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REVUE
DES
ÉTUDES RABELAISIENNES
NOGENT-LE-ROTROU, IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR
REVUE
DES
ÉTUDES RABELAISIENNES
PUBLICATION TRIMESTRIELLE
CONSACRÉE
A RABELAIS ET A SON TEMPS
TOME VI — 1908
PARIS
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HONORE CHAMPION n,
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
5, QUAI MALAQUAIS
1908
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LES
JEUX DE GARGANTUA
(L. I, ch. XXII.)
INTRODUCTION.
Rabelais et le Jeu au xvie siècle.
On peut être tenté de croire, lorsqu'on lit la longue
énumération des jeux auxquels se livre le jeune Gar-
gantua, que c'est par un effet de la fantaisie et de l'imagi-
nation de Rabelais qu'elle atteint de si vastes proportions
et qu'elle se poursuit, durant tout un chapitre, avec cette
intarissable abondance; on hésite tout d'abord à penser
que ces deux cent dix-sept jeux correspondaient, au
xvie siècle, à des réalités, et existaient autre part que dans
l'esprit, — qu'on sait prodigieusement fécond et créa-
teur, — de Rabelais. Pourtant, si l'on y réfléchit, quelle
espèce d'attrait pouvait avoir, pour le lecteur de i535 ou
de 1542, une pareille énumération, s'il n'y retrouvait pas
les noms familiers des jeux qui l'avaient amusé dans son
enfance ou qui l'amusaient encore? Il aurait, dans ce
cas, « sauté » le chapitre, — comme nous faisons, — il
ne se serait pas intéressé à ce Gargantua dont les jeux
lui seraient demeurés inconnus. Et ce serait une chose
bien étrange dans l'œuvre même de Rabelais; son géant
vit sans doute plus puissamment qu'un homme ordi-
naire, mais à la manière des hommes. Il apprend bien
à réciter l'alphabet par cueur au rebours (I, xiv) et à
écrire gotticquement (ibid.) : pourquoi ses jeux ne
REV. DKS ^T. RABELAISIENNES. VI. I
LES JEUX DE GARGANTUA.
seraient-ils pas ceux de tout le monde? — Il paraît donc,
à priori, certain, que la liste du chapitre xxii, — comme
le roman entier de Rabelais, — ne contient rien qui ne
se rattache étroitement à la vie du xvi« siècle; et pour peu
qu'on en fasse l'étude, cette conclusion s'affirme avec une
force nouvelle. Il a été, malheureusement, impossible
d'identifier tous les jeux, de donner de chacun d'eux une
explication qui ne laisse point place au doute; mais la pro-
portion de ceux qui ont été éclaircis autorise à imputer
les autres à notre ignorance, plutôt qu'à la fantaisie de
Rabelais. Il est trop commode de se tirer de la difficulté
qu'on a toujours à comprendre parfaitement un texte
ancien, en appelant à son aide la puissance d'invention
propre à chaque auteur; soyons assurés, au contraire,
que quelque investigation plus heureuse, quelque plus
pénétrante recherche arrivera à faire apparaître ce qui
pour nous est resté caché. Le commentaire d'un écrivain
comme Rabelais ne peut s'édifier que lentement; il ne
faut pas vouloir, comme dit Montaigne, lutter en gros
ces vieux champions -là, et corps à corps, mais par
reprinses, menues et legieres attainctes.
Quels sont, d'ailleurs, les jeux sur lesquels toute
donnée nous manque? Ont-ils de ces noms cocasses,
inouïs, d'une si plaisante tournure, tels qu'en forge sou-
vent Rabelais dans l'intention de nous amuser ? — Quand
il nous apprend, par exemple, qu'on lit au jeune Gar-
gantua le De modis significandi avec les commens de
Hurtebi^e, de Fasquin, de Tropditeiilx. de Gualehaul,
de Jean le Veau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas
d'autres (I, xiv), nous ne songeons pas à chercher quels
étaient ces savants hommes, sortis tout vivants de son
cerveau, ni à nous enquérir de leur vie, de leurs mœurs
ou de leur position sociale. Mais quand Rabelais fait jouer
son géant à Vespinay, ou à Vopinion, ou aux pies, ou à
montaient, nous ne voyons point dans quel but il eût
inventé des noms qui n'ont rien, par eux-mêmes, de
comique ni de particulièrement évocateur. Quoique
LES JEUX DE GARGANTUA.
nous ne puissions expliquer ces jeux d'une façon certaine,
il faut admettre leur existence. Et il serait aussi peu sage,
pour des raisons inverses, de la mettre en doute, que de
croire à celle des commentateurs du De modis signifi-
candi.
Examinons maintenant quelle était l'intention de
Rabelais en insérant dans son Gargantua la longue liste
de jeux qui nous occupe, comment elle s'y trouve amenée
et quelle leçon, enfin, s'en dégage. N'oublions pas, tout
d'abord, qu'au moment où elle se place, Grandgousier
vient de retirer l'éducation de son fils à maître Jobelin
Bridé pour la confier à Ponocrates; et celui-ci, avant de
plier son élève à de nouvelles méthodes, et pour mieux
pouvoir s'acquitter de cette tâche, le laisse se comporter
quelque temps selon la discipline de ses précepteurs
sophistes. Donc Gargantua, comme auparavant, se lève
tard, va à l'église, étudie quelque méchante demi-heure,
se met à table et, le déjeuner fait, se divertit à tous les
jeux que Rabelais énumère avec complaisance; après
quoi, il boit quelque peu, dort deux ou trois heures,
marmotte ses patenôtres et va souper; puis on apporte
les beaux évangiles de bojys, c'est à dire force tabliers
(I, xxii), et Gargantua se remet à jouer... Quand il con-
naît cette vitieuse manière de vivre (I, xxiii), Pono-
crates entreprend de la corriger; et la part que prend
le jeu dans cette nouvelle éducation est beaucoup plus
restreinte et mieux entendue. Il s'agit de ne perdre aucune
heure du jour; même quand Gargantua s'amuse, il faut
qu'il s'instruise. Si Ponocrates fait venir des cartes après
le repas, c'est pour apprendre à son élève mille petites gen-
tillesses et inventions nouvelles qui lui donnent le goût de
l'arithmétique (I, xxin) ; et si, quand le temps est mauvais,
ils revocquent en usage l'antique jeu des tables, c'est pour
repasser en leur esprit les passaiges des auteurs anciens
es quel'{ est faicte mention ou prinse quelque métaphore
sus iceluy jeu (I, xxiv). Une autre préoccupation, plus
importante, apparaît encore : celle de développer les forces
LES JEUX DE GARGANTUA.
physiques de l'enfant, de faire de lui un homme robuste
et sain. Ce qu'il lui faut, ce sont les jeux en plein air, les
exercices violents où le corps puisse gagner en vigueur et
en souplesse. Ponocrates, qui est très avise, ne l'oublie
pas; et Gargantua, sous sa direction, joue à la balle\ à la
paulme^ à la pile îrigone^, il apprend la lutte, la course
et le saut, il s'exerce à tirer à la butte et au papegay^
(I, xxin). Voici donc deux méthodes que Rabelais oppose
l'une à l'autre pour délasser l'esprit de l'enfant : l'une
consiste à l'occuper de niaiseries et à lui enseigner quan-
tité de jeux qui ne sont d'aucun profit pour son intelli-
gence et font de lui le personnage tout resveux et rassoté
(I, XV) dont maître Jobelin est le digne précepteur; l'autre
à lui faire pratiquer quelques sports propres à former son
être physique sans abâtardir son être moral. C'est celle-ci
que préfère Rabelais. Il ne pense pas qu'il soit nécessaire
d'apprendre aux enfants les deux cent dix-sept jeux de
Gargantua; il ne voit aucun avantage à leur remplir la
tête de choses si parfaitement inutiles et qui leur font
perdre un temps précieux. En les remplaçant par des
sports qui les fortifient sans les fatiguer ■*, Rabelais
montre qu'il est en avance sur son siècle; il comprend un
1. Ce jeu revient un peu plus loin (ibid.) : « Jouoit à la grosse
balle, et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. »
2. Il est curieux de remarquer qu'aucun de ces trois jeux ne se
trouve dans la liste du ch. xxii. Il n'est pas douteux que Rabelais
ne les ait omis intentionnellement.
3. On peut comparer aux passages du I" livre où Rabelais parle
des jeux de Gargantua ce qu'on en dit dans la Seconde chronique de
Gargantua et de Pantagruel : « Aulcunes foys il se esbatoit à jecter
des pierres du hault de la montaigne, comme font petits enfans,
lesquelles n'estoyent point moindres de la pesanteur de troys pipes
de vin. Et par foys s'alloit esbatre en la forest, comme font jeunes
jouvenceaulx w (éd. P. Lacroix, Paris, libr. des Bibliophiles, 1872,
in-i2, p. 17). On sait de quels développements Rabelais a enrichi,
par la suite, ce thème un peu mince.
4. Rabelais insiste sur ce point : « Tout leur jeu nestoit qu'en
liberté, carilz laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient
ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou estoient aultre-
ment las » (I, xxiiij.
LES JEUX DE GARGANTUA.
des premiers à quel point il est important dans une édu-
cation complète d'exercer les corps, — suivant sa propre
expression, — comme on exerce les âmes; il ne cherche
pas seulement, comme les précepteurs sophistes, à amuser
l'élève dont il a la charge, mais à tourner cet amusement
au plus grand profit de sa santé.
On peut être surpris, tout d'abord, que Rabelais se soit
ainsi inquiété de la place qu'occupaient les jeux dans la
vie des enfants au xvi^ siècle; était-elle donc si considé-
rable? Y avait-il là un véritable danger, contre lequel il
fallait prévenir les éducateurs ? — Rien ne convient mieux,
pour répondre à de telles questions, que d'appeler en
témoignage les contemporains eux-mêmes. Et nous cite-
rons en premier lieu Mathurin Cordier, qui fut en son
temps un excellent maître et qui apprit à bien des écoliers,
— entre autres à Calvin, — les beautés de la langue
latine. Dans son De corrupti sermonis emendatione*
(i53o), sorte de recueil d'expressions à l'usage des classes,
il consacre un chapitre entier aux termes de jeu, attestant
ainsi leur fréquent emploi parmi les enfants ^ (Ludendi
formulae, ch. xxxviii). Il nous apprend qu'il était interdit
dans les collèges de jouer aux cartes et aux dés, et qu'on
n'observait pas toujours cette défense : « lohannes et
Petrus habuerunt ad dorsum : quia regens invenerat eos
1. Voici comment l'auteur explique le plan de l'ouvrage : « In hoc
opusculo fere praecedunt sermonis aut corrupti aut maie accom-
modati formulae in Gallicam linguam, paucis admodum exceptis,
conversae : quibus in eundem sensum statim respondent aliae Latino
eloquio : et eae sunt quas corrupti sermonis emendationem appella-
mus » (éd. i533, fol. a VIII, r").
2. Il est intéressant de citer ici tous les jeux qu'on rencontre dans
ce chapitre : ce sont la paulme, la balle [pila], la courte boule, la
grand boule, la mousche, les barres, le citevau fondu, la savate, le
pot cassé, la course, le saut, la danse, le palet, les claquettes, la
quille, la- crosse, les chartes, les dets, les clef:{, les jectons sur la
table, la vessie pleine de vent {ludus vesicae), les joncliet:^, les osselets,
les tablettes, le per ou non, les dames, les escheti, le jensey, la noix
la toupie, la trompe. . . , . ^
LES JEl'X DE GARGANTUA.
ludentes ad chartas'. » — « Et jure quidem optimo, « —
ajoute Cordier en bon latin. — ^( Hune enim ludum et illi-
beralem et perniciosum pueri angue pejus odisse debent »
(§ 41). Plus loin, le dialogue suivant s'engage entre deux
écoliers : « Vis tu ludere ad detos? — Ego nolo. —
Quare? — Quia est lusus defensus. — Quare? — Quia
dicunt quod est peccatum mortale. » Et Cordier, qui est
moraliste à ses heures, conclut en disant : « Abstineant
omnino pueri aléa : Hoc est Omni ludo, qui in sorte con-
sistit : qualis est chartarum ludus, et tesserarum, et
talorum « [^ 42). Ces conseils, il faut le croire, n'étaient
pas inutiles; on les trouvait déjà, sous une forme drama-
tique, et, si l'on peut dire, mis en action, dans la Moi-alitc
des Enfants de Maintenant^. On y voyait Malduict,
Jabien et Finet, entraînés par Luxure, jouer avec elle au
glic, au franc du carreau, à la merelle, à la chance; et les
spectateurs s'intéressaient à ces parties qui se disputaient
devant leurs yeux, ils en suivaient sans se lasser tous les
incidents; ils comprenaient que la jeunesse se laissait
corrompre par cette funeste passion du jeu dont on leur
montrait les effets, et qu'excitaient encore les victoires
répétées de Luxure. C'est contre elle qu'un père, à cette
époque, mettait en garde son fils; sachant combien était
forte la tentation, il lui disait :
Mon enfant ne joue point aux jeux
Hasardeux, maulvais, decepvables,
Comme de cartes ou de tables,
Car certes ilz sont périlleux*.
Et c'est encore de cette même fureur du jeu, sans cesse
1. Tel était le latin barbare dont usaient les écoliers, et que reprend
Mathurin Cordier.
2. Publiée dans V Ancien Théâtre Français, par Viollet Le Duc,
t. III.
3. La doctrine du père au fils, dans le Recueil de poésies françaises
des XV' et XVI' siècles, t. II, p. 242.
LES JEUX DE GARGANTUA.
grandissante, dont se plaignait Vauquelin de la Fresnaye
en écrivant à son fils Guillaume :
Les Muses ne sont plus en cet âge écoutées,
Et les vertus au loin de tous sont rejetées.
Les jeunes de ce temps sont tous achalandez
Aux boutiques des jeux de cartes et de dez^.
Ce n'est donc pas sans raison que Rabelais, en suppri-
mant de la vie de son élève les jeux qui y tenaient tant de
place auparavant, s'est élevé contre l'abus qu'on en faisait.
Et il a ainsi voulu indiquer qu'il fallait arrêter chez
l'homme, dès sa jeunesse, une passion qui, dans son âge
mûr, l'occupait tout entier et était alors presque géné-
rale. Le nombre même des jeux qu'énumère Rabelais, les
fréquentes mentions qu'en font les auteurs du temps sont
une preuve suffisante de l'importance qu'ils avaient dans
la vie du xvi^ siècle. Un des écrivains qui nous donne sur
cette époque les plus précieux renseignements, Éloy
Damerval, trace, dans le Livre de la Diablerie (iSoy),
un tableau assez saisissant de la funeste existence des
joueurs :
Mais c'est pitié que de leur vie :
Hz n'ont de besongner envye.
Si tost qui leur monte en la teste,
Soit jour ouvrier ou jour de feste,
Hz sont prestz dès le point du jour
D'aller là prendre leur séjour.
Chante le prestre bas ou hault,
C'est tout ung, il ne leur en chault
Ne du prestre ne de la messe.
Hz ont fait ensemble promesse
D'estre là des le plus matin...
[Second livre, ch. m.]
I. Livre IV des Satyres françaises. Éd. Julien Travers, Les
diverses poésies de Jean F, sieur de la Fresnaie, Caen, Le Blanc-
Hardel, 2 vol. in-8°, 1869-70; t. I, p. 337.
LES JEUX DE GARGANTUA.
Et le poète montre comment finissent ces parties pour
lesquelles ils oublient leurs devoirs les plus sacrés :
Quant ilz se voyant en malheur,
Frappent des piedz sur le plancher
Tant fort qu'ilz font tout trebuscher...
Nuisent, cryent, tencent, debatent
Et si lourdement s'entrebatent,
Qui s'entre tuent à la fois,
Dont n'ay pas grant dueil toutefois.
[Ibid.]
Les titres mêmes des chapitres en disent assez long
sur les intentions moralisatrices d'Éloy Damerval, et
indiquent combien était capitale pour lui cette question
du jeu : « Comment les joueurs sont ydolatres en faisant
du jeu leur dieu » (second livre, ch. viii). — « Comment
les joueurs tuent leurs corps, perdent leurs biens et tuent
leurs âmes » (ibid., ch. ix). L'insistance qu'il met à con-
damner le jeu, la passion avec laquelle il développe ses
arguments sont autant de preuves que c'était là un sujet
de première importance et qui atteignait l'homme dans
une de ses habitudes les plus chères. Nous en avons un
témoignage plus frappant encore : ce sont les contrats de
non jouer, dont l'usage s'était établi dès le xiv^ siècle', et
dont on trouve encore des exemples à l'époque de Rabelais.
Par ces contrats, passés devant notaire, on s'engageait à
ne plus prendre part à aucun jeu, ou à s'interdire certains
jeux expressément désignés, pendant une période de temps
que l'intéressé déterminait lui-même. C'est ainsi que, le
I. M. Henry d'Allemagne, dans son livre sur les Cartes à jouer du
XIV' au XX° siècle, cite un contrat de ce genre qui remonte à
l'annce i38i et qui fut passé devant un notaire marseillais, entre un
certain Jacques Jean, qui allait s'embarquer pour Alexandrie, et
deux de ses amis : « Jacques Jean promet de ne prendre part à
aucun jeu, ni comme acteur ni comme parieur, à partir du moment
où il mettra le pied sur le navire, pendant tout le temps de son
absence et huit jours après son retour à Marseille^ sous peine de
payer i3 Horins d'or pour chaque infraction » (t. I, p. 12-14).
LES JEUX DE GARGANTUA.
10 mars i520, un cordonnier et un tisserand, sentant eux-
mêmes le besoin de se préserver contre une passion qui
les ruinait, font dresser un acte dans les formes, où il est
écrit : « Primo concordaverunt quod... de novem annis
proximis a die présente incipientibus et inde in anthea
computandis, non ludet a l'essiich, a las cartas^ al das, a
las cartas burlos ' et a las qiiilhas et a la palma et a degim
aultj'e juoc a l'essuch-. » Il fallait que le péril fût bien
grand, pour que ces braves gens sentissent la nécessité de
recourir au notaire afin d'affirmer leur volonté de ne plus
jouer; il ne leur suffisait pas de se le promettre à eux-
mêmes; dans leur respect de la chose écrite et durable,
ils pensaient qu'un engagement solennel les liait davan-
tage que la plus ferme résolution.
A défaut des témoignages des contemporains et des
contrats dont nous venons de parler, nous trouverions
une preuve irrécusable de la passion du jeu au xvi^ siècle
dans les édits et les ordonnances qui furent rendus à cette
époque pour enrayer l'entraînement général qui y portait
toutes les classes de la société. Les premières mesures
prohibitives datent de plus loin : déjà en iSgy, le prévôt
de Paris fait défense aux gens de métier de jouer les jours
ouvrables à la paume, à la boule, aux dés, aux cartes et
aux quilles. Le mal n'avait pas diminué au xv^ siècle,
puisque Charles VllI se voit encore forcé, en octobre
1485, d'édicter contre le jeu les peines les plus sévères.
Un an avant la publication à Lyon de Pantagruel^ Fran-
çois 1er, qui eût dû être indulgent pour des fautes dont il
donnait l'exemple, interdit « à tous ceux qui manient nos
1. « Jeu de boules, analogue au jeu du bouchon; il consiste à
tirer sur une boule qui porte les enjeux de tous les joueurs. Le
carto-burlo était sans doute un jeu de hasard ainsi appelé parce
qu'on mettait tous les enjeux sur une même carte. » (Note de M. Mireur,
voir plus bas.)
2. Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. Sec-
tion d'hist. et de phil., 1884, P- 85. Comm. de M. Mireur sur les
Contrats contenant l'engagement de ne plus jouer. Sur le même
sujet, voir Mémoires de l'Académie des sciences de Dijon, 1829,
p. 242.
lO LES JEUX DE GARGANTUA.
deniers et finances de jouer à quelque jeu que ce soit, et
ce sur peine de perdition de leurs états, d'être fustigés et
bannis à perpétuité et leurs biens contisqués... ». En 1541,
c'est le Parlement de Paris qui intervient; par un arrêt
en date du 22 décembre, il défend « à toutes personnes de
la ville et faubourgs de Paris de souffrir qu'on joue aux
dés et aux cartes dans leurs maisons, à peine contre les
maîtres du jeu de punition corporelle et, contre les
joueurs, de prison et d'amende arbitraire'. » Cet arrêt est
particulièrement important, car il précise pour nous
l'époque où s'ouvrirent les premiers tripots; il nous
apprend que les joueurs se donnaient rendez-vous dans
certaines maisons pour s'adonner à leur passion favorite,
— et le nombre de celles-ci devait être déjà assez considé-
rable, puisque le Parlement de Paris ne jugeait pas bon de
les tolérer^.
On a pu remarquer que toutes les défenses dirigées
contre le jeu s'adressaient principalement à la petite
bourgeoisie et aux gens du peuple; il ne faudrait pas en
conclure que les personnes de condition n'en eussent pas
besoin. Plus que partout ailleurs, le mal sévissait à la cour;
mais on permettait aux grands ce qu'on interdisait aux
petits. Le jeu était considéré comme un amusement de
gentilhomme qui ne pouvait convenir au commun sans
danger : comment se fût alimenté le trésor, si ceux qui
payaient les impôts eussent eu le droit de se ruiner, tout
comme les nobles et puissants seigneurs? En les obli-
geant à garder leurs beaux écus pour un meilleur usage,
le roi n'agissait pas tant dans leur intérêt que dans le
sien propre. Il n'obtint jamais, d'ailleurs, le résultat qu'il
désirait; les édits, les arrêts, les ordonnances restèrent
lettre morte. Une passion qui tient de l'homme même ne
1. Nous extrayons ces textes du livre de M. Henry d'Allemagne,
op. cit., t. I, p. 438-440.
2. Noël du Fail, dans les Contes d'Eutrapel (i585), parle d'un Pro-
vençal, demeurant rue Saint-Antoine, qui, « sous couleur d'astro-
logie », tenait une maison de jeu. Voir p. 22-23.
LES JEUX DE GARGANTUA.
peut être ébranlée par les mesures qu'on prend contre
elle, et celle du jeu, que les pouvoirs publics n'ont cessé,
depuis le xiv^ siècle, de poursuivre, est aujourd'hui plus
vivace que jamais.
Ainsi Rabelais, — et c'est à quoi nous voulions en
venir, — a soulevé, à propos de l'éducation de Gargan-
tua, une question qui était, à son époque, d'une passion-
nante actualité. Ce n'est pas dans une intention purement
plaisante qu'il a dressé, au premier livre, une liste de
deux cent dix-sept jeux; elle répondait, pour ses lecteurs,
à des préoccupations dont la gravité ne nous échappe
pas. En cherchant quels étaient son vrai sens et sa portée,
nous nous sommes conformé aux conseils mêmes que
donne Rabelais dans son prologue : ne nous avertit-il
point que les matières qu'il traite ne sont pas aussi
« folâtres » que le titre semble l'indiquer? « Et posé le cas
qu'au sens literal vous trouvez matières assez joyeuses et
bien correspondentes au nom, toutesfoys pas demourer
là ne fault..., mais à plus hault sens interpréter ce que par
adventure cuidiez dict en gayeté de cueur. » Les com-
mentateurs de Rabelais verront toujours dans ces mots
une excellente excuse à leur ambition de tout expliquer.
12 LES JKUX DK GARGANTUA.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES.
I. Nous nous sommes servi, pour le texte et l'orthographe,
de l'édition de François Juste, Lyon, 1542, in-i6. La liste des
jeux de Gargantua fait partie du ch. xxii, intitulé : Les jeux de
Gargantua. Chaque nom de jeu occupe une ligne; aucune
virgule ne le sépare du suivant. La liste va du fol. 56 verso au
fol. 61 recto.
II. Dans l'édition de i535, Lyon, François Juste, in-i6, —
que nous désignons par la date dans nos variantes, — l'énumé-
ration des jeux fait partie du ch. xx, intitulé : L'estude et diète
de Gargantua scelon la discipline de ses précepteurs Sorbo-
nagres. Les noms de jeu se suivent sans alinéa ; ils sont séparés
par des virgules. Dans cette édition, 16 jeux manquent qui
se trouvent dans celle de 1542; ce sont : à la malheureuse, au
fourby, à passe~dix, au lansquenet, au martres, à escorcher le
renard, au vireton, au picquarome, à rouchemerde, a angenart,
à escharbot le brun, à je vous prend sans verd, a bien et beau
s'en va quaresme, au pinot, à maie mort, aux croquinolles.
Deux jeux, qui se trouvent une fois dans l'édition de Fr. Juste,
1542, se trouvent deux fois dans celle-ci : au propous et au
pallet.
III. Dans l'édition d'Estienne Dolet, Lyon, 1542, in-i6, —
que nous désignons dans nos variantes par le nom de l'impri-
meur, — l'énumération des jeux fait partie du ch. xx, intitulé :
L'estude de Gargantua, selon la discipline de ses précep-
teurs. Comme dans l'édition de Fr. Juste, 042, chaque nom
de jeu occupe une ligne, et aucune virgule ne le sépare du
suivant. La liste va de la page 96 à la page io3. Dans cette
édition, douze jeux manquent qui se trouvent dans celle de
Fr. Juste, 1542; ce sont ceux qui manquent dans l'édition de
i535, sauf le vireton, le pinot, la maie mort et les croquinolles.
LES JEUX DE GARGANTUA. l3
INDEX
DES OUVRAGES LE PLUS SOUVENT CITÉS.
Adry. Dictionnaire des Jeux de l'Enfance et de la Jeunesse
che^ tous les peuples, par J. F. A. Y., Paris, Barbou, 1807,
in-i2.
Allemagne (Henry-René d"). Les Cartes à jouer du XI V'^ au
XX^ siècle, Paris, Hachette, 1906, 2 vol. in-40.
Ancieti Théâtre François depuis les Mystères jusqu'à Cor-
neille, publié par M. VioUet-le-Duc, Paris, Jannet, Bibl.
elz., 1854-57, 10 vol. in-i6.
AuBiGNÉ (Th. Agrippa d'). Œuvres complètes, publiées par
E. Réaume et F. de Caussade, Paris, Lemerre, 1873-92,
6 vol. in-80.
Baïf (Jean-Antoine). Euvre en Rime, publiée par Ch. Marty-
Laveaux, Paris, Lemerre, 1881-90, 5 vol. in-80.
BoucHET (Guillaume, sieur de Brocourt). Les Serees, avec
notice et index par C.-E. Roybet, Paris, Lemerre, 1873-82,
6 vol. in-i2.
Branthôme. Œuvres, publiées par P. Mérimée et L. Lacour,
Paris, Jannet, Bibl. elz., i858-95, i3 vol. in-i6.
Cholières. Œuvres, publiées par P. Lacroix, Paris, Jouaust,
1879, 2 vol. in- 12. [Les neuf matinées et Les apresdinees).
GoQuiLLART (Guillaume). Œuvres, publiées par Ch. d'Héri-
cault, Paris, Jannet, Bibl. elz., 1857, 2 vol. in-i6.
CoRDiER (Mathurin). De corrupti sermonis emendatione, tertia
editio, Paris, Rob. Estienne, i533, in-12.
Damerval (Éloy). Le livre de la deablerie, s. 1., 007, in-fol.
Dictionnaire des Jeux Familiers ou des Amusements de société
(partie de V Encyclopédie méthodique par une société de gens
de lettres, de savans et d'artistes), Paris, an V, in-40.
Dictionnaire des Jeux mathématiques (partie de VEncyclo-
pédie méthodique), Paris, an VII, in-40.
EsMANGART ct Eloi JoHANNEAU. Œuvrcs de Rabelais, éd. Vario-
14 LES JEUX DE GARGANTUA.
rum, augmentée de pièces inédites.,., Paris, Dalibon, 1823,
g vol. in-80.
Fail (Noël du). Œuvres facétieuses, publiées par M. Assézat,
Paris, Daffis, Bibl. elz., 1874, 2 vol. in-i6.
La Friquassee Crostestyllomiee des antiques modernes Chan-
sons, Jeux et menu fretel des petits Enfans de Rouen...
Reproduite littéralement d'après l'imprimé de 1604, avec une
notice d'A. Pottier, Rouen, Boissel, i863, in-12.
FROissART.Poeji'e^, publiées par A. Scheler, Bruxelles, Devaux,
1870, 3 vol. in-80.
GuiLEviLLE (Guillaume de). Le Romant des trois Pelerinaiges...,
chez Barthole et Jehan Petit, s. d., petit in-fol. Cet ouvrage
a été réimprimé par les soins du Roxburghe Club, à Londres,
Nichols and Sons, 1893, 3 vol. in-40.
Guillaume (Maître). Le Voyage de M^ Guillaume en l'autre
monde vers Henry Le Grand, Paris, 1612, in-80.
Jusserand (J.-J.). Les Sports et Jeux d'exercice dans l'An-
cienne France, Paris, Pion, 1901, in-12.
Le Duchat. Œuvres de Maître François Rabelais, avec des
remarques historiques et critiques. Nouvelle édition, Ams-
terdam, 1741, 3 vol. in-40.
La Maison des Jeux Académiques..., Paris, Estienne Loyson,
1668, in-12.
Marguerite, reine de Navarre. Heptaméron, publié par Le
Roux de Lincy et A. de Montaiglon, Paris, Eudes, 1880,
4 vol. in-80.
Marty-Laveaux (Ch.). Œuvres de Maistre François Rabelais,
Paris, Lemerre, i863-i9o3, 6 vol. in-80 <.
OuDiN (Antoine). Curiosité:^ françoises..., 2e édition, Paris,
Sommaville, i656, in-12. (La ire éd. est de 1640.)
PÉRiERs (Bonaventure des). Œuvres françoises, publiées par
Louis Lacour, Paris, Jannet, Bibl. elz., i85G, 2 vol. in-i6.
Recueil de poésies françaises des XV'^ et XF/c siècles, Paris,
Jannet, Bibl. elz., 1855-78, i3 vol. in-i6.
I. Nous avons suivi le texte de cette édition dans toutes nos cita-
tions de Rabelais, sauf, bien entendu, pour la liste du ch. xxii.
LES JEUX DE GARGANTUA. l5
Régis. Rabelais, Gargantua und Pantagruel ans dem fran^ô-
sischeu verdetitscht..., Leipzig, Barth, 1832-41, 4 vol. in-80.
Rolland (Eugène). Jeux et rimes de l'Enfance, Paris, Mai-
sonneuve, i883, in-i8.
Stella (Jacques). Les Jeux et Plaisirs de l'Enfance, gravés
par Claudine Bonzonnet-Stella, Paris, 1657, in-40.
Tabourot (Etienne). Les Bigarrures et Touches du Seigneur
Des Accords, avec les apophtegmes du sieur Gaulard et les
Escraignes Dijonnoises. Dernière édition de nouveau aug-
mentée..., Paris, Théodore Girard, 1662, in-12.
Urquhart (Sir Thomas), and Peter Le Motteux. Rabelais,
Gargantua and Pantagruel, translated into English, annis
1653-1694, with an introduction by Charles Whibley, Lon-
don, 1900, 2 vol. in-80.
LES JEUX DE GARGANTUA
... Là jouoyt :
Au FLUX. — Le mot Jlux a deux acceptions voisines,
mais différentes, qu'il importe de bien distinguer : c'est
d'abord un jeu de cartes (celui dont il est ici question), et
c'est aussi un terme de jeu qui désigne une certaine suite
de cartes, indépendamment des combinaisons qui en font
usage.
i'' Le Flux se jouait à quatre; on donnait à chacun un
certain nombre de cartes, et celui qui en recevait le plus
de la même couleur avait le flux et gagnait. — Ce jeu,
qui arrive le premier dans la liste de Rabelais, paraît avoir
été fort en honneur au xvi^ siècle; les mentions qu'en font
les auteurs du temps sont très nombreuses. Sa vogue était
déjà grande vers i5oi, sous le règne de Louis XII, ainsi
qu'en témoigne Hubert Thomas, dont la Vie de l'électeur
palatin Frédéric IP est citée, à ce propos, par Le Duchat
(t. I, p. 78] : « Rex vero Ludovicus- et plerique alii, spec-
tantibus militibus, coronatorum chartis ludebant, ludo ea
tempestate frequentissimo, quem etiamnum hodie Fluere
appellant. » Eloy Damerval, qui, en plusieurs endroits
de son Livre de la Diablerie (iSoy), s'indigne contre la
passion du jeu, fait dire à Satan :
Affin qu'ilz n'usent leurs soliers
Hz ne hobent de leurs maisons.
La jouent en toutes saisons...
A ung tas de jeux superflux
A la condampnade et au flux.
[Second livre, ch. m.]
1. Francfort, 1G24.
2. Louis XII.
LES JEUX DE GARGANTUA. l'y
Menot, cité dans Du Gange (glissis), nous apprend que
les cordeliers pratiquaient quelquefois le Flux qui, comme
tous les jeux de hasard, était sévèrement défendu aux
ecclésiastiques : « Si videretis fratrem nostri Ordinis
solum in taberna ludentem taxillis, chartis, Glissi et
fluxui. » Et plus loin : « Qui ludit ad ludum chartarum,
du Glic, du flus, de la triomphe. »
Nous lisons dans une Épitaphe composée par Roger
de Collerye, dont les œuvres furent publiées en i536, les
vers suivants :
Au flux, au cent, au glic, au tricquetrac,
Il s'esbatoit, souvent estoit à flac^
Dans un autre passage (épître XXI, p. 56), le même poète
mentionne un « jeu de la Flac »; l'éditeur Gh, d'Héri-
cault pense que c'est peut-être « le flux dont parle Rabe-
lais, et qui est encore usité en Picardie ». Il est possible
que Roger de GoUerye, pour rimer avec tricquetrac, ait
changé flux en flac (nous trouverons une licence analogue
au jeu de Pet en gueulle); on s'étonne cependant que le
poète, qui, dune part, connaissait le jeu du Flux, et, de
l'autre, pouvait terminer son vers, comme dans l'épi-
taphe, par l'expression être à /lac, ait préféré altérer le
nom d'un jeu alors si répandu.
Dans cette rapide revue de quelques écrivains du
xvi^ siècle, on ne saurait oublier Rabelais lui-même, qui
ajoute, à la fin du chapitre xxii : « Apres souper venoient
en place les beaux évangiles de boys, c'est a dire force
tabliers, ou le beau flux, un, deux, troys, ou à toutes
restes pour abréger. » Il ne faut voir dans cette répétition
qu'une preuve nouvelle de la vogue du flux à cette époque :
lorsque Rabelais pense à des jeux de cartes, le premier
qui se présente à son esprit est le flux,
La Farce des Cinq Sens (publiée à Lyon en i545) con-
I. Œuvres, éd. Ch. d'Héricault, Paris, Jannet, Bibl. elz., i855,
in-i6, p. 285.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 2
l8 LES JEUX DE GARGANTUA.
tient un passage curieux dans lequel le Flux et d'autres
jeux de cartes sont opposés aux jeux de « tables » et
d'échec. On sait que les jeux de hasard avaient été inter-
dits sous des peines très sévères et à plusieurs reprises au
xvi<^ siècle. Aussi lisons-nous :
Les yeulx.
Il nous vault mieulx au tiux jouer,
Au quinoula, ou à la prime,
Ou à l'impérial.
L'Homme.
J'estime
Le jeu des tables et des eschetz
Plus honneste.
[Ancien Théâtre Français, t. III, p. 3i2-3i3.J
Bonaventure des Périers écrit dans ses Nouvelles
Récréations et Joyeux Devis (i558) : « Après soupper, il
fut question de jouer une heure au flus, puis l'evesque se
voulut retirer » [Nouv. XXXIV, éd. L. Lacour, t. II, p. 34) ;
— Claude Gauchet, dans son Plaisij- des Champs^ 1 583 :
Chez un de ses amis, où, sous un coy silence,
On manie le flux, la prime, ou la séquence'.
On trouve encore dans les Contes d'Eutt~apel, de Noël
du Fail (i585) : « Lupolde ne fut des derniers avec les
autres Pedans, Regens et Fesseculs de la nation à ban-
queter et boire à la mode du pays, et puis continuans
la rubrique, à jouer à belles cartes, au flus, a première »
(ch. XXVI, éd. Assézat, t. II, p. iqS); — dans les Matinées
de Cholières (i585) : « ... qu'après le repas ils passeront
deux ou trois heures à joiier au Flus, au J'ay, à la
Séquence, à la Condemnade, au Trou ma Dame, à la
Clef, à Remuer mesnage, et autres tels jeux qui ne sont
I. Éd. Prosper Blancheinain. Paris, Franck, Bibl. elz., 1869,
in-i6, p. 96.
LES JEUX DE GARGANTUA. 19
point défendus » (Mat. VI, éd. P. Lacroix, t. I, p. 224]; —
dans la Chambrière à louer (fin du xvi<= siècle) :
J'ay cartes, tarots et des prests
De toutes sortes, propres (et) nets,
Pour jouer au gay, à la prime,
Au flux, au pair, à la centaine,
Au glic ou bien au passe-dix...
[Recueil de poésies françaises des XV" et XVI' siècles,
t. I, p. 95.]
On pourrait ajouter d'autres passages concernant le
Flux à ceux qui viennent d'être cités; ils ne feraient que
marquer davantage la place qu'occupait ce jeu au
xvi^ siècle dans nos mœurs et dans notre littérature. Il
est plus curieux de montrer comment certaines expres-
sions, qu'on employait couramment au Flux, avaient passé
dans le langage ordinaire et étaient devenues proverbiales.
On lit en effet dans Rabelais : « En sommes nous là! dist
Panurge [à Trouillogan]. Passe sans fluz. Et doncques,
me doibz je marier ou non? » (1. III, ch. xxxv); — et l'on
retrouve la même expression a Passe sans flux » dans un
endroit assez obscur du V« livre (ch. vu). Elle était sans
doute employée, au Flux, par le joueur dont les cartes
n'étaient pas de la même couleur. Cotgrave, au mot
Flux, l'explique ainsi : « Pass, I am not flush; also, let
go, no matter, or not a pin matter. « C'est dans un de ces
derniers sens que la prend Panurge; il ne paraît pas
nécessaire d'adopter sur ce point le commentaire d'Es-
mangart et Johanneau (t. "V, p. 108), qui cherchent une
équivoque dans le mot flux : « Passe, ou plutôt parle
sans flux de bouche, sans paroles inutiles. » L'expres-
sion n'est pas particulière à Rabelais; on la trouve dans
les Propos rustiques de Noël du Fail (1547) : « Hz [les
jeunes gens] en voient tant et de divers, lesquelz avec
leurs bravades laissent passer, et sans flux, et y sont
autant accoustumees, qu'un asne à aller au moulin »
(ch. VI, éd. Assézat, t. I, p. 55), — ce qui signifie : « Ils
voient tant de sots que les femmes laissent passer avec
leurs bravades... », c'est-à-dire dont les femmes ne s'oc-
20 LES JEUX DE GARGANTUA.
cupent pas. Le mot passer éveille dans l'esprit de du
Fail l'expression passe sans /lux, et il. ajoute (là est la plai-
santerie) : laissent passer et sans tîux.
2° On lit dans le Dictionnaire de l'Académie (1694) au
mot Jlux : « Se dit aussi en certains jeux de cartes, comme
à grand Prime, à petite Prime, de quatre cartes de même
couleur. Avoir /lux, faire /lux, avoir /lux par cinquante-
cinq, avoir grand /lux. » C'est dans ce sens que d'Au-
bigné, faisant un sonnet sur la Prime, et y mettant tous
les termes de ce jeu, emploie le mot^w.v ;
Je n'ay que trop souvent et deux cartes et trois,
Prime cinquante-cinq, et \e fleii^ quelquefois.
[Sonnets épigramtnatiqties, XIII, éd. Réaume et Caussadc,
t. IV, p. 336.]
Il est assez remarquable que l'Académie ignore le jeu
de cartes et ne parle que du terme de jeu, et que d'Aubi-
gné, de son côté, l'emploie seulement dans cette dernière
acception. Si l'on réfléchit, d'autre part, que les auteurs
cités plus haut n'en font usage que dans le premier sens,
on est amené à conclure que le jeu de cartes, très en
honneur au xvi^ siècle, avait disparu au xvii^, et qu'il
n'en était resté qu'un terme de jeu dont on se servait à la
Prime.
L'Académie mentionne l'expression Avoir/lux comme
se disant à grand Prime, à petite Prime. On la rencontre
déjà, au xvi= siècle, dans ÏApologie, pour Hérodote,
d'Henri Estienne (i566) : « Quant à celuy qui s'estant
endormi en son Mémento, puis s'esveillant en sursaut
cria : « Le roy boit... », nous en avons parlé ci-devant :
mais nous n'avons pas faict mention de celuy qui cria
« J'ay flus », pensant estre encores au jeu de cartes »
(2'= partie, ch. xxxix) '. Il n'y a pas de raison absolue pour
qu'il s'agisse ici du Flux plutôt que de la Prime. Pour-
tant, l'exclamation J'ai /lus semble être joyeuse; elle
devait rappeler à celui qui la poussait un souvenir
agréable, une partie gagnée. Or, le joueur qui a /lux à
I. Ed. RistelhubcT, Paris, Liseux, 1879, 2 vol. in-8°; t. II, p. 393.
LES JEUX DE GARGANTUA. 21
la Prime, perd; on est donc fondé à croire que le jeu de
cartes dont il est question dans ce passage d'Henri
Estienne est le Flux et non la Prime.
A LA PRIME. — La Prime, comme le Flux, se jouait à
quatre, et l'on y donnait quatre cartes; quand elles étaient
de différentes couleurs, on avait prime et on gagnait.
Avoir prime était donc le contraire d'avoir flux. — Jeu
« autrefois fort en vogue », dit le Dictionnaire de Tré-
voux. Nous l'avons déjà vu mentionné, à côté du Flux,
dans la Farce des Cinq Sens (p. i8) et dans le Plaisir des
Champs (ibid.); ici il vient immédiatement après le Flux.
Ainsi les deux jeux s'associaient, aussi bien par leurs
analogies que par leurs différences, dans l'esprit de Claude
Gauchet et de l'auteur de la Farce comme dans celui de
Rabelais.
La Prime revient à plusieurs reprises dans les œuvres
de Brantôme. Il écrit dans ses Vies des Grands Capi-
taines du siècle dernier : « J'ay ouy dire que le plus
grand subject que le roy prist de l'aimer fust que, jouant
un jour en Flandres à la prime et deux autres', une reste
grande y allant de tout, qui montoit à vingt mille escus,
le roy d'Espaigne, allant d'affection à la prime, la vint à
rencontrer, dont il fust très aise (car quiconque soit le
grand seigneur et libéral est avare au jeu), soudain
s'escriant qu'il avoit prime. Ruy Gomez avoit cinquante-
cinq, lequel, pour n'cmpescher la joie que le roy son
maistre avoit d'avoir rencontré prime, en monstrant son
jeu au tiers et au quart, il jette ses cartes et les mesle
parmi les autres, disant seulement : Je le quicte! »
{i^" partie, ch. xxv, éd. Mérimée et L. Lacour, t. II, p. 147).
« Ruy Gomez avait cinquante-cinq » ; chaque carte valait
en effet un certain nombre de points. Selon Le Duchat
(t. I, p. 78), à la petite Prime, « la plus haute des cartes
est le Sept, qui vaut vingt et un points; celle qui suit est
le Six, qui en vaut dix-huit; et la suivante est le Cinq,
qui en vaut quinze. L'As vaut seize points; mais les
I. Ils étaient donc quatre.
LES JEUX DE GARGANTUA.
autres cartes, c'est-à-dire le Deux, le Trois et le Quatre,
ne valent qu'autant de points qu'ils en marquent. » Le
Duchat n'explique pas le rapport qui existait entre le
nombre de ces points et le fait d'avoir prime. Il est pro-
bable qu'il fallait, pour gagner, réunir deux conditions :
arriver à cinquante-cinq points et avoir quatre cartes de
différentes couleurs. D'Aubigné ne dit-il pas, dans le
sonnet déjà cité (p. 20) : Prime cinquante-cinq? — Dans
la partie à laquelle nous fait assister Brantôme, le roi
rencontre la prime et Ruy Gomez a cinquante-cinq : c'est
pour faire plaisir à son maître qu'il quitte le jeu.
Brantôme écrit encore : « Il avoit un jour convié le
cardinal de Medicis à soupper chez luy, et amprès se
mirent à jouer à la prime » (Grands capitaines y 2^ partie,
ch. IX, t. III, p. ig'ij; — « Jouant aux cartes un jour et à
la prime (car elle aimoit fort le jeu')... » [Recueil des
Dames, 2= partie; t. XII, p. 404); — « Entr'autres il avoit
une très belle et grosse chaisne d'or... après laquelle M, de
Villeclair le gros se mit à faire l'amour tout un long
temps; et ne cessa ny discontinua jusqu'à ce qu'il luy
eust gaigné à la prime teste à teste » [Gr. cap., 2« par-
tie, ch. XXXIV ; t. "VI, p. 88). Cette dernière phrase semble
indiquer qu'on pouvait faire des parties à deux; c'était
sans doute une autre manière de jouer le même jeu. Enfin
Brantôme, qui devait être grand amateur de Prime, en
tire une métaphore et dit dans un sens figuré : « Il fust
adverty de bon lieu qu'il fust sage, et fust muet et plus
doux, autrement qu'on joueroit à la prime avec luy » (Gr.
cap., 2« partie, ch. i; t. VII, p. 341), — ce qui signifie,
écrit en note l'éditeur, qu'on le préviendrait en le tuant;
le mol prime a ici un double sens.
Noël du Fail, dans les Contes d'Eutrapel (i585j, nous
donne des détails assez plaisants sur la manière dont
se pratiquait la Prime en certains endroits de Paris :
« Deux ou trois jours après les perdismes [nos cinquante
écus] chez un Provençal, demeurant en la rue sainct
I. Il s'agit de M""* de Montpensier, « sœur de feu M. de Guise ».
LES JEUX DE GARGANTUA. 23
Antoine, contrefaisant le devin, ayant femme et enfans,
mais c'estoit une grosse maquerelle, et cinq garces
accoustrees en chaperons de velours, lesquelles sous cou-
leur d'Astrologie, on alloit visiter et jouer à tous jeux : y
avoit une chambre pour la Prime, où les nouvelets
estoient mis du costé de la muraille, en l'entredeux de
laquelle, derrière une tapisserie percée en certains endroits
y avoit un regardeur du jeu, lequel marchant sur pédales,
qui respondoient sous le pied des joueurs de l'autre costé,
leur faisoit entendre les points de partie adverse »
[Etitr., XXVI, éd. Assézat, t. II, p. 202). Ce passage, curieux
sous plus d'un rapport, nous instruit de la vogue de la
Prime au xvi« siècle, — puisqu'il y avait, chez ce Pro-
vençal, une chambre spéciale pour y jouer, — et nous
apprend que c'était un jeu défendu, — puisqu'on n'allait
lui rendre visite que sous couleur d'Astrologie. Le jeu
était en effet interdit dans les maisons particulières et dans
les lieux publics; si l'on voulait contenter sa passion, il
fallait user d'un détour.
La Prime était encore très répandue au xvii^ siècle. On
peut lire dans les Aventures du Baron de Faeneste (161 7)
le récit d'une partie de Prime (1. IV, ch, x, éd. Réaume et
Caussade, t. II, p. 600). Dans une pièce intitulée les Jeux
de la Cour (1620) \ on trouve les vers suivants :
Le reversis n'est, bon que pour les amoureux,
Et la prime pour ceux quy sont pleins de finance 2.
La Joueuse dupée ou Vlntrigue des Académies., comédie
en un acte de J. de la Forge (1664), contient une longue
énumération de jeux, dans laquelle se trouve la Prime. Il
est intéressant pour Thistoire de plusieurs d'entre eux de
citer cette liste en entier : ' ■ '
Le Marquis.
Je pourrois aisément vous nommer mille jeux :
1. Publiée dans les Variétés historiques et littéraires, Bihl. elz.,
Paris, Jannet, i855-63, 10 vol. in-i6; t. IV, p. 17-21.
2. « Les gens de finance, en effet, primaient tout alors » (note
d'E. Fournier).
24 LES JEUX DE GARGANTUA.
La beste, le berlan, la ferme, la reale,
Le trente et un, la belle, avec l'impériale,
Le hère, l'entre-lut, le trois, le lansquenet,
Le hoc, le reversis, la prime, le piquet,
La triomphe, le trut, le cubas, la chouette.
Le jeu de Cupidon, de l'oye et de gillette.
Le double trique-trac, le hoccat, le billard,
Les dames, les échets, la poule, le renard.
Le jeu des coins du monde et de toute la terre,
Les quatre fins de l'homme, et celuy de la guerre,
Tant d'autres jeux encore où l'on n'est point assise
[Se. V.]
Plusieurs de ces jeux se trouvent dans Rabelais; les
autres étaient d'une invention plus récente. Le passage
nous donne une idée exacte de ceux qui avaient cours
dans la seconde partie du xvn^ siècle.
On lit dans le Dictionnaire de l'Académie {i6g^, prime) :
« Il y a deux sortes de prime, la grand'prime, la petite
prime... « Le Duchat explique, dans son commentaire
(t. I, p. 78) : « A la grande, on joue avec les figures, mais
à la petite, où on donne à chaque Joueur quatre cartes,
une à une, la plus haute des cartes est le Sept^... » —
Littré [prime)., cite La Bruyère, XII : « Il ne joue ni à
grande ni à petite prime. » — Ces deux manières de jouer
le même jeu existaient peut-être déjà au xvi^ siècle; mais
rien ne permet d'affirmer, soit qu'elles étaient connues du
temps de Rabelais, soit qu'elles furent seulement intro-
duites au siècle de Louis XIV.
On a vu par un passage de Brantôme (p. 21) que la
Prime se jouait en Espagne; c'était en effet de là, et
d'Italie, qu'elle nous venait. Dans Joachim du Bellay,
dont on se rappelle le séjour à Rome, on trouve plusieurs
fois la forme Première, copiée sur l'italien Primiera., qui
n'est pas autre chose que notre Prime :
Je ne te prie pas de lire mes escripts,
1. Les Contemporains de Molière, par \'. Fourncl. Paris, F. Didot,
1863-75, 3 vol. in-8«; t. III, p. 3o6.
2. La suite du passage a été citée p. 21.
LES JEUX DE GARGANTUA. 3D
Mais je te prie bien qu'ayant fait bonne chère,
Et joué toute nuict aux dez, à la première...
[Les Regrets, sonnet 143 •.]
Ailleurs :
Bref, je scavoy de toute chose un peu,
Et n'estoy pas ignorante du jeu,
Fust aux eschets, ou fust à la première.
[Jeux rustiques, La vieille courtisane^.]
Dans Ronsard, qui abonde en italianismes, on lit :
D'un flus, d'un dé, d'une première,
D'une belle fleur printaniere...
Donner soûlas à nostre vie.
[Gayetés^.]
On a déjà vu le mot employé par Noël du Fail (p. 18);
on le retrouve encore dans un « Sonnet Amphibologique
du jeu des cartes que composa un gaillard Escolier à
Tholose, l'an ibjo », et qu'Estienne Tabourot a inséré
dans ses Bigarrures. Il est intéressant pour les noms de
jeux qu'il contient et mérite d'être cité en entier :
Le Roy, les Huguenots, et tous leurs adherens
Font aux Cartes gros jeu, et bien souvent rechangent.
Capitaines, soldats à la Pille se rangent.
Et quant à ce jeu là sont bien peu deflerens.
A Première le Roy dit qu'il tiendra les rangs,
Aucuns d'auprès de luy cherchant le Per estrangent' :
La Ronfle est un beau jeu, s'ils boivent trop ou mangent,
Le Tru est trop commun; point n'en sont desirans.
Si des femmes on tient à la Carte virade :
Et pour tes prisonniers, c'est à la Condemnade,
S'il faut payer rançon, au Cent on va content.
1. Éd. Marty-Laveaux, Paris, Lemerre, 1866-67, 2 vol. in-8°; t. II,
p. 238.
2. T. II, p. 391.
3. Ed. Marty-Laveaux, Paris, Lemerre, 1887-93, 6 vol. in-8°; t. II,
p. 37.
4. Estrange.
26 LES JEL'X DE GARGANTUA.
Bref le hazard est grand, pour le gain qu'on attend :
Mais je me doute bien, qu'après longue bravade,
La plus grand'part enfin jouera au mal-content.
[Ch. VI, p. 122.1
Tous les jeux mentionnés dans cette pièce figurent dans
la liste de Rabelais.
A LA VOLE. — La Vole n'est pas proprement un jeu de
cartes, mais un terme de jeu de cartes. « Se dit... quand
l'un des joueurs fait toutes les mains'. Il a entrepris la
vole, il a fait la vole, cette vole lui a valu cinquante
jetions » (Académie, 1694). Le Dictionnaire de Trévoux
ajoute que ce terme est employé « à Thombre, à la bête,
à la triomphe, etc. «2.
Vole vient de vola, qui veut dire paume de la main;
De TAulnaye en a conclu à tort qu'il s'agissait du jeu
de la main chaude, qui n'a rien à faire ici dans une
énumération de jeux de cartes. — Ajoutons que sir Tho-
mas Urquhart, dans sa traduction de Rabelais, donne :
At the beast (à la bête), — jeu que le Dictionnaire de Tré-
voux identifie avec la Triomphe.
A LA PILLE. — On a lu dans le Sonnet amphibologique
du jeu des cartes cité par Tabourot (p. 23) :
Capitaines, soldats à la Pille se rangent,
Et quant à ce jeu là sont bien peu defferens.
Il faut retenir de ces deux vers qu'au temps de Rabelais
la Pille était un jeu, et non seulement comme la Vole,
un terme de jeu. Au xvii= siècle, on n'emploie plus le mot
que dans cette dernière acception : '<■<. Piller, suivant l'Aca-
démie (1694), se dit aussi en certains jeux de cartes, comme
à la triomphe, où celuy qui fait' pille quand il tourne un
as, c'est-à-dire qu'il a droit de prendre l'as et toutes les
cartes qui suivent de cette mesme couleur, et d'en mettre
1. Levées.
2. Il s'emploie encore à l'écarté.
3. « Se dit absolument en parlant des jeux de cartes où chacun
donne les cartes à son tour » {Ac. 1694, Faire).
LES JEUX DE GARGANTUA.
d'autres à la place. » Plus tard encore, piller^ « en termes
d'Hombre, c'est prendre plus de cartes au talon qu'il n'est
raisonnable » [Dictionnaire de Trévoux). Nous sommes
loin du sens de Rabelais.
A LA TRiUMPHE. — La Triomphe est un Jeu de cartes et un
terme de jeu de cartes : « The Card-Game called Ruff,
or trump, dit Cotgrave; also the Rutî', or Trump at
it. » — Selon l'Académie (1694) : « Se prend à certains
Jeux de cartes pour la couleur qu'on retourne après qu'on
a donné aux joueurs la quantité de cartes qu'il faut », et
plus bas : « Il se prend aussi pour un certain jeu de cartes.
Jouer à la triomphe. » Dans le premier sens, la triomphe
n'est pas autre chose que l'atout [trump, en anglais). Dans
le second, elle a beaucoup de rapports avec l'écarté (selon
Littré, triomphe).
Des lettres de rémission de 1482, citées dans Du
Gange [triumphus), nous montrent l'ancienneté du jeu :
« Lesquelz se esbatirent à jouer aux quartes au jeu du
Triumphe. »
A LA PICARDIE. — « Le Traducteur Anglais du Rabelais*,
dit Le Duchat (t. I, p. 781, a rendu le nom de ce Jeu par
At the prick and spare not, c'est-à-dire. Pique et n'épargne
point, ou pique hardiment. Ge qui me fait croire qu'à ce
Jeu, les enfants, ou piquent dans un Livre avec une
épingle, ou montent les uns sur les autres comme sur des
Ghevaux. » Picardie ne serait donc pas autre chose que
pique hardie. De l'Aulnaye s'est rangé à la première hypo-
thèse de Le Duchat en écrivant : « Jeu qui se jouait avec
des épingles; » Régis, comme Urquhart, a adopté la
seconde en traduisant : « Reitzu, vielleicht ein Kinder-
spiel. » Ge jeu d'enfants devait en effet consister à mon-
ter sur le dos d'un camarade et à le piquer comme un
cheval pour le faire aller plus vite-. Il est assez extraordi-
1. Sir Thomas Urquhart.
2. Tel n'est point l'avis de M. Henri Clouzot, qui a bien voulu
nous donner d'utiles renseignements pour cette étude. Selon lui,
LES JEUX DE GARGANTUA.
naire de le rencontrer dans une énumération de jeux de
cartes.
Au CENT. — On peut croire, sans en être absolument
sûr, qu'il s'agit ici du piquet, ou du moins d'un jeu ana-
logue. « A quelle époque, dit M. Henry d'Allemagne dans
son livre sur les Cartes à jouer, peut bien remonter l'in-
vention du jeu de piquet? Aucune donnée précise ne peut
être citée à ce sujet; cependant, Rabelais semble l'avoir
connu. Dans la longue énumération des jeux auxquels se
livre Gargantua, il parle, en décrivant les jeux de cartes,
d'un jeu du cent; c'est évidemment au jeu de piquet que
cette dénomination doit être attribuée » (t. I, p. 464). Ne
dit-on pas couramment chez nous faire un cent de piquet,
et le nom espagnol du piquet n'est-il pas Et Juego de tos
Cientos, — le jeu de cent?
Nous avons déjà rencontré le jeu du Cent dans une
Epitaphe de Roger de CoUerye (voir p. 17) ; on le retrouve
dans une Epistre du même auteur :
S'il ne m'en vient, au Cent, au Triquetrac,
N'au Glic aussi, ny au jeu de la P'iac,
Plus ne jourray, qui m'est griefve fortune.
[Épistre XXI, éd. d'Héricault, p. 56.]
La Reine de Navarre en parle dans son Heptaméron :
« Après disner, elle luy demanda à quoy il passeroit le
temps. Il luy dist qu'il n'en scavoist poinct de meilleur
que de jouer au cent*. Et à l'heure feirent dresser le jeu »
(6« journée, nouv. LIX, éd. Le Roux de Lincy et de Mon-
taiglon, t. III, p. i85). Il en est question dans le Sonnet
amphibologique cité par Tabourot (p. 26) :
S'il faut payer rançon, au Cent^ on va content
« il s'agit évidemment ici d'un jeu où la couleur « pique » joue le
rôle d'atout «.
1. « Il est probable que Marguerite a voulu désigner ici le jeu de
cartes que nous appelons aujourd'hui le piquet, et qui se joue en
cent points ». (Note des éditeurs de V Heptaméron, au Glossaire.)
2. Equivoque sur sang.
LES JEUX DE GARGANTUA. 2g
— et dans Agrippa d'Aubigné [Confession catholique du
sieur de Sancy) : « Quelques censeurs de ce temps ont
descouvert... que l'apresdinee fut passée à jouer au Cent
et à la Depesche » (1. II, ch. vi, éd. Réaume et Caussade,
t. II, p. 340 . Peut-être le jeu de la centaine, mentionné
dans la Chambrière à louer [loc. cit., p. 19), est-il le même
que celui-ci.
A l'espinay. — On ne possède aucune donnée sur ce
jeu. Régis le traduit par « Dorn Ausziehens , à arracher
l'épine^ et Urquhart par « at the peenie ».
A la MALHEUREUSE. — (Manque dans i535 et dans Dolet.)
Ce jeu est le même que le malheureux, le maucontent et
le cocu qu'on voit ci-dessous. (Voir Au maucontent, p. 34).
Au FOURBV. — (Manque dans i535 et dans Dolet.) « Au
fourbe, » selon Le Duchat (t. I, p. 78). Urquhart traduit
par « at the fib » et Régis par « Schelmens », mots qui ont
la signification indiquée par Le Duchat.
A PASSE DIX. — (Manque dans i535 et dans Dolet.)
« Jouer à passe-dix, c'est jouer à 3 dés et parier que les
3 ensemble passeront dix points. Il faut pour cela qu'il y
ait 2 dés qui marquent autant l'un que l'autre. Quand ils
marquent 3 également, cela s'appelle rajle* » [Dict. de
Trévoux). « Such a game as our Passage, » dit Cotgrave.
On trouve deux fois ce jeu mentionné dans les Aven-
tures du baron de Faeneste : « La première soiraye, cet
homme bid bénir vonne compenic, il fut spectatur, et
disoit pourtant que si c'eust estai au passe dix, ou à la
condamnade, ou au trente et un, qu'il aboit, Dieu merci,
dequoi youer un teston abec la vonne compenie »
(1. IV, ch. XIV, éd. Réaume et Caussade, t. II, p. 622),
— et plus loin : « Un soir il en perdit quarante et quatre
[pistoles] ; tout en fu, fit jurer les Rouchellois qu'ils appor-
teroient le lendemain chacun six cents pistoules contre six
I. Rafle, « sorte de jeu aux Dcz, dans lequel il faut que deux des
trois dez, ou tous les trois amènent un mesme point, comme deux
quatre, deux six, trois quatre, trois six, etc. » Ac. 1694.
:»0 LES JEUX DE GARGANTUA.
cents qu'il aboit, pour yoùer à y'ai flus et séquence qu'il
aboit appris. Le lendemain, la chalur du ju fit changer et
prendre les dez pour passe dix « (Ibid.).
A TRENTE ET UNG. — (Var. i535 : a trente et un. Dolet :
a trente, et ung.) Le Trente et un, qu'on a rapproché du
trente et quarante ' , est un jeu de cartes ; il consiste à com-
pléter 3 1 points : celui qui .les dépasse perd. C'est à cette
règle du jeu que fait allusion Guillaume Bouchet dans ses
Serees (i584) : « Ce mesme marchand vendant une
haquenee, disoit à celuy qui la vouloit achepter : Prenez-
la hardiment, elle est bonne pour jouer à trente et un,
car elle ne passe point « (XI* Serée^ éd. Roybet, t. II,
p. 224).
L'auteur du Livre de la Diablerie (iSoy) met le Trente
et un au nombre des divertissements permis, quoique ce
soit un jeu de hasard. On peut, dit-il, s'ébattre « a d'aul-
cuns jeux de sort »,
Mais que ce soit par bon accord,
Comme a la baboue ou aux tables,
Ou plusieurs personnes notables
S'esbatent souvent en commun,
A maucontent, a trente et ung,
Et aussi à la bastonnade,
Quant on est en bonne brigade,
A ung tas d'autres jeux plaisans
Qui ne sont a ame nuysans.
[Second livre, ch. xiii.J
On retrouve le Trente et un, au xvii« siècle, dans les
Aventures de Faeneste [loc. cit., p. 29) et dans la Joueuse
dupée, 1664 {loc. cit., p. 24). Mais déjà en 1668 un nouveau
nom, ou peut-être une variante du même jeu, apparaissait
sans cependant faire oublier le Trente et un, et Frosine
disait à Harpagon dans V Avare : « J'en sais une de nos
I. Au trente et quarante, « celui qui amène le plus près de trente
gagne; à trente et un il gagne double; et à quarante il perd double »
(Littré). Il est très possible que le trente et un soit exactement le
même jeu.
LES JEUX DE GARGANTUA. 3l
quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille
francs cette année » (Acte II, se. v).
A PAIR ET SEQUENCE. — (Var. Dolct : A pair, et séquence.)
« A Gard play somewhat like to our post and pair, « dit
Cotgrave. Régis, dans son commentaire de Rabelais, pense
que c'est une sorte de hoc ou d'impériale'. Ce jeu est
sans doute analogue à la séquence citée plus bas. C'est
peut-être aussi le Per mentionné dans le Sonnet amphibo-
logique de Tabourot [loc. cit.^ p. 25), et dans la Cham-
brière à louer {loc. cit..i P- 19)-
A TROYS CENS. — (Var. Dolet : A troys cents.) On trouve
ailleurs dans Rabelais : « Le seigneur Basché jouoit au
troys cens troys avecques sa femme » (1. IV, ch. xiv). Le
trois cent trois et le trois cents étaient des jeux de cartes
dont le nom devait indiquer le nombre des points qu'il
fallait atteindre.
Au MALHEUREUX. — Ce jcu est une variante de la malheu-
reuse, qu'on a déjà vue, et du maucontent cité plus bas.
Selon Bernier^, « c'est le hère, appelé en Languedoc le
malouroux ou malencontreux, et en Auvergne l'asne ».
(Voir ci-dessous Au maucontent, p. 84.)
A LA coNDEMNADE. — « Jeu de cartcs à trois personnes,
selon Le Duchat (t. I, p. 78). Celle à qui il n'appartient
ni de donner ni de couper, nomme une carte, et celui-là
gagne, à qui cette carte arrive, et l'on donne des cartes
jusqu'à ce qu'elle soit tirée. » « A kind of Card-play, like
unto Lansquenet » (Cotgrave). Ce jeu nous venait d'Ita-
lie : « Je me souviens, dit Ménage^, d'avoir lu condem-
nata, en la même signification, dans des auteurs italiens
plus anciens que Marot et Rabelais. » Oudin, dans ses
Recherches italiennes et françoises : « ... à la condem-
nata, sorte de jeu aux cartes. »
1. Jeu mentionné dans Rabelais : « Les officiers jouoient à l'im-
pcriale » (1. IV, ch. xiv).
2. Cité par Esmangart et Johanneau (t. I, p. 396).
3. Dans son Dictionnaire étymologique^ au mot Condannade.
32 LES JEUX DE GARGANTUA.
On a déjà vu mentionnée la Condemnade dans le Livre
de la Diablerie d'Éloy Damerval (p. i6 , dans les Mati-
néei- de Cholières p. i8), dans le Sonnet amphibologique
cité par Tabourot (p. 26; et dans les Aventures du baron
de Faeneste ^p. 29]. Le même jeu revient encore sous la
plume de Jean Marot dans son Voyage de Gênes^ :
Mon nom se meurt^ et ma gloire est malade,
Taincturier Serf ma tins soubz sa commande,
C'est mal joué le jeu de condemnade
A qui Roy vient quant ung valet demand-*.
[Fol. XXIV Y».]
Clément Marot écrit une Epistre qu'il perdit à la
condemnade contre les couleurs d'une damoy selle (éd. de
i538, ép. XVIII''); il ne pouvait mieux s'acquitter que par
des vers. Bonaventure des Périers fait mention de notre
jeu dans ses Nouvelles récréations et joyeux devis (i558) :
« Et que ferons-nous de nos botes? disoyent-ils l'un
à l'autre. Hz s'adviserent de les jouer à belle condemnade,
parce qu'elles estoyent toutes deux d'une mesme façon »
[Nouv. XXIII, éd. L. Lacour, t. II, p. 107;. Enfin on lit
dans les Mimes, Enseignements et Proverbes de Bail
(1576] :
Mais tant aima la condemnade
Qu'il retint un homme apointé
Qui un pas de luy ne s'écarte,
Et pour luy manioit la carte ^
Tant à son jeu fut arresté.
[Premier livre, éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 44.]
Ces deux derniers exemples établissent que la Condem-
1. Jan Marot, de Caen, Sur les deux heureux Voyages de Gènes
et Venise... Paris, P. Roufet, i532, in-8°.
2. C'est Gênes qui parle.
3. On comprend l'allusion politique.
4. Œuvres de Clément Marot, éd. P. Jannet, Paris, Flammarion,
4 vol. in-i6; t. I, p. 174-175.
5. Cest-à-dire : lui servait de partenaire.
LES JEUX DE GARGANTUA. 33
nade se jouait aussi bien à deux qu'à trois, contrairement
à ce que dit Le Duchat.
On ne peut déterminer à quelle époque exacte la Con-
demnade a été introduite en France. Mais il est certain
qu'elle était déjà répandue au xv« siècle; Coquillart 1^1421-
1490) en parle dans ses Droits nouveaux :
Puis quant la bourgoise est en galles,
Une caterve, une brigade
Vient jouer, aux sons des cimbales,
Au glic ou à la condamnade.
[r° partie, éd. d'Héricault, t. I, p. 85.]
Selon Le Duchat, il existe un autre jeu de la Condcm-
nade qui se joue en Languedoc et qui n'est pas un jeu de
cartes : « Il s'agit de savoir qui paiera des Oublies pour
toute la compagnie. L'Oublieur qui les débite s'adressant,
l'un après l'autre, à quelqu'un delà troupe, lui commande
ceci ou cela, puis venant à celui à qui il lui plaît d'en-
dosser l'écot, vous payerCy^ lui dit-il, par une manière
d'Arrêt, que ceux du Pais nomment cotidemnade, comme
qui diroit condamnation. » Régis pense que c'est de ce
jeu qu'il s'agit ici : « In Langucdok ein Gescllschaftspiel,
wobei Strafe diktirt vçurde. » Mais il n'y a aucune preuve
que ce jeu de société ait existé au temps de Rabelais ; et nous
voyons au contraire que tous les écrivains du xvi^ siècle
parlent de la condemnade comme d'un jeu de cartes. C'est
à cette dernière explication qu'il faut s'en tenir.
A LA CHARTE viRADE. — (Var. i535 : à la carte virade.)
On ne sait en quoi consistait exactement ce jeu de la carte
qu'on retourne^. Urquhart traduit par « At the hock^ ».
1. M. Henri Clouzot pense, non sans vraisemblance, qu'il s'agis-
sait de deviner une carte cachée par une autre. Ce jeu, selon lui,
devait ressembler au boneteau.
2. « Hoc : jeu de cartes mêlé du Piquet, du Breland et de la
Séquence, qu'on appelle ainsi parce qu'il y a six cartes qui sont hoc^
ou assurées à celui qui les joue, et qui coupent toutes les autres
cartes. Ce sont les quatre Rois, la Dame de pique et le Valet de car-
reau » {Dictionnaire de Trévoux). %
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 3
34 LES JEUX DE GARGANTUA.
Cotgrave dit aussi, au mot virade : « The Dutch-Card-
game called Hock >' ; mais on ne s'explique pas pourquoi
Rabelais aurait donné au hoc le nom de Charte virade.
