),et que l'on considère, aujourd'hui, 
comme ayant décoré la spîna du cirque gallo-romain. 

Ces fragments, devenus ma propriété, sont: 

i" Deux têtes de chevaux accouplés (hauteur maximum, o'"23). 

2° (PI. II, i) Une bande plus longue, sur laquelle on discerne 
les restes d'un attelage lancé en pleine course. La tête dun des 
animaux est intacte, et à côté subsistent les traces de deux 
autres têtes. A l'arrière-plan, on aperçoit le chapiteau d'une 
colonne, sur laquelle se dresse une statue ; il ne reste de celle- 
ci que la partie inférieure, jusqu'aux genoux (longueur de la 
plaque, o™38; largeur maximum, o^iô). 

3° (PL II, 2) Un torse de cocher, reconnaissable aux liens 
dont il est enserré; nous allons revenir sur ce détail. La tête et 
le cou manquent; les deux bras sont cassés au milieu du 
biceps; d'après ce qu'il en subsiste, on voit que le bras droit 
était fortement relevé, et que le bras gauche était, au contraire, 
abaissé, au moins jusqu'au coude. La partie postérieure du 
torse a été en grande partie enlevée par une cassure (hau- 
teur maximum, o'"22). 

4° Divers morceaux, très mutilés, de bras ou de jambes 
d'homme, dont il est impossible de déterminer la place. 

5" Un fragment, de dimensions très petites (o'"io X o'"o8), 
représentant un cocher encore. La tête est presque intacte; 
mais le travail en est des plus grossiers. 



i\!i UEVLK DES ÉILUES ANCIENNES 

Tous ces morceaux sont en bas-relief, d'une saillie variable; 
un seul, le n° 3, est en haut-relief: la partie, aujourd'hui 
brisée, par où il adhérait au champ de la plaque, n'est pas, 
en certains endroits, large de plus de o'"o25. Quant à l'œuvre 
de sculpture elle-même, elle est généralement fort médiocre; 
partout on retrouve les habitudes hâtives et les procédés 
conventionnels des ouvriers gallo romains : les crinières des 
chevaux, leurs naseaux, les angles de leurs yeux, les feuillages 
du chapiteau de la colonne sont indiqués par des trous ronds, 
percés au foret. Les muscles des bras du cocher ne sont pas 
vraiment modelés : ce ne sont que des renflements sans 
précision. 

Il n'est guère possible, en raison des petites dimensions de 
ces sculptures, d'y voir les restes d'une grande décoration 
monumentale; plus probablement, elles proviennent d'un sar- 
cophage. L'ornementation funéraire cherchait volontiers ses 
motifs dans les scènes du Cirque. Nous en avons pour témoi- 
gnage, entre autres exemples, les bas-reliefs d'un sarcophage 
découvert à Foligno'. 

Deux détails nous paraissent mériter l'attention : le costume 
du cocher, et la nature'des coursiers de l'attelage n° 2. 

Pour le fragment n" i, en effet, il n'y a pas de doute que 
ce ne soit des chevaux que l'artiste a voulu représenter. Mais 
dans le n» 2, il semble que l'on doive reconnaître plutôt un 
mulet: les oreilles sont très longues, le chanfrein n'est pas 
d'un cheval. Or, nous savons que les anciens réservaient cer- 
taines courses aux attelages de mulets. Celles-ci, d'après 
M. Saglio^, avaient lieu, lors des ides de décembre, aux 
Co/isualid de Rome. Aucun texte ne nous permet d'affirmer 
que, de la capitale, ce genre de courses ait passé dans les 
provinces. Mais il faut dire que les sculptures des sarcophages 
étaient exécutées d'après des modèles venus de Rome, sans 
que le marbrier eût souci de copier les types, les fêtes et les 
usages particuliers aux provinces. 

Le torse du cocher est intéressant par l'analogie remar- 

I. Cf. Baumeistcr, Den/tmâter, III, p. aO(j3, lig. a.l'io. 
3. Dictionnaire des Antiquités, art. Circus, p. iigi. 



FUAGMEMS D lj> SAKCOl'lIAGE GAI.I.o - IUJ\1AI\ O.J 

quable qu'il présente avec une statue connue du Vatican'. Le 
vêtement est le même : une tunique très courle, laquelle, dans 
notre fragment, est même sans manches. Chez l'un et l'autre, 
le thorax est entouré d'une sorte de « corset » fait de cordes ou 
de courroies ; au dessoys, une ceinture formée d'une bande de 
cuir assez large. Enfin, on retrouve, chez les deux, le couteau 
placé au bas du corset. 

Ce qui doit fixer davantage notre attention est précisément 
ce « corset ». On a beaucoup discuté sur sa nature et son 
usage. M. Saglio'* montre que ((des courroies entrelacées 
{fasciae, î^wvbv) serraient les cochers étroitement jusqu'aux 
aisselles ». Et il renvoie à Gallien, De Fasciis. Ce sont aussi 
des courroies pour M. P.-J. Meier3. M. Helbig4 rapporte 
l'interprétation courante : <( Les courroies qui entourent la 
poitrine servaient, d'après le sentiment général, à donner à la 
partie supérieure du corps un maintien solide, parmi les vacil- 
lements d'un char instable; en cas de chute, elles protégeaient 
aussi la colonne vertébrale et les côtes. » Mais il ajoute que 
son opinion personnelle est différente : (( J'y reconnaîtrais 
plutôt les rênes que les cochers romains s'enroulaient autour 
du corps. Cette habitude nous est affirmée par les textes, et 
confirmée par la présence du couteau; si le char versait, les 
cochers étaient en danger d'être traînés; ils y paraient, en 
coupant avec ce couteau les rênes. » 

Enfin, à ces diverses opinions est venu s'ajouter tout récem- 
ment celle de M. A. Schœne 5. Considérant la statue du Vatican, 
il établit, contre M. Helbig, que le corset n'est pas formé de cour- 
roies, — ligaments aplatis, — mais d'une corde (( de coupe circu- 
laire ». L'idée du corset formé par les rênes elles-mêmes lui 
paraît peu admissible. Enfin, il cite le passage de Gallien auquel 
renvoyait déjà M. SaglioS, et il illustre Gallien d'une miniature 
byzantine, représentant le « bandage » d'un cocher. 



1. Cf. Helbig, Fiihrer, s* édition, I, 34 1. 

2. Art. cité, p. 1 196. 

3. Pauly-Wissowa, Real-Encyclopàdie, art. Agitalores. 

4. Fûhrer, endroit cité. 

5. Cf. Arcli. Jaltrbuch, XVIll, igoS, p. 68 sqq. 

0. Cf. De fasciis, c. a; t. XVIII A., p. 774 (Kûlin;. 



66 RF.VUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Nous estimons, d'abord, que le passage de Gallien invoqué 
par M. Saglio et par M, Schœne ne peut être appliqué ni au 
Cocher du Vatican ni à notre torse. « On prend, » dit Gallien, 
.(le milieu du ligament; on le place sur la nuque; on croise sur 
la poitrine les deux parties de la corde; on les fait passer sous 
l'aisselle, jusqu'au milieu du dos; là, nouveau croisement, en 
ramenant en avant chaque partie sur elle-même, etc.» Essayons, 
d'après ces indications, d'établir un bandage: comment un 
torse, ligotté selon cette méthode, se présentera-t-il ? Au milieu 
de la poitrine et au milieu du dos sera la ligne formée par 
la suite des points de croisement: cette ligne divise la poitrine 
en deux parties, qui sont exactement symétriques. Or, prenons 
garde que cette symétrie n'existe pas dans nos deux sculptures. 
La poitrine est bien divisée par une ligne; mais à un espace 
vide à gauche correspond un lien à droite, et réciproquement; 
il semble qu'il y ait un axe à ce bandage: cet axe doit être 
formé par l'une des deux parties de la corde, ramenée de la 
nuque par devant et de là descendant, suivant le sternum, 
directement à la ceinture ; l'autre partie s'y viendrait adapter, 
tantôt par la gauche, tantôt par la droite. 

En second lieu, nous écartons complètement l'hypothèse 
d'après laquelle le « corset » serait formé par les rênes. C'est 
que nous apercevons, au-dessous de la ceinture de notre 
cocher, les rênes elles-mêmes. Trois épaisses courroies, réunies 
par un anneau de cuir, apparaissent au niveau des hanches. 
Le bourrelet qu'elles forment devient de plus en plus saillant, 
à mesure que, du flanc, elles se rapprochent du milieu du ven- 
tre, endroit où, selon la direction et l'attitude données par le 
sculpteur au corps du cocher, elles devaient s'en détacher. Le 
marbre est brisé là. 

Tels sont les deux éléments, l'un négatif, l'autre positif, que 
CCS fragments de marbre apportent à une discussion archéolo- 
gique intéressante. 

Albert GHEREL. 



BIBLIOGRAPHIE 



T. Stickney, Les sentences dans la poésie grecque d'Homère 
à Euripide. Paris, Société nouvelle de librairie et d'édition, 
igoS; I vol. in -8° de 258 pages. 

La poésie des Grecs, qui se plaît aux détails concrets, aux descrip- 
tions précises et colorées, est semée de réflexions personnelles, de 
phrases générales, de sentences. Elles arrêtent l'esprit, parce qu'elles 
brisent l'enchaînement naturel des idées où elles se trouvent, et 
qu'elles changent brusquement le point de vue où le lecteur et l'écri- 
vain étaient placés. Cela donne un grand relief à ces sentences, d'au- 
tant plus que souvent elles ne sont pas semées au hasard, mais qu'une 
tendance manifeste leur assigne un endroit déterminé dans les vers. 

Chez Homère, elles sont encore rares et brèves. Elles tiennent dans 
un hexamètre ou dans un hémistiche, qui, considéré isolément, forme 
souvent un parémiaque. Car ce sont des opinions admises de tous, 
des vérités reconnues, en un mot, des proverbes. L'orateur les cite, 
pour appuyer sur eux les raisons qu'il a d'agir. Il aime à les placer 
à la fin de son discours. 11 confond ainsi sa thèse particulière dans un 
dicton indiscutable que chacun connaît. 

Dans la poésie didactique, contrairement à ce qu'on peut attendre, 
les sentences sont exprimées en peu de mots et sous une forme nette- 
ment personnelle. Celles que l'on tente de développer restent malgré 
tout à l'état de formule. Mais le voisinage d'Homère explique que 
le raisonnement, qui est si rudimentaire dans l'épopée, soit encore 
faible et hésitant chez l'auteur des Travaux. Et, d'ailleurs, en quel état 
son poème nous est-il parvenu? Comment faut-il le concevoir? 
Question fort obscure, à laquelle on a donné les solutions les plus 
contradictoires. 

Il en est de même de l'élégie. Quelle était -elle en son principe? 
Est-ce une forme musicale consistant en une suite de sept thèmes, 
comme le veut Westphal? Faut-il admettre, avec H. Weil, qu'elle était 
composée de stances? Et quel est le sentiment qui l'inspire? On hésite 
sur tous ces points. Car, pour l'étude de ce genre, il n'existe ni des 
textes dont l'interprétation soit à peu près assurée, ni une idée dont 
on puisse partir pour les expliquer. Plusieurs choses cependant sont 
certaines. D'abord le vers élégiaque est musical. 11 est accompagné de 
la flûte. Cela suppose un public. Et, en effet, Mimnerme, Solon, 
Théognis encourageaient ou instruisaient leurs amis, leurs conci- 
toyens. Quelquefois aussi ils ne s'adressaient dans leurs vers qu'à eux- 
mêmes. Donc, deux sortes d'élégies, la pubUque, l'intime. Sous forme 



68 KEVLiE DES ÉTUDES ANCIENNES 

exhortative, et quelquefois aussi sous forme personnelle, les poètes 
écrivaient sur le courage, la concorde, la gloire, les douceurs de la 
paix, les charmes ou les tourmenls de l'amour. Quand le sujet était 
général, ils le développaient par des antithèses ou par des énuméra- 
tions. L'antithèse retourne la pensée. L'énuméralion la renforce, en 
l'amplifiant. C'était là un procédé si imparfait que, lorsqu'on ,i 
dépouillé leurs vers des images qui les ornent, on a un enchaînement 
de maximes générales, remplissant chacune un distique, où l'on peut 
commencer et s'arrêter à sa guise, sans que la suite des idées en 
souffre beaucoup. Cela est très frappant pour Callinos et pour Tyrtée. 

Dans Pindare l'art est infiniment plus parfait. Ses odes triomphales 
sont une combinaison de deux éléments : le récit, qui a toujours un 
caractère plus ou moins mythique, l'éloge du vainqueur, qui est tout 
entier d'actuahté. Or, c'est par des réflexions générales que l'on s'élève 
au mythe ou qu'on le quitte. Au milieu des strophes et de la mélodie 
toujours semblables, elles délimitent nettement les parties du poème. 
Mais comment comprendre ces passages gnomiques, et dans quel 
esprit faut-il les lire? Il faut les écouter, l'âme tranquille, comme 
dans un mouvement de sonate ou de symphonie; avant que le thème 
initial revienne une seconde fois, on passe toujours dans l'intervalle 
à travers une succession d'accords, qui sont fondamentaux. — Tout ce 
chapitre sur Pindare, que je ne puis ici que signaler, me paraît très 
étudié et très profond. 

Moins pourtant que celui qui traite des tragiques. C'est la partie la 
mieux réussie, la plus vivante, la plus pénétrante du livre. Vraiment 
tout ce que M. Slickney écrit sur ce sujet si vaste est extrêmement 
remarquable. Qu'il connaît bien Eschyle, mais comme il admire et 
sait faire admirer Sophocle, tout en marquant bien le caractère parfois 
in(iuiélant de quelques parties de ses pièces, et surtout comme il 
a étudié, comme il comprend bien l'ondoyant, le douloureux Euripide ! 
Je ne puis que renvoyer le lecteur à son ouvrage et le remercier de 
l'avoir écrit. 

Car il est fort beau. Je n'hésite pas à dire que c'est un des meilleurs 
qui, depuis une dizaine d'années, aient paru dans notre pays sur 
la littérature grecque. Il témoigne d'une science profonde, de lectures 
très étendues, d'un e>prit familier non pas seulement avec les œuvres 
grecques, mais avec celles des Hindous et aussi avec celles des philo- 
sophes les plus considérables de notre temps. Cela donne aux idées une 
autorité impérieuse, qu'on ne rencontre que bien rarement. Elle fait 
songer au livre de II. Ouvré — dont nous regrettons si vivement ici la 
fin prématurée — sur les Formes littéraires de la pensée grecque. Ce 
n'est pas là, on en conviendra, un mince éloge. 

P. MASQUERAY. 



BIBLIOGHAFUIE 69 

C. W. Pépier, Comic Terminations in Arislophanes and Ihe 
Comic Fragments, Baltimore, John Murphy, 1902, in -8° de 
53 pages. 

La langue d'Aristophane, dit en substance l'auteur de cette disserta- 
tion, est pleine de trouvailles comiques. L'une d'elles consiste à sub- 
stituer dans certains mots une terminaison insolite à celle que l'on 
emploie couramment. C'est ainsi que, pour faire rire, il remplace les 
formes primaires par des diminutifs ou des patronymiques, les 
premiers, parce qu'ils jettent une nuance de ridicule sur des choses 
ou des gens qu'ils rapetissent, les autres, au contraire, parce qu'ils 
donnent un air imposant à des noms ordinaires. Rudyard Kipling 
a souvent employé ce procédé. Il dit cosmopolouse pour cosmopolitan, 
Arabites pour Arabians. Toutes les langues font de même. Elles 
appliquent le procédé de bien des manières. Chez nous, les femmelettes 
ne sont pas des femmes, ni les écrivailleurs des écrivains. 

Le plus souvent, les diminutifs grecs jettent une idée défavorable sur 
les objets qu'ils désignent. Xanthias, dans les Grenouilles, ne porte pas 
le bagage (r/.£jsç) de Dionysos, mais son fourbi (r/.sjxptov). Quand, 
dans les Acharniens, Dicéopolis, qui a un discours à faire et qui ne 
sait comment s'y prendre, demande à Euripide les oripeaux misé- 
rables dont celui-ci affuble ses personnages, il ne parle jamais que de 
pixiov, ziXBtov, 3^y.Tr)piov, axsuipiov, a7C'jp(5tov, xoTuXtV/.t^v, ^uTptîtcv, 
aTCSYTtov. Ces termes sont déjà comiques en eux-mêmes. Ils le 
devietinent encore plus quand on les compare à ceux dont Euripide 
se ^ert à son tour pour désigner les mêmes objets. Il se garde bien 
d'employer des diminutifs, car il ne veut pas déprécier lui-même ses 
nouveautés. 

Quelquefois, Aristophane renforce l'effet des diminutifs en les accu- 
mulant dans un même trimètre : 

xat xwBâptov xal XrjxûOiov vcal ôuXâxtov. 

L'accumulation est accusée par la coupe même du vers. Il est 
formé de deux dipodies de chacune cinq syllabes, et chaque tiers du 
trimètre rime avec son voisin. On peut juger le procédé excessif. II 
faut dire qu'il est très rarement employé dans les onze pièces du 
comique. Au contraire, il a multiplié les Q\j.zioxi\s.\ixx. Mais, dans ce 
chapitre sur les diminutifs, était -il indispensable de relever tous les 
exemples des mots qui riment ensemble? Gela ressemble à du rem- 
plissage, d'autant plus que l'artifice a été employé par tous les écri- 
vains du V* siècle, sans en excepter Eschyle lui-même. 

Il existe un autre genre de diminutifs, ceux qui contiennent une 
nuance d'amitié, de cajolerie, de caresse : TcaTCTiî^tov, ui5tov, àSsXaptSiov, 
Texvi'Biov, EypiTCiâiov. Ces mots sont fréquents dans le langage amou- 



■JO REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

reux. Quand Dicéopolis, à la fin des Acharniens, se retire avec ses 
deux danseuses, il les appelle : mes trésors, w ypi»7ta), accompagnant 
ses paroles de gestes assez libres, où naturellement il emploie encore un 
diminutif: àxTaxaï tûv Tt-:6(tov. 

Une étude sur l'emploi des sobriquets et des patronymiques termine 
cette dissertation. Elle paraît faite avec soin. Sans doute, elle ne 
contient, je crois, rien de bien neuf. Les faits étaient déjà connus. 
Mais il n'est pas inutile de les reprendre de temps en temps, et de les 
examiner de nouveau. A quoi se réduiraient les livres les meilleurs, si 
on en retranchait tout ce qui n'est pas vraiment original? 

P. MASQUEHAY. 



Alessandro Levi, Delitto e pena nel pensiero dei Greci. Torino, 
Fralelli Bocca, 1908; i vol. in-8°, de 278 pages. 

De grandes controverses , au «ujet de la responsabilité pénale, 
divisent et diviseront encore longtemps les philosophes et les 
penseurs. La lutte est surtout vive en Italie, « la Palria det diritto 
pénale, » entre l'école criminelle classique, reposant sur la notion du 
libre arbitre et l'école d'anthropologie criminelle, qui veut appliquer 
la méthode et la rigueur scientifiques à l'étude des questions de 
criminalité. 

Naguère, dans un discours prononcé à l'occasion des fêtes en 
l'honneur de l'illustre criminaliste Carrara, le savant juriste Gabba 
s'écriait : « Aujourd'hui, l'Italie est le seul pays civilisé dans lequel, 
au nom de l'anthropologie et de la sociologie, on en est arrivé à ne plus 
savoir ce qu'est le délit, ce qu'est la peine. Dans les chaires comme 
dans les livres, on enseigne une philosophie pénale nihihste. » Ces 
réflexions pessimistes ne paraissent pas avoir ému outre mesure 
M. Alessandro Levi, un jeune criminaliste italien qui, sous le titre : 
Délit et Peine dans la pensée des Grecs, vient de publier un ouvrage 
dans lequel il se déclare partisan convaincu de l'école d'anthropologie 
criminelle. 

Son travail est nettement conçu, d'une exécution claire et logique. 
Il témoigne de recherches consciencieuses et d'une érudition profonde. 
Dans une courte esquisse, l'auteur expose Id criminalité dans les poèmes 
homériques. Il consacre ensuite plusieurs pages, très attachantes, aux 
divers types de délinquants de la tragédie grecque : Oreste, Égisthe et 
Clytemnestre, Médée et Phèdre. Ces criminels sont dépeints par les 
poètes tragiques avec une vérité saisissante et l'on retrouve chez eux 
tous les caractères signalés par la psychologie moderne. 

Après avoir démontré comment, dans les temps primitifs de la Grèce, 



UIULIOGKAPHIE 7I 

on expliquait par la conception de la fatalité ce triste phénomène 
de la vie sociale qu'est la crinninalité, M. Levi examine comment 
on résolvait, dans l'ancienne Grèce, la plus redoutable question de 
philosophie du droit pénal : le problème de l'imputabilité. 11 s'occupe 
ensuite successivement de la vengeance du sang et de la responsa- 
bilité collective, du fondement, de la mesure et du but de la peine. 
Pour terminer, il fait un rapprocliement entre les idées grecques et les 
idées modernes. Hippocrate lui apparaît comme le premier positiviste 
et Platon comme le précurseur de Lombroso, tandis qu'Aristote, 
basant l'imputabilité sur le libre arbitre, est resté l'adversaire des 
théories de Platon, qui considère les criminels comme des malades. 

Emmanuel LASSERRE. 



René Pichon, Lactance : Étude sur le mouvement philosophique 
et religieux sous le règne de Constantin. Paris, Hachette, 
1901; I vol. in-8° de xx-^'jo pages. 

Il se pourrait que, de quelque temps, on ne s'occupât plus guère de 
Lactance : c'est un personnage de troisième ordre, et le livre que vient 
de lui consacrer M. Pichon semble épuiser la matière. Consciencieu- 
sement élaboré, clairement composé, élégamment écrit, ce livre 
méthodique examine et résoud tous les problèmes que pose l'histoire 
de Lactance ; l'auteur résume d'abord le peu que nous savons de sa 
biographie, puis il étudie, en trois parties^ le Philosophe chrétien », 
l'Écrivain classique^, l'Historien et le pamphlétaire^. Les deux dédicaces 
à Constantin sont authentiques ; elles s'expliquent, sans doute, par ce 
fait que les Institalions divines ne furent pas publiées en une fois; les 
Institutions furent composées entre 3o8 et 3i3; les manuscrits où 
manquent, en même temps que les dédicaces, certains passages accu- 
sant un dualisme peu orthodoxe, dérivent, sans doute, d'une revision 
faite au iv" siècle, peut-être par Lucifer de Cagliari, et qui visait à 
accorder le texte de Lactance aux idées qui prédominaient alors ; le 
De mortibus persecutorum, au contraire de ce que veulent Brandt et 

I. I. L'apologétique avant Lactance (Minucius Félix, Tcrtullion, Cyprien, Arnobe). 
— n. Les débuts de Lactance (le De opificio Dei). — III. Lactance et la mythologie 
(comment il l'attaque). — IV. Lactance et la philosophie profane (comment il l'uti- 
lise). — V. Lactance et le dogme chrétien. — VI. Lactance et la morale chrétienne. — 
VIL Les derniers ouvrages de Lactance (Epitome; De ira Dei). 

a. 1. La littérature chrétienne avant Lactance. — II. Les sources religieuses de Lactance. 
III. Les sources profanes de Lactance. —IV. Lactance et Gicéron. — V. La compo- 
sition chez Lactance. — VL L'art oratoire chez Lactance. — VII. L'expression chez 
Lactance. 

3. I. Authenticité du De mortibas persecutorum. — IL Sa valeur historique. — III. Sa 
valeur politique et religieuse. — IV. Sa valeur philosophique. — V. Sa valeur 
littéraire. 



7a KEVLE DES KILDES VXCIENNES 

Bardenhewer, est l'œuvre de Lactance, dont les idées s'y retrouvent et 
dont le caractère n'était naturellement pas inaccessible à la plus 
légitime indignation. Je me rallie très volontiers à ces conclusions 
proprement critiqjies de M. Pichon. Si justes qu'elles soient, elles ont 
pourtant moins de prix, à mes yeux, que le corps même du livre : je 
signale, comme particulièrement attrayants et curieux, les chapitres 
qui traitent de l'apologétique (I, i), ou de la littérature chrétienne 
avant Lactance (H, i), ceux qui déterminent les sources religieuses ou 
profanes (11, 2, 3, 4) 011 il a puisé; ceux qui analysent ses idées 
(I, 2, l\, 5) ou son style (II, 5-7). 

Me sera-t-il permis d'ajouter que je regrette un peu ce que la compo- 
sition du livre a d'artificiel? Ce n'est pas dans la première partie, 
consacrée au philosophe, à ses idées, à sa méthode, que l'auteur étudie 
les origines de sa pensée; les chapitres II, III et IV de la deuxième partie 
auraient dû trouver une place dans la première. — Pourquoi n'avoir 
tracé, nulle part, un portrait en pied de Lactance? Les éléments en sont 
partout épars, très nettement dessinés : ils n'ont jamais été réunis. — 
Le rapport de Lactance à Firmicus Maternus (ou l'auteur, quel qu'il 
soit, du De errore profanarum religionum) n'est pas déterminé. — 
Lorsque M. Pichon parle des relations de Lactance et de Constantin, il 
ne dit rien de la loi De alimentis quae inopes parentes de publico peter e 
dehenl : l'exposé des motifs semble inspiré de Inst. div., YI, 20. — 
Voici qui est plus grave : M. Pichon parle souvent du christianisme 
primitif et du christianisme des iir et iv' siècles : il semble toujours 
faire abstraction des Grecs. Le sous-titre de son livre est inexact : aux 
mots « Étude sur le mouvement philosophique et religieux sous le 
règne de Constantin », M. Pichon devait ajouter chez les Latins. Car 
où M. Pichon parle-t-il de l'arianisme et du néo-platonisme, « mouve- 
ments philosophiques et religieux, » si je ne me trompe, contemporains 
de Constantin? Page 4^7, au début de sa conclusion, M. Pichon écrit 
(après Lactance) : « l'effort de la pensée chrétienne a été tourné ou bien 
vers la dépossession et la spoliation complète du paganisme, ou bien 
vers la réfutation des hérésies; » et M. Pichon ne cite en note que des 
écrivains latins; au début du iv" siècle, le christianisme est pourtant 
un phénomène presque exclusivement oriental et grec. M.Pichondira-t-il 
que Lactance ignore et méprise les Grecs, qu'il ne cite jamais Justin ni 
les Apologistes? (P. 3/i, 21 3.) La conclusion qu'il tire de ce fait l'a porté 
à s'exagérer le rôle de Lactance, si modeste qu'il le conçoive (p. 456) : 
Lactance n'est pour rien dans la fusion de l'hellénisme et du christia- 
nisme, qui est l'œuvre, naturellement, des chrétiens grecs. Sur un point 
précis, l'ignorance du mouvement grec a privé M. Pichon de lumières 
qui ne lui eussent pas été inutiles. Pages 85-86, 1 19-120, 307, sq., 43o, 
il nous parle du rôle que les miracles et les oracles païens jouent dans 
l'apologétique de Lactance; un rapprochement s'imposait ici: Porphyre, 



Itini.lOGKAPHIE 78 

son contemporain, entend démontrer la supériorité de l'hellénisme sur 
le chrislianisnie par l'argument proprement religieux, je veux dire les 
miracles. Si, à l'entendre, le christianisme est une religion fausse, 
ainsi que l'établit la critique historique, de vrais miracles attestent 
que le paganisme est la religion vraie : ces miracles, ce sont les oracles 
que, de tout temps, ont rendus les dieux; et Porphyre les recherche, 
et Porphyre les recueille dans l'ouvrage qu'il intitule La philosophie 
d'après les oracles. Lorsque Lactance nous démontre donc, quelques 
années après, la divinité du Christ par les oracles sibyllins, n'est-il pas 
permis de penser que nous lisons ici une réponse topique à la polé- 
mique des Platoniciens? Noter que, Inst. div., IV, i3, 2, Lactance cite 
un oracle d'Apollon de Milet, emprunté, sans doute, à Porphyre; que 
Lactance et Porphyre ont vécu à Nicomédie; que Hiéroklès, le conti- 
nuateur de Porphyre, est, personnellement, visé par Lactance; que 
l'autre philosophe, également visé par notre auteur est, très vraisem- 
blablement. Porphyre lui-même : M. Pichon le nie (p. 5, n. 3), en 
passant sous silence La philosophie d'après les oracles. Porphyre a été 
souvent attaqué par les chrétiens, sinon par Macaire, du moins par 
Méthode, Eusèbe, Apollinaire, saint Augustin, saint Jérôme, saint 
Cyrille, Théodoret et Philostorge : il eût été bon de comparer ces réfu- 
tations, dans la mesure.oii la chose est possible, avec celle qu'écrivit 
le (( Cicéron chrétien » des humanistes. Il y a là une lacune « ; je crois 
pouvoir dire que c'est la seule; elle n'ôte rien à la solidité et à la 
valeur^ de l'ouvrage de M. Pichon. Mais quand donc verrons-nous 
tomber ces cloisons étanches qui isolent des contemporains, selon qu'ils 
sont païens ou chrétiens, latins ou grecs!* Quoi de plus arbitraire 
et de plus inintelligible? 

Albert DUFOURCQ. 

I. M. Pichon passe de même, trop rapidement (p. 449-'i5o) à mon gré, sur les 
rapports de Lactance et d'Eusèbo : il y a là toute une série de questions qu'il eût fallu 
approfondir. Une traduction allemande de la Théophanie vient de paraître. 

3. On y rencontre parfois des appréciations qui surprennent le lecteur sérieux. P. 200: 
«Saint Paul est, de tous les auteurs sacrés, le moins exclusivement hébraïque, celui 
avec lequel l'esprit gréco-latin a, naturellement, le plus de contact» (sic). — P. tibi, 
tout un petit développement sur «le Moyen-Age» «mystique », prenant « le mona- 
chisme pour idéal», etc.. dont, sans grand malheur, on pourrait faire l'économie. — 
P. 55. «Au début du iv" siècle, la propagande dans les classes instruites s'impose 
absolument. » Origène est mort en 254 et Plotin vers 270. — P. 'm 4- Au rebours de ce 
que croit M. Pichon, suivant, du reste, l'opinion commune, je tiens que, jusqu'au 
début du III' siècle, l'État romain a protégé les chrétiens contre les foules : les crises 
que l'on signale sont accidentelles ou locales; elles sont, dans tous les cas, très diffé- 
rentes de la lutte à mort engagée par l'Empire contre l'Église, dès le temps de 
Seplime-Sévère. — Peut-on dire (p. 46o', sérieusement, à moins de biffer de l'histoire 
les Gappadocicns et tous les représentants de la tradition origéniste : « Au m' et au 
iv* siècle.., Lactance est peut-être celui... qui réalise le plus complètement, le plus 
harmonieusement, la pénétration réciproque de la sagesse classique et de la foi chré 
tienne»? Dans le monde antique, M. Pichon semble toujours ne voir que Rome; dans 
le monde chrétien, que les églises latines. 



■y/j ftEVLE DES ÊTLOES ANCIENNES 

A. Hauvette, Deux conférences de pédagofjie à l'École normale 
supérieure. Paris, Chevalier-Maresq, igoS, in-S" de 27 pages. 

C'est l'étude du grec dans l'enseignement secondaire, son objet, 
sa méthode, qui est le sujet de cette brochure. On sait comme cette 
étude a été modifiée assez récemment dans les lycées* et dans les 
collèges. Si le latin a été réduit au rôle de matière facultative, il 
conserve encore une place importante dans les programmes. Plus de 
la moitié des élèves continuera sans doute à l'apprendre. Mais en 
sera-t-il de même du grec? Qui le supposerait tomberait dans une 
illusion singulière. 

La chose n'est point regrettable. Pour des raisons très nombreuses, 
dont la moins grave n'est certes pas le champ, démesurément agrandi 
depuis Aristote, des connaissances humaines, le grec, complètement 
négligé par la plupart des jeunes gens dans leurs classes, devenait, 
au baccalauréat, le sujet d'une épreuve aussi pénible pour le candidat 
qu'exaspérante pour l'examinateur, puisque, neuf fois sur dix, le 
premier ne savait rien, et que le second était obligé de se contenter 
de ce rien -là. Les interrogations n'étaient plus qu'un monologue, 
coupé de sottises; l'épreuve, une formalité. On la supprime, ou plus 
exactement on la restreint à un petit nombre., Mais il est entendu que 
désormais elle sera sérieuse, et qu'il ne sera plus exorbitant de 
demander quelque chose à qui la subira. Que béni soit le ministre 
qui a opéré la réforme ! 

Mais comment faudra-t-il enseigner désormais cette langue difficile 
à ceux qui, moins pressés par les besoins de l'existence, moins 
réalistes et plus fidèles à un certain idéal de vie qui ne mourra point, 
voudront encore l'apprendre? C'est à cette question que répond 
M. Hauvette. Il jette d'abord un coup d'œil sur les pays étrangers; 
il voit comme les Allemands s'y prennent. Notons, en passant, comme 
il a raison de dire avec franchise ce qu'il pense du Griechisches 
Lcsebuch de Wilamowitz, cette collection d'extraits qui a la prétention 
de donner une idée du développement historique de la pensée 
grecque! Un tel livre où Aristote, Hippocrate, Poseidonios, Strabon, 
Euclide, Archimède, Héron d'Alexandrie, Dioclès de Carystos, Athénée 
d'Altalia, Denys de ïhrace (j'en passe et des meilleurs) sont entassés 
à côté de Thucydide, de Démosthène et de Platon, n'est qu'un assem- 
blage de choses disparates, très curieux pour quelques initiés, 
inintelligible pour le plus grand nombre. L'auteur, en le composant, 
a pourtant défendu, du moins il s'en vante, la cause du grec en son 
pays. Dans le nôtre, il l'aurait bien compromise. Car quels sont les 
jeunes gens capables de lire tous ces fragments? Et où sont 
les maîtres qui les leur feront comprendre? Si Berlhelot et Littré ont 
traduit ou commenté les alchimistes et les médecins grecs, c'est 



BritijofiHAi'iiii: 70 

qu'arrivés eux-mêmes aux doniièrcs limites des sciences qu'ils a\ aient 
étudiées, ils ont voulu en remonter le cours jusqu'à la source môme. 
Et l'on voudrait que, dans toutes les connaissances humaines, des 
enfants fissent ce que ces savants ont fait dans une seule?' Le moindre 
défaut de cette méthode serait de décourager les volontés les plus 
robustes. Au surplus, elle ;\ été plusieurs fois condamnée ailleurs que 
chez nous. Ce n'est donc pas parce que l'Antiquité grecque nous 
explique nos idées et nos traditions qu'il est utile de la connaître, 
c'est parce qu'elle est belle. Beauté esthétique, beauté morale, voilà 
la raison qui en légitime l'étude, la seule. 

Passons à la méthode qu'il faut suivre pour apprendre le grec. 
Celle d'Ahrens est exposée, discutée, condamnée. On sait en quoi 
elle consiste. Ahrens plaçait Homère à la base même de l'enseigne- 
ment, et l'Odyssée était pour lui le livre des commençants. J'avoue 
que cette idée est bien séduisante. D'abord, elle met entre les mains 
des enfants le plus beau conte que l'on ait jamais écrit, et c'est bien 
quelque chose que de captiver d'abord en eux l'imagination, pour les 
attirer doucement vers des livres plus graves. Plaire, amuser et 
instruire, n'est-ce pas la méthode idéale? N'est-elle pas préférable aux 
ennuyeux exercices auxquels on condamne aujourd'hui ceux qui 
débutent? C'est leur donner un avant-goût peu alléchant d'une litté- 
rature si belle. Sans doute, le vocabulaire homérique est d'une richesse 
un peu déconcertante ; la syntaxe n'est pas encore nettement fixée, — 
l'a-t-elle jamais été ailleurs que dans nos grammaires? — les formes 
de la déclinaison, celles de la conjugaison sont beaucoup plus compli- 
quées que dans les écrivains du v' et du iv' siècle. 11 reste néanmoins 
un fait certain : puisque la difficulté principale de la langue grecque 
consiste dans la complexité de son vocabulaire, comme celui d'Homère 
contient déjà en germe presque toute la langue future, en commen- 
çant par lui on se familiarise d'avance avec elle, à un âge oîi justement 
la mémoire est si vigoureuse qu'elle l'emporte sur les autres facultés. 
Pourquoi ne pas profiter d'elle? Pourquoi, pendant les années 
d'enfance, ne pas apprendre ce vocabulaire qui, plus tard, risquera 
de devenir un véritable épouvantail? 

Mais les programmes de notre pays ne permettent pas de suivre la 
méthode d'Ahrens. Voyons donc ce qu'ils y substituent. Dans le 
premier cycle, on lira les Fables d'Ésope, les Dialogues de Lucien, 
la Cyropédie, VAnabase. On y joindra aussi Hérodote. Ce dernier 
écrivain inspire à M. Hauvette quelques inquiétudes, et elles sont 
justifiées. Car Hérodote est un Ionien. La pratique de sa morphologie 
et de son style déroutera les élèves. C'est un peu plus tard, quand ils 
auront des notions plus solides, qu'on pourra le lire sans incertitude 
ni confusion. 

Dès le second cycle, en effet, comme le temps consacré au grec 



^6 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

sera de cinq heures par semaine, on n'enfermera plus les élèves dans 
l'étude du dialecte attique ou de la v.oivr;. Homère, Sophocle, Thucy- 
dide, Platon, Démoslhène, tous les auteurs, tous les slyles, tous les 
genres, tous les dialectes leur seront accessibles, ou devront l'être, 
et Hérodote sera alors à sa place. 

Mais, et c'est par là que termine M. Hauvette, il faudra chercher 
partout la raison d'être des choses. Les formes dialectales, sobrement 
expliquées par un maître rompu aux habitudes scientifiques, ouvri- 
ront aux jeunes gens un horizon nouveau sur les transformations 
dune langue ancienne, sur la vie de tout langage. C'est dire que la 
connaissance de la grammaire historique sera nécessaire, non aux 
élèves, mais au maître, puisque seule elle lui permettra de leur faire 
comprendre la raison et l'origine de la forme des mots et des règles 
de la syntaxe. 

En un temps où la pédagogie fait tant parler d'elle et oii les 
réformes ne sont pas toutes accomplies avec autant d'esprit de suite 
que d'ardeur et de hâte, il m'a semblé utile d'exposer en détail, sur 
une question importante, les idées et les théories d'un maître. Elles 
sont sages et pratiques. Tenons-nous-y. Ce sont les bonnes. 

P. MASQUERAY. 

Publications nouvelles adressées à la Revue 

A. AuiJHUzzESE, Le Relazioni fra V Imper o romano e C Arme nia al 
tempo di Augusto, 30 a. C.-l^ d. C. (extrait de la Bivisla di Storia 
Anîica), Padoue, Prosperini, icjoS; i broch. in-8° de 60 pages. 

Fr. Cumont, Un livre nouveau sur la Liturgie païenne (extrait de 
la Rev. de Vlnstr. publ. en Belgique), Bruxelles, Lamertin, 1908; 
I broch. in -8° de 10 pages. 

P. Pehdhizet, Documents du xviio siècle relatifs aux Yézidis (extrait 
du Bulletin de la Société de Géographie de l'Est), Nancy, Berger- 
Levrault, 1908; i broch. in-S" de l\li pages. 

A. Servi, Per V Ubicazione del Forum Allieni (extrait de la lîivista di 
Storia Anlica), Padoue, Prosperini, 1904; i broch. in-8" de 16 pages. 

.\. WiLnEL.\i, Dittenhergcr, Sylloge, 3' éd.. t. I (extrait des Gôtting. 
gelehrt. Anzeigen), Berlin, Weidmann, 1908; 1 broch. in-8'' de 80 pages. 



5 février 190U. 



Le Directeur-Gérant, Georges RADET. 



\H\Li- i)i:s Krini-s Anc.ikxnks. 



T. VK 1904, Pi.. I. 




'^wr* 





i, Relief Je hmn/c repousse, VU' siùjle. —2. (i. Scanibccs itiniens. — 3, Cliatoii de 
bague d'or umiennc. 4, I.e nièinc. agr.iiuii. 5, Dét.iil d'une aniplmre altL-o-ioMicMiic , 




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ETUDES SUR LES PARTICULES GRECQUES 

K8S\IS DE SÉMANTIOLK' 



Cet article est le premier d'une série que j'ai dessein de 
consacrer ici ù lëtude des principales particules de la langue 
grecque. Faut-il insister sur l'intérêt de ces infiniment petits? 
11 me paraît plus à propos de dire comment j'ai compris le 
sujet, et en quoi mon élude se distinguera, peut être, de celles 
qui l'ont précédée. A la différence de mes devanciers, je ne me 
bornerai pas à la recherche des sens multiples de chaque 
particule; j'essaierai aussi, ce qui n'est pas moins délicat, d'en 
établir la filiation. Persuadé que tout vocable, quelles que 
soient à l'heure présente sa complexité et sa richesse, n'a pu 
avoir, à l'origine, qu'une signification, je m'efforcerai, pour 
chacun des termes étudiés, de remonter jusqu'à cette signifi- 
cation génératrice. Celle-ci trouvée, il restera encore à classer 
les sens qui en dérivent, à en dresser, en quelque sorte, l'arbre 
généalogique, avec indication précise de la descendante directe 
et des lignes collatérales. Pour ces deux opérations délicates, 
nous avons des secours de plusieurs sortes. D'abord, cela va 
sans dire, la réflexion personnelle. Les lois de l'esprit humain 
étant immuables, chacun de nous, je crois, peut artificiellement 
ressusciter en soi les associations d'idées, analogies, méta- 
phores, en un mot, la plupart des procédés logiques par 
lesquels nos plus lointains ancêtres ont créé spontanément le 
langage. Mais, toute légitime qu'elle est, cette méthode aurait 
des dangers, si elle n'était, à tout moment, soutenue et 
contrôlée par l'histoire. Voilà pourquoi j'ai cru utile d'étudier 
attentivement, au préalable, certaines de nos particules fran- 



I. Ce sous-litre, qui traduit fidèlement le caractère que j'aurais voulu donucr à 
ces études, est, en même temps, dans ma pensée, im tiommape rendu au beau \i\vv 
<le M. Bréal. 

À. }■'. />'.. I\' Skiuk. — Heo. El. aiir., VI, lyu'i, !. 



Ri;\ i I. i)i.> 1.11 u^^ am ii n>es 



çaises : nuii/ileiKinl, déjà, alors, donc, etc. '. .le ii ai l'ail ainsi 
que procéder du connu à l'inconnu; et celle simple analyse 
ma parfois livré d'avance, on le verra, les principaux sens de 
la particule grecque correspondante^. Dans ces rapproche 
nients. je ne m'en suis pas tenu, du reste, strictement à la 
langue lilléraire : combien d'emplois, classiques en grec, 
n'ont, en effet, d'équivalent exact chez nous que dans la 
langue populaire, j'entends celle qui se parle mais ne s'écrit 
pas\ Mais, plus (Micore que le français moderne, le français 
roiiKiii ma fourni de précieuses indications. Ici. en effet, 
par un pri\ilège exceptionnel, nous tenons les deux bouts 
de la chaîne sémantique, nous en pouvons toucher et exa- 
miner à loisir les anneaux. Les lois lalentes qui président à 
l'évolution des sens se révèlent ainsi à nous, en des exemples 
concrets et précis. Et telle est, d'une langue à l'autre, la fixité 
de ces lois que, plus d'une fois, le dévelo|)pcment historique 
d'une particule romane m'a fourni un cadre tout fait pour 
l'étude de la particule grecque qui lui correspond ''. 

Mais c'est surtout à ses résultats qu'une méthode peut être 
jug(>e; je passe donc immédiatement à l'élude de la particule i^or,. 



La particule HAH"^. 

Les lexicographes et grammairiens anciens attribuent à la 
particule r^r, des significations très diverses et en partie 
contradictoires : 

1. rj-i {Elyni. nuuju., s. v.) = maintenant. 

1. Je complais trouver sur en sujet dos iiidioatioii^ précises dans ios dictionnaires (Jf 
Littrô cl de l'Académie. J'ai été déçu. L'étude dis parikulos fran(ai>es n'est pas faite. 
On csL réiluil à la faire soi-même. Voyez j)Ius l)as ce (pii est dit de nuiintcnaiit, déjà, alors. 

2. On verra, par exemple, que la plupart des acceptions de maiiitciianl se relrou- 
venl.dans t,o/). 

3. Cf., en particulier, les deux derniers sens de mainlcnant, p. 8;!, et la note i do 
la pa^'o y3. 

ft. Tel est le cas pour la particule y-or,. Voyez plus bas. 

.'>. .Sur la particule Y^o/i-j'ai consulté surtout J. llarUmg, Lehre von den Parlikeln 
ilrr <iriech. Sprnrhr (if.^îi), t" parti'', p. î33-i'i'i- C.'o'^l un \aste répertoire d'eTempIc-, 



ETUDES StjR LES PARTICULES GRECQUES ^Q 

2. i'-apr. (Suid., s. v. Cf. Aristot., Phys., IV. i3, 6) = récem- 
ment, tout à l'heure, il y a un instant. 

3. Tx/swç (Suid., s. V. Arist., /. /.) = vite, tout de suite, dans 
un instant. 

4. XoiTCÔv (Suid., s. V.) = à l'avenir, désormais. 

5. xpo xo^Tou (Suid., Hésyclî., s. v.) = antérieurement, déjà. 

6. 'ô-e (Etym. magn., s. v.) = alors, à ce moment (du passé ou 
l'avenir). 

Tous ces sens, sans parler de quelques autres qui s'y ratta- 
chent, nous les retrouverons, en effet, dans l'étude qui va 
suivre. Essayons — ce qui n'a pas été fait suffisamment 
jusqu'ici — de les ramener à une acception originelle et d'en 
déduire ensuite leur filiation. 

I. "H$Y] = immédiatement. 

I. Le sens primitif de l'adverbe r,or, me paraît avoir été 
immédiatement, sur-le-champ, tout de suite. Ce sens est attesté 
encore par plusieurs exemples qui n'admettent point d'autre 
traduction. 

Xénoph., Anab., Vil, 7, 24 (il s'agit des hommes sûrs et qui 
n'ont qu'une parole) : t^v té Tiva^ jwçpovîÇstv P^jXwvTat, vivvwj/.to -xc 
Toùtcov à--'.Ak? où"/ ^xxsv awœpcv.i^ojja^ r, àXXwv ■:; r,rr, y.iXâ^î'.v = quand 
ils veulent mettre les gens à la raison, leurs menaces n'ont pas 
moins d'effet que le châtiment infligé immédiatement par 
d'autres. 



très utile à ce tilre. Mai» le classement des sens y est fort arbitraire, et trop souvent il 
n'y a aucun rapport entre la siprnification indiquée et les textes avancés à l'appui, en 
sorte qu'on peut se demander si l'auteur les avait lus, du moins attentivement. C'est 
pour éviter tout reproche de ce genre que je me suis astreint souvent à replacer briè- 
vement dans leur contexte les exemples que je cite, et que je les ai toujours traduits 
aussi litléralement que possible. Voir aussi dans le Philologus, VIII (1888), p.p54-3o8, 
une dissertation de H. Heller sur les particules f,3^ et ôï). C'est, à mon avis, un remar- 
quable exemple d'intrépidité dans le paradoxe ou, pour mieux dire, dans le faux. 



8o KEVIE PES ÉTIDES ANCIENNES 

Déinosth., C. Arislocr., i34 : C'est le fait d'un bon ami [^.t; zr^^t 
r^yf, yip'.'f Tcî 'fi-z-'x -rauTa */piv3j -xv-.bq r.tp: tClv.o-izz r,^;t\zhx\ = de ne pas 
mettre le plaisir qu'il pourrait faire immédialenteid au-dessus 
de toutes les conséquences à venir. 

Soph., 0. C, 6l/j : TcT; ijAv yxp Ttlr,, ~zXç V èv JîTÎpw '/_pi'>M xà 
'.tp-rrix x'./.pà Y'V'^''^^' '^-^^^^^ 9'-^^^ =■ 2iux uns plus tôt immédiate' 
ment), aux autres plus tard, ce qui plaisait devient à charge, 
et inversement, 

2. "Hoy; a encore conservé ce sens dans un petit nombre 
de passages où il marque, par métaphore, succession immé- 
diate, non plus dans le temps, mais dans l'espace. 

Hérod., m, 5 : k-o oï }Cîp6(iJV'3oç AÎav/;;..., x~z taû-njc Tfi■r^ A'.';j--:r 
= à partir du lac Serbonis commence immédiatement TÉgAple. 

Thucyd., III, gb : /.al ^w/.îyj'.v r,or, s;x;p;; f, Boiwita âjti'v = aux 
Phocidiens est limitrophe immédiatement la Béotie. 

Cf. encore Hérod., IV, 99. Eurip., Hippol., 1200. 

Mais de l'idée de succession immédiate dans le temps l'esprit 
passe aisément, et pour ainsi dire à son insu, à celle de 
coïncidence dans le temps. Cela est si vrai que, dans plusieurs 
des langues romanes, "on a utilisé, pour traduire la seconde 
idée, des adverbes qui, originairement, exprimaient la -pre- 
mière «.Tel est, en particulier, le cas de notre adverbe main- 
tenant, qui, d'après son étymologie, veut dire immédiatement, 
mais qui a pris de bonne heure les deux sens de actuellement 
et alors i. Les choses se sont passées de même, si je ne me 
trompe, pour la particule grecque îffir,. Abstraction faite des 
rares exemples cités plus haut, elle signifie partout maintenant 
ou alors (c'est-à-dire à ce moment du passé ou de l'avenir). 



I. VV. Meyer-Lùbke, Gramni. des lang. roin. (trad. franc.), t. III, a* part., p. 541 : 
« Le sens de coïncidence dans le temps dérive du sens de succession immédiate, 
c'est-à-dire que les mots qui, originairement, signifient «également, immédia- 
»temcnt», sont utilisés pour rendre « maintenant», tels en tosc. avale (aequale), adcsso, 
franc, mainlenani, qui est ainsi employé depuis le xiii* siècle. » 

3. Mainlenani a, de nos jours, perdu le sens de alors. Mais, au Moyen-Age, il se disait 
couramment même du passé et du futur. « Il n'i ol si coarl qui maintenant ne fust 
garnis de hardement » (Henri de Valcnciennes) = il n'y eut si couard qui alors ne 
fût rempli de hardiesse (cf. L. Clédat, Gramm. éléin. de la vieille lang. fr., p. aig). 
La particule or (ore, ors, ores) avait aussi, en vieux français, les deux signilication;- 
lie mainlenani et nlurs CF. Godefroy. Dirl. ilr l'anc. lanij. fr.. s. v. Ores^. 



ÉTUDES Stlt LES PAHTICCLES GRECQUES 8l 

ÎT. IIîy; r= f'dès maintenant. 

La signification de ladverbe français niaintenanl est infini- 
ment plus riche que. ne le laisseraient, à première vue, 
supposer les dictionnaires. Ceux-ci ne signalent que le sens 
fondamental : actuellement, au moment présent. En réalité, 
l'adverbe maintenant en a plusieurs autres qui dérivent de 
celui-là. Il ne sera pas inutile den faire ici le compte, car 
cette énumération nous donnera la clef d'un bon nombre 
des emplois de TiCt,. Rien d'étonnant, les procédés de lespril 
humain demeurant de tout temps les mêmes, que la même 
idée originelle ait, dans les deux langues, subi des extensions 
ou des déviations analogues. 

1. Maintenant indique qu'une chose se passe au moment 
même oii l'on parle = présentement, aclueUemenl. 

2. Par extension, maintenant se dit d'un passé si rapproché 
du présent qu'il y confine. « Quand êtes -vous rentré? — Je 
viens de rentrer maintenant. » Au xvn"^ siècle, on se servait en 
ce sens de la locution tout maintenant : « Il m'est dans la pen- 
sée I venu tout maintenant une affaire pressée») (Mol., Éc. des 
femmes, III, 5). De nos jours, on dit plus ordinairement tout 
à r heure ' . 

3. Inversement, maintenant s'emploie en parlant d'un futur, 
contigu au présent: «Quand sortirez vous? — Je vais sortir 
maintenant. » Ici encore, le français moderne dit de préférence 
tout à l'heure ou tout de suite. 

k. Maintenant s'emploie (sinon dans le style littéraire, du 
moins dans la conversation courante), avec idée de prolonge- 
ment dans l'avenir, au lieu et sens de désor/nais, dorénavant. 

I. Dans la locution tout ù l'heure, ainsi employée, on f>ljsorvc, du reste, la même 
extension de sens. Car, avant de se dire du passé ou du futur immédiats (il y a un 
moinenl. dans un moment), tout ù l'heurr a évidomiiicnt siLniKic au momrnt f)rrsent. 



Sa IIKM t UliS LTLDKS VMaE.NMiS 

« Vous ne direz plus maintenant qu'on vous néglige. — 
J'espère qu'une telle leçon vous rendra maintenant sage. » 

5. Maintenant peut prendre, à l'occasion, presque le sens de 
enfin. A une personne qui se fait attendre, on dira, par exemple, 
avec une nuance d'ironie: « Vous arrivez maintenant! » 

6. Maintenant se dit, dans un sens figuré, comme correction 
ou atténuation à une pensée précédemment exprimée. Exem 
pies : « C'est un fort honnête homme; maintenant, il a quelques 
travers, comme tout le monde. — On raconte telle chose; main- 
tenant, je ne m'en porte pas garant. » Dans ces emplois, main- 
tenant semble devenu synonyme de toutefois. Mais, en réalité, 
nous avons aftaire à une locution abrégée, elliptique. La phrase 
complète serait: « Maintenant, je dois ajouter que... » A remar- 
quer que à présent s'emploie aussi dans le même sens. 

7. Enfin, maintenant (ou à présent) se dit comme formule de 
transition un peu vague et négligée. Exemples : « Tels sont les 
faits. Maintenant, quelles en seront les conséquences?» Comme 
le précédent, cet emploi est elliptique. Il équivaut à : « Pour 
arriver maintenant à un autre point, à une autre question... » 

A la lumière de cette analyse, passons à présent en revue 
la première série de sens de Y;$r,, celle qui dérive du sens fon- 
damental de maintenant. 

I. La particule ifpr, exprime, d'abord, le temps présent, mais 
(c'est là, sans doute, une nuance qu'elle retient de son sens 
primitif de immédiatement) un présent plus délimité et plus 
précis que la particule vjv». On traduira donc d'ordinaire par : 
en ce moment même, dès maintenant. 

I. Celte différence se vérifie, par exemple, dans un passage des Otseaiix d'Aristo- 
phane, V. 524. Pisétaeros, après avoir rappelé les honneurs dont les oiseaux étaient 
jadis l'objet, poursuit ainsi : vjv 5' ivopotTrciS', Ti).iOiou;, Mavâ: (voixisoyo-i)' | oiaTrep ô' ï,ôr) 
Tov; |xaivo|xÉvoj; | pi/Aoua' -juâ:, xàv rot; Upoi; =- mais, de nos jours, on vous traite 
comme des esclaves, des niais, des gueux; et, à présent, voilà qu'on vous jette des 
pierres, comme aux fous, même dans les lieux sacres. NOv, ici, oppose d'une fa^on 
générale le présent au passé, tandis que rfiy) (allusion à une mesure de police toute 
récente) désigne un point précis de ce présent. Toutefois, quand vCvet ifir^ ne s'oppo- 
sent pas, cette distinction disparait la plupart du temps. 



ÉTLUtS SUK LES FAKTICULES GKECQLIES 83 

Théogn., 862: Yjîsa ixkv xai irpôuOcV, i-xp rS/cj Awiov i^îr, = je 
savais autrefois, mais je sais beaucoup mieux en ce moment 
même. 

Démosth., Phil. IV, 27 : Quand ferons-nous notre devoir? 
Quand il y aura nécessité, dites-vous. Mais cette nécessité cj 
[xévcv r^-fi TcâpeoT'.v, àWx xal r,ix\x'. TrapsXfjAuOs = non seulement elle 
existe dès maintenant, mais il y a longtemps qu'elle s'est 
produite. 

Plut., Consol. à Apoll., 112 G (Consolation à un père sur la 
mort de son fils) : el SI '^.tx%^T^':T^ %zxi, v, ojxî^Sïj ji.£TaT(6£7at ; = Si tu 
dois changer un jour, pourquoi ne le fais-tu pas dès main- 
tenant? 

Cf. Soph., Philoct., 96/i, 1896. Xénoph., Anab., I, 4, 16; 
Cyrop., VII, 2, 27. Hom., //., III, 98. 

2. Au sens précédent se rattachent étroitement deux sens 
nouveaux: a) tout à Vheure, dans un instant (futur immédiat); 
b) tout à Vheure, ilya un instant (passé immédiat). « Le mot îr^r,, » 
dit Aristote, Phys., IV, i3, 6, « désigne ce qui est proche de 
l'instant présent, tout en faisant partie du futur. nôTs ^aSiasiç ; 
■î^5t) {^xHq(ù) = Quand marcheras-tu? — Je marcherai tout 
à l'heure, je vais marcher. On répond Y)5r<, parce que le temps 
où l'on se propose d'agir est tout proche. "HStj désigne aussi 
une partie du temps passé qui n'est point trop éloignée du 
présent. U6xz ^xliotiq] YJBrj [âeêâoixa = Quand marcheras-tu? — 
J'ai marché tout à l'heure, je viens de marcher. » 

Démost., Phil. I, 29 : tcsôev c-3v 6 Tcôpoç twv ypr,[t.âzio^/... tsut't^otj 
AÉço) = d'où on peut tirer de l'argent, je vais vous le dire. 

Hom., II., XIX, 122 (Zeus ayant déclaré que le jour même 
allait naître à Argos un enfant qui dominerait sur les Grecs, 
Héra a retardé la naissance d'Héraclès et précipité celle 
d'Eurysthée. Triomphante, elle informe alors son mari) : r,or, 
x»TiP YcYCv' èaôXoç, 0; ' \p'rz'.z<.7<.-i xti^t'., EjojtSîjç = il vient de 
naître, ce héros qui commandera aux Argiens, c'est Eurysthée. 

3. "HSr, peut se rendre, à l'occasion, par enfin, cette fois. 
Toutefois, c'est le contexte, ou plus exactement le sentiment 



8'j UK\I1. DES KTL'DES WCIK.NNKS 

tle la personne qui parle, qui permet de traduire ainsi. La 
particule garde ici, comme ailleurs, son sens de mainlenant. 

Soph., 0. C, io3 (Œdipe, pour qui la mort sera une déli- 
vrance, implore les Euménides) : iXXi [j.o:, Osa-, 3''='J--- oc-s 
^lÉpar.v r,iT, = accordez -moi mainlenant (c'est-à-dire enfin) le 
terme de ma vie. 

Philoct., 1462 (adieux de Philoctète à son île) : vjvo' w y.p^vxt..., 
\v-z\).vi ù/Sç, Aî(-3y.îv r^CTQ = et maintenant, fontaines, je vous 
quitte, je vous quitte enfin. 

Plat., Rép., VII, 534 E: Ne le semble-t-il pas que la dia- 
lectique vient se placer comme un faîte au-dessus des autres 
sciences -/.x: ïyi:t r^or, -riXc; -.x twv y.aOr/xxTOJV = et que la série des 
sciences a celte fois atteint son terme? 

Cf. Aristoph., Nuées, 826, 827. Plat., Phèdre, 277 A. 

^i. Hîy; se traduira ailleurs ^ar Jusqu'ici, encore (latin adhuc), 
en particulier à côté d'un superlatif. 

Soph., 0. R., 1299 (Le Chœur, apercevant Œdipe tout ensan- 
glanté) : (0 Bî'.vi-raTîv (ttxOcç) ûxnuy/ 07' v^oi -pssr/.yp?' TjSïj =: 
u calamité la plus affreuse de toutes celles que j'ai rencontrées 
Jusqu'ici (littéralement : à l'heure actuelle). 

Hérod., VIll, io5 : h. tjjtwv 5 Epy.ÔT'.j/.;^ r^v, -ko ij.tyia^.T, T-iutç -i-îr; 
ic'.y.r/iévT'. b{v/e-o -xn^y/ twv r,[j.tXç '(o\j.vf = parmi eux était Hermo- 
timos, qui, de tous les hommes que je connais, tira la ven- 
geance Jusqu'ici la plus éclatante d'une injure {r,cr, doit être 
intimement rattaché au superlatif et signifie littéralement : 
à l'heure actuelle). 

Thucyd,, Yl, 3i ; y.r. z -TiX:; ...r.tz'.ôir-.z^ èy^vîTO..., ÔTt \).b('.'zzoi 
f^T^ S'.â7:A2jç àzo r?^; oixEÎaç izr/î'.pr/)f, = cette expédition fut 
fameuse, parce que c'est la navigation la plus éloignée Jus- 
qu'ic' de la terre natale qu'on ait tentée. 

Cf. encore Hérod.. VlU, io(). Eschyl., Sept, 10^7 (texte peu 
sur). 

Dans cet emploi, la particule y)5/; conserve, comme on 
voit, son sens ordinaire. Entre la tournure grecque et la 
française, il y a cette différence. En français, nous parcourons 
en esprit toute la durée pondant laquelle une chose était ou 



ÉTLDES SUR LES PARTICULES GRECQUES 85 

n'était pas : tel est le sens de jusqu'ici. Le grec, plus bref, se 
borne à constater qu'au terme même de cette durée, c'est-à- 
dire au moment où l'on parle, cette chose a eu lieu ou n'a pas 
(encore) eu lieu '. 

5. Très souvent rjor^ semble avoir un sens complètement 
opposé au précédent, celui de désormais, dorénavant ou, avec 
une négation, ne... plus. 

Aristoph., Ois., io58 (Le Chœur des oiseaux): r^r, [j.o:... 
brr,zc'. r.x^ntç 6j7ou7'. = c'est à moi maintenant ^désormais) que 
tous les mortels sacrifieront. 

Eschin., C. Ctésiph., ik (Contre les vains prétextes qu'invo- 
quent mes adversaires, j'en ai assez dit) : ôxi 5k cvtw; -^v ùzejôjvîç 
ô Ay;;xc70;vr;ç..., ■zxJx' r^r^ ■kv.Ç)X':o\}.t. û;xa; o'.5xr/.c'.v = que Démos- 
thène était réellement comptable, c'est ce que désormais je 
vais essayer de vous montrer. 

Plat., Rép., II, 363 D (Étrange idée que se font les poètes de 
la félicité des justes après leur mort) : v.g "AiSoj y^? àysysyTeç... 
rc'.^js'. T2V a-avxa ypo'to'f rpt] C'.avc-.v [^.îOJoviaç = après avoir conduit 
ces justes dans l'Hadès, ils les représentent passant leur vie 
désormais dans une éternelle ivresse. 

Cf. Soph., Philoct., iio3. 

Comme il a été dit plus haut, notre adverbe maintenant se 
prend, lui aussi (au moins dans le langage familier), au 
sens de à l'avenir. 

Toutefois, les particules ordinairement employées en ce 
sens sont, en français, dorénavant et désormais, dont la signi- 
fication, en raison même des éléments composants, est beau- 
coup plus nettement déterminée. Dans l'une et l'autre, en effet, 
la notion centrale de temps présent (or ■= en vieux français 
maintenant) est modifiée à la fois par une idée de point de 
départ et par une idée de prolongement dans l'avenir. Mais 
ce qui prouve bien que ce sont là, en somme, des détermina- 
tions accessoires, c'est que la vieille langue française les 



I. Il faut donc rejeter sans hésitation l'opinion de certains édilevirs, d'après les- 
quels rfir\, à côté d'un superlatif, servirait, comme ôr), à en renforcer le sens. Même 
erreur dans les dictionnaires grecs de Pape et Bailly. 



,SG KE\tE DES ÉTUDES ANCIEMXES 

négligeait aussi, à l'occasion. Dans le même sens, elle em- 
ployait, par exemple, oresmais et hui mais (hodie magis), où 
la notion de point de départ est sous-enlendue, et desor, d'où 
l'idée d'avenir, au contraire, est absente». 

En grec même, bien que le cas soit exceptionnel, on trouve 
aussi parfois la particule r,lr, accompagnée d'un mot marquant 
le point de départ (èvteOOev Xtlr,) ou le prolongement dans l'a- 
venir (t; Ac'.rov r^y;) : 

Eschyl., Eamén., 6i : xàvTijOîv y;oy; = à partir de maintenant. 

Plat., Théétète, 198 B : to) oï or, èvtîjOîv r,'ir, -pir/t: tov voDv := à 
ce qui va suivre à partir de maintenant applique Ion attention. 

Soph., Trach., 920 (Adieux de Déjanire mourante) : w \iyr, zt 
y.x: rj[j.'^zX' bj.i, \ xs Xi-.-cv rfir, ya-ip^Xc = ô couche, ô chambre 
nuptiale, je vous dis désormais adieu. 

0. C, 1619 (Adieux d'Œdipe mourant à ses filles) : Personne 
ne vous a autant aimées que votre père, cj Tr,-cM[j.v/z'. | xà Icizb^f 
ffifi 6''sv 5ii;£xsv := sans lequel vous passerez désormais le reste 
de votre vie. 

Cf. Soph., Trach., 81, 168; Philoct., 454, iio3 (r,or, {iaxi^cv elç 
cz'Iju)). 

Supposez que hr.vAvt et \g Xc.-sv se fussent agglutinés à 
•r^Brp on aurait eu en grec l'équivalent exact de désormais et 
dorénavant . 

6. Dans bien des cas où l'on a coutume de traduire T,ir, par 
de plus, en outre (etiam, praeterea^J, cette particule garde, au 
fond, son sens habituel de maintenant, mais est employée 
elliptiquement =po«r passer maintenant à un nouveau sujet. 
On a vu plus haut que celle ellipse se produit également en 
français^. 

Soph., Élect , 92 (Plaintes d'Éleclre): Lumière du jour, que de 

1. Voyez F. Godefroy, op. L, article Ores 

3. Celle traduclion rend, pratiquenienl, assez Ijieii le sens général de l'ellipse 
que je signale. Mais il ne faul pas dire, avec Harlung (p. a4a), par exemple, que rfir, 
puisse avoir par lui-même le sens de quin etiam, voUends. 

3. L'etnplcn de la particule française or (en vieux français = maintenant), dans le 
raisonnemenl, esl le résultai d'une ellipse de même nature. « Tous les hommes sont 
mortels, or Socrate est un homme (entendez : maintenant, c'est-à-dire pour arriver 
maintenant à un autre point k 



fois tu as entendu mes plaintes, t^ oï r.xnjyy.un r,s/; --jv-Epa- | çjv!- 
7xj' tZ'tx'.... I c-a Tsv oj;ty;v;v È[;.:v 0:r,vM r.x-izx — en ce qui regarde 
mes veilles inainlenanl (c'est-à-dire po?//* arriver rnaiiilena/il à ce 
aujel), ma triste couche sait combien je gémis sur mon mal- 
lieureux père. 

Euri p., //('/., 91'j (Hélène supplie la prétresse Théonoé de 
sauver son époux Ménélas; après divers arguments, elle pour- 
suit) : r,or, -X 'OU Oeij v.x: r.x-.zzz r/.i-v. = mainlenaiil pour recourir 
mainlenant à un nouvel argument) songe au dieu et à ton père. 

Eschin., C. Ctésiph., 193 (Abus qui sç sont introduits dans la 
façon de juger. D'abord les juges n'écoutent même pas lacté 
d'accusation) : r,lr, 5'è/. -àJv —yyuyi-M-) Ar,;;.:aOsv:j; avr/pàv à'O:; iv -.z\- 
C':/.xzTr,zio:: -xpxliyi'hz = et, maintenant (pour arriver maintenant 
à un second abus), vous êtes en train, par suite des artifices de 
Démosthène, d'adopter une honteuse coutume. 

Plat., Soph., 229 D : xù.'x \'xp r,[jy.'/ ï-.: vx'. toGto r/.t~-.ic'i v. x-.zj.z-/ 
Tfir,- h-'', r.x^ = mais nous avons encore ceci à examiner, si. 
mainlenant (c'est à-dire pour traiter ce point après les autres), 
l'éducation est un tout indivisible. 

Cf. [Ciurip.,] Rhés., 5o3. Aristoph., Plut., 5(53. Xénoph.. 
Anab., V, 8, 1/4. Plat., Hép., VU, 53i E'. 

7. On trouve (surtout chez Hérodote)^ r.zr, employé dans 
l'exposé d'un fait, pour introduire une seconde version ou 
explication de ce fait. Dans ce cas, on traduit ordinairement 
en français par mais ou tout-efois . Mais, comme dans l'emploi 
précédent, la tournure est elliptique pour : h Je dois dire, je 



i. C'est ici qu'il faudrait placer l'explication de la locution oO ijlovov — à)./.' T,ôr,. 
s'il était vrai que rfir\ y fût synonyme de v.(xi ^ en outrr, aussi (llartung, op. /.. 
p. a44)- Mais, en réalité, r,or, signifie ici, comme ailleurs, des niuiidenant. Celle locution 
ne se rencontre, que je sache, nulle part ailleurs que dans le dernier cliapitre de la 
Cyropédie, W'il, 8, a, iG. ['oiir la bien comprendre, il faut se rappeler que dans ce 
chapitre (lequel, comme on sait, n'est pas de Xénophou) l'auteur se propose de 
montrei par iiombre d'exemples la décadence morale de la Perse depuis la mort de 
Cyrus. OJ yip ixovov -coù; n'iW'x r,[jLa;;-:r,/.ô-:a;. à/.).' fjO/; TO-J; oOoîv T,o;-cr,xÔTa: i-ju~x[x- 
^àvovTE; àvayxiîio-jiTt iipô; oJokv ôi'/.atov -/pv^aaTa àTfjT'.vsiv =: ce ne sont pas seulement 
les grands criminels (comme autrefois), mais maintenant les innocents eux-mêmes 
qu'on arrête et qu'on force, contre toute justice, à payer amende. Même sens dans 
l'autre passage. 

2. Voyez aux jiassages indiqués les notes des éditions Stcin et Abicht. Ni 1 un 
ui Taiilri' éditeur n'ont vu que l'origine de ce sens était une ellipse. 



88 KEVLE DF.s. K I LDES WCIEN.NKS 

dois ajouter mainlena/d que... » Nous avons signalé plus haut la 
même ellipse en français. 

Ilérod., II, 175 (Devant le temple de Sais il y a un monolithe 
colossal. Il est placé à l'entrée du lieu sacré, non dedans. 
Pourquoi? Après avoir rapporté une première explication, 
l'historien ajoute) : r.r/; ci -'.-nz 'iJ.'(zj~: tô; âvOpo)-;; c-.eîjOâprj ûz' xj'.r^ 
Twv t'.; ajTr;v ij.iy/.îjcvTWv = mais mainlenaril (je dois ajouter main- 
tenant que, au dire de quelques uns, l'un des ouvriers qui le 
remuaient avec des leviers fut écrasé dessous. 

VII, 55 (Hérodote expose l'ordre dans lequel les troupes de 
Xerxès passèrent l'Hellespont; Xerxès se trouvait, dit-on, à 
peu près au milieu de l'armée) : TjCy; lï r^/.cuja /.al ■hzxxo^t s'.xc-^vai 
^xzùdoi -Ti-w) =: mais, maintenant (je dois ajouter maintenant 
que j'ai entendu dire que le Roi passa le dernier. 

IV, 77, 2 (Deux versions avaient cours sur l'accueil fait à 
\nacharsis par ses compatriotes, à son retour de Grèce. Selon 
Tune, il aurait été mis à mort par le roi de Scythie, Saulios) : 

toutefois (je dois dire) maintenant (que) j'ai entendu une autre 
version, racontée par les Péloponnésiens. 

Cf. encore VII, 35; IX, 8/1, 95. Arrien, Anab., VI. a8, i; VI, 
27, 3. 

8. Mais la traduction la plus fréquente de l'adverbe r,^r„ c'est 
notre adverbe d((jà. 

En quelle mesure est-elle exacte? Y a t-il équivalence absolue 
entre les deux termes? C'est ce que nous ne pourrons décider 
qu'après avoir analysé le sens, ou plutôt les sens, de la parti 
cule déjà, une des plus originales et des plus subtiles de notre 
langue. J'ouvre donc le dictionnaire de Litlré, et je lis : « Déjà. 
I. Dès l'heure présente, dès ce moment. Il est déjà arrivé. Je vois 
déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes (Corn., Rodog., III, 
3)... — 2. Dès lors, dès ce temps, par rapport soit au passé, soit 
à l'avenir. Cet homme se fatigue; à quarante ans il sera déjà 
vieux. Déjà la renommée \ par d'éclatants exploits m'en avait 
informée (Rac, Iphig., II, 2)... — 3. Auparavant. 11 est déjà 
venu. Je vous ai déjà dit que jo la lépudie (Rac, Hril.. H. 3). » 



i.ri i>Ks st n i.rs pvmicLi.Es grixqles 89 

A. Examinons d'abord les deux premiers sens qui, à le bien 
prendre, n'en font qu'un: dès nudnlenanf, dès lors. Dans ces 
locutions, que signifie dès? Littré et les autres lexicographes 
interprètent par : depuis, à partir de, à dater de. Cette définition, 
ou plutôt ces équivalents s,ont fort inexacts. Il est évident, par 
exemple, qu'il n'y a poini identité entre ces deux phrases : 
(' Dès le berceau il montra ce qu'il serait plus tard, )> et « Depuis 
le berceau... »> Dans celle-ci, depuis marque simplement le 
moment à partir duquel la chose a eu lieu. Dans la première 
phrase, dès exprime aussi ce sens, mais il y ajoute, en même 
temps, une nuance délicate. A la différence de ses prétendus 
équivalents, dès exprime toujours, en effet, l'idée de quelque 
chose qui se fait aussitôt que possible, plus tôt qu'on ne s'y 
serait attendu. En d'autres termes, cette préposition sert à mar- 
quer le temps non pas d'une façon absolue, mais par opposition 
à une date ptus tardive qu'on a dans l'esprit. Ici, par exemple, 
«dès le berceau » s'oppose implicitement à l'âge, généralement 
plus avancé, où s'annoncent les dispositions de l'enfance. 
Remarquons même que dès, dans certains emplois, peut perdre 
à peu près complètement le premier sens, qui était évidem- 
ment le seul, à l'origine, pour ne garder que cette nuance 
acquise «. Quand je dis: «Je commencerai ce travail dès la 
semaine prochaine, » dès exprime bien les deux idées signalées 
plus haut : 1° idée de point de départ; 2" idée d'empressement, 
de hâte h faire la chose. Mais si je dis : «Je viendrai dès la 
semaine prochaine, » le second sens subsiste seul. Et cela est 
plus évident encore avec un verbe au passé : « Je suis venu dès 
la semaine dernière. » 

Nous pouvons maintenant, je crois, fixer la valeur propre 
de déjà. Cet adverbe (dès ~{- ja) a, cela est certain, exprimé 
primitivement une idée de point de départ". Mais, dans le 



1. L. Clédat, op. l., p. aSi : « Dès sigiiilie aujourd'liui : au moment même de, à l'épo- 
que même de. » 

2. W. Meycr-Lùbke, op. L, p. 5^2 : « A côlédeja se présente en France, à partirdu 
xiii' siècle, c/cs/a..., avec insistance particulière sur le point de départ, puis s'introdui- 
sant petit à petit cnfièrcnicnl ;"i la place dcjn. De même on dit en italien: f// già à rùlé 
de ijià. >■> 



f)o Rr\ I I ni.> i:rcm:s vmmnnes 

IVanvais actuel, il ne re5.te à peu près rien de cette nuance. Déjà 
marque simplement le temps précis d'une action, par opposi- 
lion à une date postérieure, exprimée ou sous-enlendue. Exem- 
ples : u Ce siècle avait deux ans... | Déjà Napoléon perçait sous 
Bonaparte» (V. Hugo). Le sens est que. dès 1802, l'Empire 
s'annonçait, bie/t qail n'ait été réalisé que deux nus plus tard. 
" Je vois déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes (Corneille). 
Entendez : u Je vois et j'entends en imayinalion. par opposilion 
nu temps à venir où Je verrai et j'entendrai réellement. •> 

Le sens de déjà étant établi, voyons comment le rendent les 
<iiccs. En réalité, qlr, ne rend pas tout le sens du français déjà. 
mais une partie seulement. Là. comme partoul, la particule 
;^'recque signifie: quand il s'agit du présent, en ce moment 
même; quand il s'agit du passe ou de l'avenir, a ce moment 
même. 

a) Xénoph., Cyrop., IV, 6, 9: ï^-.'. ^i'j.z:. ï(^r,,y.x:')j\'x-r,p... -^'xij.zj 
r,zr, (Itpxix = j'ai de plus une fille, en Age déjà d'être mariée 
(littéralement : efi ce moment même). 

Soph., Elect., 17: r^,■^^ /ay-rpiv y;/.{oj séXa; | '-S<yx y.'.vît çOs-'-xaT 
icviOcov = déjà en ce moment même) le brillant éclat du soleil 
éveille le chant matinal des oiseaux. 

Vristoph., Nuées. 819 (Slrepsiade. après avoir entendu le 
'liœur des Nuées, veut faire assaut de subtilités avec elles): 
r, Vjyr, [j.z-j... \t--z'KZ';ivi r^sv; Zr,-tX = déjà mon esprit brûle de 
subtiliser. 

Cf. Soph., 0. R., i5ii, 78; Ajax, 26/i. Aristoph., A'M^es, 323; 
Xénoph., Cyneg., II, i. 

bj Plat., Phédon, 118 A (Agonie de Socrate): y;o7; cov r/zzit -.<. 
xJTcD v;v -:-/. -iz\ -z r-pz't •W/z\}.vix = d.éjà (à ce moment même) pres- 
fjue toute la région du bas-ventre se refroidissait. 

Protag., 3 12 A : r,;/] -.-ip j-ioxvd -• ■r,[).ipx: = car déjà juste à ce 
moment)} le petit jour commençait à luire. 

Xénoph., Cyrop., VI, 4, 10 (Adieux d'Abradalas et de Pan 
théa): v.x\ -(~) u.vt r.pzf^v. r,OY; z'z 'xz\i.x, r, oï IxHzûzx 7j-ii^ii-i-z = déjà 
le char d'Abradatas s'éloignait, et sa femme à son insu le 
suivait. 

firmarque. — \ signaler ici. en particulier, l'emploi très 



F.TUDES SLR TES PAUTICILES GRECQUES QT 

fréquent de r,or, (en français déjà), avec les noms, adjectifs, 
adverbes de nombre, de mesure, de temps. La particule -i^or, 
indique, dans ce cas, que le nombre, la mesure, le temps sont 
atteints au moment présent, ou ont été ou seront atteints à tel 
moment déterminé du passé ou de l'avenir. 

Soph., Philoct., 3i2 : iTrîXXjtxa'. Skxz à'to; -iV r^r, sr/.aTov = voilà 
la dixième année déjà (à celte heure) que je me meurs. — Cf. 
Trach., 44. Eschin, Ambass., 149. Lysias, InvaL, 6. 

Philoct., 354: î^v 5' -^y.xp -i^r/; ozù'.tpz-t ttXéovtî [j.o>. ^= c'était déjà (à 
ce moment-là même) le second jour de ma navigation. 

Elect., i85: ï>\ ;j.lv h -oXù; cx.-z'kCkz'.-kv» r^r, jâtcTc; = la plus 
grande partie de ma vie déjà s'est écoulée { àl' heure actuelle: y-ot, 
doit être rattaché à -c/Jç). — Cf. Ajax, i4o:^. 

Hom., IL, I, 25o: -w 0' r^lr^ l-'jz ;xlv yv/ix: •^.tpir.io-i àvOpwzwv | 
Ubix-.z =r Nestor avait vu déjà (à ce moment-là) périr deux géné- 
rations d'hommes mortels. 

Isocr., Paix, 128: -r;v Sf^y.3/.pa-{av... c:^ r,îr, /.xTaX'j'jîtirav =; la 
démocratie qui, deux fois déjà (à l'heure actuelle) a été ren- 
versée. 

Soph., 0. R., 558: -d-;v -r.v' Y}or, o^B' 5 Aa;,:; -/pôvsv (à'ppe:) 
= depuis combien de temps déjà (à cette heure) Laios a-t-il 
péri? 

Elect., 62: T,or, yip eÎSsv -jîoXAaxiç := car souvent déjà (à cette 
heure) j'ai vu... — 0. R., i245 : T^r, zâXai = il y a d^/d (à cette 
heure) longtemps. — 0. C, 5 10. 

B. J'arrive au troisième sens qu'attribuent nos dictionnaires 
(Littré, Académie) à l'adverbe déjà. Selon eux, il signifierait 
quelquefois : auparavant. Et les lexicographes anciens s'accor- 
dent sur ce point avec les modernes: car Suidas, Hésychius, 
l'Elymologicum Gudianum interprètent, dans certains cas, r,or, 
par r.po TSJTS'j. Il y a là une grave erreur. Non pas sur le sens 
général de la phrase. J'accorde bien que «Je vous ai déjà dit 
que je la répudie » a pour équivalent à peu près exact « Je vous 
ai dit précédemment... » De même, « Il est déjà venu » répond 
assez fidèlement à « Il est venu auparavant ». Mais s'ensuit-il 
que, dans ces emplois, déjà soit synonyme de auparavant^ 
antérieurement, et v-or, de r.zz tcJtcj? Nullement. En réalité, déjà 



qa REVUE UES ÉTUDES ANCIENNES 

et T^r, conservent ici encore leur sens habituel de dès maintenant, 
et expriment cette idée que dès maintenant une chose est faite 
et, par conséquent, n'est plus à faire. Quant à la notion de passé, 
elle ne réside point dans la particule, mais seulement dans le 
temps passé du verbe qu'on emploie. Et c'est précisément leur 
association usuelle avec un prétérit qui a fini par donner à déjà 
et à rfir^ Tapparence trompeuse d'adverbes exprimant le passé. 

Andoc, Myst., \\o: jjj.çopal f^ov; /,%'. -iWy.z tSk'kzX: iyivivtc :j/. 
èXaT-îj; r, v.v. T,\>.vi = déjà (à r heure actuelle, dès mainte/ianl) sont 
arrivés à beaucoup d'autres des malheurs non moindres qu'à 
nous-mêmes. 

Plat., Pfiédon, 6i E : Pour quel motif, Socrale, prétend-on 
qu'il est défendu de se donner la mort? f^âY) yip à'vwys /.a'i <ï>tAoXâou 
Y;xcu7a w; oj oie. zo'j'.o r.oXivt = car j'ai déjà entendu dire à 
Philolaos que c'est un acte qu'il ne faut pas commettre. 

Andoc, Myst., 67: âAOY'.^ô;-'Tr,v -jzphq ès^-auTov... 'Ôt- ci [J.àv ajxwv y^oy; 
i-.td^iTtV.izri = je réfléchissais en moi-même que certains d'entre 
eux avaient déjà (dès lors, dès ce moment-là) péri. 

Cf. Plat., Rép., V, /i68 C; VI, 607 A. Hom., //., I, 260; III, 
2o5. Eschyl., Eam., 5o. Soph., Ajoj;, 11^2; Elect., 62, 4i6; 
0. R., i2/i5; 0. C, 5I0. 

C. Mais, outre les sens précédemment cités, déjà en a un qua- 
trième, qui n'est signalé, que je sache, par aucun dictionnaire. 
C'est celui que l'on rencontre dans des phrases comme : 
« Mais le mobilier, c'est vous qui le donnez? — Non pas, c'est 
déjà beau de vous donner une ferme » (G. de Maupassanl). 
c Être sincère..., ce serait déjà avoir fait beaucoup » (Sainte- 
Beuve). Un peu, c'est déjà trop. Ce n'est pas déjà si facile. Etc. 
Dans cet emploi, déjà a cessé d'être abverbe de temps; il est 
devenu, par métaphore, adverbe de degré. Mais remarquez 
qu'on y retrouve la nuance si particulière, que nous avons 
constatée plus haut: il désigne le degré inférieur d'une qualité 
par opposition, exprimée ou sous-entendue, avec un degré supé- 
rieur, ou la partie d'un tout par opposition aux autres parties ou 
à ce tout lui même. En grec aussi, r,orf a parfois ce sens figuré, 
comme le prouvent les exemples suivants : 

Plal.. Banquet, 20/1 B (A Socrate qui réclame un éclaircisse- 



KTLUiùs siii i.Ks rAUTicui.r.s (:ui';(:t)LKs gS 

iiieiil, Dioliina réplique) : oïîXsv, e(fT;, touto ye y;oy; /.x: -x'.li r= cela 
est évident, déjà, même pour un enfant (opposition entre 
l'enfance et l'uge de Socrate). 

Hippocr., ap. Galen., XIÏ, p. 182 : 'Evociînpov ok y^r, c'.a'.xâv àypi 
Y)ti,6pÉa)v Bf/.a, «TE Y^o/; y.al iX'.yjcvTa; ::= Les malades doivent, pen- 
dant une dizaine de jours, suivre un régime modéré, attendu 
que déjà c'est pour eux un repos (c'est-à-dire, comme l'expli- 
que très bien Galien, /. /. ; pour ce motif déjà, sans parler de 
plusieurs autres qu'on pourrait donner : oia t£ xi aXXa xal -fjSr^ d\iv. 
TcaviaTzatjtv i,Tjyi'Çv. y.xx'x toùtcv tov -/pivov). 

Plat., Rép., VII, 532 A. 

III. Hor; = alors, dès lors. 

Examinons d'abord, comme nous l'avons fait précédemment 
pour maintenant et déjà, les sens de la particule française 
alors. 

Alors a deux sens très distincts : 1° un sens temporel : à ce 
moment-là, en parlant du passé ou de l'avenir (cette première 
acception est la seule que signalent les dictionnaires de Littré 
et de l'Académie); 2° un sens figuré : en ce cas, cela étant, 
donc. Vous voulez réussir, alors travaillez. Si le fils venait à 
mourir, la nièce alors hériterait. (Notons que, dans cet emploi 
figuré, alors n'exprime plus seulement le passé et le futur, 
mais aussi le présent^.) 

Or, il est bien remarquable que la particule grecque ^cr,^ a, 
elle aussi, ces deux significations. Par quelle voie donc, par 
quel procédé logique passe-t-on de l'une à l'autre? Observons 
d'abord que ce n'est pas seulement en français moderne et en 
grec que cette évolution de sens s'est produite. Nous la consta- 
tons également en vieux français dans le mot donc. Nul doute 

1. Ce sens figuré est indiqué dans quelques dictionnaires, par exemple dans celui 
de B. Dupiney de Vorepierre, mais avec un astérisque, signe des acceptions qui « m: 
se trouvent pas dans le Dictionnaire de l'Académie française, et par conséquent n'ont 
pas encore reçu la sanction de cette autorité suprême». Je crois bien plutôt à un 
oubli de l'Académie et de Littré. En tout cas, ce sens de alors est très vivant, et d'ac- 
cord, on le verra plus loin, avec les lois de l'évolution du langage. 

2. Même au sens temporel, a/ors pouvait, dans la vieille langue, s'employer avec 
un présent (L. Clédat, op. L, p. aig). 

3. Et de même aussi la particule or^. 

iiev. El. une. 7 



fj^ HEVLE DES ÉXLDES ASClli>>ES 

sur la valeur primitive de ce mot: c'est alorsi. Entre cent 
exemples, je ne citerai que celui-ci : « Ce que dont fis or me re- 
penl » (l\en. de lîeaujeu) = de ce que je fis alors je me repens 
maintenant. Cette signification temporelle est aujourd'hui com- 
plètement abolie, et donc n'a gardé que la signification logique. 
Au contraire, then, en anglais, a encore les deux sens. Enfin, 
comparez en allemand dann (alors) et denn (donc) : la seconde 
particule n'est qu'un affaiblissement de la première. Par con- 
séquent, même a priori, on pourrait affirmer que cette évolu- 
tion est conforme à quelque loi latente du langage. Mais cette 
loi, quelle est-elle? C'est, je pense, le besoin instinctif qu'é- 
prouve notre esprit, en face de deux faits qui se produisent 
simultanément, d'imaginer entre eux un lien, un rapport de 
cause à effet. La transition du sens temporel au sens logique 
s'est faite, j'imagine, par l'intermédiaire de certaines proposi- 
tions, où la coïncidence dans le temps n'était qu'une forme et 
une manifestation de la causalité. Ex. : « Quel délire au grand, 
au sage, au judicieux Antonin de dire qu alors les peuples 
seraient heureux, si l'Empereur philosophait » (La Bruyère). 
« Belle Philis, on désespère, | alors qu'on espère toujours » 
(Molière) 3. 

§ I. Sens temporel. — i. La particule r,or, n'exprime pas 
seulement coïncidence avec le temps où l'on parle (= main- 
tenant), mais souvent aussi avec le temps passé ou futur 
de la proposition où elle se trouve = alors, à ce moment-là, 
dès lors. 

Tel est, au fond, le sens de r,cr, dans plusieurs textes déjà 
cités : Hom., //., 1, 25o. Andoc, Myst., 67. Soph., Philocl., 354. 
Plat., Phédon, 118 A; Prolag., 3i2 A. Xénoph., Cyrop., VI, 
4, 10. 



I. L'étymologic du mot est conlesléc. Dicz avait proposé autrelbis ad -{- tune, 
adonc, donc. Aujourd'liui on rattache cette particule à une forme 'dunquc, du reste 
inconnue en littoralure, mais qui se comporterait à l'égard de dune (attesté en latin 
par 11 s inscriptions) comme alque, neque à l'égard de ac, nec (VV. Mcyer-Lûbke, op. l., 
p. 539). 

a. Comparez, en grec, les textes cités plus bas : Soph., 0. H., 4Ga. Aristoph., Plut., 
471, où yfir, p<ut, de même, ^(re pris h volonté soit au sens temporel, soit au sens 
-.lusal. 



ETUDES SUIS I.KS l'AHlICLLES GBF,CQLES <).) 

On peut y ajouter encore les exemples suivants : 
Vristoph., Thesmoph., 6/3 (Le Cliœur des femmes cherche 
si quelque homme n'est pas caché parmi elles. Si l'on en 
découvre un, il sera châtié de façon exemplaire) : lv.z,v. t' r^lr^ \ 
-5.ZV) àv9pa)-ci; (7i6{Ce'.v hoLvj.z'ixq = et il apprendra alors à tous le> 
hommes à honorer les dieux. 

Esch., Amhass., i5/j (à propos d'un faux témoin qu'aurail 
soudoyé Démosthène) : zvr.x/.z-\x^ [xlv r,lr, opxyy.x; jz'.-yvEt-:: x-j-m 
owîîtv, Trîv-ay.osîa; S' k-ipx:, ï-v.oti xa-:a;;.zpT'jor;7Yj = il promettait 
de lui verser alors (à ce momenl-là même 5oo drachmes, e1 
5oo autres après sa déposition contre moi. 

a. De même que r^ir^ signifiant maiiûenani, r^yr^, au sens de 
alors, peut, à l'occasion et selon le contexte, se rendre par 
enfin, désormais, jusqu'à ce jour, déjà. 

Plat., Phèdre, 264 A (Socrate critique le plan du discours de 
Lysias Sur l'amour) : àpyt-xi as' un -e-ajy.îvo; av rt^Ti b kpx7-r,c 
Aivct =■ il commence par les idées que l'amant ne devrait 
exprimer qu'à la fin (littéralement : que l'amant, ayant terminé, 
devrait alors exprimer). 

Plut., Phoc, l5 : Tuvfj'J^î iri OaXâ-cr/; -r,'i -izz'hvt wîtî twv y.x-x y'^v 
zoA£[7.{a)v oA^ycv ffiq çpsvT'Ii^îJcrav è^/;pr/;76a'. to)v 'AOr^vaicov = Phocion 
relia Mégare à. la mer, de façon que, se souciant peu désormais 
(dès lors) des ennemis de terre, elle fut attachée au parti 
athénien. 

Thucyd., VII, 55, 2 : -zi'kiv. yxp xxj-cx:: ;x;va'.; r,:/, ô'j.z:t-pz~:'.: 
è-eAOôvTî; = ces villes étant les seules jusqu'alors de même 
constitution qu'eux auxquelles ils se fussent attaqués (rtlr^ doil 
être rattaché à ij.ivx::). 

S 2. Sens logique. — i. Hoy), au sens logique, se traduira par 
alors, dès lors, par suite. 

Plat., Théélèle, 201 E (J'ai entendu dire, au sujet des éléments 
premiers, qu'on ne peut que les nommer, sans en énoncer 
rien de plus, pas même que tel élément existe ou n'existe 
pas) : Y-oY) vip av oj7''av r, '^.r, 3j-{av ajTw zpojrlOEîOa-. = car alors 
(dès lors) l'être ou le non -être y serait ajouté. 



Cfè iu;viE m.;> i; il des ancien nks 

Xénopli., Anab., IV, 7, G (Le terrain a environ trois demi- 
plèlhres; de ce terrain un plèihre à peu près est couvert de 
pins) : -rà ac.-cv c3v T;cf, '(i-nt-x'. ok r,[j.'.-\tbzz^) = le reste donc dès 
lors est d'environ un demi-plèthre. 

Hérod., VII, i84 (Évaluation des forces navales de Xerxès. 
Chacun de ses vaisseaux contenait en moyenne 80 hommes, 
et il avait 3, 000 vaisseaux) : r^lr, wv h eîsv h xj-zX7>. -i-ztpt^ ;j.jp{a- 
sic y.x'. v:kzz\ = il > avait donc dès lors sur ses navires deux cent 
quarante mille hommes. 

Cf. Hérod., II, i44; IV, 86; VI, 53. Plat., Protag., 016 C. 
Aristot., RhéL, II, 6, i384 A. 

a. Mais ce sens figuré se rencontre surtout dans Vapodose 
des propositions hypothétiques ou temporelles, 

Soph., 0. R., 462 (Tirésias à CKdipe) : v.'xi "Aâ6r;ç ètj^ejj.aévsv, 
sar/.s'.v àV-' v;5rj [}.xn':/,f^ '^.rfih spc/e-v = et si tu me prends en 
flagrant délit de mensonge, dis alors que je nentends rien à la 
divination. 

Aristoph., PluL, 471 (Je vous prouverai, dit la Pauvreté, que 
je suis la source de tout bien) : si oà iay^, tc^uitiv t^t^ tciiO' c p. âv 
j|j.rv Er/.f, = sinon, fai(es alors tous deux ce que bon vous 
semblera. 

Aristot., BhéL, I, 10, 1369 A (Que l'auteur d'une action soit 
blanc ou noir, grand ou petit, il n'y a aucune conséquence 
à tirer de là) : el 'ut vésç f, -psuSjir^ç if; S-xa-oç fj ào-.y.cç, -nor; c-.aipÉpe'. = 
mais qu'il soit jeune ou vieux, juste ou injuste, cela fait dès 
lors une différence. 

Cf. Thucyd., I, 18, 3. Soph., O. R., 847. Plat., Gorg., 486 
E; Charmid., 167 A. Xénoph., Cyrop., VII, 5, 58 (dans les deux 
derniers exemples, la prolase est une proposition participiale, 
mais de sens conditionnel). 

Dans ces mêmes propositions, r,or, est très souvent accom- 
gné de -ô-t ou de èv-SjÔa = alors par saile, alors en conséquence. 

Plat., Protag., 35i E (Si, après examen, nous trouvons que la 
proposition que tu avances, Socrate, est conforme à la raison, 
nous en tomberons d'accord) : û oï ;j.y;, -i-.t r^or, x[j.:D'.zôr-.r,oz[j.v/ 
=: sinon, alors, en conséquence, nous discuterons. Cf. TUéélèfe, 



KTLUES SUU I.FS PAmiCI LES GKECQL'KS 97 

i65 E; liép., III, 417 B; Lois, VI, 778 B; Phitèb., 16 D. Esch\l., 
Prom., 911; Agam., 971. Démoslh., P. les Mégnlop., 27. 

Antiph., Meurt. d'Hérod., 33 (A propos d'un faux témoin) : 
Tant qu'il espéra le salut, il soutint son mensonge : ï-v.z'r, iï 
sYi'Yvwr/.îv àT:cOavs'j;j.evcç,ivTajO' T,^r, ty; xKrfii'.T. v/p?ixo ^= mais, quand 
il connut qu'il allait mourir, alors, en conséquence, il revint à la 
vérité. Cf. Eschin. C. Ciésiph., iil^, i4o, i5i. 

3. Enfin, t^îy;, au sens figuré, s'emploie assez souvent d'une 
façon qui semble, au premier abord, pléonastique, parce qu'on 
ne le traduit pas en français. Toutefois, il exprime toujours 
au fond un rapport de cause à effet, ou tout au moins de 
dépendance entre deux propositions'. 

Eurip., Androni.y 1066 (Pelée, à qui le Chœur vient d'ap 
prendre qu'Oreste est parti avec l'intention de tuer son petit- 
fils Néoptolême, s'écrie) : c-y.;-., toc' r^lr^ czvii^t = hélas! (s'il en est 
ainsi), alors c'est une chose affreuse. (Dans cette réponse, r,or, 
se réfère aux paroles de l'interlocuteur.) 

Aristoph., Acharn., 3i5 (Dicéopolis a osé soutenir que, dans 
la guerre actuelle, les Lacédémoniens n'ont pas tous les torts. 
Le Chœur, fort en colère, réplique) : tiOts -z-j-zq îs-.vsv r,cT, v.-A 
Tapa^t/.apo'.cv = Oh ! (si tu soutiens de telles choses), a/o/*.v c'esl 
un langage affreux et qui fait bondir le cœur. 

Andoc, Myst., lf\0 : tÔ 21 -ri; Y£vo;x£va; î'.asspx; Tpèç à/.Xr,/.:j; 
0=î6a' y.aXwç, tout v.v.i-uyq rpr, SoxsT àv^ptov x'^xhCyi ^'pfov thx: = apaiser 
les discordes entre citoyens, c'est ce qu'on regarde à bon droit 
alors comme l'œuvre d'hommes sages (^r,ir, s'explique ici par 
le sens pour ainsi dire conditionnel de la proposition infini 
tive qui précède). 

Cf. Eurip., Bacch., 8o4. Aristoph., Guép., 426. Ecclesiaz., 645. 
Xénoph., Mém., Il, i, 5; II, i, i/| ; Hiéron, I, 36. Plut., Phoc, 4. 

Telle a été, je crois, l'évolution historique des sens de la 
particule r,or,K Résumons-en, avant de finir, les stades princi- 

I. C'est ce qu'on n'a pas vu généralemenl. Diudorf (dans le Thcsatirus de 
H. EsUennc, au mot rfiy]) semble interpréter ri&r„ dans ces passages, par etiain\ 
Kûhner, dans son édition des Mémorables de Xénoplion (II, i, l't), traduit par « nunjn. 
nnn erst, ja crsln. Les antres éditeurs et lexicographes que j'ai consultés gardent un 
silence prudent 



()S i'.i:\ii; Di.s KiUDEs wciknms 

paux. I. Hsr,, à l'origine, exprimait l'idée de succession 
immédiate dans le temps (immédiatement, aussitôt). 2. Passage 
inconscient, comme en plusieurs langues romanes, de ce sens 
primitif à celui, très voisin, de coïncidence avec le temps où 
l'on parle (maintenant), ou avec le temps dont on parle (alors). 
.). La signification fondamenlale subsiste, mais s'enrichit, sous 
l'influence du contexte ou du sentiment de la personne qui 
parle, de nuances diverses (enfin, jusqu'ici, désormais, déjà). Cet 
enrichissement de sens s'observe également en français, 
'i. Développement spontané, par voie d'ellipse, de significa- 
tions nouvelles (en outre, toutefois). En français aussi, le même 
phénomène s'est produit. 5. Enfin, passage, comme en plu- 
sieurs langues modernes, et comme en vieux français, du sens 
temporel de alors au sens logique (dès lors, par suite, donc). 
Cette évolution contient, en raccourci, celle de la particule lr„ 
la plus ductile et la plus fuyante des particules grecques, que 
j'étudierai, sans doute, ici quelque jour. 

0. NAVARRE. 



I. Fn terminant, je signalerai encore un passage d'Hérodote, où, je dois l'avouer, 
le sens de t'oo m'échappe. C'est à propos du Labyrinthe : tôv yàp iyù) ï'oo cT5ov \6yo-j 
IxÉ'o) (II, i/i8). Mais peut-être ce texte est-il altéré. Comme le remarque Abicht, elSov 
est impropre, on attendrai eupov. 



KTEPI2MATA 



Le mol xTe,o{j[ji.aTa, dont le singulier ne se rencontre pas, est 
un terme atlique du v" siècle, qui ne se trouve que dans les 
tragiques '. Éditeurs, traducteurs et lexicographes se sont 
accordés — sauf naguère Kaibel 3 — à le traduire par devoirs 
funèbres, jiistae exsequiae, parcnlalia ^. 

Dans VCEdipe à Colone, Polynice dit à ses sœurs : 

'Ev Tiçotai Oéaôc xàv x.Tspisjj.xc.v. 

Que signifie ôé^ôe èv x.Te,c(7[xa7'.v, si l'on entend par v.xzz[i^ct':<x 
les devoirs funèbres? Tournier et Jebb s'en tirent en supposant 
un zeugma : le verbe ftéaOs ne conviendrait qu'au premier de 
ses deux compléments. L'explication vraie est beaucoup plus 
simple : Polynice supplie ses sœurs de lui donner, après 
sa mort, le logement (-caçcv) et le mobilier (y.T£p(7;j,aTa). Nous 
retrouvons ces deux mots associés au vers 809 des Suppliantes 
d'Euripide : 

Tâçou Te ixotpav xal xT£p'.a[xaT{«)v XaxeTv. 

Qu'est-ce donc que les xTepiattaxa? Le mot dérive de x-rwiAat, 
je possède. Les xTeptajxaxa sont les choses que le mort a pos- 
sédées de son vivant, et qu'on lui donne pour la vie de la 
tombe. 

Il y a deux catégories de xT£p(7[;,aTx : ceux qu'on peut appeler 
les xTep((j[xa-ca de funérailles, qui sont offerts au mort au 
moment des funérailles, et les y.xepiaiixxx de commémoration, 
offerts au mort à l'occasion des fêtes funéraires périodiques, 
ou dans des circonstances exceptionnelles, quand il s'agissait 
d'apaiser le mort ou de se le rendre propice. 

I. Sophocle, Œdipe à Cdone, v. i4io, cl Electre, 435 et gSi. Euripide, Troyennes, 
laig; Hélène, iSgi; Suppliantes, 309. 

a. Éditioa de YÉlectre de Sophocle, noie au vers 43s. 

3. Cf. le Thésaurus, et les Lexiques de Sophocle, par Dindorf et llUendt, s r. 



nr\ I r. des irrnr.s wc.if.nnfs 



Ce sont les ■/.-zpi::'^.x-:z de funérailles qui sont désignés dans 
les textes des Supplianles et de ÏŒdipe à Colone que nous 
venons de citer. Aux époques où les Grecs ont pratiqué 
l'inhumation, — à l'époque mycénienne et à l'époque clas- 
sique, — on enterre les /.Tîpîîy.a-x avec le mort : c'est ainsi 
que, dans les lombes mycéniennes, les morts étaient ensevelis 
avec une masse parfois énorme d'armes, de vêtements, de 
bijoux, d'ustensiles et de provisions. A l'époque homérique, 
où l'on pratique l'incinération, on brûle les y-tph\j.x-:x avec 
le cadavre ou sur le tertre à l'intérieur duquel sont les 
cendres'; les Y-tp{::\).x-x sont les objets familiers du mort, non 
seulement ses armes, mais aussi des animaux dont on lui offre 
l'holocauste. Pour les 7.-tpi::[>.ïix de funérailles de l'époque 
classique, le texte capital est celui de VHélène d'Euripide. Il 
s'agit de rendre les derniers devoirs à Ménélas, qui est censé 
avoir péri en mer, et dont le cadavre roulerait au fond d'on 
ne sait quelles eaux; Hélène explique au roi barbare Théo- 
clymène ce qu'exige l'usage grec : on rendra au défunt tous 
les honneurs dûs; on lui donnera tout ce qu'il faut aux morts, 
ô-x ■/.?■>, vé/.jr.v (v. 1247), tous les •/.■:epl':\j.z-:x nécessaires (v. iSgi) : 



c|j.(T)£ç, césovTcÇ hxK'.x y-zplT^.x-x. 

Et comme Ménélas est supposé mort eh mer, on jettera les 
vL-.epiz[j.x~.x dans la mer, tombeau du naufragé. Mais, aupara- 
vant, après avoir sacrifié (v. 1265-9), on dressera le lit où 
devrait reposer le corps (v. 1261); on y posera des armes, 
parce que Ménélas était un guerrier (v. i263), et enfin on 
répandra -zWx 'izx -/ewv sépet f/.0Lz-:T,\).xzx (v. 1266^, des fleurs 
et des fruits; les y.Teptîixaxa seront donc les armes dont le 
mort se servait, les fruits qui le nourrissaient. — En réalité, 
à l'époque d'Euripide, les armes ont disparu des tombes, 
parce que la zii-fipo^^opîx n'existe plus. Au v" siècle, les y.Tcptjp-aTa 
qui, à l'époque mycénienne et à l'époque homérique, étaient 
si importants, se réduisent à n'être plus qu'une offrande sché- 

I. lUad/', XXIV, 38. Cf. Rohde, Psyché ^, p. 19, n. i, et î3. n. 3; Stengel. FestscUrifl 
fur FriedUinder. j). SiiV^Sa. 



KTEPllMATA «oi 

matisée : l'antique coutume s'atrophie pour ainsi dire; les 
Grecs sont moins crédules, en tout cas plus utilitaires. Les 
primitifs croyaient que les y-iziT^.x-x concilient l'esprit du 
mort et lempeclient de revenir tourmenter les vivants : la 
tranquillité de ceux-ci était donc en rapport direct avec la 
richesse des offrandes funéraires; aussi les tombeaux des rois 
étaient-ils de véritables trésors. Peu à peu, quoiqu'on les 
considère toujours comme donnant le bien-être dans l'autre 
vie, les /.TepijfAaTa se simplifient, sous l'effet des lois sompluaires. 
On trouve, dans les tombes du v" siècle, des terres cuites repré- 
sentant des femmes, des esclaves, des animaux, des fruits; 
dans les tombes de femmes, des instruments de toilette, de 
parure, de travail (par exemple, deux quenouilles d'ivoire dans 
une tombe de Delphes); dans les tombes d'enfants, des hochets, 
des jouets, des poupées; dans les tombes d'hommes, des vases 
à boire, ainsi que les strigiles et les fioles à parfums dont on 
se servait au gymnase; une peinture de lécythe nous montre 
une stèle du Céramique à laquelle est suspendue une épée'. 
Mais, à ce moment déjà, il n'y a plus que les Barbares pour 
offrir aux morts des xieptaj^.axa somptueux, la somptuosité étant 
l'une des caractéristiques des mœurs barbares; les tombes à 
riche matériel funéraire, au v*" siècle, ne sont pas des tombes 
grecques, mais les tombes des rois scythes ou des lucumons 
étrusques. En Grèce, on est devenu plus pratique, et la piété, 
en général, diminue; l'Hécube d'Euripide exprimait certaine- 
ment les pensées des Athéniens du v"" siècle finissant, quand 
elle disait que les ■/.■:tp'.':[j.xxx sont inutiles aux morts : 

007.0) Se TcTç ôavoijji ciaçépeiv ppoLyy 
d TrXouatwv tiç Tsû^exat xT£pi7iJ.aT(ov. 

