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REVUE
DES
ÉTUDES JUIVES
VERSAILLES, — IMPRIMERIES CERF, 59, RUE DUPLESSIS.
REVUE
(Li
DES
ÉTUDES JUIVES
PUBLICATION TH1MESTK1ELLE
DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
TOME TRENTE-SIXIÈME
PARIS
A LA LIBRAIRIE A. DURLAGHER
83 bi8 , RUE LAFAYETTE c\ A"
1898 ^^A^
loi
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE
SEANCE DU 5 FEVRIER 1898.
Présidence de M. Maurice Vernes, président.
M. le Président prononce, en ouvrant la séance, l'allocution
qu'on trouvera d'autre part (p. v).
M. Moïse Schwab, trésorier, rend compte comme suit de la situa-
tion financière :
En décembre 1896 , comme vous le savez , la Société a été
reconnue d'utilité publique. Vous avez donc à examiner pour la
première fois l'exercice financier accompli sous ce nouveau régime ;
il ne diffère guère des précédents exercices, malgré quelques modi-
fications de détail, que voici :
A tort ou à raison, on avait de tout temps imputé au compte de
l'année écoulée les frais de publication du dernier numéro de la
Revue, le numéro d'octobre à décembre, soit environ 1,800 francs,
(frais d'impression et honoraires des auteurs), bien que ce numéro
parût en janvier (ou parfois plus tard) l'année suivante, et que, par
conséquent, il fût payé sur l'exercice suivant. Pour Tannée 1897,
vous ne trouverez au budget que la dépense des n 08 67, 68, 69,
puisque le n° 66, quoique paru en 1897, a été attribué à l'année 1896.
Grâce à cette rectification, nous avons eu le luxe de ne pas toucher
aux intérêts des fonds placés chez MM. de Rothschild. Puisse l'ombre
de feu Michel Erlanger se réjouir de cet heureux état de caisse, qui
est exceptionnel depuis que nous avons perdu notre premier trésorier !
ACT. ET CONF. A
JI ACTES ET CONFERENCES
Par contre, l'amorce d'une future publication se trouve inscrite
aux dépenses ; c'est un premier versement de 500 francs consacré à
la traduction des œuvres de Flavius Josèphe, dont la Société a
confié la direction à M. Théodore Reinach. — Nous saisissons cette
occasion de rappeler que la Société, au lieu de thésauriser, emploie
ses économies ou excédents de recettes à publier des travaux de la
plus haute importance pour l'histoire juive, recherchant seulement
les bénéfices moraux et littéraires. S'il faut en croire les encourage-
ments venus de tous côtés, nos efforts sont appréciés et notre pro-
gramme a recueilli les suffrages du public savant.
En dépit des vides laissés parmi nos sociétaires de France, vous
verrez par le tableau suivant que le total des recettes n'a pas di-
minué, grâce aux nouveaux adhérents, qui se recrutent principale-
ment hors de notre pays :
RECETTES.
Souscriptions et produit de la vente de collections. . . 8. 183 fr. 80
Produit de la vente du volume Gàllia judaica 1 . 322 »
— — — Textes grecs et latins. 84 »
— par le libraire, années et numéros divers. . . 1 .246 »
Souscription du ministère de l'Instruction publique. 375 »
Espèces en compte courant chez MM. de Rothschild. 1 .822 30
Total des recettes 13 . 033 fr. 10
DÉPENSES.
Impression du n° 67 1 . 322 fr. »
— — 68 1.066 »
— — 69 1.136 »
Honoraires du n° 67 786 fr. »
— — 68 713 60
— — 69 ;... 726 20
3.524 fr. »
2.225 80
Arriéré d'impressions en 1896 547 55
Assemblée générale, conférence, gratifications 401 »
A reporter 6 . 698 fr. 35
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 5 FÉVRIER 1898 III
Report 6.698 fr. 35
Timbres - poste et d'acquit, frais de bureau, copies,
reliure 328 15
Encaissements : Paris, province, étranger (net) .... 100 »
A la librairie Cerf, part sur la vente du volume
Gattia et débours 584 "75
Distribution de quatre numéros, expéditions diverses,
bandes d'adresses 410 »
Magasinage et assurance 150 »
Secrétaire de la rédaction et secrétaire-adjoint 2.400 »
Avance pour traduction de Flavius Josèphe 500 »
Total des dépenses 11 . ni fr. 25
L'excédent des recettes est donc de 1,861 fr. 85 c.
Ces comptes ont été vus et approuvés par le censeur, M. Edouard
de Goldschmidt.
D'autre part, vous voudrez bien noter que la vente du volume
Gallia judaica a donné de beaux résultats ; la somme de 1,322 francs
acquise de ce chef provient de trois sources : 1° la vente faite par
la Société; 2° celle du libraire-éditeur, M. Cerf; 3° une subvention
de 300 francs, obtenue par un de nos vénérés membres du Conseil.
C'est une bonne aubaine, que je vous souhaite de voir se renou-
veler souvent.
Enfin, outre la vente de collections de la Revue, cédées à des
bibliothèques, vous remarquerez l'augmentation des ventes d'années
ou de numéros par libraires, c'est-à-dire acquises par des étrangers:
ceux-ci compensent heureusement, comme je le disais tout à l'heure,
la diminution presque fatale du nombre de nos adhérents de la pre-
mière heure. Ils prouvent, de plus, en quelle estime votre œuvre est
tenue dans le monde scientifique, de quelle influence elle jouit parmi
les lecteurs sérieux.
M. Lucien Lazard, secrétaire, lit le rapport sur les publications
de la Société pendant Tannée 1897 (voir, plus loin, p. xv).
IV ACTES ET CONFERENCES
Il est procédé aux élections pour le renouvellement partiel du
Conseil et le remplacement de M. Astruc, démissionnaire.
Sont élus :
MM. Abraham Cahen, grand rabbin, membre sortant ;
Albert Cahen, professeur au lycée Louis-le-Grand, membre
sortant ;
Rubens Duval, professeur au Collège de France, membre
sortant ;
Mayer Lambert, professeur au Séminaire israélite, membre
sortant ;
Sylvain Lévi, professeur au Collège de France, membre sor-
tant;
Oppert, membre de l'Institut, professeur au Collège de
France, membre sortant ;
Salomon Reinach, membre de l'Institut, membre sortant ;
Théodore Reinach, membre sortant ;
Baron Alphonse de Rothschild, membre de l'Institut, membre
sortant ;
Israël Lévi, rabbin, professeur au Séminaire israélite, maître
de conférences à l'École des Hautes-Etudes.
Est élu président de la Société pour l'année 1898 : M. Joseph
Lehmann, directeur du Séminaire israélite.
ALLOCUTION
PRONONCÉE
Par M. Maurice VERNES, président
A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU o FÉVRIER 1898
Mesdames, Messieurs,
Il y a un an, à cette même place, M. Salomon Reinach vous
rappelait, avec la double autorité de sa fonction et de sa personne,
que notre Société n'a un caractère ni confessionnel ni religieux;
c'est un groupement libre et volontaire d'hommes d'étude et d'amis
du judaïsme, résolus à mettre en lumière, par le concours de leurs
recherches, l'histoire, singulièrement complexe de la plus extraordi-
naire combinaison ethnique et morale dont l'histoire fasse mention,
d'un petit peuple appartenant à ce que nous désignons, d'une façon
un peu vague et toute conventionnelle, comme la famille sémitique,
plus exactement, d'un peuple faisant partie du groupe syrien-phéni-
cien-arabe, peuple mêlé pendant des siècles aux violentes secousses
d'une région que l'Egypte, l'Assyrie, la Chaldée, la Perse, la Grèce
et Rome s'arrachèrent tour à tour et pour lequel, au rebours de ce
qui se passe pour les autres, une vie nouvelle commence au jour
même où cesse l'existence politique.
De peuple, Israël devient religion et, comme religion, son rôle
grandit, puisque les fils d'Abraham, dispersés sur toutes les parties
de l'ancien continent et plus tard du nouveau, prennent une part
VI ACTES ET CONFÉRENCES
considérable au mouvement philosophique, économique, social, cour-
tiers incomparables de l'internationalisme, de la pénétration mu-
tuelle des races et des nations, qu'ils étaient excellemment faits pour
prêcher, mais qui devait, malheureusement, échouer devant la
muraille infranchissable de l'esprit théocratique et féodal, esprit de
division, de suspicions, de haines, dont la récente résurrection colore
de ses plus inquiétants reflets le dernier quart du dix-neuvième
siècle.
Cette tâche immense, qui consiste à accumuler avec méthode les
matériaux authentiques, propres à retracer l'histoire du judaïsme
depuis ses origines anciennes, forcément obscures et dont on peut
disputer, jusqu'à nos jours, vous l'avez entreprise avec les qualités
de résolution et de précision de l'esprit français. C'est un honneur
pour moi d'avoir été un des premiers non-israélites que la nature
de leurs travaux ait engagés à entrer dans vos rangs, et vous
vouliez bien, il y a un an, récompenser mon solide attachement à
votre oeuvre en m'appelant à vous présider après m'avoir accueilli
depuis de longues années dans votre conseil directeur.
Ce qui constitue une haute distinction pour tous ceux que vous
voulez bien élever à cette fonction enviée de la présidence, a donc
été beaucoup plus pour moi, puisque, par un libéralisme dont peu de
sociétés analogues eussent donné l'exemple, vous ne vous êtes laissé
arrêter dans votre choix, ni par la circonstance de mes relations
protestantes, ni par la hardiesse des propositions que j'ai défendues
sur les origines religieuses d'Israël.
Je vous prie d'agréer l'hommage de ma respectueuse et profonde
gratitude pour le très grand honneur que vous m'avez fait.
En revanche, Messieurs, qu'il me soit permis de profiter de cette
occasion solennelle pour vous déclarer, non en qualité de chrétien,
— car je ne me sens pas qualifié pour parler au nom de ce qui a été
la religion de ma jeunesse, — mais comme philosophe, comme libre-
penseur entièrement dévoué aux idées de tolérance et de progrès
social, pour vous déclarer, dis-je, que je réprouve de toutes mes
forces, de toutes mes énergies, l'abominable, l'odieuse campagne que
quelques malfaisants personnages ont entreprise contre le judaïsme,
à l'applaudissement d'un public ignorant que l'on trompe, avec la
ALLOCUTION DE M. LE PRÉSIDENT VII
connivence plus ou moins avouée des représentants attardés de la
théocratie, — campagne dont le succès, impossible d'ailleurs, nous
ramènerait à l'époque abhorrée des tribunaux de l'inquisition, des
ghettos, de la persécution religieuse.
C'est une honte pour notre pays, c'est une honte pour notre ca-
pitale, que cette campagne, d'origine étrangère comme est étranger
le nom d'antisémitisme dont elle se couvre, n'ait pas été, dès le pre-
mier jour, condamnée et flétrie par le mépris public, qu'elle ait été
accueillie par les uns comme une opportune diversion, par d'autres
comme une sorte de revanche, par des lettrés, enfin, par des écrivains
spirituels et sceptiques, comme un phénomène curieux, presque
amusant et dont il aurait été dommage que notre époque n'eût pas
le spectacle.
Je considère, quant à moi, cette campagne de l'antisémitisme
comme un phénomène morbide de la plus haute gravité, indice de
la situation singulièrement troublée d'une grande nation, oublieuse
de son passé, insoucieuse de son avenir et qui est menacée d'être
conduite aux pires aventures si, par un effort vigoureux, elle ne se
ressaisit pas elle-même dans le sentiment du droit et de la justice.
En attendant cette évolution bienfaisante, dont je ne veux pas,
dont je n^i pas le droit de désespérer au double titre de philosophe
et de patriote, dont je relève quelques signes avant-coureurs dans
l'attitude récemment prise par d'éminents publicistes et écrivains,
— évolution à laquelle, vous, fils d'Israël, travaillez avec une abné-
gation et une modestie dignes des plus grands éloges, en associant
d'une façon indissoluble vos traditions religieuses à l'amour de la
France, — je vous apporte aujourd'hui, Messieurs, l'expression pu-
blique de ma plus haute estime, de ma plus profonde sympathie. En
vous adressant ce témoignage public dans une situation troublée,
dans des semaines qui paraissent longues par l'obsession d'un pé-
nible cauchemar, j'obéis à un besoin de mon cœur, je donne satis-
faction au cri de ma conscience.
Messieurs,
Au cours de l'année qui s'achève, nous avons fait plusieurs pertes.
Nous avons perdu dans la personne de M. Alfred Heymann, un de
VIII ACTES ET CONFÉRENCES
nos membres les plus dévoués. M. Paul Oppenheim, enlevé par une
mort prématurée à l'affection des siens et à tant d'œuvres auxquelles
il apportait sans compter le concours le plus intelligent, le plus
éclairé, est un de ceux dont la disparition a été le plus vivement
ressentie par le judaïsme français. Vice-président du Comité des
écoles, vice-président de l'Alliance israélite, sa mort laisse dans ces
deux conseils, et dans plusieurs autres encore, un vide difficile à
combler. Je dois enfin une mention à l'un de nos anciens confrères,
M. le grand rabbin Wogue, dont le souvenir restera parmi ceux qui
appréciaient sa science exacte et la correction de sa forme, comme
celui d'un maître éminent entre tous. M. Wogue laisse de son long
et fructueux enseignement au séminaire israélite de Faris deux ou-
vrages importants, une traduction française du Pentateuque avec
texte en regard, travail d'une sévère et élégante exactitude, muni
de notes judicieuses et solides, où se trouve le meilleur et le plus
substantiel des interprétations rabbiniques, et une Histoire de la Bible
et de ï exégèse biblique jusqu'à nos jours. Dans cette seconde publica-
tion, M. Wogue s'est maintenu également sur le terrain des expli-
cations traditionnelles, marquant d'une façon très claire et avec une
incontestable autorité l'état de l'exégèse juive dans la phase anté-
rieure aux grands travaux qui ont complètement renouvelé de nos
jours la position et la solution des problèmes bibliques. Son Histoire
de la Bible constitue un document d'une haute valeur pour ceux-là
même, j'allais presque dire pour ceux-là surtout, qui se placent sur
le terrain de la recherche historique et littéraire telle que la con-
çoivent les modernes.
J'arrive ainsi, Messieurs, par une transition toute naturelle, aux
quelques réflexions que j'avais l'intention de vous présenter et qui
porteront sur la méthode historique telle que nous l'appliquons aux
études juives, réflexions que vous m'excuserez de développer quelque
peu en profitant de cette circonstance, que l'ordre du jour de ce soir
ne comporte pas de conférence.
Ce que notre Société a entrepris de faire il y aura bientôt vingt
ans, réunir, en dehors de tout lien confessionnel, des hommes
d'étude et de bonne volonté pour travailler en commun à mettre en
lumière tous les faits et documents propres à faire connaître à nos
ALLOCUTION DE M. LE PRÉSIDENT IX
contemporains le passé du judaïsme, on n'en aurait pas conçu l'idée
il y a un demi-siècle. Une pareille entreprise aurait paru alors sans
objet si elle n'avait pas été dominée par une pensée, sinon propre-
ment dogmatique, tout au moins apologétique. Vers la même époque
où votre Revue venait au jour, je fondais la Revue de l'histoire des
religions, où j'entreprenais de grouper, en dehors de tout propos
dogmatique, polémique ou apologétique, pour l'étude parallèle de
toutes les grandes religions anciennes et modernes, religions de
l'Egypte, de l'Assyrie, de l'Inde, de la Perse, religions juive, chré-
tienne et musulmane, religions de la Grèce et de Rome, les hommes
compétents dans les différentes provinces de cet immense empire.
L'événement m'a donné raison contre les objections de ceux que
troublait dans de vieilles habitudes la confusion volontaire et nette-
ment avouée de deux domaines jusque-là jalousement distincts, le
domaine sacré et le domaine profane. Et aujourd'hui, c'est sur les
terres classiques de la théologie protestante, en Allemagne, en
Hollande, en Angleterre, une éclosion de Manuels d'histoire des
religions, où fraternisent les grandes croyances du passé et du
présent dans une même subordination au seul principe que puis-
sent avouer en commun des savants de confessions, d'opinions
et de compétences absolument disparates, l'étude rigoureusement
critique des documents historiques et littéraires soumis à leur
appréciation.
C'est du même principe que vous vous êtes inspirés en vous pla-
çant sur le terrain neutre delà recherche exacte et désintéressée, et
vous vous en êtes bien trouvés, ayant compris dès le premier moment
qu'il y avait lieu de préférer à la satisfaction toute morale des sen-
timents de piété filiale d'une famille religieuse, l'autorité que confère
à une enquête de Tordre historique la rigueur d'une méthode ac-
ceptée de tous les travailleurs du monde civilisé.
Et d'ailleurs, en atteignant ce second but, n'aviez-vous pas la cer-
titude de répondre également au sentiment si respectable que je
viens de rappeler? Cette histoire exacte et documentée n'est-elle
pas un témoignage éloquent en faveur d'une branche religieuse que
quinze siècles de persécutions violentes ou sournoises n'ont pu ni
faire fléchir dans sa foi, ni ébranler dans sa confiance en un avenir
ACTES ET CONFERENCES
meilleur, qui doit être celui non seulement du judaïsme, mais de l'hu-
manité tout entière?
Permettez- moi aussi de le dire, les annales des minorités persé-
cutées sont de celles où l'historien relève le plus volontiers les
traits de courage et de dévouement, tandis que le succès est une
terrible épreuve, tandis que la possession du gouvernement entraîne
avec soi bien des tares ou des crimes. Autant le régime théocra-
tique établi par un Calvin à Genève nous semble attentatoire à la
liberté intellectuelle et morale, telle que l'entendent les modernes,
autant brille pure et touchante la modeste lumière du protestantisme
français au xvm e siècle, du protestantisme « sous la croix », du
protestantisme « au désert ». Dans le premier cas, le protestantisme
était le maître ; dans le second, il était l'opprimé. Et le Luther
avant le succès, le Luther des débuts, le Luther de Wittemberg et
de la diète de Worms, n'est-il pas infiniment plus intéressant que
le Luther qui a triomphé et défend durement l'église qu'il a fondée
contre les dissidents de toute sorte ?
Si je cherche à définir l'esprit de la méthode historique moderne,
je ne peux mieux le désigner que comme un esprit de respectueuse
liberté. Respect et liberté, dira-t-on peut-être, voilà deux termes
qui s'excluent ; l'un implique qu'on s'incline devant une autorité
supérieure, l'autre qu'on la critique. Eh bien ! Messieurs, voici com-
ment nous les concilions : nous sommes résolus à ne donner notre
respect qu'à bon escient, à subordonner notre approbation aux
résultats d'une rigoureuse enquête qui nous aura permis de dis-
tinguer le vrai du faux, à une analyse exacte qui aura fait le départ
entre l'or et le plomb. Nous ne donnons à l'avance notre adhésion
ni à un homme, ni à un document, quel que soit le prestige d'anti-
quité, de vénération consacrée par une longue tradition, avec lequel
ils se présentent à nos yeux.
Et cette méthode, Messieurs, qui est devenue celle de la recherche
historique, je prétends que nous nous trouverions fort bien de l'ap-
pliquer à tous les objets du monde intellectuel et moral, aux rouages
de l'organisme social comme aux personnes investies de fonctions
ou de ministères divers.
Prenez la religion. Dois-je m'incliner devant elle comme devant
ALLOCUTION DE M. LE PRÉSIDENT XI
un tout, à la fois invérifiable et consacré, et accepter docilement les
directions de ceux qui ont fonction de la défendre, de l'exercer et de
l'enseigner? Mais d'abord, quelle religion? J'en vois quatre ou cinq
(sans compter les sectes de moindre importance) qui se présentent à
moi avec des titres infiniment respectables, avec l'autorité de l'expé-
rience , d'un long passé, des services rendus. Qui suis-je moi,
homme de culture moyenne, pour départager par mon adhésion
réfléchie les différents clergés qui m'assurent qu'eux seuls possèdent
la vérité et qu'auprès des autres je ne trouverai que l'erreur? La
statistique, d'ailleurs, m'enseigne que, bon gré mal gré, l'immense
majorité des hommes adopte simplement le culte dans lequel elle a
été élevée. Ne pouvant adresser mon respect à un dogme que je suis
incapable d'apprécier, à une morale, d'une incontestable élévation,
mais qui ne prendra de valeur réelle qu'en se manifestant dans la
pratique, je déplacerai la question. Je considérerai des hommes
religieux en particulier, un groupe de croyants associés dans la
communion du culte, et si je constate que la foi développe et affermit
dans leur pratique courante les idées de tolérance, de justice, de
fraternité sociale, je donnerai mon respect à ces hommes, à ce
groupe. Si la foi qu'ils professent a un effet différent, je réserverai
mon estime pour d'autres, sans me laisser séduire par les subli-
mités de la doctrine, les magnificences du culte ou l'austérité de la
morale.
Respectueuse liberté, — j'en userai dans mon jugement sur la
propriété ; celle-ci ne devient digne de respect que dans la personne
des possesseurs — en est-il beaucoup de cette espèce ? — pour qui
la richesse constitue avant tout une obligation sociale, une respon-
sabilité constante et effective envers la grande masse des non-privi-
légiés. A ce propos, une citation. « Une dame pieuse, raconte un
ingénieux et autorisé conférencier ', m'affirmait que les riches sont
les intendants des pauvres; si mauvaise que soit la réputation des
intendants, j'ai refusé de la croire, les maîtres sont vraiment ici
trop pillés, trop mal logés, trop mal nourris, ils ne pourraient man-
quer de s'en apercevoir. »
1 M. Gabriel Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, 1897.
XII ACTES ET CONFERENCES
Respecterez- vous une justice qui s'exercerait sans contrôle, sans
publicité, où l'instruction préparatoire, qui doit être le premier pas
dans la voie qui mène le prévenu au plus effroyable châtiment, se
ferait sous la pression d'une opinion publique affolée, où le juge-
ment se rendrait dans des conditions d'indépendance douteuse,
l'autorité à laquelle ressortissent les juges s'étant déjà et à l'avance
prononcée pour la condamnation? Assurément non.
Vous inclinez-vous devant la notion de patrie qu'on prétend de-
puis quelques mois nous imposer, devant cette conception étroite
qui se fonde sur la haine stupide de l'étranger? L'intelligente con-
ception, de représenter la France comme jalousée et détestée de
tous, au lieu de relever son crédit dans le monde en développant
et en affermissant ses qualités natives de droiture, de loyauté, de
générosité ! Et, d'ailleurs, cette France qu'on nous propose d'ériger
sur le piédestal isolé d'un monstrueux orgueil, dans le vide affreux
qu'aura fait autour d'elle sa superbe et insolente ignorance, on aura
commencé par la débarrasser de tous les éléments qui souillent sa
robe d'hermine, des juifs, des dissidents du catholicisme, des libres-
penseurs. Non, la patrie, devant laquelle nous nous inclinons, la
patrie que nous aimons et respectons, n'est pas celle-là. C'est la
France reconnaissant à tous ses enfants des droits égaux, la France
s'efforçant de réaliser la justice et le droit, de pratiquer la fraternité
et l'égalité, dans tous les rouages, dans toutes les branches, dans
tous les domaines de l'organisme social. C'est la France sachant
tenir avec dignité sa place dans le concert — oh ! point dans le
concert diplomatique, qui est tout autre chose — dans le concert,
dis-je, des nations civilisées qui sont décidées à placer l'humanité
comme but supérieur au-dessus de l'égoïsme national, dans le con-
cert des penseurs et des philosophes qui se refusent à admettre qu'il
y ait opposition entre l'idée de patrie et l'idée d'internationalisme,
qui voient, au contraire, dans celle-ci le complément et le couron-
nement naturel de la première.
En vérité, si le vent de folie qui s'est déchaîné sur notre malheu-
reux pays continue ses ravages, nous en serons à demander si
c'est à Berlin ou à Moscou, si ce n'est pas plutôt encore dans
quelque îlot perdu de la Polynésie, que s'est produit ce fait, jadis
ALLOCUTION DE M. LE PRÉSIDENT XIII
assez connu, qui a nom la Révolution française. Il faudra que l'Eu-
rope prenne soin de nous le rappeler à nous-mêmes, puisque nous
nous faisons gloire de l'oublier.
Messieurs, je n'ai point perdu de vue notre point de départ. Il
s'agissait d'illustrer par quelques exemples l'esprit de respectueuse
liber (é, qui est celui de la méthode historique appliquée à nos re-
cherches sur le judaïsme. Oui, nous savons admirer, oui, nous
savons respecter, mais à bon escient, après que l'examen précis,
rigoureux, nous a démontré les beautés et les bontés du livre, de
l'idée, de l'homme.
J'en suis arrivé, pour ma part, à cette formule : Ne s'incliner
devant aucune autorité extérieure quelconque. Deux cas ici se
présentent. — L'autorité en question prétend s'imposer sans preu-
ves. En ce cas, je ne discute pas, je me contente de passer outre.
Dans le second cas, on me soumet des arguments ; je les examine
et n'admets que ce que je suis en mesure de vérifier. Dans Tune
comme dans l'autre hvpothèse, il n'y a plus d'autorité extérieure.
C'est là, Messieurs, la loi admise par l'unanimité des travail-
leurs modernes en matière d'études historiques ; elle n'est pas
moins appelée à triompher, malgré les résistances d'un passé me-
nacé dans ses privilèges, en matière philosophique, morale et
sociale.
Messieurs,
En terminant ces quelques réflexions, d'où il ressort jusqu'à quel
point les questions de science pure confinent au domaine des idées
morales, il est inutile que j'insiste auprès de vous sur l'obligation
où nous nous trouvons d'écarter toute préoccupation étrangère au
cercle de nos études régulières.
Cette distinction légitime et nécessaire, vous l'avez toujours
observée, et votre autorité scientifique s'en est accrue dans les
cercles savants de la France et de l'étranger. Est-ce à dire que
vous aviez formé le propos de vous réfugier dans la tour d'ivoire
— autrefois on disait, d'une façon moins poétique, le fromage de
Hollande — du sceptique égoïste ou spéculatif? Assurément non.
Attentifs aux mouvements qui se produisent autour de vous, vous
XIV ACTES ET CONFERENCES
estimez que l'exemple que tous donnez de la méthodique poursuite
de vos calmes et ardues recherches au milieu des haines et des
passions déchaînées, est la marque d'une confiance assurée dans
les principes supérieurs dont les nations modernes doivent attendre
leur salut, dans les idées de justice, de droit, de liberté, qui peu-
vent être voilées quelquefois, mais qui, au sortir de la tourmente
actuelle, resplendiront, d'un éclat plus vif encore, au ciel de notre
France.
Messieurs, ayons en nous-mêmes cette confiance, rendons-la à
ceux que le découragement envahit et, sans avoir cure des ou-
trages, poursuivons résolument notre route vers la lumière, vers
la bonté.
RAPPORT
SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ
PENDANT L'ANNÉE 1897
LU A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU S FÉVRIER 1398
Par M. Lucien LAZARD, secrétaire.
Mesdames, Messieurs,
Les miracles, qui n'ont dû être fréquents à aucune époque, se sont
faits de nos jours d'une rareté désespérante : aussi faut-il n'être pas
trop discret quand on en peut signaler un — ou, à défaut d'un mi-
racle authentique, quelque chose qui s'en rapproche.
L'existence pendant de longues années de votre Revue est une
sorte de prodige. Certes, votre recueil n'a fait aucune concession
sur le sévère programme que lui avaient tracé ses fondateurs, il n'a
sacrifié aux grâces que dans une mesure restreinte, il s'est tenu à
l'écart de toutes les polémiques sur les questions du jour, celles
même où les intérêts du judaïsme paraissaient le plus fortement en
jeu; et, malgré la règle austère qu'il s'est imposée, il a grandi, il a
prospéré et il entre aujourd'hui dans sa dix-huitième année, cons-
cient de l'estime des érudits des deux mondes, fier des progrès qu'il
a pu faire accomplir à l'histoire et à la critique bibliques, à l'étude
du passé du judaïsme dans tous les temps et dans tous les pays.
Il est toujours délicat de faire l'éloge d'un groupement auquel on
appartient; cependant votre rapporteur est par lui-même — et
XVI ACTES ET CONFÉRENCES
croyez bien qu'il le regrette — trop étranger aux progrès de la
science juive pour croire qu'on lui attribue jamais aucun des mé-
rites qu'on reconnaît à ceux qui la cultivent et la font progresser ; il
est donc tout à fait à son aise pour dire tout le bien qu'il pense de la
Revue et de ses collaborateurs : il tient à proclamer qu'on lui doit
en France la connaissance d'une foule de travaux sur la langue et
la littérature hébraïques, travaux rédigés surtout dans les pays de
langue allemande et anglaise, qui, jusqu'à l'apparition de la Revue
des Etudes juives, étaient trop ignorés dans le public français érudit,
qu'elle a mis en lumière, dont elle a révélé les conclusions, qu'elle
a souvent développées, quelquefois combattues, étant par elle-même
et par les œuvres qu'elle a suscitées ou inspirées la mère de tous
les progrès en matière d'études sémitiques. Je viens d'avancer une
proposition, il est temps d'en faire la démonstration.
En 1896, une découverte de la plus haute importance est faite en
Orient : ce sont des fragments du texte original de la Sagesse, de
Jésus fils de Sirach, vulgairement connue sous le nom de YEcclê-
siastique et n'existant jusqu'à il y a deux ans, que sous la forme
d'une traduction grecque due au petit-fils de l'auteur. Une décou-
verte de cette importance, il y a vingt ans, n'eût peut-être pas passé
complètement inaperçue en France ; elle eût été probablement si-
gnalée dans le Journal de la Société Asiatique ou dans le Journal des
Savants ; on eût regardé l'article d'un œil distrait et on aurait passé
bien vite à autre chose. Que les temps sont changés ! A peine
MM. Cowley et Neubauer ont-ils publié ce texte, que paraissent
dans votre Revue deux travaux considérables de MM. Israël Lévi
et L. Blau, qui vont alimenter pendant bien des années les études
bibliques l .
Je devrais, en ma qualité de rapporteur, vous exposer les ré-
sultats considérables que l'on peut tirer dans tous les domaines de
1 Israël Lévi, La Sagesse de Jésus, fils de Sirach. Découverte d'un fragment de
Voriginal hébreu, XXXIV, 1. — Le même, La Sagesse de Jésus, fils de Sirach,
XXXIV, 294. — Blau (L.) et Israël Lévi, Quelques notes sur Jésus ben Sirach
et son ouvrage, XXXV, 19. Cf. Perlés (Félix), Notes critiques su,r le texte de
V Ecclésiastique, XXXV, 48, travail très savant sur la partie de l'Ecclésiastique
dont l'original hébreu n'est pas encore connu.
RAPPOKT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ Mil
cette découverte que M. Israël Lévi appelle un véritable événement,
je préfère vous renvoyer à son article paru dans notre tome XXXI V :
lisez-le et vous verrez qu'il n'a pas été au-dessous de la vérité en
parlant de cette trouvaille sur un ton à la fois juste et lyrique l .
L'année n'eùt-elle fait naître que ce travail, qu elle n'aurait pas
été stérile, mais que d'autres études importantes elle a produites !
C'est, en première ligne, l'article du colonel Marmier sur la géo-
graphie du pays de Juda, intitulé : La Schefela et la Montagne de
Jvda d'après le livre de Josuê -, la continuation des minutieuses re-
cherches de M. Buchler sur Les sources de Flavius Josèphe dans ses
Antiquités 3 , et surtout le travail de M. Théodore Reinach : Josèphe
sur Jésus 4 . Dans ces vingt pages, écrites avec un charme qui en
rend la lecture- des plus agréables, l'auteur établit d'une façon irré-
futable — ce qui n'empêchera pas^ d'ailleurs, l'erreur et la calomnie
traditionnelles de se répéter et de se propager — que la condam-
nation de Jésus est exclusivement l'œuvre des Romains; que c'est
à une cause uniquement politique, la prétention au titre de roi de
Juda, qu'elle est due; et l'on ne peut qu'applaudir aux éloquentes
paroles qui sont la conclusion de l'œuvre de M. Théodore Reinach :
« Jésus a été frappé par une loi inexorable, barbare si Ton veut,
» mais formelle; et pour un fait qu'il a tacitement avoué. Le ju-
» daïsme expie depuis plus de seize siècles, par des humiliations quo-
» tidiennes et des persécutions incessantes, un prétendu crime qu'il
» n'a pas commis, qu'il n'aurait pas même pu commettre. Ce n'est
» donc pas le supplice volontaire de Jésus, c'est le long martyre
» d'Israël qui constitue la plus grande erreur judiciaire de l'his-
» toire. »
Il faut citer encore, dans la période qui nous occupe, la notice de
M. Léopold Goldschmid : Les impôts et les droits de douane en Judée
sous les Romains 5 , ensemble de recherches considérables sur les sept
espèces de contributions perçues par Rome dans cette contrée et
1 T. XXXIV, 1-50.
* T. XXXI V, 31-69.
3 T. XXXIV, 69-94.
k T. XXXV, 1-19.
5 T. XXXIV, 192-218.
Ar.T. ET CON'F.
x ™ ACTES ET CONFÉRENCES
sur Je personnel chargé de les recueillir. En parcourant, même ra-
pidement, cette œuvre consciencieuse, on est réellement étonné de
l'abondance de renseignements qu'elle contient.
II
Le judaïsme talmudique n'a pas droit à moins de considération
que le judaïsme biblique et, à vrai dire, il nous touche de plus près
que les époques antérieures de notre histoire, puisque c'est lui qui
a transformé la législation d'un peuple en celle uniquement d'une
religion, transformation lente, patiente, d'une minutie qui nous pa-
raît souvent exagérée, mais dont les prescriptions multiples ont
seules permis aux Juifs de conserver leur foi et leur originalité
propre dans toutes les contrées de la terre et à travers les vicis-
situdes pénibles de leur existence. L'importance de cette législation
nouvelle n'a échappé à aucun des grands esprits qui se sont donné
la peine, sinon de l'étudier, tout au moins d'en connaître l'existence,
et elle a été reconnue, avec une justesse et une impartialité qui lui
font honneur, par un des plus illustres écrivains et un des plus pro-
fonds penseurs de tous les temps : Montesquieu. Dans cet ordre de
travaux, nous avons publié les articles de M. Bank sur les Juifs de
Perse et de Babylonie au moment de la formation du Talmud de
Babylone * ; une notice de M. Bâcher sur Rome dans le Talmud et le
Midrasch 2 ; la composition de ces passages fait plus d'honneur à
l'imagination des écrivains talmudiques qu'à leur exactitude — c'est
là qu'on rencontre des affirmations dans ce goût :
« Elle (Rome) a 365 marchés suivant le nombre de jours de
l'année solaire. »
« Il s'y trouve 3,000 bains qui ont chacun 500 fenêtres. »
Nous avons aussi donné la fin de l'oeuvre de M. Isaac Halévi,
La clôture du Talmud et Us SaUraïmK Ajoutez à cela de nom-
1 T. XXXIII, 161-187, Rigla, Rigîé, Schabbata Deriala.
' T. XXXIII, 187-197.
3 T. XXXIV, 241-251.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XIX
breuses notes sur des points divers de grammaire et d'exégèse dues
à MM. Poznanski, Mayer Lambert, Sulzberger et Théodore Reinach,
et vous aurez une idée très approximative de l'activité de nos col-
laborateurs.
III
Le moyen âge et les temps modernes n'ont jamais cessé d'être
consciencieusement étudiés dans notre Revue; toutefois ils pour-
raient et devraient être, pour la France en particulier, l'objet de
recherches encore plus nombreuses. La littérature juive médiévale
est aujourd'hui connue d'une façon assez satisfaisante, l'histoire est
encore pleine de mystères. L'homme qui le premier a tenté d'en
débrouiller au moins les points les plus obscurs, vous l'avez tous
connu et apprécié à sa juste valeur, il a été pendant de longues
années l'inspirateur de votre oeuvre et son collaborateur le plus
actif : j'ai nommé Isidore Loeb. Certes, avant lui on avait écrit
l'histoire des Juifs et, sans parler de la compilation de Basnage, des
livres réellement trop incolores des Bail, des Beugnot et des Dep-
ping, nous possédions les oeuvres de Jost et de Graëtz ; mais c'est
à Loeb que revient incontestablement l'honneur d'avoir introduit la
méthode critique dans ce genre d'études, d'avoir soumis à de minu-
tieuses recherches les annalistes et les chroniqueurs juifs et chré-
tiens, d'avoir contrôlé leurs affirmations par l'examen des docu-
ments contemporains et d'avoir de la sorte introduit dans notre
pays la science en matière d'histoire juive.
En dehors de ses livres de critique biblique et talmudique, il a
produit une foule d'articles qui ont alimenté pendant des années vos
numéros et dont la quintessence se trouve, en quelque sorte, dans
cette brochure, qui est un des chefs-d'œuvres historiques de notre
siècle : Le Juif de la légende et h Juif de Vhistoire.
De nombreux disciples heureusement ont suivi ses traces, et leurs
travaux, ceux de cette année et ceux des années précédentes,
peuvent se placer à côté de ceux du maître illustre que je viens de
nommer.
XX ACTES ET CONFERENCES
En Orient, M. Poznanski a mis en lumière l'intéressante figure de
Meswi-al-Olclari, chef d'une secte juive au ix e siècle ! . M. Kauf-
mann a terminé la publication des documents relatifs à la situa-
tion des Juifs de Corfou, situation des plus satisfaisantes et qui dut
faire, à l'époque de la Renaissance, bien des envieux parmi leurs
coreligionnaires des autres pays 2 .
MM. Bâcher et Israël Lévi ont étudié le passage relatif au Messie
dans la lettre de Maïmonide aux Juifs du Yémen c .
M. Kaufmann a pu dresser une généalogie du célèbre rabbin Me-
nahem Azaria de Padoue *, et donner de précieuses indications sur
sa vie à l'aide de poésies élégiaques qui lui ont été consacrées.
Enfin, MM. Kaufmann et Freimann ont publié la vue de la tombe
armoriée d'un Juif italien du xvi e siècle, Meschoullam Cusser de
Riva*, et d'intéressantes notes sur ce personnage et sa famille.
Le judaïsme français doit avoir naturellement la place d'honneur.
Si les études qui lui sont consacrées ne sont pas très nombreuses,
elles sont, en revanche, très soignées, d'une critique très serrée et
d'une lecture des plus intéressantes. Elles ne remontent pas très
haut, d'ailleurs, puisqu'il n'en est aucune qui traite un sujet anté-
rieur au xiv e siècle, et encore le travail de M. Schwab sur le
Meurtre de l'enfant de chœur du Puy 6 , se rapporte- t-il non à l'his-
toire, mais à la légende.
Il est bon de dire que c'est là une répétition de l'accusation
traditionnelle du meurtre d'un enfant chrétien par les Juifs qu'on
trouve , du xn e au xiv e siècle , dans la plupart des villes de
France, à Orléans, à Paris, à Blois, au Puy, sans que jamais il ait
été possible de découvrir quoi que ce soit — je ne dis même pas un
document judiciaire — mais simplement un texte authentique con-
temporain, de quelque nature qu'il fût, faisant un récit acceptable
de ces prétendus meurtres : leur existence est toujours révélée soit
par des chroniqueurs ecclésiastiques d'une sincérité très suspecte,
1 T. XXXIV, 161-192.
1 T. XXXIV, 263-275.
• T. XXXIV, 101-106.
* T. XXXV, 84-91 .
5 T. XXXV, 111.
6 T. XXXIII, 277-282.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ XXI
soit par des poésies liturgiques auxquelles on ne peut ajouter qu'une
confiance des plus médiocres. La légende du meurtre de l'enfant de
chœur du Puy ne fait pas exception à cette règle : aucun document
contemporain ne la confirme ; elle paraît être tout simplement une
manifestation de plus de cette forme, en quelque sorte nécessaire,
de l'esprit du moyen âge, qui ne pouvait séparer l'idée du Juif du
besoin de sang chrétien et qui constitue, en dernière analyse, un
phénomène dont l'étude relève plutôt de la psychologie que de
l'histoire.
C'est dans une région plus riante que le paysage sévère où est
assise la ville du Puy que se passe le terrible drame raconté par
M. Bauer, dans son travail intitulé : La Peste chez les Juifs d 'Avi-
gnon l . Rien de plus lamentable que ces épidémies frappant des mal-
heureux entassés dans les abominables ghettos d'Avignon nommés
carrières, n'osant sortir de leurs cahutes étroites et demander un
secours à l'hôpital de la ville, sans s'exposer aux tentatives plus
qu'indiscrètes des convertisseurs. Le tableau tracé par M. Bauer est
des plus émouvants, et ce serait en affaiblir la vérité que d'essayer
de vous le reproduire.
Je me reprocherai de passer sous silence la note que M. Schwab a
consacrée aux inscriptions hébraïques de la France 2 ; l'auteur a noté
les plus intéressantes et constaté en terminant l'existence de cent
quarante textes lapidaires hébraïques du vn e au XIII e siècle. C'est
un chiffre assez respectable et qu'on peut citer à ceux qui demandent
où sont, sur le sol de France, les tombes des ancêtres des Juifs
actuels .
Mais l'œuvre historique la plus considérable qu'ait publiée cette
année la Revue des Etudes juives, est due à M. Roubin, et porte le
titre suivant : La Vie commerciale des Juifs comtadins en Languedoc,
au xviii 8 siècle 3 . Un pareil travail, digne de la plus haute estime »
ne saurait pourtant s'analyser, c'est le tableau, déjà fait bien des
fois dans notre Revue, des efforts tentés par les Juifs au xvm e siècle
pour s'incorporer dans la nation française, pour tâcher d y déve-
1 T. XXXIV, 251-263.
» T. XXXIV, 301-305.
a T. XXXIV, 276-203 ; t. XXXV, 91-106.
XX11 ACTES ET CONFÉRENCES
lopper leur commerce et celui de la France en même temps, et
l'exposé des difficultés, des résistances qu'ils rencontrent et que
seule la Révolution française pourra briser. Rarement, d'ailleurs,
étude de ce genre a été faite avec le luxe de preuves et la rigueur
de méthode qu'apporte M. Roubin, et qui sont d'autant plus méri-
toires que celui qui veut éclaircir un point de l'histoire civile des
Juifs n'a pas, comme l'écrivain qui raconte le passé d'un peuple,
d'une province ou d'une ville, un ensemble de documents constitué,
mais doit aller chercher ses renseignements dans toutes les séries
d'un dépôt d'Archives.
C'est dans l'est de la France que nous transporte M. Maurice Aron ;
son compte rendu est relatif à Y Histoire des Juifs de Lorraine, de
Nancy, principalement au commencement du xvm e siècle, et du
plus important d'entre eux, le banquier Samuel Lévy, exploité et
ruiné par le duc Léopold de Lorraine. Le fait n'est pas sans analogues,
et quand on aura rassemblé une collection de récits du même genre,
on en pourra faire un livre dédié aux antisémites de tous les temps ! •
Nombre de fois déjà on a publié des opinions d'écrivains de toutes
les époques sur les Juifs, rarement il a été donné d'en connaître
une aussi curieuse que celle de l'auteur anonyme d'un livre édité a
Amsterdam en 1T76, et publiée dans notre Revue par M. Camille
Bloch, sous le titre L'opinion publique et les Juifs au xvm e siècle-.
L'auteur de l'ouvrage n'est pas un philosophe, et s'il demande qu'on
rappelle les Juifs en France, il ne s'appuie pas sur des considérations
morales ou intellectuelles d'un ordre bien élevé, mais sur des né-
cessités économiques et sociales que soupçonnaient bien peu de ses
contemporains et qu'ignorent encore beaucoup des nôtres.
A ces travaux originaux, il faut, si l'on veut être complet, ajou-
ter les revues bibliographiques fort nombreuses cette année et dues,
pour la plus grande part, à votre infatigable secrétaire, M. Is-
raël Lévi. Parmi les lecteurs de la Revue des Etudes Juives, il en
est beaucoup — j'en connais pour ma part — qui, effrayés par la
sévérité de certains de nos articles, se bornent à dépouiller ces
1 Maurice Aron, Le duc de Lorraine Léopold et les Israélites, XXXIV, 107.
2 T. XXXV, 112.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XX1I1
consciencieuses bibliographies : ces lecteurs ne sont peut-être pas les
plus mal partagés de tous.
Il serait injuste de ne pas mentionner, à côté des travaux de
M. Lévi,les savantes recensions dues à MM. Bâcher, Belleli, Kont,
Lambert, Porgès, Schwab, Castelli.
L'activité intellectuelle de la Société des Etudes juives ne se
manifeste pas seulement par la publication de sa Revue, elle se
prouve aussi par des conférences. Deux vous ont été données cette
année et vous vous souvenez encore avec quel succès : l'une faite par
M. Maurice Bloch, qui sut, suivant sa vieille habitude, être à la fois
spirituel et émouvant, sur la valeur militaire des Juifs ; l'autre, de
M. le grand rabbin Lehmann, pleine des renseignements les plus
curieux, sur Y Assistance publique et privée chez les Juifs aux époques
biblique et talmiulique, organisation d'une sagesse et d'une pré-
voyance infinies, et dont les législateurs contemporains pourraient
encore s'inspirer.
A côté de ces conférences solennelles où l'orateur vient apporter
devant vous les résultats acquis dans un ordre d'études déterminé,
votre Comité a pensé qu'il devait y avoir une place pour les simples
renseignements et la contradiction. Aussi a-t-il établi à chacune de
ses séances mensuelles un ordre du jour comprenant l'exposition et
la discussion d'un sujet scientifique traité par l'un de vous.
Dans deux séances déjà, des débats de ce genre ont eu lieu : le
24 novembre 1897, M. Salomon Heinach a exposé une nouvelle
théorie sur ï arche cV alliance; le 30 décembre 1897, M. Théodore
Reinach a fait une communication sur X authenticité des fragments
d Hècatèe cV Abdére relatifs aux Juifs. D'autres sujets sont proposés
et seront traités dans les séances de votre Conseil de l'année 1898.
Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, pas un instant l'activité
scientifique de la Société des Etudes juives n'a faibli ; bien plus,
grâce à l'heureuse institution dont je viens de vous parler, elle
est devenue, en quelque sorte, un courant ininterrompu. Puisse ce
travail consciencieux et continu, secondé par votre précieux con-
cours, aider à l'avancement de la science et à la destruction des
préjugés !
PROCÈS-VERBAUX DES SEANCES DU CONSEIL
SEANCE DU 18 FEVRIER 1898.
Présidence de M. Lehmann, président,
M. Vernes invite M. Lehmann à prendre la présidence.
M, Lehmann remercie M. Vernes et les membres du Conseil de
l'honneur qu'ils lui ont fait en le présentant aux suffrages de la So-
ciété. Il remercie également M. Vernes des paroles empreintes d'un
libéralisme si élevé qu'il a prononcées à la séance de l'assemblée gé-
nérale.
Il est procédé à l'élection des membres du bureau. Sont élus :
Vice-présidents : MM. Albert Cahen et Rubens Duval;
Secrétaires : MM. Maurice Bloch et Lucien Lazard;
Trésorier : M. Moïse Schwab.
Sont nommés membres du Comité de publication : MM. Abraham
Cahen, J.-H. Derknbourg, J.-H. Dreyfus, Zadoc Kahn, Théo-
dore Reinach et Maurice Vernes.
M. Schwab, trésorier, présente le projet de budget pour
l'année 1898 :
Recettes :
Cotisations et ventes par le libraire 8,000 fr.
Souscription du Ministère 375
Ventes diverses « 200
Intérêt des valeurs et compte courant 2,125
En caisse au l« r janvier 1,860
Total 12,560 fr.
PHOCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU CONSEIL XXV
DÉPENSES :
Impression de 4 numéros de la Revue 4,500 fr.
Droits d'auteurs 2,800
Secrétaire de la rédaction et secrétaire-adjoint 2,400
Frais divers de bureau et d'encaissement 400
Distribution de la Revue, magasinage, assurances, etc. . 550
Total 10,650 fr.
Peut-être convient-il de prévoir une dépense de 1850 francs pour
la traduction de Josèphe.
L'ordre du jour appelle la communication de M. Maurice Vernes
sur Jésus et la propagande chez les non-israélites .
M. Vernes expose qu'il a été frappé de l'intérêt que présentent
les mots suivants du témoignage de l'historien Josèphe sur Jésus de
Nazareth : « Jésus a séduit beaucoup de Juifs et aussi beaucoup
d'Hellènes », que M. Théodore Reinach commente d'une façon très
intéressante dans son récent travail : Josèphe sur Jésus l .
Tandis que M. Reinach se rallie à la solution, généralement dé-
fendue par les exégètes modernes, d'après laquelle Jésus aurait
« limité sa mission aux seules brebis d'Israël», M. Vernes estime
que la discussion des textes des Évangiles, notamment de celui de
Mathieu, peut amener à une conclusion se rapprochant de l'opinion
énoncée par Josèphe.
On ne saurait fournir la preuve que Jésus a orienté sa réforme
religieuse dans le sens du paganisme, mais on peut admettre que la
primitive église, en s'ouvrant largement aux non-israélites, a agi
dans l'esprit même de son fondateur.
On conteste cette manière de présenter les choses en relevant
plusieurs déclarations, foncièrement judaisantes, que les Évangiles
mettent dans la bouche de Jésus, notamment : « Je n'ai été en-
voyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël » (Mathieu, xv,
1 Bévue, t. XXXV, p. 1.
XXVI ACTES ET CONFÉRENCES
21-28), l'ordre donné aux apôtres envoyés en mission : <c N'allez
pas sur la route des païens. . . allez plutôt vers les brebis perdues
de la maison d'Israël » (Mathieu, x, 2 suiv.).
Par une circonstance, en apparence contradictoire, l'évangile de
Mathieu se montre très sévère pour le judaïsme, soit dans l'épisode
de la guérison de l'esclave d'un centurion romain (vin, 5-13), soit
dans la conclusion de la parabole dite des méchants vignerons (xxi,
33-43).
L'énigme semble indéchiffrable si l'on tient ces différentes décla-
rations pour émanant réellement de Jésus ; elle est susceptible d'une
solution acceptable de tous, si l'on y voit l'écho des attitudes di-
verses que le changement des circonstances a recommandées à la
jeune église chrétienne.
Dans une première phase, l'église, dont la rupture avec le ju-
daïsme vient de se consommer, prononce avec amertume une con-
damnation sans appel contre le milieu religieux dont elle est issue.
De là les passages anti-juddisants.
Dans une phase ultérieure, l'église répond aux reproches des
Juifs, qui lui contestent le droit d'invoquer la tradition biblique :
Malgré les efforts de Jésus, qui s'est adressé tout d'abord et exclusi-
vement à ses compatriotes, vous avez rejeté le Christ ; il a bien fallu
alors vous abandonner à votre aveuglement, à votre obstination.
La preuve que Jésus s'adressait tout d'abord et spécialement aux
Juifs est fournie par les passages juddisants de l'évangile de Mathieu,
qui constitueraient, d'après M. Vernes, non des documents histo-
riques, mais des arguments de polémique.
Dans cet ordre d'idées, M. "Vernes estime que plusieurs des textes
invoqués dans le sens du caractère anti-paganisant du christianisme
primitif tombent d'eux-mêmes ; il admettrait, en conséquence, que
le christianisme, soit dès Jésus, soit aussitôt après sa mort, s'est
orienté vers les païens.
Le gérant,
Israël Lévi.
VERSAILLES, IMPRIMERIES CERF, 59. RUE DUPLESSIS.
JOSEPH DERENBOURG
SA VIE ET SON OEUVRE
(21 AOUT 1811 — 29 JUILLET 1895)
En essayant de décrire la vie et l'œuvre du savant aimé et vé-
néré qui nous a quittés il y a quelques mois, à un âge avancé, je
ne me dissimule pas la difficulté de raconter en quelques pages
cette vie si féconde, de la dépeindre sous toutes ses laces ou de
l'apprécier à sa juste valeur.
Joseph Derenbourg a parcouru presque tout ce siècle. Il naquit
et passa sa jeunesse en Allemagne, et quand il mourut, il était de-
puis des années l'ornement de la science française et l'orgueil
du judaïsme français. Il était entré dans la carrière scientifique à
l'époque héroïque où l'on commença de cultiver la science juive,
au temps des semailles fécondes; lorsqu'il sortit de ce monde, il
avait vu à l'œuvre trois générations et avait pris part au travail
de chacune d'elles. Dans sa vieillesse encore, il prépara une mois-
son nouvelle dont la génération qui se lève récoltera les fruits.
Combien de vicissitudes, de peines et de luttes, combien d'ef-
forts et d'espoirs, d'expériences et de déceptions, de succès et de
labeur suppose une vie si longue qui, par une noble activité et un
sévère désintéressement, arriva à l'indépendance pour se vouer
entièrement à la science ! Sans passer par la filière, il sut s'élever
aux plus hautes dignités du monde savant. Adonné de cœur et
d'âme à la science, il ne se laissait pas totalement absorber par
les livres, mais s'intéressait à la vie dans ses multiples manifes-
tations, consacrant ses efforts au développement du judaïsme ainsi
qu'aux œuvres d'éducation et de charité. L'aménité de son carac-
tère, sa franchise, sa nature loyale lui gagnaient tous les cœurs et
lui valaient l'amitié de tous ceux qui l'approchaient. A un âge où
T. XXXII, n° 63. 1
2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
la plupart ne vivent plus que de souvenirs et pleurent les cama-
rades disparus, il sut rester jeune et former d'étroites amitiés
dans la jeune génération.
Raconter une pareille existence serait une belle tâche. Ce se-
rait décrire, en effet, la vie d'un homme qui a atteint la vraie
sagesse et la vraie science et qui, arrivé à cette hauteur, a tra-
vaillé et produit jusqu'au terme de sa très longue vie ; ce serait
faire la biographie d'un homme qui a exercé l'influence la plus
bienfaisante et laissé des traces durables dans le domaine qu'il
a cultivé avec passion. Mais je ne saurais raconter dans tous ses
détails l'existence de Joseph Derenbourg. Je dois me borner, dans
cette étude, à décrire le côté en quelque sorte extérieur de sa vie
et à y joindre le récit de son activité scientifique, telle qu'elle res-
sort de ses œuvres. Je dois beaucoup de renseignements biogra-
phiques et bibliographiques à M. Hartwig Derenbourg, fils de
l'illustre savant. J'ai reçu également des informations sur quel-
ques points particuliers, de M. Saalfeld, rabbin de Mayence, de
M. Mayer Lambert, de Paris, de M. Rosenberg, rabbin d'Arad; je
leur exprime ici mes remerciements.
Avant d'entamer le récit de sa vie, je citerai de lui quelques
mots qu'il m'écrivit dans une lettre du 28 janvier 1891 et qui peu-
vent être pris pour la devise de son existence et l'expression de sa
plus intime pensée : « La science ne donne à l'âme la sérénité et
l'élévation qu'autant qu'on l'aime dans son cœur et qu'on retrouve
ce sentiment chez des amis, voués eux aussi, à la science d'une
façon désintéressée ».
Joseph Derenbourg naquit le 21 août 1811, à Mayence. Cette
ville, qui appartenait alors à la France, était le chef-lieu du dé-
partement du Mont-Tonnerre. Les Israélites de Mayence, siège de
la plus ancienne communauté juive d'Allemagne, jouissaient pour
la première fois, après des siècles d^ppression , de la complète
égalité civile, que la France venait de leur conférer. Grâce à ce
nouvel état de choses, qui commença en 1797, la communauté
juive prit un essor très rapide, elle s'accrut principalement de
l'aïllux incessant des juifs des localités voisines. Déjà avant cette
date, le père de J. Derenbourg, Hartwi'2 (Gevi Hirsch) Derenburg
était venu à Maj'encH, où naquit en 1794 son fils aîné, Jacob, qui
devint juriste et fut le président de la communauté de Mayence.
JOSELMI DERENHOURG 3
Le nom indique l'origine de la famille ; Derenburg est une petite
ville de la province prussienne de Saxe, district de Ilalberstadt.
Dans l'acte de naissance de Joseph Derenbourg, le nom est écrit
Derenburg ', mais peu à peu, la famille s'habitua à écrire Dern-
burg; aux premiers temps de son séjour à Paris, il signait éga-
lement Dernburg. Plus tard il prit le nom de Derenbourg 2 .
(Juand Hartwig (llirsch) Derenburg vint à Mayence, il s'était
déjà fait connaître par une œuvre littéraire. En 1789, il avait pu-
blic' 1 à OiFenbach un drame allégorique en hébreu, où il avait es-
sayé d'imiter le célèbre Layescharim Tehilla de Moïse Ilayyim
Luzzatto. Le drame du poète italien avait été réédité en 1780 par
Salomon Dubno, le collaborateur de Mendelssohn, et recommandé
comme modèle 3 . Ce fut ainsi que Hartwig Derenburg se décida
à écrire cette œuvre qu'il intitula YoscKbê Tébél (Les habitants
du monde).
Par là il prend rang parmi les protagonistes de la culture des
Juifs allemands. Mendelssohn et ses disciples voyaient, en effet,
dans l'étude de la langue hébraïque, surtout de la poésie hébraïque,
le moyen de réveiller dans l'esprit de leurs coreligionnaires le
sens de la correction littéraire, le goût esthétique et l'amour de la
culture intellectuelle. Parmi ceux-là, qu'on appelait encore les
Meaçfïm, du nom de leur journal, Hirsch Derenburg s'est as-
suré par sa composition une place modeste 4 . Faut-il attribuera
des circonstances extérieures ou à sa piété sans cesse grandis-
sante, presque ascétique, le silence qu'il garda après cette première
œuvre? Le fait est que ce poème ne fut suivi d'aucun autre ; il
était réservé au fils de Hartwig de faire du nom de Derenbourg
un des plus vénérés de la littérature juive.
Pour caractériser le père de Derenbourg, il suffira de rapporter
ce que dit de lui le Memorbuch de la communauté de Mayence 3 :
« Dès sa jeunesse il s'adonna assidûment à l'étude de la Loi, et
1 t Joseph Derenburg est né à Mayence, département français du Mont-Tonnerre,
le 21 août 18H, de Hartwig Derenburg-, cabaretier, et de Hélène Gundersheini, son
épouse. »
* J'ai trouvé « Derenbourg » pour la première fois dans la liste des membres de
la Société Asiatique de juillet 1847. Dans les listes antérieures, le nom est écrit
Dernburg. De même dans la Zeitschrift de Geiger, où le public apprend à connaître
ce nom pour la première fois.
3 Voir Berliner, Jcsort Olam } Berlin, 1874, p. xvi.
* Jcël Lowe a parlé du b^D "QUJY 1 de H. Derenbourg, aussitôt après son appa-
rition, dans la V e année du flOtKfa (p. 282) ; voir Steiuschneider, Catal. BodL,
n> 522G.
5 Memorbuch de la communauté de Mayence, I (de 1 583-1837), n° 1460. Les pa-
roles de cet éloge, dont je dois la copie à l'amabilité de M. le rabbin Saalfeld (ainsi
que celle des inscriptions tombales), commencent ainsi : DP ri73w3D D^nbtf ^TDP
arriM-ian apy^ 'i m r/m?3 p o-pn nro»n lax'n "îann nOT
4 REVUE DES ETUDES JUIVES
jusqu'à sa mort il n'abandonna point les livres. Il était versé dans
le Talmud et les ouvrages des décisionnaires. Il marcha sans cesse
dans les voies du Seigneur, il lit le bien et fut agréable à Dieu et
aux hommes. Il respecta le sabbat et les fêtes autant qu'il lui fut
possible et même plus que ne comportaient ses moyens, quand il
était dans une situation difficile ; car sa manière d'être fut celle
de Hillel 1 , et il mit sa confiance en l'Éternel, son Dieu. Il était
ponctuel et scrupuleux dans l'accomplissement des prescriptions
religieuses et cherchait toujours à les remplir de la plus noble
façon. D'une main libérale il distribuait l'aumône, alors même
qu'il était dans le besoin. Il évitait toute espèce d'ostentation et
accomplissait ses bonnes œuvres en secret, car il pratiquait la
charité pour accomplir la volonté de Dieu. Matin et soir il se ren-
dait à la synagogue, où il récitait ses prières avec ferveur. Il fit
longtemps des conférences religieuses et morales à la Société tal-
mudique, même à la fin de sa vie, sans aucune rétribution. Il ren-
dit encore d'autres services à la communauté, dont il resta un
membre actif et utile jusqu'à sa mort 2 . »
Dans cette description du caractère du père, il est plus d'un
trait qu'on retrouvera chez le fils : l'ardeur infatigable pour
l'étude, le sérieux dans la pratique du devoir, le désir de faire la
charité en secret, même le besoin d'enseigner. Désireux de mettre
son plus jeune fils Joseph en état d'enseigner en Israël, H. De-
renburg se consacra avec zèle et dévouement à son éducation.
Depuis l'âge de cinq ans jusqu'à treize ans, Joseph Derenbourg
reçut les leçons de son père. L'enseignement se bornait à la Bible
et au Talmud, nulle étude profane. Chaque jour, huit heures du-
rant, le père initiait son fils à la littérature talmudique; il prépara
ainsi, sans le prévoir, un solide fondement pour les recherches
scientifiques que Joseph Derenbourg devait faire plus tard dans
cette littérature.
Quand il eut treize ans révolus, son éducation prit une nou-
velle direction. Soutenu par sa mère 3 , il apprit les langues clas-
1 Allusion à ce qu'on raconte de Hillel dans Bèça, \6a.
* L'inscription tumulaire de Hirsch Derenburg est ainsi conçue : ÛD TÏ^N l3"D
mina 3>ara wiion n»N ams ,n^y na>b -p^n y^zï-i ûwn nth wn
'3 -p"v ors npba îmawi ©ta '-i ie© .nm» dt iy i^on tm 'n
wpn inriDra ban Tsai nnioa p'ab Vatpn n**» N"a 'n ûva napai
•h'akb'n .unir- n^b rta^7an nsr
3 L'inscription tumulaire de la mère de Derenbourg est ainsi conçue : nCNn !a"D
ba riabn t<iîk V't rmaanan umn 'n nann mo&t abnm nna mofl
a? hbâtbh ht na^a . awaab nana npiz oai , i-nsw ^ma my*
lo^a T'a 'a aira mapai p-o a"a 'n û"na nnasa ,ï»n 'b '-i 'n t) naioa
.p"ab ait'pn naïaa
JOSEPH DERENBOURG 5
siques pour entrer au gymnase. Cependant il ne négligea point
ses études talmudiques, car, outre son père, il avait encore pour
professeur de Talmud R. Lob (Léo) Ellinger, rabbin de Mayence
depuis 1823 et successeur de R. Hirz Scheyer. « C'était un re-
marquable talmudiste, un homme digne et pieux qui possédait
toutes les vertus des anciens rabbins 1 . »
Après quelques années de bonnes études préparatoires, Deren-
bourg entra en seconde au gymnase de Mayence, où il suivit les
cours avec succès, jusqu'à ce qu'il fut prêt à se rendre à l'Uni-
versité.
Il
Pour un jeune homme qui voulait se préparer à la carrière
rabbinique après avoir achevé ses études au gymnase, il n'y avait
à cette époque qu'un établissement où se former: c'était l'Univer-
sité. La faculté de philosophie offrait la culture scientifique et
philosophique et spécialement l'étude des langues sémitiques,
tandis que la faculté de théologie protestante, en tant que les cours
en étaient accessibles à des auditeurs juifs, permettait aux jeunes
rabbins de s'approprier les différentes disciplines de la théologie
chrétienne, que chacun pouvait appliquer, selon ses tendances et
ses goûts, à la théologie juive.
En réalité, ainsi que le dit plus tard lui-même J. Derenbourg 2 ,
« l'Université n'avait pour le théologien juif presque d'autre but
que de lui procurer le grade de docteur, que les communautés
commencèrent <Je considérer vers 1830 comme la marque d'un
rabbin instruit. L'étudiant en théologie fréquentait ainsi les cours
de philosophie, de philologie, de langues orientales, et choisissait
parmi ces enseignements divers ce qui convenait à son goût et à
son esprit». Il a défini par ces paroles ses propres études uni-
versitaires.
Pour étendre ses connaissances dans le domaine de la science
juive, il était livré à lui-môme. Il n'avait, pour le conseiller, que
les livres et l'exemple de ses camarades. Quand Derenbourg vint
à l'Université, la science juive avait déjà produit et était en train
de produire quelques œuvres composées d'après la méthode
critique des sciences historiques et philologiques. De 1822 à 1829,
1 Carmoly dans Israël. Schulbibliothek de Klein, II, 163.
» Dans son éloge de Geiger, Jiïd. Zeitschrift, XI (1875), 301.
6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Jost avait publié les neuf volumes de son Histoire; de 1828 à 1832,
Rapoport avait produit ses remarquables Biographies. Vers le
même temps, Zunz travaillait à son ouvrage Die gottesdienstlichen
Vorlràge, après avoir déjà tracé en 1818, dans une substantielle
brochure, comme le programme de la nouvelle science juive et
publié en 1822 la première Revue de la nouvelle école, et dans
cette Revue sa monographie sur Raschi 1 . C'étaient là les illustres
modèles qui s'offraient aux yeux des étudiants juifs des Univer-
sités allemandes qui se préparaient à cultiver la littérature hé-
braïque et rabbinique et à devenir les porte-paroles du judaïsme.
Quand, après avoir débuté à Giessen 2 , Derenbourg arriva à
l'Université de Bonn, il y rencontra en 1832 un certain nombre de
ces jeunes théologiens épris de la science juive. Le plus influent
d'entre eux était Abraham Geiger, plus âgé d'un an que Deren-
bourg et qui n'avait plus que quelques mois à rester à Bonn. Mais
ce temps assez court suffît pour établir entre eux une amitié qui
dura toute la vie. A ce moment, Geiger écrivait dans son journal 3 :
« Fin mai, vint aussi J. Derenburg de Mayence, jeune homme très
aimable, doué de remarquables qualités et d'un caractère excellent,
avec qui je me liai étroitement, malgré le peu de temps que nous
fûmes ensemble. » De son côté, quarante-trois ans après, Deren-
bourg écrivait 4 : « Son caractère à la fois sérieux et enjoué
m'attira irrésistiblement, et nous fûmes bientôt des amis insépa-
rables. Le soleil de la jeunesse fait s'épanouir rapidement la sève
de l'arbre de la vie en d'innombrables fleurs, mais le moindre
souffle en détruit la plupart; il en est peu qui résistent et devien-
nent des fruits. Notre amitié dura, bravant plus d'une tempête
qui, sans doute, eût désuni d'autres amis. »
Aussi après que Geiger eut été nommé, en novembre 1832, à sa
première place de rabbin 5 , il s'établit une correspondance très
1 On trouvera comme le souvenir de l'impression que ces trois savants ûrent sur
Derenbourg dans les paroles qu'il leur consacre dans l'introduction à son Essai, p. 7,
note 2.
a Voici comment Derenbourg s'inscrivit le 20 octobre 1830 dans le registre de
l'Université de Giessen : « Joseph Dernbur^; aus Mainz, Sohn des Hartwig Dern-
burg, studirt Filosofie. » Il resta à Giessen trois semestres, de 1830 à 1832. 11 suivit,
entre autres, les cours d'Osann sur l'histoire de la littérature grecque et sur So-
phocle, ceux de Sohmitthammer sur l'histoire du moyen âge et l'histoire universelle,
ceux d'Umplenbach sur les mathématiques pures ; à cette époque, c'était le théolo-
gien protestant Pfannkuch, chargé de professer à la Cois les langues orientales et
l'exégèse de l'Ancien Testament, qui enseigna pendant ces trois semestres les éléments
du syriaque, du chaldéen et de l'arabe et qui peut, par conséquent, être considéré,
pour ces trois langues, comme le premier maître de Derenbourg. — Je dois ces ren-
seignements à M. Stade, de Giessen.
3 Nuchgelassene Schriften, V, 41.
* Jiid. 'Zeitschrift, XI, 300.
5 Le frère aîné de Derenbourg, Jacob Dernburg, avocat, alors président de la
JOSEPH DERENBOURG 7
active entre les deux amis 1 . Ils se réunirent une fois à llnchst
avec d'autres amis de Bonn, et cette réunion resta particulièrement
chère au souvenir de ceux qui y avaient pris part. Ils étaient venus
le soir, avaient délibéré sur différentes questions concernant le
judaïsme, puis s'étaient entretenus gaiement toute la nuit, et à
l'aube ils s'étaient séparés pour retourner chacun chez soi 2 . Un
des membres de cette réunion, Jacob Auerbach, rappelait encore
vingt-cinq ans après la joie de Geiger quand il recevait, à Wies-
baden, la visite de Derenbourg ou de Frensdorff :î .
Daus une lettre du 31 juillet 1833, Geiger expose un plan scien-
tifique à l'exécution duquel Derenbourg devait contribuer pour une
grande part 4 . « Frensdorff, Dernburg et moi, nous sommes tombés
d'accord pour publier ensemble tous les philosophes juifs
Moi j'étudie le More Neboukhim , Frensdorff le Kouzari , Dern-
burg l'Emounoth Wedeoth Munk, de Paris, veut publier en
arabe le More ; j'essaierai de l'attirer lui aussi dans notre associa-
tion. » Ce grand projet n'eut pas de suite. Pourtant, vingt-cinq
ans après, Munk édita le texte arabe du More (1856, 1861, 1866),
tandis que c'est seulement soixante ans après que Derenbourg
s'occupa sérieusement du Emoanùth Wedèôth. Son dernier ou-
vrage, demeuré hélas ! inachevé, fut, en effet, la traduction fran-
çaise du livre philosophique de Saadia, d'après le texte arabe et la
version rectifiée d'Ibn Tibbon. De même, la traduction arabe de la
Bible par Saadia forme déjà l'objet de ses recherches à Bonn, où
il étudiait l'arabe sous le célèbre arabisant Freytag. Dans une
lettre du 12 août 1834, Geiger appelle l'attention de Zunz « sur
son ami Dernburg, de Mayence, qui se révélera sous peu par un
communauté de Mayence, contribua puissamment à la nomination de Geiger au siège
de Wiesbaden (voir Nachrjelassene Schriftcn de Geiger, V, 74). C.3 frère de Deren-
bourg écrivit en 1831 des « Considérations sur les 32 thèses publiées par un ano-
nyme au sujet du Talmud ». Sur cet opuscule, que Fùrst attribue faussement dans
sa Bill, judaita, I, 205, à Joseph Derenbourg, j'ai reçu quelques indications de
M. Bârwald, qui a examiné l'exemplaire de la bibliothèque de la ville de Francfort.
Cette brochure de 8 pages in-8° indique comme auteur le * D r Dernburg, Président de
la communauté de Mayence ». La tendance du livre est antitalmudique. — En
183y, Jacob Dernburg se démit de ses ibuctions de président de la communauté, et
vers 1840 se fit baptiser; il fut nommé professeur à l'Université de Giessen et mou-
rut en 1878 comme conseiller à la Cour supérieure d'appel à Darmstadt.
Des deux fils de Jacob Dernburg, l'un, Heiorich, membre de la Chambre des
Seigneurs et professeur à l'Université de Berlin, a plutôt favorisé que combattu les
manifestations antisémitiques ; l'autre, Fritz, s'est fait une réputation bien établie
de journaliste et d'écrivain. Sa lille a épousé un pasteur protestant.
1 Les lettres de Geiger à J. Derenbourg seront publiées par M. Ludwig Geiger
dans la Allgemeine Zeitung des Jtidentkums de 1896.
1 Geiger, Nachqel. Schriften, V, 68.
* Ibid., p. 69. *
* Ihid., p. 82.
8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
travail sur les versions de Saadia 1 . » Derenbourg quitta Bonu
dans l'été de 1834.
III
A vingt-trois ans, Derenbourg avait terminé ses études à l'Uni-
versité. Des circonstances extérieures aussi bien que des motifs
personnels l'empêchèrent d'accepter une place de rabbin. Il pré-
féra un emploi de précepteur, qui lui permettrait d'assurer son
existence matérielle et de continuer en même temps ses études.
Une bonne fortune le conduisit dans la famille Bischoffsheim,
originaire de Mayence, qui habitait Amsterdam.
Il fut chargé de diriger l'éducation de Raphaël Bischoffsheim,
actuellement député et membre de l'Institut. Sans nul doute, ce
fut Derenbourg qui fit naître chez son élève ce vif amour pour la
science et la bienfaisance, comme aussi son intérêt pour le ju-
daïsme 2 .
Les quatre années que Derenbourg passa à Amsterdam (1834-
1838) ne furent pas perdues pour la science. C'est de là qu'il fit pa-
raître ses premiers ouvrages. C'est aussi à ce moment que Geiger
réalisa le plan concerté avec Derenbourg en publiant en 1835 une
revue scientifique, la Wissenschaftliche Zeitschrift fur jûdische
Théologie 3 . Déjà le premier fascicule contenait un travail de De-
renbourg, le commencement d'une étude sur Maïmonide, dont la
suite et la fin parurent dans les deuxième et quatrième fasci-
cules 4 . Sous prétexte de rendre compte d'un ouvrage de Peter
Béer sur la vie et l'œuvre de Maïmonide, Derenbourg fait une
* Geiger, Nachg Schrift, V., p. 84.
* Une preuve de l'intérêt de M. Bischoffsheim pour raffermissement et la rénova-
tion du judaïsme, est sa lettre à Geiger (du 4 septembre 1872) sur la possibilité des
réformes radicales. La lettre ainsi que la réponse de Geiger sont insérées dans les
Nachgelassene Schrift en, V, 345-353.
» Le titre est encore suivi de cette mention : « Publié par une société de savants
juifs. » En dehors de la Revue, cette société n'a rien fait. Les membres de cette
société étaient au nombre de 16 : M. Creiznach de Francfort-sur-le-Mein, Joseph
Dernburg d'Amsterdam, Formstecher d'Ofïenbach, A. Geiger de Wiesbaden, E.
Grùnbaum de Birkenfeld, Herxheimer de Bernburg, Hess de Lengsfeld, J.-M. Jost
de Francfort-sur-le-Mein, Kley de Hambourg, Lévi de Giessen, Maier de Stuttgart,
S. Munk de Paris, S.-L. Rapoport de Lemberg, Salomon de Hambourg, Steinheim
d'Altona, Zunz de Prague. Dans les années II, III et IV, la liste contient de nou-
veaux noms; en l'année IV, le nom de Rapoport a disparu. De tous ces vétérans,
M. Lévi, rabbin de Giessen, est encore seul en vie. Cas probablement unique dans
l'histoire du rabbinat, il occupe le même siège depuis près de soixante-dix ans
4 Wtss. Z. f. j. Th., I, 97-123, 210-224, 414-427.
JOSEPH DERENBOURG 9
foule d'observations personnelles et ajoute des données qui ont été
utilisées avec fruit par ceux qui ont écrit plus tard sur Maïmo-
nide. Ce qui nous intéresse le plus dans ce premier essai de I)e-
renbourg, ce sont les réflexions générales qu'il met en tête de son
travail. Elles nous montrent les luttes intérieures du jeune
théologien et son vif intérêt pour l'évolution et les transforma-
tions du judaïsme.
Dans une deuxième étude, qu'il publia dans la Zeitschrift de
Geiger, il aborde de plus près le problème de l'accord de la raison
et de la foi, du progrès et de la tradition. C'est encore à l'occa-
sion du compte rendu d'un ouvrage, celui de Reggio, intitulé :
« La Tora et la philosophie réconciliées 1 ». Derenbourg semble
s'être occupé particulièrement de spéculations religieuses pendant
son séjour à Amsterdam. Comme résultat final de ses recherches
et de ses méditations sur ces questions importantes, il publia, dans
le premier fascicule de la quatrième année, une étude intéres-
sante sur « l'essence du judaïsme d'après ses principes géné-
raux 2 . » Il fait précéder son article de la confession suivante :
« Ces paragraphes ne forment point un système, ils n'ont pas la
prétention d'être complets; peut-être même n'avons-nous pas
réussi, malgré notre bon vouloir, à ies enchaîner logiquement.
Nous osons à peine les présenter comme les matériaux d'une
théologie juive, car, en tant que fils de notre temps, nous éprou-
vons la douloureuse conviction que notre ignorance l'emporte sur
notre science. »
Ces paragraphes, écrits dans un style concis, mais clair, ren-
ferment des aperçus et des thèses sur la religion et ses sources,
sur les livres religieux du judaïsme et leur contenu, sur la vérité
révélée et sur Moïse, « qui ouvre vraiment l'histoire du judaïsme ».
Au paragraphe 10, il soutient que « la critique qui sépare ce qui
est mosaïque de ce qui est postérieur est sans importance pour les
vérités essentielles du judaïsme». « La question récemment dé-
battue, dit-il plus loin, de savoir si la Loi est le prototype ou
un produit du prophétisme 3 , est donc sans valeur ici, où les dis-
tinctions subtiles n'ont que faire. Toute loi, même postérieure,
ne pouvait être que l'expression d'idées suscitées par Moïse, et
c'est là l'essentiel. Il est indifférent que ces idées aient été émises
avant la Loi ou qu'elles n'aient encore existé que dans les cœurs. »
Le paragraphe 11 établit huit propositions « qui appartiennent
1 liid., II, 331-350.
* Ibid., IV, 12-18.
3 En 1835 parut la Théologie biblique de Vatke, qui, pour la première fois, soutint
la thèse, développée depuis par Graf et Wellhausen, de la postériorité de la Loi.
10 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
absolument à la croyance juive l . » Le dernier paragraphe ren-
ferme quelques remarques sur ces propositions, que Derenbourg
lui-même caractérise ainsi : « Ce qu'il y a d'indéterminé dans la
plupart de ces propositions vient de ce que la croyance ne se préoc-
cupe point des distinctions philosophiques, mais est la manifesta-
tion du besoin intérieur de l'homme et se soucie peu des contra-
dictions que la raison raisonnante découvre. »
Des travaux d'un autre genre absorbent encore l'activité de
Derenbourg. Il ne peut réaliser, il est vrai, que tardivement, et en
partie seulement, son désir d'examiner les manuscrits de la biblio-
thèque de Leyde. Dans la Zeiischrift de Geiger, il parle surtout
du manuscrit du Aroach qui se trouve à cette bibliothèque 2 . Il
publia aussi des écrits en langue hollandaise, notamment une bro-
chure anonyme sur la question du grand-rabbinat de la Hollande.
Ce fut pendant son séjour à Amsterdam que Derenbourg perdit
son père (1836). Cinquante ans plus tard, il dédia à sa mémoire le
premier volume du commentaire arabe de Maïmonide sur le traité
mischnique de Tohorot, comme pour témoigner qu'il devait à son
père la science talmudique qui lui avait rendu possible la publica-
tion de cet ouvrage.
IV
La même année où Geiger quitta Wiesbaden pour aller à Bres-
lau, Derenbourg partit d'Amsterdam pour Paris, où il resta fixé
jusqu'à la fin de sa vie. Il se rendit dans cette ville pour y accom-
pagner son élève, Raphaël Bischoffsheim. Mais ce qui l'avait sans
doute décidé également à venir à Paris, ce furent le désir d'y conti-
nuer ses études et l'espoir de s'y créer une situation scientifique. Il
ne put pourtant pas réaliser un de ses vœux les plus chers, celui d'as-
sister aux conférences du plus grand arabisant d'alors, Silvestre
de Sacy ; le savant était mort quelques mois avant l'arrivée de De-
renbourg à Paris 3 (en février 1838). Il n'était pas encore depuis
un an à Paris, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de sa mère 4 .
1 Léopold Lôw reproduit ces propositions au § G36 de son livre : ffamaphteach,
Praktische Einleituinj in die heilige Schrlft (Gross-Kanischa, 1855).
2 Z. f.j. Th., III, 275-280; JV. 123-130.
2 Voir llartwig Derenbourg, Silvesïre de Sac>/. Edition du centenaire de l'Ecole
des langues orientales (Paris, 1895, p. 6).
4 A sa mémoire il dédia le deuxième volume de l'ouvrage dont il avait dédié le
premier volume à la mémoire de son père.
JOSEPH DERENBOURG 11
De la sorte se trouvait rompu le plus puissant lien qui le rattachât
encore à sa ville natale et à l'Allemagne. Bientôt il devait renoncer
définitivement à la carrière à laquelle il s'était destiné. Son frère
Jacob, bien que, depuis 1835, il ne fût plus président de la commu-
nauté, employa son influence à le faire nommer rabbin de Mayence.
Mais Derenbourg déclina cette offre, parce que, malgré la sincérité
de ses sentiments religieux, il ne pouvait accorder son opinion
touchant les lois cérémonielles avec les exigences auxquelles le
rabbin doit se soumettre. 11 préféra garder son indépendance. Peu
de temps après, heureusement, s'offrit au jeune savant de trente
ans, sans ressources, une modeste situation, qui sollicitait son
activité, mais qui n'entravait pas ses études scientifiques. Il fut
chargé de la direction des élèves juifs dans une institution du
Marais (rue du Parc-Royal). Cette situation lui permit de se créer
une famille. Le 21 août 1843, il avait juste trente-deux ans, il
épousa M lle Delphine Moyse, qui, ainsi qu'il aimait à le dire, fut sa
Providence. Elle fut pour lui une compagne vaillante et dévouée,
qui, par ses remarquables qualités, soutint ses efforts, l'aida à
conquérir l'indépendance à laquelle il aspirait et fit de sa maison
un asile béni, où il goûta les plus douces joies de la famille.
Après avoir élu domicile en France, il s'occupa de recouvrer
les droits de citoyen français. En 1844, il reprit la nationalité
que lui avait donnée sa naissance et sous laquelle s'était écoulée
son enfance. Cette même année il eut un fils, auquel il donna le
nom de son grand-père, Hartwig; trois ans plus tard, naquit son
second fils Louis. Voulant avoir le droit de professer, il passa, en
1850, son agrégation d'allemand et enseigna cette langue au
lycée Henri IV pendant une année comme suppléant de l'hellé-
niste Théobald Fix. En 1852, il succéda à celui-ci comme correc-
teur de première classe à l'Imprimerie Impériale ; en 185G, il fut
nommé correcteur des impressions orientales dans le même éta-
blissement. Ces fonctions, il les conserva jusqu'en 1877. En 1855,
il avait la joie de revoir, après une longue séparation, son ami
Geiger et de lui offrir l'hospitalité '.
En janvier 1857, Derenbourg fonda une institution (rue de la
Tour d'Auvergne), qu'il dirigea durant six ans avec sa femme,
et qu'il sut rendre prospère. Ce furent des années de dur labeur,
mais qui lui assurèrent cette liberté tant désirée. Il allait donc,
enfin, pouvoir se consacrer sans réserve à la science.
1 Voir Nackgelassene Schriften, V, 132.
12 REVUE DES ETUDES JUIVES
Pour atteindre ce résultat, il lui avait fallu vingt-cinq années
d'un travail acharné. Cependant, même pendant cette période, il
n'avait pas cessé d'augmenter son savoir et de cultiver la science.
Si le temps lui avait fait défaut pour entreprendre des ouvrages
de longue haleine, il avait néanmoins produit quelques travaux
personnels et féconds.
Pendant les premières années de son séjour à Paris, ce fut
l'arabe qui le passionna, il lui consacrait quatorze heures par
jour; mais la littérature juive continuait de l'intéresser. Les rela-
tions qu'il entretenait avec la Hollande firent que son premier
article scientifique de Paris parut dans une revue hollandaise 1 .
11 donnait à une difficulté de la critique du Nouveau Testament
une solution d'une simplicité presque géniale, que cinquante ans
après, M. Chwolson de Saint-Pétersbourg devait reprendre 2 .
L'année suivante il faisait paraître son premier travail d'épi-
graphie, commencement d'une longue suite de contributions à
l'étude des inscriptions sémitiques. Ce genre d'étude eut toujours
ses préférences et il y revint sans cesse : c'est que sa connais-
sance profonde des langues et de l'antiquité sémitiques, et son
esprit critique, sagace et minutieux, le rendaient particulièrement
apte à cette tâche.
Cette première étude épigraphique portait sur les inscriptions
arabes de l'Alhambra; il fit une trouvaille qui lui permit de les
déchiffrer exactement : il découvrit une copie de ces inscriptions
dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale' 5 . Reinaud, qui
était compétent en la matière, disait à propos de ce travail 4 : « Ces
vers étaient fort difficiles à rétablir et à traduire : M. Dernburg
s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de conscience et d'habi-
leté. » La même année, il publiait un article dans un journal juif
qui venait d'être fondé 5 . Mais c'est, avant tout, aux manuscrits
1 Orientalia, édit. par Juynboll, I (Amsterdam, 1840), p. 175 : Sur le dernier repas
pascal de Jésus. Cet article est reproduit dans Orient, 1841.
* D. Chwolson, Das leUtc Passahmahl Christi (Saint-Pétersbourg, 1892), p. 26,
31 et suiv.
3 Les inscriptions de VAlhambra, appendice à VUssai sur P architecture des Arabes
et des Maures en Espagne, en Sicile et en Barbarie, par Girault de Prangey, Paris,
1851, xxvni pages.
4 Journal asiatique, 3 e série, t. XIII (1842), p. 363.
5 Archives israélit es, 1841
JOSEPH DERENBOURG 13
hébreux et arabes de la Bibliothèque nationale qu'il appliqua ses
efforts et qu'il dut l'idée de plusieurs de ses futurs travaux. Dès
1841, il ligure parmi les membres de la Société asiatique ; il an-
nonce une édition, avec notes et traduction française, du Kitâb-
al-Tarifùt, de Djordjâni *. L'édition, annoncée d'abord et publiée
ensuite par Flùgel (Leipzig, 1845), le fit renoncer à ce projet.
Le premier écrit qu'il publia sous forme de livre fut un Manuel
d'instruction religieuse, qui était conçu comme une sorte de caté-
chisme pour l'initiation religieuse 2 . La même année, la Revue
de Geiger, qui reparaissait après un assez long silence, donna de
lui une étude sur un représentant de la littérature hispano-juive
à son apogée 3 . Il s'était servi de documents inédits et apportait
des données nouvelles et de nouvelles explications. Cette étude
touche aussi, en quelques points, à l'histoire de la philologie
juive, pour laquelle, il montra dans la suite une prédilection
marquée. Auparavant déjà, il avait publié dans la Revue de
Geiger l'opuscule de Saadia sur les soixante-dix (plus exacte-
ment quatre-vingt-dix) mots, accompagné de notes 4 . Deux ans
après, il écrivit dans la Revue hollandaise mentionnée plus haut
une « étude sur l'ancienne grammaire de la langue hébraïque 5 ».
En 1844, le Journal asiatique donne de lui quelques observations
sur la grammaire arabe 6 et, en 1850, sur la grammaire com-
parée des langues sémitiques 7 . Il s'occupait aussi, à ce moment,
à rééditer, en collaboration avec Reinaud, les « Séances » de Ha-
riri, publiées autrefois par Silvestre de Sacy 8 .
En même temps qu'il préparait la publication de ce grand
ouvrage, il publiait les fables arabes de Loqman, accompagnées
d'une traduction française 9 . Dans la préface, il fait la remarque
ingénieuse et inattendue que Loqman , d'après l'étymologie des
* Journal asiatique, 3 e série, t. XII, 36 ; XIV, 319 (1841, 1842).
5 Livre de versets ou Première instruction religieuse pour l'enfance israélite en ver-
sets extraits de la Bible, Paris, 1844. Cf. Arch. isr., 1844, p. 280 ; 1845, p. 596.
3 Wiss. Ztitschr. f. j. TheoL, V, (1844), p. 396-492 : Les écrits (Tlsaac b. Juda
Giath.
* Ibùl., V, p. 317-324.
6 Orientalia, U (Amsterdam, 1846), p. 99 et suiv.
6 Journal asiatique, 4 e série, t. IV, p. 209 : Quelques remarques sur la décli-
naison arabe.
7 Ibid. t t. XV, p. 86-97 : Quelques réflexions sur la conjugaison et les pronoms
dans les langues sémitiques.
8 Les séances de Hariri, avec un commentaire choisi par Silvestre de Sacy. 2» édi-
tion revue sur les manuscrits et augmentée d'un choix de notes historiques et expli-
catives en français, par Reinaud et J. Derenbourg, 1847-1851.
* Fables de Loçtnan le Sage. Le texte revu sur les mss., accompagné d'une version
française et de notes et précédé d'une introduction... Berlin et Londres, A. Asher,
1850.
U REVUE DES ÉTUDES JUIVES
noms, est identique à Bileam ; en outre, il prouve que les fables
de Loqman dans leur forme actuelle sont d'origine chrétienne.
Les Séances d Hariri eurent à peine paru que la Société asia-
tique le chargea d'éditer les Prairies d'or, de Masoudi 1 . Mais
bien qu'il eût recueilli de nombreux matériaux pour l'édition de ce
livre si important pour l'histoire et la littérature des premiers
siècles de l'islamisme, en 1859 il renonça définitivement à cette
tâche 2 . En 1855 et 1856, il publie quelques articles, entre autres
sur le More Neboukhlm édité par Munk dans l'original arabe *. Il
fut aussi chargé de continuer le catalogue des mss. hébreux de
ia Bibliothèque Impériale, quand Munk, privé de la vue, eut été
obligé de renoncer à ce travail. Mais, absorbé par ses fonctions de
correcteur à l'Imprimerie Nationale et par la direction de l'éta-
blissement d'instruction qu'il venait de fonder, il fut empêché de
terminer le catalogue 4 , qui fut achevé par M. Zotenberg en 1866 5 .
VI
Tant qu'il dirigea son institution, iln.'eut pas le loisir de publier
des œuvres scientifiques. L'année 1864 marque une époque nou-
velle dans son existence. Il n'a plus son établissement, il n'est
plus « chef d'institution », mais un « homme de lettres » indé-
pendant 6 . Malgré ses cinquante-trois ans, il était demeuré jeune
1 Journal asiatique, 4 e série, t. XX (1852), p. 21.
2 IMd., 5 e série, t. XIII (1859), p. 286.
" J Ibid., t. VII, 260 : Le sarcophage et l'inscription d'Eschmunazar ; *'}., p. 534 :
Notice sur le Guide des égarés ; Archives isr., 1855, p. 531 : Les Samaritains de
Naplouse ; ib,, 1856, p. 157 : M. Kenan, le parti clérical et les connaissances bi-
bliques en France ; ib., p. 271 : Sur la Mosquée d'Omar.
4 Voici ce que dit le rapport de M. J. Taschereau, administratsur de la Bibliothèque
Impériale {Catalogues des mss. hébreux et samaritains de la B/bl. imp., p. vi) : • Je
m'adressai alors a M. Derenbourg, hébraïsant justement renommé, qui me fit espérer
que le travail entrepris pourrait être par lui promptement complété et mené à fin.
Âlalheureusement d'autres travaux dont il s'était précédemment chargé, les devoirs
de la fonction quïl remplit à la section orientale de l'Imprimerie impériale et des af-
faires personnelles le mirent dans l'impossibilité de réaliser cette promesse. »
r > Catalogues, p. 233 : « 1300 à 1304. Catalogue des mss. hébreux de la Bibl. imp.
par M. Derenbourg. Ce catalogue est divisé en cinq volumes, dont les deux premiers
contiennent les descriptions des mss. de l'ancien fonds; le troisième, les cent pre-
miers numéros du Supplément ; le quatrième, les mss. du fonds de l'Oratoire, et le
cinquième, ceux du fonds de la Sorbonne. .. Ce travail, qui a servi de base au pré-
sent catalogue, contient pour l'ancien fonds les recherches propres à l'auteur... Ce
catalogue était réservé par son auteur à une nouvelle revision pour l'indication des
renvois et pour des citations laissées en blanc. »
6 La première de ces désignations se trouve dans la liste des membres de Y Alliance
isr. universelle de 1862, la seconde dans celle de 1865.
JOSEPH DEHENBOURG 15
avec son cœur chaud, son intelligence lucide, son enthousiasme
pour la science, son ardeur à retourner aux études qu'il avait dû
négliger pendant quelque temps. Mais la science ne l'absorbait pas
tout entier, il réservait une partie de son activité et de son zèle aux
œuvres d'instruction et de bienfaisance ainsi qu'à la défense des
intérêts du judaïsme. Apres avoir prêté longtemps son concours au
Comité de bienfaisance, il fut élu membre du Consistoire de Paris.
Son collègue, M. Narcisse Leven, disait à ce propos ' : « Sa com-
pétence fut utile dans bien des délibérations. Il s'y faisait remar-
quer aussi par l'indépendance de son caractère. Il manifestait son
opinion avec la franchise d'un libre esprit s'accommodant mal des
routines administratives. » Elu, le 3 mai 1868, membre du Comité
central de Y Alliance Israélite, il en devint plus tard le vice-pré-
sident. A ce titre il joignit celui de président du Comité des publi-
cations. « Ce comité, dit encore M. Leven 2 , dispose d'un petit
budget ; mais, dans les mains de M. Derenbourg, il paraissait iné-
puisable. Il savait y trouver ou il cherchait ailleurs ce qu'il fallait
pour venir en aide à toute étude sur le dogme, la morale, l'histoire,
la littérature juive digne d'être publiée. » Ce même témoin loue
également sa participation à tous les travaux de V Alliance : « La
défense du judaïsme attaqué, dit-il, la lutte contre l'intolérance et
la persécution religieuse, la protection des opprimés, les écoles,
l'apprentissage industriel, agricole, toutes les institutions pouvant
servir au relèvement des Israélites, au progrès de la civilisation en
Afrique et en Orient l'intéressaient 3 . »
Il mita profit ses relations étroites avec la famille Bischoffsheim
pour diriger de ses conseils les intentions généreuses de cette
famille 4 . Jusqu'à la fin de sa vie, il resta un des membres les plus
actifs du Comité de l'Ecole de travail pour les jeunes filles israé-
lites, fondée par la famille Bischoflfsheim \ Là où il portait son
activité, il le faisait avec un dévouement absolu et une vaillante
énergie. « Partout, a dit une voix éloquente G , il se montre assidu,
1 Archives isr., 1895, p. 254.
* Revue. XXX, p. xi : Discours de M. Narcisse Leven.
3 Ibid., ib.
A Voir la lettre sur les fondations Bischoiïsheim dans Y Univers Israélite, XVI,
p. 524 (18 juin 1861).
5 Je ne puis m'empêcher de citer les paroles que lui consacre le rapport de l'Ecole
[Ecole de travail... Rapport sur V exercice scolaire, 1894-95, p. 4) : « Il nous aimait
et il a t'ait tout ce qu'on l'ait quand on aime. Il s'est donné à nous tout entier, n'ayant
pas manqué, en vingt-trois ans, une seule réunion du Comité, une seule distribution
des prix, un seul concours d'admission. Il s'intéressait déjà à notre œuvre quand elle
n'existait qu'en germe dans la pensée le M. Louis Bischoiïsheim. Et c'est avec
M. Derenbourg que le fondateur a discuté et arrêté les premiers plans de notre ins-
titution ! »
« Revue, XXX, p. v : Discours de M. Zadoc Kahu.
16 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
dévoué, sage conseiller, ennemi de la routine, enclin aux innova-
tions hardies et généreuses et plaidant les causes qui lui sont
chères avec une éloquence débordante et une chaleur de convic-
tion qui touchent et entraînent. »
Nommé membre du Conseil d'administration du Séminaire israé-
lite, il contribua puissamment à introduire l'esprit scientifique
dans l'enseignement de cette École. Il occupa lui-même, pen-
dant un temps très court une chaire au Séminaire, où il pro-
duisit une impression profonde sur l'esprit de ses auditeurs. Voici
ce que dit de lui un de ses élèves, devenu le chef de la Synagogue
française l : « Je me rappelle encore l'impression profonde qu'il fit
sur nous, quand par une circonstance heureuse, il nous fut donné
au Séminaire de profiter pendant quelques mois de son enseigne-
ment. C'était comme une révélation pour notre inexpérience. Que
de principes de saine exégèse, que de règles de sage critique, il
nous a livrés avec la prodigalité de la richesse ! Ceux qui l'ont
entendu au cours de ces leçons, trop peu nombreuses, ont con-
servé un souvenir durable de cette science si nourrie, pareille
à une source abondante qui aime à se répandre. »
Vil
En août 1865, l'Académie des Inscriptions proposa la question
suivante : « Réunir toutes les données géographiques, historiques
sur la Palestine, disséminées dans les deux Talmuds, dans les
Midraschim et dans les autres livres de la tradition juive, présenter
ces données dans un ensemble systématique, en les soumettant à
une critique approfondie et en les comparant à celles que renfer-
ment les écrits de Josèphe, d'Eusèbe, de Saint-Jérôme et d'autres
auteurs ecclésiastiques et profanes. » Par ses études antérieures et
les tendances de son esprit, Derenbourg était excellemment pré-
paré pour ce travail. Il s^gissait, en effet, de mettre en œuvre cette
science talmudique à laquelle son père l'avait initié avec tant de
sollicitude, d'appliquer une critique sagace et patiente à des textes
obscurs, de se servir de la philologie et de l'archéologie pour porter
la lumière dans les ténèbres du Talmud ; il s'agissait surtout de
coordonner en un tout historique une quantité énorme de faits
particuliers et d'éclairer ainsi d'un jour nouveau le passé d'Israël.
La partie historique, qui devait servir de préface à la partie géo-
» Revue, XXX, p. v.
JOSEPH DERENBOURG 17
graphique, eut le privilège de captiver l'attention de Derenbourg.
Ayant appris que son ami M. Neubauer concourait également pour
le prix de l'Académie et avait terminé la partie géographique, il
s'effaça devant lui et laissa dans leur carton les fiches qu'il avait
amassées 1 . Il fut le premier à applaudir au succès de M. Adolphe
Neubauer, qui obtint le prix de l'Académie pour sa Géographie
de la Palestine. Pour lui, il se proposa d'exposer l'histoire et
l'évolution du peuple juif à l'époque du second Temple, a l'aide
des sources talmudiques.
Juste au même moment, Abraham Geiger, qui, depuis 1863,
occupait le siège rabbinique de Francfort, venait de reprendre ses
recherches sur la même période de l'histoire juive, qu'il avait
commencées dans la Urschrift, et qu'il continuait dans ses études
sur les Pharisiens et les Sadducéens, dans ses conférences sur
l'histoire juive. Cette communauté d'études provoqua à nouveau
une correspondance active entre les deux amis. Geiger publia alors
quelques passages des lettres de Derenbourg dans sa Zeitschrlft.
Le premier de ces extraits commence par le morceau suivant, qui
révèle l'aménité et la sérénité du chercheur, qui, malgré le travail
aride et le dur dépouillement des textes, ne perd jamais sa bonne
humeur 2 : « La promenade un peu longue à travers les steppes
souvent mornes du Taimud me cause un grand plaisir. Si parfois
la route se perd dans le sable, toujours est-il qu'on chemine
parmi un grouillement fantastique d êtres humains qui donne la
vie au désert. On bavarde d'importance, on dit pas mal de bêtises,
mais on travaille, on dispute, et le bruit des écoles de Tibériade,
de Sepphoris, de Gésarée et de Lydda a néanmoins quelque chose
de piquant. Au cours de mes lectures, il m'est apparu quelques in-
dividualités intéressantes, même le caractère de certaines villes se
dessine fortement par une série de traits curieux. » Une autre
fois il écrit à Geiger 3 : « Je me réjouis de l'occasion qui m'a
induit à quitter le moyen-âge pour étudier l'histoire juive aux
derniers siècles qui ont précédé l'ère chrétienne et aux premiers
qui l'ont suivie. 11 y a là de charmantes figures, qu'un curieux des
choses antiques apprécie délicatement. Ce qui fait surtout l'intérêt
de cette époque, ce sont les énigmes même qu'elle offre et que
peut-être jamais on ne saura résoudre. Je contemple avec surprise
les quatre ou cinq siècles écoulés depuis Ezra jusqu'à la destruc-
tion du Temple et qu'un voile obscur recouvre 4 . »
1 Ces fiches, conservées pour la plupart, m'écrit M. Hartwig Derenbourg, sont à
la disposition de tout savant sérieux qui voudrait les utiliser.
* Jiid. Zeitschr.^ III, 295 : lettre du G décembre 1865.
3 Ibid., IV, 150 : lettre du 8 mars 186G.
* lbid., V, 197 : lettre du 23 janvier 1867.
T. XXXII, n° 63. 2
1b REVUE DES ETUDES JUIVES
Il s'attacha de toute son âme à ce travail, qui demandait à la fois
la pénétration du critique, la sagacité du philologue et l'intuition
de l'historien. Bientôt il put lire à Geiger, qu'il était allé voir à
Francfort, des fragments de ce travail », qui parut en 1867, et qui
lit de son nom un des plus éclatants de la littérature juive mo-
derne. Le titre de l'ouvrage 2 , ainsi que la préface, promettent
comme deuxième partie la géographie de la Palestine d'après les
sources talmudiques. Mais le livre, tel qu'il est, forme un tout in-
dépendant ; l'auteur se proposait sur la fin de sa vie d'en publier
une deuxième édition, avec quelques rectifications et additions,
et un Index des noms propres.
Il est difficile de donner une idée du caractère et du contenu si
riche de cet Essai. Ce livre n'a pas la prétention d'être une his-
toire complète de l'époque dont il traite, attendu qu'il s'agissait
uniquement de réunir les informations fournies par les sources
rabbiniques. D'autre part, les faits mentionnés dans ces docu-
ments devaient cadrer avec l'ensemble et devaient être éclairés et
expliqués à la lumière de l'histoire. En même temps qu'il faisait
la critique des sources, Derenbourg éiait obligé d'écrire l'histoire
du judaïsme, de suivre la marche des événements et des idées,
depuis Cyrus jusqu'à Adrien. De la sorte, l'ouvrage offre une sé-
rie d'études qui ne sont pas seulement reliées entre elles par la
chronologie, mais encore par un plan général et par l'unité de la
conception historique.
Des vingt-quatre chapitres du livre, les trois premiers se rap-
portent à l'époque anté-asmonéenne, les chapitres 4-8 aux Asmo-
néens ainsi qu'aux Pharisiens et aux Sadducéens. Les chapitres
9-11 s'occupent d'Hérode, des Esséniens,- de Hillel et Schammaï
et de leurs écoles. Les chapitres 12-15 ont pour objet l'époque des
procurateurs et de la royauté d' Agrippa ; les chapitres 16-18
parlent de la révolte contre Rome et des derniers jours de Jéru-
salem; les chapitres 19-23, des années qui suivirent la destruction
du temple, enfin le 24 e chapitre traite des révoltes sous ïrajan et
Adrien. A la fin du livre se trouvent quinze notes très instruc-
tives sur les questions les plus controversées et les textes les
plus difficiles.
Pour montrer l'impression produite par cet ouvrage, dès son
apparition, nous rapporterons deux appréciations : l'une de Gei-
ger, qui écrit à M. Noldeke 3 : « Voilà de nouveau de la science
1 Geiger, Nachgelassene Schriften, V, 268.
* Essai sur l'histoire et la géographie de la Palestine, d'après les Thalmuds et les
autres sources rabbiniques, par J. Derenbourg. Première partie : Histoire de la Pales-
tine depuis Cyrus jusqu'à Adrien. Paris, 1867, 486 pages.
1 Nachfj. Schr., V, 317 : lettre de fin décembre 1867.
JOSKrll DEKENBOUBG VJ
solide, d'où messieurs les confectionneurs de livres pourront tirer
profit, si leur orgueil le leur permet. » L'autre est de M. Albert
Réville, qui exprime son regret de n'avoir pas connu YEssai,
quand il avait publié, dans la Revue des Deux-Mondes, son ar-
ticle sur « le peuple juif»; il aurait ainsi évité beaucoup d'er-
reurs 1 . Geiger, qui n'adoptait pas toutes les conclusions de son
ami, résume ainsi son jugement : « Le nouvel ouvrage de M. De-
renbourg de Paris est d'une importance considérable. . . Il est le
résultat de l'étude approfondie des textes et traite la question
avec clarté, sympathie et objectivité. . . L'auteur est pleinement
maitre de son sujet, fait preuve d'un grand sens historique et
de ce pur amour de la vérité qui ne sacrifie pas aux préférences
personnelles, mais procède avec réserve et prudence. De telles
œuvres sont l'ornement d'une littérature et augmentent nos con-
naissances 2 . »
Cet Essai lit époque dans la nouvelle littérature scientifique du
judaïsme, il sera toujours consulté avec fruit pour la critique
des textes talmudiques et l'histoire juive du temps du second
Temple.
VIII
Au moment où parut Y Essai, Munk ne vivait plus. Ce savant,
qui avait si glorieusement représenté la science juive en France,
était mort le 7 février 1867. Il avait été (depuis 1860) membre de
l'Institut et avait remplacé, depuis 1865, Renan dans la chaire
d'hébreu et d'araméen au Collège de France. Munk disparu, De-
renbourg, dont les études se rapprochaient beaucoup de celles de
Munk, devenait l'héritier naturel de sa situation dans le monde
savant. D'ailleurs, avant son Essai, il venait de publier à cette
époque un certain nombre d'articles qui témoignaient de l'éten-
due de son érudition, de la maturité de son jugement et de la
finesse de son observation critique. Ces études avaient paru pour
la plupart dans le Journal asiatique.
Dans le premier de ces articles, il parlait des publications de
* Nachg. Schri/t., V, 317 : lettre du 20 décembre 1867.
* Jiid. Ztsckr., V, 261, 205. M. Maspero parle ainsi de cet ouvrage dans son
oraison funèbre de Derenbourg (Revue, XXX, p. ix) : i Œuvre de patience admi-
rable par la masse des matériaux accumulés, œuvre de discussion impartiale et de
crilique respectueuse sur le sujet le plus grave et le plus périlleux qu'il soit permis
à un savant de traiter. »
20 REVUE DES ETUDES JUIVES
la société de littérature juive « Mekitzé Nirdamim », notam-
ment des poésies de Juda Hallévi publiées par Luzzatto 1 . Au
moyen d'une hypothèse hardie il expliquait un mot difficile
du livre d'Ezra 2 , faisait des remarques sur le Pehlevi, tentait
aussi d'expliquer le nom d'Huzwaresch 3 ; traitait du projet de
M. Joseph Halévy de traduire en hébreu la version éthiopienne
du livre d'Enoch*, et rendait compte du Séfer Thaggiu édité
par l'abbé Barges 5 ; une notice sur l'accent dans la Bible 6 annonce
les études qu'il devait bientôt approfondir; puis, des observations
sur les deux ouvrages arabes que jadis il avait pensé publier 7 .
« Derenbourg, comme toujours, est extrêmement actif et son
esprit conçoit des projets de toute sorte », voilà ce que Geiger
écrit fin 1867 s . De fait, les sujets les plus divers sollicitaient alors
sa curiosité. Il s'intéressa d'abord aux inscriptions sémitiques
qu'on venait de découvrir, et, de 1867 à 1869, il publia sur ces
inscriptions, dans le Journal asiatique, divers articles sous le
titre de « Notes épigraphiques 9 ». Sous ce même titre, il fit un
tirage à part de quelques-uns de ces articles. Quand parut, au
commencement de 1870, l'inscription de Mésa, il contribua à son
interprétation dans le Journal asiatique 10 et aussi dans la Revue
Israélite 11 , où il avait déjà publié des observations sur une mé-
daille trouvée à Lyon 12 . Dans la première moitié de l'année 1870,
la Revue critique donna de lui divers articles sur la critique bi-
blique et la philologie hébraïque 13 .
I Journal asiatique, 6 e série, t. VI (1865), 262-281. Une correction à ce sujet se
trouve dans le dernier article (posthume) de Derenbourg dans la Revue, XXXI, 158.
* Ibid., t. VIII, (1866), 401-415. Ci'. Jûd. Ztschr., de Geiger, V, 229.
3 lbid., t. VII, (1866), 440-444.
* Ibid., t. IX (1867), 91-94.
s Ibid., 242-251.
6 lbid., 251-253 : Quelques observations sur le Zaquêf Qatôn.
7 lbid., 243-254 : Deux passages dans le.IV* vol. des Prairies d'or ; ib., 285-256 :
Un vers du Tarifât expliqué.
8 Nachg. Schriften, V, 316 : lettre du 20 décembre 1867.
9 Journal asiatique, 6 e série, t. X-XI1I. Notes épigraphiques : I. Sur l'inscription
de l'Araq-el-émir. — II. L'inscription trilingue de Tortose. — III. Les nouvelles
inscriptions de Chypre trouvées par M. de Vogué. — IV. L'inscription d'Eschmoun-
ézer et le dernier travail de M. Schlottmann sur cette inscription. — V. L'inscription
dite de Carpentras. — VI. Les inscriptions grecques-juives au nord de la mer Noire.
— VII. Les vers phéniciens dans le Pœnulus de Plaute. — VIII. Inscriptions palmy-
réennes. — IX. Sur quelques noms propres en hébreu et en phénicien.
" lbid., t. XV, 155-160.
»« N° du 8 avril 1870.
II N° 2 (du 14 janvier 1870).
13 Revue critique, 19 février, 19 mars, 7 mai. Il écrivit plus tard des comptes rendus
pour cette Revue, ainsi ; en 1880 (t. 1, 265-267) sur la Bibliotheca rabbinica de
Wùnsche. Cet article, signé J. D., a été faussement attribué à James Darmesteter,
ainsi que M. Hartwig Derenbourg me l'a fait remarquer [Bibliographie de James
Darmesteter, par E. Blochet).
JOSEPH DERENBOlïRG 21
Bientôt Saadia devint l'objet de ses recherches préférées. Déjà
en 1868, il avait publié, dans la Zeitschrift de Geiger, une notice
sur une œuvre de Saadia qu'il devait achever vingt-sept ans
après, peu de temps avant sa mort : la traduction et le commen-
taire du livre des Proverbes *. Il songea alors sérieusement à l'é-
dition de la traduction du Pentateuque de Saadia et se prépara à
cette publication. En s'occupant d'un ouvrage anonyme sur la
grammaire et sur la massore que l'explorateur Jacob Sappir avait
rapporté du Yémen, il fut amené à faire des recherches sur
l'histoire de l'ancienne philologie juive, laquelle commence avec
Saadia. Enfin, il se proposa d'éditer un des monuments impor-
tants de la linguistique hébraïque, les opuscules d'Aboulwalîd
Merwàn Ibn Djanâh-.
Au milieu de ces travaux et de ces desseins, la guerre éclata.
M. Derenbourg connut les angoisses et les épreuves du siège de
Paris. Comment il chercha dans un labeur opiniâtre une diversion
à sa douleur, c'est ce que nous apprend cette lettre, adressée à
Geiger, le 11 février 1871 3 : « J'ai déménagé vers le milieu de
septembre 4 ; est-ce le changement de rue, ou la situation agréable
de mon cabinet de travail? Toujours est-il que j'ai pu travailler,
et, s'il m'a été impossible d'entreprendre quoi que ce soit qui né-
cessitât une réflexion soutenue ou une étude approfondie, il s'est
trouvé néanmoins des disciplines qui n'ont sollicité que superfi-
ciellement mon intelligence, sans la remuer dans ses profondeurs.
Voici le résultat de cette triste période : 1° L'achèvement des Opus-
cules d'Ibn Djanâh, texte et traduction qui formeront un volume
de la Collection de la Société asiatique; 2° la publication de la
grammaire anonyme rapportée de Sana, qui va paraître dans le
Journal asiatique, avec introduction, analyse du contenu et des
notes étendues; 3° le commencement d'une édition de Saadia.
Un premier volume contiendra le Pentateuque, avec une préface
dont j'ai déjà dit un mot, et à la fin, de courtes notes françaises,
les unes critiques, les autres explicatives au sujet des alwihât (al-
lusions) dont Saadia parle dans sa préface. Ces travaux m'ont
été souvent semblables à ces berceuses qui endorment la dou-
leur et, comme plus d'une fois, j'ai retrouvé des notes qui me rap-
pelaient le temps où nous avons lié connaissance, c'est-à-dire la
» Jud. Zeiisckr., VI, 300-315.
* Jûd. Zeitscht:, IX, 133. Voir aussi une lettre du 12 mai 1870, ibid... IX,
150-153.
3 Derenbourg alla habiter rue de Dunkerque, 27, où il demeura jusqu'à sa mort.
* Le journal hébreu Libanon a donné le commencement d'une édition critique, par
J. Derenbourg.
22 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
jeunesse de mes vingt ans, je me sentais envahi d'une mélancolie
qui n'avait, certes, qu'un rapport éloigné avec les daguesch et les
r a plié. »
IX
Des différents travaux dont parle la lettre ci-dessus, un parut
immédiatement. Le Journal asiatique l publia, en effet, le Ma-
nuel du Lecteur, titre dû à M. Derenbourg, car cet écrit gram-
matico-massorétique, qui se trouvait en tête d'un manuscrit du
Pentateuque originaire du Yémen, ne contenait ni titre ni nom
d'auteur. Ce travail considérable, qui parut aussi à part 2 , donne
le texte hébreu, accompagné de notes et de l'indication des pas-
sages, ainsi qu'une analyse du contenu en français, et suivi d'un
appendice très intéressant 3 . Ce Manuel n'a rien d'original, mais,
comme l'éditeur le fait remarquer dans l'introduction, il est un
auxiliaire précieux pour la connaissance et l'intelligence des
sources plus anciennes où l'auteur a puisé. Dans ses notes, M. De-
renbourg présente une foule de remarques et d'explications sug-
gestives, qui ont jeté quelque lumière sur cette période obscure
dont il parle à la fin de son introduction : « La valeur de ces
études micrologiques sur la grammaire hébraïque n'échappera
pas à ceux qui savent combien l'histoire des commencements de
cette science est encore couverte de ténèbres, malgré les excel-
lents travaux de plusieurs savants et malgré les publications im-
portantes d'ouvrages anciens qui ont été faites depuis une ving-
taine d'années. »
Le travail sur les petits écrits d'Aboulwalîd était déjà avancé
lors de la guerre. Le 12 mai 1870, M. Derenbourg écrit à Gei-
ger 4 : « Cette circonstance (la publication de Hayyoudj par Nutt)
m'oblige à hâter l'édition des quatre opuscules d'Ibn Djanâh ;
elle sera terminée dans quelques semaines, en caractères arabes,
avec la traduction française et quelques notes. » Après la guerre,
l'ouvrage était avancé et devait paraître dans l'automne de 1871 5 .
* Journal asiatique, 6« série, t. XVI (1870).
1 Manuel du lecteur, d'un auteur inconnu, publié d'après un manuscrit venu du
Yémen. Paris, Impr. nationale, 1871 ; in-8°, 242 p.
3 I. Les sources où l'auteur du Manuel a puisé ; II. La prononciation de l'hébreu
chez les Juifs du Yémen; III. Quelques observations sur l'accentuation; IV. La di-
vision en Sedàrim ; V, Les Keri-Ketib\ VI. Les quatrains de Saadia.
« Jûd. Zeitschr., IX, 150.
JOSËra DERENBOlHd 23
Mais, par suite de diflicultés de toute nature, il n'a pu le faire pa-
raître que dix ans plus tard. Ce retard lui a permis d'utiliser de
nouveaux matériaux pour sa préface, où il se proposait d'esquis-
ser l'histoire de la philologie hébraïque l .
La publication de la version du Pentateuque de Saadia subit un
retard plus long encore. Il en avait déjà commencé l'impression -,
quand, par suite d'une circonstance imprévue, il dût en arrêter la
publication 3 . Ce n'est que vingt ans plus tard qu'il publia le Pen-
tateuque de Saadia, comme début de la grande édition de Saadia.
En décembre 1871, Derenbourg fut nommé membre de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, en remplacement du célèbre ara-
bisant Caussin de Perceval 4 . 11 devint ainsi aux yeux de tous le
successeur de Munk : la science juive avait de nouveau, dans la
plus haute société scientifique de la France, son digne représen-
tant. L'année suivante, en 1872, il lut, à l'Académie r> , un mémoire
sur l'immortalité de l'âme, dont il disait avoir cherché en vain les
traces dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament. Une inter-
prétation superficielle de cette étude fit perdre à J. Derenbourg
son siège au Consistoire israélite de Paris et il renonça dès lors
à sa collaboration au Conseil d'administration du séminaire israé-
lite. Il raconta lui-même, plus tard, cet incident c : « J'avais traité
cette question incidemment, dit-il, il y a plusieurs années, devant
la Compagnie, en discutant la valeur philologique d'un mot qu'on
a voulu lire dans les Proverbes et sur le sarcophage d'Aschmou-
nazar 7 . Ce débat s'est passionné alors et a franchi le seuil de
l'Institut. Un évêque, connu par sa fougueuse éloquence, me con-
sacra toute une page d'un journal et finit par me conseiller d'ap-
prendre l'hébreu. J'ai hâte d'ajouter qu'un savant professeur de
« Les opuscules d'Ibn Djanàh commenceront à paraître en automne et seront rapide-
ment menés à bien. »
1 Le 2 juin 1872, il écrit à Geiger {Jiid. Zeitschr., X, 302) : * Les études sur
l'histoire de la ^ramma're hébraïque et sur Onquelos me touchent de plus près. En
tout cas, dans la préface aux Opuscules, je traiterai à fond et à nouveau, si possible,
toute la question. »
1 Le 12 mai 1870, il écrit à Geiger au sujet du plan de sou édition [Jiid. Zeit-
tchr., IX, loi . Le 30 juin, Geiger écrit [Ib., X, 221) : • J'ai une feuille... sous les
yeux ; elle renferme la préface arabe inédite de Saadia avec la traduction hébraïque
deD. et la version arabe jusqu'à Genèse, v, 29 ». Voir iè., 301 (Lettre de Derenbourg
du 11 juillet 1871 et la note o de la page précédente.
3 Le 11 mars 1872, Geiger écrit (th., 222) : « Par suite du départ du libraire
Brill, la publication a cessé ; cependant il y a espoir qu'elle sera reprise. »
4 • Il méritait cet honneur à double titre, comme passé maître en hébreu et passé
maître en arabe. » Discours de M. Maspero, président de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres, Revue, XXX. p. ix.
5 Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, année 1872, 407.
6 Extrait des Comptes rendus de l'Académie des inscriptions (février 1883), p. \.
1 Le mot mttbN dans Prov., xn, 28.
2\ REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Saint-Sulpice a, depuis, combattu ma thèse avec une convenance
et une courtoisie parfaites, et n'a aucunement songé à me renvoyer
sur les bancs de l'école. »
La plupart des travaux que Derenbourg publia les années sui-
vantes appartiennent à l'épigraphie et avaient fait l'objet delectures
à l'Académie 1 . A ce moment, les affaires de Y Alliance Israélite uni-
verselle sollicitèrent son activité et le conduisirent, au printemps
de 1874, à Berlin. Le 20 mai 1874, Geiger écrit à *un ami 2 :
« Derenbourg et Zadoc Kahn sont venus ici; leurs histoires de
Y Alliance ne m'intéressent guère, vu que je ne crois pas au
succès. Mais j'ai eu infiniment de plaisir à revoir D., nous avons
vécu comme autrefois dans une parfaite intimité; tout le temps
qu'il n'était pas pris par ses conférences, il l'a passé avec moi. »
C'était pour la dernière fois que les deux amis se revoyaient. Le
23 octobre de la même année, Geiger mourut. Le dernier volume
de sa Zeitschrift fut clos par un article nécrologique que M. De-
renbourg publia sur son ami 3 . Dans cette notice, dont certains
passages sont imprégnés de la plus profonde émotion, il jette un
regard sur sa propre jeunesse, sur l'époque où il se lia d'une si
étroite amitié avec Geiger. Mais cet éloge n'allait pas seulement
à « l'ami tendrement aimé », en qui il avait retrouvé, vers la fin
d'avril 1874, le Geiger de 1832; il décrivait et appréciait, dans
sa pleine valeur, le pionnier de la science, le savant infatigable, le
théologien et le maître du judaïsme moderne.
En 1877, J. D. se vit forcé, par suite du mauvais état de sa vue,
de renoncer à son emploi de correcteur des textes orientaux,
qu'il avait occupé plus de vingt ans, à l'Imprimerie Nationale.
Mais, la môme année, il obtint une situation qui répondait tout
à fait à ses désirs : il fut nommé professeur d'hébreu rabbi-
nique à l'Ecole des Hautes-Etudes (section des sciences philolo-
giques et historiques). C'était la première chaire de littérature
rabbinique que l'État eût fondée 4 . D'abord directeur-adjoint, il
1 Une stèle du temple d'Hérode (lu le 15 mars 1872), Journal asiat., 6 e s., t. XX,
178-195. — Inscription de Carthage sur les offrandes de prémices (lu le 28 nov.
1873), Journal asiat., 7 e s., t. 111, 204-227. — La statue de Malacbaal dans l'épigra-
phie ptiénicienne, Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, déc. 1874. —
Quelques observatious sur les six inscriptions d'idalie, Journ. asiat., 7 e s., t. V,
335-339. — Sur une nouvelle inscription néopunique de Cherchel, Vomîtes rendus,
nov. 1*75.
« Nachgel. Schriften, V, 363.
3 Jiid. Zeitschr., XI, 299-308. Voir aussi l'article de D. : Abraham Geiger, dans
Archives Israélites (1875), 179, 199.
4 Ce fut M. Waddington qui, lors de son passage au ministère de l'Instruction
publique, créa cette chaire pour M. Derenbourg. (Voir Lettres de Derenbourg à
Adolphe Berliner, p. 9.)
JOSEPH DERENBOURf. 28
devint, en 1883, directeur d'études. Les conférences portaient
sur la Mischna, le Talmud, le Midrasch, la littérature hébraïque et
judéo-arabe du moyen âge; elles forment le sujet de la plupart
des écrits qu'il a publiés depuis lors. Ces cours, qu'il faisait avec
une vive satisfaction, contribuaient puissamment au dévelop-
pement scientifique des auditeurs, dont une partie se recrutait
parmi les élèves du Séminaire Israélite. Malgré l'affaiblissement
graduel, et, à la fin, la perte totale de sa vue, il continua de rem-
plir ses fonctions de professeur jusqu'au jubilé de ses quatre-
vingts ans, époque où il donna sa démission.
