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Full text of "Revue des Pyrénées"

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REVUE 



DES PYRÉNÉES 



REVUE 



DES 



PYRENEES 



Fondée par MM. Julien SACAZE et le D'- F. GARRI60U 



PUBLIEE sous LES AUSPICES 



DU CONSEIL DE L'UNIVERSITE DE TOULOUSE 



TOME XXVI — 1914 



1^1 (oj /^ 



TOULOUSE 



LMPiUMEKlE ET LIBRAIRIE EDOUARD PRIVAT 
Librairie de l'Université 

14, KUK DES ARTS, 14 (SQUARK DU Mi;SKE) 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/revuedespyrn26toul 



TABLE DES MATIÈRES 



TOME XXVI, 1914 



Critique littéraire. — A. Jeanroy : La poésie académique à Toulouse 

au quatorzième et au quinzième siècles d'après le Registre de Galhac. 273 

Armand Puaviel : Millevoye aux Jeux Floraux 313 

Poésies. — Marguerite Cléry : Les jardins fabuleux 112 

Marguerite Cléry : La Guerre : 191i 476 

Histoire. — Joseph Anglade : La bataille de Muret (12 septembre 1213). 1 

F. DE Gélis : Une éducation militaire au dix-huitième siècle 34 

R. Latoijche : Essai sur la Grande Peur de 1789 dans le Quercy 79 

L. de Saxti : Les premiers seigneurs d'Avignonet : la dispersion d'une 

grande maison 137 

P. Grelière : Aliéner d'Aquitaine, d'après les historiens et les chroni- 
queurs 148 

Cl. Perroud : Les Villar. Plistoire d'une famille toulousaine (6"«<<e et fin). 199 

D' Taciiard : Le baron Dominique Larrey 330, 456 

Marcel Sémézies : Les grandes lignes de l'Histoire ancienne de l'Espagne. 348 

F. Pasquier : La panique à Seysses, près Toulouse, en aoiît 1789 391 

Variétés. — L. de Santi : Une exploration au « Traouc del Calel » en 1783 

par Villenave 15 

Etienne Levrat : Au pays des gavachs. 54 

J. Depaule : La ville rurale 92 

DoNAT : Quelques conditions de la vie dans une ville de province aux dix- 

septième-dix-huilièine siècles : Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne). 163, 368 
Joseph Ageorges : Le docteur Bordes-Pagès et l'idée transpyrénéenne. . . 223 
Abbé Albert Gaillard et Jean Barennes : Le roman d'un marin borde- 
lais au dix-huitième siècle 295, 431 



VI TABLE DES MATIERES. 

Capitaine Mazars : Huit mois à Toulouse il y a un siècle 401 

Louis ViÉ : Le droit rural et l'économie rurale dans les fables de La Fon- 



taine. 



•125 



Bibliographie. — D' Paul Dorveaux : Deux siècles de presse au service 
(le la pliarniacie et cinquante ans de l'Union pharmaceutique (Eugène- 

H. Guitard) 25.3 

F. D. : Une famille de parlementaires toulousains à la fm de l'ancien ré- 
gime. Correspondance du conseiller et de la comtesse d'Albis de Bel- 

bèze, 1783-178Ô (Auguste Puis) "'^5 

J. Adher : Correspondance inédite d'un colonel de la Garde impériale 

(M. Eydoux) 396 

J.-A. : Jasmin à Muret (G. -A. de Puybusque) 399 

Chronique du Midi. — A. Praviel : Aspects toulousains 118, 257, 485 

Découvertes archéologiques à Saint-Bertrand-de-Comminges 259 

L'extrait de naissance du chocolat 485 

Aude : Carcassonne savante 262 

Le tourisme audois et le Syndicat d'initiative 264 

Les petits Audois à la montagne et à la mer 266 

Ariége : Bulletin de la Société ariégeoise 121 

Bulletin historique du diocèse de Pamiers 121 

Plaquettes sur la préhistoire en Ariége 122 

Biographie 486 

AvEYRON -. Chemins de fer départementaux 122 

Découverte archéologique 123 

Bibliographie 26/ 

Archéologie 269 

Nos artistes 269 

Monument 269 

Basses-Pyrknées : Société des Sciences, Lettres et Arts de Pau 124, 269 

Gers : Les livres 126 

Le musée d' Auch 127 

L'abbaye de Flaran 488 

Hautes Pyrénées ; Une fête dans les Baronnies 128 

Conférence 129 

Hérault : Charles de Tourtoulon 129 

Léon Gandin 129 

L'invasion 130 

Résu rrection 1 30 

Le plus ancien Montpellier 130 



TABLE DES MATIERES. 



VII 



Vieux Montpellier i;jl 

A la mode de cliez nous l;{l 

r.oT : Bibliographie 211 

Lot-et-Garonne : Le Souvenir Laulanié i;U 

Le Protestantisme en Agenais 132 

Tai{N : Bibliographie 133 

Tarn-kt-Garonne : Inaugurations 135 

Société des Études locales de l'Enseignement public 135 

Bibliograpliie , 136 



Joseph ANGLADF. 



LA BATAILLE DM MURET 

(l2 SEPTEMBRE I2l3.) 



Le 12 septembre dernier, il y a eu sept cents ans que, devant 
la petite ville de Muret, se déroula un des faits les plus impor- 
tants de l'histoire méridionale de la France. 

Le comte Simon de Montfort, à la tête des croisés, y bat- 
tait, avec mille cavaliers et quelques centaines de fantassins, les 
armées alliées du roi d'Aragon, des comtes de Toulouse, de Foix 
et de Comminges, qui en comptaient le double et qui étaient 
appuyées par trente ou quarante mille soldats d'infanterie. 
Le roi d'Aragon, Pierre II, fut tué dès le début de la bataille, 
et ses troupes se débandèrent. L'infanterie méridionale fut 
massacrée ou se noya dans la Garonne. Ce fut un tiagique 
désastre dont le Midi ne se releva que très lentement. 

Les chroniqueurs de ces temps lointains nous ont conservé 
des détails assez abondants sur cotte mémorable rencontre. 
Simon de Montfort était le chef, choisi par l'Eglise, de la croi- 
sade contre les Albigeois. Depuis plusieurs années — depuis 
1208 — le Midi était la proie de ces soldats fanatiques ou 
fanatisés que l'Eglise avait poussés à une croisade moins dan- 
gereuse et surtout plus fructueuse que toutes celles qu'elle 
avait organisées contre les Maures ou les Sarrasins. Les barons 
du Nord qui accompagnaient Simon de Montfort ne devaient 
le service que pendant quarante jours. Plusieurs, originaires 
des rives fleuries de la Loire et de la Seine, s'en revenaient 
chez eux après ce laps de temps écoulé. 

Mais beaucoup d'autres restaient dans le beau pays conquis. 
Les uns étaient des chevaliers pauvres, des cadets de famille 
XXVI 1 



2 REA'UE DES PYRENEES. 

qui se taillaient des liefs dans les domaines des nobles méridio- 
naux tués ou exilés. D'autres venaient de contrées où la vie était 
moins riante, le sol plus ingrat et le climat plus rude. Et ces 
hommes de 2)ioic, Picards, Bourguignons, Lorrains, Braban- 
çons, et même Allemands de Cologne et des bords du Rhin, 
une fois implantés dans le pays du soleil et de la poésie, ne 
songeaient plus à en repartir. 

De sourdes colères s'étaient amassées depuis cinq ans dans 
les pays du Midi. On n'oubliait ni les massacres de Béziers et 
de Lavaur, ni la mort mystérieuse du jeune Trencavel, qui 
avait rendu la Cité de Carcassonne aux assiégeants, en se sacri- 
fiant pour SCS sujets. Les comtes de Toulouse, de Foix et de 
Comminges, se sentant de plus en plus menacés, résolurent 
de se liguer et de tenter la fortune des armes contre les croi- 
sés. Ils firent appel à leur puissant voisin, le roi d'Aragon, 
Pierre II, (pii était le beau-fière du comte de Toulouse, et 
dont la seconde sœur avait épousé le fils de Rainion ^ 1. 

Pierre II avait succédé, tout jeune, à son père Alfonse II. 
Ce dernier était un des prolecteurs les plus éclairés de la poé- 
sie méridionale en Espagne; il avait écrit lui-même des vers 
provençaux et échangé des couplets avec le célèbre troubadour 
Giraut de Borncil. Son fils avait hérité de ses goûts poétiques, 
et sa cour devint un des foyers les plus brillants de la poésie 
méiidionale. C'était, en outre, un magnifique soldat, qui avait 
contribué pour une laige part, en i2J2, au succès de la bataille 
de Las Navasde Tolosa, qui fut une des plus importantes batailles 
livrées contre les Maures, et où un grand nombre de chevaliers 
' français avaient combattu côte à côte avec les chevaliers cas- 
tillans, catalans, navarrais et aragonais. Beau comme un roi de 
légende, il aimait la gloire des armes et des lettres. D autre 
part, ses aventures galantes l'avaient rendu populaire des deux 
côtés des Pyrénées, surtout dans notre Midi, où, pendant le 
douzième et le treizième siècles, l'amour paraissait être la con- 
ception la plus élevée de la vie et comme sa fin dernière. 

Le comte de Toulouse, Raimon VI, était à ce moment le 
prince le plus puissant de la France méridionale. Ses Etals 



LA BATAILLE DE MURET. 3 

s'étendaient depuis la plaine fertile de la Garonne jusqu'aux 
bords brûlés du Rhône et remontaient assez haut vers le Nord, 
dans le Massif central. Une orgueilleuse épitaphe lui fait 
dire : « Il n'y a pas d'homme au monde, si grand seigneur 
qu'il fût, capable de lue jeter hors de ma terre, si ce n'avait 
été l'Eglise. )) Marquis de Provence, duc de Narbonne et comte 
de Toulouse, Raimon VI pouvait se dire, en effet, et se croire 
l'égal du roi de France. 

De ses deux autres alliés, le comte de Foix et le comte de 
Comminges, le premier seul nous est assez bien connu. C'était 
un baron puissant et un vaillant homme de guerre. La Chan- 
son de la Croisade le représente comme un orateur de pre- 
mier ordre dans les réunions politiques ou militaires. Elle lui 
attribue, au Concile de Latran, un magnifique discours qui 
ne déparerait pas le Conciones. C'était en même temps un 
homme d action, à la main rude et énergique. Il avait fait 
mutiler, dans son comté, tous les mendiants, routiers, voleurs 
de grand chemin, qui suivaient la croisade et se livraient au 
pillage. (( Je n'ai jamais molesté aucun pèlerin sincère, dit-il 
au pape, au Concile de Latran, mais quant à ces ribauds, 
qui, sous un prétexte divin, dévastent notre pays, je ne 
regrette qu'une chose, c'est de ne pas eu avoir pendu davan- 
tage. )) Un an après la bataille de Muret, quand le comte 
Beaudouiu de Bruniquel, qui avait trahi le comte de Toulouse, 
son propre frère, fut condamné à mort par un conseil de 
guerre, ce fut le comte de Foix, aidé de son fils et d'un cheva- 
lier, qui exécuta la sentence et, de sa propre main, le pendit 
haut et court à un noyer. 



Tels sont les personnages qui jouèrent le premier rôle dans 
cette bataille historique. Simon de Montfort tenait depuis long- 
temps la place forte de Muret, qui appartenait au comte de 
Comminges. Par là il menaçait Toulouse, dont Muret n'est 
. éloigné que d'une vingtaine de kilomètres. Muret était à cette 
époque une puissante forteresse, bien placée, au confluent d'une 



\ REVUE DES PYRÉNÉES. 

petite rivièie f<3itemeiit encaissée, la Louge, et de la Garonne. 
Elle commandait la vallée de la Garonne en amont de Tou- 
louse. Par le pont qui menait sur- la rive droite elle communi- 
quait avec la vallée de l'Ariège et aussi avec le Lauraguais et par 
là avec Carcassonne et le Languedoc oriental. La valeur straté- 
gique de cette place était donc réelle, et Simon de Montforl en 
avait vile compris l'importance. 

Il se trouvait, le lo septembre I2i3, à Fanjeaux (Aude), 
point stratégique également important, qui permet de surveiller 
les routes qui font communiquer le bassin de l'Océan et celui 
de la Méditerranée. Averti de l'arrivée du roi d'Aragon et du 
comte de Toulouse devant Muret, il part aussitôt avec toutes 
les troupes qu'il avait sous la main. Il envoie sa femme vers 
Carcassonne pour demander des renforts. Elle rencontre le 
vicomte de Corbeil, qui, sa quarantaine terminée, rentrait « en 
France » avec ses liommes. Elle lui annonce l'événement; le 
vicomte de Corbeil rebrousse chemin avec ses chevaliers et va 
rejoindre son chef à marches forcées. 

Pendant ce temps Simon de Montfort brûlait les étapes. Il 
arriva d'une traite à Saverdun. Mais, là, il fut obligé de s'arrê- 
ter : les hommes et les chevaux n'en pouvaient plus. En pas- 
sant devant la célèbre abbaye de Boulbonne, il s était arrêté 
pour faire ses dévotions. Le lendemain, à l'aube, il reprit sa 
marche, ou plutôt sa course vers Muret. Il avait remis le matin, 
avant le départ, son testament à l'abbé de Boulbonne, en le 
priant de l'envoyer au pape, s'il était tué. Il pleuvait à torrents, 
mais la pluie cessa à la suite d'une prière que fit Simon de 
Montfort, dans une église qui était au bord de la route. Enfin, 
le soir du même jour, il arriva sur la rive droite de la Garonne, 
en face Muret. « Le comte de Montfort venait avec sa bannière, 
accompagné de beaucoup d'autres Français , tous à cheval. 
La vallée lesplendit de l'éclat des épées et des heaumes, comme 
s'ils étaient en cristal. » (Chanson de la Croisade, v. 2982.) 
Sur le donjon de Muret, haut de plus de 5o mètres au-dessus 
du sol, flottait toujours la bannière de Montfort, ornée du 
léopard. 



LA BATAILLE DE MURET. 



Il était temps que Simon de Montfort arrivât au secours de 
la forteresse. Ce jour même, 1 1 septembre, elle avait failli être 
prise à la suite d'un assaut furieux donné par les troupes tou- 
lousaines. Celles-ci, qui avaient amené une véritable ai^tillerie 
de siège, pierriers et arcs turcs, avaient enlevé la porte de Muret 
qui donnait vers l'Occident, envahi la « ville neuve » et pressé 
si bien les assiégés (qui étaient d'ailleurs en petit nombre), 
qu'elles les avaient forcés à se retirer dans le donjon. Nul doute 
que ce dernier réduit de la défense n'eût été enlevé à son tour, 
si le roi d'Aragon ne s'y était opposé. 

Quand on alla l'avertir du succès des Toulousains, non seule- 
Tuent il ordonna de ne pas pousser plus loin l'attaque, mais il 
fit évacuer les parties de la ville conquises. « J'ai appris par 
des espions, dit-il, que Simon de Montfort arrive avec toute 
son armée. Laissons-le venir et s'enfermer dans la ville. Puis 
nous en ferons le siège de tous côtés, nous l'enlèverons et 
nous prendrons tous les croisés à la fois. Ainsi la guerre sera 
terminée en un seul coup. C'est nous qui tiendrons les dés et 
la partie sera bien jouée. » (Chanson de la Croisade, v. 2954.) 
Ce fut là une des premières fautes du roi d'Aragon, et ce ne 
fut pas la seule, comme on va le voir. 

Les Toulousains et les Aragonais étaient depuis le 10 sep- 
tembre devant Muret. Le roi d'Aragon avait amené la fleur de 
la chevalerie aragonaise et catalane. Sa « maison » l'avait 
suivi. Une partie de ses cheAaliers, commandée par son propre 
cousin, Nuno Sanchez, guerroyait du côté de Narbonne, mais 
devait le rejoindre devant Muret. Le roi d'Aragon devait avoir 
avec lui environ un millier de chevaliers. Les chevaliers méri- 
dionaux étaient aussi au nombre d'un millier et peut-être 
davantage. 

De plus, l'armée des alliés comprenait une infanterie très 
nombreuse. Les contemporains nous ont donné, à son sujet, 
des chiffres exagérés. Mais les historiens modernes estiment 



6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

qu'il V en avait au moins vingt mille; peut-être même le chif- 
fre monlait-il jusqu'à quarante mille. Ces soldais étaient pour 
la plupart de Toulouse et de Montauban. C'était une milice peu 
aguerrie et peu disciplinée, de valeur militaire à peu près nulle, 
comme on le verra plus loin. Simon de Montfort n'avait que 
sept cents fantassins, force peu importante en apparence, mais 
qui était bien suffisante pour remplir le rô\e qui lui était assi- 
gné, c'est-à-dire garder Muret pendant la bataille. 



Le matin de la bataille Simon de Montfort, sentant à quel 
adversaire énergique il allait se heurter, essaya de détacher le 
roi d'Aragon de ses alliés. Il lui envoya des messagers. Les 
évéques, qui étaient au nombre de sept dans l'arinée de Simon 
de Montfort, proposèrent d'aller trouver le roi en suppliants, 
pieds nus. Le roi reçut les messagers avec hauteur, et un his- 
torien nous rapporte la boutade par laquelle il accueillit leurs 
propositions. « Pour quati'C rihaiids que ces évéques ont ame- 
nés avec eux, ce n'est pas la peine de leur accorder une con- 
férence. » 

Les poiles de Muret étaient restées ouvertes pendant ce 
temps, et quelques soldats de l'armée alliée commençaient à 
pénétrer en ville. Simon de Montfort, comprenant que tout 
retard devenait vm danger, demanda au légat du pape, ou du 
moins à son représentant, Folquet, évéque de Toulouse, la per- 
mission de commencer le combat. Elle lui fut accordée. Les 
chevaliers déiilèrent devant l'évéque de Comminges, qui tenait 
un crucifix levé et (pii disait aux soldats : « Je serai votre 
témoin au jour du Jugement. Tous ceux qui mourront dans 
cette bataille seront des martyrs. » 

Ici se place un j)roblème de tactique que les historiens 
modernes n'ont pas éclairci. M. Henri Delpech s'en est occupé 
dans mic brochure sur la bataille de Muret, et M. Dieulafoy, 
membre de l'Institut, l'a repris et lui a donné une solution 
toute dilïérente de celle qu'avait proposée M. Delpech. 



L.V BATAILLi; DK MURKT. 



La principale diflicultc pour Simon de Monlforl était de 
sortii' de la ville assiégée, de passer une rivière assez profonde, 
encaissée et inaccessible à la cavalerie, et de procéder à cette 
opération en face d un ennemi supérieur en nombre. Simon 
de Montfort usa de ruse. 11 fit sortir ses troupes par la porte 
qui donnait du C(Mé de la Garonne, comme s'il voulait battre 
en retraite. Puis, faisant demi-tour, selon M. Delpecli, il 
serait revenu vers son point de départ, et aurait balayé les 
troupes mêlées d'infanterie et de cavalerie, qui assiégeaient la 
porte dite de Toulouse, tournée vers le nord-ouest. L'armée 
de Simon de Montfort était divisée en trois corps, de trois 
cents chevaliers chacun; les deux premiers auraient passé la 
Louge en refoulant les ennemis. Quant au troisième, com- 
mandé par Simon de Montfort en personne, il serait allé pas- 
ser la Louge assez loin, environ à 3 kilomètres en amont, et 
fournissant une longue charge, serait venu attaquer en flanc 
les chevaliers aragonais et toulousains, qui étaient dans la 
plaine et qui étaient déjà ébranlés. 

Pour M. Dieulafoy l'attaque de Simon *de Montfort aurait 
été conduite tout autrement. Le chef de la croisade aurait fait 
défder ses troupes entre les remparts de Muret et la Garonne, 
loin des regards des alliés. Il aurait ainsi longé la ville en pas- 
sant sur la berge, ou plutôt sur la risberne, pour employer le 
mot technique, et serait venu traverser la Louge sur un pont 
qui se trouvait au contlucnt de cette rivière et de la Garonne, 
au pied et à l'abri du donjon. L'armée de Simon de Montfort 
aurait débouché dans la plaine du côté oii on ne l'attendait pas 
et aurait ainsi surpris les alliés. 

Il est difficile de choisir ici entre ces deux conceptions, qui 
peuvent se défendre toutes les deux. Nous pouvons dire seule- 
ment ceci : M. Delpech est trop porté à croire que l'art de la 
guerre était très compliqué et très subtil au Moyen âge II 
suppose, pour la manœuvre de ces c^uelques milliers de cava- 
liers, des connaissances tactiques et stratégiques qui ne seraient 
de mise que dans la guerre moderne. M. Dieulafoy nous paraît 
avoir eu un sens plus exact des nécessités stratégiques du temps. 



O REVUE DES PYRENEES. 

et sa théorie s'accorde mieux avec les récifs des chroniqueurs 
contemporains. 

Il semble que l'armée des alliés ait été surprise avant qu'elle 
ait eu le temps de se ranger complètement. Cependant nous 
savons qu'elle était divisée en trois corps, comme celle de 
Simon de Montfort. Dans le premiei- se trouvait le comte de 
Foix avec un contingent de chevaliers catalans. Dans le second 
avait pris place le roi d'Aragon avec sa « maison », maynada. 
Ce n'était pas la place du roi, car, suivant les habitudes de 
l'époque, les rois se tenaient dans le troisième corps de bataille, 
comme le fit Simon de Montfort. Pour mieux combattre à son 
aise et ne pas être reconnu, Pierre II avait échangé ses armes 
avec un de ses chevaliers. A la tête du troisième corps se 
trouvait le comte de Toulouse. L infanterie n'avait pas de 
place dans la bataille. Elle était restée à la garde du camp, ou 
bien surveillait la flottille qui, par la Garonne, avait amené les 
machines de guerre et les approvisionnements. 

Le roi d'Aragon paraît s'être laissé imposer la bataille par un 
ennemi audacieux. S'il avait voulu assiéger la ville, comme 
c'était son plan primitif, il aurait dû commencer l'attaque plus 
tôt et prendre une énergique offensive. Il semble que le matin 
de la bataille il n'ait tenu qu'à une chose : avoir une belle 
bataille rangée, dans la plaine, un beau tournoi de chevalerie. 
Le comte de Toulouse, moins paladin que lui, mais plus 
prudent, avait proposé d'attendre le choc de la cavalerie au 
camp, de l'arrêter par des retranchements, de la faire décimer 
par les archers, puis de la faii'e charger, quand elle commen- 
cerait à tourner bride. C'était évidemment une conception 
sage. Mais elle ne plut ni au roi nia ses chevaliers, dont l'un, 
Miquel de Luzia, insulta même le comte de Toulouse pendant 
le conseil de guerre qui précéda le combat. 

Il y eut donc une bataille rangée et une belle bataille. Le 
jeune fils du comte de Toulouse, le futur Raimon MI, y assis- 
tait du haut d'une émincnce, non loin du camp. On entendait, 
dit-il plus tard à son chapelain Cuiliaume de Puyiaurens, 
comme un bruit de cognées frappant sur les arbres d'une forêt. 



I 



LA BATAILLE DE MURET. Q 

Il semble que le premier corps des alliés, celui du comte de 
Foix et des Catalans, ait été facilement enfoncé, soit qu'il ait 
été gêné par son infanterie et ses machines de guerre, soit 
qu'il ait été rudement attaqué par les deux corps de Simon de 
Monlfort qui venaient de passer la Louge. Le deuxième corps, 
où se trouvait le roi d'Aragon et sa maison, se défendit vail- 
lamment. Deux chevaliers français, Alain de Roucy etFlourens 
de Ville, avaient juré de tuerie roi. Voyant le chevalier qui 
portait ses armes, ils se précipitèrent sur lui avec furie. Le 
chevalier se défendait mollement. « Ce n'est pas le roi, s'écria 
Alain de Roucy, il est meilleur chevalier. » Pierre II entendit 
cette réflexion. (( Non, ce n'est pas lui, dit-il, mais le voici. » 
Et se précipitant sur ses ennemis, il en abattit un d'un coup de 
sa masse d'armes. Mais écrasé par le noinbre, il succomba 
bientôt. 

Autour de lui la mêlée fut intense. Là furent tués la plupart 
des chevaliers de sa maison : Miquel de Luzia, chevalier arago- 
nais, grand protecteur des troubadours, les deux chevaliers 
Aznar Pardo, le père et le fils, et beaucoup d'autres dont l'his- 
toire ne nous a pas conservé le nom. Un Catalan illustre, Hue 
de Mataplane, ami des troubadours, comme Miquel de Luzia, 
et troubadour lui-même, y fut mortellement blessé. 

Pendant ce temps, le troisième corps, commandé par le comte 
de Toulouse, reslait inactif. On ne connaît pas avec exactitude 
les causes de cette inaction. On a voulu l'attribuer à des 
motifs politiques ou à une rancune personnelle. Le comte 
Raimon VI, hujuilié par le roi et son entourage, et voyant la 
faute irréparable du loi, craignant d'ailleurs aussi qu'il ne 
prît, après la victoiie, trop d'autorité sur les populations du 
Midi, l'aurait laissé écraser sans intervenir. Ces desseins nous 
paraissent bien machiavéliques et fort invraisemblables. 

Il est probable que le comte de Toulouse ne put pas inter- 
venir jiour des raisons d'ordre purement militaire. Il lui fut 
sans doute impossible de charger sur une troupe où amis et 
ennemis étaient confondus, et il dut se contenter de préparer 
et d'assurer la retraite et de rallier les fuyards. 



10 REVUE DES PYRENEES. 

Ce grand combat de cavalerie avait éloigné les denx armées 
du camp toulousain et de Muret. L'infanterie toulousaine, 
confiante dans la victoire, s'était ruée de nouveau à l'assaut de 
la place. Mais la cavalerie ennemie, revenant de la charge, la 
surprit à l'improviste, 1 attaqua et la tailla en pièces. C'est 
dans cette dernière phase de la bataille que l'armée toulousaine 
subit les plus grandes pertes. Une partie des fantassins fut 
poussée dans les marais qui bordaient la Garonne ou périt en 
essayant de traverser le fleuve. Il y a encore là un ossuaire que 
les grandes inondations ont plusieurs fois mis à jour. 

Simon de Montfort n'attribua sa victoire qu'à une interven- 
tion divine, tant elle lui parut miraculeuse. Il se fit conduire à 
l'endroit oii était tombé le roi d'Aragon. Le corps était tout 
nu, car l'infanterie des croisés, voyant la victoire sûre, était 
sortie de la place forte, avait achevé les blessés et dépouillé 
les morts. Devant le cadavre du roi, Simon de Montfort des- 
cendit de cheval et le plaignit, dit un historien, comme un 
(( nouveau David plaindrait un nouveau Saûl ». Le roi d'Ara- 
gon avait environ trente-quatre ans. 



Les historiens ont donné, en ce qui concerne les pertes des 
deux armées, des chiffres invraisemblables. L'armée aragonaise- 
toulousaine aurait perdu de vingt à quarante mille hommes, 
Simon de Montfort en aurait perdu à peine quelques-uns. Il 
est probable que les pertes de l'infanterie ont été importantes; 
elle ne pouvait guère se défendre à cette époque contre une 
charge de cavalerie. Il est donc possible qu'il y ait eu des mil- 
liers d'hommes hors de combat. Possible aussi que la cavalerie 
victorieuse n'ait subi que des pertes minimes. L'avantage de 
l'attaque lui appartenait, et les blessures mortelles durent être 
rares, si le corps à corps ne se prolongea pas. L'armement de 
l'époque et la tactique employée expliqueraient assez bien que 
l'armée victorieuse eût été peu éprouvée. 

Simon de Montfort a fait preuve sans nul doute de grandes 



LA BATAILLE DE MURET. I I 



qualités militaires. Mais la victoire lui a été singulièrement 
facilitée par les fautes de ses ennemis. Il passa la Louge, 
comme il avait passé la Garonne, en face d'un ennemi supé- 
rieur en nombre, mais il semble bien que ses adversaires n'aient 
rien fait pour l'arrêter dans ces diverses opérations. Le chef des 
croisés avait donné l'ordre d attaquer en masse et de négliger 
le combat individuel. Le succès a répondu à la manœuvre 
simple et habile, qui consiste, pour la grosse cavalerie, en face 
d'un adversaire immobile, mou ou irrésolu, à charger à fond. 
Simon de Montfort a appliqué un autre principe de tactique 
très général, très élémentaire, et, paraît-il, très difficile à appli- 
quer : battre séparément les corps d'une armée supérieure en 
nombre. C'est ainsi qu'il a su réunir, à un moment donné de 
la bataille, ses neuf cents ou mille cavaliers, contre les cinq ou 
six cent.s du roi d'Aragon. Quant aux vaincus, leur défaite fut 
due à plusieurs causes, dont une seule suffirait pour perdre 
une bataille : manque d'unité dans le commandement, irréso- 
lution, mauvaises dispositions morales et militaires, désordre 
et indiscipline. 



Quoi qu'il en soit, les conséquences politiques de cette i 
bataille décisive furent d'une grande importance. La couronne 
d'Aragon revenait à un enfant, prisonnier de Simon de Montfort. 
Le roi Pierre II était tué, les principaux chevaliers méridionaux 
étaient en fuite ; le comte de Toulouse ne put même pas défendre 
sa ville et s'exila en Angleterre. L'Eglise et son légat triom- 
phaient. Folquet de Marseille, ancien troubadour devenu 
évêque de Toulouse, rentrait en triomphateur dans sa bonne 
ville, en compagnie de Simon de Montfort. 

Ces deux chefs se demandèrent un moment s'ils ne 
mettraient pas le feu à cette ville de perdition qui s'obstinait 
à ne pas admirer la croisade et à ne pas se soumettre aux 
délégués politiques, religieux ou militaires de l'Eglise. Mais 
le calcul l'emporta sur l'espiit de vengeance. On se contenta 
de raser les murs de la ville, de manière qu'aucun défenseur 



12 REVUE DES PYRENEES. 

ne pût s'y cacher. Puis les deux comparses, Folquet et 
Montfort, firent venir le fils du roi de France et lui firent 
visiter leur nouvelle conquête. Simon de Montfort fut nommé 
gouverneur des terres du comte de Toulouse au nom du 
pape. Quelques années s'étaient à peine écoulées que la pierre 
(( marquée par le destin » frappait au front le vainqueur de 
Muret (1218). Le comte de Toulouse et .son fils étaient rentrés 
dans leurs états. Peu à peu la royauté française augmentait 
son influence dans le Midi et ne tardait pas à montrer aux 
descendants de Montfort et à l'Eglise qu'ils n'avaient travaillé 
que pour elle : sic vos non vobis. 

Ce n'était que justice d'ailleurs, car la croisade commencée 
en 1208, dans un accès d'enthousiasme religieux, s'était vite 
transformée en guerre de conquête. Le fanatisme avait fait 
place à l'esprit de calcul et, longtemps avant la bataille de 
Muret, on se battait seulement pour des biens temporels. 



On peut se demander ce qui serait advenu si Simon de 
Montfort avait été vaincu à Muret. Sans doute de pareilles 
questions paraissent un peu oiseuses à sept cents ans de distance. 
Cependant il nous paraît qu'il n'en serait résulté aucun dom- 
mage irréparable pour la future unité française. Elle était dans 
la nature et dans l'ordre des choses. La nation qui a su attirer 
dans son sein et y retenir par les liens de la plus sûre affec- 
tion des pays aussi divers que la Flandre, la Bretagne, la 
Provence, la Navarre, la Lorraine et l'Alsace, n'aurait pas eu 
de peine à attirer dans son centre d'attraction le Languedoc: 
cela serait arrivé un peu plus tôt ou un peu plus tard, peut-être 
par un mariage, mais probablement sans secousses ni convul- 
sions. 

Quant aux princes d'au delà des Pyrénées, ils n'auraient eu 
de ce côté-ci (et ils ne pouvaient guère y avoir) qu'une influence 
précaire. Ils n'auraient sans doute pas mieux réussi à s y 
implanter définitivement que nous n'avons réussi, au cours 



LA BATAILLE DE MURET. l3 

de notre longue histoire, à nous établir solidement dans la 
haute Italie, en Catalogne ou dans la Navarre espagnole. Les 
frontières naturelles sont, pour certains Etats, des réalités histo- 
riques et même des réalités tout court. Et on ne peut nier que 
les Pyrénées ne rentrent dans cette dernière catégorie. 

Ne craignons donc pas, même rétrospectivement, que la 
future unité française ait couiu de graves risques à la bataille 
de Muret. Tout au plus aurait-elle pu être retardée ; et nous 
voulons bien qu'il y eût quelque danger possible dans ce retard ; 
mais là encore il ne faudrait pas se l'exagérer. Notre unité s'est 
faite lentement, mais sans secousses ni soubresauts. La lenteur 
de cette unification a fait sa force : nous n'avons qu'à consi- 
dérer quelques-unes des nations voisines, d'unité récente et 
quelquefois artificielle, pour voir de quel métal, de quel 
alliage, à prise lente mais indestructible, est faite la nôtre. 

Le grand poète catalan \ictor Balaguer a écrit, pendant son 
exil en Provence, en 1867, une poésie provençale sur la bataille 
de Muret. Voici la traduction de quelques strophes : « Mettez 
en deuil vos violes, ô Troubadours, et vos chants ; mettez en 
deuil vos vêtements et aussi vos maisons ; fermez les cœurs à 
la joie et les yeux à la clarté, car il est mort celui à qui on 
n'avait jamais connu de rival en gloire ! Il était venu, le roi 
d'Aragon, avec la fleur des Catalans, la bannière déployée, la 
bannière à quatre pals, et sur le champ de bataille il est tombé 
mort, la blessure à la poitrine, l'épée nue à la main. Muret! 
dans ta campagne, sont morts la gloire romane, les chevaliers 
les plus nobles et la fleur des chefs, et l'antique indépendance 
et la sainte liberté, et le cœur de la Patrie et 1 avenir national.)) 

« Puisque au nom du Dieu des hommes s est versé le sang 
chrétien, » ajoute Balaguer, « je souhaite, ô Muret, que ta 
campagne soit déserte ..et que jamais le vent ne rafraîchisse 
l'aridité de tes landes ! » Mais ï Autisme (le Très-Haut) n'a pas 
écouté les imprécations du grand poète catalan. Le champ de 
bataille de Muret offre aujourd'hui aux yeux des visiteurs 
l'aspect d'une plaine féconde, bordée à l'ouest de gigantesques 
peupliers, qui semblent veiller en sentinelles immobiles et un 



14 REVUE DES PYRÉNÉES. 

peu hautaines sur le repos des vaincus. C'est que la terre de 
France est généreuse, comme les cœurs français. Et nous 
gardons la même piété à tous ceux dont le courage fut malheu- 
reux au cours de notre longue histoire, qu'ils soient tombés à 
Roncevaux, à Muret, ou sur le tragique plateau lorrain qui va 
de Gravelotte à Saint-Privat. 

Joseph Anglade. 



I 



L. DE SANTL 



EXPLORATION Al) " TRAOUC DEL CALEL " EN 1 78Ô 



PAR VILLENAVE 



Mathieu-Guillaume-Tliérèse Villenave, avocat, journaliste, 
po.lygraphe et surtout l'un des bibliophiles et des autographiles 
les plus distingués du premier tiers du dix-neuvième siècle, 
est un enfant du Lauraguais. 

Il était né, en effet, à Saint-Félix de Caraman le i3 avril 1762, 
d'une vieille famille de protestants convertis et solidement 
apparentés. Sa mère appartenait, si je ne me trompe, à l'anti- 
que maison de Séverac, mais un de ses oncles, messire 
Pierre Villenave, chanoine du chapitre de Saint-Félix, fit, 
en 1789, partie de la nouvelle organisation municipale. Il est 
l'un des signataires de la déclaration du i5 janvier 1789 de- 
mandant que les membres de la municipalité soient « libre- 
ment nommés par les habitans, responsables et périodiquement 
destituables, etc., qu'ils jouissent enfin, dans toute leur éten- 
due, de tous les libres droits sur lesquels V Auteur de la nature 
(sic) a fondé leur bonheur » . 

Un autre de ses oncles, Villenave- Larrivière, fut même 
nommé maire de Saint-Félix aux élections du i" novem- 
bre 1789, et la citoyenne Christine Villenave était, en 
juin 1794, institutrice des « enfants femelles » de la commune; 
la Société populaire l'engageait même vivement à prendre la 
parole le décadi « pour l'instruction de la jeunesse de son 
sexe ». 



l6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Cela seul indique suffisamment quelles étaient, à défaut des 
idées, les tendances libérales des Villenave. 

Guillaume n'y fit point défaut. Sans fortune, privé de bonne 
heure de son père et l'aîné de six enfants, il fut élevé par son 
oncle, et néanmoins acquit une solide et brillante instruction; 
mais il avait vingt ans à peine quand il dut quitter le Langue- 
doc, en qualité de précepteur des enfants de M. le comte de 
Pontgibaud, en 1783. Il n'y devait plus revenir. 

Lettré, érudit même, plein de feu, d'esprit charmant, de 
mœurs aimables et de commerce facile, lié avec de nombreux 
littérateurs à une époque où la littérature était inséparable 
de la politique et de la philosophie, il venait d'achever l'édu- 
cation des deux fds du duc de Richelieu, les ducs d'Aumont 
et de Piennes, quand la Révolution le surprit à Nantes, oii 
l'avait fixé le mariage le plus romanesque qu on puisse ima- 
giner*. 

Il exerçait à cette époque la profession d'avocat et n'était 
guère connu en littéralure que par une Ode en vers sur le dé- 
vouement héroïque du duc de Brunswick '''^ et par la fondation 
d'un journal littéraire, le Rôdeur françcds (1789). On devine 
avec quel enthousiasme il salua la Révolution. 

Malheureusement Nantes n'était pas un terrain favorable au 
bel esprit. Accusé de fédéralisme, Villenave fut arrêté par ordre 
de Phelippeaux et fit partie de ce lamentable troupeau de 
182 Nantais, voués à l'échafaud par Carrier et qui néanmoins 
parvinrent à Paris, oii le 9 thermidor devait leur rendre la 
liberté (il n'en restait plus alors que g^)- C'est même à Ville- 
nave que nous devons le récit célèbre de l'odyssée de ces misé- 



1. Il avait épousé, le 3o avril 1792, une jeune Aneflaise, miss Marianne Tas- 
set, dont il était devenu éperdument amoureux par correspondance, sans l'avoir 
jamais vue. On ne saurait lire de roman épistolaire plus charmant, plus amu- 
sant et plus follement anacréontique que cette correspondance des deux amou- 
reux. C'est une oaristys dont on ne peut comparer la passion incandescente 
qu'aux lettres de M"" Aissé ou de Julie de Lespinasse (Voir Revue rétrospec- 
tive, 1890, ler semestre). 

2. Ce sujet paraît avoir particulièrement excité la verve des poètes toulou- 
sains, car je relève des Odes de Carré et de Haour sur le même sujet. 



UNE EXPLORATION AU (( TRAOUC DEL CALEL )) EIV I783. I7 

rables. Le succès en fut prodigieux, comme celui des Mémoires 
de Riouffe, et tel qu'il en fut enlevé sept à huit éditions en 
quinze jours. 

Mais la brève carrière politique de Villenave fut marquée par 
des services autrement importants, car on peut dire que c'est 
lui qui délivra Nantes du joug effroyable de Carrier. C'est lui, 
en effet, qui fournit au fougueux mais incapable Pbelippes- 
Tronjollj, l'ex-président du Tribunal révolutionnaiie, son 
compagnon de détention, les actes d'accusation qui démasquè- 
rent le Comité révolutionnaire. Il sut néanmoins, dans son rôle 
d'avocat, se préserver des violences réactionnaires, car nous le 
voyons, aussitôt après, prendre la défense de certains membres 
du Comité et, en 1796, se faire le défenseur officieux de Cha- 
rette. Sous l'Empire enfin il sut, lié avec les esprits les plus 
libéraux de l'époque, particulièrement avec son compatriote 
Coffinières^ garder entière son indépendance. 

Il serait impossible de donner ici la liste des ouvrages publiés 
par Villenave ou auxquels il a collaboré. Citons particulière- 
ment le Journal des Curés, dont il prit la direction; la Quoti- 
dienne, dont il fut rédacteur en chef en i8i4-i 5, et le Mémorial 
religieux (devenu le Courrier français en 1821), qu'il fonda. 
Il fournit de nombreux articles à la Bibliographie Michaud et à 
\ Encyclopédie des gens du monde; mais il est surtout connu par 
sa Continuation de l'Histoire de France de Velly et. sa belle édi- 
tion, aujourd'hui encore très recherchée, des Métamorphoses 



I. CoFKiNiÈREs (Antoine-Siméoa-Gabriel), dont la famille était originaire 
d'Avignonet, était né à Caslelnaudary le 5 janvier 1786. Ce n'était pas, comme 
l'indique Larousse, le fils, c'était le frère du médecin, Jean-Paul- Auguste Cof- 
FiNiÈaES, et aussi le frère (quoique d'un autre lit) du général Coffinièhes d.e 

NORDECK. 

Jurisconsulte distingué, il fut l'un des chefs écoutés du parti libéral, plaida 
avec autant de talent que de passion dans l'affaire des Quatre sergents de la 
Rochelle, et, en 1800, par sou influence sur son jeune frère, alors élève de 
l'Ecole polytechnique, c'est lui certainement cpii donna à la Révolution le con- 
cours de cette école. 

Il est l'auteur de nombreux travaux politiques, littéraires et juridiques. Pour 
ses relations avec Villenave, voir le Journal intime de ce dernier. [Revue 
rétrospective, i8g/i.) 

XXVI '2 



REVUE DES PYRENEES. 



cVOcide (1807-1822. 'i vol. in-S") accompagnées de la Vie 
iV Ovide (1809, in-S"). 

C est néanmoins comme colleclionnenr et amateur de sou- 
venirs littéraires que la réputation de ^ illcnavc nous est surtout 
parvenue. Fureteur et doué d'un flair excellent, il profita, 
comme iSodier, du cataclysme révolutionnaire pour explorer 
et acquérir à peu de frais les pièces, les papiers, les livres les 
plus rares, et son Jounml est rempli des récits au jour le jour 
de cette émouvante chasse au document. 

Nous savons en particulier qu'à la prise de la Bastille il fit 
une ample moisson de pièces curieuses, qui formèrent le com- 
mencement de ses collections (Funck-Brentano, Légendes et 
Archives de la Bastille, p. 7, 1898). 

La vente de son cahinet fut, le lundi 2 5 février 18^8, un 
véritahle événement littéi'aire. C'est là qu'on voyait en parti- 
culier l'exemplaire de Pancirola (Notitia dignitatum) qui avait 
été donné en prix à Pierre Corneille au collège des Jésuites de 
Rouen, en 1620, et le fameux exemplaire de la Conslitufion 
de l/'JJ, relié en peau humaine, qui se trouve aujourd hui au 
musée Carnavalet. 

Les mémoires du marquis de Paroy, dont M. Gust. Bord 
a publié des extraits dans ses Documents pour l'Histoire de la 
Bévolution (t. IL i885, p. 33), sont également sortis de ce 
cahinet. 

Et cependant, chose bizarre, c'est à des motifs d un ordre 
bien différent et bien inattendu que le nom de A illenave doit 
de surnauer auiourtl hui encore à l oubli. 

Il avait eu, de la tendre miss ïasset, quatre enfants dont 
deux seulement survécurent, un fils et une fille. 

Le fils, Théodore, né en 1798, est l'auteur d'articles litté- 
jaires, de poèmes et de pièces de théâtre (notamment W'cdd- 
steiii, reçue à l'Odéon en 1822, et Schneider, jouée en i832) 
qui lui font une place médiocre, mais assez connue, dans le 
gioupe romantique de i83o. 

La fille, Mélanie, née en 1796, bel esprit et bas-bleu qu'Al- 
fred de Musset devait, malgré sa galanterie traditionnelle, si 



UNE EXPLORATION AU (( THAOUC DEL CALEL )) EN 1788. IQ 

cruellement fustigei'V a laissé une tout autre célébrité sous le 
nom de Mêla nie Waldor. 

Femme d'un brave officier, elle était devenue, sans grande 
résistance et à l'époque la plus éclievelée du romantisme des 
Jeune-France, la maîtresse d'Alexandre Dumas, et ce n'est un 
secret pour personne qu'elle fut l'iiéroïne ou plutôt l'occasion 
du drame dWntony. Aussi, grâce à l'indiscrétion élégante des 
Mémoires d Alexandre Damas, tout le monde a pu pénétrer 
dans 1 intimité de la famille Villenave. On y a vu le solennel 
professeur d'Histoire littéraire à l'Athénée berné par ses enfants, 
ridiculisé par son hôte, mais indifférent, dans le désordre de ses 
in-folio et la contemplation de ses autographes, à tous les 
événements nouveaux. 

L'article que nous donnons ici, une Exploration au Traouc 
del Calel, est sinon inédit, du moins absolument inconnu, car 
il n'a été inséré que dans V Itinéraire descriptif de la France de 
Vaïsse de Villiers (i83o), sorte de Guide-Joanne, que l'établis- 
sement des chemins de fer fit rapidement tomber dans l'oubli. 
C'est très vraisemblablement la première des productions 
littéraires de Villenave, et elle se ressent de son inexpérience. 

Bon élève de Rousseau et de BufTon, Villenave en imite à la 
fois l'emphase et la technicité scientifique; il veut évidemment 
passer pour un naturaliste ou, du moins, pour un écrivain 
familiarisé avec les questions les plus ardues de la physique, de 
la géologie et de la minéralogie. Aussi abuse-t-il des stalactites 
et des stalagmites et nous donne-t-il à sourire quand il appelle 
concrémation le fait d'une chauve-souris qui se brûle à sa 
chandelle, ou quand il nous dit encore que les « richesses », 
c'est-à-dire les cailloux qu'il a placés dans sa chemise , ont 



I. La pièce de Musset sur Mêlante Waldor est peu connue. Il la fit un soir 
qu'elle dansait au bras de Paul I^'oucher, le beau-frère de Victor Hugo. Nous 
n'en donnerons que les premiers vers : 

« Quand Madame Waldor à Paul Foucher s'accroche, 

Montrant le tartre de ses dents, 
Et, dans la valse en feu, comme l'huître à la roche, 
S'incruste à ses membres ardents... 



20 REVUE DES PYRENEES. 

« meurtri sa machine » au passage d un défilé. Mais il ne faut 
pas s arrêter à la forme de ce récit d'un écrivain de vingt ans. 
Il faut seulement, à lépoque où les découvertes de Martel 
ont attaché un intérêt nouveau à la spéléologie, faire voir que 
déjà au dix-huitième siècle quelques esprits curieux s'y étaient 
attachés. 

Cette notice est d autant plus précieuse que le Troa du Calel; 
au voisinage de Sorèze. sur lequel on trouvera quelques rensei- 
gnements dans louvrage de Clos, est aujourd'hui comhlé 
presque complètement, et qu il ne peut plus être exploré que 
très incomplètement. 

Enfin le récit de Aillenave a encore le mérite de nous donner 
sur l'école de Sorèze à la veille de la Révolu tion quelques ren- 
seignements pleins d intérêt. 

L. DE Santi. 



UNE EXPLORATION AU « TRAOUC DEL CALEL» » EN 1783 

Par ViLLENAVE. 

(( La petite ville de Sorèze est à une lieue de Revel; elle ne 
serait qu'un hameau sans le collège fameux dont les bâtiments 
occupent la moitié de son enceinte. Ce collège, avant la Révo- 
lution, était aussi un couvent sous la règle de saint Benoît; 
l'édifice est d'un bon style d architecture. 

(( Il y avait à Sorèze, en 1788, quinze cents pensionnaires 
dont un grand nombre étaient étrangers. On y comptait des 
Espagnols et des Anglais, des Italiens et des Allemands, des 
Russes, des Polonais et des Américains. Les Bénédictins 
s'occupaient peu de renseignement eux-mêmes, mais ils 
avaient d habiles professeurs laïques. Le maître d'équitation 
était un Chevalier de Saint-Louis. L'escrime, la danse, la nata- 

'. Sur lo Trou du Calcl, voir le mémoire de C/os, sur Sorèze. 



UNE EXPLORATION AU (( TRAOUC DEL CALEL )) EN I^SS. 2 1 

tion, la musique avaient leurs professeurs parliculicrs. Le père 
du célèbre M. Azaïs était le maître de musique attaclié à ce 
grand établissement, qui avait aussi son médecin, son dentiste 
et son pliarmacien. Tout ce qui était nécessaire aux besoins 
de la vie, à l'éducation et à l'instruction publique, tous les 
arts et tous les métiers s'étaient successivement établis autour 
du collège et avaient formé la ville de Sorèze. C'est ainsi que 
la plupart des anciens monastères ont donné naissance à un 
grand nombre de villes. 

« Nous arrivâmes à la porte du couvent le 9.0 octobi-e, à 
trois heures après midi. Nous demandâmes le prieur, dom 
Despaux; le Frère tourier nous répondit qu'il était absent. Le 
sous-piicur vint nous recevoir; c'était un homme d'une taille 
élevée, de bonne mine et qui nous fit l'accueil le plus gracieux. 
Nous nous annonçâmes comme deux jeunes gens qui, attirés 
par la réputation du collège, venaient pour le visiter. 

« Soyez les bienvenus, nous dit le sous-prieur; vous êtes 
(( jeunes, vous voyagez à pied, la journée est avancée, vous 
« devez avoir besoin de dîner, nous allons donc commencer 
(( la visite par le réfectoire. » 

(( En quelques minutes les frères nous servirent un 

très bon repas, d'excellent poisson, des vins exquis. Le sous- 
prieur nous fit remarquer surtout le vin d'Espagne, vrai nectar 
qu'ils recevaient directement, bien choisi et sans mélange, des 
côtes de Xéi-ès et de Malaga, par les- parens de jeunes Espa- 
gnols dont l'éducation était confiée à leurs soins. Après le 
repas, le sous-prieur, accompagné de quelques autres Béné 
dictins, nous fit commencer la visite de l'établissement. 

« Nous en parcourûmes ensemble tout l'intérieur, les dor- 
toirs, les classes, les salles des exercices, la chapelle, l'infir- 
merie, la bibliothèque, qui était considérable, et le cabinet de 
physique, le plus beau sans doute qu'il y eut alors dans le 
Midi de la France. Nous vîmes de grandes et belles usines, 
des jardins magnifiques, des pièces d'eau servant à l'école de 
natation, des bosquets riches de verdure et de fraîcheur 

(( Quoique mon ami (M. Reboul) cultivât les lettres, il 



2 2 REVUE DES PYRENEES. 

s'occupait aussi de chimie et d'histoire naturelle. Ce fut donc 
en jeune naturahste qu il parla du désir de visiter les souter- 
rains de la Montagne-Noire. Les Bénédictins parurent enchan- 
tés; plusieurs pièces curieuses de leur cahinct de physique 
provenaient de ces grottes qui leur étaient inconnues. Le pro- 
fesseur de physique en avait visité une partie, mais elles 
n'avaient point encore été explorées dans leur immense 
profondeur. 

(( Le lendemain matin nous sortîmes du collège avec lui, 
suivis de quatre valets du couvent. Le sous-prieur et ses 
confrères nous accompagnaient de leurs vœux et de leurs 
encouragemens et nous nous mîmes en marche sur les flancs 
de la Montagne-Noire. Tout en la gravissant, le professeur 
nous parlait du Trou de la Lampe (Traou del Calel), des mer- 
veilles qu'il y avait vues et aussi des dangers qvi'il y avait 
courus. 

(( J'ai poussé plus loin qu'aucun autre, nous dit-il, mes 
(( incursions, mais j'étais seul, ou du moins je n'avais avec 
(( moi qu'un domestique du collège. Aujourd'hui, en votre 
(( compagnie, je serais plus hardi, et nous pourrons, je l'espère, 
(( pénétrer plus avant. » 

(( Nous applaudîmes à sa résolution. Enfin, toujours mon- 
tant et toujours causant des merveilles de l'ahîme, nous arri- 
vâmes au sommet de cette partie de la montagne qui domine 
Sorèze. Nous étions sur un large plateau sans végétation, cou- 
vert dune pelouse aride. Bientôt s'offrit devant nous, vers le 
sud, l'entrée d'un souterrain ayant pour vestibule une grande 
excavation en demi-cercle, de cinq à sept pieds de profondeur 
et remplie d'une pierraille mouvante. 

(( Nous fîmes halle; quelques préparatifs et quelques change- 
ments à notre toilette étaient nécessaires avant de pénétrer dans 
le souterrain. Nous déposâmes nos fracs et nos chapeaux; une 
chemise fut passée comme un san-henilo, llotlant sur le reste 
des vêtements ; nous ceignîmes notre tête d'un mouchoir. Un 
des valets fut préposé à la garde des dépouilles, un autre battit 
le biiquet ; chacun de nous arma ses mains de deux chandelles 



UNE EXPLORATION AU « TRAOUC DEL CALEL )) EN I783. 2.3 

allumées et la marche commença dans l'ordre suivant : le pro- 
fesseur de physique, moi, Reboul et les trois valets. Je demandai 
pourquoi des torches portées par les trois domestiques et qui 
auraient donné une linnièrc plus éclatante que nos douze chan- 
delles, n'étaient pas employées de préférence, ce qui aurait laissé 
libre l'usage de nos mains ou nous aurait permis de conserver 
nos cannes comme point d'appui. Le professeur répondit que la 
fumée des torches, lorsque nous aurions avancé dans les sinuo- 
sités du labyrinthe, vicierait l'air respirable et que nous ne 
pourrions pénétrer bien avant; qu'au surplus, les cannes se- 
raient souvent plus dangereuses qk'utiles, nous embarrasse- 
raient dans des sentiers glissants, où nous ne pourrions passer 
que courbés jusqu'à terre. 

(( Ces renseignements auraient pu ralentir notre ardeur 
aventureuse, mais alors ils semblèrent l'exciter davantage. 
Nous commençâmes à descendre à la queue les uns des autres 
sur des cailloux roulans ; aussi ceux qui étaient à l'arrière- 
garde envoyaient, sans le vouloir, des pierres sur les talons- 
de ceux qui formaient la tête de la colonne, et j'eus, pour ma 
part, à me tenir en garde contre ce premier péril. 

« Après être parvenus, par une pente plus incommode que 
périlleuse, à cinquante ou soixante pieds de profondeur, nous 
arrivâmes en face d'une colonne informe, brisée dans son 
diamètre, et nous y trouvâmes quelques légères traces de la 
main ou de la vanité des hommes. Mais cette colonne n'avait 
point été élevée par eux; c'était une stalactite gigantesque, 
ouvrage de plusieurs siècles d'infiltration d'une eau supérieure, 
et qui avait été rompue sans doute par la secousse violente 
d'un tremblement de terre. 

« Voilà, dit le chef de l'expédition, voilà ce que nous 
(( appelons la Colonne d'Hercule; beaucoup de voyageurs sont 
« venus jnsqn'ici et ont gravé leurs noms sur la stalactite 
« comme témoignage de leur audacieuse intrépidité; vous y 
(( verrez même, et il nous les fit remarquer, les noms de deux 
« Bénédictins et celui d'une femme. Je crois être le premier 
(( mortel qui n'ait pas été arrêté par cette barrière. » Un peu 



24 REVUE DES PYRÉNÉES. 

de jour arrivait encore jusque-là et semblait mourir sur les 
flancs de la colonne. « Maintenant cest ici que vont commencer 
(( la fatigue et les dangers; si une de vos chandelles vient à 
(( s'éteindre, soyez attentifs et promjis à la rallumer. Nous 
(( allons pénétrer dans d'éjiaisses ténèbres et marcher entre 
(( des précipices inconnus, dans des sentiers étroits, difficiles 
(( et glissans. » Je reconnus bientôt que le courageux profes- 
seur n'avait point exagéré. J'ai souvent réfléchi dans ma vie 
combien l'amour de la science pouvait faire braver de dangers, 
mais je n'ai rien lu qui m'ait paru comparable à ceux auxquels 
s'exposait, en les connaissant, le physicien de Sorèze. Quant 
à Reboul et à moi, nous étions de jeunes étourdis, sans expé- 
rience, qui se lançaient facilement dans des périls ignorés. 

« Déjà nous ne marchions plus siu' des cailloux mouvans. 
Notre pied appuyait tantôt sur un sol humide, tantôt sur la 
roche glissante. Le sentier que nous suivions était croisé par 
plusieurs autres et semblait se confondre avec eux ; il était 
facile à perdre et difficile à retrouver. Presque tous ces sen- 
tiers allaient descendant par une pente plus ou moins rapide. 
Le professeur se reconnaissait quelquefois et disait : (( J'ai 
(( passé ici, mais j'y étais arrivé par un autre chemin. » 
Ailleurs il retrouvait, fermée par un éboulement, une voie 
qu'il avait parcourue et dont il nous montrait les vestiges par 
lui remarqués. Il nous était donc impossible de suivre une 
route certaine. Le fd d'Ariane n'aurait pu indiquer les mille 
détours de ce labyrinthe, puisqu'on n'eût pu fixer ce fil nulle 
part. D'ailleurs, cette opération eût pris trop de temps, car 
nous avions plusieurs lieues à faire dans les entrailles de la 
montagne ; on ne pouvait y entrer avec des provisions de 
bouche considérables et aucun gîte n'y paraissait favorable au 
repos et au sommeil. 

(( A l'angle de deux rochers, j'aperçus une flaque d'eau 
d'une limpidité remarquable. Une herbe verdoyante paraissait 
en tapisserie fond. Je pris d'une main nos deux chandelles et 
plongeai laulro main dans la fonlaine qui n'avait guère que 
G pouces de profondeur: mais ce que j'avais pris pour une 



UNE EXPLORATION AU (( TRAOUC DEL CALEL )) EN 1788. 25 

plante aquatique en avait été une et n'était plus qu'une pierre, 
conservant seulement sa forme qui s'était épaissie et sa couleur 
primitive. Je voulais en détacher quelques feuilles, et alors 
nous commençâmes à nous apercevoir que nous n avions 
apporté ni ciseau, ni marteau, ce qui nous eût procuré les 
moyens d'enrichir le cahinet de Sorèze d'échantillons préféra- 
bles par leur volume à ceux que nous pûmes lui procurer. 
Enfin, je fis tant de mes doigts que je parvins à détacher 
quelques fragments. Un nouvel inconvénient vint alors se 
manifester et se fit mieux sentir dans la suite. Nous n'avions 
ni boite, ni sac, ni panier et nos poches avaient été laissées à 
l'entrée du souterrain. Il nous restait nos goussets, mais ils furent 
bientôt remplis de stalactites et de stalagmites, de coquillages 
pétrifiés de diverses configurations singulières, de fragmens 
de minéraux détachés, arrachés avec effort. Enfin nous fûmes 
réduits à enfermer nos richesses entre la chemise et le sein. 
Nous en perdîmes un bon nombre pendant la traversée, et si 
nous n'imitâmes pointées vaisseaux qui se dégagent de leur lest 
quand ils sont menacés de naufrage, du moins notre lest parut 
en partie s'échapper de lui-même dans les chutes fréquentes 
que nous faisions, et quand nous voulions ressaisir nos trésors, 
les lumières étaient éteintes; il fallait avant tout les rallumer 
à celles de notre compagnon le plus voisin et qui, debout 
encore, allait bientôt tomber à son tour. Souvent nous vîmes 
ces mêmes trésors rouler vers les précipices et le bruit de leur 
arrivée sur les eaux, quand il parvenait à notre oreille, nous 
faisait juger par l'intervalle écoulé entre la chute et le son, 
combien était profond le gouffre où ils étaient descendus. 

(( Un casque d'aiiain eût mieux défendu nos têtes que la 
toile légère qui les enveloppait. Les voûtes du souterrain, 
quelquefois élevées de /io à 5o pieds, s'abaissaient soudaine- 
ment à /i ou 5; elles étaient hérissées de stalactites aiguës, la 
plupart semblables à des tuyaux de plume qui, se brisant sur 
nos têtes, les meurtrissaient ou les ensanglantaient. 

« Nous descendions toujours de plateau en plateau, de 
colline en colline; mais nous trouvions toujours dans notre 



26 



REVUE DES PYRENEES. 



route des sentiers ascendants qui semblaient nous i-amener 
au point de départ. Ces sentiers, droits ou tortueux, s'abais- 
saient, s'élevaient ou se rétrécissaient de telle sorte que tantôt 
nous pouvions marcber tous les six de front, ayant au-dessus 
de nos têtes des plafonds que l'œil ne pouvait apercevoir, et 
que tantôt, devenu trop étroit pour le passage d'un seulhomme, 
le cliemin nous forçait à marclicr plus ou moins fortement 
courbés vers la terre et ajoutait une grande fatigue à de plus 
grands dangers. 

(( Plusieurs fois nous eûmes à côtoyer des précipices sur 
des sentiers qui n'avaient que deux ou trois pieds de largeur. 
Dans un de ces efPrayans passages il nous fallut avancer en 
adossant notre corps incliné en arrière contre les parois d'une 
roche lisse et demi-circulaire. L'abîme était devant nous et la 
voie si resserrée qu'un de nos bras étendu débordait de quinze 
à vingt pouces le gouffre même oii un faux pas devait nous 
engloutir. Bientôt nous arrivâmes dans une salle ou plutôt 
dans une place formant un cercle irrégulier et qui pouvait 
avoir quatre cents pas de diamètre. Bien moins vaste était la 
grotte d'Antiparos, où ,M. de Nointel, ambassadeur à Constan- 
tinople, fit dresser un autel, allumer quatre cents lampes, cent 
grosses torches de cire jaune et célébrer la messe de minuit, 
le jour de Noël iCyS. 

(( Le sol de la plaine où nous marchions était noir, couvert 
d'un matière gluante qui s'attachait à nos pieds, exhalant une 
odeur désagréable qu on n'eut pu supporter longtemps sans 
nausées. Notre guide nous apprit que les voûtes de l'immense 
rotonde étaient tapissées de chauve-souris d'une grosseur ex- 
traordinaire, et que nos pas s inqjrimaient dans les déjections 
séculaires de ces oiseaux de nuit. Nous nous groupâmes au 
milieu de la salle et formant un seul foyer de nos lumières 
élevées et rapprochées, nous essayâmes de dégager à nos re- 
gards les ombres éternelles qui cachaient les profondeurs de 
la voûte; mais nous ne pûmes y réussir, et il nous fut égale- 
ment impossible de découviir les chauve-souris. Tristes amans 
des ténèbres, ces oiseaux y restèrent plongés et ni l'éclat des 



UNE EXPLORATION AU (( TT\AOUC DEL CALEL )) EN 1788. 27 

lumières, ni le retentissement de nos voix ne purent les tirer 
de leur profonde léthargie. Ce fut sans doute un bonheur pour 
nous, car le moins que pouvaient faire ces myriades d'oiseaux 
nocturnes, en s'abattant autour des lumières, était de les étein- 
dre et de nous fermer tout moyen de retour. 

(( L'immense rotonde nous offrit, le long de ses parois, des 
configurations extraordinaires et fantastiques, des colonnes 
informes et sans proportions, des stalactites imitant des tuyaux 
d'orgue de diverses grandeurs, des figures grossièrement ébau- 
chées, des formes bizarres ou ridicules, telles qu'on en voit 
dans diverses grottes souterraines, et qui ont fait donner le 
nom de grotesque à ce qui leur ressemble dans notre littéra- 
ture ou dans nos arts; mais ni cette salle, ni toutes celles qui 
s'offrirent à nos regards ne purent nous faire découvrir ces 
ouvrages réguliers où l'on prétend que la nature s'est asservie 
aux. règles de l'art, ces statues, ces corniches, ces draperies et 
ces festons, ces consoles, ces candélabres et ces buffets que les 
voyageurs racontent avoir admirés dans diverses grottes et qui 
n'étaient sans doute que des jeux et des ébauches achevés par 
l'imagination. 

(( Nous poursuivîmes notre route et presque à cent pas 
de cette vaste enceinte ori plusieurs régimens auraient pu 
être rangés en bataille, nous arrivâmes devant un orifice de 
deux pieds de diamètre. Il fallait passer par cette étroite ouver- 
ture ou borner là notre voyage et retourner sur nos pas. Notre 
physicien ne s était jamais avancé si loin dans les sinuosités 
inextricables où il s'égarait avec nous. Tout lui paraissait nou- 
veau. (( Je ne sais trop, dit-il alors, comment, perdu avec vous 
(( dans les détours du labyrinthe, je vous ramènerai des ténè- 
(( bres de l'abîme à la douce clarté du jour. » 

(( Nous étions jeunes et présomptueux. Le passage du terri- 
ble défilé fut résolu. 11 fallut ramper sur le ventre, passer 
d'abord un bras allongé en avant, puis la tète, puis l'autre 
bras tendu en arrière avec le reste du corps et ne pas laisser les 
chandelles s éteindre ou avoir soin de les rallumer sur-le-champ. 
Cette précaution importait d'autant plus au salut de la caravane, 



2 REVUE DES PYRENEES. 

que le briquet, battu à rentrée du Trou de la lampe, y avait 
été oublié par le domestique cbargé de le porter. 

(( Nous avions eu le désir de voir un monde souterrain et 
nous aurions pu appaïaître nous-mêmes comme les dignes 
Imbitans de ces réfjions ténébreuses. Notre costume sinc^ulier 
avait été rendu plus pittoresque par les eaux tombées des voû- 
tes sur nos têtes, par le suif, la boue et les matières noires et 
visqueuses et par le sang qui avait coulé sur nos visages et sur 
nos vêtemens. D ailleurs nous étions comme farcis et renflés 
de pierres, de coquillages et de congélations. Ce bagage formant 
une épaisse ceinture au-dessus de nos reins, nous avait plus 
ou moins meurtris dans le passage du défilé, parce que ces 
corps, la plupart aigus ou anguleux, se trouvaient alors presser 
notre machine, étant eux-mêmes pressés par elle et par les 
parois de l'étroit orifice dans lequel nous rampions comme des 
serpens. 

(( Nous étions enfin debout au delà du défilé; nous respi- 
râmes un moment en rétablissant un peu le désordre de notre 
toilette et en ressaisissant quelques-unes des richesses qui 
s'étaient échappées de notre sein. 

({ Nous marchions dans un sentier étroit ; la pente était 
devenue légère et, insensiblement, nous cessâmes de descendre. 
Nous avancions dans des solitudes ignorées où, avec une nuit 
éternelle, régnait un silence éternel. Bientôt nous arrivâmes au 
bord d'un ruisseau roulant, sans murmure, une onde d'une 
limpidité si grande que 1 œil saisissait jusqu'aux moindres 
objets dans le fond de son lit; pas un arbuste, pas une herbe 
ne s'offraient sur ses bords. Le sable était partout attaché au 
sol et tous ses grains, que l'œil distinguait encore, adhéraient 
entre eux sans que le pied de l'homme put y marquer son 
empreinte. Ce ruisseau, qu'on eût pris pour le Styx serpen- 
tant dans ce nouveau Ténare, ne pouvait inspirer de douces 
rêveries. Il était plus sombre que sauvage, plus triste que 
mélancolique; nous étions sans doute les premiers mortels 
airivés sur ses bords ; aucun de nous ne fut tenté de boire de 
son onde. Nous le côtoyâmes l'espace d environ un mille, et 



UNE EXPLORATION AU (( TRAOUC DEL CALEL )) EN I783. QQ 

nous serions sans doute arrivés avec lui à l'issue qu'il se fraie 
au pied de la montagne où l'on croit que commence son cours ; 
mais comme les objets qui s offraient à notre vue n'avaient 
plus rien de nouveau pour nous, comme nous avancions sans 
nouvelle découverte et sans péril, que peut-être {sic) nous eus- 
sions pu faire plusieurs milles encore dans ce vallon uni, large 
et n'offrant plus que la monotonie des ténèbres, notre guide 
proposa le retour. Nous étions depuis longtemps arrivés à la 
base de la Montagne-Noire et nous voyagions sur ses fonde- 
mens. Il était deux heures après-midi; nous avions marché 
sans relâche depuis dix heures du matin. 11 fallait faire encore 
cinq ou six milles avant de nous trouver hors des flancs de 
l'abîme, si toutefois nous pouvions en sortir. D'ailleurs notre 
provision de chandelles était plus qu'à moitié consommée... 
La faim aussi ne pouvait tarder à se faire sentir. Tout com- 
mandait donc de s'arrêter. 

« Un petit thermomètre, seul instrument que nous eussions 
porté avec nous, placé sur le bord du ruisseau, indiqua un 
degré de chaleur de plus qu'il ne marquait au haut de la mon- 
tagne. Aucun des êtres vivans de la création, aucun individu 
du règne végétal, ne s'étaient offerts à notre vue. Tout était eau, 
rocher ou congélation. Nous avions plusieurs fois essayé des 
chants dans ces noires solitudes. Reboul y avait entonné d'une 
voix forte la chanson bachique de Maître Adam; j'avais dé- 
clamé la descente d'Enée aux Enfers et la cantate de Circé du 
poète Rousseau ; nos voix retentissaient sous les voûtes de 
l'abîme, et les vibrations du son, portées en s'affaiblissant à de 
grandes distances, avaient je ne sais quel effet lugubre et quel 
charme mystérieux. Les échos étaient nombreux dans ces sou- 
terrains, mais ils semblaient moins répéter le son que le pro- 
longer. 

« Dès que le retour fut résolu, je sentis mon courage 
s'évanouir. La curiosité était satisfaite ; je ne vis plus que les 

dangers que j'avais courus et qu'il fallait affronter encore 

Jusqu'à ce moment, le désir de voir et de connaître m'avait 
comme enflammé d'une audace imprévoyante et aventurière; 



3o REVUE DES PYRÉNÉES. 

tout était vu; le charme était détruit; les précipices de rabîine 
se montraient seuls devant moi; je me vis loin de ma famille, 
je me souvins de ma mère, et je sentis une sueur froide cou- 
vrir tout mon corps. 

(( Je marchais silencieux et rêveur. Enfin nous perdîmes de 
vue le ruisseau, mais sans retrouver le chemin qui nous avait 
conduits sur ses bords. Nous errions dans des sentiers nou- 
veaux; nous ne retrouvâmes plus lorifice où nous avions 
rampé ; nous ne vîmes plus la grande salle aux chauve-souris ; 
mais d'autres collines et d'autres plaines s'offraient à nos 
regards. Nous trouvions des chemins larges ou étroits, des 
voûtes élevées ou surbaissées, des flaques d'eau tranquille et 
des précipices effrayans. Bien des faux pas, bien des chutes 
qui n'avaient rien d'académique marquaient notre route et 
ajoutaient la fatigue à l'inquiétude du retour. Oii étions-nous.'^ 
Oii allions-nous ? C'est ce qui ne pouvait être connu, car nous 
ne paraissions pas monter encore. 

(( Tout à coup une découverte vint nous distraire du senti- 
ment pénible de notre position. Dans l'angle d'un rocher, à 
six pieds de hauteur, j'aperçus quelque chose de noir; j'ap- 
prochai une de mes lumières, et je vis comme une masse 
informe, avec des cartilages et des parties hérissées de poil. 
C'étaient des chauve-souris attachées à la roche et comme 
superposées. Un cri de joie retentit dans nos rangs; enfin 
nous rencontrions les seuls habitans de cette région de la 
nuit; mais aucun signe de vie ne nous était donné. La lumière 
n'avait produit aucun effet sur ce groupe inerte et sans mou- 
vement. Du gros bout de la chandelle dont ma main droite 
était armée, je frappai fortement à plusieurs reprises sur cette 
masse immobile, mais elle ne changea ni de forme ni de posi- 
tion. Je désespérais déjà du succès de mes épreuves, lorsque 
je m'avisai d'obtenir de la flamme le résultat que n'avait pu 
produire le frottement. J'approchai la mèche brûlante de la 
matière et je la chaufl'ai vivement. Près d'une minute s'était 
écoulée et j'allais abandonner mon opération un peu barbare 
pour échapper à l'odeur forte et fétide qui venait nous assaillir. 



UNE EXPLORATION AU (C TRAOUC DEL CALEL )) EN I783. 3l 

lorsqu'une partie de cette masse se détacha, tomba à mes 
pieds en déployant les membranes de ses ailes et offrit à nos 
regards une chauve-souris de la plus grande espèce, comme 
on en voit au Cabinet d'histoire natuielle du Jardin du roi et 
qui ont i8 à 20 pouces d'envergure. Aucun de nous ne voulut 
se charger de ramasser et d'emporlci- cette proie qui resta 
couchée par terre sans se mouvoir. |D'ailleurs, depuis sa con- 
crémation, elle exhalait une odeur insupportable qui hâta notre 
départ et nous poursuivit très longtemps dans les détours du 
souterrain. 

(( Bientôt notre guide cria : « Couiage I je retrouve un 
(( chemin que j'ai suivi dans un autre voyage, et je le recon- 
(( nais à ces jeux de la nature qui ressemblent aux caprices de 
(( l'art, à ces congélations qui imitent assez bien l'intérieur 
(( ruiné d'une éghse gothique, et voilà la croix que j'ai gravée, 
« avec un couteau, sur cette colonne.» Nous poursuivîmes notre 
route, mais bientôt le physicien ne se reconnut plus. Nous mon- 
tions depuis assez longtemps dans les flancs de la montagne, 
quoique nous trouvassions à parcouiir de longs étages de plain- 
pied. Cependant des descentes assez nombreuses nous reportaient 
vers le fond que nous venions de quitter, et plus d'une fois 
nous revîmes des sentiers inférieurs que nous avions suivis. 
Ainsi notre guide ne pouvait juger si nous avions monté 
beaucoup plus que nous n'avions descendu. 

(( Enfin notre courage avait beaucoup faibli, et nos forces 
s'usaient dans ce voyage dont le terme paraissait inconnu et 
l'issue incertaine. Nous n'avions plus envie de chanter ni de 
rire, loisqu'un étroit passage, qui n'avait guère que trois pieds 
de haut, nous laissa voir un faible jour et nous amena sur les 
derrières de la fameuse colonne chargée du nom de tous les 
Hercules qui étaient venus jusque-là. 

(( Notre premier mouvement fut de remercier le Ciel, comme 
le matelot échappé du naufrage lui adresse sa fervente prière 
et ses vœux. Nous avions salué le jour avec la même ardeur 
que le marm salue la terre après une longue et périlleuse navi- 
gation. Nous aperçûmes un ou deux reptiles auprès de la 



32 REVUE DES PYRENEES. 

colonne; ils ne pénètrent point dans Tintérieur des souter- 
rains et s'arrêtent où commencent les ténèbres. 

(( Je consci'vais au l'etour le second rang, que j avals pres- 
que toujours occupé dans la file. Je n eus donc plus à lecevoir 
les cailloux roulans sur mes talons, et ce fut moi qui les ren- 
voyai sur les jambes de ceux qui marchaient en arrière. 

(( Lorsque nons arrivâmes à la bouche du cratère, le soleil 
descendait sur l horizon. Le gardien de nos habits; qui nous 
croyait perdus dans les entrailles du gouffre , se disposait à 
porter au couvent, avec nos habits, celte triste nouvelle. Son 
paquet était déjà fait, et nous fûmes sur le point de rentrer à 
Sorèze dans le plus grotesque équipage. Ce fidèle gardien, 
effrayé de notre apparition et nous prenant pour des ombres 
ou pour des diables, fit plusieurs signes de croix. Enfin il se 
rassura ; il aida à nous débarbouiller, et notre toilette fut 
bientôt rajustée. Nous descendions' gaîment la montagne 
lorsque nous trouvâmes à mi-côte deux bénédictins essouflés 
que le sous-prieur, inquiet depuis le dîner, auquel il nous 
avait longtemps attendus, envoyait à la découverte. Le soleil 
était couché, mais un rideau de pourpre ceignait encore l'oc- 
cident, lorsque nous rentrâmes dans Sorèze. Le sous-prieur 
vint nous recevoir à la porte du couvent; il nous embrassa 
avec une émotion visible, comme s'il avait craint de ne plus 
nous revoir. 

« Il nous suivit dans notre appartement oii bientôt arrivè- 
rent à la file tous les religieux du couvent. Ils étaient empressés 
et curieux d'avoir le récit des merveilles de notre voyage. Nous 
commençâmes par vider nos poches, oii se trouvaient entassées 
une partie des richesses que nous avions mises d'abord dans 
notre sein. Le surplus remplissait nos mouchoirs et une ser- 
viette qu'avait apportée le gardien de nos habits. A la vue de 
tous ces trésors arrangés sur deux grandes tables, les bénédic- 
tins se récrièrent, et leur joie se manifestait en nous embras- 
sant et en nous serrant les mains. 

« Ils voulurent bien consentir à ce que nous remissions 
après le dîner, qui fui aussi notre souper, le récit de nos aven- 



UNE EXPLORATION AU (( TRAOUC DEL GALEL )) EN I783. IV,] 

turcs dans le Trou de la lampe. Ce récit fut intei'rompu par de 
fréquentes exclamations. Le lendemain il fallut le recommencer 
encore, et il sembla causer le même étonnement. Le cabinet de 
pliysique du collège s'enricliit des plus beaux échantillons que 
nous avions apportés ; quelques religieux, Reboul et le pro- 
fesseur de physique, se partagèrent le reste. Je gardai pour 
moi quelques légers fragments que je conserve encore. » 

VlLLENAVE. 



XXVI 



F. DE GELIS. 



UNE ÉDUCATION MILITAIIIK 



AU DIX-HUITIEME SIECLE 



Il y a une grande différence entre l'histoire populaire et 
traditionnelle et l'histoire telle que nous la dévoilent les archi- 
ves de province, les lettres de famille et les mémoires privés. 
Cette société du dix-huitième siècle qu'on nous montre si 
turbulente, dépensière, frivole, joueuse et libertine, dans les 
cadres classiques de Paris, \ersailles ou Trianon, nous appa- 
raît pleine de modestie, d'économie, de sagesse et de piété, en 
Languedoc, en Piovence, en Franche-Comté, et partout oii la 
vie se développe loin du bruit et de l'intrigue, dans un milieu 
provincial et sain. \ oici des lettres où Ion veria tout ce qui 
distinguait alors un gentilhomme campagnard d'un gentil- 
homme courtisan, un officier de métier d'un officier d anti- 
chambre, comme on en tiouve tant d'exemples dans Saint- 
Simon et les historiens du temps. 

Nous sommes en mai l'iS'^. Le jeune de Beaufort na pas 
encore dix-huit ans'; il se destine à l'état militaire et vient 
d'être admis, en qualité de cadet, dans le Régiment du Roi, 
en garnison à Besançon. Sa première lettre est pour informer 
son père de son arrivée au corjîs, et lui donner quelques ren- 
seignements sur son nouveau genre de vie : 

(( De tous ceux pour qui j'avais des lettres de recommanda- 
tion, je n'ai trouvé que M. de Cardaillac'^. Il me paraît un 



1. Il étail ué le 29 octobre 1746. 

2. Capitaine au liéyimcul du Roi. Sa famille était de Gasco£i,oe. 



UNE ÉDUCATION MILITAIUIÎ AU DIX-HUITIEME SIECLE. 35 

fort galant homme, au moins foit obligeant. Il a eu la bonté 
de me conduire chez le lieutenant-colonel et chez plusieurs 
autres officiers de la tele du régiment. Il m'a donné son tail- 
leur et tous les renseignements nécessaires pour me procurer 
ce qu'il me faut. Je n'achète encore ni fusil ni giberne, parce 
que la nouvelle ordonnance donne des épontons* aux officiers. 
Peut-être M. de Guerchy"^ n'ado])teia-t-il pas ce changement; 
aloi's, je ferai l'emplette du fusil lors de la revue; en atten- 
dant, M. de Cardaillac ine prête le sien. 

(( Je suis logé dans la même maison que le premier capitaine 
de grenadiers qui est un homme de bon sens. Il m'en coûte 
12 livres par mois, c'est le plus bas prix pour les logements. 
J'ai une chambre avec une alcôve, elle est peinte en blanc, 
avec des filets bleus. Au-dessus est une chambre pour un 
domestique, et un grenier pour meltie mon bois. 

a J'ai consulté M. de Cardaillac au sujet du domestique; il 
m'a dit que tous les officiers en avaient un et qu'il serait indé- 
cent que je n'en eusse pas. De plus, m'ayant demandé com- 
bien vous me donniez de pension, sur ce que je lui ai dit que 
c'était i.3oo livres, il m'a répondu que cela ne suffisait pas et 
m'a chargé de vous mander que vous feriez bien de pousser 
jusqu'à 2.000. )) 

Pour justifier ce chiffre, le jeune aspirant fait le relevé de 
ses dépenses éventuelles : il donnera li^A livres à son logeur; 
sa pension à l'auberge et celle de son ordonnance lui coûte- 
ront de 12 à i.3oo livres, les gages du même homme seront 
de loo livres au moins. Total approximatif : i.5oo livres, 
auxquelles viendront s'ajouter le prix du chauflage et de 
l'éclairage, le blanchissage, l'entretien de la garde-robe et 



1. Les psponlons élaiciit dos piijuos à loiii»' manche dont les officiers faisaient 
usage pour le con)niandemenl plutôt que pour le combat. M. de Beaufort 
écrit : « épontons ». 

2. M. de Gucrchy était lieulcnant-colonel et commandait le Régi ment du 
Roi. A la même épo(|ue, un grand nombre de corps de troupe avaient un 
colonel à peu près honoraire, f[ui ne paraissait guère qu'en temps de guérie, 
et un colonel en second ou un lieutenant-colonel chargé d'assurer le service. 



36 REVUE DES PYRÉNÉES. 

tous les menus frais que l'étiquette impose à un homme de sa 
condition et de sa profession. 

Ces chiffres sont très suffisamment éloquents. Pas assez, 
cependant, pour convaincre le marquis de Beaufort, gentil- 
homme aux manières un peu rudes, liahilué à la vie simple 
des gens de sa province' et qui se demande comment, avec 
i.3oo francs de rente, son fils n'est pas, de tous les sous- 
lieutenants de France, le plus riche cl le mieux entretenu. i^ 

Ces réflexions, qu'il a certainement confiées à la poste, 
mais qui ne nous sont point parvenues, nous les devinons par 
la réponse qui suit : 

(( Je ne me démentirai pas dans mes projets d'économie, 
mon cher père, je les crois aussi nécessaires que vous et je 
comprends hien qu'il faut aller doucement pour aller jusqu'au 
bout, mais je défie l'homme le plus économe du monde de 
passer une année au Régiment du Roi à moins de cent louis. 
Encore celte somme ne pourra-t-elle me sufïïre cette première 
année, où il y a eu pour moi des dépenses extraordinaires, 
comme frais de réception, dhahits, d'équipement, et de mille 
petites choses. J'ai même oublié, dans le détail des frais, de 
comprendre mon maître de violon. » 

Il a oublié aussi le perruquier, dont la note n'est point 
négligeable, car on fait grand usage de poudre et de pommade 
au Régiment du Roi. Il a oublié le professeur de danse et d'es- 
crime. Il a oublié le fournisseur de nœuds et de lubans. Il a 
oublié — mais ce dernier oubli n'est peut-être pas tout à fait 
involontaire — certaine petite dette de jeu qu'il faut bien se 
décider, quand même, à faire connaître au papa : 

« Je vous dirai que, depuis peu de jours, on m'a forcé dans 
une maison de la ville, chez un avocat général, de jouer au 
brelan. J'y ai perdu, comme à mon ordinaire, un peu plus d'un 
louis. )) 

La somme n'est pas grosse, mais la faute l'est peut-être 

I. Le Languedoc, où il possède la lerre de Bruguières, près le village du 
même nom. 



UNE ÉDUCATION MILITAIRE AU DIX- HUITIEME SIECLE. 3'J 

davantage, en ce qu'elle constitue un précédent. Nous verrons 
tout à riieuie ce que le rigide marquis de Beaufort en dira. 
Quant à nous, qui cherchons surtout dans ces confidences les 
souvenirs et les enseignements historiques, nous constatons 
que si les mœuis militaires ont hien changé en France depuis 
cent cinquante ans, il n'en est pas de même en d'autres pays 
d'Europe, qui ont pieusement conservé leurs vieilles coutumes 
et leurs anciennes traditions. C'est ainsi qu'en Allemagne, les 
candidats à l'épauletle suivent la filière même à laquelle le 
jeune de Beaufort était astreint. Ils viennent, avant leur nomi- 
nation, faire un stage dans le corps où ils doivent entrer, et 
vivent dès lors à la tahle et dans l'intimité de leurs futurs 
camarades, les officiers. Dans la grande famille qu'est le régi- 
ment allemand, c'est la meilleure manière qu'aient les aînés 
de connaître et d'apprécier leurs cadets, les cadets de voir leurs 
aînés à l'œuvre et de les imiter. 

Dans nos vieux corps de troupe français, l'idée était la 
même et l'esprit familial encore plus développé. Du colonel 
au dernier enseigne, tout le monde se connaissait, s'estimait, 
s'appréciait. La hiérarchie militaire s'étabhssait d'elle-même, 
sans qu'il fût besoin de galons, parce qu'elle n'était qu'un 
reflet et, pour ainsi dire, un prolongement de la hiérarchie 
sociale. Quand un ministre de Louis XV imagina l'épaulette 
pour distinguer les grades, il eut un beau succès d'impopularité ; 
son invention ne fut longtemps désignée que sous le sobriquet 
méprisant de (juenille à Choiseul. Les soldats d'antrefois appe- 
laient leurs officiers « monsieur », et ce « monsieur » imjillquait 
un respect moins artificiel que a mon capitaine » ou a mon com- 
mandant » parce que basé sur l'âge, le caractère, la naissance, la 
situation. On a beaucoup prêché contre le privilège des gra- 
des, réservé à certaines classes sociales, sans réfléchir que ce 
privilège était, à l'époque où il fut constitué, d'une logique 
irréfutable et d'une presque absolue nécessité. Prenons 
comme exemple les officiers du Régiment du Roi : voilà des 
hommes à qui leur situation dans le monde assure, en 
dehors de leurs qualités militaires, le respect des subordonnés. 



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REVUE DES PYRENEES. 



C'est le sentiment que M. de Beaufort éprouve pour eux et 
qu'il communique à son père en lui disant : « A ous pouvez 
être sûr que mes efforts tendront de plus en plus à mériter 
les éloges des officiers majors et en particulier de M. de 
Guerchy. C'est un gentilhomme accompli, de manières exqui- 
ses et d'une parfaite honnêteté. » Il est plus enthousiaste 
encore ^u capitaine de Cardaillac, qui, dès le premier jour, et 
pour ne pas manquer à cette sorte de franc-maçonnerie qui lie 
entre eux tous les honnêtes gens d'un même terroir, s'est 
constitué son protecteur et son ami. 

Laudator temporis actil me diront les partisans de l'esprit 
nouveau. Sans y mettre aucun parti pris, je crois qu'il y eut 
du bon et du mauvais à toutes les époques, et je constate que 
s'il fut presque toujours nécessaire d'abandonner les mœurs 
et les idées de l'ancien légime, presque jamais cet abandon ne 
fut un bien pour l humanité. 

Quand Beaufort arrive au Régiment du Roi pour y appren- 
dre un métier dont il devait vivre — et mourir avant d'avoir 
longtemps vécu — il ne signe ni engagement, ni contrat. Les 
papiers, couverts de timbies et de cachets, qu'on exige aujour- 
d'hui, ont remplacé, avec beaucoup moins d'élégance, la parole 
d'honneur dont on se contentait autrefois. 

C'est à bon droit, d'ailleurs, qu'on s'inquiéterait de voir un 
adolescent admis aux fonctions d'officier sur sa simple bonne 
mine et quelques lettres de recommandation qu il a dans sa 
poche. Nul n'est digne de commander à ses semblables s'il ne 
possèdç en outre l'instriiction qui rehausse la valeur person- 
nelle et donne l'autoiilé nécessaire au commandement. Ce 
principe était admis au dix-huitième siècle comme au vingtième, 
mais c'est au régiment, où ils arrivaient encore très jeunes, 
que les cadets-gentilshommes recevaient le complément d'ins- 
truction que les régents du collège n avaient pas eu le temps 
de leur donner. Beaufort nous l apprend en nous disant : 
<( Notre professeur de mathématiques m'a fait acheter les sec- 
tions coniques de M. de L Hôpital et l'algèbre de Clairaut. Je 
dois revoir avec lui les trois premiers livres de L'Hôpital et 



UNE ÉDUCATION MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. Sq 

ensuite lire Clairaut pour aller plus loin dans le premier 
auteur. » 

Et comme les /iMm«n«7e5, dont il poursuit le cours sous l'uni- 
forme, ne sauraient être complètes sans la musique et les arts 
d'agrément, il ajoute : « Je suis fort content de mon maître 
de violon. Il y a de plus une circonstance qui pourra avancer 
mes progrès dans cet instrument : je loge près de la chambre 
d'un monsieur de la ville qui ne laisse pas d'être fort et qui 
m'a proposé de jouer avec moi. Je ressens tout le profit de 
cette fréquentation : je touche déjà plus juste que je ne faisais; 
la mesure va bien et mon maître s y attache. » 

A vrai dire, nous aimerions que ce jeune homme, admis 
depuis quelques jours seulement à l'honneur de ceindre une 
épée, se préoccupât un peu moins d'algèbre et de violon, un 
peu plus des choses de son métier. De l'uniforme qu'il porte, 
et qu'il doit être fier de porter, il ne nous dit que ces quelques 
mots : (( La tenue vient d'être changée, l'habit sera toujours 
blanc, galonné d'or, mais avec un galon plus étroit, imitant 
la broderie. Il y en aura un tout au long du vêtement, et 
l'autre qui serpentera autour des boutonnières, contournera 
les poches et bordera les pans. Le collet et les parements seront 
bleus, les revers sont supprimés*. » 

Il nous parle très brièvement du « tour de garde qui revient 
souvent parce qu'on n'est pas plus de 3o ou 33 officiers 
présents au corps » et reste muet sur tout ce qui est exercices, 
manœuvres et service militaire proprement dit. C'est qu'en 
vérité la vie sous l'épaulette diffère beaucoup de ce qu'elle 
deviendra plus tard. Dès qu'une guerre est terminée, la moitié 
des officiers partent en congé. Ceux qui restent, sont absorbés 
par des occupations très diverses qui ne leur laissent qu'un 
minimum de temps pour accomplir les devoirs de leur profes- 
sion. La préparation à la guerre, telle que nous la comprenons 

I. La question des parements et des revers avait une grande importance en 
matière d'uniforme parce que ces accessoires distine^uaient par leur couleur et 
la façon dont ils étaient disposés, les régiments entre eux. 



l\0 REVUE DES PYRÉNÉES. 

aujourd'hui, n'existe pas. L'instruction des recrues est aban- 
donnée aux sergents, et c'est à des mouvements de parade, à 
des formations de revues, que s'emploie toute la science et 
l'intelligence des gradés. 

Ce n'est pas que l'armée du dix-huitième siècle soit moins 
belle en France que dans les autres pays d'Europe. Celle de 
Louis X^ est de toutes la plus nombreuse et la mieux équipée, 
sans en excepter même les régiments modèles de Frédéric IL 
Sous l'impulsion du Maréchal de Saxe, une foule d'mnovations 
heureuses ont été introduites dans l'armement. Cet «éponton », 
dont nous parle Beaufort, qu on vient de substituer au lourd et 
encombrant fusil, est une suite des réformes dont il a pris 
l'initiative et qui se sont accomplies de son temps. Mais si le 
matériel est en progrès, l'esprit militaire ne change que fort 
peu. Il faudra longtemps pour faire comprendre aux officiers 
que leur place est à la caserne plutôt que dans les salons, et que 
de leur contact direct et prolongé avec la troupe dépend la 
bonne instruction de celle-ci. 

Les deux grands écueils de cette vie de garnison insuffisam- 
ment remplie sont l'ennui et le désœuvrement. Aussi voit-on 
les officiers envahir les cafés et les salles de spectacle. Du 
défaut de vider les bouteilles, notre cadet se défend tant qu'il 
peut et déclare à son père : (( Je vous assure que je ne suis 
pas encore plus familiarisé avec le café que du temps que je 
vivais avec vous. Le peu d'argent que vous voyez marqué pour 
cette dépense sur mes notes, est employé plutôt à des glaces 
qu'à d'autres boissons. » 

Quant au spectacle, il y va pour faire comme tout le monde 
et parce qu'il n aurait aucun avantage à se priver d une dis- 
traction qui ne lui coûte rien. « L'abonnement à la comédie se 
picnd sur les appointements, ceux qui comme moi n'en ont 
point y entrent gratis. » 

Le jeu est un danger plus redoutable pour notre jeune offi- 
cier : même quand il s'abstient d'y prendre part, ce qui ne lui 
est pas toujours possible, il est entouré d'amis peu scrupuleux 
qui mettent sa bourse au pillage et abusent de sa complaisance 



UNE ÉDUCATION MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. /j I 

pour le rançonner : « Je me suis déjà aperçu que j'étais un 
peu trop aisé pour prêter de l'argent à certains de mes cama- 
rades, écrit-il à son père, je serai plus réservé à l'avenir sur 
cet article. » 

Excellentes résolutions! Le marquis de Beaufort croit à la 
sincérité de celui qui les adopte, mais il se méfie de sa persé- 
vérance et de sa fermeté. Pour Tencourager à bien faire, il use 
de toute sou éloquence et met tant de paternelle affection dans 
ses avis qu'on lui pardonne de les donner avec un peu trop de 
complaisance et de prolixité : 

(( Qu'on est à plaindre, mon cher fils, d'être séparé par une 
aussi grande distance de quelqu'un avec qui l'on désirerait de 
s'entretenir fréquemment! Votre lettre du 8 juillet dernier 
augmente mes regrets à cet égard. Ce n'est presque jamais 
qu'après coup que je puis vous proposer mes avis, mais je 
continuerai cependant à le faire, puisque c'est la seule ressource 
qui me reste dans notre position actuelle. Le mémoire que 
vous m'envoyez et le détail que vous y avez joint me fournis- 
sent un vaste champ à réflexions. Je suis accoutumé à penser 
tout haut avec vous, je vous dirai donc tout bonnement ce que 
mon amitié m'a suggéré à la lecture de votre lettre. Je suis on 
ne peut plus content que vous ayez perdu au jeu, espérant que 
cela vous engagera à vous tenir sur vos gardes. Le peu de 
goût que vous avez pour cet amusement est cause que vous 
n'en avez pas l'esprit et que je doute que vous acquériez jamais 
la science et la finesse nécessaires pour défendre comme il faut 
voti'e argent. Le brelan, tout aisé qu'il vous paraisse, exige de 
l'expérience et beaucoup d'habileté. Aussi vous ai-je conseillé 
de rabandonnei" au premier avis que vous m'avez donné que 
vous aviez commencé de commercer avec lui. Je vous excuse 
d'avoir cru qu'une certaine bienséance exigeait de vous prêter 
aux propositions de jeu qu'on vous faisait, mais j'espère qu a- 
près que cette illusion se sera dissipée, vous aurez reconnu 
qu'il est une considération qui doit l'emporter sur toutes 
les autres : c'est de ne point risquer à se déshonorer en ne 
payant pas ses dettes. Qu'arriverait-il de vous, si vous vous 



J^a REVUE DES PYRÉNÉES. 

mettiez un jour dans le cas d abandonner l'état que vous avez 
pris ? 

(( Eussiez-vous trente mille livres de rente, je vous conseil- 
lerais, pour votre tranquillité et votre honneur, de jouer très 
peu et toujours petit jeu, mais, dans votre position, cela devient 
un précepte. Besançon est une trop bonne ville pour qu'il n'y 
ait pas des maisons où l'on trouve à s'amuser honnêtement, 
sans courir les hasards auxquels voiis avez été exposé. Il y a 
un choix à faire en tout pays. Si le Régiment du Roi venait à 
Toulouse, les gens raisonnables et obligés de compter avec eux- 
mêmes sauraietit préférer les S... ou les C... aux F..., M... 
et autres maisons de cette sorte. Je me suis étendu sur cet 
article à cause de son importance : serez-vous assez heureux, 
mon cher fils, pour en reconnaître la nécessité.-^ Je vous parle 
comme à mon ami, et c est toujours en cette qualité que je 
poursuivrai mes réflexions avec vous. » 

Ces réflexions, d'ailleurs, en amènent d autres du même 
genre, et le marquis de Beaufort invite son fils à méditer sur la 
nécessité de borner ses fantaisies et de proportionner ses 
dépenses aux ressources de son modeste budget. 

(( Je vois sur votre mémoire plusieurs articles de dépenses 
comme clef d'or, galon, bouquets et canne. Pour cette dernière, 
je vous conseille et vous presse même de la laisser dans un coin. 
Un homme de votre état, à moins qu il ne puisse marcher sans 
ce secours, ne doit jamais porter de canne. Souvenez-vous de 
cette affaire tragique dont je vous ai parlé plus d une fois, 
arrivée entre deux officiers du l'éiriment de Normandie. Le 
geste fut tout à fait involontaire, mais les suites n'en devinrent 
pas moins fâcheuses. A la bonne heure quand vous serez offi- 
cier major ; jusque là, je vous en conjure, laissez dormir votre 
canne. 

(( Pour les autres articles, vous vous êtes satisfait, soit, 
mais prenez garde de vous laisser entraîner par le goût de 
ces niaiseries. Dans tous ces achats, vous serez la dupe de 
votr'e ingénuité, comme vous l'avez été de votre inexpérience 
au jeu. Cette clef d'or ne peut être que de la drogue, puis- 



UiNE EDUCATIO> MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. 43 

qu'elle ne vous a coûté que douze livres. De ce bourdulou que 
vous avez fait mettre à votre chapeau, je n'ai rien à dire si 
c'est l'usage au Régiment du Roi, mais il est bien nouveau pour 
moi que des personnes de bon ton joignent quelque chose au 
plumet. Et pour ce qui est des bouquets, trouvez bon que je 
m'en moque un peu : je me flatte que vous n'avez pas de re- 
proche à vous faire à leur égard et que ce sont des présents que 
vous avez fait distribuer à d'honnêtes personnes comme vous 
l'auriez fait ici à Mademoiselle de S... ouà Mademoiselle d'A. .. 

(( Enfin, croyez qu'en tout ceci je n'ai cure que de vos inté- 
rêts et de la convention que nous avons faite avec M. de Guer- 
chy que vous me soumettriez toutes vos dépenses et que je 
vous en ferais mes observations. Nous voici en règle pour 
aujourd'hui. « 

Le marquis de Beaufort ne serait pas digne d'être Langue- 
docien s'il ne s'intéressait à la terre et à ses produits. C'est le 
type du gentilhomme campagnard. Il dirige et surveille lui- 
même son domaine de Bruguières oi^i il réside pendant six mois 
de l'année, et souhaite que son fils, malgré ses occupations 
nouvelles, garde le goût des travaux agricoles auxquels il l'a 
précédemment initié. Le 2 octobre, il lui écrit : 

(( Si le beau temps continue, je me propose de faire com- 
mencer les semailles le 1 5 ou le 16 courant. La vie que vous 
menez à présent ne vous met guère à portée de vous occuperde 
ces objets, pas même peut-être d'en entendre parler. Je vous 
en entretiens volontiers, cependant, puisque l'occasion s'en pré- 
sente. Il ne faut pas perdre de vue les objets dont on a quel- 
que idée, surtout ceux qui ont rapport à ce qui est le plus 
utile à 1 homme. On ne peut mieux faire que d'employer une 
partie des promenades qu'on faitdans la campagne, à observer 
la culture du pays. L'histoire et l'expérience vous apprendront 
que les Etats ne peuvent devenir floiissants qu'autant qu'on y 
prend intérêt à la terre et à ses produits. Les revenus ont beau 
prendre différentes formes, les mieux établis font défaut quand 
le blé vient lui-même à manquer. Toute richesse vient du sol, 
c'est le principe absolu. )) 



44 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Ces préceptes sont excellents, mais le jeune de Beaufort ne 
semble pas pressé den faire l'application. Il a, pour l'instant, 
des préoccupations différentes, et les parties de paume aux- 
quelles il se livre avec les officiers et les gentilshommes de 
Besançon, l'attirent beaucoup plus que lagriculture et les tra- 
vaux des champs. Son père, d ailleurs, l'encouragea ce sport, 
et prouve, à la façon dont il en parle, que lui-même le cultiva, 
dans sa jeunesse, avec un certain succès : 

(( C'est fort bien fait à vous de jouer à la paulme : les jeux 
d'exercice contribuent à entretenir la santé. Cela vaut mieux 
que de ratisser un tapis vert, surtout au brelan. Il faut seule- 
ment prendre garde de ne point se passionner pour ces sortes 
de jeux au point de s'excéder. Ayez grande attention, dans les 
commencements, de prier le paulmier, ou quelque bonjoueur, 
de vous placer la raquette dans la main ; c'est une chose des 
plus essentielles. Pour ce qui est de piger la balle, on ne l'ap- 
prend que par l'exercice. Il est vrai qu'on l'apprend plus ou 
moins vite, selon la mesure des dispositions naturelles qu'on a 
pour ce jeu. Quiconque pige bien la balle, joue toujours bien. 
Rien ne peut suppléer à cette qualité. » 

Gardons-nous, d'après ce préambule, de croire que le jeu de 
paume soit un divertissement purement moral et hygiénique, 
auquel la jeunesse puisse se livrer en toute sécurité ; le marquis 
de Beaufort va se charger de dissiper ces illusions : 

(( Quand vous serez en état de jouer des parties, ce qu'il ne 
faut pas faire avant que d'avoiracquis une certaine force, prenez 
d'avance une ferme résolution de ne pas jouer d'argent ; il n'y 
a guère de jeu où l'on soit plus aisément la dupe d'autrui. Il 
n'y a, ni ne peut y avoir, de propoition entre un fort et un 
médiocre joueur, quelque avantage que le premier puisse faire 
au second, paicequ'im homme qui a le coup supérieur est sur 
de gagner, infailliblement. Si vous voulez vous former et acqué- 
rir quelque adresse à ce jeu, il faut choisir un moment où la 
salle soit libre et jouer avec le paulmier ou avec un de ses gar- 
çons. Ceux-là ménageront les coups et la balle selon votre 



UNE ÉDUCATION MILITAIUE AU DIX-UUITIÈMR SIÈCLI:. /[T) 

portée, ce que vous ne pourriez exiger d'un amaleur. J'ai cru 
vous donner ces instructions parce que le jeu de paulme a des 
dangers pour la bourse, que vous ne soupçonnez pas. » 

Quelle joie pour cet excellent père, pour la marquise de 

Beaufort, les deux sœurs, le petit frère et toute la maisonnée, 

quand, un jour, les nouvelles de Besançon arrivent, non plus 

par le banal intermédiaire de la poste, mais apportées par un 

brave soldat du Régiment du Roi, qui ne se fait pas prier pour 

raconter tous les détails de la vie de caserne et répond avec 

une complaisance inlassable aux mille et une questions qu'on 

lui adresse : 

« Bruguières, 2 novembre, 17O4. 

(( Votre grenadier arrive, mon clier fds, et vous pouvez 
croire qu'il a été le bienvenu. Maman* l'a interrogé tout à son 
aise ; vos sœurs, votre cousine" qui est avec nous depuis bier, 
et jusqu'au petit -frère', cliacun lui a poussé sa ou ses ques- 
tions. Le petit Bruguières lui a dit que sans doute vous vous 
endormiez quand vous montiez la garde, parce qu'il lui paraît 
impossible qu'on se tienne éveillé dès qu'il fait nuit. Le caporal 
venait précisément de nous dire que c'était lui qui vous avait 
posé en faction à votre première garde. Il est arrivé vers les 
quatre heures après-midi, et l'on a pris soin de le faire goûter. 
Je lui ai recommandé de bien souper, de bien dormir, et j'ai 
pris rendez-vous avec lui pour demain matin, voulant lui don- 
ner de quoi boire avant son retour chez lui. Il est de Villenou- 
velle, bourg à quatre ou cinq lieues de Toulouse, par le chemin 
qui mène à Montpellier. 

« Je suis charmé que vous soyez content de votre nouveau 

1. La marquise de Beaufort. 

2. Mademoiselle d'Arexy. 

3. La famille du jeune officier se compose à ce moment du marquis de Bran- 
doin de Balaguier de Beaufort, son père ; de la marquise, née d'Estrehan, sa 
mère ; d'un frère aine, qui est prêtre de l'Oiatoire ; de deux sœurs cadettes 
qui épouseront plus tard, l'une le comte de Boisset, l'autre M. de Gélis, tréso- 
rier de France ; enfin d'un frère, tout jeune encore, qu'on appelle Bruguières, 
du nom de la terre patrimoniale, et ([ui, par la suite, embrassera, lui aussi, la 
carrière des armes. 



^6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

laquais, mais je le trouve bien jeune ; vous ne ferez pas un 
demi-siècle à vous deux, à beaucoup près. Pour cette raison je 
vous engage à veiller exactement sur lui. Montez-le, dès le 
commencement, à une certaine règle. Ayez attention qu'il prenne 
soin de ses vêtements et se tienne proprement. Le conseil qu'on 
vous a donné de l'habiller de vos couleurs est très à sa place ; 
une redingote de drap jaune fera l'affaire, sans qu'il vous en 
coûte beaucoup. Il est fort agréable qu'il sache raser ; cepen- 
dant je vous exhorte à persévérer dans la résolution de vous 
raser vous-même ; ou est si heureux de ne dépendre de per- 
sonne ! 

« Vous savez aussi qu'un maître est devant Dieu, le maître 
des maîtres, responsable de l'âme de ses domestiques ; ainsi, 
vous devez prendre garde à sa conduite ; si elle n est pas régu- 
lière, l'en avertir avec bonté et d'un ton qui lui fasse comprendre 
que c'est son intérêf et non le vôtre qui vous guide. Le bon 
exemple est la première des leçons, je n ai rien à vous dire à 
cet égard parce que je pense que, de ce côté, vous êtes en règle. 
Si, avec ces précautions et quelques mots qu'il ne faut jamais 
omettre de dire à propos, vous aperceviez en votre laquais des 
vices que vous ne puissiez déraciner, ce serait le cas de vous 
en défaire en lui expliquant vos raisons. Vous êtes assez intel- 
ligent pour comprendre qu'on ne peut pas exiger de ces gens- 
là une perfection à laquelle le défaut d'éducation met un obs- 
tacle insurmontable. Aussi faut-il que la prudence règle le zèle 
en pareil cas. » 

Homme intelligent, sérieux et d'esprit cultivé, le marquis 
de Beaufort ne reste indifférent à aucune des questions politi- 
ques, religieuses ou sociales qui occupent les hommes de son 
temps ; nous ne serons donc pas étonnés de le voir s'entretenir 
avec son fds du grave conflit qui éclata, dans la seconde moitié 
du dix-huitième siècle, entre l'Etat, les Jésuites et le Parle- 
ment. Dans tous les mondes et tous les partis, l'opinionétait très 
surexcitée. De Paris, où elle avait pris naissance, l'agitation 
gagna la province et atteignit son maximum d'intensité préci- 
sément en cette année 17G4, où le roi Louis \^ s'était résolu, 



Ui\E ÉDUCATION MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. /l7 

sur les instances de quelques membres influents de son conseil, 
à dissoudre la congrégation de Saint-Ignace. A Toulouse et à 
Besançon, où les Jésuites avaient de zélés défenseurs et d'irré- 
conciliables ennemis, la lutte fut particulièrement vive et 
acharnée. Nous allons voir avec quelle animation, M. de Beau- 
fort, tout sage et pondéré qu'il est, juge les hommes et discute 
les faits : 

« Toulouse, 29 décembre 17G4. 

(( Voilà donc, mon cher fils, votre parlement qui veut deve- 
nir célèbre dans tout l'univers! C'est une nouvelle preuve des 
ravages que cause la prévention et de la manière adroite dont 
les bons pères savent user pour séduire les gens qui n'ont pas 
appris à se défier d'eux. A peine l'enregistrement fait au par- 
lement de Paris a-l-il été connu, qu'il en est parti plusieurs 
d'Avignon pour aller réchaulTer les esprits dans les divers lieux 
de leur ressort. Il en est passé cinq à Alais* le 18 courant. 
Vous voyez qu'ils n'ont pas perdu de temps. Aussitôt après 
leur arrivée à l'auberge, il y a eu un très grand concours, où 
tout n'était pas peuple, proprement dit. On a -pénétré dans 
l'appartement des révérends, on s'est prosterné, on a demandé 
des bénédictions qui ont été charitablement départies. Tout ce 
monde, dans les transports de la folle ivresse de voir des 
ci-devant, a été allumer un grand feu de joie sur la place qui 
est devant le palais épiscopal. On s est répandu en invectives 
contre l'évêque, on a été ensuite allumer un autre feu devant 
le couvent des Jacobins, auxquels on a prodigué des injures 
dans le goût de celles qu'on avait vomies contre le prélat. 
De là, on s'est transporté devant la maison de MM.. Dupin, 
dont l'un est conseiller au parlement de Toulouse et archidiacre 
d'Alais, et l'autre chanoine dans la même ville. Là, nouveau 
feu de joie, nouvelle répétition d'injures. A quoi doit-on s'at- 
tendre des ci-devant qui reviendraient à leur séjour habituel. 



I. Le marquis de Beaufort, qui avait des intérêts à Alais, s'y rendait quel- 
quefois et enlreteuail une correspondance suivie avec plusieurs habitants de 
cette ville. 



4o REVUE DES PYRENEES. 

si la seule vue de gens qui ne font que passer, déchaîne une 
pareille fureur? Si tous ces faits peuvent être bien constatés, le 
pailement, ou dn niolns la saine partie, qui est ici la plus 
nombreuse, est bien déterminé à prendre les mesures néces- 
saires. M. de Montclar avait mille fois raison quand il a dit 
dans son compte-rendu que quand on n'aurait d'autres repro- 
ches à faire aux Jésuites que d avoir jeté le trouble et la divi- 
sion dans tout le royaume, cet état était trop violent et trop 
funeste pour ne pas s'empresser d'en rejeter au loin les auteurs. 
Vous savez et vous avez vu ce qu ils ont fait ici pour désunir 
le parlement et à quoi il a tenu qu'ils ne réussissent. Ils en 
sont malheureusement venus à bout à Besançon, mais à quoi 
leur ont servi toutes ces menées, sinon à rendre leur chute 
plus irrémédiable ? 

(( Parlons de vous, maintenant. J'ai écrit au chevalier de 
Beauteville, conformément à ce que vous m'avez marqué tou- 
chant l'Etat-major. Il est prêt à soutenir vos intérêts et j'ai 
lieu de croire qu'il y réussira. Il faut, mon cher fils, que de 
votre côté vous travailliez à vous distinguer dans vos fonctions. 
Pour cela, il faut nécessairement vous perfectionner dans 
l'exercice, non seulement pour le faire aussi correctement que 
possible, parce qu'on ne peut bien faire exécuter que ce que 
l'on sait bien soi-même, mais encore pour vous rendre l'or- 
donnance familière en toutes les circonstances et parties du 
service. Il faut vous attacher à suivre celui des officiers majors 
qui commande avec le plus de précision, de gravité et de sang- 
froid ; regarder et écouter attentivement ses actions, ses pa- 
roles, jusqu'à sa contenance, car ce dernier article en impose, 
plus que vous ne pensez peut-être, aux soldats. 

(( Familiarisez -vous bien avec le calcul et les mathémati- 
ques, qui sont le propre du service d'état-major et plus parti- 
culièrement nécessaires aux officiers de cet état. Attachez-vous 
à donner des solutions promptes et qui se distinguent par la 
netteté et la précision. 

(( Ne faites pas voir à tout le monde ce que je vous mande 
dans celte lettre : je ne tiens pas à passer pour le gazettier des 



UNE ÉDUCATION' MILITAIRE AU DIX-IIUITIÈME SIÈGLE. /J fj 

ci-devant, mais vous pouvez en parler au premier président 
pour lequel ce que vous m'en dites me donne une vénération 
singulière. Je suis charmé que votre goût pour la bonne com- 
pagnie se soutienne. Il y a toujours à gagner avec les gens qui 
ont de la raison et de l'esprit, et toujours à perdre avec ceux 
qui sont privés de ces qualités. » 

« Bruguières, 4 janvier 176.0. 

(( Je suis forcé de vous écrire plus brièvement que je n'ai 
coutume de faire, mon cher fils, parce qu'il est sept heures du 
soir et qu'il faut expédier Antoine* avant souper. Vous ne 
serez pas surpris que je vous écrive d'ici où j'ai été forcé de 
venir régler mes comptes de fin d'année. J'ai vu, pendant mon 
séjour à Toulouse, tous les Célès, Puymaurin et Sauveterre du 
monde et j'ai bien parlé de vous avec tous ces gens-là. Indé- 
pendamment de l'amitié qu'ils ont pour vous, ils savent que 
c'est me faire un très grand plaisir que de m'en entretenir. Je 
ne puis vous exprimer la singulière satisfaction que je goûte 
à leur dire que votre bonne conduite se soutient et que j'espère 
qu'elle ne se démentira pas. M"» de Sauveterre prie bien le bon 
Dieu pour cela. Je crois ses prières bien bonnes, c'est un petit 
ange ; elle fait plus d'impression sur moi que le sermon que 
j'entends ordinairement à côté d'elle aux Jacobins. 

« Je vous ai fait connaître que Maniban (car on ne l'appelle 
plus Campistron'^) avait parlé de vous à quelques personnes 
d'ici. Vous jugez très sainement cet officier; les personnes qui 
ont l'habitude de se mettre au large dans leurs fonctions et 
l'exécution de leurs devoirs, cherchent volontiers à jeter du 
ridicule sur ceux qui ont plus d'exactitude et de précision, 
mais leur opinion, qui se retourne contre eux, n'est point 
faite pour influencer les gens de bon sens et d'esprit. 

« Je ne puis me résoudre à vous quitter; il le faut, cepen- 

1. Un de ses métayers. 

2. Campistron, l'auteur dramatique, avait épousé Mlle de Maniban, tille du 
premier président. A la suite de cette alliance, plusieurs Campistron, fils ou 
petit-fils du précédent, prirent le nom de Maniban. 

XXVI /, 



OO REVUE DES PYRENEES. 

dant, car le Toaainou est là, qui se morfond. Je ne le ferai pas 
sans vous dire que je vous souhaite tout ce que vous désirez. 
Si vous ne connaissiez déjà mes sentiments, vous pourriez en 
juger par l'ardeur de mes vœux. » 

« Toulouse, 26 janvier, 1765. 

« ^ ous avez encore manqué le courrier de lundi, mon cher 
fils; votre lettre du i4 ne m'est arrivée que le jeudi au lieu du 
mardi, cela fait que je suis obligé de vous écrire en grande hâte 
en arrivant à Toulouse, ne voulant pas être la cause d'un 
retard nouveau... Je suis bien aise que vous fassiez des pro- 
grès sur le violon. D'Henoose* m'a souvent dit qu'il ne tien- 
drait qu'à vous d'être fort, mais qu'il ne fallait pas trop courir 
après les agréments avant d'être bien assuré de la mesure et 
de l'ensemble. Il en est à peu près de cela comme du conseil 
que vous donne le paulmier de vous attacher à laisser porter 
la balle pour apprendre à la bien piger. Vous avez moins de 
besoin, maintenant, déjouer des sonates que de chanter, pour 
apprendre un peu le goût du chant. A présent que vous êtes 
hors de la mue, et que votre voix est telle quelle doit être, A 
faut, avant que l'organe cesse d'être flexible, l'accoutumer peu 
à peu aux inflexions et aux agréments du chant. Il faut bien 
prendre garde, en commençant, de donner dans un faux goût 
dont on ne se défait pas aisément. 

« Dossigny qui entre, et qui est pressé comme tous les per- 
ruquiers, me force de vous quitter, mais il a beau faire, je 
veux vous recopier les quelques vers que voici. On les a faits 
sur la rage fanatique des congréganistes d'Alais, qui ont brûlé 
un chat pour insulter son maître. Ce pauvre animal apparte- 
nait à l'un des messieurs Dupin dont je vous ai parlé en vous 
mandant l'émeute : 

Pauvre chat, te voilà brûlé ! 
Au i'aulùnie du jansénisme 
Par la fureur du nioiinisnie - 

1. D'Henoose, ou plutôt Dhenoose, était un professeur de nuisiijue lirs 
répandu à Toulouse au moment où ces lettres sont écrites. En nioiuaut, il Ht 
plusieurs legs iniporlanls à la ville. 

2. La question des Jésuites, qui occupait M. de Beaufort dans une lettre pré- 



UNE EDUCATION MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. 01 

Te voilà donc bien immolé. 

Plus heureux qu'un chien de Tobie, ^ 

Ta mort vient d'illustrer ta vie; 

Malagrida', sans sainteté, 

D'un martyr s'est acquis la gloire : 

Tu surpasses bien sa mémoire. 

En mourant pour la vérité. » 



Moins de deux mois après cette lettre, le jeune de Beaufort 
en recevait une de sa mère, ainsi conçue : 

(c A Toulouse, le i4 mars 1765. 

« Le coup est trop accablant et ma douleur est trop vive, 
mon cher fils, pour m'exprimcr en termes convenables sur la 
perte que je viens de faire. J'ai perdu celui avec qui Dieu 
m'avait unie par les liens les plus forts et les plus doux, et 
qui méritait si bien d'être aimé. Vous voilà vous-même privé 
d'un père dont la tendresse était grande et les avis bien utiles 
pour vous diriger et vous conseiller dans votre nouvelle vie. 
Par respect pour sa mémoire, par reconnaissance pour son 
alTection, n'oubliez jamais les instructions qu'il vous a don- 
nées et qu'il vous donnerait encore, si Dieu ne l'eût rappelé à 
lui. Ayez-les toujours présentes à votre esprit, dans toutes les 
circonstances ; c'est le seul moyen de lui rendre ce qu'il a fait 
pour vous et d'adoucir la peine d'une veuve désolée, qui n'a 
plus de consolations à attendre en ce monde que celles qu'elle 
recevra de ses enfants... » 

Ces sentiments de tristesse seront compris par tous ceux qui, 
en parcourant les lettres du marquis de Beaufort, ont vu le 
mari dévoué, le père affectueux, l'homme généreux et bon 
qui était en lui. Son fils profita des leçons et des exemples 
qu'il en avait reçus, sa vie fut celle d'un honnête hoinme et 
d'un brave soldat, mais il vivait à une époque difficile oii 



cédente, se complique ici de la fameuse querelle entre le jansénisme et le 
molinisme, et il n'est pas difficile de voir où vont les préférences du marquis, 

I. Midagrida, jésuile italien qui fut garrotté et brûlé à Lisbonne en 1761, 
après avoir été décrété d'hérésie par le tribunal de l'Inquisition. 



02 REVUE DES PYRENEES. 

les meilleurs furent presque toujours les plus éprouvés. Après 
un avancement assez pénible, il était parvenu au grade de major 
en second dans le régiment de Soissonnais, lorsque la Révo- 
lution éclata. Réduit à l'inaction par la désorganisation de 
l'armée royale, accusé d'incivisme, porté sur la liste des sus- 
pects, il fut forcé de passer à l'étranger pour éviter la guillo- 
tine qui n'avait pas épargné son frère aîné'. Mais, considérant 
que son devoir de soldat était de continuer à se battre, il 
s'embarqua sur la flotte anglaise de Waren avec ceux de ses 
compatriotes qui tentaient de rentrer en France les armes à la 
maiu. On sait le reste : ces malheureux n'abordèrent la côte 
que pour y mourir, et c est sous les balles françaises que le 
lieutenant de Beaufort eut la suprême douleur de tomber à 
Quibeion. 

Le 17 septembre 1781, il avait épousé Anne-Marie Gaultier 
de Montgeroult"^, et cette date marque le commencement d'une 
triste période où il semble que le mauvais sort se soit particu- 
lièrement acharné sur lui. Sa très jeune femme — elle n'avait 
que dix-huit ans à l'époque de son mariage — joignait à une 
vive intelligence, une incroyable légèreté desprit. Fort in- 
struite, écrivant avec facilité, tournant agréablement les vers, 
elle s'entoura, dès qu'elle fut mariée, d'une cour de beaux 
esjDrits qui s'entendaient à merveille à poétiser l honneur et la 
vertu, mais qui se préoccupaient fort peu de mettre ces beaux 
sentiments en pratique. Après la naissance d'un fds qui reçut 
le prénom d'Edouard et fut baptisé à Paris le 16 octobre 1782, 
les deux époux vécurent quelque temps à peu près étrangers 
l'un à l'autre et finirent par se séparer. A ce moment, la 
Révolution éclatait. Sous la Convention, M""" de Beaufort 
demanda à bénéficier d'une loi qui accordait le divorce, sur 
leur simple demande, aux femmes d'émigrés, et ce fait seul 
suffirait à prouver le peu de cas qu'elle faisait du serment 

1. L'abbé de Beaufort fut guillotiné à Toulouse en 1793. 

2. Elle est inscrite sur les actes de l'état civil comme « fille de dame Marie- 
Élisabelh Marsollier des Vivetières, veuve de M. Guillaume Gaultier de 
Montgeroult de Coutances ». 



UNE ÉDUCATION MILITAIRE AU DIX-HUITIEME SIECLE. O.S 

conjugal. Délivrée de son premier mari, d'abord par la 
complaisance du code révolutionnaire, ensuile et définitive- 
ment cette fois, par la fusillade de Quiberon, elle voulut s'en 
donner un second et épousa le comte d'Hautpoul, qui comnèan- 
dait un bataillon du génie à l'armée d Italie. Celui-ci, au cours 
d'une brillante carrière qui l'amena au grade de général, avait 
demandé et obtenu l'autorisation de transmettre son nom à 
son beau-fils. Edouard de Beaufort s'appela dès lors Edouard 
de Beaufort d'HautpouU. 

M."'^ de Beaufort, elle-même, se croyant en droit de prendre 
à la fois les deux noms qu'elle avait portés successivement, 
se fit appeler « comtesse de Beaufort d'Hautpoul ». C'est 
sous ce titre qu'on trouvera, dans les vieilles bibliotlièques 
de famille, un certain nombre d'ouvrages de poésie, bien 
oubliés aujourd'luii, mais qui, à la fin de l'Empire et sous la 
Restauration, curent une certaine vogue dans les académies et 
les salons littéraires toulousains "^. 

F. DE Gélis. 



1. Edouard de Beaufort d'Hautpoul, entré lui aussi dans l'arme du génie, 
arriva au grade de colonel. De M'I" de Budé, qu'il épousa, il eut un fils, 
Charles, militaire comme son père et son grand-père, et qui devint général de 
division, et une Hlle, Emma, qui épousa M. de Morlaincourt, officier du génie. 

2. Quelques ouvrages sont cependant signés : « Comtesse d'Hautpoul » tout 
simplement. Tel, par exemple, le Cours de littérature à l'usage des Jeunes 
personnes, imprimé en i83o, chez Hector Bossange, à Paris. 

M. Alfred Marquiset, dans un intéressant ouvrage intitulé : « Les Bas-bleu 
du Premier empire » a retracé la vie littéraire de la Comtesse de Beaufort 
d'Hautpoul. Paris, Champion, igi/). 



Etienne LE V RAT 



AU PAYS DES GAVACHS 



Lorsqu on examine une carte linguistique de la France on 
remarque qu une ligne sinueuse partie de la région médocaine, 
et qui s'arrête au sud du lac de Genève, divise le pays en terri- 
toire de langue d'oïl, et en territoire de langue d'oc, d'impor- 
tance sensiblement égale. Mais dans la région occitane, aux 
limites septentrionales du dialecte gascon, une petite tache at- 
tire l'attention. C'est une enclave de langue d'oïl. C'est là le 
pays des gavachs, que l'on appelle encore la gavacherie de 
Monségar. 

Dans la Géographie de la France de Marcel Dubois et F. 
Benoist, cette enclave est indiquée, avec la mention suivante : 
Cravaches (sic) colons de Saintonge transplantés sur les bords du 
Dropt en 1527. En dehors de l'erreur de dénomination, cette 
explication n'est pas complète, et bien que la réalité de l'émi- 
gration saintongeoise en terre gasconne vers la fin du quin- 
zième siècle ne soit pas contestable, les conditions de cette 
émigration sont assez discutées. 

De plus la persistance linguistique et ethnique de cette en- 
clave mérite l'attention. Il n'est donc pas sans intérêt de l'étu- 
dier, de voir les modifications de langage, de mœurs, d'archi- 
tecture même, que les Saintongeois ont fait subir à leur nou- 
velle patrie, de se demander ce qu'il adviendra dans un temps 
plus ou moins proche de ce vieux parler pris entre le français 
niveleur et le gascon qui lui-même a peine à se défendre en 
cette région largement ouverte aux infiltrations continues de la 
langue officielle. 

La gavacherie de Monségur, en effet, se trouve située dans 



AU PAYS DES GAVACHS. 00 

la vallée du Dropt, petit affluent de la rive droite de la Ga- 
ronne, à quelques kilomètres de La Réole, dans le canton de 
Monségur, à l'est du département de la Gironde, entre la Dor- 
dogne et la Garonne, c'est-à-dire dans l'extrême partie occi- 
dentale de ce qu'on appelle l'Entre-deux-Mers. 

Depuis longtemps déjà la présence de cet îlot de population 
saintongeoise avait attiré l'attention des ethnographes, des his- 
toriens et des linguistes. Il semble bien que le premier docu- 
ment imprimé parlant des gavachs soit VAlmanach des Labou- 
reurs de l'année 1778. Cet almanach était publié à Bordeaux 
chez Labottière par l'abbé Laurent de Fournetz, né en i645 à 
Roquebrune près Monségur, en pleine gavacherie, et c'est donc 
à un naturel du pays que revient l'honneur du premier travail 
sur sa patrie. 

En 1780 l'abbé Baurein consacrait au même sujet quelques 
pages de ses Variétés bordelaises . En 1828 M. Dumoulin, pro- 
cureur à La Réole, publiait une monographie de la Gavacherie 
de Monségur. Cette gavacherie a suscité aussi des études de 
MM. Dupin, Gauban, Ribadieu, Couyba, du grand érudit 
et archéologue girondin Léo Drouyn et d'un membre de la 
Société Archéologique de Bordeaux, le savant M. Queyron 
qui, en 1907 et 1909, lui a consacré deux intéressantes études. 

Mais avant de nous demander l'origine et le mode d'inva- 
sion des gavachs du Dropt, il conviendrait peut-être d'éclaircir 
l'étymologie de ce terme qui n'est pas spécial à la région mon- 
séguraise. 

Qu EST-CE qu'un GAVACH ? 

Si l'on ouvre le dictionnaire Larousse au mot Gavache, on 
lit ce qui suit : (( de l'espagnol gavacho, terme de mépris ap- 
pliqué aux montagnards des Pyrénées. Nom méprisant qu'on 
donne dans la Gironde à des personnes dont l'origine est 
étrangère au pays. — Par plaisanterie Auvergnat. » 

C'est là un admirable mélange de notions exactes et d'in- 
terprétations erronées. 



56 



REVUE DES PYRENEES. 



La réalité est que, à l'heure actuelle, nous ne saA^ons pas 
l'origine certaine du mot « gavach », que ce mot se retrouve 
dans tous les idiomes méridionaux, avec de simples défor- 
mations dialectales, que même par delà la Loire on trouve le 
terme de gavaud, et que, partout, il a un sens très précis, 
celui de mépris a V égard des étrangers. 

L'espagnol appelle gavac/io tout étranger et non seulement 
le Pyrénéen, mais encore le Gascon de la plaine et surtout 
l'Auvergnat, le juif errant que l'on rencontre dans tous les 
pays du monde. 

Pour le Catalan, le gavax, c'est l'étranger, et plus spéciale- 
ment le Languedocien son voisin. 

En France, chacun est gavach pour son voisin, le Sainton- 
geois pour le Girondin, le Girondin pour l'Armagnaquais, le 
Rouergat pour le Languedocien, et l'Auvergnat lui-même, non 
content d'être gavacho en Espagne, est encore gavach (gobât) 
pour ses propres compatriotes, car c'est ainsi que les habitants 
du pays-bas appellent les Cantaliens. En Lozère, nous trouvons 
le terme de gavots avec la même acception. 

Le grand poète de l'Auvergne, Arsène Vermenouze, a consa- 
cré le terme dans un de ses beaux poèmes de Jous la Clu- 
chado, La Vinàdo (la vinade.) 

E, per veire las roujos g-aùtos 
Dels efants de las tèrros naùtos, 
Mais d'uno drollo durbia l'uèlh : 
Un gavach quô's crâne è qu~'s btM ! 

(( Et pour contempler les joues rouges — des fiers enfants 
des terres hautes, — Plus d'une fillette ouvrait l'œil. — Un 
gavach, c'est crâne et c'est grand ! » 

Il semble bien qu'ici le terme de gavach soit surtout pris 
comme synonyme d'étranger, sans intention méprisante. 

Tout autre est la signification du mot chez Théophile Gau- 
tier qui, en sa qualité d'ami de l'Espagne, lui donne l'expres- 
sion castillane d'homme lâche, lorsqu'il écrit : 

(Jue sur vos faces de Gavaches 
J'écrive des croix au couteau. 



AU PAYS DES GAVACHS. O7 

Les vieux auteurs bordelais eux-mêmes avaient noté le sens 
péjoratif du mot gavacli. Et voici ce qu'écrivait l'abbé Baurein 
au livre IV de ces Variétés bordelaises que nous avons déjà 
citées : 

(( Quelle que puisse être la signification du mot a (javadie » 
duquel dérive celui de « gavacherie », il est certain (pie ce terme, 
que l'on regarde comme injurieux, n'est jamais employé à 
l'égard des naturels d'une contrée, mais uniquement vis-à-vis 
de ceux qui y sont étrangers. 

« Ce ne sont pas seulement les Espagnols qui se servent de 
ce terme vis-à-vis des Français, nos paysans l'emploient les 
uns à l'égard des autres. 

(( Pour peu que quelques-uns d'entre eux s'écartent de leur 
canton, pour peu qu'ils aient l'accent différent de celui qui est 
reçu dans le lieu où ils se trouvent, les habitants de celui-ci 
n'hésitent pas à leur appliquer le terme de (( rjavach ». 

« Que ce terme, donc, soit employé pour signifier une per- 
sonne vile, malpropre, ainsi que le prétendent quelques écri- 
vains, il est constant qu'on ne l'emploie que vis-à-vis des étran- 
gers, des nouveaux venus, qu'une espèce àe, ']d\on?,\Q fait regar- 
der avec mépris. 

(( Le terme de gavacherie signifierait donc une contrée qui a 
été peuplée par des étrangers. » 

On ne peut mieux compléter cette définition que par ces 
lignes empruntées à un manuscrit de M. Dumoulin, manuscrit 
datant de 1828 et cité par M. Queyron dans son opuscule sur 
la gavacherie de Monségur. 

« Par delà la Loire on dit gavaud, en espagnol gavacho, et 
dans chaque idiome, c'est la même injure, le sarcasme; c'était 
partout, autrefois, la même expression de mépris pour les mal- 
heureux habitants de la campagne, tour à tour instruments et 
victimes de ces guerres continuelles de province à province, 
de ville à ville, de seigneur à seigneur, dans les temps de 
troubles et de barbarie. 

(( Les Gascons étaient bornés au nord par les Saintongeois. 
Ce sont, de tous leurs voisins, ceux dont encore aujourd'hui 



58 



REVUE DES PYRENEES. 



ils difTèient le plus d idiome et de prononciation. C'était une 
autre nation : elle était voisine et, par conséquent, ennemie; de 
là des querelles, des hostilités, des haines, et le sarcasme de 
gavache pour exprimer les vilains étrangers. Ce sarcasme est 
toujours usité sur la limite de la Saintonge et de la Gasco- 
gne, et encore aujourd hui un Saintongeois, qui passe dans le 
pays oii l'on parle le patois gascon, y est à l'instant traité de 
gavache. » 

C est ce qui explique que les immigrés du seizième siècle 
furent appelés gahaï ou gahatchs par les autochtones du mon- 
séguiais qui, lorsqu'ils les virent implanter dans leurs paroisses 
et leurs mœurs et leur langage, « les reçurent sans doute très 
mal )), ainsi que dit AI. Queyron. 

Ce terme de gavach, signifiant étranger au pays, se retrouve 
dans une œuvre toulousaine, un volume attribué par Catel 
à Pierre de Nogeroles, et imprimé à Toulouse, par J. Colomiès 
en i555. 