Pour les xxepîffixaTa de commémoration, la scène d'offrande 
de VÉlectre de Sophocle fournit de précieux renseignements. 
Nous voyons Chrysothémis 

çépcuaav, oTa toTç y.iTo) voiAtî^exat (v. 320). 
I. Pollier. Léc^thes blancs, p. Gy. 



KKVt F, DKS KTl'DES ANCIEN.\KS 



Electre lui interdit de déposer au tombeau dAgamemnon 
l'ofirande de Clytemnestre : 

;y yip 70t Oéfjnç 
ojc' 'i^'.cv èyjipî: ÎTtâva'. Y.~epi7iJ.7.x% 
-'■jvar/.b? ojck XouTpà Tcposié^ceiv •rrarpî. 

y.p6'l/cv v.v (v. 432-6), 

A la scène suivante, Clytemnestre commande à une servante 
de ramasser (l-natpe, v, 634) ses offrandes (ôùy-a-ra) jetées à terre; 
il s'agit de toutes les offrandes funéraires, surtout des fruits 
(Ojtj,x-a Tcctvxapza), et des fioles à parfums qui contenaient les 
"/.;jTpâ. Aouxpà ne signifie pas libamina, « libations, » comme le 
voulait BrunckjCité par Tournier^, ni 1'» eau lustrale », comme 
dit Bailly d'après le Thésaurus, mais les eaux parfumées qu'on 
apportait aux morts dans des flacons. On en arrosait la stèle 3. 
Le mort était censé en user lui-même pour se laver. De là, 
dans les tombes, tant d'aryballes, alabastres et lécythes. 

Ainsi, qu'il s'agisse des funérailles ou d'une cérémonie 
accomplie au tombeau après les funérailles, y.Tepîas^.a-ca est le 
lerme précis qui désigne ce que les archéologues nomment 
le matériel ou mobilier funéraire, funebris supellex'*; les savants 
français^, dans leurs éludes d'archéologie funéraire, ne s'en 
sont pas servis, mais les archéologues grecs '^ l'emploient 
couramment, et on peut penser qu'il devrait devenir d'mi 
usage général. 

Raymond SCHWAB. 



I. Ces vers suturaient à écarter toute tentative d'attribuer à xTeptaixaTa le sens 
traditionnel de «cérémonie funèbre » : qu'est-ce qu'une cércnrionie que l'on jetterait 
.'lu vent, ou que l'on enfouirait profondément, paO-jffxaçeî xôvji? 

3. Hésychios, s. v., cité par Hrunck et Tournier, n'explique pas XouTpi, mais le 
mot yOôvia. 

.^. Plutarque, Aristide, 21. Lucien, Clairon, ■.•t. Potlicr, op. cit., p. G8. 

4. llaoul-Uochette (you/na/t/fsSf/uanii-, mai 1 838) décrit, d'après Creuzer, un héros 
i< accomplissant le devoir funèbre appelé chez les Grecs xTépia(xa»! Nous avons déjà 
remarqué que xTepirruata ne s'employait qu'au pluriel. 

5. Pottier, Les Lécythes et Quam ob causam Graeci in sepulcris figlina sigilla deposuerint. 
Haussoullier, Quomodo scpulcra Tanagraei dcroravcrint. Potlier et Iteinach, La ISécropole 
de .Myrina. De lUd<ler, op. cit. 

fi. Cf. Tsoundas, 'Esoi^- Ap/., i88f|, p. i3o, pi. 7 et 8. 



NOTES SUH TACITE 

{HISTOIRES, livre IV) 



Helvidius Priscus. 

IV, V et suiv. — A propos d'une des premières séances du 
Sénat qui eurent lieu après l'avènement de Vespasien, séance 
où Helvidius Priscus, praelor designatus, s'acquit par la liberté 
de sa parole une grande gloire, en même temps qu'il s'attira 
des inimitiés qui devaient causer sa perte, Tacite consacre 
tout un chapitre à ce personnage dont il veut, en peu de mots, 
raconter la biographie et faire connaître le caractère. 

On lit dans le Mediceus : 

Helvidius Priscus regione Italiae Garecinae e municipio Cluuios 
(corrigé en Cluuio) pâtre qui ordinem primipili duxisset. 

La leçon du manuscrit a fait croire que le père d'Helvidius 
se nommait Cluvius. Les anciens textes conservent Ctuvio 
pâtre; et, dans l'Index qui termine la très utile édition clas 
sique des Histoires donnée par E. Person (Paris, Belin, 1880), 
on lit encore : « Cluvius, Helvidii pater, IV, v. » Après avoir 
parlé de l'historien Cluvius Rufus, consul entre 87 et 4i, 
gouverneur d'Espagne sous Galba, en 68, Lenain de Tillemont 
fait observer que « ceux qui le confondent avec Cluvius, père 
d'Helvidius Priscus, n'ont pas considéré que celui-ci ne s'était 
élevé que jusqu'aux degrés les plus médiocres de la milice » '. 

On ne voit pas comment Helvidius Priscus, membre de la 
famille Helvidia, aurait pu être fils d'un membre quelconque de 
la gens Cluvia, famille d'origine campanienne émigrée à Rome, 

I. Lenain de Tillemont, Histoire des Empereurs, I. II. 2* édit., Bruxelles, lySa. 
L'Empereur Vespasien, article xii, p. i8, col. a. 



lOii kevi;e des étldes anciennes 

dont le premier personnage historique est G. Cluvius Sanxula, 
qui fut préteur en 581-173'. Teuffel, qui admet la leçon 
vulgaire, Cluvio paire, doit supposer qu'Helvidius Priscus, fils 
de Cluvius, aurait passé par l'adoption de la famille Cluvia à la 
famille Helvidia : « Also von einem Helvidius adoptiert=». » Mais 
il est bien simple de renoncer à cette hypothèse, que rien ne 
justifie, en changeant une seule lettre dans la leçon du 
Med'iceus II, Cluvios corrigé en Cluvio. 

Cluvia, municipe du Samnium, dont Tite-Live mentionne le 
siège par les Romains, au temps des guerres Samnites \ est 
une ville des Caraceni (les Kapaxr^vc! de Ptolémée, les Carelini de 
Pline, N. H., III, xvii, i), dont le pays appartient à la quatrième 
des onze regiones qui, depuis Auguste, sont les divisions terri- 
toriales de l'Italie. II me semble donc naturel d'écrire, comme 
le fait dans son édition critique des Ilisloriae, publiée à 
Groningue en 1900, J. van der Vliet, le premier érudit qui ait, 
à ma connaissance, corrigé Cluvio en Cluvia : 

Helvidius Priscus, regione Italiae Carecina, e municipio Clu- 
via. = Helvidius Priscus était originaire du municipe de Cluvia, 
dans le pays des Caréciniens, qui fait partie d'une des régions de 
l'Italie. 

Les anciens éditeurs, persuadés qu'il s'agissait non de Cluvia, 
patrie d'Helvidius, mais de Cluvius, son père, ont arbitrai- 
rement modifié le texte du manuscrit. Juste Lipse écrivait 
origine Ilalica; Freinsheim, regione I Ilaliae, Terracinae muni- 
cipio, parce que Terracine, qui serait la patrie d'Helvidius 
Priscus, appartient à la regio prima Italiae. Parmi ceux des 
modernes qui abandonnent la leçon Cluvio paire, Nipperdey et 
Ilalm écrivent Cluviis, Heraeus, Cluviano. 

Le père d'Helvidius Priscus « ne s'était élevé que jusqu'aux 
degrés les plus médiocres de la milice». Toute sa modeste 
carrière de centurion avait consisté à avancer progressivement 
« dans les honneurs obscurs de quelque légion», du grade de 

I. Tilc-Live, XLI, xxvm; XLII, i. 

a. TeuCfel, Geschirhte der ftôm. LU., funfte Auflage, zwoiler Band, Leipzig, iSf,o, 

§ 399' "• 

3. Tite-Livc, IX, xxii. 



NOTKS SLK TACITE Io5 

début — centurio posterior du dixième manipule des hasiali — 
au grade suprême de centurion primipilaire — centurio prior 
des triarii. — On ne peut donc admettre la correction de 
H. Probst, qui, au lieu de pâtre qui... ingenium illustre, propose 
de lire pâtre illustri qui... ingenium altioribus studiis^. Mais, s'il 
n'était pas à proprement parler un vir illustris, le centurio qui 
ordinem prinii piliduxerat entrait, dès l'époque d'Auguste, dans 
l'ordre équestre, au moment où il quittait le service 2. Après 
avoir fait les brillantes études dont parle Tacite, après s'être 
pénétré des principes de la philosophie stoïcienne dont il 
devait rester un des apôtres les plus zélés, Helvidius Priscus 
put donc aborder le cursus honorum qui s'ouvrait aux jeunes 
gens de l'ordre équestre. 

Il n'avait encore obtenu que la questure fquaeslorius adhuc) 

— on était généralement questeur vers l'âge de vingt-cinq ans 

— lorsqu'il fut choisi comme gendre par l'illustre Thraséâ. 
D'après le scoliaste de Juvénal (note au vers 36 de la Satire V), 
c'est en Achaïe qu'il aurait exercé les fonctions de questeur. En 
66, Thraséa, condamné à mort par un décret du Sénat pris sur 
l'ordre de Néron, dut se faire ouvrir les veines; à ses derniers 
moments, il était assisté par son gendre Helvidius Priscus, qui, 
convaincu de partager la folie furieuse de son beau -père (in 
iisdem furoribus), fut exilé d'Italie 3. D'après le scoliaste de 
Juvénal, il se retira à Apollonie; c'est dans celte ville qu'il 
était quand Galba, devenu empereur, le rappela. 

A peine rentré à Rome, Helvidius Priscus entreprend 
d'accuser Eprius Marcellus, le délateur dont les dénonciations 
avaient fait condamner Thraséa^. Né à Capoue, de parents de 
basse condition, T. Clodius Eprius Marcellus avait été nommé 
préteur le dernier jour de l'an 48, en remplacement de Silanus, 
qui se voyait contraint de renoncer à ses fonctions. Il avait 
gagné à cette magistrature éphémère, dont il avait dû se 

I. H. Probst, Neue lahrbiicher fur Philologie und Pàdagogie, 1891, a* livraison, 
a. Voir l'article de Joh. Schmidt sur les Primipilaires, dans V Hermès de 1886, 
4* livraison. 

3. Tacite, Annales, XVi, xxvm-xxxv. 

4. Hist., IV, VI. Cf. Annales, XVI, xxii (où il est question de Vacris eloquentia du 
délateur), xxviii (résumé de l'attaque de Marcellus), xxii (son portrait : Cum Marcel- 
lus, ut erat torous et minax, voce, vultu, oculis ardesceret...). 



Io6 RU\LE DES KTtDES .VNCIES^ES 

démettre au commencement de 4 9, le titre de praetorius et la 
proprélure de la province de Lycie et de Pamphylie : sous le 
second consulat de Néron, en 67, les Lyciens accusèrent de repe- 
tundls le propréteur qui les avait pillés; à force d'impudence 
et d'intrigues, celui-ci parvint à se faire déclarer innocent de 
toute exaction et à faire condamner à l'exil ceux qui s'étaient 
permis de l'accuser'. Il réussit également, onze ans plus lard, 
en 68, à arrêter les attaques d'Helvidius Priscus : la lutte avait 
été ardemment engagée; les deux adversaires avaient prononcé 
de remarquables discours; mais les sympathies douteuses de 
Galba, qui hésitait à soutenir l'accusateur, et les instances d'un 
grand nombre de sénateurs, qui le suppliaient d'abandonner 
ses poursuites, contraignirent Helvidius Priscus de renoncer 
à venger la mémoire de son beau père. Les uns admirèrent la 
modération du gendre de ïhraséa; les autres lui reprochèrent 
son manque de fermeté^. 

Quand Galba eut été mis à mort par les soldats révoltés, 
Helvidius Priscus obtint d'Othon la permission de faire ense- 
velir honorablement le corps du vieil empereur à qui il devait 
son rappel à Rome 3, Sous Vitellius, en 69, le gendre de 
Thraséa est praelor designalus : il ne craint pas. au Sénat, de 
combattre les opinions de l'empereur, qui, très ému de l'auto- 
rité de son adversaire, dit, au sortir de la séance, qu'il n'y 
a rien d'étonnant à voir deux sénateurs d'opinions différentes 
et qu'il a lui-même contredit autrefois Thraséa, exactement 
comme il vient d'être contredit par Helvidius Priscus^. 

Il est intéressant de rechercher quel a été le cursus honorum 
d'Helvidius Priscus entre les années de jeunesse, où il exerça 
la questure, et l'an 69, où on le voit siéger au Sénat comme 
préteur désigné. « En 5 1, » dit Lenain de Tillemontô, « Helvi- 
dius Priscus, gendre de Thraséa, fait bien dans l'Arménie 
avec une légion. » Tacite raconte, en bffet, que le procurator 

1. Dial. de Orat., viii; Annales, XII, iv; Mil, xxxiii. — Deux inscriptions, don l 
H. Goeizer (Historiarnm libri I, II, Paris, IlaclioUe, 188O, Table des noms propres, 
p. Î71) résume l'essenliel, donnent le cursus honorum d'Eprius Marccllus. 

î. Ilist., IV. VI. 

3. l'iuiarquc, Gû/6a, XXVIII. 

.'4. HbL, 11, xci. 

ri. Lenain de Tillemonl, Histoire des Empereurs, 1. l. Tahle des molières, p. fiy. 



NOTES StU TACHE 



de la Cappadoce, Julius Paelignus, homme d'ailleurs inconnu, 
ayant commis dans sa province un certain nombre d'im- 
prudences, puis de lâchetés, qui pouvaient compromettre 
l'honneur du nom romain, le gouverneur de Syrie, C. Lmmi 
dius Quadratus, envoya sur les lieux le legalus Helvidius 
Priscus à la tête d'une légion pour rétablir l'ordre aussi bien 
que les circonstances le lui permettraient. Helvidius se hâta de 
traverser la chaîne du Taurus, frontière de la Syrie et de la 
Cappadoce. Il réussissait déjà dans son œuvre de pacification, 
grâce à la sagesse plutôt qu'à la force, quand, dans la crainte 
de donner occasion à une guerre contre les Parthes, on lui 
ordonna de rentrer en Syrie i. En Tan 56, Helvidius Priscus, 
tribun de la plèbe, sous prétexte de poursuivre un grief public, 
satisfait ses rancunes personnelles contre le qaaestor aerarii 
Obultronius Sabinus, qu'il accuse d'aggraver d'une manière 
inhumaine les droits de saisie sur les biens des pauvres ^ 

Cette préoccupation du legaius de rétablir l'ordre plutôt 
à force de sagesse que par la violence, et aussi ces procédés du 
tribun dont les manifestations de dévouement à la classe 
pauvre dissimulent mal la satisfaction de ressentiments privés, 
tout cela convient admirablement au caractère du philosophe 
Helvidius Priscus, qui s'acharnera à poursuivre le délateur de 
son beau-père Thraséa, qui se plaira aussi à braver Vitellius 
au Sénat et à diriger contre Vespasien une opposition d'un 
stoïcisme théâtral, tracassière, au fond, et puérile. 

Cependant, on a voulu faire deux personnages du questeur, 
gendre de Thraséa, exilé en 66, préteur désigné en 69, et du 
légal de 5i, tribun de la plèbe en 56. On lit dans une note de 
l'édition des Annales^, publiée par E. Jacob : u Helvidius 
Priscus legaius. On n'arrivait à ces fonctions qu'après avoir 
passé au moins par la questure. Le personnage dont il est ici 
question ne peut donc être confondu, comme le remarque 
Orelli, avec le célèbre Helvidius Priscus, qui fut gendre de 
Thraséa : celui-ci, en effet, n'obtint la questure que sous 

1. Annal., XII, ïlix. 

2. Annal., XIII, xxviii. 

3. Emile Jacob, CorneUi Tarid opéra, vol. II. Paris, Hachollo. 1877; Annal., XII. 
ii.iï. note H, p. ()8. 



lOb lU.VLF. DES KILDES A.\Cir.\M;S 

Néron (Schol. de Juvénal, ad Sal.> V, 36). Peut-être était-il ou 
le fils adoptif ou le frère plus jeune du commandant de légion 
ici nommé. » Le tribun de l'an 56 serait, d'après E. Jacob 
(AiinaL, XIII, xxvnr, note 9) le nirme personnage que le 
legalus de l'an 5i. E. Person dit, lui aussi, que le legalus, « qui 
ne doit pas être confondu avec le célèbre gendre de ïhraséa, 
est ()robabIcinent le même qui fut tribun de la plèbe sous 
Néron, en 56 » {Annal., XII, xlix, note 12). Si Ton admet 
qu'llelvidius Priscus est le fils d'un nommé Cluvius, il faut 
supposer, comme Teuffel, qu'il a été adopté par un Helvidius 
Priscus que l'on croit trouver dans le legalus de 5i, tribun 
en 56. Mais le gendre de Thraséa n'est pas fils d'un Cluvius; 
d'autre part, s'il n'avait été que quaeslorias, en 66, quand il fut 
exilé par Néron, il n'aurait pu, en 69) un an après son rappel, 
être praetor designalas. Pour arriver à la préture, il fallait, 
après la questure, passer soit par le tribunat de la plèbe, soit 
par l'édilité. La fonction de legalus Augusli legionis ne compte 
pas dans le cursus honorum. L'empereur nommait parmi les 
sénateurs les legali legionum chargés du commandement en 
chef d'une légion et des troupes auxiliaires qui l'acconàpa- 
gnent. Un (/ww^s/orta^' pouvait être legalus legionum aussi bien 
qu'un praelorius. Questeur avant 5i, tribun de la plèbe en 56, 
Helvidius Priscus aurait dû normalement être préteur vers 59 : 
on comprend que l'intransigeance stoïcienne du tribun de 56 
et sa communauté d'opinions avec Thraséa aient l)rusquement 
interrompu sous Néron, qui finit par l'exiler dllalie en 66, 
son cursus honorum, qui ne devait recommencer que sous 
Vitellius, par qui il fut désigné pour la préture en 69. 

Dès l'avènement de Vespasicn, Helvidius Priscus recommence 
contre Eprius Marcellus les attaques qui avaient été interrom- 
pues sous Galba. Dans l'intervalle, il n'est pas question de 
luttes oratoires entre les deux ennemis. Tacite mentionne 
seulement \e notabile jurgium qui s'éleva au Sénat entre Marcel- 
lus et Licinius Gaecina, nouveau sénateur, qui, voulant se faire 
connaître, profitait de ce que le délateur s'était rendu odieux à 
tous pour l'attaquer al amblgua dissereniem : dans les réunions 
du Sénat, Eprius Marcellus tenait un langage équivoque sur le 



NOTKS SL U lAClTF, IO9 

parli qu'il l'ullail piendre soit en faveur d'Othon, soil en laveur 
de Yitellius. Mais la modération des membres les plus sages 
de l'assemblée arrête ce conflit, au moins inopportun en un 
moment oii les péripéties de la guerre civile sont pour tous 
un grave sujet de préoccupation ■. 

Ce nest plus d'une manière directe, à cause de TafFaire de 
Thraséa, qu'IIelvidius alluque Eprius dans cette séance^ où les 
sénateurs s'occupent des honneurs qu'il convient de décerner 
à Vespasien et à tous ceux qui appartiennent au parti victo- 
rieux ; on vote en silence tout ce qui est proposé. Puis, après 
s'être occupé des hommes à récompenser, on daigne avoir un 
souvenir, un regard tardif pour les dieux moxdeos respexere : 
on propose de reconstruire le Capitole, qui a été incendié 
pendant les dernières émeutes. Les sénateurs votent en levant 
la main ou en faisant un signe de tête; quelques uns à peine, 
que leur dignité met en vue ou dont l'esprit est exercé par la 
pratique de l'adulation, expliquent leur vote dans des discours 
étudiés. Quand ce fut le tour d'Helvidius Priscus, préteur 
désigné, de donner son avis, il parla en termes qui ne pou- 
vaient qu'être jugés honorables pour un bon prince, mais qui 
étaient exempts de toute flatterie mensongère; ces paroles 
étaient soutenues par les sympathies du Sénat. 

Le texte dont je donne la paraphrase n'est pas très clair. On 
lit dans le Mediceus : 

Ubi ad Helvidium Priscum, praetorem designatum, ventum, 
prompsit sententiam ut honorificam in bonum principem, falsa 
aberant, et sludiis senatus attollebatur. 

Il y a longtemps que les éditeurs admettent une lacune entre 
principem et falsa. Juste Lipse disait : « Aut mihi mens, aut 
huic loco aliquid défit. » Et il ajoutait : « principem, ita adula- 
tionis expertem, /a&a... » Beaucoup parmi les anciens éditeurs 
s'en tiennent à la correction du manuscrit d'Agricola3, qui est 

1. Ilist., II, LUI. 

2. Hist., IV, IV. 

3. Oa entend par manuscrit d'Agricola les notes manuscrites ajoutées dans les 
marges d'un exemplaire de Veditio ijrinceps de Tacite par Rodolphus Agricole 
(Rudolph Hausmann). professeur do philosophie à Hoidciborg. mort en i'i8."). 

Rrv. Kt. une. ^ 



i lO KEVlt DES ETUDES AΫCIU>?iES 

devenue la vulgate : principem ita falsa. Les modernes onl 
généralement apporté au texte des modifications plus impor- 
tantes : 

C. lleraeus = in bonurn principem, ita pro re publica decoram. 
Adulationum fal.sa... 

C. Halm = in novuni principem*'" falsa... 

C. Meiser écrit en note ces mots, qu'il n'admet pas dans son 
texte : principem, ita libertale insignem, /a/ia... C. M. Franc- 
ken, « senex, sed senii nescius ». proposait la conjecture 
principem iia falsa aversantem, à son collègue J. van der Vliet, 
qui écrit dans son édition : principem, [ita] falsa aberant. Quelle 
que soit la manière dont on prétende combler la lacune (la 
conjecture de G. Halm, novum, est loin d'ajouter au sens, puis- 
que, comme le fait remarquer J. van der Vliet, bonum breviter 
diclum est pro si bonus exsUlissel princeps), il est facile de 
deviner quelles furent les idées dominantes du discours 
d'Helvidius Priscus. Tacite dira plus loin que le préteur dési- 
gné avait demandé la reconstruction du Gapilole aux frais de 
l'Klat : d'après lui, Vespasien n'aurait été admis qu'à porter sa 
contribution personnelle à une œuvre nationale. Les plus 
modérés des sénateurs firent semblant de ne pas avoir entendu, 
plus lard d'avoir oublié cette motion qui subordonnait 
Vimperalor à la res publica; lorsqu'ils jugèrent le moment venu, 
certains des membres de la haute assemblée se souvinrent 
des paroles d'Helvidius ; ils y trouvèrent des raisons suffisantes 
pour rendre suspect à Vespasien l'homme qui avait prétendu 
restreindre l'autorité de l'empereur'. 

Ce n'est pas la question de la reconstruction du Capitole qui 
mit aux prises Helvidius Priscus et Eprius Marcellus. Le jur- 
gium acre s'éleva entre les deux adversaires à propos des legaii 
que l'on devait envoyer à Vespasien pour lui annoncer que les 
honneurs du rang suprême lui avaient été décernés. Helvidius 
demande que ces legati soient nommés par les consuls qui 
devront s'engager, sous la foi du serment, à ne s'inspirer dans 
leur choix que de l'intérêt de la République. Marcellus. 

I. Hist., IV. nt 



NOTliS SLH TACIIÈ I I I 

appuyé par le consul désigné, Yalerius \siaticus, demande le 
tirage au sort. La discussion s'envenime; des simples ripostes 
qui s'échangeaient au début, on passe à des discours. Ilelvidius 
ne s'abstient pas des personnalités : il rappelle à Marcellus 
qu'il est riche et qu'il a mal acquis ses richesses. Libre à lui de 
jouir de ce qu'il a gagné en faisant mourir au temps de Néron 
tellement d'innocents, — Thraséa en particulier'; — libre à 
lui de jouir de l'impunité : mais qu'il laisse aux gens de bien 
Vespasien qui est leur ami, comme il a été l'ami de Thraséa, 
l'illustre victime du délateur. 

Marcellus, dans sa riposte, a l'habileté de compromettre 
Helvidius. Il se plaît à constater que son adversaire se montre 
digne par son courage et sa fermeté des Brutus et des Gaton, — 
ces républicains dont le souvenir est peu agréable aux empe- 
reurs; — il lui conseille ironiquement — et ce conseil est une 
dénonciation indirecte, bien digne du délateur de Thraséa — 
de ne pas vouloir se mettre au-dessus de Vespasien, ce vieil- 
lard qui, depuis le temps de Claude, est revêtu des ornements 
triomphaux, de ne pas prétendre enfermer dans les préceptes 
étroits de ses leçons cet empereur dont les fils sont déjà de 
jeunes hommes. Les insinuations de Marcellus entraînent les 
sénateurs, bien heureux de pouvoir, en votant contre la motion 
d'Helvidius, s'autoriser de l'ancienne coutume à laquelle le 
délateur était fidèle en demandant le tirage au sort des legati^. 

Dans la même séance, Helvidius éprouve encore un autre 
échec. Le trésor est épuisé; il faut faire des économies : on 
demande que l'étude de la question soit renvoyée au prince. 
Le préteur désigné est d'avis que la décision appartient au 
Sénat; il fait procéder au vote, qui est interrompu par Yinier- 
cessio d'un tribun de la plèbe, Volcalius TertuUinus^. 

Un autre philosophe essaie d'appuyer le gendre de Thra 
séa. C'est le stoïcien C. Musonius Rufus, chevalier originaire 
d'Étrurie, un doclor sapieniiae, que l'illustration de son nom et 

I. Hist., IV, VII. - 11 est dit dans les Annales (XVI, xxsin) que Marcellus Eprius 
reçut à titre d'accusalor, après la condamnation do Thraséa, quinquagiens sestertann, 
cinq millions de sesterces (plus de 900,000 francs). 

3. fiist., IV, vin. 

3. Uisi., IV, IX. 



lia REVLE ni:s ktudes \ncien>es 

l'influence de son enseignement sur la jeunesse, qu'on lui 
reprochait d'exciter contre le pouvoir impérial, ont fait exiler 
en 65, à la suite de la conspiration de Pison'. Rappelé à 
Rome par Galba, nous le voyons, au moment de la guerre 
entre Vitellius et Yespasien, dans une attitude assurément 
noble, mais quelque peu ridicule. On se bat à Rome : le Sénat 
a délégué quelques-uns de ses membres pour essayer de 
calmer les combattants. Musonius, qui n'a aucun mandat, 
se joint à ces legati, pénètre au milieu des soldats, institue 
des discussions théoriques sur les avantages de la paix et 
les maux de la guerre; il pérore, prodigue des conseils qu'on 
ne lui demande pas. Il fait rire les uns, il exaspère les autres; 
enfin, il va être chassé à coups de pied, quand les avis des 
hommes modérés et les menaces des furieux lui font com- 
prendre qu'il fera bien de remettre à une meilleure occasion 
ses leçons de morale et de rentrer chez lui 2. Au Sénat, ce 
moraliste part en guerre contre P. Egnatius Celer, qui s'était 
fait autrefois l'accusateur du philosophe Barea Soranus, en 
même temps que Marcellus se faisait l'accusateur de Thraséa. 
On s'empresse de renvoyer cette nouvelle affaire à la pro- 
chaine séance; tout le' monde comprend que le débat ne se 
restreindra pas à l'accusation dirigée par Musonius contre 
Celer, mais que la lutte entre Helvidius et Marcellus attirera 
toute l'attention du Sénats. 

Cette prochaine séance devait avoir lieu au commencement 
de janvier, le jour où Domitien, en faveur de qui Julius Fron- 
linus s'était démis de la préture 4, faisait son entrée au Sénat 
à titre de praelor urbanas. Après avoir expédié diverses 
aflaires, on reprit l'enquête (cognillo) sur les faits reprochés 
par Musonius à Celer : celui-ci fut condamné, — Tacite ne dit 
pas à quelle peine, — et les mânes de Soranus trouvèrent 
ainsi vengeance 5. Ce jugement sévère semblait donner le 
signal du châtiment des délateurs (signo ullionls in accusalores 

I. Annal., XIV, lix; XV, lxxi. 

a. nisl., III, Lixxi. 

.'<. llist., IV, X. 

'1. nisl., IV, ixxix. 

o. Ilhl.. IV, XL. 



NOTES SUR TACITE 



dato). Musonius est félicité d'avoir vaillamment accompli son 
devoir. Curtius Montanus, qni avait été en 6(3 dénoncé 
comme auteur de pamphlets dcleslables par Capito Cossu 
tianus et Marcellus Eprius, en même temps que Thraséa et 
Helvidius étaient prévenus de rébellion et de trahison, mais 
qui avait été renvoyé d'accusation par égard pour son père, 
un ami intime de Néron >, prononce un discours violent 
contre M. Aquilius Regulus, le dangereux délateur bien connu 
par les Lettres de Pline le jeune. On écoute avec une si vive 
approbation le réquisoire de Monlanus2 qu'Helvidius espère 
pouvoir à son tour accabler Marcellus; il réussit à exciter 
chez les sénateurs une ardente indignation. Mais Marcellus 
paie d'audace : il reproche à son accusateur de traiter le 
Sénat comme s'il en était le maître, de prétendre établir 
une domination tvrannique en présence de Domitien. La 
séance se termine au milieu de discussions tumultueuses. 

A la réunion suivante du Sénat, Domitien propose de ne 
plus s'occuper des ressentiments anciens; il y a prescription. 
On décide de ne plus reprendre une action intentée une pre- 
mière fois, puis interrompue ^ : l'allusion visait Helvidius, qui 
avait déjà dû, au temps de Galba, renoncer aux poursuites 
entreprises par lui contre Marcellus. 

Dans la partie qui nous reste des Histoires et qui ne dépasse 
pas les premiers mois de l'an 70, il n'est plus question de 
nouvelles attaques d'Helvidius. Tacite ne parle plus de lui 
que pour le montrer, le 21 juin 70, au solstice d'été, procé- 
dant, en qualité de préteur, à la pose de la première pierre du 
Gapitole, dont la reconstruction a été décidée ''. 

Le Dialogue des Orateurs, qui est censé rédigé d'après un 
entretien qui aurait eu lieu la sixième année du principal 
de Vespasien, c'est-à-dire l'an 76 ^, fait allusion à une 



1. Annal., XVI, xxviii, wix, xxxiii. 

2. Ilist., IV, xLiii. — La Iriix oralio de Montanus n'eut d'ailleurs aucune sanction. 
Rogulus, qui avait commencé son métier de délateur sous Néron, juvcnis udinodum 
(il était né vers l'an 4o), le reprit sous Domitien. Haï et redoutable, il mourut 
vers l'an io5. 

3. Hist., IV, xLiv. 

4. Hist., IV, LUI. 

5. Dial. de Orat.. xvii. 



11^ Kl \ l i: DES Kl LUES VNCIEWI-.S 

séance récente (nupev) du Sénat, où, armé de sa seule élo- 
quence, Marcellus triompha de l'hostilité des sénateurs et 
se joua avec succès de tous les efforts du philosophe Helvi- 
dius, dont le talent de parole était inhabile à soulenir de 
pareilles luttes oratoires'. 

Le mot niiper peut-il, dans un entretien qui eut lieu en 76, 
s'appliquer à un fait qui datait de 70, ou faut- il admettre 
qu'il se soit produit au Sénat, après 70, une nouvelle scène, 
semblable à celle qui est décrite dans les Hislolrcs? Au cas, 
peu probable, où Helvidius aurait recommencé ses poursuites 
malgré la motion de Domitien, il n'aurait pu se trouver en 
présence d'Eprius Marcellus, au Sénat, que pendant l'année 72; 
car, en 71, le délateur était proconsul d'Asie et le philosophe 
fut mis à mort, sans doute, en 73=*. 

Vespasien était moins tolérant que ne l'avait été son prédé- 
cesseur Vitellius, qui admettait qu'Helvidius le traitât en simple 
sénateur. Pendant toute l'année 70, le préteur Helvidius affecta 
dans ses édits de ne rendre aucun hommage à VImperator 
dont il évitait même de prononcer le nom. Au retour de l'em- 
pereur qui revenait de Syrie, Helvidius fut le seul à le saluer 
de son simple cognomen d'homme privé, en l'appelant Ves- 
pasien 3. Il continua ses affectations de mépris, et Suétone 
affirme que Vespasien ne se mit en colère que quand il se vit 
placé au rang des citoyens les plus humbles par les perpé- 
tuelles insolences de son persécuteur. On sait avec quelle 
faveur partiale Suétone apprécie tous les actes de Vespasien^ : 
il explique d'une manière assez embarrassée comment cet 
empereur, « offensarum inimicitiarumque minime memor 
exsecutorve^, » fut, malgré lui, cause de la mort d'Hclvidius 

1. Dial. de Oral., v. 

2. Lenain de Tillemonl, Histoire des Empereurs, l. II, L'Empereur Vespasien. 
article xv, p. i/i, place avec vraisemblance en l'an 78 la mort d'Hclvidius Priscus 
et l'expulsion des philosophes. 

.3. Suétone, Vespasien, xv. 

U. A. Macé, Essai sur Suétone, Paris. 1900, p. 85 : <( Suétone essaie de justifier cet 
empereur de la mort même du deuxième Helvidius Priscus. » 11 s'agit du premier 
Helvidius, celui dont nous nous occupons; le deuxième, fils du premier, fut vic- 
time de Domitien, comme son père avait été victime de Vespasien, père de Domi- 
tien. Pline le jeune, qui fit l'apologie rlu deuxième Helvidius, parle souvent de ce 
personnage dans ses Lettres. 

5. Suétone, Vespasien. xiv. 



NOTES SLH TVCITK I 10 

Priscus. Poussé à bout par ses insolences, il l'avait relégué; 
dans un nouvel accès de colère, il avait même ordonné sa 
mort; mais, aussitôt après avoir donné cet ordre, — j'emprunte 
la traduction de Lenain de Tillemont, — « Yespasien en eut 
regret, et, se faisant un honneur de lui sauver la vie, il con- 
tremanda ceux qui étaient envoyés pour l'exécuter. Mais cet 
ordre fut inutile, parce qu'on vint dire qu'Ilelvide était déjà 
mort, quoique cela fût faux et qu'il y eiit encore assez de 
temps pour le sauver. » 

Le délateur T. Glodius Eprius Marcellus survécut à son 
ennemi; consul sujfectiis pour la seconde fois en 74, il fut, 
en 79, impliqué dans une conspiration contre Yespasien, et, 
condamné par le Sénat, il se coupa la gorge avec un rasoir». 

Les stoïciens et les hommes politiques hostiles aux empe- 
reurs conservèrent pieusement la mémoire d'Helvidius Priscus; 
on écrivit sa biographie. Au dire de Suétone, Junius Rusticus 
fut condamné à mort par Domitien pour avoir écrit l'éloge 
de Thraséa et d'Helvidius, qu'il qualifiait de sanciissimi viri^. 
Nous connaissons par Tacite Junius Rusticus Arulenus, cet 
ardent jeune homme fjlagrans juvenis), qui, étant tribun de 
la plèbe; en 66, voulut s'opposer à la condamnation de Thra- 
séa 3, et qui, plus tard, en 69, se fit blesser dans une émeute, 
alors qu'il s'efforçait de rétablir la paix et la concorde entre les 
partisans deVitellius et ceux de Yespasien'*; il est peu probable 
qu'il ait écrit un éloge d'Helvidius. A. Macé conjecture avec 
raison qu'il y a une lacune due à un bourdon du copiste, qui 
aurait sauté de HErennium à HElvidii, dans le texte de Suétone 
qu'il convient de lire : « Junium Husticum, quod Paeti Thraseae 
et [Herennium Senecionem quod] Helvidii Prisci laudes edidis- 

I. Dion Cassius, LXVI, xvi. — Comme Dion désigne le conspirateur de 7g par 
le seul cognomen de Marcellus, V. Cucheral (Histoire de l'Éloquence romaine depuis 
la mort de Cicéron, Paris, 1893, t. Il, p. i63, note i) suppose qu'il ne s'agit pas 
d'Eprius Marcellus: «Autrement on ne s'explique pas les paroles de l'auteur du 
Dialogue sur les orateurs, vantant l'heureuse destinée d'Eprius Marcellus dans un 
ouvrage écrit au plus tôt dans les dernières années du règne de Vespasien. » Peu 
importe à quelle date l'ouvrage a été écrit. On a déjà vu que l'action du Dialogue est 
censée se passer en 76, année où il était permis de vanter l'heureuse destinée du déla- 
teur qui venait d'être consul suffectus en 7'!. 

a. Suétone, Domitien, x. 

3. Annal., XVl, xxvi. 

4. Hist., 111, Lxxx, 



lit» UKVIE DES ÉTUDES \N(;iE>iNKS 

5e[n]/ appellasse[n]lque eos sanctissimos virosK » Tacite dit, en 
effet, que ce fut un crime puni de mort pour Arulenus Rusticus 
d'avoir écrit l'éloge de Paetus Thrasea, et pour Herennius 
Senecio d'avoir écrit l'éloge d'Helvidius Priscus=». Pline le 
jeune, qui mentionne souvent dans ses Lettres son ami Heren- 
nius Senecio, dit que Senecio fut accusé par Mettius Carus 
pour avoir composé une biographie d'Helvidius (quod de vita 
Helvidii libros composuisset , à la prière de Fannia, veuve du 
philosophe, et qu'un sénatus-consulte ordonna la destruction 
de cet ouvrage lllos ipsos libros aholiios senalus consultoji. 

Nous ignorons ce que pouvait être le panégyrique d'Helvi- 
dius par Senecio. Mais tout ce que nous savons de ce stoïcien 
intransigeant, de cet honnête homme maladroit et insuppor- 
table, de ce politicien fameux par son opposition puérile et 
son affectation souvent inutile de grands principes et d'austère 
franchise, nous permet de conclure que Tacite a donné une 
très équitable appréciation d'Helvidius Priscus, qui voulait 
suivre en tout — Eprius Marcellus le constatait — l'exemple 
de Caton d'Utique, dont Sénèque avait fait le type idéal du phi- 
losophe mêlé aux affaires d'État que sa sagesse domine : « Il 
nourrit son génie éminent par de fortes études, pour entfer 
dans la politique, affermi contre tout événement. H s'attacha 
aux doctrines philosophiques qui ne reconnaissent comme 
bien que ce qui est honnête, comme mal que ce qui est hon- 
teux, qui méprisent tout le reste, la noblesse et la puissance. 
Du caractère de son beau-père Thraséa, il prit avant tout le 
libéralisme. Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il remplit 
tous les devoirs de la vie, il se montra égal à lui-même, 
méprisant les richesses, attaché au bien avec une noble 
obstination, intrépide en face de tout ce qui effraie les 
hommes^. « 

1. A. Macé, Essai sur Suélone, p. 4i3, note i4. D'après Macé, un correcteur aurait 
plus lard accordé les deux vcrlxjs avec le sujet qui subsistait seul. Mais Suétone 
avait pu parfaitement accorder edi'dissef et a/^»/><;nass<'< avec le dernier sujet, Herennius 
Senecio. 

2. Tacite, Agricola, ii. — Dion Cassius (LXVIl, xin) attribue aussi le panégyrique 
de Thraséa à lUisticus, et celui d'Helvidius à Senecio. 

3. Pline le jeune, Lettres, VII, iix. 

4. Hisl., IV, V. 



NOTES SUR TACITE 117 

Le discolus d'Eprius Marcellus. 

IV, VIII. — Il est évident que, pour donner le compte rendu 
de celte séance du Sénat, si importante et si chargée, à laquelle 
il consacre les chapitres iv, vi-x, Tacite a principalement usé 
des Acta Senatus. 

« Le recueil des comptes rendus du Sénat contenait, en 
effet, » dit Ph. Fabia», « pour toutes les affaires politiques, judi- 
ciaires ou autres, traitées dans cette assemblée, avec l'énoncé 
officiel de la question mise en délibération par le président 
et de la décision prise par l'assemblée, une analyse des opi- 
nions développées par les divers membres qui avaient profité 
de leur tour de parole, les discours ou lettres des empereurs, 
les acclamations dont ils avaient été l'objet. Ce n'était pas tout 
à fait, on le voit, l'équivalent de notre compte rendu slénogra- 
phique des débats parlementaires, mais c'était plus que notre 
compte rendu analytique. » 

Tacite, à propos d'une séance au temps de Néron, atteste 
qu'il s'est servi des Acta Senatus^. II n'a pas besoin de dire, 
lorsqu'il écrit, au temps de Trajan, les Historiae oii il raconte 
des événements presque contemporains, qu'il met à contribu- 
tion ces documents officiels; c'est d'après eux qu'il donne, en 
particulier, le résumé analytique du discours d'Eprius Marcel- 
lus, où se trouve cette phrase : « Se meminisse lemporum quibus 
natus sit.,. bonos imperatores voto expetere, qualescumque tole- 
rare^. » Ces paroles cauteleuses conviennent bien au caractère 
du délateur, orateur perfide et insinuant, que Tacite nous fait 
admirablement connaître ; il est curieux que, par une sorte de 
contresens traditionnel, elles soient devenues dans l'idée des 
critiques l'expression même des opinions politiques de Tacite, 
alors que l'historien se borne à donner un compte rendu de la 
séance où Eprius Marcellus a fait cette profession de foi. 

En 1771, le jésuite Gabriel Brotier (1723- 1789) insérait 

1. Ph. Fabia, Les sources de Tacite dans les Histoires cl les Annales, Paris, iSgS, 

p. 3l2. 

3. Annal., XV, lxxiv : Reperio in commentariis Senatus. 
3. Hist., IV. vin. 



Il8 KKM K l»i;s H:TLI»E^ A^iClEN-NKS 

dans son édition de Tacite, sous le titre de C. Cor/ielii Taciii 
Polilica, un répertoire de sentences politiques extraites des 
œuvres de l'auteur latin. On y lit au chapitre V, Princeps : 
Contumacia ne principem irritent popiili, le passage : Se memi- 
nisse... qualeseumqiie tolerare. Le répertoire de Brotier', qui 
attribue à Tacite toutes les idées que Thistorien prête aux 
personnages qu'il fait parler, n'a pas, pour nous renseigner sur 
les idées politiques de l'auteur des Histoires et des sinnales, plus 
de valeur que n'en aurait un recueil de maximes politiques 
tirées des tragédies de Corneille, où l'on donnerait certaines 
paroles de Félix et de Prusias comme l'expression de la pensée 
personnelle de l'auteur de Polyeucle et de Nicomède. 

Et cependant c'est sur le travail de Brotier que, depuis 
plus d'un siècle, on se fonde pour apprécier les idées politiques 
de Tacite. Parmi les ouvrages les plus récents qui font autorité, 
il suffit de citer ceux de Teuffel et de Pichon : 

Le mieux pour Tacite est d'accepter le gouvernement impérial, 
de prendre les choses et les hommes comme ils sont (Dinge und 
Menschen, nehmen wie sie sind), bonos imperalores voto expetere, 
qualescumqiie tolerare-^. 

Tacite n'est pas républicain... Selon lui, la monarchie est néces- 
saire... Bonos imperalores voto expetere, qualescunique tolerare, 
« souhaiter de bons empereurs et supporter les mauvais, » telle est sa 
maxime, tout à fait pratique, sage et modérée 3. 

G. Boissier lui-même écrit : 

A l'avènement de Vespasien, quelques sénateurs essayèrent de 
profiter de l'occasion pour donner un peu plus d'importance au Sénat. 
Tacite, qui a raconté celte tentative, ne semble pas éprouver pour elle 
une bien grande sympathie; il en parle froidement, et, tout en louant 
beaucoup la sagesse et les vertus d'IIelvidius Priscus, il prèle à son 
adversaire un discours fort raisonnable, où il lui fait dire notamment 
>( qu'il faut se rappeler toujours dans quel siècle et sous quel gouverne- 
ment on vil, et que, quant à lui, s'il admire le passé, il s'accommode 
du présent » (Ilist., IV, vui). S'accommoder à son temps, garderie gou- 

I. On trouvera C. Cornelii Taciii Polilica dans le volume V (p. a4i-3/ia)du TacAle 
^\o la collection Lemaire, Paris, 1820. La phrase d'Epriiis Marcellus est à la page 2^7. 
•4. Teuffel, Geschiclic dcr fioin. LU., fûnflc Auflage, zweitcr Band, § 'i'^'i, 8. 
i. R. Pichon, Hisloirc de la Lilléralure latine, 2* édition, Paris, i8y8, p. G90. 



NOTES Sun TACITt 1 ly 

vernement qu'on a, et, même si l'on regrette le passé, se résigner 
au présent, c'était, on s'en souvient, la conclusion de son premier 
ouvrage; c'est celle aussi des derniers et, d'un bout de sa vie à l'autre, 
il n'a pas changé '. 

Le Dialogue des Orateurs, — le « premier ouvrage », — où 
Tacite prétend simplement reproduire memoria et recordatione 
les opinions diverses des interlocuteurs d'un entretien dans 
lequel il n'a aucun rôle, ne nous permet en rien de préjuger 
de ses opinions politiques. Et la lecture des Histoires nous per- 
suade qu'il entend n'avoir rien de commun avec Eprius Mar- 
cellus. Il ne prêle pas au délateur, comme dit G. Boissier^, 
il emprunte aux Acta Senatus le résumé analytique d'un dis- 
cours prononcé par ce vilain personnage : l'historien n'est en 
rien solidaire des opinions exprimées dans un discours qu'il 
reproduit d'après un document officiel. 



Le Discours de Vocula. 

IV, LviH. — Si Tacite donne d'après les Acta Senatus le 
compte rendu des discours prononcés au Sénat, il doit 
composer lui-même les harangues sur lesquelles il ne possède 
aucun document. Gomme ses prédécesseurs, il voit dans 
l'histoire oratorium maxime opus. D'ailleurs, si l'on ne peut 
affirmer que, comme son ami Pline le jeune, il a eu Quintilien 
pour maître, tout au moins il a été, comme tous ses contem- 
porains, élevé à l'école de déclamation, et plusieurs des 
discours qu'il prête à ses personnages sont de simples ampli- 
fications de rhétorique. Dans le livre IV des Histoires, le 
discours de Vocula est le type de ces amplifications. 

Dillius Vocula est le legatus duo et vicesimae legionis, — lu 
legio XXII Primigenia, formée, l'an 43, par Glaude, du dédou 

1. G. Boissier, Tacite, Paris, igoS, p. 175. 

2. Voir encore Boissier, Tacite, p. 92 : « Quand il s'agit de faire parler le délateur, 
il compose pour lui un discours si habile que nous sommes près de nous mettre de 
son côté {Hist., IV, viii). Il faut dire aussi qu'en le faisant il se conformait à la vérilc 
des faits. » — Pourquoi ne pas admettre tout simplement que Tacite reproduit, 
d'après les Acta Senatus, l'essentiel d'un discours qui donne une idée très juste de 
Vacris eloquentia du délateur Eprius Marcellus? 



130 KEVLE DES ETUDES .VNC1E>>ES 



blement de la legio XXII Dejotariana, qui tenait garnison en 
Egypte; cette légion, qui était du parti de Vitcllius, battue par 
les Flaviens à Crémone, a été envoyée en lUyrie >, et plus tard 
à Moguntiacum (Mayence). — Hordeonius Flaccus, vieillard 
malade et impotent, méprisé des soldats, qui exerce le 
commandement en chef dans la Germanie supérieure, a 
chargé Vocula de conduire, en hâte, au secours de Vetera- 
Castra, que Civilis et ses barbares menacent, des colonnes de 
marche composées de l'élite des légions leclos e legionibus . Le 
legatus se met en route ^; il suit la grande voie romaine qui 
longe le Rhin; Hordeonius Flaccus accompagne l'expédition : 
les soldats se soulèvent contre le vieux général malade qu'ils 
détestent. Vocula montre une fermeté admirable (mira conslan- 
lia); il apaise la sédition en faisant un exemple : le plus mutin 
des révoltés est mis à mort; les autres rentrent dans le devoir, 
et — nouvelle preuve d'insubordination contre laquelle le lega- 
ius ne proteste pas — ils demandent d'un cri unanime Vocula 
pour chef. Hordeonius Flaccus doit céder; tout en conservant 
le titre de commandant en chef, il abandonne à Vocula la 
direction des opérations militaires^. 

Les colonnes de marche parviennent à Novaesium (Neuss) où 
elles font leur jonction avec le dépôt de la legio XVI Gallica: 
Vocula partage le commandement avec Herennius Gallus, 
legatus legionis I Germanicae. Mais, pendant qu'il fait une 
reconnaissance aux environs, les soldats se révoltent : ils 
veulent tuer Hordeonius, ils emprisonnent Gallus. Tout 
s'apaise au retour de Vocula, qui envoie au supplice les 
auteurs de la sédition. Tacite fait remarquer les contrastes 
étonnants de licence et de soumission (larila illi exercilui diver- 
silas ineral licenliae pallenliaeque qui se produisent dans cette 
armée aussi prompte à s'insurger qu'à rentrer dans le devoir. 
Vocula tient encore en mains ses soldats, qui se soumettent à 
tous les châtiments, quand c'est lui qui les ordonne'». Mais il 
est négligent; il se laisse surprendre par une attaque de Civilis. 

1. U'ist., I, Lv; II, c; III, xiii. 

2. Hist., IV, XXV. 

3. Hisl., IV, XXV. 

4. ///.</.. IV. xxvii. 



NOTES SLU TACITE 121 

S'il échappe à la défaite, c'est grâce à l'initiative des cohortes 
auxiliaires. Vainqueur par hasard, il ne profite pas de sa 
victoire. Cependant, il a conduit, enfin, ses soldats devant 
Vetera Castra, et il veut fortifier sa position. Mais ses hommes 
demandent le combat immédiat; il faut leur céder, car ils 
menacent, — c'est devenu leur habitude minarladsaeverant', — 
les barbares sont repoussés. Comme Yocula a négligé de pour 
suivre dans sa fuite l'ennemi vaincu, les soldats commencent 
à soupçonner le (égalas, jusqu'alors si populaire : il laisse 
perdre le fruit de tant de victoires, qui ne sont dues en rien 
à ses talents de général corrupta loiiens Victoria : n'a t-il 
pas quelque intérêt à éterniser la guerre i.»^ 

Bientôt le mécontentement éclate d'une façon brutale : 
llordeonius est arraché de sa lente et tué. Pour échapper à la 
mort, Vocula doit revêtir un habillement d'esclave et s'enfuir 
au milieu des ténèbres 3. Et, tout à coup, par une de ces révo- 
lutions de sentiments si fréquentes dans une armée sans disci- 
pline, de séditieux devenus repentants nnutali in paenilenliam\, 
les soldats des legiones I, IV et A A// viennent supplier Vocula 
d'être leur chef 3. 

Cependant, la coalition des barbares que Civilis arme contre 
l'Empire a fait des progrès inquiétants. Vocula en est informé 
(nec defaere qui Voculae nunliarent) ; mais il est dans une posi- 
tion difficile : les batailles, les maladies, les désertions ont 
affaibli l'effectif de ses légions qui ne sont plus au complet; il 
n'est pas sûr des hommes qui sont venus à lui après le 
meurtre d'fïordeonius Flaccus (infrequentibus infidisqae legio- 
nihus). Travaillés par les émissaires des barbares, les soldats 
romains se sont engagés à prêter le serment militaire à des 
étrangers (Jlagitium incognilam) ; pour donner un gage de la 
sincérité de leur trahison, ils ont promis de livrer leurs legali, 
morts ou chargés de chaînes^. On conseille la fuite à Vocula, 
mais il veut faire face au danger. S'il s'est échappé une 
première fois, la nuit où l'on tuait son chef Hordeonius, main- 

I. Hisl., IV, XXXIV. 

■î. Hist., IV, XXXVI. 

S. Hisl., IV, xxxvii. 

'1. lUst., TV, i.vii. 



123 REVIE DES ETLDES ANCIENNES 

tenant qu'il sait que sa propre mort est décidée, il convoque la 
conlio des soldats, audendum ratas. Est-ce le moment d'oser, et 
le discours que Tacite lui prêle est-il d'une audace assez impé- 
rieuse pour ramener au devoir une armée démoralisée? 

Ce discours est une simple déclamation composée d'après 
les souvenirs classiques des harangues de Tite-Live qui 
devaient inspirer les suasoriae de l'école de rhétorique. 

1° En face de la mort qui, il le sait, le menace, Vocula 
alîecte un calme profond; ce qui l'inquiète, c'est le sort des 
soldats révoltés, qu'il veut rappeler au devoir par le souvenir 
de la conduite des légions d'autrefois et des alliés eux-mêmes 
qui souvent se sont dévoués pour Rome. — Ce développe- 
ment commence par l'énoncé de maximes philosophiques 
dont le texte n'est pas très sûr. Le Mediceus donne : morlem- 
que in tôt malis uostium (corrigé en hoslium) ut Jinem miseriarum 
exspecto. — Juste Lipse propose : movtemque in lot malis 
portum (= ostium) etfinem, ou : morlemque in tôt malis hones- 
tam /'/ finem. — Valens Acidalius, philologue allemand du 
xvi" siècle, supprime simplement hostiiim. — Gronove conjec- 
ture : in lot malis otium ei finem miseriarum. — Kiessling : /?/ 
lot malis solacium eijlnem. — Meiser : in lot malis optimum ut 
Jinem. — Freudenberg : in lot malis solacium ut fmem. — J. van 
der Vliet : in lot ma/isultimum ut finem. Quelle que soit la con- 
jecture adoptée, Yocula s'inspire d'une senlentia que Salluste 
faisait développer par César dans le discours sur les peines à 
appliquer aux complices de Catilina : In luctu atque miseriis 
mortem aerumnarum requiem, non craciatum esse * . 

Ensuite, pour empêcher ses soldats de passer à l'ennemi, 
leur chef fuit appel aux vêlera exempta des légions romaines, à 
la conduite môme des socii qui, pour rester fidèles à Rome, ont 
accepté la ruine de leur pays; mais les légionnaires de Vocula, 
recrutés dans les provinces — les Italiens étaient réservés pour 
les cohortes prétoriennes — ont ils un esprit de corps tradi- 
liormel qui les force à se conformer aux vêlera exempta des 
légions d'autrefois, qui étaient réellement des legiones romanae 

I. .Salluste. Catilina, i,i, lo 



NOTES SUR TACITE ta3 

composant une armée nationale'? Le serment qu'il s'agit de 
prêter à cet Empire des Gaules que les barbares prétendent 
fonder imperium et sacvamenlam Galliarum peut-il scandaliser 
des légions dont les cadres ont été remplis avec des éléments 
gaulois? Ces légionnaires d'origine gauloise ont -ils même 
jamais entendu parler de la noble conduite des socii, les Sagun- 
Uni, par exemple, ou les Casilinates dont Tite-Live raconte le 
dévouement à la République romaine pendant les guerres 
contre Garthage=»? 

2° Situation favorable des légions qui sont fortement instal- 
lées dans un camp retranché, munies d'armes, de vivres, 
d'argent (le donalivuni; cf. IV, xxxiv), que le souvenir de leurs 
victoires doit défendre de tout découragement. — C'est l'exposé 
des faits, la narratio obligatoire dans tout discours. Vocula 
développe peu ces considérations qui ne doivent guère toucher 
des soldats décidés à passer à l'ennemi. 

3" Si leur chef leur déplaît, qu'ils en choisissent un autre. 
Mais qu'ils n'acceptent pas la honte d'obéir à des barbares. On 
apprendrait que des Romains ont été soldats de Civilis : ne hoc 
prodigium tolo terrarum orbe vulgetiir! — Ce développement 
est emprunté à deux discours de Tite-Live. T. Quinctius 
Capitolinus, consul pour la quatrième fois, parlait, en 3i i-443, 
d'un prodigium semblable aux plébéiens révoltés contre les 
patriciens : Hoc vos scire, hoc posteris memoriae traditum iri^. 
Je ne sais si cet appel à la postérité devait faire autant d'effet 
sur les contemporains de Capitolinus que sur les auditeurs 
d'une suasoria déclamée à l'école des rhéteurs. Mais les 
plébéiens de l'an 3ii-443 étaient citoyens de Rome, et leur 
amour-propre national pouvait s'émouvoir. En 5/48- 206, 
P. Scipio adressait — d'après Tite-Live — à ses soldats révol- 
tés un discours dont Vocula — d'après Tacite — se souvient 
d'une manière très exacte. Mais les soldats révoltés de Scipion 

1. Cf. Tite-Live, XXVIII, xii, 3: civilis exercilus; xliv, 5: civium exercitus, civile 
robur. 

2. Tile-Live, XXI, ix et suiv.; XXIII, iiv etsuiv. 
.^. Tite-Live, III. lxvii. 



124 RtVli: DES KTUDES A^(;1E^^ES 

étaient cernés par un corps de troupes fidèles ; et le général 
pouvait en toute sûreté leur adresser telle déclamation qu'il lui 
plairait, reconnaître avec hauteur que son imper'mm n'avait pas 
été de leur goût', rappeler avec indignation que son praeto- 
riuni avait servi de tente à des chefs indignes, devant qui on 
avait sonné de la trompette, à qui on avait demandé le mot 
d'ordre 2. Vocnla, isolé en face de ses légionnaires qui ne sont 
pas d'origine romaine, pense-t-il pouvoir les toucher en leur 
disant : « Vous monterez donc la garde devant Tutor, un habi 
tant de Trêves; un Batave vous donnera le mot d'ordre 3? » 

4° Vocula dit aux soldats combien ils seront malheureux 
après leur trahison ; ils deviendront un objet de haine pour 
les dieux (invisl deisj. — Quels dieux? les dieux de Rome? 
Parmi les primani, les quarlani et les duo et vlcesimani, combien 
y a-t-il de fidèles aux divinités latines? il est probable que 
beaucoup d'entre eux savent par quelles patriae exsecrationes^ 
leurs compatriotes gaulois ou germains se sont engagés à 
entrer dans le complot formé par Civilis. Ils ne connaissent 
d'autres dieux que les dieux de leur patrie, et ils savent qu'en 
trahissant Rome ils plairont à ces divinités qui ont été invo- 
quées pour le succès de la bonne cause dans ces réunions 
secrètes tenues au fond des bois sacrés &. 

5° Que Jupiter et Quirinus sauvent les soldats de ce crime! 
— Dans cette péroraison religieuse où il invoque Jupiter 
Optimus Maximus, qui depuis huit cent vingt ans fait triom- 
pher les armes romaines, et Quirinus -Romulus, fondateur et 
protecteur de la ville, Vocula imite la prière que le consul 
Sp. Postumius Albinus adressait aux dii immor fuies, en 3i8 /i36, 
dans une séance du Sénat rassemblé pour décider de la ratifi- 
cation ou de l'annulation du traité imposé par les Samniles 

1. TitcLivc, XXVIII, xxvii, i3 : Js dcnique ego sim cujus impcrii taedcrc exercilum 
minime mirandum sit. — Cf. Hisl., IV, lviii : Sane ego displiceam. 

2. Tilc-Livc, XXVIII, xxvii, i5 : In jiraetorio tetenderunt Albias et Atrius, classicam 
apud cos cccinit, signum ab iis pclitum est. 

3. Hist., IV, LVIII : Tutorine Trcvero agenlur excuhiac? Signum hclli liaUnnis dabit? 
'i. Huit., IV, XV. 

5. Hisl.. IV. XIV. 



NOTES SL'U TACITE 130 

aux légions qui s étaient laissé envelopper dans le défilé de 
Caudium '. 

On comprend que des paroles qui pouvaient faire grand 
elTet sur le Sénat, au temps des guerres du Samnium, soient 
sans autorité sur l'auditoire de Vocula. Varie ci-cepht ortilio, dit 
Tacite 2. Les légionnaires qui respectent la religion romaine 
sont en minorité. Sûr de sa destinée, le général se relire dans 
sa tente et se prépare à se donner une mort qui, pour 
comble de honte, va lui être donnée par un déserteur. Il sem- 
blait inutile de faire parler comme un rhéteur de l'école de 
déclamation, habile à composer une inutile saasoria d'après des 
réminiscences plus ou moins déplacées des condoncs de Tile Live, 
cet homme de cœur que seul l'empressement maladroit de ses 
esclaves et de ses afl'ranchis empêche de mourir en philosophe. 

La harangue attribuée à Vocula est un des discours de Tacite 
où Ton remarque le plus ces a développements à contre- 
temps )) que Taine^ relevait dans les discours de Tile-Live. 

Les « Stratagemata » de Sextus Julius Frontinus 

IV, Lxvii. — Un des principaux chefs des Lingoncs (peuple 
celte qui habitait, entre les Trcviri et les Scqmmi, la région de 
la Haute-Marne, de la Haute-Meuse et de la Haute-Saône et qui 
avait pour capitale Andenialannum, aujourd'hui Langres), Julius 
Sabinus, qui se prétend issu de Jules César, entre dans la conju- 
ration formée par Civilis contre les Romains. 11 se fait procla- 
mer Caesar; à la tête d'une troupe indisciplinée de Liiigones, il 
attaque ses voisins, les Sequani) alliés de Rome, qui lui infligent 
une sanglante défaite. Fasl Linc/ones, dit Tacite sans ajouter 
d'autres détails. Les éditions classiques modernes précisent : 

Fusi Lingones. Fronton {Slrat., IV, ni, i4) parle de 7,000 hommes 
qui se rendirent aux vainqueurs. {Ilisl., édit. Person, note 5, p. 388.) 

Fusi Lingones. D'après Fronton {Stral., IV, m, lA), les vainqueurs 
fn-ent 7, 000 prisonniers. {Ilist., édit. Constans-Girbal, note 5, p. 898. ) 

1. Tite-Livc, IX, viii. 

2. Hist., IV, Lix. 

3. ïainc, Essai sur TUc-Livc, a' partie, chapitre III, i j. Discours. 

Peu, Et. anc. 



120 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

On peut s'étonner que, par une curieuse coïncidence, les 
derniers éditeurs français des IJisloircs s'accordent à atlribuer 
à M. Cornélius Fronto, le précepteur bien connu de Marc- 
Aurèle, les Slndagemala, œuvre de Sc\tus Julius Frontinus; 
Frontin est aussi connu que Fronton. Juste Lipse écrivait 
correctement: « Apud Frontinum, Stral., IV, ni, i/i- » Voici 
quel est, d'après l'édition d'A. Dcderich (Bibliolheca Teu])ne- 
riana, i855), le texte de Frontin, oii nous ne trouvons pas ce 
qu'y trouvaient Person et Gonstans Girbal : 

/[uspicus Imperalorls Cacsaris Domiliani Augasti Germanici, eo 
bello, quod Julius Civilis in Gallia inoverat, Lintjonum opulenlissima 
civilas, quae ad Civilern desciveral, cuni advcnicnlc exercitu Caesaris 
populalioncm limer el, quod conlra exspeclalionem inviolala nihil ex 
rcbus suis amiseral, ad obsequium redacla, sepluaginla milia armalo- 
runi tradidit mihi. 

Ce serait à Frontin lui-nnême et non «aux vainqueurs», 
comme disent les éditeurs, que les Lingones auraient livré 
sepluaginla milia urmalorum et non « 7,000 hommes » ou 
« 7,000 prisonniers », comme disentles éditeurs. On se demande, 
d'ailleurs, à quel titre Frontin serait intervenu dans cette 
guerre entre les Lingones et les Sequani. Préteur urbain en 70, 
Julius Frontinus se démet, au bout de quelques jours, en faveur 
de Caesar Domitianus". Tacite, qui rappelle que Julius Fronli- 
nus, vir magnas, consul en 7/1, succéda à Cerialis dans le 
gouvernement de la Brilannia^, n'aurait pas omis de dire que 
le préteur démissionnaire précéda Cerialis dans la conduite 
de la guerre contre Civilis. On a voulu corriger, à la fin du 
passage que j'ai cité, Iradidil mihi en Iradidil ei ou en Iradidil 
inde, ce qui supprimerait plus ou moins heureusement la 
mention malencontreuse que Julius Frontinus aurait faite de 
sa personne. Mais l'auteur des Slralagemata aurait-il pu écrire 
que la guerre contre Civilis a été faite auspiciis Jmperaloris 
Caesaris Domiliani Augusli Germanici? Le praelor urbanus de 
l'an 70 savait bien qu'alors qu'il se démettait de la prélure en 

I. Tacite, Histoires, IV, xxxix. 
a. Tacite, Agricola, xvii. 



NOTES SLR TACITE I27 

sa faveur, Caesar DomUlcmas n'était ni Augaslus, ni Iniperalor, 
ni honore du surnom de Gcrmanicus : en 70, les auspices 
étaient pris au nom de deux consuls qui étaient V Iniperalor 
Vi'spasia/tus et son fils Titus, frère aîné de Domitien»; c'est 
seulement en l'an 84, ap^ès son fais am e Germania iriiimphum^ 
que Domitien s'attribuera le cognomen de Germanicus. 

Le passage de Frontin auquel il est fait allusion, dans une 
note que les éditeurs des Ilisloires feront bien de supprimer, ne 
sert qu'à confirmer, s'il en est besoin, une opinion générale- 
ment adoptée par la critique moderne : le livre IV, intitulé 
Slratagemalica, est l'œuvre d'un faussaire maladroit qui a pré- 
tendu donner, suivant les procédés de Valère Maxime, un 
complément aux trois livres authentiques des Slralagemala 
de Frontin. 

L'« Ala Singularium ». 

JV, Lxx. — Les progrès de l'insurrection des Bataves ont 
causé à Rome une grande inquiétude. Mucianus s'est occupé 
de concentrer des forces considérables sur le Rhin. Parmi les 
troupes qui arrivent en ligne les premières. Tacite mentionne, 
avec la légion XXF, qui avait ses cantonnements à Vindonissa 
(Windisch, en Suisse, dans le canton d'Argovie, au confluent 
de l'Aar, de la Limmat et de la Reuss), et les cohortes auxi- 
liaires commandées par Sextilius Félix, un corps d'élite, ala 
Singularium, excita olini a VileUio, deincle in partes Vespasiani 
transgressa. Ce corps est sous les ordres d'un Batave^ fils de la 
sœur de Civilis, Julius Briganticus, qui est animé des disposi- 
tion, les plus hostiles à l'endroit de son oncle, chef de l'insur- 
rection. 

Ce passage des Histoires est le plus ancien texte latin où il 
soit question des Singulares. Un arpenteur romain qui écrivait 
au temps de Trajan, Ilyginus, donne dans son Liber de munitione 

I. A l'avènement de Vespasien, en Gg, on avait décerné à Domitien la prélure cl 
Vimperiutn consularc (Hist., IV, m; Suétone, Domitien, i). En 70, il n'obtient la prélure 
qu'après la démission de Frontin ; Tacite ne dit pas que l'imperium consulare lui ait été 
conservé. 

3. Tacite, Agricola, xxïix. Cf. Suétone, liomitien, vi et xiii. 



128 UEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

caslrorum des renseignements sur la place que les cqailcs 
Singulares occupent dans le camp impérial par rapport 
aux equ'des Praeloriani, et sur leur nombre comparé au nom- 
bre des prétoriens : Equités Praeloriani lalere dexlro praelorli, 
Singulares Imperaloris lalere sinislro... Equités Praeloriani cccc, 
équités Singulares cccc:l>. 

Ernesli disait, en 1702, dans son édition de Tacite : « Singula- 
res équités qui sint, nondum satis convenit. >) — Les érudils 
modernes ne semblent guère plus instruits que le célèbre pro- 
fesseur de Leipzig. En i85o, dans une étude Sugli equili singo- 
lari degV irnperatori romani, publiée par les Annati deW Institido 
di corrispondenza archeologlea, G. Ilenzen soutenait que les 
équités Singulares avaient été institués sous les Flaviens pour 
remplacer la garde abolie du Colleglum Gcrnianoruni. En i885, 
il faisait paraître dans le même recueil un nouvel article, Iscri- 
zioni recentemente scoperle degli Equités Singulares, où il étudiait 
quarante et une inscriptions qui lui donnaient une confirma- 
tion de l'opinion qu'il avait soutenue trente-cinq ans aupara- 
vant. R. Gagnât dit à propos des équités Singulares : « L'insti- 
tution de cette troupe remonte peut-être aux Flaviens, peut-être 
seulement à Trajan^.'» 

Le licenciement de la cohors Germanoruni fut compris parmi 
les mesures de réaction radicale contre les institutions de 
Néron, auxquelles Galba se livra avec entêtement dès qu'il fut 
arrivé à Rome, au printemps de 68 : Germanoruni cohorlem 
a Caesaribus olim ad custodiam corporis inslilulam multisque 
experimentis fidelissimam dissolvil, ac sine ullo commodo remlsit 
in patriam^. Auguste s'était entouré d'une garde du corps 
composée de Germani, qu'il avait licenciée après le désastre 
de Yarus-'. Mais nous voyons les Germani corporis custodes 
tout dévoués à Galigulas. Les empereurs, moins austères que 
Galba, avaient besoin d'une garde du corps; et, le texte de 

I. Hygini Gromatici Liber de munitionc castroruin, ex rcceiisione G. Gcmoll 
(Bibliotlinca Tcubncriana), 1879; vu, p. 23; xxx, p. 29. 

3. R. Gagnai, article EnuUcs Singulares dans le Diclionnaire des Antiquités grecques 
et romaines de Daremberg et Saglio, t. II, p. 789. 

3. SuiHone, Galba, xii. 

U. Suétone, Auguste, xlii. 

5. Suétone, Caligula, lviii. 



NOTES SUR TACITE I 29 

Tacile nous le montre : ce n'est pas Trajan, ce n'est pas même 
Vespasien, mais c'est Vitellius qui leva une troupe à qui il 
donna un nom nouveau — ala Singularium, excita olini a Vitcl- 
lio — et qui passa ensuite au parti de Vespasien — deinde in 
parles Vespasiani transgi:essa. 

C'est, d'après une note de l'édition Constans-Girbal, qui ne 
se fonde sur aucune autorité, dans la Germanie inférieure que 
Vitellius aurait levé Vala Singularium. Mais Tacite nous dit que 
le chef de cette troupe, Julius Briganticus, avait commandé 
une aile de cavalerie dans l'armée d'Othon'. Ces cavaliers 
étaient, sans doute, des Bataves comme leur praefectus; 
c'étaient ces cavaliers d'élite ('.-zsT; iTj.\vA-o:) dont parle Dion 
Cassius2, qui devaient leur nom de Ba-caojo- à l'île de Batavia, 
sur le Rhin, dont ils étaient originaires (y-b r^; Bxzxojx; •:?;; 
£v tÇ> 'Py^-,(o v/^îc'j). Peut être composaient-ils une garde d'élite 
comme ces Balavi qui entouraient Caligula^. Il est probable 
que Vala de l'armée d'Othon, commandée par Briganticus, 
fournit les cadres et les principaux éléments de Vala Singu- 
larium formée par Vitellius et confiée au même chef. Le nom 
de Singulares, plus honorable que les noms ethniques de 
Germani, Balavi, CalagurHani'\ qui désignaient les anciennes 
gardes du corps, devait s'appliquer à des cavaliers d'élite 
choisis dans des nations différentes. On sait que, sous Trajan, 
les equiles Singulares, qui n'étaient pas citoyens romains, se 
recrutaient soit parmi les habitants des provinces du Nord 
de l'Empire, soit parmi les soldats qui appartenaient déjà 
à la cavalerie auxiliaire. 

Les auteurs anciens ne nous disent pas le sens du nom de 
Singulares qui désigne ces cavaliers d'élite institués par Vitel- 
lius. D'après une note de l'édition Constans-Girbal (lxx, 
note II), «cette cavalerie d'élite formait une sorte de garde 
du corps du gouverneur de la province où elle était recrutée; 
on choisissait ces soldats un par un parmi les troupes auxi- 

I. Tacite, Ilisl., Il, xxii : Julius Briçjanlicus... i^rarfcctus alac, in fMavis genitus. 
a. Dion Cassius, LV, xxiv. 

3. Suétone, Caligula, xliii : Balavovum quos circa sc[Cd.V\iin\A\ Itabebat. 

4. Nous savons par Suétone (Auguste, xlix) qu'Auguste avait eu une momis Cala- 
guritanorum. 



l3o REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

liaires des provinces de Germanie, de Norique, de Pannonie, 
et ils avaient à peu près les mêmes avantages que les préto- 
riens. A l'origine, singalaris désignait une ordonnance. » 
Il semble étrange que les gardes du corps d'un gouverneur 
de province — pour quel gouverneur privilégié Vitellius 
aurait- il pris le soin de former lui-même une ala Singula- 
rium? — aient eu les mêmes avantages à peu près que les 
prétoriens, spécialement attachés à la personne de l'empereur 
lui-même. D'ailleurs, singularis ne signifie pas à l'origine une 
ordonnance : aucun texte ne nous donne ce mot employé en ce 
sens. R. Gagnât indique bien des inscriptions qui font connaître 
des équités Singulares « qui sont des ordonnances de condition 
supérieure », dans la suite des préteurs et des gouverneurs 
de province. Mais ces inscriptions ne sont pas antérieures 
à celles qui concernent les équités Singulares Augusli. Les gou- 
verneurs ont pu adopter un terme mis en usage par les empe- 
reurs ; ils ne pouvaient avoir un escadron d'ordonnances, ala 
Singulnrium. D'autre part, le mot singulares ne signifie pas des 
soldats choisis un par un. Les équités Singulares doivent leur 
nom soit à leur virtus singularis, qui en fait un corps d'élite, 
soit à leur munus singalare de gardes du corps de l'empereur, 
soit, enfin, comme G. JuUian l'indique, parce que les Singula- 
res appartiennent tous en propre à un seul chef, Tempereur : 
« Singularis miles ille dicitur qui miles unius hominis est'. » 

H. DE LA VILLE DE MIRMONT. 

i5 mars 190^. 



1. G. Jullian, De Protectoribus cl Domcslicis Augustorum, Paris, i883, p. 5. — On 
trouvera quelques renseignements qui complètent l'article de R. Gagnât dans le 
mémoire de la comtesse Ersilia Gaotarii-Lovatelli, Al sepolcrelo degli equitl siiKjolari 
(Mélanges Boissier, Paris, njoS, p. 91-98). 



NOTES GALLO-ROMAINES 



XXII 



REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION 
GAULOISE (Suite) 1 



Cosmogonie, théogonie, anthropogonie ^ 

I. — Le monde. — Les Celtes, disait Aristote, ne redoutaient 
ni la terre qui tremble, ni la mer qui s'avance, et, à ce qu'ajou- 
tait Élien, ni le feu qui les entoure 3. En revanche, disaient-ils 
eux-mêmes à Alexandre, ils craignaient la chute du ciel, mais 
cela seulement 4, — J'interprète ces différents textes de la 
manière suivante. Tremblements de terre, raz de marée, feux 
d'incendie, tous ces phénomènes venaient des dieux, maîtres 
des trois éléments; ils étaient des manifestations locales de 
leur existence et de leur volonté, devant lesquelles l'homme 
n'avait qu'à se résigner et à obéir 5. Mais la chute du ciel, 

1. Cf. 1902, fasc. 2, 3, 4; igoS, fasc. i, 2, 3; 1904, fasc. i. 

2. Ces différentes divisions avaient été trouvées dans l'enseignement druidique, 
César, VI, i/i, 6; Mêla, 111, 2, 19; Lucain, I, 452-3. 

3. Morale à Nicomaque, llî, 7 (|jnr)9£v çoêoîxo, [xr,T£ <iîi(T|ibv, \).rjt Ta xûjxaTa); 
cf. Morale à Eademe, III, i, 20 (npô; Ta xOiiaxa oTtXa àuavTtùdt /.aêôvTEî); Élien, Historia 
varia, XII, 22 ([iï)5£ ex tûv olxiwv xaTo)>i(79aivo-j(Tâ)v xai âjiniîTTOudtbv TroXXâxi; 
à7ro5t5pâ(TX£iv, iWk (xy]0£ 7ri[i7Tpa!JL£vwv aùxtov uapaXaiiêavojiévou; vnh roy irypô; •7roX).o'i. 
&'î xai EirixX-jÇouffav ttjv SâXacdav ÛTrojjLÉvo-jdtv, etc.}. 

4. Ptolémée apud Strabon, VII, 3, 8 : lyfijiîÇat xw 'AAE^ivSpo) KeatoÙ; tou; Tt£p\ tôv 
'A5ptav çiXîa; xai |£vîa; "/"P'"'' 2£$d([Xcvov 5k aÙToù; çt>,oçp6vw; tôv [îaCTiXla IpiaOat Ttapà 
■jtoTov, Ti [j.iXiTTa eîy], ô çoSoîvto, vo[xî^ovTa a-jTov ïpsîv "aOTo-j; os àitoxpivaaOxi, Ôti 
o'joéva, TtXïiv £t apa |j.ti ô oOpavô; aOtoî; Èntitlaoï. De même, Arrien, Anabase, I, 4. 

5. Cf. plus haut, igoS, p. 22. Mais le fait de marcher en armes contre les flots qui 
s'avancent peut aussi s'expliquer par la croyance, assez généralement répandue 
(Frazer, Le Rameau d'Or, trad. franc., t. I, p. 34), qu'on ne meurt pas quand la mer 
est montante : NuUum animal nisi aestu recedenle exspirare, dit Aristote : observatum id 
multuin in Gallico oceano el damtaxat in hominc conperlam; Pline, II, 220: cette 
dernière observation ne viendrait elle pas aussi d'Aristote.^ remarquez en effet que 
beaucoup de ce qu'Aristote et ses contemporains nous ont rapporté de celtique a 
trait à la mer, à la marée, aux grands fleuves, ce qui s'explique parce que des 
périples sont les principales sources de leurs connaissances. Cf. page i34, n. 2. 



l32 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

c'est la fin de la lumière, la destruction de la demeure des 
dieux et des morts, le cataclysme suprême dans lequel le 
monde et ses êtres, humains et divins, et la mer et la terre, 
doivent momentanément prendre fini. Les Celtes, en disant 
à Alexandre qu'ils ne craignaient que cette chute, ne lançaient 
pas une fanfaronnade imagée, mais rappelaient quelque tradi- 
tion religieuse, poème ou légende, sur la manière dont le 
monde disparaîtrait^. 

Sur la forme du monde, dont les Druides s'occupaient dans 
leur enseignement 3, les Celtes ne nous ont rien laissé. — 
Les indigènes des Alpes centrales montraient une très haute 
montagne, près de la source du Rhône, dont ils disaient 
qu'elle était <( la Colonne du Soleil», si haute en eflet qu'elle 
cachait le soleil aux gens du Sud « lors de son voisinage du 
septentrion » ^ : se seraient-ils (ainsi que tant d'autres) repré- 
senté le ciel comme une voûte reposant sur un pilier central 
et s'abaissant de là vers les angles de l'horizon^? Si celle 
conception était acceptée par les Celles, on comprend qu'ils 
aient pu croire à l'écroulement du monde. 

I. Cosmogonie prophétique des Druides (Strabon, IV, 4, 4) : 'A^^âprou; 5à ).£Youcri 
xa\ ouToi X2t\ aXXoi Ta; '{/u/àî xai tov xÔ(T(jlov, EitixpaTr|nîtv ôi itoTî xa\ uOp xa\ uSwp. 
Le rapprochement onlrc le mot des Celtes à Alexandre et la théoloj^ie druidif|ue a été 
déjà lait par Rogot de Belloguet, 111, p. iS;, et par Gaidoz, ZcUschrift fiir celtischc 
Philologie, t. I, 1897, p. 27. — Cf. le Muspilli (Piper, t. I, p. ibi et s.). — Sur ces 
traditions (certainement anciennes et nullement chrétiennes), cf. Axel Olrik, Om 
nagnarok(c\[TaH des Aarb. for Nord. Oldkynd., 1902, Copenhague), p. i83 et ailleurs : 
les analogies entre les mythes celtiques et Scandinaves apparaîtront de plus en plus 
nombreuses et de plus en plus nettes, au fur et à mesure qu'on les approfondira 
davantage les uns et les autres, et M. Olrik a rendu à cet égard un vrai service. 

a. On a donné du mol des Gaulois à Alexandre, en le rapprochant des assertions 
d'.Vristote, une explication fort ingénieuse (d'Ar])ois de Jubainville, Les Celtes, igoi, 
p. 1G9; etc.) : « Les Gaulois sanctionnèrent leur alliance [avec Alexandre] par leur ser- 
ment traditionnel, celui du roi épique irlandais, Conchobar : (( Nous exécuterons notre 
» engagement à moins que le ciel ne tombe sur nous et nous écrase, que la mer, 
«débordant, ne nous submerge, ou que la terre, se fendant, ne nous engloutisse. » 
Cela lit écrire par Aristote, etc. » Je doute cependant de cette explication, vu que les 
Celtes n'ont pas fait ce discours à Alexandre d'eux-mêmes, mais en réponse à une 
question du conquérant leur demandant (Stral)on, Vil, 3, 8; Arrien, I, 4) v. \ii')Mjxa 
siV, çoooïvTO, espérant qu'ils répondraient <( Alexandre» : les Celtes n'avaient donc 
pas à prêter un serment. 

3. Mêla, III, 2, 19. 

4. .\viénus, C44-G5o : gentici signifie ici (cf. Ci i) les indigènes. 

5. M. Gaidoz (Zeilschrift, l. c.) a bien montre, d'après une glose irlandaise, que les 
populations néo-celtiques ont cru, elles aussi, à l'existence de colonnes portant 
« le monde d, cest-à-dire le ciel. — Le [)ilier d'angle dont parlent les anciens et qu'au- 
rait formé au N.-O. le cap SaiiilMalhieu ou la pointe du Raz, me paraît, jusqu'à 
nouvel ordre, d'origine méditerranéenne (Aviénus, 90-94 ; Pseudo-Scymmus, 188-190). 



NOTES GALLO-nOM\lNES I 33 

Légendes de la mer et du rivage. — Il a dii exister, chez les 
Celles maritimes, les mômes conceptions de la haute mer que 
chez la plupart des peuples. Nous soupçonnerons, tout à 
l'heure, un récit de l'arrivée par mer des dieux ou des fils de 
dieux • . — Les Cimbres parlaient d'une « mer morte » ou « pares- 
seuse » 2, nom dont les populations des rivages ont d'ordinaire 
caractérisé les eaux du large ^. Au delà s'étendait « la mer 
figée » ou « gelée », « le poumon de mer », qui embrassait la 
terre''. Il faut voir dans ces racontars à la fois l'écho de 
choses réelles et le produit de l'imagination religieuse : le 
spectacle offert par les eaux lointaines, leurs bonaces impré- 
vues à, leurs algues flottantes ou leurs banquises, aura été 
graduellement transformé en mvthes religieux c. 

Pareille chose a dû se produire pour les îles rocheuses ou 
les caps du rivage; par exemple, les vents semblaient en 
sortir, on les y logea : l'apparence des choses devint une 
réalité religieuse?. Bien d'autres légendes ont couru sur les 
îles du rivage ou du large, et nous trouvons chez les Occiden- 
taux les mêmes types de terres enchantées que chez tous 
les peuples: île parfumée'^, île tremblante, île flottante ou 

I. Cf. p. i35 : ai-jo besoin de dire que ces récits se retrouvent chez presque tous les 
peuples qui connaissent la mer:' — Diodore (Timéc), IV, 56, faisait venir les Argonautes 
en Gaule à cause des noms de lieux du rivage : peut-être songeait-il à ces noms en 
navia qu'offre le littoral atlantique; cela en tout cas n'est qu'une spéculation grecque. 
La toponomastique a joué d'aussi mauvais tours aux anciens qu'aux modernes. 

3. Pline, IV, gô (Pliilémon); Tacite, Agricola, lo; Germanie, 4â; Denys le Péric- 
gète, 33; Argonauliques orphiques, io8G. 

3. Aviénus (Himilcon), iao-i22, 38i-3SG. 

'i. Pline, IV, 90 (Philcmon), lo'i (Pythéas et Pliilémon); Strabon, II, /i, i (Pylliéas). 
Cf. Aviénus, 1 22-1 aG (Himilcon); Denys le Périégète, Sa, 3iG; Plutarque, De facielnnae, 
2G (p. 9/11 B); cf. Tacite, Germanie, /i5. D'après la tradition des barbares de la Frise, 
l'ambre serait purgamenlum maris cnncreli (Pline, WWII, 35; Denys le Péricgcte, 
3iG 8). On retrouvera la « mer figée» bien souvent dans les légendes du Moyen-Age; 
il en est question, aujourd'hui encore, dans celles de la liasse- Bretagne (cf. Le Braz, 
Annales de Bretagne, \, 189."), p. !,ifi ; etc.) : et ce mythe est peut-être un de ceux dont 
on peut constater de la manière la plus continue l'existence au moins 2j lois 
séculaire, depuis Himilcon et Pythéas jusqu'à M. Le Braz. El que de mythes que 
nous jugeons celtiques, sont simplement les mythes d'un pays déterminé, devenus 
tour à tour ligures, celtes, romains, comme la terre cl la mer qui les produisent. 

5. La peur de ces bonaces, de c;'s «mers sans brises» se retrouve à peu près 
partout, et notamment dans les légendes du Nord (cf. Pineau, I, p. 89; etc.) 

G. Cf. sur cette question, en des sens divers, Lelewel, Pylhéas, p. 33; Mullenhoff, 
H, p. /loG et s. (qui a le tort de confondre l'une et l'autre mers); Hergt, Die Nordlund- 
fahrt des Pythéas, p. 35 et s. 

7. Cf. Aviénus, 225-237; Mêla, 111, 48. 

8. Plutarque, De j'acie lunae, 2G. 



l34 IlEVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

autres' : car l'île, comme le cap, a presque toujours eu un 
caractère sacré ou mythique. 

Les Gaulois ont eu, comme tant de populations du littoral, 
la conviction que l'homme ne meurt pas à marée haute ^ : 
peut-être parce que la mer est censée n'emporter les morts 
qu'en se retirant. 

II. — La demeure des dieux. — Si les Celtes ont placé d'abord 
leurs dieux dans le cieH, ils ne les y ont point toujours 
laissés, au moins en totalité. Autant qu'on peut en juger 
par les endroits où ils les adoraient et par la nature des 
sacrifices qu'ils leur adressaient, ils les ont logés un peu 
partout, dans les airs et à la surface de la terre, et (du moins 
en dehors de la théologie des Druides'») je ne vois que la 
Terre-Mère qui ait toujours habité dans les profondeurs du 
sous-sol '. Quand les Gaulois sacrifiaient dans les bois, c'est 
qu'ils pensaient que les dieux y séjournaient g ; quand ils 
offraient un bûcher à Vulcain, c'est qu'ils croyaient qu'il était 
dans la flamme 7, après avoir cru sans doute qu'il était la 
flamme même. Et si, comme tant de peuples, les Gaulois des 
temps de la migration ont dit que les dieux étaient nés de 

1. Aviémis, 1OA-171 : l'île sacrée et verte qui tremble, est peut-être l)ien l'île 
Sainte-Claire de Saint-Sébastien. Mêla, III, 23 : Antros, l'île girondine qui se soulève, 
est peut-être Cordouan, moins probablement l'ile de Jau, etc. Nous en verrons 
d'autres. 

2. Cf. page i3i, note 5. Rien encore de changé, à cet égard, chez les Bretons do 
maintenant; voyez Le Braz, La Mort, I, p. 76, et la touchante histoire dans liomain 
hdlbris d'Hector Malot. 

3. Cf. 190a, p. io4 et s. 

4. Je songe au texte de César (VI, 18, i), d'après lequel il aurait existé, dans la 
mythologie druidique, un Dis Pater, dieu souterrain, père de la race celtique s je ne 
suis pas certain que ce Dis Pater n'ait pas été tout d'abord le même dieu que Tcutatès, 
c'est-à-dire le dieu national des Gaulois, issu de la Terre et, à son tour, créateur, 
législateur et souverain. Il semble bien, en eflet, que Teutatès ait été interprété en 
Saturne, lui aussi à la l'ois un dieu de la terre et un dieu des bonnes lois {Revue, 
:90a, p. m), aussi bien qu'en Mars, en Mercure et en Hercule; et peut-être n'est-ce 
([u'après César, sous l'influence de la mythologie gréco-romaine, au temps, si je 
peux dire, de sa ((dénationalisation », que s'est lait le dédoublement de Tcutatès en 
dieu chthonien et dieu législateur. — Au surplus, ce Dis Pater gaulois semble avoir 
de très anciennes racines indigènes et ligures. Il est é\ideminent très proche parent 
du vieuv Saturne italien, du Saturne enchaîné des Iles Britanniques (cf. p. i35) et de 
tous ces Saturnes préceltiques dont nous trouvons les sanctuaires sur les rivages de 
l'Occident (Aviéiius, iCj, 21G: Es[)agiie de l'Atlantique). 

il Bévue, 190a, p. aaS et s. 

6. Dion Cassius, LXII, 7. 

7. Cf. Revue, 1903, p. aaa. 



NOTES GALLO-ROMAINES l35 

la Terre', c'est qu'ils les ont faits vivre presque tous, tels que 
vivaient les arbres et les sources, entre sol et ciel. Leurs divi- 
nités flottaient comme indécises, les plus grandes voyageaient 
avec le peuple de leurs fidèles, les plus humbles demeuraient 
fixées à l'endroit dont elles étaient l'esprit ou le génie. C'est 
le fait, du reste, des religions antiques de n'avoir pu dire au 
juste 011 demeuraient les dieux souverains. Et pour cause. 

Peut-être même des Celtes les ont-ils domiciliés dans des 
régions très lointaines, au delà de l'Océan, d'où ils vinrent 
un jour, semblables aux Dioscures de la Grèce 2. 

De la durée des dieux. — De leur genre de vie, de leurs 
luttes contre d'autres êtres, de leur avenir possible, nous ne 
savons rien avant l'époque gallo-romaine, et encore, pour 
celte époque, ne peut-on consulter que des sculptures très 
concises. Peut-être les dieux de la Gaule, tout en élant dits 
éternels, devaient-ils disparaître, comme les dieux de la Ger- 
manie, et avoir leur Bagnarôk, leur destin final : il est curieux 
de lire ce souhait de Boudicca à sa déesse nationale : 'H;awv Sa 
-j, w o£7-;'.va, àîl i).irr, -piîTa-roif,; ^. — On racontait, au temps de 
Plutarque, qu'il y avait, dans la mer de Bretagne, une île où 
Cronos dormait enchaîné, sous la garde de Briarée, et entouré 
d'esprits préposés à son service''; il est possible que ce ne soit 

I. C'est sans doute une hypothèse, mais provoquée par l'importance du culte de 
la Terre chez les Gaulois et les Germains (cf. Tacite, Germanie, a), et de son rôle 
comme mère des dieux chez tant de peuples. 

3. Diodore, IV, 5C, 4 (d'après Timée?): IIapaôô<7t|jLov yàp aOToy; "^/tiv èx naXaiûv 
•/pôvwv TTjV TO'jTwv Tcùv Oecùv Tiapouffiav £•/. ToO 'QxeavoO Y£yEvr,ij.ivir)v. — Ce culte des 
Dioscures chez les indigènes de l'Océan n'est pas, je crois, une pure invention de 
Timée, d'autant plus qu'il ajoutait que bien des points du rivage étaient nommés 
àTtb... Aiocrxôpwv. Le culte des Dioscures est trop général dans la Méditerranée et 
en Occident pour pouvoir le nier sur l'Océan. Il se rattachait sans doute, dans 
les pays cclto- ligures, atix cultes soit chlhoniens, soit astraux, qui y étaient très 
fréquents (cf., plus loin p. 137) et qui ont toujours eu avec celui des Dioscures des 
accointances très grandes. Il s'agit, chez Timée, de caps ou de rochers qui devaient 
être dénommés d'après des étoiles ou des feux (Sainl-Klme), ou bien de ceux 
dont le radical pouvait être rapproché de xôp- : il est en effet remarquable que les 
noms en corj- sont très nombreux sur les côtes atlantiques : Cori prnmuntoriiiin, Gap 
Ortegal, Ptolémée, II, 6, i ; Coriosolites, Corscul, etc. 

3. Dion Cassius, LXII, G. Ce texte n'est allégué ici, on le pense bien, qu'avec 
d'extrêmes réserves. 

4. Démétrius apud Plutarque, De Defectu oraculorum, XVIII : 'Exeî |x£vtoi (xt'av 
eivai vr)(7ov, ev -^ tbv Kpôvov xitÔEip/Ôott 9po"jpo'j|Aîvov 'jnh toO Bptâpeu xa8eû5ovTa' 
ÔEfffjiov yàp (jcjTà) Tov ijTtvov tJLEjir,xd(ve(j-9a(, TtoÀXo'j; 5è Tt£p\ aùtbv elvai ôa('|AOva( OTraoovic 



l36 REVUE DES ÉTIDES ANCIENNES 

que la prison du Saturne grec, localisée très loin par les 
mythographes helléniques; mais ce prisonnier breton res- 
semble tellement à un dieu du Nord vaincu et enfermé par les 
géants que j'hésite à ne pas voir en lui quelque Tentâtes ou 
Wuotan. 11 y a, dans les mythes helléniques relatifs aux terres 
lointaines beaucoup plus de réminiscences qu'on ne croit des 
échos de légendes barbares.'. 

La vie du Soleil el de la Lune. — De l'existence que les dieux 
auraient menée sur la terre, je ne trouve que le récit suivant, 
conservé par Apollonius de Rhodes, et qui avait cours chez 
les Celtes du Pô, au milieu du m' siècle avant notre ère. 
«Les Celtes attribuaient l'origine suivante» aux eaux de 
l'Eridan^: «Ce sont,» disent-ils, «les larmes du Léloïdc 
Apollon qui sont emportées dans ces tourbillons, les larmes 
sans nombre qu'il versa autrefois, alors qu'il se dirigeait vers 
le peuple sacré des Hyperboréens, chassé du ciel éclatant 
par les reproches de son père; car il s'était irrité au sujet de 
son fils (Ksculape), celui que, dans la riche Lacéréia, la divine 
Coronis lui avait enfanté, près de l'embouchure de l'Amyros. 
Telle est la tradition répandue parmi ces hommes ■''.» — Les 
habitudes d'Apollonius, l'insistance que marque cette dernière 
répétition, ne permettent pas de douter de l'existence d'une 
tradition de ce genre en Cisalpine : le poète l'aura empruntée, 
à son ordinaire, à Timée'', le grand importateur des légendes 
barbares dans le monde grec, le principal adaptateur des 

xat ôepotTtovxa; ; cl la note siii\ante. Cf. plus loin, pa^n i/|3, n. 2. C'est celle localisa- 
lion de Salurnc dans les mors ou les rivages du Nord qui a fait donner à rAllanti(iuc 
sei)tenlrional le nom de mare Cronium: Pline, IV, y.') et loA; Apollonius, IV, .SU7 ; 
Pliilarquc, De J'acic lunae, aO; Deiiys le l'ériégèto, 82 ; sc/io/. ad Plolérnce, 2, 2, i, Mûllei-, 
p. 7'i; cf. Miillenliorr, I, p. /,ii. 

1. Remarquez en ofTcl qu'ailleurs (De facic lunae. aC), Piutarque parlant de celte 
prison de Cronos, dit : CE pâpoapoi ij.-jOo/oyojTt. Nous reviendrons sur cet extraor- 
dinaire trailé. \e pas oublier que chez ces barbares de l'Occident, Saturne paraît avoir 
été un dieu de la mer aussi bien que de la terre. 

2. Traduction de La Ville de Mirnionl, p. 1Ô7-158. 

3. IV, Gog-GiG : 

Kt).To\ oe.n\ pot^iv ëOevto, 
'il:; 5p ' 'AttôXXwvo; Ttiôe oâ/pua Ar,Tot5ao 
'EfxçÉpîTai ôi'vai;, «te (lupi'a /vjt Tiâpoiûev, etc., 
Kct: Tcz |j.àv d'); xsc'vo'.at \isz' àvopâdi •/Ex).r|i(iTai. 
'1. Je ne partage pas à cet égard les incorlitudes de Knaack, Quaeslinnes Phae- 
tUniilene. i88(), p. 12. 



NOTES GALLO-UOM.VINES lS^ 

mythes helléniques aux tradilions indigènes, le fàcheuv corrup- 
teur de l'une et l'autre mythologies. Ici, par exemple, il est 
évident que cette tradition était fortement mêlée de réminis- 
cences helléniques : Apollon, Coronis et leurs amours ne sont 
sans doute que des légendes purement grecques, et non pas 
hellénisées; mais il y a aussi un fond celtique, qui peut se 
ramener à la croyance aux larmes d'un dieu solaire, créatrices 
de sources et de fontaines >. 

Au surplus, ce mylhc solaire, s'il est italiote, peut avoir été 
non pas apporté là, mais trouvé là par les Celtes. Il me paraît 
de plus en plus probable que tout l'Occident barbare, avant 
les invasions gauloises, était rempli du culte solaire (et des 
autres cultes astraux, et de celui de la Terre). De là, à toutes 
ses extrémités, ces récits ou ces traditions des faits et gestes 
du dieu, répandues chez les indigènes : dans les Alpes, la 
Colonne du Soleil; à Cadix, les victoires du Soleil, protec- 
teur des Tartessiens, sur les Ibères 2; en Bretagne, le retour 
périodique, tous les dix-neuf ans, du Soleil-^; en Norvège, 
(( la couche du Soleil, » que les habitants montrèrent à 
Pythéas^i; en Norvège encore et ailleurs, la musi(iue des 
rayons solaires, se levant et se couchant^'; etc. 

1. De La Ville de Mirmont, p. 30o : «La légende des larmes d'Apollon... ne 
semble pas se trouver dans la mythologie ordinaire des Grecs.)) — Il existait près de là, 
à Aquilée, un temple célèbre consacré à Béléiius, dieu solaire celtique ou plutôt celtisé : 
et, vraiment, ce voisinage justifierait l'origine indigène de la tradition rapportée par 
Apollonius. — La fuite de ce dieu vers les llyperborécns est la traduction religieuse 
de la marche du soleil vers le Nord dans la première moitié de l'année; cf. la Colonne 
du Soleil chez les peuples alpestres, ici, p. iSa. 

2. Macrobe, 1, 20, 12. L'Hercule de Cadix est bien un dieu solaire; et l'empire de 
Tartessus a bien été un «empire du Soleil )) ; cf. Macrobe, I, 18, 5; ApoUodore, II, 5, 8. 

3. Diodore, 11, 4? (d'après Ilécatée d'Abdère). \u milieu de beaucoup de fatras 
grec, il y a dans ce passage des indications exactes sur le culte rendu par les Bretons 
au Soleil : la découverte du calendrier de Coligny confirme l'existence par tout 
l'Occident d'une doctrine sur les révolutions astronomiques; cf. Pline, XVI, 200 ; 
Plularque, De J'acie luiiae, 2G : dans ces deux textes il s'agit d'une révolution de trente 
ans, et je ne serais [)as étonné si dans le traité analysé par Plutarque il y avait plus 
de celtique que de punique. 

4- Pythéas : 'Eoei'xvuov ïjaîv ot flâpSapoi &7to-j ô f|Aio; xoip-à-rat (Géminus, Elemenla, 
5, cf. Cosmas, § 2 ; Pylheae fragmenta, XV et XVI, Schmekel). Si l'on conservait encore 
quelques doutes sur l'identilicaiion de Thulé avec la Norvège, il me semble que 
l'excellente dissertation de llergt les a levés. — Nous n'avons pas à parler ici des 
célèbres groupes belges des cavaliers luttant contre l'angnipède, qui représentent, 
sans aucun doute, un myllie solaire d'origine indigène. 

5. Tacite, Germanie, 45; en Espagne, Slrabon, III, 1, 5 (d'après Artémidore, un des 
principaux compilateurs de légendes occidentales, et à cet égard le véritable héritier 
de Timée). Sur le son des « cloches )) solaires dans le Nord, cf. Pineau, I, p. 2,'i3. 



l38 REVUE DES ÉTLUES ANCIENNES 

A ces mythes solaires occidentaux il faut rattacher la 
croyance que la lune, dans certaines régions, était beaucoup 
plus rapprochée de la terre '. 

lll. — De la première création des hommes. — Rien de précis 
à cet égard chez les Celtes anciens et chez ceux de l'extérieur. 
Mais il est très probable qu'ils ont cru à la création des hommes 
par un dieu né d'en bas, quelque Saturne, fils ou époux de la 
Terre-Mère. Car: i" c'est ce que croyaient les Germains 2; 
2" c'est ce qu'enseignaient les druides^; 3" les barbares occi- 
dentaux, soit les Ligures préceltiques'', soit les Bretons pré- 
belges"', se sont dits « indigènes » ou « autochtones », ce qui 
signifie sans doute créés par la Terre c. 

Naissances surnaturelles. — Comme tous les peuples, les 
Celtes ont cru que les forces ou les êtres de la nature, animaux, 
plantes ou fleuves, pouvaient donner naissance à des hommes. 
Le Belge Viridomar, en 222, se disait issu du Rhin : 

Genus hic Rheno jadabat ab ipso7. 

i. En Bretagne, Diodore, II, ^7 (d'après Hécatéed'Abdère; cf. p. iSy, n. 3). Croyance 
qui s'explique peut-être par l'existence de temples k la Lune sur certains points du 
rivage. 

3. Tacite, Germanie, i. 

3. César, VI, i8, 

!i. Ammien, XV, g, f\ (tradition druidique). 

5. Diodorc, V, si, 5 (Timée). 

C. A première vue, le récit de la naissance des Calâtes engendrés par Hercule de 
son mariage avec la nile d'un roi do la Celtique, très grande et très belle (Diodore, 
V, 2/1, i) ne paraît èlrc qu'une spéculation littéraire et liclléni<iue : elle n'en a pas 
moins son intérêt historique; car elle fut faite pour prouver que la Galatie ou la 
Gaule du Nord (B<lgique et Germanie) était un empire dérivé de la Celtique propre 
(cf. \', 82), et composé d'Iiommes beaucoup plus grands et plus beaux que les liabi- 
lants de cille dernière (cf. Polybo, 11, 22 et 3o). De même IMutarque, Camille, XV: 
01 l'a/àTa'. -o'j Kï).Tty.oO ylvo-j;; et Ammien, \V, 9, 3 (par Timagène?). Une autre 
généalogie de ce genre est celle que donne Appien (Illyrica, II) : Polyphème eut de 
Galatée Celtos, lllyrios et Galas, père des Galatcs (cf. Timée, fr. 3;, Didot; p. i5i, 
Geffcken). Celle-ci vient de Timée; l'autre, évidemment, d'un de ses imitateurs. 
Toutes deux ont pour but de marquer le rapport entre Celtes et Galales : filiation 
dans la première, fraternité dans la seconde. 

7. Properce, V, 10, 41. — Chez les Galales de Pessinonte, la légende d'Attis, né 
d'iui amandier et de la lille du lleuve Sangarios (l'ausanias, \II, 17, g), est sans doute 
d'origine phrygienne (cf. VVissovva, au mot Agdislis). — Le héros Ocnus, fondateur de 
Mantouc, c&i falidicae Montas et Tusci ftlius anmis (Virgile, Enéide, X, 199), mais j'hésite 
fort à placer des Celtes à Mantouc. — Ces filiations fluviales se rencontrent chez tous 
les peuples de l'antiquité (cf. Saglio, F, p. 1 191 ; d',\rbois de Jubainville, La civilisation 
des Celles, p. 171)1 pour ne point parler des sauvages de tous les pays ou à peu près. 



NUTES G.VLLO-UOMAINES I Sg 

El il y avait chez les Gaulois, comme partout, des « fils du 
corbeau » ' ou des « fils des aulnes » ^. 

Monstres. — Pas une seule fois, chez les historiens, il n'est 
question de légendes gajiloises sur des faits miraculeux ou 
sur des êtres fanlaslique.s, géants ^ nains, ondines, nixcs, 
dragons ou autres. Un seul mol là -dessus, et c'est chez le 
poêle Lucain, décrivant la forci sacrée des environs de Marseille : 
elle était, disait-il, le théâtre de prodiges et le rendez-vous de 
monstres ' : 

Saepe cavas inolii terrae nmgire cavernes, 
El procwnbenles ilerum consiirgere taxos, 
Et non ardentes fugere incendia silvae, 
Roboraqiie amplexos circunijlnxisse dracones. 

J'ai peine à croire que la mythologie celtique n'ait pas été 
aussi riche, dès le début, en êtres extravagants que la mytho- 
logie germanique, sa plus proche apparentée, et je suis con- 
vaincu qu'une étude approfondie de la numismatique et de 
l'archéologie des Gaulois ferait apparaître de toutes paris une 
luxuriante frondaison de monstres populaires â. 