Sa nouvelle position à l'Ecole des Hautes-Etudes lui fournit,
des 1878, l'occasion d'un intéressant travail. Dans un recueil, pu-
blié par cette école, il fit paraître une substantielle étude sur la
guerre de Bar-Kokhba, sorte d'annexé à son Essai ». L'année
suivante , il écrivit pour la Revue critique 2 un article peu
étendu, mais très important, sur l'histoire de la ponctuation mas-
sorétique.
Ces divers travaux ne lui faisaient pas oublier les Opuscules
d'Aboùl'walîd. Sa tâche lui fut facilitée par la collaboration de
son fils Hartwig, qui s'était alors déjà acquis le renom d'un ara-
bisant distingué. L'introduction à cette édition avait pris presque
les proportions d'un ouvrage séparé. Avant qu'elle fût publiée,
M. Derenbourg fut frappé dans ses plus chères affections. En
1879, — le premier jour de Souccot — il perdit la compagne
qui lui avait donné trente-six années de bonheur. Ce deuil jeta
un voile de tristesse sur le reste de son existence. Sous le sou-
rire et la gaîté se cachait la résignation mélancolique de l'époux
attristé, qui ne pouvait plus se livrer tout entier à la joie 3 .
X
J. Derenbourg avait près de *70 ans quand ce malheur l'atteignit.
Il pouvait alors jeter un regard de satisfaction sur sa vie si bien
remplie, embellie par le succès ; il pouvait laisser à de plus jeunes
1 Quelques notes sur la guerre de Bar KôzSbtl et ses suites. (Mélanges publiés par
l'Éco.e des Hautes-Éiudes. Paris, 1878, p. 158-173.)
1 Revue, critique, du 21 juin 1879 : Schnedermaun, Die Controverse des Ludovicus
CaptLus mit den Buxtorfen ilber das Alter der hebr. Punktation. Voir aussi un article
très court de D. dans le Journ. as., 7 e s., t. Xlll (1879j, 560-564.
3 II dédia à la mémoire de sa femme la 3 e partie de son édition du commentaire
delà Mischna par Maïmonide ; il avait dédié les l rp et 2 e parties à la mémoire de
son père et de sa mère.
26 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
le soin de continuer la tâche et jouir d'un repos bien gagné. Or,
chose merveilleuse, c'est précisément à ce moment, à partir de
Tannée 1880, qu'il déploya la plus grande et la plus féconde acti-
vité scientifique. Il était un de ces vieillards privilégiés auxquels
s'applique littéralement cette parole du Psalmiste : « Jusque dans
leur âge avancé ils portent des fruits et demeurent pleins de sève
et de fraîcheur. »
Aussi les quinze dernières années de sa vie apparaissent-elles
comme une seconde jeunesse, pleine d'ardeur et d'enthousiasme
pour des recherches et des études nouvelles, La faiblesse crois-
sante de sa vue ne diminua en rien son courage et son amour de
la science.
Il débuta, dans cette dernière partie de la vie, par la publica-
tion de l'ouvrage auquel il avait consacré plus de dix années de
recherches, à savoir le texte et la traduction des Opuscules
d'AboulwalM, avec une introduction détaillée 1 . Cette introduction
constitue, par la richesse de son contenu, une vraie mine d'infor-
mations sur l'histoire de la philologie hébraïque ancienne. Il avait
eu la bonne fortune de pouvoir utiliser de nombreux manuscrits.
Ainsi, M. Neubauer avait découvert dans la collection Firkowitsch
de la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg un grand fragment
du seul écrit non conservé d'Aboulwalîd, le Kitâb-at-Taschwîr,
et l'avait copié à son intention. 11 put. aussi publier un fragment
des écrits polémiques composés contre Aboulwalîd par ses adver-
saires, à la tête desquels avait été le célèbre Naguid Samuel ibn
Nagdela. De la sorte, Ton eut pour la première fois un tableau
vivant des fameuses querelles des successeurs de Hayyoudj sur une
foule de points de la grammaire hébraïque. Derenbourg réussit
ainsi adonner une idée claire du grand ouvrage polémique d'Aboul-
walîd en se servant des propres expressions de ce grammairien ;
même il le reconstitua dans ses grandes lignes. Il ajouta aussi de
nombreux détails à la biographie d'Ibn Djanâh, sur lequel, trente
ans auparavant, Munk avait écrit une notice très solide.
Dans cette introduction, Derenbourg montra également en
Hayyoudj le créateur de la philologie hébraïque classique et
les rapports de cette dernière avec la philologie arabe. Profitant
des textes nouvellement découverts et interprétant à nouveau les
textes connus, il sut répandre la lumière sur bien des points obs-
1 Opuscules et traités d'Abotl-l- Wal/'d Mertoân Ibn Djanâh de Cordoue. Texte arabe
publié avec une traduction française par Joseph Derenbourg, membre de l'Institut,
et Hartwig Derenbourg, professeur à l'École spéciale des langues orientales. Paris,
Imprimerie nationale, 1880, cxxiv et 400 pages. — Un extrait de l'introduction a
paru dans la 29e année 1880) de la MonaUschrift de Grœtz '145-166, 205-21n .
JOSEPH DERENHOUHli 27
curs de l'histoire de la littérature juive. Ses notes sont pleines
d'observations fines et intéressantes, et les textes publiés pour
la première fois sont établis et traduits avec le soin le plus mi-
nutieux. Son fils et lui ont procédé avec le même soin à l'édition
des quatre petits écrits d'Abouhvalîd. Ces Opuscules, qui, jus-
qu'alors n'étaient presque connus que de nom, permirent enfin
d'apprécier à sa valeur le plus grand philologue hébreu du
moyen âge. L'édition du lexique d'Aboulwalîd , que M. Neu-
bauer avait publié quelques années auparavant, recevait ainsi
son complément nécessaire. Se conformant à l'excellente habi-
tude des éditeurs français, MM. Derenbourg ajoutèrent au texte
une traduction claire et fidèle, qui permet à l'arabisant de mieux
comprendre le texte, et au non-arabisant de regretter moins son
ignorance de l'original. Cet ouvrage restera d'une importance
capitale pour l'histoire de la philologie hébraïque.
Vers le môme temps où J. Derenbourg rendait ce service à
la science juive par la publication des Opuscules, il eut le bon-
heur de voir se créer, sous ses yeux, une Société ayant pour but
le développement de cette science. Il ne prit sans doute pas une
part directe à la fondation de la Société des Éludes juives et de
son organe, la Revue, qui constitue déjà une bibliothèque très
riche. Mais, si les chefs de la jeune génération du judaïsme fran-
çais eurent l'idée d'une pareille société et purent la mettre à
exécution, c'est à lui qu'on en est en partie redevable. Personne,
autant que lui, n'avait exercé sur cette génération une influence
salutaire, en éveillant chez elle le goût de la science hébraïque.
C'est ce qu'a proclamé de son vivant même un de ses disciples et
amis les [dus chers • : « C'est la jeunesse surtout, dit M. Zadoc
Kahn, à qui il a donné de tout temps son appui, sa sympathie et
sa protection. Beaucoup lui doivent d'être entrés dans la même
direction scientifique que lui, encouragés par sa parole, guidés
par ses conseils, fortifiés par son exemple, et sont fiers de s'ap-
peler ses disciples. »
Dans la création de la Société des Études juives et de. sa Revue,
J. Derenbourg reconnaissait son esprit et son amour des recherches.
Il soutint donc, dès l'origine, cette Société -, et, dès le premier fasci-
cule de la Revue, il publia une étude biblique, qui contient des re-
1 M. Zadoc Kahn, dans l'article sur le 80» jubilé de M. Derenbourg Revue, appen-
dice du XXII e vol., p. o .
s Ib, t p. 1 : « M. Derenbourg a été un de nos amis de la première heure. La vive
sympathie que, dès l'origine, il a témoignée à notre œuvre naissante, a été notre
meilleure caution auprès du monde savait et une des causes les plus certaines de
notre succès. » — En 1$83, il fut président de la Société.
28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
marques ingénieuses sur le livre de Job et trace un intéressant
parallèle entre Job et Bileam 1 . Le deuxième fascicule donna de
lui une étude semblable sur l'Ecclésiaste '-. Il ne publia plus qu'une
autre étude semblable sur l'explication du psaume lxxxiv 3 . Nous
parlerons plus loin de ses autres articles : presque chaque fasci-
cule contient son nom.
Dans la même année où parut la Revue, il collabora aussi à un
recueil allemand ; dans la Monatsschrift de Grœtz, il publia des
observations critiques sur quelques paragraphes des traités mis-
chniques de Baba Kamma et Baba Meçia 4 . En 1873, il fit pa-
raître dans la môme Monatsschrift un court article sur l'histoire
des Tannaïtes s .
XI
Après les Opuscules d'Aboulwalîd, J. Derenbourg édita un texte
d'un tout autre genre : la version hébraïque du fameux recueil de
fables Kalila-we-Dimna 6 . Cette version a servi pour la traduction
latine de Jean de Gapoue, qui, ensuite, semble avoir été utilisée
pour toutes les autres traductions dans les diverses langues euro-
péennes. Outre cette version hébraïque, qu'il a accompagnée d'une
traduction française, J. Derenbourg a publié une autre version hé-
braïque du Kalila-ive-Dimna, que Jacob ben Eléazar, le célèbre
grammairien de la fin du xn e siècle, avait écrite en belle prose ri-
mée. Il était d'autant plus important de publier ces deux versions
que les manuscrits de la Bibliothèque nationale et de la Bod-
léienne sont uniques. Comme supplément à cette édition, J. D.
1 Revue, I, 1-8. Etudes bibliques : 1. Réflexions détachées sur le livre de Job. —
Nous rappellerons incidemment qu'il a expliqué Job, xxxiii, 21, dans la Jûd. Zeit-
schrift de Geiger, V, 191.
2 Revue, 1, 165-185 : Etudes bibliques: II. Notes détachées sur l'Ecclésiaste.
3 VI, 161-168 : Etudes bibliques: 111. Le Psaume lxxxiv.
* Monatsschrift, 29 e année (1880) : Aphoristiche Bemerkuni/en zur 3fischna, I-1X,
p. 135-139, 176-180, 230-233.
5 Monatsschrift, 37 e année (1893), 304, 395-398 : « Sur quelques points obscurs
de l'histoire des Juifs : 1. R. Yohanan b. Zaccaï et R. Gamliel II ; II. R. Eleazar b.
Azaria. » Un article analogue parut de lui dans la Revue hongroise Magyar-Zsido
Szemle, vol. II 1885-, p. 434 ff., sur le C1TT37Î *pn*P de Sabbat, 115 a. J'avais rédigé
l'article d'après une communication orale qu'il m'avait faite. On comprend ainsi ces
mots qu'il écrivit à Berliner (Lettres de J. Derenbourg, Berlin, 1891, p. 24") le
18 mai 1884 : « Je crois connaître ce C]1T3n 'pTTP- »
6 Deux versions hébraïques du livre de Kalilâh et Dimnâh, la première accom-
pagnée d'une traduction française, publiées d'après les manuscrits de Paris et d'Ox-
ford, par J. Derenbourg, membre de l'Institut, Paris, 1881, vin et 395 p.
JOSEPH DKRENBOURC, 2'J
publia, huit années plus tard, la version latine de Jean de Gapoue * ,
avec des notes très instructives et une introduction où il montra
la place que le Kalila-we-Dlmna occupe dans la littérature juive.
Dans l'appendice, il complétait l'édition de l'original arabe de
Sacy par la publication d'un chapitre que celle-là ne renfer-
mait pas.
Entre l'édition de la version hébraïque et celle de la version
latine du Kalila se placent deux publications qui se rapportent aux
études préférées de J. Derenbourg, la littérature judéo-arabe au
moyen âge. Avec l'une, il revenait à Maïmonide, sur lequel il avait
publié son premier article dans la Revue de Geiger. 11 avait formé
le dessein de publier complètement dans l'original arabe, avec une
traduction hébraïque, le commentaire de Maïmonide sur la Mischna.
On n'avait imprimé jusqu'alors que certaines parties du texte arabe,
et les versions hébraïques (imprimées dans beaucoup d'éditions
du Talmud) sont défectueuses, parce qu'elles présentent de nom-
breuses fautes d impression et de graves erreurs de traduction.
Après s'être assuré pour ce travail le concours de plusieurs sa-
vants, il en avait choisi pour lui-même la partie la plus difficile :
le VI e livre de la Mischna, dont il avait déjà donné quelques frag-
ments dans le recueil publié lors du quatre-vingt-dixième anni-
versaire de Zunz 2 , avec une introduction sur les versions hé-
braïques de ce commentaire 3 . L'entreprise échoua devant les
difficultés matérielles de l'exécution et, seul, il mena à bien la
tâche qu'il s'était imposée. L'ouvrage parut par fascicules dans
les publications de la Société des Méqidtzè Nirdamim et fut ter-
minée en 1889 4 . Cet ouvrage n'a pas été apprécié à sa valeur par
les savants, auxquels il s'adressait plus particulièrement. On n'a
pas assez montré la patience et l'abnégation nécessaires pour
achever un pareil travail, qui ne pouvait être accompli que par
un homme qui, à la piété envers les productions littéraires du
passé, joignait la connaissance profonde de la matière et la par-
faite intelligence de la langue du commentaire de Maïmonide sur
la Mischna. Cette édition a, pour ainsi dire, fait école, car dans ces
1 Johannis de Capua Directorium vitœ humanœ, alias Parabola antiquorum sapien-
tium. Version laiine du Kalilah et Dimuah, publiée et annotée par J. Derenbourg
(Bibl. de l'Ecole des Hautes Éludes, 70° fascicule), Pans, 1889, xix et 373 p.
1 Lors de cette fête jubilaire, ce fut M. Derenbourg qui porta à Zunz les félicita-
tions de l'Alliance israélite et de la Société des Etudes juives.
* Jubelschrift zum 90. Geburtstage des D T L. Zunz, Berlin, 1884, p. 152-157 de
la partie allemande et p. 175-191 de la partie hébraïque.
4 Commentaire de Maïmonide sur la Mischnah, Séder Tohorot, publié pour la pre-
mière fois en arabe et accompagné d'une traduction hébraïque. Première partie, 1887
230 p. ; deuxième partie, 1888 244 p.) ; troisième partie, 1889 ^276 p.).
30 REVUE DES ETUDES JUIVES
dernières années, on a publie" d'autres parties du commentaire
(comme thèses de doctorat). C'est un devoir d'honneur pour les
générations nouvelles d'achever cette œuvre et de faire connaître
entièrement le commentaire de Maïmonide.
L'autre édition, qu'il avait fait paraître encore avant le com-
mentaire de Maïmonide, faisait suite aux Opuscules et donnait
enfin l'original arabe de l'ouvrage le plus important de la littéra-
ture grammaticale classique du moyen-âge, je veux dire le Kitâb
al-Louma (Séfer Hariqma), la première partie de l'ouvrage capital
d'Aboulwalîd *. La part que j'ai prise moi-même à cette édition 2
ne me permet pas d'en dire davantage. Je tiens seulement à faire
remarquer que cette édition eût été impossible, si, lors de son
séjour à Londres (été de 1884), M. Derenbourg n'avait trouvé un
grand fragment du Louma au British Muséum. Grâce à cette dé-
couverte, on put combler la lacune (environ un cinquième du tout)
qu'offraient les deux manuscrits d Oxford et celui de Saint-Péters-
bourg 3 .
Pendant qu'il était occupé à cette édition et qu'il pensait déjà à
la grande publication qui devait couronner son existence , il
donnait, soit dans cette Revue, soit ailleurs, de nombreux articles
sur la littérature talmudique et la littérature médiévale juive, ar-
ticles semés d'observations fines, d'explications pénétrantes et
d'hypothèses suggestives. La Revue publia de lui des études sur
la Mischna 4 , principalement une étude étendue sur la Mischna de
Kippour avec une restauration du texte original, et une foule de
digressions instructives 5 . Plusieurs de ces articles traitaient de la
liturgie . Il produisit aussi quelques études sur la philologie hé-
braïque et l'exégèse biblique 7 . Parmi celles-ci, il faut tirer de pair
1 Le livre des parterres fleuris. Grammaire hébraïque en arabe d'Aboul Walîd
Merwân lbn Djanâh de Gordoue, (Bibl. ces Hautes Eludes, 66 me fascicule^ Paris,
1886, p. i-xn ( Avant-prcpos), p. xvii-lxiv (Table des passages bibliques cités dans
le Louma), 388 p. (texte arabe).
2 Voir, p. xn de l'Avant-propos, note 1 : « Il est bien enfendu que, sans le règle-
ment de l'Ecole, qui interdit rigoureusement de mentionner sur le titre de ses publi-
cations le nom d'un savant ne faisant pas partie du corps enseignant de l'Ecole, le
nom de M. Bâcher figurerait sur le titre à côté du mien. >
3 Voir mon ouvrage : Leben uni Werke des Abul Walîd Merwân lbn Granah und
die Quellen seiner Sfihrifterhlàrung (1885), p. 36.
4 Revue, III, 205-210 : Les sectious et les traités de la Mischnah ; XII, 65-72 :
Mischna Yadaïm, ch. iv, § 1 et 2 ; XX, 136-137 : Le nom du traité Moêd Katon.
s Essai de restitution de l'ancienue rédaction de Massécheth Kippourim, dans
Revue, VI, 41-80.
6 Revue, II, 290-293 : Le prophète Elie dans le rituel ; III, 284-287 : Quelques
observations sur la section de Mischpatim divisée en deux pour la lecture de la
Thora ; VI, 146-149 : Quelques mots sur les sections du Pentateuque.
7 Revue, IV, 274-278 : Un rudiment de grammaire hébraïque en arabe ; XVI,
JuSKl'll DKKKNBOIUU; 31
son édition du texte arabe du commentaire de Juda ibn Bilâm sur
Isaïe, avec une traduction française l . La Revue contient aussi de
lui quelques articles sur lopigraphie -, ainsi que des études sur
des points spéciaux de philologie, d'archéologie, d'histoire et de
littérature 3 . Les rares comptes rendus qu'il écrivit pour la Revue
sont remplis des plus intéressantes observations 4 .
En 188^, il publia dans l' Encyclopédie :i de Lichtenberger un
grand article sur le Talmud; il y raconta les origines et l'évolu-
tion du Talmud. Cette étude mériterait un tirage à part. Dans
un recueil en l'honneur de M. Léon Rénier, président de l'École
des Hautes-Etudes, il fit paraître une étude curieuse sur Eleazar
Kalir G , qui, aux suppositions déjà si nombreuses sur la patrie
et le nom de ce poète liturgique, ajoutait une hypothèse nouvelle
d'une hardiesse étonnante 7 .
Cependant, il n'oubliait pas sa chère épigraphie, secondé par
son fils Hartwig, notamment pour les inscriptions de l'Arabie
méridionale s . Quand l'Académie des Inscriptions décida la publi-
cation du Co?*pus Inscriptiomim Semilicarum , il fut nommé
membre de la Commission, et, de concert avec son fils, il décrivit
et commenta les inscriptions himyarites 3 .
57-60 ; XVII, 157-158 : Les signes mnémotechniques des lettres serviles et radicales;
XIX, 310-311 : L'ouvrage perdu de Juda Hayyoûdj ; XX, 137-138 : La critique de
Saadia par Mebasser.
1 Gloses d'Abou Zachariyah b. Bilâm sur Isaïe, dans Revue, XVII, 172-201 ;
XVIII. 71-82 ; XIX, 8^-99 ; XX, 225-236 ; XXII, 47-61 ; XXIII, 43-62, 206-209.
* Revue, II, 123-124 : Sur le nom d'Amrainadab ; II, 131-134 : Les anciennes épi-
taphes des Juifs dans l'Italie méridionale; 111, 161-172 : L'inscription hébraïque du
Siloàb près de Jérusalem ; XV, 109-112 : Le sarcophage de Tabnit.
3 Revue, II, 124-127 : Le mois de Etanim ; III, 121-122 : Année de la composition
du Tanna debé Eiiabou ; VIII, 275-276 : La montagne de fer; IX, 301-304 : Légende
etHaggada; X, 253-254 : Un rideau de synagogue de 1796; XVIII, 126-128: Le
nom de Jésus dans le Koran ; XIX, 148 : Le nom de Fangar.
"Revue, III, 149-153 : Stade, Hebraïsche Grammaiik; V, 137-142 : Bâcher,
Abr ibn Ezra als Grammatiker ; X, 311-314 : Harkavy, Mss. de la Bible récemment
découverts; VI, 307-310, Peritz, Séf'er Hamizwotb.
' XII, 1009-1038.
6 Recueil de travaux publiés par l'Ecole des Hautes Ritcdes, en mémoire de son pré-
sident Léon Rénier, 1886 : Eleazar le Peitan.
7 II en a donné lui-même un résumé dans la Revue, ; XII, 298-300. Voir aussi Mo-
natsschrift, 36° année (1887), 529-538.
s Etudes sur V épi graphie du Yémen (1884). — Les monuments sabéens et himya rites
du Louvre (1886).
9 Corpus lnscr. semit., fascicules I et II.
32 REVUE DES ETUDES JUIVES
XII
On a déjà vu quel puissant attrait les œuvres de Saadia exer-
çaient sur M. Derenbourg, qui y revint à plusieurs reprises. Vers
le commencement de 1880, il était occupé à publier un grand frag-
ment du commentaire du Gaôn sur le Pentateuque. Voici ce qu'il
écrivait en mars 1880 à M. Berliner 1 : «J'ai copié le commentaire
de Saadia sur l'Exode depuis le ch. xxv jusqu'à la fin. Ce commen-
taire est très curieux, mais l'édition en est difficile, parce que le
manuscrit est partout déchiré, brûlé ou effacé. En plus, le relieur
a collé du papier à certaines places. Ce ne sera qu'à grand'peine
que je pourrai traduire le tout en français et écrire une introduc-
tion. » Quelques années plus tard, il se consacra à la traduction
du livre d'Isaïe. Dans l'été de 1884, il se rendit à Oxford et colla-
tionna le manuscrit qui avait servi à Paulus, à la fin du siècle
dernier. Avec le ms. d'Oxford et un ms. de Paris, il établit le texte
correct de l'Isaïe de Saadia et le publia avec des notes et des
observations et un fragment du commentaire sur Isaïe, trouvé à
Saint-Pétersbourg 2 .
Ce fut à ce moment qu'il résolut de mettre à exécution le
projet qu'il caressait depuis longtemps : à l'occasion du millième
anniversaire de la naissance de Saadia, il voulut organiser la pu-
blication de l'œuvre intégrale du Gaôn 3 . Dans une lettre du 5 avril
1889, il m'apprit qu'il s'occupait du commentaire de Saadia sur les
Proverbes, « et, continue-t-il, quand j'aurai terminé le commen-
taire de la Mischna, je consacrerai uniquement le reste de mon
existence au grand Fayyoumite. » Le 13 octobre de la même année,
il m'écrivait : « Vous ai-je déjà entretenu de mon dessein d un millé-
naire de Saadia? Il faut absolument qu'en 1892 Ton fasse quelque
chose d'important en l'honneur du grand Gaôn. » Le 14 décembre,
il me traçait dans ses grandes lignes le plan qu'il avait formé :
« Mon intention est de publier l'œuvre entière du grand Gaôn.
Premièrement, ses écrits exégétiques, sa version du Pentateuque
1 Lettres de J. Derenbourg, p. 22 ; cf. ib., p. 20.
* Zeitschr. f. d. alttest. Wissenschafl, 9e année (1889), 1-64 ; 10 S année (1890),
65-148 : Version d'Isaïe de R. Saadia. Une nouvelle édition, avec traduction française,
due à la collaboration de MM. Joseph et Hartwig Derenbourg, paraîtra en juin 1896.
3 Dans l'Avant-propos à l'édition du Pentateuque de Saadia (p. iv), D. dit :
« Dès l'année 1885, je nie suis adressé aux savants israélites versés dans les études
orientales et rabbiniques, atin qu'ils unissent leurs efforts aux miens pour la publi-
cation des œuvres du Gaôn. »
JOSEPH DKUENBOL'HG 33
avec les fragments de son commentaire, sa traduction d'Isaïe, des
Psaumes, des Proverbes, de Job et de Daniel. En second lieu, le
lour et ses écrits talmudiques. Troisièmement, le livre des
Croyances et la commentaire sur le Sëfer Vectra. Quatrième-
ment, différents opuscules sur la grammaire et l'astronomie. Le
tout sera précédé d'une Vie de Saadia, qui pourra traiter de
différents sujets. »
Au printemps de 1890, le plan entra dans la voie pratique; les
collaborateurs étaient acquis, et le Comité des publications de Y Al-
liance israélite adressa en français et en hébreu un appel aux
souscripteurs, pour entreprendre l'édition jubilaire de l'œuvre
entier de Saadia, « le père de la science juive. » L'enthousiasme
de ce vieillard au cœur jeune et vaillant opéra le miracle: on s'at-
tela à la besogne et on réunit les fonds nécessaires pour assurer
les conditions matérielles. Certes, on ne réussit pas à constituer
la somme nécessaire à la publication de tontes les œuvres de
Saadia. Cependant, le succès fut assez considérable pour qu'on
pût envisager l'avenir avec sécurité et songer à l'exécution du
projet. M. Derenbourg s'occupa avec ardeur des écrits de Saadia
qu'il s'était réservés et auxquels il avait déjà consacré tant
d'efforts. Il s'efforça en même temps de communiquer son zèle à
ses collaborateurs, les aida de ses conseils et leur procura les
manuscrits nécessaires. Désormais, il se voua presque exclusive-
ment à cette entreprise; à partir de 1890, il ne publia que très peu
d'articles sur d'autres sujets l .
Pendant qu'il préparait pour l'impression le premier volume de
l'œuvre jubilaire, ses amis et admirateurs organisaient en secret
son propre jubilé, qui devait avoir lieu le 21 août 1891. Son
quatre-vingtième anniversaire fut célébré d'une manière vrai-
ment digne de cet homme tout dévoué à la science et à la littéra-
ture. Outre les hommages personnels dont on le salua ce jour-là,
il reçut une série de grands et de petits travaux, composés en son
honneur par vingt-cinq savants. Des Français et des étrangers,
des juifs et des chrétiens se réunirent pour faire hommage des
fruits de leur travail au Nestor, demeuré si jeune, de la science
juive 2 . Il accueillit les vœux et les félicitations avec cet entrain
et cette gaité d'esprit que n'avaient pu entamer les infirmités de la
i Revue, XXV, 248-250 : Un livre inconnu de R. Bachyia b. Joseph ; XXX, 70-
78: L'édition de la Bible rabbinique de Buxtorf; ib., 155-158: KokowzoiF, Kitâb-al
Moutvûzana; XXXi, 157-160 : H. Hirschf'eld, AssabHniyya (paru après la mort de
1). . — Les articles publiés dans la Monatsschrift ont été mentionnés ci-dessus.
* Isidore Loeb a donné la liste des travaux dédiés à M. Derenbourg dans la Revue,
XXIII, 149 et suiv.
T. XXXII, n° 63. 3
34 REVUF. DES ETUDES JUIVES
vieillesse. Tous ceux qui assistèrent à cette fête pouvaient espérer
la réalisation des souhaits formulés en si beaux termes dans l'ar-
ticle de la Revue des Etudes juives ! : « Nous demanderons à la
Providence de veiller sur cette vie précieuse et de faire encore
longtemps de cette belle et forte vieillesse un exemple pour les
jeunes générations, exemple de travail, de dignité, d'honneur, de
désintéressement, d'amitié fidèle et de dévouement. »
La fête jubilaire ne produisit qu'une courte interruption dans
son travail sur Saadia. Il fut empêché par des circonstances exté-
rieures de publier le premier volume en 1892. Toutefois, il eut la
satisfaction de voir partout célébrer par la parole et la plume le
millénaire de Saadia. Enfin, au printemps de 1893, parut le pre-
mier volume de l'édition de Saadia, à savoir la version du Penta-
teuque 2 , et, moins d'un an après, le sixième volume, la version
et le commentaire des Proverbes 3 . Il écrivit des préfaces aux deux
ouvrages, en français et en hébreu. Dans ces préfaces, il rendait
compte des sources dont il s'était servi et de ses procédés pour la
fixation des textes. Ce qui est le plus important dans son travail
sur le texte arabe de Saadia, ce sont les notes hébraïques dont il
l'accompagna.
Dans l'édition des Proverbes, il donna un résumé du com-
mentaire de Saadia, tout en n'en omettant aucune observation
importante; en même temps, il ajouta des remarques sur la tra-
duction du Gaôn. Quiconque lira cette analyse du commentaire de
Saadia, écrite dans un hébreu limpide, en connaîtra à fond le
contenu, de sorte que ceux qui savent l'hébreu, mais non l'arabe,
pourront également se rendre compte de l'interprétation si inté-
ressante que le Gaôn a faite des Proverbes. Par sa traduction fran-
çaise des Proverbes selon l'interprétation du Gaôn, Derenbourg a
rendu l'ouvrage de Saadia accessible à un plus grand nombre de
lecteurs encore. En ce qui concerne le Pentateuque, il s'était con-
tenté de traduire quelques chapitres de la version arabe de Saadia.
Pendant que les premier et sixième volumes s'imprimaient,
d'autres volumes, choisis par lui ou par ses collaborateurs, sollici-
taient son attention et son activité. Lui-même travaillait au
deuxième volume, qui doit contenir les fragments du commen-
taire de Saadia sur le Pentateuque, et au troisième qui ren-
1 Revue, XXII, Appendice, p. o : article de M. Zadoc Kahn.
s Œuvres complètes de li. Saadia b. Josef al-Fayyoûmi, publiées sous la direction
de J. D. Volume premier. Version arabe du Pentateuque. Paris, 1893, vii+vin-f-32
+ 308 p.
3 Œuvres complètes. . . : Volume sixième. Version arabe des Proverbes, xi+204-66 p.
La première page mentionne comme collaborateur M. Mayer Lambert, professeur au
séminaire isiaéhte.
.lOSKl'H DKMvM'Ml h(, 3îl
fermera la version du livre d'Isaïe avec les fragments du com-
mentaire sur Isaïe, ainsi qu'une traduction française rédigée, en
collaboration avec son fils ilartwig, d'après la version arabe du
Gaôn. Il a laissé ce dernier volume prpsque achevé. Il put
encore revoir les épreuves d'un traité balachique de Saadia (le
traité des héritages , qui fera partie du neuvième volume. J'ai
également pu lui soumettre quelques épreuves de mon travail
sur le cinquième volume (Job), il m'a aidé de ses observations et
de ses conseils. Enfin, il s'occupait du huitième volume, consacré
au commentaire sur le Se fer Yeçira, et au principal ouvrage
philosophique de Gaon. Il préparait une traduction française des
Emounôt, et il en a rédigé une bonne partie. Mais, avant qu'il
eût pu y mettre la dernière main, la mort vint l'enlever à la
science.
XIII
Dans les dernières années, si fécondes, de sa vie, M. Derenbourg
eut à lutter sans cesse avec les difficultés que lui suscitait l'affaiblis-
sement progressif de sa vue. Dès la fin de 1876, il se plaignait des
jours troubles et embrumés qui lui rendaient le travail presque
impossible *. Deux années après, il écrivait * : « Une personne qui
a de bons yeux ne saurait se figurer le chagrin de celui qui se voit
forcé d'interrompre son travail après quelques heures d'études,
pour le remettre au lendemain. » La même plainte se fait en-
tendre dans une des dernières lettres quMl m'adressa (8 juin 1895):
« Quand on voit bien, on a peine à comprendre les souffrances
d'une personne à moitié aveugle. »
Quand je le vis pour la première fois, dans l'été de 1885, il
voyait encore et s'acquittait lui-môme des plus pénibles correc-
tions. Encore dans les deux années qui suivirent, il écrivait lui-
même ses lettres, de son écriture menue et cependant très lisible.
Mais bientôt il se contenta de dicter ses lettres et d'y apposer sa
signature ; enfin, l'absence de la signature attesta qu'il était de-
venu complètement aveugle. Il garda pourtant jusqu'à la fin la
faculté de distinguer la clarté de l'obscurité ; c'est pourquoi, dans
la lettre citée plus haut, il dit de lui-même, avec l'optimisme qui le
caractérisait, qu'il n'est qu'à moitié aveugle. Etant donnée la na-
Lettres de J. Derenbourg à Berliner, p. 5.
7JM.,p. 7 10 juillet 1878).
oG REVUE DES ETUDES JUIVES
ture de ses occupations, lesquelles se rapportaient presque tou-
jours à la lecture et à l'interprétation des textes, le travail avec
l'aide de lecteurs et de secrétaires, quels que fussent leur savoir
et leur dévouement, était toujours entouré de grandes difficultés.
Mais Derenbourg surmonta ces difficultés avec le calme et la séré-
nité qui ne l'abandonnèrent jamais, grâce aussi à sa vaste et pro-
fonde érudition et à sa prodigieuse mémoire.
A toutes ces qualités, Derenbourg joignait un grand amour de
l'ordre et une ordonnance minutieusement réglée de l'emploi de son
temps. Il parvenait ainsi à trouver les loisirs nécessaires pour
prendre connaissance des travaux étrangers à ses études spéciales
et pour remplir ses obligations tant sociales qu'officielles. L'été ap-
portait une diversion à cette régularité. Depuis près de vingt ans,
il passait un mois à Ems, où l'attendaient ses admirateurs et de
fidèles amis. Il se réjouissait en quelque sorte pendant toute
l'année devant la perspective des quelques semaines à passer à
Ems. Le *7 mars 1890, il m'écrivait : « Bien qu'ici (à Paris) je
mène une vie très agréable et fort active, le mois de juillet
forme cependant comme un point particulièrement lumineux
dans l'année, parce qu'il me réunit à un certain nombre de
jeunes et charmants savants. . . Au mois d'août, j'entrerai, s'il
plaît à Dieu, dans ma quatre- vingtième année, et jusqu'ici le
« vieux monsieur », comme on m'appelle à Ems, n'a pas perdu
beaucoup de sa bonne humeur et de son énergie. »
Deux ans après (28 mai 1892), il écrit : « Mon cœur déborde et je
ne saurais vous dire mon plaisir à la nouvelle que nous nous ren-
contrerons à Ems. » La vivacité de sentiment que marquent ces
paroles eut quelques jours après (5 juin 1892) une triste occasion
de se manifester : « Je vous avais exprimé ma joie de me trouver
avec vous et votre famille à Ems. Depuis, la mort de mon cher
ami Loeb m'a causé un chagrin profond, et je ne me consolerai
pas facilement de cette perte cruelle. L'âge n'a point émoussé mes
sentiments, et je ressens aussi vivement le malheur que le bon-
heur. »
Ces journées d'Ems resteront inoubliables pour tous ceux qui
les purent passer dans sa société. 11 se dégageait de sa personne
un charme profond aussi bien dans les entretiens sérieux que
dans la conversation amicale et familière. Aucun de nous n'avait
son inaltérable bonne humeur ni sa vivacité. Son voyage à Ems
lui offrait aussi l'occasion de voir ses parents à Bonn, Offenbach
et Giessen. Le souvenir de ses premières années d'études univer-
sitaires l'attachait à cette dernière ville. Je dois à M. le profes-
seur Stade les communications suivantes sur son séjour à Gies-
JOSEPH DERENBOURG 37
sen : « C'était pour moi un grand plaisir de m'entretenir avec
Derenbour£, qui, lorsqu'il arrivait sur le chapitre de ses projets
littéraires, devenait d'une vivacité juvénile. J'ai tout particuliè-
rement admiré sa mémoire vigoureuse. Je lui dois plus d'un
renseignement qui m'a fait comprendre certaines personnes et
certaines choses du vieux Giessen. Lors d'une de ses dernières
visites, il formula le désir d'assister une fois encore à une confé-
rence allemande d'exégèse, mais ce désir ne put se réaliser. Au
reste, à ces réunions, qui tantôt avaient lieu dans le salon de
M me Bayerthal (sœur de Derenbourg), tantôt dans mon cabinet,
cVtait moi qui apprenais. Il avait tant à me parler de ses vastes
projets, de ses lectures, des collègues parisiens, que j'étais tout
oreilles et ne pensais pas à l'interrompre. »
M. Derenbourg eut le bonheur de jouir d'une robuste santé
presque jusqu'aux derniers jours de sa vie. Ce ne fut que dans le
dernier hiver de son existence que sa santé fut ébranlée. Le
11 janvier 1895, il m'écrivait : « De l'année qui vient de finir, j'ai
rapporté un petit, bobo dans l'année présente, mais j'espère en être
débarrassé d'ici quelques jours. » Le 30 avril 1895, il me disait :
« Le dernier hiver m'a violemment secoué et je ne sais pas si je ne
devrai pas rester ici au mois de juillet. Peut-être cependant le prin-
temps guérira-t-il ces rudes atteintes d'un rude hiver. » Cet espoir
semblait se réaliser, la saison chaude adoucit son mal (une infir-
mité des intestins) et, selon le vœu de son cœur, il put se rendre à
Ems. Ce fut son dernier voyage. Il ne passa plus que deux se-
maines au milieu de ses chers amis.
L'un d'eux, le plus fidèle, qui entourait le maître de l'affection
et des soins d'un fils, le rabbin J. Guttmann (de Breslau), m'écri-
vait (le 5 août 1895) : « Il était déjà malade en arrivant; malgré
cela, je ne le trouvai pas beaucoup changé. Il souffrait, mais se re-
prenait toujours, et assistait, comme d'habitude, à nos promenades
et à nos conversations. Le jeudi 25 juillet, M. Bamberger et sa
fille étaient venus, ils restèrent jusqu'à la matinée du dimanche
28 juillet. Nous les accompagnâmes à la gare; puis, rentrés à
l'hôtel, nous travaillâmes, comme à l'ordinaire, à peu près deux
heures, au commentaire de Saadia sur le Se fer Yeçira. Vers midi,
le mal revint et augmenta malgré les soins du médecin. Vers
onze heures du soir, on appela un second médecin, qui déclara
l'état du malade très alarmant. Néanmoins, nous ne nous atten-
dions pas à une fin si rapide. A une heure, notre ami rendit le
dernier soupir. Mon beau-frère (M. le rabbin Simonsen de Copen-
hague) et moi étions présents, et nous le veillâmes ensemble. »
Ainsi mourut M. Derenbourg, loin des siens, il est vrai, mais
38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
cependant entouré d'amis fidèles, qui l'assistèrent à ses derniers
moments et reçurent ses adieux. Sa dépouille mortelle fut transfé-
rée à Paris, après qu'on eut organisé, le 31 juillet, un service àEms,
où M. Guttmann prononça l'oraison funèbre. A Pans, au cimetière
du Père-Lachaise, où était déjà enterrée sa femme, de beaux et
touchants discours rendirent hommage à ses mérites (te 4 août) :
M. le grand-rabbin Zadoc Kahn prit la parole au nom du ju-
daïsme français; parlèrent ensuite MM. Maspero, au nom de l'Aca-
démie des Inscriptions et Belles-Lettres, N. Leven, au nom de
l'Alliance israélite, Ab. Cahen, au nom de la Société des Études
juives, Maurice Bloch, au nom de la fondation Bischoffsheim, Car-
rière, au nom de l'École des Hautes-Études. Ce concert d'éloges,
où les orateurs se confirmèrent et se complétèrent les uns les
autres, forma la digne conclusion de cette vie harmonieuse, si
pleine et si riche. Le souvenir de cette existence si noble et si
haute persistera dans le cœur de tous ceux qui l'approchèrent,
dans les annales du judaïsme français, dont il fut un si glorieux
représentant, dans l'histoire de la science, qu'il a développée et
enrichie.
Budapest, décembre 1895.
W. Bâcher.
ENCORE UN MOT SUR LA FÊTE DE HANOUCCA
M. Israël Lévi a soumis à une critique aussi sévère qu'instruc-
tive * mes réflexions sur les rapports entre la tète de Hanoucca et
le jtts -primée noctis. Quoique nous différions complètement d'opi-
nion sur la question, nous avons pourtant été d'accord pour la
croire assez importante pour mériter une étude sérieuse. Je me
sens donc encouragé à examiner à nouveau cette question.
Comme je viens de le dire, il s'agit des rapports qui existeraient
entre la fête de Hanoucca et \ejii9 prtmas noctis. A mon sens, la
réalité de ces rapports est prouvée par quelques passages du
Talmud, et, par conséquent, je n'ai pas hésité à appeler Hanoucca
« la tète des femmes ». Mais, comme tout lecteur attentif a pu s'en
apercevoir, je n'ai employé cette dénomination que comme titre
du chapitre où j'ai traité ce point, sans dire aucunement qu'on la
trouve dans les sources. G est ainsi que j'ai également appelé
Hanoucca « fête de réjouissance » — dénomination dont personne
ne voudrait sans doute contester l'exactitude — , quoique les
sources ne le désignent jamais sous ce nom. En général, je crois
avoir démontré que, précisément pour Hanoucca, il existe une
grande différence entre le nom et la réalité des faits ; il n'y a donc
pas lieu de se préoccuper si les sources contiennent ou ne con-
tiennent pas telle ou telle dénomination 2 . Du reste, M. Lévi lui-
même ne s'arrête pas à ce détail.
Le point essentiel sur lequel M. Lévi diffère avec moi est que
lui n'accepte pas comme dignes de foi les passages qui montrent
les femmes juives soumises à des persécutions systématiques.
* Revue, XXX, 220-231 ; cf. XXXI, 119.
* M. Blumenstein, rabbin du Luxembourg, a eu l'obligeance de me signaler qu'A-
braham Sara trouve également sirgulier le nom de Hauoucca. Il dit, en effet, dans
soo "ïMin TH3Ç» sur la péricope "pnn&O (134 a, éd. Venise, 1567) : tf'r ûbl2ÏÏ"l
rîDi:n ZPriTrcnn iyV2 Nip2 rittb... ^n^tttfï SOI VP|n, Il est vrai qu'A-
braham Saba donne une explication sur ce point, mais elle n'est pas satisfaisante.
40 REVUE DES ETUDES JUIVES
« Ce sont tout bonnement des contes pieux », dit-il. M. Lévi au-
rait raison s'il n'en était question que dans les Midraschim et les
Pioutim » relatifs à Hanoucca. Mais on trouve aussi dans les deux
Talmuds des traces de ces persécutions, dont s'occupe même la
llalakha, et Ton ne peut pourtant pas prétendre que la Halakha
soit un simple « conte pieux » ! J'ai aussi montré que des Mi-
draschim, tels que Genèse rabba et Tanhouma- , qui ne sont pas
non plus des ouvrages d'édification , parlent du viol des femmes
juives. Enfin, la scolie de Meguillat Taanit, en. vi, semble bien
plutôt une relation historique qu'une fable pieuse. Nous devons
surtout tenir compte de ces passages des Midraschim qui ne ra-
content pas longuement ces persécutions, mais y font simplement
allusion comme à des événements certains et universellement
connus 3 .
Pourtant, d'après M. Lévi, il n'y a aucun rapport entre Ha-
noucca et la persécution des femmes, et si les femmes aussi
doivent participer à la fête de Hanoucca, c'est parce qu'elles
aussi ont souffert des persécutions religieuses des Syriens, comme
les hommes. Ici également, M. Lévi ne tient nul compte de
la Halakha. Car le Talmud a établi une mesure spéciale pour les
femmes, et il la motive par ce fait qu'un miracle spécial a eu lieu
pour elles, comme nous le montrerons plus loin. Il y a donc là
quelque chose de plus qu'une simple participation à une fête com-
mune. M. L. s'étonne que le prétendu miracle en faveur des
femmes ait été mentionné pour la première fois par un amora du
111 e siècle. Mais cette observation peut s'étendre à toute l'institu-
tion de Hanoucca, dont la Mischna parle à peine. Le point parti-
culier de la persécution des femmes ne pouvait surtout pas être
traité par les anciens tannaïtes, puisque, selon moi, cet événe-
ment ne s'est produit que sous Trajan et Hadrien. Or, les docteurs
qui vécurent immédiatement après cet événement se seraient
probablement bien gardés de discuter publiquement sur un sujet
aussi dangereux 4 .
1 Et encore esl-il inexact de dire que tons les Pioutim font allusion à la même
légende; ils présentent, au contraire, de sensibles différences.
2 Revue, XXIX; 41, note 3.
3 Cf. Midrasch sur les Proverbes, xxx, 32 (éd. Buber) : "pi J-ft NH5in!":3 nbas UN
b&Dttïi blD l j!TT*mtt33 baab "nTJUZÎ. Le Jalkout sur Proverbes. § 963, a cette va-
riante : f-pail îmDtt b^nb nWQ 'J'P Ï1T- Le Midrasch rapporte le passage à
la Babylonie, la Médie et la Grèce, mais ne parle pas de Rome, quoique ce passage
parle explicitement de quatre empires. Rome est donc également comprise dans 1"p,
à moins que la censure n'ait effacé le nom de Rome.
4 .Pai vu avec satisfaction que Rappoport a exprimé la même opinion dans son
opuscule -\"*>1D "''-m 12N1 (Thorn, 1877), p. 12. Voici ce qu'il dit en substance:
« D'après Raschi, les mots rT5S0n n^lZJD de Schahhat, 21 b, font allusion à la per-
ENCORE UN MOT SUR LA FÊTE DE IIANOUCCA 1
En tout cas, pour M. L. il n'est pas prouvé du tout que ce
soient les Romains, et non pas les Grecs, que le Talmud men-
tionne d'habitude, qui se sont rendus coupables de ces persécu-
tions. Dans mon étude, j'ai appuyé mon opinion sur plusieurs
arguments ' , notamment sur ce fait que les fonctionnaires portent
des noms romains et occupent des fonctions romaines. Le titre
porté par le gouverneur romain est particulièrement probant. A
ma connaissance, on ne trouve, en effet, pas de heguemon, sous
la domination syrienne, ni à Jérusalem, ni en Syrie. Or, ce titre
est mentionné dans toutes les relations de Hanoucca. Il me paraît
également logique d'identifier ce heguemon avec celui qui s'en-
tretenait parfois avec Rabban Gamliel, puisque les deux portent
le même nom. Si maintenant les divers détails que différents pas-
sages du Talmud racontent de ce personnage coïncident entre
eux, je ne saurais pas pourquoi il ne serait pas permis de com-
biner ensemble toutes ces relations, comme je l'ai fait pour celles
du Babli et du Yerouschalmi. C'est là une méthode généralement
suivie dans ces sortes de recherches et qui n'offre rien d'anormal,
même dans le domaine du Talmud. Mais M. L. s'élève énergique-
ment contre de tels procédés, et il part en guerre contre une école
historique qui aurait déjà fait beaucoup de mal et à laquelle il
sécution des Perses. Les Tosai'ot combattent l'explication de Raschi, et, 45 #, ils
disent aussi : *ft p^Hnb tfblÛ TTOtt ÏTT'M D3DD frÔN H£Np ùnan D3DD Ifitb
l-IDI-H- Une autre difficulté que présente l'explication de Raschi, c'est qu'on ne com-
prendrait pas pourquoi une baraïta, écrite en Palestine, tiendrait compte des Perses.
On comprend, au coutraite, très facilement que les Romains n'aient pas aimé voir la
célébration de Hanoucca, car les Juifs confondaient toujours les Romains et les
Grecs. Ce fut surtout a l'époque de Bar-Kokhba qu'on se méfia des réjouissances
des Juifs, comme le montre la relation de j. Sottcca, 55 b. On peut donc admettre
qu'à partir de celte époque, il fut défendu d'allumer les lumières de Hanoucca. C'est
pour cette même raison que la Mischua, rédigée dans la maison du Patriarche, ne
contient pas les prescriptions relatives aux lumières de Hanoucca et que le Talmud
de Jérusalem garde aus-si le silence sur ce sujet. »
1 11 me parait superflu de répéter ici ces arguments; du reste, M. Lévi ne les a
pas réfutés. Il est inutile aussi de démontrer que sous le nom de « Grecs », on dé-
signe les Romains; c'est là un fait consiant dans la littérature rabbinique. Cf. aussi
l'observation de Rappoport, dans la note précédente. Je citerai pourtant encore ce
passage [Meguilla, 6a) : im ïirP?1 fimi ••• DTïN H3 "HOp "îT ... \T\$2
'iDI. On trouve aussi quelquefois l'expression "J*p b«D ÊObù^iX. Assez souvent
aussi, on appelle Rome « Gog et Magog ». Jen veux citer ici un exemple, qui me
permettra en même temps d'expliquer un passage obscur. On lit dans le Midrascn
sur les Psaumes, cxvm, 12 : &P£inb niS'Httb r."P7J} ©"H imsb TDJ NIH'J
ri*lT*nD. Teile est la leçon de l'édition Buber. Dans l'édition princeps^ on lit
IVPMMYTî "Q ms. a nTOïMI et mb^n ^Xnïtb; un autre a r.TOIM'tt lDTlb
et mniS. ou bien mTVjn. A mon avis . »l laut hre ainsi : \D"Hsb vn^ Ninifi
mjT"Q K^lStinb • . ■ nVOTWn, • il promulguera des ordres (ôôyuaTa) pour lever
des troupes (çpovpia). Ici, il sagit certainement de Rome. Cf. aussi Û^jTT " l 7D n D,
Sanh., 46 a et Yebam., 90 b.
Ï2 REVUE DES ETUDES JUIVES
craint de me voir donner une nouvelle vigueur. Il ne m'appar-
tient pas à moi de défendre cette école. Je ferai seulement ob-
server que j'ignore ce qui me vaut l'honneur d'être considéré
comme membre de cette école et surtout d'en être regardé presque
comme le restaurateur. Mes modestes contributions à la science
juive moderne ont eu rarement un caractère historique, et je ne
me sens nullement coupable d'avoir si gravement offensé le Génie
de l'histoire.
Mais laissons-là cette question pour entrer dans l'examen dé-
taillé des objections de M. Lévi. Il dit : « Le fondement de tout cet
échafaudage est donc le passage de Sabbat. . . » Pas du tout ! Ce
passage est seulement le point de départ de mon argumentation
tendant à prouver qu'il existe des rapports entre la fête de Ha-
noucca et la persécution des femmes juives, mais il ne sert nulle-
ment de fondement à ce fait historique qu'il y eut une persécution.
Cet événement ou, si l'on aime mieux, cette information talmu-
dique est exposée bien plus au long dans d'autres passages du
Talmud et du Midrasch, et nous n'avons nul besoin, pour notre
thèse , des paroles de R. Josua ben Lévi. D'ailleurs, je n'ai
jamais dit que j'attache une grande importance à la halakha de
Josua b. Lévi; c'est, au contraire, M. L. qui semble donner un
grand poids aux assertions de ce docteur, auxquelles il consacre
un article spécial 1 . Au surplus, je crois pouvoir affirmer que de
tous les passages où se trouve cette assertion de R. Josua (Sabbat,
23a, Pesahim-, 108a; Meguilla, 4a; Arakhin, 3 a), un seul
passage contient ses paroles authentiques : celui de Sabbat rela-
tivement à Hanoucca, tandis que les autres passages n'émanent
nullement de lui. Ainsi, dans j. MegvÂlla, 13b, la loi prescrivant
que les femmes doivent également entendre la lecture du rouleau
d'Esther est énoncée au nom de Bar Kappara % et l'on dit seule-
ment de R. Josua qu'il observait aussi cette loi 4 . L'opinion relative
au repas delà soirée de Pâque est aussi faussement attribuée à
R. Josua, dans le Babli, comme le prouve un passage de j. Pesa-
him, 31b 5 . L'argument tiré par M. L. de l'analogie des cas est
1 Bévue, XXXI, H 9.
2 Raschi, ad L, parle déjà des analogies existant entre Pourim et Hanoucca.
3 pso2 th dniN t|Nï5 ... D"rçj3 ^sb ttrmpb rpiit n^ts nidp ia.
Qu'on remarque l'expression : « Elles aussi se trouvèrent à cette calamité », ce qui
est rendu, dans le Talmud babylonien, par ces mots : COI"! IPIND TH *JÏ1 SNvZJ.
4 '"D1 p 132 "nb *|3 yiÇlïT^ '-). Les tosafot sur Arakhin , 3 a, citent ces
mots d'après les Halakhot Guedolot (éd. Ilildesheimcr, p. 196). On trouve aussi
mentionné un t'ait analogue attribué à R. Yona, que nos éditions du Yerouschalmi
n'indiquent pas.
s On lit même dans Yerouschalmi : ^n^fàTIÎ "JND 1$> On n'a donc pas d'autre as-
sertion de R. Josua.
ENCORE IN MOT SIR LA Fi.TK DE HANOUCCA ,;ï
donc sans valeur, et il faut considérer l'assertion de R. Josua re-
lative à llanoucca comme isolée et sans aucun rapport avec les
autres passages cités.
M. L. prétend, en outre, que les paroles de R. Josua ne signi-
fient pas que les femmes juives furent favorisées spécialement d'un
miracle, mais qu'elles aussi profitèrent du miracle qui se produisit
pour tout le peuple. Il ajoute : « A notre insu, nous avons repris
l'opinion d'anciens commentateurs. » J'avoue que l'explication
adoptée par M. L. ne m'était pas connue, et je n'hésite pas, pour
ma part, à l'accepter. Mais je conteste qu'on puisse dire de cette
explication qu'elle est celle des anciens commentateurs. Au con-
traire, l'opinion de Raschi a été suivie par Samuel ben Méïr 1 , et
dans le passage principal, dans Sabbat, %\a, les tosafot ne la com-
battent pas non plus. Même l'analogie du cas de llanoucca avec
celui de Pàque, invoquée par tous les commentateurs 2 , est en fa-
veur de cette explication 3 . Il n'en est pas moins vrai que les argu-
ments opposés par les Tosafot à l'interprétation de Raschi et le
mot pcD employé dans le Yerouschhalmi m'engagent à me ranger
à l'avis de M. L. Mais qu'on ne se trompe pas sur le sens de mes
paroles. Je n'admets pas que les mots osî-r "imaa rn \n rjN signi-
fient que le miracle a eu lieu par l'intermédiaire des femmes, mais
je prétends qu'ils veulent dire que les femmes ont profité, pour
leur part, du miracle, puisqu'elles ont été sauvées d'une persécu-
tion spécialement dirigée contre elle. Et en cela Hanoucca se dis-
tingue de Puque et de Pourim. Car, en Egypte comme en Perse,
la vie de tous les Juifs était menacée, par conséquent celle des
femmes aussi, tandis que les Syriens ne persécutaient, comme on
sait, que la religion. Or, d'après le droit talmudique, les femmes
avaient à souffrir très peu d'une g telle persécution. En admettant
qu'il y eut une persécution particulière contre les femmes, on s'ex-
plique qu'il est seulement question d'elles, et non pas des enfants
mineurs, qui, au point de vue de l'observation des lois, leur sont
pourtant semblables 4 . Et de fait, les traités de j. Pesahim et
j. Meguilla parlent à la fois des femmes et des enfants mineurs,
tandis que R. Josua ne parle que des femmes. On peut aussi con-
clure de cette particularité que seules les paroles de R. Josua
concernant Hanoucca sont authentiques, car à propos de Pâque et
1 DaDS Pesakim, 108 a. Dans Meguilla, 4 a, les tosafot ne citent même pas Raschi,
mais son petit-fils.
1 Et même par M. Lévi.
* Sota, 11 b : tm^tiJa ^T^" 1 lbfi«3 ... nVOp'lir trtfîa -Dm. Ces mots
sont de R. Avira, et, d'après une variante, de R. Akiba.
4 La Tosefta, Mtguilla, II, 7, parle de Ù^S et de jpppp.
44 KKVUE DES ETUDES JUIVES
de Pourim, ce docteur aurait dû également mentionner les enfants.
Il en résulte que Hanoucca présente un cas spécial et qu'il existe
réellement un rapport entre cette fête et la persécution des
femmes. On pourrait objecter que ce rapport n'est démontré que
par les paroles d'un seul docteur et que cela n'est peut-être pas
suffisant, mais il faut toujours se rappeler qu'il est à peine fait
mention des événements qui précédèrent la fête des Asmonéens 1 .
Quant au fait même de la persécution, il est mentionné dans de
nombreuses relations. Nous nous sommes déjà expliqué sur le
caractère de ces sources. M. L. signale lui-même une nouvelle re-
lation et il m'a ainsi rendu service. Cette relation 2 contient, en
effet, le mot miDp, qui est très important pour ma thèse. Plus
encore que les termes latins déjà cités, le mot Tfisp (= Quaestor)
prouve qu'il s'agit de l'époque romaine, car nous le retrouvons
partout où il est question de persécutions romaines 3 . C'est donc là
un argument sérieux en faveur de mon hypothèse, et tant que
M. L. n'aura pas expressément déclaré qu'à son avis la défense
d'observer les prescriptions des TeftUin et de la Mezouza n'a non
plus aucun caractère historique, je me croirai en droit de soutenir
que la persécution des femmes de la part des Romains est histori-
quement vraie.
Mais cet argument aussi ne convaincra peut-être pas M. L., qui
continuera à voir des « légendes » et des « contes pieux » dans
des faits historiques ou qui établira de subtiles distinctions entre
des cas analogues. Il ne me reste donc qu'à examiner en elles-
1 Ce fait s'explique facilement si l'on admet avec moi que les persécutions eurent
lieu sous les Romains et que, par conséquent,' les docteurs n'osèrent pas en parler.
Si l'on dit explicitement dans j. Meguilla, 73 a, que pour Pourim on a composé un
traité spécial (PDD72 û^Dn ~b ")3>3pTÎ5)ï t'est probablement pour faire ressortir
qu'on ne l'a pas fait pour ilauoucca. On fait peut-être aussi allusion à cette particu-
larité par les mots : nrO^b "jrPD Nb ïlDISn (cf. Meguïlla, 7 a, et Yoma, 29 a, ainsi
que les tosafot et Midrasch s-ur les P.- a urnes, xxn, 10), quoiqu'ils semblent plutôt dé-
signer un écrit biblique. Le danger spécial rappels par Hanoucca est aussi men-
tionné dans ces mots appliqués à Pourim : mttlNÎTï "pab "lj^b:? n"Vny73 DN ÏINDp
(b. Meguilla, 7a; cf. j. Meguilla, 70 d, et Buth rabba sur u, 4).
2 Neubauer, Mediœval jewish Chromcles, p. 168 : THOp ntf "p" 1 msbtt irP3M
IN^: - "^ mip D^ttîSr» DM Nfclûb Û n btt3TT»a. M. Lévi dit que ces mots sont em-
pruntés à M égaillât Taanit ; ils sont suivis de cette phrase : "ifa bs [YTT31 *1M Yl3l
"P^rîvb) nb*nn TN n52DTlD' 1 nUJN NVDID'û. On emploie donc ià aussi le terme
caractéristique de heguemon.
3 Sabbat, 130 a, *rnj* THOp lîlNll ; *'&., 49 a, où les tosafot citent un midrasch
avec les mots *pN72"in ">2D72. « par crainte des Romains » ; Yoma, 11 a, 1Ni£72T
inN ITTOp. Voir à ce sujet Rappoport, l. c, qui montre dans le Talmud plusieurs
conséquences de ces édits ; ce sont donc des faits historiques. Cf. aussi ^"HOp dans
la Tosefta, Berakhot, II, 14, d'où on peut conclure que la persécution eut lieu sous
Hadrien (voir Magazin f. die Wissensch. d. Judenthums, XX, 117.) Citons encore le
passage de Cantique zouta (éd. Buber, à la fin) : O^bttSVP b# NlUDp lafïFfîl
roira tïiib lP^ï-ï bn ywautt tïti.
ENCORE UN MOT SUR LA FETE DE HANOUCCA 45
mêmes les relations concernant la persécution des femmes et à
démontrer leur caractère historique par des arguments tirés de
ces relations mêmes.
Une première source où il est question de cette persécution est
le Talmud de Jérusalem (Keloubot, 25 c). Une masse de rensei-
gnements historiques ont été puisés à cette source. Pourquoi jus-
tement le récit de cette persécution serait-il un conte pour l'édifi-
cation? Et d'abord, ce récit est-il donc si édifiant? M. L. objecte
que le Talmud cite là un texte « dont l'origine est inconnue ».
La fameuse école historique contre laquelle M. L. s'est élevé, et
moi, nous avons accoutumé de considérer un passage anonyme
comme plus ancien et plus digne de foi que l'assertion d'un doc-
teur isolé, mais M. L. a sans doute ses raisons pour être d'un avis
différent que cette école, dont il déclare fièrement ne pas faire
partie. Dans ce cas particulier, il est d'autant plus en droit de sus-
pecter ce texte 1 que, non seulement il est anonyme, mais com-
mence encore par le mot ï-îjV^îcd! Et pourtant, j'ose demander à
M. L. s'il repousse toute !irri;jn frtraio citée dans le Talmud 2 ,
parce qu'elle est trop ancienne? J'ai rappelé aussi 3 que ce même
mot ftïtttfitin se trouve au début de la loi du Sikarikon; M. L. y
voit-il aussi une légende? Ou bien ignore-t-il que nos ancêtres de
la Palestine conservaient un souvenir fidèle de ces époques de per-
sécutions (*im) et qu'ils en tenaient encore compte plus tard 4 ?
Mais, selon M. L., le Yerouschalmi est en contradiction avec le
Babli. Pour répondre à cette objection, je n'ai qu'à citer M.L. lui-
même. «Ainsi, dit-il, le Talmud de Jérusalem vient expliquer
l'usage. . . de laisser le fiancé voir seul à seul sa fiancée. . . avant
le mariage ; celui de Babylone s'occupe de la loi qui fixe le mariage
au mercredi. . . Donc, aucun lien entre les deux Talmuds. » Mais
alors, les deux Talmuds se contredisent, tout en s'occupant de
questions différentes? Non, en réalité il n'y a pas de contradiction,
mais, au contraire, un point commun, comme l'avoue M. L. lui-
même : « Donc, aucun lien. . . sinon la mention du jus primœ
noctis. » Mais ce point commun suffit pour permettre de combiner
1 Dans ce texte, les mots bNT^" 1 m33 E|N 1^53^1 sont une interrogation et
non pas une affirmation, comme le dit M. L., t et ainsi agirent les filles d'Israël ».
IPO'D n'est pas f la iiancée •, mais t sa bru ».
* Voir Levy, Neuhebr. Wôrterbuch, 111, 287 b.
» Revue, XXIX, 39, note 4 : r^-n^! ^ b* *\iyû "Hn WllDÉPia. Je ne sais pas
pourquoi M. L. s'arrête à démontrer qu'ici la Judée est désignée par opposition à la
Galilée. Je l'ai toujours compris ainsi et l'ai dit. A mon avis, le théâtre de la per-
sécution fut le rayon militaire rqmain, et, par conséquent, l'étroite région de la
Judée.
* Cf. Tosefta, Aboda Zara, V, 6 : fc-n} TTWÎ118 [mNDItt'n] nN^DIM ^3
'■on T:cn *n*rc ^d b? cjn *vzvn naroa.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
les deux passages. Ou bien M. L. considôre-t-il toute combinaison
comme illicite? Supposons qu'Hérodote donne un renseignement
sur l'Egypte et qu'on trouve sur le sol égyptien une inscription qui
peut s'expliquer à l'aide du passage de Hérodote. C'est là aussi une
combinaison. Est-elle défendue? Je ne le pense pas. Notre cas est
absolument analogue : les sources palestinienne et babylonienne
se complètent mutuellement. M. L., qui n'admet pas de pareilles
combinaisons, rejette toutes les informations du Babli. Mais il
oublie de nous dire ce qu'il pense du « danger », ffisô, dont il est
question dans une baraïta et aussi, comme il dit lui-même, dans
la Tosefta, Ketoubot, I, 1. Et pourtant, il semble que ce mot ïtoo
désigne le même événement que les mots UttTO ,to© ,ïtto et pso
que nous avons eu occasion de mentionner fréquemment dans nos
notes.
A supposer même qu'on néglige le texte du Babli, où un amora
babylonien peut seul parler du jus primœ noctis, reste toujours la
relation du Yerouschalmi. D'ailleurs, je n'ai donné quelque impor-
tance au texte du Babli qu'à cause du mot "fôfia, car un àmora ba-
bylonien ne se serait pas servi de ce mot s'il ne l'avait pas connu
par une tradition certaine. Mais ce terme n'est pas indispensable
à mon argumentation, le mot ymxi y suffit amplement *.
Avec l'aide de ce mot, j'ai pensé pouvoir tirer le nom de Quintus
et ensuite Quietus des nombreuses formes altérées que nous con-
naissons. Je persiste encore maintenant dans mon opinion, avec
l'espoir que les philologues n'y verront pas un « tour de force ».
J'ai dit que « Kuvtoç, transcrit en hébreu, donne tiïtir* ou DVjnp ;
c'est là probablement l'archétype de toutes les corruptions ». A
mon humble avis, un mot tel que înp^Tjnp, où il suffit de suppri-
mer p^n, a, malgré tout, quelque « ressemblance avec le nom de
Quietus 2 ». Je n'ai pas pu expliquer l'origine de cette syllabe qui
est venue s'ajouter au nom, mais ce n'est pas une raison pour
traiter ma supposition de ridicule. Il est certain que, s'il n'y avait
pas cette syllabe supplémentaire de pn, personne n'hésiterait à
voir Kùvxoç dans bfûîlp. En tout cas, mon essai de tirer Kuvto; de
DTp"tnç32lp n'est pas si contraire aux procédés des philologues,
auxquels M. L. en appelle. Je me permets même de proposer une
explication pour l'addition de pT J'ai dit : « Il est aussi possible
que D^ma ait été formé des deux noms de Trajan et Marcius,
1 Dans Revue, XXIX, 40, note 8, il faut ajouter encore le passage de Sifrè zouta
sur Nombres, m, 39, qui contient aussi le mot "pT^ÏT
* On ne peut pas invoquer comme un argument probant les formes Anti-
gonos, Antigos, Antoninus, car elles sont nées de la tendance à les rendre plus
légères.
ENCORE UN MOT SUU LA PÈTE DE HANOUGGA /i7
comme OTînoM bo DltoVia est fté de Varus et Sabinus ■ ». N'est-il
pas également possible de voir une altération de ce genre dans
ftT p» * , onp > qui pourrait s'être formé de orjnp = Kuvroç + D"irpTJ
ùno^û 6ïïWb = Marcins*? Naturellement, c'est là une
simple hypothèse, comme on en fait souvent dans ces sortes de re-
cherches.
Je ne concède qu'un seul point à M. L., c'est qu'en effet, nulle
part on ne dit dans les sources que ce fonctionnaire romain a pro-
mulgué l'édit de persécution ; on raconte seulement qu'il a agi
dans le sens de cet édit. Cette concession m'oblige seulement
à modifier quelques termes de mon travail, mais ne change en
rien les résultats que je crois avoir obtenus 3 .
}J. B. Kœnigsberger aussi a soumis mon étude sur Hanoucca à
une sévère critique 4 . J'accepte avec reconnaissance toute recti-
fication, mais M. K. semble avoir surtout cherché à me blâmer.
Je dois pourtant reconnaître que ses citations ont appelé mon
attention sur des faits que, sans lui, j'aurais ignorés.
M. K. commence par dire : « L'auteur se trompe en croyant
qu'il existe des chapitres de la Tora qui se rapportent bien à la
fête de Hanoucca, par exemple, Deut., xx 5 . Car, dans ce passage,
il est question de guerres offensives, et pour Hanoucca, il s'agit
d'une guerre défensive. » Distinction bien subtile! Mais est-il donc
vrai que les chapitres du Pentateuque lus pendant les fêtes
répondent si complètement au caractère de la fête ? Existe-t-il
donc un rapport si étroit entre le récit de la guerre des Amalé-
cites (Exode, xvn, 8-16) et Pourim? Ou les chapitres xxi et xxn
de la Genèse conviennent-ils si. bien à la fête du Nouvel-An?
M. K. trouve naturel que les Midraschim parlent si peu des
guerres et des faits et gestes des Macchabées, parce qu'ils n'avaient
1 i2«»«f, XXX, 211, note 3. Aux sources déjà citées, nous pouvons ajouter Kohé-
Ut zouta, sur m, 17 (éd. Buber), où se trouve DIT'jHB.
* Cf. l'altération des deux noms Caïus Caligula tondus dans le nom unique de
3 Je veux ajoute" ici quelques additions et rectifications. T. XXIX; p. 27, note 2,
lire I au lieu de 15; ib., p. 41, note 1, lire note 8, et non 3; ib., p. 29, à citer aussi
Schir Haschirim zouta sur ni, 1 : ?t3"f3fT3 bfifW 12"»"ipnC -;'ÏÏ3. P. 31, note 9,
à ajouter Stfrè sur Deut., § 297 ; p. 33, note 7, à ajouter Midrasch sur Psaumes,
xxn, 9; \N:-i7:cn rira )rù rrfayû )vi r-my (lire "jr-pb^ iftyv). t. xxx,
p. 210, note 5, à ajouter KohéUt zouta sur ix, 10; p. 211, note 5, à ajouter Yalkout,
sur Lamentations, m, .">.
4 Allf/emeine Zeitung des Judenthums, 1895, n os 49 et 50.
3 J'ai cité ce chapitre comme exemple, sans nier qu'il puisse y en avoir d'autres
qui conviennent mieux. Il va sans dire qu'il s'agit de chapitres qui peuvent avoir
quelque rapport avec Hanoucca, et non pas de chapitres qui répondent complète-
ment à la tète.
48 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
pas de sources à leur disposition. Mais on pourrait alors demander
pourquoi les sources manquent. En réalité, je n'ai jamais énoncé
une telle affirmation; j'ai décHré tout le contraire : « On ne peut
pas dire, ai-je écrit, que le judaïsme rabbinique n'ait rien voulu
savoir... de la fête asmonéenne, car, en réalité, il célèbre à
diverses reprises cet événement politique. » Suivent alors les
preuves. Quand j'ai signalé la rareté des renseignements, j'ai
spécialement parlé de la Mischna, et je ne suis pas le seul à avoir
appelé l'attention sur cette anomalie.
M. K. me signale Yalhout Eliézer\ article roian, n° 19. Je l'en
remercie doublement, car ce passage prouve, contrairement à ce
que M. K. affirme, qu'il est question dans la littérature rabbinique
des rapports entre Hanoucca et la fête des Tentes. Malgré l'avis
opposé de M. K., je crois même que l'un des résultats les plus
sûrs de mon travail est d'avoir démontré ces rapports. Pour com-
battre mon opinion sur ce point, M. K. dit : « Quelle différence n'y
a-t-il pas entre les chapitres de la Tora qu'on lit pendant ces
deux fêtes ! » Cette objection n'est pas sérieuse, comme je l'ai
déjà montré plus haut. D'ailleurs, M. K. reconnaît les autres ana-
logies que j'ai signalées entre les deux fêtes, mais il les attribue au
hasard I
M. K. formule encore d'autres objections contre mon travail.
« L'auteur, dit-il, prend en considération ce fait que pour la fête 2
de la Haftara du premier samedi de Hanoucca, on a choisi Zacharie,
ii, 14-47, et non pas seulement le chap. iv, afin de signaler le Ha-
noucca par les paroles initiales Tito'in m, comme une fête de ré-
jouissance, et de le comparer à la fête des Tentes, appelée }ttî
imnM. C'est là une erreur. L'auteur aurait dû savoir que l'on
n'a choisi cette haftara que parce qu'elle correspond à la péricope
^nbtf-n, où il est question également de l'inauguration du temple
(c'est-à-dire de la tente d'assignation 3 ) et de l'illumination du
chandelier d'or. » Singulier raisonnement ! Parce qu'il est ques-
tion au commencement de ^mbsro du chandelier à sept branches,
1 rraiEiab ûjh p^iroa ûn*W3 û™ nins njnœb pbn -ib w® *n bs
}HIÏ*Ï ' 1 7D■ , . Malheureusement, il n'indique pas la source de ce passage, qui m'est
donc suspect. Il cite aussi le Targoum Jonathan sur Ecciésiaste, xi, 2, mais cette
citation ne prouve rien, car on y dit seulement qu'on peut cultiver les champs ense-
mencés aussi bien en Tischri qu'en Kislev, sans prendre en considération les chiffres
sept et huit. cf. j. Btccourim, 64 5, ïrs-isn jrrby Tnny^ roianb tmp 'jttmsïi
'"Û-l, et plus loin, "ptt^p "JÏK ttMfi *in«b "1W73 'p-DOI, d'où il ressort que
pour les travaux des champs, Hanoucca était une fin de saison.
* Je ne comprends pas les mots c fête de la Haphtara » ; il faut sans doute lire
« texte de la H. >.
3 M. Kœnigsberger veut sans douta parler de l'initiation des Lévites, car dans
'Tmb^J-D il n'est pas question de l'iuauguralion de la tente d'assignation.
KNCOBE UN MOT SUK LA FETE DE HANOUCCA 49
le chapitre iv de Zacharie, où on parle également du chandelier,
ne suffit pas et il faut y joindre Troai "*anl Mais le principe posé
par M. K. est même taux, car, d'après lui, il faudrait réciter, le
samedi de tpbpiû rrariD, la Haitara de Wûn "O. M. K. aurait aussi
à prouver que, dans le cycle de trois ans, on lisait Tittui ^
le samedi de É pïfc*TO. Ce sont là, en réalité, de petits détails
auxquels il ne faut pas ajouter plus d'importance qu'ils n'en
méritent.
A propos de ce que j'ai dit de Hanoucca comme fête des lumières,
M. K. remarque que « l'auteur a oublié le passage de Mena-
Jiot, '28 fr, se rapportant à cette question ». Je l'ai si peu oublié
que je le cite, p. 35, note 4, en même temps que les passages paral-
lèles, dont je puis dire avec raison qu'ils ont échappé à M. K. J'ai
considéré les mots y^n dism comme une glose, parce qu'ils ne
sont pas dans Pesikta rubbafi et ne paraissent pas à leur place
dans Meguillnt Taanit l . M. K. s'efforce de faire disparaître la
contradiction manifeste qui existe entre les sources babyloniennes
et les sources palestiniennes au sujet de la première illumination
du temple en torturant le sens, pourtant bien clair, du texte baby-
lonien. Mais ses interprétations subtiles sentent l'ancienne école du
pilpoul, et ne sont pas dignes d'un savant moderne. Du reste,
M. K. ne semble pas avoir lu mon travail avec une sérieuse atten-
tion, car il n'a pas l'air de connaître la note 5 de la p. 35, où je
m'appuie sur Graetz.
Par contre, je constate avec plaisir que M. K. a adopté mon opi-
nion sur Hanoucca comme fête des femmes 2 , que M. Lévi a si vi-
vement attaquée. Cet accord entre M. K. et moi fait encore
mieux voir combien M. L. va loin en traitant de simples contes les
informations du ïalmud sur le jus primœ noctis.
Dans son compte rendu, M. K. cite plusieurs auteurs que j'au-
rais pu mentionner; mais on reconnaîtra que je n'étais pas obligé
de le faire, du moment que les arguments de ces auteurs ne pou-
vaient modifier en rien mes conclusions. La citation la plus impor-
tante de M. K., au point de vue de mon étude, est celle qu'il a
extraite du Meor Enayim, ch. xli, et je ne puis mieux terminer
cette réplique qu'en reproduisant les paroles d'Azaria di Rossi, qui
expriment en partie mes propres vues sur la fête de Hanoucca :
1 Je ferai remarquer que dans le Sèfer Ikkarim, IV, 42, Albo cite le passage sans
les mots y-'3 DIBm.
* M. Koenigsberger s'est pourtant efforcé de donner presque toujours des explica-
tions différentes des miennes, comme le montre sa proposition de dériver "p-lLDOp de
castrare. Il aurait pu reconnaître son erreur par des passages parallèles, qui ont le
mot nviop.
T. XXXII, n° 63. 4
50 REVUE DES ETUDES JUIVES
« Il est possible, dit-il, qu'après l'abolition du « Rouleau des
jeûnes » (rï»»n nb^tt Viann), les docteurs du temps aient eu l'idée
de rappeler plusieurs événements miraculeux par la seule fête
de Ilanoucca. »
Samuel Krmjss.
NOTE DE M. ISRAËL LEVI.
Les fonctions que je remplis dans la rédaction de cette Revue
me permettent de prendre connaissance, avant leur publication,
des travaux de nos collaborateurs. Je profiterai de cet avantage
pour informer nos lecteurs de ma résolution de ne pas prolonger
ce débat. Je n'ai pas la prétention d'ébranler la conviction de mon
savant confrère ; quant à ceux qui s'intéressent à ces études, ils
ont maintenant tous les moyens d'éclairer leur religion.
I. L.
ETUDES TALMUDIQTJES
(suite l )
11
UNE AGADA PROVENANT DE L'ENTOURAGE DU RESCH-GALOUTHA
HOUNA BAR NATHAN ET DIRIGÉE CONTRE R. ASCII1.
Comme on le sait, bien des agadot du Talmud reposent sur un
fond historique. Mais, le plus souvent, elles sont rédigées dans un
style obscur; aussi est-il difficile de démêler la vérité historique
qu'elles contiennent. Telle est l'agada que nous allons étudier :
■par fTibn ^b n^ma rrb '-ieh .r^pn»a s-rb "nrima noa m
tara ;ma rrwabm isab Ma» ^12 "n»» "irmft&n wwbnb ■mnai
rrbrr, (- ï-ipm Mp) r*ïpm ap ?*wi iV» \stt rrb n^a ,Nna 'pnbn
: kot «ta "ib^sa nn-pana nwi3 rrobtt ■pai ,1ns na ÈWim
« L'ange de la mort étant apparu dans la rue à R. Aschi, celui-ci
lui dit : « Accorde-moi un délai de trente jours, pour que je repasse
mes études, car vous dites : Heureux celui qui vient ici (dans l'autre
monde) possédant bien ses études. » — Le trentième jour (l'ange)
revint; (R. Aschi) lui dit : « Pourquoi une telle hâte? » A quoi l'ange
répondit : « Tu serres le pied de Bar Nathan (et un règne ne peut
avoir de contact avec le règne précédent, pas même de l'épaisseur
d'un cheveu 3 ). »
Que signifient ces mots que R. Aschi serrait le pied du fils de
Nathan, et pourquoi cette crainte était-elle la cause de l'arrêt de
mort de R. Aschi? Quel personnage était donc ce fils de Nathan?
Répondons d'abord à cette dernière question. Ce fils de Nathan
1 Voyez Revue, l. XXIX, p. 91.
s Voir Rabbinovitz, Dikdouk Sofrimè, ad loc.
3 Moed Katan, 28 a. La pbrase que nous avons mise entre parenthèse ne se
trouve pas dans certains manuscrits du Talmud; nous verrons plus loin la raison de
cette omission. Voir Rabbiuovitz, ibid.
52 BEVUE DES ETUDES JUIVES
n'était autre que celui qui est connu dans le Talmud sous le nom
de « HounabarNathan ». D'ailleurs, les Tosafot avaient, dans leur
texte du Talmud, la leçon « Houna bar Nathan » en toutes lettres,
et non « bar Nathan l ».
On sait qu'à l'époque où R. Aschi était chef de l'école de Matha-
Mehasia, Houna bar Nathan était Resch-Galouta 2 et égalait
R. Aschi en science et en richesse 3 .
On sait encore que c'était un personnage considérable. Houna bar
Nathan, lui-même, raconte à R. Aschi que le roi des Perses Yezded-
gerd I lui avait arrangé sa ceinture et l'avait remise à sa place 4 .
Enfin, le Talmud nous rapporte que Amemar, collègue de
R. Aschi, permit à Houna bar Nathan de se marier avec une
femme originaire de la ville de Mahouza, malgré les soupçons qui
planaient sur la généalogie de la population juive de cette ville 5 .
Les Exilarques, on ne l'ignore pas, prétendaient descendre du
roi David. Houna bar Nathan, malgré sa dignité, ne craignait pas
une mésalliance. Mais il avait besoin d'une permission spéciale
des docteurs, pour pouvoir épouser une femme dont l'origine n'é-
tait pas bien établie.
Aussi, R. Aschi, qui ne voulait pas d'un tel mariage pour l'exi-
larque, reprocha à son collègue Amemar la permission qu'il avait
accordée; mais ce dernier ne voulut rien entendre, répondant
qu'il avait, sur ce point, une tradition formelle de son maître
R. Zebid de Nehardaa 6 .
Voyons maintenant l'explication qu'on donne ordinairement de
notre passage.
D'après Raschi et l'Arouch 7 , l'ange de la mort en disant à
R. Aschi : « Tu serres le pied de Bar Nathan », veut faire entendre
que sa vie empêche Bar Nathan d'être Nasi.
Cette interprétation est difficile à comprendre.
R. Aschi n'étant nullement Resch Galouta, en quoi sa vie pou-
vait-elle être un obstacle à l'avènement de Houna bar Nathan à
l'exilarcat?
1 Tosafot Guittin, 59 a.
a Lettre de Scherira.
3 Guittin, 59 a.
4 Zebahim, 49 a.
"> Kiddouschin, 12 b.
6 Ibid. 11 ne faut pas confondre notre Houna bar Nathan avec son homonyme qui
lui était antérieur et qui vivait à l'époque de Habba et de R. Nahman bar Isaac. D'ail-
leurs, on peut les distinguer l'un de l'autre, car le premier et son père sont men-
tionnés dans le Talmud avec le titre de Rab : R. Houna bar R. Nathan, tandis que
le Resch-Galouta n'a, ainsi que son père, aucun titre dans le Talmud, mais est
appelé simplement Houna bar Nathan. Aussi doit-on corriger ceriains textes du
Talmud qui, par la faute des copistes, confondent ces deux personnages.
7 Article "pr\1.
ÉTUDES TALMUDIQUES 53
Raschi et l'Arouch entendent-ils dire par Nasi « chef de l'é-
cole » ?
Houna bar Nathan n'a jamais succédé à R. Aschi dans cet em-
ploi. Ce fut R. Yémar ' selon les uns, Merimar (witt) selon les
autres, qui succéda à R. Aschi comme chef de l'école à Matha
Mehasya -. Nulle part on ne parle de Houna bar Nathan.
Abraham Zakuto, l'auteur du Youhasin, va encore plus loin,
car il se fonde sur notre Agada pour créer une place à Houna
bar Nathan comme chef de l'école de Matha Mehasya après la mort
de R. Aschi.
Ajoutons qu'on ne voit nulle part qu'un Resch Galouta ait été
chef de l'école « Rosch Yeschiba ». La plupart des Resch Galouta
n'étaient que peu ou point instruits. Même ceux qui étaient re-
nommés pour leur science, tels que Rabbi Houna I 3 , Mar Oukba 4 ,
Rabbah bar Abahou, n'étaient cependant pas revêtus de cette di-
gnité. Ainsi, du premier Resch-Galouta que mentionne le Talmud,
Ahyah ou R. Ahyah 5 , dont le titre indique déjà la science : de son
temps, c'était Hanania, neveu de R. Josué 6 , vivant à Nehar Pekod
qui remplissait ces fonctions. Le Resch-Galouta R. Houna I,
comme son titre l'indique, ne devait pas être non plus dépourvu
de science; cependant, aucun de ses contemporains, tel que le
père de Samuel, Lévi, etc., ne rapporte en son nom d'halacha ou
d'agada; preuve qu'il n'était chef d'aucune école. — Au temps de
Mar Oukba, Rab était chef de l'école de Soura et Samuel de celle
deNehardaa; à l'époque de Rabbah bar Abahou, R. Houna était
chef de l'école de Soura et R. Yehouda de celle de Poum Baditha.
— Il y avait sans doute un règlement qui défendait aux exilarques
de présider à l'enseignement ; les docteurs babyloniens avaient
bien vu les dangers du régime en vigueur en Palestine, où les
Patriarches, chefs de l'enseignement, étaient souvent en désac-
cord avec les docteurs. — Cela n'empêchait pas les Resch-Galouta
instruits de former des disciples. Ainsi, R. Hisda et quelques
autres docteurs rapportent des halachot ou des agadot au nom de
Mar Oukba; R. Nahman au nom de Rabbah bar Abahou.
Pour nous, notre texte fait allusion à l'empiétement d'un pou-
voir sur l'autre et à la punition de cet empiétement. Voici ce que
1 Lettre de Scherira, édition Goldberg.
1 Abraham bar David fait succéder Merimar à R. Aschi à Pécole de Matha-Meha-
sya ; il avait devant lui cette leçon dans la lettre de Scherira; elle se trouve aussi
dans l'édition Neubauer, 1887.
s Kilayim, V, 3.
4 Sanhédrin, 313; Moed Katan, 16 3.
5 Moed Katan, 20 a-, cf. les notes de Hirsch Hayot.
6 Berackot, 63 a et b; Nedarirn, VI, 13.
RKVUE DES ETUDES JUIVES
dit, à ce sujet, Scherira, dans sa fameuse lettre aux Rabbins de
Kai rouan :
...œoraa Bptta "prpbmb wwi ■*©« mb srb "ps^s Tin inb^ ïnna
« Et Houna bar Nathan, qui fut Resch Galouta à cette époque (de
R. Aschi), et Merimar et Mar Zoutra, qui furent après lui (qui lui
survécurent), tous furent soumis à R. Aschi et firent leurs Riglé
tètes) à Matha Mehasya 1 . »
Ainsi, le Resch Galouta Houna bar Nathan était obligé de
faire le Riglé près de R. Aschi à Matha Mehasya. Ce Riglé, nous
dit Scherira, était une fête que le Resch Galouta célébrait le troi-
sième samedi après Souccot et pendant laquelle on faisait la lec-
ture de la Tora dans la section ^b ^b. Cette solennité se célébrait,
comme de juste, dans la résidence de l'exilarque. Les docteurs des
grandes écoles babyloniennes étaient obligés de se rendre chez le
Resch-Galouta pour y assister. A l'époque de R. Aschi, cette règle
fut modifiée, ce fut au Resch-Galouta de venir soienniser sa propre
fête chez le chef de l'école de Matha Mehasya. Scherira parle lon-
guement de cette révolution dans sa lettre; il en est ravi et paraît
la considérer comme un des plus grands événements de l'époque.
En effet, c'était la soumission complète du pouvoir temporel des
Resch-Galouta au pouvoir spirituel des docteurs.
Le ïalmud parle très brièvement de cette soumission du Resch
Galouta Houna bar Nathan à R. Aschi. li rapporte ces paroles
d'un contemporain de R. Aschi : « Depuis Rabbi (R. Juda ha-
Nassi 1) jusqu'à R. Aschi, jamais tant de science et de richesse ne
se sont trouvées réunies ». Cependant, objecte le Talmud, à cette
I Jl faut corriger une faute qui s'est introduite dans ce texte de Scherira et qui a
pou importance. D'après Scherira, Houna bar Nathan est mort avant R. Aschi, puis-
qu'il dit : t Et Merimar et Mar Zoutra qui lui survécurent (à Houna bar Nathan),
tous furent soumis à R. Aschi ». Cependant, nous avons vu dans notre agada que
R. Aschi est mort avant Houna bar Nathan. Scherira aurait- il oublié ce texte en écri-
vant sa lettre ou prétend-il le contredire? C'est peu vraisemblable. Il suffit de lire, au
lieu de ÏT*")rQ "lim « qui lui survécurent », rp'inn Tirn « qui étaient avec
lui », pour rétablir la vérité. Scherira dit donc que Houna bar Nathan, Merimar et
Mar Zoutra, qui étaient contemporains, furent tous soumis a R. Aschi.
II faut aussi corriger dans Scherira Merimar en Amémar, car on trouve toujours
Amémar et Mar Zoutra en compagnie de R. Aschi, et beaucoup d'entretiens hala-
chiques eurent lieu entre eux trois (Berachot, 44 ô, 50 3, 55 3; Schabbat, 50 3/ Ke-
toubot, fil a, 53 3; Baba Meria, 22 a). Amémar présidait un grand tribunal à
Neuardaa (Rosck Ilaschina, 31 b; Berachot, Via; Sourra, ;»5 a, etc.), et il mourut
avant R. Aschi [Baba Mec/a, 68 a). Mar Zoutra était chef de l'école de Poum Badi-
tha (Û'WIE&O D'Wri TTO, édition Neubauer, p. 183; et ûblDH "porTP, édition
Filipowski, p. 201) et ces deux docteurs étaient plus âgés que R. Aschi, puisqu'ils
sont toujours mentionnés avant lui; cependant Scherira dit qu'ils étaient soumis
R. Aschi et qu'ils faisaientjeurs Riglé près de lui, à Matha Mehasya.
ÉTUDES TALMUDIQUES 58
époque, il y avait Houna bar Nathan, qui égalait R. Aschi. Et il
répond à cette objection que Houna bar Nathan était soumis à
R. Aschi «.
Ainsi, ce que raconte Scherira est confirmé par le Talmud.
Si un Resch-Galouta de l'importance de Houna bar Nathan, qui
était l'égal de R. Aschi, fut obligé de célébrer sa propre fête, non
pas dans sa résidence, comme le faisaient ses prédécesseurs, mais
près du chef de Técole de Matha Mehasya, on peut juger par là de
ce qu'était devenue, en général, l'autorité du Resch-Galouta à
cette époque. Ce devait être un roi qui règne et ne gouverne pas.
Nous proposons donc de traduire ainsi les mots de notre agada :
fro nm !-n*>jni npm sp : « Tu serres le Riglè du fils de Na-
than », c'est-à-dire : tu dois mourir pour avoir empiété sur les
prérogatives du Resch-Galouta Houna bar Nathan, que tu as
obligé de fêter sa propre fête, près de toi, à Matha Mehasya.
Il n'est pas impossible que l'auteur de cette relation ait joué sur
le mot bm, qui s'emploie fréquemment avec le verbe pm pour
exprimer 1 orgueil et l'usurpation, comme dans la phrase ^bn^r?
nrrcr: ^:n pnn •fava Y'n î-isipî n73"ipi [Berachot, 43 b).
Notre agada blâme donc la conduite de R. Aschi envers Houna
bar Nathan et attribue sa mort à la faute qu'il avait commise.
Ainsi se comprend que certains manuscrits du Talmud aient
omis les mots : a^3 fc*bttD iVrô iTrrpnm ruwn ïTObft "pan. « Un règne
ne peut avoir de contact avec le règne précédent, etc. », qui se
trouvent dans notre texte. Il ne s'agit nullement, dans notre agada,
d'une transmission de pouvoir de R. Aschi à Houna bar Nathan.
Quel fut fauteur de cette agada? Assurément, ce n'était pas un
docteur du Talmud. Elle doit plutôt provenir de l'entourage de
Resch-Galouta Houna bar Nathan. Les gens de la maison du
R^sch-Galouta, comme on le sait par le Talmud, étaient souvent
cruels, violents et persécutaient les docteurs. La soumission de
Houna bar Nathan à R. Aschi entraîna forcément la soumisssion et
l'obéissance des gens de sa maison ; ceux-ci ne pouvaient donc plus
exercer leurs violences. Quelle chute pour eux ! Rs ne pouvaient
se venger de leurs humiliations du vivant de R. Aschi : ce fut
après sa mort que leur colère éclata, et c'est alors qu'ils compo-
sèrent notre agada.
Elle fut introduite dans le Talmud probablement à l'époque de
R. Yehoudaï Gaon (759), où tant de morceaux de ce genre s'y glis-
sèrent, comme l'a montré Rapoport-.
L. Bank.
1 Guittin^ 59 a.
1 Erech Millin, s. v. JT75N, cf. Azoulaï, Schem Ha/jveJol/m., éd. Ben Jacob, p. 72.
bm, xrfrîw et mn^w
On admet généralement que, dans la terminologie du Talmud de
Babylone, le mot bao est synonyme de swn, va « demander, s'in-
former ». Mais, dans la terminologie du Talmud de Jérusalem, va
a parfois un sens qui est tout à fait étranger au mot bas). Ainsi,
le Mebo ha -Yerouschalmi (12 b) fait observer que « i?a a parfois
un sens atfirmatif *, bittU n^mn by tpy: ain ttm ». Le regretté au-
teur de YAruch complelum (s. v. bix®) reconnaît la justesse de
cette observation ; il admet donc aussi que, pour cette significa-
tion particulière, bwto n'est pas synonyme de va. En d'autres
termes, une phrase précédée du mot btf;D peut contenir une ques-
tion, mais jamais une affirmation.
Revenons maintenant au Yerouschalmi. Comme le traité de
Schelialim de ce Talmud se trouve dans toutes les éditions du Ba-
bli, nous allons commencer par ce traité. Dès la première page,
dans la première Halakha, se présente une grosse difficulté. Nous
y lisons, en effet, que l'appel pour apporter les schekalim doit être
fait trente jours avant le premier Nissan. On ne voulait pas laisser
un délai trop long, afin de stimuler les retardataires, ni trop
court, pour permettre à ceux qui demeuraient au loin de s'ac-
quitter de leur devoir dans le délai légal. Là-dessus le Talmud
dit : Vt» TOKntt imbpttî bv ïvwe baa iaa fjrv» ba© i-pprn ^an
yn ïiatabn fc-wam dnnm "jnava lïrbptt bsnizr wantt "hd 2 rpin
•jD^aa "maa n:ttTa swirn. « R. Hiskiyya a demandé : Alors les Ba-
byloniens devraient être avertis au sujet des schekalim dès le dé-
but de l'hiver, pour que les Israélites apportent ces schekalim en
temps utile, etc. » A cela R. Oula objecte : la Mischna (III, § 1) a
1 « Demander la permission de dire, remarquer, affirmer », dans Jastrow, Dictio-
nary, s. v. &C2.
s .L'édition de Krotoschin du Yerouschalmi, dont nous nous servons pour nos cita-
tions, a ici 'vinn (45 d). C'est évidemment une erreur de copiste provenant d'une
diltographie. C.t. Rabbinowitz, Dihdukè Soferim sur Schekalim, 2 c.
rN'i*. «nb'WB et mnb^sttï 57
fixé trois époques dans Tannée pour alimenter la caisse du temple
destinée à acheter les sacrifices de la communauté (qui sont payés
sur les revenus des schekalim); il n'y a donc aucune raison d'a-
vancer la date de l'appel, puisque ceux qui demeurent même très
loin ont le temps d'envoyer leur contribution pour la dernière des
trois époques fixées, c'est-à-dire quinze jours avant la fête de
Souccot. R. Mana réplique ensuite que tous les schekalim doivent
être versés au Trésor en même temps, le premier Nissan, mais on
en l'ait des prélèvements trois fois dans l'année pour donner plus
de publicité à la chose. Mais, si vraiment bfiW3 implique toujours
une question, où trouvons-nous la réponse ? En réalité, tout le
contexte prouve que R. Hiskiyya ne fait aucune question, mais
énonce une affirmation. 11 en résulte donc qu'ici bao a aussi un
sens affirmatif comme va, ainsi que le dit, du reste, tf"nii73, qui
remarque que le mot b&W3 doit être entendu ici dans le sens affir-
matif Nmn^n.
Mais ce n'est pas seulement dans ce passage que btfu: signifie
« faire observer, etc. » Dans le même traité et dans le même cha-
pitre (§ 8, dans ledit, de Krotoschin, § 5, 46 &), le même R. His-
kiyya (dans l'éd. R. Hilkiyya) rapporte: "pa nrtfîa btfiû iwo'n
'ID"! trttïl nTaab )Tfa 1?bnp73* ^ est facile de s'assurer que R. Simon
ne pose ici aucune question, mais énonce une conclusion qui dé-
coule logiquement de la halakha précédente. Même remarque pour
j. Sanhédrin, IX (27a), où nous trouvons (§ 4) deux fois profci 'n
bao et i§ 5) deux fois b«UJ ïrptti; dans j. Berakhot, VI. § 4 (10 c) :
vb? ïtoœ "pEE "pr-rm «r date ^tvz tf73:> bs . . . bas: nbo kwt 'n
•pnE vm; riansj. Yoma, II, §1 (39 c), bats ^T3>bN ^i ia prer* 'n
rtnajn 173 bi^D dTrn "wa nptra yt pwD ina rrrwa;
Dans ce dernier passage, le mot bas) a déjà été compris dans
le sens affirmatif, et non pas comme interrogation, par R. Juda
Rosanès. Ainsi Maïmonide, dans Maassé ha-Kor~banot, XIII, § 14,
transcrit la décision du Talmud : dvnT "WTa mns y73ip 1*ns. Rosa-
nès, dans son commentaire Mischné lemélehh a. t., cite le pas-
sage du Yerouschalmi avec cette remarque : bnaan rwD ï-maobl
\*1 Tamo nra-ib Trwn abn narapb -nen vwd yen hTnajn bsb
ira robn arcs© iab73 rnrTDpb bicsn *rrî robtDYffi mai n73nbi r»T
■»a©w mrra ymp i^&n Vp-i 1rs &rn mïwi «nbw rrap w la srrrfia
&YnT. Rosfinès ne peut reprocher à Maïmonide de n'avoir pas
mentionné ce 1*n e t ne peut parler de î-obïi m cc-z que s'il admet
que R. Isaac ne fait pas une question, mais énonce une affir-
mation.
Il semble même que ce n'est pas dans le Yerouschalmi seule-
58 REVUK DES KTUDES JUIVES
ment, comme cela a lieu pour va, que btfilî a une signification
affirmative. La Tosefta Megnilla, III (éd. Zuckerm., IV, 5), dit :
ûTip rct'n rrûbtia 'pb&niû wi rraa . . . nssn rocn mâbiia ■pbKitt
ût d'^ŒJibttD bnb. Dans le Yerouschalmi (Prsahim, 27 ôi, ce passage
est cité comme formant un tout; dans le Babli, il se présente comme
composé de plusieurs parties, dont la première est citée deux lois
{Megnilla, A a et 32 a) et la dernière six fois (Rosch Haschana
1 a, etc.). Nous voyons dans deux sources différentes que, dans ce
passage, le mot "pb&hiB a le sens de 'ptzrm 1 . Ainsi, dans j. Sche-
halim, 47?;, Abhahou définit le mot Dns ainsi : ût ircbtaa rçabû
Tmablna ^p^nnïï bmb bTip, où il faut certainement voir une allu-
sion au passage de la Tosefta. A haï gaon (Scheèlta, lxxviii), pour
prouver que trente jours avant Pâque il faut expliquer Cp^im)
les lois relatives à Pâque, mentionne les mots même de notre To-
sefta : roar; mabï-n ■paamo.
Le sens alfîrmatifde barétant ainsi surabondamment prouvé,
il suffira d'un seul exemple pour démontrer que le dérivé NnV?$m
peut avoir une signification analogue, comme «c avis, remarque,
assertion, proposition». Dans j. Pèa, 19 b, et j. Nedarim., 38rf,
on pose la question suivante : « Si le possesseur d'un objet quel-
conque a renoncé pendant un temps très court à son droit de
propriétaire, cette renonciation est-elle valab'e ? » On répond par
un passage de la Tosefta [Maasrot, III, § 11) où il est dit que, « si
le possesseur d'un champ renonce à son droit de propriété pen-
dant deux ou trois jours, il peut revenir sur sa décision ». R. Schi-
mon Dima (ou Dayana), rapporte devant 7^'iva une autre version
de la Tosefta : nn "înn ( 2 nr^ DW'a ^nab nV*s«. Le Talmud continue
alors ainsi : &■%**■ 'a ^fitfb nb^DK rra» nan )vdï2 [nt^t'-i] ïrb ntttf
a^:* 1 Sntoa nnab trm n^'i nnsb ètm, et, après avoir observé que la
baraïta vient à l'appui de l'opinion de Zeïra, il conclut : NttiSD ni™
1 La dernière partie du passace de la Tosefta se trouve deux fois dans le Babli
avec l'addition 'pCTTTl après ■pbNVtïî {Pesahim, 1 a. et Bekhorot, 58 a), et Margo-
lioth, dans le commentaire nb^O 7)1227*. sur les Schcèkot, xxvi, § 28, en conclut
que 'pbiKTiZÎ désigne la partie dialectique et l p'3"l"n la partie narrative. Avec un
peu d'attention, on remarque: très vite (pie le mat ^C^Tll est une interprétation.
Quelque copiste, pour expliquer le mot 'pbjO'J, avait sans doute écrit en marge
, P'tD""nii et ce mot a été ensuite incorporé dans le texte avec la conjonction "| (cf. Dik-
diikè Soferim sur Pesahim, l. c). La première partie aussi se rencontre dans notre
édition du Babli avec l'addition ^lBTnî [l. c), et là également c'est une interpréta-
tion [cf. Sifra sur Emor, XVII, $ 12 ; j. Pesahùn y l. c. : Dikdukè Soferim sur Afe-
f/nilla, 4 a).
2 Le texte est corrompu dans les deux passages et ne peut être rétabli qu'à l'aide
du contexte.
bwD, Knb"W8 ET mnb'WB no
Dans cette discussion, Zeïra ne pose pas de question, mais sug-
gère une solution ou émet une opinion, comme cela ressort avec
évidence des mots du Talmud ï"-ib y^ûtt amsntt, et pourtant le
Talmud emploie le mot anbnws. Ce terme ne signifie donc pas
« question », mais « assertion, proposition ».
Nous allons maintenant rechercher la véritable signification
du mot mnVwD qui sert de titre au recueil de R. Ahaï. Aucun des
rabbins du moyen âge n'a eu l'idée de donner une explication de
ce titre. Les savants modernes, à commencer par Zunz, le tra-
duisent tous par «Questions » ', et, pour le justifier, quelques-
uns disent que l'auteur a suivi dans son ouvrage la méthode socra-
tique des demandes et réponses (rmorn fibaiD). Mais en étudiant
attentivement ce recueil et en comparant son contenu avec celui
d'autres ouvrages de la période des Gaonim, dont plusieurs sont
également intitulés mnVwo, on se rendra compte que cette expli-
cation est inexacte.
Des cent quatre-vingt-dix dissertations 2 avec ou sans numéro
I Zunz, dans Gottesd. Vortrâge, p. 60, traduit mnV'Nti) par « Anfragen »,
Graetz, dans G. d. J., V, 173, Reifmann, dans Beth Talmud, lli, 26, Karpelès, dans
Gesch. d. j. Litcratur, p. 412, par € Fragen > ; Kaminka, dans la Jiid. Literatur, 111,
12, de Winter et Wùnsche, rend ce mot par c Urtersuchungen »; Kohut, dans
Aruch, L c., le prend pour le pluriel de fcTOip "pS^a Nnb"W»I5i et M. Weiss suit
l'opinion générale. Dans son Dor Dor Wedorchiv, IV, 24, note 4, il dit :
STPsna »>ran n*3 f a-ia «min ^t: ^3373 t^nb^N^î t-ib-n 'd
ira p fm ...inanam nbwa ^m r-iininb inatnia \*î9n tn« isna
Y'n i>*"d ï-rb"»a73 roboi-pn i» r**am p t^srib-wa *n«ina tsrrmïm
£S"wO m* p"ip ^-'3 31- ^TB 1TDTT»B ">zh [~\"'J 19 Ep - N"n T'a b"X]
N3Tn b"s) e«in ^?:n fitma^ab by pnii* 1 na bstaiB 'n itta iian "i n^\n
^b ■nno» rmb "^ :.n imnnn 03 td s^pïï «b a:nn?j a^Np isf'nn 'tc
S-nii-r 'n br -na-îa i"s "3 mnab jiayjx 138 *p mono ">"a? narfiia aca
m»N *"pa "»di tablai 'n *p3 1731.? ^33wN ï-ib^Np s-ib tm ^td p
— -:s n'^-pr^ '131 "i?:ir "»3:n a^nain nb naiaBi naiiam nbwa *pT3
■»3D73 nb\xc nrb imp ma "nn onb oidtsi aann» M«»i î-rtûttb
•rmiarn nb«to 7-n b* wno
II n'y a certainement aucune raison de ne pas admettre qu'il existe un rapport
entre le titre en question et le passage mentionné du Yerouschalmi, mais on s'aper-
çait facilement combien l'explication du 3>"p (ou plutôt du V'^ ou &" n l], dans Me-
yu/Ua, IV, est laborieuse et, par conséquent, peu satisfaisante. Elle s'appuie sur l'hy-
pothèse inexacte que Jlb^NttD signifie nécessairement « demander ». On a vu que ce
mot a aussi le sens d 1 « affirmer, énoncer une opinion », et l'expression 71*13;'
"T^N'û (telle est la leçon de notre Yerouschalmi, de l j""| et 3*"p] veut dire : Il
énonça comme une affirmation la règle posée par R. Samuel.
* Zunz {L c.) et Lowe {Fragment of Pesahim, p. 97) disent que les Schccltot sont
au nombre de 171 ; Graetz et Kaminka (l. c.) en comptent 191. Cette divergence
provient de ce que 20 de ces dissertations, tout en ayant le même en-tête traitent le
même sujet que les dissertations qui précèdent immédiatement et, par conséquent, ne
sont pas comptées. Les premiers ont adopté le nombre indiqué en tète de la dernière
seheelta : &yp y les deux autres savants ajoutent à ce total les vingt qui n'ont pas
60 REVUE DES ETUDES JUIVES
d'ordre, de notre Recueil, soixante -treize commencent par les
mots ban*:^ mai ïwwi, soixante-quatre par "jne ibw, et les
autres cinquante-trois par . . .b Tttai l , et toutes, sans exception,
sont précédées du mot anbitfp. Pour bien comprendre le sens de
ce mot, la première chose à faire à mon avis, est de consulter
l'auteur lui-même. Voici ce qu'il dit au commencement de sa pre-
mière scheelta : w Nrûttîi awava n^ttb hatrwn mai 'pai'rai «nVwo
aroun awva roi ^v «mu» rp*na rrttbrb ain '■p-ia Nsmp s-p^a
ïiai ïTWpl rrOTai... Lcnve (l. c, p. 95, note 37) traduit ainsi :
« Question. Pourquoi les Israélites sont-ils obligés de se reposer
le jour du sabbat? Parce que le Saint, béni soit-il, en créant le
monde, Ta achevé en six jours et s'est reposé le sabbat et a
béni et sanctifié ce jour ». On voit que la préposition /ta i est rendue
par « Pourquoi », ce qui est une traduction inadmissible. Voyous
un peu plus loin la scheelta IV :
T»îorn ïman 1*3 "in tpm?aVi brrpftb bania^ manb "pï-jb -ia&n «nVwc
abn îOsiLn &m ^:aa ^rotca 13m ■ma^N ba "p ^aa nVwi Kttsro
.'"ian nb^w T»bv aba "prrb? "p nu dnnmN
En suivant la méthode de M. Lowe, il faudrait traduire ainsi :
« Question. Pourquoi est-il défendu aux Israélites de se voler et
se piller les uns les autres? Parce que le châtiment infligé au
voleur est plus sévère que la pénalité indiquée pour les autres dé-
fenses, etc. » Mais tout ce passage parait incohérent, car, dans
toute la dissertation on ne trouve pas la moindre allusion à la dé-
fense elle-même ! Prenons maintenant une autre scheelta, la
XXII e . Nous y lisons :
^nbstb &nmw t^mmaa wibatb bmnxop irran "pa^ntii MnVw
wd^i avo^ «mbxb siîïï^i aoti t*waTpi!a ^aa ibafci ap^a ïrowG
ban firn D2M ira bbann ba Mpni itt&Oia rrban aba was *pîo tripla
'"i *\ftixi «mbxb ntoti 5>ap^b binic nab rrt lyamxn .ra sttsri
.'■Di iabn
M. Lowe traduirait ainsi : « Question. Pourquoi les Israélites
sont-ils obligés de prier dans une synagogue destinée à la prière?
C'est ainsi que nous trouvons que Jacob a prié dans [l'endroit où
de numéro d'ordre. Dans l'édition que nous avons sous les yeux (Wilna, 1861), on
ne trouve pas le nombre 67 (quoique dans les mriPDÏÏ du commentateur, la pre-
mière dibseriation sur Pourim soit marquée exactement comme la TO Nnb^X'û) ; il
reste donc 170 ninb^NC numérotées, auxquelles il faut ajouter les 2,0 non numéro-
tées : ensemble, 1^0.
1 Le premier groupe contient deux sekeeltot (102 et 167) qui commencent par
"lî-Îj^inTtfT et une (19) par i3>2P"'72 ta I, dont le sens est le même que celui de
"pa^nTD"!. Dans la seconde classe, deux (60 et 115) commencent par ib^N, sans la
lettre initiale T, mais c'est là une faute d'impression.
bawa, Nnb"«Htt3 et mnb'WD 61
s'éleva plus tard] le temple, qui était destiné à la prière, car il est
dit : « Mffn à une place déterminée. » Or 3>:d signifie « prier »,
comme il est dit « Tu ne prieras pas pour ce peuple et tu n'inter-
céderas pas («œr») auprès de moi. » Et chaque Israélite doit se
fixer un endroit pour prier, etc. » Ici encore, on voit les nom-
breuses inexactitudes auxquelles on aboutit en donnant à la pre-
mière partie un sens interrogatif. L'ensemble de chaque scheella
et la préposition i par laquelle commence le texte qui suit le mot
anVwD montrent qu'en réalfté ces passages contiennent des pro-
positions et des règles. C'est ce qui a fait dire à M. Weiss, /. c,
p. 24) : -qt vbv ton )^yn np^ bbis "«nVw,, -rima tnia-nû rw b^
r-unDE robn Tttn r<n- ■jiusNnn nfcs«3ii ïtriD'n r-nannn nbnn -ûi
ïrwn V2"d r^m. Donc, dans tous ces cas, le mot «nb'W ne peut
pas être rendu par « question » *.
Mais, si le début de ces dissertations ne justifie pas la traduction
du mot scheella par « question », peut-être faut-il ainsi traduire
à cause de l'ensemble ? Et de fait, comme chaque schetlta contient
une série de demandes et de réponses, plusieurs savants ont émis
l'opinion que c'est cette forme particulière de discusssion qui a
fait donner à l'ouvrage son titre de mnb^ra ou questions. Cette
conclusion est pourtant sujette à caution. Ce qui domine dans ces
dissertations, c'est l'argumentation. Prenant comme point de dé-
part une halakha établie, l'auteur l'examine dans toutes ses
conséquences, cite de nombreux passages de source rabbinique,
principalement du Talmud de Babylone, et termine par ces mots
Nrob"n p"i ou par une expression analogue. Qu'un tel procédé de
discussion amène des demandes et des réponses, cela est tout na-
turel, mais nous prétendons qu'il ne s'en trouve pas plus dans
notre Recueil, que dans tout autre ouvrage de ce caractère. Sans
doute, les « Réponses des gaonim » de Natronaï, Yehudaï, Haninaï et
Kalonymos, sont mentionnés assez fréquemment par la littérature
rabbinique du moyen âge sous le titre de Scheeltot (cf. Zunz, l. c,
102; Beth Talmud, III, p. 26; ib. p. 210). Mais, pour ces derniers
ouvrages, le titre de « Questions » est justifié, parce que les dis-
sertations qu'ils contiennent sont réellement des réponses à des
questions adressées directement à ces gaonim, tandis que, dans le
1 Quoique dans l'expression "p^NSîT Nnb^NIIJ *pj3>bl, que l'auteur emploie par-
fois, le mot Nnb^^O signifie « question », rien ne prouve que ce mot ait le même
sens au commencement des 190 scheeltot. Dans ces passages, dix en tout (voir Beth
Talmud, 111, 28), l'auteur emploie ce terme dans la pensée de répondre à une de-
mande prévue, tandis que toutes les dissertations qui débutent par ce mot contiennent
simplement des halakhot déjà établies.
62 REVUE DES ETUDES JUIVES
Recueil de R. Ahaï, les questions découlent naturellement des ha-
lakhot, qui forment l'exorde de ces dissertations. Bien plus,
R. Ahaï place le mot anb^u: justement en tête de la partie de la
dissertation qui ne contient aucune question.
Donc, puisque rien, dans ces dissertations, n'indique particu-
lièrement que l'ouvrage de R. Ahaï soit un recueil de questions,
puisque le mot fctnVwB peut avoir un sens al'firmatif et que, de
plus, la partie même désignée spécialement par l'auteur sous le
nom de «nVwD prouve que R. Ahaï donne à ce terme la significa-
tion d'« assertion, proposition, remarque », nous pouvons en con-
clure que le titre wi« n-n mnVwB doit être traduit ainsi : Obser-
vations ou Discussions de R. Ahaï.
N. C, 1896.
S. Mendelsohn.
CLÉMENT VII
ET LES JUIFS DU COMTAT VENAISSIN
Le x\ e siècle avait marqué, pour les Juifs du Gomtat-Venaissin,
le début d'une ère de réaction économique. La bourgeoisie éman-
cipée supportait avec peine ces concurrents gênants, qui ne lui
étaient plus utiles. Industriels, marchands, banquiers se liguaient
pour ruiner ou, tout au moins, rendre inoffensifs des rivaux qui
avaient le tort d'être Juifs. Abandonnés par les municipalités,
qui jusque-là les avaient protégés, pour défendre leurs propres
droits d'ailleurs, ces malheureux étaient entièrement à la merci
des papes.
Il est de mode de vanter la politique paternelle du Saint-Siège
à l'égard des Juifs des Etats pontificaux, et, en effet, on tracerait
un tableau brillant des effets de cette politique, en ramassant
toutes les mesures d'équité et de bienveillance que les papes
prirent successivement en leur faveur. Seulement, à cette des-
cription il serait aisé d'en opposer une autre, d'un relief aussi
puissant. Il n'y a pas eu une politique pontificale à l'égard des
Juifs, il y en a eu plusieurs. Bienveillants ou malveillants, les
papes pouvaient toujours invoquer des précédents; les archives
de la chancellerie étaient un arsenal d'où Ton pouvait tirer des
armes de tout genre.
Il ne fallait pas nécessairement un changement de pontife pour
amener ces variations; il suffisait, pour le même pape, d'un
changement de dispositions ou de circonstances. Ces volte-face
savaient se justifier ; pour révoquer une bulle, il suffisait d'en at-
tribuer l'origine à l'importunité '. Quand ces soi-disants impor-
1 Ainsi Martin Y, révoquant, le 1 er février 1423, une bulle précédente, s'exprime
ainsi : c Eas tanquam a nobis per hujusmodi circumventionem et importunitatem
extortas merito ineiticaces et invalidas reputantes. » Vernet, Revue des questions
historiques, t. LI, p. 381.
64 REVUE DES ETUDES JUIVES
tuns étaient Juifs, un mot dur pour fustiger leurs manœuvres
coupables, et c'était assez pour effacer le souvenir du prix dont ils
avaient acheté la bonté de leur maître.
Le xvi° siècle acheva ce que le siècle précédent avait com-
mencé. La lutte engagée par les habitants du Comtat contre leurs
concurrents juifs devint plus violente ; leurs exigences se firent de
plus en plus impérieuses. Les Juifs, sujets du pape, en appelèrent
à la protection de leur souverain ; ils ne se dissimulaient pas les
sacrifices dont ils devraient payer le droit de vivre, et, avec une
énergie qu'il faut admirer, ils disputèrent pied à pied ce que le
langage du temps appelait leurs « privilèges », et qui n'était même
pas le droit commun. Leurs succès étaient précaires, mais, au
moins, les empêchaient de désespérer.
Jamais l'inconstance de leur sort n'éclata mieux que sous le pon-
tificat de Clément Vil ; aucun pape ne montra une telle versatilité
d'opinions. Oscillant au gré des circonstances, se démentant avec
une aisance ingénue, biffant d'un trait de plume ce qu'il avait so-
lennellement décrété la veille, il a fait passer successivement les
Juifs du Comtat de la joie la plus haute à la détresse la plus pro-
fonde, leur accordant des droits trop beaux pour être durables,
les condamnant ensuite à la plus pénible situation. C'est qu'il prê-
tait l'oreille tantôt aux doléances des Juifs, qui venaient au se-
cours de son trésor aux abois, tantôt à celles des « trois états »,
dont il eût été très imprudent de s'aliéner le loyalisme.
C'est ce que mettront en lumière les pièces inédites que nous
publions plus loin. L'une a été copiée par notre regretté maître
Isidore Loeb, c'est celle qui est défavorable aux Juifs l ; les deux
autres ont été transcrites, pour nous, des registres secrets du Va-
tican. Naturellement, de ces deux derniers documents il n'est resté
aucune vestige dans les Archives du Comtat : les Juifs seuls
avaient intérêt à les garder, et l'on sait qu'il n'est rien resté de
leur dépôt de pièces officielles.
Clément VII venait à peine de recevoir la tiare (1523), que les
Juifs du Comtat, suivant l'usage, lui envoyèrent une députation
1 II existe à la Mairie de Carpentras (GG, 58) uûe bulle de Clément VII de 1524
que nous aurions voulu publier, car elle est un des éléments importants du chapitre
d histoire que nous étudions ici ; mais elle est si mal transcrite que nous n'osons pas
la reproduire avec ses incorrections nombreuses.
CLÉMENT VIL ET LES JUIFS DU COMTAT VENA1SS1N 65
pour lui demander la confirmation des privilèges que leur avaient
octroyés ses prédécesseurs. Le pape s'empressa de déférer à leurs
vœux, et, à la date du 4 janvier 1524, la chancellerie l^ur remit
l'acte qui devait leur assurer toute quié:ude '. Clément VII n'avait
nulle raison de marchander sur les maigres concessions que ses
devanciers leur avaient accordées, malgré les protestations des
« trois états ». Le nouveau pape était un grand seigneur, de l'il-
lustre famille des Médicis, qui jusque là s'était surtout occupé de
politique générale. La situation, quand il prit le pouvoir, était
alarmante pour le Saint-Siège comme pour la péninsule. Les
succès des armes impériales, qu'il soutenait de ses troupes et de
ses subsides, devenaient menaçants ; la défaite des Français et le
triomphe de Charles Quint, c'était l'asservissement à brève
échéance de la papauté. Au milieu de ces soucis, la requête des
Juifs dut passer inaperçue, et le pape abandonna vraisembla-
blement au cardinal chargé de ces affaires le soin d'y répondre.
Mais le désarroi même qui régnait alors à Rome releva semble-
t-il, le courage des trois états. Depuis un siècle, ils menaient une
guerre, tantôt ouverte, tantôt sourde, contre les Juifs de la pro-
vince. En 1457, ils avaient sollicité de Pie II des mesures éner-
giques pour réduire le champ des affaires de leurs rivaux ; ils
avaient obtenu de lui un bref (4 janvier 1458) qui défendait aux
Juifs de vendre des grains et autres substances alimentaires, de
faire des contrats avec les chrétiens, de prendre hypothèque sur
leurs biens et d'exercer aucune action contre leurs personnes-.
Sixte IV reçut, à son tour, une ambassade des Gomtadins et re-
nouvela les prohibitions énumérées dans le bref de Pie II 3 . En
14*9, la commune de Garpentras appuya les doléances faites au
légat d'Avignon, gouverneur du Gomtat, par les marchands et
artisans de Garpentras contre leurs concurrents juifs. Ils deman-
daient que le commerce de ceux-ci fût soumis à de telles prohi-
bitions que leur concurrence en fût paralysée. Ils n'obtinrent qu'un
demi-succès 4 .
En 1524, ils furent plus heureux et, le 11 août de cette année,
les trois états obtinrent de Clément VII une bulle qui est ainsi
résumée dans une plaquette de Vasquin Philieul de Garpentras,
Les Statuts de la Comte de Venaiseia mis de latin en françois 5 .
1° Les Juifs ne pourront faire commerce de blé, vin, huile et
1 Voir Pièces justificatives, III.
» Bardinet, Revue, VI, 8 et 24.
» Ibid., p. 9.
4 Revue, ibid., p. 28.
s Avignon, 1558, in-8°.
T. XXXII, n° 63. 5
OC. REVUE DES ETUDES JUIVES
autres victuailles, ni de choses ou marchandises nécessaires à
l'humain usage. Ils devront vivre de leur labeur.
2° Dans les contrats qu'ils feront avec les chrétiens, il ne pourra
être stipulé aucune « obligation de personnes immeubles ». Ils ne
pourront prendre en hypothèques que les biens meubles et l'usu-
fruit des immeubles.
3° Les obligations faites sur comptes finaux, c'est-à-dire pour
solde de compte, seront nulles s'il n'y est pas fait mention expresse
des obligations précédentes dont ces comptes finaux sont la consé-
quence, avec la désignation des notaires qui les ont reçues et de
l'an et du jour du contrat.
4° Ils ne pourront pas exiger le remboursement de dettes
payables dix ans auparavant, sous peine de 25 marcs d'amende, à
moins de preuve qu'ils ont été empêchés, par une juste cause,
d'exiger l'exécution du contrat.
5° Tout contrat usuraire leur est interdit.
6° Dans leurs contrats, ils ne feront pas figurer des personnes
supposées.
7° Ils ne pourront emprisonner ni arrêter aucun chrétien pour
dettes, ni procéder contre eux par censures ecclésiastiques.
8° Les notaires ne dresseront d'autres actes que ceux qui sont
mentionnés plus haut, ni ne rédigeront de contrats usuraires sinon
en présence de l'objet du prêt ou de témoins.
II
Les Juifs ne se tinrent pas pour battus, ils envoyèrent de nou-
veau à Rome une délégation prête à accepter, au nom de ses com-
mettants, les plus dures conditions pourvu que la liberté dont ils
avaient joui jusque-là leur fût maintenue. Ils entrèrent en pour-
parlers avec l'homme de confiance du pape, qui veillait sur les
intérêts du Saint-Siège, François Armellino.
C'était une figure curieuse que ce cardinal, qui, parti de bas
étage, était devenu le bras droit de Clément VII. Fils d'un banque-
routier qui « avait payé en une nuit tous ses créanciers par une
fuite préméditée», il avait débuté par le métier d'homme d'af-
faires. S'enhardissant, il s'était fait pourvoir d'un office de proto-
notaire et de celui de clerc de chambre, et avait réussi à capter les
bonnes grâces de Léon X. Pour récompenser les services d'ordre
financier qu'il lui rendit, le pape l'adopta dans la famille des
Médicis et le créa cardinal en 1517. Ce fut à lui qu'il abandonna
CLÉMENT VII ET LES .UJIFS DU COMTAT VENAISS1N 67
le « gouvernement des finances ». La mort de son protecteur jeta
François dans les transes ; on ne parlait de rien moins que de faire
une enquête sur la vie des favoris du pape défunt ; il se voyait déjà
livré à la discrétion de ses ennemis et à la fureur du peuple, qui
le haïssait, quand tout à coup sa fortune se releva : le cardinal de
Médicis le tira de danger, puis, devenu lui-môme pape sous le
nom de Clément VII, lui abandonna de gros bénéfices. Le souve-
rain pontife n'y perdit, d'ailleurs, rien, car, son favori étant mort
ab intestat, il hérita de lui plus de 200,000 écus, qui l'aidèrent à
payer sa rançon l .