Ce jeu est mentionné dans le Sonnet Amphibologique
cité par Tabourot [loc. cit., p. 25) et dans un passage de
Noël du Fail : « ... nous disans avoir trouvé en la rue un
jeune marchand chargé de plus de deux mille escus,
duquel en leur corps défendant, ils en avoient à la cane
virade gagné bien trois cens, qu'ils jetterent sur la table,
monstrans par un jeu de cartes qu'ils avoient en main la
manière et linesse comme ils l'avoient trompé » [Contes
d'Eutrapel, XXVI, éd. Assézat, t. II, p. 199-200). On
trouve également dans les Propos tnistiques (1547) du
même auteur : « Faites donc grand'chere, mes petits
Enfans,... poussez les dets, virez la carte... « (XIII,
éd. Assézat, t. I, p. ii6). Noël du Fail pense sans doute
ici au jeu de la Carte virade.
Au MAUCONTENT. — C^ar. i535 : au moucontent. Dolet :
au malcontent.) « C'est le Hère, dit LeDuchat (t. I, p. 78),
appelle Malheureux en Languedoc, et ici Maucontent,
parce qu'à ce Jeu celui qui est malcontcnt de sa carte, la
change s'il peut; à faute de quoi il est malheureux et
devient le Hère'. » On a déjà rencontré dans la liste de
Rabelais la malheureuse et le malheureux. Le cocu et le
I. « Hère est aussi un jeu de cartes, où l'on ne donne qu'une
carte à chaque personne. On peut la changer contre son voisin,
pourvu qu'il n'ait pas un Roi, et celui à qui la plus basse carte
demeure perd le coup. Hère est aussi le nom qu'en ce jeu on
donne l'as, qui fait perdre celui à qui il demeure dans la main »
{Dictionnaire de Trévoux). On lit dans la comédie d'Ali:^on (2° éd.
1664) :
« Floriane. — J'ay des cartes, ma mère.
« Fleurie. — Tant mieux : dans le batteau, c'est pour jouer un
[hère. »
{Ancien Théâtre Français, t. VIII, p, 451). Le Hère est également
cité dans la Joueuse dupée (1664) de J. de la Forge {loc. cit., p. 24).
Il est probable que ce jeu n'apparut sous ce nom et sous cette
forme qu'au xvti* siècle. Il existait du temps de Rabelais, mais il ne
s'appelait pas ainsi.
LES JEUX DE GARGANTUA. 35
qui a si parle, qui viennent plus bas, sont encore le
même jeu.
Le Maucontent, sous la forme malcontent, est mentionné
dans le Sonnet amphibologique cité par Tabourot \loc.
cit., p. 26), — et dans Les moyens d'éviter merencolie
(1529) :
Nulz qui de toy soyent contens ;
Tous sont jouans au mal contens ^.
[Recueil de poésies françaises, t. II, p. 70.]
Eloy Damerval dit, dans son Livre de la Diablerie: « A
maucontent a trente et ung » [loc. cit., p. 3o).
Au LANSQUENET. — (Manquc dans i535 et dans Dolet.)
C'est le jeu de cartes bien connu. Il est curieux de remar-
quer qu'il apparaît pour la première fois dans l'édition de
Fr. Juste, 1542. On trouvera les règles détaillées du Lans-
quenet dans le Dictionnaire des jeux mathématiques.
Au cocu. — iVar. Dolet : Au coqu.) Le Cocu est, dans
l'esprit de Rabelais, un autre nom du maucontent
(voir p. 34), du malheureux (p. 3i) et de la malheureuse
(p. 29). Le Dictionnaire de Trévoux dit, au mot Cou-
cou : « C'est le nom d'un certain jeu de cartes, qu'on
appelle ainsi à Paris, et hère ou haire en plusieurs Pro-
vinces. « On lit d'autre part dans le Dictionnaire des jeux
mathématiques, qui, au mot Her, figure une partie de ce
jeu entre Pierre, Paul et Jacques : « Paul, qui est le pre-
mier à la droite de Pierre, a droit, s'il n est pas content de
sa carte, d'en changer avec Jacques, qui ne peut la lui
refuser qu'au seul cas qu'il ait un roi-, alors Jacques
dit coucou. Par ce terme, celui qui a un roi avertit les
Joueurs, que son voisin de gauche, ayant voulu se défaire
de sa carte, a été arrêté par la sienne. » — Enfin Sir Tho-
mas Urquhart traduit au cocu par « At the cuckoe » et
Régis par « Hahnrex ». Cocu et coucou sont donc le même
1. Sens figuré.
2. Cf. ce que dit le Dictionnaire de Trévojix au mot Hère {loc.
cit., p. 34, n. i).
36 LES JEUX DE GARGANTUA.
mot et la même chose. Guillaume Bouchet ne dit-il pas,
dans sa huitième Seree : « Il fut dict qu'on appelloit un
homme marié cocu, qui avoit une femme impudique, d'un
bel oiseau qu'on appelle le cocu, les autres l'appellent cou-
quou, ainsi nommé de son chant » (éd. Roybet, t. II,
p. 75)? C'était l'étymologie courante au xvi« siècle; on la
retrouve dans Noël du Fail [Baliverneries et Contes nou-
veaux^ I, éd. Assézat, t. I, p. 166) et dans Brantôme
[Recueil des Darnes^ 2^ partie, éd. Mérimée et L. Lacour,
t. XI, p. 76). Il n'est donc pas étonnant que Rabelais ait
écrit au cocu plutôt que au coucou; et l'on comprend qu'il
ait jugé plaisant d'ajouter une nouvelle disgrâce à un jeu
qui s'appelait déjà le malheureux et le maucontent.
A QUI A SI PARLE. — (Var. Dolet : A qui a, si parle.) Selon
Le Duchat (t. I, p. 78), ce jeu est encore le Hère, « en
tant que celui qui le donne à son voisin doit dire, en
changeant de carte. Hère court. » On a vu' qu'au Hère
on peut changer de carte avec son voisin, à moins que
celui-ci n'ait un roi; dans ce cas, il avertit les joueurs
en disant Coucou. C'est peut-être aussi à cette règle du
jeu du Hère que fait allusion Rabelais en l'appelant le Qui
a^, si parle. iVoir au maucontent, p. 34.)
A PILLE, NADE, JOCQUE, FORE. « C'cSt le JcU du TotOU,
dit Le Duchat (t. I, p. 79). Pille, de l'italien pigliar, c'est
accipe ; nade en espagnol veut dire nihil ; jocque, de l'ita-
lien giuoco, c'tsxpone, ou mettez au jeu, et fore, de l'ita-
lien /î^or^r, signifie totum, c'est-à-dire, que tout est gagné,
et qu'ainsi on est dehors, et le jeu fini. » Les quatre faces
du toton étaient marquées des lettres P, N, I et F; suivant
celle sur laquelle il s'arrêtait, le joueur prenait un jeton,
ne gagnait rien, donnait un jeton, on gagnait tout. Sur
d'autres totons étaient inscrites les lettres A, N, P, T
(Accipe, Nihil, Pone, Totum, selon Le Duchat); et A, D,
R, T (Accipe, Da, Rien, Totum, selon Litiré, toton).
1. P. 34, n. I, et p. 35.
2. Sous-entendu : un Roi.
LES JEUX DE GARGANTUA. :>']
On trouve dans les Bigarrures d'Estienne Tabourot
une pièce de vers en forme d'énigme, d'un sens très
licencieux', dans laquelle l'auteur nous fait assister à une
partie de Toton entre la belle Janeton et lui. Il est
intéressant d'en citer quelques passages, qui nous ins-
truisent des mots inscrits sur chacune des faces :
Aussi-tost d'une main pillarde,
Et par un coup anticipé,
La belle tourna fretillarde,
Et commença par Accipe.
Voyant une humeur tant accorte,
Et le jeu si bien ordonné,
Je la laissé jouer de sorte,
Qu'après elle fit un Pone ^.
Que je recommence, dit-elle.
Je serreray mieux le Baston.
Ha ! c'est fait, et la chance est telle,
Qu'enfin j'ay gagné le Toton.
... La Belle me voyant sans feinte
Prit le Toton, et fut contrainte
De le tourner sur Dimite.
[P. 397-399.]
On voit par cette pièce que les faces de certains totons
étaient marquées des lettres A, P, T et D. Toton est l'équi-
valent de Totum, et Dimitte veut dire : abandonne le jeu,
la partie est perdue.
Michel PsicHARi.
(A suivre.)
1. Elle commence ainsi :
« A ce Toton ta main sçavante.
Selon le temps donne le tour,
Et moy, d'une façon plaisante.
Je le veux passer en amour. »
Tabourot la trouve d'une gentille invention.
2. « J'ai entendu dans mon enfance appeler un toton pone, » nous
dit M. Henri Clouzot.
MELANGES.
LE LOGIS DE PANTAGRUEL A PARIS.
Aucun des commentateurs et éditeurs de Rabelais ne
s'est préoccupé de fixer quelle fut la demeure de Panta-
gruel pendant son séjour à Paris. Et cependant, avec son
exactitude ordinaire. Maître François a pris soin de nous
renseigner pleinement à cet égard. Il nous dit, en effet,
au chapitre xviii du livre II, que le grandissime clerc
nommé Thaumaste vint du pays d'Angleterre pour faire
connaissance avec Pantagruel et que, arrivé à Paris, il se
transporta vers l'hôtel dudit Pantagruel, qui était logé à
l'hôtel Saint-Denis. « Et pour lors se pourmenoit par le
jardin avecques Panurge, philosophant à la mode des Peri-
pateticques. De première entrée [Thaumaste] tressaillit
tout de paour, le voyant si grant et si gros, puis le salua
comme est la façon, courtoysement '... » Où se passa cette
scène mémorable? Dans l'hôtel Saint- Denis. Tous les
anciens plans de Paris nous donnent l'emplacement exact
de cet hôtel, bien connu des Parisiens d'autrefois. Il suffit,
par exemple, de se reporter au plan dit de la Tapisserie
et aux autres plans du xvi= siècle pour découvrir sans
peine cette résidence, qui se trouve indiquée en toutes
lettres exactement au coin de la rue Saint-André-des-Arts
I. Seuls, Esmangart et Eloi Johanneau, dans l'édition dite vario-
rum, III, 445, disent à propos de cette phrase : « L'auteur loge Pin-
tagruel à cet hôtel, comme on y peut loger allégoriquement tous
les rois de France, puisque saint Denis est le grand patron du
royaume, et qu'en outre Saint-Denis, près Paris, est le lieu de leur
sépulture. » Cette remarque, inspirée par le perpétuel symbolisme
de ces éditeurs, ne fournit, on le voit, aucune identification ni
aucune donnée topographique précise.
LE LOGIS DE PANTAGRUEL A PARIS. Sq
et de la rue des Grands-Augustins, à gauche en allant
vers la Seine. La maison qui porte actuellement le n" 54
de la rue Saint-André-des-Arts, et où se trouve un bureau
de tabac, correspond, avec les n.°^ 56 et 58, à une partie de
l'emplacement de l'ancien hôtel Saint-Denis. Ce dernier
était vaste; ses jardins occupaient l'emplacement de la
rue Christine actuelle. Il était contigu du côté nord au
couvent des Grands-Augustins. L'établissement du Pont-
Neuf, au xviie siècle, moditia partiellement ce quartier,
en amenant la création de la rue Dauphine et celle des
rues Christine et d'Anjou, mais sans toucher aux rues
Saint-André-des-Arts et des Grands-Augustins. Cette der-
nière s'appela aussi rue des Ecoliers-Saint-Denis.
L'hôtel Saint-Denis a été étudié avec détail dans la
Topographie historique du Vieux-Paris de Berty et Tis-
serand, au volume qui a pour titre : Région occidentale
de l'Université^ p. 233-240. Cette résidence fut créée en
1263 par Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis. Elle
exista d'abord comme habitation parisienne à l'usage des
chefs de cette royale abbaye^ puis comme établissement
scolaire pour les jeunes novices du monastère et quelques
autres étudiants qui y étaient reçus dans des conditions
analogues à celles des collèges de Vendôme, de Cluny,
des Bernardins et autres.
Ce second caractère s'accentua dans la seconde moitié
du xv= siècle. C'est ainsi qu'en i486 furent créées six
bourses d'étudiants; l'acquisition de trois maisons vint
augmenter le nombre des logements disponibles. Peu à
peu l'hôtel se transforma ainsi en collège, où fréquen-
taient surtout des étudiants appartenant à l'ordre de Saint-
Benoit, qui était celui des religieux de Saint-Denis. Au
xvn« siècle (i635) fut constituée la maison des Trois-Cha-
rités-Saint-Denis qu'on appela aussi l'hôtel des Charités-
I. Comme l'hôtel de Cluny pour les abbés de ce grand monas-
tère, l'hôtel de Sens pour les archevêques de ce siège, métropoli-
tain de celui de Paris.
40 LE LOGIS DE PANTAGRl'EL A PARIS.
Saint-Denis (n° 23 de la rue actuelle des Grands-Augus-
tins'), limitée par le pourpris de Nesle. Il s'y passa au
temps de la Ligue une scène de cannibalisme restée
célèbre.
Pour quel motif Rabelais fit-il résider son héros dans
l'hôtel de Saint-Denis? Existe-t-il entre cette résidence et
l'auteur du Pantagruel un lien quelconque? Disons tout
de suite qu'on peut admettre à priori que notre écrivain
n'a pas fourni au hasard cette indication si précise. Depuis
que nous avons entrepris d'étudier les éléments réels de
son œuvre, nous n'avons jamais constaté l'existence d'un
détail qui ne trouvât sa raison d'être dans les souvenirs
personnels de Rabelais ou dans les circonstances et, si
l'on peut dire, les ambiances de sa vie. Il n'y a pas d'ex-
ception à cet égard, et l'on n'a point à revenir ici sur cette
démonstration qui peut être considérée comme acquise.
Dans ces conditions, le lien dont nous parlons plus haut
n'est pas seulement vraisemblable, il s'impose dès l'abord
à nos investigations.
S'il est un fait que le biographe de Rabelais soit dans
la nécessité d'admettre, malgré le silence des documents
à cet égard, c'est celui du séjour de l'écrivain tourangeau
à Paris, un peu avant i53o, vers i528 ou environ. En
effet, quand on le voit, à Montpellier, à la fin de i53o,
passer son baccalauréat en médecine quelques semaines
seulement après sa première inscription, quand on l'y
voit faire presque aussitôt figure de maître, on n'hésite
guère à supposer qu'il avait dû étudier déjà la médecine
quelque part, avant son immatriculation dans la vieille
cité languedocienne. D'autre part, la connaissance appro-
fondie de la vie parisienne dont témoigne le second livre
de Pantagruel, paru à la fin de i532, suppose un séjour
prolongé à Paris, lequel ne saurait trouver place entre
l'arrivée de Rabelais à Montpellier et la mise au jour du
livre immortel qui nous fait connaitre Pantagruel et
I. Le n° 14 de la même rue provient de l'hôtel Saint-Denis.
LE LOGIS DE PANTAGRUEL A PARIS. 4I
Panurge. Il faut donc placer de toute nécessité ce séjour
avant i53o. Rabelais, qui nous raconte le « tour universi-
taire » de son héros, en faisant aboutir ses pérégrinations
à la capitale, qui décrit le programme des études de Pan-
tagruel à Paris et célèbre, à cette occasion, le magnifique
renouveau des lettres humaines, réalisé grâce à la Renais-
sance, nous fournit certainement, dans ces pages, plu-
sieurs de ses impressions et de ses souvenirs personnels.
Mais si, comme tout l'indique, Rabelais a étudié à Paris
avant i53o, s'il s'est initié alors à la science médicale en
même temps qu'aux mœurs de la grande ville, en quelle
qualité a-t-il pu séjourner ainsi dans la capitale? La
réponse est aisée à faire : en qualité de bénédictin. Jus-
qu'à la fin de l'année i53o, époque à laquelle il s'absente
sans la permission de ses supérieurs pour aller étudier à
Montpellier, il a appartenu en effet à l'abbaye bénédic-
tine de Maillezais, dont l'abbé, en même temps l'évêque
du lieu, était Geofïroi d'Estissac, protecteur, ami et même
hôte de Rabelais. Ce personnage bienveillant l'autorisa
probablement sans peine à aller poursuivre à Paris ses
études si bien commencées à Fontenay- le- Comte, à
Ligugé, etc.'. Venant dans la capitale, le jeune bénédictin
I. Quand, à la fin de i53o, Rabelais se d cida à prendre ses grades
en médecine et à aller à Montpellier, il dut s'y rendre sans la per-
mission de ses supérieurs. On s'explique assez aisément pourquoi.
Quand il étudia d'abord à Paris, ce fut sans doute librement, et en
tout cas sans immatriculation préalable, qu'il poursuivit des tra-
vaux que sa curiosité put rendre assez variés, tout en faisant une
belle part à une initiation médicale indépendante. Lorsqu'il voulut
entreprendre des études régulières et se préparer à exercer son art,
la situation changea pour lui. Ses supérieurs ne purent autoriser
une telle orientation, que les constitutions de l'ordre de Saint-
Benoît ne devaient pas favoriser et qui supposait une renonciation
quasi complète à la vie monacale. Le premier séjour à Paris, sur-
tout s'il s'effectua dans l'hôtel Saint-Denis, ne modifiait guère la
vocation religieuse de Rabelais; celui de Montpellier, au contraire,
impliquait de la part de l'étudiant, bientôt professeur et praticien
achalandé, une modification profonde de vie et d'habitudes qu'une
simple autorisation, donnée par les supérieurs locaux, ne pouvait
encourager.
42 LE LOGIS Di: PANTAGRUEL A PARIS.
devait naturellement descendre à l'hôtel de Saint-Denis,
asile préféré des étudiants de son ordre et indépendant
de l'Université. Or, il existait entre les deux abbayes
bénédictines de Maillezais et de Saint-Denis des liens déjà
anciens et étroits. A la tin du xv= et au commencement du
xvi« siècle, les deux abbayes vécurent un certain nombre
d'années sous la même crosse. En effet, Antoine de la
Haye, mort en i5o5, fut abbé de Saint-Denis en même
temps que de Saint-Pierre de Maillezais. Il décéda même,
remarque intéressante, dans la maison du collège de Saint-
Denis, c'est-à-dire à l'hôtel où logea Pantagruel'. Ce lien
prolongé entre les deux monastères contribua certainement
à activer leurs rapports spirituels et temporels. Ajoutons
à cela que les abbés qui succédèrent à Antoine de la Haye
furent Pierre de Gouffier, abbé de Saint-Maixent, fils de
Gouffier, seigneur de Bonivet, et ensuite Avmar de Gouf-
fier, qui fut aussi abbé de Cluny, tous deux originaires
de l'Ouest et en rapports probables avec Geoffroi d'Es-
tissac. On s'explique donc assez aisément que Rabelais,
moine de Maillezais, ait habité l'hôtel Saint -Denis et
qu'il ait trouvé tout naturel, comme cela lui est arrivé si
fréquemment, d'y faire descendre, en souvenir de cette
circonstance, le héros de son roman.
Remarquons encore que l'hôtel Saint- Denis amena
d'assez nombreux et sérieux procès entre les religieux qui
l'administraient et leurs voisins du couvent des Grands-
Augustins, dont les moines appartenaient au même ordre
que ceux de Tabbaye de Saint-Victor, tant ridiculisés par
Rabelais. Il est utile d'observer aussi que l'hôtel Saint-
Denis se trouvait tout voisin de l'hôtel d'Hercule, où se
trouvaient représentées de diverses manières les prouesses
du vainqueur du lion de Némée.
I. La grande pierre tombale de cet abbé, le 62° de l'abbaye, figure
toujours dans la basilique de Saint-Denis. C'est le seul spécimen
conservé de ces monuments abbatiaux dont l'église contenait un
grand nombre avant la Révolution.
LE LOGIS DE PANTAGRUEL A PARIS. 4:»
Quant à l'Anglais Thaumaste, que plusieurs raisons
très convaincantes permettent d'identifier avec Thomas
Morus\ sa résidence est tixée par Rabelais dans Thôtel
de Cluny, le même que nous admirons toujours. Cette
fois encore, ce choix n'a pas été dicté par le hasard. L'hô-
tel de Cluny servait en effet de résidence aux Anglais de
marque qui séjournaient à Paris. C'est là que se réfugia
la reine Marie d'Angleterre après la mort de Louis XII et
c'est là aussi que descendit le roi d'Ecosse Jacques V,
venu à Paris pour épouser Madeleine de France, fille de
François h^. Le mariage eut lieu dans l'hôtel. Il est évi-
dent que Rabelais dut assigner cette belle demeure à
Thaumaste, — qui tient le premier rang parmi les savants
de son temps, au dire de Pantagruel, — en raison de la
prédilection de plusieurs grands personnages anglais pour
l'hôtel que les abbés de Cluny n'habitèrent que rarement
et qu'ils louèrent le plus souvent, au cours du xvi^ siècle,
à des hôtes de marque. Ajoutons encore que d'autres sou-
venirs anglais étaient attachés à cette résidence. En eff"et,
les ruines du palais des Thermes furent, pendant plus
d'un siècle (avant l'achèvement de l'hôtel de Cluny, com-
mencée en 1445 et terminée en 1490), occupées par des
tavernes que fréquentaient les étudiants, et en particulier
les maîtres de la nation d'Angleterre^ . De là peut-être
aussi l'allusion faite par Rabelais à la soif extraordinaire
I.- Il tient, comme Morus, le premier rang parmi les savants
anglais de son temps; il cite Platon, qui est pour lui, comme pour
Morus, le prince des philosophes; il cite Pic de la Mirandole, sur
lequel Morus, précisément, a écrit un ouvrage; il est, comme
Morus, grand argumentateur, grand ami des discussions, etc., sans
parler de la similitude du nom. Pantagruel traite, du reste, l'huma-
niste avec la plus visible considération. On sait que Rabelais con-
naissait les œuvres du célèbre Anglais et notamment V Utopie, qui
a fourni au Pantagruel plusieurs noms et lieux caractéristiques.
2. Voir Jeanton, Notice sur les hôtels et les collèges bourguignons
du Quartier latin (extrait des Annales de l'Acad. de Maçon, 3° série,
t. XI, p. 9 du tirage à part), et E. Chai^Vdin, Bulletin de la Société
de l'histoire de Paris, 1898, p. 108.
44 LE LOGIS DE PANTAGRUEL A PARIS.
de Thaumaste, quand il rentre à Thôtel de Cluny (I, ig).
On le voit une fois de plus : toutes les données réelles,
dans l'oeuvre de Rabelais, s'expliquent et concordent entre
elles. Ces rencontres perpétuelles de souvenirs vécus et
d'éléments vrais ne sont pas Tun des moindres charmes
de cet inimitable roman, où la fantaisie la plus étourdis-
sante s'allie sans cesse au respect le plus scrupuleux et le
mieux entendu de la réalité.
Abel Lefranc.
LA DATE DE LA SECONDE LETTRE
DE BUDÉ A RABELAIS.
Des deux lettres de Budé à Rabelais qui nous sont con-
servées, ni Tune ni l'autre ne porte d'autre date que celle
du jour et du mois. Mais puisque la première a été écrite
à Villeneuve-en-Bourgogne, pendant que Budé suivait la
cour, M. Delaruelle, en consultant V « Itinéraire de la
chancellerie royale », compris dans le tome VIII du Cata-
logue des Actes de François I"^ a pu en fixer la date à
l'année i52i. Je me suis donc trompé en rapportant dans
mon François Rabelais cette lettre à Tannée i522.
Quant à la seconde, celle du 27 janvier, la plupart des
biographes de Rabelais en ont fixé la date à l'année i523,
mais sans serrer la question de très près. M. Delaruelle
les suit, en ajoutant que « c'est une hypothèse qu'autorise
pleinement la place occupée par la lettre dans l'ensemble
de la correspondance de Budé. On ne la trouve pas encore
dans les Fpistolae posteriores qui parurent en mars i522
(n. st.). Gela revient à dire qu'elle ne peut être antérieure à
l'année i523. « D'autre part », continue M. Delaruelle,
« on a vu l'allusion que fait Budé aux nombreuses lettres
de Rabelais qui, depuis un an, ne lui sont pas parvenues.
Cet intervalle d'un an doit être compté, sans doute, à
partir de la première lettre de Budé à Rabelais, qui est du
12 avril i52i. Cela ne nous permet pas de reculer cette
lettre plus loin que l'année i523'. » Ici, je ne suis plus le
raisonnement de M. Delaruelle. Les mots tojcs toj iviauTOJ
ne signifient pas un an depuis la première lettre de Budé
à Rabelais, mais depuis le commencement de l'année, au
courant de laquelle Budé écrivait. Il faut alors, puisqu'une
date postérieure à l'année 1624 est pour d'autres raisons
inadmissible, choisir entre les années i523 et 1524. Or,
Budé commence sa lettre ainsi : « Commodum ex aula
I. Répertoire de la correspondance de Gitillamne Budé, p. 19g.
46 LA DATE DE LA SECONDE LETTRE
decedens in urbem reverteram, cum literas tuas accepi. »
Dans laquelle de ces deux années Budé a-t-il pu dire qu'il
venait de quitter la cour et de rentrer à Paris?
Pour trouver une réponse, suivons les déplacements de
Budé et ceux de la cour.
Dans une lettre à Érasme, écrite à Paris le 14 décembre
i522', — la date d'année nous est fournie par le contenu
de la lettre, — Budé dit que, durant les trois derniers mois
de 1 322, il n'a pas pu quitter Paris, sauf pour coucher quel-
quefois à Saint-Maur, où il avait envoyé sa famille. C'est
qu'au mois d'août il avait été élu prévôt des marchands.
Or, pendant ce temps, la cour séjourne à Saint-Germain
(depuis le 10 septembre jusqu'au 29 novembre , à Paris
(depuis le 29 novembre jusqu'au 22 décembre), à Vincennes
(depuis le 22 décembre jusqu'au 29 décembre), et de nou-
veau à Paris 'depuis le 29 décembre jusqu'au 6 février
1 323). Au premier abord, il parait que Budé a pu se rendre
à la cour vers le 29 novembre, qu'il a pu la suivre à Vin-
cennes et rester dans cette localité jusqu'à la fin de
l'année. — Entre parenthèses, notons que le château de
Vincennes n'est qu'à cinq kilomètres de Saint-Maur. —
Cependant, un passage de la lettre à Érasme que nous
avons déjà citée fait tomber cette hypothèse. Budé y dit
qu'il a eu récemment l'occasion de devenir courtisan, le
roi étant à Paris depuis plusieurs jours-. Il s'ensuit qu il
n'était pas à la cour au moment qu'il écrivait à Érasme,
c'est-à-dire le 14 décefnbre. Il n'avait pas non plus, à ce
qu'il dit, 1 intention d'v aller. Sa santé, écrivait-il à Érasme,
l'empêchait de remplir les obligations de sa charge de
maître des requêtes. Il est donc très improbable, sinon
absolumentimpossible, qu'il ait suivi la cour à Vincennes;
s'il l'avait suivie, il n'aurait pas pu écrire à Rabelais, le
27 janvier 1 323, que, quand il a reçu sa lettre, il venait de
quitter la cour et de rentrer à la ville.
I. Opéra, t. I, p. 378; Répertoire, n° l'ig.
1. « Nuper ita tes tulit ut aulicus in urbe rege iam diu hic exis-
tente. »
DE BUDE A RABELAIS. 47
Reste la date de 1624; et suivons maintenant les dépla-
cements de la cour durant les trois derniers mois de
Tannée i523. Le 20 septembre, nous la trouvons à Lyon,
et Budé s'y trouve aussi'. Elle reste à Lyon jusqu'au
28 novembre. Du 3o novembre jusqu'au 6 février 024,
elle est à Blois. — Mais, puisqu'il n'existe aucune lettre de
Budé pour l'année i323 postérieure à celle du 20 sep-
tembre, nous ne pouvons plus suivre les mouvements
de ce savant. Rien cependant ne nous empêche de sup-
poser qu'il ait quitté la cour vers la fin de l'année i523,
et qu'ainsi il ait pu écrire à Rabelais le 27 janvier 1524,
que, quand il a reçu sa lettre il venait de quitter la cour
et de rentrer à la ville.
Cette hypothèse est pleinement confirmée par l'allusion
que fait Budé aux paraphrases d'Érasme. Ce sont elles,
dit-il, qui ont excité la fureur des théologiens. Pour en
obscurcir la réputation, ils ont conçu le beau dessein de
bannir la langue grecque, et dans ce but ils ont tenu une
séance de la Faculté. Or, nous savons par les extraits du
registre de la Faculté, publiés par M. Delisle, que c'est
seulement le 16 juin i523 que les théologiens commen-
cèrent à faire cas des ouvrages d'Érasme, et que c'est au
mois de janvier 1524 que la Faculté eut à s'occuper en
particulier de deux ouvrages, dont l'un n'est autre que la
paraphrase de l'Évangile à Saint-Luc^. On voit que cette
date s'accorde parfaitement avec celle que j'ai proposée
pour la lettre de Budé à Rabelais. Quant aux sentiments
que Budé attribue aux théologiens sur les humanistes, on
peut citer une lettre de Jean Lange à Guillaume Farel,
datée du !«■" janvier 1524, où il est dit : « Mirum est quam
in dies theologi deseviant in omne doctorum genus^. »
La lettre de Budé à Pierre Lamy, qui porte la date du
23 février, doit être rapportée évidemment à la même
1. Répertoire, n° 146.
2. L. Delisle, dans les Notices et extraits des manuscrits, t. XXXVI,
I" partie, p. 333-334, ^^8, 372. Voir aussi, p. 371, le rapport de la
séance du 3 novembre i523.
3. Herminjard, Correspondance des réformateurs, t. I, p. 180.
48 LA DATE DE LA SECONDE LETTRE DE BUDE A RABELAIS.
année que celle de Budé à Rabelais. Selon M. Delaruelle,
pour qui cette année est 1 523, Rabelais et Lamy avaient déjà
quitté leur couvent à cette époque. « Pour Lamy, dit-il,
nous en avons une preuve plus solide que le passage du
Pantagruel souvent allégué (1. III, p. 10). Un ouvrage
d'Amaury Bouchard, paru en i522, porte une préface de
Lamy qui est datée de la ville de Saintes'. » M. Delaruelle
se trompe; Lamy a pu être, et probablement il était, seu-
lement en visite chez Bouchard. La discipline monastique
était à cette époque fort relâchée, et la permission de
s'absenter du couvent pendant quelques jours n'était pas
difticile à obtenir. Si l'on en juge par les nombreuses allu-
sions à des localités du Poitou et de la Saintonge que
Rabelais fait dans son oeuvre, Maitre François en profitait
assez souvent, et sans doute Lamy faisait de même.
En effet, la date de 024, adoptée par la plupart des bio-
graphes de Rabelais pour son départ de Fontenay-lc-
Comte, est établie sur une base solide. On apprend par la
supplique que Rabelais adressa à Paul III en i535 que
c'était le pape Clément VII qui l'avait autorisé à quitter
le couvent et l'ordre franciscain pour passer dans l'ordre
de Saint-Benoit. Malheureusement, l'induit qui donne
cette autorisation ne nous a pas été conservé, mais,
puisque Clément 'VII ne fut élu à la papauté que le 18 no-
vembre 1 523, il est impossible que Rabelais ait pu le rece-
voir avant le commencement de l'année 1524. Apprendre
à Fontenay les nouvelles de l'élection du nouveau pape,
expédier la supplique à Rome, préparer l'induit dans la
chancellerie papale et l'envoyer à Rabelais, tout cela
dut prendre au moins trois mois. Si Budé disait dans sa
lettre à Rabelais qu'il ne savait pas dans quel couvent ou
monastère il se trouvait, c'est qu'il avait appris soit de
Rabelais lui-même, soit d'un autre, que notre moine avait
déjà formé le projet de quitter le couvent franciscain.
Mais rien ne nous autorise à supposer que Rabelais exé-
cuta ce projet avant d'obtenir une permission du Saint-
Père qui régularisât sa conduite. Arthur Tillky.
I. Répertoire, p. 200, note 3.
RABELAIS ET HIPPOCRATE
iNOTES BIBLIOGRAPHIQUES]. "
On sait dans quelles conditions Rabelais, sur la demande
de Sébastien Gryphius, publia en i532 à Lyon, chez cet
imprimeur, un petit volume in-i6 contenant une traduc-
tion latine varioj'um de cinq traités d'Hippocrate et de
Galien, augmentée et annotée par lui, grâce à un manus-
crit grec qu'il possédait, et peut-être aussi à d'autres textes
qu'il avait pu consulter. Ces traités sont, pour Hippo-
crate, Aphorismi, traduits par Nie. Leonicenus, Praesa-
gia, par Guil. Cop, De natura humana, par A. Brentius,
De ratione victus in morbis acutis, par G. Cop, et, pour
Galien, VArs medicinalis ^ traduit par Leonicenus. —
Deux traductions complètes des œuvres d'Hippocrate
avaient seulement paru jusqu'alors, si l'on en croit Hoff-
mann' : en i525, à Rome, et en i526, chez Aide, toutes
deux in-folio. En revanche, les recueils d'œuvres diverses
en latin étaient très nombreux; on en compte au moins
une vingtaine avant i532; mais, dans la masse des écrits
hippocratiques, les éditeurs ne faisaient pas tous le même
choix. Celui que nous présente le volume de i532 doit-il
être attribué à Rabelais? Nous ne le croyons pas.
Dans un très intéressant article de la Revue des Études
rabelaisiennes {2^ année, 3« fascicule), M. J. Plattard avait
signalé déjà un recueil paru en 1627, sans nom de lieu ni
d'éditeur, qui contenait les mêmes trait s que celui de
Rabelais, traduits par les mêmes interprètes (Bibl. nat.,
'p23-24\. Si l'on songe que ce volume est, comme celui de
i532, un in-i6, format encore assez rare à cette date,
on sera porté à conclure qu'il a servi de base à l'édition
de Rabelais 2. Mais une difficulté se présente : ce petit
1. Lexicon bibliographicon, t. II, p. 425 et suiv.
2. On sait en effet qu'à cette époque, comme aujourd'hui du reste,
les imprimeurs prenaient de préférence pour base une édition du
format de celle qu'ils préparaient.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 4
5o RABELAIS ET HIPPOCRATE.
recueil contient, après VArs medicinalis de Galien, trois
courts traités d'Hippocrate, traduits, comme le remarque
M. Platiard, par Calvus des i5i5, traités qui, s'ils ne sont
\ pas mentionnés sur le titre, font l'objet d'un avis au lec-
teur placé à la fin du volume. Ce sont le De medico sive de
mcdici officia^ le De lege et le De specie et visu. — Il paraît
étrange, à priori, que Rabelais, — ou Gryphe, — ait arbi-
trairement négligé ces trois traités, s'il se servait du recueil
de 1527 ; le fait est d'autant plus invraisemblable que, dans
l'édition suivante, publiée également sous son nom chez
Gryphius en 1543, ces trois traités sont introduits à la
suite de VArs medicinalis, en même temps qu'une hui-
tième section est ajoutée aux Aphorismes d'Hippocrate.
Ne faut-il pas conclure de là que Rabelais a dû se servir
pour sa première édition, non pas du volume de 1627,
mais d'un recueil contenant comme lui les cinq premiers
traités, et ne contenant pas les trois autres? Or, il existe
précisément un volume qui répond à ce signalement, et
qui, en outre, est du même format que ceux de 1027 et
de i532.
Ce recueil, mentionné par Hoffmann et décrit par
Renouard*, n'existe, au témoignage de ce dernier, qu'au
British Muséum ; mais nous avons pu récemment en
acquérir un exemplaire, dont nous allons donner une
rapide description. Il est constitué par la réunion de deux
parties ayant chacune leur titre et leur pagination propres :
la première, qui a 63 folios numérotés, est intitulée :
AphorisWmi Hippocratis Ni\\colao Leoniceno Vi\^entino
interpre\\te. \\ Ejusdem praesagia Gu\\lielmo Copo Basi-
liensi inter[\prete. \\ Parisiis || Ex officina Simonis Coli-
naei \\ i524^ ||; la seconde ne mentionne sur le texte que :
Hippocra\\tes de natura hulimana, Andréa Brentio Pata\\-
vino interprète, || Parisiis \\ Ex officina Simonis Colinaeil]
M D XXIIII \\\ mais ce traité est suivi (fol. i3 r») du De
1. Bibliographie des éditions de Simon de Colines, p. 64.
2. Cette première partie fut réimprimée en i532 et en i539 (cf.
Renouard, loc. cit.).
RABELAIS ET HIPPOCRATE.
ratione victus in morbis acutis, traduit par Guil. Cop., et
(fol. 55 v°-ii9 roj de VArs medicinalis de Galien traduit
par Nie. Leonicenus'.
C'est donc bien, semble-t-il, de cette édition que s'est
servi Rabelais en 1 532 : il y a d'ailleurs introduit quelques
modifications de détail, par exemple dans le titre des
traités, ou même au cours de la traduction. Quant aux
additions faites d'après un texte plus complet, elles sont
peut-être un peu plus nombreuses qu'on ne l'a cru jus-
qu'ici : je relève parmi les Aphorismes le n» 5i de la
5<= section et les n°s 21, 62, 63, 66, 67, 68, 72, 83, 85, 86,
87, 88, 89, 90, 91 de la 7*= 2. Rabelais complète également
le § 29 du h^ livre des Présages (p. 96 de son édition) et
il restitue quatre pages à la fin du De ratione victus in
morbis acutis (p. 266-270). On pourrait encore allonger
cette liste.
Si avant 1524 nous ne rencontrons dans aucun volume
la réunion de ces cinq traités, le petit recueil de cette
date semble bien en revanche avoir servi de base à plu-
sieurs éditions, en dehors même des réimpressions que
Simon de Colines a pu en donner. Nous avons déjà men-
tionné celle de 1527, qui, pour ces cinq premiers traités,
est une fidèle reproduction de la précédente. Hotîmann
en signale une autre, publiée à Lyon en i525, qui con-
tient, outre ces traités, le De flatibus traduit par Lascaris :
1. L'avis au lecteur placé à la fin du volume (fol. iig v°) nous
apprend que le traité De natiiva liumana a été publié après les
autres; mais nous venons de voir par le titre qu'il n'était pas pos-
térieur à 1524.
2. En face de V, 5i, et de VII, 21, 62, 63, une note marginale
indique que ce sont des additions faites d'après un ancien manus-
crit. Faudrait-il inférer, de l'absence d'un semblable témoignage
pour les autres, qu'elles se trouvaient déjà dans le volume imprimé
qui a servi de base à Rabelais? Seule la découverte d'un tel volume
pourrait, je crois, nous déterminer à cette conclusion, qui n'est à
priori nullement nécessaire. — Notons seulement que tous les apho-
rismes ajoutés de la 7° section se trouvent dans le texte grec publié
par Rabelais, mais que l'aphorisme V, 3i, n'y figure ni en i532, ni
en 1543.
52 RABELAIS ET HIPPOCRATE.
or, cette dernière traduction a justement été publiée dans
le même format par S. de Colines en i525 (Bibl. nat.,
Td.*''^--) et, dans notre exemplaire, elle est reliée avec les
traités parus l'année précédente. Enfin, en i543, Henricus
Petrus donna à Bàle, in-S», le texte grec et la traduction
latine de ces cinq traités, avec les additions qu'y avait
introduites Rabelais dès son édition de i532 : il y ajoutait
même la huitième section des Aphorismes^ qui ne se
trouvait pas dans celle-ci; mais il omettait, comme elle,
les trois derniers traités.
Nous n'avons pas à discuter ici la part que Rabelais a
prise dans la seconde édition de son recueil, publiée chez
Gryphius en i543. Seule une collation minutieuse des
deux volumes pourrait élucider cette question. Nous nous
contenterons d'indiquer quelques remarques. Si, comme
l'a noté M. Plattard, la plupart des manchettes de la tra-
duction latine ont disparu en 043, d'autres ont été bizar-
rement modifiées : on lit, par exemple {Aphorismes, I, 2),
dans l'édition de i532, vomitibus *spontaneis, et en marge
ajTo;xiTco; Yrf/s-^.èvciT'.v. i. sponte factis ; cette glose est sans
doute parfaitement inutile; mais ce qui est encore plus
curieux, c'est la note que l'édition de i543 substitue à la
précédente et qui est "spontinis. Ce mot, que Ton peut
qualifier de barbarisme, est précisément celui qui se trou-
vait dans la traduction primitive de Leonicenus (cf. les
éditions citées plus haut de 1524 et de 1527) et que Rabe-
lais avait eu l'heureuse idée de remplacer dans son texte
par spontaneis. — Pour ce qui est du texte grec des
Aphorismes, l'édition de 1543 augmente au contraire le
I. Sur l'origine de cette 8* section, on pourra consulter l'intro-
duction de Littré à sa traduction des Œuvres d'Hippocrate (t. I, p. 401
et suiv.) et l'introduction du même à l'édition grecque-française des
Aphorismes. On y verra que, de ces dix-huit aphorismes, dix sont
tires d'un ouvrage considéré par Julien comme apocryphe, le Traité
des semaines; un reproduit le 9* aphorisme de la 5* section, et les
sept autres sont de provenance inconnue. Ce sont d'ailleurs les
plus anciennement introduits, et les seuls, semble-t-il, que connût
Galien, qui d'ailleurs en niait l'authenticité.
RABELAIS ET HIPPOCRATE. 53
nombre des notes de l'édition précédente, qu'elle porte de
i8 à 48. Ce sont, pour la plupart, des variantes tirées soit
de manuscrits, soit d'autres éditions, notamment de celle
d'Aide.
La Bibliothèque nationale possède, sous la cote T^^-*.
Rés., trois exemplaires de l'édition grecque des œuvres
d'Hippocrate publiée chez Aide en i526, in-folio. Sur un
feuillet de garde de l'un de ces volumes, que nous appel-
lerons A, se trouve la note suivante, signée R. (Renouard,
comme nous le verrons plus loin] : « Le contenu de ces
deux pages est l'exacte transcription des notules de la
main de Rabelais qui existent sur vingt-neuf feuillets de
cet exemplaire. L'authenticité de toute cette écriture est
incontestablement établie par le très fidèle calque d'un
ex-libris de deux lignes écrit par le célèbre médecin et
curé sur le titre d'un Platon d'Aide de i5i3. Ce calque,
placé vers la fin du présent volume, est, pour la facilité
de la confrontation, mis en face de deux lignes rabelai-
siennes. » Suit la liste de ces notules qui sont rarement
de plusieurs lignes et qui consistent le plus souvent en
des sommaires ou en des titres. Puis nouvelle note de
la même écriture : « Les quatre feuillets 12, 92, 167 et
225 ayant, avec d'assez nombreuses notes de Rabelais, la
surcharge d'une ancienne version latine, on a eu la satis-
faction de pouvoir, en les conservant, les accompagner
en double des mêmes quatre feuillets exempts de toute
écriture, pris dans un exemplaire imparfait qui en a pro-
curé trois autres manquant à celui-ci. »
Le deuxième volume, soit B, — acquis comme le pré-
cédent sous le second Empire, — contient une feuille
blanche qui porte cette note manuscrite : « Exemplaire
imparfait dont parle M. Renouard dans sa note en tête de
l'exemplaire prétendu rabelaisien. » En effet, les folios 92,
167 et 225 manquent à cet exemplaire. Mais, si nous exa-
54 RABELAIS ET HIPPOCRATE.
minons attentivement les deux volumes, nous remar-
querons :
1° Que les deux sortes d'écriture relevées dans A se
retrouvent sur un grand nombre de feuillets de B.
2° Que le feuillet 12 de A, quoi qu'en dise Renouard, ne
contient aucune note manuscrite, mais que cette note se
trouve sur le feuillet 12 de B.
3" Que les folios de B correspondant aux folios anno-
tés de A sont dépourvus des deux sortes d'annotations
signalées.
La conclusion se dégage d'elle-même : il existait primi-
tivement un exemplaire contenant ces notes manuscrites
sur un très grand nombre de pages, et un exemplaire sans
notes. Mais les deux exemplaires actuels ont été compo-
sés de feuillets pris arbitrairement à l'un et à l'autre, et il
faudrait réintégrer dans le volume B les vingt-neuf feuil-
lets annotés de A.
Dans le catalogue de la vente Ant.-Aug. Renouard ' se
trouve la description de ce volume-; et, ce qui est parti-
culièrement intéressant, l'exemplaire de ce catalogue qui
a servi à la vente (Bibl. nat., A. 17935) contient des notes
manuscrites qui nous donnent sur ce volume des rensei-
gnements très précis. Outre le nom de l'acquéreur (M. Du-
prat) et le prix (140 fr.), elles nous indiquent que, contrai-
rement à ce qu'annonce la description, ce volume n'était
pas relié; qu'on y avait joint des fragments d'un autre
exemplaire, — sans doute celui que nous avons désigné
par la lettre B; — et qu'cntin l'authenticité des annota-
tions rabelaisiennes n'était pas garantie.
Cette réserve nous semble fort Justifiée : en effet, ni
l'inspection de l'écriture, ni l'examen même de ces notes,
— qui, nous l'avons dit, ne sont presque toutes que la
traduction latine des titres de la plupart des traités, — ne
1. Paris, 1854, iii-8", p. 5o-5i.
2. On y annonce trcntc-dcux pages portant des notes de la main
de Rabelais.
RABF.LAIS ET HIPPOCRATE. 55
sont de nature à nous faire accepter cette attribution de
Renouard. De plus experts décideront.
Nous signalons également à leur curiosité un volume
de la bibliothèque de Lyon auquel, il y a vingt ans,
M. Aimé Vingtrinier * a assigné la même provenance.
Nous n'avons pas vu ce volume, mais les arguments sur
lesquels l'auteur se fonde pour attribuer à Rabelais les
notes qui s'y trouvent ne nous semblent rien moins que
probants. Remarquons seulement que cette édition, qui
parut l'année même où Rabelais donnait chez Gryphius la
traduction latine des cinq traités d'Hippocrate, ne con-
tient aucun de ces traités, quoi que semble croire M. Ving-
trinier. Elle est intitulée : Hippocratis medicorum omnium
longe principis Epidemiorum liber sextus, jam recens
latinitate donatus Leonardo Fuchsio interprète. Addita
est luculenti universi ejus libri expositio, eodem Leonardo
Fuchsio authore. Adjecta insuper sunt ad calcem graeco
ut diligens lector haec ipsa cum latinis conferre passif.
— Haganoae, ex officina Johannis Secer, anno millesimo
quingentesimo trigesimo secundo, mense februario . —
Additum est et index commentarii. In-40.
René Sturel.
I. Cf. Un exemplaire d'Hippocrate annoté par Rabelais, Lyon,
1887, in-S" (Bibl. Maz., 5o654, in-S», 6° pièce). — Nous adressons ici
nos remercîments à M. G. Vicaire, qui nous a signale cette bro-
chure.
RABELAIS ET JEAN BOUCHET.
Jean Bouchet, le grand rhéioriqueur poitevin, était
ami de Rabelais. Les épîtres qu'ils ont échangées ' en
sont la preuve. Il est donc très probable que Rabelais a
connu et lu les livres de Jean Bouchet.
Or, celui-ci publia, vers ja fin de 022 ou au commen-
cement de l'année suivante, un livre intitulé :
LE Labirynth de fortune & se||jour des trois nobles dames
Côpofe par la-ilcteur des Renars trauerfans et loups rauif-||sans
furnôme le trauerfeur des voyes périlleuses. (Marque de
G. Bouchet et Jacques Bouchet, imprimeurs. S'ensuit un hui-
tain « aux lecteurs ».) Cum priuilegio. || Et font a vendre a
Paris en la rue faict Jacques deuàt || fainct Yves & a Poictiers
deuant le pallays au Pellican par !| Enguilbert de Marnef. Et
a limprimerie a la celle & de||uant les Gordeliers par Jacques
Bouchet Imprimeur-. (Le privilège du livre est daté du 26 no-
vembre l522,)
Dans cet ouvrage, l'auteur se plaint de l'inconstance
des choses humaines; le monde, ce n'est qu'un laby-
rinthe où l'on se perd ; il nous faut connaître la voie des
« trois nobles dames >>, à savoir : la Foi, l'Espérance et
la Charité qui, en nous réconciliant avec Jésus-Christ,
nous donnent, par l'amour de Dieu et du prochain, un
bonheur véritable.
Le point de départ de l'auteur, c'est la mort du très
regretté « monsieur Artur Gouffier qui, « en fleur de son
« aage » (il avait alors quarante-cinq ans), est décédé à
Montpellier « en printemps et ioly moys de may ». L'au-
teur vient d'assister à ses obsèques à Chinon. Il suppose
1. Voir éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 299 et 3o8.
2. Bibliothèque nationale. Rés. p. Ye. 36i.
RABELAIS ET JEAN BOUCHET. Sj
à ce propos un : « Conflict de bonheur & maleur par dia-
logue. Et du bon & maulvais eur daucuns hebrieux. Cha-
pitre VII. » II nous dépeint le sort de quelques person-
nages hébreux puis celui des Assyriens. Le Bonheur dit :
En cestuy monde le eftably alPyrie
Et si la feiz première monarchie...
Quant retiré me fuz de alTyriens
Si grand faueur eurent les mediens
Que de afïyrie en mede tranfportais
La monarchie...
Le chapitre x commence en ces termes :
L'auctorite de perfe le exaltay
Lorsque de mede en elle tranfportay
la monarchie. On traite ensuite : « De la translation de
la monarchie de Perse en Grèce..., » à l'histoire de laquelle
Tauteur mêle celle de la Lidie, de Troie, etc. Ensuite,
ayant raconté l'histoire des Romains et des Gots, il
parle des Français qu'il croit et déclare « descendus des
Troyens ».
C'est là un passage dont a pu s'inspirer Rabelais. En
effet. Maître François a très probablement connu le livre
de Bouchet, car le livre est dédié à Antoine Ardillon,
— le a noble Ardillon «, comme l'appelle Rabelais', —
lequel avait lu « le poème « avant que l'auteur l'eût mis
sous presse. Bouchet avoue expressément, dans son
épitre dédicatoire, que c'est l'intérêt que le savant abbé a
pris à la lecture de son ouvrage qui l'a amené à faire
imprimer celui-ci. L'épître latine de l'abbé Ardillon,
adressée de Fontenay-le-Comte à l'auteur, est datée :
17 kalendas novembris 022 (16. x.), et l'épître respon-
sive de l'auteur du i^r novembre. C'est à cette époque que
Rabelais était, selon la tradition, cordelier de l'abbaye de
Fontenay-le-Comte. Le « noble Ardillon » lui aurait-il
I. T. II, p. 5.
58 RABELAIS KT JEAN BOLCHET.
parlé des idées de l'ouvrage? Ou aurait-il mis le livre à sa
disposition ainsi qu'à celle de son ami Lamy? Ou Rabe-
lais ne connut-il le livre que plus tard? Peu importe. Il
n'en est pas moins vrai que Rabelais a pu lire le poème
de Jean Bouchet avant i534, année de l'apparition de son
ï" livre. Nous savons que, depuis, il a été en relations
amicales avec le grand rhéteur poitevin; il a donc pu, au
moins, connaître les idées contenues dans le Labyrinthe
de fortune. Or, si on nous concède cela, on aboutit aune
explication nouvelle du passage suivant du 1. I, ch. F"^ :
(Rabelais dit que tout se transforme et change au monde,
que les descendants des empereurs sont « gueux de rholtiaire,
souffreteux et miferables » et vice versa.) « Attendu l'admirable
tranfport (remarquez le mot et celui de Bouchet, plusieurs fois
répété) des règnes et empires :
Des AlTyriens es Medes,
Des Medes es Perses,
Des Perses es Macedones,
Des Macedones es Romains,
Des Romains es Grecz,
Des Grecz es Francoys^.
Jean Bouchet, en donnant sa vue générale de l'histoire
universelle, s'appuie sur des historiens anciens et modernes
et trace l'histoire de 1 humanité telle qu'on la comprenait
de son temps. C'est bien de lui que Rabelais s'est inspiré
pour écrire les passages cités, car à peine peut-on suppo-
ser qu'il ait lu tous les livres ^ d'histoire qui sont mention-
nés par Bouchet et que celui-ci résume. Il fait une seule cor-
rection à la liste de Bouchet : c'est quand il substitue aux
Grées les Macédoniens, ce qui est plus correct. — Cepen-
dant qu'entend-il par les « Grecs »? Sont-ce les Byzan-
1. Cité d'après l'cd. Marty-Laveaux.
2. Voici une petite liste des auteurs cités par lui qui peuvent
intéresser le lecteur de la présente note : Juvenalis Satyr. X, etc.,
Seneca tragcdi., Boetius deconsol.; Tite-Live, Suétone, Flore; Gré-
goire de Tours, Annoncius Monachus, Robertus Gaguinus, Johannes
Triteminus, Sabellicus (Rhapsodiac historiarum), etc.
RABELAIS ET JEAN BOUCHET. 5g
tins? Le rôle de Byzance était devenu nul depuis presque
un siècle à l'époque où il écrivait, et même avant la prise
de Constantinople par les Turcs, il n'était plus de pre-
mier ordre. Et comment expliquer ' que les Français soient
considérés comme les héritiers des Grecs? Il est peu pro-
bable que les Français dont il s'agit ici soient les conqué-
rants de Constantinople, dont la mémoire était bien affai-
blie au temps où l'on s'inspirait surtout de Platon et
d'Homère.
Or, Bouchet, qui résume l'histoire générale selon les
conceptions de son temps, ne parle pas des Croisés, mais
il parle de l'empire allemand du moyen âge. Et ce qu'il
veut faire ressortir, c'est que les Français, descendus des
Troyens dont il confond l'histoire avec celle des Grecs
anciens), sont les héritiers ou les conquérants de tous les
autres : « Huntz, Gotz, Romains et Gepides. » C'est en
effet au temps de Bouchet que l'idée que les Français
descendaient des Grecs ou Troyens occupait de plus en
plus les cœurs français. Rabelais, helléniste, semble favo-
rable à la même idée et en même temps il veut, probable-
ment, flatter les ambitions du roi, rival de l'empereur
Charles-Quint. Ses paroles ne sont-elles pas une sorte de
réclamation de la priorité morale de la France dans
la querelle ^ pour l'Empire? Ne se préoccupe-t-il pas sou-
1. Voici la note de l'édition variorum d'Esmangard et Éloi Johan-
neau (Paris, i823), t. I, p. 40, que je copie en entier : « L'empire,
en effet, après la défaite de Philippe, de Persée, d'Antiochus, passa
des Macédoniens aux Romains; car les rois grecs de Syrie et
d'Egypte étoient Macédoniens d'origine. Il entend donc par Grecz
les Grecs du Bas-Empire, et il fait allusion au titre d'empereur
d'Occident qu'ont porté Charlemagne et Louis le Débonnaire de
798 à 840, aux empereurs françois qui ont régné à Constantinople
depuis Baudouin, en i2o3 jusqu'en 1261, et peut-être aussi au titre
d'empereur d'Orient que Léon X avoit prorais à François I" lors
du concordat, et à la prétention que Charles "VIII avoit eue à ce
titre, lors de la conquête de Naples. Macedones est ici pour Macé-
doniens. » Mais Charlemagne a été héritier de l'empire romain et
les Français n'ont jamais étendu leur domaine jusqu'aux pays
grecs.
2. Voir E. Lavisse, Histoire de France, t. V, partie II, p. 4 et suiv.
6o RABELAIS ET JEAN BOUCHET.
vent des intentions de la cour de France? Son patrio-
tisme ne le rend-il pas, parfois, Tavant-coureur de la poli-
tique extérieure du roi?
En somme, l'idée favorite de son temps et la confusion
qui en provient ont amené Rabelais à faire une correc-
tion dans la succession des empires qu'il a prise soit à
Bouchet, comme nous le croyons, soit à une source litté-
raire commune à Bouchet et à lui. Mais en même temps,
elle l'a amené à parler d'un empire grec qui aurait passé
aux Français; et cela est, en somme, contradictoire.
D"^ P. Haskovec.
(Prague.)
LES TRESORS DE L'ANTECHRIST
(tiers-livre, CH. XXVIj.
On sait avec quelle « allégresse d'esprit » Frère Jean
réconforte Panurge tout « matagrabolisé » de son entrevue
avec Herr Trippa. « Marie-toy de par le diable, marie-toy...
Je dis et entends le plus tost que faire pourras. Des huy
au soir fais en crier les bancs et le challit ' . — Vertu Dieu,
à quand te veux-tu réserver? Sçais-tu pas bien que la fin
du monde approche? Nous en sommes huy plus près de
deux trabuts et demie toise que n'estions avant -hier.
L'Antichrist est desja né, ce m'a l'on dit. Vray est qu'il
ne fait encore que esgratigner sa nourrice et ses gouver-
nantes et ne montre encore les trésors. Car il est encore
petit. ))
Cette phrase « et ne montre encore les trésors » a intri-
gué plusieurs commentateurs. « Probablement les dents;
Pline a dit : thesauri maxillarum^ » expliquent Burgaud-
Des Marets et Rathery. M. Smith, dans sa grande édition
anglaise, adopte la même interprétation.
Cette explication nous a toujours été suspecte.
1° Tout d'abord, elle ne peut s'accorder avec le con-
texte. Comment la concilier avec la phrase suivante :
« Car il est encore petit? » L'Antéchrist aurait-il cessé
d'être petit s'il avait fait ses premières dents? Y a-t-il un
intervalle appréciable entre le temps où l'enfant égratigne
nourrice et gouvernantes et celui où il peut montrer ses
quenottes?
2° En outre, ni la langue littéraire, ni la langue popu-
laire, au xvi^ siècle, ne nous offrent d'exemple du mot
1. Cette équivoque sur les bans du mariage est-elle de Rabelais?
Nous ne saurions le dire. La locution avait prêté à d'autres jeux de
mots. « Elles achetèrent leurs bancs et leurs selles {seels, sceaux)
de révêque, » dit Bonaventure Despériers, Nouvelles recréations et
joyeux devis. Nouvelle V.
02 LES TRÉSORS DE l'aNTÉCHRIST.
« trésors » tout court, comme synonyme de dents. Si donc
Rabelais avait imité lexpression de Pline, il est certain
qu'il en aurait traduit ou reproduit les deux termes : the-
sauri maxillarum, les trésors des mâchoires.
3° Entin cette réminiscence d'une expression qui n'était
pas usuelle dans la langue latine serait bien invraisem-
blable chez Frère Jean. Il n'a pas l'érudition de Panurge,
et Pline n'est pas « matière de bréviaire ».
En réalité, l'interprétation de ce passage ne se trouve
pas dans la littérature latine, mais dans les traditions
relatives à l'Antéchrist. On sait quelle fascination avait
exercée sur le moyen âge le « sombre Géant du dernier
soir ». Au xvie siècle, s'il ne troublait plus les esprits, sa
légende du moins restait vivante dans l'imagination popu-
laire. Or, un des signes qui devaient faire reconnaître
l'Antéchrist était précisément sa prodigalité. Il devait pos-
séder la science universelle, la puissance et surtout des
trésors immenses pour séduire les hommes. Eustache Des-
champs, dans sa Ballade d'Antéchrist, parle de ces fabu-
leux trésors :
Les grands trésors de Salomon le Sage
Et tous les ors de finance perdue
Sont réservés pour faire ton passage.
Juvénal des Ursins raconte l'histoire d'un chevalier « de
son temps qui, s'en étant allé au fond de l'Ecosse pour
demander aux diables les trésors de Salomon, essuya
« un refus poli, parce que ces trésors étaient gardés pour
« l'Antéchrist' ».
Malvenda, qui composa au commencement du xvii= siècle
un ouvrage énorme sur l'Antéchrist [De Atîtichristo,
libri XI), s'étend longuement sur ces richesses prodi-
gieuses réservées à l'Antéchrist. Suivant une tradition qui
remontait à saint Anselme, il devait entrer en possession
I. J'emprunte ces deux textes à l'ouvrage de M. Emile Roy, Le
jour du jugement, mystère français sur le Grand Schisme. Paris,
Bouillon, 1902.
LES TRÉSORS DE l'aNTÉCHRIST. 63
de tous les trésors perdus. Cf. lib. VII, ch. xiii, Thesaii-
ros ahsconditos ac deperditos patefaciendos Anticlvisto .
En attendant sa venue, des démons les lui conservaient.
Ch. XIV, Daemojies thesaurorum occiiltorum esse plerum-
que praesides ac custodes, qiios servant Antichristo.
Tous les métaux précieux recelés dans les mines devaient
lui appartenir. Ch. xv, Ex auri argentique fodinis imma-
nes divitias eruet Antichristus . Ch. xvi, Daemones metal-
lis auri et argenti in terrae finibiis interdiim incubant;
quae Antichristo custodiunt. Et c'est en prodiguant ces
richesses, en montrant ces trésors que l'Antéchrist recru-
terait ses premiers partisans.
En i5i6, le concile de Latran avait interdit aux prédi-
cateurs de déterminer le temps précis de la venue de l'An-
téchrist et de la fin du monde, comme l'avait fait plus
d'un grave docteur au xv^ siècle ^ Mais il ne disparut point
des prédications populaires. Pendant longtemps encore,
les fidèles entendirent prêtres et moines dénoncer les
signes auxquels devait être reconnu le « maître diable ».
Le tableau de ses futures largesses troublait même parfois
l'esprit des simples. Témoin ce Gascon dont H. Estienne
rapporte le cri naïf d'impatience. Comme le prédicateur
montrait l'Antéchrist semant l'or et l'argent de ses trésors
à pleines mains pour gagner les coeurs, notre Gascon l'in-
terrompit pour lui demander sur-le-champ quand vien-
drait ce bon seigneur d'Antéchrist : « E diu quen biera
ed aquet bon segna d'Antéchrist-^? »
J. Plattard.
1. Entre autres le cardinal Nicolas de Cues, qui avait annoncé la
fin du monde pour le 34° jubilé, dans son livre De Conjecturis
novissimorum temporum. Rabelais en plaisante, au Livre II, ch. xiv :
« de trente sept jubilés nous n'aurons le Jugement final et sera
Cusanus trompé en ses conjectures. Je vous en advertis de bonne
heure. »
2. Apologie pour Hérodote, éd. Ristelhuber, I, p. 38.
RABELAIS
ET MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE.
Dans une note publiée par la. Revue des Etudes rabelai-
siennes (vol. IV, p. 224), M. Pirenne signalait Tinfluence
que Rabelais avait exercée sur le grand pamphlétaire pro-
testant Marnix de Sainte-Aldegonde* (i 538-1 598), qui fut
le bras droit de Guillaume le Taciturne pendant la lutte
engagée contre Philippe II dans les Pays-Bas espagnols
durant le dernier tiers du xvi^ siècle.
Cette influence, disait le savant historien belge, vaudrait
d'être étudiée en un travail complet. Je me déciderai
peut-être à entreprendre cette étude, mais, en attendant,
je voudrais appuyer les remarques de M. Pirenne d'une
citation qui montrera combien les œuvres de Rabelais
étaient connues aux Pays-Bas dès la seconde moitié du
xvi«= siècle. On lit en effet dans le Tableau des différens de
la religion (t. I, p. 35) : « Il faudroit escouter la voix du
Pasteur lesus Christ, et le ramage de tous ces Papegaux^,
Cardingaux, Evesgaux, Cornegaux, Mitrcgaux, Crosse-
gaux, Clerigaux, Abbegaux, Moinegaux et autres oiseaux
de la forest Papimanique, ne serviroit que d'autant de sif-
flets et faintes, pour prendre force oiselets à la pipée. »
L'allusion au chapitre 11 du livre V est si évidente
qu'elle me semble faite pour des lecteurs auxquels Rabelais
était déjà familier. Celui-ci n'a pas le même ordre ; il parle
des <( Clergaux, Monagaux, Prestregaux, Abbegaux, Eves-
gaux, Cardingaux, et Papegaut », mais les variantes sont
insignifiantes.
1. Ses œuvres ont été rééditées par Edgar Quinct. Bruxelles, Van
Mcenen, 1837, 4 vol. in-8°. Deux autres volumes faisant suite aux
précédents et publiés à la même librairie en iSSg et 1860 ont été
édités par Alb. La Croix. Il faut y joindre encore deux volumes
d'œuvres flamandes.
2. Le pluriel est certainement une faute. Peut-être est-elle impu-
table au typographe.
RABELAIS ET MARNIX DE SAINTE-ALDEGONDE. 65
Marnix ajoute trois termes : « Cornegaux, Mitregaux,
Crossegaux; » par contre, il lui manque « Prestregaux ».
Avait-il un autre texte sous les yeux ou a-t-il cité de
mémoire, ou bien encore a-t-il forgé les trois expres-
sions, qui sont d'ailleurs superflues, l'idée étant suffisam-
ment exprimée déjà par « Evesgaux et Abbegaux »? Le
« Prestregaux » de Rabelais n'est d'ailleurs pas moins
inutile.
Quoi qu'il en soit, l'expression « oiseaux de la forêt papi-
manique » est si transparente qu'il n'est pas permis de
douter que l'allusion n'ait été consciente et qu'elle n'ait
été au reste parfaitement entendue de tous.
Ailleurs, dans le même ouvrage (t. I, p. 29), Marnix, en
une énumération injurieuse à l'adresse des prélats de
l'Église romaine, les invective du nom de « Mystes, Mysta-
gogues, Pastophores. » Ne reconnaît-on pas les « mystes»
et les « pastophores » dont il est question, à peu de lignes
d'intervalle, au livre III, chap. xlvhi de Pantagruel?
Il n'y a pas jusqu'au procédé même de l'accumulation
qui ne nous reporte à Rabelais, et son influence n'est pas
moins marquée sur le texte du Bijenkorf (la ruche), car
l'on sait que Marnix maniait avec une égale facilité les
deux idiomes qui se partageaient son pays*.
Gustave Cohen.
I. M. A. Delboulle a publié, dans la Rev. d'hist. litt. de la France,
1896, p. 440-3, un article intitulé : Marnix de Sainte-Aldegonde
plagiaire de Rabelais, où il relève un certain nombre d'emprunts
évidents faits par Marnix à Rabelais, en notant ce fait que l'auteur
de Pantagruel n'est nommé nulle part par son plagiaire.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI.
LES LIEUES DES LANDES.
... D'ancienneté, les pays n'estoient distinctz par lieues ...
jusques à ce que le roy Pharamond les distingua, ce qui fut
faict en la manière que s'ensuit : car il print dedans Paris cent
beaux jeunes et gallans compaignons bien délibérés, et cent
belles garses picardes... et à chascun bailla sa garse... leur
faisant commandement qu'ilz allassent en divers lieux... Et, à
tous les passaiges qu'ilz biscoteroient leurs garses, qu'ilz
missent une pierre, et ce seroit une lieue. Ainsi les compai-
gnons joyeusement partirent et, pour ce qu'ilz estoient frais de
séjour, ilz franfreluchoient à chasque bout de champs, et
voylà pourquoy les lieues de France sont tant petites.
Mais quand ilz eurent long chemin parfaict, et estoient jà
las comme pauvres diables... ilz ne belinoient si souvent... Et
voylà qui faict les lieues de Bretaigne, des Lanes, d'Alle-
maigne et aultres pays plus esloignés, si grandes.
(Liv. II, ch. xxxni.)
Ce qu'il importe de relever de ce passage, c'est que
Rabelais a trouvé longues les lieues des Lanes, comme
l'on disoit alors, comme l'on dit encore aujourd'hui,
Lanes étant l'expression gasconne.
Or, il se chante dans le pays une sorte de rengaine, —
une chanson à multiplication, — d'où, précisément, se
dégage la même impression de longueur :
Nam trabersal naît lanes
Chens trouba brocs ni branes
Saub qu'il branou
Moun Dion, d'aqucres lanes
Ta loiing' que soun !
Mais on est fondé à se demander si les Landes ou les
lieues des Landes n'étaient longues que dans l'imagination
des indigènes cheminant interminablement par la steppe
LES LIEUES DES LANDES. 67
immense, ou pour servir à Rabelais de thème à un récit
galant.
Voici un troisième témoin du temps, — le témoin
sérieux. André Navagero, ambassadeur vénitien, traverse
précisément ce pays-là, en i528, et dit expressément : In
tiitto questo paese da Baiona a Burdeos, le leghe son
molto grande. Exactement l'impression de la chanson
landaise et le mot de Rabelais. Il faut avouer que la ren-
contre est singulière. Navagero complète et explique : di
sorte che a nie par che si possano benissimo contar per
quattro buoni miglia Vuna'^ .
Reste à savoir la valeur du mille vénitien en i528. Cette
valeur était de 1,738^67425^. La lieue contenant « quatre
bons milles », au dire de Navagero, c'est donc 6,964 mètres,
— sept kilomètres en chiffre ronds, — qu'elle représentait,
et l'on comprend qu'on l'ait trouvée « grande ».
Ceci peut contribuer à montrer dans quel esprit il con-
vient de lire Rabelais et comme un fond de vérité existe
la plupart du temps sous ses fantaisies les plus extrava-
gantes.
Georges Beaurain.
1. Documents inédits de l'Hist. de France. Relations des ambassa-
deurs r'énitiens, p. i5.
2. Niiovo di^ionario tiniversale tecnologico d'arti e mestieri.
Venezia, 1846, XXXIX, 382, voce : mistire. — Manuale di metrologia
di Angelo Martini. Torino, i883. Quant à la concordance avec le
mille à l'époque de Navagero, M. A. Locatelli, secrétaire du Reale
Istitnto lombardo di scien:i[e e lettere, m'écrit : « La direzione dell'
Archivio di Stato di Vene:[ia scrive : ... che non conste che altra
misura fosse, tino dai vecchi tempi, usata dalla Repubblica Veneta
fuorchè del miglio di mille passi; il passe era di cinque piedi ed il
piede corrisponderebbe a m. 0,347733 (ciô che darebbe appunto al
miglio il suesposto valore di metri 1738,674); e che i vecchi disegni
conservati in quell' archivio anche comprendono vaste zone di
territorii, sano tutti in générale tracciati in scale di passi e piedi
veneti, o di pertiche padovane. »
CHINON
AU TEMPS DE LA JEUNESSE DE RABELAIS.