Il s'agit d'un rondeau en gavach cité par le docteur Noulet 
dans son étude sur la prétendue pléiade toulousaine (Académie 
des Sciences de Toulouse, i853). Ce rondeau n'a d ailleurs 
aucun rapport avec l'élude linguistique que nous faisons ici. 



L'Immigration gavache. 

Si la gavacherie de Monségur est actuellement la seule exis- 
tante, il semble bien que les siècles précédents ont connu, en 
Gironde, au moins deux colonies semblables : celles de Guî- 
tres et de Saint-André-de-Cubzac, placées beaucoup plus près 
de la frontière saintongeoise, et qui ont disparu soit devant le 
mélange des populations qui a effacé les différences, soit plu- 
t<5t devant 1 envahissement du français en ces régions placées 
sur la grande route qui, de Bordeaux, conduit aux pays de lan- 
gue d'oïl. 

Celle de Monségur fut longtemps protégée par sa situation 
au cœur de l'Entre-deux-Mers, en un pays peu connu et d'ac- 



I 



AU PAYS DES GAVACHS. OQ 

ces cliflicile. C'est là, on le sait, une des raisons conservatrices 
des dialectes ; nos idiomes pyrénéens en sont des exemples. 
Autour deMonségui- le gavach n'avait à redouter que l'influence 
du gascon, et nous verrons, d'ailleurs, qu'il l'a fortement subie. 

Dans quelles conditions la gavacherie de Monségur s'est-elle 
formée ? 

Trois hypothèses sont en présence, dont deux sont très sé- 
duisantes. Il faut cependant noter, avant de les aborder, 1 hy- 
pothèse ingénieuse et quelque peu romanesque du bon abbé 
Baurein, qui, très probablement dans le silence de son cabinet, 
ainsi que cela se faisait au dix-huitième siècle pour beaucoup de 
travaux scientifiques, avait écrit, négligeant de voir les gavachs 
et surtout de les entendre parler : (( Il y a lieu de penser que, 
dans le principe, c'étaient des étrangers originaires de quelques 
autres provinces de nos Gaules, qui, ayant suivi les armées de 
nos rois de la seconde race, qui avaient de fréquents démêlés 
avec les anciens ducs d'Aquitaine, entre autres avec Waïfre, 
furent fixés dans ces contrées qui étaient en quelque sorte dé- 
peuplées par les guerres qui duraient depuis longtemps. » 

A ce compte, la gavacherie de Monségur serait le témoin 
d'un passé bien vénérable; elle serait même beaucoup plus 
vieille que Monségur, et l'on pourrait s'étonner que ces vail- 
lants gueriiers de la seconde race n'aient voulu coloniser qu'en 
ce terroir d Aquitaine, car, de l'Océan à la Méditerranée, notre 
pays d'Oc eut maintes occasions de les subir. 

Passons maintenant aux opinions raisonnables. La première 
est fondée sur la tradition locale. Elle a été reproduite par 
M. Dumoulin et la pluralité des historiens de la gavacherie. 

On sait que le Moyen âge et même l'époque de la Renais- 
sance virent s'abattre sur la France de formidables épidémies 
qui ravageaient le pays, faisant de terribles hécatombes. La 
peste, en particulier, sévissait périodiquement, détruisant par- 
fois des villages entiers. 

Le fléau s'abattit sur la Guyenne en l'année i5i5. On igno- 
rait alors les énergiques mesures prophylactiques actuelles, et 
la thérapeutique était inexistante. Aussi, avec des alternatives 



6o REVUE DES PYRENEES. 

de décroissance et de redoublement, au gré de la saison et du 
climat, le mal s'éternisait-il dans une même région. En i520 
la contagion attaquait la partie du pays qui forme aujourd'hui 
l'arrondissement de La Réole. 

En lôa.S et 1 5^4 la peste envahissait La Réole, et y causait 
une telle mortalité que l'on devait établir au levant de la ville 
un cimetière spécial pour les pestiférés. 

Le mal gagna de proche en proche ; les deux rives 
du Dropt furent à leur tour la proie du fléau qui ne cessa 
qu'en 1627. 

Lorsque la terreur fut dissipée et que, renaissant à la vie, 
on put considérer l'étendue du désastre, plus de la moitié de la 
population était emportée, les terres étaient incultes ; c'était la 
ruine d'un pays naguère riche et florissant. 

Les grands propriétaires se voyaient dans une situation des 
plus pénibles. Or, le seigneur le plus considérable de la con- 
trée était Henri d'Albret, roi de Navarre, beau-frère du roi de 
France, François I". 11 désirait repeupler ses terres, et fit appel 
aux populations voisines, Saintongeois, Angoumoisins, Ange- 
vins, tous gens de labeur, experts aux travaux de la terre et 
qui convenaient au rôle qui leur était dévolu. 

Telle est, selon la tradition orale que l'on peut recueillir 
encore dans le Monségurais, l'origine de la venue des gavachs. 
Elle concorde avec les données historiques sur la marche et 
l'évolution de l'épidémie de peste, en Guyenne, de l'année 
i5i5 à l'année 152". Elle trouverait encore sa confirmation 
dans un conflit provoqué entre les anciens résidents et le sei- 
gneur de Castelmoron, Henri d'Albret, par l'instauration sur 
le sol gascon des nouveaux occupants. Voici ce qu'écrit, à ce 
sujet, Dumoulin : 

(( Avant la contagion, les redevances, cens et rentes se 
payaient par villages ou ténements, et non pas individuelle- 
ment. Tous les propriétaires ou tenanciers dans le même téne- 
ment étaient solidaires entre eux ; mais lorsque ces étran- 
gers arrivèrent, et que le seigneur leur eut fait concession du 
fonds que la peste avait fait tomber en déshérence, les Gascons 



AU PAYS DES GAVACIIS. 6l 

refusèrent la solidarité avec des nouveaux venus qu'ils ne con- 
naissaient pas. 

(( Ce fut le sujet de longues discussions entre ces anciens 
tenanciers et le seigneur de Castelmoron (le roi de Navarre). 

(( Enfin tout sarrangea au gré des Gascons ; le seigneur 
de Castelmoron consentit à l'abolition de la solidarité, la rente 
cessa par ténement, et ne se paya plus qu'à la mesure agraire 
dite le journal. 

« ... La liève qui fut donnée à cette occasion porte la date 
de i554. On l'a vue et lue en 1788, et on croit qu'elle existe 
encore. )) 

On le voit, toute la documentation de Dumoulin est faite de 
tradition. Même pour la pièce si importante de la liève portant 
modification du paiement des redevances, et qui confirmeiait 
les récits oraux, il n'a que des renseignements imprécis : on a 
lu la liève en 1783 ; elle aurait existé encore en 1828... Ce 
ne sont là que de simples on-dit. L'histoire a droit à plus de 
précision. 

Cependant cette explication traditionnelle de l'arrivée des 
gavachs a rencontré grande créance auprès des érudits locaux 
qui, tour à tour, l'ont reproduite. Le dernier d'entre eux, le 
docteur Couyba, l'admet encore dans son très curieux ouvrage 
sur La Pesle en A gênais {^nhWé en igoS). 11 pense queles épidé- 
mies de i5i5, i5i9, i522 avaient amené des gavachs en Age- 
nais, et il reproduit l'opinion courante, selon laquelle la peste 
de 1625 dépeupla à ce point la vallée du Dropt que le roi de 
Navarre et duc d'Albret, Henri I, avait appelé, pour combler 
les vides, de nouveaux contingents gavachs qu'il implanta au- 
tour de la ville de Monségur. 

Cependant, dès i885, une nouvelle explication a été donnée 
par M. Léo Drouyn. On poui'rait, par opposition avec l'expli- 
cation traditionnelle, l'appeler l'explication 5c/'e/i///?r/«e, carelle 
est avant tout fondée sur l'examen de documents tels que ter- 
riers, archives de familles ou minutes de notaires. 

Selon l'archéologue bordelais, nous nous trouverions en 
présence d'une immigration de même cause, mais d'évolution 



62 REVUE DES PYRENEES. 

lente : c'est-à-diie que c'est bien le dépeuplement des terres de 
Guyenne qui attira les Saintongeois, mais au lieu d'arriver 
brusquement, ils firent leur pénétration lentement et progres- 
sivement, durant plus d un siècle, depuis la dernière période 
de la Guerre de Cent ans jusqu'après la peste de i525. Au lieu 
d'un pbénomème d invasion, on est en face d'un phénomène 
d infiltration. On voit la différence. 

L'opinion de Léo Drouyn est très plausible, très probable- 
ment même exacte en ce qui concerne les régions étudiées par 
le savant Girondin. Mais en est-il ainsi pour la gavacherie de 
Monségur ? Cela peut se discuter. 

Drouyn. en effet, n'a fait porter son enquête que sur les 
terres de la Bénauge, voisines de Bordeaux, sur les terres de 
labbaye de la Sauve et de l'abbaye de Blasimont. 

Or, si, dans ces régions, on voit dès i456 des étrangers 
accourir à l'appel des abbés, ils n'ont jamais constitué de \Taies 
colonies, ils ont été absorbés peu à peu par l'élément gascon 
prépondérant, et seuls quelques noms étrangers au pays rap- 
pellent leur origine. 

Tout autre est le processus de formation de la gavacherie de 
Monségur. Car, là encore, une infdtration lente aurait été sui- 
vie d'absorption, et. pour expliquer la permanence de la lan- 
gue, des mœurs, de la race même, il faut supposer un trans- 
port en masse qui, seul, protégera suffisamment le nouveau 
groupe contre les influences du dehors dont la plus efficace est 
le mariage. 

Pour que l'hypothèse de Drouyn fût parfaitement admis- 
sible (notons d'ailleurs qu'on ne peut systématiquement la re- 
pousser, et qu'elle est malgré tout plausible pour Monségur), 
il faudrait que les archives de l'abbaye de Saint-Ferme, que 
les actes notariés des études de Monségur nous signalassent, 
dès le milieu du quinzième siècle, l'arrivée des gavachs sur le 
terroir. Jusqu'à présent nous n'avons pas connaissance de faits 
semblables. Des recherches ultérieures élucideront peut-être 
ce point. 

Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que, de tout temps, l'im- 



AU PAYS DES GAVACHS. 63 

migration des provinces voisines, plus paiivies, vers la riche 
Guyenne, s'est largement pratiquée. Et, de nos jours encore, 
le pays monségurais est envahi par les Sainlongeois et, sur- 
tout, par les Périgourdins qui viennent remplacer les (ils de 
la vieille terre gasconne, attirés par le mirage de la grande 
ville et par celui, plus lointain, de l'Amérique du Sud. 

Nous ne citerons que pour mémoire l'opinion de M. Gau- 
han, auteur d'une histoire de La Réole. Sans se refuser à ad- 
mettre l'influence de la peste sur la modification des popula- 
tions des rives du Dropt, il constate, avec raison d'ailleurs, 
que la peste a sévi en d'autres points que dans le hassin de 
1 affluent nord de la Garonne, et qu'en particulier le sired'Al- 
hret possédait, en deçà et au delà de la Garonne, de vastes 
domaines où il dut installer des familles étiangères. Or, on 
n'y trouve pas de gavachs. 

M. Gauban en conclut que, s'il y a des gavachs autour de 
Monségur, c'est que, par suite du voisinage de deux popula- 
tions de dialecte différent, il s'est trouvé là un point de ren- 
contreoiàles deux parlers se sont mélangés. Pour M. Gauban, 
le gavacli ne serait donc qu'un mélange de gascon et de mau- 
vais français ou, plus exactement, un patois dérivé du gascon. 
Cette explication ne résiste pas à l'examen. En effet, bien que 
très abâtardi et fortement teinté de gascon, le gavach de 
nos jours ressemble trop au dialecte saintongeois pour qu'une 
hésitation soit possible sur sa provenance. Et, d'ailleurs, si le 
voisinage avait dû influer, le gavach ressemblerait au péri- 
gourdin, dialecte de langue d'oc, et non au sainlongeois, dia- 
lecte de langue d'oïl. 

Quant au fait que les possessions garonnaises du seigneur 
d'Albret ne renfermaient pas de gavachs, il n'est pas probant 
en lui-même. L'Entre-deux-Mers a son entité géographique fort 
nette. Bien que très près, il est, en fait, très loin de la Ga- 
ronne; il forme un tout défmi. Aussi n'est-il pas étonnant que 
les Saintongeois n'en aient pas franchi les limites. Aujourd'hui 
encore les Charentais ou les Périgourdins ne s'aventurent 
guère au delà des rives du Dropt. 



64 REVUE DES PYRÉNÉES. 

En somme, quelle est la vraie solution du problème de 
l'immigration gavaclie ? Probablement une solution mixte : 
celle qui allierait l'opinion traditionnelle, celle de Dumoulin, 
avec celle de Léo Drouyn : infiltration lente, suivie d'une inva- 
sion brusque et localisée. Telle doit être la réalité. Il faut, en 
effet, et quelle que soit la vérité d'une hypothèse scientifique, 
tenir compte de la tradition populaire qui, d'âge en âge, se 
transmet oralement. Sans être la vérité absolue, elle en ren- 
ferme cependant une importante part. Il ne faut pas la né- 
gliger. 

Topographie de la ga vacherie. 

Il est un fait, absolument certain dès que l'on consulte les 
vieux auteurs sur la topographie de la gavacherie, c'est que, de 
jour en jour, son territoire diminue, et que l'on peut prévoir 
l'époque prochaine ori elle n'existera plus qu'à l'état de sou- 
venir. 

Mais avant d'entrer dans le détail de cette évolution, il n'est 
pas inutile de dire un mot de la région d'Entre-deux-Mers où 
ses derniers vestiges se conservent. 

Pays de coteaux assez abrupts, enserrant des vallées très 
étroites, le canton de Monségur dispose ses villages sur les 
cimes, autour d'un coteau central sur lequel s'érige le chef- 
lieu. C'est, en somme, un nid clos, dont la seule échappée est 
l'étroite coulée du Dropt vers la Garonne. Jusqu'en ces der- 
niers temps sa seule communication vers la vallée du fleuve se 
faisait par La Uéole, parallèlement à la rivière, et La Réole 
esta i8 kilomètres de Monségur. Ce n'est que le récent éta- 
blissement d'une voie ferrée reliant directement Monségur à 
Bordeaux qui a ouvert le pays à l'influence du dehors, et de- 
puis cette époque, l'immigration gasconne et l'immigration en 
retour des Gharentais et des Périgourdins se font manifeste- 
ment sentir. L'influence, d'ailleurs, de cet état de choses sur 
la gavacherie paraît nul. Si elle s'est conservée surtout autour 
de Monségur, c'est en raison de la topographie qui est compa- 



AU PAYS DES GAVAGHS. 65 

rable à celle des vallées pyrénéennes. Si elle disparaît, c'est pour 
des raisons ethnograpliiques que nous étudierons plus loin. 

En 1778, V AlmaïKich des Lahoiweurs estimait que la gava- 
cherie de Monségur comprenait quarante paroisses s'étendant 
de la ville de Duras, qui est située à neuf kilomètres au nord- 
est de Monségur, jusque vers l'embouchure du Dropt, à une 
trentaine de kilomètres au sud-ouest de Monségur. Cette 
bande de territoire était limitée au midi par la rive de la Ga- 
ronne. 

En 1828, M. Dumoulin trouvait quarante-sept communes, 
s'étendant sur quatre cantons de la Gironde, et sur deux can- 
tons du Lot-et-Garonne. Vingt mille personnes parlaient alors 
le gavach. 

M. Queyron estime qu'en 1906 ce nombre était tombé à six 
mille, et l'on peut dire que la gavacherie se meurt. Nombre de 
communes jadis gavaches sont redevenues gasconnes, et les 
limites du territoire se rétrécissent chaque jour autour de Mon- 
ségur. Actuellement on ne peut guère considérer comme ga- 
vaches qu'une douzaine de communes. Et encore certaines 
ont-elles une prédominance d'élément gascon, et la plupart 
sont-elles mi-gavaches. On peut affirmer qu'aujourd'hui trois 
communes seules sont à peu près absolument gavaches : ce sont 
celles de Saint-Vivien et de Taillecavat au sud de Monségur, et 
de Dieulivol au nord de la vallée. La majorité des habitants 
de Cours, près Taillecavat, de Saint-Gemme, Roquebrune, 
Coutures, Neuffons, Rimons appartiennent encore à la famille 
saintongeoise. Quant aux autres communes (telles que Fossés, 
Saint-Michel, Saint-Ferme, Castelmoron, Landerrouet et Mes- 
terrieux), l'élément gascon y prédomine. 

Je n'ai pas encore cité le nom de Monségur parmi les com- 
munes gavaches. C'est qu'à mon avis Monségur, qui ne l'est 
pas maintenant, ne le fut jamais. 

Je sais bien que M. Queyron écrit dans son étude : 

(( Dans la ville de Monségur, on ne parle plus le gavach ; 
depuis longtemps déjà, cet idiome a disparu devant un idiome 
méridional parlé dans le Haut-Agenais. 

XXVI 5 



66 REVUE DES PYRÉNÉES. 

(( Il n'en était pas de même, paraît-il, il y a cinquante ans ; 
le gavach était alors parlé couramment à Monségur. presque 
par tout le monde. » 

C'est là une erreur, et une double erreur. En effet, jamais 
le gavach n'a été parlé couramment à Monségur, et si quelque 
chose a disparu devant un idiome du Ilaut-Agenais, c'est un 
pur dialecte gascon apparenté au réolais et même au dialecte 
d'Armagnac, à ce que je dénommerais le gascon classique. 

Monségur n'a jamais été gavach. Et cela se comprend : il 
suffit de savoir ce qu'étaient les gavachs. et ce qu'était Mon- 
ségur. 

Les gavachs étaient des paysans venus pour repeupler les 
campagnes décimées. Que seraient venus faire ces laboureurs 
à Monségur, ville forte, ville de soldats, de bourgeois et de com- 
merçants? Monségur, ville libre, ne dépendant des seigneurs 
voisins que d'une façon fictive et à titre de tutelle, s'adminis- 
trait elle-même, et avait une population d artisans et de juifs. 
Les gavachs n'auraient trouvé là nul emploi en rapport avec 
leurs facultés; d'ailleurs, toutes les vieilles familles monségu- 
raises portent des noms absolument gascons, fort différents des 
noms gavachs, noms de langue d'oïl. 

iSous pouvons affirmer ensuite qu'il y a cent ans, à plus forte 
raison, il y a cinquante ans, le peuple monségurais ne parlait 
pas gavach, mais gascon, un gascon très pur que nous avons 
pu reconstituer et assimiler au gascon de l'Armagnac. A l'heure 
actuelle, il est vrai, ce gascon a disparu de Monségur. Les 
vieilles familles monséguraises ne parlent plus que le français 
ou un patois gascon qui consiste généralement à donner à des 
mots français une terminaison méridionale. 

S'il est exact de dire qu'un idiome du liaut-Agenais a rem- 
placé en ce pays le gascon, c'est surtout en parlant de la cam- 
pagne , car elle se peuple avec des métayers et des petits 
propriétaires venus du Lot-et-Garonne. Le petit commerce 
monségurais lui-même tombe aux mains de ces gavachs d'une 
autre sorte qui viennent remplacer les familles anciennes dis- 
parues ou transplantées dans les grands centres. Le marché 



AU PAYS DES GAVACHS. 67 

hebdomadaire de Monségur est, d'ailleurs, un bel exemple de 
mélange de race et de cacophonie linguistique; on y voit le 
foulaid gascon et le foulard de l'Agenais, la coiffe saintongeoise 
et le bonnet périgourdin, et les idiomes se croisent, gavach et 
saintongeois chantants, gascon léger, et agenais moins souple, 
sur lesquels tranchent la lourdeur du dialecte de Périgord. Je 
ne parle pas du français qui, de plus en plus, devient prédomi- 
nant en cette région soumise à l'emprise d'une cité depuis long- 
temps évoluée et francisée, Bordeaux. 

Ethnographie du gavach. 

Au sein du pays gascon les gavachs ont vécu de longs siè- 
cles sans trop se mélanger à la population ambiante, ce qui 
explique que leur type ethnique, assez différent du type autoch- 
tone, se soit bien conservé jusqu'à nos jours, mais ce qui expli- 
que aussi la disparition d'une race peu nombreuse, qui se 
mariait entre elle, aboutissant fatalement à la consanguinité. 

Une autre raison delà disparition de la race est la prospérité 
dont elle a joui vers le milieu du dernier siècle. Tandis que le 
Gascon faisait vivre, sur sa petite métairie, une nombreuse 
famille, et que sa médiocrité de fortune l'obligeait même à avoir 
plusieurs enfants poiir mieux exploiter son bien, le gavach, gros 
propriétaire depuis l'origine, voyait, par les héritages succes- 
sifs, son patrimoine s'arrondir. En cette époque de prospérité 
agricole et financière, les produits de la terre se vendaient; 
l'argent affluait ; le gavach était devenu un bourgeois campa- 
gnard. Le résultat de cette situation florissante fut le résultat 
habituel : le dépeuplement. Le père voulut conserver intact le 
patrimoine, il rêva pour sa famille une situation supérieure à 
la sienne, il réduisit le nombre de ses héritiers. Aujourd'hui, 
presque tous les gavachs sont riches, ils ont un ou deux enfants, 
et continuent encore à se marier entre eux. Aussi la race a-t-elle 
perdu de sa vigueur, et les malingres, les chétifs qu'elle pro- 
duit en sonnent le glas définitif. 



68 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Le type gavach est fort différent du type gascon. La stature 
est plus forte, la charpente est plus lourde, les cheveux sont 
lisses et lourds, la complexion lymphatique. La différence est 
surtout accusée chez les femmes qui nonl ni la vivacité, ni la 
joliesse des fdies de Gascogne. Le gavach est lent, indolent, 
calme. Il a conservé l'accent saintongeois, l'accent traînant, 
chantant, et l'intonation spéciale aux pays de langue d'oïl. 

Naguère encore son habillement différait de celui du Gas- 
con. Il portait de larges chapeaux, revêtait de grossiers habits 
de cadis. Actuellement il s'habille comme les bouvgeois de la 
ville. 

Il y a une centaine d années les femmes portaient une coiffe 
en lingerie proche parente de la coiffe de Saintonge, actuelle- 
ment, celles (très rares) qui ne portent pas le chapeau ont 
adopté le si seyant et élégant foulard gascon. 

Les gavachs venaient d'un pays fort différent de la Gascogne. 
Ils apportèrent dans les lieux oii ils s'installèrent (ainsi font 
tous les immigrants) des mœurs, des coutumes, des procédés 
qui leur rappelaient la patrie. 

G est ainsi que l'on peut étudier aux alentours de Monségur 
une architecture gavache. La plupart des arrivants obtenaient 
de vastes domaines, à charge d'y élever une maison. Ils la 
construisaient selon les méthodes de leur pays : aussi la mai- 
son gavache diffère-t-elle sensiblement de la maison gasconne. 

Sa première caractéristique est un toit à tiers-point. Or, ces 
toits en pointe servent à l'écoulement rapide des eaux plu- 
viales et empêchent l'écrasement de la couverture par la neige. 
Ces traits sont inconnus, parce qu'inutiles, dans la Gascogne 
de la plaine, pays d'hivers doux et de pluies modérées. Il n'en 
est pas de même au pays des nouveaux venus. 

Léo Drouyn a longuement étudié l'habitation gavache, et 
voici ce qu'il écrit de ces maisons : Elles « sont toutes bâties 
en pierre dure, avec angles en embrasure des portes et des fenê- 
tres, en pierres de taille, équarries seulement du côté de l'an- 
gle ou de l'embrasure; le reste est en moellons irréguliers ». 

Ces maisons ne se composent en général que d'un rez-de- 



AU PAYS DES GAVACHS. 69 

chaussée surmonté d'un grenier. Le rez-de-chaussée se divise 
en deux ou trois pièces que traversent une ou deux grosses 
poutres. 

Les cheminées sont vastes, et rappellent les cheminées de 
l'époque gothique ou de la Renaissance. Leur manteau orné 
de moulures est élevé de phis de i^.^o; il repose sur de fortes 
consoles appuyées sur des colonnettes à demi-engagées dans la 
muraille. 

Drouyn a l'air de trouver caractéristique cet aspect des che- 
minées. A mon avis, il n'en est rien. C'est là une cheminée de 
style ancien, tout simplement, et telle qu'on en rencontre un 
peu partout dans notre Midi gascon, dans les châteaux, les mai- 
sons bourgeoises ou les fermes. 

Continuant sa description, l'archéologue bordelais écrit : 
« Les portes sont d'une dimension ordinaire, les fenêtres petites, 
souvent divisées en deux ouvertures par un meneau horizontal, 
souvent en quatre par deux meneaux se coupant à angle droit. 
Les angles des embrasures des portes et des fenêtres sont tou- 
jours à sections droites et à angles abattus par un biseau uni, 
et se reliant à la base des pieds droits pai- un congé ; d'autrefois, 
ce linteau est creusé en quart de rond. 

(( Le linteau de la porte est quelquefois surmonté d'une 
ouverture carrée, surtout lorsque la porte s'ouvre à l'entrée 
d'un corridor. » 

Je ne vois rien là que de très commun ; c'est là la description 
de fenêtres des quinzième et seizième siècles, tout comme nous 
retrouvons cette date dans la structure du vantail que nous 
donne M. Queyron : « Le vantail est en planches de bois de 
chêne, très épaisses. Une deuxième couche de planches en bois 
de chêne couvre la première à angle droit (le plus souvent 
dans sa moitié inférieure seulement), et ces deux couches sont 
reliées entre elles (ou plus exactement toute la porte est clou- 
tée, ornée) par des clous à grosses têtes (des clous forgés à 
pointe de diamant), très rapprochés les uus des autres. » Ces 
clous sont disposés en bandes parallèles ou en quinconces. 
Cette porte n'est pas le moins du monde caractéristique. 



70 REVUE DES PYRENEES, 

Elle se trouve dans toutes les vieilles maisons de Monségur. 
Or, en supposant que des gavachs fussent venus à Monségur, 
ce qui, après tout, est possible, ils n'auraientpas reconstruit une 
vieille cité militaire, dont les belles maisons gothiques de pierre 
ou de bois existent encore, et c'est précisément à ces maisons 
que l on retrouve des portes semblables, maisons qui ont le 
caractère général de l'époque avec, au rez-de-chaussée, la large 
fenêtre cintrée pour l'étal des marchandises et, aux étages 
en surplomb que surmonte le toit en avant, les croisées aux 
meneaux de bois ou de pierre plus ou moins travaillés. Ces 
portes cloutées ejcistent, d'ailleurs, partout; nous les avons ren- 
contrées dans toutes les vieilles villes de Gascogne, et Tou- 
louse nous en offre de nombreux et remarquables exemples. 

Plus caractéristique de la maison gavache est l'existence de 
trous dans les murailles pour placer des nids à pigeons. 

Le pigeonnier gascon, qui domijiait la maison seigneuriale 
ainsi qu'une tour, était un privilège que l'on n'accordait pas 
volontiers au manant. Il est fort probable que, pour attirer 
l'étranger, on lui donna cette autorisation délevage du pigeon, 
si jalousement refusée aux naturels du pays. Mais le gavach ne 
construisit pas de pigeonniers, il se contenta de liouer sa mu- 
raille. 

A côté du luur pigeonnier et du toit à tiers-point, la meil- 
leure caractéristique de la maison gavache est l'évier. Creusé 
dans une large table de pierre dure, l'évier est logé dans une 
sorte de niche avec deux consoles pour déposer les cruches et 
la vaisselle. Pour l'écoulement des eaux, cet évier, qui est tou- 
jours enchâssé par un de ses petits côtés dans le mur extérieur, 
le dépasse sensiblement, de 20 à 3o centimètres, et, par une 
gouttière creusée obliquement vers un angle de la pierre, l'eau 
s'écoule sans souiller le mur et sans nécessiter de conduite 
spéciale. C'est le principe de la gaigouille. 

La maison gavache fait comme la race : elle disparaît rapi- 
dement. Vieille déjà de plusieurs siècles, elle tombe en ruine; 
les incendies la détruisent, ou même ses propriétaires enrichis 
la démolissent. A sa place on construit de belles maisons mo- 



AU PAYS DES GAVACHS. 



dernes, en pierre ])laiiche, au toit de tuile ou d'ardoise, et qui 
ne ressemblent plus à la vieille ferme, mais aux souriantes 
villas de la banlieue bordelaise. 

Les gavacbs possédaient la majeure partie des moulins à 
eau construits sur le Dropt; ils y installèrent des battants qui 
leur servaient à faire des draps avec la laine des moutons du 
pays. Ils teignaient ces draps appelés cadis soit en bleu, soit 
en brun roux. Cette dernière couleur était obtenue avec du 
tan ou du brou de noix, chênes et noyers étant très abondants 
dans le pays. 

Batteurs de draps, les gavacbs étaient encore tisserands et 
tonneliers. Les registres paroissiaux nous informent de ce fait. 
Il ne faut pas s'étonner, d'ailleurs, que les tonneliers fussent 
nombreux pai'mi les immigrants. Il venaient peupler un pays 
de vignobles, l'une des principales sources d'alimentation du 
marché de Bordeaux. Or, viticulture et tonnellerie vont de 
pair, et aujourd'hui encore le canton de Monségur est un 
centre très actif de fabrication et d'exportation des barriques 
dites bordelaises. 

Les émigrants apportent toujours, dans le pays oii ils vont 
se fixer, non seulement des coutumes nouvelles, mais encore 
des produits nouveaux, surtout des produits du sol. Les gavacbs 
ont apporté dans le bassin du Dropt quelques espèces frui- 
tières que l'on retrouve encore dans les vergers : entre autres, 
une pomme anisée dite pomme de Saintonge. Des poires et 
des pommes acides qui servaient à faire le cidre et le poiré ont 
à peu près disparu, car les gavacbs sont devenus, comme les 
Gascons, buveurs de vin. 



L miOME GAVACH. 

La partie la plus intéressante d'une élude sur les gavachs 
est, assurément, celle de leur langage. Elle est aussi la plus 
difficile, car nous sommes fort loin de la pureté primitive. Le 
parler s'est abâtardi, fortement mêlé de gascon. Tel qu'il est 



■y 2 REVUE DES PYRENEES. 

cependant, il révèle encore pleinement ses origines, et frappe 
par son étrangeté. 

Il évoque immédiatement le saintongeois, l'angoumois, et 
souvent, à entendre quelques mots lancés dans la conversation, 
on peut se demander si c'est un gavacli qui parle ou un des 
nombreux Charentais que la ligne du chemin de fer d Orléans 
a acclimatés en ces régions. 

La stabilité de l'idiome gavach était rendue impossible par 
le milieu même où se trouvaient implantés les nouveaux arri- 
vants. Il est évident que la collectivité gasconne devait tendre 
à absorber ce groupe relativement peu nombreux. Il est même 
étonnant qu'elle ne l'ait pas fait plus complètement et depuis 
plus longtemps, alors qu'elle a absorbé les Maures fort nom- 
breux dans le pays au début du Moyen âge, et qui n'y ont laissé 
que de rares noms de lieux et de personnes, tels que Morin ou 
Maurin, Maureau, Mauriac, Castelmoron... Il en est de même 
des Anglais, qui furent longtemps les possesseurs du pays. 
Monségur fut une forteresse anglaise : rien n'y rappelle le sou- 
venir des anciens maîtres, sauf quelques rares expressions qui 
évoquent plutôt les rives de la Tamise que celles de la Garonne, 
dette persistance de l'idiome gavach est d autant plus étrange 
que le groupe gavach n'est pas un tout uniforme. Ces immi- 
grants provenaient de toutes les paroisses de l'Ouest et du 
Centre. Il en était de Saintonge, d'autres de l'Angoumois; cer- 
tains arrivaient du Poitou; quelques-uns, même, étaient Ange- 
vins. Cela se traduisait, au seizième siècle plus encore que de 
nos jours, par de sérieuses différences dialectales. Ce manque 
d'unité de race et de langue aurait donc dû être un obstacle à 
la résistance du gavach devant son adversaire gascon. Il n'en 
a rien été. Pourquoi.^ Cela est évidemment inexplicable. 

Le gavach actuel, nous l'avons déjà dit, est fortement impré- 
gné d'infiltrations occitanes. De plus, il est très variable d'un 
village à l'autre. A cela M. Queyron trouve une explication : 
(( Les premiers gavachs, dit-il, n'étaient pas tous sortis du 
même lieu, de la même paroisse; leurs descendants avaient 
conservé, dans leur idiome, la même différence qui, de pro- 



AU PAYS DES GAVACHS. ']3 

vince à province et de lieu à lieu, existait déjà dans leurs 
idiomes primitifs. 

« Le fond de l'idiome parlé à Monségur, à Saint-Vivien, à 
Taillecavat se rapproche beaucoup du saintongeois actuel; il 
n'en est pas de même du gavach de Fo'fesès, de Balleyssac, 
et de Saint-Michel-la-Pujade, où l'on retrouve des mots et des 
tournures de phrase encore usités dans les patois poitevins. 

«... Les différences que l'on rencontre dans le gavach et 
dans les divers endroits de la gavacherie de Monségur sont 
dues, semble-t-il, à ce que le bassin inférieur du Dropt, dans 
les environs de Monségur, aurait été repeuplé par des Sainton- 
geais, les environs de Fossés et de Saint-Michel par des Poite- 
vins, et les environs de Castelmoron par des Saintongeais et 
des Gascons. » 

Évidemment, cela est d'une éclatante simplicité, d'une trop 
éclatante simplicité même. Il faut ignorer le mécanisme com- 
plexe d'une langue pour parler de la sorte. Gomment admettre 
que l'on puisse, après quatre siècles, retrouver l'origine lin- 
guistique de ces colons de pays voisins, alors que la langue est 
tellement mobile que, constamment, elle se modifie au cours 
du temps dans son vocabulaire et sa syntaxe, alors que, de 
village à village, elle présente, dans un même terroir, de si 
profondes différences? 

Gela, d'ailleurs, ne serait-il pas, qu'il resterait quelque peu 
téméraire d'affirmer l'origine de la replantation territoriale de 
tel et tel village, lorsque ces villages se touchent, lorsqu'ils ont 
été en perpétuel échange d'idées, de vocabulaire et de sang. 
Quelle serait, je me le demande, la langue de deux villages, 
l'un béarnais, l'autre de la Gastille, qui, depuis quatre siècles, 
auraient confondu leurs races par des mariages et un voisinage 
intime et incessant? Il est probable que l'un comme l'autre 
aurait oublié le castillan comme le béarnais, pour adopter 
une lansjue nouvelle , formée des deux anciennes , mais 
OÙ il serait toutefois difficile de noter l'apport de chacune, 
puisque toutes deux sont très proches parentes. C'est cela 
qui s'est produit pour le gavach, et si l'on semble y retrouver 



y 4 REVUE DES PYRÉNÉES. 

surtout du sainlongeois, c'est que la majorité des immigrants 
fut saintongeoise, qu'ils ont dû former le fond de la langue, 
et qu'aussi on y i-econnaît du saintongeois, parce que l'immi- 
gration saintongeoise continue, et qu'elle fournit le point de 
comparaison le plus facile et le plus immédiat. 

La gavacherie de Monségur, et cela se conçoit, ne possède 
pas de littérature qui lui soit propre. L'agglomération linguis- 
tique était trop peu importante. C'est là ce qui explique le peu 
de fixité du parler, son infiltration progressive par le gascon 
et la difficulté de fixer sa graphie. 

La graphie est, en effet, chose conAcntionnelle et nulle- 
ment phonétique. Elle se fonde beaucoup plus sur l'étymo- 
logie que sur la prononciation ; elle est traditionnelle et non 
auditive. 

D autre part, certains accidents de prononciation ne se révè- 
lent qu'à l'usage, par une accoutumance de l'oreille. C est 
l'habitation dans le pays même, et non la lecture, qui en 
révèle les finesses. Qui se douterait à voir écrit le mot italien 
dolce, qu'il en faut chuinter le c, alors qu'il faut biaiser celui 
du castillan dulce ? 

Il est donc très difficile de noter les brèves et les longues du 
gavach, de marquer l'accentuation traînante et le ton chantant 
de certains mots. Tout cela ne se révèle qu'à l audition. Il faut, 
d'ailleurs, avant de reproduire un texte gavach, noter toutes 
les infiltrations gasconnes, plus ou moins déformées, et songer 
qu'après tout le gavach est un A^eux dialecte d'oïl, et que la 
meilleure façon de l'écrire serait encore de se reporter au 
français du quinzième et du seizième siècles. 

Le trésor des langues qui ne sont pas fixées par l'écriture est 
la gerbe des proverbes qui reflètent non seulement le parler, 
mais aussi la mentalité de la race. 

Le gavach n'en a malheureusement que fort peu, et qui tous 
sont plus ou moins voisins des proverbes gascons, ou farcis 
de mots du terroir. L un d'eux, à peu près pur de toute infil- 
tration, est le suivant : 

.4 laicjue è peu ou vent ta ne mettras pas toun argent. « A l'eau 



AU PAYS DES GAVACHS. 76 

et puis au venl tu ne mettras pas ton argent. » En Yoici un 
autre : Ce que ven de rispe è peâ de raspe saii revèn coume cb 
s'amasse: « Ce qui vient de vol et de rapine s'en va comme 
c'est venu. » En français l'équivalent est : Bien mal acquis ne 
profite jamais. Dans ce proverbe, les mots coume cô s'amasse 
sont empruntés au gascon qui dirait : coume aco s'amasse, 
comme cela s'entasse. Un troisième est plus imprégné encore ; 
Nouëlle fredillouse, Pâques fagnouse, fesânl V ànnâïeu fromeûn- 
louse, ce qui veut dire : (( Noël froide, Pâque bourbeuse font 
l'année riche en froment », ce que les Gascons de Monségur 
traduisent par le dicton : Pasque fanhouse, mestive fromen- 
iouse. 

Dans celui-ci : Tout ce que lusi n'est pas de Vàure, le mot 
hisi seul se rapproche du gascon. L'infinitif gascon du verbe 
luire étant précisément lusi. 

Yoici une phrase de gavach : nous en donnerons la traduc- 
tion française puis la traduction gasconne. 

Ah ! fù crè, je naipâ pou de tu, no ! Coi moue que me charge 
de tu ! Tu te n'en souvêndra coque joûre ! 

(( Ah, tu crois! Je n'ai pas peur de toi, non ! C'est moi qui 
me charge de toi. Tu t'en souviendras quelque jour. » 

(( Ah! tu crèse ! que n'ei pas poîi de tu, nou ! Quoi jou que 
m'encargui de tu; que t'en soubendras caiîque jour! » 

Il ne faut pas, malgré l'analogie de certains mots, croire 
cependant que le gavach les a empruntés au gascon. Malgré 
tout, langue d'oc et langue d'oïl sont sœurs germaines; elles ne 
peuvent, pour se différencier, inventer des racines et des 
termes différents. De là une ressemblance forcée entre de 
nombreux mots gavaches et leurs analogues gascons. De nos 
jours, d'ailleurs, l'analogie existe, et le saintongeois ou l'an- 
goumois s'expriment souvent comme le gavach. 

Une anecdote nous fera mieux comprendre. Une vieille dame 
qui aimait fort la compagnie de la jeunesse, et qui n'était pomt 
sotte, se trouvait un jour dans un salon d'Angouléme. On 
dansait. Un jeune homme, croyant faire quelque chose de très 



76 



REVLE DES PYRENEES. 



spirituel, 1 invita. Elle accepta : mais elle accompagnait la valse 
de cette chanson : 

ki è (]ue pètrâ 

(lue je tèn que je mène ; 

ki è que pètrfi 

que je tèn par le bras? 

' « Quel est ce sot que je tiens, que je mène, quel est ce sot 
que je tiens par le bras.'^ » 

Les rieurs ne furent pas avec le jeune homme. Et un gavach 
ne se serait pas exprimé différemment. 

Dans une pareille étude, les exemples sont plus utiles que 
les dissertations sur l'apparentement de tel ou tel mot. Voici 
quatre vers gascons en dialecte de Saint-Pierre-de-Buzet (Lot- 
et-Garonne). Ce dialecte est employé sans trop de modifica- 
tions depuis la basse Baise jusqu'au delà de La Réole; c'est, en 
somme, celui qui est parlé dans le pays monségurais. On les 
comparera à leur traduction en gavach, et l'on verra nettement 
les différences qui séparent les deux dialectes. 

Un jour, en trabalhan dins lou bos, à l'oumbrèro, 
Lou hasarta boulut me bouta dens las mans 
Lous bielhs os de toun cors que gardebo la terro, 
Proutejats dens soun sèn de la hurou das ans. 

Ce qui se traduit en gavach par : 

(( Un joûre, en travaîUan dans le boue, à l'ombre, — L ha- 
sâre vouli me mète dans lei mèn — Lei vieilles où de ton 
côre que gardai la terre, — Protégé dans son sèn de la furou 
dei-s-annâïes. » 

En français cela veut dire : « Un jour, en travaillant dans le 
bois, à l'ombre, le hasaid a voulu me mettre dans les mains 
les vieux os de ton corps que gardait la terre, protégés dans son 
sein de la fureur des ans. » Le texte gascon et le texte gavach 
sont éloignés l'un de l'autre. C'est le hasard qui a fait cela, 
alors que si nous prenions pour exemple une autre phrase, 
nous pourrions peut-être calquer l'un sur l'autre les deux dia- 
lectes. Ainsi : « Nage pas pou; daïce lou tôrnè » donnera en 



AU PAYS DES GAVACHS. 'y-y 

gascon : « N'auje pas poù ; deiche lou loui'iia. » C'est sensil)Ic- 
ment identique. 

Nous en avons assez dit sur le dialecte gavacli pour faire 
apercevoir son allure générale et son originalité. Ce que nous 
n'avions pu marquer que très imparfaitement, c'est son accen- 
tuation, le balancement de chaque phrase, de chaque mot, les 
inflexions intraduisibles de certaines voyelles qui ne sont pas 
brèves comme en français, ni uniformément allongées comme 
dans certains dialectes d'Oc. 

Nous terminons cette étude en empruntant à M. Queyron 
une traduction en gavach de la Parabole de l'Enfant prodigue, 
Evangile selon S'-Lac, chap. xv, versets ii à 17. Elle donnera 
une idée plus complète de la langue. Nous nous contenterons 
d'en modifier quelque peu la graphie. 

11 I le-s-i (lissit encore : Une home avait deu gouyats. 

12 Le pu jeûne dissit a son père : « Mon père dounô mô ce que diù 
me revënl de vôsle bid-n », et le père le-s-i fit le partage de son bien. 

i3 Quôque joûre aprè, le pu jeûne ojan amassé tout ce qu'il âvai, se 
n'engui dans un pâïs bien loin, et peu i mangi tout son avouère en ex- 
cès, peu en libeurtinâge. 

i4 Apre qu'il ogui tout mânjé, i vengui une grande famine dan aquè 
pâïs, alôre i coumencl a manqué de tout. 

i5 Se n'ëngui donc, et se lôgi chè une habitan d'aquè pâïs, et aquet 
home l'envoyi a sa mètâdrie peur garde dei porc. 

16 Dans aquet endrè il aurai bè mângè de ce ki dounian dan akieis 
animaù, mè digun ne li baillé rè. 

17 Enfin, après avouère refléchi i se dissit : combien i-a de valè a la 
meison de mon père quan mê de pèn que ne le-s-i en fô, et moue je 
inoure ikî de faim ! » 

On voit suffisamment les caractéristiques de cet idiome qui, 
par instants, a tout à fait la bonne saveur des vieux parlers d'oïl. 

Mais chaque jour cet idiome disparaît; bientôt il n'existera 
plus qu'à l'état de souvenir. Avec lui la race gavache se sera 
éteinte, et les Gascons eux-mêmes s'en iront de leur pays, 
remplacés par les colons périgourdins, travailleurs âpres et ru- 
des, qui, venant d'une terre misérable, s'implantent dans lEn- 
tre-deux-Mers, économisant jalousement leur pécule. Bientôt 



-yO REVUE DES PYRENEES. 

ils se rendront possesseurs des terres qu ils exploitent d'une 
façon souvent primitive, et, franchissant la Dordogne, l'inva- 
sion périgourdine s'installera en maîtresse dans cet admirable 
pays d'Entre-deux-Mers, dans ce canton de Monségur trop peu 
connu des voyageurs (on l'a comparé à certaines vallées de la 
Suisse ou de l'Angleterre), trop peu connu des savants et des 
archéologues, avec ses gisements géologiques tongriens, ses 
cavernes et ses abris préhistoriques, ses vieilles cités fortes (Mon- 
ségur, Gastelmoron, Sauveterre), ses magnifiques châteaux 
(Duras, Guilleragues, Case), ses églises (Mauriac, Castelvieil, 
Roquebrune), et surtout l'admirable abbatiale bénédictine de 
Saint-Ferme, cette délicieuse église romane que bien peu 
d'artistes ont visitée. 

N'y aurait-il, d ailleurs, aucun de ces trésors du passé, n'y 
aurait-il pas le ravissant spectacle des gorges boisées, des val- 
lons peuplés de trembles, des étendues de bruyère, et des pi- 
nèdes striant l'horizon, que le gavach — celte curieuse enclave 
d'oïl en pleine terre occitane que nous sommes peut-être les 
derniers à pouvoir étudier — mériterait d airêter un instant 
l'attention du voyageur. 

Etienne Levrat. 



R. I.ATOUCHE 



ESSAI SUR LA GRANDE PEUR DE 1789 

DANS LE QUERCY 



Dans son dernier volume, La Grande Peur de 1789^ 
M. Edouard Forestié a eu le mérite d'attirer l'attention sur un 
des faits les plus obscurs et les plus curieux de l'histoire révo- 
lutionnaire : cette fiayeur subite et apparemment spontanée 
qui, sans cause réelle, troubla la France entière à la fin de 
juillet 1789 et sous l'empire de laquelle un grand nombre de 
municipalités s'armèrent et formèrent des milices. L'expli- 
cation qu'il en a donnée sera retenue comme une hypothèse 
ingénieuse, quoicjue discutable. Mais on aurait tort de consi- 
dérer déjà le problème de la Grande Peur comme résolu; il 
serait plus exact de dire que M. Forestié l'a posé avec précision 
devant le grand public et nous a, pour ainsi parler, invités à 
étudier région par région un mouvement qui fut général dans 
le royaume. 

Nous n'avons pas la prétention de tracer ce que fut ce mou- 
vement dans le pays qui forme aujourd'hui le Tarn-et-Garonne; 
il faudrait écrire un livre entier. Il nous suffira de signaler une 
source d'informations très précieuse pour la connaissance de 
la Grande Peur et d'indiquer, à l'aide de quelques exemples 
pris dans quelques communes de la vallée de l'Aveyron, le 
parti qu'on en peut tirer; nous voulons parler des regis- 
tres de délibérations municipales. Dans un grand nombre 
d'entre eux la Grande Peur est signalée, et on trouve parfois 
un récit circonstancié des incidents auxquelles elle donna lieu 

I. Montauban, Paul Masson, 1910; in-80 de 201 pages. 



8o REVUE DES PYRÉNÉES. 

dans la communauté. Ces récits sont curieux, quoique souvent 
suspects; mais, comme nous le verrons, leur caractère artificiel 
lui-même est significatif. 

jNLM. Galabert et Boseus ont raconté^ d'après un registre de 
délibérations municipales, ce que fut la Grande Peur à Caus- 
sade-; la panique y fut provoquée par une lettre qu'envoyè- 
rent le 3i juillet 1789 les officiers municipaux de Cahors ; 
(( elle annonçait qu'une troupe de So.ooo brigands, auprès de 
Libos, ravageait les villages de l'Agenais et du Périgord ; aus- 
sitôt le tocsin se fit entendre, et un peuple immense accourut 
des environs, armé de fourches, de fusils et de haches, au se- 
cours de Caussade. » 

Retenons ce fait, car c'est de Cahors et par Caussade que 
la terreur va se répandre dans la vallée de l'Aveyron. 

A Négrepelisse^ tout d'abordé 



Nous principaux habitants de la ville et communauté de Négrepelisse 
assemblés extraordinalrement au son du tocin ce jourd'huy trente 
unième juillet mil sept cents quatre vingts neuf, sous la halle de la dite 
ville, l'hôtel de ville étant insuffisant, avons pour l'ordre et la tranqui- 
lité publique fait les arrêtés suivants : 

Art. 1er. 

Vu la lettre qui nous a été adressée par M^ Moret, consul de Caus- 
sade, et qui nous a été remise par quatre porteurs armés de piques 
broches etc., l'alarme s'est répandue dans toute la ville; on criait que 
quarante mille hommes ennemis etoit à la porte; après avoir calmé les 
esprits, on a fait lecture de la dite lettre dont l'original est ci-joint, et on 
s'est empressé de faire avencer un détachement de la troupe bourgeoise 
qui a été dessuite formée ici vers la ville de Caussade, et sous le com- 
mendement de M"" Prunet, ancien militaire pentionné du Roy, sous les 
ordres duquel on a mis quatre vingts personnes; on s'est ensuitte occupé 
a fortifier la garde de la présente ville, on a posté vingt hommes à cha- 

1. La ville de Caussade, Montauban, Forestié, 1908, p. 282. 

2. Arrond. de Montauban. 

3. Arrond. de Muntauban. 

4. Arch. de Négrepelisse, BB i3 (registre non folioté). 



ESSAI SLR LA GRANDE PEUR DE I789. 81 

que porte; on a établi un corps de g-arde, sur la place puhliipie, tout le 
monde armé ou de fusil, de piques, de broches, des aches. 

Art. 2. 

Au milieu de ces horreurs et de trop justes alarmes, l'assemblée a 
crû d'une nécessité pressente de pourvoir de suite a la tranquilité pu- 
blique et à notre deffense si nous avions le malheur d'être assailli; pour 
cest effet il a été décidé que la g-arde bourg-eoise de cette ville, qui ne 
subsistera qu'autant quelle jug-e nécessaire, sera divisée en quatre com- 
pag-nies, dont l'une sera commendée par M"" Castel, la seconde par 
M'' liouilhenc, la troisième par M'' Gassaet, la quatrième par M. Malet; 
toutes ces compag-nies forment ensemble le nombre de trois cents hom- 
mes qui ont tout promis et juré de servir fidèlement, et avec tout le zèle 
et la valeur dont ils seront capables, le Roy et la Nation. 

Art. 3. 

Mais comme dans cette triste ocurance il convient d'user de beaucoup 
de menag-emcnt et d'assaisonner toutes nos démarches d'une sage et 
prudente refflection, il a été sur le champ établi un comité composé de 
MM. Jean Pierre Bonin, Jean Bessey et Jean Pierre Bonneville consuls, 
Philiphe Gâches, Abraham Baillis, Jean Vig-uie, Rouere sindic, Alexandre 
Delon, Bonnet, Martig-nac, Louis Malet, Jean Resseg-uié, qui rassemblés 
ou dans l'hôtel de ville ou dans lepresant lieu meurirontles délibérations 
qui seront prises sur les cas présents et donneront les ordres aux com- 
mendants de la g-arde bourg-eoise, tous ces dits Messieurs formant le 
Comité se donneront tous les soins nécessaires, auront toutes les corres- 
pondances convenables, se procureront toutes les lumières qui leur sera 
possible pour que les arrêtés qu'ils dicteront soyent assaisonnés de la 
prudence et du zèle qui caractérise les bons citoyens et les vrais pa- 
triotes. 

Art. 4- 

Pour que les opérations de la garde bourg-eoise soyent faites à propos, 
il a été arrêtté que M" les commendants ci dessus désig-nés se concile- 
ront entr'eux pour se nommer tels adjoints et reg-ler le commendement 
de leur troupe, jusques a ce qu'il y soit plus amplement pourvu de la 
manière que leur expériance dans l'art militaire le leur indiquera. 

Art. 5. 

Il a été délibéré que nos présents arrêtés seront de suitte communi- 
qués aux divers Comités établis soit à Montauban soit dans les autres 
villes des environs, et que Messieurs les membres du présent Comité 

XXVI 6 



82 REVUE DES PYRENEES. 

sont autorisés dans les diverses dépenses qu'ils pourront faire pour 
l'exercice de leur Commission. Ainsy délibère et signé par nous tous 
habitants de la ville et communauté de Négrepelisse. Et pour l'efFet de 
tout ce dessus Monseig-neur l'intendant sera supplié de vouloir autori- 
ser la presanle délibération qui lui sera présentée par une dépulation 
faille au nom du Gommité. Avenl de signer la présente il nous parvient 
une lettre de M"" Lacoste Monlezun, premier consul de Gaussade qui nous 
remercie du secours en troupes que nous leur avions adressées sous le 
commendement de M"" Prunet qui dans cette commission avait avec lui 
M. M. Bessev, Terrassen, Louis Favenc. Pierre Grimmard, Pierre Malet 
Lacoste fils, Bessey fils, François Ghampagiie, Vigulé fils, P''« Prunel fils 
aîné, Lacase fils, Cabal fils de Jacob, et autres citoyens et jeunes g-ens 
également animés de la meilleure volonté et ont sig'ué ceux qui on sccu. 

A Montricoux*. les faits se succèdent dans le même ordre 
comme si une même inspiration les avait déterminés" : 

A de plus été représenté par M. M. les Maires et consuls que M. M. les 
officiers munlci[)aux de Gaussade leur ont donné avis avant hier Hi juil- 
let quil leur était arrivé par un exprès en poste de la part de la ville de 
Gaors la nouvelle qu'une troupe considérable de brig-ands venus de 
l'Ag-enois étolent partis de Gaors et ravag-eoient tout ; que par celle même 
lettre ces messieurs les exhortent a prendre les ari'angemonts les plus 
prompts et les prient de leur envoyer des g-ens de volonté pour s'opposer 
à leur ravag-e et d'eng-ag-er Monsieur de Malartlc à leur confier ses pièces 
de campagne; quà suille de celle lettre d'avis, et de la demande de 
secours faite par ces M. M. 11 partit le même jour de cette ville 5o hom- 
mes de bonne volonté qui volèrent au secours de la ville de Gaussade ; et 
que, les habitans des campagnes de Monlrlcoux s'élant joints à ceux de 
la ville, ils se trouvèrent à Gaussade au nombre de 1 13 et que le même 
jour Monsieur de Malartlc livra ses deux pièces de campagne a un vol- 
turier qui vint les prendre de la part de M. M. les officiers municipaux 
de Gaussade; que dans ces circonstances critiques, vu encore la nouvelle 
alarme qui fut donnée hier, il convient de pourvoir autant qu'il nous 
sera possible à la sûreté publique et au maintien du bon or. lie et de la 
police, sur quoi requièrent de délibérer. 

Sur ([Moi les voix recneililes, a été unanimement délibéré quil est 
donné pouvoir aux S '^ Maire et consuls de former dans celle ville une 
garde bourgeoise pour veiller à la santé publique, au bon ordre et a la 

1. C;iiU. de Néijrepelisse. 

2. Délibéralioii du 3 août 1789. Arch. de Moutricoux, BB i5, pp. 189-190. 



ESSAI SUR LA GRANDE PEUR DE I789. 83 

bonne police et de prendre a cet égard toutes les mesures et les moyens 
que leur prudence leur dictera et que les circonstances exig-eront, de faire 
reparer les portes de la ville et faire fermer les ouvertures et trous que 
certains particuliers ont pris témérairement depuis peu d'années la 
liberté de faireaiix murs de cette ville avec pouvoir aussi aux dits sieurs 
Maire et consuls de former un comité des personnes les plus prudentes, 
les plus sages et les plus instruites qu'ils aviseront pour les aider dans 
toutes les occasions de leur avis et conseils. 

A Saint-An tonin* ce sont aussi les courriers de Caussade 
qui donnent l'alarme. Le g août 1789, le maire Lacombe rap- 
pela à l'Assemblée municipale l'alarme terrible qu'éprouva 
Saint-Antonin le 3i juillet, des courriers venant de Caussade 
ayant annoncé l'irruption de hordes nombreuses de brigands 
qui ravageaient les campagnes"'. 

Descendons l'Aveyron et montons à Lafrançaise^; c'est, mal- 
gré l'imprécision des termes du rapport, la même terreur : la 
population qui s'arme hâtivement, puis le fantôme qui dispa- 
raît aussi rapidement qu'il est né ; mais la milice bourgeoise 
organisée pour faire face à l'ennemi imaginaire reste. 

Voici le texte de la délibération du corps municipal, du 
9 août 1789^ : 

A été représenté par ledit sieur lieutenant et maire que la profonde 
alarme survenue dans le pays et bien loin, a raison d'une troupe consi- 
dérable de brigans quon annonçait ravager le pays et mutiler les per- 
sonnes, qu'on disait encore être aux approches de la ville, aurait donné 
lieu a un toxain général dans la vue de ramasser du secours pour 
deffendre aux attaques d'une telle troupe, que, quoique dans le même 

1. Arrond. de Montauban. 

2. Arch. de Saint-Antonin, BB 26. Nous avons publié le récit de la « Grande 
Peur à Saint-Antonin » dans notre opuscule Sainf-ArUonin, Pages d'his- 
toire (Montauban, igiS), pp. 78-82. Le registre des délibérations de Bruni- 
quel, cînimuiie du canton de Monclar (Arch. communales de Bruniquel, BB 9), 
signale à la date du 3i juillet « la vive alarme qui s'est répandue dans tout 
le pays... à raison d'une troupe de briœans venus du collé de Lagenois 
qui ravao-ent tout le pays ». 

3. Arrond. de Montauban. 

l\. Dilibéi-alioas du Corps municipal de LatVan(;aise pjur les années 178.")- 
1790, loi. III vo (Arch. de LatVanijaise, BB 7). 



C4 REVUE DES PYRENEES. 

jour on eut reconnu quelque vraisemblance d'une fausse alarme, néan- 
moins les concitoyens de la ville et communauté auraient cru être de 
toute prudence d'établir pour la nuit du même jour une milice bour- 
geoise composée de soixante personnes, que, comme la fausse alarme se 
serait confirmée le lendemain et jours suivants, le nombre des sujets 
pour la milice fut réduite à trente personnes. 

C'est à Caylus ' que nous avons recueilli le récit le plus dra- 
matique de la Grande Peur. Ce récit anonyme, daté du 6 août, 
écrit sur quatre feuilles de papier et que nous avons trouvé 
dans le registre contemporain des délibérations municipales, 
dut être présenté à l'Assemblée générale de la communauté 
du i6 août 1789 011 fut votée une adresse à « Nosseigneurs 
de l'Assemblée générale séant à ^ ersailles ». Il est nécessaire 
de lire d'abord cette curieuse adresse pour comprendre l'esprit 
dans lequel fut composé un récit destiné, semble-t-il, à en 
déterminer le vote"^. 

L'an mil sept cent quatre vingt neuf et le seizième jour du mois 
d'août après raidj dans l'hôtel de ville de Caylus de Bonelte eu Quercy ; 
La Communauté étant généralement assemblée, a été dit par M. Méric 
Duclaux, commissaire du Comité : « Messieurs, l'alarme générale des 
maux qu'on disoit menacer cette province, nos villes et nos campagnes, 
a cessé par le .soin des officiers municipaux, des commissaires du Comité, 
le zèle, l'ardeur des habitants de la ville et de la campagne; chacun de 
vous tous messieurs s'y est porté d'un cœur généreux et patriotique dont 
on parlera dans les siècles à venir ; mais que seroit-ce, Messieurs, ce calme 
et cette sérénité dont vous paroisse tous jouir, s'ils n'étoient soutenus 
par le zèle et la fermeté qu'a montré l'assemblée générale et la nation, 
pour soutenir les intérêts du monarque qui la gouverne, le bien public 
et celuy de chaque individu en particulier; c'est dans ce moment. Mes- 
sieurs, que nous devons nous occuper de luy en témoigner notre recon- 
naissance, notre zèle pour la defl'endre, lui offrir nos biens et nos per- 
sonnes pour la soutenir et luy demander sa protection pour Caylus et sa 
Communauté, c'est sur quoy. Messieurs, nous vous prions de délibérer. » 

Sur quoy l'assemblée adhérant a la proposition a nommé par acla- 
mation M"" Combarieu, curé de Caylus, M'" de Belmon. capitaine du 
régiment dauphin infanterie, et M"" Méric Duclaux, avocat en parlement 

1. Arronil. di' .Môutauljan. 

2. Arch. de Caylus, B13 8, nou i'uliuté. 



ESSAI SUR LA OHANDE PEUR DE I789. 8,") 

p3iir faire à ce sujet au nom de la Communauté une adresse à nos 
seg-neurs de l'assemblée g-énérale de la nation seeant a Versailles. 

M^s Combarieu, de Belmon, le Méric ont fait leurs remerciements et 
M"" Gombarieu a fait lecture de l'adresse suivante (jui sur laprobalion 
g-énérale a été transcrite a suitte de la présente délibération et signée 
par tous ceux qui ont seu pour être envoyée de suite a M'" Poncet, 
un des députés de la sénéchaussée de Montauban, et être présentée a 
l'assemblée g^enerale de la nation. 



ADRESSE A NOS SEIGNEURS 

Une crainte respectueuse enchainoit nos cœurs jusqu'à ce jour. Ces 
chaînes nous ozons les briséer avec confiance pour jouir de la liberté que 
nous vous devons et vous en offrir les prémices dans l'homag-e de nos 
sentiments tel qu'un feu gêné (?) dans le seïn de la terre, notre zèle ne 
cherche qu'à éclater. 

Nous frémissons encore d'horreur et d'effroy au souvenir de ce jour 
trop mémorable ou la plus affreuse trance alloit vous rendre les victi- 
mes de votre amour pour la France. Le cry de la liberté expirante avec 
vous porta dans les cœurs françois la flame la plus patriotique et en- 
fanta ces prodig^es de valeur qui vont devenir les bases de la félicité 
nationale. 

Votre danger nous a tenu dans la plus desol mte perplexité; le g-laive 
était suspendu sur vos têtes, et vos tètes en tombant eussent entraîné la 
chute de l'état. Votre énergie^ votre fermeté l'ont préservé de sa ruine 
prochaine. France, reg-arde, bénis tes libérateurs; ces beaux noms 
plus fidèlement conservés dans nos cœurs que sur le bronze passeront à 
la postérité, ils seront, dans les suites les plus reculés de la monarchie, 
l'apolog-ie des vertus de la France. 

Chacun brûlant de manifester ses sentiments, un vœu général 
réclama dans notre cité une milice bourgeoise; au premier sig^nal de 
réunion, tous les citoyens sans distinction d'ag^e, d'ordre, et de condi- 
tion ont accouru à l'envie. Nos vénérables vieillards eux-mêmes oubliant 
leur caducité sont venus se courber sous les armes et offrir à la patrie 
le peu de sang- qui reste dans leurs veines. Ces mouvements généreux 
ne se sont point éteint avec l'instant qui les fit naître. La nuit cornme 
le jour voit une troupe courag-euse sans cesse occupée de la surette 
publique et toujours prête à verser des flots de sang pour la défense de 
son Roy et de la nation. C'est ainsi que le feu qui vous embrase. Nos 
Seig-neurs, s'est répandu dans toutes les parties de ce vaste Royaume. 
Il est passé de proche en proche jusque au cœur des villes qui a rai- 
son de leur situation g-éo^raphique semblent n'avoir reçu de la nature 



8G KKVrK DE*; PYRÉNÉES. 

qu'une exislansc isolée, oubliée. Tant d'énergie n'est qu'une émanation 
de celle que l'Europe entière admire en vous. 

C'est par aclamation que nous vous offrons, nos seig-neurs, nos per- 
sonnes et nos biens. Dans le besoin nousoublicres-vous au fonds de noire 
province? Ah jaloux de marcher sur les traces de la capitale et de frond 
avec le reste de la France, nous mourons mille fois sur nos foyers s'il 
nous est refusé de mourir une fois pour la patrie. Le maniement des 
armes peut ne pas nous être encore aussi familier qu'à bien d'autres, 
mais au moins pourrons nous de nos corps former un icmpart entre les 
ennemis et les protecteurs de l'état. 

Heureux si nous pouvons, en mourant, prolon^-er vos jours précieux 
et conserver à la nation aves ses Dieux tutélaires un nouvel Henry 
quatre et un nouveau Sullj. » 

Et a l'instant l'assemblée délibère que les extraits de la présente 
adresse seront signées par M"" les Commissaire du Commitlé etont sig-né 
le présent original sans distinction d'oidre ny de rang- ceux qui ont 
seu. 

Il nous faut reproduire maintenant en entier le récit de 
l'alarme, un des documents les plus curieux qui existent sur 
la Grande Peur*. 

Les Evénements de nos jours devant faire Epoque dans les annales 
de l'Europe, (ou de la France) pour l'instruction de la postérité, nous 
conservons dans les faits de la patrie la catastrophe subite, qui nous 
menassant de la chute de l'empire nous a tenu quelques jours dans 
une cruele agitation. 

La France en entier témointe du danger qu'avoit courue notre assem- 
blée nationale avec la capitale du rovaume dans la conspiration minis- 
teriele, s'efforsoit d'exprimer par des signes de joie et d'allégresse que 
lui causoit la découverte de cet affreux attentat dans la journée à jamais 
mémorable du i4 juillet (sic). En signe de reunion des trois ordre de 
l'état l'Europe vit vingtcinq million de citoyen français panacher leur 
tête d'une cocarde nuancée de rouge, bleu et blanc. 

Notre ville de Caylus, quoique fort éloignée du foyer du prodige, 
tenant à l'ensemble de la commotion générale, annonsoit par des fêtes, 
des feux de joie combien elle participoit aux Sentiments patriotiques 
qui animoient le reste de la France, elle ne pensoit qu'à se livrer à la 

I. Ce récit se trouve sur des feuilles volantes joiates au Registre précité des 
délibérations. Nous en respectons toutes les incorrections qui sont aussi nom- 
breuses que grossières. 



ESSAI SUR LA GRANDE PEUR DE I789. S'y 

réjouissance loisque le veiulrcdy 3i Juillet vers les onze heures du matin, 
elle tombe dans la tristesse et l'effioy causée j)ar une alarme générale- 
ment répandue dans tout le royaume; les citoyens timorés sefforsoient 
detoufer une rumeur vag-ue ffui annonsoit les ennemis de letat reunis 
aux portes de Caors au nombre de 3o mille lorsque MM. les officiers 
municipaux reçurent une lettre de MM. leurs collej^ues de caussade, qui 
ne confirmoient que trop cette première alarme : a Nous venons dei-ece- 
« voir, disoient-ils, une lettre venue de l'hôtel de ville de Caors pour 
« mettre tous nos citoyens sous les armes et nous tenir prêts a [partir] 

« contre un nombre considérable de brig-ands qui avoisi [nent] nous 

« nous hâtons de vous inviter a faire autant pour prévenir le dang-er 
« qui pourroient nous menacer » Sig-nés, Mauret maire. 

A cette triste et malheureusenouvelle l'épouvente et leffroi semparent 
de tous les esprits, la terreur est peinte sur tous les visag'es, on sonne le 
tocsin ; les etrang'ers reunis par le marché prennent la fuite; à l'instant 
la place est déserte, tout est dans le trouble et dans la confusion, des 
famés eplorées se hâtent d'arracher de leur foyers les enfants incapables 
de se dérober par eux même au dang-er, les pressant sur leur sein et les 
beignauts de leur larme maternelle elles vont les porter dans les bois 
voisins; elles les cachent dans les antres pour les soirstraire a la rag-e 
des ennemis quelles croient voisins; les vieillards, les infirmes oublient 
leurs infirmités, ramassent leurs forces, se trainent hors de la ville pour 
ne pas se voir arracher par la violence le restant de vie que la nature 
leur assurait encore. Le consul de Septfons' avoit sans doute mis le 
comble a lalarme, si a raison du voisinag-e nous n'eussions eu l'honneur 
de le connoitre : « Tout est perdu, disoit-il, l'empereur est à nos portes 
avec une armée de 3o.ooo h. Sig-né etc.. » Quoique ne portant à cette 
lettre dictée par la lepouvante, que la considération quelle meritoit, on 
ne lessa pas de prendre la mesure que la prudence exig-e en pareil cas. 
MM. les Consuls réunis avec M. le procureur du roy et autre citoyens 
disting"ués écrivirent par un couri'ier extraordinaire à la ville de Caors 
et de Caussade pour leur offrir nos services et leur demander le détail 
de cette désastreuse nouvelle. 

En attendant les citoyens en nombre se réunirent a l'hôtel de ville. 
M^" le procureur du roy harang-ua l'assemblée : il fit connoitre tout le 
zèle qui ranimoit;il montra la nécessite de nommer un commité desur- 
reté pour le meintien du bon ordre et préserver par une bonne police la 
Société de tous les desastres qui suivent d'ordinaire la confusion et les 
troubles, on passa aux voix. L'assemblée a la pluralité des suflfrag-es 
nomma i 2 commissaires au nombre desquels furent MM. les consuls, 

I. Cant. de Caussade. 



88 



REVUE DES PYRENEES. 



tous ils prêtèrent serment de fidélité à la nation dans les mains du pré- 
sident ; le conseil permanent reconnut la nécessité de réunir en milice 
nationale tous ceux qui pourroient être sous les armes; le sig-nal en feut 
a paine donné donné dans la ville qu'on vit les hommes de tous âges de 
tout état se reunir en armes sur la place. Le patriotisme fit oublier la 
distinction de qualité et de naissance, l'homme d"eg"lise, d'épée, de robe 
confondu avec les artisants et les brassiers assuroient d'un commun 
acord la patrie de leur entier dévouement, la campagne et les commu- 
nautés voisines accourent au service, ils se réunissoit {sic) comme des 
frères pour le soutien de la cause commune; tout est hérissé de haches, 
de faux et du petit nombre de fusil sauvés du desarmement fait par un 

ordre surpris au commandant de la province ...en ordre de bataille 

cette troupe ; on en fait le ressensement, la ville se vit en force de 
800 hommes de tête prêts a partir et quatre fois autant pour garder nos 
citoyens, la troupe fut divisée en 4 compagnies, le commandement en 
fut donné a 4 des braves et anciens officiers chevaliers de S'-Louis, 
qui par leur zèle patriotique ségonderent cellui des citoyens en faisant 
régner chacun dans sa compagnie la plus exacte discipline militere, 
l'heure de la manœuvre, de la retraite, de la garde est fixé, les postes 
sont désignés, les sentineles distribuées ; on attendoit avec impatience 
le retour des courriers envoyés à Caussade et a Caors. Le premier arrive 
avec des nouvelles assez incertaines. « Mettes vos citoyens sous les ar- 
mes, écrivent les MM. de caussade, pour venir nous aider a arrêter l'in- 
cursion des brigands qu'on nous dit être du côté de Lauzerte'.» Dans une 
troisième lette les môme MM. nous marquent que Lauzerte réclame 
du gouvernement les troupes réglées qui sont en garnison a Montauban 
pour aller se réunir a i.ooo h. qui interseptent le passage du lota4-00o 

Brigants, qui font le siège de Li[)0s' près Fumel' en Au^enois le 

courrier de Caors arrive enfin a 2 h. du matin du samedy, en août; il 
nous rassure un peu : « Quoique il y eyè lieu dé présumer que ce n'est 
qu'une faus.se alarme, écrivent M M. les consuls, vous agissez pruda- 
ment darmer vos citoyens; nous recevons avec raiconnais.sance l'oEFre 
de vos services ; nous vous offrons les notre^ pour l'intérêt commun 
et la deffence publique. » Signés : comte de Durfort, M"" Lezeret, 
Maurinie, Valete, Caors consuls. Lagarde% Verfel\ frapés comme nous 
de l'épouvante, ne sessount d'entretenir une correspondance avec le co- 
mité. M. Largentis, au nom de Lagarde, nous demende des renseigne- 

1. Arroud. de Moissac. 

2. Comm. de Monsempron (Lot-et-Garonne). 

3. -Krrond. de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne). 

4. H s'ag-it, croyons-nous, de Puyla^arde, comm. du cant. de Caylus. 

5. Verfeil, cant. de Saint-Antonin. 



ESSAI SUR LA GRANDE PEUR DE I789. 89 

ments pour savoir si la communauté doit porter le secourt qu'on en 
réclame pour aller combattre 4ooo Brig-ands qu'on leur dit sacager Sar- 
lat, Gourdon et Marsillac'. M Cola fait au nom de la communauté de 
Verfel les offres les plus généreuses de leur troupes : Nous sommes 
toiits prêts, dit-il, a partir au premier sig-ne pour vous porter du secourt. 
Le comité se hâta par des lettres circulaires adressées a ces MM. de La- 
g-arde et de V^erf'el et a M M. les curés du voisinag-e, d'instruire les pa- 
roisses voisines de toutes les nouvelles que Cajlus recevoient ; on les 
pria de faire un état de tout leur paroissien (sic) qui pourroient partir 
dans le besoin. 

Dans la nuit du samedy au dimanche 2 août Caylus fut sur le point 
de partag-er avec S'-Antonin, GinaP, Mordag'ne^, Espinas\ Caude- 
sayg'ues^ S'-Martin®, l'alarme avoient porté certain particulier' 
dans ces différentes paroisse en y sonant le tocsin et assurant que la 
maison de Beaulieu\ notre ville, Sept fonds étoicnt sacag-és par les 
brig-ans; ces braves voisins accourent au nombre de 4oo a notre secourt. 
Us arri voient déjà aux portes de la ville par le courent [de] la rivière, 
leurs cris alarmants de tristesse et defroy portent les sentineles postées a 
ces avenues a donner le sig-nal au corps de g'arde, une partie de nos ha- 
bitants et surtout de famés alarmantes acourent a l'instant ; les plus 
prudents les tranquilisent, les empêchent de sonner le tocsin, on recon- 
nait enfin non des ennemis comme on se le fig-uroit, mais des troupes 
auxiliaires ; les g-ardes les arrête (sic) pourtant assez loin de la ville et 
avec assez de précaution pour que |la plus part des habitants ne con 
nurent cette alarme qu'a 7 ou 8 h du matin. 

Le dimanche les troupes furent réunies avec ordre sur la place elles 
prêtèrent dans les mains de leurs officiers le serment de fidélité a la 
nation et promirent de sacrifier chacun son bien, sa vie pour la défense 
du roy et de la patrie. Le lundy 3 du même mois par une suite de faux 
bruit du dang-er eminant de notre ville S» Projet'', Loze'" et Saillag-ol" 
nous envoyèrent 5oo h. armés [qui] feurent présantés à la cité par 

r. Probablement, Marcillac-et-Saiut-Quenlin, conim. du cant. de Sarlat 
(Dordogne). 

2. Cant, de Saint-Antonin. 

3. Comm. d'Epinas. 

4. Cant. de Caylus. 

5. Comm. de Caylus. 

6. Comm. de Caylus. 

7. Il faut lire : Valarme qii'avoient portée certains particuliers. 

8. Ane. abbaye cistercienne, située dans la comm. de Ginals. 

9. Cant. de Caylus. 

10. Cant. de Caylus. 

11. Comm. de Saint-Projet. 



QO REVUE DES PYRENEES. 

MM. Lafon ; le comité se réunit et concéda aux commendatits de la 

troupe acte de leur aparition, présantation et cle leurs oHres obligeantes ; 
les commissaires, daprès leur délibération a cet egfard, descendirent en 
corps sur la place et passèrent de rang en rang- pour témoigner a ces 
bons patriotes la raiconnoissance de la ville et leur offrir le même ser- 
vice en cas de besoin. Les esprits etoient toujours en suspent par 
l'incertitude de ces rumeurs alarmantes. On arretoit avec exactitude 
tous les étrangers pour s'assurer, par le passeport qu'on en exigeoit, 
d'où ils venoient, qui ils étoient, et ou ils alloient. Bien loin de nous sortir 
de l'alarme ils nous l'assuroient au contraire générale. La ville de Caus- 
sade crut y mettre fin en nous communiquant une lettre de Lauzerte 
écrite a Montpezac dans laquelle MM. Frougous et Dupeyron consuls pre- 
tandent que cette alarme a été causée par une décharge qu'avoient fait 
pendant la nuit 5o hom. envoyés par INL de Fumel commendant en son 
château de Fumel jiour deffendre ses pocessions. Il nous parait plus 
probable que cette secousse générale a été causée de proche en proche 

par les ordres supposés que certains mal intentionnés répandoient 

au nom du roy d'insendier dans l'espace d'un mois tous les châteaux et 
les maisons portant girouète, ce qui a été malheureusement exécuté 
pour les châteaux par un peuple induit en erreur par trop de crédulité 
et d'enthousiasme dont il est devenu la triste victime par la défaite 
qu'en ont fait les bons citoyens réunis contre eux qu'ils regardaient 
comme des brigands et des ennemis de l'état. Insensiblement le calme 
renaquit dans Caylus et dans les environs a. mesure qu'on découvrit par 
l'ensemble des contrariétés, la fausseté de l'alarme. Cependant le 6 août 
le comité décida de meintenir en activité la milice nationale jusqu'à près 
la constitution. Ordonnera le présant verbal le même jour que signeront 
MM. les commissaires de Caylus le 6 août 1789. 

Tels sont les documents inédits que nous avons recueillis 
jusqu'ici sur la Grande Peur dans le département de Tarn- 
et-Garonne. La liste en pourrait facilement être allongée. 
Mais dès maintenant, et sans prétendre extraire de ces textes 
une conclusion même provisoire, qu'il nous soit permis de 
faire quelques remarques que leur lecture nous suggère. 

Ils paraissent tendancieux et ont une allure factice. Dans 
ces registres de délibérations la mention et le récit de la Grande 
Peur apparaissent à une date qui est la même dans beaucoup de 
registres; il n'en est pas question dans les assemblées qui pré- 
cèdent; il n'en est plus question dans celles qui suivent. Ces 
^0.000 brigands surgissent un peu comme un deiis ex ma- 



ESSAI SUR LA GRANDE TEUR DE I789. QI 

china^ ; ils ne sont pas annoncés; ils causent une terreur qu'il 
est permis de qualifiei* d'inouïe, puisqu'une partie de la popula- 
tion est armée pour se défendre contre eux; ensuite ils dispa- 
raissent sans qu'il soit plus jamais question d'eux. C'est avant 
et après la conspiration du silence. 

Les faits sont partout les mêmes; la nouvelle arrive le 3i juil- 
let; elle vient assez souvent de Cahors par Caussade, par con- 
séquent, semble-t-il, du centre du gouvernement à la périphé- 
rie. Les effets sont généralement identiques : création d'une 
milice; création de comités locaux; vote d'une adresse à l'As- 
semblée nationale ; et les milices comme les comités survivent 
à la cause ou au prétexte qui les a fait naître. 

Notons ces coïncidences sans plus parce que nous n'en savons 
pas davantage; il faudra poursuivre cette enquête pendant 
longtemps encore avant de savoir si réellement une volonté 
unique a déterminé ce mouvement; peut-être ne saurons-nous 
jamais qui a donné le mot d'ordre"^. 

R. Latouche, 
Archiviste de Tarn-et-Garonne. 



1. Certains contemporains n'ont pas eu de la Grande Peur une idée sensible- 
ment différente. V^oici, par exemple, ce qu'on lit dans le procès-verbal de 
rassemblée générale des citoyens de Bourret (cant. de Verdun, Tarn-et-Ga- 
ronne), réunis dans l'église, le i3 juin 1790, pour l'éleclioD des officiers de la 
Garde nationale : « Les troubles occasionnés l'été dernier par les prétendus bri- 
gands mirent les armes à la main aux habitants de Bourret. » (Communication 
de M. V. Malrieu, auteur d'une monographie encore manuscrite sur Bourret.) 

2. Notre article était terminé lors(jue nous avons eu connaissance de l'inté- 
ressant article de M. D. Garrigues intitulé : La Terreur panique de jiiillel- 
aoûl ij8q à Montastruc-la-Conseillère {Haute-Garonne) et dans la région 
(Revue des Pyrénées, 1918, p. 21 5-282). Si on se reporte à la carte contenue 
dans cet article (p. 227), on remarquera que les localités dont il est (|uestion 
dans notre travail sont situées dans la c zone D », et que la panique a dû y 
avoir lieu entre le 3o juillet et le [\ août, d'après les calculs de M. Garrigues; 
or, c'est la date du 3i juillet que nous avons relevée dans les registres de 
délibérations que nous avons consultés. — On pourra également compléter 
notre travail à l'aide d'un article de M. B. Paumes sur La Grande Pear dans 
le Onercij et le Rouerr/ue, paru dans le Bulletin de la Société des Etudes 
du Lot, tome XXXVII (1912), passirn. Cet article, qui est surtout une publi- 
cation de textes, contient le texte de documents curieux concernant Caussade, 
Caylus, Négrepelisse, Bruniquel et Septt'onds. 



J. DE PAU LE. 



LA VILLE RURALE 



A Edmond Lamouzèle. 

Ces mots contradicloires expriment assez bien l'idée que je 
m'en fais. Ses voies non pavées sont des routes. Sauf dans les 
quartiers neufs, ses maisons sont basses : un étage au plus sur 
rez-de-cbaussée, avec des toits d'ardoise fortement inclinés sous 
leurs mansardes. Le long de la rue principale, quelques faça- 
des, toutes modernes, dépassent le niveau moyen. Dans quatre 
ou cinq artères, la bâtisse est compacte ; ce sont les grand 'rou- 
tes du pays qui se croisent en une patte-d'oie oii l'on a cons- 
truit sans souci des alignements, au hasard des nécessités éco- 
nomiques. Les autres quartiers ne sont que jardins, clos de 
murs ou de grilles, avec des fleurs, des arbres parfois très 
hauts, autour de chalets à demi-cachés. Une banlieue? Non ; la 
rue centrale est à quelques dizaines de mètres. C'est bien tou- 
jours la ville, mais on dirait que la campagne a gagné peu à 
peu, comme un flot pressant les habitations. Tout de suite, en 
certains endroits, voici des échappées de prairies, des paddocks, 
où paissent des chevaux. Puis les clôtures disparaissent, on 
aperçoit la plaine herbeuse, les peupliers sans nombre aux pa- 
naches frémissants, les villages, à peine visibles dans la feuillée. 
De la ville on sentait, tout à l'heure, la plaine proche. On ne 
se souvient guère, maintenant, d'avoir quitté l'agglomération 
urbaine ; dans l'esprit du promeneur elle n'est plus, malgré ses 
clochers et ses casernes, qu'un ensemble de maisons édifiées 
au milieu de la prairie et pour la commodité de ses occupants. 

Tarbes procure à l'étranger cette impression première, sur- 
tout quand on la voit par un jour de printemps sans soleil. 



LA VILLE RURALE. qS 

Et, tout d'abord, son caractère se dégage assez mal. Ses cons- 
tructions, écrasées, ça et là, par leur voisinage avec certains 
immeubles de rapport, lui donnent l'aspect d'un immense 
village ou même de plusieurs villages, soudés les uns aux 
autres, au fur et à mesure des besoins d'expansion. Il y a 
aussi le toit d'ardoise, avec ses mansardes couronnant les 
humbles murs. Enfin, les espaces tout à coup découverts, des 
arbres vus en perspective et dominant des clôtures en maçon- 
nerie, comme si Tarbes finissait brusquement, inachevée faute 
de souffle, déconcertent l'observateur. Cette ville, malgré ses 
magasins, ses nombreux soldats, ses monuments (contempo- 
rains pour la plupart et trojD neufs) ne ressemble pas à beau- 
coup d'autres, et l'on se demande pourquoi; mais une image 
surgit et nous donne la réponse. — Au-dessus des ardoises et des 
verdures, de gros nuages roulent une ouate souillée. Dans la 
brume on devine les Pyrénées, plutôt qu'on ne les distingue. 
Et l'on n'est pas indifférent, certes, mais déçu, mal à l'aise, 
comme si l'on attendait une sensation plus intense et défini- 
tive dont celles-ci contlendi'aient la promesse, et qui, pourtant, 
ne viendrait pas. L'orage crève. Bientôt le ciel, par endroits, 
s'éclaircit, un timide soleil rayonne à travers les brumes. Là- 
bas, au delà des toits brillants, les vapeurs s'effilochent; sur 
un fond gris bleuté, des arabesques de neige deviennent visi- 
bles ; on distingue déjà la déchirure des sommets. Parfois, un 
nuage, tel un voile de mousseline, passe en flottant devant le 
tableau, Cependant, le ciel est d'azur, les détails de la chaîne 
se précisent. Au bout d'une rue, le Pic-du-Midi, le Mont-Aigu 
sont baignés d'une lumière mauve. Et, soudain, c'est comme 
une torpeur qui s'en va ; l'ensemble des maisons s'adapte on 
ne peut mieux à son cadre lointain, et leur union engendre 
une douce harmonie ; en même temps, l'âme recouvre son 
équilibre; à travers une émotion désiiée, cette ville s'éclaire en 
nous par la montagne. 

On discerne, à présent, le milieu qui détermina sa fonda- 
tion. Ce sont les Pyrénées et ce que l'on peut retrouver ici de 
l'herbage humide oii Tarbes s'épanouit librement : les jardins 



q4 revue des PYRÉNÉES. 

et les eaux. Partout les ruisseaux coureut; mais les qualités 
du terroir devieunent particulièrement sensibles, quand on 
voit des canaux, larges d'au moins deux mètres, sortir d'un 
aqueduc construit sous la chaussée, ou d'un icctangle ho- 
rizontal qui s'ouvre, au ras du sol, dans le mur d'une habi- 
tation. 

Une fois par semaine, les rues, qui sont des routes, s'ani- 
ment à la façon d un visage en langueur, oii la vie, périodi- 
quement, affluerait. Des chars à quatre roues et en forme de 
berceau à claire-voie, portant du bois, du fourrage ou des 
grains, les sillonnent, traînés par des couples de bœufs. Les 
conducteurs ont en main l'aiguillon et le béret bleu sui- la 
tète; d'autres bœufs, sous le joug, s'en vont sans attelage; au 
trot de leurs chevaux roulent des carrioles chargées de bétail: 
on entend des caquets et des grognements de basse-cour; on 
rencontre des hommes en blouse et béret, aux visages de pâ- 
tres et de faucheurs ; et des femmes à béguin noir vous frôlent 
avec leurs paniers remplis de volailles vivantes. Le marché se 
tient sur deux places étroitement liées entre elles par un tron- 
çon de rue. L'une, triangulaire, au bord de la route de Tou- 
louse à Pau, se nomme le Marcadiea. Sous une immense halle 
en fer, on peut voir les céréales en groupes de sacs pressés 
autour desquels se meut une fourmilière humaine, et. dans 
l'espace libre, au dehors, par monceaux, les plantes maraî- 
chères et les fruits. Plus loin, des tentes protègent les étoffes, 
les vêtements qu'on vend tous faits. A l'extrémité sont de vieux 
meubles, des estampes, des casques et des sabres rouilles, 
des faïences d'autrefois, le bric-à-brac malpropre et cependant 
précieux qui ne reste plus, comme jadis, aux tas de ferraille et 
passe bien vite aux mains des collectionneurs. En somme, rien 
que d'assez banal : cette foule n'a pas de caractère vraiment 
notable. 

Mais voici, tout près, derrière une rangée de maisons limi- 
tant la place, de hauts arbres dont les sommets dominent les 
toits. Une ruelle permet de voir s'étendre un terrain sous leur 
ombre. Des paysans y mènent leurs bestiaux ; on dislingue, à 



LA VILLE RUHALE. q5 

travers la rue, comme un grouillement d'animalité fauve; et 
l'on entend, d'une voix sourde ou plus claire, parfois ensemble, 
parfois à de brefs intervalles, meugler les bœufs. Approcbons- 
nous. Le Forail se déploie largement dans un carré de mai- 
sons rustiques, offrant, pour la plupart, des écuries et des 
auberges. Sous des platanes aux troncs noueux, les bêtes de 
labour de tous âges et de toutes tailles, celles de la plaine et 
de la montagne, ayant encore à leurs sabots un peu des guérets 
que tous les jours elles meurtrissent, à leurs yeux le calme 
des champs où se passent leurs vies sans joie et sans tristesse, 
attendent l'homme qui les conduira vers d autres étables, leur 
fera descendre et gravir les versants de collines ignorées, lais- 
sera leurs prunelles réfléchir en eau morte les aubes et les 
soirs de nouveaux horizons. Ces fils de la glèbe, dont le pelage 
a gardé la couleur maternelle; qui, penchés éternellement sur 
elle, aspirent son haleine et la lui retournent et s'incorporent 
si bien à leur nourrice qu'on les prendrait, tirant la charrue, 
pour un bloc de terre à peine façonné qui s'anime et qui 
marche, ils sont là, maintenant, pressés les uns contre les 
autres dans le spacieux quadrilatère, en désordre, mais en 
paix; leurs cornes, variées à l'infini, font comme une herse 
d'ambre sur une houle d'échinés rousses ; en un coin de la 
place, leurs frères inférieurs bêlent et grognent; mais on 
éprouve quelque peine à les entendre et l'on perçoit faible- 
ment les voix des maîtres, car les bœufs poussent à l'envi 
leurs appels de trompes, et les meuglements, graves ou moins 
graves, accompagnent ou suivent sans trêve les meuglements. 

Le marché s'ouvre à midi pour finir, en été, vers sept heu- 
res. Dès le matin, les paysans poussent leurs bêtes au Forail; 
dès le milieu de l'après-midi un grand nombre en reviennent : 
organe dispensateur du rythme urbain, l'esplanade ombreuse 
reçoit l'afflux de vie et le rejette à la circulation. 

Nous touchons à l'armature de l'édifice. Ni la brigade d'ar- 
tillerie, les régiments de ligne et de hussards, ni la fonderie de 
canons avec ses nombreux ouvriers, ne représentent ici la moin- 
dre nécessité d'ordre physique. On peut enlever à Tarbes tout ou 



96 REVUE DES PYRÉNÉES. 

partie de ses soldats, fermer son arsenal et, par là même, ren- 
dre inutiles bien des maisons nouvellement construites : la cité 
bigourdane conservera toujours son grand et son petit marclié 
bimensuels. 11 faudrait, pour la concevoir différente, la déta- 
cher idéalement de son terroir, lui donner par hypothèse une 
autre situation géographique, l'abstraire de son histoire, faire, 
en un mot, d une solide vérité la plus chimérique des fictions... 
Mais elle s'étale au milieu de la prairie, non loin des monta- 
gnes, dans une plaine oi^i, parmi les eaux courantes, bruissent 
les peupliers et s'ouvrent les fleurs, où les bcpufs mugissent 
doucement, où l'on entend les sonnailles des troupeaux. Les 
populations y furent toujours pastorales, et elles ont vu peu 
d événements tragiques, si l'on songe, par exemple, à certaine 
partie du Languedoc, ravagée d'invasions pendant plus de dix 
siècles. La plaine s oft*re mal aux ouvrages de défense, etTarbes 
n'éveilla jamais beaucoup les convoitises des gens de guerre. 
Elle a vécu des heures sombres : on la pillait, on la rasait, on 
ne la prenait pas; ses habitants se rassemblaient après leur 
dispersion, la relevaient de ses ruines, et ses destinées repre- 
naient leur paisible cours. Regardons-la de près : aucun autre 
vestige du passé que l'hôtel de Gonnès, construit vers la fin 
de l'Ancien régime, 1 évèché, devenu Préfecture, et la cathé- 
drale, édifice roman à coupole, si restauré qu'on imagine 
difficilement, même à beaucoup près, son état ancien. Quant 
au plan de la ville, sauf la voie principale, toute moderne, 
qui est la route de Bayonne à Toulouse, une seule artère est 
vraiment bâtie : l'agglomération s'étend, étroite et longue, de 
l'orient à loccident. Les quartiers latéraux (jardins, avenues 
récentes et casernes), les quatre églises disposées en file, sui- 
vant une ligne à peu près droite, permettent de reconstituer 
assez fidèlement le tracé d'autrefois. Mais riiistoire vient con- 
firmer les résultats de l'expérience, et nous savons que Tarbes 
se réduisit très anciennement à une seule rue, le Bourg-Vieux, 
munie d'une enceinte fortifiée. A l'est, on la prolongea par une 
enceinte d'égale étendue et par une autre encore. De même, 
au couchant s'élevèrent, l'un après l autre et toujours en Ion- 



LA VILLE RURALE. 97 

gueur, trois nouveaux bourgs, comme si les populations de la 
contrée eussent voulu, par ces villages soudés entre eux, join- 
dre aux plateaux du Béarn les hautes régions de Lannemezan, 
qui mènent à la Garonne. 

Un jour devait venir où Tarbes, passée la période utilitaire, 
chercherait à s'orner pour la contemplation. Moment critique. 
Sous le prétexte d'embellissement, on détruit d'intéressants 
vestiges, sortes d'armes parlantes, et d'une provinciale bien à 
l'aise dans son costume, on fait une dame élégante mais 
banale, voire un peu gauche dans ses atours. Notre chef-lieu 
n'a pas entièrement échappé à la loi commune. Sur une place, 
la nouvelle mairie, majestueuse comme un théâtre d'opéra et 
toute en pierre blanche, semble écraser les autres constructions. 
Ailleurs, on voit un hôtel-restaurant modèle, d'une hauteur 
bien supérieure au niveau des toits voisins. Non loin, un 
tronçon de rue mène droit à un vaste carré planté d'arbres avec 
des maisons sur trois de ses côtés, une caserne au fond, et, 
devant la caserne, une statue de bronze, assez mesquine, du 
chirurgien-baron Larrey. Tout cela, utile et moderne, n'a 
pourtant rien de particulièrement local. Où trouver, dans ces 
voies sans histoire tapageuse, les marques d'une conscience 
uniquement bigourdane .^^ En plein dix-neuvième siècle, au 
moment de sa mue vers certaines formes plus adéquates aux 
conditions de la vie contemporaine, Tarbes a senti confusé- 
ment la nécessité de se rendre tangibles des traditions, une 
couleur et comme une âme qui défaillaient. Cette aspiration, 
devenue précise chez quelques artistes, fils du pays, s'est réa- 
lisée par deux œuvres qui sont deux signes, au sens romain 
du terme, et, pour ainsi dire, deux flambeaux : un groupe de 
sculpture et un jardin. 



Le premier est la fontaine érigée sur la place du Marcadieu. 

Un large bassin, presque au ras de terre, supporte un socle à 

quatre coins et assez élevé, qui forme un deuxième bassin. 

De là monte un axe vaguement cylindrique et figurant un 

XXVI 7 



98 REVUE DES PYRÉiNÉES. 

rocher, croisé, vers le tiers de sa hauteur, par une vasque, et 
au faîte duquel un corps nu déjeune fille semble marcher dans 
l'air. De la base au sommet, le monument devient plus mince. 
A chaque angle du deuxième bassin une femme assise caresse 
un animal de la ferme ou du pâturage. Autour du fût, mais 
au-desso.us de la vasque, on voit, coulés en bronze, un ours, un 
aigle, un loup, hôtes sauvages des Pyrénées; puis, au-dessus, 
des têtes, des bustes, des membres de pierre se contractent 
dans je ne sais quelle ronde tragique : hommes et femmes, 
accrochés à des quartiers de rocs, lâchent de retenir les urjies, 
d'oii jaillissent les sources qui, bientôt, seront des torrents; 
et 1 on ne peut les regarder sans vertige, comme si, tout à 
coup transporté dans les hautes régions, on assistait, plein d'ad- 
miration et de terreur, au déchaînement d une avalanche 

Impression de surface. La fontaine monumentale est une 
allégorie qu il faut comprendre et, pour cela, qu'il faut décrire. 
Nous nous trouvons en présence de formes humaines et ani- 
males dont le groupement veut représenter et représente, en 
effet, dans un raccourci prodigieux, les beautés et les richesses 
économiques d'une province. Allégorie, sans doute, en ce que 
des contours où semble palpiter la chaleur de la vie sont la 
transposition d'autres contours, végétaux ou terrestres, en ce 
que la matière exprime la matière. Mais l'œuvre ne se borne 
pas à traduire plastiquement une partie de l'univers. Elle rend 
les idées, les sentiments qu'il suggère; par exemple, la solida- 
rité de la plaine et de la montagne voisine, celle-ci prodiguant 
à l'autre ses pluies, 1 humidité de .ses cours d eau, tandis 
qu'elle en reçoit l abondance et le bien-être ; ou encore la paix 
ou l'âpreté de ses paysages et l'harmonie qui résulterait, en 
supposant possible une telle entreprise, d'un regard jeté sur 
l'ensemble de leurs aspects. Et ceci, vraiment, dépasse l'allé- 
gorie pour atteindre jusqu'au symbole. 

Quatre jeunes femmes nues, quatre statues de pierre mar- 
quent chacune un coin du second bassin. Assises sur un pan 
de roc, elles semblent sourire au passant, le regarder avec dou- 
ceur et s'offrent parées de leur charme rustique. Cette ado- 



LA VILLE RURALE. QQ 

lescentè se joue en tenant une chèvre par les cornes ; à ses 
pieds on remarque la flûte à sept trous des bergers ; c'est la 
] allée d'Aure, tout bondissement, toute action, mon tueuse et 
perpétuellement fraîche avec ses pâturages et ses forêts. Celle 
d'Àrgelès, au contraire, plus large et d'où l'on voit, dans la 
clarté des ciels sans tache, les cimes blanches vibrer au loin, 
est un asile de calme propice à la rêverie ; c'est pourquoi la 
figure qui la représente s'appuie mollement à un bouvillon 
d'une main, et flatte de l'autre un agnelet blotti sur ses genoux. 
^ oici maintenant la Plaine de Tarhes ; elle caresse un poulain 
et lui tend une poignée d herbe ; sur le sol, des épis voisinent 
avec un canon sans afl'ût. Enfin, tenant une cithare dans sa 
main gauche, un bel épagneul couché près d'elle, voici la 
Vallée de Bagnères, où les chants des hommes et les sons 
des orchestres se mêlent aux palpitations des feuillages et au 
bruit des sources, le coin de terre accueillant par la mollesse 
de ses courbes, l'ampleur et la variété de ses horizons. De 
son bras droit presc[ue déployé, d'une main ouverte sans rai- 
deur, les yeux caressants, la statue montre le groupe central, 
derrière sa personne, et le recommande à notre admiration. 
Ou ])lutôt, nest-ce pas une erreur? Un tel geste ne rend-il 
pas à lui seul tout le charme d'une route qui mène au cœur 
des Pyrénées sans qu'on y prenne garde, transition de la plaine 
aux montagnes, à la fois pareille à l'une et près des autres, 
modeste pays à vallonnements, pourrait-on croire, si de brèves 
ascensions ne faisaient bientôt découvrir à portée de la main 
plus d'un sommet parmi les plus rudes .^^ 

Mais après l'enchantement des régions basses ou moyennes, 
après les stations thermales, les pâturages, les troupeaux à 
sonnailles, les escarpements disposés comme un décor à l'extré- 
mité des vallées en berceau, nous pénétrons dans les régions 
où la Nature, se refusant à l'homme, hérisse contre lui ses 
aiguilles pierreuses, creuse des gouff*res, précipite les torrents, 
et l'oblige, s'il veut la posséder, à vaincre ses gardiens farou- 
ches, les loups, les aigles et les ours. Autour du rocher, au 
milieu du bassin et sous le plateau d'une vasque, ils sont là, 



lOO REVUE DES PYRENEES. 

ces ennemis que le sculpteur a pétris d une main frénétique. 
Regardons-les. Sur la face antérieure, tapi dans sa fourrure 
contre le sol d'une caverne, le museau collé aux pattes, véri- 
table monstre des Pyrénées, l'ours paraît dormir ; mais qu'un 
imprudent se hasarde au seuil de l'antre : la masse va s'animer, 
prendre forme, se contracter avec colère, ouvrir sa gueule et 
montrer ses crocs en grognant. A droite, un loup, plein d'in- 
quiétude, les jarrets légèrement fléchis, hurle aux échos de la 
forêt, tandis que, de l'autre côté, un aigle, par l'incroyable 
puissance de son allure, fascine presque les spectateurs. Au 
bord du roc, il domine le vide et le scrute de son œil formi- 
dable; solidement établi sur les serres, il semble vouloir 
broyer leur support de granit. Ses ailes, presque ouvertes, sont 
contenues par l'attention de l'oiseau « qui guette au loin sa 
proie )) ; le cou, le corps tout entier se tendent en avant; le 
regard est une braise; le bec, instrument de torture muni d'un 
crochet, s'ouvrira tout à l'heure pour comprimer, s'enfoncera, 
pour déchiqueter, dans les chairs de la victime; effrayant, 
l'aigle de bronze va s'abattre, comme la foudre, sur un troupeau. 
Dans une exposition, ce seraient là morceaux de maître et 
l'on s'arrêterait longuement devant eux. Ils n'ont, ici. qu'une 
valeur de second plan. On peut, à la rigueur, imaginer la 
fontaine sans aucun sujet sculptural à sa base et sans repré- 
sentation d'animaux. Elle ne serait ainsi qu'une ébauche un 
peu sèche; du moins, elle vivrait, comme une statue dont la 
tête seule et le haut du buste se dégageraient de la glaise. iNJais 
retrancher le groupe humain d'une telle œuvre, c'est la mettre 
presque à néant. Dans une pièce de théâtre composée, telle 
scène, ou tel ensemble de scènes, forme le drame, dont le 
commencement et la fin n'ont qu'une existence relative au 
nœud de l'action. De même, ici, le groupe est le centre esthé- 
tique et c'est à lui que va, d'instinct, l'attention du spectateur. 
Il nous transporte au-dessus des cavernes, des forêts oxx vivent 
les êtres redoutables, dans les régions de neige et d'azur. Là 
jaillissent les sources, inégales entre elles dès leur naissance; 
les unes, bientôt fleuves, ne devront leur tribut qu à l'Océan; 



LA VILLE RURALE. lOI 

les autres, plus fragiles ou plus timides, seront leurs vassales; 
foutes, au hasard des terrains, accompliront leur destinée. 
Idée purement intellectuelle, c'est-à-diro nullement plastique 
en son essence et qui laissait à l'artiste la plus grande liberté 
dans le choix de l'expression. Comment l'a-t-il traduite P Sur 
une saillie de la face antérieure, un fleuve à la barbe infinie 
siège majestueusement, le regard hautain : c'est l'Adour. 
Contre son flanc droit, une jeune femme se blottit avec déli- 
ces, et le vieillard aide à maintenir de son bi-as au-dessus de la 
naïade une urne qui déborde. Elle est juchée sur l'épaule d'un 
pâtre à la physionomie grossière, couvert d'une peau de bœuf 
et tout affolé par la déclivité du sol. Mais, à gauche du specta- 
teur et vu de face, un jeune homme au corps musculeux, 
désespérément s'accroche aux rochers pour résister à l'attirance 
du vide ; l'anxiété contracte ses traits et tourne sa tête, comme 
s'il implorait la nymphe au regard d'angoisse, maintenue, elle 
aussi, par un miracle d'équilibre, avec son urne, au-dessus 
d'un précipice. Un dernier personnage, un autre jeune homme, 
vu de dos, ramassé sur un de ses jarrets, l'autre jambe tendue 
et cherchant plus bas l'appui du roc, s'arc-boute d'une main à 
la première aspérité qui s'offre et tient de l'autre, sur son 
épaule, l'amphore précieuse. Ces divers éléments ont une 
signification : près de l'Adour, la naïade pâmée représente un 
affluent de la plaine. Sous sa peau de bœuf qui flotte, voyez 
bondir, dégringoler ce pâtre rugueux ; n'est-il pas et peut-il 
ne pas être l'allégorie du torrent en cascade? Et ce jeune 
homme."* Il semble venir de bien haut et vouloir descendre bien 
bas, en fort mauvais terrain ; il avance avec mille difficultés et 
redoute une chute de son vase légendaire; c'est un gave à la 
course lointaine, hôte des sommets, puis des plaines sans limi- 
tes. Enfin la scène entre l'adolescent au visage anxieux et la 
nymphe qui s'effare, nous montre deux rivières séparées par la 
ÎSature, incapables, malgré leur désir, de se prêter un mutuel 
secours. 

Voilà le sens que dégage un peu d'attention. Dirai-je qu'il 
faut considérer la fontaine objectivement et n'y pas chercher 



102 HEVUE DES PYRENEES. 

des abstractions incompatibles avec la technique dont elle 
émane ? Traduire des cours deau sous des formes humaines 
par la sculpture, c'est, assurément, formuler des idées, mais 
aussi des idées simples. A moins d un signe, verbal ou autre, 
qui particularise chaque personnage, l'artiste ne fera rien 
entendre au delà des gestes, des expressions, des attitudes, en 
un mot rien au delà de ce qui est plastique. Vouloir trop faire 
parler ces formes, c'est vouloir préciser 1 imprécis par essence, 
intellectualiser le sensible, c'est franchii- les bornes de son art 
et s exposer à bien des écueils, c'est entrepiendre une tâche 
aussi vaine, par exemple, que de mettre en musique, langage 
du sentiment et de 1 instinct , un pur drame de situations. 
Et peut-être l'auteur du groupe a-t-il prétendu, suivant les 
brèves indications portées au Guide Joanne, montrer « l'Adour, 
dieu des fleuves », tenant « dans ses bras l'Echez endormie, 
tandis que le Bastan et le Gave de Pau courent vers lui et 
qu'au contraire la Neste fuit vers la Garonne sans écouter la 
prière de l'Arros » ; mais ces précisions , tout idéologiques et 
non sculpturales, ne rcssortenl point de l'œuvre. Tenons-la 
donc pour ce qu'elle est : une allégorie très expressive, point 
obscure et nullement disproportionnée aux ressources de son 
art, parce que la sensation et le sentiment n'y sont jamais 
débordés par l'idée. 

Chez le véritable artiste, le culte des formes prend d'ailleurs 
sa revanche et se manifeste par le travail « subconscient* » de 
la création. Dans notre groupe, ce démon, familier aux «poè- 
tes » de la plume, du pinceau, du marbre ou du bronze, trahit 
sa présence invisible, et, du point de vue qu'il nous impose, 
nous ne devons plus qu'admirer : vertige des sommets, effroi 
des gouffres, bondissement des eaux, de palier en palier, jus- 
qu'au fond des gorges, bruit des torrents, lutte sans trêve ni 
msrci de ceux qui veulent s'adapter au pays des neiges et des 
solitudes inaccessibles, toute la puissance, toute la grandeur 
des éléments en action, toute la beauté de l'effort produit pour 

1 . Rémy de Gourmont. 



LA VILLE RURALE. 



io3 



les vaincre sont modelés en ces titans de pierre, soutenant 
leurs urnes autour d'un rocher, semblables à des maudits 
qu'un dieu vengeur pousserait à l'abîme et dont les membres, 
cramponnés au granit, diraient l'horreur de la chute inévita- 
ble. Seuls, l'Adour et sa nymphe projettent sur l'ensemble un 
rayon de sérénité, car on remarque à peine, au-dessus et en 
arrière des personnages, les enfantelets qui figurent les ruis- 
seaux. OEuvrc peut-être inégale, mais où l'exécution parfois 
dépasse, parfois atténue, toujours heureusement, la pensée. 
Une statue de bronze, une vierge nue la couronne, en corrige 
l'âpreté par l'élégance et la finesse de ses contours : la jeune 
fille, aux pieds de laquelle gambade un isard, dresse dans l'air 
son corps de chasseresse; une de ses mains, à l'extrémité du 
bras droit presque horizontal, tient un flambeau; l'autre, à 
demi tombante, un rameau de feuillage. Vision de noblesse 
et de pureté, c'est L'Aurore, dans sa fraîcheur éternelle. 

Sur la foi des guides, les touristes arrivent en voiture au 
pied du monument, en font le tour, munis d'une lorgnette et 
de l'indicateur des chemins de fer, puis se hâtent vers l'hôtel 
ou vers la gare : ils ont vu la fontaine, mais ils ne la connais- 
sent pas. Car ce n'est pas là seulement une œuvre d'art au 
caractère universel, non pas même une œuvre plastique, bien 
que les formes en soient belles. Il faut, pour la goûter pleine- 
ment, tendre l'oreille à l'hymne filial qu'elle ne cesse déchan- 
ter. Si certain lyrisme naît d'une émotion douce et profonde 
et s'il est vrai que les plus capables de nous suggérer un tel 
état soient les émotions de notre moi le plus secret, rien déplus 
intense ni de plus doux que les souvenirs de la terre où nous 
sommes venus à la vie, où s'est forgée notre âme parmi des 
paysages familiers, au milieu d'êtres qui nous enveloppaient 
de leur affection. Et ce sera bien là du lyrisme essentiel, de 
celui qui jaillit de la source intérieure. Et ce sentiment n'aura 
rien d'éclatant, ou, si l'on veut, de proprement romantique ; il 
ne s'alimentera pas de contrastes, ni d'éblouissantes couleurs ; 
il ne tendra pas au pittoresque à peu près exclusif de la forme, 
à l'expression des seuls contours ; mais, au lieu de résoudre les 



lOa REVUE DES PYRENEES. 

choses en impressions superficielles, l'artiste les augmentera 
de ce qu'elles éveillent d'affectif dans sa mémoire ; le monde 
extérieur, passé du concret au moral, s'attendrira de toute l'ac- 
tion concentrée vers ses apparences ; et, moins pictural peut- 
être, il sera plus vibrant, plus intimement humain. Un tel 
lyrisme, d'une conception un peu étroite, si on la compare à 
celle en faveur pendant la majeure partie du dix-neuvième 
siècle, fut, par exemple, assez souvent, celui de Lamartine; il 
est aussi, parmi tant d'autres poètes, celui de Mistral, de 
François Fabié, de Francis Jammes ; il inspira, sans aucun 
doute, les auteurs de la fontaine du Marcadieu. Ils se sont mis 
à trois pour cet hommage à leur petite patrie : Jean Escoula, 
de Bagnères; Edmond Desca, de Vic-Bigorre ; Mathet, de 
Tarbes; et, désireux de réaliser une œuvre unitaire et totale, 
ils n'ont pas hésité à discipliner chacun ses conceptions. Toute 
la terre de Bigorre, est, en effet, dans cette représentation es- 
thétique : le charme des vallées, la grandeur sévère des hautes 
altitudes, la blancheur des cimes, où l'aurore met sa caresse 
virginale. Nous n'éprouvons pas seulement à son aspect les 
suggestions de notre sensibilité ; par l'ordre et le mouvement 
qui régnent entre ses diverses parties, le style de l'ensemble 
a de quoi satisfaire à notre raison. Jean Escoula, dont le 
talent est surtout fait de grâce robuste, a personnifié l'Aurore, 
en même temps que son pays d'origine, la Vallée de Bagnères, 
une des quatre figures allégoriques du second bassin. Mathet, 
auteur du groupe en marbre U Inondation, qui s'érige à Tarbes 
sur la place Maubourguet, a sculpté les trois autres sujets de 
la base : la Plaine, la Vallée d'Aure et celle dWrgelès. Enfin 
c'est à Desca, maître de l'ébauchoir, que l'on doit la concep- 
tion du monument, les animaux de bronze et les cours d'eau. 
Par l'énergie dont il anime ses sujets, même les moins près 
de la nature, il leur imprime un caractère de saisissante réalité. 
Tarbes en possède un certain nombre : On peut voir, au jar- 
din Masscy, VOaragan, jeune athlète soufflant dans une 
trompe et qui, tant est rapide son allure, semble effleurer son 
piédestal; au musée, Ceux qui veillent, deux colosses préhisto- 



LA VILLE RURALE. 



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riqiies épiant l'ennemi, hommes ou bêtes, non loin de la hutte 
qui leur sert d'habitation. Gomment, enfin, ne pas admirer, sur 
une place de la ville, uu Danton et sa volonté de surhomme? 
(( De l'audace, encore de l'audace! » Les yeux fulgurent, la 
bouche rugit, le cou se dilate, le bras droit déployé en avant, 
l'index tendu somment l'adversaire; sur les jambes rigides, le 
corps se penche vers les auditeurs, les basques de l'habit 
flottent, soulevées par l'élan du tribun, vrai « géant » de 98, 
évocation frémissante de la Patrie en danger. Ces qualités de 
mouvement et d'énergie se retrouvent, tantôt en puissance, 
tantôt en action, dans les aniinaux de la fontaine, surtout dans 
l'ours, et mieux encore dans l'aigle, prêt à fondre sur sa proie. 
Elles ne se démentent pas dans le groupe supérieur. Les 
hommes et les femmes aux visages d'angoisse qui s'accrochent 
aux rochers, le bouvier qui dégringole ne procèdent point de 
l'idéal statique cher aux Hellènes, mais plutôt semblent créés 
par un élève de Rude ou de Rodin, fortement imbu de Michel- 
Ange. Aussi, quel effet ne devrait-on pas attendre d'une 
œuvre où l'expression et le nombre concourent à produire le 
symbole d'une âme collective, si la plupart des éléments n'y 
étaient taillés dans une pierre poreuse dont l'aspect nuit au 
relief, et si l'on n'avait placé la fontaine devant une halle de 
fer, d'ardoise et de zinc, noyé ses formes dans cette grisaille, 
au lieu de la dresser fièrement au milieu de la place et de sus- 
pendre ses titans en plein ciel! 



D'ailleurs, voici revivre plus simplement la prairie bigour- 
dane avec ses arbres et ses eaux. Je la vois, non plus trans- 
posée en des formes humaines ou animales, mais tangible au 
point que je la foule aux pieds, vaste et pourtant réduite aux 
proportions d'une œuvre d'art, tout exaltée dans sa puissance 
grâce au travail d'une imagination. Cet enclos de plusieurs 
hectares, ces pelouses qui se prolongent, là-bas, jusqu'à de 
hauts arbres où 1 on trouve toutes les variétés du sapin et si 
bien disposés qu'on dirait d'une forêt commençante ; ailleurs, le 



Io6 REVUE DES PYR?SkES. 

grand bassin qui baigne une île de verdure et dont les abords 
sont une futaie avec des halliers coupés de chemins; ensuite, 
la clairière de gazon ouatée d "arbres en velours sombre, lieu 
dintimité, si distant, semble-t-il, des plus immédiats paysages, 
c est bien la prairie tarbaise et ce qu'elle pourrait nourrir do 
végétaux, une glorification delà plaine fertile, un jardin régnant 
parmi les jardins. 

Son auteur eut l amour des plantes, non pas seulement en 
homme de savoir, mais en poète et en artiste, et il dota sa 
ville natale de la belle chose qui porte son nom : le Jardin 
Massey. Là. sont réunies les essences les plus diverses, depuis 
le chêne celtique jusqu'au cèdre du Liban, en passant par la 
gamme infinie des formes et des nuances. On y voit le cyprès 
et le magnolier, les hauts pins des-Landes et de Corse, et le tuli- 
pier de Virginie, le hêtre pourpre et l'arbre de Judée; palmiers, 
sapins, noyers d'Europe et d'Amérique, ormes, frênes, mar- 
ronniers, bouleaux, tilleuls, érables, que sai.s-je encore.^ la 
flore des cinq parties du monde capable de vivre en nos climats 
s'y mêle en un tout harmonieux. Rien n'est laissé au hasard. 
Les endroits les plus sauvages y sont le fruit de patientes 
recherches. Il y a des coins d ombre et de mystère, et des espa- 
ces largement découverts. Partout un art suprême fait valoir 
les perspectives, caresse Tàme à la façon dont un Mozart donne 
à l'oreille, au moment précis oii elle le désire, mais avant 
toute lassitude, un accord ou bien un chant suave qui nous 
apaise et nous repose après des frémissements passionnés. 

Comme égaré d'abord sous la futaie aux fourrés inextrica- 
bles, je m'engage dans une allée droite que jalonnent des pins 
géants. Je marche encore et je me trouve au seuil d'une prai- 
lie de montagne, un de ces espaces plats et boisés qui nous ren- 
dent le souffle après une pénible ascension. Loin des hommes, 
ce cadre me suggère, serait-ce le temps d'un éclair, les émois 
liés à certaines sensations de formes, couleurs, souffles ou par- 
fums... \oici maintenant la grande pièce d'eau, avec son îlot 
recouvert, dirait-on, d une mousse de frondaisons en cascade 
et son pourtour de marronniers, ensemble d'un aspect si déli- 



LA VILLE RURALE. lO' 



cieusement artificiel. Et derrière un double rideau de verdure, 
voici le déploiement des pelouses, entourées d'une large 
ceinture arborescente. Quand on les contemple, suitout aux 
alentours du bâtiment construit à l'extrémité nord et servant 
de musée, comme l'œil se repose sur les arbres irrégulièrement 
plantés au fond, dans la perspective, mais qui ferment si bien 
le décor! C'est ici le jardin anglais, au gazon ras. Sans parler 
de la stèle, assez pauvre d'inspiration, élevée à la mémoire de 
Massey, on y remai'cjue un vigoureux bionze du sculpteur 
Desca, L'Ouragan, et le buste de Théophile Gautier. Vers le 
centre, un bassin allongé coupe l'étendue et reflète le ciel. 
11 est doux, le soir, d'y voir glisser les cygnes, à l'heure où 
l'occident se cuivre à travers les hauts feuillages cl où le cré- 
puscule emplit les allées de solitude et de silence. 

Placide Massey, attaché au Jardin-des-Plantcs de Paris vers 
le commencement du dix-neuvième siècle, plus tard préposé à 
l'entretien des pépinières de Trianon jusqu'en i848, eut, 
peut-être, l'esprit bourgeois, mais certainement les aspirations 
sentimentales de son époque. En i83o, avec le dernier Bour- 
bon disparaissent, on peut le dire, les derniers jardins français. 
J'en sais un, dans telle ville du Languedoc, où le marbre 
blanc des vasques, au milieu des bassins, porte gravés sur les 
socles les mots : (Charles X régnant. Souvenirs d'un autre âge, 
non adaptés à noire démocratie. Rentré à Tarbes après 
la chute de Louis-Philippe, l'horticulteur de Trianon, bien 
qu'il eût vécu dans l'atmosphère de Versailles et en eût 
éprouvé tout le charme, ne s'en laissa pas imposer. A vrai 
dire, l'enclos aménagé sous sa direction, c'est-à-dire avant 
l'année i85/i, était moitié moins vaste que celui de nos jours. 
Il consistait en la partie qui s'étend au loin devant le musée 
et le dépasse à droite et à gauche de quelques mètres. On y 
voit des pelouses, des charmilles, deux perspectives savantes. 
Les arbres, sans ctie relégués en bordure, laissent à peu près 
libres deux espaces principaux, ou plutôt un espace en deux 
régions. Le passage de l'une à l'autre se rétrécit un peu; les 
bosquets, de chaque côté, semblent vouloir se joindre et fermer 



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REVUE DES PYRENEES. 



le cercle, quoiqu'ils ne le ferment pas; et tout cela, varié, 
nullement syméliique , révèle cependant une conception 
d ensemble, ne laisse pas de prétendre à l'unité. Mais, hors la 
spacieuse clairière du centre, le reste n'est qu'un bois et quel- 
ques chemins seulement sont des allées. L'horticulteur avant 
légué à la ville son enclos et quelques terres avoisinantes, on 
agrandit le parc d'après ses indications posthumes; et les 
amoureux de l'isolement eurent alors la joie de trouver les 
retraites favorables à l'éclosion de ces rêves, profonds mais si 
personnels, si vagues même, que bien des gens meurent très 
vieux sans avoir pu jamais les exprimer. 

Et pourtant, ils sont beaux les parterres de Le Nôtre, quand 
on les admire de la terrasse ou du peiMon qui les domine! Si 
l'on évoque leur image en ce jardin Massey, on rend sensible 
toute la différence des deux esthétiques, bien mieux qu'à lire 
les œuvres de Racine et de Shakespeare, qu'à écouter celles de 
Gluck et de Wagner. Le classicisme est peut-être, avec le goût 
de certains sujets, le souci d'une certaine convergence, et il se 
traduit par une peinture de caractères . Mais, alors, la moindre 
disproportion entre l'importance d'un caractère et son expres- 
sion, la moindre inexactitude qui se glissera dans les rapports à 
observer entre leurs champs d'activité respectifs, produira l'ef- 
.fetd'un accord inharmonique dans un morceau d'orchestre et 
rompra l'eurythmie. L'œuvre est surtout plastique et veut être 
jugée d ensemble et du dehors, comme un jardin français du 
haut de sa terrasse. Au contraire, ce sont des sentiments ou 
des aspects d'âmes que l'art (je dirai romantique pour la com- 
modité du terme) prétend nous dévoiler. L'ensemble ne sera 
qu'un cadre de convention et nous intéressera peu. L auteur y 
observera, peut-être, un certain ordre. En tout cas, l'essentiel 
pour lui sera de suggérer non pas à la raison, mais à l'instinct. 
D'ailleurs, l'absence du beau mesuré ne se fera guère sentir, 
pourvu qu'une combinaison musicale, une architecture, une 
situation dramatique, une parole, un geste, un silence même 
nous émeuve et produise en nos âmes des résonances infinies... 

Votre parc est d'un siècle qui n'a pas su trouver de style, et 



LA VILLE RURALE. IO9 

lui-même en est dépourvu, diia-t-oii. Peut-être. Mais que 
faut-il entendre par style? Certaines laçons d'exprimer com- 
munes aux hommes d'une époque et d'un paysP II est donc, à 
ce titre, le signe de certaines l'essemblances temporaires, il est 
un fait éminemment social. Car, en matière d'art, la personna- 
lité n'abdique jamais ses droits, mais elle n'exclut pas ce qui 
permet de rattacher une œuvre à sa phase historique et à son 
terroir, ou, suivant une théorie bien connue, à telle race, à tel 
milieu, à tel moment. Il y a donc un style social, d'autant 
plus qu'on s éloigne de la poésie et de la musique, personnel- 
les au premier chef, en passant par les arts du peintre, de 
l'architecte et du statuaire, pour arriver aux arts décoratifs, 
puis aux productions des artisans. Et l'on doit convenir, de ce 
point de vue, que le style manque au jardin tarbais. Fau- 
dra-t-il donc, pour le mettre à sa place, remonter l'échelle des 
valeurs? Tout en imitant, parfois, les époques antérieures, le 
dix-neuvième siècle n'en a pas moins souvent essayé d'impri- 
mer à son architecture, à son mobilier, des aspects qui leur 
fussent propres. Il n'a pas réussi. Mais la variété de ses recher- 
ches, les tâtonnements dont ses œuvres témoignent lui sont 
bien particuliers et lui font une sorte de manière par l'absence 
même des éléments essentiels à toute manière proprement 
dite. Ce siècle et la partie déjà vécue du vingtième ne seraient- 
ils pas dominés par une inquiétude vaguement consciente, 
qu'on pourrait appeler sentiment du devenir? Ce qui est 
social est relativement fixe, au moins en apparence et pour un 
temps. Ce qui est individuel est forcément instable et divers. 
Depuis plus de cent ans, dans les domaines de la pensée 
pure, de la politique et des intérêts matériels, l'individu n'est 
plus soumis aux tutelles anciennes; le style, au sens où nous 
prenons ce terme, a disparu parce que les cadres sociaux en 
assuraient de moins en moins l'existence. L'art, pourtant, n'est 
pas mort. Il s'est émancipé, comme les hommes; la règle a 
fait place à la liberté; au lieu dune manière anonyme et géné- 
rale en quelque mesure, on a vu s'épanouir des tempéraments 
individuels. Cependant, l'originalité devait naître de cette 



IIO REVUE DES PYRENEES. 

complexité même. Et, à la vérité, les tendances collectives 
n'absorbant plus les tendances personnelles, il n'est plus guère 
de similitudes très apjiarentes et toutes de surface dans les 
façons de concevoir et de sentir, et, partant, plus de style ; 
mais, en levanche, il est des styles infiniment variés, oii s'affir- 
ment la fantaisie de l'esprit et du sentiment, caractères princi- 
paux de notre époque. On les retrouve au Jardin Massey. 
Entrons dans ses ombres. Chacun de ses coins nous prend 
tout entiers, nous révèle tour à tour à nous-mêmes; et si 
nous n'éprouvons pas ici l'harmonieux et impersonnel frisson 
du beau qui demeure, du moins nous sentirons couler notre 
vie multiple devant les paysages composés de ce jardin sans 
terrasse. 

Leur composition même les rend, hélas! artificiels, et cette 
nature trop prévenante n'est plus la nature. Pourquoi ne m'ont- 
ils jamais donné l'impression de plénitude ovi je me complais 
dans les bois, près d'un torrent ou seulement dans une prairie 
bordée de peupliers? Et pourquoi, ayant fait une halte dans 
un parterre de style français, me suis-je toujours senti l'âme 
non exaltée, certes, mais satisfaite? Le jardin de Le iXôtre est 
une œuvre plastique et ne tend pas au delà; arbres, plantes et 
fleurs s'y réduisent au rang de matériaux ; l'intelligence qui les 
disposa ne prétendit point évoquer la campagne et n'essaya 
pas de nous en donner l'illusion ; elle ne nous propose claire- 
ment, et nous ne pouvons l'ignorer, qu'un magnifique décor; 
de même, représenté par un peintre, un aspect rural, si artis- 
tique soit l'exécution, ne sera jamais qu'une image. Ici, dans 
le parc ombreux, les pelouses à l'herbe haute et mêlée de fleu- 
rettes sont des prairies, les plantations des coins de forêt, les 
bassins des eaux courantes à peine canalisées. Ah! le délicieux 
séjour! Mais il n'y a là ni prairies, ni plantations sylvestres, 
ni ruisseaux. Cet admirable jardin n'est qu'un jardin, et cette 
nature aux aspects séduisants qu'une trop belle captive. Le 
beau véritable se confond-il donc avec la splendeur du vrai; et 
nulle part oii la vie extérieure des choses ne sera conforme à 
leurs raisons secrètes, n'y aura-t-il de caractère esthétique ou 



LA VILLE RURALE. I I I 

moral? Soyons justes. Dans ces espaces, l'artifice consiste en 
une simple discipline et plus que jamais semble revivre à mes 
yeux le pays de Bigorre avec sa luxuriante végétation. 

Pour m'en convaincre davantage, si c'est possible, je gravi- 
rai la tour de style arabe qui surmonte, à l'extrémité nord, le 
bâtiment du musée. 

On domine d'en haut la plaine et ses grands arbres. Au 
fond, les Pyrénées, toutes proches, couleur gris mauve des 
croupes de la base au hérissement de leurs pics, magnifient 
l'horizon; leurs vallées qui s'enfoncent, leurs rondeurs qui 
s'étagent, leurs arêtes qui s'entre-crolsent, les miroitements de 
leurs neiges fixent le regard ; il faut plus d'un instant pour 
l'en détourner. On aperçoit alors, à gauche, un coteau de 
même teinte que la plaine ; çà et là des clochers vagues ; à 
quelque distance et en avant de la tour où je suis, parallèle- 
ment aux montagnes, une traînée compacte de maisons avec 
ses toits d'ardoise et les campaniles de ses églises. De chaque 
côté de la ligne assez distendue, certains quartiers débordent 
faiblement. Où il n'y a ni route ni bâtisses, on voit toujours 
un tapis de verdure; 11 s'insinue entre les maisons, dans les 
chantiers, entre les rails du chemin de fer; et au delà, pour 
encadrer les routes, marquer les nombreux ruisseaux, limiter 
les héritages, partout, seuls ou groupés en bai-rlères géantes, 
montent du sol, frissonnent les peupliers... Dans l'étendue, 
jusqu'à la chaîne, des parcs se détachent sur la pelouse im- 
muable. A mes pieds, c'est encore la pelouse, mais élégante, 
coupée d'allées et d'eaux sinueuses, recouverte aux trois quarts 
de feuillages, les uns foncés, les autres clairs, tous compacts, 
tumultueux, si débordants qu'Us dissimulent presque un fau- 
bourg voisin. Et non loin, dans l'herbage, au milieu des peu- 
pliers, Tarbes, la ville rurale, s'allonge... 

1912. 

Jean Depalle. 



Marguerite CLÉRY. 



LKS JARDINS FABULEUX 



« J'ai rèvô d'un j;irdin primitif où les Ames 
Cueillaient le trèfle d'or en robes de candeur... » 

Albert Samain. 



LE JARDIN DE LA PRINCESSE AUX SONGES 

La campagne est déjà brune. 
Un mince croissant de lune 
S abaisse près des bouleaux 
Sur le bord de la rivière, 
Et sa tranquille lumière 
Tombe et rêve sur les eaux. 

Il fleurit d'étranges plantes, 
Des campanules géantes 
Couleur d'azur et de chair 
Et des tulipes d'or pâle. 
La lune aux marches d'opale 
Unit la terre au ciel clair. 

Une auréole argentée — 

Un frisson d'ailes de fée — 

Et c'est Mab qui vient vers nous, 

Mab, notre Princesse aux songes... 

Dans l'herbe il naît des oronges, 

De larges ceps verts et mous. 



LES JARDINS FABULEUX. Il3 

Et dans notre âme lunaire 
Naît, grandit et s'exagère, 
Ainsi que des champignons, 
La floraison monstrueuse 
Des fleurs de Mab la rêveuse 
Dont nul ne saura les noms. 

LES JARDINS DU MONT ERYX 

Les cactus sont fleuris et l'herbe sent la menthe. 
Dans le soir sans rosée un maigre troupeau brun 
De chèvres au poil rude erre, couvrant la pente 
Jusqu'aux rochers marins pleins d'un acre parfum; 
Et le pâtre, nonchalamment, cisèle et creuse. 
Pour faire un chapelet, le bois fin des noyaux 
Imprégnés d'une odeur-d'ohve acre et huileuse, 
Mais ses yeux sont tournés vers l'infini des eaux. 

O fleurs blanches d'écume, écloses et décloses 
Sur les flots éternels, vous souvient-il encor 
De l'Aphrodite nue au milieu de ses roses 
Qui se mirait ici dans son clair miroir d'oi-? 

Les jardins ont surgi soudain sur l'herbe rase. 
Leurs cheveux dénoués sous les bandeaux de fleurs, ■ 
Les prêtresses près des autels versent l'extase 
Des parfums énervants qui font perler les pleurs 
Et plier les genoux, et les frêles fumées 
Montent dans l'ombre verte où le soleil couchant 
Roussit les grands troncs droits sous les sombres ramées. 
— Ainsi qu'un souvenir l'air disperse leur chant. 

Un bruit d'ailes remplit le ciel oij le jour baisse : 
Les colombes, comme autrefois, viennent nicher 
Aux flancs du vieil Eryx. L'invisible déesse 
Que leur vol accompagne a du laisser toucher 
XXVI 8 



Ii:i RKVUE DES PYRENEES. 

La lene à son long voile... Une île vlolâlre 

A caché le soleil — le jardin enchanté 

S'est rendormi — mais seul et frémissant, le pâtre 

De l'ombre d'un parfum est à jamais hanté: 

fleurs blanches d écume, écloses et décloses 
Sur les flots éternels, efTeuillcz-vous encor 
Pour l'Aphrodite nue au milieu de ses roses 
Qui se mirait ici dans son clair miroir d or! 



LE JARDIN DE MORT 

C'est un étrange parc entouré de lauriers 
Oii, sous l'ombre des pins et des mancenilliers, 
Le vieux Maître a planté toutes les fleurs toxiques 
Surprises d'être là, pavots contre colchiques. 

C'est le jardin de mort où nul ne peut marcher 
Hormis sa fdle et lui. Rien ne sait arracher 
L'enfant d'entre ces fleurs; leurs parfums sont sa vie, 
Leur beauté son bonheur, leur danger son envie. 

Avec elles toujours, fleur au milieu des fleurs. 
Délicieuse et rare ainsi que leurs senteurs. 
Elle a mis en son cœur leur nature farouche ; 
L'ivresse de la mort est aussi sur sa bouche. 

Il est étrange et beau, sous le feu du couchant, 
Ce jardin vénéneux d'où ne monte aucun chant; 
Ses feuillages épais sont noirâtres ou glauques, 
Et la brise s'y plaint en gémissements rauques. 

Le doux parfum pesant des daturas ouverts 
Se mêle à l'acre odeur des ellébores verts ; 
Et les arums tendant leurs coupes exiguës 
Les remplissent de songe au-dessus des ciguës. 



LES JARDINS FABULEUX. Il5 

Le soir cuivré répand d'irréelles couleurs ; 
Et, jetant des éclairs aux fugaces lueurs, 
Danse l'essaim des cétoines, des cantharides 
Qui font briller au vol leurs élytres rapides. 