C'est à ce quasi-ministre des finances que les Juifs durent
s'adresser. Ils arrivaient en un moment critique. Après la défaite
de François I er à Pavie, les généraux de Charles-Quint avaient
lâché leurs troupes sur le territoire du pape. Ces hôtes inattendus
l'effrayaient par leurs violences et leurs brigandages journaliers;
aussi, de concert avec Venise, qui souffrait des mêmes maux, il
proposa 20,000 écus pour le retrait de ces troupes indisciplinées.
Cette saignée, suivant de près une longue guerre, était doulou-
reuse, et François Armellino devait accepter avec reconnaissance
les moyens de réparer les brèches du trésor pontifical.
Or, depuis longtemps et à plusieurs reprises, les papes avaient
voulu imposer aux Juifs du Comtat une contribution d'un ving-
tième sur leur fortune; mais, forts de l'appui des municipalités,
qui entendaient défendre leurs privilèges, les Juifs avaient ré-
sisté avec succès à ces exigences. Cette fois, ils durent se sou-
mettre. Moyennant ce droit, qui était considérable, étant donné
les impôts qu'ils payaient déjà, ils obtinrent en juillet 1525 des
privilèges, qui furent convertis en lettres-patentes ou capitula,
signées en décembre 1525 par le cardinal Armellino et confirmées
par le pape.
Les Juifs, pour la plupart, tiraient leurs moyens d'existence des
métiers manuels, du commerce et des opérations de prêt. Peu à
peu, la bourgeoisie comtadine était arrivée à paralyser leur con-
currence, par les mesures prohibitives qu'elle avait obtenues
contre eux. Ce sont, naturellement, ces prohibitions dont ils
demandaient la révocation.
Pour les métiers, ils obtinrent la liberté de les exercer, comme
ils en avaient l'habitude et comme le faisaient les chrétiens. Pour
le commerce, leur requête se heurtait à un état de fait difficile à
modifier. L'arrêt de la commission de 1489, dont nous avons déjà
1 Aubry, Histoire générale des cardinaux, t. III, p. 279 et suiv.
68 KEVUE DES ETUDES JUIVES
parlé, leur avait interdit tout achat de laines et pelleteries. Il leur
enjoignait, en outre, de cesser toute fabrication de draps, sinon
pour leur usage. Ils furent autorisés, par l'acte dmain », « ayant toujours
eu soin de faire venir de tous côtés du blé à Rome et d'y empêcher la chèreté de
toutes les provisions nécessaires. C'est pourquoi l'on nu saurait bonnement concevoir
les regrets et les pleurs qu'y causèrent les nouvelles de son décès et le souvenir de
ses vertus et nommément de la munificence qui était d'autant plus à estimer qu'étant
assez ménager en ce qui le regardait, il était extraordmarement magnifique et libéral
envers les autres ». Aubry, Histoire générale des Cardinaux, t. III, p. 338.
• M. de Maulde a publié, dans le Bulletin historique et archéologique de Vaucluse
(1879, p. 315 et suiv.), le texte des réclamations des Élats : Ténor capitulorum per
Judeos in odium christianorum a Sancla Sede apostolica ultimate obtentorum cum
certis modi/icationibus in pede cujuslibei descriptis, etc. M. de Maulde dit à ce sujet:
« Rien de plus étonnant que ce titre constatant que les privilèges énoncés dans la
délibération qui suit ont été obtenus par les Juifs, alors que légalement on se trouvait
sous le régime de la bulle de 1524, par laquelle Clément Vil avait inauguré d'ailleurs
une ère de dureté qui, on le voit, ne passait pas dans la pratique; rien de plus éion-
nant aussi que la largeur des prescriptions contre lesquelles protestent les États tout
en restant au-dessous de la rigueur des prescriptions légales de 1524. » C'est faute
d*avoir connu nos Capitula de 1525 que M. de Maulde montre cet étounement. 11 est
à remarquer que les réclamations des trois élats ne concordent pas entièrement avec
la teneur des privilèges obtenus par les Juifs; quelquefois elles visent des articles
qui n'y figurent pas. Ainsi le chapitre v des réclamations proteste contre la faculté qui
leur est accordée de prêter à 16 0/0, alors que notre texte ne parle que de 13 0/0;
pour les marchandises vendues à crédit, ils auraient le droit de prélever 25 0/0 : rien
de tel dans les privilèges ; pour le droit de réméré sur immeubles, le délai est de trois
ans et non de neuf. Enfin, ils se plaignent que la prescription déceunale n'ait pas lieu
pour eux : on a vu plus haut en quoi consistait cette faveur.
74 REVUE DES ETUDES JUIVES
orateurs chargés de lui exposer leurs doléances. Ils lui rappelèrent
les lettres qu'ils avaient obtenues de lui en 1524, mais qu'avaient
annulées les concessions accordées aux Juifs par François Armel-
lino. On leur avait fourni les moyens d'exercer leurs arts mau-
dits pour sucer le sang des chrétiens et « dévorer leur subs-
tance ! ». Ils ont réduit ceux-ci à la misère et à l'exil, au point
qu'ils semblent près de l'emporter sur les chrétiens en nombre et
en facultés.
Le pape crut bon d'accueillir leur requête, et avec la même
versatilité qu'il montra dans les affaires du Portugal, il annula
l'acte de 1525. Pour justifier sa conduite passée, à l'exemple de
Martin V, il mit sur le compte de l'importunité des Juifs sa dé-
faillance temporaire. Ces lettres, rédigées par Armellino, et
qu'il avait peut-être confirmées, les Juifs les lui avaient ex-
torquées, après l'avoir circonvenu. Le pape les révoque tout
simplement 2 .
IV
Le bref de Clément Vil atteignait les Juifs dans leurs intérêts et
leur liberté, il leur montra la faiblesse de l'appui quils pouvaient
attendre de Rome. Mais ils étaient habitués à lutter au jour le
jour et, malgré leurs défaites nombreuses, ils savaient ne pas dé-
sespérer. La mort de Clément VII vint leur rendre justement l'es-
poir : l'avènement d'un pape nouveau leur permettait de compter
sur l'avenir et réveillait, en tout, cas, leur esprit d'initiative. Ils
s'empressèrent de faire remettre à Paul III, dès son intronisation,
en 1534, une pétition pour obtenir de sa justice un nouvel examen
de leurs droits. Elle était portée par Joseph de Lattes 3 et maître
Vidas Avidor 4 , procurateurs de la communauté du Comtat. Un
débat public eut lieu le 1 er mars 1535 ; les rapporteurs donnèrent
leurs conclusions le 18 mars suivant. : les Juifs obtenaient gain
de cause. 11 était reconnu que les privilèges invoqués par eux
leur avaient été concédés en échange de l'impôt du 20 e « et pour
d'autres causes ». En conséquence, la révocation des Capitula
1 L'expression était de style déjà au commencement du xm e siècle ; voir Moritz
Stem, JJrkundliche Beitrâge uber die Stellung der Pàpste zu den Juden, II, 5 (Kiel,
1895).
2 Voir Pièces justificatives, n° II.
3 II est cité dans la liste des Juifs de Carpentras de 1540, Revue, X, 83.
' Maître Vides A.vi#dor de Cavaillon, Revue, XII, 201.
CLEMENT VII ET LES JUIFS DU COMTAT VENA1SS1N 75
faite à l'instance des trois états et obtenus par eux « subrepti-
cement » devait être nulle et non avenue.
Le fameux Sadolet, évêque de Carpentras, faisait peut-être al-
lusion à cet acte de justice quand il se plaignait que « Paul III lût
mieux disposé en faveur des Juifs qu'envers ses propres sujets. »
Pour beaucoup d'esprits, l'équité envers les Juifs est nécessaire-
ment une injustice envers les chrétiens.
La victoire des Juifs du Gomtat n'était pas définitive : ils le
virent bien par la suite.
Israël Lévi.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Capitula hebreorum Carpentoratensium et Venaysinum 1 .
Augustinus Spinola Saonensis miseratione etc. Universitati
hebreorum Carpentoratensium et Comitatus Venaysiui vere fidei co-
gnitionem et sa(no)nioris con>ilij spiritum. Supplicari nuper nobis
fecistis iu Caméra Apostolica ut pro solita S. R. E. consuetudine dos
tolerari etiam Capitula et concessiones alias per bo : me • fr. Armel-
linum Cardinalem et S. R. E. Camerarium predecessorem nostrum
vobis vestreque Universitati tolerata, observari mandare et quatenus
opus sit de novo tolerari diguaremur, quorum Capitulorum sequitur
et est talis videlicet :
Frauciscus Armellinus med. miseratione divina tituli s li Calixti
e. s. Mariae Traustiberi presbiter Çardinalis S. R. E. et D. N. pp.
Camerarius Universitati hebreorum in civitate Carpentoratensi et
Comitatu Venaysini commorantium vere fidei cognitionem et sa-
nioris consilii spiritum. Cum per quasdam sub plumbo litteras
SS mi D. N. contra nos (vos?) ad instantiam trium statuum sub dat.
Rome XI Kal. Augusti mdxxiiii. anno primo sui pontificatus ema-
natas' jura vestra nimium ledietvos enormiter gravari pretenderitis
1 Archives secrètes du Vatican, Diversorum Cameralium, vol. 92 #, p. 4b.
1 C'est la bulle dont nous avons parlé plus haut. p. 65.
76 HE VUE DES ETUDES JUIVES
et ad eumdem SS m D. N. supra dictarum litterarum revocatione seu
moderatione recursum habueritis, idemque SS muS 1). N. ex pietate
christiaua vobis eompatiens dictas litteras et in il Lis contenta que-
cumque prout in iufrascriptis capitulis singulariter manu nostra
signatis contiiietur restrixerit, limitaverit, declaraverit, nobisque
propterea imposuerit et mandaverit, ut pro consuetudine nostri ca-
merariatus oflicij tam dictas declaraiiones quam pro Sede et Caméra
Apostolica hebreis Capitula coucedi seu tolerari deberemus, quorum-
quidem Capitulorum tenore sequitur videlicet.
In priinis petitur quod liceat dictis hebreis mercaturam exercere
in trumento, vino, blado, oleo et in aliis rébus tam ad usum et vic-
tum necessariis quam aliis quibuscumque prout poteraut ante dictas
litteras emanatas ad instantiam trium statuum et prout possunt
christiani. Placet quod in omnibus rébus ut supra mercaturam
exercere possint sicut christiani, dummodo non emant aut alias
accipia[u]t frumenta, blada, vinum, oleum non recollecta et a solo non-
dum separata. Et si contrarium fecisse reperti fuerint, incidant in
poenam centum ducatorum auri pro quolibet. Predicta vero a solo
separata emere, accipere et super illis mercaturam exercere possint
et valeant impuue et licite sicut christiani, dum tamen fraudem in
hijs non committant et non priusquam post meusem quo predicta
inceperint vendi in foro publico Civitatis Carpfentoratjensis. In solu-
tum vero pro debitis hactenus contractis etiam aute dictum mensem
accipere possint. Et quod lana[m]a non habentibusovium grèges emere
non possint praeterquam a mercatoribus; a quibus etiam, si oves non
habeant, licite et impuue emere possint et valeant ut hactenus con-
sueverunt, et sicut christiani possint ab habentibus lauam post
mensem tutti postquam christianis vendi inceperint, etiam ante
mensem arbitrio Vicarij R. Epi. Carpentoratensi. F. Card. Camerarins.
Item quod non leueautur portare aliud signum quam hactenus
cousueturn et non possint c>gi ad portandum Bireta crocei vel al-
lerius coloris. Placet F. Card. Camerarins.
Item quod praescriptio decennalis saltem in contractibus jam
initis ante litteras dictas praescriptionem inducen(dij[tes] locum non
habea(n)tet vim habea(n)t tantum in futuris. Placet quoad preterita
quorum decennium erat elapsum ante datam litterarum prescrip-
tionem inducentium quo vero ad alia tam preterita quam fulura
débita contrahenda, ad obviandum fraudibus dictam praescriptionem
locum habere volumus, nisi de legitimo impedimento doctum fuerit
seu alias sine fenore mutuaverint vel alias citra usurariam pravi-
tatem contraxerint. In hijs vero quorum nondum decennium decur-
sum est et terminus anno minor reliquus est ad spatium unius
anni supplicatur qui annus currere incipiat post lapsum quin-
quienni dati ad satisfaciendum praefatis hebreis ut supra. F. Card.
Camerarins.
Item quod hebrei possint obligationes rerum stabilium mobilium
personales et alias in forma acquirere et contractus facere cum obli-
CLEMENT VU ET LES JUIFS DU GOMTAT VENA1SSIN 77
gationibus, renunciationibus, hypothecis et cautellis prout christiani
faciuDt, ne suis fraudentur creditis maxime a clericis etiam exemptis
qui secularem curiam despieiunt, et quod notarij possiut rogari et
instrumente) conficere de eorum coutractibus, diciis litteris non
obstantibus. Placet quod possint acquirere obligatioues etiam jure
contractus cum obligationibus, hypothecis et cautellis prout faciunt
christiani, ut supra. Et quod notarij possint rogari et instrumenta
conficere ut supra petitur, dummodo in futurum cives et incolae
Civitalis Carpeu>is et dicti Gomitatus ad censuras et carceres non
obligeutur, possint tamen sub arreste Castri aut civitatis ubi conti-
gerit obligari. Et quod hebrei bona stabilia capere non possint si
fructus vel bona mobilia extabuut ex quibus ipsis hebreis possint
satisfieri; quibus fructibus vel bonis mobilibus non existentibus,
tune bona stabilia accipere possiut, que debeant venalia proclamari
et, per dies quadragiuta non reperio emptore christiano, tune judei
illa accipere possint, restituto tamen domino illo quo plus valerit,
predielum quod esset debitum judeo vel judeis cum pacto expresse
de rétro vendendo priori domino infra novenaium pro eodem precio.
Etiam si infra dictum tempus domini bonorum illa non remerint,
tune liceat hebreis pro eorum arbitrio et voluutate de illis disponere
et illa alienare etiam sine licentia judicis vel alterius cuiuscumque
etiam in aliis in presentibus capitulis non expressis serventur lit—
terae praefatae, sub plumbo jam ad instantiam trium statuum per
SS mc D. N. anno preterito sub dat. Rome XI Kal. Augusti mdxxiiii
auno primo expeditae. Et quod Episcopi seu eorum Vicarij in civita-
tibus et Gomitatu predictis coga[n]t clericos etiam exemptos ad satis-
faciendum dictis hebreis prout seculares coguntur in seculari curia
summarium et expeditum jus illis ministrando, aliquo privilegio non
obslaute. Et quod loco censurarum judex tam ecelesiasticus quam
secularis possit et debeat precipere et mandare debitoribus dictorum
hebreorum quod infra terminum competentem eorum arbitrio mode-
randum debeant dictis hebreis satisfacere sub poena sex ducatorum
auri pro quolibet centenario ultra interesse et tertia Camere Apos-
tolice, pro alia Ecclesiae matrici loci, pro reliqua exequtori appli-
canda, et quod judices teneantur exigere diilas poenas judeis débitas
anie datam litterarum contractum a suis debitoribus juxla formam
coutractuum exigere possint (?), gratia moratoria manente juxta mo-
dificationes supra et infra scriptas. F. Card. Camer ius .
Item quod liceat eisdem hebreis omues artes licitas et honestas
impune et licite exercere prout hactenus soliti fuerunt et prout fa-
ciunt christiani. Placet dummodo in contemptum christiauae reli-
giouis non tendant aut finiant, et contra supra et infiascripta capitula
ac litteras predictas cum modificationibus infrascriptis. F. Card li °
Camer im .
Item tollerentur sub usuris mutuare prout per privilégia Leonis X
et per SS nm D. N. confirmata tollerati sunt etiam in blado, frumento,
vino et oleo juxta hactenus observa tam consuetudinem in illis par-
78 REVUE DES ETUDES JUIVES
tibus, quantum cum Deo et sine peccato possimus et non aliter. Placet
quod tollerentur dummodo non ultra quam ad rationem tredecim
pro centenario quolibet anno pro usuris accipiaut, in bladis vero
frumentis, et aliis juxta eousuetudinem illarum partium salvis tre-
decim pro quolibet centenario pro hebreis prout in aliis rébus et
pignoribus etiam quod frumentum seu bladum pro blado accipiant.
F. Card. Camerarius.
Item quod in partibus mulierum ipsarum possint christianas
obstetrices conducere et obstetrices possint impune accedere. Placet
dummodo non multum conversentur in domibus judeorum.
F. Card'" Cam rn, \
Item ex quu solvunt vigesimam petunt absolvi ab omnibus crimi-
nibus et delictis hactenus per eos quomodocumque commissis et
perpetratis et poenas illorum gratiose comdemnari ita ut de cetero
pretextu ipsorum criminum nullatenus molestari possint, etiam ra-
tione Synagogarum f'actarum, ampliatarum et reparatarum. Placet
preterquam de homicidiis et delictis homicidio gravioribus et machi-
nationibus in persona SS mi D. N. et S. R. E. Card lis vel alterius pre-
lati. F. Card li * Cam riu \
Item quod contra ipsos judeos non possit procedi nisi per accusa-
tionem etiam tune servata forma juris cum ^ubscriptione accusatoris
ad poenarn tallionis et aliis requisitis. Placet praeterquam in capita-
libus criminibus in quibus per inquisitionem et alias prout de jure
contra ipsos procedi possit per accusationem etiam prout de jure est
et consuevit. F. Car lh Cam riHii .
Item quod in diebus festis seu dominicis intra eorum domos seu
habitationes ipsorum clausis hostijs non impediantur eorum exer-
citia facere et panes ax[z]imos conficere, et ot'ficiales non possint
propterea ipsos molestare. Placet F. Cara lis Camer iu *.
Item in die Sabbati non possint civiliter vel criminaliter conveniri.
Placet nisi pro criminibus capitalibus vel alias in flagranti crimine
fuerint reperti vel aliter légitime condemnati. F. Card. Cam.
Item quod non possiut ab olficialibus cogi ad eundum ad predica-
tiones seu alias cerimonias contra legem eorum. Placet F. Cara Us
Cam et iws .
Item quod possint in omnibus terris Ecclesiee libère et licite sine
moleslia couversari, negociari, transire, stare et discedere prout alii
hebrej. Et quod hase capitula omnia et singula in eis et in predictis
litteris SS mi D. N. sub plumbo contenta teneantur et sint obligati
servare cum christianis, incolis et habiiatoribus dictorum civita-
tum Garpensium et Comitatu Veuaysini dumtaxat. Piacet F. Card hx
Camer ( "\
Item quod Universitas Romanorum vel alia quevis Universil.as
quorumeumque civitatum, oppidorum et locorum S. R. E. et Sedi
Apostolice médiate vel immédiate subiectorum ab hinc in posterum
non possint nec debeant cum SS m0 D. N. pro tempore existenti vel
ejus Gamerario, vel Caméra et Sede Apostolica vel cum quoeumque
CLÉMENT Vil ET LES JUIFS DU COMTAT VENA1SSIN 7«»
alio aliquid tractare vel componere vel appunctatum aliquid facere
vel aliquid promittere, obligare, solvere vel ^lias aliquid quomodo-
libet facere et gerere nomme et pro parte Universitatis hebreorum
civitatum Garpeotorateusium et Gomi talus Veuaysioi predictorum
siue expresso maudato et couseusu ipsius Uuiversitaiis vel alicujus
ab eadem deputati etiam ad id sufficieuter potestatem habentis manu
alicujus publici et autentici notarij non tamen hebrei sed christiani.
Et quod dicta Universitas hebreorum civilatis Garpensis et Comi-
tatus Venaysini intelligatur et sit libéra et immunis a qualibet alia
universitaie et ejus gravaminibus. F. Card Hs Cam ius .
Item in estimatione bonorum pro solutione vigesima? fienda bona
uteusilia seu ad usum quotidianum parata vestis et ornamenta tam
virorum quam mulierum dummodo utensilia sint.
Item domus non veniat nec computetur ex quo domus sint cen-
suaria? ideo ex illis nullum fructum percipiant. Placet F. Card lis
Cam ius .
Item quia propter distantiam locorum ad Urbem et pericula, dis-
pendia et difficultates veuieutis ad Urbem, si aliquis mandetur
hebreis prediclis contra formam presentium capitulorum, vel si quid
est propterea iu hiis non compreheusis quod ipsi vel ex boua con-
suetudine vel alias quomodolibet servare teneantur et hactenus ser-
vaverint ad hoc ut consulant rébus suis petunt quod habeant ter-
minum unius anni ad comparendum hic in Urbe et intérim non
incidant in aliquam pœnam nec possint cogiad aliquid faciendum
contra formam horum capitulorum nisi de expresso et evidenti man-
dato Rom. Pont, pro tempore existenti per litteras Sanctitatis sua?
sub plumbo vel annulo piscatoris in rébus videlicet ad ipsum Ponti-
ficem et Sedem et Cameram Apostolicam spectantes. Placet F. Card iis
Camer' us .
Item petunt quod debitoribus dictorum hebreorum presentibus et
futuris non possit concedi dilalio moratoria vel salvus conductus
ultra annum a die date commissionis computandum, et tune tenean-
tur dare fidejussores vel pignora infra uduiti mensem, qui semel
moratoriam habuerit non possit aliam impetrare vel impetrata uti
nec prorogationem prime dilationis impetrare, et si fuerit concessa
dicta dilatio et precepta exinde fienda nullius roboris et momenti
esse censeantur. Placet et ita declaramus, volumus et mandamus.
F. Card lis Cam ius .
Item quod post viginti menses possint libère et licite vendere et
alienare vel in suos usus convertere, requisitis tamen prius per
duos menses aate per debitum loci officialem illorum dominis si
présentes in Gomitatu et civitatibus prediclis fuerint, si vero ab-
sentes extiterint facta prius débita et competenti diligentia, et
si forte dictorum pignorum valor secundum juxtam et discretam
extimationem excederet summam seu quantitatem judeis debi-
tam tuuc et eo casu teneantur et sint obligati totum illud quod
excederet dictis dominis reficere, si illos in suos usus dominus die-
80 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
torum pignorum consistere continere voluerint, si vero vendere
voluerint, iliud plus quod supra dictam summam pro justo pretio
ea venundabunt et cura dictorum pignorum vendendi ad ipsos
dominos perlineat. El si infra dictos duos menses postquam fuerit
eis intiraatum ut supra, predicti domini, predicta pignora a judeis
nou redemerint vel vendiderint ut preferlur, omnis ipsorum pigno-
rum potestas et jurisdictio sit et esse debeat pênes ipsos hebreos,
illaque ipsi vendere vel in suos usus convertere vel alias quomodo-
libet de eis disponere licite possint et valeant. Quod si in hoc con-
troversia oriatur judicio et dicreptione Vicarij R. Epi Garpeusis
constituatur et terminetur. Placet F. Card li * Cam ius .
Item quod possint in domibus eorum seu conductis l erigere, edi-
ficare novas synagogas vel veteres reficere, vel ampliare, et in illis
more hebrayco ofticium recitare et cerimoniis uti impune et licite
possint et valeant. Et qui commoditates syoagogas faciendi non
habuerint, in suis domibus vel conductis officium recitare possint
ut supra, ac etiam cimiterium ad seppeliendum mortuos etiam intra
civitates in locis convenientibus deputare possint et valeant prout
alii hebrej et illi facere consueverunt. Et quod sub excommunica-
tionis pœna super hoc molestia, impedimentum aut violentia aliqua
inferri non possint. Placet F. Card Us Cam ius .
Pro parte vestra nobis supplicatum fuit ut predicta Capitula nobis
[vobis] tolerare aliasque super hiis oportune consulere dignaremur.
Nos volentes itaque ut par est mandata apostolica débite exequtioni
mandare predecessorum nostrorum vestigiis inhérentes ac vestris in
hac parte supplicationibus inclinati supradicta capitula per nos dili-
genter visa, lecta et ex mente Sua3 Sanctitatis moderata, ac manu
nostra singulariter signata, de mandato, etc., et auctoritate, etc.,
prout et sicut Sedes Apostolica ac nostri in officio Gamerariatus
predecessores consueverunt et quantum nos cum Deo et sinepeccato
possumus et non aliter et non alio modo tenore presentium tolle-
ramus, mandantes proptera omnibus et singulis S. R. E. médiate vel
immédiate subiectis locorum officialibus et exequtoribus quibus-
cumque nunc et pro tempore existentibus quocumque nomine nun-
cupatis et quacumque diguitate fulgentibus et ipsorum cuilibet sub
quiugentorum ducatorum auri camere Apostolice applicandorum
aliisque nostri arbitrii pœnis ac damnorum et interesse quatenus
premissa Capitula omniaque et singula in eis contenta observent ac
efficacis nobis defensionis presidio absistentibus faciant ab omnibus
inviolabiliter observari, non permittens vestram Universitatem ac
particularem ejusdem contra formam supradictorum Gapitulorum
palam vel occulte, directe vel indirecte, quovis queesito colore, ratione
vel causa realiter vel personaliter seu alias vel aliter ullatenus mo-
lestari vel inquietari. Contradictores vel rebelles per censuras eccle-
siasticas et alias pœnas eorum arbitrio imponendas et Camere Ap.
1 Carrière.
CLÉMENT VII ET LES JUIFS DU COMTAT VENAISSIN 81
applicandas appellatione postposita compescendo, invocato et ad hoc
si opus fuerit auxilio brachii secularis, decementes ex tune irritum
et inane si secus a quoque quaavis auctoritate scienter vel ignoranter
contigerit attemptari, premissis ac constitutionibus et ordinationibus
apostolicis legibus canonibus statutis dictarum Civitatum et Comi-
tatus, juramento et confirmatione apostolica seu quavis alia firmitate
roboratis, et praesertim dictis sub plumbo litteris ad instantiam
trium statuum concessis subquibusvis clausulis etiam fortissimis
et iusolitis et derogatoriam derogatoriis efficatioribus et presertim
quod non intelligatur illis derogatum nisi ter, quater aut pluries
cum eorum de totali et de verbo ad verbum insertione illis derogetur
quibus illorum aliorumque hic forsitan de necessitate exprimen-
dorum, tenorein, seriem et continentiam ad modum et formam pro
sufficienti derogatione necessarios pro sufficienter expressis habentes
illis alias et in aliis prœterquam citra contentarum in supra scriptis
capitulis in suo robore permansurum pro hac vice dumtaxat eisdem
maudato et auctoritate specialiter et expresse derogamus et dero-
gatum esse decernimus, ceterisque in contrarium facientibus non
obstantibus quibuscunique. Dat. Rome in Cam. Ap. die VII Decem-
bris MDXXV. Pontif. SS mi D. démentis pp. VII, an. tertio.
S. de Spoleto.
II
Glemens papa V1T S . Dilecti fllii, salutem et apostolicam benedictio-
nem. Pro parte uua, per dilectos filios nobiles viros Eymarium de
Anceduna, de Thoro. et Joannem Maynerii de Opeda, barones, ac
Joanuem de Causanis loci de Branlalis condominum 2 , ad nos a vobis
destinatos oraiores, coram nobis propositum fuit quod licet per
quasdarn nostras, sub data Rome undecimo calendas Augusti mille-
simo quingentesimo vigesimo quarto, sub plumbo confectas literas
certa forma vivendi Judeis istius nostri Comitatus, quos in mémo-
riam Domini nostri Jesu Ghristi, redemptoris nostri testimonium
sacrosancta tolérât ecclesia, habene, ut par est, posite fuerint, ut
a christianorum exterminatione et devoratione, quibus eorum
nefariis artibus intendere solebant, reprimerentur, et ipsi christi-
fideles dicti Comitatus ab eorum iniuriis tuti essent, statuta esset
nihilominus ipsi Judei Comitatus prefati, importuna eorum instan-
tia per quam sepius deneganda conceduntur, a bone memorie Fran-
cisco, dura viveret tituli Sancte Marie in Transtyberim presbitero
cardinale Armelliuo tune camerario nostro, certas, contra predicta-
1 Mairie de Carpenlras, GG 57, n° 106.
* Aymar d'Ancezune, seigneur de Thor ; Jean Meynier, seigneur d'Opède et Jean
de Causans, coseigneur de Brantes.
T. XXXII, n° 03 6
82 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
rum uostrarum literarum tenores, sub suo sigillo contactas literas,
etiam forsan per nos postea in hoc circumventos confirmatas, extor-
serunt, quarum pretextu damnatas eorum ad nocendum artes ad
sanguinem christianorum, quem sitiunt, exhauriendum et substan-
tias eorum absorbendas libère exercendi facultate concessa, paupe-
res christianos eo deduxerunt ut absumptis plurimorum faculta-
tibus, alios exulare, multos bonis miserabiliter cedere coegerint
quottidieque cogant, ita ut ipsi Judei in numéro personarum et
facultatibus chrislianis in ipso Gomitatu facile prevalituri videantur,
non sine christiane relligionis opprobrio et dicti Gomitatus gravi
iactura. Et scilicet superioribus annis, certis difîerendis inter offi-
ciâtes venerabilis fratris nostri Francisci Guillermi, episcopi Tus-
culanorum, sancte Romane ecclesie cardinalis, in civitate nostra
Avinionensi et dicto Comitatu apostolice sedis legati, in eodem Go-
mitatu existentes et ipsius Comitatus procuratores exortis, dictus
Franciscus Guillermus , cardinalis et legatus, publiée utilitati et
quieti eiusdem Gomitatus consulere cupiens, certa capitula Statum
Pacificum dicti Gomitatus concernentia fecerit et concesserit, prout
in liiteris predictis ac publicis documentis desuper confectis plenius
dicitur coutineri ; quia tamen tam Judei predicti et alii quos supra-
dicta capitula concernunt literas apostolicas et documenta per lega-
tum predictum concessa non servant, cupitis per nos literas apos-
tolicas et documenta, etiam cum revocatione literarum predictarum
per dictum Franciscum camerarium, ut prefertur, concessarum,
apostolico munimine roborari, statuique et ordinari ut, si con-
tingat, ad aliquorum particularium instantiam pro particularibus
causas, aliquos commissarios mitti, vel ad satisfaciendum talibus
commissariis non teneamini ; quare dicti oratores, nomine vestro
predicto, nobis humiliter supplicarunt ut vobis vestris huiusmodi
annuere de benignitate apostolica dignaremur. Nos igitur cunc-
torum, presertim nobis et dicte Romane ecclesie immédiate su-
biectorum, prosperum et tranquillum statum, quorum prosperi-
tate reficimur, paterno affectu zelantes, ac singularum literarum et
documentorum huiusmodi tenores, ac si de verbo ad verbum inse-
rerentur, presentibus pro expressis haberi volentes, huiusmodi
supplicationibus inclinati, literas nostras predictas, cum omnibus
in eis conlentis clausulis et decretis, nec non singulas predictas,
concessiones eiusdem legati, statum pacificum dicti Gomitatus con-
cernentes, ex certa nostra scientia, apostolica autoritate et tenore
presentium, approbamus et confirmamus ac perpétue firmitatis
robur obtinere debere decernimus. Literasque Francisci cardinalis
et camerarii predicti, ipsis Judeis, ut premittitur, concessas, et
forsan per nos confirmatas, cum omnibus in iis contentis, scientia,
auctoritate et tenore predictis, cassamus et annullamus, nec non
concessiones et literas nostras predictas tam per ipsos Judeos, sub
quingentorum ducat, confiscationis mercium creditorum et etiam
aliis in iisdem contentis pro uua camere apostolice, pro alia vero me-
CLEMENT VU ET LES JUIFS DU COMTAT VENAISS1N 83
dietate fabricis ecclesiarum locorum ubi contravenerint applicandis
pénis eo ipso per quemlibet contrafacientem ineurrendis, quam per
quoscunque alios quos ille respective concernunt firmiter observari,
nec literas Francisci camerarii predictas eisdem Judeis in aliquo
suffVagari decernimus. Et insuper, scientia, auctoritate et tenore
predietis perpetuo statuimus et ordinamus quod si quando conti-
gerit nos et sedem predictam, ad aliquarum particuliarurn persona-
rum instantiam, pro aliquibus particularibus causis et querelis
audiendis, commissarios, ut premittitur, delegare, commissarii pre-
fati patriam ipsam seu eiusdem Gomitatus universitates ad sump-
tuura et dietarum solutionem, nisi ad supplicationem ipsius patrie
seu Comitatus delegentur, vel ipsi particulares reperti condemnati
fuerint delinquentes, nullatenus compellere possint, nec de aliis
causis quam in earumdem commissione specialiter vel generaliter
comprehensis cognoseere valeant. Decernentes has présentes nostras
literas et in eis contenta quecunque per omnes ad quos spectat
inviolabiliter observari debere. Et sic iu premissis omnibus et
singulis per quoscunque judices, quavis auctoritate fulgentes,
nuoc et in futurum, sublata eis et eorum cuilibet quavis aliter iudi-
candi vel interpretandi facultate et auctoritate, iudicari et diffiniri
debere, ac irritum et inane quicquid secus super hiis a quocunque,
quavis auctoritate, scienter vel ignoranter, contigerit attentari. Ac
mandantes venerabili fratri archiepiscopo Avinionensi, et Carpento-
ratensi et Vasionensi Episcopis, quatenus ipsi vel duo aut unus
eorum, per se vel alium seu alios, présentes literas et in eis contenta
quecunque firmiter observari, vosque iliis pacifiée uti et gaudere
non permittentes vos per quoscunque, quavis dignitate aut auctori-
tate fulgentes, etiam legatos dicte sedis in civitate Avinionensi et
Gomitatu predietis pro tempore existentes, de super quovis pretextu
contra literarum earundem tenorem quomodolibet molestari, impe-
diri seu perturbari. Gontradictores quoslibet et rebelles per censuras
et penas ecclesiasticas et alia oportuna remédia, appellatione quo-
cunque proposita, compescendo, ac censuras et penas ipsas etiam
iteratis vicibus aggravando, invocato etiam ad hoc, si opus fuerit
auxilio brachii secularis. Non obstantibus bone memorie Bonifacii
pape VIII, predecessoris nostri, de una et consilii generalis, de dua-
bus dictis, ac aliis coustitutionibus apostolicis, peenon quibusvis
privilegiis, concessionibus, indultis et literis apostolicis Judeis et
commissariis prefatis ac quibusvis aliis, sub quibuscunque teno-
ribus et formis ac cum quibusvis clausulis et decretis concessis,
approbatis et innovatis, quibus omnibus, tenores illorum, ac si de
verbo ad verbum insererentur, presentibus pro expressis babentes,
illis alias in suo robore permausuris, hoc vice duntaxat specialiter
et expresse derogamus, ac adversus premissa nullatenus sufïragari
posse volumus, neenon omnibus illis que in predietis literis volui-
mus non obstare contrariis quibuscunque, aut si legatis commissa-
riis vel predietis, vel quibusvis aliis, communiter vel divisim a dicta
84 REVUE DES ETUDES JUIVES
sit sede indultum quod interdici, suspendi vel excommunicari non
possint, per lileras apostolicas non facientes plenam et expressam
ac de verbo ad verlmm de indulto huiusmodi mentionem. Data Mas-
silie sub annulo piscatoris die prima novembris, M. D. XXXIII,
pontificatus nostro anno decimo.
Blosius.
Au dos : Dilectis filiis comilatensibus Comitatis f. nostri Ve-
nayssini.
III
A Spinola, etc. '.
Universitas bebreorum in Carpentoratensi et Comitatu Venaisino
vinm veritatis agnoscere et agnitam custodiri. Exhibita nuper pro
parte vestra in caméra Apostolica petitio continebat pro assumpto
ad summi Apostolatus apicem Paulo III pontifies maximo pro parte
ejusdem vestre Universitatis ad eumdem S. D. N. Paulum fuit habi-
tus recursus et a S. S te bumiliter petitum eidem Universitati confir-
mari seu tolerari omnia et singula privilégia alias per predecessores
pontifices, Legatos et Vice Legatos ac quoscunque alios predicte
Universitati concessa et revocari quecunque in contrarium emanata
in favorem christianorum Gomitatensium dicti comitatus. Quodque
idem S. D. N., volens super premissis mature procedere, privilégia
predicta per Gameram prefatam videnda et si concedenda venirent
referri remisit. Et deinde Caméra .prefata volens prefati S. D. N.
mandata (ut par est) débite executioni demandare ex publico decreto.
in eadem Caméra die prima Martij presentis anni 1535 facto privi-
légia bujusmodi videnda et discutienda et in eadem Caméra refe-
reuda Reverendis P. D. Philippo de Senis decano et Uberto Gambara
electo Terdonensi commissa extitere. Quiquidem domini Philippus
et Ubertus, visis et mature consideratis omnibus eisdem pro parte
vestra porrectis, relalionem in Caméra prefata sub die xvitij ejusdem
mensis Martij presentis infrascriptis dederunt bujusmodi sub te-
nore, videlicet :
Nos Philippus de Senis Decanus et Ubertus de Gambara Terdo-
nensis elericus deputati Cam : Ap : quibus a SS m0 D. N. vive vocis
oraculo specialiter ad hoc summarie et extrajudicialiter ioforman-
dum et successive S li Sue référendum commissum fuit, an privilégia
alias per Romanos pontifices et eorum Camerarios atque Legatos
Universitati hebreorum in Comitatu Venaisino degenlium usque ad
hodiernum concessa debeant per eumdem S. D. N. non obstantibus
1 Archives secrètes du Vatican, Diversorum Cameralium, vol. 103», fol. 66.
CLEMENT VU ET LES JUIFS DU COMTAT VENA1SS1N «5
revocationibus et derogationibus fel : re : Clemenlis VII per Ghris-
tianos Comitatenses in coulrarium Massilie impetratis auno 1533 de
mense novembris jure merito confirma ri l . Visis igilur in primis per
Nos litteris fel : rec : Martini pp V. in Universorum hebreorum sub
dominio S. R. E. degentium favorem sub dat. Rome 1429 de mense
februarij concessis 2 , visis etiam fel : re : Pi secundi in ipsorum he-
breorum favorem concessis litteris, aliarum suarum litterarum per
eum contra eosdem hebreos emanatarum moderatoriis de anno 1459
de mense Martij concessis 3 ; visa itaque declaratione Universitatis et
hominum trium statuum totius comitatus Venaisini per quam de-
clararunt et voluerunt ipsos hebreos una cum Ghristiauis ipsius
Comitatus merchantias tam olei , bladi quam aliarum quarum-
cunque rerum merchautilium. attenta Universitatis predicte et totius
patrie commoditate et utilitate provide secutura exerceri de anno
1481 die undecima octobris de commuai ipsorum universitatis et
hominum trium statuum hujusmodi consensu facta*; visis etiam
privilegiis bo : me : Leonis X sub plumbo et in forma Brevis tam in
génère quam in specie et de anno 1518 de mense septembris in
forma brevis in ipsorum hebreorum favorem concessis; visis quoque
privilegiis, immucitatibus et indultis Rev mi in Ghristo Patris et Dni
Francisci S. R. E. Gardinalis Epi Sabinensis Legati Avinionensis
eisdem hebreis de anno 1519 de mense Januarij emanatis ; visaque
conflrmatione privilegiorum ipsorum hebreorum per eumdem Gle-
mentem de anno 1524 quarta Januarij emanata; visa namque conflr-
matione statutorum et decretorum ac ordinationum eorumdem
Christianorum Comitatensium in eorum favorem ac contra dictos
hebreos ab eodem Clémente undecima Augusti anni premissi sub-
inde impetrata ; visa insuper generali omnium privilegiorum quo-
rumcunque hebreorum in terris S. R. E. degentium etiam per Mar-
tinum quintum prefatum concessorum conflrmatione ac aliis
privilegiis de novo ab eodem Clémente concessis sub anno 1525 de
mense Julij, Motu proprio successive intuitu oneris vigesimarum
tune impositarum emanatarum cum clausulis omnium et singulo-
rum quae contra earumdem suarum litterarum tenorem facerent
revocatoriis-, visis eliam litteris patentibus et capitulis per bo. me.
Franciscum Armellinum S. R. E. Camerarium de anno 1525 de mense
Xbris concessis et per Sedem Apostolicam confirmatis ; visis pos-
tremo litteris prefati Clementis sub data Massilie 1533 de mense no-
vembris expeditis primo dictarum suarum litterarum sub plumbo
in favorem ipsorum Christianorum Comitatensium emanatarum
confirmatoriis, ac tam denique ipsius Francisci Armellini Camerarii
sub speciali quam aliorum quorumeumque privilegiorum prius per
1 C'est la pièce II.
1 Probablement les lettres du 15 février 1429 citées dans le recueil AWlllustrissima.
3 Aux \rchiv. de Carpentras, GG, 57 ; Bardiuet, Reçue, VI, 24. Voir aussi t. VII.
145 ; t. XII, 176.
* Voir Revue, t. VI, 27.
86 REVUE DES ETUDES JUIVES
eum sub generali expressionibus dicte Universitati hebreorum con-
cessarum litterarum revocatoriis ; visis tandem aliis patentibus et
capituiis per modernum Camerarium illis concessis ac ceteris neces-
sario videndis ; auditisque domiuis Gaspari de Ponte et Johanni
Baptiste Chianti, Uoiversitatis et hominum Christianorum, nec non
Joseph de Latis et Mag[ist]ro Vidos Anidor Uoiversitatis dictorum
hebreorum Gomitatus Veuaisini predicti procuratoribus respective
prout per publica instrumenta unum videlicet sub die 27 Januarij
4535 per dominum Romauum Filioli et aliud sub die xmi Januarij
1534 per Antouium Johannem de Gauda Notarios publicos Garpento-
ratenses subscripta nobis légitime extitit facta fides habita prius
matura et diligenti consideratione super premissis. Quia compe-
rimus quod privilégia dictorum hebreorum illis per Romanos pon-
tifices et Sedis Apostolice Legatos et Gamerarios concessa fuerunt
etiam pretextu oneris vigesimarum per eosdem Sedis Apostolice
persolvendarum et aliis causis in dictorum privilegiorum litteris
contentis, et cum privilégia Principum presertim per Romanos pon-
tifices concessa décent perpetuo esse mansura et equilati non con-
venu ut ipsis privilegiis dicti hebrei frustrati remaneant illaque
revocentur, Itaque referimus talia premissa dictorum hebreorum
privilégia usque in hodiernum concessa tamquam aequitate suff'ulta
posse jure merito per S. S. tolerari et confirmari revocationibus
quibuscumque ad instantiam dictorum Christianorum comitatèn-
tium in contrarium concessis, tamquam per eosdem subrepticis im-
petratis aliisque contrariis non obstantibus quibuscumque. Dat.
Rome in Caméra Apostolica die xvmj Martij 4535. Pontificatus
S. D. N. Pauli pp III. anno primo. Ita refero Ego Philippus Camere
Apostolice Decanus, Ita refero ego U. Terdonensis. Et successive in
eadem caméra pro eadem parte nobis humiliter supplicatum extitit
ut attenta preinserta relatio privilégia predicta confirmanda esse
declarare et ita referre ac Nos illa confirmare auctoritate dicte ca-
mere dignaremur. Nos attendentes quod Sancta Mater Ecclesia he-
breos in testimonium catholice fidei tolérât ut aliquando ad cor
reversi in meliorem sensum respicere discant, quodque dicta Uûi-
versitas subiacet solutioni vigesimarum supra bonis hebreorum pro
tempore per Sedis Apostolice necessitatibus occurrentibus imposi-
tarum relatione preinserta et diligenter considerata vestris in hac
parte supplicationibus inclinati de mandato, etc. et auctoritate, etc.
ac ex decreto, etc. omnia et singula privilégia Universitati predicte
quomodolibet concessa et innovata juxta preinsertam relationem
eidem Universitati confirmanda esse declaramus et referimus prout
nos quantum cum Deo et sine peccato possumus, et prout Sancta
Mater Ecclesia consuevit eadem omnia et singula toleramus ac con-
firmamus, Constitutionibus et ordinationibus apostolicis litteris sub
quavis forma in contrarium forsan hactenus ad instantiam dictorum
Comitatentium GhristiaDorum emanatis ceterisque contrariis non
obstantibus quibuscumque.
CLEMENT Vil ET LES JUIFS DU COMTAT VENA1SS1N 87
Dat. Rome in Caméra Apostolica die decimauona meusis Martii
anni 1535, Pontificatus S. in Ghristo patris et D. N. D. Pauli diviua
providentia pp terlij anno primo.
Visa Philippus Camere Apostolice Decauus.
Visa Jo. Gaddus Gain : Ap : Glericus.
Visa Fabis Bisigoaneusis Gam : Ap : Glericus.
Visa U. Terdonensis Gam : Ap : Glericus.
Visa Jo. Papiensis Gam : Ap : Glericus.
Visa Fede Tudertinus Gam : Ap : Glericus.
Eu marge : Pro hebreis '.
1 Le même document est encore transcrit au fol. 89 et suiv. du même volume.
UNE
HISTOIRE DE LÀ LITTÉRATURE JUIVK
DE DANIEL LÉVI DE BARRIOS
La communauté juive d'Amsterdam, fondée, vers la fin du xvn e
siècle, par des Marranes d'Espagne et du Portugal, était unique en
son genre. Elle ne comprenait pas seulement de riches capitalistes,
mais aussi des hommes d'un esprit cultivé et des savants. Beaucoup
de ses membres, médecins et jurisconsultes, avaient occupé dans
leurs pays des situations élevées. On y cultivait avec ardeur les
lettres et les sciences. Il s'y trouvait surtout un grand nombre de
personnes qui se consacraient à la poésie et qui, à l'instigation de
Don Manuel de Belmonte, agent du roi d'Espagne à Amsterdam,
formèrent des académies sur le modèle des académies espagnoles,
où hommes et femmes se réunissaient pour lire leurs productions
poétiques. L'une d'elles, organisée en 1685, prit le nom de Acadé-
mie, de los Floridos; elle comptait parmi ses membres les hommes
les plus considérables de la communauté. Elle eut pour prési-
dents : Don Balthazar ou lsaac Orobio de Castro, le célèbre
médecin dont le judaïsme espagnol est si fier, l'adversaire acharné
de Spinoza et de son Ethique, qui, après avoir été professeur pen-
dant quelques années à lUniversité d'Alcalâ de Henares, devint
médecin du duc de Medina-Geli, ensuite professeur à l'Université
de Toulouse, et fut nommé finalement conseiller royal par
Louis XIII l ; Don Manuel de Belmonte, résident du roi d'Espagne
Daniel Lévi de Barrios, dans l'opuscule rarissime Academia de los Floridos, dit
de lui :
Don Balthasar Orobio
De Hippocrates honor, de Edom oprovio,
De Epicuros horror, de la Ley gloria,
Hace de su gran fama eco à la historia,
Medico Profesor con elegancia,
Y Confesero [consejero] fiel del Rey de Francia.
Ainsi, de Barrios donne ici, c'est-à-dire en 1685, à Orobio le nom de Balthazar,
UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE JUIVE 89
et comte palatin; Joseph Athias, fils de cet Abraham Athias qui
subit le martyre à Cordoue le 9 juillet 1667, imprimeur célèbre
qui édita des Bibles si estimées pour leur correction et leur élé-
gance, surtout une Bible anglaise dont il se vantait d'avoir vendu
plus d'un million d'exemplaires '.
Cette Académie compta parmi ses membres : Joseph Nunez
Marchena, plein d'esprit et de cœur, à qui Joseph Penso de la
Vega dédia, sous le titre de DUcursos academicos, les discours
qu'il avait prononcés à l'Académie; son fils Moïse Nunez Mar-
chena; Don Francisco de Lis, appelé aussi Abraham Lopez Be-
rahel ; Moïse Machado, fournisseur général de l'armée hollandaise ;
Abraham Penso, frère de Joseph Penso de la Vega, « flambeau
de la religion » ; Manuel Levi Valle, « la montagne des Muses »;
David Franco Mendès, grand-père du poète néo-hébreu de ce
nom ; Moïse Pereyra, fils du riche Abraham Pereyra qui est connu
comme écrivain; l'historien Joseph Israël Alvarez; Don Antonio
Gabriel; Joseph Jesurun Lobo, consul d'Espagne dans la Zélande ;
le médecin et juriste Abraham Froys; le jeune Jacob de Ghaves ;
Duarte Blandon de Silva ; Gabriel Moreno, parent du médecin
Jacob Moreno, etc. Les fonctions de « défenseurs » (mantenedores),
furent remplies par Daniel Lévi de Barrios, le médecin Abraham
Gutierrez, le poète Moïse Rosa et Don Manuel de Lara, qui amena
au judaïsme plus de trois cents Marranes 2 . Joseph Penso delà
Vega fut secrétaire perpétuel de cette Académie, et Moïse Orobio
de Castro, fils d'Isaac Orobio, son avocat.
Les membres de la communauté d'Amsterdam, qui continuaient
de parler l'espagnol, joignaient à une haute culture et à leur fière
allure de Castillans une sincère piété et un profond respect pour la
littérature juive. Cette littérature, ils ne la connaissaient pourtant
comme vingt ans auparavant. Donc, toute l'argumentation deGraetz, dans Gesch. der
Juden, X, p. xi, tombe. Orobio de Castro mourut le 1 er Kislev 5448, ou le 7 novembre
1687. Voici son épitaphe, publiée par M. D.-M. de Castro :
itttD nnttsm | ban ^d nwn n^N ^n ©W i b-n izi'w rmap nas&a
I nao»p -h wan» pnr 1 -pr^nn NHDVin «in «bn I rws baa sma
.Wn D3C ibDD mnb 'k ara ûvittb nnaaa
1 Barrios, l. c, dit de lui :
— Mar de la Geographia noticioso,
de Ynglesas Biblias impresor f'amoso.
' Dans un « Décima » adressé a Manuel de Lara, il est dit :
Conduciste al Judaismo
mas de trecientas personas,
con las mosaycas coronas
que das honor al abismo.
90 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
pas ; bien des Marranes ne comprenaient même pas la Bible dans le
texte original. Pour éveiller et fortifier chez la jeunesse le senti-
ment religieux et la vénération pour la science juive, on organisa
l'enseignement sur des bases sérieuses. L'école Kétér Tara,
« Couronne de la Loi », appelée aussi Arbolde las Vidas, « Arbre
de la Vie », fondée principalement par Saiil Lévi Morteira, un des
plus importants rabbins d'Amsterdam, fut la première institution
juive où l'enseignement fut donné d'une façon méthodique et par
gradation et qui différait absolument des Yeschïbot ou écoles tal-
mudiques de l'Allemagne, de la Pologne et d'autres pays.
Cette école, attenante à la magnifique synagogue de la commu-
nauté, était divisée en sept classes, dont chacune avait un profes-
seur à sa tête. Dans la première classe, on enseignait la lecture de
l'hébreu; dans la seconde, on faisait réciter la Tora avec la canti-
lène usuelle; dans la troisième, on traduisait le Pentateuque en
langue espagnole, et, dans la quatrième, les livres des Prophètes.
Les enfants ainsi préparés commençaient alors à étudier, dans la
cinquième classe, le commentaire de Raschi sur la Bible et la
Mischna, et, dans la sixième, le Talmud ainsi que la grammaire
et la poésie hébraïques. Alors seulement on les recevait dans la
classe supérieure, où on leur enseignait le Talmud avec les tosafot
et les divers commentaires et où ils s'habituaient, sous la direction
du rabbin, à soutenir des controverses. Les heures de la classe
étaient les mêmes pour toute l'école : le matin, de 8 à 11 heures,
et, l'après-midi, de 2 à 5 heures, et, en hiver, jusqu'à l'office du
soir. Les premiers maîtres qui enseignèrent dans cet établissement
furent : R. Mordekhaï de Castro, R. Joseph Pardo, R. Jacob
Gomez, le hazan Abraham Barukh, R. Salomon Salom, le hakham
Isaac Aboab da Fonseca et Saùl Lévi Morteira. Ce fut un centre
de science juive où se formèrent les rabbins destinés à la commu-
nauté d'Amsterdam et à celles des colonies hollandaises.
A côté de cette école, on trouvait encore à Amsterdam plusieurs
petites Académies et des établissements philanthropiques qui don-
naient également l'instruction ou dans lesquels des rabbins fai-
saient des conférences religieuses. C'étaient les établissements :
Bikkour Holim, Guemilout Hassadim, Abi Yetomim, Honen Dal-
lim, Reschit Hokhma, et surtout la « Yeschiba de los Pintos »,
fondée à Rotterdam par la riche famille De los Pintos et transpor-
tée en 1669 à Amsterdam.
L'unique source de renseignements concernant les diverses Aca-
démies et principalement la grande école d'Amsterdam est un
ouvrage de Daniel Lévi de Barrios. On sait que, dans sa Relation
UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE JUIVE 91
de los poetas y escriiores espaiioles, que nous avons publiée 4 , il
a écrit l'histoire littéraire des poètes résidant à Amsterdam. Dans
son Arbolde las Vidas,qui est aujourd'hui excessivement rare, il
a tracé l'histoire des savants juifs du xvnr 9 siècle. Nous croyons
rendre service à l'histoire générale de la littérature juive en
publiant ici cet opuscule.
M. Kayserling.
APPENDICE.
EZ HAIM. ARBOL DE LAS VIDAS.
Los del primero son las alabanças, [76]
que dan las Apolineas confianças
â los doctos discipulos y graves
del gran Mortera en musicas suaves.
Dulces elogios son los del segundo,
que traen los Cisnes de Helicon fecundo,
à los que ensena Ishag Aboab sapiente,
del Talmud gloria, de la ciencia oriente.
Los del tercero aplausos se publican,
que las plumas Gastalidas dedican,
del gran Jacob Sasportas a la escuela,
que con su fama por el mundo buela.
Oid â la memoria y dadle albricias
de las que os viene â presentar primicias
del gran Colegio de Mortera sabio.
Fue Saul Levi Mortera [77] de Beth Jacob Jajam fiel,
de Alemauia natural, y en el Templo que por el
Venecia, su doctrinal Talmud Tora se apellida,
Criacion, Francia su carrera : de la Ley lumbre su vida,
en Amsterdam rebervera su Ley, vida de Israël *.
» Revue, XVIII, 276-289.
1 Saul Lévi Mortera, plus exactement Morteira ou Morteyra, né à Venise, était
probablement le fils de Josepb de Saul Morteira qui vivait à Venise encore après
1605. Vers 1611, il se rendit à Paris eu compagnie du célèbre médecin Elie Montalto
et resta dans cette ville jusqu'après la mort de Montalto, qui eut lieu en février 1616.
Il accompagna alors le corps de son ami à Amsterdam, où il fut nommé rabbin de la
92 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Forma lineas superiores, Moseh Sacuto en su escuela [78]
que cou espada de Ley apreude la Ley divina,
hiereu por el summo Rey que virtudes encamina
â los Prevaricadores : y ateuciones encarcela :
cou estudios Vencedores cou debota pluma buela.
oposiciones despena : Jaxam dd Kahal Mautuano,
y aun â los sabios enpena como antes del Veneciauo,
en su aprendimiento claro, en la ciencia y religion
por ser maestro tan raro, que alas da â la devocion,
que à la misma Ley ensefia. y â los caidos la mauo 8 .
Imprimiô raros Sermoiies \ De la hermandad superiof
la Dimnidad provô de los Huerfanos, muy grato
de la Ley 2 : desbaralo fue Benjamin Dias Pato
las Suiensas Objecioues 3 , Jajam y Predicador :
noté las co/itradicio/ies mas un animo traydor,
de falsos Ensenamientos : fue su tonaute homicidio,
Perseguiô" los lïaudulentos, sentiô su mortal caida el Pueblo,
y en circo de doclos grados a horrores que vierte
defendio sacros Ballalos la vengança de su muerte,
con armas de documentos 4 . y la ausencia de su vida e .
plus ancienne synagogue, appelée Beth Jacob. Après la fusion des trois synagogues
d'Amsterdam, il devint le préside H du collège rabbinique. Il mourut le 24 Sehebat
5420 (7 lévrier 1660), après avoir dirigé la communauté d'Amsterdam pendant 44 ans
ou, d'après son épilaphe, 45 ans. Cette épilaphc, reproduite par M. D.-H. de
Castro, est ainsi conçue : n"nnt5 bbian ann ûbon aanr: rmap nn^TD
«ipans b"£T D*ntaiDtoN p"pa NnaTtt ©"m $m ©"n rn^m» -nb bi&rci
û^a-is bxi^ na -jd© kiïti Y nn n ^ ^ 3, ^b Y'aa rrbafc bia na^^a
riDU3 11372m. La poésie qui suit cette inscription et donne en acrostiche le nom de
ÎTT , lÛ"|172 "Hb b"l£<D, a été composée, à notre avis, par Salomon de Oliveyra.
1 Les sermons de Morteira ont été publiés sous le titre de b"li*0 Pl^aS, Amster-
dam, 1645.
a L'ouvrajre Providencia de Dios con Tsrael, y Verdad y Etemidad de la Ley de
Moseh, écrit en hébreu et traduit en espagnol, se trouve en ms. dans plusieuis bi-
bliothèques. Voir Biblioteca esjjaynola-portuf/iieza-jiidaica, p. 74.
3 Sa polémique contre Sixte de Sienne, écrite en 1646, sous le titre de Repuesta
à las objeccioncs con que el Sinense injustamente calumnia al Tahnud, est encore
inédite.
4 Morteira excommunia aussi Spinoza, dont il avait été le maître. Voyez mou étude
sur Saul Levi Morteira, dans Monatsschrift, 1860, p. 31 3.
5 Moïse Sacuto (d'Amsterdam), élève de Morteira. Cabbaliste, poète et commenta-
teur, il a été rabbin à Venise et, depuis 1670, à Mantoue, où il mourut le 2 e jour de
Souccot (1" octobre 1697).
6 Benjamin de Jacob Dias Pato ou Patto, prédicateur de l'Académie Abi, Tetomim
ou « de los Huerfanos > à Amsterdam, édita avec Moïse Belmonte les Sermons de
Morteira. Il fut tué en avril 1664. Confirmant la notice de Daniel Lévi de Barrios,
l'épitaphe de Pato, écrite par Salomon de Oliveyra, est ainsi conçue :
a-)2 aata ût l"wa
Bpno tpna mitn a*
.tpva rosi ii:nna mi*i
Sal. de Oliveyra, Scharschut Crablut, p. 64.)
UNR HISTOIRE DE LA
Ishac Naar interpretado [79]
Reyraro Rio de la faente,
doctrinal trae por corriente
las Réglas del Din cortado :
dos veces doctor sagrado
cuerpos y aimas medicina,
de que en Liorne es cabeça,
calamo de la agudeza,
y lumbre de la doctriua l .
Rlcphael Moseh de Aguilar
aguila de exelsa cambre,
la vista entrega à su lumbre,
y à la fama su volar :
los ojos sabe aclarar
a la estudiosa esperança
del Medras, que antes alcança
Menasses ben Israël,
en la cura Raphaël,
y Moseh en la ensenança.
Primero ilustro al Brasil
con virtud y ciencia suma :
despues hiere con la pluma
al adversario sutil,
eut'rena â lo Juvenil
L1TTÉRATURK JUIVE
9:i
con riendas de correpcion,
y en compafias de instruccion
coneeptos brota admirables,
Arbol de libros notables ,
con hojas de erudicion '.
Forma veinte y dos Quadernos,
los diez y siete Espanoles,
los cinco Hebreos, crisoles
de doctrinas y goviernos,
madura jovenes tiernos
con la luz de sus lecciones :
y de otras congregaciones
propuestas dificultades
allana, con las verdades
que estampa eu los corazones.
Con Selomoh de Olivera
que al maguo Aguilar succède
en la escuela se concède
la doctrina verdadera 3 .
Pinta â la céleste esphera
con pincel de Astronomia,
ensefia la Geometria
alli en el Giro del AwO 4 ,
aqui en médias del baîio,
1 Ishac Naar (*1H5), qualifié de reyraro rio, ou « fleuve riant », était élève de Mor-
teira et exerçait les Jonctions de hakham à Amsterdam et, depuis 1666, à Livourne.
De Barrios, qui le présente aussi comme médecin, assure qu'il a écrit l'ouvrage las
Réglas del Din, qui est inconnu. Naar a été, comme de Barrios, adhérent de Sab-
bataï Cevi.
* Raphaël Moseh ou, plus correctement, Moseh Raphaël de Aguilar (Aguylar),
émigra au Brésil avec Isaac Aboab da Fonseca. Revenu après une absence de douze
ans, il devint professeur à lAcadémie Kéter Thora, où il succéda à Menasse ben
Israël; il enseigna le Talmud et la grammaire hébraïque. Il mourut le 12 Tébet 5440
(17 décembre 1679). Voici son épitaphe :
Nnrrrïï îzyn twiatan "p-in bbian mn abiarr ton!-,
b"^T min m^bn p"pa ^ib^N "H b«an rrwn -T'im^a
ma ^ nmaa nt^i 'a na-j an*a nb*» bus na^a îapnns
p"ab aaniï^ ï"ty"a"3 roo naa unnb a"^
nstt ûvai» bania^ n« casus an m
Cette inscriDtion a été publiée par M. D.-li. de Castro d'Amsterdam, dans le Nieutv
israel. Weekblad, 8 juin 1868. Sur Moïse R. de Aguilar, voir mon article dans (Mo-
natsïchri/t, 1860, p. 397). Sur ses ouvrages, voir Biblioteca esp.~port.-jud. , p. 9.
3 Selomoh de Ouveyra, — comme il a écrit lui-même son nom — fils de David Is-
rael de Oiiveyra, succéda à Moseh R. de Aguilar à l'Académie « Keter Thora >.
Hakham et, a partir de 1693, président du Collège rabbinique de la communauté
poriugaise d'Amsterdam, il mourut le 23 mai 1708. lia écrit en hébreu et en portu-
gais; les titres de ses ouvrages portugais sont mentionnés dans Biblioteca esp.-port.-
jud., p. 79 et suiv.
4 Gxro del Ano, ouvrage encore inédit, contient : Computos dos tempos, Calendarto
gérai, Circula dos Teqouphot, iïer.e dos annos, etc.
94
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
y de enramada harmonia.
Dos codices haze asylo
de utiles documentos
en laberinto de accentos,
de los gramàticos hilo. [S\]
Medicina uno el estilo
de Lingua en horas felices ' :
tiempos vince otros infelices
fertil Arbol de las Vidas ■
con ramas de artes floridas,
y palabras de raizes.
Sierva de Amores, loada
trae retoricas prisiones,
Poelicos eslabones
su Cadena terminada 5 .
Cada una lineada
del erudito Olivera
compete con su Carrera
de Hermosura*, a estudio
inquieto Logica por Alfabelo,
por Mosayca verdadera.
Abraham Coen Pimentel
que concepto hay que no brote?
Victima es de Sacerdote
el libro que da luz de el s .
Con sustileza Semuel Salom
enigraas déclara •.
Manuel Abendana aclara
los ojos de la agudeza,
de très Yesibot cabeza
en ombros de la Ley clara 7 .
En el Mosayco Horizonte [82]
sonoro Semuel Balverde
passa de su cumbre verde,
â ser flor del azul monte*.
David y Moseh Belmonte
son, uno sutil, y atento
de las musas, otro aliento,
de Jacob Belmonte hijos,
y de la Ley astros fixos
en sagrado firmamento 9 .
Emanuel Abenatar Melo ,0 ,
todo melodia,
quiebra â la melancolia
con la fuerça del cantar :
succesor en el rezar
de Efraim Abrabanel,
Jazan del Templo, Emanuel,
Dios con nos otros dénota,
porque con su voz devota,
1 Medicina de Lingua ou *pUîb ND^fa est son ouvrage -Manuel da Lingua
Hebraica, Amsterdam, 1689.
* Arbol de las Vidas, en portugais Arvol de Vidas, em que florecem os ramos que
produzem todas as rayzes das palavras da S. Escriptura, Amsterdam, 1683.
3 Sierva de Amores est l'ouvrage hébreu DESTIN nb^N (1665), qui contient, comme
son Cadena ou nblH DUJ"n23, une quantité de ses poésies hébraïques.
4 Carrera de Hermosura ou d^li "OT7 (Amsterdam, 1683) est le titre de sa Métho-
dologie talmudique.
5 Abraham Cohen Pimeutel, élève de Morteira, enseigna la littérature rabbinique
à Amsterdam; il devint plus tard rabbin de la Communauté portugaise à Hambourg.
Son ouvrage 'jrO T\T\^12 Victima de Sacerdote (Amsterdam, 1668) est très estimé.
Voir Azoulaï, Schem Hugedolim, 1, p. 11, n° 65.
6 Samuel Salom, membre de l'Académie « de los Floridos ».
7 Manuel Abendana, fils de Francisco Nunes Homem, le premier Marrane qui
s'était établie Amsterdam; il avait pris le nom de David Abendana. Manuel exerça
les fonctions de rabbin à Amsterdam, où il mourut, le 15 juin 1667. Pour son épi-
taphe, voir D.-H. de Castro, Keur van Grraafsteencn, p. 52.
8 Samuel Balverde ou plutôt Valvedre ^"iT^lb^l mourut encore jeune, en
novembre 1653. Voir l'élégie de Sal. de Oliveyra, Scharschut Gablut, p. 47.
9 David et Moseh Belmonte, fils de Jacob Israël Belmonte, qui vint de Madère à
Amsterdam et y érigea la première synagogue. Moseh Belmonte, élève de Morleira,
édita avec Benjamin Diaz Pato les sermons de son maître et fonda, en 1639, la société
de bienfaisance Q-emilout Hssadim à Amsterdam. Il mourut dans cette ville, le 29
mai 1647. Voir D.-H. de Castro, l. c, 56.
10 Emanuel Abenatar Melo, hazan à Amsterdam depuis 1652.
UNE HISTOIRE DE LA LITTERATURE JUIVE
9ÎI
Dios llama à su Pueblo, fiel.
Yeosiahu Pardo éloquente
à su Padre y Suegro imita
de virtudes calamita,
y de enseîïanças oriente.
Preceptor luzio sapiente
del Templo y Yesiba rica
que Abraham dk Pinto fabrica
por lumbre de Rotterdam :
en Curacaô fue Yaxam,
y oy lo es en Jamaica l .
Resplandecio Joseph Pharo [83]
Jazan del Talmud Tora ',
Del Medras segundo oy da su hijo
Josuk fulgor claro •:
es del primero, reparo
firme Rabi Abrabanel,
MORDOCHAI DK CASTRO 4 , fiel
fue del quinto Preceptor,
del Din Tora resplandor,
y del estudio laurel.
Poeta, Predicador y Jaxam
sirvio Skmuel de Gazares â Dios,
fiel de la Ley sancta Escritor.
En el templo de su amor
empleo su esclarecida
juventad, de la Ley vestida,
hasta que de Azul Dosel,
oye las vozes Samuel
que lo llaman à otra vida*.
Doctos David de Mercado,
y Mosskh Gabay Henriques
fueron de la ciencia Diques,
en la fosa del cuidado.
Selomoh de Llma, amado,
de lo sapiente y lo fiel,
tiene en Mosayco vergel
claveles de exemplar zelo,
y los hijos en el cielo
que ruegan à Dios por el.
Abraham Semah se corona
de Ley y sabiduria,
luz de la Hebraica poesia,
y honor docto de Verona 6 .
Moseh Mercado pregona
Comenlo concepluoso
del Psalterio misterioso,
y del Sacro Ecclesiastes
de lo Sancto Moyses,
Mercado de lo estudioso 7 .
[84]
1 Yosiyahu Pardo, 61s de David Pardo, rabbin à Amsterdam. II était le gendre et
l'élève de Saûl Levi Morteira, rabbin de la Yeschiba de los Pintos et de quelques
confréries de bienfaisance. En 1674, il devint rabbin à Curaçao, et plus tard, à la Ja-
maïque.
* Joseph Pharo ou de Farro était depuis 1652 hazan à la synagogue d'Amsterdam,
en même temps qu'Emanuel Abenatar Melo.
* Josué Pharo, fils du précédent, fut professeur au Talmud Thora.
4 Mordochaï de Castro y enseigna la cartilla, c'est-à-dire l'alphabet.
5 Samuel de Cazarés ou Cacérés, élève de Morteira et beau-frère de Spinoza, cor-
rigea la traduction espagnole de la Bible publiée en 1661 ; il mourut à Amsterdam, en
novembre 1660. Voir l'élégie de Sal. de Oliveyra dans Scharschut Gablut, p. 61.
6 Abraham Semah, rabbin à Vérone, qui collabora avee l'Académie « de los Siti-
bundos » à Livourue, avait été célébré par de Barrios dans un sonnet espagnol com-
mençant par ce vers :
Il y répondit par des vers hébreux.
7 Moses Israël de Mercado, élève de Morteira. Il mourut prématurément, en
août 1ïj52. Après sa mort parut son commentaire sur les Psaumes et l'Ecclésiaste
(Amsterdam, 1653). Voir l'oraison funèbre de Morteira (1652) et les élégies de Sal.
de Oiiveyra, l. c, 44 et suiv. Oliveyra dit de Mercado :
msï û*a nbnpb nnn
mro nanb nb ann -hsn wttvd
niDi3>n ibi ,1ms nm ■o
.mNDnm tudïti mn
96 REVUK DES ÉTUDES JUIVES
Ilizo el célèbre doctor con pia atencion
Abraham Sacuto dos raras obras como Heliahu de Léon 3 ,
que dan vozes claras que la eriga en la Teba
de su ciencia y explendor : si Jazan de la Xebra,
Uno es el libro mexor de la escritura blason,
de la util Medicina, Entre otras que la sapiencia
otra para la doctrina traen de su Maestro agudo
el nuevo Mosses Sacuto, es Abraham del Soto, escudo
del Arbol de vidas fruio, de la Ley y de la ciencia,
con sabor de Ley divina '. do le quita la opulencia mercantil^
Con Joseph Abrabanel [85] la perfeccion de estudiosa devo-
lo Phisico resplandece, por estimar su decoro, [cion,
y lo Mosaico florece mas que el mas rico tesoro
en el Arbol de Israël \ la sacra meditacion \
A la Ley copia Daniel Cohen
[86] El magno Ishag Aboab en la silla de Mortera ginete de la
Enseîiança siempre al estudio dio riendas. Eq sagrado Pen-
tateuco ton sano Paraphrasea que no anda en buenos
passos quien no sigue sus carreras. Tomo en Hebreo de His-
pano la cabalistica Puerto, del Cielo que labrô docto sin yerro
el Jaxam Herrera. Por sus diversos Sermones di versos à
impresion séria, y su légal Theologia no es de Theologia
lega. En la hora de la Tarde quando en Israël empieça el
dia à ovar, sale Ishac al campo de las Ideas. Afin de oir su
oracion salen en Mosayca esphera los Hesperos de Juda
que son de su luz e^trellas. Las aguas de su ensenança de-
votas campanas riegan que abrevan en sus orillas Israeliticas
[87] obejas. Sus pastorales caudillos pocos abren de ciencias con
los manos de los dones que la santa ley sustentan. El pri-
mero es de cuestioues 6 iiterarias pendencias, que sobre
puntos de Ley obtienen los que argumentan. Los estados de
este Poço la profundidad demuestran de su Maestro Aboab
con agudas preheminencias 5 .
1 Abraham Zacuto, surnommé Lttsitano, le célèbre médecin, qui mourut à Amster-
dam en 1642.
2 Joseph Abravanel, médecin, dirigea avec son frère Menasse Abravanel l'Académie
de la « Corona de Ley » ou Kéter Thora.
3 Eliahou de Léon, fils de Michael Juda Léon, ajouta un poème à la traduction
espagnole des Psaumes de Jahacob Juda Leoo, son parent.
4 Abraham del Soto, Sotto, homme très riche et savant, était trésorier de l'Académie
« Arbol de las Vidas ».
5 Ishac Aboab — c'est ainsi que son nom est écrit sur son portrait gravé en 1686
par Nachtegael — , appelé aussi Aboab <ia Fonseca, exerça les fonctions de rabbin
pendant soixante-dix ans dans la communauté portugaise d'Amsterdam. Il mourut le
4 avril 1693, à l'âge de 88 ans. C'était un homme considérable; Graelz méconnaît
sa valeur. Appelé a Pernambuco comme hakham, il alla reprendre ses fonctions à
Amsterdam, quand le Brésil eut été conquis par les Portugais. Prédicateur éloquent
et poète hébreu de talent, il enseignait le Talmud à l'école « Kéter Tora • et prési-
dait plusieurs Académies. Outre plusieurs allocutions de circonstance en espagnol, il
UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE JUIVE 97
Jacob Lagarto Jaxam en el Brasil se présenta al pueblo
de Tamarica y eu la Gorte Zelandesa. Gatâlogo Universal es
su Quaderuo, que Tienda de Jacob intitulado Aphorismos
empapela l .
Los primeros que hasta oy en el Medras perseveran son
con ojos de la Ley de Mtvat Eenajim cabeças.
[88] El uno es Abram Senior Coronel de las Banderas Mo-
saicas, en Gompaùias de guemaristas hileras 2 .
El otro es Ishac Saruco que Sarmiento se interpréta en
los sueùos de la Ley del bueu pronostico emblema J .
Entre ellos los escolares del cientifico Mortera con la
lumbre de Aboab sazonan su inleligencia.
El Jaxam Josue de Silva en la Metropoli Inglesa que
Josue de Hebreo Gampo, del Arbol de Vidas Silva fc .
Semukl Pinïo por andar con perfectos de Carrera haze
doctas correrias en campos de iuteligencias 5 .
Por bever Semuel Ramirez de très Jaxamin el Nectar,
prueva difereutes cosas en la Rabiuica mesa 6 .
Jacob Querido fue guia de la Matutina reza, y en la naval
Middelburg Jaxam de la gente electa 7 .
[89] David Gohen de Azkvedo, grau Pbenix de Aaron, se
muestra con la Vara de la Ley que brota de estudio al-
mendras.
No en meditar sacras lineas tiene Aaron Perez pereza,
sino la capazidad que fue capa de academias.
De los religiosos Pintos la grau Yesiba présenta, senten-
cias de Joseph Franco en lamiuas de franqueza 8 .
Al Golegio de Aboab pasan de la recta escuela de Aguilar
otros sugetos que al estudio se sugetan.
publia Paraphrasis comentada sobre el Pentateucho (Amsterdam, 1681), la traduction
hébraïque, sous les noms de ÙTlbiX rPD et de ÛittlDM ~\T$ (Amsterdam, 1655),
des ouvrages cabbalistiques Casa de Bios et Puerto, del Cielo d'Abraham Cohen Her-
rera, ainsi que La Philosophia légal, que de Barrios appelle Theologia légal. Sur
Aboab, voir D.-H de Castro, /. c, p. 67 et suiv-, et BibUoteca esp.-port.-jud., p. 4
et suiv.
1 Jacob Lagarto, fils de Simon Lagarto, auteur de l'ouvrage inconnu Tienda de
Jacob ou 3p3>i bHN- Voir mon étude The earliest Kabbis and Jewish writers of
America, dans les Publications ofthe American Jetoish Historical Society, n° 3, p. 16.
* Abraham Senior Coronel, fils d'Ishac Senior Coronel.
1 Ishac Saruco, rabbin à Amsterdam.
4 Josué de Siiva, élève de Morteira et dAboab, rabbin de la communauté
portugaise à Londres, et auteur de Discursos (Amsterdam), 1688; il mourut le
29 avril 1679.
* Samuel Pinto, membre de l'Académie Temimè Dérekk ou « Perfectos de Car-
rera ».
* Samuel Ramirez, élève de Morteira, dAboab et de Sasportas, c el primero con
espado de Ley y de doctrina », professeur à TAcadémie Ronen Dallim.
7 Jacob Querido « con devotas vozes », hakham à Middelbourg , mourut encore
jeune.
8 Joseph Franco de Surinam, fréquenta TAcadémie « de los Pintos ».
T. XXXII, n° 63. 7
08 REVUE DES ETUDES JUIVES
Menasses Abrabanel en Keter Tora grangea la Corona de
la Ley que el Reyno de Dios ostenta l .
La Casa de los Golegios tiene el quarto eu que se hospeda
oy Joseph Franco Serrano con doctrinal presidencia '.
Por golfo de lineas sanctas Danikl Belillos navega,
timou del Medras tercero, y del Maskil el Dal Evela 3 .
[90] Llamase el segundo poço del odio que el zelo engendra en
el vientre del estudio contra la epicurea secta. Tanta reboçan
sus aguas, que como Abram salen fuera en la noche del des-
tierro, por campar con sus estrellas.
Del Pueblo de Surinam Samuel Nasi senorea el coraçon
con los dones, y el estudio con la ciencia V
Alli el Jaxam Ishag Neto buzo de la Ley suprema, saco
doctrinales conchas, por vestir preciosas perlas 5 .
No es de Lope mas de Lopez Ley que Eliahu Lopez en-
seïia, Jaxam desde que mancebo la barba en Barbadas echa 6 .
Elégante Joseph Penso, pasmo de las Academias, libra sus
libros de Zoylos, dando en forma sus materias. Con fra-
gancia de conceptos flor de la elegancia séria, en la planta de
la Ley tiene su mejor carrera 7 .
[91] EL Doctor Mosseh Salom sala de paz en su hospeda salu-
dable actividad y Theologia eminencia 8 .
Esparce David de Pina philosophicas centellas, Doctor de
Talmud Tora, de Abi Jethomim idea*.
El Doctor Ishac Bklosinos las sagradas lineas zela, honor
de la Medicina, y del Atheismo afrenta l0 .
1 Menasse Abravanel, frère du médecin Joseph Abravanel , et, comme celui-ci,
administrateur de l'Académie Keter Thora.
* Joseph Franco Serrano, gendre de Moseh Raphaël de Aguilar, rabbin à Amster-
dam; il traduisit le Pentaleuque en espagnol (Amsterdam, 1695).
3 Daniel Belillos, gendre d'Ishac Aboab et successeur de Jacob Abendana à l'Aca-
démie Maskil él Dal; il fut professeur à l'Académie Keter Thora. Ses sermons
portugais parurent en 1693.
4 Samuel Cohen Nasi avait une grande influence sur les affaires intérieures de la co-
lonie hollandaise de Surinam. Nommé « citoyen-capitaine », il la défendit vaillamment
contre les invasions des Indiens.
5 Ishac Neto ou Netto, élève de l'Académie « de los Pintos » à Rotterdam, président
de l'Académie Temimè Dérech à Amsterdam, et, depuis environ 1681, rabbin à Su-
rinam.
6 Eliahou Lopez, élève de l'Académie t de los Pintos », pendant quelque temps
rabbin à Amsterdam, puis dans Pile des Barbades.
7 Sur Joseph Penso ou Penso de la Vega, voir Biblioteca esp.-port.-jud., p. 85
et suiv.
8 Moïse Raphaël Salom, médecin et président de quelques « Académies • de bien-
faisance et d'instruction religieuse; mort le 21 lleschwan 5464 (31 octobre 1703). Voir
D.-H. de Castro, l. c, p. 89.
9 David de Pina, fils d'Aron Sarlati et gendre d'Ishac Orobio de Castro, médecin,
pbiiosophe et prédicateur à Amsterdam.
10 Isbac Belosinos ou Velo>inos, médecin et prédicateur. Voir Bill, esp.-port.-jud.,
p. 108. 11 ne laut pas le confondre avec Jacob de Andrade Velosino, qui combattit
Spinoza. Voir Bibl , p. 12.
UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE JUIVE 9 ( J
Quai Jacob Alvarez, lucha en el alba de la ciencia, cod
Angel contradictor que bendice su agudeza *.
Ea Mosseh Dias la Ley tan clara, y flamante reyna, que es
de Dias por Moses cou resplandores de nueva 1 .
David Chillon, de las aves Mosaycas, chillido rieua eu el
Arbol de las Vidas, que hasta el cielo cou el llega 3 .
Muudo ! a Selomo Marques en cartas de competen-
cias, bien es que marques por sabio, pues de Selomoh da
muestras 4 .
[92] David Pardo de su aguelo el nombre y virtud ostenta,
sonoro Angel rezador de la sinagoga Inglesa".
Semuel de Léon perece Léon que en su boca ensefia el
panai de los estudius con la miel de la eloquencia 6 .
Ganta Abraham de David Abendana, ave Helandesa con
el relorico pico que al Mosayco nido éleva.
De Scelot Utestjbot escritor Joseph Vieira muestra en
tribunal de hojas, que es de juicio y sentencia 7 .
Y Semuel de Lkon Grato, Samuel nuevo en la Hambur-
guesa congregacion, se dedica al Templo de la sapiencia.
Brilla Arraham Gapadoge, Abraham en la creencia, y
Capa dulce del Zelo que en Tierra Sancta campea 8 .
[93] El Tercer poço de Ishac es de aguas Vivas, que riegan
campaîias de cogniciones por surcos de suficiencias.
Daniel Jesurun préside en la Yesiba discreta de Hazer
entender al Poire, para que el Rico lo entienda 9 .
Daniel Salom en cuestiones cou el silencio campea, por-
que esto de ser callado guarda la mejor respuesta.
Selomo de Léon, ruge Léon de Juda 10 , que en vêla con
pavilo de elegancia da lumbre de su agudeza.
Es Semuel Serafati Seraph de casa tan buena, que â la
boca de los doctos el fuego de la Ley lleva.
1 Une autre fois de Barrios dit de lui :
Jacob Alvarez tiene ingenio agudo,
Luz del Colegio, del Talmud escudo.
* Moséh dlshac Dias, auteur, imprimeur et libraire-éditeur à Amsterdam. Voir
BM., p. 41.
3 David Chillon mourut encore jeune.
* Salomon Marques, professeur à Amsterdam, plus tard hazan de la communauté
portugaise a la Haye.
5 David Pardo, ûls de Joseph Pardo et le petit-ûls de David Pardo, comme son
père, hazan à Loudres. 11 traduisit en espagnol l'ouvrage Sulhan Tahor, composé par
son père (1689.
6 Samuel de Léon, Liâo, membre de lAcadémie Kéter Thora à Amsterdam.
' Joseph Vieira, rabbin à l'Académie Temimè Dérech; ses Schalot u-Teschubot ne
sont pas connus.
8 Abraham Capadoce, administrateur des aumônes pour la Terre sainte.
9 Daniel Jesurun, président et prédicateur de la société de bienfaisance Maskil él
Bal ou « Hazer entender al Pobre », à Amsterdam.
10 Selomo Juda Léon, hakham, auteur et prédicateur; voir Biblioteca, p. 58.
100 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
David Abenatar Melo, pasma iras, hiere sobervias con el
harpa de su voz r y el canto de su prudencia *.
Encomina Daniel Perez reza aurifera, pureza del Premio
de las Mercedes por las mercedes que espéra ".
[94] El prespicaz David Nu^ez adquiere en docta palestra
Corona de buena fama que lo haze su cabeça 3 .
Luze Ishag Cohen de Lara coq la luz de la modestia, del-
Ara por sacerdote, por Ishac de pura ofrenda*.
Guia Abraham Cohen de Lara las oraciones mas buenas
harmonico Mirador de la mexor casa hebrea.
El cuerdo Abraham Lopez Arias, que Léon de fortaleza
dénota, sirve de signo al gran Sol de la clemencia.
El devoto Jacob Lopez balla en las Mosaycas sendas An-
geles como Jacob que sus pasos endereçan.
[96] En Jacob Telles de Acosta levanta la Ley sus vêlas, por
dar acosta en dos tablas à costa de franqueza.
Haze Jacob Prieto Enriquuz queel sacro Arbol enriqueza
de sus virtudes y frutos con la flor que el zelo lleva.
[97] Abraham del Soto con ramos de Rabinicas sentencias,
tal joya tieue en la Ley que en su garganta la ostenta 5 .
Jacob Belmonte en el sueûo del vivir ve escala excelsa de
Luzqq. Arbol de Vidas con angelicas ideas.
Con sus hojas Benjamin dize de la Ley suprema, ella es
flor y yo Espinosa, ella es dulce y yo Catela 6 .
Abraham Telles Tesorero de sus doradas cortesas, las ve
colmenas de Ley con estudiosas abejas.
El segundo seis se ofrece en Sasportas que es seis puer-
tas 6 , del sexto Medras Maestro, y la Ley llave maestra.
Très guardias goza esta llave de Din Tora : la primera, la
segunda del Mahamad que al Sancto Pueblo govierna.
La lercera es la doctrina, [96] Tiene del sabio Arambam 8
que con rectitud enseùa en Aragon su ascendencia,
el magno Jacob Sasportas 7 en Oran su nacimiento 9 ,
que no soporta insolencias. y en Tremecen su Grandeza.
1 David Abenatar Melo, hazan à Amsterdam.
* Daniel Perez, homme très bienfaisant et administrateur de la société de bienfai-
sance Gemilout Hassadim.
3 David Nuûcîz conquit dans les Académies une grande renommée.
4 Ishac Cohen de Lara, comme Abraham Cohen de Lara, hazan à Amsterdam.
5 Jacob Telles de Acosta, Jacob Prieto Heuriquez, Abraham del Soto et Jacob
Belmonte étaient les trésoriers de l 1 Académie t Arbol de las Vidas •. Jacob Prieto
IL-nnquez tut un des fondateurs de Mtïrat Enajim.
6 Jacob et Benjamin Belmonte, tils de Jacob Israël Belmonte, fondateur de la com-
munauté portugaise d' Amsterdam; celui-ci fut le président de la Société de bienfai-
sance • (iemilout HassaJim >.
7 Sasportas = seis puertas, en hébreu : Û"i"i^O 1I31I5.
8 Au lieu de Arambam, il faut lire Arambau, c'est-à-dire Moïse Nahmanide, qui
fut Aragonais; cf. Sasportas, 3pjn bnK, n° 24 : V'T 1"a»nn "^pT 13TTK»
9 Sasportas lui-même se nommait *jcfnN ""PJJ "'SD'iriTa.
UNE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE JUIVE 101
Luzio Rab obedecido A Universidad Polaca
de las Ke(b)ilot Tremecenas, escrive Epistola excelsa
y fue cou mensage houroso coq la lumbre del Juizio
del Sanlou al Rey de Hesperia '. y de la Jurisprudeucia.
Campt c) Jaxam eu Loudres, Sus versos sou admirables,
y eu Hamburgo, cou la alteza, esquisitas sus seutencias ;
que eu Liorue del grau Soria Autbor de Exal a Codes \
presidio sacra Academia. Ros de JuvenU belleza*, [99]
Oy eu el Medras sublime y resplaudor del Talmud
de Amsterdam la Ley enseïia en cuya ensenançi cierta
que hizo mudar de un decreto parece â la obra del Templo,
à la fiel Junta Liornesa. por quanto no hay yerro en ella.
Es el numéro senario perfeclo, porque en la cuenta de sus
très partes se cumple uua média y dos extremas.
Y el tercer seis y sus partes en discipulos se ostenta, seis
al Medras de Sasportas, y très à su casa mesma.
De los seis Ishag Meatob de Resit Xocma Ros queda 4 , y
David Salom Moreno es blanco de la sapieucia 5 . Seguile
Simon Levi de Barrios 6 . Despues resuena Mosseh Sas-
portas 7 con vozes de Mosseb eu ecos de reglas. Israël
Campos 8 cou plantas del Talmud sigue â la ciencia : y David
Mendes de Silva 9 es de los estudios silva.
Los très por haver gustado de Hes Hajim la fruta buena
merecen tambien que buele su nombre en sonoras lenguas.
[100] Abkaham Henriques Pharo en la guemarista escuela de
Aboab, y de Sasportas mostrô aguda adolesceucia.
Con Jon as Abrabanel 10 y Abraham Franco oy la muestra
en la casa de Jacob que le da céleste puerta.
1 De Barrios raconte dans Historia unïoersal judayca, p. 15 : « Jacob Sasportas
calieça rabinica de los Judios de Tremecen pasô en el ano de 1659 por embiado del
Santon Benbuquer... à pedir socorro a la Reyna Régente de Espana ».
' Clpîl bO^n est le titre de l'ouvrage qui fut édité, mais non composé, par Sas-
portas en 1653.
3 Sasportas fut président de la Société de bienfaisance d^lirû rHNDn ou Juvenil
belleza.
* Isbac Meatob, président de l'Académie Reschit Hokhma. Voir Biblioteca, p. 66.
5 David Salom Moreno, frère de Jacob Salom Moreno, mourut à BayoDne, le 2 fé-
vrier 1 684.
6 Simon Lévi de Barrios, fils unique de Daniel Lévi de Barrios, mourut à la fleur de
l'âge, le 16 mai 1688; voir Revue, XVIII, 280.
7 Moses Sasportas, fils du rabbin Jacob Sasportas.
8 Israël de Campos, fils de Manuel de Campos et arrière-petit-fils du rabbin Ishac
Usiel.
• Sur David Mendes de Silva; voir Biblitoeca, p. 71, 101.
»• Jonas Abravanel, fils de Menasse Abravanel.
RECUEIL
DE ROMANCES JUDÉO- ESPAGNOLES
CHANTÉES EN TURQUIE
AVEC TRADUCTION FRANÇAISE, INTRODUCTION ET NOTES
INTRODUCTION
Quand les Juifs furent expulsés d'Espagne, en 1492, nos aïeules
emportèrent dans leur mémoire de nombreuses romances, qui
furent ensuite transmises comme des reliques de génération en
génération. Malgré le soin pieux avec lequel on a essayé de les
conserver, une grande partie en était déjà perdue, lorsque j'é-
coutais, dans ma jeunesse, ma grand'mère réciter ces chants si
doux de la patrie d'autrefois. Je la vois encore rêveuse, absorbée
par des visions lointaines, cherchant de la voix, du regard et
même du geste à ressaisir des harmonies à demi effacées. Est-ce
le souvenir de mes jeunes années qui donne ce charme péné-
trant à ces chants, dont plusieurs sont, en réalité, très mé-
diocres? Si mon enthousiasme d'antan s'est un peu calmé, j'avoue
que je continue à ressentir un profond respect pour ces débris du
passé des Juifs d'Espagne et j'ai considéré comme un devoir d'es-
sayer de sauver de l'oubli ce qui en reste encore ».
Après de longues et minutieuses recherches, j'avais réussi à re-
cueillir plusieurs de ces romances, avec diverses variantes four-
nies par les chanteuses que j'ai entendues, mais j'hésitais à les
livrer au public, lorsque j'ai vu que M. Kayserling a touché à
ce sujet dans sa Bîblloteca espanola-portugueza-judaica 2 . Je me
suis alors décidé à les publier.
Ces romances, qui, jusqu'à la génération passée, étaient en
1 J'avais également recueilli les proverbes turcs, grecs et espagnols en usage
chez nous. Pour ces derniers, M. Kayserling m'a devancé. Il en a pourtant omis et
j'espère pouvoir bientôt publier ceux qui manquent dans son p ecueil.
1 Strasbourg, Trubner, 189(1, p. x-xi.
RECUEIL DE ROMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES 103
vogue, surtout en Bulgarie, à Andrinople, à Salonique et à Gons-
tantinople, ont une sérieuse importance pour l'histoire littéraire
des Juifs espagnoles en Turquie. On connaît l'influence qu'elles
ont exercée sur nos poètes delà décadence. Voici d'abord ce qu'en
dit Mpnahem Lonsano :
î*bn \vttbb rvrari mbraa "pb^nnaiD ûmti) nirp «ti anaab 'Wrô na
— irai # » ••«amena ■»« t^abat ■»» i»yïwi»« sjab te "narnD irn«a
■«a rSiïi bnas : — it Tia ^a jm ab êoïii " nanti tan û3> ri7j b* Tona „
taw m-pat ^rab vran tablai „,.nDN2!-n B|&«ïi "nai baiT nim»n
.■wrDin piûaia "wria wi .,,,Sba> taiann vwd (i-na'aa)
J c. On doit réprouver quelques poésies qui commencent par des mots
imités de l'espagnol. De ce nombre est le chant : û"i d# n?3 br ^a*na
ïiaiîT, composé sur l'air des vers : « muero-me mi aima, ay muero-
me », dont l'auteur ignorait que ce procédé est abominable, parce
qu'il rappelle à celui qui chante ces vers des souvenirs luxurieux...
Cependant, j'ai remarqué que l'auteur de l'ouvrage bfcnw 1 nmat
(Nag'ara) ne s'en fait aucun scrupule... Pendant mon séjour à Damas,
je le lui ai reproché. . . »
C'est, en effet, l'habitude d'Israël Nag'ara, dans la composition de
ses bftltnD, de leur adapter l'air 3 de chansons grecques, turques,
arabes et espagnoles, et d'en imiter même les mots par allitération 4 .
Lonsano, lui-même, si sévère pour ceux qui imitent ces madri-
gaux dont le principal sujet est l'amour, et tout en s'appuyant
sur l'autorité du nmon *ib& s , pour défendre de les chanter, ne
craint point d'en adopter les mélodies pour ses propres poésies
hébraïques . Cette habitude d'indiquer le chant original qui a
servi de modèle à l'imitation hébraïque est même suivie dans des
ouvrages récents. C'est ainsi qu'en tête du Pizmon de Simhat
1 Muero-me mi aima, ay muero-me.
* nm Tl», p. 142.
3 Le mot *jnb qu'on trouve en tête de ses poésies et qu'on traduit habituellement
« sur l'air » est de provenauce arabe.
4 Voici une liste des romances espagnoles que Nag'ara a mentionnées dans les
trois parties de ses bWW 1 n'mat, Venise, 1600, en tête de ses Û^ETS; je fais
précéder ces titres des numéros des Pioutim :
I. — 3. Pase, abaje! Silvana — 23. Abora lo negais, senora — 27. Partisteis,
amigo — 39. Parto-me de amor que no lo puedo entender — 42. Gritos daba la pava
por aquel monte, — 49. A las montanas, mi aima, à las montanas me iré — 57. Ay !
decid galana y bella — 75. Liuda era y hermosa — 76. En sueno soïïi, mis duenas
— 94. Alba y bicia, graciosa — 121 . Un pujo tiene la coudesa — 122. Dulce sueno
— 135. Alto y ensalzado — 189. Pregouadas son las guerras — 213. Va se va el
invierno y viene el verano — 218. Madré, un mancebico —
II. — 33. Va se parten las galéas (= galeras?)
III. — 30. Unas pocas de palabras —
s D"naa d^im nap abrc ava ibipo ia wn (nm ^mo, p 100).
6 mD^bajaiaTi "Oiaa b* mia am nanb nmu nao ">b nmn n«n l#.,
p. 142K Voir aussi Azoulai, tpV T3"ia, I, Livourne, 1774, sur Orah Haïm } n° 560.
104 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Tora : 11^ irt* ^nvj rr vfla, on lit ces mots : ^ ii spro «jrfc
uabâN ». Fait plus intéressant, non seulement des compositions
hébraïques , mais aussi les pastiches poétiques espagnols de la
basse époque, dont nous allons parler plus loin, imitent les airs
des anciennes romances. Ainsi, dans une compilation en jargon
laite par Haïm Yom Tob Magula 2 , en tête des Couplets finaux
commençant par: vr^p *» irra tpn, on trouve les mots suivants 3 :
Pour compléter la liste de ces débris du Romancero espagnol,
je me suis servi également de recueils de litanies rimées qui
existent chez nous sous le nom de Joncs \ encore inédits, et dont
voici l'origine et l'usage. Depuis un temps immémorial, les sous-
assistants (Tv-naDfc) 5 de nos ministres-officiants se réunissent
chaque samedi matin, avant l'office, dans le temple « Portugal », la
plus importante synagogue d'Andrinople, pour y chanter des vers,
à titre d'exercice musical, d'après les modulations arabes appelées
natoNptt, « séances » 6 . Pour cet usage, on se sert surtout des
poèmes de Nag'ara, auxquels sont venus s'ajouter d'autres chants
postérieurs. Une légende s'est même formée à ce sujet. Un de ces
ipTOD», nommé Moïse Pardo ou plutôt Parédes (vers la fin du xvnr 3
siècle), trompé par le clair de lune, qu'il avait pris pour l'aube,
accourut une nuit de samedi au temple, et fut saisi de frayeur en
voyant un vénérable vieillard assis sur le banc destiné aux chan-
teurs. Tout tremblant, Pardo veut se retirer, lorsque le vieillard
lui parle d'une voix douce et lui dit : « Ne crains rien, mon fils, je
suis Israël Nag'ara, qui, enchanté de votre zèle pour la musique
sacrée, suis venu assister à vos exercices ». Puis, l'apparition
étrange disparut.
Or, un de ces joncs, qui est en ma possession, et qui est le plus
ancien spécimen que je connaisse, contient une collection inédite
de vers de Nag'ara intitulés banu^ n-naiu et portant en tête les
commencements de leurs modèles turcs, arabes, grecs et espa-
gnols. Ce ms. est un large in-octavo, composé de 148 feuillets,
écrits en caractères cursifs judéo-espagnols, souvent difficilement
lisibles. Il est de plusieurs mains, mais il ne porte ni la date de la
1 Û^biH ttbtt *mritt, Schlesinger, Vienne, 1867, p. 139.
1 ïlhïïïl nrûin, Constantinople (?), 5618= 1858.
3 C'est notre romance n° 27.
4 C'est le mot tchonq, qui en persan signiQe « harpe >, en turc, d'après le Lehdjéi-
Osmani, « harmonie appelée soupir». Dans un Diwan turc ms. j'ai trouvé ce mot ré-
pété à la fin de chaque destique de certaines poésies.
5 L'officiant, chez nous, s'appelle *jTn (= "liait mbïZJ). l'assistant Iftîft, et le
sous-assistant T^D?;). Les fonctions de ce dernier tendent à disparaître complètement.
• A. ma connaissance, cette institution n'existe que dans notre ville et dans les
villes turques et bulgares colonisées par des Juifs d'Andrinople.
RECUEIL DE ROMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES 105
copie, ni les noms des copistes. On y trouve pourtant les indica-
tions suivantes: F 14 6, nous lisons : arôi (sic!) ^dd "ntta ûM
vians p S* ^-idoïi ï-n v>o — «own ^ptta ^nna ana^ Nbœ ^son ■»»«
^TÉtt "j (?) û^n TaW "jrjp ^a iDDn ■»»©. F 147 6, on trouve cette
curieuse note commerciale : braan nrj psa a"nn •jio 25 'a DV>
87 *p*b ^pa w 101 r-wnëio *i trbn* izr'ap'na'a raiba* ^w : n^iit
•pana *! '1 \s rr>2 2 ma 'i»8 8,787 *p 80 na 'ttTW Ti '«M l - Enfin,
f° 148 a, on remarque les calculs suivants :
r«tt 5,547
172
*a"a 'mn» 1,719
490
•a'm 'nna 2,209
De ces deux supputations, la première, encore en usage chez
nous, sert à trouver, pour les insérer dans le Kaddisch de la nuit
de Tischa beat), les années qui se sont écoulées depuis la destruc-
tion du second temple par Titus. Le procédé en est expéditif : il
suffit d'ajouter à l'ère de la création (dans notre cas, 5,547) le
nombre 172 4 et de prendre comme millésime seulement le chiffre 1 .
Par cette opération, l'auteur de notre note a obtenu 1719. En y
ajoutant le nombre 490, il trouve que 2,209 ans se sont écoulés
depuis la destruction du temple de Salomon. Ce ms. contient aussi
deux signatures où figure le nom d'Elhanan. La première, au
f ° 6 a : irawa "priba "©a rtrun; la deuxième, au f° 146 & : ^ddïi W
■»œ»H ypr* -i"aa "pnba "612). Encore ailleurs, on rencontre le nom
de Jacob Elhanan. Ainsi, une pièce, au f° 8 6, donne en acrostiche
•jsnba ap*\ une autre, au f° lia, donne nnoa "jsnbN ap3>\ deux
autres enfin, f os 103a et 106 6, pnba "M ap*\ « Elhanan 5 » tout
court se trouve comme acrostiche dans les poésies des f os 99 a et
120 6, Ces diverses indications prouvent seulement que le ms.
écrit déjà en 1641 a reçu des surcharges à la fin du xvm e siècle.
Nous allons maintenant donner les débuts des romances espa-
gnoles que notre ms. nous a conservées. Nous les transcrivons en
caractères latins avec l'indication de la page du ms. où se trou-
vent ces bouts de phrases 6 .
1 Traduction : t Mardi 25 Sivan 5401 (= 1641), en bon augure et sous une cons-
tellation croissante, j'ai vendu aux sandaliers chrétiens de Sofia 101 peaux de bœuf
au prix de 87 as[pres], en piastres à 80 (aspres?), total 8,787 as[pres], pour le terme
d'un mois et demi (?).
1 — *jW ma "p-rirra-
■ = yvDon ma ja-nn».
4 Comme signe mnéuioûique on emploie souvent le mot a"p^.
5 Au sujet d'une poésie commençant par le mot *pfibN, voir Bet-ha-Midrasch, de
Jellinek, V, p. 152.
• Voici ces vers dans leur transcription hébraïque, tels que les donne le ms. J'in-
106 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1 . No sè que haré, à donde iré.
Estabase la infanta.
Levantarase mi polla.
Siempre procurais, madré, de enganarme.
Si os juro, el mi amor, que no tengo.
Oh! que lindo amor que hay en esta villa.
1 et 92. Dama, asi es la razon.
2. Morenica, morenica, galana y bella.
5. Espéra, espéra.
11. Los ojos de la blanca nina no hacen si no llorar.
35. Tu que me das entender.
46. Doliente estaba Alejandro.
47. Barberico, sacasme esta muela.
48. En copos de rama.
Par de la mar mis amores.
Morenica, que te pones.
53. Soy triste amador.
54. Ya que en estas tierras hay una doncella.
Yo estando en la mi puerta.
dique par la lettre H. les poésies hébraïques correspondantes, quand ces poésies pré-
sentent une sorte d'allitération de leurs modèles espagnols ou en imitent la rime ou
en sont la traduction. Dans ce dernier cas, j'indique le nom du traducteur.
i. 'n'W ^IKN "HN n p TO 13
NiiblS ^73 ^N1NÙ3NT'bN
i73'lKiia«tt É 'K ''l ilïfcttD tt5N"np*T>D 1"1&3H1S
1S3^J 13 ^p "11>3N V2 b\N YTl'Jl "Cil "•»
«nbii rrû'^w *pN ^n ^p T172N H3^b y -n
1 et 92. IVN-i nb tU^N HZ33N (ï"173l) ÏIttNI. H. pn nb Ï1731 par 3pjn
■pnbN.
2. tob^n \x ri3Nb^ iipi3i*ra rtp'wra. h. t trpi' rm» 2*3 iti»
nara w\3 nbn par np3>-> flanbat? ou bien vom ou n*iN3 amas "j
duquel aussi s'y trouvent des poésies imitativesï.
5. ÏTTWW m^BlD^N. H. !T"IHI3!n TlDK par ^"boS».
il. nanv 13 io I^tn 13 t-p^a npSNbn nb il UJl'aiN ttlb H. "tflb
rw^'3 ri73iNb nuiy p*r nnox ianb« ap*i.
35. -pia^uai^ u:nt 172 ip ica-
46. i-ii3 "ffl^bN p5aD" | iN lasubn.
47. nbiann ïiûTDiN lyaoïpta npnana.
48. n^an 11 ^iDip -jw 11. ?n2-\ b« ba w par bw^ïJi (rntfw).
p-»-ll73N p^73 1873 ïlb "«1 1»B.
U3"»3is -"ta ^p rip^m». 11. asan bNiu;-> ms par ia.
53. 111K72N 1^01-10 ^lO- H. -11172 Ï13P ib par Id.
54. N-wanaïi ïi3in ■"&* ©ina mion "pN ip »n.
rrcaT&na ^!o rtb "pet ii3"j^\s 11.
RECUEIL DE ROMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES 107
62. Adobar, adobar, adobar, caldero adobar.
63. La vida de las galeàs, yo os la quero contar
65. Ka, digais los veladores.
Aima mia, luz del dia.
74. Yo amara una doncella.
79. Para mi desparticion :
85. Desde que perdi el mi amor, penas,
Hermano mio querido, de que llorais y de que vais per-
dido, el tino, lloro yo y me afino, que me aso y me
traspaso, y à mi dama no alcanzo, la llàmo no me res-
ponde, la busco y se me esconde, y ahora no se à donde,
toparé yo à mi 1 .
86. Vente aqui, la mi dama.
91 . Ay, ay ! como harè.
A quien iré à contar.
No puedo, mi aima, no puedo, mi vida.
Ay, ay 1 un pajarico.
92. Malo estaba el pastorico.
93. De la vuèstra linda novia.
Quien me conoce, quien me conoce.
101. Yo me levantara un lunes.
62. -^,n5v7n rnbap ^-iNânna ^-inS'Hn ^-iNarvm h. jiw iitt
131*10 nanj "jvmi par la.
63. naanp Tvp nb ian v ©finbfitt vb i*i rr^i ttb. h. *pD na ït
nnoa ba tt«n ^iï ops^ par ia.
65. o , nTT«b , n ©ib îaawm \x. h. çn^n Mb "j^iai par la.
swi bn rnb rwna rrabK. h -irna p bbn bbrrrn par la.
74. N^b">TD*n K314 mttN V,
79. îJ-r^D^ÛIRBID^ V2 ÏTlNE).
85. OwN^D ff73N ifc bi« iffT>Q ipiDi^.
^ifi* fr-PT'S ŒN1 ^p 1*1 /©fin&ni *p ^ /Hiffp 1&T73 13&»3ffN
/nDaMn-WK ^ ^n ,i«»n« ^ ip ,naiBN ^73 ^n i&o ttini /iaica
t**b fiTpsiai-iN ^73 na 173^ tsib /us i^pb» ia i-vntsn 173» in
■nMDIO /niVKN HÛ 12 ï-niaN t^K /H'ppD"'» ^73 TO i« ïplBna
...P73N "}&ff
86. r!73Nl 173 N5 ipN lOFI.
9i. na i73Tp un un h ™*h ^pa "«ri *n par lanb» ypy\
■waaipw *ff« lnpN. h. -irm ab Tiff par la.
.-Ï^D ^73 rPNlS T3 / rt73bN ^73 TTWB 13
ip^-.N'wwND "jin un un. H. n:-ii "jm in» in ^n par ia.
92. ipv^nrjwwXD b*»» ïiaNauîiN "ib«33.
93. mâia mrb ïnaœ^sna nb -h.
"•œiarp ^73 "pip ,*n»anp ^73 ^p. h. marin ba b^ par timaN (•).
101. ©iaib ^n m«taa«aiib« ^73 i\ h. oa iab nrai* S->bi tav par
pnb».
1 C'est le plus long fragment qui s'y trouve et qui n'est pas suivi a'un PizmOn.
108 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
109. Ea, llamabalo la doncella.
127. Yo en este mundo mucho caminaba, no topi otro cotno ti.
135. Viejo malo en la mi cama à la fi(n) no dormira.
136. A las huprtas donde nacen las rosas.
137. Fuera va de tmo el triste amador.
Lorsqu'on voit ainsi nos poètes de la basse époque se retremper
à ces sources vives de l'antique mélodie, il ne faut pas s'étonner
de l'irrésistible attrait que le faux messie Sabbataï Cevi exerçait
sur ses fidèles, en chantant, avec des allusions mystiques, la ro-
mance de Melisselde (fille de l'empereur) aux lèvres de corail et à
la chair de lait », romance qui appartient au même cycle que notre
Romance n° 7.
Si les joncs et les citations que nous avons faites ne nous
donnent que des fragments des poèmes espagnols, ceux que nous
publions sont également tronqués. Non seulement ils s'arrêtent
avant la fin, comme je l'indiquerai, à l'occasion, dans mes notes,
mais ils présentent encore d'autres anomalies. Tantôt il y a une
solution de continuité entre les parties qui nous en restent, tantôt
les stances y sont transposées et enchevêtrées d'une manière inex-
tricable. Je n'ai pas voulu essayer de rétablir hypothétiquement
l'ordre des strophes ainsi déplacées. D'autres fois, au lieu de ces
remaniements inconscients, nous y rencontrons des couches nou-
velles qui se sont superposées aux anciennes. Car nos chan-
teuses, trahies par leur mémoire, ont forgé parfois de toutes
pièces de nouveaux vers, d'un goût douteux, pour remplacer ceux
qu'elles avaient oubliés. Le fonds de la romance est ainsi devenu un
thème commun sur lequel on a brodé à volonté. On constate aussi
des réminiscences et des transpositions de phrases d'une Romance
dans une autre. J'ai soigneusement marqué dans mes notes ces
emprunts, qui ne sont pas rares.
En dehors de ces modifications, nos romances ont reçu du milieu
ambiant bien des mots turcs, arabes, persans, grecs et hébreux,
souvent aussi des idiotismes de notre jargon qui, malgré leur forme
castillane, ne se trouvent plus dans nos dictionnaires, ou s'y
. 109. Niib^TS'tt !"^ ibaÔNfeN"" \\.
127. vj i^p ■nsaiN ^Tû 13 /-iâfiW^tfp TOS172 "H5TO ^ÛWK TV
135. mwn Tj ^d nbs s-inNp i» rib "pa ihucn Yjpti. h. ^n rra-na
min ni M -^dn bv ,H7rptt nb par i^aa -^n.
136. îKîm œNb "plSM ilMN ttïNCn'Wia 123NbN.
137. -itjjsïïn itaiD'nB b^N -i^u -h na mwD. h. m*i bia nb^a x^-pn
nn par pnr\
1 Voir Thomas Coanen, dans Graetz, X, 2 e édit., p. 468.
RECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES 109
trouvent avec une acception différente l . Ce changement de formes
et de mots vieillis par des équivalents plus modernes était dans la
nature des choses. A mesure qu'elles s'éloignaient du temps de
l'exode espagnol, nos aïeules, ne pouvant plus saisir toutes les
nuances, toutes les délicatesses de la langue castillane, ont trouvé
naturel d'employer d'autres mots, qu'elles comprenaient. Elles ont
même introduit dans ces romances des idées religieuses qui y pa-
raissent toutes dépaysées 2 . Par contre, on y rencontre encore des
expressions et des tournures archaïques d'un grand intérêt 3 , et
qui ont persisté également dans nos versions classiques de la Bible,
encore en usage dans nos écoles.
Je n'ai pas voulu donner de place, dans ce recueil de Romances,
à ces compositions récentes qui portent le même nom, mais qui
n'en sont que de plates et froides imitations. J'ai pourtant fait ex-
ception pour quelques-unes, qui, tout en ayant déjà le goût du
terroir ottoman sur lequel elles ont poussé, sont relativement an-
ciennes. Elles offrent, en outre, un certain intérêt, tantôt par leur
caractère juif, comme les romances chantées aux noces (34-37), ou
pour célébrer une naissance (38-41), ou à la veille du départ des
pèlerins pour Jérusalem (42), tantôt par leur caractère historique
ou par leur style macaronique et leur ton plaisant (43 et 44). L'une
de ces compositions, très gaie et d'un ton léger (R. 43), a l'air d'un
conte du Décamèron de Boccace. L'autre (44) est, sans doute, une
imitation d'une ancienne romance, car les en-tête : « Barberico,
sacasme esta muela » et « Adobar, adobar, adobar, caldero ado-
bar * » rappellent des sujets humoristiques.
Disons maintenant quelques mots de la forme extérieure de nos
Romances, c'est à dire de la rime et de la césure.
Il est à remarquer que la valeur du style est en raison inverse
de la perfection de la versification. Dans les anciens poèmes, où
l'expression est forte, concise, éloquente, on se contente, pour la
rime, d'une simple assonance, tandis que, dans les compositions
plus récentes, la rime est plus riche, mais le style est plat et vul-
gaire. Pourtant, on ne peut pas nier que la mélodie produite par la
simple assonance ne présente une certaine grâce, surtout lorsque
cette rime alterne avec des vers non-rimés, à la manière des Kas-
sida arabes. Aussi, pour obtenir ce dernier résultat, ai-je souvent
coupé en deux; pour les mettre dans deux alinéas consécutifs,
tous les couplets monorimes d'une étendue excessive que j'ai ren-
1 Voir romance 40, note 6.
* La nuit de Pâque, R. 1 ; La loi sainte et bénie, R. 14 ; La loi de Dieu, R. 30.
* Voir, par exemple, R. 39, note 2.
* Voir note 21, n ' 47 et 62.
HO
REVUE DES ETUDES JUIVES
contrés et qui, par ce dédoublement, ont acquis une allure plus
leste et plus rapide. D'ailleurs, cette césure n'a pas été arbitraire-
ment faite : sa place est souvent déterminée par le sens et, dans
les cas douteux, par la modulation différente qu'affectent les
deux parties du distique. Nos chanteuses l'indiquent par le mode
majeur dans la première et mineur dans la deuxième.
Pour la transcription, j'ai adopté les caractères latins, afin de
rendre à ces romances leur physionomie européenne. J'y ai res-
pecté, autant que possible, la prononciation locale. Quand celle-ci
s'écartait trop de l'orthographe classique de la langue espagnole,
je me suis contenté de la signaler seulement dans mes notes. Dans
les romances dialoguées, j'ai indiqué par des tirets le changement
d'interlocuteur.
Un mot au sujet de la traduction française. Tout en m'efforçant
de traduire littéralement, j'ai dû parfois, pour la clarté, faire des
additions, que j'ai placées entre parenthèses. J'ai parfois aussi
changé les temps, parce qu'en espagnol, à cause de l'exigence de
la rime, un temps est souvent employé pour un autre. Mais, mal-
gré tous mes soins, il s'est glissé, sans doute, des erreurs dans ma
traduction, erreurs qu'expliquent suffisamment l'antiquité du texte
et la variété des idiomes employés. En cas de doute, j'ai tou-
jours tenu à en avertir dans mes notes *.
Andrinople, 1896.
Abraham Danon.
Romance I.
Un hijo tiene el buen conde,
un hijo tiene y no mas.
Se lo dio al sefior rey
por deprender * y por embe-
zar.
El rey lo queria mucho
y la reina mas y mas.
El rey le dio un caballo,
la reina le dio un calzar.
El rey le dio un veslido,
la reina le dio média ciudad.
Traduction.
Le bon comte a un fils,
il a un fils et pas davantage.
Il Ta donné au seigneur roi
pour qu'il apprenne et pour qu'il
s'instruise.
Le roi l'aimait beaucoup
et la reine encore plus.
Le roi lui donna un cheval,
la reine lui donna une chaussure.
Le roi lui donna un vêtement,
la reine lui donna une demi-ville.
i Voir R, 38, notes 3 et 4.
1 Aprender. Variante : por saber y entender,
pour savoir et entendre »,
RECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES
111
Losconsejeros se zelaron
y lo metieron en mal :
que lo vieron con la reina,
hablando y platicando ! .
— Que lo vaigan que lo maten,
que lo lleven à malar.
— Ni me maten, ui me to-
queri,
ui me déjo yo matar,
siuoiré doude mi madré,
dos palabras très hablar.
(— Buenos dias, la mi madré.
— Vengais en buena, vos mi
rejal 8 .
Asentale à mi lado,
cantame UDa cantica 3
de las que cantaba tu padre
en la noche de la Pascua) *:
Tomo lacsim 5 en su boca
y empezo à cantar.
Par albi paso el senor rey
y se quedo oyendo.
Pregunto el rey à los suyos :
— Si angel es de los cielos
o sirena de la mar ?
Saltaron * la buena gente :
— Ni angel es de los cielos
ni sirena delà mar,
sino aquel mancebico
que lo mandateis à matar.
mon hi-
Les conseillers (en) furent jaloux
et le dénigrèrent (en disant) :
Qu'ils l'avaient vu avec la reine,
Parlant et conversant.
— Qu'on aille le tuer,
qu'on le mène pour le tuer.
— Qu'on ne me tue point, qu'on
me touche point,
et je ne me laisse point tuer,
j'irai plutôt chez ma mère,
dire deux, trois paroles.
( — Bonjour, ma mère.
— Soyez le bienvenu, vous,
dalgo.
Prends place à côté de moi,
chante-moi une chanson
de celles que chantait ton père
dans la nuit de la Pâque).
Il mit une mélodie dans sa bouche
et commença à chanter.
Par là passa le seigneur roi
et s'arrêta pour écouter.
Le roi demanda aux siens:
— Est-ce un ange des cieux
ou bien une sirène de la mer?
Les bons geos répliquèrent :
— Ce n'est ni un ange des cieux
ni une sirène de la mer,
mais plutôt le jeune homme
que vous avez envoyé tuer.
ne
1 Comme l'assonnance n'existe pas ici, on est en droit de supposer que ces mots
en ont remplacé d'autres plus anciens, dont la dernière syllabe avait un a tonique.
Cette remarque se rapporte également à tous les cas analogues où l'ignorance a gâté
l'euphonie métrique.
1 Synonyme, sans doute, d'un mot espagnol qui lui a laissé la place. Le mot
bN'^^l, plur. de l'arabe b'jH, qui signifie en turc les grands dignitaires de l'état, est
employé en judéo-espagnol, au pluriel, pour dire « gentilhomme ».
3 Cantico.
4 Variante :
— O que hijo, o que hijo !
en noche de Pascua
me veniteis vi>itar.
— O que madré, o que madré !
Al hijo tiene en la lanza ,
le demanda la cuestion.
Otro, poique sois rai madré,
os cantaré un cantar.
— Oh, quel fils! Oh, quel fils !
dans une nuit de Pâque
vous venez me visiter.
— Oh, quelle mère ! oh, quelle mère !
qui a son fils dans la lance (= en danger)
et lui adresse des questions.
Mais, parce que vous êtes ma mère,
Je vous chanterai u*e chanson.
5 Mot arabe signifiant « division, répartition », et de là * mélodie d'ouverture ».
Var. : la voz = la voix.
6 Littéral. « sautèrent », et en judéo-espagnol, t répliquèrent brusquement ».
•112
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
— Ni lo maten, ni lo toquen,
ni lo dejo yo matar.
Tomolo de la mano,
y junto se fué al serrallo.
— Qu'on ne le tue point, qu'on ne
touche point à lui,
et je ne le laisse point tuer.
Il le prit, par la main
etils se rendirent ensemble au palais.
Romance II.
Estabase la reina Isabela
con su bastidor labrando,
agujeta de oro en mano
y un pendon de amor labrando.
Por alli paso Parisi,
su primer enamorado :
— Esteisen buenaora,la reina.
— Parisi, en bien venierais.
— Si vos placia, la reina,
de venir vos à visitarnos.
— Placer me place, Parisi,
placer y voluntad,
por ese cuerpo, Parisi '.
Que oficio teneis, Parisi?
que oficio aveis tomado?
— Mercader soy, mi seùora,
mercader y escribano.
Très naves tengo en el puerto,
cargadas de oro brocado 2 .
Las vêlas son de seda,
las cuerdas de ebrijim 3 morado,
el dumen k un cristal blanco.
En la nave que yo tengo,
hay un rico maozauo,
que echa manzanas de oro
invierno y verano.
— Si vos placia, Parisi,
de veniros à visitar.
— Vengais en buena ora, la
reina,
vos y vuestro reinado.
Ya se toca, ya se afeita.
Traduction.
La reine Isabelle se trouvait
brodant sur son métier,
aiguillette d'or en main
et brodant un drapeau d'amour.
Par là passa Parisi,
son premier amoureux:
— Reine, soyez en bonne heure.
— Parisi, soyez le bienvenu.
— Reine, s'il vous plaît
de venir nous visiter.
— J'en ai bien le plaisir, Parisi,
plaisir et volonté,
par ce corps, Parisi.
Quel métier avez-vous, Parisi?
quel métier avez-vous pris ?
— Je suis marchand, Madame,
marchand et tabellion.
J'ai dans le port trois navires
chargés d'or et de brocart.
Les voiles sont en soie,
les cordes en fil de soie violet foncé,
le gouvernail un cristal blanc.
Dans le navire que j'ai
il y a un riche pommier
qui jette des pommes dor
hiver et été.
— S'il vous plaît, Parisi,
que j'aille vous visiter.
— Venez, à la bonne heure, reine,
vous et votre royaume.
Elle fait bien sa toilette, elle se farde,
1 Est-ce une formule de serment ? Autrement, ces mots n'ont aucune liaison avec
e contexte.
* Var : de oro fino, « d'or fin ».
3 Mot persan à la place de l'ancien mot espagnol qui a disparu.
4 Mot turc.
RECUEIL DE ROMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES 113
ya lo va à visitai-. elle va le visiter.
Cuando entre- la reiua, Aussitôt la reine entrée,
el levanto gancho, abrio vêlas, il enlève Pancre, déploie les voiles.
(— Donde esta el manzano, Pa- (— Où est le pommier, Parisi,
risi,
que echa manzanas de oro qui jette des pommes d'or
invierno y verano ? hiver et été ?
- Yo soy el rico manzano — Je suis le riche pommier
que écho manzanas de amores qui jette des pommes d'amour
invierno y verano) '. hiver et été).
Romance III.
Un mancebo habia.
muy angelicado \
de una dama hermosa
se habia enamorado
— Por la calle paso
y rae despedazo,
de veros labrando
en el cedazo.
De bâtir la puerta,
ya no me quedo hrazos.
Abreis, mi galana,
haremos un trato.
- Mancebo, mancebo,
alto y delicado
que por una moza
vais embelecado,
tomad mi consejo,
andados à Belogrado 3 .
Alli topareis
Traduction.
\_
Il y avait un jeune homme
très-gentil,
d'une belle dame
il devint amoureux.
— Je passe par la rue
et je meurs,
de vous voir broder
sur le tamis.
De frapper à la porte,
il ne me reste plus de bras.
Ouvrez, ma jolie,
nous ferons un marché.
— Jeune homme, jeune homme,
haut et délicat,
qui, par une jeune femme,
vous allez enjôler,
prenez mon conseil,
rendez-vous à Belgrade.
Vous trouverez là
1 Variante :
Ella que metio pié en la nave,
la nave esta caminando.
— Que es loque haces. Parisi ?
La nave esta caminando !
Al hijo deji en la cuna,
el padre lo esta cunando.
— No bloreis, la mi seïiora,
(al esposo lo teneis enfrente
y al hijo à los nueve meses lotopareis)
ou
al padre teneis al lado
que al ano os lo dà en la mano.