A la fin du xv^ siècle, Chinon, « petite ville, grand
renom, » était un des centres les plus importants de la
Touraine; son château, muni d'une garnison nombreuse,
constituait une forteresse de premier ordre. Comme gou-
verneurs du château de Chinon, nous relevons les noms
d'Adrien de Montbron en 1498, d'Artus Gouffier, duc de
Roannez, en i5i4, et de son fils Claude Gouffier, grand
écuyer de France, en iSiq^
En 1498, la ville de Chinon fut le théâtre d'un événe-
ment qui, par sa brillante mise en scène, dut frapper par-
ticulièrement l'imagination enfantine de Rabelais. Il s'agit
de l'entrée à Chinon de César Borgia, envoyé par le pape
Alexandre VI pour remettre au roi Louis XII les lettres
annulant son mariage avec Jeanne de France. Cette entrée
solennelle eut lieu le 18 décembre 1498; un luxe inouï fut
déployé à cette occasion. Dans le cortège, précédé de
tambourins et de trompettes, on remarquait vingt-quatre
mulets richement harnachés et montés par des pages et
gentilshommes en habits de velours. Tous les regards se
portaient surtout sur César Borgia, duc de Valcntinois,
qui était richement habillé d'une robe de satin rouge à
broderies dorées, toute parsemée de pierres précieuses; il
portait en outre un magnifique collier de perles fines.
Brantôme, en nous contant cet événement, nous retrace
l'ébahissement des spectateurs. Or, parmi eux, selon
toute vraisemblance, devait se trouver le jeune Rabelais.
Plus tard, la grande joie de Maître François devait être
de se rendre aux Caves peintes pour y déguster quelques
vénérables bouteilles dans les celliers des bourgeois chi-
I. Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. XXVIII,
p. 239.
CHINON AU TEMPS DE LA JEUNESSE DE RABELAIS. 69
nonais. Ces caves, citées par Tauteur de Pantagruel^
n'étaient nullement un cabaret, comme on Ta dit et répété
à tort^
Enfin, en sortant des Caves peintes, le Jeune Rabelais
devait aimer à se rendre chez Innocent le pâtissier, dont
la boutique se trouvait tout auprès, dans la même rue. Il
ne nous cache pas la satisfaction qu'il avait eue jadis
« chez Innocent le pâtissier devant la Cave peinte à Chi-
non- » lorsqu'il revêtait « un pourpoint » pour faire
« cuire les petits pâtés ».
Henrv Grimaud.
1. Pantagruel, livre IV, ch. xx.
2. Société des amis de Rabelais, année 1889, p. 61.
PARTAGE DES BIENS ET HERITAGES
DE FEUE ANDRÉE PAVIN
ENTRE ANTOINE RABELAIS, LICENCIÉ ÈS LOIS, d'uNE PART,
ET JEAN, FRANÇOIS, GUILLAUME, ANTOINE, PIERRE FRAPIN
ET PIERRE DELOPITEAU,
A CAUSE DE MADELEINE FRAPIN, SA FEMME, d'aUTRE PART.
(i5o5, 12 mars, Montsoreau.)
[L'original de l'importante pièce que nous publions ici est
perdu, ainsi que son vidimus du lo juillet 1707. Mais il existe
une copie du 17 mai 1741 de ce vidimus', que nous allons
reproduire ci-dessous grâce à l'obligeance de M. le vicomte
Maurice de F"os. Cette pièce a été déjà publiée par la Société
des amis et admirateurs de Rabelais. Deuxième congrès, 1887,
p. 26.]
Le douziesme jour de mars, l'an mil cinq cent cinq,
personnellement estably en nostre cour de Montsoreau
honorable homme sage M« Antoine Rabelais, licentié es
loix, d'une part;
Honorables hommes Jean Frapin, François Frapin,
Guillaume Frapin, Anthoine Frapin et Pierre Frapin et
Pierre Delopiteau, à cause de Magdelaine Frapin, sa
femme, d'autre part, pour laquelle il c'est fait fort et pro-
met comme et aussy lesdits Jean et François Frapins,
tant pour eux que pour lesdits Guillaume, Anthoine et
Pierre Frapins, absants, pour lesquels ils ce font fort et
promettent leur faire avoir ce fait pour agréable à peine
de tous dépens, domages et intérests;
Tous les dessusdits enfants et héritiers de feue honeste
femme Andrée Pavin;
Et ledit Rabelais, principal héritier en tant que touche
I. Au dos, on lit : « Chavigny en Vallcie, tombé en partage à
Rabelais, 12 mars i5o5. »
PARTAGE DES BIENS ET HERITAGES DE ANDREE PAVIN. 7I
les choses nobles, soumettants comme lesquels ont fait
entre eux les partages et divizions des héritages des biens
immeubles à eux escheuz et advenuz par le décès et tré-
pas de ladite feue Andrée Pavin, leur mère, en la manière
que s'ensuit :
C'est assavoir que audit Rabelais, comme fils aine et
principal héritier, est et demeure pour son lot et partage
chastel et maison noble de Chavigny et sittuez et assis en
Vallée, en la parroisse de Varennes, avec ses appartenances
et dépendances tant en fond, domaines, que fief, justice et
jurisdiction, cens et rentes, et devoirs féodaux et autres,
prez, bois, eaux et pescheries, pastureaux ainsy que le
tout se poursuit et comporte et que ladite feue Andrée en
son vivant les tenoit et possédoit et quelles luy estoient
demeurées par partages faits avec noble homme Chris-
tophfle Pavin et feue Jeanne Pavin, ses frère et sœur,
sans en diminuer en manières quelconques, avec la rente
de monsieur de Chozé;
Avec ce demeure audit Rabelais tous les droits de fief,
justice, seigneurie et jurisdiction, cens, rentes et devoirs,
prez, pescheries et pastureaux, et certaines terres estant
entre les rivières de Loyre et la Turcie, la levée de ladite
rivière, en ladite parroisse de Varennes, le tout advenu et
escheu à ladite feue Andrée par la succession et eschoitte
de ladite feue Jeanne Pavin, ou parlesyssus et dessenduz
d'elle, ainsy que icelles choses estoient demeurées par
partages a ladite feue Jeanne Pavin;
Aussy demeuré audit Rabelais tel droit, part et portion
que lesdits Frapins et Delopiteau, à cause de sadite femme,
pourroient avoir et demander par avant ce jourd'huy en
deux arpcns de terre situez près le Moulin du pont, sur
le chemin par lequel l'on va dudit moulin à la Croix de
Longarde, et en certains chenevreaux estans en la par-
roisse de Cinais, ainsi que le tout ce poursuit et comporte
et qu'on a par cy devant accoutumé cultiver avec les
domaines de la mettairie de la Devinière appartenant
audit Rabelais, auquel demeurent toutes les autres choses
72 PARTAGE DES BIENS ET HERITAGES
dépendantes dudit lieu de la Devinière, où les dessusdits
Frapins et Delopiteau eussent peu prétendre aucun droit,
avec les rentes et droits féodaux acquis par cy devant au
fief de Chavigny avec la poursuite d'icelle. Et demeurent
iceux Rabelais, Jean et François Frapins et Delopiteau,
quittes les uns vers les autres de toutes actions, propéti-
tions et demandes qu'ils ce pussent faire l'un et l'autre
pour raison desdites successions;
Et auxdits Frapin et Delopiteau est demeurent pour
leur lot et partage l'hôtel, maisons et mettairies, apparte-
nances et dépendences de la Saille bonne', sittuée en la
parroisse de Seuilly, et icelles de environ avec les terres,
vignes, bois, domaines et dépendances dudit lieu, et aussy
certaines terres et bois qui furent à feu Jean Le Bloys,
séant au lieu appelle [illisible] et tout ainsy que icelles
choses ce poursuivent et comportent et qu'elles ont estez
acquises par ladite feue Andrée en quelque manière que
ce soit;
Outre leur demeure, quarante et trois sols quatre deniers
tournois de rente sur la maison de feu Jean Mesnager,
sittuée en la ville de Chinon, et douze boisseaux de fro-
mant et un chapon de rente sur René Courtillier et Adam
Carré sur certains hérittages sittuez aux Roches Sainct
Paul, près Chinon, et autres rentes qui à ladite deffunte
pourroient competer et appartenir à titre successif,
acquests ou autrement en ladite paroisse de Seuilly,
Ligré et Nostre-Dame de Rivières;
Outre demeure auxdits Frapins et Delopiteau tel droit,
part et portion qu'eux et ledit Rabelais, comme herittiers
de ladite feue Andrée, pourroient avoir es choses escheues
par le décès de ladite feue Jeanne Pavin, sittuez tant au
lieu appelé le Chillou, la Renaudière, entre le chemin par
lequel l'on va de la maison aux Ruesches^ à l'église de
Varennes et le chemin par lequel l'on va de la maison de
1. Le texte public en 1887 donne : Caille Borne.
2. Peut-être faut-il lire : Presches ou Fresches.
DE ANDRÉE PAVIN. 'j2>
Christophle Pavin à ladite église, et le long et environ de
la garenne dudit lieu de Chavigny, icelles terres indivizes
à partager avec ledit Christophle Pavin, comme héritier
de ladite feue Jeanne, que ailleurs, fors ledit droit féodal,
pescheries et lesdites pièces de terres cy dessus mention-
nées qui demeurent audit Rabelais;
Avec ce demeure auxdits Frapins et Delopiteau toutes
les debtes qui à eux, audit Rabelais pouroient estre dues
tant à Sache et par les commissaires qui furent commis
audit lieu que autres personnes à Couziers, Courcoué, et
par les vicaires desdits lieux qui ont été fermiers de feu
M^ Jean Pavin, en son vivant curé desdits lieux de Cou-
ziers et Courcoué, et par autres debteurs, fors lesdites
rentes qui demeurent audit Rabelais comme dit est des-
sus, et aussy rezerve à luy sa portion s'il se trouve quelque
argent venu et yssu de la succession de feu M^ Jean Pavin
qu'on dit estre détenu par aucunes personnes dont lesdits
dessusdits héritiers ne sont encore à présent ascertainez;
Et est dit entre eux que si ledit Guillaume Frapin est
de présent décédé, que son droit successif accroistra sur
lesdits Frapins et non point audit Rabelais, et aussy s'il
ne vient au pays dedans un an prochainement venant, et
leur demeure outre les vignes des coustaux, tant de la
succession de ladite Andrée que de ladite feue Jeanne
Pavin;
Et est dit que chacun d'entre eux acquittera les rentes
et devoirs et ce qui tiendra, etc., et dont et desquels par-
tages, etc., et à ce tenir et garantir, etc., l'une partie à
l'autre, etc., renonçant, etc., foy et jugement, etc.
Presants noble homme Christophle Pavin, Jean Berge
et Jean Beauhls, tesmoins ainsi signez :
A. Rabelais; J. Frapin; F. Frapin; P. Delopiteau
et J. Le Seigneur, notaire.
On lit à la suite :
La présente copie a esté collaiionnée h la minutie et
74 PARTAGE DES BIENS ET HERITAGES DE ANDREE PAVIN.
notte originale dicelle délivrée à M« Benoist Salmon, fils
de deffunte Perrine Delopiteau, qui dit estre fille de
défunts Pierre Delopiteau et de Magdeleine Frapin, par
moy Jean Admirault, procureur fiscal de la seigneurie de
Bourgeuil, garde des nottes de défunt M« Jean Le Sei-
gneur, mon ayeul, passeur du partage cy dessus, le
dixiesme jour de juillet Tan mil six cent sept. Signé :
J. Admirault. Trois mots rayés ne vallent.
Collationné la présente copie sur une autre copie en
papier qui nous a esté représentée par Maître Louis Le
Boucher du Chastellier, prestre licentié es arts, recteur
curé de la paroisse de Varennes sous Montsoreau; ce fait,
à luy rendue par nous notaire royal, à Saumur, rézidant
à Turquen, et notaire du comté de Montsoreau, rézidant
audit Varennes.
Soussigné/ le dix septiesme jour de may mil sept cent
quarante un, à la charge du sceau.
Ainsi signé : Lamiche, notaire royal; L. Leboucher du
Chastellier, prêtre curé de Varennes; Langlois, notaire.
Controllé à Chouzé, le dix huit may 1741. Reçu six
sols. Signé : Hudault.
[Timbre :] Généralité de Tours : un sol quatre deniers.
ROGER DE GAIGNERES
AU PAYS DE RABELAIS.
A la tin de mai 1699, le collectionneur Roger de Gai-
gnères se mit en route pour une de ces excursions à tra-
vers la France, d'où il rapportait pour son cabinet de si
belles moissons d'antiquités et de curiosités de toutes
sortes. Il commença par l'Anjou, visita Angers, Saumur,
Candes, Montsoreau, et arriva dans les premiers jours de
juillet à Fontevrault, où l'abbesse Gabrielle de Roche-
chouart, sœur de M"»« de Montespan, était fort de ses
amies.
Gaignères tit un séjour prolongé à l'abbaye, dépouillant
le chartrier, relevant les épitaphes, dessinant les sceaux et
les tombeaux et goûtant le charme de la société de l'ab-
besse, de son illustre soeur M™^ de Montespan, de M^^ de
la Verdrie, du chevalier du Bellay, du prieur Combaulei,
et parfois de Daniel de Larroque, le collaborateur de
Bayle, qui venait souvent de Saumur à Fontevrault.
Ce n'est pourtant pas à ce moment qu'il semble s'être
inquiété de Rabelais. Une chute de cheval lui avait
endommagé la cheville, et la blessure mal soignée exigeait
de grands ménagements : « Ganière est toujours incom-
modé par la jambe, dit M^^ de Montespan dans une lettre
du 7 juillet ; il ne laisse pas de travailler tout le jour ; il est
ravi de ce qu'il trouve ici, et ceux qui le voye sont ravis
de ce qu'il fait. »
C'est seulement dans les premiers jours d'avril que le
vieux collectionneur (il avait soixante ans) put songer à se
remettre en route. Il se dirigea sur Poitiers et y passa
tout un mois à l'hôtel de la Lamproie. Au début de sep-
tembre, il revint sur ses pas, séjourna longuement à
l'abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes, visita Mirebeau,
Oiron, Thouars, Loudun et arriva enfin à Chinon.
Après avoir fait relever par son dessinateur Louis Bou-
j6 ROGER DE GAIGNÈRES
dan plusieurs vues de la ville, la chambre de Charles VII
au château, le dehors et le dedans de la maison de Rabe-
lais, il se transporta à l'abbaye bénédictine de Seuilly, où
il copia quatre blasons peints et la tombe de l'abbé
Hugues, mort en 1180. Puis, sur une grande vue cavalière,
Boudan aquarella l'église et les bâtiments abbatiaux, les
modestes maisons du village et l'église paroissiale, au-des-
sus de laquelle il écrivit, sans doute d'après les bénédic-
tins eux-mêmes : « Saint-Pierre-de-Sully, où a été baptisé
Rablais. »
Comme il ne reste rien de la superbe église abbatiale,
nous ne pouvons contrôler l'exactitude du dessin. Mais le
château de la Roche-Clermault, qui fait l'objet d'une
autre planche, est encore debout. C'est bien, sur son coteau,
au-dessus de la vallée de la "Vède, le grand bâtiment du
début du xvn^ siècle, tel que l'ontvu les excursionnistes de
mai 1907, avec ses murs de soutènement et sa chapelle,
aujourd'hui en ruines, dont M. Fox a lestement esquissé
l'abside. Tout cela est gauche, maladroit, puéril. Mais
pouvait-on se montrer exigeant envers un artiste à qui
Gaignères payait trois livres pour les grandes vues d'une
feuille et dix-huit sols pour les vues d'une demi-feuille?
Boudan a peut-être mal rendu ce qu'il a vu : il n'a certes
rien inventé.
Cette vue de la Roche-Clermault est donc précieuse à
plus d'un titre. Outre la chapelle qu'elle nous donne dans
son entier, elle reproduit les ruines du premier château,
la demeure féodale que Rabelais a vue et qui était peut-
être déjà fort dégradée en i532. Au-dessous du village et
de l'église, dont le clocher est fort exact, coule la "Vède, et
l'on distingue très bien le moulin du Pont, la route et le
Gué. Boudan a même donné un nom au cours d'eau, qu'il
appelle « la Busse », sans doute parce que les habitants
lui avaient dit que c'était « la rivière de Beuxe », c'est-à-
dire passant à Beuxe'. En Poitou, en Touraine et dans
I. « Beussc est un gros bourg qui donne son nom à une petite
*i^'
■*.. •^'»;
À -*^
VUE DU CHATIlAi; HT 1)1" \II.I.A(iK
D1-: l-A ROCilE-CLERMAri;!
Dessinée par Louis Boudan, iôqo-
Iiihlii)thcquc nationale, Cabinet des Estampes. Topog. i'v., arr. r.hiiKiii.
AU PAYS DE RABELAIS.
Il
bien des provinces, les petits cours d'eau ont ainsi plu-
sieurs noms d'un point à un autre, selon les localités
qu'ils arrosent.
Très intéressante également la vue du Coudray-Mont-
pensier, toujours sur la Busse. Mais pourquoi la Devi-
nière est-elle si peu ressemblante? C'est à croire que
Boudan l'a dessinée de mémoire ou que, n'ayant pu péné-
trer dans le clos, il s'est contenté de silhouetter les toitures
aperçues par-dessus le mur.
Pendant qu'il était dans le pays, Gaignères dessina
encore la sainte chapelle de Champigny, l'abbaye de Tur-
penay: puis, quittant Chinon, il gagna l'abbaye de Bour-
gueil, où, selon son habitude, il fit un séjour de quelque
durée.
L'abbé commendataire, M. de Louvois, avait ordonné
de Paris quelques préparatifs pour le recevoir, mais
lérudit préféra se loger au couvent. Cette fantaisie lui
valut une semonce de son hôte : « Je vous connoissois,
Monsieur, très curieux de chartriers de moines, mais je
ne croyois pas qu'un homme de votre goût le fût aussi de
leurs lits. Cependant j'apprends. Monsieur, que vous avez
préféré celuy que vous ont offert les religieux de Bourgueil
à ceux qu'on vous a offert de ma part. C'est une chose
que je ne vous pardonneray point de si tôt, puisque c'est
par cette conduite se déclarer entièrement contre les abbés
commendataires » (28 octobre 1699).
Vers le milieu d'octobre, Gaignères était à Tours et
s'installait à l'abbaye de Marmoutiers, où il restait jus-
qu'à Noël. A la fin de l'année, il regagnait Paris et ses
chères collections. Son voyage avait duré sept mois.
Les deux volumes d'inventaires consacrés par notre
regretté confrère M. Henri Bouchot aux dessins de Roger
de Gaignères, à la Bibliothèque nationale, donnent un
répertoire alphabétique de toutes les pièces conservées.
rivière que Forment diverses fontaines voisines de Loudun. » (Le
Duchat.)
78 ROGER DE GAIGNÈRES AU PAYS DE RABELAIS.
Voici un aperçu de celles qui intéressent le commentaire
de Rabelais en Touraine : Benais, Bourgueil , Cande,
Chinon, le Coudray-Montpensier, la Baumette, la Devi-
nière, Fontevrault, Langeay, Loudun, Mirebeau, Mont-
soreau, Saint-Mars, Seuilly, Turpenay, Ussé, sans comp-
ter les portraits des du Bellay et celui de Louise de la
Béraudière, femme de Louis d'Estissac^
Henri Clouzot.
I. Les lettres écrites à Gaignères par ses correspondants sont
classées à la Bibliothèque nationale, ms. fr. 24985 à 24992. Elles
ont fait Tobjet d'une publication de M. Ch. de Grandinaison,
Gaignères, ses correspondants et ses collections de portraits, Niort,
Clouzot, 1892, in-S". Il serait à désirer, au moment où la Société
de l'Art français entreprend la publication de la totalité de ces
dessins, qu'on essayât d'établir aussi exactement que possible l'iti-
néraire du célèbre collectionneur dans ses voyages, comme nous
avons tenté de le faire pour le Chinonais.
COMPTES-RENDUS.
Le procès de Guillaume Pellicier^ évêque de Magiielone.
— Montpellier de i52j à iSôj. Étude historique par
L. GuiRAUD. Paris, Picard fils et C'^, 1908.
Cet ouvrage, qui vient de paraître, apporte des données
curieuses et inédites sur un ami de Rabelais, étudié précé-
demment par MM. Jean Zeller, H. Omont et par notre con-
frère M. Tausserat-Radel dans son édition si remarquable de
la Correspondance politique de Guillaume Pellicier. Le volume
de Mlle Guiraud comprend six chapitres : État de la question ;
— les Antécédents ; — la Cabale ; — le Drame ; — la Justice ; —
Après le procès ; — et vingt-trois pièces justificatives, toutes
utiles et vraiment intéressantes. L'auteur a su reconstituer,
au prix de longues et difficiles recherches, l'histoire, restée
mystérieuse jusqu'à ce jour, d'une période singulièrement
étrange et troublée de la vie de Guillaume Pellicier. « Nul n'a
pu s'occuper de ce personnage, vraiment remarquable pour
tous, sans se heurter dans sa vie à cette heure, entre toutes
angoissante, où le prélat, humaniste admiré de l'Europe éru-
dite, pourvu de titres honorables dans l'Église et dans l'État,
se vit soudainement poursuivi, emprisonné, traité durement
et, quoique relâché ensuite, exposé par une telle aventure aux
jugements contradictoires de ses contemporains, suivis par la
postérité. » M"e Guiraud a pensé avec raison que cette heure,
— une façon de parler, car elle dura sept années, — offrait un
intérêt exceptionnel, intérêt dramatique, tragique parfois, et
même poignant, en même temps que l'attrait de l'inédit jus-
qu'ici insoupçonné. II faut lire, dans son livre, l'exposé vrai-
ment palpitant de cette histoire singulière et compliquée. Les
rabelaisants, comme bien l'on pense, s'y intéresseront avec une
8o COMPTES-RENDUS.
conviction toute particulière et ils seront reconnaissants au
savant écrivain, qui a déjà mis au jour tant de travaux solides
et soigneusement documentés sur le Montpellier du moyen âge
et du xvie- siècle, d'avoir ajouté à l'histoire des amis de Rabe-
lais une page si neuve et si attrayante.
Abel Lefranc.
Paul CouRTEAULT. Blaisû de Monluc historien. Étude
critique sur le texte et la valeur historique des Commen-
taij-es (avec un portrait et 4 cartes). Paris, A. Picard
et fils, 1908, XLvin-685 p. in-80.
Les deux thèses de M. Paul Courteault, chargé de cours à
la Faculté des lettres de Bordeaux, où il vient de succéder à
M. Camille Jullian, méritent de retenir tout spécialement
l'attention des amis du xvie siècle. La plus importante, con-
sacrée à Biaise de Monluc historien, est une étude de premier
ordre, qui vaudra à son auteur l'estime profonde de tous ceux
qui s'intéressent à ce domaine encore si peu exploré qu'est
l'historiographie du xvi» siècle. La tâche est immense et les
travailleurs ont été, jusqu'ici, peu nombreux. « Si nous avons
une édition sérieuse du Loyal Serviteur, nous attendons
encore un texte authentique des Mémoires de Fleuranges. Une
édition critique des Mémoires de Guillaume et de Martin du
Bellay est en préparation [elle a été entreprise par notre con-
frère M. V.-L, Bourrilly et M. Fleury Vindry] ; mais les auteurs
des mémoires militaires relatifs au règne de Henri lï, Boyvin
du Villars, Rabutin, n'ont pas encore trouvé d'éditeurs. Nous
croyons avoir un Brantôme... C'est un beau travail à reprendre
par un érudit jeune et robuste. »
Une lecture attentive a convaincu M. Courteault qu'il en
était de même de l'édition des Commentaires de B. de Monluc.
De là l'enquête consciencieuse et approfondie qu'il a consa-
crée à ce monument célèbre et jusqu'à présent étudié d'une
façon insuffisante. En contrôlant le récit de Monluc par des
documents originaux, en le comparant avec les autres témoi-
gnages, en en signalant les erreurs et les lacunes, il a été
amené, sinon à écrire la biographie complète du personnage,
du moins à éclairer d'un jour nouveau les nombreux événe-
ments auxquels il fut mêlé et dont beaucoup ne sont guère
COMPTES-RENDUS.
connus que sur sa foi, à dégager aussi certains traits de sa
physionomie laissés jusqu'à présent dans l'ombre. Par là, son
savant travail est une contribution à l'histoire politique, diplo-
matique et militaire des règnes de François I^r et de Henri II
et à celle des trois premières guerres civiles dans le Midi de
la France, en même temps qu'une étude sur le témoignage
de Monluc. Maintenant, nous attendons l'édition elle-même
qu'annonce et que prépare si solidement ce beau volume.
La seconde thèse est intitulée : Geoffroy de Malvyn,
magistrat et humaniste bordelais ( i545 ?- iG i j ). Étude biogra-
phique et littéraire suivie de harangues, poésies et lettres iné-
dites (Paris, Honoré Champion, 1907, x-208 p. in-S»).
Abel Lefranc.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI.
CHRONIQUE.
Société des Études rabelaisiennes. — Le Conseil de la
Société s'est réuni le i3 février 1908. Il a approuvé les nou-
velles candidatures et tiré au sort le nom de cinq de ses
membres qui, aux termes des statuts, sont « sortants » cette
année. Ont été désignés : MiM. De Swarte, H. Grimaud, Louis
Loviot, L.-G. Pélissier, Pietro Toldo.
— La Société a tenu son assemblée générale annuelle le
j3 février 1908, à 5 heures, dans TÉcole des Hautes-Études,
salle Gaston Paris, sous la présidence de M. Abel Lefranc.
Elle a entendu tout d'abord le rapport de son président sur
l'année 1907. M. Abel Lefranc passe brièvement en revue les
principaux articles publiés au tome V de notre Revue et il en
fait ressortir les résultats tant au point de vue de la biblio-
graphie qu'à celui du commentaire. Enfin, il rappelle le sou-
venir de ceux de nos confrères dont nous avons à regretter la
perte cette année : MM. Henri Chardon, archiviste-paléo-
graphe; le général Colonna; le Dr Folet, professeur à la
Faculté de médecine de Lille; A. -G. van Hamel, professeur à
l'Université de Groningue; le D"" Poirier, professeur à l'École
de médecine; E.-H. Touijet; Eugène Voizard, professeur
honoraire de l'Université; le comte Werlé.
M. Henri Clouzot, trésorier, présente les comptes de l'exer-
cice 1907, qui se solde ainsi :
Recettes.
En caisse au i" janvier 1907
Produit des cotisations payées à la Société . .
Produit des cotisations payées à M. Champion
Vente de collections par M. Champion . . .
Vente de publications par M. Champion. . .
Vente de numéros séparés par M. Champion .
Intérêts du compte au Crédit lyonnais . . .
261
75
2
,3oo
75
I
,i85
»»
376
»»
25
60
i36
»»
3
20
4
,288
3o
CHRONIQUE. 83
Dépenses.
Impression des numéros 2,884 5o
Tirages à part 377 »)>
Droits d'auteurs G4 60
Clichés et illustrations i35 70
Copies de documents i5 jb
Prospectus et convocations 121 g5
Affranchissement des numéros et ports .... 821 10
Recouvrements et timbres 53 75
Frais de séances 35 »»
Fournitures de bureau 32 45
Banquet 4^ 95
4,088 75
Recettes 4,288 3o
Dépenses 4,088 75
En caisse 199 55
Ces chiffres, mis aux voix, sont approuvés à l'unanimité.
M. Jacques Boulenger, secrétaire, communique ensuite à
l'assemblée les noms des nouveaux candidats, qui sont admis
à l'unanimité. Nous comptions, l'année dernière, 35o sous-
criptions. Nous en avons perdu 26, par décès, démissions et
radiations pour refus de cotisations. En revanche, nous avons
acquis 43 souscriptions nouvelles, si bien que la Société des
Etudes rabelaisiennes sert à l'heure actuelle 867 abonnements.
L'assemblée procède alors à l'élection de cinq membres du
Conseil :
MM. H. Grimaud,
Louis LovioT,
L.-G. Pélissier,
De Swarte,
Pietro ToLDO,
membres sortants, sont réélus.
Enfin, après avoir choisi la date du 11 mars 1908 pour son
dîner annuel, la Société écoute d'intéressantes communications
de MM. Abel Lefranc, Haskovec et J. Plattard que la Revue
publie dans son présent numéro ou publiera dans les pro-
84 CHRONIQUE.
chains; et, pour terminer, MM. Henri Clouzot et Loviot font
passer sous les yeux des assistants, le premier de curieux
documents photographiques, le second deux faïences popu-
laires et une cire coloriée représentant Rabelais qui paraît être
du début du xviie siècle.
— Le Conseil de la Société s'est réuni le 4 avril 1908. Après
avoir approuvé la liste des nouvelles candidatures, il a consti-
tué son bureau ainsi qu'il suit :
MM. Abel Lefranc, président,
M. -Louis PoLAiN, Maurice Tourneux, vice-présidents,
Henri Clouzot, trésorier,
Jacques Boulenger, secrétaire,
Louis Loviot, secrétaire-adjoint.
— La Société s'est réunie le 4 avril 1908, à cinq heures,
dans l'École des Hautes-Ltudes, salle Gaston Paris, sous la
présidence de M. Abel Lefranc. Assistaient à la séance :
M. J. Barat, M"e Bilibine, MM. Jacques Boulenger, Etienne
et Henri Clouzot, Maurice Du Bos, Duval de Guymont, le
Dr Froussard, Lionel Laroze, Lazard, Lenseigne, Mme G. Louis,
MM. Louis Loviot, L. Pinvert, M.-L. Polain, Seymour de
Ricci, Mlle Rudolph, MM. W. F. Smith, Sturel, De Swarte,
Mll« Taupenot de Chomel, M. Maurice Tourneux.
Après avoir souhaité la bienvenue à M. W. F. Smith, qui, à
son passage à Paris, a tenu à prendre part à une de nos séances,
l'assemblée a écouté M. S. de Ricci, qui lui a communiqué les
photographies d'une édition inconnue des Chroniques gargan-
tuines trouvée par lui à la bibliothèque d'Aix, et M. H. Clou-
zot, qui lui a fait part d'une curieuse découverte au sujet d'un
portrait de Rabelais. Ces deux intéressantes communications
seront publiées dans cette Revue.
Notre Bibliothèque. — M. Arthur Tilley nous a remis :
François Rabelais, by Arthur Tilley, M. A.; collection des
« French men of letters éd. by Alex. Jessup » (London, J. B.
Lippincott, 1907, in-i6; portr.). — M. Alfred Tobler: Der
Appenjeller Wit^f; eine Studie aus dem Volksleben von Alfred
Tobler; vierte vermehrte Auflage (Heiden, im Selhstverlag des
Verfassers, 190Ô, in-So). — M. W. V. Smith : The Jirst édition
of the fourth book of the heroic deeds and sayings of the
noble Pantagruel, translated by W. F. Smith (London, pri-
vately printed, 1899, in- 16). — Rabelais on civil and canon
CHRONIQUE. 85
Ian>; tlie trial of jiidge Bridlegoosc (III, 39-44); ihe island of
the Papimanes (IV, 48-54); translation, introduction and notes
by W. F. Smith (s. I., privately printed, 1901, in-i6). — M. P.
DoRVEAux : Rabelais et ses éditeurs, par H. -Emile Chevalier
(Paris, A. Aubry, 1868, in-i6, 3i p.). — Lettre à l'auteur de
Rabelais et ses éditeurs [par Ch. Marty- Laveaux] (Paris,
Lemerre, 1869, in-80, 12 p.).
Sont entrés par voie d'échange les périodiques suivants :
L'Amateur d'autographes, année 1907. — Modem language
notes, année 1907. — Bulletin du bibliophile, année 1907.
Le graveur Léon Lebègue nous a remis les tirages d'artistes,
en grand format, de ses menus des trois dîners du « Moulin à
Sel » dont Rabelais fut le « président honoraire ». Celui du
7 mai 1904 représente la noyade des Parisiens sous le déluge
que fit couler Gargantua du haut des tours de Notre-Dame;
celui du 8 mars 1906 nous montre la dive bouteille, chevau-
chée par une gente demoiselle vêtue de ses ailes; sur celui du
27 février 1908, une bacchante verse à flots le vin de Beaune
ou d'Orléans.
Nos SECONDES AGAPES PANTAGRUÉLIQUES ET NON AUTRES Ont
eu lieu, le 11 mars 1908, au café Voltaire, sous la présidence
de notre confrère M. Jean Richepin, dont nous avions à cœur
de fêter la récente élection à l'Académie française. Rabelais
lui-môme avait tenu à célébrer un crivain si digne de se
réclamer de lui, et il assistait à notre dîner, — en buste, —
grâce au ciseau habile de M. Joe Descomps. Notre confrère
M. A. Robida avait bien voulu dessiner le menu, tiré à petit
nombre pour les membres présents, et il en avait fait la petite
merveille de verve et d'esprit qu'on attendait de lui. Comme
de juste, à ce dîner ne manquèrent ni la cordialité, ni le vin
de Chinon, ni les discours « de haute gresse ». Après la lec-
ture d'une dépêche que M. Ernest Dupuy nous adresse aima-
blement d'Algérie, et un toast charmant de M. Abel Lefranc
à l'auteur touranien (c'est-à-dire tourangeau, comme chacun
sait) des Blasphèmes, M. Jean Richepin se lève et, prenant
texte d'une remarque de M. De Swarte, il improvise, comme
il sait le faire, un éloquent petit discours qu'il a bien voulu
retracer ici pour nous :
Messieurs et chers confrères.
C'est parfaitement vrai, je vous donne ce soir une chose que je
86 CHRONIQUE.
croyais bien n'être plus jamais en état d'offrir à personne : une vir-
ginité. Certes, puisque voici la première fois que j'ai l'honneur de
présider un banquet étant membre de l'Académie française.
Il m'est particulièrement agréable de le faire en votre compagnie;
et rien de plus logique, en somme, que cette étrenne bizarre donnée
à la Société des Études rabelaisiennes. Car, si l'Académie française
a bien voulu mhonorer de son choix, ne dois-je pas cette faveur à
mon amour passionné de notre belle langue? Or, cette passion et
cette langue elle-même, les livres précieux, et nourriciers, et enivrants
où je les ai le mieux puisées, sucées, je puis dire, ne sont-ce pas
justement, entre tous, ceux de notre bon et grand maître François
Rabelais .-
Ah! cette langue de Rabelais! Je la chéris à tel point que j'ai
pour elle un culte pareil à celui dont je suis féru pour la mer. C'est,
chez moi, une règle de conduite à laquelle je ne manque jamais,
d'estimer qu'il y a deux choses dans lesquelles il faut se retremper
au moins une fois par an : la mer et Rabelais.
Les deux sensations n'ont, d'ailleurs, aucune ressemblance; car,
chaque fois que je rentre dans Rabelais, c'est comme si je me
retrouvais dans une forêt vierge. Les mots m'y semblent vivants,
pullulants, grouillants, à la façon de plantes enchevêtrées qui se
battent, montent à l'assaut les unes des autres. Et ces plantes
deviennent des animaux. Leurs luttes sont alors des ruts. Les
enchevêtrements tournent aux enlacements. Et tout cela va, vient,
court, fleurit, fructifie, s'accouple, et chante, et crie, et vit d'une vie
intense qui me grise moi-même et me donne la soif de vivre, d'agir,
d'être éperdûment.
A quoi bon, au reste, essayer d'analyser devant vous cette puis-
sante ivresse que donne la langue de Rabelais, cette joie de force
et d'aventure et d'épanouissement qu'on a dans la forêt vierge de
cette langue, à quoi bon en parler longuement devant vous, qui en
êtes les promeneurs assidus, de cette forêt, quelques-uns les patients
bûcherons, voire les faunes, ou, si vous préférez, les anges gardiens?
Mais la langue n'est pas la seule conquête qu'il ma été donné de
faire dans la Bible de notre maitre. Ce que j'y ai su prendre aussi,
c'est la saine et haute philosophie dont il réserve la moelle à ceux
qui cassent l'os avec de bonnes dents.
Vous aviez bien raison, mon cher collègue, M. Abel Lefranc, de
dire que certains personnages de Rabelais doivent m'être particu-
lièrement chers. Il en est deux surtout qui sont mes amis de cœur,
deux qui me semblent résumer tout le fin du fin du pantagruélismc,
de cette brave doctrine ainsi formulée par Rabelais lui-même :
M C'est une certaine gaîté d'esprit confite en mépris des choses for-
tuites. »
Ces deux personnages amis, c'est Panurgc et Jean des Entom-
meures. L'un si gamin, si gaulois, si parisien, sceptique et débrouil-
CHRONIQUE. 87
lard, joyeux même dans les pires déboires, spirituel à damner le
diable, et pétri de tous les vices au point de le décourager, et com-
bien aimable, le drôle! Et l'autre, le rude gaillard, le grand frère
Jean, l'homme d'action, celui qui marche toujours droit au but, qui
pense juste et fort et va au bout de sa pensée, et ne craint pas,
quand il s'agit de combattre l'injuste et le faux, d'être brutal et de
mettre les points sur les i en mettant son poing sur les gueules.
Je ne m'excuse pas, parlant à des Rabelaisiens, d'employer ces
termes rudes. Car, chez Rabelais encore, j'ai pris l'amour du mot
précis, du mot propre, fût-il même, à l'occasion, le mot gras.
Ne la laissons jamais tomber en désuétude, cette habitude du mot
franc! C'est un remède préventif contre l'hypocrisie. Ce vice-là,
l'hypocrisie, n'est heureusement pas un vice français. Ayons-le en
horreur, et gardons-nous de lui s'il le faut, même avec la prophy-
laxie du mot gras.
Ce qu'il y a de pire au monde, c'est l'abominable chose que lord
Byron, victime du cant anglais, appelait si énergiquement un gant
glacé sur une main pourrie.
Quand on n'a pas la main pourrie, on n'a pas besoin de porter le
gant glacé. On n'a même pas besoin, m'est avis, de porter aucun
gant d'aucune sorte. Peut-être cette opinion est-elle excessive. Per-
mettez-moi de l'exprimer quand même. J'en ai acheté le droit par
un mois de prison. Je ne le regrette pas.
L'important, l'essentiel, c'est de dire ce qu'on pense, fortement,
bellement, largement, humainement, et d'avoir les mains propres.
Nous les avons; gardons-les, sans gants, glacés ou non! Et ce n'est
certes pas, je le proclame, en lisant Rabelais que nous risquerons
jamais de nous les salir, fût-ce au fameux chapitre des torche —
vous savez quoi.
Après qu'on eut entendu ces belles et chaleureuses paroles,
M. Dassy de Lignières parla à son tour. Puis Mme Du Bos
récita, avec son talent de fine diseuse, la belle et célèbre pièce
de Jean Richepin : // était une fois..., trop connue pour qu'il
soit besoin de la reproduire ici, et cette jolie Ballade de la
Deviniére dont l'auteur est M. Maurice Du Bos :
I.
Voici déjà sous sa robe de bure
Que vient l'automne au teint roux et fané.
Maître, voici que les grappes sont mûres
Pour le pressoir et pour le raisiné.
Allons-nous-en par les champs fortunés
Où jadis Gargantua, Picrochole,
88 CHRONIQUE.
Pleins de colère ou d'humeur bénévole,
S'entrechoquaient en épiques tournois,
Manger des fouaces que le four rissole
Pour célébrer le bon Maître François.
II.
L'astre des nuits projetant les ramures
Etend une ombre au carroi de Lerné
Et l'on croirait frère des Entommeures
A voir ce front tout encapuchonné.
Mais non, voyez, c'est l'arbre de Daphné
Qui, d'un rameau, fournit cette auréole.
Hé! c'est Rabelais! — Rabelais.' parole!
C'est son esprit qui revient sous son toit...
Gardons l'esprit qui rit et qui console
Pour célébrer le bon Maître François.
III.
Ton rare esprit en tes fils toujours dure :
Les moins savants comme les raffinés
Savent, — Rabelais, — sous tes gravelures
Trouver le vrai, et n'en sont point gênés.
Le guide est sûr qui nous fait cheminer
Dans ton pays, — soit dit sans hyperbole, —
Son art puissant peut servir de boussole,
Et, comme il est très simple et très courtois,
Lui-même ici conduit la farandole
Pour célébrer le bon Maître François.
Pardonnez-moi ce chant de fariboles,
Et sans souci des fâcheux protocoles,
A la santé d'Abel Lefranc, je bois.
Trinquons gaiement, humons les pots, les fioles,
Pour célébrer le bon Maître François.
Avec cette verve que lui connaissent les habitués des dîners
du « Moulin à Sel », M. Léon Durocher n'eut aucune peine à
nous convaincre de lever nos verres rabelaisiens en l'honneur
de Villon. Enfin, M. Lionel Laroze improvisa la spirituelle
harangue que voici :
Mesdames, Messieurs,
J'ai à cœur de justifier l'honneur imprévu autant qu immérité que
CHRONIQUE, 89
m'a fait votre président en m'assignant cette place enviable à côté
du grand poète que nous fêtons aujourd'hui. J'y réussirais très mal
si je vous infligeais un discours. Par bonheur, j'ai mieux que cela
à vous offrir, et c'est mon vieux et cher camarade Richepin qui me
fournira le moyen d'acquitter ma dette envers vous... et envers lui-
même. J'ai là, sur moi, comme par hasard, ses premiers vers, et je
vais vous les lire... {Protestation de M. Richepin. — Cris : Lise^!
Lise\!) Je lui ai demandé l'autorisation. C'était convenable. Il me
l'a refusée. C'était à prévoir; mais je suis résolu à braver ses
foudres pour vous offrir le régal de cette primeur.
Richepin vous a dit, — et avec quels accents enthousiastes! —
qu'il se réclamait de notre Rabelais et de Villon, qui furent ses
premiers maîtres. Il n'a pas attendu de grandir pour se révéler le
continuateur magnifique de ce dernier. Déjà, sur les bancs de
l'école, il préludait aux chants qui devaient... l'immortaliser, et vous
allez voir avec quel art du verbe et de la rime il maniait, à quinze
ans, la vieille langue dont il semble qu'il ait sucé la moelle avec le
lait.
C'était au lycée Henri IV, alors lycée Napoléon. Faut-il vous
dire en quelle année .'' {M. Richepin : non ! non ! — On rit.) Je n'en
ai nulle envie... et, cette fois, j'obéirai. Je n'y ai d'ailleurs aucun
mérite, étant contemporain de notre ami, dont j'étais le condisciple.
Prévoyant, sans doute, l'usage que j'en ferais ce soir, je voulais
avoir des vers de lui. Un jour, je lui en demandai. Voici sa
réponse :
LE RENOUVEAU.
Toy de qui la voix m'aiguillonne,
Donc tu voudrais
Que je chante quand Dieu nous donne
Le renouvel et sa couronne
D'ombrages frais.
Le cœur en vers peut-il s'espandre
Quand es les bois
Il ouït ceste mère tendre,
La Nature, qui faict entendre
Sa grande voix ."
En cestuy temps le sein qui brûle
Est tout en feu ;
Le sang es veines mieux circule,
Et le Doute ennemi recule
En oyant Dieu.
Ainsi de moy, si jà je chante,
Point tu n'auras
go CHRONIQUE.
De tristesse noire et dolente,
Mais d'Amour et de voix touchante /
Tu m'entendras.
Mais de chanter ne viens me dire,
Point ne voudrai.
Attends un petit que ma lyre
Soit libre de son fou délire :
Lors chanterai.
J.-Aug.-J.-Ern. Richepin.
Vendredi 19 mai i865.
Avais-je raison de vous promettre un régal.' Eh bien, j'ai mieux
encore, plus rare, plus précieux : toujours des vers de Richepin, les
tout premiers, ceux-là. C'était en..., — j'ai oublié l'année, — il
commençait alors un recueil qu'il avait intitulé Heures de paresse,
où il jetait ses pensées, ses rêves, tout son jeune cœur débordant de
poésie; et, comme il m'avait surpris rimaillant, moi aussi, il m'avait
confié ce petit cahier qu'il a perdu depuis, détruit peut-être, —
l'ingrat! — Jeus la coquetterie ambitieuse de remplir de mes
pauvres rimes la feuille de garde restée blanche. Je m'en excusai,
et voici dans quels termes charmants il me pardonna mes épanche-
ments indiscrets :
A LIONEL LAROZE.
Oui, de bon cœur je te pardonne,
O poète, et si j'avais su
Que ce feuillet que j'abandonne
Serait par toi si bien reçu;
Si j'avais su que sur ce livre,
Timide essai que je te livre.
Ta main devait tracer ces vers,
J'aurais laissé ces pages blanches;
Et ces feuillets où tu t'épanches.
C'est toi qui les aurais couvers!
Mais puisque c'est ma pauvre tête
Qui mit là ses rêves passés,
Au moins je voudrais, ô poète.
Connaître à mon tour tes pensers.
Donne, donne les moi sans craintes,
Ces vers charmants où sont tes plaintes,
Tes plaisirs, tes maux, tes amours;
Car je suis discret et fidèle,
CHRONIQUE. 91
Et ce que j"ai mis sous mon aile,
Sous mon aile reste toujours.
J.-Aug.-J.-Ern. Richepin.
Paris, i3 mai i865.
Je ne sais quels « rêves passés » pouvaient rouler dans cette
« pauvre tête » d'enfant de quinze ans, mais l'avenir a couronné
tous ceux qu'a pu former le jeune poète, et il a comblé la mesure
des espérances que ces débuts permettaient de concevoir.
Je me félicite, quant à moi, d'avoir pieusement conservé ces pre-
mières inspirations d'une Muse qui devait conduire à l'Académie
française le précoce écolier, puisqu'elles m'ont fourni l'occasion de
lui témoigner, une fois de plus, mon admiration affectueuse, et de
faire hommage de ses premiers chants à la Société des Etudes
rabelaisiennes.
La fête n'aurait pas été complète si M. Jean Richepin ne
nous avait pas dit quelques-uns de ses beaux vers. Elle le fut.
Et les convives se séparèrent, heureux d'avoir célébré et
Rabelais et Richepin.
Autres agapes pantagruéliques. — Ce sont celles du
« Moulin à Sel », dont le 24e dîner a eu lieu sous la présidence
— honoraire — de Rabelais. Le « meunier » était M, Albert
Sarraut, député de l'Aude. M. Léon Lebègue avait dessiné le
menu, et MM. Derré, Villeneuve et Joe Descomps sculpté le
« Monument rabelaisien » qui décorait la table. On a entendu
une brillante improvisation de M. Léon Durocher, et M. Henri
Clouzot a également prononcé quelques mots non moins
brillants et improvisés. La soirée s'est terminée par un concert
très gai.
Les courtauds de Pavie. — Notre confrère M. Maurice
Maindron a fait le 6 février 1908, à la mairie Drouot, une con-
férence sur la bataille de Pavie où il a montré de la façon la
plus lumineuse les causes et les péripéties de la défaite et
défini curieusement le rôle de ces courtauds de Pavie dont
parle Rabelais. — Rappelons que les conférences de la mairie
Drouot sont organisées par notre confrère M. Maurice Du Bos.
La dernière causerie a été celle de M. Henri Clouzot sur les
chansons populaires de l'Ouest, avec auditions d'élèves de
M. Léon Melchissédec, de l'Opéra.
« Le Document ». — Un certain nombre d'anciens élèves de
92 CHRONIQUE.
l'École des Chartes viennent de se réunir, sous la direction de
M. L. Jacob, archiviste-paléographe, 17, rue de Sévigné, en
vue d'exécuter les recherches et les travaux historiques de
toutes sortes qu'on voudra leur confier. C'est « Le Document ».
Il arrive souvent que des érudits, retenus loin des dépôts
importants comme les Archives nationales et les bibliothèques
de Paris, s'adressent, pour leurs recherches, à des copistes
quelconques plus ou moins habiles et consciencieux. Ces
érudits auront tout intérêt désormais à s'adresser aux jeunes
gens du « Document ». Ils trouveront parmi eux des spécia-
listes en philologie, diplomatique, archéologie, droit canon,
bref en toutes les matières de l'enseignement donné à l'École
des Chartes, et des garanties de compétence qu'ils n'auraient
pas ailleurs.
La toile de Chatellerault (1. I, ch. viii). — M. A. Labbé,
interrogé par nous sur la toile de Chatellerault, a bien voulu
nous adresser la lettre suivante:
Je n'ai aucuns renseignements particuliers sur les toiles de Cha-
tellerault. Après M. Boissonnade, il ne reste rien à glaner.
Je ne crois pas que les fabriques châtelleraudaises aient jamais eu
beaucoup d'importance, et il ne dut jamais y avoir ici que des
artisans tissant le chanvre que le pays produisait assez abondam-
ment. RofFoy, dans son Mémoire écrit en 1738, mentionne cette
industrie en ces termes ;
« Les tisserands sont plus de soixante : ils font de très bonnes
toiles de lin et de chanvre pour la consommation du pays. Il s'en
fait même un petit commerce, ce n'est pas par le canal des ouvriers.
Ils travaillent le fil des habitants et de quelques marchands qui en
font le commerce, mais qui est de peu de conséquence. Ce genre
d'artisans est très pauvre. »
Cette industrie, comme beaucoup d'autres, alla en périclitant, et,
au moment de la Révolution, Creuzé Latouche, dans sa De5cr;'/'//o«
dit district de Cliâtelleraud, constate « que cette fabrique, perdue
par des droits énormes imposés sur les maîtrises, a arrêté l'emploi
d'une des productions du pays et la ressource infiniment précieuse
de la filature du chanvre, qui procurait du travail et du pain aux
pauvres femmes de la campagne. »
« Les tisserands de Châtelicraud, dit-il encore, loin de remplir
l'idée que l'on se fait ordinairement dun fabriquant dans les
grandes villes de manufactures, étaient de simples mercenaires,
gagnant leur pain à faire de la toile grossière à quelques sous par
aune, pour des propriétaires qui leur fournissaient le fil de leur
CHRONIQUE. 93
cru. Cette classe nombreuse, alors, ne pouvant payer les nouveaux
droits de maîtrise, ni par conséquent travailler, est tombée dans la
misère et la mendicité et a presque totalement disparu. »
Rien, que je sache, dans les Archives municipales.
Un nouveau livre sur Rabelais. — Notre confrère M. H. -P.
Morrison nous écrit qu'il prépare une étude d'ensemble sur
Rabelais : c'est une bonne nouvelle, que nous enregistrons
avec plaisir.
Bibliographie rabelaisienne. — Nous signalons à nos lec-
teurs que la librairie E. Nourry, 14, rue Notre-Dame de
Lorette, à Paris, liquide actuellement l'ouvrage de M. P. -P.
Plan, Bibliographie rabelaisienne ; les éditions de Rabelais de
j532 à ijii (Paris, Impr. nat., 1904, in-S»; ill. de 1G6 fac-
similés), à des conditions très avantageuses.
Un Ft^BELAisANT AU CoNGO. — Notre confrère M. Robert
Hottot vient d'être chargé par le gouvernement d'une mission
scientifique au Congo français. Accompagné de plusieurs
Européens, il doit pénétrer à l'intérieur des terres, par delà le
Tchad, Le titre de sa mission est : Kanem, Ghari, Logone.
Nous souhaitons bonne route à l'intrépide voyageur, qui entre-
prend cette mission à ses frais pour le bien de la science.
Parmi les trois ouvrages qu'il emporte dans sa valise est un
charmant Rabelais de Cazin, relié en maroquin rouge. C'est
apparemment la première fois que Gargantua sera lu sur les
bords du Tchad.
Les no.ms de Cormier, d'Ulmeau et les Hamadryades. —
Le passage du livre III, ch. li, où Rabelais énumère les
enfants d'Oxylus et d'Hamadryas se trouve dans Athénée
(III, 14, 78 B). — Cormier n'est que la traduction du mot grec
xpavEÎa, comme Fenabregue l'est de opéa, — Je ne sais si Rabe-
lais emprunte directement à Athénée ou à Caelius Rhodi-
genus dont voici le texte (XVIII, 9) : « Oxylus cum Hamadryade
congressus sorore Caryam genuit ac Balanum, Cranium,
Oream, Aegirum, Pteleam, Ampelum, Syam, quae Hamadrya-
das nuncupentur nymphae. » — Ulmeaii (=TUT£)ia), « qui fut un
grand chirurgien en son temps, » doit provenir de Pline (XXIV,
8, § 33) : « Ulmi et folia et cortex et rami vim habent spissandi
et vulnera contrahendi. » W. F. Smith.
94 CHRONIQUE.
Rabelais et le moyen de parvenir. — Il serait intéressant
de rechercher dans le Moyen de parvenir la part qui revient à
Gargantua et à Pantagruel*. Elle est certainement considé-
rable puisque l'auteur ne craint pas de mettre son livre sous
le patronage de « Rablais le docte qui fut médecin de M. le
cardinal du Bellay», disant que « les substances de ce présent
ouvrage et enseignemens de ce livre furent trouvées entre les
menues besognes de la fille de l'auteur ».
Jusqu'à ce jour, aucun indice ne permet de prendre cette
déclaration au sérieux, et le seul fait d'attribuer une fille à
Rabelais doit rendre très suspect l'artifice littéraire de Béroalde
de Verville.
Cependant, au xviie siècle, M. H. Grimaud nous signale
qu'on a fait paraître une édition du Moyen de parvenir,
« Imprimée ceste année. Chinon, de l'imprimerie de François
Rabelais, Rue du grand Bracquemart, a la Pierre Philosophale,
l'année Pantagrueline ». Preuve que le rapprochement trouvait
à cette époque quelque crédit.
Faut-il s'étonner de rencontrer Paul Lacroix sur la piste de
cette attribution hasardeuse? Pour lui, la collaboration pos-
thume de Rabelais ne fait pas de doute, et à l'appui de ses
conjectures il cite un passage des lettres inédites de Martial
Roger de Limoges, inséré par Antoine Leroy dans son Rabe-
lesiana elogia :
« On a mis au jour deux livres de Lucianisties et d'icadis-
ties dont j'oserais à peine prononcer le nom... On assure que
Rabelais en est l'auteur. »
Ces Lucianisties ne peuvent, selon Paul Lacroix, se rapporter
qu'au Moyen de parvenir.
Contentons-nous de signaler cette conjecture et attendons
que l'un de nos confrères nous dise ce qu'il faut penser des
emprunts de Béroalde de Verville à Rabelais. Nous ferons
seulement observer que, tout en trouvant des raisons presque
invincibles de rejeter la fable des papiers retrouvés après la
mort de Rabelais et utilisés dans le Moyen de parvenir, nous
ne savons absolument rien de ce que le grand Tourangeau a
I. Notons ce passage qui se réfère à une ancienne rédaction des
grandes chroniques de Gargantua : « Madame la mère de Gar-
gantua, laquelle en première invention, dictée de la propre goule
d'un defunct evesque de Paris, avoit nom Galemelle, et le père
Rablais la nomma Gargamelle. »
CHRONIQUE. 95
pu laisser en manuscrit. Si l'on en a tire la matière du
Ve livre, a priori rien n'empêcherait qu'on en ait fait sortir
d'autres ouvrages *. H. Clouzot.
Livres et articles récents. — Signalons dans la revue amé-
ricaine : Modem Philology (vol. V, n» 3, janv. 1908), une
étude élégante et nouvelle de notre confrère M. W. A. R. Kerr,
de New-York, sur le Platonisme de la Pléiade.
— M. Henri Châtelain vient de soutenir ses thèses de
doctorat devant la Faculté des lettres de Paris; il a obtenu la
mention très honorable. L'une d'elles, intitulée : Recherches sur
le vers français au XF^ siècle. Thèmes, mètres et strophes
(Paris, Honoré Champion, igo8, xxxiii-276 p. in-80), doit être
signalée à nos lecteurs; elle apporte sur la technique de la
poésie du xv^ siècle nombre de données précises et savantes
qui reposent sur une quantité considérable de « dépouille-
ments ». L'auteur nous quitte « au seuil du xvie siècle », qu'il
abordera prochainement, nous l'espérons. Il a étudié toute
une série de rimeurs au point de vue de la phonétique histo-
rique et de l'histoire de la strophe; on peut pressentir qu'il y
aurait quelque intérêt à étudier ces mêmes versificateurs et
leurs successeurs immédiats jusqu'en 1545 ou i55o, au point
de vue de l'histoire du vocabulaire français. A. L.
— Selon sa coutume, notre confrère M. H. Schneegans a
publié cette année, dans la Zeitschrift fiir fran^osische Sprache
iind Litteratur (t. XXXH, fasc. H; tirage à part), un très indul-
gent compte-rendu du t. IV (1906) de Xoi Revue des Études rabe-
laisiennes. Les rabelaisants trouveront dans cet article un
résumé lucide des principaux travaux relatifs à Rabelais, dont
M. Schneegans a bien mis en valeur les conclusions.
— Notre confrère M. V.-L. Bourrilly vient de publier dans la
Revue d'histoire moderne et contemporaine (t. VIII, 1906-1907,
p. 586-599, 703-713 ; tirage à part) une étude sur Montaigne,
sa vie et son œuvre d'après les travaux récents ( i go6-i goy ).
C'est un « état de la question » parfaitement clair, intelligent
et judicieux, analogue à celui que le même auteur a fait paraître
I. Voir R. E. R., t. III, p. 235, une question du D' de Santi sur
les enfants de Rabelais. Ligne 19, lisez Paul Lacroix au lieu de
Paul Lacoitr.
96 CHRONIQUE.
l'an dernier sur Rabelais et que nous avons signalé. On ne
saurait trop vanter l'utilité de pareilles synthèses, ni le mérite
qu'il V a à les écrire : les profanes ignoreront toujours com-
bien de recherches elles demandent, — et de recherches désin-
téressées.
— La Revue des Pyrénées a publié dans son IVe numéro tri-
mestriel de 1007 un très agréable article de notre confrère
M. Charles Oulmont sur Estienne Forcadel (tirage à part), où
l'auteur remarque justement, après Sainte-Beuve dans son
Tableau, que, chez les hommes de la Renaissance, « la vocation
de créer n'était pas distincte du besoin de savoir..., on faisait
des vers comme on faisait de la médecine, de la jurisprudence,
de la théologie ou de l'histoire, » — ou comme les élèves de
rhétorique faisaient, naguère encore, des vers latins. Donc
Forcadel, jurisconsulte et historien (auteur d'un Cupido juris-
peritus!), composa un volume de poésies dont le titre est
charmant : Le chant des Seraines, et les vers presque tout à
fait plats. Il y a là, cependant, une pastorale dont M. Oulmont
cite quelques gentils passages :
Scez-tu qui fait ce bruit ?
Les verdz cyprès, voyant nostre déduit
Font esmouvoir leur verdure menue...
D'ailleurs, Forcadel comptait bien passer à la postérité, et
c'est pourquoi deux fois sur le métier il remit son poème.
Hélas ! le chant des sirènes n'est pas beaucoup plus harmo-
nieux dans la troisième édition que dans la première, et nous
serions bien tenté de conclure par ce jugement excellent
de l'auteur du Cupidon jurisconsulte sur lui-même :
... par trop suis loyal amy.
Plus tost niais par excellence,
si M. Charles Oulmont ne nous rappelait fort à propos qu'on
ne doit point comparer les poètes jurisconsultes aux Poètes.
.1. B.
Le gérant : Jacques Boulenger.
Nogcnt-le-Rotrou, impr. Daupeley-Gouverneur.
VALEUR CRITIQUE
DES
TEXTES DE GARGANTUA
I.
Voici rénumération sommaire des éditions qui ont
paru avant la mort de Rabelais et dont il est possible,
par conséquent, que l'auteur ait revu et corrigé lui-même
le texte ' :
A. [Gargantua. — Lyon, Fr. Juste (?), antérieure à i535.
In-8.]
(Bibl. nat., ¥^2126. Réserve.)
Édition représentée par un exemplaire unique, malheureu-
sement incomplet de deux feuillets, celui du titre et le hui-
tième du premier cahier.
B. Gargantua. AfASH TYXH- La vie inestimable dv
grand Gargantua, père de Pantagruel... — Lyon, F. Juste,
"1535. In-8.
(Bibl. nat., Y22i3o, Réserve.)
C. La vie inestimable du grand Gargantua, père de
Pantagruel... — Lyon, F. Juste, iSBy. In-8.
(Bibl. nat., Y2 2i33. Réserve.)
D. Gargantua. — S. 1. [Paris], iSBy. In-8.
(Bibl. nat., Y22i3i. Réserve.)
I. On trouvera des descriptions détaillées de ces éditions dans la
Bibliographie qui paraîtra ultérieurement. — Nous indiquons entre
parenthèses la cote de l'exemplaire dont nous nous sommes servis
pour cette étude critique.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 7
gS VALEUR CRITIQUE
E. La vie treshorrificque du grand Gargantua, père de
Pantagruel... — Lyon, F. Juste, 1542. In-8.
(Bibl. nat., Y22134. Réserve.)
E bis. Grands Annales tresveritables des Gestes mer-
ucilleux du grâd Gargâtua & Pâtagruel son filz... — Lyon,
P. de Tours, 1542 (ou i543). In-8.
C'est un simple carton de quatre feuillets, comprenant, outre
le titre susdit, l'avis au lecteur qui fut placé en tête de l'édi-
tion de Juste 042 (El, peut-être afin d'en faciliter la vente (voir
plus loin). Il en existe un exemplaire portant la date 1542 à la
bibliothèque Bodléienne d'Oxford; un autre exemplaire, daté
de 1543, en a passé aux ventes Sunderland et Bordes.
F. La plaisante, & ioyeuse histoyre du grand géant Gar-
gantua... — Lyon, Estienne Dolet,i542. In-8.
(Bibl. nat., Y22144. Réserve.)
G. Grâds Annales ou croniques Tresueritables des Gestes
merueilleux du grand Gargantua & Pantagruel son tilz...
— [Lyon,] 1542. In-8.
(Bibl. nat., ¥22187. Réserve.) f
H. La Plaisante & ioyeuse histoyre du grand Géant Gar-
gantua... — Valence, Claude La Ville, 1547. In-8.
(Pas d'exemplaire connu dans les dépôts publics.)
Il existe de cette édition une contrefaçon, publiée avec la
même date et sous le même titre, mais dont on ignore la date
véritable.
(Bibl. nat., 8° Y221. Réserve.)
I. La vie treshorrifique du grâd Gargâtua, père de Pan-
tagruel... — Lyon, P. de Tours, s. d. In-8.
(Bibl. nat., Y22140. Réserve.)
J. Les œuvres de M. François Rabelais Docteur en
Medicine... —[S. 1.,] i553. In-8.
(Bibl. nat., ¥^2174. Réserve.)
DES TEXTES DE GARGANTUA. 99
Jusqu'à présent, presque tous les éditeurs ont reproduit,
plus ou moins fidèlement, le texte de E. Mais est-il sûr
que ce texte ait été corrigé par Rabelais, et est-il le der-
nier que Rabelais ait corrige?
Il-
Comme nous Tavons dit, le seul exemplaire connu de
A est incomplet de son titre. Nous n'avons donc pas la
date et nous ignorons l'éditeur de ce livret. Mais nous
savons qu'en i852, quand il fut découvert par le marquis
de La Garde, il se trouvait relié avec le Pantagruel de
Juste (1534) et les Fantastiques batailles des grans roys
Rodilardus et Croacus^ parues chez Juste en i534 égale-
ment. Comme, d'autre part, ses caractères paraissent être
ceux de Juste, on peut dire avec vraisemblance qu'il fut
édité chez ce libraire en i534, comme les deux opuscules
qui l'accompagnaient. En tout cas, et c'est ce qui nous
intéresse ici, il est antérieur à l'édition de i535 (B) et nous
offre la première version connue du texte de Gargantua.
Encore que parue peu <^q temps après A, l'édition B
nous fournit déjà un certain nombre de variantes intéres-
santes. Ce sont souvent de pures corrections de style, dont
quelquefois la raison nous échappe, comme dans l'exemple
suivant :
A B
Ch. VI : Pour avoir trop Pour avoir trop mangé des
mangé des tripes dont avons tripes, comme avons déclairé
parlé. ci-dessus.
mais dont plus fréquemment nous sentons la valeur :
A B
Ch. X : Si le prince le veult Siledieumesaulvele moulle
et commende, cil qui en com- du bonnet, c'est le pot au vin,
mendant donne et povoir et comme disoyt ma mère grand',
sçavoir.
100
VALEUR CRITIQUE
Ch. XIII : Puis me torchay
d'une m^ppe, d'un couvrechief,
d'un mousche nez.
Ch. XIV : et ne foys doubte
aulcun qu'il ne parvieigne
quelques foys à un degré sou-
verain de sapience.
Puis me torchay d'une map-
pe, d'une serviette, d'un mous-
che nez. [Rabelais s'est aperçu
qu'un peu plus loin il citait à
nouveau : « un couvre-chief »,
et il a voulu éviter que Gar-
gantua se servît deux fois du
même ... ustensile.]
et parviendra à degré sou-
verain de sapience.
On pourrait sans peine allonger cette liste.
D'autre part, un très grand nombre des variantes que
nous offre B par rapport à A sont des additions. C'est
d'ailleurs une règle générale chez Rabelais : quand il se
corrige, souvent il change une expression, une tournure,
pour une autre qui lui semble plus forte; très rarement il
supprime' ; ordinairement il ajoute. Mentionner les addi-
tions de B nous entraînerait trop loin; nous nous borne-
rons à citer celle-ci, que Rabelais reprit et augmenta au
point d'en faire la merveilleuse énumération que l'on sait,
lorsqu'il donna son texte de 1542 (E) :
(Ch. XI, De l'adolescence de Gargantua) :
A
... et patrouilloit partout.
Les petitz chiens de son père
mangeoient en son escuelle...
B
... et patroilloit par tout, et
beuvoyt en sa pantophle, et se
frottoyt ordinerement le ventre
d'un panier. Ses dens aguy-
soit d'un sabot, ses mains la-
voyt de potaige, se pignoyt
d'un guoubelet. Les petitz
chiens de son père mangeoient
en son escuelle.
I. Sinon par prudence et pour des raisons étrangères au goût,
comme nous verrons qu'il l'a fait en 1542.
DES TEXTES DE GARGANTUA. lOI
C est une édition très peu soignée matériellement :
elle contient un grand nombre de coquilles, et il y
manque tout un chapitre, le chapitre xni; or, ce cha-
pitre paraît bien avoir été sauté par inadvertance, car les
suivants portent la même numérotation qu'ils auraient si
le chapitre xni figurait dans le volume; et, d'autre part,
on ne voit pas pourquoi Rabelais aurait fait supprimer,
dans l'édition C, son fameux chapitre xni, qui était par-
faitement dans le goût de son temps et dans le sien, qui
ne contient aucune allusion politique ou religieuse com-
promettante, et qui reparaît dans toutes les éditions posté-
rieures. — C reproduit le texte de B, et ses variantes sont
très peu intéressantes : en dehors des coquilles qui lui
sont propres, C ne nous donne presque aucune leçon qui
mérite d'être relevée; elle ne nous offre pas d'addition
importante; et, quant à ses variantes de style, elles sont
très rares et généralement mauvaises. Au contraire, D est
fort intéressante et a été composée avec le plus grand soin.
Le fait qu'elle n'a pas paru chez Juste a donné à penser
aux éditeurs modernes de Gaj^gantua qu'elle ne pouvait
avoir été revue par l'auteur; ils en ont donc négligé les
variantes. Nous ne croyons pas, en effet, que le texte de
D ait été corrigé par Rabelais. Et pourtant, si bizarre que
le fait puisse paraître, c'est un exemplaire de cette édition,
sans doute annoté par maître François, qui a servi à
composer E. C'est ce que montrera le tableau suivant :
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Io6 VALEUR CRITIQUE
On voit d'après ce tableau que E suit à chaque instant
les leçons particulières à D, et même lorsqu'elles sont
fautives [var. lo]. Cette concordance entre E et D se pro-
duit trop fréquemment pour être l'effet du hasard : quand
D, par exemple, change l'intitulé du chapitre iv, ce ne
saurait être fortuitement que E reproduit cette rédaction
nouvelle, d'ailleurs excellente [var. 4]; de même, quand D
remplace le jeu du « pallet » par un jeu qui ne figure pas
dans A, B, C : « au vireton, » [var. 19], on ne peut croire
que E, qui donne précisément au même endroit la même
version, ne suit pas le texte de D. — Au surplus, deux
variantes que Je n'ai pas relevées dans le tableau ci-dessus
achèvent de montrer que E a été faite sur un exemplaire
de D :
1° Dans A, B, C, le chapitre xii [Les jeux de Gargan-
tua) ne fait qu'un avec le précédent. Dans D, il n'a pas
de titre, ni de numérotation, et il ne forme pas un cha-
pitre à proprement parler. Mais, précisément après les
mots « le liège de ses pantoufles enfloit en haut d'un
demy pied », l'imprimeur a placé une vignette semblable
à celles qu'il met en tête de ses autres chapitres. On s'ex-
plique comment cette vignette a pu donner à quelqu'un
qui avait D sous les yeux l'idée de couper le texte à cet
endroit, et de faire, dans E, un chapitre spécial de la
longue liste des jeux de Gargantua.