Etrange comme lui, dans ce jardin qui dort 
Se tient la jeune fdle, haute en sa robe d'or. 
Au milieu d'un massif fleuri de digitales 
Dont ses doigts eflîlés meurtrissent les pétales. 

Elle regarde au loin et ses grands yeux rêveurs 
Sont pareils à la nuit. A ses tempes les fleurs 
Des pavots au cœur noir s'inclinent défaillantes, 
Et ses cheveux lui font le manteau des infantes. 

La pâleur de son teint est celle de la mort, 
Mais le jeune visage est volontaire et fort. 
Et comme le doux fruit d'une exotique plante 
S'épanouit sa bouche en sa pulpe sanglante. 

Son rêve ténébreux est aux molles cités 

Ainsi que son jardin pleines de voluptés 

Et de fleurs de poison pour pâlir d'autres femmes 

Et mettre en leurs regards de fugitives flammes. 



LE JARDIN DU MAGE 

Au fond de quel pays, au fond de quel passé, 
Ai-je vu ce vieillard avec sa toque noire 
Et son froc de velours, qui lit dans un grimoire 
Ou tourne à sa fenêtre un visage lassé ? 

Trois filles en tremblant ont entr'ouvert sa porte.. 
— Quelle œuvre de magie obscurément s'inscrit 
Au livre de leur vieP — Un lourd silence. Un cri. 
L'une d'elles s'enfuit plus blanche qu'une morte.. 



Ilb REVUE DES PYRENEES. 

Le jardin jusqu'au lac n'est qu'une floraison 
Follement libre, un flot de roses de Bengale 
Qui s échevelle et meurt, pétale par pétale, 
Sur le seuil de granit de la tiiste maison. 

Au loin c'est la montagne, avec un pic de neige 
Eblouissant... Pourquoi suis-je seule à savoir 
Qu'à l'aube deux vautours sillonnent d'un vol noir 
Cette blanclieur, et qu'à l'iieure où le jour s'abrège 

Et finit en étoile, il sort du lac brumeux 
Une forme de femme auguste et lente et grise 
Qui dans l'odeur de rose, où le vieux cœur se brise. 
Met les lis de la nuit en ses sombres cheveux. 



LE FOU DU JARDIN DES FEES 

Le soir est d'un bleu de pastel 
Sur le jaidin charmant et tel 

Qu'on les dessine en rêve — 
La balustrade, le bassin, 
La fontaine aux bouches d airain 

Qui pleure et rit sans trêve... 

La lune lente à l'orient 

Monte et s'éclaire. Un trait brillant 

Sous les charmilles sombres 
Se fond avec le jour qui fuit 
Dans l'enchantement de la nuit 

Et le frisson des ombres. 

En son blanc pourpoint de satin 
Il s'est assis près du bassin 

Le Fou du Roi des Fées ; 
Le bruit d'argent de ses grelots 
Sur la fontaine et ses sanglots 

Rit parmi les nymphéas. 



LES JARDINS FABULEUX. 1 1 7 

Le paon, sa queue aux larges yeux 
Ouverte en éventail soyeux 

Devant la balustrade, 
Lui lance un vif regard de jais 
Et le raille en cris prolongés 

Avec sa voix maussade. 

Le feu lunaire, étrange et beau, 
De sa traînée a rayé l'eau 

Qui se moire et tremblote. 
Le Fou se penche et le miroir 
Se trouble jusqu'à son lit noir 

D'un coup de sa marotte. 

Emergeant du fond ténébreux 
L'image aux visages nombreux 

De femmes indolentes 
Monte comme une brume au soir, 
Et le Fou blanc sourit de voir 

Flotter leurs formes lentes. 

Pourquoi fais-tu donc tant de peur 
Que les vieillards pleins de frayeur 

De leurs voix étouffées 
Osent à peine te nommer, 
O Fou béni qui peux mcnei" 

Au doux jai'din des Fées? 



CHRONIQUE DU MIDI 



Aspects toulousains. Drapeaux flottant au vent, long- cortège de 
10 novembre. couronnes. Tous les partis confondus, toutes 

les classes mêlées, le Gouvernement, l'armée, 
la mag-istrature, l'Université, les sociétés savantes, les œuvres de cha- 
rité. Une double haie populaire, d'où ne s'élevaient que des regrets. 
Telles furent les ob.sèques du D"" Gendre. 

Avec lui, c'est une physionomie bien toulousaine qui disparaît. On le 
rencontrait partout, et pourtant il était toujours dans son cabinet de la 
rue Périgord, un curieux coin de Toulouse, encombré d'objets d'art, de 
dessins, de vieilles gravures, de précieux souvenirs, de documents, — 
et plus encombré encoi^e de pauvres g-ens auxquels l'habile oculiste pro- 
dig-uait g-énéreusement ses soins et son assistance. Il était là dans son 
cadre, petit et svelte, la moustache fine, le sourire bienveillant, la main 
toujours tendue, la parole encourageante et optimiste. 11 aimait Tou- 
louse et les Toulousains, — et- on le lui rendait. Vrai type de philan- 
thrope discret et bon enfant, il ne comptait que des amis, dont un grand 
nombre étaient ses obligés. L'ironie de la destinée a enlevé à soixante ans 
à peine cet homme heureux, qui aurait voulu que tout le monde fût 
heureux autour de lui. Elle ne lui a lai.ssé qu'une consolation : c'est 
d'avoir été frappé au cours d'une de ces grandes fêtes patriotiques qu'il 
afifectionnait, en costume de médecin militaire, la croix de la Légion 
d'honneur sur la poitrine, alors que, le jour des Morts, il présidait, au 
cimetière de Terre-Cabade, un pieux pèlerinage du Souvenir français. 



22 novembre. Nous nous en voudrions de ne pas saluer ici la mé- 
moire de notre collaboratrice. M"'?Elisa Gay. Son nom 
ne pai'aissait pas assez souvent dans les sommaires de cette revue, mais 
elle avait cependant de fidèles lecteurs. 

Ame délicate et fine, esprit très cultivé. M"'' (Jay avait essayé avec 
succès de la poésie, du roman, de la critique littéraire; plus tard, 
saisie, elle aussi, par l'attrait puissant de tout ce qui se rattache à notre 
sol méridional, elle s'intéressa parlii-ulièremenl aux irlln's l'élibiéeuuos 



CHRONIQUE DU MIDI. II9 

et catalanes. Dans ce domaine, elle eut deux grandes admirations, deux 
cultes, pourrait-on dire, et tort bien justifiés : Mistral et Verdaguer. 
Le dernier surtout, malheureux et méconnu, g-énie soufVrant et persé- 
cuté, attira sa sympathie féminine; elle traduisit ses œuvres, si puis- 
santes et si mystiques, réunit sur son compte les plus précieux docu- 
ments et s'employa de toutson talent et de tout son zèle à compenser l'in- 
justice de sa destinée. Aidée de sa su'ur, Mme La pierre, et de son beau-frère, 
M. E. Lapierre, le savant moliériste toulousain, M"'- Elisa Gay, jusqu'à ses 
derniers temps, tenait un de ces rares salons où les œuvres de l'esprit 
passent au premier rang-... C'est avec une grande tristesse que nous 
voyons maintenant le deuil entrer dans cette maison de la rue des 
Fleurs, maison toujours accueillante à ceux qui aimaient la poésie, l'art, 
la science, tout ce que Mistral a nommé dans son hymne célèbre : 

Lis auti jouissenço 

Oue se trui'on doù tombèu... 

Nous adressons à INLinsicur et Madame Lapierre l'hommage des regrets 
de la Revue des Pyrénées. 



12 décembre. Encoie une i< nécrologie ^) : INL Victor Bonhenry, con- 
servateur honoraire du Muséum d'histoire naturelle. 

En réalité, il était parisien, et n'était arrivé dans notre ville qu'en 
1865, appelé par M. Edouard Filhol, professeur à la Faculté des Scien- 
ces, directeur à l'École de Médecine, créateur du Muséum; mais il a 
accompli à Toulouse une œuvre considérable. Avec l'aide de M™*^ Bon- 
henry, il a peuplé une galerie zoologique de premier ordre. « Il n'y avait 
alors rien de comparable dans les musées de la province, a déclaré 
M. Emile Cartailhac; aujourd'hui même, nulle part on ne fait mieux. » 

Le travail du préparateur est ingrat. Le temps altère vite les œuvres 
qu'il amodelées; d'ailleurs, il ne les signe pas, et la foule qui les admire 
avec ferveur ne se demande même pas quel peut bien être le nom de 
leur auteur. A Toulouse, certainement, elle n'établissait aucune liaison 
entre les superbes pièces du Muséum, joie des enfants et des érudits, et 
cet extraordinaire personnag-eà la longue j)ipe, à l'immense couvre-chef, 
qu'elle reg'ardait passer en souriant. Bonhenry, en effet, si l'on ignorait 
souvent sa valeur, ne pouvait circuler inaperçu : peintres et dessinateurs 
ont aimé à fixer sa silhouette qu'on eût dit échappée à quelque roman 
d'humoriste, et son personnage était si magistralement composé qu'il 
tenait à la fois de l'artiste et du savant, du rapin et du naturaliste. Son 
chapeau s'étalait comme un champignon prodig-ieux k travers les mas- 
sifs du Jardin-des-Plantes, et il semblait indispensable à leurs divers 
aspects, surtout, quand on apeicevait au-tlossous la tète réfléchie et les 
paisibles lunettes de M. Bonhenry. Depuis quel([ues années, il vivait 
fort retiré : mais il n'est pas de ceux ([ue Ion oul)lie. 



120 REVUE DES PYRENEES. 



|er février. Un grand congrès rég'ionaliste se tient à Toulouse, con- 
grès dont il serait malséant de nier l'importance. Dans 
la vaste salle des Jacobins, devant un nombreux auditoire, où se trou- 
vent représentées la plupart des notabilités industrielles, commerciales 
et agricoles de notre région, MM. Hennessj, de Marcillac, de Jouve- 
nel, etc., développent le prog^rammede la Lig-ue de Représentation pro- 
fessionnelle et d'Action régionalisto. Ce programme peut être discutable 
sur certains points, et sa réalisation ne pourra être atteinte sans de 
g"rosses difficultés. Reconnaissons toutefois que cette réunion de Tou- 
louse marque une étape des plus importantes dans le mouvement rég-io- 
naliste : pour la première fois, en effet, ce ne sont plus seulement des 
félibres ou des bardes, des patoisants ou des Rosnfi qui réclament le 
libre exercice des libertés rég-ionales : ce sont des bommes d'affaires, 
des propriétaires terriens, de grands nég-ociants. On semble donc sortir 
du domaine des cbimères pour pénétrer dans un domaine plus pratique. 
Charles Biun et quel(|ues-uns d'entre nous peuvent mesurer la dis- 
tance parcourue depuis notre cong-rès de 1901, où, vers la fin de mai, 
nous tînmes quelques séances dans l'ancien amphithéâtre de la Faculté 
des Sciences, rue Lakanal. A ce moment-là, nous nous préoccupions 
déjà du point de vue économique; mais ceux d'entre nous qui abordè- 
rent le problème, iMM. Marc Frayssinet, aujourd'hui député ; Clapier, 
René de Marans, étaient' des théoriciens; et nous déplorions de sentir les 
forces vives de notre pays si indifférentes à ces questions. Ce qui domi- 
nait chez nous, c'étaient des écrivains, des romanisants, des félibres 
inquiets de l'autonomie de nos centres provinciaux, de plus en plus 
menacée par la centralisation parisienne : contre ce danger, nous n'a- 
vions à opposer que des discours, des poèmes, des toasts et des chan- 
sons. 

Aujourd'hui, on sent (jue tout cela a chang-é : les démonstrations 
régionalistes, multipliées dans les fêtes publiques, dans la presse, dans 
les livres ont fini par atteindre l'opinion, et par révéler à tous la nature 
du mal dont ils souffraient obscurément. Il ne faut pas trop se fâcher 
de voir le régionalisme littéraire et artistique passer au second plan, 
disparaître un peu devant l'étude appliquée des problèmes économiques 
et administratifs. La solution apportée à ces problèmes ne pourra qu'être 
bienfaisante pour le mouvement purement intellectuel et esthétique de 
nos provinces. Toulouse doit sa floraison -romane à la prospérité de ses 
Comtes, ses richesses gothiques à la puissance de l'Ég'lise et des ordres 
religieux, ses hôtels célèbres aux grands marchands de la Renaissance, 
aux parlementaires des dix-septième et dix-huitièmesiècles. Pour qu'une 
ville soit une ville d'art. 11 faut qu'elle ait des Mécènes, que son com- 



CHROMQUE DU MIDI. 121 

merce, son agriculture, ses industries soient florissantes. C'est une 
vérité évidente, qu'on a quelquefois le tort de néglig'er. 

Nous espérons donc que le vigoureux mouvement créé par la Lig'ue 
de Représentation professionnelle et d'Action régionaliste aboutira à 
d'heureux résultats, et qu'une renaissance littéraire et artistique de nos 
pays d'oc ne pourra manquer d'en être favorisée. 

Armand Praviel. 



Ariège. 

Bulletin Sommaire du Bulletin de In Société ariégeoise 

de la des Sciences, Lettres et Arts et de la Société 

Société ariégeoise. des Études du Couserans , n^^ -^ et 8 du 
XIII" volume. 

I. J. Decap : Les maîtres d'école à Saint-Ybars au dix-huitième siè- 
cle. — II. Pli. Morère : Un officier ariég^eois à Sébastopol : La corres- 
pondance du commandant Lamarque {suite et fin). — III. La Société 
ariég-eoise au Cong-rès des Sociétés savantes à Grenoble (mai igiS). — 
IV. Bibliographie ariégeoise : Al)bé J.-M. Vidal : Bullaire de l'Inquisi- 
tion française au quatorzième siècle et jusqu'à la fin du grand schisme 
(G. Doublet). — V. Compte rendu de la Société des Études du Couse- 
rans (séance du 7 août igiS). 

I. Ph. Morère: L'Aiiège avant le rég'ime démocratique (IL L'ouviier; 
les mineurs de Rancié). — IL Baron de Bardies : Lettres inédites de 
Chateaubriand à une Couserannaise {di\çc fac siniile hors texte). — 
III. Robert Rog-cr : Le clocher de l'ég-lise Saint-Michel de Tarascon-sur- 
Arièg-e (avec planches). — IV. Bibliog-raphie ariég-eoise : L'abbé Benj. 
Mayran : Raymond Bonal, d'après sa correspondance inédite (G. Dou- 
blet) ; Franck Berranger : La mine de Rancié depuis la Révolution 
jusqu'à nos jours (F. Pasquier); Joseph Ag-eorges : Le D"" Bordes- 
Pag"ès. Le travail d'un homme et la marche de quelques idées (F. Pas- 
quier). — V. Comptes rendus de la Société Ariégeoise (séances du 7 juil- 
let et du 26 octobre 191 3. — VI. Table des matières du treizième volu- 
me (1912-1913). 

Bulletin historique Sommaire du i^////e^//? historicjue du dio- 

du diocèse de Pamiers. cèse de Pamiers, Couserans et Mirepoix 

(fascicules de juillet et août, de septembre 
et octobre, de novembre et décembi^e 191 3). 

L'abbé Benj. Mayran : Raymond Bonal dans les diocèses de Pamiers 
et d'Alet (1038-1647) d'après sa correspondance inédite (suite). — Abbé 
F. Robert : Histoire des évèques de Mirepoix (suite). Pierre de Don- 
naud, coadjuteur (1610-1021); Louis de Nog"aret de la Valette (i63o- 



122 UEAUE DES PYllE.NEES. 

iG65). — J. Decap : Simples notes sur l'instruction primaire dans les 
paroisses du canton du Mas-d'Azil, avant 1789. — Mélanges documen- 
taires : I. Prise de possession de la cure de iMazères {il\ août 1G09). 
H. Extrait d'un <(, coutumier processionnel » de la paroisse de N.-D. de 
la Daurade de Tarascon (fin du dix-septième siècle). III. Inventaire du 
ling-e et de l'arg-enterie qui se sont trouvés dans l'ég-lise d'Arignac 
« supprimée » (31 mars 1794)- 

L'aljhé Benj. Mavran : Raymond Bonal ilans les diocèses de Pamiers 
et d'Alet (i 688-1647) d'après sa correspondance inédite (swi7e e/ /?/?). — 
Abbé F. Robert : Histoire des évoques de Mirepoix (suife). Louis-Her- 
cule de Lévis-Ventadour (1656-1679). — Abbé L. Blazy : La première 
tournée pastorale après la Révolution. L'archevêque Primat dans 
l'Arièg-e en 1807. — Mélano-es documentaires : Fondation d'un obit en 
l'ég-lise de N.-D. de Rimont, au diocèse de Couserans, par Pierre 
Rouaix, notaire et procureur royal de cette ville (4 décembre i64i). 

Abbé F. Robert : Histoire des évêques de Mirepoix (suite). Pierre de 
la Broue (1679-1720). — Abbé L. Blazy : La première tournée pastorale 
après la Révolution. L'archevêque Primat dans l'Arièg-e en 1807 {suite 
et fin). — Mélang-es documentaires : I. Un abbé du Mas-d'Azil ig-noré, 
X. de Beauvron. IL Un invalide des armées de Louis XIV pensionné 
sur l'abbave de Boulbonne. 



Plaquettes Nous pouvons en signaler deux aux curieux 

sur la de cette science, aujourd'hui de plus en plus 

préhistoire en Ariége. en honneur. La première, due à la collabora- 
tion de M. le comte Bégouen et de M. l'abbé 
Breuil, a pour titre : Peintures et gravures préhistoriques dans 
la grotte du Mas-d'Asil. La seconde, qui porte la seule signature 
de M. le comte H. Bégouen, est consacrée aux gravures de la caverne 
du Tue d'Audoubert, découverte par M. Bég-ouen et ses fils, le 20 juil- 
let 191 2. On sait ici l'autorité qu'ont acquise dans ces passionnantes 
questions nos deux auteurs. C'est assez dire qu'il y aura intérêt et 
profit à lire leurs mémoires consciencieusement préparés et superbement 
illustrés. Abbé Blazy. 



Aveyron. 

Chemins de fer Une décision très importante pour l'avenir de 
départementaux. notre département, .si elle se réalise, vient d'être 
prise par le Conseil g-ériéral de l'Aveyron, réuni 
en une .session extraordinaire le 10 janvier I9i4- H ^ ^'O^*^ ^^ mise à 
l'enquête, suivant la loi de igiS, d'un réseau départemental de 35o ki- 
lomètres environ de voies ferrées, dont les frais d'étaldissement s'élève- 



"v 



CHRONIQUE DU MIDI. 123 

i^ont au chiffre approximatif de 3o millions et demanderont au contri- 
buable un supplément de 27 centimes additionnels. Pour obtenir ce vote 
favorable, il a fallu étendre le réseau dans des proportions qui permet- 
tent de desservir tous les cantons qui sont actuellement privés de che- 
mins de fer d'intérêt g-éncral. C'est ainsi qu'on est arrivé à établir un 
projet qui comprend les dix lig-nes suivantes, dont l'Etat prendra à sa 
charge les cinquante-deux centièmes : 

lO Rodez à Millau, par ou près Flavin, Pont-de-Salars, Salles-Curan, 
Bouloc et Sainl-Beauzél_y ; 

2" Flavin à Réquista , par ou près Salmicch et Cassag-nes-Bé- 
gonhès ; 

30 Rodez à Villefranche, par ou près Rij^nac, Bel-Air et Lanué- 
jouls ; 

40 Villefranclie à Carcenac-Peyralès, par ou près Sanvensa, Margat, 
Rieupeyroux, Saint-Salvadou, Vabre et le plus près possible de Lunac ; 

50 Bel-Air à Conques, par ou près Montbazens, Aubin avec embran- 
chement jusqu'à la Mairie de Cransac, Viviez, Uccazeville, Firmi, le 
plateau d'Himcs, Arjac et Saint-Cyprien ; 

6° Saint-Aff'rique à Camarès, par ou près Vabres et Camarès; 

70 Verrières ou Querbes à Saint-Serr.in, par ou près Belmont, Com- 
bret et Saint-Maurice; 

8» Saint-Geniez à Campagnac, par ou près Saint-Martin, Saint- 
Saturnin ; 

90 Mur-de-Barrez à La Terrisse, par ou près Brommat et Sainte-Ge- 
neviève ; 

10° Cassuéjouls à Saint-Amans, par ou près Huparlac. 



Découverte archéologique. Un chasseur a découvert, au pied du 

roc des Fées, près de Nant, un orifice 
qui permettait d'entrer dans une caverne jusque-là inexplorée, et où l'on 
a trouvé un grand noml)re de crânes, des ossements humains et divers 
objets, tels que os aiguisés, pendeloques, fragments de poterie, de na- 
cre, etc. Plusieurs de ces crânes, qui semblent appartenir au type Cro- 
Maffuon ont été envovés au Muséum pour être soumis à l'examen de 
M. Verneau, pi^)fesseur de paléontologie. 

M. l'abbé Hermet croit que les ossements de la Grotte des Fées ne 
remontent pas à l'époque paléolithique, mais datent seulement de l'épo- 
que néolithique et peut-être même de l'âge plus lécent du cuivre et du 
bronze. 11 tire cette conclusion de la présence, dans la grotte, de fra-i- 
ments de poterie, celle-ci n'ayant fait son apparition, d'après les archéo- 
gues, qu'à l'époque de la pierre polie. Il pense également que la grotte 
n'a pas été habitée par les troglodytes, comme le croient quelques-uns, 



124 



REVUE DES PYRENEES. 



et serait seulement un ossuaire où, après dessiccation des chairs ou dé- 
charnement des corps, les ossements étaient déposés, comme l'indiquerait 
le désordre dans lequel ont été trouvés les ossements, sans que ce désor- 
dre puisse s'expliquer par une invasion des eaux. 

Quoi qu'il en soit, la découverte paraît se rapporter à l'aube de l'épo- 
que quaternaire, et l'étude que feront les savants promet d'intéressants 
résultats pour l'archéologie. M. Constans. 



Basses-Pyrénées. 

Société des Sciences, Lettres Le i" décembre 191 3, M. le D^ Phi- 
et Arts de Pau. lippe Tissié a fait une communi- 

cation des plus curieuses sur : Le 
Gréco : ses yeux, son automatisme graphique. — Essai médico- 
psychologique. 

Le Gréco, disent ses partisans, schématise par synthèse; ses corps sont 
allongés, par association d'idées entre les âmes et les flammes qui mon- 
tent en s'allong-eant vers les cieux. C'est du mysticisme s^'mbolique ! 

Ce mouvement exagéré, dont Maurice Barres est un des promoteurs 
les plus notoires, en faveur d'un excellent peintre de portraits, dans 
lequel on a voulu voira to^"t un grand peintre inspiré, devait nécessaire- 
ment entraîner une juste réaction, mais qui peut-être dépasse les bornes. 

L'oculiste éminent de Madrid, Beritens, dans une brochure récente, 
a démontré de la manière la plus scientifique que Théotocopouli, dit le 
Gréco, était atteint d'astigmatisme, ainsi que le révèlent ses taljleaux, 
où les personnages groupés s'allongent, telles des flammes qui montent. 

M. le D"" ïissié est un spécialiste des études médico-psychologiques, 
et il a fait paraître une thèse sur ces somnambules particuliers qu'il a le 
premier déterminés sous la qualification (Y aliénés voyageurs; or, en 
Gréco, il voit un hystérique atteint de dédoublement de la personnalité, 
passant alternativement de l'état /)r/me équilibré des portraits à l'état 
second, déséquilibi-é, des scènes religieuses. 

Cette théorie curieuse, quoique poussée bien loin, aboutit à voir, dans 
les portraits du peintre trop oubliés par ses admirateurs, des œuvres 
saines, et, dans ses grandes compositions trop prônées en revanche, 
des œuvres maladives. 

Les Espagnols du seizième siècle n'ont jamais considéré le Gréco 
comme un grand peintre; cela est si vrai que, dans la réplique de 
l'Enterrement du comte d'Or g as, qui se trouve à Madrid, ses contem- 
porains, respectant toute la partie inférieure composée de portraits 
juxtaposés et fort bien peints séparément, ont eff"acé toute la partie 
supérieure du tableau où le mysticisme flamboyait maladivement. 



CHRONIQUE DU MIDI. 125 

Si l'on ne suit pas le docteur Tissié dans ses conclusions tendant à 
reconnaître dans le Gréco un dégénéré supérieur et un demi-dément, 
il faut toujours admettre, avec l'oculiste Béritens, que ce portraitiste 
remarquable était atteint de la tare la plus grave chez un peintre : un 
astigmatisme déformateur des yeux, surtout dans un champ de vision 
étendu. 



En cette même séance du i^'' décembre dernier, M. l'archiviste Lorber 
a étudié : Le village et le château de Pau depuis leurs origines Jus- 
qu'à la fin du quatorzième siècle. 

M. Lorber s'attache à détruire d'abord la légende qui raconte que 
l'emplacement du château de Pau aurait été acheté auxOssalois prétendus 
propriétaires du Pont-Long. En réalité, ce point fut fortifié parce qu'il 
commandait le gué du Gave, et les vicomtes de Béarn placèrent tout 
naturellement ce gué, puis le pont qui lui succéda et où un péage était 
perçu, sous la protection d'une forteresse. Or, précisément, ce furent ces 
bergers d'Ossau, dans leurs transhumances, qui devinrent les meilleurs 
clients de la perception des péages. 

Dans les temps antérieurs au onzième siècle, les forteresses consis- 
taient en des enceintes et en un donjon de bois. Le mot béarnais /3aM 
signifiait non seulement un pieu , comme le veut la légende, mais 
encore une enceinte complète, un plessis. 

Au douzième siècle, des murs de pierre succédèrent aux palissades. 
M. Lorber est porté à admettre, après d'autres, que le gros mur d'en- 
ceinte du château et la base des tours Mazères et Monhauzet datent du 
commencement du douzième siècle. 

Vers le milieu du treizième siècle, Gaston VII fit rebâtir le château 
d'Orthez pour tenir tète aux Anglais de Bayonne et c'est vers cette 
même époque qu'il dut faire bâtir la tour Monhauzet dont la salle du 
premier étage est voûtée en demi-berceau comme à Orthez, et dont les 
murs sont pareillement évidés par des arcades. 

Pau, qui apparaît vers la fin du treizième siècle comme une commu- 
nauté affranchie, serait alors devenue une besiau représentée par des 
jurats. 

Mais c'est au quatorzième siècle, sous le règne de Gaston Phœbus, que 
le village se transforme en petite ville fortifiée. 

Dans le dénombrement de i385, Pau est compté pour 128 feux. En 
multipliant par 5 le nombre des feux on obtient approximativement le 
nombre des habitants d'une localité au moyen âge. La population de 
Pau devait donc être, à cette époque, de 700 habitants, en y compre- 
nant ceux du château ; cette population était inférieure de beaucoup à 
celle d'Orthez (2. 5oo), d'Oloron (2.800), de Morlaas(i.5oo), de Salis, de 
Sauveterre, de Lescar, de Gan, de Lagor. La plupart des Palois étaient 
des paysans. 



1^6 REVUE DES PYllÉ.NÉES, 

Cinq ans après rachèvcment des travaux de reconstruction du château 
de Pau, Gaston Pliœbus décida de fortifier la petite ville. Le mur, percé 
seulement de deux portes, parlait de la tour du Moulin (Tour de la 
Monnaie), longeait le canal du moulin, puis g'ra vissait la pente du coteau, 
passait au droit de la façade orientale de l'hôtel Gassion, long-eait en- 
suite les rues de Gontaut-Biron et de Gassion. De la lue Préfecture, le 
mur venait se souder à l'enceinte du château, en arrière des maisons de 
la rue du Château. 

Je souhaite à la Société des Sciences, Lettres et Arts de recevoir 

fréquemment des communications aussi intéressantes que celles de 

MM. Tissié et Lorber. 

Xavier de Cardaillac. 



Gers. 

Les livres. Philippe Lauzun : « Ma bibliographie » (1867-1913), 
33 pp. in-8 avec portrait de l'auteur. — A^en, mai- 
son d'édition et imprimerie moderne, 191 3. 

Parmi les érudits de la rég-ion du sud-ouest il en est vraiment peu 
qui puissent être comparés à M. Philippe Lauzun pour la long-ue peisé- 
vérance de leur labeur, pour leur fécondité, pour la solidité et la variété 
de leurs travaux. Au cours de l'année 18G7, i' ^'^^^ naître sa vocation 
en contemplant les ruines imposantes du château féodal de Bonag-uil 
(Lot-et-Garonne). Encouragé par Viollet-le-Duc, il en fait une descrip- 
tion lumineuse et en écrit l'histoire. 

Dès lors, l'archéologie monumentale devient le principal champ 
d'action de .son esprit curieux, actif et sans cesse en éveil. Autour de 
lui, dans cette belle région de l'Agenais, de l'Armagnac et du Condo- 
mois, se dressent encore de nombreux et remarquables spécimens de 
l'architecture militaire, civile et religieuse du moyen âge. Il les étudie 
successivement avec une persévérance inlassable et une maîtrise qui 
s'affirme d'année en année. 

La bibliographie qu'il nous présente aujourd'hui mentionne dix ouvra- 
ges d'archéologie religieuse et quarante-cinq d'archéologie militaire et 
civile. Quelques-uns sont très étendus et particulièrement goûtés. 

Au premier rang de ceux-ci figurent incontestablement L'Abbaye de 
Flaran (1890) et Les Châteaux gascons de la fin du treizième siècle 

(1897). 

L'histoire, qui est inséparable de l'archéologie, devait fatalement 
tenter M, Philippe Lauzun. On n'est donc point surpris de trouver men- 
tionnées, dans sa bibliographie, onze publications de documents inédits 
et une cinquantaine d'études historiques. Quelques-unes sont de simples 
articles de revue, mais il en est qui constituent des volumes de 4oopag-es. 
Telle est, par exemple, celle qui fut publiée en 1902 sous le titre : ///- 



CHRONIQUE DU MIDI. Ï2'] 

néraire raisonné de Margiierile de Valois en Gascogne, d'après ses 
livres de compte. 

La bibliographie de M. Laiizun mentionne encore deux études scien- 
tifiques, quatre qui se rapportent aux Beaux-Arts, seize articles biogra- 
phiques ou nécrolog'iques et environ soixante comptes rendus critiques. 
Le livre comprend deux parties; dans la première les travaux sont 
classés par ordre chronologique; dans la seconde ils sont groupés par 
matière. 

Cette bibliog-raphie constituera un guide précieux pour ceux qui vou- 
dront utiliser l'abondante et solide documentation de M. Lauzun, recou- 
rir à sa science archéologique et mettre ainsi à profit le fruit de ses 
études. 



Le Musée d'Auch. La ville d'Auch a voulu posséder un musée 
vraiment dig-ne de ce nom, car on rie pouvait 
considérer comme tel les deux petites salles de l'hôtel de ville où se 
trouvaient entassées diverses œuvres d'art et quelques collections aussi 
maigres qu'hétéroclites. Elle a eu l'excellente idée d'aflecler au futur 
musée la belle et vaste chapelle de l'ancien petit séminaire. A celte 
heure, le conservateur actuel, M. Guillaume Pujos, s'emploie à l'appi-o- 
pi'iation et à l'utilisation des locaux. Il y réunit non seulement les collec- 
tions appartenant à la ville, mais aussi divers objets qui sont la propriété 
du département et, enfin, les importantes collections qui constituaient 
précédemment le Musée de la Société archéologique. Auparavant, celui- 
ci était médiocrement installé dans un bâtiment dépendant de l'arche- 
vêché. Or, au moment de la loi de séparation, il fut classé à tort parmi 
les biens de la mense archiépiscopale. La Société archéologique protesta. 

« Volontiers, dit-elle, j'abandonnerai mes anciennes collections, mais 
à condition qu'elles soient visibles pour tous, et non enfermées éternelle- 
ment sous la garde de l'administration de l'enregistrement. Je souhaite 
qu'elles soient attribuées à la ville d'Auch. » 

Or, aujourd'hui le vœu de la Société archéologique est sur le point 
d'être réalisé. Avec les éléments de deux ou trois petits musées mal 
composés, d'une organisation défectueuse et difficilement accessibles, on 
va constituer un musée unique. Toutes les collections qui les composaient 
vont se trouver heureusement réunies dans un immeuble vaste, bien 
aéré, superbe d'aspect et situé au centre de la ville. On ne peut que s'en 
féliciter. 

Quel sera le caractère du nouveau musée? Sera-t-il un musée réservé 
à quelques modestes œuvres d'art, et dont le voisinage du riche musée 
de Toulouse fera éclater la pauvreté? A notre avis, on devrait s'efforcer 
d'en faire, autant que possible, un musée de tradition régionale analogue 
au « Museon arlaten » créé à Arles par le poète de Maillane. Dans Auch, 



128 REVUE DES PYRENEES. 

centre g'éographique et administratif de notre vieille province, nous 
voudrions voir un musée g-ascon. 

On s'ingénierait à y mettre en valeur les beautés de la rég-ion et à 
sauver de l'ouhli les ditrérenls cadres dans lesquels s'est écoulée l'exis- 
tence de nos aïeux. Photographies ou réductions en plâtre des monu- 
ments de la région, vieilles estampes donnant la physionomie d'un coin 
disparu ou rappelant une coutume oubliée, reconstitutions du mobilier 
et du costume g-ascons à travers les siècles, armes anciennes, portraits, 
statues ou bustes de nos célébrités locales, etc., auraient leur place 
marquée dans ce musée qui serait avant tout un centre de documen- 
tation. 

La salle consacrée à l'art lapidaire serait facilement peuplée des cha- 
jiiteaux anciens, des frises, des belles mosaïques romaines, des inscrip- 
tions, des statues antiques, des sarcophages, des tauroboles, des stèles, 
des pierres tombales que recèle en si g"rand nombre le sol g-ascon, et 
dont la Société archéologique a déjà constitué une si riche collection. 

C'est ainsi que, profitant de circonstances exceptionnellement favo- 
rables, le banal petit musée de la ville d'Auch pourrait être transformé 
en un établissement original et vraiment instructif sur le fronton 
duquel on g-raverait ces mots : Musée de Gascogne. 

G. Brégail. 



Hautes-Pyrénées. 

Une fête dans les La Revue des Hautes-Pyrénées a consacré son 
Baronnies. fascicule de septembre au compte rendu de la fête 

villageoise organisée à Lomné par la municipalité 
de cette commune, le 24 août dernier. M. Fernand de Cardaillac ayant 
racheté, ces temps derniers, le domaine de ses pères, les communes des 
Baronnies ont voulu lui témoigner leur sympathie en élevant, aux deux 
frères Gorbeyran et Raymond de Gardaillac-Sarlabous, un petit monu- 
ment commémoratif. Ces deux Sarlabous, qui furent des hommes de 
g-uerre remarquables, l'aîné g-ouverneur du Havre, le cadet g"ouverneur 
d'Aig-ues-Mortes, étaient originaires de nos montag-nes de Big-orre, et se 
consacrèrent au service de la France. A ce titre, ils étaient dig-nes de 
l'honneur qui leur était fait, et leur descendant, M. F. de Cardaillac, en 
s'associantà cette fête, en l'inspirant, en en réglant les détails, a accom- 
pli un acte de piété filiale. Le programme était d'ailleurs des plus 
attrayants. A la tète du Comité se trouvait M. le D'" Cayre, de Labarthe- 
de-Neste, qui a remis le monument' à la municipalité de Lomné et aux 
communes des Baronnies. Dans une conférence populaire dite avec cha- 

I. Œuvre de MM. Michelet et Caddau. 



CHRONIQUE DU MIDI. lâQ 

leur, M. Léo Al)art a fait revivre la physionomie rutle et énerni(iiie de 
ces vaillants capitaines. Sa conférence prenait une saveur particulière 
de ce fait quelle était donnée dans le cadre grandiose (jui servit de ber- 
ceau à ces f^uerriers. Une cavalcade de quinze jeunes gens en costumes 
du seizième siècle conduisent les assistants dans la cour du château, 
où, sur un autel adossé aux ruines, M?"" Gardey, curé de la Basilique de 
SainteClotilde, célèbre la messe pendant que les chanteurs montagnards 
da Bag-nères entonnent le Gloria de Roland, et que l'orchestre de Vie 
exécute ïlntermezso de l'Arlésienne. Après eut lieu un banquet qui 
réunit plus de six cents convives. 



Conférence. La Société académique a inaug-uré ses conférences 

hivernales par une causerie de M. Lorber, archiviste des 

Basses-Pyrénées, sur le château de Pau à l'époque de Gaston Phœbus. 

G. B. 

Hérault. 

Charles de Tourtoulon. Il est mort, àAix-en-Provence, en août igi3. 

Il mériterait d'être mieux connu et mieux 
aimé à Montpellier. Dès sa dix-neuvième année il publiait, ici-même, 
des « Notes pour servir au nobiliaire de Montpelber ». Plus tard, 
en 1867, il donnait le premier volume de cette Histoire de Jacme le 
Conquérant, qui est devenue classique, et qui g-loiifie le plus illustre 
de tous les enfants de Montpellier. 11 fonda, en 1870, la Société pour 
l'étude des Langues Romanes, qui g-arde une place de choix parmi les 
sociétés savantes de notre Midi, et dont la «. Revue » est un recueil 
apprécié partout où l'on s'intéresse à la lang-ue et à la littérature d'Oc, 
— c'est-à-dire plus à l'étrang-er qu'en France. Et qui, parmi les Mont- 
pelliérains, ne se souvient de ces Fêtes latines qui marquèrent ici, 
en 1878, le début du mouvement régionaliste ? 



Léon Gaudin. Depuis cinquante ans, M. Léon Gandin est bibliothé- 
caire de la ville de Montpellier, pour l'honneur plus 
que pour les maigres émoluments qu'on lui accorde. Il a su, par des 
efforts dilig'ents, y constituer un « fonds de Languedoc » très précieux, 
y attirer des donations importantes. Quelques amis, quelques fidèles lec- 
teurs, quelques archéologues et historiens locaux lui ont offert, pour cet 
anniversaire, un haut-relief où l'on retrouve son fin et spirituel profil 
modelé par l'habile sculpteur Jouneau. On sut gré à la municipalité de 
Montpellier de s'être associée à cette fête intime. 

XXVI 9 



3o 



REVUE DES PYRENEES. 



L'invasion. Presque chaque jour, et surtout aux environs de la gare, 
on en voit une trou j)e; ils sont maigres mais ag-iles, serrés 
dans une culotte collante couleur de terre et dans une petite blouse courte 
de cotonnade bleue; leurs veux noirs brillent dans leurs faces bistrées, 
sous le larg-e chapeau ou le petit béret; tout leur bagage tient dans un 
sac de toile bise. Ce sont nos amis les Espagnols. A la ville sur tous les 
chantiers, à la campagne dans tout le vignoble, ils sont chaque jour 
plus nombreux, et ils tiennent désormais leur place. Ils ont, depuis 
quelques mois, un journal, El Pequeiio espanol, qui paraît à Cette. 
Son Eminence, dans un récent « mouvement w ecclésiastique, a promu 
un de ses prêtres à la charge nouvelle de « confesseur des Espagnols du 
diocèse ». Lors d'une récente grève, ils s'engageaient, dans des affiches 
rédigées en espagnol, à interdire l'accès des villages où ils travaillent 
aux « ouvriers étrangers ». 



Résurrection. H faut aller voir, dans le bas de notre rue Lallemand, 
la petite merveille de goût sûr et discret qu'est la 
façade du nouveau p.alais épiscopal. On y voit revivre l'architecture 
montpelliéraine des doux grands siècles — je veux dire le dix-septième 
et le dix-huitième — dans cet éclat lumineux de la pierre neuve que la 
patine du temps a ôté aux monuments anciens. MM. Joubin et Bonnet, 
quand ils publiaient l'an dernier leur remarquable album, s'altendaient- 
ils à trouver à leur œuvre un si .saisissant commentaire? Dans ce coin 
tranquille où le chant des oiseaux et des cloches empêche d'entendre le 
luuit des trams et des autos, on se sent rajeuni de trois siècles, et l'on 
s'attend à rencontrer au coin de la rue la chaise de M?'' de Pradel, fon- 
dateur du Prêt-Gratuit... 



Le plus ancien Je ne sais qui mérite le plus qu'on la loue, de la 
Montpellier. Société archéologique qui exécute, et de la munici- 

palité qui autorise les fouilles commencées sous l'an- 
cienne Halle aux Colonnes. L'une et l'autre ont bien mérité de Montpel- 
lier, quand elles permettent ainsi (pie l'on recherche les traces de notre 
passé le plus lointain. 

C'est vers ce point central de notre ville que monta jadis le village de 
Monlpelliéret, tandis que celui *de Montpellier descendait à sa rencon- 
tre. Mais pourquoi leur union s'opéra-t-elle juste à cet endroit? On vou- 
drait que, dès avant la fondation des deux bourgades, ce penchant de 
notre Clapas eût offert un centre d'attraction aux populations environ- 



CHRONIQUE DU MIDI. l3l 

nantes : Temple de Diane d'abord, sanctuaire de Notre-Dame ensuite... 
Mais en rétro uvera-t-on les traces authentiques? 

On a justement remarqué que les promoteurs de ces recherches ne 
sont point des fonctionnaires brevetés ni des archéolog-ues professionnels, 
mais un jeune savant et une faible femme, tous deux désintéressés, et 
travaillant pour l'amour de l'art... 



Vieux Montpellier. (iràce aux félibres montpelliérains, le vieux 
Montpellier eut les honneurs de nos vitrines, 
un dimanche de janvier. On v put voir, réunis à la hâte, une masse 
d'objets précieux ou touchants, hérités de nos grands-pères et g-rand'- 
mères, — et qui feraient, par leur réunion, un très curieux Maseon 
mount-pelliereiic. 11 faudra Ijien qu'on arrive, après plusieurs mani- 
festations aussi heureu.-5es, à constituer enfin ce Maseon. 



A la mode de chez nous. Voilà quelques semaines, M"« de Baron- 

celli-Javon, s'étant mariée, n'a pas oublié 
qu'elle est de Camargue, et s'est présentée à l'autel dans le gracieux 
costume arlésien. Cet ajustement coquet et gracieux nous parut plus 
sejant, plus harmonieux, plus conforme au clair et plaisant génie de 
notre race — de notre race française — que toutes ces modes d'à pré- 
sent que l'on baptise parisiennes, alors qu'elles affichent impudemment 
le déséquilibre et le dévergondage d'un cosmopolitisme fou. Vivent cel- 
les qui, plutôt que parisiennes dé francisées, savent demeurer de leur 
province, et qui, pour se mettre à la mode française, se mettent, simple- 
ment, « à la mode de chez nous... » Louis-J. Thomas. 



Lot-et-Garonne. 

Le Souvenir Laulanié. Le dimanche 19 octobre dernier a eu lieu 

à l'hôtel de ville d'Agen la remise officielle 
à la municipalité de la toile représentant devant un groupe d'auditeurs 
le savant Laulanié, originaire d'Agen, ancien professeur à l'Ecole vété- 
rinaire de Toulouse. 

Devant une assistance nombreuse et choisie, des discours ont été pro- 
noncés par M. Guittard, vétérinaire à Astaflfort (Lot-et-Garonne), par 
M. Vig-neau, conseiller municipal, remplaçant le Maire empêché, et 
par M. Barrier, inspecteur général des Ecoles vétérinaires, membre de 
l'Académie de médecine, qui a énuméré les travaux et les découvertes 
du savant professeur. 



l32 REVUE DES PYRENEES. 



Le Protestantisme La Société des Sciences, Lettres et Arts d'Agen 
en Agenais. vient de faire paraître le Recueil de ses Tra- 

vaux (t. XVI). Cette publication est quinquen- 
nale : Je signale (pp. 2i4 à 4oo), comme une très utile contribution à 
l'histoire g-énérale de la France, YEnquête sur les commencements 
du protestantisme en Agenais tirée d'un manuscrit ayant appartenu 
aux Archives de l'évêché d'Agen. Les auteurs de ce travail sont deux 
savants, membres de la Société académique, M. Fallières, décédé l'an 
dernier, et M. l'abbé Dureng-ues, chanoine titulaire de la cathédrale 
d'Agen. 

« Est-il nécessaire, dit M. Fallières, d'insister sur la valeur historique 
de ce texte? Sans parler de multiples renseignements sur nos plus vieil- 
les familles agenaises, aucune pièce de nos archives ne fournit de détails 
plus curieux et plus abondants sur les mœurs et les controverses reli- 
gieuses du temps. » 

Cette enquête commença le 6 mars i537, sous les ordres de l'Inquisi- 
teur de la Foi aux pays du Languedoc, Frère Louis de Rochelte, venu 
de Toulouse et envoyé par le Roi. Elle dura jusqu'au 4 avril. Les déjx)- 
sitions furent reprises le 17 avril, recueillies depuis ce moment par 
Frère Richard, vicaire de l'Inquisiteur, et clôturées le 29 du môme mois. 

L'enquête prouva tout de suite que les idées de la Réforme étaient 
propagées par les régents des écoles, nombreuses à cette époque dans 
la ville d'Agen. Ces maîtres professaient à la fois l'humani.sme et la 
Réforme « s'appliquant à ruiner dans l'esprit de leurs élèves les croyan- 
ces catholiques, souvent de l'aveu et du consentement de leurs parents... 
Par leur ardeur à se créer des prosélytes, la ville d'Agen devint un cen- 
tre de propagande où affluaient des Allemands, déguisés en maîtres 
d'école, en réalité mis.slonnaires chargés de convertir les peuples du 
Midi. L'enquête met tous ces faits en pleine lumière... En somme, à 
cette date de i537, nous ne connaissons aucun document capable de 
fournir une idée plus exacte du progrès de la Réforme, de sa pénétra- 
tion dans les divers milieux sociaux, et des moyens employés pour la 
propager'. » 

De grands personnages se trouvèrent inculpés : un général des finan- 
ces, le trésorier du Roi, un conseiller au Sénéchal, un Frère prieur du 
couvent des Augustins, et enfin le célèbre humaniste J.-C. Scaliger. Ils 
furent appelés au tribunal de trois conseillers du Parlement de Ror- 
deaux, Lachassaigne, Rriand de Valée et Arnould de Fcrron, hommes 
distingués par leur sagesse et leur savoir (le dernier surtout), à qui les 

I. Inlroduction à l'enquête, pp. 221-223. 



\ 



CHRONIQUE DU MIDI. 1 33 

opérations de l'Inquisiteur furent soumises, une fois les informations 
terminées. 

Aucun des inculpés ne connut ni la potence, ni le hacher. Leur pecca- 
dille consistant en « propos et pratiques contraires à la foi « ne fut pas 
jugée lin cas pendahle par ces jug-es impartiaux'. 

L'inquisiteur Louis de Rochefte ne bénéficia pas de la même indul- 
gence à Toulouse. Comme nous l'avons vu plus haut, il avait abandonné 
l'enquête le 4 avril, laissant ses fonctions à son vicaire, le Frère Richard. 
Il semble que, vivant au milieu des adeptes de la Réforme, écoutant 
leurs défenses, il subit la contagion de leurs idées. Il fut, le 7 septem- 
bre i538, déclaré hérétique à Toulouse, et, comme tel, renvoyé au bras 
séculier, dans un arrêt dont voici les dernières lignes : « ... l'exécuteur 
de la haulte justice lui fera fere le cours accoutumé par la cité de Tho- 
loze, sur ung charriot, portant la hart au cou, et sera admené en la 
place du Salin et illec brusié tout vif... Est arresté que sera estranglé 
avant d'être brusié'. » F. Feruère. 



Tarn. 

Bibliographie. La bibliographie albigeoise vient de s'enrichir d'un 
nouveau volume : L'Ancien diocèse d'Albi d'après 
les registres de notaires, grand in-8° de .\n1-427 pages, œuvre de 
INI. Auguste Vidal. Nous sommes trop intimement lié avec l'auteur pour 
juger son nouvel ouvrage avec indépendance. On nous permettra donc 
d'emprunter au journal L Echo du Tarn l'article que lui a consacré 
M. A. Garenc. Albiensis. 

« Albia C/trisiiana. — Les directeurs de cette Revue ont une bien 
louable pensée en entreprenant la publication des Textes et Mémoires 
relatifs à l'histoire des Anciens Diocèses du Tarn. 

« Nous en avons reçu le premier et très Important fascicule. C'est le 
fruit des recherches de M. Auguste Vidal qui n'en est pas à son premier 
essai. Il nous engage à remercier M. Malphettes, qui a livré au cher- 
cheur averti qu'est M. Vidal six cent soixante-douze registres d'actes 
antérieurs à 1790 ; M. de Lacger qui lui a confié la charge d'extraire de 
ces registres et de coordonner tout ce qui peut intéresser l'histoire reli- 
gieuse de l'Ancien Diocèse d'Albi. 

« Sans doute, nous remercions ces messieurs et à I)on droit; mais nous 
ne devons pas nous laisser tromper par la modestie de M. Auguste 
Vidal et nous priver de lui dire aussi nos sincères félicitations pour la 
long-ue application, les patientes recherches, le choix judicieux et l'or- 
donnance si nette de ces milliers d'actes. 

I. Archives (lu Parlement de Toulouse (B. 3i, fa 53i); cf. Lafaille, Annotes 
de Toutouse, t. II, pp. 108-109. 



i3A 



REVUE DES PYRENEES. 



(( Il les a coordonnes en des clîa|)itres clairs qui rendent la lecture 
facile, instructive, je dirai pi'cnante. 

« C'est une histoire, après tout, que celte suite d'actes de toute nature, 
louchant à tous les détails de la vie relig-ieuse, politique, sociale, révé- 
lant les us, les coutumes, les petites passions de ces siècles tombés dans 
le sommeil du passé. 

« On revit ces temps d'où sont sortis les nôtres; on les voit repasser 
sous les yeux dans leur variété, leurs personnages, en une revue rapide. 
On assiste à leurs compétitions, à leurs débats, à leurs accords, à leurs 
contrats. Ils sont là devant nous; nous suivons leurs g-estes, nous énu- 
mérons leurs raisons, nous comptons leurs écus. 

« C'est, me permettra-t-on le mot? comme l'histoire des siècles passés 
se déroulant en films animés, se réveillant devant nous pour passionner 
notre curiosité, se prêter à une comparaison pleine d'intérêt, de leçons. 

ft Dans son introduction, M. Vidal écrit : « Au risque de paraître dé- 
« précier notre œuvre, nous devons avouer que les deux mille trois cent 
« ving-t actes, dont on trouvera l'analyse dans les pages qui vont suivre, 
« sont d'une lecture peu attrayante. » Nous ne sommes pas de son avis. 

« Bien sûr, il n'a pas eu la prétention d'écrire un roman. Il n'en est 
pas moins vrai que, si l'on ne peut lire d'une lecture très prolongée, 
sauf ceux qui ont la passion de ce genre d'études, celle série de notes 
résumées; s'il faut, de temps en temps, respirer, poser le volume, re- 
prendre haleine, bientôt la curiosité vous pique, vous voulez savoir, 
vous êtes impatient de vous rendre compte : eh ! ma foi ! souvent, très 
souvent, vous êtes récompensé par une instructive découverte, une sur- 
prise révélatrice. 

« C'est une mine, riche, féconde ou, si l'on aime mieux, des amorces 
(c'est le mot de M Auguste Vidal) pour des biographies de plusieurs évo- 
ques, des monographies des paroisses, des couvents d'Albi. C'est par ces 
détails, parfois minces et comme insignifiants, que se révèlent les physio- 
nomies des hommes ou des associations avec quelque chose de vraiment 
personnel, de réellement spécial, de dessin bien profilé, de tout à faitvécu. 

« Le lecteur, quoi qu'en dise ou qu'en médise, par une discrétion qui ne 
diminue [tas son mérite, M. Vidal, le lecteur conviendra que ce recueil 
qu'il vient de nous donner est bien, c'est sa pensée et elle est juste, 
« l'histoire (écrite par ceux-là même qui la vivaient) des institutions, 
« des coutumes, l'histoire des familles, l'histoire économique, sociale, 
« toute l'histoire enfin ». A. Garenc. 



CHHONIQUE DU MIDI. l35 

Tarn-et-Garonne . 



Inaugurations. Les fêtes auxquelles ont donné lieu l'inaug-uration 
des nouvelles salles du Musée Ingres et celle du 
monument Pouvillon se sont déroulées à Montauban, le 4 et le 5 octo- 
bre 1918. Les journaux en ont rendu compte avec assez de détails pour 
qu'il ne soit pas utile de leur consacrer une long-ue notice. 

Il faut signaler tout d'abord les intéressantes conférences qui ont été 
faites, le samedi soir, 4 octobre, à la gloire d'E. Pouvillon par MM. Ga- 
briel Laforgue, François Tresserre, mainteneur des Jeux Floraux, et 
Marcel Sémézies. MM. Laforg'ue et Sémézies, qui ont eu des relations 
amicales avec le romancier, ont donné à leurs conférences un accent 
personnel et émouvant. 

La matinée du dimanche a été consacrée à l'inaug-uratlon de trois 
nouvelles salles du Musée dont raménagcmcnt a permis de compléter 
l'Exposition des dessins d'Ing-res. MM. Lapauze, Roll et Bérard, sous- 
secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, y ont pris la parole. 

Dans l'c.près-midi, au jardin public, devant le monument Pouvillon, 
MM. Lecomte, Decourcelle, Hue et Bérard ont entretenu les nombreux 
assistants de l'œuvre littéraire et dramatique et des conceptions sociales 
de Pouvillon. M""' Cécile Sorel a récité avec élégance, sinon émotion, 
des vers de M. Marc Lafargue sur Pouvillon et le beau sonnet de ce 
dernier, intitulé : La Verveine. 

Nous n'aurions rien à ajouter à ce bref compte rendu si M. Sembat, 
député de Paris, n'avait pas prononcé une spirituelle allocution au ban- 
quet qui a clos ces fêtes; il a rappelé aux Montalbanais qu'ils possèdent 
des « couverts » que beaucoup de villes italiennes leur envieraient — et 
qui ont eu le bonheur d'être préservés jusqu'ici de fâcheuses restaura- 
tions. Cette réflexion d'un amateur étranger à la ville ne manquait pas 
d'à-propos, car, à voir les enseignes qui déshonorent la Place Nationale, 
il semble que les Montalbanais n'apprécient pas leurs « couverts » 
comme ils le méritent. 



Société des Études locales Un groupe de la Société des Etudes 
dans locales dans l'Enseignement a été 

l'Enseignement public. fondé dans le département de Tarn- 

et-Garonne. Ce g'roupe se propose de 
publier une série de petits volumes conçus dans un esprit scientifique, 
mais rédigés sous une forme simple et accessible à tous, sur l'histoire, 
la préhistoire, la g-éographie et le folklore de la rég-ion. Le premier fasci- 



l3G REVUE DES PYRÉNÉES. 

cule de celte collection a paru : Saint-Antonin ; pages d'histoire', 
qu'il ne m'appartient pas de juger. D'autres paraîtront ensuite — et 
très prochainement : Contes populaires de la vallée du Lambon, 
par A. Perbosc; Promenades préhistoriques dans le Tarn-et-Garonne, 
par le docteur Roques. 



Bibliographie. Contentons-nous de sig-naler les articles les plus im- 
portants qui ont paru dans le Bulletin de la Société 
archéologique de Tarn-et-Garonne et dans le Recueil de l'Académie 
de Tarn-et-Garonne, de 1912; un dépouillement complet de la pre- 
mière de ces revues a été publié dans les Annales du Midi (19145 
pp. 126-128). 

Nous avons remarqué dans le Bulletin de Ja Société archéologique : 
La Fondation de la bastide royale de Lafrançaise, par L. Boscus et 
l'abbé Firmin Galabert ; La Peyro de la Sal, par H. de France (curieuse 
étude de toponomastique) ; Les authentic/ues de reliques, parle cha- 
noine Pottier (contenant une intéressante description de reliquaires); 
La Bibliothèque et le Trésor du collège cistercien de Toulouse 
en i^gi, par Dom R. Trilhe ; Identification d'un tableau du musée 
Ingres de Moniauban, par A. Fontaine ; Mystères célébrés à Montau- 
ban (i522), par H. de France (texte et commentaire d'un contrat concer- 
nant la représentation, à Montauban, de deux mystères. 

A citer dans le Recueil de l'Académie : La Nuit enchantée, par 
Bourchenin ; La première conversion de Pascal, par Bois ; Le sort 
des mots et les surprises de la sémantique, par Bourchenin ; Valeur 
Iiistorique des légendes, par R. Latouche. R. L. 



I. R. La.lou.che, Saint-Antonin; pages d'hisfoire, Montauban, P. Masson, 
igiS, 92 pag-es, avec illustrations. (Société des Etudes locales dans V Enseigne- 
ment public, groupe du Tarn-et-Garonne .) 



Le gérant : Edouard PRIVAT. 



!(>ii!ouse, Imp. DotJLADOLRE-PRIVAT, rue S'-Rome. 39. — 1244 



L. DE SANTI. 



LES PREMIERS SEIGNEURS D'AVIGNONET 

LA DISPERSION D'UNE GRANDE MAISON 



La racine celtique du nom d'Avignonet, Aven, signifie eau 
et, par extension, lieu entouré d'eaa ou abondant en eau. 

Il n'est donc pas étonnant de la retrouver dans un grand 
nombre d'anciennes désignations topographiques, mais nous 
surprendrons certainement beaucoup de nos compatriotes 
d'Avignonet en leur apprenant qu'il existe ou a existé en France 
une demi-douzaine de localités, au moins, portant ce nom. La 
principale, ou du moins la plus importante, est Avignon, la 
vieille capitale du Comtat, que sa situation sur le Rhône, sur- 
tout à l'époque où ce fleuve débordait et inondait les campa- 
gnes provençales, faisait une véritable ville maritime; mais on 
trouve, au douzième siècle, un port d'Avignonet, sur la Médi- 
terranée, au voisinage d'Antibes et, indépendamment de la 
petite ville d'Avignonnet, dans l'Isère, nombre de hameaux ont 
encore ce nom : tels, dans le Tarn, non loin de Montans, 
Avignonet, qui fut le siège d'un prieuré assez important; dans 
le Bordelais, auprès de Saint-Julien, Avignonet, dont le vigno- 
ble jouit d'une réputation méritée, et, en Catalogne encore, 
auprès de Llado, Vignonet. 

Car il n'y a aucune différence linguistique entre Avignon 
et Avignonet, et cette dernière prononciation n'est que la cor- 
ruption de la première : Avenio, Avinio, Avinione, Avinhione, 
Avignonet. 

C'est sous ces différentes formes qu'on trouvera, en effet, 
orthographiés, du douzième au dix-huitième siècle, le village 

iO 



l38 REVUE DES PYRÉNÉES. 

d'A^dgnonet et la famille à laquelle, lors de la constitution des 
fiefs méridionaux, fut attribué le fief d'Avignonet*. 

Les possesseurs du fief étaient, au commencement du dou- 
zième siècle, les puissants vicomtes de Lautrec. 

Ava, sœur du vicomte de Lautrec Sicard lY,' l'apporta en 
dot à son époux, Guillabert de Laurac ; mais le petit-fils de 
celui-ci, Sicard II de Laurac, le céda, vers 1206, à son suze- 
rain, le comte de Toulouse, de telle sorte qu'Avignonet demeura 
moins d un siècle aux mains des seigneurs de Laurac. 

Nous connaissons assez bien l'histoire de cette maison : 

1° Guillabert I", de Laurac, dont nous possédons plusieurs 
actes de logS à 1124, eut de sa femme, Ava, trois fils au 
moins : Guillabert II qui suit; Sicard I", qui s'attacha au comte 
de Comminges; et Gausbert qui mourut probablement avant 
son père (il ne figure pas dans la donation de juin 112/i aux 
Hospitaliers). 

Le testament de Guillabert I" est de 1 123". Il mourut à Lau- 
rac en juin ii24, après une existence terriblement agitée. 

2" Guillabert II, fils d'Ava^, succéda à son père, mais lui 
survécut peu. Il avait épousé Ava, sœur du vicomte de Lautrec 
Sicard I\ , laquelle lui avait apporté en dot le château d'Avi- 
gnonet, de telle sorte que jusqu'au treizième siècle, où Sicard II, 
de Laurac, céda cette forte position militaire à son suzerain, le 
comte de Toulouse, Avignonet demeura le plus beau fleuron 
de la couronne féodale des seigneurs de Laurac. 

Guillabert II mourut vers 11 36, laissant d'Ava quatre fils 



1. Il faut rappeler que le fief primitif s'appelait Gaulech ou Gaulège, et que 
ce n'est qu'à la fin du douzième siècle que les possesseurs du fief, les Lautrec, 
V bâtirent un château, à quelque distance de l'église Notre-Dame de Gaulège. 
Aussi, dans les titres primitifs, Avig'nonet est-il appelé Avignonet de Gaulège 
ou A vignonet-lès-Gaulège. 

2. Car/ niai re de Saint-Sernin, p. 8. 

3. Il est très difficile de ne pas confondre entre eux ces seigneurs qui portent 
le même nom et dont les femmes, comme on le voit, s'appelaient souvent de 
même. Mais on désignait toujours les fils du nom de leur mère : c'était un reste 
du matriarcat ibère et surtout un moyen de distinguer les bâtards des enfants 
légitimes. 



LES PREMIERS SEIGNEURS d'aVIGNONET. i3q 

au moins et une fille, Bernarde, qui avait épousé un seigneur 
de la maison de Cabaret, fervent adepte du catharisme, Roger, 
fils d'Enoz. 

Ces quatre fils sont Sicard, Guilhem-Peyre, Guillabert et 
Hugues. Guillabert, abbé de Saint-Benoît de Castres et l'un 
des principaux conseillers de Raymond Trencavel, en est le 
plus connu. 

3° SiGARD I", fils d'Ava, succéda à son père comme seigneur 
d'Avignonet. Il occupait une formidable situation entre le 
comte de Toulouse et les vicomtes de Carcassonne, tenant tout 
le Lauraguais, c'est-à-dire la Marche toulousaine, par ses châ- 
teaux de Laurac, Castelnaudary, Molandier, La Pommarède, 
Montferrand, Avig-nonet et même partie de Baziège; mais il 
n'était pas de taille à soutenir ce fardeau. 

Très religieux, Sicard I" s'attacha à réparer, par des largesses 
et des donations à tous les sanctuaires du Midi, les spoliations 
et les usurpations de son aïeul. C'estainsi qu'il faisait donation, 
le 6 septembre 1177, à la commanderie de Pexiora, de tout le 
domaine de Gaulège et que, l'année suivante, il se retirait du 
monde et prenait, à Pexiora même, l'habit d'Hospitalier de 
Saint-Jean de Jérusalem. 

Il avait eu, de sa femme Titburge, quatre fils qui portent les 
mêmes noms que les fils d'Ava, Sicard, Guillabert, Guilhem- 
Peyre et Hugues. Mais ce dernier prit, pour se distinguer, le 
nom d'Hugues-Bonafos et, ayant reçu en fief le château de 
Montferrand, il s'appela aussi Hugues de Montferrand. 

4° Sicard H, fils de Titburge, hérita des châteaux de Laurac 
et d'Avignonet, mais il était loin de partager les goûts et les 
idées de son père. Fervent adepte du catharisme, brillant, mon- 
dain, amoureux de controverses théologiques, ' résidant ordi- 
nairement à son château de Montréal ou à la cour spirituelle et 
dissolue du vicomte de Carcassonne, Roger H, il tenta inutile- 
ment de reprendre aux Hospitaliers le fief de Gaulège, que son 
père leur avait donné. C'est probablement l'insuccès de cette 
tentative qui le poussa à céder au comte de Toulouse, Ray- 



laO REVUE DES PYRENEES. 

mond M, son château d'Avignonet, dépouillé de son domaine 
utile. 

Il mourut à temps pour ne pas voir le désastre de sa famille, 
emportée, l'une des premières, dans le sanglant cataclysme de 
la Croisade albigeoise. Il avait eu, en effet, de sa femme Blanca, 
plusieurs enfants, mais un seul fils, ce brillant et infortuné 
Amalric de Montréal, seigneur de Laurac, Montréal et Cas- 
telnaudary *, que Simon de Montfort fit pendre à un gibet infa- 
mant, sur les remparts de Lavaur (121 3). L'aînée de ses filles, 
Guiraude, périt également, lapidée, dans le puits tragique de 
Lavaur; les autres se jetèrent avec un sombre fanatisme dans 
l'hérésie cathare, telles Esclarmonde, qui épousa le fameux 
Othon d'Aniort, et Mabilia, qui fut une diaconesse renommée. 

Après la destruction du château d'Avignonet (i2\b), le 
domaine personnel des seigneurs fut confisqué; mais, comme 
il en advint d'un grand nombre d'assignations, il semble que 
certaines portions en soient retournées aux descendants de la 
maison de Laurac. 

Quels étaient ces descendants.^ — Ici, c'est la nuit la plus 
obscure. Cherchons-y des fils conducteurs. 

On a vu que Guillabert l" et Guillabert II avaient eu de 
nombreux enfants; nous en connaissons huit au moins, mais 
nous n'en connaissons qu'une partie, car il faudrait tenir 
compte des bâtards, si nombreux dans les familles de cette 
époque. Et, comme les noms patronymiques se perdaient d'une 
génération à l'autre; comme, en l'absence de tout état civil, 
noms et surnoms se choisissaient et se confondaient sans 

I. On sait que C;istcluaudary fut assii^né par Simon de Montfort à un de ses 
compagnons, Hug'ucs de Lascy; mais celui-ci, à sa mort, le r-^stitua aux héri- 
tiers d'Amalric en la personne d'Ai/rneric de Casielnaii. Celui-ci paraît être un 
frère bâtard (ou plutôt un neveu, car il y a Aj/nieric rA/icien et Ai/ineric le 
Jeune et celui-ci fiyure même au Saisiinenliiin) d'Amalric de Montréal. Ayme- 
ric le Vieux était probablement déjà seigneur de Belflou; du moins, dans la 
déposition de Tholozan de la Salle devant les Inquisiteurs, il est signalé comme 
assistant, avec Raymond de Roqueville et quelques autres chevaliers, à un 
convenlicule tenu dans la forêt de Trebons, en i235, par le prédicant Ramon 
Sans, et, en marge de son nom, le greffier de l'inquisitiou a écrit ce renseigne, 
iueut : « N'Ayinericus manet upiid Vuljlor. » 



LES PREMIERS SEIGNEURS d'aVIGAONET. 1^1 

aucune règle, il est impossible de débrouiller avec certitude 
cet écheveau. En outre, le morcellement des héritages, dans 
l'inégalité des conditions sociales, aboutissait parfois à ce résul- 
tat que des laboureurs se trouvaient au même rang que les 
héritiers du titre seigneurial ou que ce titre se trouvait partagé 
entre parents de condition, de fortune et de nom les plus 
divers. 

Cependant la seigneurie de Montferrand nous offre un de 
ces fils conducteurs. On a vu qu'elle était échue à Hugues- 
Bonafos, l'un des fils de Sicard P'. Or, cette seigneurie ne fut 
pas confisquée, et nous voyons, en 1272, au Saisimentum, les 
descendants d'Hugues prêter serment parmi les nobles et che- 
valiers (( milites et nobiles )) sous leur nom d' Avigtionet : Guil- 
lelmus de Avinione, de Monteferrando, miles ; Raymundis Gilherti 
de Avinione, miles, etc. 

C'est la preuve que les descendants de Guillabert et de Sicard 
de Laurac avaient — certains du moins — adopté et conservé 
le nom patronymique d'Avignonet. 

Or, il n'est pas douteux qu'une ou plusieurs branches ana- 
logues existassent à Avignonet, et il sera facile d'en donner la 
preuve tout à l'heure. Mais à Avignonet, la situation était plus 
complexe qu'à Montferrand. 

Les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem avaient reven- 
diqué et récupéré le dîmaire de Gaulège, c'est-à-dire la presque 
totalité du fief, dont donation leur avait été faite par Sicard I". 
Le roi, comme bénéficiaire de la confiscation du château dé- 
moli en 1245, possédait l'ancien domaine personnel du comte 
de Toulouse; mais, antérieurement à I245 et probablement 
même à sa cession au comte de Toulouse, nombre de par- 
celles de ce domaine avaient été aliénées et étaient arrivées, 
soit par partage, soit par héritage, à des descendants ou des 
successeurs des seigneurs de Laurac ; peut-être même en avait-il 
été vendu à des étrangers ^ 

I . Nous voyons, dès le treizième siècle, les Hospitaliers s'efForcer de racheter 
ces parcelles et de les faire rentrer dans leur domaine d'Avignonet. C'est ainsi 
que, le 3o septembre 1209, Pons de Mares et sa femme Rixenda abandonnaient 



1^2 REVUE DES PYRENEES, 

Quoi qu'il en soit, ce ncsl guère qu'au quinzième siècle, 
ainsi que le prouvent les reconnaissances du notaire Louis Tor- 
natoris (i4i5)* et la série des inféodations faites par les com- 
mandeurs de Renneville, de i455 à 1^94 ^ que les Hospitaliers 
parvinrent à réunir sous leur main tous les biens dispersés du 
domaine primitif. Au milieu du quatorzième siècle encore, 
comme nous le prouve un acte curieux du 3o juin i359 (Arch. 
de Malte, Avignonet, 1. II, n° 2), nous voyons qu'une bonne 
partie des revenus du terroir de Gaulège, à savoir : Vagrier 
(neuvième partie des récoltes ; ce que nous appelons ïescous- 
sure), les lauzimes (droit du douzième sur les ventes) et les 
foriscapes (droit d'une obole par sol d'engagement), étaient 
possédés par indivis par le roi , le commandeur de Renne- 
ville et trois particuliers, à savoir : noble Bernard de Varagne, 
coseigneur de Gardouch, damoiseau; Guillaume de Bruguière, 
dit le Vieux, et Bernard Comboulh. L'acte est dressé précisé- 
ment pour raison de la vente que ce dernier, Bernard Com- 
boulh^, fait de sa part de droits à Bernard Gilabert, changeur 
(nous dirions, aujourd'hui, banquier) de Toulouse, et, puis- 
que cette pièce se trouve dans les Archives des Hospitaliers, on 
peut en inférer que Bernard Gilabert ou ses successeurs ont 
fini par leur faire cession de cette part. 

Ainsi, en iSSg, il»y avait encore à Avignonet, à côté du roi 
et des Hospitaliers, d'assez nombreux possesseurs du domaine, 
et ceux-ci étaient très vraisemblablement des descendants des 



au prieur Pierre de Barrau et au précepteur de Toulouse, Bernard de Gapou- 
lège, tout ce qu'ils possédaient à Avignonet sur l'honneur (fief) des Hospitaliers 
(Arch. de Malte, Avignonet, 1. II, no i). 

1. Arch. de Malte. Avignonet, 1. I, n» 12. 

2. Ibid., Avignonet, 1. I, nos 5^ 6^ ■y^ 8, 9, 10 et 11. Avignonet était passé, à 
cette époque, de la commanderie de Pexiora à celle de Renneville. 

3. Ces Combolh ou Comboulh sont, au quatorzième et au quinzième siècles, 
une famille riche et influente d'Avignonet. On voit, parles droits que possédait 
Bernard, qu'il descendait probablement des anciens seigneurs. Un demi-siècle 
plus tard, nous trouvons un autre Comlx)ulh (Arnaud), emphytéote de In Borie 
de la Caritat (près le Cimetière), sous la directe des Hospitaliers (Reconnais- 
sances de Louis Tornatoris, il\ib. Arch. de Malte, Avignonet, liasse I, pièce 12). 



LES PREMIERS SEIGNEURS d'aVIGNONET. i/jS 

seigneurs de Laurac. Pour ce qui concerne les Varagne-Gar- 
douch, qui figurent si nombreux au Saisimentum^ , cela n'est 
pas douteux; pour les Comboulh, nous le répétons, c'est vrai- 
semblable. 

Mais, à côté de celles-ci, il y a nombre d'autres familles 
qui ont certainement la même origine et qui portent les noms, 
soit de Gaulèoe, soit d'Avignonet. 

Ce sont, en premier lieu, les Gaulège ; tels ce Gaillelmus 
de Gaalegio, qui est témoin, en 1191, à la restitution par 
Sicard II de Laurac du dîmaire de Gaulège au commandeur 
de Pexiora (Arch. de Malte, Avignonet, 1. I, n° 3); ce Pierre 
(ou Pons) de Gaulège, qui prête serment, en 1271, avec les 
consuls et notables de la baillie de Castelnaudary, et ce Michel 
de Gaulège, qui déposa au tribunal de l'Inquisition et qui figure 
encore parmi les nobles et clicvaliers d'Avignonet {Saisimen- 
iuin). 

On sait que, dans le massacre des Inquisiteurs, en 12/^2, 
deux frères, les chevaliers Guilhem-Ramon et Beriiard-Ramon 
Golayran, jouèrent un rôle de premier ordre. Ils furent, avec 
le bayle d'Avignonet, Raymond d'Alfaro, et un chevalier du 
pays, Bertrand de Quiders, les organisateurs et les impitoya- 
bles exécuteurs du complot; et ce qu'il y a de plus grave, c'est 
que l'ahié, Guilhem-Ramon, n'était autre que l'homme de 
confiance des Hospitaliers à Avignonet, l'administrateur ou le 
régisseur, pour le compte de la commanderie de Pexiora, du 
fief de Gaulège : aussi paya-t-il de sa vie sa participation à 
l'affaire. 

Or, il résulte des dépositions faites au tribunal de l'Inquisi- 
tion, lors de l'enquête de 12/^5, que ce nom de Golairan n'est 
que l'altération ou la corruption d'un surnom , Caudairo ou 



I. Hujçues de Varagne-Gardouch portait, en 1271, le titre de seigneur d'Avi- 
gnonet, qui passa à son fils Izarn et à son petit-fils Bernard. Celui-ci était 
seigneur d'Avignonet lors de la pri.se de cette ville par le Prince Noir (i355); 
ses terres furent ravagées, et il fut lui-même fait prisonnier par les Anglais. 
La seigneurie d'Avignonet passa alors à son frère Gaillard, dont la fille, Phili- 
berte, l'apporta à Arnaud de Plagnolle, seigneur de Saint-Germier, 



l44 REVUE DES PYRÉNIÉES. 

Caudalra, sous lequel ces chevaliers étaient connus, mais que 
leur nom patronymique était d'AviNHO et qu'ils appartenaient 
à l'ancienne famille seigneuriale d'Avignonet. 

Ainsi, dans la confession d'Etienne de Villeneuve, le témoin 
dit qu'ayant reçu dans sa maison deux hérétiques de marque, 
Ramon Sans, diacre de Montmaur, et Guilhem Quidera, plu- 
sieurs de ses amis vinrent à ce conventicule, parmi lesquels 
Jordan de Lan ta et son beau-frère, Guillabert de Puylaurens, 
Bernard de Gardouch et « Wilhelmum-Ramundam Caudairo aut 
Golairan, et Bernardum-Ramandum, fratres^ ». 

Guilhem-Ramon était marié, et sa femme Xa \iverna, ainsi 
que son fils Guilhem-Ramon le Jeune, durent comparaître au 
tribunal. C'est même à l'aide de leurs trois dépositions et de 
quelques autres, comme celles de Tholosan de la Salle, d'Etienne 
de Villeneuve et de Bertrand de Quiders, qu il nous a été pos- 
sible d'avoir quelques renseignements sur les Golayran. On voit 
de quelle lueur soudaine leur origine et leur parenté avec les 
anciens seigneurs, exterminés et dépouillés par l'Eglise romaine, 
éclairent le drame de 12^2. 

Mais nous recueillons dans l'histoire les traces de nombre 
d'autres descendants de cette famille, résidant à Avignonet et 
portant le nom d'Avignonet. 

C'est ainsi qu'en 1167, nous voyons figurer comme témoin 
au synode cathare de Saint-Félix-de-Caraman, Bertrandus de 
Avinione^. En 1179, un Guillelmas de Avinione est témoin, 
avec Sicard de Laurac, Bernard d'Alzonne, etc., au serment 
de Roger, vicomte de Carcassonne, à Alphonse d'Aragon^. 
En 1209, un Geraldus d Avinhone (Guiraud) est témoin dans 
la donation de Pons de Mares à l'hôpital de Toulouse (Arch. de 
Malte, Avignonet, basse II, n" i). A l'enquête de i2/i5, devant 
les Inquisiteurs du Lauraguais, indépendamment des Golayran, 



1. Mss. de la Bibliothèque de Toulouse, no Ooq, I'o iSS-'. Les autres dépo- 
sitions se trouv^entau même ouvrage, savoir : Bertrand de Ouiders, fo iSg»; Na 
Viverna, f" iSy'"; Bernard-Ramon d'Avignon (Golayran), fo 137I). 

2. Mahul, Cartulaire de Carcassonne, t. I, p. 2. 

3. Teulet, Trésor des Chartes, t. I, p. 124. 



LES PREMIERS SEIGNEURS d'aVIGNONET. 1^5 

déposent encore Mathieu d'Avignonet, alors très âgé, Alborenc 
d'Avignonet, Pons d'Avignonet, et la femme de celui-ci, Gail- 
lehna^. En I253, on trouve comme possesseurs des débris du 
domaine seigneurial, Roger-Izarn d'Avignonet et sa femme 
Giiillelma, lesquels donnent en fief à Pierre Pons une terre sur 
le dîmaire de Gaulège^^. Enfin, en i3o/l, un Ramundus de 
Avinho se trouve encore au nombre des notables, dans un pro- 
cès entre les consuls d'Avignonet et le commandeur de Pexiora 
(Arch. de Malte, Avignonet, liasse I, n" 8). 

Après cela, les traces de la maison d'Avignonet nous échap- 
pent, du moins à Avignonet même, mais nous les retrouvons 
à Toulouse où elles devaient se perpétuer jusqu'au seizième 
siècle. 

En effet, dès le commencement du treizième siècle s'était dé- 
tachée, pour s'adonner au commerce et à la chancellerie, une 
branche de la maison d'Avignonet. Le 12 juin 1220, un des 
secrétaires du vicomte de Carcassonne, Bonetus de Avinione, 
était témoin au statut imposé aux bayles et aux notaires par les 
consuls de Montpellier^. Or, le même Bonnet était, en 1287, 
établi à Toulouse, dans le quartier de la Daurade, où il exerçait 
un vaste commerce d'orfèvrerie , avec son nev^u, Bernard 
d'Avignonet. Celui-ci s'engageait même, le 18 novembre 123-, 
par un acte où il s'intitule « citoyen de Toulouse », à faire 
participer le comte de Toulouse, Raymond VU, à ses opérations 
de bourse et à lui payer, avec son oncle Bonnet, un tiers des 
bénéfices qu'ils feraient dans leur commerce*. On voit que la 
commandite existait déjà de ce temps. 

On ne sera donc pas surpris de voir le fils de Bernard, Pons 
d'Avignonet , capitoul en 1274, et l'un de ses descendants, 
Arnaud d'Avignonet, être comptés, au quatorzième siècle, parmi 
les plus riches bourgeois de Toulouse. 

Le fameux titre de 1279, ^^^ règle la temporalité des évê- 

1. Bibliothèque de Toulouse, ms. 609, fos i3i'', i36'|, i3ù^ et i38'i. 

2. Teulet, Trésor des Chartes, t. III, p. 186. 

3. Ibid., t. II, p. 53. 

4. Ibid., t. II, p. 354. 



ï/i6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

ques de Toulouse, la Philippine, indique en effet le moulon 
de la ville, au voisinage de l'évêché, sur lequel l'évêque a 
droit de haute et basse justice ; or, dans ce moulon se trouvent 
compris, sur la place Saint-Etienne, les hôtels de Raymond de 
Bages et de feu Arnaud d'Avignonet^. D'ailleurs le testament 
de ce personnage (ou plus probablement de son fils) a été pu- 
blié, à la date de igoS, par M. l'abbé Douais; il témoigne 
d'une opulence et d'une générosité dont il est difficile de se 
faire aujourd'hui l'idée. 

Enfin, les derniers représentants de celte famille à Toulouse, 
Guillaume et Pierre d'Avignonet, nous sont connus pour avoir 
exercé les fonctions si honoi'ées et si enviées de notaires capi- 
tulaires. C est ainsi que l'acte d'inféodation de la Caritat d'Avi- 
gnonet par le commandeur de Renneville, Berenger de Castel- 
pers, au tailleur Antoine Dejean, du 9 octobre 1/469, est dressé 
parle notaiie toulousain Guillaume d'Avignonet'^, et, en 1478, 
à propos d'un conflit survenu entre les habitants de Caignac 
et le commandeur Guillaume de Calmont, une enquête ayant 
été ordonnée par le sénéchal de Toulouse, c'est encore Guil- 
laume d'Avignonet qui en fut chargé^. Ce dernier acte nous 
apprend que Guillaume, tout en exerçant à Toulouse, habitait 
Avignonet. 

D'ailleurs les Livres des Notaires, conservés aux archives 
municipales de Toulouse^ et qui renferment les formules des 
serments individuels avec les signets authentiques de tous les 
notaires institués à Toulouse de 1266 à i536, nous renseignent, 
à la date de 1^66 et de i5o3, sur ces derniers possesseurs du 
nom d'Avignonet. 



1 . Le texte de la Philippine a été donné assez incorrectement par Lafaille 
dans les Pièces justificatives des Annales de Toulouse. Le nom d'Arnaud y est 
estropié : Arnaldus de Albinione, que Roschach a traduit Arnaud d'Albinhon ; 
mais il est facilement reconnaissable. 

2. Arch. de Malte, Avignonet, liasse I, n» 7. 

3. Ibid., Caiçnac, liasse XXV, no 3. 

4. Cette collection de neuf reg'istres (BB. 189 à 197) renferme les serments 
de 11.026 notaires, créés à Toulouse en 228 ans, de 1266 à i536. Il y manque 
un registre, probablement égaré, de i[\2% à i463, 



LES PREMIERS SEIGNEURS d'aVIGNONET. 1^7 

(( Anno domi/ii millesimo quadringentesimo sexagesimo sexto 
et die vicesimo tertio mensis aprilis, ego Guilhermus de Avi- 
nione, oriundus et habitator loci de Avinioneto, diocesis 8" Papuli 
et Judicature Lauraguesii, fui creatus publicus notarius et in 
libro matricule notariorum dominorum de Capitula registratus 
et matriculatas, adhibita tamen cautela prestitoque juramento. . . , 
teste presenti scriptura, manu mea propria consueta et signo meo 
autentico, quo in posterum in actibus et contractibus publicis uti 
intendo, signala^. » 

(( Anno domini quingentesimo tercio et die prima mensis 
Augusti, ego Petrus de Avinhone, oriundus loci de Avinhoneto, 
diocesis Sancti Papuli, fui creatus auctoritate nobilium virorum 
dominorum de Cappitulo Th^ ubique terrarum notarius, adhibita 
cautela et juramento specialiter in talibus prestari solitis. In 
cujus rei testimonio hic signum meum autenticum, quo in poste- 
rum uti intendo, apposai'^ . » 

C'est ainsi qu'une des plus grandes familles du Lauraguais, 
sinon même la plus grande, s'est peu à peu dispersée et éteinte 
dans des professions qui ne rappellent en rien son origine, et 
je ne serais pas surpris que nombre de braves gens qui portent 
encore, dans l'arrondissement de Villefranche, à Saint-Brice, 
à Renneville, à Villefranche, etc., le nom àWvignon ne soient 
autres que les descendants directs de Guillabert et de Sicard de 
Laurac. 

De Santi. 



1. BB. 192, no 45. 

2. BB. igS, no 207. 



p. GRELIERE. 



ALIÉNOR D'AQUITAINK 

D'APRÈS LES HISTORIENS ET LES CHRONIQUEURS 



Les reines, de ce mot que la puissance est forte. 
Et qu'il trouble le cœur mystérieusement ! 
B.elles, c'est leur faconde n'être jamais mortes *. 



Aliéner d'Aquitaine, qui brilla d'un éclat incomparable dans 
cette époque un peu ténébreuse et chaotique du Moyen âge, est 
une de ces princesses qu'il nous plaît d'évoquer dans un passé 
lointain, comme en un décor de légende ou de féerie. Il est peu 
d'existences aussi romanesques que la sienne. 

C'est la reine brillante des tournois et des cours d'amour qui 
nous apparaît dans le rayonnement de la civilisation médié- 
vale. 

C'est l'épouse infidèle dont la nature ardente et passionnée 
ne sut pas, sans doute, résister aux déprimantes suggestions des 
mers bleues et du ciel pur d'Orient. 

C'est, ensuite, l'épouse altière et violente qui souffre cruel- 
lement de se voir outragée par son second époux et ne recule 
pas devant le crime potir assouvir sa vengeance. 

C'est la mère qui, assagie par l'âge, gouverne pour ses fils 
et déploie une grande activité afin de relever la puissance de sa 
maison que ses fautes ont contribué à abaisser. 

C'est enfin la pénitente, attendant la mort dans la sérénité, 
le calme et le recueillement du cloître. 

Peu de reines ont eu autant de détracteurs. Les chroniqueurs 
français ne lui pardonnèrent pas d'avoir porté « sa riche du- 

I. Mme E. Rostand et Maurice Rostand. 



ALIENOR d'aquitaine. 1^9 

ché » au roi d'Angleterre et les Anglo-Normands furent irri- 
tés contre elle à cause des guerres qu'elle alluma et entretint 
entre Henri II et ses fils. De leur côté, ceux qui ont pris sa 
défense paraissent un peu trop pénétrés de cette idée que « la 
femme de César doit être au-dessus de tout soupçon » pour 
bien rechercher toute la vérité et la dire. Il est donc à peu près 
impossible d'apprécier jusqu'à quel point elle mérite les repro- 
ches qu'on lui a faits. Fille de ces ducs d'Aquitaine « cheva- 
liers et troubadours, licencieux, débauchés, brillants et prodi- 
gues )) ^ elle tient d'eux l'amour de la poésie et des plaisirs. 
Elle naquit très probablement au château de l'Ombrière, à Bor- 
deaux, en II 22, ou peut-être à celui de Belin oii son père 
Guilhem X séjournait parfois"^. Suivant une légende, avant sa 
naissance, un saint homme aurait dit à ses jDarents : « De vous, 
il ne naîtra rien de bon. » Cette légende qui, sans doute, ne 
prit corps que par la suite, après qu'effectivement elle eut accu- 
mulé autour d'elle ruines sur ruines, dut s'accréditer d'autant 
plus facilement qu'on la croyait fdle de Guilhem IX et d'une 
femme enlevée à son mari. Pour le Moyen âge pieux, le ciel, 
en envoyant cet avei'tissement, avait voulu marquer d'un stig- 
mate l'enfant de l'adultère. 

On sait peu de choses de ses jeunes années passées proba- 
blement avec sa jeune sœur Alix au château de l'Ombrière oii, 
en dehors des brillantes cours d'amour qui s'y tenaient, la vie 
devait être plutôt monotone, car le duc Guilhem s'absentait 
souvent pour guerroyer. Un troubadour^, s'adressantà Aliénor, 
nous fait de son enfance un tableau charmant : « Nourrie 
dans la liberté royale, au temps de ta molle jeunesse, tes com- 
pagnes chantaient, tu dansais au son de leur guitare. » Mais 
peul-on se fier au témoignage des poètes qui ont le don d'em- 
bellir toutes choses ? 

Fiancée par la volonté de son père, mort en pèlerinage 

1. Michelet, Hist. de France, t. II, ch. v, Paris, i835. 

2. D'après P.-J. O'Reilly, Histoire de Bordeaux , t. I, p. 268, Bordeaux, 
i863. 

3. Richard de Poitiers. Michelet, Hist. de France, t. II, ch. v, Paris, i835. 



i5o 

à Saint-Jacques-de-Gompostelle , au prince Louis, fils de 
Louis M le Gros, Aliéner l'épousa à Bordeaux, à l'église Saint- 
André, devant la foule des seigneurs gascons et poitevins venus 
de tous les points du duché. (( Pour raconter quelles rare- 
tés et quelles variétés de dépenses y furent faites, pour décrire 
la somptuosité des repas qui suivirent cette cérémonie, disent 
les chroniqueurs, il faudrait au moins léloquence de Cicéron 
et la variété de pensées de Sénèque*. » 

La cour des Capétiens où, dit-on, les reines continuaient à 
filer à l'exemple de la reine Berthe et travaillaient à des brode- 
ries d'or et de soie, en chantant parfois avec leurs femmes des 
« chansons de toile ))"^, connut, à l'arrivée d'Aliénor, de profon- 
des transformations. Nous ne voyons guère laitière et re- 
muante fille de Guilhem, habituée au lyrisme savant des trou- 
badours, s'accommoder d'une existence aussi simple et chanter, 
l'aiguille en main, les naïves complaintes de la belle Aïe et de 
la belle Aiglantine. Il lui fallait une vie moins terne, une 
atmosphère d'élégance et de poésie. Aussi la vie simple et 
patriarcale de la cour des Capétiens fit-elle place, pendant 
quelques années, aux réjouissances somptueuses et aux maniè- 
res galantes. Dans le chatoiement des riches costumes de soie 
et de brocart brodés d'or ou d'argent éclatait la beauté de la 
reine qui inspirait au roi une tendresse « passionnée et jalouse, 
presque immodérée ))^. Nous avons sur sa beauté les affirma- 
tions d'un grand nombre d historiens et de chroniqueurs, qui 
d ailleurs affirment, sans préciser : v D'une taille svelte, elle 
avait de beaux yeux, un regard doux, un air affable, une bou- 
che moyenne, tout ce qui constitue une beauté achevée, sans 
parler de son esprit vif, orné et poli, de ses manières gracieu- 
ses et attrayantes^. » Au milieu des fêtes dont elle était l'âme, 
à une époque oij étaient en vogue les romans de chevalerie, 



1. C. JuUian, Histoire de Bordeaux, ch. ix, p. 129, et Dom Devienne, 
Histoire de Bordeaux, t. I, 1. I, Bordeaux, 1862. 

2. D'après Funck-Brentano, Le Roi, ch. m, p. /j2, Hachette, 1918. 

3. A. Luchaire, Histoire, Lavisse, III (ler vol.), Hachette, 1901. 

4. P.-J. O'Reilly, Histoire de Bordeaux, i. I, p. 275, Bordeaux, i863. 



A.LIENOR D AQUITAINE. 



5i 



Aliénor, par la richesse de ses parures, par l'éclat de ses vingt 
ans et les brillantes qualités de son esprit, semblait réaliser le 
type de ces héroïnes de la Table ronde, parfaitement belles, 
adorées, servies par tous. 

Aussi assure-t-on que Louis VII subit assez fortement son 
influence. C'est sans doute à l'instigation d' Aliénor, « qui ne 
trouvait pas dans ses traditions de famille le respect des cho- 
ses saintes »* qu'il prit vis-à-vis de Rome, à plusieurs reprises, 
une attitude hardie, qui surprend de la part de ce roi pieux, 
élevé au cloître Notre-Dame. 

Saint Bernard ayant offert sa médiation pour mettre fin à un 
conflit entre le pape et Louis VII à propos du second mariage 
de Robert de Vermandois, frère du roi, avec la sœur d' Aliénor, 
demanda à la reine de « donner de meilleurs conseils au roi- » 
et lui promit en retour de prier Dieu de lui accorder l'héri- 
tier mâle qu'elle souhaitait. L accord conclu, Louis VII et Alié- 
nor rappelèrent à l'abbé de Clairvaux sa promesse. Quelque 
temps après, la reine mettait au monde une fille. Le ciel ne 
l'avait exaucée qu'à moitié^. 

Quand Louis se fut croisé, Aliénor décida de l'accompagner 
en Terre-Sainte, et reçut avec lui le bourdon et l'escarcelle des 
pèlerins. Il est peu probable que ce fût seulement la piété qui 
la poussât vers l'Orient. Etait-ce plutôt l'esprit aventureux de 
ses pères qui revivait en elle ou subissait-elle l'attrait de ces 
merveilleux pays du soleil d'où les premiers croisés étaient 
revenus éblouis et charmés.^ Pour une jeune femme d'esprit 
cultivé et se plaisant aux récits d'aventures, la lointaine Asie 
devait apparaître comme le pays par excellence des enchanteurs 
et des magiciennes, des palais d'or et de marbre, des beautés 
au cou d'ivoire et à la chevelure d'or que célébrera le poète de la 
Jérusalem délivrée quatre siècles et demi plus tard. De plus, 
on s'accorde à reconnaître qu'en partant avec le roi, Aliénor 
assurait la docilité des seigneurs aquitains croisés qui ne recon- 

1. A. Luchaire, Histoire, Lavisse, III (i^r vol.), Hachette, 1901. 

2. Ibid. 

3. Ihid. 



102 REVUE DES PYRENEES. 

naissaient guère encore d'autre suzerain que leur duchesse. 
(( C est la première fois, dit Michelet, qu'une femme a une telle 
importance dans l'histoire. » 

Louis \II, Aliénor et leur suite nombreuse de guerriers, 
dames et troubadours, s'arrêtèrent à Constantinople oii le 
grand-père de la reine, le duc Guilhem IX, allant à la croi- 
sade en I loi, avait campé aussi quelque temps avec un essaim 
de jeunes beautés, ses maîtresses, qui étaient allées, après sa 
déroute, peupler les harems asiatiques. L'empereur Manuel 
Comnène donna, en l'honneur du roi et de la reine de France, 
de grandes fêtes. Les somptueux palais a oii la flamme opaline 
de légendaires gemmes s "alluma sur 1 émail des mosaïques », 
les magnificences de la civilisation byzantine faisaient sans 
doute si bien valoir la beauté d'Aliénor, qu'elle quitta, dit-on, 
la capitale grecque « sans avoir trouvé de rivale ))^ 

L'Orient délicat et voluptueux était un cadre qui devait 
parfaitement convenir au luxe dont elle s'entourait. Et même, 
dans son portrait^, ce profil hautain et sensuel, cette cheve- 
lure sombre au-dessus du cou et de la gorge nus, lui donnent 
l'air d'une de ces souveraines de l'Orient célèbres par leur faste 
et leurs dérèglements. Sans doute, sans que nous nous en 
rendions compte, ce que nous savons de sa vie influe sur 
notre impression, et c'est probablement parce qu'on lui a 
attribué 1 inconduite des reines orientales les plus dissolues 
que son image évoque à notre esprit celle de Cléopâtre ou de 
Théodora. 

On sait comment se termina cette croisade. C'est peut-être 
pour avoir vu Louis VII vaincu, faible, hésitant, qu'Aliénor 
commença à ressentir pour lui un mépris qui ne fit que grandir 
par la suite; il était, d'ailleurs, presque fatal que le désaccord 
naquît entre les deux époux, car « il y avait entre eux la même 
différence d humeur qu'entre Français et Gascons ))^. Bientôt 
l'orgueilleuse et sensuelle Aliénor reprocha à Louis VII sa piété 

1. Michaud, Histoire des Croisades, 1. VI, p. 178, Paris, i8i4' 

2. Bibliothèque nationale. 

3. C. Jullian, Histoire de Bordeaux, ch. x, p. i33, Bordeaux, i8f)5. 



ALIÉNOR d'aquitaine. i53 

même, disant qu'on « l'avait mariée à un moine plutôt qu'à un 
roi ))^ C'est à Antioche, gouvernée par le comte Raymond, 
oncle de la reine, que se consomma la rupture. C'est là, « sur 
les bords riants de l'Oronte ))^, au milieu des fêtes et des 
plaisirs, qu'Aliénor aurait oublié sa dignité d'épouse et de 
reine. 

On dit qu elle avait pour le comte Raymond un attachement 
(( qui n'était pas celui d'une nièce pour son oncle ». D'autres 
l'ont accusée d'avoir entretenu un commerce amoureux avec 
le sultan Saladin, d'en avoir reçu des présents et d'avoir eu 
avec lui des entrevues mystérieuses. Mais ces aventures appar- 
tiennent plus à la légende qu'à l'histoire. Après le roman 
devenu presque banal d'une jeune musulmane et d'un cheva- 
lier chrétien, les amours d'une reine de France et du célèbre 
chef sarrazin se déroulant au printemps de ii/i8, « dans les 
délicieux bosquets de Daphné, sous le beau ciel de Syrie» ^ , 
étaient bien un sujet digne de tenter des écrivains plus ou 
moins prévenus contre elle et peu difficiles sur la valeur des 
témoignages. 

L'auteur des Annales cf Aquitaine'* prétend même « qu'elle 
avait délibéré d'épouser le Soudan Saladin ». Un autre chroni- 
queur nous apprend que, loin de rassurer Louis VII, elle se 
plaisait à le braver et manifestait l'intention de faire prononcer 
la nullité de son mariage comme étant contracté à un degré 
de parenté prohibé par l'Eglise^. 

Pour M"" de Villedieu, pour un autre auteur du dix-septième 
siècle, Isaac de Larrey, ainsi que pour deux historiens de Bor- 
deaux, dom Devienne et l'abbé O'Reilly, les relations d'Aliénor 
et dvi sultan d'Iconium furent purement courtoises. On a, 
d'ailleurs, fait remarquer un peu plus tard qu'il était impossi- 



1. H. Mania, Histoire de France, t. IV, p. ii, Paris, 1884. 

2. iMichaud, Histoire des Croisades, 1. VI, p 78. 

3. Ibid., p. 175. 

4. J. Bouchet, Annales d'Aquitaine; I. de Larrey, Éléonore de Guyenne^ 
p. 894, Paris, 1788. 

5. Guill. de Neubrige; H. Martin, Hisl. de France, t. I, p. 214, Paris, i844« 

11 



l5/i REVUE DES PYRENEES, 

ble que le grand Saladin (Salah Eddhiri) ait été l'amant 
d'Aliénor en ii48, car il ne devait avoir alors guère plus de 
dix ans, étant né vers 1187. 

On a encore prétendu qu'elle avait eu pour amant un bel 
esclave sarrazin, « un infidèle de la race du diable »*, qui lui 
avait inspiré une violente passion. 

(( Accoutumée à la licence du temps et du lieu, ajoutent 
deux chroniqueurs du seizième siècle'', elle s était tellement 
abandonnée aux voluptés du Levant que la puanteur de son 
incontinence s'était répandue partout. » 

Brantôme, le spirituel conteur de tant d'aventures galantes, 
dit aussi avec une ironique indulgence : « Pensez qu'elle voulut 
esprouver si ces bons compagnons (les musulmans) étaient 
aussi braves champions à couvert comme en j)leine campagne. » 

Nous devons renoncer à démêler s'il y a une part de vérité 
dans toutes ces accusations ou si elles ne sont que d'odieuses 
calomnies. L'historien Mézeray, lui, conclut prudemment : 
(( En ces choses-là, dit-il, on en dit souvent plus qu'il y en a, 
mais quelquefois il y en a plus qu'on en dit^. » 

Dévoré de jalousie, s'exagérant peut-être l'étendue des fautes 
de la reine, Louis Vil dut la faire enlever de force, la nuit, 
pour retourner en France où Suger lui conseilla, dit-on, 
d'éviter un divorce impolitique. 

Quelque temps après le retour de la croisade, Aliénor mit 
au monde une autre fdle, ce qui pouvait s'interpréter comme 
un signe de rapprochement entre elle et le roi. Mais celui-ci 
ne tarda pas à réclamer le divorce, disant « qu'il ne se fiait 
point à sa femme et qu'il ne serait jamais assuré de la lignée 
qui lui viendrait d'elle ))^. 

Après l'annulation de son mariage prononcée à Beaugency 
(ii52), Aliénor redevint simple duchesse d'Aquitaine. Encore 



1. Mathieu Paris; I. de Larrey, Eléonore de Guyenne^ p. 890, Paris, 1788. 

2. J. de Serres et Scipion Dupleix; I. de Larrey, Eléonore de Guyenne, 
p. SgS, Paris, 1788. 

3. Michaud, Hist. des croisades, 1. VI, p. 176. 

4. H. Martin, Hisi. de France, t. IV, p. 2, Paris, i844- 



ALIENOR D AQUITAINE. l55 

jeune, en possession de son riche luM-itage, elle ne devait pas 
manquer de prétendants. Il ne semble pas que la crainte 
d'avoir avec elle les mêmes infortunes que Louis VII les ait 
fait hésiter. Peut-être même, pour de jeunes imaginations un 
peu dépravées par l'influence de l'Orient, ses aventures, sa 
réputation ajoutaient un charme nouveau et un peu plus de 
piquant à sa beauté. Comme elle regagnait Poitiers, le comte 
Thibaut, de la maison de Champagne, qui avait sollicité sa 
main et n'avait pas été agréé, essaya de l'arrêter dans les 
environs de Blois pour la contraindre à l'épouser. Elle lui 
échappa à grand'peine à la faveur de la nuit, mais n'évita ce 
danger que pour tomber dans un autre. Un jeune seigneur, 
Geoffroy d'Anjou, s'embusqua au port de Piles, en Touraine, 
espérant se saisir d'elle et l'épouser. Aliénor, dit la Chronique 
de Tours, avertie par son ange gardien, parvint à lui échapper 
et à gagner Poitiers oii elle put faire librement son choix. C'est 
sur Henri Plantagenet, frère de Geoffroy d'Anjou, qu'il se 
porta. On assure même qu'Aliénor et Henri étaient d'accord 
avant le div^orce. Leur mariage eut lieu à Poitiers, à la Pente- 
côte (ii52), moins de deux mois après la décision du concile 
de Beaugency. 

Aliénor fut avec son mari, devenu roi d'Angleterre sous 
le nom d'Henri II, couronnée à Westminster le 19 décem- 
bre ii5/i. Jamais les Anglo-Saxons, encore à demi-barbares, 
n'avaient vu pareilles splendeurs. Non seulement Aliénor, 
grâce à ses vastes possessions, augmentait l'importance poli- 
tique de sa nouvelle patrie, mais elle lui apportait encore les 
goûts fastueux et l'élégance affinée de sa race. 

Cette seconde union d'Aliénor paraît avoir été heureuse au 
début; elle fut du moins très féconde et les enfants qui en naqui- 
rent furent presque tous des princes ou des princesses illustres. 
Reine puissante et adulée, étendant son sceptre sur tous les 
pays compris entre l'Ecosse et les Pyrénées, l'altière souveraine 
ne devait nullement regretter la couronne de lis, et méprisait 
sans doute le faible Louis et son royaume que les immenses 
possessions des Plantagenets menaçaient de toutes parts. 



i56 

Au palais ducal de Poitiers ou au château de l'Ombrière, 
avec ses jardins et ses prairies ombragées, séjour délicieux 
qui fait penser à ce « Jardin d'Amour » décrit un peu plus 
tard dans le Roman de la Rose, Aliénor tint de nombreuses 
cours d amour et réunions galantes. « Prélats graves, courti- 
sans légers et frivoles, dames élégantes et aimées se pressaient 
autour de leur souveraine * » pour écouter les troubadours 
célébrer sa beauté. Ce n'était plus à la cour de France que 
les poètes trouvaient protection, mais à celle d'Aquitaine, qui 
était un foyer intellectuel rayonnant bien au delà des limites 
du duché. La reine elle-même, qu'on nous présente parée non 
seulement « des grâces de la figure » -, mais aussi « des dons 
les plus séduisants de l'esprit ))^, prenait, dit-on, quelquefois 
la plume et « romancoyait ». Nous l'imaginons presque sous 
les traits d'une de ces princesses que les fées allaient visiter 
au berceau et qui recevaient de chacune d elles le don d une 
qualité. N'avait-elle pas reçu à sa naissance la puissance, la 
beauté, la grandeur et l'art de bien gouverner ses peuples.^ On 
dirait même que, toujours comme dans les contes, une fée 
malfaisante était venue après toutes les autres et l'avait con- 
damnée, pour son malheur, à être toute sa vie excessive dans 
ses sentiments, dans l'amour comme dans la haine. 

Le troubadour qui chanta avec le plus d'éclat la beauté 
d'Aliénor et celui dont elle semble avoir accueilli les hom- 
mages avec le plus de complaisance fut Bernard de Ventadour, 
« cetenfantdu peuple que son génie élevait jusqu'aux reines^. » 

(( Je ne jouis, dit-il, d'aucun bien tellement je suis craintif 
devant ma dame... Et je l'aime d'un amour si parfait que 
souvent je pleure trouvant dans les soupirs plus de saveur... Il 
me faudrait un an entier si je voulais dire toutes ses qualités^. » 
On prétendit que les relations du génial troubadour et de la 



1. P.-J. O'Reilly, Histoire de Bordeaux, f. I, pp. 821, 822. 

2. G. Michaud, Histoire des Croisades, 1. VI, p. 178. 

3. /bid. 

4. H. Martin. 

5. D'après J. Anglade, Les Troubadours. 



ALléNOR d'aquitaine. ib'] 

belle souveraine ne demeurèrent pas toujours innocentes. 
Henri II, averti par des « médisants », finit par prendre ondjrage 
du doux poète et l'éloigna de sa cour. Nous ne saurons jamais 
si ses soupçons étaient fondés. Laure de Noves, immortalisée 
par Pétrarque, fut bien, dit-on, une épouse vertueuse qui donna 
de très légitimes enfants à son mari, mais on ne saurait affir- 
mer que la conduite d'Aliénor ait été aussi irréprochable. 

Une accusation, plus monstrneuse encore que toutes les 
autres, nous permet lïien de j'iger à quel degré de dépravation 
on la croyait descendue. D'après le chroniqueur Brompton, 
elle aurait été la maîtresse de son beau-père; « et ses fils, 
qu'elle avait de Henri II, ajoute Michelet, risquaient fort d'être 
les frères de leur père. » Or Geoffroy d'Anjou, père de Henri H, 
mourut en iioi, c'est-à-dire un an avant le mariage de son 
fils et d'Aliénor. Cette liaison criminelle n'a donc pas existé 
ou ne peut qu'être antérieure au second mariage d'Aliénor et 
toute idée d'inceste doit être écartée. 

On peut dire aussi c|ue si la tradition a recueilli et amplifié 
toutes les accusations terribles portées contre elle, c'est qu'elle 
participe à cette sorte de fatalité qui pesait sur la famille de 
son mari et de ses enfants, famille que l'enfer avait, dit-on, 
marquée de son sceau, où les enfants haïssaient leurs parents, 
se haïssaient entre eux et avouaient eux-mêmes «qu'ils venaient 
du diable et qu'au diable ils retournaient ^ » 

Le moment vint où 1 épouse d'Henri II éprouva à son tour les 
tourments que sa légèreté avait fait souffrir à Louis VIL Henri 
finit par se lasser d'une femme beaucoup plus âgée que lui et 
dont la beauté n'avait pas sans doute résisté à de nombreux 
enfantements. Aussi variait-il tous les jours « l'adultère et le 
viol »"^. Il fit construire pour la plus aimée de ses maîtresses, 
la belle Rosamonde, le château de Woodstock. Connaissant la 
jalousie terrible d Aliénor, il voulut qu'on ne pût pénétrer 
jusqu'à la belle favorite qu'après avoir traversé une sorte de 
labyrinthe où devait forcément s égarer toute personne qui n'en 

1. Michelet, ffisL de France, t. II, p. 879, Paris, r835. 

2. Ibid., p. 382. 



Io8 REVUE DES PYRENEES. 

connaîtrait pas les détours. Mais l'artificieuse et vindicative 
reine trouva le moyen d'arriver jusqu'à sa rivale et la fit périr, 
en la poignardant disent les uns, et selon d'autres en la for- 
çant à absorber du poison. Cette tragédie a inspiré en Angle- 
terre plus d'un poème où la fantaisie et l'imagination des auteurs 
ont ajouté à la vérité historique. Ainsi s'est formée la légende 
qui nous montre l'infortunée princesse pleurant et demandant 
pardon, puis rendant le dei'nier soupir devant la terrible reine 
(( dont les yeux peignaient le contentement intérieur, la vio- 
lence d'une haine invétérée satisfaite*. » 

Aigrie contre ce mari volage et débauché, Aliénor fit révolter 
contre lui ses fils qu'elle « dressa au parricide"^ ». Arrêtée au 
moment où, déguisée avec des habits d homme elle se disposait 
à aller les rejoindre, elle fut enfermée par les soins d'Henri II 
au château de Salisbury^. L'emprisonnement d' Aliénor suscita 
de nombreux ennemis à son geôlier. Pour la noblesse d'Aqui- 
taine et de Poitou, elle personnifiait la résistance au suzerain 
qui était toujours l'ennemi. Certains seigneurs du Midi, épris 
d'idéal chevaleresque, s'enflammèrent à l'idée de combattre 
pour cette reine jadis belle et adulée et que ses malheurs pré- 
sents leur rendaient encore plus sympathique. 

Des troubadours, s'appuyant sur une prophétie de Merlin, 
virent dans Aliénor « l'aigle du traité rompu » qui devait être 
fatal au roi de l'Aquilon. Mais celle que les poètes appelaient 
(( aigle double » à cause, sans doute, des deux couronnes de 
France et d'Angleterre qu'elle ceignit l'une après l'autre, ou, 
peut-être, de la double royauté « de l'esprit et de la beauté » * 
qu'elle exerça à la fois, ne recouvra pas sa liberté de sitôt, et 
l'on imagine assez combien, avec son caractère impétueux, elle 
dut trouver la captivité dure. — Elle eut cependant la joie 
diabolique de voir ses fils continuer contre leur père l'œuvre de 
vengeance pour laquelle elle les avait armés, et c'est déses- 

1. P.-J. O'Fieilly, Histoire de Bordeaux, t. I, pp. 826, 826. 

2. Miclielet, Hiat. de France, t. II, p. 878. 

3. P.-J. O'Reilly, Histoire de Bordeaux, t. I, p. 828. 

4. D'après Mathieu Paris, Larrey, Éléonore de Guyenne, p. 882, Paris, 1788, 



ALIÉNOR d'aquitaine. 169 

péré d'avoir toujours à combattre les siens que mourut Henri II, 
en I 189. 

A ravènement de son fils Richard, Aliéiior recouvra son 
duché qu'elle parcourut recevant les réclamations des bour- 
geois, confirmant les privilèges des communes et des abbayes, 
fondant des couvents. « Jusqu'à sa dernière heure, la vaillante 
douaiiièie chevaucha, guerroya, négocia, demeurant fidèle à 
cet amour du bruit, à ces instincts de la lignée poitevine qui 
s'éteignait en elle*. » 

C'est sous ses auspices que furent rédigés les Rôles flOlé- 
ron, curieux monument de jurisprudence maritime adopté en 
France, en Angleterre, en Espagne, imité par les règlements 
des villes hanséatiques, dans lequel on trouve notamment de 
sévères mesures contre les naufrageurs. Elle eut l'occasion de 
déployer sur un grand théâtre ses talents de chef d'Etat, après 
le départ de Richard pour la croisade, et sut, pendant son 
absence, se faire respecter et aimer de tous. Pour empêcher le 
mariage de Richard et de la princesse Alix de France, sœur de 
Philippe-Auguste, qu'Henri II « avait connue », elle le déter- 
mina à épouser la princesse Bérangère de Navarre, qu'elle alla 
chercher elle-même à la cour de son père et qu'elle conduisit 
en Sicile où s'était arrêté Richard. 

Puis, lorsque Richard fut tombé entre les mains du duc d'Au- 
triche et de l'Empereur, elle s'employa de toutes ses forces à 
obtenir sa délivrance. Elle écrivit plusieurs fois à l'Empereur, 
à Philippe-Auguste et enfin au pape Célestin III. Une lettre 
que Pierre de Blois, son secrétaire, adresse à ce dernier, vieil- 
lard sans fermeté, qui ménageait les ennemis de Richard, nous 
étonne par la violence des reproches qu'on ne craint pas de lui 
faire, un siècle à peine après Canossa. Enfin, voyant que par 
lettre elle n'avançait guère en besogne, elle n'hésita pas à 
aller en Allemagne activer les négociations, et bientôt, grâce à 
ses efforts, ceux de qui Richard avait à se venger apprenaient 
avec frayeur que (( le diable était déchaîné ». 

I. C. Jullian, Histoire de Bordeaux, ch. x, p. 184. 



l6o REVUE DES PYRÉNIÈES. 

Après la douleur de la mort de Richard, elle désarma vis-à- 
vis de la maison de France et consentit au mariage de sa petite- 
fille Blanche de Cas tille avec le fils aîné de Philippe-Auguste. 
Malgré son grand âge, elle ne recula pas devant les fatigues 
d'un long voyage et alla en Castille chercher la jeune infante 
(mai 1 200). Dans la lutte entre Jean sans Terre et Arthur de Bre- 
tagne, son fils et son petit-fils, qui, tous deux, prétendaient à la 
couronne avec des droits presque égaux, elle joua encore un 
rôle politique important. Elle fit pencher la balance du côté du 
premier, moins par estime sans doute que dans l'intérêt de l'em- 
pire anglais et par ambition personnelle. Elle craignit peut-être 
que l'avènement d Arthur, très populaire chez les Celtes, fût 
une victoire pour eux et amenât des troubles graves; de plus, 
il se peut que, toujours avide de pouvoir, elle espérât pouvoir 
dominer plus facilement Jean sans Terre que le jeune Arthur 
qui était soumis à l'influence de sa mère la duchesse Constance. 

Aliénor fut assiégée dans Mirebeau, en Poitou, par Arthur. 
Jean sans Terre, survenant à l'improviste, délivra la ville et fit 
prisonnier son neveu. On sait comment ce dernier disparut mys- 
térieusement et les soupçons qui pesèrent sur son oncle. La 
mort des siens, les crimes et les lâchetés de Jean sans Terre, 
empoisonnèrent les dernières années d'Aliénor. Parvenue à cet 
âge avancé, elle devait se sentir un peu comme une étrangère 
dans un monde d'où avaient disparu presque tous ceux qui 
l'avaient fêtée et admirée un demi-siècle plus tôt. Au terme 
d'une vie si féconde en aventures de toutes sortes, elle eut 
peut-être comme son grand-père la frayeur de l'éternité et ma- 
nifesta l'intention de renoncer non seulement au pouvoir, mais 
même au monde. Comme la reine Bertrade, f&mme de Phi- 
lippe I", et comme tant d'autres grandes pécheresses, elle trouva 
dans la religion avant de mourir l'oubli, du monde et de ses 
orages. Bien plus, cet amour parfait, qu'avec les poètes elle avait 
conçu en imagination, se mua peut-être cliez elle en mysticisme 
chrétien, bien que les préoccupations religieuses l'eussent peu 
touchée jusqu'alors. Comme si aucun sentiment ne pouvait 
être éprouvé faiblement par elle, on nous la présente exaltée dans 



ALIÉNOR d'aquitaine. i6t 

sa foi, comme elle avait été enthousiaste de poésie, ardente au 
plaisir, implacable dans la vengeance. S'il fallait en croire 
certains historiens', elle aurait vu même en des rêves prophéti- 
ques les malheurs que devaient occasionner à l'Angleterre la 
Réforme et les troubles religieux sous Henri VIII et Elisabeth. 

C'est dans une de ces maisons « qui s'élevaient comme de 
grands navires au-dessus de la haine et du mal ))"^ à l'abbaye 
de Fontevrault, en Touraine, que s'écoulèrent ses derniers 
jours, parmi les douces âmes qui venaient, dans cet asile, 
(( rêver du ciel ))^ sous la robe blanche à « coule » noire. Elle 
y mourut en mars lao^- 

Gomme si pour son châtiment, il ne devait pas lui être 
permis de goûter une paix complète, elle avait pu, de sa retraite, 
voir commencer « ce grand écroulement de sa famille que ses 
passions avait préparé ))^. 

On dit aussi qu'en 12 15, au moment 011, forcé de signer la 
Grande Charte qui consacrait sa déchéance, Jean s'écria dans 
un accès de rage et de désespoir : « Maudite soit la misérable 
et impudique mère qui m'a engendré". » 

Autant que dans l'étrange réputation que l'histoire lui a 
faite, ses fautes trouveraient, dans les blasphèmes d'un mau- 
vais fils, leur plus grande expiation. 

Aliénor fut enterrée à Fontevrault. On y voit encore aujour- 
d'hui dans l'église sa statue jadis peinte et dorée qui la repré- 
sente dans un costume luxueux. C'est bien l'image de la reine 
brillante qui devait passer à la postérité. Le missel qu'elle 
tient dans sa main rappelle seul l'humilité et le renoncement 
de ses dernières années. 

Le Moyen âge, frappé par l'étrange destinée des Plantage- 
nets, faisait remonter leur généalogie à la fée Mélusine, serpent 



1. G. Michaud, Histoire des Croisades. — P.-J. O'KeWXj, Histoire de Bor- 
deaux, t. I, p. 312, Bordeaux, i803. 

2. Anatole France, Le Jardin d'Épicure. 

3. Iliid. 

4. H. Martin, Hist. de France, t. IV, Paris, 1844. 

5. D'après A. Luchaire, Histoire, Lavisse, III (1er vol.), Hachette, 1901. 



62 



REVUE DES PYRENEES. 



la nuit, femme le jour. « La véritable Mélusine, dit Michelet, 
mêlée de natures contradictoires, mère et fille d'une génération 
diabolique, c'est Aliénor. » Des légendes du Poitou attribuent 
à la fée Mélusine la construction d'un grand nombre de châ- 
teaux, d'églises et d'abbayes. Or, c'est de l'époque d'Aliénor 
que datent beaucoup de ces monuments où l'art roman à son 
déclin jette un dernier éclat et oii l'art gothique vient déjà 
traduire « un besoin plus aigu de spiritualité ». N'est-ce pas, 
peut-être, le souvenir de leur duchesse qui s'est un peu 
identifié, dans l'esprit des Poitevins, avec celui de la fabuleuse 
mère des Lusignan î* 



P. G 



RELIERE. 



DON AT. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE 

DANS UNE VILLE DE PROVINCE AUX IVII-^-XYIII" SIÈCLES 
SAÎNT-ANTONIN, (Tarn-et-Garonne). 



I 

La crise économique actuelle n'est pas sans inquiéter les 
écononnistes, et les protestations qui se sont élevées en ces der- 
nières années contre la « vie chère » ont quelquefois fait son- 
ger à l'organisation de régies municipales : de divers côtés, 
créant le mot avant la chose, on a préconisé (( le municipa- 
lisme )). 

Régie municipale, intervention directe, sous des formes va- 
riées, des municipalités dans l'achat, la vente, la fixation du prix 
des matières de première nécessité ; cession à bail des boucheries ; 
réglementation des marchés en vue d'éviter l'accaparement; 
toutes ces mesures qui ont aujourd'hui leurs partisans — et 
aussi leurs adversaires — ont existé un peu partout pendant 
l'ancien régime. C'est le cas de dire avec M. d'Avenel : (( Nous 
n'inventerons rien en fait de règlements que nos pères n'aient 
inventé avant nous*. » 

Ces manifestations, j'ai pu les suivre dans un petit centre 
provincial pour la fin du dix -septième siècle et la plus grande 
partie du dix-huitième. Les délibérations consignées dans les 
registres municipaux de la petite ville de Saint-Antonin, en 
Rouergue, m'ont fourni la matière de cette étude. Les préoccu- 
pations de l'heure présente lui donnent quelque intérêt, puis- 
qu'elle permet de saisir en quelque sorte sur le vif les tentati- 
ves , les résistances , les luttes et les tracas de toute nature 

I. Vte d'Avenel, Découvertes d'histoire sociale. 



i64 



REVUE DES PYRENEES. 



auxquels donna lieu l'organisation d une réglementation souvent 
minutieuse et tatillonne. 

Quelques brèves indications géographiques sur la localité où 
ont été tentées les expériences d'ordre économique que j ana- 
lyse dans ces pages, permettront peut-être de mieux saisir la 
nécessité et la portée des mesures prises, les difficultés d'appli- 
cation qu'elles purent rencontrer. 

Au dix- huitième siècle, Saint- Antonin comptait environ 
lo.ooo habitants'. Cette ville est bâtie au fond d'une assez 



I. Ce renseic^nement m'est fourni par un intéressant niémoiie rédi2:é par la 
municipalité qui tenait à conserver à Saint-Antonin son titre de ville royale et 
les privilèges que ce titre lui conférait : en 1767, en effet, le roi venait d'alié- 
ner ses droits sur cette ville en faveur de M. de Malartic, comte de Montricoux 
(Arch. de Saint-Antonin, FF 27). Je tire de ce document les renseignements 
suivants : 

« La communauté de Saint-Antonin est, après celle de Villefranche [de Rouer- 
gue], le chef-lieu le plus considéraljle de l'élection. Son étendue est de trois 
lieues du levant au couchant et de presque autant du 700 au midy, et sa juri- 
diction, composée de six paroisses, contient environ dix mille habitants. 

« La ville qui en renferme près de six mille, est décorée d'un chapitre, com- 
posé d'un prévost ou pHeur-mage à la nomination du Roy, de douze chanoines 
réguliers de Sainte-Geneviève, congrégation de France, et de douze prében- 
diers, prêtres séculiers. 

« Il y a encore à Saint-Antonin un couvent de Grands-Carmes, un autre de 
Cordeliers et un troisième de Capucins, un hôpital majeur, dont la fondation 
se pert dans son antiquité reculée, mais dans les archives duquel on trouve 
des titres de certaines dotations de l'an 800. A un quart de lieue de la ville 
et dans sa juridiction, se trouve encore une prieure de religieuses de l'ordre de 
Cîteaux. 

« Il y a de plus un gouvernement militaire de très ancienne création, dont 
est actuellement pourveu Monsieur Dubruel, capitaine au régiment de la Reyne- 
Infanterie. 

« Saint-Antonin e-^t habité par pleusieurs personnes de condition, dont la 
noblesse des sentiments ne le cède en rien à celle de leur origine; et le reste 
de ses habitants est composé de nombre de bourgeois, de plusieurs commerçans 
et de beaucoup d'artisans de toute espèce. 

« Orné depuis longtemps d'une chatellenie royalle, cette ville a un juge avec 
e titre de capitaine châtelain, un procureur du Roy et plusieurs avocats au 
Parlement qui exercent la justice. 

« Son corps municipal est actuellement composé, en exécution de l'édit du 
mois de may de l'année 17^6."), d'un maire nommé par le Roy le treizième jan- 
vier dernier, de quatre échevins ayant droit, de temps immémorial, de chape- 
ron et de robe exerçant en seuls, et en vertu de divers arrêts du conseil de 
Sa Majesté, la police, la justice criminelle par prévention avec le capitaine 



QUELQUES CONDÎTIONS DE LA VIË. l65 

profonde vallée, au confluent de la Bonnette et de l'Aveyron. 
La première de ces rivières y coule du nord au sud; la seconde, 
beaucoup plus importante, de l'est à l'ouest. Située dans le 
Rouergue, elle se trouve exactement à la limite de trois pays : 
l'Aveyron la sépare de l'Albigeois ^ et la Bonnette marque la 
limite entre le Rouergue et le Quercy. Une partie du territoire 
de Saint-Antonin comprenait, et comprend encoi^e aujourd'hui, 
le causse de Servanac dans le Quercy et le frau d'Anglars dans 
l'Albigeois. Les deux rivières, très poissonneuses, roulent leurs 
eaux entre des coteaux calcaires, escarpés et modérément boi- 
sés. En face de la ville se dresse à pic, haute et hère, l'abrupte 
falaise d'Anglars, qui, sur un front de 2 kilomètres, la domine 
de sa masse majestueuse. 

Dans un pays aussi rudement accidenté, les routes sont dif- 
hciles à tracer, et l'on comprend le mal que l'on éprouva de 
tout temps à établir des communications entre Saint-Antonin 
et les localités voisines. Jusqu'à la hn du dix-huitième siècle, 
ce fut souvent à dos d'âne ou de mulet que l'on dut assurer 
les transports. 

A ces difficultés s'ajoutaient les entraves de toutes sortes 
apportées à la libre circulation des marchandises, et particuliè- 
rement du blé, jusqu'à l'ordonnance du 25 mai 1763. Des 
querelles s'élevèrent fréquemment au sujet des droits de juri- 
diction ; et l'on trouve, dans les antiques archives de cette loca- 

chalelain, connoissant de la civillc jusques à la somme de douze livres, et des 
salaires et ga^'cs des domestiques et artisans, à quelques sommes que lesdits 
salaires et gages puissent se porter. 

(f Le total des imposi lions ordinaires et extraordinaires de la communauté 
de Saint-Antonin se porte annuellement à peu près à la somme de soixante mille 
livres en temps de guerre et à celle d'environ quarante huit mille livres en 
temps de paix. Le seul rolle de la capitation de cette communauté se porte 
annuellement à la somme de douze mille quatre vingt dix livres. » 

I. En 1778, les limites de la province de Languedoc s'arrêtent à la juridiction 
de Saint-Antonin. Dans une délibération du 6 septembre 1778 (BBjg), on 
s'occupe du prolongement, sur Saint-Antonin, de la route d'AIbi à Cordes, alors 
en voie de construction : on fait remarquer que ce tracé, effectué par la pro- 
vince de Languedoc, s'arrêtera à la limite de la juridiction de Saint-Antonin, 
« parce que c'est là les limites de la province de Languedoc », 



l66 REVUE DES PYRENEES. 

lité, des dossiers de divers procès avec le commandeur de 
Vaour concernant le frau d'Anglars ; avec Caylus au sujet des 
territoires de l'Olmet et de Lamandine; des traces de démêlés 
entre les évêques de Rodez et de Cahors pour la fixation de 
leurs droits respectifs sur les églises du causse de Quercy. Tout 
cela n'était pas de nature à faciliter les échanges. Ces raisons 
diverses mettaient une localité de cette importance dans la 
nécessité de satisfaire le plus possible, par ses propres ressour- 
ces, à ses besoins immédiats. Elle devait donc chercher à em- 
pêcher l'accaparement des produits locaux, tout en protégeant 
les intérêts de ses producteurs que la concurrence étrangère 
pouvait atteindre. Grave considération, qui explique sans doute, 
non seulement la sévère réglementation des marchés — cette 
réglementation nélait dailleurs que l'appHcation de mesures 
administratives plus générales — mais aussi les droits prohi- 
bitifs établis sur certains produits, comme les vins récoltés 
hors de la juridiction. 

Le terrain de la commune est de nature et de qualité varia- 
bles. Le sol est riche dans les vallées de l'Aveyron et de la 
Bonnette oii il est formé d'alluvions arrachées aux flancs des 
coteaux par l'eau de ruissellement; les céréales, les prairies 
naturelles et artificielles, toutes les récoltes de notre région du 
Sud-Ouest s'y développent parfaitement. Au penchant des 
coteaux, sur la couche de terre, en général peu épaisse, que 
la disposition du terrain ou le boisement ont protégée, la vigne 
étale ses pampres; certaines expositions sont particulièrement 
favorables à cette culture; la surface qu'autrefois elle occupait 
était plus étendue qu'aujourd'hui ; les cépages américains 
actuels demandent un sol assez riche ; la vieille vigne fran- 
çaise, si généreuse en produits pétillants et capiteux, était moins 
exigeante; elle insinuait subtilement ses racines dans les inters- 
tices des rochers*. 



I . Le quartier de la commune où se recollaient et où se récoltent encore les 
meilleurs vins porte le nom caractéristique de o Foundepio » — Fount de Piot : 
fontaine du vin. — On sait que dans la lançfue du seizième siècle, le /)/o^ dési- 
gne le viuj Rabelais disait : « Humer le piot. » 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 167 

Sur les plateaux qui couronnent les coteaux s'étend le causse, 
coupé parfois de profondes vallées. Le calcaire y affleure en 
maints endroits; parfois il est recouvert d'une mince couche 
de terre rouge phosphatée. Le plateau du Bosc-de-la-Camp est 
riche; les causses de Quercy et d'Anglars, fort maigres, don- 
nent de plus médiocres récoltes. Tous sont, en revanche, excel- 
lents pour l'élevage du hétail, et particulièrement du mouton, 
auquel les graminées qui y poussent donnent une chair fine et 
réputée. 

II 

Un règlement municipal concernant les marchés de Saint- 
Antonin fut élaboré le 3 août 1694. Il défendait aux habitants 
d'aclieter hors de la ville et dans les rues les grains et denrées 
(( qui sont portés les mercredi et samedi, jours de marché, et 
les jours de foire ». On ne pouvait acheter et vendre que sur 
la place publique ^ Tout contrevenant à cette disposition, ache- 
teur ou vendeur, devait être frappé d une amende de 3 livres. 
Ceci se comprendra mieux si Ton remarque que la récolte de 
l'année 1698 avait été mauvaise et que, par sa déclaration du 
septembre 1693, le roi obligeait les cultivateurs à porter aux 
marchés publics la moitié de leur récolte de grains^ 

Ce règlement spécifiait, en outre, qu'on était tenu d'appor- 
ter sur la place publique « les cheuvreaux, venaison, truffes, 
volailles, œufs, fromages et fruits d'arbres ». Les particuliers 
ne pouvaient acheter avant 10 heures du matin et les mar- 
chands avant 1 1 heures. Cette mesure permettait aux habitants 
de s'approvisionner avant que les marchands eussent enlevé 
les denrées. 

1. Cette règle était fçénérale : elle était imposée par deux édits royaux de 
Philippe le Bel, des lois de François ler, des ordonnances royales de 1667 et 1677, 
un arrêt du Parlement de Paris du i3 juin 1662 ; le cultivateur ne pouvait ven- 
dre son blé que sur le marché de la ville. A ce moment, « le commerce des 
grains est eocore soumis tout entier à l'ancien ordre polili(|ue et économique : 
de là une police des marchés autonome et défiante... », — {Aïanassiev , Le com- 
merce des céréales en France au dix-haitième siècle.) 

2, Arch. nat., AD, xi, 87. 



l68 REVUE DES PYRENEES. 

Le même règlement s'occupe aussi des achats destinés aux 
boticheries. Il stipule qu'en ce qui concerne « la débite des 
boucheries », les maires et consuls nommeront tous les ans, 
dans les trois jours qui suivront la mutation consulaire, « huit 
habitants des plus qualifiés et entendus autant qu'il se pourra, 
pour vériffier les moutons , veaux de lai et veaux génisses , 
bœufs et vaches que les bouchers voudront tuer ». Ils devront 
examiner si le bétail « est en estât destre tué et exposé en vante, 
et empêcher que les bouchers ne vendent pas les chairs une 
pour une autre » . 

Les commisssaires ainsi désignés sont, en outre, chargés de 
veiller à l'exacte exécution des contrats passés entre la muni- 
cipalité et les bouchers. Ils doivent remplir leur charge « en 
Dieu et conscience ». De plus, les jours de foires et de mar- 
chés, ils se rendront à la place publique, se transporteront 
même sur d'autres points de la ville ou de la juridiction, pour 
constater les contraventions en ce qui concerne la vente « des 
susdits grains, denrées, chevreaux, venaison, truffes, volaille, 
œufs » *, etc. 

J'ai tenu à donner en première ligne ce règlement général 
qui sera par la suite plus ou moins modifié, mais qui n'en 
constitue pas moins la base de tous les autres règlements ulté- 
rieurement établis. 

En 1698, une (( ordonnance de police pour la taxe du pain 
et autres choses » renouvelle certaines prescriptions du règle- 
ment de 169/^. 

Le 23 septembre 1698 se réunissent dans l'hôtel de ville de 
Saint-Antonin, en conseil de pohce : M' Abel Berry, conseil- 
ler du Roi et maire; — M"' Pierre Delpech, a bachelier-ez- 
droits » et Antonin Cassaing, notaire; Estienne Vidal Marcon, 
chirurgien, consuls; — Philippe Dupin, avocat; Jean Parra, 
docteur en médecine; Pierre Cassaing, orfèvre; Jacques 
Lacombe, marchand, « et autres habitants ». 

Le procès-verbal de cette réunion dit « qu'il importait pour 

I. Arch. de Saiot-Aûlonin, Reg. BB^^, f" 5G. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 169 

le bien public » de réglementer la vente du pain, les boulan- 
gers et boulangères en ayant augmenté le prix de leur seul gré, 
« sans la participation du maire et consuls »*. Il expose, en 
outre, que les revendeurs et revendeuses de l'endroit, et même 
des étrangers, ont pu acheter le froment, l'orge, le seigle, 
l'avoine, les laines, le chanvre, le gibier, le poisson, la volaille, 
ainsi que d'autres provisions et denrées, « hors de la place 
publique et de la pierre foirai, empêchant par ce moyen les 
particuliers de faire leurs provisions, et faisant ainsi enchérir 
lesd. denrées ))"^. D'autre part, on se plaint que les meuniers 
et propriétaires de moulins ne s'approchent de la pierre foirai 
que sur la fin du marché^. 