1 Angelico ou angelical.
3 Ces noms ont sans doute remplacé
T. XXXII, n° 63.
Aussitôt qu'elle mit le pied sur le navire,
le navire est en marche.
— Qu'est-ce que tu fais, Parisi ?
Le navire est en marche !
J'ai laissé l'enfant au berceau,
son père le berce.
— Ne pleurez pas, Madame,
(vous avez l'époux en lace
et l'enfant, vous le trouverez dans neuf mois)
ou
vous avez à côté le père
qui, dans l'année, vous le donne dans la main.
d'autres noms de villes espagnoles.
Jl'l
HE VUE DES ETUDES JUIVES
loque vos quereis,
que de mi, en tanto,
provecho do teneis.
— Màjo, mâjo, dama,
agua eu el mortero,
no hay quieu se apiade
de este iorastero.
Esto es muy amargo
mas que la oliva.
\ decidme un si
que ya me cansi,
(de ver vueslro garbo
yo me hice asi ').
— Mancebo, mancebo,
dejad esta merequia *.
porque os trais
en dias de eliquia 3 .
Tomad mi cousejo,
audados à Franquia \
— DodoDa, dodona 5 ,
rnicara de luua,
vos que estais en quince •,
yo que mal mal os hice?
— A Hebron me vo
y aqui os dejo,
con vida y salud
yo ya me alejo.
Y decidme que haré ?
como lo rellevaré 7
yo en este mundo?
— Si os encampateis 8 ,
ya podeis decirlo ;
mas mal es el mio,
que es de encubrirlo.
De los cielos vino,
cale • recibirlo.
ce que vous voulez,
car de moi, en tout cas,
profit vous n'aurez.
Je pile, je pile, dame,
de l'eau dans le mortier,
il n'y a personne qui s'apitoie
sur cet étranger.
Gela est très-amer
plus' que l'olive.
Et dites-moi un si,
car je suis déjà fatigué,
(devoir votre bonne grâce
je suis devenu ainsi).
— Jeune homme, jeune homme,
laissez cette mélancolie,
parce que vous vous portez
dans des jours de phtisie.
Prenez mon conseil,
rendez -vous en France.
— Madame, madame,
au visage de lune,
vous qui êtes dans les quinze,
quel mal vous ai-je fait ?
— Je m'en vais à Hébron
et vous laisse ici,
en vie et en santé
je m'éloigne déjà.
Et dites-moi que dois-je faire ?
comment le souffrirai-je
dans ce monde?
— Si vous êtes attrapé,
vous pouvez bien le dire ;
mon mal est le pire,
car il faut le cacher.
Il est arrivé du ciel,
il faut l'accepter.
1 Variante :
que de vuestros fuegos car, par vos feux,
yo ya me asi je suis déjà rôti.
2 En judéo-espagnol, melancolia.
3 Probablement dérivé de « etico », étique.
4 Var. : Sofia.
5 C'est peut-être une forme corrompue de dona.
6 • Dans votre plénitude lunaire de quinze jours. >
7 En judéo-espagnol, soportar.
8 Faut-il y voir un dérivé corrompu de « encapado » « enveloppé ou couvert d'un
man'eau > ?
» Dans notre jargon, quere.
RECUEIL DE
— Yo va te queria
mas que mi hermaoo;
do tien es remedio
en este verano.
Buscados remedio,
ni tarde ni temprano.
— A y ! vos sois una rosa
que nunca se amurcha '.
ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES
— Je t'aimais bien
plus que mon frère ;
tu n'as point de remède
pendant cet été.
Cherchez-vous un remède,
ni tard ni de bonne heure.
— Ah ! vous êtes une rose
qui ne se fane jamais.
il
Romance IV.
Andando por estas mares,
navegando con la fortuna 2 ,
caï en tierras ajenas
donde no meconocian,
donde nocantaba gallo
ni menos cauta gallina,
donde crece naranja
y el limon y la cidra,
donde hqy sacsis 3 de ruda
guardian de creatura 4 .
Ay ! Julian faiso y traidor,
causante de los mis maies,
te entrâtes on mis jardines
y meenganates.
Ay ! acogites la Uor de mi,
la acogites à grano à grano,
ay! con tu hablar delicato,
y me enganates.
Ay ! seendo liija de quien soy,
me casaron con Juliano,
hijo'de un hortelano
de la mi huerta.
Ah ! Julian, vamos de aqui,
de este mundo sin provecho.
Lluvia caiga de los cielos
y mos moje.
Traduction.
En allant par ces mers,
naviguant avec la tempête,
je suis tombé dans des pays étrangers
où Ton ne me connaissait pas,
où ne chantait aucun coq,
ni ne chantait aucune poule,
où croit l'orange
et le limon et le citron,
où il y a des pots à rue,
gardienne de l'enfant.
Ah! Julien, faux et traître
(qui as été la) cause de mes maux,
tu t'es introduit dans mes jardins
et tu m'as trompée.
Ah ! tu as cueilli marieur,
tu l'as cueillie grain par grain,
ah ! avec ton parler délicat,
et tu m'as trompée.
Ah ! étant fille de qui je suis,
on m'a mariée avec Julien,
fils d'un jardinier
de mon jardin.
Ah! Julien, allons d'ici,
de ce monde inutile.
Que la pluie tombe des cieux
et nous trempe.
1 Se marchita.
1 Mot d'origine italienne employé en turc avec le sens de « mer houleuse, orage »,
Peut-être y avait-il d'abord « torinenta » ou « borrasca ».
» Mot turc signifiant vase à ileurs.
4 Attribuait-on a cette plante, comme aujourd'hui chez nous, la propriété de pré-
server du mauvais œil ?
110
REVUE DES ETUDES JUIVES
Romance V.
El rey de Francia
très hijas ténia,
la una labraba,
la otra cosia,
la mas chiquitica 1
bastidor hacia.
Labrando, labrando
sueîio la vencia :
— No me harveis 2 , madre
ni me harvariais,
sueno me soni
de bien y de alegria.
Me apari al pozo,
vide un pilar de oro,
con très pajaritos
picando al oro.
Me apari al armario,
vide un manzanario 3 ,
con uu bulbulico 4
picando al manzanario.
Detras de la puerta.
vide la luna enlera ;
al rededor de ella,
sus doce estrellas.
— El pilar de oro
es el rey to novio.
Y los très pajarilos
son tus entenadicos 5 .
Y el manzanario,
el rey tu cufiado.
Y el bulbulico,
hijo de tu cufiado.
Y la luna entera,
la reina tu suegra.
Y las doce estrellas,
sean tus doucellas.
Estas palabras diciendo,
coches à la puerta,
ya me la llevan
à tierras ajenas.
Traduction.
Le roi de France
avait trois filles,
Tune brodait,
l'autre cousait,
la plus petite
brodait (sur) un métier.
En train de broder
le sommeil l'envahissait :
— Ne me battez pas, mère,
ne me frappez point,
j'ai eu un rêve
de bien et d'allégresse.
J'ai regardé dans le puits,
j'(y) ai vu un pilier d'or,
avec trois oisillons
qui piquaient l'or.
J'ai regardé dans l'armoire,
j'(y) ai vu un pommier,
avec un petit rossignol
qui piquait le pommier.
Derrière la porte,
j'ai vu la lune entière ;
autour d'elles,
ses douze étoiles.
— Le pilier d'or
est le roi ton fiancé.
Et les trois oisillons
sont tes petits beaux-fils.
Et le pommier,
c'est le roi ton beau-frère.
Et le petit rossignol,
(c'est le) fils de ton beau-frère.
Et la lune entière,
(c'est la) reine ta belle-mère.
Et les douze étoiles,
soient tes femmes de chambre. »
En disant ces paroles,
des carrosses (viennent) à la porte,
et on me la porte
dans les pays étrangers.
1 Double diminutif de « chica ».
2 De I'inf. harvar qui, en judéo-espagnol, est « herir ».
3 Manzano.
4 Diminutif d'un mot persan.
5 Diminutif de « entenado », qui signifie « enfant d'un premier lit »
RECUEIL DE ROMAiNGES JUDEO-ESPAliNOLES
A los nueve meses,
parir queria.
117
— Levanteis, conde,
levanteis, momie \
que la luz del dia
parir queria.
Llamudla à mi madré
que me apiade.
Tomojarrosderosaseusu
y bogos * de fajadura.
Eu medio del camino,
mizva 3 veria llevar.
— Que es esto, mi coude
— Vuestra hija verdadera
Se torno à casa,
triste y amarga.
Daus les neuf mois,
elle voulut accoucher.
— Levez-vous, comte,
levez-vous, comte l ,
car la lumière du jour
veut accoucher.
Appelez ma mère
qu'elle aie pitié de moi.
mauo Elle prit des pots à roses dans sa main
et des paquets de langes.
A mi chemin,
elle vit porter un cercueil.
? — Qu'est-ce cela, mon comte?
. » — Votre véritable fille.
Elle s'en retourna chez elle,
triste et amère.
Romance VI.
Estrellas no hay en los cielos,
el lunar v no ha esclarecido,
cuando los ricos mancebos
salen à caballeria.
Yo estando en mi barco,
pescando mi proveria 5 ,
vide pasar très caballeros
haciendo gran polvaria °.
Un baque 7 dièron en la agua,
entera se estremecia.
Echi ganchos y gancheras 8
por ver loque séria •.
Vide un duque educado
Traduction.
Il n'y a pas d'étoiles dans les deux,
la lune n'est pas levée,
lorsque les riches garçons
sortent en chevauchant.
Me trouvant dans ma barque,
à pêcher ma provision (?)
j'ai vu passer trois cavaliers
qui soulevaient un grand tourbillon
de poussière.
Ils trépignèrent dans l'eau,
qui trembla tout entière.
J'ai jeté des crocs et des grappins
pour voir ce qu'il en était.
J'ai vu un duc bien élevé
1 LVn remplace souvent, dans notre jargon, la première consonne d'un mot ré-
pété.
i Mot qui. dans le même dialecte, veut dire « paquet, trousse, liasse ».
3 L'hébreu ;T|]£73 sert à désigner, parmi les Juifs de Turquie, le cercueil et même
le convoi, comme l'araméen *Jj72 "D est employé par nos coreligionnaires polonais
pour désigner, par euphémisme, le mort.
* Sous-entendu « disco » .
s Faut-il y voir, ce qui me paraît probable, l'abstrait dérivé de l'inf. provéer (pour-
voir) ?
6 Var. : polvarina = polvareda.
7 En judéo-espagnol, coup.
s En judéo-espagnol, grappin.
' Var. : habia.
118
REVUE DES ETUDES JUIVES
que al hijo del rey parecia. qui ressemblait au fils du roi.
Un païvand * lleva en el brazo, Il portait au bras une chaîne
cien ciudadesy mas valia.
Un auillo lleva en el dedo,
mil ciudades y mas valia.
Camisa llevava de Holanda,
cabezou de perleria.
En mi buena de ventura,
salio el rey de Constantina.
Recogi la mi pesca,
al lugarla tornaria.
Tomi camino en mano,
al serrallo del rey me iria.
Vide puertus cerradas,
ventana que no se abria.
Batia la puerta,
demandi quien habia.
Bajad, mi seîior rey,
os contaré loque vidé :
Yo estando en mi pesca,
pescando mi proveria,
vide pasar très caba Héros
haciendo gran polvaria.
qui valait cent villes et plus.
Il portait au doigt un anneau
qui valait mille villes et plus.
Il portait chemise d'Hollande
(dont le) col (était) en perles.
Dans ma bonne fortune,
le roi de Constantin (ople ?) est sorti.
J'ai ramassé ma pêche,
et l'ai remise à sa place.
J'ai pris le chemin en main,
et me suis rendu au palais royal.
J'ai vu les portes fermées,
une fenêtre qui n'était pas ouverte.
J'ai frappé à la porte
(et) demandé qui il y avait.
Descendez, mon seigneur roi,
je vous raconterai ce que j'ai vu :
Me trouvant dans ma pêche,
à pêcher ma provision (?),
j'ai vu passer trois cavaliers
qui soulevaient un grand tourbillon
de poussière.
Un hullo llevaba eoi su hombro II portait une enflure à l'épaule
que de negro parecia. qui paraissait noire.
Un bàque dieron en la agua, Us trépignèrent dans l'eau,
y la mar estremecia. et la mer s'agita.
La estrellas de los cielos Les étoiles des cieux
y el lunar se oscurecia. et la lune s'obscurcissaient.
De ver tala manzia 2 , De voir un tel malheur,
echi la mi pesca j'ai jeté ma pêche
por ver loque habia, etc. pour voir ce qu'il y avait, etc.
Romance VII.
(Noche buena, noche buena,
noches son de enamorar.
Guando las doncellas dormen.
el lunar 3 se va encerrar.
Alli estaban diez doncellas,
Traduction.
(Bonne nuit, bonne nuit,
ce sont des nuits de devenir amoureux.
Lorsque les vierges dorment,
la lune va s'enfermer.
Là-bas se trouvaient dix demoiselles.
1 Ou plutôt < pabend », qui, en persan, signifie « chaînes, entraves
* Du judéo-espagnol.
3 Voir romance 6, note 1.
RECUEIL DE BOMANCES JUDEO-ESPAGNOLES
110
todas las diez a uu métal '.
Salto la vieja de ellas
[vieja era de alla edad] :
— Dormais, dormais, doncellas;
si dormis, recordad,
maîiana os haceis viejas
y perdeis la mocedad J .
Se iva la Melisselde,
para la caja se iva.
toutes les dix d'un même métal '.
La plus vieille d'elles repartit
[elle était vieille de grand âge] :
— Dormez, dormez, demoiselles:
si vous dormez, rappelez-vous
vque) demain vous deviendrez vieilles
et perdrez la jeunesse.)
La Melisselde s'en allait,
elle s'en allait vers la boite.
Seemborujo 3 enunmantodeoro Elle s'enveloppa dans un manteau d'or
por faltura * de brillar.
Alla, en medio del camino,
alguaciles lue à encontrar :
— Que buscais, Melisselde?
que buscais por este lugar?
— Vo ir donde una hacina c ,
mala esta de no sanar.
Dadme este cuchillo,
el cuchillo de cortar,
que quero echar estos perros
que no me vaigan detras. »
Alguaciles, con bondades,
par défaut d'éclat.
Là, à mi-chemin,
elle rencontra des alguazils :
— Que cherchez-vous, Melisselde?
que cherchez- vous dans ce lieu?
— Je vais chez une malade
mal à ne point guérir.
Dounez-moi ce couteau,
le couteau à couper,
car je veux chasser ces chiens
pour qu'ils n'aillent pasderrière moi.»
Les alguazils, avec bonté,
se lodieronel cuchillo por el cor- lui donnèrent le couteau par le tran-
Melisselde, con malicia, [tar 6 . Melisselde, avec méchanceté, [chant,
se lo ehcajo por el cortar 6 . le lui enfonça par le tranchant.
1 Qualité. Cf. le français t trempe
s Variante :
Noche buena, noche buena,
noches son de enamorar.
Oh ! que noche, la mi madré !
no la puedo soportar,
dando vueltas por la cama
como pescado en la mar.
Très hermanicas eran ellas,
todas las très en un andar.
S^lto la mas chiquitiea de ellas
— Yo relumbro como el cristal.
Dormais, dormais, mis doncellas.
Si dormis, recordad ;
mieDtras que sois muchachas,
guardados la mocedad.
Manana en casando.
nos os la dejan gozar.
3 Judéo-espagnol.
* Falta.
5 Judéo-espagnol.
« Corte.
Bonne nuit, bonne nuit,
ce sont des nuits de devenir amoureux.
Oh ! quelle nuit, ma mère !■
je ne peux pas la supporter,
en me tournant dans le lit
comme un poisson dans la mer.
Elles étaient trois petites sœurs,
toutes les trois d'une même marche.
La plus petite d'elles repartit :
— Je reluis comme le cristal.
Dormez, dormez, mes demoiselles.
Si vous dormez, rappelez-vous ;
tant que vous êtes jeunes,
gardez votre jeunesse.
Demain, en (vous) mariant,
on ne vous en laissera pas jouir.
120
HE VUE DES ETUDES JUIVES
Romance Vin.
— Donde os vais, caballero?
Doûdc os vais y me dejais?
Très hijicos chicos tengo,
lloran y deniandan pan.
— Os déjo campos y viîlas,
y por mas média ciudad.
— No me basta, caballero,
no me basta para pan. »
Echo la su mano al pecho,
cien doblones le daba :
— Si â los siete no vengo,
al ocheno l os casais. »
Esto que oio su madré,
maldicion le fué echar.
Paso tiempo y vino tiempo,
escariîïo * la vencio.
Aparose à la ventana,
à la ventana de la mar.
Yido naves galeonas,
navegando por la mar :
— Si venais al mi hijo,
al mi hijo el caronal 3 ?
— Ya lo vide al vuestro hijo,
al vuestro hijo el caronal.
La piedra por cabecera,
por cubierta el arenal.
Por demas très cuchilladas *,
por la una entra el sol,
por la otra el lunar 5 ,
por la mas chiquitica 6 de ellas
entra y sale un gavilan. »
Esto que oio su madré,
a la mar se fué echar.
— No os eches, la mi madré,
que yo soy vuestro hijo caro-
nal.
Traduction.
— Où allez-vous, cavalier?
Où allez-vous et me laissez?
J'ai trois petits enfants
(qui) pleurent et demandent du pain.
— Je vous laisse des champs et des
vignobles,
et en plus une demi-ville.
— Cela ne me suffit pas, cavalier,
cela ne me suffit pas pour (acheter) du
pain. »
Il mit sa main dans la poche,
(et) lui donna cent doublons :
— Si je ne viens pas dans sept (ans?),
au huitième mariez-vous.
Sa mère, qui a entendu cela,
lui lança une malédiction.
Un temps passa et un autre vint,
le désir (de le revoir) s'empara d'elle.
Elle regarda par la fenêtre,
par la fenêtre qui donne sur la mer.
Elle vit des navires-galions
qui naviguaient sur mer.
— Avez-vous vu mon fils,
mon très cher fils?
— J'ai vu votre fils,
votre très cher fils.
(Il avait) une pierre comme chevet,
la grève pour couverture.
De plus trois blessures,
par l'une entre le soleil,
par l'autre la luae,
par la plus petite d'elles
entre et sort un épervier.
Sa mère, ayant entendu cela,
fut pour se jeter dans la mer.
— Ne vous jetez pas, ma mère,
car (c'est) moi (qui) suis votre très
cher fils.
1 Octavo.
2 De l\nf. escarinar « soupirer après
dresse, bienveillance, affection ».
3 Caro.
k Littéral, c taillade, estafilade
5 Voir Romance 6, note t.
6 Voir Romance o, note 1.
cVst un mot corrompu de carino « ten-
» .
Una vez que sois mi hijo,
que seùal dabais por mi?
— Bajo la teta izquierda,
teneis uu benq l lunar.
(Tomaron mano eon mano,
junto se echarou à volar\)
RECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES 121
— Puis que vous êtes mou fils,
quel signal m'en donnez- vous ?
— Sous la mamelle gauche,
vous avez une tache lunaire.
(Ils se prirent par la main
et s'élancèrent ensemble pour s'en-
voler.)
Romance IX.
Asentada esta la reina,
asentada en su puerta 3 .
Dolores de parir tiene
que no las pode soportar.
— Quien tuviera por vecina
a la reina la mi madré;
cuando me toma el parto,
que me tenga piedad. »
Salto la suegra y le dijo
como palabras de madré :
— Andados, mi nuera mia,
al serrallo de vuestro padre;
cuando os toma el parto,
que os tenga piedad.
Si es por mi hijo,
yo le 66 gallinas enteras
y pichones a almorzar. »
Estas palabras diciendo,
el hijo 4 que llegaba :
— A todos veo en casa;
la mi esposa donde esta?
— La tu esposa, mi hijo,
Se fué al serrallo del padre,
cuando le toma el parto,
que le tenga piedad.
A mi dijo zona • y puta 6 ,
Traduction.
La reine est assise,
assise à sa porte.
Elle est en travail d'accoucher
qu'elle ne peut pas souffrir.
— Que n'ai-je comme voisine
la reine ma mère;
(afin que) lorsque le travail d'accou-
chement me saisira,
elle ait pitié de moi. »
La belle-mère répliqua et lui dit
avec des paroles maternelles :
— Allez-vous-en, ma belle-fille,
au palais de votre père ;
(afin que) lorsque le travail d'accou-
chement vous saisira,
elle ait pitié de vous.
Quant à mon fils,
je lui donnerai des poules entières
et des pigeons à déjeuner.»
En disant ces paroles,
le fils arriva :
— Je vois tout le monde à la maison ;
où est mon épouse?
— Ton épouse, mon fils,
est allée au palais de son père,
(afin que) lorsque le travail d'accou-
chement la saisira,
il ait pitié d'elle.
Moi, elle m'a appelée prostituée et
coureuse,
1 Mot turc signifiant moucheture, tache.
2 La romance 1 se termine par un semblable distique.
3 Var. : portai, « portique, vestibule ».
* Var. : el bueu rey « le bon roi ».
5 C'est l'hébreu rTDTT.
* Var. : puta y turca, « gueuse et turque >.
122
ME VUE DES
a ti, hijo de mal padre. »
Esto que oio el hijo ',
à su esposa fué a matarla.
(La suegra le dijo :
— Un hijo os ha nacido
como la lèche y la sangre;
un seîiai sea este hijo.
— Que revente con la madré. »
Sait 6 la créa tu ra y dijo :
— Si mi madré dijo tal cosa,
de la cama que no se levanle.»
Esto que oio el padre,
à su madré fué a matarla ').
ÉTUDES JUIVES
et toi, fils d'un mauvais père. »
Le fils, ayant entendu cela,
alla tuer soa épouse.
(La belle-mère lui dit :
— Un fils vous est né
comme le lait et le sang ;
que ce fils soit un (bon) signe.
— Qu'il crève avec la mère. »
L'enfant répliqua et dit :
— Si ma mère a dit une pareille chose,
qu'elle ne se lève point du lit. »
Le père ayant entendu cela,
alla tuer sa mère.)
Romance X.
Una fuente en hay Sofia
corriente de agua fria.
Quien bebia de aquella agua.
al aïio prenada venia.
Por su negra 3 ventura,
la infanta beberia.
Parida esta la infanta,
parida esta de una hija.
Por encubrirlo del rey,
hizose de la hacina^.
Envio llamar al conde.
al conde que ella queria.
Traduction.
A Sofia il y a une fontaine,
un courant d'eau froide.
Qui buvait de cette eau-lù,
devenait enceinte dans Tannée.
Par sa mauvaise chance,
l'infante (en 1 ) a bu.
L'infante a accouché,
elle a accouché d'une fille.
Pour la cacher au roi,
elle simula une maladie.
Elle envoya appeler le comte,
le comte qu'elle voulut (ou aimait).
1 Var. : el rey desenvaino su espada, t le roi dég
2 Variante :
Y en medio del camino.
mujdegi* le ha venido,
un hijo de buen siman b
le ha nacido.
— Sea buen siman este hijo.
— Que revente con la madré ;
à mi madré puta y turca,
à mi , hijo de mal padre.
— Si tal tiene haher c mi hija,
de esta cama que no se levante.
Torno el hijo à su casa
por matar à la madré,
y la mato à la madré.
3 Dans notre jargon, negro est synonyme de malo.
* Voir romance 7, note 5.
a Adjectif turc signifiant bonne et heureuse nouvelle.
b L'hébreu flQ^D.
c Mot arabe signifiant information, instruction, avis.
ama son epee ».
Et, à mi-chemin,
un porteur de bonnes nouvelles lui vint,
(et lui dil qu'jun fils de bon augure
lui est né.
— Que ce fils soit un augure.
— Qu'il crève avec la mère ;
(car elle a appelé) ma mère coureuse et turque,
et moi, fils d'un mauvais père.
— - Si ma fille (en) a la moindre connaissance,
qu'elle ne se lève plus de ce lit.
Le fils s'en retourna chez-lui
pour tuer sa mère,
et il tua sa mère.
RECUEIL DE ROMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES
123
El conde que haiga oido,
no retardo su venida.
Camino de quince dias,
en ciuco le tomaria.
— Es te i s en buena ora, infanta,
— Bien venido, el coude.
Tomeis esta hija,
en puntas de vuestras faldas *.
A la entrada de la puerta,
cou el rey se encontraria.
El rey demando al conde :
(—que llevais en punta de las
faldas 1 ?)
— Almendricas verdes llévo,
gusiizo 3 de una prenada.
— Dadme a mi unas cuantas,
para mi hija la infanta. »
Estas palabras diciendo,
la creatura lloraba.
El rey demancio à los suyos,
que cousejo le daban.
Udos dicen que los mate,
otros dicen que los case,
al rey mucho le place *).
Le comte, ayant entendu (cela),
ne tarda pas à venir.
Un chemin de quinze jours,
il le lit en cinq.
— Soyez en bonne heure, infante.
— Soyez le bienvenu, comte.
Prenez cette fille,
dans les pointes des basques (de)
votre (habit).
A l'entrée de la porte,
il rencontra le roi.
Le roi demanda au comte :
(— Qu'est-ce que vous portez dans les
basques de votre jupe?)
— Je porte de petites amandes vertes,
le goûter d'une femme grosse.
— Donnez-(en) moi quelques-unes,
pour ma fille l'infante ».
Pendant qu'il disait ces paroles,
l'enfant pleura.
I^e roi demanda aux siens
quel conseil ils lui donnaient.
Les uns disent qu'il les tue,
les autres disent qu'il les marie,
(le roi y prend un grand plaisir).
(A suivre).
1 A Andrinople, on prononce : aidas. Ce n'est qu'à Salonique que l'on prononce
cette /'initiale dans ce mot.
* \ ar. : que llevais el buen conde, en el t'aldar {sic!) de la camisa ? « que portez-
vous, bon comte, dans les basques de la chemise ? »
3 En judéo-espagnol, avant-goût. Prononcez gustijo.
4 El buon rey que oio esto, del conde se vangaria.
NOTES ET MÉLANGES
LES JUIFS ET LES JEUX OLYMPIQUES
On sait que le mot talmudique on correspond au stade gréco-ro-
main. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans Baba Mecia, 33 a :
« On est obligé d'aller aider à relever un animal tombé sous sa
charge, quand on le voit à une distance assez rapprochée pour
qu'on puisse se considérer comme en face de l'animal (ii^tu man
W5S M), c'est-à-dire à la distance de 2/15 d'un mille, qui valent
un on ».
D'après les autorités les plus compétentes, le stade gréco-romain
valait 1/8 de mille. Nous laissons aux spécialistes le soin d'ex-
pliquer la différence que présente cette évaluation avec celle du
Talmud. Nous devons ajouter pourtant que, parmi les diverses
longueurs du stade indiquées dans les Ancient Welghts de Hussey
se trouve aussi cette mention que sept stades et demi valaient un,
mille, ce qui correspond à l'indication du Talmud l .
La Mischna, Baba <Kamma,YU, 7, dit qu'on ne peut établir des
pièges pour les pigeons qu'à une distance de trente on des habita-
tions. D'accord avec l'indication talmudique reproduite plus haut,
Raschi dit que 30 Kiss valent 4 milles. Nous voyons donc qu'à
l'époque de la Mischna, le on était une mesure itinéraire, comme
le stade chez les Romains et les Grecs.
Mais le on hébreu répondait aussi au stade dans le sens de
« lice, arène », comme le stade olympique. Ainsi, on lit dans Can-
tique rabba sur i, 3 : « L'édifice où enseignait R. Eliézer avait la
forme d'un riss; il s'y trouvait une pierre sur laquelle s'asseyait
le docteur ». C'était donc un édifice oblong dont les élèves et les
auditeurs occupaient les côtés, comme les spectateurs dans le
1 Cf Smith, Dict. of Greek and Roman Antiquities, New- York, 1878, p. 909.
NOTES ET MÉLANGES 125
stade, et, à une des extrémités, était une élévation où se tenait le
maître.
Cette forme oblongue du rlss ou stade nous fait comprendre
l'expression p? bo D*i employée (Behhorot, IV, 2) pour désigner
les paupières avec leurs cils, ainsi que l'expression de Rab Papa,
qui dit (ib., 38b) : «Wi Sia ffmn, « la ligne extérieure de l'œil ».
Cette ligne correspond, en effet, à la rangée extérieure des sièges
d'un stade, tandis que l'orbite oblongue de l'œil est comparée à la
circonférence du stade.
A l'hébreu on correspond le chaldéen Non ou KO" 1 *}, qui, par
conséquent, signifie aussi « carrière, lice », comme dans le Tar-
goum de Genèse, xiv, "7, qui rend ^bttïi pft* par tsobm ND'n rna,
expression qui se trouve aussi dans le Targoum de Jérémie,
xxxi, 10, pour traduire traDïl ^œ.
Comme son équivalent hébreu, le terme chaldéen signifie éga-
lement les paupières, par exemple, dans le Targoum de l'Ecclé-
siaste sur xn, 2, le Targoum Yerouschalmi de Lévitique, xxn, 22,
et de l'Exode, xin, 16; dans ce dernier passage, il signifie peut-
être « sourcils ».
Il sera peut-être intéressant de rappeler, à propos de ces expli-
cations philologiques, que les Juifs de la Palestine participaient
indirectement, comme négociants, aux jeux olympiques. On peut
en conclure qu'à l'époque talmudique ces distractions populaires
avaient déjà perdu leur caractère religieux, autrement les Juifs
n'y auraient pris aucune part, même à titre de marchands. Ceux
qui connaissent l'antiquité gréco-romaine savent qu'à l'occasion
des jeux olympiques on organisait des foires ou expositions com-
merciales. De toutes les parties du monde affluaient des mar-
chandises à Elis, Ephèse, Athènes, et dans les autres villes où
s'organisaient ces jeux, et un passage du Talmud de Jérusalem
montre indirectement que le chargement de navires pour ces
foires était devenu un fait normal, dont la loi juive avait à s'oc-
cuper. Voici ce passage (j. Baba Mecia, 10 c) : rmanb aïTH ©3 la
t-mbm tk ïnaïflDp pmntt tpo-nb *pEns*n "pbw piso ym to
[et non «non] «na abj< aman -it "pa paoïop.
On sait par b. Baba Mecia, 65 tf, que le mot nutg, « sourd, si-
lencieux », désigne une forme d'intérêt qui consiste dans le pro-
cédé suivant : Quelqu'un vend des marchandises avec la condition
que l'acheteur paiera à une époque déterminée, et aux prix
qu'elles vaudront à l'échéance. Par exemple, A vend de la bière à
B au mois de Tischri, où elle coûte peu, avec la condition qu'elle
lui sera payée au mois de Nissan, où elle est plus chère, selon le
prix qu'elle vaut en ce mois. C'est là un intérêt sourd ou silen-
120 REVUE DES ETUDES JUIVES
deux, car, en réaliïé, A paie des intérêts pour le délai que B lui
accorde ; mais ce procédé est licite.
p-jDip (lisez pûDTDp ou ynooiDj») est le pluriel de çsctoç ou sex-
tarius, la seizième partie d'un modius.
Ce passage doit donc être traduit ainsi :
« Si quelqu'un avance de l'argent à un autre, comme font, par
exemple, ceux qui avancent des capitaux à des commerçants qui
s'embarquent pour les jeux olympiques, avec un bénéfice de deux
ou trois sexterces par mode, il n'est pas considéré comme prêtant
à intérêt (ce qui est défendu), mais c'est Brinà. »
L'opération commerciale dont parle ce passage est simple. Un
capitaliste avance des fonds à des commerçants qui veulent se
rendre aux jeux olympiques, pour qu'ils puissent acheter du blé,
à la condition de prélever deux ou trois setiers par mode :
il touche donc, outre le capital avancé, les 2/16 ou 3 16 du bé-
néfice.
On voit, par conséquent, qu'ici le mot tron est pris tout à fait
dans le sens de cxàoc&v ou stadium, «jeux ». En même temps, il
jette un certain jour sur les rapports internationaux de ce temps
et leur influence sur le développement des langues.
L'étymologie de cm est certainement on, variante de yn; ce
mot signifie donc cursus et aie même sens que son équivalent latin
stadium ou le grec oràBiov.
Philadelphie.
M. Jastrow.
UN VIEUX CATALOGUE
On sait que le manuscrit arabe original du grand ouvrage phi-
losophique de Saadia se trouve dans le ms. n° 127 du recueil
Firkowitsch à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Or,
sur le recto de la première feuille on remarque un catalogue (écrit
en arabe) des livres les plus divers qui, comme l'établissent les
premières lignes, formaient l'objet d'un gage. Ce catalogue est
oblitéré et illisible en maint endroit ; cependant les parties lisibles
présentent un grand intérêt et, aussi bien, de pareils catalogues
sont-ils assez rares, pour justifier notre publication.
NOTES Et MELANGES 127
Je vais reproduire le texte ligne par ligne et marquer par des
points les portions disparues ou illisibles *.
ÏNa NE rHb?a3 )i2 nnNsnbtf nantis
Êbran c-m: pretnaa-i msïri D^tba tîo ^pen* ..ritoa fafflïr
rhstrô» mabn Nnb^E
Vp^t:i b^oa rraKh rte&a mb™ msbn pi û*bn an»
pn*" 1 'ai3 BTpBi ^aiT^i narai ms-n "iyi .... Artéa ... 5
tr-jDVwi yioirp ... od p-n *h ... «m j» D^tà+pb
. . . ■••'«ri 5Î3 fîtàxbà aansi . . . ni^iats ^«n iîw — èî-pB
...'m-iiN-i'sbN atfna b*>H&m msbn kjstd p: fîbJE an bâ rvfoSïi «»p
....â&ra \n aabén ïrspSnM aàno p^nsrabtfi nJH&rrabK axna
p-.n nbân yz^i ^po^si b^o» ^d â»ns .... in
.... ûrrâ b^sm nbâîj b"»ilbst n?:ba -p aaa. . . .
Éhurrrâ .... hinio nb& rnàana anaripb p bira drrpa
afcHfcÔN "W Nl^Dp ÛN3D1 'b"HJl mabn à'N33N I? 3 T* 1 ^ 3 Nina 1Z5TPB.. .
adh rtfianb won ....
Outre ces quatorze lignes il y a encore quelques débris de trois
autres lignes, mais je n'ai pas pu les déchiffrer.
Voici le nom des ouvrages, par ordre de groupement litté-
raire :
1. Bible et commentaires :
Josué et les Juges (et probablement Samuel et les Rois).
(Ligne 6 . . .os doit se lire sans doute piDD).
Lékah Tob de R. Tobia b. Eliézer sur Genèse et Exode
(1. 12).
2. Talmud :
Le mot araa sur la ligne 5 ne permet pas de deviner de
quelle partie du Talmud il est question.
Un commentaire sur [Baba] Batra (1. 13).
3. Midrasch :
Mechilta (1. 3).
Midr. sur les Psaumes (1. 4).
Midr. Haschkem (1. 2) -.
4. Ouvrages halachiques :
Halachot guedolot, 2° exemplaire, sur b*nM et l^ta (1.4).
1 L'administration de la Bibl. irapér. de Saint-Pétersbourg a bien voulu me com-
muniquer le ras., dont M. Landauer s'est servi pour son édition du Kxtâb al-Amâ-
nât. De ce ms. j'ai publié la 7 e partie encore inédite (D^D^n D^nn 172N73) dans
la Festschrift zum achtzigsten Geburt&tage Morttz Steinschneider's.
* V. Zunz, Gottesd. Vortr., p. 281. Le Midrasch Hascbkem roulait aussi sar des
matières halaeh ques. Voir Steinscbneider, dans Geiger, Jiidische Zeitschrift, II, 76.
On le cite depuis le onzième siècle. Voir Steinschneider, l. c, I, 306.
128 REVUE DES ETUDES JUIVES
Un abrégé des Halaohot (1. 3), probablement les n*ûbn
manstp ou nwop 'ri.
Deux exemplaires des « Mots des Halach. gued. » (1. 13).
Il est question là des mots difficiles de cet ouvrage ; ainsi
Scherira a expliqué les mots difficiles de certains traités
du Talmud ! .
Les Halachot de R. Isaac (Alfâsi) sur la 3 e partie du
Talmud, trii» TO (1. 2).
De même sur Berachot, Sabbat, Eroubin, Pesahim (1. 5).
(Peut-être s'agit-il aussi ligne 8 d'Alfâsi, niba = mil, il
serait question de [Baba] Meçia. Dans la même ligne
attp désigne B. Kamma, et anm de 1. 13 B. Batra).
Œuvres de Haï : un commentaire sur un traité quelconque
du Talmud (1. 7) ; peut-être nrra TiD «TTD.
Le livre des Serments (nviao = rrpnniû ^ûdvk ou i-vw
m^na©) 1. "7.
Le livre de la Sécurité (l. 1) = "p^ia^rt nDD.
Les règles du droit civil ou commercial imam rrobn
(1. 8) ; =m515aîQ "W.
(L. 11 tnnaw ïïbàE désigne un ouvrage sur le même
sujet ; de même l. 6 arn doit se lire tprum ; yn trî^b
ù^-iktj serait un livre d'extraits sur ce sujet).
Le « Livre des successions » (1. 8) est peut-être identique à
l'ouvrage de ce nom que composa Saadia. Il se trouve
un ms. de cet ouvrage à la Bodléienne (n° 543 dans le
catal. de M. Neubauerj. On doit publier sous peu l'édition
qu'en préparait feu M. Joël Mùller.
Le « Livre des témoignages et contrats » (l. 9) est peut-être
la forme achevée de l'ouvrage de Haï qui, sous le titre
de traonn ^asmîtt, est joint à la traduction hébraïque du
""ûïïtti npft 'o, comme le 'pDiattii 'o mentionné ci-dessus.
Le « Livre du lévirat et du divorce » (l. 9) est désigné
comme faisant partie d'un ouvrage plus considérable.
La 1. 10 parle d'un « Livre de Consultations et Réponses »;
cela fait probablement allusion à des n'Yia de Gaonim.
5. Liturgie :
« Les prières du 9 d'Àb » (1. 14).
G. Poésie :
Une Kasside (amop = trr»afcp) de contenu moral (n&nabà =
awbK, en hébr. noiE), sorte de poème didactique, comme
le tooin ■n&itt de Haï.
1 Voir mon ouvrage : Leben u. Werhc des Abulwalîd, p. 85.
NOTES ET MELANGES 12U
Je relèverai encore les points suivants dans le catalogue en
question : Le metteur en gage s'appelle Manassé Irâki (= ^baa) 1. 2.
Un copiste est mentionné sous le nom de Saloraon al-Wakîl
(= rwraa), I. 11. — Un livre est désigné comme écrit sur papier,
1. 10. (Cf. 1. 6 : p-n. 1 »).
Ce catalogue paraît être du xn e siècle, comme la copie du
Kitàb-al-Amànàt.
W. Bâcher.
LE POUR1M DE NARBONNE
Zunz (Ri/us, 127 et s.) et M. Simonsen (Monatsschr., XXXVIII,
524 et s.) ont dressé la nomenclature des Pourim qui ont pour
objet de rappeler la délivrance miraculeuse de certaines commu-
nautés. Il faudra dorénavant ajouter à cette liste le Pourim de
Xarbonne, qui se célébrait le 21 adar, en souvenir du 21 adar de
Tannée 499G (1236).
A en croire, en effet, R. Méir b. Isaac de Narbonne, qui rap-
porte le fait, à la fin d'un manuscrit d'Alfasi sur Meguilla qu'on
vient de découvrir à Jérusalem » et d'envoyer à la Bodléienne-,
l'existence et les biens des Juifs dans le tiers de la ville qui leur
était concédé 3 furent menacés ce jour-là d'un grand danger.
Un Juif, se querellant avec un pêcheur chrétien, avait asséné à
celui-ci un coup si violent, qu'il dut faire appel à un médecin. Le
pécheur, dont le document a conservé le nom 4 , succomba à sa
blessure, c'était plus qu'il n'en fallait pour se jeter sur les Juifs et
venger le sang chrétien. La maison de Méir b. Isaac dut subir la
première l'assaut de la foule exaspérée, elle fut pillée de fond en
comble et la bibliothèque de R. Méir tomba entre les mains des
saccageurs.
Mais, par bonheur, au moment où la colère populaire allait se
déchaîner contre tout le quartier juif, Don Aymeric 5 , le gouver-
1 Voir A. Wertheimer, ÛibE31T "^33, I, 9-
* Neubauer, Mediaeval Jew. Chronicles, II, 251.
3 Cl'. Neubauer, Bévue, X, 99.
4 Wertheimer ht N-pnbND et M. Neubauer N3"pb"nD.
5 p'Hïa^N 1"H "pTabïSn ; au lieu de ùbl3>b rPJ~P "JttJN il faut lire sans doute
avec M. Wertheimer nbl^b TH TTtDN. De même, au lieu de : [wfïy VTl
l3nTJ[b], Hre : ^ITir ^9 Ttt.
T. XXXII, n° 63. 9
130 BEVUE DES ETUDES JUIVES
neur de Narbonne, parut à la tète des autorités municipales qui
s'étaient jointes à lui pour protéger les Juifs. La foule fut disper-
sée, l'ordre rétabli, et même le butin fait par les agresseurs fut
rendu aux propriétaires. Méir b. Isaac rentra dans la possession
de sa bibliothèque et il s'empressa de marquer l'événement, le
Pourim de Narbonne, sur un de ses livres.
D'après M. Wertheimer, ce serait Jonathan ha-Cohen de Lunel
qui aurait écrit ce récit; seules les dernières lignes seraient de
la main de Méir b. Isaac. Cette assertion ne mérite pas d'être
réfutée.Tout le récit est de Méir b. Isaac, qui n'a inscrit la men-
tion du miracle que pour en avoir été lui-même l'objet 1 . Jonathan
ha-Cohen 2 , qui dans sa jeunesse avait été le disciple de maîtres
illustres à Narbonne, était déjà parti depuis vingt-cinq ans (en
1211) avec les rabbins de France et d'Angleterre, pour la Pales-
tine 3 .
David Kaufmann.
ABRAHAM B. ISAAC DE PISE
C'est au n° 10G des Consultations de R. Menahem Azaria di
Fasio 4 que nous devons de connaître l'activité rabbinique d'Abra-
ham b. Isaac de Pise. Or, cette Consultation est tronquée, comme
le prouve le défaut de titre et de date. C'a donc été une bonne
fortune pour moi de retrouver dans un manuscrit de ma collec-
tion l'histoire et la forme primitive de cette Consultation.
Un savant scribe de phylactères, nommé Méir de Mantoue ■%
s'étant vu attaquer au sujet de la façon d'écrire les commen-
cements des lignes des quatre paragraphes des phylactères par un
nommé Benjamin, dut prendre l'avis des plus hautes autorités
rabbiniques de l'Italie.
Notre manuscrit commence par reproduire la réponse de R.
1 Au lieu de : nbnn ib? "îrnaai, comme le veut M. W., il faut lire avec
M. N. imam.
2 Mediaccal Jew. Chronicles, I, 84.
3 rmrp uDpj éd. Wiener, p. 113 ; Zunz, Ges. Schriften, I, 167.
* Revue, XXVI. 96 ; cf. XXXI. 05 et suiv.
5 C'est Meïr b. Ephraïm, le scribe connu des rouleaux de loi et l'imprimeur fameux
de Mantoue (v. Zuuz, Zur Gcsc/i/ck(e, p. 252 et s. et 257'.
NOTKS ET MÉLANGES 131
Méir b. Lsaac Katzenellenbogen 1 , le chef vénéré de la communauté
de Padoue, adressée à R. Kalman. Celui-ci, R. Kalonymus b.
Eliézer, rabbin de Mantoue, avait soumis le cas à R. Méir de
Padoue ainsi qu'à ft. Nathan b. Menahem Eger, rabbin de Cré-
mone. R. Méir répondit, le "20 décembre 1544*, et R. Nathan le
21 tébet 1544».
Abraham de Pise, à qui on décerne constamment le titre de
Gaon, l'ut sollicité par le scribe lui-même de donner son avis.
On voit à présent que la Réponse, telle qu'elle se trouve dans le
recueil de R. Menahem Azaria, est formée de la réunion de deux
avis, où l'on a omis tout ce qui est personnel, le début et la con-
clusion, les titres et les dates, bref tous les détails biographiques.
Le titre de la première Consultation et son commencement sont
ainsi conçus :
Y's^ nbioïi -PS» '?aab so">s!à l'±i brhas *i"n?aa ^etert nba aria
«"■>b ra 'b^i-n '3
tpan wbàn '^"«atahb inrra "^mbàtD 'tons ^aa ■'àb bi* jhM ^min
xw im37a fc -n^TwX iw\b b**3jo m^ tsarrn nanb ■jn ii mxpa ^n irbn
xbi «fiwroan 'java 'imbx «va «nn^Etai ^bm iba ma» û^ïïi Y 573
nbaia -:n b? haiibfch 'iai ^an:; «b nra 'pnapj» \s 'nan Ï8E73 wb^ij
...ïimnB ïrûnan m-»- ûk
Pour montrer la manière dont ont été fondus les deux avis, je
reproduirai la fin du premier et le début du second. Après une
digression halachique que R. Menahem Azaria laisse de côté,
R. Abraham conclut :
&">n aa^: ^«3 r-irpbrn hana teNee b^fa hhnD 33b aan rtfiMi
33m 33'^ *ra:S bbî*n ^ék '^sib«m tràifctan îie- ^1^ ^j'ina a^bnsn
^n ^3 13 p -[mn ï— 77 ^b -i-itsjo ^inhK^ ka^a ■'à a bnb traradHi
rnyèa ,; >d« aarrà ^iribn ^s ^asb Ibjrsnb n :ab Hssnnn nta& ibri
r»mnb j^ri ftbd T?:bn m ïrb^ari 'ibbn '"an bbaa rprtN in \b pmn
^cb ■nbi S-»p'33 ^rnàrn -mn b^î:p -j* ni- inânatiJ" r-!7a bai «frin/àai
tnirb ^îaS ïitd "nana a&i '■•aTwii ra '^pipia "*3t:p 'ijfc* i"i "^rinzh
ï'rV< ['ml.Dm] •ft'roh ^^iin rrrmTaai ^^ laan ^Dibân Tmn
}»fc niN';ïï batt iab^*>i nrhin m* -pan r-psan
'a pria N3->d73 -i"^ ù'rnlà pprt a«3
TO '7^ m
1 Cette Consultation se retrouve dans son recueil au n° 77.
2 En tète du ms. il y a ces mots : ")"£i pn£i 13 -p«73 Y"in"l733 Plb«3 an3
Ta 'OTt*i 3 Yar (rayé) 530 ûwsibp nYmnab fia"lû33W HD naY'IRSM
K"">b« l- a Consultation imprimée ne se trouve dans le ms. que jusqu'au i° 126, 1. 11.
3 B. Nathau signe flTana Y'È ma tf"3 fcO:PN 1D3 Tl^an 13».
4 Mer/illa, 28 è.
3 Sot a, 22 a.
132 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
■*nbw Nb ^aan osDNb
Êtt w lb« "HEN pwnb
in mn« "»b« mbiab npon
ïtïti pnan« nmaia in rtr
[û"ib©b«=] '©b
i"it"> naion *pkm n»ab Y'ar nd^e>73 annaa nnrn?aa ^isan nbrc ara mr
îob pbb *7tt '7ra:"H îb
nbNttî niBN ■pmb&tia "ans bab nairan f û27a mna ,h pb« ^ana ^nna
vrai nar npttn n&nDTan ib« n&na 'lar laanTaa p"»aa 'in ■** ^a-w anaa
i-mian ddtj ta a» *^b hiff npna aai> S-fanssE w fcnSro JiKan ana
ûnn7a ^nana maaiann "Hncn Van fiNan ana ba nat"* f^bp nfimtta Bpbwi
•■'anum *-)«« "nna npba ûtun "'bats laïa^na sb '-h m nanna 'Tan laf
...airtnn "nm "bibi an ana naiia&n
Ainsi, la couture qui marque la réunion des deux Consultations
dans le texte de R. Menahem Azaria se trouve f° 99 b, l re 1.
Citons encore un passage important de la deuxième Consulta-
tion, f° 100 a, 1. 12.
npaa npba Tiana î-itb mt va ©to pibnm innTioTa "pb^Bn èoo *wa
Spunn yp ya inann ta*n3D rmtt? ^a najas an Data wipïi ^aroa
S-rabn t^aran f<bia orna mna va myin mn ara 73 'a bai nsa annp?a
in 'iba m-an rrb y^ofil ^an 'TaiwX 'n ba ^a rnabn ^aa nnnnan npnas
fcaaftnn "iaa ">a nnxnnn "pav 'nmn ">a;aa nmn Frwa-i 'nbs msa
haa>a ba b^N D^aaiTan '^annnisn'73 mnx '■»a«5!aan û^pnanttn ûipoism
nas phlto^tt miaa nbbn car: ian na^ra npna •tr^n nm« nsrai [na^Ji
nwa b"an ann naa nraa œ^N *pa 'nim * 'wr* na« "p« ïrpmnizn fmc
'■^ponan SaaN mtaa 'ima 'n&wj njma S? '■paa -1 mabna Sni©-' *av
nsoa p ynw niaab ansan b"T*i anaia *pm hvt*m naaitta a^aonTan
a"! 11 abnb nnm yapnb na^-Til ^aisa bo aaab n^lm p* 1 ^Tai -iTaNC ^ina
nn7aa^ -i37a^n an "nm-^ iïîn û^pnaiTan a^paiDn7a "inwX zi 'a aao ini^b 'nb
mpibrra "ian-> «b tni 'b^aoi y^mua Tba nan baa im»3 pnosbi ytib
■niDN Sri 'taa^an b&nc- 1 bab lab arji mina» nmaN ^n" 1 Nbi bxnc->a
nm*»nb nmns n-^nn ©ip 'lansw »*n^ n?aa aa'Tann ba» ria» "»3va n^pin
nbirn \nana a*npn ^nnaa isbn 'n^iDsia 'canab nmaib nazm naiuae«"i
•^la^j ann ^Dia riTa 'van '73N7an biaa.x î^bi nsaitti laomn dû» "»nb by
nmna n[N]u5a>«3 'Taino boisia Da'Tann
La conclusion diffère absolument et se termine ainsi :
maa> na-jp î-iasaa rtyr* ^a ann rnnao ba> pnbnb n"n \nNa s^b 1381
ï-7Na m>» ^a rna'nn C]niL]7a rnT^n7an ma y^nn ^iaa \m^nbi ^an»»
1 Horayot, Ma.
NOTES ET MELANGES 133
133 tmwDDin S-iû»d!i "nn^inN 'n^ab in ïirnm riaui n"wa n'^SJ
dstti ^batN manb ^rcan ^n [vi]bw «b ■pma'iBinn ann "jttîri ">np?a *nn?j
Donn ^sb ratnb viana ^m» esn ^aœa pb *pbN ■'narottj ï-rba "nai
taen nascn ia us y:?:n je ban TOi^ôna vba [^njanarc rttti ib« , n?38
•V)"rr:a ^«an ban •-mbue nasJ abcb iban ï-pïtio ">7ûb jn *pb3> ïiiûpi
•l-Van m ptaia ppn *iay?7 -nat» iistiN &*»bk ï-nrmttn n"^ "jttbp
■»3 ^rm fo«bE ^rOKbaa "n-îm *;ab y^ïm pm 'n ^na nnNi
:*P38 ■ma*" "jwi bai b*i ^b obe** 'm yr> b? a^an -on enn fiai
Abr. de Pise, que nous voyons ici en 1544 honoré à l'égal des
plus illustres talmudistes d'Italie et consulté sur des questions
religieuses, nous apparaît, malgré sa grande modestie, comme un
esprit indépendant qui ne craint aucune autorité. Malgré sa véné-
ration pour R. Méir de Padoue, il réfute tranquillement ses argu-
ments un à un. Des ouvrages comme ceux de R. Samson b.
E'iézer (nENiZJ ^rn) et de R. Ahron ha-Cohen (a^n mm»), qui
fut envoyé dans ce temps à Meïr de Padoue pour être imprimé à
Venise 2 , doivent céder le pas à Maïmonide. Il exprime le vœu
que, pour arriver à l'harmonie dans les décisions de la pratique
rabbinique, on s'entende sur le choix d'un décisionnaire, afin que
les avis rendus ne diffèrent plus si complètement d'une localité
à l'autre.
Ainsi qu'il ressort de maintes allusions contenues dans ses Con-
sultations, il était dans une situation matérielle fort peu brillante.
Si je ne m'abuse, ce qu'il dit de la dîme qui va bientôt dévorer
tout son avoir, confirme mon ancienne opinion : je disais 3 qu'A-
braham à Bologne avait beaucoup souffert des contributions que
les papes prélevèrent sur les biens des Juifs lors des guerres
turques. Nous le voyons ici, d'après ce qu'il raconte lui-même,
s'occuper de finances et de banque au service de princes.
Il est tellement occupé qu'il n'a pas le temps de recopier ses
réponses. Il supplie donc dans chaque lettre le destinataire de lui
renvoyer l'original ou une copie, qu'il veut bien payer. Cela
prouve qu'Abraham avait l'intention de réunir ses Consultations
en un recueil ; par conséquent, Guedalia ibn Yahia 4 semble bien
informé, quand il affirme qu'après la mort prématurée (peu après
1544) de R. Abraham de Pise on trouva de lui des ouvrages ma-
nuscrits achevés. Parmi ces ouvrages devait être la collection de
1 Isaïe, vi, 13.
* Zudz, Die Ritus, p. 320.
3 Bévue, XXIX, 147.
* îlbapïl nbwbOi éd. Venise, 65 b : Nb X^IT) '"man H a HO W33«1
ibana.
i:?i REVUE DES ETUDES JUIVES
ses Consultations, qui, si elle pouvait être découverte, nous four-
nirait d'utiles renseignements sur sa vie et son activité.
David Kaufmann.
UNE LETTRE DE GABRIEL FELIX MOSCHIDES
A R. JUDA. BRIEL
Les. deux amis Tobia Cohen et Gabriel Félix, qui s'appelaient
tous deux, du nom de leur pore, MoschiJes, méritent une men-
tion particulière dans l'histoire de la civilisation juive, pour
leur amour de la science. Mais, tandis que la vie de Tobia est
connue par son activité littéraire et sa condition de médecin atta-
ché aux hommes d'État turcs 1 , on sait Tort peu de choses de la
biographie de son ami.
Grâce au registre d'immatriculation des universités de Franc-
fort s/Oder, dont le Grand Electeur leur ouvrit l'accès, et grâce à
celui de Padpue, j'ai pu rétablir les dates de ses années d'études et
le suivre depuis le 17 juin 1G78, où il fut inscrit à Francfort,
jusqu'au 9 juillet 1083, où \\ reçut, « i-adoue, les titres de docteur
en philosophie et en médecine 2 .
Aujourd'hui, je puis ajouter à ces r.otes un témoignage nouveau
ayant trait à sa vie d'étudiant à Venise, grâce à une lettre de sa
main que j'ai retrouvée parmi les papiers du rabbin Léon Juda
h. Eliézer Briel, de Mantoue, l'adversaire de Néhémie Hiyya
Hayyoun 3 , qui vécut à la fin du xvn" et au commencement du
xviii c siècle.
Ce fut à Venise, et non à Padoue, que les deux étudiants termi-
nèrent leurs études de médecine. Le médecin Salomon Cone-
gliano 4 , un des plus célèbres praticiens et savants de Venise,
avait, parmi ses nombreux disciples, pris en amitié particulière
Tobia Cohen et probablement aussi l'ami de celui-ci.
1 Voir Kaufmann, Dr. Israël Conec/hano, 30 et s.
2 Revue, XVIII, 293 et s.
3 Gh. Népi, î-îD^nb p"H£ "OT, p. 127. Briel signe : ^"183 ^1T au bas
d'un épithalame ÏTlirP 5ip, imprimé a Mantoue sur une feuille in-folio, qui célèbre
l'union de Benjamin b. Josue 1JOO"'l3 avec Gracia, tille de Moïse Norzi, le vendred
12 schevat 1078 à Parme.
* Kautmann, loc. rit., 8, note 2.
\<>ti<> i;t MELANGES i ts
Nous voyons maintenant, dans la lettre de Gabriel Félix du
23 éloul (c'est-à-dire en été 1682) au rabbin Briel, de Mantoue,
qu'il se sentait dès lors capable de passer l'examen du doctorat.
Mais il fut pris de la fièvre, qui le mit au bord du tombeau et le
força à différer la réalisation de son vœu le plus cher. Un second
empêchement fut la pauvreté de ses ressources; il n'avait pas
trouvé en Italie de protecteur comme le Grand Electeur à Franc-
fort. Il devait s'écouler presque une année encore avant qu'il fût
promu au grade de docteur en philosophie et. en médecine, le
vendredi 9 juillet 1683; il subit son examen à Padoue devant le
professeur Turre, au lieu du comte Frimigelica, qui avait fait
conférer ses grades à Conegliano, mais qui, à ce moment, était
malade '.
Après ses examens, Gabriel pensa faire une visite à R. Briel,
de Mantoue. Apparemment, c'était la science talmudique qu'il ap-
portait des écoles de Pologne qui lui avait valu l'amitié de l'émi-
nent rabbin de Mantoue, lequel était d'origine allemande. Le
père de Gabriel, Moïse, de Brody, devait être, à en juger par le
titre que lui décerne son fils, versé dans les études rabbiniques
et peut-être rabbin à Brody. En 1682, année où la lettre est
écrite, il vivait encore.
Gabriel avait probablement à Mantoue d'autres amis encore que
que le rabbin. Ainsi, Ellianan Rovigo était tellement lié avec lui
que, ne recevant pas de réponse de lui, il croit devoir attribuer ce
silence à la perte de sa lettre.
En outre, parmi les médecins de la ville il comptait déjà beau-
coup d'amis et de connaissances.
Cette lettre, spirituellement tmrnée en langue hébréo-talmu-
dique est actuellement tout ce que nous possédons d'écrit de la
main de Gabriel Félix. En eff't, ce qu'on appelle l'arbre de Por-
phyre de la grammaire hébraïque, le rouleau que Gabriel et Tobia
dédièrent au Grand Électeur de Francfort, n'est pas nécessairement
leur œuvre, mais ce chef-d'œuvre de calligraphie est dû plutôt à
un écrivain de profession -.
Si je comprends bien les lettres initiales dont se composera
marque de son cachet, il en résulte que, déjà dans l'été de 1682,
Gabriel espérait devenir docteur. Au bord supérieur du cachet,
où il y a un casque (au bord inférieur il y a une balance), on voit
ces groupes de lettres GFMP et HMDB, et à droite, au-dessous du
dernier groupe, ce mot : i:..
1 Ibid.. 7, note 2.
2 V. Steinschneider. D>c kebr. Haudschrifieii der kônigl. Bibliothek zu Berlin,
n° 18. n. 7.
136 REVUE DES ETUDES JUIVES
J'explique ces lettres de la façon suivante : Gabriel Filius Moy-
sis Polonus llebraeus Medicinse Doctor (ou — andus) Brodensis.
Quant au mot hébreu, il fait allusion à sa situation d'étranger en
Italie.
La lettre contenait un pli que Briel devait envoyer au plus vite à
Innsbruck. Cette indication est une nouvelle preuve de l'existence
des Juifs à la fin du xvn° siècle dans la capitale du Tyroi. Là où
les deux amis s'étaient arrêtés, dans leur voyage à Padoue 1 , vi-
vaient des Juifs qui étaient en relations avec Gabriel. D'ailleurs,
nous connaissons, au xvn c siècle, un cabbaliste, Claudio Mai,
Schemaya b. Méir Lévi Horwitz 2 , qui se convertit au christia-
nisme et qui était d'innsbruck. On possède encore d'autres indices
d'une colonie juive dans cette ville 3 .
David Kaufmann.
APPENDICE
tt a
r:"n mabn bus ï^bvi ibTi ^bnbn rm^np ''iionb , (i35 •û'Wn dan
"p '"staai i-noann a« n"^ n"- '13 absittn b*nan ann ^an ^hn 'iïin
Nmm ^TiniM '7m 73 ©b 'pb^n ^bvi yipi yip S? mnm rna , mb arji
mn ■par -par ria
ii3inn©m miDibnn winDïï mniffl mm-i mna mnec mioan "nriN
Sabi ■rç-nab 'ibra '1721b© miwsbTo t-naia» masna "piacn Sittb
'•»3irm ^bnaiTD \-rpmN i-na ma ^at ié«f împ b^rn '^DDinonn
narrât immoîa î-rb^M r-manna '■nTai&n &r^ 4 n"3> '"«Bisa ^didti
\nana ^nna ">b a^tsnb» '^aa "Wk "Hi (njam» t^nn infusa tammofin
t]i< '"«a p"«N ^n» vut» s^ïb mna m« miaï '^bn manb vpbt abi *m8b
sa ib vans «jpTn pnba "-nrja a-nsn t^bsiTsn ^em ïamwa toa
1 Zuuz, 6^-s. Schriften, I, 193.
2 Kaut'mann, Z>»e tete/e Vertreibuny d. Jioden aus Wien, 22, note 1. Dans la biblio-
thèque de Gunzbourg il y a de lui au numéro 62 <ies manuscrits un commentaire
sur les Proverbes, sous le nom de rp^TSEJ rO^bft- Par là est résolue l'éuigme du
ms. 337 d'Oxford où se trouve le même commentaire. Schemaya l'a écrit en 1650 à
Bolsano et s'y donne aussi pour l'auteur du commentaire i"|b I"Pa sur le Penta-
teuque.
3 Cf. Consult. Û"HDN ~I3>0, n" 10, f° 12 a; Lattes, Notizie e documenti, p. 20
note 5 ; Lôwenstein, Gesc'i. d. Juden in d. Kurj>fah, 228, note 2.
'' Peut-être = yn^Tî 1?.
NOTES ET MELANGES 137
nm« . rrann Ynb y^n «bi « rw*i n^îi ^mbiu anb i-;t "pN Ènttfi nra
^-pja **73ibn fna* ^apb f<ai i»OT»7a lETrua n 3T"ï»b rrna ^73273
y-iwNb ipntj ûte ^a a^a "pion ht\< ma? aaa>m «bus aaa rrniNs
■pan ■p'na» '"i3"i^n nna© r<b ta-p baai ,'^ba ^a?: nannsn '^bira
sr- ■:;• "»ba» -h-h f-nNpns-in rroai nbpbpn ban 'TiTan ba» a*p ba ">a8
*]b "nnb *vp ndijh * fcna»sa rmbn mabn "p-bai la^biN &nna "ina ^n
snrnp ibina rm7:~ "pas ^m arasai -m una> ba> bai» wwma aabTa
4 n ina 'to "unac !~it '•Dia ^a maïsn a r**rrp7ax xnaw m-pTan
niD« 'lanata '^n D^sn» bnpïa ^bip y-is7a aiao 'lai&OTa b^ an^awa
vnba» "»a 'nb tnm 'ibian eaTtata fcabiD» rtnyai .Tin ï-imio tariTan
r**b ib pa^caTan H?a"i 'iai;a waa ^a^nb ^Taa ^©«b '■pab 't fna
Sab mp« ,"»ba"i amTab R*r»:tin narp ^nab©n 'n S^i 5 '*,a mrraa
ït yp ^a* *n PP3N ï-nai . î-pn ï-ia^bsta 'tis "«b© 6 iBînaïnn nmia
raraa rmnbsn vina ba» inawn nrmp 'iBDinaan Sai ^©im
nnaia ©pajan 'an 'm« ©aai namm ïiabTan i©sa m«a mma©
Les lignes suivantes sont cTune autre main :
nr r-rwan ni ta -nD?ab nnba>73 Tiïi ûinTa uîpaî* nmfin Tb«© nnN]
*-nTaa©« a-nsoa^a b"»ni23 'Ta i~r©Nn T>b tzpm *'y imaïa b^ na-i
ï-rmn«b *-m ■nnbittb a^a-b yina *-i©Na '-no Saaan nar^o n©N
[aTnsoa^Nb
7 vbm ûtth tpai©
Bpbwi »"»ba bwnaa 'wna© watn
'■^b«Bl naia» "far tt©7a "nn
Epbfitn v wDj wn 'i t«t tt ^a»N3 "amero ^i^n «b ^Taibu: rrnan
Y'^ i^nj< a3> Np"ip '"«NDTin -paNbT »rni lanb» nn-a u:N"in
L'adresse :
rtntsa Ta ppb
na bN-«na «nnïr "i"nin7aa ^bDi72n bn^n )emn p"«mn ann T»b
■vnau:N
nwar"»ai 'p?a
i Comp. : '\-na:n Nin Tnbw.
2 Allusion à Hagiga. 10 a.
3 Pesahim, 25 a.
4 Allusion a la Mischna Schcbouot, III, 1.
s Baba K., 80 J.
• = Dottorato.
7 Hagiga, 14 a.
BIBLIOGRAPHIE
Neubauer (A.d.), Anccdota Ovoniensia. Mcdiaeval jeioish Chronicles and Chro-
nclogical Notes eiited from pnnted books and manuscripts. II. Oxtbrd, Clarendon
Press, 1895 ; in-4° de lui + 255 p.
M. Neubauer vient de faire suivre le premier volume de Chro-
niques juives 1 , qui a paru en 18>7, d'un second, qui renferme non
seulement des textes connus, avec les variantes des manuscrits, mais
encore des textes inédits. Pour l'une et l'autre publication, l'infa-
tigable savant a droit à la gratitude de tous ceux qui s'occupent
de l'histoire et de la littérature juives. Réunir ainsi, sous une forme
élégante et commode pour les vues d'ensemble, les documents les
plus variés et les plus importants de l'histoire juive, c'est travailler
au progrès de la science.
Ce second volume contient, en fait d'ouvrages connus depuis
longtemps : Megdlat Taanit, Sèder Olam et Scier O'.am Zonta.
Le premier de ces ouvrages, une des sources les plus importantes
pour l'histoire du second Temple 2 , est reproduit d'après l'édition
princeps et l'édition d'Amsterdam (171 1), ainsi que d'après un manus-
crit de la Bibliothèque de Parme, (p. 2-25), avec des variantes
tirées d'autres manuscrits. Le texte original de Megillat Taanit , écrit
en araméen, est séparé des scolies étendues et plus modernes, de sorte
qu'on a immédiatement un aperçu de la Meglllat Taanit proprement
dite. C'est par erreur qu'à propos du 7 Kislew (p. 14), on a imprimé
en lettres espacées le commencement de l'explication: DVmii nM oi\
qui estainsi ajouté au texte original. La comparaison avec l'indication
similaire touchant le 2 Schebat (p. 17) montre que ces mots —même
sans tenir compte de leur tournure hébraïque — font partie de l'ex-
plication. Il en est de même des mots : Oidd n»1 Dir^bib pn DBniB
' Sur ce premier volume, voir la notice d'Isidore Loeb, Revue, XVI, 308.
* Voir J. Dereubourg, Essai sur l'histoire de la Palestine, p. 439-446.
BIBLIOGRAPHIE I3fl
«•^pTbn "pria (p. 49, 12. Adar), qui sonl également imprimés en
lettres espacées. Une seule faute d'impression m'a frappé dans le
texte, généralement édité avec beaucoup de soin : p. 12, 1. 2 du bas,
où au lieu de sniSIN (= hobr. ïT-ûî^fi), il y a prWTK. Page 10, 1. 3
du bas, il faut corriger N:mn en fconn (cl*, p. 12, 1. 9).
Le vieil ouvrage taunaïiique bbn* mD, appelé habituellement aussi
NSI db*)3> "110, est reproduit par M. Neubauer ^p. 26-67) d'après
l'édition d'Amsterdam de 1711 et un manuscrit de la Bodléienne
(n° 692, H) daiant de 1315, avec citation des variantes de plusieurs
manuscrits, les uns complets, les autres ne contenant qu'une partie
de l'ouvrage. Un de ces manuscrits contient le chapitre 21 du Sèder
O'.am traitant des prophètes (depuis Abraham) comme 5 e chapitre,
sans doute pour le rattacher à l'histoire de l'époque antérieure à
Moïse. M. Neubauer, tenant compte de cette idée tout à fait isolée
d'un copiste, donne, dans son texte, deux fois ce chapitre, une fois
comme chapitre cinquième, d'après le manuscrit en question, la
seconde fois, à sa véritable place, au chapitre 21. J'estime que c'était
iuutile. Le fait que le copiste auquel nous devons la transposition
du chap. 21 a suivi sa propre inspiration et que l'original qu'il a
copié avait le chap. 21 à sa véritable place est prouvé par les mots :
BC^Sn N23, qui se trouvent eu tète du chapitre en question Ils y ont
été transposés par erreur de la remarque finale du 20 e chapitre : p^bo
(1 édition rwr^tt) çwan âa:n Np-pD.
Dans la préface, M. Neubauer parle de la double forme du texte de
Sèder Ulam : la forme hispano-orientale et la forme franco-alle-
mande. L'édition d'Amsterdam et le manuscrit dont il s'est servi
pour son édition seraient, d'après lui, les types de Tune et de
l'autre formes. Mais M. Neubauer laisse le soin de distinguer ces
deux versions à M. B. Ratuer (de Wilna), qui se propose de publier
prochainement une édition critique du Sèder Olam. M. Ratuer, qui a
montré, par son introduction si étudiée sur le Sèder Olam l , qu'il est
particulièrement apte à ce travail, a déjà utilise, pour son Introduc-
tion, le manuscrit principal du S. 0. d'Oxford. — Dans les premières
lignes du texte (p. 26), il y a nbniipn au lieu de nbfflnntt.
L'ouvrage appelé Sèder Olam Zouta, source la plus importante pour
l'ordre de succession des exilai ques, est reproduit par M. Neubauer
sans variantes tirées des manuscrits (p. 68-72); mais, par contre,
M. N. y ajoute deux autres écrits documentaires concernant l'histoire
des gueonim et des exilarques (p. 73-88), qui ont été vulgarisés par
le You/ïasin d'Abraham Zacuto et pour lesquels il utilise aussi des
manuscrits.
Le morceau le plus étendu de ce second volume (p. 133-223), est la
relation des voyages de David Reiibeni pendant les années 1522-1525,
publiée pour la première fois d'une manière complète. L'unique ma-
nuscrit de cet intéressant ouvrage était passé, en 1848, de la Collection
1 Voir le compte rendu de M. Israël Lévi, Bévue, XXVilJ, 301.
440 REVUE DES ETUDES JUIVES
Micliael à la Bibliothèque Bodléienne et, en 1867, en a disparu, on ne
sait comment. Heureusement, deux copies eu avaient déjà été faites
par M. J. Cohen : un fac-similé, qui occupe maintenant à la
Bodléienne la place de l'original et une copie en lettres cursives, qui
est maintenant la propriété du séminaire de Bres'.au. De cette der-
nière copie, qui n'est pas toujours correcte, un important morceau
parut en 1892 (environ un tiers de l'ensemble) dans une dissertation
de E. Biberfeld. Maintenant, M. Neubauer publie, sur la foi du fac-
similé, tout le jouruiil de voyage de Reùbeni, qui ne put être étudié
complètement par Graetz, lorsqu'il écrivit l'histoire de ce singulier
personnage. Le jugement de M. Neubauer sur le style hébraïque de
ce Journal est digne de remarque : d'après lui, c'est le style d'un Juif
allemand. David Reûbeui était bien d'origine allemande, mais il était
né en Egypte et était versé dans la langue arabe.
Le quatrième morceau de cette collection est une chronique arabe
qui s'intitule elle-même, dans l'introduction malheureusement mu-
tilée, 4"nNnbN 3«ro (p. 89-110). M. Neubauer la reproduit d'après
deux manuscrits de la bodléienne, trouvés récemment en Egypte, et
dont l'un ne contient que des fragments très difficiles à lire. Cette
chronique repose, il est vrai, en grande partie, sur le Sèder Olam;
mais elle contient une division originale de l'histoire biblique et
posl-biblique en sept périodes et renferme beaucoup de détails inté-
ressants, qui n'apportent pas néanmoins de nouvelles données pour
l'histoire et la chronologie. Les sept périodes entre lesquelles notre
auteur anonyme répartit l'histoire dont il traite ou, comme il s'ex-
prime lui-même, les sept parties (Dtfûpa 'T), sont les suivantes : 1° De
la création du monde à la naissance de Noé, 1056 ans; 2° jusqu'à la
naissance d'Abraham, 892 ans; 3° jusqu'à la naissance de Moïse,
480 ans; 4° jusqu'à la naissance de David, 486 ans; 5° jusqu'à la mort
d'Ezra, dernier prophète d'Israël 1 , 594 ans; 6° jusqu'à la fin des tra-
ditions (nNWiba nbtf ib«) 2 , 81 1 ans; 7° jusqu'à l'époque actuelle
("fwNbK Vjn), c'est-à-dire jusqu'à l'époque de l'auteur, 425 ans. Les
deux dernières périodes qui appartiennent à l'époque post-biblique
méritent une étude plus approfondie.
Des 811 ans de la sixième période, 380 se rapportent à l'époque qui
va jusqu'à la destruction du second Temple (p. 108, 1. 25), 180 ans, à
l'époque de la domination grecque et deux fois 103, c'est-à-dire 206
ans, à la domination des Hasmonéens et des Hérodiens (selon la
thèse bien connue de Yosè b. Halafta, Sèder Olam, fin). Il aurait
donc fallu dire 386 ans, et non 380. Cependant, il n'y a pas ici de
faute de copiste, car, dans les chiffres qui suivent, on table aussi sur
1 Ezra est identifié avec Malachie.
2 'pTlINlbN "DN "^N, comme M. Neubauer le donne d'après l'un des deux ms„
n'a pas de sens, car dans ia dernière période il y avait aussi des exilarques. La
véritable l^çon se trouve dans l'autre ms.: rWWnbfit Cette leçon devient évidente,
p. 110, l. 3, où la 6 e période est ainsi désignée : rpjmbi* *"DN "CNI NIT^ riKDI ]J2
. de la mort d'Ezra à la lin de la Tradition » (c'est-à-dire la clôture du TalmudJ.
BIBLIOGRAPHIE 141
380. En effet, il est dit plus loiu qu'après la destruction du Temple,
les Romains ont encore dominé pendant 160 ans (p 109); de sorte que
depuis la mort d'Ezra jusqu'à ce moment-là, il s'écoula 160 + 380 =
540 ans (1. 16, où Spn doit être corrigé en âph» comme il y a effecii-
vement plus loin, 1. 24.)- Notre auteur admet donc qu'en l'an 228
après J. Ch. la domiuation romaine prit (in en Palestine. Il dit
aussi, (109, 24) expressément : « Après ces 540 ans, les Perses redevin-
rent les maîtres de la Palestine; Jérusalem seule resta aux mains des
Romains *. Singulière conception reposant sur cette idée que les
Sassanides, en arrivant au pouvoir, rétablirent l'ancienne suprématie
des Perses sur la Palestine (sous les Achéménides)!
La domination des Perses, dit l'auteur plus loin (à la ligne 25), dura
370 ans (pour être précis, il faudrait dire 371). Or, ce chiffre donne
lieu à une difficulté insoluble au sujet du chiffre total, puisque
540 + 371 =911, et non 811. Il faut donc ou bien corriger 811 en 91 1 ,
ou 371 en 271. La seconde correction seule est possible, car le chiffre
271 additionné avec 228 donne 499, c'est-à-dire l'an de l'ère chrétienne
qui est effectivement reconnu comme Pannéede la clôture du Talmud.
Il résulte aussi des indications de notre auteur lui-même que c'est l'an
499 et non l'an 599 qui forme la fin de la sixième période. En effet,
il énumère les 21 rois persans ' qui ont régné jusqu'à la fin de cette
6 e période et il cite comme le dernier 'iNip, que précédèrent tûibs,
THDba et rms. GeT&np est le roi Kawâdh I (Kobad) qui, selon M. Nôl-
deke, régna de 488 à 531 . Ses prédécesseurs étaient Balasch (TiZJbs
et ©iba n'en sont que la transcription corrompue) et Pèrôz (Firuz, Pe-
roses\ nom qu'on retrouve facilement dans ttTD, si on le corrige en
tvpd. La liste des exilarques que notre auteur énumère pour cette
sixième période confirme aussi l'opinion qui en fixe la clôture à l'an
499, car le dernier exilarque cité dans cette liste, quelque peu défec-
tueuse, est n::d. Or, ïi:d n'est certainement autre chose que la cor-
ruption de N3HD et veut désigner l'exilarque Kahana II du dernier
tiers du v e siècle (v. Brùll, Jakrbiïcher,X, 120).
Des 425 ans de la septième période, les 101 premiers appartiennent
encore a la domination des Perses sur la Palestine (p. 1 1 0, 1. 4 : rïjD 'p
dNobsa DnsbN ^btt "'pfiwb rnnxi ïï::n)- Les autres 324 années
(333- années lunaires) appartiennent à la domination « des fils
d'Ismaël b. Abraham ». Suit ce passage inintelligible : ï-nÀbtf "p^n
DirnabN, qui, d'après l'excellente conjecture de M. Neubauer, devrait
être corrigé ainsi rp'lEîTabN rVttnba ^bTi- Ici nous sommes de nou-
veau en présence d'une contradiction. D'après la première indica-
tion, les Perses ont régné encore 101 ans après l'an 499, c'est-à-dire
jusqu'en 600. D'après l'autre, la domination de l'Islam suivit immé-
diatement cette date et, depuis le commencement de celle-ci jusqu'à
l'époque où l'auteur composa sa chronique, il se serait écoulé
* Deux noms sur les 21 (N^bto kb) manquent dans le texte.
* Au lieu de "ô;b, il faut lire iS"J«
142 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
324 ans. Or, la domination de l'Islam, même si on prend celle-ci
comme ayant commencé lors de la fuite de Mahomet, ne commença
qu'eu 622 (et non en GOI), et notre auteur écrivait en 944. Mais si
nous additionnons les aunées des sept périodes citées plus haut,
nous trouvons une différence nouvelle avec lie dernier chiffre : la
somme! des sept nombres fait 4744. C'est le nombre des années écou-
lées depuis la création du monde, jusqu'à la rédaction de notre
chronique. Celle-ci aurait donc eu lieu en 984 de l'ère chrétienne.
Or, l'auteur lui-même indique un autre total. Il dit (p. 110, 1. 9-11) :
■jîO «nb^sn yu Ni-înbîàââ sn-dn 'tsn rnn h3>Eà rnÊte
ara yr\ hèn n'm C|«bfc i fciianjsâ
.' &WKHN \"à i«23T5« bâi vj nbb« pbb isa yà.12
Son calcul donne donc l'an 4885 de la création du monde, ce qi.i
ferait une différence de 141 ans. Dans tous les cas r\b r,r\ doit être
considéré comme une corruption de FrÊÔn ou de "rafeln. Mais, parla,
la contradiction entre 94i et 984 n'est pas encore résolue. Je n'es-
saierai pas de lever cette difficulté. Je voudrais seulement établi»'
que la date 324 est l'année solaire 324 de l'ère mahométane que
notre chronique indique comme fin de la I e période, c'est-à-dire
comme l'époque de son achèvement, et qu'elle doit être considérée
effectivement comme l'année exacte. En effet, notre chronique
compte en fait d'exilarques de cette dernière période les suivants :
WyPon tsssso (Neubauer? ^12 t-^in) ittaor; NnaiT ""anoia t^:nn
nw! \^>T Tlfin rmrr (^Tpcxï ipCwN ïtabitt. Sans essayer autrement
d'identifier ces douze exilarques, je veux constater que le dernier
nommé dans la liste et, par suite, le contemporain de l'auteur,
est David b. Zakkai, le célèbre adversaire du gaon Saadia. La date
324 après l'hégire ou 944 de l'ère chrétienne répond tout à fait
à cette donnée, car David h. Zakkaï mourut vers 940 et, en l'an
944, son fils Juda, qui n'avait été en fonctions que pendant 7 mois,
était déjà mort, tandis que son fils, qui était son successeur désigné,
était encore mineur. Notre auteur pouvait donc à bon droit citer
David b. Zakkaï comme le dernier exilarque de son temps.
La remarque finale citée plus haut et qui contient la date 4885
est suivie encore de ce post-scriptum : ans ^nbtf Ni— 83n2D ibftl
rmttïïîb yhk n:ia ^b anai aanabs aàn Nms> « et jusqu'à la présente
année * dans laquelle ce livre a ete écrit, et, en eifet, il a été écrit en
l'an 1470 de 1ère des Seleucides ». Il est évident qu'il ne peut être
question ici que de l'année où fut faite la copie et non de l'année de
la composition du livre, qui fut composé longtemps auparavant,
comme on vient de le montrer. L'an 1470 de l'ère des Seleucides est
l'an 4919 de la création; du reste, plus loin, il est remarqué dans
l'appendice, qu'au chiffre cité plus haut de 4885, il faut ajouter encore
1 Au lieu de «SfilN p 'JNTaîbN, il faut lire N2:N?ÛÎ ^N ÛTfi&B.
* Au lieu de jrjp, il iaut lire àbp'n.
BIBLIOGRAPHIE 141
34 ans. Une autre indication de l'appendice porte que jusqu'à l'an 1 470
de 1ère des Séleucides, outre les 32 4 ans de l'époque mahométane, il
faut encore compter 229 autres, en tout 553. Cependant ici aussi,
il semble qu'il se soit glissé une erreur, car le dernier chiffre (en
comptant les années comme années solaires) donnerait 4175 de l'ère
chrétienne, tandis que 1470 de l'ère des Séleucides correspond à 1159
(4949 de la création).
Maigre la difficulté que présente cette différence de chiffres, on peut
considérer, comme un fait établi, que notre chronique n'a pas été
composée eu l'an 115'.), comme le dit M. Neubauer dans la Table des
matières et dans l'Introduction, mais plus de 200 ans plus tôt, par
uu contemporain de Saadia et cela deux ans après la mort de Saadia,
si l'on lient le chiffre 944 pour exact Une nouvelle lumière est jetée
sur cette citation par un ■yn$nb& âiNrO> dont Saadia serait l'auteur
et que M. Neubauer (préface, p. xi) cite d'après un manuscrit de Saint-
Pétersbourg. Le contenu de cette citation se trouve effectivement
dans \e ^i-iNrib^ 3NnD édité par M. Neubauer. Celui-ci ne serait-il
pas identique a l'ouwage du même nom qui est cité par Ibn Ba-
laam? Eu ce cas, il faudrait admettre que Ibn Balaam a attribué par
erreur cet ouvrage à Saadia ou que, dans la copie utilisée par lui,
ce texte était rapporté à Saadia. Mais si Saadia était vraiment l'au-
teur de ce "p-itfrÔN sans ? En ce cas, l'indication concernant l'année
de la fin de la 7 e période devrait subir encore une nouvelle correc-
tion, puisque Saadia mourut en 942, deux ans avant la date fixée
plus haut.
Je n'insiste pas davantage sur ce sujet et je me borne à donner
encore quelques éclaircissements sur la conformité de notre chro-
nique avec la traduction du Pentateuque de Saadia, déjà signalée par
M. Neubauer. Cette ressemblance éclate le plus clairement dans la
transcription des noms de peuples de Genèse, x. Nous trouvons
ici (p. 92) les mêmes noms géographiques que dans les traductions
de Saadia, avec très peu de variantes, qui peuvent servir elies-mèmes
pour la critique du texte de ces dernières. D'autres points de res-
semblance avec la traduction du Pentateuque de Saadia se re-
marquent dans les courtes paraphrases ou plutôt dans les résumés
des récits bibliques qui caractérisent la manière de notre auteur
(v. 90, 20 sur Gen., vi, 14; 90, 21 sur Gen., vi, 16; 91; 4 sur Gen.,
vin, 4 ; 95, 15 sur Nombres xxxin, 5, 7). 106, 3, on raconte que
Naaman, le général syrien offrit au prophète Elisée arn )i2 Nina
rissi [= C]031 nriT "HDS). C'est un complément à II Rois, v, 15, d'a-
près le ver?et 5. Nous trouvons exactement la même chose dans le
Commentaire de Saadia sur les Proverbes 15, 27 (éd. Derenbourg-
Lambert , p. 81 : fîÊsbai aïTîba Wab» \12'Jî <vb in yiz^bS )&).
104, 23 on traduit û^nbNH ai" 'n de II Rois, xvjir, 39, par les paroles
de la profession de foi mahométane ïibb» Nbtf ï"ïbb« tfb ; Saadia traduit
tout à fait de la même façon, Ps., xviu, 32, '- 'HSbn» mbtf ^73 (cf.
aussi le commentaire de Saadia sur Prov., xviti, 13).
144 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Je ne voudrais pas me laisser entraîner trop loin en relevant en-
core d'autres particularités du Kitâb al-Tâ>ïkh, si intéressant sous
beaucoup de rapports. Je me bornerai à quelques-unes. Un fait
particulièrement caractéristique pour ce petit ouvrage, c'est la re-
production singulièrement concise, mais suffisamment exacte, des
récits bibliques qu'on t'ait entrer dans le cadre chronologique. Dans
l'introduction, dont il ne reste qu'un fragment, l'auteur dit qu'il
veut mettre à côté des dates chronologiques les principaux évé-
nements (rnNiribN 1"P3>), dans la mesure nécessaire. Ce qui est éga-
lement caractéristique, c'est la traduction des noms des personnages
bibliques, par ceux qui étaient usités chez les Musulmans. Ainsi
D*-nN pour T^n (90, 2), IMl pour "D* (90, 16 ; 91, 9 ; 92, 10), DTnaa
pour ûmnN (91, 13), pNnDN pour pH3T (93, 6), yWN pour W9 (93,
7), bw-iDN pour bacille (93, 25), a*W pour "nm (94, 27), }T-)Np pour
rnp (96, 23), lN*rbo pour nttbiB, etc.
Le texte biblique est expliqué en maint endroit ou est amplifié
au moyen du Midrasch. P. 89, 1 4 et s., au sujet de l'invention des arts
par les habitants des villes, d'après Gen., iv, 20 et s. — 90, 8 et s. :
la téléologie de la grande durée de l'existence de la première généra-
tion (commençant par fittaû, « il nous a été rapporté par tradition »).
— 90, 27 et suiv., les légendes du déluge. — 91, 17 : sur Gen. 11,3 —
91 , 25, Abraham et Nemrod — 91 , 28, eic. : téléologie de la division des
langues et de la dispersion des nations par toute la terre. — 94, 17 : la
généalogie de Job (comp. le commentaire de Saadia sur Job, i, 1). —
96, 6 et s. : les tables de la Loi. — 103, 21 : la prophétie de Jonas est
désignée comme une fine allégorie ( np^pibN banttftôa)-
Les listes des rois grecs et des empereurs romains, dans la
6° et la 7 e parties, auraient encore besoin d'être comparées aux
listes analogues qui figurent dans d'autres écrits. Mais il faut
que j'abrège. Je veux seulement corriger encore quelques fautes
du texte.
92, 10, au lieu de ^aa, lire ^dn ; 1. 13, au lieu de Nrûaon, 1. Nnaûl;
1. 14, au lieu de Nnasi, 1. NanaDi ; 1. 16, onabfrn est aussi, chez Saa-
dia, la traduction de "pan (Gen, x, 10) ; la correction de la note 3 est
donc inutile. — 93, 18. Après nanntt ajoutez rrnaaba ï 1. 4 9, au lieu
de NC:, 1. au» (au lieu de D, notre chronique a souvent b> P- ex.
TDttiabN, y&n*TZ3N> etc.). — 94, 15, au lieu de ^5'p et T;p, lire ^yp et
TDp' — 33, 18, au lieu de aba 1. 5bN —96, 4, au lieu de T»Sobtf, 1.
TDDobN. — 97, 26, au lieu de Ûip"i, 1. n72ip"i. — 98, 25, au lieu de "nNI,
1. b&riOT. — 99, 5, au lieu de n£» 1. ni- — 101, 1, au lieu de on,
1. an- —105, 14, au lieu de Vttbnbs, 1. 3W*bK. — 108, 2, au lieu de
ÏTi&n, 1. finfin. — 109, 9, au lieu de tèba» 1. '"nbN- — 109, 17, au lieu
de wb», 1. "PT^bN (cf. 108, 20).
Après le Kilâb-al- Târlkh, ce second volume renferme un autre
écrit, beaucoup plus remarquable, qui a été découvert par M. Neu-
bauer. C'est un •porm 1DD écrit en prose rimée. Ce n'est pas, comme
le titre pourrait le faire supposer, une chronique sèche avec des
BIBLIOGRAPHIE 145
dates chronologiques, mais un récit vivant, extrêmement intéressant
par une foule d'anecdotes historiques et toute sorte d'épisodes mer-
veilleux. Elle fournit nombre de renseignements, plus ou moins
fabuleux sur les ancêtres de l'auteur, qui, à la tin, se met lui-même
en scène. C'est l'histoire d'une famille juive de l'Italie du Sud de la
période obscure qui va du milieu du ix° siècle au milieu du xi c .
Quelle que soit la part de légende que contienne cette histoire de fa-
mille, elle porte néanmoins le caractère de la véracité, quant aux indi-
cations de personnes et d'événements, ainsi que pour les dates, et
elle forme pour l'histoire juive du moyen-âge une source très pré-
cieuse. Ce n'est pas le moment de chercher à dégager ici la partie
historique de cet ouvrage des éléments légendaires qui y sont mêlés;
il faudrait pour cela une étude approfondie et un examen comparatif
de ce texte avec d'autres sources historiques. Qu'il me soit permis
seulement de donner quelques détails sur le contenu et d'ajouter
quelques remarques.
Le manuscrit d'après lequel M. Neubauer publie le Se fer Youhasin
(p. 1H-132) est un unicum, et se trouve à la Bibliothèque de la Ca-
thédrale de Tolède. M. Neubauer en avait déjà publié quelques mor-
ceaux dans la Revue (XXIII, 236) et dans la Jewish Qnarterly Review
(IV, 614). A la fin, p 131, à la dernière ligne, Fauteur se nomme lui-
même du nom d'Ahimaaç et fait remonter son origine jusqu'à Amit-
taï *. Cet Amittaï est le premier de ses ancêtres dont il parle (112, 6).
C'était un descendant des exilés emmenés par Titus de Jérusalem
(112, 4 : ttblblD ^DTa TJ>h [\a]) en Italie, et sa famille avait vécu de
temps immémorial à Oria (ib* ynNm)', ville connue pour avoir
donné le jour à Sabbalhaï Donnolo, dans le voisinage d'Otrante.
Amittaï avait trois fils, comme lui très instruits, et deux d'entre
eux, Schefatia et Hananel, sont ceux auxquels notre auteur rattache
ses aïeux. Du texte de notre chrouique je vais extraire ici la table
généalogique des descendants d'Amittaï. Aux noms isolés, ajoutons
la page et la ligne où ils sont cités pour la première fois dans le
texte; pour quelques-uns, l'époque approximative où ils ont vécu ou
la date citée par l'auteur lui-même. Cette table généalogique est d'au-
tant plus nécessaire que l'index ne sépare pas l'un de l'autre ceux
qui portent le même nom :
1 "«mnN '-pn b&osn 'n^a bfiniatt '"P3 s&raba '-pa y:wrtN wi. n ré-
suite du contenu de l'ouvrage qu'après btfjjM (par homéotéleute) trois noms sont
tombés qui doivent être rétablis ainsi : [bfcCDn '""P3 ÏTHOn 'T3 biTUÏD 'TDj.
Voir, pour la généalogie, p. 132, 12 et s.
* *p"lN est cité encore plusieurs fois 114, 16 : ^DD "p"lN b&M 3>05 D"C3!Q1« H
est visible par le contexte que c'est une faute d'écriture pour vplN comme l'en-
droit est toujours désigné à partir de la page 116. Dans l'index, les deux passages
portant "IT1N ne sont pas signalés.
T. XXXII, n° 63. 10
1 .0 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Amittaï (112, 6)
I
I III
Schefatia» (112, 10) Hananel Eléazar (112, 10) Papoléon * (119,23)
Amittaï» (123,12) Kassia (122, 22) Hasadia (123,
| (femme de)
Ahdiel (125, 8) Paltiel (125, 18) Schabbataï 4 (127, 22
I I I
Bafueh (125, 8) Kassia (125, 19) Hananel (125, 18) Esther (127, 22)
) I I
Paltiel 5 (125, 19) Samuel 6 , Schabbataï, Papoléon, Hasadia (127,25)
I I
Samuel [130, 8) Paltiel ? (131,20)
AbimaaçS (131, 31)
Paltiel » (132, 20) Samuel »o (132, 20)
Gomme on le voit par la fin de cette table, l'auteur nomme aussi ses
deux fils, qui, à l'époque de la composition de sa chronique, n'avaient
que 16 et 10 ans.
Celui qui connaît la littérature des Pioutim, en examinant ce ta-
bleau, qui embrasse huit générations, trouvera quelques noms célè-
bres de poètes liturgiques, dont les poésies nous ont été conservées
en partie. En effet, nous sommes en présence d'une famille de
païtanim, et l'auteur lui-même vante l'activité poétique de quel-
ques-uus de ses ancêtres. Du premier d'entre eux. Amittaï, il dit
*ODl û^B (112, 6) ; ses fils étaient û^tt^Bi P^ntl (1«2, 7). L'un de
ses iils Schefatia est connu par son Pizmon de Neïia, ytDlï bttttD , \ et
à ce Pizmon, un ancien commentaire de Mahzor a rattaché le récit
1 Schefatia vivait à l'époque de la grande persécution des Juifs sous l'empereur
Basilius, qui est indiquée comme ayant eu lieu en 4628 (868). D'après ce qui est ra-
conté 124, 8, Schefatia mourut peu de temps après la mort de l'empereur Basilius
(886) .
2 Ce nom est ici encore une fois (127, 25) et n'est pas identique avec "jb^Bin
(114, 24 ; 121, 28), comme l'index le dit.
3 Cet Amittaï, lors du mariage de sa sœur Kassia avec son cousin Hasadia,
composa en leur honneur un poème liturgique (123, 12 : "PIN "fifci^M b^â N1H
nb^niun min» mcanTs Ta»). Voir plus bas.
u Ce Schabbataï était aussi TPEN '"| DnD'0?û72 ; peut-être était-il petit-fils d'E-
léazar, le 3 e fils d'Amittaï, dont notre auteur ne dit rien. 11 vivait à Bénévent, où
Hananel s'était fixé (127, 21).
5 Le nom de son père n'est pas indiqué, mais l'auteur raconte à son sujet beaucoup
de choses, v. plus bas. C'était le ministre et l'astrologue de la cour du Falimide
Muizz lidin Allah qui, en l'an 969, conquit l'Egypte et fonda Kâhira (le Caire).
6 Celui-ci, qui était le grand-père de l'auteur, s'établit à Capoue (127, 27) et y
épousa une femme du nom d'Albavera N"p;i2bN (127, 28) ; il y mourut en 4768
(1008), v. 132, 16.
7 Né en 4748 (988), mort en 4803 (1043); v. 132, 17.
» Né en 4777 (1017), composa sa chronique en 4814 (1054); v. 132, 18, 24.
9 Né en 4798 (1038); voir 132, 19.
»« Né en 4804 (1044) ; voir 133, 20.
1UHL10GUAPH1E I'i7
du rôle de sauveur que le poète avait joué à l'époque de la persé-
cution de l'empereur Basilius 1 . Dans cette chronique de famille, nous
avons un récit détaillé sur les rapports de Schefatia avec ledit em-
pereur. Il ne peut non plus y avoir de doute sur l'époque de Sche-
fatia, et l'opinion de Zunz, qui en fait un contemporain de Ba-
silius II (970-1025), doit être écartée. Le second Amittaï de notre
table, Amittaï b. Schefatia, est un des poètes liturgiques les plus
conuus. Zunz énumère 24 morceaux de lui 2 et, parmi eux le poème
du Vocer du Sabbat de ^«1^3, intitulé rrnftK mttfin» i^tt pTÉ*
composé par Amittaï à l'occasion du mariage de sa sœur 3 . Zunz
place Amittaï à l'époque de la première croisade (1096), c'est-à-dire
deux siècles plus tard. Ce qui mérite d'être relevé, c'est qu'une Seliha
d'Amittaï (znrn b« '- 'n) est encore récitée aujourd'hui avec celle de
sou père Schefatia à l'office de Neila. Toutes deux se distinguent par
une langue simple et par la profondeur des sentiments. Hananel, le
frère de Schefatia, parait aussi avoir composé des poèmes litur-
giques 4 ; quanta savoir si c'est le Hananel qui est connu comme
l'auteur d'un Pizmon de Yom Kippour % cela n'est pas possible,
comme il n'est guère possible de déterminer si le Hasadia, qui n'est
aussi représenté dans la poésie liturgique que par un seul poème*,
est identique avec le fils de Hananel.
Enfin, Ahimaaç b. Paltiel lui-même, l'auteur de notre chronique,
est connu comme poète liturgique 7 . On lui attribue trois Selihot; de
l'une d'elles, Zunz cite les formes verbales rappelant la langue de
Kalir, ba (pour ïiba), un (pour ET3Ï1), ys (pour ï-fl»). Or, ces formes,
usuelles dans l'ancienne littérature pioutique, se trouvent aussi
dans notre chronique (un, 114, 4), qui est généralement écrite dans
une prose rimée assez aisée et claire et qui ne rappelle la langue de
Kalir que par quelques irrégularités et quelques formations de mots
très hardies. Zunz renvoie à l'indication de Benjamin de Tudèle
d'après lequel il y avait de son temps (vers 1162) à Melfi (Apulie) un
homme du nom d'Ahimaaç b. Paltiel. Benjamin de Tudèle veut parler
d'Amalfî, et on peut admettre avec beaucoup de vraisemblance que
cet Ahimaaç, qui vivait de son temps, était un descendant de notre
auteur. La famille ou une partie de la famille paraît avoir émi-
gré de Gapoue à Amalfi, qui en est proche. Amalfi est aussi men-
tionné par notre auteur. Il raconte que deux frères de son grand-
père Samuel furent envoyés par le seigneur d'Amalfî ("'Dbïïtf T£),
1 Zanz, Die synayogale Poésie des Mittelalters, p. 170 ; Grâtz, Gfeschichtc der Juden,
V. 2 e édition, p. 245; Neubauer, Jeioish Quart. Rev., IV, 614.
*- Die Litteraturgeschichte der synag. Poésie, p. 1G6-168, 256 et s.; cf. Die synag.
Poésie, p. 185 et s.
3 Voir plus haut.
4 Voir 123, 17 et s. une belle description de l'activité de Schefatia, de son iibs
(Amittaï) et de son frère (Hananel).
5 Zunz, Litteraturgeschichte, p. 345.
6 Zunz, il.
7 Zunz, ib., p. 264.
U8 REVUE DES ETUDES JUIVES
comme porteurs d'un préseut pour Paltiel, le favori du souverain fa-
timide d'Afrique ^Kairouan) (127, 28 et s.).
Dans la partie de notre chrouique qui peut intéresser l'histoire du
judaïsme au moyeu-âge, outre la relation, embellie par la légende,
qui a trait aux rapports de Schefatia avec l'empereur Basilius, il faut
relever le récit non moins détaillé concernant Paltiel. Peut-être exis-
te- t-il, dans des sources arabes, des traces de son activité à la cour
du souverain fatimide de Kairouan, qui fut ensuite le conquérant
de l'Egypte. En premier lieu, nous avons le récit d'Ahimaaç qui in-
troduit dans l'histoire juive une personnalité inconnue jusqu'ici.
Car, si le récit, qui repose évidemment sur des traditions de famille
authentiques, exagère l'importance de Paltiel et si maint trait de
sa vie est amplifié hyperboliquement, même après tous les émon-
dages nécessaires, il en reste encore assez pour que la situation de
Paltiel paraisse comme extraordiuairement éminente. Voici en ré-
sumé la vie de Paltiel.
Lorsque les Arabes dévastèrent la Calabre, ils vinrent aussi à Oria
et s'emparèrent de la ville. Leur général était Muizz 1 , qui distingua
Paltiel, célèbre déjà comme astronome, et le prit a son service. Un
jour, qu'ils observaient ensemble les étoiles, ils virent l'étoile du
général engloutir successivement trois étoiles. Paltiel expliqua la
chose : le général deviendrait successivement le maître de la Sicile,
de l'Afrique et de Bologne. Pour le remercier, Muizz lui fit don de
son anneau et lui jura que, si sa prédiction se réalisait, il ferait de
lui son premier ministre. Peu de temps après, Muizz devint souve-
rain de Sicile et, après avoir cédé la Sicile à son frère, se rendit aussi
maître de l'Afrique. Il fit de Paltiel son premier ministre (m31D!H
^btob), et c'est par lui que les ambassadeurs étrangers étaient intro-
duits. C'est ainsi que l'ambassadeur de l'empereur byzantin ne put
parvenir jusqu'à Muizz qu'après s'être reconcilié avec Paltiel, qu'au
début, il avait méprisé parce qu'il était Juif. Lorsque Muizz, se ren-
dant aux sollicitations qui lui étaient parvenues d'Egypte, entreprit
son expédition contre le pays du Nil, ce fut Paltiel qui s'occupa, en
qualité d'intendant, des vivres de l'armée 2 . Avant que le conquérant
fit son entrée dans la capitale, Paltiel s'y rendit avec une partie de
l'armée et prépara tout pour la réception du souverain dans sa nou-
velle résidence. Au jour de Kippour suivant, Paltiel fut appelé à la
Tora avec des témoignages particuliers de distinction et, après avoir
1 (125, 21) Ûï-pb? ^rvp •nrttbfrO. Par riS-'E (1. T2173) il faut évidemment en-
tendre Muizz lidîu allàh. t3*"p est sans doute pour l^H'p (chef, commandant). Le
mot est encore employé plus loin comme terme honorifique (LÛ^pïf, 125, 24 et 27 ;
126, 5), avant que Muizz devînt « roi d'Afrique > (126. 10\ Sur Kaïd, terme dési-
gnant un rarjg militaire (commandant de mille hommes), v. Kremer, Culturcjeschichte
des Orients unter den Chalifen, I, 237.
2 n^im mrb mm tnpTiiD 'jp-'m msn» ïriûsn rssb bfcr>abs 'n inyï
^p^an bsi mw ^p-rn nom nrm d^i Dnb nn^ moim mnsn ûm
.(128, ii) n-n"n33!-jJ3 tnaan tnb^nb
bibliographe; r,«.»
terminé la lecture de la péricope, il fit dou de 5,000 dinars : 1,000 pour
les chefs de l'école et autant pour les savants, 1,000 pour les « affli-
gés de Jérusalem 1 , 1,000 pour l'école des Gueonim de Babylone, 1,000
pour les pauvres. Avant sa mort', Muizz recommanda à son fils et
successeur Aziz billàh) de suivre les conseils éprouvés de Paltiel. Le
nouveau souverain combla aussi Paltiel de distinctions et celui-ci
conserva sa faveur malgré les efforts et les calomnies de ses adver-
saires. Un jour qu'ils observaient le ciel étoile, ils virent trois
grandes étoiles disparaître successivement. Paltiel dit : Ceci présage
la mort de trois rois durant la présente année, l'un, c'est l'empereur
grec, l'autre, c'est le souverain de Bagdad. — Et le troisième, dit le
roi, c'est toi ! — Non, répondit Paltiel, c'est le roi d'Espagne. Paltiel
mourut cette même année. Son fils Samuel fit porter les corps em-
baumés de ses parents et de son grand-oncle Hananel à Jérusalem, et
distribua 20,000 dirhem d'or aux pauvres, aux écoles et aux syna-
gogues.
Notre chroniqueur prétend (129, 1) que dans l'histoire du royaume
d'Egypte, il est parlé longuement de Paltiel, de son activité et de sa
grandeur 3 . Ce n'est évidemment là qu'un artifice de style, Ahimaaç
n'ayant guère pu voir de sources arabes parlant de Paltiel. — Ce
qu'il est permis d'admettre comme un fait, c'est que Paltiel, grâce à
ses connaissances astrologiques, avait gagné la faveur de Muizz et
avait obtenu des honneurs de plus en plus élevés. Ce qui prouve
l'importance que ce souverain attachait à l'astrologie, c'est le nom
que la capitale égyptienne reçut de lui et qu'elle porte encore aujour-
d'hui, Kâhira, la « victorieuse », selon l'horoscope de Mars, le vain-
queur de la voie lactée \
Disons un mot des histoires merveilleuses que renferme notre
Chronique de famille. Elles répandent aux tendances mystiques de
son siècle. Le nom de Dieu y joue un grand rôle et sert à opérer des
prodiges. Dans ces récits, qu'Ahimaaç tire du trésor de ses souvenirs
de famille, on reconnaît de véritables légendes populaires, qui étaient
racontées avec prédilection dans le cercle de cette famille et ratta-
chées aux principales personnalités qui en faisaient partie. En ce
sens, notre ouvrage mériterait d'être étudié d'une manière plus ap-
profondie. Il est intéressant de constater que nous trouvons ici la
première trace de la conception du Juif Errant. On y raconte l'his-
toire d'un jeune homme qui était mort et qui avait été rappelé à la
1 Û^bl^îr: ma ^b">3Nb (128, 25) ; plus bas (1. 30) ils sont appelés "pï£ T^SN
(v. aussi 130, 13;. Généralement on entend par cette désignation les Caraïtes anciens
habitant Jérusalem.
5 Muizz mourut en novembre 975, v. Flùzel, Geschichte der Araber, p. 288.
3 û"nr£ mabaa la^œm vrmxisa ^b^n wi iibn "pmb™ nunsi
inbo»»i trbtDVp tj btmiP y-iM baan D*nm ûin i* d^w-ik robnm
■•nm iDo by d'toiidi un «bn rvrrn ^bun iNia^a -iujn ViiDiJi lopim
traayi t)b irobnb d-etï. —12s, 7, l'Egypte est appelée ûvip mab».
4 Voir Flugel, Greschichte der Araber, p. 286.
150 REVUE DES ETUDES JUIVES
vie par une incision faite dans son bras droit dans lequel on avait
inséré le nom de Dieu. « Et aujourd'hui encore, dit-il lui-même (114,
12), je suis en vie et si je reiix, je titrais éternellement, car nul ne
sait la place où a été mis le nom de Dieu, moi seul, je la connais 1 . »
A Bénévent, où ce jeune homme, venu de pays lointain, racontait ces
choses, il révéla le secret; on retira le nom de Dieu, et il tomba
comme une masse inanimée et se décomposa rapidement 2 . Une autre
histoire intéressante, est celle de Schefatia sauvant un enfant des
mains de deux démons femelles en faisant tomber àda place de l'en-
fant un balai entre leurs mains (122, 5 et s.).
Notre chronique contient beaucoup de notices précieuses pour
l'histoire des communautés juives de l'Italie du sud. Il y est ques-
tion de Gaëte (112, 23), de Bénévent (113, 4; 119, 19, 24), de Venose
pDTna, 114, 30), d'Oria (v. plus haut), d'Otrante (116, 2; 125, 30), de
Bari (118, 8; 119, 4; 124, 11 ; 125, 30), de Capoue (125, 7), d'Amalfi
(127, 28). Pavie est également mentionnée (125, 7). — Des traits inté-
ressants de la vie des communautés juives se trouvent épars dans
cette chronique et pourront être utilisés pour l'histoire de la culture.
On y parle d'une vieille Bible ("j^" 1 N~ip73) comme d'un objet parti-
culièrement précieux appartenant à Hananel b. Paltiel (127, 17). Dans
un entretien entre l'empereur Basilius et Schefatia, celui-ci lui
prouve par la Bible que pour le temple de Salomon on employa une
plus grande quantité d'or et d'argent que pour l'église Sainte-So-
phie (na-np narsiD *\w ftNtoipsi y^a, 117, 13).
Mais laissons ces détails. Ce que nous avons rapporté suffit à
prouver la valeur littéraire de l'ouvrage que M. Neuhauer a exhumé
et qui est d'une époque qui n'était guère représentée dans la littéra-
ture juive. Nous n'ajouterons plus que quelques corrections de texte.
P. 111, 1. 7, au lieu de û^pb, 1. DYpb. — 112, 12, au lieu de ^fe,
1. ij"^E (comme le porte le texte imprimé dans lievue, XXIII, 236). —
113, 2, au lieu de ïiDbin, 1. iisbTi [= HD^n, &f. 1. 6) ; 113, 3, *pb« se
rattache à mi5T~î5 et, par suite, la correction de la note 1 est inutile. —
114, 24, au lieu de p^n, 1. pn^ ; au lieu de nnïO, 1. ïnan. — 115, 19,
au lieu de D^ipna V, 1. traim :n? (non O^nr-) ^p*. comme le pro-
pose M. Friedlànder dans J. Q. R., VIII, 341). — 115, 30, WDW pour-
rait être corrigé en W* ; cependant il faudrait ici un mot en !TT"
à cause de la rime avec mm, peut-être ttTH». — 116, 7, au lieu de
•jbrn, peut-être ^h^i. — 117, 8, au lieu de )i2^, 1. 'jW. — 120, 10, la
lacune doit être complétée par le mot "pft-iN. — 121, 22, au lieu de
pvi»73îl. 1. pWttfctt; 1. 23, au lieu de nnsttb, 1. nn^b. — 126, 33,
au lieu de D^ob, l. tTïï^b (pluriel de iJTïîb, Exode, xxviii, 19).
Encore quelques remarques linguistiques. Dans l'Introduction (111,
4), Ahimaaç appelle son ouvrage Ëna-nBônPi ma&«3 Û'WÎPtfn 1DO. H
.2-H1N *5N DN p"! FTP PIN
2 Cf. un récit analogue 120, 7.
MBUOf.KAI'llli; 1.1
emploie donc 1 expression *p*tthlN, qui ordinairement ne désigne que
des vocabulaires ou des dictionnaires, dans un sens plus étendu :
collection des traditions des ancêtres. — 111, 7 ^au lieu de D"na), il
emploie comme rime tW c'est une faute contre laquelle Joseph
Kimhi s'élève déjà (Sc/er Zikharon, p. 58). — 111, 10, "pronb
Lpttib^nn ; cette expression est fondée sur la phrase du Taimud
(Aboda /arc, 44 a) ■ inttbin mDbnb "nain bs (rrrj^rr). Cette leçon avec
n, et non inEblîl, comme le portent les éditions, se trouve aussi dans
TAruch (Kohut, III, 405 b); voir ma remarque Monatsschrift, 40° année,
p. 29, note 3. M. Neubauer a donc tort de corriger D^WibTn en
D^b^i-D. — 115, 14, wm est un euphémisme pour "ibb^pi. — 117,
9, ÏT3 est le grec pfa, mot par lequel dans Gen. t., 93, on explique ^3
de Gen., xi.iv, 18; c'est aussi de là qu'est empruutée toute la phrase
fpa*a *»b* rtrw !rp3). — 115, 21, 23, flf est pris au féminin.
Outre les précieuses données assez étendues que nous apporte ce
second volume, l'appendice nous offre huit morceaux plus petits, ex-
traits de divers ouvrages intéressant l'histoire juive, savoir : 1° De
l'Introduction à la Mischna Aboi, de Menaheni Meiri (mort en 1306),
d'après l'éd. pr. (p. 224-230) ; 2° Du nso rrnp de David d'Estella (mort
vers 132"), d'après l'unique ms de la Bibliothèque du Jewish Collège
de Londres 1 (p. 230-233); 3° De l'ouvrage du même nom, composé
en 1372, par Isaac de Lattes de Montpellier (p. 233-241) - ; 4° Du Ï-HX
■pT? de Menahem b. Zérah, composé vers 1370, d'après les anciennes
éditions (p. 241-245; ; 5° Deux morceaux contenant la série des tradi-
tionnistes, depuis Moïse jusqu'au temps de Mahomet, d'après un ms.
appartenant à M. Gaster de Londres (p. 245-248); 6° Un arbre généalo-
gique des exilarques, d'après un précieux manuscrit biblique appar-
tenant à la famille. Serour à Tripolis (Afrique), p. 248 ; 7° Un chapitre
sur la chronologie biblique, tiré du commentaire arabe du Penta-
teuque du Caraïte Abou Joseph Jakob 3 Kirkisâni, contemporain de
Saadia, d'après un ms. de Saint-Pétersbourg (p. 249-251) *• ; 8° Une
notice sur la catastrophe arrivée dans la communauté juive de Nar-
bonne en l'an 1236, d'après un ms. de la Bodléienne.
La préface de M. Neubauer (vin-xv) est suivie d'un Index complet
des noms de personnes et des noms géographiques des deux vo-
lumes de la collection (p. xvii-liii). P. 252-255, il y a des additions
et des corrections pour les deux volumes.
C'est avec gratitude que la science juive reçoit cette œuvre des
1 M. Neubauer a donné de ce morceau une traduction française dans Y Histoire
littéraire de la France, t. XXXI, p. 472-476.
* Voir VHist. litt. de la France, il., p. 683-689.
3 C'est le nom de Kirkisâoî et non Joseph, comme se lit p. 249 et dans la préface
p. xiv. C'est M. Neubauer lui-même qui m'a averti de ce lapsus.
4 L'abréviation i^bN- P- 2^0, 1. 1, est expliquée par M. Neubauer en note par:
Û^Dwbî*. C'est une erreur; 'bbtf DNOn signifie, au contraire, le chiffre de 300
ans qui est mentionné dans Juges, xi, 26. P. 2K1 , ]. 9, il est dit expressément :
152 REVUE DES ETUDES JUIVES
mains du savant qui, depuis près de quarante ans, travaille avec
une activité infatigable à l'enrichir. Puisse-t-il encore mettre à jour
beaucoup de trésors du passé et faire avancer la science encore par
les productions de son esprit fertile et de sa vaste érudition 1
W. Bâcher.
Bardenhewer (O.) Der Maine Maria. Greschichte der Deutung desselben.
(Biblische Studien, I. Band, I. Heft, Fribourg en Brisgau, 1895).
Ce travail inaugure dignement la nouvelle entreprise de son au-
teur, un des plus éminents érudits en patristique. Il y a réuni et
soumis à un examen critique presque toutes les étymologies du nom
de Miriam proposées depuis Philon et les Agadistes jusqu'à nos jours.
Comme cette monographie est consacrée a l'histoire de l'explication
d'un nom biblique, elle peut intéresser aussi les savants juifs, parce
que les interprétations les plus anciennes de ce nom font counaître
le système étymologique des rabbins. En effet, ces interprétations
sont conçues dans le même esprit que les explications de mots des
Tannaïles et des Amoraïm, et il est difficile, d'autre part, de les appré-
cier exactement si on ignore ces dernières.
Daus l'Introductiou, M. B. se demande si le nom de Miriam a été
d'un emploi fréquent chez les anciens Israélites. A mou avis, le fait
que, dans la Bible, ce nom n'est donné qu'à la sœur de Moïse (dans
I Ghron., iv, 17, Miriam n'est pas un nom de femme), ne permet pas
de conclure à la rareté de ce nom; en effet, la très grande majorité
des noms propres ne sont pas répétés dans ce livre. Dans les siècles
qui ont précédé et suivi l'ère chrétienne, ce nom est assez fréquent.
Outre les passages de Josèphe et du Nouveau Testament (p. 7 et s.),
on peut encore indiquer les suivants. La fin de la Mischna de Na-
zir, VI, mentionne une Miriam de Palmyre, femme distinguée et
vivant à l'époque où le temple existait encore, puisqu'il est question
d'uu sacrifice 1 . De l'époque macehabéeune, la Tosefta Soukka, IV, 28
(= b. Soukka, 56 b; j. Soukka, 55 #), cite une Miriam, de la classe sa-
cerdotale, appelée Bilga 2 . La mère de Jésus n'est mentionnée que ra-
1 m~n?D~inn Di""l733 ï~iW72- Dans la T<>sc/'ta Nazir, IV, 10 (éd. Zuckerm.,
290 , au lieu de n"m7JHn:i, il y a, comme dans l'éd. pnneeps de la Mischna,
D "HITS "7 m: cf. sur cette le on Neubauer, Géographie du 2'almud, 301 s., et P. Cas-
sel, Aua Litteratar und Gcschichte, p. 332.
s 13573:0 *inx av*nob nNU3i3i rpbin montre fiabia nn ùno 13373
1*p- Telle est l'explication de Raschi. Toutefois, il sera question, daus ce passade, de
la destruction du temple.
BIBLIOGRAPHIE . 153
rement sous le nom de Marie Magdeleine '. Souvent, elle est nommée
autrement, ce qui prouve suffisamment qu'aux premiers siècles,
Marie n'avait pas encore, daos l'Église, l'importance qu'elle acquit
plus tard ; autrement, on ne l'aurait pas confondue avec Marie Mag-
deleiue. Il ne faut pas s'étonner que ce nom ne se retrouve pas
ailleurs dans la tradition juive, les noms féminins étant très rares
dans la littérature traditionnelle. Cepeudant, il y est souvent question
de la sœur de Moïse 1 , et maint trait rapporté par la tradition juive
sur celle-ci a été attribué à la mère de Jésus par les plus anciens in-
terprètes chrétiens. Nous reviendrons, du reste, sur ce sujet.
Dans l'Introduction, M. B. montre que, dans les Septante, le nom
en question se lisait Mapidp., dans le Nouveau Testament Mapiau.,
et, pour d'autres personnages féminins, Mapia, chez Josèphe, le plus
souveut Maptâ|xjx7). Ces formes se ramènent à l'araméen Mariam. Le
même résultat a déjà été obtenu par Zuuz, en 1836, qui dit, dans ses
Ges. Schr., II, 13 : « Miriam, Mischna Nazir, VI, fin; en syr., Ma-
riam; eu grec, Mariam, Maria; chez Josèphe, Mariamma ».
Les plus anciennes interprétations se trouvent dans les Onomastica
sacra en grec ancien, réédités par Paul de Lagarde, car, en expli-
quant ce nom par « espérance », Philon, comme M. B. le soutient
avec raison, ue donne pas une étymologie, mais une interprétation
allégorique L'interprétation rabbinique, « à cause de l'amertume »
("Vi"PE WVO aj), qui est déjà donnée par Sèder Olam rabba, III, bien
antérieure aux ouvrages midraschiques cités par M. B., p. 19, d'a-
près le Neu-kebruïsches Wœrterbwh de Levy, s. v. Tl-PB, pourrait
être plus récente que ces étymologies grecques et a peut-être des
visées de polémique.
Dans ces Onomastica, d'après la première édition de Lagarde dont
les pages et les lignes sont marquées en marge dans la seconde édi-
tion, ou trouve les interprétations suivantes, réunies par M. B. à la
page 27:
Mapifcp. çcDTtÇousa (p. 175, 1. 22);
Mapfa xup.eùouaa (176, 4''-o0) ;
Mapfa xupttûouaa ^ itixpài OâXaajaj
1 B. Sanhédrin, 67 a, d'après Dikdukè Sofevim, ad loc. : shlill Û^72- Dans le
passage parallèle de Sabbat, 104 b, le mot D^ITD manque, mais il se trouve néan-
moins dans l'édition de Dalman, Jésus Christ ><s im Thalmud de Laible (Berlin,
189i), p. 5. Haf/uiga, kb : -)jniB tfbiaft Û'Htti interprétation de « Magdalena »
Dalman, p. 6*); j. Haguiya, 77 d ; 'oy r-Q D"H72 (Dalman, 18*). il n'est pas
certain que par fcob^a H2 D"H?3 on ait voulu désigner Marie, comme le soutient
Dalmau, dans Laible, p. 21. Dans b. Cruittin, 3ib, il est fait mention d'une femme
du nom de Mariam-Sara. originaire de Babylonie ; cf. encore b. Kftonbot, 87 a:
Û'nS Ntt\X "ja blNlD N3N; voir Tosafot, Baba Batra, 179a : "n ""173 an.
* Tostfta Sota. XI, i, 10 (éd. Zucker.n., 314 et 315); Stfrè, 1, 78 : 1T !T1S\8
D" , "P2 "IT H^ID TaD-p; b. Sota, 11 b, et s.; Exode rabba, ch. I, éd. Wilna, p. 7 et
suiv.; Midrasch Tadschè, sur Nombres, dans Epsteia, Beitràge zur judtschen Alter-
humsknnde, XLI1I ; Pesihta rabbati, 73 6, etc.
154 REVUE DES ETUDES JUIVES
Maptàcjx (pcoTiÇopivr) •?) cpci)T(Çouj<x aù-roùç •?) xupioç èx y^ v o ,J î t 1 - 00 "Ô er(JLÔfva fiaXaaai*
(179, 31-33);
MocpCà xupfa Tjjxwv 7) à7tà âtopàxiov;
Mapi&n cpcox£w#uaa (195, (56);
Mapt&a xûpio; èx ysvvrîafsto»; jjlou vj xupisôo'JTa -?) «rjxûpva BaXàjar.ç. (195, 74-76) i
Mapiajxct itixpcc ©aXatraa (203, 14);
Mapiàji xupfou a'fpaY^ xûpioç èx tou yévouç [xou, ï>(OTtap.o<; (203, 17-18).
De ces sept explications, trois sont tout à fait claires. Kupuûouaa
xupta (d'après Tischendorf, Barri., I. cit.) se ramène à l'araméen N*n73
(= Maria). On ne peut uier a priori que, dans l'araméen de la Pales-
tine ou dans la langue syriaque populaire, le mot « maîtresse » fût
rendu par N"nto; mais, dans le cas présent, cette considération est
indifférente, car l'étymologiste n'a songé qu'à 3/aria, le « maître »,
et il s'est établi dans son esprit une assimilation avec « maîtresse »,
à cause du genre du nom qu'il avait à expliquer.
Map(a x-jpia tkxwv, que M. B. (p. 32) n'essaie pas d'expliquer, est sûre-
ment une explication du nom plus complet de Mapiàfx = fia
forme abrégée, normalement usitée dans le judéo-araméen posté-
térieur, pour NS^E) « notre maître ». Dans le fx, YOnomasticon a vu le
prouom possessif, car c HX*a (Lagarde, 165, 9?) est expliqué aussi par
Bso'î jiou. Peut-être aussi a-t-on songé a cette explication à cause de la
lettre grecque jx == \io>j (ou aa= a y ?], car "Aps^ est interprété dans
YOuom. vatic. (172, 48) par àit6 0sqO, c'est-à-dire vk -f- btf ou même, en
latin, ab ~\- btt. Il ne faut donc pas, en ce qui concerne l'explication
de l'origine de xupta r\\x.àv, se contenter du principe : àrevior lectio prœ-
ferenda verbosiori, comme le fait M. B. ( p. 32.