2° Au chapitre xxvii, l'auteur cite les « reliques de Javre-
:{ay ». Dans A, B, C, D, le nom est correctement écrit :
Iaure:{ay. Mais, dans E, il est orthographié : laiire^ay
(avec un / minuscule). Cette coquille s'explique quand on
a sous les yeux un exemplaire de D. Les éditions A, B, C
sont imprimées en gothiques, et leur / ne saurait se con-
fondre, à la lecture, avec un /. Au contraire, D est impri-
mée en romaines; 1'/ majuscule, qui a servi à composer
le mot Iaure:{ay^ était un caractère assez abîmé et ressem-
blait tout à fait à un / romain minuscule, si bien qu'on
lit dans l'exemplaire de D que j'ai collationné : laure^ay^
ou bien Iaure:;ay, ad libitum. — Si on rapproche cette
DES TEXTES DE GARGANTUA. IO7
remarque de la précédente, et si l'on songe d'autre part à
toutes les leçons que l'on trouve dans D pour la première
fois et que E reproduit exactement, on est amené à penser
que certainement l'édition de Juste de 1542 (E) a été faite
d'après un exemplaire de l'édition parisienne de iSSy (D),
et non point, par conséquent, sur un exemplaire d'une
des éditions antérieures du même Juste.
Mais faut-il conclure de là que D représente un texte
revu et corrigé par Rabelais lui-même? Je ne le crois pas.
Outre que D n'a pas été publiée par l'éditeur ordinaire de
Rabelais, les variantes de cette édition ne présentent nul-
lement les mêmes caractéristiques que nous avons trouvées
aux variantes de B et que nous trouverons à celles de E'.
Ce sont des petites corrections de mots, souvent très heu-
reuses [var, 4, 19, 24, etc.], — assez heureuses pour que
Rabelais les ait adoptées, — mais ce ne sont jamais des
interpolations comme Rabelais en a fait dans les deux édi-
tions de Gargantua sûrement revues par lui (B et E). Ni
dans la liste des jeux (chapitre xxxn), ni dans les Propos
des bienyvres (chapitre v), D ne nous fournit d'additions.
Or, le texte de D a été très soigneusement corrigé au point
de vue du style, au moins aussi soigneusement que celui
de B et de E; s'il a été corrigé par la même personne,
comment se fait-il qu'il ne comporte pas de ces interpo-
lations dont B et E sont surchargées? Il me paraît difficile
que le même Rabelais, qui développe, allonge, brode si
largement toujours quand il reprend son texte, ait pu,
cette fois, se borner à des changements de mots, à des
corrections de détail, pour heureuses qu'elles soient.
Je ne pense donc pas qu'on puisse considérer D comme
une édition revue par Rabelais, et je le crois encore beau-
coup moins pour G. En effet, non seulement ce texte ne
présente pas plus que D d'interpolations, mais encore il
I. Le choix de variantes, que j'ai donné ci-dessus, a été fait au
point de vue des éditions C et D; je ne m'y suis donc pas appliqué
particulièrement à relever les additions et corrections significatives
de B et de E.
I08 VALEUR CRITIQUE
reproduit, souvent avec ses fautes d'impression [var. i6,
17, 33 notamment], et sans aucune des améliorations de D,
le texte de B. On n'y trouve pas la moindre correction de
style, car quelques rares variantes analogues à celles que
j'ai numérotées 25, 29, 3i dans le tableau ci-dessus, ne
sauraient passer pour telles et prouver l'intervention de
l'auteur. En revanche, on y trouve une multitude de
fautes d'impression [Horate pour Horace; 7-obilardicqiie
pour j-ohidilardicque ; su\ nos vignes vrayement nos vignes
vrayement non pas nostres, etc.). Bref, C n'est qu'une
réimpression de B. et faite avec fort peu de soin.
Ces remarques permettent de supposer que C dut être
composée à la hâte et, je suppose, pour faire concurrence
à D (à qui elle serait par conséquent postérieure). Selon
moi, voici comment les choses durent se passer : en i537,
un libraire parisien jugea profitable de réimprimer Gar-
gantua et fit paraître l'édition D ; à la première nouvelle de
cette publication, Juste, éditeur ordinaire de Rabelais, et
qui tenait à le rester, fit réimprimer au plus vite son texte
de i535; ce fut l'édition C. L'édition C aurait donc été
composée très rapidement : cela expliquerait les fautes
qui la déparent.
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, on peut en tous
cas conclure des observations précédentes que C devrait
être négligée dans une édition critique de Gargantua. En
revanche, il y faudrait relever, outre les variantes de A
et de B, qui représentent, en quelque sorte, les deux pre-
mières rédactions du texte, les variantes de D, qui a servi
de base à la troisième rédaction (E), et dont, par consé-
quent, Rabelais a approuvé et accepté les corrections, si
même il n'en est pas l'auteur.
III.
En comparant E avec les éditions antérieures, on cons-
tate qu'elle nous offre un texte très modifié, interpolé et
corrigé.
DES TEXTES DE GARGANTUA. I09
1° Beaucoup des corrections ont été évidemment com-
mandées par la prudence : l'auteur dut craindre d'être
compromis dans les poursuites exercées contre les héré-
tiques, et il modéra ses attaques contre la Sorbonne.
C'est ainsi qu'au chapitre xviii, par exemple, le « lyripi-
pion » de Janotus de Bragmardo, qui était « théologal »
dans A, B, C, D, n'est plus, dans E, qu'un « lyripipion à
l'antique » ; Janotus et ses « maistres inertes » ne boivent
plus « theologalement », mais « rustrement » ; et Maître
de Bragmardo, cessant d'être un « théologien », n'est
plus qu'un « sophiste ». On pourrait multiplier les
exemples de ce genre de variantes : partout, dans E, les
mots théologie, théologien, théologal, Sorbone, Sorbo-
nagre, Sorboniste, etc., sont systématiquement supprimés
et remplacés le ^lussoviveni^diY sophiste, sophisme ou par
des mots du même genre. 11 arrive même quelquefois que
des passages compromettants ont été complètement rema-
niés. Ainsi :
A, B, C, D E
Je le prouve, disoit-il. Dieu Couraige de brebis, disoyt-
(c'est nostre Saulveur) dict en il, depeschez vous de cestuy
l'Evangile, Joa. i6 : La femme cy, et bien toust en faisons un
qui est à l'heure de son enfan- aultre. — Ha, dist elle, tant
tement a tristesse; mais, lors- vous parlez à vostre aise, vous
qu'elle a enfanté, elle n'a soub- aultres hommes ! Bien I De par
venir aulcun de son angoisse. Dieu, je me parforceray, puis-
— Ha, dist elle, vous dictes qu'il vous plaist.
bien et ayme beaucoup mieulx
ouyr telz propos de l'Evangile
et mieulx m'en trouve que de
ouyr la vie de saincte Margua-
rite, ou quelque aultre caphar-
derie.
2° Parmi les autres variantes de E, on relève des cor-
rections de style, comme :
A, B, C, D E
Gh. VI : Sang de las cabres, ... si bon vous semble...
s'il vous semble bon...
I 10 VALEUR CRITIQUE
et surtout un très grand nombre d'additions et d'interpo-
lations, dont Rabelais est certainement Fauteur, puis-
qu'elles sont tout à fait dignes de son talent et qu'elles
reparaissent dans toutes les éditions publiées de son aveu.
Il serait trop long de les énumérer ici; on les trouvera
relevées en temps et lieu. Je mentionnerai seulement que
tout le passage de E compris entre les mots : « Se asseoyt
entre deux selles » et « tous les matins escorchoyt le
renard «, manque dans A, B, C, D, ainsi qu'une bonne
partie des Propos des bien-yvres (chapitre v), qui appa-
raît pour la première fois dans E.
En somme le texte E, qui offre de si grandes diffé-
rences avec les éditions antérieures, a certainement été
revu et corrigé par Rabelais. Cela n'est pas discutable et
n'a jamais été discuté par personne : c'est pourquoi nous
ne nous étendons pas davantage. A la fin de 1541, préci-
sément au moment où se préparait la réimpression de son
livre, Rabelais se trouvait à Lyon. Il y put donc surveil-
ler la réédition, et l'examen du texte de E montre qu'il le
fit en effet*.
Mais il nous faut maintenant nous demander s'il n'y
a pas d'édition postérieure à E qui ait été corrigée par
Rabelais.
IV.
En 1542, Etienne Dolet publia une édition des deux
premiers livres (F). L'édition de François Juste (E) venait
I. M. P. -P. Plan, Bibliographie rabelaisienne, p. 82 et 9g, déclare
que Rabelais était si loin de Lyon en ib^i et 1542, « à la suite de
Guillaume Du Bellay, » qu'il ne put ni surveiller la réédition de
Juste (E), ni « matériellement être averti à temps » de la querelle
qui s'éleva en 1542 entre Juste et Dolet. C'est là une erreur de plus
à l'actif de M. Plan. Rabelais fit un arrêt à Lyon à la fin de 1541.
Il dut ensuite se rendre à Orléans chez Saint-.\yl (?). Il repassa à
Lyon, et s'y arrêta de nouveau, lorsqu'il retourna en Piémont en
mai 1542. (V.-L. Bourrilly, Rabelais d'après des travaux récents,
dans Rev. d'hist. moderne, 1905-1906, t. VII, p. i3.)
DES TEXTES DE GARGANTUA. I I I
de paraître. Or, nous venons de voir que, dans cette édi-
tion, Rabelais avait adouci les attaques trop vives contre
la Sorbonne et soigneusement expurgé son texte de tout
ce qui y sentait trop l'hérésie. Au contraire, l'édition de
Dolet reproduisait une édition antérieure (D) et les pas-
sages compromettants s'y trouvaient tout au long. Rabe-
lais n'était donc pour rien dans la publication de F, en
dépit des mots « prochainement reveue et de beaucoup
augmentée par l'autheur mesme » qui se lisaient sur le
titre de cette édition'; et l'on conçoit qu'il dut en vou-
loir beaucoup à ce Dolet, son ami, qui non seulement
s'emparait de son bien en publiant son oeuvre contre son
aveu, mais encore le compromettait gravement au moment
où il venait de prendre toutes ses précautions pour ne
pas l'être. Il est donc naturel de croire qu'il voulut pro-
tester contre l'indélicatesse de Dolet et rejeter sur celui-ci
la responsabilité de l'édition dangereuse. — D'autre part,
François Juste (ou plutôt son successeur Pierre de Tours)
avait les mêmes raisons que maître François de se
plaindre de Dolet, dont la jolie édition venait faire con-
currence à la sienne, — et une concurrence d'autant plus
dangereuse qu'elle offrait au public toutes les hardiesses
de l'auteur, — joignait aux deux premiers livres un opus-
cule que la publication de Juste ne donnait pas {Le dis-
ciple de Pantagruel), et enfin s'affirmait faussement revue
et corrigée par l'auteur. C'est pourquoi Pierre de Tours
fit paraître en cette même année 1542 un carton de quatre
feuillets (E bis) contenant un violent factum contre Dolet,
carton qu'il ajouta en tête des exemplaires non vendus de
son édition (E).
C'est ici que vient se placer l'examen de l'édition G,
que nous considérons, avec M. de Ricci, comme une con-
trefaçon lyonnaise anonyme de l'édition E (augmentée
du carton E bis) plutôt que comme une édition distincte,
I. F ne donne pas plus les additions et les interpolations de E
qu'elle ne tient compte des changements commandés par la pru-
dence que Rabelais fit subir à cette édition.
112 VALEUR CRITIQUE
publiée par François Juste ou par Pierre de Tours, son
successeur. Le titre de G est en effet rédigé d'une façon
très analogue à celui du carton (E bis) qui porte le nom
de Pierre de Tours et la date de 1542 ou 1543 (carton
qu'on trouve en tête de certains exemplaires de E, comme
nous l'avons dit) :
G E bis
Gràds Annales ou croni- Grands Annales tresverita-
ques Tresueritables des Ges- blés des Gestes merueilleux du
tes merueilleux du grand Gar- grâd Gargàtua & Pàtagruel
gantua & Pantagruel son filz. son filz, Roy des Dipsodes :
Roy des Dipsodes : enchro- enchronicquez par feu, M. Al-
nicquez par feu. Maistre Al- cofribas, abstracteur de quinte
cofribas : abstracteurde quinte essence,
essence.
Or, cette rédaction du titre est particulière à G et à
¥,bis; aucune des autres éditions ne porte les mots :
Grands annales ou croniques très véritables des gestes
merveilleux du; les éditions antérieures s'intitulent géné-
ralement : La vie inestimable du grand Gargantua, père
de Pantagruel... ou portent ce titre au verso; celle de
Dolet (F) : La plaisante et ioyeuse histoyre du grand
géant Gargantua..., de même que celle de Claude La Ville
(H); celle de P. de Tours, s. d. (I) : La vie très horri-
fique du grand Gargantua., père de Pantagruel...
D'autre part, seul un contrefacteur de Pierre de Tours
avait intérêt à réimprimer cet avis de L'imprimeur au lec-
teur par lequel débute G. Ce factum contre Dolet com-
mence de la sorte :
Affin que tu ne prennes la faulse monnoye pour la bonne
(amy lecteur), et la forme fardée pour la nayve, et la bastarde
et adultérine édition du présent œuvre pour la légitime et
naturelle, soies adverty que par avarice a esté soubstraict
l'exemplaire de ce livre, encores estant soubs la presse, par un
plagiaire homme encline à tout mal, et, en desadvançant mon
labeur et petit profit espère, a esté par luy imprimé hastive-
ment, non seulement par avare convoitise de sa propre utilité
DES TEXTES DE GARGANTUA. Il3
prétendue, mais aussi, et d'adventage, par envieuse affection
de la perte et du dommage d'aultruy.
Et le factum continue sur ce ton par mille injures
contre Dolet : ce « Monsieur (ainsi glorieusement par
soymesme surnommé) », dont les œuvres ne sont que
« ramas et eschantillonneries levées des livres d'aul-
truy », essaye de se faire passer pour l'auteur des ouvrages
qu'il publie et de « donner à entendre que les livres des
bons autheurs, comme de Marot, de Rabelais et plusieurs
aultrcs, sont de sa façon ».
Comment un tel homme, qui se dict si savant et si parfaict
Giceronian, se mesle il de faire ces folies en françois? Que ne
se déclare il en bonnes oeuvres, sans faire ces viedazeries,
roignonnant, moillant, plaisantant, déclarant (car telz sont sex
beaulx motz costumiers), viaidasant, ladrizant, et telles cou-
leurs rethoricques qui ne sont pas Ciceronianes, mais dignes
d'estre baillées à mostardiers pour les publier par la ville. Tel
est ce Monsieur. Adieu, lecteur. Ly et juge.
Comme on voit, l'auteur du factum montre une mau-
vaise foi fort ingénieuse. Non seulement il accuse Dolet
d'avoir dérobé un des exemplaires « encores estant soubs
la presse » de l'édition E', mais il insinue que Dolet, —
plagiaire et cherchant toujours à se faire passer pour l'au-
teur des livres qu'il publie, — a tout au moins changé et
arrangé le texte dérobé avant de le publier. De la sorte,
en cas de poursuites, l'auteur et l'imprimeur du texte
expurgé pourront essayer de rejeter la responsabilité des
passages compromettants sur Dolet.
Or, à qui de pareilles insinuations pouvaient-elles être
utiles, sinon à Rabelais et à son éditeur ordinaire, Fran-
çois Juste (ou P. de Tours)? L'un et l'autre devaient être
inquiets : l'un d'avoir écrit, l'autre d'avoir imprimé les
I. Cela est manifestement faux : puisque Dolet ne donne aucune
des additions de E (G), c'est évidemment que F était imprimée,
sinon parue, lors de l'apparition de E (G).
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 8
114 VALEUR CRITIQUE
premières éditions de Gargantua. C'était leur intérêt
commun que d'essayer de rendre Dolet, leur ami indélicat
et concurrent déloyal, responsable des passages compro-
mettants pour eux comme pour lui qu'il ne craignait pas
de faire paraître à leur insu en 1542.
Malheureusement, on ne peut savoir quelle est la part
de Rabelais dans la rédaction même de cet avis de L'im-
primeu7' au lecteur. « En 1542, il [Rabelais] voyageait
depuis plus de deux ans à la suite de Guillaume du Bel-
lay, » dit M. Plan', « et il ne pouvait matériellement pas
être averti à temps des petites querelles qui pouvaient
s'élever entre Dolet et ses confrères de Lyon. » Il y a là
une erreur que nous avons relevée^. Rabelais était à Lyon
à la fin de 1541 et au début de 1542. En outre, ces « petites
querelles », où il jouait pour le moins sa liberté, l'inté-
ressaient fort. — Mais, d'autre part, il est certain que
l'avis de L'imprimeur au lecteur est d'un style gauche et
embarrassé où l'on reconnaît jusqu'à un certain point
l'imitation, mais non du tout le talent de l'auteur de
Gargantua... En somme, j'incline à penser que Rabelais
n'est pas l'auteur de ce factum, mais qu'il dut au moins
le connaître, et en approuver l'insertion dans la réim-
pression de Juste. Quoi qu'il en soit, dans une édition
critique, il faudrait évidemment donner l'avis de L'im-
primeur au lecteur en note ou en appendice.
Nous venons de montrer que l'édition de Dolet (F) n'a
certainement pas été revue par Rabelais, mais qu'elle a, au
contraire, été désavouée par lui. Or, l'édition de Claude
La Ville, datée de 1647 (H), reproduit le texte de Dolet.
F ni H ne sauraient donc être prises comme bases d'un
texte critique, non plus que G, qui, sauf la préface, n'est
1. Bibliographie rabelaisienne, p. 82 et 99.
2. P. 110, note.
DES TEXTES DE GARGANTUA.
Il5
qu'une réimpression hâtive de E, agrémentée d'un bon
nombre de coquilles. Restent les éditions collectives des
quatre premiers livres, la première donnée par Pierre de
Tours (I), la seconde par un anonyme (J).
I n'est pas datée, mais elle doit être postérieure à 1548,
puisque le texte du livre IV, qu'elle contient, reproduit les
deux éditions du livre IV données par le même Pierre de
Tours en 1548^ — J porte la date de i553 : elle pourrait
donc à la rigueur avoir paru peu de temps avant la mort
de Rabelais (qui se place entre la fin de i552 et mai
i553); en tout cas, elle pourrait avoir été faite d'après un
exemplaire corrigé par lui. Mais J suit le texte de I, sans
autres variantes que quelques fautes d'impression en plus
ou en moins, et quelques différences (rares d'ailleurs) dans
l'orthographe de certains mots; sa fidélité est telle qu'elle
reproduit presque toujours les mauvaises leçons et jus-
qu'aux coquilles de I :
I
Prologue: Galen. iij. facul.
natural.
Ch. I : ne l'oseroye souhai-
ter.
Ch. I : hic bibituur.
Ch. III : Parpaillons.
Ch. V : la prevenent comme
entendez.
Ch. v : c'est de la Deviniere
c'est un pineau.
Ch. V : Icy [pour : le y] suis
maistre passé.
Ch. VI : je ne dis [manque :
le].
Ch. VII : mais il se couchait
[pour : conchioit].
Ch. VIII : ha declairé Oll^am.
... in facul.
... soubhaitter.
hic bibituur.
Parpaillôs.
prevenent...
... c'est vn pineau.
Icy...
je ne dis.
... couchoit.
... Oll^am.
I. Il est possible que le fascicule contenant les livres I et II ait
paru un peu plus tôt, dès 1547 par exemple.
1 l6 VALEUR CRITIQUE
Ch. VIII : se^e féminin. sexe féminin.
Ch. IX : entre ses publicques ... publicqiies...
[pour : pudicques] matrones.
Il n'y a donc aucune raison qui nous permette de pen-
ser que le texte de J ait été revu et corrigé par Rabelais.
En est-il de même pour le texte de I? A première vue.
il diffère jusqu'à un certain point de E. Nous donne-t-il
donc la version définitive approuvée par Rabelais?
1° Ce qui frappe tout d'abord, c'est que l'orthographe
de I est beaucoup plus simple ou plus proche de la nôtre
que celle de E. Sans insister sur ce point, je me bornerai
à constater que I supprime systématiquement un bon
nombre des lettres parasites dont se hérissent les mots de
E (E : voustre,foul:{^ aiiltre, soubhaitter ; I : vostre,fol{^
autre, souhaiter, etc.) et qu'il introduit les apostrophes et
élide Ve muet dans les mêmes cas où on l'élide aujourd'hui
(E : ne estre, qui le induict, ientens, ne lauseroye; I :
n'estre, qui l'induict, i'entens, ne l'oserqye, etc.). — Mais
ces remarques ne prouvent pas que Rabelais soit intervenu
dans la correction de I ; si elles prouvaient quelque chose,
ce serait plutôt le contraire : puisque l'édition I adopte un
système orthographique différent de celui des éditions
antérieures où nous avons reconnu la main de Rabelais,
c'est que Rabelais n'est pour rien dans l'édition I, pour-
rait-on dire. — En réalité, ce qu'on appelle l'orthographe
rabelaisienne, c'est probablement l'orthographe des impri-
meurs de Rabelais, et il est préférable (jusqu'à ce que
l'on ait retrouvé les manuscrits de l'auteur de Gargantua)
de ne pas épiloguer sur ses « systèmes graphiques « et sur
leur « évolution ».
2° La deuxième remarque à faire, c'est que I contient
beaucoup moins de fautes d'impression que E. On pour-
rait dresser une longue liste des coquilles de E qui ont été
corrigées dans I. J'en cite seulement quelques exemples :
E I
Ch. V : â^eoTOc. àa^taioi.
DES TEXTES DE GARGANTUA. II7
Ch. IX : saiges et scavans contentent.
qui ... contenant les lecteurs.
Gh. X : problème ... réputé insoluble,
insolube.
Gh. XI : baissoit souvent au baisloit.
mousches.
Gh. XIII : compeétte. compétente, etc.
Mais là non plus il n'y a rien qui nous permette de pen-
ser que I ait été revu par Rabelais. Tout porte à croire,
en effet, que les auteurs du xvje siècle ne recevaient pas
de placards qui leur permissent de corriger leur texte
au cours de son impression; quand ils voulaient donner-
une nouvelle édition d'un ouvrage, ils devaient se borner
à remettre à l'imprimeur un exemplaire annoté et corrigé
de leur main ou bien un nouveau manuscrit. Quoi qu'il
en soit de cette hypothèse, ce n'est pas en tout cas la plus
grande correction typographique du texte de I qui nous
permettra de dire que cette édition a été donnée par
Rabelais lui-même ^ Pour la considérer comme revue et
corrigée par l'auteur, il nous faudrait y relever des addi-
tions, des modifications du style semblables à celles que
nous avons trouvées en collationnant E avec les éditions
antérieures. Voyons donc si I offre quelque variante de ce
genre, quelque correction où se décèle la main de l'auteur.
3° Au cours des éditions successives de son roman don-
nées par lui, Rabelais a plus ou moins, mais constam-
I. M. P. -P. Plan {Bibliographie rabelaisienne, p. 82 et suiv.), pour
établir que I est la dernière édition donnée par Rabelais, a publié
une liste de coquilles de E corrigées dans I. Mais, outre qu'on ne
saurait conclure de la plus ou moins grande correction typogra-
phique d'un texte du xvi" siècle à l'intervention de son auteur, il est
encore deux raisons pour que la liste de M. Plan ne prouve rien.
La première, c'est qu'elle fourmille d'erreurs. La seconde, c'est que
M. Plan a écarté de parti pris toutes les variantes qui pouvaient
nuire à ce qu'il voulait démontrer : ainsi, il n'a relevé aucune
des multiples coquilles qu'on lit dans I et qui n'étaient pas dans E;
en outre, on remarquera que très peu des variantes que nous allons
citer, et qui sont pourtant parmi les plus intéressantes, ne figurent
dans sa collation.
Il8 VALEUR CRITIQUE
ment, interpolé son propre texte. Dans les éditions posté-
rieures à E, au contraire, nous ne trouvons plus d'addi-
tion qui vaille d'être mentionnée. Même les énumérations,
les propos interrompus, comme la liste des jeux (cha-
pitre xxxiik les Propos des hien-yvres (chapitre v), ne sont
pas plus développés dans I que dans E. Si l'on suppose
que Rabelais a fait subir une revision à son texte après
1542, il faudra admettre que, en fait d'interpolations, il
s'est borné à y ajouter un certain nombre de fois la con-
jonction et :
E I
Ch. XIV : lors que son dict et lors...
précepteur.
Ch. XXI : sangloutoyt, es- sangloutoit et esternouoit.
ternouoit.
Ch.xxvi:emmenoientbeufz, bœufz et vaches, toreaux.
vaches, thoreaux.
Au moins, si on ne relève pas dans I d'additions impor-
tantes, y voit-on que la syntaxe ait été améliorée, les
substantifs et les épithètes renforcés, enfin trouve-t-on
quelques variantes de style? Nullement. Les variantes de
I sont presque toutes des coquilles corrigées ou des
coquilles ajoutées. C'est tout au plus si on constate
quelques suppressions de mots sans intérêt :
E I
Ch. XV : et meilleur entre- meilleur entretien...
tien et honnesteté.
Ch. XX : que ce avoit esté de gratis, de sa libéralité,
de gratis et de sa libéralité.
Ch. XXI : boyre à tas, à tas, boyre à tas, à tas.
à tas.
ou quelques corrections qui peuvent avoir été faites pour
l'oreille, ainsi :
E
I
Ch. XXI
: belle couille et
... et moulle.
molle.
DES TEXTES DE GARGANTUA. II9
OU bien cette variante, qui paraît assez bonne :
E I
Prol. : escoiite^ vietz dazes. escouta^ vietz dazes.
Mais il serait risible d'affirmer que ces corrections-là ne
peuvent avoir un simple libraire pour auteur et d'y vou-
loir reconnaître à tout prix la main de Rabelais.
4° D'autant plus que les autres variantes caractéristiques
(j'entends celles qui ne sont pas des coquilles ou des cor-
rections purement typographiques) montrent assez claire-
ment que ce n'est pas Rabelais qui a revu I. Ce sont :
a) Des contresens comme en commettent, par exemple,
les correcteurs d'imprimerie qui, professionnellement,
lisent plus Vorîhographe que le sens des mots. Ainsi, par
exemple :
E ï
Ch. III : [Gargantua], en son ... belle guorge et de bonne
eage virile espousa Garga- troigne.
malle..., belle gouge et de
bonne troigne.
(« De belle guorge » pourrait passer pour une correction
d'auteur, d'ailleurs mauvaise. Mais i( belle guorge » est
une faute de sens.)
b) La suppression de certains détails concrets, ce qui
est un genre de corrections aussi peu rabelaisien que pos-
sible. On sait que François a coutume de préciser burles-
quement les détails et les chiffres : il tire de cette précision
même des effets comiques, et ce n'est pas lui qui ferait,
par exemple, les corrections suivantes :
E I
Ch. VII : et avoit presque dix ... dix mentons.
et huyt mentons.
Ch. XX : luy feist livrer sept ... sept aulnes de drap blan-
aulnes de drap noir et trqys chet.
ie blanchet pourla doubleure.
120
VALEUR CRITIQUE
... bien estachée joyeuse-
ment à deux crochetz d'es-
mail, en un chascun desquelz
estoit enchâssée une grosse
esmeraugde.
Gh. VIII : et fut la forme
d'icelle [braguette] comme
d'un arc boutant, bien esta-
chée joyeusement à deux bel-
les boucles d'or que prenoieut
deux crochetz d'esmail, en un
chascun desquelz estoit en-
châssée une grosse esme-
raugde.
c) Enfin des leçons qui sont franchement mauvaises,
telles que :
Ch. IV : ... et si ne le croyez,
le fondement vous escappe. Le
fondement luy escappoit une
après disnée, le iii^ jour de
febvrier, pour avoir trop mangé
degaudebillaux. Gaudebillaux
sont grasses tripes de coiraux.
Coiraux sont beufz engressez
à la crèche et pre^ guimaul^.
Pre^ guimaul^ sont qui por-
tent l'herbe deux fois l'an.
D'iceulx gras beufz avoient
faict tuer...
I
... le fondement vous es-
cappe. Le fondement lui cs-
chappoit...
(Je cite ici le contexte pour qu'on sente que le change-
ment de ce mot escappoit en eschappoit enlève de la viva-
cité et de la drôlerie à cette phrase où les répétitions sont
voulues.)
Ch. XII : « Voicy, dist-il..., »
et, les charge[à\nt d'un gros
livier : « Je vous donne, dist-
il... ).
Ch. XIX : que comparata est
jumentis insipientibus.
I
... et les chargea...
quae comparata est.
DES TEXTES DE GARGANTUA. 121
(Dans tout le discours de Janotus de Bragmardo. le pro-
nom quae est orthographié, dans E , à la manière du
moyen âge : que. C'est en effet un pédant et scolastique
magister qui parle. La variante de I est donc une correc-
tion assez inintelligente en réalité.)
5° Non seulement I n'apporte à E ni additions ni cor-
rections (sinon insignifiantes et mauvaises), mais encore il
semble bien que l'édition I ait été faite directement sur un
exemplaire de l'édition E.
Dans E, au chapitre v, un des buveurs s'écrie : «... Je
y suis maistre passé. « A quoi un autre réplique par une
sorte de jeu de mots : « Je suis prebstre Macé. « Or, dans
I, on lit, au lieu de « le y suis maistre passé « : « Icy suis
maistre passé. » — Cette leçon s'explique quand on a un
exemplaire de E sous les yeux. On s'aperçoit que Ve de le
est très mal venu ; il ressemble tout à fait à un c; et encore
maintenant on lit à première vue : Icy. C'est sans doute
ce qu'a fait l'imprimeur de I.
Au chapitre vin, dans E, on trouve le mot Olkam (pour
Okham) écrit de la façon suivante : « Ollram ». C'est que
E est imprimée en gothique et que l'alphabet gothique
traduit ordinairement le k par le groupe h\ Or, I est
imprim.ée en romaines. Et pourtant I ne nous donne pas
la leçon : Olkam, mais : Ollram. C'est donc qu'apparem-
ment I reproduisait un texte imprimé en gothique, E par
exemple. — Il résulte encore de cette remarque que celui
qui a surveillé l'impression de I ignorait le nom d'Okham.
Or, le nom du philosophe qu'il citait, Rabelais ne devait
point l'ignorer.
E numérote par erreur le chapitre xxxni « cha-
pitre xxxvni » et le chapitre xxxiv « chapitre xxxix » ; le
chapitre xxxv est numéroté exactement. I reproduit rigou-
reusement ces erreurs de numérotation.
Enfin, voici une liste de fautes d'impression et de non-
sens de E qu'on retrouve exactement dans I :
Ch. VII : Mais il se couchait [lisez : conciliait] à toute heure,
car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses...
122 VALEUR CRITIQUE
Ch. IX : entre les piiblicques [lisez : pudicqiies] matrones.
Ch. X : problème ... réputé insolube [lisez : insoluble].
Ch. X : tout [lisez : tant] pour icelle couleur que pour...
Ch. X : dissolvent manifestement les espritz visifz ... et des
[lisez : les] perspectifz.
Ch. X : Aristoles [lisez : Aristoteles].
Ch. XIV : hippodrame [lisez : hippodrome].
Ch. XVI : vous aultres paillardes [lisez : paillards],
Ch. XXIV : fendre et scier du boys [lisez : scier].
Ch. xxviii : n'ay rien tant procuré qui paix [lisez : que paix].
Ch. xxxii : cause queconques [lisez : quelconque].
Les non-sens et les coquilles communs à E et à I sont
donc assez nombreux, trop nombreux pour que ces con-
cordances soient Teffet du hasard. Pour qu'il ait commis
tant de fautes qui se trouvent précisément dans E, il faut
que l'imprimeur de I ait eu E sous les yeux.
En résumé, l'édition de Pierre de Tours, sans date (I),
est d'une orthographe plus simple et contient moins de
coquilles que l'édition de François Juste, 1542 (E); mais
cela ne prouve nullement que I ait été revue par Rabe-
lais. Ce qui le prouverait, ce serait que I contînt des
interpolations et des corrections comme Rabelais en a fait
subir aux éditions qu'il a données lui-même. Or, I ne
nous fournit, au point de vue du style, que des variantes
sans importance ou même mauvaises, et pas une addition.
En outre, nous avons la quasi-certitude que I a été
imprimée sur un exemplaire de E, dont elle reproduit
souvent les fautes et les mauvaises leçons. Dans ces con-
ditions, je crois qu'on peut conclure que Rabelais n'a
pas donné lui-même l'édition I. Il semble qu'il faille
reconnaître dans cette édition le travail de quelque cor-
recteur d'imprimerie, qui en a fait disparaître un bon
nombre de coquilles, mais qui, naturellement, n'y aurait
su faire ce qu'on appelle aujourd'hui des « corrections
d'auteur ».
DES TEXTES DE GARGANTUA. 123
Conclusion.
Il résulte des observations qui précèdent qu'on peut
compter trois rédactions de Gargantua, représentées par
l'édition antérieure à i535 (A), par l'édition de i535 (B) et
par l'édition de Juste. 1542 (E). Le dernier texte revu et
corrigé par Rabelais est celui de E. C'est donc E qu'il fau-
drait reproduire dans une édition critique, en relevant les
variantes des deux premières rédactions (A et B), ainsi
que celles de l'édition de i53j, sans lieu (D), qui, si elles
n'ont pas pour auteur Rabelais lui-même, ont été du
moins connues et en grande partie adoptées par lui dans
sa troisième rédaction.
Jacques Boulenger.
LES
JEUX DE GARGANTUA
(L. I, ch. XXII.)
{Suite 1.)
A MARiAiGE. — (Var. i535 : a mariage.) Le Mariage est
un jeu de cartes où le principal avantage est de réunir
dans sa main un roi et une dame de même couleur. Il est
encore usité aujourd'hui.
Au GAY. — Ce jeu, qu'on trouve mentionné dans les
Matinées de Cholières [loc. cit., p. i8) avec d'autres jeux
de cartes sous la forme J'o^, et que Le Duchat (t. I, p. 79)
identifie avec le brelan « parce que le Joueur d'nfai, lors-
qu'il a deux cartes semblables », est le même que celui
dont parle d'Aubigné dans Faeneste : « Tout en fu, fit
jurer les Rouchellois qu'ils apporteroient le lendemain
chacun six cents pistoules contre six cents qu'il aboit, pour
youër à y'ai flus et séquence qu'il aboit appris » [loc. cit.,
p. 2g, 3o). Le mot 7"^;^, orthographié gay par Rabelais,
n'est que le commencement du nom de ce jeu. En quoi
consiste-t-il? La Maison des Jeux Académiques (1668)
nous renseigne à ce sujet, en nous donnant les règles
d'un jeu qu'elle appelle Gé, Point, Flux et Seccance et
qui n'est autre que le Gay de Rabelais et que le J'ai
Jlus et Séquence de d'Aubigné : « Après avoir convenu
entre les joueurs quelle somme ils jouent, l'on met quatre
assiettes, tasses ou bourses, sur la table, en chacune des-
quelles... chacun met un jetton; la première est pour le
I. Voir Revue des Etudes rabelaisiennes, t. VI, 1908, p. i. Nous
renvoyons à la pagination de ce numéro.
LES JEUX DE GARGANTUA. 125
Gé, la seconde pour le Poinct, la troisième pour le Flux
et la quatrième pour la Seccance. » On donne trois cartes
à chaque Joueur : celui qui a le Gé, c'est-à-dire qui reçoit
deux cartes semblables, a droit à la somme qui est dans
la première bourse. Quand plusieurs personnes ont le
Gé, celle qui possède les plus hautes cartes l'emporte.
« Le Poinct, qui est à dire deux cartes d'une mesme cou-
leur, se peut aussi envier par les joueurs... Et semblable-
ment le Flux, qui est quand les trois cartes sont de treffle,
picque, carreau, ou cœur, s'envie l'un sur l'autre. Quant
à la Séquence, c'est lorsque les trois cartes se suivent...;
la plus haute Séquence emporte la plus foible, et les
joueurs peuvent enchérir les uns sur les autres, comme
au Gé, Point et Flux » (p. 83-84).
A l'opinion. — Ce jeu ne nous est connu que par une
phrase de Cotgrave : « The pretty game which we call
purposes. » Il s'agirait donc des Propos, jeu qui vient
plus loin dans la liste de Rabelais. Il est possible que
cette explication soit exacte; mais Cotgrave qui, dans
son Dictionnaire, se sert à chaque instant de Rabelais,
même sans le citer, et le commente d'après son impres-
sion personnelle et ses souvenirs de lecture, ne saurait
faire autorité en la question.
A QUI FAicT l'ung faict l'aultre. — On ne peut dire
exactement quelle est ce jeu. Faire (Académie, 1694) « se
dit absolument en parlant des jeux de cartes, où chacun
donne les cartes à son tour, et de certains autres jeux, où
chacun tour à tour est obligé de faire autre chose ». Ce
dernier sens est assez vague; mais il semble s'appliquer
au jeu de Gargantua dont il est ici question.
A LA SEQUENCE. — « Séquence, terme de certains jeux
de cartes, suitte de plusieurs cartes de mesme couleur, et
du moins au nombre de trois, » dit l'Académie (1694); et
le Dictionnaire de Trévoux : « Terme du jeu de hoc, de
l'impériale et autres jeux de cartes. » La Séquence était
126 LES JEUX DE GARGANTUA.
donc un terme de jeu qui signifiait la même chose que le
Flux; mais c'était aussi, au xvi'= siècle, un jeu de cartes.
On l'a déjà vue employée dans ce dernier sens par Claude
Gauchet :
On manie le Hux, la prime ou la séquence
\Loc. cit., p. i8.]
Et par Cholières :
Jouer au ttus, au j'ay, à la séquence...
[Loc. cit., p. i8.]
Les deux jeux du Flux et de la Séquence devaient être
très voisins.
Au LUETTES. — Il y a deux jeux des Luettes : l'un n'est
autre que la fossette, telle qu'on l'appelle en Bretagne,
« et ce Jeu, dit Le Duchat (t. I, p. 79), est commun à
Nantes comme à Bourdeaux, parce que les enfans y jouent
volontiers sur le gravier, avec des coquilles que le rivage
leur fournit en abondance » ; l'autre est un jeu de cartes
du Poitou et de la Saintonge « encore usité parmi le
peuple et surtout parmi les matelots de cette contrée »
(Esmangart et Johanneau, t. I, p. 399). De quel jeu s'agit-
il ici?
Remarquons d'abord que Rabelais a mentionné les
Luettes en deux autres passages : «... Et vint à Bour-
deaulx, auquel lieu ne trouva grand exercice, sinon des
guabarriers jouans aux luettes sur la grave' » (1. II, ch. v)
et : « Au fond d'iceluy [pot] j'apperceu forces dez, cartes,
tarots, luettes, eschets et tabliers » (1. V, ch. xxiii). Dans le
premier cas, il semble bien qu'il soit question d'un jeu qui
se jouait avec des cailloux ou des coquillages : pourquoi
des « guabarriers » iraient-ils jouer aux cartes sur une
grève? De plus, la phrase « ne trouva grand exercice,
sinon... » indique que le jeu auquel ils se livraient, — pai-
I. Grève.
LES JEUX DE GARGANTUA. \2'J
sible sans doute et peu violent, — était cependant un Jeu
d'exercice; or, les cartes se jouent assis. Dans le second
cas, il s'agit évidemment de cailloux, de coquillages;
Rabelais énumère ici, non des Jeux, mais des instruments
de Jeux. Il serait aussi absurde de sa part d'écrire : « J'ap-
perceu force dez, cartes, tarots, _/? mat, eschets et tabliers »,
que de supposer, de la nôtre, que les Luettes dont ce
passage fait mention soient un Jeu de cartes.
Donc, au livre II et au livre V, Rabelais parle, sous le
nom de Luettes, d'un Jeu de la fossette; il n'y a aucune
raison pour attribuer un autre sens au même mot dans la
liste du \" livre. C'est d'ailleurs l'opinion de Régis, qui
traduit par : « Kocken, Muschelschalcn, Schneckenhau-
ser^ ». Selon Cotgrave, les Luettes seraient une sorte de
Jeu de Jonchets : « Little bundles of pièces of Ivory cast
loose upon a table; the play is to take up one without
shaking the rest, or else the taker loseth. » Urquhart
donne également « At the ivory bundles ». On admet-
trait plus volontiers cette explication que celle qui ferait
des Luettes un Jeu de cartes; elle s'accorde pourtant
assez mal avec le passage du livre II, ch. v.
Au TARAU. — « Tarots^ dit l'Académie (1694), sortes de
cartes à Jouer, qui sont distinguées par quatre diflférentes
couleurs appellées Deniers, Couppes, Espées et Bastons"^,
et qui sont marquées de rayes noires par dessus. » Les
Tarots ne sont pas en effet un Jeu de cartes, mais des
espèces de cartes qui peuvent servir à plusieurs combi-
naisons. On trouvera dans la Maison des Jeux acadé-
miques (1668) une description du « Plaisant Jeu de cartes
des Tarots, récréatif, subtil et divertissant, qui se joué à
plusieurs sortes de jeux » (p. 34 et suiv.). Outre que les
hgures en étaient différentes de celles des Jeux ordinaires
et que les cartes étaient tarotées à l'envers, le Jeu compre-
1. Valves, coquilles, coquilles d'escargot.
2. En espagnol Dineros, Copas, Espadillos, Bastos,
Cœur, Carreau, Pique et Trèjle.
au lieu de
128 LES JEUX DE GARGANTUA.
nait soixante-dix-huit cartes au lieu de cinquante-deux
{Ib., p. 35j. Sur son origine espagnole et italienne, bien
connue, et sur son iconographie, qui a été très étudiée,
on peut consulter le beau livre de M. Henry d'Allemagne
sur les Cartes à jouer du XIV*^ auXX'^ siècle (t. I, p. 179-
197)-
Le Dictionnaire de Trévoux donne un autre sens au
mot Tarot ' : c'est, dit-il, « une espèce de dé d'ivoire, dont
chaque côté porte son nombre de trous noirs, depuis un
jusques et compris six, et dont on se sert pour jouer. Il
est appelé jeu de hasard quand les dés ne sont pas pipés,
c'est-à-dire, quand il ne se trouve pas au-dedans du plomb
qui fait tourner le dé à l'avantage du joueur. En 1701, il
parut un Édit du Roi portant qu'il seroit levé un droit
sur chaque jeu de tarots ». Ce jeu, dont on ne trouve
trace ni dans Furetière, ni dans l'Académie, ni dans la
Maison des Jeux^ devait être d'invention récente; ce n'est
évidemment pas celui dont parle ici Rabelais.
A coQuiNBERT QUI GAiGNE PERD. — (Var. Dolct : A coquim-
bert, qui gaigne perd.) Ce jeu n'est pas un jeu particulier,
mais une manière de jouer à différents jeux, comme aux
cartes et aux dames; elle consiste à convenir que le gain
de la partie sera pour celui qui l'aura perdue. Nous disons
aujourd'hui : Qui perd gagne.
Leroux, dans son Dictionnaire comique, note au mot
gagner l'expression : « Jouer au caquimben, où qui gagne
perd. » Il est difficile de savoir ce que veut dire ce mot
coquinbert ou caquimbert. Le Duchat, dans Ménage [co-
quimbert , rapproche de ce jeu celui que les enfants de
Metz appelaient, selon lui : « C'est aujourd'hui la Saint-
Humbert, qui quitte sa place la perd 2. » Il n'y a entre les
deux jeux qu'une ressemblance de rimes.
1. En donnant aussi le sens de cartes.
2. Suit une étymologie fantaisiste de coquinbert : coq-Imbert, le
coq d'un nomme Imbert, qui ferait dire à celui qui l'a volé qu'il a
plus perdu que gagné. Cette petite histoire est merveilleusement
trouvée. — Ce jeu de Rabelais a d'ailleurs excité l'imagination de
LES JEUX DE GARGANTUA. 1 29
Quels étaient les jeux qui se jouaient de la façon dont
parle ici Rabelais? « Coquimbert qui gaigne pert », dit
Cotgrave, « a game at cards; like our losing Lodam », —
« Ein Art des Bretsspiels » (trictrac) explique Régis, —
« Jeu de Damier », selon Le Duchat (t. I, p. 79). Le même
savant ajoute, dans Ménage, que « le coquimbert est aussi
un jeu de quilles de la Touraine ». On peut admettre
toutes ces opinions, qui ne s'excluent point l'une l'autre.
Au BELiNE. — « Jeu ainsi nommé, dit Marty-Laveaux
{Glossaire de Rabelais), soit parce qu'on y traitait les
gens en béliers qu'on tire par les cornes, soit parce qu'on
les trompait, qu'on les attrapait. » La première hypothèse
est celle de Le Duchat (t. I, p. 79) : « Je crois que c'est
une espèce de Boutehors, où l'on traite les gens en béliers^
qu'on tire par les cornes pour les faire sortir de la ber-
gerie. » Le mot revient au livre II, ch. vu [Catalogue de
la librairie de Saint-Victor) : « Le beliné en court ». Et
Le Duchat, qui ne se souvient plus de son précédent com-
mentaire, change d'avis et écrit en note à ce passage (t. I,
p. 224) : « Beliner quelqu'un, c'est en faire une espèce de
Bélier, un Cocu; et lorsque le jeune Gargantua jouoit au
Beliné, je suis fort trompé si par ce Jeu Rabelais n'entend
quelque espèce de Hère. »
On lit dans la traduction anglaise d'Urquhart : « At
he's guUed (pipé, dupé) and esto. » Ce serait donc, selon
lui, une sorte de jeu d'attrape. Et l'on pourrait citer, à
l'appui de cette opinion, deux passages de Rabelais où
le mot beliné est pris dans le sens de gulled : « Avoir
résolu... qui par leurs astuces sera beliné, corbiné, trompé
et affiné » (1. IV, proL), et : « Hz ne vouldront estre par
les Romanistes belinez » [Pant. progn., ch. vi). Il paraît
plus naturel d'interpréter de cette façon le Beliné dont il
s'agit ici que d'y voir un jeu dans lequel on traiterait les
plusieurs "de ses commentateurs; ne lit-on pas, dans l'édition
Esmangart et Johanneau (t. I, p. 400) : « Le nom de ce jeu est la
contraction de giuoco di chi vitice, perde, qui est le nom qu'on lui
donne en italien » ?
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. Q
l30 LES JEUX DE GARGANTUA.
gens en béliers; cette dernière hypothèse est en même
temps très vague et amenée de très loin. Il n'est d'ailleurs
pas impossible que ce beliné, ce trompé soit le même,
comme le veut Le Duchat, que le malheureux, le mau-
content et le cocu dont il a déjà été question précédem-
ment; mais rien ne le prouve.
Au TORMENT. — (Var. Dolet : Au tourment.) « Sorte de
Jeu de cartes », dit Le Duchat (t. I, p. 79). Nous ne savons
pas autre chose sur ce jeu. C'est sans doute de lui qu'il
est parlé dans une Vieille Rime du Jeu d'Amours citée
par Brantôme :
Mais, en défaut de trouver la raye nette (reinette),
Il s'en ensuit un grand jeu de torment.
[Rec. des Dames, 2° partie. Ed. Mérimée et L. Lacour,
t. XI, p. 255.]
A LA RONFLE. — « C'étoit autrcfois une espèce de jeu, dit
le Dictionnaire de Trévoux. On appeloit aussi ron/le, au
jeu de Piquet, ce qu'on appelle aujourd'hui point'. Ainsi
on disoit compter la ronfle., pour dire compter son point. »
Au contraire, suivant Richelet (1680), ce mot « est hors
d'usage à Paris, où l'on dit compter son point., et jamais
compter sa ronfle ». On trouve dans Du Gange [ronflare]
que ronfler est la même chose que renvier, a pecuniam in
foliis lusoriis positam augere », et l'auteur de l'article cite
deux textes anciens où il est question de notre jeu, l'un
de 1460 : « Ainçois que l'en baillast les cartes, icelluy
Davy dist aux autres, Je l'envy et Ronfle », — et l'autre
de 1458 : « Lesquelz compaignons commencèrent à jouer
au jeu de la Ronfle ».
On lit dans la Moralité des En/ans de Maintenant :
Celluy n'y a que je le saiche
Bien jouer quant se tient en place
1. « Point, au jeu de cartes, se dit du nombre qu'on attribue à
chaque carte » (Trévoux).
LES JEUX DE GARGANTUA. l3l
A la ronfle et à la chance,
Aux cartes et au jeu public,
Au masgaret, aussi au glic,
En toutes manières de jeux.
[Ancien Théâtre Français, t. III, p. 34.]
Le Sonnet amphibologique cité par Tabourot contient
ce vers, dont on comprend facilement l'équivoque :
La Ronfle est un beau jeu, s'ils boivent trop ou mangent.
[Loc. cit., p. 25. J
Il a donc existé un Jeu de cartes de la Ronfle, celui
dont il s'agit ici; mais ce mot a vite pris un autre sens,
dans lequel on le trouve presque toujours employé au
xvie et au xvn^ siècle. « Il n'est demeuré en usage, dit
Furetière (1690), qu'en cette phrase proverbiale : Joiier
à la ronfle, pour dire Dormir profondément et en ron-
flant. » Furetière aurait pu ajouter que cette expression
avait déjà cours au siècle de Rabelais. Bonaventure des
Périers écrit en effet dans ses Nouvelles Récréations (i558) :
« Et se firent bailler une petite chambre jacopine, où ils
se couchèrent très-bien et très-beau, et commencèrent à
jouer à la ronfle » {Nouv., XXVII ; éd. L. Lacour, t. II,
p. 122I; Cholières, dans ses Après-dînées (iSSy) : « Quel-
quesfois je me suis treuvé les yeux ensablez de sommeil
l'apres-disnée, j'ay voulu complaire à ma sensualité et
jouer à la ronfle » (I, éd. P. Lacroix, t. II, p. 20). Enfin,
on trouve, avec un sens analogue, dans la Comédie des
Proverbes (1616) : « Voicy du monde sous ces arbres
qui joue à la ronfle « [Ancien Théâtre Français., t. IX,
p. 56).
Le jeu de la Ronfle avait également donné lieu, au
xvp siècle, à une autre expression proverbiale que Baïf
emploie dans sa comédie du Brave (iSôy) :
Ses louanges il continue :
Laisson-le : il est en ronfle vue.
[III, I. Ed. Marty-Laveaux, t. III, p. 261. J
l32 LES JEUX DE GARGANTUA.
Cotgrave (ronfle) s'en explique ainsi : « Vous me remet-
îe\ à point en ronjle veuë. You put me shrewdly to my
plunges, drive me to the wall, hâve me at a bay «, c'est-à-
dire : a Vous me mettez artificieusement dans l'embarras,
vous me poussez au mur, vous me retenez dans un coin. »
Au GLic. — « C'est la chance, suivant Le Duchat (t. I,
p. 79), de l'allemand gliick. » Mais, tandis que la Chance,
qui vient plus loin dans la liste de Rabelais, est un jeu
de dés, le Glic est un jeu de cartes. « A Metz, ajoute Le
Duchat, on appelle glic au jeu de Dixcroix, le hazard
qui arrive lorsqu'un des Joueurs a trois ou quatre Rois,
Dames ou Valets : et on l'appelle de la sorte, comme une
bonne fortune^ parce que la gliqiie, comme on parle, vaut
plusieurs points. «
La Moralité des Enfants de Maintenant nous fait assis-
ter à une partie de Glic entre Malduict, Jabien, Finet et
Luxure (Ancien Théâtre Français, t. III, p. 45-48) :
dit Jabien,
Le glic est ung jeu mouh très beau.
Et à gallans trop plus honneste.
Luxure.
Quant à moy, je suis toute preste.
Ça les cartes, mon beau seigneur...
Tout le passage est, malheureusement, pour nous assez
peu clair; et il est difficile d'en tirer des indications pré-
cises sur les règles et la conduite de ce jeu. Pourtant
Luxure, qui gagne la partie, s'écrie à la fin : « J'ay le glic
des roys ' » ; cette expression ne veut-elle pas dire, comme
le pense Le Duchat. « avoir en mains plusieurs rois », et
ne peut-on pas en conclure que le principal avantage
I. Comme elle se serait écrié : « Jai le glic des dames » ou « le
glic des valets ».
LES JEUX DE GARGANTUA. l33
était, au Glic, de posséder une suite de plusieurs cartes
de même figure?
On trouve dans les auteurs du xv« et du xvi^ siècle de
nombreuses mentions du Glic qui montrent l'ancienneté
du jeu et son importance. Villon, dans sa Ballade de
bonne doctrine à ceux de mauvaise vie (1461), dit :
Gaigne au berlanc, au glic, aux quilles.
[Grant Test., v. lyoS, éd. Longnon ', p. 94.]
Coquillart, dans ses Droits nouveaux, mentionne le
glic avec la condemnade {loc. cit., p. 33). Éloy Damerval
le cite parmi d'autres jeux qu'il condamne également :
Là2 jouent en toutes saisons
Aux quilles, au franc du carreau,
Au trinc, au plus près du cousteau,
Aux dez, au glic, aux belles tables.
Sur cofres, sur bancz, et sur tables...
[Le Livre de la Diablerie, 1507. Second livre, ch. ni.]
Le Glic revient encore dans les Sermons de Michel
Menot [loc. cit., p. 17), dans la Chambrière à louer [loc.
cit., p. 19) et dans les Epîtres de Roger de Collerye [loc.
cit., p. 23), avec plusieurs autres jeux de cartes. Enfin,
Henri Estienne écrit dans son Apologie pour Hérodote
(i566] : « Je retourne aux prélats : ausquels parlant Mail-
lard dit : « O gros goddons damnez infâmes, escrits au
« livre du diable, larrons et sacrilèges (comme dit S. Ber-
« nard) pensez-vous que les fondateurs de vos bénéfices
« vous les ayent donnez pour ne faire autre chose que
« paillarder et jouer au glic? » (I^e partie, ch. \i\]^. Cot-
grave s'est sans doute autorisé de ce passage d'Olivier
Maillard pour traduire « jouer au glic » par : « To lea-
1. Œuvres complètes. Paris, Lemerre, 1892, in-8°.
2. Dans leurs maisons.
3. Ed. Ristelhuber. Paris, Liscux, 1879, 2 vol. in-8°; t. II, p. 112.
l34 LES JEUX DE GARGANTUA.
cher; to play at fast and loose*. » Paillarder et jouer au
glic seraient donc la même chose. C'est une erreur;
comme le dit très bien le Dictionnaire de Trévoux i glic ) :
a Maillard, en parlant des Prélats débauchés, a voulu
dire qu'ils étoient impudiques et joueurs. »
Aux HONNEURS. — « Les honneurs, au jeu des cartes, ce
sont les peintures, le Roy, la Dame, le Valet » (Fure-
tièrej. Le sens de ce mot n'a pas changé. Etait-ce le nom
d'un jeu au xvi« siècle, ou Rabelais ne l'a-t-il mis ici que
pour grossir sa liste? Il est difficile d'affirmer dans un
sens ou dans un autre. Pourtant, la seconde hypothèse
parait plus vraisemblable, si l'on songe que Rabelais a
déjà fait compter comme jeu la vo/e, qui n'est qu'un terme
de jeu, et qu'il cherche à allonger son énumération par
tous les moyens, notamment en faisant resservir le même
jeu sous cinq ou six formes différentes 2.
A LA MOURRE. — 'Var. Dolet : A la morre.) " The play
of love; wherein one turning his face from another,
guesses how many fingers he holds up » (Cotgrave,
mourre). C'est ce que dit le Dictionnaire de Trévoux
(micationi : « Jeu où l'un des joueurs lève les mains en
ouvrant un certain nombre de doigts, et l'autre devine le
nombre de doigts levés, pairs ou impairs. » Ce jeu nous
venait d'Italie, comme son nom imorra).
Le Dictionnaire des Jeux Familiers (1797J raconte à ce
sujet l'anecdote suivante : « Un duc de Nevers, de la mai-
son de Gonzague, ayant voulu, en 1601, établir un ordre
dont il se déclara le grand maître, et dont le cordon était
jaune, il recommanda à ses chevaliers de jouer à la mourre^
comme à un jeu noble, et qui étoit à la mode alors parmi
i. it To leacher : besongner, fanfrelucher, paillarder » {Diction-
naire de Sherwood, imprime à la suite du Dictionnaire de Cotgrave,
éd. de 1673). — M To play fast and loose : jouer de la navette i>
{Ibid., fast).
1. Par exemple, le maucontent, qu'il appelle la malheureuse, le
malheureux, le cocu, le qui a si parle, et peut-être le torment.
LES JEUX DE GARGANTUA. l35
la noblesse françoise. Sur la tin du siècle dernier, ce jeu
étoit renvoyé dans l'antichambre^; et nous voyons dans
une pièce du comédien Baron des pages et des laquais y
jouer. » Nous voyons la même chose au xvi^ siècle dans
Rabelais : « Les paiges jouoient à la mourre à belles chin-
quenauldes » (1. IV, ch. xiv) et au xvii^ dans Malherbe :
« S'être amusé par les chemins, comme ces laquais qu'on
envoie au vin et qui s'amusent à jouer à la mourre »
[Lettres, II, lo; dans Littré, mourre). La Mourre n'a
jamais été en France un jeu de gentilhomme.
Aux ESCHETZ. — Le jeu des échecs est trop connu, et il
en a déjà été fait des études trop détaillées pour qu'il soit
nécessaire d'en parler ici.
Au RENARD. — « Il y a un jeu du Renard, dit Furetière,
où on met une Dame, qui doit attaquer et prendre douze
pions qu'on appelle Poules. » Ce jeu est devenu le jeu de
la Poule et du Renard^ et existe encore sous le nom du
Loup et des Moutons. Il s'agit toujours de faire traverser
le damier aux poules, — ou aux moutons, — sans en lais-
ser prendre par le renard, — ou le loup.
« Agrippa, grand plagiaire, dit Le Duchat (t. I, p. 80),
a parlé de ce jeu, chap. 14 de son de Vanitate Scientiarum;
mais ce qu'il en dit là est tiré fort fidèlement de Jean de
Salisberi, chap. 5 du 1. I, de tiugis Curial. » Voici le pas-
sage de Cornélius Agrippa : « Hinc tesserae, calculi, tri-
culus, lenio, Monarchus, orbiculi, thaliorchus, vulpes,
praeterea octocedron, duodecacedron, quibus non nihil
divinationis inesse putatur^ » [De incertudine et vanitate
1. « Les gens qui n'ont rien à faire jouent à la mourre pour
passer le temps » (Trévoux).
2. J. de la Forge, dans la Joueuse dupée (1664), le place dans une
longue énumération, en lui donnant un nom un peu différent :
« Les dames, les échets, la poule, le renard » {loc. cit., p. 24).
3. « De là eurent leur origine les dcz, les tables, le tricolc, ou
trois points, le senio, les eschecs, le monarque, le taliorque, le
renard, les dez à huit faces et ceux à douze, esquels ils disoient
estre je ne sçay quoy de divination » (trad. de i6«8, s. 1., in-12).
l36 LES JEUX DE GARGANTUA.
omnium scientiariim..., éd. de 1643, Lyon, in- 12). Il suffit
de lire cette énumération pour se convaincre que le mot
vulpes ne signifie pas le jeu du Renard, — qui n'aurait
que faire entre le thaliorchus et Voctocedroji., — mais
désigne un certain coup de dés. Le Duchat s'est aperçu
du plagiat, mais, dans la joie de cette découverte, il a
négligé d'être exact.
Au MARELLES. — (Var. i535 : Au marrelles. — Dolet :
Aux marrelles.) Il y a deux sortes de jeux des Marelles :
I. On trace un grand carré sur un carton, sur une table
ou sur une pierre; dans ce carré, on en trace un second
plus petit, dans le second un troisième qui en occupe le
centre *. On joue avec des pions, des cailloux ou de petits
palets en fer; il s'agit d'arriver à en placer trois sur une
même ligne.
Le jeu des Marelles, sous la forme que nous venons de
décrire, ou du moins sous une forme analogue, est très
ancien. Nous lisons dans Du Gange [marrella] un passage
des Statuta Ecclesiae Lingonensis de 1404 où il en est
question : « Non ludant etiam (Clerici) ad Marrellas, ad
volas... » Des lettres de rémission de 1412 en parlent éga-
lement : « Jehan Aysmes qui avoit joué aux marelles à
six tables, appelé le jeu saint Marry, etc. » (au mot Indus).
Les marelles désignaient les pions dont on se servait pour
jouer, et le marrellier ., ou mérellier., le tablier [tabula
lusoria] sur lequel on jouait; on trouve en effet dans un
texte de 1412, cité dans Du Gange : « Icellui Estienne
prist alors toutes marelles et les getta jus du marrellier. »
Le mot marrellier signifiait aussi le jeu lui-même, comme
le montre un vers du Romant des trois Pelerinaiges de
Guillaume de Guileville :
Et encore ne suis-je pas soule^
1. Telle est la figure quon voit dans les Jeux de l'enfance gravés
par Claudia Stella (1657).
On trouvera dans la Méhisine {l. III, col. 214), la description dun
jeu des trois mérelles dans lequel la figure est un peu différente, les
règles restant les mêmes.
2. C'est Jeunesse qui parle.
LES JEUX DE GARGANTUA. i:)']
De m'aler jouer à la boule,
D'aler quillier, d'aler billier
Et de jouer au mareillier.
[Le premier pèlerinage de l'homme durant qu'est
en vie, fol. 4g v">, col. i.]
Et plus loin :
Jeux de tables et d'eschiquiers,
De boules et de mereilliers,
De cartes, jeux de tricherie,
Et de mainte autre muserie.
[Ibid., fol. 5o v°, col. i.]
Le jeu est mentionné, sous la forme mere//e' etmereau^,
dans la Moralité des Enfans de Maintenant :
FiNET.
Jouons au jeu de la merelle,
Je suis las du franc du carreau.
Jabien.
C'est bien dit; le jeu du mereau
Est bien commun; si est la chance.
[Ancien Théâtre Français, t. III, p. 62.]
Enfin on le trouve, avec d'autres jeux, dans la Friquas-
sée Crotestyllonnée, curieux recueil de dictons, de pro-
verbes et de refrains en usage, au xvi= siècle ^, parmi les
enfants du peuple dans la ville de Rouen. Il est intéres-
sant de citer tout le passage, qu'on peut comparer avec la
liste des Jeux de Gargantua dans Rabelais, et qui nous
fournit plus d'un rapprochement avec celle-ci :
Au renyrenart qui a perdu sa queue
1. « L'usage est pour merelle », dit Richelet en 1680.
2. « Mereau, marque faite ordinairement de plomb qu'on distri-
bue aux Ecclésiastiques ou Chanoines pour témoigner de leur assis-
tance à l'office » (Furetière).
3. L'opuscule est de ibb"], l'impression de 1607.
l38 LES JEUX DE GARGANTUA.
A la remontée à la devallée,
Vire vire le bonnet.
Vestu jouer à passer le balleil,
Au viretom, au merelles, au quilbocquet,
A callifourquet, au real, au cheval saint george,
A la fossette, aux jouquets, à la pouldrette,
A la chuche pinnette, au parquet, à fouquet
Aux matres, aux epingues, à binder,
Au coulombier, à corne corne de cerf,
A pic à romme, à la croisette au bonnet,
Au capifol, à bi bi ma commère, ten cul fait nape,
A bloquer, à pin pin malo, à malinne caa,
Au quillard, à ballotter, à la poulie vesse,
A branler au grenier, à la bru*, au pié de mouque.
Aux esses, et cetera pour la bigotte.
[Éd. A. Pottier, p. 6-7. J
II. Il y a une autre sorte de jeu de Marelle, « fait, dit
l'Académie (1696)^, en manière d'échelle formée avec de
la craye, où ceux qui jouent doivent, en marchand à
cloche-pied, pousser avec le pied une espèce de palet dans
chaque espace vuide que forment les lignes de cette
manière d'échelle, sans que le palet touche à la ligne ».
Ce jeu est moins ancien que le précédent^ et a reçu le
même nom par assimilation de figure. C'est un jeu de
plein air, tandis que l'autre est un jeu d'intérieur; aussi
faut-il penser que Rabelais, qui vient de mentionner des
jeux de tablier, parle plutôt ici de ce dernier.
Au VASCHES. — (Var. 1542 : Aux vasches.) Selon Fure-
tière {vache), « il y a un jeu d'enfants où on dit, porter à
la vache morte, quand on porte quelqu'un sur son dos
avec la tète pendante en bas ». Le Duchat pense que c'est
le jeu dont il s'agit ici. Peut-être, dans ce cas, aurait-il
1. Plus loin (p. 25) : « Faison la bru et jouons à la branle au
grenier. »
2. La I" édition donne seulement, au mot merelle : « Espèce de
jeu fort en usage parmy les enfants ».
3. Il existe encore aujourd'hui.
LES JEUX DE GARGANTUA. 1 59
quelque analogie avec la teste morte et le pourceau
mory dont il est question plus bas. Mais ce ne sont là
que des hypothèses, et l'on peut se demander, au con-
traire, pourquoi Rabelais aurait donné le nom de Vasches
(au pluriel) à un jeu qui s'appelait la vache morte. Il est
imprudent d'accepter sans certitude des rapprochements
quis'offrent tout d'abord à l'esprit.
A LA BLANCHE. — Il v a dcux opiulous sur la Blanche :
l'une d'après laquelle ce jeu est le même que la blancque^
citée plus bas; c'est celle de Le Duchat', d'Urquhart'-^
et de Régis ^. L'autre, qui fait de la Blanche un jeu dis-
tinct de la blancque, est timidement formulée par Esman-
gart et Éloy Johanneau (t. I, p. 404 : « Ne s'agirait-il pas
ici de tirer à la carte blanche., c'est-à-dire à la carte où il
n'y a pas de figure, ou de jouer à la reine blanche., à la
veuve habillée de blanc? Nous n'osons pas le croire... »
Il parait d'abord assez improbable que la Blanche, qui
vient au commencement de la liste de Rabelais, puisse
être identifiée avec la blancque qui figure dans la seconde
moitié de cette liste : plus de quatre-vingt-dix jeux les
séparent.
On avouera que le rapprochement est amené d'un peu
loin. Nous savons d'autre part que la blanche est un terme
de jeu de cartes « qui se dit lorsqu'on n'a aucune figure
dans son jeu ' » (Trévoux). Sans entrer complètement dans
les hypothèses d'Esmangart, on peut admettre que Rabe-
lais a fait compter dans sa liste la Blanche comme un jeu
de cartes, de même qu'il y avait mis déjà les honneurs.
1. « Espèce de Blanque, que les enfants du Languedoc jouent à
tirer dans un Livre avec une épingle » (t. I, p. 80).
2. (( At the lottery. »
3. « Art Lotterie mit weisen Ninten und beschriebenen Blâtt-
schen. »
4. Le Dictionnaire de Trévoux ajoute : « C'est un avantage au
piquet et au hoc. Il vaut dix au piquet commun, cinq marques aux
petites parties et, en quelques endroits, cent points au piquet écrit;
à l'impériale, il en vaut deux. » — Furetière {blanches) dit : « C'est
douze cartes qu'on a en main sans peinture, sans Roy, Reine, Valet »,
140 LES JEUX DE GARGANTUA.
A LA CHANCE. — Lc mot chauce a deux significations en
langage de jeu :
1° C'est d'abord une « sorte de jeu à deux ou trois dez »
(Académie, 1694) ' — « qui se joue avec certaines règles et
qui ne tombe que sur certains points » (Trévoux). La
Moralité des Enfans de Maintenant nous fait assister à
une partie de ce jeu entre Finet et Luxure [Ancien Théâtre
Français^ t. III, p. 52-55) :
C'est l'ung des beaulx jeulx de France,
A quoy il me plaist mieulx jouer,
dit celle-ci. La partie s'engage : Luxure a 8 et Finet 9.
Luxure.
De ce ne donne pas ung œuf;
Jouez; vous avez cinq et quatre.
Et ici nous remarquons deux choses : d'abord qu'ils
jouent avec deux dés, puisque ceux qu'a lancés Finet
marquent l'un cinq et l'autre quatre, et ensuite qu'il s'agis-
sait, à la Chance, non d'arriver au plus grand nombre de
points, mais d'avoir une certaine combinaison ou un cer-
tain nombre de points, qu'on n'obtenait que par chance;
ce n'est pas, en effet, parce que Finet a 9 que Luxure ne
tient pas compte de son coup de dés, mais parce qu'il a
5 et 4.
La partie continue ; Luxure gagne une fois parce qu'elle
a 7 et une autre fois parce qu'elle a 14 :
Dix et puis quatre, tout est mien,
dit-elle à Finet. Ces deux nombres, — 7 et 14, — ne
seraient-ils pas ceux sur lesquels il fallait tomber pour
gagner, et qui constituent la chance?
I. « The gamc at dicc called Mum-chancc, or such anothcr »
(Cotgrave).
LES JEUX DE GARGANTUA. 14I
Le jeu se jouait tantôt à deux, tantôt à trois dés. On lit
dans Carloix : « Il avoit le jour précèdent gaigné six mille
escus à la chance à trois dez » (III, 20, dans Littré,
chance), et dans Hamilton : « Ils jouoient à la chance à
deux dés » [Mém. de Grammont, II, dans Littré, ib.).
C'est sans doute l'expression chance à trois dés qui a fait
penser Rabelais au jeu des trois dés, qui vient ensuite.
2° La Chance est aussi un terme de jeu. « C'est le dé
qu'on livre à celui contre qui on joue, dit Richelet (1680),
et qui est au dessus de sept et au dessous de quatorze. »
Suivant l'Académie (1694), « il se prend pour le point
qu'on livre à celuy contre lequel on joue, et pour celuy
qu'on se livre à soy-mesme ». La chance était donc un
coup de dés qui décidait lequel des deux joueurs devait
jouer après l'autre; s'il était à l'avantage de l'adversaire,
on livrait chance; s'il était au sien propre, on amenait
chance. C'est ainsi qu'on lit dans Brantôme : « Il luy
demanda amprès s'il vouloit jouer contre une de ses gal-
leres pour vingt mill' escus qu'il luy monstra. L'autre le
voulut, et le dé escheut au sieur Jehan André. Il livre
chance; le capitaine La Roue luy couche tout d'un coup
dix mill' escus » [Grands Capitaines, i^e partie, ch. xxi,
éd. Mérimée et L. Lacour, t. II, p. 62). L'expression livrer
chance prit plus tard le sens figuré de provoquer, et on
trouve dans Saint-Simon : « Le duc de Chevreuse livrait
chance à tout le monde en plein salon et y disputoit contre
tout venant » (238, 176, dans Littré, chance).