L'assemblée décide donc que (( le pain sera rendu à l'adve- 
nir à un prix esgal; ce faisant que, selon le cours du prix 
des grains , le pain blanc se vendra à raison de quatorze 
deniers la livre, et le bis à un sol, qu'est deux deniers de 
moins ». Sous aucun prétexte, les boulangers ne pourront 
modifier ces prix : toute infraction à la taxe ainsi établie sera 
punie de la confiscation de la marchandise et d'une amende 
de 5 livres « applicable à la confrérie du T. S. Sacrement, et 
de plus grande s'il y eschoit ». Si le cours des grains s'élevait, 
les boulangers pourraient demander aux maire et consuls un 
relèvement des prix de vente, et ceux-ci l'accorderaient s'ils 
le jugeaient à propos. 

1. Le pain était donc taxé avant cette époque. 

2. La crainte de la famine hante les esprits. « On était persuadé que, livrés 
à eux-mêmes, les laboureurs, par avidité, affameraient les villes » ''Afanassiev, 
ouv. cit.). Cette idée se trouve exprimée par le lieutenant général de police 
d'Argenson dans ses lettres des 11 et 27 décembre 1697. 

3. Cette protestation sera mieux comprise si l'on sait que les meuniers 
avaient toute licence de vendre les grains qu'ils acquéraient en prélevant en 
nature le droit de mouture; mais ils n'avaient pas le droit d'en acheter; on 
voulait par là encore éviter les accaparements. — Les laboureurs ne pouvaient 
vendre que par l'intermédiaire des marchands ; et l'ordonnance royale du 
3i août 1691) stipulait que nul ne pourrait être marchand de grains sans une 
autorisation spéciale de l'administration ; les marchands ne pouvaient pas s'as- 
socier entre eux ; leurs achats devaient être faits par écrit et enregistrés. Cette 
ordonnance rééditait en partie celle du 21 novembre 1677 ; elle constitua la 
véritable charte du commerce des grains pendant la première moitié du 
dix-huitième siècle. 

12 



l'-JO REVUE DES PYRENEES. 

La même délibération rappelle, mais en y ajoutant des 
précisions nouvelles, les défenses antérieures. Pour permettre 
aux particuliers de s'approvisionner sans trop de difficulté, il 
est formellement défendu « à toutes personnes, habitants et 
estrangers, d'acliepter soit bled, froment, seigle, avoine, orge, 
laines, chanvres, volailles, gibier, œufs, poissons et autres 
provisions et denrées hors la ville et advenues d'icelle, et par 
exprès à tous hostes, trafiquans et acheptans pour revendeurs 
de l'un et l'autre sexe... de rien achepter sur les portes et rues, 
ni ailleurs que la place, qu'après les dix heures du matin en esté, 
et après les onze heures aussy du matin en hiver, à commencer 
au premier marché après la Toussaints pour l'hiver, et au 
premier marché d'après Pasques pour l'esté, et de n'entrer 
avant lad. heure dans la place publique et pierre foirai, à 
peine de confiscation des provisions et denrées qu'ils auront 
acheptées et de cinq livres d'amende et de prison, et. en cas 
de récidive, de plus grande peine ». 

De plus, il est fait « très expresses inhibitions et défenses à 
tous muniers, propriétaires de moulins et tous autres de leur 
part, de s'approcher aucunement de la piere foirai , sous 
quelque prétexte que ce soit, qu'après les deux heures d'après 
midi, à la fin des marchés, pour rettirer seulement les grains 
et autres provisions pour ceux qui les auront acheptées, à peine 
de cinq livres d'amende et de prison ». Mais a pour leur oster 
toute sorte de prétexte de se présenter à lad. pierre foirai avant 
l'heure cy dessus marquée », on leur permet, en violation de 
la règle établie, « d'achepter ou vendre des grains ou autres 
denrées à lad. pierre foirai après lad. heure de deux d'après 
midy »*. 

La préoccupation constante était toujours d'éviter les accapa- 
rements". 



1. Arch. de Saint-Aûtonm, BBjg, fo uS. 

2. Dans une lettre du 20 novembre 1698, d'Argenson « accuse les laboureurs 
et les communautés religieuses de faire des accaparements, ce qui, malgré 
l'abondance des blés, provoque uue hausse des pri.x » (Afanassiev, ouv. cité, 

P- 7)- 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 17! 

Ce règlement de 1698 était encore appliqué en 1721 : une 
revendeuse, Marie Lafont, ayant été surprise achetant des œufs 
hors de la ville, fut condamnée, le 4 août 1721, à 3 livres 
d'amende. Et comme elle invoquait pour excuse son igïiorance 
du règlement, il fut décidé qu'on en porterait de nouveau les 
prescriptions à la connaissance de la population*. 

Le prix du pain tel qu'il avait été fixé en 1698 fut-il 
modifié par la suite? Registres municipaux et règlements de 
police restent muets sur ce point pendant de longues années. 
Sans doute, il ne dut pas subir de sensibles modifications. On 
se plaint cependant des boulangers : dans la séance du 7 no- 
vembre 1709, le conseil de police observe que « les boulangères 
ne font pas le poids et vendent le pain en détail, et tiennent 
des crochets et balances fausses et y mêlent des grains qui 
nuisent à la sancté » : aussi décide-t-il que de pareilles prati- 
ques seront punies d'une amende (( de dix livres sans modéra- 
tion pour la première fois ))'^. 

On ne trouve plus ensuite de documents concernant l'appro- 
visionnement de la population en blé qu'en 1709. Les disettes 
qui éprouvaient fréquemment nos campagnes étaient un fléau 
justement redouté. Sans récoltes, pas d'impôts et souvent la 
révolte... 

Les années 1708 et 1709 furent mauvaises et donnèrent de 
faibles récoltes; le rigoureux hiver de 1709 fut particuhère- 
ment désastreux. Ce fait explique la décision prise par l'assem- 
blée communale dans sa délibération du 7 novembre 1709, 
Brugière, maire et premier consul de Saint-An tonin, expose à 
l'assemblée que la gelée de l'hiver précédent avait détruit toute 
la récolte en grains du taillable, « ce qui a mis les particuhers 
hors d'estat de pouvoir ensemancer leurs terres préparées pour 
recevoir la semance cette année ; et, par conséquent, ils seroint 
dans l'impuissance de payer la taille l'année prochaine ». Il 
demande à l'assemblée « de délibérer s'il ne seroit utille et 



1. BBje, fo io5 vo. 

2. BB,4, fo 173. 



172 

avantageux d emprunter les sommes nécessaires pour acheter 
des grains pour être distribués au\ particuliers compris en 
lestât qui a esté dressé, à l'efTet d'ensemancer lesd. terres 
préparées ». 

L'assemblée donne pleins pouvoirs « aux maire et consuls 
d'emprunter au nom de la communauté jusques à la somme 
de trois cents livres... pour estre par eux employée en achat 
de grains et distribuée auxd. particuliers... ». D'ailleurs, pour 
s'assurer que les grains seront bien employés comme semences, 
le maire « fera venir, avec celuy qui les recevra, un voisin de 
cette personne qui se chargera de voir semer la quantité qui 
lui sera baillée »*. 

La rareté du blé rendait le pain plus précieux. Aussi le maire 
mit-il, cette année, des conditions plus sévères au contrat de 
bail des fours de la communauté. Il les mit « aux enchères 
pour l'année suivant la coutume », mais il diminua de moitié 
la rétribution due aux fourniers, « c'est-à-dire que de seize 
livres de paste que les précédents fourniers avoint droit de 
prendre pour chaque cestier de bled qu on cuiroit dans les dits 
fours, la présente année ils n'en prendroint que huit livres, et 
ainsy à proportion pour chascune mezure de grains ». Après 
plusieurs appels et proclamations, le four du Pont seul fut 
adjugé à Antoine Bromet, praticien, pour la somme de 35 li- 
vres. Les autres fours ne trouvant pas preneur, l'assemblée 
décida de maintenir ses conditions et d'ajourner à un autre 
moment l'adjudication. Qu en advint-il? Les registres commu- 
naux ne nous renseignent pas sur ce point "^. 

Prévenir les mouvements populaires que les disettes peuvent 
provoquer est un devoir qui s'impose aux gouvernants. En 
admettant que les intendants fussent inaccessibles à de vulgai- 
res sentiments de pitié, il était de bonne administration et 
d'habile politique d'écarter d'aussi redoutables dangers. Par 
une ordonnance du 17 août 1712, l'intendant de la généralité 



I. BB,3, fo (72. 

;s. BB|4, fo 174- — (Délibération du 12 novembre 1709.) 



I 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. I70 

de Montauban invitait lui aussi la municipalité de Saint- 
Antonin à dresser un état « des habitants qui sont dans l'im- 
puissance d'ensemancer leurs terres, et de la qualité et quantité 
de terres qui deuvront être ensemancées, et de la qualité et 
quantité de grains qui leur seront nécessaires pour lesd. seman- 
ces, avec le montant de la valeur d'iceux » ^ 

A cet effet, le maire assemble le conseil le 17 octobre 1712. 
Il lui explique qu'en application de l'ordonnance de l'inten- 
dant, il avait, le 11 septembre, réuni les principaux habitants 
pour rechercher avec eux les moyens de dresser l'état qui lui 
était demandé. A la suite de cette réunion, des commissaires 
furent désignés pour parcourir le taillable. De l'enquête à 
laquelle ces commissaires se livrèrent, il résulte qu'il fallait 
pour l'ensemencement des terres de cette commune : 167 se- 
tiers 7 demi-quartes de froment; — 3 setiers 3 demi-quartes 
d'avoine; — 7 demi-quartes d'erses. 

L'état des personnes entre lesquelles la répartition doit être 
faite a été dressé nominativement ; il Se trouve aux archives. 
L'approvisionnement en grains de semences est à la charge de 
la commune : aussi l'assemblée désigne- t-elle Yzaac Thouron, 
marchand, et Jean Gardes, chirurgien, pour réahser un em- 
prunt en son nom de « la somme de cinq mille deux cent 
soixante deux livres, à quoy revient le prix au total des grains 
nécessaires pour lesdites semances, à la charge par eux d'em- 
ployer lad. somme à l'achat desd. grains et de les distribuer 
conformément à Testât qui a esté fait ))^. 

Quant aux boulangers, ils devaient assez docilement se sou- 
mettre aux règlements municipaux, puisqu'on va jusqu en 
17/io sans découvrir dans les registres la moindre trace de 
conflit avec la municipalité. 

Mais le i4 novembre 1740, Philippy, premier consul, expose 
au conseil de police que les boulangers (( ont eu la témérité 
d'augmenter le pain d'un denier la Hvre depuis plusieurs jours, 



1. BBj4, fo 240 vo. 

2. BB,5, fo I vo. 



ï'ji REVUE DES PYRÉNÉES. 

sans avoir demande la permission aux consuls, et que non 
obstant cette augmentation lesd. boulangers et boulangères 
n'ont point cuit du pain le 12 du courant, jour de samedy et 
de marché ny ce jourd'huy ». 

C'est tout simplement une grève. Elle prive de pain « les 
personnes qui sont obligées de l'acheter journellement, de 
même que les habitants et juridictionnels de la présente ville ». 
Il est donc urgent de remédier à cette situation véritablement 
intolérable. Aussi Philippy estime-t-il qu'il convient non 
seulement d'inviter les boulangers à faire du pain, mais 
encore de les condamner « à des amendes proportionnées à 
leur témérité ». 

Aussitôt boulangers et boulangères sont convoqués à l'hôtel 
de ville. La liste en est donnée tout au long : elle comprend 
deux boulangers et dix-huit boulangères (un boulanger et une 
boulangère ne comparaissent pas). 

Les consuls leur ordonnent de faire tous les jours du pain 
blanc et du pain bis « à peine de dix livres d'amende chacun 
et en particulier ». Pour cette première infraction, ils se con- 
tentent d'infliger les condamnations suivantes : les boulangers 
qui ont augmenté le pain de i denier par livre payeront 5 sous 
d'amende « en faveur des pauvres de l'hôpital » ; ceux qui 
l'ont vendu 18 deniers sont condamnés à 20 sols; enfin trois 
boulangères « qui ne sont pas en état de faire du pain aussi 
souvent que les autres » sont acquittées ^ 

Bien que ce document ne nous apporte pas de chiffres abso- 
lument précis, il a cependant son importance : nous pouvons 
en déduire que le prix du pain est, en 17^0, inférieur à 
18 deniers la livre, c'est-à-dire à i sol et demi, puisqu'on 
applique la plus forte amende à ceux qui l'ont vendu ce prix. 
Il est donc probable que la municipalité devait le taxer à i5 ou 
16 deniers la livre, ce qui constituerait une augmentation de 
2 ou 3 deniers par livre sur le prix de 1G98. 

Il semble d'ailleurs qu'à ce moment on ait à se plaindre d'un 



BB„ 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 175 

renchérissement général des denrées. Dans la même séance, 
le premier consul Philippy expose qu'il a été informé « que 
les muniers, les boulangers et boulangères et les revendeurs et 
revendeuses de celte ville allant à la pierre publique tous les 
jours de marché sont cause de l'augmentation des grains, ce 
quy est très préjudiciable aux intérêts de tous les habitants, à 
quoy il est nécessaire de pourvoir, en les privant d'aller à la 
dite pierre, au moins pour certains ». 

Le document n'explique pas plus clairement les manœuvres 
par lesquelles les marchands provoquent la hausse des produits 
alimentaires. Il est probable que les marchandises arrivent sur 
le marché en quantité insuffisante pour satisfaire largement 
aux besoins de la population : les marchands les accaparent et 
la population ne peut plus s'approvisionner dans des condi- 
tions favorables. 

C'est bien là sans doute la cause du malaise, car le premier 
consul ajoute « qu'il serait bon de deffendre aux revendeurs 
et revendeuses de ladite ville d'aller les jours de marchés dans 
les chemins publics arretter et achetter la volaille, le gibier, 
les truffes et autres choses que les juridictionnels et autres 
personnes apportent dans la ville. » 

Il est fait, en outre, de nouveau défense expresse à tous 
« traffiquants en grains » d'acheter avant midi, et aux hôtes et 
cabaretiers d'acheter avant dix heures du matin. 

Ces précautions permettaient aux habitants de s'adresser 
directement aux consommateurs sans payer de tribut aux inter- 
médiaires. 

Nous avons vu que, de 1698 à 17/io, le prix du pain était 
passé seulement de i/i deniers à i5 ou 16 deniers. L'augmen- 
tation est autrement considérable de 17/10 à 1770. Cela tient 
à des causes qu'il importe de résumer. 

Les travaux des physiocrates du dix-huitième siècle aboutis- 
saient à cette conclusion « que la liberté était la base vérita- 
ble de la vie économique ». C'était la condamnation même 
de la contrainte imposée dans le commerce des grains par 
l'ordonnance du 3i août 1699. Quesnay publie son Tableau 



1']Q REVUE DES PYRÉNÉES. 

économique en lySS, et, s'inspirant de ses idées, la déclaration 
royale du 25 mai 1768 « autorise le libre transport des grains 
et denrées d'une province dans une autre, sans déclarations ni 
permissions préalables... Ces dispositions ne faisaient d'ailleurs 
que confirmer et étendre celles des arrêts du Conseil de i~\3 
et de 1754* ». Cette même déclaration rendait la liberté du 
commerce des grains à peu près complète. Mais en laissant aux 
autorités locales le droit de réglementer les marchés et en main- 
tenant lés droits d'octroi des villes et des communautés, elle 
paralysait en quelque sorte les bienfaisants efTets de cette 
législation. 

Cette mesure améliora les conditions de 1 agriculture en 
favorisant l'écoulement des produits ; mais elle amena aussi une 
hausse générale des prix. De sorte que si certains intendants 
(Auvergne, Bourbonnais) célèbrent les heureux effets d une 
législation qui encourage les agriculteurs et stimule les progrès, 
d autres, comme celui d'Orléans, font des réserves. En certai- 
nes provinces, la hausse des denrées provoqua même de l'agita- 
tion. Et lorsque, en Auvergne, en Bourgogne, en Rouergue, on 
eut traversé la période de disette causée par la mauvaise récolte 
de 1765, on en revint par une série de mesures à la légis- 
lation qui empêchait la sortie des récoltes produites par les 
provinces elles-mêmes. C'était le retour à l'ancienne législa- 
tion contre la libre circulation des grains. 

Ceci explique le renchérissement du prix du pain pendant 
cette période. Mais jamais il ne semble avoir encore atteint à 
Saint-Antonin le prix auquel il s'éleva en 1770. On paya à 
cette date la livre de pain 28 deniers, exactement le dou- 
ble de ce qu'on l'avait payée en 1698. Je tire ce chiffre d'un 
jugement du conseil de police du 22 septembre 1770'^ : une 
plainte avait été déposée contre les boulangères qui vendaient 
le pain au-dessus de 28 deniers, prix de la taxe municipale. 

1. Afanassiev, op. cit., p. i^g. 

2. BB22. Faul-il remarquer que nous nous trouvons au lendemain des 
disettes de 1768 et 1769, attribuées par l'opinion de l'époque à l'association dite 
du Pacte de Famine, dont l'imagination populaire exaspéra les méfaits? 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. I77 

Les boulangères contrevenantes avaient vendu le pain jus- 
qu'à I sou 6 deniers la livre, soit 3o deniers, aux étran- 
gers. L'une d'elles déclara au conseil de police que, si on 
l'obligeait à livrer le pain au prix de la taxe, elle le ferait a plus 
pesant et de moindre qualité ». Cette raison ne réussit qu'à lui 
attirer la sévérité de ses juges : s'ils ne la condamnèrent qu'à 
6 livres d'amende, ils lui interdirent, à cause de cette menace, 
de continuer à faire du pain. Une autre avoua sa faute : elle 
fut condamnée à 5o livres d'amende, mais conserva le droit 
de tenir boulangerie. Cette double condamnation nous mon- 
tre tout à la fois et la sévérité de la répression et la toute- 
puissance de l'administration communale, qui intervient à son 
gré dans l'exercice des droits commerciaux des habitants de la 
cité. 



Je ne terminerai pas la partie de cet article concernant le 
pain sans signaler deux documents, bourrés de chiffres, mais 
fertiles en renseignements pratiques. Il s'agil d'un procès-ver- 
bal' et d'un barème". Le procès-verbal est du 5 mai 1752 : il 
fut dressé par les consuls de Saint-Antonin, au sujet d'une 
expérience ordonnée par l'intendant Lescalopier pour la fabri- 
cation du pain de munition. Ce pain devait être composé de 
deux tiers de farine de froment et d'un tiers de farine de sei- 
gle. On y entre dans des détails précis sur le rendement du 
blé et du seigle en farine, sur la quantité d'eau et de sel em- 
ployés, sur le poids du pain, sur le nombre de mesures locales 
diverses qui fournissent un poids déterminé de blé. Le barème, 
établi en 1767, permet de fixer le prix de la livre de pain selon 
le cours des marchés des blés. De ces deux documents, je tire 
les conclusions suivantes concernant la valeur de quelques 
mesures de Saint-Antonin au dix-huitième siècle : 

1° De 2 mesures i boisseau 2/3 de seigle, vendu à raison 
de 3 1. 5 s. 9 d., on retire 7 1. 10 s. — Il en résulte que la 

1. Pièces justificatives, I. 

2. Ibid., II. 



170 REVUE DES PYRENEES. 

mesure de Sainl-Anfonin contenait approximativeinenl six bois- 
seaux. Or, le boisseau valait 3 lit. 70 de notre système actuel* : 
la mesure de Saint-Antonin avait, par suite, une contenance de 
3 lit. 70 X C zz 22 lit. 20 : c'était donc la demi-quarte que 
Ruck évalue à 22 lit. 22. 

2° En comparant dans le barème de 1767 le prix du sac de 
blé et celui de la demi-quarte, on trouve que le sac de blé 
contenait quatre demi-quartes : le sac de blé contenait donc 
88 lit. 88. 

S° Lorsqu'on paye le pain i s. 7. d. i//i la livre, il revient 
à 2 sols la livre poids de marc, dit le procès-verbal. Comme la 
livre poids de marc pesait o kil. ^iSgSoS, il est aisé de calculer 
que le poids de la livre ordinaire était kil. 3915. 

4" Quatre mesures de Saint-Antonin ont fourni i33 1. i/3 
de blé poids de marc : une mesure de blé pesait donc 16 kil. 3 16. 
Et comme le prix de la mesure de blé en 1752 est de 4 l- 6 s., 
celui des 100 kilos de blé ressort à 20 l. 7 s. environ. 

5° La livre de pain ayant été payée i s. 7 d. i/4, 1 kilo- 
gramme de pain valait U sous environ. 

En ce qui concerne le rendement du blé en pain, on esti- 
mait qu'un sac de blé donnait 180 livres de pain (soit 72 kil. 
environ de notre système décimal) et 9 boisseaux de son esti- 
més i5 sous. Le son était abandonné au boulanger auquel on 
accordait, en outre, 20 sous pour sa peine. Son salaire par 
sac de blé transformé en pain était donc évalué à 35 sous 
de la monnaie de l'époque. 



III 



Mais ce n'est pas seulement dans la surveillance des boulan- 
geries que s'exerce la vigilance des consuls. Ils veillent aussi 
avec soin sur la vente de la viande qu'ils réglementent. Et c'est 

I. J'emprunte ce chiffre à l'ouvrage suivant : Système légal des poids et 
mesures comparé aux anciennes mesures du département de Tarn-et-Garonne, 
par Gabriel Ruck (Montauban, i838). 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. I79 

en cette matière qu'ils éprouvent le plus de mal à obtenir le 
respect des règlements qu'ils établissent. La concession du 
droit des bouclieries amène des conflits incessants. Ici se trouve 
confirmée cette remarque de M. d'Avenel : « Le boucher était 
une sorte de fonctionnaire »*. 

Au dix-septième siècle, Saint-Antonin avait deux locaux 
affectés aux boucheries. Seuls les bouchers adjudicataires, 
agréés par la communauté et pouvant fournir une caution suf- 
fisante, étaient admis à débiter de la viande. La qualité en était 
contrôlée par les consuls qui veillaient également à ce que les 
tarifs consentis fussent observés. 

En 1682, la mortalité ayant sévi sur le bétail, le corps de 
YÏlle désigne, le 2 août, deux personnes, Guillaume Laborde, 
marchand, et Guillaume Joani, brassier, « pour vérifier les 
chairs qui se tuent aux boucheries ))"^. 

En 1696, les bouchers n'exécutent pas strictement les clauses 
du contrat qui les lie; les habitants se plaignentde la mauvaise 
qualité des viandes. Le 17 mai 1696, l'un des commissaires 
de la ville signale à l'assemblée communale l'absence com- 
plète de viande dans les boucheries. Aussitôt on convoque les 
bouchers concessionnaires : bien qu'ils prennent l'engagement 
de tenir à l'avenir leurs boutiques bien approvisionnées, ils 
sont condamnés à 25 livres d'amende au profit de la confrérie 
du Saint-Sacrement et des pauvres^. 

C'était à la Saint-Jean que l'on donnait les boucheries à 
bail : la concession avait une durée d'un an. Mais en cette 
année 1696, les bouchers de Saint-Antonin, mécontents sans 
doute de l'amende qui leur avait été infligée le 17 mai, ne se 
présentèrent pas à l'adjudication. 

L'assemblée communale décida alors de réunir en une seule 
les deux tables de boucherie et elle fit des propositions à un 
boucher de Cordes. Celui-ci s'engagea à fournir la viande aux 



1. Vie d'Avenel, Découvertes d'histoire sociale. 

2. BB12, f» 166 vo. 

3. BB,3, fo 166 vo. 



i8o 



REVUE DES PYRENEES. 



conditions suivantes : « sept sous la livre grosse' dé mouton et 
veau de laict de six mois, six sous la génisse et taureau, et 
quatre sous six deniers la livre grosse de bœuf et de vache ». 

Néanmoins, avant de traiter définitivement, le maire fit 
publier les conditions faites par le boucher de Cordes, et il 
invita ceux qui consentiraient des conditions plus avantageu- 
ses à se présenter dans la huitaine. Personne n'ayant répondu 
à son appel, il traita ferme. 

Mais le contrat passé, deux habitants de Saint-Antonin 
proposèrent de fournir chaque qualité de viande 3 deniers 
meilleur marché que le boucher agréé. Le conseil décide de 
repousser leurs offres parce que <( la moins-dite estoit venue à 
contre-temps, et que n'estant que de trois deniers, elle estoit 
fort médiocre et avantageuse », car sur les petites quantités 
cela ne constituerait pas une différence appréciable. Enfin, 
pour l'exemple, il ne fallait pas revenir sur la décision prise-. 

Des difficultés du même genre se produisent en 1700. Les 
bouchers ayant demandé le relèvement du tarif des viandes à 
cause de l'élévation du cours des bestiaux, le conseil avait 
refusé de prendre leur demande en considération'^. Aussi, le 
moment du renouvellement du bail venu, les bouchers revien- 
nent à leur tactique de 1696 : ils ne se présentent pas à l'adju- 
dication. Cette fois le conseil a beau faire appel aux bouchers 
voisins, il ne trouve personne. Il dut prier a Pierre Bosc, tan- 
neur, le fils, de leur procurer des bouchers qui voulussent 
entreprendre le fournissement des boucheries de cette ville et 
qui fussent en estât de les bien tenir, ce qu'ils furent obligés de 
faire, à cause que les bouchers de cette ville s'estoint mutinés, 
ayant monopole entr'eux de ne point faire d'offre, pour estre 
en liberté de vendre la viande à leur gré et volonté ». 

1. Il faut sans doute entendre par « livre grosse » la « livre carnassière » dont 
parle Ruck (ouvr. cité, p. i43) : « On se servait, dit-il, dans les boucheries d'une 
livre particulière qu'on appelait livre carnassière. Elle valait trois livres petit 
poids ou de table. » Et comme il évalue la livre poids de table de Saint-Antonin 
à o kil. 4079, la livre carnassière vaudrait par suite o kil.4o79X 3= i kil. 2287. 

2. BBi3, fo 76. 

3. BBj3 (Délib. du iG avril 1700). 



QUELQUES CONDITIONS t»E LA VÎË. l8l 

Bosc accepte la mission que lui confient les consuls : il fait 
trois voyages soit à Montauban, soità Castelnau-de-Monlmirail ; 
mais en vain : s'il obtenait des promesses de quelques bou- 
chers, ils ne tardaient pas à retirer leur parole ; ils étaient 
(( subornés ou par les bouchers de cette ville, ou par d'autres 
habitants ayant quelque intérêt aux boucheries » . Alors Bosc 
« s'avisa, pour rendre service à la communauté, de rompre le 
monopole des bouchers de cette ville en s'associant avec Jacob 
Bosc, et fit faire une offre qui a procuré à la communauté les 
bouchers qui servent actuellement, à beaucoup moins qu'ils 
n'auroint fait »*. 

A partir de ce moment, les boucheries sont concédées sans 
incident et au terme fixé. Les prix n'augmentent pas. Le 
1 6 juin 1708, les concessionnaires s'engagent à fournir la viande 
de mouton et de veau de lait à 6 sous la livre grosse ; celle de 
génisse à 5 sous et celle de bœuf à Ix sous'-. 

Des plaintes se produisent en 1709. Les bouchers vendent 
« le bœuf pour des génisses ; ils font des faux poids et vendent 
le plus souvent à plus haut prix qu'il ne leur est permis ». 
L'assemblée communale décide, le 7 novembre 1709, que cha- 
que contravention sera punie de 3o livres d'amende et que 
des commissaires seront désignés pour prendre les réquisitions 
nécessaires^. 

Pour fixer avec précision les droits et les obligations de cha- 
cun, le conseil élabore, le i" mai 171 1, un règlement détaillé 
concernant les boucheries. Par la suite, ce règlement sera fré- 
quemment réédité, généralement à la veille de la mise en 
adjudication. Comme il constitue le véritable statut de l'ex- 
ploitation des boucheries et qu'à part de très légères varian- 
tes, il se trouve constamment reproduit de la même façon 
et à peu près dans les mêmes termes, je le transcris dans 
son texte primitif. Peut-être ce document n'est-il lui-même 



1. BBjj, fo 182 vo (Délib. du 12 septembre 1700). 

2. BB,4, fo III. 

3. BB14, fo i84 vo et suiv. 



I02 REVUE DES PYRENEES. 

que la reproduction d'un acte plus ancien que je n'ai pas 
retrouvé : 

(( Article du bail des boucheries pour l'année présente 1711 
(( Messieurs les Maire et consuls de Saint-Antonin bailheront 
à servir les tables de boucheries de cette ville pour un an à 
compter du jour de Saint-Jean-Baptiste prochain sous les con 
ditions suivantes : 

(( 1° Que les bouchers tiendront leurs tables suffisamment 
garnies de bonnes chairs de mouton, veau de laict de six mois 
le plus gros, braus, taureaux... bœufs et génisses aux saisons 
requises ; 

« 2° Qu'ils ne pourront s'associer une table à l'autre, tenir 
troupeau commun, partager le bestail qu'ils tueront pour débi- 
ter, porter la viande d'une boucherie à l'autre, sous quelque 
prétexte que ce soit, exposer les chairs en vante sans avoir esté 
enflées avec des soufflets à teste ronde et à jointure de genouil, 
et visitées par les maires et consuls ou par les commissaires 
nommés par la communauté avant même qu'ils tuent le bes- 
tail, afin d'examiner si led. bestail est malade ou sain; 

(( 3" Qu'ils ne pourront point prétendre que la communauté 
leur fournisse de boutique ni tuerie pour y faire leurs bou- 
cheries; 

« 4" Qu'ils ne pourront mettre poids sur poids que de la 
même espèce de viande; 

(( 5" Qu'ils vendront séparément les testes et les pieds, le 
ventre, le foye et le sang; 

(( 6" Qu'ils ne pourront vendre les viandes a plus haut prix, 
sauf pendant le caresme et suivant qui sera réglé par la police ; 

(( 7" Ne pourront tuer dans les rues ni dans la boutique ou 
ils fairont la débite, mais dans une boucherie a part, laquelle 
devra estre aussi près de la rivière ou de la Bonnette* qu'il se 
pourra ; 

I. Je rappelle que Saint-Adtonîa est situé au confluent de l'Aveyron et de la 
Bonnette. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 1 85 

(( 8" Ne pourront jetter aucunes immondices dans les rues 
ni aucun ventre de bestail; 

(( 9" Ne pourront vendre de chair de couchon, brebis, ny 
chèvre dans leur boucherie ; 

« io° Seront obligés de tenir troupeau dans la présente ville 
ou juridiction, toujours composé de 80 ou loo bestes le moins 
chaque table, et ne pourront vendre le troupeau entier ni en 
partie a d'autres bouchers ou négociants sans le consentement 
desd. maire et consuls et commissaires; 

(( II" Qu'il sera permis auxd. maire et consuls et commis- 
saires d'establjr d'autres boucheries aux mêmes prix, charges 
et conditions, comme aussy des petites boucheries dans les- 
quelles on pourra vendre la chair de couchon, brebis et chè- 
vres et agneaux, pourveû que lesd. petites boucheries soient a 
cent pas de celles qui seront baillées ; 

(( 12° Les bouchers seront tenus de servir généralement 
tous les habitants et juridictionnels sans aucune distinction ni 
différence ; 

« i3'^ Qu'ils seront obligés de bailler aux R. P. Cordeliers 
du commun de cette ville trente livres grosses de viande cha- 
cunne des tables, faisant en tout soixante livres grosses pour la 
rante que la communauté fait annuellement a raison desd. 
boucheries, sçavoir la troisième partie en mouton ou veau de 
lait, autre troisième partie en bœuf ou vache et l'autre troi- 
sième partie en brau taureau ou génisse, le tout selon la saison, 
dont ils rapporteront quittance a la communauté; 

(( lA" Que s'il arrive que quelque beste de travail vienne a 
se couper quelque membre qui la mette hors d estât de tra- 
vailler, soit a la ville ou a la campagne dans cette juridiction, 
il sera permis aux maire et consuls de permettre de la tuer et 
débiter en quelque part de lad. ville ou juridiction qu'ils vou- 
dront, et y mettre tel prix qu'ils jugeront a propos après tout- 
tes fois que lesd. bestes auront esté vériffiées par lesd. maire 
et consuls et commissaires ; 

(( i5° Qu'il est très expressément deffendu aux bouchers de 
tuer ni débiter aucunne sorte de bestail malade a peine de cent 



i8^ Revue des pyrenées. 

livres d'amende et de plus grande peine le cas y eschéant; 

(( 1 6" Que [pour] les contreventions que les bouchers fairont, 
aux autres articles du présent bail, ils seront condamnés à 
cinquante livres d'amande pour chacunne contrevention et plus 
grande s'il eschoit; 

(( 17° Que les boucheries seront baillées à la moins dite et à 
ceux qui fairont les conditions meilleures, lesquelles moins dites 
seront reçues jusques à dimanche du mois de juin prochain; 

(( 18" Que lesd. bouchers donneront bonnes et suffisantes 
cautions, lesquelles ils seront tenus emmener trois jours après 
la délivrance, pour intervenir dans le contrat de bail qui en 
sera passé, et s obliger avec eux solidairement. Les frais duquel 
contrat lesd. bouchers seront tenus de payer suivant la cous- 
tume et lesd. bouchers et cautions obligeront leurs biens pré- 
sents et advenir et par exprès leurs personnes par arrest et 
emprisonnement d'icelles jusques à la parfaite exécution du 
bail et pour les amandes*. » 

Tel fut pendant longtemps le règlement des boucheries de 
Saint-An tonin : il se trouve reproduit sous la même forme 
dans les délibérations du i*"^ mai 1712"^ et du 16 juin 1715', 
en 1719s en 1722^, en 1726^, en 1727', etc. 

Toutes les adjudications faites prévoient trois catégories de 
viandes : i" mouton et veau de lait; 2" génisse et taureau; 
3" bœuf et vache. De 1696 à 1789, c'est la première catégorie 
qui est toujours payée le plus cher et la troisième qui se vend 
le meilleur marché. J'en donne le tableau détaillé à la suite de 
cette étude, année par année, d'après les procès-verbaux que 
j'ai pu retrouver^. 

1. BB,4, f" 210. 

2. BB,4, fo 226. 

3. BBi5, îo 59 vo, 

4. BB,6, fo 9. 

5. BB,fl, fo i58. 

6. BB,7, fo 88. 

7. BB17, fo i3o. 

8. Voir p. 83. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. l85 

Durant cette longue période de près d'un siècle, les prix des 
viandes ont varié avec des alternatives de hausse et de baisse, 
mais en suivant une marche assez régulièrement ascensionnelle. 

De 1696 à 1720, le prix des viandes oscilla entre les prix 
extrêmes suivants (je donne ceux de la livre grosse) : 

Mouton et veau de lait, 6 sous; génisse et taureau, 5 sous; 
bœuf et vache, A sous (pendant les années 1708 et 17 10) ; 

Mouton et veau de lait, 10 sous et 9 sous; génisse et tau- 
reau, 7 sous, 8 sous et 6 sous; bœuf et vache, 6 sous, 7 sous 
et 5 sous (pendant l'année 1720). 

Les années qui virent les cours les plus élevés pendant cette 
période furent 1696 et de 1712 à 1716. Cela s'explique sans 
doute par les épizooties graves qui frappèrent le bétail de 
1693 à 1G96 et en I7i4- L'élevage du bétail est d'ailleurs à 
cette époque médiocrement développé dans les régions cal- 
caires du Midi^ 

L'augmentation du prix des viandes provoque maints inci- 
dents. En 1710, les bouchers augmentent de leur plein gré les 
tarifs consentis. La commune charge des commissaires de 
rechercher si l'élévation du prix du bétail est en rapport avec 
celle de la viande ; en attendant, le conseil oblige les bouchers 
à fournir au taux du baiL^. 

Aussi, à l'adjudication suivante, personne ne se présenta. 
La municipalité ne trouva de soumissionnaires ni dans la ville, 
ni dans les localités voisines. L'embarras était grand. Un bou- 
cher voulut en profiter pour imposer ses conditions : d'abord, 
des prix très élevés (9 sous, 8 sous et 7 sous) ; ensuite, enga- 
gement de la part de la ville de ne pas permettre l'ouverture 
d'autres boutiques que les deux actuellement existantes : le 
contractant explique cette réserve par le fait que des particu- 
liers débitent des viandes souvent malsaines, en dépit des 
règlements de police. Les consuls, trouvant excessives les 
conditions de Bosc, le font comparaître devant eux, le mena- 
çant de l'exclure à tout jamais des adjudications s'il ne veut 

1. Lavisse. Histoire de Francey t. VIII, i. 

2. BB,5, fo 53. 



REVUE DES PYRENEES. 



pas consentir des conditions plus avantageuses; on lui défen- 
dra même de tenir des petites boucheries. Néanmoins, le 
boucher récalcitrant persista dans sa résistance. Et l'on finit 
par en découvir un autre qui se montra plus raisonnable ^ 

Une autre fois, le public se plaint d'être mal servi ; le 3 jan- 
vier 171 7, le conseil décide que des commissaires visiteront 
les boucheries et que des amendes seront infligées s'il y a lieu^. 
Entre temps, la municipalité a créé une troisième table de 
boucherie, ce qui a amené une concurrence sérieuse entre les 
bouchers. Aussi, le prix moyen des viandes tombe-t-il en 
17 19 à 5 sous environ. A ce moment, ils vendent à perte, et 
bientôt, ils sont obligés de demander à la municipalité un 
relèvement des tarifs qui leur est accordé (4 avril 1720)^. 

Une autre fois, c'est contre l'insuffisance de viande que des 
plaintes se font entendre. Le 28 avril 1720, le conseil désigne 
deux commissaires pour s'assurer que les boucheries sont 
suffisamment approvisionnées. Leur rapport est défavorable à 
certains bouchers contre lesquels le syndic requiert une 
amende de 5o livres. Mais le conseil, tenant compte de l'aug- 
mentation de prix du bétail, leur fait grâce pour cette fois. La 
délibération nous apprend que l'un des bouchers doit tuer six 
moutons par semaine et l'autre quatre; s'ils ne se conforment 
pas à celte obligation, ils encourront la peine de l'amende, de 
l'emprisonnement et de la confiscation des viandes. On confis- 
quera également les viandes qu'ils tenteront de dissimuler pour 
les réservera certains particuliers'. Cette dernière mesure, de 
caractère démocratique, devait permettre à chacun de s'appro- 
visionner selon ses désirs, ses moyens ou ses besoins. 

De 1720 à 1728, le prix de la livre grosse de viande de 
boucherie oscille entre les chiffres extrêmes suivants : 

Mouton et veau de lait, 10 sous; génisse et taureau, 7 sous 
6 deniers; bœuf et vache, 7 sous (en 1725) ; 

1. BB,5, fos 62 vo, 64 et 65. 

2. BBi5, fo 145, 

3. BB,j, fo 5i. 

4. BBjç, fo 53. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 187 

Mouton et veau de lait, 7 sous; génisse et taureau, 5 sous; 
bœuf et vache, 4 sous (en 1728). 

Parmi les incidents qui marquent cette période, je signalerai 
une poursuite exercée pour fraude dans le poids contre le 
boucher Aymar, sur plainte de Bernard Carrendier « prestre 
de Saint-Pantaléon ». Le k octobre 1721, le boucher compa- 
raît devant le conseil de police qui le condamne à 3 livres 
d'amende, avec menace d'emprisonnement, s'il n'acquitte pas 
l'amende*. 

Il est certainement intéressant de connaître ce que pouvait 
comporter à Saint-Antonin l'approvisionnement d'un boucher. 
Ce renseignement nous est fourni à l'occasion de la demande 
que font les habitants de l'établissement de trois tables de bou- 
cherie (1723). Une telle mesure lèse les intérêts du boucher 
concessionnaire Piquet. Se plaignant de ce que le contrat de 
bail n'est pas respecté, il demande le 21 juin 1723"^ que la 
communauté lui prenne le bétail dont il se trouve chargé, 
savoir : « Quarante moutons qui luy ont- cousté six livres dix 
sous pièce, faisant la somme de deux cent soixante livres, par 
dessus lequel nombre de quarante, il y a un mouton qui fait 
le quarante-et-unième, lequel luy fut donné par dessus le 
marché; plus trois veaux de laict qui luy coustent quarante 
trois livres dix sous et trente sous de vinage'^; plus un autre 
veau acheté dix livres dix sous; plus une génisse payée trente 
livres, et un bœuf de soixante douze livres. » Ce document 
nous renseigne en même temps, comme on voit, sur le prix 
du bétail à cette époque. 

Les représentants de la communauté ne se contentaient pas 



1. BB,g, fo i3i v». Le conseil de police était, ce jour-là, composé de ; 
noble Barthélémy de Bénévent, sieur de Lalour; noble Jean-Baptiste de 
Marsa, seigneur de Leslang; Joseph Bardon, chevalier de Saint-Louis, 
pensionné du Roi ; Philippy, avocat et notaire royal ; Zacarie Aliès, avocat : 
Antoine Bernard, bourgeois. 

2. BBie, fo 179. 

3. Le vinage est la dépense faite à l'auberge en aliments et en boisson par 
le vendeur et l'acheteur après la conclusion d'un marché : cette coutume 
existe encore en maints endroits. 



l88 REVUE DES PYRENEES. 

de veiller à l'exacte application par les boucheis des tarifs con- 
sentis ; ils les obligeaient à fournir des viandes de bonne qua- 
lité. Le maire et les consuls avaient le droit de surveiller 
l'abatage, de visiter les boucheries, de nommer des commis- 
saires pour les représenter et les suppléer, s'il était nécessaire. 
Et, en fait, ils exercent réellement ces droits qui sont des 
devoirs de leur chaige. jNon seulement les registres munici- 
paux en témoignent, mais ils entrent parfois dans des détails 
assez précis sur la manière dont ils interviennent. 

La délibération du conseil de police du i8 avril 1722 me 
paraît, à ce point de vue, particulièrement intéressante. M. de 
Lestang, premier consul, passant devant la boutique du bou- 
cher Aymar, a vu un quartier de bœuf extrêmement maigre ; 
la viande était « noire et livide ». Après une enquête rapide, 
il a appris que ce bœuf était malade lorsque Aymar l'a tué. Il 
ordonne alors qu'on apporte le quartiei" à l'hôtel de ville «pour 
être vériffié ». et il convoque immédiatement le conseil de 
police, « pour décider ce qu'il y auroit à faire ». Aymar, 
appelé, se trouve absent. On fait comparaître son fils: celui-ci 
affirme que le bœuf n'était pas malade ; il était seulement 
(( fort vieux et mal saigné ». L'assemblée a alors recours aux 
lumières d'un expert, en la circonstance Antoine Piquet, an- 
cien boucher. Piquet se rend à l'hôtel de ville, prête serment 
sur les saints Evangiles de vérifier « en Dieu et conscience. 
Et à l'instant, ayant fait porter un poignard de la boucherie 
dud. Aymar fils, coupe le jarret dud. quartier; et ayant 
trouvé que la moele couloit quoyque le bœuf fui tué depuis 
vingt-quatre heures, il auroit déclaré ledit bœuf avoir été ma- 
lade quand on la tué, et la viande incapable d'entrer dans 
le corps humain; et a signé avec lesd. commissaires de 
police ». 

Le rapport de l'expert entendu, le conseil décide que la 
viande sera jetée à la rivière et qu'Aymar payera 10 livres 
d'amende; il devra « tenir prison jusques à avoir satisfait, 
avec défenses tics expresses de, à l'avenir, tuer aucune sorte 
de bestial malade et d'exposer la viande dans la boucherie sous 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 189 

les peines et rigueurs portées par les règlements et ordon- 
nances* )). 

Jusqu'en 1728,168 prix de viande de boucherie sont à peu 
près régulièrement établis tous les ans. Mais peu à peu les 
comptes rendus du conseil de ville et du conseil de police de- 
viennent plus rares dans les registres municipaux. Souvent il 
n'y est plus fait mention que de deux ou trois séances par an. 
On ne trouve à peu près lien concernant les boucheries de 
1728 à 1751. A partir de cette dernière date, les séries de prix 
reparaissent, non pas sans lacunes cependant. 

Entre 1701 et 1708, les prix des viandes ne subissent pas de 
grandes variations ; ils se maintiennent entre les prix extrêmes 
suivants, dont l'écart n'est pas considérable : 

En 1701 et 1753, on paie le mouton et veau de lait, 11 sous; 
la génisse, le taureau, le bœuf et la vache, 7 sous ; 

En 1754, le mouton et le veau de lait se vendent 12 sous ; 
la génisse, le taureau, le bœuf et la vache, 7 sous G deniers. 

Pendant cette période, deux incidents concernant les bou- 
cheries sont relevés dans les registres. 

Le 8 novembre 1705, de Saint-Just et Forjanel, consuls, 
faisant leur visite dans une boucherie, y découvrent une vache : 
ils la font saisir. Le boucher est condamné à la confiscation et 
à 3 livres d'amende; il restera en prison jusqu'au complet 
payement de l'amende. La vache saisie est distribuée aux pau- 
vres-. 

Le 17 avril 1756, sur la demande même du boucher Pou- 
jade, les commissaires se transportent dans sa boutique : il 
leur présente un bœuf en parfait état et une génisse fort 
grasse et fort belle; bien que ce soit contraire aux clauses du 
règlement, ils l'autorisent à abattre la génisse. L'attitude de 
Poujade fut-elle suspecte ou bien fut-il victime de quelque 
dénonciation? Le lendemain, les consuls, accompagnés des 
commissaires, se présentent de nouveau chez lui. Ils n'ont pas 



1. BB,6, fo i46. 

2. BB,n. 



TQ^ REVUE DES PYRENEES. 

de peine à constater qu'à la génisse grasse a été substituée une 
vache étique. Ils apprennent que la génisse a été expédiée à 
Varen. Le boucher est condamné à 6 livres d'amende ; sa vache 
est confisquée et vendue aux enchères : le produit de cette 
vente est versé entre les mains du syndic de l'hôpital^ 

Il faut aller ensuite jusqu'en 1768 pour trouver de nouveaux 
chiffres. A cette date, on ne paie le mouton que 8 sous 3 de- 
niers ; le veau de lait, 8 sous 9 deniers ; la génisse, le tau- 
reau, le bœuf et la vache, 4 sous 9 deniers. 

Et l'on arrive à payer en 1770 : le mouton et veau de lait, 
i3 sous 6 deniers; la génisse, le taureau, le bœuf et la vache, 
10 sous 6 deniers. C'est une augmentation importante; les 
prix se sont élevés de 5 sous environ en sept ans. 

Bientôt, et sans doute pour n'avoir affaire qu'à un seul bou- 
cher responsable, la ville n'ouvrit qu'une boucherie. Ceci ne 
mit un terme ni aux ennuis, ni à la fraude. 

En 1771, les habitants se plaignent de ce que la boucherie 
de la ville « étoit fermée depuis quelques jours et qu'il ne s'y 
débitoit aucune espèce de viande ». Lacombe, maire et docteur 
en médecine; Perret, avocat, et Forjanel, consuls, se transpor- 
tèrent au domicile du boucher Bosc. Sa boutique est vide et 
sa femme leur dit qu'il est malade et alité. Interrogé dans son 
lit, Bosc répond qu'il n'abat plus d'animaux parce qu'il n'a 
plus de fonds « à cause des pertes qu'il a subies ». Le maire a 
beau le menacer et lui rappeler les engagements qu'il a pris 
vis-à-vis de la communauté conjointement avec Chabiicrou, 
arquebusier, qui lui sert de caution, il réplique qu'on peut 
faire de lui ce qu'on voudra, (( mais qu'il est hors d'état 
de fournir ». 

Les meubles du boucher et de sa caution sont saisis, vendus 
aux enchères et le produit employé à l'achat de bestiaux des- 
tinés à être « vendus et détaillés sous la conduitte d une per- 
sonne de probité, au prix établi par le bail »"^. 



1. BBgo- 

2. BBg2 (Délib. du 26 avril 1772) 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. I9I 

Bien qu'il n'y ait qu'une seule boucherie reconnue — et 
peut-être surtout à cause de cela — d'autres personnes débi- 
tent en fraude de la viande. Le V mai 1772, Perret, consul, 
expose au conseil que « la veuve Poujade et ses enfants s'avi- 
sent d'introduire de la viande... plus propre a être jettée à la 
voirie qu'à servir de nourriture aux hâbitans. » 

La veuve Poujade, sa fille, et une autre femme qui lui a 
laissé tuer des bestiaux et débiter de la viande chez elle sont 
poursuivies et condamnées à 3 livres d'amende <( par grâce et 
sans tirer à conséquence^ ». 

Nos registres sont maintenant muets sur la question des 
boucheries jusqu'en 1783. Fait regrettable, puisqu'il ne nous 
est pas possible de suivre les variations de prix provoquées par 
les terribles épizooties de 177/i et de 1775 : on a évalué à 
80.000 (chiffre sans doute exagéré) le nombre de têtes de 
bétail enlevées par la maladie dans le sud-ouest, entre Tou- 
louse et Bordeaux. Le Parlement, l'Académie des sciences de 
Toulouse, les États de la province, Turgot lui-même s'em- 
ployèrent à rechercher les mesures les plus propres à combattre 
efficacement le fléau. Bien qu'en janvier 1770 le Rouergue fût 
encore intact, il est vraisemblable que la rareté du bétail dans 
les provinces limitrophes dut amener ici une hausse générale 
des prix. Théron de Montaugé constate de 1775 à 1789 une 
augmentation générale de 3o "/„ sur le prix des bêtes à cornes. 
Pendant cette période, on paye à Gaillac un veau de lait de 
25 à 3o livres'^. Or, c'est du Rouergue que le Haut-Languedoc 
fait venir en paitie le bétail dont il a besoin^. 

En 1775, un veau fourni par un boucher de Saint-Antonin 
à la communauté est payé par celle-ci 26 livres 10 sous^ : 
c'est approximativement deux fois et demi le prix auquel il 
était acheté cinquante-deux ans plus tôt, en 1723. 

1. BB.22. 

2. Théron de Montauçc, L'agriculture et les classes rurales dans le paijs 
toulousain, 18G9, pp. l\-i-l\^. 

3. Dulil, L'état économique du L'uujuedoc à la fin de l'ancien régime, 
Hachette, 191 1, p. 235. 

4. BB22 (Delib. du i4 novembre 1775). 



1^2 REVUE DES PYRENEES. 

(( Après l'épizootie vint le tour du charbon ou mal noir, qui 
sévit sur l'espèce bovine depuis 1777 jusqu'en 1788^ » Aussi 
retrouvons-nous à cette dernière date les viandes de boucherie 
à Saint-Antonin aux prix suivants : 

Mouton et veau : i4 sous 9 deniers; — génisse, taureau, 
bœuf et vache : 10 sous 9 deniers. 

Et après un léger fléchissement en 1784 (un sou environ par 
qualité), la marche ascensionnelle reprend et les prix atteignent 
en 1789 les chiffres ci-dessous : 

Mouton et veau : i5 sous 9 deniers; — génisse, taureau, 
bœuf et vache : 10 sous 9 deniers. 

La sécheresse des années 1784 et 1785 avait entraîné une 
telle disette de fourrages que les paysans avaient dû se débar- 
rasser de leurs animaux, si bien que nombre de cultivateurs 
durent laisser leurs champs en friche faute de bêtes de labour^. 

De l'examen des documents que je viens d'analyser, il res- 
sort donc : 

T° Qu'à Saint-Antonin le prix de la viande variait selon la 
catégorie des animaux ; 

2° Que pendant tout le dix-huitième siècle, les viandes qui 
se sont vendues le meilleur marché sont celles de bœuf et de 
vache; — le plus cher, celles de mouton et de veau de lait; 

3° Que de 169G à 1789, les prix les plus bas ont été atteints 
en 1708, 1710 et 1719^, et les plus élevés de 1788 à 1789 ; 

4° Qu'entre ces deux dates, la viande de bœuf, de vache a 
varié entre les prix extrêmes de 3 sous 9 deniers (17 19) et 
II sous (1788); — celle de génisse et taureau entre 4 sous 
(17 16) et II sous (1788); — celle de mouton et de veau de 
lait entre G sous (1708 et 17 10) et 1 5 sous 9 deniers (1789.) 

[A suivre.) Jean Donat. 



1. Théron de Monlaugé, ouv. cité, p. 45. 

2. Ibid. 

3. Ibkl. 



H. MARTIN. 

LES BIENS DU CLERGÉ, DES ÉMIGRÉS 

DÉPORTÉS ET CONDAMNÉS 
CONFISQUÉS ET VENDUS SOUS LA RÉVOLUTION 

d'après les archives de la HAUTE-GARONNE 



La confiscation et la vente des biens du clergé, des émigrés, 
déportés et condamnés, décrétées par les assemblées révolution- 
naires, représentent, sous le nom de série Q, un fonds aussi 
important que varié de nos archives départementales, qui per- 
met de mettre en lumière Tune des phases les moins connues 
de la Révolution française. 

Dans certains départements, il est vrai, notamment dans les 
Bouches-du-Rhône, la Gironde, le Rhône, etc., des travaux de 
valeur, extraits de cette série, ont été entrepris et publiés sous 
l'impulsion donnée par les comités de l'histoire économique 
de la Révolution ; mais ces œuvres, si complètes et si conscien- 
cieuses qu'elles soient, ont dû ne pas s'écarter du cadre, déjà 
très large, fixé par l'autorité officielle; et beaucoup de docu- 
ments, qu'il y aurait intérêt à signaler, sont restés inutilisés. 

On sait que ces publications en vue de l'histoire économique 
de la Révolution ont pour objet : i" de reconstituer la valeur 
de la fortune immobilière et mobilière, corporelle et incorpo- 
relle du clergé, des couvents, communautés, corps réguliers 
et séculiers, ecclésiastiques et laïques, qui existaient dans l'an- 
cienne France; 2" de reconstituer, dans les mêmes conditions, 
la valeur du patrimoine de la noblesse et de la bourgeoisie, 
représentées par les émigrés, afin d'avoir une notion approxi- 



19^ 



REVUE DES PYRENEES. 



mative de la richesse de ces classes; 3° d indiquer les mutations 
et divisions qu ont subies ces fortunes par l'effet des ventes, 
ainsi que les catégories sociales qui ont acquis ces biens en 
même temps que les prix payés : tels sont les points essentiels 
qui ont été plus ou moins développés suivant la valeur des 
sources locales, mais qui n'ont exigé, en général, malgré leur 
ampleur, que l'utilisation partielle des documents de la série 
des biens nationaux, c'est-à-dire : i" les procès-verbaux d'esti- 
mation des biens séquestrés; 2° les procès-verbaux des ventes 
qui mentionnentle montant des adjudications, les noms et sou- 
vent la qualité des acquéreurs ; 3° enfin le tableau de concor- 
dance des valeurs en assignats et en monnaie fixant, selon la 
date des ventes et des paiements, les prix obtenus; à ces trois 
catégories de pièces, il convient d'ajouter les sommiers prove- 
nant de l'administration des domaines nationaux conservés, 
dans la Haute-Garonne, aux archives départementales et qui 
fournissent une contribution précieuse à l'histoire de cette 
époque; les agents de l'Etat procédèrent, en effet, parallèle- 
ment aux administrations des districts, au recensement et à 
l'estimation des biens de toute nature , principalement des 
droits incorporels, des dîmes, des redevances diverses, rentes 
foncières et féodales, en argent ou en nature, qui constituaient 
souvent la part la plus importante des revenus. Ces sommiers 
contiennent également le relevé, par établissement bénéficiaire, 
des fondations pieuses ou charitables, des rentes obituaires 
avec les noms des fondateurs, et c'est principalement dans ces 
documents que l'on trouve l'énumération complète et le mon- 
tant de ces droits. 

Mais à part ces dernières catégories qui se réfèrent plus spé- 
cialement à l'histoire économique, ce même fonds renferme 
une multitude de pièces qui pourraient donner lieu à des étu- 
des variées sur divers points particuliers de cette époque trou- 
blée; on y trouve des indications non seulement sur la fortune, 
la situation et l'état des personnes ecclésiastiques et laïques, 
corps ou individus, qui tombèrent sous les lois de confiscation, 
mais aussi sur leur vie intime et privée. 



LES BIENS DU CLERGE ET DES EMIGRES. HJ^ 

Notre but est de faire connaître, d'une manière sommaire, 
l'entière consistance de ce fonds des Inens nationaux, dont le 
degré d'importance varie d'un département à l'autre; nous 
prendrons comme exemple la Haute-Garonne où le dépouille- 
ment, auquel nous avons procédé et qui est à peu près terminé, 
nous a suffisamment initié à son contenu, ce qui nous facili- 
tera un classement complet et définitif. 

En suivant l'ordre chronologique des événements, nous 
trouvons tout d'abord les déclarations que font de leurs biens 
et revenus les membres du clergé séculier et les corps reli- 
gieux : ces déclarations mentionnent souvent les noms, âges et 
lieux d'origine des déclarants; on pourrait donc relever le nom- 
bre de chanoines, prêtres, religieux et religieuses existant dans 
les églises et les nombreux couvents au moment de leur sup- 
pression, avec le montant de leurs ressources auxquelles la loi 
devait substituer un traitement en numéraire; à cette catégo- 
rie de renseignements se réfèrent les listes des prêtres condam- 
nés et déportés qui furent dressées par la suite ; les historiens 
qui collaborent à l'enquête et aux recherches particulières que 
l'autorité ecclésiastique a prescrites à leur sujet trouveront 
dans cette série une variété de pièces du plus haut intérêt : les 
nomenclatures ou listes de noms s'y rencontrent parfois en 
plusieurs exemplaires, mais chacun d'eux ne contient généra- 
lement qu'une part de renseignements et l'ensemble seul peut 
permettre de sommaires biographies. Du reste, les investiga- 
tions sur les prêtres condamnés et déportés, pour être à peu 
près complètes, doivent s'étendre aux deux séries L et V, qui 
concernent entièrement ou en partie la période révolutionnaire ; 
bien que nous occupant aujourd'hui tout spécialement de la 
série des biens nationaux, nous signalons en passant que les 
trois catégories L, Q et V se pénètrent et se complètent réci- 
proquement. 

Les inventaires estimatifs du mobilier des églises et couvents 
nous fournissent une description souvent minutieuse des objets 
séquestrés, ils forment une catégorie spéciale intitulée « dépouil- 
les des églises et des corps religieux » ; statues, rampes en fer 



I"96 REVUE DES PYRÉNÉES. 

forgé, boiseries sculptées, matières métalliques d'or et d'argent, 
vases sacrés, ornements, objets du culte et pierres précieuses qui 
en ont été extraites, cloches, etc., tout cela est inventorié par 
église ou couvent avantd être transporté, selon le cas, au dépôt 
général ou à la Monnaie. Il serait possible parfois de reconstituer, 
au moyen de ces inventaires, les trésors religieux ou bien cer- 
taines œuvres d'art particulières qui ont disparu à la Révolution. 

Avec les inventaires du mobilier des émigrés, déportés et 
condamnés ou de leur famille, nous pénétrons dans les châ- 
teaux, hôtels ou maisons de cette noblesse et de cette bourgeoi- 
sie du dix-huitième siècle, de fortune quelquefois modeste, 
mais le plus souvent considérable, et nous sommes renseignés 
sur le luxe des intérieurs. Ces inventaires contiennent des 
détails minutieux sur la disposition des demeures et principa- 
lement sur le mobilier qui les garnit ; depuis la cave et la loge 
du concierge jusqu'au grenier, toutes les pièces sont vérifiées, 
les meubles et tiroirs fouillés, et leur contenu noté et décrit : 
nous voyons ainsi revivre les lieux oij s écoula l'existence de 
cette aristocratie, membres du Parlement, bourgeois et mar- 
chands, tels qu'ils étaient avec leurs tapisseries, leurs glaces, 
leurs meubles et bibelots précieux, leur argenterie, leurs bijoux, 
leurs armes et tout ce qui constitue la vie intime du foyer. 

Après la confiscation qui donna naissance aux inventaires 
estimatifs, les créanciers des émigrés apparaissent et c'est à 
l'État qu'ils s'adressent pour réclamer ce qui leur est dû. La 
production des créances nous révèle des particularités intéres- 
santes ; les factures des fournisseurs, les notes des domesti- 
ques demandant l'arriéré, parfois considérable de leurs gages, 
indiquent le train de maison, le genre d'existence, les habitu- 
des, le degré d'ordre et en quelque sorte l'état social de cette 
époque; on constate par exemple, dans la Haute-Garonne, que 
ces domestiques recevaient, en sus de leurs gages, une somme 
fixe pour réglera leur guise leur nourriture et leur entretien : 
ils jouissaient ainsi, dans la maison des maîtres, d'une cer- 
taine indépendance qu'on ne rencontre de nos jours qu'à l'état 
d'exception. 



LES BIENS DU CLERGE ET DES EMIGRES. î^^ 

Ces dossiers d'émigrés contiennent encore bien d'autres 
documents d'un intérêt plus particulier, titres ou papiers de 
famille, qui furent produits pour revendiquer des droits divers, 
lors de la liquidation ; ce sont des contrats de mariage, des 
testaments, des actes de prêts et de constitutions de rentes, 
des pièces de procédure, des généalogies, etc., qui seraient 
parfois très appréciés par les intéressés : toutes ces pièces, ras- 
semblées et classées par nous, représentent plus de douze cents 
noms d'émigrés, condamnés, déportés et parents d'émigrés. 

Plus tard, en l'an III et en l'an IV, lorsque la période de 
détente succéda à la période aiguë des confiscations et des 
ventes, les réclamations et les plaintes de la part des personnes 
dépouillées ou de leurs héritiers commencèrent à se produire; 
de là tout un échange de correspondances, toute une procé- 
dure suivie de décisions et d'arrêtés qui nous révèlent, par 
une infinité de détails, l'énergie, la violence ou l'arbitraire 
dont usèrent à leur égard les pouvoirs successifs ; c'est pour 
la première fois que les émigrés ou leurs successeurs, qui 
voient la Révolution décliner, osent parler, demander et 
écrire; les uns réclament des objets intimes, des souvenirs 
non encore vendus et qui se trouvent en dépôt dans les maga- 
sins nationaux; les autres, des biens, des terres, qui ont été 
séquestrés illégalement. 

Et plus tard encore, sous le Consulat et l'Empire, une 
grande quantité de biens invendus se trouvant entre les mains 
et à la disposition du pouvoir, des lois de circonstance sont 
votées pour en ordonner la vente au profit de caisses, de fonc- 
tions, de dignités et dotations nouvelles, caisses d'amortisse- 
ment, légion d'honneur, sénatoreries, etc., et cela forme aussi 
une abondante catégorie qui nous éclaire sur ces institutions 
si intimement liées au gouvernement impérial et à son esprit. 
En outre, à la suite de l'amnistie pour faits d'émigration, les 
émigrés demandent en masse à rentrer en France, et nous som- 
mes renseignés souvent par les pièces qu'ils sont tenus de pro- 
duire et les enquêtes prescrites à leur sujet sur leur séjour et 
quelquefois sur leur vie et leurs occupations à l'étranger ; cette 



IqÔ revue des PYRÉNÉES. 

phase de justifications, qui se prolonge jusqu'après la restitution 
des biens et le payement des indemnités par le gouvernement de 
la Restauration, est fertile en renseignements de toute nature; 
on y trouve des lettres, des réclamations appuyées de preuves 
diverses, c'est l'heure des réparations, et les états qui men- 
tionnent la quotité des indemnités contiennent un grand nom- 
bre de détails qui autorisent parfois des comparaisons instruc- 
tives entre la perte subie et la somme allouée. 

L'examen et la liquidation de ces pétitions se poursuivent 
au delà de i83o, et les documents correspondant à cette pé- 
riode, qu'il serait trop long d'analyser, viennent compléter et 
clôturer l'ère de transformation économique et sociale qu amena 
cette énorme dispersion de personnes et de richesses. 

Enfin, à côté de ceux contre lesquels s'exercèrent ces lois 
révolutionnaires et qui, en se défendant pendant près de qua- 
rante ans, nous permettront de connaître une partie de leur 
histoire, il convient de citer, pour mémoire, la catégorie de 
papiers qui proviennent de ceux pour lesquels ces mêmes lois 
furent une source de bénéfices : auxiliaires du pouvoir, experts 
€t autres agents qui procédèrent à la séquestration, au partage 
et à l'évaluation des biens ; leurs noms, qualités, domiciles et 
autres indications sont souvent mentionnés dans les pièces de 
comptabilité et les relevés d'honoraires qu'ils n'oublient pas de 
pioduire,et qui donnent lieu parfois à des contestations ; cette 
catégorie accessoire forme une sorte de complément et de 
moralité à la question si vaste des biens nationaux. 

Henri Martin, 

Archiviste adjoint de la Haute-Garonne. 



Cl. PERROUD. 



LES VILLAR 

HISTOIRE D'UNE FAMILLE TOULOUSAINE 

[Suite et fin.) 



IV. — Gabriel Villar. 

§ I". — La jeunesse. 

Après Noël \ illar, le chirurgien, — après Dorothée, le diplo- 
mate, — arrivons à Gabriel Villar', le plus éminent des mem- 
bres de la famille, professeur à Toulouse en 1775, évêque 
constitutionnel en 1791, député à la Convention en 1792, 
membre de l'Institut en 1790, inspecteur général de l'Univer- 
sité sous l'Empire. 

Né à Toulouse, le i3 décembre 17/18, il était le septième 
enfant (et le sixième fils) du chirurgien Raymond"-. Il eut pour 
parrain son frère Noël, et pour marraine sa sœur Gabrielle, 
l'aînée de toute la famille"*. C'était dans les traditions du 
temps, quand on ne prenait pas les ascendants, de prendre les 
aînés pour présenter un enfant au baptême. 

Je n'ai pas retrouvé les dates de ses grades universitaires, 
mais il a dû certainement obtenir celui de maître es arts, car 



1. Ses prénoms étaient Noël-Gabriel-Luce. Mais Gabriel était son prénom 
habituel. 

2. Raymond eut en tout treize enfants, dont six garçons, 

3. Archiv. munie, de Toulouse, registres de catholicité, Saint-Nicolas, 
reg. 1748, fo 19; renseignements fournis par notre savant collaborateur, M. Ga- 
labert. 



20Ô tlEVÙE DES PYRENEES. 

c'était l'accompagnement presque obligatoire d'études régu- 
lières. Quoiqu'il en soit, nous savons qu'il étudia, comme ses 
aînés, chez les Pères de la Doctrine chrétienne* qui dirigeaient 
alors à Toulouse le collège municipal de 1 Esquille, et que, 
au sortir de ses classes, il entra dans cette congrégation ensei- 
gnante. 

Il n'y trouva plus Marmontel, qui y avait passé, et qui, 
depuis plusieurs années, était parti pour Paris, à l'appel de 
Voltaire. Mais il dut y avoir, sinon pour condisciples", du 
moins pour élèves — et peut-être pour collègues, dans les 
dernières années de son séjour — Joubert et La Romiguière. 
J'aime à me le figurer conversant, sous les arcades de l'Es- 
quille, avec le délicat moraliste^ et le savant logicien. Ah! 
comme un de nos érudits chercheurs toulousains devrait nous 
reconstituer l'histoire et la vie de ce collège dans la seconde 
moitié du dix-huitième siècle, alors que les idées nouvelles y 
pénétraient déjà, sans briser encore le cadre de la tradition 
religieuse, et que de jeunes esprits y aspiraient les souffles du 
dehors en dépit de la surveillance des chefs de la maison ! Le 
tableau serait bien intéressant — et il semble que les élé- 
ments ne manqueraient pas. 



S 2. — Le professeur, les Jeux Floraux. 

Gabriel Villar professa donc à l'Esquille, et enseigna la 
rhétorique, ou plutôt, comme on disait alors, « l'éloquence ». 
(Ce n'est que de nos jours qu'on s'est avisé, par une imitation 
peu heureuse de la pédagogie d'outre-Rhin, de dire « la pre- 
mière )).) 



1. Biographie universelle de Michaiid, édition de 1827, t. XLVIII. L'article 
est de Durozoir, qui avait connu Gabriel Villar. Il a été reproduit textuelle- 
ment dans la Biographie Rabbe, en i834. 

2. Joubert avait six ans et La Romis^uière huit ans de moins que lui. Jou- 
Lert quitta l'Esquille en 1776. 

3. Qu'il devait retrouver un jour au Conseil de l'Université impériale. 



LES VILLAR. 201 

Professeur d'éloquence, et à Toulouse! Il n'en fallait pas 
tant pour se sentir poète. Dès 1775, à vingt-sept ans, \illar se 
révéla par une Ode sur le rétablissement du Parlement [de Tou- 
louse], qui obtint -— au concours spécial ouvert sur ce sujet 
par notre Académie des Jeux Floraux — un premier acces- 
sit'. La pièce fut lue en public dans la fête donnée le 2 juillet 
par la noble Compagnie. 

Je n'ai pas besoin de rappeler avec quel enthousiasme avait 
été accueilli en France, et particulièrement à Toulouse, le réta- 
blissement des Parlements"-. Le jeune prêtre traduit l'allé- 
gresse universelle ; ses vers respirent le candide espoir d'un 
avenir de liberté et de bonheur : 

Digne appui des Etats et mère du génie, 

Toi, dont le despotisme éteignit les flambeaux, 

Renais, ô Liberté, confonds la tyrannie 

Et reprends tes faisceaux ! 
Titus est sur le trône. 



Le père des Franijais. ce roi sensible et tendre, 
Vient ranimer les lois. 



L'année suivante, Villar concourut de nouveau et obtint le 
prix réservé, pour une Epltre à un courtisan^. C'était un long 
éloge, sincèrement ému, de Louis XVI, de Malesherbes, de 
Turgot, etc.. 

L'art de régner, inconnu si longtemps. 
N'est plus cet art d'épuiser les provinces 
Pour augmenter le luxe des traitants... 

L'allusion à la désastreuse administration financière de l'abbé 
Terray n'est pas voilée. 

En 1778, il envoya aux Jeux Floraux une Ode sur le des- 



1. Recueil des Jeux Floraux, année 1776 (mais la pièce est de 1775), 
p. 160, « par M. P. Villar, prêtre de la Doctrine chrétienne, professeur d'élo- 
quence au collège de l'Esquille ». 

2. Paris, novembre 1774; Toulouse, février 1770, etc.. 

3. Recueil des Jeux Floraux, 1776. 

u 



202 REVUE DES PYRENEES. 



polîsme oriental, et la pièce, sans obtenir de prix, fut néan- 
moins jugée digne d'être publiée dans le Recueil^. 
Le règne de Louis, consacre par l'amour... 



Des lettres et des lois il recherche l'appui; 
Habile à manier les rênes de l'Empire, 

Il se plaît à s'instruire, 
Et veut même un arbitre entre son peuple et lui. 
Je te rends grâce, ô Dieu, dont les mains bienfaisantes 
M'ont placé sur ces bords où les lois triomphantes 
Du plus sage des rois fixent l'autorité. 
Fais que mon cœur, docile à leur volonté sainte, 

Les honore sans crainte, 
Et que mon dernier vœu soit pour la Liberté ! - 



§ 3. — La Flèche. 

Sur ces entrefaites, les supérieurs de Villar l'envoyèrent 
professer la philosophie au collège de La Flèche, dont les 
Doctrinaires avaient la direction depuis la suppression des 
Jésuites^. Je ne saurais dire au juste à quelle date il fut trans- 
féré (peut-être malgré lui) des rives de la Garonne aux bords 
du Loir. Un érudit généralement bien informé, M. l'abbé 
Pisani, dans son livre sur L'Episcopat constitidioimel'\ dit que 
Yillar, lorsqu'il prêta le serment à la Constitution civile du 
clergé en janvier 1791, était à La Flèche « depuis quinze 
ans ». 11 aurait donc quitté l'Esquille dès 1776.^ Cependant, 
les vers cités en dernier lieu semblent indiquer qu'il y était 
encore en i 778. 

En tout cas, il était à La Flèche en 178/^, lorsque l'évêque 
d'Angers, M^'' de Lorry, vint cette année-là faire sa première 
visite au collège (La Flèche appartenait alors au diocèse d'An- 

1. Recueil des Jeux Floraux, 1778. 

2. M. de Féletz, qui succéda à Villar à l'Académie française en 1827, dit, 
dans son discours de réception, qu'il devint « membre de l'Académie qui venait 
de le couronner ». 

3. « Le plus magnifique des établissements des Doctrinaires », dit M. de 
Féletz dans son discours. 

4. 1907, p. i4i. 



LES VILLAR. 2o3 

gers) ; l'événement fut célébré en vers latins et français « par le 
P. \illar ))'. Les vers français consistaient en une idylle, inti- 
tulée : Le berger fidèle, de dix stances, chacune de huit vers 
octosyllabes, qui devaient se chanter sur l'air : Tout attendre 
avec patience"^. Le tout est d'une lamentable platitude et rien 
n'y reste des généreux accents de Toulouse. 

En 178C), \ illar fut nommé principal du collège. 

L'année suivante, il fut envoyé comme recteur au collège de 
J3ourges. Une complainte en vers, qui fut imprimée, témoi- 
gna des regrets de ses élèves. Son séjour à Bourges paraît avoir 
été fort court, et bientôt il revenait à La Flèche, à la grande 
joie de tous, écoliers et maîtres. 

(( C'était un excellent professeur, dit un contemporain^. On 
louait fort la variété de ses connaissances, la pureté de ses 
mœurs, la bonté de son âme. » 



§ 4. — V illar adhère à la Révolution. 

Comme presque tous les Doctrinaires — et beaucoup 
d'Oratoriens — Villar accueillit avec un sincère enthousiasme 
la Révolution à ses débuts*. Aussi, lorsqu'il fallut, en 1790. 

1. Au moment de raconter le séjour de notre doctrinaire à La Flèche et à 
Laval, j'ai le devoir de dire que je ne ferai guère que résumer deux publica- 
tions de M. Queruau-Lamerie, Les conventionnels du département de la 
Maijenne, Laval, i885, et V Eglise conslilationnelle da département de la 
Mai/enne, Angers, 1891. Ce sont deux modèles de monographies, d'une éru- 
dition très informée et toujours sûre. 

2. Les quatre premiers vers donneront une idée des autres : 

« Un berger vertueux et tendre 
Disait un jour à son troupeau : 
Hélas! si tu pouvais comprendre. 
Ce que te dit mon chalumeau ! » 

3. Marchant de Burbure, Essais historiques sur la ville et le collège de La 
Flèche, Angers, i8o3. 

4. « Il s'y laissa surprendre avec toute la confiance d'une âme pure », dit 
Féletz, que je cite précisément parce que, royaliste et catholique, persécuté lui- 
même par la Révolution, il aurait pu parler avec passion et injustice de cette 
période de la vie de Villar. 



204 REVUE DES PYRENEES. 

constituer les municipalités nouvelles (par application de la 
loi organique du 22 décembre précédent), fut-il nommé offi- 
cier municipal de La Flèche, et c est en cette qualité qu'il 
prononça, le 22 juin 1790, devant les gardes nationales du 
district assemblées pour élire des députés à la grande Fédéra- 
tion nationale du i4 juillet, un discours qui se terminait par 
un parallèle entre deux rois, Henii III, a cœur lâche et pervers, 
vil esclave sur le trône », et Louis XVI, « âme droite, con- 
fiante et pure, modèle de grandeur et de simplicité tout en- 
semble, ne cherchant que la vérité et n'en redoutant point les 
formes sévères, ami des hommes et se souvenant toujours qu'il 
commande à des hommes ». Ils étaient nombreux encore, ceux 
qui espéraient dans l'alliance de la royauté avec le droit nouveau. 
En janvier 1791, ^ illar prêta, avec tous les professeurs du 
collège, le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé, 
serment qui ne dut rien coûter à son cœur. 



§ 4- — L épiscopat . 

Cependant, pour appliquer cette Constitution civile (votée 
le i"^ juillet 1790), il fallait procéder à l'élection des évêques, 
et dans la Mayenne, département voisin, où le premier élu 
avait déjà démissionné, on se trouvait en retard. Les députés 
de la Sartlie indiquèrent spontanément Villar à leurs collègues 
de la Mayenne, qui. à leur tour, le désignèrent aux électeurs. 
Un député de la Mayenne écrivait, le i" mars 1791 : « Le 
P. \ illar est un homme ferme [hélas, non!], quijoint à beau- 
coup d'esprit et de talent les vertus les plus éminentes. » Et, 
le 4 mars : « Infoimez-vous du P. Villar, j'en ai entendu par- 
ler comme d'un homme du premier mérite. » M. Queruau- 
Lamerie' fait remarquer d'ailleurs que, « la bourgeoisie de 

I . M. de Féletz avait dit la même chose dans son discours : <( La réputation 
de sa sagesse, de ses lumières, de ses vertus, avait depuis longtemps franchi 
les murs de son collège, et lui donnait un grand crédit, surtout dans la province 
pu était située l'école... » 



LES VILLAR. 200 

Laval et des autres villes de la Mayenne ayant conservé l'habi- 
tude d envoyer ses enfants teiminer leurs études à La Flèche, 
un certain nombre de citoyens appelés à nommer un évêque 
connaissaient le P. Villar », pour lequel ils avaient estime et 
affection. 

En conséquence, Villar fut élu évêque de la Mayenne, le 
2ô mars 1791. Le 21, il arrivait à Laval et acceptait son man- 
dat. L'élection fut notifiée à l'Assemblée constituante dans sa 
séance du 27 '. 

Restait à se faire institueret sacrer. Mais il y eut des retards, 
que M. Queruau-Lamerie attribue en partie à des hésitations 
de conscience chez le nouvel élu (déjà!). Il avait écrit au pape 
pour lui demander sa bénédiction et n'avait pas eu de ré- 
ponse"". Finalement, Villar, après avoir reçu l'institution de 
son métropolitain, Lecoz, évêque d ïlle-et-Vilaine, se fit sacrer, 
le 22 mai, à Notre-Dame de Paris, par l'évêque Gobel. Par 
un scrupule qui l'honore, il s'abstint , dans ce voyage à 
Paris, d'aller voir les députés de la Mayenne, qui furent 
mécontents. 

Il fit son entrée officielle à Laval, le 3o mai, en grande 
pompe. Dès le lendemain, « il alla se présenter à la Société 
populaire, dont il fut reçu membre par acclamations^ ». 
Cette démarche était comme de rigueur. Sans cela, il n'eût 



1. Le Patriote français du 29 mars dit, à ce propos : « M. Villars, prêtre 
(XcVOraloire, et directeur {\u coWèg^ de La Flèche. » Deux petites erreurs : 
Villar était doctrinaire, et non oratorien; principal, et non directeur. Quant 
à Vs final, le journaliste Ta ajouté sans doute parce que le frère du nouvel 
évêque, Dorothée \'illar, que Brissot connaissait, orthographiait ainsi son nom. 

Le procès-verbal d'installation de l'évêque et VAlinanach rot/al de 1792 font 
mieux : ils l'anoblissent : « de Villars ». Les ennemis de Villar insinuèrent 
(pi'il y avait eu là quelque intention de faire croire à ses ouailles qu'il tenait à 
l'illustre famille du vainqueur de Denain! Supposition bien gratuite. La double 
erreur est fréquente dans les documents du temps. Moniteur, etc., et Gabriel 
\'illar a toujours écrit son nom sans s et sans particule. 

2. Aiusi (jue le fait remarquer M. Brochard {RévoJ ut ion française du il\ jan- 
vier 1918, Les deux premiers éoèrjues constitutionnels de la Mayenne), le bref 
pontifical du 1 3 avril {bref C/iari tas), condamnant l'élection de huit évêques 
nommés avant Villar, devait en tenir lieu. 

3. Queruau-Lamerie. 



206 



REVUE DES PYRENEES. 



pas été considéré comme « patriote ». Il devint même, à un 
moment, président du club', 



L'épiscopat de Villar ne dura en fait que quinze mois, de 
juin 1791 à septembre 1792, époque où, élu député à la Con- 
vention, il quitta son diocèse pour n'y jamais revenir. Je serai 
bref sur cette période, car elle intéresse plus la région du 
Nord-Ouest que celle des Pyrénées et, d'ailleurs, je ne pourrais 
guère que reproduire le récit bien documenté et vraiment 
impartial de M. Queruau-Lamerie. Cette histoire ressemble du 
reste à celle de tous les évêques constitutionnels (je parle des 
meilleurs) et particulièrement à celle d'Hyacinthe Sermet à 
Toulouse, si bien élucidée par notre collaborateur M. Adher. 
Il suffira d'y prendre quelques traits, des plus caractéristiques 
de l'homme et de son époque-. 

Pour grands vicaires, Villar choisit d'abord son frère, Bona- 
venture-François, ancien chanoine réguliei- génovéfain "^, puis 
quatre e^x-doctrinaires, ses anciens collaborateurs à La Flèche. 
Son collège et sa congrégation lui restaient chers. 

Le 28 juin 1791, il conduit la procession de la Fête-Dieu, 
escorté de la garde nationale sous les armes. 

Le 4 juillet, il prononce un discours à la fête de la Fédéra- 
tion des gardes nationales de la Mayenne. 

Le même jour, il avait publié sa première et unique lettre 



1. Dictionnaire historique, topogr. et biogr. de la Mayenne, par l'abbé 
Anç^ot, Laval, 1900. 

2. Détail sis^nificatif : M. 'de Lorry, l'évêque d'Angers que Villar avait reçu à 
La Flèche en 1784, et qui « n'avait pas prêté le serment, bien (ju'il n'en eût 
pas été loin » (Pisani, p. i33), voulut, bien qu'insermenté, offrir à Villar la 
crosse et la mitre (Grégoire, Mémoires, t. II, p. 272). Dans ces premiers mo- 
ments du schisme, le fossé était moins profond qu'il ne le devint depuis. 

3. Sur ce frère, Bonavenlure-Franeois-Gabriel, l'aîné de l'évêque de près de 
deux ans (9 mars 1747)? nous savons fort peu de choses. Il quitta Laval le 
23 octobre 1793 à l'approche de la grande armée vendéenne et on ne l'y revit 
plus. On présume qu'il dut aller, après le Concordai, rejoindre à Besançon 
l'archevêque Lecoz qui s'intéressait à lui. 



LES VILLAR. 207 

pastorale, où il faisait l'apologie de la nouvelle organisation 
religieuse. Cette lettre, « écrite dans un ton de grande modé- 
ration et avec une adresse rare » * n'en suscita pas moins d'ar- 
dentes répliques du clergé insermenté. 

Peu après, le bruit sétant répandu que, désolé de cette polé- 
mique, il songeait à se retirer, il adressa à ses diocésains une 
lettre où il disait : « Non, je ne vous quitterai jamais. Serais- 
je assez ingrat pour abandonner un troupeau si doux ?... » 

Entre temps, il avait été élu membre du Conseil général du 
département, qu'il présida même. 

En novembre, il envoie une circulaire aux prêtres réfrac- 
tairps de son diocèse, « pour les inviter à confesser, célébrer 
la messe et administrer les sacrements, et exprimer le vœu de 
les voir bientôt se réunir à son Eglise ». Ce n'est pas lui qu'on 
pouvait taxer d'intolérance! Ses partisans eux-mêmes lui re- 
prochèrent ses ménagements, il s'obstinait à rêver une récon- 
ciliation désormais impossible. 

Aussi sa douleur dut-elle être profonde lorsqu'il vit, en 
mai et juin 1792, incarcérer à Laval, en attendant la déporta- 
tion, ces mêmes prêtres insermentés qu'il aurait tant voulu 
ramener à lui ! 

Enfin, appelé le 20 août 1792 à présider l'assemblée électo- 
rale du déparlement pour nommer les députés à la Conven- 
tion, il fut élu lui-même, le 6 septembre, le septième sur huit, 
et il accepta ce mandat, lui qui disait à ses ouailles un an 
auparavant : « Je ne vous quitterai jamais ! )) 

Comment s'expliquer cette défaillance ? Après s'être efforcé 
consciencieusement — durant plus d'une année — de tenir 
au mieux son rôle d évêque « patriote », de concilier sa foi 
religieuse avec son zèle pour la Révolution, \ illar se sentait à 
bout de forces. Tourmenté de scrupules, harcelé par les 
pamphlets du clergé réfractaire, découragé du petit nombre de 
prêtres qui marchaient avec lui- ce Berquin mitre voyait 



1. Brochard, loc. cit. 

2. 19 sur 270 dans le district de Laval (Brochard^, 



2o8 REVUE DES PYRENEES. 

venir les orages et croyait saisir une occasion de les fuir. 
C'était pour aller se jeter dans une formidable tempête! 



§ 6. — La Convention. 

A la Convention, ce timide, quand il se crut en présence 
d un devoir bien défini, qui lui parut engager sa conscience, 
le fit simplement et sans bruit. 

A la séance du i5 janvier 1793, après avoir voté la culpa- 
bilité de Louis XVI (qu'on était loin des beaux rêves de 1770 
et même de 1790 ! mais que de choses avaient passé depuis !), 
il rejeta la proposition de soumettre la ratification du juge- 
ment aux assemblées primaires, ce qui eût été allumer la 
guerre civile dans toutes les communes de France à la fois. 
Puis, le lendemain 16, dans l'appel nominal sur la peine à 
prononcer, il formula son vote en quelques paroles nettes et 
courageuses : « Je suis convaincu que la peine de mort infli- 
gée à un criminel quelconque est absolument contraire à la 
nature et à la raison ; je suis convaincu que la stabilité dune 
république ne dépend ni de la vie ni de la mort dun individu, 
que tuer un tyran a toujours été la dernière ressource delà tyran- 
nie. Je vote pour que Louis soit détenu pendant la guerre, et 
qu'après cette époque il soit banni à perpétuité ))^. 

Enfin, le 19 janvier, il vota pour le sursis, dernier espoir 
de ceux qui voulaient sauver le malheureux roi. 

Le i/i avril, nous le voyons encore voter avec les Girondins 
et la Plaine, pour la mise en accusation de Marat. 

Dès lors, Villar se terra, pour ne reparaître à la tribune de 
la Convention qu'au printemps de 1790. Réfugié dans le 
Comité d'instruction publique de la Convention, où il était 
entré presque aussitôt qu on l'eût constitué et dont il fit à peu 

I. Le Pour el le Contre. Recueil complet des opinions prononcées à l'As- 
semblée conuenlionnelle dans le procès de Louis XVI, Paris, an 1er de la 
République, t. VII, p. 190. 



LES VILLAR. 2O9 

près constamment partie, il laissa proscrire les Girondins, 
proscrire Danton, voter les lois de la Terreur. 

Un document publié par M. Queruau-Lamerie nous montre 
ovi il en était dans ces heures d'épouvante. Des commissaires 
de la Mayenne, venus à Paris pour apporter à la Convention 
la rétractation de leur département au mouvement fédéraliste 
girondin, allèrent voir leur évêque-député, et l'un d'eux écri- 
vait, le3i juillet 1793 : « Nous avons eu hier avec l'évêque 
une très longue conférence sur les petits reproches que nous 
étions fondés à lui faire. Par ses réponses, nous n'avons que 
trop reconnu que c'était une âme faible [on n'écrivait plus (( un 
homme ferme », comme en mars 1791], et dont la pusillani- 
mité la brouillé avec tous les partis. Aussi n'est-il d'au- 
cun. Il jouit de la réputation d'un parfait honnête homme. » 

Un mot de Grégoire, l'évêque constitutionnel de Loir-et- 
Cher, collègue de Villar à la Convention et son ami personnel, 
est plus expressif encore : a A des talents distingués, et par- 
tant modestes, aux qualités de l'esprit et du cœur, il unit 
toujours, ce bon Villar, l'amour de la religion ; quel dommage 
qu'il soit si méticuleux ! on a prétendu que, si la métempsy- 
cose se réalisait, // serait changé en lièvre^... » 

Il y eut même une heure, en novembre 1793, après que 
l'évêque de Paris — le pauvre Gobel — fut venu à la Conven- 
tion déposer solennellement sa croix et son anneau, oii Villar 
songea à se démettre, lui aussi. Assurément, il ne l'eût pas fait 
avec le même bruit, et il eût été d'ailleurs conséquent avec lui- 
même, puisqu'il était bien résolu, depuis son départ de Laval, 
à renoncer à l'épiscopat. Mais en fin de compte il n'en fit rien. 
Grégoire lui représenta que ce n'était pas le moment de désa- 
vouer son passé, et Grégoire avait le droit de lui tenir ce lan- 
gage, car on connaît sa fière réponse à ceux qui, dans la 
séance du 7 novembre 1793, l'avaient pressé d'imiter Gobel : 
(( On me tourmente pour faire une abdication qu'on ne m'ar- 
rachera pas... Je reste évêque. » Leur exemple fut peu suivi. 

I. Mémoires, t. II, p. 87. 



210 

M. James Guillaume' a compté que, sur vingt ecclésiastiques 
qui firent partie, sous la Convention, du Comité ou de la 
Commission d'instruction publique, trois seulement, Grégoire, 
Villar et le ministre protestant Jay (de Sainte-Foy), ne vou- 
lurent pas renoncer à leur caractère sacerdotal et continuèrent 
(( à professer hautement le christianisme ». 

§ 7. — .4m Comité d'instruction publique. 

Ce Comité, institué le i3 octobre 1792, et qui fit durant 
trois années une si prodigieuse besogne, n'eut pas de travail- 
leur plus dévoué et plus méritant que ^ illar. Il y entra dès le 
7 novembre et en fit partie jusqu'à la fin (26 octobre 1795), 
sauf une courte interruption de trois semaines (3 octobre-i"no- 
vembre 1793). Il en fut le président du 17 mars au 9 sep- 
tembre 1794. Et tout cela, au milieu d'incessants change- 
ments (le Comité devait se renouveler par moitié tous les deux 
mois). On peut donc dire qu'en le maintenant à ce poste de 
labeur la Convention honorait tout à la fois et sa puissance 
de travail et son désintéressement. 

Donner ici un relevé complet de tous les rapports dont il 
fut chargé serait interminable et fastidieux. Songez que son 
nom revient près de trois cents fois dans les procès-verbaux! 
Force est de s'en tenir à glaner les traits les plus caractéristi- 
ques : 

Le Comité, qui était en même temps une grande Commis- 
sion organique et un véritable ministère de l'Instruction 
publique, et qui « se tenait le plus possible en dehors des par- 
tis ))"^, se voyait assailli chaque jour par les faiseurs de projets, 
les auteurs de plans pour l'éducation du peuple, les candidats 
aux récompenses ou aux encouragements de la nation. Mé- 

1. Procès-verbaux du Comité cV instruction publique de la Convention, 
t. II, p. 786, et t. IV, p. xuii. J'aurai bien souvent, dans les pages qui vont 
suivre, à puiser dans ce Recueil, admirable monument d'érudition et de critique. 

2. J. Guillaume, t. V, p. 406. 



LES VILLAR. 211 

moires, poèmes, odes, hymnes, liagédies, drames, scènes 
lyriques, vaudevilles patriotiques, stances, chansons, couplets, 
acrostiches même, arrivaient à jet continu. Deux fois sur 
trois, le Comité renvoyait la chose à Villar, qui acceptait avec 
une inlassable résignation. On en abusait, et bien souvent on 
lui réservait la « broutille », comme eût dit Saint-Simon. 
C'est Lakanal, c'est Fourcroy, c'est Romme, et Grégoire lui- 
même qui prenaient pour eux les rapports sur les grandes ques- 
tions. Mais on voit cependant Villar saisi quelquefois d'affaires 
intéressantes, de portée plus haute. 

En mai 179^, on le nomme de la Commission chargée de 
rédiger le Recueil des actes héroïques ou Annales du civisme, 
qu'on devait envoyer aux municipalités, aux armées, aux Socié- 
tés populaires, « pour être lus en public tous les décadis » et 
dont il parut cinq numéros*. 

Au commencement de juillet 1794, il fut désigné, avec 
trois de ses collègues (dont le peintre David)^ pour préparer un 
projet des fêtes décadaires, ces solennités par lesquelles on 
voulait remplacer les fêtes religieuses. 

En août 1790, il fut chargé d'un rapport pour la réorganisa- 
tion de la Bibliothèque nationale, projet adopté par la Conven- 
tion le 17 octobre suivant. 

Déjà, le i3 juillet, il avait fait voter le mainlien du Collège 
de France et l'augmentation du traitement des professeurs. 
Son rapport, dont on trouvera le texle au Moniteur du 18 juil- 
let, est un petit chef-d'œuvre de goût élégant et sûr. 

Ce qui lui fit encore plus d'honneur, ce fut son grand 
rapport sur les secours à distribuer aux gens de lettres. 
Sur sa proposition, la Convention vota, le 4 septembre 1790, 
3oo.ooo flancs de secours à distribuer, par allocation variant 
de i.5oo à 3. 000 francs, à cent dix-huit savants, littérateurs ou 
artistes, éprouvés par les malheurs du temps. Il y a, dans ce 
rapport, une ligne où Villar, s'adressant à l'assemblée qui avait 
renversé Robespierre, soulage son âme après coup : a Vous 

I. E. Hatin, Bibliographie de la presse périodique française, p. 248, 



212 REVUE DES PYRENEES. 

avez déchiré d'une niaiii hardie le voile qui couvrait depuis le 
3i mai [c'est-à-dire depuis l'arrestation des Girondins] la sta- 
tue de la Liberté. » 

Nous le voyons d'ailleurs, en toutes circonstances, le protec- 
teur, l'avocat des gens de lettres, professeurs et savants en 
détresse. Quand les traitements des maîtres du Collège Egalité 

— lisez du collège Louis-le-Grand — ne sont pas payés, c'est 
lui qui intervient (2 novembre 1794); de même pour les trai- 
tements des professeurs « de la ci-devant Université » (2 février 
et i/i juillet 1795); de même encoie pour ceux du Muséum 
(3 mai). Quand un savant — surtout si c'est im Toulousain 

— a besoin d'appui, \illar s'entremet. Antoine Jjibes, ancien 
professeur de philosophie (et aussi de physique et de chimie) 
au Collège royal de Toulouse, s'étant fait envoyer par son 
district, bien que déjà vieux professeur, à l'Ecole normale de 
l'an III (20 janvier- 19 avril 1785), désirait prolonger son 
séjour à Paris. C'est Villar qui est chargé (8 juin) de l'y faire 
autoriser par le Comité de sûreté générale. 

Quelques mois auparavant (septembre 179A), il en avait fait 
autant pour un autre professeur de Toulouse, l'éminent et 
trop peu connu Roger-Martin*. 

L'abbé Roger-Martin, ancien secrétaire de l'archevêque 
Loménie de Brienne, avait fondé au Collège royal de Toulouse 
l'enseignement de la physique expérimentale. Il se trouvait 
alors, par application du célèbre décret du 28 août 1798, sous 
le coup de la a réquisition permanente pour le service des 
armées ». Mais Yillar est là qui veille : « Le Comité [d'ins- 
truction publique] arrête qu'il sera écrit au Comité de salut 
public pour l'inviter à mettre en réquisition le citoyen Maiiin, 
ci-devant professeur de physique expérimentale à Toulouse, 
actuellement à Paris, dont les citoyens ^ illar et Lakanal ont 
attesté le civisme"^. » 



I. L'article très incomplet que lui a consacré la Biographie toulousnine de 
1828 est le seul que je connaisse. Je me bornerai à rappeler ici qu'il fut le 
premier titulaire de la chaire de physi(|ue de notre Faculté des sciences. 

2 J. Guillaume, t. V, p. 20. 



Les vilLar. ôiS 

Roger-Martin, à cinquante-deux ans, eut fait un pauvre 
soldat ; le faire mettre en réquisition jjarticulière par le Comité 
de salut public, c'était le laisser à ses études*. 



Parmi les affaires traitées par \illar, il en est une assez 
curieuse. Le 26 juin 179^, le jour même de la victoire de 
Fleurusqui allait nous livrer les Pays-Bas, il proposait, au nom 
du Comité d'instruction publique, au tout-puissant Comité de 
salut public, « d'envoyer secrètement », à la suite de nos 
armées, des artistes et des gens de lettres « qui enlèveraient 
avec précaution les chefs-d'œuvre qui existent dans les endroits 
où les armes de la République ont pénétré. Les richesses de 
nos ennemis sont comme enfouies parmi eux. Les Lettres et 
les Arts sont amis de la Liberté. Les monuments que les escla- 
ves leur ont dressés acquerront, au milieu de vous, un éclat 
qu'un gouvernement despotique ne saurait leur donner »-. Et 
là-dessus, un mois après (19 juillet), le Comité désignait 
Wicar, le peintre élève de David — le sculpteur Espercieux 
et l'obscur littérateur Varon — en demandant qu'on leur 
adjoignit Grégoire et David lui-même, pour aller faire en Bel- 
gique cette razzia d'un nouveau genre "^ 

Qu'on pense ce qu'on voudra de celte façon d'exercer le 
droit de conquête et de l'argument sur lequel Villar prétend le 
fonder, il n'en est pas moins intéressant de noter qu'il a eu le 
premier l'idée du système qui, largement appliqué de 179^ à 
181 2, nous a laissé, même après les restitutions de 181 5, de 
précieux chefs-d'œuvre. 



1 . Villar s'occupa aussi des intérêts géoéraux de sa ville natale. Le 27 juin 1 794, 
le Comité d'instruction publique le nomme, avec Grégoire, rapporteur du mé- 
moire envoyé par l'administration du département de la Haute-Garonne pour 
rétablissement d'un nouveau jardin botanique, d'une Société d'agriculture et 
d'une Ecole vétérinaire. (J. Guillaume, t. IV, pp. 700, 761, 8i4). 

2. J. Guillaume, t. IV. p. 658. « Tous objets util^ à l'instruction, morceaux 
d'histoire naturelle, livres et manuscrits, tableaux, sculptures, manuscrits, mé- 
dailles, pièces privées, etc. » Ibid., p. 921, 8 août 1794- — Ihid., t. V, p, 081. 

3. Ibid., t. X, p. 834. 



l/l REVUE DES PYRÉNÉES. 



§ 8. — Sous la réaction thermidorienne — aux Cinq-Cents — 
au Corps législatif. 

Il n'est pas besoin de dire que Villar, dans la dernière année 
de la Convention, fit partie de cette majorité thermidorienne* 
dont on a tant médit, mais qui essaya du moins de réorganiser 
le gouvernement. Aussi le voyons-nous élu secrétaire de l'As- 
semblée (i6 messidor-i" thermidor an III =r /i-ig juillet 1790), 
honneur envié, qui ne se décernait presque jamais deux fois. 

Il passa ensuite, par le choix de la Convention, au Conseil 
des Cinq-Cents, où il resta jusqu'au 20 mai 1798; puis, s'étant 
rallié au 18 brumaire, fit partie du Corps législatif depuis 
l'origine (i" janvier 1800) jusqu'au 22 septembre i8o5. 

Son rôle dans ces deux Assemblées fut des plus effacés. Il 
avait contracté l'habitude du silence. En dépouillant les pro- 
cès-verbaux, si je rencontre çà et là son nom (18 fois aux 
Cinq-Cents, 12 fois au Corps législatif), c'est toujours dans des 
circonstances insignifiantes, le plus souvent à propos des ques- 
tions d'instruction nationale. 



I 9. — V Institut. 

Son esprit et son cœur étaient ailleurs. 

Nommé membre de l'Institut dès la fondation (3^ classe, 
littérature et beaux-arts, section de grammaire, 10 décem- 
bre 179&), il prit très au sérieux ces nouveaux devoirs, qui 
répondaient mieux à ses goûts qu'un mandat de législateur. 
Très apprécié de ses collègues par l'agrément de son com- 

I. Le 23 novembre lyg/i, il votait la mise en accusation de Carrier, l'exécra- 
ble proconsul de Nantes. 

J'ai relevé, en parlant de son frère Noël, la méprise qui fit croire un instant 
qu'il avait pactisé avec l'émeute jacobine du 12 germinal an III, 



LES VILLAR. 2l5 

merce, il fut élu une fois président*, et, de 1796 à 1802, trois 
fois secrétaire. Maintenu à la réorganisation consulaire du 
28 février i8o3, mais placé dans la 2^ classe (langue et litté- 
rature françaises), il fut conservé par la Restauration (Ordon- 
nance du 21 mars 1816), et devint ainsi ipso facto un des 
quarante de l'Académie française"^. 

Mais son activité littéraire ne se manifesta que durant la 
période du Directoire et du Consulat. Faut-il penser que, à 
partir de 1802, ses fonctions d'inspecteur général des études 
ne lui laissèrent plus de loisirs.»^ Voici du moins, par ordre de 
dates, sa contribution aux travaux de l'Institut durant cette 
période. 

Séance du 8 nivôse an F, 20 décembre 1796. — Il donne 
lecture de sa traduction en vers du seizième livre de V Iliade. 
C'est la scène émouvante où Achille, vaincu par les larmes de 
Patrocle, lui prête son armure et ses soldats pour voler au 
secours de la flotte que les Troyens vont incendier. Villar, 
pour rendre ces 168 vers, n'en met que 20/1, ce qui n'a rien 
d'excessif, et vaut mieux que de procéder comme Lamothe- 
Houdard, qui condensait tout un chant d Homère (la réconci- 
liation d'Achille et d'Agamemnon) en un distique : 

Tout le camp s'écriait, dans un transport extrême : 
« Qui ne vaincra-t-il pas, il s'est vaincu lui-même ! » 

Mais quelle erreur, cependant, de traduire Homère en vers 
élégants ! Ecoutez comment Villar fait parler Achille : 

Rappelle-toi surtout, maître de ta valeur, 
L'ordre que l'amitié déposa dans ton cœur. 
Si tu veux que l'armée, à me plaire attentive, 
Reconnaisse mes droits sur la jeune captive... 

Arrêtons là la citation. 



1. C'est à ce titre qu'il prononça, dans une séance publique de vendémiaire 
an V, un discours où il rappelait aux artistes « le plus saint de nos devoirs, 
celui de pratiquer les vertus républicaines ». {Mémoires de l'Institut, littéra- 
ture et beaux-arts, t. II, pp. G-8.) 

2, A. Robiquet, ['Institut de France, 1871, pp. 44> ^4, 55, ii4, 164. 



a 10 AEVUE i3ES PYRENEES. 

Séance du 15 vendémiaire an ] I. 6 octobre 1797. — Villar 
lit une notice sur la vie et les ouvrages de Jean-Baptiste Louvet 
(mort le 25 août précédent). Un des biographes de ^ illar se 
montre surpris qu'un ancien évêque ait fait 1 éloge de l'auteur 
de Fcmblas ; mais Villar voyait avant tout dans Louvet l'homme 
qui, après avoir mérité la proscription par sa courageuse lutte 
contre Robespierre et les Montagnards, avait fait face avec 
non moins de vaillance contre la réaction royaliste. Son éloge 
de Louvet est donc tout à la fois une philippique posthume con- 
tre Robespierre, (( en qui la médiocrité la plus absolue le dis- 
putait à la plus profonde scélératesse», et contre le royalisme, 
qu'il accuse d'avoir eu la main dans les dernières prises d'ar- 
mes jacobines (procédé de polémique par trop commode!). 
Quant au roman libertin de Faublas, A illar se tire d'affaire 
par une simple et indulgente allusion : « On s'égare aisé- 
ment dans la carrière du bel esprit; il ne l'éprouva que trop, 
à la fleur de la jeunesse. Des censeurs, trop austères peut-être, 
lui en firent un crime. La philosophie se contente de plaindre 
ses erreurs. » 

Séance du 15 messidor an VII, 3 juillet 1799. — Lecture 
d'une notice sur l'architecte Boullée. 

Séance du 15 nivôse an VIII, 5 Janvier 1800. — Villar lit 
une notice sur Dusaulx, le traducteur de Juvénal, qui avait 
siégé à la Convention parmi les Girondins. Il a su louer avec 
émotion et avec esprit cet homme de bien. 

C'est dans cette séance qu'eut lieu un piquant épisode, que 
rapporte en ces termes* un journal du temps, La Décade philo- 
sophique'^ : « Tandis que le citoyen Villar lisait sa notice sur 
Dusaulx, un jeune homme en frac gris, sans aucune espèce de 
distinction, entra dans l'enceinte réservée aux membres de l'Ins- 
titut, et alla rapidement s'asseoir au milieu de ses collègues. 
C'était Bonaparte. La lecture n'en fut point interrompue. » 

1. Cité par M. Gabriel Vauthîer dans les /^eM/7/esf/7u's/o/>e du ler février igiS. 

2. La remarquable revue qui, fondée en pleine tourmente révolutionnaire 
(29 avril 179/1), <' avait formé comme une nouvelle Gironde dans la presse» 
(Hatin, Bibliographie, p. 246), et qui fut supprimée sous l'Empire eu 1807. 



LES VILLAR. 3l7 

Cela se passait huit semaines après le i8 brumaire... Cette 
belle simplicité consulaire ne devait pas durer longtemps. 

Séance du 15 germinal an IX, 6 avril 1801 . — Lecture d'un 
autre fragment de sa traduction de Ylliade. C'est le début du 
dix-huitième livre, lorsque Achille apprend la mort de Patrocle 
et que sa mère Thétis vient le consoler. 212 alexandrins pour 
1^7 vers du poète grec, la proportion reste acceptable. Mais 
quelle lamentable paraphrase, en vers pompeux, delà simplicité 
homérique ! Je renonce à en donner même un passage. 

Grégoire écrivait alors à un ami commun, en se plaignant 
du silence de son ancien collègue : (( \ illar, qui est bon ami, 
aurait bien dû m'écrire quelque lettre en beaux vers ; il ne 
sait pas en faire d autres. » De beaux vers ! non certes, quand 
il s'avise de traduire Homère! 

Joignez à cela deux notices, en tête des tomes III et IV des 
Mémoires de ÏInstital, sur les travaux présentés dans l'année. 
Dans l'un, on voit que \ illar avait fait lui-même une commu- 
nication (( sur les grammaires péruviennes » (ces littérateurs 
du dix-huitième siècle finissant ne doutaient de rien) ; dans 
l'autre, on trouve des renseignements intéressants sur une dé- 
marche de l'Institut pour sauver le palais de Fontainebleau, 
menacé par les spéculations de la. bande noire qui voulait ache- 
ter ce bien national pour démolir les bâtiments et revendre les 
matériaux. L'Institut, à peine informé de ce projet sauvage 
(10 août 1798), s'était ému et, dès le 22 août suivant, avait 
revendiqué, dans un remarquable rapport que \ illar analyse 
avec une parfaite connaissance du sujet, les droits de l'art et 
de l'histoire nationale. 

Voilà toute l'œuvre académique de Villar. Ce n'est vraiment 
pas assez. 

§ 10. — Démission de l'évêque. 

Lorsque Villar avait quitté son diocèse à l'automne de 1792, 
était-ce bien sans esprit de retour? on en jugera par les faits 
suivants, recueillis par M. Queruau-Lamerie. 

XXVI 15 



2IO REVUE DES PYRENEES. 



En 1790, la Terreur était passée, l'Église constitutionnelle 
essayait, sous le régime d'une tolérance précaire et intermit- 
tente, de se réorganiser avec ses seules ressources. Le 20 juin, 
les prêtres de la Mayenne demandent à A illar de revenir parmi 
eux. Pas de réponse. 

Le 20 juillet 1796, une nouvelle lettre, écrite sur le conseil 
de Lecoz, l'évêque métropolitain, reste sans réponse également. 
Ce silence obstiné d'un homme très courtois témoigne d'une 
terrible indécision. 

Un an après, en juillet 1797, Lecoz a une entrevue avec 
Villar, à Paris, et s'en retire « assez content », écrit-il. Néan- 
moins Villar s'abstient de paraître au Concile national qui se 
tint à Paris du i5 août au 10 novembre de cette année-là. 

C'est seulement le [\ octobre 1798 qu il se détermina à 
envoyer à Lecoz sa démission d'évêque. l^e presbytère de Laval, 
c'est-à-dire le conseil de prêtres qui administrait provisoire- 
ment le diocèse, annonça cette retraite en termes qui prouvent 
combien \ illar était aimé malgré tout : « Celui que nous aimons 
toujours à révérer malgré l'abandon où il laissait son troupeau, 
déclare formellement à M. Lecoz qu'il ne reprendra pas ses 
fondions h Laval. Cette'démission nous laisse des regrets sans 
doute. Les vertus, les lumières du citoyen Villar, la confiance 
dont il jouissait à tant de titres, sont difficiles à remplacer. » 

Pourquoi Villar avait-il attendu six ans avant de se démet- 
tre?.. . Toujours l'irrésolution ! Mais cette fois elle était inexcu- 
sable. 



§ I i . ■^^ — L Inspecteur des études^ 

Quoi qu'il en soit, quatre ans après sa renonciation défini- 
tive à l'épiscopat, et tout en restant d'ailleurs membre du Corps 
législatif, Villar nous apparaît enfin dans le rôle où le jDiédes- 
tinaient ses études et ses goûts. Par arrêté du 11 juin 1802, le 
premier Consul le nommait « commissaire pour l'organisation 
des études », en même temps que le physicien Ch.-Aug. Cou- 



LES VILLAR. 219 

lomb et Marie-Joseph Chénier, le poète du Chant du Départ. 
Au-dessus de ces trois « commissaires », il y avait trois ins- 
pecteurs généraux , le physicien Lefèvre-Gineau^, l'ancien 
directeur de Sorèze, Raymond Despaulx"^, et cet abbé Noël 
qui, après avoir été camarade de catéchisme de M'"" Roland^, 
professeur à Louis-le-Grand, diplomate sous la Révolution, 
allait finir sa vie en inondant l'Université de livres classiques 
encore en usage dans mon enfance. 

Villar devait aller, dans le courant de l'an XI (i 802-1 8o3), 
installer les lycées de Moulins, de Besançon, de Lyon et de 
Turin ^. 

A Turin, Villar trouva une agréable récompense de la pro- 
tection dont il n'avait cessé de couvrir les lettres et les arts. 
Quelques années auparavant, lors de la conquête française, le 
fisc avait voulu mettre la main sur les dotations de lAcadémie 
de Turin, et Villar, alors député aux Cinq-Cents, avait réussi 
à l'en empêcher'^. Il voulait bien qu'on prît aux pays conquis 
leurs œuvres d'art, mais non pas qu'on dépouillât les corps 
savants de leurs revenus. Lorsqu'il arriva à Turin, l'Académie 
reconnaissante l'élut membre de la Compagnie (10 août i8o3) 
et fît placer son portrait dans la salle de ses séances^. 

De (( commissaire », Villar ne tarda pas à passer inspecteur 
général en titre. Il figure avec cette qualité à YAlmanach impé- 
rial de 1808. Les quatre autres sont Lefèvre-Gineau, Noël et 
Despaulx, que nous connaissons déjà, et Marc-Auguste Pictet, 
célèbre physicien et naturaliste genevois. 

Un décret de novembre 1809 fit passer Villar dans le cadre 
des inspecteurs généraux honoraires (il avait alors 67 ans). 



1. Que j'ai montré inspectant le lycée de Toulouse en i8o5, eu compagnie 
de Fourcroy [Bévue des Pyrénées, 1906). 

2. Voir sur lui mon travail sur L' Ecole de Sorèze pendant la Révolution 
[Revue des Pyrénées, 1910). 

3. Mémoires de J/'ne Roland, t. II, p. 19, de mon éditioQ. 
[\. Queruau-Lamerie. 

5. Ibid. 

6. Discours de M. de Féletz, — Notice du catalogue de la bibliothèque de feu 
M. Villar. 



220 REVUE DES PYRENEES. 

mais en même temps le nomma un des trente « conseillers 
ordinaires de l'Université ». Il se trouvait là en bonne compa- 
gnie, avec Joubert, de Jussieu, Legendre, Cuvier. etc. 



§ 12. — La fin . 

C'est dans ces paisibles occupations que ^ illar termina sa 
vie, ne pensant plus guère, j'imagine, à son évêché de la 
Mayenne et à son rôle à la Convention que pour se demander 
comment il avait pu se lancer dans de tels orages. 

Il n'avait jamais repris le costume ecclésiastique, mais, par 
contre, n'avait jamais voulu revêtir celui de l'Institut, « croyant 
devoir ce ménagement, dit M. Queruau-Lamerie, aux conve- 
nances de son état ». 

Après avoir logé, de 1792 à 1798, rue et hôtel Grange-Bate- 
lière, il était venu habiter, depuis t8o3, rue de Lille, n" oSg*, 
dans une maison appartenant à son frère Dorothée et à lui. 

Chevalier de la Légion d honneur dès l'origine, il avait été 
fait officier \e l^ mars 1807. 

Lorsque l'Empire tomba, il adhéra, avec tous ses collègues 
de l'Université, à l'acte de déchéance. 

Aussi la Restauration lui fut-elle clémente. Elle le maintint 
au nombre des Conseillers ordinaires de l'Université, et, lors- 
qu'elle réorganisa l'Institut, en rétablissant officiellement l'Aca- 
démie française (21 mai 1816), le conserva au nombre des 
Quarante. 

Il succomba à une attaque d'apoplexie, dans sa soixante- 
dix-huitième aimée, le 2G août 1826. 

Auger, secrétaire perpétuel de l'Académie, parla sur sa tombe. 

Il eut pour successeur, à l'Académie française, M. de Féletz, 
le critique alors célèbre du Journal des Débats. A la séance 
de réception, le 19 avril 1827, c'était l'archevêque de Paris, 
M. de Quéleii, directeur de l'Académie, qui aurait dû répon- 

j. Qui deviui ])lus lard le uo lOi. 



LES VILLAR. 22 1 

dre au nouvel élu. Mais le prélat ne voulut pas payer le 
tribut académique à la mémoire de Villar, « prêtre qui avait 
renoncé au ministère », et, pour s'en dispenser sans éclat, 
partit en tournée pastorale. La tâche revint donc à Auger 
comme secrétaire perpétuel, « et l'amitié la lui rendit douce et 
facile ))^. Les deux écrivains royalistes furent unanimes à louer 
le caractère, les connaissances, les talents de Villar et les ser- 
vices rendus par lui à l'Académie. Quant aux points périlleux, 
ils y touchèrent à peine, et d'ailleurs avec une grande modé- 
ration. 

Quelques lignes du savant dom Piolin, citées par M. Que- 
ruau-Lamerie, résument bien le jugement du monde catholi- 
que sur l'ancien évêque de la Mayenne : « Il laissa à tout le 
monde l'idée d'un homme sage et modéré, distingué par son 
esprit et ses connaissances, qui avait été victime Aune coupa- 
ble ambition et aussi des maximes dangereuses dont son 
esprit avait été imbu dans ses études théologiques » (Histoire 
de l'Église du Mans, t. X). 

Si naturelles que soient ces réserves sous la plume de D. Pio- 
lin, elles ne s'imposent pas à l'histoire. Les « maximes dange- 
reuses )) que Villar avait puisées dans ses études théologiques, 
c'était tout bonnement le gallicanisme, que professaient alors 
presque tous les évêques de France, et parmi eux les plus 
éminents, de Beausset, de La Luzerne, etc.. Sa (( coupable 
ambition » ? pour avoir accepté l'épiscopat en 1791 ? Mais tout 
indique que ce fut chez lui un acte de conscience. Il crut sin- 
cèrement, pendant une année au moins, à une conciliation que 
tout allait rendre impossible. Non, le vrai reproche que mérite 
Gabriel Villar, c'est d'avoir été toute sa vie un « méticuleux », un 
timide, toujours tremblant devant les responsabilités. C'est par 
là que cet homme excellent, ecclésiastique respecté par sa piété 
et ses mœurs, évêque marquant dans le clergé constitutionnel 
de l'Ouest, conventionnel modéré jusqu'à l'effacement, mais 
ayant rendu d'éminents services au Comité d'instruction publi- 

I. Biographie Rabbe. 



2 22 REVUE DES PYRENEES. 

que, membre de l'Académie française, inspecteur général de 
rUnivei'sité au temps de l'organisation consulaire et impériale, 
est resté toujours inférieur à sa brillante destinée et n'a plus 
droit aujourd'hui qu'à une place modeste dans les Diction- 
naires de biographie générale. Mais il semble qu'il serait juste 
de lui en faire une plus large dans la Biographie Toulousaine^ . 

Cl. Perroud. 



I. La Biographie Toulousaine de 1828 ne parle pas de lui, parce qu'il vivait 
eacore à cette date. 

Les héritiers de Viilar firent vendre sa bibliothèque (12 janvier 1827 et jours 
suivants). Le catalogue imprimé (Bibliothèque de l'Institut, 2i.")9 •^*) comprend 
369 numéros, représentant i3 à i./joo volumes choisis, avec belles reliures. On 
sent que c'était la bibliothèque d'un homme éclairé et curieux de bonnes éditions. 



Joseph AGEORGES: 



LK DOCTEUR BORDES-PAGES 

ET L'IDÉE TRANSPYRÉNÉEiMNE 



Ses armoiries nous le disent, Seix tient en mains les clefs 
de la montagne. Elle ouvre quelques-unes des plus belles 
vallées des Pyrénées. Tout alentour se hérissent les cimes den- 
telées et les pointes verdoyantes du massif ariégeois. Si l'on 
prend le chemin d'Espagne et qu'on suive le Salât en remon- 
tant vers ses sources, on entre dans une des régions les plus 
variées et les plus pittoresques qu'on puisse voir. Le torrent 
coule sur des galets dont les croupes arrondies émergent ici et 
là. 11 tourbillonne avec fracas, file entre les pierres, prend selon 
les profondeurs des teintes d'azur ou de cristal, écume et rage, 
s'apaise ou gronde. Les rochers ont été tailladés par la main 
experte de la nature poui' le laisser courir et il court de vertigi- 
neuse façon. 

On s'enfonce pendant des heures entre des pentes abruptes 
ou vertes, tantôt ti'aversées d'entailles, tantôt couvertes de 
bouquets d'arbres, plus haut coiffées de bruyères aux tons de 
rouille. L'automne venu, les couleurs se multiplient; tous les 
verts, tous les jaunes, tous les rouges se mêlent. Le paysage 
change à chaque pas. La rivière tourne et brusquement nous 
voici dans une étroite praiiie. Cent mètres plus loin, on s'en- 
gage en une allée d'arbres tourmentés qui sortent comme avec 
fureur des rochers. La vallée se resserre. Seuls, le Salât et 
nous, nous passons. On grimpe vers Couflens, pays froid, puis 
vers Salau, village aux cases de misère. L'aspect toujours se 
modifie. Une église minable, sorte de vieille femme superbe, 



224 i\EVUE DES PYRENEES. 

mais en haillons s'appuie contre la montagne. Elle est là depuis 
huit cents ans. INon loin, les vestiges d'un cloître roman sont 
encastrés dans le mur d un cimetière menu et désolé. Tout 
cela est vieux et solide, fané et digne, pauvre et orgueilleux. 
On en attribue l'origine aux Templiers. Ils y ont laissé leur 
marque hautaine. Des auberges insuffisantes entre-bàillent au 
bord de la route des portes qui ne savent pas provoquer le voya- 
geur. C est la fatigue seule qui leur amène le client. 

On suit le chemin qui se développe en lacets à la mode de 
chez nous et voici qu une nouvelle région apparaît oii le vent 
est maître. C'est la fière montagne consciente de sa rudesse et 
de sa grandeur. La richesse de la haute végétation est d'abord 
inouïe. Les arbres sont puissants et pressés ; les pâturages 
gras et vastes; des troupeaux de moutons y circulent en longue 
file; çà et là, un berger, deux chiens, et partout des cascades et 
des torrents ! Mais on monte encore ; des gorges démesurément 
profondes et majestueuses se creusent à droite et à gauche. 
Quand la lumière tombe dans ces immenses bassins, elle fait 
ressortir des myriades de détails d une précision extraordinaire 
tant 1 atmosphère est limpide. On a laissé derrière soi les neuf 
sources du Salât. Bientôt l'eau disparaît. La végétation devient 
moins intense. On côtoie des précipices. Un écart du mulet 
précipiterait le cavalier à des centaines de pieds. On approche 
des cimes. On a la neige et les glaciers comme à portée de la 
main. Les cimes, elles sont dix, vingt, trente, quarante! Le 
guide les montre avec orgueil. Il les domine et leur commande. 
Il en est le maître. Bien plus, il les prend pour ses enfants. Il 
les caresse du geste; il les appelle par leur nom familièrement. 

Suant et soufflant, on atteint le col. L'air fraîchit. Le vent 
d'autan a enlevé toutes les poussières. Il a proprement fait le 
ménage, dit le guide. Une cantine ouvre sa porte. On s'y pré- 
cipite. En ce plein mois de juillet, un grand feu réchauffe la 
bâtisse. On s'y repose, on se restaure; on raconte des souve- 
nirs. Le gardien reste des mois dans la neige ou dans le brouil- 
lard sans voir âme qui passe. Mais il a, aujourd'hui, le télé- 
phone; et son compagnon, un Espagnol, l'aide à vivre. Les 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET L IDEE TRANSPYRENEENNE. 220 

carabiniers ni les douaniers ne montent guère. Les deux com- 
pères sont seuls et de bonne humeur. Tour à tour sujets de Sa 
Majesté très catholique ou sujets de M. Poincaré, ils se suffi- 
sent; ils racontent des histoires tristes en souriant : n'est-ce 
pas dans un trou voisin que jadis on découvrit dix cadavres, la 
corde au cou? Que d'hommes ont péri autrefois dans ces para- 
ges, surpris par le brouillard qui naît et se propage avec une 
rapidité déconcertante! On ne retrouvait leurs corps qu'à la 
fonte des neiges. Un troupeau de mules qu'on amenait un jour 
de France en Espagne fut enveloppi'^ dans un tourbillon. Les 
malheureuses bêtes perdirent leur chemin ; mourant de faim, 
elles s'entiedévorèrent. Au printemps, des bergers virent leurs 
squelettes entassés dans une gorge ! On doit secouer la hantise 
de ces souvenirs. Le panorama est admirable et nous y aide. 
On sent là le cahotique effort de la création. Encore un pas, 
un seul, et nous entrons en Espagne, dans une Espagne que, 
cinq minutes plus tôt, on ne soupçonnait pas. On est tout 
surpris de rencontrer si près une région si différente. 11 n'y a 
plus lien que de sauvage et de désolé. 

Une vallée sans agréments, profonde, où tout est gris, pâle, 
sale, à part quelques broussailles qui font des touffes de poils à 
des rocs galeux, et une forêt de sapins sombres et clairsemés 
qui vont toujours pareils, sur des lieues et encore des lieues, 
se promènent de compagnie, comme nous, en serpentant. En 
bas, à des centaines de mètres, la Noguéra court, court, vite, 
vite, comme apeurée et pour fuir cet étrange paysage qui 
l'étouffé. C'est un horrible coin et cependant quelle grandeur, 
quelle majesté et quelle puissance! Quand le soir brunit ces 
pierres incrustées de vert de gris, on se trouve dans une soli- 
tude douce et angoissante. Pour un peu, on prendrait plaisir à 
l'angoisse. Il n'y a vraiment de tendres en ces pays que les 
matins. Alors on voit se poser des voiles roses ou bleus sur 
toutes les cimes, et c'est d'un effet inattendu et charmant. On 
dirait que la nature va jouer à la poupée et habille ses jouets. 
Les monstres sont devenus de gracieux fantoches. On a tout 
oublié, le monde, les villes, la civilisation. Il n'y a plus que la 



226 REVUE DES PYRÉNÉES. 

montagne, la lumière et Dieu. On aspire d'une grande aspira- 
tion la vie à ses sources. 

Si l'on consent à descendre, que 1 on chemine à dos d'ânes 
pendant cinq ou siv heures, on rencontre un maigre village, 
quelques cases encloses d'un même mur, autour d'une église 
pâle au long clocher pointu. Une passerelle de bois conduit à la 
porte même, une grande porte de métairie, de cette minuscule 
et pauvre cité. La Vierge a choisi là une demeure, comme un 
pavillon de chasse oià elle attend, à l'affût, les pécheurs chargés 
de misères. C'est une singulière église d'Espagne qui a des 
confessionnaux bariolés et ventrus, des vitres grossièrement 
peintes par le curé, un autel chargé d'une profusion de dorures 
en papier. Des anges musiciens, petits, mais trapus, jouent à 
droite et à gauche, l'un du violon et l'autre de la guitare. Entre 
eux, Notre-Dame de Mongarri, touchante en son accoutrement 
de couleurs, distribue tout le long de l'année ses grâces innom- 
brables et, de 3o lieues, chaussés d'espadrilles, chevauchant 
des mules aux selles épiques, des Espagnols aux allures zuloa- 
guestrjiies viennent en quémander leur part. Après quoi, ils 
dansent des danses souples et voluptueuses et jouent du cou- 
teau. Mais la Vierge indulgente continue de verser ses trésors 
de tendresse, toute la richesse de son cœur sur ce peuple sau- 
vage et crédule... 

C'est à deux heures de là, chez le segnor Fernando, que 
Latham chaque année venait se délasser de ses exploits aériens. 

On comprend l'emprise que put avoir l'âpreté de ce pays sur 
l'âme vibrante de celui qui, le premier, d'un effort d'imagina- 
tion précurseur, perça les Pyrénées. 

Neveu de cet admirable Pages de l'Ariège, fils de ce joyeux 
Florimond dont nous avons raconté ailleurs l'histoire. Bordes- 
Pagès avait de qui tenir. Il était d'une race d'initiative et dau- 
dace. Quant il naquit, aucune route n'était encore tracée dans 
son pays splendide. Le 28 avril 1887, au Conseil général de 
l'Ariège, il raconta qu'il avait vu le premier roulier qui avait 
osé venir de Saint-Girons à Selx sur une charrette et qu'il avait 
connu la première diligence de Saint-Girons à Foix. Son en- 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET L IDEE TRANSPYRENEENNE. 2 2^ 

fance fut bercée par des histoires macabres de brigandage et de 
grottes murées. Lui-même n'avait voyagé qu'à cheval à travers 
les cailloux et les fondrières. Quand, jeune médecin promis à 
la gloire, déjà chef de clinique de la Faculté de Montpellier, 
collaborateur des grandes revues médicales, ami de Monta- 
lembert et de Renouvier, des maîtres de la médecine et de la 
littérature qui l'engageaient à sacrifier la montagne, il revint au 
contraire s'y fixer pour toujours, l'aspect général n'était guère 
moins sauvage, les mœurs guère moins rudes. Les soirs d hiver, 
les loups venaient hurler jusqu'au seuil de sa porte quand le 
verrou, pour la nuit, était tiré. Il les effrayait en agitant une 
torche à la fenêtre. Sans se lasser et de bonne grâce, il chevau- 
cha à travers la commune et les communes d'alentour. Il avait 
des bottes pour passer le torrent, à moins qu'un paysan obli- 
geant ne le hissât sur son dos. Il montait au col d'un bon pied, 
car, pour toute la région, en deçà et au delà de la frontière, il 
était le guérisseur. Et le « tore » d'Alous le mandait quand il 
était malade. A l'aube, le soir, la nuit, il allait ; il aimait à con- 
sidérer le paysage endormi et, les jours de foire, à dominer le 
cirque, à voir dévaler de toute la montagne les Espagnols aux 
capes de couleurs et aux espadrilles légères, et les bergers mina- 
bles. Ils descendaient sur leur dos les produits de leurs indus- 
tries rustiques et primitives. Et lui en tirait l'occasion de rêves 
merveilleux. Transformer ce pays, le hausser au niveau d'une 
civilisation bienfaisante, quel projet! Sous ses fenêtres quelques 
milliers de paysans, des centaines de têtes de bétail grouillaient 
sur le foirail; il se disait qu'il y avait là un foyer d'énergie à 
réveiller, toute une force à canaliser et utiliser mieux qu'on ne 
l'avait jamais fait jusqu'ici. Mais, avant tout, il fallait rendre 
la région praticable, permettre à l'étranger d'y venir commodé- 
ment. Et dès lors, il songea à tracer des routes et à élargir des 
chemins. Les routes, les chemins, toute sa vie il devait s'en 
préoccuper. Il est impossible d'énumérer les mémoires, rapports 
ou articles qu'il publia sur ce sujet La moindre occasion pro- 
voque une lettre ouverte : c'est au préfet, au député, à ses 
collègues du Conseil général, à Laborde, à Trinqué qu'il écrit. 



228 



REVUE DES PYRENEES. 



Parti sur les routes, il ne sairèla plus. Et nous voilà à la grande 
idée de sa carrière politique. 