La seconde explication mxpà OxXaTja décompose le mot en Q" 1 + 1»
ce qui correspond à Mapd[x, ainsi que M. B., 27, le remarque judicieu-
sement. La troisième etymologie sjAûpva OxXaaiCa preud aussi Mapictjx
comme un composé de h* + 1Ï2 « myrrlie de mer ». La différence de
son entre o et a gênait fort p-ui les anciens interprètes. Je ne citerai
qu'un exemple analogue : 'EXsdÇap esoû îsytjç (Lag., 162, 3|), « puis-
sance de Dieu », où EX = bN et aÇ = ~i\ (<xp u'est pas pris en considé-
ration.) Il existe, d'ailleurs, beaucoup d'exemples qui attestent le peu
d'importance qu'attachent aux voyelles les OnomaHica vieux-grecs.
C'est ainsi que, dans Sifrè, II, 248, ^tqîg est expliqué par 1T D173.
Ceci nous amène aux traductions de kap-.à[x 9<i>t£ou«, ©toti^ojiévT», <?lùz{-
Ço-»ca aùToùç, œxùxtaOclaa, çwxiafxo'î. D'abord, il est clair, comme M. B., 29, le
remarque, que nous avons ici des variations de la même explication.
Cependant, à mon avis, «pwrtÇouïa ay-roû; suppose le nom de Maptâjx et les
autres, celui de Mxpfa, quoique dans notre OwmaUicon toutes les in-
terprétations se rattachent à Mxptijx (cf. B., p. 30), car la forme des
Onomastica qui nous ont été conservés n'oit plus la forme primitive.
L'étymologiste a pensé au participe féminin du hiphil de m» :
rrpisr^ qui. suivant la prononciation d'alors, se prononçait Maira.
Il suffisait donc simplement de la transposition des deux lettres i et
BIBLIOGRAPHIE Irjfi
r pour obtenir Maria, ce qui pouvait se faire facilement dans la pro-
nonciation '. M. lvaufmami {Monatsxckrift, XL, 189) cherche à ra-
mener d'une manière trop artificielle celle interprétation à l'hébreu
Û^itt qui aurait été assimilé à Dn s N?3 ('= M'iram) Ce procédé me
paraii inadmissible, pour deux raisons : la première, c'est que, chez
les anciens, un sektva tonnait une voyelle, et la seconde, parce
que les interprètes grecs ont explique seulement Mariam et non
Miridhi. Contre B., 30, je voudrais faire observer encore que îifcp»
est un participe féminin. Des formes comme iTJjn'tt p. 30, note 2, ne
méritent pas de mention, a plus forte raison de réfutation.
L'étymologie ÛSï^tt, à laquelle M. B. donne la préférence, est
malheureuse, car ytùrtÇouaa, etc. et rtahfa ne correspondent pas. Il
n'est pas sans intérêt que Ton ait dit de la sœur de Moïse qu'elle aussi
était une « illuminée » et qu'elle « éclairait les autres ». Dans le pas-
sage déjà cité de Sifrè, I, 78, Miriam est identifiée avec ?1JP1B (Ex., ï,
I . mot qui est expliqué dans Exode rabba, eh. ï, (éd. Wilna, 8 a) par
rr^nM "MûS D n 5S tt^sinœ « elle faisait briller son visage en face de son
père ». Au même endroit, 10a, et b. Sota, Ma, on soutient que Mi-
riam et Çohar (I Chron , iv, 7) sont la même personne, et on donne
le motif suivant : û"nn£D "p7D"n n^:s vrrû nns e son visage ressem-
blait à la lumière de midi - ».
L'inlerprétalion Mapiàu, xupioç èx (ou èx toG) ysvou; fiou, èx vevvtîcewç [xou
est ramenée par M. B., 34, a rnh» (?) ■=. yévoç et ""» = Kûpio;, ce qui est
tout à fait impossible. D'abord, le traducteur vieux-grec s'est inspiré,
pour cette interprétation, de la langue alors vivante, et non de pro-
cédés de grammaire moderne; il n'a donc pu songer à une forme non
existante, qui signifie, d'ailleurs, « grossesse », et non a enfante-
ment <>. Ensuite, dans YOnomasticon, chaque mot est traduit, selon
l'ordre de succession de ses parties constitutives, comme on peut fa-
cilement s'en convaincre. Il suffit de citer quelques exemples : Ava-
\Lir { \ yipi; ^otoû 8eoû — 7N Ûï ^n (p. 162, ligne 25); AVat/Xoi/ioc aîvoç tô> 8sw
toj àopiTi* = rp ba [b]bn(4ô4, 2), rendu dans un autre Onomaaticon
1 Dans Sifrè, II, 48, on indique pour T^T l'étymologie ïf»H}2 • b. Taanit, 6 a :
y":N*ri Pî* STHïnD »miTTP l"n • le "| et le -) de ïilV sont donc transposés. Sans
doute, l'agadiste a songé, non à l'analogie de son, mais à la ressemblance orthogra-
phique.
* D'accord avec Jean, vin, 12; ix, 5 : « genuit enim lumen mundi » ; b. Sota,
12 a et 13 a. Le passage d'Exode Rabba, c. 1 (10 b) : tfbfanD TVQ% "lbl3^ Ï-W2.
nTlS îlb*l!3 n^arî b'D « à la naissance de Moïse, la maison entière fut remplie de
lumière •, forme un intéressant parallèle. Dans Sifrè, l. c, et Sota, 11 3, David est
présenté comme descendant de Miriam; ceci nous rappelle la généalogie du Nouveau
Testament d'après laquelle le fils de Miriam descend de David. Les mots de l'Al-
phabet de Ben Sira : lïT^Ti "P JO-lU?^^ NTO )"2, et l'allégation relative à la
conception immaculée de la lille de Jeréune. dont Ben-Sira aurait été le fils (cf. Eps-
tein, Beitrâgt zur jûdis'hen Alterlkumskunde, p. 123) me paraît trahir une influence
chrétienne, car, dans Berakhot, 51 b, il est dit avec une intention de polémique : *p&
fiiM b'w 13Û3 nDE Nbî* "pan» ffi8« bffl ÏTÎOa ^B; im»-P p est une allu-
sion à ^"ÏÏ "ID. Voir encore Israël Lévi, La Nativité de Ben Sira, dans Revue,
XXIX. 107.
156 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
(473, 74) par aiveïtat tôv <5vt& -^toi tôv xûpiov, où le mot discuté est décom-
posé eD \Xkr{ko<j= nbbn et ia = rp, ou, d'après la première traduction,
bbn et !"PH. •Apapfou Xo'yo; xupÉou = ÏT 1 H72N l (161, 9). Donc, dans xupio;
éx Yévouç jxou, le premier mot doit être contenu dans Map et le second
dans ajx. Il faut sans doute accepter l'explication de J. B. Kellner,
citée par M. B., 34, note 2, et reproduite par M. Kaufmann (Monats-
schrift, l. c, 190) comme hypothèse personnelle, à savoir que Mapiàjxest
décomposé en b3> -)to, ou, plus exactement, en "W *nïï = Maptdu,ji7). Il
est curieux que personne n'ait pensé à Genèse, xix, 38, où la fille de
Loth appelle le fils qu'elle a eu de son père ^ipy \^ y ce que les Sep-
tante traduisent par uîo? yévouç jxou. Les traductions, dans YOnomasti-
con, de plusieurs mots où entre la syllabe Aji sont également
probantes. Ainsi, p. 162, 16-18, on trouve les sept interprétations
Suivantes: Ap.{j.avu6 uio\ -yévouç p,ou; 'Ajxu,aviT7)<; ut&ç yévotjç jxou; 'AjApwâv uict y^vou;
(jlou; , Afi{j.u)v{ l\ utoû yévoç. On le voit, y^voç répond à D3>. C'est pourquoi je
ne voudrais pas, comme le fait M. B., donner la préférence à yéwriffiç
sur r év o?, quoique dans YOïiomasticon on retrouve encore ailleurs yév-
vriffiç. De ce qui précède, on peut conclure que l'explication de Mapidu,
èx yévouç pou est certaine.
Nous arrivons maintenant à l'interprétation énigmatique Mapu àrco
àopdTwv. On est amené forcément, pour comprendre cette interpréta-
tion, à songer à rifin et à chercher à expliquer l'a privatif de àopd-cwv.
M. B., 31, invoque la forme hébraïque Û"HE en avouant qu'il ne com-
prend pas la négation. M. Kaufmann, 189, écrit : « Gomme 70 a sou-
vent le sens privatif, dans l'Écriture Sainte, après les verbes signi-
fiant « empêcher », et comme ptajx ou pu correspond à ïTfin ( ï"P3N =
&Ï?Ê5), l'ancien traducteur n'avait qu'un pas à faire pour arriver à la
traduction « venant de l'invisible ». Nous venons de voir, du reste,
que toutes les interprétations des Gnomastica, ne se rattachent pas»
comme M. B. le soutient, aux formes Mapiâjx ou Mapu, mais aussi à
«Miriam» 2 . Mais où est le verbe prohibitif après lequel la négation \ù
doit se trouver dans Mariam? Quel est le mot qui doit représenter
rrin = put»? Enfin, et c'est là l'important, il s'agit de savoir ce que le
traducteur entendait par « venant de l'invisible ».
On trouve fréquemment àdpaxoç dans YOnomasticon. Nous citerons
les exemples suivants : Ajxaptou )uoù àopcrcou ^dyoç xupCou (161, 9); Au,affia<;
la^uwv, l<r/o<; doparov >va6; dopâtov (169, 10) ; Zaxxapta; u.vYf|nr) 0eou, |Avy)u.ti
1 Ces divers exemples montrent que YOnomasticon ne se préoccupe pas beaucoup
des voyelles. Nous devons pourtant l'aire remarquer, à propos de A[xap = 1}3N que
les formes "HWN, -etc., font songer à un singulier 'ifàN (= ")70N) ; dans Lament.,
Il, 17, on trouve inTEN. D'après Pinsker (Einleitung in das babylonisch-hebràische
Punktationssystem, 154), iH£N et les formes analogues étaient prononcées autrefois
2 II s'agit de l'interprétation, que nous avons réfutée, de û^PNTO = M'iram =
D" 1 "^ = cpomÇoixya, etc.
BIBLIOGRAPHIE 157
dopdTOU vixyitt^ Xaôov ' àpar.v xùptoç (165, 80) ; Huaia; acàaei xùpioç, ito^jxa
àopdtoo (166, 90 = ïsp ^tÇJ). Ou voit par ces explications que le tra-
ducteur, comme je l'ai déjà remarqué, a devant les yeux l'ordre
de succession des mots et qu'il rend la syllabe i<x par àdpaxoç, tandis
qu'il traduit r t \ ou «X régulièrement par 0ed;. Çà et là eX est aussi
traduit par àdpaxoç, comme, 165, 80, ZapeX àvatoXri àopâTou (= bN [nlnî),
et de même, inversement, ta par 8eo;, xtiptoc, comme l'enseignent les
gloses citées; le plus souvent, «l'invisible» est la traduction de ta,
quelquefois aussi de iou, comme dans 'HXiou 0e&; lato, ©eôç aùxdç jiou
(=&on *b$) 9 esèçàdparoç (165, 93). Rappelons encore la phrase déjà citée
AXXTjXouia alvo; t<Ï> 8e<j> àopaxw, OÙ tjX = 5N = Oedi;, et ta = ÎT 1 = àdpaaoç.
Parfois même, un simple Iw-ca est traduit par àdpato;, comme p. 162, 26 :
AvatvTj ^ap^etç, x a pt<; x^P 1215 » X^P 1 ^ X*P l s àopâtou. Ces interprétations se rap-
portent a [n^ in .inin ."jn. Il est donc certain que dopaxoç signifie
« Dieu i> et est une traduction de ta. D'après cela, dans le nom de
Mapfa, les deux dernières voyelles doivent signifier àopârtov. Le pluriel
est ou bien une faute de copiste, wv pour ou, ou le traducteur a pris
tau. pour un pluriel hébreu. Cette interprétation se rapporte à Mapidu.,
car, dans le premier passage, il y a xup(a Vijiwv, ce qui ne peut ré-
pondre qu'à Maptdjx, avec p.. Map est sûrement xupfot. Il faut donc tra-
duire la glose eutière Mapiajy] xupta Vipiwv ^ àit& àopâTwv : « Maria [m]
notre déesse ou [la déesse] de l'invisible», car xupta fait aussi partie
1 II y a ici une faute de copiste, car le mot Zaxxapta? est décomposé en Zaxx,
qui est sûrement identifié avec ^fcOT (ou ^^[3]?) et apiaç qui est assimilé à "HN.
Au lieu de Xaûv, il faut donc lire )ia)v, comme on le trouve effectivement p. 173,
ligne 68 : Zaxapiaç vixyjtyjç Xéoov. L'explication àpav)v xupto; se rapporte à ~OT et à
J-p tandis que u,vYjU,r] répond à *"DT. Apacuaç est dérivé exactement, dans les deux
premières explications, de Î"P£72N; dans la troisième, où Û3> = Xaoç, aç est négligé
comme la syllabe ap dans Ajiapiov Xaov (peut-être Xocô;?) àopàrou. Comme nous ne
nous occuperons pas davantage des détails de VOnomasticon, nous constatons simple-
ment qu'on néglige souvent des syllabes isolées, comme par exemple : EXeaÇap 0eoO
Icr/ys = fy bit (cf. plus haut). Par contre, souvent la moitié d'un mot est prise, à
la manière du Notarikon talmudique, pour un mot entier, comme AXçaaX àp^*)
àp/rj; (161, 3) = "AXça AX(9<x) = (ND)bfc* Nobtf A cette occasion, j'appellerai encore
i'attenlion sur une particularité iutéressante des Onomastica que nous étudions. Pour
beaucoup de noms, les gloses explicatives sont interverties . Ainsi, 165, 35, il est dit :
EXtaëa 0eoO yvaxn;. E).taSa 0eoù oopa. — Incontestablement, ËXtaôa = 0eoù yvwatç
= yl"* btt et EXtaSa = 0eoO oopa— 2[n~h bfrî 163, 36 : E)ta6 0eoù àvàaTaatç.
- t •• y ■ l-Jt ■• •
EXiaxetu. 0eo\3 im<xxço(ff\. Comme, 163, 53, Euaxiu, est rendu par /àpixoç àvàaxaffiç
= û^p^ in ce qui convient aussi mieux d'après le sens, il taut lire ici aussi EXiaxeip.
0. àvàcxasiç et Ë).iaô 0- èiriffxpoçrj = (ï"î)r>N bfc*. 163, 38: EXteÇep 0eoç èx 0eoO.
EXtr,X 0eoO aïvediç, 0eoû fftoXTjpia. La traduction aïvefftç (= louanges [b]bn "^N)
est sans doute exacte, mais non 0. owxripîa « délivrance, conservation • ; en outre,
on ne voit pas comment EXteÇep arrive a la signification 0eoç ex 0eoù. Il est évident
que la dernière traduction est celle d'EXirjX (= bi< *O0t) et que 0. awxYipia est celle
de EXieÇep. Il existe encore d'autres exemples. Ceux que nous avons cités prouvent
que VOnomasticon rend les verbes par des noms. On voit, en outre, que ex est employé
pour indiquer l'état construit, constatation qui nous apprend qu'il n'y a pas d'impor-
tance à attacher à ànô et ex.
158 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de la seconde interprétation et ^ se rapporte simplement à t)u.ow, et
non à xup(a. Je n'ai pu déterminer encore si l'identification de ia=: S*
avec a l'invisible » est philonienne ou rabbinique ou personnelle à
l'auteur de YOiiomasticon, et provisoirement je m'abstiendrai de toute
hypothèse.
Gomme l'auteur de YOiiomasticon se tient, dans ses interprétations,
à l'ordre de succession des mots, l'hypothèse que, dans Mapiàji xuptou
acppayCç, le mot « sceau » est la traduction de Mar (= en persan mu/rr
ou muhur), est invraisemblable de prime abord. Une étymologie per-
sane est toujours une chose délicate. Il faut sans doute admettre que
xûpio; est la traduction de Mapt et que, pour »6payiç, l'équivalent doit
être cherché dans au.. S'il n'y a pas là une corruption idiosyncratique
de la langue grecque, ce qui, vu le fait que saint Jérôme ne cite pas
cette interprétation, n'est pas impossible, on approchera peut-être de
la vérité en admettant l'hypothèse que cette traduction doit son ori-
gine à un Notarikon s . E?payiç répond à l'hébreu Ûfjlft, qui, en grec,
se prononce aôau. (comme 1M2 =Map), ce que l'auteur de YOnomast'Con
croit trouver dans au,. Le a Sceau du Seigneur » nous rappelle le n»mn
r\)2X n'apn b^J 2 . Je ne puis donner d'explication plus satisfaisante.
Les écrivains ecclésiastiques grecs de l'antiquité et du moyen âge
ne font que répéter les anciennes interprétations, qu'ils expliquent
homilétiquement, mais ne donnent pas de nouvelles étymologies hé-
braïques (p. 40-48); Mapia fjTot p.upCa est un jeu de mots grec (p. 45).
Les lexicographes syriens (48-50) Bar Ali et Bar Bahlul, outre l'ex-
plicatiou d' a illumination », qui rappelle çwtia{xdç, donnent encore la
suivante : « Mariam est un dou ». Cette traduction, dont M. B. n'a
pu expliquer l'origine, a été ramenée avec raison par M. Kaufmann
(MouatSbchrift, l. c, 490) à "i~^ (== 1ï?fa^ Les explications des écri-
vains ecclésiastiques latins de l'antiquité et du moyen âge occupent
chez M. B. une place relativement considérable (50-115). Outre les
anciennes explications, saint Jérôme en donne une nouvelle : stella
maris, «étoile de la mer». M. B. a démontré péremptoirement que
c'est une erreur de lecture ou une variante de copiste qui a fait de
sîilla (== goutte = ntt) ce mot devenu si célèbre de stella. Les écri-
vains ecclésiastiques latins suivent tous saint Jérôme : « L'époque
suivante puise exclusivement dans le livre de saint Jérôme et ne se
1 Cf.. par exemple, Schabbat, 31 i, b^Tin "pNtiïu. (Ps., lxxiii, 4) naiJtntl T**
Û^S^l; Pesahim, 42 a, "ittiÔ — "172N3 £0, etc., où dans le Notankon, le com-
mencement du mot manque.
2 J. Sanhtdrin, 18 a, en bas : ùbl^ ^bttl D^H Û^btf irîO yn H"N nttN iftâ
où l'on ne tient pas compte du Tav. Simon ben Lakisch lait cette remarque dans
une intention de polémique : -pn nZT^'^ttÊO d"E «ma NSbîO !"P 125^1 tjbfit
•^b ■psia trnbwN *p« ^ybntàl nn»» ^nbnp «bto yracn 'n nrt nttib ric-ioa
Le mot ff^payiç signifie aussi le baptême (B., p. 35); il n'est pas sans intérêt de
constater que le même mot se retrouve dans Genèse rabba, ch. 32 et 49 (Levy,
Neuhebruïsches Wortcrbuch, et Kohut, Aruch, s. v. 013T1SD).
BIBLIOUHAI'HIK 159
permel que de donner aux explications citées ici une autre tournure,
et, eu particulier, de transformer « étoile de mer » en « étoile polaire »
ou « hyade de mer» (p. M5). Le passage "irttf 01D3 N"D~i û v M,
« soixante myriades dans un seul utérus » (Moïse qui valait à lui
seul autaut que tout Israël) est rappe.é par le passage suivant d'un
sermon de Pierre Ghrysologne, mort vers 450 : « Mapte mater vocatur
(Math., 1, 48) et quando non Maria mater? Congregationes, inquit,
aquarum appellavit Maria (Gen., i, 10). Nonne haec, (c'est-à-dire :
haec Maria, Gen., i, 10) exeuntem populum de Aegypto concepit uno
utero etc. » (p. 79). Quoiqu'il y ait ici une allusion au baptême, l'idée
qu'une femme seule a enfanté tous ceux qui sortirent d'Egypte est
une coïncidence intéressante. Je suis obligé de renoncer à citer l'ho-
mélie de Cesaire de Heisterbach (mort vers 1240) sur le nom de Marie
dont M. B., p 97 et s., publie un extrait. L'habitude de jouer avec
les lettres et les syllabes, leur valeur numérique, les additions et les
multiplications de lettres, en un mot les guematriot et les no tarikon
de toute sorte, jouent ici encore un plus grand rôle que dans le
Zohar et daus Jacob ben Ascher 1 . Une étude comparative de l'exégèse
chrétienne et juive de ce genre serait sûrement utile non seulement
pour l'intelligence de la mystique juive, mais vraisemblablement
aussi pour la critique du Zohar.
Après un court chapitre sur les interprétations dans la littérature
allemande du moyen âge, l'auteur expose les interprétations des
temps modernes (p. 121-155), qui rejettent les étymologies de l'anti-
quité et essaient d'expliquer le nom à l'aide de la langue hébraïque.
Gomme les humanistes ont appris l'hébreu des Juifs, plus d'une in-
terprétation dut être d'origine juive, et il n'est pas impossible que
l'une ou l'autre de ces malheureuses étymologies se trouve chez un
écrivain juif. Ceux que ces tentatives intéressent peuvent les lire
chez notre auteur.
Après avoir réfuté tous ces essais d'interprétation, M. B. arrive à
cette conclusion que deux étymologies sont seules possibles : la pre-
mière de mw ('"?'?) <( rebelle», la seconde de fintt « épais, gras ».
D'après cela, il faudrait que ÛJHtt signifiât ou « rebelle » ou « grosse,
grasse ». Or, s'il est dilhcile d admettre qu'un nom de femme ait le
sens de « rebelle », on peut aisément, supposer qu'il signifie « corpu-
lente », c'est-a-dire « belle », selon les idées des Orientaux; il répon-
drait ainsi à tout ce qu'on peut légitimement « exiger » (p. 4 55J. Si
cette étymologie répondait, en effet, « aux exigences », l'auteur
n'aurait pas besoin de l'affirmer. Au moins, aurait-il fallu d'a-
bord prouver que les Orientaux rendent o beau » par « gros » ou
« gras ». Les deux termes usités pour exprimer « beau », mu et ïis\
signifient tout autre chose. Une étymologie omise par M. B. a été pro-
1 Les trois syllabes du nom de Maria sont une allusion à la Trinité; les cinq
lettres du mot sont une allusion au Pentateuque; 5 + 3 ; 5 X 3 ; 1 -+- 2 H- 3 -|- 4 -f-
5; Maria = 152. Toutes ces combinaisons, avec bien d'autres notankon, sont inter-
prétées.
160 REVUE DES ETUDES JUIVES
posée par M. J. Halévy dans cette Revue. X, 6, 8 (cf. aussi Monats-
schrift, XL, 191). Le dictionnaire hébreu de Siegfried-Stade porte la
devise suivante : Etiam nesciendi q»aedam ars, et cet ouvrage ne
donue pas l'explication des noms propres. En science aussi, il faut
savoir se résigner.
Ludwig Blau.
Budapest.
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
Après la publication de mon article intitule' : L'empereur Claude et les,
antisémites alexandrins, j'ai reçu deux nouvelles lettres de M. Jouguet, qui
nie communiquent les re'sultats d'un dernier examen du papyrus de Gizeh.
11 résulte de cet examen : 1° que les dimensions du fragment (hauteur :
m ,19, largeur : m ,l 15) s'accordent exactement avec celles du fragment de
Berlin, ce qui confirme mon observation de la p. 162 ; 2° que la plupart de
mes supple'ments sont confirmés par les traces de caractères lisibles au
bord des lacunes. Ainsi notamment on lit bien, 1. 13, e'fn Aa[jx7r]tov. Tou-
tefois, à la fin de la 1. 11 et au commencement de la 1. 12, M. Jouguet lit
maintenant :
au 8e e£. Àtojx.
ïCIOrAA ( ] 6ày)to;
Cette lecture ne permet pas de maintenir une conjecture, d'ailleurs aven-
tureuse, que j'avais insére'e dans le tirage à part de mon article — <io 8s
e£[a>] 8(o{jl[oj J [toç] [eJuôa[iu,ovoç ■*& aito"j6XT)Toç. Les lettres lOrAA suggèrent natu-
rellement la restitution t]t,ç Iou8tx[iaç, mais je n'apeiçois ni le comple'ment de
la 1. 11, ni le sens général de la phrase. Je recevrai avec plaisir et tâcherai
d'utiliser toute conjecture ou suggestion relative à ce pre'cieux texte. — T. R.
T. XXVIII, p. 193. — M. D. Kaufmann demande : « Qui était ce singulier
marquis?» La réponse a e'té donnée déjà par Moïse Mendelssohn : « Un
faiseur de projets qui, comme d'autres de son espèce, en voulait à la bourse
de riches juifs » (Ein Projectenmacher, der wie andere seines Gelichters
Anschlâge auf die Beutel reicher Juden batte, Ges. Schriften, III, 366). —
Kayserling.
T. XXXII, p. 290. — ND W: est mis pour N3N W». On voit par les
mots de la fin, dont la lecture est certaine, que les maires lectionis sont
omises. On serait tenté ensuite de lire yiDîV si, l'N n'était pas si nette-
ment tracé. La date est mNtt *mN1 rwmN. = 404 = 1404. — David
Kaufmann.
Le gérant,
Israël Lévi.
VERSAILLES, IMPRIMERIES CERF, 59, RUE DUPLESSIS.
Sm
,W
LES DIX-HUIT BÉNÉDICTIONS
ET LES PSAUMES DE SALOMON
On a déjà tant écrit sur les Dix-huit Bénédictions (Schemonè-
Esré) qu'il peut sembler téméraire d'en entreprendre de nouveau
l'étude. Il nous paraît cependant qu'on n'a pas encore tout dit sur
cette prière, dont l'antiquité et l'origine obscure sont faites pour
exciter la curiosité des chercheurs. Née à l'aurore même de la
fondation du culte synagogal, elle a le charme de toutes les éclo-
sions ; elle dépasse en beauté et en simplicité toutes les autres
compositions qui sont venues la compléter, sans jamais l'éclipser
ni l'étouffer : autant de titres à notre attention.
S'il était possible de retrouver la date précise de la rédaction
des différentes parties de cette prière, de déterminer l'esprit de
ceux qui en furent les auteurs, de spécifier le cercle dans lequel
elle est née, on éclairerait, non seulement l'histoire de la liturgie
juive, mais encore celle des idées morales et religieuses d'une pé-
riode décisive du judaïsme rabbinique.
Si, en effet, le Rituel des prières ne saurait être considéré
comme l'expression des aspirations de toutes les générations qui y
restent attachées, — car c'est le propre du rite de s'imposer à la
vénération par la consécration de la durée, — du moins à sa nais-
sance, avant sa cristallisation, il est bien l'expression des besoins
religieux, des conceptions et de l'idéal du temps qui l'a créé. Le
tableau des diverses phases par lesquelles la liturgie juive a
passé serait un tableau singulièrement vivant des phases de l'es-
prit, des émotions et des sentiments des Juifs au milieu de leurs
longues vicissitudes.
Nous voudrions, dans cette étude, essayer de déterminer ap-
proximativement la date de la composition des Dix-huit Bénédic-
tions, sinon dans leur totalité, au moins dans leurs parties les plus
récentes, voir l'esprit qui les anime et qui leur a donné le jour et
dans quel milieu elles se sont élaborées.
T. XXXII, n° 64. u
162 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Culte prière, au moins dans sa partie la plus ancienne, était
déjà affectée au service public avant la destruction du temple.
Sa popularité était si bien établie que les prêtres étaient tenus de
la réciter dans le temple '.
Or, elle ne reflète aucune vénération pour le temple, ni pour
les prêtres : telle est la première impression qu'en laisse la
simple lecture 2 . Ce n'est pas dans le sanctuaire de Jérusalem
qu'elle a vu le jour, par conséquent. Les prêtres, s'ils en étaient
les auteurs, n'auraient pas manqué de relever le prestige de la
maison de Dieu, la sainteté du culte des sacrifices et l'excellence
de leurs fonctions sacerdotales. Supposer que les traits qui jus-
tement célébraient la grandeur incomparable du service divin
à Jérusalem auraient été effacés plus tard, lors de la substitu-
tion de la liturgie aux sacrifices, serait méconnaître l'esprit de
l'immense majorité des rabbins qui ont vécu après la catastrophe
de l'an 70. Le temple détruit se para d'un éclat dont, debout, il
n'avait jamais été revêtu; il devint le symbole de l'antique splen-
deur d'Israël, le signe de la résidence de Dieu sur la terre. Au-
cune couleur ne fut assez vive pour en dépeindre la beauté, aucun
miracle trop extraordinaire pour en attester la sainteté. Tout
ce qui y touchait devint l'objet d'une universelle vénération ré-
trospective ; les docteurs dépensèrent des trésors d'ingéniosité
pour en reconstituer le cérémonial, les lois qui présidaient au
culte de sacrifices, le plan et la distribution de l'édifice sacré, etc.
On ne le mit jamais si haut que lorsqu'il fut en ruines ; il se
transfigura du jour où il ne fut plus qu'un souvenir.
Si la liturgie remplaça sans difficulté ni discussion ces cérémo-
nies séculaires, ce n'est pas parce que, le sanctuaire détruit, l'hos-
tilité des rabbins se fit jour, c'est uniquement parce que ce culte
était déjà constitué et vivait de sa vie propre. La transition se fit
sans effort : la révolution était consacrée depuis des siècles.
Cette révolution s'était traduite dans l'institution des syna-
gogues, en tant que lieux de culte. Quand et où s'opéra cette
1 Voir, entre autres, Berakhoi, Mb; Tamid, 32 b.
s Nous négligeons la formule qui commence par les mots : bi'î'n'll}^ ""pû^S ÏT^H
dnbDrm, où la suite, qui parle des sacrifices, est en contradiction avec le début, qui
n'invoque que la prière. Cette suite, d'ailleurs, peut avoir été ajoutée après la des-
truction du temple. Voir plus loin, p. 165.
LES DIX-HUIT BÉNÉDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 163
création, dont la fécondité fut extraordinaire : est-ce à l'étranger,
dans la diaspora, ou dans la province, ou déjà dans l'exil baby-
lonien? C'est une question qu'il est impossible de trancher, en
passant du moins.
Mais, si la synagogue est peut-être l'œuvre du judaïsme extra-
palestininen, les Dix-huit Bénédictions n'en proviennent assuré-
ment pas 1 . De même que le temps, la distance enveloppa le
temple de Jérusalem d'un nimbe glorieux : qu'on lise Phiion et
qu'on réfléchisse sur l'affluence des Juifs étrangers à Jérusalem I
Le Schemonè-Esré trahirait quelque chose de ce respect religieux
que les Juifs à l'étranger vouaient au temple central, dont celui
d'Onias ne fut qu'une contrefaçon sans portée.
Ce n'est pas seulement de l'indifférence à l'égard du temple et
des prêtres que décèle notre prière. Voici qui va surprendre da-
vantage.
On sait que les Dix-huit Bénédictions se divisent, en gros, en
deux parties d'âges différents. Les trois premières et les trois der-
nières forment la couche la plus ancienne ; aussi ont-elles été con-
servées dans tous les Schemonè-Esré créés après les Dix-huit Bé-
nédictions. Or, dans le dernier de ces six morceaux primitifs se
remarque une nouveauté à peine croyable. S'il était un privi-
lège incontesté auquel les prêtres dussent tenir, c'était celui de
bénir le peuple au nom de Dieu. Ce droit leur était formellement
attribué par un texte du Pentateuque : « L'Eternel parla à Moïse
en ces termes : « Parle ainsi à Aaron et à ses fils : Voici comment
vous bénirez les enfants d'Israël. . . Ils imposeront ainsi mon nom
sur les enfants d'Israël, et moi je les bénirai » (Nombres, vi,
22-27). On peut voir dans Y Ecclésiastique (ch. xlv), écrit cer-
tainement avant 199 (avant l'ère chrét.), l'importance qu'on attri-
buait encore à cette prérogative sacerdotale.
Au dire du Talmud, cette bénédiction était prononcée solen-
nellement, tous les prêtres rangés sur le perron du portique, à la
fin du sacrifice journalier. Les prêtres, ne pouvant tous officier
simultanément, venaient à tour de rôle à Jérusalem ; pendant
1 Quelques indices seulement trahiraient une origine extra-palestinienne : 1° la
mention des prosélytes dans la bénédiction qui sollicite la miséricorde divine en
faveur des vrais fidèles. Mais nous savons trop peu de chose des idées qui dominaient
en Palestine avant l'ère chrétienne pour eD juger seulement d'après celles qui préva-
lurent après le triomphe du christianisme, la séparation des Chrétiens d'avec les Juifs
et la destruction complète de la nationalité avec la ruine de Bétar. Il en faut dire
autant de l'absence de tout propos malveillant à l'égard des ennemis extérieurs.
Nulle part, en effet, dans notre prière ne se manifeste d'hostilité à l'égard des
païens. Il n'est pas impossible même que l'avant-dernière formule, qui demande
« que tous les vivants louent Dieu et lui rendent hommage avec sincérité », vise les
non-israélites.
164 REVUE DES ETUDES JUIVES
qu'ils restaient en province, ils prononçaient la formule de béné-
diction à l'office du matin dans les synagogues « .
Or, cette bénédiction, prérogative des prêtres d'après l'Ecri-
ture, les auteurs du Schemonè-Esré s'en emparent pour en faire
la fin de la prière. Ce ne sont pas seulement les idées, mais les
mots eux-mêmes de l'Ecriture qui passent dans l'oraison, laquelle
est récitée par un laïque -.
C'est un véritable coup d'état religieux, c'est l'élément pro-
fane qui se substitue au clergé : la synagogue, de fait, est dressée
contre l'autel 3 .
Pour qu'une telle révolution fût possible, il fallait que le crédit
du sacerdoce eût singulièrement baissé et qu'au contraire, eût
grandi un parti hostile résolument aux prêtres et s'élevant sur
les ruines de leur autorité.
Ce parti, nous allons en voir immédiatement le nom, dans cette
même prière. Un mot frappe, dans cette paraphrase de la béné-
diction sacerdotale : « Car, par la lumière de ta face, tu nous as
donné la Loi de vie (ù^n rmn) ». Cette phrase peut s'expliquer de
deux façons : 1° « La loi nous appartient à tous, nous n'avons pas
besoin des prêtres pour recevoir ta bénédiction, c'est toi qui
nous la donnes » ; ou bien, 2°, « la lumière de ta face, c'est la Loi
de vie ». Quel que soit le sens précis de cette proposition, il est cer-
tain que l'introduction de la Tora dans cette formule révèle le
nom des auteurs de cette bénédiction : ce sont les Pharisiens, les
docteurs de la Loi.
Notre regretté maître Isidore Loeb était arrivé aux mêmes con-
clusions pour l'origine du Schemonè-Esré, en partant d'autres
données. Pour lui, le deuxième paragraphe, où revient avec tant
d'insistance la mention de la résurrection, est, dans sa rédaction
actuelle, l'œuvre des Pharisiens. La 13° bénédiction, où la bonté de
1 Voir Mischna Tamid, vu, 2 ; Sot a, vil, 6 ; Taanit, 26 b.
1 Furstenthal, cité par Landshuth, Siddour Higion Haleb, p. 73, note, a déjà
relevé cette particularité, que les expressions employées dans cette formule sont em-
pruntées à la bénédiction sacerdotale.
3 On pourrait, à la rigueur, trouver dans le Sifrè, sur Nombres, vi, 27, une rémi-
niscence des sentiments qui animaient les auteurs de cette révolution :
b"n ûïtwm rrmbn ùrpmrnn tmïaiN b$r\w îw isbiD ùid'-dn ^éti
ûs-dn ^en b"n b&nu^ "pns isk tj-nEia trsrttDrt îw abia ^s-dn vj&n
T^fco ^pT ïtoj» bD2 '■p-n ^nb» 'n "o 'ac baniai ■»»* na ^paa* ^n
« Pour que les Israélites ne pensent pas que leur bénédiction dépend de leurs
prêtres, il est dit : C'est moi (l'Eternel) qui les bénis. Pour que les prêtres ne disent
pas : C'est nous qui bénissons Israël, il est écrit : C'est moi qui bénis mon peuple
Israël... •. Mais ces interprétations de textes s'expliquent tout naturellement, sans
avoir besoin d'être rattachées à des traditions lointaines.
LES DIX-HUIT BÉNÉDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 165
Dieu est appelée sur les justes, les scribes, les prosélytes, et non sur
les prêtres, est purement pharisienne ou consacrée à d'anciens
partis révérés par les Pharisiens *. Enfin, la 11 e , qui demande le
retour de bons juges, semblables à ceux d'autrefois, pourrait
être une critique des juges sadducéens. Seulement, allant plus
loin, Isidore Loeb voulait attribuer notre Schemonè-Esré à ces
« pauvres » dont le parti ne nous est attesté par aucun texte his-
torique.
La lumière qui, pour nous, se dégage de la bénédiction finale,
va éclairer bien d'autres paragraphes.
La 5° est ainsi conçue : « Ramène-nous, ô notre Père, à ta Loi,
et approche-nous, ô notre Roi, de ton culte, et fais-nous revenir
devant toi par une pénitence complète 1 Sois loué, Eternel, qui
agrées la pénitence ».
Isidore Loeb a croit qu'ici culte signifie culte des sacrifices, nous
ne le pensons pas 3 ; mais, si c'était vrai, l'observation que nous
allons présenter n'en aurait que plus de poids : n'est-il pas remar-
quable que ces mots « approche-nous de ton culte » soient suivis
immédiatement de la phrase : « et fais-nous revenir à toi par une
pénitence? » Cette addition, qui est la partie essentielle de la
prière, témoin la finale, signifierait : « l'essentiel n'est pas le sa-
crifice, mais la pénitence ». Pourquoi ces Israélites, priant loin du
sanctuaire et sachant que chaque jour sont offerts des sacrifices
pour tout Israël, ne demandent-ils pas que ces offrandes soient
agréées comme une expiation? Un pareil silence ne peut s'expli-
quer que parle parti-pris de ne pas tenir compte de l'existence du
temple ou d'en réduire l'importance.
Le paragraphe suivant confirme cette impression, car là encore
les sacrifices sont passés sous silence : le fidèle, plein de la pensée
de son péché, implore son pardon en invoquant seulement la mi-
séricorde divine.
Cette 5 e prière a comme son doublet dans la dernière rédac-
tion de la 17 e . Là il est question des sacrifices, mais avec un sem-
blable correctif : ïiina bnpn dnVsm bamB" 1 içj&n « et tu accueilleras
avec bienveillance les sacrifices et Les prières d'Israël ». L'addi-
tion de ces mots « et les prières » 4 est une protestation que la
prière doit être mise au moins sur le même rang que les sa-
crifices.
Il est une expression dans la 3 e bénédiction que personne n'a
1 Revue, t. XIX, p. 22.
. ' Revue, ibid., p. 19.
3 Pas plus que dans la bénédiction qui commence par n£""i.
4 Si ces mots ne sont pas justement la leçon primitive.
166 REVUE DES ETUDES JUIVES
encore remarquée et dont le sens va recevoir de notre hypothèse
une signification nouvelle : « Tu es saint et ton nom est saint, et
les saints chaque jour te louent. Sois loué Eternel, Dieu (ou Roi)
saint ». Ceux qui ont ajouté à ce paragraphe la Kedouscha se
sont trompés en croyant que les mots « et les saints » désignent
ici les anges. Le mot « saint », dans la littérature qui a vu le jour
après le livre de Daniel, a un sens technique : il désigne les
hommes pieux et les Pharisiens, par opposition aux Hellénistes
d'abord, puis aux Sadducéens *.
Si ce sont des « saints » qui ont composé nos Dix-huit Bénédic-
tions, il est tout naturel que les « orgueilleux », les « délateurs »,
les « artisans d'iniquité » soient dénoncés à la colère divine et
voués à la perdition. C'est de style dans toutes les Apocalypses
du temps.
Et, effectivement, la 12° beraklia ne manque pas d'appeler le
courroux de Dieu contre ces méchants : « Que pour les délateurs
il n'y ait pas d'espoir, que tous les artisans d'iniquité périssent en
un instant, et détruis, paralyse et anéantis les orgueilleux bientôt,
de nos jours. Sois loué, Éternel, qui courbes les orgueilleux. »
On opposera à cette hypothèse la fameuse baraïta (Berakhot,
28 &) qui raconte que, Simon Happacouli ayant classé les Dix-huit
Bénédictions dans leur ordre convenable devant R. Gamliel II à
Jabné, celui-ci demanda à ses collègues : « Quelqu'un saurait-il
donner la bonne leçon de la bénédiction des « Sadducéens » ? Sa-
muel le Petit le fit; mais l'année suivante, l'ayant oubliée, il resta
deux ou trois heures avant de la retrouver.
On a prétendu que Samuel le Petit aurait inventé cette bénédic-
tion, qui aurait été ajoutée au fond des Dix-huit. Mais Isidore
Loeb a déjà montré que ce texte est susceptible d'une autre inter-
prétation 2 :
« Le travail de classement de Simon ha-Peculi n'a pas dû être
un travail arbitraire et purement personnel. Il est impossible que
ce docteur ait bouleversé le texte à sa fantaisie, sans tenir compte
du classement traditionnel; son rôle se sera borné à consacrer la
bonne leçon, choisir entre les variantes, écarter les bénédictions
additionnelles qui s'étaient formées et revenir au nombre consacré
de 18 ou 19. Il aura fait œuvre de bon éditeur et rien de plus.
Samuel, qui aurait, suivant la tradition talmudique, rédigé la
bénédiction des malsinim pour le même R. Gamliel, n'a fait que
1 Dans Y Ecclésiastique, écrit avant la lutte des Pharisiens et des Sadducéens, les
prêtres sont encore qualifiés de « saints » fch. xlv).
* Revue, t. XIX, p. 17.
LES DIX-HUIT BÉNÉDICTIONS ET LVS PSAUMES DE SAUMON 167
changer la l'orme d'une ancienne bénédiction; mais ce changement
ayant modifié profondément le sens et la portée de cette bénédic-
tion, le Talmud a pu croire plus tard qu'elle était nouvelle et avait
été ajoutée aux dix-huit anciennes bénédictions ».
Si ces méchants sont vraiment les Sadducéena, le parti des
prêtres, on ne comprend pas seulement ce paragraphe, mais tous
ceux qui l'encadrent. Comme l'a très bien vu Isidore Loeb, ces
juges auxquels on oppose ceux d'autrefois, dont on demande le
retour, ce sont bien les juges sadducéens dont l'injustice révoltait
les pieux fidèles. À ces méchants, par une association d'idées natu-
relle, on oppose les justes, les pieux, les anciens d'Israël, les
scribes, les prosélytes gagnés par la propagande pharisienne, tous
les vrais défenseurs de la justice.
Ce gouvernement détesté, on en souhaite la destruction, on
demande à Dieu le retour de la dynastie davidique, qui apportera
le salut d'Israël. Jérusalem, souillée par les prêtres sadducéens,
Dieu n'y habite plus : que Dieu y rétablisse sa résidence et que la
ville sainte soit édifiée enfin comme elle devrait l'être !
Les parties les plus récentes du Schemonè Esré peuvent donc
avoir été composées bien avant la destruction du temple, alors que
les Hasmonéens régnaient encore sur la Judée.
II
Tant de conjectures présentées avec une telle assurance sem-
bleront une gageure. Nous n'aurions pas osé les exposer sans
réserves, si elles n'étaient pas confirmées par un témoignage
irrécusable dont nous allons maintenant parler.
En i'an 65 avant l'ère chrétienne, la Judée était désolée par la
lutte fratricide d'Aristobule et d'Hyrcan. Le temple même était
devenu le théâtre de la guerre civile. Les prêtres s'étaient rendus
odieux au peuple pour avoir embrassé le parti d'Aristobule; si
grande était la haine de la foule, qu'elle supplia Onias, « homme
juste et chéri de Dieu », de charger de ses imprécations Aristobule
et sa faction, et, comme Onias, dans sa prière, demandait à Dieu
de n'exaucer ni les prêtres, ni le peuple, il manqua d'être lapidé.
Ces événements, que déploraient les âmes pieuses, chassèrent
beaucoup de Juifs en Egypte.
Sur ces entrefaites, Scaurus, lieutenant de Pompée, arriva à
Damas. Les deux frères ennemis lui envoyèrent des ambassadeurs
168 REVUE DES ETUDES JUIVES
pour solliciter son alliance et le secours de ses troupes. Le général
romain se décida en faveur d'Aristobule et enjoignit au roi des
Arabes, Arétas, qui soutenait la cause d'Hyrcan, de lever le siège
de Jérusalem. Arétas ne s'empressa probablement pas de se rendre
à cet ordre, car Aristobule livra bataille au roi des Arabes et à
Hyrcan, et, de nouveau, Jérusalem vit couler le sang à flots.
Bientôt Pompée lui-même arriva à Damas et fut assailli par les
sollicitations des deux compétiteurs, qui appuyaient leurs requêtes
de présents magnifiques. Mais il vit venir à lui un troisième parti
qui se disait délégué du peuple et « se montrait autant opposé à
l'un qu'à l'autre des deux frères, ne voulant pas du pouvoir-
royal : il avait, il est vrai, l'habitude d'obéir aux prêtres du Dieu
adoré chez lui, mais ces descendants de prêtres cherchaient à sou-
mettre la nation à une autre forme de gouvernement et à en faire des
esclaves ». Pompée, d'abord irrésolu, puis mécontent de l'attitude
d'Aristobule, marcha contre lui. Aristobule fut réduit à céder et
même à livrer au conquérant romain toutes ses forteresses. Pour
parer à toute éventualité, il se réfugia dans Jérusalem. C'était une
faute, car, poussant ses avantages, Pompée l'y suivit. Effrayé,
Aristobule offrit d'accepter toutes les conditions que lui imposerait
le général romain : contribution de guerre, entrée libre de la ville
sainte, il promettait tout. Mais ses soldats refusèrent de laisser
l'ennemi pénétrer dans Jérusalem. Le siège de la ville fut alors
décidé; après trois mois de travaux, le temple, où s'étaient réfu-
giés les soldats et quelques prêtres, fut pris d'assaut. Au dire de
Josèphe, le carnage fut horrible; 12,000 Juifs périrent, et le géné-
ral ennemi entra jusque dans le Saint des Saints (63) * .
L'impression produite par la victoire de Pompée, par son entrée
dans le temple, fut profonde, quoi qu'en dise M. Renan 2 . Si les
écrits talmudiques, distants de plusieurs siècles de ces événements,
n'en ont conservé aucun souvenir, si Josèphe se montre ému,
presque fier de la modération du vainqueur, et trouve qu'il se
comporta selon ce qu'on attendait de sa vertu, si cet historien,
ami des Romains et avide de les flatter, n'a mentionné aucun ves-
tige du « deuil » ni de la « colère » du peuple, il n'en faut rien
conclure pour la génération qui fut témoin de la première et irré-
parable défaite de la nouvelle dynastie 3 .
Des Psaumes, écrits sous l'impression du deuil et de la colère
1 Josèphe, Antiq., XIV, iv, k.
* Histoire du peuple d'Israël, V, p. loi).
3 Ibid. 11 faut lire toute cette page, en la comparant au texte de Josèphe, pour
prendre sur le l'ait un des procédés de composition historique de l'illustre orien-
taliste.
LES DIX-HUIT BENEDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 169
du peuple, hostile aux Hasmonéens comme aux Romains, nous
dépeignent avec une vivacité douloureuse Pétat d'esprit des pieux
Israélites, spectateurs de ces ruines.
Ces Psaumes, qui sont attribués à Salomon \ et qui, écrits d'a-
bord en hébreu, ne nous sont parvenus que dans leur version
grecque -, sont un document des plus précieux pour l'histoire des
idées chez les Juifs de Palestine au i er siècle avant l'ère chrétienne.
Ce qui en fait le prix surtout, c'est qu'ils sont datés avec une pré-
cision parfaite, qu'aucun critique ne conteste, et présentent une
unité complète. Les morceaux les plus récents ont été composés
entre la mort de Pompée (l'an 48 avant l'ère chrétienne) et l'an 40.
Or, ce Psautier, à travers lequel souffle l'esprit pharisaïque,
nous offre un véritable commentaire de nos Dix-huit Bénédic-
tions : il reflète les mêmes idées, les mêmes tendances, le même état
d'âme. La ressemblance est même dans les expressions, et chacun
des paragraphes du Schemonè-Esré a son pendant et son parallèle
dans ces Psaumes.
On va le voir immédiatement. Nous avons dit plus haut que la
12 e bénédiction que, sur une fausse interprétation du Talmud, on
fait naître après la destruction du temple, pourrait bien n'être que
la formule dirigée contre les Sadducéens, les fonctionnaires des
rois hasmonéens, les adversaires du parti démocratique et pieux.
Si les malédictions auxquelles les voue notre Schemonè-Esré ont
paru parfois singulièrement violentes, elles sont cependant plus
modérées que celles des Psaumes de Salomon:
Détruis, Seigneur, les pécheurs qui vivent hypocritement parmi
les saints: frappe leur chair de corruption et leur vie de détresse
(4, 6).
'EÊjxpa'. o Sebç touç ev Lucoxpicei Çcovxaç aexà ôaruov, ev cpôopa crapxoç aùxou
ocuxôv (?)] xaî 7cevta tttjv Ç<d7)V ohjtou [aùxûv (?)] ty,ç Çtcyjç.
Heureux ceux qui craignent le Seigneur dans l'innocence de leur
cœur ! Le Seigneur les délivrera des hommes trompeurs et pécheurs,
il nous délivrera de tous les scandales de l'injustice (4, 25).
Maxàptoi o\ çpoêouptevoc xov xupiov ev àxaxia aùxiov* o xuptoç pùcrexai aù-
to'j; ttco av0:<.)-(-)7 SoXtwv xaî àfjt.apTa)X<DV; xaî ^ùcrexat Tjuaç àirb Ttavxbç
ffxavSàXou TrapavdjJLou .
1 Voir Schùrer, Geschichte des jûdiscken Volkes, II, L»88 et suiv.
1 M. Oscar von Gebhart vient d'en donner une nouvelle édition, laite avec le plus
grand soin : ^aÀu-ot £o).o(jlwvto;, Die Psalmen Salomo's, zum ersten Maie mit Benu-
tzung der Athoshandschrilten u. des Codex Casanatensis hrs<™\ von Oscar von Geb-
hart, Leipzig, 18y5. [Texte u. Untersuchungen zur Geschichte der altchristlichen
Lileratur, XIII. Bd., Heft 2]. Nos citations sont laites d'après cette édition.
170 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Détruis, Seigneur, ceux qui, dans leur orgueil, commettent toute
injustice ; car tu es, Seigneur notre Dieu, un juge grand et redou-
table dans ta justice (4, 24 .
'Eçàpai 6 @ebç xoùç TrovoCivraç sv ÛTisc/r^av^a Tcaaav àSixt'qcv, oti xoittjç
jx é y a ç xaï xparaioç xupioç b ®ebç tj(X(ov ev Sixatoaruvv) *.
Que la langue qui médit périsse dans le feu et qu'elle ne fasse
aucun mal aux saints (12, 4).
'Ev 7TU0Ï ffiXoYOÇ yXôcaÇC 'inOopOÇ àlToXoifO 0C7TO OffUDV 2 .
Aussi auront-ils pour héritage l'enfer, les ténèbres et la perdition,
el ils ne se rencontreront pas dans le jour de la miséricorde des justes
(14, 9).
A'.à touto >] xXïjpovojJitaatJT&v 7.o'r t ç xaî sxôxoç xoà ûCTCOjXeta, xa't oùy cûoe-
OVjffOVTat Iv 7]p.épa IXéouç Btxaitov.
Et l'héritage des pécheurs est la perdition et les ténèbres, et leurs
iniquités les suivront en bas jusqu'aux enfers (15, 10).
Koù 7] xX7]©ovopi(qj to)v âaapxojXojv otTtwXgia xai «jxotoç, xai ai àvouia-.
aùtoW ouôçovrai aùroùç e<i)ç aoou xàtco.
Dans ta sagesse, dans ta justice, repousse les pécheurs de l'héri-
tage, brise l'orgueil du pécheur comme des vases d'un potier (17,23).
'Ev Tocp-'x, êv oixatoffuv/) ê|u><7ai à|xapTioXoùç 7.-0 xX7)pGV0[i.iQCç, èxTpt^qti
CnrepTjcpav'av afJtapTtoXotî <bç crxeuT) xsot.jj.so>:.
Et que les pécheurs périssent tous ensemble de devant la face du
Seigneur, et que les saints du Seigneur héritent de ce qu'il leur a
promis (12, 6).
Kott a7roXotvTO ôl 5cp.apTO)Xo[ omo tzcggmtzou xupiou à7caç, xat ôertot xupioy
xXTqpovofJLTjo'aicTav l'jrayyeXiaç xupiou.
On remarquera l'étonnante ressemblance des termes, on notera
également que les versets du Psautier encadrent parfois ces malé-
dictions comme notre Schemonè-Esré en marquant bien que ces
délateurs, ces artisans d'iniquités, sont ceux qui faussent la jus-
tice.
La démonstration nous semble péremptoire. On objectera, peut-
être, que, si la prière visait les agents du pouvoir, les autorités
1 Tout le Psaume iv, qui commence par ces mots : « Pourquoi siégez-vous dans le
grand Conseil, mondains, puisque votre cœur est loin du Seigneur... ? » est dirigé
contre les Sadducéens, « ces mondains, ces Û^DStl, qui repoussent la crainte de
Dieu, mais se font les serviteurs d'un homme et prennent pour Dieu un homme».
C'est aussi l'opinion de Wellhausen, Die Pharisâer u. die Sadducàer, p. 14o et suiv.
2 M. Wellhausen rattache aussi le chap. xn au iv 6 (p. lMfi).
LES DIX- HUIT BÉNÉDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 171
constituées, on n'en aurait pas permis la récitation publique. Mais
savons-nous si le gouvernement se mêlait jamais de ce qui se pas-
sait dans ces réunions des hommes pieux, s'il n'affectait pas de les
ignorer, si, enfin, il se croyait assez fort pour les surveiller et les
réglementer? D'ailleurs, les poursuites mômes de l'autorité, au lieu
d'entraîner la disparition de ces prières, n'auraient réussi qu'à les
rendre plus chères au parti des pieux, qui rêvaient un nouvel ordre
de choses à échéance prochaine. Enfin, la composition de mor-
ceaux conçus sur le modèle des Psaumes et destinés, comme eux,
au culte public • montre suffisamment qu'en ces temps, le courage
ne faisait pas défaut aux chefs du parti religieux.
Leur hardiesse était plus grande encore, et c'est ici que le Psau-
tier de Salomon projette un jour inattendu sur notre Schmonè-
Esré et confirme victorieusement notre hypothèse. Il est convenu
que les morceaux qui parlent du rejeton de David, de la recons-
truction de Jérusalem et du retour de la résidence de Dieu dans la
ville sainte sont postérieurs à la destruction du temple. Or, que
dira-t-on en retrouvant exactement tous ces vœux dans notre
Psautier?
Ils l'ont arraché (?) avec force, ils n'ont pas glorifié ton nom digne
d'honneur : dans leur orgueil ils ont mis un diadème sur leur tète
comme symbole de leur puissance. Ils ont vidé le trône de David
dans leur folie de changement. Et toi, tu les renverseras, Seigneur,
et tu ôteras leur race de dessus la terre (17, 5-8).
M £77. fitaç àcpeiXavTO, xat oôjc sooçaaav xo ovo;j.â gou tq eyTt(XQV. 'Ev 86iJY]
IdevTO ^aaiXetov xvxt S^ouç oujtûW, TjpTJjjuoaav xov 6pdvov Aaiùo Iv uîcepTjcpavia
àXXâyaaxo;. Kat ffù, 6 ©eoç, xaraêaXeïç aùxoùç xai xpslç xb G-nsppia aùxwv
kltb xy,ç y'7,ç.
Ces reproches s'adressent, sans aucun doute, à la dynastie mac-
chabéenne. C'est elle qui est responsable des maux qui ont fondu
sur la Judée (lTf, 12-22). Aussi, le poète demande-t-il leur châti-
ment et ajoute :
Vois, Seigneur, et rends-leur leur roi, le fils de David (17, 21).
'Ioe. Kupte, x.cù ivctffTTjffov zÛtoÏç tov fiaffiXéa atrrtov, ulbv Aauio.
Et il le Messie i purifiera Jérusalem avec sainteté, comme elle était
dès le commencement 17, 30).
Kat xaOastct 'IepouffaXTjjJi Iv &Yiaff[j.<3 wç xal xb àrc' kpffiç.
1 C'est également l'avis de M. Wellhausen, p. 131.
172 REVUE DES ETUDES JUIVES
Et il rassemblera le peuple saint qu'il conduira selon la justice, et
il rendra la justice aux tribus du peuple sanctifié par le Seigneur. . .
(47, 28-29, etc.).
P^nfin, la bénédiction qui demande le retour des Israélites
dispersés a toujours été placée après la destruction du temple et
la grande dispersion. Qu'on lise les versets suivants :
Sonnez de la trompette en Sion, de la trompette de la signification
des saints, proclamez en Jérusalem la voix du porteur de bonne nou-
velle (ntin» bip) (41, 4).
SaX-jctsaxE èv St(ov èv aàXTuyyt tjrjtxao-i'aç ayuov, xïjpùIjaTe èv IspoiNTaXTjf*.
c&(6v7|v eùaYveXiÇoaevou.
Tiens-toi élevée, Jérusalem, et vois tes fils dans l'Orient et dans
l'Occident réunis tous ensemble par le Seigneur (4 4, 2).
EtyjOi, 'IepouffaXTj!*., I<p' G'lrr,Xoiï xat tSe xà xsxva crou àjrb àvaxoXwv xat
ouctjjuov (7uv7jY{Jiéva dcàira^ Otco xupiou.
Ils viennent du Nord, pleins de la joie de leur Dieu ; des îles loin-
taines Dieu les a rassemblés (41, 3).
'Atto [Sopâa "épyovxat xyj eùœpoaovvi xou [©e.oïï aùxwv, èx vr^oiv fiaxp60£v
duv^yaysv aùxoùç ô ®eoç.
Réunis la diaspora d'Israël par un effet de ta miséricorde et de ta
bonté (8,28).
Suvàyaye X7]V BtasTcopàv 'IcpaTjX jxsxà èXèouç xat j^pTjffTOTïjTOç.
Et il (le fils de David) rassemblera le peuple saint qu'il conduira
selon la justice, et il rendra la justice aux tribus du peuple sanctifié
par le Seigneur son Dieu (17, 26).
Kat auvà^st Xabv aytov ou àa>T|y7J(7£xat èv otxatoauv/j, xat xptv£t cpuXàç Xaou
•/jytaG-|j.£Vou u7tci xuptou ©sou aùxou.
Heureux ceux qui naissent dans ces jours pour voir le bonheur
d'Israël dans la réunion des tribus que Dieu accomplira (47, 44) !
Maxaptot ot y£v6tx£vot ev xaTç 7](i.epatç èx£tvatç, îBetv xà àyaOà 'IcparjX èv
(juvayojyyj cpuXwv, a Tronrjseï 6 ©eoç ! ,
On se rappelle que, parmi les partis qui vinrent prendre Pompée
pour arbitre, se trouvaient des délégués ennemis de toute royauté,
hostiles aux Hasmonéens, qui avaient inauguré un régime nou-
1 L'Ecclésiastique, plus d'un siècle avant, demande aussi la réunion de toutes les
tribus de Jacob (xxxiii, 13-16).
LES DIX-HUIT BÉNÉDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 173
veau. Les mêmes sentiments d'hostilité inspirent la prière qui de-
mande à Dieu de ramener les juges et administrateurs d'autrefois,
de faire cesser le chagrin et les plaintes (causés par le régime ac-
tuel), et qui se termine par ces mots : « Et règne seul sur nous
avec bonté et miséricorde 1 et justifie-nous dans le jugement. » Le
Psautier de Salomon exprime les mômes sentiments et les mêmes
vœux, montrant par là qu'il appartient à ce parti démocratique.
Parlant des temps messianiques et de l'œuvre du fils de David,
il dit :
Il les conduira tous dans la sainteté; il n'y aura point parmi eux
Vorgueil d'exercer la domination (17, 41).
\\y.\ O'jy. serrât Iv scùxoTç u7ts6Y|cpavià rov) xaraouva^TsuOrivai ev auxoT;.
Bien que le temple et Jérusalem soient encore debout, le poète
attend du Messie qu'il purifie Jérusalem, qu'il la sanctifie et la ré-
tablisse comme elle était auparavant (17, 33). Le sanctuaire a
beau porter le nom de Dieu, il espère que ce nom de Dieu habi-
tera vraiment au milieu d'Israël, car alors les Juifs obtiendront
miséricorde (7, 6).
Tous ces paragraphes consacrés à la réunion des exilés, au ré-
tablissement des anciens juges, à la destruction des calomniateurs
et mauvais juges, au triomphe des justes et des pieux, à la restau-
ration du trône de David et à l'édification d'une Jérusalem nou-
velle, comme l'a bien vu Isidore Loeb, ont un caractère messia-
I M. Joseph Derenbourg, Eevue, XIV, 26, supprime cette proposition pour re-
trouver partout cette trichotomie qui s'observe dans les 3 a , 4 8 , 5% 6 8 et 7 e , 10 e et 14»
bénédictions. La coupe et la division de ces formules sont, en effet, curieuses à noter,
mais peuvent-elles être érigées en lois? La trichotomie était-elle un principe im-
muable, suivi lors de la rédaction du premier fond et lors de l'addition des groupes
nouveaux? Nous ne le pensons pas. D'abord, il y a tel de ces paragraphes et des plus
anciens comme le 1 er , le 17 e et le dernier qui ne peuvent certainement pas être ré-
duits à ces trois propositions. En outre, et nous appelons l'attention sur cette obser-
vation, il nous semble que le Schemonè-Esré est composé de groupes de morceaux
constitués d'une manière semblable. Ainsi, les n os 1 et 2 se signalent par une finale
commençant par "pTD '•
rtjiiai m73K73i rrriEi rra» ^73
Les n oï 5 et 6 par les mots "^"ON et "iD^b?3 :
^minyb i;^b73 isn-ipi ^minb îsia» ■onTOtt
iMttoa "O i3sb73 13b bn73 i3»tan "O iras 12b nbo
Les n°* 7, 8, 9 sont une reprise de 1 et 2 (remarqué déjà par Landshuth).
Les n°» 10-15 forment un tout consacré à l'époque messianique, et ne sont qu'une
nouvelle paraphrase du n° 1.
II n'est donc pas permis de faire rentrer tous ces groupes sous la même loi. Il en
est de la trichotomie du Schemonè-Esré comme du parallélisme dans les livres poé-
tiques de la Bible : elle n'est pas absolue.
174 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
nique 1 , mais il faut ne pas oublier que l'ère messianique était
attendue alors chaque jour, que les auteurs de prières, comme
les faiseurs d'Apocalypses, imploraient ce changement pour le
lendemain. C'est la pensée du poète du Psautier de Salomon et
c'est évidemment celle de l'auteur de ces paragraphes du Sche-
monè-Esré, qui ont pu être presque contemporains.
Ces Psaumes s'accordent encore avec le Schemonè-Esré dans
son indifférence à l'égard du temple, qu'a souillé le pontificat de
son temps. Si l'ennemi est entré dans le Sanctuaire, c'est parce
que le temple a été profané par les propres fils d'Israël :
Le pécheur, dans son orgueil, a renversé avec le bélier les murailles
fortifiées,
et tu ne les a pas arrêtés.
Les nations étrangères sont montées sur ton autel,
elles Font foulé aux pieds de leurs chaussures dans [leur] orgueil.
Parce que les fils de Jérusalem ont profané les sacrifices du Sei-
gneur,
souillé les dons de Dieu dans leurs iniquités.
A cause de quoi, il a dit : Rejetez-les loin de moi,
je n'y prends pas plaisir (2, 1-5).
'Ev t<o Ô7r£p7jçotvèueff0at tov xjxcépTtoXbv Iv xptœ xcfcT^ëaXs te-'/y, ô^upa,
xaï oùx IxcoXuaaç.
'Avéêï|<rav iiti to 8u<ria<mrçpt©v cou sOvy, àXXorpia,
xarsTiaTouaav èv Û7cooY j u.a<7'.v aûrôv Iv uirep7|cpavtqL.
'AvO' ojv o\ viol 'IspotxraXYifJL satavav Ta àyta xup''ou,
ÈôcÔYjÀouGav xà §ôpa tou @eov èv avortait;,
'Evîxsv toutcov eItzeV aTioç-c'-paTs aÙTa jxaxpàv à-rc' ku.ov,
oùx eùooxco sv aÛToTç.
Par contre, dans ces Psaumes, il est plusieurs fois question des
synagogues. Ce mot peut se rendre, dans certains passages, par
communauté bnp, mais, en d'autres, il désigne sûrement la réunion
des fidèles :
Et les saints le confesseront dans l'assemblée du peuple (d* bïipa),
car il est clément et miséricordieux à jamais, et les synagogues d'Is-
raël loueront le nom du Seigneur (10, 6, 7) :
Kat cuvaycoyai 'lapaïjX ooçàcoucrtv to ovo[xa xupiou.
Ceux qui aiment les synagogues des saints ont fui loin d'eux :
'EcpuyoGav kn aÙTcov oî ayaTuovTeç cuvaytoyàç ôat'wv.
1 La liaison de ces idées et même les termes sont empruntés à Isaïe, i, 26-28.
LES DIX- lll IT BÉNÉDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 175
Il faut noter encore que la résurrection est mentionnée en
termes précis dans ces Psaumes comme dans les Dix-huit Béné-
dictions. Seulement, elle n'y est pas affirmée avec une insistance
aussi caractéristique que dans le deuxième paragraphe du Sche-
raonè-Esré : elle n'y paraît pas comme une sorte de protestation
contre une doctrine ennemie. Cette différence de ton s'explique,
comme nous le disons plus loin, par le caractère de l'auteur du
Psautier, qui est plutôt un Pharisien démocratique et anticlérical,
qu'un Pharisien de l'école.
Mais ceux qui craignent le Seigneur ressusciteront pour la vie
éternelle, et leur vie sera dans la lumière du Seigneur, et elle ne ces-
sera plus (3j 12 .
( )\ os cpoêou(i.£Vot tov xiipiov xv«<rr/)crovt«i eiç Ç<oyjv auov.ov, xxi tj £g>7]
x'jtcov sv ^(otl xupfou xai oùx èxXei^st £ti.
Enfin, si nous avions besoin d'un argument nouveau pour dé-
montrer la parenté de nos deux compositions, le terme « saint »
que nous avons relevé plus haut le fournirait. Cet adjectif, dési-
gnant les adversaires des Sadducéens, revient sans cesse dans le
Psautier de Salomon, on ne l'y compte pas moins de dix-sept fois.
Qu'on nous permette d'en citer quelques exemples seulement :
Et les saints le confesseront dans l'assemblée du peuple (10, 6).
Kjc'. ocrtoc s;oaoÀoy7 j <70vTa'. sv !xxXT,<7''a Xaow.
Et les saints justifieront le jugement de leur Dieu d'avoir détruit
les pécheurs de devant la face du juste (4, 8).
Kflrt o'.xa-.toTa'.Tav offiot tq xpT{i.« tou ©sou ocjtwv, sv t<S Hjaipeffôat àjAap-
TtoXoùç y.~b Tcpoccfatou Stxateu.
Et les saints de Dieu seront comme des agneaux dans leur inno-
cence, au milieu d'eux (8, 23).
Kxï oî o<noi teu ©eoïï wç apvia s
v xxaxca sv asso) aurwv,
Le Seigneur est louable dans ses jugements, dans la bouche des
saints (8, 34;.
A'.vstô; rttfptoç sv toTç xv'azc'.v xutôu sv crTO[i.aTi baitov.
Les saints du Seigneur vivront en lui dans l'éternité, le paradis
du Seigneur est le germe de la vie des saints (14, 3).
"Ogioi xuptou ÇTJffOVTOu sv atôrai stç tov alcova* g rcapàSetaoç toj xupcou ta
IjùXa T'r é ; Çavrçç, Sfftoi (ôcricov?) aùxou.
176 REVUE DES ETUDES JUIVES
Mais les saints du Seigneur hériteront de la vie dans l'allégresse
(44, 40).
Oi os ô'ffioi xuotou xÀY^ovoaYjTOUT'.v ÇtoYjv sv eùeppoo'uvy).
Et la justice de tes saints est devant tes regards, Seigneur (9, 3).
Kai ai oixaioauvai tô&v bawov cou evo'jitiov aou, xuois.
Ceux qui aiment les synagogues des saints ont lui loin d'eux
(17, 46).
Ecpuyocrav ait' aùxoW ol ayaitûvreç aovocyioyàç offuov.
Nous n'insisterons pas sur les rapprochements que suggèrent les
autres bénédictions; la ressemblance s'explique trop facilement :
notre Schemonè-Esré et les Psaumes de Salomon s'inspirant
surtout des Psaumes du canon biblique, il n'est pas étonnant qu'ils
se rencontrent à chaque pas pour les idées comme pour les ex-
pressions. Ainsi, comme dans la première bénédiction, Dieu a
choisi la race d'Abraham (9, 9), il a fait un pacte avec les ancêtres
et une promesse pour leurs descendants (9, 10); il est notre protec-
teur (7, 6), notre sauveur, notre roi pour l'éternité (17, 1, 3); —
comme dans la deuxième, la puissance de Dieu s'étend sur tous les
siècles, accompagnée de sa miséricorde (17, 3), — ce mot de misé-
ricorde, particulier au langage du Rituel, ne revient pas moins de
vingt-quatre fois, sous la forme eXeoç — sa bonté s'étend sur
l'homme et le soutient dans ses épreuves (5, 13); il nourrit les rois,
les princes et les peuples (5, 11) ; il fait tomber la pluie dans le dé-
sert pour préparer la nourriture à tout être vivant (5, 10) ; —
comme dans la troisième, Dieu est saint (10, 6) et les synagogues
des saints le louent (10, 7) ; — comme dans la cinquième, le pécheur
demande à Dieu d'affermir son âme dans la joie de le servir : si
tu fortifies mon âme, ce don me suffira (16, 12) ; — il lui demande
de le corriger, pour qu'il revienne à lui (16, 11) ; la bonté de Dieu
s'étendra sur les plécheurs faisant pénitence (9, 7), etc. l .
Il n'est pas jusqu'au nombre de 18 qui ne soit dans l'une et
l'autre composition celui des paragraphes : 18 bénédictions,
1 II est très remarquable que jamais il n'est question de la Loi dans le Psautier.
Pareillement, le 4° paragraphe du Schemoné-Esrè, qui implore le don de la sagesse,
n'y a pas de correspondant. Il en faut conclure que l'auteur était un Pharisien
laïque, si l'on peut ainsi s'exprimer, passionné surtout pour les idées morales du
parti, brûlant de la même indignation contre le clergé officiel, attaché au même
genre de patriotisme et rêvant les mêmes transformations sociales, mais indifférent,
en somme, à la scholastique rabbinique. Les partis ont de tout temps compté des
serviteurs zélés qui n'embrassaient pas avec un égal enthousiasme toutes les parties
du programme.
LES DIX-HUIT BENEDICTIONS ET LES PSAUMES DE SALOMON 177
18 psaumes. Nous ne citons cette particularité que comme curio-
sité, d'ailleurs '.
Il faut noter cependant une différence importante entre les
Psaumes de Salomon et les Dix-huit Bénédictions : écrit au len-
demain de la prise de Jérusalem par Pompée, notre Psautier ne
laisse pas de respirer de la haine contre les Romains; l'auteur
attend de Dieu la revanche sur Rome ; dans le Schemoné-Esrè,
au contraire, aucun mot contre l'étranger ; Israël implore de Dieu
son salut, mais ne prononce aucune parole malveillante contre
l'oppresseur. Il faut même remarquer la sérénité qui règne dans
ces Dix-huit formules, l'absence de toute récrimination contre les
païens. Les seuls ennemis qu'où déteste et qu'on voue à la malé-
diction divine, ce sont des ennemis intérieurs.
Mais cette différence môme a son importance. L'entrée de Pom-
pée à Jérusalem est une date décisive dans l'histoire du peuple
juif, elle fut un tournant dans l'évolution des sentiments de la na-
tion. Selon qu'une œuvre littéraire des derniers temps de l'indé-
pendance juive trahit de l'hostilité ou de l'admiration ou simple-
ment de l'ignorance à l'égard des Romains, on peut affirmer qu'elle
est antérieure ou postérieure à cet événement. Le Schemonè-Esré
doit donc avoir été composé, dans ses plus récentes parties, avant
l'année 63.
Toutefois, dans cette divergence même, le Psautier de Salomon
se rapproche encore singulièrement de notre Schemonè-Esré. Si,
en effet, l'auteur en veut aux Romains, qui ont été les instru-
ments de la vengeance céleste, tout au moins n'englobe-t-il pas
les autres peuples dans son animosité. Le Messie, fils de David,
dont il espère le prochain avènement, aura pour rôle, moins de
juger les nations, de purifier Jérusalem, afin qu'elles y accourent
des extrémités de la terre, que de briser l'orgueil des pécheurs,
de faire disparaître l'injustice du milieu d'Israël, d'anéantir les
princes iniques, de rétablir Jérusalem comme elle était aupara-
vant, de réunir les tribus et de la conduire dans la sainteté. Ce
rejeton de David ne mettra pas son espoir dans les chevaux, ni
dans les machines de guerre ; il ne ramassera pas de l'or et de
l'argent pour combattre ; c'est par la puissance de sa parole qu'il
détruira les pécheurs 2 . Or, ce sont justement les idées messia-
niques de notre Schemonè-Esré. La réunion des exilés, l'arrivée du
rejeton de David y ont pour compléments aussi le rétablissement
des bons juges, le règne de la justice, le châtiment des orgueil-
• M. Loeb y a comparé les 18 mesures prises par les rabbins. Dans certains mss.
les Psaumes sont au nombre de 19.
s Lire tout le chapitre xvn.
T. XXXII, n° 64. 12
178 REVUE DES ETUDES JUIVES
leux, des artisans d'iniquité, c'est-à-dire des ennemis intérieurs,
la récompense des justes, le retour de Dieu en Sion, la recons-
truction de Jérusalem suivant le plan divin. L'absence de toute
imprécation contre les nations étrangères, de toute pensée de re-
présailles contre les ennemis d'Israël est particulièrement signi-
ficative quand on confronte notre prière avec les conceptions qui
se sont fait jour après la destruction de la nationalité juive '.
Le parallélisme de nos deux morceaux autorise les conclusions
suivantes :
Plus d'un siècle avant la destruction du temple, les idées que
renferme le Schemonè-Esré étaient authentiquement celles des
cercles pharisiens de la Palestine; mêmes vœux pour la délivrance
d'Israël, l'avènement d'un rejeton de David, la réunion des dis-
persés, la restauration spirituelle de Jérusalem, le retour de la
résidence divine à Sion; même dédain pour le temple, même
hostilité contre les prêtres, même haine des Sadducéens, des traî-
tres, des délateurs, des juges iniques, et aussi même sentiment de
la justice, de la sainteté, même confiance dans la bonté et la misé-
ricorde divines, même théologie et même morale.
Notre Schemonè-Esré peut donc avoir existé sous sa forme ac-
tuelle longtemps avant la disparition du temple, sous les derniers
Hasmonéens, et, comme certains morceaux sont, de l'avis de tous,
bien antérieurs au reste, et que, justement, parmi ces morceaux
figure la dernière bénédiction, qui, ainsi que nous avons essayé de
le montrer, est la consécration de la rivalité de la synagogue et du
temple, on sera en droit d'assigner à cette rivalité une antiquité
beaucoup plus haute qu'on ne fait d'ordinaire. Cette concurrence
s'est-elle manifestée après la rupture des Pharisiens avec Jean
Hyrcan I ou remonte-t-elle plus haut, avant la révolte des Mac-
chabées, alors que les Israélites pieux, les Hassidim dont parle le
1 er livre des Macchabées devaient être scandalisés du matéria-
lisme, du simonisme et des hontes du pontificat de Jérusalem? Les
deux hypothèses peuvent se soutenir avec une égale force.
Israël Lévi.
1 L'ère messianique envisagée comme le châtiment des mauvais juges est une con-
ception qui a disparu de bonne heure. Si elle semble reprendre vie dans une assertion
de R» Yosé b. Elischa {Schabbat, 139 a), ce n'est qu'accidentellement et sous une
forme qui ne permet pas d'assurer qu'elle désigne l'ère messianique : « Dieu n'établira
sa résidence en Israël que lorsqu'auront cessé les mauvais juges en Israël (d'après
Isaïe, i, 25-26) ». Ce passage du Talmud Schabbat a été repris dans Sanhédrin, 98 a,
mais là l'opinion est mise par R. Simlaï dans la bouche d'un autre docteur et la
pensée est défigurée : « Le fils de David ne viendra que lorsqu'auront cessé tous les
; uges en Israël. . . ».
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE
DANS SES ANTIQUITÉS (XII, 5, 1-X1II)
LA PROFANATION DU TEMPLE PAR ANTIOCIIUS ÉPIPIIANE
Les récentes études faites sur les sources de Josèphe ont abouti
à cette conclusion incontestable que l'historien juif a fait preuve,
dans la composition de son ouvrage, de bien peu de précision et
d'un esprit critique superficiel; il est donc indispensable de tou-
jours contrôler l'origine de ses assertions. D'autre part, les savants
ont aussi reconnu qu'en composant les XII e et XIII e livres des An-
tiquités, où il traite de la domination syrienne, Josèphe a utilisé,
outre le I er livre des Macchabées, composé par un Juif, une source
non juive fort bien renseignée sur l'histoire du royaume syrien. A
cet ouvrage historique Josèphe a emprunté des passages entiers,
qu'il a reproduits sans rien y changer, les raccordant aux rela-
tions fournies par les écrivains nationaux par un lien très lâche,
sans les fondre ensemble avec le moindre art. De nombreuses
recherches ont été faites sur l'origine de ces documents si pré-
cieux pour l'histoire syrienne et sur leurs auteurs. En particulier,
MM. Bloch ' et Nussbaum 2 sont arrivés à la concusion suivante :
les récits relatifs à la Syrie, consignés par Josèphe, jusqu'à l'an
146 avant l'ère chrétienne, proviennent de Polybe ; à partir de cette
date, ils sont inspirés de Posidonius d'Apamée, continuateur de
l'œuvre de Polybe; ils sont donc empruntés à des autorités de pre-
mier ordre. En opposition avec cette opinion, Destinon 3 soutient
que Josèphe n'a pas utilisé directement les récits de ces deux his-
toriens, mais les a trouvés refondus dans des écrits juifs et n'y a
1 Bloch, Die Quellen des Flavius Josephus.
1 Nussbaum, Observationes in Flavii Josephi Antiguitatum libros XII , 5-
XIII, 14.
1 Destinon, Die Quellen des Flavius Josephus.
180 REVUE DES ETUDES JUIVES
ajouté que quelques détails, le plus souvent peu sûrs, parce qu'ils
provenaient de légendes juives; ces additions peuvent être dis-
tinguées exactement du reste. En ce qui concerne les auteurs cités
nominativement par Josèphe, MM. Bloch et Destinon démontrent
que, non seulement il les a connus, mais qu'il les a utilisés. Sans
formuler de jugement sur ces opinions, d'ailleurs concordantes
sur les principaux points, je veux, sans recourir à des hypothèses,
en prenant tour à tour différentes narrations des Antiquités, es-
sayer d'établir la manière dont cet ouvrage a été composé, pour
porter ensuite un jugement d'ensemble sur les sources de Jo-
sèphe, leur étendue et la façon dont elles ont été refondues et
utilisées.
Le meilleur point de départ est le récit de Josèphe relatif au
pillage de Jérusalem et à la profanation du temple par Antiochus
Epiphane (Antiq., XII, 5, 2-4). En effet, nous avons, pour cet
épisode, les versions parallèles des I er et II e livres des Maccha-
bées, du Bellum Judaicum, de Diodore et d'une source étrangère
utilisée dans Antiq., XIII, 8, 2, qui permettent de faire des compa-
raisons avec les détails rapportés par Josèphe et de nous rendre
compte de la façon dont l'historien s'est servi, dans les Antiquités,
des textes qu'il avait, sous les yeux. La relation la plus brève est
celle du Bellum Judaicum, I, 1, 1, où Josèphe s'exprime en ces
termes : « Les Tobiades se réfugièrent auprès d 'Antiochus Epi-
phane et le prièrent d'envahir la Judée et de les prendre pour
guides. Cette demande répondait au désir intime du roi ; il ac-
cueillit leurs prières, partit lui-même à la tête d'une grande armée,
prit la ville d'assaut et fit massacrer beaucoup de partisans de
Ptolémée, laissant à ses soldats la liberté de piller. Il dépouilla
même le Temple et fit cesser l'offrande des sacrifices quotidiens
pendant trois ans et six mois. Cependant, Antiochus ne se con-
tenta pas de la prise inespérée de la ville, ni du pillage et du mas-
sacre auxquels il s'était livré. Entraîné par sa passion effrénée et
par le souvenir de ce que lui avait coûté le siège, il obligea les Juifs
à violer leurs lois nationales, leur défendant de circoncire leurs
enfants et leur ordonnant de sacrifier des porcs sur l'autel. » Nous
ne nous arrêterons pas pour l'instant sur le fait que l'auteur de
cette relation concise présente ces divers événements comme
s'étant passés en même temps ou à des intervalles très courts, les
attribue tous à l'action personnelle du roi pendant un seul séjour
à Jérusalem, et — ce qui est très remarquable — les consigne
sans les mettre en rapport avec les expéditions d'Egypte. Nous
examinerons seulement les faits relatés dans ce passage en les
comparant avec ceux qui sont rapportés dans les autres textes.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSEPH E 181
LA PRISE DE JERUSALEM PAR ANTIOCHUS EPIPIÏANE
Jérusalem fut prise à main armée, Josèphe relate ce fait en peu
de lignes trois fois {Bellum, I, 1, 1; 2, 2). Aussi son récit, quoi-
que en contradiction avec d'autres sources, ne peut-il être consi-
déré comme une erreur provenant d'une abréviation du texte qu'il
suit. En effet, les Antiquités, XII, 5, 3, disent : « Quand Antiochus
se retira de l'Egypte par crainte des Romains, il se tourna vers
Jérusalem, où il arriva en l'an 143 de l'ère des Séleucides; il s'em-
para de cette ville sans coup férir, parce que ses partisans lui en
ouvrirent les portes. Aussitôt qu'il l'eut en sa possession, il fit tuer
beaucoup de gens du parti qui lui était hostile, réunit une grande
quantité d'argent et s'en retourna à Antiocbe. » D'après ce récit,
Antiochus n'eut pas à employer la violence, les portes de la ville lui
ayant été ouvertes. Dira-t-on que, dans cette relation, Josèphe parle
d'une autre expédition d'Antiochus que dans le Bellum? Cette hypo-
thèse est contredite par la mention, dans les deux textes, des nom-
breux partisans du roi d'Egypte qu'Antiochus aurait fait tuer lors
de la prise de la ville. Tout ce qu'on pourrait avancer en faveur de
la supposition des deux conquêtes distinctes est sans force pro-
bante. En effet, quoique, d'après le Bellum, les amis du roi se
trouvent dans son camp comme guides volontaires contre Jérusa-
lem, et que, suivant les Antiquités, ces amis lui rendent des ser-
vices à l'intérieur de la ville, on ne peut pas considérer ces deux
assertions comme contradictoires. Car le roi comptait en Judée de
nombreux amis qui étaient opposés à l'Egypte. Leurs chefs, les
Tobiades, peuvent donc s'être trouvés au camp du roi, pendant
que les autres partisans d'Antiochus, qui formaient une partie de
la population de Jérusalem, recevaient avec empressement le roi
de Syrie lorsqu'il se présenta devant la ville. Une autre contra-
diction qui paraît exister dans les relations du Bellum et des
Antiquités, c'est que, d'après le premier ouvrage, les /Tobiades
s'enfuirent à Antiocbe, tandis que, dans les Antiquités, il faut se
les représenter allant à la rencontre du roi revenant d'Egypte.
Mais si on tient compte de la brièveté et de la concision du récit
du Bellum, on sera forcément amené à admettre que lui aussi
montre les Tobiades s'enfuyant, non pas à Antiocbe, mais dans le
camp des Syriens. A supposer même qu'on n'admette pas l'identité
182 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
des deux expéditions d'Antiochus et qu'on veuille confondre celle
dont parle le Bellum avec celle qui est indiquée dans les Anti-
quités, XII, 5, 4, la contradiction sur la manière dont Antiochus a
pris Jérusalem persisterait encore. Car là aussi Josèphe dit que le
roi s'empara de la ville par ruse, en faisant croire qu'il venait
avec des intentions pacifiques. Malgré l'accord des deux relations
sur d'autres points, cette divergence subsiste, et comme on ne peut
songer à les concilier, il en résulte que Josèphe a dû les emprunter
à deux sources complètement distinctes.
La troisième source, c'est-à-dire le I er livre des Macchabées, i,
20, porte : « Antiochus revint sur ses pas, après avoir vaincu
l'Egypte, en l'an 143, il marcha contre Israël et contre Jérusalem
avec une armée puissante. Il pénétra audacieusement dans le
sanctuaire et enleva le chandelier d'or , et quand il eut tout
pris, il s'en retourna dans son pays, fit un grand carnage et pro-
féra beaucoup de paroles orgueilleuses. » L'auteur de la relation
a négligé d'indiquer de quelle manière Antiochus entra dans la
ville, quoique la mention d'une armée nombreuse paraisse indiquer
que, pour lui, la prise de la ville ne s'était pas faite sans coup férir,
comme le disent les Antiquités, mais qu'elle fut le résultat d'un
coup de force, comme dans le Bellum. Gomme, dans les Anti-
quités, Josèphe a notoirement copié le I er livre des Macchabées, il
faudrait qu'on pût constater des traces de ce livre dans sa descrip-
tion de la prise de Jérusalem par Antiochus. Pourtant, un examen
attentif de ce passage des Antiquités, ainsi que de celui qui pré-
cède, XII, 5, 2, et la façon dont ils sont rattachés ensemble,
montrent que ce n'est pas le I e1 livre des Macchabées qui a été la
principale source de cette relation, mais l'ouvrage d'un auteur
étranger qui traitait des expéditions d'Antiochus Epiphane en
général, et non pas spécialement des événements concernant les
Juifs. Josèphe a intercalé maladroitement dans le récit extrait de
ce livre les matériaux empruntés au 1 er livre des Macchabées sur
l'arrivée et le séjour d'Antiochus dans la capitale juive, sans se
préoccuper de la confusion qu'il introduisait ainsi dans sa propre
relation. Cela ressort clairement de 5, 2, où il décrit les projets et
les entreprises d'Antiochus contre l'Egypte avec netteté et préci-
sion et d'une manière toute différente de I Macch., i, 16; on voit
que cette description est sûrement empruntée à une histoire de la
Syrie. Pour arriver ensuite à une transition entre ce texte, qui ne
s'occupe en rien des Juifs, et l'histoire proprement dite de la
Judée, Josèphe remarque que, dans son premier ouvrage histo-
rique, il n'a parlé que superficiellement d'Antiochus et il juge
nécessaire d'en parler ici avec plus de précision. Mais il ne s'aper-
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 183
çoit pas, ou il ne veut pas s'apercevoir, qu'il nous donne sur ce
point des renseignements divergents. Cette simple constatation,
quoique portant sur un détail seulement, permet de reconnaître
que Josèphe, en composant les Antiquités, n'a tenu aucun compte
de son Bellum et qu'il en a fait une œuvre tout à fait indépendante.
Cette observation est confirmée par nombre de passages l .
Il nous reste maintenant encore à examiner ce que dit Diodore.
Au livre \ WIV, il s'exprime en ces termes concis : xcrmcoXfpirjaa;
to'j; louBaiouç siTY.AOsv sic tôv kIutov; de même, Josèphe dans Anti-
quités, XIII, 8, *2: ty,v -oÀ-.v Ia(»v jç ;jùv Hirréôuqrev. Ces deux relations
proviennent sans doute de Polybe ou de Posidonius 2 , et, comme
le Bellum, elles diffèrent des Antiquités et attribuent la prise de
Jérusalem à un coup de force.
Enfin, pour terminer, je citerai encore II Macch., v, 11 : « An-
tiochus, enliammé de fureur, partit d'Egypte et s'empara de la ville
à main armée. Il ordonna aux soldats de massacrer sans pitié tous
ceux qui leur tomberaient entre les mains et de tuer ceux qui vou-
draient se réfugier dans les maisons. Pendant ces trois jours dis-
parurent 80,000 hommes, dont 40,000 furent massacrés et le reste
vendu comme esclaves. Antioohus, ne s'en tenant pas là, osa péné-
trer dans la partie la plus sainte du Temple, et ce fut Ménélaùs,
devenu traître à la Loi et à la patrie, qui lui servit de guide. De
ses mains souillées il prit les vases sacrés et les objets consacrés,
qui avaient été donnés par d'autres rois pour servir à glorifier et à
honorer le lieu saint, et il les mania brutalement. » Si nous lais-
sons de côté les détails rapportés dans cette description, nous y
trouvons comme faits principaux qu'Antiochus s'empara de Jéru-
salem par la force, que les ennemis du roi qui, comme l'indique le
contexte, étaient aussi ceux de Ménélaùs, furent massacrés, que le
Temple fut pillé et que des partisans juifs servirent de guides à
Antiochus contre leur propre peuple. Sauf les détails, ce sont
exactement les mêmes faits que ceux que rapporte le Bellum,
I, 1, 1; parmi ces faits est aussi mentionnée la circonstance de la
prise de la ville par la force. Nous voyons donc que, sur ce point,
Diodore et les Antiquités, XIII, 8, 2, qui s'inspirent sans doute du
même auteur païen, ainsi que le II e livre des Macchabées et peut-
être aussi le premier livre, concordent avec le Bellum, I, 1, 1,
contre les Antiquités, XII, 5, 3, 4 ; cette dernière relation est donc
tout à fait isolée.
1 Voir Desliuon, Die Que lien des Flavius Josephus, p. 12.
* Voir Muller, Fragmenta histor. Grœc, III, 251; Nussbaum, Observationes, 28-
43 ; DcstinoD., I. c, 49 ; Th. Keinach, Textes, 56, note 1.
18» KEVUE DES ETUDES JUIVES
FI
LE PILLAGE DU TEMPLE.
Les indications relatives au pillage du Sanctuaire permettent
également de comparer les récits de Josèphe avec des relations
parallèles. Tandis que dans le Bellam, I, 1, 1, il raconte simple-
ment le pillage, sans préciser davantage, il ajoute, dans Antiquité
XII, 5, 3 : « Deux ans après, en Tan 145, le 25 e jour du mois de
kislev, que les Macédoniens nomment Apellseùs, dans la 153 e Olym-
piade, le roi revint à Jérusalem avec une forte armée et s'empara
de la ville par ruse, en simulant des intentions pacifiques. Cette
fois, il n'épargna même pas ceux qui l'avaient laissé pénétrer
dans la ville, à cause des richesses du temple, dont il était avide.
En effet, il avait vu dans le Sanctuaire beaucoup d'or, ainsi que la
masse de précieux ornements provenant de dons votifs et, pour
les enlever, il osa violer le pacte qu'il avait conclu avec ses alliés.
Il pilla donc le temple, de telle façon qu'il prit non seulement les
vases sacrés..., mais s'empara même des rideaux ». D'après la
phrase d'introduction qui contient la date, le pillage du Sanctuaire
eut lieu deux ans après la première incursion d'Antiochus à Jéru-
salem, et Josèphe, pour montrer la précision de ses indications,
indique la date, non seulement selon l'ère des Séleucides, mais
aussi d'après les Olympiades. Avant de rechercher l'origine de
cette dernière indication chronologique, établissons d'abord que
Josèphe a emprunté la description du pillage du temple, avec
toutes les particularités qui s'y rattachent, au premier livre des
Macchabées, i, 21-23, et que cet emprunt presque littéral com-
mence aux mots : 7rspc8tf<7aç ouv rbv vadv. Car tout ce qui précède
ces mots, non seulement ne se trouve pas dans le I er livre des Mac-
chabées, mais est en contradiction avec la relation de ce livre,
qui place formellement le pillage du Temple en l'an 143, tandis
que Josèphe place cet événement en l'an 145. On ne peut pas ad-
mettre qu'il n'ait pas connu l'indication du livre des Macchabées
ou qu'il ne l'ait pas trouvée dans le texte qu'il avait sous les
yeux. Car, quelques lignes plus haut, XII, 5, 3, il a reproduit
I Macch., i, 20 : « Et Antiochus revint en l'an 143 et il marcha
contre Israël et contre Jérusalem avec une armée nombreuse ».
Mais, entre ce paragraphe et celui qui le suit immédiatement dans
I Macchabées, il a intercalé une relation de la seconde expédition
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 185
d'Antiochus contre Jérusalem, de sorte que tout ce qui, dans le
premier livre des Macchabées, est raconté des événements de l'an
143, Josèphe le rapporte à l'an 145. Nous pouvons aussi déterminer
avec certitude ce qui l'a poussé à agir ainsi. Dans la source à la-
quelle il a emprunté ce qu'il relate dans Antiquités, XII, 5, 2, sur
l'expédition d'Antiochus en Egypte, et qu'il a voulu suivre autant
que possible dans la suite, il avait trouvé cette indication précise
que le pillage du Temple eut lieu dans la 153° Olympiade. Celle-ci
correspond aux années 145-148 de l'ère des Séleucides. Or, comme
l'an 145 était la date la plus éloignée possible, Josèphe, qui suivait
aveuglément l'auteur du document en question, dut placer la prise
de Jérusalem en l'an 145. Mais, d'un autre côté, le I or livre des
Macchabées, qui seul lui avait fourni les particularités de cet évé-
nement, indiquant expressément pour cet événement l'an 143,
Josèphe se tira d'embarras d'une façon très simple, mais indigne
d'un historien consciencieux : il considéra les deux sources
comme relatant deux événements différents et les juxtaposa,
donnant la relation détaillée du I er livre des Macchabées pour
celle de la seconde prise de Jérusalem et empruntant pour la pre-
mière quelques particularités aux récits suivants de ce livre des
Macchabées.
Comme l'analyse des parties constitutives du passage des Ant.,
XII, 5, 4, nous a permis d'y reconnaître un texte, fort court il est
vrai, provenant d'un ouvrage qui calcule par olympiades, nous
pouvons comparer maint point de son récit de l'épisode qui nous
intéresse avec les parties correspondantes des autres narra-
tions qui sont à notre disposition. On voit d'abord qu'Antiochus
avait autrefois conclu un pacte avec ses partisans de Jérusalem,
et qu'il viola ses engagements lors de son entrée dans la ville.
Le contexte permet de deviner avec beaucoup de vraisemblance
en quoi ces engagements consistaient : Antiochus a dû donner
à son partisan Ménélaùs et à ceux qui partageaient ses idées
l'assurance qu'il respecterait la vie des partisans de la cour
syrienne à Jérusalem , la ville et le Temple. C'est cet enga-
gement qu'il viola. En second lieu, on voit que le roi put
pénétrer dans la capitale, parce qu'il simulait des intentions ami-
cales, et, enfin, que l'attaque de Jérusalem et la violation du pacte
eurent pour mobile la cupidité. Toutes ces indications isolées
émanent, selon nous, d'un texte auquel est empruntée la relation
de XII, 5, 2, et appartiennent à une histoire d'Antiochus Épiphane,
faite par un non-juif. Cette conclusion est corroborée par la re-
marque suivante. Dans son Contre Apion, II, 7, Josèphe observe :
« Antiochus n'a pas pillé le Temple d'une manière légitime, il y a
186 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
été poussé par la pénurie d'argent, car il n'était pas notre ennemi,
et il nous a attaqués, quoique amis et alliés... Ces faits sont attestés
par nombre d'historiens sérieux : Polybe de Mégalopolis, Strabon
le Cappadocien, Nicolas de Damas, Timagène, le chroniqueur
Castor et Apollodore. Tous ils témoignent que c'est par manque
d'argent qu'Antiochus rompit ses engagements avec les Juifs
et pilla le Temple rempli d'or et d'argent ». Dans ce passage,
extrait d'ouvrages historiques concernant Antiochus, nous re-
trouvons formellement les détails mentionnés plus haut : l'amitié
et l'alliance du roi avec les Juifs, la déloyauté d'Antiochus et la
cause de cet acte de forfaiture, c'est-à-dire le besoin d'argent. La
narration, longue de plusieurs lignes, dans Antiquités, XII, 5,
4, que Josèphe a intercalée dans un paragraphe du I er livre des
Macchabées, et, probablement aussi, le récit dans Ant.> XII, 5, 2,
qui se rattache à cette relation, appartiennent donc à un des
auteurs énumérés dans le Contre Apion. Mais comme il ne peut
l'avoir empruntée qu'à un ouvrage historique, l'auteur en doit être
cherché dans la série des six historiens indiqués. Comme tous
sont d'accord, il est plus naturel de penser qu'il a copié le plus
récent. En effet, on peut supposer qu'un historien sérieux, comme
ceux qui sont cités par Josèphe, a dû s'en référer à tous ses pré-
décesseurs et les citer nominativement. De même, il est très vrai-
semblable que Josèphe a utilisé les sources les plus riches et les
ouvrages les plus rapprochés de lui et les plus facilement acces-
sibles. Les auteurs dont il vient d'être parlé ayant écrit dans
l'ordre suivant : Polybe, Apollodore, Castor, Timagène, Strabon
et Nicolas, c'est donc Nicolas de Damas qui est vraisemblablement
l'auteur du récit éliminé des Antiquités, XII, 5, 4. Cette déduc-
tion est encore confirmée, comme nous le verrons plus loin, par
d'autres considérations '.
Le II e livre des Macchabées, dont il nous reste à nous occuper
pour la question qui nous intéresse, ne connaît, comme le I er livre
et le Belhim, qu'un seul séjour d'Antiochus à Jérusalem, pendant
lequel il massacra les habitants et pilla la ville et le Temple. Cet
événement eut lieu lors de son retour de sa seconde expédition en
Egypte (II e livre des Macch., v, 1), tandis qu'il n'y est pas du tout
question d'événements qui se seraient passés en Judée en con-
nexion avec la première expédition. Comme le I er et le II e livres des
Macchabées ainsi que le Bellum rattachent l'explosion de la fureur
d'Antiochus à une seule cause et comme il est manifeste pour nous
1 Nicolas de Damas peut avoir utilisé tous les autres historiens nommés ici, même
Strabon de Cappadoce (cf. Schùrer, Geschichte des jildiseken Volkes, I, 40), et Josèphe
les a trouvés dans son ouvrage.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 187
que, dans les Antiquités aussi, Josèphe s'est approprié la narra-
tion du I er livre en y insérant le récit grec, ce qui en fait deux
relations traitant de deux épisodes différents, il ne peut être dou-
teux que cette description ne corresponde à la réalité. La des-
cription emprunte»» par Josèphe à la source grecque, celle qui
nous a été conservée, ne parle aussi que d'un seul séjour du roi à
Jérusalem. Comme Josèphe, en coupant par une interpolation le
récit du I er livre des Macchabées, a reculé la date des événements
décrits, il a dû nécessairement apporter encore d'autres modifi-
cations à ce récit pour l'adapter à son système. Ainsi le I er livre
des Macchabées, i, 29, raconte plus loin que, deux ans après la
prise du Temple, Antiochus envoya un receveur d'impôts à Jéru-
salem, lequel, simulant des intentions amicales, parvint dans la
ville, y organisa un massacre effroyable, incendia les maisons et
fortifia YAcra. Josèphe, suivant la relation grecque, comme nous
l'avons déjà dit, a placé le pillage du Temple deux ans après l'in-
cursion d'Antiochus dans Jérusalem, mentionnée dans I Maccha-
bées, i, 20. Mais que faire des deux années qui, dans son système,
séparèrent le pillage du temple de l'intervention ultérieure du roi
dans les affaires juives et qui l'amènent jusqu'à l'an 147? Or, à
cette date, Mattathias était déjà mort et Juda Macchabée avait pris
la direction du mouvement. Josèphe se tire de cette difficulté en
omettant d'indiquer la date. Mais, comme l'expédition particulière
mentionnée dans le I e livre des Macchabées et l'envoi d'un fonc-
tionnaire d'Antioche, qui suppose le retour du roi de Judée en
Syrie, exigeaient des mois que Josèphe, qui avait placé les évé-
nements à une date postérieure, ne savait où mettre, il en est
réduit à passer sous silence l'épisode du percepteur d'impôts avec
sa troupe et tous les incidents se rattachant à son arrivée à Jéru-
salem. Toutes les mesures qui, suivant le I er livre des Macchabées,
furent prises par ce fonctionnaire et ses soldats, il les attribue au
roi lui-même, qui, selon la relation grecque, se serait trouvé dans
la ville en l'an 145, et, selon lui-même, y aurait été pour la se-
conde fois. Sur ce point, il suit également la narration de la
source grecque, qui, ici aussi, est d'accord avec celle du Bellum
et de Diodore et qui rapporte toutes les ordonnances et tous les
actes de violence au roi lui-même, tandis que le I er et le II e livres
des Macchabées indiquent nominativement le fonctionnaire et le
général commis à cet effet. Pour les mêmes motifs, Josèphe a dû
omettre la mention des députés et des lettres de I Macchabées,
i, 44, et II Macchab., vr, 1, qui amenèrent l'introduction du culte
païen, afin que cette mesure aussi pût être rapportée à Antiochus
lui-même.
188 REVUE DES ETUDES JUIVES
III
l'abolition des sacrifices quotidiens.
Suivant le Bellum, 1,1, 1, Antiochus abolit les sacrifices après
le pillage de Jérusalem et du Sanctuaire, mais avant que l'autel et
le Temple eussent été souillés par l'immolation d'un porc. Par
contre, les Antiquités, XII, 5, 4, mentionnent d'abord la défense
formelle des sacrifices quotidiens et puis seulement le pillage de
la ville. Comme cette dernière relation, dans toutes ses parties,
à l'exception de la date et du nom des personnes, est exactement
identique à celle du I er livre des Macchabées, Josèphe a dû aussi
trouver mentionnée la suppression des sacrifices immédiatement
après I Macchab., i, 24, en tout cas avant i, 31. Cependant, il
n'y en a pas trace dans le I er livre des Macchabées ; c'est seule-
ment dans i, 44, qu'il en est fait mention d'une manière tout à fait
différente. Il me semble très plausible que la cessation des sacri-
fices quotidiens fut la conséquence naturelle de l'enlèvement de
tous les vases du Temple, puisque ces vases étaient indispensa-
bles pour les cérémonies régulières. C'était sans doute là la pensée
de l'auteur de la narration reproduite dans le Bellum, I, 1, 1, qui
fait durer la cessation du sacrifice quotidien pendant trois ans et
demi et qui, par suite, en place la suppression quelques mois avant
la profanation de l'autel des holocaustes, qui eut lieu le 25 kislev
145. D'après cela, il ne fut pas nécessaire qu'Antiochus défendit
formellement les sacrifices, et il devient évident que dans la re-
lation des Antiquités, XII, 5, 4, le passage : « Et il leur défendit
d'offrir les sacrifices quotidiens que la loi leur prescrivait d'ap-
porter », a été ajouté par Josèphe lui-même, pour expliquer le
deuil dont il est parlé dans I Macchab., i, 25, et pour lequel il
n'a pas trouvé dans cette source d'indication directe. De plus, en
plaçant la date du 25 kislev, donnée par I Macchab., i, 59, pour
l'offrande du porc, en tête du passage des Antiquités, XII, 5, 4,
il a laissé croire que tous les incidents relatés dans ce chapitre se
sont succédé immédiatement dans un court espace de temps ; ce
qui n'est pas conforme aux faits.
En ce qui concerne la cessation des sacrifices, le I er livre des
Macchabées représente une opinion toute personnelle. Comme
nous l'avons déjà dit, on n'y mentionne pas ce fait comme étant
connexe avec le pillage du sanctuaire, quoiqu'on laisse deviner
LES SOURCES DE FLAVIUS IOSÈPHE 1S9
cette connexité. Dans le récit des événements qui ont eu lieu
deux ans plus tard et qui ont aussi trait directement au Temple,
l'auteur néglige également de mentionner la cessation des sacri-
fices quotidiens, qui se continuait alors. Il se borne à dire, i, 31 :
« Tout autour du sanctuaire, ils répandirent du sang innocent
et souillèrent le Sanctuaire;... leur Sanctuaire fut abandonné
comme un désert ». Il semble qu'il veuille indiquer par là que le
service du temple avait cessé. Cependant, dans i, 44, il s'exprime
bien différemment. : « Et le rot envoya par des messagers des
lettres à Jérusalem et dans les villes de Juda, ordonnant aux Juifs
de vivre selon les coutumes étrangères, de cesser les holocaustes,
les sacrifices et les libations dans le sanctuaire, de profaner le
sabbat et les fêtes, de souiller le sanctuaire et les objets sacrés,
d'établir des autels, des bocages et des temples en l'honneur des
idoles et d'offrir des porcs et d'autres animaux impurs ». Ici nous
voyons la suppression des sacrifices religieux et l'institution de
sacrifices impurs ordonnés simultanément, et il semble ressortir
de ce récit que le culte des sacrifices fut continué à Jérusalem
encore deux ans après le pillage du Temple et ne fut interrompu
qu a la suite de l'immolation du porc sur l'autel en 145, et c'est
aussi l'opinion de tous les savants. Cependant dans i, 59, il est
dit : « Le 25 du mois, on offrit sur l'autel placé au-dessus de l'au-
tel des holocaustes », et dans i, 54 : « Le 15 du mois de kislev de
l'an 145 ils élevèrent sur l'autel l'abomination de la désolation »,
comme dans iv, 54 : « A l'heure et au jour où les païens avaient
profané l'autel, il fut consacré de nouveau » ; il n'y est donc parlé
que de la profanation de l'autel par le sacrifice d'un animal impur
et nullement de la cessation des sacriûces quotidiens qui aurait eu
lieu le même jour. Il résulte de ce silence que les deux faits n'ont
pas eu de connexité, les sacrifices ayant déjà dû cesser plus
tôt, et que la lettre du roi dont il est question dans i, 44-50,
et qui les présente comme s'étant passés dans le même temps, est
inexacte et peu digne de foi. Du reste, celle-ci, par sa manière
de généraliser les ordres du roi, tranche fortement sur la narra-
tion ordinairement sobre du I er livre des Macchabées ».
Le second livre des Macchabées offre sur ce point plusieurs di-
vergences, car il place le pillage du sanctuaire et la profanation
de l'autel à des dates différentes et ne mentionne pas formelle-
ment la suppression des sacrifices. Comme ce livre n'est qu'un
extrait de l'ouvrage beaucoup plus étendu de Jason de Cyrène
(voir plus loin), il est possible que l'original ait contenu le détail
* Cf. Sehlatter, Jason von Kyene, p. S ; le Commentaire de Grimm , in loc. ;
voir aussi Keil, qui est d'un avis contraire.
190 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
omis ici ; on peut même démontrer avec une certaine vraisem-
blance que Jason en a parlé. En effet, dans v, 15, il donne du
pillage du Temple une description détaillée, conforme à celle du
I er livre des Macchabées, et dans v, 18-20, fauteur du résumé
y rattache cette réflexion : « Gomment Dieu a-t-il pu permettre
un pareil traitement du sanctuaire ? », et il fait cette remarque :
« Tandis que maintenant ce lieu était abandonné par l'effet de la
colère du Tout-Puissant, il fut de nouveau rétabli dans son an-
cienne splendeur lorsqu'on eut apaisé le Dieu puissant ». Il montre
donc le Temple abandonné à la suite du pillage, et, comme il voit
dans la consécration du Temple le rétablissement de tout le ser-
vice, il a dû certainement entendre par l'abandon du Temple la
cessation complète des sacrifices et des offrandes. Cette hypothèse
est confirmée par ce qui est relaté dans vi, 1 : « Au bout de
quelque temps, le roi envoya Athénée, pour qu'il obligeât les
Juifs à abandonner les coutumes de leurs pères, à ne plus vivre
selon la loi de Dieu et pour qu'il profanât le Temple de Jérusalem
et lui donnât le nom du Jupiter Olympien ». Il n'est pas parlé de
Tordre de faire cesser les sacrifices, car la prescription d'obliger
les Juifs à accomplir des actes païens suppose la suppression
préalable des usages religieux, et la consécration du temple à Ju-
piter suppose la cessation des sacrifices quotidiens ; cette cessa-
tion avait donc déjà eu lieu. S'il avait été nécessaire de défendre la
continuation des sacrifices, il eût fallu le dire ici expressément.
Il faut encore dire un mot de la durée de la destruction du
Temple que Josèphe détermine par olympiades. En effet, il dit,
dans les Antiquités, XII, 7, 6 : « Le sanctuaire fut détruit par An-
tiochus, resta dans cet état pendant trois ans, car cela arriva en
l'an 145, le 25 du mois d'Apellseus, dans la 153 e Olympiade, et il
fut consacré de nouveau le 25 du mois d'Appellseus, en l'an 148,
dans la 154 e Olympiade. » Gomme la 153 e Olympiade correspond
aux années 145-148 de l'ère des Séleucides et la 154 e aux années
149-152, il faudrait, selon Josèphe, qui parle de l'an 145, que l'in-
terruption des sacrifices eût duré au moins quatre ans, puisque,
selon la seconde indication des Olympiades, la consécration du
Temple a pu avoir lieu au plus tôt en l'an 149. Schlatter l dit, en
effet : « La profanation du Temple est placée dans la 153 e Olym-
piade, c'est-à-dire le 25 kislev de l'an 145 de l'ère des Séleucides.
La restauration du Temple eut lieu dans la 154 e Olympiade, c'est-
à-dire le 25 kislev 149. » Il n'est pas nécessaire de faire ressortir
que ces indications sont trop incertaines pour servir à de nou-
1 Thcol. Studien und Kritiken, 1891, p. 639.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 191
velles combinaisons, surtout en présence des données chronolo-
giques si précises du 1 er livre des Macchabées, qui sont aussi con-
firmées par le Belliim. Mais l'origine de cette indication chrono-
logique par olympiades peut encore être démontrée, et ce passage
montre une l'ois de plus combien Josèphe s'est laissé influencer par
les historiens grecs, même lorsque leurs relations contredisaient
celle qu'il suivait. Nous avons déjà vu plus haut • que Josèphe ra-
conte [Antiquités, XII, 5, 4) qu'en l'an 145, le 25 kislev, dans la
153 e Olympiade, le roi retourna à Jérusalem avec une grande armée
et s'empara de la ville par ruse ; en même temps, nous avons vu
que la date du 25 kislev de l'an 145 est empruntée au 1 er livre des
Macchabées, i, 54, tandis que le comput par olympiades provient
d'une autre source. Nous avons reconnu aussi que le récit qui suit
cette date n'est pas emprunté au 1 er livre des Macchabées, mais à
l'ouvrage comptant par olympiades. Cet ouvrage rapportait donc
que le roi pénétra dans la ville par ruse dans la 153 e Olympiade,
qu'il pilla le Temple, faisant massacrer amis et ennemis et vio-
lant ses engagements. Ces faits, selon I Macchab., i, 20, tombent
dans l'année 143, et il devient évident que l'auteur a placé la date
des dernières dispositions prises par le roi et de l'institution de
sacrifices païens en tête de la relation où il mentionne la der-
nière apparition d'Antiochus à Jérusalem. De là vient que Josèphe
aussi a placé toutes les ordonnances et les actes de cruauté du
roi au 25 kislev 145, tandis qu'en réalité, ces faits devaient être
répartis sur plusieurs années. Pour l'année de la réinauguration,
il semble que dans Antiquités, XII, 7, 6, Josèphe a eu égale-
ment sous les yeux les deux mêmes sources : l'une, I Macchab.,
iv, 36-54, qu'il copie presque littéralement et à laquelle il em-
prunte cette observation : « C'était précisément le jour où trois
ans auparavant le service divin avait été changé en un service
profane et ordinaire », et la seconde, qui compte par olympiades,
mais qui place la restauration du culte en l'an 149, contrairement
à la date indiquée dans le même paragraphe. Cette seconde relation
paraît être inexacte sur ce point ou, ce qui n'est pas invraisem-
blable, semble concorder avec les trois ans et demi du Bellum et
placer le début et la fin de la dévastation du Temple un an plus tôt.
Nous avons, d'ailleurs, déjà reconnu d'autres concordances entre
ces deux sources ; et c'est pourquoi on a pu admettre ici aussi la
même durée pour la période entre le pillage du Temple et sa
réinauguration, c'est-à-dire depuis le mois d'août 146 environ
jusqu'en décembre 149.
1 Voyez p. 1»4.
192 HKVUti DES ETUDES JUIVES
IV
L IMMOLATION D UN PORC SUR L AUTEL DES HOLOCAUSTES
Toutes les relations ne rapportent pas ce fait de la même ma-
nière. Josèphe, dans Bellum, 1,1,2, ne dit rien de l'ordre donné par
le roi d'immoler un porc sur l'autel, mais il y raconte qu'Antiochus
força les Juifs à offrir des porcs sur l'autel. Dans les Antiquités,
XII, 5, 4, il dit : « Le roi se lit élever sur l'autel un autel idolâ-
trique, sur lequel il immola des porcs et lit offrir un sacrifice
contraire aux lois et aux usages des Juifs. Ensuite, il les força à
abandonner le service de leur Dieu, à adorer ses idoles, à bâtir
des autels dans chaque ville et dans chaque village et à y offrir
quotidiennement des porcs. De môme, il leur défendit de circon-
cire leurs enfants et menaça de châtiments ceux qui en seraient
trouvés coupables. »
Josèphe relate donc ici : 1° la construction d'un autel sur l'autel
des holocaustes à Jérusalem ; 2° l'immolation de porcs sur l'autel
idolâtrique, et 3° la construction d'autels et des sacrifices de porcs
dans les villes de la Judée. Ce n'est pas le I er livre des Macchabées
qui a pu lui fournir ces détails, car si celui-ci raconte, dans i, 54,
que le 25 kislev l'abomination de la désolation (= l'autel) * fut
érigée sur l'autel des holocaustes, et ensuite, dans i, 59, « que le
25 du mois on offrit des sacrifices sur l'autel qui se trouvait sur
l'autel des holocaustes, » il évite avec soin de mentionner le sacri-
fice d'un porc dans le sanctuaire. Cette réserve même trahit
l'intention de passer sous silence que le Temple de Jérusalem a
été profané d'une manière si blessante pour les sentiments des
Juifs. Pour cette raison, ainsi que pour expliquer la révolte de
Mattathias à Modin, l'auteur fait de l'ordre royal d'offrir des sa-
crifices à Jérusalem une prescription générale (i, 47) adressée à
toute la population juive -. Dans la relation de l'exécution de cet
ordre, dans i, 54, il dit aussi : « Us érigèrent l'abomination de la
désolation sur l'autel et ils construisirent des autels dans les villes
de Judée », mais sans faire mention du sacrifice d'un porc. De
même dans iv, 45, il parle de la profanation de l'autel et du sanc-
tuaire, sans préciser le genre de profanation 3 . En admettant que
1 Voir Schûrer, I, loo.
2 Cf. aussi I, 44.
3 On ne comprend bien cette réserve de fauteur que si on connaît sa position ;
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSEPH E 1U3
Josèphe ait eu cette relation sous les yeux sous sa forme actuelle,
il n'a pas pu lui emprunter la mention du sacrifice d'un porc.
Comme, d'autre part, nous trouvons que Diodore, qui reproduit
Polybe ou Posidonius, aussi bien que le passage des Antiquités,
XIII, 8, 2, qui a sans doute la même origine, mentionnent le
sacrifice d'un porc sur l'autel des holocaustes, nous arrivons à
cette hypothèse que ce détail émane de la même source que le
passage des Antiquités, XII, 5, 4, c'est-à-dire de Nicolas de
Damas. Pas plus que celui-ci, le Bellum ne passe sous silence la
profanation de l'autel; sans tenir compte des sentiments natio-
naux, il nous montre même des Juifs offrant des porcs sur l'autel
du Temple. Le II livre des Macchabées, vi, 5, se borne à dire :
« L'autel était rempli de choses impures, défendues par la loi. »
Par la réserve avec laquelle il s'exprime, il ressemble au I er livre,
mais il s'en distingue en dévoilant sans ménagement les actes
honteux des prêtres dans la période précédant les luttes des
Macchabées et en décrivant la profanation du sanctuaire dans
vi, 2-5.
Quant à l'autel sur lequel Antiochus fait immoler le porc, Jo-
sèphe dit qu'il fut érigé dans ce but sur l'autel des holocaustes, et
il leur donne des noms différents, appelant l'autel saint 8u«a*rrç-
ptov, et l'autel idolâtrique pwuoç. Tous ces détails, ainsi que la dis-
tinction mentionnnée ci-dessus, ont été empruntés par Josèphe au
I er livre des Macchabées (voir Grimm, p. 31), de sorte que dans
les Antiquités, cette partie de son récit n'a pas d'autre origine.
Si on y compare son récit de la réinauguration dans Anti-
quités, XII, 7, 6, pour lequel il avait à sa disposition la relation
détaillée de I Macchab., iv, 36-61, on remarque qu'il la suit
il était prêtre et partisan déclaré des Macchabées. Par suite, le Temple est pour lui
ce qu'il y a de plus sacré et il ne peut concéder que des porcs aient été sacrifiés sur
l'autel. Les prêtres sont les chefs du peuple, c'est pourquoi il ne mentionne pas la
trahison dont ils se rendirent coupables envers le Temple et le pays, et il supprime
tout ce qui a trait aux grands* prêtres, détails qui auraient pourtant dû prendre une
grande place dans l'histoire de l'époque qui précède les luttes des Macchabées. Comme
il ne peut passer sous silence les faits eux-mêmes, il parle, dans i, 11, au lieu des
grands-prêtres, de gens impies, et, dans i, 13, il dit : € quelques-uns du peuple •. Par
contre, les chefs de la guerre nationale sont désignés expressément comme prêtre?,
en première ligne, les frères Asmonéens, ensuite, comme je crois devoir interpréter
les noms, (cf. mon travail, Die Priester und der Quitus, p. 194, note 4) Joseph ben
Zacharie et Azaria dans v, 18. Il est vrai que, dans v, 62, il remarque que ces deux
géoéraux n'étaient pas de la race de ces hommes qui devaient être les sauveurs
d l'Israël ; mais, en agissant ainsi, il veut simplement les opposer à la famille des
Macchabées, dont il proclamait la renommée, sans vouloir dire par là qu'ils n'étaient
pas des prêtres. Wellhausen, l&raelitische und jiidische G-eschichte, p. 209, note 3,
admet aussi que ces officiers supérieurs étaient des prêtres et renvoie à I Macch., v,
67, où il est dit : « En ce jour-là tombèrent des prêtres qui voulaient accomplir de
vaillants exploits, parce qu'ils se jetèrent imprudemment dans la mêlée. »
T. XXXII, n° 64. 13
19Î REVUE DES ÉTUDES JUIVES
exactement dans tous ses traits, mais qu'il omet précisément le
paragraphe sur l'enlèvement de l'autel saint et de l'autel idolà-
triqueet se borne à dire xaôeXàv 8s xai xb ôoffiaffTTJpiov, sans indiquer
l'existence d'un autel érigé sur le premier '. Si nous n'avions que
les deux récits parallèles de Josèphe, nous serions sûrement ten-
tés d'expliquer la différence, en apparence si peu importante, des
mots employés pour désigner les autels par une interprétation des
deux phrases. Mais Diodore dit expressément : Toi facafôpœ [W<f>
tûu Ôe-oy [AsyàV^v uv Ôucraç ; de même, les Antiquités, XIII, 8, 2 : Zk
u.£v xarsOufTcv kiû tov pcoixov, et BelllMl, I, 1, 2, su; s7UÔueiv tw pwy.o).
Tous ces trois textes sont d'accord au sujet de la désignation
païenne de l'autel dans le sanctuaire, différente de celle du
I er livre des Macchabées. Le II e livre des Macchab., vi, 5, ne
parle, lui aussi, que de l'autel du Temple, qu'il appelle &u(na<rr»j-
ptov, et ne sait rien d'un second autel érigé sur le premier. Le
récit du I er livre des Macchabées et celui des Antiq., XII, 5, 4,
qui lui est emprunté, sont donc seuls en présence de tous les
autres récits, et s'ils ne sont pas conformes à la réalité historique,
c'est qu'ils ont voulu ménager les sentiments juifs et le prestige
du temple de Jérusalem. Mais le fait que Josèphe connaissait
aussi la forme originale du récit de cet événement, telle que nous
la donnent toutes les autres sources, est démontré clairement par
le récit qu'il a consacré à l'inauguration du Temple.