A TROIS DEZ. — (Var. Dolet : A troys detz.) « Joiler aux
de:{, à trois de^, dit l'Académie (1694, dé). Il a perdu son
argent à trois de\. » Selon Esmangart et Johanneau
(t. I, p. 404), « on dit encore jouer à trois de\ : c'est un
jeu où l'on joue avec trois dés et où l'on met son argent
au hasard du sort de ces trois dés ». Il en est question
dans les Contes d'Eutrapel de Noël du Fail (i585) : « Eu-
trapel respondit que, pour tous souhaits,... il voudroit
estre le plus riche cocu de France, pour avoir de l'ar-
142 LES JEUX DE GARGANTUA.
gent tout son saoul,..- joiier à trois detz » (XII, éd. Assé-
zat, t. II, p. 34).
Au TABLES. — (Var. Dolet : Aux tables.) Il ne s'agit pas
ici, comme on la cru', du jeu de dames qui vient un peu
plus loin dans la liste de Rabelais. Selon l'Académie
(1694), « Table, se dit de certaines petites pièces de bois,
ou d'yvoire, etc., rondes et plattes, dont on se sert pour
jouer au trictrac, etc. Il y a qiiinie tables blanches et
quin\e tables noires au trictrac. » Rabelais mentionne,
d'autre part, dans ce même chapitre, les jeux de toutes
tables et des tables rabatues, qui sont, à n'en pas douter,
des jeux de trictrac. Les Tables désignent ici les pions
dont on se servait à ces jeux, et sans doute, par ampli-
fication, un jeu même de trictrac.
Jean de Meung en parle déjà, au xiii« siècle, dans le
Roman de la Rose :
Se Bel-Acuel poes trover^,
Que vous puissiés oli joer-*
As eschiés, as dés, ou as tables,
Ou à autres gieus délitables.
[Ch. XLin, V. 8069 et suiv.*].
Peut-être le mot tables a-t-il ici une signification moins
précise que celle de jeu de trictrac et veut-il dire d'une
façon plus générale : toute espèce de jeux qui se jouent
avec des pions. La même remarque s'applique à ce vers
du Romant des trois Pelerinaiges :
Jeux de tables et d'eschiquiers
[Loc. cit., p. 137.]
1. C'est l'opinion d'Esmangart et Johanneau (t. I, p. 404).
2. Si Bel-Accueil pouvez trouver.
3. Avec lui jouer.
4. Ed. P. Marteau, Orléans, Hcrluison, 1878, Bibl. elz., 2 vol. in-i6;
t. II, p. 238.
LES JEUX DE GARGANTUA. 143
On trouve dans la Farce de Folle Bohance : « Jouer
aux tables » [Ancien Théâtre Français^ t. II, p. 276) et
dans la Farce des Cinq Sens : « Le jeu des tables et des
eschetz [loc. cit.^ p. 18). Éloy Damerval mentionne les
« belles tables « [loc. cit., p. i33) et les « tables » [loc. cit.,
p. 3o) dans son Livre de la Diablerie (ôoj). Plus tard,
Bonaventure des Périers écrit dans le Discours de la
Qiieste d'Amytié (1544) : « Or estoient tous ces jeunes
enfans bien parez et accoustrez, et jouoient aux tables,
aux martres et aux osselets » (éd. L. Lacour, t. I, p. i3).
Enfin, Rabelais lui-même revient sur ce jeu dans le cha-
pitre XXIV, intitulé : « Comment Gargantua employoit
le temps quand l'air estoit pluvieux. » Parmi d'autres
savantes occupations, Ponocrate et son élève, dit-il, « re-
vocquoient en usage Tantique jeu des tables ». Mais ici il
s'agit, semble-t-il, du ludus latrunciilorum tel qu'il se
pratiquait dans l'antiquité, jeu qui présentait avec nos
échecs de nombreuses analogies. (Cf. Antony Rich, Dict.
des Ant. rom. et gr., aux mots latro et tabula.)
A LA NicNOQUE. — « La nicquenocque des questeurs
cababezacee par frère Serratis, » dit encore Rabelais dans
le Catalogue de la librairie de Saint-Victor [l. II, ch. vu).
Le Duchat donne deux interprétations de ce jeu : 1° « La
Niquenoque est une espèce de Colin-Maillard., ou plutôt
une sorte de Jeu où Ton se joue de quelqu'un, en le balo-
tant » (t. I, p. 237I, et il cite un passage du Brave (iSôy)
d'Antoine de Baïf (de mémoire sans doute, car la citation
est inexacte et incomplète) :
Mais au rebours chacune en fait
Son plaisant, s'en rit et s'en moque,
Et s'en joue à la nique noque,
Ou, pour mieux dire, au papifou.
[Acte I, se. II, éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 198.J
2° « On appelle niquenoque à Loudun une chiquenaude,
et, 1. I, ch. 21, la nicnoque... semble en effet s'entendre
Î44 * LES JEUX DE GARGANTUA.
des chiquenaudes que les enfants se donnent par manière
de jeu » (t. I, ib.). Il est difficile de se prononcer pour
une interprétation ou pour une autre; le passage de Baïf
ne prouve pas plus en faveur de la première que de la
seconde. Elles ne sont pas, cependant, essentiellement
différentes. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce jeu o;i se rit,
comme dit Baïf, on se moque de quelqu'un. Et l'on peut
s'en tenir à l'explication de Régis : « Gesellschaftsspiel
mit allerhand Neckereien, Ballwurfen, viellcicht auch
Nasenstubern verbunden '. »
Au LOURCHE. — « M. de la Noue, dit Le Duchat (t. I,
p. 80). p. 48 du Dictionnaire de Rimes françoises qui lui
est attribué, appelle Ourdie le même Jeu ; et il dit que c'est
un jeu de Tablier, c'est-à-dire un jeu de Trictrac. » « Ant.
Oudin, ajoute Le Duchat dans Ménage [ourche], a fait
mention de ce jeu de trictrac. Et, dans son Dictionnaire fr.
et ital., il l'a rangé sous l'L et sous l'O, pour preuve que
de son tems on le nommoit loiirche et ourche'. » Nicot'
pense aussi que c'est un jeu de trictrac, et cette opinion est
confirmée par Rabelais lui-même, qui écrit au III<= livre,
ch. XII : « Vous estez (dist Pantagruel) bien couraigeux.
Hercules ne vous combatteroit en ceste fureur; mais c'est
ce que l'on dict, que le Jan en vault deux, et Hercules
seul n'auza contre deux combatre. Je suis Jan? dist
Panurge. Rien, rien, respondit Pantagruel. Je pensois au
jeu du l'ourche et tricquetrac. » Il y a là une équivoque
facile à comprendre sur le mot Jan, qui est pris par Pan-
tagruel comme terme de trictrac^, et qui se dit également
1. « Jeu de société en rapport avec des picoteries, des jets de
balles de toutes sortes et peut-être aussi avec des chiquenaudes. »
2. Ménage lui-même donne Lourche et Ourche.
3. « Car il y en a plusieurs sortes [de trictrac], comme Toutes
tables, le Pair, la Reinete, le Lourche... » {Trésor de la langue
française, au mot Trictrac).
4. « Se dit... quand il y a 12 dames abattues deux à deux, qui
font le plein d'un des costez du Triquetrac » (Furetière, Jean).
LES JEUX DE GARGANTUA. 14$
« de ceux qui ont des femmes intidelles et qui souffrent
leurs désordres » (Furetière, Jean).
A LA RENETTE. — La Reuctte est un jeu de trictrac, ainsi
qu'il ressort d'une Vielle Rime du Jeu d'Amours, « trou-
vée dans des vieux papiers » par Brantôme et citée par lui
dans son Recueil des Dames :
Le jeu d'amours, où jeunesse s'esbat,
A un tablier se peut acomparer.
Sur un tablier les dames on abat;
Puis il convient le trictrac préparer,
Et en celuy ne faut que se parer.
Plusieurs font Jean. N'est-ce pas jeu honneste,
Qui par nature un joueur admoneste,
Passer le temps de cœur joyeusement?
Mais, en défaut de trouver la raye nette,
Il s'en ensuit un grand jeu de torment.
« Ce mot de raye nette, explique Brantôme, s'entend
en deux façons, l'une pour la raye nette du trictrac et
l'autre, que, pour ne trouver la raye nette de la dame avec
qui l'on s'esbat, on y gaigne bonne vérole, de bon mal et
du torment » [Recueil des Dames, i^ partie, éd. Méri-
mée et L. Lacour, t. XI, p. 254-255).
En quoi consistait ce jeu? « On gagnoit à la reinette,
dit le Dictionnaire de Trévoux, quand on prenoit toutes
les pièces de son adversaire : ainsi c'est une espèce de
jeu de dames, ou d'échecs plutôt que de trictrac. » Nous
ne savons sur quoi s'appuie cette hypothèse, qui se trouve
en contradiction avec le passage de Brantôme. Selon
Cotgrave, il faut voir dans la Renette « a game at Tables,
of some resemblance with our Doublets, or Queens
games. » Il est probable, en effet, que le doublet y jouait
un grand rôle. On sait que ce terme de trictrac signifiait
« un jet de dez qui amenoit deux points semblables »
(Furetière, doublet).
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. lO
146 LES JEUX DE GARGANTUA.
Coquillart, dans ses Droits nouveaux, parle de la Renette
en donnant au mot une forme un peu différente :
Quant noz mignons chaulx et testus
Jouent au clic ou à la roynette,
Hz empruntent franc dix escus
Dessus la clef de leur bougette.
[2* partie, éd. d'Héricault, t. I, p. i55.]
Mais Tabourot, au xvi« siècle, écrit renette, comme
Rabelais, dans ses Bigarrures :
Cy gist un vray gaule bon-temps
Qui a pris tous les passetemps
De la gueule et de la brayette,
Des jeux de carte et de renette.
[Ch. XXII, p. 345.]
Au BARiGNiN. — « Les Italiens, dit Le Duchat (t. I, p. 80),
appellent Sbaraglino une sorte de jeu de Trictrac que l'abbé
Guyet, dans les notes marginales de son Rabelais, prend
pour le barignin. » C'est également l'avis de Régis qui,
dans sa traduction allemande, donne : « Sbaraglino. » Cot-
grave explique ainsi le jeu du Sbaraglin : « Au Italian
Game at Tables, wherein one adds six to every cast he
throws; as if he cast 12, he plays 18'. » Il s'agit sans
doute ici du même jeu.
Au TRICTRAC. — « Jeu fort commun en France, dit
Furetière, qui se joue avec deux dez, suivant le jet des-
quels chaque joueur ayant quinze dames, les dispose
artistement sur des pointes marquées dans le tablier, et,
selon les rencontres, gagne ou perd plusieurs points,
dont douze font gagner une partie, et les douze parties le
tout ou le jeu. » Il est inutile d'insister davantage sur ce
jeu bien connu, dont on trouvera une description détaillée,
I. « Jeu de trictrac italien, dans lequel on ajoute 6 à chaque jet
de dés; si les dés marquent 12, on a 18. »
LES JEUX DE GARGANTUA. I 47
en 27 chapitres et 80 quatrains, dans la Maison des Jeux
Académiques (1668, p. ioi-i65).
A TOUTES TABLES. — « Il y a une sorte de jeu au trictrac
qu'on nomme Toutes tables », dit TAcadémie (1694, table).
Ce nom lui vient de la disposition qu'on donne aux dames
en commençant la partie : « Elles ne sont pas empilées,
comme au trictrac, dans un seul coin, mais partagées
pour chaque joueur en quatre tas, placés symétriquement
dans toutes les tables, c'est-à-dire dans les quatre parties
du trictrac » (Littré, table). On peut lire dans le Diction-
naire des Jeux mathématiques tous les détails sur les
règles et la conduite de ce jeu qui est encore en usage.
Au TABLES RABATUES. — (Var. Dolet : Aux tables raba-
tues.) C'est encore un jeu de trictrac, plus connu sous le
nom de dames rabattues. On empile ses dames, au nombre
de quinze, sur les flèches d'un des côtés du trictrac, et, à
chaque coup de dés, on en abat une ou plusieurs sur
l'autre côté ; « quand on a abattu toutes ses dames, on lève
à chaque coup deux dames, dans le même ordre qu'on les
a jouées, et celui qui le premier a levé toutes ses dames,
a gagné la partie » (Trévoux, dame).
Le jeu des dames rabattues est mentionné dans le
Voyage de Af^ Guillaume^ c^'i contient une assez longue
énumération de jeux. Il est intéressant de la citer en
entier, pour pouvoir la comparer, dans son ensemble,
avec la liste de Rabelais :
Ils estoient arrivez en Tisle flottante
Ou les Dame passent leur temps aux petits jeux du temps
passé.
Aux Dames poussées,
Aux Dames rabatucs,
A la fossette aux espingles,
Au trou madame,
A Margot la fendue,
A monte monte l'eschelette, montez là
A pince maurille,
148 LES JEUX DE GARGANTUA.
A cache cache mon cannebry,
A la masle masle broche en cul,
A remuer par commandement,
A la teste à deux dos,
A tappe cul,
A gratte-chouse,
A labourer en la raye,
A planter un homme,
A enter des femmes en escusson',
Et a d'autres jeux que l'on apprend en hantant bonne com-
pagnie.
[P. 66.J
On a déjà vu une liste de ce genre dans la Friquassée
Crotestillo7inée Uoc. cit., p. i37-i38); il s'en trouve une
autre dans V Espinette amoureuse de Froissart (vers 2o3-
249, éd. Scheler, t. I, p. 93-94). C'en est assez pour mon-
trer que celle de Rabelais n'est pas isolée dans notre litté-
rature, et que les longues énumérations de jeux, — dont
aucune n'atteint d'aussi vastes proportions que dans le
Gargantua^ — sont communes à plusieurs ouvrages du
xvi«, et même du xiv^ siècle.
Comme tous les jeux très répandus et dont la vogue a
été persistante, le jeu des dames rabattues a donné lieu à
une expression proverbiale. On lit dans le Fidelle, de
Larivey (161 1) : « Descouvre-toi, Narcisse; feins de l'aimer,
et si elle est contente, contente-toy aussi, et joue aux
dames rabattues » [Aticien Théâtre Français, t. VI, p. 355).
Le sens est clair et s'explique par les mots mêmes. Sui-
vant Fleury de Bellingen, on se sert de cette expression
« quand des hommes trouvent des femmes qui ne sont pas
cruelles, ou quand elles sont de si mauvaise humeur que
leurs maris s'emportent à les battre » [Etym. des Prov.
franc., p. 247, dans Le Roux de Lincy, Livre des Prov.
franç.^, t. II, p. 85). Il y a dans ce dernier cas, un calem-
bour sur les mots battues et rabattues.
1. On ne saurait prendre ces derniers jeux pour des jeux d'enfants.
2. 2' éd. Paris, iSSy, 2 vol. in-12.
LES JEUX DE GARGANTUA. I49
Au RENiGUEBiEU. — On rctrouve ce jeu dans Rabelais :
« ... affin que de leur bave elles ne gastassent le pavé, en
sorte que les pages du palais peussent jouer dessus à
beaulx detz, ou au reniguebieu à leur ayse. » Reniguehieii
est un juron qu'on employait plus souvent, au xvi« siècle,
sous la forme Je regnye bieuK C'est ainsi qu'on lit dans
le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles^ de Nicolas
de Troyes- (i536) : « Je regnye bien! qui me voudra
croire, nous irons en enfer... » (iS^ Noiiv.^ p. 83), et
plus loin : « Ouvre! dit lung, je regnye bieu ! » (/è.,
p. 84). « Je regny bieu, c'est bel estât, » dit encore
Malduict dans la Moralité des Enfans de Maintenant
[Ancien Théâtre Français, t. III, p. 49). Estienne Tabou-
rot, dans ses Bigarrures^ fait de ce juron une sorte de
substantif et l'écrit sous une forme à peu près semblable
à celle que nous trouvons dans Rabelais :
Ce grand Renegue dieu, qui d'un pas dédaigneux...
[Ch. XIX, p. 266.]
Sur le jeu lui-même, nous ne savons rien. Ménage, sui-
vant Le Duchat (t. I, p. 81), pense qu'il qsx piquant; il est
difficile de donner un sens précis à cette hypothèse. Nous
pouvons seulement conclure du passage de Rabelais cité
plus haut que le Reniguebieu se jouait, comme les dés,
sur une surface plane, un pavé ou un tablier par exemple.
Au FORCÉ. — (Var. Dolei : Au forçat.) L'expression jouer
au forcé mà\.c{Vie une certaine manière de jouer à différents
jeux et non l'existence d'un jeu particulier de ce nom.
Selon Furetière [forçat]^ « on dit en quelques jeux, comme
à la Beste, Jouer diU forçat^ quand on s'assujettit à certaines
1. Pour Je renie Dieu. On sait que l'on évitait de prononcer le
mot Dieu dans les jurons et qu'on lui substituait bieu ou bleu pour
ne pas commettre de péché mortel. Plus bas, Tabourot ùcr'xi Renegtie-
dieu parce qu'il ne jure pas.
2. Éd. E. Mabille, Paris, Franck, 1869, Bibl. elz., i vol. in-i6.
l50 LES JEUX DE GARGANTUA.
règles qui ne sont pas absolument du jeu, comme quand
on est obligé de mettre une carte au-dessus de son com-
pagnon pour prendre, ou une triomphe, quand on n'en a
pas de plus haute. » « En termes de jeux dhomhre, —
précise le Dictionnaire de Trévoux^ — forcer, c'est obli-
ger de jouer sans prendre. A l'Impériale, on dit qu'on est
obligé de forcer, c'est-à-dire de mettre les cartes supé-
rieures, quand on en a' ». De cette manière de jouer à
différents jeux est venue une expression proverbiale qu'on
trouve employée dans Guillaume Bouchet : « Toutesfois,
les ayant ouys [ces contes], vous en croirez ce qu'il vous
plaira, il n'y a point de jeu forcé » (14^ serée, éd. Roybct,
t. III, p. 42).
Cotgrave donne dw forçat une explication un peu diffé-
rente de celle de Furetière; c'est, selon lui, un jeu de
dames où l'on doit prendre son adversaire quand on le
peut, sous peine d'être pris par lui^. Il semble bien que
Cotgrave ait été amené à cette hypothèse peu vraisem-
blable par le voisinage du jeu de Dames qui vient ensuite ;
le fait d'être obligé de prendre son adversaire quand on le
peut, ne saurait être particulier an forçat et ne constitue
point une caractéristique pour un jeu.
Au DAMES. — (Var. Dolet : Aux dames.) « Sorte de jeu,
dit l'Académie (1694), où l'on joue suc une table ou cschi-
quier avec douze pièces de chaque costé, les unes blanches,
les autres noires, et toutes plaitcs et vowdcs... Aller à dame,
c'est passer une pièce jusqucs aux dernières cases du costé
de celuy contre qui l'on joue. » Tel est le jeu de Dames
tel qu'il se pratique encore aujourd'hui. Il n'est pas sûr
que ce soit celui dont ait voulu parler Rabelais. Le mot
dame signifie en eftet, selon Furetière, « un petit palet rond
d'yvoire, d'ébene, ou de bois, qui sert à jouer sur un
1. Il faudrait se garder de donner un sens si précis au Forcé de
Rabelais.
2. « A game at draughts, wherein one must tako his advcrsary
when he may, or elsc himself is taken. »
LES JEUX DE GARGANTUA.
tablier ou un triquetrac. » « Dame, dit encore Richelet,
terme de Triquetrac et de jeu de dames. » Rabelais a donc
pu vouloir désigner ici, soit le jeu des Dames proprernent
dit, soit, d'une façon plus générale, toute espèce de jeux
qui se jouent avec des pions.
Éloy Damerval qui, dans son Livre de la Diablerie
(i5o7), déclame si souvent contre le jeu, fait exception
pour les Dames :
Je ne dis pas quant on s'esbat
Joyeusement sans nul débat
A quelque beau jeu gracieux
Qui de soy n'est pas vicieux,
Comme au jeu d'eschecz ou des dames
Qui sont beaulx jeux non pas infâmes.
[Second livre, ch. xiii.J
On retrouve ce jeu dans la Joueuse dupée de J. de la
Forge (1664) :
Les dames, les échets, la poule, le renard...
[Loc. cit., p. 24.]
Il semble avoir été moins usité, au xvf siècle, que le
jeu des tables et n'avoir eu toute sa vogue que dans les
siècles suivants.
A LA BABou. — « Jeu où les enfans s'entrefont la moue, »
dit Le Duchat (t. I, p. 81), s'appuyant sans doute sur un
passage du livre IV, ch. lvi : « Panurge luy feist la babou,
en signe de dérision. » Suivant Cotgrave [babou], faire la
babou : « To bob, or, to make a mow at^ »
On lit dans la vingt-quatrième Serée de Guillaume
Bouchet : « Et trouvons en Theocrite qu'une femme
nourrice menasse son enfant de la Babouë ou du Mar-
mot » (éd. Roybet, t. IV, p. 68). La Baboiie est ici une
I. « Frapper quelqu'un ou lui faire la moue. »
l52 LES JEUX DE GARGANTUA.
sorte de croquemitaine dont on fait peur aux enfants :
« Ein ausgespenst womit man die kinder zu furchten
macht, » dit Régis. Jouer à la Babou, c'est donc jouer à
imiter les gestes et les grimaces de la Baboiie\ figure
analogue au Moine-bourru, au Loup-garou et au Mar-
mot 2. Ce jeu est mentionné dans le Livre de la Diablerie
d'Éloy Damerval, où il figure d'une façon assez inatten-
due comme jeu de hasard :
... Encore à d'aulcuns jeux de sort,
Comme à la baboue ou aux tables.
[Loc. cit., p. 30.]
Y aurait-il un autre jeu de la Babou?
A PRiMus sECUNDus. — « Jcu quc deux Ecoliers jouent
tête à tête, dit Le Duchat (t. I, p. 81), en tournant les
feuillets d'un Livre dans lequel ils auront caché quelque
chose qu'ils veulent jouer. » C'est une erreur, comme
le prouve le passage suivant de Guillaume Bouchet :
« Estant accouchée, ... le ventre se camelote et ride de
telle sorte, qu'on y pourroit jouer à primus secundus »
(23<^ Serée, éd. Roybet, t. IV, p. 2). On ne sait en quoi con-
sistait ce jeu, qu'on retrouve dans Rabelais, au livre II,
ch. XVIII : « Ainsi passa la nuict Panurge à chopiner
avecques les paiges, et jouer toutes les aigueillettes de ses
chausses à primus et secundus, et à la vergette. » Régis,
1. D'où Babouin, « marmouset ou vilaine figure qu'on fait baiser
par force à ceux à qui on veut faire quelque honte » (Furetière).
2. Voici une cnumération assez curieuse de ces êtres imaginaires
et efl'rayants, qu'on trouve dans le Pédant joité de Cyrano de Berge-
rac : « J'envoye les démons familiers, les esprits follets, les marti-
nets, les gobelins, le Moine-bourru, le loup-garou, la mule ferrée,
le marcou, le cochemar, le roy Hugon, le Connétable, les hommes
noirs, les femmes blanches, les ardans, les lémures, les farfadets,
les ogres, les larves, les incubes, les succubes, les lamies, les Fées,
les ombres, les mânes, les sceptres, les fantômes » (acte IV, se. I).
LES JEUX DE GARGANTUA. l53
dans son commentaire, cite Shakespeare, Tipelfthnight^
V, I : « Primo, secundo, tertio is a good play », et sug-
gère un rapprochement avec le jeu « wn, deux^ trois »
•qui vient à la fin de ce chapitre.
Au PIED DU COUSTEAU. — « A play at Shuffleboord with
keys, dit Cotgrave [coiisteau]^ a knife being the mark. »
On pique un couteau en terre ou sur une table; les
joueurs jettent leur palet, et celui qui arrive le plus près du
pied du couteau gagne. Les origines de ce jeu sont très
anciennes. Des lettres de rémission de iSgS, citées dans
Du Gange [cultellus]^ en font mention, sous une forme
un peu différente : « Comme l'exposant et Oudinet eussent
joué ensemble au jeu, appelé au plus près du coustel,
etc. » On le trouve encore sous la même forme, avant
Rabelais, dans le Livre de la Diablerie (iSoy) d'Éloy
Damerval :
Là jouent en toutes saisons...
... Au trinc, au plus près du Cousteau.
[Loc. cit., p. i33.]
Le jeu du Pied du cousteau est à peu près le même que
le palet, qui figure également dans la liste des jeux de
Gargantua.
Au CLEFZ. — (Var. Dolet : Aux clefz.) « Jeu qu'on joue
sur une table, selon Le Duchat (t. L p. 8i). à qui pous-
sera une clef plus près du bord. » Adry, dans son Diction-
naire des Jeux de l'Enfance (1807), conteste cette opi-
nion : « Ge n'est pas la manière dont on y joue le plus
communément. On enfonce un clou le plus près qu'on
peut du bord d'une table... On jette son palet ou écu sur
la table le plus près que l'on peut du clou, en évitant
qu'il tombe à terre. Gelui qui a mis le plus près du but a
gagné. » Ge jeu serait donc analogue au précédent, —
hypothèse que semble avoir adoptée Gotgrave puisqu'il
l54 LES JEUX DE GARGANTUA.
donne du pied du cousteau la même définition que du
jeu des Clefs ' .
Mathurin Cordier qui, au ch. xxxviii de son De cor-
rupti sermonis emendatione (i53i), nous donne une liste
précieuse des jeux enfantins de son temps, mentionne
celui des Clefz. Ayant pour objet de corriger les fautes
de langage des écoliers et de leur enseigner de bonnes
expressions latines, il indique d'abord, dans son livre, le
parler ordinaire : « Jouons aux clef:^; » puis il traduit :
« Ludamusclavibus » (43). Il écrit, au même paragraphe:
« Ludamus calculis. Jouons aux jectons sur la table. »
Ce dernier jeu, dont le voisinage avec les Clefz est signifi-
catif, ne devait pas en être différent; et on peut trouver
dans leur analogie une raison de préférer l'explication
d'Adry, selon laquelle on jouerait aux Clefs en lançant
des jettons sur une table, à celle de Le Duchat, où il n'en
est pas question.
Le jeu des Clefs est sans doute le même que celui de la
clef dont parle Cholicres dans sa sixième Matinée :
« Qu'après le repas ils passeront deux ou trois heures à
joiier... au Trou ma Dame, à la Clef... » [loc. cit., p. 18).
Au FRANC DU CARREAU. — « A Certain play with a pièce
of money at a square crossed », dit Cotgrave [franc). Il
s'agit de lancer une pièce de monnaie dans un carré, le
plus loin possible des bords; le joueur dont la pièce tombe
franchement au milieu gagne le coup. La question est de
savoir si on joue sur un carré « marqué sur la terre ou
sur un plancher » (Richelct, éd. de 1732, franc^) ou
« sur les pavés égaux et réguliers d'une rue ou d'un appar-
tement )) (Esmangart et Johanneau, t. I, p. 409). Il n'y a
pas à choisir entre les deux hypothèses; outre que la
1. « A kind of Shuffle-boord play with keys, a knives point being
the mark » (Clefs).
2. L'édition de 1680 ne donne pas le mot Franc du carreau.
LES JEUX DE GARGANTUA. l55
chose est de peu d'importance, on peut considérer qu'elles
ne s'excluent pas l'une l'autre '.
Le Franc du carreau est mentionné dans le Livre de la
Diablerie d'Éloy Damerval (iSoy) comme un jeu très
répandu :
Là jouent en toutes saisons
Aux quilles, au franc du carreau.
[Loc. cit., p. i33.]
On en trouve une partie mise en action dans la Mora-
lité des Enf ans de Maintenant [Ancien Théâtre Français,
t. III, p. 48-50). Les joueurs sont Finet, Malduict et
Luxure. «
Finet.
... Et jouons au franc de carreau,
Car c'est ung jeu qui moult est beau,
Et nul tromper si n'y sçaura,
Et Jabien des coups jugera.
Vous' getterez à l'adventure.
Luxure.
Pour combien?
Finet.
Pour une ceinture;
A qui l'aura, de troys escus.
La partie s'engage; Luxure, qui vient de jeter son palet,
dit à un moment :
Il est tout franc, la gaigne est mienne.
Il faut entendre par ces mots que le palet est tombé
juste au milieu, — 2i\i franc, — du carreau, et que l'enjeu,
par conséquent, est pour Luxure.
I. Notons que, dans les Jetcx de l'Enfance (1657) graves par
Claudia Stella, le Franc du carreau se joue sur un carre tracé à
terre et divisé par des perpendiculaires et des diagonales.
l56 LES JEUX DE GARGANTUA.
Le Franc du carreau est encore mentionné, plus ancien-
nement et sous une forme différente, dans des lettres
de rémission de 1418: « Plusieurs compaignons commen-
cèrent à jouer au jeu, que on dit au plus Franc » (Du
Cange ^ francum). « Ludi genus, — explique l'auteur de
l'article, — quod Franc du qiiari'eaii vulgo dicitur. » C'est
ce nom qui a prévalu au xvi= siècle et dès la seconde
partie du xv^.
A PAIR ou NON. — (Var. i535 : A pair ou sou. Dolet : A
pair, ou non.) « Sorte de jeu, suivant l'Académie (1694,
pair), dans lequel on donne à deviner si le nombre de
plusieurs pièces de monnoye, de plusieurs jettons, etc.
ou d'autres choses que l'on tient caché dans la main est
pair ou impair. Que prene\-voîis, pair ou non? Joiier à
pair ou à non, à pair et non. » Richelet (1680) donne le
jeu sous la forme Pair et non pair; selon Furetière, on
dit jouer à Pair, ou à non. Rabelais lui-même écrit dans
l'édition de i535 : A pair ou sou; c'était sans doute l'an-
cien nom du jeu, qu'il remplaça, en 1642, par une appel-
lation plus moderne.
On lit dans le De corrupti sermonis emendatione de
Mathurin Cordier (i53i) : « Jouons a per ou non. Luda-
mus par impar » (ch. xxxvni, § 45). Et Bonaventure des
Périers écrit dans le Discours de la queste d'Amytié
(1544) : « Or estoient tous ces jeunes enfans bien parez et
accoustrcz... les uns estoient hors le porche, les autres au
coing du parquet, passant le temps à per ou non, en
choysissant et tirant des jettons de dedans ne say quelles
bœttelettes » (Éd. L. Lacour, t. I, p. i3).
A CROIX ou PILLE. — (Var. Dolet : A croix, ou pile.)
C'est notre jeu Ae pile ou face : on jette en l'air une pièce
de monnaie, en devinant sur quel côté elle retombera.
Pile, c'est le côté où se trouvait l'effigie du prince (selon
Richelet, \6'èo,pile); croix, c'est le côté opposé, de sorte
que pile avait alors le sens de face et que croix était
LES JEUX DE GARGANTUA. l57
l'équivalent de ce que nous appelons pile aujourd'hui'.
Ce jeu est mentionné dans la Friquassée crotestyllon-
née (1557), qui nous donne sur les jeux des petits enfants
de Rouen au xvi^ siècle de si précieux renseignements :
« Crois ou pile pour qui lera^ » (éd. A. Pottier, p. 8).
On lit dans les Dialogues de Jacques Tahureau^ : « ... de
peur que les Diables n'entreprissent de s'aller escarmou-
cher, et jouer à crois et pille avecques eux » (p. 226);
le sens est dans ce cas métaphorique.
Il n'y a pas lieu d'insister ici sur l'expression « n'avoir
ni croix ni pile », qui signifie n'avoir pas d'argent, et
qu'on trouve notamment dans Villon [Grand Testament,
t. 98, éd. Longnon, p. 23), dans le Grand Parangon de
Nicolas deTroyes [Noiiv. II, éd. E. Mabille, p. 4) et dans
Bonaventure des Périers [Nouv. XXIII, éd. L. Lacour,
t. II, p. io3).
Au MARTRES. — (Mauquc dans l'éd. de i333 et dans
Dolet.) « On joue à ce jeu, suivant Borel [Dictionnaire
des Termes du Vieux Français, martes], « avec des pier-
retes rondes qu'on jette en l'air, comme les osselets. »
« A game played with huckle-bones and a little bail », dit
Cotgrave [martre). Les martres étaient donc analogues
aux osselets; c'était, selon Ménage [pingres), le nom
qu'on leur donnait à Caen.
La forme martres, employée par Rabelais, se trouve
encore dans Bonaventure des Périers : « Or estoient tous
ces jeunes enfans bien parez et accoustez, et jouoient aux
tables, aux martres et aux osselets » [loc. cit., p. 143).
Ronsard, au second livre de ses Hymnes (i556), écrit
martes :
Il est temps de laisser les jeux et ta simplesse,
1. Esmangart et Johanncau sont donc dans l'erreur lorsqu'ils
disent : « Croix, côté de la monnaie où se trouve l'effigie du prince
(anciennement une croix). Pile, côté opposé, où se trouve l'écusson
aux armes du prince » (t. I, p. 410).
2. L'aura.
3. .\nvers, Pierre Vibert, 1578, in-i8.
l58 LES JEUX DE GARGANTUA.
Martes, chevaux de bois...
[Hymne de l'Automne, éd. Marty-La veaux,
t. IV, p. 3i5.J
Enfin nous savons par la Friquassée crotestyllonnée
qu'on disait matres à Rouen dans la seconde partie du
xvi^ siècle : « Jouer... à fouquet, aux matres... » [loc. cit.^
p. i38).
Au PINGRES. — (Var. Dolet : Aux pingres.) Suivant
Ménage, « on appelle en Anjou le jeu des pingres ce
qu'on appelle à Paris \e jeu des osselets. » « A womanish
play with Ivory balls », dit Cotgrave [pingres). Les
Pingres étaient en effet de petites billes d'ivoire qui pou-
vaient tenir lieu d'osselets; il est probable que si Cotgrave
en a fait un jeu de femmes, c'est qu'il se souvenait d'avoir
lu dans Rabelais : « Les damoisellesjouoient aux pingres «
(1. l'y, ch. xivj. Mais il aurait pu ne pas oublier que Gar-
gantua y jouait aussi.
A LA BILLE. — Le jeu de la Bille, dont il est ici question,
n'est autre que le billard de terre. On y jouait sur une
surface plane, de peu d'étendue, bornée de planches; avec
un maillet, on poussait les boules vers les passes ou
arceaux qu'elles devaient franchir, soit directement, soit
en les faisant rebondir contre les bandes de bois; le
gagnant était celui qui avait atteint le but le premier.
Ce jeu figure parmi les amusements champêtres repré-
sentés dans les séries de gravures et de vieilles tapisseries
consacrées aux Amours de Gombaut et de Macée. Une de
ces gravures, de la fin du xvi^ siècle, a pour titre : « Le jeu
de boules ou de tiquet'. » C'est une sorte de billard de
terre; le terrain est uni, rectangulaire, limité, de deux
côtés seulement, par des sortes de claies; les joueurs,
I. Elle est reproduite dans les Amours de Gombaut et de Macée,
étude sur la tapisserie française de Saint-Lô, par Jules Guiftrey,
Paris, Charavay, 1882, in-4°, p. 34, et dans les Sports et jeux d'exer-
cice dans l'ancienne France, de J.-J. Jusserand, p. 32i.
LES JEUX DE GARGANTUA. I Sq
ayant chacun une boule, sont au nombre de trois ; l'arceau
est unique. Les maillets sont des bâtons grossis du bout
et légèrement recourbés; un des joueurs tient de la
main droite un morceau de bois en forme de cône qui
repose à terre et qui lui arrive au genou : c'est sans doute
le but.
Que signifiaient anciennement les mots bille et billard?
Un texte du xiv^ siècle nous renseigne d'une façon cer-
taine à ce sujet : « Ledit Robin, esmeu de tout ce, print
un billart qu'il avoit porté avec lui oudit hostel et dequoy
il avoit ledit jour joué aux billes et en frappa ledit Rique-
dent sur la teste » (1399, Pièces relatives au règne de
Charles VI, dans Godefroy, billart). Ce passage établit:
1° que le billart était l'instrument avec lequel on poussait
les boules; 2° que les billes n'étaient autre chose que les
boules elles-mêmes; et 3» qu'on jouait aux Billes avec
un billard. Des lettres de rémission de 1389, citées dans
Du Cange {billa), donne le même sens au mot bille :
« Quant Félix voulut Biller son coup\ il prit sa Bille, et
la cuidant ferir elle echeut à terre, et en ce faisant dit,
tirez vous en arrière, je doubte que mon Billouer^, appelé
en aucuns lieux quinque, ne m'échappe... Et ainsi comme
il estendit son bras cuidant ferir sa Bille, ledit Billouer ou
quinque lui eschapa et encontra ledit Picard par la teste
près de la temple. » On lit encore, au commencement du
xvi« siècle, dans le Livre de la Diablerie d'Éloy Damerval :
Mais s'en vont jouer a la paume...
... Ou frapper la bille ou bouler^.
[Second livre, ch. 11.]
1. Biller, qui est ici actif, signifie généralement jouer à la bille ou
au billart : « Et encor ne suis-je pas soûle... D'aler quillier, d'aler
billier » (de Guileville, le Romant des trois Pelerinaiges, loc. cit.,
p. 1 36-137). — « Dans une acception ati'aiblie, dit Godefroy {billier),
aller billier ou billier tout simplement, s'en aller, s'enfuir. »
2. Pilaria tndicula, explique Du Cange. C'est le même sens que
billart.
3. Ce vers montre que les jeux de billes et de boules étaient dif-
férents.
l6o LES JEUX DE GARGANTUA.
Donc le mot bille, en langage de Jeu, désignait toujours
la boule qu'on poussait avec le billart. Il avait aussi un
autre sens, celui de « morceau de bois, bâton » (Gode-
froy, bille); mais il ne semble pas avoir été pris jamais
dans l'acception de maillet, qu'on aurait pu lui donner.
Le jeu de la Bille, — ou du Billart, — a, nous l'avons vu,
des origines fort anciennes. Pratiqué chez nous aux xiv« et
xv« siècles, il garda sa faveur au xvie. Noël du Fail en fait
mention dans ses Propos j'ustiques (1547) • " Mais depuys
qu'ilz ont commencé de hanter tavernes, bordeaux..., jeux
de bibelotz, courteboule, la bille', et autres telz lieux des-
bauchez..., qu'ont ilz fait? » (ch. iv, éd. Assezat, t. I,
p. 27). Claude Gauchet, dans son Plaisir des Champs
(i583), parle du Billard qui se jouait encore en plein air
à cette époque :
En quelque beau jardin où, libre, on puisse aller
Pour s'esbattre au billard ou s'esbattre à boulier.
[Premier livre, éd. P. Blanchemain^, p. 95.]
Au xvii« siècle, le Billard de terre se transforme en Bil-
lard sur pieds et devient un jeu d'intérieur. La Maison
des Jeux Académiques (1668) consacre un chapitre au
« Nouveau Jeu du Billard, comme il se joue à présent »
(p. 166-170); déjà apparaît l'expression queue de billard
(p. 168) que nous avons conservée. Le mot billard lui-
même, tout en gardant son ancienne signification, acquiert
celle de « table qui a des rebords tout autour, garnie
d'un tapis avec six blouses, une passe et une sonnette »
(Richelet, 1680, billard). Le Billard en plein air ne dispa-
raît cependant pas, puisque Furetière écrit (1690) : « On
fait aussi des billards dans des places qu'on prépare exprès
dans des jardins >> ; ainsi s'est perpétué l'antique jeu des
Billes sous sa forme primitive, mais avec un nom diffé-
rent, celui de croquet, qu'il a toujours.
1. Ce membre de phrase (jeux de bibelotz, courteboule, la bille) a
été supprimé dans l'éd. de 1549, sans doute parce qu'il ne convenait
pas à lieux desbauche^.
2. Paris, Franck, Bibl. elz., 1869, in-i6.
LES JEUX DE GARGANTUA.
Au SAVATiER. — Ce jeu est sans doute celui que Mathu-
riii Cordier, dans son De corriipti sennonis emendatione^
appelle la savate. Ludamus ad savatam, disaient les
écoliers; le maître corrige : « Ludamus solea detrita »
(ch. XXXVIII, § 25). On y joue de la façon suivante : plu-
sieurs enfants sont assis en rond; l'un d'euxest debout au
milieu du cercle et cherche une savate que les autres se
passent sous leurs genoux. Ils l'en frappent dès qu'il a le
dos tourné; mais s'il arrive à s'en emparer, celui entre les
mains duquel il Ta prise se met à sa place et la cherche
à son tour.
« Savatier, — dit Cotgrave, — also ihe play called Hod-
man blind. » Or, Hodman blind est le nom par lequel il
traduit le jeu de Clignemusset (voir plus loin). Cotgrave,
ici, confond tout; car il ne saurait y avoir aucun rapport
entre le savatier^ tel qu'il vient d'être décrit, et le cligne-
musset., qui est un jeu analogue au cache-cache'.
Au HYBou. — Nous ne savons rien sur ce jeu; on a été
tenté de le rapprocher, à cause du sens, de la chevêche,
qui vient plus loin, mais c'est une opinion qui risque fort
d'être fantaisiste. On peut rappeler que le mot hibou avait
souvent autrefois la signification, plus rare aujourd'hui,
dlioinme mélancolique et qui fuit les compagnies; « et
l'on dit, — ajoute l'Académie (1694), — qu'il fait le
hibou, quand il ne dit mot, qu'il baisse la teste et se liein
en un coin escarté de la compagnie «. Sans rien aflirmer,
on peut penser que le jeu du Hybou évoquait en quelque
façon les allures taciturnes de cet oiseau. Il faut enfin
remarquer qu'il commence, dans la liste de Rabelais, une
série de jeux qui empruntent des noms d'animaux : au
dorelot du lièvre., au pies, au bœuf violé, a la chevêche, a
déferrer l'as ne.
I. Cotgrave, d'ailleurs, n'est lui-même pas très sûr de son expli-
cation, puisqu'il en donne une autre (la vraie) au mot savate :
« The play called Bob and hit [trappe et tape] or Hodman blind. »
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. II
102 LES JEUX DE GARGANTUA.
Au DORELOT DU LIEVRE. — Le Duchat, qui connaissait la
traduction d'Urquhart, écrit dans son commentaire (t. I,
p. 8i) : « Au charme du lièvre', dit le Rabelais anglois,
c'est-à-dire à imiter la chasse du lièvre charmé. » C'est
également l'opinion de Régis : <■<■ Dusselhas, Nachahmung
einer besondern Hasenjagd, da man aus dem Schlafe
aufgescheuchten Hasen blendet, und so verdûtzt macht^. »
Il existait en effet, très anciennement, un jeu que Frois-
sart, dans son Espinette amoureuse^ appelle le « chace
lièvre » (v. 233, éd. Sheler, t. I, p. 94); c'est sans doute le
même dont parle ici Rabelais.
A LA TiRELiTANTAiNE. — « Le traductcur de Rabelais en
anglois, dit Le Duchat dans Ménage, a rendu le nom de
ce jeu par tire-le im tantinet^. Ce doit être un jeu à se
tirailler Tun l'autre. » Cette opinion est partagée par
Régis, qui l'explique ainsi : « Gesellschaftspiel mit Zup-
fen und Zausen''. »
A COCHONNET VA DEVANT. — (Var. Dolct : Au cochonnet
va devant.) « On appelle Jouer au cochonnet, dit Furc-
tière, lors qu'on joué à la boule en se promenant, et qu'on
change à chaque coup de but. On jette une balle, ou une
pierre au hasard à chaque fois, qu'on appelle cochonnet,
et elle sert de but aux joueurs pour ce coup-là seulement. »
L'Académie (1694) donne les deux expressions ^oz^er, au
cochonnet et au cochonnet va devant; c'est en effet le même
jeu. Le cochonnet est aussi, — toujours d'après Furetière,
— « un petit corps fait d'os ou d'yvoire, taillé à douze
faces, qui sont douze pentagones marqués de points depuis
I jusqu'à 12. On le roule sur une table pour jouer comme
si c'étoit un dé ». Il y avait donc, au xvii<= siècle, deux
1. « At thc charming of ihe hare. »
2. « En imitation d'une chasse au lièvre, où l'on tire de son som-
meil un lièvre qu'on cft'arouche en l'éblouissant, et qu'on décon-
certe. »
3. « At pull yet a little. »
4. M Jeu de société à se tirailler. »
LES JEUX DE GARGANTUA. l63
jeux de Cochonnet, l'un de plein air et l'autre d'inté-
rieur; il est probable que le premier était seul en usage
du temps de Rabelais et qu'il ne s'est transformé, comme
le billard, qu'au siècle suivant.
La Ffiquassée Crotestyllonnée (voir p. 62), qui nous
renseigne sur les jeux des enfants de Rouen au xvi^ siècle,
mentionne le « cochonnet va devant » (éd. A. Pottier,
p. 27). Noël du Fail en parle dans ses Propos rustiques
(1547); Gobemousche décide d'envoyer son fils à l'école,
« pource que sa mère le gastoit à lui apprendre mille
sottes façons de dire et manières de faire fort estranges,
comme ne pisser contre le vent..., n'estudier aux festes :
mais loisible jouer aux quilles, aux bibelotz ou à cochon
va devant » (ch. xiii, éd. Assézat, t. I, p. 112). L'édition
de 049 donne : à cornichon va devant; c'est une variante
du même jeu' qu'on retrouve dans les Contes et Discours
d'Eutrapel (i585) : « Et en ce disant aperceut ceste notable
société qui aprochoit, mais assez lentement jouans à cor-
nichon va devant, courans les uns après les autres, folas-
trans et s'entre jettans des mottes, en ces belles esten-
dues et rases campagnes » (xxi, éd. Assézat, t. II, p. 157).
Guillaume Bouchet, dans sa Huitième Serée^ écrit
encore : « Je joiieray souvent à cornichon va devant :
j'aime ce jeu, il n'est pas de grand frais, ni de grand'peine «
(éd. Roybet, t. II, p. 88); — et Montaigne : « Parmy tant
d'admirables actions de Scipion Tayeul..., il n'est rien qui
luy donne plus de grâce que de le voir nonchalamment
et puérilement baguenaudant à amasser et choisir des
coquilles, et jouer à cornichon va devant, le long de la
marine avec Laelius » (III, i3, éd. Courbet et Royer,
t. IV, p. 273).
Au PIES. — (Var. Dolei : Aux pies.) Nous n'avons aucune
donnée sur ce jeu.
I. M On appelle cornichon, au jeu de boule, une grosse boule que
Ton jette la première pour servir de but » {Trévoux). Pourtant le
cornichon va devant est, suivant le même Dictionnaire, une « sorte
de jeu à qui ira plus vite en ramassant quelque chose ».
164 LES JEUX DE GARGANTUA.
A LA CORNE. — Y a-t-il un rapport entre ce jeu et celui
que mentionne la Friquassée Crotestyllonnée sous le nom
de « corne corne de cerf » ? Ou est-ce le même que la
« corne de buef au sel » dont parle Froissart dans son
Espinette amoureuse (v. 235, éd. Sheler, t. I, p. 94)? Ou
faut-il y voir le signe de dérision qui consiste à représen-
ter les cornes avec deux doigts ?
Au BEUF VIOLÉ. — (Var. i535 : Au beuf viloe. Dolet : Au
bœuf violé.) C'est le bœuf que les bouchers conduisaient
par les rues, pendant les jours gras, au son des violes ou
des vielles. D'après le Dictionnaire de Trévoux [bœuf]^
on disait en quelques endroits bœuf viélé*. Nous lisons
en etfet dans Guillaume Bouchet : « Jules César Scaliger
dit qu'il avoit un gentilhomme son voisin, qui abhorroit
tant le son de la vielle et les vielleurs d'aveugles, qu'il les
fuyoit, parce, dit-il, qu'aussi tost qu'il oyoit la vielle,
fut-il à table, il estoit contraint de sortir... Scaliger, répli-
qua un autre, ne dit-il point qu'il n'eust jamais mangé du
bœuf vielle? » (19'= Serée^ éd. Roybet, t. III, p. 199).
Le jeu dont il est ici question devait rappeler en quelque
manière l'usage solennel qui s'est perpétué jusqu'à nous.
« Les enfans, dit Le Duchat (t. I, p. 81 j, s'étant avisés
de parer de même et de promener un de leurs camarades,
qu'ensuite ils faisoicnt semblant d'égorger, on a appelé
cette farce jouer au bœuf violé ou vielle. »
A LA CHEVECHE. — C'est Ic mêmc oiseau que la chouette.
Il y a une variété du jeu de trictrac, se jouant à deux
contre un, qui se nomme ainsi; c'est sans doute elle que
mentionne J. de la Forge dans sa Joueuse dupée (1664):
La triomphe, le trut, le cubas, la chouette...
[Loc. cit., p. 24.]
1. « Mais j'ai toujours entendu bœuf violé, et j'ai toujours oui dire
qu'on le nommait ainsi parce qu'on le conduit avec des violes et
des violons et autres instrumens dont on joue autour de cet ani-
mal » [Dictionnaire de Trévoux, ibid.).
LES JEUX DE GARGANTUA, l65
La Maison des Jeux académiques (1668) consacre un
article au « Jeu nouveau de la Chouette » (p. 262-263) qui
rappelle beaucoup celui de l'oie*; c'est peut-être, sous
une forme nouvelle, et avec un nom un peu différent, la
Chevêche dont parle Rabelais.
A JE TE piNSE SANS RIRE. — (Dans Téd. de i335, entre a
la chevêche et a je te pinse sans l'ire, se trouve le jeu
au ppous (propous?.) Ce jeu s'explique de plusieurs
façons. 1° « On fait asseoir sur un siège un homme de la
compagnie; un autre se noircit les doigts d'encre ou de
charbon, et pince l'autre en divers endroits du visage, en
disant : je vous pince sans rire. L'impression des doigts
fait un masque risible, et si quelqu'un se met à rire, il est
obligé de se mettre à la place du barbouillé « (Littré, pin-
cer). 2° « Chacun pince le nez ou le menton de son voisin
à droite; et, s'il rit, il donne un gage. L'attrape de ce jeu
consiste en ce que deux personnes de la société se sont
entendues pour avoir un bouchon brûlé dont elles se noir-
cissent les doigts. Ceux dont elles pincent le visage sont
barbouillés de noir et prêtent à rire d'autant plus que
chacun croit que Ton rit de l'autre » (Esmangart et Johan-
neau (t. I, p. 41 3). 3° « Tout le monde passe en revue
devant celui qui fait jouer le jeu. Il pince les joueurs les
uns après les autres, au front, au menton et aux joues,
sans rire. Quand celui qu'on veut attraper vient, il noircit
ses doigts avec un liège brûlé et lui fait de grandes vir-
gules sur le front, au menton et aux joues » [Dict. des
Jeux familiers^ pincer). 4° De nos jours, on joue au pince-
sans-rire d'une façon sensiblement différente : « Deux
I. On y joue sur un carton divisé en cases avec trois dés et des
jetons. « On trouvera le jet des dez de chascun sur le papier : l'ayant
trouvé, on verra la lettre là-dessus mise; si c'est un T, c'est-à-dire
tire autant de jetions du jeu que le nombre mis au costc de la lettre
montre; si la lettre est un P, c'est-à-dire paye autant que le nombre...
Quand quelqu'un fait trois six, il aura jeté la grande Chouette, là
où se trouve écrit Tout, et tirera tous les jettons qui seront au jeu...
Qui jettera ce où il est écrit Rien, pour cette fois ne tirera ny ne
payera rien. »
l66 LES JEUX DE GARGANTUA.
enfants se tiennent réciproquement par le menton en
chantant la formulette qui suit. Le premier qui rit reçoit
de l'autre une claque.
Je te tiens,
Tu me tiens,
Par la margoulette ; (Var. : barbichette.)
Le premier qui rira
Aura la claquette. (Var. : tapette.)
[Eug. Rolland, Jeux et Rimes de l'Enfance,
p. i29-i3o.]
Le jeu dont il est ici question est un de ceux qui ont été
décrits plus haut. Il était en usage, au xvi<: siècle, parmi
les enfants de Rouen, qui disaient, d'après le témoignage
de la Friquassée Crotestyllonnée : « Jeté pinche sans rire »
(éd. A. Pottier, p. 20).
On trouve, vers la même époque, l'expression Jouer à
pincer sans j'ire prise dans un sens proverbial. Le dialogue
suivant est extrait des Escolliers, comédie de Larivey
(1579) :
Nicolas. — Fremin, escoute : laisse-toy veoir quelquefois,
et nous jouerons à pincer sans rire.
LuQUAiN. — C'est-à-dire à desrobber, je vous enten ; c'est
vostre mestier.
Nicolas. — Quoy, de desrobber?
LuQUAiN. — Je dis de jouer à ce jeu.
Fremin. — Je ne puis pour le jourd'huy.
[Ancien Théâtre Français, t. VI, p. i23.]
Le sens de l'expression est ici indiqué par un des per-
sonnages. Cotgrave [rire] l'explique de la même façon :
« To nim, filtch, purloyn*. » On ne voit pas le rapport
qu'il y avait entre cette manière de parler proverbiale et
le jeu qui nous occupe.
A PICOTER. — « At prickle me lickle me », traduit sir
i. « Dérober, soustraire, voler. »
LES JEUX DE GARGANTUA. 167
Thomas Urquhart. Ce serait donc un jeu à se picoter, a
se chatouiller. Picoter se dit au propre « d'une certaine
impression fascheuse qui se fait ou sur les membranes,
ou sur la peau par l'acrimonie des humeurs, ou par
quelque chose d'extérieur » (Académie, 1694); d'où, au
figuré, « attaquer souvent quelqu'un par des paroles dites
avec malignité, affecter de le fascher, de l'agacer » (Ibid.).
C'est au sens propre qu'il faut rapporter le jeu dont il est
ici question.
A DEFERRER l'asne. — Déferrer l'âne, selon Oudin
[Curiosités françaises^ asne), veut dire aller à pied.
De/errer, tout court a le même sens (cf. La Curne, des-
f errer). C'est la seule donnée précise, — reproduite par
Régis et Littré, — que nous ayons sur ce jeu. Il est diffi-
cile d'en tirer un éclaircissement sur la manière dont il se
pratiquait.
A la iautru. — (Var. Dolet : A la iaultru.) Nous ne
savons ni ce que signifiait le nom de ce jeu, ni ce qu'était
le jeu lui-même.
Au BOURRY BOURRV zou. — Bourrîr, selon Furetière,
est un « terme de chasse qui se dit en parlant du bruit
que font les ailes des perdrix, et surtout des rouges, quand
elles partent ». Esmangart et Johanneau (t. I, p. 414),
pensent que ce jeu pourrait être une imitation de ce bruit;
et c'est aussi l'opinion de Régis, qui l'explique ainsi :
« Nach den Neueren, ein Spiel, wobei das Geschwirr
eines auffliegende Rebhûner-Volks nachgehamt wird ' »,
et qui traduit par « Schûrrùrù ». On lit de même dans
Urquhart : « At hari hohi. » Voici, au contraire, ce que
dit Le Duchat (t. I, p. 82) : « Jeu où l'un des joueurs,
qui se cache, est cherché par les autres, qui souvent le
laissent là et s'en vont. » Et il se fonde sur ce fait que
Bourry hourry :{0Uy d'après lui, est une « corruption » de
I. D'après les modernes, jeu où l'on imite le bruit d'ailes que fait
une compagnie de perdrix en s'cnvolant.
l68 LES JEUX DE GARGANTUA.
mots allemands qui signifient le caché soit ou reste caché.
Ces mots allemands, il ne les cite pas. A cette conjecture
hasardeuse, il parait plus raisonnable de préférer l'expli-
cation d'après laquelle le nom de ce jeu vient du terme de
chasse hounnr et n'est autre chose qu'une harmonie imi-
tative. Nous n'en sommes pas beaucoup plus renseignés,
d'ailleurs, sur la conduite du jeu lui-même.
A JE m'assis. — Nous ne pouvons dire quelles étaient
les règles de ce jeu.
A LA BARBE d'oribus. — « On a appelé barbe d^oribiis,
— dit Le Duchat dans Ménage {oribus)., — un jeu où les
enfans, sous le semblant de faire une barbe à l'un d'en-
tr'eux qui a les yeux bandés, lui en font une avec de la
merde. » On appelle en effet dans le même sens poudre
d'oribus de la « merde pulvérisée » (Ménage, Ibid., et
Oudin, Cur. Fr.), à laquelle on attribuait des propriétés
curatives, comme l'indique ce passage de Rabelais :
«... mettre les dictes chroniques entre deux beaulx linges
bien chaulx, et les appliquer au lieu de la douleur',
les sinapizand avecqucs un peu de pouldre d'oribus »
[Prol. du IM.).
D'après Le Duchat, dans Ménage, le nom de ce jeu vient
de ce qu'on a appelé barbe d'oribus « un jeune homme à
qui la barbe commençoit seulement à poindre; parce que
les jeunes barbes sont volontiers frisées, blondes et
dorées ». Régis traduit de même : « Gùldenbàrtel, jeune
homme à qui la barbe commence à pousser », et Urquhart :
« At earlie beardie. » On ne voit pas comment l'expression
barbe d'oribus aurait pu passer du sens de barbe naissante
à celui de barbe faite avec de l'ordure, qu'elle a ici. Si
réellement le premier de ces deux sens a existé, il est venu
du jeu dont parle Rabelais, et ne l'a pas précédé, comme
le veulent Le Duchat et les traducteurs du I" livre 2.
1. Il s'agit du « mal des dcntz ».
2. Cf. Revue des Etudes vabelaisietines, IV, 76, et V, 410.
LES JEUX DE GARGANTUA. 169
A LA BOusQUiNE. — Sif Thomas Urquhart traduit le nom
de ce jeu par « At the old mode ». Régis, plus explicite,
donne : « Bundshuh, altmodischer Bauernschuh. « Nous
ne savons quelle était cette chaussure paysanne ni en
quoi consistait le jeu.
A TIRE LA BROCHE. — Brochc signifie ici, sans doute,
l'ustensile de cuisine qui sert à faire rôtir la viande. C'est
l'opinion de Régis, dont la traduction porte : « Braten-
wenders. » Il s'agit probablement d'un jeu où la broche
devient une arme entre les mains des enfants, — jeu peut-
être analogue à celui dont parle M^ Guillaume en son
Voyage en l'autre monde (1612) : « A la masle masle
broche en cul'. »
A LA BOUTTE FOYRE. — Suivant Le Duchat (t. I, p. 82),
foyre, ici, vient de foras ^ et ce jeu est une espèce de boute
hors (voir plus loin). Urquhart semble donner raison à
cette étymologie en traduisant par « At put out ».
Cotgrave, au contraire, définit ainsi le mot Boutefoire :
« A certain shitten yen game. » On sait que shitten, —
pour parler la langue de Rabelais, — veut dire foireux.
Cette explication paraît plus vraisemblable que celle de
Le Duchat. Il est sans doute question ici d'un jeu, ana-
logue à la barbe d'oribus, où les enfants se barbouillent
fort peu proprement.
A COMPERE PRESTEZ MOY VOSTRE SAC. — NoUS u'aVOUS
d'autre éclaircissement sur ce jeu que ce qu'en dit Cot-
grave [compère] : « Words used in a certain yev^'-game. »
Et Cotgrave, qui ignore en quoi il consistait, puisqu'il ne
le définiLpas, ne nous apprend pas grand'chose; pas plus
qu'Urquhart, qui traduit mot à mot : « At gossip lend
me vour sack. «
I. Broche a la signification générale de pointe. « Mettre en broche,
nous dit M. Henri Clouzot, n'est-ce pas un jeu qui consiste à se
passer un bâton sous les genoux et à marcher en sautant, les coudes
passés sous le bâton et les mains croisées devant les jambes? »
170 LES JEUX DE GARGANTUA.
A LA couiLLE DE BELIER. — Il s'agit ici d'uM )cu de balle,
comme l'indique Cotgrave (coiiille), qui donne de ces
mots l'explication suivante : « A kind of bail made of a
Rams cod. »
Ce jeu, sous le nom qu'il a dans Rabelais, était en
usage sous Henry II; Brantôme, racontant un plaisant
tour que fit, à cette époque, un gentilhomme à une des
filles de la reine, s'exprime ainsi : « Un jour qu'elle
estoit à l'après-disnée en la chambre de la reine avec
ses compaignes et gentilshommes, comme alors la cous-
tume estoit qu'on ne s'assioit autrement qu'en terre quand
la reine y estoit, ledict sieur [de Gersay], ayant pris entre
les mains des pages et laquais une c... de bélier dont
ils s'en jouoient à la bassecourt (elle estoit fort grosse et
enflée tout bellement), estant couché près d'elle, la coula
entre la robbe et la Juppé de ceste fille, et si doucement
qu'elle ne s'en advisa jamais, sinon que, lorsque la reine
se vint à se lever de sa chaise pour aller en son cabinet,
ceste fille, que je ne nommeray point, se vint lever aussy
tost. Et en se levant tout devant la reine, pousse si fort
ceste balle belliniere pelue, velue, qu'elle fit six ou sept
bons joyeux, que vous eussiez dict qu'elle vouloit donner
de soy-mesme du passe-temps à la compaignie sans qu'il
luy coustast rien... » [Recueil des Dames, seconde partie,
éd. Mérimée et Lacour, t. XII, p. 290-291 *). La Couille de
bélier était un jeu de laquais et de pages ; mais les gentils-
hommes, on le voit, savaient aussi s'en servir à l'occa-
sion. Notons que Rabelais donne ailleurs à ce nom un
sens un peu différent : « Ces mots dictz, Panurge luy
praesenta... une couille de bélier pleine de Carolus nou-
vellement forgez » (1. III, ch. xvn).
A BOUTE HORS. — (Var. i535 : a boutte hors.) Des textes
du xive siècle, cités dans Du Gange iboutare), font de ce
jeu une sorte de jeu de balle : « Ainsi qu'il jouoit avec
I. Le Duchat, dans son édition, fait allusion à ce passage, mais
sans le citer et sans en donner la référence.
LES JEUX DE GARGANTUA. I7I
plusieurs autres compagnons d'un esteuf à un jeu qu'on
appelle à Bouter-hors » [Litt. remiss., ann. iSSy). « Comme
le suppliant et autres jouassent ensemble au jeu de la
pelote, appelé Boutehors sur une maison » [Aliae ann.
1394). ^^ ^"^ siècle, Boutehors avait perdu ce sens, et
désignait un jeu d'enfants analogue au Roi détrôné., où,
l'un d'eux étant monté sur un banc, sur une émincnce, les
autres s'efforçaient de le renverser.
A la fin du xvii« siècle, comme en fait foi l'Académie
(1694, bouter)., il n'était plus en usage. Mais il en était
resté une expression proverbiale que ce même diction-
naire explique ainsi : « On dit fig. Jouer au boute-hors
quand des personnes taschent à se débusquer. » Déjà au
siècle de Rabelais, cette expression existait dans ce sens;
on lit en effet dans les Contes (TEutrapel de Noël du Fail
(i585), à propos d'un gentilhomme qui, pour se faire
désirer, s'était absenté quelque temps de la cour : « Mais
pendant qu'il contrefaisoit ainsi le fasché, un autre print
et occupa la place qu'il tenoit près son maistre : et estre
la pratique générale chez les Potentats de jouer à boute-
hors » (XVIII, éd. Assézat, t. II, p. 97). Urquhart et
Coigrave traduisent Boute hors par « Thrust out the
harlot' » ; on lit, d'autre part, dans ce dernier [cul):
« Jouer à pique en cul. To thrust out the harlot. « Ya-t-il,
en effet, quelque rapport entre ces deux jeux? Et faut-il
attribuer au Boute hors la signification licencieuse que
lui prête Cotgrave?
A FIGUES DE MARSEILLE. — (Var. Dolct : A figues de Mar-
seille.) Les figues de Marseille ont été renommées de tout
temps. On lit dans une vieille Chanson nouvelle de tous
les cris de Paris^, qui date de 1572 :
Figues de Marseille, figues,
Beaux merlus, etc.
1. To Thrust ont, chasser, bouter hors. Harlot, paillarde, putain
{Scherwood).
2. Citée dans les Œuvres facétieuses de Noël du Fail, éd. Assézat,
t. I, p. 65-67, en note.
172 LES JEUX DE GARGANTUA.
Il en est question dans un proverbe fort connu qui
figure à ce titre dans la Comédie des proverbes (1616) :
« Andouilles de Troyes, saucissons de Boulongne, mar-
rons de Lyon, vin muscat de Frontignac, figues de Mar-
seilles, cabats d'Avignon sont des mets pour les bons
compagnons'. » [Ancien Théâtre Français, t. IX, p. 53.)
Sur le jeu lui-même, on n'a aucune donnée. On ne peut
que conjecturer assez vraisemblablement que les enfants
s'y jetaient à la tête, en guise de balles, des figues de
Marseille.
A LA MOUSQUE. — Ce jeu est sans doute le même que
celui de la mousche qui vient plus loin. Notons qu'on lit
dans la Friqtiassée Crotestillonnée (iSSj), parmi d'autres
jeux alors en usage à Rouen : « Au pié de mouque «
(éd. A. Pottier, p. 7), et plus loin (p. 23) : « Veu tu iouer
au pie de mouque. « Mouque est la forme normande de
mouche (cf. Littré, mouche). Il est possible que ce jeu soit
analogue à celui de Gargantua.
A l'archer tru. — Ce jeu, sous la dénomination qu'il
a ici, semble n'exister que dans Rabelais. Mais le tru,
tout court, est un jeu de cartes dont le Sonnet amphibo-
logique (1370) cité par Tabourot (voir p. 25) nous a laissé
trace :
Le Tru est trop commun; point n'en sont desirans.
Il se trouve encore dans la Joueuse dupée de J. de la
Forge (1664), parmi d'autres jeux de cartes :
La triomphe, le trut, le cubas, la chouette...
fLoc. cit., p. 24.]
L'éditeur de cette petite pièce, V. Fournel, écrit en
note à ce passage : « Le trut est le même que Rabelais
I. On retrouve ce proverbe cité dans le Jeu des proverbes que
décrit la Maison des Jeux académiques, Paris, Estienne Loyson,
1668.
LES JEUX DE GARGANTUA. IjS
désigne sous le nom de l'archer trii. » Il nous est impos-
sible, faute de preuve, d'être aussi affirmatif à cet égard.
Ce qui est certain, c'est que l'existence du tru*^ à côté de
l'Archer tru de Rabelais, nous suggère un rapprochement
avec ce dernier et nous fournit une indication utile.
A EscoRCHER LE RENARD. — (Mauque dans l'éd. de i535
et dans Dolet.) Escorcher le renard, dit l'Académie (1694),
c'est « vomir après avoir trop beu ». Rabelais et les
auteurs du temps font grand usage de cette expression.
Nous savons que Gargantua « tous les matins escorchoyt
le renard » (1. I, ch. xi). « Tu escorche le latin », — dit Pan-
tagruel à l'écolier limousin, — « par sainct Jan je te
feray escorcher le renard, car je te escorcheray tout vif »
(1. II, ch. vi). Plus loin : « Et tous ces bonnes gens ren-
doyent là leurs gorges devant tout le monde, comme s'ilz
eussent escorche le regnard » (1. II, ch. xn)^. En quoi con-
sistait le jeu lui-même? « Peut-être, dit Le Duchat (t. I,
p. 82), à contrefaire les grimaces et le hoquet d'un ivrogne
qui rend gorge. » Sur ce point, le champ est libre aux
hypothèses.
A LA RAMASSE. — La raïuasse est un traîneau, fait primi-
tivement de branches, sur lequel on fait descendre rapide-
ment aux voyageurs les pentes unies des Alpes ^. Le jeu
dont il s'agit est une imitation de cette manœuvre; « il est
en vogue entre les enfans, dit Le Duchat (t. I, p. 82),
particulièrement pendant l'Octave de la Fête-Dieu, auquel
temps ils emploient à se ramasser l'un l'autre dans leur
rue les rameaux ou branches d'arbres dont on avoit orné
1. Sur ce jeu, Esmangart et Johanneau (t. I, p. 416) nous donnent
les détails suivants : « Nous avons appris de M. Beauséjour que le
trut est un jeu encore usité en Saintonge ; qu'on le joue avec trois
cartes; que lorsqu'on a certain point on frappe sur la table et on
dit trut ».
2. Cf. encore 1. IV, ch. xliv, et G. Bouchet, 22° Serée, éd. Roybct,
t. III, p. 3oo-3oi.
3. Hatzfeld, Darmcsteter et Thomas, Dictrionnaic.
174 LES JEUX DE GARGANTUA.
le devant des maisons au jour de cette fête. » Ce jeu est
sans doute analogue à celui qu'on trouve dans la Fi-i-
quassée Crotestillonnée (i SSy) sous le nom de « A la remon-
tée à la devailée ».
Au CROC MADAME. — « At trill madame, or graple my
lady », traduit Sir Thomas Urquhart : au fredon ou
accrochez-moi madame. « Je ne vois pas, dit Le Duchat
(t. I, p. 82), quel rapport peuvent avoir ensemble ces
deux explications d'un même jeu. » Il faut se borner à
constater que la signification du mot graple paraît voisine
de celle de c?-oc.
Parlant de ses galants, une des Deux sœurs disputant
d'amour, dit à l'autre :
Devant vous jouent au croc madame
Puis ilz luictent, courent et saillent.
[Anciennes Poésies françoises, t. IX, p. 117.]
Les noms de jeux qui se terminent, comme ici, par
madame ne sont point rares : outre le jeu à laver la coiffe
madame, qui vient plus loin on connaît le trou-madame
[Voyage de Af^ Guillaume, loc. cit., et, dans un sens
licencieux, Cholières, Matinée IV et IX, éd. P. Lacroix,
p. 121 et 320), — le jardin-madame [Escraignes dijon-
naises [à la suite des Bigarrures de Tabourot], p. 109), —
et un autre désigné dans la Friquassée Crotestillonnée
sous le nom de cat madame (éd. Pottier, p. 23).