MéUunorphoscs. — Les neuf vierges de l'ile de Sein, « se 
changeaient en n'importe quelle sorte d'animaux»»). Nous 
reviendrons sur ces prêtresses, à l'existence desquelles on peut 
croire. Le renseignement qu'on donne sur elles prouve que 
les anciens Celtes ont cru à la possibilité d'une transmutation 



1 . Câ. kjoï, p 27/1. 

2. Cf. 1902, p. i-iC). 

3. Le géant anguipède des monuinenls ligures de la Gaule est, je crois, d'origine 
gauloise, plus spécialement belge. Autres géants, mais historiques, 190^, p. 53. Une 
géante mythique, mais fabri<iuéc par les Grecs pour servir de mère aux Galates ou 
liclges : Diodorc, V, 2/1, 1 (cf. p. i38, n. C). 

'|. III, '|l8-'t2I. 

:> Cf. n»' G953, cavalier mégalocéphale; 690/1 (pi. XN. et XX.1V), cavalier angui- 
pède ou à queue de poisson, très peu distinct; de même, C720, ondin ou ondiiic?.'; 
O934, cavalier ornithocéphalc à trois cornes; cheval ornithocéphale, 658C, io388; 
cheval androcéphale, très fréquent, 68i3 et s., etc. Le cavalier portc-houclicr du 
n" l)7.J9 ne serait-il pas une « femme sauvage», nue, aux seins allongés, analogue au 
type des « nixes » Scandinaves? ou peut-être une « vierge au bouclier »'^ (remarquez la 
coiffure, qu'on retrouve notamment n° G720). 

G. Mêla, III, ',8. 



I^O RF.VIE DES ÉTLDES ANCIENNES 

volontaire de l'homme en animal, et ils ont fait, en cela, 
comme fous les autres peuples. — Le même renseignement, 
qui montre ces vierges «excitant les vents», indique égale- 
ment la conviction que Tordre de la nature pouvait être, 
dans quelque mesure, modifiée par des humains pourvus de 
certaines vertus physiques ou morales'. 

De Védacalion des hommes. — J'ai déjà dit 2 que les Celtes ont 
dû croire à l'existence d'un dieu ou d'un héros éducateur des 
hommes. On connaît le récit que Diodore a peut être emprunté 
à Posidonius^ : (( Hercule, ayant rassemhlé ses troupes, s'avança 
jus(ju'à la Celtique, la parcourut tout entière, abolissant les 
coutumes contraires au droit, comme celle du meurtre des 
étrangers. Une multitude d'hommes de toutes les nations 
étant venus se joindre volontairement à son armée'', il fonda 
une ville très grande, celle qui, en raison de sa course errante 
en la guerre {x-i -f,z àXoç), est nommée Alésia. Il mêla à ses 
concitoyens beaucoup d'indigènes. Ceux-ci étant plus nom- 
breux, il arriva que tous les habitants devinrent barbares. Et 
les Celtes jusqu'à ces temps-ci honorent cette ville comme étant 
foyer et métropole dxî toute la Celtique j. » — Rapprochez de ce 
récit ce que les Celtes, au temps de César, disaient de leur dieu 
national (Mercure) <^ : « Il a inventé tous les arts, il est le guide 
des routes et des chemins » : comme le héros fondateur 
d'Alésiu, c'est un éducateur des hommes et un voyageur. — Il 

I. Dans l'espèce, il s'aj^it tic la \crlu spécifique de hi per/ieiiia vinjiiiitas associée, je 
crois, au numéro novem. 

a. 1902, p. 107. 

;<. Diodore, IV, ly. Ce qui précède (arrivée d'Hercule d'Espagne) et ce qui suit 
(passage des Alpes) doit être la trame géographique gréco-romaine daus laquelle s'est 
inséré l'épisode emprunté à la mythologie celtique. 

li. Cet Hercule alliraiit et persuadant les hommes (Diodore, IV, 19, i) ressemble 
singulièrement ù l'Ilcrcule Ogmios de Lucien, Ueraldcs. Celui-ci, comme l'Hercule 
de Posidonius, vient d'Espagne; comme l'aulrc, àvÔpfÔTrwv TiâfiTroX-j ti Ti/,f,Oo; k'X/.et ', 
comme lui encore, «il contraint aussi les hommes par la persuasion. » Hcmarquez 
encore ceci, que l'Hercule Ogmios du Lucien est vieux, laid, semblable à un Charon 
infernal. H est donc fort possible qu'il soit, comme celui d'Alésia, une des nom- 
breuses traductions du dieu national celtique, dont d'autres ont fait ou un Mercure 
ou un Saturne; cL p. i3'i, n. i. — Vous trouverez également ce mélange d'Hercule et 
de .Saturne chez les Septentrionaux du récit de Plutarque, De facie lunac, aG. 

5. C'est sans doute celle région d'Alésia, et en se référant pcul-élre à cette légende, 
que Plutarque (Camille, \V) appelle celle du peuple KeXtoptwv. 

6. César, VI, 17, i. 



NOTES GALLO-HO.M.Vl.NES l4l 

est donc admissible que rHercule celtique de Posidonius soit 
le même que le Mercure de César. 

Les Grecs et les Latins attribuaient à Hercule les passages 
des Alpes" et des Pyrénées 2. Il est possible que ce soit le 
résultat de spéculations classiques entièrement étrangères à 
des mythes indigènes. Mais il est possible aussi que les Celtes 
aient fait de ce dieu d'Alésia le fondateur des grandes routes 
de leur pays, l'instituteur du commerce général 3. 

La vengeance des dieux. — On connaît les nombreux récits 
qui circulèrent, dans les trois derniers siècles avant l'ère 

I . C'est à Timée que remontent les premières traditions sur la route (( herculéenne » 
des Alpes: De Mirab. Auscult., 85 (GefTcken) : il parait bien que ce soit celle de la 
Durance et du col du Mont-Genèvre; c'est la même dont il est question chez Diodore 
(toujours d'après Timée, IV, 19) : Hercule non seulement la traça, mais la rendit sûre 
en imposant aux hommes des lois hospitalières. C'est la même encore qui est men- 
tionnée par Tite-Livc (V, 3i, 6: Timée?; XXI, lu, 7) et Silius (III, 5i3; XV, 5o5). — 
Pline (III, 123 et i3/j) dit (de même Cornélius Népos, XXllI, 3, 4) qu'Hercule est 
passé par les Alpes Grées ou le Petit-Saint-Bernard (à rapprocher de Pétrone, CXXII, 
i/i4-6; C. I. L., XII, 5710): mais ici la légende est fortement contaminée par des 
étymologies grecques, et, au surplus, il serait possible qu'Alpes Grées signifiât au 
début les débouchés du Genèvre (cf. Graioceli, César, I, 10). — Ammien Marcellin 
regarde comme route d'Hercule la Corniche de Monaco (XV, 10, d'après Timagène), 
mais c'est je crois par erreur, à cause de l'existence sur ce point d'un sanctuaire à un 
Hercule indigène hellénisé. Cf. contra Mùllenhoff, I, p. 87; Partsch 0/5. Wissowa, I, 
col. 1G07. 

■2. Le passage d'Hercule par le col du Pertus n'est précisé que par Silius Ilalicus 
(III, 420 et s.) et l'histoire de la fille du roi des Bébryccs ; cela vient peut-être de 
Timée (Geffcken) et doit être presque uniquement de fabrication grecque. 

3. Cf. ce que dit César de Mercure. — Les luttes d'Hercule contre les rois ligures 
de la Crau sont, je crois, toutes d'origine grecque. Elles ont cependant leur très 
grand intérêt géographique. Les noms des adversaires du héros sont tires des noms 
de lieux voisins. Ce sont (Apollodore, II, 5, 10; Mêla, H, 78) : Alebion et Derrynos : cf. 
Alebece, Albici, noms connus de castella ou de castellani ligures entre Riez et Mar- 
seille; cf. Derceia, nom indigène de ces pays(C. /. L.,X1I, 5/88), ou, si l'on conserve la 
leçon du ms. de Mêla, Bergyon, cf. Bergine civitas (t^xiénus, 700), qui est précisément 
près de la Crau. La pluie de pierres dont parle une autre tradition (Eschyle chez 
Strabon, IV, i, 7) ne peut se rapporter qu'à la Crau. Tous ces détails localisent la 
scène du combat entre l'étang de Berre et Vernègues (qui est peut-être Bergine), sur 
la route de Marseille à Cavaillon et au passage de la Durance (rivière qui marque, 
elle aussi, une voie suivie par Hercule, cf. n. 1), et celte route était précisément la 
plus fréquentée de toutes les routes de terre par les marchands grecs. Le rôle d'Héra- 
clès, dans les spéculations helléniques de cette région, est donc très clair : le dieu 
pacifie les voies que suivirent les négociants marseillais, il les ouvre contre les bar- 
bares de l'endroit: je me suis même demandé si les deux chefs ligures vaincus par 
Hercule ne figurent pas les deux rochers du Défends et de Roquerousse qui, à la 
sortie de la Crau, commandent le défilé par où l'on entre dans la vallée de Durance et 
dans la plaine de Cavaillon, où on passait la rivière. On me dira: c'est «du Bérard»: 
mais « le Bérard » est, en pareille matière, de très bon exemple: la plupart des mythes 
sont la déformation de la vue de choses très réelles : vérité géographique, mensonge 
religieux. — Voyez sur ces mythes d'Hercule, dans un sens absolument différent du 
nôtre, d'Arbois de Jubainville, Anciens habitants, I, p. S/ig-SSi. 

Rcv. Et., anc. 10 



lfl2 nEVLE DES ETUDES A>C1E?<ÎNES 

chrétienne, sur la vengeance exercée par Apollon contre tous 
ceux des Gaulois qui avaient gardé de l'or volé à Delphes; 
on connaît également l'histoire de Cépion et des siens, punis 
pour avoir ravi l'or consacré aux dieux dans les temples de 
Toulouse. On a nié qu'il y eut rien de celtique dans ces tra- 
ditions ^ Je persiste cependant à penser que ces faits histo- 
riques sont venus s'encadrer dans des mythes populaires 
répandus dans le monde gaulois ^ : les histoires brodées autour 
de « trésors maudits », dont les dieux punissent les ravisseurs, 
et qui sont porteurs de mort, sont innombrables dans toutes 
les religions, germaniques et autres. 

La mort et la destinée des morts. — Sur la mort, je crois bien 
que les Celtes ont eu, dans les temps les plus reculés de leur 
histoire, la même croyance qu'à la veille de la conquête 
romaine, à savoir, qu'elle était le passage d'une vie à une 
autre vie. C'est ce qui expliquerait pourquoi Brennos en 
Grèce, Ânéroestos en Cisalpine, et bien d'autres, ont fait si 
peu de cas de leur vie et de celle de leurs proches. C'est ce 
qui justifierait ce perpétuel défi à la mort, cette monomanie 
du suicide où les anciens ont vu, plus ou moins à tort, un 
signe particulier de leur caractères. 

Le seul changement qui a dû se produire dans leurs croyances 
sur la mort a trait à la demeure oï^i ils plaçaient les défunts. 
Rien n'égale l'incertitude des anciennes religions sur le domi- 
cile des morts, si ce n'est celle sur le domicile des dieux. 
Et, après tout, le genre de vie et l'habitat des morts ont 
toujours été regardés comme plus ou moins pareils à ceux de 
la divinité. 

I. D'Arbois de Jubainvillc, lievue celtique, 190J, n° 3. 

3. Me paraissent bien celtiques : la tradition dti vœu fait par les Scordisques de 
ne plus importer de l'or afin d'écarter la colère du dieu (Athénée, VI, si); les récits 
sur l'or de Toulouse, en jurande partie racontés par Troguc-Pompcc (Justin, XX.1II, 
3, I ; cf. Strabon, IV, 1, i3; Aulu-Gclle, III, 9, 7). Il est possible que l'élément 
celtique soit celui-ci : les Gaulois ont été punis par leurs dieu\ pour a\oir détourné 
une partie du butin fait à Delphes (cf. i<)o'i, p. 58): le sacrilège n'a peut-être pas été 
le vol fait à Ai)o11om, mais une fraude commise à l'endroit du Mars celtique. Les 
Grecs auront dans leurs récits appliqué au dieu de Delphes la colère que les Celtes 
attribuaient à leur dieu natir>nal. 

3. Cf. 1903, p. 121. Elle était attribuée, notamment, à toutes les peuplades barbares 
de l'Occident; cf. Soiin, XVI, 5, où il parle des llyperboréens de l'Kuropc. 



NOTES GAtXO-ROMAIM:S 1/48 

Quand les Celtes adoraient surtout les dieux qui sont dans 
les cieux, ils y logeaient leurs morts, et c'est pour cela (je le 
suppose du moins) que les Celtibèrcs et les Galales de Brennos 
{et sans doute bien des indigènes de l'Occident) abandonnaient 
les cadavres des leurs aux vautours du cieP. — Plus tard, 
quand leurs dieux furent plus semblables aux hommes et plus 
rapprochés de la terre, les morts s'en rapprochèrent à leur 
tour, et ils furent installés à la surface du sol, dans quelques 
régions ou îles lointaines 2 où ceux qu'ils avaient laissés pou- 
vaient les rejoindre^. Les dieux étaient venus de ces terres d'au 
delà l'Océan, les morts y allaient à leur tour. — J'ai peine à 
croire que les Gaulois aient jamais placé leur a autre monde » 
dans les profondeurs du sol; s'ils l'ont fait^, c'est dans les 

1. 1903, p. io5. La tradition de Romulus ad coelum raplas doit être la réminiscence 
d'un rite et d'une croyance de ce genre. 

2. Ce sont les textes si connus sur l'enseignement des Druides, que je n'ai pas à 
discuter ici : Liicain, I, /lô;, lequel, par son mot orbe alio, donne probablement le 
renseignement le plus sûr (cf. Ueinach, Le mot « Orbis », dans la Bévue celtique, 1901, 
p. 4^7 et s.); Mêla, III, 2, 19, dont l'expression ad Mânes est bien vague; César, VI, 
l'i, 6, qui, disant ad alios, semble parler d'une migration des âmes chez d'autres 
hommes, à moins que ce ne soit une mauvaise traduction d'un mot grec pour ad alla 
corpora. — Cet autre monde est, à n'en pas douter, la mémo chose que ces îles voi- 
sines de la Bretagne, dites oaijxôvwv y.ai T|pajwv, dont il est question dans un dialogue 
de Plutarque {De defcctu oraculorum, W'III). Ce dialogue, évidemment suppose, 
a été sans doute fait d'après des récits de voyageurs venus, au 1" ou au n* siècle, 
de l'Ile de Bretagne; et il serait possible que ce Démétrius, dans la bouche duquel 
Plutarque place tous ses récits sur les îles bretonnes, fût le nom réel ou le pseudo- 
nyme d'un fonctionnaire ou d'tin employé romain de l'île nouvellement conquise 
(hypothèse de M. G. Rodier) : Ar,;jLr,Tpio; [l'îv ô ypaaaa-cixo; Iv. BpEXTavia? e'i; Tapcrôv 
àvaxo[j.i!;ô[i£vo; oi'xaôî (II, p. A 10). Ce Démétrius est allé dans une île très proche des 
Iles des Héros, el; ttiv syyiaTa x£ifjLÉv/;v tùv èprjjjLwv; cette île, à la différence des autres, 
était habitée, et Démétrius, qui y séjourna, y sentit passer, dans un vent d'orage, les 
âmes des morts : c'est du moins ce que les habitants lui expliquèrent. Sur les croyances 
relatives au passage dans ces îles à l'époque germanique, cf. Claudien, In Hufinum, 
I, 128 ; Procope, De Bello Golliico, IV, ao. — Je n'ai pas besoin de dire que la croyance 
à des Iles des Bienheureux ou des lies des Trépassés se constate chez presque tous 
les peuples de la terre, et qu'au fur et à mesure que les anciens ont rencontré des 
îles plus lointaines, ils ont reculé, pour les placer en elles, la demeure des bien- 
heureux : devant les navires des explorateurs, les contes et les mythes se retirent 
lentement plus loin, mais sans jamais disparaître, tant qu'ils trouvent des îles, des 
caps ou des mers, où ils peuvent s'accrocher et reprendre une nouvelle vie. 

3. Gamma à son mari mort : NOv 5k y.ôixtdai \lî. yaîpwv (Plutarque, Amatorius, XXII). 
Comparez, dans une inscription de Narbonnc (XII, /igSS) : LaggcfiU..., mater tua rogat 
te ut me ad te rccipias (cf. VIII, 9691)- Valère-Maxime, II, 6, lo : Mos Gallorum (près de 
Marseille)... pecunias mutuas qiiae his apiid inferos reddcrenlur, dare. 

4. Les seuls textes en faveur de cette hypothèse sont aussi peu concluants que 
possible; ce sont les paroles de Camma : KaTaêaîvw npb; tov èjxôv avSpa (Plutarque, 
Virlales mulierum, XX); mais Plutarque, qui, d'ailleurs, ne se pique pas de couleur 
locale, l'a fait parler, dans une autre version (cf. note 3), tout différemment. Le ad 
Mânes de Mêla (III, a, 19) ne doit pas signifier grandVhose. J'en dirai autant de l'ad 
inferos de Valère-Maxime (II, G, 10). 



I^^ REVUE DES ÉTUDES A>"C1EN>'ES 

temps, peut-être relativement récents, où un de leurs dieux 
nationaux prit le caractère de divinité souterraine'. 

Je me pose la question suivante : les Gaulois, à l'origine, 
ont- ils attribué l'immortalité à tous les hommes, ou seule- 
ment à quelques ùmes «meilleures » ou plus u fortes n^? Voici 
ce qui m'a suggéré ce doute : i° le boïen Ducarius offre la tête 
du consul seulement /br/f6ws urjibris^; 2° dans l'île voisine de 
celles des Héros, sur les côtes de Bretagne, on ne s'apercevait 
que du passage « des grandes âmes », al [j.tyilxi 'Vjya'!, ou de la 
mort des meilleurs, twv /.pe'.jjcv ov T-.vir èV.Xéil/'.;''; 3" la simultanéité 
de l'inhumation et de l'incinération pourrait s'expliquer"' par le 
fait qu'on inhumait « les meilleurs » et qu'on brûlait la plèbe. 
Mais je me borne à poser le problème sans pouvoir le résoudre. 
11 est une chose seulement que ces textes autorisent à supposer : 
c'est que les Gaulois distinguèrent entre les âmes du vulgaire 
et celles des hommes supérieurs 6. Celles-là passaient en brises 
insensibles, celles-ci en vents de tempête:. 

(A suivre.) Camille JULLIAN. 



I . Tylor, t. H, p. 77 et s., a très bien distribué les dilTérenls systèmes de localisation 
du monde des morts. 

3. « 11 est si vrai, d'aillcuri, que tous les hommes ne pensent pas qu'une vie future 
soit la destinée de tous les autres hommes, que, chez certains peuples, des classes tout 
entières sont exclues formellement du monde à venir. » Tylor, t. II, p. 29. 

3. Fierue, 190a, p. a3/|. Cl. fortes ambras chez Lucain, 1, 4/17. 

4. Plutarque, De defeclu oraculorum, XVIIl. 

5. Cf. plus haut, 1908, p. 25i. César (VI, 19, 4) ne parle pas, semble-t-il, de l'inci- 
nération des riches, mais seulement de celle de leurs serviteurs. Toutes les remarques 
faites à ce sujet par M. d'Arbois de Jubainville, La civilisation des Celtes, p. aSs, ont 
une grande valeur. 

G. Nous sommes arrivés déjà (1903, p. 33i), par d'autres moyens, à un résultat 
analogue. — Plutarque : Ai |j.£YâXat ^''J"/^' ''°'' M-^"' àvaXôiAliEi; e'j|X£V£î; xai àX-JTtoy; 
k'/ovjaiv, ex: ok ao£7£i; aOTcôv xoti çôopai 7to>.).(ixi; [làv, ti; vjvi, TtveûjxaTa xoi J^â),a; 
-cpffouTi, disaient les insulaires à Démétrius. — Même distinction chez les Germains 
(Tacite, Germanie, XXVII) : Observatur ut corpora clarorum virorum certis lignis 
cremcntur. 

Lorsque le Gaulois Vosegus (chez Silius Italicus, IV^ 31 5) décapite son adversaire, 
patrio divos clamore salutal. Je me demande si divi signifie ici les grands dieux et non 
pas, jjlutôt, les héros ou les ancêtres illustres, et s'il n'est pas synonyme de ces fortes 
umbrae auKiuels un autre Gaulois (encore chez Silius, V, CSa) conseille de sacrifier et 
d'offrir la tète du chef romain. Et je ne puis m'empêcher de rapprocher l'un et l'autre 
textes de ceux qui concernent les « anses » des Goths (Jordanès, XIII : Jam proceres 
saos, quorum quasi fortuna vincebant, nonpuros homines, aed semideos, id est ansis, voca- 
verant, etc.; cf. Gollher, p. 98). 

7. Plutarque, De Defectu oraculorum, XVIII : riveJjxxTa y.aTappaYr|V5"- I' '''' sacrée 
ou saturnienne de la côte cantabrique paraît avoir donné lieu à des racontars reli- 
gieux du même genre (Avicnus, 1 Go- 171). 



TÊTE ANTIQUE TROUVÉE A ORGON 

(BOUCHES-DU-RHONE) 
(Planche III) 

Dans le numéro de juillet- septembre de la Revue, C. Jullian 
attirait l'attention des érudits sur une catégorie de monuments 
antiques dont le bas-relief de Montsalier, publié dans le même 
numéro par M. l'abbé Arnaud d'Agnel, offre un des spécimens 
les plus intéressants. Ce sont des têtes, soit en ronde bosse, 
soit en relief, têtes isolées et représentées pour elles-mêmes, 
n'ayant point appartenu à des statues. Le musée Borély vient 
d'acquérir un objet de ce genre, trouvé dans les conditions 
suivantes : 

Dans le cours de 1901, un propriétaire d'Orgon, M. Joseph 
Faure, travaillait dans une terre qu'il possède au quartier de 
Saint-Yéran. Cette propriété englobe les ruines dune chapelle 
gothique dédiée à ce saint. En nettoyant le sol de cette cha- 
pelle, il mit h découvert une grosse pierre qui, déplacée, 
démasqua l'ouverture d'un puits creusé dans le roc. Ce puits, 
à peu près à sec, était encombré de pierres et de terre, que 
M. Faure déblaya peu à peu, jusqu'à ce qu'il fût arrivé au 
fond du puits, qui mesure douze mètres de profondeur. Ce 
qui l'incita à pousser jusqu'au bout ce travail assez pénible, 
c'est que, parmi les matériaux de toute sorte, se trouvèrent 
quelques objets qui attirèrent à juste titre son attention, 
C'étaient des aiguilles ou poinçons en os, des monnaies 
romaines, et, enfin, la tête dont nous donnons une repro- 
duction (pi. III). 

Elle est de grandeur naturelle (0,247) ^* ^^^^^ ^^ pierre cal- 
caire de la région. Le travail en est extrêmement grossier, 
sans que l'on puisse dire cependant qu'il est primitif; je veux 
dire qu'il offre un singulier mélange de maladresse et de savoir 
faire. 



l46 HE VUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Les proportions de la figure sont à peu près exactes, et les 
diverses parties à peu près en place; la coupe du visage, 
nettement ovale, ne manque pas d'une certaine habileté. 11 n'y 
a guère à reprendre, à ce point de vue, que la longueur exces- 
sive du menton, rendue plus sensible encore par le trop peu 
de longueur du nez. Mais si l'on passe au détail des traits, l'on 
constate une complète inhabileté du ciseau : les yeux sont 
formés par une sorte d'ellipse cernée d'un trait et entourée 
d'un bourrelet qui figure la paupière; le nez a été fait au 
moyen de deux entailles verticales et, en dessous, d'une troi- 
sième, horizontale; il est, du reste, mutilé sur toute sa lon- 
gueur; mais il paraît avoir été très peu proéminent. Quant 
à la bouche, on ne peut plus en juger, toute la partie infé- 
rieure du visage étant brisée ; elle semble avoir consisté en 
une simple fente horizontale, au dessus de laquelle un trait 
oblique, à droite et à gauche, devait figurer la lèvre supé- 
rieure, ou, peut-être, la moustache (ce trait, visible sur le 
profil gauche de l'original, ne l'est guère sur la photographie). 

Quant aux cheveux, ils ne sont figurés que sur le front et 
sur les côtés du visage. Ils forment cinq bandeaux qui" cou- 
vrent presque complètement le front et vont jusqu'à la nuque, 
laissant les oreilles à découvert. Sur la nuque, ils s'arrêtent 
court, et forment bourrelet. Derrière ces bandeaux, le crâne 
est lisse. Ce qui nous intéresse particulièrement, c'est que cette 
tête n'est point un fragment d'une statue, mais un monument 
complet. Non seulement le cou n'a pas été cassé, mais il a été 
scié avec soin, de façon que les bords présentent une section 
légèrement tronconique ; seulement, faute dune précision 
suffisante, la tête, posée debout, n'est pas absolument d'aplomb 
et a besoin d'être calée. Il n'en est pas moins certain qu'elle 
n'a jamais été rattachée à un corps. 

Malgré la barbarie du travail, il me semble que certains 
détails témoignent de quekiue étude et attestent l'influence 
d'un art étranger et beaucoup plus avancé. Le profil de la tête, 
surtout le profil gauche, est d'un aspect beaucoup plus satis- 
faisant, relativement, que la face; le nez, si grossièrement 
modelé d'ailleurs, suit exactement la ligne du front, comme 



TÊTE ANTIQUE TROUVÉE A ORGON lli"] 

dans les statues grecques; enfin, le sommet du crâne, demeuré 
lisse, rappelle aussi certaines têtes grecques archaïques (jue 
coiffait un casque de bronze ou qu'achevait la peinture. 11 
semble, d'après ces lointaines ressemblances, que l'artisan qui 
a sculpté cette tôte ait vu des statues grecques archaïcjues et 
ait cherché à les prendre pour modèle, et à s'en aider dans 
cette difïïcile tentative d'interprétation de la figure humaine. 

Cela ne veut pas dire, bien entendu, que j'attribue à cette 
sculpture une date aussi reculée que le vi" ou même le v* siè- 
cle. Il est infiniment probable, au contraire, qu'il faut lui assi- 
gner une date beaucoup plus basse. Je veux simplement dire 
que l'artisan paraît avoir cherché à imiter quelque chose qu'il 
avait vu, et que cet objet appartenait à une époque ancienne, 
et était une œuvre grecque et non romaine. Il n'y a rien de 
surprenant à ce que des œuvres de l'époque archaïque se 
soient conservées à Marseille très tard, même jusqu'en pleine 
période romaine. C'est à cette période que se rapportent les 
monnaies trouvées dans le puits, dont l'une porte Teffigie de 
Vespasien, et l'autre celle de Constantin. On voit, d'ailleurs, 
par cet écart énorme entre les deux, que cela ne nous ren- 
seigne nullement sur la date qu'il faut assigner à la tête. 

Quant à la nature du personnage ainsi représenté, il ne me 
paraît pas douteux, étant données les circonstances de la 
découverte, qu'il faille y voir une divinité. Dans les murs de 
la chapelle sont encore encastrés des fragments très frustes 
de sculptures antiques, de sorte qu'il est bien probable qu'un 
sanctuaire chrétien a remplacé là une chapelle païenne. Il n'est 
même pas invraisemble que la tête à laquelle on rendait là 
un culte ait été jetée dans le puits par les fidèles du culte 
nouveau. 

Peut-être aussi ce puits, creusé dans le roc et dans la cha- 
pelle même, était-il un puits sacré, et le dieu topique une divi- 
nité des sources et des eaux. On sait, par l'exemple du dieu 
Nemausus, que ces divinités n'étaient point forcément des 
divinités féminines. Aucune des inscriptions romaines trou- 
vées à Orgon ne nous donne le nom d'un dieu local : les deux 
seules dédicaces qui nous soient parvenues s'adressent l'une 



l/jS REVLE DES ÉTUDES ANCIENNES 

à Apollon, l'autre à Silvain (C. /. L., 992, looi). Il n'est pas 
impossible qu'ici comme à la Fare, ce soit Silvain que repré 
sente la tête. Et il est possible aussi que le dieu local de la 
source soit devenu, au temps des Romains, un Apollon ne 
portant plus son ancien nom que comme épithète, comme 
cela est arrivé à TApollo Borvo. Dans cette hypothèse, le nom 
d'Orgon aurait toutes chances d'être le nom même de cette 
divinité; mais ce n'est qu'une pure hypothèse, jusqu'à ce que 
de nouvelles découvertes viennent nous mieux renseigner. 

M. CLERC. 



NOTE SUR UN GRAFFITE 

RÉGEMMENT TROUVÉ A MEAUX 



Le graffîte' que nous publions a été trouvé à Meaux 
le 5 décembre 1908, dans la ville gallo-romaine extérieure à 
l'enceinte du in® siècle, c'est-à-dire dans le quartier d'où ont 
été exhumées les terres cuites, la plaque du satyre, l'inscrip- 
tion celtique, la statuette d'Epona, déjà publiées par nous^ 

L'inscription est tracée à la pointe, après cuisson, sur l'exté- 
rieur d'un fragment de fond de petit vase à glaçure rouge, 
portant la marque de potier: SENIGL 

On connaît trop ce nom pour que nous insistions 3, 

Le nom du potier n'est d'ailleurs pas ici l'élément qui 
constitue l'intérêt de la trouvaille de Meaux. 

C'est l'inscription à la pointe, tracée à l'envers du tesson, le 
graffîte, qui offre à nos yeux un intérêt exceptionnel. En effet, 
de grandes villes romaines comme Bordeaux^, Reims '', ne 
nous offrent pas un seul graffîte digne d'être comparé avec 
celui de Meaux. 

Aucune des inscriptions relevées par Maxe-Verly*^ ne présente 
le caractère particulier qui résulte de notre lecture. En effet, les 
inscriptions de vases signalées par Maxe-Verly, comme aussi par 
Overbeck et MM. Dragendorff et Déchelette?, appartiennent à 
la banalité courante des phrases impersonnelles inscrites sur 

I. Il fait partie de la collection de M. Chardon, notaire à Meaux. 

a. Voyez Revue des Études anciennes, t. II, 1900, p. lis; t. III, 1901, p. i43, i45, 

3-ilt. 

3. Bohn, Corpus, XIII, n» looio, 1776. 

4. C. Jullian, Les Inscriptions romaines de Bordeaux, 2 vol. in-/i°- Bordeaux, 1887- 
1890. 

5. Cf. les vases en terre cuite rouge trouvés en septembre 1901, et publics par 
M. Demaison, dans le Bulletin de la Soc. des Antiq. de France, 1903, p. iBj. 

G. Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, année 1888. 
7. Overbeck, Pompéi, p. 76, fig. 269; cf. J. Déchelette dans la Revue des Éludes 
anciennes, t. V, p. C4 (année igoS). 



l50 UEVUE DES ÉTUDES ANCIEN>'ES 

le vase par le fabricant ou le marchand. Tous ces vœux ou 
conseils bachiques sont comme les inscriptions des objets que 
l'on achète dans les villes d'eaux. INotre graffîte, au contraire, 
écrit à l'envers d'un fond de vase, sur un tesson, a servi de 
véhicule à une correspondance intime et particulière. 

L' inscription 
se compose, à 
notre avis, de 
trois éléments : 
un nom de per- 
sonne au vocatif, 
un verbe à l'im- 
pératif, un com- 
plément direct 
de ce verbe. 

Nous avons en 
vain cherché 
dans les volumes 
du Corpus un 
nom propre qui 
répondît exacte- 
ment à la lecture 
possible du pre- 
mier mot figu- 
rant sur le graffile. Assurément, ce mot commence par CA.. 
et se termine probablement par TRA. La dureté de la matière, 
la glaçure ont été un obstacle à la gravure bien nette du 
groupe des lettres suivant les deux premières; de là notre 
embarras pour les déchiffrer d'une façon certaine. Il nous reste 
donc à choisir parmi les différents noms fournis par les inscrip- 
tions connues ou à imaginer un nom féminin qui pourrait 
répondre à la première ligne du graflîte. 

La lecture qui me séduit tout d'abord serait la lecture : 
GALLISTR.V (pour CaUlslrata ou Callistrate), car en admettant 
une abréviation de cette nature nous n'avons plus la finale 
pour nous apprendre s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. 
Le nom Callistralas et son féminin se trouvent dans le Corpus. 




NOTE SUR UN GRAFFITE RÉCEMMENT TROUVÉ A MEAUX l5l 

L'abréviation est normale. On écrit couramment Gallica pour 
Gallicamis^, Urba pour Urbanus^. 

Si l'on repousse celte lecture, il faut passer à la seconde 
supposition; admettre un nom à finale en TRA, forme rare en 
latin, moins rare en grec. Nous songerions alors à un nom 
comme CÂr///m)ITRA ou CA'MTRA^ 

2° Le second mot ne nous paraît pas d'une lecture douteuse: 
PARA. 

3° La lettre qui suit, le V, nous semble avoir ici sa valeur 
numérique et je lis quinque. 

A" Le mot suivant me paraît comporter six lettres, dont la 
première, immédiatement après le V, serait A. En effet, la 
façon hâtive dont l'inscription a été tracée à la pointe permet 
d'admettre l'A ressemblant à un X, comme nous l'avons déjà 
trouvé dans le graffîte de Sacrillos publié ici même^ L'A me 
paraît suivi d'une L dont la barre inférieure se confond avec le 
rebord du tesson, L'L à barre formant angle très obtus est fré- 
quente. Vient ensuite un I, puis TVS, dont la lecture est 
incontestable. Le mot tout entier serait donc ALITVS 

Il s'agit naturellement, dans une inscription de cette nature, 
d'un mot populaire en bas-latin. ALITVS est formé delà racine 
ALO et est un doublet à' Alimenta^ . 

La phrase tout entière: CALLISTRA... ou GALLIMITRA 
PARA V ALITVS signifierait donc: G..., prépare cinq-portions 
de nourriture, ou mieux: prépare à manger pour cinq. 

On voit par suite de cette interprétation que le graffite ne 
rentre pas du tout dans la catégorie des inscriptions bachiques 
ou des signatures de potier. Il s'agit d'une correspondance entre 
deux Meldois de l'époque romaine, mari et femme, ou maître 
et esclave. Rien d'ailleurs ne nous permet de savoir le sexe de 
celui qui donne l'ordre, mais il nous semble que ce doit être 
le maître ou le mari. Il a rencontré des amis, il lés a priés à 
diner et il a ramassé dans un tas de débris, sur le bord de la 

I. 2. Overbeck, Pompéi, Th. Haberl, La poterie antique parlante (Paris, ReinwalJ, 

1893), p. XL. 

3. Ce mélange de lettres grecques et latines n'est pas rare à l'époque gallo romaine. 

4. Cf. Revue des Et. anciennes, t. II, 1900, p. itxZ. 

5. ^lius Donatus le donne avec le sens do nourriture. ]'ita ]'irgilii, G. 



103 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

route, un tesson qui lui a servi de carte postale, pour prévenir, 
par quelque esclave ou quelque gamin, sa femme afin qu'elle 
augmentât un peu le menu du dîner. Voilà, si notre lec- 
ture est bonne I, toute une petite scène de vie intime qui est 
ressuscitée à notre imagination. 

Georges GASSIES. 



t. Nous admcllons parfaitomcnl qu'une autre intcrprélalion puisse être donnée, 
car nous publions le « gralTite s pour le faire connaître, sans prétendre imposer notre 
lecture. 



CHRONIQUE 



Société française de fouilles archéologiques'. 

On sait combien, à l'élranger, l'inilialive privée est active, et quelle 
part de simples associations, fondées en Angleterre, en Allemagne ou 
aux Étals-Unis, ont prise à l'exploration archéologique de l'ancien 
ou du nouveau monde. Grâce à ces sociétés particulières, des subven- 
tions considérables ont été mises à la disposition des chercheurs, et 
des fouilles, entreprises en Egypte, en Palestine, en Ghaldée, en Grèce, 
ont enrichi les musées, fait progresser la science, augmenté le prestige 
des nations auxquelles nous en sommes redevables. La France, après 
cire restée trop longtemps à l'écart de ce grand mouvement de curio- 
sité savante, vient d'y entrer à son tour, et l'on ne saurait trop féliciter 
les hommes de foi et d'action qui ont eu à cœur de la relever de cette 
infériorité fâcheuse. \]ne Société française de fouilles archéologiques a 
été fondée à Paris le i4 janvier igo/j. Elle se propose un triple but: 

1° D'entreprendre et d'encourager, par ses subventions, des explo- 
rations et des fouilles archéologiques, en France, dans ses Colonies et 
Pays de Protectorat, sans exclure les Pays étrangers; 

2" D'organiser l'exposition des objets recueillis dans les fouilles sub- 
ventionnées par la Société ou provenant d'acquisitions, de dons ou 
d'échanges ; 

3° D'enrichir les Musées français en leur attribuant ces objets. 

Elle compte trois catégories d'adhérents : les titulaires (cotisation 
de 2o francs par an); les membres à vie (versement de 200 francs) ; 
les donateurs (versement de 5oo francs). 

1. Cel article était rédigé, quand j'ai reçu le i" fascicule du Bulletin de la Société 
française de fouilles archéologiques. On y trouvera, outre l'historique de la nouvelle 
association, des renseignements curieux sur les puissants moyens d'action dont dis- 
posent nos concurrents étrangers : en Angleterre, VEgypt Exploration Fund, qu'ont 
illustrée les fouilles de Bubaste, de Naucratis, d'Abydos, de Tebtunis, d'Oxyrhyn- 
chus, pour ne citer que les plus célèbres, a un budget annuel de 100,000 francs. 
A la suite des fouilles de Cnosse, qui ont amené la découverte du palais de Minos, la 
Crelan Exploration Fund a vu, en trois ans, décupler ses ressources, qui n'étaient en 
1899 que d'une dizaine de mille francs. La Palestine Exploration Fund, une aïeule (elle 
remonte à i8G5), recueille annuellement 5o,ooo francs; ses cadettes, VAsia Minor 
Exploration Fund et la Cyprus Exploration Fund, de i5 à 20,000. — En Allemagne, la 
Deutsche Orient Gesellschaft a une situation linancière particulièrement florissante : 
pour 1902, le chiffre des souscriptions a dépassé la somme extraordinaire de 
3oo,ooo francs. — Depuis sa création, en 1887, la Société archéologique d'Athènes a 
dépensé trois millions pour la résurrection du passé hellénique. 



l54 KEVLE DES ÉTUDES A^CIEPJ^ES 

Parmi les fondateurs, constituant le Comité central, nous trouvons : 
M. Poincaré, ancien ministre de l'Instruction publique; M. Waldeck- 
Rousseau, ancien président du Conseil; MM. Aynard, Georges Berger, 
BischoITsheim, Henry Cochin, Doumcr, députés; MM. de Lasteyrie, 
Marcel Dieulafoy, G. Schlumberger, de l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres ; M. Bernard Ilaussoullier, de l'École des Hautes Études; 
M. Raymond Koechlin, du Journal des Débats: M. Ch. Ephrussi, de la 
(lazellc des Beaux-Arts ; le prince Roland Bonaparte, le comte Guy de 
La Rochefoucauld, le baron Edmond de Rothschild. 

L'àme de la Société nouvelle est M. Ernest Babclon. C'est lui qu'elle 
a élu pour son président. On ne pouvait faire un meilleur choix. S'il 
est un homme qui, par l'ouverture de son esprit, l'aménité de son 
caractère, la chaleur persuasive de sa parole soit capable de doter la 
France d'une association comparable à YEfjypt Exploration Fund ou à 
la Deutsche Orient Gesellschafl, c'est au premier chef le savant et actif 
conservateur du Cabinet des Médailles. 

Congrès international des Orientalistes. 

La XIV' session du Congrès international des Orientalistes aura lieu 
à Alger, en igoS, pendant les vacances de Pâques. Elle comportera, 
outre les travaux sédentaires, diverses séries d'excursions, consacrées 
les unes au Tell et à l'archéologie classique, les autres au Sud-Oranais 
et à l'art musulman. Les sections sont au nombre de sept : 

I. Inde; langues aryennes et langues de l'Inde (président, M.Sénarl). 
IL Langues sémitiques (président, M. Philippe Berger). 

III. Langues musulmanes : arabe, turc, persan (président, M. René 
Basset). 

IV. Egypte; langues africaines; Madagascar (président, M. Lefébure). 
V. Extrême-Orient (président, M. Cordier). 

VI. Grèce et Orient (président, M. Ch. Diehl). 
VIL Archéologie africaine et art musulman (président, M. Gsell). 
Secrétariat de la Commission d'organisation : 46, rue d'isly, Alger. 

Congrès international d'archéologie. 

L'idée de tenir des congrès d'archéologie classique, à l'exemple de 
ce (jui existe pour les autres sciences, ne date pas d'aujourd'hui. Elle 
faillit aboutir en 1898, lors du Cinquantenaire de l'Ecole française 
d'Athènes. Elle se réalisera au mois d'avril prochain. Le premier 
Congrès d'archéologie classique aura pour siège Athènes, la \illc 
sainte de l'Art. Placé sous la présidence du prince Constantin, il 
a pour organisateurs M. Cavvadias^ éphore général des Antiquités du 
royaume hellénique, et les différents directeurs des Instituts étrangers. 

S'adresser pour tous renseignements au siège de la Société archéo- 
logique, rue de l'Université, 20, Athènes. Georges RADET. 



RIBI.IOGRAPIIIE 



Orienlis graeci iiiscvlpUoncs seleclae, supplenie/iliun Syllogcs 
inscvipUonum graecarum, cdidit Wilhelmus Dittenberger, 
vol. prius. Lipsiac, apud S. liirzcl, igoS; i vol. in-8" de 
V-G58 pages, i8 marks. 

M. Dittenberger est infatigable. Deux ans après avoir achevé de 
rééditer la Sylloge (sur celte réédition, voir maintenant Ad. Wilhelm, 
dans les Golling. gel. Anzeigcn, iqoS, p. 7G9-798), il nous donne ce 
nouveau recueil, de près de sept cents pages, où /jS/j inscriptions sont 
commentées avec l'érudition la plus soigneuse, la plus abondante et 
la plus vaste. Quelle vie ordonnée, recueillie, supposent ces labeurs 
de bénédictin! 

Le premier volume des Inscriplions de VOrient grec renferme les 
inscriptions des royaumes hellénistiques jusqu'à leur absorption dans 
Vorbis romanus, plus quelques termes importants provenant de Nu- 
bie, d'Ethiopie, de Parthie, dlbérie. Il nous emmène à Adoulis, à 
Persépolis, à TilTlis, presque aux bornes de Vo>.7.zj[j.vrr,. Sans doute, 
en recourant à la numismatique, à l'archéologie, à l'histoire écono- 
mique, à l'histoire des découvertes géographiques, on irait plus loin 
encore, on atteindrait les bords ultimes où les dernières ondes de 
l'hellénisme sont venues expirer. Mais c'est déjà un grand voyage que 
M. Dittenberger, par l'épigraphie grecque, nous fait faire aux pays 
d'Orient. 

L'ouvrage comprendra deux volumes. Le second sera consacré aux 
inscriptions grecques de l'Orient romain et aux indices. 

Il n'est que juste de rappeler quelques travaux récents qui ont facilité 
la tâche de Dittenberger: pour l'épigraphie ptolémaïque, le livre de 
Strack; pour les inscriptions des rois de Gommagène, l'œuvre monu- 
mentale de Puchstein; pour les inscriptions des Séleucides et Altalides, 
les recueils de Friinkel et de Kern, les excellentes Éludes sur Milet et le 
Didyméion de llaussoullier. Mais Dittenberger ne borne pas son effort 
à enregistrer et à résumer les résultats de ses devanciers; les textes 
sortent de ses mains mieux établis souvent, mieux expliqués presque 
toujours; car il a le don sans lequel on n'est pas épigraphiste, 
Vacumen. 

Les inscriplions ptolémaïques forment près de la moitié du volume. 
Cela devait être, et l'on peut prédire que ce sera la partie de l'ouvrage 
qui rendra le plus de services : les égyptologues et encore plus les 
papyrologues y auront souvent recours, de même que l'épigraphiste 



l56 REVUE DES ÉTL'DES ANCIEM.NES 

qui étudie les documents hellénistiques ne peut plus se passer des 
papyri, pour la connaissance de la langue comme pour la connais- 
sance des faits historiques. 

C'est dans Dittenberger qu'on lira désormais les grandes inscrip- 
tions de Canope (56) et de Rosette (90), le inoniiinenUun AdulUaniun 
(54 et 199) : textes célèbres, mais qui jusqu'ici n'étaient pas accessibles 
à un chacun, et que beaucoup d'hellénistes et d'historiens révéraient 
d'ouï-dire, et de loin. 

Aoici sur des points de détail quelques observations que je me 
permets de soumettre au savant auteur. 

3, Sur le culte des Sévères pour Alexandre le Grand, il ne faudrait 
pas négliger de rappeler les témoignages si curieux de la numismati- 
que (Babelon, Traité des monnaies gr. et rom., I, col. 68i). Le renou- 
veau de ferveur dont le culte d'Alexandre bénéficie sous les Sévères 
doit, en définitive, avoir sa raison dans la guerre parthique. Ils ado- 
raient Alexandre, comme Alexandre avait lui-même, en débarquant 
en Asie, adoré Achille; Alexandre avait vaincu les prédécesseurs 
de ces Parthes Arsacides dont il était si ditTicile pour les Sévères 
de venir à bout. 

34. (Cf. add., p. 6/|8.) C'est l'inscription 'Apjtvéy;; ♦iHXaoiAsoy, dont 
on a maintenant une quinzaine d'exemplaires, provenant des îles sur 
lesquelles s'étendit l'empire de Philadelphe. Dittenberger admet 
l'explication communément reçue, que ce sont des dédicaces d'of- 
frandes vouées par Arsinpé (à l'occasion, suppose-t-il, de son mariage). 
Je croirais aujourd'hui que c'étaient des 'ipoi qui indiquaient que 
telle terre ou tel immeuble était propriété d'Arsinoé. Nous n'avons 
pas sur les domaines de la reine en Egypte des renseignements com- 
parables à ceux que donne l'inscription de Laodice sur les domaines 
de la reine en Syrie (llaussouUier, Et. sur Milet, p. 76 sq. ; cf. pour- 
tant lloUcaux, Rev. des Étud. juives, 1899, p. iGi sq.). Cette hypothèse 
expliquerait le génitif 'Apaivcr^ç ^IHkxHkço'j (cf. Revue biblique, 1900, 
p. ^35) et le fait que certains exemplaires, notamment celui de Yalousa 
(BCH., 1896, p. 358), sont aussi rustiques de forme que de pro- 
venance. 

66 68. Inscriptions relatives à Sostrate de Cnide. L'a*/.;;./; de Sostrate 
flotterait dans les quatre-vingt-cinq années qu'ont régné les trois pre- 
miers Ptolémées. Mais Dittenberger n'ayant pas eu connaissance de 
l'article paru ici même {Rcv. des Et. anc, 1899, p. 2G1-272), oîi on 
été publiés des faits nouveaux concernant Sostrate, il convient, avant 
de discuter son opinion, de savoir s'il la maintient : c'est ce que nous 
diront sans doute les addenda de son second volume. 

86. (Cf. p. 598.) Le nom pisidien MiorboUos ne me paraît avoir 
rien de commun avec Mithra. Dittenberger allègue la monnaie de 
Bactriane à la légende MIOPO- Mais cette légende est une forme 



BlBLlOGllAPIIIE 167 

altérée, dont il n'y a pas à faire état. Cf. Cumont, Textes et monu- 
ments relatifs au culte de Mithra, II, p. 187, ouvrage indispensable, 
dont Dittenberger ne semble pas s'être servi. 11 ne cite que l'article 
Mithras, résumé très succinct, public par le même auteur dans le 
Lexicon de Roscher; il aurait trouvé dans les Textes et monuments, II, 
p. 70-85, une étude sur les noms théopborcs composés avec Mithra, 
complétée aux addenda, p. [\h'\-'\k^- A la bibliographie du n" 383 
(inscription d'Antlochos I", au Nemroud-Dagh), ajouter Cumont, 
Textes et monuments, II, p. 89 et 187, et Michel, Recueil, n° 735. 

309. Les ruines de Téos ne sont pas à Boudroun, qui est Halicar- 
nesse, mais à Sighadjik, près Sivri-liissar, sur une péninsule qui se 
termine au sud par un cap nommé Tchelin-Bouroun (Kiepert, W. 
Klein- Asien, VII); d'où la confusion. 

391. La note 9 donne comme dates du règne d'Artaxerxès II Mné- 
mon /40/1-359, alors que 264, note 6, donne /40i-358. 

409. Inscription du monument de Philopappos. 11 n'eût pas été 
inutile de faire savoir que la seule bonne reproduction qu'on ait de ce 
monument est l'héliogravure publiée dans la Revue des Études grec- 
ques, 1890, p. 370. 

414. — On peut regretter que Dittenberger n'ait pas cru devoir 
consacrer une petite section à la dynastie des Lysanias d'Abilène (cf. 
Renan, Mission de Phénicie, p. 317 et Mém. de l'Acad. des Inscr., 
t. XXVI, 2» partie). 

Mais les remarques de détail sont fastidieuses. Puisque M. Ditten- 
berger promet de donner en appendice, à la fin de son second volume, 
les inscriptions intéressantes qui auront surgi depuis la publication 
du premier, je prends la liberté de lui recommander la suivante, 
trouvée en 1900 à El-Kusiyeh, l'ancienne Cusae, qui était, à l'époque 
pharaonique, le chef-lieu du nome inférieur du Sycomore, et qui, 
à l'époque grecque, fit partie soit du nome Ilermopolite, soit du 
Lycopolite. Cette inscription (aujourd'hui au Musée du Caire) est 
gravée sur un linteau de porte. On la connaît par une copie en majus- 
cules de Jean Clédat (Bull, de l'Institut français darchéol. orientale, 
1902, p. /|3). Voici cette copie : 

YnEPBAIlAEOinToAEMAlO ///7/AIBA2IAI22H2KAEonATPA20EnN 
(l)IAoMHTopnNKAinToAEMAloYT/////AAEA(t)oYAYllMAXoZBAITA 
KIA0Yop///|ïKAIBAITAK///AAIKAI///\Mo2o|YloJAYToYAIIinTHPI 
TonPonYAoN////////oYPnMA 

Tout récemment, Strack, dans VArchiv fur Papyrusforschung, 
1903, p. 549, a donné de celte copie la transcription suivante : 
'iVep (iaaiXéu); [lT:o).e\j.<x'.z['j -/.Jal ^a^iXi'îjr^ç KÀîOTcâTpaç Beûv çtA5[j.r,Tipo)v 
liev. Et. anc. »< 



l58 REVUE DES ÉTUDES AMClENJiES 

y.x'. \\-z/.t\).%\o'^ T[cCi] àoeXçsj, A'j:;t;xa7c; ^xctax'.ACu o,;..i; /.al 3^;-:x/,. /.a; 
v.%'.... \\).(j^ 5'. "jÎsI XJtCJ A'.\ wWTy;;! t: ~zz~ji.Z'i [■/.%: t";] Ojpo);j.a. Les 
donateurs, remarque Strack, ne sont probablement pas des Indo- 
germains, keinc Indogcrmaner : il les soupçonne, je suppose, d'être 
sémites. En réalité, ce sont des Thraces : Ajîîy.a/cç Wxz-.i-A.'.'ho-j 0,c[i]'.; 
y.x': BxaTa/.'Xxç /.x\... — Pour trouver le nom du fils cadet de Lysi- 
maquc, il faudrait voir la pierre : c'est sans doute un nom Ihrace en 
-xj.zz (connue lx;/o^; cf. Tomaschek, Die ait. ThraUer, II, 3, p. !^o) 
ou en -a;/o; (à rapprocher dcs]noms en -î;éX;;.r,ç, -"S/.\v.z\ cf. Tomaschek, 
II, 3, p. 39). BaJTay.ÎAa; est un nom thracc intéressant; le premier de 
ses éléments se retrouve dans *Ba';Txp£Jç, nom d'un roitelet de la 
région Strymonique vers l'an Zjoo (pièce d'argent du Cabinet de 
France; BCll., V, 329', Six, Ann. de la Soc. Jr. de niiinisin., Ml, 12), 
et dans le nom topique d'un Bacchus de la région de Philippcs {Liber 
Pater Tasibastenus ; cf. Ileuzey, Miss, de Macédoine, p. i52-i33; 
CIL., 111, 703-704). 

Ce n'est pas la première fois, tant s'en faut, qu'on tiouve des noms 
thraces dans des documents ptolémaïques. Il y avait beaucoup de 
Thraces en Egypte sous les Ptolémées, parce que la Thrace fournissait 
aux rois d'Egypte une partie de leurs mercenaires (cf. Drexler, Des 
Cultus der dgypl. Gotlheilen in den Donauldndern, p. 97 sq.). Il faut 
dire aussi que la côte sud de la Thrace a fait partie du royaume 
d'Évergète. On a trouvé à Lemnos une inscription d'un amiral des 
Ptolémées, Neileus (fîC//., i885, p. 62); à Amphipolis, une dédicace 
qui associe Philippe V à Isis et Sarapis {BCll., 189^^, p. 417)- Inver- 
sement, les inscriptions ptolémaïques de Chypre parlent de soldats 
thraces {JHS., IX, p. 342; BCH., XX, p. 338). Vers la fin de la 
période ptolémaïque, l'inscription militaire d'Hermopolis-la-Grande 
mentionne encore un certain nombre de Thraces; mais c'est surtout 
dans les papyri que les mentions de Thraces et de mercenaires 
Thraces sont fréquentes : cf. Tebtunis papyri, I, index, s. v. B(6'jç, 
Hpwv, KcTjr, Mi.cwv, ^£J6r;ç (n' s. avant i.-C); — BCH., XVIII, 
p. i4G (àz^Ypa^r, datée d'Evergète I", où figure, entre autres yîwpy-' 
;j.'.76(j)-:;(, un Sitalcès); — Mahall'y, Flinders Petrii papyri, I, n" XIX 
(mention, sous E vergeté I", d'une 'A^-.cOéx Ai^sûXou; — Id., II, 
n" XXW (liste de cavaliers; le 5' s'appelle TY;pr,ç 0pî'.^, et non 
'Err,pr,q, comme lit P. Meyer, lleerwesen, p. 37); — enfin, trois 
clérouques de Magdola (^uc me signale M. Jouguet : Pap. Magd., 
n" XXV, 3ï7iAeT IlTcXs;j.a((.)'. yxipzv/- 0£wv(oaç è; 'A-iÀAwv.âsoç à5'.xoj;j.x'. 
ÛTth -eûOo'j î-ziwç 'i/,a[TCVTaîCj]po'j ;; 7.x-:zv/.d y.tX. — Id., n" XXX\ : 
plainte d'une Juive à qui des voleurs, parmi lesquels un certain 
Ar/wéA;rf,; 'îy.aTivTiccu;:;, ont volé son manteau. — Id., ibid., verso: 
pétition adressée à 'L'.r.o':-r,z. 

En 317, dans l'armée que Philopator oppose à celle d'Antiochos 



UIBUOGKAPHIE I Og 

le Grand, il y a bon nombre de Tliraces : jjvYjyOr, oï v.x: ypjt/.wv /.x: 

s? $1 -pO'^x'MZ iz'.rxixyj)iv-z: r^^r/ il:; Z'.zyùJ.yjç, ' ûri yjysTts A'.ovjt'.;; 
i 0:5; (l'olybe, V, 65): donc, 2,000 Thraces et Galales, fraîchemcnl 
arrives en Egypte, et Z»,ooo pris parmi les calècjues et les épujones (le 
sens précis de ce mot, qui équivaut à z\ tt;; é-'.yovYiç des papyri, n'est 
pas encore fixé; quant à -/.x-cl/.c, c'est une expression qui ne se 
trouve pas dans les papyri avant le u' siècle; Polybe, parlant du 
lu' siècle, emploie les termes de son temps; an uf siècle, et encore 
lors de la bataille de Raphia, les soldats cultivateurs tenus à un 
service actif s'appelaient -/.X-^pîuyct. Il est possible (jue les clérouqucs 
thraces des papyri du l^'ayoum aient fait partie du corps dont parle 
Polybe). 

11 y avait un Bendidéion à Alexandrie (à l'instar, probablement, de 
celui de Munychie). Et l'illustre philologue Denys le Thrace était né 
à Alexandrie, au ir siècle avant notre ère, de parents thraces (Suidas, 
s. V. Aicvj7iiç). 

Jouguet et Lefebvre ont déblayé l'an dernier, au Fayoum. sur le 
site de l'ancienne Magdola, un temple ptolémaïque antérieur à 
Évergète II et consacré à un dieu "Hpwv, qui ne serait autre, pen- 
sent-ils, que le dieu thrace du même nom (Comptes rendus de lAcad. 
des Inscr., 1902, p. 354; cf. Tebtunis pap., I, n" 8o-83. Sur le 
dieu thrace "Hpwv, cf. Tomaschek, Die ait. Thraker, II, p. 57, et 
BCH., 1900, p. 374- Un des maîtres de Proclos, le rhéteur "Hswv, 
était fds d'un Kctuç : cf. Suidas, s. v. 'Hpwv). 

L'identification est plus que douteuse. Aucune des fresques retrou- 
vées dans le temple de Magdola ne représente le dieu thrace tel 
qu'on le connaît par les monuments figurés. Il est plus croyable 
que "H,c(i)v de Magdola, comme Antée d'Antéopolis (i09, 3), était 
un dieu égyptien qui avait changé son nom indigène contre un 
nom étranger. Un texte alchimique met le dieu "Hpwv en relation 
avec Isis (Berthelot, Alchimistes grecs, p. 2iZ|). Un papyrus magi- 
que du Musée Britannique est plus explicite encore: èv^ v.\j.\ "Hpwv 
svoo^o;, cicv î'êetoç, wbv tipa'/.c; •/.ta. (Kenyon, Cat., I, p. 72). La ville 
de l'Isthme, qui s'appelait en langue égyptienne Pilhom = u la ville de 
Thom», fut appelée à l'époque gréco-romaine 'Hpwcuv zcXt^, "IIpo), 
en latin Eropolis, Evocastra; d'autre part, l'un des surnoms de 
Ramsès II, Sithom, «le fils de Thom», dans l'exorde des inscrip- 
tions d'obélisques, était traduit \j'.hq 'Hpwvcç par Hermapion (Ammien 
Marcellin, XVII, 4; cf. Champollion, Grammaire égyptienne, p. 361). 
Si le dieu ptolémaïque "Hpwv est bien un dieu indigène, on s'explique 
la fréquence en Egypte de noms comme "Hpwv, 'Hpo)saç ou 'Hpwor;?. 
Quant à savoir pourquoi le dieu que les Égyptiens appelaient Thom 



l6o REVL'E DES ÉTUDES ANGIENXES 

a été appelé Hpwv pai- les Grecs, c'est une question qu'il appartient 
aux égyptologucs de nous expliquer (cf. Naville, Pilhom, p. 7 ; 
Ueitzenslein, Poimandrcs, p. \[\k). 

Cette question dépasse la compétence d'un helléniste. 11 en va 
souvent ainsi avec les Inscriptiones Orienlis graeci. Sans être orienta- 
liste, on se rend compte que M. Diltcnberger, qui ne l'est pas non 
plus, a utilisé d'une façon remarquable les travaux des orientalistes. 

P. PEKDRIZET. 

P. Foucart, Les consl raclions de l'Acropole d'après /'Anoymus 
ARGENTiNENsis, extrait de la Revue de Philologie, t. XWII. 
Paris, Klincksieck, iqoS; i broch. in -8" de 12 pages. 

Ce court travail, qui a clé broché avec deux autres insérés dans 
le même périodique (Athènes cl Thasos à la fin du v siècle; 
— nPQT0\0I*01), mérite une mention distincte, à cause de l'impor- 
tance de ses conclusions chronologiques. 

Voici les dates qu'a établies l'auteur : 

469. — Commencement du premier Parthénon. 

liol\. — Vote des prémices du tribut des alliés qui sont affectées aux 
édifices de l'Acropole consacrés à Athéna. 

Aoo. — Transfert du trésor des alliés de Délos à l'Acropole. 

447. — Commencement du second Parthénon. 

438. — Consécration, de la statue de Phidias. 

437-432. — Construction des Propylées. 

434. — Premier inventaire du Parthénon. 

433-432. — Fin probable des travaux du Parthénon. 

Georges RADEÏ. 

P. Foucart, Laformation de la province romaine d'Asie, extrait 
des Mém. de l'Acad. des Inscr. et Belles-Letlres, t. XXXVII. 
Paris, Klincksieck, iqoS; i broch. in-4" de 43 pages. 

L'érudition hypercritique contestait l'authenticité du testament 
d'Attalc III désignant le peuple romain pour son héritier. M. Foucart 
démontre que ce scepticisme est en contradiction avec le témoignage 
des auteurs et des inscriptions. Voir dans cet acte un faux, c'est pren- 
dre exactement le contre-pied do. la réalité. Il y a plus. Bien loin d'être 
le caprice d'un despote monomane préoccupé de jouer un mauvais 
tour à ses sujets, ce legs fut dû au calcul raisonné d'une sagesse 
prévoyante et pratique. 11 eut pour but, premièrement, de tirer 
ime vengeance posthume du bâtard Aristonicos, dont les menées 
ambitieuses inquiétaient le dernier prince légitime, et, secondement, 
d'assurer aux cités grecques du royaume un régime libéral. 



BIBLIOGRAPHIE lOl 

Cette démonstration faite, et on peut la regarder comme définitive, 
l'auteur étudie les conséquences du testament: le sénatus-consulte, 
dit de Pergame, réglant la condition des Asiatiques; la lutte contre 
Arislonicos, qui se termina par sa capture à Stratonicée; l'organisation 
de la province d'Asie, par le consul Manius Aquilius. Ici encore, 
M. Foucart a renouvelé le sujet, grâce à une inscription inédite de 
Bargvlia, copiée vers i865 par Blondcl et qu'il avait retrouvée dans les 
papiers de son ami. Du fragment a de ce texte (décret en faveur de 
Posidonios), il résulte (1. i4-i6)quela guerre contre Aristonicos ne 
se localisa pas en Lydie, mais déborda, au nord-est, sur la Mysie 
Abbaïtide, et, au sud-ouest, sur la Carie. Par suite, la Stratonicée où 
le bâtard d'Eumène II fut pris par le consul Perpenna doit être la ville 
chrysaorienne, et non son homonyme de la vallée du Caïque. M. Fou- 
cart ne discute pas l'attribution à la Carie, la tenant, sans doute, pour 
évidente. L'autre a été cependant proposée'. Je ne crois pas qu'on 
puisse hésiter aujourd'hui. La Stratonicée oiÀ sombra la fortune d'Aris- 
tonicos était une ville importante^, et Stratonicée du Caïque ne devint 
une cité que sous Hadrien : antérieurement, c'était une simple 
^/,(si'x:^^^ . Nous placerons donc à Stratonicée de Carie le dénouement de 
la guerre et la victoire de Perpenna. Georges RADET. 

V. Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie, depuis ses 
origines jusque la fin du Haut -Empire (CL^ fascicule de la 
Bibliothèque de l'École des Hautes Études). Paris, Bouillon, 
190^; I vol. in-S" de xv-SyS pages. 

Depuis l'âge, déjà bien lointain, oii Waddington éditait les inscrip 
tions recueillies en Asie Mineure par Le Bas, et les faisait suivre de 
ses Fastes des provinces asiatiques, laissés malheureusement ina- 
chevés, les publications de détail, provoquées par la découverte 
incessante de textes épigraphiques nouveaux, se multipliaient à 
l'envi. Moins on arrivait à se reconnaître dans cette sylve touffue 
de monographies innombrables et plus il devenait urgent d'y tracer 
un réseau de routes accessibles. C'est ce travail de hardi pionnier et 
de bon chemineau que M. Victor Chapot vient d'accomplir avec une 
bravoure et un entrain auxquels on ne saurait trop rendre hommage. 
Pour ne pas s'égarer, il s'est limité : au lieu de parcourir la totalité 
de la Péninsule, il s'en est tenu sagement à la zone occidentale, à ce 
qui avait été le royaume de Crésus et des Attales, à ce que les Romains 
appelèrent la province d'Asie, laquelle, d'ailleurs, après avoir été, 

1. W. von Dicst, Von Pergamon iiber den Dindyinos zum Pontus, p. 18. 

2. Eutropc, IV, 30, -?, dit : « Stratonicen civitalem, » et Paul Orose, V, 10, 5 : 
« Straloniceii urbcin. » 

3. Radet, BCH., t. XI, '1887, p. ua. 



lG2 REVIE DES ÉTUDES ANCIENNES 

antérieurement à leur domination, la plus riche d'histoire, resta la 
plus largement associée à la vie politique générale du monde. 

Même restreinte à l'une seulement des grandes divisions géogra- 
phiques de la contrée, la làclie de l'auteur n'en demeurait pas moins 
vaste et dilHcile, la période embrassée par lui comprenant \m inter- 
valle de cinq à six siècles, depuis le traité de partage conclu entre 
Philippe V et Antiochus III jusqu'à l'avènement de l'empire chrétien. 
Avec un programme aussi étendu dans le temps et dans l'espace, on 
ne pouvait se flatter de creuser tout à fond. Aussi M. Chapot ne 
s'est-il nullement proposé de révolutionner la science. Il a mis son 
ambition à bien définir les problèmes essentiels, à les classer dans un 
ordre logique, à en éclairer les points obscurs, à montrer le fort et 
le faible des théories courantes, à présenter ses solutions propres, 
quand il a cru pouvoir le faire avec fruit et sans témérité. Ce qu'il 
nous donne, en un mot, ce n'est pas ime thèse dogmatique, bâtie sur 
une idée a priori vraie ou fausse : c'est un répertoire méthodif|ue, 
où, par endroits, la narration s'interrompt pour faire place à un 
catalogue de faits ou de matériaux. 

Le plan du livre est très clair. Dans une première partie sont 
exposées les origines de la province, sa création, ses vicissitudes 
politiques et ses transformations administratives. Une seconde étudie, 
d'abord, les différentes catégories de groupements ruraux ou urbains, 
régions, cités, simples bourgs, villes libres, villes sujettes, métro- 
poles, chefs-lieux de cpnventus ; puis, la condition des personnes, 
citoyens, esclaves et affranchis, étrangers domiciliés ou privilégiés: 
enfin, les institutions municipales, conseils, assemblées, magis- 
tratures. La troisième décrit, en un substantiel tableau, l'admi- 
nistration romaine : le gouverneur et ses auxiliaires (à signaler, 
p. 3o5-323, la nomenclature, par ordre alphabétique, des proconsuls, 
des questeurs et des légats), les impôts et la politique monétaire 
(frappe des cistophores), la justice et les conventiis jiiridici (examen 
de la liste de Pline), les voies publiques (programme de Manius 
Aquilius), l'armée, les domaines impériaux, la chronologie et le 
calendrier (ère de la province, ère de Sylla, ère d'Actium, ères 
locales). La quatrième partie est consacrée aux nouvelles religions : 
état des cultes indigènes (p. 4o3-Ao5, énumération des titres sacerdo- 
taux actuellement connus), revision des privilèges des temples (ques- 
tion du droit d'asile et enquête de Tibère), institution du contrôle 
romain, organisation du culte municipal et provincial des empereurs 
(p. 400-/402, catalogue des cités néocores), le y.o'.vbv 'k^ixq, l'Asiarque 
et le Grand Prêtre d'Asie (p. 482-486, nomenclature des Asiarques; 
p. 48G-488, des Grands Prêtres d'Asie; p. 488-48y, des Grandes 
Prêtresses), les fêtes et les jeux publics (p. 5o2-5o3, liste des /.z'.fx 
d'Asie), apparition et diffusion du christianisme. 



niBLIOGRAPHIE l63 

Giàce à l'excellence de la classification adoptée par M. Chapot, son 

œuvre est d'un maniement commode. D'ailleurs, pour faciliter encore 

les recherches, il a pris le soin de dresser un index général de quinze 

pages, où rien de ce qui importe n'est omis. Si l'on ajoute que la 

documentation est abondante et l'information à jour, que l'érudition, 

solide et variée, se nuance de bonne humeur, que le sens critique, 

toujours en éveil, répugne aux formes tranchantes du pédanlisme, on 

sera en droit de conclure que ce livre utile a plus et mieux qu'une 

valeur utilitaire : il est d'un heureux exemple. 11 enseigne le prix de 

l'action. Quand, jadis, à cette École française d'Athènes, dont vient 

de faire partie M. Chapot, nous rentrions de nos chevauchées épigra- 

phiques en Anatolie, le u dénéké » bourré d'estampages et le carnet 

de textes rempli d'inscriptions, notre conscience d'éditeurs eût éprouvé 

un singulier soulagement à trouver sur notre table, groupé et criblé, 

l'ensemble des questions dont nous avons donné plus haut un trop 

bref aperçu. L'Asie proconsulaire de notre jeune camarade nous eût 

rendu d'immenses services. Elle n'en rendra pas de moins grands à 

nos successeurs». _ „ ^„^ 

Georges RaDET. 

E. Babelon, Les monnaies de Seplime Sévère, de Caracalla el de 
Gela relalives à l'Afrique, extrait de la Rivista di Numisma- 
lica, t. XVI. Milan, Gogliali, igoS; i broch. in-S" de 20 pages, 
avec planche. 

Parmi les points nouveaux mis en lumière dans ce mémoire, qui 
fut présenté au Congrès historique de Rome, nous signalerons celui- 
ci : le grand aqueduc qui amenait à Carthage les eaux du Zaghouan, 
et dont les proportions gigantesques étonnent le voyageur moderne, 
est bien l'œuvre des ingénieurs romains du temps d'Hadrien et d'An- 
lonin. On supposait, d'après des légendes monétaires mal comprises, 
que Septime Sévère l'avait restauré ; mais sous ce règne, si proche en- 
core des précédents, le monument n'avait aucun besoin de réparation. 
Le rôle du premier des empereurs africains consista dans la remise, 
aux contribuables carthaginois, des taxes dont ils avaient été frappés 
pour solder les dépenses énormes occasionnées par la construction de 
l'édifice. Il y eut dégrèvement fiscal et non réfection architecturale. 

Georges RADET. 



I. p. I (avant-propos). Il vaudrait mieux citer sous le litre bibliographique 
exact: Inscriptiones graecae ad res romanas pertinentes. — P. a. Pour le roi de Macé- 
doine, père de Persée, je préfère la désignation, devenue classique, de Philippe V 
à celle de Philippe III. — P. G5, à propos do la Katakékaumcue. Corri^^cr « Lycic » 
en c( Lydie». — P. Viâ. Les rapports cnlrc les villes cl leurs divinilés proleclrices sont 
intervertis : Éphèse et Milet ne se disent pas les « nourrissons» d'.\rténiis et d'Apol- 
lon, mais se proclament leurs « nourrices ». 



l64 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

E. Rodocanachi, Le Capitole romain antique et moderne (La cita- 
delle. — Les temples. — Le palais sénatorial. — Le palais des 
conservateurs. — Le Musée). Paris, Hachette et C'% 190/»; 
I vol. in-4° tle xliv-223 pages, avec 74 gravures clans le 
texte et 6 planches hors texte. 

La magnifique publication de M. Rodocanachi relève essentiellement 
de l'archéologie médiévale et de l'art moderne. Mais il était bien 
difficile de retracer l'histoire du Capitole, depuis le Moyen-Age jusqu'à 
nos jours, sans l'aire précéder cette étude d'une introduction sur la 
période antique. Cette première partie, rédigée par M. Homo, est un 
exceUent résumé, clair, agréable, rapide, de ce que nous savons, à 
l'heure présente, sur le Capitole dans l'Antiquité, A ce titre, elle devait 
être signalée dans la Revue des Éludes anciennes. Quant au corps même 
de l'ouvrage, il est tel qu'on pouvait l'attendre du chercheur érudit et 
heureux, de l'homme de goût, de l'écrivain de talent qu'est M. E. Rodo- 
canachi: une fête pour les yeux et un régal pour la curiosité. 

Georges RADEÏ. 

Kleinasien, ein Neuland der Kunstgeschichte, Kirchenaufnalimen 
von J. W. Crowfoot and J. L Smirnow, unter Benutzung eini- 
ger Ergebnisse der Expédition nach der asiatischen Tiirkei des 
Kais. Legationsrates Dr. Max Freiherrn von Oppenheim, der 
isaurischen Expédition der Gesellschajt zur Forderung dcuts- 
cher Wissenschajt, Kunst, und Litteratur in Biehmen, Beitrae- 
gen von Bruno Kcil, Otto Puchstein, Adolf Wilhelm u. a., 
bearbeitet von Josef Strzygowski, mit 162 Abbildungen. 
Leipzig, J.C. Hinrichs'sche Buchhandlung, 1908; i vol. in-4° 
de VII- 245 pages. 

M. Strzygowski poursuit ses études byzantines avec une activité et 
une ardeur qu'il convient de louer d'autant plus que le domaine qu'il 
entreprend d'explorer est plus vaste et que les idées qu'il défend ren- 
contrent chez beaucoup de ses confrères une certaine opposition. On 
trouvera la liste de ses publications à la fin du troisième fascicule des 
Byzaniinische Denkmaeler. 11 n'est guère de province de l'empire 
romain où il n'ait porté son enquête. L'Egypte, la Syrie et la Palestine, 
l'Asie Mineure, Constanlinoplc et la Tbrace, Salonique et la Macé- 
doine, la Grèce, l'Occident lui ont fourni tour à tour la matière d'ar- 
ticles ou de mémoires dont quelques-uns sont de première importance. 
Dès 1891, dans un article paru dans la Byzaniinische Zeilschrift, il 
exposait les principes de sa doctrine, et il ne semble pas qu'il s'en 
soit écarté depuis. Ce sont les tnêmes qu'il exprimait encore en 1901, 



BIBLIOGRAPHIE l65 

dans l'introduclion de son Orient oder Rom, en igoS, dans la préface 
du dernier cahier de ses Monuments byzanlins, et dans Kle'uiasien, paru 
quelques mois plus tard. 

Ce livre est, en réalité, le résultat d'une collaboration. Les maté- 
riaux en ont été fournis à M. Strzygowski, d'une part par M. J. VV. 
Crowfoot, déjà connu par ses études sur ces questions, par le baron 
d'Oppenheim, et par l'architecte KnoU, d'autre part par M. J. I. Smir- 
now, qui fit généreusement abandon des relevés pris par lui en 1895, 
au cours d'un voyage en Gilicie et Lycaonie. M. Bruno Keil a donné 
une recension nouvelle de la lettre de Grégoire de Nysse à Amphilo- 
chios qui est, pour l'architecture de cette époque, un texte aussi 
important que celui d'Astérios d'Amasie l'est pour la peinture. 
MM. Puchstein et Wilhelm ont également apporté leur contribution. 
Mais la mise en œuvre de ce riche material appartient en propre 
à M. Strzygowski. 

Le premier chapitre de l'ouvrage est consacré à la description des 
églises de Bin-Bir-Kilissé, de Yédi-Kapoulou et de Utch-Ajak, d'après 
les relevés de M. Crowfoot. Le second traite de façon plus dogmatique 
les différents types de constructions anatoliennes, la basilique, l'octo- 
gone, la basilique à coupole et l'église sur plan en croix. Cette partie 
ne se prête guère à l'analyse, mais il faut renvoyer le lecteur à ces 
études minutieuses et méthodiques, pleines de rapprochements inté- 
ressants et suggestifs. 

Les chapitres qui suivent contiennent, sous forme développée et 
systématique, les conclusions de l'auteur. Sans nier la profonde 
influence de la civilisation grecque en Asie Mineure, M. Strzygowski 
demande qu'on en observe mieux les limites. Même aux périodes les 
plus florissantes de l'hellénisme, son action n'a pas dépassé la région 
côtière. Les régions centrales et postérieures, l'Arménie et la Syrie 
septentrionale, «le coin hittite», n'ont jamais été hellénisés, ou ne 
l'ont été qu'à la surface. A la fin de l'empire, il se produit même une 
action en retour, et l'Orient reprend peu à peu sur la Grèce toutes les 
provinces perdues, jusqu'aux rives de la Méditerranée. La même 
évolution s'est produite dans l'histoire politique, religieuse et artistique 
de la péninsule. Les monuments s'y répartissent en deux groupes 
nettement opposés. Ceux de l'Hinterland n'ont rien d'antique. La 
colonne y manque ou s'y présente sous une forme telle qu'il n'est plus 
permis de la comparer au type classique. Le support employé de 
préférence par ces architectes, le pilier avec demi-colonnes engagées, 
est sans analogue dans la construction antique, soit grecque, soit 
romaine. On en peut dire autant des moulures. L'arc en fer à cheval 
y est très fréquent, et l'origine en est purement orientale. Enfin, le 
parti adopté pour la couverture, la voûte, est indigène dans cette 
région de l'Asie Mineure. C'est du moins l'hypothèse qui, dans l'état 



iGG REVUE DES ÉTUDES A>'CIEN!<ES 

actuel de nos connaissances, a pour clic le plus de vraisemblances. 
Les basiliques de la côte procèdent d'un type tout différent : elles ont 
des colonnes ou des piliers, un toit de bois, un atrium avec ou sans 
narthcx. Mais peu à peu les formes grecques se transforment. Le 
besoin nouveau de décorer les parois intérieures des édifices religieux 
ouvrait d'ailleurs la porte toute grande aux influences orientales. 
L'art byzantin proprement dit s'est constitué par la rencontre de ces 
deux courants, l'un venu d'Orient, l'autre des grandes villes bellénis- 
tiques. Le courant oriental lui-même est double, l'un issu de l'Egypte 
et de la Syrie, l'autre de l'Arménie cl de la Perse. Nous retrouvons 
ici, appuyées et confirmées par toutes les études contenues dans la 
première partie du livre, les idées que M. Strzygowski avait déjà 
exposées dans Y Einleiliing du dernier fascicule des Byzantinische 
Denkmaeler. Rome tout entière reste hors du jeu. Le type de la basi- 
lique à nef transversale se rencontre en Asie Mineure. L'usage même 
de la brique cuite est un apport de l'art hellénistique, qui l'avait 
emprunté lui-même à la Mésopotamie. 

Ainsi, c'est dans les grandes villes hellénistiques, Alexandrie, 
Antioche, Éphèsc, que se sont élaborés peu à peu les éléments d'où 
sont sortis l'art chrétien primitif et l'art byzantin. Rome n'y a pas 
contribué. Bien plus, n'ayant pas contribué à leur création, elle n'a 
pas contribué à leur diffusion. Elle n'a même pas servi d'intermé- 
diaire entre TOrient et Marseille, Milan, Ravenne. Ces grandes villes 
d'art ont été en communication directe avec les grandes métropoles 
de l'Orient méditerranéen, en particulier avec Antioche. C'est par là 
qu'il faut expliquer les ressemblances de nos églises romanes avec les 
églises syriennes et arméniennes. C'est de ce coté qu'il faut chercher 
les origines de l'art roman. 

On peut juger, par ce résumé sommaire et forcément incomplet, 
de l'importance du livre et des questions qu'il soulève. Peut-être 
même trouvera-t-on qu'il en soulève trop. Bien souvent l'auteur indique 
une hypothèse sans avoir le temps de la démontrer. Il en résulte par- 
lois un peu de fatigue pour le lecteur. On peut se demander aussi si 
létal de nos connaissances permet de donner à ces généralisations une 
base assez solide. Que savons-nous de l'art d'Antioche et de celui de 
Milan à l'époque dont s'occupe M. StrzygOAVski ? Rien ou presque 
rien. Dès lors, il devient plus difficile de convaincre des adversaires 
pour qui notre ignorance même est une arme. M. Strzygo^vski s'en 
attriste et même s'en irrite, mais pouvons-nous leur en vouloir? — 
Après cela, il est juste de dire que, plus que personne, M. Strzygowski 
s'est efforcé d'apporter en ces études la seule méthode qui convienne 
aujourd'hui, celle qu'on emploie dans l'archéologie classique, consis- 
tant à établir des séries de monuments aussi nombreuses et aussi 
complètes que possible, avant de s'aventurer aux vastes hypothèses. 



DIBLIOGRAPHIE 167 

pins séduisantes et plus flatteuses pour leur auteur, mais moins 
solides et moins durables. 

Je crois d'ailleurs la thèse de M. StrzygOAvski vraie dans l'ensemble, 
quoique trop exclusive. Il me paraît invraisemblable que le rôle de 
Rome ait été aussi réduit qu'il le fait. J'ai essaye de le montrer à pro- 
pos du grand sarcophage lycaonien d'Ambar-Arassi, et j'ai eu le 
plaisir de voir mon opinion approuvée et confirmée par M. Théodore 
Reinach. M. Altmann, dont je ne connaissais pas le livre au moment 
où j'écrivais cet article, avait, de son côté, émis sur cette série de sarco- 
phages des idées analogues. 

Un lecteur français reprochera à M.Strzygowski de trop négliger nos 
compatriotes. Çuand il polémique contre Mommsen et cherche à mon- 
trer que l'illustre historien a eu le tort de trop croire à Ihellénisa- 
tion de l'Anatolie, M. Strzygowski aurait pu citer Ramsay, mais il 
aurait dû citer Renan, qui avait indiqué, avec une admirable pénétra- 
tion, cette persistance des cultes et des mœurs anatoliennes sous l'hel- 
lénisme de la surface, et qui déjà opposait la côte à l'Hintcrland: « La 
région géographique que nous appelons Asie Mineure n'avait aucune 
unité... La partie joccidenlale de la côte tout entière était entrée, dès 
une haute antiquité, dans le grand tourbillon de la civilisation com- 
mune dont la Méditerranée était la mer intérieure. Mais le centre de la 
presqu'île avait été médiocrement entamé. La vie locale s'y continuait 
comme aux temps antiques... Ses anciens cultes, sous leur transforma- 
tion hellénique et romaine, gardaient beaucoup de traits de leur 
physionomie primitive. Plusieurs de ces cultes jouissaient encore 
d'une vogue extrême et avaient une certaine supériorité sur les cultes 
gréco-romains...» (Saint Paul, ch. II. p. 22 sq.)i 

M. G. Millet, en étudiant les monastères et les églises de Trébizonde, 
avait noté déjà, par exemple à Saint Philippe et à la Panaghia Evanghé- 
listria, certaines particularités de construction qui n'étaient ni byzan- 
tines ni occidentales. Ne disposant pas de matériaux aussi riches que 
M. Strzygowski, il se bornait à constater le fait. Il eût été juste cepen- 
dant de rappeler cette remarque d'un de ceux qui font le plus en France 
aujourd'hui pour le progrès des études byzantines. 

Enfin M. Strzygowski ne paraît pas connaître Y Histoire de l'A rein- 
lecture de M. Auguste Choisy, et c'est grand dommage. Étudiant les 
origines de l'architecture byzantine, M. Choisy écrit (t. II. p. 81 sq.): 
(( Il ne faut chercher le point de départ du mouvement ni dans les 

I. De mcmc M. Ramsay, Ilist. geogr., p. 2/1. On peut s'étonner, après avoir lu ces 
quelques pages de Renan, de ce que nous confie M. Ramsay en ce passage: u I3ul tlie 
conqnest was not real... Il is true that the greal ciliés put on a western apparancc, 
and look Latin and Grcek namcs: Lalin and Greek were tlic languagcs of govcrn- 
nient, of the educatcd classes, of a polish sociely. Only Ihis supcrficial aspect is 
allosted in liltorature and in ordinary history, and when 1 began (0 travel (lie tliniight 
liad never occurrcd lo me tkat there tuas aiiy ollier. The conviction fias gradually forced 
ilself on me that the real state of the country was very différent. » 



l68 REVUE DES ÉTLDES ANCIENNES 

contrées latines... ni dans les régions purement grecques. La Perse est 
le foyer, et de ce foyer partent trois rayonnements dont les directions 
sont celles de l'Asie Mineure et de Constantinople, de l'Arménie et des 
régions transcaucasiennes, des provinces syriennes et de la côte sud 
de la Méditerranée...» Comme M. Strzygo^vski, M. Choisy refuse à 
Rome tout rôle, non seulement de création, mais même de diffusion. 
Or c'est là le point essentiel de la thèse de M. SlrzygoAvski, et nous 
aurions tous gagné à trouver, dans son livre, une discussion attentive 
des points où il se sépare de M. Choisy. 

Ces réserves faites, nous pouvons rendre pleine justice au travail de 
M. Strzygowski . Il est destiné, si je ne me trompe, à prendre une pre- 
mière place parmi les livres parus dans ces dernières années, à la fois 
par la quantité des documents nouveaux qu'il apporte, par l'énergie 
avec laquelle il appelle notre attention sur un des problèmes les plus 
importants de l'histoire de l'art, et par le courage avec lequel il propose 
une solution qui risque de déplaire à beaucoup d'archéologues. Mais 
ceux-là même ne pourront se dispenser de le consulter pour y cher- 
cher de nouveaux arguments. N'est-ce pas le plus bel éloge qu'on 
puisse faire d'un travail scientifique ? 

L'illustration est abondante et aussi bonne que le permettaient des 
clichés presque toujours exécutés en cours de voyage. La correction 
typographique n'est pas irréprochable. Gustave MENDEL. 

G. Millet, La Collection chrélienne el byzantine des Hautes Études. 
Paris, Leroux, 1908; i broch. in-8° de 9/1 pages. 

C'est un vrai Musée qu'avec la méthode d'un savant, la souplesse 
d'un diplomate et la ferveur d'un apôtre M, Gabriel Millet a créé 
autour de sa conférence d'archéologie byzantine de l'École des Hautes 
Études, et, conservateur modèle, il en a aussitôt commencé l'inven- 
taire. Les .'i, 000 clichés photographiques dont il nous donne aujour- 
d'hui le catalogue constituent un premier et précieux instrument de 
travail et d'enseignement. Georges RADET. 

Missions archéologiques françaises en Orient aux xvii' et xviii' siècles: 
documents publiés par Eenri Omont. Paris, Iniprinmerie Natio- 
nale, 1902; -2 parties in-4° de xvi-1237 pages (Collection de 
L^GCiUàients inédits sur l'histoire de Finance), 

M. Henri Omont, qui avait déjà rendu aux archéologues, entre tant 
de signalés services, celui de publier AUiènes au xvii" siècle : Dessins 
des sculptures du Parthénon (Paris, 1898), s'est créé de nouveaux litres 
'1 leur reconnaissance en éditant, avec le soin et la science qui lui sont 
propres, deux volumes de pièces d'archives, relatives à la formation de 
nos grandes collections publiques. Un manuscrit de la Bibliothèque 



BIBLIOGRAPHIE 1 69 

Nationale, une monnaie du Cabinet des Médailles, un marbre du 
Musée du Louvre prennent une valeur bien diirérente, selon qu'on 
les examine isolement, à leur rang de sépulture, pour ainsi dire, 
comme les squelettes d'un ossuaire, ou qu'on les replace dans leur 
milieu d'origine, avec le cortège de vivants qui se les sont transmis de 
main en main. On ne saurait trop remercier l'émincnt érudit d'avoir 
fait circuler à nouveau, autour de ces « déracinés », l'atmosphère de vie 
qui les baignait autrefois. 

C'est au x\i' siècle, sous l'impulsion de François 1" et de Guillaume 
Budé, que la France entreprend la conquête systématique des richesses 
archéologiques du Levant. Parmi les précurseurs, il faut citer 
l'historien de Thou, l'amateur Fabri de Peiresc, puis, dans la période 
qui suit, Richelieu, le chancelier Séguier, Mazarin. « Mais c'est à 
Colbert que revient l'honneur d'avoir provoqué et encouragé les 
premières explorations, véritablement scientifiques, en Orient » (p. xii). 
A son ministère se rattachent les voyages de Monceaux et Laisné 
(1668-1674), la mission du P. Wansleben (1671-1675), les ambassades 
de Nointel, Guilleragues, Girardin, secondés par Galland et par le 
P. Besnier. Après sa mort, Paul Lucas trouve auprès de Pontcharlrain 
un appui éclairé. Toutefois, si fructueuses qu'aient été les entreprises 
du règne de Louis XIV, ce fut pendant la première partie du règne de 
Louis XV que le mouvement atteignit son apogée. Nous trouvons alors, 
comme bibliothécaire du roi, un homme remarquable, conservateur 
modèle, fin, souple, ouvert, réfléchi, d'une activité à la fois hardie et 
scrupuleuse, aussi prompt à saisir une occasion profitable qu'attentif à 
éviter une dépense inutile: l'abbé Jean-Paul Bignon. La grande 
mission savante du iviu" siècle, celle de Sevin et Fourmont, est essen- 
tiellement son œuvre. Autour d'elle gravitent des entreprises complé- 
mentaires, et notamment les recherches du marquis de Villeneuve, 
dont le nom ne saurait être oublié. 

La belle enquête de M. Omont met une fois de plus en lumière les 
rares qualités de l'Ancien Régime et ses défauts surprenants. La 
qualité maîtresse, c'est, non pas l'esprit d'ordre, mais l'esprit de suite. 
L'esprit d'ordre est de création napoléonienne. L'esprit de suite fut un 
privilège bourbonnien. De Richeheu à Maurepas, nous voyons tous les 
agents du roi, ministres, ambassadeurs, consuls, voyageurs, savants, 
négociants, comme entraînés par un même souffle, tendre, avec une 
fermeté diligente, vers un but défini. Les hommes qui étaient alors 
aux affaires avaient à un degré supérieur le génie du gouvernement. 
Leurs instructions ne laissent rien à désirer pour la précision, l'ampleur, 
la prévoyance. Si l'ouvrage de M. Omont avait paru trois quarts de 
siècle plus tôt, le fondateur de l'École française d'Athènes, M. de Sal- 
vandy, aurait pu découvrir et prendre, dans ces reliques du passé, 
tout le programme de l'avenir. Que le Mémoire pour servir a'instruclion 



l^O KEVLE DES ETUDES A>C1E>>ES 

à ceux qui cherchent d'anciens monu/nenls dans la Grèce et dans le 
Levant fp. Ai4-42o) soit d'ores et déjà un excellent manuel du voyageur 
archéologue, cela n'est pas fait pour nous étonner, dès qu'on nous 
apprend que l'auteur en est Monlfaucon. Que l'illustre Bénédictin 
conseille (p. 655), non de copier, mais de dessiner les inscriptions, et 
de les publier, non en caractères d'imprimerie, mais en gravure, nous 
ne sommes pas surpris davantage de l'entendre poser une règle que 
les épigraphistcs ont trop longtemps méconnue et à laquelle ils revien- 
nent unanimement aujourd'hui. Mais la sagacité de Montfaucon n'est 
nullement exceptionnelle. Feuilletez (p. 58-03) le petit cahier rédigé par 
Carcavy, le bibliothécaire de Colbert, pour le P. Wansleben : Instructions 
pour M. Vanslebc s'en allant au Levant, le 17* mars 167L Tels 
passages auraient mérité d'être inscrits en lettres d'or sur les murs de 
notre établissement du Lycabelte : 

« Outre la recherche et le choix de ces manuscrits et de ces médailles, 
il pourra facilement... faire des observations de plusieurs autres choses 
très utiles... 

» Il observera et fera des descriptions autant justes qu'il pourra des 
palais et bastiments principaux, tant antiques que modernes, scituez 
ez lieux où il passera, et taschera de tirer et restablir les plans et les 
profils de ceux qui sont ruinez ; et, s'il ne le peut faire de tous les bas- 
timents entiers, il le fera du moins des principales parties qui seront 
restées, comme des colomnes, des chapiteaux, des corniches, etc.. 

» S'il rencontre aussy parmi ces ruines anciennes des statues ou. 
bas-reliefs, qui soyent de bons maislres, il tachera de les avoir..., 
faisant quelque petit présant à ceux qui ont les principales charges des 
lieux OÙ elles se rencontreront... 

» Mais il ne faut donner aucun argent, ni faire des présents, pour 
toutes ces choses, qu'on ne les ayt en sa possession, les Turcs ayant 
coutume de tromper tous ceux, principalement les Chresliens, qui font 
quelque marché avec eux... 

» Il dressera un recueil des inscriptions anciennes qu'il trouvera et 
taschera de les coppier figura tivement... Ces inscriptions luy serviront 
souvent à connoistre les noms anciens des endroits où il les rencon- 
trera, ces noms anciens des particuliers, des villes et même des 
provinces estant tellement effacez de la connoissance de ceux qui les 
habitent aujourd'huy qu'on ne les connoit presque plus que par ces 
inscriptions. Et celte recherche est d'autant plus utile que par son 
moyen on apprend au vray, non seulement en quel estât sont à présent 
les misérables restes de la magnificence ancienne, mais cela sert encore 
pour s'instruire de ce que plusieurs autheurs marquent y avoir esté 
fait de considérable, et l'on sçait par là la véritable sciluation des lieux, 
pour la connoissance plus exacte de laquelle il taschera de prendre, le 
plus souvent et le plus soigneusement qu'il pourra, la hauteur du pôle, 



liir.i.KKiUM'iiir, l-yi 

remarquant aussy les distances sur la terre qu'il rapportera toutes à 
une mesure certaine, et scml)lablenient les variations de l'aymant aux 
divers lieux où il se trouvera... » 

Voilà pour les qualités, (hiant aux iléfauls, ils ne sont pas moindres. 
Tant que le souverain et ses ministres se bornent à obtenir de leurs 
agents le maximum de Iravail pt)ur le minimum de solde ou de récom- 
pense, ce n'est que de la bonne atlministration. S'ils excellent à paver, 
sobrement d'ailleurs, en satisfactions platoniques les ser\ices positifs 
qui leur ont été lendus, et à se servir des distinctions honoriliqucs, 
comme par exeiiqile du brevet d'antiquaire du roi, avec infiniment 
plus d'art cpie leurs béritiers modernes n'usent du ruban rouj^^e ou 
violet, il n'y a là rien (pie de naturel dans un régime fondé siw le 
loyalisme. Mais celte entente de l'économie administrative \a parft/is 
jusqu'à la spoliation. Plusieurs de ces liants personnages ont un mépris 
très aristocratique de l'bonnèteté vulgaire. Le marquis de Nointel, 
ambassadeur de France à Constanlinople, fait supporter aux marcliands 
français des Echelles les frais de ses tournées archéologiques en (irèce 
et dans l'Archipel. Le chancelier Séguier confisque au P. Alhanase, qui 
pourtant l'avait fidèlement servi, ii6 manuscrits grecs, et, à la mort 
du pauvre prêtre, il se les fait attribuer par droit d'aubaine (p. 22-:i5). 
Colbert a des démêlés du même ordre avec le P. Wansleben (p. i()8- 
172). 11 semble avoir été, lui aussi, un assez mauvais payeur, encore 
qu'il ne faille pas prendre à la lettre les dires des intéressés, dont 
plusieurs, sous le ciel levantin, tournaientinconsciemmentaumercanti. 
Le type de ces courtiers mixtes, non moins admirables par leur 
dévouement qu'amusants par leurs scapinades, est Paul Lucas. Il y a 
dans son dossier (p. 819 et 337) de bonnes histoires de voleurs, dont son 
protecteur, le comte de Pontchartrain, se refusa sagement à être dupe. 

On voit l'intérêt du livre de M. Omont. C'est mieux qu'un simple 
recueil de lettres, de rapports et de comptes. C'est, comme la vie 
même, une épopée héroï-comique. On y coudoie de petites gens et 
il s'y fait de grandes choses'. Georges R.VDET. 

1. P. uj(|. Les falalo;^iiL's du Vliiséo de IJord('aLi>t tloiil s'csl servi M. Uiiioiil coiilien- 
iicnt des atlribulions fausses. Les deux tableaux rapportés à Jacques Carrey sont en 
réalité de J. B. vaii Mour, connue l'a tlémontré M. lioppe : Les tableaux « Turcs » (/(( 
Musée de Bordeaux, dans la llevue i-.liiloinalhiqae de Bordeaux et du Sud-Ouest du 
i" juin i()02, p. 2'ii-2'i9. !Sur cet artiste, voir, du nièuie auteur : Jean-Baptiste van 
M'jur, peintre ordinaire du Boi en Levant (1671-1737) dans la Revue de Paris du 
i" août iyo3, p. Syo-Oio. Les toiles en question ne sont plus au Musée de Hordeaux; 
elles se trouvent maintenant dans la salle des Actes de la Faculté des Lettres, la \'illc 
nous les ayant cédées en dédommasement de l'abandon que nous lui avons consenti 
de l'œuvro maîtresse d'Henri Miirlin : A chacun sa chimère. 

P. ^0(5, i8o et 5ii. Dans la mention d'origine des lettres viii, xiii et xxiii, il l'a ut lire, 
ou <( Paris » comme pour les n°' v (p. !\rJJ), xi (p. 'i;')) et xxu (p. 5i3), ou plutôt 
(l'erreur se comprend mieux paléograpliiqucmenl) : <( Lislebelle». comme pour les 
n" xvni (p. ^192) et xix bis (p. !i<)i'>)- Le mot « (Jonstantinoplo » est-il un lapsus de 
l'éditeur ou un mirage de Oignon qui, dans sa joie, s'est cru transporté en Turquie.^ 



1-2 REVUE DES E IL DES ANCIENNES 

Publications nouvelles adressées à la Revue 

E. Blochet, Le culte d'Aphrodilc-Anahita chez les Arabes du paga- 
nisme. Paris, Maisonncuve, jyoa; i broch. in-8" de 55 pages. 

y. Chai'ot, Inscriplions de Clazomhiie (extrait de la Revue de Philo- 
logie, [. \\\ III, 190^). Paris, Klincksicck; i broch. in-S" de 7 pages. 

Fu. CiMO>T, Le dieu celli(jue Medros (extrait de la Revue Celtique, 
l. X\V, p. 47-50), avec gravures. 

Fi\. CuMONT, Une statuette de Rendis (extrait de la Revue archéolo- 
gique de 1903, t. II, p. 38 1-386). Paris, Leroux, avec gravures et 
planche. 

P. FoucAur, Ln st^nateur romain en Egypte sous le règne de 
[ 'to lé m e'e X {c\li ad des Mélanges Roissier, 1903, p. 197-207). Paris, 
Fontemoing; i broch. in-8' de 11 pages. 

11. DE La ^ ille DE MiuMONT, C. PoplUus Laenas (extrait des Mélan- 
ges Roissier, p. 319-32/1). Paris, Fontemoing; 1 broch. in-8" de pages. 

11. Lechat, Athlète vainqueur en prière, bas-relief grec (extrait de la 
Revue archéologique de 1903, t. 11, p. 2o5-2io). Paris, Leroux; 1 broch. 
in-8" de G pages, avec planche. 

P. Peudrizet, iXotes de Numismatique macédonienne (extrait de la 
Revue numismatique de 1903). Paris. Rollin et Feuardent ; i broch. 
in-8" de 19 pages, avec planche. 

J. HuLviER, Numismatique des villes de la Phênicie : Tyr (extrait du 
Journal international d'archéologie numismatique, t. VI, 1903, p. 2(19- 
332). Athènes, Beck et Barth ; i broch. in-8" de 64 pages, avec 
2 planches (suite et fin du travail analysé dans la Revue des Etudes 
anciennes, t. Y, 1900, p. 4o2-4o4). 

Ouvrages dont il sera prochainement rendu compte : 

\". Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, t. IL Paris, Armand Colin, 
1903; I vol. in-8" grand jésus de vn-63o pages, avec i44 cartes ou 
gravures, dont une carte générale hors texte. 

Chantei'ie de la Saussaye, Manuel d'histoire des Religions (traduction 
Henri Hubert et Isidore Lévy). Paris, Armand Colin, 1904; i vol in-8'" 
laisin de i,\i-7i2 pages. 

E. PoNTREMOLi et B. Haussolllier, Didymes. Paris, Leroux, 1903; 
I vol. grand in-4" de viii-2o5 pages, avec 62 cartes ou gravures dans 
le texte et 20 planches hors texte. 



îxxi- 

2 mai lOO'i. 



Le Direcleur-Géranl, Georges RADET. 



AGAMEMNON, MENELAS, ULYSSE 

DANS EURIPIDE 



Étudier comment un poète dramatique a compris les per- 
sonnages qu'il met en scène, c'est étudier l'esprit de ce poète, 
son originalité, son âme. Car jamais l'être qu'il reproduit n'est 
identique à l'être antérieur dont il s'inspire. Qu'il se pique ou 
non de fidélité, il met toujours une partie de lui-même dans sa 
création. A son insu, elle porte la trace du temps oii elle a été 
faite. On y retrouve l'influence des idées, des préoccupations, 
des modes contemporaines. Même dans les siècles où l'on a eu 
pour l'Antiquité un respect superstitieux et un peu court, on 
n'est jamais arrivé à ressusciter les êtres qui y avaient vécu. 
Aucun des personnages de notre théâtre classique n'est vrai- 
ment grec ni romain. 

Que sera-ce donc aux époques de libre jeunesse, oii la tradi- 
tion n'a pas encore de formule, où la contrainte ne se fait 
pas sentir, où, pour tendre au but qu'il se propose, l'artiste, 
loin d'être exposé à suivre des sentiers battus, est obligé, à 
chaque pas qu'il fait, de se frayer un chemin? Sans doute, il 
serait téméraire de dire que, dans la seconde moitié du v" siècle, 
aucun modèle n'existait encore, et que partout la voie était 
libre. Eschyle avait déjà écrit ses pièces, et Euripide juste- 
meiit s'amuse quelquefois à les critiquer. Mais si de vrais chefs- 
d'œuvre avaient été déjà composés, et si des types d'humanité 
que l'admiration commençait à consacrer se dressaient déjà 
çà et là sur le théâtre, cette admiration n'avait pas eu le 
temps de les rendre immuables. Ni les visages, ni les gestes, ni 
les paroles de ces héros n'étaient encore fixés nettement. Et 
même, en les modifiant, comme il l'entendait, d'après son 
humeur ou son tempérament, un poète augmentait ses chances 
de séduire le peuple spirituel et mobile pour lequel il écrivait. 

A. F. B., IV' SÉRIE. — Rev. Et. anc, VI, igoi, 3. i:^ 



l-jli REVL'E DES ÉTUDES ANCIENNES 

Voyons donc dans quel esprit Euripide a imaginé quelques 
héros de ses tragédies. Comparons cet esprit avec celui des 
poètes contemporains ou antérieurs, Sophocle, Eschyle et les 
aèdes de l'épopée. 



I 



Certes, l'Agamemnon d'Homère, si on juxtapose les diffé- 
rentes scènes où il nous est montré, est le personnage le plus 
inconstant de l'Iliade. Hautain et passionné dans la Querelle, 
héroïque au XP livre, ailleurs il est sans volonté, sans force, 
prompt au découragement et aux larmes. On sent que les aèdes 
n'ont pas su lui conserver dans toutes les péripéties sa valeur 
personnelle, son autorité, sa grandeur. Ils le conçoivent 
d'abord comme le chef orgueilleux et puissant de l'expédition. 
Puis leur attention se détourne de lui à mesure que le poème 
s'étend, et, dans certains épisodes, des personnages secondaires 
prennent plus de relief que lui. Car il était bien difficile de 
prolonger sans défaillance le rôle impératif et sévère qui lui 
avait été d'abord attribué. 

Quelle que soit la diversité de ce rôle, ses contradictions, 
ses disparates, Agamemnon est cependant chez Homère un per- 
sonnage assez facilement compréhensible, à condition qu'on 
consente à voir en lui tantôt celui que son mérite propre, tan- 
tôt celui que le seul hasard a mis à la tête de la confédération 
belliqueuse. Il semble que l'amour de la liberté, si profondé- 
ment enraciné dans la nation grecque, lui ait fait inconsciem- 
ment payer l'honneur d'avoir été son premier chef, et que par 
jalousie de l'avoir mis si haut on ait pris quelquefois plaisir 
à le rabaisser et même à l'insulter'. 



Tout autre est la conception d'Euripide. Il fait de lui un 
ambitieux médiocre, un chef de cité hésitant, que la crainte 
des jugements populaires harcèle. Le père d'Iphigénie, le mé 

I. Iliade, IX, v. 3-j sqq. 



.VGVMEM\0>, MKNÉLAS, ULYSSU DANS EliRIPlDE I 7.I 

diateur qui nous est montré à la fin de VHécube, n*a qu'une 
pensée, éviter les critiques de la foule, qu'il redoute et dont il 
dépend. Entrons un peu dans le détail de cette âme timorée. 



Dans VIphigénie à Aulis, Agamemnon a si peu de ressort qu'à 
la première difficulté grave il succombe sous le faix du pouvoir, 
et qu'il regrette d'avoir été désigné pour commander l'armée i. 
Son irrésolution est inquiétante. Quand il apprend que les dieux 
exigent le sang de sa fille, il a un premier mouvement de 
révolte et veut donner l'ordre de licencier l'expédition 2. Puis, 
sur les instances de Ménélas, il change d'idée, il consent à la 
mort de son enfant^. Mais bientôt il se repent: Iphigénie ne 
viendra pas, elle sera sauvée'''. A quelle résolution va-t-il donc 
s'arrêter? Celle ci est déjà la troisième. Il a fini, dit-il, par 
révoquer l'ordre de faire venir la jeune fille. Mais, à la pensée 
qu'il a eu l'imprudence de se servir du nom d'Achille pour 
attirer Iphigénie à Aulis, il tremble, s'affole, reconnaît qu'il 
avait perdu la tête^. Ce n'est pas une preuve de sang-froid. Les 
tergiversations sont si habituelles à ce roi des rois que tout 
son entourage les connaît et les lui reprochée. 