Ce qui avait frappé tout de suite son imagination en travail, 
c'est qu'une lettre ou un colis, lancé par voie postale du dernier 
village français pour le premier village espagnol situé à quel- 
ques kilomètres seulement, était obligé de parcourir plus de 
120 lieues, de voyager dix ou quinze jours et de contourner 
toute la chaîne pour arriver à destination. Ces deux villages 
étaient séparés par quelque chose de plus grand que la dis- 
tance. Bordcs-Pagès se dit que si Ion perçait un souterrain 
pour relier la vallée de la Noguéra à la vallée du Salât, un grand 
progrès serait accompli qui faciliterait les relations des deux 
peuples. Connaissait-il le projet de route transpyrénéenne conçu 
à la fin du dix-huitième siècle et dont nous a parlé jadis l'abbé 
Marsan dans une étude reproduite par la Revue des Pyrénées? 
C'est possible mais peu probable ! Connaissait-il déjà les travaux 
de Colomès de Juillian qui parurent justement vers la même 
époque? J'ai lieu de le croire. En tout cas, il savait que Napo- 
léon I" avait mûri le dessein d'une route de Toulouse en Ara- 
gon dont le tracé se rapprochait beaucoup de celui qu'il préco- 
nisait lui-même. Et cependant son initiative fut belle. Le pre- 
mier il demanda le percement des Pyrénées Centrales à l'en- 
droit précis oi!i passera bientôt la ligne de Toulouse-Lérida. Le 
premier il prépara l'opinion. Dix années durant, il parla autour 
de lui de son singulier dessein et, enfin, le i" septembre i852, 
il accomplit son premier acte vraiment public en publiant dans 
La Presse un article sur une route carrossable avec un tunnel 
de 3 ou 4 kilomètres environ menant de France en Espagne 
par la montagne de Salau. Au même temps, un sous-préfet de 
Saint-Girons, M. Blanchet, adressa au préfet de la Haute-Ga- 
ronne une lettre ouverte de seize pages grand in-4° imprimée à 
Toulouse chez Bonnal et Gibrac pour lui signaler l'intérêt 
qu'aurait un chemin international avec tunnel. Bordes-Pagès 
n'y est pas cité mais si l'on étudie d'assez près les lettres qui 
furent échangées entre le sous-préfet et le médecin, on en 
conclut assez vite que l'initiative reste à ce dernier. Blanchet, 



2^9 

quand il écrit à Bordes-Pagès dit volontiers : « notre projet de 
route par Salau », ce qui prouve une collaboration étroite. Mais 
c'est Bordes-Pagès qui, après débat, signe d'autorité la première 
adresse à l'impératrice. Souvent il documente le sous-préfet. 
C est lui qui va décider à Foix l'ingénieur départemental à faire 
une première enquête. Le 17 février i853, il écrit à Blanchet : 
(( J'ai vu à Foix l'ingénieur en chef et nous avons eu, au sujet 
de la route d Espagne, une longue conversation. Il est parfai- 
tement disposé et convaincu. Il se propose de visiter les lieux 
aussitôt que le beau temps le permettra. » Mais on va trop vite. 
En août i853, on organise une manifestation bruyante pour 
exprimer le vœu du pays au député puissant qui revient de 
Paris. Le député trouve la manifestation déplacée et obtient la 
disgrâce du conducteur des ponts et chaussées qui avait cons- 
taté la facilité du passage. Le sous-préfet lui-même, qu'on 
accuse de passionner les populations, est mis à la retraite d'of- 
fice. Bordes-Pagès reste seul, mais ne se décourage pas, d'au- 
tant qu'il va bientôt trouver un collaborateur précieux dont 
nous parlerons un peu plus loin. De i85/i à 1869, une série 
de démarches sont tentées près de l'empereur. A en croire les 
brouillons en plusieurs exemplaires des lettres adressées à 
(( Sa Majesté » et écrites et signées de Bordes-Pagès, on serait 
disposé à penser que ces démarches fuient faites par lui seul. 
Il est probable quelles le furent de concert avec cet Aristide 
Ferrère dont nous allons parler. Le 30 mai 1859, Bordes-Pa- 
gès peut écrire à l'impératrice : « Madame, nous avons déjà eu 
l'honneur de recommander à la bienveillance de Votre Majesté 
la demande d un chemin de fer qui, perçant la chaîne des Pyré- 
nées dans son milieu, ouviirait entre la France et l'Espagne 
une communication centrale ardemment désirée. Des études 
ordonnées par le gouvernement de l'empereur ont démontré 
que, sur un point de cette chaîne longue de 100 lieues, le per- 
cement n'est aussi facilement réalisable que par le col qui sépare 
la vallée du Salât d'avec la Noguéra Pallarésa... » Or, en même 
temps que cette requête était envoyée à l'impératrice, un docu- 
ment l'accompagnant était adressé à un intermédiaire protoco- 



aSo KEVUE DES PYRENEES. 

laire qui dut être le docteur Cornuau avec qui Fcrrère était en 
relations. Dans ce document, on pouvait relever ces mots : 
(( Une pétition signée par un grand nombre d habitants du 
Midi a été envoyée à S. M. l'Impératrice dans le but d'ob- 
tenir un chemin de fer avec tunnel à travers les Pyrénées par 
la vallée du Salât. Je vous serais bien obligé, Monsieur, si vous 
vouliez bien exposer à Sa Majesté qu il y a quelques années j a- 
vais soumis à l'empereur un projet de route carrossable avec 
tunnel pai- la même vallée. Mais avec ce génie d initiative qui 
distingue 1 Empereur, il manifesta le plaisir qu'il aurait de 
voir construire, à travers les Pyrénées Centrales, au lieu d une 
simple route ordinaire, une voie ferrée plus en harmonie avec 
les progrès de 1 époque nouvelle. Cette observation fut pour 
moi un trait de lumière. J ai poursuivi depuis avec persévé- 
rance les études qui pouvaient donner la certitude de la facile 
réalisation de cette entreprise. » J'ai trois brouillons à peu près 
identiques de ce document et de la main même de Bordes- 
Pagès. Mais ce passage est reproduit textuellement dans une 
brochure de Ferrère qui donne ainsi les démarches pour sien- 
nes. Ailleurs Ferrère dit aussi que, le 2^ avril i855.le ministre 
de rAgriculture lui écrit qu'il se propose d'examiner un projet 
de transformation de la route en chemin de fer. Mais en réalité 
cette réponse a passé par Bordes-Pagès. Il y a donc lieu, je 
crois, d'identifier Ferrère et Bordes-Pagès en ce sens que leur 
collaboration a été très étroite et qu'ils ont agi de concert. 
D autre part, cette façon que Bordes-Pagès a eu de présenter le 
projet de transformation comme venant de l'empereur lui- 
même était-elle une habile flatterie destinéeà obtenir plus vite le 
résultat cherché ? Cela n'est guère dans le caractère de Bordes- 
Pagès qui ne manqua pas de revendiquer pour lui l'honneur 
d'avoir préconisé le percement, mais tint à laisser dans ses 
papiers un témoignage écrit de la part que l'empereur avait 
prise dans l'affaire transpyrénéenne. C'est bien Napoléon III 
qui compléta l'idée de Bordes-Pagès et, le premier, entre i853 
et i856, prononça le mot de voie ferrée que le médecin de Seix 
n'avait pas osé dire. Or, rapprochement piquant, la route (jue 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'idÉE TRANSPYRÉnÉENNE. 28 1 

demandait Bordes-Pagès s'identifiait presque déjà, comme nous 
l'avons fait remarquer plus haut, avec le tracé de la route n*^ 4 
de Toulouse en Aragon conçu par Napoléon 1". La ligne de 
Lérida est donc marquée d'une forte empreinte bonapartiste. 
Détail plus curieux encore : à cette époque, Bordes-Pagès est 
ardemment républicain, et sa femme est, unjour, obligée de lui 
écrire — à l'heure oii il soignait avec un dévouement admirable 
les cholériques de i85/i — de ne pas manifester si publique- 
ment ses opinions de peur qu'on ne lui fasse retirer l'inspection 
des eaux d'Aulus. Mais il est modéré, sage, dévoué aux intérêts 
du pays et on le sait et on l'écoute. Bientôt même on lui offrira 
la mairie de Seix malgré la furieuse opposition des monarchis- 
tes et même des impérialistes. 

C'est vers i85/i — probablement à la fin de l'année — que 
vint séjourner à Seix ce singulier personnage auquel nous 
avons fait allusion. Il se disait ancien agent des finances d'Es- 
pagne à Paris et commandeur extraordinaire de l'ordie de 
Charles III; entre temps, il fut concessionnaire du chemin de 
fer de Murcie à Figuères. Il s'appelait Aristide Ferrère. Com- 
ment était-il venu là? Avait-il été tenté par les bruits de spé- 
culation possible qui circulaient dans l'entourage financier de 
l'empereur.^ On sait que les financiers pullulaient autour de 
Napoléon III et étaient sans cesse à l'affût des idées nouvelles. 
D'autre part, les origines de l'impératrice avaient mis à la mode 
tout ce qui était franco-espagnol. Mais il se peut cependant que 
Ferrère fût venu tout simplement chercher des mines, comme 
le disait unjour dans Le Journal de VAriège — 4 octobre 1877 
— un (( électeur de Salau », qui résumait l'histoire du Trans- 
pyrénéen et qui n'était autre que M. Azéma, ancien juge de 
paix et propriétaire foncier influent, par surcroît homme d'in- 
telligence et ardent ouvrier de la cause transpyrénéenne, Ses 
premières lettres à Bordes-Pagès ne mentionnent que des tra- 
vaux de fouille et des concessions de terrains. C'est seulement 
vers le commencement de l'année i856 qu'il s'empare de l'idée 
du Transpyrénéen, c est-à-dire postérieurement à la lettre qui 
lui aurait été adressée par le ministre de l'Agriculture, le. 



232 REVUE DES PYRENEES. 

24 avril i855. Bordes-Pagès qui, depuis 1 aventure du sous- 
préfet, est tenu en suspicion par certains personnages de l'ad- 
ministration, n'est pas fâché de ce concours. Tout de suite, Fer- 
rère se donne avec ardeur à la tâche ; tout de suite, il domine 
la situation d assez haut. Mais ses premières brochures ont été 
rédigées par Bordes-Pagès lui-même, si nous en croyons des 
bribes de rédaction écrites encore de la main du maire de 
Seix. C'est bien dire qu'ils ne font plus qu'un, qu'ils ont con- 
fondu leur effort, qu'ils se complètent. Et ils se complètent 
admirablement. Bordes-Pagès, timide, réfléchi, n'est pas porté 
par son tempérament aux requêtes bruyantes. Ferrère est 
entreprenant, audacieux; il sait frapper aux portes, forcer les 
attentions, présenter les affaires sous leur jour attrayant. Il ne 
craint pas de viser très haut. Il remue les ministres, les ingé- 
nieurs, les banquiers! Il obtient les premiers résultats effectifs. 
Par dépêche du 3 juillet i85C, Son Excellence M. le Ministre 
de l'Agriculture l'informe que son avant-projet de chemin de 
fer à travers les Pyrénées Centrales, par la vallée du Salât, lui 
avait été transmis par ordre de Sa Majesté et que l'administra- 
tion s'occupait de le faire examiner. Le Conseil général des 
Ponts et Chaussées fut en effet saisi. Après examen, il conclut 
que le projet ne contenait pas de données suftisantes. Ferrère 
se remit au travail et s'aboucha avec un ingénieur des ponts et 
chaussées, Girardin, qui mit lavant-projet au point. Cette fois, 
Sa Majesté fut très impressionnée. Et peu après, le ministre, 
par dépêche du 4 juin 185", désignait les ingénieurs Bergis 
et Gallaup pour l'exécution d un travail d'enquête. En 1860, 
les choses tournaient si bien que Ferrère pouvait écrire que 
(( c est à 1 impératrice Eugénie que semble réservée la gloire de 
briser pour toujours la barrière qui sépare sa patrie d'origine 
de sa patrie d'adoption ». En effet, le 10 décembre 1860, on 
annonçait à Bordes-Pagès que les enquêtes allaient s'ouvrir 
avant la fin de l'année. Il faut lire tout du long ces mémoires 
de Ferrère oii l'on retrouve souvent le tour ferme, les vues 
nettes de Bordes-Pagès avec quelque chose de plus aventureux 
parfois. Ce Ferrère, qui avait dû traverser tant de milieux, ou- 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET L IDEE TRANSPYRENEENNE . 

vrir tant déportes, côtoyer tant de gens, brasser tant d'afTaires, 
a dû lâcher la bride à l'imagination contenue, mais puissante, 
du modeste Bordes-Pagès. De leurs conversations a dû sortir le 
projet commun qu'on serait tenté, si l'on s'en tenait aux bro- 
chures publiées, d'attribuer à Ferrère seul. Or, les avantages 
du tunnel, tels que Ferrère les présente, combien de fois Bor- 
des-Pagès ne les avait-il pas déjà énumérés : certaines des for- 
mules employées existent dans des manuscrits ou des brochu- 
res de Bordes-Pagès antérieurs de sept à huit ans à' sa liaison 
avec Ferrère : 

1° Ce tunnel relie les deux pays par leur centre ; 

2° Il est équidistant de l'Atlantique et de la Méditerranée; 

3" Il soude le bassin de la Garonne au bassin de l'Ebre, à 
distance égale de Bayonne et de Perjiignan ; 

Ix" Il est presque sous le méridien de Paris, qui est aussi le 
méridien de Barcelone ; 

5" Il joint la vallée du Salât (France) à celle de la Noguéra, 
et met ainsi en communication directe et de plain-pied Tou- 
louse et Bordeaux avec Lérida, Saragosse et Barcelone ; 

G" Bien que placé très bas, à i.i54 mètres au-dessus du 
niveau de la mer, il est en ligne droite et n'a que 6.4oo mètres 
de longueur... ; 

7° Sa situation, qui le sauve à la fois des tourmentes et des 
glaces perpétuelles , permet une communication permanente 
durant toute l'année... : 

8" Il présente enfin une issue aux produits exubérants des 
vallées de la Noguéra, de la Sègre et du bas Ebre... 

Le brave Ferrère est merveilleusement lancé. A ses brochu- 
res primitives ^ il joint vite des appels aux actionnaires. Il fait 
imprimer, en i8C6, une intéressante « proposition » : Sur le 
moyen propre à accroilre notablement le produit des chemins de 
fer de Saragosse à Madrid et de Saragosse à Barcelone, et de 
donner aux actions de ces chemins une valeur au-dessus du pair, 

I. Projet de percement du Motit-Géoii, in-l\o de 20 pp., Paris, juillet 1867. 
— Projet du percement du Monl-Géou..., ia-80 de n pp., Bordeaux, 1860. 

XXVI 16 



20^ REVUE DES PYRENEES. 

en construisant le chemin de fer de Lérida à Saint-Girons et en 
faisant de ces lignes réunies en une seule Compagnie une grande 
ligne internationale de France en Espagne, pour laquelle, vu son 
importance commerciale, on pourrait obtenir de ces deux Etals, 
non seulement la garantie d'un minimum d'intérêt pour la ligne 
entière, mais encore une subvention pour le percement du tunnel. 
L'affaire n'aboutit pas aussi vite qu'on 1 avait espéré. Ferrère 
s'éclipse et ne reparaît que vers 1875. On le voit reprendre 
alors ses relations avec Bordes-Pagès, essayer de former une 
Société financière, et, en 1881, il peut faire éditer une nouvelle 
plaquette : Organisation d'un Comité pour le percement du Mont- 
Géou..., 7 pages in-A", Paris, Lefébure, 1881. Il est agité et 
nerveux. Il n'a plus sa vigueur d'autrefois. Il écrit bien, avec 
la recommandation de Bordes-Pagès, à un certain nombre de 
députés et de sénateurs espagnols ; mais ceux-ci ne lui répon- 
dent pas. Il se décourage et disparaît. 

Pourtant les choses avaient marché. En i86/i, des ingénieurs 
espagnols viennent étudier sur place les projets français. En 
186G, entre en jeu l'ingénieur français Decomble, qui fut, 
sans conteste, le véritable créateur du tracé Toulouse-Lérida. 
Je n'ai pas ici à étudier les exposés techniques. M. Clément 
Decomble, petit-fils de l'ingénieur, l'a fait avec compétence 
dans sa remarquable étude sur les Transpyrénéens'. Il ne 
me plaît de rappeler que le rôle qu'a pu jouer Bordes- 
Pagès dans l'affaire transpyrénéenne. M. Clément Decomble 
a souvent cité les travaux de Bordes-Pagès dans son étude, 
mais il est loin d'avoir aperçu l'ensemble de l'immense beso- 
gne à laquelle s'est livré Bordes-Pagès pendant près de cin- 
quante ans. Il est impossible, certes, d'énumérer les bro- 
chures, lettres ouvertes, articles, entrefilets que publia ce 
singulier champion d'une grande idée. Il est impossible, sans 
avoir compulsé les précieux papiers qu'a laissés ce modeste, 
de savoir ce que ses exposés clairs et succincts cachaient de 
véritable science. On lui a reproché de n'être qu'un vulgari- 

j, Un volume în-So de 870 pp., Pedone, éditeur, Paris, 1891. 



ï 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'idÉE TRANSPYBÉnÉENNE. 2 35 

saleur et d'avoir profilé des recherclies des autres. Or, cet 
homme s'est constamment dissimulé, il n'a eu qu'un objectif : 
"la réalisation du projet. Les questions d'amour-propre ne l'ont 
jamais touché. Mais sa compétence était certaine : il classa 
tout, annota, traduisit, discuta de la façon la plus conscien- 
cieuse et la plus sérieuse. Il se tint constamment en relations 
avec les ingénieurs et les hommes politiques des deux nations. 
Dans ses papiers et dans l'immense correspondance qu'il a en- 
tretenue en France et en Espagne, correspondance quia été con- 
servée, on trouve de bien significatifs dossiers. Les plus curieux 
sont à peu près, par ordre d'importance, ceux du sous-préfet 
Blanchet, de M. Azéma de Couflens, d'Aristide Ferrère, du 
député Sentenac, de l'ingénieur Decomble, de l'ingénieur Du- 
bois, du comte Delamarre, de M. Marc Millas, des sénateurs Viga~ 
rosy, Baragnon, Lasbaysses, Frézoul, des députés Anglade et 
Massip, du préfet Laurent, de l'ingénieur Meurgey, du conseil- 
ler général Trinqué, du notaire Benoît, de M. Théodore Maury, 
du sénateur espagnol Maluquer, de M. Prats y Cornell, d'Adol- 
phe AUegret, directeur d'El Ferro Ccirril; de Manuel Perena y 
Fuente, de Morera, directeur à' El Pais; de Soldevila, des mi- 
nistres Freycinet, Viette et Fallières, de M. BelHssen-Benac, 
de M. Courtois de Viçose, du professeur Paringaux. A côté 
de ces dossiers, on trouve des lettres moins nombreuses de 
MM. de Langlade d'Eycheil, du banquier Cadenat, de l'ingé- 
nieur Mettrier, du comte Bégouen, du baron Louis de Bar- 
dies, etc., etc. Ces lelations supposent déjà une activité consi- 
dérable. Mais que dire des horizons qu'ouvrent le nombre 
incalculable de ses brochures et de ses articles. Parmi les pre- 
mières, nous avons retrouvé : 

1° Etude sur une voie ferrée internationale projetée par le 
port (TAlos, par Joaquin Sostrès, traduite par le D' Bordes- 
Pagès, bureaux de L'Ariéyois, 1861 ; 

2 ° Rapport présen té au Conseil général de l'A riège sur le chemin 
de fer transpyrénéen, le 2 5 juin 187/i, i plaq. in-i6 de 1 1 pages; 

3° Rapport présenté au Conseil général de l'Ariège, tirage 
à part des comptes rendus du Conseil ; 



236 REVUE DES PYRENEES. 

4° Projet (le ligne directe de Paris à Oran, passant par les 
Pyrénées Centrales..., i plaq. de i\ pages, Gadiat, éditeur, 
Foix, 1881; 

5° Exposé des divers projets de chemins de fer transpyrénéens 
comparés à celui du Salat-Noguéra, présenté par le D' Bordes- 
Pa2;ès, président de la Commission des chemins de fer saint- 
gironnais, dans la séance du 17 décembre 1881, Gadrat, édi- 
teur à Foix ; 

6" Chemin de fer trcmspyrénéen (chemin ])a.r Somport), i plaq. 
in- 16 de 8 pages, Barthe, éditeur à Foix, 1881 ; 

7" D' Bordes-Pagès : Chemins de fer transpyrénéens (contre 
le D' Estradère), polémique publiée par Le Progrès libéral du 
Midi, I plaq. de i5 pages, Barthe, éditeur à Foix, 1882; 

8° Chemin de fer trcmspyrénéen : Ce qui se passe en Espagne, 
par Bordes-Pagès, i plaq. de i5 pages, Barthe, éditeur à Foix, 
1882; 

g" D"" Bordes-Pagès : Le Chemin de fer transpyrénéen, 1 pi. 
in-i6 de i5 pages, Barthe, éditeur à Foix, 1882 ; 

I o" Le Chemin de fer transpyrénéen et le Sénat espagnol, signée 
à la dernière page : Bordes-Pagès, i plaq. de 8 pages. Ne porte 
ni éditeur, ni date, mais est de i883; 

II" Chemins de fer Iranspyrénéens, résumé des motifs mili- 
tant en faveur du Salat-Noguéra, 19 pages, sans date, ni éditeur, 
mais écrit en i883 ; 

12° Chemin de fer des Pyrénées Centrales, bref exposé, sans 
date, ni éditeur, i883; 

i3" Chemin de fer à travers les Pyrénées Centrales, nouvelles 
instances, par leD"^ Bordes-Pagès, i plaq. de 19 pages, Pomiès, 
éditeur à Foix, i884; 

i4" Chemin de fer des Pyrénées Centrales. Mémoire présenté 
par le Z)"" Bordes-Pagès à Messieurs les mendn-es de la Commis- 
sion internationale des chemins de fer transpyrénéens, au nom de 
la délégation ariégeoise, i plaq. in-i6 de 44 pages, Barthe, édi- 
teur à Foix, i884- Il y a eu une autre édition à Paris, in-4°; 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'idÉE TRANSPYRIÉnÉENNE. 287 

i5" Chemin de fer des Pyrénées Centrales. Mémoire présenté 
par le D' Bordcs-Pagès, au nom de la Commission internatio- 
nale devant le Comité d'action saint-gironnais, dans sa séance 
du 28 juillet 188^4, i pi. in-iG de 22 pages, Barthe, éditeur à 
Foix, iS8/i; 

16" D' Bordes-Pagès : Du trafic probable des chemins de fer 
projetés à travers les Pyrénées Centrales, i plaq. iii-iGde 82 pa- 
ges, Barthe, éditeur à Foix, i88/i; 

17° Etude succincte sur les conditions économiques du che- 
min de fer de la Noguéra-Pallarésa. .., par Don Francisco 
Prats y Cornell, publiée en français avec une notice prélimi- 
naire et une carte, par le D' Bordes-Pagès, i broch. in-12 de 
40 pages, Pomiès, éditeur, iSqS. 

Il est certain que beaucoup d'autres plaquettes nous ont 
échappé. Il est évident aussi que, pour établir ces exposés très 
clairs et très appuyés, l'auteur s'est aidé dune documentation 
technique sérieuse. Elle lui a été fournie la plupart du temps 
par l'ingénieur Decomble. Il y a eu entre ces deux hommes 
échange de vues constant. Bordes-Pagès doit beaucoup à 
Decomble, mais Decomble doit aussi à Bordes-Pagès, qui a 
diffusé des idées qu'il était difficile à l'ingénieur de jeter lui- 
même parmi le public et qui l'a renseigné sur mille détails que 
M. Decomble n'était pas en mesure de connaître; c'est ainsi 
que celui-ci écrit à celui-là le 18 juin i883 : « J'ai reçu votre 
lettre et votre envoi très intéressant et dont j'ai fait immédia- 
tement une appréciation utile. Je savais une partie de ce que 
vous me dites, mais pas tout, et dans ce que je ne savais pas, il 
y a des choses bonnes à connaître. » D'autres techniciens et 
notamment l'ingénieur Dubois ont été également en collabora- 
tion étroite avec Bordes-Pagès. Au point de vue commercial, 
M. Marc Millas semble lui avoir été très utile. 

Quant aux innombrables articles que Bordes-Pagès fit insé- 
rer dans les journaux de Paris, de Madrid, de Lérida, de Bar- 
celone, de Toulouse, de Foix, de Saint-Girons, d'Aulus, 
notamment dans Le Courrier français, La Presse, Le Temps, 



2 38 REVUE DES PYRENEES. 

Le Constitutionnel, El Correo de Madrid, El Pais de Lerida, 
El Ferro Carril de Tarragone, Le Progrès libéral ei La Dépêclie 
de Toulouse, Le Journal de VAriège, L'Echo républicain de 
l'Ariège, L'Echo pyrénéen, Le Petit Saint- Gironnais, Saint- 
Girons- Journal, Le Réveil du Saint-Gironnais, La Gazette d'Au- 
lus, La Revue thermale d'Aulus, etc., il est impossible de les 
retrouver tous. C'est là qu'il enregistra ses victoires sur l'opi- 
nion et ses victoires politiques ; c est là qu'il consigna les déli- 
bérations, vœux, résolutions qu'il fit prendre aux Conseils 
municipaux de Seix et des enviions dès i855, au Conseil d'ar- 
rondissement — dont il est membre — dès i854, au Conseil 
général — dont il ne tarde pas à être le vice-président — dès 
1871. Essayons pourtant d'une classification chronologique de 
quelques-unes de ces manifestations. 

En i853, Bordes-Pagès écrit à une personnalité politique 
très en vue — probablement M. Busson-Billault — pour lui 
offrir, au nom d'un groupe d'électeurs très influent, la candi- 
dature au Conseil général dans le canton d'Oust, à condition 
qu'il mette tous ses efforts à faire aboutir le projet du perce- 
ment. En 1854, il intervient au Conseil d'arrondissement en 
faveur du projet. En 1857, il provoque des délibérations du 
Conseil municipal de Seix et de celui d'Aulus. En 18G1, il 
traduit la brochure de Joaquin Sostrès. De 1861 à 1866, il 
prend une part intime à la campagne de Ferré re. En 18-4, il 
fait prendre par le Conseil d'arrondissement une délibération 
en faveur du Salat-Noguéra (octobre) et fait un rapport au 
Conseil général (juin), qui est publié à part et figure aussi dans 
une brochure de propagande intitulée : Questions ariégeoises : 
Etudes préliminaires sur le choix du point de passage du che- 
min de fer international à travers les Pyrénées Centrales, éditée 
par Pomiès à Foix. — En décembre 1877, il envoie une 
longue lettre au ministre des Travaux publics. Le Journcd de 
VAriège du 3i mars 1878, sou? le titre : Questions ariégeoi- 
ses, contient une étude de Bordes-Pagès sur les chemins de 
fer ariégeois en général et le Transpyrénéen en particulier. 
■ — Le Journal de l'Ariège du 22 mai 1879 contient de lui 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'idÉE TRANSPYRÉNÉENNE. 289 

un article de trois colonnes sur les voies ferrées de l'Ariège. 
Mais, avec cette année et les années suivantes, on se trouve 
dans la période des conférences techniques et des conférences 
internationales. C'est la grande époque de l'histoire des Trans- 
pyrénéens. Deux commissaires ont été nommés : don Eusebio 
Page par l'Espagne et l'ingénieur en chef des ponts et chaus- 
sées Decomble par la France. Ils ont mission d'analyser et de 
discuter les directions et de déterminer les conditions de tracé 
du tunnel. On ne s'entend pas. Et le gouvernement espagnol 
mécontente les populations de la vallée de la Noguéra en con- 
cédant le chemin de fer par Somport. Il en résulte une cam- 
pagne active en deçà et au delà des Pyrénées en faveur du Salat- 
Noguéra. Bordes- Pages est au premier rang des bons soldalsde 
la bonne cause. En plus des brochures que nous avons citées plus 
haut, on peut lire de lui une étude dans la Revue thermale 
cVAalas d'août 1880; Le Journal de rAriège du 7 octobre 1880 
contient également un long article sur l'état de la question 
signé de son nom. Le 26 décembre 1880, nouvel article de lui 
dan.s le même journal. M. Louis de Bardies résume ces deux 
aiticles et les apprécie dans une lettre publiée par le même 
journal le 10 décembre 1 881. Le 5 mars de cette même année, 
Bordes-Pagès réunit la Commission des chemins de fer inté- 
ressant le Saint-Giroruiais et transmet au Piéfet la délibération 
qui a été prise. En 1882, nouvelles brochures. L'une d'elles : Ce 
qui se passe en Espagne paraît dans Le Journal de l'Ariège du 
i4 mai 1882. En i883, le 24 juin, il publie un article dans La 
Gazelle d'Aulus. Le 29 novembre i883, M. Laurent, préfet des 
Basses-Pyrénées, en envoyant à Bordes-Pagès un volumineux 
dossier de documents diveis, lui écrit : «Vous verrez si, dans 
ces documents, vous trouverez quelque chose de nature à com- 
pléter les travaux élevés et intéressants que vous avez faits sur 
cette question si importante pour la région pyrénéenne. » 
En 1884, il fait partie avec Alassip et Sentenac, députés; 
Trinqué et Galy-Gaspariou, conseillers généraux, de la déléga- 
tion c[ui leprésente l'Ariège à la Commission internationale des 
chemins de fer transpyrénéens. Le 16 février 1884, il est pu- 



2^0 REVUE DES PYRÉxÉES. 

bliquement félicité au nom de 1 Espagne par le général marquis 
de la \illa Antonia du mémoire qu'il présente à la Conférence 
de Pau au nom du comité ariégeois. Le 12 décembre 188A, 
un journal de Foix publie une longue lettre datée dOust et à 
la suite écrit : a Au sein du Conseil général, Bordes-Pagès a 
présenté des rapports remarquables sur la question du chemin 
de fer international au sujet de laquelle il n a pas cessé, depuis 
plus de trente ans, de publier opuscule sur opuscule. C'est lui 
qui. au nom du comité ariégeois constitué à Saint-Girons, 
donna lecture, au sein de la conférence internationale réunie 
à Paris, dun mémoire qui fut remarqué et qui lui valut les 
félicitations de tous les membres qui la composaient. Ce mé- 
moire, d'une clarté saisissante, était la condensation de ses 
nombreuses études sur la matière. » Dès cette époque, il mul- 
tiplie les adresses aux Présidents du Conseil, aux Ministres 
des Travaux publics et même au Président de la République ; 
on en trouve les accusés de réception dans ses papiers. C'est 
aussi le moment où il écrit ses brochures les plus importantes 
et les plus documentées. De i88/i à 1886, le comité d'action 
saint-gironnais se réunit, grâce à son initiative, un certain nom- 
bre de fois. Le i3 février i885, une convention est signée 
entre les deux gouvernements. Bordes-Pagès encombre les 
journaux d'entrefdets. En 1886, bien que ses lettres de famille 
montrent qu'il reste préoccupé de son idée fixe, il ne paraît 
pas avoir fait beaucoup de démonstrations publiques. En 1887, 
il est en relations étroites et constantes avec M. 1 ingénieur en 
chef Dubois qui, dans ses rapports des 22 janvier et 20 fé- 
vrier, signale les remarquables exposés présentés au Conseil 
général par M. le D"^ Bordes-Pagès. A l'exposition de Tou- 
louse, il fait faire par son gendre, Edouard Descola, une série 
de conférences sur le Transpyrénéen, à la Société de Géographie, 
à la Société pour l avancement des Sciences , ala Société d'Études 
franco-hispano-portufjaises. Les bulletins de ces Sociétés ont 
rendu compte de ces conférences et L Avenir de l'Arièf/e, dans 
un article de tête commentant les discours de Descola, ajoutait 
qu'il était le digne gendre de Bordes-Pagès. — Le G mars 1888, 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET L IDEE TRANSPYRENEENNE. 



■h 



le chef du Secrétariat de la Présidence de la République écrit 
à M. Sentenac, député, que la pétition adressée par le comité 
d'action saint-gironnais et contresignée Bordes Pages a été 
transmise au Ministère des Travaux publics. Une même péti- 
tion est (( rajjportée » à la Chambre le 17 mai 1888. Le i5 juil- 
let 1888, Bordes-Pagès manifeste ses espoirs dans deux co- 
lonnes de La Gazette d'AaIas. Le 22 juillet de la même année, 
le même journal publie une lettre de M. Flourens, ministre 
des Travaux publics, qui dit à Bordes-Pagès quelle importance 
il donne lui-même à la question : à la suite, on reproduit le 
texte d'une pétition à la Chambre des députés. A la même épo- 
que, Bordes-Pagès provoque des délibérations des conseils mu- 
nicipaux espagnols pour faire concorder les deux efforts en 
deçà et au delà des Pyrénées. — En 1889, il est en étroites 
relations avec l'Espagne. La Gazette d'Aulus, du 21 juil- 
let 1889, publie de lui un long article intitulé : Le C/iemin de 
fer franco-espagnol par Pallarésa. — L'année 1890 est une 
des mieux remplies : le 1 2 février, il publie un grand article 
dans Le Constitutionnel, dirigé par Henri des IIoux. Le 
10 mars, il publie dans La Dépêche (de Toulouse) une commu- 
nication d'une colonne. Cette même Dépêche, le 6 avril, publie 
une lettre du sénateur espagnol Maluquer à Bordes-Pagès. Le 
i3 avril, il est élu sénateur. Le i^, il écrit lui-même à Malu- 
quer : (( Je viens d'être élu sénateur. Ma première caite de 
visite est pour vous. J'ai le vif désir que nous travaillions en- 
semble pour obtenir la prompte réalisation de noire chemin 
de fer Saint-Girons-Lérida. » Le 19 avril, il écrit à l'ingénieur 
en chef : « Je vous remercie du témoignage de sympathie que 
vous voulez bien me donner au sujet de mon élection. Si je me 
suis mis sur les rangs, c est surtout en vue d'activer la réali- 
sation de notre voie ferrée transpyiénéenne. Comme je suis en 
ce moment libre de disposer de mon temps, -je vous prie 
d'avoir la bonté de m'indiquer vous-même le jour qu'il vous 
conviendra de vous trouver à Saint-Girons pour causer de 
notre chemin de fer. » Le Moniteur de l'Ariège, du 12 octo- 
bre 1890, contient un long article de lui (4 colonnes) intitulé : 



âi2 REVUE DES PYRENEES . 

Les Chemins de fer devant le Conseil général de l'Arièye. — 
En 1891, le 3o mai, un journal de Foix, dont je n'ai qu'une 
coupure sans le titie, contient un article anonyme de Bordes- 
Pagès, intitulé : Chemins de fer ariégeois. Le 29 juin, il adresse 
une lettre ouverte à M. Ma^nier, sénateur et directeur de 
L'Evénement. Le Petit Saint-Gironnais des et 20 septem- 
bre contient de lui des études sur le même sujet. — L'an- 
née 1892 est également très chargée : Le 2^ janviei*. il publie 
trois colonnes dans Le Petit Saint-Gironnais. Le 20 avril, puis 
le 27 mai, El Païs, de Lérida, contient en espagnol, des arti- 
cles de Bordes-Pagès sur le chemin de fer transpyrénéen. Le 
journal El Ferro Carril, de Tanagone, lui demande un article 
en avril : il l envoie pour paraître en mai. Dans ses papiers, 
je retrouve un article de trois colonnes qui me semble avoir été 
destiné au Progrès libéral, de Toulouse, et le brouillon d'une 
longue adresse au président du Conseil des Ministres, qui me 
paraît être de la même époque. La Dépêche, du 1 3 juin 1892, 
publie un échange de lettres ouvertes entre Adolphe Allegret, 
directeur d' El Ferro Carril, et Bordes-Pagès. Dans Le Progrès 
d'Aulus, du 21 août 1892, M. Paul de Lacombelle étudie la 
réalisation possible du projet du D"^ Bordes-Pagès et annonce 
de lui un lapport très comj^let qu'il lira comme président de 
la Commission des travaux publics à la session d'aoïU 1892 du 
Conseil général de l'Ariège. Le Progrès d'Aulus, du 11 sep- 
tembre suivant, appuie les efforts tentés par le D"^ Boides- 
Pagès pour faire aboutir la pronqDte réalisation du Chemin de 
fer de Saint-Girons à Oust. Le Réveil du Saint-Gironnais, du 
16 octobre 1892, écrit: «Le D' Bordes-Pagès est toujours sur la 
brèche et demeure l'unique promoteur de cette gigantesque en- 
treprise. C'est le rêve de toute sa vie... » — En 1898, le 19 jan- 
vier, il émet à la séance de la commission d'enquête des chemins 
de fer Saint-Girons-Oust, l'avis que la gare soit située entre Seix 
et Oust; il est combattu par la minoii té de la Commission compo- 
sée des représentants d'Oustet de Soueix. Il obtient du Conseil 
général une subvention pour publier en français la brochure de 
M. Prats y Cornell : Ferro Carril el Noguéra Pallarésa, brève 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'iDÉE TRANSPYRÉnÉENNE. 2/13 

estudio, in-S" de 4o pp. avec cartes. Typograpliia de la Casa 
de Misericordia à Lérida. Il tiaduil celte étude et la fait précé- 
der d'une notice préliminaire. Celle même année, il a une 
entrevue avec le ministre Viette, à laquelle assiste toute la repré- 
sentation ariégeoise. Le Réveil du Saint-Gironnais, du iG juil- 
let 1893, contient une lettre de Bordes-Pagès sur le Transpy- 
rénéen. Le 10 septembre, Le Progrès d'Aldus annonce que 
Bordes-Pagès a prononcé un discours-programme au Conseil 
général, discours qu'il reproduit intégralement et dans lequel 
Bordes-Pagès exprime son espoir de la prompte réalisation du 
chemin de fer transpyrénéen. UEcho républicain de VAriège, 
du 12 novembre iSgS, rend compte d'une séance au Conseil 
général dans laquelle on vote le crédit demandé par Bordes- 
Pagès pour l'impression d'un rapport de la Junte, de Lérida, 
et le journal ajoute : « On sait que Bordes-Pagès consacre avec 
persévérance toute son énergie à celle grande œuvre qui fera, 
le jour où elle sera exécutée, de notre département délaissé 
par la faute de nos représentants un centre commercial de pre- 
mier ordre. » Le Petit Saint-Gironnais, du 3i décembre 1898, 
contient enfin trois colonnes de Bordes-Pagès sur le Salat- 
Noguéra : on ne pouvait mieux finir l'année. 

Une Junta de defensa de los intereses économicos de la pro- 
vincia de Lérida avait été fondée de bonne lieuie de l'autre 
côté des Pyrénées. Elle devint la Junta Gestora del Ferro Carril 
por el Noguera-Pallaresa et se tint toujours en relations 
étroites avec Bordes-Pagès. On n'a pas trouvé moins de trente 
longues lettres de la Junte au sénateur de l'Ariège. Un giand 
nombre furent rendues publiques, Mais c'est surtout de 1892 à 
1895 que les relations furent étroites. Au commencement 
d'avril 1892, M. Miguel Ferrer, président de la Junte, demande 
à Bordes-Pagès, par une lettre ouverte rédigée en français, 
(( de prêter son puissant concours pour influencer le gou- 
vernement français en faveur du percement ». Cette lettre 
fut publiée avec la réponse de Bordes-Pagès dans la plupart 
des journaux du Midi et notamment dans L'Echo républi- 
cain dé l'Ariège du 17 avril 1892. Le 21 mai 1893, Le 



2^4 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Petit Saint-Gironnais publie encore ces deux lettres bien signi- 
ficatives : 



Junta de défensa de los intereses economicos de la provincia de Lérida. 
A Monsieur Bordes-Pagès, sénateur de l'Arièr/e, à Paris. 

jNÎonsieuk le Sénateur, 

Nous croyons dcjà arrivé le moment de recommencer les travaux près 
des corps officiels à propos du chemin de fer international du Noo'uera 
Pallaresa. Le g-ouvernement espa^-nol, en donnant son ap[)rol)ation aux 
études de la voie, a mis la condition précise de faire le projet des œuvres 
de défense de notre frontière avant d'accorder l'autorisation publique 
pour la construction. La Commission du génie nommée à cet effet a 
pratiqué pendant l'été dernier les études des fortifications futures, et à 
cette heure elle s'occupe de terminer sa besogne, qui, nous croyons, sera 
terminée avant trois moir, ne restant alors qu'à annoncer l'enchère des 
œuvres. 

Mais vous comprenez facilement la difficulté à peu près insurmon- 
table (selon notre avis) de trouver aucune Société capable d'oser affronter 
la contingence de la disproportion des chances. Le chemin de fer dont il 
s'ag'it a un caractère d'importance exceptionnelle, et permet d'espérer 
l'obtention d'utilités considérables, mais toujours à condition de traverser 
la frontière, étant un moyen de communication internationale; sans cela, 
il ne peut être qu'une affaire de résultats bien problématiques nullement 
incitant pour le capital. 

Il faut donc, si on ne veut pas perdre un temps précieux, que votre 
g-ouvernement soumette à la sanction des Chambres la convention de 
i885,sans laquelle n'est pas possible l'entente des deux États pour fixer 
le lieu précis de l'emplacement du souterrain international. 

Veuillez tenir en compte, Monsieur le Sénateur, que malgré les inci- 
dents qu'il a fallu lésoudre. la convention franco-espagnole a eu fidèle 
observation chez nous, puisque nous avons deux lois approuvant l'éta-. 
blissement des deux lignes du Canfranc et du Noguera Pallaresa ; que 
les rails de la première des dites voies ferrées arrivent déjà près de la 
frontière, tandis qu'en France, il n'existe encore pas de légalité dans 
cette affaire, le gouvernement français ayant jusqu'à présent limité son 
action à signer la convention de i885. 

Ici personne ne doute qu'il ne soit bien disposé à régler cette affaire 
conformément aux stipulations et que, comme vous disiez très expressi- 
vement, il ne laissera pas protester sa signature apposée au pied du 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES Kï l'idÉE TRANSPYRÉNÉENNE. 2^5 

traité ; aussi rurgence est déjà arrivée d'établir les dernières et défini- 
tives Formalités. 

Nous vous prions donc, vous et vos honorables collègues les repré- 
sentants de l'Ariège, de penser sérieusement à l'opportunité de proposer 
à votre gouvernement l'urg-ence de présenter la convention de i885 à la 
sanction législative des Chambres et, une fois lemplie cette formalité, 
vous et nous ensemble ferons le nécessaire dans le but de pouvoir sans 
délai commencer les négociations diplomatiques entre les deux puissan- 
ces pour la délimitation du souterrain international où doivent s'enlacer 
les voies française et espagnole. 

Dans l'espoir de votre puissante coopéi-ation en cette nouvelle phase 
de l'affaire si désirée par Lérida et par l'Ariège, nous profitons de cette 
occasion, Monsieur le Sénateur, pour vous présenter le témoignage de 
notre plus haute et parfaite considération. 

Par le Président, Par ordre de la Junte, 

Ramon Solde vila. Prats. 



Réponse de M. le sénateur Bordes-Pagès. 

Paris, le 19 avril 1893. 

.1 Monsieur le Président de la Junte de défense des intérêts 
économiques de la province de Lérida. 

Monsieur le Président, 

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à la date du 
iG décembre 1892 porte le timbre de la poste de Paris du i4 avril cou- 
rant. Ceci vous explique pourquoi elle n'a pas reçu une plus prompte 
réponse. 

Je n'en éprouve pas moins une vive satisfaction en voyant que votre 
zèle en faveur des voies ferrées transpyrénéennes ne s'est point attiédi. 

Voici, de mon côté, les nouvelles que je peux vous donner. 

Le lundi 24 mais dernier, c'est-à-dire avant de quitter Paris pour 
venir à Seix prendre les vacances de Pâques, je suis allé, avec mes col- 
lègues de l'Ariège, entretenir le Ministre des Travaux pul)lics de l'ur- 
gence qu'il y aurait de soumettre au Parlement français la convention 
internationale de février i885, relative aux chemins de fer transpyré- 
néens, déjà ratifiée par le Parlement espagnol. 

Le Ministre nous a renouvelé la réponse qui m'a été faite déjà plu- 
sieurs fois. 

Avant de proposer aux Chambres françaises l'adoption de cette con- 



2 46 REVUE DES PYRENEES, 

vention,on a besoin que le g-oiivernement espag-nol notifie officiellement 
au gouvernement français le vote de la loi par laquelle TEspag-ne a 
adopté cette convention. Cette notification officielle n'a point encore été 
faite. Le gouvernement français Ta réclamée par l'intermédiaire de son 
ambassadeur, et il n'a pas obtenu de réponse: 

Dès lors, Monsieur le Président, nous ne saurions assez vous engager 
à insister auprès de votre gouvernement afin qu'il fasse au nôtre cette 
notification indispensable et depuis si longtemps attendue. 

Veuillez bien considérer que nous, en France, nous poussons de plus 
en plus nos rails vers la frontière. 

A notre dernière visite du 24 mars précité, le Ministre nous a promis, 
de la façon la plus formelle, de faire figurer dans le budget prochain de 
1894, qu'il va présenter aux Chambres, une allocation importante pour 
commencer la construction du chemin de fer de Saint-Girons à Seix 
(Seix est à i5 ou 16 kilomètres de la frontière). 

C'est vous dire que nous sommes bien près de donner le premier coup 
de pioche à la barrière qui nous sépare. 

En ce moment, on travaille avec ardeur à relier Carcassonne avec 
Saint-Girons par Pamiers et Foix. 

J'ai visité dernièrement quelques-uns de ces chantiers, dont les Ira- 
vaux sont vraiment remarquables. Ainsi, non .seulement le trafic du 
centre de la France par Toulouse, mais encore celui de tout l'est de la 
France par Carcassonne, Foix et Saint-Girons, ou pour mieux dire le 
trafic de l'Europe avec l'Espagne au mojen du tunnel projeté, se porte- 
rait à Lérida. 

Faut-il relarder indéfiniment le mouvement commercial entre les 
deux nations sous prétexte d'élever des forts pour la défense nationale? 

Mais un tunnel est un couloir long et étroit bien facile à défendre ; 
une poignée de dynamite rendrait ce couloir impraticable. Le moindre 
fort d'arrêt à chaque extrémité constituerait une porte dont chacun des 
deux États posséderait chez lui la clef. 

En France, le génie militaire n'a pris aucune précaution de défense le 
long des Pyrénées. 

Dès lors, Monsieur le Président, la prompte exécution des voies ferrées 
transpyrénéennes est entre vos mains. Pressez votre gouvernement de 
notifier au nôtre la ratification par le Parlement espagnol de la conven- 
tion internationale de février i885 ; et les Pyrénées s'ouvriront, laissant 
passer largement et de plain-pied un immense trafic. Les descendants de 
la grande famille celte-ibérienne se donneront la main à travers les 
Pyrénées... 

Veuillez agréer, etc.. Bordes-Pagès, 

Sans trop s'arrêter au français de la première lettre, remar- 
quons seulement le temps qu'elle mit pour atteindre Bordes- 



Le docteur bordes-pagès et l'idée transpyrénéenne. 2/47 

Pages. Mystère du cabinet noir et de la politique! Lettres et 
télégrammes se succédèrent ainsi pendant plusieurs années. 
Le k novembre 189/4, Saint-Girons- Journal publie des lettres 
du comité exécutif de la Junte avec réponse de Bordes-Pagès. 
Le II novembre de la même année, Le Moniteur de VAriège 
publie des lettres de Miguel Ferrer y Garces, président de la 
Junte de Lérida et Tarragona, député de Balaguer, à Bordes- 
Pagès avec commentaires de celui-ci. Nouvel échange de 
lettres dans le numéro du Moniteur de VAriège du 21 juil- 
let 1895. Quand on lance les actions de la Société formée 
pour l'exploitation de la ligne espagnole, c'est Bordes-Pagès 
qui en publie les statuts dans les journaux français (voir 
notamment Le Moniteur de FAriège du 10 novembre 1895 qui 
contient un article de Bordes-Pagès sur l'émission). Le 2 5 no- 
vembre 1895, Prats y Cornell envoie à Bordes-Pagès ce télé- 
gramme significatif daté de Balaguer : « Meeting enthousiaste. 
Transpyrénéen en souscription. Actions de Compagnie conces- 
sionnaire très nombreuses. Tout le monde croit immédiate 
construction. Salut à nos amis de France. — Prats. » Le Petit 
Saint-Gironnais du i" décembre 1896 enregistre l'événement 
et féhcite Bordes-Pagès du succès de ses efïbrts. Le Moniteur 
de VAriège du 8 décembre énumère les conditions dans les- 
quelles se fait l'émission. A la mort de Bordes-Pagès, les 
membres du comité de la Junte, et notamment M. Miguel 
Ferrer et M. Prats y Cornell, écrivirent de chaleureuses lettres 
pour dire quel ouvrier Bordes-Pagès avait été du Transpy- 
rénéen et « quelle admiration ils gardaient pour le grand pa- 
triote qui avait si heureusement servi les intérêts des deux 
grandes nations ». 

Mais pendant ces années 1 89^-1 895, le sénateur de l'Ariège 
ne s'était pas seulement occupé de la Junte, Saint-Girons- 
Journal du 4 mars 189/i reproduit une réponse au Temps du 
D"" Bordes-Pagès. Le 29 avril 1894, Le Moniteur de VAriège 
relève un article paru dans La Dépêche (de Toulouse) et signé 
Louis Braud. Braud s'autorise de Bordes-Pagès pour demander 
la prompte exécution du Transpyrénéen. Le 17 juin 1894? 



a/iS tlEVLE DES PYRÉNÉES. 

Saint-Girons- Journal contient deux colonnes du docteur sur le 
chemin de fer franco-espagnol. Le 2 4 juin, nouvel article 
dans Le Moniteur de l'Ariège. Aulus-Mondain de septem- 
bre 1894 publie une chronique à propos d'un rapport de 
Bqrdes-Pagès au Conseil général. Le i/i octobre, le sénateur 
répond dans Saint-Girons-Journal à une information parue 
dans Le Républicain da Sud-Ouest. Dans les papiers de Bordes- 
Pagès, on trouve une longue lettre adressée à M. Dupuv (?), 
directeur d un journal important; cette lettre est datée du 
12 novembre 189/;; elle répond à une demande de rensei- 
gnements et d'envoi de brochures. Le 24 mai 1895, article de 
Bordes-Pagès dans Saint-Girons-Journal. Le 26 mai, nouvel 
article dans Le Réveil du Saint-Gironnais . 

A Paris, Bordes-Pagès n'avait pas tardé à être légendaire. 
On souriait un peu à le voir traîner la représentation méridio- 
nale de ministère en ministère. Les députés qui n'avaient 
jamais rien fait se seraient volontiers moqué de ses brochures 
si sa conviction et sa dignité n'eussent imposé le respect. Lui 
ne se décourageait pas. Il faut lire ses lettres à ses enfants. De 
1874 à 1897, période que nous connaissons le mieux, elles 
sont pleines de l'idée du Transpyrénéen. Bordes-Pagès envoie 
ses brochures, ses articles et ses rapports à ses enfants. Il leur 
donne l'impression de ses collègues au Conseil général, 1 état 
et le résultat de ses démarches. Il a fait vraiment de cette 
grande question une de ses raisons de vivre. Au Sénat, il har- 
cèle ses collègues et ses amis; pour reconnaître sa compétence, 
on le nomma président de la Commission des chemins de fer. 

On n'a pas toujours rendu justice à l'initiative et au labeur 
du grand promoteur de l'idée transpyrénéenne. Cependant 
après sa mort La Petite Gironde idée. 190^), ayant entrepris 
une enquête sur ce sujet, rappela longuement, loyalement qu'il 
avait été l'ouvrier de la première heure. Maints spécialistes 
l'ont honorablement cité; ainsi fît plusieurs fois M. A. Parin- 
gaux, professeur agrégé de l'Université, dans une étude très 
appuyée qui parut le i5 octobre 189^ dans les Annales de Géo- 
graphie dirigées par MM. Vidal de la Blache et Marcel Dubois, 



LE DOCTEUR BORDES-PAGES ET l'iDÉE TRANSPYRÉNÉENNE. 2^9 

Ainsi fît M. Doumenc dans une étude sur les relations de la 
France avec l'Afrique. Ainsi fit encore M. Gustave Redelsper- 
ger, au cours d'un travail sérieux publié par La Revae politique 
et parlementaire et tiré depuis en brochure, chez Trinchant, 
à Toulouse (un in-8° de 3/i pages. Voir les pages 28 et 2/i). 
Ainsi fit surtout M. Clément Decomble, dans son ouvrage 
capital intitulé : Les Chemins de fer transpyrénéens (i vol in-8° 
de 870 pages, Pedone, éditeur, Paris), qui cite un grand nom- 
bre de fois Bordes-Pagès, notamment aux pages 43, 44, 45, 
46, 47, 5i, 56, 297, 298, 299, 3oo. Mais tous ces auteurs ne 
semblent pas avoir compris quelle persévérance le sénateur de 
l'Ariège avait apportée dans sa tâche. L'un d'eux présente 
même comme premier document par ordre chronologique un 
article de Cénac-Moncaut, paru en i864, douze ans après 
celui que Bordes-Pagès avait publié dans La Presse pour pré- 
coniser le percement des Pyrénées par Salau. 

En réalité, systématiquement quelques personnages travail- 
lèrent à effacer le souvenir de Bordes-Pagès. Dans Le Corres- 
pondant du 10 janvier 1910, M. Primaube — ce nom, je crois, 
est un pseudonyme — résumant l'histoire des Transpyrénéens 
dans une étude pourtant sérieuse et documentée, ne mentionna 
pas le nom de l'initiateur, à peine même signala-t-il le vieux 
projet Salat-Noguéra. Les Saint-Gironnais s'émurent. Les 
journaux de gauche et de droite relevèrent l'erreur et, dans 
l'ardeur de leur gratitude pour Bordes-Pagès, reprochèrent 
à M. Primaube de l'avoir commise volontairement. La Liberté 
du 17 janvier 19 10, La Croix du 19 janvier par la plume d'un 
correspondant de l'Ariège, La Dépêche de Toulouse du 22 évi- 
demment informée de manière analogue, La Croix de l'Ariège 
reproduisant La Croix de Paris et plusieurs autres feuilles 
signalèrent sans indulgence l'omission de M. Primaube. Il y 
a tout lieu de croire, du reste, que M. Primaube n'avait aucune 
idée d'aversion, mais qu'il avait été documenté par les adver- 
saires du projet Salat-Noguéra. 

Ce déluge de rectifications montrait seulement que l'Ariège 
avait conservé très vif le souvenir de son ancien sénateur. On 
XXVI 17 



i^O 



REVUE DES PYRENEES. 



eut pu rappeler alors une autoiité politique d'une certaine 
valeur. En mai 1878, dans la discussion sur l'élection de M. de 
Saint-Paul à la Chambre des députés, M. Passy cita Bordes- 
Pagès comme le vrai promoteur de l'idée transpyrénéenne. 
Duclos fait, dans son Histoire des Ariégeois, des citations qui ne 
sont pas des témoignages moins probants. Cette année même, 
V Arièjo dins Paris est revenu plusieurs fois sur le même 
sujet: « Le projet gigantesque dû à la persévérante initia- 
tive du docteur Bordes-Pagès n'est plus maintenant une 
simple utopie », écrit-il en janvier I9i3. En mars il écrit 
encore : « E dio que tunnel sio draoubich sera realisach é gran 
proujet qu'abio perséguich touto sa bido aquetch sabent aouta 
modeste que débouach ara caouso de poplé : jaben noumach 
é douctou Bordos-Pagès, ancien sénatou dé département. » 

Dans un article du même journal publié en février sur le 
rôle joué par M. Delcassé dans l'établissement des voies fer- 
rées ariégeoises, on reconnaît qu'un projet antérieur à celui 
d'Ax-Ripoll a été préconisé par Bordes-Pagès. Il n'y a pas eu 
une seule élection législative, au Conseil général ou canto- 
nale, depuis sa mort, que l'on ait, au cours de la polémi- 
que, rappelé son initiative. Une brochure sur M . Delcassé et 
sa politique contient deux pages sur l'échec de M. Bordes- 
Pagès au Sénat et rappelle son rôle dans l'affaire du Transpy- 
rénéen. 

Les lettrés du Midi ont été unanimes dans leur conviction. 
M. Raoul Lafagette, dans une* lettre ouverte publiée par Le 
Moniteur de l Ariège du 1 1 août 1890, écrivait à Bordes- 
Pagès : (( Vous avez conçu, étudié à fond, fait adopter en 
France et en Espagne le projet d'un chemin de fer transpyré- 
néen par le port de Salau. Votre compétence indiscutable et 
votre grande autorité morale vous permettaient d'en espérer 
la prochaine réalisation;... les électeurs viennent de vous reti- 
rer votre mandat de sénateur. Inconstance athénienne ou épais 
béotismel... » Le 28 juillet 1896, le D' Félix Garrigou lui 
écrivait de son côté : « Vous avez abandonné La Revue des 
Pyrénées. Nous voulons y parler de vous. Je voudrais donner 



LE DOCTEUR BORDES-PAGÈS ET l'iDÉE TRANSPYRÉNÉENNE. 25 1 

une notice sur chacun des Pyrénéens qui ont travaillé à la 
création du chemin de fer transpyrénéen. Voudriez-vous être 
assez aimable pour demander à chacun des actifs une notice 
sur son rôle dans l'œuvre en question? Naturellement, vous 
nous donnerez la vôtre. Quel rôle M. M... a-t-il joué en cette 
affaire .^*... » 

Nous-même avons pu nous rendre compte que, aujourd'hui 
encore, beaucoup de spécialistes ont su rendre à César ce qui 
est à César. Cinquante journaux ont déjà, à notre connais- 
sance, parlé du Transpyrénéen à propos de la biographie que 
nous avons récemment publiée sur Bordes-Pagès *. 

Quant au peuple, puissant gardien de la tradition, il ne 
s'est pas trompé. Pour lui, le nom de Bordes-Pagès est insé- 
parable de celui du Transpyrénéen. Il a identifié l'œuvre et 
l'homme. Au col de Salau, un paysan nous racontait avec 
admiration comment Bordes-Pagès amena là-haut « des gens 
de haute futaie.», « et même, ajoutait-il, un général espa- 
gnol; et tout çà. Monsieur, pour percer les Pyrénées! » 

Cette collection de fiches n'a pas d'autre prétention que de 
fixer le rôle de Bordes-Pagès dans l'affaire du Transpyrénéen. 
On aurait pu multiplier les références. Il nous a semblé que 
cela devenait inutile. Le vieux médecin de Seix a bien d'autres 
titres à la reconnaissance de son pays. Celui dont Onésime 
Reclus m'écrivait : « C'était un grand cœur, un grand esprit, 
un vrai philosophe » ; celui dont M"" Adam m'écrivait encore : 



I . Plus récemment encore, le fils de Bordes-Pagès ayant posé sa candidature 
à l'élection sénatoriale complémentaire de l'Ariège, tous les journaux de Lérida, 
sans distinction d'opinion, conservateur, républicain, don Jaimiste, monar- 
chiste, catholique, rappelèrent le rôle de Bordes-Pagès. — En France, seul, un 
M. Vibert, protesta. Le 3o mars 1914. celui-ci écrivit dans Le Grand Natio- 
nal (?) (( Les journaux de l'Ariège disent que le Dr Bordes-Pagès est le véri- 
« table initiateur de l'idée transpyrénéenne. C'est toujours l'oison qui se pare 
« des plumes du paon. Le seul et unique initiateur du Transpyrénéen par Foix, 
« Ax... est bien moi et moi seul, qui ai eu la bonne fortune de pouvoir exposer 
« tout au long mon projet dans V Avenir de Foix .. dès 1899, c'est-à-dire depuis 
« 16 ans. » S'il y a un oison, dans celte affaire, ce n'est certainement pas le 
Dr Bordes-Pagès. Il était mort depuis deux ans, quand M. Vibert voulut lui 
aussi percer les Pyrénées. 



252 REVUE DES PYRENEES. 

(( Je suis du temps où M. Bordes-Pagès comptait encore en 
politique et surtout comme caractère. Edmond Adam, mon 
mari, l'avait, comme tous les écrivains du jSational, en haute 
estime. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui, c'est de 
dire qu'il était grand Français. » Celui dont le D' Dresch a 
écrit qu'il honorait 1 humanité, celui-là demeure au-dessus de 
la petite histoire. Mais il ne lui aurait pas déplu, sans doute, 
qu'au-dessus du tunnel de Salau, en plein rocher, on gravât 
son nom. Et c'est cette toute petite inscription que nous avons 
voulu creuser. 

Joseph Ageorges. 



BIBLIOGRAPHIE 



Eugène-H. Guitard : Deux siècles de presse au service de la phar- 
macie et cinquante ans de l'Union Pharmaceutique. Deuxième 

édition. I*;iris, iyi3, in-8", viii-3iG p., 22 planches (3 fr. 5o). 

En 1839, Sainte-Beuve écrivait dans la Revue des Deux- 
Mondes : (( Une histoire des journaux est à faire, et je voudrais 
voir quelque académie ou quelque libraire provoquer à ce 
travail deux ou trois travailleurs consciencieux et pas trop 
pédants, spirituels et pas trop légers. » Ce vœu du grand cri- 
tique vient d'être exaucé pour ce qui est des journaux scienti- 
fiques. M. Bruchet, directeur de la Pharmacie Centrale de 
France, a eu l'heureuse idée de vouloir éditer, à l'occasion du 
cinquantenaire de V Union Pharmaceutique, un historique de 
tous les journaux de pharmacie, et la bonne fortune de ren- 
contrer en M. Guitard, ancien élève de l'Ecole des Chartes, le 
travailleur désiré par Sainte-Beuve, c'est-à-dire un historien 
consciencieux et nullement pédant, très spirituel sans être 
léger. 

Le plus ancien journal de pharmacie est le Journal de 
la Société des Pharmaciens de Paris, qui parut pour la première 
fois le i5 prairial an V, autrement dit le 3 juin 1797. Aupa- 
ravant, les questions intéressant les apothicaires étaient traitées 
soit dans les journaux scientifiques, soit dans les périodiques 
consacrés à la fois à la médecine, à la chirurgie, à la pharma- 
cie et aux sciences accessoires. M. Guitard a passé en revue 
tous ces périodiques, à partir du premier en date, le Journal 
des Sçavans, né le 5 janvier i065, en s'attachant plus particu- 
lièrement à leur côté pharmaceutique; puis, il a étudié la 
presse s'adressant aux seuls pharmaciens. 



2 04 REVUE DES PYRENEES. 

Il n'a pas borné ses savantes recherches aux journaux de 
langue française, il les a étendues à tous ceux de langue latine 
et de langues étrangères. Les journaux et les bulletins de 
Sociétés savantes de la province ont eu également leur part, et 
l'auteur, qui est Toulousain, n'a eu garde d'oublier que l'Aca- 
démie de Toulouse, fondée en 16^0, est la première en date 
des Compagnies scientifiques de province. Il a aussi fort 
à propos rappelé les noms de trois de ses compatriotes : le 
D"" Amédée Latour, petit-fils de celui qui expertisa dans 
l'affaire Calas en faveur de la réhabiHtation des parents, et 
créateur lui-même, en 18A7, de la grande presse médicale; le 
D"^ Isidore Guitard qui, en i85i, donna le jour à la Gazette 
des Hôpitaux de Toulouse; enfin, le D"" Filhol, le regretté direc- 
teur de l'Ecole toulousaine de Pharmacie, collaborateur de 
l'Union Pharmaceutique. 

La description et l'analyse de cette presse très spéciale occupe 
la première moitié du livre de M. Eugène Guitard. Le reste 
du volume est consacré à l'organe de la Pharmacie Centrale de 
France, ['Union Pharmaceutique, dont le premier numéro parut 
le So janvier 1860. On peut lire dans cette seconde partie un 
curieux chapitre sur la publicité pharmaceutique, 011 l'on voit 
que la réclame est aussi vieille que la presse, puisque le premier 
journal connu est une feuille d'annonces, l'Inventaire des 
Addresses de Renaudot commencé en i63o, c'est-à-dire un an 
avant la fameuse Gazette. 

Dès son apparition, le livre de M. Guitard a obtenu le légi- 
time succès qui lui est dû : toute la première édition fut 
enlevée en un clin d'œil. 

C'était là une façon brillante d'inaugurer les travaux de la 
Société d'Histoire de la Pharmacie que M. Guitard vient de 
fonder avec le concours de 2.000 médecins ou pharmaciens 
des deux continents. 

D' Paul DORVEAUX, 

Bibliothécaire en chef de l'Ecole supérieure 
de Pharmacie de Paris. 



BIBLIOGRAPHIE. 



255 



Aug-uste Puis : Une famille de parlementaires toulousains à la 
fin da l'ancien régime. — Correspondance du conseiller et de 
la comtesse d'Albis de Belbèze (1783-178.')). 

C'est une excellente idée qu'a eue M. Aug. Puis de publier 
la correspondance échangée en 1783 et en 1785 entre le con- 
seiller au Parlement de Toulouse, d'Albis de Belbèze, et sa 
jeune femme. Les lettres du conseiller nous renseignent sur 
la mission très honorable qu'il eut à remplir dans une partie 
du ressort du Parlement de Toulouse et sur la société des 
villes qu'il traverse dans le Gévaudan, le Vivarais et le Velay. 
Celles de sa femme nous donnent des détails amusants, pitto- 
resques, parfois même croustillants sur sa vie de famille et sur 
la société toulousaine à la fin de l'ancien régime. 

Le conseiller d'Albis nommé membre de la commission 
choisie par le Parlement de Toulouse pour réprimer les abus et 
les malversations dont se rendaient coupables depuis longtemps 
les officiers des justices seigneuriales, les praticiens et les gens 
d'affaires dut parcourir pendant plusieurs mois le Gévaudan, 
le Velay et le Vivarais. Il parle souvent des fripons que la 
commission eut à punir et des nombreux procès qu'elle eut à 
reviser. Elle recevait quelquefois cinq cents plaignants par jour 
et travaillait sans relâche depuis six heures du matin jusqu'à 
neuf heures du soir. Tous ceux qui avaient eu des procès depuis 

vinsrt ans en auraient demandé la revision si la commission 

o 

avait voulu les écouter. Aussi ces parlementaires qui appor- 
taient avec eux la bonne justice, la justice du roi, étaient-ils par- 
tout reçus avec enthousiasme, elle conseiller d'Albis a bien soin 
de décrire les fêtes, les cérémonies qu'on organise, les bals, les 
dîners qu'on donne en l'honneur des membres de la commis- 
sion. On sent qu'il le fait, non pas seulement pour amuser sa 
femme, mais surtout pour montrer l'importance de sa mission 
et la considération dont jouissent les parlementaires. Les détails 
qu'il donne prouvent que la vie provinciale était très développée, 



2 56 REVUE DES PYRÉNIÉES. 

même dans les plus petites villes. Tout en revisant des procès, 
tout en assistant à des fêtes, le conseiller d'Albis doit se préoc- 
cuper de questions purement privées. Ses lettres nous le mon- 
trent sous un jour très favorable : il est bon époux malgré les 
libertés que lui accorde sa femme, bon père, s intéressant à ses 
enfants, et propriétaire sérieux qui surveille de près ses revenus 
et ses dépenses. 

Les lettres de la comtesse d'Albis sont certainement plus 
amusantes que celles de son mari, et elles intéresseront davan- 
tage le lecteur. Elles nous donnent de nombreux détails sur la 
comtesse, sur sa vie, sa santé, ses enfants, ses habitudes, ses 
ressources, ses relations et, d'une manière générale, sur la vie 
toulousaine. Elle mène une existence assez simple et assez reti- 
rée, parce que les réceptions coûtent fort cher et que ses res- 
sources sont modestes. Elle assiste pourtant à quelques dîners, 
à quelques fêtes, et c'est à l'occasion de l'une d'elles qu'elle 
écrit à son mari : « Les maris peuvent être tranquilles, il n'y 
a pas un homme dans Toulouse qui mérite d'être regardé. » 
Elle s'occupe beaucoup de l'éducation de ses enfants, et plus 
particulièrement de sa fdle qu'elle a surnommée la Poule. Ses 
domestiques lui causent souvent bien des tracas : ils sont 
dépensiers, peu fidèles, et sa gouvernante avait la main leste. 
Elle paraît très joueuse, mais elle n'aime pas perdre, et elle 
note que pendant l'absence de son mari elle a gagné quatre ou 
cinq louis. Elle est d'autant plus heureuse de gagner qu'à 
deux reprises elle se trouve « quasi sans argent », parce qu'elle 
ne peut pas vendre ses récoltes. Elle se plaint souvent de la 
négligence de son mari, elle voudrait une longue lettre à cha- 
que courrier et elle va jusqu'à dire à son mari qu'il ment quand 
il prétend écrire régulièrement. Toutes ses lettres sont intéres- 
santes à des points de vue différents, et je souhaite que le lec- 
teur trouve en les lisant autant de plaisir que j'en ai éprouvé 
moi-même. F. D. 



CHRONIQUE DU MIDI 



Aspects L'Académie des Jeux Floraux a élu mainteneur, au fau- 
toulousains. teuil laissé vacant par le décès du regretté marquis de 
27 février. Panât, M. J.-R. de Brousse, déjà Maître es Jeux Floraux 
depuis 1906. Président des Toulousains de Toulouse, 
archiviste de la Société archéologique du midi de la France, joubs-ca- 
piscol de l'Escolo Moundino, le nouvel élu se disting-ue par le double 
culte fervent de la poésie et de la terre méridionale. Nous avons sig-nalé 
en son temps ici même son beau volume de vers, la Maison sur la 
Colline, qui fut couronné par la Revue des Poètes, et où l'art le plus 
délicat et le plus affiné se marie à l'amour de Toulouse et du Midi. 
Parmi les jeunes gens qui, il y a ving't ans, se groupaient dans les 
revues de ce que l'on a appelé « l'Ecole de Toulouse », les Essais des 
Jeunes, l'Effort, l'Art Méridional, l'Ame Latine. M. de Brousse est 
l'un des très rares qui soient demeurés fidèles à leur province. 11 y a 
perdu la renommée tapag'euse qui, pour le moment, est le g"ain de quel- 
ques-uns; mais il y a g'ag-né l'honneur plus sérieux d'avoir travaillé 
sérieusement à des œuvres durables. Il y g'ag-nera encore davantage, 
car la province — quelquefois très tardivement, quelquefois assez tôt — 
finit par reconnaître ce que l'on fait pour elle. 

La réception solennelle de M. de Brousse aura lieu au début de lliiver 
prochain. Elle sera la seule de l'année, une très heureuse long-évité 
favorisant les académies : en trois ans, en effet, les Jeux Floraux n'ont 
eu à reg'retter qu'un seul décès. 



25 mars. Frédéric Mistral est mort. Dès l'arrivée de la nouvelle, Tou- 
louse a pris le deuil; au Capitole, à l'Hôtel d'Assézat, les 
drapeaux ont été mis en berne, comme dans nos g'randes villes méri- 
dionales. Le maire de Toulouse, l'Académie des Jeux Floraux, les 
g-roupements félibréens ont télég-raphié leurs reg-rets. Plusieurs de nos 
compatriotes sont partis pour accompagner le cercueil du poète à travers 
Maillane en pleurs. 

Il était juste, en effet, que notre ville s'associât avant toutes les autres 
à la douleur de la Provence. Misti^al nous appartenait : il fîg-urait sur 



2 58 REVUE DES PYRENEES. 

les listes de l'Académie des Jeux Floraux, de l'Académie des Sciences, 
Inscriptions et Belles-Lettres, de la So uété archéolog"ique; en pleine 
maturité de son g-énie et de sa gloire, il avait consacré à Toulouse et à 
Clémence Isaure un de ses plus beaux morceaux lyriques, qu'il était 
venu lire lui-même dans l'inoubliable Fête des Fleurs de 1876; il avait 
travaillé de toutes ses forces à faire reprendre [)ar le Collèiçe du Gai- 
Savoir sa tradition séculaiie; il aimait à y voir Hçurer ses majoraux : 
le baron Desazars de Montgailhard, Gaston JourJanne, Prosper Estieu, 
Antonin Perbosc, et il comprenait que, dans l'avenir, le Félibrig'e trou- 
verait là un appui traditionnel, fortement assuré contre les orages et 
les transformations sociales et intellectuelles. La Toulouse des Sept- 
Troubadours était bien faite pour plaire au Sepl-Primadlé de Font- 
Ségugne, et le Maître l'avait profondément senti. 

llien de tout cela n'a été oublié. La ville qui avait acclamé la venue 
du jeune Capoulié, et qui avait délégué plusieurs représentants officiels 
au Cinquantenaire de AJiréio, a été douloureusement émue de la brus- 
que disparition de Celui-là qui emportait avec lui un peu de notre 
lumière et de notre soleil. 



3 mai. M"'" Bairère-Affre est nommée Maître es Jeux Floraux. Dis- 
tinction pleinement méritée, car cette jeune poétesse roussil- 
lonnaise est douée des plus précieuses qualités. Elle ne se laisse 
emporter par aucun verbiage, elle décrit ce qu'elle a vu, ce qu'elle 
a ressenti, avec une précision de dessin, une vigueur de coloris tout 
à fait rares. A côté de François Tresserre, de Henry Muchart, de 
Frédéric Saisset, elle fait honneur à notre Catalogne française. Le livre 
qu'elle prépare, Les Chansons de la Tramontane, sera certainement 
très remarqué, car le cher pays des baratines rouges et des coiffes 
de dentelle y revivra dans une note nouvelle, pittoresque, éclatante, et, 
par moments, mélancoliquement attendrie. Nous aurons certainement 
l'occasion d'en reparler. 

* * 

11 mai. Revenons à Mistral. Par une matinée d'averses torrentielles, 
où notre beau ciel semblait pleurer le grand poète de toutes 
ses larmes, la basilique de Notre-Dame de la Daurade, où reposent les 
cendres du bon Goudouli, s'emplit d'une foule recueillie. Le clergé, la 
magistrature, l'Université, le barreau, les Sociétés savantes sont large- 
ment représentées. Les poètes de l'Ame Latine ont pris l'iniative 
de faire célébrer un service funèbre solennel à la mémoire de Frédéric 
Mistral. 

M^^ l'Archevêque de Toulouse, qui, originaire de Beaucaire, aime 
beaucoup les félibres et rappelle volontiers qu'il a été longtemps 
le voisin de Maillane, a bien voulu présider cette cérémonie; il est 



CHRONIQUE DU MIDI. 2 59. 

accompag-né de M*?' Cézérac, évéque de Cahors, qui, félibre de Gasco- 
g-ne, n'a jamais caché son goût pour son dialecte et pour les beaux 
vers. D'ailleurs, les prélats d'origine méridionale, dont les sièg-es sont 
voisins de Toulouse, ont tenu à s'associer de cœur à cette réunion. 

A l'issue de la messe funèbre, l'abbé Sarrau monte en chaire; le 
poète d'Ahèas e Flous, de la Gran-Mai, de UOnie Blanc, prononce 
une émouvante et éloquente oraison funèbre, en cette langue g-asconne, 
plus rude, mais aussi plus forte et plus g-randiose que le provençal. Et, 
dans l'ég-lise drapée de deuil, la pensée mistralienne plane sur tous les 
fronts, fait battre les cœurs et couler des larmes 

— Le soir, dans la salle du Sénéchal, trois fois comble, la Bonne 
Chanson nous conviait encore à acclamer le grand [)oète de Miréio, de 
Calendàu, des Isclo d'Or. ]M. Etienne Levrat fut son orateur, et 
il offrit au souvenir de Mistral toute une g-erbe cueillie dans l'œuvre de 
la comtesse de Noailles, d'Emmanuel Delbousquet, d'Emile Ripert, de 
François Tresserre, de J.-R. de Brousse. Puis, on chanta. Comment 
célébrer la Provence et son poète sans musique? On chanta la Coupo 
Sanlo, et Magali et Lou Renégat et des frag-ments de Mireille... 

Du tombeau de Maillane, où le Maître repose, enseveli dans la véné- 
ration universelle, sa gloire monte, immortellement jeune et souriante. 
Le matin, nous avions encore une fois suivi en pleurant le deuil du 
patriarche, ami des humbles et de tous les efforts sincères : le soir, 
à l'appel de ses strophes, nous sentions bien qu'il était toujours vivant. 

Armand Praviel. 



Découvertes Depuis de longues années, les archéolog-ues et 

archéologiques les amis de nos antiquités méridionales souhai- 

à Saint-Bertrand- taient de voir entreprendre des fouilles métho- 
de-Comminges. diques sur l'emplacement de Lugdunum Con- 
venarum, dans cette plaine de Saint-Bertrand- 
de-Gomminges qui recèle, à l'ombre de l'austère cathédrale, les vestiges 
d'une cité morte. De nombreuses trouvailles, dont une partie a enrichi 
la salle d'antiquités romaines de notre musée toulou.sain, avaient été 
dues jusqu'à ce jour au seul hasard des cultures. Nous avions déjà publié 
à ce sujet plusieurs articles dans la Revue des études anciennes publiée 
par l'Université de Bordeaux. La Société des Fouilles arc/iéologic/nes, 
à Paris, qui a pour secrétaire g-énéral notre compatriote M. Marcel Dieu- 
lafoy, voulut bien s'intéresser à Saint-Bertrand-de-Comminges. Des 
pourparlers avaient été entamés avec des propriétaires de la rég-ion en 
vue de l'exécution de fouilles, entreprise rendue difficile par le prix des 
terrains et l'extrême division de la propriété, lorsqu'un événement 
imprévu se produisit. Un cultivateur de Saint-Bertrand, M. Alexandre 
Guiard, fermier d'une terre appartenant à son frère M. Célestin Guiard, 



a6o 



REVUE DES PYRENEES. 



domicilié à Paris, découvrit par hasard, en février-mars igi3, des sar- 
cophages de marbre ensevelis à près d'un mètre au milieu de ruines 
souterraines de murailles. Ces faits furent signalés par M. Lagerle, 
instituteur à Saint-Bertrand et par nous-mêmes. 

A la suite de notre rapport, la Société des fouilles archéologiques 
entreprit sur ce point les recherches jjrojetées, et nous chargea de diriger 
ces fouilles. 

L'emplacement est situé au pied de la colline de la ville haute, au 
quartier du Plan, à côté du cimetière actuel. Les fouilles, qui se pro- 
longèrent de la fin juillet au i5 septembre 1918, amenèrent la décou- 
verte de quatorze grands sarcophages de marbre blanc au milieu des 
substructions d'un vaste édifice que tout fitreconnaître pour une basilique 
chrétienne primitive. L'abside et une partie de la nef furent mis à jour. 
Les dimensions du resle de l'édifice, qui était malheureusement situé 
dans le sol de propriétés voisines, furent reconnues à l'aide de sondages. 

Cet édifice religieux du Bas-Empire était relativement vaste. 11 mesu- 
rait 42'" 05 de longueur, 45 mètres avec une construction annexe destinée 
à renforcer la maçonnerie de l'abside. Cette dernière, plus étroite que la 
nef, est terminée par un che\et à pans coupés demi-hexagonal. La nef 
mesure 82 mètres de longueur sur i3™6o de large. Les murs sont peu 
épais, la maçonnerie en petit appareil grossier avec des moellons noyés 
dans du ciment est as.sez légère. L'édifice devait être recouvert de char- 
pentes avec une toiture en tuiles plates à crochet dont beaucoup ont été 
retrouvées dans les décombres. L'abside n'était pas voûtée. Le vaisseau 
était divisé en trois nefs par deux files de huit colonnes de marbre avec 
chapiteaux corinthiens et composites. L'édifice est réduit à ses fondations 
profondes de 2 mètres et à la base des murs détruits à une hauteur de 
o™85ào™5o au-dessus du niveau du sol ancien. On a retrouvé dans 
l'abside une partie de la couche de ciment qui supportait le pavé formé 
par des dalles de marbre. 

Parmi les décombres de toutes sortes qui remplissaient les fondations, 
on a retrouvé un grand nombre de fragments ouvragés et sculptés : cor- 
niches, entablements, frises, rinceaux, débris de bases, de fûts de colonnes, 
de chapiteaux, dalles du pavé et du revêtement. Certains paraissaient 
provenir d'un édifice romain antérieur. 

D'après plusieurs indices, cette basilique occupait l'emplacement d'une 
vaste construction du Haut-Empire, probablement un temple hypostyle 
dont certaines parties ont pu être utilisées, et dont les débris de l'orne- 
mentation ont été réemployés soit dans la décoration de l'église, soit 
comme moellons. 

En somme, on était en présence d'un vaste édifice religieux d'une 
construction assez grossière et hâtive, mais dont l'ornementation n'était 
pas dépourvue de richesse avec ses colonnes, son pavé et ses revêtements 
en marbre, ses murs enduits d'un crépi de couleur rose. 



CHRONIQUE DU MIDI. 201 

Les caractères de la construction, les monnaies trouvées dans les ruines 
peuvent lui faire assigner comme date le milieu du quatrième siècle, 
éi)oque où nous savons par des textes de saint Jérôme et de Sidoine Apol- 
linaire, par une inscription chrétienne trouvée près de là, que la cité de 
Comming-es possédait déjà une chrétienté florissante et un siège épisco- 
pal. Cette église est sûrement antérieure à l'invasion des Vandales qui 
ruinèrent une première fois Liujdiinuni Convenaruni en 409'- 

Les sarcophag-es sont très postérieurs à la construction. L'ég-lise ayant 
été sans doute détruite une première fois par les Vandales à la date indi- 
quée, fut restaurée après la tourmente; ce fut alors que les sarcophages 
furent ensevelis dans ses fondations. Leurs caractères leur font assigner 
la fin du cinquième siècle ou le début du sixième. Ils sont en beau mar- 
bre blanc des Pyrénées. Un seul porte des ornements. On y relève un 
magnifique chrisme de style oriental gravé à la pointe et une épitaphe 
chrétienne : 

DA XPË FAMVLAE TVAE AEMILIANAE REQVIIM» 
ET VITAM AETERNAM. 

Ce dernier sarcophage, de facture très soignée et de petites dimen- 
sions, servait de sépulture à une très jeune fille. Toutes ces tombes ren- 
fermaient des ossements plus ou moins bien conservés. Elles étaient 
recouvertes d'un blocage de moellons, de mortier et de dalles, débris 
du pavé. 

Lorsque la cité de Liigdunum de Comminges fut détruite complète- 
ment et pour plusieurs siècles lors de l'épilogue tragique de la révolte du 
prétendant mérovingien Gondewald, racontée par Grégoire de Tours, les 
soldats francs et burgondes de Leudégisile, général du roi Contran, 
brûlèrent toutes les églises. La basilique fut détruite alors pour toujours 
et, de fait, ses ruines portent les traces d'une subversion violente. 

Dès lors cet édifice religieux tomba dans l'oubli, tandis qu'au Moyen 
âge s'élevaient les sanctuaires encore debout de Saint-Just, de Valca- 
brère et de la cathédrale actuelle de Saint-Bertrand. Cependant, la tra- 
dition de ce lieu consacré était perpétuée par le cimetière, qui est resté 
jusqu'à nos jours près de ces ruines, et par la petite chapelle Saint-Julien 
qui s'élève au miUeu de ce champ des morts, oratoire construit vers le 
douzième siècle avec des débris antiques arrachés sans doute aux ruines 
encore visibles à cette époque de la basilique qu'il remplaçait. 

Ce dernier édifice, comparable aux grandes basiliques africaines du 
même temps, est la plus ancienne église chrétienne dont les vestiges 
aient été découverts sur le territoire des Gaules 

1. Les Vandales dévastèrent, avant de passer en Espagne, toute la région 
sub-pyrénéenue. Voir Paul Orose, Histoires, vu-4o. 

2. Forme fautive pour REQVIEM. 



262 REVUE DES PYRENEES. 

Ces fouilles seront, espérons-le, poursuivies et développées celte 
année. D'aulies recherches ont été entreprises sur divers points de l'an- 
tique cité par des initiatives privées. Une vaste mosaïque et des soubas- 
sements de colonnes, restes d'un très grand édifice, ont été trouvés chez 
M. Bordères, propriétaire à Saint-Bertrand. Nous aurons l'occasion de 
reparler de ces découvertes. R. Lizop. 

Le vendredi 3o janvier dernier, M. Marcel Dieulafoy a présenté à 
l'Académie des Inscriptions rt Belles-Lettres une communication sur la 
découverte de la basilique de Saint-Bertrand, et a proposé une reconsti- 
tution de l'édifice d'après des calculs établis sur les proportions employées 
dans la construction. R. L. 



Aude, 

Carcassonne savante. C'est un fait aisé à constater, et du reste très 

naturel et très log-ique, que les villes au 
passé g-lorieux ou seulement célèbre possèdent des « Sociétés savantes » 
actives, travailleuses et fécondes. Carcassonne, bien dig'ne, certes, de 
revendiquer le titre de cité historique, ne fait pas exception : tout au 
contraire. 

Sa Société archéolog-ique, dite Société des Sciences et Arts, est une 
petite académie d'un nombre déterminé d'crudits, se recrutant les uns 
les autres par une libre cooptation. Elle date de i836 et marche, par 
conséquent, d'un pas encore très alerte vers son prochain centenaire. 
Depuis sa fondation elle a eu, à sa tête ou dans son sein, des hommes 
de g'rande valeur, dont le nom fit autorité. A l'heure actuelle, elle est 
très florissante et accomplit, sans bruit, mais avec un effort constant et 
confiant, une œuvre de recherches et de publications à la hauteur du 
noble passé de sa ville fameuse et de sa grande province languedo- 
cienne. 

Glanons de-ci de-là dans le recueil des procès-verbaux des séances du 
semestre écoulé. En janvier, son distingué et actif secrétaire, M. Sivade, 
présenta à la Société la magnifique collection (certainement unique en 
France) des doubles cartes postales illustrées que M. Paleau, un négo- 
ciant, érudit et dilettante à ses heures, a patiemment et savamment 
composées sur toutes les communes du département de l'Aude. Chacune 
de ces vues porte au verso une légende, résumé succinct, mais très exact 
et très complet de l'histoire de la commune. On comprend quel inap- 
préciable service peut et doit rendre une semblable collection pour l'en- 
seignement de l'histoire locale à l'école primaire. Cet enseignement est, 
précisément aujourd'hui, officiellement organisé dans l'Aude ; M. Canet, 
inspecteur d'académie et nouvellement élu membre de la Société, a 



CHRONIQUE DU MIDI. 263 

rendu compte en février à la Compag-nie de cette organisation nouvelle, 
en très bonne voie dans les diverses circonscriptions scolaires du dépar- 
tement. Il a exposé à l'assemblée les mesures prises par lui d'abord pour 
introduire l'histoire locale dans les écoles et dans toutes les écoles; puis 
pour en faire non pas un enseignement nouveau et sur le pied des ma- 
tières magistrales du programme, mais un complément et en quelque 
sorte une illustration permanente de l'histoire nationale; enfin pour 
intéresser les normaliens d'abord, les maîtres ensuite à la recherche des 
documents, à leur classement, à leur publication. 11 a soumis également 
au jugement de ses conirères plusieurs monographies locales, rédigées 
par des instituteurs, dont quelques-uns ont fait œuvre excellente. Visi- 
blement intéressée par ces résultats, la Société a décidé, sur la proposi- 
tion de son secrétaire, de faire don aux deux Écoles normales de la col- 
lection de son Bulletin. 

Dans les séances suivantes, M. Astruc a esquissé, d'après une étude 
récente, la très curieuse physionomie et la vie agitée d'un collaborateur 
intelligent, actif, mais un peu brouillon, du grand évéque d'Alet, Nico- 
las Pavillon, dont notre regretté maître Etienne Déjean a si lumineuse- 
ment retracé radmiral)le portrait. M. Cals a essayé d'apporter une con- 
tribution nouvelle à l'histoire artistique des vitraux de Saint-Nazaire : 
il a découpé, dans le vitrail de droite du chœur, un double panneau, où 
il a cru voir une représentation de la cité du treizième siècle, partant la 
plus ancienne connue. Ses identifications ont semblé assez ingénieuses, 
mais bien hardies quelques-unes de ses hypothèses. Son travail, au de- 
meurant très curieux et fort attachant, paraîtra dans le Bulletin de la 
Société, et MM. les archéolog-ues pourront disserter et discuter à leur 
aise : le sujet est digne d'une ardente controverse. Enfin M. Canet a, en 
deux séances successives, présenté l'analyse critique et détaillée du gros 
travail de M. Dutil, ancien professeur à Carcassonne, sur l'état écono- 
mique du Languedoc à la veille de la Révolution. Il s'est efforcé d'ex- 
traire de l'ouvrage ce qui se rapporte plus spécialement au département 
de l'Aude, complétant et précisant certains points : ce qui n'a pas man- 
qué de donner lieu à de très intéressantes discussions. 

A ces principales communications, qui, dans le Bulletin de la Société, 
s'ajoutei'ont à des études de plus longue haleine, joignez l'analyse, très 
consciencieuse, des Bévues ou J/é?///o«>es des diverses Sociétés sœurs, en 
relations avec celle de l'Aude, et vous aurez une idée de l'activité féconde 
des séances de la Compag-nie savante de Carcassonne. 

Elle n'est pas seule du reste. A côté d'elle son émule, la Société d'Étu- 
des scientifiques de l'Aude, a un but plus spécial que son titre seul 
laisse du reste deviner, mais son activité n'est pas moins grande, ni 
moins fructueu.x les résultats obtenus. Pour s'en convaincre, il suffîiait 
de feuilleter la « table des matières » des vingt-cinq volumes publiés 
depuis sa fondation par cette Société qui, cette année précisément, vient 



26A 



REVUE DES PYRENEES. 



de célébrer le vingt-cinquième anniversaire de sa naissance. On v ver- 
rait une liste imposante de travaux, tous marqués au coin d'une érudition 
pénétrante, sur des sujets de préhistoire ou d'archéologie, et surtout de 
botanique et de géolog-ie. Ces travaux ont très souvent pour origines — 
ou parfois pour corollaires — des excursions scientifiques organisées 
chaque année par la Société dans diverses régions du département. Le 
programme, déjà entamé, des excursions de 1914 peut donner au lec- 
teur une idée de la clairvoyance avec laquelle il a été élaboré et de l'in- 
térêt qui s'attache aux divers points à visiter. On a débuté par la visite 
d'usines avoisinant Carcassonne, en relations directes avec le canal du 
Midi, et Cette ou Bordeaux, où s'expédie le minerai travaillé des régions 
de la Montagne-Noire ; puis ce fut une promenade aux châteaux de Las- 
tours, antiques gardiens de la vallée de l'Orbiel et du Cabardès, aux 
fastes héroïques, s'égrenant de la conquête romaine aux Visigoths, de 
ceux-ci aux Anglais, et jusqu'à la Ligue, où Mazamet et ses protestants 
menaçaient de porter feu et sang jusqu'aux remparts de la grande 
« Cité » catholique de l'Aude. L'abbaye de Villelongue, hier encore 
ignorée môme des érudits, et cependant si digne d'être connue; Notre- 
Dame des Auxils de la plage de Gruissan, la séculaire madone invoquée 
dévotement des marins en péril de mer; Belpech et son fier manoir, 
dominant les croupes verdoyantes — à l'infini — du riche Lauraguais 
et an loin les sommets géants de l'Ariège pyrénéenne; enfin les gorges 
trois fois célèbres de l'ermite de Galamus, et à l'autre angle de la carte 
montagneuse, l'Aude supérieure, avec Formiguères et le lac admirable 
de Balcera : telles sont les étapes à franchir, durant cet été, par les 
membres de la Société. Avions-nous tort de dire qu'un tel programme 
témoignait de la plus judicieuse organisation? La Société d'Etudes 
scientifiques de l'Aude peut être fière de son œuvre. Depuis un quart de 
siècle, elle a apporté la plus savante et la plus attrayante contribution à 
l'étude vraiment scientifique d'une des plus belles régions du Midi fran- 
çais. 

* 
* * 

Le tourisme audois Nous venons de rendre justice à ces 

et le Syndicat d'initiative. savants, à ces archéologues et à ces 

érudits qui, avec une jalouse piété et 
une inlassable ardeur, s'attachent aux moindres vestiges d'un glorieux 
passé, déchiffrent des inscriptions ou traduisent des manuscrits, inven- 
torient des bas-reliefs ou classent des pierres curieuses, des insectes rares 
et des fossiles mystérieux... Mais en face de l'austère maison qui abrite 
ces doctes compagnies, il en est une, plus souriante et plus récente, où, 
périodiquement aussi, s'assemblent des hommes d'élite, négociants, 
docteurs, industriels, qu'une seule pensée anime et que le même zèle 
soutient : un drapeau tricolore orne le seuil de cette maison patriotique, 
au nom suggestif et moderne : Le Syndicat d'initiative. 



CHROMQUE DU MIDI. 2G5 

Aucun de nos lecteurs n'en ig-nore : il y a bientôt ving-t ans, à l'appel 
d'un universitaire d'élite, convaincant parce que lui-même très convaincu, 
j'ai nommé Paul Mieille, notre Sud-Ouest pyrénéen vit éclore un peu 
partout, de Bayonne à Bordeaux et de Toulouse à Carcassonne, des So- 
ciétés d'un nom nouveau et d'un but spécial, les syndicats ou comités 
d'initiative, destinés à mettre en lumière et à faire valoir les richesses 
et les beautés de notre terre lang-uedocienne, bigourdane, ariég'eoise, etc. 
Parmi ces syndicats, quelques-uns, mais bien peu, ne survécurent g-uère 
à leur naissance ou à leurs premières années; d'autres ne sont pas encore 
morts, mais leur ag-onie a sonné depuis long-temps. En revanche, cer- 
tains, le plus g-rand nombre, sont aujourd'hui très florissants, actifs, 
ing-énieux, entreprenants, comme le veut leur titre, et, parmi ceux-là, il 
n'est que juste de citer le Syndicat d'initiative de Carcassonne et de 
l'Aude. Son distingué secrétaire, M. Combéléran, vient de publier le 
rapport annuel des faits et gestes du Syndicat durant igiS. Il est aisé, 
en le parcourant, de se rendre compte de l'œuvre excellente accomplie 
dans l'Aude, au plus grand proHt de nos populations, soit pour la pu- 
blicité, si pratiquement et si habilement organisée, soit pour les trans- 
ports, en amélioration constante, soit enfin pour la mise en valeur des 
trésors artistiques de notre superbe pays. Cette année notamment, le 
Syndicat s'est appliqué à obtenir l'évacuation si désirable du château 
comtal de la Cité, le dégagement de l'abside de la cathédrale d'Alet, 
enfin la création, grâce au Touring-Club son puissant patron, d'une 
table d'orientation au pic de Nore, un des plus beau.x belvédères de 
France, d'où la vue s'étend du cône de l'Aigoual à la masse pyramidale 
du Pic-du-Midi-de-Bigorre, effleurant en passant l'immense nappe de la 
Grande Bleue, le Canigou à la double cime et les glaciers étincelants de 
la Maladetta. 

Les résultats de la publicité faite par le Syndicat sont des plus hono- 
rables et des plus encourageants. La Cité de Carcassonne a été visitée, 
en igiS, par 60.000 personnes, soit 10.000 de plus qu'en 1912, cepen- 
dant la meilleure année de celles enregistrées jusqu'ici. Le courant tou- 
ristique devient chaque jour plus considérable dans la région, si belle 
du reste, de Quillan et de l'Aude supérieure, où une section spéciale du 
Syndicat d'initiative, récemment fondée, se distingue par son ardeur et 
son zèle. Enfin, du côté opposé, dans la Montagne-Noire audoise, il 
reste encore à faire. L'admirable vallée de Castans, au sortir des olive- 
raies de Cabrespine, avec ses frondaisons superbes et ses escarpements 
grandioses ; les plateaux verdoyants de Pradelles-Cabardès, que domine 
le Pic de Nore, d'accès plus que facile ; les gorges calcaires, en ce moment 
tapissées de genêts d'or, de la vallée de l'Orbiel, la route du Mas au roc 
du Bougre et aux plateaux des Martys, par la forêt de Ramondeus et 
celle, plus belle encore, de la Loubatière — digne réplique de sa voi- 
sine... d'en face, celle des Fanges; le Lampi et sa verdoyante et exquise 

XXVI 18 



266 



REVUE DES PYRENEES. 



Rig-ole, Saissac enfin, perché en nid d'aig-le au-dessus de la plaine sans 
limites, dans un décor de féerie... toutes ces beautés naturelles ne sont 
pas connues comme elles devraient l'être. C'est qu'il manque ici ce que 
la région quillanaise a pu organiser, avec le concours précieux de la 
Compagnie du Midi, des services de transports réguliers. Il manque en- 
core des hôtels confortables, car, bien que certains aient déjà une réputa- 
tion honorable, surtout auprès des g-ourmets, quelques-uns sont même de 
dimensions insuffisantes. Mais nul ne sait tout cela mieux que les vig-i- 
lants administrateurs de notre Syndicat d'initiative, et comme l'élan est 
donné, on ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Aucune occasion n'est 
perdue et tous les moyens sont mis en œuvre pour développer le tou- 
risme audois, en invitant les étrang-ers à venir chez nous. Tout récem- 
ment encore et sur l'initiative du dévoué et infatigable M. Rougé, un 
Marseillais enraciné, « citoyen de la Cité », un groupe imposant d'ex- 
cursionnistes audois est allé rendre visite aux confrères de Marseille, 
et le dernier numéro de l'illustré Massilia a copieusement et luxueu- 
sement donné le compte rendu de ces belles journées, si cordiales et si 
lumineuses, passées dans la grande cité phocéenne. Il va sans dire que 
les Marseillais viendront prochainement faire leurs dévotions à la Cité, 
et alors, gare aux discours!... Prochainement, une caravane plus aus- 
tère va se rendre dans l'Aude : ce sont des élèves de l'Ecole forestière 
de Nancy, qui veulent connaître la très fameuse et splendide forêt des 
Fanges. Enfin, comme l'habitude en est prise, des fêtes sont en voie 
d'organisation à la Cité pour le i4 juillet. Cette année, dit-on, le spec- 
tacle nocturne aura Macbeth comme pièce, suivie de l'embrasement 
traditionnel des millénaires murailles qui se jouent du feu! 



Les petits Audois Puisque, au moment de terminer cette causerie, 

à la montagne le courrier m'apporte simultanément deux rap- 

et à la mer. ports sur l'Œuvre des Enfants à la montagne et à 

la mer dans notre département, je ne résiste pas 

au plaisir d'en extraire quelques chiffres intéressants. 

Dans l'Aude, cette œuvre est, en effet, double : Carcassonne a son 
comité, rsarbonne le sien. Au comité de Narbonne, le très dévoué secré- 
taire, X. Rézungles, a donné communication des résultats suivants : la 
section a hospitalisé pendant i5 jours à la mer (dans un établissement 
spécial acheté par elle au port de La Nouvelle) 74 filles et 74 garçons 
de nos écoles publiques ; et pendant 18 jours, à la montagne (en place- 
ment familial dans le pittoresque village de Mas-Cabardès), i4 filles et 
8 garçons, soit un total de 170 enfants. Les dépenses se sont élevées à 
27 fr. 20 par enfant à la mer et à 27 fr. 60 à la montagne; donc, au 
total, à 4-644 francs. En revanche, les gains (les gains physiques seuls 
apparents, ce qui ne doit pas laisser oublier les autres...) ont été en 



CHRONIQUE DU :MIDI. 267 

moyenne de i kil. Goo tl'aug-mentation de poids chez les g-arçons, et 
I kil. 810 chez les filles. Le budg-et de la section narbonnaise, qui pour 
la première fois a été accru par le moleste apport de 21 Sociétés mu- 
tuelles, s'est élevé à 4-65o francs. 

Le Comité de Carcassonne, dont iM. Ratahoul est l ame, a recueilli^à 
peu près la même somme, et, grâce à tant d'or, il a pu envoyer, pendant 
20 jours, plus de 80 enfants à la montagne (42 dans les familles des 
Maitvs et de Lacombe, pour 3o francs) et 4o à la mer (sur la plage de 
Gruissan, dans des familles également, à raison de 29 francs par en- 
fant). On a pu pareillement constater une augmentation très sensible, 
parfois excessive (3 kilo ;!), du poids de nos pupilles. 

Bref, cette œuvre si attachante et si touchante, qui n'est qu'une des 
formes de la lutte contre l'alcoolisme et ses ravages, obtient dans l'Aude 
des résultats excellents. Le budget annuel n'est pas loin d'atteindre 
10.000 francs. Que tous les généreux bienfaiteurs qui l'alimentent, 
quelques-uns de royales largesses, soient remei'ciés et félicités : ils con- 
tribuent au salut physique et moral de la race et de la nation. 



Aveyron. 

Bibliographie. La Société des Archives historiques du Rouergue vient 
de faire paraître son troisième volume : ce sont, après 
le « Cartulaire de Silvanès » et les « Mémoires d'un calviniste de Mil- 
lau », les Procès-verbaux des séances de la Société populaire de Ro- 
dez (1790-17915), in-8° de 800 pages, où sont reproduites les délibérations 
du club révolutionnaire de Rodez, avec de nombreuses notes et une pré- 
face explicative de M. B. Combes de Patris. Nulle source n'est plus pré- 
cieuse pour l'époque révolutionnaire que les délibérations des Sociétés 
populaires qui prirent u:ie part essentielle à la marche des affaires 
publiques. Une talVie minutieuse des noms propres facilite les recher- 
ches et permet de connaître le rôle que jouèrent les nombreux person- 
nages mentionnés dans le volume. Ainsi on y pourra recueillir, sur 
certaines gens, une foule de révélations curieuses et piquantes. Par son 
caractère documentaire ce livre est le plus important et le plus intéres- 
sant de ceux qui ont paru sur la Révolution en Rouergue. 

Va paraître incessamment le troisième volume de V Elude historique 
sur l'époque révolutionnaire en Rouergue, de 1789 à 1801, publiée 
par M. de Barraii, d'après les documents laissés par ses oncles, et dont 
il a été parlé ici précédemment. 

Le tome XXIV des Procès-verbaux de la Société des Lettres de 
l'Aveyron vient de paraître : il sera suivi, l'année prochaine, du tome 
XVIII des Mémoires. 

M. U. Cabrol a consacré une étude à la ville et au château de Najac 
et un grand ouvrage in-80 à Y Histoire de l'atelier monétaire royal de 



268 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Villefranche-de-Rouergue, en même temps que M. Elle Mazel publiait 
une importante monographie sur Xant et son ancienne abbaye, et 
M. L. Fontanié une brochure intéressante sur V Histoire de Sainl- 
Geniez-d'Olt. 

On annonce la prochaine publication d'un ouvrage contenant des 
documents inédits ou peu connus sur la fameuse affaire Fualdès, qui 
tendraient à démontrer que la condamnation des accusés fut une g'rande 
erreur judiciaire, ou tout au moins que, d'après le mémoii'e du célèbre 
avocat toulousain Romiguière et d'après les rétractations faites in extre- 
mis par les principaux témoins, le doute peut encore planer sur leur 
culpabilité. Un résumé et les extraits de cet ouvrag'e ont paru récem- 
ment en feuilleton dans le Journal des Débais sous la sig-nature de 
B. Combes de Patris. 

M. l'abbé Sabatié, poursuivant ses études historiques sur les victimes 
que la Révolution fit, notamment, dans le clergé, vient de publier un 
important ouvrage (^20 pp. in-80 ) sur le Tribunal révolutionnaire de 
Paris, que continuera la publication imminente des Tribunaux révo- 
lutionnaires de province et plus particulièrement du Rouer^-ue. On y 
verra relatés les épisodes les plus poignants de la Terreur, les interro- 
g-atoires des accusés d'après les dépôts des greffes et les pr.océdcs som- 
maires de ces tribunaux. 

Un important chapitre de Y Esquisse générale sur le passé et la 
situation actuelle du département de l'Aveyron est en cours de 
publication dans le Journal de V Aveyron sous le titre de : Les Impôts 
en Rouergue. Il s'agit de leur origine romaine ou féodale, de leur his- 
toire et de leurs transformations jusqu'à nos jours : l'auteur est M. Achille 
Fraysse. 

Le même journal, continuant la série de ses études intéressantes sur 
les sujets les plus divers, consacre quelques-unes de ses colonnes à la 
jeunesse, aux débuts de Frayssinous, l'auteur des conférences religieu- 
ses qui eurent tant de succès à Saint-Su Ipice au commencement du dix- 
neuvième siècle et qui provoquèrent, de la part de la police et de l'Empe- 
reur, des mesures de surveillance et de rigueur jusqu'à l'interdiction. 
Notre grand poète aveyronnais vient de donner une œuvre en prose, 
dont toute la presse a parlé avec les plus g-rands éloges. C'est un roman 
de mœurs paysannes, d'une haute tenue littéraire, d'une sincérité 
ardente, d'un art soigné, et à la fois, d'une simplicité charmante : Mou- 
lins d'autrefois. L'histoire deJantouet de Lisette se déroule, gracieuse, 
dans un décor de plateaux et de landes, de vallons et de prairies et au 
bord d'un ruisseau qui actionne deux moulins rivaux. Cette idylle est 
conçue, racontée, écrite par un poète. Le réalisme y est tempéré par 
un certain romantisme qui seml)le venir des idylles champêtres de 
Georg-e Sand : mais la saveur rustique et la précision des descriptions 
ajoute à l'intérêt de l'action et à l'air de vérité qui se dégage du romau. 



CHRONIQUE DU MIDI. 26g 



Archéologie- En faisant des fouilles pour la construction d'un immeu- 
ble à Cantoin,on a découvert un souterrain creusé dans 
le roc et, par endroits, bâti en voûte. De distance en distance le couloir, 
qui a près de 2 mètres de hauteur, se rétrécit et ne laisse qu'une étroite 
ouverture; puis la galerie s'élargit de nouveau. On a pu la suivre sur 
une longueur de 200 mètres. A ce moment la boue épaisse et profonde 
a arrêté les explorateurs. Il est certain que le souterrain s'étend assez 
loin, et il doit avoir une issue dans la campagne, car il y circule un air 
vif et pur. 

Sur les parois de la galerie on remarque de petits réservoirs creusés 
dans le roc. On y a trouvé des débris de poterie et des o.ssements. 

On raconte qu'il existait là autrefois un château, et que le souterrain 
pourrait appartenir à ces ruines. Des fouilles méthodiques pratiquées 
quand le temps le permettra pourront amener des découvertes intéres- 
santes pour l'histoire du pays. 

Nos artistes. Une exposition intéressante des œuvres d'Eugène Viala, 
le peintre aquafortiste, prématurément décédé en 1918, 
a eu lieu à Paris dans la salle Manzi. Elle a obtenu le plus grand suc- 
cès non seulement auprès des amateurs, mais aussi auprès du grand 
public qui a admiré l'originalité et la puissance du talent de ce't artiste 
longtemps méconnu et dont les œuvres commencent à faire prime sur le 

marché. 

* 
* * 

Monument. Un comité s'est formé pour l'érection d'un monument 
en l'honneur de l'illustre entomologiste J.-H. Fabre, à 
Saint-Léon, son pays d'origine. Le Rouergue n'a pas voulu se laisser 
ravir au profit du pays d'Avignon la gloire d'avoir produit ce génie 
si universellement admiré aujourd'hui après être resté si longtemps 
méconnu. M, Constans. 

Basses-Pyrén ées . 

Société des Sciences, Dans la séance du 6 mars, M. le pasteur 

Lettres et Arts Alfred Cadier a lu une communication très 

de Pau. documentée sur : Le Livre du Consistoire de 

Pau : 1668-168 1. 

Vers le milieu du dix-neuvième siècle, M. le pasteur Gabriac, d'Orthez, 

découvrit à Guinarthe un registre manuscrit du dix-septième siècle. 

C'était le recueil, malheureusement déjà entamé, des Délibérations du 

Consistoire de l'Église Réformée de Pau. 



270 REVUE DES PYRENEES. 

Ce qui eu reste, et qui va de 1G68 à 1G81, permet de reconstituer non 
seulement la physionomie de l'ancienne ég-lise protestante avant la 
Révocation, mais celle de la ville de Pau à cette époque. 

M. Louis Lacaze, dans ses études consciencieuses, avait pu détermi- 
ner l'ancien emplacement du Temple de Pau. C'était une bande du 
terrain occupé actuellement par les bureaux de la Préfecture et par une 
portion des immeubles allant jusqu'au ruisseau du Hédas, sur une 
largeur d'une dizaine de mètres. Louis XIII Pavait « baillé » aux 
protestants en 1G23, en compensation de l'ancienne église Saint-Martin 
dont il leur retirait l'u-sag-e. Ce devait être un édifice d'assez bonne 
apparence puisque, à la Révocation de l'Edit de Nantes, on songea 
à l'affecter au culte catholique. 

De la population de la ville de Pau qui atteignait à peine 3. 000 habi- 
tants, les protestants constituaient une bonne moitié comprenant surtout 
des familles de la noblesse et de la haute bourgeoisie. 

M. Cadier constate en terminant, avec quelque mélancolique humour, 
que les Béarnais, prouvant ainsi la souplesse de leur caractère, suivirent 
en grande majorité leurs souverains, dans leurs changements successifs 
de religion. 

* * 

M. J.-E. Prat a lu, le 27 mars, une curieuse étude sur : Le Peintre 
Jean Couloni de Jurançon. 

Le nom de Colom, Coulom, Gouloume ou Coulome est fort répandu 
en Béarn', comme nom patronymique. 

Jean-Michel de Coulom fut baptisé le 28 décembre 1668 dans l'église 
de Jurançon. Dès 1695, il était fixé au Mans où il acquit probablement 
le droit de bourgeoisie. 

On connaît actuellement trois portraits portant sa signature : celui de 
Jean-Baptiste Duprat, conservé au château de la Gidonnière (Sarthe) ; 
ceux de Grégoire Billard et de Renée Brochard, sa femme, qui se trou- 
vent au château de Saint-Santin (Orne). 

Mais l'œuvre capitale de Coulom est réunie au musée du Mans : c'est 
une série de vingt-sept tableaux exécutés, de 171 2 à 17 16, pour un 
pavillon du château de Vernie, alors propriété du comte de Tessé; ils y 
restèrent jusqu'en 1798. Celte suite compose une illustration du 
Roman comique de Scarron. Les critiques s'accordent à dire que les 
sujets sont traités avec beaucoup d'esprit. 

Le souvenir de cet artiste béarnais était complètement perdu dans 
notre pays. 

M. Ernest Las.serre, doyen et ancien bâtonnier du barreau de Pau, a 
étudié dans une causerie aussi nourrie que spirituelle : Le Monde 
judiciaire de Pau, de lySg à ijgS. 

Nous résumons la partie de cet entretien consacrée au Parlement de Pau. 



CHRONIQUE DU MIDI. 27 1 

Ce Parloincnt avait été créé on 1620, par un édit de Louis XIII qui 
proclamait l'union de la Chancellerie de Navarre au Conseil Souverain 
de Béarn; en 1691 il eng;-lolja la Chambre des Comptes de Pau. 

En matière civile et criminelle sa juridiction était peu étendue; elle 
ne comprenait que le Béarn, la Soûle et la Basse-Navarre. Aussi les 
magistrats de Bordeaux et de Toulouse se moquaient-ils de ce Parle- 
ment, dont le ressort était si restreint; ils l'appelaient par dérision : 
« Le Parlement de Peu. » Cependant, au point de vue administratif, le 
Parlement de Pau avait des pouvoirs exceptionnels, et, par là, il l'em- 
portait sur tous les autres Parlements de France, sans excepter celui de 
Pai;is. C'est que, seul parmi eux, il se trouvait être à la fois Cour des 
Comptes, Cour des Aides, Cour des Eaux et Forêts, Cour des Mon- 
naies; à ces divers titres son autorité s'étendait à tous les domaines des 
vicomtes de Béarn, devenus successivement comtes de Foix et rois de 
Navarre, en un mot à toutes les provinces que possédait Henri IV à son 
avènement au trône de France. 

Le Parlement de Pan comprenait un nombre considérable de mao-is- 
trats : 8 présidents à mortier, 46 conseillers, 2 avocats g-énéraux, 
I procureur g-énéral, etc. 

La Révolution supprima le Parlement de Pau, corps éminemment 
aristocratique qui se recrutait dans la noblesse béarnaise. 

X. DE C. 



Lot. 

Les trois derniers fascicules du Bulletin de la Sociélé des Études 
du Lot (3e et 4^ de 1918; lei- de 1914) donnent surtout des suites des 
travaux déjà sig'nalés dans notre précédente chronique : « L'analyse des 
reg-istres municipaux de Cahors pour la période révolutionnaire », par 
M. Combes; « La galerie médicale du Lot », du docteur Bergoug-noux 
(Louis Castel, 1771- 1862) ; « Com et ses environs », par l'abbé Péchai; 
« Le clerg-é du Lot sous la terreur fructidorienne », par l'abbé Sol; 
il y a de plus les trois premières parties d'une étude de M. J. Rey, 
étudiant, sur « la municipalité cantonale de Daravel sous le Directoire », 
d'après les reg-istres municipaux, et la première partie d'un travail de 
l'abbé Albe, « Sur la cour d'Avig-non », d'après les reg-istres de comptes 
de Jean XXII et la publication de la « Gœrres-g-esellschafft », qui complète 
les notes parues jadis dans les Annales de Saint-Louis-des-Français, 
sous le titre « Autour de Jean XXII. » 

M. G. Maratuech a donné une « méthode » personnelle, très rapide, 
« pour extraire les racines des nombres ». 

La Société des amis du vieux Figeac a publié l'ouvrag-e de son 
président, M. Cavalié, sur « Figeac, ses institutions civiles, administra- 
tives et religieuses avant la Révolution », in-80 de 227 pages. Elle 



272 REVUE DES PYRENEES. 

annonce l'intention de s'occuper à son tour de la question d'Uxellodu- 
num, et un Comité s'est formé dans la région pour organiser des fouilles 
à Capdenac-le-Haut. Une nouvelle hypothèse semble vouloir se faire 
jour pour compliquer le débat, et l'on annonce une brochure qui place- 
rait le célèbre oppidum sur l'emplacement pittoresque de Béla^e, près 
de Puy-l'Evéque. En attendant, de grosses polémiques ont eu lieu entre 
les partisans d'Uzerche, en Limousin, et du Puy-d'lssolud, près Martel 
et Vajrac, en Quercy. Ceux qui défendaient les g-loires de Luzech, 
devenus moins passionnés depuis les découvertes faites sur l'Impernal, 
se préparent à faire de nouvelles fouilles. Si l'on ne trouve pas Uxello- 
dunum, on mettra peut-être au jour des ruines intéressantes. 

Une nouvelle Société s'est formée récemment qui n'a encore fait 
qu'organiser son bureau. La Société des Dolmens du Quercy se pro- 
pose le classement et la conservation de ces monuments mégalithiques, 
si nombreux dans notre pays, et veut faire des fouilles méthodiques aux 
pieds de ceux qui n'ont pas été encore explorés. 

Le Comité du monument d'Olivier de Magny ne fait plus depuis 
longtemps aucune communication. Le poète quercynois ne fut jamais 
populaire, mais peut-être le silence autour de son nom provient-il de ce 
que l'initiateur de l'idée a lancé ég-alement celle du reboisement de nos 
coteaux dénudés. D'autre part, il vient de publier un volume de vers 
sous ce titre : La Chimère dans le Parc. Peut-être le monument du 
poète du seizième siècle est-il aussi une chimère. 

Un des membres de la Société des Etudes, auteur déjà d'une mono- 
graphie de Bélaye, qui n'est pas sans valeur, vient de donner à la 
Bibliothèque de Cahors le manuscrit d'un gros travail qu'il a fait « sur 
l'origine des noms de lieu du Quercy ». M. l'abbé Lacoste sait très bien 
que de pareils travaux sont un peu décevants, que limag-ination y a 
son rôle, mais il a tâché de limiter de son mieux le domaine de la 
fantaisie par des études consciencieuses et une érudition de bon aloi. 
Tous les noms de bourgs et de hameaux portés sur le « Dictionnaire 
des communes » de M. Combarieu ont été l'objet d'un article. 

M. l'abbé Sol a publié en tirage à part les articles qu'il avait donnés 

au Télégramme sur « la seconde Terreur en Quercy »'. De même 

MM. Armand Viré et Ed. Albe ont fait un tirage de la monographie du 

(f prieuré-doyenné de Carennac » parue dans le Bulletin de la Société 

arcliéoloqique de Brive^. 

^ Ed A. 

1. Toulouse, imp. du Télégramme; in-40 de iio pages à deux colonnes. 

2. Brive, imp. Roche; in-So de 232 pages avec 35 gravures ou plans. 



Le gérant : Edouard PRIVAT. 

Imiiouse. Imp. DotJLADOURE-PRIVAT. rue St-Rome, 39 — 1412 



A. JEAN ROY. 

LA POÉSIE AdADÉMIQUE A TOULOUSE 

AU XIV« ET AU XV SIÈCLES 

d'après le (( REGISTRE DE GALHAC )) 



Si l'Académie des Jeux Floraux, héritière du (( Consistoire 
de la Gaie Science )), n'est pas la doyenne de nos sociétés litté- 
raires, elle peut du moins revendiquer la gloire de posséder 
des archives poétiques autrement riches et variées qu'aucune de 
ses aînées. Les « puys » d'Arras et de Valenciennes, dont l'exis- 
tence fut au reste assez brève, ne nous ont transmis qu'un 
petit nombre de pièces du treizième et du quatorzième siècles^. 
Quant à ceux de Rouen, de Caen et de quelques autres villes du 
Nord, ils ne furent fondés ou ne commencèrent à décerner de 
prix que vers le début du seizième siècle ; ils n'ont au reste 
jamais réuni les pièces qu'ils avaient récompensées, et les 
recueils qu'on en possède sont fort incomplets"^. Ceux en 
revanche qu'a su former et conserver la Société toulousaine 
embrassent — avec quelques lacunes assez graves, il est vrai — 
le respectable espace de six siècles. Depuis 1696, les volumes 

1. Voy. Hécart, Servenfois et sottes chansons couronnés à Valenciennes, 
tirés des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, 2e éd.; Valenciennes, i833. 
Les pièces couronnées au puy d'Arras n'ont jamais été réunies. 

2. L'ouvrage de l'abbé Guiot : Trois siècles palinodiques ou histoire géné- 
rale des palinods de Rouen, Dieppe, etc., publié par A. Tougard (Rouen, 
1898), n'est qu'une suite de notices avec d'assez maigres citations. Pour le 
début du seizième siècle, nous avons le recueil dit de Vidoue : Palinods, 
chants royaux, ballades, etc., présentés au puy de Rouen. Paris, in-80, s. 
d. [vers i53o], réimprimé en 1897 par Ch. de Beaurepaire pour la Sociélc des 
bibliophiles normands. 

XXVi 19 



2 7^ REVUE DES PYR^N^ES. 

qu'elle publie annuellement nous ont régulièrement transmis 
la plupart des poésies couronnées. De i5i3 à iG^i, les deux 
gros volumes manuscrits connus sous le nom de Livre Rouge 
en ont aussi accueilli un bon nombre, intercalées dans les 
procès-verbaux des séances et les actes officiels de la Compa- 
gnie^ Dès le quinzième siècle enfin, un pareil travail de compi- 
lation était accompli par un zélé mainteneur, dont la carrière 
administrative et poétique nous est connue de i446 à i464, 
Guillaume de Galhac, qui a lui-même transcrit ou fait trans- 
crire les dictais couronnés de son temps, et déployé de louables 
efforts pour en sauver quelques-uns de l'époque antérieure; 
le registre qui porte très justement son nom nous a conservé 
quatre compositions seulement du quatorzième siècle, et cin- 
quante-six du quinzième, échelonnées de 1^36 à i484'. 

Ce précieux recueil a été publié une première fois, à peu près 
intégralement, par le savant et consciencieux docteur Noulet, 
avec une traduction d'une littéralité savoureuse, mais quelque 
peu embarrassante, déparée au reste par un assez grand nombre 
de contresens^. Ce volume étant devenu extrêmement rare, 
on a cru être agréable à tous ceux qu'intéresse l'histoire des 



1. Il a été donné Aenx analyses du Livre Rouge : l'une par Dumèg-e [Mém. 
de l'Acad. des Sciences de Toulouse, 1827, 2e partie, pp. 26o-3zj5j; l'autre par 
M. de Gélis (Hisl. crit. des Jeux Floraux, pp. 122-140). — On voit que l'Aca- 
démie ne s'est pas préoccupée de conserver elle-même les pièces qu'elle a ré- 
compensées au cours du dix-septième siècle. Celte lacune est partiellement 
comblée par une série de plaquettes, imprimées aux frais — et pour la plus 
grande gloire — des lauréats eux-mêmes, sous le nom de « Triomphes de la 
Violette, de l'Œillet », etc. Un amateur toulousain, M. Lacroix, possède une 
très belle collection de ces raretés bibliographiques. 

2. Un autre recueil, également conservé par l'Académie des Jeux Floraux, 
en contient trois autres plus anciennes, dont celle qui valut la Violette à Ar- 
naut Vidal, dans le premier des concours, en iSaS. 

3. Jean-Baptiste Noulet, ancien professeur à l'Ecole de médecine, ancien 
conservateur du Musée d'histoire naturelle de Toulouse, mort le 24 mai 1890, 
à l'âge de quatre-vingt-huit ans, fut longtemps le seul représentant vraiment 
autorisé des études provençales dans le Midi. 11 est connu par d'érudiles recher- 
ches sur les poètes dialectaux du seizième au dix-huitième siècle et une excel- 
lente édition de Goudelin (1887). On regrette de ne pas trouver de notice sur sa 
vie et ses travaux dans les Mémoires de l'Académie des Sciences, dont il fut 
jnembre pendant plus de quarante ans. 



LA. POÉSIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. 275 

lettres provinciales en le réimprimant, après une attentive 
collation du manuscrit et une soigneuse revision de la traduc- 
tion. Le nouvel éditeur demande la permission de reprendre et 
de développer ici quelques considérations qu'il n'a fait qu'indi- 
quer dans l'introduction, très brève et d'un caractère quelque 
peu technique, qu'il a mise en tête de cet ouvrage ^ 



I 



Ce qui frappe tout d'abord dans ce recueil et déconcerte la 
plus bienveillante critique, c'est la navrante monotonie des 
thèmes : sur soixante pièces couronnées aux concours de mai^ 
les deux tiers (exactement trente-neuf) traitent des sujets de 
dévotion : dissertations sur des points de dogme, exhortations 
chrétiennes, et surtout hymnes à la Vierge. Que ces sortes de 
sujets dominent dans le concours de la Violette, organisé en 
l'honneur des genres nobles, cela se comprend, car y a-t-il rien 
de plus « noble » que les mystères de la foi ? Mais ils apparais- 
sent fréquemment aussi (dans la proportion d'un tiers) au 
concours de lEglantine, où était autorisée la plus grande variété 
de sujets. Enfin, et cela est caractéristique, ils envahissent 
tyranniquementla poésie légère, que devait, en principe, récom- 
penser le Souci. Les pièces qui concourent pour cette humble 
fleur, espoir des débutants, sont conçues dans la forme de ces 
antiques ballades, faites pour régler la danse, de ces naïves 
« reverdies » où s'exprimait jadis, avec une grâce mutine, 

1. Les Joies du Gai Savoir, recueil de poésies couronnées par le Consis- 
toire de la Gaie Science {i324-i484), publié avec la traduction de J.-B. Noulet, 
revue et corrig-ée, une introduction, des notes et un g'iossaire, par A. Jean- 
roy; Toulouse 1914. Ce volume, qui forme le tome XVI de la Bibliothèque 
méridionale (ire série), paraîtra en même temps que ces lignes à la librairie 
Privât. 

2. Mon édition comprend soixante et une pièces, mais je retranche le n» VI, qui 
n'est qu'un fragment. Je ne tiens pas compte non plus de quelques pièces pré- 
sentées à des concours extraordinaires (LXII, LXIV, LXVI). 



276 REVUE DES PYRÉNÉES. 

dédaigneuse de toutes les conventions, la joie de vivre et de 
voir renaître le printemps. Ce sont bien encore des « danses » 
que composent nos lauréats, mais — celte extraordinaire al- 
liance de mots ne paraît pas les avoir troublés — ce sont des 
« danses de Notre-Dame ». La seule fleur qui s'y épanouisse 
est la rose de Jessé; la seule fontaine qu'on y entende murmu- 
rer, celle qui verse la grâce sanctifiante; la seule étoile qui y 
brille, celle qui guide les navigateurs en proie aux orages du 
monde. Aussi bien, que peut-on demander à cette céleste 
(( maîtresse », sinon la bénédiction divine en ce monde, et le 
bonheur éternel dans l'autre? 

De ce singulier parti pris, on a donné depuis longtemps une 
explication plausible, peut-être la seule plausible, et je ne la 
conteste pas; mais il me semble qu'on pouvait serrer le pro- 
blème d'un peu plus près. 

Au quatorzième siècle, a-t-on dit, en substance, sinon en 
propres termes ^ la poésie méridionale n'était plus libre; elle 
était tenue en tutelle par une soupçonneuse Inquisition; elle 
avait dû, comme l'infortuné Raymond VU, revêtir la haire et 
le cilice, charger ses mains délicates de la torche funèbre, et 
faire amende honorable de ses erreurs passées ; il avait fallu 
que la pauvrette, pour continuer à vivre, entrât aux Filles re- 
penties... 

Certes, je ne nie pas que les circonstances aient eu de cruel- 
les exigences. Je reconnais que l'Eglise ne pouvait avoir aucune 
tendresse pour cette poésie, si païenne d'esprit, si insolem- 
ment frondeuse, si obstinément révoltée. N'était-ce pas elle, 
cette poésie, qui avait flagellé, dans les sirventés de Cardinal, 
l'orgueil et la rapacité des moines, loups déguisés en bergers, 
vautours attirés par l'odeur des cadavres-.^ Elle enfin qui avait 
dressé, dans les strophes d'une interminable complainte, en- 
tonnée par Figueira et répétée par les spoliés et les bannis, le 

1. Voyez notamment Histoire anonyme de la Guerre des Albigeois, nou- 
velle édition par un indigène, Toulouse, i863, p. vi et F. de Gélis, Hist. criti- 
que des Jeux Floraux, p. 66. 

2. Voy. J. Anglade, Les Troubadours, p. 188 ss. 



LA POESIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. 2 -y -y 

plus formidable acte d'accusation auquel Rome ait jamais eu 
à répondre ? 

Roma trichairitz, cobeitatz vos engana. 
Qu'a vostras berbitz tondetz trop de la lana. 
... Roma, als homes pecs rozetz la carn e l'ossa 
E guidatz los cecs ab vos inz en la fossa, 

Dedins lops rabatz, 

Serpens coronatz 
De vibre engenratz : per quel diable us apela 

Coma Is sieus privatz'. 

Tout cela est vrai; mais tout cela était vrai depuis longtemps. 
Depuis près d'un siècle, Rome était toute-puissante, de Tou- 
louse à Avignon : et pourtant la poésie provençale avait, tant 
bien que mal, continué à vivre. Tous les troubadours n'avaient 
pas émigré en Espagne et en Italie ; beaucoup avaient retrouvé 
des protecteurs dans les petites cours du Languedoc, du 
Rouergue, du pays de Foix, et plusieurs avaient recouru à des 
sources d'inspiration dont l'Église pouvait s'accommoder. Les 
uns, comme Montanhagol, s'étaient haussés jusqu'aux sublimi- 
tés de l'amour platonique, n'adressant plus leurs vœux qu'à des 
amantes idéales, inspiratrices de toutes les vertus-; d'autres, 
comme Riquier ou At de Mons, répudiant toute compromis- 
sion avec les baladins, amuseurs des foules, se donnaient le 
titre pompeux de « docteurs », et rimaient, à l'usage de leurs 
patrons, qui ne paraissent pas en avoir été autrement charmés, 
d'interminables « enseignements » ovi la prolixité n'a d'égale 
que la platitude; d'autres enfin, comme Bertran Carbonel ou 
Guiraut del Olivier, déposaient les fruits de leur expérience, 
de leurs réflexions sur la vie et les hommes dans de courtes 
pièces, huitains ou dizains, auxquels il ne manque, pour être 

1. En novembre 1274, les Inquisiteurs de Toulouse se firent remettre par un 
accusé un « livre en roman « qui contenait des sirventés de Cardinal, et cet 
accusé leur avoua qu'il avait chanté souvent les copias de la pièce de Figueira 
dont je viens de citer quelques vers (Coll. Doat, vol. XXV, fol. 198 et 201; 
communication de M. le chanoine J.-M. Vidal). 

2. Voy. l'introduction aux Poésies de G. Montanhagol , publiées par 
J. Goulet {Bibl. méridionale, Foix). 



278 REVUE DES PYRÉNÉES. 

de bons spécimens de poésie gnomique, qu'un peu plus d'hu- 
mour ou d atticisme. 

A Toulouse même, et précisément à cette époque, un groupe 
de poètes que nous a fait connaître la méritoire publication de 
Noulet et Chabaneau*, montrait que l'on pouvait tirer quelque 
chose encore des vieux genres traditionnels : s'ils néghgeaient 
à peu près la chanson d'amour, sans doute suspecte aux rigo- 
ristes, ils essayaient de ranimer \e partimen, la lenson, le 
sirventés, la pastourelle, ici faisant assaut de subtilité scolasti- 
que, là daubant sur les travers de leurs contemporains, sans 
s'interdire même certaines grivoiseries énormes dont l'Eglise, 
au fond, ne s'est jamais beaucoup offusquée. 

Pourquoi les premiers membres du Consistoire ou leurs 
clients ne suivirent-ils pas cet exemple, en s'adonnant à une 
poésie d'une envergure médiocre, il est vrai, mais relativement 
souple et variée? Cela tient, je crois, à leur condition même, 
aux préjugés, au défaut d'initiative, à la médiocre ouverture 
d'esprit qui en était la conséquence. Tout ce que nous savons 
de la plupart d'entre eux — et c'est trop peu en vérité — c'est 
qu'ils appartenaient à la bourgeoisie ou au commerce : dans 
la liste des sept « maîtres » de 182 3, nous trouvons deux chan- 
geurs, deux marchands, un bourgeois et un notaire; seul, Ber- 
nart de Panassac, nommé le premier, appartenait à la petite 
noblesse, à cette noblesse râpée de Gascogne, qui tirait le plus 
clair de ses revenus du brigandage à main armée". Ces braves 
gens ne possédaient qu'une très médiocre culture : ils igno- 
raient l'antiquité, dont 1 étude tenait peu de place dans l'en- 
seignement, essentiellement juridique et théologique, de la 
jeune Université de Toulouse; ils n'ignoraient pas moins, et 
cela est plus grave, ces « bons et anciens troubadours » dont 
ils affectent de se réclamer : parmi les innombrables citations 



1. Deiur manuscrits provenriiu.T du qantorcièine siècle, Monipellier c( Pa- 
ris, 1888. C'est la puljlication intéffrale du manuscrit dont j'ai parlé plus haut. 

2. C'est ce qui résulte d'un curieux document que vient de découvrir .M. An- 
toine Thomas, et qui sera prochainement publié et commenté par lui dans les 
Annales du Midi. 



LA POESIE ACADEMIQUE A TOULOUSE. 2 7^ 

dont leur code poétique est émaillé, on n'en trouve pas une 
seule des viais maîtres de l'art, Beinart de Ventadour, Arnaut 
Daniel ou Giraut de Borneil. 

La médiocrité de leur condition sociale devait aussi leur 
inspirer une singulière timidité : comme ils devaient se sentir 
petits en face du pouvoir civil et de ces autres pouvoirs, maî- 
ties du premier et autrement redoutables pour eux, ceux de 
l'Université et de l'Eglise! Aussi les voyons-nous, dès que 
leur pensée s'exprime, terriblement préoccupés d'en préve- 
nir les rigueurs. Ils se tiennent avec eux en une constante 
communication, qui ne pouvait aboutir, en face de tels asso- 
ciés, qu'à une étroite dépendance. Il est bien probable que 
de bonne lieure le clergé et l'Université fournirent au Gonsis- 
toiie de nombreux membres; ce qui est certain du moins, 
c'est que ce fut dans ces deux grands corps que celui-ci cher- 
cha des appuis et des guides. Quand Molinier rédigea, en 
i355, le code dont je viens de parler, les célèbres Leys ctAmors, 
il dut en soumettre l'ébauche à un tribunal chargé d'en con- 
trôler l'orthodoxie : avec quelle componction il s'incline devant 
ces docteurs, « fleuves de toute science, colonnes de toute 
étude )) ! Or, parmi eux, qui voyons-nous figurer, avec un 
médecin et de nombreux juiistes.^ Rien moins que le vicaire 
généjal de Toulouse et le grand inquisiteur en personne, 

En theulogia meslre mot excellen 
Enquiridor de tôt crini herejal'. 

et le piincipal collaborateur de Molinier, Barthélemi Marc, 
était, en môme temps que professeur de droit civil à Toulouse, 
chanoine de Bayeux'-. 

Pour désarmer de paieils juges, que ne fit pas le Gonsistoire? 
Il n'alla pas sans doule jusqu'à bannir des concours les œuvres 
consacrées à l'amoui- profane, mais il voulut que cet amour 

1. Cbabaneau, Origine et éUiblissemeiit de F Académie des Jeux Floraux, 
p. \[\ (Extrait de V Histoire de Languedoc, éd. Privât, X, 177 ss.). 

2. Voy. l'article de M. A. Thomas dans Romania, XLI, l\\%. 



iSo 



REVUE DES PYRENEES. 



fût toujours irréprochablement pur dans ses aspirations et 
réservé dans son expression : « Si le trouveur chante une femme 
non mariée et lui exprime son amour, que ce soit pour la dis- 
poser à devenir son épouse, ou pour induire quelque autre 
homme, par la diffusion de ses mérites, à la rechercher en 
mariage. Si elle est déjà mariée, que ce soit pour célébrer ses 
vertus et bonnes mœurs, et en répandre la renommée*. » 
Jamais le prix ne doit être décerné à une poésie qui chanterait 
un amour déshonnête, et si lambiguité de l'expression donne 
lieu à quelque doute, l'auteur devra témoigner par serment de 
la pureté de ses intentions. Au reste, la poésie profane sera 
toujours tenue comme inférieure à la poésie sacrée : à mérite 
égal, c'est celle-ci qui devra être préférée. Quoi d'étonnant que 
l'amour terrestre tienne si peu de place dans notre recueil.»^. 
Quatre pièces tout au plus semblent lui être consacrées : je dis 
{( semblent », car les expressions sont si vagues que l'on peut 
hésiter : les auteurs s'arrangeaient évidemment pour pouvoir, 
en cas de contestation, affirmer que la dame de leurs pen- 
sées n'était autre que la Reine du ciel". 

Voilà assurément des sacrifices considérables, dont les pre- 
miers maintcneurs n'aperçurent peut-être pas toute la portée. 
Ils pensaient, sans doute, que le dogme et la morale, avec 
l'éloge du roi, sont les sujets les plus propres à inspirer les 
poètes; ou plutôt ils se persuadaient que le sujet en poésie 
n'est rien, et la forme tout. « L'entendement le plus obtus» 
écrit gravement Molinier, peut arriver à composer des vers : 
il suffit pour cela d'assembler des rimes ; on cherche ensuite à 
quelle bonne sentence on pourra les appliquer^. » On s'éton- 



1. Las Leys d'Amors, éd. Gatien-Arnoult, t. III, p. 124. 

2. La question s'était posée à propos d'une chanson de Bernartde Panassac, 
la seule qui nous ait été conservée. Raimon de Cornet la trancha dans une 
« glose », où il prétendit démontrer que cette pièce, quoique semlan al tem- 
poral, était bien et dûment espiritnl [Deux manuscrits, p. .^)6). On pourrait, sans 
trop torturer le texte, fournir la même démonstration à propos de la plupart des 
pièces que je viens de rappeler (no' XXXVI, LVI, LXIV de mon édition). 