A VENDRE LovoiNE. — (Var. i535 : a vendre lavoine.
Dolet : A vendre l'avoyne.) Il est nécessaire, pour com-
prendre l'expression vendre l'avoine, de citer d'abord
quelques exemples qui l'éclairciront. On lit dans la 5<= Serée
de Guillaume Bouchet : « Le lendemain de ses nopces,
l'un demandoit à ce nouveau marié, qui faisoit tant du
fendant, combien valoit l'avoine » (éd. Roybet, t. I, p. 214-
21 5). « De l'Avoine au point du jour », — explique Antoine
Oudin en ses Curiosités françaises [avoine), — « i. le
devoir du Mary envers sa femme, ou bien l'acte vénérien ».
LES JEUX DE GARGANTUA. Ïj5
Enfin un passage de la Comédie des proverbes (1640) est
d'un intérêt plus direct encore :
Sylvie. — Ce ne sont rien qu'accolades,
Des baisers tant qu'on en veut.
Jeanne. — Ces mignardises sont fades,
Ce n'est pas ce que je veux ;
Car mon mary chaque soir
Perd la clef de son dressoir.
Car le bon homme n'avet point
De bonne avesne à vendre.
[Ajicien Théâtre Français, t. IX, p. 164.]
Le sens est clair : vendre l'avoine est une des multiples
expressions qui servent à désigner, comme dit Oudin,
« l'acte vénérien ». Qu'il y ait eu un jeu enfantin de ce
nom, cela est peu probable; et Rabelais ne l'a sans doute
mis ici que par plaisanterie. N'oublions pas, d'ailleurs,
que Gargantua n'est point un enfant ordinaire.
A SOUFFLER LE CHARBON. — Souffler le charbon^ au
xvi« siècle, voulait dire « faire de l'alchimie ». Tel est le
sens qu'a cette expression dans un passage des Dialogues
de Jacques Tahureau f'iSySi : « Si me semble il que ce
n'est point Testât des gens de guerre de soufler le char-
bon » (p. 280). François d'Amboise écrit de même, dans
sa comédie des Neapolitaines (1584) : « Les uns pensent
que je fais l'alchimie et que je soufle le charbon » (Ancien
Théâtre Français, t. VII, p. 259). Y a-t-il quelque rap-
port entre le sens de cette expression et le jeu dont il s'agit
ici? Et ce jeu lui-même a-t-il réellement existé? Sur ce
dernier point, il est possible de répondre par l'affirma-
tive; on lit, en effet, dans Eustache Deschamps :
Chascuns parle de divers gieux jouer,
De cliner l'œil, de porter maie honte.
Et de la briche aux compaignons donner,
Et de souffler le charbon...
[Dans La Curnc, souffler.]
lyÔ LES JEUX DE GARGANTUA.
Mais on ne peut dire si ce jeu rappelle, en quelque
façon, la pratique des alchimistes ou s'il lui est tout à
fait étranger. Dans ce dernier cas, on pourrait le rappro-
cher de celui que nous appelons aujourd'hui Petit bon-
homme vit encore, et où les enfants font rapidement
tournoyer une allumette — (ici ce serait un charbon sur
lequel ils souffleraient), — pour en aviver le feu et en
prolonger l'éclat.
Au RESPONSAiLLEs. — (Var. Dolet : Aux responsailles.)
« At the rewedding «, traduit sir Thomas Urquhart, c'est-
à-dire « au remariage «. De même, Régis : « Responsa-
lien, zum zweiten Mal Verlôbnis oder Hochzeit halten. »
Tous deux ont fait dériver responsailles du latin spon-
salia. Selon Godefroy, il s'agit en effet ici d'un « jeu
dans lequel on simule un mariage ». Pour La Curne, au
contraire, c'est un « jeu de cache-cache » ; mais il assi-
mile évidemment les Responsailles aux reponnaus^ dont
il donne la même explication : « Jeu de cache-cache, de
repondre [cacher, du latin repo7iere] ». Il semble qu'il ait
raison ; car on trouve, d'autre part, dans Godefroy, les
ibrmes Reponaille^ Repostaille, Rcspoustaille^ qui toutes
ont le sens de cachette et sont très voisines de Respon-
sailles. C'est donc bien un jeu de cache-cache qu'il faut
reconnaître ici, et non pas un jeu « dans lequel on simule
un mariage», — hypothèse d'autant plus invraisemblable
que, pour être exact, il faudrait dire, au lieu de « mariage »,
« remariage ». — Et quelle espèce de jeu pourrait-ce être
que celui qui consisterait à simuler un remariage?
Au JUGE viK, ET JUGE MORT. — (Var. 1 535 : Au juge vif,
juge mort.)
A TIRER LES FERS DU FOUR. — SuT CCS dCUX jCUX, UOUS
n'avons pu recueillir aucun renseignement.
I. On trouve aussi reponuiaus. Froissart cite ce jeu parmi ceux
de son enfance (L'Espitiette amoureuse, v. 226, éd. Scheier, t. I,
p. 94 et V. 2G52, p. i65).
LES JEUX DE GARGANTUA.
177
Au FAULT viLLAiN. — (Var. Dolet : Au faulx villain.)
« FauXy dit l'Académie (1694), signifie aussi Meschant,
malin. Faux vilain... » Ce jeu se trouve, parmi d'autres,
dans le Livre de la Diablerie d'Eloy Damerval (i5o7), au
chapitre intitulé : « Comment les pastoureaulx et pastu-
rcUes ensemble se jouent en divers jeux'. »
II n'est point vie plus proprette
Se prennent à rire à galer,
Se vont jouant à la chevrette,
Au molinet, aux belles quailles,
Au longz festus, aux courtes pailles,
Au faux villain ou champ estroit^...
[Second livre, ch. cxvii.]
hc faux villain devait se jouer en plein air; c'est tout
ce qu'il est permis de conclure de ce passage pour l'intel-
ligence du jeu lui-même.
Au CAiLLETEAUx. — (Var. Dolet : Au caillleteau.) Caille-
teaux veut dire ici petits cailloux : « C'est la signification
propre de ce mot dont Rabelais s'est servi pour signifier
une espèce de jeu auquel on jouait avec de petits cailloux »
(La Curne-'). Selon Urquhart, ces cailleteaux étaient au
nombre de neuf : « At the flints, — traduit-il en effet, —
or at the nine stones ». Régis ajoute qu'ils étaient dans
un sac : « Steinel, neun Steinchen in einem Sack. » On
1. Ce passage est cité, en partie, dans le Recueil de poésies fran-
çaises d'A. de Montaiglon, t. X, p. 223.
2. Le champ estroit est-il un autre nom d\ifaux villain? Ou faut-il
comprendre : an faux villain ou au champ estroit?
3. « Peut-être est-ce le même que celui des cailles », ajoute La
Curne. Et il cite, à ce dernier mot, un passage du Moyen de Par-
venir :
« Jouer aux jeux qu'aux cailles on appelle,
Aux filles est chose plaisante et belle. »
Mais ici il s'agit sans doute des quilles, qu'on a déjà vues sous la
forme quailles dans la Grande Diablerie. On connaît la significa-
tion licencieuse de l'expression « jouer aux quilles ».
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. 12
lyS LES JEUX DE GARGANTUA.
ne saurait dire exactement quelles étaient les règles de
ce jeu.
Au BOSSU AULicAN. — « AuHcan. De cour «, dit Marty-
hdi\eai\xx [Glossaire]. Régis traduit de même : « Zum hokri-
gen Hofmann », et pense que c'est un jeu dans lequel on
boite en contrefaisant le bossu. Aulican viendrait donc
du latin aulicus, courtisan. Ne donnons point dans la
fantaisie, et n'en faisons pas, comme Le Duchat (t. I,
p. 87), une corruption de « mal ingambe », ou, comme
Esmangart et Johanneau (t. I, p. 418), une graphie vicieuse
d' « au lit camp », pour au lit de camp.
A SAiNCT TROUVE. — (Var. 1 535 et Dolet : A sainct trouvé.)
c( Der Heilig ist funden », — le saint est trouvé, — tra-
duit Régis. Nous ne savons quel était ce jeu.
A piNSE MORILLE. — « The game called, Hinch pinch,
and laugh not », selon Cotgrave (morille). Ce serait donc
une façon de Pince sans rire. Godefroy [pince merille)
donne une explication un peu différente : « Sorte de jeu
dans lequel on pinçait le bras en disant : merille., morille
ou merine*. » La forme merine se trouve par deux fois
dans Froissart. Parlant des jeux de son enfance, il écrit :
Et quant la lune estoit serine,
Moult bien à la pince merine
Juiens.
[L'Espinette amoureuse, v. 193, éd. Schcler,
t. I, p. 93.]
Et, dans le Joli buisson de jonece :
Dist l'un : u J'en sçai un tout nouvel
« Que je voeil monstrer et aprendre
« Et qui bien est tailliés^ dou prendre. »
1. M Ce jeu se joue encore dans la Saintonge : on pince le bras
en disant /•/«se morille, nous apprend M. Beauséjour » (Esmangart
et Johanneau, 1823, t. I, p. 418).
2. Capable de.
LES JEUX DE GARGANTUA. I79
Quel est le ju ? on li demande.
Il respondi à la demande :
« C'est cils de la pince merine;
« Enfant de roy et de roine
« Le poroient par honnour faire. »
[V. 2930, t. II, p. 87.J
Ce passage nous permet de fixer Tépoque où ce jeu se
répandit : il date de la seconde moitié du xiv^ siècle. —
On rencontre la forme merille dans Les trente six figures
contenant tous les jeux (iSSy) :
Ces aultres ci s'exercent bien et beau
A qui pourra abattre le chapeau
Avec la main et à pince merille'.
Enfin il existe une autre forme que Godefroy n'a pas
notée; elle est donnée par le Voyage de M"^ Guillaume
(161 2) : « A pince maurille ».
Au POIRIER. — (Var. Dolet : Au poyrier.) Ce jeu, qui
doit être une variante du chesne forchu qui vient plus
loin, et de Varbre forchu (1. IV, ch. xix), « consiste à se
tenir sur la tête et les mains, tandis que les pieds sont en
l'air et écartés ». (Adry, arbre.) Régis en donne la même
explication : « Auf dem Kopfe stehen. » On le trouve
figuré dans les Jeux de l'Enfance (lôSy), de Stella (pi. 12),
sous le nom de Culebute, accompagné de cet ingénieux
sixain :
A voir leurs soubresauts bouffons
qui ne diroit que ces Poupons
auroient bon besoin d'Ellébore ;
Leurs corps est pourtant bien dressé
si, selon que dit Pythagore,
l'homme est un arbre renversé.
Il est enfin question de ce jeu dans les Avantures du
I. Loc. cit., dans Godefroy [pince-merille). d'après le Magasin
pittoresque de 1847, P- ^8.
l8o LES JEUX DE GARGANTUA.
baron de Faeneste, de d'Aubigné : « Boila velle compenio
pour yoiier, ça enfans, au Roy despoùillay : on ayme fort
d'y yoûer, on vien au poirier » (1. II, ch. vu; éd. Reaume
et Caussade, t. II, p. 442).
A piMPOMPET. — Selon Cotgrave, le plaisir du Pimpom-
pet consiste, pour les joueurs, qui sont au nombre de trois,
à se donner réciproquement de grands coups de pied dans
le derrière : « A kind of game wherein three hit each othcr
on the bum with one of their feet. » N'ayant point d'autre
donnée sur ce jeu, nous sommes forcés d'en croire le
savant Anglais. L'étymologie du mot pimpompet reste
obscure; mais il vaut mieux, peut-être, avouer son igno-
rance, que d'en faire, comme Esmangart et Johanneau
(t. I, p. 418-419), un composé de pompe et d'épousée. Le
désir de tout expliquer a perdu ces commentateurs.
Au TRioRi. — (Var. Dolet : Au tryori.) Le Triori était
une danse à trois temps spéciale à la Bretagne. Sur ce
point, les témoignages contemporains abondent. C'est
d'abord Rabelais lui-même qui parle des « Bretons bal-
ladins dansans leurs trioriz fredonnizez » (1. IV, ch. xxxviii),
— ce passage nous apprend que cette danse était chantée,
— et mentionne ailleurs « Le trihory de Brctaigne »
(Appendice, ch. [xxxin] du 1. V). On lit également dans
les Nouvelles Récréations de Des Périers (i558) : « Mais
entre tous, il trouva une riche maison de gentil-homme
de Bretaigne, où il y avoit trois filz de bon âge et de belle
taille, beaux danseurs de passe-piedz et de trihoriz »
(V, éd. L. Lacour, t. II, p. 29).
De ces deux danses, la première appartenait plus par-
ticulièrement à la Haute-Bretagne; Noël du Fail, faisant
l'éloge du Triori, écrit en effet : « Mais à la musique, tout
ainsi que le nombre de trois est vénérable entre ceux qui
ont fureté et fouillé aux secrets de la théologie, aussi la
dance de Trihory est trois fois plus magistrale et gail-
larde que nulle autre; n'en déplaise aux Spondées et
mesures graves..., vos Branles de Bourgongne, Cham-
pagne, passe-pied delà Haute-Bretaigne... » [Contes d'Eu-
LES JEUX "DE GARGANTUA. l8l
trapel^ [i585], XIX, éd. Assézat, t. II, p. i23). Le Triori,
au contraire, était bas-breton : « Polygame alors, pour
défendre la danse du Trihory, saltatio trichorica, et
rhonneur de long temps acquis à sa basse Bretagne, com-
bien que par une jalousie les écrivains voisins Payent
ravalé et celé... » [Ibid.^ p. 122).
Pourquoi cette danse figure-t-elle dans une liste de
jeux d'enfants? Il est peu probable qu'il ait jamais existé,
comme le veut Le Duchat (t. I, p. 82), un jeu imitant le
Triori de Bretagne. Rabelais, suivant son habitude, pro-
cède ici par analogie sans se piquer de scrupuleuse exac-
titude.
Au CERCLE. — Ce jeu n'est pas celui du cerceau tel qu'il
se pratique aujourd'hui. Il consistait à tenir un cercle, et
à le tourner autour de soi, de manière que le corps pas-
sât dedans (Adry, cercle). C'est ainsi qu'il est représenté
dans les Jeux de l'Enfance de Stella (pi. 3) : un enfant,
tenant des deux mains le cercle qu'il a posé devant lui,
est en train de sauter au travers; l'autre, continuant son
mouvement, tient le cercle en l'air et va l'abaisser de nou-
veau pour reprendre la position du premier.
Michel PsicHARi.
(A suivre.)
MELANGES.
« LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES
DES GRECZ ES FRANÇOIS. »
Le passage du premier livre étudié récemment par
notre confrère M. P. Haskovec* présente, aux yeux du
lecteur non prévenu, un sens très clair, le sens même que
lui attribuaient, en 1823, Esmangart et Éloi Johanneau'-* :
c'est un exposé strictement chronologique de la succes-
sion des « Empires », un Discours en raccourci de l his-
toire universelle. On y voit les Macédoniens remplaces
par les Romains, l'Empire romain continué par l'Empire
d'Orient, et celui-ci par l'Empire « françois », c'est-à-dire
franc.
M. Haskovec voudrait modifier sur un point cette inter-
prétation traditionnelle. Il s'appuie sur un passage du
Labyrinthe de fortune de Jean Bouchot où il est égale-
ment question du « transport » de « la monarchie », mais
où cette monarchie passe des Perses aux Grecs, puis aux
Romains, puis aux Français ; il note que, dans ce morceau,
les Grecs sont mélangés aux Troyens, et il en conclut
qu'à l'exemple de Jean Bouchet, Rabelais a voulu, dans le
passage dont nous nous occupons, faire allusion à la
célèbre descendance troycnne des Francs, à la légende de
Francus, fils d'Hector^.
1. Revue, t. VI, p. 56 et suiv.
2. Art. cité, p. 59, n. i.
3. Bouchetj Épistre de Henry VII' (Montaiglon, Poésies françaises,
t. III, p. 62) :
« ... la gentc nation francigène
Descendue de la tige troyenne. »
LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES. 16:>
Que Jean Bouchet, comme le rappelle M. Haskovec,
ait été un ami de Rabelais, voilà qui est évident. Il ne
Test pas moins « que l'idée que les Français descendaient
des Grecs ou Troyens occupait de plus en plus les cœurs
français ». Ajoutons que Rabelais avait très probablement
lu, contrairement à ce que suppose M. Haskovec', les
ouvrages historiques dont Bouchet s'était inspiré, tels que
Gaguinus, Trithemiiis, Sabellicus.
Mais une remarque s'impose tout de suite, et notre
érudit confrère n'a pas manqué de la faire : la liste de
Rabelais ne suit pas le même ordre que celle de Jean
Bouchet; elle est bien plus conforme à la réalité histo-
rique : à la série Perses, Grecs et Troyens, Romains,
Français, elle substitue la série Perses, Macédoniens,
Romains, Grecs, Français. Force est donc d'admettre, si
l'on veut que Rabelais se soit inspiré de Jean Bouchet,
qu'il a fait subir à la liste de ce dernier une forte « cor-
rection ». Mais cela est plus qu'une correction. En réalité,
c'est tout le système historique de Bouchet qui s'écroule.
Car si les Grecs, dont il est ici question, étaient les Grecs
et les Troyens du temps d'Homère, comment pourraient-
ils figurer après les Romains, dont les Troyens passent
pour avoir été les ancêtres?
Aussi, pour préférer cette hypothèse à l'hypothèse plus
simple présentée par Esmangart et Éloi Johanneau, il
nous faudrait de fortes raisons. M. Haskovec n'en donne,
tout compte fait, qu'une seule : Rabelais, dit-il, n'a pu
songer à ce que nous appelons aujourd'hui « l'Empire
grec », parce que « le rôle de Byzance était devenu nul
depuis presque un siècle à l'époque où il écrivait ». En un
mot, M. Haskovec pense qu'on n'établissait pas volontiers
d'identité entre les Byzantins et les anciens Grecs, « au
temps où l'on s'inspirait surtout de Platon et d'Homère. »
Voilà une affirmation qui me semble contredite par un
très grand nombre de faits.
Pour tous les lettrés, dans la seconde moitié du xv^ siècle
I. Art. cité, p. 58, n. 2.
184 I^E TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES.
et au début du xvi^ siècle, les chrétiens d'Orient qui fuient
devant Tinvasion turque sont des « Grecs », et n'ont pas
d'autre nom. « Acta graeca », s'intitulent les Actes du con-
cile de Florence'. Bessarion se nomme lui-même « car-
dinalis graecus, natione graeca ». Il vante, dans une lettre
à Eugène IV^, « graecam illam praeclarissimam sapien-
tissimamque nationem ». Lorsqu'il exhorte les puissances
d'Occident à entreprendre une croisade contre le Turc,
c'est « la Grèce » qu'il les supplie de délivrer d'un joug
odieux^. Constantinople est, pour lui, « la capitale de
la Grèce entière ■* ».
Les exemples abonderaient. — Mais ce n'est pas seule-
ment dans la langue des lettrés que Constantinople et les
pays occupés parle Turc sont identifiés couramment avec
la Grèce, c'est dans la langue des publicistes et des
hommes d'État. Le chancelier du Prat, dans une lettre
(sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir) à Jérôme
Schulz, évêque de Brandebourg^, parle de « la Grèce, la
plus noble partie de l'Europe, que la mollesse et la
lâcheté des empereurs ont fait toniber sous la domina-
tion des Turcs ».
Déjà, lors de la descente de Charles VIII en Italie,
c'était bien « l'Empire de la Grèce » qui lui avait été pro-
mis par les « prophètes ». Maître Guilloche et Jean Michel
s'expriment en ce sens. L'anachorète de Vallombrosa,
Angelo Fondi, appelle Charles VIII « imperator Graeciae
et Orientis Jesu Christo constitutus" ». Et le roi lui-même
1. H. V'ast, Le cardinal Bessarion, p. 4^7.
2. Ibid., p. 430.
3. Ibid., p. 454, lettre au doge de Venise.
4. « Urbs, ... totius graecia... caput. » Plus loin : « Ut ille [hos-
tisj mox reliqua Graecia... potitus. » — P. 456 : « His fretus prae-
cipuam Graeciae civitatem nuper aggressus... »
3. Voy. Journal de Jean Barrillon, t. II, p. 126 et suiv. : « De
Graecia quoque, nobilissima parte Europae... quae, non pridem
ignavia atquc vecordia Imperatorum in ditionem Turcharum
redacta... » P. i36 : « Graeciam et quidquid Terrae Sanctae pridem
amisimus. »
6. Lettre aux Florentins. Le texte latin, qui figure au catalogue
de la Bibliothèque nationale, Lb-** 26 rés., a disparu de ce dépôt;
LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES. l85
a bien soin de se faire céder par André Paléologue les
droits qu'avait celui-ci à la succession des empereurs grecs '.
Il n'y a donc, on le voit, aucune difficulté à admettre que
les « Grecz » de Rabelais sont « les Byzantins «.
Mais les textes que nous venons de citer suffisent-ils à
prouver que l'Empire grec était considéré, au xvi^ siècle,
comme l'héritier de l'Empire romain, ou que, pour parler
la langue de maître François, il y avait eu « transport »
de l'Empire « des Romains es Grecz »? Voici d'autres
textes qui ne laisseront place à aucun doute.
L'idée du « transport » de l'Empire, d'une sorte de
dévolution providentielle de la « monarchie » conférée suc-
cessivement à tel ou tel peuple, était une idée à la fois
ancienne^ et courante. Au moment où, du vivant de Maxi-
milien, s'agitait déjà la question de l'élection de Charles
d'Espagne comme roi des Romains, Wimpheling avait
réédité, et dédié à Frédéric de Saxe, un opuscule attribué
à un évêque de Bamberg du xiv^ siècle, Lupold de Baben-
burg, et intitulé De jiiribiis et translatione iinperii^ . On y
soutenait, naturellement, la thèse du k transport » de
l'Empire des Grecs aux Allemands. Mais, avant l'exhu-
mation de cette vénérable relique, dès i5o6, Michel
Kochlin de Tubingue, secrétaire et chancelier de Maxi-
milien, avait soutenu la mêm.e thèse. Il avait intitulé son
ouvrage, ce qui est capital pour notre sujet. De imperij a
Grecis tralatione''. Il l'avait écrit pour répondre aux pré-
tentions impériales déjà émises par les Français, et
notamment par Louis XIP. Car, si l'Empire a été « trans-
mais la traduction italienne (D6188 rés.) dit: « Maximo imperatore
di Gracia et Oriente da Ghristo constituto. »
1. Voy. Foncemagne, Acad. des inscr., t. XVII, p. 53g-578.
2. C'est toute la philosophie de l'histoire de Dante.
3. S. 1. n. d. [Strasbourg, 7 juillet i5i8]. Un exemplaire à la Maza-
rine, xv° siècle, 436 A.
4. Opusculiim Michaelis Cocciiiii Tubingensis alias Kôchlin dicti
De imperii a Grecis translatione. In quo etiam disseritur, qui Galliae
populi spectent ad jus et ditionem imperij. Item de Francoriim ori-
gine ac de duplici Francia. S. 1. n. d. [Strasbourg, i5o6].
5. Voy. Jehan Perrault, Insignia peculiari xmi régis...; seul des
non-Allemands, le roi de France peut être élu empereur.
l86 LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES.
féré » des Grecs à un autre peuple, c'est aux Francs, en
la personne de Charlemagne. Pour Kôchlin, les Francs
ne sont pas les Français, mais les Germains, les Franco-
niens, et Charlemagne est un Allemand.
C'est précisément à cette thèse de Coccinius que répond
Rabelais. A l'identité Byzantins = Grecs, il ajoute une
autre identité. Francs = Français. Là encore il n'est,
comme nous Talions voir, que l'écho des idées et des sen-
timents de son pays et de son temps.
La lettre de du Prat à laquelle nous avons fait tout à
l'heure un emprunt n'est pas une lettre ordinaire. Lors de
la candidature de François 1" à l'Empire, à ce que nous
rapporte le secrétaire du chancelier, « on envoya secrette-
ment audit évéque de Brandebourg des raisons de droit,
par lesquelles on prouvoit que aultre que natif d'Alle-
maigne pouvoit estre esleu en empereur, ciffiji de le publier
et faire publier à Franquefort... et par toutes les Alle-
maignes. Au commencement desdites raisons de droit y
avoit une epistre familière... «, précisément celle qui nous
a été conservée'.
Du Prat y reprenait la théorie du « transport » de
l'Empire : « Monarchia... secundum varietatem tempo-
rum varia loca mutavit. » Et cette succession des monar-
chies, il la décrivait précisément dans l'ordre qui sera, au
I^"^ livre, celui de Rabelais : « Nam aliquando fuit apud
Assyrios^ — « des Assyriens es Medes », — deinde... trans-
lata ad Medos, a Médis ad Persas..., — « des Medes es
Perses », — a Persis ad Macedones...^ — « des Perses es
Macedones », — a Macedonibus ad Romauos, a Romanis
ad Graecos, — « des Macedones es Romains, des Romains
es Grecz... ».
Arrivé là, du Prat n'ose pas trancher trop vite la ques-
tion en faveur des Français. Écrivant à un Allemand pour
les Allemands, il est obligé de ménager leurs susceptibi-
lités, et il écrit : *< A Graccis secundum quorumdam opi-
I. Journal de Jean Ban-illon, II, p. 126.
LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES. 187
nionem, ut latius inferius dicetur, ad Germanos\.. »
Pour passer des « Germains » à François I^"", du Prat
éprouve le besoin de revenir un peu en arrière. Constantin,
dit-il, transféra le siège de l'Empire de Rome à Byzance^.
On voit que l'identification établie entre les Grecs et les
Byzantins est ici encore absolue. — Puis, par suite de la
mauvaise conduite des empereurs de Constantinople à
l'égard du Saint-Siège, il y eut une nouvelle translation'^ :
« Imperium in personam Caroli Magni fuit translatum ab
Orientalibus et Graecis in Francos », — mais, qui sont l^s
Francs? — « alii dicunt in Germanos, alii dicunt in Occi-
dentales et Latinos ».
Comment choisir entre les Germains et les Occidentaux
et Latins? C'est ce problème que l'histoire va nous per-
mettre de résoudre.
Cette translation avait été faite à Charles en récom-
pense des services rendus par ses aïeux et par lui-même.
Aussi l'Empire « mansit apud eum et successores suos
[sic!) Fi'anciae reges et descendentes ex eis per centum et
decem circiter annos «. Il est donc faux de dire que l'Em-
pire ait été « translatum a Graecis in Germanos active et
passive », puisqu'avant Otton V^ il y eut des empereurs
français [francigenaé]^ romains, italiens.
Or, les rois de France, et on le démontre à grand ren-
fort de textes, sont de souche franque. Si bien que Fran-
çois d'Angouléme peut invoquer les mérites de ses aïeux,
« in quorum personam Imperium translatum a Graecis in
Germanos fuit, ut dictum est supra ». Une identité auda-
cieuse étant ainsi établie, par l'intermédiaire des Francs,
entre Germains et Français, du Prat peut clore sa liste
comme la clora Rabelais : « Des Grecz es Françoys. »
1. Ibid., p. 12g.
2. p. i3o : « Considerandum est quod Constantinus transtulit
sedem Imperialem, quae erat Romae, ad civitatcm Constantinopo-
litanam, quae olim Bisantium nuncupabatur... »
3. « Istae cnim sunt causae translationis quae per historiographes
deducuntur. »
lOO LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES.
L'argumentation de du Prat fut reprise, en Allemagne
même, par les défenseurs de la candidature de François I<^^
Si nous en croyons Sabinus', — et après lui Sleidan, —
l'archevêque de Trêves, dans sa harangue aux princes
électeurs, aurait soutenu cette thèse : « Du temps que la
France a esté conjointe à l'Alemaigne [ce qui a esté du
temps des François), cestuy nostre Empire a esté floris-
sant. » Ranke a établi, de façon péremptoire, que cette
harangue et les autres que nous donne Sabinus sont de
purs exercices d'école; elles n'en sont pas moins intéres-
santes comme témoignage de l'état des esprits. Et c'est
pour répondre aux raisons des francophiles et des « Ger-
maniae mastiges » que Gebweiler publiait sa Libertas
germanica, où il prouvait, en racontant l'histoire des
Francs depuis Francon, que Jamais Gaulois n'avait régné
sur les Germains, tandis que les Germains avaient com-
mandé aux Gaulois-.
On voit combien cette question du « transport de la
monarchie^ » était à l'ordre du jour, et comme elle se liait
aux prétentions du roi de France à l'Empire. Héritier de
Charlemagne, le roi de France ne renonce pas à ce titre
impérial qui symbolise à merveille le pouvoir qu'il exerce
sur ses sujets :
Empereur est, non seullement régent,
Car il règne sur la terre et la gent^.
Rabelais a vécu dans l'atmosphère intellectuelle où cir-
culaient ces idées. Français, il a fait sienne la thèse fran-
çaise; il n'a pas un instant hésité devant l'assimilation des
Français de François l" aux Francs de Charlemagne.
A-t-il lu la lettre de du Prat, publiée en iSig? Cela n'est
pas certain, et nous n'avons nul besoin de le supposer.
1. Je cite d"aprcs la traduction de Sleidan parue en iSgy.
2. Strasbourg, iSig. Réimpr. dans Goldast, p. SSq.
3. On la retrouvera, plus tard, dans la Vicissitude de Louis le Roy.
4. Jean Bouchet, Epistre de Henry VII'.
LE TRANSPORT DES REGNES ET EMPIRES. 189
Car les arguments de du Prat étaient la menue monnaie
des discussions politiques, et Rabelais, client des du Bel-
lay, a dû être initié par eux aux desseins et aux théories
de la diplomatie royale.
Il convient donc d'appliquer à ce passage du l" livre
la même méthode d'interprétation qui s'est révélée si
féconde entre les mains du directeur et des collaborateurs
de cette Revue. C'est dans la réalité contemporaine que
Rabelais puise la matière de ses inventions même les plus
bouffonnes. C'est dans la réalité contemporaine qu'il faut
aller en chercher l'explication. Le passage sur le transport
de la monarchie et sur la suite des empires se rattache
directement à tout l'ensemble de la polémique internatio-
nale de la première moitié du xvi^ siècle; il est comme
une justification de la candidature de François I^"" à l'Em-
pire; il contribue à rendre populaires les idées d'où sor-
tira l'intervention de Henri II en Allemagne.
Henri Hauser.
NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT-AYL.
Tandis que nous cherchions, dans les archives du
Loiret, le véritable nom du seigneur de Saint-Ayl\ nous
avions sous la main, aux Archives nationales, la solution
du problème que M. Jacques Soyer nous a si aimablement
aidé à résoudre. L'Inventaire des registres des insinuations
du Châtelet de Paris ^ publié par MM. Campardon et
Tuetey, vient en effet de nous faire connaître une dona-
tion du II juillet i55i, où Saint-Ayl tigure sous son nom
d'Etienne Laurens, avec son fils et l'élu Pailleront. Mal-
heureusement cet inventaire, source précieuse de docu-
ments pour rhistoire des règnes de François !«■■ et Henri II,
n'était pas encore paru au moment où nous entreprenions
notre travail : nous ne pouvions songer à diriger notre
enquête du côté des registres du Châtelet.
Le 11 juillet i55i, Etienne Laurens, seigneur de Saint-
Ayl, demeurant à Saint-Ayl, bailliage d'Orléans, fait dona-
tion à Ourson Laurens, son fils, émancipé le même jour
et représenté par Jean Pailleron, élu d'Orléans, son cura-
teur par justice, de tous « les heritaiges, maisons, censés,
rentes, meubles et immeubles quelconques que ledict
Laurens, donateur, a à luy appartenant de son conqucsi
par luy faict des enfants du seigneur de Tigny et autres,
tant en la ville de Metz en Lorraine que es environs ». Il
réserve l'usufruit de ces biens pour lui et sa femme.
Rose Lejart ^, leur vie durant. Deux jours après, le 1 3 juillet,
I. Voy. Les amitiés de Rabelais en Orléanais et Le véritable nom
du seigneur de Saint-Ayl {Rev. des Et. rab., igob).
1. E. Campardon et A. Tuetey, Inventaire des registres des Insinua-
tions du Châtelet de Paris sous les règnes de François I" et de
Henri II. Paris, 1907, in-4% p. 483. ,
3. Elle est appelée Le Tard dans le manuscrit 56o, p. 204 de la
bibl. d'Orléans {Rev. des Et. rab., igoS, p. iSy).
NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT- AYL. I9I
le contrat est insinué au Châtelet à la requête de Lancelot
Picart, procureur de Saint-Ayl, et de Jean Pailleron,
représentant Orson Laurens'.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'importance de
cet acte.-
Ainsi, à une date que nous ne pouvons préciser, mais
antérieure à i55i, Saint-Ayl possédait des biens à Metz et
aux environs. Il y avait acheté des maisons et des terres,
et en reversait la propriété sur la tête de son fils, peut-être
dans la crainte d'une confiscation à laquelle son rôle
d'agent secret pouvait l'exposer de la part des Impériaux.
Si la vente consentie par les héritiers de Tigny se place
aux environs de i55i, — ce que nous n'avons pu vérifier,
nos demandes de renseignements aux archives de Metz
étant restées sans réponse, — Etienne Laurens se serait
peut-être ménagé par ordre des intelligences dans une ville
que l'armée de Henri II allait occuper quelques mois plus
tard. Mais il est plus probable que Saint-Ayl était pro-
priétaire depuis longtemps déjà lorsqu'il signa sa dona-
tion. On s'expliquerait ainsi comment toutes ses missions
en Allemagne aboutissaient fatalement à Metz^, soit à
l'aller, soit au retour. Le 4 juin i536, Guillaume du Bellay
écrit à son frère le cardinal : « Je seray encore à Metz chez
M. de Sainct-Ayl. « A la fin de mars 1646, Saint-Ayl passe
à Metz au retour de sa mission près des princes allemands.
Le 6 février 047, il y repasse encore, en revenant de se
concerter avec Sturm et Sleidan. De ce voyage, il rapporte
la fameuse lettre de Rabelais au cardinal du Bellay, qui
se trouve singulièrement éclairée par le document des
registres du Châtelet.
On n'a plus besoin de chercher de raisons lointaines au
séjour de Rabelais à Metz. Il était tout simplement chez
son ami Saint-Ayl qui lui offrait, en Lorraine, l'hospita-
1. Arch. nat., Y 96, vol. II, fol. 392.
2. Il existe une localité de Saint-Ail, canton de Briey, à droite de
l'Orne. Nous ne pensons pas qu'on en puisse tirer aucune déduc-
tion, car le nom existe dès 1404.
192 NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT-AYL.
lité qu'il lui avait si libéralement accordée en Orléanais
quatre ans auparavant. Maître François avait sans doute
passé la frontière, avec l'agent secret de François I^^^ dans
les premiers jours de janvier 1546. Pendant que l'infati-
gable négociateur galopait sur les routes d'Alsace, le bon
Tourangeau s'installait au logis de son ami, se faisait
agréer comme médecin stipendié de la ville de Metz, et
« vivotait » honnêtement, un peu à court d'argent (c'était
une maladie), mais à l'abri de la misère.
Nous comprenons maintenant comment Saint-Ayl, qui
savait à quoi s'en tenir sur la détresse plus ou moins
exagérée de son ami, prit si peu de soin de recommander
sa supplique au cardinal, et se contenta de lui annoncer
en trois mots qu'il lui rapportait « une lectre de Rabe-
lays ».
Donation d'Etienne Lauretis à son fils Ourson, de tous ses biens
à Met^ ou aux environs ( 1 1 juillet i55 1 ).
A tous ceulx qui ces présentes lettres verront Anthoine
Duprat, chevalier, baron de Thiers et de Viteaulx, seigneur de
Nantoillet et de Precy, conseiller du roy notre sire, gentil-
homme ordinaire de sa chambre et garde de la prevosté de
Paris, salut. Sçavoir faisons que par devant Guillaume Paien
et Jehan Trouvé, notaires du roy notre dit sire, et de par luy
ordonnez, créez et establiz en son Chastellet de Paris, fut pré-
sent en sa personne noble homme Estienne Laurens, seigneur
de Sainct Ail, demeurant audict lieu de Sainct Ayl, on bailliage
d'Orléans, lequel de son bon gré, pure, franche et liberalle
volunté, sans contraincte, recognut et confessa en la pré-
sente et pardevant lesdicts notaires comme en droict jugement
devant nous, et confesse avoir donné, ceddé, transporté et
délaissé, et par ces présents donne, cedde, transporte et
délaisse de tout des maintenant à tousjours par donation
irrévocable faicte entre vifz sans espouoir (?) de jamais le revoc-
quer, aller ne venir au contraire, promist et promect garentir
de tous troubles et empeschemenz quelconques à Ourson
Laurens, son filz naturel et légitime et de luy ce jour d'huy
emancippé, absent, honorable homme maistre Jean Pailleron,
esleu d'Orléans, son curateur crée par justice, pour ce présent,
NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT-AYL. ig3
stipullant et acceptant pour ledit Ourson, ses hoirs et aians
cause ou temps advenir, tous et ungs chascuns les heritaiges,
maisons, censés, rentes, meubles et immeubles quelconques
que ledict Laurens, donateur, a à luy appartenant de son con-
quest par luy faict des enfants du seigneur de Tigny et autres,
tant en la ville de Metz en Lorraine que es environs, sans
aucune chose en excepter ne retenir par ledict donateur à
quelque pris, valleur et estimation que le tout se puisse
monter, pour desdictes choses données en joyr par ledict Our-
son, donataire, sesdicts hoirs et aians cause,à tousjours, et par
luy en faire et disposer comme de sa chose vraye et à luy
appartenant de son conquest, aux charges des cens, rentes,
charges foncières et redevances annuelles et perpétuelles que
lesdicts immeubles sont chargez et reddevables envers les sei-
gneurs, celuy ou ceulx, de qui ilz sont tenuz et mouvans soyt
en fief ou en roture, que le dict donateur a dict ne sçavoir dire
ne déclarer ne de quelles charges ilz sont chargez, et encores
des facultez des rachaptz et remerez que ledict donateur auroit
donnez de retirer à luy partie desdicts immeubles aux ven-
deurs d'iceulx, tant seullement cestz don, cession, transport et
délaissement faictz ausdictes charges et à la réservation de
l'usuflruict desdictes choses données dud. donateur et de Roze
Lejart, sa femme, pour en joyr par eulx et la survivance d'eulx
deux leurs vies durant seullement. Apres le trespas desd. dona-
teur et de sad. femme leurd. usuffruict demourra reuny et
consolidé à la propriété desd. choses données, desquelles
lesd. mariez ne joiront que soubz le nom et tiltre de précaire
pour et ou nom dud. donataire. Et en oultre pour la bonne
amour paternelle que led. donateur a et porte aud. dona-
taire, son filz, pour plusieurs causes et raisons à ce le
mouvant, et que tel est son plaisir et voulloir de ainsi le
faire, luy transportant en oultre par ledict donateur tous les
droictz de propriété, de possession, fons, saisine, seigneurie,
noms, raisons, actions rescisoires, rescindentes et aultres
quelconques qu'il a et peult avoir esd. choses données, les-
quelles à la réservation des usuffruictz que dessus led.
donateur s'en est dessaisi, desmis et devestu du tout pour et
ou nom et au prouffict dud. donataire, sond. filz, et de sesd.
hoirs et aians cause, vouUant, consentant et expressément
accordant que par le bail et obstention de ces présentes led.
donataire en feust et soyt de tout saisi, vestu, mis et receu en
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI. iS
194 NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT-AYL.
bonne et suffisante saisine et possession, foy et hommaige par
les seigneurs, celuy ou ceulx, et partout ailleurs où il appar-
tiendra, et que à ce faire y soient gardées les soUempnitez
requises selon les coustumes des lieux où lesd. heritaiges et
choses données sont scituez et assises, et lad. présente dona-
tion estre insinuée et enregistrée tant aud. Chastellet de Paris
comme par tout ailleurs selon l'ordonnance, et neantmoins
pour ce faire, voulloir, requérir, consentir et accorder estre
faict, feist, nomma et constitua son procureur gênerai et espe-
cial, irrévocable et porteur de cesd. présentes, auquel il a
donné et donne plain pouvoir, permission, auctorité (?) et man-
dement especial de ce faire et en oultre tout ce que au cas
appartiendra et sera nécessaire, lesquels presens, donation,
cession, transport et choses susd. et en cesd. présentes conte-
nues et escriptes, à la réservation des usuflfruictsz que dessus,
promist et jura led. donateur par les foy et serment de son
corps avoir bien agréables, tenir fermes et stables à tous jours,
sans y contrevenir en aucune manière, sur peine de rendre et
paier à pur et à plain et sans procès tous coustz, fraiz, mises,
despens, dommaiges et interestz qui (?) faictz, soufTerz et sous-
tenus seroient par default de garentie et choses susdictes non
entretenues, selon et ainsi que dessus est dict, et en ce pourchas-
sant et requérant soubz l'obligation de tous et chacuns ses biens
et de ceulx de ses hoirs, meubles et immeubles, presens et
advenir, qu'il en soubzmist et soubzmect pour ce de tout à la
jurisdiction et contraincte de lad. prevosté de Paris et de toutes
autres justices et jurisdictions où trouvez seront, et renonça
en ce faisant expressément à toutes choses generallement
quelconques contraires à ces lettres et au droict, disant géné-
rale renonciation non valloir. En tesmoing de ce nous, à la
rellation desd. notaires, avons faict mectre le seel de lad. pre-
vosté de Paris à cesd. présentes lettres qui faictes et passées
furent doubles l'an mil cinq cens cinquante ung, le samedy
unziesme jour de juillet, les présentes pour led. Ourson.
Signé : Payen, Trouvé, et au doz du contract cy devant trans-
cript est escript en regard par led. Trouvé, notaire, aud. doz
a esté mis l'insinuation en la forme telle :
L'an mil V<: l.j, le lundi treziesme jour de juillet, sont com-
paruz devant nous on Chastellet de Paris maistre Lancelot
Picart, procureur dud. Chastellet, et noble homme maistre
NOUVEAUX DOCUMENTS SUR SAINT- AYL. igS
Jean Pailleron, esleu pour le roy nostre sire en l'eslection
d'Orléans, lesquelz ensemblement nous ont présenté le présent
contract et icellui insinué, assavoir par led. le Picart pour et
ou nom comme procureur de Estienne Laurens, escuier, sr de
Sainct Ayl, donateur nommé aud. contract, en vertu de povoir
à luy donné par led. donateur contenu et déclaré par icellui
contrat, et par led. Pailleron pour et ou nom aussi et comme
curateur crée par justice aux causes et biens de Ourson Lau-
rens, escuier, filz emancippé dud. Estienne Laurens, donataire
aussi nommé en icellui contrat, le tout aux charges et condi-
tions apposées par led. contract, dont et de laquelle insinua-
tion led. le Picart oud. nom procuratoire et led. Pailleron,
aussi oud. nom de curateur et encores stipullant pour led.
donataire, ont requis et demandé lettres, si leur ont esté
octroyé ces présentes en ceste forme pour leur servir et valloir
en temps et lieu comme de raison, et ordonné icellui contract
estre enregistré, ce qui a esté faict, le tout suivant l'ordon-
nance, et après rendu aud. Pailleron.
Henri Clouzot.
LE « RABELAIS RESSUSCITE »
(1611).
Jean Petit lit paraître en 161 1 à Rouen un volume inti-
tulé : « Rabelais ressuscité, récitant les Faicts et Compor-
tements admirables au très valeureux Grangosier, Roy de
Place vuide. « C'était un in- 1 2 de petite taille : l'imprimeur
Anthoine du Brueil, demeurant à Paris en la rue Saint-
Jacques, à la Couronne, donna de ce livre une seconde
édition en 1614, puis en i6i5 une troisième. Qu'était-ce
donc que cet ouvrage divisé en vingt-trois chapitres et
« traduict du grec aflVicain en françois par Thibaut le
Nattier, clerc du lieu de Bourges en Bassigny » ? Qu'é-
tait-ce que cette fantaisie voulait signifier? En vérité, pas
grand'chose. Mais cet ouvrage a du moins la valeur d'un
mince document, et, quoiqu'il n'ait point d'autre valeur
plus enviable, il nous intéresse à ce titre. En outre, c'est
un livre fort rare, un livre que les bibliophiles désirent, et
Gay le réédita pour eux en 1867.
Ce « Rabelais ressuscité » est écrit par un certain
N. de Horry : dans un « avertissement aux lecteurs
aveuglez ayant congnoissance de la Langue latine pour
congnoistre combien de fois se trouve le nom de l'autheur
en la dicte langue, et les propriétez qui en dérivent »,
l'auteur s'amuse et veut se montrer spirituel; il remarque
que son nom est tout ensemble le génitif du mot
« aurum », le datif du mot « auris », l'impératif du verbe
« haurio », le datif d' « os ». Il y a donc l'or, l'oreille, la
bouche, et l'action de puiser dans ce nom d'Horry, et il
parait que cela n'est que justice, parce que l'auteur est fort
pauvre, fort sourd, fort ignorant,... et fort amateur de
vin, craignant toujours d'avoir le gosier desséché : il
insiste sur tout cela et il appuie, il appuie trop. — Voyez
aussi sa dédicace « a hault et puissant seigneur, messire
LE « RABELAIS RESSUSCITE «. IQy
au tonnevin de la Fricassade, comte de Nulleville, cheva-
lier de l'ordre des crocheteurs, baron de Chasteau ruiné,
gouverneur des mousches au duché de Sansterre et pre-
mier président au Parlement de nulle jurisdiction «.
Par les calembours sur Horry et par cette dédicace
pompeuse, nous sommes avertis de ce que peut être le
« Rabelais ressuscité ». C'est Rabelais alourdi, caricaturé,
presque ridicule, c'est Rabelais sans art et sans mesure,
c'est Rabelais qui s'efforce de rire et de faire rire, au lieu
de rire à gorge déployée avec naturel, avec bonhomie,
avec force, avec finesse aussi par moments. Mais cette
parodie même est amusante, et ce « Rabelais ressuscité »,
qui ressemble à l'une de ces glaces méchantes dont le but
est de dénaturer les objets qu'elles reflètent, mérite par
cela même un instant d'intérêt.
Cet intérêt s'augmente par la date de l'ouvrage, et il
importe de noter qu'au début du xvii= siècle quelqu'un
prit plaisir à écrire « en marge de Rabelais » ; sur les
marges il écrivit de bien mauvaises et de bien sottes
choses sans doute, mais il éprouva le besoin d'écrire, et il
eut, parce qu'il était un niais et médiocre interprète de
Rabelais, l'envie de s'inspirer du Gargantua de Panta-
gruel pour joindre à leur splendide ensemble quelques
chapitres..., mais la « substantificque moelle » ne nour-
rissait pas les idées de M. de Horry et, sans elle, ce
n'étaient que propos fades et insipides.
D'abord, il nous raconte comment Trousseviande, père
de Grangosier, fut marié avec la fille du roi Malangeance
et comment ils furent incapables d'avoir des enfants, et
puis comment il fit assembler les médecins et s'aida de
leurs conseils; l'un des médecins fait tant et si bien que la
reine devient grosse et met au monde Grangosier. Ce
Grangosier est une copie du héros de Rabelais. Il mange
à chaque repas « deux mille bœufs, huict mille moutons,
six mille veaux, dix mille chapons, vingt-cinq mille per-
drix, quarante-deux mille allouettes et plusieurs autres
choses » ; et il boit dans un « verre de bois qui tient quatre
igS LE « RABELAIS RESSUSCITÉ ».
cents muids de vin, qu'il vide toujours douze fois pour le
moins à chaque repas ». Alors, il dégèle le pays qu'il
appauvrit, et alors les hommes habitant les r gions voi-
sines se mettent en guerre contre lui, et il les disperse; il
boit l'eau de la mer et dévore les poissons pour satisfaire
son appétit.
Trousseviande envoie son fils étudier en l'université de
« Peu destudes » ; mais il n'étudie guère et ses camarades
le raillent de ne pas savoir « décliner musa, ni conjuguer
amo ». Alors, Grangosier part pour Paris sur l'ordre de
son père qui lui adresse quelque argent, « car ceux qui
n'en ont point y ont difficile accès ». Grangosier est intro-
duit dans le collège d'Ignorance; il est plein de malice,
tenant sous le manteau « son livre ouvert où était écrite
sa leçon », et « ayant un autre livre qu'il fermoit faignant
que ce fust celuy dans lequel estoit escrite sa leçon qu'il
tenoit en sa main, le haussant et monstrant appertement,
puis baissant sa veuc sur celui quil tenoit sous son man-
teau » ; il trompe son maître, et ce petit tour, cette plai-
santerie d'écolier du xvii^ siècle me divertit assez... Bref,
Grangosier est reçu docteur en la dite université.
Un jour, Grangosier apprend la mort de sa mère
« estranglée en mangeant une poire cuite fricassée au
beurre verd » ; il écrit donc à son père, et afin de le con-
soler, il lui annonce son titre de docteur : lettre qui rap-
pelle trop et pas assez cependant la teneur de celle que
nous trouvons dans Rabelais, et, pour faire pendant à
l'épisode des cloches, Horry suggère à Grangosier le vol
de Notre-Dame elle-même, la plus belle des églises « tant
pour sa magnificence, structure et hauteur que pour ses
richesses ». Mais un crocheteur s'aperçoit du projet de
Grangosier et l'empêche de l'accomplir. Trousseviande
meurt : Grangosier est contraint de disputer avec Avalle-
vin, son cousin, qui lui cherche querelle.
Mais c'est ensuite la bataille contre les Francs toupins ;
Grangosier est appelé par Happebran à son secours : il le
secourt en effet et Happebran marie son sauveur à sa fille.
LE « RABELAIS RESSUSCITE ». I QQ
dame Robinette de Chastrepoulles, duchesse de Motte-
creuse... Le seigneur Machecrouste Etouffepasté n'est pas
enchanté de ce mariage, car le seigneur Machecrouste
prétend avoir reçu de la dame certaines promesses anté-
rieures. Il résulte de cette affaire un procès, et l'auteur
n'est pas à court de détails enfantins pour allonger et
embellir, à ce qu'il croit, son récit. Grangosier remplace
Happebran, décédé, et il rédige des ordonnances royaux.
Au lieu de commencer par la formule classique : « A tous
ceux qui les présentes lettres verront, » il préfère cette
formule-ci par exemple : « A tous gueux et porteurs de
bezaces, qui après la lecture des présentes lettres boiront »,
et ainsi du reste. Grangosier est un prince égoïste : il
interdit à ses sujets de chasser et en outre il les accable
de tailles et de gabelles.
Enfin nous arrivons au terme de ce « Rabelais ressus-
cité » : un soir de bombance et d'orgie, Grangosier
meurt pour avoir avalé des boeufs avec leurs cornes; ces
cornes lui « crevèrent les trippes et boyeaux, dont il en
mourust soudainement avec grande douleur ».
Le peuple se lamente : le Roi est mort, vive le Roi!...
D'ailleurs, je ne me soucie pas de conclure, comme con-
clut la préface de Gay, que le « Rabelais ressuscité » est
l'expression des haines d'un ancien ligueur et que Gran-
gosier peut être ce roi « qui avait si fréquemment changé
de religion, qui, dans tant de guerres, avait fait tuer un si
grand nombre de Français, et qui, lors du siège de Paris,
réduisit les Parisiens à la famine »;... que Grangosier ait
certains traits de caractère, — s'il l'on peut dire qu'il ait
un caractère, — communs avec ceux d'un roi de France,
je le veux bien, mais il ne faut pas attacher plus de valeur
qu'il ne convient à ce rapprochement probable.
Quant au rapprochement avec Rabelais, puisqu'il s'im-
pose par le titre même du volume, il en résulte que ce
Rabelais ressuscité fait du personnage rabelaisien une
caricature grossière. C'est un goinfre, mais ce n'est que
cela. Ce goinfre doit s'instruire, comme doit s'instruire
200 LE « RABELAIS RESSUSCITE ».
Pantagruel, ce goinfre veut voler Notre-Dame, comme
l'autre vole les cloches; Horry se souvient aussi de la
célèbre lettre sur les études, et il transcrit le calembour
« Dieu a fait les planettes, et moi je fais les plats nets «.
Œuvre prétentieuse, fade, œuvre sans vie, farcie de
lourdes balivernes; elle est écrite dans un style ampoulé
qui tâche à paraître léger, pimpant, alerte... Mais enfin,
c'est sinon le premier type, du moins l'un des premiers de
ce genre burlesque qui s'épanouira avec Scarron et avec
d'Assoucy.
Le « Rabelais ressuscité », c'est presque, c'est tout à fait
un « Rabelais travesti ».
Charles Oulmont.
TROIS LIVRETS RARES.
M. Abel Lefranc a étudié, en février, dans une de ses
leçons du Collège de France et au cours d'une des der-
nières séances de la Société, plusieurs ouvrages intéres-
sant la bibliographie rabelaisienne :
1° Le songe de Pantagruel^ publié à Paris, en septembre
1542, chez André Saulnier, par le poète berrichon Fran-
çois Habert' , avec La défloration de feu messire Anthoine
Du Bourg, chevalier, chancellier de France. Ce raris-
sime opuscule n'avait jamais été étudié Jusqu'à présent au
point de vue rabelaisien, ni même, semble-t-il, au point
de vue plus général de l'histoire littéraire du xvi^ siècle.
Cette étude sera prochainement publiée dans notre i^evz^e.
Le fac-similé ci -Joint reproduit le titre de cette très
piquante composition où François Habert esquisse par
avance, à certains égards, plusieurs des données caracté-
ristiques que Rabelais devait traiter trois ans plus tard
dans son Tiers-Livre.
2° L'édition donnée à Lyon en i534, chez François Juste,
des Fantastiques batailles des grans roys Rodilardus et
Croacus que le bibliophile Jacob, à qui l'on doit la repro-
duction d'une édition de iSSg du même opuscule, n'a pas
connue, ou du moins dont il n'a connu que le titre. Nous
donnons la reproduction du titre de cette plaquette raris-
sime qui raconte la guerre des rats et des grenouilles et
qu'a inspirée la Batrachomyomachie longtemps attribuée
à Homère. L'ouvrage dont il s'agit avait d'abord été com-
posé en latin par l'Italien Eliseo Calenzio. La traduction
française, rédigée en une langue excellente, et dont cer-
taines pages offrent un grand charme, avait été attribuée à
I. Dans la Littérature en Berry (Paris, Francis Laur, 1900, in-8°),
M. Auguste Théret a consacré à François Habert une étude utile où
se rencontrent quelques lignes sur le Songe de Pantagruel, p. 5i-52.
202 TROIS LIVRETS RARES.
Rabelais par Paul Lacroix. C'est une erreur. Cette traduc-
tion est l'œuvre d'Antoine Milesiics, qui l'a dédiée à un
homonyme, son parent. A la suite de l'œuvre de Calenzio
figure un traité De la nature des Rat^ tout à fait curieux,
dans lequel sont cités toute une première série d'apo-
logues doctes et joyeux où le rat joue un rôle : du rat et
de la grenouille; du chat et du rat; du milan et du rat; du
rat urbain et du rustique; du lion et du rat; du laboureur
et du rat; du rat et du taureau; puis une seconde série
d'apologues où la grenouille joue un rôle : du bœuf et de
la grenouille; de la tortue et des grenouilles, etc. Il
semble, en plus d'un endroit de la traduction des Fantas-
tiques batailles^ que l'influence du style de Rabelais ait été
subie par le traducteur. L'officine de Juste était chère à
l'auteur du Gargantua et il n'est nullement étonnant que
cette influence se soit fait sentir sur les auteurs stipendiés
par le libraire lyonnais.
3° Les Satyres chrestiennes de la Cuisine papale^ Genève,
Conrad Badius, i56o, par Pierre Viret. M. Abel Lefranc
a montré les rapprochements d'un grand intérêt qu'on
peut établir entre cet ouvrage et les œuvres de Rabelais,
tant au point de vue du vocabulaire que des images,
noms, allusions, satires, etc. Il a relevé notamment plu-
sieurs ressemblances qui existent entre le volume de Viret
et le V« livre et particulièrement Vlsle sonante. D'une
façon générale, les analogies verbales et autres qu'il a
signalées sont à la fois nombreuses et caractéristiques'.
I. Nous ne saurions trop remercier notre confrùre M. Gustave
Maçon de l'extrême obligeance avec laquelle il nous a procuré les
fac-similés ci-joints et d'autres encore qui seront donnés ultérieu-
rement dans cette Revue.
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DOCUMENTS
RELATIFS A LA FAMILLE RABELAIS.
Les notes ci-après, compilation de renseignements iné-
dits ou peu connus, ont pour but de faciliter rétablisse-
ment d'un tableau généalogique de la famille Rabelais.
I.
Document relatif à Guillaume Rabelais, un des ancêtres
de François; c'est une déclaration d'un paiement de rente
en nature due par le dit Guillaume Rabelais à un digni-
taire de Tabbaye de Seuilly* :
Ce sont les rentes dues au segretain de Seuillé, des per-
sonnes cy-apres déclarées, reçues par Martin Baillargeau,
recepveur du dit segretain pour l'an IIII^ cens cinqte sept.
(1457)... En froment, mesure de Seuillé : ... Guillaume Rabel-
lais : xnnb. (14 boisseaux)... S'ensuit que Martin Baillargeau
a l'eau des rentes du segretain : ... Guillaume Rabellais (fro-
ment) xinib. (14 boisseaux)...
(Archives d'Indre-et-Loire, H. 58i.)
IL
Déclarations de terres et vignes rendues à l'abbaye de
Seuilly par Antoine Bodin et autres en i556. La dite
déclaration reçue aux plaids de Seuilly-l'Abbaye, par un
personnage qui signe : P. Rabelays. Quel est ce prénom?
On l'ignore; on ne connaît jusqu'ici aucun autre docu-
ment où il soit question d'un parent de Rabelais ayant la
lettre P comme initiale de son prénom.
Déclaration...
Baillée et rendu ceste présente déclaration par le dit
1. Seuilly, comm. du cant. et de l'arr. de Chinon (Indre-et-Loire).
204 DOCUMENTS RELATIFS
Anthoine Bodin et autres de Seuilly-l'Abbaye, reunis le sei-
ziesme jour de febvrier mil cinq cens cinquante et six. —
(Signé :) P. Rabelays.
(Archives d'Indre-et-Loire, H. 58i.)
III.
Dans un aveu du 24 juillei 1640, le seigneur de la chà-
tellenie de la Roche-Clermault fait l'énumération des
droits et des divers revenus de son domaine; on y relève
ces deux passages :
... Item, m'est deu deux deniers sur un demy arpent de
terre près le clos du moulin, qui a appartenu à Rabellais, doc-
teur, joignant au carroi du dit moulin, joignant un chemin qui
va du dit moulin à l'église de Cynais.
... Item, René Le Bloy au lieu de Guillaume Rabellays, pour
caves et jardins au Vau-de-Signy, paroisse de Lerné, douze
boisseaux de froment de rente.
(Aveu cité par M. de BusseroUe, Dictionnaire historique d'Indre-
et-Loire, t. V, p. 36g.)
IV.
Les documents publiés ci-après sont reproduits in
extenso. Cette publication rectifiera quelques erreurs qui
s'étaient glissées dans une analyse donnée dans le Bulletin
de la Société archéologique de Touraine (t. IV, p. 327).
Documents relatifs à une rente due en i638 par divers
à la fabrique de l'église paroissiale Saint-Maurice de
Chinon.
Le jour de la feste de la Saint-Michel est dû par maistres
Yves Lenain, conseiller et eslu à Chinon et André Guérin,
procureur, huict livres, laquelle rente est donnée à l'esglise et
fabrique de Saint-Maurice de Chinon par maistre Anthoine
Rabelais, sieur de la Deviniere, et sa femme, suivant leurs tes-
taments et jugement du vingt-deuxième jour de janvier mil
cinq cens cinquante neuf, aux charges de dire deux anniver-
saires par chacun an, scavoir ung le jour feste de Saint-
A LA FAMILLE RABELAIS. 2o5
Antoine, l'autre feste de Sainte-Catherine et chascun mercredy
de la semaine, une messe; laquelle rente est assignée sur les
maisons et appartenances et despendances d'icelles acquises
par les dicts sieurs Le Nain et Guérin de messire Jehan
Beurges, prestre, curé de la paroisse de Cinais, l'ung des héri-
tiers de deffunte Catherine Polus, veuve de Jehan Richer,
establies en la ville du dict Chinon et paroisse du dict Saint-
Maurice, qu'ils ont partagé entre eux la part du dit Lenain par
luy arrentée, jointe à la maison où il demeure ce présent située
devant l'auditoire royal du dit Chinon, et la part du dit Gué-
rin, là aussi arrentée et joincte à une maison à luy apparte-
nant, joignant d'une part à la dicte maison du dict Lenain,
d'autre à la maison de maistre Robert Pasquault, advocat au
dict Chinon, à cause de Catherine Clemenceau, sa femme;
Adam Chaufour, lieutenant à Richelieu, à cause de Renée Cle-
menceau, sa femme; François Jehanet, procureur au dict Chi-
non, à cause de Louise Clemenceau, sa femme; et des autres
enfants héritiers de deffunct Jacques Clemenceau, advocat au
dict Chinon, et Catherine Beurges, sa femme, qu'ils ont
acquise de maistre Michel Bourdault, sieur de Bournan,
comme l'ayant eu par succession de deffunct maistre Chris-
tophe Vallée, sieur de Lespinays, conseiller et eslu au dict Chi-
non; d'autre part le devant du pavé de la rue tendant du dict
auditoire à la porte du Vieil-Marché; d'autre part, par le der-
rière, ung jardin despendant de la maison de Jehanne Barbier,
veuve de maistre René Bridonneau, conseiller au dict Chinon,
qu'il l'avoit acquise de deffunct maistre Charles Beysnard, con-
seiller et eslu au dict Chinon, les tiltres de laquelle rente sont
ung partage du vingt-sixiesme jour de janvier mil cinq cens
trente quatre, fait des biens de la succession du dict Anthoine
Rabelais et sa femme, entre Jeamet Rabelais, Anthoine Rabe-
lais, René Pallu gt F"rançoise Rabelais, sa femme, Jehan
Gallet, Michel Endre, et autres héritiers ; plus ung autre partage
fait entre les dessus dicts de la dicte succession du quator-
ziesme d'aoust mil cinq cens trente neuf par lesquels ils
estoient chargés de payer la dicte rente de huict livres à la
dicte église et fabrique du dict Saint-Maurice pour raison du
dict service; plus deux sentences rendues au profit des pro-
cureurs fabriciers de la dite église de Saint-Maurice contre
maistre Jehan Richer et sa femme et maistre Jacques Baude-
lon, par laquelle ils sont condamnés à paier, par faire, conti-
206 DOCUMENTS RELATIFS
nuer la dicte rente de huict livres à la dicte église et fabrique
du dict Saint-Maurice au dict terme Saint-Michel, Tune don-
née au siège royal de Chinon le neufviesme jour de décembre
mil cinq cens quatre-vingt-trois, signée Gallet; et l'autre au
siège presiditial de Tours, le quinziesme jour de mars mil
cinq cens quatre-vingt-cinq, signée Chemin; confirmant celle
rendue au dict Chinon par l'appel qui en avait été interjecté
et oultre une condamnation soufferte par les dicts Lenain et
Guerin au profit des procureurs fabriciers de la dicte église
Saint-Maurice le neufiesme jour de may mil six cens vingt-
deux, qui est au registre au huitiesme feuillet du dernier
papier sur lequel sont registre les dernières condamnations de
la dicte fabrice, lesquels pièces sont en ce livre cotté par
laquelle condamnation est passée par Saget, notaire.
Amorty pour payer une taxe suivant la note d'autre part :
Par acte passé par devant Gouyn, notaire royal, le xxviii may
1642, la dicte rente de viii livres a esté amortie à Mrs les habi-
tants et fabriciers; et l'argent porté à Tours pour acquiter la
taxe faite sur la fabrice.
7 Janvier.
Le septiesme de janvier, jour de Sainct-Anthoine, doibe
estre dict en l'église de Monsieur Saint-Maurice de Chinon,
pour maistre Anthoine Rabelays et sa femme, un anniversaire
pour lequel on faict dire aussi ung autre le jour de Saincte-
Catherine et plus chascun mercredy de la sepmaine une messe ;
il a donné huit livres de rentes, suivant son testament du vingt-
deuxiesme janvier iSSg, dont les pièces sont en la liasse cottée
par L. L.
25 Novembre.
Plus le dit jour de Sainte-Catherine doibe estre dict en la
dicte église Saint-Maurice pour maistre Anthoine Rabelays et
sa femme un anniversaire; pour lequel faut dire un autre le
jour de Sainct-Anthoyne du septiesme jour de janvier, et plus
chascun mercredy de la sepmaine une messe. 11 a donné huit
livres de rente suivant son testament du vingt et deuziesme
janvier iSSg, ces pièces dans la liasse cottée par L. L.
Mercredy.
Tous les mercredy de chascune sepmaine doict estre dict en
A LA FAMILLE RABELAIS, 2O7
la dicte église Saint-Maurice pour maistre Anthoyne Rabelays
et sa femme une messe pour lesquels seront aussi dicts deux
annuels services, scavoir ung le jour de Sainct-Anthoyne du
septiesme de janvier, et l'autre de Saincte-Catherine en
novembre. Ils ont donné huict livres de rente faisant leur tes-
tament du vingt-deuziesme janvier mil cinq cens cinquante
neuf, dont les pièces réunis en la liasse cottée par L. L.
(Note marginale :)
En i655; réduict les messes aux anniversaires pour chascun
an, attendu le peu de fonds donnés et sur l'advis faict par la
fabrique de la paroisse.
(Archives dlndre-et-Loire, vol. G. 770.)
Analyse des documents précités :
26 janvier i534. Premier acte de partage de la succes-
sion d'Antoine Rabelais et sa femme, entre Jamet Rabe-
lais, Antoine Rabelais, René Pallu et Françoise Rabelais,
sa femme, Jehan Gallet, Michel Endre.
14 août 1539. Deuxième acte de partage de la même
succession par les mêmes héritiers.
22 janvier iSSq. Testament d'Antoine Rabelais, sieur de
la Devinière, et sa femme : fondation d'une rente de huit
livres au profit de la fabrique de la paroisse Saint-Mau-
rice de Chinon à la charge de dire deux services annuels,
l'un à la fête de saint Antoine et l'autre à la fête de sainte
Catherine, et une messe le mercredi de chaque semaine.
En i638, les maisons arrentées, après avoir changé
plusieurs fois de propriétaires, étaient en la possession
des familles Le Nain et Guérin; elles étaient situées
<c devant l'auditoire royal de Chinon » et dans la « rue
tendant du dit auditoire à la porte du Vieux-Marché »
(actuellement rue haute Saint- Maurice).
Du xvi<= siècle à la Révolution, le palais de justice du
bailliage et siège royal de Chinon occupa ce vaste corps
de logis^ situé à l'est de la place Saint-Maurice et allant
dans la rue haute Saint-Maurice jusqu'au n° 69.
I. Quelques dépendances de ceUe maison ont été remplacées par
des constructions modernes.
208 DOCUMENTS RELATIFS
Les maisons faisant face à l'auditoire portent les n<^s 56,
58, 60 et 62 de la rue haute Saint-Maurice. Le n° 58, orné
d'une élégante tourelle, a tous les caractères de l'architec-
ture du commencement du xyi^ siècle. Les n'^^ 60 et 62 ont
été construits à la fin du xv= siècle, style flamboyant. Ces
maisons ont été la propriété de la famille Rabelais pen-
dant la première moitié du wi^ siècle.
La rente, fondée parle testament d'Antoine Rabelais de
1559, fut confirmée à la fabrique par plusieurs jugements
des 9 décembre i583, i5 mars i585 et 9 mai 1622; elle fut
amortie en 1642. En i655, on réduisit les charges de la
rente aux deux anniversaires annuels.
V.
Documents relatifs à plusieurs renies dues en 1625 par
divers à la fabrique de l'église paroissiale Saint-Maurice
de Chinon. Ces documents inédits sont reproduits in
extenso.
Pour la rente de LX livres sur la maison Rabelais et autres
héritages à présent possédés par le sieur Laurent, marchand de
draps de soye, et quatre livres, trois sols un denier, un boisseau
de froment, trois chappons. La pièce est entre les mains de
maistre Joulin, procureur.
Item, le nombre de vingt pièces, qui sont tiltres et pièces
justificatives des rentes de trois septiers de froment et trois
chappons d'une part, et unze livres quatorze de rente d'autre
part dues à la dite fabrique. Les dites choses procédant de
dons faits par damoiselle Renée Frapin, dame d'Aigremont, par
son testament.
Les unze premières pièces sont tiltres et d'anciens justifica-
tions de la dicte rente de trois septiers de froment et trois
chappons de rente légués par la dite damoiselle Frappin.
La douziesme en papier signée Gaby est copiée du testament
de la dite demoiselle Frappin contenant les dits devoirs et
charges de divers rentes du dernier juillet mil cinq cens
soixante dix-neuf :
La treziesme aussi en papier est le jugement au dit Chinon
contre les héritiers de la dite demoiselle du vingt-troisiesme
A LA FAMILLE RABELAIS. 20g
décembre mil six cens quatre, signé Ghartrain, greffier, par
lequel le dit testament sera exécuté pour des causes pieuses.