Cet examen des relations parallèles du sacrifice païen confirme
le résultat obtenu par la comparaison de ces mêmes relations sur
d'autres faits : là où la source juive et la source païenne sont di-
vergentes, le Bellum fait des emprunts à un autre texte que les
Antiquités, et les deux ouvrages de Josèphe ne sont d'accord
que quand ils reproduisent tous deux la source païenne. Nous
avons reconnu, en outre, que dans le Bellum, Josèphe n'a pas
utilisé le I er livre des Macchabées. Ce résultat, si important pour
le jugement qu'il faut porter sur le Bellum, sera encore confirmé,
et nous y reviendrons. Mais il résulte aussi de ce qui précède que
la purification du Temple a été autrement racontée dans les di-
verses relations que dans le I er livre des Macchabées, de même
que ces relations ont décrit la profanation du sanctuaire autre-
ment que ce dernier. C'est ainsi que le II e livre des Macchabées,
qui, dans vi, 4, outre la profanation de l'autel, mentionne celle de
tout le Temple et des portiques par des festins, les orgies et les
excès des Syriens, raconte dans x, 2 : « Ils démolirent les autels
et les bocages sacrés, élevés par les païens sur les places pu-
1 Contrairement au I er livre des Macchabées, il désigne aussi deux fois l'autel des
fumigations par le mot (■iio^o;.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSEPHE 19o
bliques ; et, après avoir purifié le Temple, ils bâtirent un autre
autel. » La concordance de cette relation avec le Bellum, I, 1, 4,
est digne d'être notée : « Juda purifia toute la place et l'entoura
d'un mur; il fit fabriquer les vases nécessaires au culte divin et
les plaça dans le sanctuaire, les anciens vases ayant été souillés;
il construisit un autre autel et ordonna qu'on recommençât à faire
les sacrifices. » On voit que les deux sources mentionnent la pro-
fanation de tout l'emplacement et ne parlent que d'un seul autel.
LE SOULEVEMENT DE MATTATHIAS.
Pour achever le tableau des événements qui suivirent immédia-
tement la profanation du Temple, je veux encore m'arrêter sur les
lignes du Bellum qui se rattachent aux faits dont il vient d'être
question. On y lit, en effet (I, 1, 2) : « Tous refusèrent d'obéir à
l'ordre de laisser les enfants incirconcis et de sacrifier des porcs
sur l'autel. Les plus considérables furent mis à mort; Bacchide, le
gouverneur militaire envoyé par Antiochus, joignant aux horri-
bles mesures commandées par ce prince sa cruauté personnelle,
ne recula devant aucun forfait et mit à la torture successivement
les citoyens les plus estimés, rappelant chaque jour à toute la po-
pulation les horreurs de Ja conquête, jusqu'à ce que, par l'excès
de ses crimes, il eut amené les malheureux opprimés à une tenta-
tive de vengeance ».
Ni le I er livre des Macchabées ni les Antiquités ne relatent les
événements qui suivirent la profanation du Sanctuaire, car tous
deux, abandonnant la capitale, appellent toute l'attention sur
l'hasmonéen Mattathias qui apparaît en scène à Modéin. A ce mo-
ment, leur récit nous montre Jérusalem et le Temple saccagés et
déserts et l'animation ne régnant que parmi les païens dans l'Acra.
Le Bellum, au contraire, décrit les persécutions et les mauvais
traitements qui continuaient à Jérusalem et, dans la phrase qui
termine ce récit, il indique que les Juifs de la capitale organisèrent
une révolte contre leur bourreau, le gouverneur de la garnison.
De même, dans II Macchab., vi, 4 — vu, 42, il est question de ce
qui se passa à Jérusalem '. Ony raconte qu'Apollonius, le délégué
1 Graetz, Gcschichte, II, 2 e édition, p. 317, note 1, croit que le martyre d'Eléazar et de
la mère avec ses sept (ils, raconté dans II Macch., vi, 9-31, et lVMacch., v-vi, a dû
166 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'Antiochus, avec sa troupe, et le surveillant Philippe maltrai-
taient le peuple et châtiaient cruellement tous ceux qui leur
étaient dénoncés. Les Juifs se voient obligés de participer à la fête
mensuelle de Bacchus et y sont contraints de la plus dure façon.
Quoique le nom de ce cruel général soit ici Philippe et, dans le
Bellum, Bacchide, on peut quand même admettre l'identité des
événements relatés par les deux récits. Car ces deux chefs oc-
cupaient des positions différentes à Jérusalem, l'un étant qualifié
de ztzIgxotzoç et l'autre de ippoupap^oç ; ils ont donc pu exercer simul-
tanément leur action à Jérusalem, et, comme les actes qui leur
sont reprochés sont les mêmes, on peut admettre qu'il existe quel-
que rapport entre Bellum, I, 1, 2, et II Macchab., vi. Ce rapport
est aussi prouvé par ce fait très caractéristique, que les deux
sources ne savent rien des incidents de Modéin et placent à Jéru-
salem le début du soulèvement.
En effet, selon Bellum, I, 1, 3, Mattathias, « prêtre de Modéin »,
poignarde Bacchide ; et, comme ce récit dit qu'il s'enfuit devant
la nombreuse garnison qui avait eu Bacchide à sa tête, et comme
il a été déjà raconté que celui-ci torturait les habitants de la capi-
tale, il ne peut être un instant douteux que tout ne se soit passé
à Jérusalem. Le II e livre des Macchabées, tel que nous le possé-
dons, ne nomme pas du tout Mattathias et raconte que Juda (v, 27)
s'enfuit dans le désert avec dix compagnons ; plus tard, il lui
attribue les mêmes exploits que le Bellum attribue à Mattathias,
mais il ne parle que de Jérusalem comme théâtre de tous les évé-
nements. Malgré les ressemblances des deux relations, il n'y a pas
à penser à un emprunt de l'une à l'autre. Car, sans tenir compte
du fait que Josèphe ne montre nulle part qu'il connaît les évé-
nements racontés dans le II e livre des Macchabées, la juxtapo-
sition des deux relations, exception faite d'un petit nombre de
traits identiques, révèle une grande différence dans la disposition
de la matière et dans l'exposition.
Nous arrivons au même résultat en comparant les paragraphes
du début du Bellum, I, 1,1, sur les luttes intestines dans Jérusa-
lem avec la partie correspondante du II e livre des Macchabées.
L'un et l'autre rattachent l'intervention d'Antiochus dans les af-
se passer à Antioche et invoque la circonstance que l'auteur parle de la présence du
roi et de ses courtisans qui paraissent connaître Eléazar de longue date. Schlatter
aussi [Jason von Kyrene, p. 9) est de cette opinion et ajoute la remarque de saint
Jérôme que l'on montrait à Antioche les tombes des sept martyrs; cela se trouve
déjà chez Cigoi, Historisch- kritische Schwierigkeiten im IL Mahkabàerbuche, p. 5.
Cependant, comme nous le verrons, la narration assez étendue n'appartient pas à
l'ouvrage de Jason de Cyrène, mais à l'auteur du résumé de cet ouvrage, qui a
intercalé des récits de ce genre sans tenir compte du contexte.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 197
faires juives aux dissensions des notables de la capitale ' ; mais la
description des incidents particuliers et les points de vue varient
complètement. En présence de ces divergences, on serait tenté
d'admettre que peut-être le Bellum a fait des emprunts à l'ouvrage
original si étendu de Jason de Cyrène, dont le II e livre des Mac-
chabées est le résumé. Cependant, cette supposition aussi est im-
possible, car, dans l'original, le groupement et la liaison des faits
étaient sûrement les mêmes que dans le résumé. Il ne reste donc
qu'une hypothèse, Jason de Cyrène aussi bien que le Bellum ont
emprunté les parties qui leur sont communes à la même source,
qu'ils ont ensuite utilisée d'une manière différente, suivant leurs
tendances respectives.
Dans plusieurs cas où nous avons pu établir l'accord du II livre
des Macchabées et du Bellum, nous avons constaté qu'ils étaient
identiques à une troisième source grecque, utilisée dans Anti-
quités, XIII, 8, 2, et qui est vraisemblablement Polybe ou Posi-
donius ; le Bellum et le 11° livre des Macchabées doivent donc
avoir un rapport quelconque avec ces deux auteurs. Mais nous
avons trouvé aussi que Josèphe n'a pas emprunté directement à
Polybe les parties des Antiquités, XII, 5, 2-4, qui proviennent
d'une source grecque, mais qu'il s'est servi de Nicolas de Damas
comme intermédiaire; nous pouvons donc conclure que le Bellum,
I, 1, 1, a aussi utilisé Nicolas de Damas. Tandis que dans les Anti-
quités, XII, 5, 4, et XIII, 8, 2, Josèphe n'a conservé que des
fragments de ce texte, ayant laissé les démonstrations pour faire
place aux récits beaucoup plus détaillés du I er livre des Mac-
chabées, dans le Bellum, où il n'a pas suivi ce livre, il reproduit
d'une manière continue les relations de son modèle. J'essaierai
encore de montrer que, dans le Bellum, la description delà situa-
tion intérieure de la Judée provient aussi d'un auteur païen. Les
passages qui ont été examinés jusqu'à présent ne permettent pas
de décider si le II e livre des Macchabées qui, sur certains points,
concorde avec le Bellum et Nicolas de Damas, procède de celui-ci
ou de Polybe.
Par contre, il nous parait certain que le Bellum ne peut avoir
utilisé le I er livre des Macchabées, car, dans ce cas, il n'aurait pu
négliger de mentionner Modéin comme théâtre du soulèvement.
Nous insistons particulièrement sur ce résultat, qui est tout à fait
contraire à l'opinion de Destinon. Celui-ci 2 a prouvé victorieuse-
ment que les deux ouvrages de Josèphe procèdent de la même
source et que les Antiquités ne se distinguent du Bellum que sur
1 Cf. Willrich, Juden und Gi'iechcn, p. 64 et s.
* Die Quellen des Flavius Josephus, p. 10 et s.
198 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
un point : les Antiquités tiennent compte de l'histoire des États
étrangers avec lesquels les Juifs entretinrent des rapports poli-
tiques, tandis que le Bellum n'en parle pas. On peut faire la même
remarque à propos de l'histoire des grands- prêtres. Destinon
ajoute expressément que cette observation s'applique sans restric-
tion à tout le récit, depuis l'ouverture des luttes des Macchabéens
jusqu'à la mort d'Hérode. Cependant, cette déclaration est en con-
tradiction avec une constatation faite par Destinon lui-môme sur
le manque de proportion du récit dans Beltum. En effet, tandis
que ce livre rapporte, en un aperçu très serré, les événements
antérieurs à Tavènement de Siméon (I, 1, 1 — I, 2, 2), pour les
époques suivantes les deux textes parlent avec la môme abon-
dance de détails ; ce qui fait supposer que cet ouvrage n'a pas
puisé à la même source pour toutes ses parties. Or, en fait, Des-
tinon ne prouve l'accord des deux ouvrages qu'à partir de l'époque
qui suivit l'avènement de Hyrcan, tandis que pour l'histoire des
frères Macchabéens, il ne cite les descriptions parallèles que d'un
seul passage, dont il attribue les divergences remarquables aux
erreurs et aux malentendus résultant de l'abréviation de l'origi-
nal *. Comme le I er livre des Macchabées va jusqu'à la fin du gou-
vernement de Siméon., et que jusque là le Bellum aussi expose les
faits avec la même concision, la conclusion s'impose : Josèphe,
en composant son ouvrage, n'avait pas sous les yeux le I er livre
des Macchabées, si abondant en détails dans ses récits.
Cette conclusion, Destinon essaie de la combattre. Comme les
Antiquités copient simplement le I er livre des Macchabées, il
veut prouver que cet ouvrage et le Bellum sont identiques pour
les particularités empruntées au I er livre des Macchabées. Pour
démontrer son dire, il choisit comme exemple le passage offrant
la divergence la plus complète au sujet des événements qui sui-
virent la profanation du sanctuaire, c'est-à-dire l'apparition en
scène de Bacchide. Il juxtapose les relations du Bellum, I, 1, 2,
des Antiquités, XII, 5, 4, et de I Macchab., i, 29, concernant l'en-
trée d'Antiochus à Jérusalem et ajoute la remarque suivante :
« Comme on voit, le Bellum et le I er livre des Macchabées se
rencontrent sur ce point qu'ils ne mentionnent pas l'arrivée d'An-
tiochus lui-même; il en résulte que le récit divergent dans les
Antiquités doit reposer sur une erreur. Dans la suite du récit, la
présence du roi en personne ne ressort pas davantage. D'autre
part, les Antiquités et le livre des Macchabées rapportent una-
nimement que les Syriens s'emparèrent de la capitale par ruse. »
1 L. cit., note 1.
LES SOURCES DE FLAVIUS JOSÈPHE 1«J9
On voit par les faits assimilés ici l'un à l'autre, mais, en réalité,
fort différents, combien cette démonstration est peu probante.
D'ailleurs, nous avons déjà montré plus haut les divergences qui
existent au sujet d'autres particularités.
Pour terminer, résumons encore une lois les résultats de nos
recherches sur les récits relatifs à la situation créée par Antio-
chus IV Epiphane. Le plus ancien ouvrage historique de Josèphe,
le Bellum Judaicum, n'a utilisé, dans I, 1, 1-4, ni le 1 er livre, ni
le II livre de Macchabées, mais il procède d'une source qui, sur
beaucoup de points de détail, concorde avec Diodore, avec l'au-
teur anonyme utilisé dans Antiquités, XIII, 8,2, et avec Nicolas
de Damas. Comme ces trois auteurs procèdent de Polybe ou de
Posidonius, l'inspirateur du Bellum doit aussi avoir connu ces
historiens. Les Antiquités, XII, 5, 2-4, sont complètement indé-
pendantes du Bellum et ne sont d'accord avec lui que dans les
détails empruntés à leur source commune grecque ; le premier
ouvrage ne se distingue pas seulement du Bellum par la plus
grande étendue des passages empruntés, mais surtout parce qu'il
copie presque littéralement des morceaux entiers du I er livre des
Macchabées. Comme les données de cette source si riche se trou-
vaient souvent en contradiction avec celles que Josèphe em-
prunta à sa source grecque, il a transformé le récit du I er livre
des Macchabées pour l'adapter à celle-ci. Cependant, il est encore
possible de distinguer les deux sources, et on reconnaît facilement
plusieurs petits passages de la source grecque sous leur forme
presque littérale, auxquels il faut joindre aussi quelques phrases
des Antiquités, XII, '), 6, et XIII, 8, 2. L'auteur de ces pas-
sages serait Nicolas de Damas. En ce qui concerne le II e livre des
Macchabées, nous avons constaté qu'il se rencontre sur beaucoup
de points avec le Bellum et les ouvrages historiques grecs, de
sorte que nous pouvons aussi y présumer l'influence de Polybe ou
de Posidonius. Comme nos recherches se sont portées seulement
sur une petite partie du Bellum, des Antiquités et des deux livres
des Macchabées, ces conclusions n'ont pas toujours pu être éta-
blies avec une entière certitude et l'amalgame des diverses sources
n'a pu être suffisamment mis en lumière; il y faudrait encore
l'examen d'autres détails des diverses relations parallèles. Cette
étude, je compte l'entreprendre dans un autre article.
Vienne, 15 avril 1890.
Adolphe Buchler.
(A suivre.)
LE
VERITABLE AUTEUR DU TRAITE RÈLIM
Les savants ont été frappés depuis longtemps par un passage
qui paraît particulièrement propre à ébranler l'opinion tradition-
nelle qui attribue à Juda Hannassi l'initiative d'avoir consigné
par écrit en un ordre systématique les lois et les doctrines phari-
siennes, transmises jusque-là oralement. Simson de Ghinon, un
des membres les plus distingués de l'école des tossafistes fran-
çais, dans sa méthodologie talmudique Se fer Rerilont, I, n, 58 \
remarque déjà que R. Yosé salua l'achèvement du traité de Kèlim
par ces mots : « Salut à toi, Kèlim, tu as commencé par l'impu-
reté et tu termines par la pureté 2 ! » Selon lui, il faut en con-
clure que Yosé avait vu ce traité achevé sous sa forme actuelle.
Les savants modernes qui s'occupent de l'étude de l'histoire et de
la littérature juives, depuis Zacharias Frankel 3 jusqu'à M. Schù-
rer\ dans leurs recherches sur les précurseurs de R. Juda
comme compilateurs des lois, n'ont pas négligé pas de citer, à
leur tour, les paroles de R. Yosé et d'en faire le point de départ de
nombreuses déductions. Mais ils n'ont pas été jusqu'au bout et
n'ont pas cherché à déterminer la véritable personnalité de l'au-
teur de ce traité. Ils se sont contentés d'émettre des conjectures,
sans les corroborer par des faits, de sorte que, comme le dit
M. J.-H. Weiss dans la seconde partie de son ouvrage talrau-
1 fcanoia **on pb d'inp JrrnTO T»n nvwjatt wa me ■»»"** nana
fiiVjas-DS Nir: rrobi rvirpniz rm «b Kroonrti ftseian bas . . . «robn
. . .d^bd qidi an)2 rrwm
» Mischna Kèlim, XXX, 4 : tnfittfn ÏTS7J1C33 nD3D3e fcZ'bd 'fnttK
mrtaa.
3 Dai'kè hammischna, p. 211. Il est vrai que ce savant rétracte dans les notes ce
qu'il a affirmé dans le texte.
4 Schiirer, Geschichte des jûdischen VoJkss, 2 e édition, I, p. 96.
LE VÉRITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KÈLIM 201
dique', leurs hypothèses sont arbitraires. Nous allons essayer
d'arriver à un résultat plus précis et plus sûr.
YOSE AUTEUR DU TRAITE DE KELIM,
Le salut adressé par Yosé au traité de Kèlim ne peut s'expliquer
que par deux suppositions : 1° que Yosé a vu ce traité achevé ;
2° que ce traité venait d'être terminé immédiatement avant cette
apostrophe. En effet, on n'a pas l'habitude d'exprimer sous cette
forme ses sentiments au sujet d'un événement qui s'est passé
depuis longtemps. Partout où, dans la littérature talmudique ou
biblique, on exprime son contentement en de tels termes, c'est
toujours au moment où se passe le fait qui le provoque *. L'idée
d'attribuer à Akiba ben Joseph, dont l'activité scientifique est
antérieure au moins d'une génération à l'époque de Yosé, la pa-
ternité de notre traité 3 ne peut donc pas être soutenue et n'exige
pas d'autre réfutation. En outre, la statistique nous fournit sur ce
point des données plus convaincantes que tous les arguments.
Dans le traité de Kèlim, on ne trouve que vingt décisions légales
au nom d'Akiba ben Joseph 4 , une de plus que celles qui sont rap-
portées au nom de son maître Eliézer ben Hyrkanos 5 . Qu'on con-
sidère, en outre, que ses décisions ne sont pas toujours respectées
et qu'elles sont souvent rejetées au profit de celles d'autres doc-
teurs. Au contraire, il n'y a pas moins de cent cinquante et une
décisions émanant de ses disciples plus ou moins immédiats
Siméon, Méïr, Juda et Yosé. De Siméon, on en compte vingt-six;
de Méïr, trente-trois; de Juda cinquante-sept et de Yosé trente-
1 J.-H. Weiss, Dor dor velorschav, II, p. 184 : "Ol 1J3 û^T^ISr» 50 Û\?"G1
■on nbfio n\xtt -o-n a:pp* lai bc vûm -no nx ttho iio^b npb
•m 0» rvnnb hnvin ^on bo33 î-tto tznm^3 vn ts» '-n ttnyy
» Cf. Tosefta Baguiga, II, 1 (éd. Zukermandl, p. 234, 1. 5) : 13">n^ ûn"DN ■"l'V'KUN
*"»j:'rn33 État" "p? p "lî^bsiO; ^-. Houllin, H, 23 (éd. Zuckerm. , p. 503,
1. 16 : Ûlboa nS'i v J N33*l p fc pflDK; I Rois, x, 8, *n«B "plODN "*■«}«
nb« ^-nnr.
3 Frankel, l. c.
* ir, 2, 4; ni, 8; XI, 6; xn, 5; xiv, 1 ; xvn, 5, 13, 17; xx, 4, 6 ; xxn, 7, 9, 10;
xxv, 4, 7 ; xxvn, 5; xxvm, 2, 7; xxx, 2.
5 ii, 8; m, 2; v, 10 ; vin, 1 ; x, 1 ; xi, 4, 8; xiv, 1, 7 ; xv, 2; xvn, 1 ; xvm, 9;
xxvi, 2. 4, 5; xxvn, 5, 12; xxvm, 2.
202 UEVUE DES ÉTUDES JUIVES
sept. Il semble donc qu'on ne puisse conserver aucun doute au
sujet de l'époque de la composition du traité de Kèlim.
U est vrai que, si l'on voulait s'en rapporter absolument à la
statistique, il faudrait attribuer la paternité de Kèlim à Juda ben
Haï, qui est mentionné plus fréquemment dans ce traité que Yosé.
Mais il y a à tenir compte encore d'autres éléments pour résoudre
une question de ce genre. Si on s'applique sérieusement à se
rendre compte de l'esprit des lois mentionnées dans ce traité, on
comprend mieux certaines indications données par les anciens,
mais que les commentateurs plus modernes n'ont pas assez prises
en considérations et qui nous conduisent précisément à attribuer
la rédaction de Kèlim à Yosé. Ainsi, lorsque les commentateurs
de la Mischna firent la remarque que, dans I % 6, le traité de Kèlim
déclare qu'il existe dix endroits dont chacun est saint à un degré
différent, et qu'en réalité, dans la suite, il en énumère onze,
quelques-uns écartèrent cette difficulté en disant que le paragra-
phe où il est question des dix endroits émane de R. Yosé. C'était
là une lueur qui aurait dû jeter une grande clarté sur la ques-
tion de l'origine de Kèlim. Maïmonide lui-même a hésité entre
deux explications. Tandis que dans son Commentaire de la Mis-
chna il admet que le paragraphe en question a été rédigé sous
l'influence de Yosé, dans son Mischné-Tora il penche pour une
autre interprétation t : Ni son contemporain et adversaire, Simson
de Sens 2 , ni Obadia de Bertinoro 3 , ni Yom Tob Lippmann Heller
(nvj ùv msDin) 4 n'ont été plus heureux que Maïmonide. Malgré
toute leur sagacité, ils n'ont pu donner une solution certaine de
la difficulté. Il semble qu'il leur en ait beaucoup coûté d'attri-
buer deux parties d'un même chapitre à deux auteurs différents.
Cependant, une analyse critique du texte, appuyée par la To-
sefta, nous fait mieux comprendre ce passage et confirme l'exac-
titude du nombre dix. Elle démontre ensuite jusqu'à l'évidence
que, non seulement un groupe unique et déterminé de décisions,
mais tout le chapitre et même l'ensemble du traité de Kèlim pro-
vient de l'école de Yosé.
Dès le début, comme, du reste, dans tout le cours du traité, la
Mischna et la Tosefta offrent de notables divergences. D'après
celle-ci, des propriétés spéciales, au point de vue de la propuga-
» Yad hahazaka, Bêt habbehira, VII, 12 : nïîTlpE b^T^" 1 y~!N b3 ; iàid., 13 :
bania^ "y ni0 l'n mianp ivy-, n>id., 21 : ûbiNtt "pa» cmp» ba^nn
naï»Vi.
* Dans son Commentaire de la Mischna, in loc.
3 In loc.
4 Dans ses gloses, i. I.
LK VÉRITABLE AUTEUR DU ÏKA1TK KELIM '203
tion de l'impureté, distinguent yro de 3HT roso l aussi bien que
nbas de naatl *n - et que m de r»5aîn 153 W3 3 . Dans la série graduée
des agents d'impureté, établie dans la Mischna, ï, 1-6, chacun
d'entre eux aurait donc dû se trouver placé à son rang, au-dessus
ou au-dessous de celui qui s'en rapproche le plus. Mais la Mischna,
tout en les plaçant dans leur ordre de succession, les y range par
couples, sans tenir compte des caractères qui distinguent les deux
parties de chaque couple. Dans ï, 2, elle contredit ouvertement la
Tosefta. Ainsi, celle-ci place sur le même rang naain ^53, quelle
qu'en soit la quantité (Wlo) 4 , et ïibns, tandis que d'après la
Mischna, le nNïtti V2 ne cause l'impureté que s'il y en a une quan-
tité déterminée, mm **is ùm o^o nsan "Wi nb^D' 1 . Sur un seul
point, pour aï bc nmT, etc. et aaitt (i , les deux codes sont entière-
ment d'accord, mais, qu'on le remarque bien, ce que la Mischna
concède à la Tosefta émane, selon le témoignage de cette dernière,
de Yosé " .
La constatation que nous venons de faire que tout désaccord
cesse entre les deux recueils des lois si l'on adopte l'opinion de
Yosé, nous aide à résoudre la difficulté de la Mischna, I, 6-9.
On admet généralement que des onze emplacements mentionnés
dans ce passage, il faut en rayer un. Mais lequel ? Les uns,
avec quelque apparence de raison, veulent éliminer la Pales-
tine, nommée au début du passage. Voici comment ils argumen-
tent : « Ce qui caractérise tous les emplacements énumérés,
c'est que certaines personnes ou certains objets ne peuvent
pas y pénétrer, tandis que, pour la Palestine, sa supériorité
consiste en ce que certains de ses produits sont seuls propres
à des sacrifices déterminés. » Cet argument paraît juste à pre-
mière vue, mais on se demande alors pourquoi la Palestine, si
elle ne doit pas être comptée, est placée en première ligne. On
peut encore soulever une autre objection, c'est qu'un autre em-
placement, le territoire de Jérusalem (irttviïi 1*3 û^sb), a la même
particularité que la Palestine, car lui aussi se distingue des autres
villes, en ce que seul il est approprié à certains actes du service
divin. Il faut donc trouver une autre explication pour résoudre
cette difficulté. Un examen attentif nous montre que tous les
emplacements considérés comme saints ont ce caractère commun
i Tosefta Kèlim, I, 1 (éd. Zuckerm., p. 56 ( J, 1. 3).
* Ibid., 1. 5.
* Ibid , 1. 15.
* Ibid., 1. 6.
Mischna Kèlim, I, 2.
6 Mischna, I, 3 ; Tosefta, éd. Zuckerm., p. 569, 1. 12.
" Tosefta, ibid. : npm 2T blB "HIT "IttlN ">OT> '"!■
204 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
qu'ils se distinguent tous par une propriété qui leur est habi-
tuelle, que cette propriété agisse positivement ou négativement,
inclusivement ou exclusivement. Considérée à ce point de vue,
la supériorité de la Palestine n'est pas contestable. Mais s'il faut
absolument éliminer quelque chose, cette élimination peut plutôt
porter sur ce qui est mentionné dans Mischna, I, 9.
D'après cette Mischna, l'espace compris entre l'autel des holo-
caustes et le portique (mraim ûb-iattf "pa) est moins saint que le
sanctuaire (bwr), y compris le portique (dbna), parce qu'il est
accessible aux prêtres qui n'ont pas les mains et les pieds lavés,
c'est-à-dire qui ne sont pas entièrement aptes au service l . Yosé
conteste l'exactitude de ce fait dans la Mischna-, et, comme le
montre la Tosefta 3 , sa théorie trouve l'assentiment presque gé-
néral. En dehors de R. Méïr, personne n'admet que les prêtres
qui n'ont pas les mains et les pieds lavés puissent pénétrer dans
l'espace en question, et la simple déclaration d'un témoin ocu-
laire comme Eliézer ben Hyrkanos, même si elle avait été faite
d'une manière moins énergique 4 , aurait plus d'autorité que
toutes les prétendues traditions des docteurs de l'époque pos-
térieure qui ne connaissaient le temple et son organisation que
par ouï-dire. C'est donc avec raison qu'un des Gaonim 3 a déclaré
que le passage où il est question de dix emplacements est de
Yosé, qui n'attribue pas de rang spécial à l'espace compris entre
l'autel et le portique.
Tel n'est pourtant pas l'avis de Yom Tob Lippmann Heller.
Celui-ci, à l'exemple de Simon de Sens, prétend que Yosé établit
la distinction suivante entre les deux endroits en question : l'es-
pace entre le portique et l'autel doit être évacué au moment où le
prêtre offre l'encens 6 , tandis que le sanctuaire doit être évacué
avant toute cérémonie du culte. Mais notre glossateur, d'ordi-
naire si sagace, se trompe ici. Dans le langage de la Mischna, le
mot îrvjpîi ne signifie pas seulement « offrir de l'encens » 7 ,
comme on le voit dans Berakhot, I, 1 : û'nrran d'abri Tjpr». Au
1 tzrbs-n orr 1 yim abra toob D3di "para w» urnpft bwirr.
4 ibid. % Sd^ttb mo mTttbi Dbian pa dnm TOttrn "OT* '") n?3N
tarab û^baaa û^ba-n fca^v yinn Kbisi pEi» ^a p«œ.
3 Ed. Zuckerm., p. 569, 1. 21 et s.
« Toss,, éd. Zuckerm., 569, 25 : inM2 V\H 'pJKID bVW }~5 WCH ÏT7WÏ1
■p-ntta.
5 Cf. Commentaire de Berlinoro, in l.
6 Mischna, I, 9 : m'jpn TW'ÛI mT»bl bblNH p372 ÏWtt"l.
7 L'ancien hébreu a encore moius ce sens exclusif. Voir Amos, iv, 5 : **i!ûpT
ÏT71D V^n^. Malgré la parenté avec le mot "iltû^p > on ne P eut ' même songer
ici à la fumée, puisque le pain du sacrifice d'actions de grâces, qu'il fût levé ou
azyme, n'était pas brûlé.
LK VÉRITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KÈL1M 205
surplus, Yosé lui-môme indique clairement dans la ToseHa que
rncapfl a un sens plus étendu. Il y énumère toutes les cérémonies
accomplies dans cet emplacement : yww baïTO dl»a WN "OT '"i
yro ns [bo] irtti in» rorcsa fia-ns "p i-napp n^n narabi dVian yatt
tfmsDïi ût bo twn ïti[t] rroa* "n^Joi mai: bï) iai abj>- nD ma».
Yom Tob Heller a également voulu voir un signe distinctif dans
le fait que l'autel d'or, la table et le chandelier seuls pouvaient se
trouver dans le sanctuaire l . Mais on ne peut pas appeler ce fait
une particularité, c'est, au contraire, la raison d'être du sanc-
tuaire. En effet, ce n'est pas parce que le sol du sanctuaire pos-
sède une qualité extraordinaire qu'il donne asile aux objets néces-
saires au culte divin, mais, inversement, ces objets consacrés en
vertu de leur destination assurent au sanctuaire sa supériorité.
Tout autre sol sur lequel ces objets se trouvaient, soit dans le dé-
sert, soit à Silo ou ailleurs, a joui de la même prérogative, mais
seulement tant qu'ils s'y trouvaient 2 . Ils constituent donc la raison,
et non la conséquence, de la sainteté. Dans le système de la Mis-
clina, au contraire, il ne s'agit pas de signes distinctifs essentiels
ne pouvant être séparés de la chose, mais de simples accidents.
La même objection s'applique aussi à la remarque de la Tosefta
(éd. Zuckerm., p. 569, I. 28). C'est vraisemblablement une inter-
polation postérieure 3 , puisqu'elle n'est pas en harmonie avec la
suite du texte proprement dit. La constatation — qui, remar-
quons-le en passant, infirme aussi l'hypothèse de Yom Tob Heller
— que, selon les déclarations décisives de Yosé, le sanctuaire
n'a point de supériorité sur l'espace compris entre l'autel et le
portique a induit un savant inconnu à établir la différence sui-
vante entre l'espace intermédiaire et le sanctuaire. Dans le pre-
mier on peut pénétrer même quand on n'y a point à faire de
service, tandis que le second n'est accessible que pour les besoins
du service *.
« Tosefot Yom Tob, sur 1,9, fin.
* Cf. Mischna Zebahim, XI V, 4, et s.
3 La Tosefta rapporte des interpolations d'une époque plus récente, même très
récente. Obadia de Bertinoro, qui connaît la Tosefta et la cite souvent pour élucider
la Mischna, s'appuie sur l'autorité de ses maîtres, dont il n'indique, d'ailleurs, pas le
nom, pour déclarer synonymes trois expressions différentes de la Mischna Kèlim,
vin, 9 : nna ban nTOïn rmaaaKi ïaTbi vo-pd imam. On trouve
aussi la même indication dans la Tosefta, éd. Zuckermandel, p. 576, 1. 23 : "jbiai
S~ nnX SÏ3' Il n'est pas difficile de savoir à qui revient la priorité. Si Bertinoro
avait eu sous les yeux l'interprétation de la Tosefta, il n'aurait pas négligé d'invo-
quer l'autorité plus grande du vieux code. Cette remarque paraît donc avoir pris la
voie opposée et avoir passé de son commentaire dans la Tosefta.
* Tosefta, éd. Zuckerm., p. 569, 1. 28, naTttbl ûblN^ "pa ÏT5*» ÎTO 'nfi
i-ma*b >*b©i s-rrwb v D3D3 naTttbi tabiNn ya bta t^b» bmîfot
naba miarb «b« voaa: r« ba^-b-i.
206 HE VUE DES ÉTUDES JUIVES
Mais est-il vrai que l'accès dans l'espace intermédiaire est auto-
risé en toute circonstance ? Rappelons-nous qu'à moins d'avoir un
but pieux, on ne peut se rendre ni sur la montagne du Temple 1 ,
ni dans des synagogues -, môme quand elles sont hors d'usage :i ;
rappelons-nous aussi la règle qui n'autorise l'accès de l'espace
intermédiaire qu'aux prêtres préparés au service. On comprendra
alors que la permission d'entrer implique le sous-entendu qu'un
accident imprévu pourrait nécessiter l'assistance d'un autre prêtre
pour accomplir un service liturgique 4 . Mais cela ne s'appelle plus,
dans ce cas, « pénétrer sans intention de remplir un service du
culte » •'. On ne peut donc pas admettre saris restriction la réponse
de Tinterpolateur.
Le paragraphe suivant de la Tosefta est encore plus décisif que
notre raisonnement. Abba Saùl propose, en effet, pour le grenier
du saint des saints fe un degré de sainteté supérieur au saint des
saints lui-même: « Car, dit-il, on y pénètre au moins une fois
par an, au jour des Expiations, tandis que personne n'entre
dans le grenier pendant des années. » Cette théorie est écartée
par cette brève objection : « Cette particularité ne constitue pas
un rang spécial 7 . » Ce rejet catégorique, sans indication de
motif, montre avec évidence que les docteurs mesurent la sainteté
d'un endroit d'après les personnes qui peuvent y pénétrer ou les
actes qui doivent s'y accomplir, en vertu de leur qualité et de
leur importance, sans considération des circonstances acces-
soires, telles que le moment ou le but. Or, comme personne ne
pouvait entrer dans le saint des saints excepté le grand-prêtre,
et comme, dans le grenier, au contraire, tout artisan, sans dis-
* Misçhna Berakhot, IX, 4, NVttSDp 13tt53n ^bl . . . n^3n nrî-
8 Tosefta, éd. Zuckerm., p. 224, 1. 27, "13BE ttttîia Jïia DW N5 DVDiS \na
Dm ■pmfira tni ann pb-^a "pan rronn ^dm.
3 Misckna Aleguilla, III, 3, DP1S pïîiy pN S^tTS nOj^n rV3
«•n.TOp.
4 Oq voit de la manière la plus évidente par la Tosefta, éd. Zuckerm., p. 81, 1. 1,
que cette circonstance était réellement prise en considération : b"nà \TO *^jOl
mttb pa «npam a^n wnaa (scii. bi*w pa) im kstd (iTaa*»).
miayb I^INn ]rw n jD)3 TIÛB tTlttîb Nbt3 pa"). Dans des circons-
tances particulièrement solennelles, il était expressément prescrit de prendre des
mesures pour faire la substitution immédiate. Cf. Mischna Yoma, I. 1. L'incident
des fils de Kamhit montre que cette précaution n'était pas inutile; voir Tosefta,
éd. 'Zuckerm., p. 189, 1. 13, et Bamidbar rabba, 20 : *p p27212)a Hïïnj
rrrwp.
5 Tosefta, éd. Zuckerm., p. 569, 1. 28 : rm^b Nbttîl.
6 Ibid., p. 569, 1. 30 : ûi^pn ttHp ma mbr.
-' Ibid., p. 569, 1. 33 : nbj>» 1T p8 lb Tl»».
LE VERITABLE AUTEUR DU TBAITE KKLIM 207
tinction d'origine 1 , pouvait pénétrer en cas d'urgence, l'idée
d'Abba Saùl est sans valeur.
La distinction qu'on a voulu établir entre le sanctuaire et l'es-
pace intermédiaire est également inexacte. Les deux endroits con-
sacrés se ressemblaient en ce qu'ils étaient accessibles aux prêtres
propres au service et fermés à ceux qui n'y étaient pas complète-
ment préparés (trban tTT yin-i tfbtt). Ils possédaient cinq particu-
larités communes, comme l'assure Yosé avec l'assentiment de la
majorité 2 , et ne se distinguaient l'un de l'autre par aucune parti-
cularité. Ils ont donc tous deux la môme valeur et le même rang
et c'est sur ce résultat final que repose le nombre dix des degrés
de sainteté : ce nombre paraît évidemment avoir été énoncé par
le même auteur que le nombre cinq dans un autre passage 3 . Il
suffit donc d'écarter simplement le passage relatif au sanctuaire »,
qui a probablement été interpolé par un disciple de Méïr, par
égard pour la doctrine de son maitre 5 , et la Mischna origi-
nale de Yosé sera reconstituée, irréprochable de forme et de
contenu.
Avec une légère correction, la Mischna II, 2 témoigne elle aussi
en faveur de Yosé. Yohanan ben Zakkaï, dont la Mischna fait
rarement mention, et encore indirectement, dans le récit de cer-
tains événements, comme le constate M. J.-H. Weiss , intervient
ici personnellement dans le débat. Et chose singulière, il n'a la
parole qu'après deux docteurs qui ont moins de valeur et sont plus
jeunes que lui, après Ismaél et Akiba. Gela est-il vraisemblable?
Mais, en réalité, le nom de Yohanan ben Zakkaï est ici le résultat
d'une faute de copiste. Outre les motifs que nous venons d'ex-
poser, nous avons comme preuves les passages parallèles du Si-
fra 7 et de la Tosefta*, qui ont, à la place de Yohanan ben Zak-
kaï, Néhémia et Eliézer ben Jacob. C'est ce qui sans doute a
déterminé aussi J.-H. Weiss à omettre cette Mischna dans l'énu-
mération des lois dues à Yohanan ben Zakkaï.
1 Ibid., p. o70, 1. 4, ... ÛT^T^ tTOaM ïpnVl m333 ET 5353 b^ïl
1 M. Kclim, I, 9, bs^nb JTW3 rOTTabl ûb"IN'n *pn d"Hm ÏTUEm. Tas., éd.
Zuckerm, p. 56?, 21, tPbjm Û*H n yim «bfi mT»bl ûb*Wn l^ab 1"»D3D31
3 Mischna Kèiim, I, 9, Û"Hm ÏTwfàrD-
4 lbid., îzmpE brrr:n.
s Tosefta, éd. Zuckerm., p. 569, 1. 21 : yim »bl3 rPTttbl ûblN" fab ^03531
T»wa ■'ai "nm ts^bam ïzpt*.
8 Dor dor vedorschav, II, p. 40, note 2.
7 Dans péricope Schemùii, VII, 3; éd. Weiss, p. 53 £.
» El. Zuckerm., p. 570, 1. 29,
208 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Mais, si le nom de Yohanan ben Zakkaï a été mis par erreur, il
est évident qu'il a été écrit au lieu d'un autre Yohanan. C'est ainsi,
par exemple, que dans la Tosefta Sota 1 le grand-prêtre Yohanan
0"3 'prvp) est devenu Yohanan ben Zakkaï (î"a i:nr),et cette leçon
fut ensuite interprétée dans ce sens par les copistes. M. Weiss
cite encore d'autres exemples d'erreurs de ce genre s . Il est vrai
que de Néhémia et Eliézer on ne saurait jamais faire Yohanan ben
Zakkaï. Mais ces savants furent les disciples d'Akiba et de ses
compagnons, parmi lesquels il y avait, à côté d'Ismaël, Yohanan
ben Nouri. En prenant une décision contraire à celle d'Ismaël et
d'Akiba, ils ne peuvent avoir invoqué d'autre autorité que celle
de Yohanan ben Nouri, le troisième compagnon. Le nom de ce
dernier écrit en abrégé (fn "n) aura ensuite été confondu avec
celui de Yohanan ben Zakkaï. Notre Mischna, en ce qui concerne
la manière dont elle est composée, a son pendant dans BeJîhorot,
VI, 6, où on trouve aussi mentionnés dans le même ordre Ismaël,
Akiba et Yohanan ben Nouri. Mais on y trouve en même temps
une indication permettant d'expliquer pourquoi, dans notre pas-
sage, les noms de Néhémia et d'Eliézer ben Jacob ont disparu.
Cette Mischna présente, en effet, cette particularité qu'elle rap-
porte, sans indication de nom d'auteur, une opinion qui, en réa-
lité, doit être attribuée à Yosé. Toute la relation, tant l'incident
que la controverse s'y rattachant entre Akiba et Yohanan ben
Nouri, provient, selon la Tosefta correspondante 3 , de Yosé, qui,
d'ailleurs, était en état de savoir le mieux ce qui concernait Yoha-
nan, avec lequel il était en rapports étroits 4 . Il est question, dans
la Tosefta, quinze fois en tout de Yohanan ben Nouri. Dans douze
de ces cas, c'est Yosé qui fait mention de lui 5 . Ainsi l'auteur de la
Mischna arrive à ne plus penser à distinguer ces deux docteurs.
Çà et là, il attribue à Yosé une opinion que celui-ci tenait de la
bouche de son interlocuteur habituel. La décision de la Mischna de
Kèlim G portant qu'une coupe trouée et bouchée ensuite avec du
plomb — une coupe de verre ou de pierre, peu importe — peut de
nouveau devenir impure, n'émane pas de Yosé, comme la Mischna
l'indique, mais elle appartient, selon les renseignements plus exacts
1 XIII, 10, éd. Zuckerm., p. 320, I. 3.
* Dor dor vedorschav, II, p. 119, note 1.
3 Ed. Zuckerm., p. 539, 1. 5.
4 Toteffa, éd. Zuckerm, p. 575, 1. 20. ^N ITttn 1":m:> ib TI332 "OV "i'8
miian w>ba 'n ^ii bnp un.
s Ibid., p. 66, 1. 18; p. 87, 1. 14; 223, 15; 251, 29; 400, 9; 539,5; 571, 7; 573,
14, 575, 20; 578, 38; 597, 30; 602, 30.
« xxx : 3, yyaa nttiN iot 'n "iew):n ap-rç . . . ûasais oia
N721Û-
LE VERITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KELIM 209
de la Tosefta l , à Yohanan ben Nouri. Souvent c'est le contraire qui
a lieu, et les décisions de Yohanan ben Nouri sont publiées sous le
nom de celui qui les rapporte. Ainsi, la Misclma Kèlim, II, 4, dit
brièvement : *\ffltn ma p ):nv '-), mais dans la Tosefta (éd. Zuc-
kerm.. p, 571, 1. *7), on lit à propos du même sujet 2 : "rt3"itf "OT "i
ma p fatlT "OT ÛTOE. On peut donc admettre que, comme dans
Behhorot et ici, la Misclma de Kèlim, II, 2, sans s'occuper de
Néhémia et d'Eliézer ben Jacob, a utilisé directement les tradi-
tions de Yosé en passant sous silence ses sources.
La série des passages empruntés à Yosé sans que son nom soit
prononcé est assez longue. En raison du contraste, mentionnons
tout de suite une décision qui, tout en se prononçant contre Yoha-
nan ben Nouri, est cependant rapportée par Yosé. Parmi les maté-
riaux dont on peut former des vases sans que ceux-ci redevien-
nent impurs comme l'étaient les matériaux, la Misclma, II, 3,
compte, contrairement à l'avis de Yohanan, les copeaux de métal
(iffltû), mais non les découpures de métal (rmnttp). Dans ces
deux questions, la Misclma se range tacitement à l'avis de Yosé 3 .
C'est également à Yosé qu'il faut attribuer les passages de Mis-
clma, II, 3 et 4, où l'on compte la barque en terre cuite 4 et le
tour du potier 5 parmi les ustensiles qui ne peuvent devenir im-
purs, car la Tosefta nomme explicitement ce docteur.
Du reste, l'esprit de Yosé anime tout le traité, que son nom soit
prononcé ou nom. Dans quatorze cas 7 il prononce en dernier res-
sort ("ot 'n n»N). Ses principes ("W '"i "M bbrDn sit) servent de
règles pour l'admission ou le rejet de certaines opinions s . On l'a
déjà vu clairement plus haut, dans I, 9, et on peut le constater
encore en d'autres endroits. Ainsi, bien que le couvercle d'une
malle (&o:3£p "no?) 9 , ou d'un panier (Tîa "nos) 10 , devienne impur,
1 Ed. Zuckerm., p. 597, 30, iÇ^i 'n nnN "CNnb SpBÏTl àp^ttî p« hv D*D
nel: ma p lanv '-i tDio>3 *m\&
* Mischna Kèlim, II, 7: vm$ PN "ppbin n»1N ma p faiTT 1 "1; Tosefta,
éd. Zuckerm., p. 571, 7 : p» 'ppbin ma p )jUV '"1 C31T2373 -IÏ31N W f ~\
» Tosefta, éd. Zuckerm., p. 578, 23 : mSttSplTÏ \û tpbs ÏWlJtt "l)31tf W '"1
.trowaâ nimw p d^d niai^n "itsin ma p 'jam^'n •D'waa
* rtroom . . . onn ibisaia eamntjn-
* rrmna ha nms kiïto fnami narâ'.
6 Ed. Zuckerm., p. 570, 33 : Hb"l3ïai Pl^DOn C|N "1731N "•DT 'H ^liriû
ynarntt.
7 1,9; XII, 1; XVI, 7; XVII, 5, 6, 12; XVIII, 9 ; XXIII, 4; XXV, 7; XXVI,
1; XXVIII, 9, 10; XXX, 4.
8 Cf. XVI, 7 : ... tHN bttJ FttttlDH ^IZJttTO bs lOT* '"I "173 N bb^ïl fîT.
9 Mischna, XVI, 7 ; Tosefta, p. 577, 13.
,0 Tosefta, L cit. : ■pNHB . . . 13a "HOS-
T. XXXII, n° 64. 14
210 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'après plusieurs docteurs, la Misclma les range cependant parmi
les ustensiles « toujours purs »', parce que, dans un cas, c'est
l'opinion explicite de Yosé et que, pour les deux objets, c'est con-
forme à la règle générale qu'il a établie 2 . Précisément en ce qui
touche les règles générales, on trouve partout ses traces. Si on
reconnaît que la Mischna, II, 2 (Yohanan ben Nouri), II, 3 (la
barque en terre cuite) et II, 4 (le tour du potier) émane de Yosé,
on admettra aussi que la règle énoncée dans ces passages a le môme
auteur 3 . Cette supposition se trouve confirmée, du reste, par la
Tosefta 4 . D'après cela, il y aurait dû avoir ici aussi : ^itts bbsrr ïit
■»OV '"i.
Il est également certain que le principe s appliqué à tous les
ustensiles cités dans XVI, 8, appartient à Yosé. Car si ce prin-
cipe était admis par tous, personne ne s'aviserait, comme on le
fait, en réalité, de déclarer impures les couvertures en cuir des
poids, contrairement à l'avis de Yosé. Si celui-ci, dans Mischna,
XXVI, 6 G , les déclare pures, c'est qu'il défend en même temps
la règle indiquée ici, qui est fondée sur l'opinion qu'il a ex-
primée là.
Aux principes que Yosé seul a pu formuler, on peut aussi
ajouter celui de Mischna XVI, 4 7 , d'après lequel le gant du fa-
bricant d'orge perlée s n'est pas susceptible d'impureté. Comme,
dans Mischna XV, 4, la règle est formulée en partie dans les
mômes termes 9 , on serait porté à admettre qu'elle a aussi la
même origine, d'autant plus qu'elle s'occupe aussi, comme Yosé,
des ouvriers fabriquant l'orge perlée. En tout cas, ce qui est soli-
dement établi, c'est que la Mischna, XVI, 6-8, reproduit les opinions
de Yosé et établit des principes généraux qui lui appartiennent,
tout en ne portant pas son nom. On pourrait môme aller plus loin
et proclamer chaque règle de notre traité comme établie par Yosé,
et ajouter partout à bbsr» ttt, les mots iDT 'i ntttf.
Que signifie le mot V^P^ D d ans Mischna XXVI, 3 ? Nathan
» Tosefta, p. 577, 13 : 103N t^Oltt iDï.i 'm ^Ifi'JH "p> 1331
NTJttp (1. "nD3 B|K).
2 Mischna, XVI, 7 : Ï13&Ô33 nj>tt2 ttbtf ir-NTU b31 Wi '"1 ""IttN
m-'J.
3 M. II, 3 (= XXVII, 1) : û^-nHK 13 FKDin 1333 T n 13 ^«tî 33 3b3tt ÏTT.
4 Ed. Zuckerm., p. 1374. 1. b : , , , , V3N Û*lM "1ÏÏ1N 10T '"13 bNJ'tt^T '"1
rmn»» N»att cnn ^bn ■para.
5 -nna inonb "nmn bbsn ht.
6 "in-jïï ^D-p 'm K£b mbpottb ..."nsn iNiayrc tw.
7 xvi, g : -nna ïtsuth 130», Nïïa nbnpb itojïi bb3îi ïfr.
8 RM., PS «ams mDi"ii bu: r|&* -i»ih "OT'n rmsiù ■ . . tfiDp-
9 nbnpb iTO3>n b?3n ht mons bffl nrn.
LE VÉRITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KÈLIM 211
ben Yehiel, dans son Aro\>hh\ semble vouloir l'identifier avec
prtpn (Mischna, XXIV, 15) ou prt« (Tosefta, p. 592, 20). Il
est vrai qu'il leur attribuait d'abord un sens différent, faisant du
premier un turban - et de l'autre une sorte de gant de peau 3 . Mais
plus tard il ajoute cette remarque qu'il lui semble que "p^bis,
que précédemment il désignait comme une variante de ïwbpis *
a le même sens que "pbp-iD. Il en résulterait donc que "jwbp^D et
•prbpns sont identiques. Mais alors il y aurait une contradiction
dans Kèlim, car y%"»VpTO, dans M. XXVI, 3, reste toujours pur,
tandis que dans XXIV, 15 :i , deux des trois ï^bpns peuvent devenir
impurs. Pour éviter cette contradiction, un éditeur de la Tosefta
parait avoir imaginé arbitrairement une divergence d'opinion
entre Yosé et d'autres docteurs G , car il est difficile d'admettre ici
un simple lapsus calami.
En réalité, "p^bp^s et 'pinbp^s désignent des objets tout à fait
distincts. Dans IwbpiD, on peut sûrement reconnaître le grec
za:ax7.Àjy.aa ou icpoxàXup[j.ac, qui signifie une enveloppe formée occa-
sionnellement. Elle n'acquiert pas tout de suite une destination
durable, et, pour cette raison, n'est pas rangée parmi les vête-
ments ou ustensiles ayant un emploi déterminé. Par exemple, si
on la retire du front, sa forme se trouve changée et elle peut
ensuite recevoir une toute autre destination. Ce n'est pas sans
intention que dans XXVI, 3, on la range avec des objets qui
changent aisément d'aspect et de nature 7 . Il en est autrement
de "prbpns qui, comme on peut le voir précisément dans XIV, 15,
ont un emploi déterminé et permanent s et dont chacun doit être
jugé suivant sa nature. De cette manière, la Mischna ne présente
plus de contradiction et la solution proposée dans la Tosefta est
inutile. Il résulte toutefois pour nous des mots de la Tosefta qu'elle
avait devant elle un document où le nom de Yosé se trouvait
mentionné, à propos d'une loi, en un endroit 9 où ce nom manque
dans notre traité l0 . C'est là encore une preuve évidente des rela-
tions étroites existant entre Yosé et le traité de Kèlim.
1 s. v. ifcbpna et fbpiD.
2 nnma in bnrnata nm.
3 û-in t n-n^D "ntayia w *bs.
4 "p-^b-lD pD-TOtt tt3"H.
3 fcaibsn mïiïa l'E^p bran p ■pibpns i-nabu:.
6 Tosefta, ?. 592, 26 : fcp-|731N Di»5m Û'H'lîrïa ÏTbJHSin bi nttlN ^DV 'l
)?i ■prbans incb-w.
\ Cf. xxvi, i : ^- /2 y bTjD ; xxvi, 2 : n-n* rnawtt bio o-o
mbanttn.
8 i^^p boT ... "patti biû . . . tp:n mn ^2 buî.
« Tosefta, p, i.02, 20 : 'pilttû pmbinDrs bîD "IttlN "^OT 1 '"V
J o Mischna Kèlim, XXXI, ?, : CnitlE ÏWbpISÏTl.
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
II
YOSE ET ME1R.
Un fait qui est de nature à confirmer absolument notre opinion,
c'est que Yosé l'emporte mainte fois, non seulement contre de
nombreux rabbins anonymes ou inconnus, mais aussi contre
un des plus célèbres docteurs, dont l'autorité est très grande
dans la Mischna, contre Méïr lui-même. Celui qui tient encore à
l'ancien principe attribuant les décisions anonymes de la Mischna
à Méïr, maître de Juda Hannassi 1 , y renoncera certainement en
établissant un parallèle entre certains passages de la Mischna et
de la Tosefta. Ainsi, dans ce dernier ouvrage, p. 576, 21 et s.,
Méïr, Juda et Yosé discutent au sujet d'une expression employée
par Gamaliel de Iamnia. D'après l'un elle signifie « bord » *, d'a-
près le second « auvent » 3 et, enfin, d'après Yosé, « bordure 4 ». A
première vue, il semble qu'il s'agit simplement de la reproduc-
tion méticuleuse d'une tradition, en quelque sorte de l'honneur
du drapeau. Si le principe dont nous avons parlé plus haut était
réellement appliqué partout, on comprendrait difficilement que
l'auteur du traité se soit prononcé, précisément sur un point
presque indifférent, contre son maître, qui attachait tant d'impor-
tance à la forme de sa relation. Donc, si néanmoins la Mischna 5
rapporte brièvement et d'une manière dégagée la même expres-
sion que Yosé, savoir, que Gamaliel n'a parlé que d'une bordure,
elle atteste qu'elle doit son existence à Yosé et qu'elle enseigne
constamment selon ses idées, qu'elle le cite ou non.
Dans un autre passage de Kèlim, XXV, 8, nous retrouvons
l'opinion de Yosé prévalant contre celle de Méïr, comme le prouve
le passage parallèle de la Tosefta. Ainsi, Méïr et Yoséi ndiquent, en
termes différents, dans quel but il faut distinguer dans les vases,
outre l'intérieur et l'extérieur, les endroits par lesquels on les
1 te*» *m ha©» tano-
' r-nfi»Nt30 ïlb W C3N SfiPbîM p"l £2")£ÏÏ n?û")N PTT1ÏT W. Va-
riante : mfcOISO ; à lire rnW'JD, comme dans la Mischna, nVXaON, ^
» Kèiim, vin, 9 : jm^so np ^ t3« -j»ik bwbm pn.
LE VERITABLE AUTEUR DU TRAITE KELIM 213
manie 1 . Comme leurs indications sont brèves et obscures, la To-
sefta 2 cherche à les faire mieux comprendre par des exemples,
mais la Mischna ne s'occupe que de l'assertion de Yosé, et c'est
seulement cette dernière qu'elle explique 3 , sans accorder aucune
attention à celle de Méïr.
Les passages de Kèlim, XX, 6, et XXVIII, 9, présentent des
difficultés que les interprètes se sont vainement efforcés d'é-
carter. Voici le premier passage : « Une serviette, devenue impure
par le contact d'un aï, perd son impureté quand on en a fait
un rideau. » Jusque-là, ce passage concorde avec le second, mais
ici commencent les divergences. Dans XX, 6, on lit : « Ce
rideau devient impur par le contact d'un cadavre », mais, dans
XXVIII, 9, on lit : « Ce rideau devient impur en touchant ce qui
a touché la couche d'un at ». R. Yosé objecte : « Qu'a-t-il donc tou-
ché de la couche d'un aï? Il ne devient impur qu'en touchant le
a- lui-même 4 . »
Pour mettre dans sa vraie lumière le point qui les sépare, il est
nécessaire d'exposer les principes dont ils s'inspirent. D'après la
lettre du Pentateuque 5 , tout objet sur lequel est couché ou assis
un ar ou une femme inia est susceptible d'une impureté tempo-
raire, qu'on désigne du nom de 01173. La tradition, interprétant le
Pentateuque, dit que cette règle ne s'applique pas à tous les ob-
jets, mais à ceux sur lesquels on a l'habitude de se coucher ou de
s'asseoir. Beaucoup plus nombreux sont les objets qui, d'après les
Nombres, xix, 14, et xxxr, 19 et s., deviennent impurs en séjour-
nant sous le même toit qu'un cadavre ou en le touchant 6 . Les
rapports des deux catégories d'objets sont clairement indiqués
par le traité de Nidda, VI, 3 : « Ce qui devient impur par le
contact du aï (Olitt), le devient aussi par le contact du cadavre
(ri» nttm). Cependant beaucoup d'objets deviennent impurs
» M. Kèiim, xxv, 7 : r-na tanb Wî ^m d^TiriN Dïib w* û^boïi bo
ab "OT /é *i 173N rvmrrjm rrwBaoïi fcaTnb iein TN73 'n rwox
13 bn nmrrjn tnvb «b« ri»».
* P. 593, 1. 19 et 23.
i Kèlim, XXV, 8 : PTY1Ï1Î3 "PT T»M 12^0.
* XXVII, 9.
ïWDn 01173 Nïïa ani-no *pio
y^n N7:a bna 01173:1 \n "nîio jnVn
diim nrwa "Oi w» ^ai tom 01173
arn ia *m p un abN ? iiï wa
aïn yajaa N73î3
5 Lévitique, xv, 4, 9, 20.
• bîrrN nN?3ia, n?: nNaïa.
M. XX, 6.
1WP3H 0*1173 N73tf Ni™ "plO
N73!a baN 01173Ï1 173 nîia "pVn
P. 73 N73"J
214 HE VUE DES ÉTUDES JUIVES
en touchant un cadavre, mais non en touchant un aï '. » Mais
si les vases subissent un changement quelconque, soit par l'u-
sure, soit par une détérioration ou par une transformation ar-
bitraire, qui modifie leur destination originelle, l'impureté dis-
paraît le plus souvent d'elle-même, parce qu'ils sont considérés
comme des objets nouveaux et tout leur passé est effacé et oublié.
On en trouve un exemple dans KêUm, XX, 5 : « Une écuelle qui
est fixée à quelque gros meuble, à une armoire, par exemple,
avec le creux à l'extérieur, reste soumise à l'action de l'im-
pureté, comme auparavant. Mais si on la renverse, elle deviendra
pure -. )>
Cependant le cas n'est pas toujours aussi simple, au point d'ex-
clure toute divergence d'opinions. Souvent un objet sert à un double
usage. Doit-il être considéré comme un objet nouveau dès qu'il ne
peut plus remplir l'une de ses destinations? La réponse sera plus
aisée, s'il a une destination principale et une destination acces-
soire. S'il devient impropre à l'usage principal, il a, en quelque
sorte, cessé d'exister sous sa forme actuelle. Il n'y a pourtant pas
accord complet au sujet de cette argumentation et de ses suites
pratiques. Gela ressort de Mischna, XIX, 9, et des passages pa-
rallèles de la Tosefta, p. 588, 1. 25 et s. Par exemple, une caisse sert
habituellement à conserver des objets et incidemment aussi comme
siège 3 . En vertu du premier mode d'emploi, elle subit l'action de
l'impureté cadavérique et, en vertu du second, elle reçoit aussi ce
qu'on appelle « l'impureté de couche ». Si elle ne peut plus servir
à contenir des objets, d'après les explications ci-dessus elle devrait
redevenir pure. Néanmoins, R. Méïr qui, d'ailleurs, n'admet
qu'avec d'importantes restrictions qu'un objet perd sa faculté de
devenir impur par la destruction ou parla transformation 4 , croit
qu'ici il n'y a rien de changé, cette caisse continuant à remplir le
second but 5 . Loin d'adopter cette opinion, le traité de Kèlim la
combat vigoureusement et s'en tient au principe que toute modi-
fication essentielle de la forme d'un ustensile détruit tout à fait le
1 fiwarrtt iran ntt w:*j atta^aio E"n nro soyû attarda o^TO NTOùrar; b3
D "1*153.
1 ^n"!^ aôui, ï-ïtfau s-inbap "p^s b*W3ai ï-d\-i rrrttîa n^apu: t-n^p
s-mïiû rtribnp.
3 Une preuve visible en faveur de cette assertion et tirée de l'antiquité est fournie
par la reproduction d'une image chez Millingen, Vases grecs, pi. 42.
* Cf. Mischna Kèlim, XIII, 4 : *m "nai • • . HW2Î2 ÏIDlD ïlbû'STB ttD"n3!0
s Ibid., XIX, 9 ; Tosefta, p. 588, 27 : T-Ntt 'l ÏBtobtt ïinnSD . . . fravi
np^- baas) "»3Be "pina» ^?:-m $121:12.
LE VÉRITABLE AUTEt'H DU TRAITE KÈLIM 21$
passé avec ses conséquences 1 . Comme il le déclare dans Kclim,
XXVII, 9 -, il adopte la manière de voir de Yosé, ne tenant nul
compte des opinions de Méïr dans XIX, 9, 10, et XX, 1 3 , ni de celles
de l'anonyme dans XX VU, 9 et 10 *. Yosé est l'unique étoile qu'il
suive constamment. Ainsi ne croyons-nous pas nous tromper en
admettant que, si le roseau est déclaré susceptible d'impureté, dans
Kèlim, IX, 4, à cause de sa filtrabilité, cela est plutôt dû à l'in-
fluence de Yosé qu'à celle de Méïr, bien que la Tosefta 5 attribue
la même opinion aux. deux docteurs.
Les résultats que nous avons obtenus jusqu'ici permettraient
dès à présent une conclusion définitive. Néanmoins, nous ne
voulons pas nous prononcer d'une façon absolue avant d'avoir
aussi examiné le côté négatif de la démonstration. Il ne nous suffit
pas d'avoir produit les arguments démontrant que Yosé est l'au-
teur de Kèlim , nous voulons aussi montrer que les docteurs
auxquels on en a attribué la paternité ne peuvent pas avoir
composé ce traité.
III
RABB
On a déjà prouvé que rien ne permet d'attribuer notre traité à
Akiba. La tentative de lui substituer son disciple Méïr n'a guère
plus de chances de succès, à cause de l'antagonisme qui existe
entre les décisions suivies par ce traité et les opinions de ce doc-
teur. Mais que faut-il penser de Rabbi, qui, pendant longtemps,
était considéré comme l'auteur de ce traité ? Nous allons examiner
cette question.
1 Mischna Kèlim, XXVIII, 5 : nfclïîb "iWOT 515 ["DV "1 *I7:N] bbdrî î"îî
T1ÏTC3 "iriN D©b, K»û. Cf. XX, 2, et XXVI, 4.
* '-D1 yn p tZwN sbN ni *aa o-n^ npfi« "Oi "OT'n iîbk.
3 Tosefta, p. 588, 28 : ^ZÏÏ îlWflÛ 1T "Hï! (I. S-TnnBW3) lrmnB3tt SnttH
r-i^w^ n*w?:'w?2 Tnz»ji nroabE &? m^oi na^tci nraM nb^nnsia
.TW3 '-\ "Haï Ï"WD1Z51 ; cf. Mischna Kèlim, XX, 1 : fn*l!"JLD "inriS31I5 tlb^l
* DniM yyû nwb b^^ . . . ■pb'n tkojh di^m née «iïto 'piû ; #M.,
xxvii, io : c-173 sse Ntta ba« . . . pbrc» nabis ba» t-nabia. Cf. Kèlim,
XX. G; XXIV, 13, etNtf/aïm, JX, 11.
5 P. 576, 31 et f. : *£53 N72£353 ^DT '"!... TOM N^^7û "PNE '-).
21 fi REVUE DES ETUDES JUIVES
Nous avons exposé plus haut comment un ustensile transformé
peut perdre la faculté de devenir impur. Ce principe nous aidera à
connaître les rapports de Rabbi avec le traité de Kèlim. Comme
nous le savons déjà, les savants sont divisés à ce sujet en deux
parlis. L'un est représenté par la Mischna, qui soutient que toute
transformation radicale fait disparaître l'impureté; Méïr et ses
partisans soutiennent l'opinion contraire. Il s'agit donc d'établir
dans quel camp se trouve Juda Hannassi. Peut-être le saurons-nous
par la Tosefta (éd. Zuckerm.), p. 589, 1. 34 et 39. Il est encore
question, dans ce passage, de la serviette transformée en rideau,
et c'est le sujet de la discussion entre Rabbi et ses collègues. « Une
serviette devenue impure par contact cadavérique, dont on a fait
un rideau, ressemble à un objet contaminé par un cadavre et, en
outre, est susceptible de devenir impure par o*i*773. Telle est l'opi-
nion de Rabbi '. » Les interprètes des passages de Kèlim, XX, 6,
et XXVII, 9, se sont efforcés de résoudre les difficultés pré-
sentées par ces passages, mais n'y ont pas réussi 2 . Maïmonide
nous fournit une autre version 3 , mais il ne dit pas si cette version
provient d'un manuscrit digne de foi ou si c'est simplement une
hypothèse à lui. Si on songe que l'idée qui dominait était que la
Mischna et la Tosefta ne peuvent que se compléter, mais nullement
se contredire, on se sent plutôt porté à admettre que la version de
Maïmonide n'est due qu'à lui-même, et nullement à une tradition.
D'abord, elle ressemble trop au texte de la Mischna pour laisser
supposer qu'il y ait là une ressemblance purement accidentelle.
Ensuite, il est peu vraisemblable que les autres copistes fussent
tombés dans l'erreur de donner, au mépris du modèle exemplaire
que leur offrait la Mischna, des choses fausses et peu claires. En
troisième lieu, il est difficile d'admettre que le même lapsus se
soit produit deux fois dans la Tosefta, ici et dans le paragraphe
suivant 4 . D'ailleurs, si la version de Maïmonide atténue les diffi-
cultés, en mettant d'accord la Mischna et la Tosefta, il surgira
une autre difficulté, c'est que cette dernière sera en désaccord
avec elle-même. Et, du reste, pourquoi nous dire encore une fois,
ce qui était déjà connu, que la serviette, dès qu'elle cesse de servir
comme rideau, peut redevenir 0*1*773 K73"3 5 ? Il n'est donc ques-
1 bnpm n 73 an*:*: n-iïï *nïi ^Vn iNïim f n n73*j roota Nina "po
.■*m -nrn 0*1*773 *-in73vj
* Cf. surtout Toscfot Yom Tob, i. i.
3 Commentaire de la Mischna sur Kèlim, XX, 6 : 0*1*753 N7:"3 NYrîTU pO
0-ntD n&ttaiû bnpnn nn nttjo n*iï*i **ir- fvrH imbjt
« Tosefta, p. 589, 39 : i-)H WSOb 3>bp IKOan fin N*TJ N73Ï3 NIÏTiJ T*JO
*-m "-"13*7 0*1*773 f,wN73*i*3 bnp73"l f73 N?3*30 «Irt.
; ' 0*1*773 f N73*i*3 t^m fl73 N73Ù30.
LE VÉRITABLE AUTEUR DU TRAITE KÈLIM 217
lion que de ce qui est actuellement, et il est hors de doute que
tant qu'elle servira comme rideau, elle ne peut être o*ntt Ntoa,
comme nous le voyons clairement par la Mischna et Negaïm, XII,
11 l . Une seconde énigme est celle qui nous est offerte par l'opinion
des adversaires do Rabbi : « Celte toile est libre de toute impureté
<'t commence seulement à être en état d'en recevoir' 2 .» Mais en quoi
diflèrent-ils d'avis avec Rabbi? Jusqu'à présent, personne n'avait
prétendu qu'il restait encore quelque vestige de l'ancienne impu-
reté. Car n» N5TJ fittaa bas dans Mischna, XX, 6, n'a été inter-
prété par personne autrement que ntt tfïïa natta dans XX, 2, et
ailleurs 3 . Partout cette expression signifie que l'objet possède la
faculté de recevoir dorénavant l'impureté par le contact d'un ca-
davre. Il y aura toujours contre la correction proposée par Maï-
monide ce dilemne : Ou bien la Tosefta soutient que l'objet,
quoique changé dans sa destination, conserve une partie de son
impureté primitive, et alors elle se trouve en opposition avec la
Mischna ; ou bien les deux codes sont d'accord pour admettre que
la transformation du drap en rideau ne lui laisse que la faculté
de devenir impur dans l'avenir par le contact d'un cadavre, et
alors on ne comprend plus la déclaration des adversaires de
Rabbi.
Il vaut donc mieux, en dépit de Maïmonide, revenir à l'an-
cien texte incontesté des anciennes éditions imprimées et de
l'excellent manuscrit de Vienne 4 : ïkwi ntt att'j atta «tstd 'pD
W *iti OTitt nattvj bnpttn ntt attao ain ?nn 'pVi. Seulement, il
faut renoncer à vouloir concilier la Mischna et la Tosefta. Cha-
cune d'elles suit son système particulier, et on perd son temps en
essayant de les mettre d'accord. Tandis que la Mischna ne tient
compte, pour établir l'identité d'un objet, que de son caractère
physique, qui le rend plus ou moins apte à recevoir l'élément mé-
taphysique de la pureté ou de l'impureté, la Tosefta tient égale-
ment compte de l'élément métaphysique. Ainsi, d'après la Mis-
chna, un vase est considéré comme modifié dès qu'on en a changé
la destination, qu'il soit pur ou impur, mais pour la Tosefta, il faut
apporter une modification plus profonde à un vase impur qu'à un
vase pur pour faire disparaître l'impureté qui y est attachée. Il ne
redevient pur que s'il y a cessation complète des fonctions primi-
tives. Cette différence un peu subtile des deux codes sera mieux
comprise par la comparaison de quelques passages parallèles.
1 j-iVri rwnDO buî rbp ï\*d . . . on*;*] Ntt:rô -îan iï»»e d"3>"«.
" Tosefta, p. o89, 1. 36. 40 : «anbl IfiOtt fiNEIB bnpttl fiNÈia bbDtt ITrïB.
3 Par exemple, Mischna, XX LV, 1-16.
4 C'est-à-dire l'édition de Zuckermandel.
218 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Tosefta Kèlim, p. 582, 24. Mischna Kèùim, XIV, 2.
6|N nb-jn nnnb rtNttj^ttî npa^a -i t-mrrj nb^ia .... npr» . • .ï-na* i
mnïia m TBarittittitt ^d b? n\s7rj ib ir-ia^m *ba ïimn 2
r.b-in nnnb i-iNtiîsn natta nn^n 2 i^to s-pa î-imiiïa ^-i^ne 3
nrrjno nyw n* inatta Sbn mm Sarrrc» Ls'hein
i«ia\a ï-pa l-rnniia t^nei 3 larrott ta'nteiN
Sbn t-pai Garros» fcmnTrN
-ûrriBtt D-naiN
P. 582, 38. XIV, 3.
nbii-î mnb m© rtt55>ta ït-w» trott ï-wû - id es/ -^bo — ïtvjw
ïrnïitt na ©ttniOTû'tt!) n D bs> on — scil. fibl bo — -nnïr -pnn
t-ibin -nnb inwDan î-ikmû s— rn^in ïtneû
nwo7û3 rwapiffl t? riN^a
P. 589, 29. XX, 5.
*b b^ t|« î-rmpb "îara^ia yott wp nmpïi ^aa b* isnïtû yott
n'niica na «5521112:»^ naiïJttïi n« -pbr "jna «bi
12 nto^ m-npb "iNtDsn awaa s-pn i^np abi rwrJttïi r-iN "pby in:
-1720722 (i. wapitt) iwpa 1 »© nto::
mïro, ÏWTJJDS1 na vb* "jn^n i3>ap
P. 597, 25. XXX, 2.
ip bs tjN IsnnbpBD» !««*« ^n»n n»b wnbpDOK iwd» ■nnari
-nna na ©Tan©»©
12 K»EJ K"nbpD0N "18TW1 NTsa IrM
P. 574, 38.
^d S? na 'pal iKttttiû r<oo N'a pas de correspondant dans
Tina in rawnOTtiî la Mischna.
-1720733 na^ap^iD
Si de ces cas particuliers on forme des règles générales, voici
les résultats qu'on obtiendra :
Tosefta. Mischna.
§ 1. Même si un objet est d'un § 1. Un objet, qui a l'aspect
emploi fréquent comme ustensile d'un vase servant à l'usage do-
LE VERITABLE AUTEUR Dr TRAITÉ KÈLIM 219
de ménage, quand sa principale mestïque, mais qui est consacré
destination ne le classe pas parmi a une autre destination, ne reçoit
les ustensiles de ménage, il ne pas l'impureté qui atteint les
subit pas l'impureté des usten- vases de son espèce,
siles de ménage.
§ 2. Lorsque, par suite de son § 2. S'il a été employé naguère
emploi antérieur comme usten- comme ustensile de ménage, il
sile de ménage, il est devenu im- subira les mêmes lois que les
pur, il a besoin, pour redevenir autres ustensiles de ménage tant
pur, qu'on le mette hors d'état que, par une préparation déter-
de servir en le tixant contre un minée, il n'aura pas été rendu
autre objet. impropre à remplir le service
auquel il était employé d'abord.
§ 3. En partie comme dans la § 3. Gela arrive quaud il est
Misclma. fixé d'une manière définitive à
quelque chose qui n'est pas un
vase.
Sans tenir compte de l'abîme existant entre les décisions pra-
tiques des deux codes *, il y a dans l'un un élément théorique
jouant un rôle important qui manque complètement dans l'autre.
La Misclma ne s'inquiète que de la nature concrète, savoir si
l'objet en question était ou non un vase ( n bs). La ïosef'ta s'at-
tache aussi au côté abstrait et veut savoir si l'objet était ou n'était
pas pur. De là, naturellement, des divergences d'opinion entre les
deux codes. Ainsi, pour celui qui s'attache aux choses concrètes,
la disparition du fond d'une caisse ne constitue pas encore une
métamorphose essentielle, parce qu'il fait état de la seconde des-
tination de la caisse en disant : c< Jusqu'ici, elle a servi de siège,
et elle continue à servir comme tel; elle est donc restée ce
qu'elle était 2 . » Mais un autre, qui se préoccupe aussi des choses
abstraites, peut, dans le cas indiqué, invoquer la persistance
d'une qualité métaphysique, pour nier la cessation de l'identité.
Ce que l'usage est pour l'un, la propension à recevoir quelque
espèce d'impureté l'est pour l'autre. De même, pour prendre un
exemple déjà connu, tout le monde est d'avis qu'un drap de lit
p» rd « l'impureté de couche » quand il est transformé en rideau.
1 Le raragraphe 1 de la Toscfta contredit ouvertement le paragraphe 2 de la Mis-
chna. Non seulement le passé ne laisse pas, comme le veut la Misclma, des traces
ineffaçables persistant jusque dans le présent pour causer un plus grand danger dïm-
pureté, mais même l'usage encore persistant de l'objet dans l'économie domestique,
du moment que la destination de l'objet est changée, ne Texpose pas à l'impureté.
* Toscfta, p. 588, 28 : £3J InTOPI Ï-Wtf^ tTDWTDtt SlVnrn'û ^Dtt
nrrrwi na^i fiOMOB "PIDdsh r-rrcN??:.
220 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Mais il y a désaccord s'il perd aussi l'impureté cadavérique. Pour
le premier cas, l'acte de transformation a produit un changement
radical dans l'objet. Auparavant il était continuellement exposé à
ce genre d'impureté (D'ïTo), et maintenant il est sûrement soustrait
à son action. Mais, vis-à-vis de l'autre espèce d'impureté, il per-
siste toujours dans le même état. Auparavant il était menacé de
recevoir l'impureté cadavérique, et il Test encore. Comment une
transformation pourrait- elle le soustraire à une action sous
l'empire de laquelle il continue à être maintenu?
Tel est le système deRabbi, qui, dans le domaine abstrait, imite
l'exemple donné par son maître Méïr dans le domaine du concret.
Il reste seulement à écarter quelques petites difficultés pour que
le texte de la Tosefta paraisse clair. Les variantes des diverses
éditions ne sont pas en état d'ébranler l'opinion que la version
donnée dans l'édition Zuckermandel, ttTiîr wa 'OT 'n W ■nni
d^ttlà Tutta© ""n wba Wi, est tout à fait correcte l . L'ordre dans
lequel sont cités ici les savants peut être considéré comme sté-
réotypé dans la Tosefta. En ce qui concerne l'association de Rabbi
et de Yosé ben Juda, on la trouve encore treize fois 2 ; on trouve
Rabbi avec Eléazar ben Siméon dix fois 3 , et Yosé ben Juda avec
Éléazar ben Siméon cinq fois 4 .
Le s, dans nto atottD, offre encore des difficultés. On pourrait
dire que dans la langue de la littérature talmudique, cette parti-
cule a souvent un sens purement phraséologique 3 . Mais ce qui
est plus satisfaisant, c'est d'admettre qu'elle possède une certaine
valeur temporaire, dans la phrase répétée trois fois sur la même
page (i et offrant évidemment une antithèse : ntt Ktt'JS Kfs "HT*
ô*™ nNttia baptti. Comme ôtto ntwaia bnpftn s'applique exclusi-
vement à l'avenir, le 3 doit servir à indiquer le passé et doit
vouloir remplacer quelque chose comme ïTTOiD ou aiTOS. Rabbi
admet donc que le drap de lit conserve l'impureté cadavérique
qu'il portait, parce que sa transformation n'est pas suffisante. Au
contraire, il est tout à fait exempt de l'impureté de D*TO. Même
s'il redevenait partie intégrante d'un lit, l'impureté qu'il a perdue
* Tosefta, p. 589, 1. 35, 40.
2 Ibnl., p. 85, 25; 91, 32; 126, 14 ; 237, 7 ; 326, 55; 555, 35; 594, 22; 634, 14 ;
660, 27, 28; 671, 36, 37; 686, 6.
3 Ibid., p. 473, 23; 496, 26, 27, 33, 35; 497, 11; 515, 21; 517, 28; 626, 24;
640, 10.
4 Ibid., p. 256, 21; 281, 9; 488. 22; 521, 7; 565, 38.
5 Cf. Mischna Edouïot, 1,14: brr; rP3 "^Tl^, pour "H an î Menahot, V, 6 :
Sp^i p Tï^bN '"1 "•""mD pour ^3^, Tosefta Teroumot, éd. Zuckerm.,
p. 25, 23 : msn b^s "jba.
« Tosefta, p. 589, 8, 35, 39.
LE VERITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KÈL1M 221
ne renaîtrait pas en lui, comme cela arrive à la suite de transfor-
mations physiques mal réussies l . Les collègues de Rabbi décla-
rent, au contraire la transformation si radicale qu'elle détruit
toute trace du passé et crée un objet complètement nouveau.
Quel est celui des deux adversaires à qui la Mischna donne la pré-
férence? Comme nous l'avons vu plus haut, ce n'est sûrement
pas à Rabbi.
S'appuyant sur ses principes, qu'elle a défendus contre Méïr, la
Mischna rejette plusieurs dispositions de Rabbi. Tantôt elle les
réfute ouvertement, tantôt elle les passe sous silence. C'est là un
signe caractéristique qu'on rencontre dans tout le traité. Rabbi,
le disciple de Méïr, d'après lequel la détérioration ne détruit pas
tout le passé d'un vase, ne va certainement pas jusqu'à étendre à
toutes les espèces de vases la sévérité que la loi en vigueur montre
pour les vases de métal. Cependant il applique aux vases en terre la
même règle qu'aux vases en verre, en cuir, en bois, en os, etc. Si
le vase fabriqué avec des fragments de métal ayant fait partie d'us-
tensiles n'est pas considéré comme un vase nouveau, mais comme
la reproduction de l'ancien, afin de le laisser sous le coup de l'im-
pureté originelle 2 , au moins les ustensiles fabriqués avec d'autres
matières ne doivent-ils jamais arriver à rester indemnes de toute
impureté. Aussi Rabbi, contrairement à ses collègues, met-il la
vaisselle de terre au même niveau que les vases en verre, etc. 3 ,
auxquels la réparation ou la refonte confère, sinon l'impureté pri-
mitive, du moins la propriété de recevoir à l'avenir l'impureté 4 .
Cependant, notre traité se prononce sur toutes les espèces des us-
tensiles comme s'il n'existait pas de controverse. Tandis que des
ustensiles en verre et similaires il dit expressément : « Si on a fait
de leurs fragments de nouveaux ustensiles, ceux-ci deviendront do-
rénavant impurs 5 », il dit très brièvement des ustensiles en terre :
« En les cassant, on leur confère l'immunité contre l'impureté 6 . »
» Mischna Kèlim, XIX, 1 : TOUJ^ ïnNftlùb "nm dT?3 fntt TOSn THI.
1 Mischna Kèlim, XI, 1 : £3153 "jn» ÏTOSI ITH . . . 1*13133 . . ."113*153 ^3
ïroain ïnamsab riîn . . .; Tosefta, p. 578, 12 : r-nan» r>a *naia
r-raT- ïnNEittb min (ajoutez qi'-o i«tq tojis).
3 Tosefta, p. 578, 3 : *bs *P» ^b^B ■ . . 3*^3 ï»ttJJ ■ . . ^5tn»n "»blO
awm "on rxïi «anbi fata» *7wN?ra (lire "pbaptti imn) ©in ^baptti
esbub fisaia ib ^k nns fw? -înaia cin "»ba ba tainai».
* Mtsckna Kèiim, xv, 1 : . . . fraiat iba szs^^ iba *nr> "v?a y^ ^ba
tonbi Isa» ï-irmio T»bap» ta^ba in» i-rosn *nn ... mac: ;
au., xxx, 1 : t^ba "jnB ï-tiûjh *nn . . . naiZ33 .... r-p3i3T iba
maiat b« .... rn^p ibiw .... «ànbi "jôce ï-inbvj pbapa
pMota ■pDiiaa "jûio.
5 Voir note précédente.
• 11, 1 : imn-j ann in-païai ... "in; ^bai D*in "»ba.
222 REVUE DKS ÉTUDES JUIVES
Et la Mischna, III, 3, l'explique par un exemple : « Un tesson
dont le trou a été calfeutré reste néanmoins pur, même s'il peut
contenir le quart légal prescrit (rwm), puisqu'il a déjà perdu le
nom de vase l . » Ceci ressemble davantage au dire des collègues
de Rabbi d'après lesquels « un vase de terre qui est une fois
devenu pur ne redevient plus jamais impur 2 », que d'après l'opi-
nion de Rabbi. Ce n'est donc sûrement pas à l'entourage de Rabbi
qu'il faut attribuer le traité de Kèlim 3 .
La Mischna reste fidèle à son système en ne tenant nul compte
de la distinction établie par Rabbi au sujet d'une cruche de voyage
dont le soubassement a été cassé 4 . Car, à l'enquête qu'il réclame
pour savoir si la cruche ne peut pas se tenir debout sans sou-
bassement, la Mischna a déjà répondu d'avance : « Toute cassure
amène la pureté". »
Dans une autre question de principe, la Mischna s'élève contre
Rabbi et, par conséquent, se montre favorable à Yosé. Ainsi, la
Tosefta 6 rapporte, au nom de Rabbi, une décision qui est formel-
lement contredite par la Mischna, XX, 2. 11 s'agit d'une bai-
gnoire; la Tosefta dit qu'elle appartient à la même catégorie que
le bahut dont il a été parlé plus haut. Elle aussi peut servir à
deux buts, comme baignoire et comme couche. En conséquence,
elle est prédestinée à la fois à l'impureté cadavérique et à « l'im-
pureté de couche » 0*1152. Cependant, comme sa destination prin-
cipale est de recevoir de l'eau et qu'en cas de besoin ceux qui y
sont couchés peuvent en être éloignés 7 , il en résulte que tant
qu'elle est propre à son principal service, elle est protégée contre
toutes les conséquences possibles du second emploi ; en d'autres
termes, tant qu'elle peut servir à la lessive ou au bain, elle ne
devient pas onitt NttU 8 . Si elle est fendue au point de laisser
1 m, 3 : -nr-tu ï-i^m p-^rwE ^d by qa nsta isid^i aplats oin
vbya ^bo &ï) baao ^d».
2 Ct. page précédente, note 3: lb "ptf finN ÎHJtB lïTû'® ttîin T30 Sa
Obl^b Ï-ÏN72VJ.
3 Le traité de Para est inspiré par le même esprit que celui de Kèlim. On y lit,
en effet, V, 5 : ynfa^ï "ÔVÔïa SOI . . . "pttJlpft "pj*, et on n*y tient aucun
compte des restrictions que Rabbi fait dans la Tosefta, p. 578, 6 : p^n^T"! ''PTCJ
*piZ5Tp!Kn... tO"bO *JN03H jJSE). .. Par contre, il n'oublie pas du tout, ibidem.,
7, (2boa\a npIlDrt) les exceptions de la règle : H2 *ptfb72?2 . • • n bO ttmïl.
4 Tosefta, p. 597, 32 : mi^b b"D^ &N TbllB lbuM rPO"OÎ blB [xcôOeûv] plfPp
N72-J72 "«ai 10T70.
5 Kèlim, XXX, 1 ; XV, 1 ; II, 1 : nf^ ViaES mOIST "'bo.
6 P. 589, 8.
7 Mischna Kèlim, XX, 3 : lljnOIsbtt !"NÏÎ3>21 TÙ23 ib Û^ttlNlB ^3353.
* lbid., XXIV, 3 : H52 &«2l3 T^ITÙ Tiïpy® • • • • Simi*; Tosefta, p. 589, 7 :
î-m-a ï-roina mao-nai mao-T r-mbTn ï-ma m an "paT ib^DH
[scil. 0-V152Î-S 172]-
LE VÉRITABLE AUTEUR DU TRAITÉ KÈLIM 223
s'écouler toute l'eau l , les conséquences de son second emploi
prédominent et elle reçoit « l'impureté de couclie 2 ». Tel est le
système delà Mischna, que Rabbi, selon la relation de la Tosefta,
n'admet qu'autant que le propriétaire de la baignoire prend la ré-
solution de s'en servir désormais comme couche 3 . Pour rejeter
cette exigence de Rabbi d'une manière éclatante, Yosé montre par
des exemples combien de fois, chaque jour, le meuble en question,
par la seule influence des changements de température, peut subir
tantôt une espèce d'impureté, tantôt l'autre 4 .
La description que fait Yosé de la destination changeante de la
baignoire avec ses conséquences nous est transmise fidèlement
par la Mischna 5 . Mais elle ne dit rien de la nécessité d'une réso-
lution particulière. Donc elle ne s'occupe que de l'opinion de Yosé
et non pas de celle de Rabbi.
La remarque d'un anonyme dans la Mischna, XXII, 2, que la
volonté du propriétaire seule achève de rendre un ustensile propre
à recevoir l'impureté 6 semble bien se rattacher à Rabbi, mais elle
ne peut néanmoins être identifiée avec son postulat dans la To-
sefta. Car là, la situation est toute différente. La Mischna parle,
en effet, d'une table à trois pieds 7 qui a perdu successivement
chacun de ses pieds et finit, par ne plus être qu'une planche plate s .
A quel titre cette planche doit-elle avoir la faculté de devenir
impure ? Car elle fait maintenant partie des simples morceaux de
bois, qui restent toujours purs 9 , tant qu'ils ne sont pas consacrés
à un usage domestique déterminé 10 . Quoi d'étonnant alors qu'un
1 Cf. Mischna Yadayim, IV, 1.
1 Kèlim, XX, 2; XXLV, 3 : OllTS rtSEE ïlp'lOaia . . . Mim*.
3 Tosefta, p. 589, 9 : J-pb^ aiBrPlïîa "17: "IN i3"l.
4 ibid. : !-im:rî , wa tara &WB moj ib^sa fnnattl î-itfttara
ïin^u (i. a^pa) to^pa [om73- \i2] rrnna (1. sinsnai) rjnnsai ta^aïaaa.
5 Kèlim, XX, 2 : HplOan Û^lpa H73 W2'û ÏIXK'Û STnchsi tmiMa ÏTTF3M
01173 nbap».
« un., xxn, 2 : rhy miarroa n»b.
7 C'est la mcnsa tripes habituelle (Horace, Sat., I, 3, 13), la petite table qui se
trouve ordinairement devait chaque hôte. Sans parler de l'habitude générale de
l'époque des empereurs, qui est l'époque dç la Halakha, il y a un indice qu'il s'agit
d'une table à trois pieds 'lans le l'ait qu'elle est mentionnée avec la delphica ("Vpsbvij
XXII, 1-2; XXV, 1, ipDbllïn Inb'J—l, qui est incontestablement toujours un
trépied (tpîirou;) et qui ne se distingue de celle-là que parce qu'elle a des creux
pouvant recevoir des cuvettes ou des brocs. Voir les dessins chez Panofka, B'ddcr
antiken Lebens, pi. 12, 3, où on voit en même temps plusieurs exemplaires ; Museo
Borbonico, III, pi. 30 ; Conestabile, Pitture mur., pi. 5 et 11.
8 Kèiim, xx, 2 : -prrj rraia -b:ra nrrj TbJHtt nn« ttbïJW ïnbTBM
KTsra rns^bia j-ibû 1 ^.
■' iàtd. : j-nina ïrraiios . . . y* iba.
><> ibid., xv, 2 : nvrina dm: ^b*a btt . . . riia-na ; 7W<«, p. 582, 32 :
vob D^ntra ir nrnna . . . mans.
224 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
docteur dise d'attendre préalablement la décision du proprié-
taire au sujet du débris de la table avant de se prononcer s'il
recevra l'impureté ou non? A propos de la baignoire, au contraire,
il n'y a pas de place pour des hésitations de ce genre. Elle est par
essence un objet double. Si, à un certain moment, elle n'a plus qua-
lité pour être l'un, elle possède depuis longtemps l'autre manière
d'être, qui n'a besoin, pour exister, d'aucun nouvel élément. L'ano-
nyme n'aurait donc ici aucune raison de tenir compte de la volonté
du propriétaire et de suivre l'opinion de Rabbi. Le silence de la
Mischna semble corroborer notre explication. Déjà en cet endroit,
elle oppose à l'opinion de l'anonyme celle de Yosé 1 , qui, sans
doute, considère une résolution spéciale comme superflue, parce
qu'il existe beaucoup de dessus de table mobiles 2 et que la table
brisée pourrait encore servir utilement, comme dessus de table.
La Mischna prouve qu'elle appuie et suit l'opinion de Yosé, en
admettant des règles péremptoires qui contredisent la condition
établie par Rabbi : « Un fait nouveau, dit-elle, supprime un fait
plus ancien aussi bien qu'une décision ancienne 3 ». « Si des en-
fanis, dit-elle ailleurs, creusent en jouant une coquille de noix,
celle-ci devient un vase qui, dans des circonstances données,
reçoit l'impureté. Car, quoique leurs résolutions ne comptent pas,
ils créent des faits valables 4 . » Des assertions de ce genre ne
peuvent guère se concilier avec l'opinion de Rabbi.
Eliézer, fils d'Hyrkanos, qui possédait beaucoup d'anciennes
traditions 3 et qui, par ses tendances personnelles, était un parti-
san obstiné de tout ce qui est traditionnel, se plaisait aussi à faire
usage, dans sa manière de s'exprimer, d'archaïsmes étranges, peu
usités ailleurs 6 . La règle que la Mischna Kèlim, XVIII, 9, rap-
1 Kèlim, XXII, 2 : ftatûrrâ "p-JX "pK nttlwS "OT '-|.
* Cf. Mischna Sabbat, XXI, 3 : STWWi ï"tb"D tfba^n PN b^T3, et Bereschit
Rabba, 11 : OipO"»*! ïa^sb fiOam fcPpTlbn *mK £3*78 133»T finN tZU'D
'"Ol. Disais, Sictxo; = tabula, n'est autre chose qu'un plateau. La variante qu'en
donne YAroakh, s. v. 0*pO*l, et qui est pù3D"lûû (lire "pPDIU TpccTtéÇav) lève tous
les doutes.
3 Kèiim, xxv, 9 : naran» 1*71*31 OT273 1*71» basa mz^ma.
4 iind., xvn, 5 : îzsnn nttb mipirnn tmpprra na&m ykxn twitt
■pan î-itwa fcsrrb œiia D\N7rj ta^TN» tpb tznrpnrrû in *nzyn n«
marra dfib (scii. -paia d'*'k).
5 Gt. Mischna Yadayim, IV, 3 : '"DT I3fc b*3ip73 ; Toscfta, p. 21, 5 : ,m \ nu»
issb insnîii • • • • wba 'n m» inbftfa inaaraa v inbaa ifiwbia
.1510a r-rc-ob 1173K31D taina^n iba i-mnn ib *i73« iin*»? "ja *iT3*ba 'n
thid., p. 97, 23 : ia-i ri« inbwDi iriNaara .... inbws wV»» '*i ien
*itt&* s-nw la iT^bN 'n issb izma*7 imanm • . • . ib -i»n wb«
amna "HTONDa t3i*ia*7ï"7 ibfit r~ma ib. Voir surtout Synhédrin, 68 0.
6 Par exemple, Toscfta, p. 509, 26 : blDTl b^a ; tW., p. 436, 22 : "imb rPSIE
1ÏÎN*1 33> TH*n NX'' JKin C]N , , ."Jlb, Haguiga,Zb : 'pi* ^p-, *pn a^ s .
LE VÉRITABLE AUTEUH l»U TRAITÉ KÈLIM 225
porte de lui contient aussi un mot de ce genre ; savoir îiV^fl l qui,
dans la Tosefta, p. 589, 29 est l'objet d'une discussion entre les
commentateurs; Siméon l\ i xpli<iae autrement que Uabbi. Quoique
Rabbi se crût obligé de prémunir expressément le lecteur contre
une fausse interprétation du terme employé par Eliézer 2 , la
Mischna n'ajoute pas la moindre explication pour mieux déter-
miner cette expression. Il est assurément contraire à toute vrai-
semblance que l'auteur d'un ouvrage y ait donné accès à une
erreur combattue par lui-même. Rabbi ne peut donc être l'auteur
du traité de Kèllm.
Un fait moins probant, mais néanmoins significatif, c'est que
l'on ne retrouve pas dans la Mischna Kèlim plusieurs règles que
la Tosefta rapporte au nom de Juda Hannassi. La décision de
Rabbi, par exemple, au sujet d'une mesure de capacité en bois
qui, bien qu'on l'ait remplie de bois et qu'on l'y ait entassé, reste
cependant impure ou susceptible de recevoir l'impureté 3 , ne se
trouve pas dans la Mischna. Dans le chapitre XXV, 2 et s., où on
s'attendrait à la trouver, elle ne se lit pas, et le traité de Kèlim
semble même la combattre. En tout cas, cette omission donne à
réfléchir et mérite d'être mentionnée. Nous pourrions encore citer
bien des omissions de ce genre dans la Mischna, mais il paraît
superflu de s'y arrêter plus longtemps- Nous avons, en effet, une
autorité classique qui se prononce clairement contre l'attribution
de ce traité à Rabbi. Ainsi nous lisons dans Tosefta, p. 594, 21 :
K^att ini w bttJl bzy bv blM»Ti mwn rrnzn, et dans Mischna
Kèlim y XV, 1 : tn-nna . . .w bon de? bu b-ttfcm i-nns-n îWttït. Il
y a donc là une contradiction formelle entre la Mischna et l'opi-
nion de Rabbi.
Gomme conclusion, nous dirons que tous les docteurs auxquels
on a songé, soit par simple fantaisie, soit par une tradition mal
entendue, n'ayant évidemment aucune part dans la composition
du traité de Kèlim, nous croyons pouvoir affirmer en toute con-
fiance que l'auteur de ce traité est Yosé.
D. Graubart.
1 KiUm, xvin, 9 : '-) nai Tib^n 'iïifip»i rtran n&wau^ *nuKn
» Tosefta, p. 587, 32 : £ON ïlb^n tTûft "pN "lEIN WîM» '"1 Htt*IN "Q*l
3 Ibid., p. 593, 12 : TJ NE^tt W . . . l^pm STX* "IÎ"K6OT 3QV1Ï1
"1730733 T3ynpi©.
T. XXXII, n° 64. 15
CONTRIBUTIONS
L'HISTOIRE DES JUIFS DE COIiFOU
Nous ne connaissons que partiellement l'histoire des Juifs de
Corfou 1 . Les documents que nous publions plus loin, en partie
d'après les pièces originales, en partie d'après une traduction
italienne légalisée, forment les éléments importants d'un codex
diplomatique pour cette histoire. L'ancienne copie de ces docu-
ments provient sans aucun doute des archives de la synagogue
de Corfou; c'est là qu'ont puisé Mustoxidi et Buchon 2 , dont la
remarque que la traduction est écrite « en détestable italien »,
nous semble exagérée.
Nous avons là d'abord, dans sa teneur, le privilège que Phi-
lippe II, empereur de Gonstantinople, régent de Romagne et
prince de Tarente, accorda aux Juifs de Corfou, le 12 mars 1324.
La mention de ces faveurs se trouve dans une lettre de grâce que
son (ils Philippe III, empereur de Gonstantinople, prince d'Achaïe
et de Tarente, accorda le 14 décembre 1370, alors qu'il était à
Tarente. Mais jusqu'ici on ne connaissait que le résumé de Mus-
toxidi 3 ; la teneur de la traduction in extenso a donc quelque
importance. Elle apprend que, parmi les corvées que les Corfiotes
faisaient subir aux Juifs, ils leur imposaient celle d'exercer les
métiers de bourreaux et de mutilateurs des criminels. Aussi, dans
la convention conclue le 33 novembre 1535 entre Pierre de Tolède
et les Juifs de Naples, une clause expresse interdit-elle de con-
traindre ies Juifs à la besogne de bourreau ou de tortionnaire 4 .
1 J.-A. Roraanos, dans licvue, XXIII, 09-74, et IsraiM Lévi, #„ XXVI, 198-208.
2 Nouvelles recherches historiques sur la principauté française de Morée, I, 1, 408.
3 Romanos, l. c, 65, note 4.
* Kauf'mauu, lievue, XX, 42.
CONTRIBUTIONS A I/IUSTOIRE DES JUIFS DE CORFOU 227
Le privilège que Robert d'Anjou, qui, depuis la mort de Phi-
lippe 11, régnait sur Corlbu, accorde aux Juifs en 1338, est sans
doute mentionné et ratifié dans le privilège de Philippe 111, son
frère, mais n'est pas cité en propres termes comme celui de son
père l .
Par contre, nous avons tout au long dans ces documents la tra-
duction italienne du privilège que la veuve de Robert, Marie de
Bourbon, octroie, à Tarente, le 6 mars 1305, en confirmation de
celui que Philippe II et Catherine de Valois avaient conféré aux
Juifs de Corfou 2 . L'impératrice-veuve de Constantinople charge
le capitaine de Corfou, qui était vicaire des Juifs de cette ile, de
veiller à ce que désormais les Juifs ne soient plus soumis à des im-
pôts vexatoires ni à aucun mauvais traitement.
Les deux privilèges, celui de Philippe III mentionné dans la
lettre de grâce de Philippe II, ainsi que celui de Marie de Bourbon,
furent olficiellement traduits en 1579, à la demande de R, Me-
nahem Mozza, habitant de Corfou, par Alfonso Valdiera, du latin
en italien vulgaire et légalisés par l'autorité.
Grâce au décret, rendu le 14 décembre 13*70 par Philippe III,
qui régna de 1364 à 1373, les Juifs avaient obtenu la confirmation
de leurs plus précieux privilèges.
De même, le dernier des Anjou, Charles III (Duras) de Durazzo,
qui gouverna Corfou après la mort de Jacques de Baux, marqua
de la bienveillance aux Juifs. Le 18 décembre 1382, il confirma
tous les privilèges accordés aux Juifs par Charles I, Charles II,
Philippe II, ses fils Robert et Philippe III, la reine de Jérusalem
et de Sicile, Jeanne II, privilèges dont on ne devait pas violer les
dispositions 3 .
Le témoignage le plus certain de l'importance accordée aux
Juifs de Corfou, lors de l'extinction des Anjou, est ce fait qu'il y
avait un Juif, David de Semo, parmi les six ambassadeurs et plé-
nipotentiaires envoyés à Venise en 1386, pour négocier la remise
du pays aux Vénitiens avec le sénat et le doge Antonio Veniero.
Cet événement eut une telle importance aux yeux des Juifs de
Corfou qu'ils déposèrent aux archives de la communauté juive et
le document parlant de l'élection (28 mai 1386) des six députés,
1 Contrairement à Buchon, L c, 410, note 1.
1 Buchon, l. c, 412, donne par erreur la date du 6 mai 1365.
3 Je dois la teneur de ce privilège, qui se trouve dans le 359 e volume des registres
d'Anjou &ux archives de Naples, à l'amabilité du commandeur Bartolommeo Ca-
passo, directeur des archives napolitaines. C'est le seul document de Charles 111
ayant rapport aux Juifs. Contrairement aux affirmations do Mevue, XXIII, GG, il ne
se trouve aucun diplôme de lui à Naples. Cf. D r Nicolo Barone, Notizie storiche
di re Carlo III di Durazzo, p. 26, note 2.
228 REVUE DES ETUDES JUIVES
et le traité, qui portait sur dix points, comme s'il n'y avait eu là
qu'une question de pur intérêt juif. Aussi, bien que ces pièces
n'aient trait qu'aux dispositions générales du gouvernement véni-
tien touchant l'île de Corfou et non pas à la situation particulière
des Juifs, nous croyons devoir les reproduire ici, à cause du rôle
qu'un Juif joua dans cette affaire.
En fait, David de Semo était le représentant des Juifs et venait
en leur nom faire acte de soumission au gouvernement de la Ré-
publique. Grâce à cette démarche spontanée, les Juifs devinrent,
à l'égal de leurs concitoyens chrétiens, sujets de Venise. La con-
vention qui fut conclue avec tous les habitants de l'île fut pour
eux aussi la bulle d'or de leur liberté, dont ils ne se réclamèrent
jamais en vain, durant toute la domination vénitienne.
L'île s'était donnée à la République après le meurtre de
Charles III de Durazzo en Hongrie, le 1 er janvier 1385. Un des pre-
miers actes du nouveau gouvernement fut de confirmer tous les
privilèges accordés jusque-là aux Juifs. Dès le 22 janvier 1387,
les deux Juifs qui sans doute accompagnaient Daniel de Semo
avaient reçu confirmation des privilèges l .
La République déclare expressément que ses fonctionnaires ne
pourront pas, les jours de fêtes, sauf dans les cas très urgents,
citer les Juifs en justice. Pour l'équipement des vaisseaux, pour
l'équipage, pour les prestations en nature et autres contribu-
tions, on traitera les Juifs sur le pied de la proportionnalité. En
vertu même de cette proportionnalité, les Juifs devront contribuer
d'une façon plus active à la garde de la ville, à laquelle, jusqu'a-
lors, ils ne prenaient part que quatre fois par an. Ce document
proclame les grands services rendus par les Juifs de Corfou à tout
le pays.
Le souvenir de David de Semo s'était perpétué parmi les Juifs
de l'île, il était encore invoqué en 1572, quand l'arrêt de l'expulsion
des Juifs décrétée par le Sénat de Venise dut frapper aussi les
négociants juifs de Corfou qui trafiquaient à Venise.
Dans leur pétition au Sénat ils rappellent la protection assurée
par la République lors de la remise de l'île, l'ambassade de Semo,
et dès lors le dévouement et les sacrifices dont ils ont donné les
preuves dans les nombreux sièges qu'ils ont soufferts pour le bien
de Venise et que les autorités de la ville et les représentants du
Sénat sont unanimes à reconnaître. Forts de la faveur que la
République leur a toujours témoignée, ils supplient la puissante
1 Cf. le texte dans Ilippolyte Noiret, Documents inédits pour servir à l'histoire de
la domination vénitienne en Crète de 4580 à 1485, p. 12-13.
CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS DE CORFOU 229
cité de leur épargner le sort dont elle a menacé les Juifs de Venise.
On choisit trois des personnages les plus marquants, R. Me-
nahem Mozza (alors occupé à la recherche des anciens privilèges
et à leur traduction en langue italienne), Joseph Carton et Me-
nahem di Consolo, pour déposer la pétition aux pieds du doge.
Aloïsius Mocenigo, alors doge de Venise, envoie, le 19 juin 1572,
la pétition au baylon de Corfou avec demande d'un rapport. Il
s'agit de l'expulsion des Juifs de Venise dont nous parle le conti-
nuateur de Joseph ha-Cohen dans le « Emeq ha-Bacha 1 ». Selon
cet auteur, c'est Mocenigo qui, lui-même, aurait provoqué cette
mesure et c'est le baylon de Constantinople, le prince Soranzo,
revenant juste à ce moment à Venise, qui l'aurait enrayée. On
saura peut-être un jour la part du Juif le plus remarquable de
cette époque, le médecin et homme d'Etat Salomon b. Nathan
d'Udine, dans la révocation de l'ordre d'expulsion. Quoi qu'il en
soit, la députation des Juifs de Corfou qui vint solliciter la bien-
veillance de la République contribua certainement à faire revenir
le doge et le conseil des Dix sur leur détermination.
D'ailleurs, la réponse du baylon Froncesco Griti et de ses con-
seillers Giambattista Foscarini et Io. Gerolamo Diedo (14 dé-
cembre 1572) était tellement favorable aux Juifs de Corfou que le
Sénat aurait dû faire une exception pour eux, alors même qu'il
eût maintenu le décret d'expulsion pour les Juifs de Venise, dont
une partie avait déjà pris la fuite sur la terre ferme et les vais-
seaux. Le baylon confirma que le gouvernement vénitien avait
promis la protection de ses citoyens juifs à David de Semo lors
de la prise de possession de Corfou.
Au reste, il avait entre les mains tant de témoignages, laissés
par ses prédécesseurs, de la conduite irréprochable et du dévoue-
ment des Juifs qu'une vexation ou une violation des droits de sem-
blables citoyens aurait passé pour un acte d'imprudence politique,
tel qu'aucun homme d'État de la République n'aurait pu ni voulu
en assumer la responsabilité. A tous les assauts que la ville avait
subis, les Juifs avaient perdu leurs biens et leurs maisons, étaient
venus au secours des blessés, avaient aidé à la réparation des
murs, soutenu les finances, offert à l'Etat de l'argent sans intérêt :
d^ne façon générale, ils avaient fait preuve d'un tel attachement
et d'un tel civisme que c'était le premier des devoirs et de bonne
politique pour le Sénat de faire une exception en faveur des
Israélites de Corfou, qui, en plus d'énormes taxes, contribuaient
par leur commerce et les douanes à consolider le budget de Venise.
1 Traduction de Wiener, p. 121.
230 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Le 24 novembre 1572, les représentants de Corfou Menahem
Mozza et Joseph Corton, qui étaient demeurés à Venise dans une
anxieuse attente, reçurent une réponse favorable. Le Sénat décida
que la résolution du 14 décembre 1571 au sujet de l'expulsion des
Juifs de Venise ne s'appliquait pas à ceux de Corfou. Ils pouvaient,
comme devant, rester dans la cité, exercer leurs métiers et leur
négoce, attendu que la mesure ne visait que les Juifs de Venise
même et non ceux de Corfou, qui étaient les protégés et les ci-
toyens de la République.
Menahem Mozza, député des Juifs de l'île, et Aron, probable-
ment son frère l , reçurent, le 28 octobre 1578, du doge Nicolas de
Ponte une lettre contenant confirmation de tous leurs privilèges
et les prémunissant expressément contre toute vexation ou moles-
tation des autorités.
Cette fois encore les Juifs de Venise échappèrent au coup qui
avait menacé leur existence. Cependant, l'hospitalité qu'on leur
accordait pour des périodes renouvelées de cinq ans ne fut pas
sans leur coûter quelques sacrifices. Au nom de tous les Juifs, les
chefs des communautés, Marcuzzo Friuli et Samson Pescaroli,
avaient dû trouver 50,000 scudi. Cette somme devait servir à la
fondation au ghetto de banques de prêt devant fournir à bon mar-
ché et contre des gages de l'argent aux pauvres de Venise. Il est
dit expressément, dans la pétition des Juifs vénitiens mentionnée
dans le décret du doge Aloïsius Mocenigo du 12 juillet 1573, que
les Juifs de .Corfou, en leur qualité de privilégiés de la Répu-
blique, sont exempts de cette contribution et des autres charges
imposées aux habitants juifs de Venise.
Les nouvelles capitulations, qui passent sous silence la révoca-
tion de l'édit d'expulsion, contiennent des dispositions très détail-
lées sur l'organisation des banques, sur les livres et actes qui
devront être rédigés en italien, sur le taux d'intérêt, la nature des
gages, leur durée, leur vente et leur adjudication aux enchères.
Un fonctionnaire spécial, dont l'entretien incombait aux Juifs,
surveillait du matin au soir les opérations. La moindre contraven-
tion était sévèrement punie. Pour les délits graves, il y avait
même exil et peine de mort. Il était interdit de prêter sur des
croix, calices, patènes et, en général, sur tous objets religieux,
ainsi que sur lances ou autres armes des soldats.
Il n'y eut rien de changé dans les dispositions concernant les
branches du commerce. D'ailleurs, on ne leur permettait guère
d'autre industrie que celle de la vente et de l'achat des vieux ha-
» Dans ÏD">D2N mfflb, éd. Berliner, n° 74, se trouve l'épitaphe de Moïse NUÉNE.
CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DES JUIFS DE GORFOU 231
hits. Le courtage leur demeura détendu comme autrefois. De
même, on maintint la défense pour tout Juif de louer par lui-même
sans déclaration et sans permission de la communauté et des auto-
rités une chambre à un autre Juif dans le ghetto vccc/iio, aussi
bien que dans le ghetto nuOVO '• Mais exception est. toujours faite
pour les Juifs de Gorfou.
Marcuzzo Friuli et Samson Pescaroli, qui avaient négocié la
nouvelle convention avec le Sénat, furent regardés et célébrés
comme des bienfaiteurs de la communauté. Samson Pescaroli
put jouir pendant de longues années encore des résultats qu'il
avait obtenus pour ses coreligionnaires. Nous comprenons ainsi
le sens de son épitaphe, qui sans doute, comme presque toutes
celles de Venise à cette époque, est l'œuvre de Léon de Mo-
dène * :
bw Dib mai* t^n ht bn
EPttnTj DJH ÏEN3 INtt p^lSS
dw 3b"i imsa^a imo
3 : in7203b û^n "mas pbrt
Celui qui repose sous ce monument, le commerçant Samson
Pescaroli, mort le 23 adar II 1598, fut un homme pieux, qui rendit
des services non seulement à sa famille, mais à tout son pays, un
commerçant qui fit des affaires non seulement sur la terre ferme,
mais encore sur les mers.
La situation des Juifs de Corfou vis-à-vis de Venise s'affermit
encore par les offres spontanées de services que la communauté
fit à la République. Ils eurent l'occasion, bientôt après la conven-
tion de 1572, de manifester leur dévouement en 1578, lors de la
réparation des anciennes fortifications, en fournissant des maté-
riaux de construction. Et, de fait, ils conservèrent intégralement
leurs droits ; alors que les Juifs de Venise n'étaient admis à nou-
veau que pour un délai renouvelable de cinq ans et voyaient leurs
charges s'accroître, les Juifs de Corfou demeuraient citoyens de
1 Kaufmann, dans Jewish Quart erly Revieio, II, 299 et s.
2 Û^SK mmb, éd. A. Berliner, n° 123. Six années avant sa mort, Samson
Pescaroli pleura la perte de son fils Yehiel, le lo schevat 1592, ibid., n° 70.
1 Le mètre est de huit syllabes.
2!J2 REVUE DES ETUDES JUIVES
Venise et exempts de toutes les nouvelles obligations imposées
à leurs coreligionnaires vénitiens.
Cependant, en 1656, la communauté de Gorfou, qui bénévole-
ment s'était déclarée prête à verser 500 ducats par an au Trésor
de guerre, fut imposée par le capitaine général de l'île pour 10,000
réals, et dix-huit de ses membres furent jetés en prison. Mais les
Juifs protestèrent auprès du Sénat, et, le 25 octobre 1656, il or-
donna la restitution de l'argent et l'élargissement des prisonniers
et défendit qu'on portât atteinte à leurs privilèges de sujets de la
République.
Le 15 septembre 1716, le maréchal Schulemburg 1 et, le 17 no-
vembre 1718, le provéditeur-général Antonio Lorédan rendirent
un hommage éclatant aux Juifs de Corfou. Ils déclarèrent que
les Juifs de l'île avaient pris les armes pour le salut de la Répu-
blique, qu'ils avaient fait preuve de la plus haute abnégation et
qu'ils avaient contribué de leurs deniers à l'entretien de l'armée et
à la réfection des fortifications.
Le 13 mai 1723, les Juifs de la Dalmatie furent frappés à leur
tour d'impôts et de charges avec les Juifs vénitiens, admis de
nouveau pour cinq ans, comme déjà l'avaient été, le 28 fé-
vrier 1601, les communautés de Padoue et de Vérone. Mais cette
fois encore les Juifs de Corfou gardèrent leurs privilèges et ne
furent pas soumis à cette taxe.
Aussi, quand en 1771, lors du terme des cinq années à Venise,
l'on voulut restreindre les droits des Juifs de Corfou, ceux-ci.
purent-ils se prévaloir auprès du Sénat de leurs privilèges quatre
fois séculaires. Les enquêteurs que le Sénat chargea d'examiner
les prétentions des Juifs durent reconnaître, le 5 mars 1771, le
bien-fondé de leurs réclamations. Il était avéré que depuis 1386,
où David de Semo s'était présenté devant le Sénat, jamais les Juifs
de Corfou n'avaient dû renouveler leur admissibilité tous les cinq
ans et que jamais ils n'avaient été soumis à un régime d'excep-
tion. Bien au contraire, les Juifs de l'île avaient, au témoignage
des plus renommés gouverneurs et généraux, rendu tant de signalés
services à la République, que rien ne pouvait justifier une restric-
tion de leurs droits.
Le rapport du provéditeur-général de la marine, Antonio Re-
nier, au Conseil des Quarante, du 4 avril 1775, est un véri-
table mémoire historique sur les Juifs de Corfou et leur situation
juridique sous le gouvernement de Venise. Le général avait reçu
l'ordre, le 26 août 1774, d'écarter du tribunal les avocats juifs.
1 Romauos, i. c, 68, noie 2.
CONTRIBUTIONS A L'IUSTOlMi DES JUIFS DE CORFOU 233
Au su de cette nouvelle, les Juifs adressèrent une pétition au
Sénat, se réclamant de leurs droits séculaires. Le Sénat pres-
crivit alors au général, par une lettre du 30 janvier 1775, d'exa-
miner les affirmations des Juifs et de rédiger un rapport sur la
question.
Renier établit d'abord que depuis quatre cents ans, les Juifs de
Gorfou ont été considérés, toujours et sans interruption, comme
des sujets de Venise. Il rappelle la convention conclue le 9 juillet
1386 avec David de Semo, la confirmation des anciens privilèges
du 22 janvier 1387, la reconnaissance de cette situation par le
Sénat du 28 octobre 1578 et du 7 mars 1724, le rapport des en-
quêteurs du 5 mars 1771 et la décision dans le même sens des
commissions commerciales du 20 mai de la môme année.
Et ces droits, ajoute Renier, n'existent pas seulement sur le
papier, mais sont réels. Les Juifs de Corfou n'exercent pas seu-
lement des arts et métiers, qui leur sont inaccessibles partout
ailleurs, mais prennent la plus grande part aux affaires pu-
bliques, au point que, sur le même pied que les autres citoyens,
ils paraissent dans toutes les solennités et représentations offi-
cielles.
Renier fournissait des renseignements semblables sur les pro-
fessions que les Juifs de Corfou exerçaient aux tribunaux. Sans
doute, un décret du 14 mai 1637 avait défendu aux Juifs de Venise
les professions d'avocat et d'avoué ; mais cette défense, qu'on avait
essayé d'étendre à Corfou le 30 juin 1679, avait dû être retirée le
7 mai 1680.
Nous connaissons le nom d'un avocat juif, Hordechaï Cohen,
qui obtint, en 1G54, l'autorisation de défendre ses coreligionnaires
devant la justice et même, en 16L»G, put se charger aussi des
intérêts des chrétiens. Aussi, bien qu'à la suite des guerres et des
incendies continuels, les plus anciens documents des archives
de Corfou aient disparu et qu'on n'ait pas pour cette époque de
preuves certaines, on sait que les Juifs ont pu constamment exer-
cer la profession d'avocat. Même les restrictions des droits de
défendre à un numerus clausus édictées par les prédécesseurs de
Renier, les provéditeurs-généraux de la marine Sagredo et Fran-
cesco Grimani, n'avaient jamais eu pour objet ou pour consé-
quence d'écarter les Juifs.
Après le rapport de Renier, si minutieux et si favorable aux
Juifs de l'île, le Sénat n'avait plus qu'à faire droit à leurs récla-
mations. Le 8 mai 1775, Renier reçoit l'ordre de révoquer le
décret du 26 août 1774 et de réintégrer les Israélites de Corfou
dans tous leurs anciens privilèges. Désormais, ils pourront exer-
834 REVUE DES ETUDES JUIVES
cer dans sa plénitude le métier d'avocat, et Sabhataï Cohen pourra
reprendre sa situation d'avocat, qu'on lui avait injustement enle-
levée Tannée précédente.
Ainsi, les Juifs de Gorfou ont joui de privilèges exceptionnels
pendant le moyen âge et les temps modernes, non seulement dans
la république de Venise, mais dans l'histoire du judaïsme en
général. Alors que les autres Juifs étaient des parias et étaient
tout au plus tolérés, ceux de Corfou étaient, depuis le traité
de 1386, de véritables citoyens, possédant tous les droits de leurs
compatriotes et pouvant arriver aux positions et dignités que la
naissance conférait à leurs concitoyens. Émancipés avant l'éman-
cipation, jouissant de l'égalité avant l'existence seulement de
l'idée et du mot d'égalité, les Juifs de Corfou forment comme une
oasis dans le désert de l'histoire juive.
David Kaufmann.
PIEGES JUSTIFICATIVES
Registri angivini, vol. 359, f° 234.
Karolus lertius etc. Capilaneis... Magistris Massariis... Caslellanis
vicecastellanis. . . prothontinis, portulanis. . . baiulis. . Judicibus
ceterisque oflicialibus Civitatis et Iasulœ Corphiensis presentibus et
futuris fidelibus suis gratiam et bouam voluntatem, ut fides preclara
iucandelabroluceat cunctosque cémentes comperabiliter ad se trahat,
princeps providus cuncta prospiciens illâ premio recumpensationis
irradiât, et caritatis fundamento eorrespondeutis illustrât^ quo
utriusque fiât inseparabilis uuio et spei confirmantis gaudeat fulci-
mento. Saneattendentes sinceritatem devotionis et fîdeiquamuniver-
sitas et horoines Civitatis Corpboy Judei quoque, degentes in illa, erga
zelum nostri nominis ostenderutil patenter, sicut experientia omnium
magistra nos docuit et operationis effectus apertissime patefecit, ut
ipsos quos pariter munivit et nexuit tidei vinculum grato comiter
prosequamur munere premiorum. Ad supplicis petitionis instantiam
noviter facte nobis per Johannem Cavasulam Riczardum de Altavilla
Petrillum Capice, Georgium Zocheo, Johannem Spechi et Georgium
Paraschianice de dicta Civilate Corphoy, Sindicos sindicario nomine
et pro parte universitatis et hominum ac etiam Judeorum dicte Civi-
CONTRIBUTIONS A L'HISTOIRE DUS JUIFS DU CORFOU 238
tatis Corphiensis noviter ad curiam nostram missos de quorum Sin-
dicatu plenarie îiobis constat, universitati hominum ac etiam
Judeorum prodictoruru iu premium fidei pro ipsorum parte per dic-
tos Sindieos in manibus nostris exhibite, omnia et singula privilégia
indulta liiteras et documenta quelibet quarumcuuque gratiarum
concessionum libertatum facta et coneessa eis ab olim in génère vel
in specie per Serenissimos Heges et principes, dominos regem Karo-
lum primum, Regem Karolum secundum et dominum Regem Rober-
tum clare memorie Philippum, principem Tarentinum, Illustres
Robertum et Philippum fratres, Imperatores Gonstantinopolitanos et
confirmata invicem seu per Illustrem Johanuem — olim Jérusalem —
et Sicilie Reginam aut coneessa par eam ante depositionem suam,
nec non consuetudiues et statuta quas et que ab olim habuerunt et
habent quibusve usi sunt et utuutur ad preseus et in quarum quo-
rumve possessionem seu quasi fuerunt ab olim suntque ad presens
vigore lilterarum et privilegiorun eorumdem de quibus cum expedit
hdem oculatam fecerint, barum série de certa nostra scientia ratifica-
mus acceptamus et de speciali gratia confirmamus volentes et decer-
nentes expresse quod hujusmodi ratificatio et confïrmatio nostra
universitati hominum et Judeorum ipsorum quo ad effectum gratia-
rum consueludinum libertatum et statutorum predictorum efficaciter
perpetuo maneat validaque subsistât. Quocirca fidelitati vestre de
dicta certa nostra scientia precipiendo mandamus, quatenus univer-
sitati hominum et Judeorum ipsorum, hujusmodi privilégia et litic-
ras gratiarum coucessionum et libertatum ; de quibus cum expedir,
coram vobis seu vestrum aliis fidern oculatam facient, nec non eon-
suetudines, nouas observautias et statuta, quas et que habuerunt ab
olim et habent, et quibus usi sunt ut predicitur et utuntur ad pre-
seus et iu quorum possessione seu quasi fuerunt et sunt uti prefer-
tur ad preseus iuxta illarum et illorum mentem et seriem tenacittr
et inviolabiliter observetis quantum in vobis fuerit et faciatis cum
opus fuerit ab aliis efficaciter observari, nec i lia seu illas infringere,
seu aliquatenus contrarie, aut universitatem hominum et Judeorum
ipsorum contra tenorem privilegiorum et lilterarum earumdem et
hujus uostre pagine iussionem moleslare vel impetere, aliquatenus
presumatis, sicut gratiam nostram caram habetis et indignationem
in causa (casu) contrarii formidatis, Revocantes prorsus in irritum,
si coutrarium forsitau quod non credimus duxeritis presumendum,
preseotibus post oportunam et debitam inspectionem earum rema-
nentibus presentanti efficaciter modi premisso in antea valituris.