Voici maintenant une amusante description: celle d'Aga- 
memnon briguant d'être nommé chef de l'expédition achéenne?. 
C'est la silhouette pleine de vie du candidat en mal d'élection, 
qui multiplie sur l'agora les poignées de main, les saluts et les 
courbettes pour enlever les votes. Et quand il est nommé, il 
ferme sa porte: plus personnes. L'anachronisme est réjouissant. 
Aucun mot n'est à changer, tant ce que nous décrit Euripide 
est identique aux scènes qu'il avait sous les yeux... et à celles 
que nous voyons nous-mêmes aujourd'hui. Mais, au temps de 

1. Iphig. à Aulis, v. 85 sq. 

2. Ibid., V. 94 sqq. 

3. Ibid., V. 97 sqq. 

4. Ibid., V. 107 sqq. 

5. Ibid., V. 124 sqq. 

6. Ibid., V. 332 cf. v. 334. 

7. Ibid., 337 sqq. 

8. Ibid.,\. 345: SudTcpôffiTo; kVw xe x^i^Ôptov (TTiâvto;. 



176 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

la guerre de Troie, ces mœurs attristantes et comiques n'exis- 
taient pas encore, et le roi d'Argos aurait été en droit de s'en 
féliciter. 

Agamemnon était donc ambitieux. Il voulait conduire la 
flotte, et quand le vent lui manqua, sa tristesse n'eut d'égale 
que son ennui. A ce moment, Calchas lui demanda d'immoler 
sa fille à la déesse. 11 fut heureux d'y consentir. C'est du moins 
Ménélas qui le diti. Mais le regret qu'il a d'Hélène et de ses 
charmes, regret passionné, plein de désirs 2, ne le porte-t-il 
pas à altérer la vérité? Agamemnon a-t-il jamais été aussi 
décidé? Ce n'est pas son habitude. Si son frère le prétend, 
n'est-ce pas qu'il veut lui faire honte de ses hésitations en 
affirmant qu'il n'en a pas toujours eu? 

Car ce père a le cœur pitoyable et tendre. Quand la jeune 
victime est sur le point d'apparaître dans le camp, il imagine 
déjà sa fin atroce. 11 croit entendre ses prières, ses suppli- 
cations, ses reproches 3 et même les cris inarticulés que 
poussera le petit Oreste pendant qu'on égorgera sa sœur ^. Que 
ce dernier détail est admirable ! Mais qui croira jamais que la 
scène sanglante ait pu se dresser avec une précision aussi 
douloureuse devant les yeux de celui qui n'avait qu'un mot 
à dire pour qu'elle n'eût pas lieu? Sans compter qu'une telle 
sensibilité est bien invraisemblable, à l'époque où un père 
pouvait recevoir des prêtres l'ordre de laisser égorger son 
enfant sur leurs autels. 

C'est encore le cœur paternel qui s'émeut et saigne dans 
Agamemnon, quand sa fille l'interroge avec une malicieuse 
curiosité sur l'époux inconnu qu'on lui destines. C'est son 
cœur qui lui fait trouver les mots déchirants par lesquels il 
met fin à son entrevue avec elle. Le père est très vivant en 
cette irrésistible émotion, qui fait monter un flot de larmes à 
ses yeux 6, à la pensée de la grâce virginale de son enfant. 



1. Iphig. à Aulis, v. 358 sq. 

a. Ibid., V. 385 sqq.; cf. v. 485 sq. 

3. Ibid., V. /iGa sqq. 

U. Ibid., V. 465 sq. 

5. Ibid., V. 033 sqq. 

C. Ibid., V. Oôo; cf. G83 sq. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 177 

de ses baisers pour lui si amers", de sa poitrine, de ses joues, 
de sa blonde chevelures Car l'âme d'Euripide, ardente et 
douce, recelait des trésors de pathétique, et c'est en ces excla- 
mations éperdues, en ces épanchements passionnés, en cette 
tendresse frémissante, 'que son art — si l'on peut donner ce 
nom à cette sorte de divination par laquelle il sait trouver les 
cris mêmes de la nature — est vraiment incomparable. 

S'il a faibli devant sa fille, Agamemnon se reprend seul 
à seul avec Clytemnestre, et essaie de jouer froidement son 
rôle^. Car ce mari de l'âge épique a déjà peur de sa femme'». 
Il cherche, par de misérables défaites, à la faire partir; il 
tâche de ruser pour l'éloigner de l'autel; à bout de raisons, 
il finit par le lui commander. Mais, quand celle-ci, avec une 
fougue impérieuse, se révolte et refuse d'obéir &, il constate, 
sur un ton presque piteux, qu'un mari n'est pas toujours le 
maître 6. Et nombre d'Athéniens, en entendant ses plaintes, 
durent sans doute se rappeler les leurs. 

Il a toujours rusé avec sa femme. Celle-ci, nature franche 
et altière, est excédée de ses faux-fuyants. Quand elle sait tout, 
elle veut qu'il confesse la vérité, il faut qu'elle sorte de sa 
bouche : « Est- il vrai que tu veux tuer ta fille?? » D'abord, il 
se récrie, il feint l'indignation. Clytemnestre insiste. Fatigué 
de dissimuler, et d'ailleurs ne pouvant plus prolonger son 
mensonge, il se décide à parler. C'est pour lui un soulage- 
ment de dévoiler son secret et sa misère, et un plus grand 
pour nous de l'entendre en faire l'aveu découragé ^. 

Mais, quand il lui faut, après les menaces grondantes de 
Clytemnestre et les douces supplications de sa fille, dire, ce qui 
répugne tant à son hésitation coutumière 9, à quoi il se résout 
enfin, remarquons que la crainte des soldats est pour celui 



1. Iphig. à Aulis, v. 679 : iiixpbv çîXYijia. 

2. Ibid., V. 681 : ~iî (TTÉpva xai TtapTjSe;, (L Çav8a\ xôjiai. Cf. Médée, v. 1071 sqq. 

3. Ibid., V. 685 sqq. 
A. Ibid., V. 454 sqq. 

5. Ibid., V. 789 : AF. IltÔoO. KAYT. Ma ttiv àvaffffav 'Apystav ôeiv. 

6. Ibid., V. 742 sqq. 

7. Ibid., V. ii3i. 

8. Ibid., V. n44 sq. 

9. Ibid., V. 1257 sq. 



I^jS KEVLE DES ETUDES ANCIENNES 

qui les commande, l'unique raison de sa décision'. Ceux-ci 
veulent la guerre. Ils l'auront. Iphigénie mourra donc. Elle 
sera sacrifiée à leur ardeur belliqueuse. Pourtant Artémis 
demandait le sang de la jeune vierge, ou du moins, car ce 
n'est pas tout à fait la même chose, les prêtres réclamaient 
ce sang au nom de la déesses. Agamemnon pouvait donc 
alléguer, pour sa défense, qu'un homme était obligé de céder 
devant de pareils ordres. Il n'en dit qu'un mot. Car c'est la 
peur seule qui lui fait lâchement sacrifier sa fille. Ce roi des 
rois n'a plus l'âme impérieuse. Comme un Athénien de la fin 
du V* siècle, il connaît trop la toute-puissance de la foule pour 
oser lui refuser rien. Il s'agissait cependant de la vie de son 
enfant. Euripide n'a-t-il pas, en cette occasion, un peu exagéré 
les choses? Et, de son temps, le peuple demanda-t-il jamais 
de tels sacrifices à ceux qui avaient, comme chefs de la cité, 
l'honneur de lui obéir? 



Telle fut, quand il quitta le rivage de l'Hellade, la déplo- 
rable faiblesse et le manque d'énergie d'Agamemnon. Un long 
séjour à Troie ne le changea guère. Le jour où les Grecs, 
après avoir pris et saccagé la ville, débarquèrent dans la 
Chersonèse de Thrace, nous retrouvons leur singulier chef 
aussi craintif. Il n'a pas encore acquis l'habitude du comman- 
dement. Donner un ordre est toujours pour lui une chose 
douloureuse. Avec un pareil homme à leur tête, comment les 
Grecs, même après dix années d'efforts, purent -ils prendre 
Ilion? Par bonheur ils avaient Achille. 

En ce moment, Polydore, un des derniers fils de Priam, 
a succombé, assassiné par Polymestor, son hôte. Hécube 
demande à Agamemnon qu'il punisse la perfidie du barbare 3. 
Punir, cela est bientôt dit, mais comment faudra-t-il faire? 
Le roi reconnaît bien, car il a l'esprit juste, qu'Hécube a été 

1. Iphig. à Aulis, v. uSg sqq. ; cf. v. lou, v. a5 sqq. 

2. Ibid., V. 1262 : ixivTtç w; K(iXx*î t^iyti. 

3. Hécube, v. 780 sqq. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 1 79 

odieusement trompée. Il a même pitié de son infortune, 
puisqu'il a le cœur compatissant. Mais, malgré tout, il se dit 
que s'il prend en main la cause de la reine déchue, l'armée 
pensera qu'il agit ainsi pour plaire à Cassandre, d'autant plus 
que Polymestor est un allié. Et, comme toujours, il reste 
perplexe'. 

Ilécube, qui est femme, comprend vite quel homme elle 
a devant elle. Elle sent qu'il est particulièrement soucieux de 
n'engager en rien sa responsabilité. Elle lui demande donc 
de la laisser seulement agir à sa guise =». Ce sont de ces per- 
missions qu'Agamemnon aime à accorder 3, puisqu'elles ne 
le compromettent pas. Cependant, quand il s'est mis ainsi 
à couvert en cette affaire, quelle qu'en soit l'issue, il proclame 
que les méchants doivent être punis, que cela importe à la 
cité'*. Et il est évident que cela doit être, à condition qu'il ne 
risque rien. 

Les événements se précipitent. Hécube crève les yeux du 
roi thrace, égorge ses fils. L'aveugle arrive en scène, criant, 
hurlant, beuglant^. Au bruit, Agamemnon accourt *5. Il fait 
l'homme surpris : « Qui t'a perdu? » demande-t-il au misé- 
rable, comme s'il ne savait pas que c'est Hécube. Serait-il 
devenu hypocrite? Quand l'autre lui raconte ce qui s'est passé, 
il continue de cacher son jeu et de ne rien dire, de peur de se 
compromettre. Une seule fois il intervient directement : c'est 
au moment où Polymestor, entendant dire qu'Hécube est 
devant lui?, se précipite sur elle, comme une bête, pour la 
mettre en pièces 8. Agamemnon se décide à protéger la vieille 
reine, à repousser le barbare. Mais qu'a-t-il à craindre d'un 
aveugle? La colère enragée de ce dernier est plus bruyante 
que redoutable. 

Séparés l'un de l'autre, les deux ennemis plaident chacun 

1. Hécube, v. 85o sqq. 

2. Ibid., V. 875. 

3. Ibid., V. 898. 

4. Ibid., V. 902 sqq. 

5. Ibid., V. io56 sqq. 
0. Ibid., V. 1 109. 

7. Ibid., V. 1134. 

8. Ibid., V. II 27. 



l8o REVL'E DES ÉTLDES ANCIENNES 

leur cause. Agamemnon sera leur juge'. On est surpris de 
l'entendre dire qu'il décidera entre eux, lui, l'homme indécis 
par nature. Aussi, les plaidoyers entendus, sur le point de 
prononcer l'arrêt, il regrette davoir choisi ce rôle de média- 
teur. 11 le remplira puisqu'il ne peut faire autrement, et il 
condamne Polymestor, moins parce que tel est son devoir que 
pour échapper au blâme de la multitude^. Il est tout entier 
dans cette déclaration finale. C'est toujours la crainte de la 
foule qui le mène. Et il est permis de croire qu'il ne se pro- 
nonce aussi vite que parce que la pièce a déjà une longueur 
suffisante, plus de douze cents vers. Il fallait bien qu'elle se 
terminât. Le public se serait impatienté si le juge avait fait 
attendre le jugement. 



Ainsi l'Agamemnon d'Euripide ne ressemble à celui de 
l'épopée que dans les seuls passages où celui-ci hésite, se 
décourage, verse des larmes. Tous les autres épisodes oii il 
a une attitude et des gestes de roi n'ont pas été retenus. C'est 
dans Eschyle, au montent où le triomphateur de Troie entre 
en scène sur un char de victoire, qu'on retrouve vraiment 
cette fierté impérieuse, avec laquelle il nous apparaît dans 
l'Iliade^, quand il revêt, pour se jeter dans la mêlée, ses armes 
d'or. Euripide ne lui a pas conservé cette audace ni cette 
fougue. L'Agamemnon qui, devant Troie, propose trop sou- 
vent d'abandonner le siège et de s'embarquer, c'est bien celui 
qu'il nous montre dans ses drames. Quel faible meneur 
d'armées il nous y a dépeint! Et quelle singulière idée de 
subordonner chacun de ses gestes et chacune de ses paroles 
au jugement du populaire! Voilà le grand pasteur d'hommes 
de l'âge épique! Sa mentalité ne diffère plus de celle de 
l'honnête Nicias. Ni l'un ni l'autre ne peuvent faire un pas 



I. Hécube, v. 1129 sqq. 

3. Ibid., V. I iif) : llô); o-jv te xpt'va; (xt) àStxeîv fvyw <]/6yov 

3. Chant XI : 'Ayaaéfivovo; àpi<rreta. 



AGAMEMXON, MKNKI.AS, ULYSSE DANS EUIUPIDE l8l 

sans s'inquiéter, l'un des entrailles des victimes, l'autre des 
opinions de la foule. Et, des deux superstitions, il est cerlaiii 
que la première, la religieuse, est la plus ancienne. Euripide 
a été d'un avis contraire. Mais il était, sans doute, le seul 
à croire qu'au temps de la guerre de Troie la seconde avait 
déjà cette force-là. 



II 



Il a aussi défiguré Ménélas, mais d'une autre manière. 
Ménélas ne lui est pas sympathique. Devant ce personnage, 
les modernes sont souvent portés à sourire. Il est le premier 
mari trompé de l'Antiquité, et on le lui a fait bien voir. Ses 
infortunes conjugales ont été jugées si réjouissantes qu'elles 
ont assuré, chez nous, le succès déplus d'une pièce bouffonne. 
Et il faut croire que les sentiments qu'on lui témoigne n'ont 
pas été seulement éprouvés en notre temps. Ils sont plus 
anciens, puisqu'au xvn" siècle Racine a été obligé de compter 
avec eux. Il a supprimé, dans son Iphigénie, le rôle de Ménélas 
et l'a remplacé par Ulysse, parce que l'apparition sur une 
scène française de l'époux malheureux aurait pu provoquer 
des railleries dans le public. Nos vieux conteurs avaient bien 
souvent ri du cocuage, et Molière, à leur exemple, ne se faisait 
guère scrupule d'en rire à son tour dans ses pièces. 

A tous égards donc Ménélas est un personnage infortuné. 
Mais si par une tradition qui n'a certes plus l'attrait de la 
nouveauté, on peut être encore enclin à se moquer de lui, 
Euripide n'a jamais éprouvé ce sentiment, qui est moderne. 
II lui en veut seulement de s'être laissé enlever sa femme, de 
n'avoir pas fait bonne garde autour d'elle, d'avoir tant lutté 
et tant fait périr de gens pour la reprendre, de l'aimer encore 
après sa faute, d'être l'esclave de sa beauté, de témoigner en 
un mot à l'égard d'Hélène, qu'il s'amuse quelquefois à rabais- 
ser au niveau d'une coquine ', une faiblesse avilissante, comme 
ces maris qui, trop sensibles aux charmes de leurs femmes, 
continuent de les chérir, malgré leurs caprices et leurs fugues. 

I. Dans le Cyclope, v. i8i, il fait d'elle une prostituée. 



iSa REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Très souvent il l'a mis en scène, sans jamais varier dans sa 
conception. Nous voyons Ménélas en une foule de circons- 
tances : il part pour Troie', il retrouve l'infidèle % il retourne à 
Argos^, il intervient plus tard dans une querelle domestique^. 
C'est toujours le même être faible, mou, cruel pour ceux qui 
ne peuvent se défendre. Comme son frère Agamemnon, il 
n'aime pas à se compromettre -* : il tient cela de famille. Une 
seule fois, il a un mouvement de pitié généreuse qui surprend '\ 
Partout ailleurs personne n'est moins héroïque que lui. En 
vérité, Euripide ne l'a point ménagé. Invectives, sarcasmes, 
injures même, il ne lui a épargné rien. 



A Aulis, si Ménélas presse tant le chef de l'expédition de 
sacrifier sa fille et de gagner par un peu de sang la faveur des 
dieux, c'est qu'il veut ravoir celle qu'on lui a prise et qu'il 
brûle de tenir dans ses bras la femme qu'il aime. Mais il reste 
Grec, c'est-à-dire adroit. 11 sait dissimuler sous de belles 
paroles un sentiment peu avouable, le regret des voluptés 
perdues. 11 prétend donc que l'injure qu'on lui a faite ne lui 
est pas particulière, que toute l'Hellade est offensée comme 
lui, que les Barbares se riront d'elle, si on ne les châtie point, 
qu'il importe à chacun des Grecs de venger sa cause/. Aga- 
memnon n'est pas dupe de celte hypocrisie verbeuse. Il le dit 
à son frère : que lui faut-il donc? Une chaste épouse, sans 
doute. Il ne peut la lui donner. Que n'a-t-il mieux surveillé la 
sienne? Au lieu de chercher à la reprendre, il devrait remer- 
cier les dieux d'être débarrassé d'elle^. Mais il ne veut rien 



1. Iphig. à Aulis. 

2. Troyennes et Hélène. 

3. Oreste. 

tt. Andromaque. 

5. E-JXaÊeîTat. Cf. Oreste, v. 748. 

0. Iphiy. à Aulis, v. tt-ji, sqq. 

7. Ibid., V. 370 sqq. 

8. Et même payer pour ne plus la recevoir dans sa maison, avait dit auparavant 
Pelée dans V Andromaque, v. C09. Ce n'est là qu'une boutade. FJle est pardonnable 
à celui auquel la faute d'Hélène avait coûté la vie de son lils, Achille. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DA^S EURUMDE i83 

entendre. A toutes les raisons, son âme est sourde comme sa 
passion. 






La flotte, cependant, quitte les rivages de l'Eubée et aborde 
en Asie. Devant Troie, que fit Ménélas? Bien peu de chose, 
puisqu'il rapporta en Grèce, dans leurs riches enveloppes, ses 
belles armes aussi intactes qu'avant la guerre i. Pendant les dix 
années de luttes, Ménélas donc ne s'en servit point. 

Quelle partialité et quelle inexactitude! Vraiment Euripide 
dépasse ici la mesure. Se moque -t- il de nous? Croit-il que 
nous n'avons pas lu VIliade? A l'en croire, Ménélas revint de 
Troie sans une égratignure=». Il a donc oublié la blessure que 
celui-ci reçut après sa lutte avec Paris? Cette blessure était 
cependant assez glorieuse pour mériter d'être mentionnée. 
Dans le combat singulier que se livrent les deux hommes, sur 
le front des armées attentives, Ménélas de sa large main avait 
renversé Paris 3. Il l'avait saisi par la crinière de son casque, 
il le traînait dans la poussière. Paris, à moitié étranglé par la 
jugulaire, qui ne cédait pas, faisait en la circonstance une 
assez piteuse grimace. Qui des deux avait alors meilleur air, 
du mari qui marchait à grandes enjambées, robuste et furieux, 
ou de l'amant qui tirait la langue? C'en était fait de ce dernier, 
si Aphrodite ne l'avait enlevé dans ses bras, comme un enfant. 

La victoire de Ménélas était éclatante. D'après les conventions 
même du duel, Hélène devait lui être rendue. Mais, quand 
Agamemnon élevait déjà la voix pour la réclamer ^, une flèche, 
lancée perfidement par l'archer Pandaros, vint frapper Ménélas 
à la ceintures. La blessure était grave. Il fallut toute la science 
de Machaon pour la guérir. 

Où donc Euripide a-t-il vu que pendant toute la durée de la 
guerre Ménélas fut aussi économe de ses coups qu'adroit à ne 

1. Andromaque, 617, sq. 

2. Ibid., 616. 

3. Iliade, III, v. 869 sqq. 

4. Ibid., V. i56 sqq. 

5. Ibid., IV, V. i34 sqq. 



l84 REVL'E DES ÉTUDES ANCIENNES 

pas s'exposer à ceux des autres? C'était vraiment une singulière 
façon de ménager ses armes que de briser, comme il le fit, 
son épée en morceaux sur le cimier de Paris, tant le coup 
qu'il lui asséna — se dressant de toute sa hauteur et se soule- 
vant sur la pointe des pieds pour donner au glaive plus de 
volée' — fut vraiment effroyable. 

Ainsi Euripide est si prévenu contre son personnage que les 
imputations les plus mensongères ne lui coûtent rien. Ce seul 
détail le prouve nettement. Loin d'être sous les murailles 
d'Ilion le lâche qu'il nous dépeint, Ménélas, au contraire, 
inférieur sans doute à Achille, qui est incomparable, reste 
cependant le favori d'Ares et l'un des premiers de l'armée 
achéenne. 11 est l'égal d'Ulysse, des Ajax, de Diomède, supé- 
rieur même le plus souvent à Agamemnon. Il combat aux 
côtés des plus valeureux. 11 n'hésite pas, quand Hector provo- 
que les Grecs et que ceux-ci restent silencieux, à se lever seul 
pour accepter le défi ^ Il faut que son frère intervienne et 
l'empêche de combattre. Or, Achille lui-même ne rencontrait 
pas, sans frémir, Hector sur le champ de bataille '^. Donc 
Ménélas, qui veut librement répondre à la provocation de ce 
dernier, agit comme un héros. Son acte est d'autant plus 
remarquable que c'est après réflexion, et non dans la chaleur 
et l'emportement de la lutte, qu'il s'y résout. Soyons- en cer- 
tains : Ménélas était brave. 



* 
* * 



Pourquoi le poète dit-il le contraire? Parce qu'en général 
il se défie des personnages de l'épopée, à cause même de 
l'auréole lumineuse dont elle les entoure. C'est aussi parce 
que Ménélas représente pour lui le type du mari qui n'a ni 
caractère ni dignité. Bien d'autres raisons l'ont indisposé 
contre lui. Mais comme cette dernière est sensible dans la 



1. Iliade, III, v. 3Gi sqq. 

2. Jbid., VII, V. 92 sqq. 

3. Ibid.., V. ii3 : xa\ ô"Axi/.£'j; to-jtw yî îJ-i/r) c-A xuSiavetpr. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 1 85 

description, ou plutôt dans la caricature qu'il a faite de son 
héros, au moment où il retrouve Hélène! 

Si nous en croyons Pelée, voici comme les choses se seraient 
passées 1. Maître de Troie, quand sa femme retomba entre ses 
mains, Ménélas se garda bien de la tuer. A peine eut-il vu son 
sein, il rejeta son épée, il reçut d'elle un baiser, il caressa 
cette chienne perfide. — Vraiment c'est aller un peu vite. Le 
vieux Pelée exagère. Est-il bien sûr que la réconciliation ait 
été si tôt scellée? 



11 est vrai qu'il était bien difficile de représenter sur un 
théâtre la rencontre du mari trompé et de l'épouse coupable, 
après les dix années du fameux siège. Nous revoyons en cet 
instant solennel tous les morts dont VIliade est semée. Ils ont 
succombé pour la femme merveilleuse, les uns pour la garder, 
les autres pour la reprendre. Après tant de luttes et de sang 
versé, que pouvaient bien se dire Ménélas et Hélène qui répondît 
à notre attente et s'accordât avec la légende.^ Car il ne faut pas 
qu'Hélène soit tuée par le mari, ce qui serait plus expéditif 
et plus logique. H faut, au contraire, que Ménélas pardonne. 
Mais peut -il le faire sans paraître faible, surtout au théâtre, oii 
il est nécessaire que les choses aillent vite, trop vite même 
pour que l'époux conserve sa dignité en ce lieu oii justement 
une certaine raideur d'allure est presque obligatoire? 



Dans l'épopée, au contraire, oîi la narration peut avoir les 
arrêts et l'amplitude désirables, il était, sans doute, possible 
de raconter la scène. Du moins, nous voyons dans V Odyssée 
les deux époux réconciliés, et le spectacle de leur tranquille 
bonheur est d'une beauté souveraine 3. Hs en ont fini avec les 
aventures, les divisions, les querelles. Toutes ces épreuves se 

I. Andromaque, G27 sqq. 
3. Odyssée, chant IV. 



l86 REVUE DES ÉTUDES A>'C1ENNES 

sont évanouies, comme une nuée qui s'évapore en un ciel 
ardent. Elles sont déjà reculées en un passé mystérieux, sur 
lequel, pour ainsi dire, se détachent leur paix et leur gloire. 
Car ils sont supérieurs à leurs contemporains. Héros d'un âge 
antérieur, témoins d'une époque disparue, qui fut prodigieuse, 
l'admiration populaire se plaît à les grandir'. Elle donne à 
Ménélas une stature plus imposante, à Hélène une beauté que le 
temps ne peut outrager. Elle les préserve des misères et de la 
décrépitude de la vieillesse, et, après une vie qui a déjà sur 
son déclin un peu de l'attirance des choses lointaines, quand 
ils s'endorment, pleins de jours, dans le dernier sommeil, 
c'est dans les Champs Élysces ou parmi les constellations 
éclatantes que cette admiration va naturellement les placer 3, 



Chez Euripide, pour lequel les choses ne pouvaient avoir ni 
ce recul ni ce lointain, l'entrevue des deux époux, au milieu 
même des ruines de Troie qui s'effondre, n'a pas de grandeur. 
Le cadre seul est tragique, la scène ne l'est pas. Les person- 
nages qui se meuvent en ce douloureux décor ne disent rien 
que d'ordinaire. S'ils se rencontraient dans une rue d'Athènes, 
après une brouille un peu forte, leur aspect extérieur changerait 
à peine et leur âme serait presque identique. Ils ne voient 
donc pas les murailles et les temples qui s'écroulent? Ils n'en- 
tendent pas les plaintes des blessés, des mourants, les cris des 
vainqueurs, les hurlements des femmes? Cette ville qui brûle, 
quelle torche monstrueuse pour leur nouvel épithalame! Mais 
leur âme n'a rien qui rappelle celle de Néron. Ils sont plus 
simples. 

Comme un amoureux courant à un rendez-vous respire 
avec délices l'air d'une journée radieuse, Ménélas trouve au 
soleil, en ce jour où il va rejoindre sa femme, une clarté 
plus brillante que d'ordinaires. Il est gai, il marche d'un pas 

1. Cf. A. Croiset, Histoire de la Littérature grecque, I, p. 37G. 

a. Odyssée, IV, v. 5G3 sqq. Cf. Hélène, v. 1676 sqq. — Oreste, v. iG35 sqq., 1678 sqq., 
iG83 sqq. 

3. Troyennes, v. 8G0 sqq. 



AGAMEMNON, MÉnÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 187 

allègre : il est enfin vengé. Car il a la prétention de nous faire 
croire que s'il a renversé la ville, ce n'est pas pour reprendre 
Hélène, c'est pour punir Paris. Mais, puisque l'amant est 
mort, que vient donc faire le mari au milieu des décombres? 
Pourquoi cette hâte, cet .empressement? Si, par honte du désir 
qu'il a de l'objet aimé, il s'ingénie à se donner le change sur 
ses vrais sentiments, cela le regarde. Peut-être essaie-t-il de 
les affubler d'un air héroïque, pour accroître le plaisir qu'il 
aura bientôt à les satisfaire. Être sensuel et passer pour un 
époux qu'a guidé seulement l'âpre désir de la vengeance, le 
profit est double. En tout cas, ce pitoyable ravageur de villes 
aurait, sans doute, épargné leurs murailles, si elles ne l'avaient 
trop longtemps privé de la possession de sa femme. 

La voici devant lui". Ménélas est libre de faire ce qu'il 
voudra d'elle. Ses compagnons d'armes, qui le connaissent, 
lui ont, dit-il, donné tout pouvoir sur la captive, même celui 
de ne pas la tuer 3. Il a si peu compris l'ironie de leur permis- 
sion, qu'il déclare sans malice vouloir en user. Il ramènera 
sa femme dans sa patrie. Plus tard, il songera à la punir. On 
le voit, par cette déclaration débonnaire, il tient à nous rassu- 
rer d'avance. Si jamais nous avions eu des craintes sur le 
résultat de l'entrevue, — qui, après tout, n'était pas sans péril 
pour la coupable, surtout dans les premiers instants, — nous 
ne pouvons plus en avoir. Nous sommes tranquilles. Tout ira 
en douceur. Le mari ne fera pas d'esclandre. 

Des esclaves ont amené Hélène sur la scène. Ménélas leur 
avait ordonné de la traîner par les cheveux. Ils ont préféré 
la porter doucement dans leurs bras. Et pour deux raisons ils 
ont bien fait d'agir ainsi. D'abord, la chevelure d'Hélène était 
une parure de sa beauté et elle y tenait fort. Euripide a eu soin 
de nous le dire ailleurs 3. Ensuite, en de telles circonstances, 
il est toujours prudent pour des serviteurs de ménager l'ave- 
nir. L'être faible et inquiet (Hélène était- elle inquiète?) qu'ils 
tenaient dans leurs bras, ils sentaient bien sa force infinie. Ils 



1. Troyennes, v. 895 sqq. 

2. Ibid., V. 873 sqq. 

3. Oreste, v. 138 sq. 



100 REVUE DES ETUOES ANCIENNES 

n'avaient qu'à regarder son visage. Ils se disaient en eux- 
mêmes que leur vie de demain était à la merci du moindre des 
caprices de la captive. Ce n'était pas le moment d'être brutal. 

Déposée à terre, Hélène, au milieu de tous ces gens en armes, 
joue d'abord la frayeur. Elle se dit épouvantée par ce qu'elle 
voit. Mais, toujours adroite, elle veut savoir ce que Ménélas 
pense d'elle. Pour le lui demander, elle se fait humble, presque 
suppliante : « Je suis à peu près sûre que tu me détestes, » dit- 
elle; « laisse- moi cependant te questionner : toi et les Grecs, 
quel sort me réservez - vous '? » 

Un peu déconcerté par la précision de la demande, flatté 
aussi de voir la coupable presque à ses genoux, le mari hésite 
à répondre. Il ne sait pas lui-même ce qu'il va faire : tout 
dépend de sa femmes. Il tient cependant à lui paraître redou- 
table. Il sent qu'il est maître d'elle, qu'il a sa vie dans ses 
mains, que cela lui donne l'avantage. Bien qu'il aspire à être 
clément, il ne veut pas lui pardonner trop vite. II répond donc 
que rien n'est encore décidé à son sujet, et, sans doute, sur un 
mouvement de joie qui échappe à Hélène, il ajoute brutale- 
ment : « L'armée entière, dont tu as fait le malheur, t'a livrée 
à moi, pour que je te tue 3, » 

La menace ne trompe pas Hélène. Ce ne sont que des mots 
pour elle. L'expérience que lui ont donnée ses nombreuses 
liaisons la rend savante dans l'art des réconciliations. Le guer- 
rier empanaché qu'elle a devant elle, puisqu'il ne l'a pas déjà 
frappée, ne lui fait plus qu'une peur très supportable. Elle le 
juge, ce qu'il est en effet, un être incertain, qui sera heureux de 
céder, si l'on y met des formes. Elle lui demande donc d'Une 
voix déjà un peu plus assurée : « Me donnes-tu la permission 
de te répondre, pour te prouver que si je meurs, ce sera injus- 
tement 'i? » 

Ménélas se défend avec mollesse. Il n'est pas venu pour 
discuter avec une coupable. Mais, après une intervention mala- 



I. Troycniies, v. 898 sqij. 

a. Il le dit cxprcsscmcnl au vers 1062. 

3. Troyennes, v. 901 sq. 

6. Ibid., V. (jo3 sq. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 189 

droite d'Hccube, il consent à lentendre. Voilà le justicier qui 
s'efl'ondre : Hélène parle, Hélène se défend, Hélène est sauvée. 
Son mari va l'emmener en Grèce. Sa première idée était même 
de l'embarquer sur son propre vaisseau, pour l'avoir plus près 
de luii. Il faut qu'on lui fasse sentir l'inconvenance du procédé 
pour qu'il y renonce : vraiment, un raccommodement si bour- 
geois était une conclusion bien médiocre de la guerre doulou- 
reuse. S'il était inévitable, mieux valait le dérober aux yeux des 
soldats railleurs. Ménélas se décide donc à mettre Hélène sur 
un autre navire : cela lui fournira l'occasion de déserter de 
temps en temps le sien. 



Le ton narquois dont se sert Euripide en cette scène, qui 
aurait pu être si émouvante, est bien désobligeant pour Méné- 
las. C'est moins un des chefs de VIliade qu'un hoplite athé- 
nien quelconque, qui retrouve et reprend une femme volage, 
après une campagne un peu longue. D'abord, le soldat élève la 
voix contre la perfide, moins par dépit et par conviction que 
parce qu'il est d'usage de se fâcher un peu en la circonstance. 
Mais les assistants savent bien comment tourneront les choses. 
Hs écoulent la querelle, parce qu'elle est amusante et toujours 
la même. Des grands mots, des gestes, quelques menaces. Puis 
le ton s'apaise; le couple s'éloigne. La foule le suit des yeux 
avec un sourire. 



Faut-il maintenant aller avec notre héros jusqu'en Egypte, 
où le conduit l'humeur vagabonde du poète? Comme l'étude de 
son Hélène trouvera mieux sa place ailleurs, disons seulement 
que dans cette pièce surprenante Ménélas, dépouillé des armes 
dont il est encore revêtu dans les Troyennes, n'est plus qu'un 
naufragé pâle et affamé, épave loqueteuse que la mer a rejetée 
sur la grèves. H a tout perdu, sauf la femme pour laquelle il 

I. Troyennes, v. 10/47 ^qq- 
3. Hélène, v. 4o8 sqq. 

Hev. Et. anc. 10 



igo REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

a tant souffert. Et encore l'Hélène qu'il a cachée dans une 
caverne, sur le bord du rivage, n'est qu'une image irréelle de 
celle pour les charmes de laquelle il nous apparaît dans un 
état si pitoyable. On comprend donc qu'en présence de sa 
véritable femme, à bout de forces et demandant grâce, il refuse 
de la reconnaître. Il en a assez de ces fantômes avec lesquels 
les dieux s'amusent à le berner. Cette plaisanterie de sept 
années' est un peu longue, il voudrait bien autre chose. Aussi, 
au lieu de courir. vers Hélène, Ménélas, déconcerté, lui tournait 
le dosa. Entre les deux époux c'était un nouveau genre de 
reconnaissance qui ne manquait pas d'originalité. Tout le 
monde n'avait pas de ces trouvailles. Mais de quel singulier 
état d'esprit celle-ci n'est-elle pas le témoignage, et comme il 
fallait que les plus belles légendes eussent perdu de leur 
saveur pour qu'on ne leur en trouvât une qu'en les torturant 
de la sorte ! 



Elles sont encore violées, au moins en un détail, dans 
VOreste, où Euripide, tenace en son aversion, y maltraite plus 
cruellement encore le roi de Lacédémone. La pièce est de AoS. 
A cette date, dire du mal de tout ce qui de près ou de loin 
touchait à Sparte faisait plaisir aux Athéniens. Pour les conten- 
ter, on n'hésitait pas, comme on le voit, à remonter un peu 
haut dans l'histoire de la cité ennemie. C'était plus facile que 
de la battre. 

Ici, Ménélas, définitivement réconcilié avec sa femme qu'il 
ramène en son royaume, s'arrête à Argos, quelques jours après 
qu'Oreste a tué sa mère. Le parricide, craignant d'être con- 
damné par l'assemblée du peuple, supplie son oncle de lui 
venir en aide et de ne pas oublier l'appui que lui prêta 
Agamemnon dans la guerre de Troie3. Ménélas, toujours cir- 
conspect quand il s'agit de secourir autrui, prétend qu'il n'a 

1. Hélène, v. iia. 

2. Ibid., V. 591. 

'A. Oresle, v. 64o sqq. 



AGAMEM.NON, MÉNÉLAS, ULYSSK DANS EURIPIDE IQl 

plus autour de lui qu'une poignée d'amis, et qu'il ne peut avec 
eux songer à défendre l'accusé contre la multitude'. Il promet 
seulement de parler pour lui dans le tribunal. Mais, loin d'y 
plaider sa cause, il n'y montre même pas le visage 2. 

Ménélas nous est donc présenté cette fois, ce qui ne le change 
guère, comme un ingrat, un menteur, un lâche. Il n'a de 
courage qu'avec les femmes 3. L'animosité que lui marque 
Euripide est si grande que, non content de prendre la légende 
telle que ses prédécesseurs la lui avaient léguée, et telle qu'il 
l'avait ailleurs acceptée lui-même, il la retouche sur un point, 
sans doute pour jeter sur le personnage qu'il déteste un jour 
plus défavorable. Mais a-t on jamais remarqué ce détail? Peut- 
être ne sera-t-il pas inutile d'en dire quelques mots. 

Il est, en effet, assez étrange qu'ici le meurtre de Clytemnestre 
suive de fort près celui d'Agamemnon. Ménélas apprend les 
deux choses presque en même temps. Cela résulte de ses 
déclarations'» : il revenait de Troie, il se rendait à Lacédémone; 
comme il allait doubler le cap Malée, Glaucos, dieu prophète, 
sortit des flots, se dressa le long de son navire et lui annonça 
la mort de son frère; aussitôt Ménélas vira de bord, rasa la 
côte orientale du Péloponnèse, fit voile vers INauplie; quand il 
y arriva, des pêcheurs, au moment oii il jetait l'ancre, lui 
apprirent qu'Oreste venait de tuer sa mère. 

Ainsi, entre la mort du roi et de la reine, l'intervalle de 
temps qui, dans l'Electre, conformément à la croyance générale, 
était encore d'une dizaine d'années 5, est réduit maintenant à 
une dizaine de jours. Et encore faut-il admettre que le vaisseau 
de Ménélas, comme celui d'Ulysse, faisait escale à tous les caps 
et dans toutes les baies du rivage. 

Cherchons le motif de cette modification. Euripide l'a t-il 
imaginée pour que, le châtiment de Clytemnestre suivant de 
près son crime, le parricide d'Oreste nous paraisse moins 



1. Oreste, v. 682 sqq. 

2. Ibid., V. io58. 

3. Ibid., V. 754. 

4. Ibid., V. 36o sqq. 

5. Electre, v. 11 sqq., v. 198 sqq. (je lis ex TtaXatwv), v. 283 sqq., v. 54i sqq. 



192 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

sacrilège? Mais il ne ti^nt pas du tout à innocenter le meurtrier, 
au contraire, puisqu'il innocenterait aussi le dieu qui arma 
son bras. Or, il n'a écrit son drame que pour montrer quel 
rôle détestable joue Apollon dans la légende. Il faut chercher 
l'explication ailleurs. 

Nous la trouverons dans la manière même dont le poète a 
compris le caractère de Ménélas. Celui-ci est, pour ainsi dire, 
le type même de l'ingratitude et de l'égoïsme. Loin de se sou- 
venir des services que lui a rendus Agamemnon dans l'expédi- 
tion contre Troie, où celui-ci l'a aidé en dépit de toute justice' 
à reprendre Hélène, Ménélas oublie, au contraire, la guerre et 
l'appui du roi d'Argos'. Et, en nous laissant croire que cette 
guerre venait à peine d'être terminée, Euripide rendait plus 
haïssable l'ingratitude de son personnage. Oublier un bienfait 
plusieurs années après qu'on l'a reçu, cela estcompréhensible; 
l'oublier le lendemain même, cela est révoltant. 

Il suppose donc que Ménélas arrive de la Troade, que le 
siège est fini depuis quelques jours, ou plutôt il s'arrange de 
façon que nous comprenions ainsi ce qu'il fait dire au fils 
d'Atrée. Quand celui-ci salue le palais de ses pères et nous 
annonce qu'il vient d'Ilion3, nous ne pouvons pas soupçonner 
qu'il a voyagé à la façon d'Ulysse, et que bien des années se 
sont écoulées entre son départ d'Asie et son arrivée en Argo- 
lide. Nous sommes dupes des expressions mêmes dont il se 
sert. 

Et il se garde bien de nous détromper. Car s'il venait de Troie, 
Ménélas avait passé par l'Egypte, ce qui n'était pas le chemin 
le plus direct pour aller à Sparte. Il avait même séjourné sept 
ans au pays du Nil^. Si nous ne le savions pas indirectement, 
l'âge d'Oreste nous instruirait de tous ces retards. Car, au 
moment où son oncle le retrouve, il faut que le jeune homme 
ait une vingtaine d'années. Or, quand eut lieu le départ de la 
flotte, le jour où l'on sacrifia sa sœur Iphigénie, Oreste ne 



1. Electre, v. 64? sqq. 

a. Ibul , V. l!^l^, v. 462 sq., v. 643 sqq-, v. io56 sq., v. 1 143 sqq. 

3. Remarquez au vers 307 l'expression TpofaOev èXÔoSv. 

4. Odyssée, III, v. agg sqq. Cf. Hélène, v. iio sqq. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE igS 

marchait pas encore. C'était un enfant que Glytemnestre por- 
tait sur les brasi. 

Il y avait donc près de vingt ans que durait l'absence du roi 
de Sparte, quand il mit de nouveau le pied en Grèce, un mois 
environ après la mort de son frère, quelques jours seulement 
après celle de Glytemnestre'. Gela suppose de toute nécessité 
qu'Agamemnon tarda beaucoup aussi à rentrer dans Argos. 
Euripide laisse cela dans l'ombre. 

Eschyle faisait mourir l'époux de Glytemnestre le lendemain 
de la prise de Troie. G'était aller un peu vite^. Si, sans trop 
choquer la vraisemblance dramatique, des signaux de feu cou- 
rant de montagne en montagne pouvaient en une nuit apporter 
d'Asie en Europe la nouvelle de la victoire'', Agamemnon, pour 
aller de Troie à Argos, ne pouvait faire la traversée en quelques 
heures. Euripide semble croire que le voyage dura plusieurs 
années. G'était tomber dans une exagération opposée. Mais, 
puisqu'il fallait que les deux frères vinssent justement de se 
quitter, quand l'un oublie avec une désinvolture aussi haïs- 
sable tout ce que l'autre a fait pour lui, il n'était pas possible 
d'arranger autrement les choses. 



G 'est dans VAndromaque que nous verrons pour la dernière 
fois agir le frère d'Agamemnon, et vraiment il est temps qu'il 
disparaisse de nos regards, tant les crimes qu'il médite ou 
qu'il commet font naître de répulsion. Le père de la jalouse 
Hermione — car ce n'est plus l'époux d'Hélène qui est offert à 
nos regards — se fait le persécuteur des femmes et le ravisseur 
des jeunes enfants: il tient, en prenant congé de nous, à laisser 
en notre âme une impression détestable. 

11 arrive sur la scène traînant par la main Molossos, le jeune 
fils de Néoptolème et d'Andromaque, dont il a découvert et 

I. Oreste, v. 877 sqq. Cf. Iphigénie à Aulis, v. 6a i sqq.; cf. ibid., v. 4C5 sq. 
3. Odyssée, III, v, 3ii sq., et IV, v. 547. 

3. Agamemnon, v. 818 sqq. 

4. Ibid., V. a8i sqq. 



igfi REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

violé l'asile ' ; il menace de tuer l'enfant sous les yeux de sa 
mère, si celle-ci ne sort pas du sanctuaire où elle s'est réfugiée; 
pour sauver le fruit de ses entrailles, Andromaque se livre à 
son bourreau» ; mais celui-ci, infidèle à sa parole, donne l'ordre 
de la tuer et de livrer l'enfant à la femme qui a le plus inté- 
rêt à ce qu'il meure^; enfin, pour couronner dignement sa 
conduite, après les invectives de Pelée, vieillard tremblotant 
qu'un souffle mettrait par terre, Ménélas se sauve à Phlhie'*, où 
il aurait bien dû rester, et abandonne sa fille au moment où 
elle aurait le plus besoin de son appui. 

Voilà le rôle de ce brave. Euripide semble s'être ingénié à 
incarner en lui tout ce que la méchanceté humaine a de plus 
bas et de plus vil. Mais ce grossissement excessif ne suffît pas à 
lui donner l'apparence de la vie. Nous ne pouvons le prendre 
au sérieux, à cause même de sa froide cruauté, de sa barbarie, 
de l'exagération de sa laideur. Pour détester quelqu'un, il faut 
croire au moins à son existence. On ne hait pas un fantoche, 
on en sourit. 



* 



En résumé, dans les actions et les paroles qu'il a plu à Euri- 
pide d'attribuer à Ménélas, — et dans l'état actuel de son théâtre 
c'est un de ses plus fréquents personnages, — il est rare qu'il 
ne soit pas traité avec une défaveur insigne. Quand il n'est pas 
présenté comme faible et sensuel, il est méprisable ou même 
odieux. Sans doute, devant un public athénien, Ménélas avait 
tort d'être Spartiate. Aussi, dans la seule pièce, écrite loin de ses 
compatriotes, où ce roi ait encore un rôle, Euripide se montre 
plus impartial pour l'ancêtre de leurs ennemis. C'est dans Vlphi- 
génie à Aulis, ne l'oublions pas, que Ménélas relève un peu la 
tête; c'est là même qu'il a son seul geste vraiment noble. Mais 
la haine seule de Lacédémone ne suffit pas à expliquer l'abais- 



I. Andromaque, v. 809 sqq. 

3. Ibid., V. 4ii sqq. 

.3. Ihid., V. ^ij5 sqq. 

fi. Ibid., V. 782 sqq. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, UL\SSE DANS EURIPIDE igô 

semenl dans lequel cet antique Lacédémonien est presque 
toujours tenu. 

La légende épique lui était plutôt défavorable, quand on 
considérait froidement les faits exposés par elle. Sans doute il 
ne tue pas ses enfants, comme le fait Agamemnon dans les 
Cypriaques ; pourtant il n'a pas le prestige de son frère, parce 
qu'il n'est pas à la tête de l'armée. Dans toute sa vie il a tou- 
jours les seconds rôles. On lui vole sa femme. Il s'efforce de la 
reprendre. Mais dans ces conjonctures c'est souvent l'insulté 
qui a tort. Il devient même aisément insupportable à ceux qui 
sont obligés de soutenir sa querelle. Ménélas en a fait la triste 
expérience. On lui en a voulu d'avoir eu besoin de défense. 
Que ne se battait-il tout seul? Il est devenu un personnage 
encombrant, comme les êtres faibles, auxquels on a souvent 
envie de reprocher l'appui qu'on leur prête. 

Après la guerre, il a la sagesse de ne pas tuer sa femme, et 
la faiblesse de lui pardonner. Il est aussitôt regardé comme le 
plus lâche des époux, un voluptueux, un esclave. Même on 
s'amuse à le noircir. On lui impute une incroyable méchan- 
ceté, des instincts sanguinaires, une perfidie odieuse. Vraiment, 
Ménélas n'a pas lieu de se féliciter du retentissement que les 
aèdes ont donné à son nom. Il n'a pas eu l'immortalité heu- 
reuse. Et les modernes n'ont rien fait pour sa réhabilitation. 



III 



A son tour, Ulysse trouvera-t-il grâce devant Euripide? Ce 
héros souple et brave, audacieux et retors, en qui la Grèce 
s'est incarnée presque entière, n'a pas eu plus que les précé- 
dents le don de le séduire. Ses captieux discours lui déplaisaient, 
parce qu'il voyait en leur auteur un ancêtre de ces démagogues 
sans scrupules, qu'il exécrait de toute son âme. Pourtant Ulysse 
n'avait qu'une ressemblance bien lointaine avec Gléon. Il 
aurait, sans doute, avec la perpicacité qu'on lui connaît, fait 
remarquer à son détracteur que, de son temps, la puissance 
populaire n'étant pas encore née, il ne pouvait avoir la tenta- 
tion de l'aduler. Tel est pourtant le reproche constant qui lui 



19^ nEVlE DES ETLDES A^CIENNES 

est adressé. Aussi sa gloire ne s'est-elle pas accrue dans les 
deux drames où il nous apparaît. 



« 

* i 



Disons toutefois que, dans son Cyclope, Euripide n'a pas trop 
défiguré le roi d'Ithaque. L'aventure prodigieuse où il l'engage, 
en mettant en scène un chant de l'Odyssée, ne lui a guère per- 
mis de faire de lui un contemporain. C'est presque l'Ulysse 
homérique qui, sur le théâtre de Dionysos, se tire à son honneur 
des mains gigantesques de Polyphème. 11 a encore des ardeurs 
généreuses où, sans y prendre garde, il retrouve ses plus belles 
paroles der//tade. Quand Silène, peureux et vieilli, lui conseille, 
au moment où le monstre approche, de se cacher dans le creux 
d'un rocher, Ulysse a d'abord un mouvement de lâcheté, mais 
vite, le premier frisson passé, il redresse la tête: « Eh bien, 
non! » dit-il, « Troie aurait vraiment trop à se plaindre, si je 
reculais devant un seul homme, moi dont le bouclier a tant 
de fois soutenu l'effort de la foule innombrable des Troyens. 
S'il faut mourir, mourons avec courage. Si nous devons vivre, 
du moins nous resterons digne de notre gloire passée '. » Dans 
un théâtre dont les personnages sont trop souvent assombris 
ou découragés, on est surpris d'en rencontrer un qui ait si 
bien conservé sa belle jeunesse et son élan. 

Cela n'empêche pas Euripide de se moquer de lui et de lui 
prêter quelques paroles où il trahit le désenchantement qui 
lui est propre. Si bien que nous avons devant nous tantôt un 
bavard, une caslagnette assourdissante 2, tantôt un guerrier 
excédé des misères de l'expédition troyenne^, revenu de tout, 
même de la gloire, dont se lassent si difficilement ses pareils. 
Il ne nous rappelle plus du tout l'Ulysse de l'épopée, insatiable 
de ruses et de fatigues^. 

En face du géant, il reprend une attitude très ferme. Pour 
sauver la vie de ses compagnons, ne pouvant songer à la 

I. Cyclope, y. 198 -ana. 

a. Ibid., V. 104. 

3. Ibid., V. 107, V. 280 sqq. 

'4. Iliade, XI, V. /i3o. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE I97 

force, il lui fait, sans sourire, un discours. Sa siluation n'était 
pas rassurante. Il était au pouvoir du cannibale, comme un 
oisillon au trébuchet. De quelque côté qu'il se tournât, il 
voyait l'oeil fixe du cyclope qui suivait chacun de ses mouve- 
ments avec une attention inquiétante. A tout instant il pouvait 
sentir s'abattre sur son dos le poids de ses mains formidables. 
Tout autre que lui aurait eu la bouche séchée d'angoisse. Mais 
Ulysse avait toujours l'esprit alerte, la langue affilée. Et ce n'était 
pas le moment de rester court et de manquer d'ingéniosité en 
un péril si pressant, devant un auditeur si insolite, sur la scène 
d'Euripide. 

Il se souvient, en cherchant un peu, que Polyphème est fils 
de Poséidon, que ce dieu a des temples sur tous les caps de la 
Grèce. Cela lui fournira sa première idée : s'il n'avait pas 
vaincu Priam et les Troyens, ceux-ci n'auraient-ils pas pu 
envahir les sanctuaires de Ténare, de Malée, de Sunion, de 
Géreste, et les détruire? Le cyclope doit donc, loin de le dévo- 
rer, lui marquer de la reconnaissance, puisqu'il a par sa 
victoire assuré à jamais le culte qu'on rend à son père'. 

Voilà le premier point de la harangue. Il ne manque pas 
d'imprévu. Pour une intelligence ausssi lente que celle de son 
auditeur, il était peut-être excessif d'aller jusqu'en Asie cher- 
cher des arguments. 

Ce qui suit est plus naturel. Les suppliants sont sacrés a. Et 
la guerre de Troie a déjà tué beaucoup de monde. Il ne faut 
donc pas percer de broches le ventre de ceux qui en reviennent 
et les faire rôtir au feu comme des bœufs 3, Mais, là encore, il 
aurait sans doute été préférable de dire autrement les choses : 
Ulysse devait, semble-t-il, se garder d'éveiller par ces visions 
de festin savoureux l'appétit du monstre et de lui mettre l'eau 
à la bouche, au moment où Polyphème n'avait qu'à étendre le 
bras pour alimenter sa cuisine. 

Aussi le discours de l'orateur est-il inutile. Le géant le lui 
marque dans sa réponse. Elle n'est ni dans la tradition homé- 

I. Cyclope, V, 286 sqq. 
a. Ibid., V. 299 sqq. 
3. Ibid., V. 3o4 sqq. 



198 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

rique ni dans le ton ordinaire à Euripide'. Mais comme le 
matérialisme grossier qui s'y étale convient admirablement à 
la brute épaisse qui le récite! Les arguments d'Ulysse, ces 
frêles toiles d'araignée, qu'il tissait avec tant de précautions et 
de gestes menus, y reçoivent un coup irrésistible, qui les 
emporte et les met en miettes 2. 

Et, chose curieuse, en ce tournoi inégal, nous sommes 
plutôt du côté de la brutalité triomphante. Le cynisme du 
cyclope, sa verve drue, sa confiance en sa force, son mépris 
d'autrui, son dédain et ses moqueries pour les arguments 
tenus de son adversaire, tout cela cause, après la harangue 
d'Ulysse, une impression de plaisir et presque de soulage- 
ment. Le héros grec, avec sa maigre rhétorique, fait piteuse 
figure sous le choc des lourds arguments que le barbare lui 
assène en plein visage. Et nous ne regrettons pas qu'il soit 
aussi maltraité. Car l'éloquence des beaux parleurs et leur 
imperturbable maîtrise causent parfois un autre sentiment que 
celui de l'admiration. Rien ne donne plus de prix à la fran- 
chise et même à la brutalité que les sages déductions où 
s'exerce leur adresse. 

Ainsi, c'est Ulysse qui sera mangé, ou peu s'en faut, et nous 
avons envie de rire. Les rôles sont renversés. Euripide, con- 
trairement à son habitude, trahit la faiblesse et donne raison à 
la violence. Sans doute, il a été impatienté comme nous par les 
raisonnements diserts 011 se complaît le roi d'Ithaque. Son sang- 
froid lui a déplu; il n'a pu résister à la tentation de le mettre 
à l'épreuve. Après avoir campé en face l'un de l'autre l'avor- 
tons et l'anthropophage, il a été surpris de ne pas trouver le 
second sans allure. Il a admiré sa logique épaisse, sa taille 
surhumaine. Ce Gargantua stupide, vigoureux et sans bedaine 
l'a séduit comme une des forces intactes de la nature. Ses 
poings énormes lui ont paru presque beaux. S'il ne les a pas 
laissés s'abattre sur la tête du nain, dont l'intelligence est si 
claire et la voix si grêle, ce n'est pas parce que ces poings 

I. Comparez pourtant Alcestc, v. 782 sqq. 

a. Cyclope, v. 3iG sqq. 

3. Ibid., V. 3iG: àvOpwTciirxoc. 



AGAMEMNON, MÉNÉLAS, ULYSSE DANS EURIPIDE 1 99 

étaient un peu lourds. Il a fallu toute la force de la tradition 
pour qu'il se refusât ce malin plaisir. 



Ailleurs Ulysse, personnellement en moins dangereuse pos- 
ture, est chargé d'une besogne qu'on n'impose au théâtre 
qu'aux personnages sacrifiés. Quand les Grecs ont décidé 
d'immoler une fille d'Hécube à l'ombre d'Achille, pourquoi 
est-ce lui qui est envoyé par ses compatriotes pour enlever 
Polyxène à sa mère, sinon parce que la mission est odieuse 
et qu'elle devait lui être attribuée moins qu'à personne i ? Car 
Ulysse, en une circonstance fort dramatique, avait été sauvé par 
Hécube, quelque temps auparavant, d'une mort certaine». Il 
lui devait de la reconnaissance. Il la lui témoigne en arrachant 
de ses bras, malgré ses cris, ses pleurs, ses supplications, ses 
admirables plaintes 3, celle qui, avec Cassandre, était la dernière 
enfant de la vieille reine. 

Là encore, on sent dans le poète dramatique un esprit pré- 
venu contre son personnage. Un détail qu'il modifie rend 
haïssable, comme il le souhaite, celui qui ne lui plaît pas 
Regardons de près les choses. Sans doute, il est dit dans 
y Odyssée que le guerrier, déguisé en mendiant, pénétra dans la 
ville des Troyens pour y espionner^. Mais ce fut Hélène seule 
qui le reconnut 5, parce que seule elle était Grecque. Elle se garda 
bien de trahir l'audacieux. Elle conserva ce secret pour elle. 
Car déjà elle aspirait à retourner dans son foyer, et elle voulait 
par sa discrétion rentrer en grâce auprès de ceux qu'elle avait 
offensés. 

Ici, Hécube affirme qu'Hélène lui fit part de sa découverte*^ 
et qu'Ulysse, se voyant perdu, se jeta à ses genoux pour la sup- 
plier de le laisser vivre. Mais comment la reine des Troyens 



I. Hêcabe, v. ai8 sqq. 
a. Ihid., V. aSg sqq. 

3. Ihid., y. 380 sqq. 

4. Odyssée, IV, v. a/ja sqq. 

5. Ihid., V. a5o. 

G. Hécube, v. 2^3 sqq. 



300 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 



aurait-elle écouté sa prière? Comment aurait -elle jamais con- 
senti à lâcher un des plus dangereux ennemis de sa patrie, 
quand elle le tenait dans sa main? Quelle aurait été la raison 
de cette faiblesse, disons mieux, de cette trahison? N'est-ce pas 
elle qui exècre tant les Grecs et qui trouve, pour exprimer sa 
haine à l'égard d'un de leurs chefs, des expressions si atroce- 
ment sauvages'? Le scholiaste, qui n'est pas toujours un sot, a 
raison de faire observer que le récit de VOdyssée est beaucoup 
plus naturels. On ne remarque pas l'invraisemblance glissée 
dans le drame, parce que les faits sont déjà lointains, qu'on ne 
les voit plus qu'en raccourci et surtout qu'Euripide n'est pas 
un maladroit. Mais cela n'empêche pas qu'elle soit réelle. 

Elle n'a rien coûté à notre poète. Son animosité clairvoyante 
fait du roi d'Ithaque le plus insensible des hommes et le plus 
odieux des ingrats. Il est le ministre des barbaries grecques. Il 
conduit à la mort la fille de celle qui l'a préservé de mourir. 
La première de ces attributions suffisait à le faire détester. Euri- 
pide a été prodigue, et deux précautions valaient mieux qu'une. 

Si encore Ulysse essayait de nier les faits ou de les amoin- 
drir, mais il n'en est rien. Aux interrogations d'Hécube lui 
rappelant le passé, son déguisement d'espion, les gouttes de 
sang qui coulaient des plaies qu'il s'était faites pour se défigu- 
rer, il ne répond que par des aveux. Il reconnaît avoir couru 
alors un danger pressant, avoir tendu vers la reine des mains 
angoissées, s'être cru perdu. Dans sa franchise, — Ulysse n'est 
pas si franc d'ordinaire, — il ajoute même un mot qui nous 
explique la mentalité qui lui est propre : « Je te tenais en mon 
pouvoir,» lui rappelle Hécube, «et que me disais-tu?» — 
(( Tout ce que je pouvais imaginer, » lui répond-il, « pour 
échapper à la mort 3. » 



Ulysse parle, et la parole n'est pour lui qu'un souffie. Les 
mots tombent de sa bouche, s'envolent. Ils ne laissent pas en 



1. Iliade, XXIV, v. 213 sq. 

2. Hécube, v. 2/4 1 : ov yàp âv t<7iyT,<iey 'E/.â6r„ xta. 

3. Ilfrube, V. afio. 



AC.AMEM>'ON, MKNF.LAS, ULYSSE DANS ELKIPIOE 201 

son esprit plus de trace qu'un oiseau dans l'air. 11 aime à les 
combiner avec adresse, parce qu'ils sont pour lui sans con- 
séquence et qu'il a l'esprit ingénieux. Les promesses qu'il fait 
sont légères à sa foi, comme les serments. Ce sont choses 
inconstantes, ailées, fluides. Elles ne tiennent pas un instant 
contre la poussée de son désir'. Elles se transforment, s'évapo- 
rent, s'évanouissent. Rien n'est stable en lui que la force de la 
passion et l'intensité de la vie. Être prodigieusement alerte, 
toujours en quête d'action; figure changeante, qui ne grimace 
jamais; mélange unique de souplesse et de ruse, dont un peu- 
ple, qui préférait l'agilité à la force, fit un type de beauté très 
déliée, devant lequel notre esprit plus timoré ne s'incline pas 
toujours sans scrupule. 



Ce scrupule, Euripide l'a sinon éprouvé, du moins pressenti. 
Sans doute, Hécube ne va point jusqu'à prétendre qu'à deux 
doigts de la mort Ulysse n'avait pas le droit de mentir pour 
prolonger sa vie. Ne soyons pas trop exigeants. Un respect 
aussi religieux de la parole était inconcevable chez le peuple 
le plus loquace de l'Antiquité et le plus amoureux de l'éclat 
vivifiant du soleil. Bien que morose et accablée, Hécube admet 
tacitement qu'Ulysse, en une conjoncture aussi critique, n'a pas 
été un sot, quand, pour échapper à la mort, il est tombé à ses 
pieds, a touché sa joue ridée, lui a fait toutes les promesses 2. Il 
pouvait bien ne pas les tenir. D'ailleurs, il ne s'en est pas fait faute. 

Cependant les mots et les phrases dont il s'est servi sont déjà 
pour elle autre chose qu'une suite confuse de mots aussitôt 
oubliés, puisqu'elle lui reproche d'être un ingrat, et que l'autre 
n'essayant même pas de se disculper, baisse la tète. Car entre 
la reine et le suppliant une obligation avait été conclue. Sans 
doute, elle n'était que verbale, mais sa valeur restait indiscu- 
table. Ulysse, par ses discours, avait obtenu la vie 3, et ses paroles 



1. CL Pkiloclèle, v. io8 sqq. 

2. Hécube, v. 278 sq. 

3. Jbid., V. 3oi sq. 



203 REVL'E DES ETUDES ANCIEN>ES 

l'avaient enchaîné jusqu'à la mort à celle qui l'avait sauvé. 
C'est pourquoi, en face de celle qu'il torture, conscient du 
rôle exécrable qu'il joue, il n'arrive point à dissimuler son 
embarras. L'homme industrieux, qui parle si bien d'ordinaire, 
comprend ici que la parole est vaine. Hécube, au moment où 
il va lui enlever sa fille, ne va telle pas lui résister'? Quelle 
besogne odieuse on lui fait accomplir, surtout s'il est obligé de 
recourir à la force contre une vieille femme ! Sans doute, il a 
tous les courages et il ira jusqu'au bout, mais il frémit de 
l'humiliation possible. Son appréhension est si vive qu'on a 
presque pitié de lui et qu'on éprouve du soulagement quand 
Polyxène, venant au secours de son bourreau a, s'arrache 
volontairement des bras de sa mère et se livre à lui. 



Une conception voisine de celle qui précède, puisqu'elle est 
destinée à nous faire haïr le mépris de la parole donnée, con- 
siste à faire du roi d'Ithaque le type de l'orateur populaire, que 
n'embarrassent pas les scrupules. Elle se superpose sur la pre 
mière, sans se confondre avec elle. On passe brusquement de 
l'une à l'autre sans préparation. Tantôt Euripide voit en Ulysse 
le personnage plein d'adresse de la tradition. Tantôt cette 
adresse, il la place dans le présent, sur l'agora, à la tribune. 
Voilà Ulysse, qui se métamorphose tout à coup en démagogue. 
Ses deux visions se suivent, sans se confondre, comme dans 
ces instruments d'optique où la même figure nous apparaît 
tour à tour jeune ou vieille. 

Hécube parlait tout à l'heure comme un aède aurait pu l'ima- 
giner. Elle reprochait à Ulysse d'avoir oublié un peu vite les 
bienfaits qu'il avait reçus d'elle. Sans transition elle ajoute : 
<< Orateurs qui briguez la faveur du peuple, engeance ingrate, 
puisse je ne jamais avoir affaire à vous! Vous ne vous souciez 
guère du mal que vous faites à vos amis pourvu que vos 



I. Ilécuhe, V. 3j5 sqq. 
a. Ibid., V. 3/42 sqq. 



AGAMEMNON, ME.NELAS, ULYSSE DANS ELRIPIDE ao3 

discours plaisent à la foule ' . »> Quesl-ce à dire, et qui fait celte 
sortie inattendue ? Ce n'est évidemment pas la vieille mère de 
Polyxène. Au jour oii on lui prenait son enfant, où on l'emme- 
nait elle-même captive en Grèce, elle avait d'autres ennemis à 
maudire. Et cette idée de lui laisser, en un pareil instant, entre- 
voir par une divination tout à fait surprenante les gens qui, 
quatre ou cinq siècles plus tard, devaient tant nuire à la cité 
de Pallas, — qu'elle ne connaissait pas et pour cause, — est 
vraiment un peu hasardée. 

Mais qu'importent à notre poète les anachronismes, et, dans 
le récit des légendes, les allusions contemporaines? Ce sont 
jeux de lumière étranges et aventurés, qui plaisent à son œil 
d'artiste et qu'il recherche. La masse lointaine et un peu grise 
du passé, il la colore par endroits, il la fait vibrer par ces taches 
éclatantes. Elles jettent sur les objets voisins des reflets qui les 
transfigurent. Il y gagne d'abord de nous surprendre et, par ce 
mélange voulu d'époques et de mœurs différentes, de peindre 
le passé presque avec autant de passion que le présent qui 
l'obsède. 

Partout où Euripide a parlé d'Ulysse, il a donc placé à côté 
du personnage antique sa contrefaçon moderne, ou plutôt le 
contemporain qu'il lui a plu de regarder comme son succes- 
seur. Et le père n'a pas lieu d'être fier de ses descendants. La 
métamorphose risque tant de nous déconcerter que le poète 
prend soin quelquefois de l'annoncer d'un mot, avant de la 
placer sous nos yeux 2. Dans une armée, Ulysse, par ce besoin 
nouveau, que nous ne lui connaissions guère, de plaire à la 
multitude, ameutera les soldats contre leurs chefs, les révoltera 
contre l'autorité, sera un perpétuel danger pour elle. On le 
regardera comme le fauteur possible de tous les désordres 3. 
11 deviendra presque un autre Thersite. La confusion est 
d'autant plus extraordinaire que, dans Homère, il était son 
ennemi, justement parce qu'il n'avait avec lui aucun point de 
ressemblance. 



I. Ilécube, V. 253 sqq. 

u. Ibid., V. i3i sqq. 

3. Iiihùjénie à Aulis, v. 5a6 sqq., v. i302. 



20'\ REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 



Tout cela est très significatif. Certains types d'humanité que 
la Grèce avait presque divinisés, Euripide s'en détourne avec 
aversion, parce que la réflexion et l'expérience lui en ont 
montré les faiblesses. Avouons même que le plaisir de les 
découvrir lui a donné la tentation, à laquelle il n'a pas résisté, 
de les exagérer. L'adresse n'est pas de la fourberie. 11 est vrai 
que souvent elle y mène. Les gens persuasifs à la façon 
d'Ulysse et les démagogues de la fin du v" siècle ne différaient, 
en somme, que par le choix des raisonnements et le but qu'ils 
s'efforçaient d'atteindre. C'est bien quelque chose. Euripide a 
eu tort de ne pas le voir. Mais Ulysse a déjà une agilité de pen- 
sée, une souplesse d'imagination, une absence de scrupules 
qui est vraiment inquiétante. Sans doute, il ne veut que ce qui 
est louable. Il n'y perdrait pas toujours à le vouloir autrement. 
Certaines maximes auxquelles il conforme sa conduite peuvent 
faire naître de l'émoi, même chez les moins naïfs'. Et il est 
assez compromettant pour sa réputation définitive que tous les 
gens madrés des temps modernes puissent penser à lui avec 
tendresse et le regarder comme un ancêtre. 

P. MASQUER A.Y. 

I. PhilocLète, v. 81 sqq., v. 108 sq., v. iii. 



NOTE 



SUR LA COMPOSITION DE DEUX PASSAGES 

DES TRAVAUX ET DES JOURS 

(V, 5o4-535 et 765-778) 



La plus longue description de la nature qui se rencontre 
dans le poème des Travaux est celle de l'hiver et des souffrances 
qu'il fait endurer à tous les êtres : u Méfie-toi du mois Lénaion 
(janvier février), de ces jours mauvais, si funestes aux trou- 
peaux, et des glaçons qui couvrent la terre quand le souffle 
de Borée balaye la Thrace, patrie des chevaux, et soulève les 
vastes flots. Le sol et les bois retentissent; les chênes élevés, 
les sapins épais sont jetés à terre, jusque dans les gorges des 
montagnes, et la forêt sans bornes gémit tout entière. Les 
bêtes frissonnent et rentrent leur queue sous leur ventre, 
même celles dont la peau est couverte de laine : le vent est si 
froid qu'il traverse leur fourrure. Il pénètre à travers le cuir 
du bœuf, qui ne peut l'arrêter; il transperce la chèvre aux 
longs poils; les moutons seuls, grâce à leur abondante toison, 
sont à l'abri de sa violence. Il courbe le vieillard, mais n'atteint 
pas la jeune fille à la peau délicate, qui reste près de sa mère, 
à l'intérieur de sa maison, et ignore encore les travaux de la 
brillaiite Aphrodite; baignant son corps frêle et le parfumant 
avec de l'huile, elle repose au fond de sa demeure, aux jours 
d'hiver où le polype est réduit à ronger ses propres membres, 
dans les tristes parages où se trouve son repaire glacé. Le 
soleil ne lui montre aucune proie à saisir; mais il roule à ce 
moment sur le pays et la cité des hommes noirs, et ne brille 

Rev. El. une. tk 



2oG iVEVi i: Di:s étudks anciennes 

que plus tard chez les Hellènes. Alors les holes des forêts^ les 
uns armés, les autres dépourvus de cornes, grincent lugu- 
brement des dents et fuient dans la profondeur des taillis ; ils 
n'ont tous quun souci, c'est de trouver Tabri qu'ils cherchent 
dans les fourrés épais ou dans le creux d'un rocher. Alors 
aussi, semblables au mortel à trois pieds dont le dos est brisé, 
dont la tête regarde vers le sol, ainsi vont les hommes, fuyant 
la neige éclatante. » 

Certaines particularités de style, une composition peu cohé- 
rente et les dimensions inusitées de ce passage descriptif ont 
conduit plusieurs commentateurs d'Hésiode à le considérer 
comme apocryphe, ou tout au moins comme ayant subi de 
profondes altérations. Son authenticité, admise par MM. Rzach 
et Sittl, est contestée surtout par TAveslen, Lehrs, Gottling, 
Schomann et Paley; à ces noms, il convient d'ajouter pour 
mémoire celui de M. Fick, qui rejette de parti pris tous les 
passages qu'il ne peut réduire en strophes et traduire en 
locrien (Cf. Fick, Uesiods Gedichte, p. ^9). Examinons les 
raisons invoquées par ces divers critiques, el voyons si 
l'ensemble de ce passage peut être attribué à Hésiode, si cer- 
tains vers ne doivent pas être regardés comme interpolés, el 
si Tordre des vers n'a pas subi des modifications sensibles. 

i" Les objections d'ordre grammatical sont faciles à réfuter; 
ce sont : l'absence du f aux mots uXr, (v. 5o8 et 5i i), cv (v. 62 -i), 
d (v. 526), hzK (v. 533); l'emploi de mots de couleur trop pro- 
fondément ionienne : Aïjvaiwva (v. So/i), \).ïÇi(x (v. 612), BopÉoj 
(v. 5 18), et du terme trop moderne Wri-Xhr^-^tzzz'. (v. 628); l'abon- 
dance des àVa; elpr^p-éva et des formes exceptionnelles, comme 
rr,p'-zq (v. 5ii), t£v5yj (v. 622), ctiv.rj (v. 526), |3pâct:v (v. 528), 
lJ-u)aôwvT£ç (v. 53o), <r/Âr.x (v. 532), va^iu (v. 533), vi^a (v. 535). 

A. La première de ces raisons, qui semble à Paley d'un 
grand poids, est infirmée précisément par la fréquence de ces 
omissions du p au cours de tout le poème (v. 24, 28, 78, i3i, 
i32, 191, 25o, 382, 453, 492, 579, 714, etc.). 

B. Des trois ionismes signalés, deux se rencontrent dans 
des noms propres et sont facilement explicables : Hésiode 
a laissé telles quelles des formes qu'il empruntait aux aèdes 



coMi'osmu.N DES ruMMix i:t bi:s joins ao; 

de rionie; il suflit de changer, avec M. Rzach, Bzpicj en 
Bopéo), forme homérique (//., XIV, SgG; XXÏII, 692; — Od., 
XIV, 533). Reste le terme fort rare de [f.i'Cix, que l'on pourrait 
à la rigueur changer en [j.r,5ca, en supposant une erreur due 
à un scribe ionien; en tout cas l'objection n'a plus grande 
valeur, si elle ne porte que sur un seul mot. 

C. Le substantif lIav£XXr,v£ç se trouve déjà dans Vlliade^; 
Gôttling corrige d'ailleurs assez heureusement ce vers 528, en 
écrivant : 

...ppâo'.cv gï ~xp' EAAï^vîm axîîvc'.. 

Le mot 'EAXr,v£; (Grecs du Nord) est également connu 
d'Homère ^ 

D. L'abondance des i-a; ne suffirait pas non plus à faire 
douter de l'authenticité de ces vers. Il est certain qu'ils 
contribuent à donner ici à l'expression une teinte assez parti- 
culière, et qu'un verbe comme ;rjA'.xv, que des formes comme 
5i(/.vj, (ipao'.Gv ou vtçx, sentent légèrement l'affectation. Mais 
cette recherche n'est pas exceptionnelle dans les Travaux, où 
les termes rares sont nombreux 3. Il n'y a rien dans la langue 
et le style de ces vers qui ne soit parfaitement hésiodique. 

2° Un autre argument est tiré du caractère « objectif» de 
cette description des phénomènes naturels, plus conforme au 
génie plastique de la race ionienne qu'à l'esprit « éthique » 
de ce poème, dont le ton est généralement exhortatif. — 11 faut 
se rappeler que les chants épiques ioniens, de composition 
toute récente, étaient le principal modèle dont Hésiode pouvait 
s'inspirer. C'est à eux qu'il a emprunté les formes narratives 
et descriptives, qui lui fournissent bien souvent des preuves 
ou des exemples à l'appui de ses démonstrations. La description 
de l'hiver n'est pas, dans les Travaux, un fait isolé, un mor- 
ceau foncièrement différent de ceux qui l'avoisinent et incom- 
patible avec la « manière » ordinaire du poète. Dans cette 
espèce de calendrier à l'usage des cultivateurs, que constituent 

I. II, 53o : èy/ecY) S'cxéxadxo llavéXXr^va; xat 'Aj^aiojç. 
a. Id., ibid., 684 : Mupfiiôôvs; Sa xa).£jVTO xa\ "EXXtjve; xat 'Xyjxioi- 
3. Par exemple v. 35C : Aw; àyaÔï), àpTiaÇ Sa xaxVj. C'est le seul texte où ces 
deux mots soient employés comme substantifs. 



2o8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

les préceptes d'agriculture, c'est par une indication des signes 
météorologiques que chaque moment de l'année est annoncé • ; 
tout ce qu'il y a d'insolite, ce n'est pas l'emploi de ce procédé, 
c'est seulement la longueur de la description. 

Pourquoi Hésiode a-t-il développé ainsi ce point particulier? 
C'est que l'hiver est, de toutes les saisons, celle qui exige, en 
Béotie, le plus de précautions; si c'est, pour la plupart des 
gens, le temps du chômage, c'est aussi celui des dangers, 
contre lesquels il est bon d'être prémuni : le froid, les averses 
fréquentes, le vent du Nord, qui a facilement raison, aujour- 
d'hui encore, des peu solides habitations béotiennes a. Décrire 
ces fléaux, c'était mettre les auditeurs en garde contre eux, et 
chaque trait est un avertissement. Cet intérêt didactique est 
mis en lumière par les vers qui suivent : Hésiode indique 
minutieusement par quel costume le laboureur doit, en hiver, 
protéger ses épaules, ses pieds, sa tête, « car l'aube est froide 
quand tombe le souffle de Borée » ; il doit alors « se hâter 
d'achever son ouvrage et de rentrer au logis » pour éviter 
« qu'une obscure nuée, fondant sur lui du haut du ciel, ne 
le mouille en transperçant ses vêtements » (v. 5^7 et 554-556). 
Ces conseils perdraient de leur portée s'ils n'étaient précédés 
d'une peinture aussi saisissante des maux qu'ils aideront à éviter. 

3° S'il y a quelques imperfections dans la forme de ce 
morceau, elles ne pourraient donc rendre suspects que les 
vers oii elles se trouvent et non la description tout entière. 
C'est ainsi que le vers 5ii me semble difficile à garder 3; le 
participe k[j-J.TrM^) est absolument inutile à la construction, 
l'adjectif rr^p'-o:; est une pure cheville, et la deuxième partie 
de ce vers répète la fin du vers 5o8 {[j.ij.'jv.e Sa yaTa xat uXï;). Mais, 
dit Paley, les interpolateurs ont tellement bouleversé ce 
passage que l'on ne peut plus séparer les vers authentiques 
des vers apocryphes; ainsi s'expliquerait le désordre de compo- 
sition que plusieurs critiques ont reproché à ce passage, dont 

1. L'aulomnc (v. 4i/t-42i et /i/i8-/i.'i9), le printemps (v. ^80-/487, 5G8-5C9), l'été 
(v. 582-590). 

2. Cf. SittI, 'Umôdo-j Ta aTtavia èÇ £pfjiY]V£ta;, au v. 5oG. 

3. (IJopla;) OJ'peo; èv [li^auriç TttXvà yiiovi 7tO'j),'j6oTeipY) 

à |A K 1 71 T 0) V , 7.tx\ 7t à ij a p à t ô t £ v r, p i t ; 'j'/.r, . 



COMPOSITION DES TnAVAlX ET DES JOlliS 2O9 

ils ne pouvaient saisir le plan. Sittl {op. cil., au v. 607) 
remarque, au contraire, que la disposition de ce tableau est 
très régulière; d'abord vient la nature inanimée, puis les 
animaux, puis les hommes. Il est vrai que le poète retourne 
ensuite aux bêtes sauvages, pour revenir encore une fois aux 
hommes. Mais il suffît de quelques modifications très simples 
pour faire disparaître celle incohérence : les vers 5o/j-5i6 
restent intacts, sauf 5ii, que nous avons rejeté; après les 
animaux domestiques se placent naturellement les bêtes sau- 
vages (v. 5^4- 532); pour terminer et faire transition avec 
les préceptes qui suivent, est décrit le sort des hommes en 
hiver (v. 533-535). On élimine ainsi les vers 5x7-523, qui 
contiennent (au v. 517) une grave incorrection', une répé- 
tition choquante (celle de o:xr,T., v. 5i/i, 5i6, 517, 519), une 
forme que nous n'avons pu admettre (Bcpésj), une description 
de mœurs féminines peu conformes à la sévérité ordinaire 
d'Hésiode et soudée aux vers suivants en une période d'une 
prodigieuse lourdeur 2. La deuxième moitié du vers 5i8 {-zpoyxkb^t 
oï yspovTa tîOïi^'.) peut cependant être conservée et mise à la 
place du second hémistiche du vers 533 (tôtc oq ipi-ooi ^po-o) 
ho'.); cette suppression aurait l'avantage de retrancher une 
singulière allusion à la fameuse énigme du sphinx; et la 
construction assez gauche du vers 535 : to) îV.eXs-. ooi-onvi, qui 
reprenait la fin du vers 533, devient toute naturelle, du 
moment que l'on met une forte ponctuation après le vers 534- 
L'ellipse du sujet de xi^TtZi ne serait pas une difficulté; il est 
facile de suppléer ysîy.wv, av£;xo;, ou un mot de même sens. 
Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que les vers dont 
la suppression donne plus de régularité à la composition sont 
précisément ceux sur lesquels portent toutes les objections 
sérieuses concernant la langue, le style et l'esprit de ce morceau. 

1. ...7tù)£a 6'oû' Tt, 
oCvex' eit/)£Tavai tpîj^e; àuTtôv, où ôtâriatv 
t; àvlfioy BopÉou. 

Paley fait une conjecture assez ingénieuse au vers 5i6: ndtea. o'oïuy/ (cf. //., XI, 
C78, etc.). 

2. v. 5 2 2-5 2 ^ : 

eyTî... vuyir) y.a.Ttxli^zxa.i evooôt oixou, 



2IO 1\EVLE DES ETLOES ANCIENNES 

II 

Le catalogue des Jours, rejeté à la fin du poème, est d'une 
authenticité assez douteuse. Ce morceau forme cependant 
un tout; car si les préceptes se succèdent sans lien logique 
déterminé, ils sont néanmoins compris entre un exorde et 
une conclusion de portée plus générale. Il serait impossible 
de rétablir dans leur ordre primitif des vers si mal rattachés 
les uns aux autres. Cependant, au début de ce passage, la 
suite des idées est si complètement rompue en plusieurs 
endroits que le texte des manuscrits ne peut guère être 
conservé : « En ce qui concerne les jours que Zeus nous 
envoie, dit Hésiode, souviens-toi d'apprendre à tes serviteurs 
que le 3û est le meilleur pour inspecter les travaux et dis- 
tribuer les vivres, lorsque les hommes, en jugeant cette 
question, savent dire la vérité. Car les jours nous viennent du 
prudent Zeus. Le i*', le 4 sont des jours sacrés, ainsi que le 7, 
où Lêto mit au monde Apollon au glaive d'or ; le 8 et le 9 
également. Mais il y a, dans la première partie du mois, deux 
jours particulièrement favorables aux travaux des mortels, 
le II et le 12, bons tous les deux, soit pour tondre les brebis, 
soit pour moissonner les fruits abondants. Le 12 est bien meil 
leur que le ii ; car c'est celui où la légère araignée file sa toile 
au milieu du jour, où la sage fourmi entasse ses provisions. » 

Deux questions peuvent se poser touchant la composition 
de ce morceau; pourquoi l'auteur aurait- il enclavé ses pres- 
criptions relatives au Se" jour au milieu des considérations géné- 
rales du début!* Pourquoi l'activité attribuée à l'araignée et à 
la fourmi ferait-elle du 12 un jour « bien meilleur que le 11 »? 
Une seule interversion résout cette double difficulté. Le vers 766 : 

fait une phrase complète, en sous-entendant etvai'; il est tout 
naturellement suivi de l'explication donnée au vers 769 : 

Ai'cî Y^p W^P'^'- ''•"• A'.ôç [XYjT'.sevTCç. 
1 . Cf. V. 30j, 627 711. 



COMPOSITION DES TRAVAUX ET DES JOURS 211 

Quant aux vers 766-767, contenant les préceptes relatifs 
au Se" jour, ils se placent logiquement entre les vers 776 
(supériorité du 12 sur le 11) et 777 (travaux accomplis par 
l'araignée et la fourmi). C'est le 3o que l'homme doit orga- 
niser son travail parce -que c'est le jour (et non le 12) où les 
insectes lui donnent l'exemple d'une vie laborieuse. Ainsi 
s'explique le début du vers 777 : 

Reste le vers 768 : 

Mais bien des critiques, depuis Proclos jusqu'à M. Rzach, 
ont vu qu'il devait se placer entre les vers 769 et 770, car il 
s'applique à tous les jours et non à l'un d'eux en particulier. 

On ne peut objecter que le 3o, placé entre le 12 et le i3, 
rompt la série régulière des jours du mois ; car, dans la suite 
du catalogue, nous voyons le 16, le 6, le 8, le 20, le 10, les 
multiples de quatre et de cinq, etc., se succéder sans aucun 
ordre apparent. 

Pierre WALTZ. 



LES DERNIERS SOUVERAINS THRACES : 

RHOEMETALCÈS ET PYTHODORIS 



Grâce à deux importantes inscriptions de Cyzique', Momm- 
sen a pu reconstituer la liste des derniers rois de la Thrace et 
du Ponta. Quelques incertitudes subsistaient, cependant, qu'une 
inscription nouvelle permet de dissiper. 

Cette inscription provient d'Apollonie^, colonie milésienne, 
célèbre par son temple d'Apollon'', surnommé guérisseur, Ir^xpiq^. 
Elle semble avoir été inscrite sur une surface arrondie, base 
cylindrique ou colonne, dans laquelle on a, vers l'époque 
byzantine, taillé une sorte de dalle, aujourd'hui brisée en 
deux fragments 6. Deux estampages m'en ont été gracieusement 
communiqués par M. Degrand, consul de France à Philippo- 
polis". Voici ce qu'on y peut distinguer : 

a) INIIHTP 

IPOIM 
BA2I 
YOIKA 

"ilPO 5 

1. Décrets en l'honneur : i° des fils du roi Cotys: Rhoemetalcès, Polétnon etCotys; 
2° 0^ d'Antonia Tryphacna, fille de Pythodoris; b) de Rhoemetalcès et Polcmon 
('EçriiJL. TOJ èv Kwv/iTÔÀEi I.\j\\., 187/1, P- '''^ ^^ suiv.; Curtius, dans BericlUe 
Berl. Akad., 187/1, p. i6 et suiv.; cf. Dumonl-Homolle, ii/j», p. 472). 

2. Ephim. Ejjigr., II, p. aSo et suiv. — Cf. les modifications proposées par Dilten- 
berger, CM., III, 552-553. 

3. Sozopol (grec : Sozopolis; turc : Sizéboli), sur un promontoire, à l'extrémité sud 
du golfe de Dourgas (Bulgarie). 

4. Selon .Strabon, VII, I, 6; cf. XI, 3, 3, ce temple était situé dans une des îles 
voisines de la côte. On sait qu'il contenait une célèbre statue, œuvre de Calamis, que 
Lucullus transporta à Rome. 

5. Ce titre est déjà connu par une autre inscription (Dumont-Homolle, iiid'?, 
p. 459). 

6. La partie gravée a conservé la forme d'un dos de livre. La pierre a été trouvée 
dans la cour d'une maison, sur la falaise; elle était accompagnée d'autres pierres 
taillées et d'un pavage en mosaïque. L'ensemble formait comme des gradins qu'on 
n'a pas dégagés, de peur d'amener la chute des constructions modernes; il est pos- 
sible que des fouilles en cet endroit amènent la découverte du reste de l'inscription 
et d'autres textes provenant aussi du temple d'Apollon. 

7. M. Degrand, qui a continué avec succès les fouilles que j'ai inaugurées jadis 
dans les tumuli de la Thrace, va pouvoir celle année commencer quelques fouilles 
à ApoUonie, grâce à une subvention de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. 



lUlOEMETM.CKS ET PYTIIODOKIS ai3 

\KOYYI 

Mnveo 

b) _A2I| bO 

AKOY 

inoA lo 

GYPAT 
IA2KAI1 
EYEAA' 
0YKI02 
HNON i5 

Les deux fragments se font suite. La première ligne se lit évi- 
demment : 'AtSùmvi'. lYjTpw'.. Les noms propres que contiennent 
les lignes suivantes sont des noms royaux : le mot Pxjîaîwç 
apparaît au moins trois fois (1. 3, 5, 8). Tous se retrouvent 
dans les inscriptions de Cyzique: Rhoemetalcès (1. 2, 5, 9), 
Cotys (I. 4), Polémon (1. 10), Pythodoris (1. 7). Mais s'agit-il 
des mêmes personnages? Une plus grande réflexion montre 
que non. 

En effet, la Pythodoris des inscriptions de Cyzique est Pytho- 
doris Philomélor, femme de Polémon Eusebès, roi de Pont, 
mère d'Antonia Tryphaena, de Zenon, qui fut roi d'Arménie, 
et d'un autre fils, dont nous ignorons le nom, qui, étant l'aîné, 
aida sa mère devenue veuve (7 avant J.-C.) à gouverner le 
royaume de Pont'. Au contraire, la Pythodoris dont il s'agit ici 
est la fille (1. 11), non la femme, d'un Polémon, et ce Polémon 
lui-même ne saurait être Polémon Eusebès, qui n'avait pas 
d'autre fille que Tryphaena. Toutefois, il est vraisemblable que 
ce sont des personnages de la même famille, et la persistance 
des mêmes noms est un signe de parenté fort probable. 

D'autre part, une inscription de Vizye porte le nom de 
Pythodoris, rapproché de celui de Rhoemetalcès 2. Or, ici, il en 
est de même: le nom de Rhoemetalcès (1. 9) suit immédiale- 

1. Strabôn XIII, 3, 29, loioiti); cruvouôxei ttiv àp/riv (variante proposée par les édi- 
teurs: (îjvô'.oîxEt. Je la crois inutile, et, comme Mommsen remarque que le passage 
a été écrit en 19, on en peut conclure que, à cette date, le fils n'aidait plus sa mère, et 
peut-être régnait pour son propre compte. — Voir ci-dessous). 

2. Dumont-Homolle, G2", p. 377 Je donne ce texte, qvii fourniradespoinlsdecompa- 
raison : 0îâ)i àyioit ■Jv!/;(TTU)t — -Jnàp -ct;; 'Po'.(x-ir) — ià.'i.y.o-j xai livOo — ôoipiôo; ix xoO xa — 
xà tôv Kot/.aAriTtxôv — 7rô),î[xov xiv5\jvou — <TWTr,pia; £-jEâu.îvo; — xai stiit-j/iov riïo; 
— 'loj)>to: lIpôxXo; -/api — o-Tr,ptov. 



21/^ REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

ment celui de Pythodoris (1. 7) et précède celui de Pole'mon 
(1. 10), père de celle-ci. Ce ne peut donc être que le nom de 
son mari. Il y aurait eu alors un Rhoemetalcès mari d'une 
Pythodoris. Mais il y a deux rois de ce nom, qui gouvernent 
simultanément deux parties différentes de la Thrace: l'un est 
fils de Rhescuporis; l'autre, neveu du précédent, est fils de 
Gotys et petit-fils de Rhoemetalcès. Il n'est pas douteux qu'il 
s'agisse ici de ce dernier : sa filiation est indiquée dans les 
premières lignes de notre inscription, où paraissent les trois 
noms dans l'ordre même que je viens d'énoncer (1. 2, 4-5,6); ce 
qui nous permet de supposer que c'est ce Rhoemetalcès, fils de 
Cotys et petit-fils de Rhoemetalcès, qui fut le dernier roi de 
Thrace, assassiné en 46 avant J.-C. par sa femme, dont nous 
savons désormais le nom: Pythodoris'. D'où la reconstitu- 
tion suivante* 

'AtCOAXJwvI lY3Tp[û)l 

TiXxou utoû] 6%'ji- 

A£wç K6z]\ioq xa[i 

[îa^iXs] wç 'Po[t- 5 

[j.Y;Tâ] Xxou ul[w- 

vou "/.]al IIuôo[3(j- 

piâoç] Pa<7([A]£a)[ç 

Y'jvaixbjç no>v[£- 10 

[xwvoç ce ]%-^a.x- 
pbç uY](aç y.ct\ a[(i)- 

TT/piaç] £'J^ân[£- 
vcç... A] OÛXIOÇ 

Z] y;v(i)v(?) i5 

Restent deux choses à expliquer. D'abord, quelle est cette 
Pythodoris. J'ai dit que son nom même semble la rattacher à 
la famille des rois de Pont. Ne peut on penser que son père, 

I. Syncell.,cd. Bonn, p. G3i : àvatpiri6£vTo;... toO ,'îa7i/.Eu); 'I>'j[XY5Ti>.7.o"j ûirb -rfi iSt'a; 
yaiiETr,;. — 11 nous reste de ce roi des monnaies qui portent à l'avers la tête de 
Caligula (Mionnet, II, p. a58, n. i), et deux inscriptions d'Athènes nous apprennent 
qu'il fui élu archonte dans cette ville pour l'année 38 (ClA. III, 1077, 1284). Dans 
l'une d'elles il est appelé vewtspo;, sans doute pour le distinguer de son homonyme, 
roi d'une autre partie de la Thrace, et qui, étant son oncle, était certainement plus 
âKé. 



RHOEMETALCES ET PYTIIODORIS ai5 

Polémon, serait justement ce fils aîné de Pythodoris Philomé- 
tor, dont nous ignorions le nom jusqu'à présent? Il aurait porté 
le nom de son père, et sa fille celui de sa grand'mère : cela est 
conforme aux habitudes grecques. De plus, ce Polémon, né quel- 
ques années avant l'an 7 avant J.-C. (il est le fils aîné, et son 
père est mort à cette date), pouvait avoir une fille d'un âge sen- 
siblement égal à celui de Rhoemelalcès, qui, en 19 après J.-C, 
était encore tout jeune ' : en effet, en 19, ce Polémon aurait eu 
au moins une trentaine d'années. Que sa fille ait épousé son 
cousin, l'hypothèse est admissible ; les mariages sont fréquents 
entre les maisons royales de Thrace et de Pont, et Cotys, père 
de Rhoemetalcès, avait épousé lui même Tryphaena, sœur de 
ce Polémon dont la fille serait devenue reine de Thrace. 

Ceci expliquerait également pourquoi, entre 19, date du 
texte de Strabon cité plus haut, et 38, date à laquelle Polémon, 
frère de Rhoemetalcès, devient roi de Pont, nous ignorons, 
ainsi que le remarque Mommsen, ce que devient le royaume de 
Pont. Il aurait été gouverné par Polémon, père de Pythodoris, 
et il faudrait ainsi distinguer trois Polémon : 1° le mari de 
Pythodoris Philométor ; 2° le fils de celui-ci, père de Pythodoris 
femme de Rhoemetalcès ; 3° le neveu de ce dernier, beau-frère 
de cette seconde Pythodoris 2. 

Une autre difficulté est d'expliquer comment il peut s'agir 
de Pythodoris, femme de Rhoemetalcès, dans l'inscription de 



1. Tacite, Ann., III : «liberos Cotyis, quis 06 infanliam tutor erat Trebellienus 
Rufus. » 

2. On pourrait conclure de là à une correction à introduire dans le texte de Dion, 
LIX, la. L'auteur parle des royautés données en .^8 après J.-C. par Caligula aux trois 
fils de Cotys: Kôxu; t^v te 'Apjxsvi'av r/jv (T|xixpoTépav.., xùitz 'Pu[Xï)TiiAXYiTàTO'j Kôtjoi; 
(le père) xai noXéfiwvt tw toO no)-É|j.u)vo; uUî, etc. Les commentateurs ont tous 
signalé ici une erreur. Polémon fils de Cotys n'est pas fils, mais petit-fils de Polémon 
Eusebès. L'erreur disparaîtrait si, par analogie avec la phrase précédente, on lisait 
noXéftwvt Ta ToO IToXÉtiwvo;, en supprimant vUî : il s'agirait alors de Polémon II. 

Waddinglon {Mélanges numism., II, p. 108 et suiv.) avait déjà,d'après les monnaies, 
émis l'hypothèse qu'il fallait supposer entre Polémon mari de Pythodoris et Polé- 
mon fils de Cotys un troisième Polémon fils du premier; mais, égaré par le texte ci- 
dessus, il s'était trompé en indiquant la parenté de ces différents princes. Il existe des 
'monnaies de Polémon III, datées de 38; au revers, elles portent la tête de Tryphaena, 
que Curtius, loc. cit., et Waddington supposent avoir été une sœur inconnue de ce roi, 
donc une fille de Cotys dont l'histoire ne parlerait pas. Il est plus simple de penser, 
avec Mommsen, qu'il s'agit de Tryphaena fille de Pythodoris, donc mère de 
Polémon : c'est par elle qu'il se rattachait à la dynastie dos rois de Pont, auxquels il 
succédait (cf. Sallet, Beitrâge fur Gesch. und IS'umism. des Bospor. und Pontus, p. 7G). 



2l6 REVUE DES ÉTIDES ANCIENNES 

Vizye. Cette inscription, en effet, semble de l'année 21, puisque 
Tacite nous apprend que^, cette année-là, les Caelaletae révoltés 
assiégèrent Rhoemetalcès dans Philippopolis', ce qui semble 
bien être le KoOSKr,->./.i: y.îvojvs; dont parle notre texte. Plusieurs 
suppositions sont également possibles : ou bien Rhoemetalcès 
n'était pas si jeune que semble le dire Tacite, et il était déjà 
marié en 21, — ou bien les jeunes cousins étaient seulement 
fiancés, et la future épouse vivait déjà à la cour de son futur 
mari, — ou ])ien l'inscription, malgré les apparences, ne se rap- 
porte pas à l'année 2 1 , mais à quelque soulèvement postérieur 2. 
La première me paraît la plus vraisemblable : en effet, Vi/ifaa- 
tia des fils de Cotys était surtout pour les Romains un prétexte 
à se mô!cr des affaires de Thrace, et ils devaient l'exagérer 
volontiers; en tout cas, Rhoemetalcès, étant l'aîné, pouvait être 
déjà assez grand. 

Les commentateurs ont supposé jusqu'à présent que le Rhoe- 
metalcès dont parle l'inscription de Yizye est l'autre roi de la 
Thrace fils de Rhescuporis. Ils oublient que ce roi régnait sur 
la Thrace dite montagneuse, et non sur la vallée de l'Ilèbre. 
De plus, ils expliquent difficilement qu'il soit nommé avec 
Pylhodoris, qui n'est pas même sa parente 3, et qui, de plus, 
était sans doute morte en 21''. Notre nouveau texte éclaircit 
toutes ces obscurités. On pourrait objecter que le jeune Rhoe- 
metalcès fils de Cotys n'était pas en Thrace à cette époque, 
mais à Rome: on tire cette conclusion d'un passage des décrets 
de Cyzique où il est dit que les fils de Cotys ont été éxS-.po'. et 
même Tj-r.pzoo: du jeune Caligula. Tibère, par crainte, ne les 
aurait pas laissés vivre en Thrace. Cela paraît faux, au moins 
pour l'aîné: la présence d'un tuteur, Trebellienus Rufus, suffit 
à exiger celle du pupille, et, de plus, en 19, Strabon dit explici- 
tement que Rhoemetalcès règne en Thrace^. 



1. Ann., III, 38 : '< Caelaletae, Odrusaeque et Dii... arma ceperc, ....regcm urbcm- 
que Pliilippopolim.... circnmsidunt.» 

2. Par exemple en aO : Tacite, Ann., IV, 40 et suiv. 

3. C'est la Ijolie mère de son frère. On prétend qu'elle aurait pu venir en Thrace 
auprès de s''s pclits-fils: mais alors ils étaient donc en Thrace? (Voir plus bas.) 

li. Se reporter à la note i de la page 2i3 : il semble résulter du texte de Strabon 
qu'elle ne règne plus en 19. 



RHOEMETALCES ET PYTHODORIS îî I 7 

Conclusion : Rhoemelalcès et Pythodoris de l'inscription 
de Vizye sont bien les mêmes que ceux de notre inscription : 
c'est le dernier couple royal qui régna sur la ïhrace. Les deux 
textes sont des ex-voto voisins de forme et pourraient bien 
se rapporter au même événement. 

Le nom du dédicanl est incertain. La forme Zy-vwv n'est pas 
assurée; nous savons que Pythodoris II avait un oncle de ce 
nom, roi d'Arménie. Est-ce de lui qu'il s'agit? Je le croirais 
assez volontiers, malgré l'absence de titre i et la présence d'un 
prénom romain : nous savons, en effet, que les prénoms romains 
étaient assez usités dans la famille royale de Pont, qui se ralla- 
chait à Antoine le triumvir; c'est ainsi qu'une inscription de 
Gyzique, fort mutilée, nomme un Sexlus Julius, qui semble 
avoir été pelit-fils de Tryphaena et de Cotysa. 

A la suile des éclaircissements qui précèdent, il convient de 
modiGer ainsi que suit le slenima des rois de ïhrace et de 
Pont: 

1. — THRACE 

Sadalas -|- G79 
I 

Y 
Cotys I ■;■ 70O 

I 

y 

Sadalas II -|- Polcmocratia 

-;- 712 



y 

Cotys II t 788 
Ilhescuporis I f 7^3 



; 



77a 



y y 

Rhœmetalcès 1 Rhcscuporis II 

I I 

y y 

Cotys III -j- Anlonia Tryphaena Rhoemctalccs II 

t 772 



Rhocmctalcès 111 -|- Pythodoris II 

T 799 

I 

y 

Sextus Iulius ? 



y 

Polcmon III 
roi de Pont 



y 

Cotys IV 
roi d'Armunie 



1. 11 se peut que nous n'ayons pas les dernières lignes de l'inscription. 

2. Ath. Milth., VI, p. 4i. — Serait-ce un fils de Rhocmetalccs et Pythodoris? Ce 
serait possible, car s'il était fils de Polémon roi de Pont, on aurait à Cyzique cité son 
père de préférence à ses grands-parents. Ce doit cire un étranger qui ne se rattache 
à la famille des rois de Pont que par Tryphaena. 



ai8 



REVti: DES ETUDES A>C1E>NES 



11— PONT 

Polcmon I -)- Pythodoris I 

t 74c 



y 

Polémon II 

t 79' 

I 

y 

Pythodoris II 
épouse Rhoemetalcès III 



y 

Antonia Tryphaena 
épouse Cotys III 



y 

Zénou 
roi d'Arménie 



Geokges SEURE. 



NOTES 

SUR UN PASSAGE DE SALLUSTE 

{CATILINA, XIV, 2.) 



Ce passage ne nous est certainement pas parvenu dans son 
intégrité. La plupart des manuscrits donnent : « Quicumque 
impudicus, adulter, ganeo, manu, ventre, pêne bona patria 
laceraverat. » P porte ganeo dans la marge, et pêne est rétabli 
entre les lignes par le correcteur. Mais, d'autre part. Fronton, 
p. i53 (éd. Naber), cite la phrase sans les trois mots impudicus, 
adulter, ganeo. On serait tenté de voir là le texte véritable, 
si manus pouvait par lui-même désigner les dés, le jeu. Ventre, 
pêne se comprennent de soi ; mais manu? Il faut de la bonne 
volonté pour entendre « la main qui jette les dés » malgré le 
vers d'Ovide (Pont., I, 5, ^6) : 

Nec tenet incertas aléa blanda manus, 

si ce sens n'est à l'avance indiqué par autre chose. On sait que 
Wôlflin, dans les Jahresberichte de Bursian {2" vol., p. 1662), 
a supprimé adulter comme faisant double emploi avec impu- 
dicus, et mis après ganeo le mot aleo, conjecturé d'après aléa, 
que donnent quelques manuscrits. On a ainsi un chiasme : 
« impudicus, ganeo, aleo-manu, ventre, pêne. » Ne vaudrait-il 
pas mieux lire « impudicus, aleator, ganeo, manu, ventre, 
pêne » ? Adulter écrit pour aleator s'expliquerait par le voisinage 
de impudicus. 

D'autre part, pour que les deux énumérations fussent 
symétriques, il aurait fallu intervertir et lire ; ganeo, aleator, 
ce qui est fort dur à prononcer; ou bien mettre manu après 
ventre, mais on comprend très bien pourquoi l'auteur n'a pas 
voulu séparer pêne de ventre. 



220 UKVL'E OES ETUDES A>ClENi\ES 

SUR UN PASSAGE DE LA CI RIS (v. 62-63) : 

Sed neque Maeoniae patiuntur credere chartae, 
Nec malus istorum dubiis erroribus auctor. 

Le premier de ces deux vers est bien clair. Le témoignage 
d'Homère ne permet pas de croire que la fille du Mégarien 
Nisus soit devenue l'écueil de funeste mémoire. Mais le second 
vers embarrasse fortement les commentateurs. On explique : 
nec malus... auctor (patitur id credere). Quel est cet auctor 
malus? Ulysse, c'est-à-dire l'Odyssée, en sorte que ce vers 
ne fait que répéter, et peu clairement, l'idée du premier. 

Dubiis erroribus s'entendrait au propre et servirait à caracté- 
riser le roi d'Ithaque. <( Ulysse, le roi errant, faible autorité, 
ne permet pas d'admettre celte fable. » Tout cela est pénible 
et confus, même en lisant, avec Bœhrens, ipsius au lieu de 
istorum. 

Heinsius avait conjecturé : Nec malus est horum (ou historiae), 
ce qui n'est pas plus satisfaisant. Il faudrait aller plus loin et 
changer malus en bonus, ou plutôt en gravis. On arriverait 
ainsi à un sens plus acceptable et, en tout cas, fort clair. « Ces 
fables ont, d'une part, contre elles, le témoignage d'Homère, 
et, d'autre part, aucune autorité sérieuse ne justifie les erreurs 
diverses de ces poètes. » 

A. WALTZ. 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 



OuiGINES DE LA PROPRIÉTÉ FONCIERE A ROME 

Les peuples de l'Italie centrale, les Italiotes, comme on les 
appelle, séjournèrent longtemps dans le Nord de la péninsule, 
avant d'atteindre les contrées où nous les apercevons à l'époque 
historique. Or, l'archéologie nous a révélé leur état de civilisa- 
tion au moment où ils en étaient encore à la première étape. 
Leurs établissements les plus anciens ont été les Terramare, 
c'est-à-dire les stations construites sur pilotis, qui abondent 
dans la région située entre l'Apennin et les Alpes. On y a fait 
des fouilles méthodiques ; on y a recueilli de nombreuses traces 
des hommes qui ont vécu là, et ce sont ces témoignages 
qui nous permettent de deviner ce qu'était primitivement la 
population d'où sortirent plus tard les Romains». 

Les habitants des Terramare n'avaient rien des mœurs 
nomades; les travaux qu'ils exécutaient pour asseoir leurs 
demeures attestent qu'ils s'attachaient solidement au sol, et 
que, s'ils passaient ailleurs, c'était sous l'empire de la nécessité. 
A l'endroit qu'ils avaient choisi, ils creusaient un large fossé, 
dont la terre, rejetée à l'intérieur, leur servait à élever un 
escarpement, renforcé soit par une palissade, soit par une 
rangée de fascines reliées entre elles à l'aide de traverses et 
surmontées d'une couche de sable et de cailloux. Dans ce bas- 
fond artificiel ils plantaient des pieux, réunis également par 
des poutres horizontales. Au dessus, ils étendaient un plancher 
recouvert d'un lit de sable, d'argile et de gravier, et c'est là 

I. Voir un résumé d'une partie de ces découvertes dans Monleliu5, La civilisation 
primitive en Italie, t. I (seul paru). 