La quatorziesme est un jugement en parchemin donné entre
le procureur et la dite fabrique et le factum de la dite damoi-
zelle Frappin au dit juge de Chinon étant en parchemin signé
Ghartrain, du vingt-cinq avril mil six cens cinq, par lesquels il
est dict que des termes dont le dit testament est chargé, les
choses données seront réduites, et la maison depuis baillée à
Rabelais, après déclarée, évaluée et estimée pour savoir le
prix; pour sur le pied de la dite estimation être faict la réduc-
tion des dits services.
La quinziesme est le procès-verbal d'estimation du dit logis
faict à la requeste des dits fabriciers par devant le dit Saget,
nottaire, le treize juillet mil six cens cinq : estant en pappier
signé Saget.
La seiziesme est la requeste présentée par le procureur de la
dite fabrique à Monseigneur l'archevesque de Tours aux tins de
la réduction des services dont le dit testament est chargé eu
égard aux choses données à la dite frabrique; la dite requeste
respondue le vingt aoust mil six cens cinq.
La dix-septiesme est le jugement en parchemin du sieur
Officiai de Tours du deux aoust i6o5, signé Ghevallier, et par
laquelle les services fondés en la dite église sont réduits au
nombre porté dans le dit jugement.
La dix-huitiesme est le bail à rente de la maison y présente-
ment faict par les procureurs de la dite fabrique à maistre
Anthoine Rabelais à la somme de soixante livres par an en
deux termes Saint-Jean-Baptiste et Noël par moitié; depuis
lesquels il y a tiltre contre la veuve et héritiers Rabelais trans-
crit au livre nouveau de Boynard du dit au vingt-un juillet.
La dix-neufiesme est le jugement en parchemin donné au
siège royal du dit Ghinon le dernier janvier mil six cens sept
au proffit des fabriciers de la dite fabrique lors en charges,
contre deffunt Louis Barbier, enquesteur, et la veufve de
maistre Jehan Gaudrée contedrée {sic) contenant la condam-
nation contre eux donnée pour la continuation de la rente des
dits trois septiers de froment mesure du dit Ghinon et trois
chappons faisant partie du dit don, dont deux septiers doivent
être distribués aux pauvres le lendemain de la fête de la Tous-
saint. Le dit Barbier, à présent, possesseur des héritages sub-
jects à la dite rente; signé : Dusoul, greffier.
REV. DKS ET. RABELAISIENNES. VI. I4
210 DOCUMENTS RELATIFS
La vingtiesme est ung autre jugement aussy en parchemin
donné au dit Chinon le six may mil six cens vingt-quatre au
proffit des dits fabriciers contre la dite dame Gaudrée, conte-
nant la liquidation de plusieurs termes de la dite rente pour
plusieurs années; signé Deschamps, greffier.
La vingt-et-uniesme est la conférence faite entre la dite
veuve Gaudrée et les héritiers du dit deffunt Barbier des héri-
tages subjets à la dite conférence, faite pardevant Coyrard,
notaire royal au dit Chinon, et Louis Frappin; signé : Coy-
rard.
Pour la rente de XI Livres XIIII sols due par la veuve de
maistre Rolland Viollet à la Saint André.
Outtre touttes lesquelles sommes pour les unze livres qua-
torze sols de rente dues chacun an au jour Saint-André par la
veuve de maistre Rolland Viollet assignée sur la maison en
laquelle elle demeure, size et située en la dite ville de Chinon,
joignant à celle de Rabellais, faisant les dites unze livres qua-
torze sols, partie d'une chose donnée par le dict testament.
Il y aîiltre contre la veuve Viollet transcrit au livre nouveau
de Boynard au vingt-quatre juillet, tous les tiltres dessus dits
attachés ensemble, couverts de papier blanc servant d'ethic-
quette cotés par C. C.
Pour la rente de VIII livres dues à la Saint-Michel par
maistres Yves Lenain et André Guerin.
Item, le nombre de six pièces justificatives de la somme de
huict livres de rente données à la dicte fabrice aux jour et
feste de Saint-Michel par maistre Yves Le Nain, conseiller et
eslu au dict Chinon, et maistre André Guérin, procureur, à
cause de la maison par eux acquise de honeste et feu maistre
Jehan Rischer, estant contre la maison du dit sieur Lenain
près le pallais.
Les première, seconde et troisième sont toutes des coppies
non signées du partage faictz entre les Rabelais, par lequel il
appert du debvoir de la dite rente. Le ditz partage du quator-
ziesme aoust iSSq estant les dictes toutes coppies surpappier.
La quatriesme est la sentence en parchemin donné au dit
Chinon le neufiesme décembre quatre vingt trois < au proffit
I. La pièce publiée ici ayant été écrite en 1625, quatre-vingt-trois
est une abréviation de i583.
A LA FAMILLE RABELAIS. 211
des procureurs fabriciers de la dite paroisse contre maistre
Jacques Baudelon, seigneur de la mestairie de la Pommar-
dière, sicttué à Seuilly, subjects à la dite rente par les dicts
partages : son recours contre la veuve Richer, qui est con-
damnée laquelle à acquitter, et baillée ainsi aux dicts Baude-
lon; ce qu'elle a faict de la maison des dicts sieurs Lenain et
Guérin, qui payent la dite rente à la descharge de la dicte
mestairie ; la dite sentence signée Aubert.
Les cinq et sixiesme sont scavoir la cinquiesme la sentence
donnée au presidial de Tours confirmative de la susdicte sen-
tence; ces pièces estant en parchemin signée Chemin, du
quinze mars quatre-vingt-cinq; et la sixiesme est une coppie
non signée de la dite sentence du presidial.
Outre lesquels tiltres y a ung nouveau contre les dicts sieurs
Le Nain et Guerin qui ont acquis leurs maisons des héritiers
de la dite Richer à la charge de la dicte rente comme il est
transcrit au livre nouveau de Boynard eslu au huitiesme
feuillet. Tous les dicts tiltres couverts d'une feuille de pappier
blanc servant d'estiquette cotté par L. L.
(Archives d'Indre-et-Loire, vol. G. 771.)
ANALYSE DES DOCUMENTS PRECITES •
Par son testament du 3i juillet iSjg, Renée Frapin,
dame d'Aigremont, avait légué entre autres dons à la
fabrique Saint-Maurice de Chinon une maison de cette
même ville; maison qui, après avoir été habitée par
Antoine Rabelais, était occupée en i625 par un sieur
Laurent, « marchand de draps de soie ».
Plusieurs jugements ou actes notariés de 1604 et i6o5
confirmèrent cette rente à la dite fabrique.
Ces documents nous apprennent deux choses : 1° An-
toine Rabelais, apothicaire à Chinon, avait un loyer
annuel de soixante livres; 2° le dit Antoine Rabelais était
décédé avant 1625. Ce dernier renseignement, combiné
avec une note de Le Duchat, permet de fixer la date du
décès du dit Antoine Rabelais vers l'année 1618.
Henri Grimaud.
NOTE POUR LE COMMENTAIRE.
« Maistre Janotus, tondu à la césarine, vestu de son
lyripipion théologal, et bien antidote l'estomac de coudi-
gnac de four et eau beniste de cave » (1. I, ch. xviii).
Dans une de mes précédentes notes [Revue des Etudes
rabelaisiennes, igoS, p. i83), j'ai accusé Rabelais d'inexac-
titude, lorsque j'ai dit que le cotignac de four n'existait
pas. Reconnaissant mon erreur, je viens aujourd'hui faire
amende honorable à Maître François et publier la recette
de cette friandise, telle qu'elle est donnée dans le Théâtre
d'agriculture et mesnage des champs, par Olivier de
Serres (Paris, 1600, p. 865) :
« En plusieurs sortes se confissent les coins, en quar-
tiers, en cotignac, en gelées...
« Par deux moiens, l'on fait des bons cotignacs. Des
coins bien choisis seront cuits au four, entiers, sans peler,
mis dans vaze de cuivre, bas, à large ouverture, demeu-
rans au four autant qu'une fournée de pain. Ainsi, bien
rostis, l'on les pèlera, pestrira et passera à travers d'un
tamis, ou d'une toile neufve bien nette : puis Ton les achè-
vera de préparer dans le succre. La quantité de succre
requise en cest endroit est la moitié du poids des coins.
Telle l'y ajoindrés, non en syrop, ains en poudre, meslant
l'un avec l'autre. Après, la composition mise dans la bas-
sine ou casse pointue, sur petit feu de charbon, y sera
achevée de préparer, la remuant tous-jours avec la spa-
tule de bois, de peur de la bruslure. Le cotignac sera cuit
en perfection quand il ne tiendra plus ni à la casse, ni à
la spatule, sur laquelle adresse vous arrestant, aussi tost
que vous vous appercevrés de tel despouillement, le sor-
tirés du feu; et de la casse le logerés dans des vazes de
verre ou de terre, ou dans des boistes de bois, pour là estre
prins selon l'usage... »
P. DORVEAUX.
NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
I.
Ganivet de Lyon. — // n'est tel que de faucher l'esté
en cave bien garnie de papier et d'encre^ de plumes et
ganivet de Lyon sur le Rhosne (1. II, ch. xii).
Le discours de Humevesne est un fourré inextricable de
coq-à-l'àne, et le comique cherché par Rabelais résulte
justement du défaut d'enchaînement des membres de
phrase. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas cher-
cher l'explication de ces expressions sans lien entre elles,
mais qui doivent présenter un sens chacune en particulier.
Ainsi la phrase que nous citons se compose de quatre
parties juxtaposées par des associations de mots. « Il n'est
tel que de faucher l'esté en cave, — cave bien garnie, —
garnie de papier et d'encre, de plumes et ganivet, — gani-
vet de Lyon sur le Rhosne. » Les trois premières frac-
tions se comprennent aisément, mais la quatrième?
Rabelais joue ici sur le mot ganivet, canivet, qui signifie
canif et a sa place marquée dans la pochette d'un scribe
« bien garnie de papier et d'encre, de plumes et ganivet »,
et sur le Ganivet qui désignait à Lyon une maison mal
famée. L'un des Sept marchans de Naples, ou plutôt du
mal de Naples [Anciennes poésies françaises, t. II, p. 107),
l'indique sans ambage :
J'ay achepté par ma folle entreprise,
Marchandise aultre qu'espicerie;
Au Ganivet, dans Lyon, je l'ay prise
Et dans Huleu, à Paris, sans reprise,
Pour la porter au pays de Surie.
M. le docteur Jules Drivon, un obligeant érudit lyon-
nais qui a bien voulu consulter ses tiches à notre inten-
tion, nous permet de préciser ce trait de mœurs :
« Il s'agit des Etuves du Palais, citées sous ce nom en
214 NOTES POUR LE COMMENTAIRE.
1466 (Arch. mun.,CC.8\ ou de Notre-Dame du Palais, 1377
(Arch. mun., CC. 60], ou Étuves de la rue du Ganivet,
1439-1446 (Arch. mun., CC 5). La rue du Ganivet, d'abord
Tresmonnoye, puis rue des Étuves, puis rue du Ganivet,
est devenue la rue des Trois-Maries.
« Ces étuves paraissent avoir été mieux fréquentées que
celles de la Chèvre, de la Pêcherie, de Saint-Georges,
etc., du moins on en parle moins : il n'y a ni procès ni
scandale.
« Dans ma notice sur les Hôpitaux du quartier Saint-
Georges, vous trouverez fp. 24] une petite note sur cet
établissement qui devait être considérable puisqu'il s'y
trouvait vingt couches. »
II.
Je sçay des lieux ^ à Lyon..., où les estables sont au
plus haut du logis, 1. I, p. 12.
Il s'agit sans doute des maisons construites sur le flanc
de la colline de Fourvières, rive droite de la Saône. A ce
sujet, notre confrère le docteur Chambard-Hénon veut
bien nous écrire :
« Quand j'étais étudiant en médecine (1856-1864), nous
montions sur la colline en nous servant des allées de la
rue Saint-Georges, située dans le quartier du même nom,
rive droite de la Saône, accolée à la colline et parallèle
à la rivière. Des escaliers très spacieux, desservant deux
ou trois maisons superposées, nous amenaient au haut
du Chemin neuf. Je connais encore aujourd'hui trois de
ces montées d'escalier. Nul doute que maitre François
n'ait pensé aux dites allées et à ces escaliers.
« En haut, la terminaison en terrasse pouvait parfaite-
ment permettre l'installation d'écuries et remises. »
Henri Clouzot.
RABELAIS ET ERASME.
Dans son article Ce que Rabelais doit à Erasme et à
Budé [Revue d'Histoire littéraire de la France^ avril-
juin 1904), M. Delaruelle a rendu un bon service aux
rabelaisants en attirant leur attention sur les emprunts
de Rabelais à ces auteurs. Il a signalé environ soixante
Adages et Apophtegmes d'Érasme, dont Rabelais paraît
s'être servi dans son roman. Or, à l'exception de deux ou
trois qui n'ont pas grande importance, j'avais déjà relevé
tous ces emprunts dans mon édition de Rabelais et sur la
marge de mon exemplaire, sans en oublier un nombre
assez considérable d'autres. Il m'a paru qu'il serait utile
de récapituler tous ces emprunts, que je ne donne pas
tous pour certains, mais qui sont au m.o'\ns possibles.
Gargantua (l. I).
Rabelais.
Prol. : Alcibiades, ou dialoge
de Platon intitule le Bancquet
louant son précepteur Socrates
... le dict estre semblable es Si-
lènes. Silènes estoient jadis pe-
tites boites telles que voyons de
présent es boutiques des apothe-
caires painctes au dessus de figu-
res joyeuses et frivoles ... contre-
taictes à plaisir pour exciter le
monde à rire : quel fut Silène
maistre du bon Bacchus. Mais
au dedans l'on reservoit les fines
drogues ... et aultres choses pré-
cieuses...
... Tel disoit estre Socrates par
ce que le voyans au dehors et l'esti-
mans par l'exteriore apparence
n'en eussiez donné un couppeau
d'oignon, tant laid il estoit de
Érasme.
Ad., III, 3, I : Sileni Alcibia-
dis... Alcibiades apud Platonem
in Convivio, Socratis encomium
dicturus, eum Silenis similem
facit. Aciunt enim Silenos ima-
gunculas quaspiam fuisse secti-
les et ita factas ut diduci et ex-
plicari possent, et quae clausac
ridiculam et monstrosam tibici-
nis speciem habebant, apertae
subito numen ostendebant, ut
artem scalptoris gratiorem joco-
sus faceret error. Porro statua-
rum argumentum sumptum est
a ridiculo illo Silcno, Bacchi
paedagogo.
Quem si de summa, ut dici
solet, cuse qui aestimasset non
emisset asse. Faciès erat rusti-
cana taurinus aspectus, nares
simae... Sannionem quempiam
2l6
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
corps et ridicule en son maintien,
le nez pointu, le reguard d'un tau-
reau, le visaige d'un fol, simple
en mœurs, rustiq en vestimens,
pauvre de fortune, infortuné en
femmes, inepte à tous offices de
la republique, toujours riant, ...
tousjours se guabelant, tousjours
dissimulant son divin scavoir.
Mais ouvrans ceste boyte eus-
siez au dedans trouvé une céleste
et impreciable drogue, entende-
ment plus que humain, vertus
merveilleuse, couraige invinci-
ble, sobresse non pareille, con-
tentement certain, asseurance
parfaicte, deprisement incroyable
de tout ce pourquoy les humains
tant veiglent, courent, travail-
lent, navigent et bataillent.
ProL : A quel propos, en
voustre advis, tend ce prélude et
coup d'essay.-"
Prol. : l'habit ne faict poinct
le moine, et tel est vestu d'habit
monachal qui au dedans n'est
rien moins que moine, et tel est
vestu de cappe hespagnole qui
en son couraige nullement affiert
à Hespane.
ProL : Et posé le cas qu'au
sens literal vous trouvez matières
assez joyeuses ... toutefoys pas
demeurer là ne fault comme au
chant des Sirènes.
Prol. : ... rompre l'os et sug-
cer la substantifîcque mouelle :
Érasme.
bardum ac stupidum dixisses.
Cultus neglectus, sermo simplex
ac plebeius et humilis. Fortuna
tenuis, uxor qualem ne vilissi-
mus quidem carbonarius ferre
posset... Denique jocus illc pcr-
petuus nonnullam habebat mo-
rionis speciem. Videbatur inep-
tus ad omnia reipublicae mu-
nia...
Atqui si Silenum hune tam
ridiculum explicuisses, videlicet
numen invenisses potius quam
hominem, animum ingentem,
sublimem ac vere philosophi-
cum, omnium rerum pro quibus
caeteri mortales, currunt, navi-
gant, sudant, litigant, belligé-
rant, contemptorem, injuriis om-
nibus superiorem et in quem
nullum omnino jus haberct for-
tuna.
Ad., II, 4, 57 : Nihil ad Bac-
chum. Ubi quis ea nugatur quae
ad rem presentem nihil atti-
nent... Dixerit quispiam : « Quid
ad Bacchum hic Bacchus.'' »
[Mais peut-être la question et
la réponse sont-elles tirées plu-
tôt de Lucien, Dionyse, c. 5.]
Ad., I, 7, 6 : Multi thyrsigeri,
paitci Bacchi... Non omnes mo-
nachi qui cucullo onerantur, non
omnes Christiani qui ceremoniis
agunt Christianum. Non omnes
generosi qui torquem gestant
auream, etc.
Ad., II, 8, 5 : Siren amicum
niinciat... Quoties complures ca-
dem de re bene ominantur.
Ad., II, 9, 35 : Qui e nuce nu-
Cîtlcum esse vult frangitnucem...
RABELAIS ET ERASME.
217
Rabelais.
... car en icelle bien aultre goust
trouverez et doctrine plus abs-
conse, laquelle vous révélera de
treshaultz sacremens et mystères.
Prol. : symboles Pythagoric-
ques.
Prol. : es allégories lesquelles
de luy ont calfreté... Heraclides
Ponticq.
Prol. : vous n'approchez ne de
pieds ne de mains à mon opinion.
Prol. : et (comme dict le pro-
verbe) couvercle digne du chau-
dron.
Prol. : beuvant et mangeant.
Aussi est ce la juste heure d'es-
crire ... comme bien faire sça-
voit Homère..., et Ennie, père
des poètes latins, ainsi que tes-
moigne Horace.
Prol. : un malautru a dict que
ses carmes sentoyent plus le vin
que l'huile.
Prol. : billes vezées.
Ch. I ; comme vous avez l'au-
torité de Platon m Philebo et
Gorgia, et de Flacce, qui dict
cstre aulcuns propos, telz que
ceulx cy sans double, qui sont
plus délectables quand plus sou-
vent sont rcditz.
II : du trou de sainct Patrice.
Érasme.
Qui quaerit animi pabulum in
arcanis literis, serutetur sub
allegoriae involucro conditum
mysterium.
Ad., I, I, 3 : Pythagorae sym-
bola.
Ad., ni, 5, 24 : Heraclides
Ponticus in allegoriis Homeri.
Ad., Il, 7, 12 : Pedibus in sen-
tentiam ire... Quintilianus dixit,
Manibus pedibusque in senten-
tiam discedere. (Quint., Decl.,
XII.)
Ad., I, 10, 72 : Accessit huic
patellae (juxta tritum populi scr-
mone proverbium) dignum oper-
culum.
Ad.,lV,3,b8: Non est Ditliy-
rambiis si bibat aquam... Languet
poetarum ingenium, ni vino con-
calescat.Unde teste Flaeco. (Epp.,
I, 19, 6.) Laudibus arguitur vini
vinosus Homerus; Ennius ipse
pater numquam nisi potus ad
arma prosiluit dicenda.
Ad., I, 7, 71 : Olet lucernam...
Unde et illud de Dcmosthenc
celebratum elogium quod plus
olei quam vini consumserit.
Ad., III, 6, 98 : Biillatae nu-
gae. (Persius, V, 19.)
Ad., I, 7, 49 : Bis ac ter quod
pulchrum est. Usurpatur a Pla-
tone in Philebo... Idem in Gor-
gia... ut ait Horatius (A. P.
365). Haec placuit semel, haec
decies repetita placebit.
Ad., I, 7, 77 : In antro Tro-
phonii vaticinattis est... Quae
quidem Trophonii fabula mihi
videtur similis esse ei quae de
Patricii antro, quod est in Hi-
2l8
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
II : la cuisse heronniere.
III : )Ouer a tous enviz et toutes
restes.
V : Fecundi calices quem non
fecere disertum. (Hor., E]pp., I,
5, I9-)
VII : Et a esté la proposition
declairée mammallement scan-
daleuse, des pitoyables aureilles
offensive, et sentent de loing
hérésie.
VIII : une belle corne d'abon-
dance telle que voyez es anti-
quailles et telle que donna Rhea
es deux nymphes Adrastea et
Ida, nourrice de Jupiter.
IX : Bien aultrcment faisoient
... les saiges de Egypte, quand
ils escripvoient par lettres qu'ils
appelloient hiéroglyphiques, les-
quelles nul n'entendoit qui n'en-
tendist, et un chascun entendoit
qui entendist la vertu, propriété
et nature des choses par icelles
figurées. En France vous en
avez quelque transon en la de-
vise de monsieur l'Admirai, la-
quelle premier porta Octavian
Auguste.
X : Vous trouverez que Peri-
cles, duc des Athéniens, voulut
celle part de ses gens d'armes.
Érasme.
bernia fertur.
Ad.^ II, 2, 29 : Perdicis crura.
Dicebatur in crura gracilia dis-
tortaque.
Ad., I, 4, 32 : Omnem jacere
aleam. Rem universam periclitari
fortunaeque arbitrio committerc.
[Cette ligne d'Horace est don-
née par Érasme dans les Collo-
quia. {Convivium profanum,) d'où
ce chapitre peut bien être inspiré.]
Ad., II, 5, 98 : Conclusionem
esse scandalosam, oflensivam
piarum aurium, haeresim sa-
pientem.
Ad., I, 6, 2 : Copiae cornu...
Rhea Jovem enixa ... infantem
in Creta occuluit nutricndum a
duabus nymphis Adrastea et
Ida ... lacté caprae cuius nomen
fuerat Amalthea... Hujus alterum
cornu nutricibus dédit [Jupiter]
... hanc adjiciens facultatem ut
quidquid optassent, id illis ex eo
cornu largiter suppullularet.
Ad., II, I, I : Festina lente. Id
autem nihil aliud sibi vellc quam
illud Augusti ffitîOÔE Ppaôewi; in-
dicio sunt monumenta literarum
hieroglyphicarum ... [quarum]
multus fuit usus apud Egyptios
vates ac theologos ... qui [res]
animantium rerumque variarum
expressis figuris ita representa-
bant ut non cuivis statim promp-
tum esset conjicere : verum si
cui singularum rerum proprie-
tates, si peculiaris vis ac natura
... pcrspecta fuisset ... aenigma
sententiae dcprehendebat.
Ad., I, 5, 54 : Creta notare ...
[pars] cui contigisset alba faba
huic caeteris pugnantibus per-
RABELAIS ET ERASME.
219
R.\BELAIS.
esquelz par sort estoient adve-
nues les febves blanches passer
toute la journée en joye, solas et
repos, cependant que ceulx de
l'aultre part batailleroient.
X : comme vous avez ledict
d'une vieille qui n'avoit dens en
gueule, encore disoit elle : Bona
lux.
XI : se asséoyt entre deux selles.
XI : pissoyt contre le soleil.
XI : se cachoyt en l'eaue pour
la pluye.
XI : mettoyt la charette devant
les beufs.
XI : guaignoyt au pied.
XI : de cheval donné tousjovirs
reguardoyt en la gueulle.
XI : faisoyt de nécessité vertus.
XII : tu nous as baillé foin en
corne.
XII : Alors qu'on feist de vostre
nez une dille pour tirer un muy
de merde.
XV : chopiner sophislicquement
(D), théologalement (A, B).
XV : sou comme un Angloys.
XVI : Africque aporte tousjours
quelque chose de noveau. (Aussi
V, 3.)
Érasme.
mittebat [Pericles] in conviviis
atque ocio agere.
Mor. Eue, c. 'il : Scd multo
suavius si quis animadvertat
anus longo jam senio mortuas
... tamen illud semper in ore
habere çwç àyoSôy.
Ad., I, 7, 2 : Duabus sedere
sellis.
Ad., I, I, 20
ne meiiso.
Ad., m, 3, 8
Adversus solem
: Cucurrit quis-
piam ne pluvia madesceret et in
fovea suffocatus est.
Ad., 1, 7, 28 : Currus bovem
trahit.
Ad., IV, 10, 56 : Volam pedis
ostendere.
Ad., IV, 5, 24 : Equi dentés^
inspicere donati.
Ad., II, 6, 5o : Hermonium offi-
cium. (Si quis studet officii causa
facere quod coactus facit.)
Ad., I, I, 81 : Faemim habet in
cornu. De Horace, Epp., I, 4, 34.
Colloq. (de sacerd. cap.) Codes :
Deinde si quid hauriendum eril
e cavo profundiore, fuerit [nasus]
loco promuscidis.
Ad., III, 2, 37 : Pontificalis
cena. Hac tempcstate apud Pari-
siosvulgari joco vinum theologi-
cum vocant quod sit validissi-
mum.
Ad., II, 2, 68 : Syracusana
mensa {ad fin.) apud Gallos pro-
verbium ... « tam satur est quam
Anglus ».
Ad., III, 7, 10 : Semper Africa
aliquid novi apportât.
.-'^'
220
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XVII : ma bien venue et mon
proficiat.
XX : Crassus voyant un asne
qui mangeoit des chardons.
XX : Ne clochez pas devant les
boyteux.
XX : es prochaines Calendes
grecques.
XXI : (comme dict le Comic-
que) son ame estoit en la cuy-
sine.
XXII : Mora. (Cf. iv, 14.)
XXII : A cochonnet va devant.
XXII : Au crapaud.
xxiii : le purgea canonicque-
ment avec elebore de Anticyre,
et par ce médicament luy net-
toya toute l'altération et perverse
habitude de cerveau.
xxiii : s'escuroit les dens avec
un trou de lentisce.
XXIII : recapituloit à la mode
des Pythagoricques tout ce qu'il
avoit leu, veu, sceu, faict et en-
tendu au decours de toute la
journée. (Cic, Sen., c. 11, g 38.)
Érasme.
Colloq. iConv. profamim) : Pro-
sit tibi. « Proficiat » durius di-
citur.
Ad.^ 1, 10,71 ; Similes habent la-
bra lactucas{\e conte de Crassus).
Ad., III, 2, 21 : Loripedem
rectus derideat. ... quasi claudus
claudo claudicationis vitium per
contumeliam objiciat.
Ad., I, 5, 84 : ad Graecas ca-
lendas.
Ad., III, 7, 3o : Animtis est in
coriis... Simillimum est illi Te-
rentiano « Animus est in pati-
nis ».
Ad., I, 8, 23 : Quicum in tene-
bris mices. Est autem micare
lusus genus quoddam ... ut re-
pente porrectis digitis certaiim
uterque numerum divinet.
Ad., V, 2, 20 : Conchas légère.
... qui lusus esse solet puerorum.
Colloq. : Lusus puériles. Sal-
tus ranarum.
Ad., I, 8, 5i : Bibe elleborum...
Elleboro sese purgare proverbio
jubentur; propterea quod anti-
quitus plurimus usus fuerit hu-
jus herbae ad levanda mentis et
capitis vitia.
Ad., I, 8, 33 : Lentiscum man-
dere... Fiebant et dentiscalpia ex
lentisco, hoc est cuspidcs quae-
dam purgandis dentibus accom-
modae. Martial in Apoph. [XIV,
22].
Ad., III, 10, 1 : Quo transgres-
sus etc. Pythagoras solitus est
admonere adolescentes ut quo-
ties domum ingredercntur hune
versiculum suo cum animo ver-
sa rent :
RABELAIS ET ERASME.
221
R.\BELAIS.
XXVIII : Ce non obstant, je
n'entreprendray guerre que je
n'aye essayé tous les ars et
moyens de paix.
XXXII : Picrochole à tous ses
propos ne respond aultre chose,
sinon : « Venez les quérir, venez
les quérir. »
XXXIII : Echephron et Picro-
chole.
XXXVII : nous as tu aporté jus-
ques icy des esparviers de Mon-
tagu...? Seigneur ne pensez que
je l'aye mis au coUiege de pouil-
lerie qu'on nomme Montagu.
XXXIX : N'est il meilleur et
plus honorable mourir vertueu-
sement bataillant que de vivre
fuyant villainement.
XL : Et comment est ce qu'on
rechasse les moynes de toutes
bonnes compaignies ... comme
abeilleschassent les freslonsd'en-
tour leurs rousches.
XL : le froc et la cogule tire à
soy les opprobres injures et malé-
dictions du monde, comme le
vent dict Caecias attire les nues.
XL : La raison pcrcmptoire est
parce qu'ilz mangent la merde
du monde, c'est à dire les péchez.
Érasme.
Itist. Princ. Christ. : Bonus
princeps numquam omnino bel-
lum suscipiet nisi cum tcntatis
omnibus nuUa ratione evitari
poterit. (Delaruelle.)
Apoph., I {Leonidas, 52) : Cum
Xerxes scripsisset, Mittc arma,
rescripsit : Veni et cape.
Apoph., V {Pyrrhus., 24) : Pyr-
rhi et Cineae dialogus e Plutar-
cho. {Pyrrhus, 14.)
Colloq. : {Percontandi fonnu-
lae.) Unde prédis .•' E collegio
Montis Acuti. Ergo ades nobis
onustus literis. Immo pediculis.
{Georgius-Levinus.) Ante annos
triginta vixi Lutetiae in collegio
cui cognomen ab aceto ... prae-
ter corpus pessimis infectum hu-
moribus et pediculorum largis-
simam copiam nihil illinc extuli.
('Ixô'Joyayîa, sub fine.)
Ad., VII, 5, 10 : Aut manenti
vincendum aut moriendum.
Ad., II, 8, 65 : (in Mendican-
tes)... Atque apibus licet suos
fucos ut aculeo carentes, quam-
vis furaces, aliquando depellere.
Hos fucos, omnibus crabronibus
aculeatiores, nec reges, nec sum-
mi pontihces queant a republica
profligare, nisi etc.
Ad., I, 5, 62 : Mala attrahens
ad sese, ut caecias nubes... Plu-
tarchus... Quemadmodum enim
caecias nubes, itidem improba
vita probra ad se attrahit.
Ad., III, 2, 37 : Pontificalis
cœna... Caeterum quod de pas-
toribus scriptum est, Peccata
populi comedetis [Hosea, IV, 8],
222
RABELAIS ET ERASME.
XLI
caelos.
R.ABEUAIS.
Brevis oratio pénétrât
XL : Mais ainsi leurs ayde Dieu
s'ilz prient pour nous, et non
par paour de perdre leurs miches
et souppes grasses.
xLii : Quand doncques je les
vùiray tombez en la rivière et
prestz d'estre noyez au lieu de
les aller quérir et bailler la main
je leur feray un beau et long
sermon.
XLiii : plustost leurs (aux en-
nemis) faictes un pont d'argent,
affin de les renvoyer.
XLiv : Monsieur le posteriour,
vous aurez sur voz posteres.
XLiv : oestre Junonicque.
XLiv : tant seullemcnt les pour-
suit une terreur panice, laquelle
avoicnt conceue en leurs amcs.
XLv : Blasphèment ilz en ceste
façon les justes et sainctz de
Dieu (
XLV : vous les trouverez en-
groissées à vostrc retour : car
Érasme.
nimirum ad cibi tam duri con-
coclionem opus esse vino effica-
cissimo.
Colloq. : {Epicureus, fin). Pé-
nétrât et brevis oratio caelum.
(Tire peut-être de Ecclus., XXXV,
21.) Oratio humiliantis se nubes
pénétrât.
Ad., I, g, 12 : A mortuo tribu-
tum exigere... Sacrificant con-
ducti. Non psallunt gratis, non
orant gratis, non imponunt ma-
num gratis.
Apoph., VI. {Varie mixia, 64.)
Apoph., VIII : {Alphon:^o, 14)
hostibus fugientibus pontem ar-
genteum extruendum esse. (Cf.
Plut., Themisl., c. 16.)
Colloq. : {Peregr. Rel. Ergo).
OG. Hic qui priori proximus
est, Prior est posterior. ME. Sub-
priorem dicis.
Ad., II, 8, 54 : Oestre percittts.
Oestrum insecti genus horrendo
strepitu... Hoc addito Juno vac-
cam in furorem egit.
Ad., III, 7, 3 : Panicus casus.
Veteres vocabant subitum ani-
morum tumultum sed inanem.
Existimabant Panem repentinos
terrores et animi consternationes
insmittere ... ut non ratione modo
verum et mente careant.
Ad., IV, 8, 55 : Mithragyrtes
non daduclius... Dici vidcntur ii
qui obambulant cum simulatis
mysteriis et rudibus imponunt.
Colloq. : Exseq. Seraphicae.
Eam domum [puto] felicem eu-
RABELAIS ET ERASME.
223
Rabelais.
seullement l'ombre du clochier
d'une abbaye est féconde.
XLVi : Les nerfz des batailles
sont les pecunes.
XLViii : les Françoys ne valent
que à la première poincte. Lors
ilz sont pires que diables; mais
s'ilz séjournent ilz sont moins
que femmes.
L : Nos pères ... ont pour signe
mémorial des triumphes ... plus
voluntiers érigés trophées es
cueurs des vaincuz que es terres
par architecture.
Li : la légion decumane. (Cf.
Caes., B. G., I, 42.)
LU : comment pourroy je gou-
verner aultruy qui moy mesmes
gouverner ne sçaurois .''
Érasme.
jus limen teritur eorum pedibus.
PH. Et ego arbitrer pauciores
esse stériles feminas ubi illi
agunt familiariter.
Apoph., VII : [Bion, 8). Alius
dixit pecuniam nervos belli.
(Tac, Hist., II, 24.)
Apoph., VI : {Varie mixta,
io3). Prima Gallorum praelia
plus quam virorum, postrema
minus quam feminarum. (Liv. X,
28, 4.)
Apoph., VII. {Antisth., 17.)
Ad., IV, g, 54 : Decumanum...
Hinc quidquid ingens decuma-
num vocari coeptum.
Ad., I, I, 3 : Non bene impe-
rat nisi qui paruerit imperio...
Neque enim idoneus est ut aliis
dominetur qui ipse servit affec-
tibus.
Pantagruel (l. II]
V : pictoribtis atque poetis,
c'est-à-dire que les paincires et
poètes ont liberté de paindre à
leur plaisir ce qu'ilz veulent.
VI : nous demonstrant, ce que
dict le philosophe et Aulé Celle,
qu'il nous convient parler selon
le langaige usité et comme di-
soit Octavien Auguste [César, A.
B], qu'il fault éviter les motz
espavés en pareille diligence que
les patrons des navires évitent les
rochicrs de mer.
Ad., III, I, 48 : Libri poetae
et pictores... Sentit liberum esse
poetis etpictoribus impune quid-
quid velint fingere... Ad quod
alludit Horatius [A. P.], cum ait
« Pictoribus atque poetis etc. »
Apoph., IV {Atigiist., 24) : ait
Aiigustus verbum insolens quasi
scopulum fugere debere. Gell.,
I, 10, g 4 ... id quod a C. Cae-
sare... scriptum est : habe sem-
per in memoria... ut tamquam
scopulum sic fugias inauditum
atque insolens verbum.
224
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
IX : il n'est pauvre que par
fortune ... les adventures des
gens curieux le ont reduict en
telle pénurie et indigence.
IX : Venter famelicus auriculis
carere dicitur. (Aussi, III, i5; IV,
5; IV, 63.)
IX : die Poeten und Oratoren
vorzeiten haben gesagt in ihren
Spruchen und Sentenzen dass
die Gedâchtniss des Elends und
Armuths vorlângst crlitten ist
eine gross Lust.
XI : on livre la clef du charbon
aux filles pour donner avoine
aux chiens.
XV : Panurge consideroit les
murailles de la ville de Paris, et
en irrision dist : « Voyez cy ces
belles murailles : O ! que fortes
sont et bien en poinct pour gar-
der les oysons en mue ! »
XV : Agesilee, quand on luy
demanda pourquoy la grande
cité de Lacedemone nestoit
ceincte de murailles? Car mons-
trant les habitans et citoyens de
la ville ... tant fors et bien ar-
mez : « Voicy, dist-il, les mu-
railles de la cité », signifiant ...
que les villes et cités ne sçau-
royent avoir muraille plus seure
et plus forte que la vertus des
citoyens et habitans.
XV : toutes choses ont esté in-
ventées en temps. (Cf. III, 40;
V, 48.)
Erasme.
Ad., III, 10, 5i : Pauper sed in-
geniosus. In hominem tenui cul-
tu, sed egregio tamen corporc.
(Cf. Od., XVIII, 74.)
Ad., II, 8, 84 : Venter auribus
caret. Celebratur a Plutarcho
Gellioque dictum illud Catonis.
... Exorsus est ut dicat arduum
esse ad ventrem verba facere qui
careat auribus.
Ad., II, 3, 43 : Jucundi acti
labores, et IV, 9, 27 [Erasme
donne des exemples de ce pro-
verbe en plusieurs poètes grecs
et latins.]
Ad., III, 5, 14 : cani das pa-
leas, asino ossa.
Apoph., I [Ages, 54) : Osten-
debat illi quidam civitatis cujus-
dam muros bene tutos valideque
exstructos, cumque rogasset vi-
derenturne pulcri : « Pulcri, »
inquit, « per Jovem; verum ap-
parat in hoc paratos, ut mulie-
res inhabitent, non viri. »
Apoph., I {Ages, 3o) : Cuidam
percunctanti quam ob causam
Sparta non cingeretur moenibus
ostendit cives armatos, « Hi, »
inquiens, « sunt Spartanae civi-
tatis moenia, » significans Res-
publicas nuUo munimento tu-
tiorcs esse quam virtuie civium.
Ad., II, 4, 17 : Tempus omnia
révélât... Idem opinor sensisse
Thaleta cum ait : Tempus om-
nium sapientissimum, ut quod
cuncta reperiat cruatque.
RABELAIS ET ERASME.
225
Rabelais.
XXIII : n'y avoit plus d'olif en
ly caleil. (Arist., av. ôSg.)
XXIV : ne semblons es Athé-
niens qui ne consultoient jamais
sinon après le cas faict.
XXIV : feust ce Pégase de Per-
seus, ou Pacolet.
XXIV : la dame t'a elle poinct
baillé de baston pour apporter ?
pensant que feust la finesse que
niect Aule Gelle.
XXIV : Panurge luy voulut faire
raire les cheveulx pour sçavoir
si la dame avoit faict escripre
avecques fort moret sur sa teste
ce qu'elle vouloit mander.
XXX : j'ay remply les bondes
de Hercules.
XXX : chopinasmes theologale-
ment.
XXXIII
fin, 14.)
la palus Camarine
Érasme.
Ad., III, 7, 72 : Non est oleum
in lecytho. Non est precibus lo-
cus apud inexorabilem.
Ad.., I, 8, 44 : Athenienshim
inconsulta temeritas... Demos-
thenes in quadam oratione dixit,
alios homines solere consultare
prius ac deinde rem agere, Athe-
nienses post rem factam consul-
tare.
Ad., IV, 2, 46 : Pegaso velo-
cios.
Ad., Il, 21 : Tristis scytala.
Quid sit scytala docet A. Gel-
lius, lib. 17, cap. g.
Ad., III, 4, 42 : Hoc calciamen-
tum constiit Histiaeus, Aristago-
ras induit... meminit et A. Gel-
lius, lib. XVII, cap. 9. Histiaeus
servo ... capillum ex omni ca-
pite ... deradit, caputque ejus
levé literarum formis compingit.
His literis quae voluerat scrip-
sit; hominem quoad capillus
adolesceret domi continet : re-
natis pilis ad Aristagoram mittit.
Ad., III, 5, 24 : Ad HercuUs
columnas.
Ad., III, 2, 37 : Pontificalis
caena ... apud Parisios \'ulgari
joco vinum theologicum vocant
quod sit validissimum minime-
que dilutum.
Ad., I, I, 63 : Movere Catna-
rmam.Camarina, inquit Servius,
palus est juxta oppidum ejus
nominis, quae olim siccata pes-
tilentiam creasset.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI.
120
RABELAIS ET ERASME.
Tiers Livre.
Rabelais.
Prol. : si n'avez tant d'escuz
comme avoit Midas, si avez vous
de lui je ne sçay quoy, que plus
jadis louoient les Perses en tous
leurs otacustes.
Prol. : Si est-ce que Alexan-
dre le Grand... l'avoit en telle
estimation qu'il soubhaytoit, en
cas que Alexandre ne feust, estre
Diogenes Sinopien.
Prol. : les antiques Corinthie-
nes estoient au combat courai-
geuses.
Prol. : l'opinion du bon Hera-
clitus affermant guerre estre de
tous biens père.
Prol. : guerre en latin dicte
belle, non par antiphrase comme
ont cuydé certains repetasseurs
de vieilles ferrailles latines, parce
qu'en guerre guères de bcaulté
ne voyoient.
Prol. : se grattent la teste avec-
ques un doigt, corne Landorez
desgoustez.
Prol. : Chauvent les aureilles
Érasme.
Ad., I, 6, 24 : Midae divitiae.
Ad., I, 3, 67 : Midas auriciilas
asini... Vel dicetur in tyrannos
quibus cum aures sint asinina-
rum instar longae, procul etiam
audiunt, velut aus cultatoribus
dimissis qui audita référant.
Quos Plutarchus... ôjxaxouiTTâ;
appellat.
Ad., I, 2, 2 : Multae regiim au-
res... wTaxouffTix;, quos primus
Darius adhibuit, sibi diffisus.
Apopli., III (Diogenes, 26) : In-
dignantibus amicis quod Ale-
xander illi cani tantum habuis-
cet honorie... « Immo, » inquit,
« ni Alexander essem, Diogenes
esse vellem ».
Ad., IV, 3, 67 : Corinthiani.
Ad., III, 5, 36 : Bellum om-
nium pater. Mais Rabelais l'a
plutôt tiré de Plutarche, 75 et
Os, c. 48, 370 D.
Ad., IV, I, I : Dulce bellum
inexpertis... Neque non viderunt
haec grammatici quorum alii
bellum xax' àvri^pa^iv dictum
volunt, quod nihil habeat neque
bonum neque bellum.
Ad., I, 8, 34 : Unico digito
scalpit caput. Molles atque effœ-
minati uno digito caput scalperc
dicuntur.
Ad., I, 4, 35 : Asinits ad ly-
RABELAIS ET ERASME.
227
Rabelais.
co mme asnes de Arcadie au chant
des musiciens.
Prol. : Ennius beuvant escri-
voit, escrivant beuvoit. Aeschy-
lus (si à Plutarche foy avez en
Symposiacis) beuvoit composant,
beuvant composoit. Homère ja-
mais n'escrivit à jeun.
Pî-ol. : à chascun n"est octroyé
entrer et habiter Corinthc.
Prol. : doubtant... que mon
thesaur soit charbon.
Prol. : Ainsi demeurera le
tonneau inexpuisible.
Prol. : Si quelque foys vous
semble estre expuysée jusques à
la lie, non pourtant sera il à sec.
Bon espoir y gist au fond comme
en la bouteille de Pandora, non
desespoir, comme on bussart
des Danaides.
Prol. : à l'exemple de Lucil-
lius, lequel protestoit n'escrive
que à ses Tarentins et Consenti-
nois, je ne l'ay perse que pour
vous, gens de bien.
Ch. 1 : Ainsi feut par Her-
cules tout le continent possédé,
les humains... en bon traicte-
ment les gouvernant; en aequité
et justice les maintenant.
Érasme.
ram. Lucianus in Indochim (c. 4).
ô'voç X'jpa; ay.oOeiç Xivûv xà coxa.
Arcadiae pecuaria est de Perse,
III, 9.
Ad., IV, 3, 58 : Quin, ut refert
in Symposiacis Plutarchus, ^s-
chylus tragoedias suas potando
scripsit.
Ad., I, 4, I : Xon cujusUbet
est Corintlutm appellere. Cf. Ho-
race, Epp., I, 17, 36. Gelle donne
le proverbe grec (I, 8, jJ 4).
Ad., I, 9, 3o : Thésaurus car-
bones erunt. In eos competit...
qui magnificis rébus expectatis
mcras nugas reperiunt.
Ad., 1, 10, 33 : Inexplebile do-
liiim... Affluit enim dum exhau-
ritur negotium laborque, et con-
tra fit atque in Danaidum dolio.
Colloq. [Peregr. Relig. ergo) :
Ubi totum hoc dimensum semel
fuerint elargiti, non superest
quod largiantur .'' OG. Minime.
Subscatet enim subinde quod
dent, ac plane diversum accidit
hic atque in dolio Danaidum.
Illud enim cum continenter im-
pleatur semper tamen inane est :
hinc si semper haurias nihilo
tamen minus est in dolio.
Apoph. {Alphons., 24).
Ad., I, I, 69 : Homo liomini
deus. Antiquitas nihil aliud exis-
timabat esse deum quam pro-
desse mortalibus. Unde frugum,
vini, legum autores et quicunque
22S
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
I : avecque oubliance sem-
piternelle de toutes les oflen-
ses praecedentes, comme es-
toit la amnestie des Athéniens,
lorsque feurent par la prouesce
et industrie de Thrasibulus les
tyrans exterminez : depuis en
Rome exposée par Ciceron.
I : Ce sont les philtres, iynges
et attraictz d'amour.
I : les choses mal acquises
mal dépérissent.
II : Gaton en sa Mesnagerie
dict : Il faut que le pere-famile
soit vendeur perpétuel.
II : Lesquelles gualoises vo-
luntiers sont Platonicques et Ci-
ceronianes jusques là qu'elles se
reputent estre en monde nées,
non pour soy seulement, ains de
leur propres personnes font part
à leur patrie, part à leurs amis.
II : jMais en lieu de guar-
der et observer les loix cœ-
naires et sumptuaires des Ro-
nriains... et des Corinthiens, par
lesquelles estoit rigoureusement
Erasme.
ad vitae commoditatem aliquid
attulissent eos pro diis habebat
antiquitas... Recte dictum est
mortales tune maxime deos imi-
tari cum benefici sunt.
Ad., II, I, 94 : Ne malorum
memineris. Thrasybulus ubi ci-
vitatem Atheniensium triginta
tyrannorum saevitia libéra esset,
plebiscitum interposuit ne qua
praeteritarum rerum mentio tie-
ret . . . oblivionem Athenienses
à[iLvr)(7TÎav vocant. Meminit et M.
Tullius : « ... revocavi vêtus
exemplum... Graecum etiam ver-
bum usurpavi. »
Ad., IV, 6, 10 : lynge trahor.
Qui vehementi et impotenti dc-
siderio trahuntur ad aliquid
iynge trahi dicuntur. (Cf. Theo-
cr., II, 17.)
Ad., I, 7, 82 : Maie parla maie
dilabuntur. (Cic, Phil., II, g 65.)
Apoph., Y (Cato, 54) : Agrico-
lam oportere vendacem non
emacem esse. (Cato, De agri-
Ctllt., C. II, g 7.)
Ad., IV, 6, 81 : Ncmo sibi 7ias-
citiir. Hanc sententiani Plato
prodidit... Quin et illud tibi con-
siderandum est quod quisque
nostrum non sibi tantum natus
est, sed ortus nostri partcm sibi
vindicat patria, partem parentes,
partem amici. Adducit hune lo-
cum M. Tullius. {De officiis, I,
g 32.)
Ad., I, 9, 44 : Protetviam Fe-
cit... Apud vetercs erant leges
sumptuariae, atque adco Gorin-
thi... lex erat opposita sumpluo-
sius quam pro rei familiaris nio-
RABELAIS ET ERASME.
t29
Rabelais.
à un chascun défendu plus par
an despendre que portoit son
annuel revenu, vous avez faict
protervie, qui estoit entre les
Romains sacrifice tel que l'ai-
gneau paschal entre les Juifz. Il
y convenoit tout mangeable
manger, le reste jecter au feu,
rien ne reserver au lendemain.
Je le peuz de vous justement
dire comme le dist Caton de Al-
bidius, lequel avoir en excessive
despense mangé tout ce qu'il
possedoit, restant seulement une
maison, y mist le feu dedans.
ni : Debvez vous tous jours à
quelq'un... craignant sa debte
perdre tousjours bien de vous
dira... tousjours nouveaux cré-
diteurs vous acquestera, affin
que par eulx vous facie\ versiire
et de terre d'aultruy remplissez
son fossé...
III : et moy faisant à l'un
visaige plus ouvert ... que es
autre, le paillard pense estre
le premier en date... Ce sont
mes candidatz, mes parasites...
m : plus ayment la manche
que le braz.
m : les hommes seront loups
es hommes.
III : nourrir en l'aer les pois-
sons, paistre les cerfz au fond de
rOcean.
III : et périra (ce monde) sans
doubte : ... mais bien tost pé-
rira, feust-ce Aesculapius même.
VII : C'est belle chose estre en
tous cas bien informé.
Érasme.
do viventibus... Erat hoc religio-
sum ... ne quid ex sacris epulis
relinqueretur : aut si quid reli-
quum esset, id igni absumere-
tur, quemadmodum Moyses tra-
dit de agno paschali. Porro id
genus sacrilîcii Romani proter-
viam appellant. Unde celebratur
illud Catonis festiviter dictum
in Albidium quendam, qui pa-
trimonium universum luxu ab-
sumpscrat, unis exceptis aedibus
quae incendie conflagrarunt :
Proterviam inquit fecit.
Colloq. {Ementita Nobilitas) :
Nulla est commodior ad regnum
via quam debere quam pluri-
mis... Creditor observât te non
aliter quam obligatus magno
beneficio vereturque ne praebeat
ansam amittendae pecuniae. Ser-
vos nemo habet magis obnoxios
quam debitor suos creditores :
quibus, si quid aliquando reddas
gratius est quam si donos dones.
Ad., I, 10, 23 : Versuram sol-
vere dicitur qui sic e praescnti-
bus malis extricat sere ut aliis
gravioribus impediatur.
Ad., I, 3, 89 : Tiinica pallio
propior est.
Ad., I, I, 70 : Homo homini
lupus.
Ad., I, 4, 74 : In aère piscari
venavi in mari. In eos qui frus-
tra moliuntur -zk àSûvaxa.
Ad., I, 5, 74 : ... veluti Teren-
tianum illud : Ipsa Salus si cu-
piat servare domum hanc non
possit. {Adelphoe., 761.)
Ad., V, I, 42 : Nil dulciiis quam
omnia scire.
23o
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
VII : en laquelle il souloit
comme en l'ancre sacre consti-
tuer son dernier refuge.
VII : Cessent les armes régnent
les toges.
IX : Puis qu'une foys en avez
jecté le dez et ainsi l'avez dé-
crété.
IX : Puisque de femme ne me
peuz passer en plus qu'un aveu-
gle de baston.
X : tesmoing Socrates, lequel
oyant en prison reciter ce mètre
de Homère, 9, Iliad. :
r'uati xàv TpiTdtTt)), etc..
praeveid qu'il mourroit le tiers
subséquent jour et le asceura à
^schines.
XII : Le villain jambe-torte se
feist declairer coqu par arrest
et en veute figure de tous les
Dieux.
XII : jà ne saulsera son pain
en ma souppe.
XII : Hercules seul n'auza con-
tre deux combatre.
XII : ces petites noisettes ... qui
par certain temps sourdent entre
les amans, sont nouveaulx re-
Érasme.
Ad., IV, 1,1: Dulce bellum in-
exfcrtis... haec nulli non sacra
est ancora. (P. 847, éd. Froben,
i55i.)
Ad., II, 5, 28 : ... Unde M. Tul-
lius subinde jubet depositis to-
gis saga sumere. Et idem Cé-
dant arma togae.
Ad., I, 4, 32 : Omnem jacoe
aleam... Atheneus, lib. XIII, ci-
tât Menandri carmina :
« Siquidem sapis ne conjugem
unquam duxeris. » Huic alter
respondet : « Décréta res est, esto
jacta haec aléa. »
Ad., Il, 9, 92 : Neque cum ma-
lis neque sine malis. (Aristoph.,
Lys.) ... Notum est illud Catonis
quod cum uxoribus incommode
vivitur, at sine illis omnino non
vivitur.
Apoph., III {Socrates, 96) :
Quum in somnis quidam ipsi
visus esset dicere :
r,(iaTt xèv XpiTCtTO) X. T. X.
.^schimi dixii : Tertio die mo-
riar. Le passage suivant, « com-
me escrivent... Laertius, » est
une addition de F., l'édition de
i552.
Ad., II, 8, 72 : Vulcanium vin-
cuhim. Homerus Odysseae oc-
tavo.
Ad., I, 8, 81 : Eodem bibere
poculo est iisdem affici incom-
modis malisque communibus
obnoxium esse. (Plaut., Casina,
863.)
Ad., I, 5, 39 : Xe Hercules
quidem adversus duos.
Ad., III, I, 89 : Amantium
irae... Hujusmodi dissidiola,
quae nonnumquam incidunt in-
RABELAIS ET ERASME.
23 I
Rabelais.
fraichissements et aiguillons d'a-
mour.
XIV : Je luy remonstroys qu'elle
me les debvoit mettre au des-
soubz des oeilz, pour mieux voir
ce que j'en vouldroys ferir, affin
que Momus ne trouvas! en elle
chose aulcune imperfaicte et
digne de correction, comme il
feist en la position des cornes
bovines.
XIV : irriter les freslons.
XIV : mouvoir la camarine.
XIV : èy^^oS»'/ aSwpa ôwpa.
XV : affin de rien immonde ne
porter au service divin.
XV : Choze bien commune et
vulguairc entre les humains est
le malheur d'aultruy entendre,
praevoir, congnoistre et prae-
dire. Mais ô que chose rare est
son malheur propre praedire etc.
Et que prudcntement le figura
yEsope en ses apologes, disant
chascun homme en ce monde
naissant une bezace au coul por-
ter, on sachet de laquelle davant
pendent sont les faultes et mal-
heurs d'aultruy, tousjours expo-
sées à nostre veue et congnois-
sance; on sachet darriere pen-
dent sont les faultes et malheurs
propres.
XVI : celluy lieu ... abonde en
sorcières plus que ne feist onc-
, ques Thcssalie.
Érasme.
ter amicos, quasi rénovant ami-
citiam.
Ad., I, 5, 74 : Momo satisfa-
cere... Aristoteles (p. a. III, 2, 7)
meminit hujus qui naturam in-
cusavit quod bobus cornua in
capite ac non potius in armis
addiderit quo vehementius pos-
sint ferire... Ad quod allusisse
videtur Lucianus {Ver. hist., II,
3) cum scribit se vidisse boves
quibus cornua inessent non in
fronte, sed sub oculis.
Ad., I, I, 60 : Irritare cra-
brones.
Ad., I, I, 64 : Movere Cama-
rinam.
Ad., I, 3, 35 : Hostinm munera
non munera.
Apoph., III {Diog., 176) : In
templum nihil oportere ingredi
sordidum.
Ad., I, 6, 90 : Non videmus
manticae quod in ter go est (Ca-
lullus in Scazonte) id est, non
videmus nostra ipsorum vitia,
cum aliéna curiosis oculis pers-
piciamus. Proverbium ex Apo-
logo quodam Aesopico (ex Sto-
baeo)... Finxit Aesopus singulos
mortales binas habere manticas,
hoc est, peras, alteram ante pec-
tus, alteram a scapulis tergoque
propendentem. Sed in priorem
inquit aliéna vitia immittimus,
in posteriorem nostra.
Ad., I, 3, 12 : Thessala mil-
lier... Plinius docet magiam ad
Thessalos usque propagatam
diu ab ea gente cognomen obti-
nuisse.
232
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XVI : Quel interest encourrez
vous avec elle conférant .''
XVII : sus huyct feueilles... es-
crivit quelques briefz vers.
XVIII : Quantes foys vous ay je
ouy disant que le magistrat et
l'office descœuvre l'homme...
C'est à dire que lors on con-
gnoist certainement quel est le
personaige, et combien il vault,
quand il est appelé au manie-
ment des affaires. Paravant,
sçavoir est, estant l'homme en
son privé, on ne sçait pour cer-
tain quel il est.
xviii : non courante, comme
bacheliers insensez, mais assise,
comme beaulx docteurs regens.
xviii : elles commencèrent es-
corcher l'homme, ou gluber,
comme le nomme Catulle.
XIX : elles imaginent que soit
l'entrée du sacré Ithyphallc.
XIX : Vous sçavez comment à
Croquignoles quand la nonnain
seur Fessue feut par le jeune
Britfault dam Royddimet en-
groissée et, la groisse congnue,
appellée par l'abbesse en chapi-
tre et arguée de inceste, elle
s'excusoit, alléguante que ... ce
avoit esté par violence et par la
force du frerc Royddimet. L'ab-
besse replicante et disante :
« Meschante, c'estoit on dor-
touoir : pourquoy ne crioys-tu
pas? Nous toutes eussions couru
à ton ayde. )' Respondit qu'elle
Érasme.
Apopli., II {Chilo, 22) : Divina-
tionem non esse detestandum.
Ad., I, 7, 91 : Sibyllae foliitm.
Cumanae Sibyllae mos erat ...
in palmarum foliis oracula scri-
bere.
Ad., I, 10, 76: Magistratus vi-
rum indicat... Sensus est, in vita
privata vix satis perspici possc
mores et ingenium hominis. Vc-
rum si committas imperium, ui
quod libcat idem liceat, tum
demum apparere quo sit animo.
Ad., II, 5, 98 : Eseniiiis atm
Pacidiano (sub fin.) : Nam servi-
ta theologiae baccalaureus erat,
currens aut sedens, formatus an
mox formandus incertum.
Colloq. {Puerp.) : Si verum est
quod rumore populari jactatur,
haec mater familias sustinuit
deglubere maritum suum.
Ad., III, 3, 63 : Phallus Deo.
Columella Priapum Iihyphallum
vocat.
Colloq. (IxQvofayîa) : Mie mihi
succurrit fabula quam nupcr
Dominicanus quidam narravit.
Virginem sacram oppresserat
adulescens : uteri tumor arguit
faclum : convocatus est virgi-
num chorus, praesedit abbatissa.
Accusata est. Inhciali statui non
erat locus. Argumentum erat
necessarium. Confugit ad statum
qualitatis... Oppressa sum a va-
lentiore. At saltem exclamasses.
Fccissem, inquit, sed in dormi-
torio nefas est solvere silentium.
RABELAIS ET ERASME.
233
R.\BELAIS.
ne ausoit crier on dortouoir,
pour ce qu'on dortouoir y a si-
lence sempiternelle.
XXX : et tousjours obturbcz
comme un aultre Davus.
XXI : suys d'advis que mou-
vons toute pierre.
XXI : Les cycnes ... ne chantent
jamais sinon quand ilz appro-
chent de leur mort.
XXIII : Comme les aigles jec-
tent les tortues pour les casser,
tesmoing la teste pelée du poète
iEschylus. (Cf. IV, xvii.)
XXIV : La mocquerie est telle
que de la montaigne d'Horace,
laquelle cryoit et lamcntoyt
énormément, comme femme en
travail d'enfant. A son cris et la-
mentation accourut tout le voi-
sinage en expectation de veoir
quelque admirable et mons-
trueux enfantement; mais enfin
ne nasquit d'elle qu'une petite
souriz.
XXIV : Se mocquc qui clocquc.
(Cf. G., 20.)
XXV : Plus vrai n'est la vérité
qu'il est certain que seras coqu.
Érasme.
Ad., III, 9, 95 : Qui contutbat
omnia. (Cf. Ter., Andr., 601 ; Da-
vus. Jam perturbavi omnia.)
Ad., I, 4, 3o : Omncm moverc
lapidem ... nil intentatum relin-
quere.
Ad., I, 2, 55 : Cygnea cantio.
Convenit in eos qui suprcmo
tempore vitae facunde disse-
runt. . . Porro cygnos instante
morte mirandos quosdam edere
caiitus tam omnium literis est
celebratum quam nuUi vel com-
pertum vel creditum.
Ad., III, 7, I (p. 770) : Scara-
baeus aquilam quaerit. Aquila ...
tcstudinem raptam ex alto ... in
saxum demittit ... ut rupta
testa carne vesci possit. Quam-
quam in Aeschylo parum aqui-
linis fuit oculis, cum in hujus
albicantem calvariam demissa
testudine miserum occiderat.
Ad., I, 9, 14 : Parturiunt mon-
tes nascetur ridicuhis mus (Hor.,
A. P., iSg)... Cum olim rudes
homines vidèrent in monte ter-
ram intumescere moverique,
concurrunt undiquc ad tam hor-
rendum spectaculum, cxpectan-
tcs ut terra novum aliquod por-
tentum ederet, monte nimirum
parturiente. Tandem ubi diu
suspensis animis expectassent
mus prorepsit e terra.
Ad., III, 2, 21 : Loripedem
reclus derideat ... perinde quasi
claudus claudo claudicationis
vitium objiciat.
Ad., IV, 9, 2 : Vero verius
(Mart-, VIII, 76, 8)... Non dissi-
t34
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XXV : Voyez cy le vray Ollus
de Martial, lequel tout son es-
tude addonoit à observer les
maulx et misères d'aultruy; ce
pendant sa femme tenoit le bre-
lant. Il de son cousté pauvre
plus que ne feut Irus, au de-
mourant glorieux, oultrecuydé,
intolérable ... en un mot miaya-
),a^wv, comme bien proprement
telle peaultraille de belistran-
dien nommoient les anciens...
Il ne sçait le premier traict de
philosophie qui est : Congnoys-
TOi et, se glorifiant veoir un
festu en l'œil d'aultruy, ne voyt
une grosse souche laquelle luy
poche les deux œils. C'est un tel
Polypragmon que descript Plu-
tarche. C'est une aultre Lamic,
laquelle en maisons estranges,
en public, entre le commun
peuple, voyant plus penetram-
mcnt qu'un oince, en sa maison
propre estoit plus aveugle qu'une
taulpe : chés soy rien ne voyoit,
car, retournant du dehors en
son prive, oustoit de sa teste ses
œilz exemptiles comme lunettes,
et les cachoit dedans un sabot
attaché darriere la porte de son
logis.
XXV ; par Coscinomantie.
XXVII : je ne te conseille chose
que je ne feisse, si j'estoys en
ton lieu.
XXVII : Leur son est plus fati-
dicque que les chauldrons de
Juppiter en Dodone.
Érasme.
mili forma dicimus certo cer-
tius.
Ad. I, 6, 85 : Aedibus in uos-
tris, etc. Martialis Ollum quen-
dam notât qui malorum alieno-
rum crat observator curiossimus
cum ipse uxorem haberet adul-
téra m.
Ad., I, G, 76 : Ifo paiiperior.
Ad., I, 6, 88 : Messe tenus
propria vive. Ostentatorem divi-
tiarum déganter Alexis (Athen.,
VI, 23o c) TîTwxaXi^ova dixit, eo-
dem verbo declarans fastum cum
paupertate conjunctum.
Ad., I, 6, 95 : Nosce teipsum...
Tria sapientum apophthcgmata.
Quorum primum est yvwOt atav-
TÔv. Nosce teipsum.
Ad., I, 6, 91 : Festucam ex al-
terius oculis ejicere . . . aiunt
quosdam esse qui festucam vi-
deant in oculo fratris, in suo
trabem non videant.
Ad., I, 6, 85 : Aedibus in 7ios-
tris... Plutarchus cpt>.oitpaY(jioaû-
v/jv définit... Curiositatcm, stu-
dium aliéna mala cognoscendi,
atque id hominum gcnus lamiis
similes ait, quae domi oculos re-
conditos habent, foras egressu-
rae rcponunt. Atque ita fit ut
domi caccutiant, foris sint ocu-
latissimac.
Ad., I, 10, 8 : Cribro divinare.
Genus hoc divinandi suspenso
cribro in hodicrnum tcmpus us-
que durât.
Ad., III, 9, 90 : Stiadeo quod
ipse facturus essem. (Od., V,
189.) Calypso à Ulysse.
Ad., I, I, 7 : Dodoneum aes.
Suidas ait oraculum Jovis, quod
crat olim in Dodona, |lehetibus
RABELAIS ET ERASME.
235
Rabelais.
xxvn : Ce mot te soit comme
une muraille de bronze (V, i5).
Hor., Epp., I, I, 60.
xxviii : le temps matte toutes
choses. Il n'est le marbre ne le
porphyre qui n'ayt sa vieillesse
et décadence.
XXVIII : tu ferois pis que les
Géants.
XXX : Reste un petit scrupule
à rompre.
XXXII : Certes Platon ne sçait
en quel rang il les doibve coUo-
quer, ou des animaux raisonna-
bles ou des bestes brutes.
XXXIII : les laisseroit éternelle-
ment pourrir avecques leurs fem-
mes sans corrival aulcun.
XXXIV : De meschantes gens je
ne prens rien. Rien jamais des
gens de bien je ne refuse.
XXXV : De main en main vous
est la lampe baille'e.
Erasme.
aereis undique cinctum esse, ita
ut invicem sese contingerent.
Ad., II, 10, 25 : Murus ahe-
neiis... usurpatur pro certo et
immutabili animi décrète.
Ad., III, 2, 100 : Vitiat lapi-
dent longum tempus. Saxum quo-
que temporum diuturnitas ab-
sumit.
Ad., II, 5, 44: Ciim dis pugnare
dicuntur qui vel naturae répu-
gnant vel adversus fatalem ne-
cessitatem reluctantur. Sump-
tum a gigantum fabula. (Cic,
de Sen., g 5. Cf. aussi Ad., III,
10, 93. Gigantum arrogantia.)
Ad., IV, 5, 66 : Scriipuhim in-
jicere. Ter in Andria (940). At
mihi unus scrupulus etiam res-
tât qui me habet maie.
Mor. Enc, c. xvii : Nam quod
Plato dubitare videtur utro in
génère ponat mulierem, rationa-
lium animantium an brutorum,
nihil aliud voluit quam insignem
ejus sexus sultitiam indicare.
(Divinus ille Plato dubitare vi-
detur utro in génère ponat mu-
lierem, rationalium an bruto-
rum. Tiraqueau, lex I, 11° 64.)
Ad., II, i, 17 : Sine rivali di-
ligere. (Hor., A. P., 442) dicun-
tur qui stulte mirantur quod
nemo alius concupiscet. « Quam
se amans sine rivali... » (Cic,
ad Q. frat.)
Apoph., V {Ci-assus, 9) : A bo-
nis civibus petam consulatum, a
malis nequaquam.
Ad., I, 2, 38 : Citrsit lampada
trado. M. Varro, De re rust.
(III, 16, 9). Quibus verbis signi-
ficat se alteram sermonis partem
Merulae tradere, isque in diccndi
viccm succedit.
236
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XXXV : Que me dictes vous ?
demanda Panurge.
Ce que avez ouy, respondit
Trouillogan.
Que ay ge ouy ? demanda Pa-
nurge.
Ce que j"ay dict, respondit
Trouillogan.
XXXV : un ancien philosophe
interrogé s'il avoit quelque fem-
me qu'on luy nommoit. Je l'ay
(dist-il) amie, mais elle ne ma
mie je la possède, d'elle ne suys
possédé.
XXXV : ... une fantesque de
Sparta. On luy demanda si ja-
mais elle avoit eu affaire à hom-
me. Respondit que non jamais,
bien que les hommes quelques
foys avoient eu affaire à elle.
XXXVII : Vous me semblez à
une souriz empegée; tant plus
elle s'efforce soy depestrer de la
poix, tant plus elle s'en embrene.
XXXVII : J'ay souvent ouy en
proverbe vulguaire qu'un fol en-
seigne bien un saige.
XXXVII : un mesme horoscope
estre à la nativité des Roys et
des Sotz; et donnent exemple de
Aeneas et Choroebus lequel Eu-
phorion dict avoir esté fol, qui
curent une mesmes genethlia-
que (éd. F. i552).
XXXVIII : fou de toutes heures.
Érasme.
Colloq. famil. :
G. Quid tu narras .'
L. Hoc quod audis.
G. Quid ego audio .'
L. Hoc quod narro.
Apopli., III {Aristippus, 3i) :
Cuidam objicienti quod Philo-
sophus haberetur a Laide : « Im-
mo Lais » inquit « habetur a me
non, ego a Laide. »
Apoph. (Lacaeiiariim, 3o) : La-
caena rograia num virum acce-
sisset, non, inquit, sed illc ad me.
Ad., III, 3, 68 : Mus picem
gustans... adagii significatio, cx-
perientiam maie cessisse. Siqui-
dem mus imperitus, si quando
in picem inciderit, aut périt,
aut vix eluctatur, ac deinde pe-
riculi memor timet contingere.
Ad., I, 6, I : Saepc etiam est
holitor valde opportiina locutus
... a viro stulto nonnumquain
sapiens dictum proficisci.
Ad., I, 3, I : Aut regem aut
fattium masci oportere (Seneca,
Apocol).
Ad., II, 9, 64: Stultior Coroe-
bo. Servius indicat sumptum
(Verg., A., II, 341) ex Eupho-
rione. Hune, inquit, Coroebum
stultum inducitEuphorion,quem
et Vergilius sequitur.
Ad., I, 3, 86 : Omnium liora-
rum liomo. Qui seriis pariter ac
jocis esset accomodus et quicum
assidue libeat convivere.
RABELAIS ET ERASME.
287
Rabelais.
xxxvni : il passeroit de une
srande toise.
XL : comme vous sçavez que
pecuniae obediiint omnia.
XL : le temps meurist toutes
choses; par temps toutes choses
viennent en évidence; le temps
est père de vérité.
XLii : peciinia est aller san-
guis.
XLii : Advise que mon verdun
ne soit plus long que ton espade.
XLii : ayant perdu au jeu tout
son argent.
XLiii : si en la rivière de Loyre
je jectois une goutte d'eau de
mer, pour ceste unique goutte
... personne ne la diroit sallée.
XLiii : En cas que le volussiez
totalement de son office déposer,
je vous priray fort me en faire
un présent et pur don.