Datum Neapoli per virum nobilem Gentilem de merolinis de Sul-
moua, etc. Anno Domiui MCCCLXXXII . die XVIII . septembris
sexte Indictionis Regnorum nostrorum Anno secundo.
-n '
(A suivre.)
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTÉ D'ORANGE
Les renseignements relatifs à rétablissement des Juifs à Orange
et aux premiers temps de leur séjour dans la principauté font
complètement défaut. Leur histoire primitive différait sans doute
peu de celle de leurs coreligionnaires des villes voisines, d'où ils
étaient probablement venus dans le courant des xi e , xn° et xm e
siècles. A Orange, comme dans les États français du Saint-Siège,
les Juifs vécurent certainement longtemps en bonne intelligence
avec les populations chrétiennes, se livrant, sans exciter la mal-
veillance, à leurs occupations ordinaires : le colportage, la petite
banque, le courtage des blés, la pratique de quelques métiers et de
l'agriculture.
Bien que nous trouvions dans plusieurs documents l'expression
de « juiverie » et qu'il y eût encore, il y a un certain nombre d'an-
nées, une rue de Juiverie à Orange, il n'est pas permis d'en con-
clure à l'existence, dans cette cité, d'un ghetto ou d'une carrière,
tel qu'il en fut à Avignon et dans les villes du Comtat. On dési-
gnait par ce nom quelques ruelles exclusivement, mais librement
habitées par les adeptes de la religion de Moïse. Comme partout,
les Juifs d'Orange aimaient à se grouper. D'ailleurs, les statuts de
la ville ne leur imposèrent, à aucune époque, Pobligation de résider
dans une enceinte fermée.
Quoi qu'il en soit, les premiers documents qui les concernent ne
remontent guère au delà du xiv e siècle l . A cette époque com-
mença contre eux la réaction qui devait aboutir à leur expulsion.
La population, les rendant responsables de tous les maux, les ac-
cusa de se livrer à l'usure et de démoraliser le pays par leurs
mœurs corrompues. Aussi forgea-t-on contre eux des lois d'excep-
tion. Les statuts de la ville, les assimilant « aux usuriers mani-
festes», défendirent de les recevoir en témoignage contre un chré-
1 Nous rappelons, en passant, la présence à Orange du célèbre Lévi ben Gerson,
de Bagnols, qui y acheva en 1338 son commentaire sur les trois derniers livres du
Pentateuque, ouvrage qu'il avait commencé à Avignon.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTÉ D'ORANGE 237
tien, à moins d'une autorisation spéciale du prince, et interdirent
au seigneur et à la cour de les pourvoir d'aucun office l . On aug-
menta leur taille et on les obligea à fournir six hommes pour la
garde des murailles et des portes de la ville *. Mais ces mesures
sévères ne satisfaisaient pas la population. La pauvreté et la mi-
sère étaient, en effet, effrayantes dans la province. Les princes
d'Orange, grands batailleurs, toujours engagés en des guerres loin-
taines, amoureux de faste et de représentations brillantes, et, par-
tant, toujours à court d'argent, avaient fait de ce malheureux pays
une véritable terre de rapport, qu'ils exploitaient au mieux de
leurs intérêts privés. Ajoutons que la principauté, comme le Com-
tat et la Provence, traversa, aux xv e et xvi e siècles, une crise
économique doublée d'une crise politique. Des fléaux de toute na-
ture s'abattaient sur le pays, la récolte était souvent improductive,
à tout moment le trône du prince chancelait et, enfin, la guerre ci-
vile et religieuse acheva de mettre la contrée, déjà ruinée, à feu
et à sang 3 . Les Juifs, éternels boucs émissaires, tombèrent vic-
times du mécontentement général. C'était naturel; ils avaient
contre eux les apparences. Le peuple manquait d'argent, et les
Juifs, quoique fort pauvres aussi, faisaient le commerce de l'ar-
gent; le peuple souffrait de la famine, et la principale occupation
des Juifs consistait dans le courtage et l'exportation des blés. Or,
on sait combien à cette époque et jusqu'à la Révolution française,
les préjugés étaient grands contre ce genre de négoce. A Carpen-
tras et à Avignon, on avait pris contre ceux qui s'y livraient les
mesures les plus graves. Les Orangeois, qui accusaient les Juifs
d'être ainsi « la destruction de leur cité » 4 , ne pouvaient pas ne
pas suivre un pareil exemple. Aussi le conseil de ville, par une
délibération du 5 novembre 1477, demanda-t-il copie d'une bulle de
pape portant défense aux Juifs d'acheter ou conserver tout autre
blé que celui qui était nécessaire à leur consommation, afin d'en
obtenir une semblable 5 .
Quant au reproche d'usure, il ne paraît guère avoir de fonde-
ment, quoique les apparences semblassent le justifier.
Les Juifs d'Orange pratiquaient assurément le prêt à intérêt,
mais en courtiers, pour le compte de financiers italiens ou de
riches particuliers chrétiens 6 . Ils étaient, en général, trop pauvres
pour travailler avec leurs propres capitaux. Ce qui le prouve
1 Arch. municip. d'Orange, AA 1 : Statuts et privilèges.
« Jbid., BB, fol. 81 et 82.
* Cf. Lapise, Histoire de la ville et principauté d'Orange.
4 Arch. municip. d'Orange, BB 7, fol. 194.
* Arch. municip. d'Orange, BB 7, fol. 68.
6 Voir Pièces justificatives.
238 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
d'une façon incontestable, c'est le cartulaire de l'évêque Anglic
Grimoard, conserve' aux Archives de Vancluse. Ce document
consacre de nombreuses pages à l'usure. Le prélat y lance
des imprécations terribles contre les prêteurs d'argent, exigeant
contre eux les mesures les plus rigoureuses et, pour hâter ce qu'il
considère comme une œuvre de salubrité publique, cite leurs
noms afin de les clouer au pilori. Or, les lignes se rapportant à
Orange ne contiennent aucun nom juif, et il est à croire que
l'évoque, qui, probablement, ne péchait pas par excès d'indul-
gence pour les fils d'Israël, ne se serait pas fait scrupule de les
démasquer, si réellement ils s'étaient livrés, pour leur propre
compte, à ce genre d'opérations. A la rigueur, on pourrait sup-
poser que l'évêque se borne à dénoncer ses coreligionnaires ;
mais il est vraisemblable que si les Juifs avaient mérité, au même
titre, ses foudres, il les aurait englobés dans la même dénon-r
dation.
Mais si le peuple voyait dans les Juifs les auteurs « de toutes
sortes de maléfices », si le conseil de ville demandait à grands cris
leur expulsion, ils avaient trouvé des protecteurs ardents dans les
princes d'Orange.
Ces derniers, en effet, avaient grand intérêt à les conserver
dans la province. Les Juifs étaient pour eux une source de reve-
nus relativement considérables. Outre la taxe de trois cents écus
et dix sous qu'ils payaient annuellement 1 , ils jugeaient, sans
doute, encore politique d'exprimer, de temps à autre, en deniers
sonnants, leur gratitude envers leurs souverains pour les fran-
chises et privilèges qu'ils leur accordaient. Aussi, pendant plus de
trente ans, les princes d'Orange rejetèrent-ils toutes les demandes
d'expulsion qui leur furent adressées par la cité. Bien plus, ils
confirmèrent, dans les jours les plus agités, les droits des Juifs, les
placèrent sous leur protection et firent défense de les molester 2 .
Cette attitude n'était cependant pas toujours possible. Par mo-
ments, les sollicitations du peuple devenaient vives, pressantes et
pleines de menaces. Les princes essayaient alors de calmer les es-
prits surexcités par des promesses d'enquête, qui n'aboutissaient
jamais, ou bien par des déclarations où. ils se donnaient, eux
aussi, comme partisans déterminés de l'expulsion. Ils n'y met-
taient qu'une condition, c'était que la ville prit à son compte la
rente de trois cents écus servie par les Juifs. Or, malgré leur vif
désir de hâter le départ des Juifs, les consuls n'osaient augmenter
encore les impôts, déjà si écrasants, de leur cité.
1 Jbid.
% Arch. municip. d'Orange, BB 7, loi. 211.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTE D'ORANGE 289
La question resta donc en suspens et n'eût peut-être jamais été
tranchée, si un incident inattendu n'avait fait sortir les représen-
tants de la cite" de leur irrésolution. Les Juifs de Provence et du
Languedoc avaient été expulsés. Les carrières d'Avignon et du
Gomtat ne pouvant donner asile qu'à une infime partie de ces
malheureux, beaucoup d'entre eux étaient venus à Orange et
avaient obtenu des souverains le droit de séjourner dans la prin-
pauté. Ces nouveaux arrivés , à l'exemple des autres, avaient
entrepris les métiers les plus divers, les commerces les plus va-
riés, mais principalement celui des blés. Du coup, la ville était
perdue aux yeux des consuls. Tergiverser plus longtemps était
un crime. On se résigna à faire le sacrifice annuel des trois cents
écus.
Les consuls, au nom de leur ville, prirent donc l'engagement de
verser régulièrement la somme dans la cassette princière. L'acte
fut signé sous la régence de Philiberte de Luxembourg, qui, dès
lors, n'eut plus aucune raison de conserver les Juifs. Aussi,
encouragée par l'évêque et plusieurs autres personnages no-
tables, elle rendit à Courthezon, le 20 avril 1505, une ordon-
nance qui, après avoir reproduit tous les griefs contre les Juifs,
leur acccordait un délai de deux mois pour quitter la princi-
pauté. Exception était faite pour ceux qui voulaient accepter le
baptême.
L'ordonnance fut exécutée à la lettre, et les Juifs se retirèrent
à Avignon et dans le Gomtat. Mais un délai de deux mois était
insuffisant pour régler toutes leurs affaires. Beaucoup d'entre eux
étaient porteurs de créances sur les habitants de la province et,
l'argent étant rare, ne pouvaient les recouvrer. D'autre part, les
termes et Ips échéances tombaient généralement à la Madeleine
et à la Saint-Michel. L'accès du pays étant interdit à ces époques,
les Juifs n'avaient d'autre moyen de recouvrer leurs créances
que défaire comparaître leurs débiteurs récalcitrants devant des
cours étrangères. Mais cette procédure, fort longue et fort coû-
teuse, présentait, en outre, de nombreux inconvénients pour les
deux parties. Les Juifs préférèrent donc solliciter de la régente
l'autorisation de séjourner un mois dans la principauté, afin de
liquider leurs affaires en suspens. Philiberte de Luxembourg rejeta
leur demande et leur accorda, par contre, des sauf-conduits qui
donnaient à des groupes successifs de trois familles le droit de
séjour pour trois jours consécutifs par quinzaine dans une période
de quatre mois. Quant aux autres, ils étaient libres, en payant
leurs péages, de circuler pendant ce temps dans le pays, sans
toutefois y pouvoir passer la nuit. Johanan Cohen et Abraham
240 REVUE DES ETUDES JUIVES
Baze, deux des principaux Juifs, furent chargés de veiller à la
stricte exécution du règlement '.
Malgré le départ des Juifs, la situation économique de la prin-
cipauté ne s'améliora pas. Au contraire, les souffrances de la
population, plus grandes que jamais, se traduisaient en des do-
léances de plus en plus vives et de plus en plus nombreuses. Après
leur expulsion, les Juifs, une fois l'orage passé, n'avaient pas
tardé à reparaître dans la principauté, mais isolément. On les y
retrouve dès le commencement de l'année 1506, munis de sauf-
conduits en bonne et due forme, et y exerçant, quoique domiciliés
à Avignon et dans les villes du Comtat, leur trafic et leur indus-
trie. Les représentants d'Orange, fidèles à leur conduite passée,
s'élevèrent avec passion contre ces nouvelles faveurs accordées
par la princesse, contrairement à la loi 2 . Philiberte de Luxem-
bourg et ses successeurs, sans donner entière satisfaction aux
consuls, furent cependant obligés de tenir compte de leurs récla-
mations, dans une certaine mesure. Ils accordèrent donc dans la
suite les sauf-conduits avec plus de parcimonie. Les Juifs réso-
lurent alors de changer de tactique. Craignant de perdre, par suite
de l'influence toujours grandissante du conseil communal, la bien-
veillance intéressée des souverains, ils entreprirent de mettre fin à
son hostilité systématique. Ce n'était pas chose aisée. Car l'as-
semblée, aveuglée parles préjugés les plus arriérés, avaient voué
aux Juifs une haine profonde. Ces derniers, au lieu de s'en décou-
rager, n'en entrèrent pas moins avec elle en relations, et essa-
yèrent de négocier les conditions de leur retour. Les pourparlers,
engagés vers 1520, se continuèrent une première fois jusqu'en
1556*. D'abord repoussées avec hauteur, les propositions des
Juifs obtinrent cependant peu à peu les honneurs de la discus-
sion. Ils avaient fait briller aux yeux des consuls la promesse
de payer chacun trente écus des charges de la ville. Ce n'était pas
un engagement à repousser sans réflexion, dans un moment de
malaise et de misère générale. Aussi le conseil envoya-t-il plusieurs
fois des délégués à Avignon pour examiner à fond la question.
Malheureusement pour les Juifs, les avantages paraissaient bien
petits en face des nombreux inconvénients que présentait, aux
yeux des députés, le retour des expulsés. Ils hésitèrent donc et
la solution du problème fut ajournée.
C'était un échec pour les Juifs, mais seulement en apparence.
Car les consuls et les syndics, en abandonnant leur attitude in-
1 Voir Pièces justificatives.
* Arch. municip. d'Orange, BB 9, fol. 141.
3 lbid. t BB 12, fol. 2S1 ; BB 14, fol. 36 et 75 ; BB 15, fol. 104, etc.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTÉ D'ORANGE 241
transigeante, avaient éclairé le prince sur les dispositions plus
conciliantes du pays. Il se crut donc autorisé, sans exciter trop de
colères, à accorder de nouveaux sauf-conduits à de nombreux Juifs.
C'était une erreur, car le conseil voulait bien, à la rigueur, ouvrir
aux Juifs les portes de la cité, mais à la condition de se faire payer
chèrement l'hospitalité qu'il leur accordait. Or, les sauf-conduits,
s'ils étaient un revenu pour le prince, n'apportaient aucun profit à
la ville. Aussi le mécontentement fut-il grand. Il se fit jour dans
un conseil général, convoqué quelques jours plus tard dans l'église
d'Orange, afin, dit le document, « de ne point trop irriter le prince».
Celui-ci demeura impassible devant toutes les protestations. Les
magistrats indignés eurent recours alprs à des moyens plus pra-
tiques, et en appelèrent des décisions de leur souverain au
parlement de Grenoble. L'affaire menaçait de traîner en longueur.
Aussi, la cour du Dauphiné, sur la demande des Orangeois,
suspendit-elle provisoirement l'effet des sauf-conduits. François
de Lorraine, duc de Guise, pair et grand chambellan de France,
gouverneur et lieutenant général pour le roi en Dauphiné, dé-
légua, le 11 juin 1556, le nommé Claude Page, sergent royal de
la cité de Saint-Paul-Trois-Châteaux, à Orange, pour y porter cette
décision à la connaissance des intéressés. Descendu à « l'auberge
de l'ange », il y convoqua Vidés Avidor, Samuel Resques, David
de Lattes et Isaac de l'Isle, tous principaux du conseil de la car-
rière de Carpentras, pour faire défense, en leurs personnes, à
tous les Juifs d'Avignon et du Comtat, de paraître pendant le
cours du procès à Orange, sous peine de 500 livres d'amende.
En même temps, il intima l'ordre aux bayions des quatre car-
rières de comparaître devant le parlement du roi, afin d'y être
jugés contradictoirement avec les représentants d'Orange. Le
prince, de son côté, fut prié de se présenter à l'audience *. L'is-
sue du procès nous est inconnue ; mais il est probable qu'elle
ne fut pas favorable aux Juifs, car, pendant plusieurs années,
il ne sera plus question d'eux dans les délibérations de la ville.
Cependant, la sentence du parlement de Grenoble ne pouvait
retarder de beaucoup le retour des Juifs dans la principauté. La
ville, dans la seconde moitié du xvi e siècle, se trouvait dans une
situation des plus lamentables. Ses princes, plusieurs fois prison-
niers des rois de France, n'avaient plus ni prestige, ni pouvoir.
Des bandes de pillards et de brigands s'abattaient, à tout mo-
ment, comme de véritables fléaux sur le pays. La cité, ravagée
par la guerre civile et religieuse, n'était plus qu'un monceau
1 Arch. municip. d'Orange, GGr 50.
T. XXXII, n° 64. 16
242 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de ruines. Louis XIV s'en empara en 1660 et mit ainsi fin à cet
état anarchique. Mais la misère n'en continuait pas moins. On
voyait , dit un historien d'Orange, la population errer et men-
dier à travers les campagnes, et demander aux herbes des
champs leur maigre nourriture 1 . Dans ces tristes circonstances,
les consuls se souvinrent des Juifs et des qualités brillantes qu'ils
avaient montrées dans le commerce et dans les métiers les plus
divers. Les calomnies et les accusations portées jadis contre eux
étaient tombées dans l'oubli.
On jugea leur concours presque indispensable au relèvement
de la cité. Aussi, dans sa séance du 22 avril 1669 2 , le conseil dé-
cida d'autoriser, sans la volonté du roi, certains Juifs d'Avignon
et du comté Venaissin, jusqu'au nombre de cinquante à soixante
maisons, à se retirer dans la ville, d'autant que « ladite ville se
trouve, à présent dêfonrnie de drappiers, chossatiers, cottu-
riers et autres artisans ». Huit jours plus tard, nouvelle délibé-
ration dans le même sens, où l'on lit que « leur présence pourrait
être fort profitable à la ville et aux habitants d'icelle, tant pour
ledit soulagement qu'à remettre ladite ville en marchands et mar-
chandises » 3 . Ce n'était pas tout. Dans une autre séance, du 24 du
même mois, le conseil décida « d'envoyer auprès du roi quelques
bons et notables personnages pour lui faire connaître la pauvreté
du pays, les grandes oppressions, tirannies et autres méchan-
cetés qui sont faites ». Et quels remèdes les consuls proposèrent-
ils à de si effroyables maux? C'était précisément le retour en
masse de ces Juifs, autrefois responsables à leurs yeux de tous les
malheurs. « Ensemble, continue la délibération, d'obtenir de Sa
Majesté de mettre et faire habiter dans ladite ville et principauté
deux cents maisons juives pour remettre ladite ville et le reste
dudit principaulté en marchands et marchandises que sont à pré-
sent dépourvus 4 ».
A des prières si pressantes et si souvent répétées le roi ne pou-
vait pas résister. Les Juifs revinrent donc à Orange et contri-
buèrent , par leur activité commerciale et industrielle et par
leur habileté dans l'exercice de certains métiers manuels, pour
une large part, au relèvement de la cité, si ingrate autrefois
envers eux. Il n'est guère possible de déterminer même d'une fa-
çon approximative, le nombre des familles israélites qui s'ins-
tallèrent à cette époque dans la principauté. Les renseignements
1 De Pontbriand, Histoire d'Orange.
8 Arch. municip. d'Orange, BB 17, fol. 50.
3 Ibid., BB 17, fol. 59.
« Ibid., BB 17, fol. 60.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTÉ D'ORANGE 243
nous manquent complètement à ce sujet, comme ils nous feront
également défaut désormais sur la nature de leurs relations avec
les populations chrétiennes.
En 1685, Louis XIV prononça la révocation de redit de Nantes.
Orange fut une des villes les plus éprouvées par cette mesure.
Mais le zèle religieux du roi ne s'arrêta pas aux partisans de la
Réforme ; les Juifs, c'était logique, devaient en être également les
victimes. En effet, deux ans plus tard, le 4 juin 1687, Pierre Car-
din Lebret, intendant du roi, se présenta à Orange et y publia un
édit de Sa Majesté qui expulsait pour la seconde fois les Juifs de
la principauté '. Dès lors, ils ne reparurent plus de quelque temps
à Orange. Cependant, tous n'avaient pas dit un dernier adieu à la
principauté. Au mois de mai 1703, on y signala, de nouveau, un
certain nombre de familles qui en furent chassées, à leur tour, sur
un ordre du roi, par le comte de Grignan. Quelques semaines plus
tard, d'autres subirent le même traitement 2 . Enfin, en 1720, les
consuls d'Orange, à l'exemple de leurs prédécesseurs de 1505,
essayèrent de procéder encore une fois à l'expulsion de trois
familles juives établies dans leur ville. Sur leur plainte, le comte
de Médavy intervint efficacement en leur faveur. « Ces Juifs, écri-
vit-il dans sa lettre aux consuls, ont le droit de jouir des patentes
que les princes d'Orange avaient accordées à leurs pères et qui
ont été autorisées et confirmées par le parlement de Grenoble.
Je ne vois pas que vous ayez aucune raison d'agir ainsi et il y
aurait de la cruauté aies chasser aujourd'hui. D'ailleurs, la ré-
vocation des patentes accordées par les princes serait une mesure
qui atteindrait les trois quarts des habitants ».
Ne pouvant les expulser, les consuls leur infligèrent l'humilia-
tion du chapeau jaune et leur interdirent de paraître autrement
en public, « sous peine de se voir racler la barbe 3 ». Ils subirent
ce traitement inhumain jusqu'au jour où la Révolution française
vint mettre fin à tous leurs maux.
Jules Bauer.
1 Le Père Bonaventure, Histoire de la ville et de la principauté d'Orange.
1 Voir Pièces justificatives.
3 Arch. municip. d'Orange, BB 38.
REVUE DES ETUDES JUIVES
PIÈGES JUSTIFICATIVES
Lettres du prince d'Orange aux syndics et habitants d'Orange '.
Le prince d'Orange.
Très chers et bien amis. Nous avons seu par ce que naguère avez
écrit à l'evesque, lequel nous en a parlé que désirez l'expulsion des
Juifs demeurant et commerçant en la cité d'Orange, à cause du
dommaige qui en advient à nos subjets et à la chouse publique d'icelle
cité. Sur quoi, pour ce que à la requête dudit évêque et aussi pour
la raison voulons bien en ce pourvoir, escripvons aux officiers
dudit Oranges qu'ils s'en informent, et leurs informations avec leurs
advis nous envoient pour après soit bien y ordonné ains qu'il
appartiendra. Ce que nous signifions très chers et bien amis notre
seigneur. Mon seigneur vous ait en sa sainte garde, vingtième jour de
novembre l'an 1484.
Signè\ Jehan de Ghalon.
Chers et bien amis 2 ,
... Et touchant les Juifs, nous serons content les faire expulser et
mettre hors de notre ville d'Orange, pourvu que les habitants d'icelle
nous baillent et assignent en rente perpétuelle autant que lesdits
Juifs nous donnent chaque an.
Signé: J. de Chalon.
IL
Requeste pour faire expulser les Juifs hors la principaulté
d'Orange 3 .
A notre très souveraine dame, Madame la princesse d'Orange.
Supplient très humblement vos très humbles et très obéissants sub-
jects, les scindics et consuls de votre cité d'Orange, manants et habi-
1 Ibid., GG 50 liasse : culte israélite.
1 Arch. muuicip. d'Orange, G G 50.
> lbid.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTE D'ORANGE 243
tants d'icelle. Que donc soit ainsi. Que depuis cinq ans en sa, les Juifs
du pays de Prouveuce ont esté chassés, pour chrestien Roy de France,
hors du pays de Prouveuce, et n'ont peu estre receus en Avignon ny
au comté de Venisse, si non en votre principaulté, laquelle chouse
est grandement dommaigeable tant à notre foy catholique par les
maulvais exemples qu'ils pourroient bailher aux chresliens et les
inductions qu'ils leur pourroient faire, que au bien de la chouse pu-
blique, en commettant usures manifestes, destruissant pauvres labo-
reurs et commun peuple en achaptant blé en herbe, et de ceulx qui
n'ont point, et les font obliger à leur bailler à certains, comme ce que
ne peuvent faire et alors les font obliger à grandes sommes tant pour
ce blé que argent que disent que leur bailhent. Et pour une mesme
cause se trouvent aulcunes fois obligés en deux ou trois notaires, et
font en telle fasson que une debte de dix florins, en trois ou quatre
ans, renouvelant tous les ans les obliges, montrant quatre vingt ou
cent florins, et quant voient leur point les font compeller par un
oblige et l'autre demeure droit en sa vigueur; et quant iceulx débi-
teurs meurent font compeller les héritiers à payer ces sommes, en
telle fassou, que aulcunes fois, paient deux ou trois fois et avant ne
peuvent sortir de leurs mains et autres maux inénarables font. Et
sont en si grand liberté conslituys en faveur de leur saulvegarde que
obstragent les chrestiens et vont par les rues si fièrement, le chef
levé comme sors. Et quant sont débiteurs des chrestiens impètrent
lettres de monseigneur le lieutenant de Régent de non paier leurs
debtes de deux ou trois ans, combien que soient plus riches que
leurs créditeurs, et que pis est font magarelages en leur Juiverie et
induisent plusieurs chrestiens à absurer, en leur baillant la fasson
de faire et en faisant par leur subtil moyen décevent une partie et
aultre. Cnmme ces jours dernièrement passés, deux Juifs dudit
Orange pour faire un corratage d'un nommé Loys Ravos un subject,
pour luy faire bailler à créance deux cents escus en heurent dix
escus. Et donnaient à entendre audit Loys que n'estait possible de
besoiguer si non que donnassent premièrement cinquante escus à un
docteur d'Avignon que luy nommaient que conduisait ladite matière,
ce que fust content; et les emprunta et en paia d'interest, pour
deux heures, demy escu, et bailha lesdits cinquante escus esdits
Juifs à cette fin de les bailher audit docteur ; ce que ne firent, mais
les se partirent entre eux. Et venu à la notice de ce docteur, homme
de bonne conscience, trouva moyen de en faire prendre par justice en
Avignon un de ces Juifs, lequel confessa le cas et lequel est encore
es carce. Et derechef ont achapîé ceste année en ladite principaulté
grande quantité de blés pour marchands estranges, et fait taut e
procuré que après ledit achapt, ont fait encore licence et lettres
patentes de monseigneur de Régent de en sortir iesdits blés, nonobs-
tant que y eut vest et prohibition de ne les extraire. Et ce que les
chrestiens ne pouvaient faire, ce que ont fait, au moins la plus
grande part, et si ne fust la provision obtenue de un parlement par les
246 REVUE DES ETUDES JUIVES
scindics dudit Orange et mise à exécution l'en eussent tout sorti.
Pour laquelle chouse fust été grand famine et commotion de peuple,
comme de moys de janvier dernièrement passé s'est meu, deman-
dant conseil en parlement général faissant convinticules et octroyé
par monseigneur le lieutenant de Régent. Et voyant lesdits scindics
les inconvénients et dommaiges que en pourroient sortir, se trans-
portèrent audit Orange, et là tiendrent le parlement et n'eurent
bonne permission sur le fait le blé. Pour lesquelles chouses et
aullres que seraient chouses prolixes à escrire supplient lesdits
suppliants que, en l'honneur de la passion de notre sauveur Jésus-
Christ, que soit de votre plaisir, notre dame souveraine, sur vuyder,
de ladite principaulté, lesdits infidèles Juifs, ou aultrement serait
cause de la destruction de ladite principaulté. Et en ce faisant feres
un grand aulmone et aurons un grand bien, et nous prierons notre
seigneur, que vous doint notre dite dame et à votre beau filz, notre
souverain prince, sainte, bonne vie et longue.
III.
DÉCRET D'EXPULSION l .
Philiberte de Luxembourg, par la grâce de Dieu princesse d'Orange,
mère suprême et légitime administreresse des corps et biens de notre
très cher et très saint fils Philibert de Ghalon, par la même grâce
prince d'Orange, comte de Tonnerre et de Penthièvre, seigneur d'Ar-
lai et de Ghastelbelin, à tous ceulx que ces présentes verront. Salut.
Gomme par les usures et pratiques détestables dont les Juifs rési-
dant en notre principaulté usent et vivent contre toute forme de
raison, plusieurs maux et inconvénients soient advenus en arrière à
nos sujets en icelui principaulté, qui au moins en sont grandement
foulés et appauvris, et plus seraient, s'il n'y était pourvu, ains que
en cas semblable a été fait des Juifs qui naguère étaient es pays
de Prouvence et Languedoc, voisins dudit principaulté, lesquels en
ont été et sont expulsés; scavoir faisons que nous désirons relever
nosdits sujets de toutes oppressions indues, et ouies les plaintes à nous
faictes par nosdits sujets pour ce ont envoyées par devant nous, aussi
eu sur ce l'avis de Révérend père en Dieu, l'évesque dudit Orange et
de plusieurs auîtres notables personnages, avons de notre certaine
science, auctorité et plenière puissance, ordonné, concédé et accordé,
ordonnons, concédons et accordons par ces présentes que iceux Juifs
étant deprésents audit principaulté vuideront et se retireront en-
semble, et avec leurs biens, hors d'icelui principaulté, dans le temps
et terme de deux mois prochainement venant, à compter du jour
dudit date desdits présentes, en telle manière que eulx, ni autres de
» Arch. municip. d'Orange, G G 50.
LES JUIFS DE LA PRINCIPAUTE D'ORANGE 247
leur secte et génération peuvent ni habiteront ou seront jamais
receus ores ne en temps avenir, eu façon que ce soit. Etceste présente
ordonnance, concession et accord avons faict et faisons pour et parmi
la somme de trois cents escus dix sous, que les scindics et habi-
tants de notre ville et cité dudit Orange nous ont libéralement oc-
troyés et donnés, au lieu du proufit que mondit fils et ses prédéces-
seurs princes avaient desdits Juifs, pour les souffrir demeurer audit
principaulté. Laquelle somme de trois cents escus, leurs consuls et
députés envoyés dernièrement ont promis rendre et paier par obli-
gation, receue par Guillaume Verant, notaire, dans la fête de
Pentecôte... Et ce pendant et jusque après lesdits deux mois expirés,
voulons et entendons que iceux Juifs joissent des libertés et privi-
lèges à eux autrefois accordés, tant par feu Monseigneur, dont Dieu
ait lame, que par nous, sans ce que à eux soit fait aucun dommage
ou déplaisir, directement ni indirectement, en corps et eu biens, en
façon aucune; et à cette fin, les avons prins et nous prenons et met-
tons derechef en notre protection espéciale. Toutefois, si aulcuns des-
dits Juifs se veulent réduire à la foi et loi chrétienne, ce que de
notre part verrons volontiers, voulons qu'ils soient soignés et séparés
les uns des autres en notre dite ville, afin que par la participation
qu'ils auront comme les Chrétiens, et non avec leurs semblables, ils
changent plus facilement de leur vie première, pour être instruits et
nourris en la foi et loi catholiques. Donnons en mandement aux amis
et féaulx, les gens de notre cour de parlement, gouverneur, juge et
viguier dudit Orange et à chascun d'eux faire publie, en notredit
principaulté et tous lieux ou se apprendra , l'effet et contenu en
lettres présentes, en signifiant par express auxdits Juifs notre dite
ordonnance, et vouloir à ce qu'ils n'en aient cause d'ignorance; car
ains nous plait nonobstant tous statuts, privilèges et autres choses
inspetrées ou a inspétrer au contraire. En témoin desdits, nous avons
fait mettre notre sceau aux présentes.
Donné à Courthezon le vingtième jour d'avril, après Pâques, l'an
de grâce mil cinq cent et cinq.
IV.
Sauf-conduits accordés aux Juifs 1 .
Philippon Busqués escuyer, maistre d'ostel et gouverneur de mon-
seigneur le prince en sa principaulté d'Oranges et Jaques Bonnard,
licencié en lois et décrets, lieutenant général pour ledit Seigneur
es balliages des terres et seigneuries que au pays de Bourgogne,
commissaires députés pour très haulte, très puissante et souveraine
dame Pheliberte de Luxembourg, princesse d'Orange, mère tutrix et
Arch. municip. d'Orange, G G 50.
248 HE VUE DES ETUDES JUIVES
légitime administreresse des corps et biens de très hault, très puis-
sant et souverain prince Phelibert de Chalon, par la grâce de Dieu
prince d'Orange, comte de Penthievre, seigneur d'Arlay et de Chastel-
bellain, aflere-les chouzes cy déclarées et aultres, comme plus a plein
est contenu es lettres de madite commission, scavoir faisons à tous
ceulx qui ces présentes verront, Salut.
Que nous avons reçeu humble supplication des Juyfz, jadis ma-
nants et habitants de la cité et principaulté d'Oranges, contenant
que, au pourchas de certains habitants de ladite cité qui informèrent
notredite dame de plusieurs chouzes qu'ils disoient que iceulx Juyfs
faisaient au préjudice des subjets dudit principaulté, jà soit ce que ne
fust pas ainsin qu'ils donnarent à entendre, icelle dame manda iceulx
Juyfs estre mis dedans deux mois suivants ensemble avec tous leurs
biens hors du principaulté; ce qu'ils ont fait dedans ledit terme. Ils
n'ont peu recouvrer leurs debtes qu'ils ont dedans ledit principaulté
pour ce que la plus part des termes sont à la Magdeleine et à la
St Michel et qu'ils ne peuvent iceux debtes recouvrer, sans aller et
venir audit principaulté, ou qu'ils ne fassent iceux subjets compeller
es cours étranges et rigoreuses, ce qu'ils ne voudront faire, mais tant
seulement font destraire les compeller devant les cours dudit princi-
paulté, et que l'on leur voulsit donner bonne seureté et saulf conduy t
de un mois pour venir recouvrer et demander leurdites debtes, sans
toutefois y faire résidance continuelle et que l'on leur fasse justice
briève de ceulx qui leur sont tenus, afin que dedans ledit terme, ils
puissent avoir recouvré leurdites debtes. Pour quoi nous ces chouzes
considérées, et heu sur ce l'avis des gens de la cour souveraine dudit
principaulté avec serment, que s'ils faisoient compeller lesdits subjets
du principaulté es cours étranges et rigoreuses serait grand dom-
maige (?) de la juridiction de mondit Seigneur et de son auctorité,
fraiz, et dépense auxdits subjets, et que bonnement lesdits suppliants
ne peuvent recouvrer leurs debtes, sinon qu'ils y soient en personne
et pour certaines autres chouzes; à ce nous mouvantz auxdits Juyfz,
jadis habitants dudit principaulté ayant debtes en icelui, avons donné
et octroyé, donnons et octroyons, par cestes présentes, licence, con-
gié, saulf conduits et bonne seureté de pouvoir venir, aller, demeurer
et séjourner en ladite cité et principaulté pour demander leurs debtes
et des autres, sans toutefois y faire résidence continuelle, si non
tant seulement, à chacune fois qu'ils y viendront, trois jours, et ne
pourront venir que de quinze jours en quinze jours, et à chacune
fois trois d'eulx, lesquelz nomeront et seront esleux par Johanas
Cohen et Abraam de Baze et ce pour quatre mois prochains. En man-
dant et commandant au juge ordinaire de ladite cité d'Oranges et à
tous autres officiers dudit principaulté que lesdits Juifs, quand requis
en seront, fasse bonne et briève justice fassent payer de ce que
légitimement leur sera dehu sans figure de procès, en y procédant
sommairement et de plan et comme en deniers fiscaux.
Et en outre, avons donné et accordé, licences, congiés et saulf con-
LES JUIFS DE LA FR1NCIPAUTE D'ORANGE 249
duits durant ledit terme de quatre mois à tous Juyfs et Juyve
voulant passer en ledit principaulté sans toutefois y sé-
journer, si non pour un repas puissent passer et repasser, aller
venir es icelui principaulté en allant et en retornant comme
dit est, en payant leurs péages et aultres deux et accoustumés,
sans que leur soit fait ou donné nul empêche d'estourbier moleste ni
empêchement, ni en corps, ni en biens, ni en quelque façon que ce
soit, ains de ce présent saulf conduit les laissent et souffrent jouir et
user plainement et paisiblement comme dessus est contenu, sans
venir ni faire le contraire; et ce sur peine de cent marcs d'argent à
appliquer à nostredit Seigneur pour chascun venant au contraire.
Mandons à tous officiers que en poursuivant leursdites debtes et
faisant comme dessus dit ebt fassent jouir de nosdits saulf conduits,
en faisant notifier icelui à son de trompe, afin que l'on ne prétende
pas cause d'ignorance sous les peines susdites; car ainssin l'avons
octroyé et octroyons par les présentes données à Orange sous notre
sceau, le quatrième jour de juillet, l'an mil cinq cent et cinq. Phi-
lippon Busquet et par commandement de mesdits seigneurs. J. Bon-
nard et Virieu.
Extractus ab actis curiae originalibus per me.
Daniel.
15 juillet 1505.
V.
Lettres du comte de Grignan et du comte de Médavy *.
Le comte de Grignan, chevalier des ordres du Roy, lieutenant gé-
néral de ses armées, commandant et lieutenant général de Sa Ma-
jesté en Provence.
Sa Majesté nous ayant ordonné de faire sortir de la Principauté
d'Orange les Juifs qui s'y sont établis depuis quelques années, nous
ordonnons que, dans trois mois, tous les Juifs seront tenus d'en sortir,
à peine d'être procédé contre eux extraordi^airement, et puis comme
infracteurs des ordres du Roy, avec défense d'y revenir sous quelque
prétexte que ce soit, et sous les mêmes peines.
Fait à Grignan le 20 e avril 1703.
Signé : Grignan.
Par Mgr. :
Signé : Anfossy.
L'an 1703 et le 5° jour du mois d'avril, après midi, André Mascot,
1 Arch. municip. d'Orange. G G SU.
250 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
courrier et trompette ordinaire de cette ville d'Orange, a rapporté
à moi, secrétaire de la communauté soussigné, qu'il a ce jourd'hui lu
et publié la susd. ordonnance par tous les coins et carrefours de
cette dite ville accoutumés, et ensuite affiché icelle par copie au
pilier de la place, présent Baltazard P. Couvirand, son record.
A son rapport.
Signé : Dumas.
A Marseille, le 3* décembre 1703 ».
Messieurs,
J'ai été informé que les Juifs, chassés d'Orange par les ordres que
je donnais, ensuite de ceux du Roy, dans le mois d'avril dernier, y
sont revenus ou dans des endroits du voisinage. Il est nécessaire que
vous en fassiez faire une recherche exacte, que ceux qui seront
trouvés, soient arrêtés et gardés en prison, et que vous m'informiez
des diligences que vous aurez faites, vous rendant responsables de
l'inexécution desd. ordres de Sa Majesté.
Je suis très véritablement Messieurs, votre très humble
et très affectionné serviteur,
Signé : Grignan.
A Grenoble, le 4 septembre 1720 '.
A Messieurs les Consuls d'Orange.
Les trois familles de Juifs, qui sont dans votre ville, m'ont
porté plainte, qu'au préjudice des patentes que les princes d'Orange
avaient accordées à leurs pères, qui ont été autorisées et confirmées
en dernier lieu en leur faveur par le parlement de Grenoble, vous
voulez les en faire sortir; je ne vois pas que vous ayez aucune raison
qui vous y oblige, à moins qu'ils ne contreviennent aux ordonnances,
ainsi, Messieurs il faut les laisser en repos, parce qu'il y aurait de la
cruauté de les chasser aujourd'hui. Vous devez même faire attention
que si vous donnez atteinte aux privilèges que les princes avaient
accordés, que les trois quarts des habitants de votre ville en souffri-
ront. Je suis, Messieurs votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé: Le Comte de Medavy.
Comme je n'écris point à ces Juifs, vous leur ferez, s'il vous plaît,
savoir mes intentions.
1 Ibidem.
1 Ibidem.
VICTIMES DE L'INQUISITION A LISBONNE
A LA FIN DU XVII' SIÈCLE
Quoique les documents les plus intéressants relatifs aux agis-
sements du terrible tribunal de l'Inquisition soient encore enfouis
en grande partie dans les bibliothèques de l'Espagne, du Portugal
et de l'Italie, on trouve pourtant, dans les ouvrages imprimés, des
éléments suffisants pour tracer une esquisse des souffrances des
Juifs et des Marranes du xv e au xviii 6 siècle. Il serait à désirer
qu'on dressât le martyrologe des Juifs pour ces quatre siècles.
Mais un tel travail ne peut être entrepris sérieusement que lors-
qu'on aura soigneusement copié et étudié les papiers déposés dans
les archives d'État de l'Espagne et du Portugal. Les savants juifs
ne manqueraient pas qui se consacreraient avec un entier désin-
téressement à cette tâche ardue et un peu fastidieuse. M. Joseph
Jacobs, historien, folkloriste, essayiste et archéologue, a montré
par un ouvrage récent 1 qu'il possède à un haut degré les qualités
requises pour un travail de ce genre. M. Kayserling a encore une
plus grande compétence dans ce domaine, où il a déjà rendu d'é-
minents services. Depuis don Miguel Lévi de Barrios, aucun
savant ne s'est occupé avec autant d'ardeur du développement de
la littérature judéo-espagnole. C'est lui qui a élargi le champ des
recherches historiques avec son ouvrage Sephardim, Romanische
Poesien der Juden in Spanien (Leipzig, 1859), qu'il fit suivre,
dans la même année, d'une nouvelle étude intitulée : Ein Feiertag
in Madrid (Berlin, 1859). Dans ces deux livres, il décrit les souf-
frances des Juifs qui, publiquement ou en secret, pratiquaient la
religion de leurs pères. En 1894, il publia un autre ouvrage inté-
ressant sur Christophe Colomb et la part des Juifs dans la décou-
verte de l'Amérique (traduit en anglais par C. Gross, New-York,
1 An Inquirij into the sources of Spanish Jetoish history, Londres, 1895 ; voir Kay-
serling dans Jewish Quarterly Revieto, avril 1896.
252 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1894). 11 ne montre pas seulement, dans ce livre, les services
rendus par les Juifs à l'illustre explorateur, mais s'occupe aussi
de l'histoire des Marranes, qu'il promet de raconter prochaine-
ment avec plus de détails.
Outre les différents travaux sur l'Inquisition publiés par Para-
mus, Limborch, Llorente, W.-H. Rule, Lea, F. Hoffmann et d'au-
tres historiens anciens et modernes, qui tous contiennent des
informations importantes pour notre sujet, plusieurs études, qui
touchent plus ou moins directement à la question des Juifs et de
l'Inquisition, ont paru dans des publications périodiques. Ainsi la
Revue des Études juives en a donné quelques-unes 1 . Dans les
Publications of the American Jewish Historical Society, n° 4
(1895), M. Cyrus Adler a exposé brièvement les souffrances des
Juifs dans l'Amérique centrale, entre 1590 et 1609*, d'après un
manuscrit espagnol. Dans le même recueil (n° 4), et sous le titre de
Jewish Martyrs ofthe Inquisition in South America, il a résumé
l'histoire des souffrances des Marranes en Amérique de 1574 à
1750. Moi-même, dans V American Jewess (octobre 1895, vol. II,
n° 1). j'ai mentionné 67 femmes juives exécutées par l'Inquisition 3 .
Enfin, récemment on a découvert d'importants documents con-
tenant des procès-verbaux détaillés du Saint-Office, relatifs à des
Juifs du Mexique, du Pérou et du Chili. Quelques-uns de ces do-
cuments présentent un vif intérêt, entre autres le compte rendu,
en 250 pages in-f°, du procès intenté à Gabriel de Granada par l'In-
quisition au Mexique. J'utiliserai ce document, écrit en espagnol,
ainsi que d'autres pièces concernant l'Inquisition en Amérique
pour mon Essai sur les martyrs juifs.
Dans ses Miscellaneous Tracts, dont trois éditions ont paru à
Londres, Michael Geddes a donné une liste de victimes brûlées à
Lisbonne 4 . M. Kayserling et moi avons déjà parlé de cette liste.
Je la donne plus loin tout entière pour la première fois, d'après
la troisième édition s , imprimée à Londres, 1730, p. 415-443, en
laissant de côté les noms des chrétiens avérés ou douteux et en
conservant partout l'orthographe adoptée par Geddes , témoin
oculaire de cet auto-da-fé.
G. A. Kohut.
1 Voir Tables des vingt-cinq premiers volumes, et l'article de M. Moïse Schwab
dans le vol. XXIX.
» Son article est intitulé : Trial of Jorge de Almeida by the Inquisition in Mexico.
3 Sous le titre : Some Jeioish Héroïnes.
* Sous le titre : A View ofthe Inquisition in Portugal.
5 Voir page 3.
VICTIMES DE L'INQUISITION A LISBONNE
253
A LIST
Of tue Persons who received their sentences in tue Act OF THE
Faitii, celebrated in tjie City of Lisbon, on tue 10 th oF May 1682.
Men that died in the prisons, and were absolved.
AGES.
? Diogo de Chaves, a new Christian, a f armer of
the revenue, and a professed knight of a
certain military order, a native and in-
habitant of this city.
? Simaon Roiz Chaves, a new Christian, a man
of business, a native and inhabitaut of this
city.
? Antonio Nunes de Royga, a new Christian, a
bachelor, a professed knight of a certain
military order, the son of Sebastiaon Nunes
de Lisboa, a farmer of the revenue, a native
and inhabitant of this city.
? Bernardo de Souza, who was of no calling, a
native of the Town of Montremor velho, in
the Bishoprick of Conimbra, and inhabitant
of this city.
? Luis de Silva de Menezes, part of a new Christian,
who lived upon his estate, a native of the
City of Evora, and inhabitant of the Town
of Aveiro.
? Manoel da Costa, a new Christian, a merchant
and native of the City of Leyria, and an
inhabitant of this of Lisbon.
PUNISHMENTS.
(Not stated.)
(Not stated.)
(Not stated.;
(Not stated.)
(Not stated.)
(Not stated.)
Persons who did not abjure.
54. Antonio Pereire, a new Christian, a merchant,
a native of the Town of Chasim, in the
Bishoprick of Mirania, and iuhabitant of
this city, for having swore falsely before
the Tribunal of the Holy Office, in matters of
the Failli.
75. Simaon Henriques, a new Christian, who was a
farmer of the revenue, native and inhabitant
of this city, who abjured de véhémente, for
the crimes of Judaism, in an Act of the Faith,
celebrated therein in the year 1656. Im-
prisoned a second time for having relapsed
into the same.
Three years at Castro
Marim.
Five years in Brasil.
25
HE VUE DES ETUDES JUIVES
AGIS.
26. Manoel Dos Santos Aunes, who has no calling,
a native and inhabitant of the Town of
Santarem , for having feigned himself a
Familiar of the Holy Office, and in the name
of the said Tribunal, testify'd the clearness
of the blood of certain persons, having ac-
cepted of money from some for the said
effect.
PUNiSUMENTS.
(Not stated.)
Abjuration for Judaism de véhémente.
Prison during pleasure.
The same.
51. Luis de Mattos Couto, a new Christian, who
lived upon his own estate, a native of this
city, and inhabitant in the Government of
Spirito Sa?ito, in the sate [read : State] of
Brasil.
57. Pedro Roiz da Maya, a new Christian, native
and inhabitant of this city.
48. Jasper Francisco, a new Christian, a native
and inhabitant of this city.
62. Estavaon da Par Moreno, a new Christian, who
lived on his own estate, a native and in-
habitant of the Town of Alchacere.
45. Pedro Cardozo, a new Christian, a skinner, and
bachelor, a native and inhabitant of the said
town.
42. Vasco Francisco Azietado, a new Christian,
who was a soldier, the son of Benjamin
Gomes Azeitado [sic], who was a judge,
native of the Town of Vidiguoira, and in-
habitant of this city.
33. Vincente de Seixas, a new Christian, a bachelor,
the son of Manoel de Seixas, an advocate, a
native and inhabitant of the Town of Alca-
cere.
67. Manort Paiz de Souza, a new Christian, the
son of Manoel Lopez Paiz, an advocate, a
native and inhabitant of the said town. )
55. Francisco de Almeida Negraon, a new Christian, j
who belonged to the sea, a native and in- I
habitant of tbe Town of Pedrenero, for the ( The same, and three
same fault of Judaism, and for having spoke j years in Brasil.
propositions with an heretical obstinacy \
after he had been reproved for 'em. )
52. Manoel Lopes de Léon, a new Christian, a mer-
chant, a native of tbe Town of Tomar, and
an inhabitant in this city, for the same
fault of Judaism, and for having, when he
was in the prison, had communication with
persons abroad.
The same.
The same.
The same.
The same.
The same.
The same.
The same, and two
years in Algarve.
VICTIMES DE L'INQUlSlTIOiN À LISBONNE
•255
A Person who ivore the habit, but did not abjure.
AGES.
48. Joan Alexio, a ncw Christian, a merchant, a
native of Montemor, in the Kingdom of
CastiU', au inhabitant in Sevil, and résident
in this city, reeonciled by the Church of
Sevil, in -the ycar 1672, for the faults of
Judaism; and imprisoned a second Unie for
having relapsed into the same.
The reason of this person's not having
abjured was, because he was taken up for
having relapsed, and so must hâve died
without mercy, had he been eonvicted.
rUMSUMENTS.
Prison and habit per-
pétuai, without re-
mission, andfiveyears
in Brasil.
Abjuration in forma for Judaism.
32. Diego Lopez Ferraon, a new Christian, a \ Prison, duringpleasure
scrivener, notary, and inhabitant of the I and the habit, which
Village of Fradaon, in the Hundred of the ( shall be taken off in
Town of Covilhan. ) the Ad of Faith.
48. Martos Mendes, a new Christian, a smith, a \
native of the Town of Defdanha a Nova, an (
inhabitant of Fundaon, in the Hundred
Covilhan.
-
The saine.
The same.
The same.
52. Francisco Mendes, a new Christian, a shoe-
maker, native of the Town of Benamanon,
an inhabitant of the Village of Fundaon, in
the Huûdred of the said town.
28. Mathias Roiz, a new Christian, a merchant,
native and inhabitant of Villa Real, in the
Archbishoprick of Braga. )
44. Antonio Lopes Arroy'jo, a new Christian, and .
tobacco-merchant, native of the Town of i
Chasim, and inhabitant of Carrazedu Monte- I
iiegro, in the Hundred of the Town of i
Chaves, in the Archbishoprick of Braga, r
who abjured de Levi for the fault of Judaism,
in an Act of the Failh celebrated in the
City of Sanctiago, in Ihe year 1662. 1m-
prison'd the second time for having been
defective, and l'or a relapse into the same.
25. Manoel Lopez, a new Christian, a carrier, a \
bachelor, the son of Pedro Lopez, an inn- /
/ l ne same.
keeper, native and inhabitant of the Town i
of Arogolos, in the Archbishoprick of Evora. )
The same, and habit
during pleasure.
256
REVUE DES ETUDES JUIVES
A Second Abjuration.
AGES.
31
PUNISHMENTS.
30.
68.
35.
54.
Bernardo Sequeira, part of a new Christian, a )
barber, native of the City of Lamegro, and t p a
prison and
inhabitant of the City Porto.
Joan de Crus, a new Christian, native and in-
habitant of this city.
Pedro Alvares de Moras, half a new Christian,
a chirurgeon, native and inhabitant of the
City of Elvas.
Domingo Cardozo, part of a new Christian, an
Officer of the Chancery, a native and in-
habitant of the City of Lamego.
Gabriel Gomes, a new Christian, a native and
inhabitant of Fundaon.
49. Luis de Bulaon, half a new Christian, an Offi-
cer in the Court of Crown, a native and in-
habitant of this city.
The same.
The same, and two
years in Crastemain.
Perpétuai
habit.
The same.
The same.
prison
and
The Third Abjuration.
41. Agrès Roiz, a new Christian, a practitioner
and native of the City of Guarda, and an l
inhabitant of this of Lisbon.
Fernaon Roiz Penco, a new Christian, a farmer
of the revenue, a native of the City of Ba-
dagos, in the Kingdom of Castile, and in-
habitant of this city.
39.
The same.
33. Luis Sermon, more than half a new Christian,
a bachelor, a student in divinity, the son
of Antonio Sermon de Crasto, a new Christian, }
an apothecary, a native and inhabitant of
this city.
35. Laurence de Costa, half a new Christian, a
dealer in horses, the natural son of Martin
da Costa, a farmer of the revenues, a native
and inhabitant of this city.
48. Manoel Carmîho [sic], half a new Christian, \
who lived by his praclice, native of the
Town of Cavalhaon, in the Hundred of the
City of Garda, and inhabitant of this city.
The same.
The same.
Francisco Roiz Mogadouro , a new Christian, a 1
bachelor, the son of Antonio Mogadouro, a f The same.
native and inhabitant of this city. ]
VICTIMES DK L'INQUISITION A LISBONNE 257
The Fourth Abjuration.
àGES. PUNISHMBNTS.
72. Antonio Serruon de Craslo, a ncw Christian, an j
apolhecary, a native, and inliabitant of Uns [The samc.
.•ily. ;
29. Pantaleon Rote Mogadouro, a nëw Christian, a \
bachelor, Iho son of Antonio lloiz Moga- (The samc, and to be
douro. native and inhabitant oi' Ibis city, 4 confmcd lo aconvent.
who did profess the Law of Moses.
'y, \
45. Pedro Duarte Ferraon, the fourth part of a
new Christian, an Officcr in the King's
Bench, a native and inhabitant of Ibis City.
Prison and babit with-
out rémission.
Joseph Francisco, a nicknamed, Barraon, bach- ]
clor, and sbepberd, the son of Domingo I Perpétuai prison and
Francisco Vagado, a native and inhabitant l habit, and live years
of the Town of Azambaija, for the crime of ( in the gallies, and to
witeberaft and for baving made a covenant \ bc whipped.
with tbc Devil. )
53. Miguel da Cunha, balf a new Christian, a
shop-kéeper, a native of the Village of Al-
caides, in the Ilundred of Covilhan, in- ( "V«' ' '** ""~ *"
' » \ of fi re, and fîvc years
habitant of the said village.
Perpétuai prison and
babit, wilhout remis-
sion, with tbe ensigns
in tbe gallies.
A Person that did not abjure and wears the habit.
G3. Ilenrique Nunes Salvador, a new Christian, and
who was a merchant, a native of Colminar
el Vtgo, in tbe Kingdom of Castile, and an / ^^L^l^
inhabitant of Villa Flor, who was reconciled
by the Inquisition of Conimbra, in the year
1652. Having been twice since imprisoned
for baving been defective, i.e. in bis con-
fession, and for tbe faults of a relapse.
babit, wilhout remis-
sion, three years in
Craslo Marim, with
the ensigns of fire.
o
9
Women that died in the prisons, and were absolved.
Anna Lopez de Barros, a new Christian, the \
widow of Manoel de Médina, a native of the [(Not stated.)
Town of Morchola, an inbabitant of tbis city. ]
Izabel da Costa, a new Christian, the widow of
Simaon Lopez Forrez, an advocate, a native
of tbis city, and au inbabitant of tbe Vil-
lage of Sacavom, in the Ilundred of this city.
T. XXXil, n° 64. 17
(Not stated.)
25g
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Persons who did not abjure.
PUNISIIMENTS.
27. Anna Roiz, nicknamcd a Toupa, married wilh
Manoel Roiz, a carter, a native and in-
habitant of Abrantes, for baving feigned
visions, and for presumptions of lier having
had a covenant with the Devil.
4G. Magdalena da Cruz, the wife of Augustino Nu-
lles, who was Alcaide of the secret prisons
of this Inquisition, a native and inhabitant
of this city, for having co-operated to cor-
rupt certain Oflicers of the Holy Office to
give intelligence to persons in the prisons,
and to reçoive answers from them to per-
sons that were abroad.
58. Juliana Pereira, marry'd wilh Francisco de Ma-
Three ycars to Castro
Marin.
Five years in the Brasil.
val, and au inhabitant of this city, for having
disordered the jiist régiment of the Iloly
Office, in having by bribes corrupted a cer-
tain Officer of the said Tribunal, to reveal
the secrets thereof, to know the state of
some of the prisoners' affairs.
79. Catheima [read : Catherina] Antonia, who lias
some part of a new Christian, the widow of
Christovan Roiz, a native and inhabitant of
the Town of Buarcos, reconciled by the
Inquisition of Conimbra, in the year 1629.
Imprisoned the second time for the fanlts
of a relapse into Judaism.
Five years in Angola.
(Not stated.)
Abjuration de Levé.
28. JoannaDa Paz, who has three fourths of a new
Christian, married wilh Joseph Pessoa, a
merchant, a native and inhabitant of this
city, for the faults of Judaism, and for having
co-operated in the corruption of a certain
Officer of the Holy Office.
48. Catherina Baretta, a maid, the daughter of An-
tonio de Crasto, a native of Villa Franca, and
an inhabitant of this city, for the faults of
witchcraft.
Prison during pleasure,
and two years in the
Algarves.
The same, and to be
whipp'd , and four
years in Brasil.
30. Ursula Maria, a maid, the daughter of Fran- \
cisco de Salkas, a glass merchant, a native f
of the Town of Allias Vedros, and an in- i y
habitant of this citv, for the same fault, J
The same , and
cars in Brasil.
five
VICTIMES DE L'INQUISITION A LISBONNE
2;i0
AGES.
41. Varia Pinheira, married with Goncalo da Gaina
Volante, a native and inhabitant of lliis city,
for the suid l'ault.
PU*I8HMKNTS.
The same.
A Person >vho ivears the habit, bat does not abjure.
)
Maria Cardoza, part of a new Christian, the
widow of Joan Mendes, a taylor, a native
and inhabitant of Montemor novo, in the
Archbishoprick of Evora, reconciled by the
Inquisition of the said city, for Judaism, in
the year 1667. Imprisoncd a second lime
for having been defectivc in lier confession.
(Not stated.}
An Abjuration in forma for Judaism.
Prison during pleasure,
and the habit, which
she is to take off in
the Act.
22. Maria Gonsalvez, nicknamed Amarintha, part
of a new Christian, the daughtcr of Joan
Francisco, a labourer, a native and in-
habitant of this Village of Majorca, in the
Hundred of the Town of Montemoro velho,
in the Bishoprick oîConimbra. I
35. Leonor Mendes, a new Christian, married with \
Marcos Mendes Ferron, who is in the List, f The same. Prison and
native of Idanha a nova, an inhabitant in ( habit during pleasure.
Fundaon. )
62. Joanna da Paz, more than half a new Christian, \
married with Diogo Ramos, a native of the I
City of Samora, in the Kingdom of Castile,
and an inhabitant in this city.
55. Catarina da Costa, a new Christian, married
with Francisco da Rocha, an attorney, native
and inhabitant of this city.
23. Anna Manoela , part of a new Christian , a
maid, the daughter of Joan Lopes Cardozo, a
merchant, native of the Village of Berim,
(Not stated.)
The same.
The same.
Chares.
23. Maria de Souza Chares, part of a new Christian,
a maid, the daughter of Salvador de Souza,
a salt-merchant, native of St. Jago, in the } The same.
Kingdom of Galliza, and an inhabitant in
Chares.
The Second Abjuration.
57. Anna Roiz, a new Christian, the widow of Pe-
dro Alecia, a merchant, a native of the Town
of Bonaveutua, in the Bishoprick of Samorra, \ The same.
in the Kingdom of Castile, and an inhabitant
of Chares,
260 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
AGES. PUNISIIMKNTS.
25. Isabel Borges, the i'ourth part of a ne w Christian, \
Ihe daughter of Manoel Roiz, a shopkeeper, (
native and inhabitant of the Town of Mo.de- ( l same '
moronoro, in the Archbishoprick of Evora. )
42. Anna Maria de Souza, a new Christian, mar- \
ried with George Cœlho, native oi' Sevil, in ( Perpétuai prison and
the Kingdom of Castile, an inhabitant of ( habit.
Fendaon, in the Ilundred of Covilhan. J
64. Catherina de Craslo, a new Christian, the widow \
of Domingos da Silva, native of Sevil, in the I _,
• The same
Kingdom of Castile, and an iuhabitant of i
this city. )
49. Guiomar Henriques, a new Christian, married
with Miguel da Cunha, who is in the List,
a farmer of Talucco, native of the Village of ,
Alcaide, in the Hundred of Covilhan, an in-
habitant in Ficndaon, in the Hundred of the
said town.
45. Gracia de Lima, married with Manoel Nunes, ) m .
, . , , ., r r> , The same.
a native and mhabitant of Fundon. )
The Third Abjuration.
22. Izabel Moria, half a new Christian, married \
with Raphaël da Silva, who lived bv his f _,
.... ca ., . ., rr . ," e > The same.
practice, native of Sevil, in the Kmgaom of l
Castile, an inhabitant of this city. j
40. Violante Henriques, a new Christian, the widow \
of Miguel Henriques, a merchant, native and
inhabitant of the Village of Ficndaon, in the
Hundred of the Town of Covilhan.
53. Brittes Rebella, part of a new Christian, mar-
ried with Manoel das Nevas, a surgeon,
native and inhabitant of the Town of Monte-
moro novo, in the Archbishoprick of Fvora.
59. Isabel Roiz, part of a new Christian, married
with Luis Nunez, a labourer, native and in-
habitant of the Village of Maijorca, in the
Bishoprick of Commbra.
27. Maria Semeda, part of a new Christian, a maid,
the daughter of Matheus Sameda, a notary,
native and inhabitant of the city of Por-
talegre. )
42. Maria Nunes da Costa, a new Christian, mar- )
ried with Ayres Roiz, who is in the List, [ The same.
native and inhabitant of this city. '
55. Francisca Serraon, half a new Christian, the \
widow of Luis de Bulhaon, a physician, } The same.
native and inhabitant of this city. /
The same.
The same.
The same.
The same.
VICTIMES DE L'INQUISITION A LISBONNE
261
The Fourth Abjuration.
H NISIIMENTS.
66. Izabel Henrique:, a new Christian, the wife of
Simon de Souza, a merchant, native of Ihis
rit y, and an inhabitant of Fundaon,
Hnndred of the Town of Covilhan.
in the
42.
Anna Pessoa, a new Christian, marriod with
Jfanoel Lopez de Léon, a merchant, who is in
the List, a native and inhabitant of this
city, for the crime of having co-operated iu
the corruption of a certain Offîcer in the
Hol'j Office.
This poor woman's crime was, that she
bribed an Offîcer of the Inquisition to con-
veigh a letter to her husband, after he had
been a prisoner in it above 8 years.
70. Ignés Luiza, a new Christian, the widow of
Pedro Alex'O, a merchant, native of the
Town of Alvito, in the Archbishoprick of
Evora, an inhabitant in this city.
The same.
The same, and two
years in Algarves.
-I
27. Ignés Pastana, the fourth part of a new
Christian, a maid, the daughter of Laure
neo Postana, a farmer of the revenue, a (
native and inhabitant of this city. )
Perpétuai prison and
habit, wilhout remis-
sion.
The same.
32. QonstanUna Navarra % a new Christian, mar- \
ried with Joseph Roiz, a goldsmith, native I
of Sevîl, in the Kingdom of Castile,
habitant in this citv.
and in-
Thc same.
26.
Perpétuai prison and
habit, and réclusion
in a religious house.
Brittees Henriques, a new Christian, a maid,
the daughter of Antonio F.oiz Jlagadauro, a
farmer of the revenue, a native and in-
habitant of this city, who professed the Law
otMoses.
This gentlewoman had been 10 years a
prisoner in the Inquisition, and so must not
hâve been above 16 when she was taken
up; she was so rack'd in it, that she was
quite cripled.
Paula de Crasto, half a new Christian, married 1 Perpétuai prison and
with Antonio Duarte, a scrivener of the Civil £• habit, and three years
Court, a native and inhabitant of this city. ) in Brasil.
27. Thereza Maria de Jésus, more than half a new
Christian, a maid, the daughter of Antonio
Serraon, an apothecary, who is in the List,
a native and inhabitant of this citv.
The same, with the cn-
signsoffire,andseven
years in Brasil.
262
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Women that died in the prisons, and ivere received.
AGES.
PUNISHMENTS.
(Not stated.)
Ignés Duarte, half a new Christian, a maid,
the daughter of Antonio Sermon, an apothe-
cary, a native and inhabitant of this city.
Isabel do [de 1 !] Valle, a new Christian, the wife \
of Diogo Roxes, a native of the Village of f
Berim, in Castile, and inhabitant of Villaron, ( ^ Not stated< )
in the Hundred of Chaves. 1
The Persans delivered to the Secular Arm.
43. Gaspar Lopez Pereire, a new Christian, a mer-
chant, a bachelor, the son of Francisco Lopez
Pereire, a native of the Town of Mogadouro,
an inhabitant of Madrid, and résident in ) (Not stated.)
this City of Lisbon, convicted, confessing,
affirmative, professing the Law of Moses,
obstinate, and impénitent.
33. Antonio de Aguiar, a new Christian, a mer-
chant, a native of Lamilunilla , near to Ma-
drid, an inhabitant of Sevil, and résident in
this City of Lisbon, convicted, confessing,
affirmative, professing the Law of Moses,
obstinate, impénitent.
42. Miguel Eenriques da Fonseca, a new Christian,
an advocate, native of the Town of Avios,
an inhabitant in this City of Lisbon, con-
victed, confessing, affirmative, professing
the Law of Moses, obstinate, impénitent.
Thèse three were burnt alive, within two
hours after the lnquisitors had delivered
them to the Secular Arm.
32. Pedro Serraon, more than half a new Christian,
a bachelor, the son of Antonio Serraon, an
apothecary, who is in the List, a native,}- (Not stated.)
and inhabitant of this city, convicted, néga-
tive, and obstinate-
This last was first strangled, and after-
wards burnt to ashes with the other three.
(Not stated.)
(Not stated.)
HECUEIL
DE ROMANCES JUDÉO- ESPAGNOLES
CHANTÉES EN TURQUIE
AVEC TRADUCTION FRANÇAISE, INTRODUCTION ET NOTES
(suite ' )
Romance XL
(Ya se asentaron los dos reyes,
y el moro blanco ' très,
y la blanca niila con ellos.
Ya se asentan al juego,
Al juego de ajedres.
Juga el udo, juga el otro,
jugan todos los très 3 .)
Y' a la gana el moro blanco,
de una vez 4 hasta très.
— De que llorais, blanca niila?
De que llorais, blanca flor?
Si llorais por vuestro padre,
carcelero 5 mio es.
Traduction.
(Les deux rois se sont assis,
et avec le maure blanc (ils étaient)
trois,
et la fille blanche avec eux.
Ils s'asseoient au jeu,
au jeu d'échecs.
L'un joue, l'autre joue,
tous les trois jouent.)
Le maure blanc la gagne,
d'une jusqu'à trois fois.
— Pourquoi pleurez - vous, fille
blanche?
Pourquoi pleurez-vous, fleur blanche?
Si vous pleurez pour votre père,
il est mon geôlier.
* Voyez Revue, t. XXXII, p. 102.
2 Var. : franco = franc.
3 Variante:
Très palomas van volando
en el palacio del rey.
Volan, volan y posan
en el palacio del rey.
A dentro una muchacha
que era la hija del rey.
La jugo el rey su padre,
al juego de ajedres.
4 Var. : mano, « main >.
* Faut-il remplacer ce mot par celui de encarcelado, « prisonnier » ?
Trois colombes vont en volant
dans le palais du roi.
Elles volent, elles volent et se reposent
dans le palais du roi.
A l'intérieur (il y a) une jeune fille
qui était la fille du roi.
Le roi son père l'a jouée
au jeu d'échecs.
264 REVUE DES ETUDES JUIVES
Si llorais por vuestra madré, Si vous pleurez pour votre mère,
guisandera mia es l ? elle est ma cuisinière.
Si llorais por los très lier- Si vous pleurez pour les trois frères,
mauos,
je les ai tués tous les trois.
— Je ne pleure ni pour père ni pour
mère,
ni pour mes trois frères ;
je pleure plutôt
pour ma fortune (ne sachant pas)
quelle elle est.
— Votre fortune, Madame,
Vous l'avez à côté.
~ Une fois que vous êtes ma for-
tune,
donnez -moi le petit couteau de cy-
que je l'envoie à ma mère [près,
(pour) qu'elle se réjouisse de mon
bien.
Le maure blanc le lui donna droit,
Ya los mati à los très
— Yo no lloro ni por padre ni
por madré,
ni por mis hermanos très;
sino que yo lloro,
por mi venlura cuala es.
— Vuestra ventura, mi dama,
al lado la teneis.
— Una vez que sois mi ven-
tura,
dadme el cuchillico de ciprès;
lo mandaré à mi madré,
que se guste de mi bien.
El moro blanco se le dio dere
cho,
la blanca niîïa lo tome a travès
se lo encajo 2 por el bel 3 .
la fille blanche le prit de travers,
(et) le lui enfonça dans les reins.
Romance XII.
Traduction
— Dicho me habian dicho
que mi amore eslà en Venecio,
asentado en su mesa
con una linda Francesa.
Madré, dadme la licencia,
cuando vo ir à servir
à mi marido gentil?
— Ilija mia, si te vas
hace bien parar mentes.
En la ciutad que iras,
no hay primos ni parientes.
A los ajenos hace pariente?,
no te hagas aborrecer,
hija de buen parecer.
— On m'a dit
que mon amour est à Venise,
assis à sa table
avec une jolie Française.
Mère, donnez-moi la permission,
quand irai-je servir
mon gentil mari?
— Ma fille, si tu t'en vas,
fais bien attention.
Dans la ville où tu iras,
il n'y a point de cousins ni de pa-
rents.
Fais des étrangers tes parents,
ne té fais pas haïr,
fille de bonne mine.
1 Chez nous, gustarse = gozar, alegrarse.
2 Chez nous, encajar = introducir.
3 Mot turc qui signifie reins, loinhes. Faut-il lire « por el cortar » comme à la un
de la Romance 7?
RECUEIL DE ROMANCES JUDEÛ-ESP\GNOLES
20:;
— Mi padre cuando moriô,
morio coq su buen tino.
A los amigos encomendo
que me den uu bueu doetrino
Ellos me dierou uu espino,
uo me dejaron gozar;
casadica quero eslar.
— Quien quere ser casada,
uo conviene ser morena,
sino blanca y colorada,
redouda como la perla ;
no debe ser morena,
no debe ser picuda,
siuo barif 2 y aguda,
menuda como la ruda.
- Mon père, quand il mourut,
est mort avec l'esprit lucide.
Il recommanda aux amis
que Ton me donnât une bonne doc-
trine.
Ils m'ont donné une épine,
ils ne m'out pas laissée jouir;
je veux être petite mariée.
— A qui veut être mariée,
il ne convient pas d'être brune.
mais plutôt blanche et vermeille,
ronde comme la perle ;
elle ne doit pas être brune,
elle ne doit pas être pointue,
mais plutôt ingénieuse et fine,
menue comme la rue.
Romance XII r.
( — De que lloras, blanca nifia ?
De que lloras, blanca flor 3 ?)
— Lolôro que perdi las llaves,
las llaves de mi cajon 4 .
— De plata las perdites,
de oro te las hago yo.
— Ni de oro ni de plata,
las mit llaves quero yo.
— De quien eran estas armas
que aqui las veo yo?
— Vuestrasson.el mi sefior rey,
vuestras son, mi sefior,
que os las trujo mi sefior padre
de las tierras de Aragon.
— De quien es este caballo
que aqui lo veo yo?
— Que os lo mando mi her-
mano
e las tierras de Aragon.
Traduction.
(— Pourquoi pleurez - vous , fille
blanche?
Pourquoi pleurez- vous, fleur blanche?)
— Je pleure parce que j'ai perdu les
clefs,
les clés de mon tiroir.
— Celles (que) tuas perdues (étaient)
je te les ferai en or. [en argent.
— (Je ne les veux) ni en or ni en ar-
je ne veux que mes clefs. [o erit >
— A qui sont ces armes
que je vois ici ?
— Elles sont vôtres, mon seigneur roi ,
elles sont vôtres mon seigneur,
que mon seigneur père vous a ap-
des pays d'Aragon. [portées
- A qui appartient ce cheval
que je vois ici?
- (C'est celui) que vous a envoyé
mon frère
des pays d'Aragon,
1 Doctrina.
s Le mot talmudique ri"Htt-
3 Ce distique se trouve dans Romance 11.
* Dans notre jargon, ce mot n'a pas le sens de
pagnol moderne.
grao.de caisse » qu'il a dans l'es-
266
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
— De quien es este qaouk 1
que aqui lo veo yo?
— Que os lo mandé mi padre
de las tierras de Aragon.
— Merced a tu padre,
que mejor lo tengo yo.
De qui est ce bonnet
• lue je vois ici?
— (C'est celui) que mon père vous a
envoyé
des pays d'Aragon.
— Merci à ion père,
mais (?) j'en ai un meilleur.
Rom an eu XIV.
Très hijas ténia el rey,
très hijas cara de plata.
La mas chiquitica de ellas.
Delgadilla se llamaba.
Un dia de los dias,
se asentaron en la mesa,
en comiendo y bebieudo :
— Que me mira, seîior padre?
Que me mira y que me mata ?
— Que te miro, la mi hija ?
Que te miro y que me ena-
moro.
— No lo quere ni el Dios - ni
la gente,
ni la ley santa y bendita 3 ,
ser comlesa 4 de mi madré
y madrasta de mis hermanas,
— Remata 8 Delgadilla,
remata perra mala.
Si el rey de la tierra quere,
por espada sois pasada.
Alla, en medio del camino,
que le fraguen 6 un castillo,
ni puerta ni ventana
para Delgadilla.
Que comida le darian?
carne cruda bien salada,
Traduction.
Trois filles avait le roi,
trois filles au visage d'argent.
La plus petite d'elles,
s'appelait Delgadilla.
Un certain jour,
elles s'assirent à table,
mangeant et buvant :
— Pourquoi me regardez-vous, sei-
gneur père?
Pourquoi me regardez -vous et me
massacrez-vous ?
— Pourquoi je te regarde, ma fille?
Si je te regarde, c'est que je suis
amoureux (de toi).
— Cela ne plaît ni à Dieu ni aux
gens,
ni à la loi sainte et bénie,
d'être la rivale de ma mère
et la marâtre de ma sœur.
— Au diable ! Delgadilla,
au diable! mauvaise chienne.
Si le roi de la terre le veut,
tu passeras par les armes.
Là-bas à mi-chemin,
qu'on bâtisse un château,
sans porte ni fenêtre,
pour Delgadilla.
Quelle nourriture lui donner ?
de la viande crue (et) bien salée,
1 Mot turc signifiant bonnet de drap.
8 Prononcez : Dio.
3 Prononcez : bendicha.
4 Judéo-espagnol.
5 Judéo-espagnol.
8 Judéo-espagnol.
RECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES 267
afin qu'elle meure de soil' (faule)
que se muera de sed de agua
Alla fin de quince dias,
alla fin de très semauas,
un dia por la mafiana,
se asento eu la veutana,
vido pasar a sus hermanas :
— Hermanas mias queridas,
hermanas mias amadas,
déisme un poco de agua,
que de sed y no de hambre
al Dios vo dar la aima.
— Vate de aqui. Delgadilla,
Vate de aqui, perra mala,
el rey tu padre si le sabe
por espada sois pasada
Alla fin de quince dias,
Alla fia de très semanas,
un dia por la mafiana
se asentô en la ventaua,
vido pasar a su padre :
— Padre mio, mi - querido,-
padre mio, mi amado,
déisme un poco de agua,
que de sed y do de hambre
al dios vo dar la aima.
— Remata Delgadilla,
remala, perra mala,
si el rey tu padre quere
por espada sois pasada.
Alla fin de quince dias,
alla fin de très semauas,
un dia par la manana
se asento en la ventaua,
vido pasar à su madré :
— Madré mia, mi querida,
madré mia, mi amada,
déisme un poco de agua,
que de sed y no de hambre
al Dios vo dar la aima.
— Presto que le traian agua,
de las aguas destilladas,
para Delgadilla.
Hasta que trujeron la agua,
Delgadilla dio la aima.
Vers la fin de quinze jours, [d'eau,
vers la lin de trois semaines,
un jour vers le matin,
elle s'assit à la fenêtre
ri vit passer ses sœurs :
— Mes sœurs chéries,
mes sœurs aimées,
donnez-moi un peu d'eau,
car de soif et non pas de faim
je vais rendre l'âme a Dieu.
— Va-t-en, Delgadilla,
va-t-en, mauvaise chienne,
Si le roi ton père le sait
tu passeras par les armes *.
Vers la fin de quinze jours,
vers la fin de trois semaines,
un jour vers le matin
elle s'assit à la fenêtre,
(et) vit passer sou père :
— Mon père, mon chéri,
mon père, mon aimé,
donnez-moi un peu d'eau,
car de soif et non pas de faim
je vais rendre l'âme à Dieu.
— Au diable! Delgadilla,
au diable ! mauvaise chienne,
si le roi ton père le veut
tu passeras par les armes.
Vers la fin de quinze jours,
vers la fin de trois semaines,
un jour vers le matin
elle s'assit à la fenêtre,
(et) vit passer sa mère :
— Ma mère, ma chérie
ma mère, mon aimée,
donnez-moi un peu d'eau,
car de soif et non pas de faim
je vais rendre l'âme à Dieu.
— Que l'on apporte vite de l'eau,
des eaux distillées,
pour Delgadilla.
Jusqu'à ce qu'on apportât de l'eau,
Delgadilla expira.
1 Littéralement « par l'épée
1 Var. : muy == très.
268
REVUE DES ETUDES JUIVES
Romance XV.
Traisio 1 la Duvergini
por el palacio del rey.
Vestida iva de pretos \
de su cabeza à los pies.
El rey estando en la misa,
vido pasar una mujer;
vestida iva de pretos,
de su cabeza à los pies.
Pregnunlo el rey à los suyos :
— Quien es esta mujer,
— Madré de Duvergini
que en preso 3 lo teneis.
Siete aîios anduvo, siete
que en preso lo teneis.
— Saliremos 4 presto de la misa
y lo iremos a ver.
— Buenos dias, Duvergini.
— Bienes me tenga, senor rey.
Siete afios anduvo, siete
que en preso me teneis.
Ya me crecieron las uîïas
de un palmo hasta très.
Ya me crecieron los cabellos
de un palmo hasta seis.
Y r a me crecieron las pestaîias
que ya no puedo ni ver.
— Presto que la quiten a Du-
vergini
y que lo lleven al bàîlo,
al bàno que bano el rey.
Que lo vestan el vestido,
vestido que vestiô el rey.
Que lo suban à càballo,
cabàllo que caballô el rey.
Traduction.
La Duvergini passa
par le palais du roi.
Elle allait habillée de noir
de la tête jusqu'aux pieds.
Le roi, étant à la messe,
vit passer une femme,
(qui) allait vêtue de noir,
de la tête jusqu'aux pieds.
Le roi demanda aux siens :
— Qui est cette femme,
— (C'est) la mère de Duvergini
que vous avez en prison.
Sept années se sont écoulées, sept
que vous l'avez en prison.
— Sortons vite de la messe
et allons le voir.
— Bonjour, Duvergini,
— Bonjour, seigneur roi.
Sept années se sont écoulées, sept
que vous m'avez en prison.
Les ongles m'ont déjà poussé
d'un empan jusqu'à trois.
Les cheveux m'ont déjà poussé
d'un empan jusqu'à six.
Les cils m'ont déjà poussé
(si longs) que je ne peux plus voir.
— Que l'on fasse sortir vite Du-
vergini,
et qu'on le porte au bain,
au bain où s'est baigné le roi.
Qu'on lui mette l'habit,
l'habit qu'a endossé le roi.
Qu'on le fasse monter à cheval,
au cheval qu'a monté le roi.
Romance XVI.
El rey que mucho madruga,
donde la reina se iva.
Traduction.
Le roi, qui se lève de grand matin,
se rend auprès de la reine.
1 Probablement forme corrompue de « atravesô »
2 Eu judéo-espaguol, uegros.
3 Prision.
4 Prononcez
saldremos.
RECUEIL DE UOMANCES JUDEO-ESPAl'.NOLES
269
La reina estaba en cabellos,
en cabellos destrenzados.
Tomo espejo en la mano,
mirandoze su buen lindado l ,
dando loores al de en alto
que tau linda la ha créado.
Kl rey, por burlar con ella,
cou verga de oro le daba.
— Que me dais, que me dais,
mi primer enamorado?
Dos hijos vuestros tengo
y dos del rey que son cualro.
Los vuestros van a carroza,
los del rey van a eaballo.
Los vuestros van à la huerla.
los del rey van a la guerra.
Los vuestros comen pescado,
los del rey sorben el caldo. »
Estas palabras diciendo,
ella que lo atinaria :
— Perdon, perdon, mi seîïor
rey,
sueîïo me ha sehado.
— Amanecera la maîiana,
os lo soltaré un buen soltado,
con un yerdan 2 Colorado 3 .
La reine était en cheveux,
en cheveux aux tresses défaites.
Elle prit le miroir en main,
(y] regardant sa bonne mine,
en rendant grâce au Très-Haut
qui l'a créée si jolie.
Le roi, pour plaisanter avec elle,
la frappait avec une baguette d'or.
— Pourquoi me frappez-vous, pour-
quoi me frappez-vous,
mon premier amoureux?
Deux enfants j'ai de vous
et deux du roi qui font quatre.
Les vôtres vont en carrosse,
ceux du roi vont à cheval.
Les vôtres vont au verger,
ceux du roi vont à la guerre.
Les vôtres maugent du poisson,
ceux du roi hument le bouillon. »
En disant ces paroles,
elle, l'ayant remarqué :
— Pardon, pardon, mon seigneur,
roi,
(c'est) un songe (que) j'ai rêvé.
— Qu'il commence à faire jour,
je l'interpréterai d'une bonne ma-
par un collier rouge. [nière
Romance XVII.
Arboleda, arboleda,
arboleda tan gentil ;
en la rama de mas arriba
hay una bolisa 4 D'Amadi,
peinandose sus cabellos
con un peine de marfil,
la raiz tiene de oro,
la cimenta 5 de marfil.
Par alli paso un caballero 6
Traduction.
Futaie, futaie,
futaie si gentille ;
dans la plus haute branche
il y a une dame D'Amadi,
qui se peigne les cheveux
avec un peigne d'ivoire,
dont la racine est d'or,
(et) le cément (?) d'ivoire.
Par là passa un cavalier,
1 Lindeza, « beauté, élégance ».
* Mot persan signifiant gorge et abrégé du turc guerdanlik, * collier ».
3 Métaphore = décapitation.
4 Serait-ce la forme corrompue par la prononciation judéo-allemande
rP3~nb*3 ? Voir notre Revue wnJYlD Vw, Andrinople, 1888, n° 4,
5 Ordinairement ce mot est traduit, chez nous, par « base ».
6 Var. : marinero, « marinier ».
de l'hébreu
p. ÎJ6.
270
REVUE DES ETUDES JUIVES
caballero tan gentil :
— Que buscais, la mi bolisa ?
que buscais vos por aqui?
- Busco yo à mi marido,
mi marido D'Amadi.
— Guanto dabais la mi bolisa,
que os le traigan aqui?
— Daba yo los très mis campos
que me quedaron de Amadi.
El uno araba trigo
y el otro zengefil ! ,
el mas chiquitico de ellos
trigo blanco para Amadi.
- Mas que dabais, la mi bo-
lisa,
que os lo traigan aqui?
— Daba yo mistres molinos
que quedaron de Amadi.
EL uno molia clavo
y el otro zengefil,
el mal chiquitico de ellos
harina blanca para Amadi.
— Mas que dabais, la mi bo-
lisa,
que os le traigan aqui ?
— Daba yo las très mi hijas
que me quedaron de Amadi.
La una para la mesa,
la otra para servir,
la mas chiquitica de ellas
para holgar y para dormir.
— Dàdos a vos, la mi bolisa,
que os la traigan aqui.
— Mal ano tal caballero
que tal me quijo decir.
— - Que sefial dais, la mi bo-
lisa,
que os le traigan aqui ?
(— Bajo la teta izquierda
tiene un benq mavi * 2 ) 3 .
— No maldigais, la mi bolisa,
yo soy vuestro marido Amadi.
un cavalier si gentil :
— Que cherchez-vous, Madame ?
Que cherchez- vous par ici ?
— Je cherche mon mari,
mon mari D'Amadi.
— Combien donneriez-vous, Madame,
pour qu'on vous l'apporte ici ?
— Je donnerais mes trois champs
qui me sont restés d'Amadi.
L'un était labouré (pour) le froment
et l'autre (pour le) gingembre,
le plus petit d'eux
(pour le) froment blanc pour Amadi
— Que donneriez-vous de plus, Ma-
dame,
pour qu'on vous l'apporte ici ?
— Je donnerais mes trois moulins
qui sont restés d'Amadi.
L'un moulait le clou de girofle
et l'autre du gingembre,
le plus petit d'eux
de la farine blanche pour Amadi.
— Que donneriez-vous de plus, Ma-
dame,
pour qu'on vous l'apporte ici?
— Je donnerais mes trois filles
qui me sont restées d'Amadi.
L'une pour la table,
l'autre pour servir,
la plus petite d'elles,
pour se reposer et pour dormir.
— - Donnez-vous vous-même, Ma-
dame,
pour qu'on vous l'apporte ici.
— Mauvaise année (à un tel) cavalier
qui a voulu me dire une telle (chose).
— Quel signe donnez - vous , Ma-
dame,
pour qu'on vous l'apporte ici ?
( — Sous la mamelle gauche
il a une tache bleue).
— Ne maudissez pas, Madame,
Je suis votre mari Amadi.
1 Forme vulgaire arabe.
s Mot turc.
3 Distique que l'on retrouve, avec une légère modification, dans Romance 8. Voir
ibid.f note G.
HECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES 271
Eehados vuestro trenzado, Défaites les tresses de vos (cheveux ,
me subiré yo por alli. »
Tomaron mano con mano
y se fueran à holgar 1 ) 1 .
j'y moulerai ».
(Ils se prirent la main dans la main
et allèrent se reposer).
Romance xviii.
Ya vienen loscautivos
con todas las cautivas.
Dentro de ellas,
hay una blauca niùa.
Para que la traen 3 .
esta blauca ni fia
que el rey Dumbélo '*
se enamoraria ?
— Gortadle, sefiora,
el beber del vino
que perde colores,
que cobra suspiros.
— Guanto mas le cortô
el beber del vino,
mas se le eociende
su gesto valido.
— Gortadle, seîiora,
el beber del claro
que perde colores,
que cobra desmayos.
— Guanto mas le côrto
el beber del clàro,
mas se le enciende
su gesto galùno.
— Mandûdla, sefiora,
à lavar al rio
que perde colores,
que cobra suspiros.
— Guanto mas la màndo
à lavar al rio,
mas se le enciende
su gesto valido. »
Ya amaneciô el dia,
ya amaneceria,
1 Var. : cou Amadi, « avec Amadi
* Voir Romance 8, note 7.
3 Var. : la quero, « je la veux •.
4 Var. : mancebo, « jeune ».
Traduction.
Les captifs viennent déjà
avec toutes les captives.
Parmi celles-ci,
il y a une blanche fille.
Pourquoi ramène-ton,
cette fille blanche
dont le roi Dumbélo
serait devenu amoureux ?
— Goupez-lui, Madame,
le boire du vin
qui (fait) perdre les couleurs,
qui (fait) acquérir des soupirs.
— Plus je lui coupe
le boire du vin,
plus s'allume en lui
son geste valide.
— Goupez-lui, Madame,
le boire du vin
qui fait (perdre) les couleurs,
qui (fait) acquérir des défaillances.
— Plus je lui coupe
le boire du clair,
plus s'allume en lui
son geste gracieux.
— Envoyez-la Madame,
laver à la rivière
qui ^fait) perdre les couleurs,
qui (fait) acquérir des soupirs.
— Plus je l'envoie
laver à la rivière,
plus s'allume en elle
son geste valide. »
Il a déjà commencé à faire jour,
c'est déjà le point du jour,
272
HE VUE
cuando la blanca nifia
lavaba et cxteudia '.
Oh ! que brazos blancos
eu la agua i'ria.
Mi hermauo Dumbélo
por aqui si pasaria.
— Que hâgo, mi hermano,
las ropas del moro franco ? ?
— Las que son de seda,
ecbadlos al nàdo.
Las que sou de sirma 3 ,
encima de mi caballo.
— Abrireis, madré,
puertas del palacio,
que, eu lugar denuera,
bija yo os traigo.
— Si es la mi uuera
venga à mi palacio,
si es la mi bija
veuga eu mis brazos.
— Abrireis, mi madré,
puertas del cillero,
que, en lugar de uuera,
bija yo os traigo.
— Si es la mi uuera
venga en mi cillero,
si es la mi hija
venga en mis pechos.
DES ETUDES JUIVES
lorsque la fille blanche
lavait et étendait.
Oh ! quels bras blancs
dans l'eau froide.
Si mon frère Dumbèlo
passait par ici !
— Que ferai je, mon frère,
des robes du maure franc?
— Celles qui sont en soie,
Jetez-les à nager.
Celles qui sont en filigrane,
(jetez-les) sur mon cheval.
— Ouvrez, mère,
(les) portes du palais,
car, au lieu de belle-fille,
je vous apporte une fille.
— Si c'est ma bru,
qu'elle vienne dans mon palais,
si c'est ma fille,
qu'elle vienne dans mes bras.
— Ouvrez^ ma mère,
(les) portes du cellier,
car, au lieu de belle-fille
je vous apporte une fille.
— Si c'est ma bru,
qu'elle vienne dans mon cellier,
si c'est ma fille,
qu'elle vienne sur mon cœur.
Romance XIX.
— Levanteisvos toronja
del vuestro lindo dormir.
Oireis cantar bermoso
à la sirena de la mar.
— Sirena de mar no canta
ni canlo ni cantarû,
sino que es un mancebico
que me quere alcanzar.
Si lazrarà 4 dia y noche,
Traduction.
— Levez-vous, bigarade,
de votre joli sommeil.
Vous entendrez un beau chant
de la sirène de la mer.
— La sirène de mer ne chante point
elle n'a jamais chanté et elle ne chan-
tera,
c'est plutôt un jeune homme
qui veut m'obtenir.
S'il travaille jour et nuit,
1 Prononcé : espandia.
* Voir Romance 11, note 1.
3 Mot turc.
/+ Dans notre jargon : lazrar ou lazdrar, procurar.
RECUEIL DE ROMANCES JUDEO-ESPAGNOLES
273
no me podra alcauzar.
Las olas de mar son muy fuer-
tes,
no las puedo navegar.
Esto que oio el mancebo.
à la mar se fué à echar.
— No os echeis vos, rnaucebo,
que esto fué mi mazal '.
(Echo su lindo Irenzado
y arriba lo subiô) ».
Ella se hizo una toronja
y el se hizo un toronjal 3 .
(Tomaron mano con mano
y se echaron a volar) \
(Volan, volan ; donde posan ?
en el castillo del rey 5 ).
Esto que oio su padre,
maldicion le fué echar.
— No maldigais, vos mi padre 6 ,
que esto fué mi mazal.
(Tomaron mano con mano
y se fueron à volar).
(Volan, volan ; donde posan?
en el serrallo del rey).
(Tomaron mano con mano
y se fueron âcasar).
il ne pourra pas m 'obtenir.
Les vagues de la mer sont très-vio-
lentes,
je ne puis pas y naviguer.
Le jeune homme, ayant entendu cela,
alla se jeter dans la mer.
— Ne vous jetez pas, jeune homme,
car cela a été mon destin.
(Elle défît les gracieuses tresses de
ses cheveux
et le fit monter en haut).
Elle devint une bigarade
et lui, il devint un bigaradier (?)
(Ils se prirent la main dans la main
et s'élancèrent pour s'envoler).
(Ils volent, ils volent; où se reposent-
dans le château du roi). [ils?
Son père, ayant entendu cela,
alla lui lancer une malédiction.
— Mon père, ne maudissez pas,
car cela a été mon destin.
(Ils se prirent la main dans la main
et furent s'envoler).
(Ils volent, ils volent; où se reposent-
dans le palais du roi). [ils ?
(Ils se prirent la main dans la main
et allèrent se marier).
Romance XX.
— Abridme, cara de tlor,
abridme la puerta.
Desde chica erais mia ;
en demâs ahora.
Bajô cara de flor
abrirle la puerta ;
toman mano con mano ',
junto se van a la huerta.
Bajo de un rosal verde,
Traduction.
— Ouvrez-moi, (fille à la) mine de
ouvrez-moi la porte. [fleur
Dès l'enfance, vous étiez mienne ;
à plus forte raison maintenant.
(La fille au) visage de fleur descendit
(pour) lui ouvrir la porte ;
ils se prennent la main dans la main,
(et) se rendent ensemble au jardin.
Sous un rosier vert,
L'hébreu bîft.
Idée qui se retrouve dans Romance 17.
Serait-ce plutôt toronjil, « mélisse > ?
Voir Romance 17, p. 271.
Voir un pareil distique dans Romance 11, note 2.
Un hémistiche analogue se retrouve dans Romance 17.
Voir Romance 19, note 4.
T. XXXII, N° 6i.
18
274
REVUE DES ETUDES JUIVES
alli metieroû la mesa.
Eq comiendo y bebiendo,
junto quedarou dormiendo.
al fin de média noche,
se desperto quejando :
— Dolor tengo en el lado
que me respoude al costado.
— Os traere médico valido
que os vaiga miraudo.
Os daré dinero en boisa
que os vaigais gastaudo.
Os daré fodolas ! frescas
que vaigais comiendo.
— Despues que matais al hom-
miraisde sanarlo. [bre.
ils dressèrent là la table.
En mangeant et en buvant,
ils restèrent dormant ensemble.
Vers minuit,
elle se réveilla en se plaignant :
— J'ai mal au côté
qui correspond au flanc.
— Que je vous apporte un médecin
afin qu'il vous soigne ! [habile
Que je vous donne de l'argent en
pour que vous dépensiez ! [bourse
Que je vous donne des pains de mu-
nition frais
pour que vous (en) mangiez !
— Après avoir lue l'homme,
vous tâchez de le guérir.
Romance XXI.
Ya quedaron preîïadas,
todas las dos en un dia,
la reina cou la cautiva.
Ya cortaron fajadura,
todas las dos en un dia.
la reina con la cautiva.
La reina corla de sirma *,
la cautiva de china,
y hicieron los dulces
todas las dos en un dia,
la reina con la cautiva.
La reina hizo de azùcar,
la cautiva enjuagadura.
Ya les toman los partos,
todas las dos en un dia.
la reina con la cautiva.
La reina colcha de sirma ;
la cautiva estera pudrida.
Ya parieron
todas las dos en un dia,
la reina con la cautiva.
La reina pare a la hija,
la cautiva pare al hijo.
Traduction.
Sont déjà devenues enceintes
toutes les deux dans un même jour,
la reine avec la captive.
Elles ont déjà coupé les langes,
toutes les deux dans un même jour,
la reine avec la captive.
La reine coupa en filigrane,
la captive en toile de Chine,
et elles ont fait des confitures
toutes les deux en un jour,
la reine avec la captive.
La reine les fit de sucre,
la captive (de) rinçure.
Le travail d'accouchement les saisit
toutes les deux en un jour,
la reine avec la captive.
La reine courte-pointe de filigrane ;
la captive, natte pourrie.
Elles ont déjà accouché
toutes les deux en un jour,
la reine avec la captive.
La reine accouche d'une fille,
la captive accouche d'un fils.
1 Mot turc.
2 Voir Romance 18, note 4,
HECUE1L DE HOMANCES JUDÉO-ESPAGNOLES
Las comadres son ligeras,
trocan a las creaturas.
La reina en la cauiareta l ,
la cautiva en la cocina.
Alla , en medio de la pari-
dura \
cantica le cantaba :
— Lâlo, lalo, tu mi espacio 3 ,
làlo, lalo, tu mi vista;
si tu eras la mi hija,
que nombre te meteria?
Nombre de una hermana mia
que se llomaba Vida.
Lalo, lalo, tu mi aima,
lalo, lalo, tu mi espacio;
si tu eras la mi hija
que hadas te hadaria ?
El rey por alli pasaria,
las palabras oiria :
— Que habla la mi cautiva?
que dice la mi cautiva ?
— Si quereis saber, mi rey,
mi estàdo enriba 4 la estera
pudrida
Las comadres fueron ligeras
trocaron à las creaturas.
Tome el rey con su ma no
troccj a las creaturas.
Tomô el rey hàdas grandes,
hadària a la cautiva ;
arriba la subiria 5 ;
y a la reina
a fôndo la echaria.
Les sages-femmes sont diligentes,
elles changent les enfants
La reine dans la chambre,
la captive dans la cuisine.
Vers le milieu (des jours) de l'accou-
chement,
elle lui chantait une chanson :
- Làlo, lalo, toi ma joie,
lalo, làlo, toi ma vue ;
si tu étais ma fille
de quel nom t'aurais-je appelée?
Du nom d'une sœur à moi
qui s'appelait Vida (= vie).
Làlo, làlo, toi mon âme,
làlo, làlo, toi ma joie ,
si tu étais ma fille,
quel horoscope aurais -je tiré pour
toi?
Le roi passa par là,
(et) entendit ces paroles:
— Que parle ma captive ?
que dit ma captive ?
— Si vous voulez savoir, mon roi,
mon état (est) sur la natte pourrie.
Les sages-femmes (qui) étaient cl i li-
on t changé les enfants. [génies,
Le roi, de sa propre main, prit
(et) changea les enfants.
Le roi fit une grande (solennité du
tirage) à l'horoscope,
(et le) tira pour la captive;
il la fit monter en haut ;
quant à la reine,
il la jeta en bas.
(il suivre.)
1 Camara.
1 Parto, « les jours des couches
3 Liltér. : qui dilates mon cœur.
* Eucima.
5 Voir Romance 19, note 3.
NOTES ET MÉLANGES
LE SENS DU MOT SlVi
ET L'AUTOPSIE AU POINT DE VUE TALMUDIQUE
L' « Annuaire des communautés israélites allemandes * » con-
tient une ordonnance de l'autorité supérieure religieuse israélite
de Wurtemberg où les rabbins de ce royaume déclarent la cré-
mation contraire à la loi juive, parce que, sauf de rares excep-
tions, cette loi défend de déformer un cadavre. Cette ordonnance
invoque les passages de Baba Batra, 154 a, et de Houllin, 11 b.
C'est sur ces textes également qu'on s'appuie pour interdire l'au-
topsie dans le droit rabbinique.
Une telle conclusion n'est fondée que si le mot Vvra employé
dans ces passages a vraiment le sens de « blesser, déformer ».
Mais en est-il ainsi ? Il me semble bon d'étudier la question au
point de vue philologique et de rechercher la valeur exacte de ce
terme d'après l'usage qu'en fait le Talmud.
Or, ce mot est toujours pris dans le sens d' « humilier, se mon-
trer irrespectueux ». Toute blessure faite sur un cadavre n'est
pas considérée comme bm ; il faut que cette blessure soit avilis-
sante pour le mort, par exemple si l'on met à nu les organes inté-
rieurs du corps. Par contre, il peut y avoir Vira sans blessure
aucune.
Nous voyons par Sanhédrin, 52 b, que le mot bm: signifie « se
montrer irrespectueux, avilir ». Ainsi, dans ce passage : m^tt
tpioa iiDan na prrfla Tft JiJHrtM'T, « Pour la peine capitale de rtavffi,
1 Jahrliich des dcutschcn-isracl. Gemcindebundes.
NOTES ET MELANGES 277
on tranche la tète du condamné avec un glaive s.R. Juda dit qu'en
agissant ainsi, on commet un Vm, et les Tosafot expliquent que,
d'après R. Juda, c'est un biva parce qu'on transgresse la pres-
cription défendant d'imiter les usages païens ("ûbn ab ûîrnprm).
Ce serait donc « avilissant » pour le condamné.
Le passage de Baba Batra, 154 b, sur lequel s'appuie l'ordon-
nance des rabbins de Wurtemberg, prouve également que Vivs si-
gnifie « se montrer irrespectueux, humilier ». Il s'agit là, en effet,
d'un fils qui a vendu les biens de son père et qui meurt. Ses
héritiers veulent déclarer la vente nulle, sous prétexte que le
vendeur était mineur. Le Talmud dit alors : Qu'on examine le
cadavre pour s'assurer si le défunt était vraiment mineur ! et
R. Akiba réplique : îVvttb b'wan dna ^n, « vous n'avez pas le droit
de manquer de respect envers le mort. » Le Talmud ajoute que
les mots d'Àkiba s'adressaient aux parents du défunt, parce
qu'eux seuls pouvaient les accepter en silence et craindre de se
montrer irrespectueux envers le mort. Car, s'il avait fait cette re-
marque aux acheteurs, ils lui auraient sans doute répondu : « Nous
défendons nos intérêts et nous n'avons pas à nous préoccuper
si un tel examen est irrespectueux ou non pour le cadavre ». Du
reste, l'explication de Raschi confirme cette interprétation, car, à
propos du mot du Talmud : Vn^bi, il dit : « Les acheteurs au-
raient répliqué : i-nr-itt ■otdbïti wnp i&ws ithdm ù^tann isn 'pK,
«Qu'avons-nous à tenir compte de sa honte? Il n'est pas notre
parent, et nous ne voulons pas perdre notre argent ». Il en ré-
sulte donc clairement que bvni ne signifie pas « causer des bles-
sures », mais « humilier ». En conséquence, il est impossible do
défendre la crémation à cause de bvpi, c'est-à-dire pour empêcher
qu'on manque de respect au mort. Les adversaires mêmes de la
crémation n'osent pas soutenir qu'on se montre irrespectueux en-
vers le mort en l'incinérant. Et, nous le répétons, le Talmud défend
seulement de manquer de respect envers le cadavre, mais non pas
de le déformer ou de lui faire des blessures.
Par Hoidiïn, llb, on voit aussi que bvp3 a le sens « d'offenser
la dignité, humilier ». On demande, en effet, dans ce passage,
comment il est possible de condamner à mort un assassin, puisque
la victime avait peut-être une maladie qui aurait déterminé la
mort dans un délai assez court (ttB^a Nttb">n), et que, dans ce cas,
l'assassin n'aurait tué qu'une personne vouée à bref délai à une
mort certaine et, par conséquent, ne mériterait pas la mort. On
réplique qu'on estime que la victime est comme la majorité
des gens, qui n'ont pas de maladie mortelle. A cela le Talmud
objecte: Pourquoi ne ferait-on pas l'autopsie de la victime? Et
278 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
il répond : Vrtitt Np Nil, « Par l'autopsie on infligerait une sorte
de dégradation au cadavre ». Mais, continue le Talraud, pour évi-
ter peut- être une condamnation capitale au coupable, n'a-t-on pas
le devoir de faire cette autopsie, môme s'il en résulte une offense
pour le mort ?
Si l'on doit tirer une conclusion de ces passages, au point de
vue rabbinique, il est loisible, tout au contraire, d'en déduire que
le Talmud ne défend pas l'autopsie si elle aide à faire connaître
le siège et les causes de la maladie et, par conséquent, peut con-
tribuer à assurer la guérison d'autres malades. Car, du moment
que le Talmud autorise cette opération dans le cas où il y a TUN
iitttttt d'un seul, c'est-à-dire où une seule vie est en jeu, à plus
forte raison l'autorise- 1- il quand elle peut servir à sauver de
nombreuses vies.
Furst.
BARI DANS LA PESIKTA RABBATI
La Pesihta Rabbali (ch. 28) raconte d'une façon dramatique
la déportation des Israélites en Babylonie. Nabuchodonosor les
oblige à marcher sans se reposer jusqu'à leur arrivée sur la
rive de l'Euphrate : « Peut-être, se dit-il, invoqueraient-ils leur
Dieu et seraient-ils sauvés » ! Les eaux du fleuve en font mourir
un grand nombre. Les Juifs pleurent donc sur ceux que l'ennemi
a tués, sur ceux qui sont tombés en route et sur ceux que l'Eu-
phrate a empoisonnés.
Nabuchodonosor et ses grands se tiennent sur un navire, où
jouent des musiciens. Pendant ce temps, les princes de Juda,
chargés de fer, marchent tout nus sur le bord du fleuve. « Pour-
quoi ceux-là ne portent-ils pas de charge ? » demande le roi. Et
on leur en impose qui courbent leur taille en deux. Les Israélites
poussent encore des gémissements qui montent jusqu'au ciel. Les
anges veulent consoler Dieu, mais Dieu refuse leurs consolations
et leur dit : « Allez plutôt soulager mes enfants de leurs far-
deaux ». Et Dieu lui-même prend sa part des sévices dont ils
souffrent.
NOTES ET MÉLANGES 279
Après ce long récit, qu'on chercherait vainement dans les an-
ciens textes midraschiques, vient ce détail, qui ne se lit non plus
que dans cet ouvrage : « Les habitants de Bari et d'autres villes
sortirent à leur rencontre et, les voyant traîner avec des chaînes
de 1er, stupéfaits, ils s'écrièrent en sanglotant : « Voilà le peuple
de fEternel (Ez., xxxvi, 2), certainement ce sont eux. » — Que
firent les habitants de Bari ? 1ls déshabillèrent leurs serviteurs et
leurs servantes et les offrirent en présent à Nabuchodonosor. —
Pourquoi agissez-vous ainsi? leur demanda le roi. — Nous pen-
sions que tu aimes les gens en état de nudité. — Puisque c'est
une humiliation, eh bien, revêtez-en les Israélites !
« Quelle fut la récompense des habitants de Bari? Dieu étendit
sur eux plus de grâce que sur tout le pays d'Israël, et aussi n'y
a-t-il pas de gens aussi beaux qu'eux. Voilà pourquoi on dit que
tous ceux qui entrent dans cette ville ne désirent pas en sortir
à moins d'avoir commis une faute » '.
Le nom de cette localité a embarrassé les commentateurs de la
Pesilila Rabbali. M. Friedmann pose d'abord en principe que
cette ville doit se trouver en Palestine, puisqu'il est dit que Dieu
étendit sur elle plus de grâce que sur tout le pays d'Israël. Or,
on ne trouve de nom analogue que dans I Chron., vu, 36 ("na),
et là il désigne une famille de la tribu d'Asser. S'appuyant sur
cette donnée, M. Friedmann pense que, d'après la Pesikta, Nabu-
chodonosor aurait emmené les prisoniers juifs à Hamath, qui est
près du territoire d'Asser, et que les gens de la famille de Béri
seraient alors venus en aide à leurs compatriotes. Les filles d'As-
ser, ajoute M. Friedmann, étaient renommées pour leur beauté,
comme on le voit dans Bereschit Rabba^l.
Nous ne nous attarderons pas à discuter cetie hypothèse.
Pour M. Harkavy, il ne peut s'agir de la Palestine, puisque la
scène se passe en Babylonie. Il est vrai que le texte porte : imi
■*?H bdtt isn !-i"np!n. Qu'à cela ne tienne, il suffira de corriger ce
dernier mot et de lire : plus qu'à tous les pays; ces mots vise-
raient les autres villes qui sortirent à la rencontre des captifs,
mais furent moins bonnes pour eux. Quant à ces habitants de
Bari, ce seraient les Ibériens, ou Caucasiens, les gens de cette
région étant réputés pour leur beauté.
1 La version du Yalkout est beaucoup plus courte et paraît meilleure en certains
passais : oma a\sn Tm m-inN mw ^di "nao ^a dnanpb ins**
d wipm dirrmnstts n&n ûimay na lid'MBBfi "nsa m nia? n» a^"n?
arsb -it:n ,nrN a^an? dï-na "]hn «:quj ib -nttN ,ns:naid3 ^ab "p-in
ûïrba n'a'pn :vjd -n^a ^d bœ ps© ïitt ^sma- 1 ">3db Diia^abm iab
i:\n :: &5D5S3 tans bd tien /inT* û"^ fcam barna-> y-iN baE ion
.ÏTVD* «ba nfitttb lapaE
280 REVUE DES ETUDES JUIVES
Trouver d'autres localités ou provinces renommées pour la
beauté de leurs habitants et dont le nom ressemble tant soit peu,
par l'assonnance ou la construction consonnantique, à notre mot,
ne serait qu'un jeu pour ceux qui aiment ces solutions.
Mais à quoi bon tant de peine ? L'identification de Bari est
moins difficile à établir qu'on ne croit, notre manière de lire le
mot l'a indiqué suffisamment : Bari est tout simplement Bari,
ville bien connue dans les annales des écoles rabbiniques et dans
Thistoire des Juifs de l'Italie*. Le texte si intéressant publié ré-
cemment par M. Neubauer, cette chronique écrite en 1054 dans
le sud de l'Italie, parle à plusieurs reprises de cette ville ; il y fait
aller le fameux Abou Ahron au ix e siècle (p. 119); c'est là
aussi que se réfugient ceux qui se sont échappés d'Oria. Ahimaaç,
l'auteur de cette chronique, dit que ses ancêtres ont été amenés
par Titus dans la ville « couronnée de beauté » et qu'ils sont mon-
tés (de là ?) à Oria ib> (lisez ^"m&m) "piàni nVibs *>sva wît. Cette
ville « couronnée de beauté » est-elle justement Bari? En tout
cas, c'est bien dans cette région de l'Italie méridionale que le
chroniqueur fait transporter sa famille.
On opposera, il est vrai, que cette identification contredit Tas-
sertion de la Pesikta, qui place Bari en Palestine. Cette objection,
à notre sens, résulte simplement d'une fausse interprétation de
notre texte. Celui-ci peut se rendre de deux façons : Dieu étendit
sur eux plus de grâce que sur tout le pays d'Israël », ou : « Dieu
étendit sur eux la grâce de tout le pays d'Israël ». La première
traduction est évidemment la meilleure. Dans tous les cas, il
n'est aucunement dit que cette localité soit située en Palestine.
Vraisemblablement notre hypothèse s'est présentée tout d'a-
bord à l'esprit de MM. Friedmann et Harkavy. Pour qu'ils l'aient
repoussée, il leur a fallu de sérieuses raisons. Ces motifs, nous
les imaginons sans peine. M. Harkavy a lu notre texte, non dans
la Pesikta Rabbati, mais dans le Midrasch sur les Psaumes (Ps.
137). Or, ce Midrasch ne passe pas généralement pour un produit
tardif de l'Italie. Seulement, comme M. Buber l'a montré, les cha-
pitres 122-137 des éditions de ce Midrasch (où figure notre passage)
sont empruntés tout entiers au Yalhont. L'éditeur, n'ayant pas
trouvé dans le ms. qu'il utilisait de chapitres se rapportant à
ces Psaumes, a comblé la lacune en y faisant entrer le texte du
Yalkout.
Il faut donc écarter du débat le Midrasch sur les Psaumes, pour
1 R. Tarn orthographie de la même façon que la Pesikta ce nom : "VlfcOfà "O
min JSttn {SéferlEayyaschar, 74 d).
NOTES ET MÉLANGES 281
s'en tenir à celui de la Pesikta, dont il n'est que la reproduction.
Quant à M. Friedmann, reconnaître dans ce nom de Bari celui
de la ville de Bari, c'eût été renverser sa thèse historique, à sa-
voir que la Pesikta Rabbati est une œuvre des premiers siècles
de notre ère, car rien ne montre les Juifs établis dans cette ville
dès ce temps.
Les arguments dont s'est servi M. Friedmann pour édifier sa
thèse n'ont convaincu personne et n'ont rien entamé des conclu-
sions de Zunz, qui fait de la Pesikta Rabbati un Midrasch né dans
l'Europe méridionale dans la 2° moitié du ix e siècle '.
La mention de la ville de Bari vient confirmer cette hypothèse :
elle prouve jusqu'à l'évidence que l'auteur a dû vivre dans l'Italie
méridionale, bien que Nathan de Rome, au xi e siècle, non plus
que Raschi, n'ait pas connu cet ouvrage. Nous aurions ainsi un
Midrasch dont la patrie serait révélée en toutes lettres par son
auteur, ce qui n'est pas banal.
Un autre indice corroborera notre conjecture.
A la p. 149 6, est cité un auteur qui ne se rencontre jamais parmi
les agadistes, c'est R. Sabbataï. Or, ce nom était porté spéciale-
ment par les Israélites italiens, c'était au commencement du
x e siècle et également dans l'Italie méridionale celui de Donnolo,
l'auteur du Tahhemoni, né à Oria 2 .
Il serait intéressant de savoir si le récit de la Pesikta ne serait
pas le souvenir de l'intervention des Juifs de Bari en faveur de
leurs frères emmenés captifs soit par un roi byzantin, soit par les
Arabes, soit par des corsaires.
Mais ce qui, pour nous, rend ce renseignement précieux, c'est
qu'il permet de fixer un jalon dans l'histoire des idées religieuses
du judaïsme. On sait que l'auteur de la Pesikta Rabbati, dans la
partie de son ouvrage qui lui appartient en propre, professe des
opinions qui le distinguent de tous les anciens agadistes. Nombre
de conceptions chrétiennes ont été acceptées aveuglément par lui
et, par son canal, ont passé dans certains écrits postérieurs. Il n'est
pas indifférent de savoir où s'est opérée la fusion : nous ne pouvons
plus douter aujourd'hui que l'Italie méridionale ait été l'aire géo-
graphique où l'auteur a pris contact avec les idées chrétiennes.
Cette région se distingue dans l'histoire du haut moyen âge juif
par la cordialité des relations entre les Juifs et les Chrétiens,
témoin l'amitié qui régnait entre Donnolo et saint Nil. Peut-être
faudra-t-il y chercher la région où s'est opérée la reprise par les
1 Gottesd. Vortrâge, 2« éd. , p. 255.
* Ce nom de Sabbataï figure aussi dans la Chroniq
ue italienne.
282 REVUE DES ETUDES JUIVES
Juifs d'un certain nombre d'apocryphes adoptés par l'Eglise chré-
tienne et que les rabbins avaient laissés se perdre.
Israël Lévi.
NOTES SUR L'HISTOIRE DES JUIFS AU PORTUGAL
Il y a quelques semaines, M. J. Mendes dos Remedios, profes-
seur à l'Université de Coimbre, m'a envoyé le livre qu'il a récem-
ment publié en portugais sous le titre de OsJudeus em Portugal *,
ou « Histoire des Juifs en Portugal », d'après des sources connues,
parmi lesquelles l'auteur mentionne aussi ma Geschichte der
Juden in Portugal, de 186*7. Les documents manuscrits paraissent
déjà avoir été utilisés presque tous par M. A. Herculano dans son
excellent ouvrage Da origem e estaheleclmento da Inquisiçâo
em Portugal, de sorte que de ce côté il restait peu à glaner.
Parmi les Juifs de Portugal, comme parmi ceux d'Espagne, on
rencontre beaucoup de collecteurs d'impôts. On sait que Moïse
Navarro fut à la fois médecin du roi, grand rabbin et receveur en
chef des impôts et qu'il exerça ses diverses fonctions pendant près
de trente ans. Sous Àffonso IV, en 1353, on trouve comme per-
cepteurs d'impôts Adam Almiliby et Ishac Belamy, qui, en cette
qualité, étaient exemptés du port du signe distinctif des Juifs 9 .
Seize ans plus tard, ces fonctions étaient exercées par Moïse Cha-
virol (Gabirol) 3 . Comme son père, Juda Navarro était également
receveur en chef des impôts et jouissait d'une grande influence; il
avait parmi ses collaborateurs Jusaf ben Abasis, Juif très riche de
Porto. Juda Navarro, qui s'était associé avec Salomon Negro ou
Yahya de Lisbonne, avait pris l'engagement de payer annuelle-
ment, pendant cinq ans, au roi Dom Fernando la somme de 200,000
livres à condition de pouvoir prendre des gages des débiteurs en
retard et de leur faire appliquer les rigueurs de la loi. Ce même
Juda et sa femme Roya vendirent au profit du roi Fernando un
1 Coimbre, F. França Amado, 1895 ; l re partie.
2 Os Judais em Portugal, p. 367, note 1.
a Ibid., p. 163; Amador de los Rios, II, 279. Tous deux indiquent comme source
les Archives de « Torre do Tombo ».
NOTES ET MÉLANGES 283
bien-fonds situé à Alemtejo et comprenant des champs de blé, des
vignes, un moulin à eau et un étang rempli de poissons. Le con-
trat de vente se trouve encore aujourd'hui dans les archives de
Torre do Tombo *.
Après la chute de la reine Eléonore, les biens de ses partisans
juifs furent confisqués et distribués. Le connétable Nuno Alvarez
Pereira obtint les propriétés de David Negro ou David ibn Ya-
hya -, qui avait été pendant quelques années grand- rabbin de
Castille, et qui s'était enfui. La femme de David, Cimfa \ protesta
contre cette confiscation tant en son nom qu'au nom de ses fils
Guedelha (Guedalya) et Juda Negro, dont elle était la tutrice. Elle
fit valoir que ni elle, ni ses enfants n'avaient été les complices de
son mari, que les biens confisqués étaient sa propriété légitime et
qu'on n'avait pas le droit de les lui enlever. Le procès dura neuf
ans. A la fin, le tribunal déclara que Cimfa et ses fils rentreraient
en possession des biens situés à Almada et aux environs, mais que
les trois maisons qu'ils possédaient à Lisbonne ainsi que les privi-
lèges et impôts de Sacavem, Gategal, Unhos, Friellas, Appellaçâo,
etc., deviendraient la propriété du connétable.
Sous Joao I er , Jacob Navarro, fils ou petit-fils de Moïse Navarro,
était receveur d'impôts à Lisbonne, et Abraham Ruiro, de Porto,
remplissait ces fonctions dans la province d'Entre-Tejo e Guadiana 4 .
On sait que les Juifs expulsés d'Espagne et accueillis en Por-
tugal par Joao II eurent à subir bien des souffrances. Après leur
arrivée, la peste, qui sévissait déjà auparavant, prit malheureu-
sement de l'extension, de sorte que la population, déjà mal dis-
posée envers les Juifs, les accusa d'être cause de cette épidémie
et demanda leur renvoi immédiat 5 . Les conseillers de la ville de
Lisbonne appuyèrent les réclamations de la population. Un Juif,
Mestre Joseph, qui était à la fois médecin du roi et de la ville, fut
expulsé ; le roi s'en plaignit vivement au Sénat. Les conseillers de
Porto, imitant leurs collègues de Lisbonne, défendirent l'accès de
la ville à tous les émigrants juifs d'Espagne 6 .
1 Os Judeus, 163 ; Amador, II, 280. Roya est peut-être le même nom que Reyna.
s Voi. sur lui mon ouvrage Geschichte d. Juden in Portugal, p. 30.
3 « Por fim conveiuse que D. Cimfa e seus filhos ûcassem com as l'azendas e bens
que ella e seu marido possuiam na villa de Almada e seu termo ; e que o senhor
Condestavel fixasse com as très moradas de casas que elles tinham na cidade de
Lisboa... » 'Semana, jornal litterario, 1851, p. 98, dans Mendes dos Remedios,
/. c, p. 199.'
4 Os Judeus em Portugal, p. 221 ; A. de los Rios, II, 465. Tous deux indiquent
comme source les arcbives de Torre do Tombo.
5 Geschichte der Juden in Portugal, p. 114.
« Os Judeus em Portugal, p. 261 ; A. de los Rios, III, 339 (Extrait, d'après des do-
cuments, des arcbives de la Chambre de Lisbonne et des archives munie, de Porto).
284 REVUE DES ETUDES JUIVES
Cette première partie de l'ouvrage de M. J. Mendes dos Reme-
dios, qui traite de l'histoire des Juifs du Portugal jusqu'à leur
expulsion sous le roi Manoël, est précédée d'une introduction où
l'auteur s'occupe de la question juive soulevée de nos jours et
montre qu'il est au courant de-ce qui a paru sur ce sujet. Nous
espérons qu'il ne tardera pas à publier la seconde partie de son
travail, qui sera consacrée à l'Inquisition.
Je dois aussi à l'obligeance de M. Mendes dos Remedios le fac-
similé de l'autographe suivant d'Abraham Zacuto, le célèbre au-
teur du Yohasin :
/^tÉtl^ fë^jw *&*** *
o
8"j>i ^bttii pin rïûî dï-roa 'n
« Abraham Zacout mathématicien du roi. Que Dieu le pro
tège ! »
M. Kayserling.
BIBLIOGRAPHIE
REVUE BIBLIOGRAPHIQUE
4° TRIMESTRE 1895 ET 1« r SEMESTRE 1896.
y Les indications en français qui suivent les titres hébreux ne sont pas de fauteur du livre,
mais de l'auteur de la bibliographie, à moins qu'elles ne soient entre guillemets.)
1. Ouvrages hébreux.
miDOÏl "l£"IN Magazin fur hebr. Literatur u. Wissenschaft, Poésie u.'Bel-
letristik, V. Jahrgg. Cracovie, iinpr. Fischer, 1896; in-8° de 400
+ 94 p.
Plusieurs des articles de cet Annuaire méritent d'être signalés. — M. Cas-
tiglioni a traduit en hébreu les Prolégomènes dî la grammaire hébraïque
de Luzzatto. — Nous analysons plus loin la défense de Rappoport, par
M. Epstein, centre les accusations de M. Weiss. — M. Buber critique l'in-
troduction de David Lourié à la Pesikta Rabbati, édit. de Varsovie, 1893.
La publication de la Pesikta de R. Canna, que Lourié n'a pas connue, a
rendu inutiles ou convaincu d'erreur bien des observations de l'éruiit com-
mentateur du Pirkè R. Eliézer. La critique des diverses éditions de la
Pesikta Rabbati doit être mise à part et donne à la recension de M. Buber
un intérêt plus grand que ses autres notes, qui ressemblent trop à un plai-
doyer pro domo sua. — M. David Kahna, qui connaît à fond la littérature
judéo-espagnole, montre que Moïse Edréi et Caleb Afendopoulo, les célèbres
auteurs caraïtes, ont pillé sans vergogne les poètes rabbanites. — M. Poz-
nauski a l'ait passer en hébreu l'article de notre savant ami M. Joseph
Halévy sur le Psaume lxviii. Ce travail, on se rappelle, a paru dans notre
Revue, t. XIX. — M. Goldblum a écrit la biographie d'un certain nombre
de savants et célébrités (?) contemporains. Plusieurs de ces notices feront
sourire, on voit que l'auteur s'est constitué le truchement de ses héros, qui
ne lui ont fait grâce d'aucune de leurs productions, si minces qu'elles fus-
sent, ni ne lui ont celé les compliments de tout calibre qui leur ont été
adressés. — M. Joseph Umanski a retracé la biographie du Babylonien
Rab, M. Abr. Fiurka celle de R. Papa. — M. David Kahna étudie rapi-
dement l'œuvre et la vie d'Abraham Bédarsi. — M. Abraham Kahna
286 REVUE DES ETUDES JUIVES
cherche à sauver de l'oubli la figure intéressante de Lolli. — M. W. Bâcher
publie des extraits du •jfn "pN '0, œuvre du grammairien Menahem b.