3. Las Leijs iVAmors, t. III, p. 378. J'ai déjà cité ce texte, et quelques autres 
non moins suggestifs, dans mon étude sur « Une Académie six fois séculaire ; 



LA POÉSIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. 281 

nera peut-être un peu moins maintenant de ne voir figurer 
parmi les sept (( maîtres » aucun des poètes de la région tou- 
lousaine doués alors d'un certain talent, et qui perpétuaient en 
quelque mesure la tradition des « bons et anciens trouba- 
dours » : qu'eussent-ils été faire chez ces naïfs fabricants de 
bouts-rimés? 

Naïfs, certes, et plus timorés, ce semble, qu'il n'était néces- 
saire : on a beau se représenter l'Inquisition comme un tribu- 
nal farouche, prêt à réprimer les moindres écarts de pensée, 
on se persuadera difficilement qu'elle ait poussé si loin ses 
exigences, à une époque oii l'hérésie n'était vraiment plus à 
craindre. J'aime mieux croire que nos bons bourgeois toulou- 
sains ont fait du zèle et se sont montrés plus royalistes que le 
roi : la chose, dans l'histoire du Midi, ne serait pas sans 
exemple. 



II 



C'était donc une partie vraiment difficile que jouaient les 
candidats aux fleurs de mai. Cette partie, l'ont-ils gagnée, et 
s'il n'en est pas ainsi, pourquoi l'ont-ils perdue? 

En admettant que la chanson à la Vierge soit un genre litté- 
laire — et nous sommes bien forcés de l'admettre — c'est, sans 
doute, un des plus difficiles qui existent. Même au douzième 
et au treizième siècles, alors que la dévotion à Marie était dans 
toute sa fraîcheur, ils sont bien rares ceux qui y ont brillé. Il 
faut pour cela la tendresse débordante d'un François d'Assise, 
l'exaltation mystique d'une sainte Thérèse, la fertile et sou- 
riante imagination d'un François de Sales, ou — car tout 
s'imite — cette singulière souplesse de talent, qui valut en 
notre siècle à des incrédules notoires, Henri Rochefort, par 
exemple, de cueillir aux Jeux Floraux le Lis d'argent; or, de 

les Jeux Floraux de Toulouse », dans la Revue Bleue des 4^ 1 1 et 18 octo- 
bre 1918. 



203 REVUE DES PYRENEES 

tout cela, rien ne se rencontra chez nos lauréats : il serait vrai- 
ment injuste de leur en faire un reproche. 

Dans les rimes qu'ils ont péniblement assemblées, on ne 
trouve donc ni émotion sincère, ni réel sentiment poétique : ils 
énumèrent les vertus de la Aierge, lui rappellent son histoire, 
implorent son intercession ; mais surtout — et c'est là une 
matière inépuisable — ils se répandent en invocations, co- 
pient les Litanies, en négligeant au reste quelques-unes des plus 
brillantes de ces gemmes orientales : (( Chambre d'honneur, 
Vaisseau de joie. Fleur odorante, \oile de mer. Rosée tom- 
bante, Aigle royale », etc. : voilà ce qui remplit la pauvre rap- 
sodie qui, en i355, valut la Violette à Maître Austorc de 
Galhac, docteur es lois, auquel en cette même année Molinier 
exprime sa reconnaissance pour les précieux conseils qu'il lui 
a prodigués*. 

Les (( danses de Notre-Dame » sont d'une rare platitude, 
mais ne trahissent du moins aucune prétention. Il n'en va pas 
de même des chansons, dont les auteurs, conscients de la 
noblesse du genre, font vers le sublime de grotesques efforts : 
souvent, en effet, ils n'aboutissent qu à un galimatias lamen- 
table et intraduisible. Noulet a dû. neuf fois sur dix, se 
contenter d'un simple mot à mot, et je me suis décidé à faire 
comme lui : au lecteur de se creuser la cervelle, s'il juge que la 
chose en vaille la peine. 

Ce galimatias (je ne trouve vraiment pas d'autre mot) pro- 
vient, en général, non pas de la subtilité de la pensée, car nos 
auteurs n'y visent guère, mais des raffinements de versification 
et de style qui ont pour eux un autre intérêt. Austorc de Galhac 
nous avertit que sa chanson est « rétrogradée », c'est-à-dire, 
j'imagine, que chaque couplet peut se lire en commençant par 
la fin. Un autre s'impose la contrainte des rimes « dérivati- 
ves » ou « grammaticales ». qui associent le masculin et le 
féminin, le simple et le composé, etc. Il ne lui échappe pas 
sans doute qu'il se condamne par là à de perpétuelles tautolo- 

I. Chabaneau, op. cit., p. i4- 



LA POIÊSIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. 283 

gies, à un impatientant piétinement sur place. Mais il n'en a 
cure, ou plutôt il s'applique de tout cœur à ces gentillesses; et 
il a raison, car ce sont elles qui emportaient les prix : la pièce 
en question fut couronnée en i323 : notre homme est en effet 
cet Arnaut Vidal, le premier, dans l'ordre du temps, de tous 
les lauréats ! A tout seigneur, tout honneur : Voici deux de ses 
strophes : 

Vierg'e, sans pareille de plaisance, — pour noire amour vous fûtes plaisante 

— à Dieu, si bien qu'il prit en vous naissance, — d'où ensuite, pour nous, il 
fut naissant. — Humblement — je vous prie que vous me soyez garant, — et 
que vous me portiez telle garantie — que j'aille là, sans défaillance, — où joie 
n'est point défaillante, — car, de cœur, je suis croyant. 

Vierge, une joie me conforte — toujours d'amoureux confort: — c'est que 
par la virginale porte. — Dieu entra dans votre port, — grâce à quoi arrachés 

— nous sommes tous à la durable mort : — car notre vie était morte, — parce 
qu'Adam suivit une voie tortueuse — en mangeant du fruit à grand tort; — 
mais en vous je mets mon réconfort — avec un espoir qui me réconforte... 

Le lecteur doit maintenant être édifié, et il me pardonnera, sans 
doute, de ne pas insister sur ce genre dont je viens de lui 
présenter le chef-d'œuvre. 

Parfois des gens graves, théologiens ou juristes, ne dédai- 
gnaient pas de concourir, comme s'ils eussent voulu donner le 
ton : ils mettaient en vers leur plus beau sermon, leur leçon 
la plus triomphante : le carme Jean Salvet fait, en i/i66, une 
homélie sur la Passion (XIX); Antoine de Jaunhac, « recteur » 
de Saint-Sernin, entreprend d'expliquer, ni plus ni moins, les 
mystères de la consécration et de la présence réelle (XXX.) 
Que Jésus-Christ puisse être à la fois présent en mille lieux 
sous les espèces de l'hostie, cela, à l'en croire, n'a rien de 
bien troublant : le cri sorti d'une seule bouche est bien en- 
tendu d'un minier d'oreilles; une seule image, réfléchie dans 
le miroir, peut être perçue par un millier d'yeux ; enfin saint 
Front, cela est bien connu, ne célébrait-il pas la messe dans 
sa cathédrale de Périgueux au moment même où il assistait à 
Tarascon aux obsèques de sainte Marthe .►* 

Les laïques, à leur tour, se piquaient d'honneur, et, jaloux 
d'en remontrer à leur curé, mettaient à la portée de tous les 



28d 



REVUE DES PYRENEES. 



plus épineuses questions de la théologie, à grand renfort de 
métaphores et de a figures ». Comme tant d'autres, en effet, 
avant et après eux, comme un de leurs quasi-contemporains, 
qui eût pu leur donner en ce genre de bonnes leçons, ils 
tentent de masquer l'austère nudité de la doctrine 

Sotto il velame de g\i versi strani. 

Mais, hélas! que les images sont étranges, que le voile est 
épais I Qu'est-ce que cet arbre où Jésus-Christ a fait une greffe 
divine et sur lequel a séché le fruit de la Vierge ? Aucun doute 
qu'il ne s'agisse de la croix, dont l'auteur^ entend, au reste, 
solenniser la fête (le concours avait lieu le 3 mai); mais 
pourquoi nous montre-t-il les patriarches, que nous avions 
toujours cru rélégués dans les limbes, attendant la venue du 
Sauveur juchés sur les branches du dit arbre, « pareils à des 
oiseaux bien chantants » (VII).^ Antoine Crusa, simple bache- 
lier es lois, s'empêtre encore plus complètement dans une 
comparaison entre le Paradis terrestre et la Vierge (XXII) : le 
plus bel arbre de ce verger, c'est larbre de vie, dont sourd une 
fontaine de grâce, et dans lequel Jésus-Christ élut domicile : 
c'est donc la Vierge elle-même. Quelle n'est point notre sur- 
prise de voir que les autres arbres sont ses vertus.^ Mais la 
palme, en ce genre amphigourique, appartient à un autre 
bachelier es lois, Bertran Brossa (XLI) : il ne lui faut pas 
moins de deux strophes pour dessiner son rébus : nous voyons 
d'abord apparaître de « bons ouvriers » qui, après avoir bêché 
avec soin une vigne, vendangent et foulent le raisin; puis 
viennent quatre seigneurs qui mettent la précieuse liqueur en 
dix tonneaux, qu'ils font descendre au cellier par quatre belles 
filles ; mais ils se ravisent et en font remonter une partie par 
quatre compagnons qui vont la débiter dans le voisinage ; le 
reste est distribué libéralement par quatre « personnages », 
au nom du propriétaire, à quiconque se présente humblement. 
La vigne, c'est la Trinité, et le raisin, Jésus-Christ; les bons 

I. Arnaut Donat, licencié en lois. 



LA POÉSIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. 285 

ouvriers, ce sont d'abord les Apôtres; ce sont eux, du moins, 
qui ont bêché le terrain ; quant aux vendangeurs, c'étaient, 
paraît-il, les Juifs, qui ont mis au pressoir le corps du Sau- 
veur. C'est cette opération qui fournit le vin de la bonne doc- 
trine, réparti dans les tonneaux des dix commandements par 
les saints qui nous les expliquent (mais pourquoi ne sont-ils 
que quatre?) et mis en cave par les quatre vertus cardinales. 
Ceux qui en colportent une partie sont les quatre évangélistes, 
et quant aux quatre « personnages » qui distribuent le restant, 
ce sont de nobles dames appelées Confession, Contrition, 
Ferme-Propos et Satisfaction. Voilà le chef-d'œuvre qui, en 
i46i, fut jugé digne de l'Eglantine. 



III 



Mais tous les concurrents n'ont point, grâce à Dieu, de si 
hautes ambitions. Beaucoup se contentent de chanter les faits 
du jour, soit qu'ils s'aventurent sur le terrain de la politique 
générale, soit qu'ils limitent leur horizon à celui de leur pays 
ou de leur ville ^. Un certain nombre de pièces sont consacrées, 
à partir de i4o3 surtout, aux projets de croisade contre le 
Turc. Béranger de l'Hospital (XXIII, 1471), dans une pièce qui 
a vraiment de l'allure, après avoir montré le sultan ravissant 
à la chrétienté l'Asie et l'Egypte, l' Asie-Mineure et la Grèce, 
le voit déjà, comme dans les chansons de geste, forçant Rome, 
massacrant papes et cardinaux, faisant manger ses chevaux 
sur l'autel de saint Pierre. Où donc es-tu, puissant Charle- 
magne? Et il adjure de l'imiter celui de ses successeurs qui, 
certes, en avait le moins envie. Dès i45o, l'étudiant Jean 
Delpech avait adressé le même appel à Charles VII, qu'il se 
représentait traversant mers et continents, l'empereur à ses 



I. Si l'on désire une explication plus précise des allusions historiques, on 
pourra recourir aux notes de mon édition. 



386 REVUE DES PYRENEES» 

côtés, guidant à la victoire Espagnols et Anglais, et remettant 
enfin Jérusalem dans la droite voie (XXXII j. 

Nos rimeurs comprennent fort bien que ce qui fait la fai- 
blesse de la chrétienté, ce sont les rivalités mesquines, les 
ambitions locales ou personnelles : ils s épuisent en adjura- 
tions à l'adresse des princes divisés (XI). Les discordes sem- 
blent-elles se calmer, ce sont d'enthousiastes félicitations au 
pontife qui a su « accorder les princes » et (( rendre chacun 
content »; au roi Ferdinand de Xaples qui va se faire « chef 
el gouverneur » de la chrétienté; au roi Louis qui ne saurait 
manquer de les suivre. Le Turc n'a qu'à se bien tenir I 

Ah! fier dragon ! ah! couleusre sauvage, — cœur de serpent, de sa nature 
meurtrier, — Turc renégat, cœur inhumain, — diable damné, tigre perfide, 
menteur, — plus tu ne rompras le chemin véridique; — maintenant ta gent 
païenne viendra à mort, — et de grand deuil ton cœur farouche crèvera — el 
la sainte foi chrétienne fleurira. 

C'est pourquoi menons tous joyeuse vie, — réjouissons-nous et de joie 
chantons; — notre loi opprimée a eu secours, — d'où toujours plus plaisir et 
consolation nous aurons. 

Le bon Jésus dévotement louons, — car il a voulu de nous avoir mémoire; 
— et, tous inclinés, de bon cœur le prions — qu'il veuille donner au Saint- 
Père victoire*. 

Vains espoirs ! Les princes, après avoir fait de belles pro- 
messes, recommençaient à se quereller, et il ne restait à nos 
poètes d'autre consolation que de comparer le sultan à l'Anté- 
christ, à la fois ours et lion, serpent et léopard, d'autre 
ressource que d'invoquer contre lui l'archange saint Michel, 
armé de son dard flamboyant (XVIII). 

Ces diverses pièces témoignent d'un sens bien faible de la 
réalité, d'une connaissance médiocre des faits; elles n'étaient, 
j'imagine, que l'écho des exhortations ou des diatribes reten- 
tissant du haut des chaires : comme leurs prédécesseurs des 

1. XXIV : Pastorela consolan Crestiandat contra lo Turc, par Bérenger de 
l'Hospital. Dans cette pièce, qui forme la contre-partie de celle que j'ai analysée 
plus haut, l'auteur célèbre la ligue qui, en 1470, s'était formée entre les princes 
italiens à l'instigation de Paul II; mais leur enthousiasme était beaucoup moins 
vif qu'il se le représente, et l'adhésion du roi de France à la ligue était des plus 
problématiques. 



LA POESIE ACADEMIQUE A TOULOUSE. 2Ô7 

douzième et treizième siècles, les poètes bourgeois du quin- 
zième se faisaient volontiers les auxiliaires bénévoles des pré- 
dicateurs; sans mettre en doute leur sincérité, il est permis de 
penser qu'ils ne dédaignaient pas ce moyen de se concilier les 
bonnes grâces de l'Eglise. 

Les pièces qu'ils consacrent à l'histoire nationale sont plus 
nombreuses et plus intéressantes ; ce qui est intéressant surtout, 
c'est de constater qu'ils ont choisi, pour les célébrer, quelques 
événements vraiment considérables, et qu'ils en ont compris 
l'importance. Ce fut en i435 un triomphe de notre diplomatie 
et un coup sensible porté à la puissance anglaise que ce traité 
d'Arras, qui détachait le puissant duc de Bourgogne du parti de 
l'étranger et le réconciliait avec la France. Martin de Mons le 
comprend et l'explique assez bien (XXVIII). Il félicite les car- 
dinaux qui ont apporté au roi 1 appui moral du concile de 
Baie; il exulte à la pensée que les Anglais vont enfin, et pour 
toujours, rentrer dans leur île : 

Maintenant il est temps que le Roi d'Angleterre — renonce à sa vaine reven- 
dication, — piiisque notre Roi Charles, très excellent, — a été montré par 
Dieu comme seigneur de la terre; — s'ils ne s'en vont, ses Anglais, ils perdront 
tout, jusqu'à la ferrure. 

L'orgueil de l'Anglais est tourné en malheur — par nos gens, qui tôt l'ont 
abaissé. — Miracle grand nous a été montré par Dieu : — avec franc vouloir 
ne convient pas découragement. — Dorénavant il ne faut plus dard ni lance, — 
depuis que Dieu s'est mis de notre côté, — qui a ôté l'orgueil au venimeux 
léopardi, — • qui si longtemps nous a causé dommage. 

En s'imaginant que les Anglais allaient déguerpir de plein 
gré, notre bon marchand de la rue Malcousinat se faisait quel- 
ques illusions : il y fallut encore quelques vigoureuses campa- 
gnes et la vaillante ténacité des Dunois et des Xaintrailles. 
L'écho de leurs succès retentissait joyeusement à Toulouse, oiï 
leurs étapes victorieuses étaient saluées de dithyrambes, qu'on 
voudrait plus dignes du sujet. En i45o, l'étudiant Jean Del- 
pech, déjà nommé, célébrait, quinze jours après l'événement, 



I. Ce vers paraît avoir eu du succès; nous allons le retrouver un peu plus 
loin dans une pièce composée vingt ans après celle-ci. 



200 REVUE DES PYRENEES. 

la bataille de Formigny, qui nous assurait la possession de la 
Normandie. Après la Normandie, la Guyenne (XXXII). 
L'année suivante, Raimon A alade, greffier du Consistoire, 
prenait pour sujet la défaite infligée à la garnison anglaise de 
Bordeaux par « Mossen dOrval » et prédisait la prochaine 
(( recouvrance » de toute la province (IX). Dans une fière 
apostrophe, oii on a plaisir à relever quelques vers bien 
frappés, il signifiait son congé au roi d'Angleterre : 

Votre pouvoir n'est point suffisant pour engager la lutte — contre le roi 
franc; il a ce bonheur — que Dieu s'est totalement vers lui retourné, — et c'est 
pourquoi nous ne vous prisons la valeur d'une paille; — et ceci tout clairement 
à chacun se démontre — par grand effet et rapport véridique; — vu que l'on 
fait vos gens chaque jour nôtres : — car Dieu le veut et bon droit le requiert. 

Donc, ne veuillez guerroyer nuit ni jour — avec le Roi franc, ni commencer 
débat, — car, à la fin, vous abaisseriez votre état, — comme il vous apparaît 
du fait de Normandie; — vu qu'en peu de temps il en a fait la conquête, — vous 
craignant moins qu'un simple écuyer : — en semblables faits il est personne 
fort preste : — car Dieu le veut et bon droit le requiert. 

Au-dessus de tous les Rois de cette présente vie — il est renommé comme 
le plus vaillant; — expert aux armes, il est pourvu de subtiles inventions, ce 
qui est chose infinie; — c'est pourquoi, en tout, que chacun le serve — de bon 
vouloir, et n'y plaigne point denier, — vertueusement, sans s'ébahir : — car 
Dieu le veut et bon droit le requiert. 

Onze ans plus tard, à l'avènement du nouveau roi, Thomas 
Louis rappelait encore cette conquête (XVI) et signifiait aux 
Anglais que tout était bien fini, qu'ils n'avaient rien à espérer 
du changement de règne, et que le mieux pour eux serait de 
se résigner à une paix dont tout le monde avait grand besoin : 

perfide Anglais, vous n'avez plus où faire abri — de par deçà, ni rive, ni 
place; — de toutes parts la porte est barrée, — comme à chacun il est 
manifeste et public. — Demeurez donc totalement confus, — car je vois le 
bon droit être de notre côté, — qui a ôté l'orgueil au venimeux léopard, 
— mis en tel état qu'il ne peut plus bouger. 

Par le très haut Roi Louis, très catholique, — paix générale sera partout 
affermie, — en continuant la voie commencée — de bonne paix, et que nous 
soyons tous amis. — Très grand profit chacun y trouvera, — car je vois le 
bon droit être de notre côté, — qui a ôté l'orgueil au venimeux léopard, — lui 
démontrant clairement son abus. 

11 est vraiment fâcheux que de pareils accents n'aient pas 
retenti vingt ans plus tôt, et que la Pucelle, si lamentablement 



LA. POESIE ACADEMIQUE A TOULOUSE. 280 

ignorée des poètes du Nord, n'ait pas trouvé son premier 
chantre dans ce Midi qui lui fournissait de si vaillants compa- 
gnons d'armes. 

C'est peut-être qu'alors Toulouse était moins étroitement 
acquise à la cause française; mais à partir du milieu du siècle, 
son dévouement au pouvoir royal fut absolu : elle en était alors,' 
en face de Bordeaux, ville encore à demi-anglaise, le plus 
ferme soutien; elle en a conscience; elle s'en fait gloire et 
entend bien en tirer quelque profit : car aux hymnes cent 
fois entonnés en l'honneur du roi, se mêlent des requêtes plus 
ou moins discrètement présentées : 

C'est pourquoi je vous prie autant que je le puis et vous requiers, - et tous 
ensemble, de bon cœur, nous vous prions, - Prince très haut, comme de cœur 
nous vous aimons, - que promptement vous accomplissiez le miracle- — car 
ensmte, très fermement j'espère - que vous voudrez savoir qui est bon e[ 
loyal a cette heure, - et qui vous a fait dès lors très bon appui; - et vous 
trouverez comment vous a servi Toulouse. 

Toulouse quia agi de tout temps comme loyale épouse : - car pour aucune 
calamité elle n'a détourné son regard, - ni jamais penché vers le mauvais 
parti; - de quoi elle a mérité que vous la rendiez joyeuse, - comme Roi de 
France, en lui donnant franchise : - en rien elle ne veut meilleure richesse- - 
taites-le en reparant ce qui se perd et s'en va. (XXXII.) ' 

Ce qu'elle demande au roi, ce sont moins des « franchises» 
qu'un allégement de ses charges, sous lesquelles elle succom- 
bait, comme le reste du royaume. La vie fut dure aux Toulou- 
sams du quinzième siècle; sur eux les calamités s'abattaient : 
la peste, la famine, qui en dix ans fit périr le tiers des habi- 
tants, les crues de la Garonne, moins fréquentes et moins 
redoutées que celles de la taille; en i463, ce fut un incendie 
qui dévora, dit-on, les trois quarts de la ville; puis, constam- 
ment, l'insécurité des routes, la rapacité des gens de loi, les 
concussions des fonctionnaires : 

En foc soven, ez am mortalitatz, 
Talhas, empaus, de viures falhimens, 
Et d'autres mais que venon sobdamens. 

(XI, 38-4o.) 

Contre tous ces maux, la royauté apparaissait comme une 
Providence qu'on ne se lassait pas d'invoquer. Le troupeau 
XXVI ^ 



apO REVUE DES PYRÉNÉES. 

était, sans que le maître s'en doutât, la proie de mauvais ber- 
gers : 

Ils sont devenus loups dedans et aussi dehors : — chacun d'eux dévore tout 
le bétail, — jusqu'à ce qu'enfin ils l'ont tout consumé; — de tous côtés au 
loin se peut ouïr le cri — de la perte de ce bétail mangé; — tout le capital et 
gain s'en est allé; — encore plus : ils ont emporté les peaux! 

Que le grand aigle royal voie mes dires, — pour qu'il donne aux méchants 
discipline — et de bien faire à tous autres doctrine, — comme étant des mala- 
des le médecin principal. (XXV, 1472.) 

Le roi faisait-il — cela arrivait souvent, surtout aux change- 
ments de règne — une hécatombe de fonctionnaires? Le 
bon peuple pensait que ses plaintes avaient été entendues, et il 
applaudissait de confiance. L'administration apparaît à Jean 
Recaut (XXXYII, 1/162) comme une harpe où tous les tons 
sont en désaccord; mais arrive le roi, accordeur expert, 
qui, (( avec ses clefs, tourne les chevilles, déplace, allonge, 
rétrécit, ou rompt maintes cordes »... L'instrument allait-il être 
désormais d'une docilité et dune justesse parfaites .'^ On l'espé- 
rait; du moins pendant quelque temps. 

Ce qu'on demande avec le plus d'insistance à ce dispensateur 
de toutes les grâces, c'est une réduction des impôts : 

Roi des Francs, grandement authentique, — si de tant de charges une partie est 
ôtée, — la pauvre gent criera, alors : — Vive toujours Louis le magnifique! 

Une fois du moins — une fois n'est pas coutume — après 
l'incendie de 1^63, Louis XI crut pouvoir y consentir et 
exempta Toulouse de toutes tailles, pour cent ans. La joie fut à 
son comble, est-il besoin de le dire.^ Puis, il était venu lui- 
même, le gracieux roi, visiter sa <( bonne ville » ; il y avait 
séjourné près de deux mois, se montrant familier avec tous ; 
il n'en fallait pas plus pour déchaîner l'enthousiasme : il sem- 
blait que l'attouchement des mains royales dût guérir tous les 
maux, comme les écrouelles. 

Je n'insisterai pas sur les pièces qu'on pourrait grouper 
sous la rubrique « chronique locale » ; sur la dureté des temps 
et celle des hommes abondent des jérémiades, d'un caractère 



La poésie académique a Toulouse. 29 î 

trop général pour avoir un grand intérêt. Je n'insisterai que 
sur deux pièces qui sont vraiment de curieux documents 
d'histoire : la première (XXXVIII), par Hélias de Soiier, 
bachelier es lois et en médecine, est un « sirventés lamentatif 
et confortatif » sur le fameux incendie qui dévora tout un 
quartier, de la rue Sesquières à la Garonne; aucun annaliste 
ne nous en a conservé une description plus émue ni plus 
émouvante^ : 

D'où peut sortir cette grande détresse, — qui tant de gens a dépourvus? — 
Autre plus dure jamais ne fut ouïe. — Je ne sais personne qui pût effacer 
— en cent ans, sa grande rigueur — par grand pouvoir, ni sût réparer — le 
dommage qui, en deux jours, fut commis. 

A tous il donna alors mauvaise soirée, — le méchant feu, et très cruel 
désastre : — des vents discourtois le portaient par l'air; — clochers, maisons, 
ni les grands murs épais — ne l'ont empêché de faire partout passage : — ni 
eau, ni vin, ni engin, ni même tranchée, — n'y aida en chose qui valût. 

Vous pouvez penser le très grand vacarme — qui était, alors, dans tous les 
coins de la ville, — de plaintes et de cris, de toscins et de cloches, — de 
femmes, d'enfants, chacun d'angoisse plein. — De cet esclandre et mauvaise 
tempête — le seul ouïr est chose déshonnète — et chose épouvantable est le 
dommage qui s'y produisit. 

Il est si grand, qu'estimer il ne se pourrait; — jamais feu ne fut vu être si 
sauvage, — si tenace, volant, faisant dommage ; — car, tout à la fois, comme 
cruel et discourtois, — trois cents maisons il brûlait, et de plus — les arbres 
verts. Chacun perdait, à sa vue, — de tous ses biens trois parts sur cinq. 

Non moins poignante, sous une forme plus fruste, est la com- 
plainte (( abécédaire » de Martin de Mons sur la grande famine de 
1433, l'année « oii le carton de blé valait seize écus d'or », 
année où l'on vit tant de misères et tant de désordres, car les 
miséreux, mêlés aux malandrins, se livrèrent aux pires excès : 
ces scènes de désolation, sur lesquelles l'histoire est restée 
complètement muette, sont ici peintes au vif^ : 

Avec douleur, plein de tristesse, — je veux chanter par affliction, — voyant 
la cruelle détresse — que le peuple chétif, dolent, — endure la nuit et le jour, 



1. Il y a de cette pièce une seconde rédaction (XXXIX), en vers de huit 
syllabes, faite probablement pour être chantée sur un air populaire. 

2. Cette pièce (LXVII) ne fut pas présentée aux concours; c'est évidemment 
à titre de document historique que Galhac l'a transcrite. 



292 REVUE DES PYRENEES. 

— car ils ne trouvent de quoi manger — par la disette qui les lie, — qui tous 
les fait trembler. 

Je vois qu'ils mangent, comme des sauvages, — herbes d'amères saveurs, — 
et ils crient par les bocages, — comme pleins de toutes douleurs : — « Sei- 
gneur Dieu, miséricorde! — Envoie-nous bientôt l'été; — donne ta paix et ta 
concorde — à ce peuple misérable. » 

Celte année, je vois de tout dépourvue — la pauvre gent, de quoi j'ai grand 
deuil, — car ils vendent la couverture, — le lit de plume et le drap; — ils 
n'ont pas la quatrième partie — de ce que loyalement cela vaut : — quand la 
disette sera finie, — rendez-Ie-Ieur pour leur argent. 

Chacun de bon cœur devrait — faire l'aumône volontiers, — s'il veut que 
cela lui soit rendu, — quand viendront ses derniers jours. — Bonnes gens, 
faiteS-leur aumône — et gagnez le paradis; — donnez-leur pain ou vin ou 
vêtement, — afin que les malheureux se soutiennent. 

D'autres vont, de porte en porte, — les aumônes demandant, — mais peu de 
gens les réconfortent — à cause de la disette, qui est grande. — Tandis que vous 
en avez facilité, — consacrez-y vos biens ; — soutenez les gens besogneux, — 
qui sont cruellement éprouvés. 

En mauvais temps, est méritoire — l'aumône, quand on la fait : — - qui veut 
de Dieu avoir la gloire, — alors il la peut conquérir. — Seigneurs, prélats de 
noble condition, — bourgeois, marchands de valeur, — veuillez soutenir le 
peuple — qui languit en griève douleur. 

La faim est cruelle, discourtoise, — et en conduit beaucoup à la mort; — 
seigneurs, retenez-les en vie — et veuillez leur donner réconfort; — après, 
vous trouverez ouverte — la porte du haut secret, — si à la pauvre gent 
dénuée — vous mettez votre bon dessein. 

Gens qui vivez du travail des bras, — priez Dieu pour les seigneurs, — 
songez à la grande famine qui nous harasse; — honorez les laboureurs; — ne 
parlez plus le mauvais langage — dont vous avez usé il }• a longtemps, — 
quand, dans vos grands excès, — vous criiez : sac ça! sac ça! 



En dépit de toutes ces misères, les Toulousains aimaient 
leur ville, « sœur de Rome », qui leur semblait la plus belle 
et la plus noble du monde. Les capitouls, dans leurs longs 
manteaux, mi-partis de rouge et de color escura, leur appa- 
raissaient comme autant de cygnes « nageant majestueuse- 
ment sur un lac paisible » fil faut avouer que cette comparai- 
son de magistrats vêtus de rouge et de noir avec les oiseaux 
d'une blancheur de neige, étonne quelque peu); dans leur nom- 
bre même, on voyait un heureux augure : pourquoi étaient-ils 
huit? Parce qu'il y avait dans la ville huit quartiers, sans doute ; 
mais, plus sûrement encore, parce que chacun d'eux incarnait 



LA POÉSIE ACADÉMIQUE A TOULOUSE. SqS 

une des huit vertus*... Ils étaient fiers de leur Parlement, 
(( fondé par saint Louis », 

En loqual mes homes de gran sapiensa 

Quez a totz fan justecia lialmen 

Am conselh just, per molt gran excelensa, 

de leur Université, cet estudi bel, 

El quai flnris de clercia la rosa, 
En nos mostran la nostra ley fizel, 
Canos e leys, qu'es notable joyel, 

de leur Consistoire enfin, qui symbolise la Trinité elle-même, 
par les trois fleurs qu'il distribue aux mieux faisants : 

Donan très flors en aquest mes de may, 
Alz miels dictans en ton bel parlar gay, 
Graduan los en la scienza gaujosa-. 

Ne sont-ce pas déjà les accents de La Toulousaine, avec 
leur délicieuse naïveté : 

Que iou soun fier de tas Academios, 
Des mounumens qu'ornon nostro citât? 

Ouvrons donc ce recueil de vers souvent incorrects, toujours 
inélégants, à la fois boursouflés et plats — tous ces défauts 
ont suffisamment éclaté dans les citations faites plus haut pour 
qu'il soit utile d'insister — ouvrons, dis-je, ce pauvre recueil 
sans nourrir l'espoir d'y trouver des joies esthétiques. Ouvrons- 
le néanmoins, car il a son prix pour l'historien des lettres et 
pour celui des mœurs. Nous y verrons, en effet, l'éclatante 
confirmation de deux faits qui ne sont pas sans intérêt. 

Nous y verrons d'abord que, dès cette époque lointaine, la 
province suivait, et d'aussi près que possible, les modes de la 
capitale, c'est-à-dire que la centralisation littéraire était, si je 
puis dire, en avance sur la centralisation politique et adminis- 
trative. Tous ces défauts, l'absence de naturel, le triomphe de 

1. No XXXV, par Bérenger de l'Hospital, étudiant, 1459. 

2. No LVIII, par le même Bérenger de l'Hospital, i458. 



394 

l'emphase creuse, l'envahissement du jargon pédantesque, sont 
ceux-là même qui déprécient à nos yeux les grands « fatistes » 
ou doctes (( rhétoriqueurs » des cours de Philippe le Bon et de 
Charles VII, et qui faisaient alors leur gloire, comme ils 
allaient faire celle des Chastellain, des Molinet, des Crétin, 
(( souverains poètes français ». Ayons donc quelque indulgence 
pour ces rimeurs provinciaux qui croyaient faire merveille en 
copiant Paris jusque dans ses verrues. 

Il n y a là du reste que la conséquence dun fait autrement 
important : si la province perd, dès lors, peu à peu, son ori- 
ginalité, c'est que, dès lors, elle prend une part de plus en 
plus large, à la vie nationale. Ce sont bien les deuils et les 
joies de la France entière qui font vibrer les cœurs toulousains ; 
sous cette croûte épaisse de pédantisme, ce sont bien les 
préoccupations dominantes de la nation tout entière qu'il est 
aisé de découvrir. Et il en sera de plus en plus ainsi: ces 
({ Recueils » poudreux que l'Académie publie depuis plus de 
deux siècles et qui s'alignent sur les rayons les moins visités 
de nos bibliothèques, contiennent sur la vie intellectuelle et 
morale à Toulouse depuis cette époque, sur les échos qu y ont 
éveillés les grands événements de notre histoire politique ou 
littéraire, les renseignements les plus précieux; c est ce que 
j'ai essayé de montrer ailleurs, très sommairement, par quel- 
ques exemples pris au hasarda C'est une étude qui mériterait, 
je crois, d'être reprise et poussée plus à fond. 

A. Jeanroy. 



I. Dans les articles de la Revue bleue auxquels je me suis permis de 
renvoyer plus haut. 



Abbé Albert GAILLARD 
et Jean B ARE N NES. 



LE ROMAN D'UN MAKIN BORDELAIS 

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 

ANNÉES DE GUERRE ET DE PRISON 

Jacques-Alexandre de Queux', écuyer, chevalier, seigneur 
de Savigné et autres places, naquit en lySo'^, dans la petite 
ville d'Arvert en Saintonge^. 

Son père, messire Paul de Queux, chevalier de l'ordre royal 
militaire de Saint-Louis, seigneur de Savigné, Gorse, Lépinay 
et autres lieux, capitaine général garde-côtes de la principauté 
de Soubise, était mort jeune encore, après avoir eu vingt en- 
fants de dame Hélène Rivière, sa femme. Et quoique quatorze 
d'entre eux, décédés en bas âge, reposassent dans l'église 
d'Arvert, où les sires de Queux possédaient leur sépulture^, 
les six survivants n'en constituaient pas moins une lourde 
charge pour la veuve, qui n'était pas l'ichç. 

1. Le Roman d'un niar/ii bordelais a été écrit par M. l'abbé Albert Gail- 
lard, curé-doyen de Belin. Les documents qui ont servi à le composer ont 
été découverts, recueillis et transcrits par M. Jean Barennes, archiviste-paléo- 
g-raphe. Oa peut les consulter aux Archives départementales de la Gironde, 
série E. Dossier non classé du chevalier de Gueux. 

2. En 1761, au moment de son mariai^e, il di'clare être àsfé de trente et un ans, 
8. Acluellemeot commune de la Charente-Inférieure, arrond. de Marennes, 

cant. de La Tremblade, 2.485 habitanls. 

4. Mimolre contre le sieur Easme de La Croix, garde du corps, concernant 
le banc de la famille de Oueux, dans l'église d'Arvert, 



296 

C'est la raison pour laquelle Jacques-Alexandre s'embarqua, 
comme officier subalterne, sur un naviie qui voyageait au 
long cours. C'était en ly^S. Le jeune marin avait à peine 
treize ans. 

L'année suivante, il occupait un poste sur Le Victorieux, 
quand il eut la malechance d'être pris par un navire anglais 
et emmené prisonnier à Exceter^ Son âge facilita beaucoup 
les négociations engagées pour sa délivrance. Aussi ne tarda- 
t-il pas à être échangé contre un officier de rang égal"^. 11 
rentra aussitôt en France. 

M. de Ségur, auquel il était apparenté, lui obtint alors un 
emploi sur la flûte royale^ Le Chameau., qui appareillait 
pour la Louisiane. Le navire accomplit son voyage sans inci- 
dent notable; mais comme il revenait à son port d'attache et 
qu'il voguait déjà en face de la terre espagnole, il se heurta à 
une force anglaise considérable. Essayer de combattre eût été 
folie. Le capitaine du Chameau le comprit : il jeta son 
navire à la côte et le brûla. Quelque temps plus tard, sur des 
ordres venus de Paris, il employa son équipage à relever les 
canons qui avaient coulé avec le bateau. 

Alexandre de Queux se trouvait, en décembre 1747, parmi 
les marins occupés à cette opération. Il rentra ensuite à Bor- 
deaux, oii nous le rencontrons au mois d'août 1748; puis il 
obtint un nouveau poste dans la marine royale. 

Cette fois, on l'envoya à Saint-Domingue. Le jeune homme 
resta environ deux ans dans ce pays lointain. Il n'eut pas à le 
regretter, au surplus; car, parmi d'autres missions dont on 
le chargea, il eut la chance d'être nommé ^ commandant de 
deux bateaux avec lesquels il alla au Petit-Goave, pour y re- 

1. Ville d'Angleterre, dans le comté de Devon, sur la rivière Ex. 

2. Lettre au chevalier de Griiçnan, à Toulouse. — Sans indication d'année, 
(juillet). 

3. Flâte, pour Jïuste, altération de faste : bâtiment de guerre exclusivement 
réservé au transport du matériel. La Jlû/e portait aussi le nom de corvette de 
charge. 

!\. Par MM. de Conflans et Maillard, gouverneur et intendant des îles de 
'Amérique-sous-le-Vent. 



LE ROMAN D UN MARIN BORDELAIS AU XVIII* SIECLE. 297 

lever un navire de guerre coulé à fond à l'entrée du porl. Ce 
travail, joint aux sept ans de service déjà accomplis, lui valut 
le brevet de capitaine, que Louis XV lui accorda par acte du 
2 4 novembre 1750^ 

Muni de son titre, Alexandre de Queux partit pour la France, 
et comme il avait besoin, pour les siens et pour lui, de res- 
sources que le service du roi ne pouvait lui procurer, il réso- 
lut de passer dans la marine marchande. A cet effet, il se 
rendit à Bordeaux, où il obtint un poste de capitaine au long 
cours. On était alors en 1758. Le vaisseau qu'il commandait 
se nommait Le Fidèle. 

Les choses marchèrent à merveille au début. Le jeune 
capitaine travaillait avec d'autant plus d'entrain qu'il commen- 
çait à se constituer une petite fortune. Mais un jour, sur la 
fin de 1755, comme Le Fidèle rentrait tranquillement à Bor- 
deaux, il fut arrêté par un navire anglais, qui lui apprit en 
le capturant que la Grande-Bretagne était en guerre avec la 
France"^. 

C'était la ruine pour le pauvre chevalier, qui avait mis tout 
son avoir sur son bateau et qui, gardé prisonnier à Plymouth^, 
se trouva dans l'impossibilité de rien arracher au désastre. Au 
demeurant, ses armateurs n'essayèrent même pas de l'y aider. 

Je suis très, chagrin , lui écrivait, un an plus tard, l'un de ses 
frères\ d'aprendre que tu as tout perdeu, et pas sauvés un denier. Tu 
me marques que tes armateur l'on estes dur, je le croix, puisqu'ils ont 
fait protester une lettre d'eschange que tu avais tirré sur eux. Gela me 
pai-ralt un peu barbare et lâche d'agir de la façon, après avoir travallier 
comme tu as fait pour leur intérest et retirer leur anciens fond qu'ils 
aveoit au Port-au-Prince^ et S' Marc 6. 



1. Supplique à Ms'' de Silouet, contrôleur général. 

2. Ibid. 

3. Port du comté de Devon, sur l'estuaire du Tamar; le plus grand porl 
anglais après Porstmouth. 

4. M. de Queux de Lagorce, qui était lui aussi, à ce moment, prisonnier des 
Anglais. 

Sa lettre est du ic février 1757. 

5. Capitale de la république d'Haïti, fondée en 17/19. 

6. Port de la république d'Haïti, à l'issue de la vallée de l'Aribonite. 



998 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Mais si les armateurs n'hésitèrent pas un instant à se mon- 
trer commerçants avant tout, d'autres agirent avec beaucoup 
moins d'égoïsme. C'est ainsi qu'un certain Raphaël Jacob, 
négociant bordelais avec qui il était en relations d'affaires, lui 
écrivit pour le consoler : « J'aurais du plaisir à savoir, lui 
disait-il entre autres choses, que malgré votre captivité vous 
jouisses d'une liberté à vous la faire suporter; ce qui me 
parait impossible dans un pays où l'on ne respire que la haine 
et la rage*. » 

D'un autre côté, un ami influent, M. de Rostan, intervenait 
en personne auprès du ministre pour obtenir que le prison- 
nier fût échangé contre un marin anglais de rang égal. Cette 
démarche ne tarda pas à aboutir; et le 28 juillet 1707, après 
vingt-deux mois de captivité, M. de Queux fut remis en liberté 
avec son domestique nègre, Louis Neptune, moyennant la 
relaxance par l'amirauté française d'un sieur Richard Newton, 
capitaine du navire marchand La Providence. 

A ce moment, la guerre durait toujours. M. de Queux ne 
pouvait donc songer encore à voyager pour le commerce. 
Aussi alla-t-il tout droit à Paris '^, où il obtint, dans la marine 
royale, un emploi de son grade : on le nomma second capi- 
taine de V Apollon, qui attendait à Rochefort le moment pro- 
chain où il partirait pour Louisbourg ^ Ce fut en septem- 
bre 1768 que le navire leva l'ancre. 

Dès que le chevalier de Queux arriva à destination, le mar- 
quis des Gouttes, amiral en chef de l'escadre française, lui 
ordonna de prendre le commandement « de plusieurs chaloup- 
pes et canots et de se transporter à la batterie royalle pour la 
démolir et y mettre le feu, afin que les ennemis ne puissent 
s'y loger et prendre poste ». Ce premier ordre, intelligemment 
exécuté, valut au jeune officier d'être mis à la tête de quatre- 
vingt-quatre canonniers, chargés de défendre trois batteries 

1. Lettre écrite de Bordeaux, en date du 4 novembre 17.56. 

2. Lettre de Raphaël Jacob, en date du 3 septembre 1707. — M. de Queux 
logeait chez Mme Leloir, rue de Laplanche, faubourg Saint-Geruiain. 

3. Ville de la Nouvelle-Ecosse (Canada), dans l'île de Cap-Breton, 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII* SiècLE. SQQ 

qui commandaient l'entrée de Louisbourg*. Il s'y conduisit 
avec vaillance"-, sans pouvoir toutefois répondre au feu de 
l'ennemi aussi vigoureusement qu'il l'aurait voulu. Nous en 
avons la preuve dans une jolie lettre, de tournure bien fran- 
çaise, par laquelle le chevalier de Drucour, son chef, répondit 
à ses plaintes sur le manque de munitions. 

Je ne doute pas, monsieur, que vous ne soyés très mortifié de ne pas 
pouvoir riposter au feu que la battrie du Fanal vous fait; mais à l'im- 
possible nul n'est tenu. L'on m'a marqué du fort de l'Ulot qu'il n'y 
avait plus que i4o boulets de trente-six; ce qui n'est pas trop à beau- 
coup près pour faire feu sur un vaisseau ou deux qui viendraient s'em- 
bosser (par) le travers de l'île Verte. Je vais me retourner du côté des 
vaisseaux qui ont du trente-six^; mais ce sera particulièrement pour 
garnir la battrie d'au moins vingt coups par canons. Et si nous pouvons 
avoir du surplus, ce sera pour vos menus plaisirs. 

Je connais, monsieur, toute votre bonne volonté; et il ne tiendra pas 
à moi que le ministre n'y ait égard, je vous prie de le croire, ayant 
l'honneur d'être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très 
obéissant serviteur. 

L'héroïsme de nos marins ne devait pas, pour cette fois, 
leur valoir le succès. En vain se décida-t-on à couler l'Apollon, 
pour fermer l'entrée du port, les ennemis finirent par s'em- 
parer de Louisbourg ; et le chevalier de Queux, fait prison- 
nier avec ses camarades, fut conduit, au mois d'octobre 1768, 
dans la petite ville d'Andover^ où on l'interna. Il y demeura 
captif jusqu'en février 1769; puis il obtint l'autorisation de 
rentrer en France sur parole. 

1 . Acte de nomination par M. de Drucour, capitaine des vaisseaux du Roi, 
gouverneur de l'île royale Saint-Jean et dépendances. 

2. Lettre du chevalier de Voutron à M. Berryer, ministre de la Marine, 
i4 mars 1769; — et certificat du clievalier de Drucour, délivré à Andover le 
18 février 1759. 

3. Anciennement — et cet usage a duré presque jusqu'à nos jours — on 
distinguait les canons, non point par la grandeur de leur calibre en millimè- 
tres, comme on le fait aujourd'hui, mais par le nombre de Hvres que pesaient 
leurs projectiles. C'est ainsi que l'on disait : une pièce de 4) de 36, de 48, sui- 
vant que le boulet pesait 4> 36 ou 48 livres. De nos jours, on dit : une pièce 
de 75, de loo, de 240, suivant que le calibre du canon mesure 76, 100 ou 240 
millimètres. 

4. Ville d'Angleterre, située sur la petite rivière de l'Anton. Elle fait partie 
du comté de Hampshire, dont le chef-lieu est Southampton. 



3oo 



REVUE DES PYRENEES. 



Alexandre de Queux accepta; mais, dès ce jour, il ne se 
donna plus de cesse qu'il n'eût obtenu d'être échangé contre 
un officier anglais. On comprend la peine qu'il dut y prendre 
en jetant simplement un regard sur la liste des principales 
personnes auprès de qui il dut solliciter. En effet, outre ses 
anciens chefs de Louisbourg : MM. de Drucour, de La Houil- 
lière et des Gouttes; outre ses cousins et protecteurs : le mar- 
quis et le vicomte de Ségur, il visita encore la princesse de 
Gonty, le maréchal de Conflans, l'intendant Bertier de Sauvi- 
gny, le marquis de Montalembert, M. Gilly, directeur de la 
Compagnie des Indes, le ministre de la marine Berryer, le 
sieur Accaron, premier commis de la marine, le vicomte de 
Bouville, qui commandait la marine à Dunkerque, l'ingénieur 
en chef Franquet, le prince de Crouy, et M. de Quélen, écuyer 
de main de S. A. S. M™* la princesse de Gonty. 

Mais sans doute ce qu'il réclamait était bien difficile à 
obtenir, car, après de si multiples supplications, il en restait 
toujours au même point. Et il fallut la paix pour lui rendre 
officiellement sa liberté*. 



CHAPITRE II 

A SAINT-DOMINGUE 

Lorsque M. de Queux passa dans la marine marchande, 
au cours de l'an 1760, il commença par faire deux voyages à 
Saint-Domingue, en qualité de second. Puis, ce stage terminé, 
il devint, en 1753, capitaine du Fidèle, gros bateau bordelais 
armé de dix canons et aménagé pour transporter trois cents 
tonneaux de marchandises. Le nouveau commandant avait 



I. La guerre de Sept ans, soutenue par la France, l'Autriche, la Russie et 
la Suède contre la Prusse alliée à l'Angleterre, se termina en 1768 par le désas- 
treux traité de Paris, qui nous fit perdre le Canada, le Sénégal, l'Inde, Minor- 
que, plusieurs îles des Antilles et l'île du Cap-Breton. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AtJ XVIII® SIECLE. 3oi 

SOUS ses ordres : 7 officiers mariniers, /i officiers non mari- 
niers, 7 matelots, 8 novices et 4 mousses'. Il alla encore à 
Saint-Domingue deux fois ; puis la guerre vint arrêter son 
activité commerciale. Et c'est seulement après une interruption 
de huit ans^ qu'il put reprendre ses pérégrinations d'affaires. 
Dès lors, rien ne devait plus entraver la carrière qu'il s'était 
choisie. 

Il commanda, l'un après Tautre, deux navires bordelais : 
Le Faucon et Les Menechmes, avec lesquels il fit, sans se lasser 
jamais, la navette entre Bordeaux et Saint-Domingue ou vice 
versa. Raconter ces voyages dans le détail serait évidemment 
fastidieux, car le récit ne présenterait guère qu'un amas forcé 
de répétitions. Toutefois, il vaut la peine d'en dire un mot^. 

Saint-Domingue était, à cette époque, le grand débouché 
du commerce girondin. Or, par ce que faisait Alexandre de 
Queux, nous pourrons voir, de façon assez précise, sur quelles 
bases le négoce bordelais organisait ses affaires avec les colo- 
nies. Evidemment notre chevalier et ses armateurs agissaient 
d'après les usages en cours. D'eux à leurs collègues, il ne 
pouvait y avoir que des variations de détail. 

Et d'abord, dans quelles conditions pécuniaires un capitaine 
prenait-il le commandement d'un navire? Nous le savons pour 
M. de Queux. Voici les avantages qu'il obtintet les obligations 
auxquelles il se soumit, quand il s'embarqua sur le Faucon : 

Nous sous signés sommes convenus de ce qui suit, savoir : 
Que moy, Pierre Fesquet, négotiant à Bordeaux ay accordé mon- 
sieur chevallier Dequeux, pour commander le sinaud Le Faucon, de ce 

1. Arch. dép. de la Gironde. Amirauté. 6 B. 4o4 et loi. 

2. De 1755 à 1763. — Mous avons raconté, au chapitre premier, l'existence 
de M. de Queux durant cette période. 

3. Le chevalier de Queux était, à coup sur. un homme d'ordre. Il conservait, 
en effet, avec grand soin tous les papiers qu'il recevait : lettres, notes, jus- 
qu'aux simples billets. — En outre, il paraît ne s'être jamais hasardé à écrire 
une ligne, si banale fût-elle, sans avoir d'abord rédigé un brouillon. Et tous 
ces brouillons, qu'il gardait comme le reste, se retrouvent dans son dossier. 

C'est à une aussi heureuse manie que nous devons de connaître, de façon 
assez précise, l'existence du chevalier de Queux, tant au point de vue de ses 
affaires commerciales, qu'au point de vue de ses affaires de cœur. 



302 REVUE DES PYRENEES. 

port, pour un des ports de S' Domingue. 11 est de plus convenu entre 
nous que ledit sieur Dequeux prendra un quart d'intérêt dans le navire 
seulement et armement dudit Faucon, que nous évaluons de gré à gré 
la somme de quatorze mille livres, tel qu'il est aujourd'huy. Lequel dit 
quart me sera payé en un de ses mandats, dans six mois de ce jour. Les 
commissions qui reviendront au capitaine, des marchandises qui luy 
seront adressées, seront partagées par moitié entre nous deux. Plus, il 
sera aloué audit sieur Dequeux un quart dans les passag'ers, tant d'allée 
que de retour, sans entrer dans les fraix des vivres. 11 luy sera égalle- 
ment aloué deux tonneaux de port, allant et venant, tout autant qu'il 
les remplira. Et moy, chevallier Dequeux, promet et m'engage d'accep- 
ter le commandement du Faucon, ainssi que de la g'estion de la cai'g'ai- 
son qui me sera conssig-née. Et pour me tenir lieu de g'ag'es et commis- 
sion, il me sera aloué la somme de dix-huit cent livres. Je, sous sig-né, 
authorise pareillement monsieur Fesquet à faire assurer mon quart d'in- 
térêt sur ledit /^«Mcort et mise dehors, allant et venant de l'islle S' Domin- 
gue. En foy de quoy nous avons signé en double à Bordeaux, le 3i dé- 
cembre 1766'. 

Ce premier contrat fut complété, deux mois plus tard, par 
les précisions suivantes : 

11 est expressément convenu que ledit monsieur Dequeux consent, 
attendu son intérêt audit navire, de donner cent-cinq jours de planche, 
jours fériés et non fériés, pour rester audit lieu du Cap, tant pour le 
débarquement des marchandises de l'allée que pour l'embarquement de 
la cargaison du retour; laquelle planche commencera à courir du lende- 
main de l'arrivée. Et si, par cas, ce temps n'était pas suffisant pour la 
g'estion de la cargaison et les recouvrements, ledit sieur Fesquet sera tenu 
de bonnifHer en son paiticulier à l'armement dudit navire à Bordeaux, 
en arg-ent de France, cinquante livres par chaque jour de retardement, 
sans que ledit sieur Dequeux, capitaine, soit tenu de faire aucune espèce 
de procédure pour raison dudit retardement. 

Et à l'ég-ard des avaries ordinaires, elles seront payées seulement pour 
le fret du retour. Convenu encore que le fret de l'allée sera acquis audit 
sieiir capitaine Dequeux, à proportion de son intérêt audit navire, du 
temps de son arrivée au Cap et lorsque les marchandises seront à terre. 
Et dans le cas que ledit capitaine eut le maleur de perdre son navire 
dans son retour, ce que Dieu ne veuille, le fret de l'allée sera toujours 
payé, par mondit sieur Fesquet, quatre mois après la nouvelle du nau- 
frag'e, à raison du fret porté par les connaissements ; comme aussi les 
cinquante livres par jour de retardement, s'il y en avait. 

Nous avons convenu entre nous que monsieur Fesquet payera audit 

I. Original. — Sous-seing privé sur papier libre. 



LE ROMAN d'un MARIN RORDELAIS AU XVIIl' SIECLE. 3o3 

capitaine la somme de cinquante livres par chaque passager meng'eant 
à la table en allant, pour luy tenir lieu des vivres dont l'armement du 
navire est chargé, indépendemment du quart du produit des passagers 
qui luy est aloué par la présente police; et la somme de cent livres de 
France, pour chaque passag-er revenant en France. 
Fait double à Bordeaux, le 27 février 1767'. 

Ses droits et ses devoirs bien réglés, le capitaine s'attachait 
en premier lieu à recruter son équipage, à le compléter tout au 
moins. C'était à lui d'agir au mieux pour engager de bons 
matelots sans les payer trop cher. Aussi voyons-nous le cheva- 
lier de Queux, ne trouvant pas à Bordeaux ce qu'il désire, 
faire appel à sa parenté pour qu'on lui procure les hommes 
dont il a besoin. 

Vous me ferés g-rand plaisir, écrit-il à l'un de ses cousins, de vous don- 
ner la peine de m'aretter les meilleurs matelots que vous pourrés trou- 
ver aux environs de La Tremblade'. J'ai besoins de bons sujets et des 
g-ens capables, et qui puisse sçavoir gouverner. Ajés la bonté de dire 
aux matelots qui ce présenteront pour faire la campagne avec moi que 
je ne peu leur donné que depuis 26 jusqu'à 28 et 3o livres par mois. 
Pourvu que dans le nombre que vous verres, il s'en trouve la moitié qui 
sçachent gouverné, cela me suffît^ 

L'équipage au complet, il ne restait plus qu'à charger le 
navire. Or, la cargaison des bateaux marchands bordelais à 
destination des îles de l'Amérique restait sensiblement identi- 
que quel que fût l'armateur : et cela, par la force même des 
choses. On s'approvisionnait, en effet, en produits fournis par 
l'Aquitaine ou les régions avoisinantes. A preuve cette liste 
officielle signalant une partie des articles que le chevalier de 
Queux emporta, un jour, sur son navire Les Menechmes'' . 

i36 barils de farine à 5o livres le baril. 
5o tierçons bœuf salle à 182 livres le baril. 

1. Original. — Sous-seing privé sur papier libre. 

2. Chef-lieu de canton de la (Charente-Inférieure, arrond. de Marennes. 

3. A M. Taupier, 28 avril 1768. 

/|. Ce sont les articles sujets au droit d'entrée de 1 p. 100 {Note pour V Ad- 
ministration du domaine, royal, Bureau du For(-Roi/al, au Cap). — Diver- 
ses autres listes de chargement montrent que l'on emportait, en outre, du bis- 
cuit, de la morue, des légumes. {Arch. dép. de la Gironde. Amirauté. 6B., l\o[\.) 



3o4 REVUE DES PYRENEES. 

80 barils bœuf salle à 85 livres le baril. 
5.400 livres petit salle à 10 sous la livre. 
3.640 jambons à 22 sous 6 deniers la livre. 
3.000 livres beure à 20 sous la livre. 

82 barils artichauts à 12 livres le baril. 
i4 douzaines cuisses d'oyes à 12 livres la douzaine. 
3oo pots d'huille de lin à 4o sous le pot. 
12 livres confitures à 3 livres la livre. 
65 livres droguerie'. 
3oo livres fromages à 20 sous la livre. 

4 pots fruits à l'eau de vie à 3 livres le pot. 
200 livres indigo. 
i4o nois de Galles. 
4o livres couperose'. 

18 livres truffes à 4 livres 10 sous la livre. 
160 livres cervellats à 4o sous la livre. 
3o livi'es poudre à poudrer à i5 sous la livre. 
1 .544 livres ferements à 5o livres le quintal. 

18 chaudières à seucre pesant 7.200 livres à 3o livres le quintal. 
34 barils goldron à 3o livres le baril. 
2 .060 livres fil à voille et à senne^. 

i5o livres quinquallerie à 100 livres le quintal. 

Il y en avait pour tous les besoins et tous les goûts. Et en- 
core, on ne parle pas du vin qui comptait pourtant beaucoup 
dans le total de la cargaison. 

Arrivés à destination, les capitaines louaient assez ordinai- 
rement un magasin vide* pour y étaler leurs marchandises. 
Puis ils faisaient décharger leur navire, soit par l'équipage, 
soit par des nègres empruntés aux propriétaires de l'île, moyen- 
nant une rétribution de 3 livres par jour^. Ensuite la vente 
allait son train. 

Au retour, on chargeait le navire de denrées coloniales di- 
verses, de sucre et de café surtout. 



1. Le prix n'est pas indiqué. 

2. Les prix ne sont pas indiqués pour ces trois articles. 

3. Le prix n'est pas indiqué. 

4. Note de M. Lamarque (1763), portant quittance pour le loyer de son nègre 
et de son magasin. 

5. Lettre de la dame Munier-Bergonz, réclamant à M. de Queux les journées 
d'un nègre qu'elle lui a loué. 22 octobre 1768. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII® SIECLE. 3o5 

Il y avait aussi les passagers. Certains d'entre eux voya- 
geaient même moitié à titre d'êtres humains, moitié à titre de 
marchandises. Voici une note qui en fait foi : 

M. de Gond}', capitaine de cavallerie et commandant au quartier du 
Limbe, a déclaré qu'il envoyait en France une négresse, nommée Hen- 
riette, de nation Congo, âgée d'environ quinze ans, estampée D6, qui 
accompagne son épouse'. 

Au surplus, la vente des diverses denrées ou produits in- 
dustriels, et le transport des passagers, ne constituaient pas 
toujours la source unique où armateurs et capitaines pui- 
saient des revenus. Leurs navires se livraient parfois à un 
commerce d'un tout autre genre. C'est ainsi que l'on voit, un 
jour, M. de Queux de Lagorce, frère du chevalier, prier celui- 
ci de lui procurer un emploi de capitaine ou de second. Or, 
parmi les qualités qu'il juge posséder, il énumère tranquille- 
ment la suivante, avec prière d'en informer les armateurs sus- 
ceptibles de le prendre à leur service. 

J'ay fait deux voyages à la Coste de Guinée, un à la Coste d'Ort, et le 
dernier à la Coste d'Angolle\ Et c'est dans ces voyages que j'ay apris à 
connaître les marchandises pour la traite, et a ménagé les nègres^ 

Il est évident qu'on trouvait à ce négoce-là une occasion de 
bénéfices assez considérables. Aussi ne se privait-on guère de 
l'opérer. Pourtant, si bien des indices permettent de croire que 
le chevalier de Queux s'y adonna lui-même de temps à autre, 
rien n'autorise à l'affirmer avec certitude. D^ailleurs, même 



1. Extrait des registres tenus au Trésor de la marine, au Cap, à l'occasion 
des nègres qui passent en France, 24 juin 1754. 

2. Le nom de Guinée, dont rorigine remonte au quinzième siècle, est appli- 
qué, dans l'usage des marins, à la partie du littoral africain comprise entre la 
baie de Sierra-Leone et l'estuaire du Gabon, sur une longueur de plus de 
3.3oo kilomètres. 

La Côte de l'Or est actuellement une colonie anglaise de la côte occidentale 
d'Afrique, entre la Côte-d'Ivoire et le Togoland. 

La Côte d'Angola est une colonie portugaise, située sur la côte ouest d'Afri- 
que, entre la rive sud de l'embouchure du Congo et la rive nord de l'embou- 
chure du Coumené. 

3. Original. — Lettre du 8 janvier 1763. 

XXVI SI 



3o6 REVUE DES PYRENEES. 

avec la pacotille qu'il emportait à l'ordinaire, il pouvait encore 
réaliser des gains sérieux. 

Il est vrai que tout n'était pas nécessairement bénéfice, bien 
au contraire. Il y avait d'abord pour les marchandises un assez 
grand risque de subir des avaries importantes en cours de 
route. Puis il n'était pas inouï qu'on se laissât tiomper plus ou 
moins par les vendeurs auxquels on achetait leurs produits; 
et M. de Queux dut parfois résumer la situation de façon 
assez piteuse. 

Vos vins no i se trouve assés bon; mais pour n" 2, je reçois bien des 
reproches desjà. Quoi que je l'ay fait coupé avec du Cahors, il se trouve 
avec une pointe d'aigreur. Mais je crains que la .saisson des grande chal- 
leur le fasse tout à fait tourné. Le vin de Cahors est d'une bon qualité 
jusqu'icy, mais il a tellement travaillé dans la calle, que l'on a levé déjà 
plusieurs tambourg et nombre de bariques qui ont coulé. Le bœure ce 
trouve blanc, le bœufs assés bon. La farine d'Orillac est très mauvaises : 
l'on vous a trompé ; tout le parties ce trouve avarié. Les jambons et le 
lard ne se sont pas trouvé d'une bonne qualité : il ma fallu bien vite 
m'en deffaire pour empêché que les vers ne s'y mettent'. 

Puis il y avait la concurrence qui venait encore compliquer 
les choses, et qui, à certains jours, amenait le malheureux ca- 
pitaine aux limites presque du désespoir. Ecoutons-le se désoler : 

a La grande quantité de navire qui m'ont successivement 
tombé à l'ouverture de ma vente ont mis l'abondance, et fait 
diminuer de beaucoup le prix des articles i), écrit-il à l'un de 
ses amis. Cela, il le répète à son armateur : « Vous m'infor- 
mes que les danrées en France ont diminué et que les arme- 
ment reprennes. Nous ne nous en sommes déjà que trop aperçu 
icy par le grand nombre de navire qui sont arrivée. » Enfin, 
comme il a besoin de correspondre avec un capitaine qu'il a 
rencontré, il ne peut s'empêcher de rééditer sa plainte. « Nous 
sommes une trouppe de navire (19) qui ne vendons qu'à me- 
sure que la consommation ce fait, et à un cours très modi- 
que^. )) 

1. Lettre à Pierre Fesquet, ii mai 176'^. 

2. Lettres à divers, 28 juin 1767. 



Le roman d un marin bordelais au xviii' SIECLE. 807 

A coup sûr, M. de Queux était dans une grande inquié- 
tude, car les lettres à sa femme sont, elles aussi, remplies de 
lamentations; et là, il dit plus clairement ce qu'il pense. « Le 
commerce va très mal; les marchandises que j'ai apporté ce 
trouve en abondance par le grand nombre de navires que j'ai 
rencontré dans le pays. Je perdrais sûrement dans cette cam- 
pagne beaucoup de mon capital. Ce n'est point une plaisante- 
rie ; la chose n'est que trop vray. Je porte tous mes soins pour 
pouvoir me sortir d'affaires; mais je ne pourrais jamais ajus- 
ter les deux bouts ^. » 

Il y avait en outre les maladies. A un moment donné, l'équi- 
page de M. de Queux se trouva malade tout entier, chirur- 
gien compris. Le malheureux capitaine essaya bien de faire 
soigner son monde à bord, pour économiser un peu. Mais cela 
ne se passa point sans peine ni dépenses. 

Monsieur, lui écrivait-on à ce sujet, ne pouvoint avoir heu l'honneur 
de vous voire dojourdhuy, fait que je prand la liberté de vous écrire se 
deux ligne, pour vous prié de ordonné que Ion fasse à vôtres chirur- 
giens du bouillons avec un bon chapons ou une bonne volaille écrasée; 
sans quoy il nés pas poisible qu'il puisse y soutenirs. Il sera forssé de 
se faire porté chés un chirurgiens de la ville. — Largeteau*. 

Il est donc certain que le métier de capitaine n'allait pas 
sans aléa sérieux. Mais, à vrai dire, ce serait bien trop beau 
que l'on fît fortune d'un coup. Puis il y a lieu de croire que 
si les gains n'avaient fini par surpasser visiblement les pertes, 
ni le chevalier de Queux, ni ses collègues ne se seraient obstinés 
à voyager sur mer. Or, on voit qu'ils persistèrent tous inlas- 
sablement à naviguer, à vendre et à se plaindre. 



t . iDu 28 juin 1767. 

2. Original. — Lettre du 24 janvier 1770. 



3o8 REVUE DES PYRENEES. 



CHAPITRE m 

DANS LE VIEUX MANOIR FAMILIAL 

Dame Hélène Rivière, veuve de messire Paul de Queux et 
mère du chevalier Alexandre, possédait une âme simple, un 
cœur doux, des mœurs modestes. Or, ce fut une heureuse 
aventure ; car la fortune ne devait jamais la favoriser de ses 
biens. 

Elle vivait dans son château d'Arvert*, veillant avec amour 
sur sa petite famille, priant Dieu au cours des heures solitai- 
res ou travaillant à de menus ouvrages pour ses tenanciers 
plus pauvres qu'elle. Souvent le vieux curé de la paroisse 
venait la voir; alors ils entreprenaient de longues causeries où 
le passé, revivant en phrases alternées, mettait de la joie dans 
leur vie finissante. C'était pour tous deux la plus aimée des 
récréations quand, vieux curé et vieille châtelaine, l'un humant 
son tabac râpé, l'autre redressant ses lunettes d aïeule, ils 
s'attendrissaient ou bougonnaient de concert, toujours d'ac- 
cord au fond. 

Aussi, quelle désolation quand le pasteur mourut ! Elle 
écrivit la nouvelle à son fils Alexandre, qui voyageait au 
loin : puis elle lui réécrivit encore : 

J'ay resues ta lettre, mon cher fiels, où je estes bien persuadé que tu 
as estes bien sansible à la mort de ce cher pasteur^, qui, le jour que tu 
parties pour Bordeaux, le mal le pries; où il n'a (été) malade que sien 
jour^ par un dévoiment par an os et par bas, quel pécosion qu'on nés 

1. Les sires de Queux étaient vassaux du seiacneur baron d'Arverl, ainsi que 
le constate Mme de Queux dans un mémoire justificatif contre le sieur Easme 
de La Croix. 

Dans le même document, dame Hélène Rivière se déclare « noble d'extrac- 
tion ». 

2. Il se nommait Lafargue, comme il résulte d'un petit mémoire défensif 
dressé par Mme de Queux, à propos de son banc dans l'église d'Arvert. 

3. Cinq jours. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVHI' SIECLE. SoQ 

pues prandre. Juge la douleur que jans nés resanti, mo_y est toute la 
fammille. iMes larmes non peus fini du dépuies sa mort. Elle sons bien 
juste, car je pers tous en le perdans. Il tos pourtans se résoudre à la 
volonté du Seig-neur. 

Elle se résigna, en effet; mais elle y eut de la peine, car les 
choses tournèrent de façon à compliquer encore son chagrin. 
Le pauvre curé, trop vieux pour desservir seul sa paroisse, se 
faisait aider, dans le ministère des âmes, par un jeune prêtre, 
son neveu ; et M™" de Queux comptait bien que le vicaire suc- 
céderait au défunt. Hélas ! cette consolation elle-même devait 
lui être refusée. Et la bonne châtelaine raconte à son fils com- 
bien elle a été péniblement déçue. 

Pour comble de maleur, le pauvre abée Desone na pas la cure d'Ar- 
vert, atandu que son ocle ne lui a pas pues résiniés'. Le jour qu'il mou- 
reut, le pauvre 'SI. le curé en fict sa démitione, de sa cure, à M. l'évéque 
pour que le pauvre abée le eueu. Malhureusement le pauvre M. le curé 
est mort en un moles graiidé', et Tabée qui navès pas ueus le soien de 
faire insinué ses grarde ! Anfien tous a esté contre luy. Juge combien 
de mal au ceur a se pauvre peties abées. J'aj creus pandans uens tans 
qu'il moures de çagrin ; mes presanstement il a pries son parties. 

M'"* de Queux aussi prit le sien. Elle fit bon accueil au nou- 
veau pasteur. Mais quelle différence avec le vieil ami disparu ! 

Le curé que monsieur l'évéque nous a donné estes un de ses omoniés, 
qui sapelle M. Ranson. Sa parés un fort onéhomme. Ses un jonne 
homme de trante-deux ou trante-trois ans\ 

Non, vraiment, ce n'était plus la même chose!... Et les sépa- 
rations allaient continuer. L'un après l'autre, les fils de la 



1 . Résigner une cure à quelqu'un : c'est-à-dire se démettre d'une cure en 
faveur d'une personne déterminée. 

2. Pour : gradué. — D'après l'ancien droit ecclésiasli([ue, les postes qui 
vaquaient pendant certains mois déterminés étaient réservés aux clercs gradués 
en théolog'ie ou en droit. Mais, pour être candidat, il fallait avoir eu soin de 
faire insinuer ses grades, c'est-à-dire de faire enregistrer ses diplômes au greffe 
des Insinuations ecclésiastiques. 

L'insinuation était un enregistrement plus complet que l'enregistrement ordi- 
naire. L'acte insinué était transcrit in ejctenso sur les registres officiels, au lieu 
d'y être simplement mentionné ou résumé. 

3. Lettre au chevalier de Queux, 26 août 1769. — Original. 



3 10 REVUE DES PYRÉNÉES. 

vieille châtelaine s'en allaient. Il le fallait bien, car l'existence 
devenait plus difficile chaque jour dans le château familial. 
Gomme le chevalier, ses frères Lagorce et Beaufief s'étaient 
faits capitaines marchands. Néanmoins cela ne suffisait pas. 
A son tour, le dernier-né devait partir pour gagner sa vie. Et 
voici qu'il écrit à son frère, le chevalier : 

La misère est si grande dans notre maison que l'on ne cest où ce don- 
ner de la tette. Le bien de ma mère est toute gâté. Personne n'ans veux. 
Elle l'a toute sur les l)ras. Insy voyés que je ne peus poient rété dans 
l'adroit. Il féaux asolument que je passe à rAméri(}ue'. 

A coup sûr, la plainte ne devait pas être exagérée, car le 
chevalier n'ayant pas répondu sur-le-champ à cette demande, 
son frère Beaufief insista, quelques jours plus tard, en termes 
assez violents ; 

Emmenne ce pauvre Armant pour second lieutenant, ou donne luy 
passage dant tons navire, atandue qu'il veut rester à la Mérique. Ci tu 
ne le fait pas, soye persuadée que Dieu te puniras et ne te fera pas pros- 
pérer. Toute le monde parle ici, et dize que tu es un mauvais frère; que 
tu préfères les étranger à nous qui sommes tes frère "*. 

La maman, elle aussi, était intervenue dans l'affaire, faisant 
appel au bon cœur de son fils, à qui elle disait douceuient : 

Je sais qu' (Armand) a manqué à toies et à ta famme. Que ne m'a-ties 
pas fait à moy osi ! Faut-ties, pour sa, que je te la bandonne? Ne saict- 
tu pas, mon cher fils, qu'il faut pardonné poui l'amour du Seigneur^? 

Et le chevalier se laissa toucher enfin ^, car il savait mieux 
que personne combien la situation était mauvaise chez hii ! 
C'est, d ailleurs, à peu près tout ce quil fit pour venir en aide 



1. Original, i mars 1769. 

2. Ibid., 2 avril 1769. 

3. Ibid., 22 mars 1769. 

4. Lettre du chevalier à sa mère, 28 avril 1769. 

Il semble bien qu'Armand de Queux fut, en somme, un assez piètre sire. Kn 
effet, dans une lettre du 6 juin 1770, le chevalier, alors à La Rochelle, parle à 
sa femme d'Armand (]u'il a laissé à Saint-Dominçfue, et il le qualifie de « mau- 
vais sujet qui lui a causé des ennuis, et dont il doute qu'on puisse jamais rien 
tirer ». 



LE ROMAN D UN MARIN BORDELAIS AU XVIII^ SIECLE. 01 I 

aux siens. On voit, en effet, sa mère se plaindre parfois de 
l'indifférence qu'il lui témoigne : 

De la façon que tu parle, écrit-elle, je ci-oy que nous ne te veron pas 
siteaus. Cans lu es parties de la inéson, toutes tes belle promese sont vite 
évanouis'. 

Et dans une autre circonstance, elle a ce cri touchant ; 

Quov qu'on nos marié, on ne doies pourtant pas oubliyés une mère 
qui vous a donné restre\ 

Pourtant, elle n'est pas bien exigeante. 

Un jour, elle sollicite au nom d'une de ses brus, et c'est 
tout juste un petit bonnet d'enfant qu'elle réclame : 

Ta helle-sours qui va donné la robe à son Aies te demande de souve- 
nier du bonnes que lu luy a promies. J'aj grand peur que tu fera du 
bonnes comme des promese que lu as fait à tes sœurs. Onon de Dieu, 
en voies luy don à .se pauvre peties*. 

Ailleurs, elle demande quelques mètres d'étoffe pour sa fille. 

La pauvre Hellène qui (a) tans Iravaliés à te faire des chosete, et tra- 
valc encore pour toy, elle te demande undésabiléde cotons, car elle est 
toute nues : elle n'a pas un jupons à se mettre sur elle. Le tous ne te 
coulras pas quinse livres. Il luy an faut huit auneetdemies. Si jannavès, 
je t'asure que je ne tans de madrés pas'. 

Elle-même, la promesse d'une robe suffit à la mettre en 
joie. 

Vous me mai que dans votre lettre que vous ctïecturais la promese 
qui est de me donné une robe. Vous ne soriés jamais, mon cher fils, me 
la donné dans un plus grand besoien ; car je peus bien vous dire que du 
depuies quatre ou sien quan, nous avons esté tous jelés ou grêlés s. 



1. Original, 25 août 1769. 

2. Ibid., 18 décembre 17(37. 

3. Ibid , 25 août 1759. — Le chevalier donna le bonnet demandé, mais il 
n'y employa sans doute pas une somme considérable. En effet, sa mère, lors- 
qu'elle lui en accuse réception, lui fait remarquer que les g-alons en sont étran- 
g-ement défraîchis, à tel point qu'on pourrait presque supposer qu'il envoya 
une vieille défroque. 

4. Original, 25 août 1769. 

5. Ibid., 18 décembre 1767. 



3ia REVUE DES PYRÉNÉES. 

Au fond, poui'vu que ses enfants lui témoignent un peu 
d'affection de temps à autre, pourvu surtout qu ils soient 
heureux, le reste ne lui importe guère. Depuis la mort de son 
mari, il y a longtemps, elle est, sans vouloir être autre chose, 
la maman qui protège, qui pardonne et qui aime. Elle ne 
songe même pas à vivre pour elle. Le bonheur qu'elle s'est 
choisi lui suffit. Et l'on s'émeut à la voir passer ainsi à travers 
l'existence, simple et douce du commencement à la fin. 

Ses seules indignations un peu vives allèrent à certain indi- 
vidu, nommé Easme de La Croix, « un craseus qui n'a nulle 
calités que simple garde du cor », et qui travaillait à la dépos- 
séder de son banc dans l'église d'Arvert*. 

Une fois pourtant, elle se mit tout de bon en colère contre 
sa belle-fille, qui s'était « servi des expresion les plus base de 
marque » dans une lettre, allant jusquà écrire (( que tans que 
l'âme luy batras dans le cor que tu ne viendras jamès me 
voier »-. Mais l'amour maternel, plus fort que tout, arrangea 
bien vite cette petite brouille. M""^ de Queux ne sut jamais 
haïr. 

Son fils, le chevalier, devait avoir une âme autrement com- 
pliquée que la sienne. 

(yl suivre.) Albert Gaillard. 

Jean Barennes. 



1. Lettre au chevalier, ler mai 176G. — Original. 

2. /biil. 



Armand P RAVIE L. 



MILLKVOYE AUX JEUX FUORAUX 



Dans la série d'articles qu'il a publiés dans la Revue Rleae^ 
et qu'il a consacrés à l'Académie des Jeux Floraux, M. A. 
Jeanroy ne manque pas de citer Millevoye parmi les lauréats les 
plus connus de l'Académie toulousaine. 

Ce fut, en effet, un poète de concours pendant la majeure 
partie de sa brève existence. Dans le livre très complet que lui 
a consacré récemment M. Pierre Ladoué"^, la chose est bien 
démontrée avec toutes les preuves à l'appui. 

Né à Abbeville, en 1782, ce fut à la Société d'émulation de 
sa ville natale que Millevoye s'adressa tout d'abord ; cette So- 
ciété inséra dans son bulletin ses premières productions ; puis 
il publia ses œuvres juvéniles dans le Courrier des Spectacles, 
YAlmanach des Muses, le Chansonnier des Muses, la Décade 
philosophique ; mais le Journal de Paris ayant annoncé que 
l'Athénée de Lyon ouvrait un grand concours de poésie sur 
la Satire des romans du jour considérés dans leur influence sur 
les mœurs et le goût de la nation, il s'empressa de concourir. 
Il obtint un prix de 600 francs (juillet 1802). 

Ce succès inespéré l'engagea à prendre part au concours de 
l'Athénée de Toulouse. Le prix n'était que de 200 francs en 
numéraire ou une médaille d'or, au choix des auteurs, mais 
le sujet était libre. Millevoye, qui était alors commis de librai- 
rie à Paris, chez Treuttel et Wurtz, 2, quai Voltaire, envoya 
une Epître à un Campagnard qui na jamais vu Paris. 

1. Une Académie six fois séculaire : l'Académie des Jeux Floraux de 
Toulouse, par A, Jeanroy, Revue Bleue, 4> n et 18 octobre 191 3. 

2. Un Précurseur du Romantisme : Millevoije (1782-181G), essai d'histoire 
littéraire, par Pierre Ladoué (Paris, Perrin). 



3l^ REVUE DES PYRÉNÉES. 

Nouveau succès. Le prix lui fut décerné dans une grande 
séance du 3 floréal an XI, dont notre savant collaborateur le 
baron Desazars de Montgailhard a donné le récit complet*. 

Désormais, ce Picard va demeurer fidèle aux concours de 
Toulouse. Lorsque, en 1806, l'Académie des Jeux Floraux se 
sera reconstituée ainsi que je l'ai raconté ici-même'-, il briguera 
aussitôt ses récompenses. Entre temps, le 8 floréal an XIII, il 
obtint le prix de poésie, pour une pièce intitulée : U Invention 
poétique, à la Société d'Agriculture, Sciences et Arts d'Agen : 
c'est la frénésie des concours. 

En 1807, il conquiert à la fois le prix de poésie à l'Institut, 
avec Le Voyageur, et le Souci d'argent, prix de l'Elégie, aux 
Jeux Floraux, avec L' Anniversaire . 

A la lettre de M. Poitevin Peitavi, secrétaire perpétuel, lui 
annonçant ce dernier succès, Millevoye répondit : 

Paris, le 20 avril 1807. 
A Monsieur le Secrétaire perpétuel de l' Académie des Jeux. Floraux. 

Monsieur, 

En vous choisissant pour son interprète, l'Académie des Jeux Floraux 
a su doubler le prix qu'elle daigne me décerner : votre aimable lettre ne 
sera pas le fleuron le moins précieux de ma couronne. Je regrette beau- 
coup que mes occupations ne me permettent pas d'aller moi-même 
remercier mes juges. 

Je profite de toutes les observations judicieuses que vous m'adressez, 
mais je n'ai pu tirer parti de la dernière, n'ayant su trouver pour ce vers 
aucun changement heureux : il me semble d'ailleurs que lauriers loin- 
tains peut être pris dans l'acception de lauriers qui sont loin encore^. 

1. Histoire de l'Académie des Sciences de Toulouse, le Musée, le Lycée, 
l'Atliénée (Toulouse, Privai, 1908, pp. 125-126). 

2. Un Anniversaire toulousain, la Restauration des Jeux Floraux en 1806 
(Revue des Pyrénées, 3e trimestre 1906). 

3. Il s'agit de ce vers : 

« Ta voix... 

« Lui permit de prétendre à des lauriers lointains. » 

M. Ladoué a remarqué que Millevoye, dès 1808, l'a remplacé par celui-ci qui 
est moins expressif : 

« Tu lui montras de loin des lauriers incertains. » 



MILLEVOYE AUX JEUX FLORAUX. 



3i5 



Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien accepter la pièce que l'Acadé- 
mie française vient de disting^uer' et de faire hommag^e en mon nom du 
second exemplaire à l'Académie des Jeux Floraux. 

Je serai fort empressé de recevoir les ouvrages couronnés dès qu'ils 
paraîtront. Si cela est possible, je réclame cet envoi de votre complai- 
sance. 

Parmi les pièces que M. Courtois vous a transmises*, il en est une 
dont j'ose me déclarer l'auteur, malgré son infortune : c'est L'Epttre 
sur les jalousies littéraires que je me propose de publier dans quel- 
que temps. Les deux autres morceaux sont d'un de mes amis, connu 
dans la carrière des lettres par des productions faciles et agréables\ 
Quant à moi, j'avais, je l'avoue, compté un peu plus sur l'Epître que 
sur l'Elégie, mais le cœur paternel est sujet à des pi'édilections injustes, 
et j'aime mieux avoir tort que de supposer un moment qu'une réunion 
d'hommes éclairés puisse n'avoir pas raison. 

Veuillez, Monsieur, agréer mes sincères remerciements et l'assurance 
de tous les sentiments de confiance et d'estime que vous savez si bien 
inspirer. 

MiLLEVOYE, 

Rue de Chartres, a» 8. 

L'Anniversaire fut très bien accueilli, même en dehors de 
Toulouse. Le Mercure de France le publia dans son numéro 
du i3 juin, et, le i8 octobre, à la séance publique de la Société 
philotechnique, M. Lavallé lut une Epitre à M. Millevoie (sic) 
sur les Soucis en vermeil décernés par les Jeux Floraux comme 
prix académiques. 

Cependant, il ne semble pas que Millevoye ait concouru 
jusqu'en 1810. Dans l'intervalle, il essaie d'entrer dans l'Uni- 
versité grâce à la bienveillance de M. de Fontanes; il publie 
un recueil intitulé Belzunce ou la Peste de Marseille, poème 
suivi d'autres poésies, et une seconde édition de l'Amour ma- 
ternel, qui devait inspirer M"* Balard , une « maîtresse es 
Jeux Floraux » de la même époque. Enfin, il compose une 
traduction des Bucoliques qui est très durement jugée. A la 



1 . Le Voyageur. 

2. M. Courtois devait être le « correspondant » de Millevoye, à Toulouse, 
chargé de remettre ses poésies au concours des Jeux Floraux. 

3. Ni M. Ladoué, ni moi, n'avons pu savoir de qui il s'ag-issait. 



3l6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

suite de cet échec, il reparaît à Toulouse et dans des circon- 
stances assez bizarres que M. Ladoué s'est plu à élucider. 

Parmi les poèmes retenus par l'Académie des Jeux Floraux 
dans le concours de 1810, une ode inliiulée Les Jeux Floraux 
fut jugée digne d'une Violette d'argent, l'Amarante d'or, prix 
du genre, étant réservée. Le correspondant de l'auteur, inter- 
rogé, déclara que cette ode était de M. Jomard, demeurant à 
Paris*. La pièce fut donc publiée dans le recueil de 18 10 sous 
cette signature. 

C'est alors que Millevoye se fit connaître comme étant le 
véritable auteur. Il fit intervenir Baour-Lormian, qui, à cette 
époque, faisait partie des Jeux Floraux, et le chargea de retirer 
la valeur du prix, c'est-à-dire 200 francs"-. Naturellement, 
l'Académie fit des difficultés, refusa de remettre cette somme 
aux mains du mandataire et émit des doutes sur le bien fondé 
de la réclamation. Millevoye, avisé par Baour, écrivit alors au 
secrétaire perpétuel, Poitevin-Peitavi, la lettre que voici : 



Paris, i4 niai 1810. 



Monsieur, 



M. Baour-Lormian m'a fait part de votre lettre. Je dois à T Académie 
des Jeux Floraux et à vous en particulier une explication. Je suis l'auteur 
de l'ode couronnée; mais j'ai senti que l'ouvrage était resté fort au- 
dessous du sujet, et ce motif m'a déterminé à emprunter le nom de 
M. Jomard, mon ami. La circonstance du prix réservé me prouve que 
ma défiance était fondée. Je serais fâché toutefois que ma négative pro- 
longeât vos incertitudes et vous causât la moindre contrariété. Vous 
trouverez donc ci-jointe ma procuration en bonne forme, sur laquelle 
vous voudrez bien me faire passer à loisir la valeur du prix, sauf les 

1. M. Ladoué dit (p. 102) : « On ouvrit l'enveloppe contenant le nom de l'au- 
teur. » Il y a là une petite inexactitude; ce procédé, employé dans tous les 
concours, n'étant pas usité aux Jeux Floraux. 

2. Ici, M. Ladoué commet une autre inexactitude. 11 dit que le prix à remettre 
à Millevoye était de 25o francs. En effet, la Violette d'ars^-ent est cotée 25o francs. 
Mais lorsque, aux Jeux Floraux, un candidat refusait la fleur et préférait des 
espèces, on retenait toujours un cinquième de la valeur. Et encore y a-t-il dans 
ce paiement en espèces une faveur que l'Académie est toujours libre de refuser. 
Ces dispositions, toutefois, depuis le legs Ozenne, ne s'appliquent pas aux prix 
de langue d'oc. 



MILLE VOYE AUX JEUX FLORAUX. 3l7 

déductions d'usag'e'. — Du reste, ce qui est écrit est écrit, et je vous 
prie instamment de ne rien chang-er à l'énoncé du rapport. 

J'espère que l'Académie ne prendra point en mauvaise part la priva- 
tion que je m'étais imposée. Plus j'attache d'importance à son suffrag-e, 
plus je devais craindre de n'en être pas assez dig-ne. 

Veuillez, Monsieur, ag-réer l'assurance de mon respectueux dévoue- 
ment. 

MiLLEVOYE, 

Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré, qo 4. 

Je crois que M. Jomard a nég'lig'é d'affranchir le dernier envoi ; ayez 
la bonté, Monsieur, d'en prélever le montant. 

Il s'est glissé plusieurs fautes dans l'impression, entre autres celle-ci : 

Relevant sa victoire ; lisez : révélant, etc. 

Je vous prie d'anéantir la procuration précédente'. 

A cette lettre était jointe une nouvelle procuration sur papier 
timbré dont voici le texte : 

Par-devant M^ Benjamin-Victor Vernois et son coUèg-ue, notaires 
impériaux à Paris, soussig-nés, 

Fut présent 

M. Charles-Hubert Millevoye, homme de lettres, demeurant à Paris, 
rue Saint-Hyacinthe, n» 4> Butte du Moulin, 

Le dit sieur Millevoye se déclarant auteur de l'ode intitulée: Les Jeux 
Floraux, qui a remporté le prix à l'Académie des Jeux Floraux de 
Toulouse, 

Lequel a fait et constitué pour son mandataire g-énéral et spécial, 

M. Saint-Jean, propriétaire, demeurant en ladite ville de Toulouse, 

Et lui a donné pouvoir de, pour lui et en son nom, retirer des mains 
du secrétaire de l'Académie la valeur du prix décerné, en donner toutes 
quittances et décharges, faire toutes déclarations et affirmations requises 
et nécessaires, passer et sig'ner tous actes, émarg^er tous registres, et 
généralement promettant et obligeant. 

Fait et passé à Paris, en l'étude, le quinze mai mil huit cent dix, et 
a signé avec les dits notaires après lecture faite, 

Millevoye, Vernois, Fleury. 

Enregistré à Paris, le quinze may 1810, fo 60, c. 3^, v. 89. Beçu 
un franc dix centimes. 

DULION (?). 

1. Confirmation de la note précédente. 

2. Celle présentée par Baour-Lormian. 



3l8 REVUE DES PYRENEES. 

— Nous, président de la quatrième Chambre du Tribunal de i'^ ins- 
tance du département de la Seine, certifions que les sig-natures de l'autre 
part sont bien celles de MM. Fleury et Vernois, notaires impériaux à 
Paris, et que foi doit y être ajoutées (sic) tant en jug-ement que hors. 
Pourquoi nous avons signé ces présentes auxquels (sic) nous avons fait 
apposer le sceau du dit tribunal. 

Paris, ce quinze mai mil huit cent dix. 

Le Beau. 

L'Académie des Jeux Floraux examina de nouveau la ques- 
tion; elle en délibéra le i" juin, et finalement le secrétaire 
perpétuel transmit au poète cette réponse dont la minute figure 
dans les archives de l'hôtel d'Assézat, au dos de la lettre de 
Millevoye du I^ mai : 

J'ai une peine extrême. Monsieur, d'avoir à vous annoncer que l'Aca- 
démie a délibéré de ne pas délivrer le prix réclamé à la fois par vous et 
par M. Jomard. Elle en a usé ainsi toutes les fois que de pareilles 
réclamations ont été faites sous des noms supposés. Nos statuts v sont 
formels, et j'aime à croire que, s'il avait pu y avoir lieu à une exception, 
elle eût été faite en votre faveur. Gomment l'idée de vous cacher vous 
est-elle venue? Votre nom ne pouvait qu'ajouter à l'intérêt que nous 
avait inspiré l'ouvrage couronné. 

Recevez, Monsieur, avec l'expression de tous mes regrets, l'assurance 
de ma haute considération et de mon respectueu.x attachement. 

Poitevin. 

Millevoye crut devoir insister et répliqua par une lettre plus 
explicite : 

Paris, 10 juin 1810, 
Monsieur, 

La réclamation n'est plus faite sous un nom supposé, puisque je me 
nomme. Le prix n'est pas réclamé à la fois par M. Jomard et par moi, 
puisque M. Jomard, nég-ociant connu, loin de rien réclamer, est prêt à 
vous envoyer son abnégation la plus formelle. Il n'y a donc aucune 
incertitude, môme matériellement parlant, et il me semble qu'un acte 
de justice ne peut blesser vos statuts. J'aime à croire que l'Académie 
des Jeux Floraux ne me suppose pas plus l'intention de lui enlever un 
prix que je ne lui suppose celle de chercher à le retenir. Cependant son 
refus attesterait un doute. Or, vous sentez. Monsieur, ce qu'un pareil 
doute aurait d'injurieux. C'est à ce titre que je réclame, car je tiens .si 



MILLE VOYE AUX JEUX FLORAUX. 3ig 

peu à la chétivo somme dont il s'agit, que si, rontre mon attente, 
l'Académie persistait dans sa délibéi-ation, je la prierais d'agréer la 
valeur du prix de l'Elégie, qu'elle m'a antérieuicnient décerné. 

Au surplus, je propose, pour plus g-rande régularité et surtout pour 
la satisfaction de l'Académie, de faire imprimer incessamment sous 
mon nom l'ode couronnée, avec cette simple note que vous imprimeriez 
vous-même quand l'occasion s'en présenterait : « M. Millevoye n'ajant 
d'abord inséré dans le billet cacheté joint à sa pièce que le nom de son 
correspondant en son absence, le sien n'est parvenu à l'Académie 
qu'après l'impression et même après la séance publique. » Cette note et 
l'ouvrag-e impiimé avec ma sig"nature éclairciront, je crois, tous les 
doutes et lèveront tous les obstacles. Mais, je le répète, un refus définitif 
serait une sorte de démenti public, et l'Académie ne voudrait sans doute 
pas compromettre ceux qu'elle se proposait d'honorer. Le public serait 
peut-être de mon avis : je n'en appellerais cependant à son tribunal 
qu'avec une extrême répug-nance. Il serait fâcheux que le calice des 
doctes fleurs devint pour moi celui d'amertume. — Mais je détourne cet 
aug'ure et j'ose. Monsieur, me reposer sur un conciliateur tel que vous et 
sur la bienveillance des maîtres du Gai-Savoir, qui, dans un autre 
concours, m'avaient accueilli avec tant de g-râce. S'ils ont cru voir dans 
le chang-ement du nom de l'indifîerence ou de la lég-èreté au lieu d'une 
juste défiance, je vous supplie de les détromper. 

Pardon de toutes les peines que vous cause ce malheureux démêlé. Je 
désire de tout mon cœur être un jour à portée de vous en remercier de 
vive voix et d'achever une connaissance à laquelle j'attache infiniment 
de prix. 

Veuillez, Monsieur, agréer l'assurance de ma profonde estime et de 
ma respectueuse considération. 

Millevoye. 

Les supplications de Millevoye n'aboutirent à rien. Aucune 
rectification ne fut imprimée dans les recueils, et, de son côté, 
il ne publia jamais son ode. Il me semble bien que le fin mot 
de laffaiie était-celui-ci : il n'avait jamais été bien satisfait de 
cette pièce ni de la récompense secondaire qu'elle avait 
obtenue. Une fois son amour-propre à couvert, il aurait été 
enchanté néanmoins de toucher 200 francs de l'Académie. En 
tout cas, il ne lui restitua jamais la valeur du Souci conquis 
par L'Anniversaire. 

Que valait, en réalité, l'ode sur les Jeux Floraux, que 
MM. ISoëll et Sentenac me paraissent avoir oubliée dans leur 



020 hEVUE DES PYRENEES. 

intéressant recueil de poésies à la gloire de Toulouse*? Pas 
grand chose. Le poète y raconte à sa façon la restauration des 
concours du Gay-Sçavoir par Clémence Isaure, et les décrit 
d'imagination : 

Du mois riant des fleurs quand l'aube désirée 
Pour la troisième fois dans la plaine azurée 

Reprend son lumineux essor, 
Dieu préside lui-même à ce jour de \'ictoire; 
Sur l'autel des parfums les lauriers de la gloire 

Ont balancé leurs rameaux d'or. 

Ensuite le poète compare avantageusement les pacifiques 
tournois aux jeux olympiques. 

Plus heureux mille fois, les fertiles rivages 
Où, le luth à la main, parmi les Tectosages 
Errait le peuple troubadour. 

Et il termine en exaltant 

Ces fleurs, ces doctes fleurs que parfume la gloire, 

et qui 

• Du temps sauront braver la faux. 



Quoi qu'il en fût, Millevoye ne garda pas rancune à l'Aca- 
démie toulousaine. L'année suivante, il envoyait au concours 
son chef-d'œuvre, la pièce qui a gardé et gardera encore son 
nom de l'oubli : La Chute des Feuilles. 

Il y avait déjà deux ans qu'il avait composé cette élégie, 
d'après M. Henri Potez"-. Millevoye avait été invité à dnier le 
jour de la foire de Saint-Séverin [28 octobre 1809] à Crécy, 
chez un magistrat retraité. Le poète partit le matin, pour faire 
une promenade dans la forêt. Les convives l'attendirent vaine- 
ment. II ne rentra que le soir. Le lendemain, des paysans 
racontèrent qu'ils l'avaient vu seul et faisant des gestes. Quel- 
ques jours après, Millevoye lisait La Chute des feuilles. 



1. Toulouse et les Poètes, par Henry Noëll et Paul Sentenac, édition de la 
Terre Latine, 67, rue Vaneau, Paris. 

2. V Elégie en France avant le Romantisme, chap. x, pp. 433-434. 



MILLE VOYE AUX JEtfX FLORAUX. 82 î 

L'élégie, envoyée au concours de 1811, fut examinée par 
l'Académie des Jeux Floraux le 27 mars, et aussitôt rangée 
dans la première classe avec Le Tombeau de ma Mère, par 
M"^ Balard; mais, le 3 avril, elle fut désignée pour le prix, 
à l'unanimité. 

M. Poitevin-Peitavi en avisa aussitôt Millevoye qui répondit : 

Paris, vendredi 12 avril 181 1. 
Monsieur, 

Je vous remercie de toute votre obligeance et de vos observations 
judicieuses. Il n'en est aucune dont je n'aie profité. Je souhaite que mes 
changemens vous paraissent heureux. 

Je reviens à l'instant même d'avoir l'honneur de voir M. d'Aigues- 
vives' dont je serais très flatté de cultiver la connaissance. Je recevrai 
de lui la fleur monnoyée^ , comme vous avez la bonté de me le proposer, 

La grâce que vous avez mise à me servir dans la discussion précé- 
dente me console du rigorisme de la décision. 

L'heure du courrier me presse et m'enlève au plaisir de m'entretenir 
plus longtemps avec vous. J'aurai l'honneur de vous adresser incessam- 
ment mes deux pièces distinguées par l'Académie française. 

Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de tous mes sentimens. 

Millevoye. 

M. Poitevin-Peitavi avait demandé à Millevoye de faire 
quelques corrections à La Chute des Feuilles. En réalité, jamais 
pièce de vers ne fut plus souvent modifiée. Le manuscrit 
envoyé aux Jeux Floraux a été perdu ; mais nous avons toute 
une série de versions différentes en 181 1 {Recueil de l'Acadé- 
mie), 1812, i8i5 et 1822. M. Pierre Ladoué nous a fourni une 
étude très complète de ces remaniements. Reproduisons-les 
d après lui. 

r. M. Ladoué a cru que M. d'Ayguesvives était le correspondant de Mille- 
voye. C'est une erreur. M. Félix d'Ayguesvives était mainteneur depuis 1806, 
et secrétaire des Assemblées depuis 18 10. Il ne pouvait donc être le correspon- 
dant d'un concurrent. Mais, probablement, M. Poitevin-Peitavi avait profité 
d'un de ses voyages à Paris pour porter à Millevoye le prix qu'il avait obtenu. 

2. Les 160 francs représentant les 4/'^ de la valeur du Souci, 

XXVI 32 



322 

En 1811 et 1812, l'élégie commence ainsi : 

De la dépouille de nos bois 
L'automne avait jonché la terre; 
Le bocage était sans mystère, 
Le rossignol était sans voix. 

En 181 5, Millevoye estime que le troisième vers répète 

l'idée exprimée déjà dans les deux premiers, et il le remplace 

par celui-ci : 

Et dans le vallon solitaire 
Le rossignol... 

Mais, dans une deuxième édition de la même année, il 
corrige encore : 

Et, sur la branche solitaire... 

En 181 2, on s'aperçut que tous ces changements ne valaient 
rien, et on revint à la version primitive. Les éditeurs avaient 
raison. 

Deuxième quatrain. En i8iieti8i2: 

Triste, et mourant à son aurore. 
Un jeune malade, à pas lents. 
Parcourait, une fois encore, 
Le bois cher à ses premiers ans. 

Comme ci-dessus, Millevoye croit que le second vers ne fait 
que répéter le premier, et il imprime en 181 5 : 

Triste, et mourant à son aurore, 
Un jeune homme^ seul, à pas lents, 
Parcourait... 

Puis, dans la seconde édition de cette même année, il bous- 
cule tout et fabrique un quatrain de romance : 

Mourant à la fleur de son âge. 

Un jeune habitant du vallon 

Parcourait un jour le bocage 

Où sifflait le triste aquilon. . 

En 1822, nouveau retour à la version primitive. N'est-il pas 
curieux de constater à quel point les corrections de Millevoye 



MÎLLEVOYE AUX JEUX FLORAUX. 323 

étaient déplorables? Chez lui, seuls, l'inspiration et le senti- 
ment étaient bons. Le « métier » était des plus maladroits. 
Troisième quatrain. En 1811 et 1812 : 

Bois que j'aime! Adieu... Je succombe. 
Ton deuil m'avertit de mon sort; 
Et, dans chaque feuille qui tombe, 
Je vois un présage de mort. 

Dans la seconde édition de 181 5, Millevoye a encore trouvé 
le moyen de ridiculiser cette strophe. Il écrit : 

Doux bocage, adieu!.. Je succombe. 
Tu m'avertis de mon destin : 
De ma mort la feuille qui tombe 
Est le présage trop certain... 

Quel galimatias ! Heureusement, on a rétabli à peu près la 
version primitive dans l'édition posthume : 

Bois que j'aime, adieu!... Je succombe. 
Votre deuil a prédit mon sort, 
Et, dans chaque feuille qui tombe, 
Je lis un présage de mort. 

— La suite a été encore plus remaniée. Voici comment s'ex- 
primait, en 181 1, le « fatal oracle d'Epidaure » diagnostiquant 

la tuberculose : 

... Les feuilles des bois 
A tes yeux jauniront encore; 
Mais c'est pour la dernière fois. 
L'éternel cyprès t'environne ; 
Plus pâle que la pâle automne. 
Tu t'inclines vers le tombeau ; 
Ta jeunesse sera flétrie 
Avant l'herbe de la prairie, 
Avant les pampres du coteau. 

En 181 2, le poète, nous dit M. Ladoué, a pensé avec raison 
qu'un seul cyprès ne peut « environner » son personnage, et 

il écrit : 

L'éternel cyprès se balance; 
Déjà, sur ta tète, en silence, 
11 incline ses longs rameaux. 
Ta jeunesse sera flétrie 
Avant l'herbe de la prairie, 
Avant le pampre des coteaux 



324 REVUE DES PYRENEES. 

Dieu 1 que c'est mauvais! Il a confondu le cyprès avec le 
cèdre, ou mieux avec le saule-pleureur. Aussi, dès la première 
édition de i8i5, il supprime ces arbres encombrants et se 
contente d'écrire : 

La nuit du trépas t'environne 
Plus pâle qu'une fleur d'automne 
Tu t'inclines vers le tombeau. 

Mais dans la seconde édition de cette même année, il réflé- 
chit que le « fatal oracle d'Epidaure » n'a pas dû directement 
s'adresser au pauvre poitrinaire; il a dû prédire seulement sa 
fin à ses parents, et d'une façon plus concise : 

... Les feuilles des bois 
A ses yeux jauniront encore; 
Mais c'est pour la dernière fois. 
Rien de sa languissante vie 
Ne peut ranimer le flambeau. 
Sa jeunesse sera flétrie... 

En 1822, comme d'habitude, on a adopté la leçon de 1811, 
sauf le cyprès, qui est ainsi remplacé : 

La nuit du trépas t'environne. 
Plus pâle que la pâle automne, 
Tu t'inclines vers le tombeau. 

— Continuons. Première version : 

Et je meurs! De sa froide haleine 
Le vent funeste m'a touché, 
El mon hiver s'est approché 
Quand mon printemps s'achève à peine. 
Faible arbuste en un jour détruit, 
Quelques fleurs étaient ma parure : 
Mais ma languissante verdure 
Ne laisse après elle aucun fruit. 

En 181 2, Millevoye resserre tout cela en quatre vers : 

Et je meurs! De leur froide haleine 
M'ont touché les sombres autans ; 
Et j'ai vu comme une ombre vaine. 
S'évanouir mon beau printemps. 



MILLEVOYE AUX JEUX FLORAUX. 826 

Dans la première édition de i8i5, il corrige encore : 

Et je meurs ! De la vie à peine 
J'avais compté quelques instants 
Et j'ai vu... 

Mais, quelques mois plus tard, il raturait encore en se rap- 
prochant de la première version : 

Et je meurs ! De sa froide haleine 
Le vent funeste m'a touché. 
Mon printemps commençait à peine 
Et mon hiver s'est approché. 

Enfin, en 1822, on revient encore au texte primitif, mais 
toujours avec de fâcheuses variantes : 

Et je meurs ! De sa froide haleine 
Un vent funeste m'a touché, 
Et mon hiver s'est approché 
Quand mon printemps s'écoule à peine. 
Arbuste en un seul jour détruit, 
Quelques ûeurs faisaient ma parure, 
Mais ma languissante verdure 
Ne laisse après elle aucun fruit. 

— En 181 1, le jeune malade exprimait ainsi ses regrets à 
l'égard de sa mère et de son amante : 

Tombe, lombe, feuille éphémère. 
Voile aux yeux ce triste chemin ; 
Cache au désespoir de ma mère 
La place où je serai demain. 
Mais, vers la solitaire allée. 
Si mon amante échevelée 
Venait pleurer quand le jour fuit. 
Éveille par ton léger bruit 
Mon ombre un instant consolée. 

Tout ce passage a été constamment remanié : 181 2 : 

Tombe, tombe, feuille éphémère, 
Couvre, hélas! ce triste chemin; 



Mais si mon amante, voilée. 
Vient, vers la solitaire allée. 
Pleurer à l'heure où le jour fuit... 



326 



REVUE DES PYRENEES. 



i8i5, première édition : 

Tombe, tombe, feuille éphémère, 
Et couvrant ce triste chemin, 
Cache au désespoir de ma mère... 



Mais si mon amante voilée. 
Aux détours de la sombre allée. 
Venait pleurer quand le jour fuit, 
Eveille par un faible bruit... 

i8i5, deuxième édition : 

Tombez, tombez, feuilles léi^ères, 
Et pour la plus tendre des mères 
Couvrez quelque temps ce chemin. 
Qu'elle ne puisse reconnaître 
Le funeste asile où, peut-être, 
Son fils reposera demain. 
Mais si, d'un long crêpe voilée. 
Mon amante dans la vallée 
Venait pleurer quand le jour fuit, 
Eveillez... 

En 1822, on rétablit la version de 181 1. Seulement, l'a- 
mante n'est plus ni échevelée, ni voilée : elle est simplement 

désolée. 

Mais vers la solitaire allée 
Si mon amante désolée 
Venait pleurer... 

Nous arrivons à la fin. La Chute des Feuilles se terminait 
ainsi en 181 1 : 

Il dit, s'éloigne... et sans retour! 
La dernière feuille qui tombe 
A signalé son dernier jour. 
Sous le chêne on creusa sa tombe... 
Mais son amante ne vint pas 
Visiter la pierre isolée ; 
Et le pâtre de la vallée 
Troubla seul du bruit de ses pas 
Le silence du mausolée. 

En 1812, chose étonnante, ce texte ne subit aucun remanie- 
ment; mais, en 181 5, l'auteur avait déjà réfléchi : « Je me suis 
reproché, dit-il, de n'avoir amené qu'un simple pâtre au tom- 
beau de l'infortuné jeune homme qui, près de sa dernière 



MILLEVOYE AUX JHUX FLORAUX. 02 7 

heure, songeait d'avance au deuil de sa mère... » Et pour 

contenter cet excellent sentiment, il écrit : 

Il dit, s'éloigne... et sans retour! 
Sa dernière heure fut prochaine : 
Vers la fin du troisième jour 
On l'inhuma sous le vieux chêne. . 
Sa mère (peu de temps, hélas!) 
Visita la pierre isolée : 
Mais son amante ne vint pas; 
Et le pâtre de la vallée... 

Quelques mois après, Millevoye résume le tout en six vers : 

Et le lendemain, vers la nuit, 

Son âme s'était exhalée. 

Sa mère, peu de temps, hélas ! 

Vint tous les soirs dans la vallée 

Visiter la tombe isolée. 

Et son amante ne vint pas. 

Il était enchanté de cette correction, car il estimait que ce 
trait final était bien la vraie marque de l'élégie : (( Ce qu'il y a 
peut-être de plus élégiaque dans toute la pièce, notait-il, est 
maintenant enfermé dans le dernier vers. » Malgré cela, l'édi- 
tion de 1822 revint au texte primitif; mais, par une pruderie 
inexplicable, on écrivit : 

Mais ce qu'il aimait ne vint pas! 



J'ai tenu à reproduire les corrections minutieuses et mala- 
droites, relevées par M. Pierre Ladoué, dans sa complète étude 
sur La Chute des Feuilles. Elles nous montrent deux choses : 
d'abord que, en définitive, c'est le texte de 1811, couronné 
par nos Jeux Floraux, qui a prévalu, sauf quelques malencon- 
treuses variantes; c'est ce texte primitif qui est le meilleur, 
Charles Nodier et Sainte-Beuve l'ont nettement déclaré, et il 
est difficile de ne pas être de leur avis; — ensuite, le relevé 
de M. Ladoué nous montre l'unportance que Mlllevoye atta- 
chait à celte élégie : il avait en quelque sorte le pressentiment 
que ce serait elle qui sauverait son nom de l'oubli. 

On ne retrouve plus son nom dans les concours des Jeux 



328 



REVUE DES PYRENEES. 



Floraux. Fut-il satisfait de son succès de 1811, et ne voulut-il 
pas risquer de le compromettre par quelque échec? Il est plus 
probable que ses occupations, de plus en plus nombreuses, et 
surtout l'état de sa santé, de plus en plus chancelante, l'empê- 
chèrent de concourir de nouveau. Il n avait plus que cinq ans 
à vivre. 

A la fin de l'année 181 2, où il publia plusieurs œuvres im- 
portantes, il fut obligé de quitter Paris et de se retirer dans 
son pays natal, d'abord à Abbeville, puis à Espagnette, village 
situé dans les environs. Le 1" septembre i8i3, il épousait 
]yfiie Marguerite-Flore Delattre de la Mollière, sa compatriote. 

Mais voici la première Restauration. Le poète accourt à Pa- 
ris, brûlant de se faire remarquer par le nouveau gouverne- 
ment, espérant que des jours nouveaux se lèvent pour la litté- 
rature. Il écrit, il publie, il réédite. Il recueille moins de succès 
qu'il ne l'avait espéré. Aussi, après les Gent-Jours, il rentre à 
Abbeville, fort mal en point, décidément atteint de la maladie 
de poitrine qui allait l'emporter. 

(( Les soins les plus tendres, a écrit Dumas, lui étaient vai- 
nement prodigués; il sentait ses forces s'affaiblir, son âme 
seule restait active. Il opposait aux souffrances et au dépéris- 
sement du corps l'exercice continuel de la pensée. Son imagi- 
nation, qui avait perdu sa fraîcheur, semblait, en se décolorant, 
devenir plus féconde'. » 

Après la publication de sa dernière œuvre, son poème 
d'Alfred, Millevoye revint à Paris, en juin 18 16. Il alla habi- 
ter Xeuilly, qui, à cette époque, était un village, et où il souf- 
frit d'un été froid et pluvieux. Un soir de juillet, il y écrit ses 
derniers vers, cette touchante romance. Priez pour moi, qui est 
comme un écho de La Chute des Feuilles : 

Ma compagne, ma seule amie, 
Digne objet d'un constant amour, 
Je t'avais consacré ma vie, 
Hélas ! et je ne vis qu'un jour ! 



I . Notice sur Millevoye, par Jean Dumas, en tète du premier volume de 
'édition Ladvocat (1822), p. xxvn. 



MILLE VOYE AUX JEUX FLORAUX. 829 

Dans les premiers jours du mois d'août, il demande à sa 
femme de le ramener à Paris ; il veut se soigner énergique- 
ment, mais il est déjà trop faible; et quand il arrive aux 
Champs-Elysées, il ne peut aller plus loin : on le conduit chez 
son ancien professeur Bardoux et, le lendemain, on l'installe 
dans un appartement loué avenue de Neuilly. 

« Ah! disait-il, si j'avais seulement douze ans à vivre, j'ai 
de si grands projets d'ouvrages!... Ma pauvre femme, que 
feras-tu après moi.!^ Si je croyais être près du terme, j'écrirais 
au roi pour le supplier de te continuer ma pension, et je pren- 
drais des arrangements avec un libraire pour une nouvelle 
édition de mes œuvres!... » 

Le 1 1 août, après le dîner, il travailla deux heures, lut 
quelques passages de Fénelon, puis se coucha. Vers deux heu- 
res du matin, il serra doucement la main de sa femme et rendit 
le dernier soupir. 

Il allait avoir, dans quelques mois, trente-quatre ans. 

— Le temps n'a donc pas permis à nos Jeux Floraux de 
s'attaclier Millevoye, comme ils l'ont fait pour Hugo, Soumet 
on Jules de Rességuier. Néanmoins, le succès de La Chute des 
Feuilles est un des glorieux souvenirs des concours académi- 
ques toulousains ; et il faut remercier M. Pierre Ladoué d'avoir, 
dans son beau livre, si nettement mis en lumière les rapports 
de Millevoye avec l'Académie de Clémence Isaure. 

Armand Praviel. 



D' TACHARD 



LE BARON DOMINIQUE LARREY 



Le nom des hommes illustres flotte dans le souvenir des 
masses et leurs œuvres tombent dans l'oubli. 

De même que le temps ternit nos médailles et que la dis- 
tance estompe les lointains horizons, ainsi la mémoire des 
héros devient confuse même dans les milieux qui bénéficient 
de leurs bienfaits. 

Le nom de Larrey est resté populaire, mais son œuvre est 
bien oubliée, même dans le milieu médical, entraîné dans le 
courant scientifique moderne ^ Si on procédait à une enquête 
générale, on constaterait que ceux qui détiennent le flambeau 
ne sont pas éloignés de croire qu'avant eux rien n'avait été 
fait, qu'il y a eu génération spontanée de nouvelles méthodes, 
dues précisément à celui qui démontra impossible la géné- 
ration spontanée. 

Le passé a préparé le présent, et il y a toujours profit à relire 

I . Ouvrages à consulter : 

Relation historique et chirurgicale de Vannée d'Orient en Egypte et en Sijrie. 
Larrey, i8o3. 

Mémoires de médecine et de chirurgie et campagnes militaires 1812-1818. 
4 volumes. Larrey. 

Clinique chirurgicale ejcercée particulièrement dans les camps et les hôpi- 
taux militaires depuis iyg2-i826. ï) volumes. Larrey. 

Eloge de D. Larrey, par Parlset (Mémoires Académie de médecine, 1846, 
t. XII). 

Histoire de la chirurgie française. Rochard, 1875. 

Traité de cliirurgie de guerre. Delorme, 1888. 

Les Cahiers du capitaine Coignet, 1888. 

D. Larrey, par Paul Triaire, jgo-S. 

Causeries militaires, général Thoumas, 191 3. 

La France médicale, no 20, igiS. J. Bergounioux. 



LE BARON DOMINIQUE LARREY. 33 1 

les vieux livres remplis des judicieuses observations de nos 
devanciers. 

A notre époque, il est utile de faire revivre la grande per- 
sonnalité de Larrey ; l'altruisme et la mode poussent les fem- 
mes à s'enrôler dans les Sociétés de secours aux blessés et aux 
malades de nos armées; à côté d'une éducation technique, il 
est bon de leur donner aussi quelques notions générales se 
dégageant de l'histoire des guerres ; la grande épopée impériale 
forme un ensemble plein d'enseignements sur lesquels il faut 
revenir et méditer. 

On n'a plus le temps de lire de volumineux ouvrages, mais, 
dans un article concis, on peut mettre à la portée des lecteurs 
pressés quelque peu de la moelle contenue dans les œuvres 
et dans les nombreuses publications consacrées à Larrey. 

C'est ce que je veux tenter en exposant brièvement la vie de 
l'illustre baron Larrey, qui honora l'humanité en se dépensant 
sans compter dans soixante batailles et quatre cents combats, 
en une période de vingt-deux ans de guerre. Ce non-combat- 
tant a partout bravé le feu comme un soldat, et nos jeunes 
camarades, tués au Maroc, sont ses dignes continuateurs, aux- 
quels nous adressons notre très reconnaissante admiration. 

A quoi bon, dira quelque critique, recommencer cette vieille 
histoire .3 On a publié de son vivant ou après sa mort tant de 
mémoires qu'il n'y a plus rien à ajouter. Je n'ai pas, en effet, 
de documents nouveaux, mais comme le prédicateur qui répète 
le même sermon jusqu'à ce que ses fidèles soient corrigés des 
défauts signalés, je crois utile de redire à mon tour que, en 
oubliant les préceptes de ce grand et illustre médecin militaire, 
on a commis des fautes lourdes, qui nous ont coûté un nom- 
bre considérable de vies humaines. Le sermon en action de 
cet homme de cœur a besoin d'être entendu à nouveau dans 
l'intérêt de la jeunesse française appelée sous nos drapeaux. 

En suivant nos vieux grognards, nous jugerons mieux ce 
qu'il y a de mièvre dans nos coutumes éducatrices, produi- 
sant des contingents débiles dont la grande mortalité est la 
cruelle rançon. 



332 



REVUE DES PYRENEES. 



La vie de Larrey démontre la nécessité d'une direction per- 
sonnelle et médicale, active et prévoyante, à la tête du service 
de santé. 

Il a lutté contre les dilapidations des agents administra- 
tifs, contre leur inertie et leur hostilité à l'égard des médecins, 
entraînant la misère et la mort de nombreux malades qu'un 
peu de prévoyance aurait pu sauver. 

Pour perfectionner l'instruction de ses collaborateurs et 
répandre à l'étranger les principes de la chirurgie française, il 
créait dans tous les centres oii il séjournait, ne fût-ce que 
quelques jours, des cours d'anatomie, de médecine opératoire, 
d'épidémiologie, etc. 

Esprit essentiellement pratique, il montrait l'emploi à faire 
des ressources locales pour transporter le matériel, et, en 
Egypte, les moyens de transport ayant été volés au moment 
du départ, il répartit tout son matériel en petits ballots que 
lui et ses collaborateurs transportèrent sur leurs épaules. 

Ce glorieux protecteur des blessés puisa dans ses principes 
d'humanité la plus belle de toutes ses conceptions pratiques. 
Avant lui, l'administration trouvait prudent d'installer les am- 
bulances loin des combattants; après l'afiTaire, si les routes 
étaient encombrées par les convois, les blessés attendaient et 
mouraient d'hémorragie, de froid et de douleur. Sentant ce 
que cette pratique administrative a d'inhumain, Larrey veut 
qu'on relève sans retard le blessé là oii il est tombé, et il crée 
le service des ambulances volantes qui parcourent le champ 
de bataille. 

Cet homme fut un héros et, dans l'antiquité, on aurait fait 
de lui un demi-dieu, un Hercule médical. Mais, de nos jours, 
l'admiration continue à se concentrer sur ceux qui mènent le 
combat, dédaignant ceux qui se vouent au soulagement immé- 
diat des blessés; c'est là une très fausse conception, que je ne 
chercherai même pas à combattre, car elle a la vie très dure. 

Jadis, on se croisait pour la défense des Saints-Lieux ; au- 
jourd'hui, les femmes se rangent en grand nombre sous la 
Croix-Rouge de la Convention de Genève ; Larrey fut un précur- 



LE BARON DOMINIQUE LARREY. 333 

aeur des Sociétés de secours, et son histoire mérite d'être con- 
nue à Toulouse, puisqu'il est notre compatriote d'adoption, 
qu'il se lia avec nos gloires locales, CafFarelli, Dupuy, Verdier, 
Compans, etc. ; qu'il employa son crédit auprès de l'empe- 
reur pour faire rouvrir notre Ecole de médecine, fermée à la 
Révolution, et qu'il donna à sa fille le nom de notre immor- 
telle Isaure. 

En 1896, je demandai et obtins du Conseil municipal que 
son nom fût donné à la rue de l'Hôpital-Militaire, et tout 
récemment le Ministre de la Guerre a décidé que le nom de 
son fils, Hippolyte Larrey, serait donné à l'hôpital militaire. 

Pour connaître Larrey, il faudrait le suivre pas à pas du Nil 
à la Bérésina, de Madrid à Moscou, mais nous ne pouvons ici 
que relater brièvement quelques-uns des grands événements 
de cette épopée. 

Larrey naquit à Beaudéan, dans la vallée de Campan, 
en 1766. A trois ans, il perdit son père; à quinze ans, il vint 
à pied à Toulouse auprès de son oncle Alexis Larrey, profes- 
seur à la Grave ; il entra au collège de l'Esquile, et commença 
plus tard de brillantes études médicales à la Grave, où il obtint 
au concours une médaille de vermeil aux armes de la ville. 

En 1787, il se rendit à Paris, toujours à pied, pour y con- 
tinuer ses études. Dénué de ressources, après un excellent 
concours, il entra dans la marine, se rendit à pied à Brest, 
oii il s'embarqua à bord de La Vigilante pour une campagne à 
Terre-Neuve. 

Pendant la route, il avait rencontré à Mortagne un chirur- 
gien de campagne fort préoccupé d'un malade atteint de hernie 
étranglée, auprès duquel il était appelé. Larrey, voyant son 
embarras, offrit son concours, qui fut accepté; il opéra avec 
plein succès, puis il continua sa route, visita en passant à 
Laval la maison natale d'Ambroise Paré et, détail intéressant, 
le célèbre sculpteur David d'Angers fit les statues de nos deux 
grands maîtres de la chirurgie militaire. 

En 1896, M''* Juliette Dodu fit don à notre Musée des 



334 REVUE DES PYRENEES. 

Augustins d'un buste colossal du baron Larrey, d'après David 
d'Angers. 

Pendant sa campagne de six mois à Terre-Neuve, il sut non seu- 
lement conquérir l'estime de l'équipage, mais encore faire d'im- 
portantes innovations liygiéniques et marquer glorieusement 
son court passage dans la marine, qui en a gardé le souvenir. 

Il rentra à Paris à la fin de 1788 ; l'hiver fut très rude, et la 
Seine fut glacée de Paris à Rouen. La Révolution se prépare, 
et il est vite conquis aux idées nouvelles. Il vit péniblement en 
donnant des leçons, il assiste à la prise de la Bastille, où il 
soigne indistinctement tous les blessés ; à la fête de la Fédéra- 
tion, il travaille au Champ de Mars comme terrassier et y fait 
connaissance de Sieyès et de Beauharnais. 

Sous la direction de Sabatier, médecin en chef des Inva- 
lides, il apprend à soigner les blessures par arme de guerre et, 
en avril 1792, il part pour l'armée du Rhin sous les ordres de 
Custine. 

A cette époque, le service de santé était partout à peu près 
inexistant. Les blessés ont toujours été regardés par les com- 
battants comme des impedimenta, sauf pour Napoléon, qui 
s'occupa toujours de leur sort. 

En 1792, nous n'avions aucune organisation sérieuse, elles 
fournisseurs ne prévoyaient que le moyen de faire fortune. 
C'est à l'illustre Percy, qui, à Mannheim, traversa le Rhin sur 
un pont de bateaux, exposé au feu de douze canons, en portant 
un blessé sur ses épaules, qu'on doit le premier essai de réorga- 
nisation des ambulances. 

A Spire, le 3o septembre 1792, Larrey vit le feu pour la 
première fois, et eut l'honneur d'être mis aux arrêts après le 
combat, pour s'être exposé en allant ramasser sous le feu une 
quarantaine de blessés, dont trente-six furent sauvés. C'est dans 
cette affaire qu'il conçut l'idée de ses ambulances volantes. 

A quelque temps de là, en février 1793, à Mayence, on 
porta à l'ambulance un dragon blessé par un coup de sabre à 
l'épaule et à la cuisse : lorsqu'on A^eut le déshabiller, il proteste, 
crie et déclare qu'il veut être pansé en particulier par Larrey. 



LE ÈARON DOMINIQUE LARREY. 335 

Le dragon était une jeune fille de vingt-deux ans, qui servait 
depuis dix-huit mois. Larrey, après sa guérison, la fit rentier 
dans sa famille. 

L'organisation d'un service de santé s'imposait alors de façon 
urgente : à cette époque, les hommes tombés étaient volés, 
martyrisés, tués non seulement par les bandes louches de mer- 
cantis, mais même parles soldats; les Espagnols, les Prussiens 
(comme toujours 1) furent odieux et cruels, en sorte qu'aux 
horreurs de la guerre s'ajoutaient les crimes des bêtes humaines 
lâchées, savourant le plaisir de tuer avec des raffinements de 
cruauté. 

En plein vingtième siècle, on a revu dans les Balkans, et 
l'on revoit aujourd'hui, les mêmes scènes de barbarie! 

Larrey, par sentiment d'humanité, voulut non seulement 
protéger et défendre ses compatriotes hors de combat, liiais 
secourir également les ennemis ; il ne pouvait y parvenir qu'en 
ayant un corps d'infirmiers armés et instruits, un matériel 
roulant pour les transports, etc. 11 ne laissa pas dormir long- 
temps ses idées dans le domaine spéculatif, et sa méthode, 
rapidement appliquée, donna de si beaux résultats que, dans 
son rapport à la Convention, Beauharnais signala la belle con- 
duite de Larrey à la tête de ses ambulances. Il en fut récom- 
pensé par la plus haute distinction de l'époque, une mention 
honorable et l'insertion de son nom au Bulletin officiel de la 
République . 

Quelques mois plus tard, le général Landremont, visitant 
les ambulances (20 septembre 1793), fut si ému qu'il em- 
brassa Larrey au milieu de ses blessés. 

En avril 1794, la Convention, constatant^les services rendus 
par les ambulances volantes, donna un congé à Larrey pour 
qu'il vînt exposer au Conseil de santé son plan de réorgani- 
sation, qui fut immédiatement adopté. 

Larrey a évité ainsi la mort de milliers d'hommes qui au- 
raient été assassinés ; il a ennobli le rôle des chirurgiens d ar- 
mée en allant sans armes, sous le feu, combattre pour la patrie 
et pour l'humanité. 



336 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Cette réforme fut malheureusement incomplète, car il ne 
put triompher de l'administration et obtenir l'autonomie, qui 
ne fut octroyée, avec de paralysantes restrictions, qu'en i883. 

En 1797, Bonaparte, voyant pour la première fois manœu- 
vrer les ambulances volantes, dit à Larrey : « Votre œuvre est 
une des plus hautes conceptions de notre siècle; elle suffira 
seule à votre réputation » ; et il lui accorda une récompense 
de cent livres. 

Une seconde innovation, plus géniale encore, fut l'organi- 
sation des cours théoriques et pratiques dans tous les centres 
où se rassemblait un personnel médical. 

La nécessité créa cet organe d'instruction. 

On envoyait alors aux armées des jeunes gens en cours 
d'études; leur courage et leur bonne volonté étant insuffisants, 
il était nécessaire de leur enseigner leur métier. Larrey consi- 
déra comme un devoir d'instruire ses jeunes collaborateurs; il 
fit d'eux des amis dévoués et sûrs ; il transforma leur mentalité, 
et en fit de bons et utiles médecins militaires. Ces cours con- 
tribuèrent à vulgariser les principes de la chirurgie française, 
qui était alors à son apogée, et à faire la réputation de Larrey, 
qui vit se presser à ses leçons les médecins étrangers. A Berlin 
surtout, son enseignement fut particulièrement apprécié. 

Nous le voyons en Egypte, en dehors de sa spécialité, là où 
le sort des femmes était confié à d'ignorantes matrones, créer 
une école de sages-femmes, où il professe avec talent; afin de 
trouver sur place, dans les éléments indigènes, des sujets capa- 
bles de remplacer les nombreux médecins victimes de la peste, 
il organisa une Ecole militaire dont les règlements furent 
adoptés dans leurs grandes lignes par l'Ecole spéciale de 
Strasbourg; il participa aussi à l'organisation du Val-de-Grâce, 
qui se ressent toujours de l'impulsion qu'il lui donna. 

Ce qui précède était indispensable à connaître pour préciser 
les puissants leviers qui permirent à notre héros de faire des 
miracles. Nous pouvons maintenant le suivre du Nil à la Béré- 
sina et comprendre comment il mérita cet hommage ultime de 
Napoléon : « C'est l'homme le plus vertueux que j aie connu. » 



LE BARON DOMINIQUE LARREY. SS'J 

Larrey vit Bonaparte pour la première fois le ^ juin l']Q^', 
à partir de ce jour, il le suivit jusqu'au soir de Waterloo. 

Au mois de novembre 179/i, Larrey partit pour Perpignan. 
Depuis plus d'un an, à la suite de l'exécution de Louis XVL 
l'Espagne nous harcelait en Roussillon, où le vieux général 
Dagobert, âgé de soixante-quinze ans, releva l'honneur de 
nos drapeaux. Dugommier, qui lui succéda, fut tué à côté de 
Larrey le 20 novembre 179^, et fut remplacé par notre compa- 
triote Pérignon (de Grenade), qui s'illustra par la prise de 
Rozas, après un siège mémorable pendant un très rigoureux 
hiver. 

Larrey fait là silencieusement une application de sa méthode 
qui lui donne d'autant meilleurs résultats qu'à cette époque le 
nombre des blessés est peu élevé. 

En mars 1796, il est envoyé un moment à Toulon où il 
organise des cours ; mais, à la fin de l'année, le Comité de 
Salut public, appréciant hautement toutes ses qualités, le 
nomme directement professeur au Val-de-Grâce où il exerce 
un an. 

Par ordre de Bonaparte, Larrey est appelé à organiser les 
ambulances à l'armée d'Italie; il partit le i^' mai 1797, tra- 
versa la Maurienne, franchit le Mont-Cenis et arriva à Milan 
le i3 mai. Bonaparte y tenait sa cour, et il reçut Larrey avec 
faveur; il le chargea, avec l'intègre administrateur Villemanzy, 
d'une inspection dans la Haute-Italie, où régnaient le typhus et 
une épizootie très grave. Avec l'administrateur, il réforme les 
abus des commissaires faisant argent de tout; comme médecin, 
il donne des instructions au personnel pour améliorer l'hygiène 
des troupes, et, s'improvisant vétérinaire, il formule des pres- 
criptions d'abatage, d'isolement, de désinfection des locaux, 
auxquelles nous n'aurions à ajouter que l'emploi de nos 
récents moyens antiseptiques. 

En passant par Venise, il eut le chagrin de voir descendre 
le lion ailé de Saint-Marc, qui alla orner la place des Invalides, 
et enlever de la cathédrale le quadrige deCorinthe qui. jusqu'en 
181 5, orna le fronton de l'arc de triomphe des Tuileries. 
XXVI 23 



338 REVUE DES PYR^N^ES. 

A Milan, il arrêta la composition du personnel des ambu- 
lances ; dans chacune, il y avait trois cent quarante hommes 
se répartissant en trois sections. 

Après le traité de Gampo-Formio, il revient à Milan d'oii il 
rentre à Paris le i8 décembre; dès le lendemain, il reprenait 
sa clinique au Val-de-Grâce. 

Le 19 février 1798, Bonaparte nomme Larrey chirurgien 
en chef de l'armée d'Egypte. Cette campagne lointaine, au but 
inconnu, plaisait peu à Larrey, qui s'arracha péniblement à 
son foyer; il partit pour Toulon où tout était à organiser pour 
une armée de So.ooo hommes ; il trouva le matériel, mais 
pour constituer le personnel de 108 médecins, il dut prendre 
à Montpellier et à Toulouse des étudiants en cours d'études 
qu'il dresserait en route. Afin d'éviter, au débarquement, la 
dissémination du matériel, il le fit charger sur un seul bateau 
qui fut capturé par les Anglais. 

Il voyagea avec Bonaparte sur l'Orient, commandé par 
l'amiral Brueys, qui n'inspirait pas confiance à son état-major. 
Dupetit-Thouars prédisait même qu'il perdrait sa flotte. Le 
départ, tenu secret, eut lieu le 19 mai au soir; Malte fut pris 
en passant le 1 1 juin, et, le 2 juillet, Bonaparte met le pre- 
mier le pied sur cette terre d'Egypte que les circonstances nous 
forcèrent à évacuer quatre ans plus tard. 

Bonaparte ayant échappé à ÎVelson, le 3 juillet Alexandrie fut 
prise de vive force; Menou. précipité du haut des remparts, y 
reçut six blessures; Kléber y fut frappé par une balle au front; 
Marmont, enfonçant la porte de Rosette, entra avec sa 
division dans la place. 

Larrey, dès le commencement de l'action, s'installa à la 
colonne de Pompée, sur une hauteur dominant le terrain de 
la lutte; dès le soir, 25o blessés, ramassés par l'ambulance, 
étaient confortablement hospitalisés au couvent des capucins, 
qui se firent infirmiers volontaires. 