XLiv : comme vous sçavez que '
rare est l'affection des peratres,
vitrices, noverces et meratres
envers les enfans des desfuncts
premiers pères et mères.
XLv : par vellication et érec-
tion des aureilles (qui est, sçelon
la doctrine des saiges ^^igyptiens,
membre consacré à mémoire).
XLvi : passera son temps au-
tant joyeusement que feist onc-
que Domitian le croqueniousche.
Érasme.
Ad., III, 4, 73 : Sedecim pedi-
bits siiperavit ... pro maximo in-
tervallo. Cf. II, 3, 82. Multis pa-
rasangis praeciirrere.
Ad., I, 3, 87 : Pecuniae obe-
diunt omnia. (Eccles., X, 19.)
Ad., II, 4, 17 : Tempiis omnia
révélât... Gellius admonet quen-
dam veterum poetarum Verita-
tem temporis filiam vocasse,
quod licet aliquando lateat, ta-
men temporis progressu in lu-
cem emergat.
Ad., II, 8, 35 : Pecuniae vir.
... T'àpY'jp'.Qv £<7xiv ai[ia xai 'Î^'J"/^
PpOTOÏÇ.
Ad., II, g, i3 : Si tibi macliae-
ra est, et nobis veriiina est domi.
(Plaut., Bacch., 882.)
Ad., I, 3, 16 : Zonam perdidit...
Ibit eo quo vis qui zonam per-
didit. (Hor., Epp., II, 2, 40.)
Ad., IV, 2, 58 : Gutta vini.
Gutta vini non miscetur aquae
mille congiis. [Mais cela me pa-
raît plutôt tiré de Gic, Fin., III,
g 45. Interit magnitudine maris
Aegaei stilla muriae.]
Apoph., III {Agesilatis, i8):Ni-
cias si nihil peccat, dimitte ho-
minem : si peccat, mihi dimitte,
sed omnino dimitte.
Ad., II, 2, 95 : Odiiim nover-
cale legimus, propterea quod
novercis omnibus innatum sit
fatale et irreconciliabile odium
in privignos.
Ad., I, 7, 40 : Aurem vellere...
Ut frons antiquitus erat sacra
Genio... veluti scribit Servius...
ita auris Memoriae deae.
Ad., II, I, 84 : Ne miisca qiii-
dem. Domitiani consuetudinem
notans, cui mos erat quotidie
238
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XLvi : A infinité rien ne peut
deschoir, rien ne peut estre ad-
joinct, comme prouve Aristo-
teles.
XLViii : comme les pontifes de
Cybele... si chappons faussent et
non galls.
xLviii : Moyennantes les loigs
dont je vous parle, n'est ruffien
qui violentement ne ravisse quel-
que fille il vouldra choisir... de
la maison de son père... si le
ruffien se y a une foys associé
quelque Myste.
XLviii : contraire par diamètre
entier.
L : et de la longue excuse de
Pénélope pendant l'absence de
son mary Ullyxes.
LU : hors le ject de pierres.
Érasme.
sibi secretum horarium captare,
nec intérim aliud fere agebat
nisi quod muscas captas stilo
configeret.
Ad., IV, 8, 4 : Nihil potest,
nec addi nec adimi. De perfectis
operibus ita vulgo dici solitum
indicat Aristoteles. {Eth. N., II,
6,9.)
CoUoq. {Conviv. profamim) :
Non es gallus Cybeles , neque
gallus gallinaceus, at forte Gal-
lus gallaceus.
CoUoq. {Virgo \i.t[L<\iiyont.oi) : Sic
definiunt quidam et matrimo-
nium esse ratum, quod insciis
aut etiam invitis parentibus in-
ter puerum et puellam per verba
de praesenti (sic enim illi lo-
quuntur [A, IV, i, g et 21]) con-
tractum est. Atqui istud dogma
nec naturae sensus approbat,
nec veterum leges nec Evange-
lica aut Apostolica doctrina.
Ad., I, 10, 45 : Diametro dis-
tant.
Ad., I, 4, 42 : Penclopes telum
retexere ... mulier astuta quod
interdiu texisset, id noctu rete-
xere coepit.
Ad.j I, 3, 93 : Extra telortim
jactum.
Quart Livre.
Ane. prol. : en nombre tant
multiplié que par leur vol, ilz
tollissoient la clarté du soleil
aux terres subjacentes.
Ane. prol. : Vrayement vous
ne fustes oncques de mauvaise
pie couvés (V, 6).
Apoph., I [Leonidas, 47) : Quo-
dam dicente prae jaculis Bar-
barorum nec solem videre lice-
bit : « Annon, » inquit « lepi-
dum fuerit, si cum illis sub um-
bra pugnaturi sumus. »
Ad., I, 9, 26 : Mali corvi ma-
lum ovum. Apte usurpabitur quo-
ties a malo praeceptore discipu-
RABELAIS ET ERASME.
239
Rabelais.
Aiic. prol. : la sentence d'un
ancien pantagruéliste :
Ce n'est, dict il, louange popu-
[laire
Aux princes avoir peu complaire.
Ane. prol. : Plus vous plaist ce
que disoit le bon Evispan de
Verron : « Beaucoup et du bon. »
Ane. prol. : et aultres de pa-
reille farine.
A71C. prol. : et choisir arbre
pour pendaige, comme feit la
signore Leontium, calumniatrice
du tant docte et éloquent Theo-
phraste.
Prol. : ... l'Evangile, onquel
est dict {Luc, 4) en horrible
sarcasme et sanglante dérision
au médecin négligent de sa pro-
pre santé : Médecin, ô gueriz
toy même... Cl. Galen... en
santé soy maintenoit ... par
craincte de tomber en ceste vul-
gaire et satyricque mocquerie
'IriTpb; âXXwv, àuToç IXxedi (ipûwv.
Médecin est des autres en eftect :
Toutefois est d'ulcères tout in-
[fect.
Prol. : Advint qu'il perdit sa
coingnée... Mercure... ject es
pieds de Couillatris les trois
coingnées, etc., etc.
Érasme.
lus malus proficiscitur; ex im-
probo pâtre filius improbus.
Ad., I, 4, I... Nam Horatius
in Epistolis (I, 17, 85) ad hune
modum scribit : Principibus pla-
cuisse viris non ultima laus est.
Ad., I, 6, 3i : Mîilti tonique...
Proverbium locum habuerit quo-
ties aut testes aut convictores
significamus idoneos.
Ad., III, 5, 44 : Nostrae fari-
nae. Ejusdem farinae dicuntur
inter quos est indiscreta simili-
tude.
Ad., I, 10, 21 : Suspendio dili-
genda arbor. In re vehementer
indigna... Inde natum, quod olim
in Theophrastum philosophum
praecipuum meretricula nomine
Leontium ausa sit scribere.
Ad., IV, 4, 32 : Aliorum medi-
cus... Utitur eo Plutarchus in
commcntario quem inscripsit
adversus Colotem. Convenict in
eos qui aliis sapiunt, non sibi,
aliis oculati sunt et cauti, non
sibi. In eundem sensum usus est
Christus apud Lucam. Judaeis...
respondit ad hune modum : ...
Omnino dicetis mihi parabolam
hanc, Medice cura teipsum.
Ad., IV, 3, 57 : Fluvius non
semper fert secures. Natum ab
apologo Aesopico : Cuidam cae-
denti sylvam securis e manibus
excidit. Mercurius invocatus red-
didit argentcam. Neganti suam
esse reddidit auream. Hanc quo-
que suam esse neganti ferream
tandem rcstituit et illas insuper
240
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
Ep. dcd. : à l'exemple du Phoe-
nix ... pour en icelluy me brus-
ler.
H (B) : (le taraude) change de
couleur selon la variété des lieux
es quelz il paist et demoure, et
représente la couleur des herbes
... généralement de toutes choses
qu'il approche. Cela luy est
commun avecques le poulpe ma-
rin, c'est le polype,... avecques
le chameleon ... près de Panta-
gruel ... le poil et la peau luy
rougissoit; près du pilot son poil
apparut tout blanc. Lesquelles
deux dernières couleurs sont au
chameleon déniées.
m (B) : Voguant à rames et à
vêles. (Cf. IV, 56.)
m (B) : scelon le dict de Hé-
siode, d'une chascune chose le
commencement est la moytié du
tout.
IV (B) : Jadis un Romain, nom-
mé Furnius, dist à Caesar Au-
guste recepvant à grâce et par-
don son père, lequel avoit suyvy
la faction de Antonius. .\ujour-
dhuy me faisant ce bien, tu me
as reduict en telle ignominie,
que force me sera vivant, mou-
rant, estre ingrat réputé par im-
potence de gratuité.
Érasme.
donavit. Alius quidem eundem
eventum sperans, etc.
Ad., II, 7, 10: Phoenice rarior.
Ovidius in Transform, lib. XV,
400... Se super imponit finitque
in odoribus aevum.
Ad., III, 4, I : Chamaeleonte
mutabilior ... tradidit Plinus,
VIII, 32, illud addens hoc ani-
mal toto corpore reddere colo-
rem quemcumque proximum at-
tigerit, praeter ruhrum et album.
Ad., I, I, 93 : Polypi mentent
obtinet. Plutarchus in Symposia-
cis conatur causam reddere de
polypo, quamobrem non tan-
tum mutet colorem ... in metu :
verum etiam sese ad saxi quod-
cumque id fucrit colorem acco-
modet.
(Rabelais a probablement tiré
ses descriptions directement de
Pline et de Plutarque.)
Ad., I, 4, 18 : Remis velisque.
... summus est nautarum cona-
tus.
Ad., I, 2, 39 : Principium di-
midium totius. ... signiricatum
est maximam ditficultatis par-
tem in aggrediundo negotio si-
tam esse. Hemistichium est He-
siodi, citante Luciano in Her-
motimo.
... facilem sibi reddidit Fur-
nius Caesarem Augustum, quod
cum patri Antonianas partes sc-
cuto veniam impetrasset, dixit :
« Hanc unam, Caesar, habeo in-
juriam tuam; effecisti ut vive-
rem et morerer ingratus. » Se-
neca de Benef, II, 25, i. (Érasme
aussi donne ceci dans les Apopli.,
lib. VIII, 42, mais je crois que
Rabelais l'ait tiré plutôt Je Se-
RABELAIS ET ERASME.
241
Rabelais.
VII (B) : Ita sont choux ; vere,
ce sont pourreaux. Mais rr. rrr.
Vous n'entendez ce languaige.
VIII : Comme vous sçavez estre
du mouton le naturel tousjours
suivre le premier, quelque part
qu'il aille. (Aussi le dict Aristo-
teles, lib. IX de Hist. Animal,
estre le plus sot et inepte ani-
maut du monde (B.).)
La première partie vient de
-Merl. Cocai, XI, 146 : Illico (nam
mos est ovium seguitare prio-
rem).
XI : comme l'aymant à soi le
fer attire.
XI : Me souvient avoir leu que
Antigonus, roy de Macedonie,
un jour entrant en la cuisine de
ses tentes et y rencontrant le
poète Antagoras, lequel fricas-
soit un congre, et luy même te-
noit la paille, luy demanda en
toute alaigresse : Homère fricas-
soit il congres lorsqu'il descri-
voit les prouesses de Agamem-
non ? — Mais, respondoit Anta-
goras au roy, estimes tu que
Agamennon, lorsque telles prou-
esses faisoit, feust curieux de
sçavoir si personne en son camp
fricassoit congres.
REV. DES ET. RABELAISIENNES. VI
Erasme.
nèque, parce que plus bas il
donne deux citations de Sénèque
de Ben.)
Ad., IV, 5, 3o : Mira de lente.
... quoties res humiles et pusil-
lae magnificis laudibus attolle-
rentur.
Ad., II, 4, 34 : Canina facun-
dia. ... siquidcm >• litera quae
in rixando prima est, canina vo-
catur.
Ad., III, I, 95 : Ovitim mores.
... Aristoteles, lib. de natur.
anim. nono... Nam et ovium in-
genium, quemadmodum aiunt,
simplex et stolidum. Siquidem
est omnium quadrupedum iner-
tissimum. (In nive) ... périt nisi
pastores mares adduxerint. Nam
ita demum consequuntur.
Ad., I, 7, 56: Omnia attrahens
lit magnes lapis... Metaphora
ducta a natura lapidis, ferrum
ad se trahentis.
Apoph., IV [Antig., 17) : Anla-
goram Poetam in tentorio con-
grum coquentem, atque ipsum
patellum versantem , deprehen-
dit Antigonus a tergo stans, ei-
que dixit : « Putasne, O Antago-
ra, Homerum cum Agamennonis
res gestas scriberet, coxisse con-
grum .? » Contra haec Antago-
ras : « Et tu, Rex, putasne Aga-
memnonem cum illas res gere-
ret, fuisse curiosum si quis in
exercitu congrum coqueret ? »
Je crois que Rabelais a puisé
ce conte d'Érasme plutôt que de
Fulgosius (VI, 2, g 24) à cause
des ressemblances spéciales que
j'ai indiquées. De l'autre côté, je
16
242
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XI : J'estois avecques le ba-
guaige on quel lieu vostre hon-
neur neust porté soy cacher.
XII : Briefe déclaration, etc.,
fol. 3oB. Rane gyrine, grenoille
informe. Les grenoilles en leur
première génération sont dicts
Gyrins, et ne sont qu'une chair
petite, noire, avecques deux
grands œilz et une queue. Dont
estoient dictz les sots gyrins.
Plate in Theaeteto. Aristoph.,
Plin., lib. IX, cap. 5i. Aratus.
XIV : les paiges jouoient à la
mourre à belles chiquenauldes
[G, 22).
XV : l'argent de Basché plus
estoit aux Chicanous et records
pestilent, mortel et pernicieux
que n'estoit jadis l'or de Tho-
lose et le cheval Sejan a ceulx
qui le possédèrent.
Érasme.
suis d'opinion qu'il a tiré le
conte de Timon le misanthrope
à la fin de l'Ancien prologue de
Fulgosius, IX, II, g 17, plutôt
que d'Érasme, Apoph., V (T^z-
mon, II).
Ad., V, I, 1 : Tu in legione
ego in ciilina. Plaut., Truc.
(6i5). Militi coquus : Sis tu in
legione bellator si vis, at ego in
culina Ares. [Ritschl change la
lecture : Si tu Bellonae bellator
dues at ego Culinae clueo.]
Ad., II, I, 34 : Rana gyrina
sapientior. Plato in Theaeteto.
« At ille nihilo magis antecelle-
bat prudentia quam rana g>'ri-
na » ab informi partu ranarum
quem Graeci ^upivou; vocant, a
figura corporis in gyrum orbi-
culati... Suidas Aristophanis ad-
ducit testimonium. ... Plinius,
lib. IX, cap. 5i. Ranae ... pariunt
minimas carnes nigras, quas gy-
rinos vocant oculis tantum et
cauda insignes. ... Meminit et
Aratus.
Ad., I, 8, 23 : Dignus est qui-
cum in tenebris mices. ... Est au-
tem micare lusus genus quod-
dam, quod adhuc apud Italos
durât, ut repente porrectis digi-
tis certantium uterque numerum
divinet.
Ad., I, 10, 98 : Aurum liabet
Tolosanum. In eum qui magnis
ac fatalibus afficitur mails, no-
voque ac miserando exitu périt.
Refertur ab A. Gellio (III, 9,
1-7)-
Ad., I, 10, 97 : Equum habet
Seianum dicebatur in calamito-
sum et ad extremam inopiam
reductum. Allegoria sumpta est
RABELAIS ET ERASME.
243
Rabelais.
XVI : Il me soubvient d'un
antique gentilhomme Romain
nommé L. Neratius. Il estoit de
noble famile et riche' en son
temps. Mais en luy estoit ceste
tyrannique complexion, que is-
sant de son palais il faisoit em-
plir [l'escarcelle et gibessière de
son varlet (A)J les gibessières de
ses varletz d'or et d'argent mon-
noyé et rencontrant par les rues
quelques mignons braguars et
mieulx en poinct [sans d'iceulx
estre aulcunement offensé, B],
leurs donnoit de grands coups
de poing en face. Soubdain
après, pour les appaiser et em-
pescher de non soy complaindre
en justice, leurs departoit de
son argent, tant qu'il les rendoit
contens et satisfaictz scelon l'or-
donnance d'une loig des douze
tables.
XVII : ... la mort de Aeschylus,
comme luy eust fatalement esté
par les vaticinateurs predict,
qu'en certain jour il mourroit
par ruine de quelque chose qui
tomberoit sur luy, iceluy jour
s'estoit de la ville ... esloigné...
Et demeura on mylieu d'une
grande praerie... Aeschylus ce
non obstant par ruine feut tué,
et cheute d'une caquerolle de
tortue, laquelle d'entre les grj'--
phes d'une aigle haulte en l'air
tombant sus sa teste luy fendit
la cervelle.
XVII : Plutarchc aussi on livre
qu'il a faict de la face qui appa-
Lrasme.
ab equo quodam fatali, cui à
Cn. Seio domino nomen indi-
tum est Seiano. Refert. A. Gel-
lius, III, 9.
Apoph., III [Diog., 66) : A. Gel-
lius narrât de quodam qui pro
delectamento habebat manu de-
palmare homines, moxque c
crumena quam in hoc circum-
ferebat jussit numerari mulctam.
Gellius, XX, I, § i3 : L. Vera-
tius (Neratius , Gryphius) fuit
egregie homo improbus atque
inmani vecordia. Is pro delecta-
mento habebat os hominis liberi
manus suae palma verberare.
Eum servus sequebatur ferens
crumenam plenam assium; ut
quemque depalmaverat, nume-
rari statim secundum duodecim
tabulas quinque et viginti asses
jubebat.
Ad., II, 9, 77 : Non contingat
servari. Huic (aquilae) ingenium
est testudines raptas frangere e
sublimi jaciendo. Atque hac
sorte ait Aeschylum poetam in-
teriisse cum praedictum esset
eum ruina interiturum : isque
quo caveret, eum diem sub dio
perseverasset. Nam aquila de-
cepte splendore capitis calvicio
renidentis ad solem, dum saxum
esse putat, testudinem illisit, ut
fractae camibus vesceretur. Au-
tor 'Valcrius Maximus, lib. IX,
cap. X (xii, E. 2).
Ad., I, 5, 64 : Quid si cacliim
ruât?... Plutarch. in lib. De fa-
244
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
roist on corps de la lune allègue
un nommé Phenace, lequel gran-
dement craignoyt que la lune
tombast en terre, et avoit com-
misération et pitié de ceulx qui
habitent soubs icelle, comme
sont les Aethiopiens et Tapro-
baniens si une tant grande masse
tomboient sus eulx. Du ciel et
de la terre avoit paour sembla-
ble s'ilz n'estoicnt deument ful-
ciz et appuyez sus les colonnes
de Atlas, comme estoit l'opinion
des anciens, sçelon le tesmoi-
gnage de Aristoteles, lib. V, Me-
ta ta phys.
XVII : Plus de Zeusis le painc-
tre, lequel subitement mourut à
force de rire, considérant le mi-
noys et pourtraict d'une vieille
par lui représentée en paincture.
XVIII : Pyrrhon, estant en pa-
reil dangier que nous sommes
et voyant un pourceau près le
rivaige, qui mangeoit de l'orge
espandu, le declaira bien heu-
reulx en deux qualitez, sçavoir
est qu'il avoit orge à foison et
d'abondant estoit en terre.
XX : Je suys nul.
XX : nous allons de Scylle en
Carybde. (Cf. V, i8.)
XXI : Vous ne dictes aultre
chose.
XXI : que je vous espluche à
contrepoil : Beattis vir qui non
abiit. (Ps. I, I.)
Erasme.
cie qiiae apparet in orbe lunae
citât Phenacem quendam qui
metuerit ne luna decideret in
terram, qui commiseratus sit
vicem eorum qui lunae forent
subjecti, cujusmodi sunt Aethio-
pes et Taprobani, si tantum
pondus in eos rueret.
[C'est une erreur d'Erasme que
Rabelais a répétée. Phenaces en
Plutarche est Pharnaces.] Idem
veritus est de terra caeloque nisi
columnis Atlanticis fulcirentur.
Hoc unde manarit indicat Aris-
toteles Tà)v [jiETà xà çuffixd, V, scri-
bcns priscis illis et rudibus mor-
talibus persuasum fuisse caelum
hoc, quod videbant imminere,
Atlanticis humeris sustineri.
Ad., III, 5, I : Risus Sardo-
nius. ... Mortuus est et Zeuxis
pictor dum sine fine ridet anum
a se pictam.
Apopli., VII (Pyrrlio, 20) : In
tempestate conspiciens caeteros
animo dejectiores ... ostendit
porcellum in navi secure eden-
tem, dicens oportere sapientem
eam animantis imitari securita-
tem.
Ad., I, 3, 44: Nullus sum. Pro-
verbiale... Nullus sum, et occi-
di, pcrii.
Ad., 1, 5, 4 : Evitata Charybdi
in Scyllam incidi. Hoc est, dum
vito gravius malum in alterum
diversum incidi.
Ad., II, 5, 76 : Cantilenam
eandem canis. De eo qui moles-
tus est sacpius eadem inculcans.
Colloq. (Confessio Militisj :
SvRus. Equidem precor.
Rabiniîs. Credo, Pater noster
RABELAIS ET ERASME.
245
Rabelais.
XXII : Terre, terre, je voy terre.
XXII : ne craindre quand le cas
est evidentement redoubtable
est signe de peu ( ? fou ) ou
faulte de appréhension.
XXIII : ceste vague decumane.
(Cf. G. 5i; IV, 32; V, 22.)
. XXIII : les bons philosophes,
qui disent soy pourmener près
la mer et naviguer près la terre
estre chose moult seure et dé-
lectable.
XXIII : Pourtant icelluy (Dieu)
fault incessamment implorer,
invocquer, prier... Mais là ne
fault faire but et bourne; de nos-
tre part convient pareillement
nous évertuer et ... estre coopé-
ra teurs.
XXIII : De quante espesseur
sont les ais de ceste nauf.'' Elles
sont (respondit le pilot) de deux
bons doigtz espesses. ... Nous
sommes doncques continuelle-
ment à deux doigtz près de la
mort.
XXIV : Anacharsis ... interrogé
quel navire luy sembloit la plus
sceure, respondit : celle qui se-
roit en port.
Érasme.
inversum. Precationem, opinor,
Dominicam praepostere.
Ad., IV, 8, 18 : Terram video.
Sumptum a navigantibus. Cf.
aussi Apoph., lib. III {Diogenes,
48).
Ad., IV, 8, 12 : Neqiie terrac
moins timet neqne jlnctus ... fue-
rit autem quispiam insanus ac
doloris sensu vacans, si nihil
metuat neque terrae concussio-
nes neque fluctus, quemadmo-
dum de Celtis praedicant. (Aris-
tot., Eth. N., III, 7, 7.)
Ad., IV, 9, 54 : Deciimamim.
Olim decumanum fluctum dice-
bant pro magno, quod a nantis
observatum sit decimum quem-
que fluctum caeteris esse vehe-
mentiorem. (Ov., Met., XI, 53o.)
Decimae ruit impetus undae.
Ad., I, 2, 91 : Jiicundissima
navigatio juxta tevram, ambiila-
tio juxta mare. Plutarchus Sym-
pos. lib. (I, 4, 5).
Apoph., II {Lacon. Inst., 24) :
Sic esse invocandos deos ut si-
mul et manum imponamus et
nostram addamus operam; alia-
qui frustra invocari.
Apoph., VII {Anacharsis, 7) :
Cum rogasset quendam quanta
esset spissitudo tabularum nau-
ticarum, isque respondisset quat-
tuor digitorum, Tantillum, in-
quit, abstint a morte qui navi-
gant.
Apoph., VII (Anach., i3) : Per-
cunctanti quae naves essent tu-
tissimae, Quae, inquit, in siccum
protractae sunt.
246
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XXIV : interrogé desquelz plus
grand estoit le nombre, des
mors ou des vivens, demanda :
Entre lesquelz comptez vous
ceulx qui navigent sus mer?
XXIV : tu as eu paour sans
cause et sans raison. [Termi-
naison de A.]
XXIV : Faictes escorcher Pa-
nurge et de sa peau couvrez
vous.
XXV : Bn'efve déclaration, fol.
62 B. Hieroglyphicqiies. Sacres
sculptures. Ainsi cstoicnt dictes
les lettres des antiques saiges
Aegyptiens, et estoient faictes
des images diverses de arbres,
herbes, animaulx, poissons, oi-
seaulx, instrumens, parla nature
et office desquelz estoient repré-
senté ce qu'ilz vouloient desi-
gner...
avez veu la divise ... en une
ancre, instrument très poisant
et un Daulphin, poisson legier
sur tous animaulx du monde :
laquelle aussi avoit porte Octa-
vian Auguste voulant designer :
Haste toy lentement, fais dili-
gence paresseuse; c'est à dire
expédie, rien ne laissant du né-
cessaire.
D'icelles entre les Grecs a cs-
cript Orus Apollon.
Érasme.
Apoph., VII {Anacli., i5) : Ro-
ganti utrum arbitraretur plures
esse, mortuos an vivos : Navi-
gantes, inquit, in utro numéro
ponî5 ? dubitans an hi essent in-
ter vivos habendi qui vitam un-
darum ac ventorum arbitrio com-
misissent.
Ad., II, 3, 80 : Metum inanem
metuisti. Ubi quis formidat in
re tuta.
Ad., I, 2, 14 : Malum consi-
liiim. ... Lupus accusavit vulpem
apud Leonem aegrum laesae
majestatis ... quod non ad vis-
endum accessisset... Vulpes ...
inquit ... quoquoversum cir-
cum cursitavi tibique remedium
reperi : ... Si vivum lupum ex-
cories et illius pellem induas,
convalesces.
Ad., II, I, I. Festina lente...
manumenta literarum hierogly-
phicarum. Sic enim vocantur
aenigmaticae sculpturae, qua-
rum priscis saeculis multus fuit
usus apud Aegyptios vates ac
theologos ... si quid cogniiu di-
gnum judicassent, id animan-
tum rerumque expressis figuris
repraesentabant.
Ancora, quoniam navim remo-
ratur ... tarditatem indicat. Del-
phinus, quod hoc nullum animal
celerius, ... velocitatem indicat.
... Id autem symboli nihil aliud
velle quam Augusti Caesaris dic-
tum (jTVEùSs PpaSéw; ... admonens
his duabus vocibus ut ... adhi-
beretur simul et industriae cele-
ritas et diligentiae tarditas.
... Horus Aegyptius, cujus ex-
tant duo super hujusmodi sym-
bolis libri.
RABELAIS ET ERASME.
247
Rabelais.
Pierre Colonne en a plusieurs
exposé en son livre tuscan inti-
tulé Hypnerotomachia Polypliili.
XXVI : Autant en affectoit un
désespère tyran quand il dist :
« Moy mourant, la terre soyt
avecques le feu meslée;» c'est à
dire, périsse tout le monde. Le-
quel mot Néron le truant chan-
gea, disant : « Moy vivent, »
comme atteste Suétone. Geste
détestable parolle de laquelle
parlent Cicero, lib. 3, de fini-
bus, et Seneque, lib. 2, de Clé-
mence, est par Dion Nicaeus et
Suidas attribuée à l'empereur
Tibère.
xxvii : jadis en Athènes les
juges areopagites ballotans pour
le jugement des criminelz pri-
sonniers, usoient de certaines
notes scelon la variété des sen-
tences, par signifians condem-
nation à mort, par T absolu-
tion, par A ampliation, sçavoir
est quand le cas n'estoit encore
liquidé.
xxvii : Car la fin et catastro-
phe de la comoedie approche.
xxvii : Pindarus apertement
Érasme.
Da laltre parte élégante sculp-
tura mirai. Vno circulo. Vno
ancora. Sopra la stangula dil-
laqle se reuoluea uno Delphino.
Et qsti optimamêti cusi io li ïter-
pretai AEI :cnETAE BPAAEQS.
Semp festina tarde. Hypn., c. 7,
d. 7. recto.
Ad., I, 3, 80 : Me mortiio terra
misceatur incendio ... apud Sue-
tonium in vita Neronis... Quod
cum a quodam sermone com-
muni diceretur, Nero respon-
dens, Imô, inquit,... «Me vivo».
Meminit hujus proverbii M. Tul-
lius lib. De finibus bonoritm 3.
nia vox inhumana et scelerata
dicitur eorum, etc.. Item Sene-
ca, lib. De Clementia 2, cum
dicit multas voces sed destesta-
biles in vitam humanam perve-
nisse. (Dion Cassius, lib. LVIII,
23. Suidas, Tiberius, Suet., III,
62.)
Ad., I, 4, 36 : praeflgere...
Sed vero similius ... olim in ju-
diciis sortes quae mittebantur
in urnam triplicem notam ha-
bere. Ac quidem damnationis
esse symbolum, T absolutionis,
A ampliationis, id est quoties
significabant sibi parum adhuc
liquere.
Ad., IV, 10, 85 : Tristis litera.
... fuisse notam damnationis,
T absolutionis, NL ampliationis,
hoc est, non liquere.
Ad., I, 2, 36 : Catastrophe fa-
bulae. ... Lucianus eleganter exi-
tum eventumque negotii catas-
trophen appellat. {De mercede
serv., c. 10.) Ka'ca(iTp69iQ toO opâ-
[Aatoî.
Ad., I, 6, 64 : Cornicibiis vira-
h8
RABELAIS ET ERASME.
dist
etc.
Rabelais.
es déesses hamadryades,
XXIX : Quid jtiris, si nous nous
trouvions enveloppez entre An-
douilles et Quaresmeprenant, en-
tre Tenclume et les marteaulx?
xxxii : tant s'en falloit que
feust saye cramoisie, de laquelle
vouloit Parisatis estre les parol-
les tyssues deceulxqui parloient
à son filz Cyrus. (Cf. V, 20.)
xxxii : Corybantiant dormant :
dormoit corybantiant, les œils
ouvers comme font les lièvres
de Champaigne.
xxxii : Peschoit en l'air et y
prenoit escrevisses decumanes.
(Cf. G., 5i, IV, 23, V, 22.) Chas-
soit on profond de la mer.
xxxii : De toutes corneilles
prinscs en tapinois ordinaire-
ment poschoit les œilz.
xxxii : comme vous sçavez que
es cingesses semblent leurs pe-
tits cingesplus beaulx que chose
du monde.
Érasme.
cior. ... ab avis ejus prodigiosa
vivacitate sumpta, de qua scribit
Pluiarchus in commentario, qui
inscribitur {de defect. Orac.) ci-
tans Hesiodum sub persona Nai-
dis aetates animalium varias
sic complectentem :
« Ter tria saecla hominis, etc. »
[Plutarche donne aussi une li-
gne de Pindarus avec un bref
commentaire, qui ne se trouve
pas chez Érasme.]
Ad., I, I, 16 : Inter malleiim
et incudem. ... De his qui anxie-
tabus et ingentibus malis prc-
muntur.
Apoph., V {Ai-taxerxes, 3o) :
Parysatis, Cyri et Artoxerxis
mater, praecipere solct, ut Rex
palam locuturus verbis byssinis
uteretur.
Ad., I, 10, 57 : Lepus dor-
mietis. ... in eum qui quod non
facit id facere se adsimulat. ...
Nam leporem patentibus (ocu-
lis)dormire tradit Plinius lib.XI,
c. 37.
Id quod etiam hominibus non-
nullis ait accidere, quos Gracci
xopuêavTtàv dicunt.
Ad., I, 4, 74 : In aère piscari,
venari in mari ... in eos qui
praepostere ibi quaerunt aliquid
ubi ne sperari quidem possit.
Ad., I, 3, 75 : Cornicum ociilos
configere. ... dicatur oc. corn,
conf. qui pcrspicacissimis ocula-
tissimisque visum adimat, of-
fundatque tencbras.
Ad., III, 5, 89 : Pithon formo-
sus. ... Est autem ipiXauTta pecu-
liaris huic animanti (simiae) ...
ut suos catulos contrectari gau-
deant, ipsaeque complexu cne-
RABELAIS ET ERASME.
149
Rabelais.
XXXIII : « A l'aultre, « dist Pa-
nurge. (Cf. III, 5i.)
[Il est bien possible que la
phrase vienne d'Ovide, Met., V,
i8i : « Quaere alium tua quem
moveant miracula. »]
XXXVI : Andouilles sont an-
douilles, tousjours doubles et
traîstresses.
XXXVIII : tesmoings vieulx, de
renom et de la bonne forge.
XXXVIII : Elle avoit alleures
braves et suallantes.
XXXIX : Ciceron ... commença
à trupher. ... Quelques capitai-
nes ... comme gens bien asceu-
rez luy dirent : Voyez vous com-
bien nous avons encore d'aigles ?
C'estoit lors la devise des Ro-
mains en temps de guerre.
« Cela, respondit Ciceron, seroit
bien et à propos si guerre aviez
contre les pies. »
XL : la grande truye. C'estoit
un engin mirilîcque faict de telle
ordonnance que ... dedans ... po-
voient aisément ... demourer
deux cens hommes... Ensuyt le
nombre et les noms des preux
et vaillans cuisiniers, lesquelz,
comme dedans le cheval de
Troye, entrèrent dedans la
Truye.
XLi : TS A0HNAN, Pourceau
Minerve enseignant.
Erasme.
cent. Cf. aussi Ad., I, 2, i5 :
Siium cuique pulclirum.
Ad., I, 7, 75 : Tollat te qui
non novit. Hor. {Epp., I, 17, 62) :
« Quaere peregrinum, vicinia
rauca réclamât. »
Ad., III, I, 12 : DupUces viri.
Proverbiali joco vocabant, qui
cssent lubrica et insincera fide.
Ad., III, 2, 6 : Mali commatis.
Metaphora a reprobatis nomis-
matis. Aristoph., Plut., 862.
Colloq. (Conjugium imparj :
Intérim prodiit nobis beatus
ille sponsus ... alteram trahens
tibiam, sed minus féliciter quam
soient Suitceri.
Apoph., IV [Cicero, 19) : Post
Pharsalicum conflictum, cum
fugisset Pompeius, quidam dice-
bat septem adhuc aquilas supe-
resse, proinde bono animo es-
sent hortabatur : Recte, inquit,
hortareris, si nobis cum gracu-
lis bellum esset. At ille aquilas
dixit vexilla Romana aquilis in-
signita.
Ad., IV, 10, 80 : Porciis Tro-
janus venit in populi fabulam,
quod ita varias animantium spe-
cies utero gereret quemadmo-
dum Durius equus texit armatos
viros.
Ad., IV, 2, I : Durius equus,
ab cquo Homerico, in quo Grae-
corum proceres abditi prosilien-
tes Trojam ceperunt.
Ad., I, I, 40 : Sus Minervam.
Subaudiendum « docet », aut
« monet ». Dici solitum cum
quis id docet alterum cujus ipse
est inscius. De sue cf. Cic, Fin,
V, g 38.)
230
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
XLiii : Le noble Scurron ...
nous contoit qu'il est si fort
qu'il renverse les charrettes char-
gées.
XI. m : troys gens esvetite:^, les-
quelz alloient à l'esbat veoir les
pluviers, qui là sont en abon-
dance et vivent de mesme diète.
xLiv : Potestat Hypeniemen.
XLiv : en ceste vie mortelle
rien n'est béat de toutes pars.
(Cf. P. P. 6, V. 26.)
XLiv : Car j'ay aultresfois ouy
dire que le serpens entré dedans
l'estomach ne faict desplaisir
aulcun, et soubdain retourne
dehors, si par les pieds on pend
le patient, luy présentant prés
la bouche un paeslon plein de
laict chauld.
XLV : luy feist la figue, qui est
en icelluy pays signe de con-
tempnement et dérision mani-
feste.
XLV
mule.
montée sus une vieille
Érasme.
Ad., I, 6, i3 : Bene plaustntni
perculit. Apparet dici solitum in
eos qui quempiam impellunt
quo suapte sponte jam pende-
bat. Translatum a plaustris onus-
tis, quae quo exonerentur, so-
ient everti.
Ad., II, 5, 69 : Ventorum sta-
tiones. Ut testatur Aristoteles
Problem. [Meteor., II, 6), Hel-
lespontias, qui idem Scyron vo-
catur, Atticae terrae insuHsque
vicinis imbrem adfert.
Ad., IV, 9, 3 : Vento vivere
eos dicunt qui nullo vivunt im-
pendio.
Ad., III, 7, 21. Sttbventanea
parit, (»inrivl(j.ta Tt'xTet. Cf. Aristot.,
de gen. an. III (c. i). Autor et
Plinius (X, 58, g 79).
Ad., III, I, 87 : Nihil est ab
omni parte beatum. (Hor., C,
II, 16, 27.)
Colloq. (Amicitia) Ephorinus :
Interdum clanculum adrepentes
(serpentes) in os patcns dormicn-
tis conjiciunt sese et in stoma-
chum sese convolvunt. loannes.
An non protinus examinatur
homo talem nactus hospitem.''
Eph. Non, sed afflictissinie vi-
vit, nec est ullum mali levamen
nisi ut lacté aliisque gratissimis
serpenti cibis alat hospitem.
Ad., II, 4, 68 : Médium osten-
dere digitum. Juv., X, 53. Mart.,
VI, 70, 5. Pers., II, 33. ... Et
theologorum decretis negotiato-
res médium unguem ostendunt,
id est, plane contcmnunt ri-
dentque.
Ad., IV, 6, 25: Onobatis. k'pyid
Cumanos mulier in adulterio
RABELAIS ET ERASME.
25l
Rabelais.
XLVi : pour tempter les gens
... et par temptation les faire en
vos lacz tresbucher.
XLVii : en la forme que jadis
les femmes Persides se praesen-
terent à leurs enfans fuyans de
la bataille.
XLviii : Le peuple s'estonna
entendant sa voix stentore'e.
L : Là disoit Pantagruel que
c'estoit ouvraige tel que faisoit
Daedalus. Encores qu'elle feust
contrefaicte et mal traicte y es-
toit toutesfoys latente et occulte
quelque divine énergie en ma-
tière de pardons.
L : Soyez records d'apporter
un bassin.
L : Néron louoit les champi-
gnons et en proverbe grec les
appelloit viande des Dieux,
pource qu'en iceulx il avoit em-
poisonné son praedecesseurClau-
dius.
Érasme.
deprehensa ducebatur in forum.
... Deinde impositam asino at-
que ita per totam civitatem cir-
cumductam reducebant ... igno-
miniae gratia ôvô6aTn; dicebatur.
Ad.^ I, 10, 5. In laqueum indii-
cere, et in casses inducere, est
artc sic includerc quempiam ut
jam nullum sit effugium.
Apoph., VI [varie mixta, g3
{fin) : Cum Cyperii adversus As-
tyagem infeliciter pugnassent,
mulieres in urbem fugientibus
obviam ierunt ac nudatis ven-
tribus : Quo, inquiunt, ignavissi-
mi ruitis? An nescitis vos hnc
iterum intrare non posse?
Ad., II, 3, 37 : Stentore Cla-
mosior. Cf. //., V, 789. Juv., XIII,
112.
Ad., II, 3, 62 : Daedali opéra.
Veteres plastae formas anima-
lium caecas finxerunt et immo-
biles. Daedalus insolito artificio
primus et oculos induxit et ner-
vis quibusdam additis etfecit ut
hue et illuc moverentur. Plato,
Meno, 97 D. Hipp. Maj. Aristot.,
Pal., I, de anim. (Pausan., II,
4> 5).
Ad., III, I, 68 : Date milii pel-
vitn. ô6t£ \Loi Xsxâvrjv. Aristoph.,
Nub., 907. Ubi quid vehementer
molestum esset pelvim sibi por-
rigi jubebant quasi prae nausea
fastidioque rerum vomituri.
Ad., I, 8, 88. Deorum cibus.
Caedes a Claudio exorsus est...
Neque dissimulavit, ut qui bole-
tos, in quo cibi génère vene-
num is acceperat, quasi deorum
cibum proverbio graeco coUau-
dare sit solitus. Suet., Nero.,
c. 33.
252
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
Li : trois manilliers de leglise.
LU : Diogenes ... visita les ar-
chiers qui tiroient à la butte.
Entre iceulx un estoit tant fau-
tier que tout le peuple s'ecartoit
de paour d'estre par luy feruz.
Diogenes ... accourut et se tint
jouxte le blanc; affermant ...
que Tarchier plus toust feriroit
tout aultre lieu que le blanc.
Liv : Non toute terre porte tout.
Liv : Nous sommes simples
gens, puys qu'il plaist à Dieu, et
appelons les figues figues, les
prunes prunes et les poires
poires. (Cf. V, i8.)
Lv : Je ne diz de pieds et de
mains, comme disoit Brutus en
la bataille pharsalique.
LV : à voiles et à rames. (Cf. IV,
3.)
Lv : Hz sont sur leurs fumiers,
nous ne congnoissons le pays.
Lv : Demosthenes dict que
l'home fuyant combattra de re-
chef.
Érasme.
Ad., \\, 8, 55 : Mithragyrtae
dici videntur qui obambulant
cum simulatis mysteriis ac rudi-
bus imponunt.
Ad., II, 6, 78 : Sec proprius
ferire. Sumptum est ab imperi-
tis sagittariis, cujusmodi cum
Diogenes ille Cynicus conspe-
xisset, proxime scopum consedit.
Rogatus quid sibi vellet : ne me
feriat , inquit, innuens quidvis
illum tacturum potius quam
scopum.
Apoph., III {Diog., 196) : At
alii spectatores quam possunt
longissime sese a scopo semo-
vent, ne feriantur.
Ad., IV, 4, 20 : Non omnis fert
omnia tellus. Proverbium erit si
traducatur ad diversas ingenii
dotes.
Ad., II, 3, 5 : Ficus ficus, Ugo-
nem ligonem vocat. In eum qui,
simplici et rusticana utens veri-
tate, rem ut est narrât, nullis
verborum ambagibus obvolvens.
Apoph., V {Biiitus, 2) : Quo-
dam monente ut fugeret; Bru-
tus. Prorsus, inquit, fugiendum,
sed manibtis non pedibus; signi-
ficans morte spontanea vitandum
Caesarianorum tyrannidem.
Ad., I, 4, 18 : Remis velisque.
Ad., IV, 4, 25 : Gallus in siio
sterquilinio plurimum potesi. ...
Hodie de cane vulgo dicunt eum
in s. s. pi. audere; in alieno ti-
midiores sumus.
Ad., I, 10, 40 : Vif fugiens et
denuo pugnabit. Demostheni pro-
bro datum est quod ... clypeo
abjecto fugissei. Verum id pro-
bri ... versiculo legitur eludere
RABELAIS ET ERASME.
2D:)
Rabelais.
Lv : Pantagruel luy respondit
que donner parolles estoit acte
des amoureux.
LV : Je vous vendroys plustoust
silence, et plus chèrement, ainsi
que quelques foys la vendist
Demosthenes , moyennant son
argentangine.
[Dans la Briefve decL, Rabe-
lais donne une adaptation de cet
adage d'Érasme, avec les réfé-
rences à Gellius et à Plutarche,
Demostli.]
Lvi : Et y veids des parolles
bien picquantes, des parolles
sanglantes, lesquelles le pilot
nous disoit quelques foys retour-
ner on lieu duquel estoient pro-
férées, mais c'estoit la guorgc
couppée.
Lvii : ainsi Gaster sans oreilles
feut créé. (Cf. P. 9, III, i5, IV,
63.)...
En ses sommations delay aul-
cun et demeure aulcune il ne
admect.
Lvii : Et comme les Aegyp-
tiens disoient Harpocras dieu de
silence, en grec nommé Siga-
lion, estre astomé, c'est-à-dire
sans bouche.
Lvn : Au commandement de
messere Gaster, tout le ciel
tremble, toute la terre bransle.
Érasme.
solitus : àvT)p 6 aeOywv xai 7Tdc),;v
[xa/rÎTexa'..
Ad., I, 5, 49 : Dare verba. Pas-
sim obvium est ... pro eo quod
est fallere. Ovidius « Verba dat
omnis amans ». Ou plutôt Ebe-
rarde dans son Grécisme (XV,
3). Ovidius dit « Militât o. a. »
Amor., I, 9.
Ad., I, 7, 19 : Argentanginam
patittir. Quum adversus Milesio-
rum legatos ... acriter in con-
cione dixisset Demosthenes, ...
causa in posterum rejecta, legati
Dcm. magna pecunia ne contra
se diceret redemerunt. Postridie
multa lana collo circumvoluto
prodiit, fingensse synanchen pati.
Tum e populo quispiam excla-
mât eum non synanchen sed ar-
guranchen (argentanginam) pati.
Ad., I, 7, 17 : In vino veritas.
... Plinius, lib. XIV, cap. 22,
scripsit vinum usque adeo men-
tis areana prodere ut mortifera
etiam inter procula loquantur
homines, et ne per jugulum
quidem redituras voces conti-
neant.
Ad., II, 8, 84 : Veyiter auribiis
caret. ... Seneca, Ep., lib. II, g,
II (21). Venter, inquit praecepta
non audit, poscit, appellat. Non
est autem molestus créditer,
parvo dimittitur, si modo das
illi quod debes, non quod potes.
Ad., IV, I, 52 : Reddidit Har-
pocratem. Harpocrates deus ita
apud veteres fingebatur, ut digi-
to admoto ori silentium indice-
ret.
Ad., III, 10, 9 : Molestus in-
terpellator venter. Venter im-
probus interpellator non sinit
254
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
Son mandement est nommé faire
le fault sans delay, ou mourir.
Lvii : En sa rage il mange
tous, bestes et gens, comme feut
veu ... entre les Saguntins as-
siégez par Hannihal.
Lvii : Chascun la refuyt en
tous endroictz, plus toust se ex-
posans es naufrages de mer,
plus toust eslisans par feu, par
mons passer que d'icelle estre
appréhendez.
Lviii : de l'antique race de
Eurycles.
LVin : charge inutile de la
terre, comme dict Hésiode. (Cf.
Ep. à Budé, G. 40, V, 4.)
i.viii : l'industrie de la nature
appert merveilleuse en l'esbate-
ment qu'elle semble avoir prins
formant les coquilles de mer.
Lix : ils la nommoient Man-
duce.
Lxn : la statue de Mercure ne
doibt estre faicte de tous boys
indifferentement.
Érasme.
unquam quempiam oblivisci sui.
Id ad egestatem torqueri poterit,
quae mortales ad omnia tum
facienda tum ferenda solet com-
pellere. Sic autem Ulysses, Orf.,
VII, 216. Où yàp Ti ffTuyepTj. x. x. X.
Ad., I, 9, 67 : Saguntina fa-
més. ... Saguntum longa Poeno-
rum obsidione fameque eo re-
ductum est, ut cives extructo in
foro igni quidquid erat precio-
sarum rerum in eum conjcerent,
ac postremo seque suosque libe-
ros eodem praecipitarent, ne ve-
nirent in hostium manus.
Ad., II, 3, 55 : Perque enses
perqiie ignem oportet irnimpere.
... Horatius item : Per mare
pauperiem fugiens, per saxa,
per ignés, Impiger extremos
currit mercator ad Indos. [Epp.,
I, I, 46-)
Ad., IV, I, 39 : Eurycles.
[C'est de Caelius Rhodiginus
(VIII, 10) que Rabelais puise son
extrait.]
Ad., I, 7, 3i : Terrae omis ex
Homero, apud quem Achilles
II., XVIII, 104, hoc pacto loqui-
tur etc.
Ad.,\, 2, 20 : Couchas légère.
... In conchis enim incredibili
varietate lusit natura qucmad-
modum refert Plinius, IX, 33.
Ad., IV, 8, 32 : Manduces.
[Ici, Rabelais a adopté la des-
cription de Cael. Rhod., VIII, 9,
en citant aussi Juvenal.]
Ad., II, 5, 47 : non e quovis,
ligno Merciirius fiât, id est non
omnium ingénia sunt accommo-
data disciplinis. Cf. Apul., de
Mag., I (c. 43), Athcnaeus, V
(2i5 C).
RABELAIS ET ERASME.
255
Rabelais.
Lxiii : Rhizotome ... profonde-
ment baislant, si bien qu'il par
naturelle sympathie excita tous
ses compaignons à pareillement
baisler.
Lxiii : l'estomach alFamé n'a
poinct (i"oreilles, il n'oyt guoutte.
LXiv : de jeune hermite vieil
diable. Notez ce proverbe auten-
ticque.
LXiv : C'est juste heure de dip-
ner. Car la sacré ligne tant cé-
lébrée par Aristophanes en sa
comoedie intitulée les Predi-
cantes approche, laquelle lors
eschoit quand l'umbre est de-
cempedale. Jadis entre les Perses
l'heure de prendre réfection es-
toit es roys seulement prae-
scripte : à un chascun aultre
estoit l'appétit et le ventre pour
horologe. De faict, en Plante
certain parasite soy complainct
et déteste furieusement les in-
venteurs d'horologes et qua-
drans, estant chose notoire qu'il
n'est horologe plus juste que le
ventre.
LXiv : Diogenes, interrogé à
quelle heure doibt l'homme re-
paistre, respondit : « Le riche
quand il aura faim; le paouvre
quand il aura de quoy. »
Lxv : Aussi feust-il (Euripides)
par vengeance divine mangé des
chiens, comme luy reproche
Aristophane.
Érasme.
Ad., III, 4, 95 : Oscitante wio,
deinde oscitat et alter. 'Evo; yjx-
vôvTo; |i£Tax£X"r,v£v aTcpo; (correc-
tion certaine du professeur Mayor
de Cambridge pour \i.Exi(7yriy-tw
Itepô;). Fit autem hoc occulta
quadam naturae vi ut qui vide-
nt oscitantem cogatur et ipse
oscitare. Cf. Plat., Cliarm. (c. 17,
169 C).
Ad., II, 8, 84 : Venter auribus
caret. (Cf. P. 9, III, i5, IV, 57).
Colloq. (Confab. piaj : Aiunt
vulgo pueros Angelicos in Sata-
nam verti ubi consenuerint.
Ad., III, 4, 70 : Decempes tim-
bra, id est coenandi tempus...
Aristophanes in Coucionatrici-
biis (652). Soi 0£ [jiE).r,a£'. "Oxav ■^
ÔExâuo'jv tô <TTOt-/£Ïov XiTtapôi yiiù-
p£Ïv ÈTtl Ô£î7wvov. Ammianus,
lib. XXIII (6, g 77), tradit apud
Persas nullam horam praescrip-
tam sumendi cibum praeter-
quam regibus, sed suum cuique
ventrem solarium esse; et apud
Plautuni [Boeotia, apud Gell.,
III, g 5) parasitus quispiam des-
tomachatur in eos qui horolo-
giorum usum commenti sunt,
cum venter sit optimum horolo-
gium.
Apoph., III {Diogenes 60) :
Percunctanti qua quis hora
prandere debeat : 5/ dives est,
inquit, cutn vult : si paitper cum
potest.
Ad., I, 7, 74 : Canis vindictam.
Val. Max., lib. IX, cap. 12, re-
fert Euripidem, cum ab Arche-
lao rege Macedonum cenae ad-
hibitus fuisset, domum a convi-
256
RABELAIS ET ERASME.
R.\BELAIS.
Lxv : j'ay mon estomach sa-
bourré à profict de mesnaige.
Jà ne panchera dun cousté plus
que d'aultre.
LXV : nous doibvons bien louer
le bon Dieu, qui ... par ces
bonnes viandes nous guerist de
telles perturbations, tant du
corps comme de l'âme. ... Mais
vous ne respondez poinct à la
question...
LXV : comme le corps plus est
poisant mort que vif, aussi est
l'homme jeun plus terrestre et
poisant que quand il a beu et
repcu.
Lxvi : telle que la Ponerople
de Philippe, isles des forfans,
des larrons, des briguans, des
meurtriers et assassineurs.
Lxvi : C'est comme le Daemon
de Socrates, tant célèbre' entre
les academicques.
Lxvn : Je suys plus courai-
geuse que si j'eusse autant de
mousches avallé...
Erasme.
vio repetentem a canibus fuisse
discerptum.
Ad., III, 7, 57 : Saburratus,
pro onustus cibo. Metaphora a
navibus, quas onerant harenis
aut argilla, ne jactentur vacil-
lentque fluctibus.
Ad., III, 7, 43 : Ventre pleno
melior consiiltatio. ... Congruet
in illos qui bene poti consultant
de rébus gravissimis.
Colloq. (Problema) Cu. : Cur
idem homo jejunus gravior est
se ipso pranso, cum corpori
onus accesserit? Al. Cibo potu-
que spiritus augetur, et idem
addunt corpori levitatem. Unde
et hilaris levior est maerente, et
mortuus vivo longe gravior.
Ad., II, 9, 22 : Servorum civi-
tas. De coetu convictuque homi-
num improborum, furacium aut
ignobilium dici potest... Est
juxta Thraciam 7rovr,pÔTro),i; , id
est Improborum civitas. In hanc
Philippus coUegisse dicitur in-
fâmes ... ad numerum duûm
millium. Plut, de cur. (10, 52o B).
Apoph., III (5ocr., 81), ôat|A6-
viov : Genium autem illum opi-
nor fuisse }-ationem. {Des. Erasm.)
Ad., III, 8, 95 : Improbitas
muscae. In improbum et subin-
de redeuntem etiam si turpiter
repellatur. Hom. //., XVII, 570.
Kai 01 (Autï); ôdtpdOî èv't (jr^Ôeoaiv
èvr.xsv.
RABELAIS ET ERASME.
267
CiNQuiESME Livre.
Rabelais.
Prol. : Fat ... signifie non salé,
sans sel, insipide, fade; par mé-
taphore signifie fol, niais, des-
pourveu de sens.
P7-ol. : beuvez trois ou cinq
fois. (Cf. c. 7.)
Prol. : comme si le loup te-
nois par les aureilles.
Prol. : obscurs comme les
nombres de Pythagoras.
Prol. : le symbole du vieil
philosophe à la cuysse dorée,
par laquelle il vous interdisoit
l'usaige et mangeaillc de febves.
Prol. : anciens architectes de
leur monachale et ventrale vo-
lupté.
Prol. : siffler oie, comme dit
le proverbe, entre les cygnes.
Prol. : qui ne servent que
d'ombre et de nombre.
Prol. : vous autres les Zoiles,
emulateurs et envieux : allez
vous pendre, et vous-mesmes
RKV. DES lÎT. RABELAISIENNES.
Erasme.
Adag., II, 3, 5i : Salsitiido
non inest illi. Id inficetos et fa-
tuos et stupidos. ... Plinius,
lib. XXI ... inquit, vita humana
sine saie nequit degere, etc.
Ad., II, 3, I : Aut qiiinque bibe
mit très aut ne quatuor. (Cf.
Plut., Quaest. Conv., III, 9,
657 B.)
Ad., I, 5, 25 : Auribus lupum
teneo. ... neque retinere, neque
amittere possum. (Ter., Pliorm.,
5o6. Suet., Tib., 25.)
Ad., III, 6, 32 : Numéris Pla-
tonis obscurms. ... Id ideo dictum
quod Plato numeris Pythagori-
cis obscuratsuam philosophiam.
Ad., III, 10, I : Qiio transgres-
sus etc. TTY) TtapÉêriv, tî ô'épeÇa, tî
(lot 8I0V o'jx ixz\io^t\\ ... Hujus
salutiferi praecepti ceu Symbo-
lum quoddam tradidit carmen
(Pythagoras). Ad., I, 2, p. 17 (éd.
i55i). A fabis abstineto.
Ad., IV, 10, 70 : Porcus Tro-
janus. Gulae veteres architecti
et hoc commenti sunt. (Cf. Bud.,
Pand., p. 384. Cic, Fin., II,
g 82.)
Ad., I, 7, 22 : Graculus inter
musas. ... Confine est his quod
in Bucolicis (IX, 36) ait Vergilius :
« Sed argutos inter strepere an-
ser olores. »
Ad., II, 3, 23 : Numertis. ...
Horatius : Epp. Nos numerus
sumus et fruges consumere nati.
Ad.,U,5,8: Zoili.
... Mart. (IV, 77). Pendcntem
volo Zoilum videre. Hic Zoilus
258
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
choisissez arbre pour pendages.
Prol. : Si je vis encorcs l'aage
d'un chien, ensemble de trois
corneilles.
Ptol. : je prouveray en barbe
de je ne sçay quels centonifiques
botteleurs de matières cent et
cent fois grabelées, rappetas-
seurs de vieilles ferrailles latines,
revendeurs de vieux mots latins
tous moisis et incertains.
I : Nous doubtions que feust
Dodone avec ses chauderons, ou
le Porticque dit Heptaphoné en
Olympie.
I : jeusnant ne sommes farcis
que de vent.
I : Platon voulant dcscripre un
homme niais, imperit et igno-
rant, le compare à gens nourris
en mer dedans les navires,
comme nous dirions à gens
nourris dedans un barri! qui
onques ne regardèrent que par
un trou.
Érasme.
sophista... Homerum ... ausus
est libris aliquot in eum scriptis
incessere ; unde '0(i.r|po|xàCTTiYo;
cognomen meruit.
Ad., I, 10, 21 : Suspendio av-
bor deligenda. (Cf. IV, A. P.,
fin.)
Ad., I, 6, 64 : Cornicibiis viva-
cior. De vehemenler annosis.
(Cf. IV, 27.)
Ad., IV, I, I (p. 847) : Duïce
belliim inexpertis. ... Neque non
viderunt hoc grammatici, quo-
rum alii bellum xax 'àvTbpaciv
dictum volunt, etc. (Cf. III,
Prol.)
Ad., I, 1,7: Dodonaeum aes.
Suidas ait oraculum Jovis, quod
olim erat in Dodona, lebetibus
aereis undique cinctum esse ...
ut uno quopiam pulsato, vicis-
sim et omnes resonarent ... Plu-
tarch. in de garrul. (I, 5o2 D) in-
dicat in Olympia porticum quen-
dam fuisse ... ita compositum
ut pro una voce multas redderet,
atque ob id éTrtàçwvov appella-
tum. (Cf. Serv., in Aen., III,
466, et Paus., VII, 21, 2.)
Ad., IV, 9, 3 : Vento vivere...
eos dicunt qui nullo vivunt im-
pendio. (Cf. IV, 43.)
Ad., IV, 7, 92 : In navibus edic-
catits dicebatur qui rudis esset
et alienus a moribus liberalibus
sensuque communi. Ita Plato in
Pliaedro (243 C).
Ad., I, 8, Ci : Vita doUaris...
... vita frugalis, parca et ab
omni strepitu atque ambitione
semota. ... Poterit torqueri in
eos qui nimium sordide nimis-
RABELAIS ET ERASME.
iSç)
FL\BELAIS.
III : ne plus ne moins qu'au
phoenix d'Arabie.
m : Affrique est coutumiere
lousiours choses produire nou-
velles et monstrueuses.
IV : poix inutile de la terre.
(G., 40, IV, 58.)
IV : Je m'esbahis ... si les
mères de par de-là les portent
neuf mois en leurs Hancs, vue
qu'en leurs maisons elles ne les
peuvent porter ne patir neuf ans,
non pas sept le plus souvent.
VI : Rien si cher ne si précieux
est que le temps.
VI : Si ne voulez combatre Ju-
no, Neptune, Doris, Aeolus et
tous les Vejoves. (Cf. G., 45.)
VI : vous ne fustes onques de
mauvaise pie couvez.
VII : icy au lict liez comme
fut le Dieu des batailles par l'art
de Vulcan. (Cf. III, 12.)
VII : non ^elus sed charitas.
VII : ainsi sommes en nostre
language incorrects et mal ap-
prins nous autres villageois et
rustiques. (Cf. IV, 64.)
VII : je dis plustost que ne
sont cuictes asperges.
Érasme.
que dure et immunde vivant.
(Cf. P., 34, fin.)
Ad., II, 7, 16 : Phoenice rarior.
Una est quae reparet seque ipse
reseminet aies. (Ov., AI., XV,
392.)
Ad., III, 7, 9 : Semper adfert
Libya mali quippiam. (10.) Sem-
per Africa novi aliquid adfert.
Ad., I, 7, 3i : Telluvis omis
Mom. //., XVIII, 104. ÉTWortov a^-
Ooç àpoupYjç.
Id. Id. : Stratonicus Corinthi
peregrinabatur. Huic ... anicula.
... Demiror, inquit, si matris
utérus te decem menses ferre
potuit, cum civitas angatur unum
dumtaxat diem te povtans.
Apopli., VIII {Theophr., 3) :
NuUum sumptum preciosiorem
tempore.
Mor. Enc, c. 46, fin : Ut inté-
rim Vejoves istos, Plutones,
xVtas Poenas,... non Deos sed
carnifices commemorem.
Ad., I, 9, 25 : Mali corvi ma-
lum ovum. (Cf. IV, A. P.)
Ad., II, 8, 72 : Viilcanium vin-
culiim. Ubi quis nodis inextrica-
bilibus esset illigatus. (Hom.,
Od., VIII, 266.)
Colloq. lyjà. : Dicatur :{ehis si
quis durius tractât corpus suum;
... at ubi caritas istorum, ... qui
fratrem imbecillum ... ad mor-
tem adigunt, etc.
Ad., II, 3, 5 : Ficus ficus, ligo-
nem ligonem appellat. ... qui
simplici et rusticana utens veri-
tate, rem ut est narrât.
Ad., III, 7, 5 : Citius quam
asparagi coquuntur. {S\iet.,Aug.,
87.) De re vehementcr properala.
200
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
VII : renonce et dis fy de ta li-
tière, fy de ton foin et fy de ton
avoine.
VIII : l'armet de Pluton en
teste, l'anneau de Gygès es
griffes.
VIII : voyez-vous là-dedans sa
cage un bassin .'' D'iceluy sortira
foudre, tonnoirre, esclairs, dia-
bles et tempestes.
viii : frappe, feris, tue et
meurtris tous roys et princes du
monde; ... à ces sacres oiseaux
ne touche.
viii : il print plus à gré que ne
feit Artaxerxes le voirre d'eau
froide que luy présenta un paï-
sant.
viii : jurer par Juppitcr Pierre.
IX : estant bien apoinct sabou-
rez l'estomach. (Cf. IV, 65.)
X : Puis nous dit qu'autour et
à bord de ces rochers carrez plus
à esté faict de brix, de naufrages
... qu'autour de toutes les Syr-
tes, etc.
XII : si j'avois Sphinx en ma
maison, comme l'avoit Verres
un de vos précurseurs, resouldre
pourrois l'énigme.
xii : Nos loix sont commes
milles d'araignes; les simples
mouscherons et petits papillons
y sont prins; les gros taons mal-
Érasme.
Ad., IV, 8, 38 : Asinus stra-
menta mavult qiiam aurum.
Ad., II, 10, 74 : Orci galea.
Ad., I, I, 96 : Gygis annulus.
Ad., II, 7, 90 : Fulgur ex pelvi.
Colloq. (Inquisitoria) : B. Est
et fulgur e vitro, seu vase aereo.
A. Certe territat et hoc. B. Ve-
rum, sed pueros.
Colloq. (Exeq. Seraphicaej :
Illa tam celebris Alexandri pon-
tilicis vox : Tutius esse regem
quamlibet potentem laedere
quam quemlibet ex ordine Fran-
ciscanorum aut Dominicano-
rum.
Apopli., V. {Artax., 25.)
Ad., II, 5, 33 : Jovcm lapidem
jurare.
Ad., III, 7, 57 : Saburratus.
Plautus in Cistellaria (I, 2, 2)
... dixit saburratus pro onustus
cibo.
Colloq. Senile. Impegimus in
scopulum quavis Malea pericu-
losiorem... Mare non possum di-
cere, sed scopulus plurimorum
infamis exitiis; Latine dicitur
aléa.
Apopli., IV. (Cic, II.)
Ad., III, 5, 73 : Dat veniam
corvis etc. Leges aranearum te-
lis adsimiles dicebat, propterea
quod in illas si quid levius aut
imbecillum incurrerit , haeretj
RABELAIS ET ERASME.
261
Rabelais.
faisans les rompent et passent à
travers.
XIII : C'est Midas, un cosson
noir né d'une febve blanche.
XIII : Pithagoras, premier ama-
teur de Sapience, ce est en Grec
philosophie.
XV : si tousjours quelque acte
héroïque ne fais, la nuict je ne
peux dormir.
XV : ils ne se soucient, pour-
veu qu'ils ayent escus en gibbe-
sciere, voire fussent-ils tous bre-
neux.
XV : Ulysse retourna-il quérir
son espée en la caverne du Cy-
clope .''
XVIII : soustenir et abstenir.
XVIII : comme si evitans Cha-
rybde eussions tombez en Scylle.
(Cf. IV, 20.)
xviii : Plaute jamais n'en men-
tit disant le nombre de nos
croix... estre selon le nombre de
nos valets.
xviii : langue, qui est la par-
tie plus dangereuse et maie qui
soit à un valet.
xix : erre par tout le Ciel.
XX : la teste grattée.
XX : On dict que Jupiter en la
peau diphtere de la chèvre qui
l'allaicta en Candie ... escrit
Érasme.
sin majus aliquid, dissecat ac
fugit. (Et Ad., I, 4, 47.)
Ad., II, 9, 86 : Inveni non qiiod
pieri in faba. ... Est enim midas
vermiculus quidam qui fabis in-
nascit. (Cf. Theoph., C. P., IV,
i5, 4.)
Apoph., VIII [Trajanus, 21) :
Pythagoras dixit se esse philoso-
phum, id est, sapientiae studio-
sum.
Ad., III, 7, 42 : Non capit som-
num nisi hoc aut illud fecerit.
(Cf. Juv., III, 282. Prov. IV, 16.)
Ad., III, 7, i3 : Lucri bonus est
odor ex re qualibet (Juv., XIV,
204. Suet., Vesp., 23), et Ad.,
III, 7, i:^: Lucriim pudori praes-
tat. Quin et hodie ... jubent va-
lere pudorem, ubi de pecuniaria
re agitur.
Apoph., V [Cato M., 38).
Ad., II, 7, l'i : sustine et abs-
tine.
Ad., I, 5, 4, donne à la fin :
Incidis in Scyllam cupiens vi-
tare Charj^bdin. (La source in-
connue d'Érasme est VAlexan-
dre'is de Gaultier, V, 3oi.)
Ad., II, 3, 3i : Quot servos ha-
bemus totidem habemus liostes.
Apoph., VII {Anaeh., 17) : Ho-
minis optima et pessima pars
est lingua. Lingua mali pars
pessima servi. (Juv., IX, 121.)
Ad., I, I, 49 : toto Caelo errare.
Ad., III, 6, 96 : Caput scabere.
Ad., I, 5, 24 : Antiquiora dipli-
tera. ... Aiunt diphteram pellem
fuisse ejus caprae quae Jovem
262
RABELAIS ET ERASME.
Rabelais.
tout ce que l'on fait au monde.
XX : parolles byssines ... Pary-
satis. (Cf. IV, 32.)
XXI : bezague Tenedie.
XXII : blanchissoient les Ethio-
piens.
XXII : à trois couples de regnars.
XXII : aroient le rivage areneux.
XXII : lavoient les tuilles.
XXII : tiroient eau des pu-
mices.
XXII : tondoient les asnes.
XXII : tiroient laict des boucqz.
XXII : et dedans un crible le
recevoient.
XXII : lavoient la teste des as-
nes.
XXII : chassoient aux vents
avec des retz.
XXII : escrevisses decumanes.
XXII : tiroient de p-s d'un asne
mort.
XXII : coupoient le feu avec un
Cousteau.
XXII : puisoient l'eau avec un
rets.
XXII : faisoient de nécessité
vertu.
XXII : Socrates avoit des cieux
en terre tiré la philosophie
de l'ombre d'un asne.
de la fumée d'une lanterne.
de poil de chèvre, si c'estoit
laine.
xxiii : faire ce que faictes.
XXV : Ismenias excita Alexan-
dre.
XXVI : rien n'est en tous en-
droits heureux. (Cf. IV, 44.)
Erasme.
lactarit; in qua creditum est an-
tiquitus illum omnia scribere
quae fièrent. (Cf. aussi I, 8, 24,
et I, 10, 58.)
Apopli., III {Parysatis, 3o).
Ad., I, 9, 29 : Tenedia bipen-
tiis. (Aussi IV, 9, 67.)
Ad., I, 4, 5o : Aethiopem la-
vas.
Ad., I, 3, 5 : Jungere vulpes.
Ad., I, 4, 5i : Arare litus.
Ad., I, 4, 48 : Laterem lavas.
Ad., I, 4, 75 : .\quam pumice
postulas.
Ad., I, 4, 79, 80 : Asinum ton-
des.
Ad., I, 3, 5i : mulgere hircos.
Apoph., VIII {Soph., II, 2).
Ad., III, 3, 39 : Asini caput ne
lava.
Ad., I, 4, 63 : Reti ventos ve-
naris.
Ad., IV, 9, 54 : Decumanum.
Ad., IV, 7, 36 : Asino fabulam.
Ad., I, 4, 55 : Ignem dissecare.
Ad., I, 4, 60 : Cribro aquam
haurire.
Ad., II, 6, 63 : Hermonium of-
ficium.
Apoph., III (Socj-., 22).
Ad., I, 3, 52 : De asini umbra.
Ad., I, 3, 54 : De fumo disccp-
tare.
Ad., I, 3, 53 : De lana caprina.
Ad., V, I, 19 : Hoc âge.
Ad., IV, 7, 71 : Cithara inci-
tât ad belhitn.
Ad., III, I, 87 : Nihil est ab
omni parte beattim. (Hor., II,
16, 27.)
RABELAIS ET ERASME.
263
Rabelais.
XXVI : malgré Pallas.
XXVII : en guise de patenostres
un rasouer tranchant.
XXVII : les Academicques veu-
lent Vertu précéder, sujTre For-
tune.
XXVII : Ils se sont bien gardez
d'entrer par où ils sont yssus.
xxviii : il feroit d'une cerise
trois morceaux.
xxix : Je ne veux pourtant in-
férer que les Â