Hev. El. anc. i5 



222 Rr.VLE DES ETUDES ANCIEN^iËS 

qu'ils édifiaient leurs cabanes, généralement rondes, faites de 
branchages, d'argile et de paille. L'ensemble constituait une 
enceinte rectangulaire, capable de résister aux attaques des 
hommes et des animaux; parfois même on aménageait à l'in- 
térieur un second réduit, plus restreint, mais aussi bien défendu. 
Ces ouvrages n'étaient pas temporaires, et en effet il est visible 
que la plupart furent occupés par une suite ininterrompue de 
générations. Quand le bas-fond d'une lerramara avait été comblé 
par les détritus qui s'y amoncelaient à la longue, on exhaussait 
l'escarpement, et dans la dépression nouvelle, on créait un éta- 
blissement analogue au précédent. Sur certains points, l'opéra- 
tion a été réitérée trois ou quatre foisi. 

La forêt est partout le produit naturel du sol, pour peu qu'il 
s'y prête. Au temps de Tacite, la Germanie était une contrée 
marécageuse et forestière 2. Avant la conquête romaine, des 
bois immenses couvraient la Gaule, particulièrement la Gaule 
du Nord et du Centre, plus arriérée que celle du Sud 3. Au 
premier siècle de notre ère on rencontrait des forêts dans toute 
l'Espagne^. Au second siècle avant J.-C, la plaine du Pô était 
parsemée de bois de chênes, dont les glands nourrissaient une 
multitude de porc§5. "Ces bois, sûrement, étaient beaucoup plus 
étendus mille ans auparavant, alors que les défrichements 
avaient à peine commencé; tous ces îlots d'arbres se rejoi- 
gnaient, et jusqu'à l'horizon on ne voyait qu'une vaste forêt 
vierge. Ainsi s'explique le caractère des Terramare. Quand les 
moyens de transport sont rudimentaires, l'homme doit se 
contenter des matériaux qu'il a immédiatement sous la main. 
Le pays étant pauvre en pierres et riche en bois, c'est en bois 
qu'il fallut faire les maisons, avec leurs fondations et leurs 
défenses extérieures. 

Ce fut également le milieu qui imposa à cette population son 

1 . Helbig, Die Italiker in drr Poebene, p. 11-13; Pigorini, BuUetino deW Inslilulo 
di corrispondenza archeologica, 1H7G, p. loia; 1878, p. 70; Idem, Memorie deW Accademia 
dei Lincci, 1882 - 1883, p. 266 et suiv.; Scolti, Notizie degli Scavi, 1900, p. 118 et suiv. 

2. Tacite, De moribus Germanorum, 5. 

3. A. Maury, Histoire des grandes forêts de la Gaule et de l'ancienne France, p. i65 
et suiv. 

tt. Slrabon, III, i, 2. 
5. Polybe, II, i5, 2-3. 



I.A PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 3 23 

genre de nourriture et son genre de vie. Le gibier pullulait 
dans la grande plaine du Pô; aussi ces hommes étaient-ils 
chasseurs, comme le montrent les restes de sangliers, de cerfs, 
de chevreuils et peut-être d'ours qu'ils nous ont laissés. Les 
bois leur offraient encore une autre ressource, de l'herbe et 
de la feuillée; ils furent, par conséquent, en mesure d'entre- 
tenir du bétail. Ils connaissaient le cheval, l'âne, le bœuf, le 
mouton, la chèvre, le porc, sans parler du chien, qui leur était 
un utile auxiliaire i. 

Avec des outils de pierre et de bronze, aidés sans doute du 
feu, ils pratiquaient des clairières, qu'ils convertissaient en 
terres de culture. La tâche était rude, mais la race était forte et 
vaillante. Elle accomplit, malgré l'imperfection de ses instru- 
ments, les mêmes prodiges que plus tard les pionniers anglo- 
saxons dans l'Amérique du Nord. Les champs défrichés pro- 
duisaient le blé, la fève, la vigne, l'olivier, le lin 2. Le peuple 
des Terramare était donc un peuple agricole autant que pasteur 
et chasseur. S'il vivait des dons naturels du sol, il vivait aussi 
de son travail. La poursuite du gibier, la cueillette, l'élevage 
même ne lui suffisaient pas; il semait, plantait et récoltait; ce 
qui implique à la fois des mœurs sédentaires et un degré assez 
avancé de civilisation. Une station de ce genre présentait, en 
somme, l'aspect que voici. Au centre se dressait, à proximité 
d'un cours d'eau, le groupe des huttes, avec l'enceinte qui le 
protégeait. Tout autour, les terres cultivées étalaient la diversité 
de leurs productions, et au delà se développait la forêt, peuplée 
d'animaux sauvages qui fournissaient la venaison, et d'animaux 
domestiques qui procuraient de la viande et du lait. 

On a dit que chaque lerramara était habitée par plusieurs 
familles 3, La chose serait indubitable, si la famille avait été 
alors, comme aujourd'hui chez nous, un simple ménage, 
composé du père, de la mère et des enfants. Mais tel n'était pas 
le cas. La famille de ces temps-là avait une grande extension ; 
elle réunissait ensemble toutes les branches issues d'un même 



1. Helbig, p. i/|-iG; Pigorini, Bullelino, 187C, p. 13. 

2. Helbig, p. iG- 18 ; Pigorini, 1878, p. 3-4. 

3. Pigorini, Meinorie, 1 882-8, p. 273-274. 



22^1 «EVLE DES ÉTUDES ANCIENNES 

tronc, et il n'était pas rare qu'elle comptât quelques dizaines 
de personnes». Elle avait, en outre, des serviteurs, libres ou 
esclaves, qui demeuraient avec elle. Pour loger tant de gens, 
pourabriter aussi le bétail dans les moments de danger, il fallait un 
espaceconsidérable,eton le ménageait d'autant moins que la terre 
était à peu près sans valeur. J'ajoute que la nature des maté- 
riaux obligeait de construire des maisons petites et basses, et, 
par suite, de les multipliera Les Terramare avaient, d'ailleurs, 
des dimensions extrêmement variables. Il en est qui ont pu 
convenir à de véritables villages, comme celle de Castellazzo 
di Fontanellato, qui mesurait dix-neuf hectares et demi, dont, 
il est vrai, le quart seulement était utilisé pour les maisons 3. 
Mais il ne devait pas en être ainsi des stations qui avaient de 
quinze à quatre-vingt-dix ares, et s'il est avéré que la super- 
ficie moyenne était de trois à quatre hectares au maximum 'i, 
on reconnaîtra que la plupart de ces enclos étaient plutôt des- 
tinés à des familles distinctes qu'à des agrégats de familles. Il 
est même possible que celui de Castellazzo ait été occupé par 
un clan exceptionnellement nombreux. 

Il serait curieux de savoir comment la propriété était entendue 
à cette époque. J'imagine que la propriété individuelle du sol 
était ignorée; elle s'est partout introduite tardivement, et il est 
peu vraisemblable qu'elle ait été si prompte à naître ici. Le seul 
régime que comportât l'organisation de la société était le régime 
de la propriété familiale. La famille avait besoin de terres pour 
vivre; car c'est de la terre qu'elle tirait toute sa subsistance, soit 
directement par la culture, soit indirectement par le bétail. 



1. Fustcl de Goulanges, La cité antique, p. 12G- 137. Cf. de Laveleyc, De la propriété 
et de ses formes primitives, p. ItOb, liS'i-h^â, 490 (4' cdit.). Des communautés familiales 
de cinquante à centmembrcs se rencontrent frcciuemmcnt au Hcngalc (SumnerMaine, 
L'ancien droit et la coulumc primitive, p. 3ji, Ir. fr.). Ctiez les Ossctes du Caucase 
chaque maison est habitée par une famille de quarante, cinquante cl même cent per- 
sonnes (Darcstc, Éludes d'histoire du droit, p. i.'<6). 

2. Les cabanes avaient* en moyenne, cinq à six mètres de côté, quand elles étaient 
carrées, et trois à cinq mètres de diamètre, quand elles étaient rondes. (Nisscn, lia- 
lische Landesliunde, II, i, p. 11 ; ZannonT, Scnvi delta Cerlosa, p. /u et suiv. 

3. l'igorini, yoti:ie, i8()5, p. 9 et suiv. ; Nissen, p. lO. 

4. Monte Vcnera, 5o mètres sur 3o ; llodù, 5o ares ; Gorzano, 100 mètres sur 70; Cas- 
liglione di Marano, ii'i mètres sur iHi; Castione, 80 à 90 ares; Moniale, 90 ares (avec 
rcscarpcinonl); Monlala dell' Orto, i hectare 37 (id.). Voir Heibij,', p. 11 ; Pigorini, 
Bulletino, 1X71», p- 10; Mcmorie, i883-i883,p. 273; !\'oti;lc, 1900, p. 12O. 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 325 

Or, s'il est concevable à la rigueur que dans un État l'autorité 
publique répartisse le sol entre les familles ou les particuliers, de 
manière à leur en attribuer simplement la jouissance plus ou 
moins prolongée, d'après un système de roulement périodique, 
une pareille combinaison est inapplicable là où il n'y a point 
d'État. Quand la famille n'a aucun pouvoir au-dessus d'elle, 
c'est elle qui règle ses rapports avec le sol au gré de ses 
intérêts. Si elle est nomade, elle se réserve des terrains de 
pâture; si elle est sédentaire et agricole, elle se réserve des 
terrains de culture, et une fois qu'elle a mis la main sur eux, 
elle ne les cède qu'à la violence. Dans les Terramare, comme 
dans les sociétés analogues, le sol dut appartenir à la famille ; 
c'était elle qui avait conquis son domaine ; c'était elle souvent 
qui l'avait créé par le défrichement ; elle s'arrogea donc sur lui 
non pas un droit temporaire et intermittent, mais un droit 
définitif et perpétuel, parce que la possession de ce bien était la 
condition même de son existence. 

Un événement qui nous échappe, et qui fut peut-être l'inva- 
sion étrusque I, força ces populations à émigrer vers le Sud. 
Il est probable que leur déplacement se fit avec lenteur, et 
qu'elles furent longues à s'emparer de l'Ombrie, de la Sabine, 
du Latium, de la Campanie et du Samnium, Ce fut par 
familles ou par groupes de familles associées qu'elles péné- 
trèrent dans ces contrées et qu'elles s'y fixèrent. 

Nous ne pouvons les suivre pas à pas pendant leur itinéraire; 
nous ne les saisissons qu'à leur point de départ et à leur point 
d'arrivée. Mais la comparaison de la civilisation des Terramare 
avec celle des Italiotes péninsulaires autorise la croyance 
à l'identité des races. M. Helbig a noté avec soin ces simili- 
tudes 2. La seule différence un peu sensible, c'est la disparition 
des maisons sur pilotis. La région montueuse que les Italiotes 
habitaient désormais leur offrait un terrain solide, résistant, 
hérissé de hauteurs faciles à défendre, et dès lors ils purent 
renoncer aux précautions qui avaient été indispensables dans 
les plaines du Nord. On remarque aussi un certain progrès 

1. C'est l'opinion d'Helbig, p. 99 et siiiv. 

2. Pigorini, Nolizie, iSgS, p. iC; Helbig, p. 4i et suiv. 



22G REVUliDES ÉTUDES ANCIENNES 

dans la fabrication et l'ornementation des objets de bronze 
et des poteries qui proviennent du Latium primitif. La chose 
est toute naturelle, si l'on réfléchit à l'intervalle chronologique 
qui les sépare de l'époque des Terramare. 

Durant leur exode, les Italiotes gardèrent leur antique 
organisation, et dans le Latium chaque famille s'isola sur un 
territoire à part. Les agglomérations qui, antérieurement 
à Rome, occupaient les éminences voisines du Tibre inférieur 
étaient non pas des villages, mais des génies, c'est-à-dire des 
familles patriarcales. J'en trouve la preuve dans les noms de 
lieux. La colline Mucialis, les monts Caelius, Oppius, Cispius, 
Tarpeius étaient apparemment le domicile de la gens Mucia, 
de la gens Gaelia, de la gens Oppia, de la gens Cispia et de la 
gens Tarpeia'. 11 y avait sur l'Esquilin un bois très ancien, 
le lacus Pœtelias, qui rappelle la gens Poetelia^. Le champ des 
Horaces avait, sans doute, appartenu à la gens Horatia3. L'en- 
droit appelé JEmiliana évoque le souvenir de la gens vEmilia^ 
Peut-être pourrait-on étendre la remarque au lieu dit Cincia'^, 
à la colline Gatialis^^, aux portes Naevia et Minuciav, et à bien 
d'autres points de la topographie romaine. Chaque famille 
réunissait dans les mêmes parages sa demeure, son tombeau» 
et ses terres, et elles vivaient toutes dans une entière indé- 
pendance, soumises seulement à leurs chefs domestiques. 

11 était inévitable qu'entre elles les relations fussent très 
fréquentes. Elles devaient se quereller souvent; mais souvent 
aussi elles formaient des ententes et se prêtaient un mutuel 

I. Bloch, Les origines du Sénat romain, p. aSa-aS^. Le mont Tarpeius perdit de 
bonne heure son nom pour prendre celui de Capilolinus. 
a. Varron, De lingua latina, V. 5o. 
3. Martial, III, 47, 3. 
/,. Varron, De re ruslica, III, a^G; Tacite, Annales, XV, /40. 

5. Festus, p. do (de Ponor) : « Cincia locus llomae, ubi Ginciorum monumentiim 

fuit. » 

6. Festus, p. Sa; Uichter, Topographie der Stadt Hom, p. a85 (a* cdit.). 

7. Varron, De l. l., V, iG3; Festus, p. 139; Willems, Le Sénat de la République 
romaine, I, p. 716. 

8. Servius, Enéide, VI, i5'^ : «Apud majores omnes in suisdomibus sepeliebantur. » 
XI, aoG : « In civitale homincs sepeliebantur. » Cet usage ne fut aboli que par la loi 
des XII Tables (X, i). Valérius Publicola demeurait au pied de la Vélia; il y fut 
également enseveli (Tile-Live, II, 7 ; Plularquo, Publicola, a.i)- Le tombeau primitif 
des Claudii, et sans doute leur habitation, était près du Capitule (Suétone, Tibère, i). 
(.'A. Bloch, p. ail. 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 327 

appui, notamment lorsqu'un ennemi commun les menaçait. 
Dans le principe, ces alliances étaient momentanées et dispa- 
raissaient avec la circonstance qui les avait fait naître. Peu 
à peu, pourtant, elles tendirent à devenir durables. La crainte 
des Étrusques y contribua peut-être pour une large part. Ce 
peuple puissant et riche atteignait l'autre rive du fleuve; 
il exerçait une forte pression sur le Latium, et on sentit la 
nécessité de se coaliser d'une façon permanente contre lui. 
Le rapprochement des différentes familles ne s'opéra pas d'un 
seul coup, mais par degrés. Il fut tantôt volontaire, tantôt 
imposé, et, finalement, par une série d'accords et de guerres, 
on vit se constituer un état, l'État romain, qui s'élargit 
à mesure que des geiites nouvelles y entraient. Les historiens 
ont essayé de déterminer les étapes de ses premiers agrandis- 
sements; mais leurs conjectures ne sont, pour la plupart, 
qu'un jeu d'esprit, et il est superflu de s'y arrêter. 

Ces réflexions préliminaires jettent quelque lumière sur les 
origines de la propriété foncière à Rome. 

Les Romains croyaient que le communisme avait existé dans 
l'ancien Latium. Mais celte légende visait une époque tout 
à fait lointaine, le règne mythique de Saturne. Dans cet âge 
d'or, la terre donnait spontanément à l'homme tous les objets 
nécessaires : il y avait des fleuves de lait et de nectar; le miel 
coulait des arbres; les buissons étaient chargés de fruits 
savoureux; on jouissait d'un printemps éternel; la culture 
était inutile; la propriété privée de même, et l'humanité avait 
toutes les vertus». 11 se peut que cette conception idyllique ait 
été inspirée en partie par une vague réminiscence de la période 
que caractérisent la cueillette et l'industrie pastorale. Mais il 
est encore plus probable, comme le dit M. Pôhlmann^, qu'elle 
fut une sorte de protestation, imaginée vers la fin de la repu 
blique, contre les excès du régime capitaliste qui dominait 
alors. Par une tendance familière à l'esprit, on fit du passé la 

I. Virgile, Géorgigues, I, laB et suiv. ; Enétde, VI, 2o3-2o4; Ovide, Métamorphoses, 
I, 89-90, 101-112, i35-i3C ; Tibulle, 1, 3, '6b-l^%■, Sénèquc, Phèdre, 535-5/i7; Octavie, Itilt; 
Justin, XLIII, I. 

a. Pôlilmann, Geschichte der antiken Kommunismus und Sozialisinus, II, p. CoC ot 
suiv. 



2 28 UEVUE DES ÉTl DES ANCIENNES 

satire du présent, et on se consola des maux actuels par la 
contemplation béate de la félicité ulopique d'un temps qu'on 
était libre de se figurer au gré de sa fantaisie. 

Une tradition plus sérieuse place sous le règne de Romulus, 
c'est-à-dire à l'aube de l'histoire de Rome, un partage du sol. 
Il importe de distinguer à cet égard deux catégories de textes. 
Les uns énoncent que ce roi distribua aux citoyens les terres 
conquises sur l'ennemi, et ils ajoutent que l'opération se 
continua sous ses successeurs'. Ces témoignages sont étran- 
gers à notre sujet. Il a pu y avoir, pendant la période royale, 
des assignations agraires; mais cela ne nous apprend rien sur 
les origines mêmes de la propriété romaine. D'autres textes 
sont plus explicites. Varron prétend que Romulus, dès le 
début (primam), donna à chaque citoyen un lot héréditaire de 
cinquante y'Mgfera ou d'un demi-hectare 2, et il est visible qu'il 
entend par là une répartition contemporaine de la naissance 
de Rome. Tel paraît être aussi le sentiment de ceux qui repro- 
duisent cette assertions. H suffît, pour l'écarter, de faire 
une simple remarque. Comment admettre qu'un demi-hectare 
ait été capable d'entretenir une famille, même restreinte 
à quatre ou cinq personnes? Le paradoxe, si fort qu'il soif, 
a rencontré pourtant quelques défenseurs^. Mais leur argu- 
mentation n'est guère convaincante, d'autant plus que, pour 
en pallier la faiblesse, ils ont été obligés de contester que 
les Romains d'alors pratiquaient largement l'élève du bétail. 
D'ailleurs, s'il était démontré, contre toute vraisemblance, 
qu'une famille peu nombreuse avait de quoi vivre avec une 
parcelle de cinquante ares, il n'en serait pas moins avéré 
qu'une gens en réclamait infiniment plus, et le texte de Varron 
est par cela môme condamné. 



I. Cicéron, De RepublUa, II, i4, aC; 18, 33; Denys, III, i ; Plutarque, Romulus, 17-, 
JVuma, iG. 

3. Varron, De r. r., I, lo, j : « Bina jugera quod a Romulo primum divisa diceban- 
tur viritim, quae heredcm scqucrentur, lieredium appcllarunt. » 

3. Pline, XVIII, 7 (Dctlcfsen) : « Bina tuin jugera populo romane satis erant 
nuUique majorem modum attribuit (Homulus). » Fcslus, p. 87 : « Romulus cenlenis 
civibus duccna jugera Iribuil. » 

4. Voigt, Ueber die bina jugera des alleslen rôinischen Agrarverfassung , dans le fihein. 
Muséum, XXIV, p. 52 et suiv. 



LA PROPniETE PRIMITIVK A ROME UIÇ) 

Mommsen a tenté d'en fournir une interprétation acceptable. 
D'après lui, tout citoyen reçut un enclos d'un demi-hectare, 
qui fut affecté à son habitation et à son jardin, et dont il eut 
la propriété exclusive; mais, en outre, il fut accordé à chaque 
gens un domaine plus vaste, que lous ses membres possédaient 
collectivement. Comprise de la sorte, la phrase de Varron 
aurait un sens plausible. Il est, en effet, de toute évidence que 
si les lots individuels ne dépassèrent pas cinquante ares, il 
fallut conférer aux citoyens des droits sur d'autres parties du 
territoire, et, dès lors, on n'a le choix qu'entre deux alterna- 
tives : ou bien ils purent jouir des terres restées aux mains de 
l'État, ou bien ils eurent la jouissance du domaine indivis 
de leur gens. Mommsen préfère la seconde solution'. 

Mais ici deux objections s'offrent à la pensée. 

D'abord, ce système implique que la propriété familiale était 
en décadence au moment où Rome fut fondée, puisqu'il 
suppose que les individus, contrairement au principe fonda- 
mental de ce régime, avaient la faculté de posséder en propre 
des immeubles. Or, rien ne prouve que ce déclin eût déjà 
commencé. 

L'hypothèse de Mommsen implique, en outre, que toute 
l'organisation de la propriété primitive des Romains a été 
l'œuvre de l'autorité publique, puisque, à l'en croire, c'est 
l'État qui aurait à la fois constitué le bien familial et donné 
à l'individu son lot de deux Jugera. Mais cette théorie est 
démentie par tout ce que nous savons des premières sociétés 
humaines. Dans l'histoire des peuples indo-européens, sinon 
de tous les peuples, il y a eu des siècles où le mode unique 
de groupement des hommes était la famille». A Rome, parti- 
culièrement, l'État a été formé par des familles qui se sont 
unies de gré ou de force, et ces familles ont apporté à la cité, 
non pour s'en dépouiller, mais pour mieux s'en assurer 
la possession, des propriétés qu'elles détenaient depuis long- 
temps. La cité n'ayant élé créée qu'en vue de défendre leurs 

I. Mommsen, Le droit public romain, VI, i, p. 2/I-37 (tr. fr.). 

a. Fuslel de Coulanges, Im cité antique, p. i3o; Leist, Alt-arisches Jus civile, II, 
p. 379 et suiv. 



aSo REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

intérêts communs, on n'avait pas de raison de toucher à la 
propriété, qui était dordre purement familial. L'État n'eut pas 
à l'établir, parce qu'elle existait déjà avant lui, comme la 
famille elle-même, et il n'eut pas non plus à en modifier le 
caractère, parce qu'elle n'avait rien qui nuisît à son fonction- 
nement'. 

II 

La propriété familiale a Rome 

La famille patriarcale et la propriété familiale des Romains 
sont deux institutions tellement connexes qu'il est impossible 
de les séparer. Le malheur est que, pour cette étude, nous 
n'avons pas de témoignages directs. Nous en sommes réduits 
aux rares vestiges qu'elles laissèrent après leur disparition, et 
c'est ce qui rend le problème si ardu. 

Sous sa forme primitive, la famille romaine portait le nom 
de gens. Ce n'était pas un groupe artificiel, créé par la loi ou 
par le caprice des hommes. Comme son nom l'indique, elle 
était fondée sur la naissance 2; tous ceux qui la composaient 
étaient unis par les liens du sang et se rattachaient par les 
mâles à un même ancêtre 3. Chez nous, les diverses branches 
de la famille s'isolent et se séparent en petits ménages, qui 
bientôt perdent presque le souvenir de leur commune origine. 
Dans le régime patriarcal, au contraire, les branches cadettes 
restent étroitement associées à la branche aînée, et jamais il 
n'y a de démembrement. Aussi la gens était-elle ordinairement 
très nombreuse. Il n'est pas sûr que celle des Fabii comptât 
trois cent six hommes faits en 479 av. J.-C, comme le raconte 

I. M. Pôhlmann dénie toute valeur au texte de Varron et il l'explique ainsi. La 
tradition prétendait que chacune des trente curies de Rome comprenait, à l'orif^ine, 
cent familles. Or, on connaissait une mesure aj^raire de 200 jugera, qu'on appelait la 
centurie. On se figura que la centurie formait primilivenionl le t(!rritoirc d'une curie, 
et que, par conséquent, le lot de cliacjue famille était égal à deux jugera (II, p. ^b-j- 
/,58). 

a. Gens dérive du verbe <jeno, qui a formé gijno, engendrer (Bréal-Bailly, Diction- 
naire étymologique latin, p. i iC). 

3. Festus, p. C7 : «Gentilis dicitur ex oodem génère ortus. » Isidore de Séville, 
IX, 2, I : « Gens est multitude ab uno principe orta. » Ulpien au Digeste, L, 16, 196, 
/l : « Item appellatur familia(= gens) plurium personarum, quae ab ejusdem ultirni 
genitoris sanguine proficiscuntur... M\ilier aulcm familiac suac et caput ot finis est. » 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 23 1 

la légende'; car dans ce chiffre étaient peut-être englobés les 
clients. Mais, à une date oii la gens était en pleine décadence, 
nous voyons qu'il existait trente Potitii adultes du sexe masculin, 
et plus tard seize ^lii, « avec beaucoup de femmes et d'enfants 2. » 

L'unité de la gens se rtianifestait extérieurement, d'abord par 
un nom collectif, qui remontait, sans doute, à son premier 
auteur, vrai ou imaginaire. « J'ai pour gentlles, dit un ancien, 
ceux dont le nom est pareil au mien. » C'est en vertu de cette 
règle que dans la gens ^^milia chacun s'appelait yEmilius^. — 
Une autre particularité de la gens était la cohabitation. Elle se 
remarque encore aujourd'hui dans les pays oii se trouvent des 
familles de ce genre, et, à Rome même, quelques-unes demeu- 
rèrent longtemps fidèles à cet usage''. — Enfin, la gens avait 
des cultes propres; elle adorait son Lar domestique, son Génie, 
ses Pénates, ses Mânes, parfois même un dieu ou un héros 
déterminé, et quand il arrivait que ce dernier culte était classé 
parmi les cultes officiels de l'État, elle gardait le privilège d'ac- 
complir, au nom de la cité, les cérémonies traditionnelles 5. 

A la tête de la gens était le pater. Ce mot éveille plutôt l'idée 
de puissance que l'idée de paternité. On pouvait être paler 
sans avoir d'enfants ; même un mineur non marié était qualifié 
pour porter ce titre. Le père était essentiellement l'homme qui 
était le maître dans la maison*^. Les textes nous le représentent 
souvent entouré d'un conseil qui délibère avec lui?, et il était, 

I. Tite-Live, II, 49; Denys, IX, i5; Bloch, p. iia. 
3. Tite-Live, IX, 29; Plutarque, Paul-Emile, 5. 

3. Cinciusdans Festus, p.67 : «Gentiles mihi sunt, qui meo nomine appellanlur. » 
Cicéron, Topica, VI, 29 ; «Gentiles sunt inter se qui eodem nomine sunt. » Varron, 
Del. L, VIII, 4 : « Ab yEmilio homine orli itlmilii ac gentiles. » Descendance légen- 
daire des Julii, des ^milii et des Glœlii (Tite-Live, I, 3 ; Festus, p. 18 et 39). 

4. Valère Maxime, IV, 4, 8. Peut-être y a-t-il une allusion à cela dans Ovide, 
Fastes, VI, 3o5-3o6 : « Ante focos olim scamnis considère longis Mos erat. » 

5. Fuslel de Goulanges, La cité antique, livre I, ch. 11 et iv ; De Marchi, H cullo 
privato di Roma antica, t. I ; Marquardt, Le culte chez les Romains, I, p. 157-iGi 
(tr. fr.). Je crois que la plupart des sacra publica attribués à des génies avaient com- 
mencé par être privata, comme en Grèce. 

6. Ulpien au Dig., L, iG, igS, 2 : «Pater aulem familias appellatur, qui in domo 
dominium habet, recteque hoc nomine appellatur, quamvis filium non habeat... 
Deniqueet pupillum patrem familias appellamus. » 

7. Ce conseil se réunit surtout pour juger (Tite-Live, XXXIX, 18, et Epitome, 48; 
Denys, II, 26; Valère Maxime, VI, i, i ; VI, 3, 8; Sénèque, De Clementia, I, i5, 3; 
Tacite, Annales, II, 5o; XIII, 32 ; Suétone, Tibère, 35). Mais il s'assemble aussi dans 
d'autres cas (Denys, IX, i5). C'est lui, sans doute, qui vote les décréta mentionnés 
dans certains textes (Tite Live, VI, 20; Suétone, Tibère, i). 



23î REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

en effet, naturel qu'avant d'agir il consultât les siens. Mais 
c'était là une simple précaution qu'il prenait et non pas une 
limite qui s'imposait nécessairement à son autorité. Le ma- 
gistrat romain, roi ou consul, avait, lui aussi, son conseil, qui 
était le sénat. Il était forcé de l'interroger, au moins dans les 
circonstances graves; mais il n'était pas obligé de lui obéir; 
le sénat ne lui dictait pas des ordres impératifs; il se conten- 
tait de lui suggérer des avis. Le père était à peu près dans la 
même situation à l'égard de l'assemblée familiale ; et cela se 
conçoit, puisque la cité s'était modelée sur la gens. Quand 
l'intérêt de la communauté était en jeu, il convoquait sa 
parenté, ou peut-être ceux qui lui inspiraient le plus de con- 
fiance; il leur demandait leur opinion; il discutait avec eux; 
puis il décidait seul", et ses commandements ne souffraient pas 
de résistance, lors même qu'ils ne répondaient pas au vœu géné- 
ral. J'accorde volontiers que dans la pratique la rigueur de son 
droit était tempérée par le souci de maintenir la bonne har- 
monie; mais, théoriquement, c'était de lui que partait toute 
initiative et qu'émanaient toutes les résolutions. 

La puissance du père s'étendait indistinctement sur toutes 
les personnes de la famille, quels que fussent leur âge, leur 
sexe et leur condition. 11 était pour la gens entière un souve- 
rain absolu. Il l'avait, comme on disait, dans sa main (in 
manu) 3, et nul autre que lui n'y possédait un droit quelconque. 
Tous ses parents étaient alieni juris; lui seul était suijuris. Son 
autorité allait si loin qu'il pouvait chasser son fils, le frapper, 
le vendre, le mettre à mort^. Il pouvait le donner en adoption'', 



I. Remarquer celte phrase de Valcre Maxime, V, 9, i : « L. Gellius... absolvit eum 
(son fils) tum consilii, tum eliam sontentia lua. » 

1. Sumner Maine, L'ancien droit, p. 3oo : « Il y a de fortes raisons de croire qu'à 
l'origine le mot manus exprimait la puissance du père en général. » Plus tard, « le 
pouvoir sur les biens et les esclaves devint le doniinium, sur les enfants la polestas, 
sur l'épouse la manus.» C'est aussi l'opinion de M. Girjrd, Manuel de droit romain, 
p. lag-iSo, et de lliering, L'esprit du droit romain, II, p. 167 (Ir. fr). 

3. Valcre Maxime, V, 8, 3; Nonius Marccllus, p. 622 (Quicherat); Denys, II, aG; 
Cicéron, De oral., I, Ixo, 180; Pro domo, 29, 77; Aulu-Gelle, V, 19, 9; Papinien dans 
Collalio mosair. et roman, legiim, IV, 8. Exemples de sentences de mort: Sailuste, 
Catilina, 39; Valorc Maxime, VI, i, 3 et C. 

/i. Ceisus au Dig., I, 7, 5, avec la remarque de Mommsen, approuvée par Lcnel 
(l'aliiigeitcsio juris rivilis, I, p. 103). 



I,A PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROMlî 3,33 

le marier sans son agrément', lui prescrire le divorce z. La 
femme de son fils dépendait de lui beaucoup plus que de son 
mari ; les enfants de son fils étaient à lui plus encore qu'à leur 
pcre-^. Peu importait que ce fils avançât en âge ou en dignité; 
jamais, tant que son père vivait, il n'acquérait de plein droit 
la possession de lui-même, et l'on vit des citoyens illustres, de 
hauts magistrats de l'État, contraints de s'incliner devant la 
palrla poleslas'*. La femme n'avait pas plus de garanties contre 
son mari que les enfants contre leur père; elle était placée au 
même rang que les filles et traitée à peu près comme elles"'. Le 
mari avait la faculté de la répudier, sans réciprocité^. Si elle 
commettait quelque méfait, c'était lui qui la châtiait, d'ordi- 
naire avec le concours du conseil familial, et la peine, toujours 
arbitraire, était parfois la morf^. 

La nature de la patria polestas est, avec le culte domestique, 
la preuve la plus certaine de l'antériorilé de la rjeiis par rapport 
à la cité. Jamais l'État n'aurait songé à la constituer de la 
sorte, puisqu'aù contraire il ne cessa, dans la suite, de l'affaiblir. 
La gens était une société qui devait se suffire, qui devait 
trouver en elle toutes les ressources nécessaires pour vivre et 
pour se défendre. De là vient que le père était à la fois prêtre, 
juge et chef militaire. Il était prêtre, parce que la famille avait 
sa religion particulière. Il était juge, parce qu'il fallait que 
l'ordre régnât dans la gens. 11 était chef militaire, parce qu'en 
l'absence de toute autorité interfamiliale la guerre était, avec 
la composition pécuniaire, l'unique procédé qui permît de 
vider les différends entre les gentes, et ces différends n'étaient 
pas rares; car la gens était solidairement responsable même 



1. Cela paraît bien ressortir du Digeste, III, 2, i (Juliaiius); 2, 11,4 (Ulpicn); 2, 
12 (Paulus). Le texte d'Auhi-Gelle, qu'on invoque parfois (II, 7, 18), n'a rien à faire 
ici, puisqu'il n'énonce que des opinions de philosophes; il n'y a à en retenir (juc 
l'expression : <( Si uxorem ducere imperct (le père). » 

2. Fragm. Vaticana, iiG; Esmein, Mélanges de droit romain, p. 19-20. 

3. Guq, Les institutions juridiques des Bomains, I, p. 161 ; Lefebvre, Leçons d'introduc- 
tion à l'étude du droit matrimonial français, p. 61-62. 

h. Voir, par exemple, Denys, II, 26. 

5. On disait qu'elle était loco ftliae (Gaius, I, ii8). Je ne parle, bien entendu, que 
de la femme mariée avec manus; ce qui était toujours le cas au début. 

6. Esmein, p. 21-22. 

7. Catan dans Aulu-Gelle, X, 28, 4-5. 



23^ nEVUE DES ÉTL'DES AÎSCIENNES 

des torts individuels i. La gens n'ayant à compter que sur soi 
avait senti le besoin de reconnaître au père une puissance très 
intense; elle avait compris qu'en le fortifiant elle se fortifiait 
elle-même, que l'obéissance était sa meilleure sauvegarde, et 
elle avait fait de lui un maître, dans la plus énergique accep- 
tion du mot, afin qu'il fût plus capable de remplir son rôle de 
protection 2. 

Si la gens était plus ancienne que la cité, il est évident 
qu'elle avait de tout temps possédé des biens, et puisqu'elle 
conserva dans l'État son individualité, au moins pendant 
plusieurs générations, il n'y a pas de doute qu'elle conserva 
aussi ses biens. Il lui fallait un emplacement pour son habita- 
tion. 11 lui en fallait un autre pour le tombeau familial, qui 
devait grouper ensemble tous ceux qui avaient vécu sous le 
même toit et autour de la même table^. Il lui fallait surtout 
des terres pour se nourrir et nourrir son bétail. Elle avait eu 
tout cela avant que Rome existât; elle l'eut également après 
que Rome eut été fondée. 

Il est possible, néanmoins, qu'un changement ait eu lieu au 
moment où la cité'se forma. Originairement, les gentes étaient 
éparpillées sur les collines et les plateaux de la région 4. Or, la 
création de la cité donna aussitôt naissance à une ville qui, dès 
le milieu du vr siècle avant J.-C, atteignit une superficie 
de 426 hectares 3. La ville ne fut pas une simple forteresse 
où siégeait l'autorité publique, où se tenaient les marchés, où 
l'on se réfugiait en cas de danger; elle fut la résidence effective 
des citoyens. Ceux-ci ne s'y rendaient pas de loin en loin pour 
célébrer les cultes communs, débattre les intérêts généraux ou 

1. Cf. Girard, Les actions noxales, dans la Nouvelle revue historique du droit, 1888, 
p. 4G-48. 

2. On fait souvent dériver pater d'une racine pu, qui en sanscrit signifie « pro- 
téger». Mais cette étymologie n'est pas certaine (Brcal-Bailly, Diclionn. étymologique, 
p. i83 et 25i). 

3. Gicéron, De Ug., I, 22, 55; Tuscul, I, 7; Velléius Palerculus, II, i ly, 5: « Genti- 
licius tumulus. » Valère Maxime, IX, î, 1 : «Sepulcrum Lutatiae gcntis. » Festus, 
p. 4o : « Cinciorum monumentum. » 

U. Voir, plus haut, p. 22G. 

5. C'est la superficie comprise dans l'enceinte de Servius Tullius (Nissen, Italische 
Landcskunde, II, i, p. 3i). Les crudits qui, comme Richtcr (Topographie von fiom, 
p. /|3), placent au iv' siècle avant J.-G. la construction du mur de Servius, admettent 
qu'il a pu y avoir bien auparavant un rempart en terre. 



ÎA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME a35 

échanger leurs produits; ils y élaient installés à demeure'. La 
chose est si vraie que, lorsqu'un étranger était admis parmi 
eux^ on ne manquait pas de lui assigner dans l'inlérieur de 
l'enceinte un terrain à bâtir, parce que l'octroi du droit de 
cité entraînait l'obligation d'y fixer son domicile 2. 11 n'en 
résulte pas que les collines de Rome aient été dos lors cou- 
vertes de maisons; il y resta beaucoup d'espaces vides et 
même des bois 3; mais il n'y eut plus de pâturages ni de 
champs de culture. Les champs et les pâturages furent reportés 
au dehors, et les familles dépossédées en reçurent l'équivalent 
dans la banlieue. C'est peut-être cet antique remaniement des 
propriétés que vise le texte de Varron dont il a été déjà ques- 
tion. J'incline à croire qu'il fut alloué dans la campagne 
à chaque famille autant de fois deux jugera qu'elle comptait 
d'hommes adultes '', à moins que l'assertion relative aux deux 
jugera ne soit radicalement fausse. 

Cette translation des terres gentilices n'est, je le sais, qu'une 
hypothèse^; mais voici des indices qui paraissent la corroborer. 
La colline Mucialis, qui était un quartier du Quirinal, semble 
tirer son nom de la gens Mucia, établie au début en cet 
endroit. Or, à une époque ultérieure, le domaine de cette gens, 
les praia Mucia, était situé au delà du Tibre, c'est-à-dire hors 
de la ville6. Les Fabii devaient habiter jadis sur le Quirinal; 
car il y avait là une chapelle qui était le centre de leur culle 
domestique?. Au v" siècle avant J.-C, leurs biens fonciers se 
trouvaient probablement dans la vallée de la CremeraS. La 
gens Romulia ou Romilia avait ses terres sur la rive droite du 
Tibre. Mais la parenté de son nom avec celui de Romulus, 



1. Bloch, p. 3ii. Gincinnatus, par exemple, avait une chaumière sur le domaine 
qu'il exploitait au delà du Tibre; mais il habitait dans la ville (Tilel.ivc, III, 26). 

2. Denys, V, 4o; Appien, De regibus, 11 ; Suétone, Tibère, 1. 

3. On trouvera la liste de ces bois dans l'Index de Richter, Topogr., p. iioS. 

4. C'est ce que paraît indiquer le mot viritim dans la phrase de Varron (De r. /•., 
I, 10, 2). 

5. Comparer une opération semblable en Laconie dans mon livre sur la Propriété 
foncière en Grèce, p. l^i-l^5. 

G. Festus, p. 127 : « Mucia prata trans Tiberim. » 

7. Tite-Livc, V, 46, 62. 

8. J'interprète ainsi la légende racontée par Tite-Live, II, 48-5o et par Denys, IX, 
i5-2i. Cf. Kubitschek, De Romanarum tribuum origine ac propagatione, p. 12. 



2^6 REVI E DES ÉTUDES ANCIENNES 

donl la légende fixe le logis sur le Palatin ', allesle peul-èlre 
qu'à l'origine elle occupait en totalité ou en partie cette 
colline, et ce fut seulement lorsqu'il y eut en ce lieu une 
agglomération urbaine que son domaine fut déplacé. 

On a des raisons de penser que les terres de chaque cjens 
étaient réunies sur le même point. Il serait, en effet, difficile 
ment concevable qu'un groupe si exclusif eût laissé s'intercaler 
entre ses champs les champs d'autrui; il était préférable pour 
elle que ses possessions fussent continues. De ce fait, d'ailleurs, 
nous avons une preuve décisive. Les seize tribus les plus 
anciennes qui se partageaient la campagne de Rome portent 
toutes des noms de gentes, et il est légitime d'en conclure que 
ce nom leur venait de quelque famille qui jadis était là 2. Il 
n'est pas probable que le territoire de la famille coïncidât 
exactement avec celui de la tribu ; il eût été, dans cette hypo- 
thèse, beaucoup trop vaste, et, par conséquent, les génies 
auraient été bien moins nombreuses qu'il n'est permis de le sup- 
poser. Il serait possible à la rigueur que la terre gentilice eût 
concordé avec la circonscription plus restreinte du pogus; mais 
rien ne confirme cette conjecture. La tribu était en réalité un 
district rural où dorninait une gens puissante, qui lui donna 
son appellation, et à laquelle se rattachaient des familles 
secondaires. Ce dualisme se marque nettement à propos de la 
tribu Claudia, où Tite-Live distingue deux éléments : d'une 
part, la gens Claudia; de l'autre, des individus, ou plutôt des 
familles, qui s'agrégèrent peu à peu à ce noyau central-^. J'en 
dirai autant de la tribu Lemonia. Nous savons par Festus 

I. Varron, De l. L, V, 50 : « Quinta (tribus), qiiod sub Roma, llomilia. » Celle tribu 
avait (;mi)runlé son nom à viiie ye/is dont un membre fut consul en .'i55 avant J. -G. Elle 
fut toujours considérée comme la première des trilius rusticjucs. Sur la (Jasa Rnmuli, 
voir Kichtcr, j). i33-i34. M. Casaf,'raiidi rallachc llomulus à la gens Uomulia ou 
llomilia {Le minores (jenies, p. Sa).. 

a. .-limilia, (]amilia, Claudia, Cornelia, Fabia, Galeria, Iloratia, Lemonia, Mencnia, 
Papiria, Pollia, Popinia, Romulia (ou llomilia), Scrgia, Voltinia, Voturia (plus lard 
Veturia). Les familles Gamilia, Galeria (?), Lemonia, Pollia, Pupinia (?), Voltinia ne 
se retrouvent pas dans l'histoire; mais elles ont dû exister (Mommscn, Droit i>iiblic, 
VI, I, p. 188-191 ; Kubitschek, p. iS-i't). 

3. Titc-Live, 11, iG : « His (Ap. (]laudius et ses compagnons) civitas data agerque 
trans Anicnem situs (lecture de Kubitschek, p. i^); (Claudia tribus, additis postca 
novis tribiilibus, cjui ex co venircnt agro, appcllata. » D'autres éditions portent : 
« trans Anienem; vctus Claudia tribus... » Denys, V. /io : « <l>vX/) ti; èyevETo crùv "/p<^"";' 
KAa"jô;2( Y.!x'/.0'j[ivi r,. » 



i.v pnopuiKii': l'HiMiTivi: v iu>.\ir. 287 

quelle avait emprunté son nom à un pngus Lemonius, situé 
sur la voie Latine, près de la porte Capène'. Ce pagus était sans 
doute le lieu où la gens Lemonia avait ses propriétés. En 
dehors de lui, et peut être aussi dans ce canton même, se trou- 
vaient des familles de moindre importance, qu'on incorpora, 
avec la famille principale, dans la tribu. Les quatre tribus 
urbaines sont toutes différentes. Elles ont des noms purement 
géographiques, parce qu'il n'y avait point dans la ville de 
domaines gentilices, mais simplement des maisons à peu près 
pareilles, dont aucune ne pouvait servir à désigner le quartier 2. 
J'ajoute que si les tribus rurales créées plus tard reçurent 
également une dénomination tirée de la topographies, cela 
vient de ce que dans ce territoire plus récemment annexé on 
ne rencontrait pas de génies romaines installées depuis un 
temps immémorial. 

Nous apercevons dans la Rome antique des terres dont la 
qualification est caractéristique. Ce sont les Quinctia prala, les 
Mucia prata, les prata Flaminia^. Si elles avaient appartenu à 
un Quinctius, à un Mucius, à un Flaminius, on aurait dit, 
suivant l'usage : Prata Quinctii, Mucii ou Flaminii. L'expression 
qu'on leur applique témoigne qu'elles étaient la propriété indi- 
vise d'une famille entières. Ce trait ne fut pas spécial aux prai- 
ries ; car les prata dont il s'agit paraissent avoir été cultivés, 
au moins partiellement*^. D'ailleurs Tite-Live nous parle d'un 
Ager Tarquiniorum, qui fut à la fois un bien de famille et une 
terre de labour?. 



I. Festus, p. 8a : « Lemonia tribus a pago Lemonio appcUala, qui est a porta 
Capena via Latina. n 

i. Sucusana (plus tard Suburana), Palatina, Esquilina, Gollina. 

3. Festus, p. 38 : « Crustumina tribus a Tuscorum urbe Crustumcria dicta est. » 
Elle fut peut-être créée en 471 avant J.-C, d'après Mommsen. P. bbç) : « Tromentina 
tribus a campe Troraento dicta. » P. 5i3 : « Sabatina a lacu Sabate dicta» (créées en 
389 ou 387), etc. 

'i. Festus, p. 343: «Quinctia prata trans Tiberim a Quinctio Cincinnalo, cujus 
fuerant, dicta. » P. 127 : « Mucia prata trans Tiberim dicta a Mucio. »(ïitc-Livc, 11, lo.) 
Tite-Live, III, 54: « In pratis Flaminiis. » Varron, De l. L, V. i54 : « Flaminium 
campum. » 

5. Genz, Das patricischc Boni, p. i4. 

G. Tite-Live, III, aG : « Quattuor jugerum colebat agrum, quac prata Quinctia 
vocantur. » Pline, XVIII, 20: « Aranti quattuor sua jugera in Valicano, quac prata 
Quinctia appcllantur. » 

7. Tite-Live, II, 5. 

Hev. El. une. ifi 



238 REVIE I>ES ÉTUDES .\>CIE>?>ES 

A lire les textes qui concernent ces siècles lointains, on 
risque d'être dupe d'une illusion. Comme ils mentionnent 
constamment des propriétaires du sol, on est tenté de s'imagi- 
ner que la propriété individuelle existait déjà et que le père 
était maître des biens ainsi que des personnes. Les auteurs 
latins ont pu tomber eux-mêmes dans cette erreur, parce qu'ils 
vivaient à une époque où la propriété familiale avait disparu, 
et qu'en général ils avaient un sens médiocre du passé. Nous 
sommes aujourd'hui mieux éclairés qu'eux; car nous bénéfi- 
cions des lumières que fournit la méthode comparative. Or, 
nous devinons sans peine que le père avait non pas la propriété, 
mais l'administration du patrimoine gentilice. Nul, pas même 
lui, n'avait rien à soi. C'est par un abus de langage qu'on lui 
attribue la possession personnelle des biens de la gens. Ils 
étaient comme un dépôt dont il avait la garde, et il les possé- 
dait si peu qu'il n'en avait à aucun degré la libre disposition. 

Sous le régime familial, la propriété est inaliénable et se 
transmet héréditairement dans la famille; le testament est 
ignoré ; enfin la femme est frappée d'une incapacité presque 
absolue. Nous avons à examiner si tout cela se constate chez 
les vieux Romains. 

Le plus ancien mode d'aliénation fut la mancipatio. 11 fut 
appliqué avant même l'introduction à Rome de la monnaie, 
c'est-à-dire avant le milieu du v" siècle qui précéda l'ère chré- 
tienne i. C'était une espèce de vente accomplie au moyen d'une 
cérémonie dont voici le trait essentiel, celui du moins qui 
nous intéresse le plus pour l'instant. Quand les deux parties 
contractantes étaient en présence, l'acquéreur prenait l'objet 
entre ses mains et déclarait solennellement qu'il l'achetait^. 
Ce n'était point là une formalité insignifiante; il n'y a pas de 
détails insignifiants dans l'âge où tout acte juridique est 
nécessairement accompagné de certaines paroles sacramen- 
telles et de certains gestes minutieusement prescrits. La 

I. Le prix était remis sous forme d'un lingot de cuivre (ou de bronze) que l'on 
pesait. Or '< les plus anciens as romains paraissent remonter au temps des décemvirs 
ou peut-être à la loi Julia-Papiria de 43o avant J.-G. » (Babelon, Traité des monnaies 
grecques et romaines, l" partie, I, p. 691.) 
2. Gaius, I, 1 19. 



LA PtVOPRlÉTK l'UlMITIVn; A ROMK 289 

mancipatio n'avait d'efficacité que si l'on obéissait strictement 
aux règles du rituel, et la moindre infraction l'entachait de 
nullité. L'appréhension matérielle de la chose était aussi indis- 
pensable que la délivrance du prix'. Or comment appréhender 
le sol? Dans la suite on pensa qu'il suffirait de toucher une 
motte de terre détachée de l'immeuble 2, et la mancipatio ne fut 
plus dès lors, selon l'expression des jurisconsultes, qu'une 
« vente symbolique » ^. Mais tout acte symbolique dérive d'un 
acte effectif, dont il n'est que le simulacre. Jadis la mainmise 
était pratiquée forcément sur l'objet lui même, et non pas sur 
une partie minuscule de cet objet, et, en conséquence, la terre 
ne pouvait être aliénée par voie de mancipatio. 

Elle ne pouvait pas l'être davantage par Vin jure cessio, qui 
pour les uns est plus antique et pour les autres plus moderne. 
Ici, un procès fictif s'engageait devant le magistrat. L'acquéreur, 
tenant l'objet, le disait sien et le revendiquait. L'aliénateur, 
interrogé, acquiesçait ou se taisait, et l'objet était attribué à son 
adversaire^. On voit que cet acte exigeait, comme la mancipatio, 
la saisie de la chose; d'oii il résulte qu'il fut également inappli- 
cable aux immeubles, tant qu'il garda sa forme première. 

Il est possible d'aliéner la terre en l'affectant à la garantie 
d'un prêt ; mais le procédé fut partout étranger à l'ancien 
droit. A Rome, il est visible que pendant longtemps Temprun- 
ieur offrit en garantie sa personne et non passes biens ^. Il arriva 
pourtant un moment où il donna à son créancier une sûreté 
réelle par le contrat de fiducie. Or ce contrat consistait dans le 
transfert de la propriété par mancipatio ou par in jure cessio; 
seulement il était stipulé qu'une opération en sens inverse 
restituerait la chose au débiteur s'il remboursait sa dette^. Il 



I. Gaius, I, m : «Ut eum qui mancipio accipit, adprehendere id ipsum quod ci 
maocipio datur, necessc sit. » Au S 119, on a remplacé quelquefois, à tort, rem tenens 
par aes tenens. Le même jurisconsulte dit que la mancipatio est ainsi appelée, « quia 
manu res capitur. >> 

a. Gomme dans la vindicatio (Gaius, IV, 17). 

3. « Imaginaria quaedam venditio. » (Gaius, I, 119) 

4. Gaius, II, a4; Ulpien, \IX, 10. 

5. Ihering, L'esprit du droit romain, II, p. 147; Esmein, Mélanges de droit romain, 
p. 347. 

6. Gaius, II, 60 ; Boècc et Isidore de Séville dans Bruns, Fontes juris romani 
antiqui, 3. pao et 828 (V édit.). 



2^0 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

suit de là qu'à l'époque que nous envisageons le contrat de 
fiducie ne pouvait porter sur un immeuble, parce qu'il néces- 
sitait un acte qui n'était possible que pour les objets mobiliers. 
Quant à l'hypothèque, j'ai à peine besoin de dire qu'elle était 
inconnue I. 

Après l'inaliénabilité, le second caractère de la propriété 
familiale est l'hérédité. La gens est une sorte de corporation 
qui ne meurt pas. Ses membres ont beau se renouveler; au 
fond, elle demeure identique à elle même. La mort du père 
n'est pour elle qu'un accident. Un autre individu le remplace 
aussitôt, et tout se réduit à un changement de personne. L'évé- 
nement ne modifie en rien la condition des biens. Quand le 
père vivait, les biens appartenaient à la famille, et il n'en avait 
que la gérance. Après sa mort, la gérance passe à son succes- 
seur, et les biens restent à la communauté 2. 

Cette conception a laissé des traces très apparentes dans le 
droit ultérieur. Gains fait cette réflexion que si les descendants 
en ligne directe sont qualifiés « héritiers siens », c'est parce 
qu'il sont héritiers domestiques, et que, du vivant de leur père, 
ils sont en quelque façon réputés propriétaires 3. Paulus s'ex- 
prime avec plus de précision encore : « Les héritiers siens 
montrent clairement que la propriété se continue de plein 
droit entre le défunt et eux; c'est au point qu'il n'y a pas en 
réalité de succession, comme si les enfants étaient déjà pro- 
priétaires pendant la vie de leur père; aussi, à sa mort, ils ne 
recueillent pas un héritage, mais ils acquièrent la libre admi- 
nistration des biens ^. » La même remarque se lit jusque dans 
les Inslitules de Justinien 5. Ce que les jurisconsultes disent 
des enfants était vrai originairement de tous les genlUes. La 
distinction des trois ordres de successibles qu'énumère la loi 



I. L'hypothèque ne paraît pas antérieure au début de l'empire (Girard, Manuel, 

p. 744). 

a. Sumncr Maino, L'ancien droit, p. 175.-17(3 (Ir. fr.). 

3. Gaius, II, i57 : <( Sui quidem hcrcdes ideo appellanlur, quia domcslici hcredes 
et vivo quoque parente quodammodo domini cxislimantur. » 

4. Paulus au Digesle, XX.VIII, 2, 11 ; Serilentiae, IV, 8, G. 

5. Instilutes de Juslinien, IIl, i, 3 : « Slatim merle parontis quasi continuatur 
dominium. >) Code Just., V., 70, 7, a (loi de y3o) :« Paterna heredilatc, quae quasi 
débita ad posteritatem suam devolvilur. » 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 2/i I 

des XII Tables ', fut amenée par le démembrement de la gens. 
Mais, tant que cet organisme fut intact, on n'eut même pas 
l'idée de créer des catégories pareilles, parce qu'il n'y avait 
jamais ouverture de succession. Ce n'était pas le gentilis, con- 
sidéré isolément, qui héritait, c'était la gens tout entière, prise- 
en bloc; ou plutôt, comme on ne peut hériter que d'une per- 
sonne qui possède et que le père ne possédait pas, la gens 
héritait, pour ainsi parler, d'elle-même, et le patrimoine cir- 
culait à travers les générations, sans souci de ceux qui à tour 
de rôle formaient la famille. 

La définition de l'hérédité, telle que l'énoncent les juris- 
consultes romains, répond bien à cette théorie. Pour eux, 
(( l'hérédité est la succession à l'ensemble des droits du 
défunt 2. » L'héritier doit être placé exactement dans la même 
situation que son prédécesseur. On ne sépare pas les avan- 
tages et les charges ; il prend tout à la fois, sans avoir la faculté 
de choisir. S'il est héritier sien, il lui est défendu de répudier 
l'héritage, lors même qu'il lui paraîtrait trop onéreux. Il est 
toujours saisi de plein droit 3. Cette notion de l'hérédité n'a rien 
à voir avec l'idée de gain. Elle entraîne moins la mutation que 
le maintien de la propriété. Elle a pour objet, non d'investir 
un ou plusieurs individus, mais de conserver intact ce qui 
existe, et c'était là, évidemment, la survivance d'un état social 
où les biens étaient attachés à un corps perpétuel, que la mort 
n'atteignait jamais, à un corps qui ne pouvait être que la 
famille''. 

Chez aucun peuple le testament n'a été une institution 
primitive. A Athènes, par exemple, il ne fut autorisé que 
par Solon, et seulement dans le cas où le père n'avait point 
d'enfants ^. A Sparte, il date des premières années du iv* siècle 
avant J.-C.6. Il est à présumer que les Gaulois du temps de 
César ne le pratiquaient pas encore 7, et Tacite affirme qu'il était 

I. Gaius, III, I, 9, 17 (= Collatio, XVI, a); Ulpien, XXVI, i (=Collalio, XVI, 4). 

a. Gaiusau D/gi, L. i6, a4 ; Julianus, ibid., L, 17, 6î ; Pomponius, ibid., XXIX, a, 37. 

3. Gaius, II, 167 : « Omni modo, sive velint, sive nolint,... heredes Qunt. » 

4. Sumner Maine, p. 177. 

5. Plutarque, Solon, ai. 

6. Plutarque, Agis, 5. 

7. César n'en dit pas un mot, bien qu'il parle du droit des Gaulois. 



2/|2 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

ignoré des Germains '. Il est donc vraisemblable a priori que 
les Romains ont tardé, eux aussi, à l'admettre. La mention la 
plus ancienne qui en soit faite dans leur histoire figure dans 
la loi des XII Tables, et il est hors de doute qu'à ce moment, 
loin d'être une innovation toute récente, il était déjà bien entré 
dans les mœurs =». 

Mais il convient de se demander en quoi consistait alors le 
droit de tester ; car il n'est pas rare qu'un même terme désigne 
des choses diverses au cours des âges. 

Je ne discuterai pas l'un après l'autre tous les systèmes qui 
ont été imaginés à ce sujet; il me suffira d'indiquer celui que 
j'estime le plus plausible. 

Si l'on se rappelle ce qui a été dit plus haut de la propriété 
familiale et de l'hérédité, on se convaincra que, dans le prin- 
cipe, le testament a dû avoir pour but de désigner un admi- 
nistrateur des biens. Le père, n'ayant pas la possession de ces 
biens, ne pouvait la céder à qui que ce fût, et il eût été fort 
étrange que, par la succession testamentaire, un individu reçût 
plus de droits que par la succession légitime. D'autre part, s'il 
arriva un jour où le père eut des biens personnels, distincts de 
ceux de la famille, des biens par conséquent dont il lui fût 
loisible de disposer à son gré, ce fut à la longue que ce chan- 
gement se produisit, et sous le pur régime familial on n'en 
était pas là. La seule prérogative du père était de veiller à ce 
que la famille prospérât et à ce que le patrimoine de la famille 
ne dépérît pas. Or, il se présentait peut-être des cas où son 
successeur naturel, c'est-à-dire son fils aîné, offrait, comme 
futur gérant de la gens, trop peu de garanties, soit à cause de 
sa jeunesse, soit à cause de son incapacité. En pareille circons- 
tance, ce n'était pas la gens qui lui choisissait un remplaçant, 
c'était le père, et on conçoit que ce fût lui, puisque dans la 
maison il n'y avait d'autorité que la sienne. Il faisait ce choix 



1 . Tacite, De morib. Germ., 20 : « Heredes successoresque sui cuique liberi et nuUum 
lestamenlum. » 

2. V, 3 : «Uli le^assit.... ila jus esto. » V, /i : « Si inlestalo morilur... » Le pré- 
tendu testament d'Acca Larentiaen faveur de Romulus ou du peuple romain est une 
lcf,'endc (Valerivis Anlias dans Aulii Gellc. VII (VI), 7, <'.). 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 2^3 

par une institution d'héritier ' ; ce qui signifie qu'il nommait 
un maître des biens dans les conditions où il l'était lui-même ^. 
L'acte était d'autant plus grave qu'il dérogeait aux vieilles 
traditions, et l'on sait quel est, dans les antiques sociétés, 
l'empire de la coutume sur les âmes. J'ajoute que le père était 
à la fois prêtre et chef de la gens, en sorte que la religion, tout 
au moins la religion domestique, était intéressée, comme le 
patrimoine, à la substitution projetée. On voulut donc qu'elle 
s'opérât avec le consentement de l'État. Les citoyens s'assem- 
blaient dans les curies, d'abord sous la présidence du roi, et 
plus tard sous celle du souverain pontife ; le père déclarait son 
intention, indiquait ses raisons, et on votait. C'est ce qu'on 
appelait le testament comitial 3. Je suppose que la sanction 
populaire était surtout destinée à empêcher toute résistance 
ultérieure delà part de l'évincé. Au surplus, il est probable que 
son exclusion était toujours justifiée; car s'il est vrai que le 
peuple n'était convoqué à ce propos que deux fois par an, il 
est clair que les testaments étaient rares, et qu'habituellement 
une nécessité majeure les provoquait. 

On a dit que l'homme au profit de qui le père testait 
devenait par ce moyen son fils adoptif, et qu'en réalité le 
testament était une forme d'adoption^. L'hypothèse n'a en 
soi rien d'inacceptable; mais je doute fort que, ce fils, on allât 
le chercher en dehors de la gens; la gens comptait un assez 
grand nombre d'adultes pour qu'il fût aisé d'y découvrir la 
personne qu'il fallait. L'institué restait assujetti au paler, 
principalement s'il avait été adopté; et il ne commençait qu'à 
la mort du père à exercer les droits qu'il tenait du testament, 
à moins que le père vieilli ou malade renonçât lui-même aux 
siens et prît une sorte de retraite. 

I. Gaius, II, 33g: «Velut caput et fuadamentum intellegitur totius testamenti 
heredis institutio. » 348 : « Inutile est tcstamentum, in quo nemo recto jure hères 
instituitur. » 

3. Festus, p. 71 : « Hères apud antiques pro domino habebatur. » On fait généra- 
lement dériver hëres de la même racine que hërus, malgré la diQérence d'accentua- 
tion (Lexicon de Forcellini-de Vit, s. v. Hères, et Bréal-Bailly, Diction, étymol., p. 124). 

3. Gaius, II, loi ; Ulpien XX, 3 ; Ihcring, IV, p. i65-i46 ; Mommsen, Droit public, 
VI, I, p. 3G3-365; Girard, 3/anuei, p. 774-77G. L'intervention du peuple a été plus tard 
une simple formalité ; elle ne l'était pas au début. 

4. Lambert, La tradition romaine sur la succession des formes du testament, p. 23-35. 



2lif\ REVLE DES ÎTLDES ANCIENNES 

La femme est la voie par où les biens de la famille risquent, 
à la faveur du mariage, d'émigrer dans une famille étrangère. 
A Rome, la coutume primitive écartait cet inconvénient. Peut- 
être y eut-il un temps où la femme devait forcément épouser 
un membre de la gens, mais nous n'en avons pas de preuve 
positive; car le cas unique de Fecenia Hispala est celui d'une 
afiranchie, et la famille d'où elle fut autorisée à sortir par un 
privilège spécial était la famille de son ancien maître, et non 
pas la sienne'. La conjecture, pourtant, offre une certaine 
vraisemblance, étant donnée « la tendance de la gens à éloigner 
tous les éléments extérieurs et à se compléter elle-même»^. 
Si elle est fondée, on voit que la gens ne perdait jamais rien 
en mariant ses filles. 

Quand la genlis enuptio fut permise, elle eut une autre 
garantie. Rien n'obligeait le père à doter sa fille^; mais rien 
n'empêchait non plus la famille de délivrer à celle-ci quelques 
objets mobiliers, distraits du patrimoine collectif. Comme tous 
les mariages se contractaient alors par la conventio in manum'*, 
et que la fille, placée jusque-là sous la puissance paternelle, 
passait désormais sous la puissance maritale, les biens qu'elle 
apportait avec elle allaient se confondre avec les biens de son 
mari ou plutôt de sa gens nouvelle, et elle ne conservait sur 
eux aucun droit personnel ni pour le présent ni pour l'avenirS. 
Sa famille originelle s'en trouvait appauvrie, mais toujours 
dans une faible mesure et en aucun cas au détriment de sa 
fortune immobilière*'. Il y avait, d'ailleurs, une compensation. 
La femme qui par le mariage échappait à la manus de son père 
rompait totalement avec la gens où elle était née. Entre elle et 
ses anciens genliles, môme les plus proches, il ne subsistait 
plus la moindre parenté. Elle cessait d'être la fille de son père, 

1. Tite-Live, XXXIX, 19. Dans les liômische Forschungen (I, p. 9), Mominscn étend 
à toutes les femmes l'interdiction de la (/e«(ise/iup<(o; dans le Droilpublic (VI, i, p. ii), 
il atténue un peu celte al'finnation. 

2. Ihering', I, p. 198. 

3. Cette obligation ne fut établie que sous Auguste {Digeste, XXIIl, 2, 19). 

4. Esmein, Mélanges, p. 4-8. 

5. Gicéron, Topica, IV, 2^ ; Gaius, II, go. 

6. A en juger d'après Piaule, les dots étaient données en argent vers l'année 
300 ivani J.-C. {Cisteliaria, 287-288, Trinummus, iioo-iioi; Truculentus, ']glt). Dans un 
seul passage, il est question d'une terre dotale (Trin., 5o8-5o9). 



lA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 2/i5 

la sœur de ses frères, pour devenir juridiquement la fille de 
son mari et la sœur de ses enfants'. Elle renonçait à sa 
religion domestique, au culte de ses ancêtres, qui n'étaient 
dorénavant pour elle que des étrangers 2, et elle renonçait 
pareillement aux biens gentilices. Tant qu'elle faisait partie 
de sa gens première, elle avait sa part de la propriété indivise 
de la gens; mais, du jour où elle la quittait sans retour, il 
était naturel que son droit de propriété s'évanouît en même 
temps. C'est pour ce motif que plus tard, quand l'hérédité 
individuelle prévalut, la femme in manu mariti n'eut rien à 
prétendre sur la succession de son père^. 

Ainsi, tout était combiné sous ce régime pour que la pro- 
priété restât indéfiniment fixée dans la famille. Ces règles 
étaient bien antérieures à la fondation de Rome et elles sur- 
vécurent, même après cet événement, pendant de longues 
générations. Il y eut là une sorte de droit coutumier, très 
exclusif et très tenace, dont le caractère saillant était de 
sacrifier l'individu à la gens. Il s'était constitué à une époque 
où l'individu, perdu au milieu des dangers de tout genre qui 
l'entouraient, n'avait pour se proléger que sa famille, et il 
marqua les esprits d'une empreinte si profonde qu'il se 
maintint sous le régime de l'État, quand il n'avait plus 
guère de raison d'être. Il créa de petites sociétés extrêmement 
compactes, qui eurent chacune pour principes d'union l'au- 
torité despotique du père, la participation au même culte et 
la communauté des biens, c'est-à-dire les liens les plus forts 
qui puissent servir à grouper les hommes, et ces liens furent 
très lents à se dénouer. 

III 

Exploitation du sol 

Pour connaître le mode primitif d'exploitation des terres 
à Rome, nous n'avons pas de documents comparables aux 

1. Girard, Manuel, p. i57-i58; Lefebvre, p. 6/4. 

2. Fustel de Goulanges, La Cité antique, p. 47. 

3. Gaius, III, 2 (= Collalio, XVI, 2, 2). 



246 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

poésies homériques et au poème d'Hésiode. On peut, il est 
vrai, glaner quelques renseignements dans les historiens ; 
mais les assertions d'un Tite-Live et d'un Denys d'Halicar- 
nasse sur ce point sont souvent suspectes, et il est bon de ne 
s'y fier qu'avec une extrême prudence. Heureusement il nous 
reste une source d'information fort précieuse, c'est la religion. 
Envisagée dans ses croyances et surtout dans ses rites, la 
religion romaine nous permet d'atteindre un passé fort loin- 
tain. Par les dieux et par les pratiques dont elle nous révèle 
l'existence, elle nous reporte à un état de civilisation où. les 
lueurs de l'histoire profane ne pénètrent pas. Comme elle 
répugnait aux innovations, elle garda presque intact le dépôt 
des vieux usages, et ainsi elle nous aide à reconstituer divers 
traits de la société où ils s'élaborèrent. 

L'étude des Terramare démontre que les Italiotes étaient 
déjà sortis du régime pastoral et qu'ils travaillaient la terre. 
Or un peuple qui a franchi cette étape ne revient jamais en 
arrière. Il est donc certain que les premiers Romains, s'ils 
étaient toujours pasteurs, étaient aussi agriculteurs. 

De cette dualité d'occupations nous avons de nombreux 
indices. 

Varron affirme comme un fait notoire que les fondateurs 
de Rome étaient des pâtres». Tite-Live partage cette croyance; 
ce sont des bergers qu'il donne pour compagnons àRomulus^, 
et, dans la suite, quand Denys et lui racontent les guerres de la 
cité nouvelle contre ses voisins, il est perpétuellement question 
de bestiaux enlevés de part et d'autre 3. La chose est toute 
simple, s'il est vrai que la plus grande partie de la richesse 
consistait en bétail, ainsi que le déclare Cicéron'i. C'est pour 
la même raison que les amendes furent longtemps payées 
en bœufs et en moutons^. 



I. Vairon, Der. r., II, i, g : « Romanorum vero populum a pastoribus esse ortum 
quis non dicit ?» 

a. Tite-Live, I, 6; V, 53. 

3. Tite-Live, II, ii, 23, 5o, 5i ; III, 6, 33; Denys, VIII, la, 73; IX, i4, ao, 67. 

4. Cicéron, De RepubL, II, 9, iG : « Tuni cral rcs in pécore et locorum possessio- 
nibus. » 

5. Pline, XVIII, n. 



L\ PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROME 3^7 

Il y a dans la langue latine un mot bien curieux, celui de 
pecunia, qui désigne la fortune. Ce terme dérive de pecus, 
bétail. Il atteste que le bétail fut, au début, l'élément essentiel 
des fortunes particulières. « Chez les anciens, » écrit à ce 
propos un grammairien, « c'est principalement le bétail qui 
constituait le patrimoine'. » 

Quelques-unes des plus vieilles divinités de Rome avaient un 
caractère pastoral. Telle était, par exemple, Paies, qui semble 
avoir été vénérée de tous les Italiotes^». C'est elle que Virgile 
invoque au moment où il va parler de l'élevages. La fête qu'on 
célébrait en son honneur, le 21 avril, avait pour objet la fécon- 
dité des troupeaux''. Rumina était la protectrice des animaux 
à la mamelle^. Faunus veillait à la reproduction des bestiaux; 
on le représentait avec une peau de bouc, des pieds de bouc et 
des cornes, et, dans la fête des Lupercalia, on lui sacrifiait des 
boucs, des chèvres et un chien ^. Dans l'antique recueil des 
Indigitamenla figurait Bubona, la déesse des bœufs?. Les For- 
dicidia du i5 avril tendaient à obtenir de la Terre une année 
fertile en bétail et en récoltes, et, à cet effet, on immolait des 
vaches pleines». 

Les offrandes étaient de celles qui conviennent à des pâtres. 
Le lait y jouait un grand rôle; Pline va jusqu'à dire que, sous 
Romulus, il était seul de mise dans les libations^; on versait 
du lait chaud sur les tombeaux '«, et on apportait du lait caillé 
à Paies, à Rumina, à Cunina, à Silvain et aux Camènes". On 
connaissait aussi les sacrifices sanglants. Les animaux domes- 
tiques qu'on avait sous la main, le bœuf, la vache, le mouton, 

I. Festus, p. 17 : « Gum apud antiques opes et patrimonia ex his (les troupeaux) 
praecipue constiterint. » Isidore de Sév., XVI, i8, 4- 

a. Preller-Jordan, Rôm. Mythologie, l, p. 4i4-4i5 (3* édit.). 

3. Virgile, Géorg., III, i. 

4. Festus, p. 379. 

5. Vairon, De r. r., II, 11, 5. 

6. Ovide, Fastes, II, 367-268, 36 1 ; V, 99- 102; Justin, XLIII, i, 7; Plutarque, Ro- 
mulus, 31 ; Questions romaines, m ; Servius, Enéide, VIII, 343; Wissowa dans Roscher, 
Ltxikon der Mythologie, I, p. i454 et suiv. 

7. Saint Augustin, Cité de Dieu, IV, 34. 

8. Preller-Jordan, II, p. 7. 

9. Pline, XIV, 88 : « Romulum lactc, non vino libasse. » 

10. Virgile, En., 111, 66. 

11. Ovide, Fastes, IV, 746; Varron, De r. r., II, 11, 5; Nonius, p. 178; Horace, Epist., 
H, I, i43; Servius, BucoL, VII, 21. 



3/|8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

la brebis, le bouc, la chèvre, le porc, la truie, le chien en fai- 
saient naturellement tous les frais. Peut-être le Suovetaurile, 
composé d'un porc, d'un mouton et d'un taureau, remontait- 
il à celte époque; car, vers l'année 200 avant J.-C, il était 
d'une pratique courante dans les campagnes, toujours si 
fidèles à la tradition'. En tout cas, certaines règles du rituel, 
comme l'usage des vases d'argile et de bois% permettent d'as- 
signer une origine très reculée à ces cérémonies. 

L'agriculture allait déjà de pair avec l'industrie pastorale. 
Une multitude de petits dieux, très obscurs, très impersonnels 
et par cela même très anciens, présidaient aux travaux des 
champs. « Un premier labour est donné au printemps avec 
l'assistance de Vervactor; le sol se repose ensuite jusqu'à 
l'automne, et sa fertilité est ranimée par Sterculus. Reparalor 
retourne une seconde fois la terre arable, qui, rayée de sillons 
parallèles par Imporcitur, est ensemencée sous la direction 
d'Insitor et de Seia. Le grain enterré par un léger labour (Oba- 
rator), suivi d'un hersage (Occalor), ne tarde pas à produire 
une frêle pousse que protègent Segelia et Proserpina. La tige 
s'élance et grandit de nœud en nœud avec l'aide de Nodotus. 
L'épi, roulé dans ses enveloppes par Volutina, en est dégagé par 
Palelena et Palella, qui lui ouvrent la prison et l'amènent à la 
lumière. Hostiima égalise la hauteur des tiges. Mais la constel- 
lation du Chien se lève et peut frapper la plante d'une rousseur 
funeste, si Robigo ou Rohigus n'écarte cette calamilé ou maladie 
du chaume. Le danger est passé; la fleur, œuvre de Flora, 
s'épanouit; Lacturcia et Laclans gonflent d'une sève laiteuse 
le grain qui mûrit sous l'œil de Matura. L'homme a nettoyé 
le sol des mauvaises herbes, encouragé par Sarrilor, Runcina, 
Subruncinator et Spinensis. Enfin la moisson commence avec 
Messor et Messia. Convector surveille la rentrée de la récolte, 
désormais garantie par Tulilina. Terensis conduit le battage, et 
le grain est emmagasiné dans les greniers, avec le concours 
de Condilor, pour n'en plus sortir que de l'aveu de Promitor^. » 



I. Caton, De agri cultura, i4i. 

i. CicfTon, Paradoxa, I, î, ii ; Dcnys, II, sS. 

3. BouclK'-I.crlercq, Lrs pontifes de l'ancienne Home, p. 3Ç-37. 



LA PROPRIÉTÉ PRIMITIVE A ROMK a/jg 

Tout ce cycle d'opérations date des siècles préhistoriques. 
L'instrument par excellence du laboureur, la charrue, l'ut ima- 
giné alors que le fer était inconnu. Quand ce métal entra 
dans les usages, on fil le soc avec du fer; mais, dans l'acte reli- 
gieux qui inaugurait la fondation des villes, c'est-à-dire dans 
le tracé du sillon qui marquait l'enceinte, il fallut toujours 
employer une charrue de bronze (ou de cuivre)'. C'était là une 
survivance du temps où le paysan lui-même n'avait pas d'autre 
outil à sa disposition. 

Dea Dia paraît symboliser la fécondité de la terre 2. On impu- 
tait à Romulus l'organisation de son culte^, et tout concourt 
à établir que c'était une déesse très primitive, notamment la 
rotondité de son sanctuaire^ et la langue tout à fait archaïque 
du chant des Frères Arvales, qui avait sa place dans ses céré- 
monies. Ses prêtres, ornés d'une couronne d'épisa, offraient 
des victimes et des fruits du soliJ et priaient probablement pour 
que les semences fussent préservées de tout fléau?. 

La fête des semailles avait lieu dans le temple de Tellus, 
dont le culte précéda celui de Gérés». C'est à la même divinité 
que s'adressaient les Fordicidia, dont l'objet propre était d'as- 
surer la germination des plantes comme la naissance des bes- 
tiaux 9. Dès le règne de Romulus on implorait Consus, le dieu 
souterrain qui fait fructifier le grain ; les animaux affectés au 
labeur agricole chômaient ce jour-là et étaient couronnés de 
fleurs 10. Les Romains croyaient que l'invention de l'agriculture 
était contemporaine de Saturne et d'Ops, et il y avait chaque 
année, au mois de décembre, des fêtes commémoratives de ce 

1. Plutarque, Bomulus, 11 ; Macrobe, V, 19. i3. 

2. Preller-Jordan, II, p. 3o. 

3. Pline, XVIII, 6; Aulu-Gelle, VII (VI), 7, 8. 

4. Lanciani dans Henzen, Scavinel boscosacro de'frateUi Arvali, p. loS-io? et plan- 
che IV. On sait que les cabanes primitives des Romains étaient rondes. 

5. Marquardt, Le culte chez les Romains, II, p. 188 (trad. fr.). 

6. Ibid., p. 193 et suiv. 

7. J'adopte l'interprétation de M. Bréal, bien qu'elle soit contestée (Mémoires de la 
Société de linguistique, IV, p. 38 1). Elle me paraît plus conforme au caractère de la 
corporation des Arvales et à l'objet de leur culte. 

8. Varron, De l L, VI, 26; De r. r., I, 2, i. 

9. Ovide, Fastes, IV, 633-634 : « Nunc gravidum pecus est, gravidae nunc semine 
terrae. Telluri plenae victima plena datur. » 

10. Tite-Live, II, 9; Denys, I, 33 Plutarque, Questions romaines, 48; Preller- 
Jordan, II, p. 33-24. 



25o RF.VLE DES ÉTUDES ANCIENNES 

bienfait'. La vigne devait être fort ancienne dans le Latium, 
puisque la fête du vin nouveau était commune à tous les habi- 
tants de la contrées. 

La liturgie avait déterminé une fois pour toutes les dons 
habituels que recevraient les dieux. Parmi les produits végé- 
taux, c'étaient ceux que les hommes consommaient eux- 
mêmes jadis. Le genre d'alimentation eut beau changer au 
cours des siècles; celui des dieux demeura presque immuable, 
parce qu'on supposait qu'ils n'en voulaient point d'autre, et 
ainsi les rites religieux nous apprennent comment les premiers 
Romains se nourrissaient. Or, nous savons que \efar, c'est-à- 
dire l'épeautre, servait à fabriquer les galettes sacrées^. C'était 
aussi le far qui, en vertu d'une antique tradition, était usité 
dans le seul mariage qu'on connût à l'originel Parfois on se 
contentait d'offrir dans les sacrifices de simples épis^. Certains 
légumes étaient également autorisés*'. Enfin, à côté du lait, le 
vin fut bientôt introduit dans les libations?. 

Il résulte de tout ceci qu'au début de leur histoire les 
Romains cultivaient la terre en même temps qu'ils élevaient le 
bétail. Mais il est impossible de discerner lequel de ces deux 
modes de travail prévalait. Nous ignorons complètement s'ils 
se faisaient équilibre ou si l'un d'eux l'emportait sur l'autre, et 
toute conjecture à cet égard serait vaine. 

11 vint un moment où ce fut dans la littérature latine une 
sorte de lieu commun que de vanter les mœurs laborieuses du 
passé par opposition au temps présent. On disait, par exemple, 
que Cincinnatus était en train de labourer quand on le manda 
à Rome pour exercer la dictature, et qu'au bout de seize jours 
il retourna à sa charrue 8. Atilius Serranus apprit son élection 

I. Macrobe, I, lO, 19-ao. 
3. Fcstus, p. 88. 

3. Ovide, Fastes, I, 337-338 : « Antc, dcos hoinini quod conciliare valeret, Far erat 
et puri lucida mica salis. » 671-672 : « Placcnlur frugum maires, Tellusque Ceresque, 
Farre suo gravidae. » Servius, BucoL, VllI, 8a. 

4. Galus, I, lia; Girard, Manuel, p. ii4. 

5. Feslus, p. 65 : « Eo die spicae feruntur ad sacrarium. » 

6. Marquardi, Culte, I, p. 376. 

7. Caton, De agri cuUura, \3U : « Jano vinuni dalo. » Feslus, p. 465; Servius, En., 
l\, G4i : « In ponlificalibus (libris) sacriflcantes dicebanl deo : Macle hoc vino inferio 
eslo. » 

8. Tile-Live, III, 36; Pline, XVIII, 30; Aurelius Viclor, De viris illuslribus, 17. 



LA PROPRIETE PRIMITIVE A ROME 25l 

au consulat pendant qu'il ensemençait ses champs i. «Nos 
ancêtres, » écrit Cicéron, « mettaient tout leur zèle à cultiver 
leurs biens, tandis qu'aujourd'hui nous convoitons ceux 
d'autrui^. » Varron prétend que les vieux Romains préféraient 
la vie rurale à la vie urbaine et qu'ils y gagnaient d'avoir des 
terres plus fertiles et une santé plus robuste^. D'après Caton, 
le meilleur éloge qu'on pût faire d'un homme était de louer 
ses talents d'agriculteur, et c'était encourir le blâme des cen- 
seurs que de montrer de la négligence sur ce point^. Enfin, 
Valère Maxime renchérit sur tous ces témoignages en affir- 
mant qu'on quittait alors la charrue pour recevoir le consulat, 
qu'on éprouvait du plaisir à remuer même un sol stérile et 
à l'arroser de ses sueurs, et qu'on voyait des bouviers s'illus- 
trer par de brillantes victoires 5. Les noms rustiques de quelques 
grandes familles, telles que les Bubulci, les Fabii, les Lentuli, 
les Pisones, paraissent trahir leurs anciennes occupationse. 

Quelle qu'ait été la durée de cette période d'activité univer- 
selle, elle coïncida, au moins en partie, avec le régime 
familial. Dans une société pareille, il n'y avait point place 
pour les oisifs. La besogne n'était pas la même pour tous, 
mais chacun avait sa besogne. Ainsi, le chef de la gens se 
bornait peut-être à la direction générale des travaux; peut- 
être aussi sa femme se consacrait-elle au ménage et au jardin?; 
en tout cas, la communauté ne soufTrait pas qu'aucun de ses 
membres bénéficiât du labeur des autres, sans rien leur 
apporter en échange. L'étroite solidarité qui les unissait entre 
eux leur imposait l'obligation de participer tous à la tâche 
collective, et la paresse était considérée non seulement comme 
un vice, mais encore comme une atteinte aux intérêts de la 
famille entière. On ne se souciait pas de nourrir des bouches 

I. Valère Maxime, IV, 4, 5; Virgile, En., VI, 844. 
3. Cicéron, Pro Sestio, i8, 5o. 

3. Varron, De r. r., II, i, i-a. 

4. Caton, De agri cuUura, pr. ; Pline, XVIII, 1 1. 

5. Valère Maxime, IV, 4, 4- 

6. Pline, XVIII, lo. Bubulcus, bouvier; Fabius de faba, fève; Lentulus de lentis, 
lentille; Piso de pisum, pois. Varron énumère des noms empruntés à l'élevage (II, 
I, lo). 

7. Pline, XIX, 67 : «Faciebant judicium nequam esse in domo matrem familias 
(etenim haec cura feminae dicebatur), ubi indiligens esset extra hortus. » 



202 l\i;\Llt; DES KTUDES ANCIENNES 

inutiles, et puisque tous avaient droit aux profils, il fallait que 
tous, dans la mesure de leurs moyens, contribuassent à les 
procurer. 

C'est cet état de mœurs que visent les textes cités plus haut. 
Loin d'être un thème à déclamations, ils renferment une large 
part de vérité. Cincinnatus, Serranus et leurs semblables 
n'étaient pas des exceptions. Il s'écoula beaucoup de généra- 
tions pendant lesquelles tout le monde à Rome travaillait. 
Celte population de paysans était rude, vaillante et âpre au 
gain. Elle tirait du sol tout ce qu'elle pouvait en fait de 
produits végétaux et animaux, et ces habitudes persistèrent 
même après l'abolition du régime familial. 

De bonne heure, pourtant, ces hommes eurentdes auxiliaires. 

11 y avait déjà des esclaves; mais il est probable qu'ils étaient 
encore peu nombreux'. Bureau de la Malle a essayé de démon- 
trer, en se fondant sur un texte de Denys, que le chiffre de la 
classe libre était, en 476 avant J.-C, vingt cinq fois plus élevé 
que celui de la classe servilea. Ses calculs, par malheur, sont 
légèrement arbitraires; ils attestent, néanmoins, que les esclaves 
étaient en faible minorité. On les désignait par le prénom de 
leur maître, suivi de la désinence por (puer), parce que, dit 
Pline, chacun alors n'en possédait guère qu'un seul 3. L'esclave 
prenait part à la vie de famille, comme le prouve peut-être 
l'appellation de famulus '* . Caton le Censeur, qui était resté un 
homme du passé, labourait, mangeait et buvait avec les siens, 
et sa femme allaitait parfois leurs enfants^. Ces usages ne se 
conçoivent qu'avec une domesticité fort restreinte. D'ailleurs, 
le travail en commun rapprochait les dislances et favorisait la 
cordialité des rapports entre le maître et l'esclave c. 

La gens avait, en outre, des clients à son service. Cette der- 
nière condition était très ancienne, plus ancienne apparem- 

1. Valèrc Maxime, IV, /i, ii : « Paucos sorvos. » 

2. Dcnys, IX, a5; Dureau de la Malle, Économie politique cL's fiomaiiis, I, p. 370-371. 

3. Pline, XWIII, aG : « Apud antiques singuli Marcipores Luciporcsve domino- 
rum f,'ontilf's omnem victum in promiscuo habebant. » Fcstus, p. 3/ii. Opinion 
contraire de Mommsen (Droit public, VI, I, p. 337, note i). 

'4. I5rr;il, Mémoires de la Société de Uiujiiistique, VI, p. 173. 

5. Pliitarfpic, (Mon l'Ancien, 3 et 30. 

G. Pliitarque, Coriolan, 3'i; llicrir);,^ 11, p. 171. 



I,A PROPniÉTt; PIUMITIVE A UOME 253 

ment que l'État lui-même. Le titre de paironus que portait le 
maître du client, l'assimilation que l'on établissait entre les 
devoirs du patron envers ses clients et les devoirs du père 
envers ses fils», le fait que le client ne se rattachait à la cité 
que par l'intermédiaire de son patrons, la sanction purement 
religieuse qui garantissait l'accomplissement de leurs obliga- 
tions réciproques3, tout cela dénote que la clientèle a été 
créée non par la loi, mais par la famille, et qu'elle est l'œuvre 
de la période patriarcale. 

On a beaucoup discuté sur la manière dont naissait ce lien'». 
C'était, d'abord, à ce qu'il semble, par l'affranchissements. Mais, 
comme les esclaves étaient rares, les affranchis devaient l'être 
aussi, et il s'ensuit que cette catégorie de personnes s'ali- 
mentait peu par cette voie. Le procédé le plus usuel était 
y application. Un homme qui pour une raison quelconque se 
trouvait en dehors des génies courait tous les dangers dans 
une société où la gens était le seul groupe organisé, et dès 
lors il n'avait pas d'autre ressource que d'entrer dans une 
famille qui consentît à le protéger. Il n'y entrait pas en qua- 
lité d'esclave, mais il y perdait une partie de sa liberté. Il 
s'engageait pour lui et pour ses descendants à demeurer perpé- 
tuellement auprès de son patron, à lui obéir, à l'aider en 
toute circonstance, à le suivre à la guerre, à l'accompagner 
dans ses migrations, si bien que son existence se confondait 
désormais avec celle de la gens qui l'avait accueilli. Le patron, 
de son côté, promettait d'assurer sa sécurité et sa subsis- 
tance 7. 



I . Servius, En., VI, 609 : « Patroni quasi patres : tantumdem est clientem quam 
filium fallere. » 

a. Voigt, Ueher die Clientel und Libertinitâl dans les Comptes rendus de l'Académie de 
Saxe, 1877, p. 161. 

3. Loi des XII Tables, VIII, ai : « Paironus si clienti fraudera fecerit, sacer esto. » 
Denys, II, 10. 

II. Mommsen, Rom. Forschungen, I, p. 358 et suiv.; Voigt, p. i5i et suiv.; Von 
Prcmerstein dans Pauly-Wissowa, IV, p. 24 et suiv. 

5. Denys, IV, 33; Tite-Live, XLIII, 16 : Cliens libertinus. » 

6. Cicéron, De oratore, 1, 39, 177 : « Qui Romam in exilium venissct..., si se 
ad aliquem quasi patronum applicavisset. » Aulu-Gelle, V, i3, 2 : « Clientes qui sese 
in fidem patrociniumque nostrum dederunt. » 

7. Denys, II, 10; V, 4o; VI, 47; Caton dans Aulu-Gelle, V, i3, 4; Plutarque, 
Romulus, i3. 

Rcv. El. anc. '7 



254 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Nul doute que le chef de la gens n'eût le droit de l'utiliser 
comme il l'entendait. Toutefois il était assez fréquent qu'on 
lui confiât quelques têtes de bétail, qui formaient son pécules 
On pouvait aussi lui attribuer dans le domaine familial une 
parcelle cultivable. Mais la concession de la terre, ainsi que du 
troupeau, était toujours révocable ad libitum^. Je présume qu'au 
début les profits étaient réservés au maître, à charge pour lui 
d'entretenir le client. Ce fut à la longue seulement qu'on 
imagina de les abandonner au client, en stipulant les cas où 
le patron serait autorisé à en réclamer une portion, et ces 
cas se précisèrent de plus en plus avec le temps. D'après 
Denys, il y avait lieu à des prélèvements quand le patron 
mariait sa fille, quand il avait à payer sa rançon de guerre 
ou celle de son fils, quand il devait des dommages-intérêts 
à un particulier ou une amende à l'Etat, enfin quand il 
était astreint à certaines dépenses d'ordre politique ou reli- 
gieux 3. Vaide qu'on exigeait du client était l'équivalent de la 
perte qui frappait la famille elle-même, et il la versait en 
tant que membre de la gens, détenteur d'une fraction des biens 
gentilices. 

Une famille était' d'autant plus puissante qu'elle possédait 
plus de clients'». Pour deux d'entre elles nous avons des chiffres. 
On nous raconte qu'au commencement de la République les 
Claudii émigrèrent de Régille à Rome avec une foule d'amis 
et de clients, dont le total montait à cinq mille individus 
capables de porter les armes t^. On dit aussi qu'en ^79 avant 
J.-G. trois cent six Fabii emmenèrent contre les Étrusques 
soit quatre mille, soit cinq mille combattants, dont la plupart 

1. Ihering, 1, p. 343. 

2. Fcstus, p. 321 : «Paires scnatores idco appcllati sunt, quia agronim parles 
adlribuerunl Icnuioribus ac si libcris propriis. » Quand Ap. Claudius viril à Rome 
avec ses clienls, on lui donna assez de lerres, dit Denys, w; ï/oi 6iavEt[j.at xlripo-jç 
ânoiui TOÎ; Tiep'i a'ÙTÔv (V. 4o. Cf. Plutarque, Publicola, ai). Voir Momnisen, Droit 
public, VI, I, p. 92; Genz, p. 18; Voigt, p. iG^; Ihering, I, p. 289 2/12. 

3. Denys, II, 10; XIII, 5; Titc-Live, V, 32; Plularque, Romulus, i3. 

4. MÉya; k'Tiaivo; r,v ti; uXeiaTOyç 'tyj.vi Tte/âTaç (Denys, ibid.). 

5. Tite-Livc, II, 16: «Alla Clausus... magna clienlium comitatus manu Romam 
Iransfugil. » Denys, V, 40 : « SuYYÉvEiâv te |j.EYii).r,v ÈTtayôjxEvoî y.a'i filo-j; xacTrt/.âTa;... 
o\tv. È),iTTO-j; 7iEVTa-xt<r-/i)vî(i)v xoùç ou).» çÉpEiv 6\jva|i£vo\;;. » Suélonc, Tibère, 1 : <• Cum 
mïgna clienlium manu.» Plularque, Publicola, 21: « lUvTaxKJxtXt'ou; oïxoy;. » 
Appicn, De regibus, 11. 



LA PROPRIETE PRIMITIVE A ROME 205 

étaient leurs clients'. Ces chiffres paraissent très exagérés, 
surtout si l'on songe qu'il s'agit d'hommes faits. Mais, 
quelles que soient les réductions qu'ils subissent, et lors même 
que les trois cents six Fabii, par exemple, comprendraient à 
la fois les gentiles et leurs clients j, il n'en subsisterait pas 
moins que ces familles avaient une masse considérable de 
gens sous leur dépendance, et cette impression se fortifie, 
quand on voit que les patriciens pouvaient souvent, avec le 
concours de leurs clients, résister aux plébéiens ou lutter contre 
les ennemis du dehors 3. Or, tous ces clients, la famille était 
obligée de les nourrir, et elle n'était en mesure de les nourrir 
qu'à la condition de posséder des terres étendues. 

Il serait oiseux de rechercher quelle était la superficie 
moyenne d'un domaine gentilice. Mais il est manifeste que 
le régime en vigueur était celui de la grande propriété. Il faut 
nous représenter le territoire romain de ces temps-là comme 
divisé en un certain nombre de vastes patrimoines d'un seul 
tenant. Dans chacun d'eux une partie était exploitée directe- 
ment par les gentiles, tandis que l'autre était découpée en lots 
de clients. De distance en distance se dressaient des abris où 
se réfugiaient, au besoin, les hommes et les bestiaux^. Rien ne 
prouve qu'il y eût, en outre, des pâturages publics. Il est plus 
vraisemblable que tout le sol était approprié; c'est par la 
conquête que se constituèrent les communaux ouverts à tous. 
Chaque famille avait ses pacages, à moins, comme le suppose 
Varron, que les mêmes terrains fussent tour à tour des terrains 
de culture et des terrains de dépaissanceS; ce qui était pos- 
sible avec le système de la jachère, qui seul devait être alors 
usité. 

Paul GUIRAUD. 



1. Denys, IX, i5: «TeTpaxti^'^'o^?*--» ^"^ "^^ I*^'' 7r),eîov ir£>aTwv tc xai àTac'pwv 
r,v. » Festus, p. 497 : « Sex et trecenti Fabii cum clientium millibus quinque. » 
Tite-Live ne mentionne que les trois cent six Fabii (II, 49). 

2. Bloch, Les origines du Sénat romain, iia. 

3. Tite-Live, II, 56, 64; III, i4; Denys, VI, 46-47; VII, 19. 

4. Denys, IV, i5. Château fort des Fabii (Tite-Live, II, 5o; Denys, IX, 18). 

5. Varron, De r. r., III, i, 7 : (dn eodem agro et serebant et pascebant. » 



NOTES GALLO-ROMAINES 



XXIII 



REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION 
GAULOISE (Suite) • 



Prêtres et Prêtresses 

Voici les circonstances où il est question de prêtres gaulois 
(en dehors des druides et prophètes de la Celtique mentionnés 
par César et les tenants de Posidonius) : 

i" En Cisalpine, les Boïens avaient d'une part des sacer- 
dotes, autrement dit des grands -prêtres, et d'autre part des 
antistites templi, c'es^-à-dire des prêtres attachés spécialement 
à leur principal sanctuaire 2. Les uns et les autres se servaient 
de la même coupe pour les libations 3. 

1. Voir 1903, fasc. s, 3, 4; igoS, fasc. i, 2, 3; 1904, fasc. i el 3. 

2. Cf. d'Arbois de Jubainville, La Civilisation, p. loi et i3i. 

3 Pociilumque idem sacerdotibus ac templi antistibus, Tite-Live, XXIII, a'i, en 316. 
— Les textes suivants, pour la Gaule Propre, semblent mentionner non pas des 
prêtres nationaux, mais des prêtres gardiens d'endroits sacrés, i' Lucain, III, 'is/j : Pavet 
ipse sacerdos accessus : il s'agit du prêtre gardien du bois sacré des environs de Mar- 
seille, et qui ne doit y entrer ni à midi ni à minuit, lieurcs auxquelles le bois 
appartient à son dieu. 2* Ausone, Professorcs, 5, 9 : Belcni sacratum ducis e templo gcnus; 
II, 24: Belcni aediluus, où il ne peut être question que d'un antisles templi: remar- 
quez que ce desservant d'un temple de liélénus a emprunté son nom à son dieu, el 
s'appelle Phoebicius, et que sa famille a reçu également des noms apollinaires, ce qui 
montre l'importance de l'étude de l'onomastique pour la connaissance des antiquités 
religieuses; cf. 1903, p. 38!. 3° Corpus, XIII, 919 : Tulelae... antisles. k' Les gutualer 
{Corpus, XIII, 1677, 3585; Bévue des Études anciennes, 1900, p. 4io) doivent être des 
prêtres de même nature, affectés au service d'un temple et de son dieu et rappro- 
chables peut-être des gudja ou goting germaniques. 5° Si le nom du concitator belli, 
princeps sceleris, ou du déclarateur de guerre en 53, Guluatrus, Gutruatrus, Coluatus 
(César, VII, 3, 1 ; Hirlius, VIII, 38), était, comme on l'a supposé (Desjardins, II, p. 5i i ; 
Hirschfeld, Corpus, XIM, p. /|oG), non un nom d'homme, mais un titre de prêtrise, ce 
personnage aura pu être Vantistes loci consecrati où les Druides se réunissaient chez 
l'js'Carnutes (César, VI, i3): ce qui explique à merveille son rôle en 53 el l'acharne- 
ment de César contre lui en âi. 



NOTES GALLO-ROMAINES 267 

2° Les Teclosages, au retour de Delphes, et arrivés à Tou- 
louse, consultèrent des aruspices sur la peste qui les décimait'. 

3° Chez les Galates, la femme du tétrarque Sinatos était 
prêtresse d'Arlémis, et « on la voyait dans les pompes et les 
sacrifices magnifiquement parce ». Après la mort de son mari, 
u elle faisait du temple sa demeure habituelle =». » — A une 
déesse féminine, une femme servait donc d'antistes templl^. — 
Ce sacerdoce était « héréditaire dans sa famille » '•. 

4° Chez ces mêmes Galates, on sait que la grande prêtrise 
du temple de Pessinonte fut conférée, dès le ii' siècle avant 
notre ère, à des Gaulois &. 

5° Dans certaines îles du rivage breton ou du rivage gaulois, 
il semble que les habitants, hommes ou femmes, aient été 
considérés comme revêtus d'un sacerdoce ou, en tout cas, d'un 
caractère sacré. Tels sont, par exemple : a) les indigènes de l'île 
bretonne la plus voisine des Iles des Bienheureux, indigènes 
« qui étaient fort peu nombreux, » « mais qui étaient tous 
regardés comme saints et inviolables », îepcùç l\ xa- àaûXouç 
TCccvTa^fi; h) les femmes, « possédées de Dionysos, » de l'île située 
« vis-à-vis de l'embouchure de la Loire m; c) les desservants de 
l'île, « près de la Bretagne », où « l'on sacrifie suivant des rites 



I. Aruspicum responsis, Justin, XXXII, 3, 9. — Trogue-Pompée songe évidemment 
ici aux prophètes ou vates dont parlent aussi Strabon (IV, 4, 4), Diodore (V, 3i, 4) 
et Ammien (XV, 9, 8). 

a. Plutarque, Virtules mulierum, XX (p. 207-8); Amatorius, XXII (p. 768). 

3. Cf., à Arles, 708 et 708 : Antistis (au féminin) et anlislita deae. L'inscription de 
Metz, Orelli, 2200, est fausse : c'est une des fraudes de Boissard (C /. L., XIII, 555*). 

4. *l£pwajv»5 TiaTpwo; 'Apxéjxtôoç, Amatorius, XXII. 

5. Sans doute après 189. Le premier grand prêtre gaulois de Pessinonte qui soit 
connu est le frère d'Aioiorix en i6i-i63 (Dittenberger, Or. gr. inscr. sel., t. I, p. 484), 
car je ne peux vraiment croire, comme le suppose Staehelin (p. 96), qu'un Grec ait pu 
prendre un nom celtique (cf. van Gelder, p. 196). — On connaît également Brogitaros 
(Cicéron, Pro Sestio, XXVI, 56, etc.) en 58. — Toute celte histoire des prêtres-rois 
de Pessinonte n'est véritablement qu'à l'état d'ébauche : la dissertation de Ilennig 
{Symbolae ad Asiae Minoris reges sacer dotes, 1898) est à peine utile; Staehelin ne s'est 
occupé que de la correspondance entre Attis et les rois de Pergame, avec du reste 
beaucoup de finesse. — La question de savoir si les prêtres eunuques du temple 
doivent leur nom de râ).Xot à une origine celtique me paraît aujourd'hui résolue; 
Mommsen a affirmé cette origine {Rœmische Geschichte, I, p. 869); mais Staîhelin l'a 
combattue par de si bons arguments que je ne vois pas ce qu'on pourrait lui opposer 
(p. O7). Il me semble, en effet, que si le nom était gaulois, on eût dit «Galate» ou 
autre chose, et non pas Gallus, qui est une forme exclusivement latine. 

6. Plutarque, De dej'ectu oraculorum, XVIII. 

7. Posidonius chez Strabon, IV, 4, 6; Denys le Périégcle, 670 et suiv. 



258 REVUE DES ÉTUDES A^iCIENNES 

semblables à ceux de Cérès et de Proserpine à Samolhrace » i ; 
d) les neuf vierges Gallizenae, prophétesses, enchanteresses et 
sorcières de l'île gauloise de Séna^*'; e) on peut rappeler à ce 
sujet les Druides et les femmes armoricaines, demi-possédées, 
de l'île bretonne de Mona^. — Il est donc possible que le 
monde gaulois ait conféré une sorte de sainteté non seule- 
ment aux îles^, mais aussi, et par suite, à leurs habitants. Je 
ne serais pas, du reste, éloigné de croire que cette tradition 
fût d'origine préceltique, et que ces cultes insulaires fussent 
surtout de caractère chthonien. On notera qu'ils étaient 
desservis, comme ceux de Vesta et de Dea Dla à Rome (chtho- 
niens eux aussi), par des sodalités ou des groupes familiaux, 
et non pas par des prêtres isolés^. 

6° On remarquera, dans le récit de la guerre de Boudicca, 
que cette reine bretonne agit à la fois comme prêtresse et 
comme chef d'armée : c'est elle, et elle seule, qui consulte les 
dieux et qui invoque la divinité de sa nation s. 



1. Artémidore chez Strabon, IV, 4, 6: peut-être Mona. 

2. Pomponius Mêla, III, G, /!i8. Pour M. S. Reinach (Revue celtique, 1897, p. i 
et suiv.), ce que dit Mêla «dérive de quelque fiction» grecque, et son texte n'offre _ 
qu'un seul détail exact, l'existence de l'île. Je ne suis pas d'accord avec lui, et je ne 
vois pas de motif pour lequel l'Occident barbare n'a pas eu ses sodalitates religieuses 
attachées au culte des morts ou de la Terre. Elles n'ont pas été créées, ces Gallizenae, à 
l'image de la Sibylle de Cumes ou de la sorcière de Gircéi : mais toutes ces prêtresses 
de matelots se ressemblaient sur tous les rivages de l'Occident. 

3. Tacite, Annales, XIV, 3o : Intercursantibus feminis: il n'est pas certain que ce 
soient toutes les femmes du pays. 

.'i. Cf. plus haut, 1902, p. 336; 1904, p. i33. 

5. Peut-être le fameux texte d'Ammien (XV, 9, 8) sur les Druides, sodaliciis 
adstricti consortiis, se rapporte- 1- il non aux grands prêtres eux-mêmes, mais à des 
collèges placés sous leur dépendance. 

6. Dion Gassius, LXII, C et 7. — On a posé la question suivante : y a-t-il eu des 
Druidesses? La question a été mal posée. 1° Si l'on entend par (( druidesse » une 
prêtresse souveraine, comme la regina sacrorum ou la Jlaminica de Rome, l'équivalent 
féminin ou la compagne de ces Druides grands-seigneurs, chefs de clients et tout- 
puissants, dont parlent les contemporains de Vercingétorix, je réponds que je ne sais 
pas s'il existait des prêtresses de ce genre, et je ne peux affirmer que la femme de 
Diviciac (qui était marié. César, I, 3i, 8) s'appelât une «druidesse».— 3° Si l'on 
demande simplement s'il y avait, au temps de Vercingétorix, des prêtresses en Gaule, 
quelle que fût leur appellation, quel que fût leur rang, je répondrai hardiment par 
l'affirmative, en alléguant les textes sur les collèges féminins insulaires de l'Atlantique. 
J'ajoute ceci : pourquoi les Gaulois n'auraient-ils pas eu des prêtresses? Les Germains 
avaient bien Velléda, Aurinia et beaucoup d'autres feminae fatidicae (Tacite, Hist., 
IV, 61 ; Germ., VIII; César, I, 5o), et je ne saisis pas très bien la différence morale et 
sociale entre Germains et Celtes; les Gimbres avaient bien leurs sorcières, victimaires 
et inspirées (Strabon, VII, 2, 3), et je ne crois pas à une divergence fondamentale 
entre Gimbres et Gaulois. Les habitantes de l'île de Mona, les Irlandaises (Solin, 



NOTES GALLO-ROMAINES 3 69 

7° Diogène de Laerte mentionne, soit d'après un traité 
attribué à Aristote, soit d'après le péripatéticien Sotion, 
écrivain du commencement du n" siècle avant notre ère, deux 
catégories de prêtres barbares semblables aux Mages : ce sont 
« chez les Celtes et les Galates ceux qu'on nomme SpjîSaç et 
ŒcixvoÔÉoj; » ' . Il est possible qu'il faille faire un seul groupe des 
« Celtes- Galates » et des m druides -semnothées » : Diogène a 
bien pu établir deux catégories là où ses deux auteurs ont 
employé deux synonymes. Mais il est plus possible que semno- 
thées désigne des prêtres galates, et que « druides » désigne 
seulement des prêtres celtiques. De toute manière, c'est vers 
l'an 190 avant notre ère que le nom des Druides apparaîtrait 
pour la première fois dans l'histoire, sans que nous sachions, 
au surplus, oii étaient ces Celtes dont ils étaient dits les prêtres. 
Car on peut supposer, vu l'état des connaissances du monde 
grec en ce temps-là, qu'il s'agit soit des Celtes du Danube, soit 
de ceux de l'arrière-pays de Marseille. 