La prise du Caire devenant l'objectif principal, le départ de 
l'armée fut fixé au 7 juillet, tandis qu'une flottille, partie de 
Rosette, devait remonter le Nil et marcher de conserve. Deux 



Le ëaron Dominique larrey. 889 

chameaux, affectés au transport du matériel médical, furent 
volés au moment du départ. Larrey fait alors confectionner 
des ballots, et les médecins, les infirmiers et lui-même, don- 
nant l'exemple, transportèrent sur leur dos ce lourd matériel 
pendant une étape de dix heures, la nuit, dans le désert, sans 
boussole, sans carte, sans armes et sans escorte, dans un pays 
rempli d' Arabes hostiles. 

Dès les premiers jours, l'armée se décourage; le mirage 
cause l'affolement ; nul moyen de se ravitailler ; pas d'eau 
sur ce sable brûlant sous un ciel de feu ; seuls les savants 
de la mission, Monge, Bertholet, etc., se montrent enthou- 
siastes devant les trésors archéologiques qu'ils découvrent 
et après lesquels ils courent avec un entrain joyeux. Le 
général Caffarelli (du Falga), bien qu'amputé de la cuisse, 
suit l'armée et prend une part active aux recherches scientifi- 
ques; sa conduite étonne les soldats et surtout les généraux, 
qui ne pensent qu'à rentrer en France et qui disent de lui : 
(( Il s'en moque bien, il a toujours un pied en France. » 

Les savants de la mission, surnommés les ânes à cause de 
leurs montures, ne furent pas longtemps un objet de raillerie, 
car ils rendirent à l'armée le service de clarifier l'eau bour- 
beuse du Nil, de fabriquer la poudre qui manquait et de tirer, 
dans les situations graves, le fusil et le canon avec autant de 
hardiesse et d'impassibilité que de vieux soldats. 

L'armée ne reprit courage qu'en prenant contact à Chebreiss 
avec les mameluks commandés par Mourad ; la lutte fut achar- 
née, les savants y firent leur devoir, et Bonaparte anéantit les 
forces qu'il avait devant lui. 

Le soir, après la bataille, Bonaparte visita l'ambulance où il 
fut surpris de voir Larrey donner à ses grands blessés de 
l'eau-de-vie coupée d'eau à un moment où l'armée manquait 
de tout : « Vous faites, lui dit-il, des miracles de prévoyance. » 

La route était déblayée, mais Mourad s'était replié sur le 
Caire; après huit jours de marche sous un soleil de feu, le 
3 thermidor, au point du jour, Bonaparte a devant lui un 
tableau inoubliable : à sa gauche, le Nil traîne ses eaux bour- 



34o REVUE DES PYRENEES. 

beuses dans une atmosphère vaporeuse : à droite, les Pyra- 
mides qu'un rayon de soleil fait sortir de l'ombre ; en face 
de lui, le Caire avec ses beaux et nombreux minarets ; dans la 
plaine qui le sépare de la capitale, 60.000 fantassins ont pris 
leur formation de combat, ayant sur les ailes les cavaliers cir- 
cassiens de Mourad, revêtus de costumes éblouissants et por- 
teurs d'armes couvertes de pierres fines. 

Devant ce tableau saisissant, il est bien possible que Bona- 
parte se soit écrié : « Du haut de ces pyramides... », etc. Ce 
qui est certain, c'est qu'il électrisa son armée; qu'avec Desaix 
à sa droite et Menou à sa gauche, il parvint à jeter dans le Nil 
une grande partie de cette armée qui déjà avait laissé plus de 
10.000 hommes sur le terrain. 

Pendant le repos accordé aux troupes, un brave Gascon de 
la 32*, ayant l'esprit pratique, organisa avec une baïonnette 
recourbée une pêche aux cadavres afin de sauver l'argent de 
poche et les armures précieuses des mameluks. Il eut bien vite 
de nombreux imitateurs, et cette pêche miraculeuse produisit 
une somme considérable. 

Pendant ce temps, Larrey s'installait au château de Giseh, 
appartenant à Mourad : il y trouvait des ressources précieuses 
pour l'alimentation et le couchage de 2 5o blessés français. 

Il passa là vingt-quatre heures à opérer, donnant ses soins 
même aux mameluks fort étonnés; un des beys relevé sur le 
terrain ayant reçu une balle dans le ventre, se sentant perdu, 
lui offrit comme souvenir de reconnaissance sa bague d'onyx, 
qu'il passa à son doigt et qu'il porta jusqu'au soir de Waterloo 
où il en fut dépouillé par les Prussiens. 

L'armée entra au Caire sans coup férir, mais Ibrahim avait 
échappé; Bonaparte le poursuivit et finit par l'atteindre à 
Salahieh ; faute de cavalerie, il ne put l'empêcher de s'enfuir 
vers la Syrie en emportant ses riches bagages. Dans cette 
affaire. Murât et Lassalle firent des prodiges ; nous eûmes cin- 
quante blessés graves, et l'on compta jusqu'à quarante blessu- 
res sur le même cavalier. 

Le I" août 1798, Brueys se laissa surprendre au mouillage 



LE BARON DOMINIQUE LARREY. 3^1 

par Nelson; la flotte fut détruite. L'armée, séparée de la France, 
tomba dans le découragement, et les chefs eux-mêmes con- 
spirèrent pour rentrer. Par son autorité morale, Bonaparte sut 
rassurer ses troupes et organiser sa conquête. 

Larrey forma au Caire un hôpital pour 5oo malades, dans 
la ferme du bey Ibrahim ; mais pour satisfaire à tous les 
besoins, il en fit trois autres dont un à la citadelle pour hos- 
pitaliser i.5oo malades. 

Dans l'île de Roda, où avaient vécu Antoine et Cléopâtre, 
il installa une école de médecine. 

Le 20 août 1798, Bonaparte fondait l'Institut d'Egypte, dont 
il dirigeait les travaux importants, qui furent interrompus brus- 
quement le 21 octobre suivant par une révolte soudaine, pen- 
dant laquelle le général Dupuy (de Toulouse) fut tué d'un 
coup de lance dans l'aisselle. Son ami Larrey courut à son 
secours en se frayant passage au inilieu des révoltés ; il lia sur- 
le-champ l'artère coupée, mais notre vaillant compatriote mou- 
rut des suites de son hémorragie. \. cette nouvelle, Bonaparte 
s'écria : « J'ai perdu un ami, et la France un de ses meilleurs 
défenseurs. » Nous pouvons lire ces paroles gravées sur le socle 
du monument de GrifPoul-Dorval, qui perpétue, à Toulouse, 
la mémoire du brave commandant de la 82" demi-brigade. 

Pendant l'émeute, l'hôpital principal était menacé, et deux 
de ses médecins, Mouquin et Roussel, y avaient été massacrés. 
Au milieu de la foule ameutée, Larrey s'y transporta et orga- 
nisa la défense de s-es malades. 

La révolte fut noyée dans le sang des insurgés réfugiés dans 
la grande mosquée transformée en citadelle. 

Pendant que se passaient ces événements, Desaix poursui- 
vait Mourad dans la Haute-Egypte ; il remontait le Nil jus- 
qu'aux cataractes, s'arrêtait devant les ruines de Thèbes, et fai- 
sait graver sur les portes d'airain du temple de Philse une belle 
inscription commémorative. 

Au milieu de tous ces événements, Bonaparte était absorbé 
par le souvenir de l'ancien canal des Pharaons qui réunissait 
les deux mers. Il part avec Larrey, CafTarelli, Monge, Bertho- 



342 REVUE DES PYRENEES. 

let, etc., et va, à travers les sables du désert aride, rechercher 
les traces de cet ancien canal. A son retour, il charité Le Père 
des études à faire pour reprendre cette œuvre, qui fut plus 
tard, grâce à ces documents, exécutée avec succès par F. de 
Lesseps et inaugurée par l'inipératiice Eugénie en 18G9. 

Pour assurer sa conquête, Bonaparte devait détruire l'armée 
d'Ibrahim occupant la Syrie. 

Au milieu des préparatifs de cette campagne, la peste, que 
Larrey redoutait avant même de débarquer, éclata à Alexandrie 
et à Damiette ; le 3o janvier 1799, Masclet signalait à 
Alexandrie 91 cas avec 3i décès; 5 médecins de marine isolés 
avec leurs malades étaient au nombre des morts. 

Pendant cette épidémie, le médecin en chef de l'armée. Des 
Genettes, se couvrit de gloire aux côtés de Larrey. Ils redigè- 
rent ensemble d'excellentes prescriptions pour enrayer la mar- 
che du fléau. 

Dans leurs prescriptions, ils formulèrent la nécessité de 
brûler les vêtements et les linges des pestiférés : les intendants 
protestèrent, mais Bonaparte ordonna de passer outre. — Les 
instructions de détail données par Larrey et son collègue méri- 
tent d'être résumées ici : ils prescrivent au personnel de revê- 
tir dans le service des vêtements de toile cirée, lavés après 
chaque visite ; se laver les mains et la figure dans du vinaigre, 
en sortant des salles, après s être dépouillé du sarrau et même 
des chaussures portées pendant la visite ; de laver tous les ins- 
truments, ciseaux, pinces ou bistouris dans l'eau-de-vie; de 
brûler la charpie et les pansements après usage, etc. 

C'était déjà de l'antiseptie, et ces observateurs hors de pair 
connaissaient, comme nous, le rôle joué par les rats dans la 
propagation de cette maladie, dont on peut se préserver, dit 
Des Genettes, avec des onctions d'huile, préconisées en Alle- 
magne, il y a peu de jours, comme si elles venaient d'être 
inventées. 

Quoique très préoccupé de cet état sanitaire , Bonaparte 
pense qu'en donnant de l'air à ses troupes, il les protégera du 
fléau. Il partit donc le 8 février 1798 avec 12.000 hommes 



LE BARON DOMINIQUE LAUIIEY. S^3 

environ, commandés par Murât, Lannes, Kléber, Caffarelli, etc. 
Sur ces routes du désert, Laire^' utilise pour le li-ansport des 
blessés des dromadaires , qu'il charge de paniers qu'il a fait 
confectionner de façon à contenir un homme de chaque côté 
de la selle. 

Les fatigues et les privations tuèrent un grand nombre de 
ces animaux convoyeurs; ceux qui étaient blessés ou hors de 
service étaient mangés, les vivres manquant partout. 

Enfin, après une marche bien dure, l'armée arriva devant 
Jaffa le 3 mars; après quatre jours de repos, la ville, vigoureu- 
sement attaquée etdéfendue, nous coûta loo morts et 3oo bles- 
sés. La population de JafPa, atteinte de peste à forme sidérante, 
contamina nos troupes qu'on dût faire camper hors de la ville. 

Le soir de la prise de JafTa, Larrey donna ses soins à un 
client imprévu. Un mcrcanti suivant les troupes avait été blessé 
ainsi que son singe; ils viennent tous les deux à l'ambulance 
se faire soigner par Larrey ; l'animal reconnaissant lécha les 
mains de son bienfaiteur et lui témoigna ultérieurement toute sa 
gratitude. Au cours de sa carrière, Larrey constata souvent que 
bien des hommes n'étaient pas aussi reconnaissants que le singe. 

Bonaparte visita les pestiférés de Jaffa et, pour rassurer l'ar- 
mée, il s'exposa dangereusement à la contamination. Un tableau 
de Gros a popularisé ce haut fait qui inquiéta Des Genettes, 
qui ne parvint qu'au bout d'une heure à mettre fin à cette 
visite imprudente. 

Le 17 mars, départ pour Saint-Jean-d'Acre où l'on arriva 
le 22 mars. Pendant les premiers travaux du siège, Kléber, 
avec des forces insuffisantes, tient la campagne contre Ibrahim 
et livre, le 16 avril, la bataille du Mont Thabor dont le succès 
fut assuré par le général Verdier. L'ambulance fut placée à 
Cana, et l'hôpital d'évacuation à Nazareth. 

Le sort des blessés assuré, Larrey rentre en hâte à Acre, où, 
le dix-huitième jour du siège et au troisième assaut, Caffarelli 
eut le coude broyé dans la tranchée qu'il parcourait. Amputé 
par son ami, ce brave, ancien élève de Sorèze, mourut stoïque- 
ment le 8 floréal. 



344 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Ce siège, pendant lequel fut inauguré le service des ambu- 
lances de tranchée, fut fertile en incidents : Lannes y reçut une 
balle à la tête et, pour éviter qu il ne fût mutilé par les Turcs, 
ses soldats le traînèrent sur un trajet de 200 mètres environ. 
Un autre jour, Arrighi, aide de camp de Berthier, tandis qu'il 
fait battre en brèche le rempart, eut la carotide ouverte; 
Larrey opère sur place la ligature et, lorsqu'il termine le panse- 
ment, une boîte à mitraille éclate au-dessus de sa tête sans tou- 
cher personne. Ce blessé guérit, mais ne témoigna aucune 
reconnaissance à celui qui l'avait sauvé. 

Après soixante jours de siège et onze assauts, l'artillerie de 
siège et les munitions faisant défaut, Bonaparte se résigna, le 
20 mai, à évacuer la Syrie qui venait de nous coûter, sans 
résultat, plus de 2.000 blessés et bien des morts, A Sainte- 
Hélène, Napoléon disait avec regrets : « Si Saint-Jean-d'Arc fut 
tombé, je changeais la face du monde. » 

Larrey, qui avait pratiqué là 72 amputations, 6 désarticula- 
tions du bras et 7 trépanations, fit des prodiges pendant la 
retraite pour assurer l'évacuation de tous les malades, soit par 
eau, soit par terre. L'état de plus de 3oo d'entre eux exigeait 
le transport en cacolet ou sur brancard; les animaux faisant 
défaut, Bonaparte et son état-major marchèrent à pied sur 
cette route de laS lieues 011 Ion n'avait ni eau, ni pain, mais 
où le soleil torride et le sable soulevé par le vent terrassèrent 
Larrey lui-même qui faillit être asphyxié. 

A tous ces maux continuait à s'ajouter la peste qui, à Gaza, fit 
55 victimes en 5 jours, sur i 49 hommes admis à 1 hôpital. 

Pendant cette retraite moins connue, mais aussi dure que 
celle de Moscou, une femme se fit la protectrice, des malheu- 
reux: un jour, entendant des appels lointains, des cris de 
désespoir, elle court vers cet abandonné, trouve un homme 
aveuglé, le fait accrocher à la queue de son cheval et le ramène 
dans la colonne. ItaHenne d'origine, cette noble femme était 
l'épouse de Verdier, dont le sabre et les décorations sont 
conservés au Musée Saint-Raymond. 

Le 8 juin, Bonaparte donne deux jours de repos à ses trou- 



LE BARON DOMINIQUE LARREY, 3^5 

pes, à Salahiech; le i3, à El Merg, à 3 lieues du Caire, il 
prescrit une visite générale de santé à laquelle il se soumet, 
il fait baigner les troupes, laver les vêtements et ordonne de 
brûler les effets suspects. 

Enfin, le i5 juin, l'armée rentre en bon ordre au Caire; 
pendant cette campagne, nous avons perdu 5oo hommes par le 
feu et 700 pestiférés. 

Larrey est exténué de fatigue, il n'a plus d'uniforme, et ses 
collaborateurs venus à sa rencontre ne le reconnaissent pas, à 
cause de sa figure ravagée et de sa tenue burlesque dont un 
châle de cachemire fait tous les frais. 

Dès son retour au Caire, Larrey réorganise les hôpitaux 
qui, par incurie des ordonnateurs, sont plus mal tenus que ceux 
qu'il improvisait en face de l'ennemi. Le personnel manquait, 
et Masclet venait de mourir de la peste à Alexandrie. 

Le i5 juillet, Bonaparte apprend aux Pyramides, où il a 
porté son quartier général, que, quatre jours avant, une escadre 
anglaise a débarqué à Aboukir une armée turque. Il part avec 
Larrey, et, le 20, les ennemis, sous l'effort de Lannes, de 
Lanusse et de Kléber, sont écrasés et rejetés à la mer. Murât 
y fut blessé à la mâchoire ; Lannes, à la suite d'un coup de feu 
à la jambe, fut atteint de tétanos. A Aboukir, Larrey avait 
trois ambulances : l'une au centre sous sa direction, les deux 
autres sur les ailes. 

C'est là que le général Fugières, plus tard commandant des 
invalides à Avignon, se croyant blessé à mort, rendit son sabre 
à Bonaparte, qui l'accepta pour l'offrir à Larrey, après y avoir 
fait graver son nom ainsi que la date de cette mémorable 
bataille. 

Le 17 août, informé des événements survenus en France et 
en Italie, Bonaparte se décide à rentrer et propose à Larrey de 
l'accompagner ; après réflexion et malgré son désir de revoir 
les siens, il décline cette proposition pour remplir son devoir 
près des malades. 

Kléber prit le commandement en chef sans enthousiasme; 
n'ayant pas compris l'importance considérable des plans de 



346 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Bonaparte, il aA'ait toujours été partisan de labandon de 
rÉgvpte ; bientôt même, il se laissa aller à entamer des négo- 
ciations avec les Anglais, mais leur politique tortueuse lui 
permit de se ressaisir, et, le 20 mars 1800, il remportait sur 
les Turcs la brillante bataille dHèliopolis. 

Ce fut, hélas! son dernier triomphe; le i\ juin, il fut assas- 
siné et remplacé par l'ambitieux et incapable général Menou 
qui, en un an, désorganisa et perdit cette belle conquête en 
capitulant honteusement après la bataille de Canope. où 
Larrey se couvrit de gloire. Là, le général Silly, âgé de 
soixante ans, avait eu, à la fin de l'action, la jambe emportée ; 
tandis que Larrey l'opère, Menou ordonne la retraite ; à ce 
moment, un corps de cavaliers anglais se jette sur l'ambulance 
d'où tout le monde a fui, sauf Larrey qui ramasse précieuse- 
ment ses instruments et emporte Silly sur son dos à travers un 
champ de câpriers dans lequel il est poursuivi : on les croit 
perdus, mais courant en zigzag, ils échappent à la charge. 
Plus tard, Silly ne témoigna pas à son bienfaiteur, comme le 
singe, le moindre sentiment de reconnaissance. Le 20 mars, à 
Canope, trois généraux furent tués ; i .200 blessés furent ramas- 
sés par les ambulances, et, un mois après, plus de la moitié de 
ces hommes rentraient dans le rang. En avril, la peste recom- 
mence dans Alexandrie assiégée où nous perdons i5 hommes 
par jour; les trois quarts des médecins furent victimes du 
fléau, auquel s'ajouta le scorbut qui remplit les hôpitaux de 
malades. La famine augmentait encore tous ces maux. 

Le 3o août 1801, par le traité de capitulation, Menou 
livrait aux Anglais, qui les exigeaient, tous les trésors archéo- 
logiques amassés par nos savants et qu'il nous faut main- 
tenant aller voir au British Muséum. 

Larrey parvint à évacuer tous ses malades en les faisant 
embarquer les premiers, avant les troupes; il ne s'embarqua 
que le 20 septembre; Aoo intransportables furent laissés à 
Alexandrie avec deux médecins. Sur les 1.338 hommes 
évacués, il n'y eut pas un seul décès en cours de route jusqu'à 
Toulon. 



LE BARON DOMINIQUE LARREY. 3^7 

Menou étant atteint de la peste, Larrey s'enferma avec lui 
dans sa cabine jusqu'à sa guérison. 11 débarqua à Toulon le 
17 novembre, et apprit là sa nomination de médecin en chef de 
la garde consulaire; il fut reçu triomphalement à Marseille où 
il aurait été bien inspiré d'attendre le Premier Consul; mais il 
n'était pas courtisan, et il avait hâte de retrouver sa femme et 
de voir sa fille Isaure. 

Les années heureuses n'ont pas d'histoire. Larrey les consa- 
cra à pubher sa campagne d'Egypte. Sa réputation était déjà 
si notoire que le roi de Prusse lui fit demander ses mémoires, 
dont il fut remercié, le 22 novembre i8o3, par lettre accom- 
pagnée d'une médaille d'or à l'effigie du souverain. 

... Les événements se précipitent, Bonaparte est couronné 
empereur. Larrey a le pressentiment que cette élévation de 
son idole causera sa ruine et celle de la France. 

(A suivre.) D' Tachard. 



Marcel SEMEZIES. 



LES GRANDES LIGNES 



i;hist()irk ancienne dk i;espagne 



I 



La connaissance de l'histoire des pays est indispensable à 
qui voyage. Dans mes nombreux séjours en Espagne, j'enten- 
dais parler des rois goths, des rois de Léon, des rois catholi- 
ques, du prince-archevêque de Tolède, des califes de Cordoue, 
des rois de Grenade, et encore des monuments romains ou 
arabes, et tout cela me restait obscur par ce seul fait que 
ma connaissance de l'histoire de l'Espagne était des plus va- 
gues. Comme tout le monde, je savais que l'Espagne avait 
vécu pendant des siècles sous plusieurs dominations étrangè- 
res, mais sans plus de détails. J'étais à peu près fixé sur Chris- 
tophe Colomb et sur Charles-Quint, sur Don Juan et sur Cer- 
vantes. Familier des études napoléoniennes, je voyais assez 
clairement les événements espagnols compris entre 1790 et 
181 A- Mais j'ignorais tout le reste. La touffue histoire de l'Es- 
pagne demeurait pour moi une forêt vierge, mystérieuse, im- 
pénétrable. 

Un jour, j'ai voulu asseoir la base historique qui me man- 
quait. J'ai lu beaucoup d'ouvrages sur les anciennes époques 
historiques de l'Espagne, des ouvrages espagnols et des ouvra- 
ges français, des livres connus et des livres inconnus, et quel- 
ques milliers de pages dévorées ne m'ont pas beaucoup plus 
avancé. Celte histoire des premiers âges de l'Espagne est un 



l'histoire ancienne de l'espagne. Sàg 

formidable chaos : des ténèbres enveloppent les débuts; les 
conquêtes succèdent aux conquêtes; des guerres acharnées, 
farouches, sauvages, passent en tempêtes; des royaumes mul- 
tiples se forment, s'écroulent, luttent entre eux, se dévorent 
les uns les autres, disparaissent et renaissent. A certains mo- 
ments, on peut compter sur le territoire actuel de l'Espagne 
plus de vingt rois de petits royaumes, et plusieurs de ces rois 
portent le même nom ; les historiens interviennent et confon- 
dent, changent, hsent mal, traduisent à leur fantaisie ces 
noms : par exemple, du vizir Barek-el-Mansour ils font Alman- 
zor, et du roi de Grenade Aboul-Abdallah ils font font Boab- 
dil, ce qui est stupide. Car le Français, géographe ou histo- 
rien, garde la manie de franciser tous les noms, comme si les 
noms d'hommes ou de lieux ne devaient pas conserver en tout 
récit leur stricte physionomie, échapper à toute traduction, 
ceci soit dit en passant. On conçoit tout le supplément d'obs- 
curité que de pareilles habitudes d'inexactitude doivent appor- 
ter à des matières déjà obscures. Je reviens à dessein sur le 
mot déjà écrit : cette histoire de l'ancienne Espagne apparaît 
un chaos effrayant. 

Pour éclaircir un peu ces ténèbres, me tracer un sentier 
dans ces sombres fourrés, j'ai jeté de grandes lignes allant 
d'un point à un autre, et autour de ces lignes j'ai tenté de 
grouper un à un les faits, les noms, après les avoir débrouillés 
de l'inextricable écheveau. Jeu de patience qui m'a passionné. 
J'ai divisé ainsi, d'à peu près looo ans avant Jésus-Christ 
jusqu'en i5i6, date d'arrivée au trône de Charles I" (qui 
est Charles V en Allemagne, Charles-Quint), j'ai divisé ces 
2 5oo ans d'histoire espagnole en six périodes très nettes, de 
chacune desquelles je vais tracer un tableau rapide. Cette clas- 
sification synthétique m'a permis de me reconnaître enfin dans 
ce compliqué labyrinthe. Puisse-t-elle rendre le même service 
à quelques lecteurs, s'il en est toutefois qui ne se laissent pas 
rebuter par l'apparente aridité de ce sujet! 



>00 REVUE DES PYRENEES. 



II 



PERIODE PRIMITIVE 



La ville dont il est fait pour la première fois mention dans 
le recul des temps est Cadix, 1 ancienne Gadès. Environ un 
millier d'années avant notre ère, les Phéniciens y fondèrent 
une colonie qui ne tarda pas à devenir une ville importante. 
A l'entrée de deux mers, au seuil de deux continents, elle 
offrait une situation excellente pour un gîte d'étape, pour un 
entrepôt de commerce. Etait-elle aux confins du monde connu, 
comme on aime à le dire? Nous n'en saurons jamais rien. Oui, 
dans le monde ancien classique, la portion connue du globe 
ne dépassait pas les Colonnes d'Hercule. Mais qu'étaient exac- 
tement ces Colonnes d'HerculeP Faut-il, suivant la convention 
routinière, les voir vers Gibraltar.^ Ou plus loin, quelque part, 
vers Madère, Ténériffe, les îles du Cap-Vert, d'autres îles jadis 
existantes et aujourd'hui disparues? ISous l'ignorons, et tout 
ce que 1 on affirme à ce sujet n'est que conjectures, traditions 
mal transmises, fable ou légende. Avant le monde ancien clas- 
sique, dans le recul absolu des temps, il est très possible que 
des navigateurs d'Europe et d Asie aient parcouru en entier 
l'Atlantique et soient arrivés avant Colomb à l'Amérique. Cela 
a pu être, mais aucune trace n'en est restée, et Colomb a réel- 
lement navigué vers l'Inconnu — l'Inconnu d'alors, car tout 
est relatif. L'Inconnu d'un temps proche de nous a pu, a dû 
êlre le Connu des temps fabuleux, des âges perdus dans la 
nuit de la Préhistoire, car la vie de l'humanité est un perpé- 
tuel recommencement. 

D ailleurs, entre 1 Europe et l'Amérique, il a dû exister long- 
temps un autre continent, effondré dans les eaux à la suite de 
quelque énorme convulsion géologique, et dont les îles allon- 
gées dans l'Atlantique de Terre-Neuve à Sainte-Hélène sont les 
débris qui surnagent, les hautes pointes qui persistent. Du 



l'histoire ancienne de l'espagne. 35 1 

5o^ degré de latitude nord au 20' de latitude sud, dessinez une 
ligne à peine ondulée passant par Terre-Neuve, les Açores, les 
Canaries, les îles du Cap-Vert, l'île Saint-Paul, l'île de l'As- 
cension, Sainte-Hélène, vous aurez la ligne des sommets, 
l'épine dorsale de la longue terre, île énorme ou continent 
allongé, qui dut être l'Atlantide. Car je suis de ceux qui avec 
Platon croient à l'Atlantide, « cette île plus grande que la 
Lybie et l'Asie et maintenant submergée par les tremble- 
ments ». C'est le texte du Critias qu'il faut lire attentive- 
ment, ainsi que le Timée. De la réalité de l'xAtlantide, je trouve 
une preuve nouvelle dans une importante comparaison linguis- 
tique. Tout le monde connaît de nom la langue basque, lan- 
gue primitive, langue isolée, dont les origines restent incon- 
nues. Eh bien ! si 1 on compare la langue basque avec les cinq 
ou six mille idiomes morts ou vivants, connus et classés, on 
découvre que le basque n'offre de parentés qu'avec quelques 
dialectes berbères encore parlés au Maroc et le nahuatl, langue 
du vieux Mexique et de l'Amérique centrale avant la conquête 
espagnole, mère et source de toutes les langues et de tous les 
dialectes peaux-rouges. Il est une façon bien simple d'expli- 
quer ce rapprochement : lorsque l'Atlantide disparut à la suite 
de quelque énorme tremblement de terre, suivi lui-même d un 
déluge ou d'une invasion des eaux, les habitants qui purent 
échapper au cataclysme cinglèrent, qui vers l'Est, qui vers 
l'Ouest, et abordèrent, ceux-ci au continent d'Amérique, ceux- 
là au Maroc ou en Espagne et y portèrent leur langue. Ces 
Atlantides réfugiés vinrent donc augmenter la population sau- 
vage de l'Espagne d'alors, et il semble qu'ils ne se mêlèrent 
point à cette population, mais qu ils formèrent à côté d'elle un 
îlot ethnique isolé, non loin des côtes oià ils avaient abordé. Ce 
furent les \asques (Basques, Vasques, on sait qu'en espagnol 
le V se prononce b) qui s'étendaient des côtes de la Galice à 
celles du Guipuzcoa actuel, et occupaient en profondeur les ter- 
ritoires présents des Asturies, du Léon, delà Biscaye. D'autres 
peuples, tout aussi inconnus comme origines, comme histoire, 
comme civilisation, tous probablement aborigènes, se parta- 



302 REVUE DES PYRENEES. 

geaient le reste de 1 Espagne. C étaient : les Bétiens dans lAn- 
dalousie, les Celtibériens dans l'Aragon, les Lacétains dans la 
Catalogne, les Cantabriens dans les parties les plus profondes 
de la Biscaye et des Asturies, les Callaiciens dans la Galice. 
Deux seules colonies étrangères florissaient sur les côtes, 
Cadix dont j ai parlé, et sur la côte orientale, face aux Baléa- 
res, Sagonte qui était un comptoir grec. 

Quelles étaient les formations politiques de ces peuples, 
leurs langues, leurs mœurs, leurs cultures, leurs richesses.'^ 
On l'ignore. L'ombre la plus dense pèse sur cette longue épo- 
que. Il est probable qu'ils n avaient point de villes, qu'ils 
vivaient par groupes, par tribus, dans les abris des montagnes, 
de leur chasse et de leur pêche, comme tant d'autres peu- 
plades primitives. Laissons-les dormir dans leurs obscures 
légendes. 

III 

PÉRIODE CARTHAGINOISE 

Vers l'an a^o avant notre ère, les habitants de Cadix, gênés 
par les attaques des peuplades pillardes de l'intérieur, eurent 
l'idée de demander des secours aux Carthaginois. Carthage, 
toute-puissante, partageait alors avec Rome la domination du 
monde connu. Elle était quelque chose comme l'Angleterre du 
temps : même richesse, même ardeur au trafic et au gain, 
même esprit âprement pratique, mêmes méthodes de conquête 
habile. Ayant pris pied à Cadix, les Carthaginois s'aper- 
çurent de la richesse minière du pays. En remontant droit 
au nord de Cadix, le long des frontières actuelles du Por- 
tugal, des mines béantes offraient leurs filons à plein ciel. 
Cette région minière est encore fameuse aujourd'hui : Rio 
Tinto, Tharsis, Huelva Sulphur and Copper, ces noms brillent 
aujourd'hui au marché financier, mais avant d'enrichir ou de 
ruiner des légions de haussiers ou de baissiers anglais, espa- 
gnols et français, le Rio Tinto et la Tharsis ont enrichi des 



l'histoire ancienne de l'espagne. 353 

Carthaginois et des Romains. Avec une aisance toute britan- 
nique, les Carthaginois confisquèrent cette Cadix qu'ils étaient 
venus secourir et exploitèrent les mines. Mais gênés à leur tour 
par les rapines des indigènes et supposant à ce beau pays d'au- 
tres richesses métalliques, ils résolurent de s'étendre dans l'in- 
térieur. Une petite armée fut envoyée sous le commandement 
d'IIamilcar Barcino. L'on s'imagine assez bien ce que dut être 
cette conquête : quelque chose comme nos colonnes expédi- 
tionnaires du Dahomey ou du Soudan. Disciplinés, bien armés, 
pourvus d'une solide tactique militaire (il faut lire, à ce sujet, 
les Guerres Puniques), les Carthaginois se trouvèrent en pré- 
sence de bandes sauvages et désordonnées. Hamilcar les re- 
foula sans peine devant lui, et, en neuf années, il conquit une 
grande partie de l'Espagne. Parvenu haut dans le Nord, il 
fonda au bord de la mer une ville à laquelle il donna le nom 
de sa famille, Barcino : c'est la Barcelone d'aujourd'hui. Tué 
dans un combat en 228, Hamilcar est remplacé au commande- 
ment par son frère Asdrubal, qui se porte vers l'Ouest et sou- 
met les Galiciens et les Celtibériens. Revenu vers le Sud-Est, 
il bâtit un autre port destiné à servir de lien entre Cadix et 
Barcelone, et auquel il donne tout simplement le nom de sa 
patrie, Carthage : c'est la Carthagène d'aujourd liui. Il est 
assassiné peu après (220), et son neveu Annibal lui succède au 
généralat. Cet Annibal, qui sera le fameux vainqueur de Rome, 
le héros du Tésin, de la Trébie, du Trasimène et de Cannes, 
n'a que vingt-cinq ans. Mais il est le fils d'Hamilcar, et, depuis 
trois ans, il combat en Espagne. Il a l'audace, le feu, le génie 
militaire. Il commence par assiéger la colonie grecque de Sa- 
gonte qui sera un établissement tout créé entre Barcelone et 
Carthagène. La colonie est en pleine paix avec Carthage; des 
traités la couvrent. Qu'importe ? La foi punique est là pour 
faire passer l'intérêt avant l'honneur. Sagonte est prise après 
un terrible combat (219), mais le vainqueur n'aura conquis 
que des ruines, car, donnant l'exemple d'un sacrifice que des 
cités espagnoles renouvelleront bien des fois au cours des âges, 
les Sagontins se voyant perdus brûlent leur ville et meurent 
XXVI 24 



354 REVUE DEs"pYRÉNEES. 

dans les flammes. En une rapide campagne d'un an, Annibal 
soumet le reste de lEspagne, sauf les Cantabriens. C est là, 
d'ailleurs, dans ce coin de la Biscaye, des Asturies et du Léon, 
que se concentrera toujours, sous toutes les dominations et 
contre toutes les conquêtes, le noyau de la résistance indomp- 
table. Trois fois encore 1 Espagne sera soumise en entier, sauf 
cet îlot d'indépendance nationale, et c'est de lui que sortira la 
reconquête. Pendant quinze siècles, le cœur de l'Espagne libre 
battra dans cet Ouest farouche. 

L'Espagne enchaînée, Annibal, politique autant que guer- 
rier, sent que le seul moyen de vaincre Rome, 1 éternelle enne- 
mie de Carthage, est d'aller l'attaquer chez elle. Laissant en 
Espagne quelques garnisons et renforçant son armée des Espa- 
gnols domptés, il entreprend sa marche fabuleuse sur Rome, 
par les Pyrénées et par les Alpes que franchissent ses éléphants, 
ses cavaliers et ses hordes de gens de pied. Ce que fera Anni- 
bal en Italie appartient à l'histoire de Rome ou à celle de Car- 
thage. Passons. 

IV 

PERIODE RÔMAlNË 

tlome avait tremblé un instant sotis le talon de fer d Annibal, 
mais les « délices de Capoue » avaient changé le cours des cho- 
ses, et, redevenue victorieuse et maîtresse, Rome poursuit 
Carthage partout où elle possède un pouce de terre. L'Espagne 
est colonie carthaginoise, il faut conquérir l'Espagne. Cnéus 
et Publius Scipio y passent avec une armée et livrent à Asdru- 
bal Barca et à Asdrubal Giscon, les généraux carthaginois, des 
séries de batailles (217-212). Publius Scipio tué, Cornélius 
Scipio Africanûs (Scipion l'Africain) prend le commandement 
(211) et mène la campagne avec une hardiesse et une vivacité 
que l'histoire a trop peu fait connaître. Comme rapidité de 
mouvement et audace de tactique, ses campagnes d'Espagne 
valent ses campagnes d'Afrique. En 210, il prend Carthagène; 



L HISTOIRE ANCIENNE DE l'eSPAGNÉ. 355 

en 209, il inflige à Asdrubal Giscon une défaite définitive, lui 
tue ou prend 54.ooo hommes et jette à la mer les derniers dé- 
bris des troupes puniques. L'Espagne n'est plus carthaginoise, 
mais elle n est pas encore romaine. Il faut une campagne de 
trois ans (aog-aoC)) pour soumettre une à une les provinces. 
L'œuvre accomplie, Cornélius Scipio passe en Afrique où il va 
consacrer à Zama son beau nom d'Africanus. 

Lentement l'Espagne cède à l'infiltration romaine, mais cette 
farouche a par moments des soubresauts terribles, et les pré- 
teurs romains guerroient plus qu'ils ne civilisent. La plus fa- 
meuse de ces révoltes partielles est celle de Numantia. Les 
armées de Pompilius Lœnus, d'Hostilius Mancinus, d'Emilius 
Lepidus, de Calpernius Piso s'usent l'une après l'autre sous 
les murs de cette rebelle (187-1 33). L'Espagne entière s'émeut 
de cette magnifique résistance et frémit d'espoir, : il faut en 
finir, et Rome envoie avec des renforts considérables l'un de 
ses meilleurs généraux, Scipio yEmilianus, le second Scipion 
l'Africain, l'élève de Polybe et de Massinissa, celui enfin qui 
avait exécuté à la lettre Tordre antique du Sénat : Delenda est 
Carthago. Le destructeur de Carthage eut besoin d'une année 
entière pour réduire Numance, et il ne se rendit même maître 
que de ses cendres. Imitant l'exemple de Sagonte, les Numan- 
tins avaient incendié leur ville et s'étaient tués dans les flam- 
mes (i33). A tous ses noms de gloire, Scipio iEmilianus en 
ajouta un autre : Numantinus. 11 fut : Publius Cornélius Sci- 
pio yEmilianus Africanus Numantinus. Napoléon l'eût fait duc 
de Numance, mais je trouve plus beau ce défilé de noms pom- 
peux, magnifiques et sonores, dont chacun clame une victoire. 
Quant à Numantia, il ne reste plus rien d'elle, pas même son 
nom. Un petit bourg de quatre à cinq cents âmes, Garsay, 
végète sur les bords du Duero, non loin de Soria, sur l'empla- 
cement même de la ville héroïque. 

L'Espagne, sauf le petit noyau cantabrien qui ne sera à moi- 
tié soumis que par Auguste, est maintenant complètement et 
pour longtemps romaine. Les légions, ouvrières et travailleuses 
autant que combattantes, vont la sillonner de routes, la cou-^ 



356 REVUE DES PYRÉNÉES. 

vrirde monuments, d'aqueducs, de cités. La civilisation romaine 
va fleurir l'Espagne et limprégner de sa marque. Le territoire 
est divisé en trois grandes provinces : la Tarracomdse , qui 
comprend la Galice, les Asturies, la Biscaye, la Navarre, la 
Catalogne, la Castille, l'Aragon, \alence et Murcie, c'est-à-dire 
tout l'immense pays entre les Pyrénées et la Sierra Morena ; — 
la Bétique, qui est le Sud, l'Andalousie; — la Lusitanie, qui 
est le Portugal. L'administration, la législation romaines s'im- 
plantent solidement. Les dieux de Rome auront même leurs 
temples. L'Espagne deviendra si profondément romaine qu'elle 
donnera à Rome, pour ses autres conquêtes, des armées vail- 
lantes et fidèles. Dix légions sont recrutées sur le sol de la 
province, et l'on sait ce qu'était une légion, non pas une 
simple unité d'infanterie comparable à une de nos brigades, 
mais un vrai corps d armée, bien complet, comprenant son 
infanterie de ligne et légère, sa cavalerie, son train de bagages, 
son artillerie, ou ce qui en tenait lieu, ses machines de sièges. 
L'Espagne ne sera plus une colonie, mais une province de 
l'Empire. Elle donnera à Rome deux empereurs, et non des 
moindres, Trajan et Adrien, nés l'un et l'autre à Italica (l'an- 
cienne Séville) ; elle lui donnera des grands hommes : l'his- 
torien Florus, le philosophe Sénèque, les poètes Martial et 
Lucain. L'histoire de l'Espagne se confond pour longtemps avec 
l'histoire de Rome. 



PERIODE GOTHE 

Déjà, vers la fin du quatrième siècle de notre ère, des ban- 
des de Francs avaient envahi le nord de l'Espagne. Ils descen- 
daient des Pyrénées comme des torrents, ravageaient, pillaient, 
brûlaient, et les légions hisjDano-romaines eurent plusieurs fois 
fort à faire pour les refouler au delà des montagnes. C étaient 
là les signes avant-coureurs, les légers prodromes d'invasions 
plus redoutables. Vers 4io, des divers points des Pyrénées, de 



l'histoire ancienne de l'espagne. 357 

toutes les fissures, de tous les cols de la chaîne, une véritable 
inondation de Barbares descendit sur l'Espagne du Nord. Cette 
fois, ce n'étaient plus des bandes, mais des foules énormes, 
Vandales, Suèves, Alains, Sélinges, tous venus des brumeuses 
et lointaines contrées du Nord, de la Grande-Germanie, du 
Danube, du Caucase même. Non pas un peuple, non pas une 
nation, mais des masses hétérogènes d'aventuriers, de bandits, 
de bannis, de rebelles. Une émigration armée et sauvage. Une 
vague d'humanité. Le trop plein du Nord, affamé, misérable, 
déferlait sur le Sud, s'abattait sur les riches contrées méridio- 
nales aux cultures faciles, au ciel superbe. On songe à ces sau- 
terelles d'Afrique qui, innombrables, par myriades, arrivent en 
un nuage noir, se jettent sur un champ et le dévorent. Devant 
cette poussée formidable, les légions romaines, malgré leur 
discipline et leur science, ne purent tenir, elles furent balayées, 
noyées dans le nombre, emportées. Tel le fleuve débordé enlève 
les obstacles. L'Espagne fut la proie des Barbares. Ces noma- 
des ne s'installaient pas, ils passaient comme un fléau destruc- 
teur, de la même race que ces Huns et cet Attila appelés le 
« Fléau de Dieu » ; ils allaient plus loin, toujours plus loin, 
jusqu'à ce que, émiettés en route, décimés par les fatigues, 
les maladies, les combats, ils ne fussent plus que de faibles 
débris absorbés par les peuples envahis. On ne peut pas dire 
qu'ils aient conquis l'Espagne : simplement ils là traversèrent 
en la ravageant et disparurent vers l'Afrique. 

Mais derrière eux, comme une vague arrive après une vague, 
une nouvelle invasion s'abattit sur l'Espagne : les Wisigoths. 
Ceux-ci venaient encore du Nord germanique, mais ils for- 
maient, eux, un peuple, une nation errante et armée. Ils 
avaient des chefs, quelques rudiments d'organisation et de dis- 
ciphne, ils étaient aussi des nomades, mais des nomades con- 
quérants, prêts à se fixer. En quelques campagnes, ils nettoyè- 
rent l'Espagne des dernières bandes vandales définitivement 
rejetées en Afrique, des dernières garnisons romaines se cram- 
ponnant encore dans des postes fortifiés. En moins de vingt 
ans, l'Espagne de romaine devint AAisigothe. Ces Goths avaient 



358 REVUE DES PYRÉNÉES. 

un roi élu par les capitaines. Ce furent d'abord, dans la pé- 
riode tourmentée de 1 organisation, des rois passagers et obs- 
curs, vite assassinés par des compétiteurs : des Singerie, des 
Rallia, des Genseric, des Hermanric, des Théodoric, des Eu- 
ric. Le premier roi goth vraiment grand, vraiment assis, fut 
Alaric. L Espagne s'était assez facilement adaptée aux Gotbs, 
comme avant eux elle s'était adaptée aux Romains. Alaric mit 
de l'ordre dans le pays : les villes anciennes se relevaient de 
leurs ruines, des villes nouvelles se fondaient, la civilisation 
romaine implantée dans le pays civilisait les conquérants, et 
Alaric se jugea un jour assez fort pour porter la guerre au 
dehors. Il voulut ajouter l'ancienne Gaule à son royaume et 
franchit les Pyrénées. Notre Clovis arrêta cet essor, et de sa 
propre main tua Alaric à la bataille de A ouille (007). Amalaric 
lui succéda et ramena les troupes gothes derrière la barrière des 
Pyrénées. D'autres rois passèrent, organisateurs et pacifica- 
teurs : Theudes, Theodogild, Agila, Atbanagilde. Sous celui-ci 
(50/1-567). l'Espagne se trouvait déjà assez vivante, assez 
administrée pour avoir une capitale, et Athanagilde la fixa 
à Tolède. 

Les Goths avaient-ils apporté avec eux le catholicisme ? 
L'adoptèrent-ils au contact de Clovis.'^ On ne sait trop. Ce 
catholicisme des Goths dut être d'abord assez confus, mais 
peu à peu il s'éclaircit, se fixa. Sous Lenvigild, des luttes san- 
glantes, presque une guerre religieuse, avaient eu lieu entre 
Ariens et Orthodoxes. Le roi Recared (586-6oi) apaisa cet 
orage, imposa solennellement le catholicisme dans toute l'Es- 
pagne et fit condamner l'arianisme par un concile tenu à To- 
lède (589). L union religieuse avait achevé 1 union politique. 
Une religion d'Etat est attentatoire, sans doute, à la liberté de 
conscience, mais elle est, plus qu'autre chose, la base solide de 
l'unité d un pays, elle supprime des germes mortels de divi- 
sion intestine, et c est bien pour cela qu'en tous temps, sous 
des formes diverses, les gouvernements ont tenté d'imposer leur 
formule spirituelle; c'est pour cela que les queielles religieu- 
ses ont toujours touché de si près aux querelles politiques 



l'histoire ancienne de l'espagne. 359 

qu'elles se confondent rapidement. Recared avait deviné, avait 
senti là un principe. 

D'autres rois succèdent, monotone défdé de noms barbares 
et sans gloire : Luiva, Viteric, Gondemar, Sisibut, Recared II, 
Suintilla, Chintilla, Tulga, Cbindisuiulho, Recisuintho, Vainba, 
Erviga, Egiza, Yitiza, Roderic. Une suite de petites révolutions 
intérieures, de luttes entre pairs pour la possession du trône. 
Rien de vraiment grand ne se passe, ces batailles d'intérêts 
personnels restent toujours basses. 

Sous cette domination gothe, l'Espagne s était lentement 
organisée et enrichie. Des villes, des monuments, des palais, 
des églises s'élevaient par tout le territoire. L'énorme butin 
que vont y faire bientôt les conquérants arabes indique que 
le pays s'était élevé à un sérieux degré de richesse et de civi- 
lisation. 



VI 



PEIUODE ARABE 

L'étude de l'Histoire est la meilleure école de philosophie 
— et j 'entends par philosophie, non point les discussions 
byzantines développées en un jargon barbare dans des traités 
lourds et obscurs, mais l'habitude du maniement des idées 
générales et de la vision des phénomènes généraux. A bien 
méditer sur la vie, on découvre des rapports singuliers dans 
les séries d'événements et de faits : des lois inconnues et pré- 
cises régissent tous les phénomènes, ceux de la vie de la terre 
comme ceux de la vie des hommes. Un fait menu, mince, 
inappréciable, quelquefois ridicule, est la cause efficiente 
d'immenses événements, tout comme le léger déclic d'un mi- 
nuscule ressort amène le mouvement ou l'arrêt d'une énorme 
machine. 

Vers l'an 712, Roderic, trente et unième et dernier roi goth, 
se promenait au long du Tage dans cet âpre ravin qui entoure 
Tolède d'une boucle tragique. Les rois d'alors n'éprouvaient 



36o REYUE DES PYRENEES, 

pas le besoin, quand ils sortaient de leurs palais, de se faire 
escorter d'un escadron et d'un lot de policiers. Roderic, fati- 
gué par la chaleur, s'étant reposé sous une haie de lauriers- 
roses, vit venir au fleuve, dépouiller ses vêtements et se bai- 
gner dans les eaux, une jeune fdle d'une rare beauté. Désireux 
d'elle, il la suivit, se fit connaître, séduisit, fut aimé. C était 
la belle Cava, fdle, disent les uns, fiancée, disent les autres, 
du comte Julianus, gouverneur de l'Andalousie. Père ou amou- 
reux, peu importe, Julianus apprit l'outrage et voulut le punir 
d'une terrible vengeance. Il en imagina une, assez étrange et 
peu louable, qui devait jeter sur l'Espagne une nouvelle tem- 
pête de massacres et de ruines, mais avoir aussi quelques 
heureux effets sur le caractère et le génie de la nation. A cette 
époque, les Arabes et les Maures d'Afrique tentaient de péné- 
trer en Espagne dont les richesses les attiraient. Le gouver- 
nement de Tolède donnait les ordres les plus sévères pour la 
garde des ports et la surveillance des côtes. Julianus, qui 
tenait sous son commandement un grand territoire côtier, fit 
prévenir les Arabes du Maroc que non seulement il les laisse- 
rait aborder sans combat, mais qu'il leur livrerait même toute 
sa province. Le roi arabe Muzza envoya aussitôt une avant- 
garde de 7.000 hommes, bientôt suivie de troupes plus nom- 
breuses sous les ordres de Tarik. Tarik débarqua au pied 
d'une montagne rocheuse à laquelle il donna son nom : 
Djebel-Tarik (la montagne de Tarik). On en a fait Gibraltar. 
Julianus tint sa promesse et fit ouvrir devant Tarik toutes les 
chaînes des ports, toutes les portes des villes. En quelques 
jours, l'Andalousie fut occupée. Roderic marcha à l'ennemi 
avec une armée réunie en hâte, mal préparée; la rencontre 
eut lieu à Xérès. L'armée royale fut complètement défaite, 
et le roi Roderic, poursuivi, se noya dans le Guadalquivir. 
Les baisers de Cava lui coûtaient le trône et la vie, et parce 
qu'une fille aux beaux yeux s'était, un jour d'été, baignée dans 
le Tage, l'Espagne allait subir un des plus considérables chan- 
gements de son histoire. Ainsi va le monde. 

Débarrassé de Roderic et ne trouvant plus devant lui qu'une 



L HISTOIRE ANCIENNE DE L ESPAGNE. 



36 i 



défense sans chef, sans organisation, Tarik marclie droit vers 
le Nord. Il prend d'assaut Ecija et Cordoue, assiège Tolède 
qui capitule, prend Léon et Medina-Cœli. Pendant cette mar- 
che triomphale, le roi Muzza avait débarqué à Algésiras avec 
une seconde armée, prenait Séville et Mcrida, et, obliquant 
vers l'Est pour laisser Tarik agir librement dans le Nord-Ouest, 
s'emparait de Valence, de Saragosse et de Barcelone. Grisé 
par son succès, il franchissait même les Pyrénées, poussait 
jusqu'à Carcassonne et, laissant le commandement de ses 
conquêtes à son fils Abdul-Aziz (ou Abdalaziz), revenait à 
Damas chargé de butin. D'Algésiras à Damas par Carcassonne, 
quelle route, et par les chemins d'alors ! Voilà qui vaut, à des 
siècles de distance, l'épopée d'Alexandre ou celle de Napoléon. 
Pour mieux asseoir sa domination, Abdalaziz épouse Egilona, 
veuve du loi golh Roderic ; mais ce mariage politique ne 
l'empêche pas d'être assassiné. A vivre en familiai'ité avec 
l'Histoire on se blase vite sur les assassinats de chefs d'Etat, 
c'est monnaie courante. En vain l'humanité va de l'avant 
dans une civilisation prétendue progressive, l'homme reste le 
même; seules les apparences changent, les profondeurs res- 
tent inaltérables, et, sous le vernis des progrès, les drames 
humains gardent les mêmes brutalités!... Mais qu'importe un 
roi de plus ou de moins tombé sous le fer d'un poignard ou 
la balle d'une carabine! L'Histoire ne s'arrête pas pour si peu 
et va, va toujours sa marche. 

Sous les rois maures qui suivent, Alahor, Abdulrahman, 
Abdallarahman, la conquête arabe s étend, s'installe, s'achève. 
En 709, une fois de plus, toute l'Espagne est soumise. Cela 
s'est fait sans grands combats, sans retentissements tragiques. 
Vous avez vu des inondations envahir des plaines. i^ Doucement, 
sans bruit, avec un vague murmure mou qui semble un fris- 
son dans l'énorme silence, l'eau monte, monte, envahit, s'étale, 
gagne un champ, puis un autre, noie la vallée. Silencieuse- 
ment, l'eau fait son œuvre. Ainsi de la conquête arabe : lente- 
ment, doucement, par glissements successifs, de province en 
province et de ville en ville, elle s'étendit, s'élargit, noya 



362 REVUE DES PYRENEES. 

l'Espagne entière. Silencieusement, l'Histoire fait son œuvre. 
Ces Maures étaient d'ailleurs des conquérants intelligents et 
doux, n'ayant rien de la barbarie vandale ou de la rigueur 
romaine. Ils ne massacraient pas inutilement; ils n'imposaient 
pas brutalement leur religion et laissaient presque partout, 
du moins jusqu'à ce que leur domination fût assise, la foi 
locale subsister à l'ombre des neuves mosquées. Leur règne 
fut civilisateur et éclairé. Ils répandirent dans cette Espagne 
gothique, encore grossière, les arts, la richesse, le commerce, 
une sorte d'élégance de la vie. Ils bâtirent des villes somptueu- 
ses et des monuments merveilleux; les Alcazar, les Alhambra, 
les Généraliffe gardent leur souvenir. 

Ici une distinction s'impose. Les étrangers qui ne connais- 
sent l'Espagne que par la lecture ou par une vision rapide 
ont peine à comprendre qu'il a toujours existé deux Espagnes 
physiques. Nue, âpre, désolée, toute montagneuse, soufflée en 
hauts plateaux rocheux, hérissée de pointes neigeuses, sans 
verdures et sans eaux, l'Espagne du Nord est froide, terrible, 
d'une grandeur sombre et tragique. Sous un ciel africain, 
vêtue d'arbres et de fleurs, largement arrosée, à la fois fraîche 
et chaude, l'Espagne du Sud est une énorme oasis, un para- 
dis terrestre. Les Maures conquérants établirent vite la distinc- 
tion entre ces deux natures. Dans le Nord, ils régnaient, gou- 
vernaient, administraient, mais ne s'établissaient pas. Dans le 
Sud, au contraire, dont le ciel ne différait pas du leur, ils se 
fixèrent, ils prirent des racines ; ils laissèrent leur génie pren- 
dre tout son essor, et c'est pourquoi, dans l'Andalousie seule, 
ils semèrent leurs magnificences, ils jetèrent ces palais aux 
grâces féeriques qui restent encore aujourd'hui les joies triom- 
phantes du voyage. Que no ha 'visto Granada ha visto nada. 
Que no ha visto Sevilla no ha visto maravilla 

Cependant l'Espagne entière n'avait pas été soumise. Un 
tout petit coin faisait exception. L'eau montante avait arrêté 
ses dernières vagues au pied d'un massif rocheux d'où elle 
devait lentement redescendre jusqu'à ce détroit africain d'où 
elle était venue. La liberté nationale vivait encore dans le 



L HISTOIRlî ANCIENNE DE L ESPAGNE. 



363 



farouche district montagneux des xAsluries : de là elle allait 
bientôt s'élancer pour une patiente reconquête qui devait du- 
rer près de huit siècles. Un général goth. Pelage, avait réuni 
dans les Asturies quelques milliers de guerriers insoumis qui 
le firent roi. Le roi Pelage! C'est une des plus belles figures de 
l'Espagne héroïque. Dans le port de Gijon sa fière statue se 
dresse, découpée sur l'horizon des montagnes. Commencée 
sous Pelage en 717, la lutte de l'indépendance ne devait se 
clore qu'en i/iga sous les murs de Grenade. 

Le petit royaume des Asturies, solidement retranché derrière 
ses murailles de rochers, ne hasarda d'abord au dehors que de 
rapides sorties, des reconnaissances offensives, suivies bientôt 
de petites, toutes petites conquêtes, mais renouvelées, étendues, 
patientes, constantes. On se donne de l'air, on élargit autour 
de soi la zone libre. De 717 a 1087, c'est une guerre incessante 
entre le trône de Cordoue et le trône d'Oviedo. Quinze califes 
de Cordoue et vingt-cinq rois successifs des Asturies suivent, 
sans une trêve, la même politique de patiente défensive et de 
constante offensive. L'eau africaine lentement, lentement, se 
retire, descend vers l'Est et le Sud, et l'îlot de l'indépendance 
s'allonge, s'étale, prend des bases, redevient peu à peu une 
nation, une race. 



VII 



PERIODE DES PETITS ROYAUMES 

A ce moment de son histoire, l'Espagne subit un phénomène 
double, un phénomène réciproque. Dans le Sud, des rivalités, 
des querelles, des compétitions ont éclaté entre les chefs, les 
généraux arabes et le calife suprême. Grandis par les batailles, 
enrichis par le commerce, des personnages ont secoué l'auto- 
rité du calife, des gouverneurs se sont faits eux-mêmes rois de 
leurs territoires. La puissance du calife s'est émiettée, et de 
ces miettes sont sorties de petites puissances : une monnaie 
d'or qui se change en monnaies d'argent. Ce sont d'abord les 



364 



REVUE DES PYRENEES. 



quatre royaumes arabes de Cordoue, Tolède, Se ville, Grenade. 
Dans ces nouveaux sous-royaumes, les mêmes rivalités nais- 
sent, des chefs moins importants se rebellent à leur tour contre 
ces rois novices et s'affranchissent, créent d'autres petits, tout 
petits royaumes : les monnaies d'argent qui se changent en 
monnaies de cuivre. A un instant, on compte dix-neuf petits 
Etats : Cordoue, Grenade, Séville, Jaen, Carmone, Niebla, 
l'Algarve, Algésiras, Murcie, Orihuelo, ^alence, Dénia, Tor- 
tose, Lerida, Sarragosse, Huesca, Tolède, Badajoz, Lisbonne, 
Majorque. Le bloc maure, conquérant et dominateur, s est 
subdivisé en une poussière d'éléments maures. Phénomène 
chimique : désagrégation. 

Contre cette poussière, l'attaque de reconquête aurait dû être 
facile. Mais, ô bizarreries de l'Histoire! un phénomène identi- 
que s'est en même temps produit dans le Nord. A mesure 
qu'ils s'étendaient et reconquéraient des territoires, les Espa- 
gnols se querellaient entre eux et se subdivisaient eux-mêmes 
en des séries de petites puissances : Asturies, Galice, Castille, 
Portugal, Aragon, Navarre. Une autre poussière de petits trô- 
nes catholiques opposés à la poussière des petits trônes arabes. 
Roitelets contre roitelets. C est ce que j'ai appelé la période 
des petits royaumes. 

Et pendant trois siècles ces vingt-cinq à trente petits royau- 
mes vont tourbillonner follement, s'agiter dans un emmêlement 
inextricable. Catholiques contre catholiques, Maures contre 
Maures, ou catholiques contre Maures, Nord contre Sud. 
Tantôt les rois d'en haut et les rois d'en bas luttent entre 
eux, bataillent contre leurs voisins directs pour s'arracher 
une montagne, une vallée, une ville. Tantôt un petit roi 
chrétien déclare à un petit roi du Sud une petite guerre 
particulière et lui prend un peu de sa terre. Tantôt encore 
divers rois du Nord s unissent momentanément entre eux et 
marchent contre plusieurs rois du Sud également un instant 
alliés, et c'est alors un duel un peu plus sérieux où le parti 
chrétien reconquiert quelque fragment de province et refoule 
toujours un peu plus bas l'élément étranger. Il faudrait des 



l'histoire ancienne de l'espagnë. 365 

volumes pour démêler, pour exposer un peu clairement cette 
formidable série de chocs petits et grands, il faudrait des cha- 
pitres j)our en donner une esquisse un peu nette. Ici j'indique 
simplement, je m'efforce de dégager de ce chaos une idée 
dominante. 

Œuvre mystérieuse I Spectacles singuliers qu'offre à certai- 
nes heures l'Histoire! On croirait vraiment qu'il existe une 
chimie de races comme il y a une chimie des corps. L^Espa- 
gne, pendant ces trois siècles, est un énorme creuset où Dieu 
sans doute élabore une expérience. Sur le feu des événements 
la pâte espagnole se jjétrit. Tous ces petits royaumes se gon- 
flent, éclatent, se mêlent, s'agrègent, comme, sous le jeu des 
réactifs et des acides, des corps différents associent leurs élé- 
ments, forment un corps nouveau, un tout, un bloc, oii 
Tanalyse retrouvera plus tard les éléments primitifs. Cette 
œuvre mystérieuse, c'est la fusion de l'Espagne qui s'accom- 
plit lentement au creuset de l'Histoire. Chfmiques ou eth- 
niques, les combinaisons obéissent à d'identiques lois supé- 
rieures. 

Peu à peu, en eflTet, les petits royaumes chrétiens, par des 
traités politiques, par des successions, par des mariages, se 
rapprochent, s'unissent, se combinent, tandis qu'au Sud les 
royaumes maures restent dispersés. En 1/178, Ferdinand V, 
qui a déjà réuni la Castille et le Léon par son mariage avec 
l'infante Isabelle, acquiert encore l'Aragon, et dès lors le 
royaume d'Espagne est fondé. Contre les Maures, Ferdinand et 
Isabelle pressent l'attaque, écrasent de la masse de leur nouveau 
royaume tous les principillons arabes, et n'ont plus bientôt 
devant eux qu'un seul ennemi : Grenade. Le territoire est 
cerné de tous côtés, Ferdinand et Isabelle frappent de nouveaux 
coups à chaque campagne. Alhama tombe (1479), Roi^da tombe 
(i483), Malaga, Baza, Almeira, Cadix tombent (i^Sg), et en 
1491 les rois catholiques mènent 70.000 hommes à l'assaut de 
Grenade elle-même. Aboul-Abdallah (Boabdil) capitule le 
2 janvier 1^92 et fuit vers Gibraltar par les pentes de l'Al- 
baïcin, d'où il jette en pleurant un dernier regard sur la capi- 



3ij6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

taie, pendant huit siècles arabe, oii Ferdinand et Isabelle font 
leur entrée. « Oui — lui dit sa mère — oui, pleure comme 
une femme ton royaume que tu n'as pas su défendre comme 
un homme. » Ainsi ce grand drame espagnol-arabe naît et 
meurt dans le roman : il débute par le bain d'une jolie fille 
sous des lauriers-roses, il finit par le mot de théâtre d'une 
vieille reine. Mais entre les sourires de Cava et les larmes de 
Boabdil que la tragédie a été longue et sanglante ! 



VIII 

LES ROIS CATHOLIQUES 

Désormais, l'Espagne existe. Ferdinand et Isabelle vont 
l'agrandir immensément en lançant Colomb vers les lointaines 
Indes Occidentales, vers les horizons inconnus et les étoiles 
nouvelles. Le 3 août 1^92, sept mois après la prise de Grenade, 
Colomb va s'embarquer à Palos sur trois caravelles montées par 
quatre-vingts hommes d'équipage, petite troupe qui va conquérir 
un monde. Pour payer les frais de l'expédition, le trésor étant 
épuisé par tant de guerres, Isabelle a du vendre aux Juifs ses 
bijoux de reine. Bagues, colliers, bracelets, diadème, on lui a 
donné du tout 100.000 livres. C'est peu pour un tel but, 
mais Cristoforo est modeste et sage, il part avec cela. Que de 
millions et de milhons les galions royaux rapporteront à l'E-s- 
pagne en échange des bijoux de la reine! Vingt-quatre ans 
plus tard, Charles-Quint occupera deux grands trônes d'Europe, 
et le petit royaume de Castille du père sera devenu pour le fils 
cette chose énorme : Espagne, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, 
Naples, Indes, Mexique, l'empire sur lequel le soleil ne se cou- 
chait jamais! 

Les rois catholiques, los reyes catolicos, peuvent dormir 
leur bon sommeil dans la Capilla reril de Grenade. D'immen- 
ses souvenirs veillent autour de leurs deux marbres. \ ous qui 



l'histoire ancienne de l'espagne. 367 

les avez vus là-bas, rappelez-vous la double image. Côte à côte, 
allongés, les mains jointes, ils dorment... Saluez bien bas et 
méditez ; toute la grandeur d'une race est là. L'Espagne mo- 
derne a fleuri sur ce tombeau, s'est élancée de cette pierre. 

Les Anthémis, 4 février-24 mars i9i4' 

Marcel Sémézies. 



DON AT. 



QUELOllES COMIITIO^'S DE LA VIE 

DANS UNE VILLE DE PROVINCE AUX XV1I« ET XVII1« SIÈCLES 
SAINT-ANTONIN (Tarn-et-Garonne) 

— Suite et fin. — 



IV 



Pendant cette période des seizième et dix-septième siècles, 
le vin fat soumis à Saint-Antonin à une réglementation parfois 
aussi étroite que le pain et la viande*. Si les assemblées commu- 
nales se préoccupent d'éviter une élévation exagérée du prix 
de cette boisson, elles s'attachent surtout à empêcher le vin des 
localités voisines d'entrer dans la ville où il viendrait faire une 
concurrence fâcheuse au vin indigène. Nous nous occuperons 
d'abord d'examiner cette réglementation ; nous rechercherons 
ensuite les prix de cette denrée. 

Au sujet des mesures de police adoptées, divers jugements 
et délibérations nous fournissent d'utiles renseignements. 

Le 29 novembre 1681, les consuls examinent le cas du sieur 
de Saint-Just qui avait fait entrer la veille cinq barriques de 
vin blanc « des biens qu'il avait dans sa terre de Puigailhard, 
distant de trois lieues de ladite ville », et qui « se j acte d'en 
faire entrer davantage ». Les habitants se sont plaints. Aussi, 
considérant les abus qui « se glissent journellement par l'entrée 
du vin estranger au préjudice des us et cousteumes et privi- 
lèges de la présente ville », le sieur de Saint-Just est condamné 
à 10 livres d'amende. Défense est faite de nouveau « de s'in- 

I. Voir Tableau récapUalatif du prix des viandes, p. 3B8. 



QUELQUES COMJITIONS DE LA VIE. S6ù 

gérer à faire entrer du vin estranger' >>. Il est vrai qu'un mois 
plus tard, 1 amende infligée à Saint-Just est ramenée par le 
consed de poliee de lo à 6 livres-. 

Un habitant de la ville ne peut donc y introduire du vin 
récolté sur ses terres dans le cas où elles se trouvent en dehors 
de la juridiction. 

Pour peu que l'on en introduisît du dehors, la ville ne pour- 
rait se débarrasser de sa propre production. Il s'en exporte peu 
dans le royaume. L'intendant Le Nain évalue annuellement ce 
commerce à i million, et la Chambre de commerce de Tou- 
louse reconnaît la difficulté éprouvée par les viticulteurs pour 
écouler leurs vins. Cette difficulté est autrement grande dans 
le Rouergue que dans le Haut-Languedoc, à cause de la rareté 
des moyens de communication et des régions accidentées que 
parcourent les routes tracées. 

Mais il ne s'agit pas seulement de protéger les producteurs, 
Il laut aussi défendre les consommateurs contre les abus dont 
les débitants se rendent coupables. Les cabaretiers ne se gênent 
guère pour duper les clients. A ce sujet, la délibération du 
consed de pohce du 2 octobre 1698 nous fournit quelques 
précisions mtéressantes. Delpech, premier consul, se fait l'in- 
terprète des plaintes de nombreux habitants auxquels les caba 
retiers refusent parfois de livrer du vin, même a l'argent en 
mam », et bien qu'ils en aient ample provision. Certains « pour 
laire enchérir le vin ou pour chagriner le publiq ont osté leurs 
bouchons >) 3 : ds en donnent, ainsi, seulement à qui bon leur 
semble. « D autres, au lieu de bailler de bon vin, baillent du 
vm tourné ou aigre et non potable au mesme prix que le bon 
vin. » D autres encore refusent d'en donner a à pot et à pinte '^ 

1. BB,2, fo lOI, vo. 

2. BB,2, fo i52 (Délib. du 29 décembre 1751). 

3^Le 6o,,c/.o« est la branche verte suspendue au-dessus de la porte de Pau 
berge et qu. lu. sert d'enseigne. Comme on le verra dans la suite de la dé ibé 
ra K,n,la mumc.palité de Saint-Antonin rend le bouchon obli^ato re Cettetbl" 
gauon devnt générale en France à la suite d'un arrêt du i^^^ut]:!!!: 

4. A pot et pinte : au détail et pour consommer en dehors du débit 

XXVI 

25 



370 REVUE DES PYRÉ^ÉES. 

et n'en donnent qu'à ceux des habitants qui vont faire des 
repas chez eux » ; ils privent ainsi de boire de bon vin « les 
malades et incommodés, les ecclésiastiques et religieux et autres 
personnes à qui il n'est pas permis d'aller au cabaret par bien- 
séance )) ; pareil procédé est, d'ailleurs, de nature « à corrompre 
les bonnes mœurs » . 

Aussi le conseil de police décide-t-il que tous ceux qui vendent 
du vin et ont enlevé les bouchons devront les rétablir. Ils 
devront vendre tout le vin « dont ils sont pourveus et qu'ils 
ont déclaré, sauf pendant les offices, les jours de dimanche et 
des festes, en baillant indifPérament à pot et à pinte, ou dans le 
logis ou cabaret à toute sorte de personne, à raison de dix sols 
le quart* le bon vin et quatre sols le tourné et l'aigre non 
potable )), et cela sans faire de distinction entre les personnes. 
La même délibération défend aussi le mouillage"-. 

De pareils abus sont encore signalés dans une séance du 
conseil de police du 22 octobre 1702^. Les fraudes relatives à 
l'entrée du vin étranger ne cessent pas davantage^. 

La sévérité se relâche pourtant sur ce dernier point après le 
terrible hiver de 1709, si désastreux pour les vignobles. Bien 
que le conseil rappelle en 17 12 la défense faite aux cabaretiers 
de faire « entrer dans la ville du vin estranger pour le débiter », 
et ce, afin de permettre aux habitants de vendre celui « qu'ils 
ont recueilly pour payer leurs charges et subvenir à leur subsis- 
tance» ^, il use d'indulgence encore sept ans plus tard, en 1 7 16, 
en raison de la tolérance qu'on avait pratiquée à la suite de la 
disette de 1709. C'est ainsi que le marchand Lacombe, qui avait 
introduit sans permission quatre pipes de vin étranger, ne fut 
condamné qu'à 16 livres d'amende : on lui épargna la confis- 
cation^. 



1. Le quart représentait 3 lit. 16 (Ruck, ouv. cit.). 

2. BB,3, fo 116 vo. 

3. BB,5, fos 246 et 248 vo. 

4. BBi4, fo i4 (Délib. du 6 avril 1704). 

5. BB(5, fo 3 (Délib. du 17 octobre 1712). 

6. BBj5, fo 96 vo (Délib. du 5 février 17 16). 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 87! 

Néanmoins, la même année on fait afficher le règlement « dans 
tous les coins et carrefours accoustumés », et l'on arrête que 
tout portier qui laissera entrer du vin sans la permission du 
maire sera destitué et condamné à quinze jours de prison^. 

Et un règlement du 29 avril 17 17 précise que dorénavant 
toute espèce de vin, qu'il soit étranger ou même de la juridic- 
tion, ne pourra plus entrer sans une permission écrite des 
commissaires désignés par l'assemblée communale. Deux 
commissaires seront même chargés de faire des perquisitions 
chez les particuliers. Les fabricants d'eau-de-vie ne pourront 
pas faire entrer du vin tourné". 

Ces rigoureuses prescriptions ne réussissent pas à enrayer 
la fraude, puisque, l'année suivante, cinq pipes de vin furent 
introduites frauduleusement pendant la nuit par Albouy « hoste » , 
qui les avait vendues au prieur des Carmes. Il suffit, il est vrai, 
à ce dernier de déclarer « la main sur la poitrine » que ces cinq 
pipes sont destinées « à la boisson du couvent » pour que 
prieur et hôtelier soient relaxés^. Les défenses tant de fois 
publiées sont périodiquement renouvelées ^ 

Cependant le règlement fléchit encore devant les nécessités 
que crée une récolte déficitaire. En 1721, on autorise, un mois 
avant les vendanges, « les particuliers autres que négociants 
en vin, hostes et cabaretiers », à faire entrer du vin étranger 
pendant le mois de septembre, à la condition d'en obtenir la 
permission, « et en payant le droit accoustumé », dont le 
montant sera employé à construire le corps de garde de la 
porte du Pré°. Tout particulier qui profiterait de cette tolé- 



1. BB,5, fo 118 (t)élib. du 27 septembre 1716). 

2. BB,5, fo i3i vo. 

3. BB,5, fo 179 vo (Délib. du 18 juillet 1718). 

4. BB^j, fo 87 vo et suiv. 

5. On fit construire, en effet, cette année-là, une salle de corps de garde pour 
abriter les gardiens chargés de surveiller l'entrée des étrangers, à cause de 
l'épidémie de peste qui sévissait à Marseille et à la Canourgue (BB,g, fos io6vo, 
107 et passim). A la Canourgue, sur 1.633 habitants, il en mourut g^S; il y 
eut 5.000 victimes dans le Gévaudan et 1.800 à Marvejols. {Hist. de Langue- 
doc, t. XIII, p. lOi). 



S^a REVUE DES PYRENEES. 

rance pour approvisionner des débitants serait passible de 
20 livres d'amende*. 

En 172A, deux habitants qui avaient enfreint une défense 
analogue sont condamnés"-. Mais le fait le plus intéressant à 
relever dans cette délibération, c'est le rappel des ordonnances 
qui concernent la réglementation des vins depuis 1820. On a 
recherché les règlements antérieurs afin d'établir une législa- 
lation moins flottante et en quelque sorte définitive. 

Le maire Perret rappelle donc que, « par ordonnance des 
consuls de cette ville du Judy avant la feste des apostres saint 
Simon et saint Jude de l'année 1820, de l'avis de tous les ha- 
bitants et pour le proffit et avantage de la communauté, il [fut] 
fait deffenses à toutte sorte de personnes de porter et faire 
porter dans la présente ville et jurisdiction d'icelle vin ny ven- 
danges recueillis hors de lad. jurisdiction pour le vendre ny 
faire vendre... sinon pour la boisson de celuy qui les portera 
ou faira porter de bonne foi, sans fraude, a peine de perdre le 
vin et vendange et les vaisseaux dans lesquels ils seront et 
de 60 solz d'amende ». Et, en raison de cette défense, 
une condamnation à 10 sols^ d'amende fut prononcée le 
12 avril 1726. 

La réglementation de l'entrée du vin étranger remontait 
donc, à Saint-Antonin, au moins au quatorzième siècle. 

Les prescriptions de l'ordonnance de 1820 sont renouve- 
lées en i358, avec cette précision que toute personne qui 
voudra introduire du vin devra en obtenir l'autorisation des 
consuls. 

Par ordonnance du 2 mars 1/^2^, le sénéchal de Rouergue 
autorisa la ville à mettre un droit sur les vins étrangers afin de 
lui procurer les ressources nécessaires pour réparer les fortifi- 
cations qui sont en mauvais état, et «à cause de la contagion 
qui avoit fait de grands ravages ». 

1. BB,(j, fos 110 vo et m. (Délib. du 3i août 1721.) 

2. BB,7, fo i3 CDélib. du 3 mai 1724). 

3. Cette somme représenterait, d'après les calculs de M. d'Avenel, 32 francs 
de notre monnaie actuelle. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. S-yS 

Le maire ajoute que « tout ce dessus auroit esté exécuté et 
confirmé par les délibérations de la communauté des 29 no- 
vembre et 29 décembre 1681, 17 octobre 17 12 », etc., etc.. 
Sarremejane, syndic de la communauté, dit qu'il a vu et exa- 
miné les actes cités, et il demande qu'on applique « sans fai- 
blesse les susdites ordonnances ». Mais pour donner au règle- 
ment ainsi établi un caractère administratif plus complet, la 
communauté demande au Parlement de Toulouse de l'homo- 
loguer. Le 27 juillet 172/i, le Parlement rend un arrêt dans 
lequel se trouvent insérés les principaux passages dé la délibé- 
ration du 22 juin, qu'il approuve et enregistre. Il fixe à 10 li- 
vres le taux de l'amende à infliger aux contrevenants, en outre 
de la confiscation du vin et de la vaisselle vinaire. Le vin 
étranger ne pourra entrer qu'avec la permission du maire et 
des consuls, dans le seul cas « d'urgente nécessité » et « sans 
imposer aucun droit d'entrée »^ 

Ce statut va dorénavant servir de base aux jugements du 
conseil de police. Il est appliqué à différentes époques, en 
particulier en 1781-, en I736\ en 1742^.. 

Et maintenant, quel fut le prix du vin pendant la période 
que nous venons de parcourir .^ Nous avons vu qu'en 1698^ la 
municipaUté fixa aux débitants les prix suivants : 10 sous le 
quart de bon vin et 4 sous « le tourné non potable »*^. 

En 171 4, nous retrouvons les mêmes prix : le conseil de 
police décide que les aubergistes <( ne pourront vendre le bon 
vin que sur le pied de 10 solz le quart, et le tourné le tiers 
moins » '' . 

En 1715, on vend la barrique 18 livres^. 

1. BBi7, fo 25. 

2. BB,7, fos 25i et 254. 

3. BB,7(Délib. du 10 août 1786). 
4- BB,7 (Délib. du 9 octobre 1742). 

5. Voir p. 870. 

6. Le quart représentant 3 \\i. 16, le prix est d'environ Sa 2d par litre pour 
le meilleur, et d'un peu plus d'un sou pour le tourne. Le prix de l'hectolitre res- 
sort ainsi à i5 livres environ, soit 5i francs de notre monnaie actuelle. 

7. BB,5,fo47. 

8. BB,5, fo 88. 



874 REVUE DES PYRÉNÉES. 

L'augmentation est sensible en 1716. Le conseil de police 
voulant taxer les cabaretiers a par rapport au prix qu'ils l'achè- 
tent par pipe ou barrique», le procureur du roi fait lemarquer 
que le prix de la pipe de vin est actuellement de 36 livres et 
4o livres. Par suite, ils durent le vendre au détail 17 sous le 
quart * . 

Pour les années qui suivent, je n'ai pu trouver de renseigne- 
ments. Nous savons seulement qu'en 172 i le prix de la pipe 
dépasse 18 livres, puisque le conseil constatant qu'il y a « fort 
peu de vin potable dans la ville », on devra en laisser entrer 
(( comme il est d'usage, lorsque le prix dépasse dix-huit 
livres », et cela parce qu'on a besoin de bon vin à cause de la 
menace de la contagion'^. 

Avant de clore ce chapitre — le dernier de ceux qui se rap- 
portent aux produits alimentaires — je signalerai quelques 
prix d'autres denrées, telles que truffe, gibier, poisson, que je 
relève dans les délibérations communales. 

En 1721, M. de Ferny, prieur du chapitre et curé de la 
ville, communique aux consuls une lettre dans laquelle le 
secrétaire de l'intendant lui annonce l'octroi à la ville d'une 
somme de /^.ooo livres. Pareille aubaine mérite reconnais- 
sance. Pour obtenir les faveurs de M. de Varennes, premier 
secrétaire de l'Intendant, on décide de lui envoyer « un petit 
présent de quatre douzaines de grosses truffes vertes ». Mais, 
tant (( en reconnaissance de ce bienfait que pour servir à en 
recevoir d'autres à l'avenir », on envoie aussi « vingt douzaines 
de grosses truffes vertes et cinq paires de perdrix rouges à 
M""* l'Intendante, en l'absence du seigneur Intendant qui 
estoit pour lors à Paris ». Pour ces vingt douzaines de truffes, 
on paya 26 livres 19 sous, et pour les perdrix, i<S livres 10 

1. BB,t, fû gS vo. 11 résulte de celte délibération (jue les termes pipe et bar- 
rique désignent le même objet. Or, la barrique contenait 64 quarts (voir déli- 
bération du 23 décembre 1720). Une barrique de Saint-.\ntonin mesurait 
donc, au dix-huitième siècle, 3 lit. 16 X 04 = 202 lit. 24- En vendant son vin 
17 sous le quart, le débitant retir.ùt de la barrique ô-j livres environ, ce qui lui 
assurait un bénéfice approximatif de i4 à 18 livres. 

2. BB,j, fo III. Il s'agit de la peste dont il a déjà été question ci-dessus. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 876 

sous^ Cela porte le prix de la douzaine de truffes à i livre 
6 sous II deniers, et celui d'une perdrix à i livre 17 sous. 
Il est difficile de comparer aux prix actuels le prix de la truffe 
dont on ne peut évaluer le poids ; mais il est aisé de constater 
que les perdrix étaient plus chères qu'elles ne le sont au- 
jourd liui, 

Le 20 juin 1721, M. de Bernage, intendant de la généralité 
de Montauban, « escrivit une lettre à M. Molinier, juge, son 
subdélégué, de rettenir des pescheurs de cette ville touttes les 
belles carpes quils prendroint et de les lui envoyer par un 
exprès ». Ce qui fut fait. On paya pour deux carpes à 
(( Pierre Escorbiac, foulon et pescheur, la somme de douze 
livres, en y comprenant ^o solz pour l'exprès ». Chaque 
carpe est donc payée 5 livres^. 

En 17.32, ce sont des truffes, des carpes et des écrevisses 
que l'Intendant se fait envoyer-'. D'ailleurs, les consuls prévien- 
nent parfois ses désirs. Ayant appris, le 26 août 1786, qu'un 
pêcheur avait pris une grosse carpe, ils l'expédient à l'Inten- 
dant et payent à cet effet 17 livres 5 sous, y compris 3 livres 
pour le voyage''. 

Une expédition de même nature fut faite pour le même 
destinataire en i']h2. Une carpe fut payée 7 livres 10 sous, et 
l'on paya 00 sous pour l'exprès^. 



V 



Les registres municipaux de Saint-Antonin fournissent en- 
core, pour le dix-huitième siècle, quelques autres prix de mar- 
chandises intéressants à relever. 

L'assemblée communale réglemente la vente de la chandelle. 

1. BB,g, folios 107 vo et 108 (Délib. du 24 août 1721). 

2. BB,7, fo 24 vo (Délib. du 25 août 1724). 

3. BB^^, fo 268 vo (Délib. du 6 juillet 1732), 

4. BB,,. 

5. BBj7 (Délib. du 25 novembre 1742). 



3"6 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Elle trouve, en 171G, que les marchands la vendent à un prix 
qui n'est pas en rapport avec celui du suif. Elle convoque deux 
marchands, Aliès et Montagne, et, après entente, il est décidé 
qu'on taxera la chandelle à G sous la livret 

De 1716 à 1720, les prix varient entre 6 sous, prix mini- 
mum (1716), et 12 sous, prix maximum (1720)-; il est vrai 
que ces prix subissent de fortes et brusques variations, sui- 
vant la fluctuation des prix du bétail, qui amène des variations 
correspondantes dans ceux du suif. 

Je ne trouve plus ensuite de renseignements à ce sujet que 
pour les années 178961 17/io : la chandelle se vendit G sols 
G deniers en 1789 et 7 sous en 1740^. Pendant la première 
moitié du dix-huitième siècle, les prix se maintinrent donc 
dans les limites que j'indique. 

Cette délibération de 17A0 nous fixe sur un point assez 
important : on fixe le prix de la chandelle à 7 livres, lorsque 
le suif se vend 2 A livres le quintal. Le quintal valant 100 livres, 
il en résulte que les marchands paient le suif 4 sous 9 deniers 
la livi-e. En vendant la chandelle 7 sous la livre, ils ont 2 sous 
3 deniers par livre pour le bénéfice et les frais de fabrication. 

La môme année, les consuls de Saint-Antonin, voulant don- 
ner a une marque d'honneur à Monseigneur l'Intendant », 
lui firent un présent de gibier et de truffes. Ils n'oublièrent 
pas les secrétaires de 1 Intendant auxquels ils offrirent i~ô livres 
de bougie* qu'ils payèrent 2G2 livres 10 sous, et qu'ils envoyè- 
rent chercher à Albi^ par un exprès auquel ils donnèrent 
2 livres 10 sous''. 

Le prix de la chandelle oscille entre 8 sous et 10 sous 



1. BB,5, fo g3 V". 

2. BB^g, fo i4 v"; BB,6 fo 87 vo et BB,e, fos 90 vo et 91. 

3. BB^7 (Délib. du 27 septembre 1740). 

4. Il s'açit évidemment ici non de la chandelle de suif, mais de la boug'ie de 
cire qui constitue un objet de luxe. 

5. Albi avait à cette époque de nombreuses fabriques de cierges et de bou- 
gies. Ce n'est que quelques années plus tard que cette industrie tomba, sous la 
concurrence de Limoges et du Mans (Dutil, ouv. cité, p. 612). 

G. BBjy (Délib. du 4 décembre 1740). 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 3'J'J 

11 deniers de 1760 à 178A. La hausse est plus marquée en 
1770 : on en employa cette année 2S0 livres trois quarts 
pour l'éclairage des lanternes de la ville, « selon l'ordonnance 
de M. le Maréchal duc de Richelieu » ^ 

Ainsi, au cours du dix-huitième siècle, le prix de la chandelle 
varia, à Saint-An tonin, entre 6 sous 6 deniers (17 19), et 

12 sous, prix maximum qu'elle atteignit seulement une seule 
fois en 1720. A^ers la fin du siècle (1784), elle ne se vendait 
que 10 sous G deniers. 



VI 



De nombreuses briqueteries dont il reste encore des vestiges 
s'élevèrent autrefois sûr le territoire de Saint-Antonin, et l'abon- 
dance des roches calcaires y permit de tout temps l'établisse- 
ment de fours à chaux. D'ailleurs, ici, les briquetiers sont 
aussi marchands de chaux. Pendant ce dix-huitième siècle où 
tout est réglementé, une réglementation s'impose donc pour 
les matériaux de construction. 

Dans la même séance du 16 janvier 1716^ que j'ai déjà 
mentionnée au sujet de la fixation par le conseil de police de 
la taxe du vin et de la chandelle, le prix de vente de la chaux 
est fixé à 3 livres 10 sous la pipe^; — celui des briques : le 
barrot à 12 sous 6 deniers le cent; le canal^ et pan carrât^, 
25 sous le cent; le crochet, 20 sous, et la tuile grosse, 
5o sous. 

Mais les tuiliers ne respectent pas les prix qui leur sont 
imposés; aussi le conseil de police les fait-il comparaître devant 
lui le 7 mai 1716. Les contrevenants affirment leur droit de 

1. BBgj et BB22 (Délib. des 27 mai 1770 et 9 mai 1779); BB24 (Délib. du 
7 mars 1784). 

2. BBi5, fo 93 vo. 

3. J'ai déjà établi (v. p. 374, n. i) que la pipe de Saint-Antonin devait avoir 
une contenance de 202 lit. 24. 

4. La tuile-canal. 

5. Le plan carré qui valait 5irai,i2 (Ruck, ouv, cité). 



378 

vendre aux prix qui leur conviendront. Ils affirment « qu'ils 
estoient maistres de leur marchandise, et qu'on ne pouvoit point 
la leur taxer, et qu'on n'avoit qu'à la prendre ou la laisser ». 
C'est l'affirmation non déguisée du principe de la liberté com- 
merciale. Leur réponse audacieuse et leur désobéissance leur 
valurent une condamnation à vingt-quatre heures de prison, 
à 3 livres d'amende et à la restitution aux clients des sommes 
perçues en trop^ 

Une sensible augmentation se produit sur ces marchandises 
en 1720. Le conseil de police en fixe ainsi le prix : la pipe de 
chaux, 4 livres 10 sous; le cent de tuile-canal, de pan carré 
et de crochet, 3o sous; le cent de barrot, 20 sous, et le cent 
de tuile grosse, 3 livres. 

Mais si les marchands ne peuvent se soustraire à la taxe, 
ils se rattrapent en faisant usage de fausses mesures. Certes, 
ils doivent les faire poinçonner. Néanmoins, la rumeur pu- 
blique les accuse de fraude, et le 12 décembre 1720, le 
premier consul Philippy se transporte, accompagné d'un 
valet consulaire, chez les marchands de chaux. Les comportes 
sont saisies et transportées à l'hôtel de ville où on les vérifie : 
l'une est trouvée « courte de deux boisseaux- pour remplir la 
barrique comble comme elle doit être, les trois comportes com- 
bles devant remplir la barrique comble » ; une autre fut trou- 
vée trop courte de huit boisseaux. Les briquetiers coupables 
sont respectivement condamnés à 100 livres, 25 livres et 
5 livres d'amende. 

Le conseil décide, en outre, qu'il sera fabriqué six comportes 
(( de la grandeur convenable, qui seront marquées, en haut 
et en bas, des armes de la ville » : on en gardera une dans 
l'hôtel de ville pour servir d'étalon ; les autres seront vendues 
aux briquetiers^. 

Une protestation s'élève de la part de l'un des condamnés. 
On a, dit-il, mesuré sa comporte avec du blé et non de la chaux, 

1. BB,5, f» 100. 

2. Le boisseau contenait 3 lit. 70 (Ruck, ouv. cité). 

3. BB^,, fos 91 vo et 92. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 879 

ce qui a produit la différence constatée; il soutient que sa com- 
porte est juste « et que les trois font la barrique composée de 
soixante quatre quarts ^ mesure de cette ville, comble ))"^. 

Les registres communaux ne mentionnent plus qu'à de très 
longs intervalles les obligations auxquelles les briquetiers sont 
soumis. Ils n'échappent point cependant au contrôle munici- 
pal. Ainsi, en 1783, le maire Lacombe veut exiger que les mou- 
les employés pour la fabrication des briques soient uniformes. 
Le Conseil décide, sur sa proposition, d'en faire fabriquer un 
modèle-type en fer que l'on déposera à l'hôtel de ville : ceux 
des briquetiers devront i^eproduire ces dimensions; et cela, 
« afin que la tuille de toutte espèce soit de la même longueur, 
largeur et épaisseur » : ainsi elle serait plus aisée à placer et 
l'on pourrait connaître à l'avance, avant de commencer un 
ouvrage, les quantités qui seraient nécessaires. Voici, d'ailleurs, 
les dimensions imposées : 

Le pan carré devait avoir 9 pouces de côté et i pouce 6 lignes 
d'épaisseur ; 

La tuile-crochet, i pied i pouce de longueur, 8 pouces 
6 lignes de largeur du côté du bouton et i pouce d'épaisseur; 

La tuile-barrot, i pied 2 pouces 6 lignes de longueur, 5 pou- 
ces de largeur et 2 pouces d'épaisseur; 

La tuile-canal, 19 pouces 6 lignes de longueur, 10 pouces 
6 lignes de largeur « par l'endroit le plus large » et 9 lignes 
d'épaisseur^. 

Et puisque j'en suis à l'évaluation des matériaux de con- 
struction, je signale ce prix que je relève au sujet du pavage 
de la rue de la maison de ville (rue du Poids j effectué en 1719 : 
on paye le pavage à raison de 6 sous la canne ^. 

1. J'ai tenu à relever ce chiffre qui est en désaccord avec celui que donne 
Ruck au sujet de la valeur de la barrique de Saint-Antonin, qui vaudrait, d'après 
lui, seulement 60 quarts. 

2. BB^g, fo 93 vo. 

3. BB24(Délib. du 17 août 1788). 

4. BB^g, fo ig yO. La canne carrée (il ne saurait être ici question de la canne, 
mesure de longueur) mesurait S^a 276. 



38o 



REVUE DES PYRENEES. 



VU 



Il résulte de rexamen des faits qui précèdent qu'en régle- 
mentant la vente des produits, la communauté de Saint-Anto 
nin cherchait, sans doute, à protéger les producteurs locaux 
contre l'avilissement des prix, causé par l'introduction dans la 
juridiction des produits étrangers; mais elle cherchait aussi et 
surtout à protéger les consommateurs contre le renchérisse- 
ment qu'eût pu produire l'enlèvement des produits locaux par 
les marchands. La vigilance exercée sur la vente du pain, des 
viandes et autres denrées alimentaires le démontre parfaitement. 
Mais comme le prix de revient des produits agricoles est fonc- 
tion de celui de la main-d'œuvre, on fut ainsi nécessairement 
amené à réglementer les salaires ouvriers. 

Cette nécessité économique explique l'arrêt du Parlement de 
Toulouse du 23 juin T715, qui enjoint aux municipalités de 
fixer un salaire raisonnable aux ouvriers de terres et vignes 
« eu esgard à la valeur des denrées ». Le même arrêt défend 
(( aux travailleurs de désemparer les villes, bourgs et parroisses 
de leur domicilie qu'après que les travaux ordinaires de la sai- 
son auront esté faits, à peine de vingt-cinq livres d'amende et 
du fouet en cas de récidive ». 

En conséquence de ces prescriptions, les journées « des tra- 
vailleurs de terre sont fixées par le conseil : à dix sols du 
I" mai jusqu'à la Toussaint; à huit sols de la Toussaint au 
I" mai. Le salaire des femmes est de quatre sols »^ 

Une mesure plus générale est prise quelques années plus 
tard. Le 3 mai 172^, le syndic de la communauté communi- 
que au conseil une lettre du 4 avril écrite par M^' Dodun, Con- 
trôleur général, et par M^' deBernage, Intendant, a pour exhor- 
ter les marchands, négociants et ouvriers de s'y conformer, 
afin de procurer un changement considérable dans les prix des 

1 . BB,5, fos 62 et 64 vo. 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 38 1 

étoffes et des denrées, de même que sur les journées ». Ils 
demandent aux « marchands et autres mentionnés » de dimi- 
nuer le prix des marchandises, denrées et journées des ouvriers 
(( au moins d'un tiers ». Pour y parvenir, le conseil nomme une 
Commission de huit habitants de professions diverses « pour, 
conjointement avec Messieurs les Maire et Consuls, régler la 
diminution d'un tiers desd. marchandises, denrées et journées 
des ouvriers » * . 

Les travaux de cette Commission aboutirent à une ordon- 
nance de police du mois de décembre 1724 fixant le prix des 
diverses marchandises mises en vente dans la localité et celui 
des journées d'ouvriers. Au point de vue économique, ce 
tableau présente un réel intérêt. Je le reproduis intégralement : 

« Ordonnance de police contenant la taxe provisionnelle de cer- 
taines marchandises et journées d ouvriers. Du â""' décem- 
bre 172à, dans Vhostel de ville de Saint-Antonin en Rouergue. 

« Assemblés en police , S"^ Thomas Pécholier , bourgeois , 
M* Jean Parra, médecin, et S'" François Bromet, chirurgien, et 
Antoine Forjonel, marchand, consuls modernes dud. Saint- 
Antonin; M* Antoine Berry, procureur du Roy, et S' Jean 
Ricard, syndic de la communauté, et autres principaux habi- 
tants soussignés. 

« Sur ce qui a esté représenté par led. procureur du Roy et 
led. syndic que, quoique Monsieur Pajot, Intendant de la 
généralité de Montauban, ait, en conformité des ordres du Roy, 
ordonné à tous marchands et artisans de se conformer, pour le 
prix des marchandises et journées des ouvriers et travailleurs, 
au prix de l'année 1716, ils les portent à un prix excessif, et 
que, pour prévenir ces abus, il est nécessaire de pourvoir à une 
taxe convenable pour chaque corps des marchands et artisans : 
A esté ordonné, ayant esgard aux réquisitions dud. procureur 
du Roy et dud. syndic, qu'il seroit procédé tout présentement 

I. BB,,, f* i3. 



382 



REVUE DES PYRENEES. 



à la taxe des marchandises et des journées d'ouvriers par pro- 
vision, et sauf à diminuer encore, le cas eschéant, les choses 
cy-dessous mentionnées et aux prix y énoncés. Et, en consé- 
quence, lesd. S" Consuls, de l'avis desd. assistants, ont taxé 
sçavoir : 

MARCHANDS d'eSTOFFES ET TOILLES 

La cane' de cadis en blanc . 2I » » 

La cane de raze en blanc 2 » » 

Celle de sarg'e de seig-neur et bourracan en blanc 7 » » 

La cane du biirat en blanc. ... ; 2 » » 

La cane d'estame en blanc i lô* » 

Celle de la toille fine 216» 

La commune 2 » » 

La toille meslée ou mescladis i 8 » 

Celle de l'estoupe i » » 

Celle d'estoupe embalag-e » 12 » 

Celle appelée trélis 1 4 » 



SARGERS ET TISSERA. \D.S 

La façon du cadis 

La façon de la raze 

Celle de la sarg-e du seig-neur ou de bourracan.. 

Celle du burat double 

Des étamines fines 

La commune 

La façon de la toille fine 

La commune 

Du mescladis 

De la toille d'estoupe 

De l'embalag-e 

Du trélis 



» 4a 


» 


» 5 


» 


» 10 


» 


» 8 


y> 


» G 


» 


» 5 


» 


» 6 


» 


» k 


» 


» 3 


» 


» 2 


6<i 


» 2 


» 


» 4 


» 



PEIGNEURS DE LAINE 

La livre de la laine lavée 

Celle de l'estame à filer 

La livre de laine sans laver » 

De la laine filée » 

La façon de la livre d'estame » 

De la laine cardage » 



» 12*» 
» 18 » 
» 6 » 

» 9 » 
2 » 

I Sd 



1. La (xinne de Saint-Antonin valait 8pans et mesurait 1118102, 



QUELQUES CONDITIOrSS DE LA VIE. 



383 



La livre d'estame de 6 quarts. 
Celle de la laine de 4 quarts. . 

Du brin fin 4 quarts 

Du brin commun 

De l'estoupe 



8*» 



» 

» 2 » 

» 6 » 

» 4 » 

» 2 » 



PEIGNEURS DE CHANVRE 

La livre du chanvre 4 quarts 



3 » 



TEINTURIERS 



La cane du bleu turquin 

Du bleu commun, vert ou roug-e 

Du marron minime et autres couleurs communes. 
Celle de la teinture noire commune 



» » » 

» 6 » 

» 4 » 

» 5 » 



TAILLEURS 

La façon d'un habit commun complet pour homme. 
D'une robe et jupon de mig-nonettc pour demoizelle. 

D'étamine 

D'une robe pour arlisane, paisane ou servante 

D'un corps piqué pour demoizelle 

Journées des tailleurs, outre la dépense 



31 » » 

I 1 0' » 

I 5 » 
I 5 » 

I lO » 

» 8 » 



MARCHANDS GRAISSEUX 

La livre d'huile d'olive 

Celle d'huile de navette, de chénevis et autre de pareille 

espèce 

La livre du savon 

Du fromag-e d'Auvergne meur ... 

Du fromag-e g-ras 

De chandelle de suif 

La livre du (?) 

Celle de la mouriie sèche 

Celle dessalée et mouillée 

Les grosses sardines 

Les médiocres 

La livre du lard 

Celle de la graisse 



9 « 



)) 7 


» 


» 7 


» 


)) 6 


» 


» 4 


» 


» 7 


» 


» 3 


6d 


)) 6 


)) 


» 5 


» 


» » 


3 


» » 


2 


» » 


6 


» 8 


» 



38 A REVUE DES PYRENEES. 



TANEURS ET CORROYEURS 



La livre du cuir pour semelle » 14^* » 

La livre des veaux de deux livres jusqu'à six livres i 2 » 

La livre des veaux de six livres jusqu'à neuf livres i » » 

La livre des couple et vache » 17 » 

Les peaux de moutons noires, la douzaine 7 » » 



CORDONNIERS 

La paire de souliers pour paisan et artisan 3 10 » 

Celle des souliers ordinaires pour homme 3 » » 

Celle des souliers pour demoizelles 2 » » 

Pour les paisanes et artisanes, la paire 2^ 5 » 

Les pantoufles pour demoizelle i i5 » 

Les semelles des souliers ordinaires pour hommes » i5 » 

Pour paisan ou artisan. i » » 

Pour demoizelle » 10 » 

FORGERONS ET MARESCHAUX 

La livre du fer ouvré » 7 » 

Le fer d'un cheval » 6 » 

Le fer d'un g"ros mulet » 8 » 

MASSONS ET CHARPENTIERS 

La journée sans dépense » i4 » 

Avec dépense » 7 » 

TUILIERS 

La pipe de la chaux 4 » » 

Le cent de barrot » 1 5 » 

Le cent de la tuile' canal, pan carrât et crochet i 10 » 

Le cent de la grosse tuille 3 » » 

LABOUREURS, VIGNERONS ET AUTRES TRAVAILLEURS 

La journée des vig-nerons et travailleurs, sans aucune 

dépense w 10 » 

La journée des femmes moitié moins que celle des hommes. » 5 » 

La journée des bœufs avec charrette i 5 » 

Pour labourer i » » 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 385 



PAPETIERS 



La rame du petit papier bien conditionne ii lo^ » 

Papier de serviette fine 2 10 » 

Cartier fin 3 1 5 » 

Moulage i 1 5 » 

Et g-énéralement toute sorte de papier fin et commun à proportion. 

(( Et à l'esgard de toutte sorte d'ouvriers et d'ouvrières et 
autres choses non comprises dans la présente ordonnance, le 
prix en sera diminué d'un tiers, ou on se conformera au prix de 
l'année 1716. Et inhibitions et deffenses sont faites à touttes 
personnes d'excéder ledit taux à peine de cent livres d'amende, 
de prison et de confiscation des choses vendues; et à touttes 
personnes de les acheter sur un plus haut prix, sous mêmes 
peines. Et sera la présente ordonnance liie, publiée et affichée 
en la forme ordinaire; auquel effect il a esté délibéré d'envoyer 
copie d'icelle à un imprimeur à Montauban, et d'en faire venir 
cent exemplaires pour estre lad. ordonnance exécutée non ob- 
stant opposition quelconque et sans préjudice d'icelles. Délibéré 
le susdit jour, 5 décembre 1724. — Pécholier, consul*. » 

Cette ordonnance fut, en effet, tirée à cent exemplaires par 
Verdier, imprimeur de Montauban. Le payement en fut 
effectué par le porteur ordinaire de Saint -An tonin qui lui remit 
6 livres 17 sous^. 

En même temps qu'il nous fournit une liste exacte et précise 
des prix payés pour les produits manufacturés et pour la main- 
d'œuvre en 1724, ce tableau a l'avantage de nous fixer sur les 
catégories d'artisans, marchands et ouvriers manufacturiers, 
que l'on rencontrait à cette époque dans la communauté de 
Saint-Antonin. Ville de tisserands et de drapiers au Moyen 
âge, on voit que Saint-Antonin resta fidèle à sa vieille industrie. 
Malgré les luttes civiles qu'elle traversa, malgré l'exode d'une 
partie de sa population commerçante à la suite des mesures 

1 . BB^7, f» 45 vo. 

2. BB,T, fo 48. 

XXVI âB 



386 

prises par Louis XIY contre les religionnaires, toutes les indus- 
tries nécessaires à la préparation des draps s'y trouvent encore 
représentées au dix-huitième siècle : sergers, tisserands, 
peigneurs de laine, fileurs et teinturiers sont compris dans la 
liste des artisans tarifés. 

De 1/24 à 1751, le salaire des ouvriers terrassiers a doublé: 
en 1751, on paye 12 livres pour douze journées de travail à 
un terrassier qui a « vaqué au chemin qui va à Caïlus » : c'est 
un salaire d'une livre par jour. Il s'agit, sans doute, de jour- 
nées d'été*. 

Mais ce taux n'a rien de fixe ni de définitif. On ne paye 
que 12 sous par jour en décembre 1708'^. 

En 1766, un maçon qui construit une voûte en brique au 
canal de la Bonnette ne gagne que 18 sous par jour^. Les ma- 
çons sont encore payés au même taux en 1772^ ; mais c'est là 
un salaire d'hiver, car la même année on paye, au mois d'août, 
au même maçon, pour huit journées de travail, 8 livres 10 sous 
de salaire, soit i livre 2 sols 3 deniers par jour". 

Quel fut au dix-huitième siècle, à Saint-Antonin, le prix des 
vêtements? La ville fournit en 1770 des bas de laine aux valets 
consulaires; on les paya 2 livres 5 sous*' la paire. 

La même fourniture est faite en 1789 : cette fois, la paire 
de bas de laine est payée 2 livres 10 sous'. 

En la même année 1789, quatre paires de souliers destinés 
aux valets consulaires sont payées 18 livres, soit 4 livres 10 sous 
la paire ^, 

Comme il n'est pas de renseignement d'ordre économique 
qui puisse laisser l'historien indifférent, je glane encore quel- 
ques chiffres concernant le prix de fournitures diverses 

1. BBj (Délib. du 20 juillet i75i)- 

2. BB20 (Délib, du 10 décembre lyaS), 

3. BB2J iDélib, du 28 novembre 1766), 

4. BB22 Délib. du 24 janvier 1772). 

5. BB22 (Délib. du 6 août 1772). 

6. BB22 Délib. du 27 mai 1770). 

7. BB25 (Délib. du 2 juin 1789). 

8. BBgj (Délib. du 7 mai 1789). 



QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. 887 

Du bois acheté par la ville en 1762, à l'occasion du passage 
des dragons, fut payé 8 sous le quintaP. 

On vend le chanvre i[\ livres le quintal en 1740^. 

Et, en 1709, on paye le plomb en barre, employé « à rac- 
commoder les mesures publiques de la pierre », 8 sous la 
livre ^. 

De cette longue théorie de chiffres et de textes de règlements, 
reproduits ou analysés dans les pages qui précèdent, se dégage 
l'impression que, sous l'effet de la législation de l'époque, la 
communauté se considérait comme une sorte d'organisation 
collectiviste dont les droits s'étendaient sur les biens et le tra- 
vail des membres qui la comjDosaient. 

Elle avait le monopole des charges, et, par voie de déléga- 
tion, elle les distribuait un peu à son gré et suivant ses besoins. 
En vertu de ce principe, elle attribuait, selon des modes qu'elle 
fixait elle-même, le droit de tenir boucherie; elle veillait atten- 
tivement au maintien des prix de vente de la viande, du pain, 
du vin, de la chandelle, de la brique, de la chaux, des pro- 
duits manufacturés, etc., conformément aux tarifs établis par 
ses magistrats. Elle décidait à quel moment et dans quelle me- 
sure l'entrée de certaines denrées, produites hors de la juridic- 
tion, pouvait être tolérée ou défendue. Elle fixait le taux des 
salaires ouvriers. Les fraudeurs étaient sévèrement poursuivis; 
les monopoleurs et les soumissionnaires, coupables de collusion 
dans les adjudications, étaient surveillés et frappés. 

De même que le roi prétendait au droit de disposer du bien 
de ses sujets, de même la communauté disposait du travail de 
ses membres et souvent de leurs ressources, sacrifiant sans 
pitié l'intérêt particuher à ce qu'elle croyait l'intérêt général. 

Cependant, quelque effort que l'on fit pour maintenir dans 
des limites étroites et précises les prix des marchandises et les 
taux des salaires, les règlements durent fléchir devant les né- 

1. BBjo (Délib. du 2 juillet 1752). — Le quintai représentait l\o^ 79 de notre 
système actuel. 

2. BBjY (Délib. du 27 septembre 1740). 

3. BBjQ (Délib. du 2g juillet 1759). 



388 

cessités inéluctables, résultats de causes diverses. Que pou- 
vait-on, par exemple, contre la disette provoquée par des 
années mauvaises ou par la difficulté de réaliser — au milieu 
des obstacles de toute nature que rencontrait la circulation des 
produits — des approvisionnements suffisants? Comment sup- 
pléer à l'insuffisance de la main-d'œuvre? Aussi, malgré les 
ordonnances de police, le conseil de la communauté ne par- 
vint pas, à Saint-Antonin plus qu'ailleurs, à empêcher ni les 
fluctuations des prix des choses, ni l'augmentation des salaires 
ouvriers. On dut, malgré une réglementation souvent tyranni- 
que, subir la loi de l'offre et delà demande. Il est des lois éco- 
nomiques auxquelles on n'échappe pas. 

Jean Do>at. 



Tableau récapitulatif du prix des viandes à Saint-Antonin 
au XVIIP siècle. 

PRIX DE LA VIANDE 







Veau 


Génisse 


Bœuf 






Veau 


Génisse 


Bœuf 


ANNÉES 


Mouton 


de 


et 


et 


ANNEES 


Mouton 


de 


et 


et 






lait 


Taureau 


Vache 






lait 


Taureau 


Vache 


1696 


7s 


7s 


6^ 


4s6d 


1722 


8s6d 


8s6d 


78 


6s 


1708 


6 


6 


5 


4 


1724 


9 


9 


8 


7 


1709 


6 6d 


G 6d 


5 


4 


1720 


10 


10 


7 Gd 


7 


I7IO 


6 


6 


5 


4 


1726 


7 6 


7 6 


7 


G 


I7II 


8 


8 


7 


6 


1728 


7 


7 


5 


4 


1712 


7 6 


7 6 


6 


5 


I75I 


1 1 


1 1 


» 


7 


I7I3 


76 


76 


6 


5 


1762 


II 6 


II 6 


76 


7 6d 


I714 


8 3 


8 3 


7 3d 


6 3 


1753 


II 


1 1 


7 


7 


r 


8 6 


8 6 


7 


6 


1754 


12 


12 


76 


7 6 


1710 


7 6 


7 6 


6 


5 


1758 


1 1 


1 1 


» 


76 


I716 


6 6 


6 6 


4 


4 


1763 


8 3 


89 


59 


5 9 


I7I7 


6G 


G 6 


5 


4 


1764 


10 


10 


7 


7 


I718 


6 6 


6 6 


5 


4 


1770 


i3 6 


i3 G 


10 6 


10 G 


I7I9 ' 
( 


6 6 


6 6 


46 


39 


1783 


i4 9 


i4 9 


10 9 


10 9 


76 


7 6 


5 G 


49 


1784 


i3 8 


i3 8 


9 


9 


8 


8 


6 


5 3 


1785 


i5 


i5 


10 


10 


1720 

\ 


9 


9 


7 


G 


1788 


i5 


i5 


II 


1 1 


10 


10 


8 


7 


1789 


i5 9 


i5 9 


10 9 


10 9 


8 


8 


8 


5 













QUELQUES CONDITIONS DE LA VIE. S8g 



PIÈGES JUSTIFICATIVES 



I 



Nous, consuls de la ville de Saint-Antonin, juges en toutes causes po- 
litiques, en aucunes des civilles et des criminelles par prévantion, en 
conséquence de la lettre a nous adressée par Monseig-neur de Lescalo- 
pier, Intendant en la généralité de Montauban, le 19 avril dernier, quy 
fait mention des ordres de Sa Majesté concernant le pain de munition 
quj doit être fourny aux dragons du régiment Mestre-de-Camp-Général 
dont la partie à pied est à Cahors, et les compagnies à cheval sont répan- 
dues dans différents lieux de lad" généralité; certifions à tous ceux qu'il 
appartiendra : qu'ayant prix i33 livres i/3 poids de marc de froment 
de la qualité moyene et 66 livres 2/8 de seigle, ayant fait meller les 
deux espèces, les ayant faites moudre, elles n'ont produit que 196 li- 
vres 1/2 de farine susd. poids; 

Ensuitte ayant fait convertir cette quantité de farine en pâte, elle a 
produit 94 pains de 48 onces chacun susdit poids, et tous ensemble ont 
pesé 284 livres susd. poids de marc; 

Déclarant qu'il a faleu 128 livres, soit 2/8 d'eau susd. poids pour 
mètre en pâte la susd. farine et i livre 1/2 de sel; certifiant au surplus 
qu'il a faleu 4 mesures de Saint-Antonin bled froment pour faire les 
susdites i33 livres i/3, quy ont coûté 4 livres 6 sous la mesure, ce qui 
monte 17 livres 4 sous; et 2 mesures i •'"' 2/8 seigle qui, à raison de 
3' 5* gd la d*' mesure, monte 7 livres 10 sous. Led* sel 6 sous. La mou- 
ture dud' froment 14** 2^1. Mouture de seigle 6* 4^- Pour le bois de la 
cuizon du susd. pain et l'au, payé au fournier quy est boulanger, 2' 7^. 

En telle sorte que l'achat desdits froment et seigle, moutures, bois, 
sel, cuizon, pour le fournier et boulanger, revient à 28' 8^ Et cette 
somme divisée sur led'^s 284 livres de pain en 94 pains de 48 onces cha- 
cun, revient à 2 sous la livre poids du susd. Saint-Antonin. 

En témoin de quoy nous avons dressé le présent procès-verbal aud. 
Saint-Antonin, le 5 may 1762. 

Signés : Brugières, consul; Sarremejane, consul; 
JoANY, consul'. 



I . Arcb. de Saint-Antonin, Reg. BB^ 



Sgo 



REAUE DES PYRENEES, 



II 



Essay d'un tarif pour servir à fixer le tau du pain bis, la présente 
année mil sept cent soixante sept, jusques à l'année prochaine 1768, eu 
ég-ard à la bauté actuelle du bled froment. 

On établit pour principe que le blé de cette année produit communé- 
ment par sac 180 livres de pain et environ neuf boisseaux de son. On 
laisse le son pour la boulangère, quy vaut quinze sols. On suppose en- 
core qu'il faut laisser à la boulangère vingt sols par sac pour sa peine. 



Prix du froment pour 
la demy-quarte 


Montant du sac 


Prix de la livre 
du pain 


Produit 
de 180 livres 


Profit par sac 


il 12S 


Gi 8s 


lO'l 


7' 


1I2S 


I i5 9J 


7 3 


I I 


» » 8J 




1 19 6 

2 3 3 


7 ,8 

8 i3 


12 

i3 


9 

9 i5s 




2 7 


9 8 


i4 


10 10 




2 10 9 


10 3 


i5 


II 5 




2 l4 C 


lo i8 


iG 


12 




2 18 3 


1 1 i3 


17 


12 i5 




3 2 


12 8 


18 


i3 10 




3 59 
3 96 


i3 3 
i3 i8 


19 

20 


i4 5 
i5 




3 i3 3 


i4 i3 


21 


i5 i5 




3 17 


i5 8 


2A 


iG 10 




4 9 

4 4 


i6 3 
lO i8 


23 

2S 


17 5 
18 




4 8 3 


17 i3 


2 I 


18 i5 




4 12 


18 8 


2 2 


19 10 (') 




1. Arch. de Saint-Antonin, reg. BB 2 









F. PASQUIER 



LA PANIQUl-; A SKYSSKS 



PRES TOULOUSE 



KN AOUa' 17 8 9 



Dans un des derniers numéros de cette revue S M. Damien 
Garrigues a fait connaître, sous une forme intéressante, quels 
furent, à Montastruc" età Buzet^ les effets de la terreur panique, 
qui s'empara de la France à la fin de juillet et au commence- 
ment d'août 1789. En publiant les délibérations prises en cette 
circonstance par les conseils municipaux de ces deux com- 
munes, M. Garrigues a voulu fournir des éléments d'informa- 
tion aux chercheurs désireux d'étudier l'événement mystérieux 
qui a marqué les débuts de la Révolution, notamment dans la 
région du Sud-Ouest. En effet, il est nécessaire que les textes 
contemporains servent à déterminer le caractère du fait, à 
démontrer la vivacité des impressions ressenties à cette époque, 
et dont le souvenir, quoique affaibli, n'est pas perdu. Si le 
récit des troubles a donné lieu à des publications, les rensei- 
gnements sont moins précis et moins complets en ce qui 
concerne les mesures prises en prévision de nouveaux dangers; 
les observations, auxquelles on dut se livrer sur les consé- 
quences d'un mouvement aussi important, n'ont été recueillies 
qu'en peu d'endroits. 

1. 26 trimestre igiS, pp. 2i5-332. 

2. Montastruc-la-ConseilIère, chef-lieu de canton de l'arrondissement de 
Toulouse. 

3. Buzet, commune du même canton. 



892 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Nous tenons à mettre en lumière la délibération que nous 
avons découverte dans le registre de la commune de Seysses*, 
à la date du 28 août 1789. Convoqués par le premier consul, 
les notables de Seysses se réunirent ce jour-là, à l'issue de la 
messe paroissiale, pour siéger en corps de communauté. Ils ne 
se préoccupèrent pas, comme on le fit dans plusieurs com- 
munes du voisinage, de faire rédiger la narration de ce qui 
venait d'avoir lieu; l'avenir les intéressait plus que le passé; 
ils examinèrent si l'on continuerait de maintenir la garde 
bourgeoise en activité de service. On constata que toute crainte 
de péril n'avait pas disparu, ainsi qu'en faisait foi le message 
du roi et de l'Assemblée nationale, lu au prône et affiché à 
la porte de l'église. Il était prescrit aux bons citoyens de 
s'opposer aux entreprises des brigands et de prendre des pré- 
cautions en vue du désordre. 

Tenant compte de cet avis, les assistants, en gens prudents, 
décidèrent que la garde bourgeoise, après avoir été renforcée, 
serait chargée d'assurer la tranquillité pubhque. 

Dans ce but, on décida que tout homme de seize ans à 
soixante-dix ans serait tenu (( de patrouiller aux jours indiqués 
par les consuls ». Nul ne pourrait se dispenser de ce devoir, 
sauf en cas de maladie ou de tout autre légitime empêchement; 
encore l'exempt serait-il obligé de se faire remplacer. Tout délin- 
quant serait condamné à cinq livres d'amende et soumis, s'il 
n'obéissait pas, à la saisie de ses meubles qui devraient être ven- 
dus au profit des dénonciateurs ou des hommes faisant les 
patrouilles. Chaque nuit, trente citoyens devraient être convo- 
qués pour le service, y compris les deux destinés à prendre le 
commandement de la troupe; un tableau indiquant le tour de 
garde pour chacun serait fixé dans le poste. C était aux consuls 
que reviendrait le soin de procurer un corps de garde, en laissant 
les frais à la charge de la commune. Quant aux armes, chacun 
serait libre de se les procurer comme bon lui semblerait ou plu- 
tôt comme il pourrait. 

I. Commune du canton et de l'arrondissement de Muret (Haute-Garonne). 



LA PANIQUE A SEYSSES, PRÈS TOULOUSE, EN I789. SqS 

La délibération fut prise à l'unanimité des assistants et, 
ajoute le rédacteur du procès-verbal : « ont signé les sachans ». 
Remarquons que, sur cinquante présents, treize membres 
de l'assemblée surent apposer leur signature sur le registre. 
Cette abstention peut être invoquée comme preuve que l'ins- 
truction ne devait pas être répandue à Seysses, puisque, parmi 
les notables de l'endroit, il y en avait un aussi grand nombre 
incapable de signer. 

A Seysses comme ailleurs, le résultat de la commotion 
occasionnée par la panique fut que les mesures, prises en vue 
de ramener la paix, contribuèrent à augmenter l'inquiétude par 
l'appréhension de l'inconnu. L'organisation de la garde natio- 
nale prépara les cadres où prirent place les agitateurs. 

F. Pasquier, 
Archiviste de la Haute-Garonne. 



Texte de la Délibération du Conseil municipal de Seysses ^ 
23 août 1789. 

« L'an mil sept cent quatre vingte neuf, et le vingt troisième 
jour du mois d'août, au lieu de Seysses Tolozannes, à l'issue de 
la messe de paroisse, dans le lieu où les assamblées ce tien- 
nent, ont été assamblées, en corps de communauté et en 
assamblée généralle en la forme ordinaire : M" Jean-Baptiste 
Despax, notaire royal, sindic et premier consul, les s" Arnaud 
Sudre, Jean Sancholle, et Jean Baqué, consuls, le s"^ Jean- 
Louis Sudre, procureur fiscal, les s'* Etienne Campariol, Jean 
Lacroix, Raymond Cazeneuve, Géraud Bajou, le s"^ Bernard 
Nougairol, Bourjou, Jean-Bertrand ïisseyre, Bernard Rouzès, 
Antoine Cazac, Bertrand Bajou, Paul Baqué, Guillaume 
Sancholle, Jacques Verdier, Pierre Dirles, Jean Rouzès, Jean 
Dassieu, Antoine Thomas, Germain Lafifont, Sébastien Couzie, 
Mathieu Carrère, Jean Espaignol, Barthélémy Sudre, Pierre 

I. Nous reproduisons le texte d'après l'original avec ses incorrections 
de style et d'orthographe. 



Sgd REVUE DES PYRÉNÉES. 

Mandement, Pierre Rouzès, Raymond Sentagué, Gabriel 
Gaston, Antoine Bézian, François Sendrané. Jean Sudre, 
Guillaume Sacareau, Guillaume Courtade, Bernard Sarrau, 
Nicolas Bajou, Arnaud Bajou, Jean Gouzin, Jean-Louis Bajou, 
Jacques Sudre, Pierre Audirac, Exupère SanchoUe, Blaize 
Campairol, Paul Fourquié, François Couzin, et Jean Thomas, 
touts habitants et bientenant du prézent lieu, et M' M"" Ray- 
mond Bruzeau, curé du prézent lieu. 

(( Auxquels a etté dit par le dit s' Despax, premier consul 
sindic, qu'il avait suspendu la garde bourgeoise que l'on fai- 
zait dans ce lieu, à cauze qu'on avait cru que les troubles que 
les Brig-uants, qui avait etté annonsés dans le rauyaume, avaint 
cessé, mais que néanmoins le Roi et les reprézentants de la 
Nation ont reconnu que les troubles que les Briguants ont 
occazionné ce continuent encore. Et pour évitter les incursions 
et les ravages qu'ils peuvent cauzer, le Roi, par son ordonnance 
du 9® du courant, qui a etté publié ce jourd'hui par Monsieur 
le Curé au pronne de la messe de paroisse de ce lieu et affiché 
à la porte principale de l'églize, ordonne, pour prévenir les 
délits qui peuvent cauzér les dits Briguants et les personnes mal 
intensionnées, de veiller de près sur leur manières condamna- 
bles et de nous tenir en garde contre leur mauvais desseins 
et sujettions artificieuses; et invitte tous les bons citoyents à 
s'aupozer de tout leur pouvoir à la continuation qui cauze tout 
le dézordre de la France. Pourquoi il prie L'assamblée de déli- 
bérer. 

(( L'assemblée, après lecture faitte de la ditte ordonnance du 
Roi, recueillie, a été délibéré, à la pluraritté des voix, que la 
patrouille sera continuée, où tout homme et garson depuis l'âge 
de i6 ans jusque a 70, seront tenus de patrouiller les jours qui 
seront assignés par les consuls. Et aucun ne pourra, sous quel- 
que prétexte que cella soit, s'en abstenir que dans le cas de mala- 
die ou autre légittime empêchement. Dans lesquels cas seule- 
ment, ils pourront et seront tenus de ce faire reprézenter sous 
paine de cinq livres d'amende, qui sera payé par les défail- 
lants à la seule et première réquizition et sommation verbale 



LA PANIQUE A SEYSSES, PRES TOULOUSE, EN I789. 896 

faitte par les chefs de la guarde. Et en défaut de payement, le 
dit chef et commandant de laditte guarde pourra seizir tel meu- 
ble ou autre effet mobilier appartenant aux deffaillants. Et 
ensuite les surdits meubles ou effet sera vendu sans formallitté 
de justice par cry peublic, sous la plasse du prézent lieu, le pre- 
mier dimanche ou faitte après la saizie faitte, pour le produit de 
laditte vente ettre employé au payement de la ditte amende 
de cinq livres, et le restant est rendu au saizi. Laquelle sur- 
ditte amende tournera au profit de ceux qui feront la patrouille 
la nuit ou auront seurpris les défaillants. 

(( Et pour évitter toute discution, il sera formé un tableau par 
M*" les consuls de touts ceux qui feront la patrouille jour par 
jour, pour lequel tableau sera rendu public dans le corps de 
guarde, auquel chaque citoyen paroissien sera tenu de ce con- 
former. Et le nombre de ceux qui doivent patrouiller sera 
toujours compozée de trente pour chaque nuit, à ce compris 
deux commandents, qui feront la patrouille au temps et aux 
lieux qui a etté déjà pratiqué; et ce fourniront chaqun les 
armes telles qu'ils pouront ce procurer. 

(( Et attendu les soins que les consuls doivent ce donner à 
raizon de la guarde bourjoise, ils ne seront point tenus de 
monter de guarde, ny faire de patrouille, mais ils sont priés et 
chargés de ce donner touts les mouvements qu'il leur sera pos- 
sible pour procurer un corps de guarde convenable et autres 
logements nécessaires pour faire la surditte patrouille. Les fraix 
qu'ils fairont à raizon de ce lieu sera aloué dans les dépen- 
ses de la communauté. Ainsi a etté délibéré et ont signé les 
sachans. 

« Bruzeau, curé de Seysses; Sudre, procu- 
reur fiscal; Despax, p' consul; Sudre, 
consul; Sancholle, Campairol, Sudre, 

ESPAGNIOL, LaFFONT, CaZENEUVE, SaR- 
RAU, GraMON, BaQUÉ. )) 



BIBLIOGRAPHIE 



Des recueils de correspondance ou des mémoires d'officiers 
de la Grande-Armée ont été publiés en assez grand nombre. Il 
semble que de nouvelles productions de cette nature ne puis- 
sent guère ajouter à ce que nous savons de 1 état d'esprit de 
ces officiers, des événements auxquels ils ont pris part. Toute- 
fois, les archives privées n'ont pas dit leur dernier mot, et c'est 
bien là, semble-t-il, dans des lettres ou des documents que 
leurs auteurs ne destinèrent à aucun moment à la publicité, 
qu'on peut encore glaner quelques faits précis, surtout retrou- 
ver des impressions directes, exprimées avec sincérité. 

M. Eydoux, avocat à la Cour d'appel de Toulouse, a bien 
voulu entrouvrir l'un de ces dépôts familiaux pour nous donner 
la Correspondance inédite d'an Colonel de la Garde impériale^. 

Ce colonel, Antoine-Gharles-Bernard Delaitre (ou de Laitre), 
né à Paris le i3 janvier 1776, était fils d'un directeur général 
des Entrées de Paris. Il fut élevé à l'Ecole royale militaire de 
Tyron, dans le Perche. On le retrouve, le i5 brumaire an III, 
aide de camp du général Canclaux ; puis, adjoint à l'état-major 
du génie de l'armée d'Orient, il est, le i5 brumaire an VU, 
sous-lieutenant aide de camp du général Kléber. Il termine sa 
carrière militaire, en i836"^, avec le g-rade de lieutenant géné- 
ral : il a été chargé, à diverses reprises, de l'inspection générale 
de la gendarmerie. 

La correspondance publiée va du 1 1 décembre 1806 au 

1. Toulouse, imprimerie Doulacloure-Privat, in-80 de l\2. pages, igiB. 
(Extrait des Mémoires de l'Académie des sciences, inscriptions et belles- 
lettres de Toulouse, ii^ série, t. I.) 

2. Il meurt à Paris le 2 juillet i838. 



BIBLIOGRAt>HIË. 897 

10 décembre 1807. Durant cette période, Delaitre est succes- 
sivement capitaine quartier-maître des mamelucks , chef 
d'escadron commandant ce corps et major des chevau-légers 
polonaise Ses lettres s'adressent à M. et à M""^ de la Comble, 
de Melun. Elles relatent le séjour de la garde impériale en 
Italie, à l'occasion de la réunion de Gênes à la France, du 
couronnement de l'empereur à Milan et de la désignation du 
prince Eugène à la vice-royauté d'Italie. Elles nous fournissent 
des détails intéressants sur les campagnes contre la troisième 
et la quatrième coalitions. 

La publication de M. Eydoux est fort bien conçue^. Elle ne 
nous donne des compliments et des effusions d'amitié que ce 
qui est nécessaire pour nous faire connaître les personnages, 
marquer le ton de leurs relations. En revanche, elle laisse la 
plume du jeune officier exprimer les impressions et les senti- 
ments si variés que lui inspirent les événements. Ce sont les 
séjours des garnisons provisoires, les incidents de route, 
mauvais gîtes et mauvais repas, les bals de société que Delaitre 
ne goûte guère. Chemin faisant, il apprend les événements, la 
promotion exceptionnelle du « général Beauharnais », son chef 
direct, dont il apprécie la bienveillance et l'affabilité. De 
passage à Chambéry, ville « triste et laide au possible », il va 
visiter les Charmettes. « J'ai trouvé, comme je m'y attendais, 
un asile bien simple, dégradé même en plus d'un endroit, 
mais dans une situation des plus pittoresques, et dont la nature 
m'a semblé conserver quelques rapports avec la pensée et la 
couleur des écrits d'Héloïse , avec le caractère de cette 
M""* de Varens dont j'aime le cœur et dont je réprouve les 
principes. » (26 février i8o5.) 

Cet homme aimable, « sensible » comme un vrai fils du 
dix-huitième siècle, n'est guère attiré, semble-t-il, par les 
choses du passé : l'art et l'archéologie ne le préoccupent qu'au 



1. Il ne porte le titre de colonel, semble-t-il, qu'à partir de 1808. 

2. M. Eydoux a conservé l'orthographe de l'auteur; mais elle diffère peu de 
la nôtre, et il n'en résulte aucune gène pour le lecteur. 



398 REVUE DES PYRÉNÉES. 

moindre degré. De 1 Italie, il apprécie la douce température et 
les sites riants ; mais en aucune mesure les agréments qui 
auraient fixé un Beyle ou retenu quelque temps 1 esprit 
curieux d un Paul-Louis. Cette indifférence à tout ce qui n'est 
pas d'ordre professionnel ou sentimental est bien marquée 
dans cette lettre datée de Strasbourg, le 28 septembre i8o5 : 
(( Je n'ai pas mis les pieds à un spectacle ni dans une société; 
je n'ai pas été voir la cathédrale que je ne connais pas et je 
n'en éprouve même pas le regret. » 

En revanche, les événements militaires 1 intéressent à un 
très haut degré; mais, là aussi, on retrouve des réflexions 
comportant des réserves, le désir d'une amélioration possible, 
le besoin d'un régime plus stable. D Augsbourg, le 11 octo- 
bre i8o5, il relate la marche vers Ulm. Il espère que l'empereur 
d Autriche, s il lui reste « quelques grains de bon sens dans la 
tête )), s'efforcera de prévenir, <( par une paix solidement garan- 
tie, la ruine totale de son empire, ce qui est bien à désirer 
pour l'humanité, car si la gloire des succès offre quelques 
jouissances aux vainqueurs, elles sont inséparables des idées 
pénibles que fait naître l'aspect des malheurs qu'entraîne la 
guerre pour les peuples sur les territoires desquels elle se fait; 
j'en suis témoin, et mon cœur en est navré ». 

Le récit de la bataille d'Austerlitz, daté du champ de bataille, 
i/x frimaire an XIV (5 décembre" i8o5), a toute la vigueur des 
relations prises sur le vif. Ici encore, pourtant, ce qui domine, 
c'est l'espoir de la paix prochaine et du prochain retour. De 
Berlin, le 28 octobre 180G, le chef d'escadron des mamelucks, 
visitant à Potsdam les souvenirs de Frédéric II, écrit cette 
réflexion, qui a un caractère quasi-prophétique : « Le génie de 
Frédéric expirant prévoyait-il ce qu'exécuterait vingt ans après 
celui de Napoléon P » Et il convient que les événements « condui- 
sent de l'enthousiasme qu'inspirent les faits éclatants dun beau 
règne à la réflexion pénible de la décadence qui le suit presque 
inévitablement ». Après Eylau, dont il relate les sanglants 
épisodes avec une émouvante précision, il fait un retour sur 
lui-même. Son cheval a été tué. c( Il paraît que c'est là mon 



filBLIOGRAPHIE. SqQ 

lot; c'est s'en tirer à bien bon marché. Mais un hasard aussi 
singuUer ne pourra durer, et j'ai l intime persuasion qu'il faut 
enfin succomber à des chances aussi périlleuses et autant répé- 
tées. Je n'en suivrai pas moins le cours avec persévérance, et je 
ne ferai point un seul pas hors de la route qui conduit un peu 
plus tôt au terme commun. » 

Cette sorte de fatalisme a dû être extrêmement fréquent chez 
des hommes voués à des destinées aussi tourmentées. Deux 
mois après, le 27 avril 1807, de Varsovie, Delaitre écrit que 
sa situation s'est modifiée : « J'ai quitté les avant-postes et me 
voilà soldat de dépôt. » Il est chargé de créer un corps de 
chevau-légers polonais que l'empereur attache à la garde de sa 
personne. Cette mission semi-pacifique constituait une sorte de 
préparation au prochain retour du jeune officier à Paris. Le 
mariage de Delaitre, et sans doute aussi les circonstances de 
son service allaient mettre un terme à sa correspondance. 

Ces lettres d'un esprit cultivé, de sentiments délicats et 
généreux, forment une lecture attrayante où l'histoire anecdo- 
tique et même l'histoire tout court pourront puiser quelques 
détails. Il faut souhaiter que M. Eydoux, qui a fait un aussi 
heureux choix dans ses papiers de famille, trouve des imi- 
tateurs. J. Adher. 