Salomon de Rome, peut-être l'unique savant italien qui se soit intéressé à
la philologie hébraïque avant l'arrivée d'Abraham ibn Ezra en Italie. —
M. Sabolski a dressé la liste à peu près complète des périodiques hébraïques
de ce siècle. — Le volume contient encore d'autres mémoires, mais qui se
refusent à l'analyse, et diverses œuvres d'imagination dont le compte rendu
ne serait pas à sa place dans cette Revue. — Somme toute, l'utilité de cet
Annuaire est indéniable, il nous permet de prendre connaissance de l'acti-
vité scientifique de nos confrères de l'Est et contribue à la diffusion de la
science juive en Russie et en Autriche-Hongrie.
û^Wîl n^Stt) TIN 'o Dissertations et considérations sur les fêtes du mois
de Tischri, par Isaac-Jacob Reines, l re partie. Vilna, impr. Romm ; in-4°
de xxvi -f- 130.
D^blDIT ""Tito Recueil de textes ine'dits, publié par Salomon Aron Wer-
theimer, I e partie. Jérusalem, impr. Lévi, 1896; in-8° de 10 -\- 48 p.
Publication très intéressante, et qui mérite d'être encouragée, de pièces
manuscrites trouvées à Jérusalem. Ce numéro contient les textes suivants :
1° Consultations de Haï Gaon et d'autres Gaonim. Il y est particulièrement
question des esclaves païens devenus israélites. — 2° Règles relatives à la
confection des Séfer Tora par R. Tarn ; il y mentionne, entre autres, des
"pb^Sn h jTpn, Y Alfa Bcta de R. Akièa, un i^n blZJ TSD'Otf TlY'O. —
— 3° Consultation d'Abraham Yarhi aux rabbins d'Aragon sur la question
de savoir si un rouleau de la Tora dont le cuir a été tanné avec des ma-
tières fécales de chien (procédé très vanté alors) est propre à l'usage de la
synagogue. L'auteur s'y réfère à son JPÎ13|;a. Dans celte consullation, il
invoque la coutume de Provence, Bourgogne, France (riDTJfi, 1'° de France),
Champagne (tODDjp, ailleurs fcp3S3ip), Lorraine (écrit incorrectement
TÏTlb) et Allemagne (tf-ONfaibN-. Plus loin, il cite l'explication du
"TlDT^Ïl (probahlement Raschi) et de tous les rabbins allemands, puis celle
de Jacob b. Méir (R. Tarn inBTitïl ; il mentionne la Grande Massore inti-
tulée Okhla wcokhla ; il invoque la réponse du inDT^fî ,ym \ (probablement
R. Isaac l'ancien, de Dampierre). Il revient à deux reprises sur l'abus
commis dans certaines communautés espagnoles qui se servent pour la lec-
ture publique de Pentateuques reliés. Dans cette lettre, il nous apprend qu'il
était originaire d'Avignon, détail inconnu jusqu'ici, et parle d'un de ses
parents, le pieux R. Joseph (ils de R. Méir. — 4° Lettre de Jonathan de
Lunel à Maïmonide, déjà éditée, mais avec des fautes. — o° Réponse de
Maïmonide, déjà éditée également. — G° Rouleau d'Egypte. Ce texte sera
publié d'après d'autres mss. par M. Ad. Neubauer, dans le Jcwish Qua-
terly Review, juillet. — 7° Récit d'une persécution dirigée contre les Juifs
de Narbonne. M. David Kaufmann a étudié ce fragment dans le dernier
numéro de cette Revue (p. 129). Le gouverneur Dom Aimeric, dont il
est question ici, est le vicomte de Narbonne, Aymeri II, qui se montra
bienveillant à l'égard des Israélites. Ce texte a déjà été édité par M. Neu-
bauer, dans son 2 e vol. des Mediœval jew. Chronicles. — Ce recueil se ter-
mine par de courtes poésies d'auteurs divers.
nTIpa "HS^ Défense de Rappoport contre les attaques de M. Weiss, par
Abrabam Epstein. Cracovie, impr. Jos. Fischer, 1896; in-8° de 28 p.
Nos lecteurs savent l'estime que nous professons pour M. Abraham
Epstein : son amour de la science, l'originalité de ses vues, la solidité et
l'étendue de ses connaissances et la droiture de son caractère lui ont con-
quis la sympathie de tous. La brochure dont nous allons rendre compte
montre sous un nouveau jour notre savant collaborateur. Dédaignant les
conventions, qui ne trompent personne, M. Epstein dit ce qu'il pense, avec
BIBLIOGRAPHIE 287
une vivacité ingénue parfois, sans crainte de s'attirer le ressentiment du
genus im'tabile ration. Il en donne la preuve dans ce petit plaidoyer, qui est
plutôt un réquisitoire. M. Epslein a été agacé des malins propos tenus, dans
ses Souvenirs et dans ses travaux, par M. II. J. Weiss, sur le compte du
fondateur des études scientifiques chez les Juifs, Salomon Rappoport. Ce
n'est pas par la légèreté de louche que se distingue l'auteur du Dor dor
vedorschar, et ses sorties contre Rappoport, en effet, choquent tout au
moins le bon goût.
M. Epstein commence par faire l'éloge de Rappoport. D'abord R. fut
un novateur, c'est lui qui inaugura les recherches scientitiques dans le
domaine du Talmud et de la littérature rabbinique ; — il avait des con-
naissances générales ; — il écrivait un hébreu excellent, qui n'était pas une
macédoine de versets bibliques et de tournures germaniques ; — il recher-
chait la concision, ne s'attardant pas dans le bavardage ; il n'a pas composé
de gros volumes, mais ses petits écrits et ses préfaces valent les plus lourds
traités. — Il n'est pas un trait de ce tableau qui ne soit une pointe contra
les défauts de M. Weiss.
Sans doute, Rappoport n'a pas toujours visé juste, ses conclusions ont
été parfois démenties par la découverte de nouveaux manuscrits. On peut
donc le corriger, mais, ainsi que le disait Zunz, ses erreurs en appren-
nent encore plus que telles assertions incontestables d'autres. Il a donc droit
au respect de la postérité. M. W. ne cherche qu'à le dénigrer, il lui repro-
che de n'avoir pas dépouillé le "pDbD, l'étudiant polonais, t Bien que son
savoir halakhique ne lut pas sûr, R. ne eupportait pas la contradiction, et,
pour réfuter les objections de ses adversaires, faisait appel à toute sa subti-
lité. Parlait-on de lui sans l'encenser comme il le désirait, il s'emportait, et
ses polémiques ont trop absorbé de son temps : c'est ainsi qu'il n'a pas pu
terminer les travaux qu'il avait promis ». Ainsi s'exprime M. W.
Voyons ce que valent ces reproches, quelles sont ces graves erreurs de
Rappoport. Il a fait du Calir un contemporain de Scherira Gaon; or Saadia
le cite déjà. — L'ignorance de R. s'explique aisément ; le texte de Saadia
où il parle du Calir n'ayant été découvert que plus tard, il était difficile à
R. de s'en aviser. Dans la suite, ayant pris connaissance de ce témoignage
de Saadia, il s'empressa de revenir sur son opinion. M. Weiss, qui le raille
de son ignorance — forcée — , se garde de rappeler la probité de sa ré-
tractation.
M. W. se moque encore de lui à propos de sa façon de raisonner. « Calir,
dit R., étant versé dans le Talmud palestinien, devait donc être d'Italie, où
ce Talmud était étudié avec prédilection. » Quel syllogisme ! Il en résulte
plutôt que Calir était Palestinien. — Seulement, M. W. oublie de prévenir
que R. avait d'abord établi que Calir ne peut être Palestinien, et que Zunz
et Luzzatto, tout en ne s'accordant pas avec lui sur ses conclusions, lui
avaient donné raison sur ce point.
M. W. lui reproche encore d'avoir affirmé que les Gaonim ne citent jamais
le Talmud de Jérusalem. C'est triompher de son ignorance à bon marché :
en réalité, R. a seulement dit que les premiers Gaonim ne le connaissaient
pas et que ceux qui, plus tard, le consultèrent, ne le firent qu'à l'occasion
et non régulièrement. Et, en vérité, les consultations des Gaonim n'invo-
quent que très rarement l'opinion de ce Talmud.
En passant, M. E. donne une leçon — méritée — à M. W., qui prétend
que les aggravations puériles des prescriptions rituelles vinrent d'Italie
en France et en Allemagne, parce que les rabbins italiens prenaient pour
guide le Talmud de Jérusalem, plus rigoriste que celui de Babylone :
celui-ci est plus favorable aux spéculations rationnelles. M. E. répond que
la culture des Juifs au moyen âge n'a jamais dépendu du succès de tel ou
tel Talmud, mais du mouvement des esprits chez leurs contemporains (pro-
position très juste). Soutenir que le Talmud de Babylone est plus favorable
aux spéculations rationnelles, c'est une gageure inattendue: comme si ce
recueil n'était pas envahi par de trop nombreuses superstitions persanes !
288 REVUE DES ETUDES JUIVES
Nous arrêterons là cette discussion, qui n'a pas seulement un intérêt psy-
chologique ou anecdotique. Tout le restant est à l'avenant et se lit avec
plaisir et profit.
Ce plaidoyer est suivi d'un compte rendu de l'édition faite par M. Weiss
du Mouçàr Haskel attribué à Haï Gaon. On devine dans quel esprit M. E. a
joint cette recension à la défense de R. contre M. W. Il montre que celui-
ci ignore les éditions antérieures, qu'il s'est borné à reproduire celle de
Dukes, qui est fautive, et qu'il aurait évité bien des non-sens en consultant
ces éditions, qu'il était de son devoir de connaître.
La brochure se termine par des additions de M. S. J. Halberstam, qui
apporte à M. E. le concours de sa science, si justement admirée, pour dé-
fendre le maître contre les attaques de M. W.
bant^ W "n:n 'o Geschicbte der Juden von D r H. Graetz in's He-
brâische ùbertrageu von P. Rabinowitz. 4 e partie, suivie de D5 Û^linn
D*^^, corrections et additions au 4 e vol. par A. Harkavy. Varsovie,
impr. Israël Alpin, 1894-1896 ; in-8° de 480 + 60 + vu p.
Cette publication se poursuit avec une régularité qui fait honneur au tra-
ducteur et à l'Alliance israélite universelle, qui subventionne cette œuvre.
Nous ne reviendrons pas sur l'éloge que nous en avons déjà fait ; nous re-
grettons seulement la suppression de certaines notes, quoique nous devinions
le motif de cette épuration. — La collaboration de M. Harkavy ajoute à
la traduction un intérêt de plus. Ses additions et rectifications sont, comme
toujours, d'utiles contributions à l'histoire juive.
JNTH Divan des Abu-1-Hasan Jehuda ha-Levi, unter Mitwirkung namhaf-
ter Gelehrter bearbeitet u. mit einer ausfùhrlicben Einleitung verseben
von D r H. Brody. I. Band : Nichtgottesdienstliche Poésie, Heft 2. Ber-
lin, impr. Ilzkowski, 1895 ; in-8° de 73-225.
ÏTpISt ^pl Recueil composé pour le jubilé de M. K. Z. Wisotski. Varsovie,
impr. Halter et Eisenstadt, 1895 ; in-8° de 144 p.
■psnïTl mi Religion et instruction, par P. Getz. [Francfort, Kauffmann],
1896 ; in-8° de 166 p.
Ilîlpïl b^ïl '0 Veteris Testamenti Concordance hebraicœ atque chaldaicse
quibus continentur cuncta quse in prioribus concordantiis reperiuntur
vocabula, lacunis omnibus expletis, emendatis cuiusquemodi vitiis, lo-
cis ubique denuo excerplis atque in meliorem formam redactis, vocalibus
iulerdum adscriptis, particulee omnes adhac nondum collatse, pronomina
omnia bic primum congesta atque enarrata, nomina propria omnia sepa-
ratim commemorata, servato textu masoretico librorumque sacrorum
ordine tradito, summa cura collegit et concinnavit Solomon Mandelkern.
Leipzig, Veit, 18S6 ; gr. in-4° de xiv + 1532 p.
Ce long titre ne dit rien de trop. Cette concordance de la Bible laissera
loin derrière elle toutes celles qui l'ont précédée ; c'est une œuvre vraiment
colossale, qui confond l'imagination. Pour la mènera bonne fin, il ne fallait
pas seulement une patience infatigable, mais un esprit méthodique et rigou-
reusement scientifique. La concordance de Buxtorf fourmille de fautes et de
contre-sens, celle de Fùrst la copie souvent trop servilement et est déparée
par des fantaisies de pseudo-philologie comparée. Les avantages qui ren-
dent celle de M. M. supérieure à ses devancières sont nombreux et de
première qualité. Tout d'abord, les exemples sont classés suivant l'ordre
des livres dans la Bible hébraïque, d'où commodité pour les recherches.
Puis, les citations ne sont pas des fragments inintelligibles, mais offrent
toujours un sens complet. Les racines sont traitées avec le plus grand
BIBLIOGRAPHIE 289
souci de la grammaire. Leurs multiples acceptions sont rangées suivant un
plan méthodique et le plus souvent expliquées avec succès. Avec cette con-
cordance, il n'est plus nécessaire d'avoir recours pour les particules ni pour
les noms propres à un ouvrage spécial : tout est compris dans le môme
volume. Bien plus, l'auteur a eu l'ingénieuse idée do dresser aussi la con-
cordance des pronoms. Que de peines ainsi évitées à ceux qui appliquent
la statistique à l'étude de la grammaire! Autre innovation heureuse, les
variantes que supposent la version des Septante et celles des Targoumim
sont signalées avec soin. L'auteur y a même joint les corrections de certains
savants modernes. A-t-il eu raison ? Nous en doutons, car il a dû néces-
sairement faire un choix et sera accusé d'avoir été ou trop prodigue ou
trop avare de nolices de cette nature. Pour les noms propres, M. M.
n'a pas manqué d'indiquer les variantes qui se trouvent dans les autres
parties de la Bible même, et ces indications sont parfois de l'exégèse ;
elles ne manqueront pas de suggérer au lecteur des rapprochements utiles.
Enfin, et avec grande raison, le chaldéen biblique a été mis à part et ne
s'entremêle plus à l'hébreu. N'oublions pas, pour clore cette nomenclature
des mérites de cette œuvre, que les noms divins y ont également leur
place. — Ce n'est pas trop s'avancer que d'affirmer que cette œuvre nou-
velle est appelée à éclipser toutes ses devancières, elle est l'instrument
de travail indispensable à tous ceux qui veulent sérieusement étudier l'hé-
breu, plus nécessaire que tous les dictionnaires, qu'elle remplace avanta-
geusement. Ajoutons que le format en est des plus commodes, l'impression
admirablement soignée, les caractères d'une netteté parfaite.
ûï"HDNT NïTDT '0 Homélies, par Abraham Tchechanowi. Varsovie, impr.
Baumritter, 1895 ; in-4° de 104 p.
D"*70 *P Sciadali monumenlum quo libro continenlur historia monumenti
in tumulo professons Samuelis David Luzzatto Patavii exstructi alque
ejusdem commentatio de origine et progressu grammatical hebraicœ Pro-
legomena ad grammaticam linguœ hebraiese. In sermonem hebraicum
convertit, annotavit, usque ad setatem nostram perduxit Victorius Cas-
tiglioni. Cracovie, Fischer, 1895 ; in-8° de 61 + M P-
iyND"Wl ^Ipr»" 1 '0 Recueil de notes diverses sur la halakha et la aggada,
par Gerson Stern. 3 e et déni, partie. Fachs, impr. Rosenbaum, 1896 ;
in-! de 32 + 22 ff.
1VT a"lp5^ '0 Novelles agadiques, par Tewel Jaiîé. Cracovie, impr. Fischer,
1891 ; in-4o de 45 tf.
HDïO mp^ Recueil de passages du Midrasch pouvant être cites à propos
des ce're'monies de circoncision, de deuil et de mariage, par Joseph Leb
Sofer de Fachs, II e partie : l'Exode. Fachs, impr. Rosenbaum, 1895 ;
in-8° de 167 ff.
'w'^tX K"®i '0 Recueil de consultations casuistiques, suivi de WN "Haï
Recueil d'home'lies, par Jacob-Saùl Eliaschar. Je'rusalem, impr. S. L.
Zuckermann, 1896 ; in-f° de 121 + 16 ff.
5'73")n:> Fmri ""[ûip" 1 :) 'O Commentaires homilétiques sur le Penlateuque,
par Moïse Juda Leb de Sasow, éd. par Menahem Mendel Hager. Colo-
mea, impr. Avigdor Teicher, 1896 ; in-4° de 15 ff.
Û^TID PT^E '0 Abraham b. Mordechai's Denkwûrdigkeiten der Syna-
goge von Aussee, hrsgg. von Emanuel Baumgarten, mit Anmerkungen
von David Kaufmann. Berlin, impr. ltzkowski, 1895 ; in-8° de 88 p. (Pu-
blication de la Société Mekize Nirdamim).
T. XXXII, n° 64. 19
290 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
mi D5353 '0 Livre de Rulh avec les commentaires de Raschi et d'Elia
de Vilna. Jérusalem, 1896 ; in-8° de 14 ff.
D^DIDlb^DÏ". "HOIE 'o Sefer Musre Hapbilosopbim (« Sinnsprùche der Phi-
losopher! »), aus dem Arabischen des Honein ibn Ishak ins Ilebr. iïber-
setzt von Jehuda ben Salomo Alcharisi, nach Handschriften hrsgg. von
A. Lcewenthal. Francfort, J. Kauffmann, 1890 ; in-8° de vin + 62 p.
Cet ouvrage gnomique si curieux méritait une réimpression. M. L. s'est
proposé d'en faire une édition critique, notant les variantes les plus inté-
ressantes, d'après quelques mss. Pourquoi M. L. a-t-il fait un choix parmi
les nombreux mss. qui nous restent de cette œuvre, c'est ce qu'il ne nous
dit point. Il nous apprend seulement qu'il en publiera prochainement la
traduction allemande et prouvera que c'est la version hébraïque qui a lait
connaître l'ouvrage au moyen âge chrétien. Nous attendons cette démonstra-
tion. — A première vue, il ne semble pas que M. L. ait toujours compris le
texte.
DJHÏl Wtt 'O Novelles balachiques et agadiques, par Moïse Jacob Dem-
bitzer. Cracovie, imp. Fischer, 1896 ; in-f° de 40 ff.
îlbn n^DW Maimonides' Commentar zum Tractât Challah, zum ersten
Maie im arabischen Urtext hrsgg., mit verbesserter hebr. Uebersetzung,
deutscher Uebersetzung, Einleitung u. Anmerkungen versehen von D r
Selig Bamberger. Francfort, J. Kauffmann, 1895 ; in-8° de 57 + 28 p.
1C073Ï1 'D Sefer Ha-Mispar. Das Buch der Zahl, ein hebr.-arithmetisches
Werk des R. Abraham ibn Esra. Zum ersten Maie hrsgg., ins Deutsche
ûbersetzt u. erlâutert von D r Moritz Silberberg. Francfort, J. Kauff-
mann, 1895 ; in-8° de 118 + 80 p.
npl2£T Ï3DUÎ73 'O Commentaire sur un épisode de la vie de David d'après
le Talmud, par Elie Goldberg. Jérusalem, impr. Fromkin, 1895 ; in-8°
de 26 ff.
H1W y*9 'O « Ain Choderes, recueil de compositions hébraïques en
vers », par M. Goldenstein. Paris-Je'rusalem, impr. A. M. Luncz, 1896;
in-8° de 40 p.
21U np5 123 1TD Tobia ben Elieser's Commentar zu Threni hrsgg. mit
einer Einleitung u. Anmerkungen versehen von Jacob Nacht. Francfort,
J. Kauffmann, 1895 ; in-8° de 31 + 36 p.
ÎTûSn m&rbs Literarisch-hebràische Schrift u. Sprachforchung von Osias
Falk. Drohobycz, impr. Zupnik [1895] ; in-f° de 56 + 30 ff.
T 2? y^V Sammelband kleiner Beitrâge aus Handschriften : XI. 1895.
Berlin, impr. Itzkowski, 1895 ; in-8° de 33 + 18 + 23 + 17 p. (Publica-
tion de la Société' Mekize Nirdamim).
Contient : 1° JlNTft IIO" 1 'O, poésies sur des sujets de morale et de re-
ligion par un Samuel Lévi, éd. par S. Baer ; 2° élégie attribuée à tort à
Saadia, éd. par H. Brody ; 3° miaiDnïll !"imi23tt!"> linTI d'Abraham
b. Hiyya Ha-Nassi, éd. par Moritz Steinschneider ; 4° T2N D211^ 11N2
Vmn»tt nansnn ^N^bN p 1232, éd. par David Herzog (« Le Régime
du solitaire » d'Ibn-Badja, Avempace) ; 4° ~D\23 np3>T, trois lettres des chefs
de la communauté de Posen, éd. par Abraham Berliner.
riTOlfàlp Etudes d'assyriologie, dictionnaire des mots accadiens et assy-
riens, par Ahron Markus. I e livraison. Cracovie, impr. Fischer, 1896 ;
in-8° de 48 p.
BIBLIOGRAPHIE 291
ûvri" )'3 n"VJ D"tt351p Consultations de Jacob Lc'vi de Marvège avec
le commentaire "iDIO DDp (sans nom d'auteur, Ahrou Markus ?). Cra-
covie, impr. Fischer, 1895 ; in-8° de 80 p.
cnrD PN:p n"lO Studia Pinôhœ olim rabbini Pinchœ Stein halachika
responsa appendix Ilame'ir lili suo et progeniei rabbini Maxmiliaui Stein
halachika responsa in Turcico sancto Nikolao, par P. Stein. Munkacs,
Bleyer et Kohn, 1896 ; in-4° de 66 ff.
TDOn noi/2 "HTO Poésie éthique attribuée à Haï Gaon, publiée avec la
ponctuation et des notes par Moïse Ezéchiel Vogel, précédée de la bio-
graphie de Haï, par Rappoport. Varsovie, Baumritter, 1895 ; in-8° de 136 p.
mina m3>173ttî 'O Homélies, novelles et considérations diverses recueil-
lies par Samuel Jensal et Moïse Palewski. Varsovie, impr. Ilaltcr et
Eisenstadt, 1896 ; in-8° de 163 p.
^wïwu '0 Version hébraïque, par Juda b. Tibbon, du Kilab el-Ousoul,
livre des racines, d'Aboulwalid ibn Djanah, éd. par W. Bâcher, 3° partie.
Berlin, impr. Itzkowski, 1895 ; in-8° de 273 à 480 p. (Publication de la
Société Mekitze Nirdamim.)
31 mû*53 riDDin '0 Recueil d'usages et de de'cisions d'Klia de Vilna avec
additions de divers auteurs, Jérusalem, 1896; in 8° de 25 ff.
1"n min '0 Consultations rabbiniques, par H. N. Dembitzer. Cracovie,
impr. Fischer, 1895 ; in-f° de 97 fif.
VnTw" 1 nmn '0 Homélies et commentaires sur le Pentateuque, par Israël
Zeb Krasoski. Cracovie, impr. Fischer, 1896 ; in-8° de 120 p.
ÎTttSinïl 'O Dissertations sur des questions de casuistique, par Ch. Jeh-
schua Kosewski. l rô , 2 e , 3° et 4 e parties. Jérusalem, impr. Lévi, 1895-
1896 ; in-16 de 28 + 41 -f- 65 ff.
2. Ouvrages en langues modernes.
André (L.). Le culte des morts chez les Hébreux. Nîmes, impr. Chasta-
nier, 1895 ; in-8° de 54 p.
Bâcher (Wilhelm). Die Agada der palâstinensischen Amoraer. II. Band :
Die Schùler Jochanans. Strasbourg, Karl J. Trùbner, 1896 ; in-8° de
545 p.
Beck. (K. A.). Handbuch zur Erklarung der bibl. Geschichte. I. Das Alte
Testament. Cologne, Bachem, 1896 ; in-8° de vin + 511 p.
Bensly (R. L.). The fourlh book of Ezra. The latin version edited from
the mss. by the late Bensly. Wilh an introduction by Montague Rhodes
James. Cambridge, University Press, 1895 ; in-8° de xc + 107 p.
Bensly (R. L.). The four th. book of Maccabees and kindred documents
in Syriac, first edited on manuscript authority. With an introduction and
translations by W. E. Barnes. Cambridge, University Press, 1895 ; in-8°
de lxxiv + 1^4 p. -j- un fac-similé.
292 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Berg (J. Frédéric). The influence of Ihe Sepluagint upon thc Pesiltâ" Psal-
ter. New- York, 1895 ; in-8° de v + 160 p.
Berliner (A.). Ueber den Einfluss des erstcn hebr. Buchdrucks auf den
Cultus u. die Cullur der Juden. Francfort, Kauffmann, 1896; in-8°
de 49 p.
Bestmann (H. J.). Entwicklungsgeschichte des Reichcs Gottes unter dem
Alten u. Ncuen Bunde. I. Das Alte Testament. Berlin, Wicgandt et Grie-
ben, 1896; in-8° de 421 p.
Bonwetsch (N.). Das slavische Henocbbuch. Berlin, Weidmann, 1896 ;
in-4° de 57 p. (Abhandlungen der k. Gesellschaft der Wissensch. zu Got-
tingen, phil.-hist. Klasse, Neue Folge, Bd. I, n° 3.)
M. B. avait préparé la traduction allemande de cet ouvrage important,
qui ne nous a été conservé qu'en slave, quand il s'est vu devancé par
M. Charles, qui a édité le travail de Morfill (voir plus loin). Il a cru bon
cependant de ne pas garder pour lui le fruit de son labeur, et il faut l'en
féliciter, car nous lui devons de connaître ainsi les deux recensions diffé-
rentes de cet Hénoch, recensions dont Tune est beaucoup plus courte que
l'autre.
Book (Thc) of the Secrets of Enoch. Translated from the slavonic by
Reader W. H. Morfill, and edited with introduction, notes and indices
by R. H. Charles. Oxford, Clarendon Press, 1896; in-8° de xlvii ■+■
100 p.
On sait que le t Testament des Douze Patriarches » et Origène citent des
passages du livre d'Enoch qui ne se retrouvent pas dans le texte éthiopien.
Or, une version slave du Livre des Secrets d 1 Enoch les renferme. Les deux
ouvrages ne sont pas identiques. C'est un nouvel apocryphe, dont il faudra
tenir compte pour l'histoire des idées juives avant l'ère chrétienne. Car ce
livre des secrets d'Enoch est, comme son homonyme, l'œuvre d'un Juif, mais
qui écrivait en grec. Un trait digne d'être noté est l'absence de toute con-
ception messianique, bien que l'idée de la durée du monde, fixée à 7,000 ans,
se rattache généralement à celle de l'ère messianique. La théologie de l'au-
teur, ses vues sur la création, le paradis, les anges, etc., méritent une étude
spéciale et compléteront les données qui n'existent plus qu'à l'état sporadique
et presque fossile dans les écrits rabbiniques. Nous n'avons pas besoin d'a-
jouter que l'introduction et les notes de M. Charles sont excellentes et de
tout point dignes d'un des maîtres de la science des apocryphes.
Bragin (A.). Die freireligiôsen Strômungen im alten Judenthume. Ein Bei-
tragzur jùd. Religionsphilosophie. Berlin, Calvary, 1896; in-8° de 80 p.
Brann (M.). Geschichte der Juden u. ihrer Litteratur. Fur Schule u. Haus.
Teil I. : Vom Auszug aus Aegypten bis zum Abschluss des Talmuds.
2. durchgesehene Auflage. Breslau, W. Jacobsohn, 1896 ; in-8° de vu
+ 259 p.
Cochard. La juiverie d'Orle'ans du vi e au xv e siècle, son histoire et son or-
ganisation. Orléans, Herluison, 1895 ; in-8° de xm + 247 p.
Nous avons déjà dit ailleurs (Univers Israélite du 20 décembre 1895,
p. 412) ce que nous pensons de cette folle élucubration, où l'ignorance ie
dispute au grotesque'. Seules quelques-unes des pièces de l'appendice offrent
un intérêt, médiocre d'ailleurs, car elles nous apprennent peu de nouveau.
Conder (C. R.). The Bible and theEast. Londres. Blackwood, 1896; in-8°
de 240 p.
BIBLIOGRAPHIE 293
Dili.mann (A.). Handbuch der Alttestamentl. Théologie. Ans dem narh-
lass des Verfassors brsgg. von Rud. Kittel. LeiDZig, llirzcl, 1895; in-8° de
595 p.
Edersheim. La Société juive à l'époque de Jésus-Christ. Traduit de l'an-
glais par Gustave Roux, pasteur. Avec une carte de la Palestine. Paris,
Fischbacher, 1896 ; in-8° de 428 p.
Ehrenpreis (M.). Kabbalistiscbe Sludien. Die Entwickelung der Emana-
tionslebre in der Kabbala des XIII. Jabrbundert. Francfort, Kauiïmann,
1895;in-8° de vi + 48 p.
Études de critique et d'histoire. Deuxième série publiée par les membres
de la section des sciences religieuses à l'occasion de son dixième anni-
versaire. Paris, Leroux, 1896; in-8° de xiv + 400 p. (Bibliothèque de
l'Ecole des Hautes-Etudes. Sciences religieuses. 7 e volume).
A l'occasion du dixième anniversaire de sa fondation, l'Ecole pratique des
Hautes-Etudes (section des sciences religieuses) a publié un recueil de mé-
moires, dont quelques-uns rentrent dans nos études.
M. Vernes (Les sources des livres historiques de la Bille — Juges, Sa-
muel, Hois) admet que l'auteur « a voulu faire une œuvre essentiellement
d'instruction et d'édification et qu'il a traité librement les écrits antérieurs à
sa disposition pour atteindre plus sûrement son but ». Ces écrits étaient: un
ouvrage relatant les débuts de la royauté, puis un résumé de l'histoire des
anciens royaumes. « La matière était fournie par l'amalgame d'un résumé
d'archives et de traditions ou légendes locales développées à l'ombre des
sanctuaires par les clergés provinciaux ». La forme appartient à l'époque de
la Restauration, car elle rellète « le pragmatisme théologique qui a mis son
empreinte indéniable à la fois sur l'œuvre envisagée dans son ensemble et
sur chacune des parties de la dite œuvre ». Comment, avec des préoccu-
pations théologiques aussi exigeantes, le rédacteur aurait-il conservé ou
fabriqué des passages en contradiction formelle avec les idées régnantes
au temps de la Restauration, c'est ce qu'on ne comprend pas. S'il n'avait
visé qu'à l'édification, il aurait éliminé bravement tous les textes qui pou-
vaient scandaliser les âmes pieuses.
La Note de M. A. Sabatier sur un vers de Virgile est une des plus char-
mantes éludes que nous ayons lues depuis longtemps. Voici comment
M. Sabatier résume lui-même son travail, et, à notre avis, il n'y a rien à
reprendre à sa démonstration.
« 1° Le poème Cuméen, cité par Virgile comme renfermant la prophétie
de l'approche du dernier âge du monde, âge de justice, de paix et de bonheur,
ne venait pas de Cumes, où l'on ne pouvait, au dire de Pausanias, montrer
aucun oracle écrit de la vieille sibylle. Comme on croyait que ia sibylle de
Cumes était la même que celle d'Erythrée, les commissaires du Sénat, pour
evoir des poèmes Cuméens, allèrent les rechercher jusqu'en Orient. Le mot
Cuméen, dans Virgile, signifie simplement < sibyllin », qu'il y ait eu jadis
une eu plusieurs sibylies, comme s'exprime Tacite, qui reste en doute sur
ce point.
2° Le poème sibyllin de Virgile venait certainement de l'Orient et avait
été apporté à Rome, soit par les commissaires du Sénat, soit à l'époque de
leur voyage, vers l'an 80 av. J.-C.
3" Sous Je règne de Ptolémée Physcon, à Alexandrie, vers l'an 130 av.
J.-C, composés par des Juifs, avaient paru, sous le nom de la vieille si-
hylle d'Erythrée-Cumes, un certain nombre de poèmes apocalyptiques dont
nous avons encore des spécimens sûrement datés dans le III e livre de nos
oracles sibyllins actuels. Là, l'histoire du monde se trouvait divisée en gran-
des périodes, marquées par la succession même des grandes monarchies,
29] REVUE DES ETUDES JUIV ES
dont la dernière devait être celle de Rome. En môme temps s'y trouvait la
prophétie que le dernier âge du monde allait venir, qu'il était imminent et
serait comme un retour de l'âge d'or, c'est-à-dire ramènerait la justice et la
félicité.
4° Virgile, dans ses églogues, prouve qu'il lisait beaucoup et imitait vo-
lontiers la poésie alexandrine. Entre sa IV e églogue et nos poèmes sibyllins
d'Alexandrie la concordance est &i pleine qu'on ne peut nier la dépendance
littéraire. Ce n'est pas sans doute une traduction, mais une appropriation
originale faite par droit de génie.
5° Virgile n'a jamais lu Esaïe ; mais les poèmes sibyllins qu'il lisait ne
faisaient que développer l'oracle messianique d'Esaïe, xi. Le lien est ainsi
trouvé, et l'on peut s'expliquer la similitude d'inspiration et la secrète parenté
du plus grand prophète des Hébreux et du plus grand poète de Rome.
6° L'originalité singulière de la IVr églogue, entre toutes les autres,
s'explique à son tour. En réalité, c'est une plante unique, une plante exotique
dans le Lat/vm et la littérature latine. Pour la bien juger, il faut y voir une
petite apocalypse surgie en terre païenne d'une semence hébraïque, que le
vent d'Orient, un siècle avant notre ère, avait apportée d'Egypte sur les
côtes de la Campanie. »
La vision du prophète Gorgorios, ou Grégoire, son voyage aux Enfers et
au Ciel, est un texte éthiopien inédit, que traduit M. J. Deramey pour la
première fois et qui est l'œuvre d'un juif abyssin. M. J. Deramey dit que
l'auteur * aurait pu se servir des travaux cschatologiques datant des pre-
miers siècles du christianisme, » mais qu'il • ne paraît pas en avoir éprouvé
le besoin >. Il n'a même profité qu'avec une extrême réserve des sources du
même genre si abondantes chez les Rabbins. « Son œuvre revendique, par
là, une originalité que je ne lui contesterai pas. »
Nous ne voudrions pas, dans un simple compte rendu, reprendre la ques-
tion que résout si rapidement le traducteur, le sujet mérite une étude com-
plète que nous réservons pour un des prochains numéros de cette Bévue.
Le problème est plus curieux qu'il ne semble tout d'abord, il intéresse tout
à la fois l'histoire des idées eschatologiques chez les chrétiens, les juifs et
même les musulmans et l'histoire de la littérature d'imagination consacrée à
ces conceptions.
Nous verrons si l'œuvre de ce pieux Falascha revendique une véritable
originalité et dans quelle mesure il dépend, non des travaux eschatologiques
des premiers siècles, mais des Visions et Apocalypses chrétiennes conçues
sur le même plan, et des sources du même genre, qui ne sont pas si abon-
dantes chez les Rabbins.
Remercions néanmoins M. Deramey de nous mettre en état, par sa tra-
duction, d'aborder cette étude.
Farbstein (David). Das Recht der unfreien u. der freien Arbeiter nach jù-
disch-talmud. Recht verglichen mit dcm antiken, speciell mit dem rômi-
schen Recht. Francfort, J. Kauffmann, 1896 ; in-8° de 96 p.
Festschrift zum achtzigsten Geburtstage Moritz Steinschneider's. Leipzig,
Otto Harrassowitz, 1896; in-8° de xxxix + 244 -f- 218 p.
Voici la table des matières de ce volume:
G. A. Kohut, Bibliography of the writings of Prof. Dr. M. Stein-
schneider ;
M. Gudemann, Die superstitiôse Bedeulung des Eigennamcns im vor-
mosaischen Israël ;
M. Lambert, Quelques remarques sur l'adjectif en arabe et en hébreu ;
L. Blau, Beitrâge zur Erklârung der Mechilta u. des Sifrê ;
Ph. Bloch, Uebersetzungsprobe aus der Pesikta derab Kahana. Die
Piskoth fur die drei Trauersabbathe ITO^N, "I2Q1Z5, ""IDI ùbersetzt ;
J. Abrahams, The Bodleian ms. entitled « The Fear of Sin » ;
D. H. Muller, Amos, Cap. 1-2, nach meiner Strophentheorie u.
Chorhypothese ;
BIBLIOGRAPHIE 2'.» v .
\Y. D. Macray, A letter f'rom Isaac Abendana ;
A. Bughlek, Die priesterlichen Zehntcn u. die rôraischen Sleuern in den
Erlassen Cilsars ;
Ign. Goldziheb, S'ad b. Mansûr ibii Kamraûnu's Abhandlung ùber die
Unverganglicbkeit der Seele ;
Abr. Epstein, Der Gerschom Meor ha-Golah zugeschriebene Talmud-
Commentar ;
Rich. Gottiieil, Nathan' êl al-Fayyûmî ;
S. Krauss, Akylas, der Proselyt ;
D. Simonsen, Zur Bùcherkunde ;
G. Sacerdote, Il trattato del pentagono e del decagono di Abu Kamil
Shogia' bea Aslam ben Muhammed, per la prima volta publicato in
italiano ;
S. Poznanski, Die Qirqisâni-Handschriften im British Muséum;
W. Bâcher, Die zweite Version von Saadja's Abschnitt ùber die Wie-
derbelebuDg der Todten ;
D. Kaufmann, Das Sendschreiben des Mose Rimos aus Majorca anBen-
jamin b. Mordechai in Rom ;
H. Hirschpeld, Das « Buch der Definitiouen » des Abu Ja* qûb Sulei-
mân al Isrâili in der hebr. Uebersetzung des Nissim b. Salomon hrsgg ;
Israël Lévi, Un nouveau roman d'Alexandre ;
H. .T. Mateews, Anonymous Commentary on the Song of Songs ;
H. Adler, Some chapters of the Etz-Hajim of Jacob ben Jehuda Hasan
of London ;
Ad. Neubauer, Zakkuth's non-jewish Chronicle according lo ms. Hebr.
d. 16, recently acquired by the Bodleian Library.
Partie hébraïque :
S. J. Halberstam, Trois lettres relatives au Meor Bnayim d'Azaria de
Rossi ;
A. Harkavy, Le Se fer Maasiot ou Hibbour Yafé Mehayeschoua de Nis-
sim Gaon ;
Sal. Buber, Composition des Petihot du Midrasch Echa Rabbati ; ont-
elles été coordonnées par l'auteur du Midrasch, sont-elles toutes d'une
même main et de la même époque ?
H. Brody, Dix poésies de Moïse ibn Ezra ponctuées et commentées ;
J. F. Friedl/ENDer, Commencement d'un commentaire du Cantique des
Cantiques en hébreu et en arabe;
M. Friedmann, Commentaire d'Isaïe ;
David de Gunzbourg, Extraits de livres juifs du Yémen ;
W. Bâcher, Le chapitre sur la résurrection de Saadia (texte) ;
D. Kaufmann, Lettre de Moïse Rimos, etc. (texte) ;
H. Hirschfeld, Traité d'Isaac lsraéli (texte) ;
Israël Lévi, Roman d'Alexandre (texte) ;
H. J. Mathews, Comment, sur le Cant. des Cant. (texte) ;
H. Adler, Extraits du Eç Hayyim (texte) ;
Ad. Neubauer, Dernier chapitre de la 6 e division du Youhasin (texte).
Bornons-nous, pour aujourd'hui, à dire que ce volume, admirablement
imprimé, par la variété de ses articles et la haute valeur de plusieurs d'entre
eux, Justine bien son titre hébreu : ÏTOfab ïlbï^n « louange à Moïse »
(Steinschneider) : il fait vraiment honneur au savant éminent à qui il est
dédié.
Fiske (A. K.). The Jewish scriptures. The books of the Old Testament in
the light of their origin and historv. New-York, Scribner, 1896; in-12 de
xiv + 300 p.
296 REVUE DES ETUDES JUIVES
Frankl-Grùn (Ad.)- Geschichte der Judcn in Kremsier mit Rùcksicht au
die Nachbargemeinden. I. Theil (1322-1849). Breslau, Schlesische Buch-
druckerei v. Schottlœnder, 1896; in-8° de 210 p.
Gayraud (IL). L'antisémitisme de Saint-Thomas d'Aquin. Paris, Dentu,
1896; in-8° de xi + 370 p.
Ginsburg et Edersheim. L'Orient et la Bible. L'israc'lite de la naissance à
la mort. Trad. libre de l'anglais par Clément de Faye. Paris, Fiscbbacber,
1896; in-18 de vm + 181 p.
Goldsghmidt (Lazarus). Der babylonische Talmud hrsgg. nacb der editio
princeps (Venedig 1550-23) nebst Varianten der spaeteren von SLorja
und .TBerlin revidirten Ausgaben und der Muenchener Handschrift,
moeglichst wortgetreu ueberselzt u. mit kurzen Erklaerungen versehen.
I. Lieferung. Berlin, Calvary, 1896; in-4° de 80 p.
Goldschmidt (Lazarus). Die Recension des Herrn Dr. D. Hoffmann ùber
meine Talmud-Ausgabe im Licht der Wabrheit. Charlotlenburg, impr.
Gertz, 1896 ; in-8° de 23 p.
Grùnbaum (M.). Jiïdisch-spanische Ghrestomatbie. Francfort, J. Kauffmanu,
189G; in-8° de 160 p.
Cette chrestomathie est faite uniquement d'après les imprimés.
Jahresbericbt des jùd.-theolog. Seminars Frsenkel'scher" Sliftung. Voran
gebt : Geschichte der Juden in Schlesiea (bis 1335), von D r M. Brann.
Breslau, impr. Schatzky, 1896 ; in-8° de 40 + xm + 13 p.
Jordan. (S. A.). Rabbi Jochanan bar Napacha. Lebensbild eines talmud.
Weisen des III. Jahrhunderts nach den Quellen dargestellt. I. Theil. Bu-
dapest, 1895 ; in-8° de xv + 100 p.
Juden (Die) in Deutschland. I. Die Kriminalitât der Juden in Deutsch-
land. Berlin, Cronbach, 1896 ; in 4° de xx + 56 p.
Karppe (S.). La Bible. Pages choisies. Paris, Durlacher, 1896; in-18 do
350 p.
Kayserling (M.) Die jûdische Litteratur von Moses Mendelssohn bis auf
Gegenwart. Trêves, Sigmund Mayer 1896 ; in-8° de 189 p. (Abdruck
aus « Winter u. Wùnsche, Die jùd. Litteratur seit Abschluss des Ka-
nons », Bd. III).
Kenyon (F. G.). Our Bible and the ancient manuscripts, being a history of
the text and its translations. With 26 facsirn. 2 e édit. Londres, Eyre, 1896 ;
in-8° de 268 p.
Klostermann. Geschichte des Volkes Israël bis zur Restauration unter
Ezra u. Nehemia. Munich, Beck, 1896; in-8° de 270 p.
Klueger (Ilermann). Ueber Genesis u. Composition der Halacha-Sammlung
Edujot. Breslau, Schatkzy, 1895; iu-8° de 117 p.
Kraetzsghmar. Die Bundesvorstellung im Alten Testament in ihrer
geschichtl. Entwickelung. Marbourg, Elwert, 1896 ; in-8° de 254.
KurzgefassterKommentar zu denheil. Schriften Alten u. Neuen Testaments,
BIBLIOGRAPHIE 297
hersgg. von H. Strack u. 0. Zôckler. 5, Abteilung. I. Illilfte : Das Buch
Ezechiel, ausgelegt von C. von Orelli. Munich, Beck, 1896; in-8° de vi
+ 200 p.
Laue (L.). Die Composition des Bûches Hiob. Halle, J. Krause, [1896] ;
in-8° de 143 p.
Lehmann (Joseph). Les sectes juives mentionnées dans la Mischua de Bc-
rakhot et de Meguilla. Paris, Durlacher, 1896 ; in-12 de 69 p.
Leimdôrfer (M.). Die Messias-Apokalypse. Studie zur Kaddisch-Litera-
tur. Vienne, impr. Waizner, 1895; in-8° de 12 p. (Tirage à part de la Neu-
zeit).
Lévy (Simon). Les loisirs d'un rabbin. Paris, impr. C. Lévy [libr. Durla-
cher], 1895; in-8° de 222 p.
Recueil d'articles parus principalement dansV Univers israélite : homélies,
dissertations religieuses, comptes rendus, etc. Cet ouvrage sera lu avec
plaisir et profit ; il fera connaître les aspirations du rabbinat français et les
idées moyennes du Judaïsme moderne.
Liebermann (A.). Das Pronomen und das Adverbium des babylon.-
talmudischen Dialektes. Berlin, Mayer et Mùller, 1895; in-8° de v +
63 p.
Magler (Fréde'ric). Les Apocalypses apocryphes de Daniel. Thèse. Paris,
impr. Noblet, 1895; in-8° de 112 p.
Nous reviendrons sur ce travail.
Mayer (Félix). La femme juive à travers l'histoire. Conférence. Valen-
ciennes, impr. Lepez et Ayasse, 1896 ; in-8° de 31 p.
Maybaum (S.). Methodikdes jùd. Religionsunterrichtes. Breslau, W. Koeb-
ner, 1896; in-8° de ix + 126 p.
Mever (A.). Jesu Muttersprache. Das galilaische Aramâisch in seiner Bedeu-
tung fur die Erklârung der Reden Jesu u. der Evangelien ùberhaupt. Fri-
bourg, Mohr, 1896; in-8° de xiv + 176 p.
Mez (Adam). Die Bibel des Josephus, untersucht fur Buch V — VII der Ar-
chàologie. Bûle, Jaeger et Kober, 1895; in-8° de 84 p.
Moor (F. de). Etude exe'gétique sur le passage du livre de la Genèse,
iv, 1-4. Paris, Sueur-Charruey, 1896; in-8° de 31 p.
Moorehead (W. G.). Studies in the Mosaic institutions, the tabernacle, the
priesthood, the sacrifices, the feasts of ancient Israël. Dayton, Shuey,
1896 ;in-12 de 246 p.
Mùller (D.-H.). Die Propheten in ihrer ursprùnglichen Form. Die Grund-
gesetze der ursemitischen Poésie, erschlossen u. nachgewiesen in Bibel,
Keilinschriften u. Koran u. in ihren Wirkungen erkannt in den Chôren
der griechischen Tragôdie. Vienne, Ilolder, 1896 ; in-8° de 256 + 136 p.
(2 volumes).
Peters (C). Das goldene Ophir Salomo's. Munich, Oldenbourg, 1895;
in-8° de 64 p.
208 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Publications of the American jewish historical Society, n° 4. Papers présen-
tée! at the third annual meeting held at Washington, december 25 and 27,
1894. [Baltimore, impr. Friedcnwald], 1896; in-8° de 243 p.
Contient les articles suivants:
B. Felsenthalet Richard Gottheil : Chronological sketeh of the history of
the Jews in Surinam ; — Henry Cohen : The Jews in Texas ; — Jacob
Ezekiel : The Jews of Richmond ; — Cyrus Adler : Trial of Jorge de
Almeida by the Inquisition in Mexico ; — Max J. Kohler : Incidents illus-
trative of American jewish patriotism ; — George Alexander Kohut :
Jewish martys of the Inquisition in South America; — N. Taylor Phillips:
The Levy and Seixas families of Newport and New-York ; — Gustavus
N. Hart : A biographical account of Ephraim Hart and his son, D r Joël
Hart, of New- York.
Rosenszweig (A.). Geselligkeit u. Geselligkeits-Freuden in Bibel u. Talmud.
Ein Beitrag zur Culturgeschichte des Alterthums. I. Hâlfte. Berlin, Pop-
pelauer, 1896; in-8° de 52 p.
[Saadia.] Œuvres complètes de R. Saadia ben Iosef al-Fayyoumi, publica-
tion commencée sous la direction de Joseph Derenbourg, continuée sous
la direction de MM. Hartwig Derenbourg et Mayer Lambert. 3 e vol. Version
arabe d'Isaïe [avec traduction française et extraits du commentaire de
l'auteur]. Paris, Leroux, 1896; in-8°* de vu + 116 + 147 p.
Sacred Books (The) of the Old Testament. A critical édition of the Hebrew
text, printed in colors... Part. 20. Leipzig, Hinrichs, 1896; in-8° de 82 p.
(The books of the Chronicles, Exhibiting the composite structures of the
book, with notes by R. Kittel, engl. translation of the notes by B. W.
Bacon).
Sayge (A. H.). The Egypt of the Hebrews and Herodotos. Londres, Riving-
ton, 1895 ; in-8° de 358 p.
Scherer (J. E.). Uebersicht der Judengesetzgebung in Œsterreich vom 10.
Jahrhunderte bis auf die Gegenwart. Vienne, Alfred Hœlder, 1895; gr.
in-8° de 26 p. (Separat-Abdruck aus dem « Œsterreichischen Staatswôr-
terbuche ».
Schwarz (J. H.). Geschichtliche Entwickelung der messianischen Idée des
Judenthums. Vom culturhist. Gesichtspunkte behandelt. Francfort, Kauff-
mann, 1896 ; in-8° de 106 p.
Quand donc les savants juifs, et surtout ceux qui prétendent étudier les
questions du point de vue historique, se décideront-ils à ne pas considérer
les Talmuds et tous les Midraschim comme un seul bloc de même âge et de
même valeur ? Tout le temps qu'on n'aura pas d'abord classé chronologique-
ment les documents dont on se sert, on n'aboutira à aucun résultat sérieux.
C'est ne rien dire que citer simplement le Yalkout, qui n'est qu'un recueil,
si on n'indique pas la provenance des textes entrés dans cette col-
lection. Or, ce souci ne préoccupe guère M. S. A cela il répondra que,
pour lui, < développement historique » veut simplement dire : • Bible et
littérature post-biblique « en gros. Ce sera reconnaître le caractère super-
ficiel d'une telle étude.
Seesemann (0.). Die Aeltesten im Alten Testament. Leipzig, Fock, 1895 ;
in-8° de 58 p.
Sellin (E.)« Beitrâge zur israel. u. jùd. Religionsgeschichte. I. Heft : Jah-
BIBLIOGRAPHIE 21)9
wes Verhaltniss zura israel. Volk u. Individuum nach altisracl. Vorstel-
lung. Leipzig, Deichert, 1896 ; iu-8° de 240 p.
Smith (J. A.). The book of the Iwelvc prophets. I. Amos, Ilosea and Micah.
With au introduction and a sketch of prophecy in early Israel. Londres,
Ilodder, 1890 ; iu-8° de 458 p.
Stern vMoritz). Urkundlichc Beitrage ùber die Stellung der Piipste zu den
Juden. II. Lieferuug, II. Band, I. Heft, Kiel, Fencke, 1895; in-8° de
72 p.
11 faut être reconnaissant à M. S. du soin avec lequel il s'acquitte de sa
tâche. Toutes les pièces qu'il édite ou réédite sont transcrites avec la plus
grande exactitude, précédées d'introductions bibliographiques et littéraires
excellentes et accompagnées de notes substantielles. M. S. est un historien
de profession et de l'école moderne, au courant des plus récents et plus sé-
rieux travaux.
Steuernagel (C). Die Entstehung des deuteronom. Gesetzes. Halle, Krause,
1896; in-8° de 190 p.
Stier (J.). Theismus u. Naturforschung in ihrem Verhaltniss zur Teleologie.
Francfort, Kauffmann, 1896 ; in-4° de vi + 79 p.
Taenzer (A.). Die Religionsphilosophie Joseph Albo's nach seinem Werke
« Ikkarim » systematiseh dargestellt u. erlaùtert. I. Theil. Francfort,
J. Kauffmann, 1896; in-8° de 80 p.
Willrich (Hugo). Juden u. Griechen vor der makkabâischen Erhebung.
Gôttingue, Vandenhoeck et Ruprecht, 1895; in-8° de x. + 176 p.
Winckler (H.). Altorientalische Forschungen. IV. Leipzig, Pfeffer, 1896;
in-8o de p. 305-370.
Contient, entre autres : Zur Geschichte des Judenthums in Jemen ; —
Das Winzerlied Jes. 63; — Die Tiergruppe in der Vision Ezechiels ; —
Zum Kohelet.
Wolf (Simon). The American Jew as patriot,soldier and citizen. Philadel-
phie, Louis Edward Levy, 1895 ; in-8° de xui + 576 p.
Wunsche (A.). Alttestamentliche Studien. I. Die Freude in den Schriften
des Alten Bundes. Weimar, Felber, 1896 ; in-8° de vi -f- 47 p.
4. Périodiques.
The Expository Times (Edimbourg, mensuel). VII e vol., 1896. == = N°4,
janvier. Notes of récent exposition : Prof. Sayce's new archœological
Commentary on Genesis ; Canon Drivers Reply to Prof. Sayce. — W. E.
Barnes : Short studies in the Psalter. — J. E. Fox : The Song of Songs in
vers (suite, n° 5). = = N° 5, fe'vrier. W. T. Davison : The theology
of the Psalms {suite, n os 6, 8). — A. H. Sayce : Archœological Com-
mentary on the Book of Genesis {suite, n os 6, 7, 8). — G. H. Box: The
Kingdom of Heaven. — C. H. W. Johns : Sennacherib's murder. = =
N° 6, mars. Notes : Where is Mount Sinai? Professor Hull's argument;
The site of Ophir ; D r Cari Peters' discovery ; Ophir and Africa. — G.
Farmer et J. T. Marshall : Malachi, n. 11. -.= = N° 7, avril. Notes :
300 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Prof. Sayce's new book ; Moses as a historian and as a philologist; the
origin of Ben-oni and of the children of Ammon ; the names Jacob and
Joseph; the dérivation of the name Jérusalem. — Arthur Pollok Sym :
A textual study in Zechariah and Ilaggai. = = N° 8, mai. Notes :
The diffîcult passages in the Bible ; Prof. Driver's articles on archseology
and the Old Testament ; the eampaign of Chedorlaomer ; Melchizedek ;
the Tel el-Amarna Tablets; Ebed-tob of Jérusalem, and his letters ;
Prof, Sayce's translation and interprétation; — Prof. Dillmann's defence
of the Melchizedek narrative. — Conder et J. Smith : About Ophir.
Israël! tische Monafsrhrift (supplément à la Jùdische Presse, Berlin).
1895. = = N° 9. Bruno Preyer : Bibel u. Naturwissenschaft. — D.
Hoffmann : Die Ueberlieferung der Vâter u. der Neu-Sadducaismus
[suite, n os 10, 11). = = N° 10. H. Brody : Der Einfluss Jehuda ha-
Levi's auf seine Nachfolger (suite, n° 2). — N° 11. Zur jûdischen Mar-
tyriologie (fin, n° 12). = = N° 12. Ed. Biberfeld : Der Breslauer Juden-
eid (suite, n° 12). = = 1896. N° 1. Willy Hess : Jùdischer Patriotismus
{suite, n° 2). = = N° 3. D. Hoffmann : Erklârung einer Talmudstelle
(Sabbat, 23 b). — L. Cohen : Zur Pessach-Hagada (il faut lire ib TIEK
^ip^DN riDsn •nn» 'p-rasE 'pa i$ nDsr: msbn bs). — Ein « Juden-
Barbier » im 18. Jahrhundert. = = N° 4. M. Ilorovitz : Die Wohlthâ-
tigkeit bei den Juden im alten Frankfurt (Suite, n° 5).
The Jewish quarterly Revievr (Londres). Tome VIII, 1895. == N° 29,
octobre. S. Sohechter : Some aspecls of rabbinic theology, the « Law ».
— J. Freudenthal : On the history of Spinozism. — Henry Lucas, Elsie
et Nina Davis : Some translations of hebrew Poems. — F. C. Conybeare :
On the philonean text of the Septuagint. Qmpstiones: in Genesin, sermo
III. — A. Neubauer: Jews in China. — M. Friedlaender : Ibn Ezra in En-
gland. — Critical notices. — W. Bâcher : Contributions to biblical exegesis
by Rudolph von Ihering. = =N° 30, janvier 1896. A. Neubauer : Joseph
Derenbourg. — C. G. Montefiore : On some misconceptions of Judaism
and Christianity by each other. — D. Kaufmann : Jewish informers in
the middle âges (correspondance entre Salomon b. Adret et Me'ir de Ro-
thenbourg). — Henri Lucas : Poetry, the royal crown (de Gabirol). —
— Oswald John Simon : Jowett's religions teaching. — F. C. Conybeare:
A collation of Sinker's text of the Testaments of Reuben and Simeon
with the old Armenian version. — Miss Nina Davis : Poetry, a song of
rédemption (de Gabirol) and a song of love (du Rif). — G. Margoliouth :
Megillath Missraim, or the Scroll of the egyptian Purim. — S. Schech-
ter : Corrections and notes to Agadath Shir Hashirim. — Critical notices.
— L. Blau : Massoretic studies (le nombre des lettres de la Bible). —
Miscellanea. == = N° 31, aviil. S. Schechter : Some aspects of rabbinic
theology. VI. The Torah in its aspect of Law. — Henry Lucas : Poetry,
Passover hymn and light and darkness (de Jnda ibn Giyyat et de Juda Hal-
lévi). — Cyrus Adler : The Cotton grotto, an ancient quarry in Jérusalem.
— C. G. Montefiore : D 1 ' Wiener on the dietary laws. — J. Chotzner :
Yedaya Bedaresi, a fourteenth century hebrew poet and philosopher. —
Miss Nina Davis: Poetry, the burningof the Law (de Méir de Rothenbourg).
— W. Bâcher: Inedited chapters of Jehudah Hadasi's «Eshkol Hakkofer».
— S. A.Hirsch : Johann Reuchlin, the falher of the study of hebrew among
Christians. — F. C Conybeare : A collation of armenian texts of the Tes-
taments of Judah, Dan, Joseph, Benjamin. — Critical notices. — Miscel-
BIBLIOGRAPHIE 301
lanea : D. Kaufinanu : Noies on the life of Menachcm di Lonsano.
— S. J. Ilalberstam : A response of Solomon b. Adcrot. — E. N. Adler:
M s. ot Haf taras of the trieunial cycle. — Elsie Davis : Woman ia the
Midrash. — I. Freedman : The silver Bowl.
Hoiiatsschrift fiir Geschiclite und Wisscnsehaft des Jutlentliiiniâ
v Breslau). 40 e année, 1895. = = N° 1, octobre. J. Bassfround : Das
Fragnientcn-Targum zum Pentateuch, sein Ursprung u. Charakter u.
sein Yerhaltniss zu den anderen pentateuchischen Targumen {suite et fin,
n cs 2, 8, 4, 5, 6, S et 9). — W. Bâcher : Jehuda Hadassi's Ilermeneutik
u. Grainmatik (suite et fui, n os 2 et 3). — IL Brody : Aus dem Diwan des
Abu Harun Moses ibn Esra {suite, n 05 4 et 5). — Ileinrich Berger : Zur
Geschichte des jùd. Friedhofs in Teschen. — Besprechungen. = = N° 2,
novembre. David Kaufmann : Die jûd. Friedhôfe Ofens. — Moritz Stein-
schneider : Miscelle 36 : Afendopolo's encyclopâd. Eintheilung der Wis-
senschaftea. — Rùlf : Zu den Mârtyrern von Berlin (1510). — Bespre-
chungen. = = N° 3, décembre. David Kaufmann : Die Grabsteine R.
Meïr's von Rothenburg u. Alexander Wimpfen's in Worms. — Moritz
Steinschneider : Miscelle 37. Abbreviatur des Tetragrammatons durch drei
Jod. — Abr. Kpstein : Moses aus Kiew. — Besprechungen. = = N° 4, jan-
vier 1896. Simon Eppenstein : Studien ùber Joseph Kimhi (suite, n os 5,
7, 8 et 9). — Frankel-Grùn : Die Gemeindeverfassung von Kremsier
(suite et fin, n os 5 et 6). — Besprechungen. = = N° 5, février. David
Kaufmann : Isachar Bâr gen. Berend Cohen, der Griïnder der Klause in
Hamburg, u. seine Kinder (fin, n° 6). — Gùdemann : Notiz (suite, n° 9).
= == N° 6, mars. Martin Schreiner : Ueber fe&B bei Sa'adja. — M. Grun-
wald : Handschriftliches aus der Hamburger Stadtbibliothek (suite, n°9).
— Besprechung. = = N° 7, avril. B. Kônigsberger : Beitrâge zur Erklà-
rung des Bûches Iliob (suite, n° 3 8 et 9). — J. Guttmann : Ueber
einige Theologen des Franziskanerordens u. ihre Beziehungen zum Ju-
denthum. — D. Kaufmann : Jakob Emden ùber Berend Cohen. — Notizen
von M. Gùdemann u. A. Epstein (sur les mots de la Mischna de Yoma,
VI, N£1 blLD ). — Besprechung. = = N° 8, mai. Moritz Steinschneider :
Miscelle 38. Ein abgedroschener Reim. — Immanuel Lôw : Notiz ùber
U3&D D23 Û"HpT2. — Besprechungen. = = N° 9, juin. David Kaufmann :
Juda Halewi u. seine egyptiseben Freunde Samuel b. Chananja u. Ahron
Alamani.
Revue biblique internationale (Paris, trimestriel. 4° année, 1895.
= = Janvier. Van Kasteren : La frontière septentrionale de la Terre
Promise. — P. M. Séjourné : Les murs de Jérusalem. — M. J. La-
grange : A propos de l'encyclique Providentissimus . = = Avril. Van
Hoonacker : La Question Néhémie et Esdras. — M. J. Lagrange : Ré-
plique. — V. Scheil : Sippar-Sépharwaim. — J. Parisot : Les Psaumes
de la captivité (suite, n° d'octobre). — J. B. Plet : L'Introduction à
l'Ancien Testament d'après un livre récent (Cornill) (suite, n° d'octobre).
— = Juillet. Charles Robert : Lss fils de Dieu et les filles de l'homme
{suite, n° d'octobre). — V. Rose : Psaume xxn. — E. Levesque : Ques-
tions actuelles d'Ecriture sainte. ===== 5" année, 1896. Janvier. V. Rose :
Etude sur Job. — Etude littérale du psaume xlv. — C. de Kirwan : Une
nouvelle théorie scientifique du déluge de Noé.
Revue sémitique (Paris, trimestriel). 4 e année, 1896. = = Janvier.
J. Halévy : Recherches bibliques : Histoire d'Isaac. — Notes pour Tinter-
302 REVUE DES ETUDES JUIVES
prétation des Psaumes (xl-xliv). = = Avril. J. Hale'vy : Recherches
hibliques : Jacob à l'étranger et la fondation de sa maison. — Notes pour
l'interprétation des Psaumes (xlvi-lvi). — L'influence du Pentateuque
sur l'Avesta.
L'Univers Israélite (Paris, hebdomadaire). 51 e année. — — N° 2. Théo-
dore Reinach : Les Réflexions sur les Juifs d'Isidore Loeb. = = N° 3.
[I. L.] : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit.
— =: N° 5. La Pénitence selon le Séfer Hassidim {fin, n°8). — Léon
Kahn : Un peu d'histoire (les Juifs sous la Révolution). = = N° 6.
Extraits des Mémoires secrets de Bachaumont : Gradis; Une ce'rémonie
religieuse à Bischheim (1781). = = N° 7 [I. L.] : L'hostie sanguinolente
et le Micrococcus prodigiosus — Léon Kahn : Encore un mot sur Gradis.
=r = N° 10 : Léon Kahn : Le Représentant Emmery. ■=. = N° 11. Louis
Lévy : Ansaldo Ceba et Sarah Sulham. — ,— N° 13. Israël Lévi : La Jui-
verie d'Orléans du vi* au xv 9 siècle, par le chanoine Cochard. = ==
N° 14. La naturalisation des Juifs algériens et l'insurrection de 1871. —
J. Bauer : De quelques usages des Israélites Comtadins. — = N° 15.
Léon Kahn : Tous juifs (épisodes de la Révolution). = = N° 16. Israël
Lévi : Anecdota Oxoniensa. Mediœval jewish Chronicles éd. by Ad.
Neubauer. = = N° 17. [I. L] : Rite allemand et rite portugais [fin, n° 18).
— H. Boucris : Encore un mot sur la naturalisation des Juifs algériens
et l'insurrection de 1871. = = N° 18. Emmanuel Weill : L'origine de
la rue des Juifs à Granville. = = N° 20. Félix Mcyer : Les Juifs de
Charleville au xvn e siècle. = = N° 22. Les Juifs du Niger. — Léon
Kahn : Un graveur juif au xvm e siècle (fin, n° 23). = z=z N° 27. Louis
Lévy : Le travail et les ouvriers d'après le Talmud [suite, n os 29, 32, 36,
38, 40). ===== N° 28. Léon Kahn : Un conspirateur royaliste sous la
Terreur {suite, n os 29, 30, 31, 33, 34, 36). = = N° 29. M. L. : Die Prophe-
ten in ihrer ursprùnglichen Form von D r David Heinrich Mùller.
Zcitschrift fikr die alttestamentliehe Wissonsolialt (Giessen, semes-
triel). 16 9 année, 1896. = = N° 1. Morris Jastrow*: The origin of tbe
forme ÏT of the divine name. — Lôhr : Textkritische Vorarbeiten zu
einer Erklârung des Bûches Daniel [suite). — L. A. Rosenthal : Sonderbare
Psalmen Akrosticha. — Karl Albrecht : Das Geschlecht der hebr.
Hauptwôrter [suite). — Behnke : Spr. 10,1. 25,1. — • S. Ilerner : Einige
Anmerkungen ûber die Behandlung der Zahlwôrter im « Lehrgebâude
der Hebr. Sprache », von Prof. Eduard Kônig. — B. Jacob : Beitrage zu
einer Einleitung in die Psalmen. — P. Riessler : Zu Rosenthal's Aufsatz,
Bd. XV., S. 278 ff. — Stade : Zu Ri. 7, 5, 6. — Bibliographie.
3. Notes et extraits divers.
- — Le nom du peuple d'Israël dans une inscription égyptienne du
xm e siècle avant l'ère chrétienne. — • Un des sujets d'étonnement pour
l'historien du peuple d'Israël était l'absence de toute mention — incon-
testable — de ce nom dans les inscriptions égyptiennes. Grâce à l'heu-
reuse découverte de M. Flinders Pétrie, cette lacune est, en partie, com-
blée, et les critiques vont être obligés de modifier plus d'une de leurs
affirmations. Cette inscription a été gravée par l'ordre _de Merenptah
BIBLIOGRAPHIE 303
(vers 1230), au dos d'une pierre ayant appartenu à Ameuophès III (vers
1400). Elle relate les victoires de ce roi et contient, entre autres, ces
mots, que nous reproduisons d'après la Contemporary Revieio de mai :
« Vaincus sont les Tabeunu ; les Ilita sont apaisés ; ravagés sont les
Cbanana avec tous les Venu des Syriens;... pris est Askadmi, saisi
Kazmel ; il a vécu ; le peuple d'Israël est dépouillé, il n'a pas de semence ;
la Syrie est devenue comme les veuves du pays d'Egypte; tous les pays
sont en paix ; tous les pillards ont été' subjugés par le roi Merenptab. . . ».
Ce texte contredit l'hypothèse de ceux qui plaçaient la sortie d'Egypte
sous le règne de Merenptab, fils de Ramsès II. Inutile de dire que ces
lignes ont été déjà torturées de toutes les façons, surtout en Angle-
terre. Les orthodoxes ont l'ait remarquer que les mots : « Le peuple d'Is-
raël a été de'pouille' », ne supposent pas nécessairement les Israélites déjà
établis en Palestine, ce que confirmerait la mention du Chanaan bien
avant qu'il soit question d'Israël. La phrase : « Il n'a pas de semence »,
ferait, d'autre part, allusion à l'édit qui ordonna la mort des enfants
mules. Les autres ont insisté sur l'ordre géographique qui préside à la
distribution des peuples vaincus par Merenptab. Or, toutes ces nations
appartiennent à la région qui s'étend de la Pbilistée à la Syrie du nord.
Israël existait donc déjà au xm e siècle comme une peuplade indépen-
dante, vivant en Palestine à côté d'autres populations. A quelle période
de son histoire, telle qu'elle est racontée par la Bible, correspond cet état
de choses?
= = Découverte d'un fragment d'une version hébraïque de V Ecclésiastique de
Jésus, fils de Sirach. — Une autre heureuse trouvaille va donner aux sa-
vants matière à discussion, c'est celle d'un fragment d'une version hé-
braïque de l'Ecclésiastique. C'est un feuillet répondant au ch. xxxix,
v. 15 à xl, 6. D'après une lettre de notre ami, M. Neubauer, la suite,
allant du ch. xl au ch. xlix, paraîtra, par ses soins, au mois d'octobre
prochain. Il sera sage de réserver jusque-là son jugement. M. Schechter,
sur les instances de ses amis, s'est décidé à publier le fragment du
ch. xxxix — que nous reproduisons ci-après — et à l'accompagner
d'une étude rapide sur la place de cette version dans l'histoire du texte.
Pour lui, nous aurions là l'original même de l'œuvre de Jésus ben Sirach ;
cet original se distinguerait, dans le détail, de la version grecque, œuvre
du petit-fils de l'auteur, et de la traduction syriaque. Allant plus loin,
M. Schechter remarque que la langue de l'Ecclésiastique renferme déjà
des mots néo-hébreux, appartenant au dialecte de la Mischna. M. S. en
conclut que, si déjà au ui e siècle avant l'ère chrétienne (Jésus b. Sirach
ayant écrit au plus tard en 199), la langue hébraïque avait subi, dans
son vocabulaire, de telles transformations, de combien de siècles plus an-
ciens doivent être les livres bibliques ! — L'argument n'a pas la portée
que croit M. S. — Avant tout, il faut savoir si ce texte hébreu représente
bien l'original de l'hébreu. D'une part, il est vrai, certaines leçons sont
meilleures que celles du grec; mais, par contre, le grec semble parfois
refléter plutôt l'original que l'hébreu (voir xxxix, 29). En outre, si l'on
admet que l'un des versets xxxix, 13, et xl, 5 est une répétition de l'autre,
ce qui n'est pas invraisemblable, on s'expliquera difficilement que 1 hé-
breu, au cas où il représente l'original, offre la môme singularité. Autre
objection d'un caractère différent : si c'est vraiment Jésus fils de Sirach
qui a écrit ces lignes, il faut admettre que ce Juif s'était singulièrement
hellénisé, puisqu'il rend en hébreu une expression essentiellement grec-
304
REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que ; en effet, il remplace le mot « terre » par la périphrase « mère de tous
les vivants », qui est banale dans la littérature des Hellènes. Un lecteur
de la Bible, titre dont se pare Ben Sirach, aurait répugne à appliquer à la
terre une métaphore qui, dans une des premières pages de la Genèse,
qualifie Eve, mère de tous les vivants. Mais, encore une fois, il faut
attendre, pour se prononcer, la publication des chapitres suivants, si
tant est que cet autre fragment ait la même provenance.
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TinaD
bibliographe; 305
: == La Vie contemplative et la secte des Thérapeutes. — Voici longtemps
que les savants discutent sur l'authenticité* rie la Vie contemplative, at-
tribuée à Philon, et sur l'existence de la secte des Thérapeutes, qui y
est décrite. Nos lecteurs se ['appellent l'article consacre à cette ques-
tion par le regretté M. Joseph Derenbourg à propos d'une étude de
M. Massebieau [Revue, XVI, 151). Le débat s'est rouvert ces derniers
temps, et les nouveaux combattants sont réputés pour leur connaissance
approfondie et de Philon et de la langue grecque et de l'histoire des
idées de l'e'poque. Ce sont MM. Conybeare et Wendland. Or, partis
de principes différents, ces deux savants arrivent aux mêmes conclu-
sions : la Vie Contemplative est bien de Philon et ne peut être que de lui,
les Thérapeutes sont une secte juive qui a existé aussi bien que celle
des Esséniens, à laquelle elle se rattache. L'étude de M. Wendland
est particulièrement conduite avec une science qui fait impression.
Ce qui en fait le prix, c'est que M. W. a comparé attentivement cet
opuscule avec les autres écrits de Philon pour la langue et le style, et il
montre qu'il ne peut provenir que du môme auteur.. Le faussaire le
plus habile n'aurait jamais pu s'assimiler à ce point la manière d'un écri-
vain aussi peu imitable que Philon. L'argumentation a du poids, et si
l'on n'accorde pas à M. Wendland ses conclusions, il faudra toujours
tenir compte de cette démonstration et supposer que le contrefacteur
a été disciple de Philon ou s'est nourri de ses traités. — Mais qu'était
cette secte et d'où tirait-elle ses principes? C'est ici que M. W. est
vraiment original — et s'expose aux attaques : cette secte est née
de la tendance bien juive et pharisienne à consacrer sa vie entière à
Vétude de la Loi. M. W. ne veut pas que les Thérapeutes aient copié le
genre de vie des adorateurs de Sérapis,qui leur offraient un exemple ana-
logue. Quant à la Vie contemplative, ce serait un écrit polémique et apo-
logétique, conçu dans le même esprit que l'œuvre de Josèphe et le
Pseudo-Phocylide : défense du judaïsme contre le paganisme. — Ja-
mais la thèse de l'authenticité de la Vie contemplative n'avait été sou-
tenue avec tant de force et de compétence. Il serait assurément témé-
raire de nous prononcer dans ce procès, et nous n'en aurions pas la
présomption si nous n'avions pas vu les doutes qui nous restent exprimés,
avec l'autorité qui lui appartient, par M. Schûrer. Ces doutes naissent
de considérations diverses. Tout d'abord, comment s'expliquer le silence
gardé sur cette secte par Philon dans tous ses autres écrits? Que Josèphe
ne Tait pas connue ou n'en ait pas parlé, malgré le parti qu'il en aurait
pu tirer, nous l'accordons, à la rigueur. Mais comment aucun des au-
teurs contemporains n'en fait-il mention, et surtout pourquoi Philon
s'interdit-il d'y faire la moindre allusion ? En outre, si la secte est
née de la tendance juive à consacrer la vie entière à l'étude de
la Loi, comment imaginer que ces « docteurs » ignorent la Loi au
point de célébrer cette fête qui se renouvelle tous les cinquante jours, fête
qui ne se confond pas avec la Pentecôte et n'en serait qu'une contre-
façon, impie pour des fidèles de la Loi? Si ces sectaires avaient oublié à
ce point toute notion de la Loi, ils n'étaient plus que des enfants perdus
du Judaïsme, et la description de leur vie par Philon ne se justifierait
plus : à quoi aurait-elle tendu? On dira, il est vrai, qu'on ne voit pas
non plus' le but poursuivi par le faussaire, qui ne saurait être
qu'un chrétien ayant vécu avant le m siècle. Il faut supposer et que
cet e'erivain a déjà pris Philon pour un Père de l'Eglise — d'où l'attri-
T. XXXII, n» 64. 20
306 REVUE DES ETUDES JUIVES
billion du traité à cet auteur — , et qu'il u voulu vieillir l'institution
récente du monachisme. — Les renseignements fournis par Kirkisani
sur l'existence d'une secte d'ascètes juifs vivant en Egypte et lisant
le livre d'un Alexandrin (voir Revue, t. XXX, 126) doivent-ils être
versés aux débats? Le malheur est qu'ils sont vagues et, datant du
x° siècle, peuvent élre difficilement invoqués pour l'histoire dlî i or siècle.
— = La « Revue biblique internationale, publiée sous la direction des pro-
fesseurs de l'Ecole pratique d'études bibliques établie au couvent do-
minicain de Saint- Etienne de Jérusalem », devient de plus en plus
utile à consulter. Ses comptes rendus et ses bulletins sont faits avec
conscience et révèlent peut-être la pensée de derrière la tête des col-
laborateurs de cette Revue. Rien de plus instructif que la hardiesse qui
éclate dans ces recensions et qui s'accorde difficilement avec la sou-
mission à l'Encyclique Provide ntissimus acceptée par les Pères de Saint-
Etienne. Quoi qu'il faille penser de la conciliation que les re'dacteurs
de cette Revue essaient d'établir entre la doctrine de l'inspiration des
Livres saints et le système de l'e'cole critique, on doit reconnaître que
la Revue biblique est une preuve du réveil des études bibliques dans le
monde catholique.
= = Le Congrès scientifique international des catholiques tenu à Bruxelles,
en 1894, a été pauvre en communications qui intéressent nos travaux.
Les fragments d'eschatologie musulmane de M. le baron Carra de Vaux
auraient gagné à être pre'sentés autrement qu'à la queue-leu-leu, et à être
comparés, pour le fond, avec les doctrines juives en particulier. Nous
ne dirons rien du mémoire de M. l'abbé Buisson sur YOrigine égyptienne
de la Kabbale. — M. labbé de Moor [La date de l'Exode) signale l'impor-
tance de la dale de l'Exode, décrit le procédé à suivre dans la recherche
de cette date, essaie de prouver que Lan 721, date de la chute de Sa-
marie, est postérieur de 3 uns à la 9 e et dernière année du roi Osée,
laquelle correspond à la 6 e année du règne d'Ezéchias, enfin, dans deux
tableaux chronologiques, note les dates des divers événements relatés
dans la Bible depuis l'an 1500, date de l'Exode des Hébreux, jusqu'à la
6 e année du règne d'Ezéchias. — Le P. Van Kasteren cherche à retrou-
ver la frontière septentrionale de la Terre Promise. — M. l'abbé de Broglie
s'efforce de réduire à néant la théorie do Kuenen sur les Prophéties et les
Prophètes ; son argumentation appartient plutôt au domaine de l'élo-
quence qu'à celui de l'exégèse.
— — Le recueil de morceaux choisis de la littérature juive post-biblique
de M. Winter et Wùnsche est arrivé à sa fin (Die jiid. Litteraiur seit
Abschluss des Kanons, 3 vol., Trêves, Sigm. Mayer, 1894-96). Somme toute,
cette collection rendra des services, elle contient des parties traitées avec
soin, des répertoires utiles et donne un aperçu à peu près exact de la
littérature juive depuis la clôture de la Bible jusqu'à nos jours.
= = M. J. Hamburger fait paraître par fascicules une Real-Rncyclopaedie
des Judentums, qui n'est pas seulement la reproduction de son ouvrage
du même titre consacré à la Bible et au Talmud. Ce volume se com-
posera de 15 fascicules de 10 feuilles chacun. Le prix de la livraison
est fixé à 2 m. 50 pfg. Bien que la science» de M. Hamburger soit su-
jette à caution, néanmoins ce volume sera, faute de mieux, un utile
répertoire
BIBUOr.RAPMIE 307
r = Une charte du 5 janvier 1209 contient un accord intervenu entre
Pierre II, roi d'Aragon, et les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem,
relativement à la ville de Gicero et à des moulins situés à Solero et à
Barcelone. Parmi les signatures, à la suite de celles d'un évèque et
d'un sacristain, se lisent les deux mots IYT1Î2 rPD"D « Barfet certifie ».
(J. Delaville le Roulx, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean
de Jérusalem, II, 99-100). Ce nom est probablement celui d'un ancêtre du
célèbre Rivasch. Il est digue de remarque qu'un Juif figure parmi les
témoins et qu'il soit désigné uniquement par son patronymique. —
Moïse Schwab.
- — Le Boletin de la Real Academia de la historia (de Madrid) contient
toujours d'excellents travaux sur l'histoire des Juifs en Espagne. Dans
le cahier de juin 1895, M. Narciso Hergueta traite, d'après des docu-
ments inédits, de la juiverie de Haro au xv e siècle ; dans celui de mai
1896, M. Enrique Ballesteras parle du cimetière juif d'Avila ; dans celui
de juin, M. Narcisso Hergueta, poursuivant le cours de ses e'tudes, ap-
porte de nouveaux renseignements sur les Juifs d'Albelda au xm e siècle.
- = Nous relevons quelques notices sur les Juifs dans une savante
monographie de Philippe de Mézières, œuvre de M. Jorga [Biblioth. de
V Ecole pratique des Hautes-Etudes, 110 3 fascicule). Dans son Songe du Ver-
ger, Philippe de Me'zières nous dit son sentiment sur les Juifs au temps
de Charles VI : pour lui, il voudrait : « Lors par la main de ta sus-
dite chambrière Discrétion du royaume de Gaule tous les Juis soient li-
cenciés. » 11 nous apprend aussi que, dans sa jeunesse, Charles VI les
haïssait fort et voulait bien alors qu'ils fussent tous mis à mort (p. 43*2).
Ces renseignements sont à retenir, car Philippe de Mézières avait été' le
compagnon d'enfance du roi : on s'explique, en partie, par là l'expulsion
de 1391, que rien ne justifiait alors particulièrement. On en voulait sur-
tout aux Juifs parce qu'ils se livraient à l'usure, mais, au témoignage de
cet auteur, les chrétiens commettaient le même crime {ibid.). Philippe de
Mézières dans son Songe du vieil pèlerin (1389), fait dire au roi par la
reine Ve'rité : « On s'occupera ensuite, après apaisement de toutes les
guerres, à réduire les sismatiques et les infidelz Tartres, Thruchs, Juis
et Sarrasins à la vraie foy de l'Eglise de Rommes par sainctes prédica-
cions. . . et aux obstinés et rebelles par la sainte epee de ma suer Bonne
Aventure. » (p. 470, note 4). — Il avait protesté contre le propos d'un
des plus hauts dignitaires du royaume, qui avait mis en doute la vérité
de la translation de la Bible par saint Jérôme. 11 demandait que la tra-
duction fût revue et corrige'c par un certain « Juif perfide qui par haine
de la foi s'obstinait dans le Judaïsme » (Contemplatio, f° s 217 v° — 218).
Pierre d'Ailly le remercie, dans la préface de son Contre les nouveaux Juifs,
écrit avant 1378.
= — A côté de la Société Ahiasaph s'est constitue', en Russie, un nouveau
comptoir d'éditions hébraïques, sous le titre de ÏT'Oin « Touschia ». Cette
société se propose de publier la traduction en hébreu des principales
œuvres de la littérature universelle, puis la biographie des savants juifs
de ce siècle, des romans, etc.
= = La Société d'édition Ahiasaf, dont nous avons déjà parlé, a entre-
pris l'édition en hébreu des volumes de M. Gùdemann, Geschickte d.
Erziehungsi'jesens u. d. Cultur d. Juden, de l'étude de M. Lazarus sur Je-
308 REVUE DES ETUDES JUIVES
rémie, la biographie de Zunz par S. P. Rabbinowitz. C'est une e'preuve
que tente cette Sociélé ; si elle est bien accueillie par les israélites de
Russie, d'autres ouvrages des savants juifs occidentaux seront mis à la
portée de ceux qui lisent l'hébreu. Cette Société a reçu également du
gouvernement russe le droit d'importer en Russie tous des ouvrages,
écrits en hébreu ou en toute autre langue, relatifs aux Juifs.
= = M. A. M. Luncz, l'e'diteur de l'Annuaire Jérusalem, se propose de pu-
blier une Bibliothèque des ouvrages relatifs à la Palestine. Il réimpri-
mera tout d'abord le Kaftor Vaférah, en employant pour la partie archéo-
logique et ge'ographique des caractères plus gros que pour le reste, et en
complétant les indications et renvois aux sources. Cette édition, revue
et corrige'e, sera précédée d'une biographie de l'auteur. Puis viendront les
Tebouot Haarèç, de Joseph Schwartz, le Méhkerè Haarèc de Lewinsohn,
Benjamin de Tudèle, des lettres écrites de Palestine et contenant des
renseignements historiques, etc. Le prix de chaque volume, pour les
souscripteurs, est fixé à 5 fr. Le premier paraîtra en 1897. Nous recom-
mandons vivement cette œuvre, qui me'rite l'approbation du monde sa-
vant, et nous transmettrons volontiers les souscriptions à l'éditeur
(A. M. Luncz, Jérusalem).
— — M. H. Brody a eu l'excellente idée de reprendre la publication de
Y Hebràische Bibliographie poursuivie de 1858 à 1881 par M. Moritz Stein-
schneider, continuée par Brùll et interrompue après la mort de ce der-
nier. Comme par le passe', cette feuille, qui sera bi-mestrielle, con-
tiendra, à côte' d'une Revue bibliographique de tous les ouvrages et
articles intéressant le Judaïsme, des notes de toute nature et en parti-
culier l'indication des catalogues de judaica et d'hebraica. Nous sommes
surpris que M. Brody, qui, nous aimons à le croire, lit la Monatsschrift
et la Jewish Quarterly Revieto, paraisse ignorer l'existence de la Revue des
Etudes juives, car il est rare que ces périodiques ne citent pas, ne serait-
ce qu'en note, les articles contenus dans notre recueil. S'il l'avait ja-
mais parcourue, il aurait affirmé moins catégoriquement que la biblio-
graphie hébraïque n'a pas d'organe. Nous ne nous dissimulons pas ce
qu'ont d'incomplet nos revues bibliographiques, nous regrettons de n'a-
voir pas le temps de rendre compte de tous les travaux qui y sont
indique's, mais, à en juger par la publication de M. Brody, consacrée
spécialement à ce sujet, nous sommes en droit de prétendre qu'elles
peuvent soutenir la comparaison avec tous les travaux analogues. Ajou-
tons que la Theologische Literaturzeitung de Schùrer et Harnack , la
Zeitschrift fur die Alttestamentl. Wissenschaft de Stade, la Monatsschrift
de Kaufmann et Brann et, enfin, le Jaliresbericht der Geschichtswissen-
schaft, où M. Kayserling trace le tableau des travaux relatifs au Ju-
daïsme parus dans l'année, sont également de précieux offices de ren-
seignements pour ceux qui veulent se tenir au courant de la science
juive. La feuille de M. Brody, dont le l or n° porte la date de janvier-
février 1896, est intitulée : Zeitschrift fur hebrœische Bibliographie. Elle
paraît chez Calvary, à Berlin ; prix d'abonnement : 6 marks par an.
BIBLIOGRAPHIE 30.)
Bâcher (Wilhelm). Die Avaria «1er l*ala»stincnsischcn Amora« : r. II.
Band : Die Schiller Jochanans. Strasbourg, K.-J. Triibuer, 18 ( J(5; in-,s° de
545 pa^es.
On ne saurait trop admirer l'activité infatigable de notre savant
collaborateur M. W. Bâcher. Il n'est presque pas de numéro de notre
Rente qui ne renferme une de ces études substantielles et finies
qui ont assuré sa réputation. Et, en même temps, M. B. trouve le
moyen de faire paraître dans la Monatssckrlft, la Jewish Quartcrly Re-
vieto, la Zeitschrift d. deutsch. morgenl. Gcscllschafl, la Zcitschrift fur d.
al ttest orne ut licite Wissenschaft des mémoires aussi étendus et fouillés.
Il semblerait qu'une telle production dût épuiser la puissance de
travail du savant professeur du Séminaire israélite de Budapest : ce
ne sont pour lui que jeux qui le délassent des œuvres de longue
haleine qu'il poursuit depuis longtemps. Le secret de cette fécondité
n'est pas seulement dans l'esprit d'ordre et de méthode qui dis-
tingue M. Bâcher, il faut le chercher ailleurs. Notre éminent colla-
borateur connaît à fond toutes les questions qui l'intéressent — et
elles sont nombreuses — : une idée nouvelle se présente-t-elle à
son esprit, un document inédit est-il découvert, il peut immédia-
tement l'exploiter. On peut dire de son savoir qu'il est toujours
sous pression, prêt au moindre signal à s'élancer sur une nouvelle
route.
Parmi ces travaux de longue haleine dont nous parlons, aucun,
croyons-nous, ue lui est plus cher que l'étude des idées morales et
religieuses, des spéculations exégétiques et théologiques des rab-
bins du Talmud. C'est par là qu'il a, pour ainsi dire, débuté, et son
premier volume, VAgada des Amoraïm hait/ Ioniens, fut pour le monde
savant comme une révélation, qui classa immédiatement hors de
pair son jeune auteur. On fut frappé de la précision rigoureuse, de
l'impeccable érudition, de la solidité des principes philologiques et
exégétiques qui se manifestaient dans une étude dont l'étendue
avait toujours effrayé jusque-là les plus téméraires. M. Bâcher
s'était dit qu'avant de songer à écrire l'histoire des idées religieuses
et morales des docteurs du Talmud, il fallait, avant tout, dresser
l'inventaire méthodique des idées de chacun d'eux en déterminant
avec le plus d'exactitude possible ce qui leur appartient en propre,
ou ce qui leur est faussement attribué, et en rattachant leurs opi-
nions à leurs antécédents. En groupant, en outre, ces conceptions
autour de leur auteur, on les éclairait l'une par l'autre.
Après une courte biographie du rabbin, M. Bâcher énumère ses
paroles, en les réunissant sous un certain nombre de rubriques, en
les interprétant et en citant, avec une conscience qui jamais ne se
dément, la ou les références. Par là M. B. localise dans le temps et
310 REVUE DES ETUDES JUIVES
dans l'espace les diverses opinions qui sont pêle-mêle dans le Talmud
et les Midraschim, et permet, en même temps, de rechercher ce
qu'elles ont de personnel ou de général.
C'était la méthode la plus modeste, mais la plus sûre. Un cri-
tique, d'ailleurs instruit, reprochait un jour à M„ B. d'écrire des
chapitres détachés, au lieu de construire une histoire. C'est qu'il
n'avait pas compris le plan de cet ouvrage. Une revue d'ensemble
ne sera possible qu'après l'achèvement de ces monographies qui'
paraissent sans lien. Félicitons M. B. d'avoir poursuivi son dessein
avec opiniâtreté : à mesure qu'avance cette œuvre imposante, les
mérites en deviennent plus saillants.
VAgada des Amoraïm babyloniens a été suivie de VAgada des Tan-
naïtes, en deux volumes, puis de VAgada des Amoraïm palestiniens .
C'est le deuxième tome de cette série — le cinquième de la collec-
tion — dont nous allons rendre compte. Il est consacré aux disciples
de R. Yohanan et traite d'une des périodes les plus fécondes de la
agada. Jamais, semble-t-il, on n'avait donné tant d'attention à ce
genre; aussi comprend-on que ce gros volume embrasse un si petit
nombre d'années (fin du 111 e et commencement du iv° siècle). Dix
rabbins y sont étudiés au point de vue de la agada. Ce sont: Eléazar
ben Pedat, Abbahou, Ammi et Assi, Kiyya b. Abba et Simon b. Abba,
Isaac, Lévi, Simon (Schimon b. Pazzi), Abba b. Kahana et Hanina
b. Papa. Ce sont, naturellement, Isaac et Lévi, les deux plus
célèbres agadistes, qui occupent la plus grande place.
Inutile de dire qu'on chercherait vainement à surprendre M. B. en
flagrant délit d'omission. M'occupant spécialement, en ce moment.
des textes relatifs au Messianisme, j'ai vérifié les chapitres qui
traitent de cette question et n'ai pu découvrir aucun passage du
Talmud ou des Midraschim qui ait échappé à son attention. Ainsi,
dans la monographie consacrée à R. Isaac, on serait tenté de relever
l'absence du passage de Sanhédrin, 93 b, où R. Nahman interroge ce
rabbin sur la date de l'arrivée du Messie. Mais M. B. répondrait avec
raison qu'il a étudié déjà ce texte dans l'Agada des Amoraïm babylo-
niens, où il est plutôt à sa place.
Si nous ne craignions d'être taxé de partialité, ou d'être soupçonné
d'avoir procédé à un trop rapide examen de ce gros volume, nous
nous bornerions à adresser à M. B. l'hommage de notre reconnais-
sance et de notre admiration. Mais puisque, par profession, le critique
est tenu de faire des critiques, nous allons en présenter quelques-
unes, dont la futilité fera, d'ailleurs, encore plus que nos compli-
ments, l'éloge de la science de notre confrère.
Tout d'abord, il nous semble que M. B., qui prend bien soin de
prévenir que certains recueils, comme le Pirké R. Eliézer et le
Midrasch sur les Proverbes, mettent sans scrupule toutes leurs
assertions sous le nom d'agadistes choisis au hasard, cite avec trop
de complaisance la Pesikta Rabbati et le Midrasch sur les Psaumes.
Que les auteurs de ces deux ouvrages aient parfois respecté les
lilBUUGKAFIHE 311
textes qu'ils utilisaient, c'est indiscutable; mais que de fois ils
déforment sans raison appréciable, par légèreté ou indifférence, les
noms des rabbins qu'ils citent ! Il est facile de s'en convaincre en
comparant leur version à celle qu'ils copient. Quand, donc, une as-
sertion n'est rapportée à un rabbin que par l'un ou l'autre de ces
auteurs, la réserve s'impose. M. B. en convient, d'ailleurs, malgré
qu'il en ait. Par exemple, la l'es. Rab. place ces mots dans la bouche
de R. Isaac : « Le roi de Perse sera en guerre avec le roi d'Arabie,
puis le roi d'Arabie ira en Edom (l'empire romain, d'Occident ou
plutôt d'Orient) pour prendre conseil; ensuite, le roi de Perse dé-
truira le monde entier ». M. B. accorde que ces paroles n'ont pu ôtre
prououcées par uu rabbin palestinien au commencement du iv° siècle
et qu'elles fout peut-être allusion à la guerre entre les Sassauides
et les Arabes. Pourquoi, alors, accorder à cette Pesikta plus de
créance lorsque ses dires ne sont pas contrôlables ?
Si ces deux Midrascliim, qui, tout récents qu'ils soient, sont an-
térieurs au x c siècle sont, sous ce rapport, si peu dignes de loi,
saurait- on accorder plus de crédit au Lékah Tob qui leur est de beau-
coup postérieur? Sans doute, l'auteur de ce commentaire, Tobia b.
Eliézer. ne se livre pas aux mêmes fantaisies ; mais est-il licite de
se fier à lui davantage, quand il est seul à rapporter a un ancien
agadiste telle ou telle opinion? Ainsi, il attribue (p. 432) à Lévi une
description en règle des événements qui se produiront à l'arrivée du
Messie. Or, le témoignage de Tobia b. Eliézer est d'autant plus sus-
pect que jamais aucun aucien agadiste ne trace de ces tableaux
suivis. Ces descriptions détaillées et systématiques ne se ren-
contrent que dans les* petits midrascliim traitant d'un sujet spé-
cial; ainsi celles des apocryphes hébraïques qui se couvrent des
noms de Josué b. Lévi ou de Simon b. Yohaï (Peut-être même est-
ce à un de ces opuscules attribués à Josué b. Lévi que Tobia a em-
prunté le morceau : Josué b. Lévi se sera réduit en Lévi).
M. B. craint trop parfois d'abandonuer le terrain solide des faits
pour se livrer aux conjectures. Ainsi, dans les chapitres qui ont trait
aux broderies ajoutées par les agadistes au texte de l'Histoire sainte,
nous aurions aimé que M. B. nous dît toujours à quelle préoccupa-
tion a obéi l'auteur, les difficultés qu'il prétendait résoudre, etc.
En outre, notre savant confrère, qui cite parfois les Apocryphes
quand ils offrent quelque analogie avec les assertions des agadistes,
ne s'est pas assez cru astreint à procéder régulièrement à cette com-
paraison. Par exemple, l'opinion exprimée par Assi (voir p. 472)
que le « fils de David » n'apparaîtra que lorsque toutes les âmes
destinées a naître auront obéi au plan providentiel (lire Bp3 au lieu
de gJM), se rencontre déjà dans l'Apocalypse de Baruch. Ces rappro-
chements ne sont pas dépourvus d'intérêt, car ils montrent, comme
l'a déjà signalé Graetz, que les agadistes souvent se sont bornés à
fixer des traditions ou, à leur insu, ont pris pour nouveautés de
simples réminiscences.
312 REVUE DES ETUDES JUIVES
Après avoir achevé cette revue des agadistes palestiniens, M. B.
ne sera pas encore quitte de sa tache ; il lui restera à procéder au
même dépouillement méthodique de toutes les idées et spéculations
intellectuelles des docteurs qui nous ont été conservées sous le
voile de l'anonyme. De la sorte, les savants auront le tableau com-
plet de l'activité agadique — nous nous servons de ce mot commode
faute d'un autre — des rabbins des cinq premiers siècles de notre
ère. Ce n'est pas trop demander à notre excellent collaborateur,
dont l'ambition est d'augmenter sans cesse notre dette de recon-
naissance et qui y réussit avec un succès que tous les travailleurs
lui envient.
Israël Lévi.
Publications of the American Jewish historical Society. IV I.
Paners présentée! at tlic tivst scicntilïc meeting hf ld at Phiia-
delphîa, llecember iZ th. IH92. Publié par les soius de la Société, 1 813 3 ;
in-S° do li3 pages.
h' American Jeicish Hisiorical Society, créée récemment pour faire
des recherches relatives aux premiers établissements des Juifs en
Amérique, a publié les comptes rendus de la réunion qu'elle
a tenue en 1892 à Philadelphie et où ont été traités plusieurs
sujets d'un vif intérêt pour le but qu'elle poursuit. Les Ira-
vaux contenus dans ce volume de comptes rendus témoignent
d'un esprit de saine critique et de sérieuse recherche, qui les
recommande à la sympathie des savants engagés dans des études
analogues. Cette Société, qui a eu le mérite de susciter par son
exemple la fondation de la Jewish historical Society en Angle-
terre, a fait imprimer, sous les auspices de son érudit prési-
dent, M. Oscar Strauss, ancien ambassadeur des Etats-Unis à
Gonstantinople et auteur de l'excellente biographie de Roger Wil-
liams (New-York, 1894), la traduction anglaise d'un ouvrage de
M. Kayserling sur le concours accordé par les Juifs à Chris-
tophe Colomb. Cette traduction, faite par M. C. Gross, est inti-
tulée Columbus and the participation of the Jews in Spanish and
Portîiguese discoveries (New- York, Longmaus Green et C ;e , 4 894).
D'autres ouvrages ont paru, sous l'impulsion de cette Société, qui
fournissent des matériaux importants pour une histoire des Juifs
en Amérique et démontrent qu'il ne manque pas de savants ca-
pables d'entreprendre une telle oeuvre : une nouvelle édition de
l'ouvrage The Seltlements of the Jews in North America (New-York,
4 893), du juge Daly ; la monographie The oldest Jewish Congrégation
BIBLIOGRAPHIE 313
in the West (4894), de M. D. Philipson; l'excellent livre Histonj of
the Jews lu PàHaJc/phia, de M. H. S. Moraïs ; et l'important ou-
vrage de Simon Wolf, intitulé The American Jeu- as So/dier, Patriot
and Citizen (Philadelphie, 4895).
Le volume dont nous nous occupous ici contient également une
série de travaux très intéressants : des essais et des notices sur les
Juifs de Géorgie, par feu M. Jones (p. 3-1 2 ; sur les Juifs de Philadel-
phie, par M. S. Moraïs (p. 13-24) et M. Jastrow (p. 49-64); sur Jacob
Lumbrozo, par M. J.-II. Ilollander (p. 25-39); Jews in the Journal of
the Continental Congress, par M. H. Friedenwald (p. 65-89) ; A Land-
rnark, par M. N.-T. Phillips, et d'autres travaux d'un intérêt moindre
par MM. Simon W. Rosendale, Cyrus Adler, etc. De ces études, les
unes sont complètes, d'autres présentent des lacunes. Pour com-
bler en partie ces dernières et aussi pour appeler la discussion
sur les points contestés de la généalogie d'importants personnages,
tels que Lombroso et Mesquita, nous donnons ici quelques notes
critiques.
Comme complément à l'étude du regretté M. Jones sur « l'établis-
sement des Juifs en Géorgie » (p. 5-12), nous ajoutons ici quelques
informations recueillies dans diverses sources non-juives. Le 1 1 juillet
4 733, une colonie d'Israélites arriva directement de Londres en
Géorgie. C'étaient : Samuel Nunès et sa mère, avec Daniel, Moïse
et Sèpra Nunès, ainsi que Schem Noah, leur domestique ; Isaac-
Nunez-Henriquès et sa femme, avec leur domestique Schem (Daly,
p. 68, noie 75, mentionne Schem comme leur fils) ; Barnal (dans
Daly, l. c, : Raphaël Bornai) et sa femme; David Olivera ; Jacob
Olivera, avec sa femme et trois enfants, David, Isaac et Léa ; Aaron
Depivea ; Benjamin Gideon ; Jacob Costa ; David Depass (dans Daly,
l. c. : Lopass) et sa femme; Vene Real Molena; David Moranda ;
Jacob Moranda (non mentionné dans Oaly) ; David Cohen avec
sa femme et quatre enfants : Isaac, Hanna, Abigaël et Grâce ;
Abraham Minis et sa femme; Jacob Yowall (dans Daly : Towell) ;
Benjamin Sheftall (écrit souvent Sheftail) et sa femme ; Abraham
De Lyon [Deleon?] (et non pas Delyou, comme l'écrit Daly, p. 68,
note 75). Toutes ces personnes avaient fait le voyage à leurs propres
frais.
En apprenant l'arrivée de ces Juifs dans la Géorgie, plusieurs
Anglais exprimèrent leur mécontentement, menaçant de ne plus
contribuer à l'entretien de la colonie tant qu'on y tolérerait les nou-
veaux arrivés. On en écrivit alors a Oglelhorpe, qui répondit qu'il
était très satisfait de la conduite des Juifs et louait surtout la bien-
veillance et le dévouement du docteur Nunès, qui avait rendu,
depuis son arrivée, de sérieux services aux colons malades. Mais,
quoique Oglethorpe fit tout son possible pour rendre le séjour de
la colonie agréable aux Juifs, l'inégalité civile dont ils souffraient,
la situation précaire de la colonie et les avantages que leur promet-
taient les habitants de Charleston les engagèrent à se rendre tous
! i REVUE DES ETUDES JUIVES
dans cette dernière ville, à l'exception de trois familles, celles de Mi-
nis, de De Lyon et de Sheflall '.
On trouve aussi des relations des établissements des Juifs dans
la Savannah dans les Hebreics of America, d'Isaac Markens (New-
York, 1888), p. 45-52, et dans un article de la Menorah, vol. VIII
(1890), p. 184-188, intitulé Early seulement of the Jews in the United
States. Voir aussi l'Occident, vol. I (1843), p. 247-250, 379-384, 480-49 1 ;
des articles d'un correspondant de Washington dans 1 American
Israélite, à partir du n° du 9 août 1889; des notes de M. Cyrus
Adler dans la Menorah, vol. VII (1889), p. 192-197, 252-257 ; enfin le
Seulement du juge Daly, nouvelle édition, 1893, p. 64-99. Il est re-
grettable que l'éditeur de cet ouvrage,. M. Kohler, n'ait pas utilisé
tous les renseignements publiés dans l'Occident, quoiqu'il cite à
l'occasion les papiers de la famille Sheftall, dont ce journal a donné
des exiraits. Les articles de M. Adler paraissent avoir totalement
échappé à son attention. Il réparera sans doute ces omissions dans
la 3 e édition, dont le besoin se fera bientôt sentir. Pour d'autres
points d'un intérêt purement local, voir le Discourse delivered at the
consécration of the Synigogne. . . Mikva Israël in. . . Savannah, Geor-
gia, on Friday the 40th of Ab 5580 (21 juillet 1820), de Jacob de la
Motta (Savannah, 1820).
Le recueil Historical Record of the City of Savannah, que nous
avons mentionné plus haut, renferme aussi de nombreux passages
sur les Juifs, dont nous extrayons les renseignements suivants :
L'histoire des origines de la congrégation Mikva Israël est en-
veloppée d'une telle obscurité qu'il n'a pas été possible de déter-
miner avec certitude la date de son organisation. On sait seulement
qu'en 1733 plusieurs Juifs arrivèrent d'Angleterre avec deux rou-
leaux de la Loi et une armoire qui les contenait. De ce fait il est
permis de conclure que bientôt après ils organisèrent une commu-
nauté. La tradition signale dans le voisinage de Bay Street une
chambre où se seraient réunis d'abord les Juifs pour célébrer les
offices. Plus tard, ils eurent une synagogue en bois, à un étage,
dans Broughton Street. La tradition rapporte aussi que, quelques
années plus tard, un schisme se produisit parmi les membres de la
petite communauté, et cette tradition parait confirmée par un acte
de donation du 7 septembre 1762 de M. Scheftall, qui a offert une
parcelle de terrain « a toutes les personnes professant la religion
juive » atin de servir de cimetière ou d'emplacement pour une
synagogue. Puisque ce document ne nomme pas Mikva Israël, à
supposer que cette communauté existât déjà auparavant, il en
résulte qu'il y avait eu, en effet, des dissensions qui avaient
désorganisé la communauté. Quoi qu'il en soit, il est certain que
cette communauté était organisée sous son nom actuel en 1790,
1 Cf. Historical Record of the City of Savannah, de F. D. Lee et J.-L. Agnew,
Savannah, 1869, p. 8-9; Seulement of the Jews in N. A., de Daly, 1893, p. 68,
note 75; C. Adler, dans la Menorah, vol. VII, p. 196 et 253.
MBLI0GHÀP1IIK 315
comme le prouvent d'anciennes archives appartenant à cette com-
munauté.
Nous devons ajouter que M. H. -P. Mendes, rabbin de New-York,
nous a fourni des copies d'inscriptions tumulaires des cimetières
juifs de Savannah, dont quelques-unes ont une importance his-
torique.
A l'intéressant travail de M. Ilollander sur Jacob Lumbroso (p. 25-
39\ nous ajouterons les remarques suivantes :
P. 25. Le nom de -de Sousa, écrit aussi de Sosa, Sossa, Suasso,
Suso, Souza, etc., est espagnol, mais se rencontre fréquemment
dans la littérature hébraïque (voir, par exemple, Steinschneider,
Catalogue de la Bodléienne, col. 2509; De Rossi, Dizzionario, Leipzig,
1839, p. 303; IIammo:ku\ III, p. 53, note 4; Monatsschr., XVII,
p. 186; Kayserling, Sephardim, Homanische Poesien, p. 265, 292, 316,
et Geschichte dev Judeu in Portugal, p. 164, 229, 231 et passim ; Bib-
fioteca espanola-portugueza judaica, Strasbourg, 1890, Index, s. v. ;
D. Cassel, Ldtfaden, p. 111). Le fait que le nom de « de Sousa »
se rencontre dans d'anciennes archives confirme l'hypothèse de
Al. Ilollander sur l'origine juive des premiers colons. M. Adler
(p. 100) mentionne un Abraham Sousa. A l'exception d'Isaac de
Barrette, tous les autres noms sont bien connus dans la littéra-
ture judéo-espagnole. Ferelra est une variante de Pereira. Les noms
do Da Costa, Salvador et Suasso indiquent aussi que des colons
juifs s'étaient établis dans la Géorgie (cf. l'ouvrage de Daly, p. 65 ;
Joues, The Jews in Georgia, daus notre volume, p. 6). Mais, dans
le cas qui nous occupe, ils sont certainement portés par des
non-juifs.
P. 29. Le nom d'E/izabeth est d'origine juive, comme Pont déjà
montré E. Rodiger dans YEncyclop. d'Ersch et Cfmber, vol. XXXIII
,1840), 347 ^ ; Gesenius, dans son Leocicon, s. v. Elischeba, et Fûrst,
dans son Lexique, s. r. Ce nom répond au nom hébreu de PV^blg,
qui se rencontre une seule fois dans la Bible (Exode, vi, 23). Et de
fait, les Septante transcrivent ce nom (ad l.) 'EXwapéO, et la Vulgate
Elisabeth,. En tenant compte de ce fait que plusieurs femmes
juives célèbres s'appelaient Elisa, Elise, Isabelle, etc. (cf. Kayser-
ling, Die jildischen Frauenin der Geschichte, p. 114, 172, 240, 330),
il me semble qu'on peut admettre qu'Elisabeth aussi est un nom
juif et qu'on le rencontre encore ailleurs que chez Tovey, An-
glia judaica, p. 226. Dans la Hebrdische Bibliographie, IV, 72-74,
M. Steinschneider rappelle que des treize filles de Daniel Ilzig (Jaffé),
membre de la célèbre famille de ce nom à Berlin, la seconde, d'a-
près une poésie d'Isaac Satnow intitulée mw TO (Berlin, Jù-
dische Freischule, 1799), s'appelait Babette. Or, un autre poète juif,
Isachar Falkensohn Behr, qui a chanté, en 1771, neuf des tilles
d'Itzig dans une ballade insérée dans les Gedichte eines polnischen
Juden (Mitau et Leipzig, 1772), p. 15, nous apprend que la seconde
316 REVUE DES ETUDES JUIVES
fille était aussi appelée Elisabeth. Donc Babette et Elisabeth sont le
même nom.
P. 31-33. A propos de Jacob Lombroso ou Lumbrozo, sur lequel
M. llollander a écrit son étude intéressante, je crois utile, tout en
renvoyant aux différentes sources où il est question de sa vie et
de son activité littéraire ', de donner ici quelques informations cu-
rieuses extraites d'ouvrages rares ou difficilement accessibles. Ainsi,
dans les JMischc Merkwurdigkeiten, I, 529, Schudt rapporte qu'un
« Juif de Dalmatie, Lombroso, exerçant la profession de médecin, a
défendu le judaïsme, dans son livre tenu secret, contre le De Veritate
religionis christianœ de Hugo Grotius ». Lombroso, d'après Schudt,
serait donc originaire de la Dalmatie, conquise au xv c siècle par les
Vénitiens, qui la cédèrent à l'Autriche en 1797. Wolf, dans sa Bïblio-
thcca Hebrœa, parle aussi de Jacob Lombroso, qu'il qualifie d'Espa-
gnol (I, 604) et sur lequel il publie une notice dans son vol. III,
p. 513, n° 1070. Après avoir rappelé que Barrios lui donne le prénom
de Juda, il ajoute que Lombroso avait sans doute un double prénom
ou avait permuté celui de Juda avec celui de Jacob, ce qui ferait
comprendre pourquoi Limborch aussi lui donne le prénom de Juda.
Ainsi, la famille Lombroso, après avoir fleuri en Espagne et en Ita-
lie, a eu aussi des ramifications en Amérique, où nous rencontrons
un autre de ses membres, appelé Abraham Lumbrozo. Du reste, on
trouve encore plusieurs Lombroso en Italie.
Dans un catalogue de mss. de Judalca, (*nDOÏl ma, Amsterdam,
1868), p, 353, n° 5I73, M. Rœst décrit un recueil d'autographes, où,
parmi de nombreuses signatures, il a aussi remarqué celle d'un
Abraham Lumbrozo. Mais qui est notre John Lombroso?
Sur Benjamin Bueno de Mesquita, « membre de cette famille dis-
tinguée qui, pendant longtemps, occupa une place considérable
parmi les Israélites espagnols et portugais d'Amsterdam et, plus
tard, de Londres », M. Taylor Phillips a écrit une notice (p. 91-92) qui
aidera peut-être à déterminer exactement la généalogie de ce colon.
M. Kayserling, qui est un maître dans ces sortes de recherches, parle
« de la famille de Mesquita, qui n'est pas inconnue et dont des
membres furent agents des ducs de Braunschweig-Lunebourg à Ham-
bourg et à Amsterdam, vers la fin du xvn e siècle 2 ». M. Rœst, dans
' Cf. Schudt (Joh.-Jac.), Jitdische Merkwiirdigkeitcn (Francfort, 1715-1717), vol. I,
p. $29;Wo\t\Bibliotheca Hebrœa, I,p.604, n° 1070, III, p. 513,n° 1070; Lindo (E. IL),
The History of the Jews of Spain and Portugal, p. 367 ; De Rossi, Dizzionario, eu
allemand : Historisches Wôrterbuch der jùdischeti Schriftsteller und ilirer Werke, de
C. II. Hamber^er, p. 183-4; Occident, XXVI (5029), p. 6'J ; Steinschneider, Catal.
BodL, col. 1133, n° 5384; col. 1230, n° 5569 ; Azoulaï, Dib'ttJiH ÛU5, éd. Ben
Jacob (Vilna, 1852), II, p. 18 48; Ghirondi (M.), b&nïi'' "^"1*13 mibin, s. v.
Tn"n7Jlb 3p3>i; Jost, Geschichte des Judcnthums und seiner Sahtcn, III, p. 227 ;
Graetz, Geschichte der Juden, 2» édition, X, p. 255; Me. Clintock et Stronp:, Tàncy-
dopœdia ofhiblical... Literatnre, vol. V, p. 497; Karpeles (G.) : Geschichte der jiïdi-
schen Literatur, II, 883; Mortara, fcobôCTJX * l 7ûDn rH2T72, p. 35; Kayserling, dans
la Bévue des Etudes juives, XVIII, p. 284, etc.
2 Monatssrhr., VII (1858), p. 394. Cf. ses Sephardim, p. 304.
BIBLIOGRAPHIE 317
son Catalog einer... Sammlung hébr. u. jMischen lin cher (Amsterdam,
4870', p. 72, Q° 1314, mentionne Aron Ilenrique de Mesquita, qui
parait avoir été un poète et un écrivain du dernier siècle.
Gomme le remarque M. Taylor, le nom de Benjamin de Mesquita
n'est cité nulle part ailleurs, ce qui fait supposer que ce personnage
était peu connu. Gela parait d'autant plus probable que l'inscription
de sa pierre tumulaire ne parle nullement de ses mérites et ne con-
tient que cette formule vague de regret : A qui de los vimentes apar-
tado. Fait à remarquer, le célèbre Don Migtiel deBarrios 1 mentionne
un autre membre de cette famille, David Bueno de Mesquita*, qui
est contemporain de celui dont M. Phillips a fait l'objet de sa notice
et qui est qualifié d' « illustre » 3 . Mais comment les membres de cette
famille sont-ils venus en Amérique?
Dans les annales de l'Inquisition en Espagne, nous trouvons, en re-
vanche, le nom de Francisco de Mesquita de Bragance, qui, d'après
Kayserling, Sephardim, 305, et Gesch. d. J. in Portugal, 323 (cf. Hutoria
da Inquisiçao em Portugal, 280, et d'autres sources), fut victime d'un
autodafé, en I720(?),à Coimbre.Nous mentionnons ce fait à cause de
la similitude du nom de cette personne avec celui d'un prisonnier por-
tugais dont parle M. Lucien Wolf dans une discussion sur l'origine du
nom de la famille Yessurun [Jewish Quarterhj Review,l, 440). « En 1622,
dit-il, un vaisseau de la Compagnie des Indes orientales captura un
navire portugais à Mozambique, et, entre autres prisonniers, il y eut
Antonio de Mendes, Salvador de Regus, Dominique de Costa et Fran-
cisco de Mesquita, tous marchands de Lisbonne. » Comme les deux
personnes portant le nom de Francisco de Mesquita ont vécu à un
siècle d'intervalle, on peut tout au plus supposer entre elles un degré
de parenté.
Quant à notre Benjamin Bueno de Mesquita, peut-être descend-il
de l'un de ces colons qui avaient émigré d'Amsterdam dans l'Amé-
rique du Sud, en 4GÛ0,avec Moïse Raphaël de Aguilar, Isaac Aboab et
d'autres chefs éminents pour s'établir à Curaçao, à Jamaïque, dans
les Barbades 4 , à Surinam et au Brésil. Il y avait encore des descen-
dants de ces émigrants dans quelques-unes de ces colonies dans la
première partie de ce siècle, comme le prouve le Beschrijving tan Su-
rinante (Gravenhaye, 1854) de Van Sijpenstein B , où le nom de Mes-
1 Voir Kayserling, dans le Hammazkir, VII (1864), p. 134.
1 II existe encore des descendants de cette famille, comme le montre le Hammaz-
kir, II, p. 42, n° 535, où il est question de Joseph Bueno di (sic) Mesquita, imprimeur
en 1859.
3 Barios vante également Juan de Mesquita qu'il appelle avec les poètes Juan de
Furia et Aron Dormido, « rossignols du nid mosaïque ». (Voir sa Relation de los
Poetas espaûoles, p. 58, citée dans Kayserling, Sephardim, p. 253.) Graetz, Geschichte
d. Juden, 2 e éd., X, 327, le présente comme un riche capitaliste d'Amsterdam.
* Voir aussi les Jeius in the American Plantations de Cyrus Adler, dans les P«-
blications, 105-108, et G. A. Kohut, Revue, t. XXXI, Les juifs dans les colonies hol-
landaises.
5 L'auteur était lieutenant d'artillerie et adjoint du gouverneur.
318 REVUE DES ETUDES JUIVES
quita ligure sur la liste des souscripteurs. Un Urbain J. J. de Mes-
quita a publié à Amsterdam, 1842, un ouvrage intitulé Project for tke
amélioration o/tlie financial status o/'lhe Surinam Colon?/, qui contient
peut-être des renseignements intéressants sur les Juifs de cette co-
lonie.
New-York.
G. -A. Kohut.
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
Tome XXXI, p. 212, ligne 15 du bas, au lieu de 928, lisez 428. — L 11,
au lieu de « cette occasion », lisez « une semblable occasion », car Ibn
c Abd al-IIakk mourut en Tan 950 de l'Hégire. — P. 213, 1. 1 du bas, au
lieu de Milorûb, lisez « Mihrâb ». — P. 214, 1. 9, au lieu de « al-Rajaâ »,
lisez « al-Rafâa' »; — 1. 14 du bas, au lieu de « Al-Heyith », lisez « Al-
heyth ». — P. 216, 1. 8, au lieu de « Tiawoûs », lisez « Tinnîs ». — P. 217,
1. 12 du bas, au lieu de « Musulmans », lisez « Juifs ». — M. Schreiner.
T. XXXII, p. 131, 1. 19, au lieu de 13D, il faut lire lb:a ; — au lieu de
'faT*3, iire'lbTO; — 1. 20, au lieu de ^D"ia î<b Ï1373 Innsp* ^N, il faut
d'après Eroubin, 65#: ^01^ tfb n^D }n:£-|p i». Cf. Rabbinowitz, Varia
lectiones, Y, p. 264. — /&., 1. 5 du bas, '"»bV73î1 flfc 'y^in '"Otfp ^±2.
Cf. Tamit, 7 a : ïinxn PN p^bTfl pp fy. — P. 133, 1. 3, au lieu de
■*mtt«, lire n3?t&*. — P. 136, 1. 4 du bas, au lieu de 01*9, lire D^DI^. —
P. 137, 1. 1, rWl Nin TnbttJ mb, cf. Berachot, 14 b. — L. 13, au lieu de
!"PN ttS^bSt», il faut lire Î1"iH Ù^blTN. — Ib., ÏT yp h$ ^\ allusion à
l'Exode, xvn, 16 : TP 03 b}' 1\ — Ib., 1. 15, ^D3, il faut lire 1Ï3S3. —
S.-J. Halberstam.
Le gérant,
Israël Lévi.
TABLE DES MATIERES
REVUE.
ARTICLES DE FOND.
Bâcher (W.). Joseph Derenbourg 1
Bank (L.). Études talmudiques. II. Une agada provenant de l'en-
tourage du Resch Galouta Houna bar Nathan 51
Baukr (J.). Les Juifs de la principauté d'Orange 236
Buchlkr (Adolphe'. Les sources de Flavius Josèphe dans ses
Antiquités ixii, 5, 1-xin) 179
Danon (A.). Recueil de romances judéo-espagnoles chantées en
Turquie 4 02 et 263
Graubart (D.). Le véritable auteur du Traité Kèlim 200
Kaufmann (David). Contributions à l'histoire des Juifs de Corfou 226
Kayserling (M.). Une histoire de la littérature juive de Daniel
Lévi de Barrios 88
Kohut (G. -A.). Victimes de l'Inquisition à Lisboune à la fin du
xvn° siècle 251
Krauss (S.). Encore un mot sur la fête de Ilanoucca 39
LÉvr i Israël). I. Clément VII el les Juifs du Comtat Venaissin. 63
II. Les Dix-huit Bénédictions et les Psaumes de Saloraon. 161
Mkndelsohn (S), bao, KnbiWD et mnb'Wi) 56
NOTES ET MÉLANGES.
Bacber (W.). Un vieux catalogue 426
Furst. Le sens du mot bTP3 et l'autopsie au point de vue tal-
mudique 276
Jastrow (M.). Les Juifs et les jeux olympiques 124
Kaufmann (D.). I. Le Pourim de Narbonne 4 29
IL Abraham ben Isaac de Pise 130
III. Une lettre de Gabriel-Félix Moschides à R. Juda Briel. 134
Kayserling (M.). Notes sur l'histoire des Juifs au Portugal 282
Lévi (Israël), Bari dans la Pesikta Rabbati 278
320 KKYUE DES ETUDES JUIVES
BIBLIOGRAPHIE.
Bachkr ("W.). Anecdola Oxoniensia. Mediaeval jewish Chro-
nicles, II, éd. par Ad. Neubauer 138
Blau (L.). Der Name Maria, par O. Bakdenhewer É 152
Kohut (G. -A.). Publications of the American jewish historicai
Society. N° 1 312
Lévi (Israël). I. Revue bibliographique, 4° trimestre 1895 et
1 er semestre 1896. 28a
II. Die Agada der Palaestinensischen Amoraer, II partie,
par W. Bâcher 309
Additions et rectifications 160 et 318
Table dés matières 319
ACTES ET CONFERENCES.
Allocution de M. Abraham Cahen, président i
Assemblée générale du 23 janvier 1896
Bloch (Maurice). Rapport sur les publications de la Société
pendant Tannée 1 895 ix
P rocès-verbaux des séances du Conseil xxi
Rapport financier de M. Moïse Schwab, trésorier vi
FIN.
VERSAILLES, IMPRIMERIES CERF, 59, RUE DUPLESSIS.
mBJLWDi;; DEC 12 1978
DS Pevue des études juives;
101 hîstoria judaica
U5 ? S
t. 36
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