Sauf ce dernier texte, on ne trouve pas trace avant les textes 
de Posidonius, de Cicéron et de César, de clergé druidique, 
je veux dire de sacerdoce gaulois appelé de ce nom par les 

32, 7),* n'étaient-elles pas, au même titre que des hommes, animées de l'esprit des 
dieux? Si Hannibal confia aux femmes des Celtes ou en tout cas des indigènes du 
Languedoc (Plutarque, MaUeram virtates, p. 246; cf. Barth, Ueber die Druiden, S 67) 
l'arbitrage de certaines affaires, c'est que ces femmes, comme Velléda ou Boudicca, 
devaient être à demi sacrées. Pourquoi vouloir donc que le monde gaulois fasse 
exception à ce point de vue ? — 3° Si l'on demande si les dryades belges du m' siècle, 
qui prophétisaient en langue gauloise (Seu. Alex., LX, 6; Aurelianus, XLIV, 4 et 5; 
Numer., XIV, 2; XV, i et 5; De Caes., IV, 2), étaient des druidesses, je répondrai: 
je crois que les écrivains de ce temps, en se senant de cette expression de dryas, 
drysas, ont songé réellement à un féminin de druides (driadae est, dans les manuscrits 
et les scholies de Lucain et ailleurs, une simple variante orthographique de draides), 
et je ne fais aucune difficulté pour croire que les sorcières gauloises des carrefours 
ou des tavernes prissent ou reçussent le nom de druidesses. Mais, au m* ou 
IV* siècle, le mot de druides n'avait plus, si je peux dire, la grandeur que lui don- 
naient les contemporains de César : quand il s'agit de mots de la langue religieuse, 
et de termes d'une organisation disparue, le sens d'une expression évolue très vite : 
Ausone rattache aux druides un humble gardien de temple; Tacite appelait druides 
les simples prophètes (Hist., IV, 54); Pline appelait druides de vulgaires sorciers 
(XVI, 249; XXIV, io3; XXIX, 54) n'ayant aucun rapport avec les grands prêtres 
d'autrefois, si ce n'est que prophètes et sorciers ont dû faire partie jadis de la clientèle 
ou de la dépendance des anciens druides, comme les collèges romains dépendaient 
des pontifes; je ne suis pas sûr que les druides de l'île de Mona aient été beaucoup 
plus que des prêtres subalternes. Les contemporains de Sévère Alexandre ont bien 
pu appeler druidesses les diseuses vagabondes de bonne aventure (cf. Toutain, Mélanges 
Boissier, p. 489 et suiv.). Rien n'est plus fréquent qu'une telle dégradation de sens. 
I. Cf. 1902, p. 23i. 



26o REVUE DES ÉTUDES ANCIhNM S 

Grecs et les Romains, et tous ces textes se rapportent aux 
Gaulois de la Transalpine et de la Bretagne. Remarque qui a 
été faite bien souvent. — Je ne crois pas, cependant, qu'il 
faille conclure que le sacerdoce à notn druidique n'exista 
jamais ni en Asie, ni en Cisalpine, ni sur le Danube. Suppo- 
sons un instant que César n'eût pas, pour allonger le livre 
vraiment trop court des Commentaires de l'an 701, inséré à 
cette date un état comparé de la Gaule et de la Germanie, il 
aurait été beaucoup plus muet encore sur les Druides et les 
dieux que Polybe et Tite-Live ne l'ont été sur les dieux et les 
prêtres de la Cisalpine. Si Strabon, Diodore et les autres ne 
mentionnent de Druides qu'en Transalpine, c'est qu'ils copient 
surtout Posidonius, et qu'au temps de Posidonius la conquête 
romaine avait sans doute réduit au mystère les prêtres natio- 
naux des vallées circumpadanes. Quand il s'agit d'une époque 
lointaine où les textes sont rares, le silence ne fait pas argu- 
ment. Je ne dis pas qu'Insubres ou Boïens eussent des prêtres 
s'appelant ou appelés druides : je me borne à dire qu'il n'y a, 
jusqu'à nouvel ordre, aucune preuve que leurs prêtres ne 
portassent pas ce nom'. 

Voici, enfln, quelques remarques que suggère une insti- 
tution fédérale des Galates, en apparence toute politique : 
(( Les douze tétrarques de la Galatie avaient pour conseil 
3oo hommes, qui se réunissaient dans un lieu appelé dryneme- 
ton ; c'est ce conseil qui jugeait les affaires de meurtre =>.» 
Notons les analogies suivantes avec le conseil carnute des 
Druides gaulois dont parle César ^ : 

— Ce conseil était général à toutes les tribus des Galates, 

I. Les sacerdotes boïens dont parle Tita-Livc (XXIII, 2^) correspondent, dans la 
hiérarchie sacerdotale, aux Druides de la Gaule. — Remarquons, au surplus, que 
toute la vogue, assez ridicule, du « druidisme » tient uniquement à l'étrangeté de ce 
nom, dont après tout nous ne savons s'il est celui que les Gaulois donnaient à leurs 
prêtres ou s'il n'est pas quelque qualification imposée par les écrivains classiques 
Si César ou plutôt Posidonius et Timagène (car Gés-ar, sauf dans sa parenthèse du 
livre VI, parle de sacerdotes, et non do druides), avaient préféré le mot de «prêtres» 
à celui de druides, ils auraient dit la même chose, et l'exaltation des modernes 
3ur le « druidisme » ne se serait point produite. 

a. Strabon, XII, 5, a : 'H oï tcov ôoiSexa TîTpo(p;(â)v Po-jat] av^pe; r|<Tav xpiaxôdiot, 
(Tjvr.yovTO oï elc TÔv Y.'x').0'j\ie.'to'i Ap'jv£|i.£TOv. Ta [i.h/ oiv çoviy.à t) po"j).ï) txpivE, xà Se 
a>).a o\ TExpip/oti xai oi oiv.aafa 

3. VI, i3, lo. 



NOTES GAM.O-llOMAlNES 26 1 

comme l'assemblée druidique du pays carnute l'était à toute la 
Gaule celtique. Comme celle-ci, il superposait un cadre reli- 
gieux commun à une organisation politique toute morcelée : 
l'un et l'autre étaient le seul lien fédéral de toute une région. 

— Le nemeton galate (le mot signifie « bois sacré » ou « bois 
consacré » ') traduit le locus consecratus qui désigne clicz César 
le lieu de réunion chez les Carnutes. 

— Comparez le mot druides au mot opT/iu.t-.o-/. 

— Les 3oo conseillers galates jugeaient les affaires de meur- 
tre. Les Druides, dans leur concil'mm, connaissaient également 
des crimes capitaux 2. 

Il est vrai que Strabon appelle les 3oo conseillers galates 
œil^tc, et que César, en parlant des Druides, les dépeint sur- 
tout comme des prêtres 3. Mais il n'y eut pas, chez les Gaulois, 
pas plus que chez les Germains et bien d'autres ^, cette diffé- 
rence profonde entre la prêtrise et la magistrature que nous 
imaginons d'ordinaire. Quand, par exemple, il s'agissait 
d'affaires capitales, le prêtre intervenait tout naturellement 
comme un magistrat : c'était lui qui présidait aux sacrifices, 
et les condamnés étaient immolés comme des victimes^. 

On a donc le droit de supposer que le conseil du drynemeton 
galate et l'assemblée des Druides chez les Carnutes représen- 
tent la même institution, à des moments différents de son 
histoire. 

Nous inclinons à croire que, chez les Gaulois de l'âge primitif, 

I. Cf. plus haut, Stokes et Bezzenberger, Wortschalz, p. 192 (avec quelques 
réserves). — M. Georges Perrot (De Galatia, 18C7, p. 19) a parcouru la Galatie presque 
en tous sens ; il n'y a vu, à peu près partout, que très peu de chênes et fort rabougris. 
La seule chesnaie importante qu'il ait remarquée est près d'Assarli-Kaïa, à sept heures 
à l'ouest d'Ancyre, précisément dans la région centrale de la Galatie, c'est-à-dire, 
comme il le fait remarquer, à un de ces « milieux » (mediolanum) qu'affectionnaient les 
Gaulois pour y tenir leurs assises religieuses (de même chez les Carnutes, César, 
VI, i3) : Ibi antiquas et proceres quercus in monte leniter declivi aspicias, quae veteris silvae 
velut ruinae hue et illuc dispersae existant, vico circumfusae. 

a. Ils en connaissaient d'autres (César, VI, i3, 5). Encore faut-il remarquer que les 
procès de finibus ont pu, chez les Gaulois comme chez les Romains, relever de la répres- 
sion publique, et entraîner chez les coupables kpbv... elvai toO OeoO (Denys, II, 7^). 

3. Il ne les appelle pas explicitement sacerdotes. 

ti. Cf. chez les Germains, Tacite, Germanie, VII : Neque animadvertere, neque vincire 
ne verberare quidem, nisi sacerdotibus permissum : non quasi in poenam nec ducis jussu, sed 
velut deo imperante : il ne s'agit ici que de la justice en temps de guerre. 

5. César, VI, iG. Cf., à Rome, Mommsen, Strafrecht, p. 901; Girard, Histoire de 
l'organisation judiciaire che: les Romains, 1901, p. 33 et suiv. 



262 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

les fonctions religieuses supérieures > étaient intimement unies 
aux fonctions politiques : je ne m'expliquerais pas autrement 
que, chez les Galates, il soit si souvent question de tétrarques 
et de rois et jamais de prêtres; que la seule assemblée à cou- 
leur religieuse qu'on y mentionne, celle du drynemeton, soit 
regardée par les Grecs comme un conseil de juges; que la 
seule prêtresse dont il soit parlé chez eux, Gamma, soit la 
femme d'un tétrarque ; que le prêtre gaulois de Pessinonle soit 
demeuré prêtre-roi; que le plus habile des augures galates 
ait été le roi Déjotarus^. Chez les Bretons, la reine Boudicca 
nous apparaît de même plus encore en prêtresse qu'en sou- 
veraine^; et les chefs gaulois des migrations héroïques, Ambi- 
gat, Bellovèse, Ségovèse, semblent se mettre directement en 
rapport avec leurs dieux ^. Ge n'est peut-être qu'à une épo- 
que relativement récente^ que, chez les Geltes, le sacerdoce 
suprême s'est détaché de la royauté 6. 

(A suivre.) Camille JULLIAN. 



I. Je veux dire celles qui sont au-dessus du service particulier de tel ou tel sanc- 
tuaire, ou des fonctions spéciales de la prophétie et de l'aruspicine. 
a. Cicéron, De Divinatione, I, i5, a6; II, 36, 76. 

3. Dion Cassius, LXIl, 6 et 7. 

4. Tile-Live, V, 34. 

5. Si les anciens ont insisté sur l'impiété des Gaulois de Brennos, c'est peut-être 
qu'ils n'ont point vu de prêtres parmi eux et que Brennos en faisait l'office. — Quand 
César dit (VI, si, 1) que les Germains n'ont pas de druides, cela signifie sans doute 
que les rois y font fonction de prêtres, comme les rois de l'époque homérique, 
comme ceux de Sparte, etc. (Stengel, p. 34). Le sacerdoce s'est constitué en Germanie 
entre l'époque de César et celle de Tacite (Gôlther, p. 612 et suiv., ici excellent). 

G. Cela expliquerait pourquoi: i° la seule institution vraiment et complètement 
nationale ou « panceltique » dans la Gaule de César est le clergé druidique, son chef 
et son assemblée : il maintenait l'ancienne unité politique et monarchique du pays, 
comme le clergé du nom latin maintenait l'unité de l'ancienne ligue latine des 
Tarquins; 2° pourquoi nous ne trouvons aucune différence sensible, au point de 
vue de la considération, du genre de vie, de l'influence entre les nobles et les druides : 
ce sont les héritiers, à des titres divers, de l'ancienne royauté, et les deux frères 
ennemis Diviciac et Dumnorix, celui là druide, celui-ci magistrat et tyran, sont, 
si je peux dire, à la fois le symbole et la marque du dédoublement de la royauté 
de jadis en roi sacré et roi politique (sur ces dédoublements, cf. Frazer, Le Hameau 
d'or, tr. fr., 1, p. 181). 



BIBLIOGRAPHIK 



Victor Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée, t. II. Paris, Armand 
Colin, 1908; r vol. in 8° grand jésus de vii-63o pages, avec 
i44 cartes ou gravures, dont une carte générale hors texte. 

D'abord, je dois une explication à M. Victor Bérard. En rendant 
compte de son premier volume i, gagné par la contagion de sa verve, 
je m'étais comporté avec lui comme lui-même en avait usé à l'égard 
des archéologues. Malgré quelques passages de plaisanterie, le senti- 
ment qui avait dicté mon analyse restait cependant très net et j'ai 
recueilli l'assurance qu'on ne s'y était pas trompé. Un de nos maîtres, 
et non des moindres, m'écrivait, à la date du i3 février 1908 : « Je viens 
de lire avec beaucoup de plaisir votre article sur les Phéniciens et 
l'Odyssée. Il me paraît aussi juste que spirituel. Vous avez évité de 
prendre au tragique les boutades de M. Bérard contre les archéologues; 
un homme d'esprit a le droit de demander qu'on lui réponde avec 
esprit. Et puis, j'ai été heureux de voir que vous avez, comme moi, 
un faible pour M. Bérard. Le danger pour les études sur l'Antiquité, 
c'est de ne plus s'adresser qu'à des initiés. On leur rend un grand 
service en les popularisant. Quant à l'enseignement du grec dans les 
classes, j'estime qu'on ne peut le sauver qu'en suivant les traces de 
Bérard et en montrant aux élèves la photographie de la grotte de 
Calypso. » Nul plus que moi, qui ai pratiqué de près les Phéniciens et 
VOdyssée, n'en sent et n'en proclame la nouveauté, l'originalité, la 
science, la vigueur, la vie. Je ne suis pas d'accord avec l'auteur sur 
tous les points. Je l'ai dit. Il m'arrivera de le redire. Mais de quel prix 
serait une admiration qui s'interdirait la critique? 

Les sept livres dont se compose le tome II de M. Bérard peuvent 
être divisés en trois parties : 

1° Examen du récit qu'Ulysse, dans l'assemblée des Phéaciens, fait 
de ses aventures et navigations ; 

2° Rentrée du héros dans son royaume et reconstitution de la topo- 
graphie homérique d'Ithaque; 

3° Étude sur la composition de l'Odyssée et conclusions sur le 
problème des origines. 

Voici comment l'application de sa méthode, qui consiste, on se le 

I. Revue des Études anciennes, t. V, 1908, p. 81-87. 



afiA 



REVUE DES ETUDES ANCIENNES 



rappelle, à combiner élroilement la topologie avec la toponymie et à 
les éclairer l'une par l'autre, amène M. Bérard à localiser chacun des 
épisodes du Retour ou Nostos : 

Les Cicones', chez lesquels Ulysse aborde au sortir de Troie, 
habitaient sur la côte thracc, entre Maronée et l'embouchure de 
IHèbre (p. i5). A propos des pillages que le héros et ses compagnons 
commettent chez eux, M. Bérard trace, de la vie de course dans la 
Méditerranée égyptienne ou franque, un tableau merveilleusement 
pittoresque. C'est «la Chanson des Corsaires», une des sections les 
mieux venues du livre. On y remarquera le croquis, si fin et si vrai, du 
régime parlementaire à bord de l'escadrille odysséenne, avec son esprit 
d'égalitarisme démocratique et les menées du leader de l'opposition, 
Euryloque. 

Du nord de l'Archipel, Ulysse passe au sud, ne peut doubler 
Cythère, est rejeté par un coup de Bora très loin du Péloponnèse, 
jusqu'au pays des Lotophages, qu'il faut assimiler à l'île de Djerba. 
dans le golfe africain de la petite Syrte (p. 99). 

Les Cyclopes, chez lesquels nous conduit ensuite le poète, se con- 
fondent avec les Opiques et les Œnotriens, sur le pourtour du golfe 
de Naples (p. 116). La Ville Haute (Hypérie), d'où ils ont expulsé les 
Phéaciens, est Cumes (p. 139); l'Ile Petite (Ny-jo; Axyeix) est Nisida 
(p. i5o); la Caverne de Polyphème est celle que les ciceroni du Pausi- 
lippe ont baptisée du nom de « Grotte de Séjan » (p. 168). 

Après avoir fui la terre des Cyclopes, Ulysse aborde à l'île d'Éole^ 
qui est une île flottante. C'est Stromboli, autour de laquelle surnagent 
en effet des coulées de pierres ponces (p. i83-2o8). 

Chassés de Stromboli, pour avoir ouvert la fameuse outre des vents, 
les Achéens sont poussés dans le pays des Lestrygons. M. Bérard le 
retrouve en Sardaigne, le long du détroit de Bonifacio : « Source de 
l'Ours ÇXpza.vJ.r,), Pierre de la Colombe (Lestrygonie := \mç, Tpuvcvtr,), 
Port Profond, Guette, Chambre du Massacre, Pierre Trouée, il semble 
bien que cette côte sarde des Bouches nous rende tous les sites et, en 
même temps, tous les épisodes de l'aventure odysséenne. C'est en ce 
Puits qu'Ulysse est venu débarquer : la carte sous les yeux, nous pou- 
vons le suivre pas à pas » (p. 280). 

Mais les Lestrygons sont des ogres qui mettent leurs hôtes à la 
broche. Ceux des Grecs qui ont pu se soustraire à leur voracité 
reprennent la mer. Ils cinglent vers l'île de Circé, «où sont les maisons 
de l'Aurore. » M. Bérard donne de cette dernière expression, restée 
jusqu'ici fort obscure, une interprétation aussi ingénieuse que pro- 
bante, empruntée à la cosmographie mythique des Égyptiens et des 

I. J'écris Cicones, Cyclopes, Circé, Éole, Scylla. M. Hérard préfère les formes mises 
à la mode par Leconte de Lisle : Kikones, Kyklopes, Kirké, Aiolos, Skylla. C'est 
aCfaire de goût. Le mien est ici pour l'euphonie et la tradition. 



BIBLIOGRAPHIE 365 

Chaldéens : « Imaginons la terre sous la forme d'un édifice carré, 
dont les quatre angles seraient au nord, à l'est, au sud et à l'ouest : 
les quatre façades seraient donc nord-est, est-sud, sud-ouest, ouest- 
nord. La façade nord-est verrait le soleil à son lever : c'est le côté, la 
maison de l'aurore et du levant. La façade est-sud recevrait les rayons 
du soleil pendant presque toute la journée : c'est le midi, le jour, la 
maison du soleil. La façade' sud-ouest verrait le soleil à son coucher : 
c'est la maison du soir, du couchant, iz-zpcq. Enfin, la façade ouest- 
nord ne reçoit jamais le soleil : c'est le côté,- la maison de l'ombre, ce 
que le poète odysséen appelle zophos » (p. 263). 

Après cette jolie parenthèse, revenons à la topographie. L'île de 
Circé, c'est le monte Circeo (p. 267); son palais, c'est le sanctuaire de 
Feronia, vieille divinité chthonienne du panthéon rustique de l'Italie 
primitive (p. 285); la plante molii qui préserve des maléfices de 
l'enchanteresse, c'est une salade, le pourpier de mer, ïalriplex halimu" 
des botanistes (p. 288). 

Quand il a hiverné chez Circé, Ulysse s'en va évoquer les morts. 
Les scènes de la « Nékyia » doivent être placées sur les bords de 
l'Averne (p. 3i4)- C'est dans la sombre vasque du lac, à l'entrée de la 
« Grotte de la Sibylle », que l'âme du devin Tirésias indique au héros 
le chemin du retour. Les Cimmériens, sur lesquels pèse éternellement 
une nuit pernicieuse, ne sont que la personnification des ténèbres 
issues des vapeurs du cratère (dans toutes les langues sémitiques, la 
racine k. m. r. désigne l'obscurité). 

Les trois derniers épisodes contés aux Phéaciens sont celui des 
Sirènes, celui de Charybde et de Scylla, celui des troupeaux du Soleil, 
M. Bérard est d'accord avec les Instructions nautiques pour identifier 
les Sirènes à l'archipel des Coqs (Galli), situé dans le nord-ouest du 
golfe de Salerne. Le rocher de Scylla n'a jamais perdu son nom. Cha- 
rybde lui fait face. C'est le remous ou « garofalo » produit dans le 
détroit de Messine, au sud du cap Peloro, par le heurt des courants 
contraires. L'île du Soleil n'est autre que la Sicile (p. 336, 35o, 36o). 

Au lieu d'indiquer sèchement les résultats auxquels arrive M. Bérard, 
il serait beaucoup plus intéressant de montrer la façon dont il y arrive. 
Mais la richesse de ses aperçus et de ses combinaisons est telle qu'une 
simple analyse ne peut songer à la détailler. Bornons-nous à dire que 
cette résurrection de l'itinéraire d'Ulysse est extrêmement séduisante, 
qu'elle park toujours à l'imagination et que là même où la froide rai- 
son résiste, elle est ébranlée, captée, enivrée. Elle aurait grand besoin 
de la plante molu pour se défendre contre les sortilèges de l'auteur. 

Le Hvre XI (Ithaque), outre le charme, a la force. M. Bérard y dé- 
fend, avec une rare vigueur, contre Dôrpfeld, l'opinion traditionnelle 
qui fixe à ïhéaki le théâtre des derniers chants de l'Odyssée. Pour 
mon compte, je me rallie pleinement à sa thèse : « Sur les cartes de 



266 REVUE DES ETUDES ANCIEMNES 

nos marins, avec leurs Inslruclions, il semble que nous retrouvions 
dans rithaque d'aujourd'hui tous les gîtes, intervalles et distances 
réciproques des scènes, embarquements, débarquements, voyages et 
rencontres du récit odysséen... On chercherait vainement à découvrir 
une discordance entre la réalité actuelle et les descriptions homé- 
riques. L'île à la double montagne, aux quatre ports, aux trois régions 
de pourceaux, de chèvres et de champs cultivés, se profile encore 
sur nos mers et dans nos Instructions nautiques, telle que le poète 
odysséen la put apercevoir dans les récils ou périples des premiers 
navigateurs» (p. li']i). 

Enfin, dans les trois chapitres de son dernier livre, M. Bérard étreint 
le problème fondamental : sources de l'Odyssée; procédés de compo- 
sition ; âge et patrie du poème. 

Sur le premier point, sa théorie nous est connue : a A l'origine de 
tout, il y eut un périple ou des fragments de périples » (p. 544). Ce qui 
le prouve, c'est d'abord que l'Odyssée ne nous présente pas des vues de 
pays, observées par des terriens, mais des vues de côtes, observées 
par des navigateurs ; c'est ensuite qu'elle se sert d'une langue tech- 
nique, façonnée pour les besoins du cabotage, « avec les habitudes, 
les visions, les termes et les idiolismes des gens de mer. » Le ou les 
portulans auxquels le poète emprunta sa science nautique n'étaient 
pas grecs mais phéniciens. Strabon faisait des Phéniciens les maîtres 
d'Homère : il mérite d'être cru (p. 663). 

Mais comment s'est effectuée la transposition de périple en poème? 
D'abord, par le changefment des noms en persorînages : « ces noms 
personnifiés ont pris lés mœurs, la parole et la vie d'hommes vérita- 
bles ou de héros presque divins » (p. 563). Puis, par la métamorphose 
des aspects géographiques en aventures : « de la statique du périple, 
le poème tira la dynamique du Nostos » (p. 564). Ce procédé d'anima- 
tion anthropomorphique est bien conforme au génie grec. D'une part, 
l'aède odysséen disposait de récils, tantôt vrais, tantôt fabuleux, de 
navigations phéniciennes. D'autre part, le genre littéraire des Retours, 
depuis longtemps créé, lui fournissait des-modèles. Son rôle fut d'unir 
cette double tradition, hellénique et sémitique : « l'intégration dans un 
nostos grec d'un périple ou d'un poème sémitiques, » telle est la défi- 
nition que M. Bérard donne de l'Odyssée (p. 577). 

Pour ce qui est de l'individualité du poète, on l'a trop longtemps 
révoquée en doute. Le moment est venu de réagir contre la théorie de 
Wolf etde ses successeurs. 11 y avait à Milet des familles phéniciennes 
descendant de Cadmus et venues, lors de la fondation de la ville par 
Nélée, non de Tyr ou de Sidon, mais de la Béotie. Ce fut au milieu 
d'elles que s'élabora l'Odyssée : « A la cour de ces rois néléides, dans 
l'entourage de ces aristocraties kadméennes, voilà comment j'imagine, 
vers 900 ou 85o avant Jésus- Christ, l'apparition de cet admirable 



BIBLIOGRAPHIE 267 

poème, œuvre d'un grand artiste, d'un habile et savant écrivain que 
les siècles'ont salué du nom d'Homère » (p. 5o8). 

Depuis cinq ou six générations, croire à l'existence d'Homère passait 
pour être l'indice d'une incurable débilité de cerveau. Il était convenu 
que les deux plus belles créations de l'épopée antique s'étaient formées 
d'elles-mêmes, spontanément, organiquement, dans l'imagination 
populaire, comme s'agglutine un bol de lait caillé. A ces tératologies 
soi-disant biologiques, des esprits aussi divers que M. Michel Bréal et 
M.Victor Bérard, partant de points de vue très différents et s'appuyant 
sur des arguments très distincts, opposent maintenant, l'un avec l'au- 
torité de sa science, l'autre avec l'éclat de son audacieuse sagacité, 
une réédition du vieux credo humaniste. Ainsi, toute cette critique 
hypercritique n'était que de l'érudition moutonnière. Ces choses-là 
font toujours plaisir. Remercions le dernier pilote du malin Ulysse 
de nous avoir remis dans le droit chemin. Saluons en M.Victor Bérard 
l'habile et clairvoyant devin Tirésias qui arrache la barque homérique 
aux ténèbres cimmériennes pour la ramener aux plages ensoleillées 
d'Ithaque I. Georges RADET. 

G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, 6* édition. 
Paris, Hachette etC'% 190/i; i vol. in-i6 de 912 pages, avec 
175 gravures, 3 cartes en couleur et des spécimens d'écri- 
tures hiéroglyphiques et cunéiformes. 

Indépendamment de sa grande Histoire ancienne des peuples de 
l'Orient classique, en trois volumes, dont il a été rendu compte dans ce 
reçueiP, M. Maspero a eu l'excellente idée de publier un manuel por- 
tatif, où il a condensé les résultats essentiels de ses immenses tra- 
vaux. Cette sixième édition de l'ouvrage classique qui a popularisé son 
nom offre sur les précédents l'inappréciable avantage d'être illustré. 
Un copieux index, établi avec beaucoup de soin, facilite les recherches. 
Combien y a-t-il de livres dont on puisse dire, comme de celui-ci, 
qu'ils sont à la fois savants et pratiques? q j^ 

I. Comme le tome premier, ce tome II est d'une rare beauté d'exécution. Mais on 
n'imprime pas63o pages de grand' format sans laisser échapper quelques lapsus. Pour 
le précédent volume, ayant lu chez un conteur de fables qu'il ne contenait pas de 
fautes d'impression, je m'étais amusé à montrer qu'une pareille assertion est toujours 
téméraire. Dans celui-ci, je signalerai : p. i4, 1- 9, « pigonneaux », pour pigeonneaux; 
p. 375, 1. i3, réigons, pour régions. P. 36o, 1. 4, corriger fig. 70 en 71. Page 4i3, I. 19, 
ouvrir les guillemets avant le mot relativement. P. 699, dernière ligne du texte, dans 
trente et unième dynastie remplacer trente par vingt (XXI' dynastie est donné à la 
page suivante). — P. 4G9, I. 17, l'expression « Télémaque part à l'étranger» est un 
parisianisme : il faut pour. — MM. Bodin et Mazon ont très bien revu le grec. Inutile 
de relever cà et là d'insignifiantes vétilles. 

a. Revue des Universités du Midi, t. I, iSgS, p. 347-35o, et t. III, 1897, P* ^^T'^âg; 
Revue des Études anciennes, t. III, 1901, p. 173-175. 



268 REVUE DES ÉlUDES ANCIENNES 

E. Pontremoli et B. Haussoullier, Didymes, fouilles de 1895 
et 1896. Paris, Leroux, 1908; i vol. grand in-/i° de viii-212 
pages, avec 62 cartes ou gravures dans le texte et 20 plan- 
ches hors texte. 

L'union des archéologues de l'École française d'Athènes et des archi- 
tecles de l'Académie de France à Rome vient de nous enrichir d'une 
nouvelle œuvre. M. Pontremoli, dont la collaboration avec M. CoUi- 
gnon nous avait déjà valu cette belle restauration de Pergame que nous 
avons précédemment signalée», a été de moitié dans les fouilles que 
M. HaussouUier dirigea, en iSgS et 1896, à Didymes, sur l'emplace- 
ment du temple d'-Apollon. Les auteurs ont doublement droit à notre 
reconnaissance: d'abord, pour avoir continué une entreprise française 
et poursuivi dans les ruines de Hiéronda les recherches de Huyot(i82o) 
de Texier (i835), de Rayet et Thomas (1873); ensuite, pour avoir 
publié en temps utile les résultats de leurs découvertes. Celles-ci com- 
prenant trois catégories de matériaux, les textes historiques, les monu- 
ments figurés, les comptes d'administration, ils ont, comme on dit en 
style parlementaire, « sérié » leur effort : M. Haussoulher a commencé 
par éditer seul les premiers 2, qui rentraient dans ses attributions 
d'historien, et il éditera de même seul les derniers, qui sont de la com- 
pétence exclusive de l'épigraphiste. Pour les autres, l'association 
s'imposait et elle s'est effectuée, loyale, généreuse et pratique. Cette 
méthode objective, qui fait passer les intérêts de la science avant les 
amours-propres d'inventeurs, est d'un trop salutaire exemple pour 
qu'on ne la loue pas comme il convient. 

Quand on parle du temple d'Artémis à Éphèse, il y a lieu de distin- 
guer entre l'édifice du vi° siècle, à la construction duquel avait parti- 
cipé Crésus, et celui du iv, qui s'éleva sur les décombres de l'autre, 
au lendemain de l'incendie allumé par Hérostrate. 11 y eut de même à 
Didymes un temple du \i' siècle, qui fut détruit en l^gl^, sous Darius, 
comme suite et châtiment de la révolte de l'Ionie, et un temple du iv% 
commencé en 33 1 seulement, après plus d'un siècle et demi d'inter- 
valle, comme conséquence de la libération de l'Asie par Alexandre. Du 
premier temple, il ne reste que de rares vestiges trouvés au fond des 
tranchées. C'est essentiellement du second que nous entretiennent 
MM. HaussouUier et Pontremoli. 

Outre son temple, Didymes, comme Delphes, Olympie ou Délos, 
avait sa voie sacrée, son bois sacré, la plupart de ces annexes sacrées 
qui partout se groupaient autour des sanctuaires en renom. Mais il n'a 



I. Revue des Éludes anciennes, l. IV, kjoi, p. i5i-i58. 

a. Ses Études sur l'histoire de Milet et du Didymeion ont étc analysées ici {Revue des 
Éludes anciennes, t. V, i(jo3, p. 3i3-3i.'i). 



DIBLIOCUAPHIE sbQ 

pas été possible de faire à Hiéronda ce qui a pu être réalisé à Rastri : 
exproprier le village établi sur les ruines et le transporter ailleurs. Ce 
déplacement d'un gros bourg grec, populeux et prospère, eût exigé des 
sommes énormes, qui dépassaient de beaucoup les crédits alloués. Il 
fallut donc se borner à l'achat de quelques maisons, renoncer à des 
fouilles exhaustives embras-sant le périmètre entier du temple, choisir 
une zone d'attaque en rapport avec les ressources dont on disposait. 
Ce qui ajoutait à la difficulté de la tâche, c'est que le Didymeion fut, 
non pas le plus grand des temples grecs, comme l'a dit Strabon, car le 
vieil Héraion de Samos avait des dimensions supérieures', mais l'un 
des plus grands. 11 l'emportait en étendue sur l'Artémision d'Éphèse. 
Voici d'ailleurs, empruntée à MM. Pontremoli et HaussouUier (p. 128), 
la cote des trois monuments : 

Héraion : 870 pieds sur i85 {= 109 m. i5 X 54,575) 
Didymeion : 368 — 169 (— 108 m. 56o X 49.855) 
Artémision : 354 — 169 (= io4 m. 33o X 49,855) 

Obligés de se tailler, dans ce demi-hectare enfoui sous les bâtisses 
modernes, un lot à limites restreintes, MM. HaussouUier et Pontremoli 
jetèrent leur dévolu sur la façade principale, à laquelle aboutissait la 
voie sacrée et qui avait chance de révéler dans ses grandes lignes les 
éléments fondamentaux de la structure. N'ayant pu dégager qu'une 
partie du sanctuaire, les deux explorateurs n'ont pas visé à enfler leur 
description. Qu'on ne cherche pas chez eux l'ensemble de temples, 
d'autels, de portiques et de gymnases dont se parent les restaurations 
de Pergame, d'Épidaure et d'Olympie. Les matériaux exhumés à Hié- 
ronda, assez différents des offrandes, statues et dédicaces retrouvées 
ailleurs, ne leur ont pas permis « de ranimer les enceintes sacrées et 
d'y dérouler, en pages ou en planches brillantes, les fêtes, processions 
et concours du temps passé » (p. vi). Didymes n'est pas un morceau 
de bravoure archéologique : c'est un livre d'architecture. 

Ne nous en plaignons pas. D'abord, l'ouvrage en a plus d'unité. 
Puis, ce qu'il perd en pittoresque, il le regagne en intérêt actuel. En 
effet, la sculpture grecque, si belle qu'elle soit, n'a cependant que la 
beauté du souvenir. Les thèmes qu'elle traite n'appartiennent plus à 
notre civilisation; les dieux qu'elle idéalise ne sont plus nôtres; les for- 
mes qu'elle revêt n'ont plus d'attaches immédiates avec nos costumes 
et nos mœurs. L'élément national et contingent qu'elle renferme n'est 
pas Iransmissible. C'est un moyen de culture et d'éducation histo- 
riques ; ce n'est pas un motif d'inspiration directe. Au contraire l'archi- 
tecture grecque, où s'est épanoui ce qu'il y avait de plus sain, de plus 
logique et de plus créateur dans le génie d'une race privilégiée, reste 

I. Gela résulte des fouilles qui viennent d'y élre faites par la Société archéolo- 
gique d'Athènes. 

Bev. El. anc. i8 



a 70 REVUE DES ETUDES ANCIENKES 

vivante. Elle continue à fleurir parmi nous. Il suffît de jeter les yeux 
sur nos édifices publics ou sur les palais de nos Expositions pour 
mesurer la place qu'elle garde dans l'art contemporain. Un livre sur 
l'architecture grecque est donc en quelque manière un livre du jour. 

Celui de MM. Pontremoli et HaussouUier comprend, d'abord, une 
introduction, où ils résument les recherches de leurs devanciers à Di- 
dymes, depuis Cyriaque d'Ancône, qui y vint en ilil^G, jusqu'à Rayet 
et Thomas, qui y fouillèrent en 1873. Puis, le livre I nous présente les 
résultats des campagnes de 1895 et 1896, la disposition extérieure du 
temple, son plan intérieur, avec ce qu'il o<Ti:ut de particulier: d'une 
part, le chresmographion ou bureau des o'acles, salle intermédiaire 
entre le prodomos et le naos, où les scribes sacrés consignaient par 
écrit et remettaient aux fidèles les réponses du dieu ; d'autre part, le 
jeu d'escaliers auquel les inscriptions donnent le nom de labyrinthes. 

Le livre II est consacré à l'histoire du temple, et cette histoire est 
longue. Elle commence en 33 1 avant notre ère, sous Alexandre, par 
le déblaiement de la source prophétique, et finit en l\i après, à la mort 
de Galigula, par une pose de colonnes et le travail des denticules de la 
façade. Ainsi, la construction dura près de quatre siècles et le monu- 
ment ne fut jamais terminé. Il n'y a qu'un temple antique dont l'édifi- 
cation se répartit sur une période plus longue encore : c'est l'Olym- 
pieion d'Athènes qui fut commencé par Pisislrate vers 55o avant J.-G. 
et dont l'inauguration n'eut lieu que l'année 129 de notre ère, par les 
soins de l'empereur Hadrien. 

Le livre III montre l'importance du Didymeion dans l'histoire de 
l'architecture ionique. Rayet se l'exagérait, Puchstein aussi, le premier 
en considérant l'œuvre de Pœonios d'Éphèse et de Daphnis de Milet 
comme la manifestation la plus complète de ce qu'il appelait l'école de 
Pythios, le second en prétendant que le chapiteau du monument est 
le chapiteau ionique type décrit par Vitruve». Ces théories comportent 
des atténuations. Mais il n'en reste pas moins vrai que le chapiteau du 
Didymeion fut une des créations les plus originales du second âge de 
l'architecture ionique et qu'il servit notamment de modèle pour le tem- 
ple d'Artémis Leucophryéné à Magnésie du Méandre (p. i65). L'œil de 
la volute y était remplacé, dans certaines colonnes, par des bustes de 
dieux, et c'est une des nouveautés des fouilles de Hiéronda que de 
nous avoir révélé ce détail inconnu jusqu'ici. Il atteste, à lui seul, 
combien le génie des maîtres ioniens d'alors fut épris de recherches 
curieuses et de formes inédites, La fantaisie individuelle variait les lois 
générales de l'ordre sans cependant en détruire l'harmonie. Aussi res- 
tons nous, malgré tout, en présence d'un ensemble de principes com- 
muns et de traditions homogènes auxquels nous appliquerions volon- 

I. Dos ioniscfie Capilell, Berlin, 1887, p. !\o. 



BIBLIOGRAPHIE 37! 

tiers, avec Rayet, le mot d'école si, par un souci peut-être excessif des 
nuances, MM. HaussouUier et Pontremoli n'hésitaient à le prononcer 
(p. i84). En tout cas, nous pouvons dire que Pythios, le créateur du 
Mausolée d'Halicarnasse et du temple d'Athéna Polias à Priène, Démé- 
trius l'esclave et Paeonios, les constructeurs du second Artémision 
d'Éphèse, Pœonios et Daphnis, les architectes du Didymeion, Hermo- 
gène, l'auteur de l' Artémision de Magnésie du Méandre, ont été les 
artisans d'une seule et même renaissance, la Renaissance ionienne, qui 
s'ouvre au milieu du iv° siècle et marque la transition entre la sobriété 
un peu sèche de l'art classique et la grandeur emphatique, surchargée, 
de l'art romain. 

Indépendamment des restes du Didymeion hellénistique, MM. Haus- 
souUier et Pontremoli ont découvert un certain nombre de fragments 
d'architecture, de sculpture ou de céramique appartenant au premier 
temple. Ils les étudient dans leur livre IV et dernier. Le morceau le 
plus curieux est une plaque de frise représentant une Gorgone ailée 
dans l'attitude de la course : « la Gorgone de Didymes est appelée 
à prendre un rang des plus honorables dans la série des œuvres 
archaïques de l'école de Milet» (p. 199). 

Un des écueils à éviter, dans cette mer aux flots trompeurs et aux 
remous incessants qu'est l'archéologie, ce sont les constructions 
orgueilleuses bâties sur pilotis fragiles. M. HaussouUier, dont l'infor- 
mation est riche, mais avertie et prudente, M. Pontremoli, dont le sens 
artistique est sûr et le goût de bon aloi, ne s'abandonnent pas au 
mirage des thèses ambitieuses. Leur méthode sévère les tient en perpé- 
tueUe méfiance. C'est ainsi que, pour l'Artémision d'Éphèse, ils rejettent 
les calculs à l'aide desquels Newton i, puis Rayet 2, avaient étabU la 
date de son achèvement. Ces deux savants s'appuyaient sur un passage 
de Pline l'Ancien 3, où celui-ci dit que la charpente en bois de cèdre 
qui recouvrait la ceUa était en place depuis quatre cents ans au 
moment où il écrivait son livre. Or, l'Histoire naturelle fut composée 
vers 77 après Jésus-Christ, Donc, le plafond du temple aurait été posé 
vers SaS avant, c'est-à-dire dans les tout derniers temps du règne 
d'Alexandre. « Ce raisonnement, » lisons-nous dans Didymes (p. io3, 
n. 2), « nous semble témoigner d'un respect superstitieux pour les 
textes. Il faut renoncer à tirer une date précise d'un chiff"re rond. » 

Cependant, la donnée de Pline acquiert une incontestable valeur 
dès qu'on la rapproche d'une autre, émanée d'Artémidore. Cet écrivam, 
originaire d'Éphèse et bien renseigné sur l'histoire religieuse de sa 
ville natale, rapporte qu'Alexandre avait offert de prendre à sa charge 
tous les frais de construction de l'édifice, si l'on consentait à lui laisser 

I. Essays on Art and Archœology, 1880, p. 220. 

a. Monuments de l'Art antique, l. II, b' mémoire, p. 3. 

S. XVI, 79, I (éd. Littré). 



272 REVIE DES ETLDES ANCIENNE:^ 

la gloire de le consacrer et d'y inscrire son nom. La proposition fut 
déclinée, sous le prétexte ingénieux qu'il ne convenait pas à un dieu 
de dédier un temple à un autre dieu>. Rayet place l'épisode en 33,4,. 
lors du passage d'Alexandre à Éphèsc. Mais Artémidorc, dans l'extrait 
fait par Strabon, n'avance rien de semblable. Au contraire, son récit 
contient un détail topique qui porte en lui sa date et doit être fixé dix ou 
onze ans plus tard. Il s'agit du prétexte allégué par Èphèse : ce prétexte 
ne pouvait venir à l'esprit de personne en 334, attendu que, dans cette 
première période de la conquête, Alexandre, tout imbu d'hellénisme, ne 
manifestait pas encore sa volonté d'être dieu. Mais, à partir de 32/1, 
quand le maître de l'empire achéménide, subjugué par l'idéal oriental, 
eut enjoint aux Hellènes de lui décerner officiellement des honneurs 
divins, la réponse des Éphésiens cesse d'être un anachronisme; elle 
s'accorde merveilleusement avec les circonstances, et l'on conçoit 
qu'elle ait spontanément jailli de la situation. 

Or, quand vers 323 s'engagent les pourparlers relatés par Artémidore, 
l'Artémision est fini ou s'achève, puisque Alexandre demande à en rédiger 
l'inscription dédicatoire. Nous voici donc ramenés à la date même que 
Newton déduisait du renseignement de Pline. En conséquence, le calcul 
de l'archéologue anglais doit être tenu pour valable, à condition de le 
corroborer, comme nous venons de le faire, par le chapitre de Strabon. 

MM. HaussouUier et Pontremoli ont fourni une contribution pré- 
cieuse à l'histoire et à l'art hellénistiques. « Il est à prévoir, » disent-ils 
avec quelque mélancolie (p. 5i), <( que les fouilles de Didymes auront 
le sort du Didymeion lui-même : elles ne seront jamais achevées. » Je 
souhaite que l'avenir démente leur pronostic. Ils méritent que le 
même esprit de suite dont ils ont fait preuve à l'égard de Rayet et 
Thomas s'exerce un jour à leur profit et que les tranchées arrêtées 
se rouvrent pour rayonner sur la masse entière du monument 2. 

Georges RADET. 

Michel Bréal, Essai de Sémantique (Science des significations), 
3* édition. Paris, Hachette et C'% 190/1; i vol. in-iG de 
372 pages; 3 fr. 5o. 

La troisième édition de ce magistral ouvrage renferme quatre 
appendices qui ne se trouvaient pas dans la première : I. Qii'appelte- 
t- on pureté de la langue? II. L'histoire des mots. 111. La linguistique 

I. strabon, XIV, i, 22. 

a. L'impression de l'ouvrage est 1res correcte. L'illustration, gravures, dessins, 
planches, est abondante et d'une belle venue. Le style a les qualités du style scienti- 
fique : la propriété et la clarté. J'y note le retour un peu trop fréquent de certaines 
expressions, comme « bien niieuv » et surtout <( nos devanciers ». P. 190, n. 2, lo néo- 
logisme i< arcliaïde », qui m'a surpris d'abord, représente, somme toute, une nuance 
entre « ar.:Iiaiquo » et « arcbaisant ». Il va de soi qu'on n'épluche ainsi que les livres 
qui en \aleiit la peine. 



BIHLIOGRAI'mE 378 

est-elle une science naturelle? IV. Les commencements du verbe. Nous 
ne répéterons pas, à propos des appendices, ce qui a été si bien dit 
sur le corps même du livre ». On sait assez que M. Bréal est un gram- 
mairien philosophe dont la science précise et haute excelle à dégager 
des lois qui valent, non seulement pour la philologie, mais encore 
pour toutes les autres disciplines. 

G. R. 

Chantepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des Religions (tra- 
duit sous la direction de Henri Hubert et Isidore Lévy). 
Paris, Armand Colin, 190/i; i vol. in-8° raisin de lvi- 
712 pages. Broché, 16 francs. 

Nous ne manquons pas en France de livres spéciaux sur l'histoire 
des religions. Ce que nous n'avions pas encore, c'était un manuel 
codifiant les résultats jusqu'ici acquis par la science. MM. Henri 
Hubert et Isidore Lévy ont entrepris de nous le donner. Ils auraient 
pu l'écrire eux-mêmes, étant de ceux à qui cette ambition est permise. 
Mais il leur a semblé qu'il valait mieux traduire un ouvrage éprouvé 
par le succès que d'en faire un nouveau qui, nous disent-ils modes- 
tement, eût risqué d'être médiocre. Leur choix s'est porté sur le 
travail de M. Chantepie de la Saussaye, professeur à l'Université de 
Leyde, travail déjà ancien, mais dont la deuxième édition allemande, 
qui fut une refonte, a paru en 1897. Cette seconde édition différait de 
la première en ce que l'auteur, au lieu d'intervenir seul, s'était assuré 
la collaboration de spécialistes qui, chacun pour la section de sa 
compétence, avaient remanié le fond primitif. Certaines parties, d'un 
caractère plus philosophique qu'historique, furent alors supprimées, 
tandis que des additions importantes (tel un chapitre sur la religion 
juive) les remplaçaient heureusement. MM. Hubert et Lévy en ont agi 
avec cette seconde édition comme il avait été procédé à l'égard de la 
première : ils ont opéré des retranchements ; ils ont ajouté une intro- 
duction 011 sont caractérisés à grands traits l'objet, la méthode et les 
progrès des sciences religieuses ; ils ont mis à jour la bibliographie. De 
celte manière, sans bouleverser la structure de l'œuvre, ils l'ont cepen- 
dant appropriée, en sorte qu'elle ne soit pas démodée en naissant. 

Ce qui l'empêchera encore de vieillir et lui assurera pendant long- 
temps une valeur actuelle, c'est la sagesse du programme oîi s'est 
judicieusement cantonné M. Chantepie de la Saussaye. Se méfiant des 
synthèses prématurées et factices, il ne s'est asservi à aucune école; il 
n'a subi la tyrannie d'aucun système ; il ne s'est exclusivement décidé 
pour aucune des hypothèses qu'ont multipliées à l'envi, depuis des 

I. P. Masqueray, Revue des Universités du Midi (3* série des Annales de la Faculté des 
Lettres de Bordeaux), t. IV, 1898, p. 3i9-35a. 



374 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

siècles, les esprits curieux des choses religieuses, évhéméristes, sym- 
bolistes, linguistes, folklorisles, ethnographes, anthropologues, socio- 
logues. Son point de vue a été historique et non dogmatique. L'his- 
toire même des systèmes d'exégèse a été laissée de côté ; il a réservé 
toutes ses faveurs pour « l'iiisloire pure, amoureuse des individus, 
soucieuse des particularités, respectueuse des diversités, mais assez 
indifférente aux rapports logiques des faits » (p. ix). Son livre est 
donc (( une histoire des religions, non une histoire du développement 
de la religion » (p. l). Le même souci d'impartialité qui lui a imposé 
la recherche d'une ligne strictement historique pour l'ensemble de son 
architecture, l'a conduit à choisir, dans la disposition du détail, l'ordre 
purement géographique : ce plan, « où les religions sont présentées 
par parties du monde et par pays, est préférable à un ordre méthodique, 
si parfait qu'il soit; car on n'en peut concevoir un qui soit assez souple 
pour se prêter à l'infinie diversité des faits» (p. vu). 

Le Manuel d'histoire des Religions compte quatorze chapitres : 
I. Introduction (définition et limites de la science des rehgions; 
classifications de Hegel, von Hartmann, Tiele, Siebeck). II. Les 
peuples dits sauvages (Hottentots et Gafres, Nègres, Peaux-Rouges, 
Polynésiens, Mongols; p. aS, exposé du totémisme). 111. Les Chinois 
(sinisme primitif; vie et réforme de Gonfucius; doctrines posté- 
rieures). IV. Les Japonais (résumé dû au D' Buckley, de Ghicago). 
V. Les Égyptiens (par 0. H. Lange, de Copenhague). VI. Les Baby- 
loniens et les Assyriens (contribution du D' Friedrich Jeremias, de 
Leipzig). VII. Les Syriens et les Phéniciens (du même auteur que 
le précédent chapitre). VIII. Les Israélites (par le prof. Valeton, 
'd'Utrecht). IX. L'Islam (signé du prof. Houtsma, également d'Utrecht). 
X. Les Hindous, et XL Les Perses (tous deux du D' Lehmann, de 
Copenhague). XII. Les Grecs; XIII. Les Romains; XIV. Slaves, 
Germains et Celtes (restent, dans leur presque intégralité, à l'actif de 
M. Chantepie de la Saussaye). 

On remarquera, dans ce tableau de la vie religieuse de l'humanité, 
une omission considérable : le christianisme. Cette lacune est volon- 
taire. Si le christianisme a été laissé en dehors, c'est pour des raisons 
impérieuses : parce qu'il constitue à lui seul un monde et que, pour 
l'admettre, il eût fallu soit le réduire à une part mesquine et choquante, 
soit écraser le reste de l'ouvrage par un voisinage démesuré. Tel quel, 
au contraire, le Manuel d'histoire des Religions forme un ensemble 
substantiel et concis, sans disproportions dont s'offense le goût. Çà 
et là, le raccourci est bien un peu excessif; mais c'était un défaut 
inévitable, dès qu'il s'agissait de condenser sous un petit volume 
l'essentiel de tant de cultes, de croyances et de mythes. En somme, 
M. Chantepie de la Saussaye et ses lieutenants se sont acquittés à 
leur honneur d'une lâche minutieuse et vaste. Ceux qui voudront s'en 



BIBLIOGRAPHIE 370 

assurer n'auront qu'à lire les cinquante-deux pages consacrées par 
M. Lehmann à la religion des Perses. Il était difficile dédire plus de choses 
en moins de mots, de mieux distinguer les grandes couches de forma- 
tion qui s'étagent depuis l'aube iranienne jusqu'au crépuscule parsi, 
d'allier plus de solidité pleine à un sentiment plus délicat des nuances. 
Et ce cas n'est pas l'exception, mais la règle «. Georges RADET 

Michel Clerc et G. Arnaud d'Agnel, Découvertes archéologiques à 
Marseille. Marseille, Aubertin et Rolle, igoA; i vol. in-/i° 
de ii4 pages, avec 20 figures dans le texte et 9 planches 
hors texte dont 3 en couleur. Prix : 10 francs. 

Les découvertes d'antiquités sont si rares à Marseille que le bel 
ouvrage de MM. Clerc et Arnaud d'Agnel est une vraie bonne fortune 
pour les archéologues. Il nous fournit de nouvelles preuves de ce 
commerce des vases attiques par toute la Méditerranée, qui a été une 
des causes de richesse de la ville grecque. Il nous donne d'utiles indi- 
cations sur l'art et l'archéologie de la région marseillaise dans les 
temps mérovingiens. L'ouvrage est imprimé avec un très grand luxe : 
les objets trouvés sont reproduits avec une vérité saisissante, r j 

J. Psichari, Les études de grec moderne en France au .v/a> siècle, 
extrait de la Revue internationale de l'Enseignement du 
i5mars 190/i, p. 220^89. Paris, Pichon et Durand -Auzias; 
I brochure in-S" de 22 pages. 

Le cours de grec moderne à l'École spéciale des Langues orientales 
vivantes vient d'être confié à de vaillantes mains. Dans le grand duel 
qui s'est engagé au pied de l'Acropole entre les partisans de l'idiome 
populaire et ceux d'une langue de convention, artificiellement restau- 
rée de l'antique, M. Psichari mène le bon combat contre le pastiche 
pour la vérité et la vie. Il compare spirituellement les apôtres de la 
momification à ces respectables érudits étrangers, qui préfèrent, 
«comme livres de chevet, nos thèses latines, plus accessibles, à une 
page d'Anatole France » (p. 17). M. Psichari veut que la Grèce contem- 
poraine se couronne de fleurs fraîches et non de foin desséché. 
Il mérite un cordial zito ! Georges RADET. 



1 . Quelques incorrections typographiques : p. xix, 8* ligne avant la fin : « cette » ; 
p. LU, 7° ligne avant la fin : «il m'a aidé... a», etc. — Quelques taches de style : 
p. 438, 1. i3 : « l'interprétation courante du fait ne nous sort pas de là. » — P. 486 ou 
p. 558, on s'étonne de ne pas voir citer, dans la bibliographie, les deux mémoires de 
M. Paul Foucart sur les mystères d'Eleusis (iSgS et 1900), mémoires d'une impor- 
tance indéniable et qui n'auraient pas moins de droits à une mention que la Psyché 
de Rohde, la Nekyia de Dielerich ou VOrpheus de Maas. 



376 HEVUE DES ÉTl^DES ANCIENNES 

Publications nouvelles adressées à la Revue : 

V. Chapot, Deux divinités fluviales de Syrie (extrait des Mémoires de 
la Société nationale des Antiquaires de France, t. LXII, igoS), i broch. 
de 8 pages, avec 3 planches. 

G. Crônert, Memoria graeca herculanensis. Leipzig, Teubner, 1908; 
I vol. in-8°, de x-3i8 pages. 

AiiTHUR J. Evans, The Palace of Knossos, provisional Report for the 
year 1903, extrait de VAnnual of the British School at Athens, t. IX, 
1903- igoS; I vol. 111-8° de 1 53 pages, avec 93 figures dans le texte 
et 3 planches hors texte. 

A. Gkenier, La polychromie des sculptures de Neumagen, extrait de 
la Revue archéologique de igoZj, t. I, p. 245-263. 

R. Laqueur, Quaestiones epigraphicae et papyrologicae selectae. 
Argentorati, MCMIV; i broch. in-8° de vi-107 pages. 

Gh. Légrivain, Éludes sur l'Histoire Auguste, Paris, Fontemoing, 
1904; I vol. in-8'' de 452 pages. 

P. Perdrizet, Relief du pays des Maedes représentant un Dionysos 
thrace (extrait de la Revue archéologique de 1904, t. I, p. 19-37). Paris, 
Leroux; i broch. in 8° de 9 pages, avec planche. 

P. Perdrizet, Syriaca (n° V), extrait de la Revue archéologique 
de 1904, t. I, p. 234-244- 

B. PicK, Die tempeltragenden Gottheiten und die Darstellung der 
Neokorie auf den Miinzen, extrait des Jahreshejte der ôsterr. archdol. 
Inslitutes, t. VII, 1904; i broch. in-4'' de 4i pages, avec 4i figures. 

W. Ruge, Aelteres kartographisches Material in deutschen Biblio- 
theken, extrait des Nachrichten der k. Gesellschaft der Wissenschajten 
zu Gôttingen (philol.-histor. Kl.), 1904, n" i. 

J. Strzygowski, Der Dom zu Aachen und seine Entstellung . Leipzig, 
Hinrichs, 1904; i vol. in-S" de vi-98 pages. 

J. Strzygowski, Die koptische Kunst, extrait du Catalogue général 
du Musée du Caire, p. xv-xxiv. 

Gerhard Taaks, Altlestamentliche Chronologie. Uelzen, 1904, chez 
l'auteur; i vol. in-S" de 117 pages, avec un tableau hors texte. 

Geruard ïaaks, Zivei Entdeckungen in der Bibel. Uelzen, 1904, chez 
l'auteur; i broch. in-8'' de i5 pages. 



27 juin i90li. 



Le Directeur-Gérant, Georges RADËT. 



RECHERCHES SUR LA GEOGRAPHIE ANCUÎNNE 

DE L'ASIE MINEURE' 



III 

'ApT£|ji,iScç P(i)[j.o<; 
(XÉxoPHON, Anabase, I, 6, 7)2. 

Dans le conseil de guerre où fut jugé Orontas, Cyrus le 
jeune, énumérant tous les griefs qu'il a contre le traître, lui 
reproche, entre autres choses, de s'être ligué avec les Mysiens. 
(! Puis, » continue-l-il, « quand tu fus bien convaincu de ton 
impuissance, n'es-tu pas venu à l'autel d'Artémis m'assurer de 
ton repentir? Après m'avoir attendri, ne m'as-tu pas donné ta 
foi et n'as-tu pas reçu la mienne? » 

Où était situé Tautel d'Artémis devant lequel s'effectua la 
réconciliation d'Orontas et de Cyrus? Les commentateurs n'hé- 
sitent pas. Ils placent tous la scène à Éphèse. Pour eux, l'autel 
mentionné dans ce passage est celui du célèbre Artémision à 
l'édification duquel avait contribué Crésus et qui n'allait pas 
tarder à être incendié par Hérostrate. Cette opinion est-elle 
juste? C'est ce que je voudrais examiner3. 

Le premier, à ma connaissance, qui ait identifié le Pwixéç 
d'Orontas avec l'autel de l'Artémis d'Éphèse, est Hutchinson. 
Dans l'édition de V Anabase qu'il donna en 1785, à Cambridge, 

I. Voir Revue des Études anciennes, t. V, igoS, p. i-ilt. 

3. Mémoire communiqué à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la 
séance du 21 octobre 1904, par M. Ernest Babelon. 

3. J'ai eu recours, pour mon enquête, à l'obligeance de mon ami dustave Fou- 
gères, qui a bien voulu dépouiller pour moi toutes les éditions de Xénophon possé- 
dées par la Bibliothèque de la Sorbonne. Du Musée Britannique et du Cabinet des 
Médailles, MM. Head et Babelon m'ont libéralement adressé les moulages des pièces 
lydiennes que reproduisent les planches IV, V et VI. MM. Henri Lechat et Paul Per^ 
drizet m'ont fait bénéflcier de leur expérience archéologique. Qu'il me soit permis 
de leur exprimer à tous mon affectueuse gratitu Je. 

A. P. û., IV* SÉRIE. — Rev. Et. anc, VI, 1904, 4. 19 



278 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

il écrit : « Opinor, Ephesiorum : cujus et templi et cultûs apud 
Tojç è';w passim decantata est celebritas. Ad aras et lutelae et fîdei 
firmandae causa, concursum olim erat. » Il cite ensuite un cer- 
tain nombre de textes à l'appui de son hypothèse et conclut : 
« Cum vero -ci /.xto) r?;; 'Aj-laç, sive occidentales ejus maritimaeque 
partes, Cyro fuissent a pâtre adtributa, ipseque adeo Orontas 
hujus imperio subjiceretur, haud mirum si Dianae Ephesiae, 
cujus maxime inclitum erat fanum, honorem uterque habuerit «. » 

Ce rapprochement fut admis comme article de foi par tous 
les éditeurs postérieurs, Weiske^, Schneider- Bornemann3, 
Kiihneri, Dindorfô, VoUbrecht^, Hansen', RehdantzS, Bersi. 
On lit chez ce dernier^: « tyJç 'ApTsi^So;. L'articolo accenna alla 
celebrità del tempio, per la quale non era possibile con- 
fonderlo con altri ; perciô, molto probabilmente, s' inten- 
derà quello di Efeso, notando che i Persiani avevano iden- 
tificato la loro dea Anaitis (Anahid), ricevuta dai Semiti, 
coir Artemide Efesia, e che a lei, dopo Artaserse II, innalza- 
rono templi e statue. » Pôkel'", Sorof", Pantazidis»^ opinent 
aussi pour l'Artémis d'Éphèse. 

Les arguments des critiques peuvent être ramenés à trois :. 

I" Assimilation de l'Artémis éphésienne et de l'Artémis 
persique. 

Que L'Anahita des Perses ait été souvent confondue par les 
Grecs avec leur Artémis et soit devenue en terre hellénique ou 
hellénisée une Artémis Anaïtis, c'est ce dont tout le monde 
demeure d'accord '3. Il en résulte que de grands seigneurs perses, 

1. Editio quarta, p. 60, n. i. 

2. Leipzig, Frilsch, 1799, p. 3i, en note. 

3. Leipzig, Halin, iSaS, p. 55, en note. 

4. Gotha, Ilenniiigs, i853, p. 72, en note, et Leipzig, Teubner, i853, p. 87, co note. 

5. Editio secunda, Oxonii, e typographe© academico, i8J5, p. !n, en note. 

6. Leipzig, Teubner, 1877, p. 96, en note (cf. k' éd., 188C, p. ao4). 

7. Gotha, Perthes, i883, p. 4o, en note. 

8. Berlin, Weidmann, 1884 (rapproche I, G, 7 de V,'3, 4). 

9. Turin, Loescher, 188C, p. 61, en note. 

10, Leipzig, Krûgcr, 1889, p. 35, en note. 

11. Leipzig, Teubner, 1893, Kommenlar, p. aa. 

lî. Atliènes, Sakellarios, 1900 (collection Zographos), p. 137, en noie. 

i3. Références dans Cumont, Textes et monuments figurés relatifs aux mystères de 
Mithra, t. I, p. i3o-i3i et i48-i49- Cf. le I^xikon der Mythologie do IXoscher, s. \. 
Anaitis (Ed. Meyer), Saloinon Ileinach, Chroniques d'Orient, t. I, p. 157-160, et Pauly- 
Wissowa, s. V. Anaitis {Cumoai). 



L ARTÉMISION DE SARDES 279 

adorateurs d'Anahita, pouvaient très bien rendre hommage 
à l'Artémis d'Éphèse; mais il n'en résulte pas que Cyrus et 
Orontas l'aient effectivement prise à témoin de leurs serments. 

2° Crédit de l'Artémis d'Éphèse auprès des Perses. 

Thirlwalli, à l'appui de l'opinion traditionnelle, fait valoir 
un exemple : le sacrifice offert par Tissapherne, dans Éphèse, 
à la célèbre déesse =». Mais l'exemple me semble peu probant. 
Quand Tissapherne se livre à cet étalage de piété, c'est en An, 
à un moment où il est complètement brouillé avec les Spar- 
tiates. Il s'agit pour lui de duper une fois de plus ses alliés de 
la veille. La manifestation religieuse à laquelle il se livre dans 
le grand sanctuaire de l'embouchure du Gaystre n'est qu'un 
des mille épisodes de la politique d'astuce et de fourberie qu'il 
ne cessa de pratiquer à l'égard des Grecs. Ge n'est nullement 
une preuve que les satrapes d'Asie Mineure avaient l'habitude 
de placer leurs actes sous la garantie de l'Artémis d'Éphèse. 

3° Popularité de l'Artémis d'Éphèse auprès des Gyréens. 

Vers la fin de l'expédition des Dix Mille, quand Xénophon et 
ses compagnons sont arrivés à Cérasonte, on procède au 
partage de l'argent qui provient de la vente des prisonniers. 
On en met de côté le dixième, afin de le consacrer aux divini- 
tés qui préservent de la maladie et de la mort, notamment à 
l'Artémis éphésienne : x^ 'Eçeaia 'ApTi[>.'.^>.^. Que les mercenaires 
grecs de Gyrus aient réservé la dîme du butin pour des temples 
helléniques, il n'y a rien là que de normal et d'habituel. Mais 
cela ne nous autorise nullement à penser que le grand seigneur 
perse qui avait réuni ces troupes étrangères ait eu pour l'Artémis 
d'Éphèse la même dévotion que ses soldats. Aucune corrélation 
ne peut donc être établie entre le passage du cinquième livre 
où Artémis est nommée avec son ethnique et celui du livre 
premier où elle est citée sans épithète. 

Ainsi, la conjecture de Hutchinson n'a pour elle que de 
vagues apparences. On peut lui substituer, je crois, une hypo- 
thèse plus logique et plus solide. 

1. History ofGreece, t. IV, p. 62, i. Je cite Thirlwall d'après Dindorf. 

2. Thucydide, VIII, 109. 

3. Anabase, V, 3, 4- 



aSo REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

Gyrus était satrape de Lydie. Il avait Sardes pour résidence. 
C'est de Sardes qu'il gouverne. C'est à Sardes que se rend 
Lysandre pour conclure le pacte qui va consommer la ruine 
d'Athènes». C'est par l'occupation de l'acropole de Sardes 
qu'Orontas prélude à la série de ses agressions contre Cyrus^. 
C'est donc à Sardes qu'il dut aussi venir solliciter son pardon, 
beaucoup plutôt qu'à Éphèse. Sans doute, en sa qualité de 
« caranos » ou vice-roi, Cyrus avait théoriquement sous sa 
dépendance non seulement la Lydie, qu'il administrait seul, 
mais toute la côte occidentale de l'Asie Mineure. Bien que les 
villes d'Ionie eussent été expressément attribuées à Tissa- 
pherne^, nous connaissons trop mal la façon dont la souve- 
raineté fut partagée, chronologiquement et géographique- 
ment, entre Tissapherne et Cyrus, pour affirmer qu'il y ait eu 
impossibilité matérielle à ce que la soumission d'Orontas, 
dont nous ignorons d'ailleurs la date, se soit opérée à Éphèse. 
Toujours est-il que dans cette dernière ville la réconciliation 
des deux princes asiatiques est peu vraisemblable, tandis qu'à 
Sardes, la vieille capitale indigène, foyer de la puissance de 
Cyrus, elle a vraiment sa raison d'être et sa signification. C'est 
donc là, sur l'autel d'un sanctuaire consacré non pas à une 
Artémis grecque, mais à l'Artémis persique, que nous sommes 
amenés à nous représenter le Perse Orontas, du sang royal des 
Achéménides, jurant fidélité au fils de Darius et de Parysatis. 
Toute la question est maintenant de savoir s'il a existé à 
Sardes un hiéron de ce genre. Or, c'est précisément ce que 
nous apprennent les textes. Pausanias, énumérant quelques-uns 
des alliés d'Athènes dans la guerre Lamiaque, dit : « Je sais 
pertinemment qu'il y eut aussi un Lydien nommé Adraste qui, 
de sa propre initiative et sans y avoir été invité par la commu- 
nauté des Lydiens, vint au secours des Grecs. Les Lydiens 
érigèrent à cet Adraste, devant le temple d'Artémis persique, 
icpo îepoî» IlepjtxYjç 'ApxeixiSoç, une statue de bronze où ils gra- 

I. Plularque, Lysandre, g. Cf. Xénophon, Helléniques, II, i, ii sqq. ; Diodore, XIII, 
io4, 3 sqq. 

2. Anabase, I, G, 6. 

3. A propos des préparatifs de Cyrus (4o3 avant J.-C), Xénophon écrit: « ^uav 
aï 'Iwvtxa'i TioÀei; T!<j<ja9épvou? lo àpyaXoy ex paai/iu); ùeèo\ihai » {Anabase, I, i, 6). 



L ARTEMISION DE SARDES 30 I 

vèrent une dédicace spécifiant qu'Adraste mourut en luttant 
pour les Hellènes contre Léonnat'. » Sardes n'est pas formel- 
lement désignée ici. Mais l'importance et la solennité de 
l'hommage, le fait même qu'à propos d'une sorte de récom- 
pense nationale on ne la nomme pas, tout indique, semble-t-il, 
que le hiéron mentionné se trouvait dans la capitale du pays^ 

S'il pouvait subsister quelques doutes, une inscription 
trouvée à Didymes par M. Haussoullier les lèverait. Cette ins- 
cription se rapporte, comme le savant éditeur me paraît l'avoir 
établi, à un acte de vente fait, en 253 avant J.-C, par le roi 
Antiochus II en faveur de sa femme la reine-sœur Laodice^. Il 
y est stipulé que le contrat sera gravé sur cinq stèles qui 
seront exposées dans cinq endroits différents : à Ilion, dans le 
sanctuaire d'Athéna; à Samothrace, dans le sanctuaire (des 
Grands Dieux); à Éphèse, dans le sanctuaire d'Artémis; à 
Didymes, dans le sanctuaire d'Apollon; à Sardes, dans le 
sanctuaire d'Artémis : èv SapBejtv, èv xci'. îspwt -ri;; 'ApT;;j.'.5o(;^. 

Nous avons ici une preuve indéniable qu'il existait à Sardes 
un Artémision fameux, presque aussi fameux que celui 
d'ÉphèsCy puisque Antiochus le choisit, conjointement avec ce 
dernier, pour donner à l'aliénation d'un lot du domaine royal 
une publicité solennelle. Le passage discuté de Xénophon, le 
récit de Pausanias et le marbre de Didymes me semblent 
devoir être rapprochés les uns des autres. Ils s'éclairent et se 
complètent mutuellement. Ils se réfèrent tous à un seul et 
même sanctuaire : l'Artémision de Sardes. C'est sous la protec- 
tion de son Artémis persique qu'ont été placés trois événements 
plus ou moins notables de l'histoire de l'Asie : la réconci- 
liation de Cyrus et d'Orontas, l'érection de la statue du Lydien 
Adraste et la constitution du douaire de la reine Laodice. 

1. Pausanias, VII, 6, 6. 

a. Imhoof-BIumer est d'un avis différent. Dans ses Mânzkunde Kleinasiens (ap. Bev. 
suisse de numismatique, t. V, 1896, p. 3n ^ p. 7 du tirage à part publié sous le titre 
de Lydische Stadlmiinzen), il rapporte le passage de Pausanias à Hiérocésarée. 

3. L'identité de la grande dame visée par le souverain Séleucide n'est pas absolu- 
ment certaine (cf. Dittenberger, Orientis graeci Inscripliones selectae, 226, n. 11); mais 
que cette Laodice soit ou non la femme d' Antiochus, cela est sans importance pour 
notre démonstration. 

4. Haussoullier, Études sur l'histoire de Milet et du Didymeion, p. 77^ 1. 29 de l'ins- 
cription. Pour le commentaire, cf. p. 80 sqq. 



282 REVUE DES ÉTUDES AÎICIEflJIES 

La grande déesse de l'Asie, celle qu'on retrouve partout dans 
la contrée, à l'origine du développement religieux de l'époque 
classique, comme la souche commune d'où se sont détachées et 
ramifiées des frondaisons innombrables, c'est la Terre -Mère, 
personnification de la Nature et de la Fécondité. Les aspects 
multiples sous lesquels nous la voyons adorée se ramènent 
à trois catégories. Tantôt, conservant sa désignation la plus 
vague et la plus générale, celle dont l'afFubla l'enfantine appré- 
hension des hommes primitifs, elle s'appelle tout simplement 
la Mère, Mr-f,p, ou la Grande Mère, My;tt,p }*lv^£/.r„ ou, lorsqu'on 
l'eut assimilée à Rhéa, la Mère des dieux, Mr^^T^p fjeôjv, toutes 
expressions grecques qui ne font que traduire, à ce qu'il sem- 
ble, le vieux vocable anatolien Ma'. Tantôt, envisagée plus 
spécialement comme divinité tellurique, elle se localise sur 
telle montagne et se fixe chez tel peuple : elle devient alors, 
géographiquement, la Mère du Dindyme, Mr^rr^p A'.vijfXK^vr^, la 
Mère du Sipyle, Mt^tt^p ^•.T.j/.r,n„ la Mère de l'Ida, Mr^-rr^p 'llziz, 
ou, ethnographiquement, la protectrice nationale des Phry- 
giens, Cybèle (Matar Kubile). Tantôt, incarnant le mystère de 
la reproduction, elle s'annexe le domaine de l'Astarté sémitique 
et s'identifie à l'Atargatis syrienne, à la Mylitta babylonienne, 
à rOurania des Arabes : c'est d'elle que procède, en ce cas, 
tout un cycle de divinités dont les étages de mamelles disent 
les forces vitales et nourricières, divinités qui exaltent l'amour 
à la manière pantagruélique et comptent parmi leurs expres- 
sions les plus fameuses l'Artémis Leucophryéné de Magnésie 
du Méandre et lArtémis d'Éphèse. Il n'est peut-être pas de 
déesse au monde qui se soit mieux prêtée que celle-ci à des 
assimilations variées, ni qui ait porté des noms plus divers, 
Ma, Rhéa, Léto, Aggdislis, Cybèle, Aphrodite, Artémis, pour 
ne citer que les plus connues. 

Parmi les peuples qui rendaient un culte à cette divinité 

I. Etienne de Byiance, s. v. Minzafjçta : « ÈxxVeîto ii xai r^ P£a Mi xa; Ti-^po; av-rf 
èb-'jtzo T.ifiOL .Vvîoî;, i^' r,; r, tiô/iî." Celle élymologie du nom de Maslaura n'est qu'un 
jeu de mois sans valeur; mai» rien n'empêche d'admettre que Rhéa se soil, en effet, 
appelée Ma cbei les Lydien». Pour Kaibel (Aoc/ir. der gôUing. Cet. der Wiu., 1901, 
p. 4H8j, Ma est une divinité vieil-asiatique. G. Karo, avec une haute vraisemblance, 
lui trouve un prototype vieil-achéen dans la déesse de la fécondité des gemmes ou 
cacbels mycéniens et crétois (Archiv fâr fieligiormviâs., t. VII, iç>o4, p. i5i-i53_/. 



l'artémision de sardes 283 

primordiale, les Lydiens occupaient, avec les Phrygiens, le 
premier rang'. A Sardes, elle était, suivant l'expression d'Hé- 
rodote, « la déesse indigène, » et on l'y vénérait sous le vocable 
de Ku6r,ÔY3 *. Comme Cybèle, dont elle n'est qu'un doublet, 
Cybébé se confond avetî Rhéa, avec Aphrodite, avec Artémis^. 
Quand les Perses devinrent les maîtres du royaume de Crésus, 
introduisant à leur suite la religion d'Anahita, Cybébé se 
reconnut trait pour trait dans la nouvelle venue et lui fit un 
accueil si favorable qu'en peu de temps elle ne se distingua 
plus d'elle. Jusqu'au dernier crépuscule du paganisme, il y eut 
identité complète entre l'antique « Mère» lydienne et l'Anaïtis 
des conquérants iraniens. Les inscriptions recueillies tout 
autour de la chaîne du Tmole nous en fournissent des preuves 
multiples et convaincantes^. La déesse n'y est pas mentionnée 
seulement sous le nom d'Anaïtis^, qu'avaient fait prévaloir 
les Perses, ou sous celui d'Artémis^, dont les Grecs se servaient, 
ou sous celui d'Artémis Anaïtisv, qui reliait les deux mytho- 
logies. On l'y voit également qualifiée de Meyilr, s, comme son 
aïeule la Grande Mère lydienne, et de M-^TT;p9, accouplement 



I. Sur la légende de Cybèle en Lydie, voir Diodore, III, 58. 

a. Hérodote, V, loa : « £Tï'.-/wp(Tiî ôeoO K'j6r,ori;. » C'est l'équivalent lydien du 
phrygien « Matar Kubile ». 

3. Strabon, X, 3, i5 : « Ttiv *Plav Ky6£Àr,v xai KuotjÔyjv)); Photius, Lexicon, s. v. 
Kûéïjêoç (éd. Naber, t. I, p. 355) : « rr)v 'ApfJoôÎTrjv \jno ^axtyùiv xx\ Auôôiv KySi^êriv 
XéyeffQat » (d'après Charon de Lampsaque); Hésychius, s. v. KuSrjêri : « t| [i.r\Tt\p twv 
Ôeûv • xat 7\ 'AçpoScTTi • aX).ot 5È "ApTEfxiv. » 

4. Plusieurs de ces textes ont été réédités ou commentés soit par S. Reinach, dans 
ses Chroniques d'Orient, t. 1", soit par Ramsay, dans le Journal of hellenic Studies, t. X 
(1889). Les abréviations Rein, et Rams. renvoient à leurs articles. Consulter aussi 
Victor Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie, dans la Bibl. de l'Éc. des 
Hautes Études, fasc. CL, Paris, 1904, p. 5o8-5io. 

5. Dédicaces ©sa 'AvistTi : Tchakyroglou, Moudetov de Smyrne, i885, p. 54, 
n* u)^y' = Rein., p. ai5, n* i et Rams., p. 226, n° 20 (Aïvatlar); Hicks, Classical Review, 
t. III, 1889, p. 6g, n» 1 (Koula). — Imprécation funéraire invoquant tt,v 'AvaeîTtv : 
Buresch, Aus Lydien, p. 117, n° 56 (Sélendi). 

6. 'ApT£|xi5i ejxv '■ Tchakyroglou, Mouffeîov, 1880, p. 168, n° xjx' (Gieuldé). 

7. Dédicaces 'ApT£[jn5i 'AvâesTt : P. Foucart, BCH., t. IV, i88o, p. 128 = Rein., 
p. 157 (Koula); Tchakyroglou, Mouueîov, i885, p. 55, n»* uXe' et yXç' = Rein., 
p. ai6, n" 3 et 4 (Gieuldé). — Bois sacré 'ApTÉjitSo; 'AvaeiTt;: Stamatoglou, Moudôlov, 
1880, p. i64, n* tX6' = Rein., p. 157 et Rams., p. 237, n° aa (Divlit). — Prêtre 
'AvaiTiôo; 'AptéiitSo; : S. Reinach, p. i54-i55, n» i, 1. 5-6 et 19 (décret de Sardes, 
adressé et trouvé à Hypaepa). 

8. MeyâXr) 'AvâeiTi; : Tchakyroglou, Mouaeîov, i885, p. 55, n'>u>,Ç'=Rein., p. a 16, 
n* 5 et Rams., p. 326, n* ai (Gieuldé). 

9. MrjTp't 'AvaetTiSt : P. Paris, BCtf., t. VIII, 1884, p. 376 (Philadelphie); MT)Tp\ 
'Avâçiti : Hicks, Class. Review, t. III, 1889, p. 69, no a (Koula). Dans un autre texte. 



aS^ REVIE DES ÉTUDES ANCIENNES 

d'où il résulte que la désignation la plus récente n'avait pas 
fait oublier la plus ancienne. Parfois, notre My)ty]p 'Avâeitiç se 
transforme en Léto '. Ailleurs, on lui applique le nom syrien 
d'Atargatis^. 

Mais, sous cette pluralité d'appellations et d'épilhètes, l'unité 
du type divin se maintient et persiste 3. Donc, lorsqu'il nous 
arrivera de saisir une des variantes de cette onomastique, nous 
devrons éviter avec soin de la considérer isolément, comme 
une forme indépendante des autres. Il nous faudra la rattacher 
aux voisines, ne jamais perdre de vue l'ensemble, nous 
demander, quand nous lirons dans un texte grec « "Ap-eu.:ç » ou 
« Mv^rr^p », s'il ne convient pas d'entendre « Anahita » et même 
de remonter, au delà d'Anaïtis, jusqu'à Cybébé. 

Prenons pour exemple l'Artémision de Sardes. C'était un 
sanctuaire illustre. Il appartenait à une déesse que les Perses 
nommaient Anahita, mais qui, avant eux, s'appelait Cybébé. 
Peut-on admettre que Cybébé n'ait eu, dans la ville dont elle 
était la grande protectrice, aucun enclos public voué à son 
culte? Évidemment non. Et, en effet, Hérodote en cite un. C'est 
le fameux temple que les Milésiens et leurs alliés d'Europe, 
Athéniens et Érétrien's, brûlèrent en 499, dans cette malen- 
contreuse expédition contre Sardes qui signale le début de la 
révolte de l'Ionie et fut le prélude des guerres médiques'». Je 
ne crois pas que le « hiéron de la déesse indigène Cybébé », 
dont l'incendie irrita si vivement Darius, soit distinct du 
sanctuaire de l'Artémis de Sardes, où s'effectua la réconcilia- 
tion de Cyrus et d'Orontas, car c'est à peine émettre une 
hypothèse que de supposer qu'il a été reconstruit. 



provenant d'Aïvatlar (Mo'jcteîov, i885,p. 54, n* ^Xy' =Rein., p. qi5, n° i, et Rams., 
p. 326, n* ao), la déesse, traitée d'abord de 0eà 'Avâetti est invoquée ensuite comme 
MrjTÉpav 'AvâeiTtv. 

1. Mr,T£pa Ar,Ta) : Fontricr, MouTeîov, 1886, p. 78, n» çto (Ayas-Viren). Sur ce 
syncrétisme, voir Ramsay, Arlemis Leto, dans le J IIS., t. X, 1889, p. 3i6-a3o. 

2. 'ATapxvaT£[iv] : Fontrier, Moycreîov, 1886, p. 77, n* 9^6'= Buresch, Aus 
Lydien, p. 118 (BouWloudja). 

3. C'est un point que Buresch (Aus Lydien, p. 67-69) a mis fortement en lumière. 
On trouvera chez lui un catalogue très riche des noms de la grande déesse. Je n'ai 
relaté que les principaux. 

U. « Kai iipfiie; (xèv £veitpi^<T6r)<Tav, èv ôè av-zr^ii xai tpbv èiti-/(i)pîr)i; OsoO K\j6r[èr\z ' -rb 
(Txyit:tÔ(1£voi oi Hépaai 'jdxepov àvT£V£7:c'|j.7rpaa-av ta ev "E).Xr)iTt Ipd ') (V, loa, 1). 



l'autémision de sardes 285 

Vers 462, trente-cinq à quarante ans après l'incendie â,\i 
temple de Cybébé, Thémislocle, mis au ban de la Grèce, 
revenait de Suse, où il était allé faire sa paix avec le Grand 
Roi. La Route Royale, dont la tête de ligne continentale était 
Sardes, l'amenait dans celte dernière ville. 11 y séjourna, 
occupant ses loisirs à visiter les sanctuaires. Dans l'un d'eux, 
il découvrit avec surprise un ex-voto qui lui était bien connu. 
C'était une statue de bronze qu'il avait fait exécuter lui-même, 
au temps de sa toute-puissance, avec le produit des amendes 
dont il frappait les particuliers qui détournaient les eaux des 
services publics. Elle représentait une porteuse d'eau, û5p5<p6pov 
v^ôpr^^. Les Perses, lors de la prise d'Athènes, s'étaient empa- 
rés de cette jeune fille « Hydrophore » et l'avaient transportée 
à Sardes, dans le temple de la « Mère », h My;tpo; Upwi. Que 
peut bien être ce sanctuaire consacré à la grande déesse du 
pays, à la vieille « Mère » lydienne, sinon une reproduction 
de celui qui avait été la proie des flammes, un intermédiaire 
entre le Cybébéion des premières années du v" siècle et l'Arté- 
mision des dernières ? 

La succession des faits se devine. Après la bataille de Ladé, 
qui replaça le littoral de l'Asie Mineure sous la domination 
des Achéménides, le satrape de Sardes, Artapherne, se préoc- 
cupa d'effacer les traces de la guerre. A cet effet, il prit, en 
493, toute une série de mesures réparatrices, dont Hérodote 
ne nous a malheureusement tracé qu'un tableau incomplet 2. 
Ce fut, je pense, en ces circonstances mémorables qu'on rebâ- 
tit à Sardes le temple de Cybébé. La part qui revint aux 
Perses dans la reconstruction dut singulièrement faciliter 
l'union intime de la grande déesse indigène et de son hypo- 
stase étrangère. Les Grecs, témoins de la fusion, s'habituèrent 
à ne plus désigner l'antique Cybébé que par l'équivalent sous 
lequel ils se représentaient l'iranienne Anahita, et c'est ainsi 
que Xénophon nous parle d'un autel d'Artémis qu'on aurait 
tort, cependant, de chercher ailleurs que dans le téménos où 



1. Plutarque, Thémistode, XXXI, i. 

a. VI, 42. Il ne mentionne que les etptjvaîa relatifs à l'Ionie. 



286 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

s'élevèrent successivement le Cybébéion brûlé en ^99 et le 
Métroon vu par Thémistoclei. 

Quant au site du sanctuaire, il ne saurait être déterminé 
avec certitude. La seule chose qu'on puisse affirmer, c'est que 
le Cybébéion était non sur l'acropole, mais au pied : en effet, 
les Ioniens n'avaient pu s'emparer de la citadelle et c'est 
conjointement avec la ville basse que le temple fut incendié. Il 
résulte, en outre, du récit d'Hérodote que le Cybébéion faisait 
partie ou était à portée de l'agglomération urbaine. Cela n'in- 
terdit pas, d'ailleurs, de se le figurer, à l'exemple de l'Ar- 
témision d'Éphèse, comme une sorte de bourgade sacrée 
indépendante, de lepx xw;r/), ayant son enceinte et ses limites 
propres. Faut-il aller plus loin? Faut-il considérer les colonnes 
ioniques qui sont encore debout sur la rive droite du Pactole 
comme les restes d'un Métroon consacré à la r.ôvnx. Maxep dont 
Sophocle fixe la résidence au bord de ce cours d'eau.** Le 
rapprochement a été fait et le nom de « temple de Cybèle » 
appliqué aux ruines >. Mais cette désignation a suscité de légi- 
times critiques-^. Elle est de celles qui n'ont qu'une valeur 
d'attente et ne s'admettent que sous bénéfice d'inventaire. 

I. Fidèle aux vieilles légendes, Sophocle conserve encore la dénomination tradi- 
tionnelle. C'est râ, |xàT£p Aïo;, uôtvta MâT£p,que le chœur, dans Philocthte (v. 3gi lioi), 
appelle la déesse aux lions qui habite sur les rives du Pactole. Mais un poète tragique 
postérieur, l'athénien Diogène, contemporain de Xénophon, emploie, comme ce der- 
nier, l'assimilation nouvelle : l'Arlémis du Tmole, T(ito),t'av ôeôv "Aprejnv (Athénée, 
XIV, 38 = Nauck, Fr. Tr. gr., 2" édit., p. 776), qu'il nous montre révérée par des jeu- 
nes filles lydiennes et bactriennes suivant le rite perse (je comprends ntpai^û» v6|i(i) et 
non lltpiji-M vo(i(o), marque la transition entre la (( Mère » préachéménide et l'Artémis 
p^rsique. Bien que l'auteur, dans ce passage, dislingue cette Artémis Tmolia de la 
Cybèle phrygienne, elle n'en est malgré tout qu'une réplique, comme l'a fort bien 
montré Burcsch (Aus Lydien, p. 69). C'est une proche parente de l'Artémis Goloéné 
du lac Gygée, aux fêtes de laquelle on dansait la danse des paniers (Slrabon, XIII, 
4, 5) et que la nature de son culte a fait assimiler depuis longtemps (Curtius, Artemis 
Gygaia, dans VArchaol. Zeitung, t. XI, i853, col. i5o-i5i; cf. Ramsay, J//S., t. III, 
i883, p. 54-55 et Pcrrot, Ilisl. de l'Art, t. V, p. aSS) à la Grande Mère. Dans les Perses 
de Timothée, qui furent composés entre 4oo et 3(jG (Maurice Croisel, Pev. des 
Éludes gr., t. XVI, 1908, p. 3a4), c'est-à-dire immédiatement après le retour des 
Dix .Mille, les naufragés asiatiques, désireux de revoir Sardes et le Tmole, implorent le 
secours de la Mère des montagnes, Marpô; oùpEiaç, de la Déesse Mère, Osa MiTEp (éd. 
Wilamowitz, v. 12C-139), tandis que plus loin (v. 170-173) le Phrygien de Célènes, 
qui promet de se tenir coi désormais à Sardes, à Suse ou à Ecbatane, se met sous la 
protection de l'Artémis d'Éphèse. C'est toujours la même personnalité divine qui est 
adorée sous deux noms. 

a. E. Curtius, Beilràge zur Geschichle und Topographie Kleinasiens (extrait des Abhandl. 
Akad. Berlin, 1872), p. 87 et pi. VI. 

3. Stark, Nach dem griechischen Orient, 187/i, p. Sgi, et Perrot, Histoire de l'Art, t. V, 
p. 385, n. I. 



l'aktémision de sardes 287 

On a écrit : u Suivant Bérose, Artaxerxès II aurait introduit 
le culte d'Anaïtis en Perse et lui aurait construit des temples 
à Babylone, Suse, Ecbatane, Persépolis, Bactres, Damas et 
Sardes'. » Si celte assertion était rigoureusement exacte, comme 
Anaïtis ne fait qu'un avec Artémis persique^, le sanctuaire 
d'Arlémis Anaïtis à Sardes serait moins ancien que je ne l'ai 
supposé, même dans l'hypothèse 011 il faudrait y voir un hiéron 
distinct du Cybébéion d'Hérodote. En effet, ce n'est pas au 
début de son règne, lorsqu'il lui fallait défendre son trône et 
sa vie, qu' Artaxerxès aurait pu couvrir l'Asie de temples 
d'Anahita. Avant la bataille de Cunaxa (/ioi) et même avant 
la paix d'Antalcidas (387), un pareil ensemble de constructions 
ne s'expliquerait guère. Par suite, quand Orontas demanda 
l'aman, vers 4o5, ou l'Artémision de Sardes n'existait pas 
encore, ou il n'avait pas la célébrité que je lui attribue. De 
toute façon, ma théorie se heurte à des objections gênantes. 

Mais qu'on se reporte au passage de Bérose ^. Il n'y est 
nullement parlé de construction de temples. Il y est simple- 
ment dit que les Perses s'abstinrent pendant longtemps 
d'adorer les dieux sous la forme d'images de bois ou de pierre, 
que le culte des idoles anthropomorphiques s'introduisit tardi- 
vement chez eux et qu'Artaxerxès fut le premier qui le leur 
enseigna en érigeant la statue d'Anaïtis sur divers points de 
l'empire et notamment à Sardes 4. Faut-il en conclure qu'Ana- 
hita était inconnue en Asie Mineure avant /io5? Je ne le pense 
pas. Hiérocésarée, ville très voisine de Sardes, possédait, elle 
aussi, un sanctuaire d'Artémis persique, qu'elle prétendait faire 
remonter jusqu'au roi Cyrus^. Sans doute, ces déclarations, 
produites lors de la grande enquête de Tibère sur le droit 
d'asile, peuvent paraître suspectes, et les cités asiatiques, inté- 

1. s. Reinach, Chroniques d'Orient, t. I, p. \bg. 

a. C'est avec Artémis qu'Anahita se confond le plus généralement; mais elle est 
aussi assimilée à d'autres divinités : Aphrodite, Athéna, la Magna Mater (cf., outre les 
preuves données plus haut, Cumont, Mystères de Mithra, 1. 1, p. i3o-i3i et p. 148-149)- 

3. Frag. hist. gr., éd. MûUer-Didot, t. II, p. 5o8-5o9, fr. 16. 

4. Cf. J. Darmesteter, Le Zend-Avesta, t. II, p. 364-366. 

5. Tacite, Annales, III, 63. Buresch {Ans Lydien, p. 66) admet celte tradition, se 
fondant sur ce qu'Anaïtis s'est substituée en Lydie, après la chute de Crésus, à 
l'antique déesse du pays, la Grande Mère, qui avait régné jusqqe-là sur les hauteurs 
du Sipyle et du ïmolç. 



288 REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

ressées à vieillir leurs quartiers de noblesse, ne sauraient être 
crues sur parole. Mais Anahila, sous le nom d'Onrania, est 
déjà mentionnée par Hérodote', qui atteste que les Perses 
avaient appris des Assyriens et des Arabes à lui rendre un 
culte. Peut-être, lorsqu'elle entama les tribus mazdéennes de 
l'Iran, avait- elle conquis depuis bien des générations les races 
polythéistes de l'Asie Mineures Dans tous les cas, si Arlaxerxès 
lui témoigna plus de dévotion et de respect que ne semblent 
l'avoir fait ses prédécesseurs 3, il ne Ta ni découverte ni 
inventée. Son rôle a consisté non à se faire le prophète d'une 
divinité nouvelle, mais à doter de simulacres une divinité 
déjà populaire'', et puisqu'il lui a élevé des statues, ce ne 
peut avoir été que là où existaient des traditions religieuses, 
un clergé, des fidèles, un péribole ou des édifices sacrés. 
Artaxerxès n'a pas fondé l'Artémision de Sardes : il l'a simple- 
ment pourvu d'une image d'Anahita. 

On voudrait savoir en quoi consistait au juste le sanctuaire. 
Evidemment, le hiéron d'Artémis persique à Sardes renfermait 
d'abord un téménos ou enceinte sacrée 5. D'autre part, l'attri- 
bution que nous lui avons faite du texte de Xénophon relatif 
à la soumission d'Oronlas prouve que, dès la seconde moitié 

1. I, i3i. Sur l'assimilation d'Anahita et d'Aphrodite Ourania, cf. Cumont, 
Mystères dt Mithra, t. I, p. i5o, et Blochet, Le culte d' Aphrodite- Anahita chez les 
Arabes du paganisme, p. la-iS. 

2. Voir Creuzer-Guigniaut, Religions de l'Antiquité, t. II, p. 117. 

3. Il ne faudrait d'ailleurs pas exagérer « ses préférences personnelles pour 
Anahita » et trop insister sur le fait que, dans leurs inscriptions, <( Darius et Xcrxès ne 
connaissent et ne nomment qu'Auramazda, faisant des autres dieux une masse subor- 
donnée et anonyme » (Darmestelcr, Le Zend-Avesta, t. II, p. 304-365). C'est sur l'ordre 
de Darius (âx patriXéo; (LSe i7t£(TTaXTat) que Datis brûle 3oo talents d'encens sur 
l'autel de Délos, et s'il honore ainsi la terre où passaient pour être nées les deux 
divinités (ot Sûo ôtot, Hérodote, VI, 97), cela tient, évidemment, à ce que ses contempo- 
rains et lui assimilaient le couple Apollon- Artémis au couple Mithra- Anahita 
(cf. Diodore, V, 77, G sqq.). Un auteur platonicien nous parle à son tour d'un mage, 
Gobryas, qui, (( à l'époque de l'expédition de Xerxès, fut envoyé à Délos pour garder 
cette île où naquirent les deux divinités» {Axiochus, p. 371 a, éd. Didot, t. II, p. 56i). 
Bien que cette dernière source ne doive être utilisée qu'avec prudence, la piété de 
Darius et de son fils pour Anahita ne saurait faire doute. Nous avons encore une 
preuve de ces sentiments de révérence à l'égard de certains sanctuaires du polythéisme 
dans la lettre à Gadatas (cf. BCIL, t. XIII, 1889, p. 539-54 1), qui doit être attribuée 
«sans hésitation» (llaussoullier, Études sur l'histoire de Milet, p. a68, n. a) à Darius 
fils d'Hystaspe. 

4. Cf. CreuzerGuigniaut, Religions de l'Antiquité, t. II, p. 79. 

5. En Cappadoce, à l'époque romaine, indépendamment de ses temples, Anaïtis 
possédait de simples enclos, «jrjxo!, avec un autel au milieu : êv oï xojtoi; (xéctoiî pwiiô; 
(Strabon, XV, 3, i5). 



l'artémision de sardes aSg 

du v^ siècle avant notre ère, il possédait un autel, Pwixsç, j'en- 
tends un grand autel hypèthre, semblable à celui qui se dres- 
sait partout en dehors et en avant des habitations des dieux». 
Contenait-il aussi, vers cette même époque, un temple pro- 
prement dit, une chapelle de la divinité, vas;? Gela ne fait pas 
doute s'il se confond, comme nous l'avons conjecturé, avec le 
Métroon de Thémistocle, qui était manifestement un temple, 
de même que son prototype le Cybébéion. Le don que fait 
Artaxerxès d'une statue semble impliquer l'existence d'une 
habitation pour la loger, et Bérose, en effet, ne dit pas que le 
Grand Roi ait bâti la demeure en même temps qu'il octroyait 
l'image. 

Primitivement, àpyrfiv), c'est-à-dire avant l'adoption du culte 
d'Anahita, les Perses, comme l'observe Hérodote, répugnaient 
à matérialiser la divinité par des signes extérieurs : leur cou- 
tume proscrivait statues, chapelles et autels a. Ils n'étaient pas 
sortis encore de la période aniconique, par laquelle débutèrent 
les religions de l'ancien monde. Mais, au contact des Grecs, 
leurs croyances évoluèrent. Ils avaient commencé par adorer 
des dieux invisibles qu'ils concevaient comme des forces 
spirituelles, comme des fluides capables de descendre et de 
résider dans n'importe quel objet matériel ou élément, d'ani- 
mer n'importe quel fétiche : arbre, rocher, homme, ciel, 
fleuve, animal. Puis, de ce fétichisme animiste, qu'avaient 
pratiqué les Mycéniens, les Protogrecs et même les Grecs de 
l'âge homériques, ils s'élevèrent à l'idolâtrie anthropomorphe, 

I. E. Saglio, art. Ara, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. 1, p. 348. L'autel des 
pyrées cappadociens (voir la note précédente), où brûlait un feu perpétuel, était 
nécessairement abrité. Il résulte du contexte de Strabon que c'était un autel inté- 
rieur, placé, comme cela se passait en Lydie (Pausanias, V, 27, 5), dans une chapelle. 

a. 'AY(iX[j.aTa (ikv xai vi^où; xai po>ixoùç oùx £v ^j6\i(o 7ioi£U(i.évoui; î5pÛ£<j9ai (I, i3i). 

3. Reichel a essayé de montrer, dans ses Vorhellenische Kiilte (Wien, 1897), que les 
Protogrecs n'adoraient pas leurs dieux sous la forme iconique (voir les réserves de 
S. Reinach dans la Revue Critique, t. XLIV, 1897, p. 391). La même thèse a été 
soutenue, avec des nuances importantes, par G. Karo (Archiv fur Religionsioiss., 
t. VII, 1904, p. 139, i/i2, i55). Jusqu'en pleine époque classique, certaines idoles 
continuèrent à être, même dans les centres les plus civilisés de la Grèce, comme 
Athènes, l'objet d'une vénération fétichiste: «Dans ces xôana, les anciens voyaient 
plus que l'image inerte de la divinité; ils croyaient, un peu vaguement peut-être, 
que l'àme divine s'y incorporait, au moins temporairement, et que la statue était 
jusqu'à un certain point la divinité elle-même» (P. Foucart, Le Culte de Dionysos en 
Attique, 190/i, p. 173). 



agO REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

qui fut, en son temps, un progrès de la pensée religieuse. 
Toutes les religions asiatiques durent, vers cette môme époque, 
subir cette même crise : aniconiques jusqu'alors, elles deve- 
naient mûres pour l'idolâtrie. Au temps des Dix Mille, et c'est 
ce qu'il nous faut retenir du texte si intéressant de Bérose, la 
religion des Perses passait par une phase capitale : son évolu- 
tion vers les pratiques idolâtres est déjà fort avancée, sinon 
complètement achevée, puisque des trois matérialisations autre- 
fois proscrites, statue, chapelle, autel, nous en voyons au moins 
deux, la première et la dernière en usage dans l'Artémision 
de Sardes. Quant à la seconde, si les rapprochements que 
nous avons établis sont justes, elle s'était également imposée 
à la foi des Iraniens. 

C'était chez les Grecs un grand sujet de contestation que de 
savoir où était conservée la fameuse image d'Artémis qu'Oreste 
et Iphigénie avaient enlevée de la Tauride. Pausanias, résu- 
mant le débat, se prononce en faveur de la Laconie contre 
l'Attique : les Lacédémoniens lui paraissent posséder le vrai 
xoanon. Mais, ajoute-t-il, telle est la célébrité de cette statue 
que les Cappadociens aussi se vantent de l'avoir, « et des pré- 
tentions analogues sont émises par ceux des Lydiens chez 
lesquels se trouve le hiéron d'Artémis Anaïtisi. » — Je suis 
porté à croire qu'ici encore, du moment que le périégète ne 
précise pas, il s'agit de la capitale du pays lydien. Sardes =, et 
de son Artémision3. Il serait tout à fait conforme aux lois 
de l'évolution populaire qu'au bout de cinq à six siècles l'idole 
d'Anahita consacrée par Artaxerxès se soit hellénisée comme 
le reste du monde et ait tendu à se confondre avec un vieux 
simulacre mythologique chanté par la poésie grecque. 

Le même Pausanias relate de curieux détails sur le culte 



1. 'A[i3tT6r)ToOTi 5s xat AuSùv oi'î £(Ttiv 'ApT£|xc5o<; îepov 'AvattiSo; (III, 16, 8). 

2. Pour ce second passage non localisé de Pausanias (cf. plus haut, p. 281, n. 3) 
Imhoof-BIumer (Lydische Sladlmunzen, p. 6, n. i) propose Hypaepa ou Philadelphie. 

3. On notera qu'en parlant des temples de Iliérocésarée et d'Hypaepa, auxquels 
on pourrait également songer, Pausanias se borne à décrire les cérémonies du culte 
(V, 37, 5), sans dire le nom de la divinité qui y présidait. Burcsch {Aus Lydien, p. 66, 
en note) a essayé d'introduire le nom d'Arlémis dans ce passage; mais ni sa correction 
ni la lecture de Ditteoberger (Orientis gr. Inscr. sel., 333, n. i, p. 5ao) ne me semblent 
décisives. 



l'artémision de sardes agi 

d'Artémis persique en Lydie. Voici comment, d'après lui, on 
le pratiquait à Hiérocésarée et à Hypaepa : « Dans chacun de 
ces sanctuaires, il y a une chapelle (oiV.Y;;j.a), et, dans la chapelle, 
un autel', et, sur cet autel, de la cendre qui, pour la couleur, 
ne ressemble à aucune autre. En entrant dans la chapelle, le 
mage met du bois sec sur l'autel. Mais, au préalable, il s'est 
coiffé la tête d'une tiare ^. Puis, dans une langue barbare et 
complètement inintelligible aux Grecs, il chante, en l'honneur 
de je ne sais quel dieu, une invocation qu'il lit dans un livre. 
Le rite exige que le bois s'allume sans l'aide du feu et dégage 
une flamme nettement visible à l'entours. » Y avait-il, dans 
l'Artémision de Sardes, des cérémonies identiques à celles des 
sanctuaires de Hiérocésarée et d'Hypaepa? Nous n'en savons 
rien. Mais on est en droit de supposer de grandes analogies 
dans les dispositions fondamentales. 

A cet égard, la numismatique nous fournit quelques indices. 
Sur une pièce de bronze'», datant de Caracalla et frappée en 
vertu de l'alliance monétaire qui unissait Hypaepa et Sardes, 
on voit figurer, côte à côte, deux- statues de culte. L'une des 
divinités représentées, celle de droite, est l'Anaïtis d'Hypaepa s, 
comme on peut s'en assurer en la comparant à une autre 
effigie, beaucoup plus nette, qui décore le revers d'une des 



I. Comme on le voit, indépendamment du grand autel hypèthre dont il a été 
question plus haut (p. 289), les temples d'Anaïtis possédaient un autel intérieur. 
J'incline à penser que cet autel du feu, placé dans la chambre du feu, loin de tout 
ce qui peut souiller le feu, a été introduit tardivement par le rituel mazdéen, 
tandis que l'autel extérieur remonte au fond naturaliste primitif de la période 
prézoroastrienne. 

3. Cette tiare, comme l'a montré Imhoof-Blumer (pp. cit., p. 10), est représentée 
sur une des monnaies de Hiéracomé (plus tard Hiérocésarée). Elle consistait en un 
bonnet de feutre pointu avec pattes ou oreilles latérales retombant sur les joues de 
manière à cacher les lèvres (ibid., pi. I, n» 3; cf. Strabon, XV, 3, ib). 

3. Pausanias, V, 27, 5. 

4. Barclay V. Head, Catalogue of the greek Coins of Lydia, Londres, 1901, p. 277 et 
pi. XLI, n* 4. Je néglige les monnaies de Sardes où Artémis, en buste et de profil 
{ibid., p. 242-243 et pi. XXIV, n° 16; Imhoof-Blumer, Monnaies grecques, Amsterdam, 
i883, p. 388, n°' 28 et 29), est d'un type purement grec qui n'a rien de commun avec 
l'asiatique Anahita. 

5. Décrivant la même pièce (Monnaies grecques, Amsterdam, i883, p. 389, n* 34), 
Imhoof-Blumer qualifiait de « Héra voilée » la divinité de droite. Cette désignation, 
empruntée à Mionnet et qu'Overbeck (Gncc/i. Kunstmythologie, t. Il, 1873, p. 16-17)3 
frappée d'interdit, me semble à peine fautive, attendu qu'Héra fut, elle aussi, assimilée 
à la Déesse Mère, et par les Achéménides eux-mêmes (cf. Gumont, Mystères de Mithra, 
t. I, p. i38). 



302 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

médailles propres à cette dernière ville». Quant à la divinité 
de gauche, on est immédiatement tenté de reconnaître en elle, 
malgré l'usure et le flou du relief, une sœur de sa voisine. Elle 
est plus massive, d'aspect plus archaïque, moins dégagée de 
geste et d'allure. Tandis que l'Anaïtis d'Hypaepa écarte les 
mains avec aisance, en avant du voile qui l'enveloppe à la 
manière d'une niche, sa compagne reste comme engoncée, 
emmaillotée et ficelée dans sa gaine. Mais la coiffure, la 
silhouette, la pose offrent beaucoup de similitude. On dirait 
deux dérivations distinctes d'un même type. Aussi ne vou- 
drais-je voir, dans cette seconde divinité, qu'une Anaïtis, 
comme dans la première. L'hypothèse, en soi^ n'a rien que 
de plausible. Voici deux villes qui, dans une émission d'ô;xcvc(a 
monétaire, inscrivent leurs deux noms sur un même flan. 
Toutes deux rendent un culte prédominant à l'Artémis per- 
sique. Ayant à mettre leur frappe sous l'invocation de leurs 
divinités protectrices, l'une d'elles, Hypaepa, choisit Anaïtis. 
N'y a-t-il pas des chances pour que ce soit également Anaïtis 
dont l'autre. Sardes, a fait choix? 