G. -A. DE PuYBusouE. — Jasmin à Muret. Toulouse, 1918, in-80 de 5i pages. 
2 phototypies. 

M. de Puybusque a montré ici même* quel agrément peu- 
vent offrir les souvenirs de famille quand ils s'allient à un degré 
quelconque aux événements publics. La plaquette qu'il publie 
aujourd'hui, sous une forme attrayante, produit sur nous cette 
même impression de charme mélancolique qui s'attache aux 
choses révolues, dont nous avons pu ou dont quelques-uns des 
nôtres auraient pu être les témoins. C'est la relation du pas- 
sage à Muret, le 5 mars i855, du poète agenais Jasmin, qui 

I . Notes et souvenirs louchant les oriç/ines d'un maréchal de France. [Re- 
vue des Pyrénées, t. XXII (1910), pp. 543-563.) 



400 REVUE DES PYRENEES. 

faisait une tournée au profit des pauvres. François-Marie- 
Achille de Puybusque, père de notre collaborateur, adressa au 
poète un compliment en vers languedociens, qui est reproduit 
dans le recueil, avec quelques autres pièces du même auteur, 
dans la même langue : Répè (retour en arrière) ; Le viel farou 
(le vieux chien de berger) ; des poésies de 1 auteur lui-même 
et de sa sœur, Berthe de Puybusque, que nos lecteurs connais 
sent bien sous le nom de Rustica. 

C'est un vrai bouquet où s'affirment, une fois de plus, les 
qualités de cœur et d esprit de cette aimable famille. Puissions- 
nous encore profiter de quelques-unes des notes et « remem- 
brances » dont M. de Puybusque garde le précieux dépôt; et 
puisqu'il s'agit de Jasmin, rappelons, avec Sainte-Beuve ^ quel 
cas il convient de faire d'une « biographie poétique, composée, 
distribuée avec art en petits tableaux ». C'est de ces « riens 
charmants » du sentiment et de la pensée qu'est faite la vie de 
la plupart d'entre nous. J. A. 



1. Portraits contemporains, t. III, Jasmin : [Mous Soubenis {Mes souve- 
nirs)]. 



Le gérant : Edouard PRIVAT. 



julouse, Imp. DouLAX)OUUE-PniVAT, rue S'-Hoiuf — 1581 



Capitaine MAZARS. 

HUIT MOIS A TOOLOUSK IL Y A m MM 

(novembre i8i3-juin l8l/l.) 



Lorsque, se reportant par la pensée à près d'un siècle en 
arrière, on essaie de revivre quelques mois à Toulouse vers la 
fin de l'année i8i3 et au début de i8i4, on a l'impression 
d'une ville soumise à trois influences principales. D'une part, 
en effet, une majorité de citoyens patriotes s'empressent de 
seconder des chefs militaires et des administrateurs civils, 
les uns et les autres très énergiques, et qui mettent tout en 
œuvre pour oi'ganiser la résistance et repousser l'invasion. 
Mais à côté d'eux s'agitent certains individus qui, considérant 
Wellington comme un libéiateur, l'armée anglo-hispano-por- 
tugaise comme ayant pour mission unique de restaurer 
Louis XVin, montrent à l'égard du maréchal Soult et de 
l'armée française une indifférence trop souvent hostile. Enfin 
on sent chez tous les habitants de la région une lassitude 
extrême de la guerre et un désir très vif de voir se terminer 
le régime des réquisitions auquel ils étaient soumis depuis le 
début de la guerre d'Espagne, c'est-à-dire depuis 1808. 

Il a paru intéressant d'étudier les manifestations diverses de 
ces trois tendances à Toulouse et dans la Haute-Garonne ; leur 
ensemble caractérise suffisamment « l'état d'âme » de la région 
à la période considérée*. Les opérations militaires proprement 

I. Les documents qui ont servi à cette étude, la plupart inédits, ont été 
empruntés aux Archives municipales de Toulouse (Archives du Donjon, 
série 2 H, liasse 5) et aux Archives départementales de la Haute-Garonne 
(Préfecture, série i R, liasse 1 14 bis, -série 4M, liasses 1 19, 120, i4o> i43, i44)' 
Il a été fait ég-alement quelques emprunts au Journal de Toulouse de 181 3 
et i8i4 (Bibliothèque municipale). 

XXVI 27 



/i03 REVUE DES PYRENEES. 

dites, maintes fois racontées, *ne seront pas envisagées au 
cours de cette étude, mais il sera nécessaire de les rappeler 
très brièvement pour montrer leui- influence sur les agisse- 
ments des populations. 

Au début de i8i^, l'armée française s'était repliée sur la 
rive droite de l'Adoui-, de Bayonne à Port-de-Lanne ; le quar- 
tier général du maréchal Soult était établi à Peyrehorade. 
L effectif de l'armée était de 60.000 hommes environ; il fut 
réduit à i^o.ooo hommes vers la fin de janvier. 

A la même date, l'armée de Wellington était cantonnée 
entre le bas Adour, les Pyrénées et la mer; son quartier géné- 
ral était à Saint-Jean-de-Luz. Les Anglais recevaient par la 
mer tous les approvisionnements, même les fourrages néces- 
saires à leur cavalerie, car la région était pauvre et épuisée 
par la guerre. L'armée alliée, forte de 60.000 hommes envi- 
ron, reçut d'Angleterre, vers la fin de janvier, un renfort de 
6.000 hommes et i./ioo chevaux. En février, elle fut ren- 
forcée par les troisième et quatrième armées espagnoles (duc 
del Parque et général don Manuel Freyre) et par la réserve 
d'Andalousie (don Pablo Giron), que Wellington avait ren- 
voyées au sud de la Bidassoa en novembre 181 3. 

L'armée française, venait de supporter quatre mois de cam- 
pagne dans des conditions pailiculièrement désavantageuses. 
Battue à Yitoria (21 juin 181 3) et démorahsée par la retraite 
qui suivit, elle avait été réorganisée par le maréchal Soull, 
arrivé à Bayonne le 12 juillet avec le titre de « lieutenant 
général de 1 Empeieur ». Mais les tentatives faites par le maré- 
chal pour débloquer Pampelune et Saint-Sébastien échouèrent 
après une série de sanglants combats du 2 5 au 3i juillet 
(Roncevaux, Linzoain, Maya, Sorauren, Buenza, Dona Mann. 
Echalar, Ivantelly) et le 3i août (San Marcial et Yera). Wel- 
lington, dont l'armée venait d'être renforcée et atteignait un 
effectif de 1 34 000 hommes environ, prit l'offensive, surprit 
le passage de la Bidassoa le 7 octobre et s'empara des posi- 
tions de La G loix-aux -Bouquets, La Bayonnette et La Rhune. 
Le 10 novembre il porte son attaque principale sur Sare, et 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SIECLE. /JOiS 

l'armée française doit se replier le 12 sur Bayonne. Un mois 
après, le 9 novembre, il passait la Nive à gué en amont de 
Cambo et il arrivait jusqu'à Uslaritz, interceptant ainsi la 
route de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Son armée était 
alors coupée en deux tronçons séparés par la Nive, sans aucun 
moyen de communication facile — disposition défectueuse dont 
voulut profiter le maréchal Soult en essayant de battre sépa- 
rément chacune des deux masses ennemies; malheureuse- 
ment il échoua, dans la nuit du 9 au 10 décembre, sur la rive 
gauche, et, le i3, sur la rive droite, à la bataille d'Irube, qui 
termina la campagne de 181 3 à l'armée des Pyrénées. 

Bien qu'ils se soient déroulés loin de Toulouse, ces événe- 
ments n'en avaient pas moins eu une répercussion considé- 
rable dans la ville. Dès le 6 juillet i8i3, on réquisitionnait 
de nouveau des denrées dans la Haute-Garonne et un décret 
impérial imposait au département la fourniture de i .000 quin- 
taux métriques de viande sur pied, 3.i5o de froment, i.o5o de 
seigle, Aoo de légumes secs et 1.200 hectolitres d'avoine, qui 
devaient être dirigés sur Saint-Jean-Pied-de-Port, Pau, Peyre- 
horade et Dax dans le plus bref délaie 

Le 5 août suivant, ces denrées n'étaient pas encore fournies 
complètement; il manquait 2x4 quintaux de seigle et 800 hec- 
tolitres d'avoine. Le préfet de la Haute-Garonne dut répartir 
cette fourniture entre les quatre arrondissements du départe- 
ment et la ville de Toulouse. Dans sa lettre aux sous-préfets 
en date du 5 août, il demandait une prompte exécution de ces 
réquisitions, lappelant que, malgré les graves inconvénients 
du système, la « loi impérieuse de la nécessité » obligeait 
d'y recourir; il ajoutait que ces sacrifices paraîtraient légers 
aux habitants « quand ils les compareront aux désordres et 
aux malheurs de toutes sortes qui suivraient la présence d'une 
armée étrangère'^ ». 

Les 10 et 1 5 août suivants, le ministre directeur de l'admi- 



1. Arch. départem., i R, liasse ii4 bis. 

2. Ibid. 



404 REVUE DES PYRENEES, 

nisiration de la guerre faisait un nouvel appel de denrées pour 
alimenter les armées d Espagne et de Catalogne; le dépaite- 
ment de la Haute-Garonne devait fournir l^So quintaux 
métriques de froment, 25o de seigle, 3oo de légumes secs, 
3oo de viande sur pied, 6.000 de foin, 3. 000 de paille et 
10.000 hectolitres d'avoine. 

Les denrées devaient être transportées, par les soins des 
individus requis, aux lieux indiqués (Perpignan, Tarbes, Pont- 
de-Bordes, Auch, Bayonne), moitié avant le 20 septembre, 
moitié du 20 au 3o. Au lieu donc de réunir chaque nature de 
denrées en un centre unique dans chaque arrondissement, on 
obligea les habitants à les porter parfois à Co lieues de leur 
domicile. Aussi les denrées arrivaient-elles presque toujours 
en retard, en raison de la difficulté des communications à cette 
époque. 

Un nouvel appel de denrées fut fait en octobre, pour ali- 
menter l'armée d'Espagne jusqu'au i*""^ janvier i8i4- Le dépar- 
lement devait fournir 4 -500 quintaux métriques de froment, 
i.ooo de seigle, 3oo de légumes, Goo de viande, i5.ooo de 
foin, 4ooo de paille et 10.000 hectolitres d'avoine*. 

On conçoit aisément combien ce régime des réquisitions 
pesait lourdement sur les populations, d'autant plus que tout 
ce qui pouvait servir aux besoins de l'ai'mée avait été requis. 
Les attelages servaient à transporter les denrées aux points où 
l'armée devait les consommer; ils servirent ensuite à trans- 
porter, en octobre i8i3, sur la rive droite de la Garonne, les 
Espagnols réfugiés en Fiance et qui reculaient à l'intérieur à 
mesure que s'opéiail la retraite du maréchal Soult. 

L'argent fut même réquisitionné; le ministre de l'Intérieur 
écrivait au préfet, le 28 septembre i8i3, pour l'inviter à con- 
stituer une <( Caisse patriotique » destinée à aider le service des 
subsistances de l'armée d'Espagne. « L'exemple donné par le 
commerce de Bayonne et de Saint-Esprit, lui disait-il, ori une 
caisse pareille est déjà établie depuis trois mois, va sans doute 

I. Arch. déparlem., i R, liasse ii4 bis. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SIECLE. /|o5 

être suivi avec empressement par votre département ^ » Le 
12 octobre i8i3, le préfet était invité à faire verser par le 
département une somme de 280.000 francs au Comité de 
commerce de Bayonne. 

Malgré ces mesures fort opportunes, l'argent manquait, et 
les objets réquisitionnés n'étaient pas payés. On remettait aux 
habitants requis des bons ou récépissés, théoriquement rem- 
boursables par déduction des contributions dues par l'habitant. 
Mais cette compensation ne se faisait que très longtemps après; 
ainsi les bons remis pour les réquisitions opérées en 1809 ne 
furent remboursés qae partiellement en 181 3. 

Si l'on ajoute que cet inconvénient des bons de réquisition 
était démesurément grossi par les émissaires secrets des alliés, 
qui décourageaient les jjaysans en leur disant que leurs den- 
rées ne seraient jamais remboursées; si on se rappelle que 
Wellington payait tout ce qu'il demandait avec de la monnaie 
d'or française au titre légal, qu'il faisait lui-même fabriquer, 
on s'expliquera aisément le peu d'empressement montré par 
certains habitants à obéir aux réquisitions du maréclial Soult. 
Aussi les défections étaient-elles nombreuses. Dès le mois 
d'octobre 181 3, le fournisseur de bois de bourdaine néces- 
saire pour fabriquer la poudre refuse d'assurer son service. 
Le Commissaire en chef des poudres et salpêtres est obligé, 
pour mettre ce service « à l'abri du caprice de ce fournis- 
seur », de faire écorcer, refendre et carboniser le bois dans le 
dépôt de mendicité de la ville'-. 

Le mécontentement grandissait de plus en plus parmi les 
habitants, à mesure que croissait le nombre des réquisitions 
ordonnées. D'autre part, l'autorité militaire abrégeait le plus 
possible les délais accordés pour fournir les denrées et pour 
les transporter à leur destination. Il suffit, pour se rendre 
compte de l'état des esprits, de lire la correspondance échan- 
gée en décembre 181 3 entre le préfet et le ministre directeur 



1. Arch. départeni., f\ M, liasse 119. 

2. Ibid., I R, liasse iil\ bis. 



REVUE DES PYRENEES. 



de radministration de la guerre. (( Depuis longtemps, Monsei- 
gneur, écrit le préfet au ministre le 6 décembre i8i3, j ai 
fait apercevoir la nécessité de renoncer au système des réqui- 
sitions dont le fardeau nest plus supportable et dont les incon- 
vénients sont loin d'être compensés par le fruit quen retire 
Varmée, à raison de l'éloignement des points de concentra- 
tion, et, dans la saison actuelle, mes administrés sont peu 

portés à livrer en natuie la stagnation de tout commerce 

rend l'argent extrêmement lare » — « Je frémis, lui 

écrivait-il le 9 décembre i8t3, de la pjrolongation de ce système 
de réquisition, si désastreux pour le département en même temps 
que si peu profitable c! Tarmée^. » 

Le clergé lui-même, au lieu de consoler les populations 
déjà si éprouvées, les affolait par ses prédications, et le préfet 
écrivait à l'arcbevêque de Toulouse, en novembre 181 3, que 
(( les desservants chantent aux offices le Miserere comme dans 
les calamités publiques et jettent ainsi la consternation parmi 
les habitants de la campagne qui s'attendent aux plus grands 
maux )). Il lui demandait, en outre, de prendre des mesures 
pour éviter le retour de pareils faits"^. 

La correspondance entre le préfet et le ministre montre 
donc surabondamment que les habitants de la Haute-Garonne 
éprouvaient, à la fin de l'année 181 3, une lassitude extrême 
du système des réquisitions, qu'ils supportaient depuis cinq 
ans environ. Mais ce fut bien autre chose lorsque, au début 
de 1814. on leur demanda non seulement la fourniture des 
denrées ou objets nécessaires à l'armée, mais encore leurs ser- 
vices personnels. D'autre part, à mesure que le maréchal 
Soult se repliait à l'intérieur, les menées occultes des agents 
de l'étranger se faisaient plus vivement sentir dans le dépar- 
tement. Le préfet et le maire de Toulouse éprouvaient les 
plus grandes difficultés à obtenir des habitants les prestations 
demandées par l'autorité militaire. 



1. Arch. départem., 4 J^I-> liasse 120. 

2. Ibid. Registre correspondance, 22 novembre i8i3, no ii55. 



uurr MOIS a toulousk il v a un siècli-:. ^07 

II fallut, dès le début de jauvicf, pourvoir au logement des 
soldats dont le nombre augmentait de jour en jour à Tou- 
louse. Le maire, M. de Malaret, dut, le 8 janvier i8i/i, rap- 
peler à ses administrés que les militaires avaient droit au feu 
et à la cliandelle. (( Les haJjitants, ajoutait le maire, seront 
indemnisés au moyen du produit de la masse qui leur est 
allouée, à raison de seize centimes par liomme et par jour, 
que le maire fera payer à ceux qui logeront au fui- et à me- 
sure des versements qui seront faits par l'autorité militaire'. » 

Mais l'argent manquait pour payer. Dans l'entourage de 
l'Empereur, on se rendait bien compte de l'inconvénient pré- 
senté par le non-paiement des dettes de l'Etat, et le duc de 
Bassano écrivait au préfet le i5 janvier iSi^i pour lui recom- 
mander de payer sans délai toutes les dépenses militaires, 
(( leur paiement prompt et exact, ajoutait-il, étant la plus sûre 
garantie du.paiement des autres dépenses^ ». Malheureusement 
il n'indiquait pas oli l'on trouverait l'argent nécessaire à ces 
paiements. 

Si, d'ailleurs, on commença à payei' la solde et les dépenses 
occasionnées par les travaux et préparatifs de défense, ainsi que 
les achats effectués pour l'artillerie et le génie, l'ensemble 
des denrées requises restait impayé. Aussi les réclamations 
affluaient-elles à la préfecture, chaque habitant demandant à 
être exempté de sa contribution en échange des objets qu'il avait 
fournis. Le préfet demandait vainement au ministre de la 
guerre des instructions, lui faisant remarquer qu'il ne pouvait 
pas examiner ces réclamations, puisque, ajoutait-il, « je n'ai 
point encore reçu de Votre Excellence le bordereau des fonds 
mis à ma disposition pour le paiement des denrées requises, 
ni le prix auquel elles doivent être calculées^ ». 

On crut un moment que le régime des réquisitions allait 
cesser; le ministre de la guerre l'annonça même au préfet 
par une lettre en date du 9 janvier, et on comprend sans peine 

I. Journal de Toulouse au i5 janvier i8i4. 
9.. Arch. départem., 4 ^^, liasse 119. 
3. Ibid., 4 M, liasse 120. 



400 REVUE DES PYRENEES. 

avec quelle joie celle nouvelle fut reçue. A celte date, assu- 
rait le préfet dans une lettre du 29 janvier, le département 
avait fourni toutes les denrées qui lui avaient été deman- 
dées*. 

Mais cet espoir fut de courte durée; les réquisitions recom- 
mencèrent et continuèrent jusqu'en avril; elles devinrent de 
plus en plus fréquentes, à mesure que l'armée française se 
rapprochait de Toulouse. Le 3 février, on demandait encore 
i.5oo hectolitres de hlé à l'ariondissement de Muret et 60 che- 
vaux de selle à l'ensemble du déparlement; le préfet écrivait 
au ministre ce même jour pour le (( supplier de faire mettre à 
sa disposition les fonds nécessaires pour payer cette fourni- 
ture ))^. 

L'autorité administrative chercha également à trouver des 
denrées en dehors du département et à les concentrer à Tou- 
louse. Elles furent amenées par voie de terre ou par le canal 
du Midi. Mais des conflits regrettables s'élevèrent aussitôt entre 
l'administration de l'octroi qui voulait faire payer des droits 
d'entrée pour ces denrées et l'administration militaire qui s'en 
disait dispensée. La même difficulté fut soulevée par le conces- 
sionnaire des droits du canal du Midi. Une correspondance 
active fut échangée entre le préfet et le commissaire des guer- 
res d'une part, le receveur général des Droits réunis et le con- 
trôleur princijDal, d'autre part"'. Le receveur général demandait 
la stricte exécution des décisions ministérielles des i3 jan- 
vier 1807, 12 août 1808, 4 septembre 18 10 et 7 mai 181 1. 
Finalement, le comte Cafl'arelli, commissaire extraordinaire de 
1 Empereur, par un arrêté en date du 16 février, décida que 
ces denrées seraient exemptes de droits d'entrée. Mais, pen- 
dant ces discussions, toutes les avoines destinées à l'armée 
avaient été retenues à INarbonne, à cause du retard dans le 
paiement des droits du canaP. 

1. Arch. déparlem., 4 ^h liasse 120. 

2. IbùL 

3. Ibid. 

4. Ibid, 



HUIT MOIS A TOULOUSF. IL Y A U\ SIECLE. 409 

Prévenu de ces faits, qui d'ailleurs revêtaient le même carac- 
tère dans toutes les régions de la France occupées par nos 
armées. l'Empereur voulut faciliter le système des réquisi- 
tions; par un décret, signé le 26 février i8i4 au quartier im- 
périal de Fismes, il décida que les denrées continueraient à 
être requises dans la forme réglée par le décret du i5 décem- 
bre i8i3, mais que le piix en serait payé sur le produit de la 
contribution extraordinaire de ïexercice 181^4, d'abord par 
compensation avec le montant de la contribution extraordi- 
naire de cliaque commune et de chaque contribuable, et, pour 
l'excédent, -sur le produit de la contribution extraordinaire des 
autres communes et des autres départements. Les préfets 
étaient autorisés à faire suspendre le recouvrement de la con- 
tribution extraordinaire dans les communes et à l'égard des 
contribuables qu'ils reconnaîtraient avoir fourni, en denrées 
requises, une valeur supérieure aux sommes portées aux rôles 
de la dite contribution extraordinaire. Autrement dit, l'habi- 
tant qui avait fourni une denrée était dispensé de payer l'im- 
pôt correspondant au prix de cette denrée. 

Ce mode de paiement ne put malheureusement pas être mis 
en pratique, car il était difficile de faire la compensation au 
jour le jour, et la confiance manquait. On continua donc à 
réquisitionner en fournissant des bons; il est. juste de recon- 
naître que les bons furent toujours remis aux habitants 
requis. 

On est étonné à juste titre de ce que, tandis que l'armée 
française manquait à peu près de tout, l'armée anglaise ait pu 
se procurer au moins l'indispensable. Il convient donc de jeter 
un rapide coup d'œil sur les procédés employés par Welling- 
ton à l'égard des populations de la Haute-Garonne pour arriver 
à un pareil résultat. Au début de la campagne, les commis- 
saires anglais payaient également, avec des bons ou des récé- 
pissés, remboursables à 60 ou 90 jours de date, les objets et 
denrées réquisitionnés. Mais les paysans ne comprenaient rien 
à ces billets, et le lieutenant Woodberry raconte dans son 
« Journal » que les commissaires passaient quelques jours 



IlO REVUE DES PYRENEES. 

après et lachetaient les billets pour la vingtième partie de leur 
valeur réelle*. 

L'efifet produit sur les populations par des combinaisons 
aussi immorales était désastreux. Wellington coupa court à 
cet abus en organisant dans son armée un atelier de mon- 
nayage, qui le suivait partout et où on frappait de la monnaie 
d'or française au titre légal. Lorsque les troupes anglaises arri- 
vaient dans une localité, le commissaire des guerres réquisi- 
tionnait les objets et denrées nécessaires et ordonnait leur 
transport en un lieu déterminé, en prévenant la municipalité 
que les denrées seraient payées comptant aux prix ordinaires 
du marché. Il n'y a, aux Archives, aucune trace de réclama- 
tions contre le non-paiement des réquisitions faites par les 
troupes alliées; il est donc fort probable qu'elles furent régu- 
lièrement payées. 

Les réquisitions faites par les troupes alliées étaient précé- 
dées d'un ordre adressé à la municipalité; cet ordre était ré- 
digé en français et imprimé. Le commissaire des guerres rem- 
j^lissait seulement les blancs destinés à contenir les mentions 
du lieu, de la date, de la nature des denrées requises, des 
points oià elles devaient être transportées. Il existe deux de ces 
réquisitions aux Archives du Donjon"^. 

Les maires et sous-préfets étaient tenus de faire exécuter 
les réquisitions adressées par les commissaires des guerres. 
Mais les sous-préfets s'étaient repliés avec l'aimée du maréchal 
Soult; la réquisition était donc, dans la pratique, remise au 
maire. Les denrées étaient payées « aux prix ordinaires du 
pays, qui seront taxés et affichés par les maires, pour la con- 
naissance de tous les intéressés ». Des mesures étaient prises 
pour éviter l'accaparement des denrées par les habitants. « On 
attend des maires, comme de tous les autres magistrats, ajou- 
tait la proclamation de A^ ellington, qu'ils donnent aux com- 
missaires les renseignements les plus exacts qu ils pouriont sur 

1. Lieulennnt Wootlbcrry, Jonrnnl, de i8i3 à iSi/j. (Traduction Georges 
Hélie, i83().) 

2. Archives municipales, série 2 H, liasse 5. 



HUIT MOIS A TOLI.OISE IL Y V UN SIRCLK. : l I T 

les ressources de leurs communes et de celles qui leur sont 
voisines, afin que le poids des réquisilions soit partagé le plus 
également qu'il se peut. » 

Il existe aux Archives départementales un ordre de réquisi- 
tion, adicssé le 3i mais i8i/i au maire de Cintegabelle par le 
général anglais Ilill. La réquisition poitait sur lo.ooo rations 
de pain, 5.ooo pintes de vin, ^o bœufs, Go hectolitres d'avoine 
ou millet, 80 quintaux de foin, 3oo paires de souliers, « pour 
lesquels, éciivait le général, vous serez payé en argent comp- 
tant au piix courant de votre marché* ». 

On se rend compte aisément de l'infériorité ovi se trou- 
vait, par rapport à WelHngton, le maréchal Soult qui ne pou- 
vait que promettre de payer alors que son adversaire payait 
comptant. A ce désavantage réel, il faut ajouter les difficultés 
de la retraite, efï'ectuée au milieu des populations indiffé- 
rentes. 

Le i^ février, Wellington avait repris l'offensive par sa 
droite sur Hellette, Saint-Palais et Sauveteire. Le maréchal 
Soult dut se replier sur Orthez, le 22 février; il accepta la ba- 
taille le 27, mais dut reculer sur Saint-Sever, puis, en remon- 
tant l'Adour, sur Aire. Il continua sa marche sur Tarbes, où 
il arriva le 4 mars. Apprenant que Wellington avait divisé ses 
forces, par suite de lenvoi de Beresford sur Bordeaux, le ma- 
réchal prit l'offensive et se porta, le i3, de Rabastens sur 
Lembeye et Couchez, pour menacer les derrières de l'ennemi. 
Mais Wellington avait réuni 60.000 hommes à Garlin ; il y ar- 
rêta le maréchal Soult, puis, manœuvrant pour le tourner, se 
porta à Vic-Bigorre pour lui couper la route de Tarbes. Le gé- 
néral Drouet d'Erlon, par la défense énergique qu'il soutint le 
19 mars à Vic-Bigorre, permit à l'armée française de rentrer à 
Tarbes le soir même. 

Le maréchal Soult commença alors sa retraite sur Toulouse, 
arriva le 20 au soir à Tournay; le 21, à Saint-Gaudens ; le 22, 
à Martres; le 28, à Noé; le 2/i, à Toulouse. Wellington, qui 

I. Arch. départem., 4 M, liasse i43. 



4 12 REVUE DES PYRENEES. 

avait suivi la roule de Lombez, plus courte, mais mal entre- 
tenue, avait successivement cantonné le 22 à Castelnau et Ga- 
lan; le 23, à Puymaurin et Boulogne-sur-Gesse ; le 2^, à 
Lombez et L'Isle-en-Dodon ; le 25, à Sainte-Foy, Bonrepos 
et Samatan; le 26, à Saint-Lys. En arrivant à Toulouse, 
le 37, il trouvait la rive gauche de la Garonne fortifiée et 
l'armée française déployée en face de lui le long de l'Ausson- 
nette. 

On sait que, ne pouvant franchir la Garonne à Sainl-Cy- 
prien, Wellington donna l'ordre d'établir à Pinsaguel un pont 
de bateaux dans la nuit du 27 au 28 mars, mais que la tenta- 
tive du général ïlill sur Cintegabelle, puis sur Nailloux ne 
réussit pas. Le généralissime anglais résolut alors de franchir 
le fleuve en aval de Toulouse; un pont fut construit aux envi- 
rons de Grenade et l'armée alliée passa sur la rive droite. Le 
10 avril, Wellington attaquait l'armée française retranchée sur 
les hauteurs à l'est de la ville; après une sanglante bataille, le 
maréchal Soult évacua Toulouse dans la nuit du 10 au 11 et se 
replia sur Castelnaudary. Wellington entrait à Toulouse le 
12 avril; l'armistice était signé le 18 avril. 

Nos soldats, manquant de tout, mal nounis, mal velus 
(beaucoup marchaient nu-pieds), commirent, au cours de la 
campagne, quelques excès, réprimés avec sévérité, du resie, par 
le maréchal Soult, qui n'aimait ni les pillards ni les marau- 
deurs; son ordre, daté de Barcelone, 1"' mars i8i4, édiclait. 
contre les militaires de tout grade qui manquaient à leur de- 
voir, des mesures particulièrement énergiques : envoi devant 
une Commission militaire de tout soldat reconnu maraudeur ; 
renvoi de l'armée de tout officier qui, par négligence, aurait 
toléré la maraude; en cas de dommage à des particuliers, 
paiement du dommage par le corps de troupe le plus voisin au 
moyen d'une retenue sur la solde; mise à l'ordre de l'armée 
des corps qui auraient eu le plus d'arrestations pour délits 
contraires au bon ordre et à la discipline : « et les chefs qui 
en ont le commandement seront renvoyés sur les derrières 
comme indignes de commander, indépendamment des autres 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SIECLE. /( 1 3 

poursuites qu'ils auront encourues pour n'avoir pas rempli 
leurs devoirs ' )). 

Ces mesures énergiques ne parvinrent pas à empêcher la 
maraude; elles ne donnèrent pas aux habitants la confiance 
qu'ils eussent dû avoir. Le dt'partement fut mis en état de 
siège le i" mars. Mais l'indilTérence ou l'hostilité des popula- 
tions et même des pouvoirs élus ne pouvait être vaincue par 
les mesures que prenait l'autorité administrative. Toute la cor- 
respondance du préfet et des sous-préfets mentionne le malaise 
général et aussi la méfiance du peuple à l'égaid du Gouver- 
nement. 

(( La négligence d'un grand nombre de maires, écrivait le 
sous-préfet de Saint-Gaudens au commissaire des guerres 
Grusse, a paralysé les effets de mon zèle, et toutes les denrées 

requises ne sont point encore versées Il est deux choses 

qu'il ne faut pas perdre de vue : i° les murmures du peuple, 
qui pourraient dégénérer en révolte; je dis cela parce que je 

soupçonne qu'on le fravdille, et il est animé d'un si mauvais 

esprit qu'il faudrait peut-être peu de chose pour le déterminer 
à un mouvement séditieux, et que ferions-nous alors sans 
forces à lui opposer '^.►^... » 

Le même sous-préfet écrivait au préfet le i/i mars : a Je 
sens comme vous quel serait notre embarras si les maires don- 
naient leur démission ; mais s'ils ne sont pas pressés, nous 
n'en obtiendrons rien; l'esprit n'est pas meilleur chez eux que 
chez le reste des habitants, et, à l'exception de dix ou douze, je 
ne puis pas compter sur leur dévouement quelques parti- 
culiers se refusent obstinément à fournir. Je viens de prescrire 

contre un des mesures sévères Cet individu s'est permis 

quelques propos; j'ai chargé le maire, s'il continuait, de le 
faire arrêter et de me l'envoyer ici, d'oii je le dirigerais vers 
M. le comte CafFarelli. Quelques exemjjles de cette nature fe- 
ront cesser la désobéissance et donneront de la confiance aux 



1. Arch. départem., i R, liasse ii4 bis. 

2. Ibid., 4 M, liasse i44- 



4l^ UEVUE DES PYRÉNÉES. 

maires qui me demandent sans cesse des moyens coërcitifs. 
C est d(jnc sur les parliculiers que portera la sévérité et non 
sur les maires; mais il faut quelques exemples; ce n est rien 
de donner des ordres; il faut encore des moyens de les faire 
exécuter*. » 

L'autorité administrative redoutait donc la démission collec- 
tive des maires, et c'est pour l'éviter que le préfet recomman- 
dait aux sous-préfets de ne pas trop les « presser ». Aussi la 
confusion atteignait-elle un degré extrême. Le sous-préfet de 
Saint-Gaudens signalait, le i\ mars, au préfet que tous les ou- 
vriers employés aux magasins militaires de la ville' venaient de 
quitter leur poste parce qu'on ne les payait plus. Le même 
jour lui arrivaient, sans qu'il fût prévenu, 600 chevaux, 
80 fourgons, dont 36, chargés et destinés au quartier général, 
venaient par erreur à Saint-Gaudens et durent rétrograder sur 
Tarbes. « Tout le monde a l'air de perdre la tête, ajoutait le 
sous-préfet; je conserve la mienne, mais, si cela continue, je 
ne pourrai y tenir. Dieu veuille que cette crise soit bientôt 
terminée ^ ! » 

En. raison du transport, obligatoire pour les habitants, des 
denrées requises sur les points où elles devaient être consom- 
mées, il arriva parfois que le maréchal Soult autorisa la sub- 
stitution de la valeur en argent de la denrée à la denrée elle- 
même, mesure très favorablement accueillie, d'ailleurs, par la 
population. L'armée avait besoin de viande sur pied, elle rece- 
vait de l'argent, et le temps matériel manquait pour efifectuer 
des achats dans la région même occupée par les troupes. 
L ordonnateur en chef, Mathieu Favier, demanda au préfet, le 
16 mars, de faire désormais verser en nature le contingent 
assigné au département et de le. faire diriger le plus tôt pos- 
sible sur la ligne Saint-Gaudens-ïarbes ^. 

L'examen de la correspondance du préfet et des sous-préfets 
montre la besogne écrasante qu'ils eurent à supporter; pour 

1. Arch. départem., 4 ^h liasse i44' 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A U\ SIECLE. ^| 1 5 

vaincre l'indi(TI'éiencc des populalions, ils n'hésitèrent pas [)ar- 
fois à sortir de la légalité; ainsi, quand un hahitant nionlrait 
une mauvaise volonté trop évidente à fournir les objets requis, 
le sous-préfet les faisait prendre de force; la mesure était ce- 
pendant illégale, le seul moyen autorisé alors consistant à 
mettre une garnison chez les récalcitrants ^ 

Lorsque l'armée arriva à Toulouse, le 2 4 mars, l'encombre- 
ment devint extraordinaire; lout lefluait sur la ville ; on man- 
quait d'attelages, et il fallait penser non seulement à organiser 
la défense et à construire des redoutes, mais encore à évacuer 
suffisamment tôt le matériel de guerre et les archives des 
diverses administrations, pour éviter que l'ennemi ne s'en 
emparât, si on était obligé de battre en retraite. Il fallait en 
outie mettre en lieu sûr les prisonniers de droit commun et 
les personnes dont le Gouvernement avait la protection, par 
exemple, les Espagnols réfugiés en France. De toutes parts 
donc le préfet recevait des demandes; les objets requis 
n'étaient pas fournis, et les habitants retardaient toujours le 
paiement de la contribution extraordinaire de i8i3"-. 

C'est alors que fut publié et affiché dans la Haute-Garonne 
le déciet impérial du 5 mars 181 4, signé par l'Empereur au 
quartier général de Fismes : ce décret déclarait traîtres a tous 
les maires, fonctionnaiies publics et habitants qui, au lieu 
d'exciter l'élan patriotique du peuple, le refroidissent, ou dis- 
suadent les citoyens d'une légitime défense ». — L'Empereur 
proclamait en outre que « tous les citoyens français sont non 
seulement autorisés à courir aux armes, mais requis de le 
faiie, de sonner le toscin aussitôt qu'ils entendront le canon 
de nos troupes s'approcher d'eux, de se rassembler, de fouiller 
les bois, de coupei" les ponts, d'inteicepter les routes et de 
tondjer sur les flancs et les derrières de l'ennemi^ ». 

Ce décret ne produisit pas l'effet attendu. Le comte CafPa- 
relli apprenait le 7 avril qu'un certain nombre de maires des 

1. Arch. départem., [\ M, liasse i[\!\. 

2. IhicL, 4 M, liasse 120. 
'à. Ibid., 4 M, liasse i4o. 



^iG 



REVUE DES PYRENEES. 



communes voisines de la Garonne et de l'Ariège avaient, lors 
de l'apparition de l'ennemi, « donné le scandale d'un empres- 
sement coupable à aller, pour ainsi dire, au-devant de ses 
besoins* », et le préfet ordonnait aux sous-préfets de faire 
saisii" les maires qui tiendraient une conduite répréhensible et 
de les faire conduire à Toulouse où ils seraient jugés par une 
Commission militaire. 

La conduite des maires était d'autant plus fâcheuse que l'on 
manquait de l'indispensable; on avait dû requérir absolument 
tout ce qui est nécessaire à une armée en campagne : denrées 
de toutes sortes, attelages, bateaux, logement et nourriture 
chez l'habitant, matières premières pour les travaux de 
défense, main-d'œuvre des ouvriers et même ai'mes de chasse 
et de luxe. 

Dès le 2 mars, le comte Caffarelli avait donné au préfet 
l'ordre de dénombrer les bateaux et les bacs : on trouva 
8 grands bateaux à Ondes; lo à Grenade; i6 à Blagnac; 2 à 
Beauzelle; il existait 16 bacs, respectivement, à Portet, Gre- 
nade, Ondes, Yillemur, Layrac, Buzet, Mirepoix, Bessières, 
Gazères, Boussens, Gapens, Muret, Pinsaguel, Estantens, Sau- 
bens, Auterive, Chaum'. 

Le 21 mars, le préfet prit un arrêté relatif à la répartition 
du contingent des ouvi'iers requis dans les diverses communes 
du département pour les travaux à faire aux approches de la 
ville de Toulouse. Les travaux étaient exécutés gratuitement; 
les ouvriers d'art seuls étaient rétribués. Nul n'était exempt de 
concourir aux travaux; ceux qui ne pourraient ou ne vou- 
draient s'y lendie enverraient un homme à leur place. Le tra- 
vail durait de 7 heures du matin à 5 heures du soir. Les 
habitants de chaque commune, prise isolément, étaient res- 
ponsables et solidaires pour le nombre de journées requises 
sur elle; au cas où une commune fournirait un nombre d'ou- 
vriers insuffisant, il y serait suppléé le jour suivant, de 



1. Arcli. départem., Correspondance n" 5o4. 

2. Ibid., I R, liasse iil\ bis. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SIECLE. /j 1 7 

manière qu'au cinquième jour cliaque commune ail réellement 
fourni le nombre total de journées demandées. 

A l'expiration du cinquième jour, et plus tôt s'il y avait 
lieu, il devait être établi garnison dans les communes qui 
n'auraient pas satisfait aux ordres donnés. Les garnisaires, éta- 
blis par les maires cliezles retardataires, et, en cas d'indigence 
de ceux-ci, chez les plus haut imposés, devaient lecevoir, 
outre la nourriture et le logement, une solde de i franc par 
jour, payée d'avance pour cinq jours. 

Les communes avoisinant Toulouse devaient fournir 
2.iï5 ouvriers, qui, travaillant 4 jours (du 28 au 26, ou du 
27 au 3o, suivant la série), donneraient un total de 8.64o. 
Toulouse fournissait tous les ouvriers et objets d'art nécessai- 
res, plus 200 travailleurs de terre, du 23 au 3o mars'. 

Malheureusement les ouvriers vinrent en nombre insuffi- 
sant ; la conséquence fut que beaucoup de travaux étaient à 
peine ébauchés et les redoutes insuffisamment organisées. Le 
23, il y avait 221 ouvriers présents sur 2.000 demandés : Cor- 
nebarrieu en avait fourni 10; Saint-Jory, 12; Fenouillet, 8; 
Balma, 32; Le Pin, 2; Castelginest, 18; Quint, i7;Pech- 
bonnieu, i3; Mons, 24; Saint-Geniès, 12; Bouloc, 8; Fiou- 
rens, i5; Cugnaux, 20. 87 communes n'avaient fourni aucun 
ouvrier. 

Le 23 mars on comptait 428 travailleurs. 

Le 28 mars, Toulouse n'envoya que [\i hommes-. 

Il était impossible de trouver les 3. 000 litres de vin que le 
maréchal Soult avait donné l'ordre de distribuer chaque jour 
aux travailleurs; on essaya vainement d'en faire venir de 
l'Aude ou de l'Hérault et même de le remplacer par de l'eau- 
de-vie ; pour arriver à un résultat, on dut consulter le registre 
d'entrée des droits réunis pour rechercher les noms des per- 
sonnes qui avaient reçu du vin ou de l'eau -de-vie'^. 

Les mêmes difficultés se présentèrent pour les réquisitions 

1. Arch. départem., 4 ^t> liasse it\i. 

2. Ibid. 

3. Arch. municip., 2 H, liasse 5. 

XXVI 28 



4l8 REVUE DES PYRÉNÉES. 

de souliers; lo.ooo hommes étaient sans chaussures; 1 ordon- 
nateur en chef Matliieu Favier pria le préfet de requéiir 
lo.ooo paires de souliers, fournis par les cordonniers ou par 
les habitants et qui seraient payés 5 fr. 5o ou 6 francs la 
paire. L'ordre de réquisition fut donné le 27 mars; le 7 avril, 
il n'avait été fourni que aSo paires'. Le maire convoqua 
aussitôt tous les maîtres-cordonniers de la ville ; ils s'engagè- 
rent à fournir chacun 800 paires de souliers par semaine, 
mais les fournisseurs triplèrent aussitôt le prix du cuir-. 

Il n'était guère plus facile de trouver le bois nécessaire à la 
fabrication du pain et à la cuisson des aliments. On réquisi- 
tionna dans les communes voisines de la forêt de La Ramée 
(Tournefeuille, Toulouse, Cugnaux, Plaisance) des bûcherons, 
ouvriers et charretiers pour abattre le bois et le transporter à 
Toulouse. Mais le 21 mars on n'avait vu arriver que 4 bûche- 
rons. Personne ne se présentait pour elTectuer le transport; 
les paysans craignaient, en effet, qu'on ne leur enlevât leuis 
animaux. Comme on manquait en général de moyens de 
transport, dès qu'une charrette circulait sur une route, on 
réquisitionnait les animaux qui la traînaient. Aussi le maire 
demandait-il au préfet des sauf-conduits pour les charreliei's 
chargés de transporter le bois'^. On alla même jusqu'à mettre 
en réquisition les chevaux des entrepreneurs de diligences ; 
l'Inspecteur général des Messageries de l'Empire dut réclamer 
au préfet pour qu'on lui rendît ses chevaux, « parce que, 
disait-il, ce service est presque exclusivement affecté à celui de 
l'Etat et qu'entraver sa marche, c'est compromettre toutes les 
parties du service public et des armées^ )>. 

11 suffit, d'ailleurs, de parcourir les demandes d'attelage 
adressées au préfet par les autorités civiles ou militaires pour 
se rendre compte de la difficulté et même de l'impossibilité 
où l'on était de les satisfaire. 



1. Arch. départem., i R, liasse iil\ bis. 

2. Ibid. 

3. Ibid., 4 M, liasse \l\Z. 

4. Ibid. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SIECLE. /j I Q 

Le 28 mars, le colonel directeur de l'artillerie demande 
3oo chevaux pour évacuer sur Paris l'artillerie de siège, la 
poudre, les canons et les projectiles. Le 29, l'ordonnateur en 
chef Mathieu Favier demandait, pour évacuer sur Paris les 
pièces-alTûts et.caissons, 3 voitures pouvant porter f).()00 kilos, 
477 attelages à 6 chevaux, 3o à 4, i4 à 2. On dut demander 
200 paires de bœufs au département de l'Ariège et 3oo boeufs, 
mulets ou chevaux de trait à diverses communes de la Haute- 
Garonne*. 

Les ordres se succédaient sans interruption, soit pour les 
évacuations, soit pour les réquisitions d'attelages : 

Demande de 34o chevaux, le 26 mars, par le colonel direc- 
teur de l'artillerie pour évacuer l'équipage de pont; demande 
du préfet au comte CafTarelli, le 26 mars, de faire évacuer gra- 
tuitement par le canal du Midi les Espagnols réfugiés en 
France; ordre de CafTarelli, en date du 28 mars, de transférer 
sur les prisons d'Albi, de Montpellier et de Béziers les condam- 
nés aux fers et ceux ayant plus de deux ans de prison à 
accomplir; ordre du préfet au sous-préfet de Toulouse, le 
28 mars, de préparer l'évacuation des archives; demande de 
l'ofticier du génie maritime, directeur du deuxième arrondis- 
sement forestier, de joindre ses archives à celles du sous-préfet 
pour les évacuer ; demandes analogues du Commissaire impé- 
rial près la Monnaie de Toulouse (23 mars), de l'ingénieur 
des mines (24 mars) et du Directeur des contributions directes 
(27 mars). 

Le préfet donnait, le 28 mars, l'ordre aux fonctionnaires de 
diriger leurs archives sur Albi, Carcassonne ou Cahors. Eux- 
mêmes devaient partir quand l'ordre leur en serait donné (ils 
reçurent plus tard l'ordre de quitter la ville le 10 avril, au 
signal donné par le premier coup de canon). Les sous-préfets 
prenaient également les mesures nécessaires ; celui de Ville- 
franche écrivait au préfet, le 24 mars, qu'il était prêta évacuer 
les archives sur Revel au premier signal, mais que cela exigera 

I. Arch. départem., 4 M, liasse i43. 



^20 REVUE DES PYRENEES. 

des dépenses, parce que « personne ne voudra marcher qu'à 
chers deniers à cause de la mullipHcité des déplacements qui 
s'opéreront en même temps* ». 

On ne put évacuer les tabacs et on les confia à « des particu- 
liers revêtus de la confiance publique et présentant une solva- 
bilité, à la charge par eux de les rendre à la première réquisi- 
tion^ )). A Muret, on avait réussi à les charger avec les 
archives , mais les cliarrettes furent enlevées de vive force 
pour les transports de l'armée^. 

Dès l'arrivée de l'armée à Toulouse, le maréchal Soult prit 
d'énergiques mesures pour que tous les habitants pussent, le 
cas échéant, coopérer à la défense de la ville. Une levée 
extraordinaire de tous les militaires retraités dans l'arrondisse- 
ment de Toulouse fut ordonnée. Aux vmgt-six cohortes foi- 
mées avant l'arrivée de l'armée, on ajouta cinq cohortes 
urbaines de 5oo hommes chacune. En vertu d'un arrêté du 
général baron de Saint-Hilaire en date du 28 mars, la liste 
de chacune de ces cinq cohortes devait être établie immédiate- 
ment par un Conseil composé du maire, du capitame de gen- 
darmciie et d'un officier supérieur. Ce Conseil devait prendre 
tous les hommes de dix-huit à soixante ans, n'exempter que 
pour cause d'incapacité physique évidente, enfin affecter à la 
même cohorte les hommes d'un même quartier. Chaque 
homme devait faire son service lui-même, sinon il serait 
poursuivi dans sa personne et dans ses propriétés. Les fonc- 
tionnaires et tous les habitants qui possédaient une fortune 
suffisante étaient tenus de s'équiper et de s'armer à leurs frais. 
L'armement et l'habillement des autres devaient être payés 
comme suit : d'abord aux frais de ceux qui se seraient absen- 
tés sans motif légitime, et, en second lieu, par une cotisation 
versée par les 200 habitants les plus imposés de la ville. 
D'autre part, le général Travot prescrivit, le 22 mars, la 
réquisition des fusils de chasse, des piques et des lances, 

1. Arch. départem., 4 M, liasse i43. 

2. Ibid. 

3. Ibid. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A UN SlÈCLli:. /j 2 I 

destinés à rarmement des cohortes. Il ne manquait que des 
officiers pour les commander; ils furent choisis parle général 
de Saint-Hilaire parmi les « citoyens les plus considérables de 
Toulouse soit par leurs propriétés, soit par leur dévouement 
à la Patrie' ». 

Dès le début du mois d'avril, les travaux de défense furent 
poussés avec intensité ; une agitation extraordinaire régnait 
dans la ville. Par son ordre du jour du 2 avril, le maréchal 
Soult exigea que tous les habitants prissent une part effective 
aux travaux, particulièrement aux portes, ouvrages avancés et 
remparts. Ils devaient être munis d'outils et conduits par les 
commissaires des quartiers, (( qui eu feront l'appel, resteront 
avec eux au travail et imposeront des amendes à ceux qui 
refuseront de s'y rendre^ ». Le charbon de bois, le bois, le 
fer, les outils de pionniers disponibles furent réquisitionnés. 
Le 3 avril, le préfet réquisitionna 2.000 outils de pionniers 
à Toulouse même ; ils devaient être mis à la disposition 
des officiers du génie de l'armée, sur la route d'Albi, vers la 
hauteur du Calvinet. 

Le 6 avril, le maréchal Soult demandait 10.000 quintaux 
métriques de froment, i.ooo de légumes et 500 kilos de sel 
aux départements de la Haute-Garonne, de l'Aude, du Tarn 
et de l'Hérault; le 7 avril, il réquisitionnait à Toulouse 
;^.ooo quintaux métriques de grains, 200 de légumes et 100 
pièces d'eau-de-vie. Le 8 avril, le préfet réquisitionnait à 
Toulouse 100 pièces d'eau-de-vie ou l'équivalent en vin, 
5o quintaux métriques de légumes et 100 kilos de sel; dans 
l'arrondissement de Toulouse (la ville exceptée), 5o quintaux 
métriques de légumes et 800 de froment; dans la partie non 
envahie de l'arrondissement de Muret, 200 quintaux métri- 
ques de froment et 100 de viande ; dans l'arrondissementde Vil- 
lefranche, 100 quintaux métriques de légumes secs, 3. 000 de 
froment et 44-000 fagots pour le service de la boulangerie^. 

1. Arch. départem., 4 M, liasse i/jS. . 

2. Ibid, 

3. Ihid., I R, liasse ii4 bis. 



'12 2 REVUE DES PYRENEES. 

Ces réquisitions ne purent être exécutées qu'avec le concours 
de la force armée. « Mon appel serait infructueux, écrivait le 
préfet à l'ordonnateur en chef Mathieu Favier, le 8 avril, s'il 
n'était appuyé par l'autorité militaire » ; et il demandait que 
les ordres fussent portés par la gendarmerie. « qui s'assurera 
en même temps de lexécution de la réquisition' ». 

Les moyens de transport faisant défaut, on prévoyait le 
moment où la ville manquerait des denrées indispensables. 
La population civile augmentait sans cesse, en effet, alors que 
diminuait chaque jour la portion du territoire d'oii elle tirait 
ses ressources. Les propriétaires ruraux ne portaient plus 
aucune denrée à la ville, prétextant qu'on leur prendrait 
leurs attelages. De plus, certaines réquisitions illégales étaient 
exécutées par des individus n'ayant aucune qualité pour 
requérir. 

C'est pour remédier à un pareil état de choses que le comte 
Caffarelli demanda au maréchal Soult de régler définitivement 
le mode des réquisitions de tout genre, de donner des ordres 
pour que les voitures pussent circuler librement et pour qu une 
force de police fût affectée à cet objet. Le maréchal régla la 
question par un arrêté en date du 3 avril, qui organisait à 
Toulouse un Comité de subsistances composé du maire et de 
cinq membres désignés par le préfet. Ce Comité devait recher- 
cher les moyens d'assurer la subsistance de la ville et la pour- 
voir d'avance de pain pour un mois. Il devait assurer la tenue 
des marchés et y faire arriver les denrées nécessaires; enfin 
il devait régler le prix du pain, de la viande, du bois de 
chauffage et des comestibles principaux-. 

Ce Comité ne fonctionna que quelques jours ; après la bataille 
de Toulouse, en effet, le maréchal Soult évacua la ville dans 
la nuit du lo au ii avril; Wellington n'y entra que le I2. — 
La réception du généralissime, certes trop empressée et trop 
enthousiaste, donna lieu à des manifestations déplorables, 



1. Arch. fli'partoni., Correspondance n" Siy. 

2. Journul de Toulouse du 4 avril i8i4. 



HUIT MOIS A TOULOUSE IL Y A U.\ SIECLE. ^| 2 3 

qu'expliquaient à peine les passions politiques, mais que rien 
ne justifie. La majorité des habitants, laissant aux exaltés la 
triste besogne d'applaudir Wellington, recueillirent et soi- 
gnèrent avec un dévouement absolu les nombreux blessés fran- 
çais laissés sur le champ de bataille^. 

Le 12 avril, Wellington faisait nommer un maire à la j)lace 
de M. de Malaret, qui avait évacué la ville, ainsi que toutes 
les autorités civiles, sur l'ordre du maréchal Soûl t. Le nouveau 
maire donnait l'ordre, le i4 avril, de n'aiborer désoiinais que 
la cocarde blanche. 

Le 11 mai l'armée alliée commença à évacuer Toulouse; 
l'évacuation était terminée le mercredi 8 juin"^. 

Le Journal de Toulouse, qui rellétait l'opinion gouverne- 
mentale, admirait le geste des autorités qui avaient fait chanter, 
en la cathédrale Saint-Etienne, le 17 avril, donc exactement 
huit jours après la bataille, un Te Deuni en l'honneur de la 
victoire des alliés. Le même journal parle constamment de 
(( l'heureuse intelligence qui est établie entre les habitants et 
les troupes alliées '* ». Gela est une assertion contraire aux 
faits; malgré un enthousiasme de commande, il y eut de très 
nombreuses rixes entre les habitants et les soldats anglais, 
espagnols ou portugais. On trouve aux Archives municipales 
de nombreux rapports de police relatant ces rixes. 

D'ailleurs, lorsque les esprits se furent ressaisis et que le 
bon sens eut repris le dessus chez tous, on pensa enfin, sans 
doute un peu tard, à l'armée française. La ville venait d'être 
évacuée par les alliés; nos soldats devaient prochainement 
réoccuper Toulouse. Une réception entliousiaste leur était 
réservée. Le mardi lA juin, la garde urbaine célébrait « la 
fête de la paix et le retour de la brave armée du Midi ». Il y 
eut de nombreuses fêtes et des réjouissances; la garde urbaine 
offrit à l'armée du Midi un banquet qui fut dressé à l'arsenal. 
L'armée royale du Midi fut dissoute à la fin du mois de 

1. Sur ces divers points, voir le Journal de Toulouse du 16 avril iSi/j. 

2. Archives municipales, 2 H, liasse 5. 

3. Journal df. Toulouse du 17 avril iQi/i- 



424 REVUE DES PYRENEES. 

juin i8i4; tous les corps qui la composaient furent mis en 
route sur leurs garnisons respectives ^ 

Toulouse reprit peu à peu sa physionom'ie traditionnelle ; à 
la vie militaire intense, à l'encombrement extraordinaire qui 
paralysait la vie économique depuis huit mois, succéda une 
période de calme. Peu à peu les ruines furent relevées, peu à 
peu disparurent les traces de l'occupation étrangère. Mais le 
souvenir des événements qui s'étaient déroulés de novem- 
bre i8i3 à juin i8i4 ne s'effaça jamais. Le gouvernement 
de la Restauration eut beau pendant quinze ans faire ses efforts 
pour arrêter toute publication sincère qui eût pu les rappeler, 
il eut beau encourager les auteurs qui omettaient prudemment 
dans leurs écrits les coupables faiblesses qu'avaient manifestées 
trop d'habitants au cours de cette malheureuse période : la 
vérité devait éclater. Quelques auteurs militaires, notamment 
le commandant Lapène, eurent le courage de relater les faits 
avec impartialité ; ils montrèrent les déceptions de leurs sol- 
dats, restés sourds aux appels de la trahison ; ils expliquèrent 
les causes de la défaite ; enfin ils consolèrent l'armée impé- 
riale, alors licenciée, en lui rappelant que le maréchal Soult 
avait, devant Toulouse, au moins sauvé l'honneur des armes. 
Il convenait de signaler, en terminant, la sincérité de ces écri- 
vains : sous la Restauration, en effet, elle équivalait à un 
brevet de courage. 

Capitaine Mazars. 



I. V. Journal de Toulouse du samedi 2 juillet i8i4, n" 28. 



Louis VIE 



LK DROIT RUHAL ET L'ÉCONOMIE RURALE 



[,ES FABLES DE l,A FONTAINE 



Dans ses admirables fables dont Taine nous a présenté une 
critique et un tableau d'ensemble si précis et si complets, La 
Fontaine, moraliste, surtout moraliste, n'a cependant pas né- 
gligé d'une façon absolue le point de vue juridique et économique. 
Sans doute, il convient de ne pas exagérer ce côté spécial et 
très particulier de son œuvre, mais, dans les douze livres du 
Recueil, quelquefois, rarement de manière principale, le plus 
souvent de façon incidente, le fabuliste fait allusion à des pré- 
ceptes de droit et plus encore à des principes ou à des appli- 
cations d'économie rurale. 

Cette science n'est pas nouvelle. Sans remonter aux agro- 
nomes latins, qui nous ont laissé des traités classiques bien 
connus, et pour ne parler que des temps avec lesquels con- 
corde à peu près la vie de La Fontaine (1621-1695), citons 
Le Théâtre d agriculture et mesnage des champs, d'Olivier de 
Serres (1600) et, au dix-huitième siècle, le Praedimn rusticum, 
du P. Vanière, qui a été traduit en français, sous le titre 
à' OEconomie rurale, par L.-Et. Berland (d'Halouvry), en 1756. 

La Fontaine a mis en œuvre les animaux et beaucoup parlé 
de la nature. Simple question de tempérament peut-être ou 
coïncidence fortuite, mais il ne faut pas oublier que, fils d'un 
maître des eaux et forêts, il était pourvu lui-même de la maî- 
trise de Château-Thierry dont il s'occupa peu, paraît-il; il put 



426 



REVUE DES PYRENEES. 



néanmoins acquérir dans ce milieu des goûts forestiers et 
champêtres qui eurent leur répercussion sur ses écrits. 

La pêche et surtout la chasse reviennent souvent sous la 
plume du bon fabuliste. C'est d'abord un pêcheur quelconque 
qui prend du poisson au bord de la rivière (V, 3), puis la ber- 
gère Annette qui pêche à la ligne « le long des bords d'une 
onde arrosant des prairies » (X, ii), enfin le propriétaire d'un 
étang ou pêche privée, qui se propose d'user prochainement 
de son droit, a ^ iviers et réservoirs » devaient être nombreux 
à l'époque (X, 4)- Mais les tableaux de chasse, parfois pitto- 
resques et bien vivants, abondent. Tantôt, le seigneur du bourg, 
suivi de tout son équipage, « chiens, chevaux et valets », 
avec trompes et cors, envahit le domaine d'un jardinier (IV, 4) ; 
tantôt on lui remet le pied et la tête du fauve abattu (IV, i6); 
nous sommes en plein droit féodal. Puis, c'est la chasse au 
cerf (V, i5), la poursuite du lièvre, traqué par la meute 
(V, I-), celle du renard entrant dans cent terriers pour dépis- 
ter les chiens, enfumé et saisi à la sortie par deux bassets 
agiles (IX, i4). Et ces récits de la grande chasse n'enlèvent 
rien au portrait du manant prenant des oisillons au miroir 
(instrument déjà en usage il y a plus de deux siècles) (VI, i5), 
ou de celui qui chasse le lapin à l'affût, « soit lorsque la lu- 
mière précipite ses traits dans l'humide séjour, soit lorsque le 
soleil rentre dans sa carrrière, et que, n'étant plus nuit, il 
n'est pas encore jour » (X, i5). 

Mais la capture du poisson et du gibier, en partie sports 
et arts d'agrément, cède le pas à l'exploitation agricole, et 
celle-ci suppose d'abord l'existence de la ferme et des bes- 
tiaux de travail et de croît. Sans vouloir médire du paysan 
actuel, dont on peut affirmer au contraire qu'il a en général 
conservé la bonhomie de ses ancêtres et acquis en plus des 
qualités et des connaissances nouvelles, constatons que la visite 
de la plupart des étables dénote encore, au moins dans cer- 
taines régions, l'ignorance de l'hygiène la plus élémentaire, 
le manque d'ordre et de goût, que La Fontaine condam- 
nait il y a environ deux cent cinquante ans ! Par habitude, on 



LE DROIT IIUHAL ET l'ÉCONOMIE RURALE. [xl"] 

apportait sur le soir « herbe fraîclie et fourrage, comme l'on 
faisoit tous les jouis », aux bœufs. Mais le maître, survenant 
à l'impioviste, tiouva les râteliers peu garnis, la litière vieille, 
le désordre et la malpropreté. « Je veux voir désormais vos 
bêtes mieux soignées, dit-il. Que coûte-t-il d oter toutes ces 
araignées? Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers? » 
(IV, 2i). Combien de personnes, dans nos campagnes, croient 
encore qu'il est bon de laisser les plafonds des étables tapissés 
de toiles d'araignées et mettent sans effort leur croyance en 
pratique ! 

La ferme, assez souvent écartée du village et bien pourvue 
de (( veaux de lait, d'agneaux, de brebis et d'un régiment de 
dindons » {W , i6), gagne à être protégée et défendue par un 
bon chien de garde, capable de surveiller aussi le troupeau; 
mieux vaut pour cela, mieux valait surtout au temps où les 
loups existaient encore dans nos contrées, « un dogue de qui 
l'ordinaire étoit un pain entier » que (( deux ou trois mâti- 
neaux » (VIII, i8). Encore faut-il que tous les animaux soient 
bien soignés, qu'ils soient « mis au vert, au sortir des ri- 
gueurs de l'hiver » (\\ 8), et que leurs gardiens s'occupent 
d'eux avec quelque ardeur et quelque intelligence. Or, La Fon- 
taine avait dû constater le contraire, car, au mari qui demande 
à sa femme, à son retour des champs : « Eh bien I qu'avez- 
vous fait? Comment passiez-vous votre vie? L'innocence des 
champs est-elle votre fait? » l'épouse répond, par la plume du 
fabuliste : 

Assez, dit-elle, mais ma peine 

Etoit de voir les gens plus paresseux qu'ici; 

Ils n'ont des troupeaux nul souci. 

Je leur sayois bien dire, et m'atlirois la haine 

De tous ces gens si peu soigneux. (^'h 2.) 

A côté des gros profits, les petits, nombreux et répétés, con- 
tribuent à la richesse du cultivateur; le lait, les œufs, les cou- 
vées, les poulets élevés autour de la maison, le porc à l'en- 
grais, s'évanouissent assez rarement comme dans le rêve de 
Perrette ( VII, 10) et sont bien la réalité. La basse-cour, conve- 



428 



REVUE DES PYRENEES. 



nablement tenue et surveillée, rapporte largement : « Le rus- 
tre, en paix chez soi, vous fait argent de tout, convertit en 
monnaie ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc. » 
Maître ou fermier, il n'a qu'à veiller, pour atteindre ce résul- 
tat, à ce que le poulailler ne soit pas ouvert, quand « poules, 
poulets et chapons » dorment et à « avoir soin que la porte 
soit close » (XI, 3). 

L'abandon de la campagne ne cause souvent que des désa- 
gréments. Combien quittent de la sorte le certain pour l'incer- 
tain, le connu pour un inconnu dangereux ! Quand l'hôte des 
champs « des lares paternels » se trouve fatigué, « qu'il laisse 
là le champ, le grain et la javelle, va courir le pays », il s'ima- 
gine que son « père étoit un pauvre sire! il n'osoit voyager, 
craintif au dernier point », et il finit par être lui-même vic- 
time de son ignorance (VIII, 9) ou de son imprévoyance. Un 
fonds rural, trop souvent déserté aujourd'hui, est cependant un 
vrai trésor s'il est travaillé avec goût et avec soin (V, 9), en 
temps utile afin d'avoir de bonnes récoltes, le grenier garni 
pour l'année et une réserve suffisante pour l'hiver (I, i). Pour 
mettre ce fonds en valeur, pour faire ensuite la moisson, le 
travail agricole fait en famille est supérieur à celui que l'on exé- 
cute avec l'aide d'autrui f voisins ou mercenaires). 

Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. 
Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous 
Ce qu'il faut faire? il faut qu'avec notre famille 
Nous prenions dès demain chacun une faucille; 
C'est là notre plus court : et nous achèverons 
Notre moisson quand nous pourrons. (IV, 22.) 

L'argent doit servir; il ne suffît pas de l'accumuler. « Quand 
ces biens sont oisifs, je tiens, dit La Fontaine, qu'ils sont fri- 
voles. » (XII, 3.) Mais le négoce ne donne pas toujours les 
sûretés nécessaires ; l'agriculture, l'élevage procurent, au con- 
traire, un profit faible, mais certain. Un berger vivait du rap- 
port de son troupeau ; « si sa fortune étoit petite, elle étoit sûre 
tout au moins » ; il vendit ce troupeau, trafiqua de l'argent, le 
perdit en naufrage (IV, 2); forcé de se faire valet et grâce à 



LE DROIT RURAL ET l'ÉCONOMIE RURALE. ^2^ 

quelques économies, il « racheta des bêtes à laine » (IV, 2] 
dont le croît lui profita (IV, 2) et lui permit de redevenir son 
maître. 

Avec notre bon fabuliste, nous assistons à l'ensemencement 
du chanvre, à sa récolte (I, 8), aux semailles (I, 8); nous appre- 
nons (( qu'un champ ne se peut tellement moissonner que les 
derniers venus n'y trouvent à glaner )) (III, 1); nous aperce- 
vons « une vigne fort haute, et telle qu'on en voit en de cer- 
tains climats » (V, i5), c'est-à-dire la vigne cultivée sur écha- 
las ; nous voyons la charrette chargée et surchargée au temps 
de la fenaison (VI, 18), la ruche ayant donné son miel et gar- 
nie encore de cire (IX, 12). Et à travers ces campagnes, où la 
nature fournit toujours des ressources, même aux malheureux 
(X, 6), où la forêt exploitée leur vient en aide (X,6; XII, 16), 
nous assistons au spectacle, pittoresque et inconnu des plus jeu- 
nes d'entre nous, du vieux coche, tiré par six forts chevaux, 
gravissant « un chemin montant, sablonneux, malaisé et de tous 
les côtés au soleil exposé», tandis que « femmes, moines, vieil- 
lards, tout étoit descendu » et marchait (VII, 9), et nous aper- 
cevons plus loin dans un sentier le mulet harnaché du meunier 
allant au moulin (VI, 7), d'avoine chargé (I, /i). 

La Fontaine nous fait pénétrer avec lui dans un jardin frui- 
tier dont, malheureusement, « les boutons, douce et frêle espé- 
rance, avant-coureur des biens que promet l'abondance », 
étaient endommagés (IX, 5). Les soins à donner aux arbres sont 
minutieux; il ne faut pas que l'on « coupe et taille à toute heure» ; 
le sage, la serpe à la main, « de ses arbres à fruit retranchoit 
l'inutile, ebranchoit, emondoit, ôtoit ceci, cela, 

Corrigeant partout la nature. 
Excessive à payer ses soins avec usure » ; 

il ôtait le superflu, pour que « le reste en profite d'autant » 
(XII, 20). 

On voit que l'économie rurale est bien représentée dans les 
fables de La Fontaine. Nous nous bornons intentionnellement 
aux fables. Les allusions qui ont trait au droit rural propre- 



/i3o 



REVUE DES PYRENEES. 



ment dit sont moins nombreuses, et il serait dilïicile de leur 
donner corps si on les relevait seules et à part. 

On peut toutefois noter le contrat d'échange, avec mauvaise 
foi (III, i3), le droit de pâturage et ses abus (XII, 6), le fermage 
pris ici dans son sens large et confondu avec le métayage (VI, z^)- 
D'autre part, si <( l'usage seulement fait la possession » (IV, 20), 
on ne peut soutenir, au mépris de droits antérieurs, « que la 
terre est au premier occupant » ; l'héritage, consacré par la cou- 
tume, l'usage et les lois qui a m'ont de ce logis, dit Jean lapin. 

Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils, 
L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis », 

cet héritage (VII, 16) doit être respecté. Mais mieux vaut 
s'entendre d'avance que d'aller en justice et, s'il convient de 
partager entre cohéritiers, il faut éviter le partage judiciaire, 
les frais de procédure entraînant, à la suite de ce manque 
d'accord, une grande diminution dans la valeur de la succession. 

Le sangf les avait joints, l'intérêt les sépare : 
L'ambition, l'envie, avec les consultants, 
Dans la succession entrent en même temps. 
On en vient au partage, on conteste, on chicane : 
Le juge sur cent points tour à tour les condamne. 



Tous perdirent leur bien... (IV, 18.) 

Malgré la leçon que donne La Fontaine, le fait se renouvelle 
tous les jours ! 

Louis Vie. 



Abbé Albert GAILLARD 
et Jean BARENNES. 



LE ROMAN D'UN MARIN RORDELAIS 

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 

[Suite et fin.) 



CHAPITRE IV 

LE CHEVALIER ET LA JEUNE CREOLE 

Jacques-Alexandre de Queux était allié à la meilleure 
noblesse de la Guyenne et de la Saintonge. Il pouvait, en 
particulier, se flatter d'un cousinage réel avec le comte de 
Ségur, lieutenant du maire de Bordeaux*. Aussi, quand il 
venait à la ville, se trouvait-il tout naturellement en relations 
suivies avec les familles les plus haut cotées de la province"-. 

1. La charfçe de lieutenant de maire, créée en [702, était considérable. En 
effet, le magistrat, possesseur de ce titre, ne pouvait être pris que parmi les 
gentilshommes titrés de la ville et sénéchaussée de Bordeaux. Il était obligé à 
la résidence et jouissait de tous les droits du chef de la commune absent qu'il 
remplaçait. [Bordeaux : Aperça hisloriqne publié par la municipalité, t. 1er, 

P- 178)- 

Cette charge fut occupée par Henry de Ségur-Cabanac de 170/1 a 1707, puis 

par Joseph de Ségur-(^abanac de 1707 à 1765. 

Un autre Joseph de Ségur-Cabanac, celui dont il est question ici, en fut pourvu 

en survivance, au cours de l'année 1753. Il l'exerça en titre de 1755 à 1772. 

(Dast Le Vacher de Boisville. Liste alphabétique des sous-maires, lieutenants 

de maire, prévôts, jurais, etc.. de la ville de Bordeaux.) 

2. La liste des visites qu'il fit à Bordeaux, en 1761, à l'occasion du premier 
de l'an, contient les noms de quarante familles, parmi lesquelles : le maréchal 
de Richelieu ; le comte d'Egmont; le duc de Lorge ; M. Donissan; le premier 



432 REVUE DES PYRÉNÉES. 

A vrai dire, son nom ne comptait point parmi les plus uni- 
versellement coimus. Il arrivait même qu'un étrange destin 
s'acharnât parfois à le dénaturer de bien désolante façon. On 
pouvait entendre, en effet, des hommes aux mœurs les plus 
innocentes du monde s'adresser au malheureux capitaine, en 
l'appelant : M. de Cux^ ou pire encore : M. le chevalier de 
Cul-^ 

Mais cela n'enlevait rien à ses qualités nombreuses. C'était 
un gentilhomme accompli. 

Or, pendant qu'il se morfondait dans les prisons de l'Angle- 
terre, il y avait à Bordeaux une jeune créole, qui se morfon- 
dait elle aussi derrière les grilles du couvent de Notre-Dame^. 
C'était une jjetite-nièce du fameux cardinal de Retz^ Elle se 
nommait Charlotte-Adélaïde Le Prieur. Son père, Pierre Le 
Prieur, lieutenant d'infanterie, était mort depuis quelque temps 
déjà. Sa mère, Charlotte de Gondy, habitait au quartier du 
Limbe, dans l'île de Saint-Domingue^. Pour elle, on l'avait 
envoyée en France, afin qu'elle y complétât son éducation. 

Un jour Alexandre de Queux lui fut présenté. 

Les jeunes gens se plurent aussitôt. « (C'est) la personne du 
monde la plus acomplie, déclare de le chevalier; la bonne édu- 

président; le iirésident de Copniartin ; le conile de Sé^ur; l'abbé Boissoo, du 
collèg'e de Giiieniie ; MM. de Rostan, du Bergier, Gradis; Mme Fonfrède ; le 
président Cavalier; le chanoine d'Arche; MM. de Marbotin, de Tortaty, de 
Laneufville, etc. 

1. Connaissement du navire « Les Menechmes ». (Arch. dép. de la Gironde. 
Amirauté, 6 B, io3.) 

2. Note de Laniar.iue concernant la location d'un magasin et d'un nègre. 

(1763.) 

3. Le couvent de Notre-Dame était situé dans la rue du Hà, en face de la rue 
des Palanques. (Baurein, Recherches concernant Bordeanx, t. IV de l'édition 
des Variétés Bordelaises publiée en 187G, p. iiO.) 

L'ordre de Xotre-Dame avait été fondé à Bordeaux, au commencement du 
dix-septième siècle, par la bienheureuse Jeanne de Lestonnac, baronne de .Moal- 
ferrant . 

/|. Lettre du chevalier à un de ses cousins, 3o octobre 17O1. 

Paul de Gondy, cardinal de Retz, joua un rôle politique important, et écrivit 
des Mémoires justement admirés. Né en i6i4- Mort en 1679. 

5. Contrat de mariage du chevalier, 3i août 1761. Acte de Duprat, notaire à 
Bordeaux. (Arch. dép. de la Gironde, Série E, Notaires.) 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIIl^ SIECLE. /)33 

cation qu'(elle) a reçu hiy donne un caractère admirable, au 
point que tous ceus qui la vois ne peuvent luy refusser leur 
estime*. — (Elle) est de la plus jolie figure du monde, grande, 
bien faille, avec toutes les grâces imaginable. Elle est élevée 
comme une princesse. Elle a la voix belle et cliante très bien. 
Elle scait parfaittement bien la musique et dance de même'^. 
— Enfin, elle passe sans contredit pour une fort jolie demoi- 
selle^. » 

La jeune fille n'était pas moins enthousiaste. M. de Queux, 
écrit-elle, (( est un homme fort aimable, rempli d'honneur, 
très doux et très bon. Il a avec cela beaucoup de politesse. 
L'intérêt ne le guide pas. Il est très économe*. — C'est un 
très aimable homme. Il n'a que des vertus^. » 

Dans ces conditions les jeunes gens ne pouvaient mieux 
faire que de se marier : ils s'en occupèrent, en effet, sans 
tarder. 

Mais alors une grosse difficulté se présenta. Il fallait le 
consentement de M'"" Le Prieur. Or, depuis trois ans, celle-ci 
ne donnait plus signe de vie. Elle ne répondait même pas 
lorsqu'on lui réclamait la pension de sa fille. Aussi pouvait-on 
craindre que ce silence s'accentuât encore, si la bonne dame 
avait la perspective d'une dot à verser. Cependant il fallait agir. 

Le chevalier rédigea donc sa demande. La jeune fille écrivit 
une jolie lettre, où elle exposait sans ambages l'état de son 
cœur. Une dame de Gondy, qui se trouvait être en même 
temps la belle-mère et la belle-sœur de M°'* Le Prieur'', ajouta 
une épître pleine de conseils maternels. Puis, afin d'éviter que 
cette correspondance précieuse ne se perdît", on la copia, on 



1. Lettre du chevalier à Madame de Salvignac. Sans date. 

2. Lettre du chevalier à uq de ses cousins, 3o octobre 1761. 

3. Lettre du chevalier au chevalier de Voutron, 5 juin 17O1. 

4. Lettre à sa mère, 24 janvier 1761. 

5. Lettre à sa tante, Mme de Gondy, ve Prost, au Cap, i3 février 1761. 

6. Elle avait épousé en secondes noces M. de Gondy, dont la fille Charlotte 
n'était pas mariée alors. Puis elle avait donné son propre frère, Pierre Le 
Prieur, en mariage à cette jeune fille. 

7. On était alors en pleine guerre de Sept ans (175G-1763). 

XXVI 29 



434 REVUE DES PYRÉNÉES, 

la recopia, et on l'expédia à destination par trois bateaux diffé- 
rents*. Hélas! les navires revinrent; ils ne rapportaient rien, 
absolument rien : pas le moindre consentement, encore moins 
les quelques sous qu'on avait réclamés pour la noce. 

M'"' de Gondy, qui était une femme de tête, supposa alors 
que sa belle-fille pouvait bien être morte; et reprenant sa plume 
elle écrivit à une de ses belles-sœurs, M"* Prost, qui habitait 
le Cap. 

Ma chère sœur, comme l'on ne sçai qui vie et qui meure, dans l'état 
languissant où j'ai vue M'"^ Le Prieur, si nous avions eu le malheur de 
la perdre, ie vous assure que le la pleurerais loule ma vie. Mais si ce 
malheur était, le tuteur pourait agir égallement en envoyant les extré- 
mortuaires, autant de coppies que de procuration, par préférance dans 
les vaisseaux de guerre*. 

Or, ces craintes n'étaient pas fondées. M"* Prost ne put 
donc envoyer les fameux extraits moituaires qui eussent tout 
arrangé. Quant au consentement, il continua à ne pas arriver. 

Alors M™® de Gondy usa des grands moyens. Elle se fit auto- 
riser par le Parlement à marier sa petite-fille^. Et les jeunes 
gens se fiancèrent. 

Alexandre de Queux partit aussitôt pour Arvert, afin d'an- 
noncer la grande nouvelle à sa famille. Naturellement, il écrivit 
à sa chère Charlotte durant le voyage. Et il n'est pas sans 
intérêt de le voir faire sa cour par écrit. La première lettre est 
du 3 juillet 1761 . 

Me voila arivé en bonne santé auprès de ma mère, mademoiselle et 
chère promisse. Je m'empresse à vous donner de mes nouvelles pour 
vous assurer de la continuation de mon amitié qui est des plus sincerre. 
Je n'av point d'expression assès forte pour vous dire combien je vous 
aime et combien je vous suis attaché. Conservés moi votre estime, mon 

1. Le brouillon de ces trois lettres porte au bas le nom des navires : L'En- 
treprenant; Le Maréchal de Biron; L'Aigle. 

2. Lettre à M'"e de Gondy, ve Prost, 23 mars 1761. 

3. « Ma grande recevant aucune lettre ni procuration qu'elle vous demandée, 
et moy me trouvant avec une chemise, c'est faltle hautoriser par le Parlement, 
sur une lettre que vous avez écritte à Mme la supérieure, la remerciant pour 
moi, el de la complaisance qu'elle avait de ne vous point inquietter; elle m'a 
marié. » — Lettre de i)/i"e Alexandre de Queux à sa mère, septembre 17G1. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII* SIECLE. 4^5 

cher aimable cœur, et me donnés de vos chères nouvelles. Vous ne devés 
pas douter du plaisir que j'en aurais, vous assurant que rien dans le 
monde ne me flatte plus que lorsque je ni'entrctieti de vous. Et il ni a 
point de minuties que je ne m'en souvienne. 

Conservé vous pour une personne qui est plein d'amour pour vous et 
qui vous aimera tendrement le reste de sa vie. 

En g"râce, cher cœur, souvenés-vous de moi comme je me souvient 
de vous. 

Quinze jours plus tard, le 19 juillet, il écrivait de nouveau : 

Que vous estes aimable, ma chère promisse, de m'écrire et de me 
donner de vos chères nouvelles, qui, en vérité, m'ont réjouis au point 
qu'il me semblait vous voir et estre auprès de vous. 

Je me flatte que vous ne ferés pas faute à la permission que me mar- 
que vous avoir donné madame votre tante, qui est pour moi le plus 
grand plaisir que jamais on puisse me faire, surtout lorsqu'il s'agit de 
recevoir des lettres d'une personne aussi accomplie, et que j'aime ten- 
drement, et (qui) enfin doit faire le bonheur de ma vie. 

Vous me recommandé, ma chère promisse, d'estre sage. Vous ne 
devés rien craindre à ma conduite. J'espère qu'elle sera sans avoir de 
reproche et je me conserve pour vous. 

Voilà, certes, des sentiments on ne peut plus honorables. 
Evidemment, ils étaient sincères. Mais, à bien réfléchir, le 
chevalier se persuada sans doute qu'il valait mieux ne point 
s'exposer aux soupçons; et six jours plus tard, le 25 juillet, 
il écrivait à sa fiancée : 

Je vous demande, mon cher cœur, de me marquer quand vous voulés 
que je parte. Il est de la désence de vous le demander, pour sçavoir 
votre comodité, et le temps que vous jugerez que nous finissions. 

Mais, hélas! M. de Queux devait éprouver la vérité du 
proverbe, suivant lequel l'homme propose et Dieu dispose. Il 
lui fallut trois semaines entières pour réunir les pièces indis- 
pensables ; et c'est le i6 août seulement qu'il put annoncer 
son retour définitif à Bordeaux. 

J'ai été bien chagriné, mon cher aimable cœur, lorsque j'ai vue dans 
la lettre de M°ifl de Gondy que vous aviés été incomodée. Gela fut cause 
que je demeuré un gros moment sans pouvoir continuer de lire ce qu'elle 
me faisait l'honneur de m'écrire. Et je crois que je ne me serais pas 
consolé, si je n'avais pas trouvé que votre indisposition n'était. Dieu 
mercy ! rien ; et que vous n'en aviés été quitte que pour la peur. Vous 



_|00 REVUE DES PYRENEES. 

avé.s bien fait, pour ma tranquilité, de mavoir écrit de votre chère 
main au bas de la lettre, car j'aurais toujours été inquiette sur le compte 
de vostre santé, que je souhaitte estre des meilleures. 

Je vous aprendrait avec bien du plaisir, mon cher cœur, que je compte 
vous aller joindre dans cette semaine, pour finir notre mariag-e. Adieu, 
ma chère promise, continués moi toujours votre estime. Je la mérite, 
puisque personne dans le monde ne vous aime et ne vous est autant 
attaché que je le suis. 

Une heureuse surprise attendait M. de Queux à son arrivée. 
Il apprit, en allant voir sa fiancée, que M™*' Le Prieur avait 
enfin envoyé le consentement tant attendu. Elle y avait joint 
trois lettres : Tune pour sa belle mère qu'elle chargeait de la 
remplacer ; l'autre pour le chevalier qu'elle bénissait ; la troi- 
sième pour sa fille à qui elle disait : 

M. le chevalier de Queux de S' Hilaire vous demande, ma chère fille, 
en mariag-e. J'y souscri avec plaisir, puis que ie voye que vous avez des 
sentiments pour luy. Toutes les bonnes qualitez et les vertues que ma 
chère maman connais à ce cavalier m'assure presque ton bonheur. Le 
mariage, ma chère fille, est un sacrement si sérieux qu'il ne faut pas le 
recevoir sans avoir fait toutes les rétlections aux quel il nous engage. 
Vous avez sans doute, ma chère fille, reçu quelqu'unes des lettres par 
lesquelles, ic vous donnais des avis, le vous les rappelles, mon chère 
enfant, car si tu ne jouissais pas du bonheur que ie le désire, ie mourais 
de chagrin. Beaucoup de mondes ce marie; mais ils ne sont pas tous 
heureux. Quand une demoiselle comme y faut, qui est à votre âge (le 
vint d'octobre qui vien aura dix-huit ans), elle est dans l'âge de pencé, 
et de contribuer elle-même par son éducation, sa vertu et sa douceur au 
bonheur d'un mari. Tous les humains, ma chère fille, ont leur faiblesse. 
Il ce les faut passer et demander à Dieu la force de ce vaincre. Avec son 
amour, on est toujours heureux. Je le souhaite de tout mon cœur. J'ai 
crie à ma chère maman de ce mettre en mon lieu et place, de te marier 
celon tes droits. Quand M. le chevalier de Queux viendra à la Mérique, 
ie luy constatré ton mariage, qui cera ég-alles à celuy de tes sœurs, que 
j'aime comme toy tendrement. le ne travaille que pour vous. le ne veux 
point, dans un tems de guerre, risquer des fonds qui pourraient vous 
faire tor. le vous croye trop raisonnable, ma chère fillette, pour consti- 
tuer en dépence monsieur de Queux. Les noces des personnes qui pence 
bien, les fond avec beaucoup d'œconomie. le met toute ma confiance 
dans ma chère maman, qui nous a apris à être ordonnées. C'est avec 
cela qu'on fait une bonne maison. le me flatte, ma chère fille, que tu 
marchera sur ses traces, que tu profitei'a de ces bons conseils ; pour moy, 
ma chère fillette, ie te donne ma bénédiction, pour que Dieu répende 



LE ROMAN D UN MAUIN BORDELAIS AU XVIIl" SIECLE. 437 

cest saintes grâces dans ton mariage, que j'apprendrai avec satisfaction, 
en attendant que j'aille te voir en France, avec tes sœurs qui t'embrasse 
de tout leur cœurs. le te suis, ma chère Klle, ton affectionnée et tendre 
mère. 

De Gondy, veuve Le Prieur. 

Ta nourice ta sure de son respect. Elle est bien fâchée d'être privée 
de te revoir. C'est toujours un fort bon sujet dont je suis bien contente. 
Ce lo mai 1761 '. 

M. de Queux n'a pas dit ce qu'il pensait de cette lettre. Mais 
il semble bien que l'absence de fonds dut lui être plutôt désa- 
gréable ; car, au plus fort de sa passion, on lui voit un esprit 
assez pratique pour calculer, présent et avenir, les biens que 
posséderait sa femme'-. 

Puis on croyait cbez lui que sa fiancée était très riche. Il 
avait même ajouté qu'elle possédait une négresse comme 
femme de chambre. Et voici maintenant que 1 on ne pourrait 
énumérer dans le contrat l'apport de la jeune fille ! Vraiment 
il y a des choses bien vexantes dans la vie. 

Déjà, par une véritable fatalité, la négresse elle-même avait 
failli disparaître. 11 avait fallu, pour éviter cette catastrophe, 
que le chevalier insistât, qu'il fit intervenir ses amis, que sais- 
je encore.^ Un jour, par exemple, il écrivait à M. Faure-La 
Caussade : 

Mon cher monsieur, souffres que je vous demande un plaisir, ':|ui est 
que la première fois que vous verres madame de Gondy, de luy dire 
qu'elle se souvienne de ne pas me faire de difHculté sur la négresse 
qu'elle a promis de me donner, pour servir de femme de chembre à ma- 
demoiselle sa nièce. Ce qui fais que je vous en parle, c'est qu'avant mon 
départ elle fit naître quel'|ue difficulté, lorsque je voulu luj en faire 
souvenir. Cependant il est très important pour moi qu'elle la donne, à 
cause que ma famille est persuadée que la demoiselle a une nég'resse 
pour femme de chambre, comme je lui ay desjà dit; et que d'ailleurs 
cela ennonce quelque chose en fait de créoUe. Vous sentes sans doute, 
comme moi, la conséquence^. 

1. Arch. dép. de la Gironde. Duprat, notaire. Série 3 E. 5/192-9.5, 2.3e cahier 
de 1761. — Original annexé au contrat de mariage. 

2. Lettre au chevalier de Voutron. 5 juin 1761. 

3. Lettre du 19 juillet 1761. 



438 REVUE DES PYRÉNÉES. 

Tout finit par s'arranger au mieux, et, le 3i août 1761, les 
deux fiancés, qui s'épousaient avec leurs droits, passèrent con- 
trat par-devant maître Duprat, notaire royal à Bordeaux*. 

Le mariage fut célébré, le lendemain i" septembre, dans 
l'église paroissiale de Villeneuve-d'Ornon "^. Puis les jeunes 
époux s'en allèrent vivre les premiers jours de leur lune de 
miel chez M. de Ségur, leur parent, qui faisait alors ses ven- 
danges, et qui les avait invités à venir assister aux fêtes rus- 
tiques dont les paysans sont coutumiers en ces circonstances. 



CHAPITRE V 

AUTOUR DUNE DOT 

Après la célébration de leur mariage, les jeunes époux 
s'occupèrent tout d'abord de se procurer de l'argent. Il leur en 
fallait absolument, car le chevalier de Queux, toujours prison- 
nier sur parole, ne gagnait rien. Puis la dot espérée n'arrivait 
point. On résolut donc de donner l'assaut au porte-monnaie de 
M™^ Le Prieur. 

Le chevalier commença. Il le fit en gentilhomme, d'un ton 
détaché au possible, mais en y employant des termes très 
précis. 

Madame et très chère mère, 

J'ai bien du plaisir de vous informer, par celle icy, que j'ai l'honneur 
de vous appartenir de très proche, par la célébration de mon mariage 
avec mademoiselle votre fille, que j'ai pris avec .ses droits, et que j'aime 
tendrement. Je n'ai rien épargner pour la secourir; et il m'en a coûté, 
tant pour payer ses pension qui était due au couvent de Notre-Dame, 

1. Arch. dép. de la Gironde, série 3 E. Duprat, 5492-98. Vingt-troisième 
cahier de 1761. 

2. Arch. mun. de Villenave-d'Ornon. Registres paroissiaux. 

La fiancée nous apprend, dans une lettre à sa mère datée de septembre 1761, 
qu'elle était à Villenave-d'Ornon chez la sœur de Mme de Maupoint. 



LE ROMA\ d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII^ SIECLE. f[3f) 

que pour arg-ent prêtée pour la faire subsister d'ailleurs et pour l'habillé, 
environ quatre mille livres arg-ent de France. 

Il est vrai que l'amittié que j'ai voué pour toujours à madame voire 
KUe y a baucoup eu de part; et je n'ai jamais employé d'arg-ent, avec 
autant de satisft'action que celuy-là. Si vous jugées, madame et très 
chère mère, à propos de nous faire passer quelques fonds, vous pouvés 
vous adresser au capitaine du navire « Le marquis de Marigny », où 
passe nos lettres. Je suis convenu avec MM. de Joyeuse et C'", ses arma- 
teurs, que dans le cas (où) vous vouliés donner de l'arg-ent à leur capi- 
taine, qu'il vous donnera une lettre d'échange tirée à vue sur eux, et par 
eux déduisant sur l'argent de l'Amérique les 33 °/o, comme est d'usage 
pour le change de l'arg-ent de l'Amérique en France. Je souhaitte que 
vous soyés à même d'en profitler, car ce sont des offres comme on les 
fait en temps de paix. 

Ma chère moitié et moi nous ne pouvons nous flatter de passer des 
jours heureux, que lorsque vous nous aurées accorder votre bénédiction. 
Je vous la demande dans mon particulier, en attandant qu'à la paix je 
puisse aller moi-même la recevoir'. 

M"* de Gondy avait pris en main la haute direction de 
l'affaire. G est sur ses conseils que le chevalier avait rédigé sa 
lettre; c'est sur ses conseils que l'on continua à se régler par 
la suite. Or, la démarche que l'on venait de faire lui paraissait 
très insuffisante. A son avis, il fallait encore que M'"' de Queux 
écrivît personnellement à sa mère; surtout il importait au su- 
prême degré que la lettre fût habilement composée. r_ia jeune 
femme saurait-elle s'en tirer? M™" de Gondy en doutait telle- 
ment qu'elle se résolut à confectionner l'épître elle-même. Sa 
petite-fille n'eut ainsi qu'à la recopier et à l'expédier^. 

Or, cette lettre est fort intéressante. 

Après des plaintes amères sur le sort misérable qu'on lui 
faisait au couvent, Charlotte-Adélaïde Le Prieur parle de 
son mariage avec M. de Queux, « le mari le plus aimable du 
monde qui l'aime bien tendrement, » et qui la rend « la plus 
heureuse femme de la terre)). Puis, sous couleur de détails 
concernant la préparation et la célébration de ses noces, elle 



1 . 23 septembre 1761. 

2. Au bas du brouillon se trouve cette mention (jui ne laisse pas de doute : 
« Je l'ai fait la lettre de ta mère, parce que j'ay cru cela néc:?ssaire. » 



;4Ao REVUE DES PYRENEES. 

en vient à insinuer combien on a dépensé d'argent pour tout 
cela. 

(Mon mari), dit-elle, m'a fait présent, le jour du contract, une montre 
d'or g-uillog-é, la chesne dont le cachet, un étuit d'or, son diamant qui 
est for beau, une ménag-ère qui est la plus jolje chose du monde. Elle 
est composé, ma chère maman, de siseau d'arg-ent, ceuillé, couteau, 
créon, tablette et pincette, le tout dans son étuit d'are;'ent. Il m'a fait 
présent de jolye brasselets. Quand ma grande' futautorisé\ il lui presta 
cent pistoiles pour me donner du linge. J'étais nue depuis les pieds jus- 
qu'à la teste. C'était bien couit quand il faut commencer par un. Ma 
tante supléa à cela, me fit présent d'une robe chinée magnifique. Il 
fallu bien des assortiments avec cela, qui coûtaient fort cher. Mais 
jamais je m'étais vue en pagnier ni si belle : je ne pouvais pas, ma chère 
maman, croire que c'était celte pauvre fillette. Mon mari m'a fait pré- 
sent d'une robe fond vert magnifique pour l'hotonne et le printems; et 
l'hiver : un satin. Ma grande voulu que j'épousasse à la campagne, dans 
ma robe de tafetas chinée, qui est fond blanc. Ma tante me fi présent de 
ma couronne. M. de Queux fi la dépence de tout, des livrés, repas, en un 
mot de tout. Il a payé aussi, ma chère maman, toute mes pention et tout 
ce que je devais au couvent. Vous n'avez, ma chère maman, aucune 
obligation à M°>e la supérieure ni à aucune religieuse. Ainsi je vous su- 
plie de ne lu}' point écrire. Je vous suplie donc, ma chère maman, 
d'approuver mon mariage. Je vous demande, ma chère maman, votre 
amittié pour ce chère mari qui m'aime tant, qui vous respectera et vous 
honorera toute sa vie\ 

Trois mois et demi plus tard, on reçut la réponse. Elle con- 
tenait des protestations de tendresse, quelques reproches aussi; 
mais si bien que l'on cherchât, on n'y put trouver la moindre 
traite. Vraiment M"* Le Prieur n'y mettait aucune bonne vo- 
lonté. Et sa belle-mère, l'habile M""' de Gondy, s'en irrita. 
Toutefois, loin de se laisser décourager pour si peu, elle écri- 
vait, quelques jours après, au chevalier. 

(Ma belle-fille) ne parle que de misère, et pas un sol d'envoyé. Elle 
s'imagine apparament que, quand on est en France, l'on a besoin de 
rien. Il faut que vous écriviés, et que sa fille fasse un détail de la plus 
grande de toutes les misères dans le couvent; qu'elle était réduitte à ne 

1. Mme de Gondy, seconde femme du grand-père de Mn>e Je Oueux. 

2. A faire célébrer le mariage de sa petite-fille sans attendre le consentement 
de la mère. 

3. Septembre 1761. — Original. 



LE ROMAIN d'un MARIN BORDELAIS AU XYIIl" SIECLE. f\t\l 

pouvoir pas sahiller que par enprun. Cela n'est pas vraye ; mais il faut 
toucher sa mère, qui est fachc-e contre elle et assé contre moy '. 

Cette petite habileté ne paraissait point blâmable à la bonne 
dame; car, en somme, qui veut la fm veut les moyens, 
n'est-ce pas? Puis on poursuivait un but sérieux, utile, hon- 
nête. Et alors, il aurait fallu s'effarer devant un léger accroc 
à la vérité.^ Allons donc! M"'" de Gondy le croyait si peu que, 
presque en même temps, elle invitait le chevalier à compter 
sur le secours du ciel. 

Aimé Dieu, mon cher neveux. C'est le protecteur des protecteur. E.s- 
péré tout dans sa sainte Proviilence. I^our moi, je m'abandonne sous la 
protection de sa sainte Mère. Et j'espère que nous viendront à bout de 
toutes nos peines, et que nous cerons assés heureux pour voir tout le 
bonheur que je vous désir \ 

Conseillé par une directrice de telle expérience, le chevalier 
ne pouvait raisonnablement que se laisser guider. Il le fit, en 
effet, et s'empressa d'adresser à sa belle-mère la lettre que 
voici : 

Madame et tués chèue mère, 

On ne peut estre plus sensible et reconnaissant que je le suis, aux 
marques de bontés que vous me témoig-née, par la lettre g-racieuse que 
vous m'avés fait l'honneur de m'écrire. 

J'aurais toujours à me reproché si j'usse agis différemment que je 
n'ay fait pour g-ag-ner le cœur de ma femme. Il n'a jamais été question 
d'intérest auprès d'elle avant notre mariage. Au contraire, touché jus- 
qu'au fond du cœur de l'état de misère, où je la voyais rcduitte au cou- 
vent, a fait que, malgré ma famille, je l'es épouzée pour la tirer de 
cette fâcheuse situation. J'en suis d'autant plus aise que j'ay l'honneur 
aujourdhuy de vous appartenir. Je désire avec bien du plaisir que vous 

1. t2 avril 1762. — Original. 

Déjà, pendant le temps des fiançailles, on avait employé le même moyen. 
« Madame ma très chère maman, écrivait la jeune fille au lendemain même de 
ses noces, je ne vous entretiendrai plus de mon malheureux sor dans un cou- 
vent où j'ay éprouvée, à l'exception de la vie que l'on me donnait, la misère, 
depuis quatre ans, poussée au dernier période. Après avoir usé les nipes de ma 
grande ([ui n'étaient pas en grand nombre, j'etlais à la mersie des pention- 
naires. Pencé point à cela, ma chère maman. » 

2. Original, mai 1762. 



!\[\1 REVUE DES PYRÉNÉES. 

réusissiés en tout ce que vous pouvés entreprendre, et je vous déclare 
bien, ma chère mère, que je ne chercherais jamais qu'a faire votre vol- 
lonté. Et quoique je ne suis pas riche, je serais fâché sj j'apprenais 
qu'ailleurs ont rendit sa femme plus heureusse que n'est la mienne. 
J'ay un fort bon état, et j'attens la paix pour vous donner plus d'ai- 
sance que vous avait à cause de cette fâcheuse i^uerre '. 

Avec cette lettre partait, à l'adresse de M"* Le Prieur, une 
autre lettre que sa fille lui écrivait, et qui était conçue dans les 
mêmes sentiments. Mais si le chevalier, si sa femme et si 
M"^ de Gondy se croyaient habiles, il leur fallut bientôt avouer 
que leur lointaine adversaire l'était encore beaucoup plus 
qu'eux tous. Sur la fin de l'année, en effet, ils reçurent une 
réponse qui, le plus gracieusement du monde, les remettait à 
leur place. 

Mo.> SIEUR ET CHER FILS, 

Vos lettres polie et obligeantes m'ont fait un plaisir infiny. Je prie 
Dieu, mes chers enfans, qu'il vous donnent toutes sortes de bénédic- 
tions et qu'il veille continuer en vous la bonne intelligence, qui parait 
y avoir mises. 

Il m"es bien douloureux de ne pouvoir, pour le présent, ne vous faire 
que des souhaits, car j'aurais bien de la satisfaction à seconder la bonne 
disposition où je vous vois de travailler. Quoyque née d'tm père riche, 
et élevée chez luy où jamais rien n'a manques, je me vois réduitte à tra- 
vailler pour vivre. Je ne vous en impose point, quand je vous dit (pie 
rien n'est si triste que ma situation. 

Je respecte trop la mémoire de mon cher père pour m'en prendre à 
luy; mais soit dit entre nous, son alliance avec une pauvre famille' 
nous a absolument ruinés. Je n'ay jouy de ma vie que les cinq premières 
années de mon enfance. J'étais chez la mère de mon père qui m'adorait. 
De là j'ay tombé sous la férulle d'une belle-mère, qui m'a, à l'âge île 
quatorze ans, marié avec son frère, qui en avait pour 1 )rs (piarante, 
homme sans fortune ny sans en savoir g-aig-ner. homme avec lequel j'ay 
vécu environs seize ans, dans les procès et chicannes qui ont éci-asé mon 
père, et qui l'ont forcé de mettre bas une sucrerie, qui ne se serait ja- 
mais détériorée ny endepter comme elle est aujourd'huy. Toutes ses ré- 
flexions me font blanchir et me donne du chagrin. Enfin, je ne scay 
quand finiront mes peines. A trente-quatre ans, j'en ay bien essuyée. 

1 . 29 mai 17O2. 

2. La famille Le Prieur, 



LE ROMAN D U\ MARIN BORDELAIS AU XVIIl" SIECLE. 4 lO 

Vous voyez, mon cher fils, que je n'ay rien de caché pour vous. Per- 
suadée de toute la sincéritté de voire cœur, je m'intéresse à tout ce qui 
vous reg-arde; mais mille ambaras dans noz affaires, une guerre rui- 
neuse par là dessus me déconforte. 

Vous aimé ma fille. Se motif seul me sufit pour vous aimer. Je ne 
vous cacheray pas que votre félicité fera la mienne. Et si Dieu me donne 
de la santé, je travailleray en conséquence. Vous avez, g-râce à Dieu, 
l'amour du travail, et un état point sujet à ses revers de fortune qui 
arrivent dans le commerce, ce qui me fait un plaisir indissible. Tra- 
vaillons dont, et Dieu nous aydera. Il est beau de devoir sa fortune à 
ses soins. Selon moy, il y a de l'honneur à gag-ner du bien quand on le 
fait en honneste homme. 

Votre chère femme, ma chère fillette a été, medite-vous, si à plaindre 
au couvent! J'ai peine à le croire. Nous avons été toute les deux élevée 
par la même (personne) ' ; et je me rappelle que, de l'abbaye de Chail- 
leau où nous étions, elle écrivait, les mains plaines, misères. Enfin ma 
belle-mère a party avec ma fille munie de tout .son nécessaire en linge 
de corps et de ménage, qu'elle a pris à sa satisfaction à la maison de 
mon père, comme argenterie, draps et serviettes; étant bien en bijoux; 
mille écus en argent; trois banques de Bordeaux d'indigo que mon père 
luy a envoyée (plus 2.600 livres en quatre lettres de change)'. Compter : 
toutes ses petites sommes-là font pourtant un objet pour un enfans qui 
a party, bourée de linge au moins pour quatre ans, et qui ne devait 
payer que 260 livres de pension. Cela aurait du épargner les misères 
prétendues, qu'encore un coup j'ay peine à croire. D'ailleurs, mon état 
actuel ne m'aurait pu permettre de les secourir. On a mis la dernière 
main à notre ruine, en faisant vendre les bestieaux de notre habitation : 
c'est le mobille de la manefacture sans lesquels on ne peut rien faire. 
INÎais ma belle-mère l'a voulue ainsy, croyant bien faire sans doutte, 
puisqu'elle n'en a rien touché. 

Ecrives moy, mon cher fils, je prend plaisir à vous lire. Assuré bien 
ma fille de ma tendresse. Je vous embrace et suis sans réserve, avec 
toute l'amitié possible. 

Votre très affectionné et tendre mère'. 

C'était net, tellement net, que M'"^ de Gondy elle-même en 
fut suffoquée et se retira de l'affaire par la lettre suivante : 

Si (ma belle-fille) a de la peine, elle en viendra bien à bout, et je suis 
bien sûr qu'elle fera bien ces affaires. Elle passe pour une grande habi- 
tante. Elle a de l'embission. Elle ce porte bien. Que Dieu la conserve. 

1. Mme de Gondy. 

2. Une de i.3oo livres, une de 45o et une de 55o. 

3. Original, 26 décembre 1762. 



44A REVUE DES PYRÉNÉES. 

Et elle terminait par ces mots qui consacraient son abdica- 
tion : 

Tachée d'estre le médiateur de la paix de voire femme, car c'est vous 
qui nous avez fourée dans tout cela. Je n'en suis point fâchée, puisque 
vous aimiez ma nièce .11 ne faut rien demander à M™^ Le Prieur, car 
c'est inutile. Vous ferai plus par vous-même à la paix'. 

Le chevalier n'hésita pas à suivre ce conseil. Il traita avec 
un armateur bordelais ; et dans le courant de 1763, après avoir 
soigneusement installé sa femme dans une maison de la rue 
de Gouigues, à Bordeaux, il fit voile vers Saint-Domingue. 

A Dieu vat, s'était-il dit tout bas, allons embrasser belle- 
maman ! 



CHAPITRE VI 

BELLE-MAMAN 

En 1763, M"* Le Prieur avait trente-cinq ans. C'était une 
personne fort agréable; aussi impressionna-t-elle son gendre, 
de façon quasi-foudroyante, Il écrivait, en effet, après l'avoir 
vue : 

J'ai eu le plaisir icy de trouver ma belle-mère, qui est une dame 
charmante. Sa beauté, sa conduitte et sa vertus, qui est réunies en elles, 
luj font attirer les respects et l'estime de tous les habitans de Saint- 
Doming-ue; ainsy que tous ceux qui ont le bonheur de la connaître \ 

De son côté, M. de Queux était un fort aimable homme. 
Puis il voulait plaire. Il se mit donc en frais; et il réussit 
complètement, si l'on en juge d'après les lettres de sa belle- 
mère. 

Vous me faites, mon bien aimé, des reproches sur mon silence. Ils 
sont en vérité injuste. On a intercepté mes lestres, car voycy la dix-hui- 
tième que je vous ai écrit depuis que vous estes party. Est-il possible de 
vous oublier (juand on vous a connue? C'est ne pas vous rendre justice 

1. Orifçinal. 

2. ler février 1764. 



LE ROMAN d'u\ MARIN BORDELAIS AU XYIlT SIECLE. /J/jS 

que de le penser. Depuis deux mois, j'ay été bien malade, mon clieifils. 
Je n'ai pas voulue vous le marqués, crainte de vous allarmés. Je me 
porte bien à présent. Dieu mercy! 

Revenés donc bientôt, mon cher aimé, cher fils, qui serés toujours le 
préféré. Vostre frère me l'a bien reproché des fois que je n'aimais que 
vous. Et vous ne levoulés pas croire. Ah! mon cher chevalier, que l'on 
est à plaindre d'estre éloyg'né d'un tuteur aussi chérie que vous Testes 
de moy ; et de n'estre pas à même, de vive \o'\x, à pouvoir vous faire 
part de toutes mes pencée. Revenés donc le plus promptement que vous 
pourés. 

Mon cher aimé, je me ferés toujours un vrai plaisir de suivre en tout 
vos avis, pourvue qu'ils viennent de vous seul. Adieu, puisqu'il le faut, 
mon cher fils. Adieu. Bon voyag-e et un promt retour, affin que je puisse 
vous dire de bouche que je ne pence qu'à vous, et que jusqu'à mon der- 
nier soupir vous serés mon fils chérie. Adieu, mon cher chevalier. Pour 
la vie vostre tendre constante amie. 

Un post-scriptum ajoutait : 

Encore adieu, mon cher fils, ménagés bien vostre cher santé. Je con- 
tinue à planté caffé et cacao pour vous. Ma maison est à vous, vous le 
savés, mon cher chevalier, et tout ce qui m'apartient. Mettés-moi à 
l'épreuve, et vous verres si je suis capable de vous oubliés. Faites pom- 
per souvent, cher enfant, pour prévenir tout accident. Prenés garde au 
feu, au nom de Dieu. Songes quelquefois en nous. Nous ne manquons 
jamais, midi et soir, de boire à vostre cher santé. Adieu, cher cheva- 
lier, l'amie de mon cœur; aimé-moy toujours : je le mérites, je vous jure. 

Et comme si les sentiments ainsi exprimés ne lui semblaient 
pas suffisamment affectueux, M"" Le Prieur terminait par un 
deuxième post-scriptum : 

Il y a trois semaines que je n'ai receue de vos lettres, cher chevalier. 
M'avés-vous oubliés, ou estes-vous malade? Je partirais tout de suite 
pour vous soyniés. Ecrivés-moy, s'il se peut, avant de paitir ; sans quoy, 
je serais bien inquiette. Adieu, cher fils'. 

Bien plus, M™' Le Prieur paraissait disposée à accepter la 
direction dn chevalier pour organiser sa vie. Faut-il marier sa 
dernière fille? elle ne le fera pas, si M. de Queux n'y consent. 

Mon cher chevalier, que j'ay eu et que j'ay de chagrin. Vostre sœur, 
trouvant M. delieaufief^ aimable, l'a aimé. Moy qui croyoient bien faire, 

1. Oi-iginal, 20 avril 1764. 

2. Le frère du chevalier de Queux. 



446 REVUE DES PYRÉXÉES. 

je ne mis suis point opposé. Elle l'aime donc à la folie. Dis, sur mon 
refus lie la maiier avant votre retour dans ce pays, que si vous ne le 
voulés [)as, que c'est pour plaire à voslre femme, qu'elle se fera reli- 
g'ieuse. Et luv me dit qu'il se fera hermitte. 11 me rende malade. Diles- 
moj, mon cher fils chérie, pourquoy ne pas vouloir qu'il se marie 
ensemble? 

Elle va même plus loin; elle dirige son commerce d'après 
les avis que le chevalier lui donne. 

Je n'ai pas voulue faire de société, puisque cela vous déplait; et j'ay 
brûlé vostre lettre sitôt que je l'ai eu lue'. 

A ce coup, le gendre si affectueusement accueilli se crut 
arrivé au but qu il poursuivait. Hélas ! quand il voulut récla- 
mer une dot, la situation se trouva retournée du coup. 
M"* Le Prieur voulait bien aimer ses enfants de toutes ses 
forces, mais elle se refusait avec énergie à rien payer. Pour 
en venir à bout, il fallut plaider, replaider, si bien que trois 
ans se passèrent en chicanes. Au cours de 1767 pourtant, la 
tenace belle-mère succomba judiciairement". Elle ouvrit alors 
son porte-monnaie : il le fallait bien. Mais, furieuse du tour 
qu'on lui avait joué, elle résolut de se venger sans pitié. Sa 
vengeance, d'ailleurs, fut bien féminine : elle se remaria. 

Et comme, juste au même moment, une sœur de son défunt 
mari s'était aventurée à lui faire de la morale, sous prétexte 
de l'aider à caser sa dernière fille, elle profita de l'occasion 
pour annoncer le mariage à sa famille, en disant à chacun des 
siens ce qu'elle pensait d'eux. 

(Mes filles) n'avaict, à la mort de leurs père que deux milles livres 
chacunes pour tout bien. Je viens de faire mes partages avec elles; et 
avant travaillé en bonne mère, elles se trouvent à présent seize cent cin- 
quante livres chacune de rente. Ainssi si cela convient à ce monsieur^, 
c'est tout ce que je peux faire pour elle. Je n'ai jamais sçue tromper 
personne, comme font ordinairement gens sans aveux, dont je pourais 



1. Original, 20 avril 17O4. 

2. Elle f^arda tous les biens qu'elle possédait, mais elle dut payer un loyer 
annuel pour la partie qui revenait à ses filles. — Lettre de M. Dedieu ou che- 
valier, 20 janvier 1 769. 

3. Au personnage qu'on lui avait proposé comme mari pour sa seconde fille. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIIl'' SIECLE. ^/Jy 

VOUS faire l'histoire. Quelques jours peut-eslre j'en auraj le lojsir. 
Sitôt votre réponce, ma filie partiras avec moy ou avec son beau-père, 
qui est, pour ne vous pas tenir en suspens, monsieur Marest-Duménj. 
Je présume que vous aimez à lire, et que cette maison ne vous est pas 
inconnue. Au reste, lisez Moréri, Furlières ou Bayle', vous le sçaurcs. 
Outre que c'est un très honneste homme, il est très à son aise. J'ay été 
fort heureuse qu'il le fust. Sans cela, mes enfants et moy aurions été 
fort à plaindre, puisqu'il est vray que M. Le Prieur avait ruiné mon 
père. Aussi je riais de pitié, quand je recevais des lettres de vostre sœur, 
qui disait tout ce qui luy venait à l'idée; témoins les propos qu'elle a 
tenu à de Queux, au sujet de l'honneur qu'elle nous avait fait en épou- 
sent mon père. Aprtnez, mademoiselle, je vous prie, que j'ay les titres 
de mes aveux, qui ont tous servy le Roy avec honneur, et qui en ont le 
brevet. Ainsis vous voyez la misère de propos de ma pauvre bel-mère, 
qui a radotes de bonne heur, selon toute apparence; car vous devez 
sçavoir que vos pères et g-rand-pères étaient marchands. J'ay plusieurs 
de vos extraits baptistaire qui n'en impose pas. Je luy pardonne à la 
pauvre femme tous les tors qu'elle a eu au vis à vis de mov, m'ayant 
remis ce qu'elle avait eu de mon père. Mais je luy pardonne difficille- 
ment de m'avoir marié avec vostre frère, qui m'a laisé aussi pauvre 
presque que sa famille. Et sans le bien de feu ma mère, qui a payé une 
partie de ma caffetlerie, dont j'ai fait part à mes enfants, fig-urez-vous, 
mademoiselle, que mes filles auraient été dans vostre position. Voyez, 
je vous prie, si il y (a) de quoy avoir autant d'orgueil qu'en a la pauvre 
de Queux. Tant pis pour elle, elle l'a voulu. Je vous suis bien oblig-é, 
mademoiselle, je vous le réithère; et c'est la vérité puisque je vous le 
dis. En conséquence, si je vous suis bonne en quelques chose, je vous 
piie de m'employer. Je compte sous deux ans, par le moyen de mon 
mary, faire un trente ou quarente mil livies de revenus; et serai en état, 
sans contredit, d'obliger qui le mériteras. Vous voyez que, quoyque 



I. Louis Moréri, érudil français, né à Bargemont (Provence) en i6/)3, mort 
à Paris en 1680. Prêtre. Publia en 1674 un ouvrage intitulé : Grand Diction- 
naire historique ou Mélange curieux de lliistoire sacrée et profane. Cet 
ouvrage a eu de nombreuses éditions, dont la meilleure est la viûgtiènie et der- 
nière, en dix volumes, parue en 1709. 

Antoine Furetière, lexicographe et littérateur français, né à Paris en 1619, 
mort dans la même ville en i688. Auteur d'une véritable encyclopédie qui à 
servi de base au Dictionnaire de Trévoux et qui fut publiée en 1690, à Rot- 
terdam, sous le titre : Dictionnaire universel contenant généralement tous les 
mots français tant vieux que modernes et les termes des sciences et des arts. 

Pierre Bayle, philosophe français, né au Caria (Ariège) en 1647, mo^t en 1706 
à Rotterdam, où il occupait une chaire de philosophie et d'histoire à l'Univer- 
sité. 11 était fils d'un ministre de la religion réformée. Auteur de nombreux 
ouvrages, parmi lesquels le Dictionnaire historique et critique, publié eu 1696. 



448 REVUE DES PYRÉNÉES. 

un peu Indisposé contre vous, par la faililesse que vous avez eu à m'écrire 
des sottises, parce que l'on vous en a prié, je veux bien l'oublié ; mais 
plus de récidive, je vous prie. J'ay l'honneur d'être, avec amitié, made- 
moiselle, votre très humble et obéissante servante'. 

Les premières noces de M'"^ Le Prieur ne lui avaient pas 
réussi. Mariée à quatorze ans avec un homme plus vieux 
qu'elle de vingt-six ans, malheureuse en ménage, veuve à 
trente ans, elle pouvait espérer avoir désarmé le destin. Mais 
non; ses deuxièmes noces ne devaient pas être plus heureuses 
que les premières. A peine remariée, elle tomba malade, traîna 
plusieurs mois et mourut en janvier 1769. 

L'homme d'affaires qui annonça cette triste nouvelle à 
M. et à M"" de Queux terminait sa lettre par ces mots de 
condoléance : 

Je ne doute pas que vous ne soyés très sensible à cette perte ; mais la 
raison dont vous êtes douée, la distance des lieux et du tems calmera, 
j'espère, votre afliction. Je le souhaite beaucoup pour votre tranquilité'. 

Il en fut ainsi, en effet. 

Aussi bien, M. de Queux, emporté par les circonstances, 
dut fréter un navire, partir pour Saint-Domingue, y liquider 
les biens de la défunte, encaisser des sommes sur lesquelles il 
ne comptait point si vite: et tout cela était de nature certes à 
distraire, pour profond qu'on le suppose, son chagrin de gendre 
bien né. 

CHAPITRE VII 

EN MÉNAGE 

Un mois environ après son mariage, M. de Queux condui- 
sit sa jeune femme à Arvert, dans le vieux château où il était 
né, et oij sa mère les attendait. Il dut faire sensation dans le 
pays; car il avait emporté, pour se montrer à ses compatriotes, 
un vestiaire des plus impressionnants. 

1. Original, 29 décembre 1767. 

2. Original, 20 janvier 1769. Lettre de M. Dedieu au chevalier. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII* SIECLE. 4^9 

Outre ses vêtements en a droguet de Silézie doublé de so- 
ye )), il pouvait arborer à tour de rôle des costumes complets : 
veste, habit et culotte, les uns en velours pourpre doublé de satin 
blanc, en velours cramoisi, en velours écarlate, en velours noir 
aussi; les autres en drap fin galonné d'argent, en drap d'or à 
fleurs argentées, ou bien en soie de maintes couleurs ; blanc, 
écariate, argent, vert, ponceau, bleu, orange, rehaussées par 
des broderies d'or. 

Son linge de corps se composait de deux chemises garnies, 
(( dont une avec les boutons, un tour de col et la boucle à 
pierre ». C'est tout au moins ce qu'il signale dans la liste de 
ses effets. 

Pour ses heures de repos, il avait mis encore dans ses malles 
une (( robe de chambre de perse » ; et pour ses promenades à la 
campagne, « un parasols de taffetas verd ». 

Vraiment il devait avoir grand air là-dessous. 

Au surplus, il joignait au souci d'aller bien vêtu le souci non 
moins utile de conserver une santé robuste sous un extérieur 
agréable. On peut même dire qu'il y mettait un soin jaloux. 
Tous les trois jours, en effet, avec une régularité quasi 
automatique, il prenait médecine, en compagnie de sa femme : 
c'étaient tantôt des émollients, tantôt des laxatifs, tantôt des 
purgations. Parfois même, il employait les moyens héroïques; 
et alors il notait gravement sur son carnet de poche : a Donné 
à une négresse pour lavement, 3 livres i5 sous. » Il y a des 
usurpations bien vexantes pour les apothicaires diplômés. 

Hélas! apothicaires, chirurgiens et médecins ne devaient 
guère tardera prendre leur revanche. Les jeunes époux vivaient 
en pleine lune de miel, quand une violente atteinte de petite 
vérole obligea M"'" de Queux à s'aliter. On imagine sans peine 
quelle désolation emplit alors le château. Heureusement les 
choses tournèrent à merveille; et bientôt le chevalier pouvait 
écrire à un parent : 

Nos alarmes sont changée en joie. M"-^^ de Oueiix ce porte au mieux 
de sa petite véroiles. Sitôt l'iruplion faitte, elle n'a souffert d'autre 
meaux que celuy d'une démangaisson par tout le cors, qui est ordinaire 
XXVI 30 



45o REVUE DES PYRENEES. 

à ses sortes de maladie. Elle n'a pu prendre sur elle de ne poins ce g'rat- 
ter. Je crains bien qu'elle n'en sois un peu gravée. Cependant, ma mère 
hi'assure qu'elle ne le sera pas, comme si connaissant et nous y ayant 
tous vue passé'. 

La vieille maman avait raison : le visage de la malade sor- 
tit à peu près indemne de cette aventure. Une tante des jeunes 
époux, M""* Le Prieur des Bertinières, s'indigna même qu'il y 
restât quelques marques. 

Vous me dite que ma nièce a encore quelque roujeures de sa petite 
vérole : je luy en say mauvais grés. Il faut que ce soy sa faute. Elle va 
trop au grand air; et cela n'est pas pardonable, quand on est plus en- 
fans. On m'avait écrit qu'elle était jolie : elle veux donc estre laide. Je 
croi qu'elle est la seul qui n'a pas soing de sa figure. Les femmes n'on 
cependant que ce seul avantage; et quand le hasare nous le donne, il 
ne faut pas le perdre par notre faute. Le grand air bruny et grosi la 
peau, quand on a eu la petite vérole; je la prie de ce ménager. Je luy 
aurais même volontiers envoyé un chapeau pour cela, sans que je suis 
persuadé qu'elle en a. Comme je ne désespère pas d'avoir le plaisir de 
la voir, je veux voir sa belle mine, comme on m'a dit qu'elle l'avait'. 

On ne s'attend point à ce que nous racontions, dans le détail, 
la vie du jeune ménage. Au surplus, la chose n'en vaudrait vrai- 
ment pas la peine, car nul épisode bien saillant n'en vient 
rompre la monotonie. Pourtant on lira peut-être avec plaisir 
quelques fragments des lettres adressées par le chevalier à sa 
femme. 

Il lui écrivait un jour : 

Je meurs d'envie de recevoir (de tes nouvelles), ainsi ma chère femme, 
ni fais pas faute, car je ne pourrais y soutenir. Hà ! que l'on soufre, 
quand on n'est éloigné de ce qu'on aime^ 

Et quand ces nouvelles tant attendues lui arrivent enfin, il 
répond aussitôt : 

Je viens dans l'ynstant de recevoir ta chère lettre, ma chère aimable 
femme, qui m'aprend ton facheus accident'. Tu dois bien croire la part 

1 . Sans date. 

2. Original, lo août 1762. 

3. 10 mai 1767. Du Cap. 

4. M'ne de Queux était souffrante depuis quelques mois. — Mme Je Lespînay, 
sœur du chevalier, lui écrivait en date du 1er novembre 176G : « (J'ai appris 



LE ROMAN d'un MAIUN 150UDKLAIS AU XVIII* SIECLE. 45 1 

que ji prends, et combien je suis au dés-espoir de te voir souffrir. Oui, 
ma chère amie, j'en est du reg-ret ; et je crois que sj je lusse appris par 
quelqu'autre que de toi, j'en serais mort de chagrins. Je me réjouis que 
tu le trouve mieux. Aussy, ménage ta santé pour notre fils, et pour tous 
ceux qui ont le bonheur de le connaître. Au nom de Dieu, rends moy 
plus de justice, et pense que je n'aime que toj au monde ; que je fais ta 
vollontc en tout. Tu es encore entièrement maitresse de moy. Tu sçais, 
d'allieurs, que je ne cherche que les occasions à l'obliger, et qu'enfin 
tout ce que lu veut que je fasse, je le fay'. 

Quelques jours plus tard, il récidive de la plus aimable 
façon . 

Au nom de Dieu, ménage toi, ma chère femme, et songe que je aime- 
rais mieux mourir que de te sçavoir malade. Ton mal aux yeux me fait 
beaucoup de peine : lu sçais combien j'ai été chagrin la dernière fois 
que tu l'a eu. Je t'exorte à ne point l'inquieller. Je suis au désespoir de 
l'embaras que t'a causé celte coquine de nourice : tu as parfailtemenl 
bien fait de sevré notre enfant et de la renvoyé chès elle. Tous ce qui me 
fâche, c'est que lu te sera mis en colère. Je te connais sy vive que cela 
ne peut être autrement\ 

Et les années ont beau s'enfuir, ce sont les mêmes senti- 
ments, c'est le même amour qu'il exprime. 

Ah ! que l'on respire à son aise, et que l'on est content, ma chère 
femme, lorsque l'on se raproche de ce que l'on aime. J'angoisse d'être 
éloigné de loy\ 

II était sincère à coup sûr. Et pourtant, au moment même 
où il manifeste son affection conjugale avec une vivacité si 
touchante, on le voit profiter de son séjour à Saint-Domingue 
pour enij)runter à ses amis des esclaves noires dont la présence 
à son bord risquait d'exciter la malignité publique, si du moins 
on peut en croire la lettre que M. Dumény, second mari de sa 
défunte belle- mère, lui adressait un jour. 

Réflexion faite, savez-vous que je me fais un reproche secret de vous 
avoir bonnement confié une pucelle, ma fieulle enfin, jeune et point désa- 
gréable. Que dirait madame, si elle venait à savoir que vous en êtes le 

que ta femme n'est) pas bien remise de sa foche couche. Dlluy, de ma par, 
qu'elle se ménage bien. Quelquefois sa devain sérieux. » 

1. Du Cap, 27 mai (767. 

2. Du Cap, 21 juin 1767. 

3. De La Rochelle, 6 juin 1770. 



452 REVUE DES PYRENEES. 

geolié? Matière à confession que tout cecv. Croyés-moy, renvoyés la à son 
perres et à sa mères qui la croient perdue. Son absence fait que j'ay dix- 
barils de moins de caffé ramassés, ce qui serait un objet par la sultte du 
temp. Au reste, je m'en lave les mains. Je souhaite que vous n'ayez pas 
lieu de vous en plaindre'. 

M™" de Queux paraît avoir été beaucoup moins expan- 
sive que son mari dans les lettres qu'elle écrivait à son tour. 
Sans doute, comme beaucoup d'âmes délicates, avait-elle la 
pudeur de son amour ; car c'est de sujets bien dilTérents qu'elle 
traitait dans sa correspondance conjugale. En voici un exem- 
ple assez intéressant : 

Mon cher mari, je vous prie de donner la clef de la cuisine à la ser- 
vante de M. Armailhac, et de la prier de ma part d'avoir soin de mon 
chien, de liiy donner à boire et à mang-er. Je vous prie pour cette efFait 
de luy laisser deux sols pour luy achetter du lait : elle mettera de la mit 
de pain dedans. Je vous serez bien obligé de vouloir bien aussi m'ap- 
porter en venant une chemise neuf sans être garnis. Vous en trouverez 
dans le premier rang. Ne dérangé rien car je n'aime point cela. Si vous 
ne pouvez pas venir, écrivé-moy toujours et me mandée tout ce que 
vous sçaurez de nouveaux. Offre, je vous prie, mon respect à ma tante 
et faite mille compliment à vos parents et à nos connais.sances. Je ne met 
point : amis ; parce qu'il ni en n'a pas dans le monde. 11 y en n'a pourtant 
qui veulent qu'on leur donne ce titre là ; mais ils le sont en est fait 
qu'autant qu'ils y trouve leur avantage. Selon moy, ils ne le sont plus 
alors. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis votre femme'. 

Au reste, celte absence de manifestations affectueuses n'em- 
pêchait point M™' de Queux d'aimer sincèrement son mari, et 
de rester insouciante au possible parmi les galants propos dont 
ses admirateurs l'environnaient. Un petit fait va le montrer. 

Malgré huit ans de mariage, une petite vérole, deux mater- 
nités et une fausse couche. M"'" de Queux restait fort attrayante. 
Son cousin, le jeune chevalier de Ségur s'en aperçut un jour; 
et s'en étant aperçu, il le dit comme il le pensait. 

Ma chère cousine, 

J'ai passé deux fois dans le tems de mon arrivée pour avoir l'honneur 
de vous voir; mais vous étiès alors à la campagne. J'espère que vous 

I. Original, 22 août 1769. 

2 Original. Du Burcq, 17 avril 1768. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIII* SIECLE. ^53 

ne doutés point que j'y aurais certainement retourné, si j'eus fait un 
plus long- séjour à Bordeaux; mais j'ai été obligé de venir me cloilrer 
dans un lieu que je regardais jadis comme charmant, dans le tems que 
j'avais le bonheur de vous v faire ma cour, et que votre présence me 
rend.iit si agréable. Gomme je scais, ma chère cousine, l'intérêt que 
vous voulés bien prendre à ce qui me reg-arde, trouvés bon que je vous 
fasse part de mes peines. Quelqu'âme charitable et bienfaisante (comme 
il s'en trouve toujours) a vraisemblablement informé mon père que 
j'avais eu l'honneur de vous voir pendant son séjour à Paris. Car le 
boa Ricames me prit, il y a quelques jours, en particulier, d'un air 
dauiitié, pour me faire entendre que si je voulais faire un plaisir à mon 
père, ce serait de ne plus retourner chez vous. 

Vous étant attaché comme je le suis, je vous laisse à penser, ma chère 
cousine, comment fut reçu le commissionnaire. Je dois même vous 
avouer et vous dire avec vérité, qu'ayant mis en balance, la soumission 
que je dois à mon père avec la peine que me causerait une pareille pri- 
vation, je n'ai eu qu'à consulter mon cœur pour en emporter le poix. 
Oui, je vous le reppette, madame, je ne puis pas croire, qu'il y ait dans 
le monde d'obstacles assés insurmontables, pour m'empêcher d'avoir 
l'honneur de vous voir, (autant que vous voudrés bien me le permettre), 
et de vous assurer des tendres et respectueux sentimens, avec lesquels 
j'ai l'honneur d'être et serai toute ma vie, 

Ma chère cousine, 

votre très humble et très obéissant serviteur. 
Le chevalier de Ségur. 

Si vous avés le tems et la bonté, ma chère cousine, de me faire 
réponse, faitte-moy le plaisir de ne pas mettre vos armes, de peur 
qu'elles ne soient reconnues par ma mère à qui toutes mes lettres tom- 
bent entre les mains'. 

Un peu plus tard, nouvelle lettre non moins émouvante que 
la première. 

Madame et chère cou.sine, 

Vous exprimer le regret que j'ay eu en vous quittant, tel que je l'ay 
ressenti, serait pour moy chose impossible. Que j'ay maudit de fois cette 
fatalle étoile qui, contrariant mon g-oût en toute occasion, me prive 
maintenant, pendant cinq mois, du plaisir de vous voir! car, puisqu'il 
faut vous l'avouer, ma chère cousine, je ne (me) trouve jamais plus heu- 
reux que quant je suis a portée de vous faire ma cour. Si cependant 

j. Original. Du château d'Arsac, à Macau; 12 novembre 17O9. 



flb!l REVUE DES PYRÉNÉES. 

quelque chose pouvait me consoler de celle privation, ce serait la per- 
mission que vous avés bien voulu me donner de vous écrire. Mais cela 
est-il comparable au plaisir d'être auprès de vous? Non. El mon âme 
qui n'est jamais .satisfaite (ni exemple, pas plus que celles du reste des 
humains, de désir et d'ambition) me porte à envier le bonheur du che- 
valier, que le sort a unit à vous; dont il ne sens pas tout le prix; et que 
tout autre, — mov le premier, — sçaurais si bien apprécier. 

Serais-je assez heureux, ma chère cousine, pour que vous fussiés per- 
suadée de la sincérité de ces sentiments pour vous? Ils sont, ce me 
semble, si naturels que j'espère que vous ne me ferés pas l'injustice de 
les reg-arder comme compliment. La flatterie est un vice que j'abhore 
trop souverainement pour en faire usag-e. D'ailleurs, vous êtes hors de 
la classe des femmes qui ont besoin que l'on l'emplove pour les faire 
valoir. Telle est ma façon de pensser à votre égard, ma chère cousine, 
soyés en, je vous prie, bien persuadée, ainsy que du profond respect 
avec lequel j'ai l'honneur d'être, 
madame et chère cousine. 

votre très humble et très obéissant serviteur'. 

M'"" de Queux, on se le rappelle peut-être, professait un 
scepticisme fort accentué au sujet des amitiés mondaines. De 
plus, elle était une très honnête femme. Elle fit donc ce qui lui 
parut le plus naturel dans la circonstance : elle montra à son 
mari les jolies choses qu'on lui écrivait. Et il advint que le 
chevalier de Ségur, s'en étant effarouché, abandonna sa corres- 
pondance, sans qu'on eût à le lui conseiller. 

En 1770, le chevalier de Queux et sa femme avaient deux 
enfants. L'aîné n'était pas encore bien grand, et le cadet était 
tout petit. Il fallait donc travailler dur pour les élever. Cela, 
on le conseillait de toutes paiis au chevalier. C'est ainsi que 
l'une de ses tantes disait, après la naissance du premier enfant : 

Je suis étonnée que (le- chevalier) abite le plancher des vaches si long-- 
tems, luy que le compère m'a dit si laborieux. Il ne le doit pas moins 
estre présentement qu'il a un dophin. Il faut de l'argent. L'éducation, 
c'est une chosse bien nécessaire; car sen cela nous ne somme rien^. 

Et, plus tard, quand le second fds fut sur le point de naître, 
les amis ne parlèrent pas à M. de Queux en termes bien diffé- 

1. Original. De Saumur. Samedi, 4 ma' 1770. 

2. Original, 11 décembre 1766. 



LE ROMAN d'un MARIN BORDELAIS AU XVIH* SIECLE. /|55 

reiits. Certain néf^ociant bordelais lui écrivait, en effet, à celle 



occasion 



Madame votre épouse se porte très bien pour son état. Vous avés donc 
tait dos vôtres avant votre départ. Je ne m'étonne plus sur votre som- 
meil du matin. Il faut, mon cher monsieur, travailler à gagner la dot 
de ce cadet'. 

Au surplus, le chevalier n'avait guère besoin qu'on lui con- 
seillât le travail. Il en connaissait depuis longtemps la grande 
nécessité. Aujourd'hui plus que jamais, les motifs de s'y 
adonner se faisaient pressants pour lui. Il travailla donc. 

Et c'est sur ce mot qu'il faut s'arrêter. 

Que devint le chevalier et que devint sa femme .^^ A quel âge 
moururent-ils .^^ Oii les inhuma-t-on ? Mystère qui restera sans 
doute mystère. Pas plus que les peuples, les ménages heureux 
n'ont d'histoire bien compliquée. Or, M. et M"'" de Queux 
s'aimaient : ils étaient heureux. Qu'ils disparaissent donc en 
plein bonheur. Et si le sort adverse leur donna, à eux aussi, 
les jours de deuil qui