Mais une grave difiîculté nous arrête. Dans l'image oii 
j'incline à découvrir une Artémis persique, le savant conserva- 
teur des monnaies du British Muséum, M. Barclay V. Head, 
trouve une Koré. Je traduis sa description : «Effigies de culte 
des déesses de Sardes et d'Hypaepa, toutes deux de face, Koré 
à gauche, assise entre la tige de blé et le pavot, Arlémis Anaïtis 
débouta. » Les raisons sur lesquelles M. Head se fonde ne 
souffrent pas de réplique. Je les résume d'après une lettre 
qu'il a eu l'obligeance de m'écrire : « Si j'ai appelé Koré la 
statue de culte en question, c'est, premièrement, parce qu'elle 
est accompagnée des- emblèmes spéciaux de cette déesse, la 
tige de blé et le pavot; c'est, en second lieu, parce que son 
effigie, sur d'autres monnaies de Sardes, est associée à la 
mention de la fête locale des K0PAIA3, qui se célébrait en son 

1. Head, Coins of Lydia, pi. XII, n° i3. Cf. le n° u, où la statue est placée entre 
les colonnes do son temple. 

2. (2oins of l.ydia, p. 377, n° 218. 

3. Mionnet, Descr. de méd. antiques, t. IV, p. iSa, n° 70/4, et SiippL, t. \'1I, p. !tj8, 
n* 5io. Cf. Eckhcl, Doclr. numorum, t. 111, p. ii3 et 117. 



l'ahtémision de sardes 293 

honneur et portail son nom. » M. Hcad ne modifie sa rédaction 
première que sur un point : « Les arêtes latérales de la draperie 
qui enveloppe l'idole m'avaient induit à croire que celle-ci est 
représentée assise. Je dois m'être trompé. Les obje's perpen- 
diculaires sur lesquels semble s'appuyer cette draperie sont 
plutôt des supports que les côtés d'un siège ou d'un trône. 
Toutes les fois, en effet, que notre Koré sardienne apparaît 
sur des monnaies d'union avec diverses autres villes, Éphèse, 
Hiérapolis, elle est figurée debout à côté de la divinité de la 
cité alliée . » 

Il n'y a donc, je le crois avec M. Head', aucun doute possible. 
La déesse qui nous occupe s'appelait Koré. Mais s'agit-il ici de 
la Koré grecque? Cette Koré sardienne ne dissimulerait-elle 
pas, sous sa dénomination hellénique, une divinité indigène, 
avec laquelle un travail de syncrétisme l'aurait confondue? 
Tel est maintenant le problème qui se pose. 

Pour le résoudre, je me servirai d'abord d'une observation 
faite par M. Head lui-même. Tandis que les sujets mytholo- 
giques, sur les monnaies de la grande cité de l'Hermus, sont 
généralement traités dans une manière traditionnelle qui ne 
se distingue guère de celle des villes helléniques, la statue de 
culte de Koré, au contraire, « est plus spécialement caractéris- 
tique de Sardes, comme celle d'Artémis l'est d'Éphèsea.» Je 
rapprocherai ensuite de cette remarque le commentaire sui- 

1. Je me suis demandé un moment si le mot Koraia n'était pas une épilhète 
géographique. Dans celte hypothèse, les jeux de Sardes, à l'exemple des jeux olym- 
piques, islhmiques ou néméens, auraient tiré leur nom de la cepà xcojjly] où ils se 
célébraient et qui se serait appelée Kora ou Koros. Précisément, il y avait en Asie 
Mineure une plaine de Koros, Kôpou tteôiov (celle où Lysimaque fut vaincu et tué par 
Séleucus), que de récents travaux placent en Lydie (Bruno Keil, JRev. de Philologie, 
t. XXVI, igOî, p. 260-261 ; Bevan, The House of Seleacus, t. I, p. 323; HaussouUier, 
Didym.es, p. 106, n. 1). Deux raisons m'ont empêché de m'arrèter à celte conjecture: 
1° il ne me paraît pas absolument démontré que le Koroupédion où se livra la 
grande bataille de 281 soit une plaine lydienne; 2* en admettant que cela soit, comme 
cette plaine de Koros était arrosée par un Phrygius, qui ne peut alors être que le 
Koum-Tchaï, il faut la chercher très loin de Sardes, entre Magnésie du Sipyle et 
Thyatire. On ne peut donc supposer que la plaine se soit appelée Koros par suite de 
sa proximité avec une Upà xwiit) du même nom située au pied de l'acropole de 
Sardes. J'ajouterai qu'à Cyzique, où il existait aussi des jeux Koréens (Slrabon, II, 
3, 4), leur désignation provenait indubitablement de Koré, qui était la grande 
déesse locale (HomoUe, BCH., t. IV, 1880, p. 475). 

2. Coins of Lydia, introduction, p. ex. Cf. Eckhel, Doctr. numorum, t. III, p. n3 : 
«Proserpinae cultus apud Sardianos praecipuus; n et Pinder, Abhandl. Berlin. Akad., 
i855, p. 629 : « istder charaktcristische Typus von Sardes. » 

Rev. Et. anc. 20 



294 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

vant, inspiré à François Lenormant par l'étude de la Koré 
Soteira de Cyzique : « Celte adoration de la fille seule, rendue 
presque entièrement indépendante de sa mère, est un fait 
exceptionnel, qui ne se produit jamais dans la Grèce propre- 
ment dite ». Mais nous le retrouvons à Sardes. Là, il est positi- 
vement le résultat de la traduction hellénique en Perséphoné 
d'une antique divinité lydienne, dont nous ignorons le noms. » 
Cette antique divinité lydienne, dont l'existence a été ainsi 
dès longtemps soupçonnée derrière son masque d'emprunt, 
n'est autre, à mon avis, qu'Anahita. 11 me paraît hors de doute 
que l'Anaïtis de Sardes, après s'être intronisée, à l'époque 
perse, dans les droits et attributs de la Grande Mère du Tmole, 
perdit de plus en plus, à partir de la conquête d'Alexandre, 
son caractère strictement indigène et, durant le grand travail 
d'hellénisalion qui métamorphosa tous les cultes de l'Asie, 
fut identifiée à Koré. 

Plus d'un trait commun les prédisposait à se confondre. 
Comme Artémis, Koré (Perséph5né) revêt souvent la physio- 
nomie d'une divinité lunaire 3. Divinité de la nuit, a:vec le 
croissant pour symbole 4, elle est plus encore, en tant 
qu'épouse d'Hadès et reine des enfers, une divinité de la 
mort, ce qu'Artémis fut dès l'époque homérique &. L'épithète 
de chasseresse, monopole habituel d'Artémis, n'est pas étran- 
gère à Koré 6, Inversement, celle de Kopix (Vierge), qui établis- 
sait un rapprochement avec Koré, a paré aussi Artémis?. On 
s'explique qu'Eschyle, suivant en cela une tradition orientale, 
ait fait d'Artémis une fille, non de Latone, mais de Déméter 8, 

I. Il y aurait des rcsenes à présenter sur ce dernier point: cf. Le Bas-Foucart, 
Inscr. du Péloponnèse, n° 353 /i, p. 3i4. 

a. Dict. des Anliquités, s. v. Cercs, t. I, p. io3o. 

3. Gerhard, Griech. Mythologie, S 439, 3 (Berlin, 185/4, t. I, p. 465); Fr. Lenormant, 
Dict. des Antiquités, s. v. Ccres, t. I, p. io36. 

4. Gerhard, Ûber den Bilderkrcis von Eleusis, dans ses Gesammelte akademische 
Abhandlungen, t. Il, p. /joi-Zioa, n. 181. 

5. Studniczka, Kyrene, p. 15/4. 

6. Kôpo; /.aXo'jjiÉvr,; Oripa; (Pausanias, IX., 3g, ^4 ; cf. Studniczka, Kyrene, p. i4G). — 
Le cerf, animal sacré d'Artémis, attribue à Koré-Despoina (Pausanias, VIII, 10, /4; 
cf. Lenormant, loc. cit., p. 1028). 

7. Gallimaque, Hymnes, III, v. î34; Pauly-Wissowa, t. II, p. iSgo, s. v. Artémis 
(Wernicke); Couve, art. Koreia, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. III, p. 86i. 

8. "AoTîiAtv Eivai ÔuyaTÎpx Aiî|JLA)xpo; (Hérodote, U, i56, 5, suivi par Pausanias, VIIl, 
37. 3). 



L ARTEMISION DE SAHDES 2Q0 

donc une Koré, et l'on conçoit que les mythographes mo- 
dernes aient à leur tour accueilli cette assimilation'. 

Les monuments figurés les y autorisent. En dehors de la 
monnaie d'alliance qui sert de point de départ à cette démons- 
tration, l'idole de culte que je m'eflbrce d'identifier se retrouve 
sur un très grand nombre de pièces, soit de Sardes, soit 
d'autres villes lydiennes, Daldis, Gordus, Maeonia, Silandus, 
Tmolos, soit de la province d'Asie. Des gemmes aussi la repré- 
sentent. Je vais classer et décrire les principaux échantillons 
de la série, en me limitant aux spécimens caractéristiques ou 
à ceux dont la mention a été accompagnée d'une reproduction. 
Pour plus de rapidité, j'aurai recours, dans ce catalogue, aux 
abréviations suivantes : 

Engel = A. Engel, Monnaies grecques, dans la Revue numis- 
matique, t. II, i884; 

Gerh. = Ed. Gerhard, Gesammelie akademische Abhandlungen 
und kleine Schriflen, t. II, 1868, avec l'atlas d' Abbildungen 
contenant les planches; 

Head = Barclay V. Head, Catalogue of the greek Coins oj 
Lydia (British Muséum), 1901 ; 

Hunter. = G. Macdonald, Catalogue of greek Coins in the 
Hunterian co//ec/iort (University of Glascow), t. II, 1901; 

Imhoof Monn. et Imhoof Miinzk. = F. Imhoof-Blumer, 
Monnaies grecques, Amsterdam, i883, et Zur Miinzkunde Klein- 
asiens, dans la Revue suisse de numismatique, t. VII, 1897 
(= Lydische Stadtmiinzen). 

Mionn. Descr. et Mionn. Suppl. = T. E. Mionnet, Description 
des Médailles antiques, t. IV, 1809, et Supplément, t. VII, i835; 

Miill. = Mûller-Wieseler's Denkmaeler, rééd. Wernicke et 
Graef, en cours de publication; 

Overb. = J. Overbeck, Griechische Kunstmythologie, t. II, 1878 ; 

Pinder = E. Pinder, Ùber die Cistophoren und ûber die kaiser- 
lichen Silbermedaillons der rômischen Provint Asixi, dans les 



I. Creuzer-Guigniaut, Religions de l'Antiquité, t. III, 2* partie, i8/ii, p. 55a (cf. ibid., 
p. 424); Gerhard, Akad. Abhandlungen, t. II, 1868, p. 4ïo-4si, n. 361 ; Fr. Lenormant, 
Dict. des Antiquités, t. I, a" partie, 1887, p. loaS (s. v. Ceres); P. Paris, ibid., t. II, 189a, 
p. i3o (s. V. Diana). 



3g6 REVCt DES ÉTLDES A.fCIE^CÎtES 

Ahhandlungen der kôniglichen Akademie der Wissenschaften za 
Berlin, pour l'arinée i855; 

Wadd. = E. Babelon, Inventaire sommaire de la collection 
Waddington, 1898. 

Provuvce d'Asie 

1. a. Pinder, p. 595, n" 76, et pi. VIll, fig. 3. .R« (= MûU., 
p. 252-253, et pi. XXI, fig. 20): 

HAORIANVS AYGVSTUS PP COS lli. Idole de Proserpine; à sa 

Tête noa laurée d'Hadrien, regar- 
dant à droite. 



droite, se détachant du sol, un épi; 
à sa gauche, un épi et une tète de 
pavot. 




La statue est de face, debout, coifFée du calathos, avec un 
voile tombant de chaque côté du visage. L'étoffe qui drape le 
bas du corps ne semble pas sculptée, mais 
rapportée. Suivant l'usage bien connu par 
les inscriptions des inventaires de temples, 
le simulacre est vêtu d'un habit emprunté 
à la garde-robe sacrée. C'est un xoanon 
habillé, et non seulement habillé, mais 
paré : on lui a passé au cou un quadruple collier, analogue 
aux énormes colliers des terres cuites de Tégée et de l'Héraion 
d'Argos, qui représentent des déesses mères. 

6. Cabinet de France, n° 60 de l'inventaire des médaillons 
d'argent romains. Variante de la précédente. Même type, mais 
sans traces de surfrappe. La gravure de Pinder, reproduite 
ci- dessus, étant une interprétation, je donne (pi. IV. fig. i) 
un fac-similé de l'exemplaire de Paris. 

Daldis 

2. PI. IV, fig. 6 (cf. pi. VI, fig. 6, la même image, agrandie). 
Br. — Head, p. 72, n* i4, et pi. VIII. fig. 6: 

Buste de Tranqtiillina, regardant I Idole de culte de Koré, entre le 
à droite. | pavot à sa droite et l'épi à sa gauche. 

I. Je laisse de côté le n* 77, p. 596 (pi. VllI, fig. 4), bien que Pinder l'appelle 
aussi « Idol der Proserpina », parce qu'ici l'eCBgie, caractérisée par les mêmes attri- 
buts, n'a plus rien d'archaïque. On l'a complètement helléoisée. 



L ARTEMISION DE SAUDES 



297 



Surface usée; image informe. Le buste et la tête ont l'aspect 
d'un cône que coupent, par étages inégaux, trois lignes hori- 
zontales schématisant un collier. Ce cône est surmonté d'un 
calathos qui achève de donner à ce haut du corps la silhouette 
d'une cloche. Mais, en réalité, nous sommes en présence d'un 
voile qui coiffe et masque entièrement le visage (cf. le n° 3). 
La partie inférieure, où se distingue la saillie des pieds, forme 
un rectangle dont les bords verticaux sont ou les montants 
d'un trône, — même dans cette hypothèse, je crois la divinité 
debout, posée droit et non assise, — ou des supports, ou 
l'arête de l'étoffe retombant à plis raides sur le xoanon. Une 
sorte de tige barbue, dans laquelle M. Head voit un second 
épi de blé, jaillit en avant du rectangle et s'incline à la droite 
de l'idole, du côté du pavot. Ce détail manque au numéro 
suivant qui, pour le reste, se rapproche beaucoup de celui-ci. 



3. PL IV, fîg. 7 (cf. pi. VI, fig. 7, la même image, agrandie). 
Br. — Wadd, p. 289, n° Agôt), et pi. XIV, fig. 8: 



Buste d'Otacilia Sévéra, regardant 
à droite. 



Idole de culte de Koré, debout et 
de face, entre le pavot à sa droite 
et l'épi à sa gauche. Dans le champ 
supérieur, à la droite de la tète, une 
couronne; à sa gauche, un bucrâne. 



La même monnaie est décrite par M. Head, p. 72, n° i5, qui 
définit u cultus-effîgy of Kore » le simulacre appelé par 
M. Babelon « xoanon de Déméter ». Cette divergence est sans 
importance, puisqu'en réalité notre divinité n'est ni Déméter 
ni Koré, mais, comme l'écrit fort bien M. Head, à propos 
d'une variante de la même pièce, datée de Gallien (p. 78, 
n° 19), une déesse asiatique, « Asiatic goddess ». Ce qui amène 
le nom de Déméter sous la plume de M. Babelon, c'est l'espèce 
de calathos dont est coiffée la statue. Ici, l'idole a une tour- 
nure plus humaine que dans le spécimen précédent. Si l'on 
n'aperçoit pas le visage, c'est que la tête est embéguinée dans 
un voile épais. Les trois lignes courbes qui s'étagent sur le 
cou et la poitrine figurent évidemment le collier dont le n° 1 
(pi. IV, fig. i) nous a offert une représentation distincte et le 



agS REVIE DES ÉTUDES ANCIENNES 

n° 2 (pi. IV et VI, fig. 6) une représentation schématique. Les 
bords verticaux du rectangle inférieur n'ont ni la saillie ni la 
rigidité que nous leur avons vue plus haut. Ils suggèrent 
cette fois l'idée d'un xoanon habillé. 

GORDUS 

4. PI. IV, fig. 2 (cf. pi. VI, fig. 2, la même image, agrandie). 
Br. — Head, p. 98, n« 24, et pi. X, fig. 3 (= Overb., p. 4i4, 
n. c, et pi. VIII, fig. 2; var. Wadd., p. 291, n° 4976) : 



Buste de Marc-Aurèle, barbu, 
regardant à gauche, lauré, avec la 
cuirasse et le paludamentum. 



Statue de culte de Koré, entre une 
tête de pavot à sa droite et deux 
épis de blé à sa gauche. 



Je ne crois pas l'idole assise, mais debout, comme dans les 
numéros précédents. Elle rappelle de très près certaines 
petites terres cuites très archaïques et très grossières. On 
distingue, sur la poitrine, une grande parure à pendeloques 
et, sur le cou, un collier; puis, les cheveux, tombant par 
masses de chaque côté des joues, et des bandeaux sur le front; 
enfin, les deux yeux. Tous ces détails, y compris les yeux, 
semblent indiqués à l'aide de pastilles aplaties sous le doigt, 
ce qui évoque exactement le procédé employé pour les terres 
cuites auxquelles cette statue de culte fait penser. L'espèce de 
calathos du n" 3 (pi. IV et VI, fig. 7) est ici surmonté d'un 
croissant. Le bas du corps est enveloppé dans une robe ou 
mante cylindrique sous le bord inférieur de laquelle s'avancent 
les pieds. 

5. Br. — Gerh., p. 562, n° 8, et pi. LIX, fig. 8 = Mionn. 
Descr., p. 43, n" 226 : 



Tête laurée de Gallien, à droite, 
avec le paludamentum. 



«Simulacre de Junon- Pronuba, 
entre un épi et un arbuste ; dans le 
champ, un croissant et un astre. » 



J'ai reproduit les termes mêmes de Mionnet. Junon-Pro;ia6a 
n'est autre que notre « Asiatic goddess ». L'arbuste est ou un 
pavot ou un second épi. Bien qu'appartenant à la même ville, 
les n"" 4 et 5 diffèrent assez notablement. A l'inverse du n° 4 



L ARTEMISIO.N DE SARDES 2()y 

(pl. IV et VI, fig. 2), dont le type anlhropomorphique est très 

net, le n° 5 n'offre plus trace de visage. Gela tient à ce que 

l'idole est embéguinée, comme nous 

l'avons constaté pour les effigies de Dal- 

dis, dont l'aspect extérieur rappelle de 

près celui du simulacre cryptocéphale de 

Gordus. 

Le dessin de Gerhard, inséré ci-contre 
étant une interprétation, je donne (pl. IV, 
fig. 5) un fac-similé de l'original, conservé au Cabinet de 
France (cf. pl. VI, fig. 5, la même image, agrandie). 

Maeonia 

6. Pl. V, fig. 16. Br. — Head, p. i34, n» 48, et pl. XIV, 
fig. 9 (= Wadd., p. 297, n° 5o68) : 




Buste de Garacalla, regardant à 
droite, lauré, avec la cuirasse et le 
paludamentum. 



Zeus Lydios, debout, tourné vers 
la droite. Devant lui, de face, la 
statue de culte de Koré. 



Manquent, aux deux côtés de la déesse, les attributs habi- 
tuels. Sous le calathos, on aperçoit les rudiments d'un visage 
encadré de cheveux. Le cou et le haut de la poitrine ont 
l'aspect de cône des n"' 2 (pl. IV et VI, fig. 6), 3 (pl. IV 
et VI, fig. 7), 5 (pl. IV et VI, fig. 5). Dans le rectangle infé- 
rieur, la saillie vigoureuse des montants, qui reposent sur 
un double gradin, fait songer cette fois à un siège. Je doute, 
cependant, que la divinité soit assise. Elle a l'air d'un 
Jlaschetto campé sur sa fourche. 

7. PI. IV, fig. 10. Br.— Overb., p. 4i4, n. c, et pl. VIII, 
fig. 3; MulL, p. 262 et pi. XXI, fig. 19 (= Head, p. i3o, n°26): 



Tête jeune du Sénat, regardant 
à gauche (époque de Dèce). 



Effigie de culte de Koré, entre 
l'épi à sa droite et le pavot à sa 
gauche. 



La divinité est de face et me paraît debout. La tête, avec un 
rudiment de visage encadré de cheveux, est coiffée du cala- 
thos, Le voile, indiqué par un bourrelet qui épouse latérale- 



3oO REVUE DES ETUDES ANCIENNES 

ment le haut de la silhouette, est ici très distinct. Le cou et la 
poitrine, en forme de cône, portent les stries schématisant 
le collier. Le bas du corps, au lieu de présenter l'apparence 
d'un cylindre ou d'un rectangle, offre celle d'un trapèze 
allongé : il va, en se rétrécissant, à partir des coudes ou des 
hanches, jusqu'aux pieds. 



8. PI. IV, fig. II. Br.— Mionn. Descr., p. 65, n" 35o. 
Variante de la précédente, sans le bourrelet du voile. 

Sardes 

9. PI. IV, fig. 12. Br. — Head, p. 249, n" 90, et pi. XXVI, 
fig. 2 (= Mionn. Descr., p. 120, n° 676): 



Tête de la déesse Sardes, voilée et 
tourrelée (date indécise, flottant en- 
tre le II' et le 111° siècle de notre ère). 



Effigie de culte de Koré, entre 
répi de blé à sa droite et la tète de 
pavot à sa gauche. 



Comme silhouette, le type est voisin du n° 7 (Maeonia, pi. IV, 
fig. 10). Mais, dans le détail, il y a des nuances. Le collier est 
beaucoup plus distinct Quant à la tête, elle n'a pas l'aspect 
ovoïde du spécimen indiqué, mais l'aspect cylindrique du n° 6 
(pi. V, fig. 16), qui appartient également à Maeonia, et du n" 10 
(pi. IV, fig. 8), qui est de Sardes. Gomme dans ces trois monu- 
ments, il y a rudiment de visage. 



10. PI. IV^fig. 8. Br.— Head, p. 269, n" i/i8, et pi. XXVIl, 
fig. 2 (= Mionn. Descr., p. 129, n" 733): 



Buste de Julia Domna, en Tyché, 
regardant à gauche, le calathos sur 
la tête et une corne d'abondance sur 
l'épaule gauche. 



Statue de culte de Koré, entre 
l'épi à sa droite et le pavot à sa 
gauche. Dans le champ supérieur, 
au-dessus de l'épi, une couronne; au- 
dessus du pavot, probablement un 
bucrâne (cf. le n" 17). 



Spécimen assez semblable au n° 3 (Daldis, pi. IV et VI, 
fig. 7), sauf interversion des attributs du champ inférieur, 
et avec cette nuance importante que la tête ne semble pas 
embéguinée. 



i/artémision df. sardes 3oi 

11. PI. IV, fig. i3. Br. — Cab. de Fr., n" 648 de l'inv. de la 



Lydie : 

Buste de Julia Domna, regardant 
à droite. 



Statue de culte de Koré, entre 
l'épi de blé à sa droite et la tête de 
pavot à sa gauche. 



A comparer avec les simulacres des groupes 6 (Maeonia, 
pi. V, fig. i6) et 23 (Tmolos, pi. V, fig. 19) : bas du corps en 
forme de rectangle à fortes saillies latérales; buste conique 
à stries; visage encadré par la double masse retombante des 
cheveux. 

Variante, avec, au droit, la tête, voilée, drapée et tourrelée, 
de la déesse 3ardes : Hunter., p. 465, n° 16, et pi. LVI, fig. A- 



12. PI. V, fig. i4. Br. — Head, p. 277, n° 218, et pi. XLI, 
fig. 4 (= Imhoof Mo/irt., p. 38g, n° 3/|): 



Buste de Caracalla, regardant à 
droite, barbu et lauré, avec la cui- 
rasse et le paludamentum. 



Effigies de culte des déesses de 
Sardes et d'Hypaepa, Koré à gauche, 
entre l'épi et le pavot, Anaïtis à 
droite. 



C'est la monnaie que nous avons déjà décrite (p. 291 -292) et 
dont l'examen a motivé notre recherche. L'idole se compose, 
comme le n° 7 (Maeonia, pi. IV, fig. 10), de deux moitiés 
pyramidant en sens inverse. La tête est coiffée du calathos. 
Pas de visage apparent; il semble qu'il y ait embéguinement 
sous un voile, comme dans les n°' 3 (Daldis, pi. IV et VI, 
fig. 7) et 5 (Gordus, pi. IV et VI, fig. 5). Indication du collier 
par des stries horizontales. 



13. PI. V, fig. i5. Br. — Hunter., p. 467, n" 32, et pi. LVI, 
fig. 5: 



Buste de Caracalla, regardant 
à droite, lauré, avec la cuirasse et 
le paludamentum. 



Statues de culte des déesses de 
Sardes et d'Éphèse, Koré à gauche, 
entre l'épi et le pavot, Artémis à 
droite. 



Groupe analogue au précédent, encore plus fruste. 



3o: 



REVUE DES ETUDES ANCIENNES 



14. PI. V, fig. 20. Br. — Gab. de Fr., n" 666 de l'inv. de 
la Lvdie : 



Buste de Garacalla. 



Tyché portant le xoanon devant 
l'empereur qui le couronne. 



La statue de culte est ici de dimensions trop réduites pour 
qu'on puisse en distinguer le détail. La silhouette est celle des 
deux numéros précédents. 



15. PI. V, fig. 22. Br. — Head, p. 266, n" 171, et pi. XXVII, 
fig. 10: 



Buste d'Élagabal, regardant à droi- 
te, lauré, avec la cuirasse à égide et 
le paludamentum. 



Dans le champ inférieur, deux 
temples vus d'angle. Dans le champ 
supérieur, deux façades de temples, 
toutes deux avec une statue de di- 
vinité entre leurs colonnes, effigie 
de dieu mâle sous le portique de 
gauche, l'idole de Koré sous le por- 
tique de droite. 



L'idole de Koré est ici tellement petite et indistincte qu'elle 
ne donne prise à aucune observation. La silhouette d'ensemble 
est celle des types cryptocéphales : n"* 3 (Daldis, pi. IV et VI, 
fig. 7), 5 (Gordus, pi. IV et VI, fig. 5), 12 (pi. V, fig. i4), etc. 

16. PI. V, fig. 21. Br. — Gab, de Fr., n" 671 de l'inv. de la 
Lydie : 



Buste d'Élagabal. 



Statue de culte de Koré, sur la 
table des jeux, entre quatre vases, 
deux à droite, deux à gauche. 



Mêmes remarques que pour le numéro précédent. 



17. — PI. IV, fig. 9. Br. — Gab. de Fr., n° 674 de l'inv. de 
la Lydie. 

Buste d'Élagabal. Statue de culte de Koré, entre 

l'épi à sa droite et le pavot à sa gau- 
che. Au-dessus de l'épi, un bucrâne; 
au-dessus du pavot, une couronne. 



l'artémision de sardes 3o3 

Variante du n° 10 (Sardes également, pi. IV, fig. 8), avec 
interversion des attributs du champ supérieur et substitution, 
pour le bas du corps, de la forme trapézoïdale à la forme rec- 
tangulaire. Ce spécimen est un des plus nets de la série. Tête 
surmontée du calathos' mince. Visage encadré par la masse 
retombante des cheveux. Les grains qui cintrent le haut du 
front font songer à un collier posé sur la coiffure en guise de 
diadème. Autre grand collier, de cou et de poitrine, à plu- 
sieurs rangs, comme dans le n° 1. 

18. PI. V, fig. 17. Br. — W^add., p. 3io-3ii, n" 5276 : 

Buste de Gordien III. A. droite, de profil, Déméter, 

debout, vêtue de la tunique longue, 
tient de la main gauche une haste 
et tend de l'autre un épi de blé. 
Devant elle, de face, la statue de 
culte de Koré, entre l'épi de blé à sa 
droite et le pavot à sa gauche. 

Groupe très fruste, à rapprocher du n" 23 (Tmolos, pi. V, 
fîg. 19), qui offre le même sujet, avec interversion des attri- 
buts. 

19. PI. V, fig. 18. Br. — Gab. de Fr., n° 706 de l'inv. de la 
Lydie : 



Buste de Valérien. 



Déméter portant l'épi devant la 
statue de culte de Koré. 



Même groupe que dans le numéro précédent, mais plus net. 
Manquent ici, dans le champ inférieur, aux deux côtés de 
Koré, l'épi et le pavot. 

20. Br.— Overb., p. 4iA, n. c, et pi. VIII, fig. i {= Mionn. 
Descr., p. i4o-i/ii, n° Sok) : 



Buste de Salonine, regardant à 
droite. 



Efïîgiede culte de Koré, entre l'épi 
à sa droite et le pavot à sa gauche. 



Type embéguiné. Le haut du corps en forme de cône, le bas 
en forme de rectangle, avec les montants en saillie. Tête cylin- 



3o4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

drique, coiffée du calathos. Le collier, indiqué non par des 
stries, mais par des imbrications, comme dans le n" 4 (Gordus, 
pi. IV et \I, fig. 2). Ici, la posture serait plutôt celle d'une 
divinité assise. 

21. PI. IV, fig. !x. Br. — Wadd., p. 3ii, n° 6282 (= Head, 
p. 274, n° 209; cf. n° 208). 

Variante de la précédente. Manquent, dans le registre infé- 
rieur, l'épi et le pavot. 

SiLANDUS 

22. PI. IV, fig. 3 (cf. pi. VI, fig. 3, la même image, agrandie). 
Br. — Overb., p. 4i4, n° c, et pi. VIII, fig. 4 (= Imhoof 
Miinzk., p. 2-3, i\9 7, et pi. I, fig. i = Head, p. 282, n° 19, et 
pi. XXVIIÏ, fig. 5): 

Buste de Lucille, regardant à 
droite. Coiffure à chignon bas, 
sur la nuque, avec bandeau recou- 
vrant la tempe. 



Statue de culte de Koré, avec, à sa 
gauche, une tige de blé garnie de 
feuilles et surmontée de l'épi. 



Manque l'attribut symétrique: le pavot. Tête cylindrique, à 
rapprocher spécialement de celle du n° 6 (Maeonia, pi. V, 
fig. 16). M. Imhoof-Blumer croit l'idole de Silandus « anico- 
nique ». J'y découvre pour moi, comme dans celle de Maeonia, 
un rudiment de visage, avec des cheveux qui l'encadrent et 
font masse sur le front. Un calathos ou polos pour coiffure. 
Grand collier de poitrine à deux rangs, formé d'un pastillage 
comme dans le n" 4 (Gordus, pi. IV et VI, fig. 2). Dans le 
rectangle inférieur, les montants en saillie sont ou des sup- 
ports, comme ceux qu'on voit si souvent à l'Artémis d'Éphèse, 
ou la retombée de la mante lourde qui enveloppe la déesse et 
qu'elle tend, en dessous, de ses mains invisibles. Ces mon- 
tants, qui divergent et se cintrent comme les tiges latérales 
des autels à cornes mycéniens, ne peuvent guère être les bras 
d'un trône. Il s'ensuit que la divinité est debout. 

Tmolos 

23. PI. V, fig. 19. Br. — Head, p. 324, n» 6, et pi. XXXHI, 



l'artémision de sardes 3o5 

fig. 4 = Engel, p. 23, et pi. I, fig. i ( = Mionn. Suppl., p. 324, 
n° 52) : 



Buste deCaracalla jeune, imberbe, 
lauré, regardant à droite, avec la 
cuirasse et le paludamentum. 



A droite, de profil, Déméter, de- 
bout, voilée et vêtue de la tunique 
longue, tient de la main gauche une 
haste et tend de Tautre un épi de 
blé. Devant elle, de face, la statue de 
culte de Koré, entre le pavot à sa 
droite et fépi de blé à sa gauche. 



Image très usée. Le haut de l'idole est presque indiscernable. 
On devine cependant une tête cylindrique, avec rudiment de 
visage, comme dans le n" 6 (Maeonia, pi. V, fig. i6). Bas du 
corps, sauf interversion des attributs, comme dans le n° 20 
(Sardes) : donc, peut-être posture assise. 

Origine inconnue' 



24. Gerh., p. 563, n" 9, et pi. LIX, fig. 9 : 

Gemme représentant une divinité coiffée d'un haut modius à moulures, 
encadrée par un voile, assise, de face, entre deux épis qui jaillissent du sol. 
Dans le champ supérieur, deux autres attributs : une étoile, à la droite de 
l'idole; un croissant de lune, à sa gauche. 



Le voile, qui part du sommet de la tête et tombe jusqu'aux 
pieds, en laissant à découvert le visage, se double, aux épaules, 
d'une cape, qui laisse à découvert les mains, 
croisées en avant. Cape et voile forment ainsi, 
de chaque côté de la déesse, un bourrelet rigide, 
et nous avons cette fois la preuve formelle que : 
1° pour le haut de l'idole, l'espèce de liséré du 
n" 7 indiquait bien un voile; 2" pour le bas, les 
montants en saillie dont la présence nous 
intriguait ont pu n'être en certains cas que la retombée laté- 
rale d'une mante. 




I. Je laisse de côté l'intaille décrite par Chabouillet (Catalogue des Camées de la 
Bibliothèque impériale, p. aas, n" i6i6) parce que le « xoanon ou simulacre de Cérès » 
qu'elle représente s'éloigne considérablement du type de notre Koré sardieunc. 




3o6 REVUE DES ÉTCDES ANCIENNES 

25. Gerh., p. 563, n" lo, et pi. LIX, fig. lo : 

Jaspe rouge, figurant une idole sans visage. A la place de celui-ci, un 
modius barré par un croisillon et surmonté d'un calathos. Collier de 
poitrine à denticules Bourrelets de cape tombant des épaules aux pieds. 
Attributs : i" en bas, à la droite de l'image, un pavot, à sa gauche, un épi de 
blé; 3° dans le champ supérieur, au-dessus du pavot, un croissant de lune, 
au-dessus de l'épi, une étoile. 

Ce qui caractérise cette représentation, dans laquelle ses 
premiers éditeurs ont reconnu la Gybèle lydienne (Dindymene 
von Sardes), c'est l'absence de visage. 11 ne 
faudrait pas en conclure que l'original en était 
dépourvu. L'Artémis de Pergé, autre réplique 
fameuse de la Grande Déesse asiatique, a pour 
simulacre habituel un simple cône de pierre ^ 
Mais quelquefois cet omphalos aniconique se 
couronne d'une tête de femme ^. Et cependant, 
comme on l'a judicieusement observé 3, l'Arté- 
mis pamphylienne n'était pas dotée de deux symboles : elle n'en 
avait qu'un. De même, en Lydie, la tête de l'idole devait être 
parfois recouverte d'objets sacrés, voile souple ou coiffe dure, 
conformément à des rites que nous ignorons, et c'est sans 
doute pour ce motif qu'elle nous apparaît si souvent embé- 
guinée^. A Hiérocésarée et à Hypaepa, les mages d'Anaïtis, 
avant de vaquer aux offices du culte, reyêtaient la tiare à 
paragnatides, destinée à masquer les lèvres et à empêcher 
l'haleine de souiller le feu 5. Des prescriptions liturgiques 
analogues régissaient probablement les exhibitions publiques 
du xoanon de la divinité 6, L'idole de jaspe du Gabinet de 
Prusse est cryptocéphale plutôt qu'aniconique. 

I. Gerh., pi. LIX, fig. a et 3; Hill, Catalogue of the greek Coins of Lycia (British 
Muséum), pi. .XXIV, fig. 12. 

a. Gerh., pi. LIX, fig. 4 ; Hill, op. cit., pi. XXIV, fig. 5 et 6. 

3. W. de Visser, De Graecorum diis non referentibus speciem humanam, Leyde, 1900, 
p. 74. 

4. On sait qu'à Athènes, pour la fètc des Plyntéries, le xoanon d'Athéna Polias 
était recouvert d'un voile (Xénophon, Helléniques, I, 4, «a; Plutarque, Alcibiade, 34); 
puis, une fois vêtu et paré de bijoux, il était porté en procession. Sur ces cérémo- 
nies, voir P. Foucart, Le Culte de Dionysos en Atlique, p. 175-177. 

5. Cf., plus haut, p. 391, n. 2, et Cumont, Mystères de Mithra, t. I, p. io4. 

6. Dans la Haute Asie, le xoanon d'Omanos (^ Vohu-Mano, Cumont, Mystères de 
Mithra, t. I, p. i3i, n° 10), dieu (Tjji6a)|xo; d'Anaitis, était porté en procession: 
« Çôavov To-j 'li|xavoO no\).izvjii » (Strabon, XV, 3, i5). 



l'artémision de sardes 3o7 

Quoi qu'il en soit de ces détails et de ces nuances, un fait 
reste certain : l'ensemble de nos monuments s'applique à un 
seul et même type. Le groupe est un; la divinité qu'il repré- 
sente est une. Or, si la plupart des échantillons de la série ne 
nous révèlent que les attributs spécifiques de Koré, l'épi et le 
pavot, il en est d'autres qui présentent, en outre, symétrique- 
ment, le croissant de lune et l'étoile ', signes distinctifs 
d'Arlémis. La déesse des monnaies et des gemmes lydiennes 
était donc tenue aussi bien pour une Artémis que pour une 
Koré. En réalité, elle ne se confond ni avec l'une ni avec 
l'autre. Il en est d'elle comme de l'Arlémis de Pergé et de 
l'Aphrodite de Paphos, dont nous voyons les simulacres accom- 
pagnés des mêmes symboles du croissant et de l'étoile ^ : 
malgré leurs désignations distinctes, elles incarnaient une 
essence divine identique, la Grande Mère aux noms innom- 
brables. Ma, Rhéa, Ourania, Anahita. La Koré sardienne n'est 
pas la Koré grecque : c'est un avatar gréco-romain d'Anaïtis, 
héritière elle-même de l'antique Cybébé 3. 

Un curieux bas-relief, originaire lui aussi de la Méonie '•, va 
nous fournir un nouvel exemple de la façon dont procédait le 
syncrétisme lydien. Ce marbre, qui est une stèle votive, repré- 
sente trois figures de femmes dont l'identité est rendue claire 
par les inscriptions placées au-dessous : APTEMI2, pour celle du 
milieu; AHMHTPA, pour celle de gauche; H NIKH, pour celle 
de droite. Artémis porte la couronne murale. Deux croissants, 
dont l'un s'échancre vers le haut et l'autre vers le bas, ornent 
sa mitre. Elle est assise sur un trône que soutiennent deux 
lions. De chaque côté du trône, une tête de taureau. Sur chaque 
bras, un grand serpent se dresse. Aux pieds de la déesse, se 
tord un animal. Quant à Deméter, elle est debout, des épis 

1. N<" 5, 24, 25 Cf. le calathos à croissant du n" 4. 

2. Gerh., pi. LIX, fig. 3 et ii. 

3. Il n'est pas sans importance d'observer que les villes dont la numismatique 
avait adopté pour épisème l'idole dite de Koré appartiennent toutes à la Lydie orien- 
tale (Katakékaumène et districts circonvoisins), c'est-à-dire à la région même d'où 
proviennent les textes épigraphiques commémorant Anaïtis. 

4. Décrit sommairement par Tchakyroglou dans le MovueIov de Smyrne 
(lll* période, 1880, p. i63, n° T>a'), il a été réédité et commenté en détail par 
Buresch {Aus Lydien, p. 69-70), auquel j'emprunte mon analyse. La date du monu- 
ment est celle des dédicaces à Anaïtis et des monnaies au type de Koré. 



3o8 REVUE DES ÉTUDES A?îCIENKES 

dans la main gauche, une coupe dans la main droite, un 
croissant sous la ceinture. Le grand serpent placé à sa gauche 
se replie au-dessus d'elle, portant un autre croissant sur lequel 
repose un aigle. Niké se tient également debout. Elle a des 
ailes, et, de sa main droite, lève une couronne. 

Rien de plus instructif que ce monument. D'abord, comme 
l'a remarqué Buresch, la divinité centrale, qui s'ofTre sous les 
traits distinctifs de la Mère des dieux, y est expressément 
nommée Artémis. Ensuite, cette Artémis, dont les lions théo- 
phores ont pour frères jumeaux ceux de la Cybèle du Pactole «, 
nous apparaît environnée de quelques-uns des attributs de la 
Koré des monnaies et des gemmes. : croissant, épi, couronne, 
bucrâne. Enfin, le sujet même de la scène est significatif. 
La place qu'Artémis occupe au centre du tableau, le fait 
qu'elle est assise entre deux divinités debout, les hommages 
que celles-ci lui rendent manifestement, tout indique qu'elle 
exerce la prééminence. Or, deux des monnaies de Sardes et 
une de celles de Tmolos nous ont montré Déméter dans une 
posture semblable, avec ce même geste de tendre les épis 
non plus devant Artémis, mais devant l'idole dite de Koré a. 
Est-ce bien Koré qu'honore ainsi la Déméter de ces pièces? 
Ne serait-ce pas plutôt, comme sur le bas-relief, Artémis- 
Anaïtis? Si la Koré de Sardes est la Koré grecque, fille de 
Déméter, on ne conçoit pas l'attitude déférante de celle-ci. Si, 
au contraire, la Koré lydienne se confond avec l'antique Mère 
des dieux, avec Gybébé, l'hommage que lui rend Déméter est 
tout à fait en situation. 

Il est un rapprochement qui, pour nous transporter à une 
autre époque, ne m'en semble pas moins avoir une valeur 
singulière. Je veux parler de la scène d'adoration que repré- 
sente le chaton d'une bague d'or de Mycènes 3. Sous un arbre 
chargé de fruits, une femme est assise, la main gauche à la 

1. Sophocle, Philoctete, v. 391-401 : «Va,... à... naxTwXôv... véjien;,... Mâ-rep 
it(5Tvia,... /.EÔvTwv eçÊÔpe. » 

2. Plus haut, n" 18, 19, 23 (pi. V, fig. 17, 18, 19). 

3. Ce monument a été publié bien des fois. Qu'il suffise de renvoyer à Perrot, 
Ilist. de l'Arl, t. VI, p. 84i, fig. 425 ; à Tsountas, Rdv. archéol., t. XXXVII, 1900, p. 7-S 
cl pi. VIII, I ; à Evans, JHS., t. XXI, 1901, p. 108, fig. 4- 



l'artémision de sardes 3o9 

poitrine, avec ce geste de la fécondité qui est celui de tant 
d'idoles primitives. De sa main droite, levée à la hauteur de 
sa bouche, elle tient trois tiges de pavots. Une fleur, 
jaillissant de la partie antérieure de la tête, se penche au- 
dessus du front de l'héroïne. D'autres fleurs lui sont apportées 
par deux des compagnes qui l'entourent. Dans le champ 
supérieur planent divers symboles, dont un croissant de lune, 
un astre (peut-être l'étoile du soir) et une zone ondulcuse qui 
a bien l'air d'une figuration de la voie lactée. Que la femme 
assise à laquelle s'adressent les hommages ou les offrandes 
du groupe debout soit une déesse et la déesse de la fécondité, 
c'est ce que divers savants ont établi i. Or, nous saisissons ici, 
vers le milieu du deuxième millénaire avant notre ère, cette 
association si caractéristique d'un des attributs de Koré, le 
pavot, avec ceux d'Artémis ou d'Aphrodite, le croissant et 
l'étoile. Il ne serait donc pas impossible, eu égard aux rela- 
tions étroites, attestées par la légende et l'histoire, des empires 
phrygo- lydiens du Sipyle et du vieux monde achéen, que 
notre Koré sardienne fût une dérivation de la Déesse Mère des 
temps mycéniens. Nous aurions là une raison de plus de ne 
voir dans la prétendue Koré qu'une hypostase de Ma. 

L'assimilation que je propose permet d'éclaircir un autre 
point obscur de la numismatique de Sardes. Sur une des 
monnaies de la ville, datant du ni* siècle après J.-C, le buste 
de Dionysos jeune est accompagné des mots AIONVCOC 
KOPAIOC2. Que peut être ce Dionysos local caractérisé par 
une épithète empruntée à Koré3? On sait que le Dionysos lydien 
n'est autre que Sabazius^, lui-même identique au phrygien 
Attys et comme lui indissolublemenfuni à la Mère des dieux. 
Le couple phrygien Cybèle- Attys se retrouvait en Lydie sous 
différents noms et particulièrement sous celui d'Anaïtis- 



I. Notamment G. Karo, Altkretische Kaltslàtten, dans VArchiv fiir Religionswiss., 
t. VI, 1906, p. 149. 

a. Imhoof-Blumer, Kleinasiaslische Munzen (dans les Sonderschriften des ôslerr. 
archàol. Instit. in Wien), t. I, igoi, p. i83, n° a. 

3. Pas plus que Kôpata (voir plus haut, p. agS, n. i), Kôpaio; ne me semble avoir 
un sens géographique. 

4 . Fr. Lenormant, art. Bacchiis, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. I, p. 698. 

Rev. Et. anc. ai 



3lO REVL'E DES ETUDES ANClEî(MES 

Sabazius'. Il est évident que Sardes, comme tout le reste du 
pays, possédait rassocialion divine, et puisque l'un des deux 
termes, Dionysos, se confond avec Sabazius, l'autre, Koré, 
prend tout naturellement la place d'Anaïtis ^. 

Partout, l'union de la Mère des dieux avec son amant, 
Sabazius ou Altys, donnait lieu à des fêtes orgiastiques ou 
mystiques. Ces fêtes se célébraient au printemps 3. Il est pro- 
bable qu'il existait à Sardes des solennités semblables, bien 
que les documents de nous connus n'y signalent ni MY;-:po)a, 
ni 'ApT£;j.ia'.a, ni 'AvaîtTs-.a. En revanche, ils mentionnent des 
Kôpx'.x "A/.T'.x et des XpjjivOiva^, qui, sous deux noms différents, 
désignent une seule et même chose, comme le prouve un 
bronze d'Élagabal, où la mention des jeux « aux fleurs d'or » 
est mise en rapport étroit avec l'effigie de culte de Koré^. 
M. Head, à qui est due cette judicieuse remarquée, estime, 
avec non moins de vraisemblance, que les jeux chrysanthi- 
niens tiraient leur nom des fleurs d'or que ramassait Koré 
au moment où elle fut enlevée par Hadès^. Or, dans cet 
épisode de la cueillette, certaines traditions religieuses lui 
associaient ArtémisS. Une Artémis à la fleur, de type archaïque, 

1. Le relevé des variantes sous lesquelles se manifeste le couple lydien a été fait 
par Buresch (Aus Lydien, p. 63 et G7), d'après leg auteurs et les inscriptions. 

a. Chez les Arabes, à qui les Perses avaient emprunlé le culte d'Anahita (Héro- 
dote, I, i3i, 3), les seules divinités adorées étaient le couple Dionysos-Ourania (Id., 
III, 8, 3), c'est-à-dire Dionysos-Anaïtis, ou, d'après le syncrétisme grec, Dionysos- 
Artémis (cf. Blochet, Le Culte d' Aphrodite- Anahita, p. 17). ^- C'est peut-être Dionysos 
Koraios (= Sabazius = Mèn = Atlys) qui figure sou» les colonnes du temple placé 
en regard de celui de Koré dans notre n° 15 (pi. V, fig. 32). 

3. Decharme, art. Cybelé, dans le Dict. des Antiquités, i. I, p. 1683; Buresch, Aui 
Lydien, p. 70-71. 

4. L'exsrgue KOPAIA AKTIA (Mionnet, Descr., t. IV, p. i33, n' 754; Macdo- 
nald, Hunter. Coll., t. II, p. 466, n" 33 et 3G)ou KOPHIA AKTIA (Mionnet, Suppl., 
t. VII, p. /j-îS, n° 5io) est aussi r»re que celle de XPVCAN0INA est fréquente. 
Outre les monnaies, trop nombreuses pour que je les cite, où sont mentionnés les 
jeux chrysanthiniens, il y a les inscriptions (CIG., 32o8 et SgiS; CIA., lag), textes 
auxquels s'ajoutent maintenant les documents agonistitiues découverts dans les 
fouilles de Delplies: n" d'inventaire ii85 et a46i (communication de M. Bourguet), 

5. Coins of Lydia, p. a65, n° 170. 

6. Ibid., introduction, p. ex. 

7. A Athènes, comme l'a établi M. Foucart dans son beau livre sur Le Culte de 
Dionysos en Atlique, c'étaient les actes caractéristiques du dieu que l'on commémorait, 
eo les reproduisant, dans ses fêtes. La méthode, rigoureuse et sagace, dont l'histoçien 
des mystères vient de faire une si magistrale application, s'impose plus que jamais 
à l'attention des mylhographes. 

8. Diodore, V, 3, /i ; Pausanias, VIII, 3i, 2. Cf., outre Grcuzer-Guigniaut, Religions 
de l'Antiquité, t. III, p. 55i, les articles Ceres et Diana, dans le Dictionnaire des Anti- 
quités, t. I, p. loaS (Fr. Lenormant) et t. II, p. i.3o et i35 (P. Paris). 



l'artémision de sardes 3ll 

est figurée sur un fragment de coupe provenant de l'acropole 
d'Athènes'. Des jeux chrysanlhiniens se conçoivent donc aussi 
bien pour Artémis que pour Koré^. 

On m'objectera : si votre Koré sardienne n'est autre 
qu'Anaïlis, pourquoi les jeux célébrés en son honneur ont-ils 
reçu l'épithète de Kôpau, plutôt que celle d'AvaiÎTE-.a, qui 
s'était maintenue à Philadelphie 3? Je répondrai : c'est là un 
effet de ce qu'on pourrait appeler le snobisme grécomane qui 
a sévi en Asie depuis la mort d'Alexandre jusqu'à la fin du 
paganisme. A Hiérocésarée, oii l'identité de la divinité adorée 
ne fait pas doute, les jeux qu'on célébrait en l'honneur 
d'Anaïtis ne sont plus dits xi \).=yaKy. ^IzS^zzx AvasÎTs-.a, comme à 
Philadelphie, mais, par une formule que l'on regardait comme 
équivalente : xi [xsyaJa ^sSa^Ta 'Apxe;j.s(c;ca''. Dans certains centres 
provinciaux, on restait fidèle aux vieux usages, et c'est ainsi 
que les Philadelphiens dénommaient leur déesse, avec beau- 
coup de propriété, « Mf^xr^p Avar.'.ç » ^, expression qui résumait 
les deux phases de son développement antérieur. A Sardes, où 
l'on affectait le bel air 6, il fut de mode de travestir en Koré la 
vieille Artémis persique et d'affubler ses jeux d'une étiquette 
qui avait le double avantage d'associer à la gloire du passé 



1. Kékulé, Reliefschale mit Artémis, dans les Ath. Mitth., t. V, 1880, p. ï56-358, et 
pi. X (reproduit par P. Paris, op. cit., p. i35, fig. 3534). Les peintures de vases, où 
Gerhard et son école ont cru découvrir une mine inépuisable de matériaux, sont très 
loin, observe M. Foucart (Le Culte de Dionysos en Attique, p. 3-4), d'avoir apporté les 
lumières sur lesquelles on comptait. Effectivement, des ouvriers céramistes, qui 
représentent à leur fantaisie des légendes déjà déformées par l'imagination des poètes 
et de la foule, ne nous apprennent rien de sérieux sur l'origine, le caractère et 
l'histoire des divinités dont ils retracent les aventures. Mais autant cette imagerie est 
impuissante à nous fournir les éléments d'une reconstitution critique, autant elle 
nous renseigne sur les goûts et les conceptions de la multitude. Or, ce que j'étudie 
ici, c'est un cas de syncrétisme populaire, pour lequel les enluminures en question 
redeviennent des documents. 

2. Noter le rôle que jouent les fleurs dans la scène d'adoration du chaton de bague 
mycénien étudié plus haut, p. SoS-Sog. 

3. Le Bas et Waddington, Inscr. d'Asie Mineure, 655 (= CIG., 34a4). 

4. BCH., t. XI, 1887, p. 96, n° 18 (P. Foucart;. D'autres dédicaces, de même pro- 
venance, suppriment ZeooLcs-câ et ne gardent que xi (ieyâXa 'ApT£|jLc!'(ria : A. Kôrte, 
Inscriptiones Bureschianae {Wissenschaftliche Beilag» zum Vorlesungsverzeichnis der 
Universitàt Greifswald, Ostern, 1902), n°' i5 et 16. 

5. BCH., t. VllI, 1884, p. 37G (P. Paris). Voir plus haut, p. 283, n. 9. 

6. Sous Élagabal, la ville, qui jusque-là s'était contentée de se dire métropole de 
l'Asie et de la Lydie, se proclame, en outre, première métropole de la Grèce : 
'EUâoo; a' M/iipÔTtoXi; (cf. Hcad, Coins of Lydia, p. cix, n. i). 



3l2 REVUE DES ÉTUDES ANGIE^IIES 

hellénique le souvenir de la grande victoire du fondateur de 
l'Empire : Kipxix "A/.Tia. 

L'enlèvement de Koré symbolise, a-t-on dit, l'éclipsé de la 
végétation. A l'automne, la terre jette ses dernières fleurs, puis 
sa force productrice s'assoupit. Si les rapprochements, plus 
ingénieux que solides, de l'exégèse symboliste ont quelque 
valeur ici, on peut inférer, de l'étymologie proposée par 
M. Head, que les jeux chrysanthiniens étaient des jeux 
d'arrière-saison'. C'est ce qui résulte, en effet, du rapproche- 
ment, sur les monnaies, des mots KOPAIA AKTIA, indiquant à 
Sardes une fusion des vieilles fêtes indigènes avec les solen- 
nités nouvelles instituées par Auguste en souvenir d'Actium. 
Les jeux Actiaques se célébrant le 2 septembre, jour anniver- 
saire de la bataille, c'est également à cette date qu'il faut placer 
les Koraia. 

En Attique, les Éleusinies comprenaient deux fêtes distinctes, 
l'une de printemps, l'autre d'automne 3, destinées à commé- 
morer, celle-ci, la descente de Koré aux enfers (y.âOsosç), celle-là, 
son retour sur la terre (avoooç). De même, à Syracuse, le culte 
des Grandes Déesses comportait de grands et de petits mystères, 
correspondant aux deux époques agricoles principales 3. Nous 
entrevoyons à Sardes un état de choses analogue. Avait- il 
existé de tout temps? 11 se peut qu'à l'origine la seule fête en 
usage ait été celle que l'Asie entière célébrait à la fin de mars 
en l'honneur de la Mère des dieux. Mais, dès l'époque des Dia- 
doques, les villes orientales, affolées d'hellénisme, copièrent à 
l'envi les jeux publics de la Grèce, créèrent chez elles des 
Pythiques, des Olympiques, des Isthmiques, ou proclamèrent 
que leurs jeux locaux étaient les égaux de ceux d'Olympie et 
de Delphes ÇIzo'K'jij.tJ.oi, 'I'jctzMzi)^. Sardes ne resta pas à l'abri 
de cette émulation de pastiche et j'expliquerais volontiers par 



I. Les couronnes des vainqueurs aux jeux chrysanthiniens étaient probablement 
composées, comme l'a ingéniousement conjecturé le même savant {Coins of Lydia, 
p. ex), de fleurs d'or rappelant celles de la cueillette légendaire. 

a. J'emploie les mots « printemps « et «automne» dans leur acception large et 
non dans leur sens astronomique. 

3. Couve, art. Koreia, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. III, p. 8G4. 

4. Ibid., p. i3G8, s. v. Ludi publici (Toulain). 



l'artémision de sardes 3i3 

la contagiofi de la fièvre universelle la désaffectation ou le 
dédoublement de ses antiques 'AvaeÎTsta ' . 

C'est sous le règne d'IIadrien, en 119 de l'ère chrétienne % 
que l'idole dite de Koré apparaît pour la première fois sur les 
monnaies. Je me demande si le choix qui fut alors fait de ce 
type ne se rattache pas à la double manie, l'une hellénisante, 
l'autre archaïsante, dont le monde d'alors, imitateur servile des 
goûts archéologiques de l'empereur, se montra possédé. Le 
temps d'Hadrien est un des moments de l'histoire où Ton s'ex- 
plique le mieux qu'Anaïtis ait pu résilier sa charge à Koré. 
Sous Tibère, comme nous Talions voir tout à l'heure, elle n"a 
pas encore changé de nom, et c'est par son équivalent latin de 
Diana que la désigne Tacite. 

La statue de culte des monnaies et des gemmes lydiennes 
a été diversement définie. Tôlken y voyait la « Dindymène 
de Sardes»^. Mionnet l'appelle «simulacre de Proserpine». 
D'autres, hésitant entre la mère et la fille, ont dit tantôt Koré 
ou Perséphoné, tantôt Gérés ou Déméter. Mais il est un point 
sur lequel tous s'accordent: le caractère primitif de l'idole. 
C'est une « image extrêmement antique», écrivait Overbeck^. 
Le mot « xoanon » s'offre invinciblement à l'esprit de M. Babe- 
lon aussitôt qu'il parle d'elle 5. Il est impossible en effet de ne 
pas être frappé de l'aspect archaïque du u simulacre ». Voilà 
pourquoi l'effigie que Sardes, sur ses monnaies de l'époque 
impériale, adopta pour sa marque ou épisème, me semble 
devoir être considérée comme l'héritière plus ou moins 
directe de la statue qu'Artaxerxès II Mnémon avait consacrée 
jadis dans l'Artémision de cette ville. On ne s'étonnera pas, 
en lui voyant sa tournure archaïque et sa rigidité de bétyle. 



I. A Eleusis, la Grande Déesse, seule à l'origine en présence de Dionysos, avec 
lequel nous la voyons former un couple analogue au couple Cybèlc-Atlys, se 
dédoubla en mère et en fille : Démctcr et Koré (P. Foucart, Le Culte de Dionysos 
en Atlique, p. 6i). 

a. Les médaillons 76 et 77 de Pinder (voir, plus haut, p. 29G) sont datés du 
Iir consulat du prince. 

3. Erklarendes Verzeichniss der aiUiken verlie/t geschnitleten Sleine der Kônigl. Preuss. 
Gemmensammlung , Berlin, i835, 111, i, la. 

4. «Ganz alterlhûmliche Agalma» (Griechische Kanstmylhologie, t. II, p. 4i3). 
â. Invent. Collcct. Wadd., n°' 4906, iaSa, elc. 



3l4 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

que ces fameux exégèfes lydiens, cl tôjv Aucwv t':^r^jr,zxi ', dont 
Pausanias écoutait si complaisamment les sornettes, l'aient 
identifiée au xoanon barbare soustrait en Tauride par Iphi- 
génie et Oreste. 

Lors de la grande enquête de l'an 22 sur le droit d'asile, 
Sardes fut au nombre des villes qui soumirent leurs titres 
à l'examen du Sénat. Tandis que les Milésiens défendaient leur 
Apollon, elle mit en avant son Artémis', ce qui montre bien 
que de tous ses temples, celui de l'antique Anaïtis restait l'un 
des plus révérés. Alexandre, au lendemain de sa victoire du 
Granique, était venu à Sardes et avait comblé de faveurs le 
peuple lydien. C'est à ces circonstances mémorables que la 
cité rapportait l'octroi du privilège de son Artémision : Alexan- 
dri victoris id donum. Malgré cela, Tacite la range parmi celles 
qui, ne s'appuyant « que sur de vieilles et obscures traditions », 
virent leurs prétentions restreintes par des sénatus-consultes 
que l'on grava sur l'airain afin que les intéressés « ne se créas- 
sent plus, sous l'ombre de la religion, des droits imaginaires». 

Les sanctuaires d'Artémis persique étaient nombreux en 
Lydie 3; mais peu d'entre eux jouissaient du droit d'asile. Un 
privilège de cette nature ne pouvait appartenir qu'aux plus 
anciens et aux plus importants. Tacite en cite deux seulement 
qui produisirent leurs titres sous Tibère : celui de Hiérocésarée 
et celui de Sardes. Aussi est-ce à l'un ou à l'autre que je rap- 
porterais une mention de droit d'asile relevée dans la plaine 
de l'Hermus, avec attribution à notre Artémis, mais sans 
indication de lieu d'origine. Ce texte est un rescrit émané de 
lun des SéleucidesV II y est dit: « Je confirme l'inviolabilité 

I. Pausanias, I, 35, 7. 

s. Tacite, Annales, III, 63. Cf. Haussoullior, ficvuc de Philologie, t. XXIII, 1899, 
p. i.')0-i56 (= Études sur l'histoire de Milel et du Didymeion, p. 263-371), et Chapof, La 
province romaine proconsulaire d'Asie, p. tio8-!ti6, où l'on trouvera d'excellents 
résumés de la question. 

3. Cumont, dans Pauly-Wissowa, s. v. Anaitis. 

II. M. Aristote Fontrier, après l'avoir découvert et publié dans le Mouteiov de 
Smyrnc (période V, 188C, p. 28), eut l'heureuse pensée de le communiquer à M. Fou- 
cart, qui le reprit et le commenta (BC//., t. XI, 1887, p. 8i-84). C'est à ce dernier que 
j'emprunte la traduction du passage essentiel. Uittenhcrger a réédité le texte (Orienlis 
graeci Inscr. selectae, 333). Il l'attribue à l'un des princes pergaméniens (Attale III, de 
préférence), pour cette raison que c ncque litteratura neque orthog:raphia tituli tertio 



i/artémision de sardes 3i5 

du temple de la Déesse persique qui est chez vous, à la condi- 
tion que cette faveur n'entraînera aucun changement dans la 
coutume que vous avez, si du moins il est vrai que vous la 
possédiez après l'avoir reçue par écrit de mon père et de mes 
ancêtres. » Le marbre, suivant des renseignements recueillis 
sur place, serait originaire du village de Sari-Tcham, d'où il 
aurait été apporté à Magnésie du Sipyle. Cette assertion paraît 
être vraie. Mais la question est de savoir s'il était in situ à Sari- 
Tcham ou s'il y a été amené du dehors. Dans un pays oij, de 
temps immémorial, les derniers occupants se sont toujours 
approvisionnés de pierres de taille aux édifices antérieurs, 
rien n'est plus habituel que la migration des monuments. 
Sari-Tcham, je l'ai constaté par moi-même', renferme des 
vestiges antiques ï. L'existence d'un hiéron d'Anaïtis sur ce 
point ne serait pas plus surprenant qu'à Philadelphie ou 
à Koula3. Mais ce qui étonnerait davantage, à une si faible 
distance de Hiérocésarée et de Sardes, pourvues l'une et l'autre 
d'un asile dont les auteurs ont parlé, ce serait la coexistence 
d'un troisième asile auquel ne s'appliquerait le témoignage 
d'aucun écrivain. Il est vraiment difficile d'admettre qu'une 
immunité aussi enviée, obtenue des puissants à grand renfort 
de services ou d'intrigues, se soit multipliée de la sorte sur un 
territoire exigu. Je considère donc le rescrit de Sari-Tcham 
comme ayant été adressé aux habitants d'une des deux villes 
qui, dans la contrée, faisaient étalage de leur droit d'asile, et 
plutôt à ceux de Sardes qu'à ceux de Hiérocésarée'*. En eff'et, 
dans l'enquête de l'an 22, Hiérocésarée figure en bon rang 
parmi les sanctuaires dont on ne conteste pas les titres, tandis 

a. Ghr. n. saeculo convenit » (t. I, p. 620, n. a). L'argument me semble fragile. 
Quant aux restitutions de détail, sauf celle do itap-x te t[wv TtpéaOev], à laquelle je 
continue à préférer Ttapâ te t[oj Tcarpo?], elles ne modifient pas le sens. 

I. Voir BCH., t. XI, 1887, p. SgS-Sgî, où j'ai décrit le site et ses ruines. 

a. Cf. Buresch (Aas Lydien, p. 190-191), qui fixe là Hiérolophos {ibid., p. 97-38). 

3. Sur le culte d'Anaitis dans ces deux districts, cf. S. Reinach, Chroniques 
d'Orient, t. I, p, i57-i58, 315-317, etHicks, Classical Review, t. III, 1889, p. 6970. 

4. HaussouUier (Revue de Philologie, t. XXllI, 1899, p. i53, n. i := Éludes sur l'his- 
taire de Milet, p. 367, n. 4) a bien vu que l'existence d'une à(TuXîa à Sari-Tcham sou- 
levait des difficultés. Il rapporte donc la lettre royale à Hiérocésarée. Sardes me 
semble devoir être préférée pour les raisons que je fais valoir. Jusqu'ici, on ne pouvait 
guère songer à cette dernière, parce que son Artémision restait comme noyé dans 
l'ombre. La situation change avec les textes que nous avons rapprochés. 



3lG REVIE DES ÉTUDES AISCIE>>ES 

que Sardes est classée dans la catégorie des cités à prétentions 
suspectes et douteuses. Or, ce qui caractérise précisément le 
rescrit de Sari-Tcham, ce sont les réserves qui y sont faites 
sur l'authenticité des chartes dont se targuent les adorateurs 
de la déesse. 

11 est assez probable qu'à l'origine, dans cette plaine hyrca- 
nienne qui forme le cœur du bassin de l'Hermus, il n'y avait 
qu'un Artémision en possession du droit d'asile et c'était celui 
de Hiérocésarée. Puis, Sardes, chef-lieu de la province et 
capitale de la péninsule, trouva sans doute humiliant d'être 
moins favorisée qu'une des bourgades de son ressort. De là 
ses prétentions et ses allégations. De là aussi les résistances 
des rois ou des empereurs qui, responsables de l'ordre public, 
ne se souciaient pas de développer outre mesure des privilèges 
féconds en abus. Une concession d'inviolabilité à un centre de 
médiocre étendue comme Hiérocésarée n'entraînait pas beau- 
coup d'inconvénients. Il en allait tout autrement pour une 
ville telle que Sardes oii s'agitait la lie d'une immense popu- 
lation. On ne pouvait sans péril y constituer, ou du moins y 
laisser démesurément s'étendre, un refuge intangible à l'usage 
des esclaves fugitifs et des malfaiteurs. 

Bien que la conclusion du récit de Tacite ne soit pas des 
plus claires, il faut l'interpréter cependant comme l'a fait 
M. Haussoullier : « Le Sénat, grandement flatté d'une enquête 
qui mettait tant de dieux à sa discrétion, les renvoya tous 
satisfaits '. » L'Artémision de Sardes, comme le Didyméion de 
Milet, garda son droit d'asile, mais amoindri. Il ne semble 
pas d'ailleurs que cette diminution lui ait beaucoup enlevé de 
son prestige. Un décret rendu, en faveur du prêtre Théophron, 
par l'assemblée des Hellènes réunis à Sardes pour célébrer les 
fêtes de Rome et d'Auguste, nous montre en effet notre vieille 
divinité honorée à l'égal des plus fameuses de la province 
d'Asie et qualifiée de très illustre Anaïtis Artémis, î-.çavsaTâTr^ç 
'AvaiT'.ocç 'Apzi\j.'.ooqi. Ce décret, dont une copie avait été 
envoyée à llypaepa, ne saurait être postérieur à Trajan, s'il 

I. Revue de Philologie, t. XXIII, 1899, p. i54 = Études sur l'hist. de Milet, p. 2C9. 
a. S. Eleinach, Chroniques d'Orient, t. I, p. i55, 1. 18-19. 



l'artémtston de sardes 3i7 

est vrai que ce fut dès le règne d'Hadrien que la ci-devant 
Artémis persique s'hellénisa en Koré. 

En résumé, je reconstituerais comme il suit le dossier, 
tantôt certain, tantôt probable, du sanctuaire : 

1. — Hérodote, V, 102., i. En 499 avant J.-C. : incendie du 
Cybébéion par les Ioniens, de concert avec les Athéniens et 
les Erétriens. 

2. — Plutarque, Thémislocle, XXXI, i. Entre 48o et /i63, 
dépôt, dans un Métroon, qui paraît n'être que le Cybébéion 
probablement reconstruit vers /igS, d'une statue de bronze, la 
Vierge Hydrophore, enlevée d'Athènes et transportée en Asie. 

3. — Xénophon, Anabase, I, 6, 7. Vers ^02 avant J.-C. : 
réconciliation de Cyrus le jeune et d'Oronlas devant l'autel. 

4. — Bérose, F. H. G., t. II, p. 5o8-5o9, fr. 16. Vers 387 
avant J.-C. : consécration d'une idole d'Anahita par Arta- 
xerxès II Mnémon. 

5. — Tacite, Annales, III, 63. En 334 avant J.-C. : concession 
du droit d'asile par Alexandre. 

6. — Pausanias, VII, 6, 6. Vers 322 avant J.-C: érection 
d'une statue au Lydien Adraste. 

7. — Inscription de Didymes (HaussouUier, Éludes sur l'his- 
toire de Milet, p. 77, 1. 29). En 253 avant J.-C. : dépôt de 
l'acte de vente d'Aritiochus II en faveur de la reine Laodice. 

8. — Inscription de Sari-Tcham (Foucart, BCH., t. XI, 
1887, P- 81). Antérieurement (ou, selon Dittenberger, posté- 
rieurement) à 189 avant notre ère : rescrit d'un Séleucide 
(ou, selon Dittenberger, d'un Altalide) sur le droit d'asile et 
réserves sur l'authenticité des titres. 

9. — Tacite, Annales, III, 63. An 22 après J--C. : enquête 
du Sénat de Tibère sur le droit d'asile et réserves sur 
l'authenticité des titres. 

10. — Inscription d'Hypaepa (S. Reinach, Chroniques d'Orient, 
t. I, p. i54, 1. 5-6, et p. i55, 1. 18-19). Vers le début du n" siècle 
de notre ère : décret des Hellènes d'Asie en l'honneur du prêtre 
Théophron. 

11. — Pausanias, III, 16, 8. Date indéterminée avant 174 de 
l'ère chrétienne : assimilation de l'idole d'Anaïtis au xoanon 



3l8 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

d'Artémis enlevé de la Tauride par Oreste et Iphigénie. 

12. — Groupe des monnaies au type dit de Koré (cf. plus 
haut, p. 296 -3o5). A partir du IIP consulat d'Hadrien (119 
après J.-C.) : figuration de la statue de culte du sanctuaire 
d'Atémis Anaïtis. 

Au terme de cette étude, je ne me dissimule pas que l'hypo- 
thèse d'un syncrétisme entre trois divinités aussi différentes 
en apparence que Gybèle, Artémis et Perséphoné est de nature 
à surprendre. Mais, d'une part, la grande déesse de PAsie, la 
Terre Mère, fut essentiellement un magma protéiforme dont on 
ne peut se flatter de connaître toutes les combinaisons. Aucune 
raison de fond ne s'oppose à ce que le même sein panthéis- 
tique d'où sortit Artémis ait également engendré Koré'. 
Ensuite, qu'on se représente l'embarras des Grecs lorsqu'ils se 
trouvaient en présence des créations de la piété orientale. Ils 
les assimilaient aux leurs d'une façon tout extérieure et super- 
ficielle, qui changeait à chaque pas suivant les lieux et se modi- 
fiait à chaque siècle suivant le cours des idées religieuses. Que 
la Gybébé de la Lydie indépendante soit devenue une Anahita, 
lorsque les Perses furent les maîtres de Sardes, puis une Koré 
grecque, quand l'hellénisme eut triomphalement débordé, 
c'est un fait d'adaptation politique dont il y a trop d'exemples 
pour qu'on doive s'en étonner longtemps. Enfin, les anciens 
n'avaient pas coutume de détrôner leurs divinités protec- 
trices. Celle qu'une ville avait choisie, à l'origine de son 
histoire, pour sa reine céleste, demeurait, à travers toutes les 
vicissitudes, la Dame de la cité. Jusqu'à la fin du paganisme, 
Athéna régna sur Athènes, Aphrodite sur Paphos, Artémis sur 
Éphèse. Il en fut de même ailleurs. Chaque ville était indisso- 
lublement unie à son dieu a. Pourquoi Sardes aurait- elle fait 

1. Chez les Thraces, dont on sait l'étroite parenté avec les populations du bassin 
de l'Hermus, la grande déesse nationale, Bendis, appelée, comme la nôtre, dont elle 
n'est qu'une réplique, tantôt Artémis et tantôt }Atyil-f\ 0£Ô; (Hésychius et Photius), a 
été formellement assimilée par los Grecs à Perséphoné (Heuzey, Mission de Macédoine, 
p. 36; cf. Lenormant, s. v Bendis et Cotytto, dans le Dictionnaire des Antiquités, t. I, 
p. 68G-687 et i55i). 

2. Les Éphésiens disaient de leur ville: tyi rpo^w tr,; lôîa; Oeoù (Le Bas et Wadding- 
ton, Inscr. d'Asie Mineure, n° l'i-j, 1. la); les Milésiens intitulaient de même la leur : 
Tpo:p<); TOJ ^^ô•J[^.io■J 'A:t6Ua)vo; (BCH., t. 1, 1877, p. 288, n" 65). Inversement, à 
Perg[é, on qualifiait Artémis de itpoe[(j]T(ii<T/i; tt); hoXew; (ibid., t. X, 1886, p. iSy, n°7). 



l'artémision de sardes 819 

exception? Sous la dynastie des Mermnades, elle vénérait en 
Cybébc la grande déesse indigène. Plus tard, au temps des 
Achéménides, l'antique Mère lydienne continue à jouer le pre- 
mier rôle sous le masque d'Anaïtis. A l'époque impériale, le 
culte représentatif de la ville est celui de Koré. Cybébé, Anaïtis 
et Koré sont-elles trois types distincts ou trois dénominations 
d'un même type? D'Anaïtis à Cybébé la filiation est certaine. 
Elle ne me paraît guère moins apparente entre Anaïtis et Koré, 
Si la Koré sardienne n'est pas un avatar grec d'Anaïtis, comme 
Anaïtis est un avatar perse de Cybébé, il faut qu'il y ait eu 
éviction de la vieille divinité protectrice. Est-ce vraisemblable? 
Peut-on croire à ce bouleversement d'hégémonie, à cette im- 
piété, à ce sacrilège? N'est-il pas plus normal d'admettre que 
Sardes, d'un bout à l'autre de son développement, resta fidèle, 
comme Ephèse ou Pergé, à une seule et même suzeraine? 

Si je me trompe, il y a du moins trois points qui demeurent 
acquis: le premier (inscription de Didyme et récit de Tacite), 
c'est que Sardes possédait un Artémision célèbre ; le second 
(décret en l'honneur du prêtre Théophron), c'est que l'Artémis 
qu'on y adorait était une Anaïtis; le troisième (texte de Bérose), 
c'est qu'Artaxerxès II y consacra une idole d'Anahita. Un 
quatrième point doit être admis, je crois, comme évident : ce 
fut dans ce sanctuaire, devant l'autel, un grand autel hypèthre, 
qu'eut lieu la réconciliation de Cyrus le jeune et d'Orontas. 

(A suivre.) Georges RADET. 



ÉTUDES SUR LES PARTICULES GRECQUES 

ESSAIS DE SÉMANTIQUE » 



II 

La. particule AHOEN^ 

Faute d'un classement historique des sens, les dictionnaires 
et grammaires ne nous donnent sur la particule cyJOev que des 
indications incomplètes, confuses, en partie même erronées"^. 

C'est ce classement historique que j'entreprends ici. 

I. Sens temporel. 

Le sens primitif de la particule offiz^/ ne paraît pas douteux. 
Conformément à son étymologie (or, + Osv), elle a dû être, 
originairement, un simple adverbe de temps à la question 
unde = à partir de ce temps, depuis lors^K Et c'est ainsi qu'il 
faut encore l'interpréter dans l'exemple suivant : 

[Anacr.,] 1, i6 (J'ai cru voir en songe le vieillard Anacréon, 
il m'a baisé, il a posé sa couronne sur mon front) : /.r. cy;9£v 
x'/p'. y.al vuv | epcoxoç oj Tzir.xj'tJM = et, depuis ce your jusqu'à l'heure 
présente, je n'ai cessé d'aimer. 

Bien que ce sens temporel se soit de bonne heure atrophié, 
il importe, cependant, de ne pas l'omettre, car il est la souche 
d'où toutes les autres significations logiques, que nous allons 
maintenant étudier, sont issues. 

1. Voir la Revue des Éludes anciennes, t. VI, 190/1, p. 77-98. 

2. Témoignages anciens : Hésych., s. v. ôr^Qev uç ôtJ, r\ çr,atv, r\ èvTeOQev. Ibid., w; 
Ixâ/.tTTa, (i; 5y\ ôr|).ov (rass. = tiç 5r\, 10; ôVaûv?), è^entxiriSeï;. Etym. Magn., s. v. : xô 
Zrfivi, no-ù (lév £<JTI TtapaTîXrjdiov Ci-q, uoxk ce wî cr). Suid., s. v. ûr,OEv ■ lùi 5rj, ipr,iTt. 
ToOxo Ô£ TTpoiTTtoÎTio'tv aAi\hzi<xz E'/Et, ôjva[i.tv ôè 4'^'-'2ouç..- Schol. ApoU. de Rhod., I, 
998 : xb ÔT|Û£v Ttoxk p.£v uapa7t).(3pw|xaxixôv, tcoxÈ Se avx'i xoû Sï5>.aoT), t\ o); ci). 

3. L'étude de Harlung, Lekre von den Partlkeln der gr. Spraclic, I, p. 3iC sq., reste 
cependant utile à consulter. 

tt. Sens signalé par Hésychius, qui donne comme équivalent svxeOÔev. 



ETUDES SLB LES PARTICULES GRECQUES 03 1 

II. Sens logiques. 

C'est un trait commun à la plupart des langues que de 
n'avoir point, pour exprimer les rapports logiques des idées, 
d'adverbes spéciaux, et d'utiliser, par métaphore, pour cette 
fonction, les adverbes temporels. Après la particule r,or„ déjà 
étudiée I, la particule Sf^Oev nous offrira, en grec, un nouvel 
exemple de cette évolution de sens. 

Les sens figurés ou logiques de la particule B^Oôv sont les suivants : 
I. Par une tendance inconsciente de notre esprit, nous 
confondons la suite et la conséquence, nous prenons Vantécédent 
pour la cause. Post hoc, ergo propler hoc, dit l'adage ancien. 
Ainsi s'explique que S^Oev ait pris le sens logique de : dès lors, 
par suite, en conséquence, donc. Ce sens sort directement du 
précédent. (Remarquez, du reste, que le même phénomène 
s'est produit en français, où les locutions dès lors, dès ce 
moment, dès l'instant sont, à volonté, temporelles ou causales.) 

Exemples : 

Hérod., VI, i38 (Les Pélasges de Lemnos ayant enlevé des 
femmes athéniennes, les enfants qu'ils en eurent ne voulurent 
jamais frayer avec les autres enfants du pays. Ils s'unissaient 
même entre eux, pour les battre et les dominer) : Kai açt 

j5ouX£uo[ji.évoiat Ocivov Tt èjiO'Jve... xî Sy; àv$p(oO£vT£ç Syjôev Tcov/^aoujt =^ 
les Pélasges réfléchirent, et la crainte leur vint de ce que 
feraient dès lors (c'est-à-dire en conséquence, a fortiori) ces 
enfants, une fois devenus hommes. 

Eschyl., Prométh., 202 (La discorde s'était mise parmi les 
dieux) : cl \i.h OiXovisç èy.6aXeTv iSpaç Kpôvsv, | wç Zeùç àvaTjct 
gYjôev = les uns voulant chasser Cronos de son trône, afin que 
Zeus dès lors (en conséquence) régnais, 

I. Rev. des Et. anc., VI (190/4), p. gS. 

3. Parmi les prétendus synonymes de ôrjÔEV que propose Hésychius, on lit lleizi- 
-c/jSe; = exprès, à dessein. Or, ôr^Ôev n'a nulle part ce sens. Mais il en peut prendre 
l'apparence dans certaines propositions finales, du genre de celle-ci. « Afin que Zeus 
en conséquence régnât, » équivaut, en effet, à peu près à : «exprès, à dessein, pour 
que Zeus régnât. » Il se pourrait donc que cette traduction libre eût été imaginée 
pour notre exemple. 



32 3 RETLE DES ETUDES AÎ(CÎEN^ES 

Xénoph. Cyrop., IV, 6, 3 (Le roi d'Assyrie, ayant choisi 
pour gendre le fils d'un certain Gobryas, le manda à sa cour) : 

ô(|/5t>'n'^ Tov à[ji.Gv ulsv Y^tu-ixTiv = ct Rioi (dit le père), je l'y envoyai, 
tout fier de ce que dès lors (par suite, conséquemment) j'allais 
voir mon fils époux de la fille du roi. 

Diog. Laerce, IV, 2, 7 {^= en conséquence). 

2. Une proposition conséquente peut revêtir le caractère de 
l'évidence. Exemple: «Plus d'amour, partant (o^Bev) plus de 
joie » (La Fontaine). Dans les propositions de ce genre, of;Oiv 
exprimera donc à la fois deux idées : 1° une idée à' origine, ou de 
conséquence, ce qui est le sens propre de cette particule; 2° une 
idée d'évidence, qui est acquise et se surajoute à la précédente. 
Or, par l'usage, il est arrivé que le premier sens s'est peu 
à peu efTacé, au profit du second. Et ainsi StjOsv a assez souvent 
le sens de évidemment, naturellement, cela va de sol, s'entend i. 

Exemples : 

Plat., Polit , 297 G. L'Étranger: N'admets-tu pas que c'est 
dans le petit nombre qu'il faut chercher la science du vrai 
gouvernement, et que les autres gouvernements ne sont que 
des imitations de celui-là, comme nous l'avons dit un peu 
plus haut?... — Le jeune Socrate : ttwç v, toux' £['pr,/.a; ; oùSk yip 
apx'. cffit'i y.ax£iJ.aOcv xo Trep't xÔJv [x-.aYjy.âxwv = comment entends -tu 
cela? Gar je n'ai pas compris, évidemment, il y a un instant, ce 
qui concernait ces imitations. 

Eschyl., Prométh., 986 (Dispute entre Prométhée et Hermès). 
Hermès : 'v/.tp'C[j:r,~xq offivt w; raTo ' ovxa [).e = Tu te moques de 
moi, évidemment (c'est-à-dire ^e le vols, je le comprends), comme 
d'un enfant. 

Apollon, de Rhod., IV, 62 (Médée s'est enfuie du palais de son 
père, pour rejoindre Jason. La Lune, qui la voit, se réjouit de 

I. Sens mentionné par le scholiaste d'Apollonius de Rhodes, I, 998: àvTi toO 
5T)Xa5^, et peut-être par Hésychius : wç 8t,),ov (?) 



ÉTUDES SUR LES PARTICULES GRECQUES SaS 

l'aventure. Je ne suis plus la seule, dit elle, à me consumer 
d'amour pour un beau jeune homme) : vuv 3; -/.a- xjty; o?fiv/ 
cj.cir,q tiJ.\j^o^t: aTr;ç = Toi aussi, à ton tour, tu as en partage, 
évidemment, la même calamité. 

IV, 1269 (Les Argonautes ont été jetés parla tempête sur la 
terre Libyque, stérile et déserte. Ils se désespèrent, et le pilote 
Ankaeos s'écrie) : wX5;j.£Ô' «IviTatov 5-^Or/ ;xipîv = nous périssons, 
cela est évident, de la mort la plus terrible'. 

Eurip., Elect., 268; Oresle (qui vient d'apprendre que sa 
sœur a épousé un paysan) : Pourquoi Égisthe t'a -t il infligé 
un tel affronl? — Electre: Il voulait que mes enfants fussent 
sans pouvoir, comme leur père. — Oresle : ^q cv^ôé r.yXox: îj.y; 
Tr/.ci; TiC'.vdtTopac;^ = afin, évidemment (cela va de soi, je le com- 
prends), que tu ne misses pas au jour des enfants qui seraient 
des vengeurs. 

Dans tous ces textes, cependant, l'idée de conséquence n'a 
pas complètement disparu. On pourrait légitimement, en effet, 
dans le premier, le second et le cinquième, traduire cffivj par 
dès lors, c'est-à-dire étant donné ce que f entends, et dans 
les deux autres par dès lors, c'est-à-dire étant donné ce que Je 
vois, ce qui se passe. Mais voici, en revanche, un exemple, 
entre autres, où la même particule n'exprime plus, ce semble, 
qu'une idée d' évidence s : 

Apollon, de Rhod., II, iiSy (Le héros Argos, après avoir 
fait connaître à Jason son pays, sa race, ses aventures, pour- 
suit) : et 3k xal ojvo[JLa ârjOev km^ùeiq SEÎa^o-Oat, | twBs Kuiio'wpo? TiéXei 

1. L'emploi, assez fréquent, de 8r,0£v chez Apollonius de Rhodes embarrassait déjà 
les scholiastes, qui le déclarent, à plusieurs reprises, explétif. III, 354 : TtapéXxeTat to 
SîjÔevj 1, 998 : TÔ ôriôev itotk [lev 7tapa7tV/ipw(iaTty.6v. 

2. Seul exemple de la forme ôfiôe. 

3. Ou, du moins, si l'idée de conséquence subsiste, il faut la tirer, non plus du 
texte même, mais de l'opinion, de la pensée présumée de l'interlocuteur. AtiOev, dans ce 
cas, signifie donc proprement : dès lors, c'est-à-dire étant donné ce que tu penses, d'où 
évidemment. Remarquez qu'il y a dans notre conjonction française puisque une nuance 
toute semblable. On ne l'emploie que pour rappeler à l'interlocuteur une raison 
qu'on suppose déjà connue de lui, jamais pour introduire une raison nouvelle. 
Exemple: «Il ne sert à rien de consulter, puisque c'est chose résolue.» Puisque 
exprime que l'auditeur est informé d'avance de cette résolution; car ne serait en 
situation que si on la lui apprenait au moment même. 



32^ REVUE DES ÉTLDES ANCIENNES 

c'Jvc;jLa = si, en outre, tu désires naturellement (c'est-à-dire' 
comme cela se comprend, comme de Juste) connaître nos noms, 
celui-ci s'appelle Kytisoros. 
IV, 62. Même formule. 

3. Telle proposition, qui affecte la forme d'un raisonnement 
par conséquence, n'est au fond qu'une identité, une tautologie. 
Exemple : « Plus de joie, partant (ofjOsv) plus de rires ni de 
chansons. » C'est sans doute dans de telles propositions qu'a 
pris naissance l'emploi de BrjOsv au sens de: c'est-à-dire, à 
savoir, en d'autres termes ' . 

Exemples : 

Apollon, de Rhod., II, 386 : XiîjyJ 't-'.v.iXazzt vr,j([), | [j-r^xi -avccÎYj 

= vous aborderez dans une île nue, non sans avoir chassé 
d'abord par tous les moyens les oiseaux effrontés, à savoir 
ceux qui, en nombre infini, hantent cette île. 

IV, 1289 (Désespoir des Argonautes, jetés sur la côte 
déserte de Libye) : cl 0' àXeîtvi x^poX't a^ixç à[ji.(p'.6a>vcvx£ç | oaxpj6£''v 
à-^iizx^o'i, Vf ' Tfoiyjx S^Osv r/.ajxcç | 9j;j.cv à-cçôtsîiav iv'i i{/a;xâOc'.7t 
zeacvTs; = et eux, s'entourant pitoyablement de leurs bras, 
ils se disaient adieu (chaque soir) en pleurant, à savoir pour 
aller, chacun séparément, rendre le dernier soupir, couchés 
sur le sable. 

Schol. Aristoph., Guép., 1228: ûq tcv cyJOev \i'(o^-:x K/iwva 
alviTTSTai =■ c'est à savoir à Cléon, parlant à la tribune, que le 
poète fait allusion. — Cf. Malchus, p. gS B = 239, 4 (Dindorf, 
Histor. graec. min., I, p. 4oo) : offivt yap = scilicet enim. 

Ce sens n'est, on le voit, qu'une dégradation ou décoloration 

I. Le mot ?T)(jt, qu'Hésychius et Suidas donnent comme traduction de ôriOev, a ce 
sens chez les scholiastcs = ncmpe, c'est-à-dire. 

a. Dans ce sens explicatif, on emploie souvent aussi ôi^, surtout après un relatif. 
C'est probablement à cet emploi que fait allusion l'Elym. Magn. : tiote [ilv TtapaTrAr,- 
<Tiov o■^^■ Exemples : HéroJ., IX, 5i : àrttxo.u.éva)v oà è; tôv j^oipov to-jtov, tôv ôti tj 
'Aawitiç 'iitçiôri Ttepidx'îe'ai- Strab., I, i, p. 7: TtavTax^i eûptTxsxat OâXaTta, t,v ôr, 
xocaoj(1£v wxeavôv. 



ÉTLDES SLR LLS l'.VR TICLI.ES GRECQUES 325 

du précédent'. Aussi la limite entre eux est-elle parfois assez 
malaisée à fixer. Dans le premier texte cité, par exemple, on 
serait en droit d'interpréter encore oyjOsv par iialurcllemeiil = 
«non sans avoir chassé d'abord les oiseaux effrontés, ceux 
nalarellemenl qui hantent cette île ». 

4. J'arrive maintenant à une nouvelle signification que les 
dictionnaires ne signalent point, mais qui, dans la chaîne 
des sens de la particule SvjOsv, forme un anneau nécessaire. 
A ce titre seul, nous aurions déjà le droit strict de la conjec- 
turer. Mais, en réalité, il reste assez d'exemples pour la bien 
établir. Et le rapprochement avec le latin nous fournit, de plus, 
un témoignage précis en sa faveur. 

Faisons d'abord ce rapprochement. Les adverbes latins 
scilicel, videlicet sont tout à fait apparentés, pour le sens, 
avec la particule grecque offit^/. Comme elle, ils signifient, en 
effet : i° évidemment, naturellement, cela va sans dire; 2° c'est- 
à-dire, à savoir. Mais ils ont, en outre, un troisième emploi 
qu'on peut appeler ironique ou sarcastique. Exemples : Térence, 
Andr., I, 2, i4 : Meum gnatum rumor est amare. — Id populus 
curât scilicel = Il n'est bruit, en ville, que des amours de mon 
fils. — Évidemment, le peuple est bien préoccupé de cela! — 
Cicér., Catil., 2, 6, 12 : Homo videlicet timidus et permodestus 
vocem consulis ferre non potuit = Évidemment, c'est un homme 
timoré et plein de réserve que Catilina!... — Quintil., VIII, 
proœm., 25 : Tum demum ingeniosi scilicel, si ad inlelligendum 
nos opus sit ingenio = Nous n'avons de génie, bien entendu, 
qu'à la condition qu'il en faille pour nous comprendre. Etc. 
Dans ces exemples, l'emploi des particules videlicet et scilicel 
est, comme on voit, ironique, puisque la personne qui parle 
exprime tout le contraire de ce qu'elle pense. 

Or, cette nuance ironique se retrouve aussi quelquefois , si je ne 

me trompe, dans la particule SïjOîv. En voici plusieurs exemples : 

Hérod., I, 73 (Il s'agit de certains Scythes qui, offensés 

I. Le passage du sens fort évidemment au sens afTaibli c'est-à-dire est chose 
si naturelle qu'on l'observe non seulement dans la particule ÔYiOev, mais encore dans 
les adverbes ôyiXovôti et ôr)>aô^, et, en latin, dans videlicet, scilicet, nempe. 

Rev. Et, anc, ^^ 



036 REVUE DES ÉTUDES A>CIE>NES 

par Kyaxarès, imaginèrent, par vengeance, de lui faire manger 
un enfant mède) : Èccû/auiav... Kja^âpt; Souvat «pfpovTîç, wç «Ypr^v 
offivf = ils résolurent d'apporter l'enfant à Kyaxarès et de le 
lui offrir, comme un gibier, bien entendu. 

Thucyd., I, 92 (Après les guerres médiques, les Lacédémo 
niens envoyèrent une ambassade à Athènes pour l'inviter à ne 
pas relever ses fortifications. Athènes n'ayant pas tenu compte 
de cette invitation, les Lacédémoniens ne manifestèrent point 
de colère) : cjoà yôcp Ètù 7M'KÙ[).r^, àX^i yv(i');j.y;ç r^xpxv/hv. ofjOev xo) 
y.c'.vw £7:pea6£ÛaavTo = ce n'était pas, naturellement, pour intimer 
une défense, mais pour donner un conseil dans l'intérêt de 
tous qu'ils avaient envoyé cette ambassade. 

Eurip., Ion, 655 (Xouthos à Ion) : t^ç S' 'A9y;va{a)v 760VS; | à'^w 
Os:zty;v Byjôev, wç oJx ilvt' £[a6v = je t'emmènerai, comme visiteur 
de la terre altique, bien entendu, non à titre de fils. 

Id., Oresl., 11 19 (Oreste, condamné par le Sénat argien, et 
Pylade vont se donner la mort. Mais, auparavant, ils décident 
d'assassiner Hélène, qui est dans le palais) : c-V.iJiev è; ciV.cj^ cffiv» 
lo: Oavsjij.îvc = nous allons entrer dans le palais comme pour 
mourir, bien entendu. 

Cf. ibid., 1820; [Rhésos,] 719. 

Ce sens intermédiaire étant rétabli, le suivant, qui est de 
beaucoup le plus fréquent de tous, s'en déduira de la façon 
la plus naturelle. 

5. Le plus souvent, en effet, la particule ofjOev sert à mar- 
quer, ou bien que l'assertion énoncée est contraire à la réalité, 
que ce n'est qu'une feinte ou un prétexte i, ou bien, tout au 
moins, qu'on ne la garantit pas, qu'on en laisse la responsa- 
bilité à l'intéressé. Dans ce cas, on traduira par: censément, 
soi-disant, à l'entendre, à l'en croire, sous prétexte de 2... 

I. Suidas, s. v. : tojto ôè irpoffïroi'rjffiv àXriÛsi'ai; 'éyti, ôûvafitv 5è <\iVj8o\Ji. 

■j. C'est à cet emploi (juc se rapporte l'équivalent (L; ôri, donné par les Iciico- 
graphes anciens. Devant un participe, J); oVî a, en effet, parfois le sens de soi-disant. 
Exemple: Eurip., Alccst., ioi4 : ji' è^évil^s; èv 6ô|ioi;, | w; or\ Oypaîou TUïîfxaTo; uTtouÔTiv 
£yù)v = tu m'as accueilli dans ta demeure, ayant souci soi-disanl d'un deuil 
élruii;,'cr. Xénopli., HelL, V, !x, 3. 



ÊTtDES SUR LKS l'AR iirlULKS GRECQUES 3a7 

Exemples : 

Hérod., I, 69 (Attentat supposé, dont prétendait avoir été 
victime Pisislrate) : zpiù^j.xv.'zxq ewjTÎv -, -/.a' y;;j.'.;v:'jç, f,Xx7e kq ty;v 

Zfi^f^ = s'étant blessé lui-même, ainsi que ses mules, il dirigea 
son char vers l'agora, comme s'il eiit échappé k ses ennemis 
qui soi-disant avaient voulu le tuer. 

111, i36 (Certains envoyés de Darius étant arrivés à Tarente, 
conduits par le médecin grec Démocédès, le roi du pays les 
retint prisonniers) : eIz^i dtq /.aTaj/.ôuou; offiv» ïo^nx- = il les fit 
arrêter, comme étant soi-disanl des espions. La suite du récit 
montre, en effet, que ce n'était quun prétexte pour permettre 
à Démocédès de s'enfuir et de regagner sa patrie. 

Thucyd., I, 127 (A propos du sacrilège commis par quelques 
citoyens athéniens qui, ayant promis la vie sauve aux 
complices de Cylon, les avaient ensuite égorgés) : t:jio or, ts 
ayoç C'. Ax'/.iZxv^.ô'no\ èXaûveiv èv.éX^uov, oyJOsv zoXq Osoig •::p(0':Gv 
Tt[^.(i)pouvT£ç, llep'.'/Xix oï slBôxeç izpoav/i'^.vtz^f ajxo) v.xtx ty;v [j.yizipx 
=; Les Lacédémoniens invitèrent les Athéniens à rejeter loin 
d'eux cette souillure, soi-disant pour venger les dieux, mais 
(en réalité) parce qu'ils savaient que Périclès y était impliqué, 
du côté de sa mère. 

m, III : èv TO'j-(i) 0' cl MavTiVTji; Tipstpâ^tv It:''. Xa'/xvia[j.b'i xal a-p'jyxiuyt 
^uXTvoyV è^eXôovTE^ 6-az^Tav xax' oXi^ou:;, tj.x ^uXkiyo^niq kv x £;'^aOcv 
§-^()çv = Pendant ce temps, les Mantinéens, étant sortis du 
camp sous prétexte de ramasser des légumes et des brous- 
sailles, se retirèrent subrepticement, par petits groupes, tout 
en ramassant ces légumes et ces broussailles en vue desquels 
ils étaient soi-disant sortis. — Cf. III, 68; IV, 99. 

Eurip., Ion, 83o: xaivov oï xo'jvop.' àvà ^(pôvov TC£TiXa!j[i.£vov, | Iwv, 
tôvTi SyjOev ov. jjvf;nexo = Quant au nom d'Ion, c'est un nom 
tout nouveau, forgé à loisir, parce que soi-disant Xouthos l'a 
rencontré sur son chemin (lov-ci). — Cf. Soph., Trach., 882. 



SaS REVUE DES ÉTUDES A^CIE^^ES 

Lucien, Alexand., Sg (Le faux prophète Alexandre avait 
institué des mystères où étaient représentées ses noces avec 
la Lune) : -/.a- 5 [xàv y.aOEJcwv Bî^ôev y.aTéy.e'.To èv tw jxésw, y.atigei oà et:' 

tôpa'.wxaTTj = et lui, dormant censément, était couché au milieu 
du temple, et vers sa couche descendait du toit, comme du 
haut du ciel, à la place de Sélénè, une certaine Rutilliu, très 
belle femme. — Cf. ibld., 17. 

Héliodor., Aethiop., I, i4 : Sy^Oev jj.àv... -0 0' à\r,U(; (ici 5;-6e7 
ji-fv est devenu un simple synonyme de AdY(o \).vi). — Cf. Mal- 
chus, p. 86 B = 258, 22 (Dindorf, Histor. graec. min., I, p. 419). 

Comment ce sens se rattache-t-il au précédent? Pour le 
concevoir, reprenons un des exemples plus haut cités. Eurip., 
Ion, 655 : -f,q 0' 'A0ï;v3c((i)V yOo'ibq \ a^w ÔEatr/y oyjGîv, w; ojy. cvt' 
£[j.ôv. Nous avons traduit: «Je t'emmènerai, comme visiteur 
de la terre attique, bien entendu. » Mais rien n'empêcherait 
d'entendre : « comme visiteur de la terre attique, soi-disant. » 
La pensée ne serait pas, pour cela, le moins du monde changée. 
Dans les deux cas, en effet, soit par antiphrase, soit direc- 
tement, la particule oTjOev servira à marquer que l'assertion 
énoncée est fausse. Et cela même nous explique, je crois, 
comment est né l'emploi de c^Bev, au sens de soi-disant, 
censément. C'est par une sorte de dégradation ou d'usure 
progressive, qui, sans altérer la valeur fondamentale du mot, 
en a peu à peu atténué, puis finalement eflacé la nuance 
ironique. 

Telle est la série des significations de la particule ofjOîv. 
A première vue, elles apparaissent très diverses et malaisément 
conciliahles. Je crois avoir mis en lumière, en le renouant 
par endroits, le fil généalogique qui les relie. 

0. NAVARKE. 



NOTES GALLO-ROMAINES 



XXIV 



REMARQUES SUR LA PLUS ANCIENNE RELIGION 
GAULOISE (Fin)K 



Rapports avec les autres religions 

Nous n'avons pas constaté entre les différents groupes gaulois 
de divergences essentielles. Celtes de l'Ibérie, Cisalpins, Celtes 
du Danube, Galates et Bretons ont eu à peu près les mêmes 
croyances et les mêmes pratiques, et il n'y a pas d'opposition 
formelle entre leur religion et celle de la Gaule Propre. 

On peut seulement remarquer que les formes primitives de 
la divinité et du culte se sont conservées plus longtemps aux 
extrémités du monde gaulois, chez les Celtibères, en Bretagne, 
chez les Scordisques du Danube et chez les Galates de la 
migration contre Delphes. En dépit de la distance et de la chro- 
nologie, les Bretons du temps de Néron ressemblaient plus 
aux compagnons de Brennos qu'à leurs contemporains d'au 
delà la Manche 3. Et il n'y a à cela rien d'étonnant, — De ces 
divers groupes (les Gallo-Grecs mis à part), les Insubres, les 
Cénomans et les Boïens de la Cisalpine paraissent être arrivés 
les premiers à une organisation religieuse à peu près stable : 
ils ont des temples, deux catégories de prêtres, deux sortes 
d'enseignes et des dieux à physionomie assez fixe. Et la chose 



1. Voir 1902, fasc. 2, 3, 4; 1908, fasc. i, 2, 3, 4 ; 1904, fasc. 1, 2, 3. 

2. L'archaïsme en Bretagne apparaît également dans les institutions politiques 
(royauté) el militaires (char de guerre). 



33o REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

est encore toute naturelle, puisque de tous ces peuples ce 
sont ceux qui ont fondé les premiers des États réguliers, avec 
villes et capitale. 

Peut-être des religions avec lesquelles la religion celtique fut 
en contact, est-ce la plus vieille religion grecque qui lui offrait 
le plus d'analogies : sacrifices humains, mystères chthoniens, 
formes variées de la mantique, certains gestes et rites, se ren- 
contrent chez les Celtes et les Grecs, si semblables parfois qu'on 
a pu croire que telle anecdote sur le culte gaulois n'était que la 
maladroite transcription d'un usage ou d'une fable hellénique, 
œuvre fantaisiste d'un géographe peu scrupuleux. Il est pro- 
bable que ces analogies viennent surtout des nombreuses 
survivances que le culte grec a conservées des vieux cultes 
antérieurs à la migration hellénique. 

Cette religion celtique n'offre, à vrai dire, rien de bien 
original. Ces dieux, ces bois sacrés, ces sacrifices humains, 
ces modes de la divination, ces rites militaires, nous les trou- 
vons partout dans le monde antique, chez les Germains, chez 
les Grecs, chez les Latins, qui ont une parenté physique avec 
les Celtes; mais nous les trouvons aussi chez les fils d'Israël, 
et la plus mauvaise manière de comprendre le monde gaulois 
n'est peut-être pas de relire Josaé ou Samuel; enfin, nous les 
trouvons encore, un peu partout, chez les sauvages ou soi- 
disant tels du monde moderne, et on peut dire de la religion 
celtique ce que Fontenelle disait de la religion grecque : 
« Je montrerais peut-être bien, s'il le fallait, une conformité 
étonnante entre les fables des Américains et celles des Grecs l » 

Mais de ce qu'une religion soit dépourvue d'originalité dans 
les premiers temps de son histoire, cela ne veut point dire 
qu'elle demeurera obstinément banale. Réduite à ses principes, 

I . De l'origine des Fables, p. 365 ; même chose dans ses fragments Sur l'histoire, 
p. '128 (édit. de 1790 des Œuvres, t. V). Rappelant les services rendus par la méthode 
anthropologique, M. Hubert, dans une préface qui mérite de ne pas passer inaperçue 
(Chanlepie, 1904, p. \), a dit de même : « Quand les faits semblables se produisent à 
trop longue distance, en Ecosse et en Nouvelle-Guinée par exemple, les similitudes 
ne peuvent résulter de communications historiques. » « Tous les hommes se ressem- 
blent si fort, » dit encore Fontenelle (p. 372), « qu'il n'y a point de peuple dont les 
sottises ne nous doivent faire trembler. » .le rapproche à dessein ces deux écrits, 
parce qu'ils donnent l'un l'expression la plus ancienne, l'autre l'expression la plus 
réronto (\o la niétliodo nnllirnpnlo(.'-iqiK'. 



NOTES GAÏXO-nOMAlîiES 33 I 

la religion grecque n'est peut-être pas plus intéressante que 
celle des Latins ou des Slaves', et on sait ce qu'elle est deve- 
nue, grâce au merveilleux tempérament de ses artistes et de ses 
poètes =». J'en dirai tout autant de la religion germanique, qui, 
débarrassée des Romains, a eu, à sa manière, un temps d'ori- 
ginalité puissante : or qui parle, à propos de la religion des 
Celtes, de la religion Scandinave ou germanique, dit quelque 
chose comme mère et fille. Très proches parents des Germains 
et apparentés aux Hellènes, les Gaulois pouvaient peut-être, 
eux aussi, donner au monde quelque chose de particulier, « si 
on leur en laissait le loisir, « comme disait encore Fontenelle^. 

Mais il y avait des obstacles à cette transformation spontanée 
et originale. 

Les Gaulois n'étaient pas, comme les Juifs, les adversaires 
irréconciliables des dieux d'à côté ; l'épisode de Brennos, 
l'ennemi de Delphes, est absolument une exception dans 
leur histoire; et si elle est vraie, si elle n'a pas été inventée 
par les Grecs, les Celtes ont pris à tâche d'expier l'acte du 
vainqueur d'Apollon et de le faire oubliera Le Brennus de 
l'Allia, même y compris le vae victis, est une figure à demi 
religieuse, comme arrangée pour servir de correctif à son 
homonyme d'Orient. Quand Cicéron dits que les Gaulois ont 
fait la guerre contre les religions de tous et contre les dieux 
immortels eux-mêmes, la légende ou l'histoire de la campagne 
de 890 lui répond : que les Sénons ou Brennus se présentèrent 
pour défendre le droit des gens méconnu par les Romains; 
qu'ils respectèrent d'abord les sénateurs romains, les regardant 
comme des dieux ou des statues; qu'ils épargnèrent religieu- 
sement Dorsuo, traversant leurs rangs pour aller à un sacrifice. 
Et si les Gaulois, dans leur défaite de Delphes, se sont dits 

1. Cf. Chantepie de La Saussaye, Manuel, trad. franc., 1904, p. 487. 

3. Tout cela a déjà été bien vu par Fontenelle, p. 364 et s. : « On attribue ordinai- 
rement l'origine des fables à l'imaginatioD vive des Orientaux; pour moi, je l'attribue 
à l'ignorance des premiers hommes. Mettez un peuple nouveau sous le pôle, etc... 
Chez la plupart des peuples, les fables se tournèrent en religion; mais de plus, chez 
les Grecs, elles se tournèrent, pour ainsi dire, en agrément. » Mêmes expressions 
chez Bettelheim (Manuel de Chantepie), p. 488. 

3. A propos des Américains, p. 366. 

4. Athénée, VI, aS; Justin, XXXII, 3, 9; Strabon, IV, i, i3. 

5. Pro Fonteio, cf. IX, 20; X, 21 



332 BEVUE DES ETUDES ANCIENNES 

vaincus par les dieux ou les héros grecs, c'est parce qu'ils 
ont, à ce moment, redouté et respecté ces sortes de puissances 
ennemies. 

Les Gaulois ne furent pas tenus en état de haine contre les 
cultes étrangers; ou, s'il y eut chez eux prêtres et prophètes 
qui leur parlèrent comme Élie à Achab ou l'Éternel à Moïse, 
ils n'étaient pas d'humeur à les écouter longtemps. Il suffît 
de voir avec quelle rapidité les premiers Celtes établis sur les 
frontières helléniques, les Galates de Phrygie, se sont accom- 
modés d'Artémis et du sacerdoce de Pessinonte ; il n'y a pas 
trace, dans ce pays, d'hostilité entre deux cultes. Même spec- 
tacle en Occident : les rites d'Artémis se propagent très vite 
chez les Ibères, qui sacrifient « à la grecque » ', et les Ibères 
n'étaient pas plus réductibles que les Gaulois 2. Le roitelet celte 
Catumarandus entra en ami dans Marseille sur l'avis qu'une 
déesse lui avait donné de faire la paix : en arrivant dans 
la ville haute, il reconnut que cette déesse était l'Athéna 
phocéenne, il félicita les Marseillais de leur piété, et il laissa 
un torques d'or à leur idole ^. Et si c'est une légende, elle 
n'en symbolise pas moins le philhcllénisme religieux des 
Celtes. 

Il n'y avait, entre les religions des Gaulois, des Grecs et des 
Romains, ni contradictions essentielles ni obstacles insurmon- 
tables. Plus on pénétrera dans la connaissance des origines des 
unes et des autres, plus les divergences s'atténueront. Le dieu 
national des Gaulois n'est point différent, à ses débuts, du 
Mars italiote, dieu de la guerre, je le veux bien, mais surtout 
dieu public de la vie collective. Quand Cicéron oppose les 
pratiques divinatoires de Déjotarus le Galate et celles dès 
consuls romains, il parle du degré d'intensité de leur foi et 
du degré de fréquence de leurs consultations, et il ne parle pas 

I. Strabon, IV, 1, 5. 

j. Cette fidélité à emprunter des usages religieux se montre chez les Gaulois de 
Montefortino (Brizio, Il sepolcrelo gallico di Monlefortino, dans les Lincei, 1901, en 
admettant, ce qu'on ne saurait afïlrmer, qu'il s'agisse là de Scnons, et non d'Étrus- 
ques). Voyez ces figurines en feuilles de métal (p. G5o et i.) consacrées en cx-volo à 
la divinité de la source; ces édicules funéraires présentant l'aspect de maisons à 
portes fermées (p. 68G) : tout cela est usage élrusco-italiotc. 

3. Justin, XLIII, 5, 5. 



NOTES GALLO-ROMAINES 333 

de la nature de leurs procédés'. Le contraste qui paraît exister 
entre dieux et rites romains, d'une part, dieux et rites gaulois, 
de l'autre, est alTaire de chronologie et non pas question de 
fonds : ceux-là avaient vieilli, ceux-ci n'avaient pas encore 
changé, et voilà tout. 

Tous ces dieux, gaulois, grecs ou romains, étaient donc 
prêts à s'entendre, si une même domination venait à les réunir. 
Polybe avait déjà appelé Athéna la divinité des Insubres, sans 
autre remarque, comme Tite-Live Mars et Bellone celles des 
Scordisques. Les Romains considèrent à peine ces dieux gaulois 
comme des ennemis; peut-être, au besoin, défendraient-ils 
leurs droits, s'il est vrai qu'ils ont puni Gépion pour avoir 
profané les sanctuaires des Volques^. Grecs et Romains avaient 
l'invincible désir de retrouver leurs dieux chez les Barbares \ 
Rien n'empêchait un compromis de s'établir entre la religion 
gauloise et la religion gréco-romaine. 

Il était donc également possible, ou que la religion gauloise 
se développât librement, ou qu'elle s'adaptât aux religions 
classiques. La question était de savoir si les Celtes devien- 
draient créateurs ou copistes. Tout dépendait des circonstances 
historiques où ils se trouveraient. 

Gamu^le JULLIAN. 



I. De Divinatione, II, 36-87 : Di immortales! quantum differebal! ut quaedain essenl 
eliam contraria! Atque ille iis semper ulebatur; uos....qv\m multum iis utimur? 

a. Strabon, IV, i, i3; Aulu-Gelle, III, 9. 

3. Ce que nous disons de la religion peut se dire de la philosophie. Quand les 
Grecs contemporains d'Auguste prétendaient retrouver dans l'enseignement des 
druides les théories de Pythagore, ils faisaient comme César, qui appelait Teutatès du 
nom de Mercure. Ce désir d'adapter et comme d'aspirer à soi les institutions barbares 
est constant dans le monde gréco-romain. Et c'est ce qui explique les réserves que nous 
avons faites au début de ce travail, et que nous réitérons en le terminant. 



NOTES 

SUR UN 

MONUMENT CIITIQUE DÉCOUVERT A VACHÈRES 

(Planche VII) 

Un bas -relief antique vient d'être trouvé par hasard 
à Vachères' dans une maison du village occupée par le café 
Bres. La pierre a été mise à jour par M. Aubert, maître maçon 
à Reillanne, le 20 juillet 1904, au cours de travaux de recré- 
pissage. C'est un bloc en calcaire tendre du pays, de G5 centi- 
mètres de hauteur sur 36 centimètres de largeur et i5 centi- 
mètres d'épaisseur. Il est sculpté sur deux de ses faces. D'un 
côté se détache un homme et de l'autre une femme. Ces 
personnages sont placés entre deux colonnes cylindriques de 
7 centimètres de rayon, tout unies, sans base et sans chapiteau, 
mais légèrement renflées au sommet. L'homme et la femme 
ont chacun la main gauche appuyée à plat sur le pilier qui 
leur fait vis-à-vis, ils font saillie dans l'entre-colonnement et 
sont traités en demi-ronde bosse. 

Cette sculpture est l'oeuvre d'une main tout à fait inhabile. 
Le sculpteur, en modelant le corps humain, n'a aucun souci 
des proportions à observer entre ses diverses parties. C'est 
ainsi qu'il donne à un bras de 16 centimètres de longueur une 
main de 12 centimètres de longueur. Pareille disproportion se 
retrouve entre le buste de l'homme, extrêmement allongé, et 
les membres inférieurs, trop courts. Par une autre gaucherie, 
la femme, vue de côté, présente sa physionomie de face. Les 
traits des personnages et les détails de leur habillement sont 
grossièrement indiqués; une simple incision horizontale figure 
la bouche, et deux trous, les yeux. 

Quelle était la destination de ce bas-relief primitif? A pre- 
mière vue, on peut se croire en présence d'un monument 

I. Arrondissement de Forcalqiiier, canton de Hoillanne, Basses-Alpes. 



MONUMENT CELTIQUE DÉCOIVERT A VACIlÈHES 335 

funéraire celtique, d'une stèle destinée à la tombe de deux 
époux, que le sculpteur, par une idée heureuse, représente 
allant l'un au-devant de l'autre dans le séjour des morts. Mais, 
après examen, cette hypothèse doit être écartée : il s'agit 
certainement d'un monurpent religieux. Les deux personnages, 
représentés avec leur genou ployé, leur bras tendu en avant et 
leur main allongée, ont une attitude hiératique. L'homme ne 
rappelle en rien, par son costume, l'habillement celtique. Sa 
figure au menton fuyant est encadrée de favoris d'un puissant 
relief sur lesquels on distingue des restes de stries parallèles, 
il porte une sorte de justaucorps à manches collantes s'arrê- 
tant au poignet et dont la partie inférieure se termine par une 
basque de forme arrondie et d'une coupe très curieuse. Une 
robe débarde de ce premier vêtement et tombe droit à mi- 
jambe en s'évasant. Il est impossible dans l'état actuel du 
monument de se prononcer avec certitude sur la nature des 
pieds du personnage en question. Sont-ce les pieds d'un 
homme ou ceux d'un animal, d'un bouc par exemple? Le pied 
qui est en arrière en a vaguement l'aspect. Avec son bonnet 
conique, ses favoris énormes, son collier et son justaucorps 
étrange, le personnage masculin paraît être un dieu cham- 
pêtre; dans ce cas, il est vrai, un point demeure obscur : c'est 
l'attitude, qui est celle de l'adoration. 

La figure féminine, large et ronde, avec sa face aplatie et ses 
yeux écartés, est plutôt celle d'un oiseau de nuit que celle 
d'une femme. Le vêtement n'offre rien de particulier. C'est 
une robe plissée et qui s'applique aux jambes, tandis que la 
robe de l'homme est toute droite et forme fourreau. Il semble 
donc qu'en traçant ce dernier vêtement le sculpteur ait voulu 
représenter une matière rigide, du cuir peut-être. 

Quelle était la destination précise du bas-relief de Vachères? 
Était-ce un autel? C'est peu probable, car le dessus ne porte 
pas trace de cupule. Nous y verrions de préférence le socle de 
la statue d'une divinité sur les côtés duquel seraient figurés 
des dieux inférieurs, ou des suppliants dans l'attitude de 
la prière. 

Nous ne connaissons aucun monument semblable au nôtre. 



836 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

C'est ce qui le rend ù la fois d'un très haut intéivt et d'une 
interprétation des plus difficiles. Tout au plus peut-on rappro- 
cher de la figure masculine à favoris les masques de dieux 
gaulois du Musée de Saintes, masques dune technique gros- 
sière, surmontés d'une sorte de bonnet». On peut comparer 
à la tête de femme, large et plate, une petite tête de divinité 
du Musée de Sault (Yaucluse). Le travail est le même : simples 
trous en guise d'yeux et une incision en guise de bouclie; 
mais la figurine de Sault, si curieuse, porte une coiffure diffé- 
rente, une couronne rustique. 

Nous ne pouvons pas fixer l'âge de cette sculpture anépi- 
graphe. Nous la jugeons cependant antérieure à la domination 
romaine. La découverte présente est une nouvelle preuve de 
l'importance de Vachères durant la période celtique. De nom- 
breuses stations préhistoriques', des bas-reliefs % des ins- 
criptions^ et d'innombrables tessons d'une céramique gros- 
sière et indigène montrent que le pays montagneux et boisé 
qui s'étend d'Apt à Forcalqiiier a été une des régions les plus 
peuplées de la Provence avant la conquête des Gaules par les 
Romains. Les bas-reliefs de Montsalier et de Vachères prou- 
vent que cette intéressante région avait sa physionomie parti- 
culière bien accentuée que nous révèlent les découvertes d'un 
art local aussi primitif qu'original. 

* G. ARNAUD dAGNEL. 



1. cil. Dangibeaud, Bévue des Éludes anciennes, t. V, igoS, p. 385. 

2. Arnaud d'Agnel et Ludovic Allée, Compte rendu de l'exploration d'une station 
préhistorique découverte ù Vachères, Basses-Alpes (Bulletin archéologique, igoi); Notice 
sur onze maillets de pierre découverts à Pichoyet, Basses-Alpes {Bulletin archéologique, 
igoa). 

3. Arnaud d'Agnel, Notes sur quelques découvertes archéologiques à Montsalier, 
Basses-Alpes (Bévue des Études anciennes, t. V, 1903, p. agS). 

4. Georges de Manteyer, La sépulture de Silvanus à Vachères, Avignon, igo/i (extrait 
des Mémoires de l'Académie de Vaucluse). 



BIBLIOGRAPHIE 



R. Laqueur, Quaestiones epigraphicae et papyrologicae selectae. 
Argentorati, typis expressit M. du Mont-Schaubeig, MCMIV; 
I broch. in-S" de vi-107 pages. 

Voici, brièvemenl indiqué, le contenu des quatre mémoires dont 
se compose cette thèse inaugurale. 

I. Pétition des prêtres d'Éléphantine à Plolémée \ (Dittenbergei , 
Orientis graeci inscr., 168). Au second siècle avant notre ère, le mol 
evieu^iç désigne le placet adressé au roi, et le mot G-6;j.vr,ixa la requête 
présentée aux magistrats • . Objection : dans les papyrus de cette 
époque, on trouve ivt£u;iç employé à l'égard des ypr,\).oi-.t.zx7.i. Mais 
cela tient à ce que les chrématistes sont de véritables missi dominici 
revêtus de la prérogative royale. A propos des deux sens qu'offre le 
verbe èvioy/iveiv, d'où dérive vntuliq, M. Laqueur rectifie l'interpré- 
tation que j'avais donnée de certains passages d'un texte -découvert 
par moi en Asie Mineure : les trois lettres de l'empereur Hadrien aux 
habitants de Stratonicée de Lydie (BCH., t. XI, 1887, p. 108-126). 
Il ne voit qu'une lecture de pièces (premier sens d'âviuy^jâvetv) là où 
j'admettais une audience d'envoyés (second sens du même verbe). 

II. Discussion des anomalies que présente, en Egypte, dans les 
papyrus, le formulaire de la titulature royale, pendant la seconde 
moitié du 11' siècle avant J.-G. La question d'Eupator (cf. Bouché- 
Leclercq, Histoire des Lagides, t. II, p. 56-58, en note) y est abordée. 
Il faut admirer l'auteur de n'avoir pas craint de soulever une fois de 
plus cette terrible croix. 

m. Le rescrit de Durdurkar (BCH., t. IX, i885, p. 824 33o = Ditten- 
berger, Orientis graeci insc, 224) n'est pas, comme l'ont cru son 
premier éditeur, M. Holleaux, et toute la critique à sa suite, d'Antio- 
chus II, mais d'Antiochus III. On s'appuyait, pour l'établir, sur le 
marbre dit de Sigée (Dittenberger, ibid., 219). Mais ce dernier aussi 
a été mal compris. L'expression reine-sœur (r; âSeXç-rj .SajîXtaaa) n'y 
désigne pas une seconde femme, purement apocryphe, d'Antiochus I"; 
elle s'applique tout simplement à la fameuse Stratonice dont l'histoire 
est bien connue. Reprenant un texte de Tite-Live que j'ai été le pre- 
mier, je crois, à verser dans le débat, et généralisant la thèse qu'il 

I. Pour le sens de ces mois, au m' siècle, sous Ptolémée III, voir P. Foucarl, 
Revue archéologique, t. IV, 1904, p. 162. 



338 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

m'avait suggérée, M. Laqueur montre que, chez les Séleucides comme 
chez les Lagides, le mot « sœur » est un titre que l'on décernait 
honorifiquement à la reine sans qu'il y eût mariage entre les enfants 
d'un même souverain. Pas plus que son père Antiochus I" Soter, 
Antiochus II Théos n'a réellement épousé sa sœur. Polyen, qui 
l'assure, n'a qu'une autorité médiocre, et d'ailleurs son témoignage 
est contredit par celui de Porphyre, qui fait de Laodice, femme d'Antio- 
chus II, une fille non d'Antiochus I", mais d'Achaeus. Cette dernière 
version est la vraie. Sur un point encore, les simplifications apportées 
par M. Laqueur dans l'arbre généalogique des Séleucides sont faites 
pour répandre la lumière : le Ptolémée, fils de Lysimaque, du décret de 
Telmesse (BCH., t. XIY, 1890, p. 162-167 = Diltenberger, Orienlis 
graeci inscr., 55), n'a nullement eu pour père, comme on l'a soutenu ', 
le roi de Thrace lieutenant d'Alexandre, mais un frère de Ptolémée III 
ayant porté ce même nom de Lysimaque. Ce Ptolémée de Telmesse, 
neveu d'Évergète, est identique au Ptolémée, fils de Lysimaque, que 
le rescrit de Durdurkar nous donne comme apparenté à la maison 
royale des Séleucides (1. 3o : -pojYj/.wv xatà <j'o-(^(hv.xi). Plus d'un 
savant l'a \ ait conjecturé. Mais avec la fausse attribution du texte 
à Antiochus 11, on se heurtait à des difficultés insolubles. Dès qu'il 
est prouvé que le rescrit émane d'Antiochus III, tout devient clair : 
la fille de ce prince épousa, en effet, dans les dernières années du 
u^ siècle, Ptolémée V Épiphane, dont le père, Ptolémée IV, était le 
cousin germain de Ptolémée fils de Lysimaque. Entre 198 et 193, dates 
qui circonscrivent ce mariage 2, rien ne s'oppose plus à ce que Pto- 
lémée fils de Lysimaque (Ptolémée de Telmesse) soit qualifié de 
TcpsTYixiov xaià TUYyÉvîtav par Antiochus III. C'est donc à cette époque 
que le rescrit de Durdurkar doit être rapporté 3. 

IV. La lettre aux Milésiens trouvée par Cyriaque d'Ancône à Didymes 
et copiée ultérieurement par Sherard (Dittenberger, Orientis graeci 
inscr., 214) a été attribuée tantôt à Séleucus II, tantôt à Séleucus I". 
Elle est de ce dernier prince et elle a été écrite dans l'élan d'actions de 
grâces qui suivit la victoire de Koroupédion. 

M. Laqueur a droit à des éloges et à des chicanes. Je lui repro- 

I. Hoileaux qui, dès 1899, resliluait dans le texte de Makri £7tiy[ovo]v et voyait 
dans IHoIémée « l'Épigone « un fils de Lysimaque le Diadoque et d'Arsinoé (Revue 
lies Éludes anciennes, t. I, p. 12), vient, tout récemment (liClI., L XXVIII, 190'!, 
p. 4o8-'ii<j), de maintenir et de confirmer sa thèse. 

j. Voir Bouché-Leclcrcq, Histoire des Lagides, t. 1, p. .38^i, n. 1. 

3. Dans un article publié en russe, au mois de juin 1897, et dont une traduclion 
allemande a été donnée par les Bcilruge zur alten GeschiclUe de lyo'! (t. IV', p. 101- 
110), M. Th. SokolofT était séparément arrivé aux mêmes conclusions. Il n'y a diver- 
gence entre les deux travaux que sur un point : le rescrit de Durdurkar serait un peu 
plus ancien que ne le pense M. Laqueur et daterait de 21a. Pour Ilolleaux (BCII., 
t. XXVIIl, 1904, p- 4«8), une affirmation catégorique en faveur d'Antiochus III 
dépa&sc l'état présent de nos connaissances. 



BIBLIOGRAPHIE SSq 

chcrai de se comporter parfois en avocat vis-à-vis des témoignages 
qui le gênent et, dans son troisième mémoire, de n'avoir pas numé- 
roté ses Laodices, ce qui rend ses discussions généalogiques assez 
difficiles à suivre. Il eût été bon d'appliquer à chacun des homonymes 
qu'il évoque un indice caractéristique nous permettant de le recon- 
naître au premier coup d'oeil. D'ailleurs, la science de l'auteur 
est solide et drue. Armé du triple secours de la philologie, de l'épi - 
graphie et de la papyrologie, il marche au combat avec une rigueur 
de stratégie et une minutie de tactique qui lui font honneur, non 
moins qu'aux maîtres dont il se réclame. Georges RADEÏ 

W. Crônert, Memoria graeca herculanensis. Leipzig, Teubner, 
1908; I vol. in-8° de x-3i8 pages. 

Il y a sept ans que M. Crônert donnait, sous le titre de Quaestiones 
herculanenses, une première épreuve de cet ouvrage. La thèse qu'il 
soumettait alors à l'Université de Gôttingen comprenait trois parties, 
dont la seconde seule, considérablement agrandie et retouchée, est 
devenue le livre dont je rends compte. En 1899, M. Crônert est allé à 
Naples, où il a passé sept mois à revoir les papyrus d'Herculanum. 
De retour en Allemagne, il en a confronté l'orthographe et la gram- 
maire avec celles des papyrus provenant d'Egypte, dont le nombre 
s'accroît tous les jours, avec le texte des inscriptions en langue 
commune, la doctrine des grammairiens anciens et la tradition des 
copistes. Il a dû distinguer dans cette tradition au moins quatre épo- 
que, dont la première, s'arrêtant au premier siècle de notre ère, est 
contemporaine des textes d'Herculanum. Tel qu'il se présente aujour- 
d'hui, l'ouvrage de M. Crônert est une excellente contribution à l'étude 
des débuts de la xoivr). L'examen qu'il a fait des papyrus d'Hercula- 
num, dont il a fixé ou rectifié le texte en plusieurs endroits, peut être 
considéré comme définitif; il ne semble pas non plus qu'il y ait rien 
à reprendre à la comparaison de ces papyrus avec ceux d'Egypte, qui 
semblent également familiers à notre auteur. Aucun document venu 
de cette source ne lui a échappé : l'usage qu'il fait des papyrus de 
Magdôla publiés par M. Jouguet dans le Bulletin de Correspondance 
hellénique quelques semaines au plus avant l'impression de son livre 
suffit à prouver qu'il est, sur toute cette matière du moins, bien 
informé. Pour tout ce qui concerne les papyrus grecs, la grammaire 
de ceux de l'époque ptolémaïque par Ed. Mayser (1898 -1900) lui a 
d'ailleurs été d'un précieux secours. 11 a lu sans doute avec plus de 
hâte les inscriptions des trois premiers siècles avant et des deux 
premiers après notre ère : si la préparation du présent ouvrage l'a 
conduit à compléter la grammaire des inscriptions de Pergame par 
Schweizer, il a en revanche trop négligé le témoignage des pierres 



34o REVUE DES ÉTUDES ANCIENÎîES 

delphiqaes, si prodigieusement abondantes pour l'époque de la /.s'.v/;, 
et qu'il ne cite pourtant qu'une seule fois. Quant aux manuscrits, on 
ne pouvait attendre de M. Grônert qu'il s'astreignît à dépouiller les 
apparats critiques des éditions d'auteurs classiques pour y retrouver 
des variantes orthographiques ou des formes imputables aux scribes 
immédiatement antérieurs ou postérieurs à notre ère; il a surtout 
comparé ses papyrus avec les manuscrits des livres sacrés, ou ceux 
des auteurs contemporains de Philodème « : Agatharchide, Geminus, 
Asclépiodote, Strabon, Onosandre; il s'est aussi référé au texte de 
Josèphe, de Philon, des commentateurs d'Aristote, et assez souvent 
aux écrits de l'âge byzantin. Tous ces rapprochements mettent en 
valeur le témoignage des papyrus d'Herculanum dans tous les cas 
où il se trouve isolé; ils permettent d'afïîrmer beaucoup de faits 
généraux, et d'illustrer par une riche collection d'exemples le beau 
livre de M. Albert Thumb : die griechische Sprache im Zeilalier des 
Ile lie nis mus. 

La Memoria hercalanensis est répartie en huit livres : les deux pre- 
miers concernent l'orthographe (celle des voyelles d'abord, ensuite 
celle des consonnes) et nous renseignent surtout sur la prononciation 
grecque 2 avant l'an 79 de notre ère; les deux suivants ont pour objet 
la phonétique (le traitement et l'emploi des voyelles, puis des 
consonnes); les quatre derniers sont relatifs aux formes (déclinaison, 
conjugaison, index alphabétique des verbes avec leurs temps primi- 
tifs, dérivation). On remarquera — et l'on regrettera — dans cette 
grammaire l'absence de toute syntaxe. 

La distinction de l'orthographe et de la phonétique est parfois assez 
difficile, et l'on pourrait, de ce chef, critiquer la disposition adoptée 
par M. Grônert. Ainsi, j'ai peine à considérer avec lui l'apocope ou la 
syncope de xaxà -cà en Y,xxà comme une simple particularité graphique ; 
ou bien, si l'on rapporte à l'orthographe les assimilations de guttu- 
rales (èyXéYstv, iy iJ.kv...), je me démande pourquoi l'on considère 
comme un fait phonétique celle de la sifllanle (ôacpetv). Je dois encore 
signaler à M. Grônert une faute d'un autre ordre, l'emploi des barba- 
rismes koLU-zoç et auTÔç : la conception d'un nominatif du réfléchi est 
absurde. 

Ge sont là taches légères. Mes critiques ou mes chicanes ne dimi- 
nuent point la valeur d'un livre préparé avec une grande conscience, 
et à la fois si utile et si aisé à consulter 3. Paul FOURNIER. 

1. Los œuvres de Philodème tiennent une place considérable dans la collection des 
papyrus d'Herculanum. 

2. On y trouvera de curieux renseignements en particulier sur les origines de 
l'iotacisme. Les auteurs des papyrus d'Herculanum ne pouvaient déjà plus se tromper 
en écrivant H pour E ; d'autre part, ils ne faisaient pas encore la confusion d'ï' etd'OI. 

3. Une table ample et claire et cinq Indices très complets en facilitent le manie- 
ment 



OlBLtOGRAPUIE 3^1 

The Lausiac flislory of Palladius by Dom Cuthbert Butler, II 
(Texts and Studies ediled by J. Armitage Robinson, vol. VI, 
n° 2). I vol. in-80 de civ et 278 pages. Cambridge, 1904. 

Un roman du plus spirituel des vivants, un opéra très couru, enfin 
l'exhibition en plein Paris de sa momie (si c'est bien la sienne ! ) ont 
fait à Thaïs, la courtisane pénitente, une réputation mondaine. Si grande 
que soit la popularité de saint Antoine de Padoue, elle ne fait pas 
oublier saint Antoine du Désert et ses tentations, qu'on voit encore 
représenter en une sorte de mystère dans les foires. Les Vies des Pères 
du Désert ont longtemps charmé et édifié les cœurs simples ; on sait 
l'effet que cette lecture produisit sur le jeune Bernardin de Saint-Pierre. 
Et voici maintenant qu'après l'avoir négligée pendant près de deux 
siècles, lesérudits aussi se mettent, depuis quelques années, à étudier, 
avec une curiosité bien justifiée, l'histoire de ces premiers religieux 
qui, dès le iv° siècle, peuplèrent les vastes solitudes qui longeaient 
le Nil. Nous avons à rendre compte d'une nouvelle édition, la première 
édition critique, de l'un des plus anciens documents de cette histoire. 

Déjà, aux environs de l'an ^oo, avait paru un livre intitulé 'H y.a-' 
AiyuTCTov Tôiv [j.ova)(wv tatopia. C'était le récit d'un voyage fait en 89/1 et 
395, par l'auteur (probablement un certain Timothée d'Alexandrie, 
mais non l'évêque de ce nom) et six autres personnages, dans les dis- 
tricts de l'Egypte alors habités par les ermites et les cénobites, et la 
description des pieux exercices, des miracles et des enseignements de 
quelques-uns des plus saints. Cet ouvrage fut traduit en latin (très 
librement, suivant sa coutume) par Rufin, avant l\io (année de sa 
mort), sous le titre de Historia monachorum in Aegypto. 

En 419 ou 430, Palladius, évêque d'Hélénopolis en Bithynie, qui 
avait séjourné dans ces mêmes parages de 388 à 399, composa, d'après 
ses souvenirs personnels et les histoires qu'on lui avait contées, un 
ouvrage analogue, mais plus intelligent, plus digne de foi, et en 
même temps plus pittoresque et plus vivant. Il le dédia à Lausus, 
chambellan de Théodose II, d'où le titre aujourd'hui classique de 
Historia Lausiaca; en grec, il est appelé soit IlapâBstiJOç, soit Bi'oç twv 
iraxépwv, soit Aauaatxdv ou AauTiaxév. Cet ouvrage aussi fut bientôt 
traduit en diverses langues. 

Dès avant le x" siècle, on entreprit plusieurs fois de fondre en un 
seul corps l'Histoire Lamiaqae et Y Histoire des Moines d'Egypte. On 
conserva le cadre de l'une et y fit entrer bon gré mal gré presque toute 
l'autre. C'est un de ces mélanges indigestes qui, grâce à l'autorité 
d'Hervet et de Rosweyd, usurpa pendant près de trois siècles le titre 
d'Histoire Lausiaque, que désormais on devra réserver à l'œuvre de 
Palladius seule. 

L'Histoire des Moines et VHistoire Lausiaque ont été publiées en 

Bco. El. me. ^'^ 



3^3 REVUE DES ETUDES ANCIEî«i>ES 

latin dès les origines de l'imprimerie'. Le mélange des deux dont nous 
venons de parler n'a jamais été imprimé en grec d'après les manus- 
crits qui le contiennent. Mais il fut traduit en latin sur un de ces 
manuscrits par Hervet et publié en cette traduction en i5552. L'His- 
toire Lausiaqae parut en grec en 1616 par les soins de Meursius. C'est 
son texte que Fronton du Duc reproduisit en 1624, en y insérant, sur 
le modèle de la traduction d'Hervet, mais d'après des manuscrits de 
l'Histoire des Moines, les morceaux de cette Histoire qui font partie 
de l'amalgame des deux histoires 3. Enfin Gotelier, en 1686, mit au 
jour les quelques fragments de Y Histoire des Moines qui ne sont pas 
compris dans cet amalgame 4. 

Tout cela resta inconnu, mal connu ou méconnu, jusqu'en 1897 et 
1898, bien que Tillemont en eût indiqué l'essentiel dans une page 
citée avec éloge par Dom Butler. Ilfallutles sagaces et patients travaux, 
simultanés et indépendants, de M. PreuschenS et de Dom Butler^ pour 
redécouvrir la vérité et définitivement l'établir. Leurs conclusions 
s'accordent en général? et se complètent fort heureusement. Une fois 
leurs résultats acquis, le devoir s'imposait de donner des éditions cri- 
tiques, en grec, de VHistoria Monachoriim et de la véritable Histoire 
Lausiaque. C'est ce que M. Preuschen avait fait dès 1897 pour la 
première 8, et que Dom Butler vient de faire pour la seconde, en un 
volume qui contient une introduction, le texte de l'Histoire Lausiaque 
avec appareil critique au bas des pages, des notes, divers appendices, 
et des index 9. 

L'Introduction traite de l'histoire du texte et de la méthode suivie 
pour l'établir. Dom Butler a examiné, classé et, s'ils en valaient la 
peine, utilisé cinquante-trois manuscrits grecs et huit versions en six 
langues difTérentes; enfin un certain nombre de citations plus ou 
moins textuelles, faites principalement par Sozomène (vers 45o), qui, 
par leur haute antiquité, sont d'un secours précieux pour juger la 
valeur respective des manuscrits. 

La masse des témoins, manuscrits et versions, se répartit en trois 
classes, que nous désignerons par II, T et W. U comprend les manus- 

1. Reproduites par Rosweyd, De uitis Patriim, livre 2 et appendices, et par Mignc, 
Patrol. lat., XXI, col. 887, et LXXIV, col. 243. 

2. Reproduit par Rosweyd, De uitis Patrum, livre 8, et Migne, Palrol. lat., LXXIH, 
col. ioG5. 

3. Réimprimé par Migne, Palrol. gr., XXXIV, col. ygS. 

4. Réimprimé j6., LXV^, col. h!\i. 

h. PalUidius und rtufinus, Gicssen, 1897, p. i35. 

0. The Lausiac History of Palladius, I (Texts andStudies, VI, n° i), 1898. 

7. Leurs principales divergences concernent la chronologie et la langue originale 
de VHistoria Monacliorum, qui, daprès M. Preuschen et la plupart des critiques 
anciens, mi'me Tillemont, serait le latin. 

8. Palladius und Hufinus, p. 1 (Historia Monachorum en grec). 

9. C'est le volume que nous annonçons. 



liiuLlUGA.Vl'UiE 343 

crits P W Ti, un groupe de onze autres, A, et une des versions syria- 
ques, s; Y les manuscrils V C^, un groupe de vingt-huit autres, B, 
et une des versions latines, /; W n'est représenté que par le reste des 
versions utiles, l 2, s 2, c. Le texte de B se distingue principalement 
par certaines amplifications purement verbales, en général peu consi- 
dérables, mais parfois atteignant presque le double du texte primitif. 
Meursius ayant fait son édition de l'Histoire Lausiaque sur un uîanus- 
crit de ce groupe, du Duc et Migne3 l'ayant suivi, on ne connaissait 
jusqu'ici, en grec, que ce texte amplifié, qui, sans altérer les faits, ne 
permet pourtant aucunement de juger le style de Palladius. Comme 
les manuscrits V autres que B ne figurent qu'à peine pour la septième 
partie de l'ouvrage 4, que W n'existe pas du tout en grec et incomplè- 
tement dans les versions, Dom Butler, placé pratiquement entre B 
et n, a pris le parti de fonder son texte essentiellement sur ce dernier. 
V ne reprend ses droits que s'il est appuyé par W^, ou si sa leçon 
s'impose par une évidente supériorité *j. 

Dom Butler expose ses recherches avec une simplicité et une probité 
parfaites, sans chercher à éblouir, sans exagérer ses affirmations au 
lieu de les prouver. Il mesure exactement le degré de probabilité de 
chacune de ses positions, restant parfois en-dessous, au gré de ses 
lecteurs?, et daignant discuter patiemment même les hypothèses les 
moins soUdesS. Mais cette exposition si louable manque de clarté. 
Dom Butler fait suivre au lecteur tout le chemin qu'il a parcouru 
lui-même, ce qui est intéressant et instructif; mais il en résulte qu'on 
ne se dégage jamais tout à fait des vieilles erreurs d'où l'on était parti. 
Voyant toujours revenir ces expressions de « short recension » et 
(( long recension » , le lecteur a de la peine à se rappeler qu'il ne s'agit 
plus, comme on le croyait, de deux recensions d'un même livre, mais 
d'un livre, l'Histoire Lausiaque, et d'un mélange de ce livre avec un 
autre ouvrage, l'Histoire des Moines. De même encore il est dérouté, 
quand il voit les lettres B et A, qui précédemment désignaient l'une 
ce livre et l'autre ce mélange, servir maintenant de sigles à deux 
groupes de manuscrits, puis aux textes que présentent ces groupes. 
Encore si le texte qu'on trouve dans les éditions du mélange A était le 

1. Paris, 1628, XrV<= s.; Oxford, Christ Church, Wake O7, X' s.; Turin, C. IV. 8, 
XVP s. 

2. Venise, Bessarion, 34&rXI' s.; Paris, Coisiin, 382, XI' s. 

3. Voir page 343, note 3. 

4. Ces deux manuscrits n'ont un texte particulier que dans dix chapitres. Le reste 
est conforme à B. 

5. Comme par exemple 24, p. 76, i4; 26, p. 82,6. 

6. C'est ainsi que l'ordre des chapitres, volontairement troublé en M, a été rétabli, 
et que certains chapitres, omis par 11 pour des motifs manifestes, ont été suppléé» 
d'après ï. 

7. I, p. 277, comp. II, p. 3O1, sur l'auteur de Vllisloria Monachorum. 

8. I, p. 107 et 283, sur les prétendues sources coptes. 



344 REVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

texte A ! Mais non, c'est le texte B. Dom Butler avertit du changement 
de signification : a B no longer primarily signifies a rédaction ; it signi- 
fies primarily a type of text » ; « ^ as a rédaction... A as a text » '. Mais 
si c'est autre chose, pourquoi l'appeler de même? Et notez (( prima- 
rily » ! C, qui jusque-là désignait VHisloria Monachorum, disparaît, 
comme de juste. Mais à sa place surgit un sigle G, qui commence par 
indiquer ou un groupe de manuscrits, celui que nous avons nommé II, 
ou le texte offert par ces manuscrits^. Puis, ce texte G, étant le 
meilleur aujourd'hui connu, se confond insensiblement avec le 
meilleur texte absolument parlant, c'est-à-dire le texte sorti de la plume 
de l'auteur; et alors l'archétype de B lui-même devient naturellement 
un manuscrit G, et de même les autres manuscrits; de sorte qu'enfin, 
dans le slemma des textes 3, il n'y a plus que des descendants de « T, 
archétype de G » ''. 

Le texte de Dom Butler est établi avec beaucoup de soin. D'une 
manière générale, on ne peut que l'approuver. En présence d'une 
tradition aussi compliquée (elle l'est beaucoup plus que je n'ai pu le 
marquer en si peu de lignes), le choix des leçons, en maint endroit, 
prête à la discussion. Mais presque toujours on reconnaîtra que l'édi- 
teur s'est laissé guider par des raisons sérieuses, qui, par-ci par-là, 
sont brièvement indiquées dans l'appareil critique ou développées 
dans une note. On peut s'étonner que la préférence ne soit pas accor- 
dée plus souvent aux leçons offertes à la fois par une classe de 
témoins et par un ou plusieurs témoins de l'autre classe, ce qui, en 
principe, vaut presque l'accord des deux classes 5. Cela s'explique 
peut-être paT le fait que Dom Butler accuse presque tous les manus- 
crits d'être plus ou moins contaminés, particulièrement par le texte B. 
Pourtant, il admet que TW°, d'accord avec B, devraient faire foi. Mais 
il y vient un peu tard, et, semble-t-il, parce qu'il trouve leurs leçons 
bonnes, plutôt que par principe et en raison même d'une telle concor- 
danceC. 

I. II, p. WllI et XX. B prend trois sens diiTércnts : i' « recension » ou <■ rédac- 
tion »; 2° « type of text »; 3° le groupe de manuscrits qui donne ce texte; A jusqu'à 
cinq : les mêmes, et de plus un manuscrit, puis un autre manuscrit, représentants 
du groupe (II, p. XVI et 2). A quoi il faut ajouter A^, c'est-à-dire le texte de certaines 
portions des manuscrits A. 

1. II. p. XVIII. 

3. II, p. LXVII. Pourtant tous les éléments d'un classement plus net sont donnés 
dans les pages précédentes (toute ma science n'est qu'un reflet de celle de Dom 
Butler; et résumés p. LXVI. 

h- Ce stemma a l'avantage, par un dessin ingénieux, de ranger les témoins par 
âges en môme temps que par afRnités. 

ô. C, p. 2^1, !i J)v TB; 5i'o-j; /*, ■l/Ttèp o)v W, interpolations; Tiep'i (avec signification 
modifiée, = -JTtép) est sous-ciilciiJu clcvant le relatif, selon l'usage classiciuc. 19 p. 69, 
18 TipoTT^A^c (TJ B; om. P; il faut un vcrl>e; les versions en ont un; T et fî n'auraient 
pas trouvé par conjecture précisément celui que Sozomène aussi parait avoir eu sous 
les yeux ; etc. 

•j. P. 174 ( « This one instance makes it probable»). 



BinrJDr.nAPHfE 3/15 

Autre chose encore serait d'accorder plus de confiance à VCBl • et 
même à Bl seuls 2. B est gravement interpole. Mais cette interpolation, 
assez facile à démasquer, a été faite en un manuscrit très ancien 
(V siècle), et, comme le prouvent VCl, de bonne famille. Il mérite 
donc, à certains égards et sur certains points, d'être écouté plutôt que 
des manuscrits aussi jeunes que P et T 3 ; 

Il est un critère dont Dom Butler ne semble pas avoii- fait tout 
l'usage qu'il comporte, c'est la langue et le style de l'auteur. Sans 
doute, il est dangereux d'uniformiser à ce point de vue par conjecture. 
Mais quand il s'agit de décider entre deux leçons données, rien n'est 
plus légitime que de préférer celle qui est conforme aux habitudes de 
l'écrivain. Palladius, dans la narration, écrit avec une simplicité très 
louable; le chapitre 47, où il prétend faire de la théologie, est même 
mal écrit. Mais dans son prologue il a voulu et su montrer qu'il avait 
fait sa rhétorique, ce qui suppose qu'il avait auparavant appris, chez 
le grammairien, la langue littéraire de l'époque. On ne peut donc 
guère lui attribuer de très grosses fautes, fussent-elles même très 
bien attestées'». 



1. Comme par exemple 35 p. loi, 5 y.ai 'A>>êâvtov xa. 'A|x(jLwvtov WCBl; om. 
PWTAs; omission par homoeoteleiiton ; quel motif au contraire pour ajouter ces 
noms? 35, p. 102, 6 ty; 6. VCBl; h tt^ 6. PWTA; etc. 

2. Comme Dom Butler le fait, par exemple, 38, p. lao, 3, et forcément dans tous 
les passages omis par PWTA. 

3. Que signiDe le témoignage d'un seul manuscrit du xiv* ou du xvi" siècle pour 
des solécismes tels que 21 p. 6G, i4 yjpwTYiirev aùtôi; 34, p. 99, 9 aj-rf, çwvr,G-at? Même 
PWA 33 (tous proches parents) ne méritent pas le crédit qui leur est fait 37, p. 1 12, G 
To-j; 7î£p\ Aav.sSaîfjLova; {-^axTVCB) tôtcou; ; et PIF ne devraient pasimposer 64, p. iGo, 

3 a>,>ia)î âè (teT) xaî. L'orthographe du xiv° siècle (P) est moins sensible dans le texte 
de Dom Butler que ne le ferait craindre sa déclaration p. xcv. Cependant àTrisi, àvopioi; 
(pour -Et'ot;)» npoT/wv (pour ■;tpo;Tj(<'>v), eOçuta, eXEye ayTto, etc., viennent sans doute 
de là. Il n'est besoin de consulter aucun manuscrit pour orthographier, comme 
l'exigent la grammaire ou le sens, 18, p. 58, 5 k'-/ov (et non -wv); 2?, p. 71, 4 yépov; 
35, p. 102, 16 £iù TO'jTti) (et non toOto); i, p. i4, 17 XeiiToypâçwv jî'.6),((i)v; 25, p. 80, 7 
Twv XaîxTraSoçôptov ; 37, p. 112, 7 twv TtpwTwv; 54, p. i46, i5 twv Imôôïwv ; prol. p. 10, 
i5 TpoxôitTTjç (et non -ot;); 35, p. loo, G et 10 Auxai ; 18, p. 49, 12 tlJapatô ; 46, p. i34, 

4 auTï], comp. 38, p. iiG, i4; Bg, p. 124, i5; 4o, p. 12G, 3; 44, p. i3i, 3, etc.; et, 
beaucoup plus généralement, les ménologes, les synaxaires, etc.; Cornélius Nepos 2, 
I, i; 4, I, 2, etc.; au contraire 63, p. 169, 8 il faut a.\)x-i\. J'écrirais encore avec 
M. Preuschen 10, p. 3i, 7 xi' et 35, p. loi, 7 Tiapi tou. 

4. Comme 6, p. 22, 22 rriv 'J/y/riv sayroû : nulle part les manuscrits ne sont 
unanimes pour ce solécisme très habituel aux copistes (9, p. 28, 17 et 43, p. i3o, 18 
H^seul; B seul souvent), saufi8,p. 52, 27, où PIF sont presque seuls témoins grecs ; 
4i, p. 128, 21 et 129, i5, où B est seul; ou 11, p. 34, 1 tw (japxi'w (èçEiffaro) WT 
(comp. p. 172) : les copistes l'ont inconsidérément joint à ènavacrcâo-Y):. Dans 27, p. 83, 
7 jxETéwpoç, ôeôwxw;, ô[j.tXù)v PB est plus probable que [lexéwpov, etc. (WTAVC) : l'au- 
teur affectionne ces nominatifs très libres, voyez 7, p. 26, 5; 4i, P- 129, i3; 8, p. 27, 4 
(comp. p. 172); 21, p. 66, 8; etc. Dans 10, p. 3o, 18 (comp. p. 172) îva olôa; paraît bien 
remonter à l'archétype; mais, sans compter l'énormité du solécisme (qui d'ailleurs 
n'est point rare, voy. Sophocles, Greek lexicon, p. 699, n» 8), comp. 3, p. 19, 6; i3; 
18, p. 53, 4. Par contre, c'est à tort que Dom Butler^s'est achoppé à 23, p. 75, 20 ti; 
8tti)[xvuro oTt, qui se retrouve 18, p. 48, 10; 20; 57, 12; et, avec une légère différence, 
25, p. 79, 8, Le même tour est employé Acta Philippi i, p. 2, i clActa Thoma q8. d. 209, 



;i/|G KEVIE DES ÉTUDES ANCIENNES 

L'émendalion conjecturale tient extrêmement peu de place'. Cela se 
comprend en un texte dont la double transmission remonte si haut. 
D'ailleurs la carrière est maintenant ouverte. Ayant derrière elle une 
recension si sûre, la divination peut s'avancer sans crainte d'être 
déjà égarée à son point de départ 2. 

Quand aurons-nous, pour les textes anciens, une ponctuation ration- 
nelle, c'est-à-dire conforme au génie de chaque langue? En attendant, 
les éditeurs font comme ils peuvent. C'est gênant, mais ce n'est 
très important que là où la ponctuation est une interprétation. Dans 
ce cas, on sera généralement d'accord avec Dom Butler; quelquefois, 
on voudra discuter 3. 

L'appareil critique, qui représente un immense travail, est aussi soi- 
gné que le texte. On peut regretter cependant qu'il ne donne pas plus 
de place à B, et qu'il en accorde parfois à des variantes purement 
orthographiques^. Dans les cas assez nombreux où Dom Butler est en 
contradiction avec M. Preuschen sur la leçon d'un manuscrit, c'est 
sans doute le dernier venu, Dom Butler, qu'il faut croire? 

Les Notes, au nombre de cent seize, sont soit critiques, soit histori 
ques, géographiques, théologiques,, etc. Dom Butler y dispense une 
science sûre et toute de première main, se contentant, pour des ren- 
seignements accessibles ailleurs, d'y renvoyer. 

Les appendices complètent utilement le premier volume. Parmi les 
index, on aimerait en trouver un des riches et très diverses informations 
données dans les Prolégomènes, l'Introduction et les Noies. Enfin,' 
pourquoi ces cinq index, au lieu d'un seul, en grec? 



16; 210, 28, où je m'efforçais inutilement de corriger. Beaucoup plus commune et 
de signification différente, quoique peut-être d'origine semblable, est la double 
conjonction w; oTt dont parle lannaris, Historical greek grammar, S i75i. — Palladius 
se sert forcément de bien des expressions néologiques, surtout pour désigner des 
objets usuels. Mais j'hésiterais à lui attribuer des formes populaires telles que 63, 
p. i58, 12 (TTf/âpiv et ptpt'v. 

1. J'aurais préféré qu'elle fût entièrement exclue du texte. La seule conjecture qui 
y est admise me paraît inutile. 11 p. 82, 19 outo; (P T, outoi Butler) pouvait bien 
désigner Ammonius (î|jLa Tptaiv àSeXcpoî;. En revanche, la divination aurait pu se pro- 
duire plus librement au bas des pages. La liste des mots que Dom Butler considère 
comme douteux (p. 180) est singulièrement courte. 

2. Je me risque à proposer 4 p. 20,17 <xax'> ëxuradiv; 10 p. 3o,i3 xàç vV^aoui;; 
18 p. 48,9 £'.; aaiTa; [xà x£pâji,ia] ; 19 p. 60,17 "^^h <Tuvr)6£Îa;; 21 p. 66,11 àncxpt'vexo ; 
38 p. 119,21 àClEz; (comp. epil. p. 168,16); 47 p. iSg.iS-aùxoO; 3i p. 168, 3 È'yvti). 

3. Je ponctuerais i4 P- 89,9 liyti aùxotç w; ènibto'j' 'Afiçoxépoy;; 22 p. 68,i8èpu,T)vêu; 
YÉyova, xoj |AaxapiO-j 'AvTwn'o-j éXXr,v!(ix'i [xr, doôxo; (ici je n'ai pas de doute) ; 82 p. 96,9 
Accl/âva; «r-jv^éxa;, èAaîaç; 38 p. 117,9 '^ point après çpovoOv (voyez ligne 16); etc. Je 
ne peux qu'approuver les vocatifs sans virgules, 10 p. 80, 18 ; 20 p. 63,6; 70 p. i65, 24; 
166,28. Mais qu'ils sont rares! 

4. Il importerait de connaître la leçon de fî 1 p. 16,7 (xrjv eîç); 6 p. 28,17 (/pr,(Ta<i- 
6at); 62 p i56^ 22 (om. È7t£),à6£TO, de même que i); epil. p. 169, 9 (-/ei'pova); etc. 
Variantes inutiles: prol. p. 9,6 xkjctôvxwv (ci); 3 p. 18, i xâ55tov (5); 85 p. ici, 18 
r^xi'(v'j'7x; (e); p. 64, n xaxDstUEv (t); etc. 



BIBLIOGRAPHIE 8/47 

L'impression du grec n'est pas irréprochable'. A part cela, le 
volume fait honneur à l'University Press. 

En résumé, cette édition de l'Histoire Lausiaque est excellente. 
Avec ses Prolégomènes, on peut la citer comme un modèle de travail 
consciencieux, méthodique, solide et fructueux. 

Max bonnet. 

iMcatpellior. 

N. Politis, Éludes sur la vie et la langue du peuple grec : Proverbes. 
T. IV. — Bibliothèque Marasli. — Athènes, Sakellarios, 1902 . 

La Revue des Études anciennes a rendu compte des volumes anté- 
rieurs de la publication de M. Politis. Je ne pourrais que répéter à 
l'occasion du quatrième les éloges que dès le début m'avait paru 
mériter cet utile et monumental ouvrage, et les réserves que j'avais 
cru devoir faire sur le plan du livre. En voyant les aspects très nom- 
breux et très différents qu'a pris dans les divers pays de langue grecque 
le proverbe assez ordurier qu'Erasme traduisait parles mots: uSuus 
cuique crepitus hene olel, » j'ai cru cependant comprendre pourquoi 
M. Politis l'avait, dans son dictionnaire alphabétique, classé à l'article 
éauTou, 011 l'on ne penserait point à l'aller chercher. C'est que les mots 
de valeur sont dans les proverbes ce qui change le plus. Ainsi le mot 
crepitus est représenté littéralement par tzoplr^ dans la variante athé- 
nienne du proverbe dont je parle. Mais voici un vers politique, où 
l'ordure reste, mais où le mot ordurier est différent: 

Dans d'autres variantes, la morve ([j.u^a) a remplacé les autres sécré- 
tions plus malpropres. De même, la bonne odeur est ici l'odeur de 
pomme, là le musc, là le goût du beurre. Le verbe qui signifie « sentir » 
manque dans toutes ces leçons. Tout compte fait, elles n'ont de 
commun que le pronom sous lequel M. Politis a dû les classer pour 
qu'elles fussent réunies. Souhaitons seulement que l'ouvrage du savant 
professeur athénien soit complété par un vaste index, où les mots 
[ji.6;a, xopBfj, ^Zi^.oi d'une part, ^sÛTupo, [j.upwStâ, jxijXo de l'autre, ou 
tout au moins les premiers, nous renverraient à l'article eautoû. Autre- 
ment, comment tirer parti de toutes les richesses accumulées dans ce 
recueil ? 

Ce tome quatrième s'étend de l'article ^fh&Tsx à l'article èXeôi. Les 
rubriques vraiment significatives sous lesquelles ont été classés le plus 

I. Il y a un grand nombre de lettres brisées, et des fautes comme TtEvxexôaia , 
T£x>'tôptov, at(T^riu.o<rjv7);, yevovuta;, à<T7tXâ)(voiî; puis î'twv, poa;, FaXXc'wv, ittévou,' 
îtapaYÉvoy, \Lzzt\i^vt, ê'XeyeTo, «TTrâdat, ^(TTwatv, TtavToOev, evro;, etc. Par une malice 
assez fréquente du sort, il s'en est glissé jusque dans l'errata p. 180 (ÈvYjXaYixévr), 
oùpcîaç, oiivOeTaj, Saiot)- 



o'i8 nEME DES KTrnrs anciennes 

de proverbes sont les suivantes: yXwTaa (67), Ycupsuvi, « cochon » (35), 
Ypii, « vieille » (io4), yyvatxa (127), ciiSokoç (i25), ccjkv.x, « travail (98), 
csyA£jo), « travailler » (56). Il convient d'ailleurs d'user très prudemment 
de cette statistique, et, avant d'en rien conclure sur « la vie » sinon sur 
(I la langue n du peuple grec, de remarquer que otvto, u donner, » sert 
à classer 126 proverbes, cjb 78, èyco 29, et ei\).7.i. 83. 

De nouvelles collections particulières de proverbes grecs soni tous 
les jours communiquées à M. Politis et lui permettent d'enrichir son 
recueil. La plus importante de celles qu'il n'a pu utiliser qu'à partir 
de son quatrième volume est celle de M. Jean Schmidt, de l'Université 
de Leipzig, bien connu des byzantinologues, qui lui a envoyé 828 dic- 
tons de Corfou. p^^^^ FOURNIER. 

0. Riemann et H. Gœizer, Grammaire comparée du grec et du latin. 
T" partie : Phonctiqae et étude des formes. Paris, Colin, 1901. 

Comme la syntaxe, qui devait lui faire suite et qui a paru avant 
lui, cet ouvrage est destiné à l'enseignement supérieur, c'est-à-dire 
aux candidats à la licence et aux agrégations des lettres et de gram 
maire, aux futurs professeurs de nos collèges et de nos lycées, pour, 
lesquels la science de Bopp et de Brugmann ne peut être qu'une 
« étude de luxe ». Les auteurs eux-mêmes ne sont pas des «linguistes », 
mais des « philologues » de l'école de Fr. Blass, dont M. Gœizer invo- 
que encore le témoignage dans sa préface. 11 croit devoir prévenir le 
lecteur que la grammaire comparée « n'apprend ni le grec ni le latin » 
(Intioduction, p. .5). Blass avait êcxM {aus/uhrlictw Grammalik..., de 
Kûhner, 13, p. xii) qu'«on n'atteint pas le ciel en entassant l'Olympe 
sur rOssa, et le Pélion sur l'Olympe », — le Pélion, l'Olympe, et l'Ossa 
désignant, en l'espèce, les hypothèses colossales dos linguistes. 

Du moins, MM. Riemann et Gœizer ont-ils proclamé la légitimité 
de la comparaison. Ils savent et disent qu'elle seule permet de consti- 
tuer scientifiquement la grammaire du grec et celle du latin. Ils 
savent aussi que toutes les langues d'une même famille doivent con- 
courir à la définition d'une seule d'entre elles, et qu'on n'en saurait 
comparer deux en ignorant les lois reconnues par ceux qui les ont 
comparées toutes. Le (irundriss de M. Brugmann, sa grammaire 
grecque, celle de G. Meyer, les grammaires latines de MM. Stolz et 
Lindsay sont les codes oii l'on retrouvera non seulement les principes 
qu'a vérifiés ou développés M. Gœizer, mais parfois le plan même d'un 
chapitre important de son livre. (Ainsi, le dénombrement des formes 
présentes est emprunté à la griechische Grammatili de M. Brugmann.) 
Riemann n'a pu connaître aucun de ces ouvrages. Celui qui, trop 
modestement, ne prétend être que son continuateur a dû, en réalité, 
faire seul la confrontation de tous ces livres essentiels, celle aussi de 



BrBUOGRAPHIB 3^9 

la plupart des traités spéciaux que les linguistes ont consacrés depuis 
plus de vingt ans aux diverses questions de la phonétique et de la 
morphologie indo-européennes, grecques ou latines : aux principes de 
l'histoire du langage», aux changements phonétiques », au système 
primitif des voyelles^, à l'histoire des sons latins^, aux gutturales 
latines^, à l'esprit rude 6, à la dissimilation?, à l'accent^, au vers 
saturnien 9, à la déclinaison 'o, au sufîîxe nominal a et à ", au pluriel 
neutre >2, aux verbes en composition nominale'3, à l'histoire du 
parfait i'», au présent latin i5^ aux désinences personnelles '6, à la 
dialectologie gréco-latine 17, etc. Seul encore, il a dû dépouiller les 
« Esquisses » ou les « Recherches » morphologiques de MM. Brug- 
mann, Osthoff, Henry; et mille articles publiés depuis vingt ans 
dans les comptes rendus des académies, et les mémoires des sociétés, 
dans les « Études » >8, les « Contributions » 19, les « Journaux «^o, 
les « Archives » 2 1 , qui portent les noms des savants illustres, ou 
dans les périodiques de France, d'Europe et d'Amérique qui s'inté- 
ressent à la grammaire comparée. Aucune table bibliographique 
n'indique d'ailleurs, au début ni à la fin de son livre, les autorités 
auxquelles il s'est référé; les quelques lignes qu'en tête de chaque 
chapitre il consacre aux ouvrages à consulter ne donnent au 
lecteur que des indications sommaires. C'est en parcourant les notes 
de cette grammaire qu'on reconnaît avec quelle conscience M. Gœlzer 
s'est documenté. Celles-ci, où passent les noms de la plupart des 
linguistes contemporains, rendent à chacun d'eux ce qui lui est du. 
Elles engagent le lecteur à refaire pour son compte les recherches de 
l'auteur, ce qui n'est pas la moins bonne manière d'en profiter; et il 
se trouve en fin de compte qu'elles constituent dans tout le cours du 
manuel une bibliographie plus précieuse que toutes les tables, 
puisque, à côté du nom des livres, elles en indiquent le contenu. 

Il ne semble pas qu'en phonétique ou en morphologie comparée 
MM. Riemann et Gœlzer aient proposé aucune nouvelle doctrine. Ils se 
sont bornés à coordonner celles qui ont cours et sont le moins contes- 
tées, en s'efforçant de ne pas se laisser duper par les « brillantes hypo- 
thèses », et en marquant toujours « où la science finit et où l'hypothèse 
commence». Ainsi, quand M. Gœlzer rencontre en latin des infinitifs 
passifs en-ier, il ne rapporte à son lecteur que la plus simple dos expli- 
cations qu'on en a proposées: et encore ne lui en dissimule-l-il pas 
l'insuffisance. Pour les parfaits grecs en -xa, il s'en tient — et nul ne le 



I. Paul. — 2. P. Passy. — 3. De Saussure. — 'i. Solmsen. — 5. Ph. Bersu. — 
G. Thumb. — 7. Grammont. — 8. Wackernagel . — 9. Havet. — 10. Biiclieler, 
Havet, Meringer, Audouin. — 11. Zimmer. — 12. J. Schmidt. — i3 et i/i. OstholT. 
— i5. L. Job. — iG. Lautensach. — 17. Meisler, HoQraann, Boisacq, Meisterhans, 
Conway, von Planta, etc. — 18. Curtius, Bartholomœ, Baunack. — 19. — Bezzen- 
berger, Paul, Braune. — 20. Kiihn. — 21. WœlfTlin. 



•^•^O UEVITE DKS ÉTUDES AISCIENNES 

lui reprochera — à la dernière hypothèse d'Osthoff, et il explique ces 
formes par l'analogie de ï^çax, TeOr^y.a, où le a n'est point un suffixe, 
mais un « déterminatif », qui, dans d'autres langues, développe la 
môme racine: peut-être cependant aurait-il bien fait de définir quelque 
part dans son livre la notion, d'ailleurs assez obscure, d'un tel déter- 
minatif, et de nous dire que toute racine n'est pas sans doute un 
élément irréductible des mots. Pour l'a de sum, il évite sagement de 
se prononcer entre les théories de MM. Brugmann, Job, Streitberg, 
auxquelles il se contente de nous renvoyer. Ailleurs, il choisira entre 
les explications du verbe éolien çiXr,i).<. la moins fragile, sinon la 
moins compliquée, celle de M. Brugmann, et ne mentionnera même 
pas les autres». Il dira du présent bibo, en citant M. Brugmann et la 
forme sanskrite correspondante, qu'il est pour *pi-bo; du parfait bibi 
qu'il est analogique de 6/60 et représente *pe-p-i, sans s'aventurer 
jusqu'à justifier le 6 de *piboK II jugera inutile de mentionner la 
voyelle indo-européenne, qui n'est ni a, ni i, ni e, ni 0, ni même a, 
— et que le grec a traduite par i dans Tz-aupeç et le latin par a dans 
quattuor; ou d'envisager, à propos de oùo), par exemple, l'hypothèse 
de la représentation d'une sonante devant voyelle par voyelle -f- semi- 
voyelle (iye=*''ye). Et cetera... Un scrupule analogue, la même 
aversion de tout ce qui lui semblait à la fois incertain et inutile 
lui a fait bannir de sa terminologie un nom qu'il n'est que trop 
facile d'ériger en entité : si nous ne rencontrons qu'accidentellement 
(au vocatif, à l'injonclif) un thème libre, si rien ne nous permet 
d'affirmer qu'en leur état primitif le thème ait été un mot et la 
désinence un mot destinés à s'agglutiner 3 ultérieurement, il n'y a 
aucune raison de renoncer à écrire dans une grammaire comparée, 
comme dans les grammaires élémentaires plus ou moins empiriques, 
les termes de racine, radical et désinence. En retrouvant ici une 
expression qui leur est familière, les étudiants ne risqueront pas 
d'en méconnaître la valeur et de lui faire un sort. Ils savent que le 
radical est surtout isolé par les grammairiens pour la commodité 

I. Dans une thèse sur le Dialecte éolien, postérieure à la Grammaire comparée, 
M. Lambert a fait la critique de ces diverses doctrines, surtout de celles qui déduisent 
la conjugaison éoliennc de formes contractées considérées comme athématiqiies. 

■j. Dans la Dissimilation (voir à l'Index), M. Grammont s'était occupé de 'pibo; 
et il avait, à la suite de M. J. Bury, apparenté à ce verbe le motéTrtêcai (lendemain de 
fête, =*£iît7tigSat), où M. Gœlzer retrouve, après G. Meyer et Brugmann, la racine 
réduite de Ttoù; ou pea. Cette ingénieuse étymologie (je parle de celle de M. Bury), 
qui nous révélerait en siti&ozi un bel exemple de superposition syllabique, semble 
impliquer que 6160 n'est pas un présent à redoublement, où la racine ne serait 
exprimée que par le second b, c'est-à-dire par un p assimilé à quelque douce consé- 
cutive (au d de la désinence impérative dhi, par exemple). 

'A. M. Gœlzer a pourtant écrit (S 5) que « les langues à flexion extérieure sont des 
langues primitivement agglulinatives». Voir dans le récent livre de M. A. Vleiilct 
(Introduction à Vrludc comparative des Inngiies indo-européennes) les dernières pages 
du 1" chapitre. 



niBLIOGRAPHIE ^So I 

ae leur démonstration; mais qu'il n'a pas, pour le sujet parlant, de 
réalité indépendante des mots où il se trouve ou de ceux qu'il peut 
former en se substituant au radical d'un mot analogue. S'il a renoncé 
— et non sans raison — à écrire le mot thème, M. Gœlzer n'en a pas 
moins prévenu ses lecteurs qu'ils le rencontreraient dans d'autres 
livres : en le donnant comme le strict synonyme du mot radical, il 
s'est réservé le droit de parler de la voyelle thématique et de distinguer 
les conjugaisons thématique et athématique, sans se dissimuler pour- 
tant l'inexactitude de ces expressions ; mais il a pu les conserver 
parce qu'elles étaient simples, commodes, et consacrées par l'usage. 

On peut apprécier différemment la réserve de nos auteurs en face de 
certaines hypothèses ou de certaines expressions en faveur. On doit, il 
me semble, regretter que M. Gœlzer n'ait consacré que deux lignes à 
la « onzième voyelle, de prononciation indécise, que l'on note par un 
e renversé (9), mais qui paraît avoir donné en grec un a et en latin 
un a ». 11 est incontestable, en effet, que la notion et la définition du 
schwa indo-germanique est une découverte fondamentale de la nouvelle 
grammaire. En la négligeant, M. Gœlzer s'est interdit d'enseigner la 
nature des racines disyllabiques, la constitution des sonantes 
longues, le rapport de -yv- dans YtYvo|ji.ai à ys^e- dans ysveTtjp et à yvr,- 
dans yv^atoç, l'opposition essentielle des séries apophoniques avec e à 
l'état normal et des séries à longue normale, et, pour ces dernières, 
l'opposition essentielle du grec et du latin. Il a dit que ooxcç et datas 
s'équivalaient ; mais il n'a pas dit que l'o de Soxôç, l'e de ôeidç, l'a de 
(pa[ji.£v, comme l'a de datas, de sàtus, de fàteor^ fussent des schwas. 
Ce qui est plus grave, il a affirmé, dans une remarque spéciale (S 367), 
que l'alternance de l'r^ de ôtjtw à l'e de Gexoç n'était pas de même 
nature que celle des suffixes d'optatifs athématiques -yê et -ï, sans 
s'expliquer d'ailleurs sur cette dernière, et sans dire que, pour la 
généralité des linguistes, è, comme toute longue hors de la série e/o, 
se réduit en p, et que y 4- 3 :r= f. 

Voilà, à vrai dire, la plus grosse lacune et, peut-être, la plus grosse 
erreur du livre. Les imperfections de détail que j'ai cru y relever 
s'excusent et se corrigeraient aisément. C'est ainsi qu'il faudrait 
formuler différemment la règle du traitement de dh intervocalique en 
latin (dans quels cas l'aspirée primitive est-elle traduite par b ? dans 
quels cas par rf?), qui n'est pas vérifiée par les exemples invoqués 
(p. 17/j); il conviendrait aussi, dans un livre où ont été très exacte- 
ment distinguées les deux accentuations successives du latin, de ne 
pas désigner par les mêmes noms « l'intensité initiale » qu'a étudiée 
M. Vendryès, et ce que dans les mots de l'âge classique onappelle com- 
munément V accent ou le ton: du moins, si, à la page 92, où il expose 
le traitement particulier de la diphtongue ày « quand elle était atone», 
M, Gœlzer a jugé nécessaire d'expliquer en note ce dernier mot, la 



352 



RF.VUE DES ETUDES ANCIENNES 



même nécessité s'imposait à lui deux pages plus haut, lorsqu'il parlait 
d'à primitif devenu ë, i, ou u, en devenant « atone ». Bien que certains 
des exemples cités (exmllo, accentas, acceptas) précisent la pensée de 
l'auteur, il eût sans doute été bon, pour prévenir toute méprise, ou de 
changer l'expression, ou d'écrire ici dôjh : u Je parle de l'accentuation 
primilive et non pas de l'accenluation classique. » Pareillement, lorsque 
nous lisons, au même endroit de la page 93, que la diphtongue ày 
atone se réduit en latin à ï, comme dans terris, il est inévitable que 
nous objections l'exemple de /e/v-rtc- la seconde note de la page 3o3, qui, 
à cette place, n'est pas indispensable, montre que l'auteur avait prévu 
l'objection ; il aurait bien fait de déplacer ces trois lignes, ou de les 
écrire deux fois. Et cetera... Les observations de cet ordre, que 
d'ailleurs il n'y a qu'assez rarement lieu de faire, concernent moins 
la doctrine que la rédaction ou la disposition de certains détails: 
on ne saurait les présenter avec sévérité lorsqu'on considère les 
difficultés de la tache de celui qui, après dix ans pendant lesquels 
la science s'est précisée tous les jours et en partie renouvelée, a dû 
reprendre l'œuvre commencée par un autre, et s'est efforcé de conser- 
ver tout ce qu'il a pu du travail déjà fait, en .se tenant « au courant 
de toutes les découvertes et de tous les progrès ». Encore moins peut-on 
lui reprocher des inexactitudes ({u'il a empruntées à d'autres auteurs 
et ({ui n'étaient pas reconnues au moment où il signait son livre: ainsi, 
c'est après la publication de la (iramniaire comparée que M. Lambert 
a distingué (p. 4i sqq.), dans les dialectes dits éoliens, le cas de vTpÔTs; 
et d'cvÉÔYîye et ceux de :ropv(o'^ et d'èsaTcç, qu'après M. Brugman'n 
M. Gœlzcr (p. 90, n. 2) avait confondus; de même, il n'est point 
coupable d'avoir expUqué après MM. G. Meyer et Brugmann le barba- 
risme jjp-pvjîîTy.a) (S 572), que M. Homolle avait cru lire sur une pierre 
de Delphes, puisque la véritable leçon, cjy.TCi-tx/.d), que j'ai publiée- 
en 1898 {B. C. H., XXII, p. 271), et qu'ont immédiatement admise 
MM. Michel, Dittenberger, J. Schmidt et Valaori, n'a point passé dans 
le recueil des inscriptions delphiques de M. Baunack (1899). 

En ne voulant considérer, comme j'ai dû le faire jusqu'ici et comme 
le titre m'y invitait, dans le livre de MM. Riemann et Gœlzer que 
l'exposé d'une doctrine linguistique, on en méconnaîtrait le caractère 
et l'originalité. Cette « grammaire comparée » écrite par des philologues 
est encore — et pour une bonne part — un ouvrage de philologie. 
Ici, les faits de grammaire historique qui, dans les autres livres portant 
le même titre, ne servent guère que d'éléments de comparaison sont 
donnés aussi pour eux-mêmes: les auteurs ont pensé qu'une langue 
n'était pas seulement définie par ses antécédents et sa parenté, par ses 
points de contact avec ses congénères, et ses divergences originelles, 
mais encore par tout son développement indépendant. Même dans la 
comparaison, ils n'ont pas cru pouvoir se borner à la période préhis- 



BIBLIOGRAPHIE 353 

tori(iue el négliger l'histoire. Celte considération a souvent déterminé 
le pian de leur livre. 

11 est divisé en deux parties, celles mêmes qu'indique le sous-litre: 
la Phonétique elVÊtude des formes. L'Ètymologie, qui, dans le Précis 
de grammaire comparée de M. Henry, est mise à part, est ici, comme 
à l'ordinaire, mêlée à V Étude des formes. M. Gœlzery a gagné d'éviter 
certaines redites ; mais il n'a peut-être pas pu distinguer aussi nette- 
ment les formations primaires et les formations secondaires; et comme 
parmi les suffixes il ne s'occupe guère que des désinences personnelles, 
temporelles, modales ou casuelles el des finales de radicaux qui se 
modifient à la rencontre des désinences, il en reste un certain nombre, 
surtout de ceux qui forment les noms ou les adjectifs, qu'il n'a pas eu 
l'occasion de mentionner. Dans la première partie, à la suite d'une 
Introduction qui fixe la place du grec et du latin dans la famille indo- 
européenne, et en énumère les variétés ou la parenté dialectales, les 
Principes généraux de la Phonétique, l'accent, les voyelles et diphton- 
gues, les semi-voyelles, les nasales et les vibrantes, fapophonie, les 
consonnes font naturellement l'objet des principaux chapitres. 11 n'y 
en a que trois dans la seconde: la déclinaison nominale, la déclinaison 
pronominale, et la conjugaison «. — En dehors de ces divisions tradi- 
tionnelles, mentionnons les deux chapitres sur l'alphabet grec et 
l'alphabet latin dans la première partie, et surtout l'introduction à la 
seconde, qui résume l'histoire de la grammaire dans l'antiquité. La 
grammaire comparée, telle qu'on l'entend communément, s'intéressait 
assez peu à ces choses. Dans tous les chapitres, une place parfois 
considérable est faite à l'exposé des faits qui caractérisent les diverses 
époques des deux langues, et qui ne sont susceptibles de comparaison 
que dans leur masse, mais non dans leurs détails: pour se permettre 
de nous les rapporter par le menu, — soit, par exemple, qu'ils donnent 
le paradigme d'une déclinaison importante, soit qu'ils énumèrent les 
ablatifs latins en-i et les ablatifs en-e, soit qu'ils établissent le tableau 
des contractions, — MM.Riemann et Gœlzer ne se sont jamais interdit 
de séparer pendant plusieurs pages l'élude des deux langues, et de 
substituer l'exposition parallèle à la comparaison. Ces caractères 
distinguent nettement leur livre des autres « Grammaires comparées » , 
en particulier du Précis de M. Henry, auquel M. Gœlzer n'a jamais 
dissimulé tout ce qu'il doit. 

Il est superflu de louer toute cette part de l'ouvrage: la richesse de 
la documentation, le choix judicieux des choses importantes, la 
connaissance approfondie d'une science qui reconnaît nos deux auteurs 
pour deux de ses maîtres les plus éminenls. Ces mérites peuvent ne 

I. On regrette que les degrés de comparaison, les noms de nombre, les mots 
invariables et les formes composées aient été négligés par les auteurs. 



354 REVLE DES ÉTLOES ANCIENNES 

guère compter aux yeux de ceux qui sont habitués à limiter le sens 
des mots « grammaire comparée ». 11 n'en est pas moins vrai que les 
auteurs ont atteint leur but s'ils ont présenté aux étudiants la matière 
de deux grammaires et d'une grammaire comparée en un seul livre. 
La netteté des divisions, accusée par la différence des caractères, le 
luxe de la typographie ' , l'ampleur des tables et des Indices leur en 
rendent le maniement facile. En le consultant pour vérifier une forme, 
ils apprennent la loi qui l'explique. Le long retard que j'ai mis, à 
rendre compte de ce livre — et dont j'aurais dii sans doute commencer 
par m'excuser — m'aura du moins permis d'en parler par expérience 
et d'attester tout le parti qu'on en peut tirer. 

Paul FOURNIER. 



A. Gima, L'Eloquenza latina prima di Cicérone. Roma, Ermanno 
Loescher, 1908; 1 vol. in-8° de iv-223 pages. 

M. Antonio Cima, professeur à l'Université de Padoue, s'est déjà fait 
connaître par une bonne édition du De Oratore, et par d'honorables 
travaux de philologie, en particulier les Analecta Latina elles Appunti 
Oraziani. L'ouvrage qu'il offre aujourd'hui aux amis des lettres ancien- 
nes se propose de donner sur l'éloquence latine antérieure à Gicéron 
un saggio slorico-crilico qui se maintienne à égale distance de Varido 
sommario de Westermann {Geschichle der rômischen Beredsamkeit^ 
Leipzig, i835) et de la stérile et abondante série di biografie qui 
constitue les deux volumes de Berger-Cucheval (//wto/re rfe l'Éloquence 
latine, Paris, 1872). Une seconda parte comprendra le texte avec 
commentaires des fragments des orateurs latins étudiés dans le saggio 
storico-crilico. 

M. Cima a raison de laisser de côté l'histoire peu sûre de l'éloquence 
à Rome depuis les origines jusqu'à Caton l'ancien. Les seize pages de 
ïlntroduzione donnent le nécessaire sur ce que l'on peut conjecturer 
de cette période. L'Eloquenza Latina prima di Cicérone commence 
avec M. Porcins Gato et se termine au moment où la dictature de 
Sylla pacifie l'éloquence romaine et où la rhétorique grecque commence 
à exercer son influence sur les orateurs de la génération de Gicéron 
qui vont se produire au Forum quand le dictateur aura disparu. Les 
chapitres I-VI (p. 17-94) donnent une caractéristique très intéressante 
du personnage de Gaton et une étude approfondie des discours du vieil 
orateur. Le chapitre VII passe en revue les contemporains de Gaton ; 
puis viennent les Gracques et leurs contemporains (chapitres VIII-XI), 



I. Il reste peu de fautes d'impression, en dehors de celles qui sont signalées aux 
Addenda. J'ai relevé entre autres, au § 603 (début de la 8"* ligne) *si-dzo, écrit pour 
'si-zd-o. Aux pages 26, 3i , 7O, les chapitres IV, V et VI poricut les numéros I, Il et 111. 



BIBUOGRAPUIE 355 

Antoine et Crassus, les orateurs de leur époque et ceux qui leur ont 
succédé jusqu'à la dictature de Sylla (chapitres XIl-WI). 

Cette histoire de l'éloquence pendant la République romaine est 
intéressante et complète ; peut-être trop complète, ce qui nuit à son 
intérêt. M. Cima, qui a édité le De Oratore, aurait dû se souvenir 
des paroles que Gicéron, dans le Brutus (lxix, 2/J4) se fait adresser par 
le complaisant Atticus : Tum Alticus : Tu quidem defaece, inquit, hauris 
idque jani dudum; sed lacebam. Nous n'avons pas, pour nous taire, 
les mêmes raisons que l'Atticus mis en scène par Gicéron; nous 
devons reprocher à M. Cima d'avoir puisé jusqu'à la lie et d'avoir 
encombré ses chapitres d'une foule d'individualités qui n'ont aucun 
rôle dans l'évolution de l'éloquence romaine, qui usurpent une place 
inutile et démesurée à côté des Gracques, d'Antoine, de Grassus, de 
tous ceux qui appartiennent réellement à l'histoire de l'éloquence pen- 
dant la période républicaine. Il est des cas où les arbres empêchent de 
voir la forêt : ces oralores minimi nous gênent pour suivre le dévelop- 
pement de l'art de la parole en public depuis Gaton jusqu'à Antoine 
et Grassus. Leur place était toute marquée dans un index historique 
que l'on regrette de ne pas trouver à la fin de V Eloquenza latina. 

En s'occupant avec trop de minutie de tous ces personnages qui 
n'ont d'autre mérite que d'avoir été oralori conlemporanei di Calorie, 
oratori conlemporanei dei Gracchi, oralori conlemporanei minori dei 
Grâce hi, oralori conlemporanei minori di Anlonio e Crasso, M. Gima 
semble avoir cédé aux suggestions de l'érudition allemande qu'il cite 
toujours avec éloges et qu'il met constamment à profit. 11 se donne, 
par contre, le facile plaisir de relever de nombreuses erreurs dans 
VHisloire de Berger, qui n'en est pas responsable : on devrait savoir, 
en Italie, que les notes qui avaient servi au professeur de la Sorbonne 
pour ses cours ont été fort mal utilisées par le rédacteur qui a mis le 
nom de Berger à côté du sien en tête de VHisloire de l'Éloquence laline 
depuis l'origine de Rome jusqu'à Cicéron. Mais le professeur de Padoue, 
qui regrette de n'avoir pu se procurer l'ouvrage peu connu de Demar- 
teau, l'Éloquence républicaine de Rome d'après les fragmenls aulhen- 
tiques (Mons, 1870), aurait trouvé de précieux secours dans l'édition 
du Brulus procurée par M. Jules Martha, l'un des successeurs de 
Berger à la Faculté des Lettres de Paris : ce livre n'est pas cité une 
seule fois dans VEloquenza lalina, qui mentionne bon nombre d'ou- 
vrages d'utilité contestable et de médiocre valeur ' . 

H. DE LA VILLE DE MIRMONT. 

I. Les fautes d'impression (Padova, SLab. Prosperini) sont très nombreuses. Je n'ai 
pas la prétention de noter celles qui peuvent se trouver dans le texte italien; mais 
V Errata de l'auteur ne s'occupe pas des citations latines où je relève, à titre d'exemples, 
dans les trois premiers chapitres: p. 3i, note i : cuusaram, pour causarum; p. Sa, 
note I : conicripti, pour conscripti; p. ig, note i : dieidiclae, pour diei dictae ; p. 03, 
note 2 : habehatur, pour habeatur. 



CHRONIQUE 



Arcbiv fur Religionswissenschalt 
herausgegcben von Albrecht DIETERICH und Thomas ACHELIS. 

Cet important périodique vient dêtre réorganisé, par la librairie 
Teubner, sur des bases nouvelles. L'introduction placée en tête du 
tome Vil nous renseigne sur le programme que M. Albrecht Dieterich 
a 'conçu. Il est très large. Le savant professeur de Heidelberg estime 
à juste titre que certaines disciplines, comme la philologie et l'anthro- 
pologie, ont tort de s'ignorer ou de se considérer comme étrangères. 
Ce divorce préjudiciable doit cesser. Pas plus qu'entre les sciences, 
M. Dieterich n'admet de barrières entre les États. En conséquence, 
pour rester fidèle à son rôle international, l'Archio accueillera des 
articles rédigés dans les diverses langues de l'Europe et donnera droit 
de cité, en dehors de l'allemand, à l'anglais, au français, à l'italien, 
au grec moderne. On voit l'esprit du recueil: c'est celui du libéra- 
lisme le plus compréhcnsif. Historiens, archéologues, ethnographes, 
folkloristes, théologiens y voisineront, pour le plus grand bien de la 
vérité. En particulier, la philologie sémitique se propose d'y prêter 
à l'exégèse chrétienne un utile appui. 

Chaque fascicule comprend trois parties : I. Mémoires originaux ; 
II. Comptes rendus synthétiques, résumant, pour un domaine déter- 
miné, les progrès de nos connaissances; III. Communications et 
nouvelles. — Je ne puis dresser le catalogue des articles de fond parus 
en i(jo4: une pareille analyse nous entraînerait trop loini. Mais 
pour les « Berichte )),qui doivent revenir annuellement, il convient d'en 
noter la répartition. Religions sémitiques : C. Bezold, avec le concours 
de Th. ^ôldeke et Fr. Schwally. — Inde : H. Ôldenberg. — Egypte : 
A. Wiedemann. — Pays classiques, i" Philologie : H. Usener, 
A. Dieterich; 2" Archéologie : A. Furtwiingler. — Pays germaniques: 
F. Kaufmann. — Celtes : Max Siebourg. — Slaves : Javorsky et 
Deubner. — Ethnologie des peuples sauvages : K. Th. Preusz. 

Nous souhaitons que le succès récompense cette intelligente et 

méthodique entreprise. 

Georges RADET. 

I. Parmi tant de travaux de valeur que je suis obligé de passer sous silence, il en 
est un du moins que je tiens à mentionner, ne serait-ce que pour reconnaître le pro- 
fit que j'en ai tiré (voir ci-dessus, p. 3o(j), c'est celui de Georg Karo : AUkretische Kull- 
slaUen(p. 1 17-166). L'auteur publiera dans l'Arcliiv un « Bericht » régulier sur les 
fouilles dans les pays classiques. 



PUBLICATIONS NOUVELLES ADRESSÉES A LA REVUE 



Les plus importants des ouvrages ci-dessous mentionnés seront 
prochainement l'objet d'un compte rendu. 

E. Babelon, Le dieu Eschmoun (extrait des C. R. Acad. Inscr. de 
1904, p. 231-239). Paris, A. Picard; 9 pages in-S", avec gravures. 

A. Baudrillart, Saint Paulin. Paris, Lecofîre, 1906; in-12 de viii- 
192 pages. 

Bellanger, Le Poème d'Orienlius, édition critique. Paris, Fontemoing, 
igoS; in-S" de lvi-35o pages. 

Philippe Berger et D' J. Bouvier, Nouvelle Inscription phénicienne 
de Saida (Sadiqjaton, roi de Sidon) (extrait du Bulletin archéologique 
du Comité des travaux historiques de 1903, p. 577-685). 

Besnier, Géographie ancienne du Maroc. Paris, Leroux, 1904 i in-8" 
de 66 pages (extrait des Archives marocaines). 

Besnier, La Tunisie punique. Paris, de Rudeval, 1904; in-8" de 
a4 pages (extrait de La Tunisie au début du xx' siècle). 

Besnier, Recueil des Inscriptions antiques du Maroc. Paris, Leroux, 
1904; in-8° de 53 pages (extrait des Archives marocaines). 

J. BiDEz, Notes sur les Lettres de l'empereur Julien (extrait des Bulle- 
tins de l'Académie royale de Belgique, classe des Lettres, n" d'août 
1904, p. 493-606). Bruxelles, Hayez; 16 pages in-8°. 

A. Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides : t. I", Les cinq premiers 
Ptolémées (323-i8i avant J.-C). Paris, Leroux, 1903; i vol. in -8' de 
xn-4o4 pages; — t. II, Décadence et fin de la dynastie (i8i-3o avant 
J.-C). Paris, Leroux, 1904; i vol. in-8° de 4io pages. 

Louis Bréhier, La Royauté homérique et les origines de l'État en 
Grèce (extrait de la Revue historique, t. LXXXIV et LXXXV). Paris, 
Alcan, 1904 ; I broch. in-S" de 54 pages. 

Gagnât, La Tunisie à l'époque romaine. Paris, de Rudeval, 1904; 
in-8° de 20 pages (extrait de La Tunisie au début du xx' siècle). 

J. DE Casamichela, Dc Hermocrate Syracusanorum imperatore 
ejusque rébus gestis libriquinque. AugustaeTaurinorum, typis offîcinae 
Salesianae, MGMIV; i broch. in-8° de 76 pages. 

Chauvet, Petites notes d'archéologie charentaise. Angoulême, 
Coquemard, 1904; in-S" de 43 pages (extrait du Bull, de la Soc. 
archéologique). 

Rev. El. anc. \ a4 



358 REMJE DES ÉTUDES A>ClExN>ES 

Clerc, ?sole sur l'Inscription de Volasianus. Toulouse, Privât, 1904; 
in-S" de 7 pages (extrait des Annales du Midi). 

Colin, Annibal en Gaule. Paris, Chapelet, 1904; in-8" de ixvi. 
43o pages et 12 cartes. 

Corpus Inscriptionum Latinarum, t. XIII, p. I, 2' fasc, InscripUones 
Belgicae. Berlin, Reimer, 1904; in-f' de 280 pages. 

CoviLLE, Sidoine Apollinaire à Lyon. Lyon, 1904 ; in-S" de 44 pages 
(extrait de la Revue d'Histoire de Lyon). 

P. Decharme, La critique des traditions religieuses chez les Grecs, des 
origines au temps de Plutarque. Paris, A. Picard, 1904; 1 vol. in-8' 
de XIV -5 18 pages. 

Hubert Demouli.\, Fouilles et Inscriptions de Ténos (extrait du Musée 
belge, t. Vlll, 1904, p. 65-ioo). Louvain, Peeters ; i broch. in-S" 
de 4o pages, avec gravures. 

Hubert Demoulin, La tradition manuscrite du Banquet des Sept 
Sages de Plutarque (extrait du Musée belge, t. Vlll, 1904, p. 2-4-288). 
Louvain, Peeters; i broch. in-8" de 17 pages. 

A. DuFouRCQ, Saint Irénée (collection Les Saints). Paris, LecoUïo, 
1904; in- 12 de 202 pages (le livre s'ouvre par un tableau du monde 
romain sous Marc-Aurèle). 

A. DuFOURCQ, Saint Irénée, Textes et études (collection La Pensée 
chrétienne). Paris, Bloud, 1904; iii-12 de 277 pages. 

G. Ferrero, Grandeur et Décadence de Rome : t. 1", la Conquête. 
Paris, Pion, 1904; in-12 de 426 pages. 

P. FoucART, Le culte de Dionysos en Attique (extrait des Mémoires 
de r Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, t. XXXVII). Paris, 
hJincksieck, 1904; i vol. in-4" de 2o4 pages. 

Garofalo, Studi storici. Noto, Zammit, 1904; in-8" de 118 pages. 

A. Hauvette, Proverbes grecs, extrait du Recueil de Mémoires pu- 
blié par la Société des Antiquaires de France à l'occasion de son cen- 
tenaire. Paris, 1904; I broch. in-4° de 11 pages. 

HÉRON DE V1LLEFOSSE, Remarques épigraphiques, IX à XI. Paris, 
Leroux; in-8° de 24 pages (extrait de la Revue épigraphique). 

Hirscufeld, Der Dedicationstag des Augustus-Altar bei Lugudunum 
[1904], in-8" de 4 pages (extrait de la Westdeutsche Zeitschrift). 

HoussAY, Les Idées d'évolution dans VAntiquilé. Paris, Hôtel des 
Sociétés savantes, 1904; in-8" de 20 pages (extrait du Bulletin mensuel 
de CAFAS, juin). 

Ihm, article Druidae (extrait de l'encyclopédie Wissowa, t. \ , col. 
1730-1738). 

L. Jalabert, Nouvelles stèles peintes de Sidon (extrait de la Revue 
archéologique de F904, t. 11. p. i-iG). Paris. Leroux; i broch. in-8", 
avec figures. 



PUBLIC \TIONS \OUVEM.ES 35() 

Kaehler, Forschungen zu Pytheas Nordlandsreisen. Halle, Niemeyer, 
1908 ; in-8" de 60 pages. 

E. Kalinka, Troja, Vortrag gehallcn in der Aida der Innsbrucker 
UniversUdt (extrait de la Zeitschrifl fiir ôsterr. Gymn. de 190Z1, 
p. 613-628). 

Krausse, Die kellische Urbevôlkerung Deutschlands . Leipzig, Eger, 
190/i; in-8° de i36 pages. 

R.-P. Lagrange, Éludes sur les Religions sémitiques, a' édit. Paris, 
V. Lecoffre, 1905; i vol. in-8" de xiv-527 pages. 

R.-P. Lagrange, La Religion des Perses, la ré/orme de Zoroaslre et 
le Judaïsme (extrait de la Revue biblique). Paris, V. Lecoffre, 190^; 
I broch. in-8" de 54 pages. 

Carolina Lanzani, Gli Oracoli greci al tempo délie Guerre persiane 
(extrait de la Rivista di Storia antica, t. VIII). Padoue, 1904; i broch. 
in-S" de 90 pages. 

H. DE La Ville de MiRMO'ST,La Jeunesse d'Ovide. Paris, Fontemoing, 
1906; I vol. in- 12 de 392 pages (collection Minerva). 

H. DE La Ville de Mirmont, Le Poète Lygdamus, étude critique 
suivie d'une édition et d'une traduction des Élégies (^publiée en partie 
dans le Musée belge). Paris, Fontemoing, 1904 ; in-8" de 91 pages. 

Mater, Nouvelles découvertes au cimetière romain du Fin-Renard. 
Bourges, Tardy-Pigelet, 1904; in-8" de 4o pages et gravures (extrait de 
la Société des Antiquaires du Centre) : inscriptions et marques de 
potier. 

MoNTELius, Die aelteren Kulturperioden im Orient und in Europa, 
1" fasc, Die Méthode. Stockholm, et Berlin, Asher, 1908; grand in-4'' de 
I lo-xvi pages et 490 gravures. 

MowAT, Réflexions sur l'ordre à suivre dans la confection d'un 
Recueil général des monnaies antiques. Paris, Rollin, 1904; in-8" de 
16 pages (extrait de la Revue numismatique). 

P. Paris, Essai sur l'art et l'industrie de l'Espagne primitive. Paris, 
Leroux, 1903-1904; 3 vol. grand in- 8" : t. I", xv-357 pages, avec 
XIII planches et 323 figures; t. II, 826 pages, avec XI planches, une 
carte et 464 figures. Ouvrage qui a obtenu le grand prix Martorell 
(Barcelone, concours de 1902) ; publié sous les auspices de l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres (Fondation Piot). 

W. M. Ramsat, Pisidia and the Lycaonian Frontier (extrait de YAn- 
nual of the British School at Athens, t. IX, 1902-1908, p. 248-278, 
avec feuille hors texte et carte). 

John Rhys, Studies in early irish History [1904, Londres]. In-S" de 
60 pages (extrait/rom the Proceedings of the British Academy, t. I"). 

R0STOWZEW, Kornerhebung und -transport in griechisch-rômischen 
jEgypten, [1904]; in-8° de 24 pages (extrait deVArchiv fiir Papyrus- 
forschung). 



3Co RFVUE DES ÉTUDES ANCIENNES 

D' J. RouviER, ISumismatique des villes de la Pfiénicie : Tyr (extrait 
du Journal international d'archéologie numismatique, t. VII, 1904, 
p. G5-io8, avec 2 planches). Athènes, Beck et Barth; fin du travail 
précédemment analysé {Revue des Études anciennes, t. V, igoS, 
p. 402 -/io^; cf. t. VI, 1904, p. 172). 

Fernand Sauve, La Région aptésienne, I. Avignon, Seguin; in-S" 
de 66 pages et gravures, [1904], (extrait des M^motre^ de l'Académie 
de Vaucluse). 

ScHULTEN, L'Afrique romaine, traduction du D' Florance. Paris, 
Leroux, 1904; in-8" de 72 pages. 

G. Seure, Un char thraco-macédonien (extra'û du Bulletin de corres- 
pondance hellénique, t. XXVIII, 1904, p. 210-237). Paris, Fontemoing, 
in-8°, avec planche et gravures. 

Tacite, Les Annales, traduction nouvelle par L. Loiseau, préface de 
J.-\. Hild. Paris, Garnier, igoS; 1 vol. in- 12 de xii-698 pages. 

ToLTAiN, La Colonisation romaine en Tunisie. Paris, de Rudeval, 
1904 ; in-S" de 28 pages (extrait de La Tunisie au début du xx» siècle). 

Université de Liège, Liber Memorialis de la Manifestation en 
l'honneur de M. J. D. Waltzing, 5 mai 1904. Liège, Poncelet, in-8' 
de 44 pages. 

Vesly (de), Le Catelier et le Cimetière franc de Charleval (Eure). 
Rouen, Cagniard, 1904; in-8" de 4o pages (extrait du Bulletin de la 
Société Libre d'émulation). 

\A'altzin(;, Inscriptions latines trouvées à la Citadelle de Namur. 
Namur, Gharlier, 1904 ; in-8'' de 20 pages (extrait du Congrès de 
Dinant). 

Walt/.ing, Orolaunum Vicus, Arlon à l'Époque romaine. Louvain, 
Peeters, 1904; 2° fasc, in-8'' de 92 pages (inscriptions). 

Zimmer etDiELs, discours prononcés à l'Académie de Berlin, Sitzungs- 
berichte, 1904, XXXIV; in-4° de 4 pages, tirage à part (sur l'exten- 
sion celtique en Allemagne, et les progrès des études celtiques). 



TABLE ALPHABETIQUE 

PAR NOMS D'AUTEURS 



Arnaud d'Agnel (G.). — Notes sur un monument celtique découvert à Vachères. SS'i 

Bonnet (Max). — DomBuller, The Lausiac History of Palladius (hibl.) 3'ii 

Chapot (V.). — Antiquités de Syrie : I. Inscriptions grecques ; II. Plombs 

byzantins 3i, 33 

Cherbl (A.). — Fragments d'un sarcophage gallo-romain 03 

Clerc (M.). — Tête antique trouvée à Orgon (Bouchesdu-Rhône) i45 

CoLLiGNON (A.). — Note sur Lucain {Pharsale, II, v. 93-96) /12 

DuFOURCQ (A.). — R. Pichon, Lae/ancc (bibl.) 71 

FocRNiER (P.). — W. Crônert, Memoria graeca herculanensis (bibl.) 33() 

— N. Politis, Études sur la vie et la langue du peuple grec : Proverbes, 

t. IV (bibl.) 3'47 

— O. Riemann et H. Goelzer, Grammaire comparée du grec et du 

latin: i" partie, Phonétique et étude des formes (bihl.) . . . 348 

Gassibs (G.). — Note sur un graCQte récemment trouvé à Meaux 149 

GuiRAUD (P.). — La propriété primitive à Rome 221 

JuLLiAN (G.). — Notes gallo-romaines: XXl-XXIV. Remarques sur la plus 

ancienne religion gauloise 47, i3i, aSC, 329 

— Michel Clerc et G. Arnaud d'Agnel, Découvertes archéologiques à 

Marseille (hihl.) 276 

Lasserre (E.). — Alessandro Levi, Delitto epena nel pensiero dei Greci (bibl.) . . 70 

La Ville DE MiRMONT (H. de). — Notes sur Tacite (i/is/oiVes, livre IV) io3 

— A. Cima, L'eloquenza latina, prima di Cicérone . 354 

Masqubrat (P.). — Agamemnon, Ménélas, Ulysse dans Euripide 173 

— T. Stickney, Les sentences dans la poésie grecque, d'Homère ù 

Euripide (bibl. ) O7 

G. W. Pépier, Comic Terminations in Aristophanes and thc 

Comic Fragments (bibl.) (>9 

— A. Hauvette, Deux conférences de pédagogie à l'École normale 

supérieure (bibl.) 74 

Mendel (G.). — J. Strzygowski, Kleinasien, ein Ntuland der Kunstgeschichte (bibl.) iG4 
Navarre (O.). — Études sur les particules grecques: I. La particule i^ôr) ; II. La 

particule ôt^Ôev 77, Sso 

Perdrizet (P.). — L'Hippalectryon, contribution à l'étude de l'ionisme .... 7 
— W. Dittenberger, Orientis graeci inscriptiones selectae ; volumen 

prius (bibl.) i5f> 

PicHON (R). — L'affaire des Rhetores latini 37 

Radet(G.). — Recherches sur la géographie ancienne de l'Asie Mineure : 111. 

L'Artémision de Sardes 377 

— Société française de fouilles archéologiques (chron.) i53 

— Congrès international des Orientalistes (chron.) i54 

— Congrès international d'archéologie (chron.) i54 

— E. Babelon, Les monnaies de Septime Sévère, de Caracalla et de Géta 

relatives à l'Afrique (bibl.) i63 

— \. Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée: l. U (bihl.) 263 

— M. BréAl, Essai de Sémantique, i' éd. (bibl.) 272 

— Chantepie de la Saussaye, Manuel d'histoire des Religions (bibl.). . . 273 

— V. Chapot, La province proconsulaire d'Asie, depuis ses origines 

jusqu'à la fin du Haut Empire (hih\ .) • • • '^' 



302 T^BLE ALPHABÉTIQUE DES MATIERES 

Pajes. 

Radet (G.) — P. Foucart, Les constructions de l'Acropole, d'après I'Anonymls 

Argentibensis (bibl.) i6o 

— P. Foucart, La formation de la province romaine d'Asie (bibl.) .... iCo 

— R. Laqueur, Quaesliones epigraphirae et papy rologicae selectae (hïb\.) . 'Mi-; 

— G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, 6* éd. (bihl.) . . 3C7 

— Cl. Millet, La collection chrétienne et l)y:antine des Hautes Études 

(bibl.) 168 

— H. OmontjMissions archéologiques françaises aux xvii' et xviii- siècles 

(bibl.) 168 

— E. Pontremoli et B. HaussouUier, Didy mes, fouilles de 1895 et 1896 

(bibl) 268 

— J. Psichari, Les études de grec moderne en France au A/.v siècle (bibl.). 370 

— E. Rodocanachi, Le Ca/Ji<o/e romam (bibl.) 16/1 

Reina^ch (S). — Candaule et Camblès 1 

Schwab (R.). — KTEptffjiaTa 9'J 

Seure (G.). — Les derniers souverains thraces : Rhoemetalcès et Pythodoris . . 212 

Waltz (A). — Notes sur un passage de Sallusle (Ca<j7mrt, XIV, a) 219 

— Sur un passage de la Ciris (v. 6a-63) aao 

Waltz (P.). — Note sur la composition de deux passages des Travaux et des 

;ours (v, 5o4-535 et 766-778) aoô 



TABLE ANALYTIQUE 

DES MATIÈRES 



I. Articles de fond et Documents originaux 

1° Orient grec. — Candaule et Camblès (S. Reinach), p. i-6. — Recherches sur 
la Géographie ancienne de l'Asie Mineure : 111. L'Artémision de Sardes (G. Radet), 
p. 277-319. — L'Hippalectryon, contribution à l'étude de l'ionisme (P. Perdrizet), 
p. 7-3o. — Agamemnon, Ménélas, Ulysse dans Euripide (P. Masqueray), p. 173- 
2o4. — Note sur la composition de deux passages des Travaux et rfes Jours (P. Waltz), 
p. 3o5-aii. — Études sur les particules grecques (O. Navarre) : I. la particule rfir„ 
p. 77-98; II. La particule ÔÏiOev, p. Sso-SaS. — Kzipitj\iy.-c<x (R. Schwab), p. 99102. 

— Les derniers souverains thraces : Rhoemolalcès et Pythodoris (G. Seure), p- 212- 
218. — Antiquités de Syrie (V. Chapot) : I. Inscriptions grecques, p. 3i-33; 
11. Plombs byzantins, p. 33-3(5. 

3" Monde Latin. — La propriété primitive à Rome (P. Guiraud), p. 3 2 1-255. — 
L'affaire des Rhelores latini (R. Pichon), p. 37-41. — Notes sur un passage de 
Salluste: Caiilina, XIV, a (A. "Waltz), p. 219. — Sur un passage de la Ciris : v. 62- 
03 (A. Waltz), p. 220. — Note sur Lucain : Pharsale, II, v. 93-96 (A. Gollignon), 
p. 42-40. — Notes sur Tacite : Histoires, livre IV (H. de La Ville de Mirmont), 
p. io3-i3o. 

30 Antiquités Nationales. — Notes gallo-romaines : XXI-XXIV. Remarques sur la 
plus ancienne religion gauloise (C. Jullian), p. 47-62, i3i-i44, 35O-262, 329-333. 

— Tète antique trouvée à Orgon, Bouclies-du-Rhône (M. Clerc), p. i45-i48. — 
Notes sur un monument celtique découvert à Vachères, Basses-Alpes (G. Arnaud 
d'Agnel), p. 333-336. — Fragments d'un sarcophage gallo-romain (A. Gherel), p. 
03-00. — Note sur un graffite récemment trouvé à Meaux (G. GàSSies), p. i49-i52. 

II. Chronique 

Société française de fouilles archéologiques (G. Radet), p. i53-i5/(. — Congrès 
international des Orientalistes (G. Radet), p. i54. —Congrès international d'ar- 
chéologie (G. Radet),p. i54.— Archiv fUr rteligionswissenschaft (G. Radet), p. 350. 

III. Bibliographie 

G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, 6* édition (G. Radet), 
p. 2O7. — V. BÉRARD, Les Phéniciens et l'Odyssée, t. II (G. Radet), p. «63-367. — 
T. Sticknet, Les sentences dans la poésie grecque, d'Homère à Euripide (P. Mas- 
queray), p. 07-08. — c. W. Pepler, Gomic Terminations in Aristophanes and the 
Comic Fragments (P. Masqueray), p. O9-70. — W. Dittenberger, Orientis graeci 
inscriptiones selectae, t. l (P. Perdrizet), p. i55-i0o. — R. Laqueur, Quaestiones 
epigraphicae et papyrologicae selectae (G. Radet), p. 337-339. — P. Foucart, Les 
Constructions de l'Acropole, d'après VAnonymus Argentinensis (G. Radet), p. lOo. — 
E. PoNTREMOLi et B. HoussouLLiER, Didymcs, fouilles de 1895 et 189O (G. Radet), 
p. 368-373. — P. FoucART, La formation de la province romaine d'Asie (G. Radet), 
p. 160-161. — V. Ghapot, La province romaine proconsulaire d'Asie, depuis ses ori- 
gines jusqu'à la fin du Haut-Empire (G. Radet), p. i0i-i63. — Chantbpie de la 
Saussate, Manuel d'histoire des Religions, traduction Hubert et Lévy (G. Radet), 
p. 273-275. — A. Levi, Delitto e pena nel pensiero dei Greci (B Lasserre), p. 70- 
71. — W. Grônert, Memoria graeca herculanensis (P. Fournier), p. 339-340. — 



364 TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES 

M. Bréal, Essai de Sémantique (G. R.adet), p. ^72-273. — O. Riemanx et H. Goel- 
zER, Grammaire comparée du grec et du latin : i" partie. Phonétique et élude des 
formes (P. Fournier), p. 3^8-354 — R. Pichon, Lactance : Étude sur le mouvement 
ptiilosophifiuc et religieux sous le règne de Constantin (A. Dufourcq). p. 71-73. — 
Dom Butler, The Lausiac Uistory of Palladius : II. Texts and Studies (Max Bonnet), 
p. 3i 1-347 — ■'• Strztgowski, Kleinasien,ein Neulandder Kunstgeschichte (G. Men- 
del), p. 1G4-168. — G. Millet, La Collection chrétienne et byzantine des Hautes 
Etudes (G. Radet), p. 1O8. — N. Politis, Études sur la vie et la langue du peuple 
grec : Proverbes, t. IV (P. Foumier), p. 347-348. — J. Psichari, Les études de grec 
moderne en Franco au xii* siècle (G. Radet), p. 276. — II. Omont, Missions archéo- 
logiques en Orient aux ivn* et xviii' siècles (G. Radet), p. 1G8-171. — A. Hal'vette, 
Deux conférences de pédagogie à l'École normale supérieure (P. Masqueray), 
p. 74-76. 

A. CiMA, Lcloqucnza latina prima di Cicérone (H. de La Ville de Mirmont), 

p. 354-355. — E. Haiselon, Les monnaies de Sfptimc Sévère, de Caracalla et de Géta 
relatives à r.\fri<iue (G. Radet), p. iG3. — E. Uodocanachi, Le Gapitole romain 
antique et moderne: 1" partie. Le Gapitole dans l'Antiquité, par L. IIomo 

(G. Radet), p. 164. 

M. Clerc et G. .\rxaud d'Agnbl, Découvertes archéologiques à Marseille (C. Jul- 
lian), p. 275. 



Publications nouvelles adressées à la Revue, p* 70, 172, 376, 357-0O0. 

IV. Gravures 

Coupe Duluit (motif extérieur), p. 7. — Chevet d'un sarcophage de Clazomcnes, ail 
Musée Britannique, p. i4. — Cruche du Phalèrc, au Musée Britannique, p. i5. — 
Amphore funéraire attico-ionienne, au Musée d'Athènes, p. 16. — Bague d'or de tra- 
vail ionien, au Musée Britannique, p. 26. — Amphore attico-ionienne, au Muséef 
universitaire de Bonn, p. 26. — Gorgonéion peint à l'intérieur de la coupe Dutuit, 
p. 3o. 

Monnaie de bronze de la province d'Asie, frappée sous Hadrien, au type dit de 
Koré, p. 29O. — Monnaie de bronze de Daldis, au type dildeKoré, p. 299. — GemuK; 
où est figurée la Cybèle lydienne, p. 3o5. — .Jaspe du Cabinet de Prusse représentant 
la même divinité sans visage, p. 3o6. 

Plombs byzantins d'Anliochc en Syrie, p. 33, 34, 35. 

Vase do Mcaux avec graffite, p. i5o. 

V. Planches 

l. Monuments d'art ionien (Ilippalectryon). 
H. Fragments d'un sarcophage gallo-romain. 
m. Tête antique trouvée à Orgon (Bouches-du-Rhône). 
IV-VI. Monnaies de Lydie au type dit de Koré. 

VII. Monument celtique trouvé à Vachères (Basses-Alpes). 



7 décembre 190^. 



Le Directeur-Gérant, Georges R.VDET. 



Revue des Études anciennes 



T. VI, 1904, PI. IV 






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MONNAIES DE LYDIE 
au type dit de Koré 



Revue des Études anciennes 



T. VI, 1904, pi. V. 













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MONNAIES DE LYDIE 

au type dit de Koré 



Revue des Etudes axciewes 



1. \'I, 1904, PI. VI. 






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MONNAIES DE LYDIE 
au tvpe dit de Koré 




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